Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Print project.) BARNAVE DU MME AUTEUR _Format in-8:_ La Religieuse de Toulouse 2 vol. Les Gats champtres 2 ---- _Format grand in-18:_ Histoire de la Littrature dramatique, 2e dition 6 vol. Les Contes du Chalet 1 ---- Le Chemin de Traverse, nouvelle dition 1 ---- L'Ane mort, nouvelle dition 1 ---- Contes littraires, nouvelle dition 1 ---- Contes fantastiques, nouvelle dition 1 ---- La Confession, nouvelle dition 1 ---- Un Coeur pour deux Amours, nouvelle dition 1 ---- BARNAVE PAR M. JULES JANIN NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE PARIS MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS 1860 Tous droits rservs Ce livre est un des pchs de ma jeunesse: il fut _crit_, disons mieux, il fut improvis le lendemain des trois journes, un temps si loin de nous, hlas! Tout tremblait, tout esprait, tout se dbattait avec courage, avec espoir, et pendant que S. M. le roi Charles X tait reconduit, en grand honneur, par messieurs ses gardes du corps jusqu'au vaisseau de Cherbourg, sur cet Ocan ternellement tonn de se voir traverser, _dans des appareils si divers, et pour des causes si diffrentes_, quelques vieillards qui pleuraient _le Roi_, quelques jeunes gens qui avaient t, de bonne heure, accoutums l'entourer de leurs respects, profitant des liberts que leur accordaient tant de grands esprits, runis autour du nouveau trne, se montraient impatients d'accompagner ce bon prince, l'honneur mme, uni tout ce que la majest royale a de clmence et de bont, d'une suite d'lgies, de respects, de sympathies et de consolations que S. M. le roi Charles X entendit, en effet, sur son passage. Il disait si bien, ce bon roi, lorsque, nagures, il accomplissait son dernier voyage travers la France, aux courtisans qui l'entouraient et qui lui tmoignaient un peu d'inquitude:--Allons! retirez-vous de mon soleil; faites qu'on me voie, et rassurez-vous, vous ne savez pas encore l'autorit d'un roi de France! Et vritablement, dans les derniers moments de sa fortune royale, il lui avait suffi de se montrer, pour voir accourir tout son peuple, autour de son visage radieux. C'tait un roi affable, gnreux, bienveillant, loyal, d'une clmence inpuisable, et qui se voyait respect mme par l'meute. (En ce temps-l, elle n'allait jamais plus loin que la porte Saint-Denis, l'meute, et l'ombre auguste du chteau des Tuileries lui faisait peur). Certes, ce bon roi ne pouvait pas se douter qu'un jour viendrait, si cruellement et si vite, avec tant d'ardeur, qui briserait ce trne excellent, qui renverserait cette admirable monarchie! Il ne s'en doutait gure, et, quand vint la tempte, il se trouva sans dfense et sans peur. Son dpart fut semblable au voyage d'un roi! Les peuples, sur les routes, accouraient et lui disaient adieu! Les vieillards le montraient leurs petits enfants, comme un triste objet de leurs regrets, plus tard! Pas un cri qui ne ft une sympathie, et pas un salut qui ne ft un adieu respectueux! M. Thodore Anne, un digne garde du corps du roi Charles X, a racont, dans un rcit plein de coeur, de vrit, de dvouement, plein d'honneur, ce voyage de Cherbourg, qu'il accomplissait avec les gardes du corps, ses dignes camarades, et comment, en les quittant, le roi les avait dcors de son ordre et de son souvenir. Rien n'est plus sympathique et plus touchant que cette page loquente, et l'on y retrouve, souhait, l'intime et glorieux contentement qui surgit de ces pages fidles et loyales, o ce n'est pas le vaincu et le dtrn qu'il faut plaindre, o le vainqueur seul est le digne objet d'une intelligente piti. Ainsi, rien ne vous a manqu, Majest touchante! protecteur de notre enfance et des premires annes de notre jeunesse! O grce et bont souveraines! Sacre ternel que Lamartine a chant! Viens donc, lu du ciel que sa force accompagne, Viens!--Par la Majest du divin Charlemagne, La valeur de Martel ou du soldat d'Ivri! Par la vertu du roi qu'a couronn l'glise! Par la noble franchise Du quatrime Henri! Par les brillants surnoms de cette race auguste! _Le Sage, le Vainqueur, le Bon, le Saint, le Juste..._ La grce de Philippe ou de Franois premier! Par l'clat de ce roi dont l'ascendant suprme Imposa son nom mme Au sicle tout entier! Rgne! juge! combats! venge! punis! pardonne...! Par ce martyr des rois, qui mourut pour nos crimes, Par le sang consacr de cent mille victimes! Par ce pacte ternel qui rajeunit tes droits! Par le nom de Celui dont tout sceptre relve! Par l'amour qui t'lve Sur ce nouveau pavois!... Conduis! rgle! soutiens! commande! impose! ordonne! Par la vertu d'en haut sois couronn, sois roi! Ta main, ds cet instant, peut frapper, peut absoudre; Ton regard est la foudre Ta parole est la loi! Que la terre et les cieux et la mer te bnissent! Qu'au choeur des Chrubins les Sraphins s'unissent Pour clbrer le Dieu, le Dieu qui nous sauva! Saint! saint! saint est son nom! Que la foudre le gronde! Que le vent le murmure, et l'abme rponde: Jhovah! Jhovah! Qu'il gouverne jamais son antique hritage! Sur les fils de nos fils qu'il rgne d'ge en ge; Nos cris l'ont invoqu, sa foudre a rpondu! De toute majest c'est la source et le pre! Le peuple qui l'attend, le sicle qui l'espre, N'est jamais confondu! Qu'il est rare, mon Dieu! que ta main nous accorde Ces temps, ces temps de grce et de misricorde, O l'homme peut jeter ce long cri de bonheur, Sans qu'un soupir, faussant le cantique d'ivresse, Vienne en secret mler aux concerts d'allgresse L'accent d'une douleur... Voil pourtant comme on en parlait, et voil comme on lui parlait, ce roi calme et bienfaisant qui tait au niveau de toutes les louanges: or cette louange tait l'admiration sincre d'un grand pote; elle eut un rapide cho dans toute la France; elle trouva l'Europe attentive; elle tait le prsage heureux d'une grande conqute et d'une victoire illustre entre toutes, une victoire dont M. le duc d'Orlans, M. le duc d'Aumale, M. le duc de Nemours, le gnral Lamoricire et le gnral Cavaignac devaient sortir. Ce beau rgne! il tait annonc dans l'criture: _Orietur in diebus ejus justitia et abundantia pacis._ Un autre pote, aussi grand que le premier, la plus superbe et la plus vive inspiration de notre ge, un grand homme, un hros, lorsqu'il voque son tour la royaut d'autrefois, rien n'est plus splendide et plus touchant que ses paroles propos du roi martyr et de l'enfant-roi, tu coups de pied dans la prison du temple: C'tait un bel enfant qui fuyait de la terre. Son oeil bleu du malheur portait le signe austre. Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits plissants, Et les vierges du ciel, avec des chants de fte, Aux palmes du martyre unissaient sur sa tte La couronne des innocents. --O donc ai-je rgn? demandait la jeune ombre. La France entire pleurait ces charmants souvenirs! La France entire a rpt ces cantiques en l'honneur de tant de misres passes, et de tant d'esprances prsentes: O Franais! louez Dieu, vous voyez un roi juste! s'criait l'auteur des _Contemplations_, le jour glorieux o reparut le roi Henri IV sur son pidestal: O juge! O triomphe! O mystre! Il est n, l'enfant glorieux... s'criait le pote, la naissance de Mgr. le duc de Bordeaux. Et toi, que le Martyr aux combats et guide, Sors de ta douleur, Vende! Un roi nat pour la France, un soldat nat pour toi! Voil pourtant les premiers vers que nous avons entendus retentir nos oreilles charmes! Enfants que nous tions encore, voil nos motions, voil nos exemples, voil nos rves! Lui-mme, quand il passait par sa ville en deuil, le roi Louis XVIII, ce dernier roi qui ait eu l'honneur d'entrer mort en son glise royale de Saint-Denis, il fut salu par un vrai pote; Victor Hugo, jeune homme, ajoutait sa douleur imprissable au _De profundis_ de la ville... _o jamais la couronne ne tombe_, disait l'ode inspire au tombeau des rois; Victor Hugo, lui aussi, crivit une ode clatante, au sacre du roi Charles X, et voici la prire que ses cantiques adressaient au Tout-Puissant, agenouills ses autels: O Dieu! garde jamais ce roi qu'un peuple adore! Romps de ses ennemis les flches et les dards; Qu'ils viennent du couchant, qu'ils viennent de l'aurore, Sur des coursiers ou sur des chars! Charles, comme au Sina, t'a pu voir face face! Du moins qu'un long bonheur efface Ses bien longues adversits! Qu'ici-bas des lus il ait l'habit de fte; Prte son front royal deux rayons de ta tte; Mets deux anges ses cts. Rappelez-vous aussi, le jour mme o 1830 accomplissait sa rvolution soudaine, ce vieillard couronn de sa gloire et de ses cheveux blancs, le pote du _Christianisme_ et le chantre inspir _des Martyrs_, entran dans la foule victorieuse, et proclam par elle, au dernier moment des trois jours, la mme heure o le nouveau roi va chercher l'Htel-de-Ville les pouvoirs que l'Htel-de-Ville a briss. Qu'elle tait loquente, et qu'elle tait coute avec respect, la voix de M. de Chateaubriand! Quelle majest dans ces adieux suprmes, du haut de la tribune, o les pairs de France coutaient, pleins d'attendrissement, de respect..., de remords peut-tre, ces plaintes librales, ces accents prophtiques! Et comment donc, la mme heure, quand les plus grands potes de l'ge ancien et des temps prsents se mettent pleurer la royaut qui s'en va, un crivain de vingt-cinq ans, docile toutes ces impressions surnaturelles, et-il nglig de mler sa douleur et son deuil cette louange unanime, ce deuil reconnaissant? Pouvait-il oublier, lui, enfant de la presse libre et de la libre parole, un prince qui s'tait cri, le jour de son avnement au trne de ses anctres: _Plus de censure!_ et qui avait renvoy dans leurs cavernes les honteux mutilateurs de la presse honnte et librale? Et de mme que le roi Charles X avait dit: _Plus de censure!_ en montant sur le trne, il avait rpondu aux vieux potes de l'empire qui, dans une ptition clbre, le sollicitaient, honte incroyable! contre les potes naissants: Je n'ai que ma place au parterre! Il avait fait, il avait dit aussi bien, le jour o il fit appeler l'auteur de _Marion Delorme_, en le priant de laisser en repos l'ombre de son aeul, le roi Louis XIII. La date est certaine; elle est consacre tout jamais, aux royales Tuileries, dans ce beau livre intitul: _les Rayons et les Ombres_, le digne pendant des _Feuilles d'Automne_ et des _Contemplations_: Seuls dans un lieu royal, cte cte marchant, Deux hommes, par endroits du coude se touchant, Causaient. Grand souvenir qui dans mon coeur se grave! Le premier avait l'air fatigu, triste et grave, Comme un front trop petit qui porte un lourd projet; Une double paulette couronne chargeait Son uniforme vert ganse purpurine, Et l'Ordre et la Toison faisaient sur sa poitrine, Prs du large cordon moir de bleu changeant, Deux foyers lumineux, l'un d'or, l'autre d'argent. C'tait un roi, vieillard la tte blanchie, Pench du poids des ans et de la monarchie. L'autre tait un jeune homme, tranger chez les rois, Un pote, un passant, une inutile voix. Ils se parlaient tous deux, sans tmoins, sans mystre, Dans un grand cabinet, simple, nu, solitaire... Or, entre le pote et le vieux roi courb, De quoi s'agissait-il?... Le pote voulait faire, un soir, apparatre Louis Treize, ce roi sur qui rgnait un prtre; --Tout un sicle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs,-- Et que la foule vnt, et qu' travers des pleurs, Par moments, dans un drame tincelant et sombre, Du ple cardinal on crt voir passer l'ombre... Le vieillard hsitait:--Que sert de mettre nu Louis Treize, ce roi chtif et mal venu? quoi bon remuer un mort dans une tombe? Que veut-on? O court-on? Sait-on bien o l'on tombe? Tout n'est-il pas dj croulant de tout ct? Tout ne s'en va-t-il pas sous trop de libert?... Puis il niait l'histoire, et, quoi qu'il en puisse tre, ce jeune rveur disputait son anctre, L'accueillant bien, d'ailleurs, bon, royal, gracieux, Et le questionnant sur ses propres aeux! Tel il nous est apparu, et dans sa vie et dans son rgne, le roi Charles X, ce roi excellent que nous perdions! Tel nous le montrait la posie, en attendant que l'histoire et adopt cette image vraiment royale! Il avait laiss parmi nous, les uns et les autres, tant de traces bienveillantes! Il avait t au-devant mme de ses insulteurs, le coeur tout rempli de piti, les mains toutes pleines de pardon! Je suis peu de chose, et je n'ai jamais t rien en toute ma vie... Une seule fois, il me semble aujourd'hui que je fus un homme important. Je me souviens, en effet, que j'eus l'honneur, au nom du roi, de porter des paroles de piti et de pardon M. Fontan, enferm Poissy pour avoir insult la majest royale! Le roi demandait peine une excuse, et tout de suite il pardonnait... M. Fontan ne voulut pas s'incliner devant ce pardon qui tombait de si haut! Tout au fond de l'abme, il dfiait encore. Ah! je suis sr que M. Fontan eut un vif regret de son obstination malsante... et courageuse, lorsque un mois aprs notre ambassade Poissy (Frdric Souli en tait): Holyrood! le vieux roi, demandait ton ombre Cette hospitalit mlancolique et sombre Qu'on reoit, et qu'on rend de Bourbons Stuarts... Donc ce livre, aujourd'hui rimprim, parce qu'enfin je ne pouvais pas le laisser disparatre, et reparatre un jour, sans le commentaire et sans l'explication qui dsormais lui serviront d'excuse, tait tout fait, dans mon ambition juvnile, et qui de rien ne doute, un suprme adieu la monarchie expire, une lgie au roi que nous perdions. Dieu soit lou, qui m'a mis au rang des honntes gens qui se plaisent clbrer les causes vaincues! Ils n'attendent rien de la fortune; ils n'ont rien esprer du pouvoir; ils se tiennent l'ombre, l'cart, cdant la place qui veut passer avant eux! Passez! La place est libre!... Arrivez, ambitieux! Emparez-vous des rumeurs populaires! Tenez-vous du ct des puissants de ce matin! Soyez forts avec les forts, puissants avec les tout-puissants; oubliez la veille, et contemplez le lendemain! Htez-vous! qui vous gne? Htez-vous! qui vous arrte? Htez-vous! foulez vos pieds victorieux ce que vous adoriez avec crainte, et le foulez avec joie! Il est si beau de crier, dans la foule, avec la foule! Il est si bon, si charmant de suivre, au pas de course, un triomphateur! Ceux qui, de loin, vous voient passer s'imaginent que vous tes une part du triomphe, un fragment de la conqute, un capitaine, un gnral!... Htez-vous bien fort, et prtez aux nouveaux venus de ce soir les serments que vous avez prts aux vainqueurs de la veille... Htez-vous!... pendant que dans l'ombre, et d'une voix calme, il y a de bonnes gens qui s'obstinent crier au roi qui part: Adieu, Sire! Adieu Majest! Rappelez-vous ceux qui vous pleurent! Bnissez-les! Bnissez-nous! Et puis, si l'on savait combien c'est facile, et quel honneur inespr on en retire, aussitt que l'on rencontre un de ces pauvres idiots obstins la fidlit, qui se souviennent du serment, et qui n'ont pas voulu des sentiers nouvellement frays! Ceci dit, reprenons la prface mme de l'an de grce 1830; cette prface de _Barnave_, aujourd'hui, aprs tant d'annes et tant d'oublis, nous la rimprimons telle qu'elle fut crite, au moment o la France entire interrogeait l'avenir des successeurs du roi Charles X. La voil! Je ne changerai pas un mot cette prface, un instant fameuse... Elle disait tout fait, en ce temps-l, ce que je voulais dire; elle tait toute ma pense; elle appartenait mes regrets, ma sympathie, mes respects pour le roi de Chateaubriand, de M. Bertin l'an, de Victor Hugo, de Lamartine! Et bientt, lorsqu'il apparut que le roi Louis-Philippe tait un grand prince, un esprit ferme et libral, un vrai roi, pre heureux d'une famille de grands capitaines, d'honntes femmes et d'un vritable artiste, la princesse Marie, l'heure clatante et libre, entre toutes, o la France entrait pleines voiles dans des prosprits inconnues, comme un homme d'tat, un ministre du roi Louis-Philippe me disait:--Monsieur, nous voil bien loin, convenez-en, de la prface de Barnave? -- coup sr, lui dis-je, et j'en conviens d'autant mieux, que nous voil bien loin, trs-loin du prince de Polignac, bien prs du roi Charles X... et du ministre de M. de Chteaubriand. PRFACE DE LA PREMIRE DITION. Si vous me demandez quel est ce livre; quel genre de littrature il appartient, et quelles consquences en va tirer le lecteur, je vous rpondrai ingnument que je suis fort empch de vous rpondre. La chose est ainsi cependant. En ce sicle ingnu des classifications, o, jusqu' la littrature, tout est numrot par ordre et divis par familles, ce n'est pas, je l'avoue, un mdiocre inconvnient que de publier un ouvrage indcis, qui ne puisse absolument se placer dans un rayon certain de la bibliothque, sans en troubler la savante harmonie, et sans faire mentir la commune tiquette de tant de beaux livres obissant la loi des bibliothcaires de profession. Tels sont cependant ces nombreux chapitres propos de Marie-Antoinette, de Mirabeau, de Barnave, du duc d'Orlans, en un mot, de tout ce qui a illustr, boulevers, ennobli, souill la dernire priode du dernier sicle. L'idal, le faux, l'impossible, et surtout l'impossible, se rencontrent trop souvent dans mes rcits pour qu'ils aillent grossir la case des historiens; en mme temps, les faits y sont quelquefois si vrais, si rels, incontestables ce point que, parmi les oeuvres de pure imagination, ils sembleraient une disparate. Pourquoi cependant? Il est si peu d'ouvrages de pure invention o la vrit ne se mle au mensonge, il est si peu d'histoires o le mensonge ne s'allie la vrit! Aujourd'hui surtout o l'histoire est embarrasse de tant de systmes, de contradictions, de passions opposes! Oui, je conois l'histoire, mais comme la faisaient Xnophon, Thucydide et Tite-Live. Alors la tradition tait une; le fait arrivait de bouche en bouche l'historien, qui l'enregistrait sans l'examiner; et quand il tait par des grces d'un style lgant, ce fait mme aussitt devenait irrcusable. Le pauvre annaliste n'tait pas occup mettre d'accord des mmoires qui se dmentaient l'un l'autre. L'cuyer de Cyrus, le secrtaire de Pricls, la femme de chambre de Cornlie, ne s'taient pas mis aux gages du libraire Ladvocat; ils n'avaient pas laiss de gros volumes, remplis de mesquins dtails. Tout se bornait l'vnement principal que l'crivain racontait avec sa bonne foi et sa passion, que le lecteur croyait avec simplicit! Cette franchise et ce bon sens valaient mieux cent fois, que l'examen sans cesse et sans fin; cette bonhomie et cette faon de croire l'historien qui raconte, taient cent fois prfrables cette critique dont nous sommes si fiers. Mais l'histoire contemporaine! Il n'y a plus moyen de l'crire, depuis qu'elle appartient tout le monde! Dans ce labyrinthe o tant de fils viennent se croiser, comment reconnatre le fil qui peut vous guider et vous conduire la lumire? En qui donc aurez-vous foi, je vous prie? Dumouriez, M. de Bezenval! Prudhomme ou Mme Campan! Les uns et les autres, ils ont vu, ce qui s'appelle vu! les mmes vnements, et tous, d'une manire diffrente, ils les ont arrangs, spars, dfigurs, au gr de leurs haines, de leurs opinions, de leurs intrts. Lisez, par exemple (et je vous plains!), tout ce que les amis et les ennemis de M. de Lafayette ont crit sa honte, sa louange, dans les premires annes de la rvolution, et, s'il se peut, formez-vous de cet homme une ide complte et bien arrte. Ce que je dis ici d'un homme, on le pourrait dire de tous les autres. Je l'avouerai, mon humble esprit ne savait o se prendre au milieu de tant d'incertitudes. Plus j'allais la vrit, plus elle prenait soin de me fuir. Enfin, dsesprant de l'atteindre, j'ai vu qu'il me serait impossible de reconstruire l'histoire, et comme il m'en fallait une, j'en ai fait une mon usage. Deux grands faits, seulement, m'ont paru assez clairs et positifs: la plus vieille monarchie de l'Europe s'croulant en quelques jours, une tte de roi tombant sur la place publique. En mme temps l'infortune, le talent, l'erreur, le crime, mls cette tonnante catastrophe... et voil ce que j'ai voulu reprsenter en quelques personnages, rsumer en quelques noms propres. L'infortune, en mon livre, elle porte un nom qui fait courber les ttes les plus hautes, elle a nom Marie-Antoinette. O l'hroque et trs-haute image de cette monarchie encore belle et forte, mais tourdie la faon d'une jeune fille ignorante du monde et de ses exigences; bienveillante tous, et par tous abandonne! force de bienfaits elle n'a cr autour d'elle que d'inutiles amitis et d'implacables haines. Que disons-nous? rien n'gale ses malheurs, sinon le courage les supporter. Mirabeau, c'est le talent, c'est le gnie emport dans tous les excs, par tous les vents de l'orage et des rvolutions. Il fut l'inexplicable exemple de ce que peut un homme enivr de vice et d'intelligence, quand chez lui l'orgueil et l'ambition conspirent avec l'loquence, pour tout dtruire; roi par la parole, qui ne manque aucun genre de mpris, pas mme le sien; il fait trembler tous les trnes de l'Europe, il finit par reculer devant sa propre conscience. Il meurt enfin quand sa mission de renverser est acheve; homme incapable, ou, qui pis est, parfaitement indigne de faire le bien, et de se repentir utilement. La vertu dans ces poques troubles, la vertu virile, eh bien! j'avais choisi pour la reprsenter dans mon drame, mon hros mme, Barnave, homme de moeurs lgantes et de langage fleuri; dsintress au milieu de tant de corruptions; humain et charitable au milieu de tant de frocit. Une fois seulement la sainte piti le trouvera insensible, et, la vapeur du sang montant jusqu' son faible cerveau, il calomniera la victime, au profit du meurtre impitoyable. Oui, Barnave, en vain du haut de cette tribune abominable o le paradoxe est matre, as-tu demand, avec surprise, si le sang des meurtriers valait la peine d'tre dplor? Le sang qui coule est toujours pur, quand il n'est pas vers par la loi pour venger la socit, et les remords du reste de ta vie expieront peine ces cruelles paroles. mon sens, Barnave reprsente assez bien, par ses emportements subits, par ses colres sans frein, par son muet repentir, par sa mort atroce, et par la rhabilitation posthume qui fut faite autour de son nom, cette belle part de la jeunesse condamne l'obscurit par sa naissance, et qui consent de tout son coeur l'obscurit, condition que personne, autour d'elle, ne s'lvera au-dessus d'elle. des esprits ainsi faits, une rvolution portera toujours prjudice; cette rvolution est, pour cette jeunesse, un grand malheur: elle la rend ambitieuse; elle l'arrache son repos; elle l'entoure l'improviste de grandeurs inoues et voles; elle la dgage en mme temps de son premier serment, ce premier serment solennel, le seul qui compte au tribunal de Dieu, au jugement du genre humain, le serment qu'on ne fait qu'une seule fois. Il n'y a qu'un serment, comme il n'y a qu'un baptme! Ajoutez ces erreurs de la jeunesse, aux temps cruels des rvolutions, que la rvolution est fconde en parvenus du dernier tage, ce qui fait que nos jeunes gens se regardent, et qu'ils se disent (chose trange! ils se disent cela tout haut): Nous valons pourtant mieux que cela! Alors, dans ces malaises, l'usurpation devient une contagion morale, chacun voulant usurper quelque chose en ce gaspillage politique. Barnave aussi. Comme il vit que Mirabeau, roi dans le peuple, tait l'usurpateur de la couronne de Louis XVI, il a voulu tre, son tour, l'usurpateur de Mirabeau. Quoi d'tonnant? Quand il n'y a plus de frein pour quelqu'un, il faut qu'il n'y ait plus de frein pour personne! Aussitt que Mirabeau fut le matre, il n'y eut pas de raison pour que Robespierre n'et pas son tour. Seulement, dans cette lutte haletante et misrable de pouvoirs phmres qui s'lvent et qui tombent, dans ce nombre incroyable d'ambitions niaises ou sanglantes, plaignons les ambitions honntes, plaignons Barnave; il eut l'ambition d'un honnte homme dont on a drang la voie. On s'gare, on s'tonne, on se perd, on est perdu. Pour figurer le crime (en cette histoire que je me faisais moi-mme, et que j'arrangeais au gr de mon conte d'enfant mal instruit, qui veut tout savoir en vingt-quatre heures, qui n'coute les conseils et les leons de personne), il ne s'offrait moi que trop de modles. J'ai pris le mien dans un palais, comme un effrayant contraste, j'ai choisi, par une prfrence qui lui tait due, et qui ne pouvait tonner personne, un prince affreux, tout semblable ce portrait que fait Tacite en parlant de ces neveux de Tibre qui commencent se montrer les hritiers du matre, force de dbauches secrtes et de forfaits ignors! Je l'avais sous la main, et je m'en suis servi, comme on se sert d'un croquemitaine pouvanter les enfants. Ce brigand tnbreux, cet idiot, qui, pouvant d'un mot racheter tous ses crimes, pouvanta les bourreaux eux-mmes de sa cynique imprcation contre cet infortun, son parent et son roi, dont la tte tait en jeu dans cette runion de rgicides, le voil donc tel quel, et, s'il vous plat, pouvais-je trouver quelque part un exemple plus frappant de folie et de mchancet? * * * * * Tel tait mon exorde... et tels taient, en effet, les divers personnages de ce livre crit sans patience, arrang sans art, conduit sans talent, plein de hasards et si mal dispos, qu'en le relisant, cette heure, et revenant sur ces pages oublies, il me semble en effet que j'assiste au rve d'un malade. O donc avais-je, en effet, rencontr cet Allemand que j'affublais d'un trs-grand nom de l'Allemagne? O donc avais-je imagin cette fable o l'absurde et le niais le disputent l'impossible? En vain, mme aujourd'hui, j'y voudrais remettre un peu d'ordre, en vain je voudrais arranger, rparer, runir par un certain lien ces fictions malsantes, ce serait entreprendre une oeuvre inextricable, et moi-mme je me demande, en ce moment, par quelle indulgence incroyable, et par quelle fascination que je ne saurais expliquer, le public contemporain de _Notre-Dame de Paris_, du _Vase trusque_, des premiers contes de Balzac, de _Volupt_, d'_Indiana_, et de tant de belles oeuvres justement honores, et populaires bon droit, a pu tolrer la lecture de cette oeuvre informe? Il faut donc que la jeunesse ait un grand charme? Il faut que les innocents dlires portent en eux-mmes une inexplicable excuse, pour que ce _Barnave_, savoir, ce monstrueux ensemble d'opinions contradictoires, de colres mauvaises, d'admirations stupides, cet enchevtrement fabuleux des plus vulgaires accidents d'une si grande et si terrible rvolution, ait trouv grce un instant aux yeux de ces lecteurs dont les pres avaient t les tmoins, et quelques-uns les acteurs de cette histoire que je dfigurais plaisir. Voil ce qui m'tonne, et, disons mieux, voil ce qui m'pouvante, en ce moment de zle et de vrit avec moi-mme, l'heure o la fiction se dpouille de ses oripeaux et de ses mensonges; l'heure o la vrit, toute nue, apparat manifeste, irrsistible, et montrant, qui l'a outrage, un visage svre et voisin du mpris. Voil, sincrement, ce que je pense, cette heure o je suis juste avec moi-mme, de ce fameux _Barnave_ et de sa fameuse prface, et s'il tait possible d'anantir un livre qui a vcu mme une minute, une seule, coup sr je jetterais volontiers ce livre aux flammes vengeresses, et de ses cendres inertes je ferais, sans peine, un ridicule hommage aux quatre vents du ciel. Mais (voil la peine et le chtiment) j'ai beau me repentir; en vain je connais les fautes et les crimes de ce livre imprudent, je ne saurais l'effacer; il suffit qu'il ait vcu... dix minutes, pour qu'il soit acquis l'accusation qui m'a frapp du ct des gens de got, des bons esprits, des sages esprits, des prvoyants, des amis de la chose honorable, honore et faite avec art. Il y a, dans Plutarque, un livre intitul: _Des choses qui se portent bien_... Heureux trois fois, et davantage, les livres sains, vivants, vigoureux et bien portants! Honneur et gloire aux _livres qui se portent bien_! Un livre en belle et bonne sant respire chaque page une suave odeur de contentement, de force et de calme! Une passion bien portante est fire et forte; un vice mme, _bien portant_, n'est pas digne absolument de nos mpris. Voyez Harpagon, voyez don Juan! Tu te portes bien, c'est--dire, ami, te voil au niveau de la renomme et de la gloire, au niveau de toutes les fortunes! Tu te portes bien, c'est cela! Matre absolu de ton me, tu vas marcher dans les bons sentiers, tu vas exprimer les nobles sentiments, tu vas parler la belle langue l'accent grave, intelligente, loquente, au niveau des plus secrets penchants de l'me humaine.... Hlas! jamais histoire ou roman ne fut plus malade que ce triste _Barnave_, enfant mal venu d'un si jeune homme! Il n'y a rien de plus triste voir, et de plus triste suivre que ce fantme de Barnave! Il a la fivre, il a le dlire; il passe, et coup sur coup, de l'exaltation sans cause au dcouragement sans motif; c'est un accs de ttanos, un vritable _delirium tremens_! Roman du vide et du nant! Marionnettes et polichinelles de l'histoire! Un thtre o rien ne se passe, ou pas un ne parle la faon biensante, honorable et superbe de la force et de la sant. Fausse loquence et fausse admiration! Hormis le pieux respect dont la reine Marie-Antoinette est entoure, hormis quelques pages vhmentes propos de Mirabeau, et peut-tre aussi le _Retour de Varennes_, tout est faux, absurde et trivial dans ce roman sans forme; ici, le moindre bruit est le bruit d'une trompette; ici, le silence est un rle! On n'a pas affaire des hommes, tout au plus des fantmes. Je vis, un jour, dans l'ancienne salle des Doges, Gnes, un simulacre de statues recouvertes d'une toile blanche... on les et prises, de loin, pour des marbres... ce n'taient que des mannequins, remplaant misrablement des statues mutiles. Que vous dirais-je? On peut comparer ce vieux livre, oubli dans les limbes, cette lanterne, o tantt la flamme envahit le verre enfum, o tantt la flamme teinte emplit de nuages et de nuit ces verres magiques, sur lesquels devraient briller et resplendir: Madame la Lune et Monsieur le Soleil... Voil mon oeuvre! Hlas! il n'y a rien de plus absurde et de plus mal fait. Un fagot mal li! me disait un jour M. Sainte-Beuve.... et je le trouve indulgent, comme s'il n'y avait pas: _fagots et fagots!_ Je ferme ici ma parenthse, et mme il me semble que voil bien longtemps dj qu'elle est ouverte. Ainsi nous reprendrons, s'il vous plat, la premire prface l'endroit mme o nous l'avons laisse il n'y a qu'un instant, mais cet instant de flagellation m'a paru diablement long. SUITE DE LA PREMIRE PRFACE. Arrivons maintenant la question difficile, une question de personnes et de noms propres, et d'autant plus dangereuse traiter, que j'ai t averti avec tout l'intrt d'un pre (M. Bertin l'an), par un homme qui j'ai vou le respect d'un fils, et qui doit m'aimer un peu, je le sens aux respectueux dvouement que j'ai pour lui. Mais comme des conseils ainsi donns, si paternellement et de si haut, il n'y a que deux manires de rpondre, l'obissance ou le sincre aveu d'une passion bien sentie, je ne rpondrai pas, publiquement, ces conseils donns dans l'intimit, et dont l'oubli ne peut tomber que sur moi seul. Je n'ai rpondre ici qu' ces questionneurs en titre, aux trembleurs par mtier, aux gens de sang-froid par temprament, et dont la fausse piti ne manquera pas d'accourir au premier mot qui leur semblera trop vif. Le monde est plein de ces esprits timides qui voient un danger dans tout, qu'une vrit historique effraie autant qu'une aventure impossible, et qui, pour sauver le prsent, vous font bon march du pass. Je vois dj un de ces peureux arriver chez moi, tout alarm, tout en dsordre:--Ah! mon ami, qu'avez vous fait? que vous tes jeune! Y pensiez-vous quand vous barbouilliez de honte un premier prince du sang? Ce prince, monsieur l'homme aux mnagements, ce prince, qui n'a droit qu' l'impartialit, et que j'ai reprsent tel qu'il m'a paru: avare et prodigue la fois, dbauch sans vergogne et sans plaisir, qui ne laissa pas mme au crime sa seule dignit, l'nergie; un malheureux qui n'osa jamais regarder un homme en face, et pas mme le roi Louis XVI; ce prince est moi, il m'appartient par tous les droits de l'histoire. Ses lchets, ses vices, ses orgies, ses fanfaronnades, sont de mon domaine, et je ne m'en puis dessaisir, par un misrable calcul d'intrt ou de peur. Je sais bien quelles raisons vous allez me donner, entre autres raisons: que la mmoire de ce prince est aujourd'hui l'abri d'une couronne: mais vos raisons ne sont pas les mmes que les miennes. Ce prince dont je m'empare, c'est ma rvolution de 1830; c'est l'pave qui m'est venue du grand naufrage. J'ai saisi corps corps, ds que je l'ai pu, en tout danger, cet trange hros, si bien fait pour l'auteur dramatique. Ce qui et t lchet, il y a un an, est devenu courage aujourd'hui; chacun sa part du butin qu'on se partage; au duc d'Orlans la couronne de France, nous Philippe-galit! Vous me demandez grce pour lui: mais lui, a-t-il fait grce? A-t-il eu piti de la plus belle des femmes, de la plus malheureuse des reines, de la plus contriste des mres? J'attache son nom au poteau infamant... N'a-t-il pas dress l'chafaud o Marie-Antoinette est monte, trane ces hauteurs sanglantes par la haine et par la calomnie? Non, pour cet homme je ne mentirai pas la vrit. On ne me verra pas, historien paradoxal, rhabiliter sa mmoire et faire pour lui ce qu'a fait Walpole pour Richard III; dans ma galerie de tableaux il paratra en pied, je ne jetterai pas sur sa laide figure le voile noir de Faliero: Faliero avait gagn des batailles avant de trahir son pays. Et puis voyez, monsieur, jusqu'o nous conduirait ce systme de transactions avec l'histoire! Soit, j'y consens: je vais brler mon livre, car j'aime mieux l'anantir que d'en arracher une page. Allons, je ferai un autre livre, je peindrai une poque plus recule: la vieillesse de Louis XV avec ses prodigalits, ses scandales, ses faiblesses; je montrerai la monarchie expirante de luxe et d'impuissance dans les bras de la Dubarry. Cependant il me faut d'autres personnages que Louis XV et Mme Dubarry. On ne fait pas un roman deux personnages, moins de rencontrer Paul et Virginie, ou Manon Lescaut et le chevalier Desgrieux. Donc je prendrai ncessairement ceux qui approchaient le trne de plus prs; dans ce nombre, le plus lev par sa naissance, ne saurait tre oubli. Aussi bien quelle figure dessiner! quelle dpravation au milieu de tant de dpravations! Ce prince, le fils de Henri IV, est gros, pais, commun; le temps pse ses jours dsoeuvrs; la chasse seule occupe les facults de son me; sa force intellectuelle se rsume entre un contre-pied du cerf et un dfaut de sa meute; s'il pleut, si le soir il digre mal, ses courtisans et sa matresse jouent la comdie pour le distraire: mais quelle comdie! Il faut tre un prince ou bien Mme de Montesson, sa matresse, ou tout au moins quelqu'un des leurs, pour entendre pareille comdie sans rougir. Dj les polissonneries de Coll semblent trop voiles et trop chastes cette cour d'un got dlicat. Vad seul, Vad, son langage des halles, ses jurons, ses ordures, ont le talent d'gayer les trteaux de Bagneux et de Sainte-Assise, d'arracher un sourire ce prince subalterne et sa Maintenon du second ordre.--Ah! monsieur, m'allez-vous dire, un peu d'indulgence, un peu de mnagement pour celui-l, car, aprs tout, c'est notre aeul. C'est notre aeul! je me rends cet argument. Remontons un peu plus haut, j'espre que nous serons plus heureux. Louis XV est jeune encore, charmant, aim, victorieux; Ses moeurs faciles le poussent l'amour, mais ses amours sont nobles et lgantes. ce brillant tableau vient s'opposer un contraste singulier. Il n'est pas de romancier ou de pote comique qui consentt se priver d'un si grotesque personnage. Louis d'Orlans, libertin dans sa jeunesse, est devenu dvot, ou plutt superstitieux, dans son ge mr. Entour de livres asctiques, lui-mme il compose des ouvrages de thologie, pour le malheur de ses bons gnovfains, qu'il ennuie toute la journe de sa prose srnissime et de ses subtilits monacales. cette folie religieuse il joint une folie d'un autre genre. Il ne veut pas croire que l'on puisse mourir, il nie la mort pour lui chapper, comme un mdecin nous conseillait de nier le cholra-morbus pour l'viter. Un jour, que son intendant lui soumettait les comptes du trimestre, il remarqua quelques diminutions dans la dpense; il en demanda la cause.--Monseigneur, plusieurs rentes viagres que vous payiez se sont teintes.--Comment?--Monseigneur, les rentiers sont morts.--Ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible. Vous tes bien os de me tenir un pareil langage! Apprenez, monsieur, qu'on ne meurt plus aujourd'hui. Arrangez-vous pour payer ces rentes, ou je vous chasse. Un tel personnage paratrait peut-tre assez original dans mon roman, mon livre, mon histoire, comme vous voudrez l'appeler. Mais je vous vois venir.--Ah! monsieur, laissez ce pauvre fou, qui n'a fait de mal personne! Chacun a ses travers; celui-l, vous en conviendrez, est le plus innocent de tous. Il vaut mieux payer des cranciers morts que ne pas les payer vivants. Et puis enfin, monsieur, c'est notre trisaeul. --C'est notre trisaeul! Je n'ai plus rien dire. Paix notre trisaeul! Remontons encore. Mais, hlas! je me trouve plus empch que jamais. Nous voici arrivs la Rgence. Au dehors, l'avilissement de notre dignit nationale; au dedans, la banqueroute: partout la honte. De la Rgence, le savez-vous, monsieur? datent tous nos malheurs. Le caractre public de la nation s'efface ou plutt disparat: l'antique bonne foi prit dans les calculs avides et insenss de Law; les croyances religieuses tombent devant l'audace des sceptiques. Les moeurs de la famille se corrompent pour imiter la corruption de la cour. Dans cette cour, il n'est point de vice qui ne soit reprsent par quelque grand nom. Les plus illustres exemples ne manquent pas aux dsordres les plus criminels. L'inceste les prside, une couronne en tte, un sceptre la main. Ajoutez que la libert civile ne gagne mme pas cette licence des moeurs. Tandis que l'on affiche un insolent mpris de la religion, au nom d'une abominable bulle les cachots se remplissent des citoyens les plus innocents et les plus vertueux. Voltaire est enferm la Bastille pour des vers qu'il n'a pas faits. Il est puni comme s'il tait l'auteur d'une Philippique, comme s'il s'tait cri, avec Lagrange Chancel: Nocher des rives infernales, Apprte-toi sans t'effrayer passer les ombres royales Que Philippe va t'envoyer. Vous me demandez si je crois toutes ces accusations? J'aime douter du crime. Mais, s'il me prenait fantaisie d'crire l'histoire des Atrides, il me faudrait toute force parler de meurtres et d'adultres: de mme, si j'crivais l'histoire de la Rgence, l'inceste et le poison devraient trouver place dans mes rcits. Sans doute ce n'est pas l votre compte, et vous m'allez dire encore:--Ne troublons pas la mmoire de ce bon Rgent! Je conviens qu'il a eu quelques torts de famille, mais on exagre toujours; puis il tait brave, spirituel; force d'indiffrence il s'est montr quelquefois clment; et, entre nous, c'est encore ce que nous avons de mieux dans notre gnalogie. Je cde cet argument domestique. Volontiers, j'abandonne le Rgent et ses matresses. Je vais aller encore un peu plus haut, car, je vous l'ai dit, il me faut un roman dont les personnages soient pris dans les temps modernes. Assez de grands talents se sont occups du moyen ge et nous ont promens dans les sicles lointains. Voici Louis XIV entour de toutes les pompes de son rgne: sa voix, Versailles s'lve, le commerce renat, les arts fleurissent: tout ce qu'il touche le Roi imprime un caractre de grandeur, ses faiblesses mmes sont ennoblies par je ne sais quel clat de bon got. Dans cette cour o le grand Cond, Turenne, Corneille, Racine, Molire, donnent au trne plus de force et en reoivent plus de dignit, dans cette cour brillante de tous les genres de splendeur, un homme seul se rencontre comme pour la dparer; seul il reste insensible tant de merveilles. Immobile au milieu de cette glorieuse activit, il s'habille en femme, Sardanapale aux genoux d'une chambrire laide et intrigante; encore s'il ne s'abaissait pas d'autres amours, mais il en est que la nature rprouve autant que la morale: ceux-l sont faits pour lui. Cet homme, ce prince, c'est Monsieur, frre de Louis XIV et duc d'Orlans. Or, je vous le demande, puis-je l'oublier, ou comment faut-il que j'en parle, si j'en parle? Vous voyez donc qu'avec la meilleure volont du monde, c'est l un pass ne pas dfendre. L'histoire est une trop grande dame pour se plier toutes les fantaisies de courtisans ns d'hier. Laissons l'histoire sa libre allure, comme on laisse sa libre allure la flatterie. N'avez-vous pas vu, au dernier salon, un duc d'Orlans qui se casse, en dansant, le tendon d'Achille? La flatterie, faute de mieux, a fait de cet accident grotesque un grave portrait d'histoire. Le peintre nous a reprsent le duc au moment o il tombe sur le plancher dans l'attitude d'un frotteur maladroit qui cire un parquet. Le tableau existe; il deviendra peut-tre de l'histoire. S'il lui fallait un pendant, laissez faire la flatterie, elle saura le trouver, ce pendant historique: elle fera un tableau dans lequel nous verrons le cardinal Dubois, par exemple, le pied lev, lui aussi, et dguisant son noble matre jusqu' l'excs. Il y aura toujours assez de gens pour draper majestueusement mme un coup de pied au derrire. Laissez-nous donc tre vrais, nous autres, quand nous l'osons. Si j'ai un conseil donner aux courtisans du nouveau rgime, c'est de prendre leur parti sur nos livres, comme nous avons pris notre parti sur leurs tableaux d'histoire. les entendre, et pour complaire des vanits de famille, il faudrait confisquer l'histoire d'un sicle et demi, et dsormais la plus adroite flatterie de ce qui est serait l'oubli de ce qui fut. Mais ces accommodements peuvent-ils entrer dans un esprit droit et libre? Est-ce ma faute, moi, si vous tes contraints de renier vos aeux, comme un parvenu de la veille dsavoue son pre le malttier? Je ne sais ce que je gagnerais cette complicit de mensonges, mais je sais qu'elle ne servirait de rien ceux que j'adulerais si bassement. Qu'importe, en effet, quels furent leurs anctres? Quels ils sont, voil ce qu'on demande. Il se peut mme que, loin de perdre ces souvenirs historiques, ils grandissent, au contraire, par la comparaison: la vertu ainsi que la royaut commence avec eux dans leur race. Leur hritage n'est grev d'aucun de ces legs de gloire qu'il est quelquefois difficile d'acquitter. Enfin, on les louera davantage encore de n'avoir aucun des vices de leurs pres, s'ils possdent toutes les vertus qui leur ont manqu. * * * * * Telle tait cette fameuse prface; en voil tout le ct venimeux! De ces pages misrables, est venu mon triste roman son petit succs d'un instant. Et maintenant que je les relis de sang-froid, et que je me rends compte des injustices et des cruauts que contenaient ces lignes fatales, la rougeur m'en monte la joue, et je me demande en effet si c'est bien moi qui ai sign ces violences misrables? Remarquez aussi la forfanterie, et comme elle tait biensante, en effet. C'tait le meilleur, le plus libral et le plus clment de tous les rois, que j'attaquais sans peur... et sans danger dans cette prface misrable; et la belle oeuvre, aprs tout, de l'injurier dans ses anctres, et la belle ambition de ressembler ces misrables petits tribuns qui menacent, du poing, le soleil! Que c'tait joli et bien trouv de me mettre trembler, sous une loi qui nous laissait toute libert d'crire, et que je faisais l de l'hrosme bon march! Et quand je disais que les avertissements ne m'avaient pas manqu, je ne disais que la moiti de la leon qui m'avait t faite par le plus juste et le plus loyal des conseillers, M. Bertin l'an, mon second pre. Il venait de m'adopter, comme un des siens; il venait de m'ouvrir, paternellement, le _Journal des Dbats_ o, depuis trente annes, j'ai trouv le travail et le pain de chaque jour; il m'aimait dj, comme un vieillard aime un jeune homme honnte et laborieux, qui n'a pas d'autre ambition que l'ambition de l'heure prsente, et qui, dj, se sent tout pntr des exigences de la terrible et dcevante profession du journaliste. Moi, de mon ct, le voyant affable et bon, de cette inpuisable bont que je n'ai jamais retrouve en personne, avec tant de grce et de douceur, je lui disais toute chose; il tait si bon, qu'il voulut relire les preuves de ce _Barnave_, une faveur qu'il avait faite M. de Chateaubriand pour les preuves de l'_Itinraire_ et des _Martyrs_. Donc, obissant ses moindres dsirs, qui taient des ordres pour moi, je portai triomphalement M. Bertin, dans cette belle maison des Roches (O jardins, douce valle, o Victor Hugo conduisait sa muse, sa femme et les quatre enfants dont les voix fraches remplissaient cet espace enchant!), mon pauvre manuscrit de _Barnave_. me voir passer, la tte haute et le regard superbe, les gens qui ne me connaissaient pas, auraient pens que je portais avec moi _Hernani_, _Marion Delorme_ ou _la Recherche de l'absolu_; je devais avoir en ce moment quelque aspect du tribun, du tnor, du capitaine, ou disons mieux, du matamore! Tu portes Csar et sa fortune! Heureusement que j'avais affaire avec l'indulgence en personne, et que M. Bertin me reut et m'couta le plus simplement du monde. Il avait commenc par sourire; il devint srieux; la fin de ma lecture impitoyable il tait visiblement attrist, son bon sens et sa prudence avaient subi une cruelle preuve la lecture de ce pathos sentimental; il avait trouv bien triste et bien pais, ce nuage o brillaient quelques clairs. Notez que j'avais commenc par le livre, et que j'avais gard la prface pour la fin, comme un morceau d'une loquence irrsistible. Ah! le brave homme!... Et songer quel point cette lecture a d l'attrister! Disons tout: mon enthousiasme et mon admiration pour cette belle oeuvre, peine tais-je arriv la fin de la premire partie, avaient dj perdu mes propres yeux beaucoup de sa force et de son gnie. mesure que je lisais ce misrable roman, ce grand juge, et que je cherchais deviner mes futurs destins sur ce noble et sympathique visage, il me semblait que je descendais de mes hauteurs. Parfois je m'arrtais:--Continuez, me disait-il. Parfois je htais mon rcit qui m'impatientait moi-mme:--Or n'allons pas si vite, et modrez-vous, au moins, dans le dbit, reprenait M. Bertin. Puis il m'interrompait, tantt en me disant:--Allons djeuner! Tantt, sans mot dire, il se levait, et fermait mon livre, avec un sourire assez voisin de l'ironie, et je le suivais dans les belles alles de ce beau parc qu'il avait plant, sur les bords de ces ruisseaux dociles sa voix, sur les rives de ce lac qu'il avait appel au milieu des vertes pelouses. Et comme s'il et voulu me faire honte (il n'y pensait gure), chemin faisant, nous rencontrions, oubli sur un banc de verdure, un volume de Voltaire, un trait de Platon, un de ces chefs-d'oeuvre ternels dont il faisait, tour tour, la compagnie et l'enchantement de ses jardins. Et lorsque enfin, aprs toutes ces haltes dans l'ennui, il eut subi tout mon livre, il me prit l'cart de trois ou quatre jeunes gens qui devaient tre, avec tant de courage et de talent l'honneur et la popularit du _Journal des Dbats_, et qui causaient en riant, dans ces belles alles, de toutes les promesses de l'avenir:--Je vous ai bien cout, me dit-il; votre tour, coutez-moi, je verrai aprs, si vous tes sage, et si vous mritez un bon conseil. Alors, de cette voix qui et t toute-puissante quelque tribune librale (il n'a jamais accept un seul de ces honneurs trop brlants pour lui!), ce brave homme, et ce digne homme, entreprit de convaincre un obstin qui ne voulait rien entendre. Il reprsenta l'auteur de _Barnave_ qu'il tait trop jeune, et trop inhabile toutes les choses srieuses, pour se mler sans ordre ces grands vnements qui tenaient l'Europe inquite et le monde attentif; que le nouveau roi de cette France en proie aux disputes, lorsqu'il acceptait cette couronne expose de si cruels prils, faisait une action courageuse et d'un grand citoyen; donc celui-l sera un homme injuste, un homme ingrat, qui s'attaquera si vite (avec si peu de dangers pour soi-mme) ce courage, cette prvoyance, cette patience, ce grand talent d'attendre et de prvoir. Quoi donc! voil un prince prouv par toutes les vicissitudes les plus cruelles et les plus inattendues de la fortune insolente, un pre de famille peine remis des confiscations et des exils, qui s'occupe rparer les ruines de sa maison, retrouver ce qu'il a perdu dans l'orage, lever royalement une famille bourgeoise, un homme ami de la paix, indulgent tous, svre lui-mme, intelligent du temps prsent, plein de respect pour l'avenir, qui, nous trouvant tout d'un coup tombs dans l'abme, arrive au premier cri de ce peuple au dsespoir: Seigneur! Seigneur! sauvez-nous! Nous prissons, Seigneur! Il arrive, et dans cette balance o pse,... implacable, une rvolution surnaturelle, il jette l'instant ses biens, son nom, ses enfants, ses chers enfants, sa femme elle-mme, un ange, une sainte, une mre, et la plus tendre aussi de toutes les mres:--Tout cela (dit-il) est vous, la France, mon rgne. Allons, suivez-moi. Voil ce qu'il dit la France. Il appelle en mme temps l'aide, au secours du nouveau trne et des liberts nouvelles les historiens, les philosophes, avec les potes nouveaux, donnant sa part chacun d'eux dans cet tablissement qui devait durer dix-huit annes, tout autant que les deux rois de la restauration, tout autant que l'empereur, autant que le rgne du cardinal de Richelieu lui-mme! Il a donc voulu rgner avec les plus beaux esprits et les plus libres penseurs de son temps; bien plus, il accepte, imprudent sublime, une royaut difficile, inquite, incomplte, agite au dedans, humble au dehors, pleine d'meutes, de rsistances, de rclamations, et, pour lui-mme, pleine d'escopettes et de poignards! Donc (c'est toujours M. Bertin qui parle l'auteur de _Barnave_) s'attaquer, de prime abord, ce roi plein de justice, entour d'embches et dsarm des remparts de la majest royale, tait chose assez malsante. quoi bon? De quel droit? Moi-mme, l'auteur de ce _Barnave_ dclamateur, n'avais-je pas salu, nagure, dans son Palais-Royal, entour de sa jeune et bienveillante famille, ce roi Louis-Philippe, notre dernier espoir, notre dernier dfenseur? Laissons, croyez-moi, disait M. Bertin, les insulteurs de profession tourmenter ce brave homme; au contraire, honorons sa bont, son travail, son zle et sa royaut naissante!... Tel fut le conseil que me donnait M. Bertin; ces conseils, il ajouta celui-ci: Respecter le roi qui nous venait en aide, rassurer ces enfants qui seront bientt les princes lgitimes de la jeunesse librale, et, si je voulais dire un adieu suprme au roi Charles X, le dire hautement, sans colre et sans injure, celui qui vient, proclam par la reine du monde et des rvolutions... la Ncessit. Ceci dit, avec la plus sincre et la plus loyale conviction, mon cher matre me suppliait de ne pas me fermer toute carrire, mes premiers pas dans la vie; il me disait que, ncessairement, dans les sentiers que nous devions parcourir, les uns et les autres, d'un pas ferme et sr, je me rencontrerais avec quantit de bons et beaux esprits, bien dcids maintenir l'tablissement d'hier, conserver ce qui n'avait pas pri dans le commun naufrage, et, disons tout, si quelques-uns parmi les combattants d'hier regrettaient d'avoir trop cruellement trait le roi qui partait, c'tait ceux-l mmes un motif excellent pour mnager le nouveau roi, pour l'entourer de dfrences, pour le dfendre et pour l'honorer. Quant au livre en lui-mme, ici mon admirable conseiller disait que c'tait une composition pleine de hte et de malaise, indcise et mal noue; il n'y avait l ni commencement, ni milieu, ni dnoment. Pour quelques chapitres dans lesquels on reconnat quelque talent d'crire, et quelques passages qui sentaient l'inspiration, que de fautes contre la logique et le sens commun! En mme temps, quels affreux dtails! Quels pisodes qui touchaient au dlire! O donc taient le calme et le sang-froid? O donc allais-je, au hasard, cheminant sans but et sans frein?--Bref, ce _Barnave_ tait un livre idiot dont on pourrait tout au plus sauver quelques bonnes pages.... et je ferai bien d'y renoncer. Telle fut la conclusion de ce discours. Ceci fut dit avec une nergie, une grce, un accent irrsistibles. Qui que vous soyez, vous connaissez M. Bertin l'an,... vous l'avez vu (quel chef-d'oeuvre!) sur cette toile imprissable o M. Ingres, dans tout l'clat et toute la vrit de son gnie, a reprsent ce regard, cette attitude et cette intelligence loquente... Tel il tait, lorsqu'il parlait coeur ouvert! Et le moyen de rsister cet ordre ainsi donn?--Non! non! me disais-je moi-mme, il ne faut pas pousser plus loin cette injustice, et malheur moi, si je ne suis pas convaincu que je viens d'crire un mauvais livre! Ainsi, je reviens Paris, bien dcid tout brler. Mais quoi! l'orgueil, la vanit, la fausse honte et les gens qui vous disaient: C'est superbe! Y pensez-vous, brler un pareil livre? Ou bien, il y en a d'autres qui vous disaient: Votre livre est annonc! On sait dj ce qu'il renferme. Il est attendu par des gens qui seront bien mcontents de votre manque de parole... Et voil comme aprs une si bonne et si sage rsolution, quand mon penchant mme tait de jeter au feu ces gerbes sans pis, ces fleurs mal lies, ces fagots d'un fagotier ignorant, il advint que le fameux _Barnave_ fut publi, sans que j'eusse t mme les fautes les plus grossires, mme les folies les plus inutiles!... M. Bertin en eut certes un chagrin bien sincre... il ne m'a jamais dit un mot de ce _Barnave_! Il ne l'a pas relu, j'en suis sr, et, par un chtiment svre, il n'en fut pas dit un mot dans le _Journal des Dbats_. Cela fit le bruit _d'une chtaigne qui pette au feu d'un fermier_... et dit Shakespeare. O justice! O bon sens! Aprs deux ditions de ce _Barnave_, il n'en fut plus question dans ce monde lettr o j'ai pass ma vie! coup sr, il en et t fait plus de bruit, si je l'avais brl d'une main dlibre. On et dit: c'est dommage; et le souvenir de ce livre ananti par moi m'et plac au rang des crivains qui se sont fait justice. Ils sont rares; on les compte. Eh! que j'ai perdu l une admirable occasion de rivaliser avec eux, M. Bertin attestant de ma modestie et de ma docilit. Heureusement que s'il a t fch contre mon oeuvre, il eut bien vite oubli mon crime; et comme il me vit dsormais uniquement vou ma tche, attentif et plein de zle tout ce qui touche mes devoirs, devenu prudent par ma chute, et rendu juste aussi par le spectacle assidu des grands services que nous rendaient, chaque jour, ce bon roi, cette reine admirable et ces princes, leurs nobles enfants, il oublia tout fait ce malheureux _Barnave_. Ainsi, plus nous suivions ce grand sage en son sillon lumineux, plus nous coutions sa parole, et plus nous nous sentions voisins de ce roi juste, honorable et loyal. Jusqu' la fin, nous l'avons cout et suivi; nous tions son lit de mort o il attendait son heure suprme avec le calme et la srnit des mes fortes.--Ne me pleurez pas, nous disait-il: j'ai vcu heureux; je meurs heureux, c'est vous que je pleure, et c'est sur vous que je pleure! Ah! M. Bertin l'an! Il avait tant de prvoyance! Il savait si bien l'avenir! Et maintenant, si le lecteur voulait savoir pourquoi cette nouvelle dition d'un si mchant livre, et pourquoi je rends aujourd'hui cette vie phmre ces pages mortes depuis si longtemps? J'ai voulu, dirais-je au lecteur, sauver de l'immense oubli la partie honnte et vaillante de ce livre o j'avais jet la premire inspiration de ma jeunesse. En mme temps, je voulais tmoigner de mon chtiment, de mon repentir! Je voulais dire aussi que le jeune homme imprudent qui publiait ce _Barnave_ il y a trente six ans, (c'est un sicle!) a rachet sa faute force de dvouement et de respect, lorsqu'aux jours de 1848, quand la France eut perdu son dernier roi, quand mme son image tait insulte, aux heures sombres o le nom seul du roi tait une rcrimination violente, l'auteur de _Barnave_ eut l'honneur de crier aux insulteurs de son roi: _Vous tes des lches!_ Puis, quand le roi mourut, en exil, l'auteur de _Barnave_ eut l'honneur d'crire au milieu de Paris l'oraison funbre de ce bon prince, et ces pages funbres furent soudain comme une consolation dans tout ce royaume en deuil! Ajoutons ceci que l'auteur de _Barnave_ avait conserv le droit de dfendre cette royaut vaincue, force de modestie et d'abngation. Cette royaut dans l'abme, elle ne savait pas mme le nom de son dfenseur, et, quand elle l'apprit par hasard, elle en eut une certaine joie, en songeant qu'elle trouvait au moins justice et reconnaissance dans un crivain pour qui elle n'avait rien fait... et qui ne lui avait rien demand! Qui que vous soyez, flicitez-vous d'un dvouement sans rcompense! Heureux les rois que vous aimez et que vous pleurez, uniquement pour la part qu'ils vous ont faite dans la libert commune et dans le bonheur de tous! Ils peuvent se fier des hommages qui les vont chercher dans l'exil, et qui n'ont jamais eu rien de servile; leurs enfants doivent, au fond de leur coeur, honorer un dvouement qui les console au del des ocans. Peut-tre aussi les braves gens, voyant ma peine, et tmoins de mon travail de chaque jour, accepteront ce livre oubli comme un des plus humbles tmoignages de ce grand rgne de dix-huit annes, qui supportait de si mchantes rapsodies, et qui contenait de si belles oeuvres! O rgne intelligent, clment, pacifique! Il a vu natre _Hernani_ et les _Paroles d'un Croyant_; il contenait Armand Carrel et M. de Balzac; il vit mourir Chateaubriand et venir au monde Alfred de Musset! Il a vu, runis son ombre indulgente tant de grands ouvrages et tant d'crits loquents, de M. de Lamartine M. Thiers, de M. Cousin M. Villemain, de Branger M. Guizot! Ce rgne est un monde o tout passe, o tout brille, o tout meurt! Il a produit dans les arts _Robert le Diable_ et les _Huguenots_, la _Stratonice_, de M. Ingres; la _Jane Grey_, de Paul Delaroche, la _Marguerite_, d'Ary Scheffer, et la _Jeanne d'Arc_ de la princesse Marie; il a rempli la double tribune et le monde entier des voix les plus loquentes; il a fait du roman un pome, et du journal qui passe, un livre immortel! Il a ouvert mme les tombeaux... ce tombeau de Louis XIV, appel le chteau de Versailles, tonn de retrouver mme une heure..., un instant, ses anciennes et royales splendeurs. BARNAVE PREMIRE PARTIE CHAPITRE I Je ne suis plus gure qu'un malheureux prince allemand, vivant dans le pass, fort indiffrent au temps prsent, et surtout m'inquitant peu de l'avenir. Je ne tiens plus rien, pas mme aux gothiques prjugs de ma maison. Cependant, tel qu'on pourrait me voir, enfonc dans mon fauteuil dont les armoiries s'effacent tous les jours, j'ai t, bel et bien, Franais et Parisien, aux instants les plus dangereux du dernier sicle. Malgr moi, j'ai vu natre et grandir ce qu'on appelle, en nos coles, les _doctrines de la Convention_. J'ai t le camarade innocent de tous ces terribles pouvoirs des premiers temps de la rvolution franaise; je les ai connus, je les ai touchs; ils n'ont pas t plus nu, pour leurs concitoyens, valets de chambre, qu'ils ne l'ont t pour moi-mme. Aussi m'aurait-on bien tonn, si l'on m'et dit ce que ces hommes seraient un jour, quelle fortune ils taient destins, et que devant eux devait crouler la plus vieille et la plus clatante monarchie de l'univers. Tout d'abord, je n'ai vu, dans ces hommes, que ce qu'ils taient en apparence, ou plutt que ce qu'ils taient rellement avant que le sort les plat si haut: de jeunes et ptulants esprits, pleins d'audace, obissant au hasard, et se doutant peu qu'ils seraient un jour de grands hommes. C'est ainsi qu'ils me sont apparus. Je les ai quitts au moment o leur destine d'hommes publics allait s'accomplir; depuis, j'en ai entendu parler de tant de faons diffrentes, on leur a prodigu tant de gloire, on les a couverts de tant d'infamie, et cela, si peu de distance, que je sais peine aujourd'hui ce que j'en dois penser, et que choisir dans ces jugements si opposs. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas, Dieu ne plaise! une histoire que je veux crire, c'est le frivole roman de ma jeunesse. En ces pages malhabiles, il ne s'agira que de moi seul, et non pas de trnes renverss et de sceptres briss, au pied des chafauds sanglants. Songez, je vous prie, en lisant ce futile rcit, que vous assistez aux souvenirs d'un vieillard ignorant et fatigu, qui, par oisivet, se fait jeune encore une fois avant la mort; rappelez-vous que ce sont les crits d'un homme incertain, mme de ses opinions; d'un Allemand et d'un grand seigneur, double raison pour douter de la libert. Ajoutez ceci: que je suis vieux, que j'ai vu commencer la libert chez nos voisins, que je l'entends gronder chez nous d'une manire formidable, et que j'ai peur de cette libert moderne. Elle a bris tant de grandes choses! Elle a vers tant de sang! Ainsi je veux tre et je serai jeune encore, et tout un jour. Je veux me parer des guirlandes fanes de ma jeunesse. Une rvolution, quand on a vingt ans, c'est un spectacle. Il y a de la passion et de la vie en ces grands drangements des peuples: c'est tout ce qu'il faut au jeune homme. En mme temps n'oubliez pas que j'ai appris la vie au milieu du Paris de Louis XVI; que je suis venu assez temps Versailles mme, pour entendre les derniers soupirs de ces longues volupts royales, pour assister aux dernires victoires de cette incrdulit moqueuse et toute franaise, dont l'Allemagne a fait raison. C'est un grand spectacle une royaut qui se meurt. Quand la vieille force et les vieux dieux s'en vont, il se rencontre en cette double agonie un moment d'hsitation qui n'est plus l'ordre, et qui n'est pas le dsordre, auquel la curiosit humaine ne saurait rsister. cet instant mme j'tais en France, et ce moment terrible, je ne l'ai pas compris, quand il tait sous mes yeux; je m'en souviens, prsent, comme si je l'avais parfaitement compris. peu d'exceptions prs, le mme accident attendait tous les hommes de notre poque. Aussi bien leur plus grande et leur plus heureuse occupation, dans ce sicle occup, a-t-elle t de se souvenir. Marchons donc en arrire, il le faut; revenons l'aurore de 1789, retournons au Versailles des trois rois... trois fantmes! Rallumons ces flambeaux teints, relevons ces palais en ruine, rendons la pierre lgante ses festons, ses guirlandes, ses peintures mythologiques; rendons ces jardins fameux leur symtrie et leurs ombrages de l'autre monde. Ouvrez-vous, tous vos battants, larges portes de l'antique chteau! Montrez-vous dans la muraille entr'ouverte, mystrieux boudoirs! Il en sera de mon livre, comme il en est de ces drames qui pour tre compris ont besoin de tout l'art du machiniste. Que de fois, dans ces annes supplmentaires, ne me suis-je pas figur mon propre chteau, habit soudain par le roi de France et la reine Marie-Antoinette d'Autriche! Une cour trange o le temps qui fuit, se mle au nouveau sicle; un ple-mle clatant de vertu et de faiblesse, de pur amour et de mprisables volupts! Grands noms, clbrits perdues, renommes fameuses, intrigants subalternes, dvouement sublime, le joueur, la courtisane, le guerrier, le hros, le lche! O ciel! le plus faible et le plus vertueux des monarques, la plus belle et la plus malheureuse des reines!... tout tait l. Au dehors, la hideuse banqueroute, le dshonneur national, l'ardente calomnie! Et chez le roi, dans son Paris, dans son Versailles, des rivalits presque royales, et je ne sais combien de rois populaires qui sortent de la foule, couronns et briss de ses mains! Cela fait peur penser! Fermez la porte de mon chteau, monsieur le major! Que mes fosss se remplissent jusqu'aux bords, que mon vieux pont-levis se dresse sur toute sa hauteur. Obissez aux consignes, ne laissez pas entrer chez moi ces temptes et ces orages! Et puisqu'il nous reste peine un jour, qu'on me laisse au moins mourir en paix. C'est cela, ferme ta porte, et dresse en haut ton pont criard! Donnons le mot d'ordre aux sentinelles, et prparons toute chose pour un long sige... Inutiles efforts! Ne vois-tu pas, monseigneur, que tu agis comme un niais? Eh! qui te parle, ami, de guerre, de bataille, d'assaut, de surprise, de poudre canon, de contrescarpes et de remparts? La force n'est plus la mme; elle a chang de place, elle n'est plus au chteau fort, l'arrt du parlement, la couronne du roi; regardez travers vos crneaux, au pied de la tour, le premier qui passe et qui sait parler en plein vent. Regardez le premier gentilhomme qui jette son titre qui le ramasse, et qui de sa pleine autorit se fait peuple... Ici la fodalit va rendre enfin son dernier souffle. _Hic jacet!_ Ce qui te reste faire, ami, c'est de chanter, consquemment: _De profundis!_ CHAPITRE II Pour juger de mon origine, il et fallu entendre ma mre, une fois qu'elle abordait ce chapitre-l. Ma mre tait, aprs S. M. l'impratrice, la plus grande dame de la cour de Marie-Thrse; elle savait fond tout ce que nous avions t, nous autres, de Jules Csar l'empereur Joseph II, et ce que nous tions depuis tant de sicles: princes de Wolfenbuttel, marquis de Ratzbourg, comtes de Werdau, vicomtes d'Erlangen, barons de Reichenbach, burgraves d'Undernach, hauts et puissants seigneurs d'Osterbourg, Gossnitz, Altembourg et autres lieux. tous ces titres, ma mre avait fait, de l'tiquette, un devoir, que dis-je? une vertu, et j'aurais de la peine expliquer, moi-mme, par quelle suite de rvolutions j'ai fini par oublier cette science auguste. Hlas! ce fut un grand malheur pour les princes, quand cette barrire de l'tiquette fut brise, et qu'on les put approcher la faon des autres hommes; ce fut une vanit qu'ils payrent bien cher, quand ils voulurent ressembler tout le monde. Ici, je reviens ma mre: elle tait une excellente princesse, occupe uniquement de blason, de gnalogie, et qui savait par coeur, toute son antique famille. Elle descendait en droite ligne, par les femmes, des princes de Wolfenbuttel, illustre famille dont la branche cadette occupe aujourd'hui le trne d'Angleterre, et qui a donn deux impratrices l'Allemagne. Surtout, ce qui fit le bonheur et le juste orgueil de ma mre, c'est qu'elle vit natre et grandir, et s'panouir au souffle enchant de son quinzime printemps, cette jeune et brillante fleur, Marie-Antoinette d'Autriche, qui languit et mourut si misrablement, sous le beau ciel de France! En sa qualit de parente, elle avait assist l'ducation de cette jeune princesse, dont les premires annes furent si compltement triomphantes, qu'il et t impossible aux plus terribles prophtes de prvoir ces affreux retours de la fortune. Tout entire sa passion pour la reine future, ma mre avait sembl m'oublier moi-mme, un Wolfenbuttel! On ne sait plus gure aujourd'hui, mme en Allemagne, lever des princes l'ancienne mode, et les plus grands seigneurs vont l'cole des bourgeois; certes celui-l et t bien malavis qui et prpar pareille ducation pour Son Altesse srnissime, le _Moi_, que j'tais. ces causes, je fus lev comme une crature part dans la race humaine; heureusement que je me suis lev tout seul. Je suis mon propre ouvrage, et je n'ai rien pris de personne. Il est vrai que tout d'abord, je me fis une ducation si hautaine, que ma mre en et t fire, et si je ne suis pas devenu le plus insupportable des hommes en gnral, et des Allemands en particulier, je le dois, en fin de compte, l'admiration extraordinaire qui me saisit pour Frdric II, le roi de Prusse, et qui renversa tous les plans de ma mre et tous les projets de son fils. Admirer aujourd'hui le grand Frdric, c'est chose assez simple et naturelle, mme en Allemagne. Aux yeux de ses contemporains, tout au rebours, le roi de Prusse tait un rvolutionnaire, un athe, un tratre envers la royaut qui pesait sur sa tte! peine on convenait que c'tait un grand roi, un hros. Ses familires accointances avec M. de Voltaire avaient perdu le roi de Prusse dans l'esprit des sages de sa nation. Les courtisans blmaient outrance un roi descendu jusqu' imprimer des vers, qu'il avait faits lui-mme. Il n'y avait, dans toute l'Autriche (on les comptait), que certains esprits forts qui se fussent permis de penser que le conqurant de la Silsie et l'ami de Voltaire tait le plus grand roi de son temps. Je me mis, un matin, au nombre des esprits forts; je renonai ma vanit de grand seigneur, pour admirer mon hros tout mon aise. Alors, me voil pris de passion pour cet esprit libertin qui faisait affronter au roi, mon hros, les dogmes les plus profonds, les prjugs les mieux enracins, les passions les plus gothiques. mes yeux, Frdric II reprsentait, sur le trne, la philosophie elle-mme. Il tait le roi philosophe... un rvolutionnaire! et dit ma mre;--un grand homme, rpliquait mon esprit rvolt. Voil comment peu peu je dmentis ma brillante origine, et les esprances que tous les miens avaient fondes sur mon orgueil. En ce moment, si j'avais seulement soixante ans de moins, ou soixante ans que je n'ai plus, je ne me ferais pas faute ici, propos de ma jeunesse, de quelques mots de posie, et j'invoquerais _l'idal_ tout comme un autre. Oui, mais le mot n'tait pas invent de mon temps, et nous ne connaissions gure cette race plaintive de petits jeunes gens qui commencent la vie en regardant le ciel, les eaux, les fleurs, avec des larmes dans les yeux. Fi de ces soupirs touffs, de ces lans vers le ciel, de ces tristesses indicibles... mais le fait est que je n'ai jamais rien senti de ces extases. J'tais vraiment jeune, actif, plein de passion, plein de tumultes; je me parais, je dansais, je chantais, j'aimais me produire au milieu du monde, parler du grand Frdric, passer pour un philosophe. Un philosophe! Il a lu, bont divine! _l'Homme Statue_ et Condillac! Il a lu Voltaire et Diderot! C'est ainsi qu' dix-sept ans j'avais dj rempli de mon nom et de la hardiesse de mes opinions toutes les petites cours d'Allemagne: j'tais redoutable nos grands-ducs, et l'Allemagne, indcise sur mon sort, se demandait si j'irais voyager au dehors, ou si je resterais dans la principaut de mon pre, avec une pouse de mon choix? Grand sujet de dlibrations, mme la cour de Vienne, et sur lequel ma mre n'avait garde de s'expliquer, comme il convenait la majest d'une descendante des princesses de Wolfenbuttel. Je ne saurais dire aujourd'hui ce que j'tais alors, non plus que la nation laquelle j'appartenais. Je n'tais ni rveur, ni triste, j'tais jeune et trs-curieux de tout savoir. un homme de ma qualit, il n'tait pas de proposition si haute laquelle il ne pt s'attendre, et vritablement j'tais dj fort tonn que S. M. l'empereur ne m'et pas encore appel ses conseils. Marie-Thrse, ce grand roi, venait de mourir Vienne agrandie par ses soins, elle-mme, cette impratrice, qui peine avait trouv dans ses vastes tats, une ville pour faire ses couches. Elle tait le dernier rejeton de la maison de Habsbourg, la dernire hritire du bonheur de cette grande famille. Joseph II, plagiaire bourgeois du roi de Prusse, venait de transporter dans sa nouvelle cour toute la philosophie et tout le sans gne qu'il put ramasser en ses voyages. Que fis-je alors? J'imaginai de le traiter comme on traite un philosophe, un sage, et cela me parut de bon got d'aller voir, sans tre prsent, un empereur d'Autriche... un cousin. J'entrai donc sans faon, avec la foule des courtisans et des sujets de toutes les classes, dans le palais... disons mieux, dans le logis de Sa Majest. La foule tait grande; elle observait le plus profond respect. La familiarit des sujets envers le souverain n'tait pas encore une habitude, le crmonial et le silence rgnaient aussi despotiquement dans cette foule, que si Joseph II n'et pas t un roi populaire. Aprs le premier instant d'tonnement, je trouvai que l'heure tait lente, et je me mis tuer le temps. Je regardai les visages de mes compagnons, seigneurs et bourgeois, et, dans ma suprme insolence, oubliant que j'tais un philosophe, oubliant les respects que je devais mon souverain, il me sembla soudain que je n'tais pas ma place, que l'empereur avait grand tort de me faire attendre, et manquait vritablement toute espce de convenances. En ce moment, le Wolfenbuttel l'emportait sur le disciple de Voltaire, et sur le lecteur de l'Encyclopdie! En ce moment l'humble maison qu'habitait mon matre me semblait humiliante, autant pour moi que pour lui-mme! Attendre autre part qu' l'OEil-de-Boeuf un autre souverain que le roi Louis XIV, quelle dgradation pour un seigneur tel que moi! Tant j'tais, dans le fond de mon me, un vritable baron fodal! Cependant chaque homme tait appel son tour, l'audience du matre, et je les voyais sortir, l'un aprs l'autre, du cabinet de l'empereur, celui-ci content, celui-l soucieux; l'un touchait la terre peine, et l'autre, on et dit qu'il avait le Brooken sur les paules! Ils allaient ainsi du ciel l'abme, heureux, dconcerts, radieux, triomphants, et s'inquitant fort peu de la philosophie de l'empereur. De son ct, ma propre philosophie tait en pleine droute, et, pour me rassurer quelque peu, moi-mme contre l'galit qui m'opprimait, je regrettais sincrement (vous m'allez prendre en piti) de n'avoir pas sous les yeux un vieil arbre gnalogique des Wolfenbuttel, que j'avais courageusement et philosophiquement ddaign dans mes jours d'indpendance et de libert! Que n'aurais-je pas donn cette heure, pour contempler mon bel aise, avec les yeux de la foi, cette longue pancarte sur laquelle mille noms divers formaient comme un vrai labyrinthe sans issue! Alors, que d'orgueil contempler dans leur cours, ce mince filet d'eau, ce torrent, ce fleuve immense et cet ocan d'enfants issus de mme race, abbs, marquis, princes, comtes et ducs, gnraux, cardinaux, vques, abbesses, duchesses et novices! Pas un marchand pour entacher la noble souche, et tous ces membres d'une race authentique, et qui remonte Jules Csar, tiquets comme autant de vieilles bouteilles!... J'avais pourtant ddaign tout cela, ce matin mme, avant ma triste visite l'empereur! Je possdais aussi, comme pendant ma gnalogie, une carte de mes domaines paternels, et j'avais nagure, comme un hros que j'tais, pouss l'hrosme ce point que ces villes, ces chteaux, ces prairies, ces tangs, ces parcs, ces pturages, m'apparaissaient comme un point dans l'espace... on appelait tout cela ma _principaut_, et ma principaut me semblait ridicule. O vanit! m'criai-je, et trois fois vanit de ces possessions, reprsentes par ces points dans l'espace! Ici, le printemps n'a plus de zphyr, l't plus de beau soleil! ma terre est strile! Pas un grain de bl dans ces sillons! Pas une fleur dans ces jardins! Ainsi parlant, je traitais ma noblesse impitoyablement, aussi bien que ma fortune. ... En ces moments superbes, je touchais l'apothose, ou tout au moins au pidestal!... Voyez pourtant le changement de mon esprit! Parce que l'empereur ne m'avait pas appel tout de suite, et parce qu'il faisait entrer chez lui, avant moi, un capitaine, un magistrat, un pote, eh! que dis-je? un laboureur,... je trouvai qu'il agissait mal avec mes aeux, mal avec mes domaines, mal avec mon gnie, et je me demandai si j'tais fait pour tre ainsi trait, moi un prince Wolfenbuttel! --Monseigneur, me dit un chambellan, S. M. vous attend. Elle ne savait pas que vous vous tiez prsent chez elle; elle est fche que vous ayez attendu... ce mot Monseigneur, ces excuses royales, je sentis remonter mes bouffes d'orgueil; soudain, le courtisan redevint un philosophe, et, ddaigneux de cette faveur envie il n'y avait qu'un instant, j'hsitais d'autant plus entrer chez Sa Majest, que cette foule merveille ne savait pas comment je pouvais hsiter. Sur l'entrefaite, une pauvre dame l'air timide, au regard timide, s'tait leve, et se tenait debout contre la porte. Elle tait suppliante, et, sans nul doute, sa vie entire tait en jeu, dans cette minute formidable. Au moins, en ce moment, mon orgueil fit une bonne action.--Faites-moi l'honneur de passer la premire, madame, lui dis-je avec respect: je viens de m'avouer moi-mme que je n'ai rien dire l'empereur... Et la dame, ces mots, se hta si fort, qu'elle oublia de me remercier, comme c'tait sans doute son intention. Telle fut ma premire, et mon unique audience la cour de S. M. impriale. On peut juger si ce fut un scandale norme cette cour, obissant encore aux lois les plus absolues de l'tiquette... mais, chose trange, incroyable, inoue!... il arriva que ma conduite obtint un sourire de ma mre; elle approuva, d'un signe de main, la faon d'un Jupiter Tonnant, cette normit philosophique.--Oui da! me dit-elle, notre matre a bris le premier toutes les barrires, et il appartenait peut-tre un Wolfenbuttel d'apprendre au Csar, qu'on ne doit rendre au Csar que ce qui revient au Csar. Vous voulez tre honor, Sire, honorez votre sceptre. Ainsi je vous loue, et je vous dis sincrement que vous avez bien fait, monsieur mon fils. CHAPITRE III Naturellement je reus de la cour le conseil officieux de voyager longtemps, pour mon instruction, parce que, disait-on, j'avais beaucoup apprendre encore, et trs-volontiers je m'inclinai devant ce conseil, qui rpondait mes voeux de prince oisif et disgraci. D'ailleurs, quel moment plus favorable un voyage de longue haleine? En ce moment solennel, o tout s'arrte, o rien ne commence encore, l'Europe inquite, et pressentant ses nouveaux labeurs, prenait haleine pour les bouleversements venir. La paix de 1783, pesante tous depuis dj longtemps, tenait les peuples sous un joug uniforme. Dans cette Europe que je voulais visiter, tous taient vaincus galement: l'Angleterre avait perdu l'Amrique du Nord, la France tait ruine d'argent et endette comme un cadet de bonne maison; Gibraltar avait puis les forces et l'orgueil de la vieille Espagne; la Russie, accable la fois par le luxe de l'Asie et la civilisation de l'Europe, ressemblait un fruit pourri avant d'tre mr; la Prusse et l'Autriche taient incessamment occupes, l'une lier ses conqutes, l'autre courir, d'un pas lourd et pesant, aux rformes htives que rvait son empereur, et surtout maintenir les Pays-Bas, qui commenaient remuer de nouveau, lasss qu'ils taient des furieuses leons auxquelles on les avait soumis. Ainsi, par lassitude ou par misre, par prudence ou par ncessit, tous les tats de l'Europe taient en somnolence l'heure o j'entrepris mon voyage Paris... Toute l'Europe tait en feu, mon retour. Voil comment j'tais devenu la terreur de la vieille Allemagne, l'heure o j'tais jeune! Ah jeunesse! est-elle assez belle et charmante! Mais qu'elle parat plus belle encore aux heures sombres des vieilles annes. En ce moment, les moindres faits de ces temps fabuleux sont prsents ma mmoire, et je me vois, moi-mme, prenant cong de l'Allemagne. C'tait sur le perron de mon vieux chteau, bti par mes anctres les Burgraves; les arbres avaient encore toutes leurs feuilles, la vigne tait charge du vermillon de l'automne, mes vassaux taient aux champs, mes chiens seuls me dirent adieu par un hurlement plaintif. Une incomparable motion s'empara de mon me; on et dit le pressentiment des terribles choses que j'allais voir, des malheurs dont je serais le tmoin!--Je partis en toute hte, et je m'abandonnai cette ardeur de courir travers la ville et le dsert, ctoyer tantt la foule, et tantt le troupeau; rver, prvoir, deviner ce qui se passe au livre des hasards d'ici bas. Je n'avais pas vingt ans encore; en ce moment, la vie et ses ftes m'apparaissaient en pleine lumire; il n'y avait rien de si grand qui m'tonnt, pas de si beau rve qui ne ft une ralit pour mon me, encore enfant. Au second jour de mon dpart, j'avais dj fait cinquante lieues, en courant la nuit et le jour; mon esprit en avait fait cent mille, et j'en tais arriv ma plus belle rverie... En ce moment commenait une de ces nuits limpides toutes remplies d'ineffables clarts; j'tais plac dans cet tat de calme intime que donne le mouvement: sous vos yeux passe un monde, encore un pas... vous tes au ciel! Tout coup l'essieu de ma voiture crie et se brise, et me voil retomb sur la terre, simple mortel. Ainsi je me trouvai tendu sur la grande route, aprs avoir descendu et remont une ville franaise, situe entre deux montagnes; le choc m'avait jet dix pas, sur les bords de la chausse, et je voyais confusment l'onde couler comme un serpent qui glisse dans le gazon. --Il parat, me dis-je moi-mme, que j'allais vraiment trop vite; un grain de sable m'a jet brusquement dans l'immobilit: profitons-en, reposons-nous. Celui-l est toujours arriv qui ne sait pas o il va! --Vous cependant qui passez par ici, bons paysans, relevez un prince allemand dont la voiture a vers dans vos ornires, et qui s'est bris la jambe droite, en rvant qu'il escaladait le ciel. Aprs une longue attente, on vint enfin mon aide, et je fus transport, non loin de l, dans un calme et doux village flamand, et dans la maison la plus hospitalire de cet aimable endroit. Cette humble maison n'avait qu'un rez-de-chausse; deux lits occupaient cette chambre. L'un de ces lits tait pour la vieille Marguerite, et dans l'autre dormait sa jeune nice, Fanchon.--Quoi! dites-vous, elle avait nom Fanchon?--Vraiment oui, c'tait le nom de mon ange gardien, quand on m'apporta sous son toit, semblable au colombier de Wolfenbuttel. De tous les accidents qui peuvent atteindre un jeune homme, un bras fractur, une jambe brise, est le moindre accident, sans nul doute.--Il peut prendre encore une pose hroque et se draper dans son manteau. Votre garde, en parlant de vous, dit trs-bien: _le bless!_ beaucoup mieux qu'elle ne dirait: _le malade!_ Elle vous traite en enfant...; vous auriez une fivre maligne, elle vous traiterait en vieillard; bientt mme elle s'attache vous par les soins qu'elle vous prodigue; elle veille, et vous dormez; vous voyez sur vous, pos, tout le jour, ce doux regard attentif qui vous calme et vous conseille: or, dans cette cabane o j'tais si bien, j'avais deux gardes-malades, la grand'mre et la petite-fille, l'hiver ma droite et le printemps ma gauche.--Ami, me disait la vieille, ayez confiance et priez Dieu. --Jeune homme, aie bon espoir, je veille sur toi, disait la jeunesse.--Ah! ma petite Fanchon, votre mre m'a pans, mais c'est vous qui m'avez sauv, ma Fanchon! Quand elle vint ainsi, confiante, mon aide, elle allait sur ses dix-huit ans; elle tait une fille vive et joyeuse, au charmant sourire, au regard plein de piti. Il tait bien convenu qu'elle me veillerait, pendant le jour et que sa grand'mre aurait soin de moi pendant la nuit, mais pendant la nuit dormait la grand'mre, et Fanchon veillait, comme si elle et dormi tout le jour. Moi, cependant, je la laissais faire, et pour la rcompenser de tant de veilles, je m'efforais de me gurir. Pourtant je guris lentement, Fanchon fut patiente. la fin, quand je pus me lever, elle m'offrit son bras, elle m'apprit de nouveau comment l'enfant met un pied devant l'autre, et je fis durer les leons longtemps. Bientt, ce fut entre elle et moi une conversation suivie. Elle riait, elle pleurait, elle rvait; elle avait des gaiets sans cause et des larmes sans motif, et moi, je veillais sur elle, mon tour. Seule pendant trois mois, elle occupa ma vie, et la remplit d'un charme inconnu. En ce moment, je n'tais plus le sage, et le philosophe allemand... j'tais un amoureux. Je l'aimais sans le savoir; elle-mme, elle ne savait pas comment je l'aimais, et qui lui et dit, l, tout d'un coup: Ma belle enfant, votre femme de chambre est un des plus grands seigneurs de l'Allemagne, il ne l'et pas intimide... Elle ne croyait pas qu'il y et au monde un plus grand seigneur que le bailli, qui demandait sa main tous les trois mois, et qu'elle refusait tous les trois mois. tant de sductions ingnues, je rsistais vainement. Chaque jour, je me sentais vaincu par ce doux supplice.--Bonsoir, Fanchon, lui disais-je; et chaque soir elle tait endormie avant que j'eusse eu le temps de lui dire encore une fois: Bonsoir! Dieu! si les reines de Vienne ou de Paris m'avaient vu dans ce village enfum, plein de fileuses, et moi filant le parfait amour! Que de rires! de sourires! que d'ironies! M. de Richelieu finissait mieux que je ne commenais, sans nul doute. M. de Lauzun avait dj dmontr aux marquises qu'il tait le digne fils de son pre, et dj, dans toute l'Europe lgante on racontait son propos de grandes histoires des petits appartements, qui portaient avec elles l'incendie, et que m'avait apprises monsieur mon prcepteur. Oui, mais Fanchon tait protge et dfendue par son innocence et par ma loyaut. J'tais dj philosophe en toute chose, et mme en amour... Disons tout et ne faisons pas le Scipion: ce qui protgeait Fanchon presque autant que sa propre innocence, coup sr, c'tait ma timidit naturelle, et que je n'osais pas oser. Voil comment les hommes dcorent leurs faiblesses des noms les plus sonores! Quand j'avais honte, innocent et furieux contre moi-mme, d'tre un amoureux si craintif, j'aimais mieux croire en effet que j'tais retenu par la vertu. Et si loin allait _ma vertu_, que je pensai srieusement pouser Fanchon, elle-mme. Ainsi le comte d'Olban pousait Nanine; il est vrai que je valais cent fois le comte d'Olban, mais Fanchon, elle valait mille fois Nanine. Et si, boulevers par tant d'vnements extraordinaires dont je me faisais le hros, je finissais par m'endormir, ce court sommeil tait assig par mille fantmes. Je voyais tous mes anctres fodaux s'lever contre moi; j'entendais les clameurs de mes chevaleresques aeux, arms de pied en cap, les maldictions de mes nobles aeules l'ironie la lvre, et le feu au regard; toute cette noble foule d'inconnus tait mes genoux, me priant, me suppliant les mains jointes, de ne pas dshonorer leur race par une indigne msalliance. Que vous m'avez cot cher, princes et princesses de Wolfenbuttel! Un jour (le temps tait mauvais, l'hiver commenait se faire sentir, et les oiseaux de la ferme taient blottis tristement sous les buissons chargs de neige), je me dis moi-mme:--Allons! courage! et qu'importe, aprs tout, l'Allemagne? Il faut en finir, mon bonheur le veut; il faut que Fanchon sache enfin que je l'aime, et que j'en veux faire au moins une margrave! Oui! Fanchon! loin d'ici les vaines grandeurs! Loin de moi, mme le sceptre! Et, que l'Europe entire l'apprenne avec frmissement, j'abjure tes pieds toutes mes grandeurs... J'en tais l de mon hrosme, et trs-tonn que la foudre n'et pas clat dans le ciel offens de ma rsolution sublime... Survint Fanchon: elle tait rveuse et triste; elle s'approcha de moi, et s'inclinant:--Voulez-vous poser mon chapeau sur ma tte, monsieur Frdric? me dit-elle. J'obis! Je posai le chapeau, un peu de ct, comme elle en avait l'habitude. Je fus remerci par un sourire, et ce sourire m'enhardit: pour la premire fois, j'embrassai Fanchon; elle ne retira pas ses lvres: au contraire, s'approchant de moi avec un regard caressant: --Si je vous demande, me dit-elle, un rendez-vous, demain, puis-je esprer que vous y viendrez, monseigneur? --Certes, Fanchon, j'y viendrai: mais o donc allez-vous si vite? Il pleut, il pleut, bergre... et c'est bien loin, demain, pour notre rendez-vous! --Il faut que je parte absolument, me rpondit Fanchon. demain, sur le grand chemin, au banc de pierre, ct de la fontaine. Elle me tendit la joue, une seconde fois. Je l'embrassai de nouveau, et elle partit, me laissant seul, en proie mes belles rsolutions. Vint le lendemain! Il faisait encore plus froid que la veille. On peut penser que j'arrivai le premier, au rendez-vous. Dans la nuit, toute une rvolution s'tait opre, et le froid, avait fait de la pluie une neige abondante. Hlas! le banc de pierre tait couvert de neige; le vieil orme avait perdu ses dernires feuilles; on n'entendait plus le murmure de la source, et les oiseaux ne chantaient plus. Mon rendez-vous tait devenu le rendez-vous de la brise et du tourbillon; tout gelait, tout se taisait!... Je sentis une petite main s'appuyer lgrement sur mon paule: c'tait sa main!--Bonjour, Fanchon! et je me sentis plus heureux que je ne l'avais jamais t prs d'elle... Embrasse-moi donc, lui dis-je, en la tutoyant pour la premire fois. Alors seulement je m'aperus que Fanchon n'tait pas seule: elle donnait le bras certain petit valet franais nomm Julien, fifre et tambour de son tat, qui avait quitt, pour me suivre, un terrible Allemand, le baron de Meindorff, qui le battait comme pltre, et qui ne lui payait pas ses gages... Que faites-vous ici, Julien? lui dis-je assez mcontent de sa rencontre: allez m'attendre la maison! Julien ne partit pas, Fanchon le retint. Avec quel sourire!... un sourire qui lui disait: Julien, tu n'as plus de matre! Ainsi, elle l'affranchit d'un regard, puis, sans autre prcaution, et d'un ton qui ne voulait pas de rplique:--Ayez piti de ce pauvre garon, monseigneur! Il est si brave et si modeste! Il va faire un si bon mari pour votre petite Fanchon! Disant ces mots, elle se retourna vers Julien; elle le regarda, elle lui sourit de nouveau, elle ne fut pas inquite de ma rponse un seul instant. Quel changement, grand Dieu! L'enfant joueur faisait place la femme rsolue; prsent que je n'tais plus un malade, elle m'abandonnait comme on quitte une tche accomplie! O mes rves! mon hrosme! mes rsolutions!... Ma princesse tait servante!... Or, telle fut, bien avant d'avoir habit Paris, ma premire leon d'galit! C'taient l mes premires amours: pensez donc si je les ai pleures, pensez aussi au ridicule qui m'attendait, si quelque beau de la cour de France et devin mon idylle!... Ah! je suis vraiment un homme qui rien n'a manqu, sinon peut-tre un brin de vice, un brin de fard, pour faire un grand chemin travers les grandes corruptions de son temps! Dans l'histoire de Phdime et d'Agnor, un des petits livres de ma jeunesse, au temps du _Sopha_ et des _Bijoux indiscrets_, je me rappelle une phrase qui me revenait bien souvent en mmoire: _Il devait_, _dans la minute_, _la retrouver sur une fleur o il l'avait laisse_... Imprudent! quand tu reviendras, Phdime jamais sera partie, et les fleurs seront fanes, qui lui servaient de lit nuptial. Ainsi j'tais, cherchant mes tristes amours, un dnoment o je ne fusse pas ridicule, lorsque, dans le lointain, bien au loin, j'aperus une voiture arrivant au galop de six chevaux. C'tait d'abord comme un point noir; bientt je distinguai une berline lourdement charge, armorie et fortifie l'avenant. Trois laquais cheval taient lancs la suite; un chien dogue tait assis sur le sige du carrosse... Au premier coup d'oeil, averti par un vague instinct, je reconnus les armes et la livre de ma mre. Dans la circonstance o j'tais, incertain de ce que j'allais devenir, honteux de moi-mme, il me sembla que c'tait le Ciel qui venait mon aide, et que le dnoment de mon vilain petit drame ne pouvait pas descendre d'une plus formidable machine: aussi bien la voiture seigneuriale s'arrta lourdement mes pieds. Je relevai la tte, et je vis ma mre, elle-mme, tonne... elle qui ne s'tonnait de rien. --Je ne m'attendais gure, monseigneur, vous retrouver sur cette route en chevalier errant, aux cts de cette fillette?... Et que faites-vous ici, s'il vous plat? L'aspect de ma mre aussitt me rendit mon courage, et, cette fois, mon parti fut pris sur-le-champ:--Vous le voyez, madame, rpondis-je en m'inclinant, je bnis le mariage de monsieur Julien avec mademoiselle Fanchon! En mme temps, je pris la main de Fanchon, et, m'approchant de Julien, que l'apparition de la princesse avait constern:--Soyez heureuse, Fanchon, lui dis-je d'une voix mue. Et parlant ainsi, je serrais la main de Fanchon; sa main resta immobile et glace! Ainsi, cette enfant qui m'avait sauv, que j'avais tant aime, elle n'eut pas un regard pour S. A. le prince de Wolfenbuttel, et pour ses vingt ans! Ma mre, au moment o je montais dans sa voiture, m'arrta, et de cette voix faite pour commander: --Quand un homme de votre rang, me dit-elle, s'abaisse bnir le mariage de ses domestiques, il leur donne une dot! --Vous avez raison, madame, et qu'il soit fait ainsi que vous l'ordonnez. Puis me tournant vers Fanchon: --Je vous donne, Fanchon! mon pe et mes pistolets, mon cordon vert et mon habit brod, mon chapeau et mon plumet, mes talons rouges et mon point d'Alenon, mon _Candide_ et mon _Hlose_, et mon discours sur l'_Ingalit des conditions_. Ceci dit, la berline, impatiente, obissait au triple galop de ses six chevaux. Je ne m'tais jamais vu, de ma vie, aussi prs de ma mre, et j'tais fort troubl, je l'avoue, en pensant au compte que je lui rendrais de ma conduite. Aussi bien je me laissai conduire sans m'informer o nous allions. J'tais comme un homme demi-veill qui cherche se rappeler un songe qu'il aurait fait, dans la nuit. La voiture passa devant la cabane Fanchon. Je revis ce toit de chaume hospitalier, et la longue chemine d'o s'levait l'paisse fume d'un feu allum, sans doute, en l'honneur de mon retour. Alors je revins ma situation prsente. Quelle diffrence entre ce jour et celui d'hier! Hier, l'amour et l'espoir! Aujourd'hui, la honte et le regret! Hier, j'tais le matre absolu de ma vie, et maintenant j'avais retrouv mon matre, une Wolfenbuttel qui tait ma mre! Et comme dans ce temps-l l'autorit des parents sur les fils restait intacte, je ne songeai pas mme un instant me drober l'autorit maternelle. En ces temps, si loin de nous, le respect aux volonts paternelles tait non-seulement un devoir de fils, mais encore un devoir de gentilhomme et de chrtien. Je restai plusieurs jours dans cette position quivoque; nous gardions le silence, ma mre et moi, elle irrite et moi revenant par mille dtours, mes folles rveries. Quelle que ft cependant ma soumission, le lecteur aura compris que j'tais fort mcontent de moi-mme, et que je me plaignais cruellement de ma chane. la fin, lorsqu' force de courir et de franchir l'espace, il advint que je me sentis plus calme et bientt tout fait calm, alors je commenai m'inquiter du spectacle que j'avais sous les yeux. Chaque heure alors nous rapprochait de Paris, et dj je reconnaissais que nous tions en France, toutes les misres, toutes les lamentations du grand chemin. chaque pas, sur notre route, nous rencontrions des corves, des receveurs, des marchands de sel, des douaniers, des monastres, des chteaux fodaux, force marchausse et force galriens se rendant leur bagne... videmment, nous approchions de Paris. Je sentais mon coeur s'agiter chaque pas que nous faisions vers ces abmes sans forme et sans nom. --Voyez-vous, madame, combien ces belles terres sont malheureuses, combien ces paysans sont tristes, et quel silence affreux pse sur ces contres! Ce ne sont pas l les joies de notre patrie, ce ne sont point les plaisirs de nos bourgeois, la richesse de nos villes; notre Allemagne est un beau pays! Ma mre me rpondit avec plus de douceur que je n'aurais pens. --Oui, l'Allemagne est un beau et riche pays, Frdric, non pas que je me sois attache tudier les moeurs bourgeoises, et savoir si le paysan est heureux ou malheureux, mais l'Allemagne est un vieux et solide empire, elle compte des princes sans nombre, une noblesse antique et sans mlange. Hlas! mon fils, je ne vous adresserai pas de reproches inutiles; vous avez voulu montrer l'empereur le danger des familiarits du matre au sujet, c'tait bien fait cela, mais partir sans avoir implor votre pardon! partir sans prendre cong de votre matre! O mon fils! vous le voyez, cependant, votre folle conduite m'a fait quitter cette cour superbe o je vivais en reine d'Allemagne, et quand j'appris que vous tiez parti sans quipage, avec un seul valet, comme un croquant, sans aucun titre et dans la disgrce de l'empereur, le propre frre de notre cousine la reine de France...; en mme temps, quand je me suis rappel que vous tiez un admirateur de M. de Voltaire, un abonn l'Encyclopdie, un enthousiaste de ce damn qu'on appelle Diderot, je me suis dit que sans moi vous tiez perdu: alors j'ai quitt ma charge la cour, j'ai renonc mes emplois, ma grandeur, et maintenant que je vous ai retrouv, me voil rsolue demander S. M. la reine Marie-Antoinette, notre jeune et bien-aime archiduchesse, du service sa cour pour moi... et pour vous! Ainsi parla ma mre. Dans mes ides de philosophe indpendant, ce mot _service_! tait assez malsonnant. J'avais adopt ce sujet les opinions nouvelles.--_Service?_ avez-vous dit, madame, eh! qui vous y force? N'tes-vous pas la souveraine de deux comts? N'avez-vous pas, vous, assez de paysans pour faire la fortune de deux puissantes maisons? Mon pre ne vous a-t-il pas laiss, en douaire, de vos biens propres, un chteau sur les bords du Rhin? Ou, si vous aimez mieux habiter sur l'Oder, n'tes-vous pas encore, de votre chef, reine et matresse d'une terre presque royale? Que parlez-vous d'aller prendre du _service_ la cour de France? J'aurais pu parler longtemps encore, la comtesse ne m'entendait plus. Elle, abandonner la cour! ne plus hanter avec des rois et des reines! elle, en un mot, ne plus servir! C'tait l'exil que je lui proposais, c'tait la mort! Le plus grand philosophe, et Diderot lui-mme, Diderot, le premier, aurait eu piti de cette douleur muette, et de l'effroi qui se peignait sur la figure de cette majest dsespre! Elle ne voulait pas pleurer, mais ses yeux taient gonfls de larmes! la fin, et parlant tout bas, sur un ton solennel: --Frdric, me dit-elle, vous me ferez mourir de chagrin, avec ces opinions et ces discours de l'autre monde. Ayez piti, monsieur, d'une mre au dsespoir, qui vous aime et qui vous honore, en dpit de tant d'affreux paradoxes dont vous m'assassinez. Je ne sais par quelle fatalit les doctrines des philosophes ont gt votre coeur, mais votre coeur est gt sans retour. Vous aussi, vous, un prince de la confdration germanique, un Wolfenbuttel, vous rvez l'galit sociale, vous mprisez votre couronne, vous tes prt renoncer au nom de vos aeux, vous n'avez plus de foi la royaut, vous, le dernier descendant de tant de princes, dont la famille a fourni des reines deux trnes! Sa voix, en ce moment, trahissait toutes les angoisses de la noble dame; elle tomba dans un profond accablement; la dsolation et la terreur taient graves sur ces traits superbes: l'aspect de ce dsespoir, je sentis toute ma faute, et j'attendis que ma mre consentt m'entendre, pour lui demander grce et pardon! --Hlas! hlas! reprenait-elle, mon propre fils m'a tue sous le dshonneur! Jetez-moi sous les pieds de mes chevaux, faites-moi pouser un homme de finance, de roture ou de robe... Je suis perdue; les rois me mprisent, les reines m'vitent, dsormais je n'ai plus qu' vivre, abandonne et sans crdit, au fond de mon manoir! Ainsi elle parlait, dsole, et pourtant elle ne pleurait pas, elle serait morte plutt que de pleurer; mais elle priait tout bas le Dieu des bons conseils et des sages consolations. Ce noble coeur, dont l'orgueil mme tait une vertu, reprsentait tout fait ces obstins sublimes qui ne comprendront jamais que le monde a chang. Le monde entier peut s'crouler, ils restent immobiles sous les dbris de l'univers. Voil comment, rvant beaucoup et parlant peu, nous arrivmes Paris, ma mre et moi, vers la fin de dcembre, par une nuit d'hiver, l'instant mme o toutes les petites maisons des faubourgs profanes s'clairaient, l'une aprs l'autre, de feux mystrieux. Quand je fus bien assur d'tre Paris, je me sentis mieux. Un somptueux htel tait retenu pour ma mre, dans le beau quartier de la ville, au faubourg Saint-Germain; c'est l que nous descendmes. Le lendemain de notre arrive, la comtesse tait dj tout entire aux longs prparatifs de sa prsentation la cour de Versailles; moi, je sortis pied, afin de m'orienter dans ce rendez-vous de tous les tonnements. Paris offrait alors un spectacle incroyable, un Paris tout neuf, et qui pourtant n'a dur qu'un jour. C'taient trois quatre villes en une seule; c'taient plusieurs peuples sous un seul nom. Peuple trange et divers; en mme temps emport par une extrme jeunesse, et frapp d'une horrible dcrpitude; la fois pouss en avant et retenu dans l'ornire; indcis dans ses volonts, inconstant dans son amour. Ce qu'il y avait de plus nouveau, de plus attrayant, de plus repoussant, de plus louable et de plus joli dans cette cit des merveilles et dans cette _cour des miracles_, c'taient, aux deux extrmits de la ville: le Palais-Royal et le faubourg Saint-Antoine. Le nouveau propritaire du Palais-Royal, qui, tout d'abord, tait le _Palais-Cardinal_, ne voulant plus se contenter des apanages d'un prince, avait fait de son palais une boutique; il avait cach sous ses vieux ombrages, un abominable assemblage de boutiques et de maisons infmes, consacres au jeu et la prostitution. Le faubourg Saint-Antoine, enivr de rvoltes, et murmurant sa joie et sa menace aux murailles de la Bastille, avait le pressentiment de sa prochaine dlivrance. la voir de prs, la Bastille tombait en ruines, et non-seulement la Bastille, avec ses sept tours et ses canons de fer, mais encore les monuments les plus solides et les plus consacrs dans cette ville souveraine: la Sorbonne et l'Archevch, Notre-Dame et le Louvre, tout ce qui se tenait debout, depuis des sicles, tait croulant, tout ce qui vivait tait mort! Ceux qui semblaient vivre encore... autant de fantmes qui ont oubli de s'enfuir le matin, au premier chant du coq. Entre ces vieux monuments qui croulaient, entre ces grands htels chargs d'armoiries vermoulues, dans ces rues traverses de tant d'quipages, duchesses se rendant la cour, petits-matres allant se battre Vincennes, filles d'opra qui ont dormi chez le ministre, abbs de cour allant l'Acadmie, un peuple entier vivait d'une vie active, ardente, impitoyable, et l'on comprenait, le voir agir, que ce grand peuple tait vraiment fait pour toutes les conqutes de l'avenir. Le bourgeois de Paris, au temps dont je parle, il n'avait rien conserv de l'ancien bourgeois de la Ligue; il tait riche, impassible, et tenant ses franchises, mais dvou et fidle son roi. Le peuple de Paris, une heure avant 1789, tait un beau jeune homme en guenilles, oisif, moqueur, prt tout, terrible, habitu voir toutes les grandeurs, les voir de trs-prs, et les saler au sel des chansons les moins quivoques. un peuple ainsi fait, on pouvait, sans craindre un refus, tout proposer.--Allons! peuple, et portons bras la chaise o se tient souriante Mme de Pompadour; allons! bon peuple, et couvrons de boue et d'injures le cercueil de ton matre. Ami-peuple, il s'agit de traner Beaumarchais Saint-Lazare... et le lendemain, tu renverseras, tu pilleras, tu briseras Saint-Lazare, et tu ouvriras ces cachots la douce lumire... O peuple! interrog par tous les doctes, sollicit par toutes les rvoltes, plein de chefs-d'oeuvre et plein d'esprances! Il tait prt toutes les hardiesses, il tait prpar toutes les rformes! Tout ce qu'on lui commandait (pour peu que l'on st s'y prendre), il l'excutait sans remords, par plaisir ou par vanit. Il se jouait galement du temps prsent et du temps pass; il sentait, dans sa misre, que l'avenir appartenait son gnie; il ne s'inquitait ni d'opprobre, ni de gloire, il attendait. Il sentait confusment que la ruine de ses matres tait partout; que le trne avait t min sans retour, et il s'en remettait, sur une douzaine de filles de joie et de malheur, dont il tait le pre et le conseil, le fauteur et le complice, pour renverser le peu qui restait debout en France: glise, Universit, noblesse. Il tait, ce peuple, un roi dchu, qui se disait: demain je rgne mon tour! Pourtant cette force irrsistible tait encore une force ignore! Elle obissait, somnolente, en attendant l'heure de sa rvlation suprme; elle obissait (l'habitude!), au sceptre, au bton, la crosse, la corde, la Bastille, au Chtelet, au bon plaisir; et celui-l et t, certes, un mortel prvoyant, qui et compris et devin, sous cette obissance inerte et de pur instinct, que cette obissance, en effet, cachait une rvolution! Ces premiers moments de mon tude et de ma curiosit, au milieu de la ville, taient pleins d'intrt pour moi. J'aurais dit, voir tout ce mouvement, que chaque jour tait un nouveau jour de fte; il y avait pour chaque heure de la journe une nouvelle joie, un divertissement tout nouveau: la fte commenait, ds le matin, au premier rayon de beau soleil qui dorait les places publiques. On riait, on chantait, on vendait, avec mille cris divers, mille denres diverses; on ne souponnait pas le travail, dans cette capitale aux mille ttes sans cervelle, o le peuple tait matre en l'absence du roi. Versailles, en effet, a beaucoup travaill pour la libert de Paris, pour la perte du trne de France. En ce Versailles des mystres, la royaut s'tait exile, et elle ne comprit pas qu'elle s'tait exile en mme temps de la confiance et des respects de la cit souveraine.--Et vraiment il n'y pas de roi, pas de prince, et pas de pote et pas d'artiste, et pas mme une femme la mode et jalouse de sa beaut, qui se soient loigns de Paris sans y laisser un morceau de leur sceptre, un peu de leur gnie, un peu de leur gloire ou de leur beaut. Ce que j'aimais surtout dans cette ville tout glorifier, tout briser, c'tait cette profusion d'ironie et de bel esprit que le Parisien jette pleines mains, droite, gauche, et sauve qui peut! Dans chaque taverne, au coin de la rue, et partout o ce peuple est oisif, vous rencontriez une assemble loquente, intelligente et superbe de beaux esprits, d'artistes en chaussures troues, sans feu ni lieu, mal nourris, peu vtus, qui se consolaient de leur misre prsente par la parole et par l'esprance. Ils brisaient, ils renversaient toute chose, en leur improvisation furibonde, et maintenant je ne comprends pas que la royaut de France ait rsist si longtemps ces Platon de tabagie, ces Montesquieu de caf ou de cabaret, ce ple-mle irrsistible de lgislateurs en haillons, ce peuple affam de pauvres diables vivant de leur gnie, au jour le jour, sans inquitude et sans lendemain, barbouillant au hasard une toile ou une feuille de papier pour payer leur htesse; hommes d'un sens profond, toutes les fois qu'il s'agissait d'art et de posie, intrpides railleurs du pouvoir, ne croyant rien, pas mme leurs doutes les mieux prononcs; ces hommes-l reprsentaient, nergiques et passionns, le peuple clair, superbe et mcontent, un peuple part, acceptant un bienfait sans songer au bienfaiteur, qui tout semblait d, qui ne devait rien personne, et qui disait volontiers, dans son orgueil et sa toute-puissance venir: le sol que je foule est moi! On les voyait ces sophistes, ces philosophes, ces dclamateurs que l'loquence attendait avec la libert, dj dlivrs de l'pe et de la perruque, de la poudre et des manchettes, et de la broderie l'habit, de la boucle au soulier, en bas de laine, en chapeau tout uni, sans dentelle et sans jabot, s'asseoir insolemment la table des grands, occuper les premires places, s'emparer de la conversation, parler de tout, dcider de tout, commettre avec leurs mpris, mal dguiss, mille insolences chez leurs imbciles Mcnes, puis, quand ils taient bien repus, et que la dame de cans leur avait donn un rendez-vous nocture, ils quittaient ces salons serviles, ces maisons tremblantes de la peur que l'esprit inspirait, sans saluer personne. peine ils rendaient son salut au duc et pair... En revanche, ils tutoyaient amicalement son matre d'htel... Et voil ce que le riche ou le noble avait gagn faire, du mtier d'artiste et de la profession d'crivain, un mtier de mendiant! On les forait, ces pauvres diables, plier le genou pour dner, mais une fois repus, le rle changeait, et c'tait au tour de l'amphitryon s'abaisser. Croyez-moi, seigneurs, mes frres, respectons l'artiste, honorons l'crivain, et, qui que nous soyons, prenons garde ces hommes si disposs prendre une rude et cruelle revanche! Hlas! je l'ai appris, Paris mme, il n'en faut pas douter, le pote est plus fort que le ministre qui le gouverne, et l'artiste est le matre absolu du riche qui le paye. Il est plus fort, parce qu'il est plus patient. Voyez tout ce sicle, il fltrit, de toute sa force et de tout son ddain, le pote, l'artiste et le philosophe! Il en fait son jouet, son esclave et son martyr! Ah! sicle idiot! royaut insense! et grands seigneurs stupides! Ces mpriss, ces dshrits, ces mendiants, ces parasites, quelle revanche ils sauront prendre! O mes frres, les seigneurs fodaux, croyez-moi, n'humilions personne et surtout le talent, car il se venge! Or, voil ce que Louis XIV avait mis en pratique, voil ce que le fameux roi Louis XV n'avait jamais voulu comprendre; il ne l'a jamais compris! CHAPITRE IV Ainsi mon instinct ne me trompait gure, lorsqu'il me poussait envisager tout d'abord, comme le plus digne objet de mes tudes, ce monde part de littrateurs et d'artistes qui a laiss tant de traces. Aujourd'hui ces apparitions dansent autour de moi, confusment enveloppes d'ombre et de lueurs. Visions tranges! Que de misres! que d'envie! Eh! que de gloire et que d'injures! Voyez tout ce sicle anim de ces tristesses formidables, obissant ce suprme ennui! Le malheur a courb sa tte lgre, la misre a charg ce front riant de rides prcoces; mille tyrannies ridicules l'ont tortur coups d'pingle, ce XVIIIe sicle dou, son berceau, des dons les plus heureux de la fe: intelligence, esprit, courage, ardeur tout comprendre et gnie tout produire! Il est semblable l'enfant fltri par la frule, l'esclave cras sous le joug, au mendiant couvert d'humiliations par le premier gentilhomme, condamn la gne par le parlement, au feu par l'archevque! Alors, comment vouliez-vous qu'il ne se venget pas? Ce beau sicle est occup tout souffrir! Souffrance hroque et pleine de fivre! O misre et dsespoir des grands travailleurs, qui ont t l'honneur de cet illustre moment dans la vie et dans le labeur de cette nation! J'en ferais, au besoin, un de ces tableaux tout chargs de l'histoire et de ses principaux acteurs que l'on expose aux regards du passant. Ce tableau, le voici, vous le pouvez contempler tout votre aise et non pas sans d'intimes frissonnements. Et pour commencer le tableau de ces misrables, savez-vous quel est cet homme ananti sous les mpris des gens de sa race et de sa caste, qui suit le convoi de sa femme, seul et sans un ami pour l'accompagner au cimetire, o la fosse commune attend cette infortune!.. Hlas! la pauvre femme tait jeune et belle, elle s'est noye avant-hier, sans donner d'autre raison que l'ennui son suicide; son poux, qui la suit, n'est pas assez riche pour acheter son deuil, c'est l'auteur de _Mlanie_ et de _Warwick_. Voyez, au sommet de la rue Saint-Jacques, ce petit abb qui s'chappe en riant de ces murailles o il habitait un grenier qu'il appelait _sa Chartreuse_... Allons, place ce grand pote... il fuit ces sombres murs, sa mansarde et sa chartreuse bien aime; il fuit sans retourner la tte, et le voil dans le grand monde, oracle du jour, matre de la Comdie, applaudi au thtre, enivr de gloire... Le lendemain, honteux de ses incroyables succs, fatigu de sa gloire, il se retire, en Parthe, de la vie active; il reprend les graves fonctions du pdant, et il se flagelle enfin pour se chtier d'avoir eu tant de grce et tant d'esprit en vers franais. Il avait nom Gresset, cet homme-l, et sa gloire, un instant, inquita Voltaire... Et cet autre, au sommet de cette maison, qui soupe sa fentre, ct d'une ignoble servante!... Encore un peu, le monde est ses pieds! Chacune de ses paroles est un arrt; chacune de ses plaintes est une menace... Attendez qu'il soit repu de gloire! Il s'empoisonne, un jour d't, et sa femme lgitime devient la Marton d'un palefrenier! O quelle misre en tout ce monde littraire, la fois si triste et si puissant! Diderot apporte en courant dix cus sa femme, et sa femme renvoie l'instant ces dix cus au libraire: elle a peur que le libraire ne soit vol. Marmontel invite dner un ami trs-pauvre, et, pour obtenir de la laitire un crdit supplmentaire, il fait ce qu'il ne ferait pas pour Mme de Pompadour, il adresse la laitire une belle ptre en vers harmonieux. Celui-ci tait n pote, il comprenait et traduisait Virgile, il s'appelait Malfiltre!... Il meurt dans la misre, et d'un mal honteux, en tendant la main. Ce grabat qu'on transporte, et que deux soeurs de charit attendent sur le seuil de l'Htel-Dieu... malheur ces temps gostes, malheur ces crimes de lse-posie! Il tait vraiment un pote, un vrai pote, et le Juvnal de son temps, ce malheureux que l'on porte travers la rue, tendu sur cette civire abominable... il s'appelait Gilbert. Voil mes fantmes... En mme temps paraissaient, et sous mes yeux blouis, que dis-je? pouvants, dans les phases diverses de leur fortune, tous les satellites subalternes de cette gloire active, intelligente et remuante... l'infini. Voici Marmontel en sabots, voil Marmontel dans le carrosse Mlle Clairon! Par la barrire d'Enfer entrait Grtry, nouveau venu d'Italie, et portant ses pauvres hardes sur son dos; Rtif de la Bretonne et Mercier se disputaient un coin de la borne o ils crivaient leurs tableaux de moeurs. M. Dorat, poudr, musqu, port, pomponn, saluait droite gauche, et les gens de qualit ne lui rendaient pas son salut; dans une riche berline attele de deux excellents chevaux, Beaumarchais traversait la ville et brlait le pav; on l'et pris pour son patron lui-mme, Pris de Montmartel. M. de Buffon croisait M. de Montesquieu; La Chausse en pleurant toujours, s'enivrait sans cesse avec Piron, qui riait toujours. coutez ces pleurs, ces grincements, ces cris de joie, et ces calomnies atroces, athisme, ovations, clameurs tranges, joies d'ivrogne, anathmes et cantiques, odes et chansons, pots-pourris, pont-neuf, stances, _Tristes Nuits_, scandales, chiffons, persiflages de l'OEil-de-Boeuf, financiers, revendeuses la toilette, harengres, sages-femmes, appareilleuses, duchesses, marquises, et danseuses, et Saint-Lazare et la petite maison, la coulisse et les petites maisons, acadmiciens, cuisinires, philosophes, racoleurs, coquines et coquins, bateleurs, joueurs, matres d'armes, inventeurs, souffleurs, escamoteurs, magntiseurs, gurisseurs, dgraisseurs, comdiens, comdiennes, rapins, bondrilles, franciscains, capucins, bguines, confesseurs, bouffons et nouvellistes, journaux et bouts-rims, Encyclopdie... et petits livres, chez la petite Lolotte, l'enseigne de _la Frivolit_, c'est tout ce sicle! Il porte la fois le sceptre et le crochet, la hotte et l'ventail, la pourpre et la hure, il est ivre, il est fou, il est... tout... il est l'abme, et pire encore, hardi jusqu' la folie, insouciant jusqu' la btise, avare faire honte, goste et prodigue faire peur. Et tout au pied du grand escalier de la grand'chambre, je vis monsieur le bourreau en petit costume, allumant un joli petit bcher en miniature, o de sa main blanche il brlait des _missels_, des _oremus_, des thses de thologie, aux lieux et place des livres que le magistrat avait condamns tre lacrs et brls vifs, le magistrat lui-mme ayant grand soin de sauver ces livres du bcher, et d'en parer les rayons de sa bibliothque. O mensonge! flamme absurde et ridicule! pense imprissable et dfiant la flamme et le bcher! Pour l'observateur sans passion, c'tait piti de comparer la violence de ces principes qui marchent, et la faiblesse des digues qu'on leur oppose; c'tait piti de songer que ces lettrs, ces hardis philosophes, perscuts ce point-l qu'ils taient devenus populaires comme des rois, vont disparatre de la face du monde rel, pour faire place quelque chose dont la littrature n'avait pas d'ide, l'loquence, une autre force encore inconnue, la philosophie, la politique! Or, ces deux forces, sorties tout armes de la littrature, elles ont eu pour dernier rsultat, la libre pense et la libre parole... un monde au del des mondes crs. Eh bien, ce monde part dont on n'a jamais vu le pareil, cet empire absolu des fantaisies, des liberts, des rves, des utopies, des colres et des satires, si vaste et si grand, devait finir avec le vieux marquis et frre capucin de Ferney, quand il rentra, le sublime vieillard, riant d'un sourire ironique et triomphant dans ce Paris, qui tait aussi sa capitale. Il revenait pour mourir dans ce Paris, sa proie et sa conqute, malgr la cour et malgr l'glise, deux forces vaincues. Voltaire fut le dernier roi qui triompha de Paris. Il entra dans sa bonne ville, en dpit du roi qui croyait rgner alors; il entra seul et l'arme au bras, content d'avoir gagn la bataille lui seul, que lui seul il avait livre! Il arriva donc, vainqueur comme vint Henri IV, mais sans entendre la messe: au contraire, en brisant le prtre et l'autel. Alors Paris s'est prostern sous les mains du vieillard, comme se prosterna le fils de Franklin. Dieu et la libert! disait Voltaire, et c'est pourquoi depuis ce temps, Paris ne s'est plus prostern devant personne, et pas mme devant le gnie... Il avait ador Voltaire, et dsormais il se crut dispens de toute autre adoration. Dans ce Paris, qui, vu de loin, est semblable la fournaise, aux temps dont je parle, il advint que le matre absolu, mme avant le roi, mme avant M. de Voltaire, tait, qui le croirait? un vieil et fidle ami du peuple franais, le fameux Polichinelle, enfant de l'Italie, et bourgeois de Paris, sur le Pont-Neuf. Si quelqu'un eut jamais plus d'esprit que Voltaire, coup sr c'est Polichinelle. Il riait de toute espce de pouvoir, commencer par le prfet de police! Il jetait pleines mains l'ironie et le mpris; il annonait confusment ce peuple, voisin de tant de liberts incroyables, la premire de toutes les liberts, la parole! On l'coutait bouche bante, et chacun, lui voyant renverser le trne et l'autel coups de pied, se demandait si la Bastille tait un rve, et si la lettre de cachet tait encore en honneur dans ce pays du bon plaisir? Quel tumulte en ce Polichinelle, et quelle orgie incroyable de paradoxes, de railleries, de sarcasmes publics, dans les carrefours, encore imprgns du sel cre et montant de la comdie ancienne! O donc tait maintenant ce peuple obissant ses rois, et qui, les voyant passer, se mettait genoux comme pour le bon Dieu? En mme temps la halle et la place Maubert taient remplies de toutes sortes de tribuns sans nom, qui s'essayaient tous les bruits de l'meute, aux temptes les plus terribles des rvolutions. Vous auriez dit une ville dchane, la voir, l'entendre, et que Paris tait dj cent lieues de Versailles, tant l'abme tait vaste et profond qui sparait le roi du peuple, et la cit de Voltaire du palais de Louis le Grand. Tout autre ma place et t grandement pouvant de ces fivres et de ces symptmes, mais, Dieu merci! j'tais un philosophe, un pote, un rveur. La rverie allemande m'a sauv dans ce Paris du dernier sicle; elle m'a rassur dans les tristes angoisses dont j'ai t le tmoin et la victime. Ainsi grce mes rves, toutes les visions cruelles qui ont assailli mon me, elles me sont arrives mousses et sans force. Ainsi l'idal m'a protg longtemps, il est vrai; mais j'ai pens mourir, quand il m'a rejet de ses bras. J'ai donc port ma rverie en tout lieu, parmi le peuple, au palais du roi, au milieu des enfants qui grandissent, imprvoyants de l'avenir. Vraiment, tel tait aussi ce grand-peuple en ses bouleversements; il offrait un grand spectacle... horrible et charmant, aimable et furieux. Et le soir, aprs mes rves du matin, je rvais encore. J'allais au thtre en curieux: je m'abandonnais en pote aux illusions de la scne, et j'coutais le vieux drame la faon d'un homme de l'autre sicle. Au fait, j'avais des rires et des larmes vritables, durant ces reprsentations des vieux chefs-d'oeuvre. J'tais le seul qui ft srieux et attentif, car c'tait la mode alors de ne plus partager les motions qui avaient fait la gloire des grands auteurs du grand sicle. En effet, dj la passion s'tait pervertie, et le drame avait chang de but. La dclamation remplaait sur la scne l'amour, la terreur, les larmes, tout ce qui faisait la tragdie au temps de Corneille et de Racine. Je suis le dernier homme en France qui se soit plu aux chefs-d'oeuvre nationaux. Je les ai regretts, je les regrette encore, malgr mes deux fameux compatriotes, Goethe et Schiller. Quelquefois, las d'tre en dehors de la scne, j'arrivais sur le thtre au moment o le drame tait sa plus clatante priode, et je me mlais aux comdiens, l'instant le plus vif de leur passion. Les voil tous! Silence ces rois, et respect ces hros! Approchez-vous, entrez pleinement dans la vieille histoire ou dans l'anecdote d'hier. Pendant trois heures vous avez sous les yeux une reine, une ingnue; elle rentre en vain dans les coulisses, elle vous parle encore en reine, en ingnue. Ah! que de fois cela m'est arriv, de prendre au srieux cette passion de commande, et d'couter ces soupirs, de pleurer sur ces malheurs. Alors on n'et pas t le bien venu me dire que tout cela tait un jeu; non! non! Cette illusion et cet enivrement ne pouvaient pas tre une feinte, quand j'tais prs de ces grands talents d'autrefois, quand de cette me moiti panche, je savourais le reste. Hlas! hlas! la toile baissait aux applaudissements, aux murmures du parterre, et tout tait dit pour ce soir-l. Alors ma desse devenait plus calme, sa robe de reine faisait place la robe vulgaire, ses bijoux disparaissaient sous un chapeau fan, cette suite de serviteurs galons dors la laissait dans le dsert, elle renfermait dans sa toilette le coloris de son visage, la blancheur de ses mains, la majest de sa taille, sa passion, son me et tout elle-mme. Je la voyais partir avec ddain, et sans regret. Ce Paris, mon charme et mon pouvante, tait semblable ces contes des Mille et une Nuits, qui bercent notre enfance; on dirait une ville de l'Orient, qui, le soir venu, ouvrirait soudain tous ses harems. Croyez-moi, jeune homme, enivr du mystre de vos vingt ans, attendez le soir, quand l'air est charg de parfums, quand les chanteurs des carrefours jettent l'harmonie tous les vents, quand mille lueurs solitaires, comme autant d'toiles, nous font comprendre que la vie est partout avec l'amour; alors, perdez-vous dans cette foule, au milieu de ces piges charmants, des rires et des surprises: pour peu que vous ayez vingt ans vous la rencontrerez la desse errante et vivante, que le roi Louis XV emportait au chteau de Luciennes, et faisait reine son tour. J'ai donc bien choisi mon heure et mon jour, en arrivant dans la ville-matresse, au moment le plus dramatique de sa chute, au milieu de cette meute du pass contre l'avenir, dans cette rencontre ardente de tout ce qui voulait vivre, oppose tout ce qui devait mourir. Surtout, parmi ces souvenirs de ruine et de dvastation, je me rappelle un jour (ce fut la premire et la dernire fois) o j'eus l'honneur de conduire ma mre au Thtre-Franais. On y devait reprsenter un drame trange, une incroyable comdie, et il fallut de vives protections pour nous procurer une loge; nous fmes rendus au thtre de bonne heure, c'tait la premire fois que ma mre attendait. Quand nous entrmes, la salle tait remplie du parterre au sommet, c'tait une attente universelle. On et dit les Isralites dans le dsert, quand la baguette de Mose demande au rocher le fleuve qui va dsaltrer tout un peuple. Je vois d'ici ma mre, auguste, imposante, et que rien n'tonne. On et dit une reine, et quand la toile enfin se leva sur ces abmes, son regard impassible et clair ne tmoigna ni surprise ni tonnement, Que vous dirais-je? Elle et moi nous assistmes un drame inou que nous n'avions pas souponn, mme dans les songes de la fivre. Apparut d'abord nos yeux incrdules un valet dor, fringant, beau parleur, amoureux. Amoureux... un homme en galons! Ce valet parlait de toute chose et se moquait de tout le monde, et de son matre plus que de personne; il fronde, il intrigue, il ne respecte rien, pas mme sa matresse; effront faiseur de quolibets de la plus vile espce, hbleur, moraliste; libertin jovial, osant tout, prt tout, mme l'adultre; orateur et pote, diplomate et musicien, ancien journaliste et mdecin de cavalerie, toujours sautant, riant, gambadant, le hros de la pice, en un mot; une toile, un sphinx... Vous le menacez de la justice, il s'en moque, il rit au nez du magistrat qui l'interroge en bgayant: Ah! le tratre, et le brigand! qu'il tait gai, joli, jovial, ami de la joie, et serviteur de toutes les licences! un philosophe! un enfant trouv! Cependant, ma mre attentive, pouvante, osait peine entendre et comprendre! On aura chang, se disait-elle en rougissant sous son rouge, la langue franaise, et les mots aujourd'hui n'ont plus le sens d'autrefois. Bientt quand monseigneur le valet avait fait la roue, et papillonn tout son aise, monsieur son matre arrivait sa suite. Or, ce nouveau venu dans cette comdie, il n'tait rien moins qu'un imbcile! Au contraire, il tait un grand seigneur, un Espagnol, noble mme pour un Espagnol, un bel esprit, lgant, affable et sachant le prix d'une belle femme, excellent matre d'un excellent chteau, ayant le droit de justice haute, et n'en abusant pas quand il est sans passion, en un mot un bon seigneur. C'est justement ce matre excellent qui va devenir un jouet, un bouffon sous la main de son valet. Son valet l'attaque, le presse et le pousse, et le rduit rien; son valet lui dispute jusqu' une servante dont le pauvre homme a quelque envie, et sous ce bon prtexte que lui, le valet, il est le fianc de cette fillette. O temps! moeurs!--Quoi donc? entendre l'impertinent, vous n'avez eu _que la peine de natre_, Monseigneur. _La peine de natre_... Quelle phrase, et quel contre-sens pour une princesse de Wolfenbuttel! Ma mre tait hors d'elle-mme... Et la soubrette aussi ddaigne Monseigneur, la soubrette qui redit tout son poux futur! Vassale indocile, espigle, insolente; lgante comme une dona, belle parleuse aussi, folle d'amour et ne le cachant gure. Quelles moeurs chez un grand d'Espagne, chez un seigneur de la Toison d'or! Quelle maison, et comment tenue? Hlas! ma mre n'en revenait pas. Mais son pouvante et sa profonde horreur furent portes leur comble, lorsqu'au milieu de l'intrigue elle vit arriver un grand homme habill de noir, en longue soutane, et coiff d'un chapeau de prtre, le rabat blanc, l'oeil creux, l'air hbt, les cheveux huileux, la tournure ignoble, le sourire mchant, la dmarche hypocrite, un petit-fils de ce Tartufe que ma mre appelait le crime unique du grand roi Louis XIV... O ciel! (peu s'en fallait que ma mre, ainsi parlant, ne ft un signe de croix), ils n'ont pas mme respect leur glise, et les voil qui tranent dans leurs gmonies le dpositaire et le reprsentant de l'antique foi! Lui-mme, ce profane chapelain, ce prdicateur de salon, ce courtisan de toutes les heures, le faiseur de bons mots du Matre, il est le complaisant de Madame, le serviteur des valets de la maison, le flatteur en titre, le compagnon du petit chien, le proxnte universel!... Au mme instant, lger et brillant, comme un papillon son premier vol, se posant peine, insouciant et volage, un printemps qui chante, une fleur qui s'ouvre, un rve ignorant et naf, ah! mon Dieu! voil un adolescent plus dprav qu'un chambellan de l'empereur, un enfant qui raconte aux nuages, aux arbres, aux fleurs, la source limpide, et mme une vieille femme les premiers battements de son coeur. Un enfant... dites-vous? Prenez garde cet enfant, Mesdames! Redoutez son premier feu, ses lvres de flamme, ses caresses incertaines; redoutez son sourire, son regard, sa voix, son geste et sa vague passion. Voyez: la soubrette l'embrasse avec joie et remords. Voyez madame la comtesse; une comtesse, une femme marie un grand seigneur... elle le regarde en soupirant. Voyez, comme on le dpouille, en hontoyant, dans le boudoir, comme on admire, avec un grand soupir, sa main blanche et son bras charmant. Voyez, ce bel enfant, on l'adore; il a des envieux, des ennemis, des jaloux, mais on l'adore. Ah! ces femmes qu'il enveloppe, amoureuses, dans ses naissantes amours, elles n'osent pas lui apprendre ce qu'il apprendrait avec tant d'ardeur; mais aussi si tu savais cela, Chrubin, _Chrubin d'amour_! Cependant ct de ce Chrubin il existe un tre encore plus ignorant, une petite fille qui ne sait rien, qui se laisse instruire, et qui n'apprendrait rien toute seule. Avec toi, petite Fanchette, avec toi, Chrubin rpte hardiment les leons qu'il drobe Suzanne; avec Fanchette il est hardi comme un homme. Il prend celle-ci tous les baisers que celle-l lui refuse. Esprit, chansons, rves brlants, tant de passions qui jasent et se taisent, se montrant, se cachant tour tour; hardies et craintives, ces passions confondues, mles, presses l'une contre l'autre, arrivent enfin ce que ma mre appelait _l'abomination de la dsolation_. C'tait vraiment la fin du monde; il n'y avait plus rien, au del, que l'abme! Allons! c'en est fait, plus de trne et plus d'autel. Dans ce drame infernal, anim de la verve et des mpris de Satan lui-mme, et tout rempli de sa voix stridente et de son rire affreux, tout l'difice tait ruin de fond en comble, toutes les vertus publiques et prives taient voues au plus affreux ridicule. Ici, le valet est hostile son matre; ici, le mari trahit l'pouse, et l'pouse est la honte de l'poux. Le dshonneur, le dshonneur complet, sans rplique et sans rmission, est l'hte assidu, froce, implacable, de ces demeures mal hantes. Cette mre et ce pre ont expos cet enfant, le triste fruit de leurs banales amours; cependant la mre absolument veut pouser son fils, le fils, de son ct, insulte la fois son pre et sa mre... Eh! dit-il pour s'excuser: C'est le bon sens, ma mre! Dans cette dbcle norme le juge est vnal, le paysan raisonne, la petite fille fait l'amour, le jeune enfant est libertin avant toute science du bien et du mal, l'homme d'glise est un entremetteur; dans cette Babel immonde, chacun raisonne la faon des dmons de l'encyclopdie, et chacun parle hautement de ses droits et de ses devoirs. L, on se ttonne, on se coudoie, on se tutoie, on se prend au hasard dans la nuit, on ne se choisit pas, on se saisit, on se mle; il y a des cabinets sombres, des bosquets nocturnes, des pres crdules, des valets fourbes! Tout est mystre et confusion, ple-mle, hasard, dilapidations; c'est tout le sicle agonisant! Tout se meurt, tout se perd; tout est mort, tout est perdu! Maintenant la livre est rgnante, et la seigneurie obit au laquais. Ce sont les valets qui font les passions et qui les font leur usage; ils forment ple-mle toutes sortes d'intrigues pour leur propre compte, avec l'argent du matre et dans son habit... et si parfois quelqu'un de ces bandits qui ont plus d'esprit que Voltaire, prend encore la livre, coup sr, c'est par orgueil! Telle tait la fte, horrible, abominable, impie, laquelle ma mre s'tait convie elle-mme!... et pourtant, miracle trange, la ville et la cour applaudissaient ce spectacle impossible. Le peuple, auditeur actif et passionn, s'amusait, en mourir de joie et d'orgueil, de ce grand seigneur cruellement bafou; le peuple tait heureux de voir enfin arriver sur le thtre le tour, non plus de l'avare, de l'hypocrite ou du misanthrope, du ridicule et du vicieux, mais bien cette fois le tour du fort et du puissant. La comdie avait fait de singuliers progrs, cette poque. Elle s'attaquait au trne, aux croyances, la force, la justice; elle brisait, en se jouant, des sceptres et des couronnes; elle renversait des chteaux forts; elle marquait ses victimes au fer chaud, elle les marquait au front, afin de reconnatre, au besoin, toutes ses victimes. Ainsi l'enseignement de tous tait devenu la flatterie adresse au pauvre aux dpens du riche, au faible aux dpens du puissant; le peuple alors jouait le beau rle; l'habit de cour s'clipsait devant l'habit bourgeois; le marquis, fustig par Molire, tait frapp au coeur par Beaumarchais; mais aussi le peuple applaudissait outrance; il avait, la fois, le fanatisme et l'instinct de ses justes perversits contre le monde fodal; sa joie tait srieuse la faon d'une vengeance o d'un chtiment. Hlas! c'est au pied de ce thtre incendiaire que va s'ouvrir, tantt, ce sentier des rvolutions qui mne l'chafaud! Qui le croirait? Pas une rclamation dans cette salle o vivait Molire, pas une voix dans ces chos du pass ne se fit entendre en faveur d'autrefois! Aux premires loges, les femmes taient attendries; elles suivaient, la bouche entr'ouverte, haletante, les moeurs dissolues de ces cinq femmes, elles les accompagnaient de leurs voeux. Les femmes de ce temps-l ne voyaient que l'amour; l'amour tait la grande affaire; et comme elles sentaient que la fin des temps tait proche, elles se htaient d'aimer. Hte immense! hte incroyable! On et dit ces villes dvastes par l'Etna! Chacun se remue, afin d'chapper la lave ardente, emportant ce qu'il a de plus prcieux. Ainsi, pendant que les femmes se htaient sur les chemins de l'amour, l'ambitieux se htait sur le chemin de l'ambition.--Allons! disaient les jeunes gens, htons-nous, l'heure approche!--Htons-nous, disaient les vieillards. Seul, le peuple tait patient. Il savait confusment pourquoi! Le peuple disait tout bas, comme Figaro: _Et moi, morbleu!_ Les grands seigneurs, saigns blanc, par ce barbier maudit, imaginrent de sourire ces piqres. Cela leur parut beau de ne pas sentir le supplice; il est vrai que les petits marquis de Louis XIV, plus prvoyants et plus sages, s'taient plaints outrance quand le roi eut ordonn Molire de les fustiger. Ainsi, par vanit, et pour montrer qu'elle ne craignait rien des _petits esprits_ et des _petites gens_, la cour se plaisait ce spectacle, elle riait gorge dploye du comte Almaviva, plus spirituel, plus habile, plus aimable et plus fin, lui seul, que toute la cour. Voil qui est bien! Puis cette piquante runion des plus jolies femmes de la comdie ajoutait une grce nouvelle toutes ces licences. En ce moment la fte tait double, et pendant que les grandes dames des premires loges s'obstinaient faire, de Chrubin, un jeune homme, le parant loisir d'lgantes dentelles, de riches broderies, des plumes lgres et des perons d'or d'un jeune page, les hommes du parterre dpouillaient Chrubin de son habit de cour, ils voulaient que don Chrubin ne ft qu'une femme. Ils lui rendaient, comme au troisime acte, sa cornette, son jupon, sa couronne de fleurs, ses fines dentelles attaches au bonnet de la nuit. tre double et dangereux hermaphrodite, il peuplait la ville de Chrubins de quinze ans, mais ceux-ci... _osaient oser_. Quant aux hommes, n'est-il pas dit dans cette fameuse comdie: _Il n'y a que les petits hommes qui s'effraient des petits crits?_ On voyait aussi, tals aux places les plus apparentes, et prenant leur part de ces scandales, des abbs, des monseigneurs, des prlats qui s'amusaient de Basile: en effet, le moyen de reconnatre l'glise de France en ce cuistre abominable chapp, tout au plus, des cuisines du cardinal de Rohan? Ainsi, les uns et les autres, le prince et l'abb, le seigneur et le bourgeois, la duchesse et la grisette, ils s'enivraient de cette posie, ils tournaient sans peur autour de l'abme, fantmes! Seule en ce monde perdu, ma noble mre tait une crature intelligente de ces tortures. Elle les sentait au fond de son coeur, et jusqu'aux moelles. chaque instant elle tait sur le point de crier: l'incendie! au meurtre! Longtemps elle attendit une raction tant d'infamies, une peine tant de forfaits; longtemps elle appela le spectre, emportant don Juan dans les flammes vengeresses... le spectre ne vint pas. La pice se termina par un tranquille mariage, et par des chansons obscnes... Madame la princesse de Wolfenbuttel cacha sa figure dans ses mains. Elle pensait ce que dirait l'Allemagne, si l'Allemagne venait savoir qu'elle tait venue ce spectacle, en pleine loge, et pare de l'ordre de Marie-Thrse, avec son jeune fils! Puis elle me regardait en rougissant, avec un air indicible de regret et de piti. Son regard suppliant avait l'air de me dire: Pardonnez-moi! Elle attendit que la foule se ft retire, avant de se retirer elle-mme. Elle qui marchait toujours le corps droit et la tte haute, la faon d'une noble dame, il me fallut l'entraner hors de la salle; on et dit son attitude humilie, l'indignation de ce noble visage, qu'elle avait t insulte et que je ne l'avais pas dfendue; moi-mme j'tais honteux de voir ma mre tant de honte sans pouvoir en demander raison personne. En rentrant chez elle, elle chassa son majordome qu'elle ne trouva pas assez respectueux: elle tenait beaucoup cet intendant. Je la reconduisis, ce soir-l, jusque sur le seuil de sa chambre coucher, et je lui prsentai mes plus humbles respects. Elle ne me dit que ces mots, avec un soupir de terreur: Je le dirai la reine; la reine le saura demain! En effet, je ne crois pas que jamais terreur ait eu une cause plus juste que la terreur de ma mre... et j'ai vu o l'on arrivait, en partant du _Mariage de Figaro_! CHAPITRE V Je sentais bien que j'tais en dehors de ce sicle, et que je ne le comprenais pas. Je pensais souvent que la raison de ce dsordre tait en de ou au del de mon intelligence, et qu' ce mouvement terrible il devait y avoir une cause apparente ou cache, et que cette cause, il fallait la savoir! Quel tait le hros, quels taient les dieux de ce chaos politique? O se tenait vritablement la cause de cette dcadence? Je l'ignorais entirement. Je n'tais alors qu'un futile jeune homme, insouciant de ma nature, et fort peu jaloux de creuser bien avant dans les choses humaines! Enfin je m'inquitais fort peu, quand je voyais marcher une machine, des fils qui la faisaient se mouvoir. Pour moi ce monde tait un spectacle amusant, auquel cependant j'aurais prfr, si l'on m'et donn choisir, une simple promenade avec Fanchon, sous notre arbre favori. Voil pourquoi je veux qu'on m'excuse, si, malgr le hasard qui m'a favoris au point de me jeter sur la voie des secrets politiques de ces temptes sans gales, j'ai eu si peu d'intelligence des faits et des hommes. Encore une fois, ceci n'est rien moins qu'une histoire... peine est-ce un vieux conte, mon usage! Ces vnements qui reprsentent le chapitre le plus intressant de ma jeunesse, je les ai vus, bien plus que je ne les ai compris; ces hommes dont je vais parler, je n'ai connu que leur visage; il m'a fallu refaire et deviner le reste. Mon peu d'intelligence va jusque-l, que je n'oserais pas les nommer tous, d'abord parce que je tiens faire un vrai conte, de la prsente histoire, ensuite parce que je suis l'homme de l'anachronisme et de l'erreur; je serais trs-malheureux s'il fallait me fatiguer ne confondre aucun nom, aucune date, aucun fait; je laisse toutes ces peines aux crivains de profession. Le lendemain du jour funeste o ma mre avait t la Comdie, elle dormait profondment, fatigue qu'elle tait des pnibles motions de la veille. L'appartement, contre l'usage, donnait sur la rue, et du ct oppos ce logis provisoire tait une joyeuse taverne o nagure les jeunes gens la mode avaient coutume de s'enivrer. L'histoire de ce cabaret serait longue crire. Il avait commenc par tre un rendez-vous de beaux esprits. Il s'tait fait, en ce lieu, plus de posie et de bons mots qu'on n'en fit jamais l'Acadmie! Aprs les gens d'esprit taient venus les gens d'pe; enfin, les philosophes avaient remplac les soldats autour des brocs cumants. Au temps o je parle, la politique avait envahi cette maison, reine, son tour, dans ces lieux hants par tant de pouvoirs souverains. Donc aujourd'hui le gai cabaret avait pris une teinte sombre, un air superbe; il ne jasait plus, il dclamait; l'loquence avait remplac la chanson joyeuse; o rgnaient Coll et Piron nagures, se montraient Puffendorf et le prsident de Montesquieu. Ce cabaret tait une humble image du royaume de France, et je finis par trouver qu'il serait un digne sujet d'tude et de curiosit. Chaque soir, c'taient, dans cette trange maison, des cris joyeux, des chansons bachiques, des propos d'amour, de cruelles mdisances, un jeu brutal..: voil pour les buveurs! C'taient des dissertations sans fin, des projets inous, des accusations incroyables, des rpubliques imaginaires, des utopies de toute espce, une rvolte intelligente contre tout ce qui tait l'autorit: voil pour les politiques! Plus d'une fois, que le club l'emportt sur le cabaret, et, rciproquement, le cabaret sur le club, toutes ces disputes se terminaient par des coups d'pe, et par l'intervention de la marchausse! Ainsi, ma mre et moi, nous pouvions nous vanter d'un voisinage assez fcond en tristes discordes, et en clameurs insupportables aux amis de l'ordre et du repos. Pour ma part, le voisinage ne me dplaisait pas; j'aimais ces bruits tranges, ces subites clameurs, ces joies sans frein, ces dissertations lugubres dont le bourdonnement arrivait mes oreilles, comme l'cho d'un canon d'alarme; j'aimais ces exercices oratoires, cette lgante ivrognerie o perait le bel esprit et le bon sens; mme, plus d'une fois, j'avais envi ces divertissements de chaque jour; mais ils fatiguaient trangement ma mre, et ils lui auraient t tout fait odieux, si d'ordinaire les matines n'eussent pas t calmes, et favorables au sommeil du quartier. Donc, ce matin-l j'tais dans ma chambre, rvant encore et regrettant, dans mon rve, mon Allemagne si tranquille et si rgle, quand je fus rveill par d'horribles clameurs qui partaient du cabaret voisin. Au premier abord, le bruit tait effrayant. C'taient des hurlements, plutt que des cris. On jurait, on chantait, on appelait haute voix le matre de la maison; en un instant, tout le repos du quartier fut troubl, les laquais eux-mmes se rveillrent, comme au bruit d'une assemble nationale... Or, ces messieurs se rveillaient de trop bonne heure, et ils se remirent paisiblement dormir, quand ils se furent assurs qu'il ne s'agissait gure que d'une dispute entre quelques jeunes seigneurs pris de vin, et qui faisaient plus de bruit qu'ils n'avaient le droit d'en faire, six heures du matin. Malgr le bruit, ma mre dormait encore. Elle avait si grand besoin de repos, son sommeil tait si prcieux pour moi! J'envoyai donc un de mes gens la taverne, priant ces messieurs de faire, leur plaisir, un peu moins de tapage... une dame habitant dans l'htel voisin; elle dormait, elle avait pass une mauvaise nuit, et son fils priait ces messieurs d'avoir quelques gards pour son sommeil. L'instant d'aprs mon messager rentrait effar: son message avait t reu avec des cris de fureur: on l'avait rappel _ l'ordre_! _ l'ordre!_ Mme il avait t menac du bton, s'il ne se retirait pas sur-le-champ: c'tait donc une insulte ne pas supporter. Je pris mon pe, et, sans quitter mon habit du matin, je me rendis la taverne; j'tais de sang-froid; je vois encore l'enseigne de ce lieu. Elle reprsentait un trompette de rgiment vidant sa bouteille avec une fille de cabaret; au bas de l'enseigne taient crits ces mots: _Au Trompette bless_. J'entrai d'un pas trs-calme dans la chambre haute du _Trompette bless_. Naturellement, je m'attendais trouver en ce lieu quelques jeunes militaires de bonne volont, et terminer mon affaire l'antique faon: on se pique, on s'explique, et tout est dit... mais quel fut mon tonnement!... Je cherchais des mousquetaires... je rencontrais des lgislateurs! Je venais l'pe la main, j'tais reu par une exorde en: _Quousque tandem?_ Mes spadassins taient occups reconstruire l'difice social! Mon cabaret tait une chambre des dputs! Bref, j'arrivais au beau milieu d'un combat de paroles sonores, au moment o s'agitaient les plus terribles et les plus brlantes questions. C'tait la premire fois, certes, que j'entendais parler avec tant d'audace et de licence de ces choses part que toute l'Europe tait encore habitue respecter: du roi, de la reine, des nobles, des prtres, du gouvernement, de la Bastille, des lettres de cachet, de la libert moderne, de la lchet des anciens temps. Tout brlait, tout croulait dans ces discours de la ruine et de l'incendie. peine, au premier abord, mon apparition fut-elle aperue, et j'eus ainsi le temps de considrer cette runion tout mon aise. Or ce fut un grand tonnement pour moi quand j'entendis parler, dans cette France obissant tant de lois confirmes par tant d'annes de soumission et de respect, de tant d'institutions formidables, avec toute cette vhmence haineuse, par les hommes audacieux en prsence desquels le hasard m'avait conduit. Ces hommes nouveaux, ces porteurs de torches ardentes travers les gerbes, taient jeunes, pour la plupart, et de conditions trs-diffrentes. Le plus grand nombre tait vtu trs-simplement et sans recherche. Il y en avait d'autres habills la faon de M. de Lauzun lui-mme, et qui ne songeaient gure plus leur habit brod d'or, que ceux-ci leur bure, leur linge tout uni. Si bien qu'au premier abord, il et t difficile de dire quel ordre de l'tat appartenaient ces gens-l. C'tait la fois l'air du commandement et la raillerie loquente des hommes faits pour obir; il y avait sur ces figures, animes de la mme passion, le doute ml la croyance, l'espoir la peur, le sentiment de la rvolte et l'pouvante mme de ces meutes; on les et pris pour des conspirateurs lgaux, si je puis parler ainsi. Dans le nombre, il y avait de douces figures et des physionomies terribles, puis d'horribles faces partant de haut en bas, comme celui de la brute... surtout celui qui prsidait l'assemble, avait une de ces ttes pleines d'nergie et d'intelligence, et faonnes de telle faon qu'elles vous poursuivent jusqu'au tombeau. Je vivrais mille annes que jamais je n'oublierais cet homme et son premier aspect. Figurez-vous un gros corps assis l'aise sur un fauteuil de la taverne; il avait de grands bras, de larges mains, une poitrine vaste et sonore, et sur les paules d'un portefaix, cette tte norme, heureusement dessine, une bouche o le sarcasme avait pos ses tabernacles, un sourire la Voltaire, des yeux d'escarboucle tincelants de malice et de gnie, le regard soucieux d'un dbauch, le front olympien d'un pote! Dj mille passions avaient ravag ce visage trange; ces ravages du corps et de l'me, la petite vrole avait ajout sa grle implacable; elle avait sillonn dans tous les sens ce formidable ensemble de courage et de vice, de despotisme et de libert; tout tait miracle, abme, pouvante en cet homme extraordinaire... Il tait la lave ardente, il tait la fume, il tait le volcan. Sa voix retentissait comme un tonnerre, et tout en l'coutant parler vertu ou libert, avec la vhmente conviction de l'orateur, vous ne saviez pas ce que vous deviez croire, ou de la probit de ses paroles, ou du vice et de la dgradation superbe imprims tous ses traits. Dieu merci! je le vis tout mon aise, et, clou sur le seuil de la taverne par cet tonnement voisin de l'pouvante, il me fut permis de comprendre quel point s'embellissait ce visage intelligent, la clart soudaine qui brillait sur ce front, sur ces lvres, dans ces yeux; son attitude mme elle lui avait t rvle, et, silencieux, il semblait parler encore. Ah! mystre! Il avait le doigt appuy sur son front, comme s'il et voulu s'enfoncer le crne, et il disait en montrant sa tte, en secouant ses cheveux semblables aux anciennes forts de la Gaule dans les commentaires de Csar: _Voil une tte dans laquelle il y a de quoi rformer les empires_... En mme temps, il vida d'un geste nergique un grand verre de vin de Champagne; et ses yeux noirs se tournrent vers moi avec un sourire o respirait tout ce que le grand seigneur, le bel esprit et le titan pouvaient contenir d'ironie et de mpris. --Messieurs, s'cria-t-il un air singulirement effront, regardez la bonne fortune qui nous arrive, et rendons grces au ciel de nous divertir de si bon matin... sa parole, ajoutez le geste et le regard! Voyez-le, ce dbraill qui me toise et qui m'insulte, et moi cherchant en vain une parole, un geste, un mpris... J'admirais! --Hol! l'ami, reprit-il, en m'apostrophant, quel trange accident te pousse, et t'amne en nos conciliabules de la nuit? Qui es-tu? D'o viens-tu? Que nous veux-tu, fantme? Esprit d'autrefois, Seigneur des temps fodaux, que diable viens-tu faire ici avec ta casaque bariole, ton ruban vert autour de la tte, et tes cheveux dans ton bonnet, comme une fille de soixante ans? As-tu donc perdu au jeu ton dernier justaucorps? As-tu entendu des voleurs ton chevet, ou bien, malheureux poux, viendrais-tu me redemander ta femme main arme? Ah fi!... Au moins, si tu veux qu'on te la rende, telle qu'elle est et se comporte, dis-nous le nom de la belle, et ton nom toi-mme, ombre immobile?... Ou plutt, reprit-il, en s'adressant ses amis, j'imagine que c'est l un avertissement d'en haut, Messieurs; un fantme arrive tout exprs des sombres bords, et des temps fodaux, pour nous avertir que nous ne sommes plus jeunes, et qu'il faut mettre un terme la vie errante, aux songes lointains, aux vaines esprances, aux vastes penses. Nanmoins, si ce fantme vous inquite, qui de vous sait, par hasard, en quelle curie, en quel boudoir l'abb Maury a couch cette nuit? J'enverrai un garon de cuisine lui emprunter son missel exorciser! J'tais toujours immobile, coutant, contemplant, attendant! J'avais certes un grand intrt laisser tomber sans les relever ces plaisanteries cruelles, et je me rsignai au silence. Pendant un moment ce silence eut son effet; j'tais livide; habill d'une faon bizarre, arm, je puis le dire, la lgre! Les ples lueurs du jour, jointes aux clarts vacillantes de la lampe, me jetaient dans une fausse lumire qui me grandissait d'une coude.... En ce moment, je suis sr qu'un visage moins hardi et pli, me voir ce visage de l'autre monde, et que plus d'un fidle, aux alentours de Saint-Merry, et cri: _Vade retro!_ Je sentais bien que le Satan qui m'interrogeait n'eut pas pris tant de peine, si je n'avais t qu'un fantme ses yeux. Quand il eut cess de parler, je fis deux pas en avant, je pris place table sur un sige vacant, je plaai mon pe entre mes deux jambes, et je m'appuyai sur la poigne.... Au milieu de ces mouvements, tout solennels qu'ils taient, ma robe de chambre s'tait entr'ouverte, ma poitrine tait nue, et l'homme pouvait voir que si j'tais tonn, je n'tais pas un poltron. Je m'inclinai d'un signe de tte:--Messieurs, leur dis-je, je suis Allemand; on m'appelle encore avec respect, en tout lieu, Messieurs, S. A. Srnissime le prince Frdric. Ma mre est cousine de la reine de France, et descend des princes de Wolfenbuttel. ces grands noms, que je prononai, j'en conviens, avec un peu d'emphase, il me semblait que tout le monde allait au moins me saluer.... J'tais loin de mon compte avec ces gens-l... ils me regardrent! Plus d'un mme se prit sourire, et le gros homme, en frappant sur la table tout briser:--Et nous autres donc, nous prenez-vous pour des croquants, Monseigneur? Tope-l! je suis Franais; je m'appelle Gabriel Honor. Mon pre est marquis de Sauveboeuf et de Biram, comte de Beaumont, vicomte de Saint-Mathieu et premier baron du Limousin; mon frre est vicomte; moi, je suis mieux que tout cela, je suis peuple. Encore une fois, fantme, que nous veux-tu? Alors je me levai.--Monsieur, dis-je, tout l'heure, ici mme, quand vos clameurs ont commenc, rveillant en sursaut toute la ville, j'ai eu l'honneur de vous envoyer un de mes gens pour vous prier, trs-poliment, au nom de l'hospitalit la plus vulgaire, de faire un peu moins de tapage, et de respecter le sommeil d'une dame trangre; non-seulement vous n'avez pas tenu compte de mon message, mais encore vos cris ont redoubl avec plus de force, et vous avez insult mon domestique. Or, vous le savez, Messieurs, cette insulte est la mienne. Je viens donc vous, comme c'est le droit d'un gentilhomme, vous demander raison de vos injures, et puisque c'est vous qui m'avez interpell le premier, M. Gabriel Honor, fils de marquis, de comte, de vicomte et de baron, je vous somme de me rendre raison! Mon homme ne se dconcerta pas:--Monsieur, me dit-il presque en souriant, vous tes un bon fils; on voit bien que votre pre et madame votre mre ne vous ont pas fait jeter seize fois de suite dans les divers cachots du royaume. Le commandement de Dieu, _pre et mre honoreras_, vous portera bonheur, Monsieur, car si vous n'tiez pas un tranger, vous sauriez que je ne me bats plus depuis longtemps, et vous auriez honte de votre puril et misrable dfi. Sachez donc, Monsieur le fils de prince allemand, que dsormais le peuple est mon pre adoptif; je suis le frre du forgeron, le cousin du tailleur de pierre, le commensal du porteur d'eau, le compre de toutes les commres de la halle. Il n'y a pas une choppe, une taverne, une boutique, un charnier, une nippe, un comptoir, une hotte, un ventaire, une flte, une jupe, un violon, une trompette, un pet-en-l'air, une charrette, un tombereau qui ne soient de ma suite, et votre aimable pe, est-ce donc qu'elle daignerait toucher mes crochets et mes cuelles? , mon prince, on a d'autres chiens fouetter que de croiser le fer avec vous! Est-ce aussi notre faute, si vous tes log au-dessus de nos rvoltes? Rveiller une Wolfenbuttel! dites-vous..., laissez-nous faire, on en rveillera bien d'autres; tous les Bourbons, tous les Csars, tous les rois; les trnes et les dominations, les baillis et les sergents, les marchaux de France et les marchaux-ferrants, l'entendront avant peu de temps, la trompette clatante, la trompette du dernier jugement. Jugez donc si cela nous inquite et nous drange, rveiller une princesse en voyage! Enfin, si Monsieur veut se battre absolument, s'il est friand de la lame, et qu'il en veuille tout prix, il peut s'adresser monsieur mon frre, le comte de Mirabeau, un grand coeur,... un estomac immense... une pe... un tonneau!... Notre homme, ces mots, frappa la table d'une voix dlibre en criant: _la sance est leve!_ Alors sans me laisser le temps de lui rpondre, il me prit par le bras, avec un geste familier, charmant, et qui touchait au respect.--Mon prince, me dit-il, renganez votre pe et soyez indulgent pour un homme amoureux de popularit, un gentilhomme cras longtemps par la force injuste, et qui se venge, la fois, de son pre et de son roi! Rien qu' me voir, vous avez bien compris que je ne suis pas homme viter la lutte. Attendez, et vous verrez si le comte de Mirabeau sait se battre! Attendez, vous verrez un duel... qui n'aura pas assez des deux mondes, pour parrains et pour tmoins. Encore un jour, et je veux vous montrer une rencontre laquelle l'Europe entire servira de champ clos. Cette fois, vritablement, ce sera l'arrt de Dieu, quand descendu dans la lice, arm de tous les droits du genre humain... moi, le champion de la libert, je me trouverai tout seul contre un despotisme de tant de sicles. Ainsi, vous le voyez, j'attends, sans remords et sans peur, tous les sicles fodaux pour les touffer de la main que voil, pour les craser du pied que voici. Croyez-moi, cependant, ne portez pas si haut vos dfis, et regardez deux fois, afin de savoir avec qui vous voulez vous battre. Eh quoi! peine en France, vous voulez vous battre en duel avec moi, le champion du peuple? Allez, allez, Monseigneur! vous n'tes pas ambitieux, en vrit! Mais soyez tranquille, ce n'est pas de votre main, ce n'est pas d'une main mortelle que je suis destin mourir. Si je meurs je serai tu par une ide; si je suis vaincu, je serai vaincu par un principe; si je succombe enfin, je succomberai sous des ruines amonceles par moi-mme, et par moi seul. Encelade est mon nom de guerre, et Typhe et Minas sont mes frres. Vous voyez qu'entre nous deux la partie n'est pas gale, et que je suis invulnrable pour tous les princes de la Confdration du Rhin. Donc votre dfi est ridicule, eh bien! faites-moi le plaisir de le retirer; faites plus, faites mieux, soyez, s'il vous plat, un de mes amis, ce sera, quelque jour, un titre de gloire pour ceux qui osent l'tre, aujourd'hui surtout, Monsieur! Dans tous les cas, et quoi que vous dcidiez, cessez, ma prire, de vous croire injuri, car les pes et la bravoure vulgaire ne manqueraient pas ici; mais je n'aime point cette espce de sang. Soyez donc le porteur de nos regrets et de nos respects Son Altesse madame la princesse votre auguste mre, et, ceci dit, rentrez dans le fourreau votre pe et votre colre, placez votre petite main royale dans cette large main plbienne, et vous comprendrez, j'en suis sr, que vous avez bien agi. Cet homme tait prsent si diffrent de ce que je l'avais vu d'abord, il y avait tant d'autorit dans sa voix, dans son geste, avec tant de bienveillance en son regard, d'ailleurs l'assemble avait t si pleine de courtoisie et de rserve envers moi, que je me sentis vaincu tout fait. Je pris la main qu'on me tendit, nous bmes tous ma sant, et tout fut oubli. --Aussi bien, reprit l'homme la grande voix avec le plus aimable sourire, savez-vous, Messieurs, que c'est un charmant cavalier ainsi accoutr. Ce costume est le dernier habit de ma seconde jeunesse ignore, ignorante, quand j'tais le jouet des lettres de cachet, la victime des lieutenants de police, l'hte le plus assidu des Bastilles du royaume, et la terreur des usuriers et des maris. O mes bonnes aventures en robe de chambre et lger vtues, qu'tes-vous devenues? O mes pantoufles! O ma nudit nocturne, quand je fuyais sur les toits, la voix de l'exempt! Riantes valles de Pontarlier, bois pais du fort de Joux, bonnes filles, qui me cachiez tout tremblant dans votre couche enrubane! O Sophie! et vous toutes, mes chres amours! Qu'est devenu tout cela? Mes amis! mes amis! bnissez la robe de chambre, et la conservez mieux que la robe d'innocence et la feuille de figuier! Vtement doux, commode, heureux, us si tt, quitt si vite! Hlas! moi qui vous parle, oui moi-mme, autrefois j'en avais une, et je l'avais achete au petit-fils de M. Dimanche, le tailleur de don Juan. Ce troisime Dimanche tait fripier au pilier des halles, non loin du pilier de Poquelin, l'historien de don Juan. Un jour que je me glissais, comme un serpent, travers ces boutiques ou se cache assez volontiers plus d'un trsor de grce et de beaut, je fus frapp par cette triste enseigne: _Au prince dguenill_, _Dimanche_, _fripier de la cour_. J'entre, et je trouve un bonhomme accroupi dans son comptoir, sur le fauteuil du _malade imaginaire_.--Hol!... Eh! m'criai-je, est-ce vous, M. Dimanche, un vrai Dimanche, hritier du nom et des armes du tailleur du seigneur don Juan?--C'est moi-mme, rpondit une voix asthmatique... un petit Dimanche; oui, c'est moi, un innocent ruin par M. le duc de Richelieu, comme mon grand-pre avait t ruin par le seigneur don Juan. Je suis Dimanche, et mon grand-pre tait un grand tailleur! Mon pre ne fut plus qu'un ravaudeur, moi je suis peine un fripier; et, pour peu que M. de Lauzun soit M. de Richelieu ce qu'tait don Juan ce dernier, mon fils ne sera plus qu'un chiffonnier! Ainsi parlait ce brave homme, et, parlant ainsi, ses yeux taient pleins de flamme... Il tait furieux, mais sa colre tait impuissante; et bien vite, l'aspect de ces loques, de ces taches, de ces lambeaux, de ces friperies immondes, tristes jouets des vents, il retomba dans son silence et dans sa mditation. J'en eus piti!--Voil pourtant, me disais-je en moi-mme, ce que nos anctres, et nous autres, leurs pires enfants, avec cette rage de vivre en pressurant nos vassaux, de ne pas payer nos dettes, et d'abuser du crdit, nous avons fait du bourgeois de Paris! Louis XIV en avait fait le roi de la bonne ville, et nous en avons fait un paria. O fils de M. Dimanche!... et petit-fils de Mme Jourdain, prends patience encore: un jour viendra, le jour des chtiments et des vengeances... alors, ami Dimanche, alors tu prendras ta revanche, alors tu verras les petits Lauzun, les petits Richelieu, les petits don Juan entrer humblement dans ta boutique glorifie, et, le chapeau la main, te demander ton suffrage, au nom mme des liberts populaires. Quels serments ils vont te faire, ami Dimanche, et quels respects te prodiguer! Mais toi, leur rendant mpris pour mpris:--Hors d'ici, hors d'ici, tratres, flons et menteurs, je ne veux pas de vous, pour reprsenter ma volont suprme, et je donne ma voix Riquetti, mon confrre, _Riquetti, marchand de draps_! --Prenez garde, Monsieur le marchand, dis-je Mirabeau, que vous voil dj bien loin du vtement dont vous me parliez tout l'heure, et permettez que je vous y ramne; on ne renonce pas si vite une histoire qui commenait si bien. --Le fait est, reprit Mirabeau, que j'eus grand' piti de ce malheureux Dimanche:--Eh! lui dis-je, avez-vous au moins quelque habit qui ait appartenu au seigneur don Juan? --Je n'ai, reprit-il, qu'un habit du matin; il l'avait command mon grand-pre, afin de s'en parer, pour clbrer ses noces avec dona Elvire... Ah! le mcrant, l'habit n'tait pas cousu que dona Elvire avait chang de nom, et s'appelait l'_abandonne_! Aussi bien mon pre fut cruellement puni, lorsqu'il apporta cet habit du matin don Juan.--Que diable veux-tu que j'en fasse prsent (disait-il)? Dona Elvire aimait la couleur tanne, et la petite Charlotte ne peut pas la souffrir. Et voil comment cette relique est reste entre les mains de mon pre, qui la coucha sur son mmoire, o elle dort depuis cent ans. --Nous la rveillerons, dis-je Dimanche IIIe, coup sr, nous la rveillerons, et elle sera porte au compte dfinitif... Mais cependant, ne voudriez-vous pas vous en dfaire en ma faveur? Or, le croyez-vous, Messieurs, Dimanche IIIe, quand il m'eut tois de la tte aux pieds, hsita me confier cette guenille.--Hum! disait-il, vous m'avez tout fait l'air, monsieur le marchand de draps mon confrre, d'appartenir l'ancien rgime, et je ne sais pas si je dois vous accorder ce que j'ai refus M. Diderot. Je sais bien que c'est un chiffon, cette robe la don Juan, chiffon tant que vous voudrez, mais c'est tout ce qui me reste de l'hritage de mon grand-pre... Enfin, soit, la grce de Dieu! Emportez le laisse-tout-faire et l'habit de combat du seigneur don Juan! Comme en ce moment l'loquent nous vit encore attentifs, et fort persuads que son histoire avait une fin, qu'il ne disait pas.--Ah! pauvre de moi (s'cria-t-il en se frappant le front)! malheureux Dimanche et cruel Riquetti, je me rappelle, en ce moment, que je n'ai pas pay Dimanche IIIe la robe de chambre que Dimanche Ier avait faite pour don Juan! Ce qui prouve absolument, Messieurs, qu'il est impossible que nous ne fassions pas une rvolution! C'est ainsi qu'il tait tour tour sublime et bouffon, gai jusqu' la folie, et triste jusqu' la mort! Il allait de la navet mme la rverie, et sans cesse et sans fin il touchait aux extrmits les plus violentes; il riait, il jurait, il pleurait, il s'enivrait, il attirait, il repoussait, il charmait, il tonnait, il enchantait! Pendant ces dissertations, de l'autre monde... et du monde venir... la ville entire tait rveille, et la rue, chaque instant, se peuplait... Je demandai mon nouvel ami la permission d'aller mettre un habit plus dcent.--Allez! allez! disait-il, allez vite; et moi, je vais me coucher. Criez-moi: _bonsoir!_ je vous dirai: _bonjour!_ J'espre au moins que nous nous reverrons bientt; partout o _tu_ voudras, l'Opra, au cabaret, au bal, la taverne, au jeu, chez Mesmer, chez la Fillon!... Bref, il me tutoyait. Si bien qu'en me retirant, j'tais sur le point d'aimer cet homme, que j'aurais tu de si bon coeur il n'y avait qu'un instant. Je m'aperus, en descendant l'escalier, que j'tais suivi; vingt pas de l, je m'entendis appeler par un jeune homme de cette socit joyeuse dont j'avais remarqu les yeux noirs, le beau visage, et la taille lgante. Celui-l tait un homme coup sr mieux lev que tous les membres de cette runion politique.--Monsieur, me dit le jeune homme, voulez-vous me permettre de vous reconduire jusqu' votre htel? Arrivs la porte:--Merci, Monsieur, lui dis-je, de ces bonnes faons d'agir, et tenez-vous pour assur que je saisirai volontiers les occasions de me rencontrer avec vous. CHAPITRE VI la fin, arriva le jour de notre prsentation la cour de la reine Marie-Antoinette, ce jour impatiemment attendu par ma mre. Elle s'tait pare extraordinairement pour cette crmonie imposante. Jamais ses vastes paniers n'avaient t plus chargs de dentelles, jamais elle n'avait pouss sa chevelure de plus hauts sommets, et rarement autant de perles et de diamants avaient brill autour de sa personne. En un mot, ma mre avait pris, ce jour-l, toute la vieille parure allemande, avant Marie-Thrse. Autant que je puis m'en souvenir, c'est la dernire fois que j'ai vu ce noble et riche costume en toute son ampleur: ainsi faite, et le visage honorablement couvert de mouches et de rouge, une grande dame tait vraiment imposante. On et dit une citadelle imprenable; peine le bras, demi-nu, tait-il libre d'agiter un ventail. Ma mre fut longtemps sa toilette, et rien n'y manquait, lorsqu'elle monta dans son carosse, en me faisant toutes sortes de recommandations sur la manire de me conduire cette nouvelle cour. --Votre fuite de Vienne, me disait-elle, m'a accable de douleur; un instant j'ai trembl de n'avoir enfant qu'un philosophe. Il faut laisser, Monsieur, plus grand que vous, ce funeste travers. Notre empereur n'en est pas innocent, mais ce sont des folies d'empereur. Pour nous, soyons les premiers respecter notre rang, si nous voulons qu'on nous respecte. N'assistons plus, sans protester de toutes nos forces, au hideux spectacle de dgradation sociale que nous avons trouv partout en ce royaume, oublieux de l'ancienne croyance et de l'ancien respect. C'est un crime... une impit pour un gentilhomme, de dchirer les titres de ses aeux et de ses petits enfants; ces titres sacrs reprsentent un dpt inviolable dont nous devons compte au pass, aussi bien qu' l'avenir. Croyez-moi, l'esprit d'galit est une contagion funeste, et par respect pour ce que nous sommes, gardons-nous d'imiter les malheureux qui se dpouillent de leur dignit en change d'une gloire populaire, sous laquelle ils finiront par succomber. Ma mre ajoutait: Enfin songez, Monsieur, que nous allons voir la premire cour du monde et le premier roi de l'Europe; songez surtout que c'est S. M. la reine Marie-Antoinette elle-mme, que nous allons prsenter nos respects, la fille de Marie-Thrse et de tant de rois!... On ne saurait imaginer toutes les recommandations que me faisait ma mre. Au souvenir de mon irrvrence passe, elle entrait en pouvante. Pour moi, bien rsolu ne plus lui dplaire, effray de toute la philosophie l'abandon que j'avais dj apprise, en ce plaisant pays de France, effray de l'galit qui dbordait de toutes parts, je me sentais tout dispos couter respectueusement ces sages conseils. Hlas! dans le doute o j'tais, je m'abandonnais toujours la dernire voix qui frappait mon oreille, la dernire pense qu'entendait mon esprit, que comprenait mon coeur. J'tais, tour tour, dvou aux droits du peuple, aux privilges du trne, homme indcis, s'il en fut. Ce qui fait qu'en revenant aujourd'hui sur les opinions de ma jeunesse, je me trouve assez souvent coupable d'avoir manqu tantt d'esprance, et tantt de charit... comme si ce n'tait pas assez d'tre plaindre, et comme s'il dpendait de nous-mmes d'avoir une opinion. Que voulez-vous? Dans cette lutte ardente des pouvoirs qui s'lvent, contre les pouvoirs qui s'en vont, il arrive un instant de gne pendant lequel il est bien difficile de savoir o s'arrter. Retenu, d'un ct, par l'habitude et le souci des traditions, emport, d'autre part, l'enthousiasme, l'admiration, pour les thories nouvelles et perscutes, il est bien difficile, en ces annes ignorantes du mal et du bien, du faux et du vrai, de choisir entre le pass auquel on appartient, et le prsent auquel on voudrait appartenir. Ainsi j'tais. Ah! sur la route mme de ce grand Versailles, vis--vis de ma mre, si grande dame et si pare, orn de mes ordres et par fabuleusement de mon habit de cour, vaincu comme je l'avais t dj, deux fois, mon premier amour, par un valet, ma premire excursion dans le monde rel, par ce hanteur de clubs, ce fauteur de rvolutions et ce chercheur d'utopies qui s'appelait tantt Riquetti le marchand de draps, tantt le comte de Mirabeau, ou, plus firement: Mirabeau, et dont le nom vritable tait _Lgion_..; honteux de ma nullit, une poque et dans un pays o chaque citoyen commenait compter par sa valeur relle, je me surpris, plus d'une fois, regrettant, au fond de l'me, et Fanchon, et mon mariage avec elle, sur le banc couvert de neige, sous le toit de chaume clair par la lune, dans une belle nuit d'hiver. La voiture allait lentement, mes rflexions taient profondes. --Et quel besoin, me disais-je, aprs tout, quel devoir pourrait m'arracher mon doute, mon rve, ma curiosit de chaque jour? De quel droit, irais-je interrompre violemment ce repos de mon me, cet innocent loisir de mon esprit dans lesquels j'ai vcu jusqu' prsent? Que me font moi, les rvolutions trangres? Suis-je attach ces rvolutions qui grondent? Suis-je un Parisien, ou suis-je un Allemand qui voyage et veut s'instruire? Et si la route enfin me parat longue, n'ai-je pas, toujours le moyen de faire verser ma chaise au milieu du chemin, ct d'une chaumire, ou de l'arrter la porte de mon chteau, sur les bords du Rhin, par exemple, dans les grandes herbes qui les bordent, sous les arbres qui l'ombragent? Je me sentais tranquillis, m'tant dit tout cela. --Oui, me disais-je encore, et vraiment je serais une bonne dupe de perdre ici mon plus beau privilge: un tranger qui voyage, et qui n'a pris parti pour personne. Oui, j'aurais grand tort de m'inquiter, ici, d'ordre ou de dsordre, et je n'irai point, non certes, tirer l'pe contre des ides; je ne dclarerai point la guerre des faits, je ne m'intitulerai pas un hros, propos de systmes politiques, je ne prendrai point mon rve au srieux, ou tout au rebours. Club, taverne ou palais, que m'importe? Mon rle, moi, c'est d'tre un tmoin futile, et ne jurer par aucun matre. Avant tout, je suis le poursuivant de l'inconnu, sous toutes ses formes, le hardi dfenseur des passions innocentes, le chevalier errant des petits faits de la vie humaine. Enfin, n'ai-je pas, pour me guider, l'exemple de ma mre elle-mme? Elle est impassible, elle est calme, elle attend... Faisons comme elle, attendons. Tels taient mes raisonnements d'goste, et voil par quels moyens je m'loignais de la vie active, en ces temps douteux, l'heure o plus que jamais c'tait mon droit et mon devoir de me mler hautement et sans crier: Gare! aux passions de mon sicle, ses batailles, ses hasards! La voiture allait toujours: nous parcourions la route _ternelle_ (on le disait) qui conduit de Paris Versailles. La route est borde, hlas, de chaumires, de masures, de petits jardins entre deux remparts de boue, en hiver; entre quatre murailles de poussire, en t. Voil donc le chemin des gants? Voil l'unique sentier qui mne aux honneurs, au crdit, au pouvoir? Par ce sentier mal pav et plein d'abmes, a pass tout le grand sicle. O grande poque de l'histoire et du monde, vous avez foul cette route abominable dans tout l'clat de la gloire des lettres et de la vertu guerrire! O sentiers du soleil, traverss par tant de passions, par tant de vertus, par tant de pouvoirs, par tant de revers! Voici pourtant le chemin de Louis XIV et de madame de La Vallire, du grand Cond et de Bossuet, de Jean Bart et de Racine!... O donc tes-vous, trace auguste de tant de grandeurs? Demandez cette voie, ce soleil, cette poussire, cette fange, combien a pes le grand sicle, et si la roue, en tournant, s'est brise au contact de la borne olympique?... Un seul arbre, un seul des grands ormes qui avaient vu passer tant de merveilles dans leur plus splendide appareil, restait debout sur la route.... Il avait t frapp de la foudre, et de toutes les choses qu'il avait vues il avait perdu, le souvenir. Cette route o courait le tonnerre, o roulait la victoire, o se jouait la fortune insolente, elle a t parcourue, son tour, par le sicle des philosophes: insouciants voyageurs, ils vont pied, ils ddaignent les chevaux fringants de la cour, ils marchent lentement, toujours srs d'arriver. Alors, quand le XVIIe sicle eut accompli sa tche, et quand le roi Louis XV eut remplac le rgent d'Orlans, le voyage Versailles recommence avec le mme ordre, mais l'heure du voyage est change, les voyageurs ne sont plus les mmes; et le but seul est rest le mme but: fortune et pouvoir. C'en est fait; le grand sicle a fini son voyage, il s'est arrt haletant sous la gloire et n'en pouvant plus, et maintenant nul ne songe voir que ce chemin sillonn d'clairs soit le chemin de Versailles. En ce moment la nuit succde au grand jour. Les voyageurs se rapetissent, le pote fait des vers Chloris, le prosateur crit des contes, le chrtien dpouille la foi de ses pres. Voyez! dans l'art tout est rose et joli. Qui reconnatrait ce chemin de l'ancien Versailles, parcouru grands pas par des gants? tait-ce donc pour si peu, quand la royaut de France fit cette halte misrable entre la vieillesse d'un roi et la jeunesse de l'autre, que le rgent d'Orlans avait donn la France le temps de rparer cette route effondre? Quand Philippe se tenait Paris, fuyant Versailles, tait-ce donc qu'il et peur, ou qu'il respectt le palais du grand roi, le trouvant trop difficile remplir par sa majest viagre et d'un jour, majest de second ordre et faite sa taille lui, le spirituel rhteur, le sceptique et l'audacieux qui met en doute mme la monarchie, et qui rit sur le volcan? En mme temps rpondez: qu'tes-vous devenues, passions franaises si correctes, mme dans vos carts? Le sicle est l chancelant sous l'ivresse! Il s'est gorg d'esprit, de doute et de paradoxes sous cet imprvoyant gouverneur, et sous son digne disciple, tratres la royaut, tous les deux. Hlas! hlas! la France en est rduite se parodier elle-mme. O honte! le Bossuet de ce temps perverti entretient des filles d'Opra; madame de Maintenon s'en va dans les champs, la gorge haletante et les cheveux pars; Philippe et madame de Parabre, Louis XV et madame de Pompadour, le duc de Richelieu et le lieutenant de police ont infect cette route consacre par tant de grands rois, de grands potes, o d'lgantes amours avaient laiss leur trace honorable ou charmante. Ils ont indignement sali les sentiers pleins de fleurs; ils les ont indignement jonchs de honte, de terreur, d'gosme et de fausse gloire; ils les ont dgrads de toute la force de leur caducit et de leur dshonneur! Non, ce n'est pas le grand chemin, le srieux chemin, le vrai chemin de Versailles: je suis, tout au plus, sur le chemin de traverse l'usage des filles perdues, des ministres prvaricateurs, des goujats et des voleurs. Voie immonde et funeste, entremle horriblement de mille pas rtrogrades, et de mille sentiers qui se croisent, et qui finissent par se rencontrer, au bord des abmes! Que d'mes errantes sur ces bords! que de gnies plors dans ces forts! Que la danse des morts doit tre solennelle en ces carrefours de chasse, o tous les vents se sont donn rendez-vous... au sommet des grands arbres, l'heure o l'toile du soir jette en silence sa ple clart sur les gazons desschs, fouls par des ombres muettes! Ainsi je rvais, et cependant notre carrosse allait toujours. Les rgnes qui finissent, les opinions que le temps abolit, les croyances qui se dtruisent, toutes choses immatrielles et sans forme, laissent pour moi des ruines visibles et pleines d'intrt; je les vois, je les touche, et je les consacre aussi par mes regrets et par mes larmes; bien plus, je les ranime mon usage et pour moi seul. Quand je le veux, aujourd'hui mme, soixante ans de distance, je rends la vie aux palais, aux hros, au jeune roi, aux jolies femmes, aux beaux jours d'autrefois. J'entends de nouveau le son du cor dans les chos de la fort, je revois la nymphe errante sur son cheval, agaant le roi des chasseurs; je me figure aussi la prostitue arrache son boudoir mercenaire et sortant, souille un peu plus, du lit royal. Si je le veux, j'assiste une prise de voile, au banquet des noces, au carrousel des rois. Je runis, mon bon plaisir, ces temps d'amour et ces temps de dbauche, je me promne la fois entre les jets d'eau de Chantilly et les malheureuses filles du Parc-aux-Cerfs. Parlez-moi des contrastes, pour donner la toute-puissance aux souvenirs! Parlez-moi des longs rgnes et des saturnales de la royaut; des vieux palais, des anciennes amours, des grands noms, voil pour le pass; et si vous joignez ces poussires, ces chos dans le temps prsent, des craintes folles, des inquitudes sans cesse renaissantes, des rvolutions qui menacent, une jeune reine, belle et ce point malheureuse, certes, vous comprendrez quel fut mon premier voyage Versailles. Une rencontre inattendue vint m'arracher mes tranges rflexions. CHAPITRE VII Nous entrions dans la dernire avenue, la nuit tombante. Le ciel tait sombre et pluvieux, et j'avais peine distinguer, dans ces longues ranges de maisons attristes, quelques-uns des htels de la ville; la faade mme du palais m'apparaissait comme une masse imposante; peine quelques lueurs arrivaient jusqu' nous. Dans cette circonstance de la nuit et de l'orage, le cocher avait retard sa course, cherchant du regard quelle porte il devait se prsenter? Tout coup un homme passe en courant, l'habit en dsordre et la tte nue; il tait tout souill de pluie; un instant je le vis courir, bientt sa course se ralentit, puis enfin je le vis chanceler et tomber tout coup dans un foss... On et dit qu'il tait mort. Aussitt je m'lanai au secours du pauvre diable, et bientt je fus prs de lui, malgr les exclamations de ma mre, qui ne comprenait pas que l'on s'arrtt pour si peu. Quand j'arrivai prs du foss o l'inconnu tait tomb, le digne homme s'tait dj relev, il souriait doucement; sa tte tait belle et calme; il tait dans la force de l'ge, et dans son regard il y avait pour le moins autant de passion que d'garement; j'ai entendu peu de voix d'un accent plus doux. --Grand merci, Monsieur, me dit-il; grand merci de votre piti; je me suis trop ht, j'ai couru, je suis tomb dans ce foss; mais, par le ciel! dites-moi donc si je suis prs du chteau? Hlas! hlas! il fait nuit, la promenade est sombre, et je ne verrai pas la reine aujourd'hui, je suis venu trop tard. Le malheureux se tordait les mains; dsol, il reprenait: --Voyez-vous, quand ces arbres sont couverts de feuilles qui frmissent, quand ces plates-bandes sont en fleurs, quand la mousse est l, recouvrant de son manteau les blanches paules de ces statues, je n'arrive jamais trop tard; je dors o je suis, peu m'importe, et partout, sous le ciel. Et le matin, tous les matins, je vois de loin Marie-Antoinette; elle se lve avec l'aurore et comme elle. Le soleil vient de ce ct toujours, moi je tourne le dos au soleil, et je la vois, elle admirant le ciel empourpr. Mon Dieu, je fais alors ma prire, genoux devant elle, et je prie avec ardeur pendant six mois de l'anne. Hlas! jamais je ne prie en hiver. Elle ne sort pas l'hiver; il n'y a pas de soleil et je ne vois plus rien, pas un coin de sa robe ou de son chapeau. On dirait que tout est mort, autour de ma reine qui n'est plus. Ah! tristesse! Ah! terreur! J'eus en piti le pauvre fou; ma mre, en poursuivant sa route, me fit signe qu'elle allait m'attendre au chteau; je pris mon fou sous le bras, et le menai chez le concierge, qui le reconnut sur-le-champ. --Pauvre homme! dit le concierge. C'est l'amoureux de la reine, Monsieur! La reine a bien dfendu qu'on lui ft du mal!... Entrez, Messieurs. Nous entrmes. Un grand feu clairait l'appartement; tout tait reluisant et calme en cette demeure: un vrai royaume, moins les chagrins, les douleurs et les veilles de la royaut. Quand mon fou eut senti la douce chaleur du foyer domestique, et qu'il eut repris quelque force la table du concierge:--Oui, me dit-il, en me regardant avec un profond sentiment de conviction, je l'aime, et de toute la force de mon me! J'ai tout perdu pour elle, et ma raison, pour commencer. Quand je la vis, mon Dieu! mon Dieu, quand je la vis pour la premire fois, elle entrait dans une tente, sur les frontires de l'Allemagne et de la France, vtue en simple Allemande;... elle sortit de l'autre ct, habille en reine de France! Elle a voulu rire de son fou, sans doute; et pourtant, quand je pense qu'au milieu mme de cet abri d'un instant, il y eut plus qu'une archiduchesse d'Autriche, et plus qu'une reine de France, il y eut une fiance... Allons, allons, calmons-nous! Tout beau, mon coeur!... L'instant d'aprs, j'eus l'honneur de saluer S. M. la reine, la tte de ma compagnie. Eh! tel que vous me voyez, j'ai t magistrat, j'ai port la robe de magistrat; j'tais du parlement de Besanon, c'est moi qui portai la parole, et, ne sachant comment l'appeler, je l'appelai tout simplement: _Madame!_ Elle parut me sourire, et elle me regarda;... elle me parla mme, et la veille... La veille de ce jour glorieux, j'avais condamn aux galres un malheureux paysan qui avait tu un lapin dans une fort ecclsiastique. J'avais condamn ce malheureux: sa femme tait venue mes pieds, me priant et me suppliant en grce, en piti, avec ses enfants, ses tout petits enfants! Dans la nuit, nuit de remords et de confusions, j'avais revu en songe le condamn, sa femme, ses enfants, le lapin, le furet...; j'tais bourrel; c'tait ma premire sentence, et je pleurais, me sentant charg d'un grand crime. Ah! Dieu! si j'tais las jamais de cette magistrature abominable!... Eh bien! ma reine moi, elle m'a absous de mon crime, elle m'a dlivr de mon remords, elle a dit mon condamn: Sois libre! la femme: ayez confiance! Aux petits enfants: je vous adopte! O grce! bont! Elle a donn un dmenti ma sentence, ma justice, ma loi, voil ce qu'elle a fait pour moi, cette reine, son premier instant de royaut. Depuis ce jour, je n'ai plus eu de mauvais rve, je n'ai plus vu de misrables pendant mon sommeil, je n'ai plus port de robe sanglante, je n'ai plus de remords. Aussi, depuis ce jour de clmence et de pardon, je n'ai plus pens qu' la reine, je n'ai plus appartenu qu' la reine, je n'ai plus port que sa livre, et je lui appartiens; si elle meurt, je meurs... Mon Dieu, je l'aime tant! Disant cela, il tait calme et son front tait radieux. --Hlas! lui dis-je, Monsieur, quel dommage de porter si haut son rve et de mourir, jeune encore, d'un amour sans espoir! Il me rpondit ainsi, et je crois bien qu'en ce moment il avait toute sa raison:--J'avoue, en effet, Monsieur, que voil une tmraire entreprise: aimer cette dame!... Eh! ne croyez pas que je sois tomb, tout d'un coup, dans le gouffre. Au contraire, j'ai vu le prcipice, et j'en ai sond toute la profondeur, avant d'y tomber! Mais, plus j'ai rflchi, plus j'ai vu que cet amour impossible tait ma vocation sur la terre. Que voulez-vous donc que je fasse ici-bas, si je ne l'aime pas? Qui, moi? moi seul je serais sage, quand tous sont insenss? moi seul je vivrais sans passion, en ce sicle de passions sans bride et sans frein? Laissons aller le sicle, et le laissons se ruer dans le nant. Allons, courage, insenss, jouez sur une carte la fortune de vos pres! Insenss, prostituez votre cusson au char de Phryn! Insenss, profanez le saint ministre de Dieu dans vos orgies nocturnes! En mme temps refaites les lois du pays; jetez le trne dans la poudre, arrachez de votre chapeau ducal la dernire plume qui le pare, pousez vos servantes, et quand tout sera dit, brlez-vous le crne!... Or, dans ce dvergondage universel, je serai tout d'un coup raisonnable moi tout seul? N'avez-vous pas entendu dire aussi qu'il y avait chez nous des gens qui faisaient la guerre Dieu le fils; qui, de leur propre autorit, retranchaient deux parts de la Trinit sainte, et qui criaient: victoire! quand le Dieu tait bless? Quoi donc! tout cela, moi vivant? On escalade, en blasphmant, le ciel tomb de la nue, on tue plaisir des dieux immortels, on dtrne, en hurlant, des rois, dont la race n'avait pas son gale sous le soleil: ce prix, on est un grand homme, on est promen dans la ville aux acclamations du peuple, on est couronn au thtre, on meurt au milieu des hymnes solennels, et moi je suis un fou... un fou, un pauvre fou! Un fou, parce que je l'aime, et parce que j'ai fait mon bonheur de l'entendre et de la voir, mon bonheur de suivre ses traces charmantes, mon bonheur de la guetter travers le bosquet charg de neige, travers le buisson charg de fleurs, mon bonheur de prononcer son nom, tout bas, quand je suis seul, un nom qui me charme et me fait pleurer, je suis un fou! Que vous tes injustes, vous autres, les hommes senss. Vous dfendez jusqu' l'adoration! Vous ne savez pas tre superstitieux, vous n'osez pas; vous vous tracez une ligne, et vous dites: Tout ce qui n'est pas nous, n'est rien; tout ce qui passera au del de cette ligne est folie!... Oh! vous me faites piti! Voil comme il me parla; cependant, il finit par se calmer aux douteuses clarts de cette lune d'hiver qu'il avait prises pour le crpuscule du matin.--Silence, dit-il, voici l'heure: elle se lve... En mme temps, il prtait l'oreille et redoublait d'attention:--Non, dit-il, elle n'ira pas dans la fort ce matin; elle va venir sur sa terrasse. Et, l'instant d'aprs:--Voici la nuit, il fait nuit, elle va venir!... au bas du palais, vis--vis de ces eaux qui murmurent, sur ces gazons peupls de statues immobiles... Dj vous voyez la terrasse claire... coutez! Entendez-vous, dans le feuillage, ces concerts invisibles, qui viennent du ciel en chantant les louanges de la reine?... Oh! qui me rendra ces nuits d't, ces mystres vaporeux sous un ciel toil, cet air charg de parfums et d'harmonie, et tant de jeunes femmes, silencieuses et ravies? O tes-vous, belles soires d'autrefois, quand pour moi toute femme pouvait tre Marie-Antoinette elle-mme? J'tais, comme elle, sur cette terrasse, et moi, vivant comme elle, et respirant le mme air, coutant les mmes sons, sur ce banc, adoss au _Gladiateur_; mme une fois, j'tais si prs d'elle... elle a parl... j'ai entendu sa voix, elle m'a parl; elle m'a parl du ciel, des fleurs, des eaux jaillissantes, du calme de la nuit, de quoi m'a-t-elle parl? Puis, avant que j'eusse pu rpondre un mot, elle s'est leve, elle m'a salu, elle a repris sa promenade, et tout... a disparu pour moi, la terre et le ciel! Ce malheureux m'intressait vivement:--Venez, me dit-il, en baissant la voix, venez l-bas, gauche, sur le bord de l'avenue, et vous comprendrez ce que je souffre; j'ai un secret vous dire, au _Bain d'Apollon_; un grand secret, ajouta-t-il en mettant son doigt sur sa bouche, et je ne le dirai qu' vous; c'est mon secret et le sien, c'est moi qui l'ai dcouvert, moi seul. Je vous dirai mon secret, ce soir, aprs le soleil; ou demain avant le soleil, ne manquez pas de venir... Vous tes de son pays; eh bien! vous reverrez l'Allemagne demain. Je vous conduirai dans les lacs, dans les montagnes de votre nation... je sais un sentier qui y conduit, je vous guiderai dans les gras pturages de vos gnisses; n'oubliez pas de venir... Il me prit la main, il me dit adieu; je lui promis de me rendre son rendez-vous, il m'intressait trop vivement pour que ma parole ne ft pas sincre. Enfin, je me demandai si tout cela tait un mystre aussi simple que le mot _folie_?... Ainsi rvant, je rencontrai un _valet bleu_ apportant l'ordre que l'on m'ouvrit la porte du chteau... Il tait onze heures du soir, et ma mre, entre avant moi, avait t introduite aussitt dans les petits appartements. CHAPITRE VIII Ce palais de Versailles, ce _favori sans mrite_, au dire de M. le duc de Saint-Simon, tait pourtant, le bien voir, un monument digne du monarque auguste qui l'avait construit, pour y loger sa monarchie. Il est difficile d'imaginer une profusion plus royale d'or et de peintures; les plafonds en sont surchargs, les portes, sculptes avec le soin d'un ouvrier chinois faisant une pagode, reprsentent un entassement de chefs-d'oeuvre; les salons sont vastes et pleins de magnificence; et partout sur les murs, sur les corniches, sur le marbre et sur les cuivres, sur l'or, sur le fer, sur le bois de cdre et sur la laine des tapis, on retrouve profusion le soleil de Louis XIV. Certes, le grand roi vivait encore, en ce palais de Sa Majest, le jour o nous y fmes admis ma mre et moi. Tout tait silence et repos, cette heure. Au sommet de l'escalier de marbre, un garde-du-corps du roi se promenait pas compts; dans le grand salon, quelques seigneurs de la chambre du roi se livraient un jeu effrn; dans la salle des gardes, de vieux officiers runis autour de l'tre immense parlaient de batailles et de philosophie, et un peu plus loin, de jeunes gardes cadenaient des vers, ou se promenaient l'arme au bras. Alors nous traversmes l'OEil-de-Boeuf, cette antichambre du grand sicle o se pressait la plus belle cour de l'univers; en passant, nous jetmes un coup d'oeil dans la vaste galerie o Lebrun a reprsent tout le rgne; la galerie tait dserte, les ombres du foyer s'alongeaient sur le mur attrist; les hros paraissaient se battre encore; les tentes taient agites par le vent du nord; les armes s'branlaient, et le Rhin, notre Rhin, enflait son onde menaante; la grande France allait, grandes enjambes, enseignes dployes, toute brode et charge profusion de plumets et d'ornements, comme un tournoi. Voil vraiment la bannire antique, et voici les belles charpes, les couleurs des dames, le bruit des potes, la grce accorte des comdiennes: Racine et Despraux, Molire et Mlle Bjart, les fantaisies et les potes qui courent les camps, voil le bel ge! Arrt sur le seuil de cette vaste galerie, il me semblait que tout coup ces gants allaient descendre de la muraille, que ces chevaliers et ces nobles dames allaient se mouvoir de nouveau,... j'tais prt tomber genoux! cette heure, autrefois si bruyante et qui rsonnait de tout l'esprit, de toutes les musiques, de toutes les ambitions de Versailles, le nouveau roi disparaissait, la cour se taisait, le bruit rentrait dans l'ombre, et cette vaste demeure tait en proie au silence! Ainsi quand j'eus rpar le dsordre de ma toilette et retrouv ma mre:--Ah! mon fils, me dit ma mre, n'oubliez pas que nous habitons le toit mme de celui qui disait: J'ai failli attendre!... Il est vrai que voil bien longtemps qu'il est mort. La reine tait absente, et ma mre avait t introduite, par la volont de Sa Majest, dans l'appartement mme de la reine. C'tait une vaste chambre, un appartement royal. On y voyait le portrait de l'infortun roi Louis XVI, il tait entour de Mesdames, filles de Louis XV; ces portraits taient empreints d'une svrit inaccoutume, et reprsentaient les princesses dans les habitudes de leur vie, l'ombre, en mme temps que l'accessoire adoptait le got le plus moderne. Il y en avait une qui lisait un livre pieux appuy sur les ailes d'un amour, l'autre tenait entre ses genoux une lourde basse dont elle paraissait jouer solennellement; il y avait dans les autres portraits, des petits chiens et des vases de fleurs. Ma mre, au moment o je vins la rejoindre, tait occupe considrer le portrait de Marie-Antoinette. L'artiste avait plac cette aimable et noble figure au fond d'une rose panouie, lgant et diaphane compliment la Dorat. C'tait, dans ce beau lieu, une exquise lgance, une richesse intelligente et pleine de got. N'et t l'aigle aux deux ttes de la maison d'Autriche, et la couronne de France, qui clataient de toutes parts, on et plutt souponn dans ces retraites la jeune femme que la reine. Ma mre, plus heureuse que moi, l'tiquette et le respect me retenant sur le seuil de la chambre coucher, put contempler son aise cet intrieur plus que royal. Ma mre se souvenait encore, il y a vingt ans, de tous ces dtails du coucher de la reine; elle me les a raconts bien souvent. Chaque fois que nous parlions de la reine, elle me racontait qu'elle avait vu, le soir dont je parle, un spectacle inattendu, charmant et d'une simplicit qui ne pouvait se pardonner qu' une reine de cette grce exquise et de cette auguste beaut. En mme temps, ma mre, enchante et chagrine la fois, racontait tout ce qu'elle avait entrevu dans ces tnbres claires: les simples prparatifs de la toilette du soir, le manteau pour la nuit, la longue camisole blanche et boutonne du corsage au menton, simple et chaste vtement du sommeil, le simple mouchoir et la longue coiffe qui devaient envelopper cette tte royale; au pied du lit, sur un tapis des Gobelins reprsentant un paysage allemand deux pantoufles, dignes d'une grande dame chinoise, attendaient le plus joli pied qui fut en France.--Ah! je me vois encore en la chambre de notre jeune archiduchesse, reprenait ma mre en soupirant, tant il y avait de simplicit et de got autour de cette couche d'une reine que la France salua avec tant de transports d'amour et d'orgueil, quand elle lui donna son premier dauphin! Souvent, depuis ce temps, en rsumant mes souvenirs, j'ai cherch me figurer quel dut tre l'effroi et l'tonnement du premier brigand qui pntra, l'horrible nuit du 6 octobre, dans la chambre de Sa Majest. La porte se brise, et la reine, en sursaut rveille, chappe, demi-vtue, ce brigand, rest seul dans ce sanctuaire, pouvant et comprenant peine son audace! Indigne populace! Ah! l'indigne! Elle ne sait pas s'arrter aux rideaux de l'alcve royale! Elle a impitoyablement foul ses pieds sanglants le sommeil du roi, le silence de sa demeure, l'alcve de la reine et son lit, fouill par les baonnettes de ces misrables!... L'invasion de Versailles! Elle a plus dshonor ce peuple affreux que l'chafaud du 21 janvier sur la place de la Rvolution! Certes, nous comprenons Marie-Antoinette allant la mort, sur une charrette, au milieu de l'injure et des respects; mais la reine, enferme Versailles et voue aux tortures de l'meute, entre les ttes coupes de ses gardes-du-corps... Voil ce qui va au del de toute espce d'invention!... Ce sont l de ces enseignements qui ont manqu Bossuet. ma premire entre au chteau de Versailles, j'tais loin de prvoir toutes ces ruines; je jouissais de tout ce que je voyais, en vrai jeune homme, et je tchais de deviner, force de passion, tout ce que je ne voyais pas. Je portais envie ma mre, qui me laissait sur le seuil de la chambre royale; nagure j'tais entr dans la chambre du grand Frdric, je m'tais agenouill devant le lit de camp sur lequel il tait mort, j'avais pos mes lvres sur la table o il crivait ses histoires, ses musiques, ses lettres Voltaire, les pitaphes de ses chiens et ses plans de bataille. Eh bien! les murs habits par ce grand homme, les lieux o il rendit le dernier soupir, les meubles consacrs par cette pense royale, ont produit sur moi, Allemand et encore enfant, moins d'effet que n'en produisirent le salon de la reine, son portrait si moderne au milieu des portraits de la famille royale dj si gothiques; j'aurais donn l'pe et le sceptre de Frdric le Grand pour le miroir de la reine; Dieu sait pourtant si j'admire, en mon par dedans, le roi de Prusse, moi qui admire jusqu' ses vers! Vous croirez peut-tre que ce fut ici l'effet des influences secrtes, des invisibles parfums, des traces indicibles que laisse une femme aux lieux qu'elle habite, jetant pleines mains je ne sais quel charme ineffable qui la fait reconnatre; non, coup sr, ce n'tait ni le mme parfum, ni l'lgance et le got; malgr moi, malgr la reine peut-tre, je me sentis dans une atmosphre plus leve, et dans un air plus vaste et plus pur. Qu'on me pardonne ces folles paroles, l'expression me manque; hlas! je suis forc d'aller au del de ma pense, il m'est impossible de la dire exactement... Un grand pote se tirerait de cette peine avec une ode, et l'orateur chrtien se rfugierait sur les hauteurs de l'oraison funbre... Que de fois, songeant ces visions, j'ai regrett de ne pas tre, un jour, un seul jour, Tacite ou Juvnal, Pindare ou Bossuet! Nous attendmes ainsi longtemps, ma mre et moi; ma mre, en s'tonnant qu'une reine de France pt n'tre pas chez elle, cette heure; et moi, en me htant de comprendre l'inconcevable bonheur qui m'avait amen du fond de l'Allemagne, en ce lieu splendide, o la plus grande dame et la plus vraiment royale du monde entier allait venir. DEUXIME PARTIE CHAPITRE I La reine (et ma mre ignorait cette habitude) passait la plupart de ses soires chez la surintendante de sa maison, madame de Polignac, en compagnie des seigneurs les plus spirituels et des femmes les plus aimables de la cour. C'tait l'heure o, dlivre enfin de l'tiquette et matresse son tour de sa parole et de son geste, elle jouissait des douceurs de l'intimit. La maison de la comtesse Jules de Polignac occupait une aile du chteau de Versailles, ct mme du grand escalier, et la matresse de cans, pour plaire sa souveraine, s'efforait de donner son logis la grce et le sans faon d'une simple maison bourgeoise; c'taient l'abandon, la grce facile, les conversations interrompues, les rires clatants, les rcits burlesques, les superstitions populaires, les bons mots d'une maison bourgeoise, hante royalement, runis l'esprit, l'lgance, l'envie de plaire, au ton exquis des plus grands seigneurs. Dans cette socit de son choix, la reine tait une jeune femme, la premire de la socit, parce qu'elle tait la plus belle et la mieux coute, uniquement pour la vivacit, le charme et l'entrain de son bel esprit. Le soir dont je parle, en vain son monde accoutum s'tait empress pour complaire la reine, elle avait tmoign de vives impatiences; que dis-je? elle et t maussade, si jamais elle avait pu l'tre. Il faisait au dehors un de ces silencieux orages d'hiver, parsem d'clairs sans tonnerre; une pluie abominable battait contre les murs, les oiseaux de nuit volaient en poussant leur cri funbre; le roi, qui tait causer gographie et voyages lointains (ses rves!) ne s'en allait pas. La prsence du roi (si voisin de Louis XV!) jetait toujours un peu de contrainte dans cette socit intime. Il fallait tre absolument plus grave et moins rieur, quand le prince tait l; c'tait, de sa nature, un poux plein de soins, un bon matre, mais un homme accabl de soucis cuisants et de tant de malheurs, dont il avait le pressentiment. --Que cette aiguille est lente, et que l'heure est lointaine, ma princesse, dit la reine demi-voix, nous ne serons jamais minuit; avancez, s'il vous plat, cette aiguille inerte; on se meurt d'impatience et d'ennui. La princesse avana l'aiguille, et la reine avec un regard triste et doux: -- prsent, dit-elle, voil que l'heure va trop vite; puis, se penchant vers une jeune femme assise ses pieds:--Allons, Thas, l'heure approche et le sorcier va venir. Es-tu fche, et veux-tu bien me permettre de retrancher quelques minutes ta belle vie? Enfin, que voulez-vous, c'est un caprice de reine, princesse de Montbarrey. Pour toute rponse la princesse de Montbarrey leva ses grands yeux noirs du ct de la reine, avec une singulire expression d'enthousiasme et de dvouement. --On voit bien, reprit madame de Lamballe, que la reine a des jours et des printemps devant elle! Puisque vous le voulez, Madame, faites un geste, ou soufflez sur l'hiver. Le vieil hiver remportera ses glaons et ses temptes, faisant place au jeune printemps qui dit en nous frappant de sa tide haleine: Me voil! --Non pas, non pas! ma jolie veuve, reprenait la reine, en parlant madame de Lamballe, non pas encore le printemps. Ne chassons pas le vieil hiver, par amour pour votre amoureux que voici, M. de Bezenval. L'hiver et ses glaons ont leur charme aussi bien que des cheveux blancs sur un front cicatris; attendons le printemps patiemment. Mais quoi! le printemps ramne, entre autres fleurs, ces pauvres et modestes violettes qui te font tant de mal. Eh quoi! s'vanouir l'aspect de cette humble fleur? La violette est timide, elle se cache, elle exhale de douces odeurs, tu es ple comme elle; et pour quoi donc en avoir si grand peur, je te prie? Or , nous ferons en sorte de t'y accoutumer; un peu de courage, et la fleur proscrite va reparatre en nos jardins rjouis; je veux que Bezenval, lui-mme, t'en apporte un bouquet, au premier jour du mois d'avril. Madame de Lamballe, entendant parler de violettes, pencha la tte et ferma les yeux, ses beaux cheveux se rpandirent sur ses paules, on et dit qu'elle allait mourir...--Ne parlons plus de ces maudites fleurs; reviens toi, Marie! Il n'y a plus de violettes ici que toi-mme, beaut! disait la reine, en l'embrassant. La pendule, avance d'un quart d'heure, sonna onze heures... Alors, le roi, toujours ponctuel, se leva; il baisa la reine au front, en jetant un coup d'oeil d'intrt sur la princesse vanouie: _Ce ne sera rien!_ dit-il; puis, saluant la matresse de l'appartement, il retrouva quelques-uns de ses gentilshommes dans le salon voisin, la moiti du service ayant manqu, justement par cette pendule avance un instant. La reine suivit son mari du regard, avec un doux sourire, puis se tournant vers la comtesse Jules;--Nous avons fait une grande faute, ce soir, ma mignonne, nous avons oubli les respects... Eh bien! pour nous chtier, renonons ces curiosits malsantes, et renvoyons sa caverne le sorcier qui doit venir sur le minuit. --Si Votre Majest veut me permettre un conseil, reprit le marquis de Vaudreuil, je serais d'avis en effet de renvoyer ce magicien; la soire est funbre, et tout annonce au dehors une tristesse abominable. Ainsi le sorcier aura tort, et nous dirons, s'il vous plat, des vers de Voltaire ou du nouveau pote, M. de Parny; cela sera plus sage et plus amusant. Ainsi parla M. de Vaudreuil. Ici la princesse de Lamballe sortit de sa lthargie:--Ne verrons-nous donc pas le sorcier? dit-elle avec cette air pench qu'elle avait mis la mode, et qui lui allait si bien. --On m'a cont cependant que la lune et les astres taient favorables, reprit la duchesse de Fitz-James, en faisant sa grosse voix, et la princesse de Tarente vient de me dire l'oreille, qu'elle serait inconsolable si elle ne voyait pas le magicien nous arriver, comme un fantme, l'heure fatale de minuit. --Je voudrais savoir, ce sujet, l'opinion du prince d'Esterhazy, reprit la reine; car vraiment, s'il n'y a pas trop d'obstacles, il serait douloureux de renoncer aux dlicieuses terreurs que nous nous sommes promises depuis si longtemps. --Je n'ai rien dire, Madame, reprit le prince d'Esterhazy; seulement je ferai observer aux plus poltrons que l'homme attendu n'est pas absolument nos ordres, et mme il n'a pas t facile de le dcider venir ce soir; c'est un homme atrabilaire et quinteux, et je puis assurer Sa Majest qu'il m'en a cot bien des arguments pour en venir bout. --Du moins, reprit le marquis de Vaudreuil, on ne lui a pas dit en quel lieu il devait tre amen, quelle socit l'appelait, quel auguste personnage il parlerait ce soir! Vous vous tes bien gard de compromettre la reine, M. d'Esterhazy? La reine reprit:--Vous voil bien toujours, prudent et bon Vaudreuil, dvou ma trs-imprudente majest, plein de prcaution et de minutieuses prvenances! Pourriez-vous cependant me dire comment se porte madame la marquise de Vaudreuil? Cette question imprvue interrompit toute conversation. Le penchant de la reine pour M. de Vaudreuil, et la noble rsolution du marquis, lorsqu'il chappa, par un mariage, son fatal amour, n'taient un secret pour personne. Madame de Polignac et madame de Lamballe se jetrent sur les mains la reine. La reine, comme si elle en et trop dit, avait le regard baiss et plein de larmes; le marquis de Vaudreuil seul garda son courage et son sang-froid... Il tait difficile aux amis de la reine de sortir de ce silence inquitant. la fin, madame de Chlons, se rappelant propos la visite de ma mre, et voulant donner aux ides un autre cours: --S'il plaisait, dit-elle, Votre Majest, de recevoir en ce moment votre cousine, madame la princesse de Wolfenbuttel; elle attend, l-haut, dans les petits appartements, le bon plaisir de Votre Majest. ces mots, la reine soulage d'un grand poids:--Amenez-la tout de suite, ma bonne Chlons, s'cria-t-elle; j'ai oubli que j'avais donn ce soir mme un rendez-vous ma cousine... Hlas! le roi est rentr, madame de Wolfenbuttel peut venir sans tre prsente, et vous, Mesdames, honorez d'un bon accueil ma chre compatriote, mme quand vous la trouveriez encore un peu trop Allemande pour nous. Une dame du palais vint, en effet, nous chercher, ma mre et moi; elle nous fit traverser les petits appartements de la reine, sa demeure intime, sa bibliothque et son boudoir orn des plus belles glaces que Venise ait biseautes. Ce rduit cach lui plaisait par sa solitude, et faisait un contraste heureux avec le reste du palais, retraite austre et profonde o la reine tait cache tous les yeux. Dans ces cachettes, Marie-Antoinette se drobait aux fracas du palais, aux lignes droites de ses jardins, au murmure impatientant de ses eaux. Elle tait seule, inaccessible aux lches, aux intrigants, aux flatteurs, aux courtisans. Trs-souvent la reine disparaissait tout coup de ses appartements, et c'tait un bonheur pour elle d'chapper un instant aux hommages, aux respects, aux demandes, aux adorations. Un escalier drob conduisait, de ce rduit, l'appartement de madame de Polignac; ainsi la reine pouvait voir son amie toutes les heures. Ma mre descendit cet escalier grand'peine, embarrasse qu'elle tait dans l'ampleur de sa robe. J'ignore ce qui se passait dans l'me de ma mre, mais cette rception nocturne et cache; et cet escalier difficile, troit,.. bourgeois, l'heure avance de la nuit, toutes ces choses si peu semblables l'tiquette d'une cour, devaient la jeter dans un indicible tonnement. Tout coup s'ouvrit une porte, et nous nous trouvmes, ma mre et moi, dans un salon moderne, faiblement clair, en prsence de plusieurs femmes en nglig, qui me parurent, les unes et les autres, d'une clatante beaut. Je n'ai jamais vu un assemblage plus choisi de jolies ttes; elles taient groupes dans un coin du salon, les yeux ouverts, la bouche ouverte, curieuses, empresses, avec un sourire moiti commenc, qui n'attendait qu'un signal pour devenir ironique; au fond du salon toutes ces ttes formaient un bloc de beauts de toutes sortes, blondes et brunes, joyeuses, tristes, graves, riantes; toutes ces formes se confondaient d'une faon ravissante; au premier coup d'oeil, la premire motion, il et t impossible de faire un choix dans cette masse enchante; on ne distinguait personne et pas mme la reine; car c'tait, parmi ces dames, qui l'approcherait de plus prs; la reine tait assise sur un tabouret; les unes taient ses pieds devant elle, d'autres genoux lui servaient d'appui comme les bras d'un fauteuil; plusieurs taient derrire elle, penches sur elle, l'abritant sous leurs poitrines de vingt ans; les hommes se tenaient dans un coin oppos du salon; ils s'taient levs pour nous recevoir. Ma mre se tira bien de cette inquitante prsentation. Elle avait t belle et sa dmarche tait naturellement pleine de noblesse et d'aisance. Elle avait connu Marie-Antoinette enfant; elle fut donc reue avec bienveillance, en dpit de sa robe vastes paniers et de ses diamants gothiques. D'ailleurs, la reine se levant brusquement, et se faisant un passage travers le groupe qui l'entourait, alla au-devant de ma mre et la baisa deux reprises:--Soyez la bienvenue, ma cousine, dit-elle ma mre, soyez la bienvenue ma cour; je vous rends grces de vous tre souvenue de moi. Puis, se tournant vers moi, qui suivais ma mre:--C'est donc vous, Monsieur, me dit-elle, qui vous tes enfui si brusquement de la cour du roi mon frre? Nous avons ici de vos nouvelles, Monsieur, vous tes un philosophe dangereux, un esprit fort qu'il faut dompter et que nous dompterons, soyez-en sr, si vous voulez y mettre un peu de bonne volont. Disant ces mots, elle se tourna vers les dames de son intime compagnie.--Or , dit-elle, on vous dnonce ici une jeune demoiselle d'honneur qui garde un secret mieux que personne. Et c'est vous que le compliment s'adresse, vous, la mystrieuse Hlne de Salzbourg.--Vous ne m'aviez pas dit, comtesse Hlne, que nous avions un cousin de cet ge et de cette tournure, ajouta la reine en souriant. Cette beaut, que la reine interpellait si vivement, tait, en effet, une aimable et charmante personne de l'antique maison de Salzbourg, allie aux Wolfenbuttel; elle avait nom Hlne, et, jusqu' l'ge heureux de quinze ans, elle et moi, nous avions tudi dans les mmes livres, jou aux mmes jeux enfantins, et chant les mmes chansons. Puis, l'heure des noces royales, la jeune Hlne de Salzbourg tait partie avec la jeune archiduchesse, qui l'avait amene avec elle Versailles, promettant chaque jour de la rendre la cour de Vienne, et chaque jour la jeune reine et la jeune comtesse taient plus ncessaire, celle-ci celle-l. Cependant Hlne avait rougi aux paroles de la reine, puis, s'avanant en tremblant, elle vint embrasser ma mre, et elle rpondit mon profond salut par une rvrence aussi crmonieuse qu'amicale, pour le moins. En Allemagne, elle m'appelait son frre; la cour de France, elle ne me traitait plus qu'en tranger! Aprs les premires salutations, la reine fit asseoir ma mre; elle revint sa place ordinaire, et m'ordonna d'un geste de me placer ses cts; j'tais debout, sa gauche, ma cousine Hlne tait assise sa droite; la reine avait pass son bras autour de ce cou charmant, et jouait avec ces beaux cheveux. --Dites-moi, ma cousine, dit la reine ma mre, vous avez laiss l'empereur, mon frre, travaillant au bonheur de ses peuples, parlant beaucoup de libert et de finances, plus souvent vtu en bourgeois qu'en monarque, invitant sa table tous ceux qui lui plaisent, dnant ses heures, parcourant la ville pied, la canne la main, jouissant de l'incognito, jusque sur le trne, et sans gardes, sans aumnier, sans mdecin, sans courtisans?... Ah! l'heureux prince! Ah! la dlicieuse cour! Puis, se tournant vers moi: --Comment se porte mon professeur, Monsieur? Comment va l'abb Mtastase, mon lgant crivain, mon pote favori? --Madame, le professeur chante son lve, l'Allemagne l'applaudit et rpte ses chants; nous avons tous partag la joie de Mtastase quand il a vu ses vers imprims l'imprimerie du Louvre, aussi bien que les chefs-d'oeuvre de la langue franaise: il n'y a que Votre Majest qui sache honorer, et rcompenser comme cela. --J'aime, en effet, ce Mtastase; il est le seul qui m'ait appris quelque chose, et, sans lui, je n'aurais pas mme su l'italien. Quand j'tais petite fille, et que, par hasard, je dnais la table de ma mre, vous ne sauriez croire tout ce que faisait l'impratrice pour faire valoir ce qu'on appelait mes talents. On m'apprenait des longs discours par coeur, on distribuait prcieusement des dessins que j'avais faits, disait-on; c'tait qui vanterait ma prose et mes vers; j'ai parl latin, moi, qui vous parle... Hlas! de tous mes prcepteurs, il n'y a que l'abb Mtastase qui ait t fidle sa mission. --Mon Dieu, ma cousine, disait ensuite la reine ma mre, vous devez bien vous souvenir de mes espigleries de petite fille, de nos longues promenades dans le parc, de mon dpart pour cette belle France, o je suis si heureuse, et qui me faisait tant de peur; mais n'ayez crainte: si je suis Franaise avant tout, je suis Allemande aussi, je n'ai pas oubli mon pays, ma famille et mes jeunes annes; nous en parlerons, n'est-il pas vrai? D'abord, je ne veux pas que nous nous sparions; je veux que vous soyez de ma famille; je vous prsenterai au roi mon poux, je vous montrerai mes enfants, mon dauphin, d'une si belle et si srieuse figure; mon petit Louis, si joli, ma fille, un ange...; enfin, vous verrez tous mes trsors. Je sais que vous n'aimez gure les ftes. Ce n'est plus le temps des ftes chez nous; il fallait venir quand je n'tais que dauphine, et quand vivait le roi Louis XV. Cependant, Monsieur le comte, ajouta Marie-Antoinette en se tournant vers moi, rassurez-vous, nous allons encore au bal. Ma mre ne savait que rpondre tant de grce et de bont. L'impratrice Marie-Thrse elle-mme n'avait jamais t plus loin dans ses familiarits les plus aimables. D'ailleurs, c'tait une grande tude pour ma mre de reconnatre aux traits de la reine de France le joli enfant qu'elle avait tenu si souvent dans ses bras. La reine tait tout simplement d'une beaut royale. On ne pouvait qu'admirer sa taille arienne, on tait sduit par son sourire; elle tait d'une admirable blancheur. Rien n'galait la forme clatante de son cou et de ses paules; il n'y eut jamais des bras aussi beaux, des mains aussi belles. Ajoutez qu'avant tout, mme en ces instants o elle aspirait au bonheur de n'tre que jolie, elle avait la figure et la majest d'une reine; enfin quoique brillante d'une grce toute franaise, l'attitude un peu fire de sa tte et de ses paules, on reconnaissait toujours la fille des Csars. Il fallait toute la majest de la reine Marie-Antoinette pour clipser madame la princesse de Lamballe, si bien faite, et jolie ravir; elle tait toute semblable la fleur qui penche sur sa tige; elle avait des yeux tendres qui avaient dj beaucoup pleur, tant ils avaient pleur de bonne heure... Elle tait apparue sa royale amie, un jour d'hiver, dans un rapide traneau, enveloppe de fourrures, clatante de sa fracheur de vingt ans; on disait: Voyez le printemps, couvert de l'hermine et des martres de l'hiver! Nos regards s'arrtrent sur madame de Polignac. Aprs la reine, elle tait la plus belle; elle portait, ce soir l, un nglig blanc comme la neige; elle avait une rose ses cheveux relevs sur les tempes; elle tait lgrement pose au-devant d'une glace qui refltait son image; elle ressemblait un mail de madame de La Vallire... On et dit une reine qui allait jouer un rle de bergre dans un opra de Monsigny. Quelquefois, la drobe, et redoutant dj de la compromettre, je regardais ma cousine Hlne; elle tait belle, elle tait fire et charmante; elle avait, dans ses traits rguliers, quelques-uns des traits de la reine elle-mme, et que Dieu me punisse si je mens! La reine s'aperut de l'motion de ma mre. Pour bien juger de la beaut des femmes, pour la sentir compltement, il faut tre une femme... Alors, Sa Majest se penchant l'oreille de la comtesse:--Eh! fit-elle, avec un petit cri joyeux, croiriez-vous, ma cousine, que toutes ces dames que vous voyez, et bien d'autres encore de notre socit, moins intimes, mais aussi belles, se sont runies, il n'y a pas longtemps, pour tirer au sort qui embrasserait les grosses joues rubicondes d'une espce de rustre appel Benjamin Franklin, qui est venu du fond de l'Amrique pour nous demander des armes, des vaisseaux, des canons et la libert des peuples de l-bas? Bientt la conversation devint gnrale. En ce moment, les hommes se rapprochrent des dames, on parla beaucoup des affaires, des ministres, et des princes, chacun selon ses antipathies ou ses amitis particulires: d'o je compris que c'tait la conversation de chaque jour, puisque, tout frondeur et dnigrant qu'il tait, s'attaquant au pouvoir et le heurtant de front, cette espce d'entretien avait mme gagn les plus secrtes retraites du palais, dont le frivole cho rptait encore, la faon de l'oiseau moqueur, le fameux mot du grand roi: l'_tat, c'est moi!_ Telle tait cette intime socit; elle n'avait pas eu d'exemple avant la reine, elle ne trouva pas d'imitateurs. Cette runion de femmes charmantes et d'hommes aimables autour d'une si grande princesse, et qui font toute leur tude d'tre ses gaux, tait un spectacle trange et plein d'intrt. Dans ce lieu chri par la fantaisie, le palais de la reine tait peine une maison bourgeoise; les courtisans taient des amis, les dames d'honneur des compagnes; l'abandon remplaait l'tiquette; l'heure fuyait sur une aile rapide, oubliant la cour. Quant aux plaisirs, au langage, aux dlassements de ce monde part, il et t difficile d'imaginer plus de grce et de got, de finesse et de science exquise en toutes choses de la causerie et du maintien. Sous ce rapport, comme sous bien d'autres, Marie-Antoinette tait vraiment une Franaise; elle en eut l'activit, l'intelligence, la rpartie avec une gaiet trs-naturelle, une me bien gale, et qui savait le prix de l'amiti. Il et t impossible de trouver, quelque part, plus de fatuit sans morgue, plus de prjugs sans malice et de rancunes sans colre; plus d'admirations imprudentes, de mdisances cruelles, de projets en l'air, de plans singuliers pour le bonheur du royaume, de dcisions burlesques, comme aussi nulle part, dans tout le monde, on n'et rencontr plus d'esprit, d'incrdulit, d'ironie et de jeunesse qu'on n'en mettait dans ces entretiens oisifs, qui touchaient pourtant aux doctrines les plus respectables, aux fondements les plus srieux de l'tat. Tout coup l'horloge, au bruit de sa roue intrieure avait sonn minuit... Et minuit fut rpt par toutes les horloges de ce pays des fables, o chaque heure apporte avec soi une rsolution srieuse. Au bruit strident de ces vibrations souveraines, soudain l'assemble resta immobile, comme si l'heure et sonn pour la premire fois. L'instant d'aprs, nous entendmes frapper la porte... un lger frisson saisit l'assemble... en ce moment, on ne songeait dj plus au sorcier. CHAPITRE II Au mme instant un des gens de madame de Polignac parut dans le salon. Cet homme, voyant la pleur sur tant de visages, devint ple son tour. Il annonait M. le prince de Tarente, qui menait en laisse un homme inconnu et dont les yeux taient bands. Le silence tait profond dans cet auditoire, habitu tant de grands spectacles.--Votre Majest veut-elle, en effet, entendre cet homme aujourd'hui? murmura tout bas madame de Polignac. --On dit que sa prdiction est infaillible, reprit la reine; tout ce qu'il a prdit au duc d'Orlans est arriv. --D'ailleurs, Mesdames, reprit gaiement Adhmar, que risquez-vous? Vous ne voyez dj pas trop de sorciers, pour refuser d'en voir un ce soir. Quoi qu'il vous dise, il ne vous empchera pas de danser demain. Fiez-vous votre jeunesse, aux astres clments qui ont clair votre berceau; fiez-vous aux clestes influences de votre vie; essayez du magicien, s'il vous amuse ou s'il vous fait peur: qu'il entre; seulement je porte envie au maraud qui vont tre prsentes, ouvertes, toutes ces belles mains. Le marquis de Vaudreuil tait naturellement triste, et la gaiet du comte Adhmar fut impuissante auprs de ce beau tnbreux.--Ces jeux-l ne sont pas de mon got, dit-il; je ne suis pas un esprit fort; j'ai vu d'tonnants effets de la magie, et je sais d'incroyables rvlations; mme j'ai connu, en cosse, une femme doue de seconde vue; elle voyait distinctement ce qui se passait dans la chambre de Louis XV, quand il est mort; et puisque vous parlez des mains de ces dames, comte Adhmar, je voudrais que la vieille et seulement touch votre main de ses doigts gluants, tout votre bras se serait paralys d'horreur. Ne jouons donc pas, je vous prie, avec les sorciers, ils ont de mystrieuses et inquitantes paroles qui font frissonner les plus braves. Enfin, l'avenir est si plein de nuages... Ne touchons pas, croyez-moi, ce fer chaud qui a nom l'_avenir_. En ce moment, le mme personnage annona que l'inconnu s'impatientait, qu'il ne voulait pas attendre, et qu'il menaait de se retirer... --Allons, dit la reine, le Rubicon est pass; qu'on introduise le sorcier, je le veux. Si Vaudreuil a peur, il se cachera derrire moi. Vous, Mesdames, en avant les ventails; qu'on enlve une grande partie des lumires. Messieurs, soyez forts. Vous, ma cousine, vous tes trangre, vous ne risquez pas d'tre reconnue, non plus que M. votre fils. Quant toi, ma chre Hlne, il me plat que nous nous cachions sous le mme voile. Tu es de ma taille, on dit que tu me ressembles, va! va! nous embarrasserons le sorcier. En mme temps, la reine, demi-rieuse, demi-pensive, jetait prcipitamment un voile sur sa tte et sur celle d'Hlne: on les et prises pour les deux soeurs. Tout coup, prcd du prince de Tarente, dont l'air tait plus solennel que d'habitude, apparut au milieu de nous un homme trange, d'une quivoque beaut: sa taille tait au-dessus d'une taille mdiocre; sa figure tait immobile; quand on eut dbarrass ses yeux du bandeau qui les couvrait, ils se portrent hardiment sur l'assemble, et il ne parut pas fch de voir tant de femmes effrayes son aspect. Des femmes, son regard se porta sur les hommes; la contenance de ceux-ci tait moins favorable la sorcellerie. On voyait cependant, sous ce froid maintien, un vague et puissant intrt. Le sorcier se tenait debout, attendant que quelqu'un l'ost interroger...--Je m'exposerai le premier, dit Bezenval. Seigneur sorcier, lui dit-il, l'inspection des lignes de ma main, pourrez-vous me dire moi, et ces dames, de quelle mort je dois mourir? _Le sorcier._--Si vous chappez aux influences de l'habit rouge, vous ne mourrez que d'une indigestion. Il y eut quelques sourires dans l'assemble, et M. de Bezenval:--Le sorcier a du bon, dit-il, c'est un sorcier jovial; j'accepte volontiers ton augure, mon ami. On se rassura quelque peu. La fin prdite Bezenval n'avait rien de triste. M. de Vaudreuil qui tremblait, voulant en finir tout d'un coup avec les prdictions:--Voil ma main, sorcier; dites-moi quel est mon sort venir, quels malheurs je suis rserv; car, je le sens, si je vis, c'est assurment pour le malheur. Ici la voix de M. de Vaudreuil tait douce et pleine de charme. Le sorcier, avec le ton du respect, et aprs un instant de silence, rpondit en ces termes: --Cette main est la main d'un franc gentilhomme, un noble coeur bat dans cette poitrine, une me gnreuse anime ce regard; mais le coeur et l'me, la passion a tout us. Homme faible, ton grand malheur est d'avoir jou avec ta passion, de t'en tre mfi, d'avoir eu peur de ton bonheur, d'avoir recul devant ta fortune. Ta fortune! elle et fait envie tous les rois de la terre; ton bonheur! il et dpass tous les rves de l'ambition la plus forcene! Malheureux, tu n'as pas os tre heureux. Ta main a trembl, ton regard s'est troubl, tu as voulu donner le change ton amour; tu l'as perdu dans une liaison fatale; tu l'as profan dans un lien coupable; meurs de chagrin et de repentir; meurs, victime de tes regrets!... depuis longtemps tout est fini pour toi! mesure que cet homme parlait, sa taille et sa voix semblaient grandir... Il y avait dans cette voix autant d'motion que de terreur. Le prophte lui-mme tait mu. Quant M. de Vaudreuil, accabl, muet, pouvant, il jetait un regard d'effroi sur l'inflexible visage du magicien... dans cet tat, c'tait piti de voir M. de Vaudreuil. --Pour vous, dit le sorcier au prince d'Esterhazy, vous, simple et bon, vivant d'amiti et de dvouement, votre vie est attache celle d'une autre crature... Ainsi, veillez sur cette tte si chre, protgez-la, dfendez-la contre la calomnie et l'injure... O elle ira, vous irez; si elle meurt, vous tes mort! Adhmar qui voyait que la sorcellerie allait au noir:--Sorcier, mon ami, tu es obscur comme feu l'almanach de Lige, et je ne croirai pas un mot de ta science, ou bien tu nous diras un peu mieux que tu ne fais quelles destines nous sommes clairement rservs. Donc parlons sans mtaphore, et dis-nous ce que tu veux dire avec _cet habit rouge_ qui est un signe de mort. --N'tes-vous pas tous gentilshommes, reprit le sorcier. Eh bien! malheur vous! Malheur vous qui, par vos folies, vos prodigalits insolentes, et par vos injustes privilges, avez lass la patience ternelle du peuple! Malheur vous, qui avez lev des Bastilles, vous qui peuplez les bagnes! vous qui baignez les chafauds du sang des misrables! Vous tes gentilshommes, et vous demandez ce qui vous menace? coutez les cris des filles que vous avez sduites; voyez les pleurs des maris dshonors; regardez, _au pharaon_, la capitation de vingt villages; rappelez-vous les lettres de cachet, les corves, les justices secondaires, les excutions seigneuriales, les pigeons de vos colombiers, les sangliers de vos forts, et vous comprendrez quel est l'habit que vous portez, quelle est la couleur qui vous dsignera aux coups du peuple dans les jours de sa justice; or, comprenez-vous, Messieurs les gentilshommes, mon nigme ou ma rvlation, comme vous voudrez l'appeler? ces mots du sorcier, Adhmar s'emportant:--Tu mens, dit-il, de quel droit, misrable, viens-tu porter l'effroi dans un salon paisible, o tu n'as t introduit que comme un simple amusement? --Ah! reprit le sorcier, vous y voil donc. Ceci est un jeu, votre sens, _un jeu!_ Vous avez voulu vous amuser de ma crdulit; vous avez cru qu'on pouvait dire un homme: Viens , laisse ton livre au milieu de sa page commence; viens, que l'hiver, la nuit, le bandeau plac sur tes yeux ne t'arrtent pas dans ta marche, et tu nous amuseras comme un bateleur, comme un histrion. C'est trs-bien dit, Messieurs, mais je ne suis pas un bateleur. Je suis ici parce que vous m'y avez appel; je suis ici pour vous dire, vous, Messieurs, vous, Mesdames, quelques-unes des menaces de l'avenir! Vous l'avez voulu, vous m'avez cherch, vous ne m'viterez pas! Ma mre, ces mots, pour en finir avec cet homme, imagina de lui confier sa main loyale et ferme... Elle tait peut-tre la seule femme de cette assemble qui n'et pas peur. --Voici, dit le sorcier (l'interrogeant peine), une heureuse main; mais je n'ai rien vous annoncer, Madame; votre main et le visage de votre fils sont mme chose. Si la mer est calme, et si le vent se tait, celui-l est un plus grand sorcier que moi, qui annonce orage et mauvais temps. Ma mre, avec un geste de mpris, retira sa main, toute honteuse, et dj elle congdiait le sorcier, quand celui-ci s'arrtant devant la princesse de Lamballe, peine remise de son effroi: Hlas! dit-il, hlas! que de malheurs empreints sur cette noble tte! Ah! quels orages dans cette jeune et frle existence!... Il y avait, en ce moment, des larmes dans les yeux, des larmes dans la voix de cet homme... Il se parlait lui-mme, il n'tait plus de ce monde! Infortunes, disait-il, l'aspect de ces beauts, de ces jeunesses! Malheureuses! la prison, le sang, l'exil, la ncessit, la ruine et la mort! ces mots qu'elle devinait, entrecoups de mystres et de sanglots, madame de Polignac se leva pouvante, et comme si elle obissait au vertige, en jetant un cri effroyable. -Consolez-vous, Madame, lui dit le sorcier, vous mourrez dans un lit, vous seule ici, vous seule aurez un tombeau digne de votre rang, avec les armes de votre famille, une urne en marbre et des anges de pierre pour vous pleurer... victime innocente de l'exil ternel! ces mots, madame de Polignac restait immobile; elle tait roide et froide faire peur; on et dit le marbre mme qui pose, Vienne, sur son tombeau. La scne en ce moment devenait effrayante; le silence et la terreur taient leur plus haut degr; la duchesse de Fitz-James et la comtesse Diane cachrent leur tte boucle entre leurs mains tremblantes, et se plirent en deux pour chapper cet oeil fascinateur. Restaient la reine et la comtesse Hlne, caches toutes deux sous le voile noir; le voile en ce moment tremblait, mais c'tait un tremblement ingal, comme deux motions diverses, comme le battement de deux coeurs... deux pouvantes. Les reines ont des peines faites pour leur me: les autres terreurs ne sont rien, compares celles-l. L'homme alors approcha lentement. Sous ce voile uni deux mains lui taient tendues, deux mains agites. Il en prit une, et les considrant toutes les deux: Je vois, dit-il, deux mains allemandes. La main que voici appartient une jeune femme destine tous les chagrins, tous les plaisirs, aux folles joies, aux vives douleurs, aux fugitives amours, dont le plus grand malheur sera le veuvage, peut-tre. Cessez donc de vous flatter, Madame l'inconnue, et ne pensez pas que je confonde, aujourd'hui ni jamais, ces doigts charmants avec cette main superbe... Et vous, Madame (en mme temps il se mit genoux), Dieu ne plaise que jamais vous soyez confondue avec personne! Il n'y a l-haut qu'une toile, elle est vtre! Une destine... une seule est semblable la vtre!... Cependant, Madame, agrez mon silence, agrez mes respects!... Ici la reine rejeta son voile, et relevant la tte:--Je veux que vous parliez, Monsieur, je veux tout savoir. Puis voyant que M. de Vaudreuil tait tout mu:--Du courage, et soyez un homme! Allons, Monsieur de Vaudreuil, mettez-vous mon ombre, et voyez si j'ai peur. --Madame, reprit le sorcier, debout devant la reine, il y a deux portraits, dans ce palais, qui mritent toute votre attention. Vous avez le portrait de Charles Stuart, achet pour Louis XV par Mme Dubarry. Ce portrait, il faudrait le regarder souvent, reine, c'est un des ouvrages les plus intressants du grand peintre Van Dick. Quant votre image vous, Majest, le tableau dans lequel madame Lebrun vous a reprsente assise au milieu de vos enfants, ne trouvez-vous point qu'il ressemble au portrait d'Henriette de France? tudiez-le avec soin, de grce! et demandez-vous d'o peut venir tant de mlancolie, propos d'un si aimable sujet? Reine, il existe de grands noms dans le monde. Ces noms rsonnent comme un tonnerre au fond des mes faibles; ils nous poursuivent dans nos rves, ils nous rveillent en sursaut, ils nous obsdent; ils s'interposent entre nous et le sommeil; nous avons beau faire, il n'est rien qui puisse imposer silence au murmure effrayant de ces noms qui se dressent en notre me comme la flche de Saint-Denis aux yeux de Louis XIV, et quand nous murmurons tout bas les noms de Lauzun, de Coigny ou de Vaudreuil, l'inflexible cho nous renvoie, avec des larmes et des cris funbres, les noms de Cromwell et de Mirabeau! Vous eussiez vu, en ce moment, le dsordre universel. Tout tremblait, tout frmissait; la reine accable et voulu rentrer sous terre; au mme instant les courtisans tiraient leur pe, et c'en tait fait du magicien, si le prince de Tarente ne l'et protg. Cependant, l'effroi de la reine, la colre des seigneurs, ni son propre danger n'pouvantrent l'inconnu; sous les glaives nus, son visage tait immobile; aprs la prdiction fatale, il se retira lentement, sans avoir donn aucun signe d'pouvante ou de piti. CHAPITRE III Le dpart du sorcier fut suivi d'une immense angoisse; videmment sa prdiction touchait toutes les fibres de ces coeurs dvous et malades; sa voix retentissait encore, et ces pauvres femmes, plores, entouraient la reine, muette de terreur; les hommes gardaient un profond silence... et la reine tait au dsespoir: --Vous l'avez entendu! disait-elle. Il a nomm Coigny, Vaudreuil, Lauzun! puis Charles Stuart et sa femme! Ces Stuarts qui occupent le roi, nuit et jour... puis Cromwell et Mirabeau! Mirabeau, cet homme dshonor, que je n'ai pas voulu acheter! Ah! Marie! ah! Thas, mes amies que je trane aux abmes, je ne le sens que trop, le sorcier a dit vrai; nous sommes perdues, le trne est croulant, le peuple est roi, la royaut s'efface jamais; ces grands noms de reine et de roi se perdent chaque jour, nous sommes perdus, moi la reine, et vous, les amis de la reine!... Ah! meurtres! exil! prisons! supplices!... Charles Stuart!... lord Cromwell! --Madame, reprenait madame de Lamballe, ma reine! coutez-nous! calmez-vous! Ah! tant pleurer les vains discours d'un fanatique! N'tes-vous donc pas la reine du beau royaume de France, la fille de l'impratrice Marie-Thrse, l'pouse du roi, la soeur de l'empereur? --Hlas! disait la reine, hlas! Vaudreuil avait raison. Ces paroles ne sont pas vaines. Ce n'est pas la premire fois que j'en ai fait l'affreux essai. Fiez-vous aux tristes pressentiments. Je suis ne malheureuse, et je mourrai malheureuse. Je vins au monde un jour... le jour mme du tremblement de terre de Lisbonne; j'ai t vomie par le volcan, le volcan viendra pour me rclamer. Enfant, mille terreurs accompagnrent ce triste prsage. L'empereur Franois, mon auguste pre, partait pour Inspruck; il tait dj sorti de son palais, il partait, quand s'arrtant tout coup (madame de Wolfenbuttel vous le dira, car c'est elle-mme qui m'a porte mon pre), l'empereur voulut embrasser sa fille encore une fois: Ma fille, disait-il, je veux la voir! Quand je fus arrive au niveau de son coeur, l'empereur tendit les bras pour me recevoir; il m'embrassa tendrement:--Ah! dit-il, me voil mieux! vraiment, j'avais besoin d'embrasser encore une fois cette enfant de ma tendresse... Hlas! les pressentiments de mon pre ne l'avaient pas tromp; la mort l'atteignit dans sa route, et sa fille ne le revit plus! Mais voici bien une autre misre. coutez-moi. Quand l'empereur Joseph II perdit sa femme, ma jeune soeur Josphe, un ange par la beaut, un ange par le coeur, venait d'tre accorde au roi de Naples; elle partait le lendemain. L'impratrice, avant le dpart de Josphe, ordonna que la jeune princesse irait prier sur le tombeau de sa belle-soeur. La jeune reine, cet ordre, devint tremblante; l'ide horrible de s'agenouiller seule sur ce cercueil, dans ce caveau funbre, et de joindre les mains sur ces restes d'une horrible maladie, tait une ide insupportable... O mon Dieu! J'en mourrai, j'en mourrai, ma soeur! me rptait Josphe... Il fallut obir. Ce fut moi qui la rassurai, moi qui l'encourageai, moi qui la conduisis jusqu' la porte du caveau fatal; bien plus, j'y voulus entrer, afin de l'encourager par ma prsence... elle priait... elle pleurait... et lorsqu'enfin nous quittmes le cercueil, je fus oblige de soutenir ma pauvre soeur. Vous le savez, ma cousine, trois jours aprs elle tait morte, et cette fois elle redescendit dans le caveau funbre pour n'en plus sortir. Alors la couronne prpare pour Josphe retomba sur la tte de sa soeur... On et dit la pierre mme du tombeau. Il y avait Vienne un savant docteur, un homme simple et poli, dont la voix tait touchante, et qui ne cherchait pas faire peur. Il passait pour un saint: sa parole tait prophtique. peine tais-je appele au trne de France, ma mre, son tour, voulut consulter le docteur.--Ne sera-t-elle pas bien heureuse? Est-il un plus bel avenir dans le monde que le sien?--Majest, reprit-il gravement, sans rpondre aux instances inquites, au regard suppliant de ma mre, Majest, il y a des croix pour toutes les paules.--Vous le voyez, ils s'accordent tous dans leurs prsages. Faut-il prsent, mes amis, que ces prdictions vous atteignent avec moi? Nous voulmes rpliquer. La reine continua:--Et la place Louis XV, ce jour de fte qui devint un jour de deuil; et le pavillon qui me reut en France, le pavillon de mes noces; vous souvenez-vous quelles tentures? Toute l'histoire des Atrides tait reprsente en ces tapisseries formidables, horrible assemblage de meurtres sans fin, de trahisons, de flots de sang; un repas funeste! Ah! reine infortune... un pareil spectacle tes premiers regards... c'tait encore une prdiction! L'instant d'aprs la reine se leva. Quatre bougies au milieu du salon brlaient sur une table de marbre... une des bougies s'teignit tout coup. La reine dit adieu ses amies; elle tendit la main la comtesse Jules; la seconde bougie s'teignit comme la premire, sans cause apparente. --Ceci est trange! dit tout bas le superstitieux marquis de Vaudreuil. --trange, en effet, reprit madame de Lamballe, et je voudrais qu'on m'expliqut ce hasard. Madame de Lamballe achevait peine de parler, quand la troisime bougie vint s'teindre; une seule bougie restait, sa lumire tait vive et pure. --Si cette bougie s'teint comme les trois autres, dit la reine, d'un ton rsolu et solennel, le sorcier a dit vrai! Nous sommes perdues!... La quatrime bougie... ces mots... s'teignit. CHAPITRE IV Je passai la nuit au chteau: on conoit que je dormis peu; toutes les motions de la journe et de ce terrible soir me poursuivirent dans mon sommeil. J'avais donc vu cette reine en son intimit! Du premier abord j'tais entr dans ce salon dont on disait tant de fables... Un pote allemand a fait, de nos jours, une ballade... et le refrain de cette ballade, il convient fort au rcit que je vous fais en ce moment... _Les morts vont vite!_ J'aime assez cette trange ballade, et je la compare avec l'trange histoire de 1789. coutez! La ballade commence au milieu d'une nuit d'orage. Eh! l-bas, la chaumire est ferme; eh! la jeune fille endormie... elle rve... Eh! tout coup, dans le lointain, se font entendre les pas d'un cheval, le cheval approche; on frappe la porte de la chaumire.--Allons, descends, Louise, allons. Et la voil, rveille en sursaut, qui descend vtue peine:--Ah! voil mon amoureux, Frdric! Bonjour, Frdric, revenu de la guerre. Mais Frdric: Hte-toi, Louise et monte en croupe, sur mon cheval!--Alors elle monte en croupe, entourant de ses deux bras le cavalier au corsage de fer, et les voil au galop... Derrire eux disparaissent les valles charges de moissons, les hautes montagnes o grimpe la vigne... en mme temps, disparaissent la ville et le hameau. Louisa tremble, et Frdric s'en va, disant toujours: _Les morts vont vite,--ils vont vite, les morts!_ La ballade finit dans une caverne, l'heure o dansent les morts; leurs os se dressent, leurs tendons renaissent, leurs ttes osseuses se balancent sur les anneaux cliquetants de leur col dcharn. Frdric baisse alors sa visire, il te son casque, et montre un crne dpouill; il te ses gantelets... on ne voit plus que sa main de squelette. la fin Louisa meurt... la lune nouvelle elle reviendra pour ouvrir avec son amant-fantme la danse des morts. Dans mon songe, entre la veille et le sommeil la cabane de la ballade, c'tait le chteau de Versailles, la fiance tait la reine elle-mme, et le cavalier noir ressemblait beaucoup de figures, entre autres l'homme de la taverne du _Trompette bless_. J'eus subir ainsi tout le reste d'un cauchemar potique! Et voil comme on doit dormir au bruit du vent, sous le cadavre d'un malfaiteur, entre deux gibets de carrefour! Quand je me rveillai dans ces demeures de la toute-puissance et de la majest royale, bont divine! il n'y avait plus dans ces murs que la Majest souriante! Le jour tait beau, le soleil radieux, le ciel vaste et pur; tout le chteau s'animait des plus belles passions de la vie... la fin j'tais sr d'tre Versailles, et d'habiter le palais du roi. Tout s'veillait, tout rsonnait! La garde montante allait au son des musiques remplacer les gardes de la nuit passe; les Suisses du baron de Bezenval taient rangs dans la cour du chteau; les ministres se rendaient dans la chambre du conseil; toute la noblesse du royaume de France, la robe, et l'pe, et le cardinal, venaient faire leur cour au roi; dans un coin du chteau on prparait la meute et les quipages de chasse; la galerie se remplissait d'trangers et de sujets. Bientt le roi passa, les trompettes sonnrent, les tambours battirent aux champs, les cent-suisses, espce de gants arms, portrent les armes, les gentilshommes de service arrivrent, en grand habit;... dans les jardins le peuple, accouru pour saluer ce grand lever, criait: Vive le roi! Fiez-vous aux songes, aux sorciers, aux mensonges, me dis-je en moi-mme. Cette monarchie... elle tait croulante hier, elle est forte, elle est riche, elle est grande ce matin! Et je fus tout afflig d'avoir perdu la veille, sur des malheurs impossibles, tant de larmes et tant d'motions. Libre enfin de mes terreurs de la veille, heureux, content, dispos, je descendis en triomphateur dans ce parc enchant. Cet imposant appareil de force et de pouvoir, au milieu du plus clatant appareil, me rassurait compltement et dissipait tous les nuages. C'tait la premire fois, ce degr suprme, que je comprenais l'intime union de la monarchie et de la noblesse; la force du roi tait la mienne: hier j'avais port le deuil de la monarchie; aujourd'hui j'tais fier comme elle; aujourd'hui je relevais le trne croulant; je rendais la reine ses sujets empresss, son pouvoir auguste; je lui rendais le charme intime de son intrieur, ses causeries sans fiel, ses amitis sans nuages; bien plus, je revoyais Hlne elle-mme, et, mettant profit la force du monarque et la stabilit du trne, je revenais mon rve d'amour. Insens que j'tais! Je me laissais prendre ces vaines apparences! Je prenais cette _maison du roi_, ces soldats, ces courtisans, ces Suisses, ces chasseurs, ces gentilshommes, ces vains bruits de cor et de tambour, pour la monarchie elle-mme... Il me semblait qu'elle tait tout entire au milieu de ces bruits confus, de ces armes sonores, de ces riches uniformes, de ces regrets silencieux... O fantmes!... J'avais sous les yeux des fantmes. Hlas! ces bruits, ces uniformes, ces capitaines des gardes, ces btons fleurdeliss, ces pes, ces trompettes, ce mot d'ordre et ces tambours, n'taient plus gure que les dernires et frivoles apparences de la monarchie puise... _Ici, le champ o fut Troie... Ici, les domaines du roi Louis XIV!_... On avait arrach mme les arbres sculaires que Sa Majest avait plants... Le grand roi les avait plants pour lui seul; il avait cru btir un ombrage comme on lui creusait des fleuves, comme on lui btissait des montagnes; l'arbre avait t aussi phmre que le matre, ils s'taient schs tous les deux le mme jour. Louis XV n'avait foul que des feuilles mortes; Louis XVI venait de remplacer ces arbres d'un jour par des chnes, qui veulent des sicles pour grandir. Quand j'eus tout vu dans ces jardins: les jets d'eau, les cygnes, les statues, les grottes, prsent sans mystres, les pins taills en pyramides, les chiffres, jeunes encore, de tant de beauts vanouies, les htres l'corce raboteuse, o l'amour traait tant de serments que l'air emporta, les flatteries emblmatiques, et les dieux de la mythologie amoureuse dans leurs attributs divers, je revins sur mes pas, cherchant les _Bains d'Apollon_ o le pauvre fou devait m'attendre. Il avait un secret me dire; il m'intressait vivement. Je dcouvris les _Bains d'Apollon_. C'tait encore un rocher factice, une fontaine tombante, un Ocan d'une coude, une le enfantine, un abme de trois pieds. Au sommet du rocher, on voyait les neuf Muses entourant Apollon; Apollon, c'tait toujours Louis XIV. droite du rocher, un grand cheval de marbre, au jarret tendu, la tte courbe et la crinire flottante au sommet, semblait vouloir se dsaltrer dans l'Hippocrne; et l'Hippocrne, mince filet d'eau, fuyait ses lvres haletantes; image trop vritable de la posie en ces temps de rvolution! Mon premier coup d'oeil fut pour le groupe en marbre; en me retournant, je dcouvris, assis sur un banc, l'amoureux de la reine. Il tait moins dfait que la veille, et son habit tait dcent. Quand il me vit, il me salua poliment; je lui rendis son salut: nous fmes bientt ct l'un de l'autre, en vrais amis.--Vous voyez, Monsieur, que je suis exact au rendez-vous, lui dis-je en l'abordant.--J'y comptais, Monsieur, vous tes trop bien n, vous avez une trop noble figure pour vouloir manquer de parole un pauvre fou. D'ailleurs, vous tes son compatriote et vous devez aimer la reine; or c'est d'elle que je dois vous parler. ces mots, le pauvre diable ayant tourn la tte d'un ct, pour voir si nous tions seuls, et baissant la voix:--Vous allez savoir mon secret, me dit-il; c'est vous seul, vous qui m'avez tendu la main, que je veux me confier; coutez-moi, soyez discret. La reine (et ici il tourna encore ses regards et l), la reine... elle n'est pas une reine, je le sais, je l'ai vu... j'en suis sr! Je reculai d'tonnement; oubliant que je parlais un fou. Mon pouvante et ma surprise lui firent plaisir. --Vous croyez, me dit-il, habiter le palais d'un roi; vous dites que ceci, ce ciel gristre, est la France! Quand le tambour bat aux champs, et que vous entendez le bruit sec du mousquet que le soldat prsente, vous vous dcouvrez, et vous dites: C'est la reine qui passe!... Et tout droit devant vous, vous arrivez un palais de belle apparence, et vous vous croyez au palais de madame de Maintenon, la vieillesse du roi Louis XIV, quand il devint malheureux et dvot. Eh bien! non, vous vous trompez, ce sont autant d'illusions de vos sens; tout ceci n'est pas Versailles, ce palais l-bas n'est pas Trianon, cette reine... mais ne le dites pas, elle est faite pour l'tre, elle sera toujours la reine pour vous et pour moi. J'coutais srieusement cet inconcevable discours; je me laissai guider par le fou. Il me mena au petit Trianon que je n'avais pas vu encore: Trianon, ce lieu fameux, o la renomme (elle est si bte!) jetait l'or et les pierreries pleines mains. On nous ouvrit les portes, grce mon fou. Je vis Trianon; je cherchai en vain le luxe oriental dont on parlait dans le peuple et dans les pamphlets contre Sa Majest, la _chambre en diamants_ que demandaient voir tous les trangers qui accouraient Versailles; je fus tonn de la rusticit du petit Trianon. La maison tait toute simple, elle et indign une fille d'Opra. Le jardin anglais grimpait et tournait, et jetait et l ses branches bouriffes dans l'espace de quatre arpents. On entrait par une porte bourgeoise, une sonnette avertissait le portier. On se perdait tout d'abord entre deux montagnes, on traversait un pont suspendu entre deux rocs, au bout de ce pont se trouvait _la grotte_; de cette grotte on montait au sommet du pic par cinq marches, o se trouvait un banc de pierre... Alors de ces hauteurs l'oeil dominait la campagne environnante. Ici, sur ce banc, la reine aimait s'asseoir: souvent elle y restait des heures entires, seule et pensive, coutant nonchalamment les moindres bruits de la campagne, le son du cor dans les bois, le chant des oiseaux sous les branches. Elle tait encore assise sur ce banc le jour mme o ses serviteurs tremblants et ses femmes plores, haletantes comme si elles avaient vu un assassin, vinrent l'avertir que le peuple envahissait le chteau, criant: La reine! et hurlant des blasphmes... Elle se leva... elle prit cong de ces chres solitudes... Elle savait dj qu'elle ne les devait plus revoir. Nous traversmes la grotte en rocaille; nous montmes les cinq marches de la montagne, nous arrivmes sur ces hauteurs factices, aussi mus que si nous eussions foul la cime la plus haute du Mont-Blanc. Mon guide alors se retourne vers moi, et pousse un cri de joie. --Ah! voyez-vous, dit-il, voyez-vous nos pieds ce joli village?... Ici nous sommes cent lieues de Versailles,... voici le petit village... Admirez le presbytre, la cabane du garde champtre, l'glise surmonte d'une croix. Cette grande maison, revtue d'ardoises, c'est la maison du seigneur; la demeure du bailli, la voil. Voyez la vacherie aux flancs de la montagne; la laiterie est ct; reconnaissez-vous la Suisse, un pays fait pour le laitage et la chanson, je le reconnais ses montagnes charges de neige, ses petites gnisses, son lac, sa paix intrieure, au chaume de ses toits. Approchez, s'il vous plat, montons dans cette barque, elle nous conduira sur l'autre rive, et nous entendrons toutes sortes de chansons qui ne sont pas de chez nous! En effet, rien n'tait plus villageois et plus rustique; on n'entendait que murmures et blements, on ne voyait que chaume et cabanes villageoises... Quels domaines pour une reine de France! et quel got champtre avait lev ce village? Salut, paysage de la sainte Allemagne! salut, tableau srieux de notre bonheur domestique! En ce moment, j'aurais lu volontiers, mme une idylle de Gessner. Mon guide tait mes cts, partageant mon extase; il me conduisit l'table, o ruminaient deux gnisses enfouies sur une paisse litire. Il les flatta de la main, en les appelant par leurs noms:--Bonjour Brunette et bonjour Blanchette!--Ici mme, sur cette paille, il avait vu la reine elle-mme qui trayait les vaches. Elle tenait d'une main un vase de terre, sous l'autre main le lait ruisselait en cumant comme les cascades de son jardin. Tout le reste tait l'avenant, la laiterie tait au grand complet, vases grands et petits, battoirs, tamis.--Je l'ai vue, elle battait le beurre! Un jour, cette fentre, au mois de mai, elle tait debout et se reposait de son travail; je pris mon chapeau d'une main, et, baissant la tte, je lui dis d'un ton de voix pleureur:--Pour l'amour de Dieu, ma bonne dame, s'il vous plat! Aussitt, en riant, elle me donna de son pain, de son beurre. ces souvenirs, une larme roula dans les yeux du pauvre fou. --Sur cette pelouse verte, je l'ai vue en jupon court, en gros souliers, en bas de laine, en mouchoir de grosse indienne... au soleil, riant, sautant, chantant, se livrant aux clats d'une gaiet champtre; l, vous dis-je, et se tressant une couronne de bluets. Il me fit ainsi la description de cette maison rustique. Il en savait les dtours, il en avait vu toutes les ftes, il avait t paysan dans ce hameau dont le roi tait le bailli; moissonneur dans cette ferme dont la reine tait la fermire; il avait sem ces champs; il avait gard ces troupeaux; il avait pri dans cette chapelle qui avait un cardinal pour cur; tout cela tait son bien, son domaine et son Allemagne;... il s'tait fait Allemand pour tre de la mme nation que la reine, et de cette nature allemande il me faisait les honneurs. Quand nous emes tout vu, et qu'il eut dit tout ce qu'il avait me dire, il nous fallut quitter ce jardin rempli de souvenirs. Arrivs la porte, il se retourna vers moi.--Croyez-vous, me dit-il, que ce soit une reine prsent? Pauvre insens! cette reine ce point calomnie, mconnue, injurie, et il n'y a que toi qui l'aies aime avec passion! qui l'aies comprise aussi bien! un certain endroit de l'avenue, il m'arrta.--C'est ici, Monsieur, que se cacha Damiens pour frapper Louis XV. Le coup manqua. L'avertissement du ciel fut inutile; la mme place, ici, vous dis-je, le vieux roi fut atteint, quinze annes plus tard, des premiers symptmes du mal qui l'emporta... C'tait justice... il mourut trop tard... en plein dluge... Aprs moi le dluge! tait son mot favori... et voil comme il se fait que la majest est morte, et que le royaume est submerg. Il ajouta tristement:--Ces terres, que la chasse a dvastes, cette plaine et ces forts, tout ce monde royal ont t tmoins de bien des tristesses et de bien des douleurs. Louis XIV s'est promen dans ces alles, couvert d'un cilice et menac par l'Europe... Il s'ennuyait... L'ennui tira Mme de Maintenon de ces belles demeures, pour la jeter Saint-Cyr, sous le rire moqueur du czar Pierre le Grand, qui souleva la couverture de son lit, et la vit toute nue, et ride abominablement, cette femme au dsespoir de ces grands rves qui s'achevaient dans le mpris et l'abandon! --Avancez, chaque pas vous heurtez des souvenirs de mort; partout la lancette au frre Cme, et partout des cadavres. Ici, est mort le premier dauphin; ici, sa femme saxonne expira de douleur, sous les tentures grises de son deuil. Il y a vingt ans, cette maison blanchie la chaux vive que vous voyez l-bas, si vous vous tiez approch la nuit, et que vous eussiez prt une oreille attentive, vous eussiez entendu toute heure (hlas!) les vagissements d'un enfant nouveau-n, les cris plaintifs des mres, le murmure de la vierge enleve ses parents, ou vendue par eux, qui se livre son sducteur; bruits tranges et confus, pleins de terribles mystres et de dshonneurs inous! Les saturnales de la royaut s'accomplissaient dans cette maison du Parc-aux-Cerfs! toute heure, en ces tnbres obscnes, le sang royal jaillissait de toutes parts, abtardi par le viol ou par l'inceste; un peuple btard de princes honteux et de princesses misrables sortait de ces portes drobes, livr toute les misres, toutes les indigences, aux supercheries les plus abominables... Ces petits Bourbons, celui-ci devenait abb, celle-l devenait, comme mademoiselle sa mre... une prostitue, et le vieillard, leur pre d'un instant, ne demanda jamais ce que l'on faisait de ses filles et de ses garons!... Dieu soit lou! cette demeure abjecte est muette la faon de ces lacs sulfureux de l'criture, excrs de la terre et du ciel! --Sans doute, vous ignorez l'horrible histoire de cette cour faite l'image odieuse du feu roi... Au premier abord vous la croiriez pleine de volupts et de bonheur, c'est une drision de la renomme, qui dnature tout ce qu'elle raconte. Louis XV est la pierre angulaire d'un difice qui va crouler; il ne parle ses complaisants que de la mort qui s'avance, il respire une odeur de funrailles, mme au sein de ses matresses. Dans les bras de sa marquise ou de sa comtesse, les parfums les plus doux ont pour ce fantme une exhalaison de cadavre. Au milieu d'une chasse Marly (vous avez vu l'Atalante de Marly, comme elle ressemble Marie-Antoinette!), le roi rencontre un paysan qui portait une bire:--Pour qui cette bire, demanda le roi, pour un homme ou pour une femme?--Pour un homme, dit le rustre.--Et de quoi est-il mort?--Cet homme est mort de faim!... reprit l'homme en portant sa bire. Ici le fou se prit rire:--Allons, roi, cherche te divertir, si tu peux; rassemble en troupeau tes matresses nubiles, fais un haras de femmes dans ton parc dshonor, chasse, honnte roi, le cerf dix-cors... tu dois tre heureux, cette heure, o l'on t'apprend que, dans ton royaume, et si prs de ta majest paternelle, un homme est mort de faim! --Monsieur! Monsieur! continuait le fou, deux lieues d'ici, sur une hauteur, on a plac un joli cimetire: les murs sont garnis de buis et de clmatites, les croix de bois passent leurs ttes noires au-dessus du mur, comme si elles appelaient chaque jour de nouveaux morts; la cloche la porte obit au vent qui souffle, et se balance avec un tintement ingal et capricieux, vritable musique de l'autre monde. Un jour, le feu roi passait sous ces murailles silencieuses; sa belle marquise en riant lui faisait mille joyeux et mdisants rcits, lui jetant au visage, par intervalles, les fleurs tides et parfumes qu'elle tenait caches en son corsage.--Allons voir, dit le roi, s'il y a des tombes ouvertes sous les cyprs... Ils allrent au cimetire; en ce moment, trois tombes taient ouvertes toute fraches, la terre tait amoncele ici et l, noire et friable et prte retomber des deux cts. --Voici trois tombes! dit le roi, les mains crispes, les yeux ouverts... C'est beaucoup!... --C'est en faire venir l'eau la bouche, reprit la marquise. Ils plaisantrent sur ces trous, artistement creuss. Le roi ne songeait pas en ce moment qu'il y a toujours un tombeau tout prt Saint-Denis, un _en cas_ funraire pour la mortalit des rois. Eh bien! ces trois tombes fraches taient un jouet du fossoyeur; il les avait creuses en un moment de zle et d'oisivet... Depuis ce temps la tombe royale s'est ouverte et referme trois reprises... Les trois tombeaux villageois se sont remplis de fleurettes et de gazons... Ainsi parlant et mditant, nous arrivmes, le fou et moi, jusque dans la grande avenue entre Versailles et Paris, ou mon carrosse m'attendait. CHAPITRE V Un homme tait assis dans mon carrosse. Au premier coup d'oeil je le reconnus pour l'avoir rencontr dans la chambre haute du _Trompette bless_. Il m'avait mme accompagn jusqu' mon logis avec une politesse qui lui tait naturelle. Il avait une de ces nobles et tristes figures qui vous suivent, une fois qu'on les a vues. On comprenait confusment que, sous cette apparence indolente, se cachait une me active, que ce doux visage annonait un coeur souffrant, et qu'il y avait un but, irrvocablement trac cette vie, obissante, en apparence, tous les hasards. Ncessairement, dans les ttes franaises de cette poque devaient survenir une foule de rflexions bien faites pour donner de grandes inquitudes. Il ne s'agissait, pour les ambitieux ou tout simplement pour les poltrons, rien moins que de rompre avec les traditions passes, avec les leons de l'enfance et les pouvoirs constitus depuis le commencement de la monarchie, et pour peu que l'on ft sorti du peuple, on comprenait vite et bien la force du peuple et la faiblesse du trne, on se disait confusment: _Je tiens l'avenir!_ et si l'on se demandait ce qu'on allait en faire, ici la rponse tait pleine d'inquitude et de confusion. Le jeune homme en m'apercevant me tendit la main, comme s'il et t dans sa propre voiture.--Je retourne Paris, me dit-il, et j'ai pens que vous me donneriez volontiers une place ct de vous. Au mme instant il aperut prs de moi _l'amoureux de la reine_, et tout de suite il courut au-devant de ce brave homme avec le plus amical empressement.--Bonjour, Monsieur le conseiller, lui dit-il en lui tendant la main, que je suis aise de vous voir, et quel bonheur de vous rencontrer! Un clair de joie brilla dans les yeux du pauvre fou; il rflchit un instant, puis il me regarda profondment, se consultant en lui-mme s'il pouvait parler devant moi; la fin emport par son motion:--C'est toi, Joseph, dit-il; c'est donc toi que je vois, mon enfant, toi perdu depuis si longtemps dans la foule, et mon rival, Joseph! Laisse-moi te voir mon aise, hlas! c'est la premire fois que nous nous rencontrons, depuis que nous sommes devenus, toi plus qu'un homme, et moi moins qu'un homme. Ami, crois-moi, cependant, si tu ne m'as pas encore rencontr, c'est parce que je cherche au fond des bois ce que tu cherches dans les villes; je suis fou ici; toi, l-bas. Puis, s'approchant de lui, et cherchant le reconnatre:--Oh! mon Joseph, que te voil chang! Tu n'es plus jeune, ami; j'aurais peine te reconnatre. Ah! quelle diffrence l'heure o tu essayais ton loquence naissante au parlement de Grenoble! Tes yeux lanaient la foudre et les clairs; ta voix tait prompte et le digne cho des plus grandes penses; ton me honnte et vaillante tait pousse toutes ces grandeurs de la parole; matre! volcan! Et si parfois tu revenais sur la terre, Dieu! tu n'tais plus alors que l'oiseau qui chante; on n'et jamais dit que Diderot tait ton pre, et que l'Encyclopdie tait ta mre, avec Voltaire pour ton parrain! Je te disais souvent:--Enfant du paradoxe... ami de la vrit, te voil en deux mots, Joseph, prends garde au paradoxe, il te perdra. Touche avec prcaution cette arme loquente; elle blesse; elle tue. Oui, tels taient mes conseils; mais quoi! tu ne m'as pas cout; tu es devenu l'esclave des thories brillantes et des rveries impossibles; toi, si bon, tu es venu dans ce Paris des tnbres, pouss par d'horribles projets; si modeste, une ambition fatale a gt ton coeur; si calme et si doux, tu n'as plus t qu'un homme absolument incapable d'couter la moindre parole d'humanit ou de raison. Tu es venu reprsenter le peuple, ici, et tu le reprsentes en effet comme s'il t'avait donn mission pour tout dtruire en ce royaume perdu! Joseph est parti en colre, il est arriv en colre, il a parl en furieux, il s'est irrit follement; il a port une main sans piti sur le trne, afin qu'on dise autour de Joseph: Quel est ce hardi jeune homme?... O misrable, indigne vanit de destruction, dans laquelle malheureusement tu as t vaincu! Ainsi tu as accompli les doctrines de tes matres, les dmocrates du carrefour; tu as pris au srieux leurs romans frivoles; ces folles doctrines tu as sacrifi le bonheur, le repos, le charme et l'enchantement de ta jeunesse; adieu aux joies innocentes de la famille, aux innocentes amours, aux honntes plaisirs! tu ne les connais plus! Comme te voil fait, jeune homme! abattu, rveur, plein de regrets de tes dmences... on te prendrait pour un conspirateur... Ainsi parlait le fou sans que l'inconnu songet l'interrompre en ses imprcations... Puis, s'animant peu peu, il ajoutait:--Malheureux, vous l'avez voulu... vous voil dans les abmes!... portez la peine excrable, honteuse, de vos folies; supportez le remords de vos crimes; expiez vos cruels sophismes... Ambitieux d'un jour, vous avez bris le trne, insult l'autel, flatt la force, ananti le droit, reni la justice, invoqu le parricide et dfi la tempte... eh bien! vous saurez un jour ce que c'est que d'tre un rengat de sa raison et de son coeur; vous saurez si jamais les passions pardonnent! Non, non, les passions veulent qu'on leur obisse et qu'on les flatte; elles sont impitoyables; elles sont ingrates et menteuses; elles sont gostes et cruelles. Voyez, elles vous tiennent; elles vous enchanent; elles vous dominent; elles obissaient nagures, elles commandent aujourd'hui; vous les conduisiez autrefois, elles vous entranent prsent. Dans quel abme tes-vous tomb, malheureux, dont le nom est devenu une pouvante, une meute, une condamnation? En ce moment, je vis se troubler et rougir l'inconnu qui s'appelait Joseph, et soit qu'il et honte de ces reproches mrits encore cette fois, il en voulut finir avec cette philippique en plein air:--Monsieur le conseiller, dit-il, vous n'avez pas encore parl de vos amours. Le fou soupira, et aprs un silence, il reprit d'un air touch:--Ah! Joseph! Joseph! point d'ironie, et trve aux questions indiscrtes! J'aurais une trop belle revanche prendre avec vous. Ainsi, croyez-moi, ne parlez pas de mon amour, ou n'en parlez qu'avec respect: je connais des amours d'hommes raisonnables qui ne sont pas moins folles que les miennes... J'en sais qui parlent comme des hommes, et que des hommes choisissent pour les reprsenter; ceux-l sont proclams sages et habiles, ils parlent en public; ils raisonnent tout haut; ils dtruisent les vieux principes; ils font de nouveaux principes; on vante haute voix leur loquence et leur logique. Admirables logiciens, en effet! Intelligences toutes-puissantes! ils attaquent, ils renversent, ils brisent, ils ruinent de fond en comble; et quand tout est fini, renvers, dtruit, ils s'arrtent, ils regardent autour d'eux, et, dans ce chaos lamentable, ils font un choix, ils se passionnent pour une infortune isole; ils veulent relever sur sa base phmre le chef-d'oeuvre ternel qu'ils ont foul aux pieds; ils se prosternent devant le chef-d'oeuvre, ils l'adorent; ils lui demandent pardon en silence. Insenss, eux qui l'ont dgrad, qui l'ont perdu! insenss et malheureux! D'autant plus malheureux que les ruines qu'ils ont faites pour plaire la foule appartiennent dsormais la foule; elle y pose en sursaut son pied couvert de fange et de sang, et elle dit: Cette ruine est ma ruine! Et si le ravageur veut relever quelques fragments de ses ravages, le peuple aussitt l'appelle un tratre, un goste; c'est l'histoire du vase de Soissons dont Clovis prend envie, et que le soldat de Clovis brise coups de hache!... Il n'y a point de faveur pour toi, notre chef, dit le soldat, point de passion ton usage; toi comme aux autres, aux autres comme toi! rien de moins, rien de plus. Et maintenant, je te dirai mon tour: comment se porte votre passion, monsieur le tratre? et quels projets formez-vous pour vos amours? Vous, cependant, le bel amoureux... un rengat, un ravageur, un furieux qui veut se faire aimer parce qu'il se fait redoutable, un idiot qui ne voit pas qu'il est dj dpass dans ses sentiers furieux... Ah! le malvenu, ce Joseph... Il a beau parler haut et brutalement, grossir sa voix et grandir sa menace; il ne voit pas qu'il est vaincu sans peine et sans effort par un plus hardi courage et plus audacieux que le sien; une voix plus formidable que la sienne clate et tonne, touffant toutes les voix de l'entourage. Entre ton amour et toi, monsieur Joseph, il existe un homme qui t'clipse et t'crasera toujours. Tu es vaincu trois fois, Joseph; vaincu, dans les projets de ton ambition, dans les efforts de ton esprit, dans les voeux de ton coeur! Avec tes haines lamentables, il ne te manquait plus qu'un amour malheureux... Dis-moi, cependant, je te prie, as-tu jamais song au rsultat de toutes ces rvoltes? As-tu jamais pens au bourreau qui tue, en l'adorant, la victime qu'on lui jette? Ah! l'excrable attentat! le supplice affreux! Cependant nous tions arrivs au bout de l'avenue:--Adieu donc, adieu, Monsieur de Castelnaux! dit Joseph l'inflexible conseiller, et ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre. --Adieu, reprit le fou, adieu, jeune homme, avec tant de gnie et de vertu, que le gnie et la vertu ne sauveront pas! Adieu! tu portes dans ton coeur un ver qui le ronge. Adieu, tu ferais mieux de renoncer tre un grand homme, que d'obir ta passion comme j'obis la mienne; et de redevenir tout simplement ce que je t'ai connu. Je te le jure, ici, Joseph, j'aimerais mieux encore te voir fou comme moi, que persistant dans ce que tu appelles ta sagesse. Hlas! quelle diffrence, ami, si tu voulais partager ma folie et ne pas aller plus loin que mes rveries en plein air! que je serais heureux et content de partager avec toi ma folie, et quel triomphe aussi de te ramener vaincu et pardonn aux pieds charmants de tout ce que j'aime!.. Hlas! hlas! vaine esprance! il n'y faut plus penser... L-dessus, il prit cong de nous, et, nous laissant sur la grande route, il nous suivait encore du regard. vingt pas de l, Joseph, mon compagnon, quelque peu calm, se retourna pour saluer une dernire fois l'_amoureux de la reine_.--Il est mon compatriote, il m'a vu natre; il n'y a pas, ici-bas, de plus digne objet de mon estime et de mes respects, et de ma profonde piti! ajouta Joseph en soupirant. Nous montmes en voiture, et comme s'il et fait les honneurs de son propre carrosse, il me dit:--Placez-vous l; marchons au pas, et causons. Qu'avez-vous fait hier, je vous prie? et songez avant de me rpondre que la question est importante et mrite qu'on y rponde srieusement. --Mon Dieu! lui dis-je, en le regardant d'un air tonn, quand j'ai quitt l'Allemagne, il me semblait que j'tais ce qu'on appelle un esprit fort; je passais la cour pour un philosophe au moins gal l'empereur Joseph II. Mon dpart fit autant de bruit qu'en et pu faire une rbellion ou une disgrce. Cependant, peine en France, il arrive, en effet, que je suis le moins complet de tous les hommes; je rencontre ici, l, partout, dans les clubs, sur les grands chemins, l'hpital des fous, des matres inconnus qui me dominent leur premire parole, et qui s'emparent de ma volont leur premier geste; ils me donnent des ordres comme d'autres donneraient des conseils; en un mot, j'tais venu ici pour apprendre au moins agrablement les droits de l'homme, et moi, si volontaire en Allemagne, et si libre, je courbe la tte ici, chez vous, j'accepte avec rsignation votre joug superbe, et j'obis volontiers; j'admire aussi; je reconnais tacitement ces nouveaux pouvoirs que je ne puis nier, et dont je n'ai pas vu les titres. Parlez donc, Monsieur, parlez sans crainte, on vous coute; interrogez, je rpondrai; dites mes chevaux d'aller au pas, ils iront au pas. Je comprends prsent ces puissances inconnues dont il est parl dans les livres, qu'on ne peut nier, et auxquelles on obit malgr soi. Quand j'eus tout dit, mon trange compagnon reprit la parole, et, fort peu touch de ma soumission, il ne changea rien son air svre; un vrai juge interroge avec plus de rserve et de civilit.--Vous tes all la cour hier? me dit-il. Je rpondis:--Je suis all la cour. --Et vous avez vu la reine?--J'ai vu la reine.--Le soir mme?--Le soir mme.-- quelle heure?-- dix heures.--O tait la reine hier soir, s'il vous plat? --Croyez-vous, repris-je, en fronant mon sourcil olympien (c'est un mot de landgrave!) que je puisse honorablement rpondre cette question? Je consens bien vous raconter ce qui m'est personnel, vous dire mes propres aventures moi, je le veux bien; mais l'intrieur de la reine, son secret et sa vie! En vrit, monsieur, je ne comprends pas que vous osiez m'adresser une pareille question! Il s'emporta.--Oh! dit-il, trve tant de dlicatesse. Songez, Monsieur, que c'est ici une srieuse affaire. Rpondez-moi, de grce, et nettement; il s'agit peut-tre de personnes pour qui vous donneriez votre sang! Rpondez-moi, il y va de l'honneur! --Ou plutt, reprit-il, car il me voyait rsolu ne rien rpondre, ou plutt, si vous ne voulez pas rpondre, coutez-moi, coutez; je vais vous dire ici, moi-mme, tout ce que vous avez fait cette nuit; je vais vous raconter ce que vous avez vu dans les cachettes de ce palais... Eh! quelle horrible imprudence, attentif ces fatals secrets! Il porta sa main ses yeux: on voyait qu'il se faisait violence pour me parler; j'attendis. --Hier, reprit-il, la reine a pass la soire chez madame de Polignac; vous y avez t introduit avec madame votre mre dix heures; vous y tes rest jusqu' minuit. Ici il s'arrta, et d'un ton solennel et suppliant: Rpondez-moi, de grce! rpondez: y tiez-vous minuit? --Ainsi, reprit-il voix basse et chagrine, vous avez vu Cagliostro? --Le sorcier tait le comte Cagliostro?... m'criai-je. --Allons donc, est-ce possible? Il est encore Rome, au fort _Saint-Ange_, le seigneur Cagliostro. Cependant vous devez savoir que dans cet imbcile et crdule pays Cagliostro ne meurt pas; vritable patrie des charlatans, des alchimistes et des faussaires, la France, tout prix, veut savoir ce qu'il y a de nouveau chaque jour... force de ne pas croire en Dieu, elle interroge, chaque instant, le pass, le prsent et l'avenir; la France appartient aux sorciers beaucoup plus qu'aux philosophes. Voyez la honte! aux pieds de Cagliostro s'agenouille un cardinal-duc, qui se fait rajeunir! Ce misrable Cagliostro vole et ment perdre haleine... On le chasse, on l'enferme; une monarchie est trouble et dshonore, ou peu s'en faut, par ses trahisons et par ses mensonges; une reine est charge d'outrages, et le lendemain du jour o le fourbe est puni, au lieu d'un seul Cagliostro, Paris en a dix. On ne sait plus leur nombre, on ne les compte pas. La cour veut savoir l'avenir comme les gens du peuple; aussitt toutes les portes, des portes qui m'auraient t fermes moi-mme, impitoyablement fermes, s'ouvrent au devin; il gratte la porte et la porte lui est ouverte, lui, un bouffon de carrefour; il s'empare, au bal, de la main d'une reine; cette main lui est laisse, il a le droit de la toucher, il la touche, et il se penche la ternir de son souffle impur! Damnation! imbcile cour! imbcile femme! Oui, malheureuse, infortune!... en effet, livrer sa main ce misrable, ce mercenaire! O ces femmes! ces reines! elles sont folles! Ouvrir sa porte Cagliostro... pendant qu' moi... mais moi, je n'oserais pas y poser mes lvres genoux! reine! femme! Alors, c'est seulement alors qu'un vritable devin serait tes ordres, alors vraiment tu saurais l'avenir; car c'est moi qui te dirais l'avenir; moi tremblant pour ton sort, moi qui voudrais te sauver, pauvre trangre! Ah! cette main! ce Cagliostro! cette confiance lui... cette haine moi, moi terrible, moi tout-puissant, moi bless au coeur, moi qui l'aime, moi dvou si elle voulait! Mais, me dis-je, elle ne me fait mme pas l'honneur de me craindre, ou de me har... Elle n'a pas mme du mpris pour moi; elle mprise un seul homme dans l'assemble nationale, et cet homme ce n'est pas moi! Elle ne craint qu'un homme, un seul... elle me ddaigne... Il est vrai que je l'ai personnellement raille, et que je lui ai fait de grandes peurs; j'ai menac, j'ai cri, j'ai prononc d'horribles voeux; j'ai t quelquefois orateur, j'imagine; et vil ou glorieux, elle n'a jamais voulu me voir! Or, n'ayant pas voulu me voir, et moi, voulant lui parler, fatigu de tant d'efforts, j'ai choisi un intermdiaire qui ft la taille d'une reine, je lui ai ressuscit Cagliostro. Et dites-moi, Monsieur, mon Cagliostro a-t-il t bien terrible, la nuit passe? Cette ddaigneuse majest, la reine surtout, la reine a-t-elle eu peur? --Oui, Monsieur, rpondis-je, oui, vous pouvez vous rjouir, votre projet a russi; votre Cagliostro a fait peur, et moi, tranger, moi peu habitu aux devins, j'ai pris facilement le faux Cagliostro pour le vritable. Encore une fois, flicitez-vous, la reine a eu peur! Ah! si vous avez voulu attrister cette soire, si vous avez voulu vous jouer de la crdulit des femmes, si vous avez voulu prouver par vous-mme le courage des hommes et combien c'est peu de chose que ces brillants courages arrachs leurs habitudes ordinaires, certainement vous avez russi; jamais terreur ne fut plus grande, et dcouragement plus universel, plus complet... mon tour, si vous me permettez de vous interroger, de quel droit, je vous prie, osez-vous troubler ainsi la reine dans son intimit? Comment, vous, jeune homme, pour me servir de votre langage, venez-vous empoisonner ces joies innocentes et ces confidences d'intrieur, par les pouvantables prdictions d'un charlatan? J'ai entendu parler autrefois d'une socit de mauvais plaisants, qui s'amusaient se moquer des incrdules; oseriez-vous vous attaquer des crdulits royales? iriez-vous de Poinsinet et du prince d'Hnin jusqu' la femme de votre matre, la fille de Marie-Thrse d'Autriche? En ce cas, Monsieur, ceci serait une injure punissable, une injure mme personnelle; car moi aussi j'ai t la victime de votre plaisanterie; moi aussi j'ai eu peur, et la peur ne se pardonne pas! Il reprit:--Que parlez-vous de jeu, de fte et de plaisir? sommes-nous une poque plaisante? coup sr, ceci n'est point un jeu. J'y vais srieusement, je vous jure, en cette tentative inoue. Or, ne pouvant parler la reine, et lui dire en mme temps qui je suis; ne pouvant la voir et l'approcher qu' son grand concert ou sa chapelle, et voulant donner cette frivole majest quelques avertissements salutaires, j'ai choisi des moyens frivoles; j'ai parl son imagination plus qu' son esprit; je lui ai fait dire hier encore par une voix trangre tout ce que pensait la ville, et les menaces du peuple, enfin les temptes dont le temps est gros. ces menaces vous avez eu peur, dites-vous; la reine a frmi... je le crois bien, que vous avez eu peur; moi-mme je tremblais en dictant ces rvlations suprmes. En effet, tout cela est la vrit mme; en effet cet avenir terrible arrive, il nous opprime, il est dans les faubourgs, il est partout en France, en Europe et dans le monde. Est-ce que vous n'entendez pas les menaces? est-ce que vous ne voyez pas les cueils o viendra se briser irrparablement cette monarchie haute de neuf sicles, dont les clats disperss au loin branleront tous les trnes de l'univers? --Mais quoi! on dirait que le tonnerre est impuissant rveiller ces royauts endormies! Cette nuit mme, avez-vous remarqu le nom terrible et glorieux que mon sorcier a jet dans les oreilles de la reine?... Un nom sonore et d'une physionomie active et redoutable, un lamentable cho; il a retenti comme le nom de Cromwell. Mirabeau: ce nom seul a glac toutes les mes imprvoyantes... Mirabeau... Lui tout seul, il va suffire briser un monde... Oui! mais quand le frisson a pass, tout s'oublie. Ils ont peur sans rien comprendre; ils se disent entre eux: _C'est un jeu!_ et ils s'endorment paisiblement, sans prvoir que le lendemain sera le jour sans lendemain peut-tre... Insens que je suis de m'inquiter de cette reine inintelligente qui se tient l-bas bien tranquille, et qui ne conoit pas un mot des avertissements que je lui envoyais! Malheureuse!... ah! malheureuse!--Ainsi il parla longtemps, exalt, furieux. --Monsieur, me dit-il d'une voix trs-calme, avant peu, j'en ai peur, vous comprendrez si la scne de la nuit passe tait une jonglerie, et si nos esprits forts ne devaient pas en tirer quelque profit. Quant moi, j'y renonce... Assez longtemps j'ai attendu qu'ils eussent des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre... Ils sont sourds... Elle est aveugle... Elle est perdue irrvocablement, sans retour et sans espoir. --Pourquoi perdue? et pourquoi sans espoir? m'criai-je pouvant moi-mme de cet accent plein de tristesse et de vrit. --Oh! reprit-il, vous ne comprenez pas ces choses; elles sont sous votre regard et vous ne les voyez pas; si vous vouliez en avoir quelques salutaires explications, il faudrait savoir, auparavant, si nous pourrions compter sur vous? --Je ne puis rien vous dire ce sujet, rpondis-je; en ce moment j'ignore quelle conspiration vous obissez et de quels dangers la reine est menace; avant tout je dois me souvenir que je suis tranger, fort ignorant des choses du temps prsent et qu'il m'est dfendu, plus qu' tout autre tranger, de me mler aux intrigues de la cour ou du peuple. En effet, je comprends qu'ici l'intrigue est double, quoique je sois en peine de comprendre comment vous vous trouvez dans cette double intrigue; vous, Monsieur, que j'ai rencontr dans le club du _Trompette bless_, parmi les dtracteurs les plus ardents de l'autorit royale, et que je retrouve aujourd'hui dans les jardins de Versailles estim et connu du fou de la reine: videmment vous jouez deux jeux, Monsieur: vous tes un tratre ici ou l. De deux trahisons: ou vous trahissez la reine, ou vous trahissez le parti du peuple auquel vous appartenez; voil des choses vraiment que je ne saurais comprendre et que je comprends pas! Disant ces mots, je regardais mon compagnon; il ne changea pas de couleur, et me dit: --Oui, j'appartiens au peuple, et j'en sors; je veux, moi aussi, le perdre jamais ce trne insens et chancelant du fate la base, et ce n'est pas de ce projet-l que je vous parle. Un prince, un Allemand, un seigneur, travailler la libert franaise; y pensez-vous, Monseigneur? La libert ne voudrait pas de vos services; aussi bien n'est-ce pas de libert que je vous parle. Ainsi, croyez-moi, ne vous inquitez donc pas de nos projets; laissez le tribun ses propres forces; je n'ai que trop la puissance de dtruire ce que je veux dtruire; en revanche (et voil pourquoi je m'adresse vous) j'ai besoin de tous les appuis, et du vtre peut-tre, afin de sauver la fille de vos rois, votre archiduchesse, Marie-Antoinette d'Autriche... et maintenant, Monsieur, rpondez, me comprenez-vous? --Sauver la reine et briser le trne! Eh bien! je ne comprends pas cela, je ne le comprends pas. --Au fait! s'cria-t-il, qui vous parle ici de la reine? Est-ce qu'on vous dit un mot de la reine? On vous parle, et je vous ai parl uniquement de Marie-Antoinette; on vous parle au nom de la femme innocente et belle, au nom de ses chagrins, de ses malheurs, de sa ruine imminente et des prils qui l'entourent. Et maintenant comprenez-vous comment je suis double, et que je le suis sans trahir personne? Oui, je perdrai le trne, oui, je sauverai Marie-Antoinette sans tre infidle ma mission; et voil comme, et voil pourquoi je puis avoir besoin de vous, prince de l'empire allemand! --Monsieur, lui dis-je, il y a bien de la mobilit dans votre conduite, et vos discours sont double sens; donc permettez que je m'explique, et voyez si j'ai compris tout ce que je puis comprendre vos projets. Vous aimez, vous hassez; vous tes sr de vos haines, vous doutez de vos amours, et parce qu'en effet votre trange passion a besoin de mes services, il faut que je fasse ici, par vertu, ce que vous faites par gosme! Ainsi pour vous tous les plaisirs de l'amour et de la haine; et pour moi, toutes les inquitudes les plus cruelles du dvouement absolu; il faut dsormais que je conspire avec vous, contre vous-mme, que je vous aide sauver la reine (encore est-ce bien la reine?) des dbris du trne que vous allez renverser; il faut que je rpare, force de courage et de vertu, les crimes que vous mditez. En un mot, je suis votre esclave, et je dois vous obir aveuglment; je veux sauver la soeur de notre empereur, en pensant que je n'ai le droit de rien demander, si je ne veux point partager vos projets parricides contre la reine. Est-ce bien cela, Monsieur? et cependant savez-vous une position plus quivoque et plus malheureuse? Eh bien! voyez si toute votre orgueilleuse dmocratie accomplirait l'action que vous demandez ma seigneurie; il faut que je vous obisse et je vous obirai; j'accepte avec orgueil cet humble rle, et je vous obirai comme un esclave... condition que vous sauverez ma princesse... Ainsi vous le voulez, conspirons l'un l'autre, et seulement tenez-vous pour averti que je veux sauver la femme... et la reine, si je puis. --Prenez garde, reprit-il, de perdre en mme temps la reine et la femme par trop de bonne volont et trop de hte. Enfin, n'oubliez pas que nous courons un grand danger. --Je n'ai pas vu encore le danger dont vous me parlez, rpondis-je; vous dire vrai, je n'y crois pas, mais je vais l'tudier. Ici s'arrta cette conversation fort incomplte et fort obscure, et cependant je me voyais charg d'une grande responsabilit par un homme tel que moi, ignorant des choses et des hommes que j'avais sous les yeux. J'tais malheureux de l'obscurit dans laquelle je marchais; j'tais malheureux de me savoir ncessaire quelqu'un dans ce pays, plein d'embches, de mystres, de menaces... Qu'allais-je faire et comment retrouver ma vie en ces tnbres?... Je fus interrompu dans ces rflexions trs-srieuses par mon complice intelligent. --Prenez garde ne rien changer vos habitudes, me dit-il; au contraire, abandonnez-vous vos penchants de jeune homme, votre rverie allemande. Allez au bal, si vous aimez le bal; faites l'amour, si vous aimez l'amour: seulement htez-vous, quand tout se hte; il serait malhabile et malsant aujourd'hui de consacrer plus d'une heure l'amour ternel. L-dessus, il me quitta... Et je respirai comme un colier qui son matre a donn un jour de cong. CHAPITRE VI Le lendemain de mon innocente conjuration, le surlendemain de ma prsentation Versailles, et ma mre absente, il me prit une trange fantaisie:--Allons, me dis-je, allons au bal de l'Opra! Ce bal de l'Opra fut le dernier auquel assista le Paris de la rvolution. Depuis ce temps je ne crois pas que ces ftes nocturnes, l'usage de la cour, se soient renouveles. Des ftes semblables ne se voient pas deux fois en deux sicles. Au moment dont je parle, au plus fort des enivrantes solennits du carnaval, le bal de l'Opra tait le seul moment d'galit qui ft en France... pouvantable et charmante faon de runir tous les extrmes, de combler toutes les distances! Il est nuit, les bougies tincellent, la vaste salle est jonche de fleurs, l'orchestre chante, et dj tout est prt pour cette confusion des confusions. ! ruez-vous dans ces abmes de la chair frache et pare, peuple! Arrivez, grands seigneurs, comdiens, grandes dames, courtisanes, princesses et danseuses, escrocs et princes du sang, trangers, gens d'glise; arrivez,... il est temps; venez, dpouillez vos titres, oubliez votre rang, passez au niveau; mademoiselle Guimard, dfaut de toute autre, sera la reine de cette nuit de plaisir; Vestris ou Gardel seront les dieux. ces despotes souverains de ce monde nocturne, apportez en tribut beaut, jeunesse, esprit, talent, fortune et sant, afin que le genre humain se roule en ces enivrements. C'est cela! Tout se confond: les soupirs, les remords, les trahisons, les volupts. Et cela se presse et se mle, et comme il est convenu que dans ces abmes il ne peut y avoir que des grands seigneurs ou des femmes dshonores, vous voyez se glisser sourdement les puissances naissantes sorties du sein du peuple; irrgulires puissances, qui bientt remplaceront toutes les autres; elles se cachent encore dans la foule des grands; elles observent, elles tudient; elles partagent cette immorale nuit invente aux coles de Sardanapale! O ruine! abjection! fivre impudique! splendide prostitution des corps et des mes! quand tout se dguise et s'avilit plaisir, quand le cordon bleu se cache sous l'habit d'Arlequin, quand le prtre arrive en Gilles, dansant, comme David, la danse aux gestes obscnes; quand la grande dame tale plaisir sa gorge en avant des gorges prostitues; quand la prostitue arrive et jette aux vents les lascifs hennissements de son argot! Il y a l quelques heures de dlire, une vraie nuit de Ptrone. En ce moment montent au coeur enfivr la vapeur des femmes assembles, le murmure des voix qui s'appellent, le bruit des mains qui se cherchent. Il y a des clats terribles, des silences affreux... Voyez! partout l'galit a pass son joug, l'humanit est rabaisse au moins de trois pieds. cette heure, il n'y a plus de nom propre et plus de moi humain qui ose ici se rvler; les fanges chantent leur cantique, le ruisseau se lamente, le carrefour danse avec la borne. cette heure, il n'y a point de honte au front, point de remords au coeur, pas de frein au langage, et la nudit mme des corps n'a rien qui les effraie! Entendez-vous ces cris, ces rires, ces blasphmes, ces mugissements, ces rugissements? J'entrai donc ce bal de l'Opra comme on entre au milieu de la fournaise ardente... Ah! quel dlire! Ah! quels rves! Tout brlait... Je brlais! Jamais bruits si tranges n'avaient frapp mon oreille, et jamais plus vifs dsirs n'avaient pntr jusqu' mon me en mme temps; j'tais ivre et j'tais fou; je cherchais qui parler dans cette foule... Oui, mais cette foule ardente tait un rendez-vous gnral o tout tait dcid l'avance, o chacun se rencontrait coup sr, et jamais on ne fut plus seul que j'tais seul. cette heure, en ce lieu, la dernire des courtisanes doublait de valeur... Il fallait tre un des seigneurs de Versailles ou de la Comdie, un mousquetaire, un vque, un duc et pair, un prince du sang, pour obtenir un sourire... Eh! que vouliez-vous que ces dames fissent d'un burgrave allemand? Souvent, dans ces bruits divers, un frmissement nouveau se faisait entendre: alors, avertie je ne sais quelles palpitations, la foule allait se prcipitant dans les loges. On montait sur les banquettes, une haie active et curieuse se formait subitement; dans cette haie arrivaient et passaient, masqus, silencieux, de nouveaux masques, et l'on se disait tout bas, dsignant chacun les nouveaux venus:--C'est monseigneur! c'est le duc d'Orlans! c'est la reine! quoi l'on devinait, je l'ignore, et peut-tre tait-ce un mensonge de plus, et celle qu'on saluait pour la reine tait peine une danseuse de l'Opra. Revenu de ma premire surprise et tchant de me calmer, je m'ennuyais, quand tout coup la foule s'cria:--Voil M. de Mirabeau! ce grand nom, je me retourne, et je vois justement mon hros de l'autre jour. C'tait bien lui, mais tout glorieux, tout gonfl, tout rempli de son importance! Il passait, semblable au feu qui passe et se fraie une route en brlant. Ce hardi gentilhomme tait videmment plong dans une ivresse joviale; il arrivait ce bal pouss par l'amour; il cherchait je ne sais quelle femme obissante qu'il appelait haute voix, apostrophant de ct et d'autre ses amis et ses ennemis, tendant la main tous les mousquetaires de sa connaissance, un vrai mauvais sujet de caserne, enlumin, gourmand, charmant!... Tel il tait; et maintenant, cette heure, il me semblait que je le voyais pour la premire fois. Il allait plein de force et de grce, acceptant galement la raillerie et la louange, coutant le sarcasme et rpondant par un bon mot, gai jusqu' la licence, imprudent jusqu' la folie, abordant l'une, abord par l'autre et tutoyant et tutoy. Il avait toutes les physionomies, il parlait toutes les langues, dans tous les accents. Il tait bien l'homme loquent des plus grandes affaires et l'homme ingnieux des plus charmants plaisirs; si vif, si gai, si fin, si joyeux, si grand seigneur, riant comme un fou, causant comme on crie. Les mains d'une femme et le regard d'un aigle... il attirait, il fascinait, il brlait... Et moi, je le suivais dans sa lumire et dans son sillon, oubliant toute chose; et que j'aurais bien donn la plus belle part de ma principaut pour qu'il m'accordt un coup d'oeil... Il ne me voyait pas; il voyait tout le monde et ne regardait personne; il s'enivrait de l'enivrement universel... On et dit que parfois le donjon de Vincennes, le fort de Joux, toutes les prisons, passaient sous ses yeux blouis, comme un encouragement s'emparer de la vie et de la gloire. Et songez que cet homme tait l'appui, le dernier appui de tant de sicles que sa parole avait fait crouler! Je me trompais en pensant que M. de Mirabeau ne m'avait pas vu dans la foule. Un petit masque, enruban de la tte aux pieds, vint s'asseoir prs de moi, et d'une voix fute, il me dit:--Seigneur, vous tes invit souper, ce matin, aprs le bal. Et voyant que je m'tonnais: --Oui, reprit-elle, avec des demoiselles de ma sorte et les plus grands seigneurs de la cour; nous disons les plus grands noms et les plus rvrs de la monarchie, savoir: le marquis de Fnelon, le prince de Monaco, le prince de Bauffremont, le prince de Montbarrey, le duc de Fitz-James et, par-dessus le march, mes grandes cousines et mes petites soeurs de l'opra, mesdemoiselles Guimard, Adeline, mademoiselle Luzy, mademoiselle Arnoult. Nous y joindrons, si vous voulez, quelques bouffons de renom, des gens de lettres, La Harpe, Laclos, Chamfort, et, si nous pouvons l'avoir, Rtif de La Bretonne, un rustre en baillons. L, voyons, laissez-vous faire, obissez et trouvez-vous sous la loge de la reine deux heures du matin. --Et toi, mon petit masque, o vas-tu? Comment, tu m'abandonnes la solitude, esprit follet?--J'en suis fche, me dit-elle; mais, avec la permission de Monseigneur, j'irai rejoindre un prince qui vaut mieux que vous, Monseigneur... Et elle s'en fut lgre et piquante comme une abeille! Et moi, rest seul, plein d'envie l'aspect de ce Mirabeau, roi des aventures galantes et des rencontres joviales, je revins par un long dtour mes sombres penses. Ces plaisirs, o je trouvais si peu ma part, me parurent bientt misrables. Cet amour banal, dont je n'avais ni le secret ni le langage, me trouva timide, et je me retirais l'cart, loin de ces intrigues croises o je ne pouvais tre qu'un embarras, justement au coin de la reine, cette mme place o dj s'tait opre une rvolution. Rvolution innocente, et toute en faveur de l'art, quand la jeune Marie-Antoinette, dauphine alors sous un roi qui se meurt, jeune et chaste princesse expose au contact de la comtesse du Barry, la consolation et l'espoir de tout un peuple afflig par le hideux spectacle d'une royaut avilie, s'en vint un soir l'opra, tenant par la main le rvolutionnaire Gluck; Gluck, le Mirabeau de la musique en France, celui qui donna la France _Armide_, _Alceste_, _Orphe_, et les deux _Iphignies_. Digne de l'_Iphignie_ de Racine, l'_Iphignie_ de Gluck, c'tait toute une rvolution, c'tait un des premiers bienfaits de Madame la Dauphine. La premire elle soutint les novateurs dans leurs essais les plus hardis. Sous les yeux de Marie-Antoinette, et parce qu'elle applaudissait Gluck jusqu' l'admiration, on applaudit Gluck jusqu'au duel. La rvolution musicale s'accomplit avec des transports de joie et des cris de plaisir; elle triompha comme toutes les rvolutions triomphent, par la force, jointe la conviction; l'art, obissant cette vie inespre, marcha en avant, aux grands transports de la jeune Dauphine tonne et charme aussi de son triomphe! Aussi le peuple entier lui avait consacr la belle chanson: Chantons, clbrons notre Reine!... Et les plus douces larmes venaient ces beaux yeux, chaque fois qu'elle l'entendait chanter. Et maintenant, me disais-je moi-mme, que sont devenues ces disputes animes, le soir, quand le lustre tincelle, l'heure o le roi et la reine, assis dans leur loge, donnaient le signal au vieux Gluck, quand les dieux et les desses de l'Olympe descendent du ciel, quand l'harmonie emporte en haut toutes les mes, quand on crie la fois: Vive Gluck! vive la reine! quand J.-J. Rousseau s'en vient, timide et superbe, assister aux enchantements du _Devin du Village_?.. O sont-ils ces instants d'un dlire ingnieux? Artistes, qu'avez-vous fait de ces illusions dcevantes? Hlas! le vieux Gluck est mort Vienne, en priant pour la reine de France, sa protectrice et son lve; J.-J. Rousseau, le musicien, est mort en pleurant sa jeunesse et ses rves; la rvolution faite pour les arts, et qui leur est si favorable, a pass de l'art la politique; elle ddaigne en ce moment les jeux futiles; elle en veut aux rois prsent. Ainsi, toujours proccup du pass ou de l'avenir, toujours loin du prsent, je m'inquitais tout mon aise et je serais rest la mme place, toute la nuit, proccup des mmes penses, si je n'avais pas t interrompu dans ma rverie par une aventure trange, laquelle je n'avais nul droit de m'attendre. Or, cette aventure a dcid de ma vie entire, et peu s'en faut qu'elle n'ait fait de moi, qui vous parle, un marquis de l'OEil de Boeuf, un rou du Palais-Royal, un Lauzun, un Richelieu, le Moncade errant travers tous les amours, sans y jamais rien laisser; mais, Dieu soit lou! nul ne saurait mentir son me, son esprit, son coeur... et dans ce bonheur inespr, dans cette minute heureuse... gloire et bonheur, et le premier enivrement tant pass, je suis rest le galant homme que j'tais. Mais quoi! je suis attendu par la fte de tout l'heure: Allons, saute, marquis! prends ta part de ces folies de la nuit suprme, et demain,.. demain, tu raconteras l'aventure de cette nuit! J'eus d'abord quelque peine retrouver mon introducteur dans la fte o il devait me conduire; il avait oubli l'heure, et, lanc dans la foule, il s'abandonnait librement tous ses dlires; mais enfin le hasard le poussa vers moi qui l'attendais... Il n'tait pas seul; il tenait dans ses bras une femme clatante et trs-jolie: une brune, l'oeil vif, aux lvres rebondies, au teint color: c'tait sa conqute heureuse de ce moment o il ne pensait qu'au plaisir. Cette lgante, svelte et charmante femme avait t son masque, et, contente et fire de son cavalier, elle le regardait avec un sourire... Il y avait dans ce sourire une double joie... videmment cette femme tait doublement heureuse; elle aimait et elle tait aime, et puis elle trahissait quelque brave homme qui se fiait ses serments. --Il est temps de partir, Clary; votre mari ne vous attend plus cette heure; donnez-moi la nuit tout entire, ainsi nous arrangerons tout cela demain. La femme aux yeux noirs rpondit par un sourire, et nous fmes souper tous les trois, remettant le mari au lendemain. Le souper tait dress sur le rempart, dans le faubourg, en quelqu'une de ces petites et discrtes maisons bties, vernies, dores, tapisses pour le mystrieux accomplissement des vices du peuple d'en haut. Dans ces murs sombres au dehors, pleins de lumire et de parfums, les seigneurs et ce monde croulant amenaient les tristes complices de leurs volupts passagres; le vice habitait ce somptueux htel; _la petite maison_ tait son logis; et pas un tranger, mme un pre au dsespoir et redemandant sa fille gare, un amant dont la matresse est perdue, un mari courant aprs sa femme arrache ses bras, n'auraient frapp cette porte inflexible... Elle ne s'ouvrait qu'au vice, la dbauche, l'adultre, l'inceste; elle et repouss la loi mme... Un boudoir pour la courtisane, une bastille pour l'honnte femme... peine entr dans ces salons mystrieux, je fus tout bloui du luxe et des splendeurs que j'avais sous les yeux. Je sortais de ce bal o tous les visages taient masqus, o des femmes sans forme et sans nom,... accourues des deux extrmits du monde aux lieux o commence le trne, o s'ouvre aux filles perdues l'abme de Saint-Lazare, allaient cherchant dans la foule un coeur... un souper; je me trouvais tout coup face face de femmes demi-nues et pares comme des duchesses, prpares tout entendre et prtes tout dire; leurs robes de gaze taient dcolletes et tenaient peine leur paule haletante; c'taient des vtements si lgers qu'un souffle les et soulevs: le cou de ces femmes tait charg de diamants, des fleurs paraient leur corsage: et pourtant, malgr les plus sduisants apprts de la coquetterie, il s'en fallait de beaucoup qu'elles fussent trs-belles. Au contraire, elles n'taient gure que des beauts mdiocres, des grces vulgaires: Agla mal jambe, Euphrosine au nez retrouss. Ce qui les faisait belles et dsires, c'tait le vice; il tait leur femme de chambre, il tait leur pre et leur mre la fois! Le vice entourait ces ttes impudiques d'une aurole irrsistible,.. il y avait autour de ces femmes tant de petits boudoirs, bleus, roses, blanc ple, clairs demi par des lampes complaisantes... En mme temps les hommes taient beaux et bien faits, et d'un ton exquis qui rachetait le sans-gne et la vulgarit de ces dames; en ce lieu, peint par Beaudoin, le peintre des Indes galantes, le grand seigneur faisait passer la courtisane: il s'appelait Bourbon, il s'appelait Montmorency. Ajoutez que je sortais de l'enivrement, de la vapeur, des extases de ce bal de l'Opra o j'tais venu pour la premire... et pour la dernire fois... Dans cette nuit des volupts paennes, le hasard m'avait combl de ses faveurs les plus inespres: j'avais encore l'oeil humide de bonheur, les mains tremblantes de volupt, volupt incomplte, inoue, et que je ne m'expliquais pas. Les femmes de cette socit perdue taient peu habitues tonner, surprendre; on les savait par coeur, il n'tait pas un jeune homme la mode qui ne les et vues sans ceinture; l'amour tait l'poque de ces corruptions une superfluit bourgeoise, un pis aller de grand seigneur, dont un homme du monde et rougi de s'occuper trop longtemps. tre amoureux... fi donc! qu'aurait dit la philosophie?... Amoureux d'une fille, y pensez-vous?.. On se ruine plaisir pour ces espces... On peut mme au besoin les pouser, mais les aimer... Elles n'y pensaient gure; elles avaient t les premires rire de ces sottes amours... Je conviens cependant qu'au premier abord, dans ce salon des prostitutions les plus fameuses, je ne pus cacher mon trouble; il fut remarqu, et, chose trange! il ne nuisit pas ma prsentation. Au contraire, la premire impression me fut assez favorable. Les hommes me regardrent avec envie, tant je leur semblais jeune, innocent et timide, et les femmes m'accueillirent comme une nouvelle espce de Chrubin. Je ne sais qui avait dj dit tout le monde que j'tais ce qu'on appelle un grand seigneur, et je trouvais sans peine obissance, admiration et bon accueil. On se mit table aprs les prsentations qui se firent lestement; peu de convives se choisirent, les autres se placrent au hasard. On mangeait peu; mais en revanche on parlait beaucoup, et je commenai par m'tonner de cette ardente causerie... la franaise. Elle tait toute ironie; elle allait et l vagabonde, active, brillante et folle; sans respect pour personne et sans peur; elle tait sans dcence et sans honte; elle tait tour tour grave et pdante jusqu' l'ennui, spirituelle et mprisante jusqu' la fureur. Elle fut donc amoureuse et libertine, incrdule et mystique, un flux de paroles sans frein, sans logique et sans but, mais non pas sans chaleur et sans grce. Ah! quelle socit mal habile!... Elle avait cependant la conscience de sa mort prochaine; elle savait confusment que l'heure allait lui manquer; elle se htait de vivre et de sourire; elle se disait tout bas que les temps taient proches, que l'anarchie accourait tire-d'aile, que le silence allait remplacer tous ces grands bruits qui se faisaient autour de l'Acadmie, autour du trne, autour de tout ce qui vivait et rgnait encore, et, semblable au chien qui porte au cou le dner de son matre, au moins elle voulait avoir sa part dans ces franches et terribles lippes de chaque heure et de chaque jour. Cependant, j'eus quelque peine me faire cette conversation lgre, en bons mots, en petites phrases, en compliments galants, en dissertations bouffonnes, en propos sans suite... l'aventure du bel esprit. Le repas mme se sentait de la recherche et des mivreries de cette conversation o personne, homme ou femme, ne disait ce qu'il voulait dire... On mangeait du bout des lvres, des mets sucrs, sans substance et sans saveur; les porcelaines reprsentaient des fantmes perdus dans l'mail bleu du ciel, les cristaux taient taills facettes, les peintures reprsentaient des bergres en guirlandes de roses, une tabatire la main, conduisant des moutons poudrs dans des champs sems de violettes et de lis. On sentait partout le musc et l'ambre; il n'y avait de franc et de pur que le vin; il tait exquis, et coulait longs flots. Involontairement, dans ce pique-nique o la poire et l'oeillet jouaient leur rle entre le cytise et l'glantier, je pensais nos bons gros soupers allemands, et je m'tonnais qu'au milieu de ces volupts de la nuit, ct de ces femmes transparentes, dans cette atmosphre aux acres parfums, pas un convive ne songet regarder sa voisine ou s'inquiter des beauts absentes... La premire venue! tait sre de l'emporter sur toutes les autres; mais _la premire venue_, au bout de dix minutes, tait toute semblable la dernire arrive... On ne la regardait plus, on ne l'coutait plus, on n'en voulait plus! J'tais plac table entre deux femmes d'un certain ge; elles m'accablaient de petites questions: si l'on portait encore autant de paniers en Allemagne? si l'empereur Joseph II m'avait jamais parl de mademoiselle Compan? si nous avions des potes, des fermiers gnraux, des danseuses, et des cardinaux dans nos glises? et autres questions, toutes semblables celle que faisait le roi Louis XV son ambassadeur Venise: _De combien de conseillers se compose le conseil des Dix?_ De mes deux voisines, l'une et l'autre avaient embelli en vieillissant. C'est le privilge de beaucoup de femmes en France. mesure que vient l'ge, leur visage gagne de l'embonpoint, leur taille se forme, leur main blanchit, leur esprit plus l'aise devient plus facile et plus enjou. Rien n'est dangereux pour un jeune homme ses dbuts comme les femmes du second printemps; elles runissent la fois l'clat de la jeunesse et le calme de l'ge mr: vieilles filles, jeunes veuves, habiles choisir, se dcidant promptement, allant droit leur but, estimant la rputation sa juste valeur; au demeurant, mrite gal avec les autres coquettes, elles n'ont gure besoin que d'une moiti de bonne renomme... et voil les femmes qui constamment, en France, ont fait les moeurs, la rputation et la politique!--Elles ont fait l'amour, la posie et le plaisir de ce grand royaume. Expliquez cependant, si vous le pouvez, une origine si grave, pour tant et tant de futiles passions. Mes deux voisines de droite et de gauche, ayant bien questionn, se mirent a me rpondre leur tour sans attendre mes questions. O donc elles prenaient tant d'histoires, je n'en sais rien. Je me souviens seulement que c'taient de charmantes choses fines, dlies, quelquefois gazes, pour peu que la chose n'et pas besoin de voiles. Il fallait avoir tudi fond la langue franaise pour comprendre, et mme confusment, ce petillement, ce tourbillon, cette malice et ce sifflement de couleuvre au soleil. On regarde, on est bloui, on est piqu, et chacun rit de votre tonnement. Dans la conversation vint tomber le mouchoir d'une de mes voisines, un chiffon brod par les fes... Un gentilhomme franais se ft prcipit pour le ramasser... je n'y pris garde, et ce fut un laquais qui releva le beau mouchoir. Ma voisine en souriant:--Voire empereur Franois II tait plus galant que vous, monsieur; il a ramass la jarretire de madame du Barry. --Et l'on ne dit pas, reprit mon autre voisine, qu'il ne l'ait pas remise sa place; une jarretire dtache par un roi! Ici Chamfort prit la parole. Chamfort tait le bel esprit de la bande joyeuse, un petit homme l'oeil vif, l'air caustique, au sourire matin; son visage tait ple, et son oeil tait noir; l'esprit dominait dans toute sa personne, et tout cet esprit n'empchait pas Chamfort d'arriver l'loquence, et fort souvent. --Et quand mme, s'cria Chamfort, l'empereur Franois II et remis sa place, au-dessus du genou, la jarretire de madame du Barry, il en avait bien le droit, j'imagine, puisqu'il l'avait ramasse. Et vous, Messieurs les grands philosophes, qui de vous ramasserait si peu que cela... une jarretire aux armes de France? Eh! vous vous croiriez dshonors pour un si doux service rendu par vous cette fille charmante dont l'archevque a ramass la pantoufle, pudibonds!... Vous eussiez fait nagure de cette pantoufle une faon de Saint-Esprit que vous auriez port sur la poitrine! En ce temps-l vous faisiez des visites mme au sapajou de la favorite; et si la dame et daign vous sourire, ah! quel intime contentement! la reine a cependant donn l'exemple de la piti pour cette beaut qui n'a fait de mal personne... Un soir, aux ftes de la reine, deux personnes s'taient introduites qui n'taient pas invites, le cardinal de Rohan et madame du Barry; la reine fit chasser le cardinal, mais elle voulut qu'on laisst en paix cette femme voile qui se tenait cache l'ombre des arbres, assistant de loin ces ftes dont elle avait t l'toile, sous ces bosquets o chaque rosier avait pour elle un souvenir, o, chaque banc de gazon, elle avait vu le roi ses pieds. En mme temps Chamfort, emport par son sujet et se parlant lui-mme comme s'il et t seul: --Oui, sans doute, il n'y a rien de plus touchant que de voir cette ombre errante au hasard, sans un courtisan qui l'accompagne, sans un flatteur qui la suive, et sans monarque; errante autour du mme palais o elle entrait, les deux battants ouverts. C'est piti de la voir expose aux mpris des mmes hommes qui sollicitaient ses faveurs, comme la passion sollicite. Il faut qu'un empereur philosophe et une reine sans tache viennent nous donner des leons de bon got! En vrit, je ne vous en fais pas mes compliments, messieurs! Messieurs, en ceci la femme dcouronne a le droit de nous dire: misrables vertueux! je la connais votre odieuse vertu! Vous avez la vertu des lches contre les faibles! vous avez peur d'une infortune qui ne peut plus vous donner qu'un sourire! Elle et dit cela, Messieurs, madame du Barry et bien parl; elle tait dans son droit de parler ainsi. Elle avait eu piti de notre humble monarque accabl de tristesse; et vritablement, de ces deux amants, l'un, roi de France et roi souverain, l'autre, fille de joie et jolie, obissante tous les caprices, l'oblig, c'tait le roi lui-mme. L'oblig, c'est le roi qui dpouille la pauvrette de sa joie et de ses haillons; c'est le roi qui la dpouille de son jupon trou, de ses dentelles fanes, de son diamant d'Alenon... Le roi qui l'a faite, en vingt-quatre heures, dame et comtesse et reine des petits appartements, il l'a perdue, il l'a dshonore; il a drang sa vie et ses amours; il l'a soumise son joug, sa vieillesse, sa honte, ses ennuis, ses ministres, ses courtisans, ses volupts, sa chapelle, ses cuisines, ses jardins, aux salutations des ambassadeurs, aux corruptions des princes du sang royal. quel abaissement es-tu descendue, pauvre courtisane royale!--Qu'as-tu fait de ta fiert, noble comtesse? O le temps heureux o tu choisissais tes amants dans la foule, o tu les prenais au hasard, o, pare la fentre, en jupon blanc, comme un chasseur l'afft, tu disais: Si je le veux, chaque homme qui passe est mes pieds? Qu'est devenu le temps, beaut sans voile et sans honte, o l'amour arrivait et s'en allait ton ordre, o ta porte obissante se fermait et s'ouvrait tes heures, o tu pouvais chasser ton amant, ton premier ennui, avec l'assurance heureuse de ne plus le revoir? Ah! vraiment, tu tais reine alors, tu n'es devenue une prostitue que lorsque tu es tombe la prostitution de ton roi! Que ce fut l, dans ta vie, un changement impitoyable, et combien tu devais te mpriser toi-mme, offerte ce timide libertin qui balbutiait comme un enfant je ne sais quelle plainte inarticule! Hlas! toujours le mme libertin et le mme libertinage, et quel ennui! Toujours dans tes bras le mme vieillard, qui seul se souvient de sa royaut pendant que tu l'oublies! Toujours toi assise aux genoux de cette royaut cagneuse, et tremblante de peser trop cette dbile vieillesse, toi nagures si complaisante t'taler sur le grabat de ta vingtime anne... Il y a dans le pome de Virgile une histoire o l'on voit un corps vivant attach un cadavre... ici, le cadavre tait le roi Louis XV. Imaginez Voltaire valet de chambre de Frron, J.-J. Rousseau secrtaire de M. de Beaumont, Diderot censeur royal, et vous aurez peine une ide approchante des douleurs de cette infortune. ce jeu brillant et fastidieux de favorite, elle a perdu l'existence la plus difficile perdre, elle a oubli les habitudes les plus difficiles oublier. D'o je conclus que S. A. le prince de Wolfenbuttel a eu grand tort de ne pas ramasser le mouchoir que lui jetait la petite Luzzi, et que ce fut chose honorable l'empereur Franois quand il se baissa pour ramasser la jarretire de la comtesse du Barry... on a fait un ordre de chevalerie avec moins que cela. --N'est-ce pas votre avis, vous, M. de Mirabeau? ajouta Chamfort. Au nom seul de Mirabeau s'vanouirent soudain les fantmes qui m'entouraient dans ce souper o j'tais venu pour Mirabeau lui-mme, et dsormais, en dpit de toutes les coquineries de mon entourage, il n'y eut plus d'autre intrt pour moi que celui-l. Notre homme occupait l'extrmit de la table;--il avait ses cts la jolie et piquante femme aux yeux noirs; on voyait qu'il s'tait mis l'aise en ce coin pour tre seul, autant que possible, avec sa nouvelle matresse; il lui souriait chaque instant, il n'tait occup que d'elle et d'elle seule, oubliant tout le reste. Il l'entourait de prvenances, il lui servait boire et buvait dans son verre, ou bien il relevait ses beaux cheveux avec complaisance en lui souriant d'une faon charmante et lui disant demi voix mille tendresses; il tait le seul qui s'occupt avec tant de grce et d'attention de sa voisine: aussi la dame tait-elle envie ici, l, partout. Les hommes disaient:--Qu'elle est charmante! Les femmes disaient:--Qu'il est heureux! En revanche, et comme un contraste, se tenait la gauche de Mirabeau une femme au regard plein de fivre, au sourire ironique et superbe; elle parlait peu; elle buvait beaucoup; une large moustache et remontante aux sourcils coupait en deux le visage de cette virago. Je n'avais jamais vu de figure extraordinaire autant que celle-l, et je m'tonnais de n'avoir pas t frapp plutt par cette extraordinaire et trs-extravagante physionomie, o se mlaient l'homme et la femme en ce qu'ils ont de plus trange et de plus hardi. Quand donc il s'entendit interpeller si brusquement par Chamfort, Mirabeau se retourna comme s'il et t rveill en sursaut:--Parbleu! dit-il Chamfort, si vous avez de pareilles questions, vous ferez bien de les adresser de plus savants que moi dans ces matires. Voici, par exemple, mademoiselle d'Eon, qui se connat en filles de joie, et qui ne serait pas embarrasse vous rpondre. Puis se tournant vers la femme aux moustaches:--Bonjour vous, madame et monsieur. Te voil donc encore parmi nous, intrpide cavalier? Vous tes donc de retour, madame? O en sont tes exploits guerriers? O en sont tes exploits galants? Sans doute, dame et monsieur! sur cette large poitrine o rien ne manque, les cicatrices ne manquent pas, non plus que dans ce tendre coeur. Inconcevable nigme! ingnue aux accents virils, homme intrpide l'paule blanche, il faudra bien que nous sachions, un jour, quel est ton sexe et ton vrai nom; mystre! et comment me conduire avec vous, ma reine! avec toi, mon chevalier! Car, si je ne me trompe, ou j'ai pour vous, madame, une vive sympathie, ou bien je t'ai connu quelque part, chevalier! La dame au double aspect, rejetant de ct une plume qui tombait sur sa joue, et souriant d'une faon toute guerrire:--J'y allais quelquefois, en effet, monsieur le comte, et je vous y ai vu bien souvent. --Mais o donc nous sommes-nous rencontrs, chevalier? dans quel mauvais lieu assez ftide, dans quel donjon assez noir, pour que nous nous y soyons trouvs, en mme temps, tous les deux? dis-moi, est-ce au fort de Joux, au donjon de Vincennes? Est-ce dans les cachots de Pontarlier, ou chez les libraires de la Hollande? On a vu tant de choses, mon ge! on s'est piqu tant d'pes, on s'est bris tant d'ventails! J'ai fait aussi de bien mauvais rves dans mes diverses prisons, Prisonnier trente ans! Ne plus voir un sourire, et ne plus entendre une parole d'amour! Oh! par le ciel! mesdames, si la moins belle d'entre vous tait Vincennes, qu'elle serait belle et charmante! quelle autorit sur ces mes captives! quel charme au son de votre voix! Que de battements de coeur au seul bruit de vos souliers! De quelle flamme surnaturelle vous seriez revtues! De quel amour plus puissant vous seriez entoures! En mme temps que de rois vous feriez d'un regard! la Bastille! au donjon de Vincennes, l est ne, et j'en suis sr, la Venus aphrodite... Une fois que j'tais prisonnier, par la volont de mon pre et par la faiblesse de mon roi, que Dieu pardonne, au fond des cachots du fort de Joux... mais c'est une histoire que je n'ose gure vous raconter, et d'ailleurs tu en serais jalouse, reprit-il en parlant la jeune femme qu'il tenait attentive, mue et curieuse ses cts. Il reprit:--J'tais en prison au fort de Joux, spar de ma femme et de ma soeur, spar du monde entier. Personne, except toi peut-tre, ma Clary, n'a gal ma soeur en beaut.--Elle tait la plus belle du monde, aux yeux noirs; elle avait votre bouche, belle Guimard, et votre taille, gentille Olivier, souple comme un jonc... En ce temps-l, j'tais prisonnier pour avoir donn un soufflet un gentilhomme qui avait refus de se battre avec moi. Car, moi aussi, je me battais trs-volontiers, ajouta Mirabeau en me regardant. La prison est fconde en rves, en extases; un jour que je songeais la vie, l'amour, au jeu, au festin, aux pomes, aux bons vins, aux chansons, aux riches habits, Voltaire, l'Hlose, Mlle Vronse, Mlle Sylvia, Rameau, la belle Eurydice, Properce, Vestris, la Guimard, aux roses, aux violettes, aux jasmins, l'eau qui chante, l'oiseau bleu, la Dauphine, au prince de Conti, matre Arlequin, Mme Panache, la petite comtesse, la marquise de Brinvilliers, Watteau, Wandermeulen, Beaudoin, Coysvox, la Diane d'Allegry, au prince de Hongrie, l'eau de Luce, aux ds, aux cartes, la chasse, aux beaux chevaux, Mme de Tencin, la procession, aux Rcollets, au bourdon de Notre-Dame, Greuze, aux checs, au Caf de la Rgence, l'cole de natation, aux les de la Seine, la terrasse de Saint-Germain, aux rtisseries de la rue Dauphine, aux balayeuses du Pont-Neuf, aux rverbres, au portier des Chartreux, la comdie, aux trteaux, la petite rue Chassagne, Ramponneau, M. de Malesherbe, St-Ovide, la foire aux jambons, l'Encyclopdie, Gilblas, Saint-Roland l'conomiste, Mesmer, Triboulet, au neveu de Rameau, Mme de Maintenon, aux jsuites, au diacre Paris, la bulle Unigenitus, M. le rgent, Law, Mme de Parabre, Mme la Ressource, au Mont-de-Pit, Panckoucke, au baron d'Holbach, Mme d'Houdetot, Saint-Lambert, la Samaritaine, au Suisse du bord de l'eau, au jardin du Luxembourg, l'Acadmie, Nicolet, la Sorbonne, Jean qui pleure, Jean qui rit... J'entendis une voix touchante, une voix qui chantait et qui pleurait! c'tait M. le cantinier qui battait sa femme. Elle criait: l'aide! au secours! Le brutal et l'imbcile! il avait arrach le mouchoir qui couvrait ce beau sein, le noeud qui relevait ces beaux cheveux, les souliers qui contenaient ces pieds charmants! ces chants, ces larmes, ces pitis, je vins en aide la jeune cantinire... Elle cessa de pleurer, mme quand son mari la battait!... Je m'aperus qu'elle avait quarante ans, au moment o s'ouvrit ma prison... Elle et moi, nous aurions jur pour dix-huit ans, tout au plus! --Bien oblig de vos jeunesses et de vos beauts, monsieur le comte, reprit la jeune femme aux yeux noirs! Fi! de ces cachots qui rajeunissent! Fi de ces chanes de fer qui nous font charmantes! Les pauvres femmes qui vous ont aim, je les plains, s'il vous fallait l'antre des Bastilles pour tre amoureux, fidle et reconnaissant; je les plains sincrement! --Tu as raison, Clary, elles ont t pour moi, par moi, bien malheureuses! Il en est ainsi pour qui m'approche... bien malheureuses! et toi aussi, ma douce et vive Clary, tu mourras malheureuse si tu veux m'aimer comme elles m'ont aim. Elles m'ont aim de tout leur coeur; elles m'ont aim malheureux, et quand j'tais proscrit, mendiant, rou en effigie, elles sont venues mon aide, elles m'ont pris par la main. Celle-ci m'a suivi l'tranger; elle a partag ma misre en Hollande, quand j'tais aux gages des libraires. O Sophie!--aim par elle, et par moi console, ainsi nous avons parcouru toute la route, nous aimant plus que jamais; l'exempt de police lui-mme eut piti de notre amour, il ne nous spara qu' Paris; le digne exempt! Puis je fus enferm Vincennes; on enferma Sophie en quelque horrible maison de filles repenties; puis mes deux enfants moururent le mme jour, l'enfant de ma femme et l'enfant de ma matresse, enfants de mon amour! Il y avait de quoi s'trangler de dsespoir; d'autant plus qu'une fois Vincennes, et seulement Vincennes, je compris tout ce que j'avais perdu. Sophie! misre! pouvante et damnation! Seul, dans cet affreux donjon, sans un livre et sans linge, cras, perdu, plein de fivre, appelant Sophie ou la mort... en plein dlire, en pleine obscnit! moi, le gentilhomme voquant le dmon de la dbauche, appelant dans mon cachot les saturnales entires, rugissant comme un satyre et dansant comme un faune... Ah! quel supplice! Ah! quelle fureur! J'crivais des lettres folles; elles faisaient piti mme l'exempt qui les remettait au lieutenant de police, M. Lenoir, et M. Lenoir les vendait, pour mon compte, d'honntes libraires, qui vous les vendaient vous, mesdames... quand vos laquais n'en voulaient plus. J'en reviens mon texte, chevalier d'on: vous auriez t bien sduisante... Vincennes... ou au fort de Joux. Il dit ces derniers mots avec un rire infernal; son rire pouvanta la jeune femme, et la voyant ple et tremblante: --Oh! ma trs-chre Clary, s'cria-t-il avec un son de voix flatteur, ne craignez rien! mon sang s'est apais; je suis libre, prsent; je suis le matre. Hlas! ne craignez rien; je ne suis pas dangereux! Clary leva des yeux pleins d'effroi sur ce visage infernal. --Cependant, monsieur, lui dit-elle, vous tiez libre au moment o madame de Monnier se tua de chagrin. --Libre, ai-je t libre un seul jour, ma Clary? J'ai t misrable et pauvre: perscut par mon pre, abandonn par ma femme, et faisant pour vivre des livres obscnes! J'ai fait d'un charmant pote, appel Tibulle, un libertin du dernier ordre, pour cent cus; empruntant au premier venu, sans jamais rendre, aussi vil que le neveu de Rameau! Que n'ai-je pas tent, pour vivre au jour le jour, comme un malheureux sans asile et sans pain! J'crivais des journaux, des pamphlets, des livres obscnes, des iniquits; je me suis vendu M. de Calonne, et j'espionnais en Prusse en mme temps que vous tiez espion en Angleterre, madame le chevalier d'on. Comment voulais-tu, ma Clary, que ces pauvres femmes ne mourussent pas d'effroi, me voyant si laid, si mendiant, si vil? Moi-mme je dsirais les voir mourir, si honteux que j'tais de me voir! En ces temps misrables je portais le linge et les habits de mon secrtaire; ma compagne se faisait des coiffes avec la doublure de mes vieux habits; Dupont lui proposait de l'acheter, elle, pour quelques cus, et je tendais la main Rulhire; c'est comme si Voltaire et emprunt de l'argent Frron, ou Diderot Palissot. Et ces pauvres femmes ne seraient pas mortes d'effroi! Mais songez donc, ma vie et ma fte, que je n'avais aucun rang dans ce monde, o j'tais comte et marquis; songez que j'tais un mchant crivain, plus boursoufl que monsieur mon pre, _l'ami des hommes_; que j'crivais mal, que je parlais de tout au hasard, mme de finances; que le dernier gredin avait le droit de me lancer mille ordures; que Beaumarchais faisait contre moi une brochure aussi sanglante que les Mmoires contre Goezman. Croyez-moi, Clary, j'tais bien malheureux! Si vous m'aviez aim alors, vous seriez morte de douleur, de misre ou d'effroi. Morte en posant votre main sur ma tte, en signe de bndiction. Il se tut un instant n'tant plus le matre de son motion; bientt il releva firement la tte:--Or ! vous tous qui m'coutez, s'cria-t-il, vous savez si depuis j'ai pris ma revanche avec l'opinion publique, et si l'opinion publique est revenue entire, clatante et superbe, Mirabeau! Le premier cri de libert, messieurs, que la France ait jet, c'est moi qui l'ai jet le premier; j'ai t absous de mon pass par la libert prsente, et maintenant ce furieux que vous avez connu si mendiant et si faible, il est roi aujourd'hui comme l'tait Voltaire, au mme titre; il est le matre, il est le plus fort, et pour rgner il ne flatte aucun pouvoir. Cette fois, j'ai rencontr le seul lment dans lequel je puisse vivre, et j'y vis. Je suis encore, il est vrai, parmi vous, le joyeux compagnon, amoureux outrance, homme de feu et de plaisir comme j'tais autrefois. Oui, j'aime encore aujourd'hui l'orgie et ses flammes, l'amour et ses ftes, le jeu et ses dlires; mais de tous mes vices je suis absous, parce que je suis un grand citoyen! La France est ma matresse cette heure, et, si l'amour m'a puni longtemps, l'amour me rcompense enfin. Je le savais bien, moi, que cette proscription finirait; dans mes plus grandes infortunes, je me consolais force d'tre aim: l'homme qui est aim n'est pas mchant; l'amour est le plus grand et le plus immortel des pouvoirs! --Certes, reprit le chevalier d'on, un grand pouvoir, M. le comte. La renomme, aujourd'hui, disait qu'hier vous aviez remport une victoire assez complte sur le grave prcepteur d'un prince du sang. --La renomme a dit cela? reprit Clary vivement. --Moins que rien, reprit Mirabeau, la renomme est folle et menteuse, Clary; je me suis veng, une bonne fois, de ce mchant prcepteur en jupon, et voici comment: Le petit Sillery a pris une femme, jolie, accorte, alerte, agaante et pleine de bonnes qualits que la pdanterie a gtes. La petite femme, peine marie, allait, le nez au vent, faisant de la vertu et de la peinture, un peu de musique, un peu de morale et de petits vers, tout ce que fait une honnte femme aussitt qu'elle n'a rien faire. force de gros livres, de contes moraux et de chansons plaintives sur la harpe, la petite femme la fin s'ennuya de ses propres vertus; elle fit de l'intrigue; elle se faufila au Palais-Royal o elle devint pour tout de bon _le prcepteur_ d'un prince-enfant, le premier prince du sang trouvant qu'il tait sage lui de faire lever messieurs ses fils par cette dame d'honneur, de harpe et de vertu. Jusque-l rien de mieux; je savais peine l'existence de la dame, quand tout coup il me revient qu'elle dclame contre moi, comme si j'avais fait _Mahomet_ et le _Dictionnaire philosophique_. Bon! me dis-je moi-mme, et je me vengerai quand j'aurai le temps. J'avais oubli la petite dame et ma vengeance; hier cependant je rencontre (elle tait chez Chamfort!) une commre en rabat-joie, une belle parleuse en sentences, en rvrences, en bons mots bien choisis...--Bon! me dis-je, elle tient son pied de boeuf, et moi je tiens ma pdante. Aussitt je fais l'aimable et je prends ma douce voix! Je plaisante, je plais, on me dit: Laisse-moi, je _te_ prie! on s'en va, je propose ma voiture: or, je n'avais pas de voiture, et nous prenons bel et bien un fiacre, un mchant fiacre... Elle allait en fiacre aussi, la belle et charmante Manon Lescaut. Nous allons, alors les stores baisss, je me garde bien de viser l'esprit; je fais mieux, je prte l'oreille l'esprit qu'on me fait; parfois je porte ma lvre indiscrte (et trs-discrtement) cette main-ci, cette main-l; bientt je me remets couter, bref, je deviens plus entreprenant, et quand on me trouve enfin par trop hardi... j'coute; je n'coute pas si bien quand Barnave est la tribune. En un mot, j'ai tant cout, j'ai si peu parl, qu'arriv au perron du Palais-Royal, o par parenthse on vous a vue, belle Luzzi, descendre de voiture avec le comte Orloff... --Eh bien! reprit Clary, vous avez tant cout? Mirabeau continua:--Donc j'ai tant cout, tant cout, qu'elle avait les yeux humides et bien tendres quand le fiacre s'arrta. --Et c'est l tout? demanda Rivarol. --Si tu ne trouves pas que ce soit assez, dit Mirabeau, inscris-toi en faux. --Mais, dit Rivarol, il faut une conclusion l'histoire. --Voici la conclusion, dit Mirabeau: Voyant la dame empourpre un regard humide... et content, j'tais redevenu un bltre, un beau parleur, un bavard mme; prsent c'tait elle son tour qui gardait un silence modeste, et c'tait moi qui faisais de l'esprit; nous avions chang de rle elle et moi... Cocorico! la fin, comme je ne disais pas ce que je devais dire, elle se hasarde, en hontoyant, demander le nom de son sducteur. C'tait l justement que je l'attendais. Je lui dis mon nom tout simplement, sans emphase, et j'y mis aussi peu de prtention que si je me fusse appel Sillery... tout btement. Mais quand elle entendit ce nom de Mirabeau, elle fut si violemment frappe qu'elle oublia de s'vanouir. --Madame, lui dis-je, en voil, j'espre, un beau chapitre ajouter aux _annales de la vertu_. Et confuse, honteuse et non repentante... Et je te demande pardon, Clary, d'une vengeance assez facile, et dont j'ai regret, te voyant bonne et douce et si peu dispose te venger. CHAPITRE VII Je sais bien que je gte les raconter ces aventures, ces paradoxes, ces bruits arms et charmants d'autrefois! Ce Mirabeau que je contemple tant de distance, et dans cette inexprimable confusion, que je suis loin d'en donner la plus faible image! A-t-on jamais dfini le tonnerre, et l'clair, et le nuage? Et l'cho seul de Mirabeau, qui peut le dire? peine il en est rest des paroles crites, des paroles sans son me et sans sa figure, veuves de son geste, et dcolores de ces veines bleues qui se croisaient sur son front comme un rseau mouvant! C'tait un homme... un gant d'une race part, qui s'est perdue, et quand on retrouvera ses ossements fossiles, dans mille ans d'ici, au fond des catacombes de 1789, on les prendra pour les restes d'Encelade entassant Plion sur Ossa. Cependant, ayant vu Mirabeau face face et complet, j'ai voulu le dire et m'en vanter. J'ai suivi pendant vingt-quatre heures la vie ardente que cet homme a mene pendant trente annes, et ces vingt-quatre heures de spectacle, elles m'ont fatigu comme n'eussent pas fait cinquante ans d'une existence l'allemande, au coin du feu l'hiver, l'ombre en t.--Aussi bien les moindres dtails de cette nuit sont prsents ma pense, elle est pleine de Mirabeau. La belle heure aussi, pour le voir, ces moments d'ivresse et de folles joies, o l'homme abandonn ses penchants se montrait familirement dans la corruption de son esprit, dans l'loquence de son gnie et dans la bont de son coeur! On n'expliquera jamais ce qu'il y avait de charme et d'entranement dans ce merveilleux personnage. Il tait, tour tour, affable et moqueur, ddaigneux, enthousiaste, intrpide, emport, srieux, bouffon...; le plus aimable et le plus vrai des libertins, le plus imprieux des grands seigneurs... Il tait toujours au niveau de toutes les positions, au-dessus de tous les excs! On tait grave, il tait sublime; on parlait d'art et de posie, il tait un grand pote; il pleurait un conte bien fait, il riait un bon mot, il jouissait de toute chose en enfant, du vin, des parfums, des motions du jeu, de la beaut des femmes, de tous les frissons intimes; il tait tout me et tout esprit...; il tait un gnie, il tait un grand coeur. Les femmes qui l'entouraient le dvoraient du regard; les hommes coutaient et se soumettaient ses moindres caprices, le reconnaissant tacitement pour leur matre. Esprits, grandeurs militaires, abbs, hommes d'tat, dbauchs, joueurs, les philosophes eux-mmes et les gens de lettres les plus insolents, s'inclinaient devant ce gnie excellent et superbe. Les anciens matres de la socit franaise comprenaient, en voyant Mirabeau, qu'ils avaient un matre leur tour. Cet homme tait encore un progrs de la toute-puissance: le pape, le roi, la philosophie et le peuple enfin! Grgoire VII, Louis XIV, Voltaire, Mirabeau; et aprs Mirabeau, Bonaparte; aprs la libert, la force... Une histoire recommencer, un monde rgnrer, une libert conqurir! Au milieu de ces rflexions confuses, un nouveau sujet d'attention attira tous mes regards. Non loin de moi tait assis un gentilhomme de noble faon, et qui paraissait s'occuper trs-peu de ce qui se disait autour de lui. La figure de cet homme tait belle et rgulire, sa tte tait couverte de longs cheveux grisonnants, sa physionomie tait calme... Il riait parfois, et son rire tait sans piti; son ge tait tel qu'il et t impossible de dire s'il tait plus prs de la vieillesse que de l'ge mr, tant il s'tait maintenu habilement dans ce moment fugitif de la vie, o la jeunesse vous dit adieu avec un air de regret et de piti, et vous jette entre les bras inexorables de la raison. J'avais remarqu cet homme quelques paroles pleines de sens qui lui taient chappes. videmment c'tait un esprit plein d'exprience et de sagesse; il tait l'objet de l'attention gnrale; les dames cherchaient dans son costume riche et dcent quelques vestiges des modes antiques; les hommes le regardaient, les uns avec dfiance, et les autres d'un air incrdule; quelques jeunes gens avec un intrt rel, et comme le seul vieillard qui ft assez g pour tre au-dessus d'eux. Il se tenait cette table comme est la statue au _Festin de Pierre_, ni mangeant, ni buvant, parlant peu et parlant bien, sans que personne et song l'inquiter: il fallait que ce ft une des habitudes connues de sa vie qu'on ne voulait pas contrarier. Le repas fini, vint le dessert. Les valets couvrirent la table de fruits et de fleurs, de temples chinois, de vins clbres, de mille inventions faites pour le got et pour les yeux. En ce moment o la joie et le bruit accomplissaient leurs plus rares folies, ces dames, sans y songer, dtachrent le dernier lacet de leur gorgerette; un repas franais, cette poque, tait compos comme une sonate allemande, le grave _andante_, le tendre _adagio_, et, pour finir, le vif et rapide _rondo_, qui met en train la tte et le coeur: nous tions arrivs au _rondo_. On porta des toasts aux femmes, aux grands hommes, la gloire, la libert des deux mondes. Vint le tour de Mirabeau. Mirabeau ne porta pas de sant politique.-- la sant de notre aeul toujours jeune... la sant du plus aimable et du plus g vieillard de l'univers (jeunes femmes, mfiez-vous de lui); messieurs et mesdames,... la sant du comte de Saint-Germain! Le toast fut accept avec transport. Tous les verres se levrent lgrement couronns d'un ptillement joyeux, le choc sonna doucement; au-dessous de ces bras tendus, M. de Saint-Germain relevait la tte, souriant et rendant mille grces aux convives. --Il faut nous rendre notre toast, monsieur le comte, dit Mirabeau; nous y tenons d'autant, qu'on nous a dit que vous ne buviez jamais. --Qu'on me donne un verre, dit le comte. --Voil le verre de Clary, monsieur, rpondit Mirabeau; buvez et dites-moi: grand merci! Vous tes le seul, monsieur le comte, qui je voudrais accorder cette faveur. Mais vous, sage vieillard, vous ne distingueriez pas sur ce verre enchant la place heureuse o toucha cette lvre amoureuse... Ainsi buvez sans peur dans le verre o buvait ma belle Clary. M. de Saint-Germain prit le verre qu'on lui offrait, et d'une voix lgrement tremblante: la sant, dit-il, des rpubliques venir! votre sant, Clary, qui avez dompt le lion, je bois vous aussi! On buvait Cloptre quand on disait Antoine: _Je bois toi!_ Quand il eut bu, le bonheur se peignit sur son visage; on et dit qu'il retrouvait une sensation de bonheur oublie depuis longtemps, mme il parut tout coup rajeuni.--Mais pourquoi la sant des rpubliques, monsieur le comte? pourquoi, je vous prie, la sant d'Antoine et de Cloptre? s'cria Mirabeau. Le comte reprit: --C'est qu' prsent c'est au tour des monarchies mourir. J'ai vu tant de rpubliques tomber: la Grce expire, est assez semblable la fleur qui se fane au soleil. J'ai vu mourir la rpublique romaine... au milieu d'une fte nocturne, en prsence des rhteurs, des sceptiques, des philosophes, des athes et des femmes, les plus charmantes, un soir d'orgie, une nuit de fte, au milieu de la dgradation universelle. Voil pourquoi, me souvenant de toutes ces choses, j'ai bu la sant des rpubliques venir, comme autrefois j'avais port la sant des monarchies. Quant Cloptre... il me souvenait que c'est moi qui ai bu le reste de sa coupe insolente: eh! croyez-moi, cent fois je prfre ce vinaigre o disparut la perle orientale, le beau verre effleur par ces lvres roses, et le reste de ce bon vin d'A. --Vous avez donc connu Cloptre? demanda Mirabeau. --Je l'ai connue, et beaucoup: c'tait une toute petite femme, mince et frle, du corsage le plus lgant, aux yeux noirs et langoureux, la peau brune et douce; le plus aimable contraste qui se pt voir avec ce robuste, ce gros et jovial soldat qu'on appelait Antoine, l'homme le plus amoureux et le plus brave de la rpublique, et qui fut vaincu par un lche. Mais ce serait une longue histoire vous raconter. --Contez-nous cette histoire, je vous prie, dit Mirabeau, contez-nous-la. J'aime ces temps de luxe et de misre, ces poques fatales o l'humanit, arrive au plus haut progrs, ne peut plus que reculer, passant par le vice afin d'arriver plus vite l'esclavage, s'tourdissant de ses propres lments, oubliant les vrais principes, et se faisant folle, de gaiet de coeur, pour tre dispense de toute peur et de toute prvoyance. Parlez-nous de ces temps que vous avez vus, de ces hommes que vous avez connus; parlez-nous de Cloptre: et toi, Clary, appuie ta tte sur le sein de ton Antoine, mon disciple bien aim. Alors, sans viser l'effet, trs-simplement, et comme s'il et racont une histoire de tous les jours, le fameux comte de Saint-Germain: --C'est l'heure ou jamais, messieurs, nous dit-il, de nous rappeler en quel tat misrable tait ce bas-monde, l'heure o Jules Csar, habile et dment continuateur de Sylla, eut enseign, une dernire fois, au Capitole humili, que dsormais Rome elle-mme tait une esclave et que le Capitole avait un matre. O l'abominable et douloureuse leon! Elle attend, invitablement toutes les grandes choses dont la chute est d'autant plus cruelle et complte qu'elles tombent de plus haut! La leon profita surtout trois hommes: Octave, un lche habile, Antoine, un brave idiot, Lpide, un caprice du hasard; ces trois hommes furent un instant les trois colonnes sur lesquelles reposait l'univers; mais lorsque Lpide eut t jet de ct comme un paradoxe qui a fait son temps, il arriva qu'entre Octave et Marc-Antoine le dbat fut long et disput. Le monde alors se partagea entre ces deux matres, prt battre des mains au vainqueur; et, comme ce monde, abandonn aux plus tristes hasards, il fallait toute force une occupation puissante qui pt remplacer la libert laquelle il renonait, on se rejeta dans les thories philosophiques, dans les doctrines du bien et du mal; tantt le spiritualisme, et plus souvent la sensation; aujourd'hui l'Acadmie et demain le Portique. Mais ces graves questions avaient t dbattues dans la Grce avec un clat imprissable; elles avaient dj assist la dcadence de cette rpublique enchante; elles avaient t embellies par ce langage ingnieux et cadenc que Platon avait apport du ciel. Aussi fut-ce un vain effort quand l'oisivet romaine voulut aller sur les brises de l'oisivet athnienne; elle se perdit dans ce ddale loquent dont l'loquence seule a trouv les dtours; Cicron lui-mme les dnatura dans sa maison de _Tusculum_. En dernier rsultat, loin d'avancer, la morale fit un pas rtrograde; elle prit un masque, comme dans les histoires de Salluste. Ainsi, pour la vertu, elle s'en tint la dfinition du dernier Brutus. J'ignore, si l'esprit humain cet instant prilleux n'et pas eu d'autre dbouch, quels excs il se ft port. Peut-tre bien que, faute de mieux, Rome se ft mise encore faire de la libert, bien qu' ce mtier elle se ft fatigue et perdue. Heureusement qu'elle fit de la politique, ce qui n'est pas la mme chose. Alors mille recherches furent entreprises sur le gnie et l'avenir des nations, sur l'excellence des gouvernements, sur les meilleures lois de l'avenir. C'est ainsi que mon ami Thomas Morus, malgr mes conseils et mes prires, crivait l'_Oceana_ sous le rgne de Henri VIII, et se dpouillait de son habit de chancelier d'Angleterre pour monter l'chafaud. La politique tait donc la principale occupation du monde romain pendant qu'Octave et Marc-Antoine, tantt unis, tantt spars, se battant l'un contre l'autre ou poursuivant ensemble Cnius, le fils du grand Pompe, amis insparables, ennemis jurs, runis ensuite par l'hymen d'Octavie, la soeur d'Auguste, dont la touchante beaut et les vertus simples et modestes auraient d enchaner ce soldat mal lev, mditaient chacun de son ct l'asservissement de l'univers. Pour moi, insouciant voyageur dans ce monde ainsi divis, moi qui, en fin de compte, n'appartenais aucun parti, j'avais cependant suivi Octave en Orient, parce que l'Orient devait tre le thtre de ces grands dbats... Jamais dans vos livres, jamais dans vos extases de jeunesse, et dans vos plus beaux jours de gloire, l'heure o vos dmes tincelants et chargs de drapeaux resplendissaient sous les feux du soleil, vous n'avez vu, vous n'avez imagin rien de comparable l'Alexandrie de Cloptre. Figurez-vous l'Italie en sa force, la Grce aux formes riantes, l'Orient et sa richesse, enfin ce que la rpublique a de grandeur, ce que la royaut a de grce et de majest, deux mondes confondus sur un seul point; la tte du premier monde Antoine, l'ami de Csar, son lieutenant dans ses conqutes, accompagn de ses vieilles cohortes, gant au coeur de lion, au sourire de jeune homme; la tte de l'autre monde arrivait Cloptre, entoure encore de l'amour de Csar, reine la tte de jeune fille, aux blanches mains, la dmarche de desse, monte sur un vaisseau d'ivoire et d'or aux cordages de soie, aux voiles de pourpre; et tant de jardins, de palais suspendus au-dessus de ces deux puissances, vous aurez peine une ide approchante de la splendeur et de la beaut d'Alexandrie. Hlas! dans cette ville mme la politique nous avait suivis. Incurable maladie des nations oisives et fatigues, la politique tait partout, dans le palais du proconsul et sous la tente du soldat, en Orient, en Occident, dans les maisons mmes. Les Romains de la rpublique se trouvant en prsence d'une reine affable et pleine d'attraits, les sujets de Cloptre, au contraire, appels considrer de plus prs la bonhomie guerrire d'Antoine, il se fit que chez les rpublicains survint un grand amour de monarchie; et que les sujets du trne furent envahis d'un grand dsir de rpublique. Cela ne prouvait qu'une chose, savoir que des deux cts, reine ou empereur, chacun dissimulait, chacun se faisait meilleur que de coutume, uniquement par envie de plaire, car ni l'un ni l'autre n'avait besoin de descendre flatter le peuple: ils s'en souciaient fort peu, j'imagine; et lorsque la reine souriait aux cohortes, elle souriait leur gnral; le gnral, de son ct, faisait sa cour Cloptre en parlant aux sujets de la reine; c'tait toujours la mme dception, ce qui n'empchait pas en thorie que le principe ne restt pur et l'abri de toute atteinte; il ne s'agissait que de savoir qui resterait l'empire. ce sujet je me pris de grande dispute avec un stocien du vieux systme, imbu des doctrines svres de son cole. Il se nommait Scaurus; il tait le frre d'un des partisans d'Antoine, mais sa conscience, qui lui dfendait de frquenter un courtisan, les avait spars depuis longtemps. C'tait, tout prendre, un homme d'une pense nergique et d'un beau langage. Cependant il est demeur sans nom, parce qu'il est donn peu de philosophes de se faire un nom durable. Il avait quatre-vingt-dix ans, lorsque je lui fermai les yeux dans la dlicieuse maison de Campanie que lui avait laisse son frre en mourant: je le vois encore, orn d'une longue barbe noire et se promenant grands pas sous les portiques en rcitant tout ce qu'il avait ajout la Rpublique de Platon, tout ce qu'il savait du mme trait de Cicron, que le temps a fait disparatre et que peut-tre un jour je retrouverai dans mes papiers; sans compter qu'il avait toujours prsentes les belles pages d'Aristote contre la tyrannie, et en particulier _contre ces hommes sortis de la classe des dmagogues, forts de la confiance du peuple force d'avoir calomni les hommes puissants_[1]. Ainsi arm, et m'crasant de l'exemple de Philon Argos, de Phalaris dans l'Ionie, de Pisistrate Athnes, de Denys Syracuse, mon stocien sortait souvent vainqueur dans nos disputes de chaque jour; car pour moi, peu jaloux de m'appuyer d'exemples passs et de rappeler ces grandes monarchies si admirablement constitues qui avaient fourni Alexandre le modle de la sienne, je me retranchais dans la discussion du principe, dont je vous ferai grce parce que, tout grands politiques que vous tes, je vous ennuierais mortellement. [Footnote 1: Aristote, _de la Politique_.] Nous tions donc toujours en discussion, Scaurus et moi; et, comme j'avais apport tout mon sang-froid dans cette dispute et que j'attendais avec patience quelque bon argument bien dcisif en faveur de la royaut, je me repaissais loisir des belles et grandes rveries du philosophe. Cette belle imagination prenait toutes les formes, parcourait tous les sentiers, passait en revue toutes les opinions: tantt, comme Bias, elle dfinissait la _rpublique_ un respect pour les lois, gal la terreur des tyrans; ou bien, comme Thals, un nombre gal de riches et de pauvres; d'autres fois, avec Pittacus, elle appelait de tous ses voeux un tat o les sclrats seraient exclus de la magistrature; enfin, avec Chilon, elle chassait les orateurs de la tribune pour ne laisser rgner que la raison. Vous ne sauriez croire avec quel ravissement j'coutais ces rveries touchantes; car, autant les thories politiques sont redouter parmi la foule ignorante et grossire, autant ces mmes thories sont intressantes dans la bouche d'un sage. Une nuit o tout reposait, except nous et les sentinelles des deux camps, dont les lances au fer blouissant renvoyaient au loin les ples rayons de la lune d'avril, assise sur son trne d'argent, nous nous promenions, mon philosophe et moi, dans les murs silencieux d'Alexandrie, sous ces portiques de marbre blanc, au milieu de ces fontaines qui ne se taisaient ni jour ni nuit, et comme domins par le fleuve aux flots d'argent o se balanait mollement la galre de Cloptre. Nous nous taisions. Ce silence qui succdait tant de tumulte n'tait pas sans charmes; nous poursuivmes notre route jusqu' ce que nous fussions arrivs au palais de la reine. C'tait un vaste et lgant difice entour et dfendu de toutes parts, il s'appuyait sur cette mme tour au sommet de laquelle Antoine fut enlev, frapp d'un coup mortel. Tout tait silencieux dans le palais; pas une lumire qui indiqut un de ces festins somptueux dont chaque toast tait annonc la ville par des fanfares, comme s'il se ft agi d'un triomphe; une nuit de paix et de calme, au temps de Ptolme, une de ces nuits silencieuses comme si Csar, envelopp dans l'ombre, et se cachant tous les regards par un dernier respect pour le snat et le peuple romain, et d venir le soir mme et sans bruit visiter cette voluptueuse reine d'Asie adore entre tous les amours. Cette nuit sans orgie et silencieuse nous surprit quelque peu; nous tions encore chercher en quels lieux se divertissait l'empereur, lorsqu' l'angle du palais nous apermes une petite porte... un mystre, qui s'ouvrit lentement. Bientt un esclave en sortit; il referma la porte avec prcaution, aprs quoi il se dirigea vers la ville o tout dormait. Il portait sur ses paules un tapis de Perse aux couleurs sombres, et roul avec soin. Nous fmes curieux de savoir qui ce tapis pouvait s'adresser; peut-tre tait-ce un prsent que la reine envoyait quelque capitaine romain. Nous suivmes donc, presque sans le vouloir, le tapis et l'esclave: ils entrrent d'abord chez un devin clbre par ses prdictions et son inflexible avenir. --Vous verrez, me dit Scaurus, qu'il s'agit de quelque enchantement, d'un philtre amoureux sans doute. Ainsi parlant, il levait les paules, comme un homme qui ne croit ni aux astres ni leur influence ici-bas. Bientt l'esclave et le tapis reparurent, et nous les vmes entrer dans la tente d'nobarbus. nobarbus tait l'intime d'Antoine, un glouton et jovial compagnon de ses guerres et de ses plaisirs. --Par Jupiter! m'criai-je, mes pressentiments ne m'auront pas tromp: nobarbus aura ce beau tapis. Mais le tapis et l'esclave reparurent quelque temps aprs, et ils se dirigrent dans un quartier tout oppos, chez Mcnes, le favori d'Auguste. Cach dans Alexandrie, il mditait en secret la ruine d'Antoine. Mcnes n'tait pas encore ce que je l'ai vu depuis, gros, gras et lourd, tout parfum des louanges d'Horace et des apothoses de Virgile: il tait tout simplement un diplomate la main blanche, avec le bout de l'oreille dj rouge, et d'un embonpoint trs-dcent qui, de nos jours, n'et pas outrepass les bornes d'un fauteuil de conseiller d'tat. --Je n'y comprends plus rien, dis-je mon compagnon, et vous? --Moi non plus, reprit-il. Ce sont de trop grands seigneurs pour conspirer par l'entremise inoffensive d'un vil eunuque. Quant au tapis, quoi peut-il servir? Je l'ignore, mais, foi de philosophe! on donnerait vingt tapis comme celui-l pour le savoir. --Nous le saurons peut-tre, lui rpondis-je; il ne s'agit que d'attendre. En effet, nous attendmes beaucoup plus longtemps la porte de Mcnes qu' celle d'nobarbus. la fin le tapis se montra de nouveau, et ce ne fut pas sans surprise qu'au dtour du mle de Csarion nous le vmes entrer, devinez o? la caserne mme des gardes prtoriennes. C'taient d'anciennes troupes de Csar, les premiers vainqueurs de l'gypte, les mmes qui avaient imagin de frapper au visage ses jeunes et beaux guerriers plus jaloux de sauver leur beaut que leur vie elle-mme. Nous fmes sur le point de renoncer la recherche de cette nigme.-- qui donc en veut cet esclave? et que veut-il? o va-t-il?--La caserne le retint longtemps. Quand il en sortit, plusieurs soldats le suivirent jusque sur le seuil et baisrent avec respect la pourpre tyrienne; la clart des flambeaux nous apercevions la couleur douteuse du mystrieux tapis. --Vous m'avouerez, me disait tout bas mon stocien, que voil un singulier messager: gnraux et soldats, la tente du diplomate et la simple caserne, tout lui convient; il se glisse et partout avec la mme scurit... Et, si je ne me trompe, le voil qui entre dans le palais d'Antoine, aussi facilement qu'un Athnien entrerait l'Acadmie, En effet, au milieu de mille acclamations bruyantes, le mystrieux tapis fut introduit dans le palais. Le palais du gnral clatait de mille feux; chauffs par le vin, les convives, Africains ou Romains, esclaves parvenus ou nobles descendant de familles patriciennes, se livraient cette gaiet bruyante qui plaisait si fort l'empereur. Savant dans les volupts de l'Asie, on avait vu Marc-Antoine donner une ville pour un bon plat de poisson, honorer son cuisinier l'gal d'un homme de guerre; et mme ce soir-l le festin tait plus somptueux que jamais, car on parlait dans le public d'un dfi entre Antoine et Cloptre, d'une lutte inoue entre ces deux puissances, d'un triomphe ineffable de volupt qu'il s'agissait de remporter. L'arrive de l'esclave au tapis de pourpre fut donc brillante et anime; ce moment le banquet recommena de plus belle et les flambeaux jetrent une clart plus vive. Pour nous, assis la porte du palais, et sans nous communiquer nos doutes, nous nous livrions mille pensers divers.--L'me de Scaurus tait en souffrance et sa svre indignation ne pouvait se contenir l'aspect de ce Romain qui se jouait d'un monde et qui aurait donn le Capitole pour une nuit de plaisir. Moi, en homme habile et prudent, que rien ne saurait tonner, je trouvais plaisante cette destine de la vieille Rome qui venait aboutir, en dernier rsultat, aux plaisirs d'un dbauch et d'une reine adultre. En vrit, pour celui qui sait l'histoire et qui la voit de prs, c'est une bien misrable chose, ces empires dont la chute a fait tant de bruit. Il faut avoir de la piti de reste pour s'apitoyer sur ces masses inertes qui s'croulent, ds qu'elles ne peuvent plus soutenir leur propre grandeur; un royaume qui s'croule est un quilibre perdu, voil tout. Cependant, pour celui qui doit survivre cette norme chute, c'est un singulier spectacle: voir tomber un empire et comprendre combien ridicule est sa chute.--Il obit dsormais, s'il est favoris du ciel, des barbares qui l'envahissent, ou, moins heureux, il est envahi par quelques palmiers striles du dsert et par des herbes rampantes, comme vous pouvez voir les ruines de Thbes et de Memphis. Cependant la nuit s'avanait: les toiles jetaient un clat moins vif, on entendait dj le bruit naissant d'une grande ville qui s'veille la tche de chaque jour: le vent du matin circulait en sifflant dans les voiles du port, et nous allions nous retirer quand la porte d'Antoine s'ouvrit encore une fois. Alors nous apermes cette _troisime colonne de l'univers_ recharger en chancelant, sur les paules de son esclave, le tapis mystrieux. ma grande surprise, je reconnus dans l'esclave ros, bon et valeureux soldat, le mme qui devait apprendre son matre comment il fallait mourir. Il tait facile de voir qu'ros avait pris sa part du festin: son pas tait mal assur, et souvent il s'arrtait, pour retrouver sa route. Il allait ainsi, hors de lui, lorsqu'un incident trange vint ajouter son trouble. Nous tions encore en prsence du palais d'Antoine: l'_Imperator_, entour de ses courtisans, et charg comme eux de la couronne de lierre des banquets, respirait machinalement l'air frais du matin, tout tonn de voir se lever l'aurore autrement qu' la tte d'une arme. En ce moment se fit entendre une musique... Elle n'tait pas de la terre!... C'taient des sons doux et tristes qui n'taient pas sans charme, et qui n'avaient rien d'humain. ce bruit les Romains trent leurs couronnes; ros s'arrta: --Les dieux s'en vont, dit-il; Bacchus nous abandonne! O dieux! mon matre est mort! En mme temps de grandes larmes roulaient dans ses yeux. Je m'approchai de ce brave ros. --Salut, lui dis-je; et que les Heures aux doigts de rose et toutes les divinits du matin te soient propices!... Mais il me parat, ros, que vous menez une vie assez pnible, et comment se fait-il qu' cette heure, aprs les libations de la nuit, vous n'tes pas tendu tout du long dans le _triclynium_ de votre matre, entre ses deux molosses bretons, et serrant dans vos bras quelque bonne esclave sicilienne qu'il vous aura donne en un moment de belle humeur? --Par Hercule! et c'est bien parler, mon matre! reprit ros: m'est avis que je travaille comme un consul, tandis que je devrais tre heureux comme un grand-prtre. Puis levant les yeux vers son tapis avec un air langoureux et sentimental, qu'il avait puis dans une vieille amphore de vin de Chypre; --Un joli fardeau, disait-il. Que ne suis-je le Grec Anacron! je te ferais une petite chanson de dix syllabes, toi qui es l'arbre sous lequel repose mon matre, dans les grandes chaleurs de l't: --Quel est donc cet arbuste que tu portes? reprit l'impatient Scaurus. ros reprit en chantant, sur un air de courtisane: Un joli arbre, sur ma foi: ses fleurs sont des perles blanches, Ses fleurs sont d'or comme la fleur du saule. Trop heureux qui peut serrer ce jeune tronc dans les deux mains! Trop heureux qui peut embrasser ses racines! Je vous demande pardon, mesdames, dit le comte en s'arrtant: j'ai honte moi-mme de ces vers blancs, qui me feront prendre pour une traduction de Shakespeare; mais vous m'excuserez si vous songez sous combien de rvolutions potiques il m'a fallu courber la tte. Enfant, j'ai commenc par scander les vers de Sophocle et d'Homre; homme fait, je me suis occup de l'alexandrin de Virgile et des vers saphiques d'Horace; sous le grand pote Ronsard, je me souviens d'avoir t un des meilleurs potiseurs franais. prsent votre mode potique est trop variable pour que je puisse aussi m'y soumettre. Pardonnez-moi donc mes vers blancs, s'il vous plat... Pardon encore, et je ne sais plus o j'en tais de mon rcit. --Vous en tiez l'esclave, reprit vivement la belle Clary, penche demi sur son amant. --Et le chanteur chancelait de plus belle en riant. Si tu voulais me confier ton fardeau, ros, lui dis-je, je le porterais sans peine et sans peur. --C'est un pesant fardeau, disait ros, que de porter la Cilicie avec la Cappadoce et le Pont-Euxin, et je ne sais combien de villes nombreuses... --Mais je suis aussi fort que toi, ce me semble, et si, tu portes tout cela, je pourrai bien le porter moi-mme. --Aussi fort que moi? disait ros; c'est impossible! tu es un homme libre, et j'ai sur toi l'avantage et l'honneur d'tre un esclave. Et il poursuivait sa pense tout en se parlant soi-mme: --Un bon esclave est le matre de son matre; et si son matre est le matre du monde, il est, lui aussi, le matre absolu du monde; si la fortune sourit son matre, il a la plus grande part de ce sourire; et quand la beaut se rend son matre, il a encore le droit de s'en fliciter... Voil bien la peine d'tre libre! reprit-il aprs un instant de silence. Tout homme libre que tu es, si tu laissais tomber ce fardeau, tu serais mort: il y aurait un tremblement de terre au premier choc, et l'abme l'instant s'ouvrirait pour te dvorer comme Curtius. De ce fardeau il n'y a que moi qui aie le droit de me jouer; moi seul je pourrais le laisser cheoir sans mourir, parce que je suis l'esclave d'Antoine. Aussi bien est-ce piti lorsque, dans l'antichambre de mon seigneur, je rencontre des rois timides et tremblants. Ils se lvent mon aspect, et, saisissant leur couronne deux mains:--Salut, me disent-ils, salut au seigneur ros! vive jamais le clment ros!... Et ils sont heureux de me prendre la main, parce qu'ils savent que souvent, de la main que voil, un sceptre peut tomber. Ainsi parlait ros. Au son emphatique de sa parole on voyait qu'il tait convaincu de sa dignit d'esclave et de sa supriorit sur les hommes libres. En mme temps, il jouait avec son redoutable fardeau comme un enfant jouerait avec un hochet, le changeant d'paule chaque instant; aprs quoi, tout fier de son audace, il me regardait firement pour me dfier d'en faire autant. --Donne-moi ton fardeau, mon cher ros, repris-je encore une fois: tu dois tre assez fatigu de l'avoir port toute cette nuit! Il me le cda sans mot dire; en le chargeant sur mon paule, il avait je ne sais quel sourire sardonique qui n'annonait rien de bon. --Puisque tu veux toute force emprunter mon fardeau, le voici. Imprudent! que dirais-tu si ce tapis devenait tout coup une jeune lionne prte te dvorer? Ce tapis est comme un rosier de l'gypte: ne remuez pas sa tte rose et parfume, vous en verriez sortir un aspic au noir venin. Rends-moi, homme libre, rends-moi mon fardeau, car la libert te sera un mchant bouclier l'instant du danger. Cependant j'tais dcid voir la fin de cette trange aventure; je ne voulais pas, par une vaine terreur, perdre le fruit d'une nuit d'attente, et malgr les sinistres prdictions d'ros je marchais toujours ses cts. D'ailleurs mon fardeau n'tait pas sans charmes: c'tait un poids lger, inoffensif, mais, autant que je pouvais le comprendre, avec des formes charmantes et cette douce et pntrante chaleur qui donnerait des forces au plus faible. Nous repassmes devant la caserne. --Est-ce l qu'il faut entrer, demandai-je ros? --Par Apollon! disait ros, pas prsent: il fait trop jour, tu ferais reculer le soleil! En effet le jour tait arriv; et quand nous fmes en prsence du palais de la reine nous pmes le voir distinctement, envelopp de la blanche lumire du matin, comme un cadavre dans un linceul. Arrivs prs de la porte, ros se retourna vers nous: --Il en est temps encore, nous dit-il: rendez-moi mon fardeau, et vous tes sauvs. --Nous entrerons, ros, reprit le brave Scaurus, et nous verrons si tu es assez esclave pour avoir le droit de sauver des hommes libres. Nous entrmes, en effet. Nous tions seuls. Le vestibule tait de marbre; une savante mosaque droulait nos pieds mille peintures riantes; le plafond dor tait clair par les restes mourants d'une lampe quatre becs suspendue une longue chane de bronze. Dj nous frappions une seconde porte, quand ros eut piti de nous: --Imprudents! nous dit-il, n'allez pas plus loin! Vous tomberiez parmi les gardes de la reine et sous les flches de ses archers. Il ne tiendrait qu' moi de vous punir de m'avoir espionn toute une nuit; mais mon noble matre Antoine m'a appris qu'il tait doux de pardonner... coute, me dit-il d'un ton solennel de commandement, mets terre ce tapis, droule-le doucement, et tu comprendras, malheureux, quels prils tu t'exposais! J'obis; je plaai mon fardeau par terre, et, prenant par les deux mains l'extrmit de la pourpre tyrienne, d'abord j'aperus une lueur fugitive, une forme idale qui se cachait sous ces plis de pourpre, jusqu' ce qu'enfin, l'extrmit mme du tapis, je dcouvris, le dirai-je? Cloptre elle-mme, la reine d'Alexandrie, la matresse d'Antoine, endormie et plonge dans une ivresse lthargique! Vous ne seriez gure avancs si, ce propos, j'avais besoin de vous prmunir contre tous les mensonges de l'histoire. On en a fait beaucoup sur Cloptre; elle tait petite et mignonne! Elle avait la ptulance et la vivacit d'une jeune panthre, la peau lgrement brunie, une voix aigre et colre, un visage d'enfant ddaigneux et boudeur: telle tait la reine. Ainsi elle parcourait les rues de sa capitale, l'abri de ce tapis complaisant. Toutefois ce fut un trange spectacle, pour nous surtout, qui n'avions aperu cette grande puissance de l'Orient qu' travers les pompes de la cour et les apprts minutieux de sa coquetterie insatiable, de la voir tendue nos pieds, ivre-morte et dans un dsordre ce point complet, que vous l'eussiez prise pour une bacchante en un jour d'orgie, oublie par les satyres au coin d'un bois. Elle tait l immobile et ple comme la lumire qui frappait sur son ple visage; ses cheveux taient en dsordre, elle tait peine vtue; il et t difficile de reconnatre ces yeux gars, cette bouche entr'ouverte, l'ancienne amante de Csar, la jeune et belle reine assise sur le trne d'Orient; d'autant plus qu'avant cette ivresse nous nous souvenions d'un souvenir invincible de ses visites multiplies, autre part qu'au palais d'Antoine. Et voil l'affligeant spectacle qui frappa nos regards. Pour moi, j'en fus constern. Je me suis toujours senti un grand faible pour le pouvoir dans les mains des femmes; quand la loi salique fut promulgue je fus chass du conseil des vieux barons, pour m'y tre oppos trop vivement.--ros jouissait de ma consternation, il l'attribuait la peur. Il n'en tait pas ainsi de mon compagnon: perdu toute la nuit dans ses belles rveries de grandeur et de majest populaires, il venait de trouver, tout coup, un terrible argument en faveur de son amour pour la rpublique. --Donc vois-tu, me dit-il en s'approchant prs de la reine tendue, et vois-tu ce corps inanim, cette me anantie, et ce gracieux sourire effrayant par son immobilit mme? vois-tu cette ivresse profonde, et ces traces hideuses d'une dbauche nocturne? Eh bien! tout ceci, c'est pourtant la royaut! Sans rpondre cet accent terrible, je me mis baisser la toge de la reine, l'arranger elle-mme dans une position plus dcente; je rparai de mon mieux le dsordre de sa toilette. Il tait complet. Bien plus, je remarquai que, dans le vagabondage de sa nuit, la reine avait perdu une des perles qu'elle portait ses oreilles, aux grands jours, En effet, l'oreille droite tait nue, tandis qu' l'autre oreille tait suspendue encore la seconde merveille de l'Orient. La Reine tenait dans ses mains une large pancarte: il s'agissait de plusieurs royaumes que lui avait donns Antoine pendant la nuit. Je m'emparai mon tour de cet argument sans rplique: --Cet homme idiot qui paie avec des villes et des populations entires une palpitation d'un instant, cet amant fougueux qui donne sa matresse des milliers d'hommes pour un baiser, ce terrible empereur qui joue la vie et les destines de Rome sur un sourire, cet poux de la jeune et timide Octavie, qui vit en plein jour avec une prostitue, cet homme enfin dont les esclaves sont salus genoux par les rois, voil pourtant la rpublique, Scaurus! Oserais-tu la prfrer la royaut? Ici se termina notre dispute. ros, dont l'ivresse se dissipait, comprit enfin son imprudence. Il replia la reine endormie en son manteau, il nous fit sortir en toute hte du palais, referma la porte, et tout finit. --Voil, mesdames, comment se termina cette discussion politique. Elle eut le sort de toutes les questions qui s'agitent dans ce monde; aprs bien des explications, bien des clameurs, bien des sophismes, et quelquefois de grosses et interminables injures, chacun reste obstinment dans son opinion; misrable et triste penchant de notre espce, qui des choses humaines n'aperoit jamais qu'un seul ct. Ainsi parla le vnrable comte de Saint-Germain. Malgr soi, telle tait la vivacit, telle tait la conviction de sa parole, que l'on assistait ces ftes qu'il racontait en tmoin oculaire, irrsistible. On le voyait, on l'entendait, on le suivait au milieu de ces parfums, de ces femmes, de ces jeunes esclaves; on retrouvait dans son discours comme un souvenir de cette langue ionienne qui, aprs avoir travers l'Italie, s'est retrempe dans la bouche des conqurants. C'tait alors, en Orient, comme en France avant la rvolution de 1789. Le sophisme et le plaisir dbordent de toutes parts dans la terre des Pharaons et des Pyramides; le vieil Orient lui-mme est soumis une dcomposition sociale. Cela commence et finit par des femmes et des dbauches, comme dans le Paris de Louis XV. Voil comment l'histoire de Cloptre nous fut raconte, et j'ai vu rarement une plus noble attitude que celle du comte de Saint-Germain, quand, arriv la fin de son rcit, cinq heures du matin, par la ville d'Alexandrie, et l'aurore tincelante dans le ciel lact, entre deux brises froides et sonores, et la galre d'ivoire aux voiles de pourpre se balanant dans le fleuve, on entendit dans les airs cette musique plaintive annonant aux mortels la fuite des Dieux qui s'en vont! TROISIME PARTIE CHAPITRE I Quand tout fut dit, chant, dclam, nos convives des deux sexes, rpandus dans les petits salons frmissants de toutes les gaiets de l'orgie, appelrent le jeu leur aide, et Mirabeau ne fut pas le dernier ces tables qui furent bientt couvertes de louis d'or. Si Mirabeau n'tait pas un joueur d'habitude, peine il en avait senti le premier aiguillon, il obissait cette passion si vite veille; il en tait du jeu comme de l'amour, comme de la colre, et de tous les transports de cette me en plein dlire, une fois lanc, on ne savait plus o il s'arrtait. Mirabeau, tait superbe, une carte la main; il n'et pas tenu, d'une faon plus magistrale, la carte mme de l'Europe dpecer, et je ne saurais dire, au milieu des pertes les plus acharnes, l'orgueil et le sang-froid de ce joueur admirable. Ah oui! l'or glissait dans ses mains avec une effrayante rapidit, et sa figure restait calme et tranquille; une fortune tait tale au hasard sur le tapis; vous auriez dit, voir cet homme couter une plaisanterie et la rendre qui de droit, qu'il jouait la fortune de son voisin... vrai dire aussi, ces derniers seigneurs taient de beaux joueurs. peine chapps la tutelle importune de leurs pres, qui n'avaient pas t plus sages qu'eux, ces jeunes gens jouaient sur une carte ou sur un d leur fortune et leur avenir; ils auraient jou jusqu'au nom de leur pre qu'ils avaient souill, et dont leurs matresses elles-mmes ne voulaient plus. Rien qu' les voir les uns et les autres, obissant au hasard, le plus aveugle et le plus triste de tous les dieux, vous eussiez compris que la fin du monde tait proche; ils jouaient sans peine et sans peur, le gain leur arrachait peine un sourire, et la perte peine un cri de dtresse! videmment, ils pressentaient que d'autres motions, cette fois plus terribles, les attendaient au sortir de ces repaires; ils pressentaient les supplices, ils devinaient l'chafaud. Ils comprenaient confusment que cette socit faite ainsi ne pouvait pas vivre, et ils se htaient de _dvorer_ ces derniers jours de fortune et d'autorit. Mirabeau, calme et bonhomme au milieu de ce jeu funeste, tait inaccessible toute motion vulgaire. Il causait, il riait, il souriait sa matresse; il racontait les histoires qu'il avait apprises chez la belle madame Lejay, son amie, ou bien, un crayon la main, il crivait sur une carte dchire les principaux passages de son discours du lendemain. Il aimait le jeu pour le bonheur mme de jouer, non pour le gain, entassant l'or devant soi sans mthode et sans calcul quand il tait en veine, et le rendant sans se plaindre aussitt que la chance avait tourn. En mme temps, qu'il gagnt ou qu'il perdt, le premier venu avait droit de puiser au monceau: la bourse de Mirabeau riche tait ouverte; on lui pouvait emprunter la moiti de sa rserve, ou bien il la donnait tout entire. son tour, s'il tait dcav, il puisait dans toutes les bourses, sans se rappeler, le lendemain, quelle bourse il avait puis. Admirable instinct de cet homme excellent! Il avait tout oubli de sa vie et de ses douleurs d'autrefois, sinon qu'il avait contract des dettes ternelles dont il devait se souvenir toujours, propos de l'infortune, propos de la prodigalit la plus folle, propos des plus tranges folies. Il fut ainsi toute sa vie, accordant toutes choses et prodiguant tout ce qu'il possdait au premier venu, puis se faisant des cranciers de tous les hommes qui lui tendaient la main. J'avoue aussi que Mirabeau, jetant au hasard sa fortune et celle de ses amis, m'tonna d'abord, et qu'il me rendit jaloux ensuite. Nous tions alors dans un sicle de moralistes la faon de Snque. On discutait beaucoup sur la temprance et sur la charit, sur toutes les vertus qui n'taient plus en usage; on attaquait sans rserve et sans piti la passion du jeu, on la reprsentait sous d'atroces couleurs; on montrait sur la scne un joueur appel Beverley, au moment o ce malheureux va poignarder son enfant; bref, le jeu tait l'index presque autant que la religion chrtienne, et par esprit de contradiction je me sentis intress ces ruines du roi de carreau et du valet de coeur presque autant que si j'eusse rencontr sur les autels renverss de Port Royal des Champs, un des solitaires de la valle de Chevreuse, M. Lemaistre ou M. Arnauld. J'ai toujours eu, Dieu merci, assez de bon sens pour prendre en grand mpris les dclamations toutes faites, et j'en suis fch pour messieurs les moralistes, le grand Jeu ne sera jamais la passion des lches ou des stupides. Dans cette dernire moiti d'un grand sicle, la France, l'Angleterre et la Russie, ont t gouvernes par des joueurs. Singulier empire des mes fortes qui cherchent le danger; elles font de leurs moindres divertissements une occasion de courage et placent, de prfrence, le thtre de leurs plaisirs sur les bords glissants d'un abme o elles sont toujours sres de tomber. Cependant le jeu s'animait de plus en plus; les tout nouveaux jeunes gens succombaient sous le poids de ces motions trop svres pour leur inexprience; les femmes s'abandonnaient cette volupt de l'or, oublieuses de tout le reste, et mme de leur grce et de leur beaut. Mirabeau avait l'air d'tre le dieu de ce silence et de ces transports inarticuls; il fallait toute cette me en peine pour suffire aux accidents de cette nuit. La nuit tait dj passe, il avait vu le bal, il avait travers les vapeurs enivrantes du festin, prsent il jouait, dans une heure il devait parler la tribune... attendu par le monde, attentif aux moindres accents de cette voix o grondait le tonnerre... il oubliait l'heure, il oubliait la tribune, il oubliait au jeu, sa matresse elle-mme... Il allait la drive, l'abandon de l'heure prsente, heureux de son vice accompli, et ne pensant gure, aux ambitions, aux rves, aux folies, aux gouvernements, aux intrigues qui l'attendaient sur le seuil de sa porte, son retour! Hommes et femmes autour de lui succombaient la fatigue, au sommeil; moi-mme fatigu de choses extraordinaires, je me disais, voyant l'assemble bout de tant d'motions si diverses: Jamais je ne retrouverai, non, jamais, runis sur un seul point, tant de moeurs incroyables, tant de puissances irrgulires et d'aventures inoues, et comme si je n'en voulais rien perdre, je me tenais la porte extrieure de cette maison, je voyais s'avancer une une, toutes ces apparitions formidables ou gracieuses de cette nuit de fte et d'illusion de toute espce. Alors Mirabeau, mon fantme, accompagna galamment la charmante femme qu'il avait amene, il la remit dans sa voiture en lui disant: Au revoir! Lui-mme il monta dans un carrosse qui l'attendait; j'entendis son laquais crier au cocher: En toute hte, Versailles! Le cocher partit pour Versailles; et moi, honteux du repos que j'allais prendre.-- Versailles! m'criai-je mon tour, Versailles! Je voulais voir enfin ce qu'on appelle une tribune populaire la cour d'un roi de France, un orateur au XVIIIe sicle, enfin quel tait ce phnomne, et cet excs en toute chose appel Mirabeau! Nous partmes. On allait vite alors, sur ce chemin des rvolutions et des temptes, et mme avant Mirabeau; j'entrai dans cette assemble unique au monde, o furent dbattues, pour la premire fois, les destines nouvelles de la France. En ce moment, dj la noblesse et le clerg ne formaient plus qu'un seul et mme corps avec les reprsentants de la bourgeoisie. peine entr dans cette salle, je compris l'galit ou plutt je compris que les privilges taient dplacs, qu'ils avaient pass de la noblesse au peuple, du clerg au peuple, du roi au peuple, car le peuple tait roi en ce lieu des changements; les simples habits de la bourgeoisie clataient de plus de majest que toutes les broderies de l'arme et de la cour. Du reste, rien ne ressemblait l ce que je m'tais figur des assembles, des tribunes et des orateurs antiques. Chacun parlant haute voix, chaque dispute interrompue et reprise avec une ardeur ineffable, les prjugs se heurtaient contre les prjugs, les privilges contre les privilges; c'tait un informe et furieux chaos de vieux noms et de noms nouveaux, de vieux et de jeunes principes; tous les lments d'ordre public et de discordes ternelles taient l, mlangs, presss, heurts. Dans ce tumulte organis comme une force irrsistible, on copiait ple-mle, au hasard, sans choix et sans plan, tout ce qu'on savait du snat romain, des parlements anglais, des lits de justice de la vieille France, et tout ce mlange allait au hasard, sans mthode, et par je ne sais quelle inspiration de rvolte, que l'on ne saurait imaginer. Certes, vous eussiez dit, voir tant de frivolit unie tant de sang-froid... un vrai joueur qui pour se dpiquer de sa perte, finit par jouer sa fortune et sa vie. Aussi, malheur ceux qui perdent: ils se troublent, ils hsitent, ils tiennent le cornet fatal d'une tremblante main; ils perdent toujours, on dirait que les ds sont pips; cependant le peuple, heureux joueur, gagne et gagne encore, et la revanche et la revanche; il joue autant qu'on veut qu'il joue, et plus qu'il ne peut perdre; il accepte avec rage tous les paris, il se fie toutes les chances, il gagne... et chose trange, lui seul, en commenant la partie, a jou srieusement; lui seul il a pens qu'il y allait d'un immense hasard; lui seul a gard son sang-froid, arrivant tte nue l'assemble, en vrai polisson qui n'est pas invit, attendant la porte, et par un temps d'orage, qu'il plaise l'huissier royal d'ouvrir cette porte, et se baissant pour y entrer en mettant le genou en terre aux pieds du trne! Il fallait bien qu'il et une envie extrme de tenter la fortune, ce joueur nu et dpouill, qui passe humblement par tant d'humiliations, pour venir hasarder, sur quelques paroles, une tribune qui n'existait pas, le pauvre rien qui lui reste, et pour tenir tte ces violents joueurs des salons de Marly!... Il n'avait cependant qu'une mise perdre en commenant; cette mise perdue, aussitt tout tait perdu... Le matre des crmonies entrait dans la salle, et renvoyait les joueurs malheureux. cette lutte immense o la libert de ce peuple tait en jeu, un homme se rencontra dans la foule de ces nobles, qui accepta les ds plbiens; il se fit peuple au moment o la chance allait tourner; il se livra en aveugle cette chance plutt qu'il ne la dirigea; pouss par un instinct sublime il devina dans cette dcomposition sociale, qui faisait justice de tous les despotismes, quelle borne fatale on devait s'arrter! Incroyable vertu par laquelle cet homme, intelligent d'une situation si nouvelle se trouva, tout coup, brave et vertueux, comme on entend la bravoure et la vertu dans les rpubliques, orateur plus que Dmosthne et plus que Cicron, et dpassant, de toute la hauteur d'un front olympien, tout ce que l'imagination antique avait rv d'un orateur! Tout ce qu'on voyait en ce lieu tait son ouvrage; les lois enfantes, les lois natre, la nouvelle politique appartenaient cette loquence. Ah! le vif plaisir, couter l'cho qui rptait son ardente parole, admirer les visages o se refltait son mle courage, assister ce pouvoir plbien dont il tait l'me et le roi! Louis XI, au cardinal de Richelieu, ardents faucheurs de puissances tyranniques, succdait Mirabeau. Mais il leur succde avec un autre but, un autre plan, un autre gnie; il quitte absolument cette ligne trace, et le voil qui fait du pouvoir contre le trne, pour le peuple. Aussi voyez comme il arrive habile et superbe cette tribune, entour de vices, charg de dettes, accus de tous les crimes, ayant pass la nuit en dbauches sans fin! Le voil! c'est lui! le sourire la lvre, et l'aurole son front! Silence et respect! Le voil! Il sera mieux reu que le puissant cardinal en habit rouge, entour de ses gardes. Voici donc Mirabeau, le Mirabeau charg du mpris public, le roi de son temps, le roi des temps venir, le fondateur d'une dynastie loquente d'hommes libres; Mirabeau qui, pour dernier honneur, sera livr aux gmonies, aprs sa mort. Ma tte, en ce moment, se remplissait des bruits les plus tranges; mon coeur battait se briser, je voyais tous les objets comme dans un nuage confus; cette salle, ouverte la libre parole, avait pour moi l'aspect d'un sabbat, comme en a vu Goethe notre pote. C'taient de grandes ombres de diverses couleurs, noires, blondes, horribles voir, doctes ou charmantes; les uns portaient le deuil, les autres taient en habits de fte; tous taient jeunes, les bien voir, seulement c'tait une jeunesse folle d'une part; c'tait, d'autre part, une vieillesse inquitante et dlabre. En ces lieux de la discussion universelle, on se battait jusqu' la mort; on se heurtait se briser. La confusion augmentait chaque instant, chaque instant augmentait la terreur, puis tout cela disparaissait dans un abme insens o pataugeaient comme en l'_Enfer_ du pote florentin, les vainqueurs, les vaincus, les nobles et les plbiens, les prtres et les rois: Battez-vous! Dchirez-vous! Mordez-vous! a grouillait, a hurlait, a jurait, a damnait... c'tait damn! La France tait mes yeux un pays de visions surnaturelles. Tout y tait mystre et confusion, je rvais tout veill, mes yeux taient dans un nuage, un perptuel bourdonnement obsdait mon oreille pouvante. Alors je compris ce qu'il y a de vrai dans les fictions potiques, comment il est des faits au del du langage des hommes, et comment, si la navet et la clart sont le caractre de la posie aux temps primitifs, la vhmence de l'expression est une tache invitable au milieu de ces conflits sans relche et sans repos. Sur ces entrefaites, je vis entrer Mirabeau. Il avait un peu rpar le dsordre de ses vtements; sa figure tait calme et repose; il et t impossible, en ce moment, de souponner qu'il avait pass la nuit dans les dlires du bal masqu, d'un souper licencieux, d'un rcit fantastique et d'un jeu infernal entrecoup d'un travail assidu. Il faut l'loquence, au bruit, l'impossibilit mme, des hommes de cette force morale et physique, pour y suffire. On et dit, voir Mirabeau, le visage calme et souriant, qu'il avait pass une paisible nuit dans son lit chaste et solitaire, qu'il s'tait lev ce matin mme pour se promener dans ses jardins, mditant quelques-unes de ces belles et grandes ides qui embellissaient les frais ombrages de Tusculum. Notre homme tait semblable un bel orage, et tout d'abord, il fut salu par les vives acclamations de son peuple: --Ah! le voil! le voil! vive jamais Mirabeau! bas la droite! Au mme instant un gros homme que j'avais dj remarqu au bal de l'Opra et qui tait, lui aussi, un des membres de l'assemble, se levait plein de fureur! --Veux-tu faire silence, foule idiote et brutale, et crier vive le roi! Puis aprs avoir apostroph la masse, il provoquait plusieurs individus, les montrant du doigt et les appelant haute voix.--Si vous n'tes pas content, Monsieur, je puis vous faire raison.--Huissier, apportez-nous ce cuisinier qui se plaint l-bas, que je lui coupe les deux oreilles!--Peuple stupide, idiot!... te tairas-tu! Et le gros homme tait l, rugissant, menaant, s'agitant sur son banc, plein de rage et de mpris. Mirabeau vint lui, et lui prenant la main:--Bonjour, monsieur mon frre, lui dit-il; vous tes bien en colre et mal embouch, ce matin, contre nos amis. --Vous avez l de beaux amis, reprit le vicomte de Mirabeau, et je vous en fais mes compliments, monsieur mon frre! Oui da, vous voil bien fier de cette alliance de bottiers, de tailleurs et de cuisiniers, vous, le fils an de la famille des Riquety! Cela est noble et beau! --Je suis tonn, vicomte, reprit Mirabeau, que tu dises tant de mal des cuisiniers, ce matin; il faut que tu aies bien djeun! La galerie se mit rire, et Mirabeau, sans mot dire, revint sa place ordinaire, sur le banc oppos celui o sigeait son frre; il porta ses yeux aux tribunes, saluant ses connaissances et ses amis, encourageant le peuple d'un regard; je le vis sourire une grande femme qui se tenait sur la tribune la plus avance; elle tait belle et dj violente, autant que si la bataille oratoire en tait son premier feu: on me dit que cette dame, l'aspect martial, tait une des soeurs de Mirabeau. Famille intrpide, ardente! italienne demi! Famille de gants! L je retrouvai, pour la premire fois, presque toute la socit que j'avais vue au _Trompette bless_: Maury droite et Barnave gauche! Or voil ce que je n'ai pas dit encore, mon ami inconnu, celui qui me conduisait sa volont: il s'appelait Barnave. Il tait ple et fatigu; lui seul peut-tre, en cette assemble, il avait pass la nuit loin du bruit, des ftes, du jeu et de cette volupt sans frein qui mordait cette poque de plaisirs cuisants. Tous ces noms qui sont devenus si beaux, taient presque inconnus alors. J'en ai oubli beaucoup... je n'oublierai jamais l'aspect imposant de ces hommes que je considrais avec mes ides d'Allemand, et mon admiration pour le rgne du grand Frdric, comme des rvolts constitus. Si Mirabeau n'et pas t le roi de l'assemble, coup sr je n'aurais vu que Barnave! Mirabeau m'occupait tout entier. Dans cette assemble o tous les regards, tous les coeurs, toutes les motions taient pour lui, jamais roi de France, jamais dauphin de France, aprs de longues annes de strilit, jamais jeune reine, sa premire entre au milieu de sa capitale, n'occuprent les mes et les coeurs autant que Mirabeau les occupa: il tait impossible de l'aimer ou de le har mdiocrement. Lui, sans s'inquiter de tant de regards fixs sur sa personne, causait familirement avec ses voisins, lisait, saluait! et, parfois se baissant, leur faisait mille niches plaisantes comme ferait un jeune colier ses camarades; cependant sa figure tait calme, son air tait froid, et la discussion commence allait, suivant son chemin, attendant l'obstacle... et l'obstacle aussitt rendait la vie et le mouvement ces langueurs. Barnave en ce moment parlait: je me souviens confusment de son discours, c'tait la parole austre d'un jeune homme, et si la vertu et emprunt un langage, elle et emprunt celui de Barnave. Il reprsentait fort bien, cet homme ingnu et bel esprit, dans sa pense et dans sa parole, l'inflexible courage qui s'attacha de prfrence, aux temps de rvolution, quelques jeunes gens d'lite, sublimes rveurs; peine chapps l'antiquit, chaste objet de leurs tudes, ils se htent de raliser les institutions des peuples d'autrefois qui leur sont apparues travers le style des historiens et l'emphase ardente des orateurs; jeunes gens, dangereux dans les monarchies et dans les rpubliques modernes, parce qu'ils ne voient pas que l'histoire qu'ils ont tudie au milieu des livres, ils l'ont tudie telle qu'elle a t faite, pure et dgage de tout alliage; une histoire hroquement drape, dont les vices mme sont pars avec un art exquis; en un mot, une abstraction ralise par les rhtoriques; quelque chose d'idal comme les lois de Platon; un rve la faon de Thomas Morus; et, dans ce rve o la libert dominait, triomphante, tel tait le fanatisme ardent des jeunes lgislateurs, que nul obstacle ne les arrtait! Une fois lancs, ils allaient toujours. Allons, en avant, jeune homme; et marche, et marche, et renverse abominablement sur ton passage, brise et dtruis, l'autel et le prtre, et le trne et le roi! Bientt le songe aux noires couleurs devient un cauchemar, la parole de l'orateur est haletante, il parle haut, il parle de meurtre et de sang. Ainsi parla Barnave. Ah! que ses paroles m'attristrent! Dans quel effroi me jeta cette colre inutile, et sans frein! Que Barnave dut tre pouvant de ses paroles sanglantes, quand, descendu de la tribune, il se rveilla, voyant dj monter sa lvre le sang qu'il avait demand! L'effet de cette tribune leve au-dessus d'un trne tait le mme que le trpied de la Pythonisse; il s'exhalait du pied de cet antre, je ne sais quelles influences perverses qui jetaient l'me au dsordre, et le coeur au dsespoir! Notez que dans cette runion de fanatiques, pour le bien et pour le mal, les plus mchants taient les plus jeunes, que les plus vertueux taient les plus acharns, que la plupart de ces voeux qui me faisaient frmir d'horreur n'taient en rsultat qu'un effort de vertu. Et quel temps fut jamais plus dfavorable l'exercice honnte et dvou du grand art de la lutte et du combat? Quel plus dangereux contraste avec les nobles penses et les philanthropiques projets! Il arrive, en ces instants sombres, que l'homme de bien s'emporte... il n'a plus ni gards ni respects pour personne; il juge en dernier ressort, et sans appel, comme un juge de chambre ardente; il ne laisse pas mme une heure aux faibles, aux innocents pour se dfendre ou se repentir. Ainsi faisait Barnave, ainsi Vergniaud, ainsi tous ces hardis courages, ces imaginations gnreuses qui ne voulaient rien entendre, et qui moururent, portant la peine de leur vertu sans patience et de leurs voeux sans piti. Je me sentis de la piti pour Barnave, et du mpris pour ses antagonistes: le vieux clerg et la vieille noblesse de cette assemble taient deux choses vermoulues. les voir, les entendre, les prjugs les plus gothiques rgnaient encore, aux yeux de ces hommes aveugls. Pour eux, l'avenir n'tait qu'un mensonge, et le pass seul tait rel; le pass rempli de leur puissance, expos leurs privilges, humili par leur orgueil; le pass que leur ignorance avait fltri, que leurs dissipations avaient perdu, que leurs folies de courtisans avaient rduit rougir mme de sa gloire! Aux yeux de ces hommes, le cri du peuple tait le cri d'un fou, d'un lche, heureux d'implorer son pardon, avant qu'il soit huit jours. La libert, c'tait une comdie au Jeu de Paume, que la cour s'apprtait parodier, aussitt que le thtre de Versailles serait dbarrass du plancher lev pour le festin des gardes du corps... Ils ont subi, les uns et les autres, cette exorbitante comdie! Elle s'est change en drame, et ce drame a tout bris! Quand Barnave eut parl, Mirabeau se leva de son banc; peine avait-il cout le discours auquel il allait rpondre; il marcha lentement la tribune, en ctoyant les bancs de la gauche et de la droite, et prtant l'oreille tous les murmures; du plus lger murmure il faisait son profit, plus d'une fois, d'un mot en l'air, il a fait un mot sublime! Il gravissait les marches gmissantes de cette tribune o son pas rsonnait lourdement. Le silence tait grand, Barnave avait repris sa place, vainqueur et compliment par ses amis. Mirabeau se posa lentement, croisa les bras, et jetant ses regards et l, il commena. D'abord sa parole fut lente et brve, on et dit d'un soupir tir avec peine de sa vaste poitrine, aprs une orgie. En commenant son discours, il bgayait: cela durait quelques minutes. Peu peu l'homme, obissant des visions surnaturelles, devenait loquent. Cette langue hsitante et tout d'un coup chappe ses liens, brisait, torturait et violentait la parole humaine dans cette bouche ouverte toutes les passions; au mme instant ce regard s'animait de mille feux, cette paisse chevelure se relevait sur ce vaste front comme la crinire d'un lion en colre ou en amour; le feu sacr circulait dans tout cet homme; il s'emportait, il riait, il insultait, il plaisantait, il tonnait, il clatait; tour tour moqueur et grave, attrist, jovial, ironique et tendre, blasphmant, menaant, criant, puis calme et doux, passionn avec mesure et bien-disant, lgant et chti; puis soudain jetant le barbarisme avec toute la hardiesse d'un improvisateur qui ne veut pas donner de relche au carrefour, prophte, enfin, du haut de la tribune, et grand seigneur d'autrefois, peuple d'aujourd'hui; il est impossible, qui ne l'a pas vu, le monstre, qui ne l'a pas entendu mugir, de se figurer quelle abondance et quelle varit, au milieu des ressources infinies de la parole et de la passion; quel sublime pouvoir de la langue franaise oblige de suffire ce coeur, cette me, ces passions sublimes, ces vils besoins, cette lvation de penses, d'ides, de faste, de pouvoir, qui respirait par l'organe clatant de cet entasseur de foudres et d'clairs. Cette fois tout est boulevers dans l'loquence; et c'est ne plus s'y reconnatre; il n'y a plus de calcul, plus d'art, plus de ces savants rsultats d'une vie entire consacre l'tude austre des prceptes et des modles; cette fois c'est le hasard qui parle avec les fureurs, les rencontres, les violences du hasard. Jamais vous ne saurez comme il tait orateur; jamais dans les pages imprimes vous ne retrouverez ce qu'il y avait de force et de majest dans cette parole au-dessus de la tribune et plus haut que le ciel! Pour moi, fanatique, gar, perdu, terrass l'annonce incroyable de ces maximes, l'aspect de ces projets, en prsence de cet ancien esclave des bastilles, du bon plaisir et de la lettre de cachet, qui tue plaisir les lois, les institutions, les hommes, renversant l'obstacle et franchissant l'abme, je ne savais gure ce que je devais admirer le plus, ou du gnie obissant ces inspirations sublimes, ou du gnie acharn sa proie, sa vengeance, au renversement de tout ce qui l'avait accabl si longtemps. Telle tait l'autorit de cette loquence! Elle avait fait, de moi qui vous parle, un rvolutionnaire, et si Mirabeau, comme c'tait quelquefois son habitude, et quand il avait besoin d'un argument irrsistible, s'tait cri: _ moi le peuple!_... Eh bien, j'aurais mis la main sur mon pe et je me serais lev contre mes dieux, pour combattre et renverser mes propres autels! CHAPITRE II Tant d'motions extrmes m'avaient jet dans un indicible accablement; si bien que je n'tais plus le mme homme, au sortir du Jeu de Paume. J'allais devant moi, sans savoir o j'allais. Vous qui tes jeunes et sans ambition, il est une chose plus redoutable vos jeunes mes que la passion la plus dangereuse, c'est le spectacle insens d'une immense supriorit. Ce spectacle, aussitt qu'il vous arrive inattendu et dans tout son clat, fltrit l'me et la dshonore. Que vous vous trouvez malheureux et petit quand les mmes hommes qui vous ont vaincus dans les emportements de la jeunesse, hros brillants du vice sa plus brillante priode, vous les retrouvez une heure aprs, dominant de leur gnie et de leur volont ce qu'il y a de plus imposant dans le monde, une rvolution qui renverse et qui fonde en tout brisant! Et de mme qu'ils se faisaient tout l'heure obir par les courtisanes les plus insolentes et les plus fires de leur beaut, voil les libertins, les Don Juan, les amoureux des Cydalises qui s'en vont, guidant, par un fil, cette rvolution qui s'est faite aux accents de leur voix, jetant la couronne du buveur pour s'envelopper dans le manteau du stocien! tonnants prodiges, dont le ciel mme est pouvant presque autant que la terre!... Ils sont rservs au destin de ces astres errants qui menacent le monde, emport par eux. Encore une fois, c'est un grand malheur pour qui n'est pas un lche, quand il lui est donn de mesurer l'abme qui le spare de ces grands gnies; le mme homme qui s'estimait encore ce matin, se fait piti le soir; il se prend dans un profond mpris considrer sa nullit, il sent le besoin de s'arracher ces humiliantes comparaisons; son coeur est dvor d'une tristesse plus pnible et plus triste que l'envie: enfin pour chapper ces douloureuses angoisses, il n'y a pas d'autre moyen que de fuir et de se cacher dans une patrie o il est encore permis d'tre mdiocre. Heureuse situation d'un empire qui ne se sent pas vieillir, tranquille paix des vieux tats despotiques, que tous les empires despotiques de l'Europe ont perdue aujourd'hui! Ainsi accabl, perdu, abm dans mes dsolantes rflexions, tranant avec peine mon amour-propre humili, j'ignore comment cela arriva, mais je me trouvai tout coup dans la cour de la poste aux chevaux. Justement, au milieu de cette vaste cour se tenait tout grand ouvert un large coche aux vastes portires, dj rempli de voyageurs: on me dit que ce coche allait aux frontires, une place y restait vacante, et je l'arrtai! On n'attendait plus pour partir, que le conducteur et les chevaux. Alors je me dis moi-mme: quoi bon rester en France? et qu'ai-je faire en ce monde o je ne comprends rien, au milieu de ces hommes qui m'pouvantent, entour de ces ruines qui tombent, et qui peut-tre finiront par m'craser, sans que j'aie eu la gloire et l'honneur d'y porter une main prudente? Eh oui! l'ennui mme un ennui calme et naturel convient beaucoup mieux mon me, que ces fougueux plaisirs que mon coeur ne peut contenir. Une passion modeste et malheureuse expose des chagrins modestes, ne saurait-elle pas remplacer ces pileptiques transports d'une socit qui se hte de vivre et qui tourne obissante des hasards pires que la mort?--N'ai-je pas vu, d'ailleurs, tout ce qu'il y avait voir en France, l'heure o nous sommes: Les ruines de la Bastille, et le bal de l'Opra; Notre-Dame de Paris et le Waux-Hall, les boutiques du Palais-Royal et _le Mariage de Figaro_, Barnave et Mirabeau, mademoiselle Guimard et la Reine; le cabaret, le Jeu de Paume, et la cour? O ma tranquille et ma rveuse Allemagne! Il n'y a rien qui te vaille et rien qui me convienne autant que ton nuage et ta paix domestique!... Allons! ! je veux partir! peine arriv, j'crirai ma mre pour implorer mon pardon! Elle ne peut pas me condamner ce bruit abominable, cette fournaise o l'on brle, ce Paris plein de menaces... Mais juste ciel! que cette diligence est lente partir! Rien n'agite le sang comme le repos et le calme en de certains moments. Une voiture immobile, l'heure o l'on voudrait tre emport au galop de ses chevaux, ressemble un sourd-muet en colre. Il se fche... On rit! Il veut parler... on l'crase force d'ironie.--Est-ce que nous ne partirons jamais, Monsieur? --O donc allez-vous, Monsieur? dis-je, mon voisin de droite, un homme, aux yeux bleus; il me rpondit gravement: --Je suis un amateur de roses: dans mon jardin de la barrire de Fontainebleau j'en possde un compte de trois cent trente-deux espces; je n'ai pu avoir encore un beau plan de la _Felicia_, il faut que je me complte, et je vais en Suisse pour la chercher. --Pour moi, reprit le voisin de gauche, on aime autant que monsieur les choses compltes. Je possde dans ma bibliothque une admirable suite des ditions d'Horace, et c'est le seul livre raisonnable que je connaisse; aussi je puis me vanter de l'dition _princeps_, imprime Milan, en 1470 ou 71, par les soins d'Antoine Zaroth de Parme, une dition de Venise la fin du XIe sicle, une de Ferrare et celle de Florence, on possde un bel exemplaire sorti des presses d'Antoine Miscominus, d'Alexandre Minutianus et de Jean de Forli. J'ai trouv, nagure, sur le Pont-Neuf, l'dition Aldine de 1501, et l'dition d'Alde le jeune, de 1551. J'ai hrit de l'Horace de Jocodus-Badius-Allusius; je possde aussi l'Horace de Daniel Heinsius, imprim par les Elzvier, en 1612. L'Horace de Jacques Talbot de Cambridge, et celui de La Haye, et l'Horace de Baxter, mais je n'ai pas encore trouv l'Horace publi Lyon en 1511, et je vais Lyon pour le chercher. --J'aime les papillons, dit le troisime et j'en ai chez moi de mille sortes, fleurs volantes dans l'air, charges de peinture et d'azur; j'ai pass ma vie les mettre en ordre, les ranger par espces. Avant-hier ma gouvernante a bris l'aile droite de mon _papilio atropos_ du lac de Genve, et je vais en Suisse pour le chercher. --Et vous, Madame, avez-vous aussi une collection complter? Elle me rpondit en souriant: --J'ai six enfants dont je suis la mre: le premier s'appelle Jules, il fait dj des lgies et des drames; le second s'appelle Ernest, et il ne parle que de fleurets et de tambours; Antoine est beau comme un ange, et ne parle que du ciel d'o il est venu; Tom est charmant dans son air malin et boudeur; vous n'avez rien vu d'aimable et de bon comme mon gros et jovial Grgoire; mon tout petit Gabriel vient d'tre dlivr de ses premires dents; je suis une heureuse mre, ajouta-t-elle d'un air pntr. Si vous tiez venu plus tt, vous les auriez vus tous les cinq autour de moi me donnant le baiser d'adieu; mais j'ai encore un autre enfant, une jeune fille de seize ans, ma Clmence, et je vais en Suisse pour la chercher. Ces trois rponses me jetrent dans une profonde rverie. En ce moment je venais de comprendre, enfin, comment et pourquoi je ne pouvais plus partir. --Mon Dieu! m'criai-je en relevant la tte pniblement, mon Dieu, Madame et Messieurs, que vous m'avez fait de mal, sans le vouloir! Vritablement je ne saurais partir avec vous: gens heureux, partez sans moi: les chevaux arrivent, les postillons sont prts... l'instant mme o je mettais le pied terre, la lourde voiture s'branlait, les passants se pressaient contre la muraille, les chiens hurlaient, et je restai seul au milieu de Versailles, moi qui tout l'heure encore m'en croyais absent jamais. Or, (voici que je reviens mon accident du bal masqu), tel fut le raisonnement qui m'empcha de quitter Paris et Versailles, comme c'tait tout l'heure encore ma trs-formelle volont. Quoi donc, me disais-je, il y a, dans cette diligence embourbe une demi-douzaine de trs-honntes gens qui s'arrachent aux habitudes les plus chres de leur vie et qui partent, un jour d'automne, pour courir aprs une fleur, un enfant, un insecte qui leur manque, et moi, moi seul avant de partir, je n'ai pas song complter le seul moment de bonheur qui me soit arriv en ma vie? Insens que j'tais! j'aurais donc emport un bonheur incomplet, un bonheur misrable, et rempli de tnbres, rempli de regrets! Je sais bien que je parle en ce moment, par nigme, et que mon rcit tourne au mystre... il faut cependant pour que je m'explique, et pour que vous compreniez ma peine, que je vous raconte le plus grand vnement de mon trange soire au bal masqu de l'Opra. Cet aveu me cote faire, encore aujourd'hui, l'ge o les honntes gens, leur tche tant accomplie, et la mort tant proche, ne redoutent plus le ridicule. Ainsi, pensez, si j'tais embarrass avec moi-mme, au moment o je voulus me rendre compte enfin de cette aventure incroyable!... Il serait bon peut-tre (ainsi me disais-je) d'crire instant par instant les moindres motions de cette nuit qui ne viendra plus! Dj je cherchais le papier, la plume et l'encre, quand un vieux valet poussant la porte de mon salon: --S'il plaisait Monseigneur, me dit-il, un pauvre diable attend, qui dsire lui vendre un encrier. --C'est bien vu, dis-je, et faites entrer ce brave homme... il arrive propos. L'homme entra. Il portait, de ses deux mains, une lourde et massive critoire en pierre de taille, qu'il posa gravement sur mon bureau. Cette pierre avait la forme d'une tour, les crneaux, les cercles de fer, les fentres troites, la porte oblongue, en un mot rien n'y manquait. Dans un trou qui reprsentait les fosss fangeux, l'encre flottait, image exacte de la limpidit des eaux du foss. Ce je ne sais quoi, d'une forme hideuse me fit peine voir:--tes-vous fou, Monsieur? m'criai-je, et remportez cette machine horrible, l'instant. --Monsieur, reprit l'homme l'encrier, ceci est trs-srieux, je ne suis pas fou, et je ne plaisante gure; il y a dj longtemps que nous ne plaisantons plus, nous autres du faubourg. L'encrier que voil, et dont la masse attristante psera tantt d'un poids cruel sur les penses lgres de votre jeunesse heureuse, il faut ncessairement que vous le contempliez avec respect. Je l'ai faonn de mes propres mains, avec une pierre de la Bastille, aprs avoir renvers la Bastille de ces mains que voici! Ainsi parlant, le rude ouvrier s'approcha de son ouvrage, il le contempla d'un regard plein d'orgueil, puis il reprit:--J'ai fait ce que j'ai pu, mon prince, il est vrai que je ne suis pas un trs-habile maon; il peut se faire aussi que cette tour ne soit pas positivement une tour, et vous comprendrez facilement que la vritable Bastille tait plus belle. Au fait, vous pardonnerez l'ouvrage en faveur de l'ouvrier. Ce que je puis affirmer ici, c'est que la pierre que voil, je l'ai prise au coin le plus sombre et le plus terrible de notre ancienne prison d'tat. Ce fragment appartient la plus triste des quatre tours, la tour de la libert. Cette pierre est suintante encore; en vain, je l'ai polie, en vain je l'ai lime, en vain je l'expose au soleil levant, au clair soleil qu'elle n'a jamais vu, cela sent toujours l'odeur de la tombe et la moisissure du cachot. Cela nuira peut-tre la qualit de votre encre; coup sr, cela doit ajouter la valeur de l'encrier. Tenez, Monseigneur, voil encore la trace d'un anneau de fer qui tait attach ce coin-l! Vous possderez vraiment un excellent chantillon de notre ancienne Bastille, et quand vous en aurez bien compris toute la valeur, je suis sr que vous le montrerez avec orgueil. Cet homme aurait pu parler jusqu'au lendemain, je ne l'coutais pas! Je me promenais dans l'appartement, cherchant les recoins les plus sombres pour viter l'aspect de cette Bastille en miniature. Ainsi la voil donc rduite cette dimension frivole, cette forteresse insense o pendant tant de minutes sculaires, tant de sang fut ml tant de larmes! La voil donc sur ma table, imbcile jouet d'enfant, cette pouvante du Paris fodal. Tyrannie! On y brisait les mes, on y brisait les corps! Toute la France guerrire et pensante a t renferme en ce lieu funeste. Il tait pour le roi Louis XI un lieu de plaisance! Il servait de coffre Henri IV! Richelieu n'et pas gouvern huit jours, s'il et t priv de sa chre Bastille, et Louis XIV se ft cri: ma royaut n'a plus de remparts! Un abme... un tombeau... un chafaud... parfois mme un pidestal. Le grand Cond et Voltaire ont t renferms dans ces murs; l'un, vaincu par la Bastille, tout grand qu'il tait; l'autre, faible et pauvre, et vainqueur de la Bastille! Qu'es-tu donc devenu, symbole nerv des vieux pouvoirs? Est-ce bien toi, Bastille, qui gis ainsi sur une table, prtant la boue et le flot de ton foss ma plume oisive, ternelle prison o s'touffaient les cris des misrables, donjon sans loi et sans piti o l'crivain expiait ses plus beaux rves! Murailles froces sur lesquelles se sont briss tant d'amours malheureux, tant d'opinions gnreuses, tant de croyances, tant d'crits brls par la main du bourreau! Mais, Dieu soit lou! ces cendres ont fini par retomber sur ta tte comme un linceul?... Ainsi je rvais... autour de cette machine d'tat, trange relique du pouvoir absolu. En mme temps je cherchais me rappeler cette histoire; il me semblait que je dcouvrirais dans cette pierre arrache aux cachots sculaires, la trace et le souvenir de tant de misres imposes tant de grands hommes; il me semblait que ce monument froce et tout d'un coup infidle sa mission, rejetait par tous ses pores, les penses de rvolte et de rvolution que le pouvoir confiait sa garde abominable, impie! En effet, pour peu que vous soyez attentif vous verrez que ce n'est pas l'eau qui suinte en cette pierre arrache aux tnbres, ce ne sont pas les cris des misrables qui se font entendre... coutez, et voyez! ce qui suinte ici c'est le gnie; et si ces murs pais vont crouler et remplir de leurs ruines le monde ancien, c'est la libert des vieux ges qui brise tout jamais ces murailles lzardes. O drision de la force! Honte ternelle de la tyrannie! O retour implacable, inespr de la toute-puissance... une heure a suffi pour renverser ce rempart, et voici les jouets que l'on fabrique de ses dbris! En mme temps, mon rve allait toujours, et refaisait ma faon, sur l'immense et terrible _ou-dire_ du genre humain, une Bastille mon usage: il me semblait que j'tais mont sur la plus haute tour, et soudain, de ces hauteurs, le spectacle le plus anim et le plus dramatique s'offrait mes regards. Ah! quelle histoire! Hlas! quelle pouvante! O mon Dieu! que de souvenirs! Tout se courbe tes pieds, Bastille impitoyable! ton seul aspect les plus grands esprits tremblent, les plus grands coeurs frmissent, les hros se troublent, les saints rvent le martyre et les innocents le supplice... et puis, tout d'un coup, victoire ternelle! Il n'y a plus de Bastille! Les cachots sont muets, les fosss sont combls, les chanes sont brises, les tortures sont abolies, les corps sont dlivrs, les mes ont des ailes, la pense est libre! Et tout ce qui est mort ressuscite! Et tout ce qui tait billonn parle haute voix! Les cachots sont ouverts! Les tombeaux chantent des hymnes! Triomphe au fond des abmes et dlivrance au plus haut des cieux! Quant toi, fabricant de petites Bastilles, parodiste idiot des grandes vengeances, colporteur de ces pierres insultes, emporte l'instant ce monument de ton gnie! Elle n'a que faire ici, chez moi, ta Bastille impuissante, et j'aurais grande honte d'en faire un meuble, mon usage! Ainsi, va-t'en, et si tu trouves que cette pierre, enfin soit lourde porter, va-t'en la dposer chez Mirabeau, Vergniaud, Barnave, Duport, Lameth, chez les vainqueurs vritables de la Bastille! ceux-l seulement un pareil encrier peut convenir. Ceux-l ont bris tous les vieux instruments qui servaient donner un corps la pense humaine, ils en ont invent de nouveaux et de plus srs; ils ont effac les vieilles rgles mme de l'loquence; ils sont grands, sublimes et politiques, comme on ne l'avait pas t avant eux. Si J.-J. Rousseau vivait encore, il faudrait lui porter cette pierre; elle irait merveille sa colre, ses mpris, ses vengeances, sa haine pour l'autorit sans forme et sans nom. Donc loin d'ici, hors de moi ce fragment de la Bastille: tez cet encrier de ma vue, il est fait pour contenir les grandes penses, pour servir le vrai courage et les passions populaires. Non! non! je ne saurais employer mes vaines critures ce travail d'un peuple entier; encore une fois, loignez de mes yeux cette Bastille... elle me fait honte... elle me fait peur! L'homme partit emportant firement la Bastille entre ses bras: il alla la vendre la comtesse Dubarry qui partit d'un beau rire l'aspect de cette grossire image d'un monument qui l'avait dfendue et courtise _in extremis_. --Vous tes un grand niais, Monsieur, dis-je mon valet de chambre, avec vos encriers de pierre ternelle... l'critoire de M. Dorat me suffisait. Quand je fus un peu calm...--Monseigneur (me dis-je moi-mme), essayez maintenant d'crire ici, avec cette plume innocente et ce peu d'encre oubli au fond d'un cornet, la terrible aventure dont le souvenir vous enferme au milieu de Paris, plus srement que si vous tiez enferm dans le cachot le plus profond de _la tour de la libert_! Donc, Monseigneur, souvenez-vous, qu'il y a trois jours, dans un moment d'oisivet et de curiosit, vous tes entr sur le minuit, dans la salle de l'Opra, au beau milieu du bal masqu. Vous tiez seul, inconnu de tous, ne connaissant personne, coutant sans rien entendre, et voyant tout... sans rien voir. Des ombres passaient et l, murmurant tout bas des paroles sans suite et sans accent. Des passions vous frlaient, souriantes! Des yeux vous regardaient... brillants! Des bouches riaient... ironiques! _Chacun pour soi_ tait le mot d'ordre et le but de la fte, et puis, je n'tais qu'un tranger dans ces rencontres d'une ville entire qui se cherche, et s'appelle et se reconnat, certains signes, dont elle seule elle a le secret. Je restais dans cette foule immobile, inquiet, malheureux, quand tout coup une petite main se posa sur mon paule, une voix douce avec cet accent d'innocence que j'aime tant dans les femmes de mon pays, murmura de tendres paroles mon oreille enchante: On te connat, disait-elle, on sait que tu es un philosophe, un Allemand, un jeune homme honnte et rserv comme un vieillard... Ah! jeune homme l'abri des passions, que viens-tu faire en ces lieux o tout brle? Ainsi parlait la voix charmante, agaante, et la beaut qui s'emparait de mon me et de mon coeur! Figurez-vous une voix d'un beau timbre, une taille leve, un geste ingnu, l'esprit lger, le rire et la bonne humeur de la vingtime anne, enfin je ne sais quoi de vivant et passionn dans le peu que je pouvais deviner de ce visage inconnu; tant de grce et tant de baisers! Jamais jeunesse et beaut ne m'avaient parl si tendrement et de si prs! Tu me connais? lui dis-je en tremblant d'une irrsistible motion, tu me connais beau masque, tu es plus heureux que moi. Elle prit place mes cts et sa robe, en frissonnant, faisait de beaux plis autour de sa personne, entoure la fois de mystre et de contentement. --Oui, dit-elle, on te connat: un homme irritable et jovial, triste et rveur sans savoir pourquoi, grand observateur de riens, grand faiseur de petites choses, trs-mdiocrement bon ou mchant, philosophe absurde, amoureux manqu. Beau masque... on te connat... Mais vous, Monseigneur, vous ne me connaissez pas? --Si je te connais, lui dis-je? Une ombre, une dame errante, une aventure, une habitante de Luciennes ou de Marly, une bergre de Boucher, une pampine de Clodion, une houlette, un jupon court, tout vice et tout sourire... un pige o l'on tombe, une imprudence, et trs-jolie, qui l'amour fait trop de peur, et que l'amour prendra ce soir. Est-ce bien cela, bergre, et voyez si l'on ne sait point parler votre jargon? Elle reprit, toujours avec la plaisanterie et ce sentiment qui devaient nous mener si loin:--Que fais-tu ici, cette heure, et pourquoi donc ne pas rester chez vous dans un calme repos? Do! do! l'enfant do! C'est une chanson allemande! Il me semble, te voir huch dans ce tumulte, une de ces sentinelles perdues qui cherchent l'ennemi de tous leurs regards, et qui s'endorment avant de l'avoir dcouvert. Elle me dit mille autres folies pleines de grce et de got; puis je lui parlai comme on parle ses amours, et lui parlant tendrement, sans audace et sans peur, je donnais une expression cette bouche, un mouvement ses yeux, une couleur ses longs cils; j'tais comme le statuaire son dernier coup de ciseau; encore un instant, voil ma Galate! O ma reine! ma vie! Ainsi je lui disais! Puis, sans le savoir, sans le vouloir, je l'entranais loin de la foule et quand nous fmes seuls:-- prsent, lui dis-je, assis ses cts prs d'elle, et respirant sa tide haleine; prsent, par grce et par piti, permettez que je vous contemple, mon aise; oublions ces licences, permettez que je vous dise enfin, srieusement, que je vous aime! Allons! fi du masque! Et, dmasqu, je voulais la dbarrasser de ce voile importun. --Non pas, disait-elle, en se dfendant d'un geste nergique, non pas, messire, non, vous ne verrez pas mon visage; Dieu ne plaise en effet, que je joue ici mme, en cette folle nuit, sur un regard, tout le bonheur de ma soire. Est-ce donc ainsi que vous obissez la rverie, rveur? Donc fiez-vous moi, comme vous je me fie. Et elle ajoutait je ne sais combien de saillies vives et tendres, agaantes et timides. J'tais muet, j'tais fou. Cependant tout ct de cette retraite mystrieuse o M. le rgent avait laiss son empreinte et ses souvenirs, les sons bruyants de l'orchestre ajoutaient un enivrement mortel, mon enivrement. --Au moins, repris-je, au moins laissez-moi, en partant, un nom que je puisse murmurer dans mes beaux jours, un nom auquel je rattache une ide, un souvenir... une obissance, un respect. Ceci est trs-srieux, madame, et je ne plaisante plus. Elle reprenait sur un ton incroyable de causticit fminine: Oh! oh! nous voil, en effet, tombs dans le srieux! _Madame!_ Ah! fi le gros mot pour cette heure emporte et frivole! Ami, croyez-moi, obissons l'heure prsente, et gardons-nous de renvoyer ce fraternel _toi_ dans le sjour des ombres, comme un fantme aprs minuit. Quoi donc! tu veux tre srieux propos d'amour, srieux au milieu de la vapeur d'un bal masqu? Regarde, autour de toi tout est ruine, et menace; il n'y a plus rien qui soit debout dans l'ancien monde. Et pourquoi ne serions-nous pas, toute une heure, oubliant vous, ce que je suis; moi, ce que vous tes, Monseigneur? Ici mme, ici, un premier prince du sang se laissait tutoyer par madame de Phalaris? --Qu'il en soit ainsi, lui dis-je, et puisque madame ne veut pas qu'on la voie, au moins a-t-elle un nom qui la rappelle mon souvenir quand je n'entendrai plus ce bel esprit qui parle avec tant de grce... et de tristesse... --Et quoi! dit-elle, ma voix ne dit rien de plus, non pas mme un brin de tendresse... un peu d'amour? Je sentis sa main trembler dans la mienne... Il y eut comme une larme travers la dentelle jalouse... Ah! qu'elle tait belle! Elle exhalait les plus charmantes odeurs de la jeunesse. Elle tait toute grce et tout sentiment.., elle se livrait... elle se dfendait... elle voulait... elle ne voulait pas... elle avait des licences qui me semblaient venir du ciel mme d'Anacron ou de Gentil Bernard! C'tait bien la femme abandonne l'extase, la crainte, aux transports d'une minute ineffable... Ignorante, elle interrogeait une me ignorante, elle pensait, elle pleurait tout bas! Tantt elle m'attirait dans ses bras, sur son sein charmant, tantt elle me repoussait, avec tant de force et d'nergie! Heureuse--pouvante--insolente--altire--humble mes pieds--agonisante! Elle tait toute flamme et tout frisson, tout dlire, haletante, perdue... et moi, je passais par toutes ses transes, je provoquais toutes ses esprances, je subissais toutes ses douleurs. Je priais, j'ordonnais, je pleurais, je me fchais... je lui disais: _va-t'en!_ Je la rappelais... console! O lutte trange! mystre! Enfin, tout d'un coup, lorsqu'elle eut demand grce et piti, je m'emparai de cette inconnue et, sans rien attendre, bloui, furieux, j'ouvris ses bras mon amour; ses bras me retinrent avec une passion silencieuse et frntique. Oh malheureux! je ne songeais qu' mes transports du moment, je me livrai cette femme comme moi elle se livrait; inconnu elle inconnue, et dlirante, elle moi dlirant, moi tout jeune, moi timide, amoureux, plein de fivre... bonheur! Elle tait donc moi cette beaut invisible!... elle tait moi, elle vivait pour moi, et j'embrassais un fantme! Hlas! tant de passion... et dj tant de remords! Pygmalion, ta statue est un marbre inerte... O dieu d'amour, fais au moins que je la voie, et qu'elle me sourie! et qu'elle me donne... un baiser. Elle tait l furieuse, insense et pleurante! Elle m'appelait un tratre, elle m'appelait un lche! Elle se maudissait... elle me maudissait. En vain par ma crainte et par mes respects, je voulais protester contre l'entranement qui l'avait perdue... Elle tait immobile! Elle tait silencieuse! tonne, elle-mme, de ce grand crime dont elle tait la complice innocente... Oui! Elle avait honte et je partageais sa honte... Elle avait peur et j'avais peur! Ces grands yeux qui me regardaient semblaient mettre au dfi ma probit, ma loyaut, ma chevalerie!... Enfin, quand elle me vit genoux, baisant ses mains, et demandant mon tour: grce! piti! pardon! --Tu ne me verras pas, dit-elle! Et tu ne l'auras pas, ce baiser que ta bouche implore!--Adieu! Il faut bien que je le chtie et que je me chtie! Adieu! Elle tait dj sur le seuil de cette porte o l'avaient conduite sa hardiesse et sa mauvaise toile... Elle s'arrta, comme obissante un remords ml de piti, et d'une voix plus douce, et d'un regard plus tendre, elle ajouta: Pourtant si bientt arrivait ton dernier jour... mon dernier jour!... Si ton souvenir et ta piti me restaient fidles... ou tout au moins si par quelque grande action vous vous montrez digne enfin de ce qu'on a fait pour vous... vous verrez mon visage... ami, vous saurez mon nom... nous mourrons dans notre premier... dans notre dernier baiser! ces mots... elle disparut, comme une apparition, dans cette muraille du Palais-Royal et de l'Opra o tant de vices avaient pass! CHAPITRE III Rest seul, je me sentis pris par un grand doute... Allons! me dis-je, elle a bien jou son rle... et je la reverrai demain! Tant le doute est un corrupteur certain des mes les mieux trempes! Certes, j'tais convaincu de l'honntet de cette femme autant que de sa beaut suprme... Eh bien! lche et misrable ergoteur, j'aimais mieux la nier moi-mme que d'entourer son cher souvenir de ma reconnaissance et de mes respects. Ingrat que j'tais, ingrat et lche amoureux, quand tout me disait que j'tais le premier amour de cette beaut sans nom... Je me faisais toutes sortes de raisonnements misrables pour me bien dmontrer moi-mme que j'avais affaire au vain caprice de quelque dame oisive, et qui se moquait de ma navet... Heureusement que j'eus donn bien vite un dmenti sans rplique aux sophismes qui s'arrtaient dans mon cerveau, et ce dmenti qui me sauvait de ma honte, je le trouvais dans les transports de mon coeur. Cette fois enfin l'amour l'emportait sur le paradoxe, et par la sincrit de ma douleur, de mes regrets, je comprenais tout ce qui manquait au parfait accomplissement de mon bonheur. J'aimais! J'tais aim! Elle s'tait livre moi toute entire... Oui! mais je n'ai pas vu son visage... oui, mais je n'ai pas effleur cette lvre o murmuraient ces tendres paroles... l'instant mme o j'avais le droit de la retenir! Et maintenant si loin d'elle, et pris d'un regret ineffable, en vain je l'appelle, en vain je la cherche... ou bien la voil qui me revient, mais toujours invisible... Est-ce vous... est-ce toi, mon fantme... Et veux-tu me donner enfin ton sourire et ton baiser? Telle tait mon anxit! Voil ma peine! l'instant mme o je quittais la France, pouvant du bruit, des tnbres, et de l'immensit de l'abme, il m'a suffi de rencontrer cet ami des papillons, cet amateur des belles roses, ces faiseurs de collections compltes, ces rveurs la poursuite de tant de misrables petits bonheurs, pour comprendre quel point il serait misrable et honteux de ne pas chercher complter, moi aussi, la plus belle heure de mon premier amour. Ainsi je me rendais compte, moi-mme, et ne voulant rien oublier de cette aventure trange, des moindres incidents de cette nuit de folie et d'enivrements de tous genres. Il me semblait que cela me consolait de me raconter moi-mme les plus fugitifs souvenirs... Un peu calm par ces confidences, je revins Versailles, dans cette ville part qui n'avait pas, mme cette heure o s'clipsait la royaut de la France, son gale sous le soleil! En ce moment, la ville tait dserte, le roi, la reine et la cour fatigus du spectacle ternel de la cit devenue trop grande pour la royaut nouvelle, avaient cherch une ombre, un refuge, un peu de calme et d'oubli dans le palais de Saint-Cloud o la mort avait fait tant de ravages. Trop heureux ce roi dont le trne est chancelant, trop heureuse aussi cette reine expose tant de clameurs, tant de violences, d'chapper la fatigue, l'isolement, aux ennuis de la ville de marbre et d'or. Versailles, la ville esclave o tout passe, o le grand sicle a pass... Cit d'un jour!... Caprice phmre d'un seul roi qui n'avait pas song que ses enfants et ses petits-enfants ne suffiraient pas remplir cet asile exagr de sa propre grandeur. Rien qu' parcourir cette ville sonore, on comprenait confusment que sa prosprit n'tait plus qu'un mensonge, et sa grandeur un rve. Ce palais dont Louis XIV seul fut le chtelain, dont les deux rois ses successeurs, ne furent que les portiers, encore un jour, encore une heure, il sera trop troit pour le peuple souverain, pendant que ces htels btis pour ces ministres, ces capitaines, ces vques, ces seigneurs seraient trop vastes et trop beaux pour de simples citoyens. La mort pesait dj sur cette ville insense force de richesse et de grandeur, comme elle a pes sur les villes des lacs sulfureux de l'criture, ou sur les villes profanes de la molle Ionie, et sur toi, Venise, reine, prostitue! peine elle a perdu sa loi, sa force, elle se fait courtisane, et elle se perd dans la dbauche et le plaisir. Telle elle m'a paru vide, endormie, oublieuse du pass, sans souci du prsent, et dj courbant la tte sous la main pesante de l'avenir, telle on m'a dit qu'elle tait encore aujourd'hui, cette ville ouverte toutes les dgradations. Comme elle vivait de la royaut, elle est morte avec elle. Elle a succomb sous le poids de ses habitudes paresseuses; elle est semblable ces grands spulcres ouvrags, taills et cisels par les grands artistes que la postrit tudie et contemple sans trop s'inquiter du nom des morts, enfouis dans ce magnifique cercueil. Quand je le vis, pour la dernire fois, ce temple dgrad o se tenait la majest de Louis XIV, dj tout tait sombre et mort, l'herbe, ornement des cimetires croissait dj dans les places publiques, les volets de ses maisons se fermaient silencieusement comme on les ferme l'heure o l'on part pour un long voyage, tout est ferm au dehors; tout est sombre au dedans; le feu est teint; le lit est dfait; le meuble est recouvert de ses toiles, la pendule a cess de sonner les heures, le jardin est mort, vide est le bcher; la vie est absente jamais de ces murailles; plus d'enfant qui va natre et plus de vieillard qui va mourir! spectacle pouvantable! Une ville entire qui se meurt! Un rgne entier qui s'efface! Une maison pareille, la maison de Bourbon qui tombe en ruine! Versailles aux abois, tout Versailles!... Moi, cependant, je la contemplais dans son agonie, et dans son abandon, cette antique cit des miracles, lorsque au bas de l'escalier du palais j'aperus un tranger dont la figure douce et calme, l'attitude aimable et le sourire bienveillant attiraient tous mes regards... Il se tenait devant un autre personnage qui portait sur sa poitrine une croix militaire, et qui vendait des petits gteaux. Je m'approchai de l'tranger, il me salua.--Voulez-vous manger un petit gteau avec moi, Monsieur? La reine et le roi sont Saint-Cloud, et Leurs Majests ne nous verront pas. --Je suis bien sr, rpondis-je en acceptant l'offre de l'tranger, que si le roi et la reine nous voyaient, plutt que de nous blmer, ils partageraient notre repas, rien que pour faire honneur cette croix de Saint-Louis. --La reine surtout, reprit mon homme en puisant de nouveau la corbeille, elle est si belle... et si bonne. --Oui, rpondis-je, et cette croix est la meilleure preuve que Sa Majest n'a pas mang de ces gteaux; cette croix, elle l'aurait vue; elle voit les malheureux de si loin! --Et cependant, reprit l'amateur de petits gteaux, vous voyez bien cette dalle de pierre; elle a cd de deux pouces depuis que ce brave officier est venu se poser cette place, pour la premire fois. Ainsi nous devismes, lui, l'officier et moi. Lui tait affectueux, bienveillant et causeur, l'officier tait simple et rserv, moi j'tais fort l'aise en cette socit d'honntes gens sans prtentions, et je trouvais les petits gteaux excellents. L'tranger tait un causeur trs-fin, et trs-ingnieux; il courait aprs les plus imperceptibles nuances de la pense et des objets extrieurs. Je ne saurais vous dire toutes les histoires dont il tait le hros, il en avait de charmantes, propos de rien. Par exemple, il nous montra ses gants, et il nous raconta comment il les avait achets...--Dans une humble boutique claire demi; le comptoir est tenu par une aimable et charmante femme aux yeux noirs, la peau blanche, et qui sourit merveille... Ainsi la confiance allait s'tablissant entre nous; j'tais tout oreille et le bon chevalier de Saint-Louis souriait doucement sa corbeille peu prs vide... encore un gteau, j'allais savoir toute sa vie... un importun qui descendait par le grand escalier et qui vint moi, les bras ouverts, en me saluant de tous mes titres, emporta la confiance de ces deux hommes... Au premier salut du courtisan, le pauvre chevalier de Saint-Louis releva la tte, il prit sa corbeille des deux mains, et se retira lentement d'un air calme et rsign; l'tranger, le suivit, en me jetant un regard de reproche et de piti.--Je les suivis longtemps des yeux l'un et l'autre, et quand ils eurent disparu, je sentis que je les aimais. Je fus dsespr de les avoir perdus si vite.--Mon Dieu! Monsieur, m'criai-je en parlant au courtisan, vous me tirez de la plus agrable conversation qui se puisse entendre: ces deux hommes sont vraiment d'honntes gens. Pourquoi donc votre aspect leur a-t-il fait tant de peur? --Mais, reprit l'homme l'habit, je l'ignore; on n'est pas fait, que je sache, pouvanter ces messieurs: l'un est un pauvre diable qui a la rage, malgr la consigne, de faire son commerce sur les marches du chteau; l'autre, savez-vous qui est l'autre? --Je voudrais bien savoir son nom, rpondis-je avec empressement. --Je vais vous le dire, monseigneur, et quand vous le saurez, plaignez-vous encore de mon intervention... L'autre n'est rien moins que le fou en titre du roi d'Angleterre, qui je viens de faire dlivrer un passe-port. --Et son nom, je vous prie, Monsieur? --Dame un nom de bouffon:... il s'appelle Yorick. CHAPITRE IV Le secret que j'avais confi au papier, je l'aurais dit volontiers Mirabeau; mais s'il aimait beaucoup les dames, en revanche il les estimait assez peu, et je craignais son ironie... Au contraire, il me sembla que Barnave tait tout fait le confident que je cherchais, et je lui racontai non pas sans un peu de honte, ma bonne fortune et les doutes qu'elle avait fait natre en mon esprit. --Bon! dit-il, vous avez trouv la fin du roman! quelle trange passion, et quel scrupule incroyable? Une inconnue... Un bonheur incomplet... un baiser qu'on vous a refus... Ah! triple Allemand que vous tes, et que dirait M. de Lauzun, s'il avait entendu votre histoire?... Au fait d'o vous vient cet embarras inexplicable? tout prendre, l'accident qui vous arrive est un accident heureux. Une seule femme que vous ne connaissez pas, si vous savez profiter de l'aventure, peut vous tenir lieu de toutes les autres. Vous donc qui preniez en piti le fou de la reine, on ne vous manquerait pas de respect en vous donnant un grain d'ellbore!--Ah! dites-vous, la dame tait masque!--Eh bien! prtez-lui tous les visages qui lui conviennent le mieux! Son masque a cach cette femme vos yeux, il en cache, en mme temps mille autres plus belles et plus charmantes, celle-ci que celle-l... Pour vous cette femme est partout; elle a tous les noms, elle prend tous les visages, elle est jeune, elle est belle, elle est noble... elle a tout... Rvez le reste, et ne pleurez pas! Ainsi parlait Barnave, avec un accent lger, vif, pntrant, en homme habitu aux objections... Puis, comme il ne me voyait pas calm... --O fortune! destin, disait-il: une monarchie est en pril, un peuple est renouvel, l'Europe entire est haletante l'annonce des plus grands vnements, Mirabeau monte la tribune, clipsant tout ce qui se prsente, et moi, Barnave un lu du peuple, en ce moment je suis le confident des incroyables amours d'un grand prince! cette heure, et bon gr, malgr moi, et toute affaire cessante, il faut que je m'occupe complter une intrigue de bal; il faut que j'assiste aux commencements d'une passion finie! Hol! le joli mtier pour toi, Barnave! Et cependant, ajouta-t-il en me prenant la main, je ne trouve pas cela ridicule, je vous assure. Je suis assez malheureux pour respecter toutes les passions; cherchons donc, puisque vous le voulez, quelque remde vos douleurs d'amour. --Il faudrait, repris-je un peu rassur, dcouvrir quelle tait cette femme, comment elle tait venue ce bal et pourquoi donc elle m'a choisi dans la foule, et laiss l, l'instant d'aprs, sans me dire: _Au revoir!_ --Ma foi, reprit mon nouvel ami, si j'tais que de vous... je me ferais le plus beau du monde, et la tte haute, et le jarret tendu, j'irais, je viendrais, je chercherais... je ne m'adresserais pas un orateur populaire, anim de toutes les passions d'une rvolution sans piti, je voudrais deviner, moi tout seul, la dame et souveraine de ma pense; je la reconnatrais sa voix, son geste, au feu de ses yeux, ses mains, sa parole, son silence, aux rvlations du sixime sens... et puis, si elle chappait ma recherche, mes transports, voulant complter absolument l'amour et le bonheur qu'elle m'a donns, je chercherais dans la plus belle foule, et quand j'aurais rencontr assez de beaut, de jeunesse et de grce amoureuse, alors, prostern sous le regard de cette beaut, je lui dirais: O Madame, un baiser! un seul baiser!... Je ferais mieux, j'irais drober, comme un voleur de nuit, la sensation qui vous manque, aprs quoi, j'en demanderais pardon la dame!... Il y a des injures que les femmes pardonnent toujours. Ainsi, bel et bien votre motion sera complte, ainsi rien ne manque votre roman de vingt ans! Et comme il vit mon dsespoir muet que le remde tait trop grand pour le mal:--Non, non, me dit-il, ne faites pas cela. Faites mieux; recommencez un autre amour, un amour complet, retournez au bal et gardez assez de sang-froid pour arracher le masque de la premire qui se livrera. Vous avez raison, point de moiti de bonheur, je n'en veux pas pour moi, nous n'en voulons pas, nous autres qui avons une me. Et cependant, cher prince, moi, qu'un abme aussi spare jamais de l'amour qui me tue, ah! si j'avais touch seulement sa main, si son regard tait tomb sur moi, agenouill, ses pieds, si j'avais entendu sa voix m'appeler par mon nom: _Franois Barnave!_ En ce moment, je n'aurais plus t Barnave. En ce moment, dompt, docile et soumis aux moindres caprices de la beaut que j'aime, et dont nul ne saura le nom, jamais, Franois Barnave serait descendu de cette tribune clatante... il et dsert la cause de Mirabeau, la cause du peuple; il et tout foul aux pieds: honneur, devoir, conscience; et plus sage et plus amoureux que vous, Monseigneur, il et trouv son bonheur complet! Dieu du ciel! j'aurais t heureux autant qu'un mortel peut l'tre ici-bas! Hlas! je ne vaux pas un sourire de sa lvre, un regard de ses yeux, un soupir de son coeur. Ce nom-l: Barnave! En vain je l'ai fait terrible... en vain je le veux clbre, elle l'ignore! En vain ma voix puissante a pes dans les affaires de ce monde, elle n'a rien entendu, rien compris... Elle ne m'a pas vu une seule fois dans la foule; elle ne me connat pas assez pour me craindre; et me voil si loin de mon esprance... et si loin de son dsespoir! Disant ces mots, Barnave tait hors de lui. Je le regardais avec un tonnement qui le dconcerta, il domina son trouble, et reprenant son sang-froid: --Vous voyez, me dit-il, que votre passion n'est pas la seule ridicule! Et moi aussi j'ai ressenti des passions inexplicables; mais j'en suis le matre et je m'en sers pour avoir du coeur. D'ailleurs, quelle que soit la passion qui occupe les hommes, croyez-moi, elle est toujours couverte d'un masque, et le plus sage est de ne pas chercher le soulever. Il reprit, d'un air de rsolution effrayant:--Voulez-vous que je vous dise absolument, le voulez-vous? quelle tait votre inconnue?... Interrogez votre me et sondez votre coeur!... Rpondez-moi! --Quoi qu'il arrive, et quel que soit le danger qu'elle et moi, nous courions, Barnave, eh bien oui, je veux le savoir. --Prenez garde, jeune homme, rpondit Barnave. Il y a de grands repentirs dans votre curiosit satisfaite. Encore une fois, le mystre est souvent un grand bonheur; songez-y. Qu'aurez-vous de plus, je vous en prie, aussitt que vous saurez ce nom-l, ce nom cach? Comme il sonnera tristement vos oreilles, quand vous l'aurez entendu! Combien les faveurs de cette nuit d'ivresse et de fivre innocente vous paratront cruelles, quand vous saurez d'o elles viennent! Mais, vous le voulez... prparez-vous tout savoir. J'attendis. Il reprit en ces termes:--Vous connaissez, ou du moins vous avez vu, sur le chemin de Luciennes, une femme la dmarche lgante et molle, la taille svelte et lgre, un oeil qui brille, un regard qui blesse, un pied qui glisse en passant! --Mais, lui dis-je, o prenez-vous le chemin de Luciennes?... Et cependant, j'tais dj fort inquiet. --Oh! oh! reprit Barnave, ainsi que tout chemin mne Rome, il y a mille sentiers qui mnent au chteau de Luciennes. Dans ce chteau, la dame est un mystre, une fable, une aventure, un accident! Rien de trop haut pour elle... et rien de trop perdu dans les fanges. Les uns la saluent jusqu' terre et par habitude, les autres font semblant de ne pas la reconnatre, ingrats! qui cette femme a tout donn! Quant aux duchesses, aux marquises, aux tabourets de la cour, elles couvrent de leurs mpris cette infortune... Il est vrai que ces mpris sont bel et bien de l'envie, uniquement de l'envie... Elle, alors arrogante et superbe comme une fille de joie et de fortune royale, elle mprise galement ces respects et ces ddains; elle marche, et le front lev dans ce Paris, dont elle fut la souveraine; et elle va partout, en simple artiste, qui est reste et femme et reine, en dpit de tous les changements de son visage et de sa destine... --Or a, repris-je, mu jusqu'au fond du coeur, si je vous comprends bien, cette femme est une prostitue, une honteuse personne leve toutes les grandeurs de la prostitution! Elle vcu de honte et d'infamie; elle a fait pleurer le misrable; honor le lche, ador le brigand; elle a rempli les Bastilles et vid le trsor? --Oui, dit Barnave, et c'est cela pour quelques-uns; mais pour les autres, c'est une idale crature, encore adorable! Elle est le rve enchanteur de la dernire passion des rois de France. Elle a remplac Agns Sorel, dame de beaut, comme le feu roi remplaait Pharamond; authentique et prcieuse relique de l'amour, comme l'entendaient les vieux Bourbons de France, au temps du pouvoir absolu; c'est une savante chasser les nuages d'un front couronn; c'est un jovial cynique exhalant les parfums les plus rares, vtu de gaze et charg de fleurs; c'est un des lutins de Cazotte, un prophte; c'est mieux qu'une femme, il y a bien des jeunes gens, et des plus beaux qui la rvent. Comprenez-vous? c'est la seule entre toutes les choses qu'il allait perdre jamais qu'ait regrette, son lit de mort, le roi Louis XV dans ce beau royaume qui fut lui le dernier. Je me levai presque dsespr.--Assez, assez, Barnave; cessez de grce, et brisons l cette excrable moquerie. O ciel! serait-ce possible et vraisemblable, en effet? Cette femme... aurait-elle ce point l'ingnuit, la grce et le charme? Aurait-elle, en son abandon mme, la voix, la plainte et la douleur de la vertu qui succombe... Ah! feindre ainsi! jouer ce rle affreux de la courtisane amoureuse, oublier si compltement ce qu'elle tait dans ces palais fangeux, dans les bras de ce vieillard, dans le tumulte et le bruit de ses tristes amours... Madame du Barry sous ce masque, y pensez-vous? --Qui vous dit que ce n'est pas madame du Barry elle-mme? Elle a l'habitude et la conduite de ces sortes d'intrigues; elle a prsid, la premire, ces bals o tout est possible, o tout est permis; elle est la vanit mme, elle n'a plus de roi de France sduire; elle a voulu savoir ce qu'il fallait penser d'un prince de Wolfenbuttel... --Et je suis parfaitement de votre avis, reprit une grosse voix... Voil, trait pour trait, l'image exacte de la plus sduisante coquine qui se soit assise au trne de France... Et, vive Dieu! mon prince... il faut que vous soyez n sous une heureuse toile pour avoir rencontr madame du Barry. CHAPITRE V L'homme qui parlait ainsi, c'tait Mirabeau lui-mme! Il avait l'oeil du lynx et l'oreille de la taupe; il concevait, il comprenait, il entendait toute chose; et de toute chose il faisait un profit, disant que c'tait dans son domaine... Enfin ce qu'il n'entendait pas, il le devinait.--Vive jamais la comtesse du Barry! s'cria-t-il... Et plt au ciel, mon confrre... et mon rival, Barnave, que vous n'ayez pas d'autre amour... Interpell brusquement par cette voix irrsistible, Barnave tonn s'loigna sans mot dire, et s'inquitant fort peu des doutes dans lesquels il m'avait plong... Mirabeau suivit du regard Barnave qui s'loignait. Il y avait dans ce regard de l'intrt et de la piti:--Noble jeune homme, dit-il, sublime enfant, dont le coeur vaut mieux que la tte! Gnie inquiet dont l'loquence n'a pas d'gale! Barnave, emport par la passion qui te brle! Infortun! comme il a menti sa vocation, lorsqu'il a pris sa place au premier rang des grands dmolisseurs... --Dites-moi, pourtant, Monseigneur, reprit Mirabeau, ce que venait faire ici madame du Barry, quel chagrin pressait Barnave et pourquoi fuit-il ainsi mon aspect? --Vous tes entr dans un de ces moments de malaise qui attristent souvent notre ami, rpondis-je, il n'et pas voulu tre surpris, surtout par vous, dans cet tat de faiblesse et d'garement. --C'est grand dommage, en vrit, que toute cette me et tout ce coeur en soient rduits l qu'ils n'osent plus se montrer, dit Mirabeau; en vrit, c'est un grand malheur d'aller si vite, quand on marche dans un sentier si mal fray et si obscur! --Mais, repris-je, est-ce bien vous, Monsieur, qui parlez ainsi, et ces regrets conviennent-ils la bouche de Mirabeau! Il me semble, en effet, que si la France obit aux passions qui l'emportent, et si elle parcourt des sentiers obscurs, c'est bien vous qui l'avez voulu. C'est votre main qui l'a pousse hors des sentiers battus, c'est aux accents de cette voix souveraine qu'elle s'est mise courir et l, chevele et saisie de terreur. Voyez, monsieur, que d'pouvante! En ce moment, le trne est branl, l'ardente calomnie entoure incessamment votre jeune reine, le vieux temps est perdu, les vieilles moeurs sont effaces, les ruines s'amoncellent dans ce royaume o rien ne se fonde... o tout est mort. Le hasard, aveugle dieu, prside aux destines de ce beau royaume. coutez! mille prdictions sinistres psent sur ce roi plein de respect! En ce moment, plus d'appui pour le trne au dedans, au dehors la vieillesse des uns et la jeunesse des autres lui sont galement funestes; en vrit je ne sais rien de plus triste que cette position des affaires qui ne fait le bonheur de personne; il est vrai qu'elle a fait votre gloire vous, Mirabeau, mais que de doute et de malaise au fond de cette gloire unique et sans rivale! Hlas la triste position! qui a rduit notre Barnave cette lutte terrible de son esprit et de son coeur, et qui le perdra, n'en doutez pas! Mirabeau se prit rflchir profondment:--Je conviens, reprit-il aprs un silence, et j'avoue en effet que ce sont l de grands malheurs gnraux et particuliers. Toutefois c'est bien malgr moi que le trne en est venu cette extrmit. Je suis n un sujet du roi, un sujet loyal, et rien ne m'et t facile comme d'oublier les abus cruels du pouvoir, sur ma personne et sur ma libert. Malheureusement le roi est mal conseill; il est aveugle! Il ne comprend pas! Il ne sait pas que la parole est la force et la vie... Et quand je venais au roi, le regard plein de piti, le coeur plein de pardons, quand j'implorais... la permission de me perdre en sauvant le trne... ils se sont cris que je jouais ma comdie, et que le trne serait dshonor d'tre sauv par Mirabeau! Les voil bien... les voil tous!... Et maintenant ils m'implorent, ils me supplient, ils se prosternent: Mirabeau, sauvez-nous! Sauvez-nous, Mirabeau... Il est trop tard! Je voudrais les sauver, mais que faire? royaut misrable! C'est la faute de son orgueil et non pas la mienne, moi, abreuv de tous ses ddains! J'observais Mirabeau disant ces paroles. Son front tait charg de nuages, son visage, ouvert et franc, s'tait contract sous une sensation pnible; il y avait dans toute sa personne loquente et superbe quelque chose qui ressemblait au remords, mais un remords combattu. Le Titan... le voil cras sous les montagnes qu'il a souleves! Phaton, le voil bris sous le char qu'il a conduit! Le rvolt recule l'aspect de sa rvolte! Ah! tu veux dtruire et renverser... ruine et dtruis, brise et renverse afin que l'heure arrive o ton crime apparaisse ta conscience, ivre de vengeance et de remords. Cependant, nous restions plongs l'un et l'autre dans une mditation profonde, interrogeant l'avenir, pouvants de l'heure prsente... Et Mirabeau reprenant la parole, en secouant la tte avec fiert:--Certes, il y aurait de la lchet dsesprer du trne: avec la constitution telle qu'elle est, tout peut se rparer encore condition que les mmes hommes qui ont pouss le royaume ces progrs inesprs arrteront le char dans sa course... il n'y a pas d'autre remde, et pas d'autre secours. --Et voil prcisment, monsieur de Mirabeau, o est mon doute. C'est un singulier matre et difficile rgler, le mouvement: quand une fois on lui a livr l'me d'un peuple, et sitt que le peuple aveugle s'est mis en marche emportant les voeux, les esprances et les craintes d'un royaume, allez dire ce peuple: _Halte-l!_ --C'est vrai, Monsieur, le char est lanc, mais peut-tre, en me plaant tout vivant sous sa roue, au risque d'tre cras, pourrai-je l'arrter un instant? Rien qu'une heure et tout serait sauv. On revient si vite en France la vrit, au bon sens, pour peu que la France ait le temps de se reconnatre. Enfin, croyez-moi, voil mon ambition prsente... Sauver le roi ou prir. Car, entre nous, mon entreprise est une tche odieuse, absurde, impossible, et ma royaut me poursuit comme une honte. J'tais n peut-tre, comme mon cousin le duc de Guise, pour tre un hros des dissensions armes, des guerres civiles, des rvoltes de citoyens; mais jamais je n'aurais accept ces meutes que pour venir, aprs un jour de victoire, m'agenouiller orgueilleusement devant la majest soumise de mon roi. Oui, j'aurais t heureux et fier de me montrer sujet fidle, aprs avoir prouv que j'tais un sujet redoutable. l'heure o nous sommes la sdition est change, et la rvolte a perdu toute sa grce mes yeux, depuis qu'elle n'aboutit plus aux pieds du trne... Ah! fi d'une sdition en guenilles! Fi de ces mains mal laves! Que m'importe, en effet, d'avoir bris le joug lger de la cour, s'il faut porter le joug d'un autre souverain qu'on appelle le peuple? Sous cet trange souverain que nous nous sommes donn, l'esclavage est une honte et devient un joug insupportable; moi-mme, le matre absolu de ce peuple, dont j'ai retrouv le nom perdu, aprs que Montesquieu eut retrouv ses titres gars, quelles humiliations m'a condamn son caprice! Allons, Mirabeau, parle haut, dis ceci, dis cela, si tu veux qu'on t'applaudisse; allons, Mirabeau, notre histrion Mirabeau, de la colre ou de la haine, si tu veux que nous soyons contents; allons, Mirabeau, clate et tonne, prie et pleure et calomnie, au gr de nos passions, renverse et brise et tue! O popularit fatale! humiliante protection! indigne succs! ce vil mtier j'ai perdu toute mon me; pour cette vile royaut j'ai renonc mes prjugs les plus chers; j'ai bris ma prcieuse couronne de comte, que j'avais dfendue contre les Caramans eux-mmes; je suis devenu un fanatique! Mes vices, mes vices si chers, je les ai oublis et je leur impose un frein. Je me cache, oh! qui l'et dit! pour aimer ma chre matresse, et je me drape en vertueux. Que je m'ennuie et quel vide en tout ceci! Pour moi, la vie est le nant, elle me pse et me lasse; et je sens dans mon coeur le plus poignant des remords, non pas le remords d'un crime inutile, mais le remords d'une folie sans excuse; le remords d'une faute! Enfin quand je songe aussi que l'opposition n'est plus de mon ct; que c'est moi qui suis le matre, et qu'il y a dfendre une monarchie... un roi, quinze sicles; quand je me vois, prsent le matre absolu, sans obstacle, et que l-bas une reine de France, une femme... appelle en vain le ciel et les hommes son aide!... et que moi je suis l, frappant cette monarchie terre, mpris par cette reine, odieux ce bon roi qui m'a dlivr!... Non certes! non, cela ne peut durer; il faut que je sorte tout prix de ce malaise et de cette honte; il faut que j'en sorte ou que je meure!... Ainsi il parlait dsespr; il attendait une rponse; il hsitait. --Ne craignez-vous pas, lui dis-je enfin, de rencontrer des obstacles, mme dans votre bonne volont pour cette monarchie au dsespoir? --Vous, voulez parler des courtisans, reprit-il; vous avez raison, c'est une race dangereuse. Mais populace pour populace, et tout bien pes, j'aime encore mieux celle-l que celle-ci; celle-l rampe, et je l'crase; au contraire, l'autre est reine, et c'est moi qui la flatte. La plus dangereuse des populaces, c'est la vraie populace, qui hurle et qui s'en va dans la rue en criant: _tue et tue!_ Elle hait la guerre, elle hait le gnie et le linge blanc. Elle a cru me faire une grce extrme en me permettant la poudre mes cheveux, un carosse et derrire mon carosse un laquais. Dcidment, c'est un parti pris; l, dans mon me, et l, dans ma tte, il faut, sujet, que je revienne au roi; homme, que je revienne la reine... orateur, que j'impose au peuple qui m'entend, mes volonts suprmes... Seulement, dites-moi, dans cette grande rsolution que je prends aujourd'hui, voulez-vous me servir? --Vous ne doutez pas de mon zle vous servir, monsieur de Mirabeau! je suis tout vous, ordonnez. mon premier voyage Versailles, je l'ai promis Barnave; pour sauver la reine de France, pour sauver la soeur de notre empereur, rien ne doit me coter; ma vie est vous, ce prix. --Ainsi, ce soir, onze heures, vous consentez me prter un cheval et me suivre, vous-mme, vous tout seul, au rendez-vous de cette nuit? --Mes chevaux seront prts onze heures. --Il faudra prendre garde ne pas tre remarqu, ce soir. Il y va du salut de la monarchie, il y va de ma vie, une vie aujourd'hui prcieuse entre toutes, car bien certainement, si le loyal parti dont je me suis fait l'esclave vient me deviner, je suis mort! et, vritablement, avant ma tche accomplie, il me serait pnible, il me serait affreux de mourir. --Que dites-vous, Monsieur? votre mort ce serait un grand deuil pour les mes intelligentes qui vous suivent dans cette ardente carrire; ce serait un coup fatal qui drangerait cette lutte ingale entre le roi et le peuple, laquelle seul, tout seul, vous pouvez mettre un terme. Enfin, pour ma part, ce me serait une profonde, une inconsolable douleur de vous perdre l'heure o je commence vous connatre, vous, mon grand homme et mon hros! --Votre hros! aprs Barnave pourtant. --Barnave est si malheureux! --Ajoutez, il est si jeune et si grand rveur, si cruellement marqu par le destin! Ici il passa la main sur son front en relevant sa crinire. --Mais qui de nous n'est pas frapp mort? Moi mme je sens mon front le signe fatal. Puis se retournant vivement:--Ce soir onze heures dans votre cour. --Les chevaux et le courrier de M. le comte... seront prts partir! CHAPITRE VI onze heures du soir nous tions cheval. Mirabeau se mit en selle en excellent cavalier qu'il tait. Avant de sortir dans la rue, il s'enveloppa de son manteau, et le voil parti les yeux baisss. D'abord nous marchmes avec prcaution; nous fmes plusieurs dtours pour n'tre pas suivis; puis bientt quittant Versailles, nous entrions dans ces bois pais qui mnent de Versailles Saint-Germain. La nuit tait sombre, le vent agitait la cime des arbres, l'herbe se froissait sous les pas des chevaux, le gibier de la fort passait et repassait avec mille bruits confus... Mirabeau marchait le premier, moi, je le suivais en silence avec l'obissance passive d'un cavalier qui suit son capitaine, et sans avoir demand o nous allions. J'en tais venu, encore une fois, jouer le rle secondaire auquel je m'tais vu condamn tout d'abord;--le rle d'un agent sans intelligence, qui ne sait mme pas pourquoi il est dvou, et qui cependant se dvoue, entran par une force irrsistible. Ainsi j'allais subjugu par Mirabeau, le suivant en aveugle et sur de vagues promesses chappes son dcouragement. Le Mirabeau populaire, en ce moment le voil qui trahit sa cause et qui revient par instinct ses amours primitives; le voil qui va sauver le trne qu'il a perdu; il se glisse en ces tnbres, cachant son visage et dissimulant sa route, livr aux angoisses d'un nouvel avenir et d'un pass qui le lie troitement avec les principes qu'il va combattre.-- quelle lutte horrible tait soumise cette me ardente, active et pleine d'incertitude! Il ne restait plus rien de l'chapp de la Bastille, du calomni, du mpris qui se venge, et qui devient dieu dans la foule; c'tait l'homme d'tat, pensif et rflchi, s'arrtant honteux devant des ruines, et tir de son enivrement par des voix de dtresse. O misre! Il tremble l'ide que de toutes ces ruines il n'en saurait relever une seule! Aussi bien je n'ai jamais vu plus d'abattement et de tristesse que dans la marche silencieuse de Mirabeau traversant la longue fort: sa tte tait penche sur sa poitrine, et de temps autre de violents coups d'perons dans les flancs de son cheval venaient attester la violence des passions qui le brlaient. Nous marchions toujours, lui, silencieux et proccup; moi, pensif et tout entier mille ides tranges que je rougissais de m'avouer; hros tous deux, lui, la faon d'un grand homme qui s'est tromp; moi, comme un homme faible et qui va au hasard sans savoir o. La fort tait sombre et le ciel tait noir, la route ne finissait pas. O allions-nous? Hlas, je vous porte envie, Mirabeau! Votre toile vous guide: une reine est l-bas qui vous attend; vous savez o vous allez; quelle voix vos oreilles vont entendre; et quelles prires, quelles paroles! quelle main vous sera tendue en signe de confiance! Pour moi, je vais votre bon plaisir; je ne sais d'o je viens, o je vais, et ce que je suis aujourd'hui, sinon le trs-humble valet des passions et des hommes qui ont besoin de moi! Nous n'avions pas encore rompu le silence, quand nous arrivmes au carrefour de la fort: six chemins la fois se prsentrent nos pas incertains, un poteau unique tendant six bras de chne indiquait aux passants la route suivre; mais la nuit tait dj sombre, et il devenait impossible de lire les inscriptions traces sur le poteau. Mirabeau s'arrta; il releva la tte, il tourna autour du poteau indicateur, cherchant sa route, et dj fort inquiet, et tremblant de laisser passer l'heure du rendez-vous. Plus il cherchait, plus il tournait dans le rond point, plus les chemins se croisaient, se heurtaient, se mlaient; c'tait comme une danse chevele o les arbres tournent, remuant leurs branches avec l'lgance d'un danseur dont la tte est charge de plumes: ainsi dansait la fort. On et dit, la voyant se mouvoir en cercle devant nous, d'une roue de fortune entranant avec les voeux anims, les esprances, la bonne humeur, et les imprcations terribles des joueurs. Mirabeau tait immobile, perdu, bant; il sentait qu'il tait doublement hors de sa route, gar jamais, doublement gar, comme un homme qui ne peut avancer ni reculer. Les nuages marchaient dans le ciel parsem de taches lactes, c'tait au ciel un mouvement inverse avec celui de la terre, c'tait une rotation double en sens divers, double et sur un mouvement ingal, sur une mesure entrecoupe; un chaos sans rgle, un mouvement sans cause, un ple-mle, une fascination nocturne impossible dcrire et dont il tait impossible en effet de se tirer. Le chaos tait l, avanant, reculant, s'alongeant terre et s'levant jusqu'aux cieux; il se cachait dans l'arbre pineux, il soupirait dans le buisson touffu, il riait gorge dploye, accroupi au sommet du poteau invisible; le chaos, ple et gigantesque, flagrant, moqueur, il nous tendait ses sept bras mystrieux pour nous touffer. On entendait la fois des bruits tranges; des ombres glissaient, voiles et soupirant; le carrefour s'approchait, reculait, prenait toutes les formes, carr, long, oblong, rond, en pointe, en pyramide, en trapze, ou plat comme la pierre d'une tombe, lev comme une colonne triomphale, saisissant faire peur toutes les formules gomtriques; il et fallu un gnie la Newton pour soumettre la moindre quation ces lignes brises, ces trapzes fantastiques, ces capricieux sphrodes qui naissent, qui grandissent, qui s'effacent, comme grandit et s'efface en se dridant le cercle fragile de l'onde ouverte au caillou. Arrivs cet endroit du chemin, nous sentmes que nous tions gars, gars jusqu'au lendemain, sans un bruit qui nous guide, un frisson, un tintement, un cri de bte fauve, un chant d'oiseau, une onde, un murmure, un cho, une fume au-dessus des arbres, sans une toile dans le ciel... Perdus, perdus, absolument perdus! Mirabeau descendit de cheval, il s'assit au pied du poteau, il porta sa main sur ses yeux, et je l'entendis soupirer profondment. C'taient de rudes soupirs, partis du fond d'une vaste poitrine; il y avait dans ce soupir je ne sais quoi de ferme et de rsolu, qui attestait le dcouragement d'une homme suprieur. Il resta un quart d'heure se lamenter tout bas. J'tais descendu de cheval son exemple, et je m'tais assis ses cts. --Vous voyez que le ciel ne veut pas la sauver, me dit-il en me montrant le ciel. Puis il reprit:--Oui, l-haut un nuage, un mince nuage au-dessus d'une mince toile, et voil une reine jamais perdue! Une reine! une femme! une femme qui m'attend, sous ce ciel glac; elle frmit, elle plit, elle tremble au souvenir de mon nom; elle prte, attentive, l'oreille l'horloge de son chteau, pour savoir si l'horloge sonnera minuit, l'heure o vient le fantme!--et cette nuit le fantme attendu ne viendra pas! La grille de fer restera ferme; tous mes crimes envers elle, elle ajoutera un nouveau crime, elle dira: _C'est un lche!_ Et elle sera irrite, non pas en reine, en femme; elle se mprisera d'avoir song moi, qu'elle mprise! Alors le mpris plein le coeur, elle regagnera la couche de son triste poux, et cet poux endormi, qui ronfle, insouciant comme un villageois dont la rcolte est acheve, elle le regardera avec complaisance, et, songeant moi, elle le trouvera beau! Moi, cependant je vaudrai ce mari vulgaire un baiser de sa femme, et je rchaufferai cette couche inerte. Ah! femme et reine, elle imaginera que je me suis vant auprs de la reine et qu'on m'a vant prs de la femme! Ah! je ne suis ni le tribun qu'on lui a dit, ni l'amoureux qu'on lui a vant. Elle croira qu'une nuit passe tous les vents d'un ciel orageux me fait peur. Alors dans cette obscure fort s'accomplira ma vie, et je mourrai en conspirateur subalterne! Aprs quoi elle racontera que je venais pour demander pardon, et qu'elle m'a fait fermer sa porte! Ah! maldiction sur moi, Mirabeau! maldiction sur la terre et sur le ciel, sur cette terre qui tourne et sur ce ciel qui reste noir! Il frappait sa poitrine et sa tte, il tait hurlant. J'en eus piti, je ne lui parlai pas. --Malheureuse! Ah! malheureuse! reprenait-il, je venais si content et si fier de la sauver! Je portais ces pieds sacrs et charmants tant de zle et tant de respects! Je lui voulais crier grce! et merci! pardon!... mais ce maudit nuage a tout effac, tout bris! tout dshonor! Pourtant cette royaut que j'allais sauver, qu'a-t-elle fait au ciel, pour qu'il se voile ainsi sans piti? Vieille monarchie, antique rempart... Royaut de la France! morte! morte! morte! Morte! parce que j'ai pass la jeunesse d'un libertin; parce que j'ai t dsoeuvr et joueur. Morte! parce que j'ai fait des dettes que je n'ai pas payes, parce que j'ai t sducteur adultre et vagabond sans respect pour mon pre, et sans obissance mon roi! Parce que j'ai enlev la jeune femme son vieil poux. Morte! parce qu'un nuage passe dans le ciel effaant les lettres de ce poteau au moment o je franchis ce carrefour. Je voudrais bien tenir ici quelque philosophe, un philosophe chrtien, pour lui expliquer la vanit de l'histoire du monde, et pour lui dire combien peu tient un sage, commencer par un aptre, finir par moi, dont mon cheval aurait piti! Il se mit pousser un clat de rire, comme s'il et entendu lire en cet instant l'Histoire universelle de Bossuet. Ce fut tout fait comme s'il et parl; son rire ici, dans la fort, autant que sa parole la tribune, rencontra l'cho obissant! Il fut se briser contre le tronc des arbres, contre la pierre du rocher, contre la vote du ciel, il se prolongea bien loin, plus loin que nos oreilles purent l'entendre; il ne s'arrta que dans le jardin de la reine, la place mme o Mirabeau tait attendu. --On m'a parl, reprit-il, des stociens. Pour tre stocien il fallait avoir un manteau; j'ai un manteau; le stocien s'enveloppait dans un manteau, et il attendait. C'est ainsi qu'on a tu Csar: il tait appuy contre la statue du grand Pompe, comme je suis appuy contre ce htre... Il ajouta, toujours avec la voix du dsespoir:--Je ne voudrais pas tre Brutus, j'aimerais mieux mourir dans le manteau de Csar! Il s'enveloppa dans son manteau; il s'tendit de tout son long auprs du htre, et, chose trange... il s'endormit. Il rva, il rva tout haut. Il rva de noblesse et de libert; il rva de la reine et de ses matresses; il rva la plus extrme indigence et la plus incroyable richesse; il rva de Maury et de Duport; il rva de l'Angleterre et de la France; il eut des clats de rire et des sanglots; il sentit ses mains charges de chanes, et il entendit tomber la Bastille; joie immense et sans frein, atroces douleurs, orgueil satisfait, inpuisable repentir, cris, larmes, sanglots, sourires, chansons, baisers lascifs, procs, calomnies, tribune, loquence, ivresse, travail, perte ou gain, amiti, haine, dvoment et vengeance, ah! les passions viles, les passions d'un noble coeur! Il y eut de tout cela dans son rve. Un rve affreux, le rve idiot d'un gant ivre mort; le rve enchant des plus belles annes! C'tait de l'pouvante, et c'tait de l'extase, ici, l haut, l bas, dans l'enfer! Le vieux htre, enivr de ce sommeil douloureux, se balanait sur cette tte volcanique; la brise soufflait dans cette paisse chevelure, un buisson ardent. J'assistais, sans le savoir, l'un de ces sommeils solennels; sommeil de visions tranges comme en eut un le dernier Brutus aux champs de Philippes, dernier sommeil d'un grand homme qui rsume sa vie, et qui sent au dedans de lui-mme qu'il va mourir. Tout coup, sans aucun bruit avant-coureur, et comme s'il se ft chapp de l'arbre entr'ouvert, je vis un homme auprs de Mirabeau qui dormait. Cet homme tait vtu de noir; il me parut d'une taille gigantesque, il tendit une large main sur l'orateur endormi, et le secouant fortement: --Debout! debout! disait-il d'une voix basse et solennelle, allons, debout! Est-ce bien le temps de dormir, ouvrier maladroit qui reviens si tard la vigne de ton seigneur! Ne voil-t-il pas, Monseigneur, une aventure hroque? O l'vnement honteux! Cet homme sort de sa maison comme un voleur; il se cache dans l'ombre, il se drobe ses espions, il part sous la sauvegarde et sur l'honneur d'un tranger; il marche vite parce qu'il sait combien le retard peut tre funeste et quel but dangereux il se propose; il remonte rebours de sa vie, il nage contre le torrent qu'il a suivi jusqu'alors, et puis la moindre difficult de la route, au moindre obstacle, douleur, ce hros, sorti de chez lui pour tre un hros, il hsite, il s'arrte, il s'assied sur l'herbe, il s'endort; il dort, comme si la question qu'il va dbattre tait une simple question de vie et de mort. Oh! courageux pour tout dtruire, lche au contraire et nonchalant quand il faut rparer! Prt dormir, rver quand il faut agir! il lui faut pour tre un homme une tribune, un cho! seul avec lui-mme, il n'est plus qu'un lche et un fou! C'est un prsomptueux qui se perd, qui perd tout le monde, oubliant mme sa passion pour les femmes, la seule passion de son coeur, sa plus criminelle passion, la passion la plus chre son me! Or, il faut que ce soit moi qui le rveille, et j'ai beau le secouer, il ne se rveille pas! Et il le secouait toujours, mais en vain! C'tait un sommeil de plomb, un rve enracin dans l'me, un drame hardiment commenc dans une partie de ce crne inaccessible tout bruit terrestre, et qui s'accomplissait lentement! Alors l'inconnu se penchant sur Mirabeau: --Mirabeau! comte de Mirabeau! cria-t-il. --Qui m'appelle? allons! me voici! cria la fin Mirabeau du fond de sa poitrine avec une voix lointaine, une voix qui s'chapperait du tombeau! --Mirabeau! comte de Mirabeau! n'avez-vous pas promis d'tre exact un rendez-vous, cette nuit mme? Avez-vous tendu la main la monarchie aux abois? Avez-vous quitt votre banc l'assemble pour aller donner un dmenti formel vos rvoltes passes? N'tes-vous pas un tratre votre parti plbien? ne marchez-vous pas, dans la nuit, sur les bords d'un abme sans fin? Comte de Mirabeau! pourquoi donc vous endormir sur les bords de cet abme? Il sera toujours assez temps de vous reposer quand vous y serez tomb; rveillez-vous, comte de Mirabeau! rveille-toi, Mirabeau! Mirabeau se leva sur son sant. Ses yeux taient ouverts, mais il ne voyait pas; son regard tait transparent et terne, il le fixait sur l'inconnu: --Oh! dit-il, par piti! laisse-moi dormir, je dors! La fatigue la fin m'a pris, il faut que je me repose et que je dorme, absolument je veux dormir! Il y a si longtemps que je suis actif! Tiens, prends mes mains, attache-les; lie avec des chanes de fer ces deux pieds inutiles, apportez ici la Bastille, entourez-moi de ses murs pais, j'y consens, je le veux, je t'en prie, et qu'on me ramne en prison. En prison, on dort, on pense, on fait l'amour, on vit d'amour, on n'est pas enivr par cette fausse gloire, on n'entend pas ces clameurs d'un peuple injuste, on n'a pas revenir sur ses actions de la veille, on n'a pas renier son nom et sa gloire, on n'a pas de remords. C'en est fait, ma route est finie, jamais finie, et je reste ici, ici jamais! Ainsi parlait ce lutteur encore endormi. Mais l'inconnu reprenait, toujours d'une voix grave et lente:--Mirabeau, comte de Mirabeau, rveillez-vous, debout! cheval! cheval! le temps fuit, minuit approche, une femme vous attend! Et Mirabeau dj plus veill:--Une femme, en effet... elle m'attend; elle est belle et jeune et m'appelle, elle me sourit; une crature part dont l'aspect m'tait dfendu et dont j'approcherai assez prs, cette nuit, pour respirer le parfum de ses vtements. Que de progrs n'as-tu pas faits, Mirabeau, depuis la femme du cantinier, au fort de Joux?--Mais qui donc me dira le nom de la grande dame qui m'attend? reprit-il en levant la voix. --Monsieur de Mirabeau, s'cria l'inconnu, un galant homme, un seigneur, a-t-il jamais oubli le nom de la femme qui l'attend? Mirabeau releva la tte:--O Mirabeau! pauvre homme et pauvre fou, dit-il, que tu es diffrent de toi-mme! me voir tendu et dormant, dirait-on que je marche la faveur la plus envie? Ah! certes, j'en ai bien connu des hommes, des rpublicains qui donneraient leur vie en change du quart d'heure qui m'attend. Surtout, et disant ces mots il mettait son doigt sur sa bouche en faon de secret; surtout, il est un jeune homme accompli en gnie et en amour, qui languit et qui se meurt, parce qu'il m'a trouv sur son chemin, moi plus puissant que lui dans le peuple, et parce que je l'ai cach dans mon ombre, lui si jeune et si beau, et que les regards qui m'arrivaient n'ont pas su l'atteindre. Ainsi va le monde! Il est fait ainsi! Ce jeune homme et tout sauv!... Versailles ne sait pas mme le nom de ce jeune homme! Et moi, vaincu, bris, on m'appelle! Cette aimable et jeune renomme, on l'ignore dans ces hautes rgions, pendant que mon pouvantable renom m'ouvre tous battants toutes les portes. Il irait, lui, cette cour tremblante et qui demande enfin pardon l'loquence, au gnie, la libert, il irait pour sauver la femme uniquement; j'y vais, moi, pour sauver la reine. Et maintenant que j'y songe, ami, tu as raison, le temps presse, htons-nous, j'ai trop dormi; debout! debout! cheval! cheval! comte de Mirabeau! Disant ces mots, il tait dj cheval. L'inconnu s'enfona dans un des six chemins, en nous disant: _Suivez-moi!_... Nous le suivmes quelque temps. Arrivs une hauteur, nous dcouvrmes nos pieds le chteau de Saint-Cloud qui dormait au milieu de son parc immense, au bruit des flots. --Voil votre chemin, nous dit le guide; allez votre but, M. le comte, et rendez-moi grce enfin de vous avoir rveill, le sommeil le plus involontaire peut tre un crime en ces temps de rvolutions. Or vous ayant tir de ce mauvais pas, coutez ma prire au nom de votre me, au nom de votre honneur: sauvez la reine et sauvez-la par tous les moyens que vous trouverez dans votre coeur ou dans votre gnie. Au nom du ciel, sauvez-la! au nom des hommes, sauvez-la! Enfin, si j'ose ainsi parler, au nom des combats qui dchirent mon me, au nom des angoisses les plus cruelles qui puissent fltrir la jeunesse et l'intelligence, au nom d'un amour insens, en mon propre nom... matre absolu des opinions et des volonts de la France!... ayez piti de la reine. Ah! sauvez-la! sauvez-la! --Oui, oui, je la sauverai, en ton nom et par piti pour toi, Barnave! Au nom de ton amour, s'cria Mirabeau. Je m'criai:--Barnave! --Oui, reprit l'inconnu, Barnave! Et malheur ceux qui douteraient de la reine! et malheur vous, Mirabeau, si jamais cette illustre occasion tait perdue! Ah! que de repentirs! quels remords notre dernier jour! ces mots, il partit.--Barnave, o vas-tu? cria Mirabeau. Il se fit un moment de silence, et nous entendmes une voix dans le lointain:--Je retourne l'assemble, o je veux abattre tout jamais le trne que tu vas sauver. CHAPITRE VII Nous tions, sans le savoir, sous les murs du chteau de Saint-Cloud. Au mot d'ordre et prononc tout bas, la grille s'ouvrit pour nous laisser passer et se renferma en silence; nous parcourmes lentement la vaste avenue entre la Seine et le palais sombre. Arrivs au grand bassin, couvert de mousse, o dormait le cygne l'abri de son aile, un homme attendait qui nous invita descendre, et qui prit nos chevaux, nous indiquant du geste un sentier escarp qui grimpait en ctoyant les cascades du jet d'eau, jusqu' la plate-forme, au sommet du chteau. Mirabeau grimpa pniblement travers le sentier glissant, et, en s'appuyant sur mon bras, il parvint un certain point de l'avenue o il s'arrta. L'endroit tait parfaitement dcouvert, un vase italien charg d'un palmier indiquait le lieu du rendez-vous. L s'arrta Mirabeau.--Tenez-vous l'cart, me dit-il, et asseyez-vous sur ce banc, dans le feuillage. Il me fallait un tmoin de ce qui va se passer ici, et je vous ai choisi, parce que je n'en connais pas un qui soit plus dsintress dans ces questions formidables. Vous tmoignerez pour moi, quoi qu'il arrive, et vritablement j'ai mrit assez de haines dans ce palais pour avoir quelque raison de n'y tre pas en sret. Ainsi ne me perdez pas de vue, et, quoi qu'il arrive, il y aura l quelqu'un pour attester que Mirabeau arrivait en ce lieu sans haine et sans peur, mais aussi plein de zle et de bonnes intentions. Mon mandat tait d'obir, j'obis. J'abandonnai cet homme ses rflexions; je me plaai sous une tonnelle d'o je pouvais tout voir, et je me mis penser aux chances funestes d'une rvolution qui, cette heure, en cette nuit douteuse, arrachait la fille des Csars au lit de son royal poux, la forant d'implorer la grce et la piti de ce demi-dieu que la foule avait port sur ses autels. Trop heureuse encore, majest! que ce tout-puissant vous pardonne et vous protge! Heureuse aussi qu'il vous ait accord ce moment d'audience! Htez-vous donc, reine! htez-vous, le tribun n'est pas fait pour attendre; il est un homme impatient, de sa nature; il croira, si vous tardez, que vous manquez sa dignit personnelle, ou bien encore, il n'attendra plus la reine, il attendra Marie-Antoinette... alors il sera patient, il attendra jusqu'au jour, et tant que vous voudrez. Reine, htez-vous, il vaut mieux encore, majest vaincue! implorer la piti du tribun triomphant, que de venir, femme superbe et vaine, et longtemps attendue, couter les prires de Mirabeau agenouill. J'en tais l de mes tristes penses, quand du ct du palais, je vis arriver trois femmes... on et dit trois ombres qui glissaient sur le gazon, elles se htaient lentement; elles avaient peur. Cependant, Mirabeau, calme et fier, se promenait pas compts et rguliers avec l'habitude d'un homme qui s'est longtemps promen sur la plate-forme circonscrite des donjons. En hsitant les trois femmes s'approchrent; deux d'entre elles passrent devant moi. C'tait la reine et ma mre avec elle. La reine tait ple, elle allait, les yeux baisss et les deux mains jointes, elle tremblait... elle tait rsolue. Une robe blanche, longs plis enfls par le vent du soir, dessinait sa taille; ses cheveux blonds couvraient ses paules: figurez-vous, par une lune voile, minuit, l'apparition d'une jeune femme enleve, il n'y a pas trois heures, par une mort implacable, et qui revient avec le nglig de sa nuit de noces sur une terre o ses pas n'ont plus d'cho, o son corps n'a plus d'ombre, o son souffle, hlas! n'a plus de bruit! Ma mre suivait la reine et de trs-prs. Ma mre tait toujours impassible; son pas tait grave et sa tte immobile: elle marchait comme si elle et t en prsence de toute la cour, un jour de rception solennelle dans la grande salle du palais. C'est peine si je m'aperus que la troisime de ces dames entrait sous la tonnelle o je me trouvais, tant j'tais attentif regarder le spectacle imposant que j'avais sous les yeux! Ce fut d'abord la plus trange et la plus entire confusion. La nuit tait profonde autour de nous; le ciel tait tach de blancheur, de rares intervalles; sa clart incertaine imposait et prenait toutes les formes: le silence tait effrayant! Quand la reine eut dpass le berceau sous lequel je me trouvais, elle hta le pas, comme si elle et oubli ce qu'elle cherchait dans ce jardin; puis, tout coup, face face avec Mirabeau elle poussa un cri et elle recula d'un pas. Alors seulement je m'aperus que je n'tais pas seul sous la charmille o je m'tais cach. Une femme tait l qui voulait s'lancer au cri de la reine... je la retins:--Pardon, Madame! et patience, je vous prie! Il ne s'agit pas ici d'un cri de dtresse... un peu d'tonnement, voil tout. Donc ne troublons pas cette entrevue en prvenances inutiles; ceci est une ncessit qu'il faut subir: subissons-la. Aussi bien, vous le voyez, la reine est remise et salue. En ce moment l'homme approche... Il s'incline avec le plus profond respect... Ils se parlent; la confrence est commence, et puisse-t-elle bien finir! La dame qui je parlais tremblait comme une feuille au souffle du vent d'hiver. Hlas! disait-elle, elle a trembl toute la nuit! Elle pronona voix basse des mots entrecoups de sanglots... Ah! Monsieur, qui ne serait touch par tant de grce et de malheur! La voix qui me parlait tait si douce et si touchante que, malgr le spectacle qui m'occupait, je retournai la tte, et je reconnus ma cousine Hlne, elle-mme! peine si je l'avais entrevue Versailles dans la nuit mme o le devin nous avait annonc tant de peines, de menaces d'chafaud, d'exils et de prisons! --O ma cousine Hlne, est-ce donc vous que je revois? Vous ct de moi, dans l'ombre! aussi ple que la reine elle-mme! et qui m'avez peine reconnu! Parlez-moi de grce; me reconnaissez-vous, prsent? Elle me regarda tendrement, elle me tendit la main.--Frdric! --Hlas! lui dis-je, il me semblait qu'Hlne avait oubli mme le nom d'un proche parent! Il y a si longtemps dj que vous m'appeliez si bien... Frdric! Elle rougit, et d'une voix tremblante:--coutez! la reine appelle!... elle a besoin de moi. --La reine est l-bas tout entire aux paroles qu'elle prononce, aux paroles qu'elle coute! Il y va de la vie et de la mort, gardons-nous bien de l'interrompre! En ce moment vont s'accomplir toutes ses destines... Que de temptes! Qui dirait que la propre fille de Marie-Thrse est l, dans cette ombre immense, implorant le pardon de tant de grandeurs! Quant moi, peine ai-je mis le pied sur ce volcan, j'aurais voulu partir et revenir en notre Allemagne heureuse et bien aime... Est-ce donc que vous n'y pensez jamais, Madame, et que vous ayez tout oubli? Elle m'coutait... attentive, autant que l'tait la reine aux paroles de Mirabeau. Mme je vis dans ses veux briller une larme, et d'une voix qui me fit tressaillir: --O destin! fit-elle... et d'une voix plus calme elle reprit: Une patrie, un ciel allemand! un royaume heureux et tranquille! un trne affermi! une royaut respecte! un peuple obissant! Si vous saviez, Monseigneur, ces hurlements, ces volonts, ces menaces, ces cris du peuple! quelles fureurs il s'abandonne! quel point il est implacable! Il est l, menaant, furieux, affam, son enfant sa gauche, et sa femme sa droite... Il a le feu dans les yeux, la menace la bouche et la fureur dans le coeur... Que vous dites vrai! notre Allemagne! Allemagne! Hlas! qui me rendra mon Allemagne et son peuple et son beau ciel? Il fait froid ici; la bise est glace! On est mal en France. O peine! terreur!.. Ainsi elle parlait, et de ses belles mains glaces, elle disputait son voile au vent funbre de minuit. --Eh bien! chre Hlne, eh bien! qui vous arrte et qui vous empche? Elle est l-bas, la chre et sainte patrie! Elle appelle! elle nous tend les bras nous ses fils. Voyez au del du Rhin nos chteaux forts, nos gothiques cathdrales, nos vieilles galeries, nos jardins, nos remparts... Tout cela nous attend, nous appelle, allons-y... --Tout cela se trompe, ou nous trompe, ami! Notre patrie... elle est ici! Elle est ici, aussi longtemps que cette humble et triste fille des Csars, cette reine au dsespoir que vous voyez l-bas perdue, et plaintive, et tremblante, n'aura pas repass la frontire o s'arrte enfin son triste royaume! Hlas! pensez-vous donc que je puisse redevenir Autrichienne aussi longtemps que notre archiduchesse, elle, sera Franaise, une Franaise accuse, insulte, accable, misre! d'humiliations, rduite implorer, dans la nuit, dans un horrible tte--tte, je ne sais quelle trange puissance assez semblable aux dieux occultes qu'adoraient les anciens Germains! Non, non, il n'est plus de patrie, il n'est plus rien pour moi qui vous parle, au del de ces cueils, au-dessus de ces abmes! Je reste ici comme elle, avec elle, et c'est l'honneur qui le veut. Elle parlait si bien, que je l'coutais mme quand elle eut cess de parler... Cependant nous pouvions suivre et reconnatre sa robe blanche, ct de ce manteau noir, la forme exquise qui reprsentait la reine de France... On entendait parfois une exclamation pleine de piti et de douleur... --Monsieur, reprit Hlne aprs un silence, peut-on vous demander qui donc est cet homme appel par la reine? son ordre, elle a tout quitt pour l'attendre, il lui parle... elle coute, elle pleure, elle a peur! Vous, cependant un prince de l'Empire, vous voil servant de piqueur ce fantme.... Il faut que ce soit le dmon! --Si ce n'tait que le dmon! repris-je; ah! Dieu du ciel! si nous n'avions conjurer, cette nuit, que la puissance infernale!... Un mot de la reine et suffi pour le dompter! --Vous avez raison, reprit-elle. Il tient de quelque dieu plus sombre! Il appartient une ternit plus farouche! Il rsiste... il se dbat! La reine pleure... Il ne l'entend pas pleurer... monstre! Et j'ai bien peur d'avoir devin ce nom-l! --La chose est ainsi! cet homme est un gnie! Il peut tout perdre... ou tout sauver. Il est le matre! il faut courber la tte, il faut obir! --Toujours obir! toujours trembler! toujours implorer ces regards sans piti, ces coeurs sans pardon, ces puissances d'en bas! Quelle vie, hlas! quelle vie... et mieux vaudrait mourir! Toute notre me et tout notre coeur restaient suspendus au plus lger bruit qui nous venait de cette rencontre abominable et surnaturelle. Un grain de sable, un cri d'oiseau, une feuille, une branche, un soupir... Tantt la voix de l'homme clatante et dompte... ou bien la voix timide et touchante de la femme! Elle plaidait pour son mari, pour son roi, pour ses enfants, pour les droits de sa race; elle plaidait, loquente, inspire, indigne, attestant le pass, invoquant l'avenir, appelant son aide tous les sicles et toutes les grandeurs de la maison de Bourbon; elle disait ses transes, ses peines, ses journes de haine et d'insulte, et ses nuits sans sommeil! Elle racontait les pamphlets, les calomnies, les injures, le duc d'Orlans, le cardinal de Rohan, le fameux collier, par quelles misres elle en tait venue redouter les colres de ce peuple qui l'adorait nagure, et comment elle doutait, cette heure funeste, de l'ternit de sa race et de la grandeur de sa maison!... De ces plaintes, de ces terreurs pas un mot n'arrivait jusqu' nous, et cependant nous n'en perdions pas une, Hlne et moi, tant elle tait intelligente, et tant j'tais moi-mme intelligent de ces royales misres; elle retenait son souffle! Elle tait une me, un esprit, un ange gardien! Elle apposait, pour mieux entendre, son bras charmant sur mon paule, et sa joue ma joue, elle coutait, parfaitement oublieuse de ses dix-huit ans, de mes vingt ans. De son ct... le monstre (elle l'appelait ainsi), rpondait au discours de la reine, et par quelques paroles chappes cette voix porte l'clat, nous refaisions, Hlne et moi, tout son discours. Il expliquait... ses rvoltes, ses colres, sa dclaration de guerre cette royaut qui l'avait tenu captif: parce que c'tait son bon plaisir. Il disait, lui aussi, ses angoisses, ses douleurs, sa propre ruine, et comment il se trouvait attach par des chanes de fer cette popularit qui lui faisait peur; que du reste, il tait bon gentilhomme, ami du roi, plein de respect pour la reine, et qu'il sentait dans ses veines que bon sang ne pouvait pas mentir. Tant qu'il parlait, nous suivions son sourire et le feu de ses yeux! Il tait dans l'ombre, et pourtant son attitude et son geste taient si vivement dessins que l'ombre mme en conservait la grce et l'nergie! On comprenait que le lion baissait la tte! on reconnaissait qu'il tait musel! O reine, en ce moment quel triomphe! majest, quel retour! Hlne et moi, dans la mme motion et dans le mme enthousiasme, heureux, charms, fascins, nous nous disions tout bas: la reine est sauve! Elle est victorieuse! joie! bonheur! fte trange! Ah! dit Hlne... la fin, je le reconnais, c'est bien lui, c'est le comte de Mirabeau... Et dans son pouvante, et contente, elle se jeta dans mes bras... Quelle violence il me fallut en ce moment pour rsister la tentation de lui dire: _Hlne, aimez-moi!_ En ce moment, la lune au ciel, que voilait un pais nuage, entr'ouvrit ce voile funbre, et de son ple et doux rayon elle claira le visage aimable et charmant, le front terrible et tout-puissant! Que la reine tait belle et touchante, en ce dernier moment de sa grandeur! Que le tribun tait superbe et semblable au Titan frapp de la foudre, au moment o, sur le clair gazon, et sous le regard limpide, il tombait agenouill ces pieds charmants! Elle tait l, les yeux baisss sur cet homme genoux; elle triomphait de la victoire avec un sourire!... Elle se croyait sauve... il avait jur de la sauver!--Madame, Reine! dit-il, quand S. M. l'impratrice, votre auguste mre, envoyait un capitaine la bataille, elle lui donnait sa main baiser... Alors la reine tendit sa main royale... Il la toucha de ses lvres, et relevant la tte:--Allons! dit-il, obissons au destin, au devoir, la volont de ma reine, et perdons-nous avec elle, s'il ne m'est pas permis de la sauver. On et dit, en ce moment, qu'il portait son front l'aurole, et qu'il venait de dcouvrir une toile inconnue au plus haut des cieux. La reine en mme temps s'loigna sans mot dire, Hlne et ma mre la suivant d'un pas calme et silencieux. Mirabeau et moi nous redescendmes par le chemin qui nous avait conduits sur la terrasse. Il marchait le premier, tout pensif et comme accabl sous le poids de ses visions... Nous emes bientt rejoint la grande alle o nous avions laiss nos chevaux. Le mme homme qui nous les avions confis les promenait, au pas, au milieu de l'alle, avec la patience d'un laquais qui attend son matre... Par je ne sais quelle prfrence, il visita avec soin la sangle du cheval de Mirabeau, mme il voulut lui tenir l'trier quand il remonta cheval. Alors seulement Mirabeau reconnut le fou de la reine et avec le plus charmant sourire: --Ah! monsieur le marquis, lui dit-il, vous me pardonnerez d'avoir souffert qu'un premier prsident me tnt l'trier, ce soir, puisque j'ai pour cuyer un prince de l'Empire, un parent de Sa Majest. M. de Castelnaux rpondit plein d'motion: --Et puisqu'il en est ainsi, monsieur le comte, puisqu'enfin vous revenez la reine, quand je serais un Riquety ou un Montmorency, je consentirais vous servir de laquais pour le reste de mes jours. --Non! Monsieur, reprit le tribun, des serviteurs tels que vous n'appartiennent qu' des reines; quant moi, je vous demande humblement la permission de me dire, aprs vous, un serviteur de Sa Majest.--Vous tes plus que son serviteur, Monsieur, vous serez son sauveur et son ami. Moi je serai son valet toute ma vie, et pourvu que je la voie heureuse, alors je suis heureux! Adieu donc!... et que rien ne vous retienne en vos projets sauveurs; adieu, notre espoir, adieu notre force, adieu, Mirabeau; adieu aussi vous, cher Seigneur, me dit-il en se tournant vers moi, votre coeur est honnte et vous aimez notre reine autant que vous pouvez aimer. --Monsieur le marquis, reprit Mirabeau, voyez-vous cette toile au plus haut du ciel? c'est l'toile de la reine et le plus brillant de tous les astres, dater de ce soir. Castelnaux ta son chapeau, Mirabeau ta le sien, j'tais tte nue, et tous les trois nous avons salu la ple et douce constellation. Et partis au galop, nous entendmes dans le lointain la voix de Castelnaux qui s'criait: _Tout mon sang est vous, comte de Mirabeau!_ QUATRIME PARTIE CHAPITRE I Tels sont les vnements dont je me souviens comme s'ils taient d'hier!... Tout le reste chappe mon souvenir, et le premier venu saura mieux que moi l'histoire appartenant tout le monde! Un bruit confus m'est rest des paroles de la tribune, des hurlements de la foule, de cette royaut sur laquelle un peuple agit, furieux, frappe toute heure sans rmission! Je me rappelle aussi trs-confusment l'agitation des provinces, la misre publique, l'infme banqueroute et l'meute allant dans la ville main arme! Mais quoi... les dtails de cette abominable histoire devaient m'chapper; fatigu de tant de passions diverses, las de souffrir sans oser me plaindre, honteux de mon peu d'intelligence, indiffrent la cour qui n'avait aucun besoin de mes services flegmatiques, inaperu dans le peuple, qui n'en voulait qu'aux sommits franaises, je m'tais plong de nouveau dans les contemplations si chres ma paresse et dont j'avais t distrait violemment. Je ne saurais vous dire aujourd'hui combien j'ai subi de dceptions en ce genre. Hlas! ce dix-huitime sicle a fini dans le nuage, et j'y rencontre, chaque pas, cette espce de mensonge ambulant au moyen duquel il tait convenu qu'un homme tait juste et bon, la condition que pour la justice et pour la bont il ne sortirait pas de certaines limites qu'il se traait lui-mme, et qu'il avait soin de se tracer aussi peu recules que possible. Le fabuleux roi Louis XV avait mis la mode (avec tant de lchet!) cette bont facile et misrable qui consiste tre myope et presque sourd; de ces hommes bons... si bon march, j'en trouvais partout; ils affluaient Paris, ils remplissaient le royaume, ils venaient du dedans, ils arrivaient du dehors; aussi bien cette philanthropie a-t-elle port des fruits dignes d'elle, et quand elle fut pousse au bout de ses limites, la terreur s'empara en souveraine de ces justices douteuses, de ces bonts limites, de tous ces gosmes honteux; elle trancha la tte ces vertus, elle les frappa l'une aprs l'autre, et sans qu'elles songeassent sortir des bornes qu'elles s'taient imposes, se secourir l'une et l'autre, en combattant, ou du moins en criant ensemble _au secours_! C'tait acheter bien cher cette fureur de comploter lentement, minutieusement; trange erreur des temps de sophisme! Ils ne comprennent pas l'unit; ils rvent une fausse unit qu'ils ne sauraient atteindre! Ainsi fut le sicle, ainsi tais-je aussi, moi-mme, incessamment tent de faire un tout, avec des parties parses, comme si l'unit se composait de fragments! En ce moment, la France, encore une fois, changeait d'aspect, elle succombait enfin sous la dvorante pilepsie d'opinions et d'ides qui la devaient perdre. Ah! Dieu! si la crise tait longue et si le dnoment fut terrible! en ce monde ouvert aux plus grands crimes tout tait mystre ou conspiration. C'tait je ne sais quoi de plus dangereux que le creuset de l'alchimiste ou la conjuration diabolique du sorcier. La magie ordinaire travaillait seule; or, la conspiration, qui fut la magie et le pril du dix-huitime sicle, se runissait, s'agglomrait, ne faisait qu'un seul et mme corps, et se cachait uniquement pour se donner un air plus solennel. cette heure de l'histoire de France, les ttes tournaient, les esprits se dnaturaient, le mensonge et le faux planaient en matres sur cette socit pervertie! Il y avait la peur, la haine, la vengeance, l'envie et le dsespoir sans frein, les ambitions dchanes, les vices hideux, les sophismes menaants, la colre aveugle et les passions mauvaises, dlire, ivresse et sommeil, les rves; la philosophie en manteau, la religion vtue en fille de joie! Ici, le vieux temps masqu et burlesque, et plus loin, le temps prsent dans sa nudit misrable avec la dbauche et le jeu, l'anglomanie et le Nouveau Monde... un tas de paradoxes; tout cela s'emparait de la France, la faon de ce livre du pome de Virgile o les Grecs, vainqueurs par la ruse, s'emparent de Troie la clart des flammes, au rle des mourants! C'tait donc une confusion profonde, incroyable, un bourdonnement sans frein; vengeances, paradoxes, passions, dlires, assouvissement de la bte fauve acharne sa proie... une folie, une honte, une ivresse... et cette ivresse, o le sang se mle au vin des coupes, se communique, abominable, la ville, la cour, Paris, la province. Tout chancelle en cette France au dsespoir. O ruine! meurtre! Il lui fallut trente annes de combats et de gloire avant de se remettre de ses frayeurs. Ainsi press, ainsi pouvant moi-mme, ainsi fatigu de ce rve ingrat que je faisais tout veill, vous comprenez ma hte au dpart, et mon dsir immense, inassouvi de revoir ma chre patrie! Absolument, cette fois encore, il me semblait que je pouvais partir. --Allons, me disais-je, il faut renoncer mes rves, il faut obir au conseil de Barnave, il faut partir. Cependant, avant mon dpart, je voulus revoir Barnave et Mirabeau, mes deux _camarades_! Depuis longtemps Barnave m'vitait. peine il avait l'air de me reconnatre, si le hasard me mettait sur sa route, et souvent je n'obtenais qu'un froid salut! Jamais il ne me parlait des confidences que je lui avais faites, il semblait uniquement occup des affaires publiques et de ces discours courageux et funestes qui paralysaient l'loquence mme de Mirabeau. Quant celui-ci, depuis son voyage nocturne, il n'tait plus le mme homme... On et dit qu'il avait la conscience enfin du mal qu'il avait fait et du bien qu'il pouvait faire. Ange et dmon, il portait la mme activit dans tout son rle. Sa vie tait grave et laborieuse. Plus de jeux, plus de ftes, de festins somptueux, de femmes enleves, de filles sduites, plus rien de l'ancien Mirabeau que l'loquence et le gnie. En ce moment de son retour aux doctrines des royalistes, il se disait qu'il tait fait pour gouverner la France, et s'il l'et gouverne son gr elle pouvait tre sauve; ainsi, il redoublait de travail et de zle chaque jour. Ses premiers succs de tribune, entranants, victorieux, irrsistibles tant qu'il parlait de sa voix de tonnerre aux passions de la multitude, taient devenus une lutte, un combat, un danger, aussitt qu'il voulut mettre un frein aux passions qu'il avait souleves et qui ne lui obissaient plus. Je ne saurais dire exactement quel fut cet unique instant dans la vie et dans l'honneur de ces deux hommes, quand Mirabeau se mit peser sa parole, et quand Barnave son tour devint tout fait un orateur. Un changement dans les saisons, un astre inconnu dans le ciel m'auraient frapp moins vivement que le tribun devenu sage et prudent, o Barnave accomplissait chaque jour son projet de remplacer Mirabeau lui-mme dans l'admiration, l'enthousiasme et les respects qu'il inspirait son peuple. videmment, les rles de ces deux hommes taient changs. Mais si je comprenais la conversion du premier, je cherchais comprendre qui donc en voulait Barnave, et d'o lui venait cet incroyable acharnement? Barnave en ce moment vitait ma prsence, ont et dit qu'il ne m'avait jamais connu; il tait tout entier sa rage, sa joie, aux accents de la foule, aux fureurs de l'assemble, aux cris de la rue, aux violences du journal, ses tranes sanglantes, prsages funestes des plus mauvais jours de cette rvolution qui semblait emporter la terre elle-mme! Ah! ce Barnave... un jour cependant comme il entrait dans le jardin des Tuileries, je le rencontre, et je l'arrte. --Un moment, lui dis-je, et permettez que je vous demande si j'ai dmrit de vous? --Monsieur, me dit-il, d'une voix brusque, vitez, croyez-moi, toute explication inutile! Vous tes tranger, vous tes un seigneur: nous marchons sur des charbons ardents; mon amiti pouvait tre fatale votre bonne renomme, et votre amiti pouvait me rendre suspect au despote que je sers; voil pourquoi j'ai rompu avec vous... j'imagine aussi que nous n'avons plus rien nous dire prsent. --Monsieur! lui dis-je, entre vous et moi, il y avait d'abord une amiti commence, il y avait ensuite un double secret, et je ne comprendrais gure que ce petit danger d'amoindrir une popularit si brillante ait tant de pouvoir sur votre esprit, que vous soyez forc d'oublier que vous avez t mon confident et que je suis le vtre! coup sr, je sais votre secret, citoyen Barnave, et vous savez le mien, ou du moins vous en savez tout ce que j'en sais moi-mme, et dans ma _navet_ allemande, il me semblait que ce double lien ne pouvait pas et ne devait pas se rompre ainsi... --Monsieur, reprit Barnave, on est presque en rpublique... et l'on n'est pas toujours son matre! Un jour de plus, dans les temps o nous sommes, a souvent chang bien des mes. La dernire fois que je vous ai vu, vous m'avez racont une histoire galante laquelle vous avez attach plus d'intrt qu'il ne convient, et que j'ai tout fait oublie... Oubliez aussi quelques paroles imprudentes que j'ai pu dire... et dont je me souviens peine. Et puis la belle heure, et bien choisie, aprs tout, pour ces belles passions! Pourtant, reprit-il, si je le voulais bien, je vous raconterais... mais on m'attend, ce sera, s'il vous plat, pour un autre jour! --Non, non, m'criai-je, et vous vous expliquerez l'instant. --Apprenez donc, Monseigneur, qu'il y a peu de jours, comme j'tais rver dans un coin de mon logis, je vis entrer... une dame voile... Elle pleurait, travers son voile; elle tait belle, elle me parla avec dsespoir. Elle rougit quand elle me raconta ce que vous m'avez racont vous-mme: l'ivresse du bal, son masque et sa faiblesse en ce lieu d'enivrement, et les remords de son amour pour vous, ses terreurs d'tre dcouverte, et la peine que vous lui causiez, vous, si jeune, et qui perdiez dans cette recherche les plus belles heures de votre jeunesse! Ah! vous aviez raison, mon prince, et voil certes la beaut mme, et la grce en personne. Elle me connat, certes, et moi, je ne sais pas o donc je l'ai vue... Et quand elle eut ajout que vous deviez l'oublier, que vous ne la verriez plus jamais, non, plus jamais, elle ajouta, de sa voix la plus touchante, qu'elle vous priait et vous suppliait de ne plus vous occuper d'elle, et de cesser tout reproche inutile.--Et dites-lui bien, monsieur Barnave, vous son ami, que je veux qu'il parte, l'instant, et qu'il retourne au fond de l'Allemagne... et qu'il m'oublie!... Ah! oui... Elle pleurait, elle suppliait et quand elle eut essuy ses yeux, elle pleura; puis voyant qu'elle tait reste avec moi trop longtemps, elle rougit, elle se leva; elle me fit jurer de ne pas la suivre, et de ne pas la reconnatre si je venais la retrouver; elle me dit adieu pour vous et pour moi. Je n'ai jamais vu plus de noblesse et plus de grce, unies plus de dcence et de dsespoir! --Mon Dieu! Barnave, pourquoi ne m'avoir pas dit un mot de cette rencontre? Votre conduite envers moi est dure, convenez-en. --Eh! je savais bien que mon rcit aurait l'effet tout contraire de celui qu'attendait la belle inconnue; en mme temps j'esprais, vous voir calme et rsign, que vous aviez oubli cette heure d'enivrement. Mais puisqu'enfin vous y pensez encore, eh bien! j'obirai la dame inconnue... Oui, cette femme est jeune; elle est belle! et, vous l'aviez devine. En mme temps, elle est une femme honnte et srieuse, elle pleure avec des larmes de sang la folie et l'ivresse de cette nuit folle, et quand, par ma voix, elle vous commande, vous, de partir, de l'oublier, pour votre honneur!... il me semble, en effet, que vous devez obir. --Non, Monsieur, non, vous dis-je, et tant qu'elle ne me l'aura pas command elle-mme, et tant qu'elle me devra... cet adieu que j'invoque, eh bien! je m'obstine sa recherche, et je reste au milieu de cet horrible Paris o tout se dnature, au milieu de ce peuple affreux qui me regarde avec dfiance, au milieu de ces cris, de cette ivresse, de cette famine, de cette lse-majest divine et humaine, de ces meurtres sans fin! Elle le veut!... Je reste, immobile tmoin, au hideux spectacle de cette anarchie violente; encore une fois je ne partirai pas d'ici, Barnave, et vous me direz qui elle est, vous me direz o elle est, que je la voie et que je lui parle... enfin! --Monsieur, reprit Barnave aprs un silence, il y a des circonstances de la vie o la passion est un contre-sens. Voyez-moi, vous savez combien j'ai souffert d'un amour sans espoir; prsent, je n'y songe plus. Faites comme je fais, occupez-vous. Deux grandes parties se jouent en France; les paris sont ouverts, la chance, avant peu, sera dcide; intressez-vous cette partie clatante et terrible dont votre tte sera l'enjeu. Voyez, je suis ferme et loyal avec vous. Vous tes arriv chez nous comme un gentilhomme rvolt contre les prjugs de sa caste et partisan de toutes les innovations! Moi seul, et parce qu'en effet c'tait votre devoir, je vous ai maintenu dans le parti de la cour. Je sentais qu'il y allait de votre gloire et de votre honneur de rester ct de votre mre et de votre archiduchesse; homme de parti, je vous en ai pargn toutes les peines; je vous ai aplani toutes les voies; je vous ai fait le reprsentant de la bonne moiti de moi-mme, et c'est vous, Monsieur, que j'ai charg de mon dvouement la reine; voulant sauver la reine, moi, l'ennemi du roi, je vous ai choisi pour mon second; je me suis fi vous pour accomplir la partie honorable et sainte de la mission que je me suis donne! Or , soyez un homme, et patientez encore un jour! Barnave, le rvolutionnaire accomplira seul la tche imprieuse de sa rvolution, Barnave le royaliste, a besoin de vous, mon prince, pour sauver la reine de France!... Elle est perdue... moins d'un miracle... Or, ce miracle, nous deux, nous l'accomplirons, je l'espre, et quand vous l'aurez accompli, je vous en laisserai tout l'honneur. Pensez donc la reconnaissance, l'orgueil du peuple allemand, quand vous lui ramnerez Marie-Antoinette, et si l'Allemagne vous recevra bras ouverts. Ou bien, si je succombe, si je meurs la peine, j'aurai besoin de vous pour dire la reine que jamais Barnave n'a t son ennemi personnel, malgr tous les outrages dont il l'a abreuve; que Barnave a suivi sans colre et sans passion la voie que les progrs du temps et les besoins de la France lui avaient trace, et que si Mirabeau ne se ft pas rencontr sur le passage de Barnave, pour l'clipser et le rduire la seconde place, j'aurais t moins emport, moins fanatique! Ainsi vous me ferez pardonner, si je meurs! Ainsi, vous sauverez la reine, si le trne s'croule! Ainsi, vous le voyez, votre part est assez belle, vous tes destin ou sauver ma mmoire, ou sauver la reine... Allons! vivez! oubliez!... et souvenez-vous! Il me parla fort longtemps avec l'affection d'un pre; il me fit honte enfin de moi-mme et de mes lchets; il rendit quelque repos mon me, un peu de srnit mon coeur en me prouvant que j'tais utile. --Utile, indispensable, et parce que vos services n'auront pas d'clat, parce que vous aurez le courage d'accomplir les fonctions d'un subalterne qui trouve sa plus douce rcompense en son coeur, parce que si vous mourez, vous, vous mourrez inconnu! Si bien, Monseigneur, que vous serez un des hommes de coeur de cette rvolution! --Oh! repris-je, accomplir ce qu'on appelle une illustre action, et me faire un nom dans votre histoire, ce n'est pas cela que j'ambitionne. Le premier jour o je vous ai rencontr, vous vous tes empar de toutes mes volonts, comme un matre. Le rle le plus subalterne, vous le savez, ne m'a jamais fait peur. J'ai servi d'cuyer au comte de Mirabeau, et maintenant, puisqu'il vous faut un subalterne, je vous obirai, j'y consens; mais quand j'aurai tout fait pour vous, quand j'aurai oubli, pour vous, mon nom, ma seigneurie et jusqu'aux vagues rveries de mon amour malheureux... ne ferez-vous rien pour moi? --Il y aura un moment, soyez en sr, o Barnave, qu'il soit triomphant ou vaincu, ne saurait pas refuser l'homme gnreux que Barnave a charg de sa gloire et de son propre honneur! Que je joue encore un jour le rle de Mirabeau, encore un jour que je sois le premier cette tribune dont il fut le roi jusqu' son voyage de Saint-Cloud! Que la France, attentive ma parole, espre, et que le roi tremble! En mme temps que les derniers abus soient effacs, que les privilges soient anantis jusqu'au dernier... et puis, je vous dirai:--Elle est l... la femme que vous cherchez! ma gloire m'a dli de mon serment. Oui! que je sois Mirabeau! que je force, mon tour, la reine elle-mme m'appeler dans la nuit, qu'elle vienne moi en s'criant: Sauvez-moi, Barnave! et que je meure empoisonn comme Mirabeau!... Je poussai un cri terrible.--O Dieu! que parlez-vous de poison et de Mirabeau? --Quoi! reprit-il, l'ignorez-vous? Mirabeau se meurt... --Mirabeau! notre espoir, notre dernier espoir, l'an de sa race et le premier n de l'loquence? --Il n'y a qu'un Mirabeau dans ce monde... il se meurt... il est mort! --Empoisonn, Barnave! Et par qui? --Par la main terrible, implacable! Elle a frapp tous les grands pouvoirs quand leur tche est finie. Un grain de sable dans l'urtre de Cromwell, ou un grain d'arsenic dans la coupe de Mirabeau! Il faut qu'elles tombent un jour marqu, ces extraordinaires puissances qui changent le monde; et c'est un de leurs privilges les plus sacrs, les plus incontestables: mourir temps! CHAPITRE II Vritablement, ce dernier soutien d'une cause perdue, il se mourait... je l'ai vu mourir. D'abord il avait lutt contre le mal, le mal avait t plus fort que ce gnie... Il tait vaincu, pour la premire fois. Cet homme (il touchait l'immortalit de tant de cts divers), cet homme, il allait si vite et si droit! la mort l'arrte en son ardente carrire, elle le terrasse; il tombe, cras par la logique meurtrire des partis; il tombe, hroque victime de son propre ouvrage, savoir: l'mancipation de l'humanit. Croyez-moi, il fallait un grand courage, un dvouement extrme aux liberts qui venaient de se faire jour en France, pour hasarder cet immense attentat... la mort de Mirabeau. Il fallait que l'mancipation des peuples se sentt bien forte en effet pour assassiner son pre et pour se passer, au premier moment de gne, de la force qui l'avait fait natre. Enfin pour se dlivrer de l'obissance par un crime... un crime funeste! et qui se paie avec des crimes au del de toute prvoyance et de toute vraisemblance. l'aspect de cette joie immense, il tait facile l'Assemble nationale de prvoir son sort venir! On n'a pas assez parl de cette mort. Elle a chang les destines de l'Europe. La rvolution, en perdant Mirabeau, son matre, a jet plus de bave et de venin qu'elle n'et pu en jeter s'il et vcu pour la comprimer. S'il et vcu, le hros des temps modernes, la France n'aurait connu ni Robespierre, ni Bonaparte. Bonaparte, en venant au monde, aurait trouv un matre, et il n'et point song le devenir. Dans mon opinion, Mirabeau reprsente, et compltement, le pouvoir populaire, aussi compltement que Richelieu l'autorit du prtre et Louis XIV le pouvoir royal. Mirabeau mort, le peuple est mort, et maintenant que le sceptre a pass dans tant de mains, prsent qu'il a t violemment arrach de toutes ces mains, devenues trop faibles pour le soutenir, que deviendrait le vieux sceptre impossible porter? Par quelle flatterie ou par quelle gloire, ajoutez par quelles grandes actions se maintiendra l'autorit dans la main qui le porte? Difficile question, qui ne peut tre rsolue que par le temps. Je reviens Mirabeau. Quand il sut qu'il fallait mourir, absolument, et qu'il tait au del de toute esprance, il se rsigna la mort. Il rejeta bien loin tous les secours de la mdecine...; il comprenait qu'un homme de sa sorte tait fait pour bien mourir. Amis qui le pleurez, adorateurs de son gnie, esprits reconnaissants de tant de biens qu'il a rvs pour son peuple, accourez son aide! coutez sa plainte suprme! Ouvrez la fentre qui donne sur les jardins, approchez son lit de l'arbre en fleurs, laissez pntrer les rayons du soleil printanier et les premiers chants de l'oiseau; le soleil est clair comme au jour o mourut Jean-Jacques; l'air est embaum; l'abeille bourdonne et l'oiseau chante; la nature est presque aussi belle qu'elle tait belle au Bignon, quand le jeune homme, agriculteur sous son pre, allait parcourant les campagnes, rvant tout haut, jetant au vent la posie et les soupirs de son me. Hlas! hlas! c'est bien le mme soleil, ce sont les mmes fleurs, c'est le mme chant des oiseaux: rien ne meurt, rien ne change, bruits, chansons, parfums! Rien n'est chang dans cette France, que la loi, et le roi et la royaut: rien n'est chang... il est l tendu, le roi de son temps, le Mirabeau qui parcourait les joyeux chemins, en criminel d'tat, le Mirabeau du fort de Joux et du donjon de Vincennes: alors aussi, il voyait le soleil tincelant travers les grilles; il lui tendait les mains de sa fentre; mains impuissantes l'atteindre hier comme aujourd'hui: hier retenu par ses fers, aujourd'hui retenu par la mort! Le voil donc arriv tout fait, le matre jour, brisant les derniers verroux, ouvrant le dernier cachot! Approchez, bons serviteurs; venez, votre matre appelle: il s'agit de le dpouiller de ses habits de malade, et de le parer de son habit de cour! Allons! des fleurs! des broderies: le talon rouge au soulier, la poudre aux cheveux, l'pe au ct; Mirabeau, _marchand de draps_, redevient un gentilhomme! Il veut mourir debout, souriant, calme et fort, et que son dernier jour soit un jour de fte. Il renonce, et sans pleurer, ce bel avenir qu'il s'tait ouvert. Hlas! il mourait au moment o il venait de comprendre toute sa force, et comme il tait sr que le monde, son tour, saurait quelle perte il avait faite en perdant son tribun, Mirabeau donc pouvait mourir. Ouvrez les portes de sa chambre et laissez entrer ses amis, sa matresse et ses enfants, ses soeurs, tout ce qu'il aime... il n'a plus qu'un instant les entendre... les bnir. Il est donc vrai! encore une heure et tout sera mort. Grce, esprit, loquence, autorit, geste et regard, intelligence, me et coeur! Tant de qualits mles tant de vices! tant de vertus, tant de courage! O matre... fantme! Ainsi, grce cette mort imprvue... et trop heureux, il ne verra pas mourir la monarchie ternelle qu'il voulait sauver! Il n'assistera pas au convoi de ce monarque auquel il a pardonn, lui, si souvent emprisonn et mendiant! Il ne le suivra pas dans ses fanges et dans ses chutes ternelles le tombereau de cette reine infortune, aux touchants souvenirs, quand elle portait sur l'chafaud sa tte blanchie avant l'heure! Ah! pauvre femme, peine vtue de la robe noire qu'elle avait raccommode de ses mains! Ah! Majest!... _Un cercueil pour la veuve Capet...sept francs!_ Heureux de mourir, Mirabeau, trop heureux, avant d'entendre son oreille indigne ces bruits sinistres de rpublique peine fonde, et d'chafauds permanents sur les places les plus vastes de ce Paris des lgances et des posies! Trop heureux en effet au seul aspect de ce matre... appel la Terreur, il et rclam ses titres de noblesse, ou bien, si, malgr sa noblesse et ses preuves ardentes, le bourreau l'et pargn par respect, vous l'eussiez vu, quand vint la raction thermidorienne, rclamer son titre de citoyen dans le peuple! Il tait un de ces hardis courages qui ont peur du sang, et qui meurent, plutt que d'en respirer la vapeur. Il meurt! Adieu, Mirabeau! Adieu au dix-huitime sicle! Adieu nos annes de dlivrance! Adieu le rgne clatant de Voltaire et de l'esprit franais! Adieu, vieux monde, qui ne te soutiens plus que par le souvenir! Autel, adieu! Trne, adieu! Majests souveraines, posie et philosophie, histoire, aristocratie et majests de l'autre monde, adieu! L'ancien monde Mirabeau s'arrte... ainsi que le Nouveau Monde fut l'Europe, le jour mme o Christophe Colomb porta le pied sur ces terres ignores. Silence donc et courage! prsent que Mirabeau n'est plus, vous n'avez qu'un choix, vous qui vivez encore: allons! vivre en plein chaos... ou mourir! Longue et triste agonie! lente, impitoyable et superbe douleur! Parfois la nature prenait le dessus, le malade semblait renatre! Le sang circulait dans ce vaste corps, le feu remontait ce regard teint; le mal vaincu se taisait, alors il redevenait tout fait Mirabeau. Ce fut dans un de ces instants de calme et de paix qu'il me vit au pied de son lit, comme je le regardais mourir. Il m'appela, du regard, son chevet, et la tte penche il me parla de la reine. L'avez-vous vue... et n'aura-t-elle pas un mot me dire avant la mort? Et le roi, lui pour qui je meurs! Son regard inquiet cherchait en vain le messager royal... personne de cette cour ingrate ne vint au lit de mort de Mirabeau. Tout coup la porte s'ouvrit deux battants; un clair de joie et d'orgueil brilla dans ses yeux teints:--Qui va l? demanda-t-il. --C'est une dputation de l'Assemble nationale qui vient pour saluer son hros; Barnave la conduit. Il se leva en souriant; il salua de la main ses collgues; puis il prit Barnave de ses deux mains, et l'attirant soi comme pour l'embrasser:--Barnave, bon jeune homme! Barnave, eh bien! C'est vrai, je meurs! Dsormais, soyez le premier la tribune, et si vous avez t jaloux de Mirabeau, pardonnez-lui, Barnave, il vous bnit au lit de mort; vous tes un grand coeur! Vous tes un orateur ma taille, et vous mourrez comme moi, assassin; cela est sr, aussi sr que je meurs... Htez-vous de montrer qui vous tes, vous mourrez avant peu. Vous tes tous morts, moi mort. Je te bnis donc, Barnave; esprit loyal! honnte coeur! Dvou! fidle... et malheureux! Adieu donc!... Et baissant la voix: Si vous aimez la reine (et vous l'aimez!) dites-lui que tout est perdu!... Qu'ils la tueront... Qu'ils tueront le roi... et son enfant... que ce sont des btes froces... et qu'il n'est plus de salut que dans la fuite, prsent que Mirabeau est mort... Il entrait, en ce moment, dans les douleurs de la suprme agonie... et de l'agonie, il entrait dans le rle... il dormait, puis il se rveillait, pour embrasser ses amis; il leur tendait la main avec un muet sourire. Il songea dicter son testament... Il n'avait rien donner. Un de ses amis, le plus hardi, le plus heureux, lui donna sa fortune, afin qu'il et quelque chose donner. Mirabeau l'accepta. Mme il y eut une scne d'une effrayante solennit. Nous entourions le lit du moribond, il reposait. Tout coup entre un homme, il marchait doucement, respirant peine, son visage tait rsolu; il se posa devant Cabanis, et lui tendant son bras nu, il lui dit demi voix: --Mirabeau n'a plus de sang: son sang est brl et perdu; la prison et l'amour ne lui en ont pas laiss. Les Anglais savent ranimer les cadavres par la transfusion, il ne s'agit que de trouver du sang remplir les veines du cadavre. Voici ma veine, ouvrez-la, prenez mon sang, un sang pur et fort, honnte et dvou, qui remontera au coeur de la monarchie expirante sur ce lit. Prenez mon sang, docteur, il appartient Mirabeau, prenez! qu'il vive, et que je meure en criant: _Vive le roi!_ On regardait cet homme avec admiration: des larmes, les larmes retenues jusqu'alors, tombaient en silence de toutes les paupires, on cherchait se souvenir si jamais le deuil du peuple tait all jusque-l? J'eus encore, ce propos, un vil moment de jalousie et je m'criai tout bas: _C'est le fou de la reine, Messieurs!_ Mais lui, reprenant la parole, et tendant son bras de nouveau: --Non pas, non pas, dit-il, je ne suis pas un fou; ceci n'est pas l'action d'un fou, il me semble; je n'ai jamais t un insens, comme vous dites. Si c'est vraiment Mirabeau qui est couch sur ce lit, ple et blme et pris par le rle, eh bien! c'est chose sage et sense au premier venu de dire ce cadavre: Ami, prends mon sang! C'est chose honnte et prudente de donner tout son sang ce cadavre! Il ne s'agit pas d'un homme isol, un pre, un fils, un poux, un de ces malades vulgaires que l'on pleure, dont on porte le deuil, auquel on lve un tombeau sous un cyprs... douleur d'un jour, que le temps emporte aux premires feuilles du cyprs. Ceci, c'est la monarchie expirante! Ceci, c'est la France au dsespoir... c'est vraiment la France qui rle et qui est morte! Si je suis un fou, Messieurs, de venir apporter mon sang dans ces veines, c'est que peut-tre arriv-je trop tard. En ce cas seulement je suis un fou, je le veux bien, j'y consens, je suis des vtres... un fou... je ne l'ai pas toujours t! Il s'approcha du lit, et se penchant sur le corps tendu du mourant: Tu meurs, dit-il, utile, intelligent, dvou! vaincu, pardonn, impuissant et glorieux ami de la bonne cause! Ainsi tu meurs entour, honor, pleur;... encore un jour, et tu venais bout de ta noble entreprise! O ciel!... Le ciel ne veut pas, il te rappelle, et personne ici-bas ne prendra ta place, personne! et pas mme un royaliste de ma sorte qui te donne tout mon sang, si tu veux vivre encore huit jours! Ses paroles furent touffes par les sanglots. On tira un coup de canon l'intrieur: Mirabeau se leva sur son sant, et d'une voix encore sonore et franche: _N'est-ce pas le commencement des funrailles d'Achille?_ C'tait mieux que les funrailles d'Achille, c'tait la mort d'Hector. C'tait la constitution franaise qui venait de perdre, elle aussi, son premier Dieu, comme toutes les religions accomplies. Soudain il fut saisi de ces atroces douleurs sous lesquelles il se tordait comme du fer. Il voulut parler, la parole haletante chappa sa lvre... et cette voix loquente, qui avait suffi donner la libert tout un peuple, elle resta muette! Il ferma les yeux quelque temps, il opposa l'inertie la douleur, il se laissa tenailler comme un martyr la question, aprs quoi il ouvrit les yeux, et, sur une page commence, il crivit en grosses lettres ce simple mot: DORMIR! Il avait vu le ciel, il avait respir les derniers parfums, il avait entendu les derniers concerts de la terre, il avait dit adieu ses amis, sa soeur, son enfant; il avait entendu les derniers sanglots de sa matresse qui pleurait agenouille au seuil de sa porte... il avait compris les angoisses de la foule... prsent il voulait dormir. Il s'endormait, quand il fut rveill au nom de Pitt. Ce nom d'un commenant politique le tira de sa lthargie et lui rendit un instant la parole:--Euh! si j'avais vcu, je lui aurais t fatal. Fatal, en effet, car si la mme France avait eu, tenu dans son sein un Bourbon lgitime, une constitution lgale, Mirabeau ministre, et Bonaparte gnral, je vous demande o serait la grandeur de M. Pitt? Il dit l'ami qui soutenait sa tte accable et couverte de sueur: _Tu soutiens cependant la tte la plus forte de la monarchie!_ ces mots j'entendis _le fou de la reine_ qui disait tout bas: --Et la plus forte tte, aprs celle de Mirabeau, c'est la mienne... O! la tte d'un pauvre fou, qui n'est bonne rien, pas mme jeter la populace,... un jour de crime et de fureur! Quand la tte de Mirabeau retomba sur l'oreiller, nous tions genoux. Il y a des ttes privilgies dans le monde, leur dernier bond a de singuliers chos. La tte d'Alexandre retombe en brisant la monarchie universelle. La tte de Mirabeau brisait plus que la tte d'Alexandre n'a bris, elle faisait voler en clats la monarchie _immortelle_ de saint Louis, de Henri IV et de Louis le Grand! CHAPITRE III Ainsi plus d'espoir! Le dernier soupir exhal de cette vaste poitrine emportait toute une monarchie; il me semblait que le ciel aurait d se couvrir, ce triste et solennel moment. Je sortis de cette maison funbre; je traversai cette galerie encombre de livres en dsordre, ces cabinets dont les murs taient chargs de portraits de femmes; je vis, sans les voir, tous ces appartements consacrs aux festins, l'tude, l'loquence, l'amour, dsormais pleins de deuil. Il avait laiss, en ce logis, la trace vidente de son gnie et de son dsordre, il en avait fait un ple-mle trange o se retrouvaient les passions, les habitudes et les instincts de sa vie entire! videmment, cette demeure abritait autant de vices que de vertus! Le bois de chne sculpt, les vieux cadres entours de guirlandes, les fauteuils aux larges bras, la bergre en vieille toffe, emprunte aux vieux salons du grand roi, la tenture l'aiguille, et tout le vieux sicle toff, reluisant, pais et riche! En mme temps, sur ces meubles magnifiques, taient pars dans la poussire et le mpris des livres, des journaux, des discours, des pamphlets, tout l'attirail moderne de la pense rvolte... On voyait que cet homme avait vcu la hte, et qu'il tait mort brusquement. Comme il tait un bon homme la maison, chez lui, ses domestiques le pleuraient, le vieux chien hurlait, et la soeur du mort, appuye au marbre d'une console, tait plonge dans les plus amres rflexions. la porte, il y avait des mendiants en guenilles, au teint hve; ils avaient l'air fort tristes d'avoir perdu _leur bon seigneur_; car force de bienfaisance et d'urbanit la fodalit chasse de toutes parts se retrouvait encore la porte de Mirabeau avec ses respectueuses formules; la porte de Mirabeau, il y avait mme un prtre... un prtre en surplis qui consolait les pauvres, en leur distribuant les dernires aumnes de Mirabeau. O Mirabeau! gnie! audace! intelligence! esprit bizarre! esprit charmant! grce et bont! force et courage!... Un monument plac sur les limites de la philosophie et de la politique! Il a runi, par un privilge unique, l'entranement du grand sicle, le doute et l'ironie ingnieuse du sicle de Voltaire; il a forc mme ses passions l'obissance, il a dompt mme son gnie, il est mort aprs l'avoir vaincu, aprs l'avoir fait rentrer dans la voie troite qui lui dplaisait! Pleurez, vous qui aimez la patrie! Il est revenu le nouveau Coriolan, de son exil chez les Volsques; lui aussi, il a t flchi par la voix d'une femme; il a embrass avec transports les portes de la ville natale. Pleurez-le, rpublicains et gentilshommes; aux rpublicains il a donn le vrai et sincre langage qui se doit parler parmi les hommes attachs la chose publique... et s'il meurt c'est, en fin de compte, parce qu'au milieu de sa victoire, il n'a pas consenti entirement son tat d'homme nouveau, de citoyen, d'galit. Il tait n pour la fte, pour le plaisir, cet homme loquent dvor par la politique; il aimait les danses, les festins, les musiques, les menuets, les rondes, les gavottes, les musettes. Ce hardi compagnon avait bris les outres dans lesquelles taient contenus tous les vents de l'orage et les temptes les plus bruyantes du genre humain.--L'outre une fois perce, il n'en fut plus matre, et le voil qui succombe son tour, sous les vents qu'il a dchans. Ainsi, grand homme-enfant, tu n'as pas eu de rivaux, tu n'auras pas d'imitateurs, et maintenant que te voil mort tout entier, le trne de France renvers de fond en comble te servira d'oraison funbre, d'pitaphe et de tombeau! J'arrivai jusqu'au fond du jardin, malheureux, perdu, ne concevant rien la douleur qui me saisissait l'me; jamais je n'avais ressenti pareille douleur; hlas! jamais je n'aurais imagin que la perte de cet homme amnerait pour moi un dcouragement si complet. Mirabeau mort, adieu la fiction, adieu les rves de l'avenir, adieu mon ami qui me protgeait, adieu la reine, adieu Barnave; il tait la reine, il tait Barnave, il tait moi-mme; il tait le drame autour duquel nous tournions les uns et les autres, incessamment pousss par une force invisible. Il me semblait que l'histoire et le roman de ma jeunesse taient finis ce cercueil. Mort Mirabeau, mort le joyeux convive et l'aventureux jeune homme aux bondissantes amours; morte aussi cette voix puissante qui avait un cho dans toutes les capitales du monde; il n'est plus ce gnie, il ne bat plus ce grand coeur, elle est puise, enfin (qui l'et dit?) cette passion qui s'emportait et l, abandonne ses propres hennissements. Au dtour de l'alle o l'Amour, en riant, posait le pied sur la flamme teinte de son flambeau renvers, je rencontrai un homme demi pench sur un rosier mousseux dont il tudiait l'architecture. La mditation de cet homme tait profonde, et l'enthousiasme perait dans tous ses traits. Je reconnus mon amateur de roses; il avait trouv dans ces jardins abandonns la fleur qui manquait sa collection, et courb jusqu' terre, il tait devant cet arbuste, ivre, heureux, content.... Si l'on disait cet homme: ami, de cette fleur qui vient de natre et du bouton qui s'panouira demain, je te prie, faisons un funbre hommage ce grand esprit qui vient de s'teindre?--Oh! que non pas, dirait-il, cette rose est rare, elle est moi, c'est ma collection! c'est ma vie! et puis, vous avez tant d'autres fleurs pour composer vos couronnes! Vous avez l'oeillet, le lys, l'anmone et la pervenche, et le laurier, et l'_immortelle_... Ah! de grce, pargnez ma collection! C'est ainsi que la nation franaise a port le deuil de Mirabeau! Elle a fait comme l'amateur de roses, elle a dfendu sa passion jusqu' la fin, puis au mort qu'elle pleurait, elle a sacrifi tout le reste. Aussi, quand l'heure est venue, et qu'il s'agit d'honorer ces dpouilles mortelles, demandez ce peuple loign de son Dieu, qui ne lit plus l'vangile, et qui ne va plus aux anciens autels, le plus grand, le plus beau de ses temples, pour y dposer ce corps... le peuple aussitt donnera ce temple qui n'entre plus dans sa collection favorite; il chassera le Dieu du sanctuaire, il renversera les saints de leur base, il prendra la pierre consacre de l'autel, et charge encore de reliques, il la posera sur le tombeau de son hros d'hier... Voil tout ce qu'il peut faire en ce moment; un temple o le Dieu n'est plus! Mais demandez ce peuple ingrat, au nom de son grand homme, en souvenir des services rendus, l'oubli d'une colre, ou le renoncement une injustice: au nom de Mirabeau, son Dieu qui vient de mourir, priez cette nation d'pargner une seule tte... une seule... Elle dira, comme l'amateur de roses: c'est ma collection qui l'ordonne... il me faut cette tte encore... Il me la faut! J'ai donn un de mes vieux temples Mirabeau... il peut bien me laisser sa reine et son roi, pour que j'en fasse mon plaisir! Voil comment le paradoxe enfante invitablement tout ce qu'il y a de plus lche et de plus cruel! Et maintenant que Mirabeau, mon matre, a laiss sans condition son humble cuyer, je veux quitter ce volcan qui me ddaigne; il faut m'arracher la perptuelle moquerie, au sarcasme impitoyable. Il est mort, Barnave me ddaigne, et la cour m'est ferme; ici je ne suis aim de personne; ici je ne puis rien voir de ce qui se passe en ce monde; ici j'touffe et je meurs; je ne crois plus rien; en si peu de jours, j'ai tout puis, partons. Adieu donc Paris, la cit reine; adieu, Versailles, la cit morte; adieu, le petit Trianon; adieu les bains d'Apollon; adieu, l'Opra et ses nocturnes saturnales; adieu aux petites maisons lambrisses et dores par le vice; adieu cette socit farde, en noeuds roses et en larges manchettes; adieu, France, adieu, belle ruine, adieu! Je pars!... En quelque endroit o j'habite, en ce bas monde, hlas! le bruit de ta chute arrivera jusqu' moi! CHAPITRE IV Ma rsolution prise une fois, les prparatifs de mon dpart furent bientt arrts. C'tait par une chaude journe, au mois de juin, j'tais prt ds le matin; mais avant de partir, je voulus saluer une dernire fois tous ces lieux o j'avais laiss tant de souvenirs. Je me rendis la taverne du _Trompette bless_, je montai dans la salle haute, o j'avais vu, pour la premire fois, les hros de ce nouveau monde vanoui dj! Quel bruit c'tait alors! les brlantes paroles! les cruels sarcasmes!... quel silence aujourd'hui, quel abandon! Les anciens habitus de ce cabaret, si vifs, si jeunes et si forts, taient vaincus ou dpasss! Ils taient dj vieux, perdus et morts: le vieux Saturne avait dvor ses enfants. Aujourd'hui, dans ce cabaret, sur ces mmes bancs, tachs du vin de la dernire orgie, taient assis les pouvoirs nouveaux de la France! L'enthousiasme tait moins sincre, il avait oubli le magnifique et superbe cho de ces voix solennelles. Il est donc vrai, _la thorie_ est une grce, une force, une fte... et l'exprience apporte avec soi une tristesse abominable. O donc taient les orateurs de ce club innocent encore? Ils taient remplacs par des conspirateurs, cachs dans l'ombre, et chargs des livres de l'meute!... O tonnait Mirabeau gloussait une ignoble terreur enfante au beau milieu du club des Jacobins... Ces femmes gorges de vin seront bientt des tricoteuses; ces Brutus et ces Scipions, demain seront des pourvoyeurs d'chafauds! Ainsi la taverne tait un club; l'Opra tait une caverne, et dans cette caverne arrivaient, pied, les anciennes divinits de cet olympe ananti! Madame Guimard sans carosse et madame Camargo sans livre! Divinits dtrnes et humilies, on vendait leurs chevaux et leurs htels, on les interrompait dans leurs danses les plus gracieuses; l'art tait cach, plaintif, en haillons! Il avait froid; il avait faim!... Poursuivi par ces tristes images, je cherchais en vain autour du monument dgrad quelques ombres errantes des sourires d'autrefois. Aux colonnes du Thtre-Franais, le _Mariage de Figaro_ avait disparu de l'affiche; il tait remplac par des drames de son cole, avec moins d'esprit, de style et de talent! Voil ce que c'est! vous semez la rvolte et l'ironie, tonnez-vous de recueillir le doute et l'abandon. La rue ouverte la ruine tait un immense, un incomparable encan. Les livres, les tableaux, les statues, les gravures, les mdailles, les chevaux pour la course et les meutes pour la chasse, en un mot, tout ce qui faisait jadis l'intrieur d'un gentilhomme, et tout ce qui composait nagure une vie lgante, heureuse, abondante, ces trsors du luxe et du got taient tendus au hasard, sur les quais et sur les places publiques; ils taient exposs sans ordre et sans choix la curiosit indiffrente des passants. On comprenait que les portraits de famille arriveraient leur tour dans cet encan l'usage de la populace; non-seulement les enfants ont souffert des rigueurs de cette poque, mais encore leurs pres et leurs mres, arrachs aux nobles lambris o ils taient fixs depuis le grand roi! C'est grand dommage, en vrit, de porter des mains impures sur les gnrations anciennes, de les arracher violemment cette vie intelligente que leur donne la toile ou le ciseau, d'exposer tant de figures vnrables sur les places publiques et dans les carrefours, de dshonorer l'intrieur des familles, de profaner leurs souvenirs. l'poque dont je parle, il n'y avait dj plus de logis pour personne en France, le logis du roi lui-mme avait t profan, le premier. Je l'avoue, hlas! j'eus la faiblesse aussi de repasser devant cette maison aux fentres mystrieuses o j'avais vu tant de personnages divers, o j'avais entendu tant de choses inoues; cette lgante petite maison... elle appartenait aux sans culottes, aux bonnets rouges... ce qu'il y avait de plus dguenill et de plus hideux. la porte de Mirabeau, une pancarte flottante indiquait que l'appartement tait louer. On passait devant la maison, sans se dcouvrir. J'avais voulu m'assurer, avant mon dpart, que rien ne pouvait plus me retenir. Partons donc, puisqu'ils ont tout gt en si peu de temps. Ils ont t sa majest la maison de Mirabeau, ses grces l'Opra, son esprit la Comdie-Franaise, son inviolabilit la vie intrieure; ils ont gt, jusqu'aux joies du cabaret, les malheureux! Tel fut l'emploi, le triste emploi de ma dernire journe... Htons-nous, me disais-je, et partons! J'en ai trop vu! Je suis vaincu; je suis mort... je veux partir! Ici je fus pris de vertige.--Eh quoi, partir sans voir Barnave, et sans dire adieu ma mre? Partir sans revoir Hlne, et sans prsenter mes respects la reine; enfin quitter Paris, comme j'ai quitt Vienne, en colier dlivr de son prcepteur! Certes, je ne saurais partir ainsi; je ferai, du moins, mes adieux ma mre... et pourtant je quitterai Paris ce soir. Quand j'eus mis ordre mon dpart, je quittai mon htel de Paris, pour me rendre en toute hte chez ma mre... Il tait huit heures du soir; cette nuit d't rayonnait de mille toiles. Je ne sais quelle ville incroyable, en ce moment, j'avais sous les yeux, dans quel tumulte et dans quel bruit, dans quelle tempte et dans quels prils. Tout hurlait, criait, transportait, menaait et dclamait! Le Palais-Royal tait soulev par Camille Desmoulins! Chaque feuille emprunte ses arbres devenait une cocarde et chaque cho devenait une menace aux carrefours; sur chaque place et sur tous les seuils, en voiture, cheval, sur les bancs, sur les chaises des jardins, au balcon des maisons, sur la borne et dans l'choppe, on trouvait, cette heure, des nergumnes qui faisaient entendre ternellement des cris de mort. Les citoyens s'assemblaient autour de ces forcens et les coutaient bouche bante; on et dit des Italiens runis, par un beau clair de lune, autour d'un improvisateur favori; les rues taient pleines de gardes nationaux et de soldats, les corps-de-garde tincelaient de feux sinistres, les chevaux des officiers traversaient la ville en piaffant; tel tait l'aspect gnral, une inquitude immense, un malaise incomparable! Ainsi j'allais, comme on va dans un rve... Et, dans ma course, il survint plusieurs accidents qui me parurent de mauvais prsage: je heurtai, en marchant, un homme qui remettait la boucle de son soulier; cet homme avait les traits du roi; au coin d'une rue o je voulus appeler un fiacre, le cocher se retourna pour me dire qu'il tait retenu, cet homme... vision! ressemblait au comte de Fersen; un postillon passa, solidement assis sur son cheval... je crus reconnatre un cuyer de la reine, M. de Valory. Cependant, je me dirigeais toujours vers les Tuileries surveilles, tortures, espionnes, fermes. Aux approches du palais, je rencontre une femme d'une taille lgante et d'une noble dmarche, elle baissait la tte, elle donnait le bras un jeune homme... elle allait tremblante... et malgr moi, je htai le pas pour la voir... Tout coup passe au galop un grand carrosse, entour de gardes et de laquais. Les laquais portaient des torches brlantes, comme autrefois la livre au devant du carrosse du roi!... Ce carrosse... il ramenait, en grand triomphe, aux Tuileries, M. de Lafayette... et cette femme inconnue, allant seule travers la rue ameute... O misre!... et pensez si j'eus peur... je reconnus son orgueil, l'clair de ses yeux, la majest de sa dmarche... Oui, je reconnus la reine!... Elle tait libre... elle allait dans la ville... Eh quoi! toute la cour vagabonde? Eh! quoi! le roi et la reine dans les rues de Paris, l'heure de leur sommeil! Est-ce veille ou songe? Et tout coup, poussant un grand cri:--Et la comtesse Hlne. Et ma mre, o sont-elles? qu'en a-t-on fait? Qui les dfendra sinon moi, le fils et le cousin? Et je me prcipitai dans les cours du chteau. La sentinelle me demanda o j'allais? --Je vais, lui dis-je, au pavillon de Marsan, chez madame la douairire de Wolfenbuttel. CHAPITRE V Dans la cour du chteau, tout au bas du perron de Leurs Majests, je vis arrt le carrosse aux flambeaux. Plusieurs gardes s'taient groups autour de cette apparition; d'autres gardes se promenaient en grand nombre, au milieu de la vaste cour; tout tait tranquille en ce moment; l'horloge sonnait onze heures; on entendait les pas rguliers de la garde nationale dont on relevait les sentinelles; tout le chteau avait l'aspect accoutum. Je pensai que j'tais le jouet d'une folle vision, et que tout ce que j'avais vu appartenait l'exaltation de ma tte: alors je me rassurai quelque peu, et je ralentis le pas. La mme voiture arrive au galop, repartit au galop: les sentinelles portrent les armes, la grande porte se referma, et tout rentra dans le repos. Cependant, je demandai ma mre. Elle tait chez elle; je montai, un domestique vint m'ouvrir. --Madame n'y est pour personne, ce soir, me dit-il. Il refusa de m'annoncer. Je voulus entrer dans l'appartement: la porte tait ferme en dedans... ce que ma mre ne faisait jamais. Je grattai la porte: d'abord on ne me rpondit pas; je frappai de nouveau. Une voix faible et tremblante cria:--_Que me veut-on?_ --C'est moi, c'est moi, Madame, ouvrez-moi! J'entendis ma mre qui faisait un effort pour se lever; mais elle retomba sur son sige:--Les jambes me refusent tout service, Hlne! --Je vais ouvrir, Madame, rpondit une voix qui m'tait bien connue, et la porte s'ouvrit. Hlne me salua tristement d'un signe de tte; ma mre, mon aspect, sembla se ranimer, elle me regarda d'un air suppliant. Ce regard me toucha jusqu'au fond du coeur... nous changemes alors de rle, ma mre et moi; elle m'avait guid jusqu'ici, dsormais je comprends que je suis son guide et son appui. La comtesse avait repris sa place la fentre... elle tenait sa tte entre ses deux mains. Voyant que l'une et l'autre gardaient le silence:--Je viens de rencontrer Sa Majest, Madame, dis-je ma mre avec l'accent de la plus profonde affliction. --Quelle Majest? reprit vivement Hlne, et ses joues se couvrirent de rougeur: de quelle Majest parlez-vous, monsieur?... il y en a tant aujourd'hui! --Vous savez, ma cousine, que je n'en connais que deux... le roi et la reine. Oui, repris-je et j'ai vu... le roi et la reine dans la rue, cette heure, et si je viens au palais, cette nuit, c'est pour vous, ma mre! et pour vous sauver, ma cousine, l'une et l'autre de la fureur du peuple, aussitt qu'il apprendra que ses victimes lui chappent; donc je vous sauve, ou bien je meurs avec vous, choisissez! --Vous avez vu le roi? reprit ma mre. --Oui, Madame, le roi, bien dguis; j'ai reconnu la reine aux flambeaux d'un carrosse qui vient d'entrer dans la cour, il n'y a qu'un instant. Les deux femmes plirent.--Quoi! la reine a rencontr cette fatale voiture?.. s'cria ma mre en joignant les mains. --Oui, Madame, elle l'a rencontre; et elle ne s'est pas contenue, elle l'a frappe de son fouet, et quand ces flambeaux ont pass, elle ne s'est plus cache, et c'est sa royale allure que je l'ai reconnue; elle doit tre bien loin prsent. --O ma noble matresse! ma fille! s'cria ma mre, en pleurant, te voil sauve. Et bni soit Dieu qui t'a conduite travers tant d'obstacles! prsent, ma chre Hlne, il ne nous reste plus qu' la rejoindre, et partager de nouveau ses prils. --Madame, repris-je, agrez tous mes services. Ma chaise de poste m'attend la porte Saint-Denis; quel que soit le chemin qu'aient pris Leurs Majests, nous pouvons arriver presque en mme temps la frontire. Allons, venez, ma mre; et venez, ma cousine, allons, rentrons dans notre heureuse, notre paisible Autriche, et fuyons ce volcan, il finira par tout engloutir. --Rejoignons la reine! Allons notre oeuvre! notre devoir, Monsieur, reprit Hlne, ct de la reine est ma patrie; votre patrie, vous, c'est votre mre; en ces prils pressants, soyons la hauteur de tant d'infortunes, n'oublions jamais, vous ni moi, notre devoir. Ma mre tait agenouille son prie-Dieu! Elle fit une humble prire, et se releva pleine de courage... Les deux femmes se revtirent d'un mantelet noir, elles se cachrent sous de vastes chapeaux, et, me prenant le bras, les voil qui s'abandonnent tous les hasards. Quand j'eus au bras ces deux femmes qui m'taient si chres, que je les sentis mes cts, perdues et tremblantes, la ville me parut beaucoup plus sombre et plus menaante. La nuit s'paissit mes yeux, et je marchai dans ces rues, presque au hasard. Hlas! ma pauvre mre, pied, cette heure, elle s'abandonnait, pour la premire fois de sa vie ma conduite, et Dieu sait, malgr tant d'angoisses, si j'tais fier de l'emporter! ma droite et s'appuyant peine mon bras, marchait ma cousine Hlne. Bien plus que ma mre, elle avait la conscience du danger que nous courions. chaque instant elle prtait l'oreille; on et dit que Paris se rveillait en sursaut et que la grande voix du peuple ameut se dmenait autour de ce palais dshonor dont il avait fait une prison!... Quelquefois Hlne htait le pas, comme si nous eussions t poursuivis. Ce fut un horrible, un dangereux moment! Ma mre allait peine, Hlne aurait voulu courir; j'aurais voulu porter ma mre, et courir avec Hlne! O fatale, fatale nuit! Nous avancions, peu peu, jusqu' la porte Saint-Denis; nous avions dj dtourn plus d'une rue; la lueur du rverbre, Hlne aperut un homme qui nous suivait, envelopp dans un large manteau. Il nous suivait, rasant la muraille; o nous allions... il allait: nous faisions halte, il s'arrtait. Nous allions gauche, il tait gauche: on et dit une ombre impassible qui suivait tous nos mouvements, avec le sang-froid et le silence d'un espion qui tient sa proie. cette vue, il me sembla que nous tions perdus. Je regardai ma mre qui se tranait peine, n'ayant aucune ide du danger que nous courions; Hlne, avait l'oeil fix sur l'homme au manteau noir, elle tremblait autant que moi. la fin, elle me dit tout bas:--Si nous allons plus loin, nous trahissons la reine... On nous suit, prenez garde, changeons de route,... coup sr, nous sommes pis! Je sentis en mme temps que les forces de ma mre l'abandonnaient. Je dis Hlne:--Il est impossible d'aller plus loin, ma mre est accable... attendons sur cette borne jusqu'au jour, nous ne trahirons pas le chemin de la reine... elle sera sauve... au petit jour, et dj bien loin de ses gliers. La rue tait troite. la porte d'une maison de peu d'apparence il y avait un banc de pierre, o je les fis asseoir... je me tins debout dans l'angle de la porte; ainsi nous tions dans l'ombre! quelques pas, du ct oppos, se tenait notre espion, immobile, et dans l'ombre aussi! La nuit tait profonde et le silence tait terrible... Serrs tous les trois l'un contre l'autre, nous attendions. Tout coup, travers les fentres de la maison oppose, l'instant le plus grand de notre dcouragement, une trange apparition attira nos regards. Une vive lumire vint frapper sur cette fentre, et dans l'appartement ainsi clair, nous vmes entrer plusieurs figures d'une apparence triste et pensive qui se placrent genoux contre les murailles. Quand ces personnages furent genoux, un enfant alluma le lustre attach au plancher de la salle, et cette scne lugubre fut claire la faon d'un spectacle qui se serait donn pour nous seuls. la premire lueur de la fentre, Hlne et moi nous avions regard de toutes nos forces cette scne nocturne; ma mre tenait toujours la tte baisse. Inquiet de ce que nous allions voir, je portais mes regards de cette scne trange ma mre, et bientt, quand nos yeux, habitus cette obscurit claire, purent distinguer les objets, nous apermes toutes ces ombres genoux, hommes et femmes, prtres en surplis, jeunes filles en robes blanches qui priaient et se frappaient la poitrine. la fin, s'ouvrit une porte latrale, et nous vmes sortir de cette porte un vieux prtre qui tranait une croix de bois; cette croix tait noire et massive, et le vieux prtre avait peine la traner. Quand la croix fut pose au milieu de l'appartement, l'enfant passa au prtre son surplis; le prtre genoux, on alluma un cierge, on apporta l'eau bnite, on apporta les clous et les clous furent bnits. Quand tout fut prpar, la mme porte latrale s'ouvrit de nouveau; cette fois la victime venait aprs l'instrument du supplice. Deux femmes ges conduisaient, appuye sur leurs bras, une jeune fille aux yeux hagards. La victime tait de petite taille, la tte penche, au sourire grimaant; ses paules taient couvertes de longs cheveux, ses pieds taient envelopps de linges sanglants; elle tenait ses deux mains jointes; une force surnaturelle s'empara de ses sens, quand elle vit la croix et les clous. cette vue, elle se leva par un mouvement convulsif, elle marcha seule, elle grandit de deux coudes; elle arracha elle-mme ses charpies (ses pieds saignaient encore du supplice de la veille), elle se coucha sur la croix, levant la tte, et croisant ses pieds l'un sur l'autre, tendant les deux bras, ouvrant ses deux mains, deux mains sanglantes... en cette posture elle attendait; elle se tenait patiente et rsigne... elle aussi:--_Je sauverai le monde force de douleurs._ Voici ce qu'on lisait dans son regard, fascin par le jene et la mortification. Je m'assurai, d'un coup d'oeil rapide, que ma mre avait toujours la tte penche; et, plein de fivre, je reportai mes regards vers ce drame pouvantable, dont la ralit me paraissait douteuse, en dpit du tmoignage de mes yeux. Hlne s'tait leve de son sige, elle se tenait debout, pour mieux voir. Horrible nuit! La croix, le prtre et la victime tendue; ici, les assistants immobiles, nous dans la rue, et ma mre endormie, et, l bas, l'espion immobile qui nous regarde, clairs par le reflet de la faible lumire... et je revenais toujours ce chapitre en action de la Passion de Notre-Seigneur. La victime tait prte. Alors le vieux prtre s'approcha d'elle; il baisa ses pieds et ses mains avec le respect du moribond qui baise les sept plaies du Christ. En mme temps l'enfant lui prsente un marteau de fer sur un plat d'argent. Le marteau enfonce un grand clou sur les pieds, un clou entre les mains de la victime... Et le clou spara les chairs, carta les tendons, pntra les os, le sang coula sur le sein de la crucifie! Et l, crucifie, elle tait attache la croix... l'oeil gonfl, les joues pendantes, le sein qui bat, le cou parsem de veines bleues, la tte expirante... profanation! Nous assistions, sans nous en douter, au dernier effort du dix-huitime sicle pour croire encore cette religion chrtienne, qui avait fait toutes les destines de la France. En ce lieu, plein de tnbres, ces hommes et ces femmes, ces malheureux parodistes taient les seuls chrtiens que la France et gards, ils taient les seuls croyants que le doute et pargns sur son passage. tranges chrtiens, qui dmontrent la divinit de leur Dieu par le cadavre d'une femme attache une croix! trange foi, qui se rattache ces preuves toutes matrielles! Digne rsultat de tant de sophismes!.. de tant de miracles! Voil une femme appele en tmoignage de la divinit, d'un Dieu. Que si cette femme et faibli, si seulement elle et appel son secours le vinaigre et le fiel, c'tait fait de l'vangile dans le coeur des assistants! Il y eut un moment de cette affreuse scne o ma jeune compagne poussa un grand cri. Ce cri rveilla ma mre. son premier regard, ma mre dcouvrit cette croix noire, attache au mur blanchi, et sur cette croix ce cadavre, au bas de ce cadavre le cierge qui vacillait dans la main de l'enfant de choeur. Elle se mit fuir en appelant l'exorcisme son aide... elle voyait l'enfer! Elle serait tombe avant que j'eusse pu la rejoindre, elle se serait bris le crne contre le pav; mais l'espion se dtachant de la muraille, elle tomba vanouie entre ses bras... --O ma mre! m'criai-je, sentant que ses mains taient froides; puis me retournant vers son trange sauveur, je reconnus _le fou de la reine_... Il tenait dans ses bras ma mre vanouie; il me reconnut, d'un regard, et sans mot dire, il marcha devant nous, portant ma mre; Hlne et moi, nous le suivions sans parler. Nous arrivmes ainsi une maison peu loigne, et dont la porte basse tait entr'ouverte. Castelnaux entra le premier; tout tait sombre. Un tapis moelleux tait tendu sur l'escalier; d'invisibles parfums, peine entr dans ce lieu, vous saisissaient; d'invisibles chos rptaient vos pas dans un vide invisible; des ombres erraient sur les murs, comme en un miroir, les plafonds taient chargs de figures mystrieuses qui, dans la nuit, semblaient gigantesques; l'appartement tait vaste, peine clair de ce ple crpuscule du matin, qui n'est plus la nuit, qui n'est pas le jour; c'taient partout, dans ce lieu, des lustres teints, des miroirs voils de gaze, des siges de soie, des peintures bizarres. Castelnaux dposa ma mre contre un meuble inconnu, qui rptait les paroles et jusqu'aux soupirs de cette pouvante... Il y avait, en ces tnbres, une horrible et mystrieuse confusion! Nous tions seuls. Castelnaux appela du secours: l'instrument d'airain lui rpondit par un sourd gmissement, il ne vint personne et pas une lumire ne brilla, pas une porte ne s'ouvrit, pas une voix ne se fit entendre... la fin, ma mre reprenait ses sens: je sentis le sang revenir sa joue, et le battement son coeur. --Personne ici! dit Castelnaux, personne pour porter secours une femme vanouie, en cette maison qui gurissait tous les maux! O est-il donc all, le grand mdecin? Qu'est-il devenu l'infaillible et le gurisseur? Autrefois, cette salle tait pleine de malades de tout rang et de tout sexe; autrefois, la sant planait au sommet de ce plafond solennel; hier encore, aux bords de cette grande cuve d'airain vous eussiez trouv des consolations pour toutes les douleurs, des parfums pour les maux de l'me, un feu cach pour les maux du corps!... Puis, voyant ma mre ouvrir les yeux enfin, il prenait ses deux mains et les plaant sur les bords de la cuve:--Ne sentez-vous pas, Madame, une force nouvelle? Votre me n'est-elle pas remise de toutes ses secousses? Penchez-vous, disait-il, penchez-vous sur cet abme. Il est trs-vrai que moi qui vous parle, je suis entr malade ici, j'en suis sorti guri! Ce remde indiqu par Castelnaux me fit peur.--De grce, un verre d'eau pour ma mre, un peu d'air, je la sens qui revient, et si vous voulez nous aider, nous pourrons partir; il est temps de partir; le jour vient, dans une heure nous sommes perdus! Il sortit. J'entendis ma mre qui m'appelait.--O sommes-nous, me dit-elle d'une voix faible, et pourquoi ne fait-il pas jour?--Nous sommes dans la maison d'un mdecin, ma mre, et le jour va bientt venir. La cuve d'airain rptait chacune de mes paroles; ma mre se retourna ce bruit; et fatigus que nous tions tous les trois, nous nous trouvmes alors, sans nous en douter, autour du baquet de Mesmer, attendant le retour de Castelnaux. Debout, machinalement appuys sur les bords de la cuve, nos ides n'allrent pas plus loin que l'heure prsente. La fatigue, la terreur, la nuit, nous retenaient cette place, autour de cette cuve reluisante autant que l'or. Peu peu je m'abandonnais aux visions qui voltigeaient informes et sans bruit, entre les mille branches d'airain croises les unes sur les autres, sur les bords de ce gouffre, au fond du gouffre, au-dessus du gouffre, assemblage inou d'ombres lgres, de bruits tranges, cho mouvant qui et rpt les battements du coeur. L'me entire, abandonne, sduite ces harmonies invisibles, se plongeait dans cette vague obscurit. Bientt je cherchai dcouvrir Hlne... Elle ne parlait pas, mais je sentais qu'elle tait fascine et que son regard plongeait o plongeait mon regard! Chre me, en ce moment elle cherchait mon me; cette heure et dans cette muette contemplation il se formait entre elle et moi une union inexplicable et certaine. Oh! si Mesmer et t l, donnant la chaleur l'airain, faisant jaillir la flamme lectrique de ce fer, prsent refroidi... si la foule et entour le baquet magique de ses mille regards, de ses mille esprances, de ses mille terreurs; si chaque nouveau venu, il nous et t donn de comprendre enfin qu'un nouveau malade arrivait pour partager avec nous son malaise; et si l'imagination, vague dsir, et la peur, sa plus puissante compagne, eussent prsid ces enchantements; si j'avais ignor qu'Hlne tait prs de moi dans l'ombre, et qu'au milieu de la foule muette, au milieu de ces soupirs qui s'lvent et qui s'abaissent en cadence, au milieu de ce monde confus, ple-mle, malade, et blas, crdule aussi, j'eusse pu deviner son soupir, son regard, aux parfums de sa robe, ses frissons, la femme inconnue... et ma matresse que je cherchais depuis si longtemps; coup sr, guid par le sixime sens, et le suivant dans le sentier lumineux, si j'avais pu la saisir dans l'ombre, et rclamer tous mes droits, acquis dans le bal... si j'avais pu toucher seulement sa lvre de mes lvres, et la prendre enfin dans la foule: bonheur! miracle! Mesmer! En ce moment de peine et de doute, aussitt j'aurais reconnu ton pouvoir, j'aurais proclam ta science en appelant Mesmer mon sauveur. Ce qui est vrai, c'est que malgr moi je fus soumis une puissante fascination. Le regard tendu, et cherchant au fond du baquet des restes de magntisme mon usage, il me sembla que je trouverais une explication tous ces mystres! Je voulais retenir mon profit quelques-uns de ces violents plaisirs, qui donnaient aux corps tant de secousses. Je cherchais, dans cette solitude, une part du drame accompli dans ces tnbres. force d'attention, je tombai dans une rverie trange, le rve magntique s'empara de mon me; ainsi j'allai de la terre au ciel, du rire aux larmes, de l'esprance la terreur; j'entendis des voix clestes et des hurlements d'enfer; dans le fond de la cuve o s'agitait mon rve, mon rve se nouait et se dmenait comme ferait un ballet de l'Opra jou en grand costume, et srieusement, dans la nuit profonde, et quand le lustre est teint. Ah! ce sicle tait un sicle infini de paradoxes tels que jamais le monde autrefois n'en avait vu! Il faisait du sophisme propos de tout; sophiste propos des maladies de l'me, il crucifie une femme pour dmontrer un Dieu! Sophiste propos des maladies du corps, il invente un sixime sens pour n'avoir plus s'occuper des cinq autres. Triste condition de la religion et de la science en cette France au dsespoir!.. D'abord sujets fconds en moqueries indestructibles, puis enfin parodies l'une et l'autre, jusqu'au crime, l'absurde, et jusqu' ce qu'il n'en reste plus rien, pas mme le nom! CHAPITRE VI Le retour de Castelnaux me rendit moi-mme; en ce moment ma mre allait mieux; notre voiture, grce Castelnaux, tait la porte.--Partez, nous dit-il, il est temps; prsent, s'il y a un Dieu dans le ciel, la reine est sauve, et la rvolution a perdu sa proie... Et demain le faubourg Saint-Antoine n'aura plus de lit royal fouiller avec ses baonnettes, plus de ttes royales souiller de son bonnet rouge; demain les mgres des faubourgs ne souilleront plus les chastes oreilles des enfants de Marie-Antoinette avec leurs propos de mauvais lieux et leurs blasphmes de carrefour; prsent la royaut est sauve! Allons, partez, vous ne courez plus le danger de mettre l'ennemi sur ses traces; partez, le peuple va se rveiller dans une heure... et je veux assister son rveil. Oui je tirerai ma vengeance! et de ce pas je vais m'asseoir aux Tuileries, l'angle du pont, vis--vis la fentre de la reine, ferme encore, et garde, et surveille. Ah! ma sentinelle bien veille! Ah! mon peuple... eh bien! hurle et calomnie... Ah! ah! l'entendez-vous! il crie, il vocifre, il maudit la reine.--_ bas la reine! bas la reine!_ et cependant la fentre est toujours ferme. _ bas la reine! mort la reine!_ Et quand il verra, malgr ses cris, que la reine enfin ne vient pas le saluer humblement, lui le souverain dguenill, quand il ne verra pas la reine en larmes, son dauphin dans les bras, lui rendre un sourire pour un blasphme, un _bonjour_ pour ses cris de mort; le peuple, lui-mme, il se dira:--(il sait que sa victime est matinale... il a tu son sommeil!) il dira:--pardieu, l'_Autrichienne_ a diablement pri ce matin! Et quand ce peuple hideux la sait genoux, en prires, pour son poux, pour ses enfants, pour la France, il redouble, blasphmateur, de rage et de fureur: --_La Reine mort!... la lanterne!.._ Elle est le fragile jouet du peuple. Il s'est donn rendez-vous autour de sa tte, et la fait pleurer volont. Il la fait sourire, il la menace, il la pousse, il l'emprisonne, il la chasse, et le tigre tenant sa proie, il se la renvoie comme un jouet; la mordant jusqu'au sang, en attendant qu'il la dvore... Versailles mme, et dans le palais des rois, ce peuple impie est entr chez elle, une nuit, comme un poux jaloux, aprs un long plerinage, en brisant les portes, en se prcipitant au lit nuptial...--Ah! foule insolente!... la fin, ta proie, elle chappe tes apptits! et maintenant qu'elle est partie... et qu'elle est sauve... allons, va le chercher ton jouet: _la reine! eh! la reine!_ Plus de reine et plus de jouet, plus de femme et plus de mre, et plus d'pouse et plus de prisonnire, et plus de victime, et plus d'injures... Or , citoyens, vous n'avez plus que le ciel blasphmer! Ainsi parlant, Castelnaux se frottait les mains de joie, il bondissait autour du salon, il crachait dans le baquet de Mesmer, il tait triomphant, il tait fou tout fait... fou de triomphe et de bonheur. --Dans une heure ou deux, disait-il, on frappe au palais; on frappe la porte du roi. On entre en mme temps chez le roi. Personne! On se trouble, on court, on cherche, on appelle... Il est perdu. Plus de roi! Croyez-vous qu'il y ait de la pleur, cette heure, dans l'histoire de France, cette nouvelle impitoyable: Il n'y a plus de roi, et le roi n'est pas mort! Il y aura un jour, dans la cration, o la voix venue de l'Orient dira aussi la terre... Il n'y a plus de soleil! Eh bien! ce mot sans forme et sans nom: plus de roi! plus de roi immoler! plus de reine charger d'outrages! plus de royaut qu'on insulte, et plus rien dans ce royaume!... Il faut que je sois le premier l'entendre, m'en rjouir! Cette effrayante pleur d'un peuple sans piti, Castelnaux veut la voir, pour se venger; ces palais dserts, ces temples dserts, parce que les palais sont dserts, Castelnaux les veut parcourir, pour savoir ce que c'est qu'un trne inoccup... un sanctuaire inerte et vide. Il veut savoir ce que dit l'cho de pareilles solitudes, et si cela fait peur aux nations, quand le trne et l'autel rendent un son funbre, priv de son roi dgrad, de son Dieu! Victoire Castelnaux, cette nuit est une nuit de triomphe. Il est l'Achille et l'Ajax Tlamon de cette nuit troyenne. moi l'honneur, chassant les sans-culottes, les sans roi et les sans Dieu, d'ventrer, le premier, la muraille de la ville assige. Aussitt vous voyez entrer, de toutes parts et par la brche, la mort, la peur, la famine et la vengeance du ciel et le chtiment des hommes, les meurtres sans fin, le pillage, les ractions sanguinaires, les longues terreurs, l'anarchie et la guerre civile avec la banqueroute et les misres accomplies des bourreaux, enfantant des massacres et des chafauds sanglants! Entrez, tout cela, entrez! Le roi et la reine, il n'y en a plus; entrez, tout cela, c'est Castelnaux qui vous ouvre la porte! Entrez, dissensions intestines, bavardages sans fin; entrez, brigands arms; entrez, populace; entrez, femmes sans honte et sans robe nuptiale; entrez, faubourgs; entrez, armes trangres: Anglais, Prussiens, hordes sauvages, vagabonds, Cosaques, Russiens, gorgez-vous d'or et de sang, pillez les glises, renversez les chteaux, incendiez les chaumires, dvalisez les sacristies, ouvrez les tombeaux, brlez les livres, dchirez les chartes, violez les vierges, chassez les saintes filles des saints monastres, ruez-vous dans le dsordre, la proie, au meurtre, l'incendie; allons! ! brisez les statues et les images, dmolissez les maisons royales pour en vendre le plomb et la pierre; saccagez, brlez, dvorez tout sur votre passage... vous la France! Elle est vous, vous seuls; elle n'est plus ni Dieu, ni au Roi; elle est vous; venez, venez tous, Castelnaux vous appelle, entrez, et si en passant vous avez un chapeau ou un bonnet, tirez votre chapeau ou votre bonnet devant Castelnaux! Et nous le vmes ainsi bondir tout un quart d'heure, et jamais dans tout Paris logis plus sombre et plus cach n'avait entendu un si grand bruit; la cuve, ces cris, retentissait comme un tonnerre, et l'cho troubl balbutiait peine ces paroles presses et haletantes. Or ma mre, hbte, tait l, contemplant toutes ces choses sans y rien comprendre, Hlne, mes cts, se pressait effraye et muette. Castelnaux brisait tout ce qui tombait dans ses mains.--O la belle nuit! disait-il; la belle nuit! Paris a perdu un roi, il a crucifi un Dieu, il a chass Mesmer: royaut, religion, charlatanisme, et psit... tout est parti; tout a quitt Paris, cette nuit; il n'y a plus rien Paris. Paris n'est plus! _De profundis... Alleluia!_ Quand il eut repris son sang-froid, il nous conduisit jusqu' notre voiture, et il nous dit adieu en pleurant! C'est ainsi que je le quittai, ce fameux Paris que je ne devais plus revoir. Je le laissai vide; il tait si rempli quand j'y entrai, pour la premire fois! J'tais si jeune alors, j'tais devenu si vieux en peu de temps! Tout ce que j'admirais tait tomb! Je laissais dans ces ruines mes illusions, mes esprances, et maintenant je ne pensais plus qu' suivre, mes risques et prils, les traces de cette royaut perdue au milieu des grands chemins. Triste retour! tristes sentiers battus par des rois tremblants! Ma mre tait retombe en ce triste tat d'anantissement, voisin du rve... ma cousine Hlne, abattue et pensive, semblait dvorer l'espace qui s'tendait devant nous. Elle oubliait ses dangers, force de terreur. Qui l'et vue ainsi penche mon ct, et nous deux, au matin, courant la grande route o le soleil courait aprs nous, celui-l nous et pris pour deux amants heureux qui se sont rencontrs dans l'ombre, et qui s'enfuient loin de leur vieux tuteur. Qui m'et vu l'entourant d'une tendresse ineffable et jur ses grands dieux que nous accomplissions un de ces drames enchants de la jeunesse heureuse, quand l'amour jouait un si grand rle en ce royaume, clairant les palais, illuminant les chaumires, animant le grand chemin, jetant partout la vie et les sourires dans ce beau pays, sous ces pais ombrages, dans ces vieux chteaux aux gothiques souvenirs. Je dis Mlle de *** en lui prenant les mains, en signe de tmoignage et de serment:--Voulez-vous, Hlne, en ce pril, unir votre destine la mienne, et ne plus nous quitter jamais? Voulez-vous que je rveille en ce moment, qui peut tre un moment solennel, ma mre endormie, et que je lui demande sa bndiction pour nous deux? cette brusque demande, elle ne parut pas tonne, et comme je lui avais parl simplement, elle me rpondit simplement: --coutez, Frdric, nous n'avons pas de temps perdre en vaines esprances; il ne faut pas esprer que nos destines soient unies; notre sparation est proche, et, je le sens, deux devoirs diffrents nous appellent. J'appartiens la reine, et vous appartenez votre mre. Ainsi nous irons, vous et moi, o elles iront, chacun de son ct: nous ferons notre devoir, tout srieux qu'il puisse tre, et que Dieu nous protge! Hlas! l'heure est srieuse, et nous devons, avant tout, racheter les fautes de notre jeunesse force de dvoment au malheur! Ainsi nous nous partagerons la ruine et les misres de cette royaut qui s'en va, comme nous avons partag sa gloire et sa folie. O Frdric! vous ne savez pas toutes les fautes que nous avons commises! toutes les erreurs dont nous devons porter la peine; et si vous saviez cela, mon cousin, combien nous avons t tous coupables, vous plaindriez ce peuple perdu qui gronde et tue; vous trouveriez qu'il est juste en ses vengeances, vous comprendriez ces cris furibonds de libert! Pour moi, je ne m'aveugle pas sur cette rvolution. Cette rvolution, c'est notre mort tous... Mais vous ne comprenez pas cela, mon cousin; vous ne comprenez rien aux menaces d'un temps que vous n'avez pas vu, d'une histoire que vous ne savez pas. Vous n'avez vu, de la cour, que la surface, et du peuple que la lie immonde! Vous tes venu en France au moment o nous renfermions nos vices en nous-mmes, surpris par le grand jour, au moment o le peuple obissait aux vengeances de quatre sicles de servitude. Hlas! notre malheur vous a tromp sur notre compte; innocent au milieu de nos corruptions et de nos vices, vous avez cru notre innocence, et maintenant vous voulez partager notre infortune, et vous me dites moi: Je suis vous, Hlne! Imprudent que vous tes! Ne voyez-vous pas que cette infortune est infamante, et ne voyez-vous pas que vous n'avez aucun droit, vous si jeune, venir porter la peine de tous les crimes de Louis XV? Disant ces mots, elle appuya sa main droite sur ma tte, comme un tmoignage d'une ineffable protection. Je lui rpondis avec toute l'assurance et toute la conviction qui taient en moi; je me montrai bien dcid ne la plus quitter, la suivre, l'aimer, vivre ct d'elle, mourir avec elle...--Non, lui dis-je, il n'en sera pas, cette fois, comme de ma premire passion d'amour! Je n'ai pas peur de vous; je ne crains pas vos ddains; vous m'aimerez, vous m'aimerez, je vous aime et j'en suis sr!... Innocent, dites-vous! mais j'ai partag, j'ai copi tous ces vices! Innocent, en effet, et plus plaindre que si j'avais t coupable! Un matin, capricieux jeune homme, je quitte l'Allemagne, exprs pour vous voir, ma cousine! et me voil parti pour la France, que vous habitez; chemin faisant, je me rappelle avec une joie ineffable votre naissante et charmante beaut; j'entends vos chansons, je vous vois me sourire... Ainsi rvant me voil tomb sur les chemins, et bris demi je rencontre une petite fille agaante et rieuse, et pour la petite fille aussitt je vous oublie... Alors, me voil, sur le chemin, aux genoux de cette fillette, et la suppliant d'accepter ma fortune et ma main! Voyez si j'tais sage!... Heureusement la fillette me rit au nez, et, sage autant que j'tais fou, elle pouse, mon nez, mon valet de chambre. Dsol, je viens en France, et je vais la cour, je vous vois, la nuit, prs de la reine, sous un voile noir; on vous et dit morte, et chez la reine vous me recevez avec une froide rserve... On et dit que vous saviez mes infidlits de grande route... conduit par vous, faiblement reu par la reine, oubli de ma mre, alors je vais au hasard, et je rencontre en tout lieu des hommes plus puissants que le roi: des libertins qui rgnent au nom de la vertu; des charlatans qui proclament la vrit. Le vice est partout, l'gosme et la vanit encombrent toutes les mes, la peur rgne en souveraine, enfin vous tremblez tous. Moi, je fais un effort pour tre, l'exemple universel, un brouillon, un meutier, un Don Juan de carnaval. Je prends Mirabeau pour matre et seigneur; je choisissais bien, convenez-en. Ainsi... mon premier pas, mon premier appel, le vice aussitt vient moi dans ses atours les plus charmants. Rien de plus gai, de plus vif, de plus joli: l'esprit au regard, la grce la lvre, un feu de vingt ans... Mon premier bal masqu fut un vnement... J'en rve encore, et voyez ma plainte!... Il advint que je sortis de cette fte amoureux comme un fou. De qui? je l'ignore... pourquoi? je le sais bien. Malheureux que je suis! je la regrette encore, et (soyons vrai!) j'ai bien peur de la regretter jusqu'au dernier de mes jours, cette nuit d'ivresse et de fte qui devait me dgager des illusions de ma jeunesse: au contraire, elle les renouvelle, elle les prolonge, elle les ravive, et voil mes illusions qui me reviennent! Ds ce moment je suis poursuivi par les spasmes infinis de cette minute heureuse, et je n'entends plus rien, je ne vois plus rien, je cours aprs une ombre! Ah! Dieu du ciel! je reste un Allemand, rien qu'un Allemand, un Allemand sans vice et sans vertu. Pour un parfum... pour un sourire... pour une jupe fripe... Alors voyant que je n'tais qu'un faux vicieux, un Don Juan de hasard, je retourne Mirabeau: Tu m'as tromp, lui dis-je... et c'est peine s'il se rappelle une seule des leons qu'il m'a donnes! Le Mirabeau que j'avais vu au bal, en plein dlire, amoureux jusqu'au blasphme... en vingt-quatre heures il tait devenu un grand homme... un homme d'tat! La veille encore il m'avait fait le compagnon de son orgie; aujourd'hui il me fait monter cheval, et, dans la nuit, envelopp d'un manteau, seul avec lui, comme un fidle cuyer, il me conduit une confrence politique. Et de loin je le vois, rglant les destines du royaume, et sans vous, que j'ai retrouve, je jouais cette nuit-l le rle d'Osmin ou de tout autre confident de tragdie! Honteux de moi-mme, et poursuivi par mes rves, je n'avais plus qu'un espoir, j'esprais en Barnave. Il tait amoureux d'un amour sans espoir, j'tais possd, moi aussi, d'un amour sans espoir. Donc, je le rencontre esprant qu'il me consolerait par le spectacle d'une misre semblable la mienne... Barnave tait chang autant que Mirabeau. Plus d'amour dans le coeur de Barnave et plus de vice dans la tte de Mirabeau: ils m'chappent l'un et l'autre, aprs avoir commenc mon ducation tous les deux. Je trouve alors un nouveau Barnave... un Barnave austre, inflexible, ennemi de la reine, implacable... et voici que le mme jour, la rpublique dresse la tte la voix de Barnave, et que la monarchie expire au lit de mort de Mirabeau! Moi rest seul, seul et cherchant dans mon me quoi m'a servi mon dvouement Mirabeau et Barnave, quoi m'ont servi ma science et mon amour; je reviens vous, ma chre Hlne, vous dont le regard me ravive, et dont la voix me console: c'est vous qui me faites oublier la fois tout ce que je voudrais oublier: mon isolement, mes vices inutiles, mon peu d'intelligence des faits et des hommes, mes regrets du pass, mon dsespoir pour l'avenir!... et vous ne voulez pas m'pouser! ce long discours qu'elle coutait, attentive et calme:--Votre malheur est trange et me fait piti, reprit Hlne. vous entendre on dirait que le vice seul a manqu votre bonheur! Certes, voil de ces malheurs qui ne sont arrivs qu' vous; cependant, mon malheureux cousin, je vous porte envie, vous, malheureux de si peu! Disant ces mots, Hlne se prit rougir; et moi, la suppliant du regard, j'essayai de donner le change ma passion:--Non, non! m'criai-je; prsent je n'ai plus d'amour que pour vous; la femme elle-mme que si longtemps j'ai cherche, elle serait devant moi, je ne voudrais pas la voir; je suis vous, vous seule, la reine aussi, puisque vous pardonnez la reine; enfin, pour vous, j'ai entrepris mon voyage en France, et je veux le finir avec vous! Ainsi je lui parlai longtemps; elle m'coutait tantt avec peine et parfois avec bonheur, souvent mue; et moi, misrable! si j'eus un instant de calme, oh! je le dis ma honte, ce fut dans cette fuite o je foulais des traces royales sur ces chemins couverts de tant de dsolations, dans ce jour d'effroi o la monarchie de Louis XIV, s'avouant vaincue, accepta les chanes de la Convention, et s'en revint, esclave et dsole, au milieu de la fournaise ardente et souille o elle devait mourir petit feu. CHAPITRE VII Nous avions couru tout le jour: sur le chemin tout semblait tranquille; en ce moment, le soir tombait, et la Champagne, au loin, s'tendait devant nous. La chaleur du jour avait t suffocante, et la fatigue, unie aux terribles inquitudes de la nuit, nous avait plongs dans cette espce d'abattement du sommeil qui n'est pas sans charme. C'est un sommeil de seconde vue et rempli de visions surnaturelles; ce moment, l'imagination peu peu s'arrte, le coeur bat moins vite, et le malheur disparat. Dj mme nous pensions voir la reine sauve au del du Rhin, et reue bras ouverts, quand notre voiture arrta au relais, pour changer de chevaux. C'tait dans un misrable petit village, entre pernay et Dormans. Comme nous tions sans inquitude et srs d'arriver, nous fmes d'abord fort peu d'attention ce qui se passait autour de nous. Cependant plus d'un indice annonait je ne sais quelle hsitation qui nous fut bientt suspecte. La population du village, inquite, obissait un peu plus de curiosit qu' l'ordinaire au passage d'une chaise de poste; on s'assemblait, on prorait. Les orateurs de l'endroit (car alors quel est le village qui n'avait pas son Barnave ou son Danton?) montaient sur les bornes de l'htellerie, invoquaient les soins de la police et les soucis de la libert; bientt, ne plus en douter, nous remarqumes des signes de dfiance; enfin, le matre de poste, aprs avoir consult son entourage, nous annona qu'il lui tait impossible de nous laisser continuer notre route avant d'en avoir reu l'ordre de Paris mme... En ce moment je me rveillai tout fait..... je compris que le roi tait perdu. Comment je le compris, je l'ignore; en ces malheurs extraordinaires, la catastrophe aussitt se devine. la plus lgre secousse, on comprend que la terre tremble; la premire fume, on se dit: le volcan s'est ouvert! C'est ainsi qu'il y a des gens qui ont prdit, cent lieues de Paris, la Saint-Barthlemy et l'assassinat de Henri IV, vingt-quatre heures avant que personne et rien su des crimes et des horreurs de Paris. Je dis ma mre:--S'il vous plat, vous reposerez ici cette nuit, ma mre; aprs cette pnible journe, il faut dormir dans cette htellerie, et demain nous regagnerons le temps perdu. C'est ainsi que je cherchais la rassurer sur l'interruption de notre route. Ah! soins inutiles! elle ne m'entendait pas. L'intelligence avait manqu cette dame l'ancienne marque; elle ne comprenait plus rien ce qui se passait devant elle, et, ne voulant pas ajouter foi au rve funeste qui l'agitait, elle s'tait abandonne au mouvement de la voiture; elle avait renonc la crainte, l'espoir, la joie, aux larmes, au sourire, elle obissait. Hlne, au contraire, anime bien faire, et prte l'exil, la mort, hostie expiatoire du vieux temps, me comprit mon premier regard. Elle vit tout d'un coup que quelque chose avait manqu cette fuite royale, et que tout tait perdu. Elles descendirent en silence dans l'htellerie. Hlne entrana ma mre dans une chambre retire o elles restrent, ma mre endormie demi et priant Dieu, Hlne obissante la force implacable... et prte tout! Ces deux femmes, mon sens, reprsentaient fort bien cette poque, abandonne tant de malheurs: d'une part, une vieillesse aveugle, perdue, et qui tombe au premier souffle en courbant la tte, et cherchant en vain au chevet de son lit un prtre pour la bnir, un fils pour le bnir, des vassaux pour porter son deuil; tristes moribonds! Ils meurent isols dans le plus stupide tonnement... Cependant ne les plaignons pas; par leur vieillesse mme ils sont dlivrs de toutes les terreurs, et par la mort de tous les dangers. Mais d'autre part, et quand les vieillards expirent, les jeunes gens, voyant le volcan dbord, choisissent une place apparente o ils attendent le volcan, de pied ferme. Ils savent que la fuite est inutile, ils se disent qu'on les garde et d'en haut et d'en bas et qu'il faut avoir du coeur. Pour moi, quand ma mre et ma cousine furent retires dans leur chambre coucher, je revint sur la porte de l'auberge o je me mlai cette vie active, exalte et violente. En vain, ce soir-l, vous eussiez cherch autour de l'auberge et dans l'intrieur de l'auberge une scne de repos et de gaiet; l'intrieur, tout tait morne et sombre; les fourneaux taient teints, les tables taient dgarnies, aucune voix de buveur ne s'levait dans l'enceinte, attriste et dserte; au dehors, sous le brouillard si joyeux nagure, on n'entendait ni chansons ni gaiet; du silence encore, ou bien, plus effrayant que le silence, un perptuel chuchotement, des rires nigmatiques, des regards pitoyables. Les hommes, grands politiques, dissertaient tout bas avec motion et chaleur; les femmes, animes comme un conte plein de terreurs, se montraient du doigt la grande route. Elles avaient vu passer, sur le midi, l'norme voiture; elles avaient donn boire au joli enfant; elles avaient vu les pauvres du chemin tendre une main reconnaissante la belle dame, qui leur avait fait l'aumne; elles avaient vu tout cela, les femmes, et elles avaient compris qu'il y avait fuite et douleur, qu'il y avait bienfaisance dans ce carrosse; elles avaient vu des femmes tremblantes, une jeune fille timide, un pre de famille rsign, un jeune enfant insouciant et joueur. Pauvre enfant! c'tait la dernire fois qu'il allait dans les champs; il saluait la foule heureuse; il tendait sa joue aux bonnes femmes, ses mains aux arbres du sentier, son regard bleu au ciel bleu; elles avaient vu tout cela, les femmes, elles avaient compris ces misres, ces malheurs, ces tendresses, et, les larmes dans les yeux et dans le coeur, elles avaient pri pour cette fuite, elles avaient embrass leurs enfants avec plus d'amour; elles avaient souri leur pauvre chaumire, au mur tapiss de lierre, la vigne grimpante, au pigeon familier qui s'abat sous les tuiles comme un familier gnie. Elles comprenaient tes douceurs, sainte pauvret du travail et du toit domestique! elles savaient que le Louvre tait vide, Trianon ferm, Saint-Cloud garni de canons; elles se disaient que l'air, la campagne et l'ombrage des forts, la clart du ciel, les eaux limpides, les fleurs, la vie et la libert, manquaient au roi, la reine, sa soeur, leur fille, leur fils, le petit dauphin. La France, en ce moment suprme, appartenait aux indicibles angoisses d'une nation sans prsent, qui renonce au pass, et qui doute de l'avenir. C'est une singulire pouvante pour les peuples si longtemps gouverns par des intelligences honntes et par des pouvoirs rguliers, que d'attendre une chose qui ne vient pas, ft-ce la peste ou l'anarchie! Et quand enfin le silence et la peur se sont empars de cette nation malheureuse, quand elle est l sur sa porte, oisive, inquite, attriste, et voyant passer chaque instant des bourreaux et des victimes; quand chaque jour son coeur s'endurcit l'aspect des crimes et du sang, il arrive alors qu'elle se spare en deux fractions bien distinctes: les faibles qui agissent et les forts qui souffrent; les faibles qui plongent leurs mains dans le sang des innocents, et les forts qui tendent la tte; les faibles qui insultent la royaut qui passe et la couvrent d'injures; les forts qui pleurent sur sa destine et qui, l'ayant accompagne au pied de l'chafaud, meurent sur sa tombe vide, en voyant au loin ses ossements disperss. Ah! s'il y a de la gloire, enfants, pour ceux qui pleurent, pour ceux qui souffrent, pour les hros de la foule osant saluer, quand la royaut passe en tranant ses fers, pardonnons aux criminels leur faiblesse; hlas! elle portera sa peine assez vite. Ainsi j'tais, moi, pendant cette soire, la porte de l'auberge, attendant des nouvelles que j'aurais pu dire tout le monde. En ce moment, j'avais besoin de consolation et de piti, donc je laissai les hommes leur faiblesse, et, content de moi, je fus m'asseoir parmi les rouets et les travaux l'aiguille, ct de ces femmes fortes et pitoyables, qui n'avaient vu passer ni le roi ni la reine. Elles avaient vu passer un famille d'exils: pre, mre, enfants, et maintenant, charitables et chrtiennes, elles faisaient des voeux dans leur me, pour que cette famille et le bonheur de l'exil. Dans ces alternatives de piti, de terreurs, la soire avanait. Tout entier mes inquitudes, j'avais fini par ne plus faire attention ce qui se passait autour de moi; d'ailleurs les habitants du petit village, un instant distraits par tant de bruits tranges, taient rentrs, l'un aprs l'autre, en leur logis, et dans leurs habitudes ordinaires. L'intrieur de ces maisons s'clairait peu peu; le villageois, voyant son troupeau revenu l'table, rentrait la maison; le repas du soir arrachait les hommes la politique en plein vent; l'enthousiasme et l'motion de la journe, alors s'abaissant peu peu, les femmes, les enfants, le coin du feu, reprenaient leur influence accoutume; cette heure enfin, les jacobins les plus forcens du village taient redevenus d'honntes laboureurs trs-disposs l'indulgence pour tout le monde et mme pour les rois malheureux. Si vous saviez combien c'tait un pays calme et rgl, la France! ancienne et potique patrie o vivent en chrtiens des hommes simples et bons! Chaque heure, en ce vaste royaume, tait une heure de travail; le royaume s'endormait la mme heure, il se rveillait, il priait la mme heure! Trente millions d'hommes passaient leur vie l'ombre d'un chteau ou d'une abbaye; la cloche de leur baptme tait aussi la cloche de leurs funrailles. On parle beaucoup de l'esprit de la France, en fait de bel esprit cette poque... il n'y eut jamais en France que Paris mme; et, non-seulement Paris avait gard tout l'esprit, mais encore (et comme cela tait juste) tous les vices de la France et tous ses vertiges; la France ne se perdit que le jour o Paris eut trop d'esprit. Alors il jeta son superflu sur les provinces, et la contagion gagnant les extrmits... tout fut perdu. Rest seul, assis, je suivais, non sans intrt, le mouvement de ces populations soumises encore leurs modestes habitudes domestiques. Je voyais les groupes se dissoudre et les curieux les plus anims s'loigner lentement; j'entendais la sonnette et le blement des troupeaux; je prtais l'oreille au bruit de la fontaine jaillissante, dont le murmure touff par les clameurs de la foule reprenait sa mlancolie. Aussi bien, grce la nuit, la campagne et le village avaient retrouv leur calme et leur charme; on respirait de nouveau la paix des chaumires; le pain cuisait au four banal; les grenouilles du foss dfiaient le matre du chteau voisin; l'auberge mme avait retrouv le mouvement, l'activit; les fourneaux s'allumaient, les chiens hurlaient, les buveurs chantaient; la vie, un instant suspendue, arrivait et s'emparait de ce monde villageois. Hlas! ce fut un grand malheur pour le repos de ces campagnes, quand le malheur des temps fit passer sous leurs yeux attrists ces exils, ces crimes, ces douleurs; quand on les rassasia soudain de piti, d'hrosme et de terreur! Tout coup j'entendis dans le lointain, venant nous, du ct de Paris, les grelots d'un cheval, le bruit du fouet et la voix du postillon qui demandait des chevaux. Le postillon et le voyageur qu'il escortait s'arrtrent devant la porte de l'auberge; et le postillon descendit, le voyageur restant en selle, en criant: _un cheval! un cheval!_ Le postillon vint lui dire que depuis trois heures la poste ne donnait plus de chevaux personne, en preuve il me montra du doigt, tranquillement assis la porte, et regardant le voyageur d'un air curieux. Ce voyageur, c'tait Castelnaux. ma vue il se jetait en bas de son cheval, il vint moi, et les bras croiss:--Toujours Allemand! me dit-il, toujours couch, assis, patient, patient sur des ruines, patient sur un volcan qui brle! Et vous ne demandez pas ce que fait Paris cette heure?... cette heure il est en route, il s'agite et se dmne, insultant le ciel et les hommes, marchant grands pas sur les traces de ses victimes; Paris, c'est l'ogre aux enjambes de sept lieues!... vous, cependant, vous l'attendez tranquillement cette porte! et vous esprez que la ville aux cent mille ttes va passer devant vous, dans l'ordre d'une sainte procession des quatre-temps! Ah! si vous l'aviez vu comme je l'ai vu, moi qui vous parle, s'veillant en sursaut, ce peuple enivr de carnage, et s'arrachant les cheveux de dsespoir; tour tour muet, hurlant, abattu, emport, frappant ses chefs, aiguisant ses piques, tirant ses couteaux, rougissant ses bonnets, dchirant ses culottes: tte et sang! ruine et feu!... Si vous l'aviez vu se frappant lui-mme au visage et poussant son dsespoir jusqu' sa propre insulte, coup sr vous ne resteriez pas ainsi comme un campagnard sur sa porte, et vous ne prteriez pas si complaisamment l'oreille au bruit lointain du torrent; le tonnerre approche, il arrive en hurlant, en brisant... Mais quoi! vous n'tes qu'un Allemand, sans passion, sans amour, sans crainte. Or vous ne savez pas un mot des destins de la reine! vous ignorez si elle a touch la frontire, elle et son mari et ses enfants, et je suis sr que vous allez dormir, cette nuit, d'un sommeil allemand! Puis se tournant vers les curies:--Un cheval! criait-il, un cheval, ma vie entire pour un cheval! un cheval, messieurs! un cheval moi, homme du peuple, un cheval moi, qui suis rpublicain! un cheval moi, aide de camp de Marat, cousin de Robespierre, ami de Danton, le valet du bourreau! Un cheval moi, qui poursuis les traces de ce sclrat de Capet... un cheval, citoyens! il faut que j'arrte au passage ce tas de brigands, et que je vous les ramne pieds et poings lis; un cheval! je vous ramnerai, demain matin, la reine; alors vous vous assemblerez sur vos portes, en haillons; vous vous armerez de haine et d'insulte, vos femmes se mettront derrire vous et vous souffleront mille gentillesses de leur vocabulaire; au milieu de vous, bien fouls, je promnerai lentement la reine, et bien lentement... pour que chacun la couvre de boue plaisir..... vous verrez, ce sera drle, et pour que vous ayez tout le temps de la voir, je veux mettre un cheval dcharn sa voiture: le chemin sera long, soyez-en srs; une injure chaque pas, chaque tour de la roue une torture. O mes bons villageois! fiez-vous moi: je suis un brigand!--Un cheval! et pour prix de ce cheval, vous insulterez la reine votre aise une heure de plus que ceux de Varennes, de Sainte-Menehould, que ceux d'pernay et de Dormans; vous serez traits comme le faubourg Saint-Antoine, et ni plus ni moins, citoyens laboureurs! Mais un cheval! par piti, un cheval! Je suis un sclrat, voyez-vous, je dteste les aristocrates; j'ai march sur le crucifix avant de partir; je suis entr le premier dans la chambre de la reine; et c'est moi qui hurlais dans la cour, le jour de Versailles: _Plus d'enfant!_ Le jour o l'on a voulu l'assassiner, c'est moi qui l'ai mise en joue, et c'est moi qui ai manqu tuer pour elle madame lisabeth de France. Il y a sur mon bonnet du sang des suisses et des gardes du corps; c'est moi qui crivais les biographies et les pamphlets venus d'Angleterre; oui, je suis un biographe telle enseigne que j'ai vol le collier de la reine. Voulez-vous tout savoir, messieurs? je vais tout vous dire, condition que vous me donnerez un cheval; je vous dirai mon nom et vous verrez que je suis un pur, messieurs, et vous verrez si je veux trahir la bonne cause; coutez mon vrai nom et qui je suis; mais, de grce, donnez-moi un cheval! un cheval! un cheval Philippe galit! Et Castelnaux, disant ce nom formidable, recula pouvant de ce qu'il avait dit. Les cris de cet homme, ses prires, ses larmes, sa voix mue et son geste anim, tout le bruit qu'il faisait, attirrent lui toute l'auberge. On se pressait autour de Castelnaux, les uns avec admiration, les autres avec dfiance!... Il n'coutait rien et ne connaissait personne; il se ft lanc pied sur la route, s'il avait pu marcher! CHAPITRE VIII Cependant trois nouveaux venus taient entrs dans l'auberge, la faveur du bruit, sans avoir t aperus; Castelnaux criait encore: _Un cheval! un cheval!_ Un cheval moi! Philippe galit! quand l'un des trois hommes le frappant sur l'paule:--Pourquoi donc un cheval cette heure, Monseigneur? lui dit-il d'un air srieux et afflig. Castelnaux se retourna au son de cette voix si connue. Et voyant Barnave, il plit, il s'appuya contre la table.--Voici le peuple; allons, tout est dit, tout est perdu! Puis se retournant vers la foule avec la lenteur d'un homme qui prend un parti violent, mais ncessaire:--Assez de mensonges comme cela, dit-il, respectez-moi, messieurs, et ne m'obissez pas; je ne suis pas Philippe galit. --Cependant tu m'avoueras, Joseph, dit-il Barnave, qu'un pareil mensonge tait fait pour obtenir un cheval! Il prit la main de Barnave et la mienne; il nous entrana tous les deux hors de l'auberge; il nous mena en silence sur le seuil de l'curie, et quand il se fut assur que nous tions seuls:--coute, ami Joseph, dit-il Barnave, Joseph! mon ami, mon fils, toi que j'ai tant aim, je ne veux pas te faire de reproche. Tu tais un honnte homme, et tu te conduis comme un sclrat; tu pouvais te couvrir de gloire, et te voil dans l'infamie! un peu de courage, et tu sauvais le trne! hlas! tu ne l'as pas voulu! mais pardonne aux reproches d'un insens! Qui suis-je, pour te donner des conseils, pour te faire des reproches? Tu sais bien que je suis un fou, comme cela est convenu; je suis un fou, tu es un rpublicain, et il n'y a rien de commun entre nous deux que mon amiti pour toi, et ta piti pour moi. Tu sais bien que nous sommes amis, que nous avons t rivaux un instant... Oh! ne te fche pas! Je ne t'en veux pas, Joseph! Tu es un noble rival, ma jalousie tait absurde, enfin tu n'as pas voulu faire un si grand mal ton pauvre ami Castelnaux; tu n'as pas voulu te faire aimer de la femme qu'il aimait. Au contraire, ami Joseph, tu l'as perscute et tu as dclam contre elle, en la couvrant d'humiliations; prsent qu'elle fuit la prison dure, et qu'elle est arrte vingt pas de son pays natal... c'est toi qui la ramneras dans sa prison, et tout cela tu l'as fait, Joseph, pour rassurer Castelnaux, bon Joseph! Mais aussi Castelnaux est reconnaissant, il t'aime, il t'honore, il ne t'adresse plus qu'une prire, une seule. Eh! oui, si tu es vraiment du peuple, ami, tu prendras piti de moi, pauvre malade, et tu me laisseras partir! si tu es vraiment roi aujourd'hui, protge-moi, je suis ton sujet, Joseph! C'est bon toi, mon ami, de t'arrter et de prendre un moment de repos, toi qui n'aimes plus rien, tu es un Stocien, un Brutus, un rpublicain de Plutarque, et tu frapperais tes enfants mort, si tu avais des enfants, Joseph! Gloire toi! mais moi je suis un fou, je tremble et je pleure; et je ne saurais me reposer ni dormir. Il y a l-bas, coute bien cela, Joseph, il y a l-bas, au del de la frontire, une femme que j'aime et qui m'attend, et qui ne saurait partir sans m'avoir avec elle. Ainsi laisse-moi partir, je vais la rejoindre au del du fleuve allemand. Barnave ici frona le sourcil:--Plt Dieu, dit-il, ah! plt Dieu que la reine et pass le Rhin!... Aprs un silence, il ajoutait voix moins haute:--Elle est prise, elle est arrte, elle est nous, la reine, elle sera ici demain. --O Barnave! Barnave! ayez piti de moi, s'cria le pauvre fou, laissez-moi partir! que je la voie! Une fois encore, oh! faites cela par piti! Que la reine heurte, crase et jouet de la foule, ait du moins un ami voir dans cette foule. Oh! faites cela! Que ses yeux, au milieu de ces regards flamboyants, trouvent des yeux remplis de larmes! que son sourire au moins rencontre un sourire! que ses oreilles, au milieu des blasphmes, entendent une prire, un cri de piti dans ces accents de mort! _Dieu protge la reine!_ Ayez piti d'elle et de vous!... Il faut absolument que j'aille au-devant de la reine. Qu'elle retrouve au moins son pauvre fou, cette femme seule, abandonne au dsespoir, et qui n'a pas mme un chien pour la dfendre ou pour la consoler. Voyez, Barnave! et si, durant la route, une longue route, la pauvre reine n'a pas une consolation, elle mourra; vous ne la verrez plus; vous perdrez cette belle proie... Or, si vous m'envoyez au-devant d'elle, en me voyant dans la foule, elle pensera que tout n'est pas perdu, qu'elle a encore des amis: elle saura qui chercher sur le chemin. Elle m'aura vu, moi, toujours moi, la regardant. Esclave et reine, prisonnire et libre, Dauphine et fugitive, c'est toujours Castelnaux qu'elle a vu le premier dans son triomphe et dans son abaissement, dans sa douleur et dans sa joie... Et puis, elle est faite moi: je suis l'astre autour duquel elle tourne. Elle a commenc par dtourner sa vue mon aspect... Un fou qui la dvorait du regard, qui tait toujours ses pieds et qui la suivait toujours!... Cependant elle m'a souffert par piti; elle n'a pas voulu me faire mourir en me chassant de sa vue, elle s'est faite ma vue force d'tre moins heureuse, et elle m'a trouv plus supportable, enfin elle m'a cherch quelquefois, tant elle tait malheureuse! Puis ses amis l'ont quitte; ils ont eu peur; ils se sont sauvs, les lches! Puis elle a forc madame de Polignac de partir: elle est reste abandonne; alors tant seule elle a cherch Castelnaux du regard, et toujours elle a trouv Castelnaux; puis le peuple est entr chez elle, il en a fait une prisonnire, il l'a ramene Paris violemment; alors au milieu des ttes coupes elle a vu la tte de Castelnaux, mon regard lui disait: _Bon courage!_ On n'est pas seule, hlas! quand il y a quelqu'un qui vous aime. On se dit: C'est lui, c'est mon fou! a occupe, on sourit, on oublie. Insensiblement on se reporte encore aux temps heureux; on a vu le fou Versailles, ct du jet d'eau; la nuit par le clair de la lune, et le matin, par le soleil levant. Ces yeux, pleins de piti et de respect, sont un miroir o se montre une lueur des beaux jours; c'est une distraction innocente laquelle on s'abandonne: oui, je suis une des distractions de la reine; oui, je suis son unique soutien dans ses voyages travers les peuples: laissez-moi partir, laissez-moi la voir! Un cheval! un cheval! un cheval! En mme temps, par la permission tacite de Barnave, il choisit un des bons chevaux de l'curie; il le sella lui-mme, et le cheval fut prt en un clin d'oeil. Castelnaux le flattait de la main: c'tait merveille de voir ce pauvre homme htant ces prparatifs, et cependant prtant l'oreille au moindre bruit venu du dehors, au moindre geste de Barnave: il fallait le voir, quand le cheval fut quip, se glisser le long du mur, comme un voleur, se faire petit lui et son cheval! Arriv la porte de l'curie, il mit le pied l'trier, et il allait se mettre en selle, lorsque Barnave le retint:--Notez bien que vous faites ceci contre mon gr, Castelnaux! Je manque pour vous tous mes devoirs. --Adieu, Joseph, adieu! Tu es un digne homme, et je vais chercher la reine, et je te la ramne. Adieu, Joseph! --Dites la reine que c'est Barnave qui vient au-devant d'elle et qui la ramne Paris! Castelnaux se mit en selle; il fit avancer, trs-naturellement, son cheval de deux pas; puis, sans affectation:--Mais es-tu seul venir au-devant de la reine, Barnave! Comment s'appelle le second de tes compagnons? Je veux dire aussi ce nom la reine, afin qu'elle se rassure un peu. --Il s'appelle le citoyen Latour-Maubourg, dit Barnave. Ici Castelnaux fit encore un pas en avant, puis se retournant mi-corps, et s'appuyant de la main droite la croupe du cheval: --Et le troisime nom, Barnave? ces mots, le cheval fit volte-face:--Adieu, Barnave, adieu! Ce troisime nom, je le sais; ton chef toi, misrable, le chef que tu ne nommes pas, il a nom Ption. Honte toi, Barnave! subalterne d'un Ption, quoi que tu fasses! Vaincu deux fois, d'abord par Mirabeau, puis vaincu par Ption! Vaincu dans l'loquence et vaincu dans le crime! Tran la remorque de Ption! Tremble, et repens-toi pour le ciel, Barnave... cette heure... tu es perdu pour la terre, et ta mission est acheve! Ainsi sois content, tu as commis tous les crimes que tu pouvais commettre; indigne et dshonor successeur de Mirabeau, tu avais refus son joug; tu as courb la tte sous un joug infme; tu as trouv pour matres les derniers des criminels; tu tais un homme de parti, tu es devenu un homme de complot; tu tais chef d'une rvolution, tu es le courtier d'un meute. Honte toi! maldiction! Malheur toi!... Je vais dire la reine, oui, je le lui dirai, que c'est Ption qui l'attend; encore une fois, la reine ne saura pas ton nom, Barnave; elle saura celui de Ption... elle a su le nom de Mirabeau... Disant ces mots, il piqua des deux et disparut en criant: _Vive le roi!_ --Je regardais Barnave. Il tait accabl.--Qu'allez vous devenir, Barnave, et ne trouvez-vous pas que monsieur de Castelnaux a raison? --Cet homme a raison, reprit Barnave, il a dit vrai, je ne suis plus mon matre, et je ne m'appartiens plus. Le mouvement m'emporte et la passion m'aveugle; je suis arriv, trop jeune et trop novice, aux affaires de ce monde, et je me suis us tout de suite; prsent je suis fini; il n'y a pas de force humaine qui me puisse faire avancer ou reculer d'un pas. Cependant ne soyez pas cruel la faon de Castelnaux; ne me frappez pas terre, et laissez-moi attendre humblement cette reine que le peuple a voulu reprendre, et reprend en effet par mes mains. Vous avez lu souvent, dans l'histoire de France, comment les Franais amenaient leurs rois des pouses venues d'Angleterre ou d'Allemagne... On vous disait comment le jeune monarque attendait, patiemment, sa fiance; ou bien, comme Henri IV, impatient, il montait cheval et il allait au-devant d'elle avec la foule, et perdu dans la foule. Eh bien! je suis le roi qui attend sa fiance. On me la ramne, elle traverse, en tremblant, les populations pour venir moi, son matre... O mon rgne... il va durer trois jours... Je vais donc enfin la tenir, cette reine superbe! Je vais donc enfin lui parler! Elle saura qui je suis, moi Barnave.... Aprs ces deux jours, moi aussi je pourrai mourir. Il cacha sa tte dans sa main droite, et quand il eut song, il reprit en ces termes: --Heureux Mirabeau! Certes je l'ai bien envi dans sa vie, il m'a fait passer bien des nuits sans sommeil; mais sa mort au milieu de son triomphe, l'instant o il changea le monde une seconde fois, sa mort qui souillait une rvolution, prcdant le dernier jour de la monarchie, elle tait le complment de ce bonheur surnaturel... elle fut la dernire supriorit de Mirabeau! Monsieur, quelque jour vous comprendrez quel tait ce grand homme, et quelle me, et quel courage, et comme il avait devin, bien temps, les honntes gens courant aprs les chimres! Quel dmenti cet homme a donn notre rpublique! O donc est-elle? O sont nos institutions grecques et romaines? Athnes, Rome, vanit! O sont-ils, ces orateurs de l'antiquit, ces sages qui devaient surgir parmi nous? O rveurs, rveurs que nous sommes! Athnes! Sparte! Rome! Impossibles! Trois utopies qui nous coteront bien cher tous! Barnave, son tour, m'inspirait une profonde piti. Nous rentrmes ensemble l'auberge, o sur une table, dresse au milieu de la salle principale, le souper tait servi. Ption, morne, idiot, ivre demi, dveloppait grand bruit ses thories d'galit et de libert. Je n'ai jamais vu de plus grand contraste! Ption ct de Barnave! ils reprsentaient les deux forces..... 1792 et..... 1793! Barnave, doux, mlancolique, lgant, rpublicain, sublime rveur, orateur savant et passionn, entran, pouss dans l'abme, et se perdant pour la politique, comme autrefois il se ft perdu pour une passion d'amour... Ption tait le Falstaff cynique et jovial de ce moment misrable; il reprsentait toute la partie matrielle de l'atroce pouvoir de 93. C'tait, chez cet homme, un enthousiasme idiot, un grossier instinct de puissance; on l'et pris pour un Marat gonfl de vent; il s'avanait dans la rvolution d'un pas bte et lourd, sans rien savoir, sans rien prvoir: heureusement pour lui, il eut peur de lui-mme aussitt qu'il eut vu Robespierre et d'assez prs pour le comprendre. Alors il s'arrta pouvant de se voir dpass dans ses rves les plus sanguinaires; un jour que l'chafaud l'attendait, il fut dvor par les loups; il mourut peu prs comme Marie-Antoinette et Barnave, seulement son trpas fut plus doux. La nuit tait avance, et de nouveau le silence rgna dans l'auberge o se tenaient les trois dputs du peuple; ils se logrent au hasard; Ption s'tendit sur un banc et se prit ronfler. Pour moi, inquiet, perdu, je me promenai longtemps de long en large, enviant le sommeil de ce malheureux, et plaignant Barnave. Je me figurais son affreux rveil, tantt, dans une heure. Oh! que deviendras-tu, Barnave, l'aspect de cette infortune aux yeux gonfls de pleurs, appuye sur ses enfants en deuil, et jetant sur toi, Barnave, un regard solennel avec ces mots: _Retournons Paris, Monsieur!_ Autour de moi tout dormait; vaincu par le sommeil, je m'endormis mon tour. Sans doute afin qu'il ft dit que de ces cinq personnes qui attendaient le roi captif avec des sentiments si divers, pas une d'elles: amour, haine ou piti, ait eu la force de veiller pour l'attendre. O sicle imbcile et barbare! Il dormait: les uns dormaient sur le tribunal, les autres sur l'chafaud... seul, le bourreau ne dormait pas! CHAPITRE IX Ds qu'il fit jour, un mouvement inusit commena dans le village. Le village se trouva press entre deux bruits qui lui venaient de loin, et de deux cts opposs. D'une part, c'taient ceux de Paris accourant au-devant de la royaut captive... et d'autre part, c'taient ceux de Varennes qui ramenaient enchane cette royaut douloureuse. Vous n'avez jamais entendu pareille pouvante! Ici la menace, et la mort rpondait la menace, au meurtre le meurtre, et tout cela confusment, bien au loin, bien loin, il s'en fallait encore de plusieurs milles que ceux de Varennes se rencontrassent avec ceux de Paris; si bien que le bruit tait aux deux extrmits de la route, et le calme nulle part. Je regardais Barnave.... Il tait ple et dfait; il sortait d'un songe horrible. Il regarda longtemps autour de soi... cherchant reprendre ses esprits; en me voyant il me tendit la main. --Voici le grand jour, Monsieur... c'est aujourd'hui qu'on me livre la reine; et, avec un sourire amer:--Ne m'estimez-vous pas bien heureux? me dit-il. Je voulus en vain rpliquer; l'ide et la voix me manqurent galement. Il retomba peu peu dans ses rflexions profondes, j'en eus piti! Sur ces entrefaites, la porte de la chambre o reposaient ma cousine et ma mre s'entr'ouvrit doucement; Hlne, travers la porte entr'ouverte, regarda si j'tais seul. J'tais seul en effet, l'appartement tait dsert. Barnave attendait dans l'angle obscur; la vaste salle, en dsordre, tait sombre. Hlne attendait, j'allai pour lui parler demi-voix: Elle tait abattue et dfaite; ses beaux yeux taient rougis par les larmes; sa figure tait livide; elle avait mis une robe blanche, une ceinture noire en signe de deuil. Elle me regarda tendrement. --Je sais tout, me dit-elle, et j'ai tout devin. Votre mre dort encore, elle ne se rveillera que trop tt. Mais la reine... htons-nous de la rejoindre. Il faut que je la revoie; il faut partir. Par piti, par devoir, par amour, s'il le faut! donnez-moi le bras, partons! Elle tait hors d'elle-mme: elle avait des sanglots dans la voix, son sein battait, son oeil brillait. Elle tait rsolue et prte tout. --Hlas! lui dis-je, vous savez si je vous suivrai o vous irez! vous savez si je suis prt mourir pour la reine et pour vous! Partons, je le veux. Donnez-moi le bras, allons pied. Mais comment partir? tous les chemins sont gards! Le peuple est sur pied, tout rveill, tout arm, et qui regarde! En ce moment le farouche Ption est la porte entour de meurtriers; le ciel et la terre sont contre nous: comment voulez-vous partir? Et quand bien mme nous rejoindrions la reine, esprez-vous percer la foule qui l'entoure, et renverser ce rempart mouvant qui la tient captive? Ah! Dieu du ciel! comment votre voix si faible et si douce ira-t-elle au-dessus des voix du peuple en fureur? Croyez-moi, chre Hlne, attendons! La reine approche, ils la tranent ici, elle sera infailliblement ici dans trois heures; alors nous pourrons la voir et lui parler? Voyez-vous sur cette table un homme endormi? c'est un des commissaires de la Convention nationale, un homme d'honneur qui nous protgera. En mme temps, je lui montrai Barnave... immobile et silencieux. Hlne alors s'avana prs de l'homme endormi. En ce moment la porte de la chambre, abandonne elle-mme, s'ouvrit tout fait; les premiers rayons du soleil levant inondrent l'appartement, et ils allrent frapper d'aplomb sur la tte de Barnave. Alors seulement il leva les yeux. Quand il vit, dans cette lumire subite et surnaturelle, cette femme blanche et mlancolique, ce fantme attrist, superbe et charmant, qui s'avanait lentement vers lui, Barnave, encore occup des songes de la nuit, se leva brusquement frapp d'un incroyable effroi: Cependant la vision approchait, et elle dit: --Barnave! --Qui m'appelle? dit-il, l'oeil hagard. Puis avanant d'un pas, les mains tendues l'adorable vision:--C'est la reine! dit-il; dj la reine! Alors se mettant genoux:--Pardon, Majest! pardon! je suis coupable! Oh! si vous connaissiez le coeur de Barnave et si vous saviez tout ce qui se passe au fond de son coeur! Si vous saviez tout ce qu'il y avait, pour vous, dans mon me, ah! vous me regarderiez avec moins de courroux! Vous auriez piti de moi, Majest! Majest, j'ai t entran, j'ai t perdu, j'ai t pouss contre vous par mille passions diverses; j'ai voulu attirer votre regard, bon ou mauvais; j'ai voulu tre redoutable vos yeux, qui ne voulaient pas me voir... c'est pourquoi je vous ai poursuivie. et de toutes mes forces; je vous croyais au-dessus de ma colre, vous, la reine! Oh! pardon! pardon! Ma victoire a dpass ma volont!..... Je n'avais pas compt moi-mme sur ce triomphe, abominable, impie... reine que j'admire et que j'adore! En ce moment j'ai honte et j'ai peur de ma toute-puissance. Oh! si je vous ai force quitter Versailles; si je vous ai enferme au fond des Tuileries; si je vous ai chasse des tribunes rserves; si je vous ai ferm les jardins de Saint-Cloud; si je vous ai force enfin d'abandonner furtivement votre capitale et votre royaume; si je vous force aujourd'hui rentrer captive, errante et sans voix, sous le poids de trois cents mille baonnettes ennemies, pardon! pardon! j'ai t plus puissant que je n'aurais pu le croire, et me voil, Dieu le sait, horriblement servi dans ma colre et dans ma vengeance. O reine! captive! hlas! vous le savez, peut-tre, nous autres, les rois du peuple, les rois d'un jour, nous avons des flatteurs comme de vrais princes; le peuple obit nos moindres dsirs; nous faisons un geste, et soudain, ce geste, il brle, il tue, il renverse, il dtruit; il n'entend plus rien. Le peuple, un lche flatteur, se met deviner nos dsirs, et quand nous sommes tristes, il tuerait un roi vritable pour nous distraire! O ma reine! reine, ayez piti!... Pardonnez un roi du peuple! Ils sont bien malheureux, les rois du peuple, ils ont une puissance abominable, ils sont peu couts et peu obis, eux, comme tous les rois que l'on flatte! En ce moment voyez la foule. Si je lui dis: Tue! elle tue! et si je lui disais: Sauvons cette femme!... elle tue! Et si je crie: Honorons le roi qui passe, ayons piti du roi qui revient, et qui n'a pas vers une goutte de sang, qui t'a faite libre, nation! qui s'est dpouill pour toi, qui t'a fait distribuer jusqu'au dernier morceau d'or de sa vaisselle!... Aussitt ce peuple, rvolt contre son ami Barnave, immolera le petit-fils de Saint-Louis!... Si je dis mon peuple: O peuple indulgent, charitable et juste, prends piti de la jeune fille, un ange, qui a pans tes blessures, une innocente qui a sauv la reine aux prils de ses jours!... aussitt le peuple obissant la tuera, la sainte lisabeth! Si je dis mon peuple: Au moins, piti pour le petit enfant royal qui tend ses petites mains tes baisers; piti pour ton dauphin qui sourit... car il joue ignorant avec ta colre; vois-le pleurer, si tu pleures; vois-le sourire ton sourire!... eh bien! mon peuple gorgera ce bel enfant! Car je suis le roi du peuple, et je suis obi comme un roi! je suis un roi vaincu, un roi suspect, un roi dont la voix n'est plus entendue, un roi dtrn, sans _veto_... cependant si vous me pardonnez, reine! un roi tout prt mourir, dchir, lui aussi, par ses propres sujets. Barnave, aux pieds d'Hlne, emport par ses douleurs, achevant ainsi, tout haut, des rves commencs dans l'ombre, tait sublime! En ce moment, sa voix, son attitude et son geste appartenaient la plus haute loquence; en le voyant si prs de la mort, il tait impossible de ne pas l'aimer! Hlne lui tendit la main, et le releva: --Plt Dieu, lui dit-elle, que je fusse la reine, en effet, et que le peuple voult se contenter de moi! Je vous suivrais sans peine et sans peur, Barnave; avant la mort, je vous pardonnerais tous mes malheurs!... Ces paroles, prononces avec l'accent de la piti, firent rentrer Barnave en lui-mme; il ne parut nullement chagrin de la mprise, il reprit en ces mots: --J'aurais d penser, en effet, que vous n'tiez pas loin, madame la comtesse, digne servante de tant de malheurs. --Et je donnerais ma vie afin de la rejoindre, une heure plus tt! dit Hlne. tes-vous dtrn ce point dj que vous ne puissiez satisfaire mon envie? Avouez alors que ce n'tait gure la peine de dtrner votre matre lgitime, au profit de je ne sais quelle puissance honteuse et cache laquelle vous obissez en rougissant! En ce moment, nous entendmes une lgre rumeur au dehors. La porte extrieure de l'auberge s'ouvrit brusquement, et nous vmes entrer, pas prcits, plusieurs hommes et plusieurs femmes, qui tous portaient sur leur visage l'expression de la plus profonde terreur. Les nouveaux venus dans la grande salle de l'auberge arrivaient cependant l'un aprs l'autre, en assez bonne contenance. Ils obissaient une peur stupide et calme. Ces gens-l ne fuyaient pas un danger, ils marchaient en arrire, au pas, retenus par une irrsistible curiosit; vous eussiez dit des premires feuilles d'automne qui se dtachent au premier souffle avant-coureur de la tempte. Oh! ce fut parmi nous un moment de transes inexprimables, quand nous vmes tous ces trangers se blottir dans un coin de l'appartement, et rester assis bouche bante, l'oeil ouvert, sous une force crasante qui les empchait de faire un pas en arrire... en avant! Nous, qui savions au fond du coeur tout ce que ces gens-l auraient rpondre nos questions, nous gardions le silence; Hlne appuye la muraille et Barnave qui la regardait, croyant voir la reine, moi occup tout voir, tout entendre, et tous trois comprenant que le dnoment approchait. Je vis donc entrer ces voyageurs tremblants. Hier encore, heureux et tranquilles, ils rentraient dans leur patrie; ils revoyaient en esprance amis, famille et maison, quand ils furent rejoints par l'affreux cortge. Au bruit qui se faisait derrire eux, ils avaient retourn la tte, et ils avaient vu (chose horrible!) trans, dans un char misrable, ce roi et cette reine, et tant de sicles de royaut dont le souvenir et le regret les ramenaient dans leur pays. Alors ils avaient voulu rebrousser chemin; mais les dbris d'un trne bris s'tendent si loin que la voie et l'espoir du retour taient ferms; force avait t d'aller en avant, balays, entrans par le flot populaire qui ne devait s'arrter qu'aprs avoir tout renvers. L'inondation avait mont jusqu'aux bords, l'abme avait appel tous les abmes, le fleuve avait vomi toute sa rserve; Eh! l-bas, l-bas, cette frle nacelle au-dessus de ces ttes mues! Eh! la vague... Or la nacelle qui portait la France et sa fortune... elle n'arrivera pas au port! Vraiment, s'il n'y et pas eu, quelque part, ce pauvre esquif si cruellement charg, faible barque en proie l'orage, et portant l'enfant, la mre et la fille, le trne et l'autel, les dieux pnates et les vieilles lois, et l'antique croyance et l'antique fidlit, notre position et t cruelle nous qui allions nous trouver entre deux vagues, dans ce dbordement du peuple. En effet, de ct et d'autre, chaque instant, nous arrivait un nouveau venu: l'un venait de Paris, effray par des cris de rage, et l'autre arrivait de Varennes, effray par des cris de mort. Ah! quand ces deux colres vont se trouver face face, voil un double incendie, un double meurtre, un choc briser la terre et le ciel! Vous autres, Allemands, mes frres, qui chantez en choeur les chansons de Koerner, qui faites vos rvolutions dans les tavernes, et qui buvez joyeusement la libert du monde, vous ne savez pas ce que c'est qu'un peuple qui crie! On n'a rien entendu de pareil, dans le Sabbat de Faust. C'est un bruit briser la tte, un bruit briser le coeur! Un peuple hurlant, les narines enfles, l'oeil en feu, la lvre livide, les dents serres, la joue haletante et les poings ferms! Un peuple hurlant: _Mort! mort! mort!_ Un peuple enivr de haine et de rage et de la poussire du chemin... Rien ne l'arrte et rien ne l'apaise... Il ne voit pas le soleil sur sa tte, il ne voit pas les ronces ses pieds; pas de remords, de piti, pas de respects! Ah! vile engeance! Au milieu du chemin, dans la poussire et sous la roue ardente, elle accourt en poussant son cri de mort!... Un bruit ne pas s'entendre! un enivrement, un dlire, un oubli de tout ce qui tient l'me, au coeur, aux larmes, l'intelligence humaine... une ivresse hideuse, un cauchemar l'opium, ml de salptre, d'eau-de-vie et de nudits obscnes... un chaos dans lequel il faut avoir t ml, non pas pour le dcrire... uniquement pour le comprendre. Enfin, permettez-moi ce blasphme affreux: si ce cri d'un peuple est vraiment le cri de Dieu, c'est le cri de Dieu devenu fou! Le bruit tait encore loign de plusieurs milles, que nous en avions le pressentiment confus, mme nous l'entendions distinctement; ces espces de bruits ddaignent d'arriver l'oreille par les moyens ordinaires; le joyeux cho, capricieux messager de l'air, est inhabile supporter des bruits si normes; ces bruits qui ne sont pas du ciel, et qui ne sont pas de la terre, ces fracas de l'abme, il frissonne, il se cache, il se blottit dans un endroit retir, il se tait, l'cho jaseur! jusqu' ce qu'enfin le bruit arrive, la voix rauque, inarticule, prise de vin, semblable la voix d'une poissarde, un jour de rvolution. Alors, plus le bruit est grand l-bas, autour de vous, plus le silence est effrayant l'endroit o vous tes. C'est peine si vous entendez dans l'air l'oiseau qui vole tire d'aile, poussant un cri plaintif, comme s'il avait rendre compte d'une couronne ce peuple en fureur. Moi, voyant ma cousine hors d'elle-mme, et Barnave obissant la mme fascination, l'oeil fix sur Hlne et la dvorant du regard, et toujours prt, chaque instant, l'appeler: Majest! j'eus peur de ce que Barnave allait dire, et je songeai fixer autre part son attention. Justement le hasard m'avait fait reconnatre en ces voyageurs gars plusieurs acteurs subalternes du drame inextricable et puril dont j'avais t la victime et le hros. Je disais Barnave, en lui montrant le premier voyageur qui tait entr du ct de Varennes:--Voyez-vous cet homme? il tremble, et savez-vous d'o vient sa terreur? Cet homme, je le connais, et peu s'en faut que je ne sois parti avec lui pour la Suisse... Il allait en Suisse y chercher un papillon qui lui manque. Il revient! Il rencontre en son chemin cette monarchie parse en mille fragments, et le voil qui abrite son chapeau sous sa poitrine et qui va tte nue, expos, l'imprudent! saluer le roi et la reine, comme ferait un Montmorency. Mais s'il va tte nue, au moment o le roi passe insult par ses propres sujets, ce n'est point par respect pour la royaut ou par respect pour le malheur, c'est uniquement afin que sa collection soit complte, uniquement pour protger son insecte favori, pour que l'aile d'azur ne perde rien de la poussire qui la dore!... Oh! vous tes d'une nation bien mprisable, mon sens! Comme j'achevais ces mots, et comme Barnave allait sourire, je vis entrer un autre voyageur; il s'assit au coin de la chemine, et je le reconnus aussitt. --Cet homme abandonn, que vous voyez l-bas prs du foyer teint, courber sa tte sous ce beau rayon de soleil, je l'ai vu heureux et bien portant, par une froide matine en hiver, se mettre en qute d'une dition d'Horace. Rien ne lui cotait pour possder son auteur favori. Il en parlait avec l'ardeur d'un amant d'autrefois, courant aprs sa matresse. Eh bien! cet homme entt de posie, il a pass, tantt, devant le char funbre; il a vu le roi tte nue, et couvert d'opprobre, le roi de France... Or , je vous prie, quoi sert la posie, quoi sert l'enseignement du pote qui se flicitait de l'amiti d'Auguste? voil un adorateur d'Horace, un pote, un savant, un artiste... Il n'a pas assez d'me, assez d'honneur pour faire un instant cortge son roi! Il fuit devant la foule, en dpit de sa posie, et pourtant il traduit l'loge de Caton, debout sur les ruines du monde! O posie! vanit royale! tu n'as pas trouv un mot de consolation pour le petit-fils du grand roi! pas un mot de reconnaissance ou de piti! vous tes d'une nation bien dshonore et bien lche aussi, Monsieur Barnave, convenez-en. Au milieu de mon discours, une femme tait entre, elle tenait une fille de quatorze ans, par la main. La mre tait clatante de bonheur. Elle fit asseoir sa belle enfant la table de l'auberge; elle lui donna boire, en buvant avant elle, et soufflant sur le verre pour le rchauffer: puis elle dchaussa son enfant; elle essuya ses pieds fatigus; puis elle arrangea ses cheveux; elle lui lava les mains et le visage; elle l'embrassa; puis la petite fille appuya sa tte sur les genoux de sa mre et s'endormit: la mre ne fit plus un seul mouvement... Elle veillait, bien heureuse, et retenant son souffle, elle veillait pour son enfant. Je poursuivis, montrant du regard cette femme et son enfant.--Les mres elles-mmes, les femmes intelligentes de tout ce qui touche la passion maternelle, ne comprennent rien l'trange phnomne qui se passe en ce moment. Je vous en fais juge, est-ce juste, est-ce vrai, cela? Voici une femme, une mre! Elle a laiss chez elle quatre enfants en bas ge! Elle a son fils an qui, pour elle, a pri nuit et jour! Elle a son fils cadet, une tte blonde et boucle et qui fait des lgies, un autre qui ne pense qu' Turenne et au grand Cond: que vous dirai-je? Elle les a quitts tous les quatre, pour aller chercher son autre enfant, sa Clmence! Elle arrive, et contente, et triomphante, ayant complt sa collection de beaux enfants, elle rencontre en son chemin une mre, un enfant, une mre qui pleure et son enfant qui la console; elle entend maudire... excrer cette femme et cet enfant... Cette femme heureuse et mre de cinq enfants, la voil qui passe indiffrente aux larmes de la reine! Elle essuie, avec une tendresse ineffable, les pieds de sa petite Clmence, et pour le dauphin de France elle n'a pas un regard de piti! Son coeur de mre ne lui dit pas que ces deux enfants se tiennent; que ces deux mres se tiennent, l'une captive au fond de ce carrosse excrable, et l'autre allant librement sur le grand chemin o tout l'accompagne, espace et soleil; elles sont pourtant, l'une et l'autre, unies par le mme lien! Elle ne comprend pas, cette mre heureuse, que tout cela ne fait qu'une famille, une seule vie, une seule captivit, une seule royaut! Elle ne comprend pas qu'il faut que les pres rgnent ensemble ou meurent le mme jour; qu'il en sera ainsi pour les mres; que les enfants, jeunes branches si peu vivaces, se scheront sur le mme tronc dessch, et la voil tranquillement assise auprs de son enfant, comme s'il ne s'agissait que d'un papillon! Il faut que vous soyez d'un pays bien plaindre, Barnave! pour que les mres elles-mmes en soient venues cet excs d'gosme et de tranquillit, d'ingratitude et d'aveuglement! CHAPITRE X Voil comment je parlais pour empcher quelque imprudence inutile, et pendant que ma chre Hlne effraye cherchait retrouver son courage et ses sens. J'ai dit que nous tions resserrs entre deux bruits. chaque instant les deux bruits que nous avions entendus de si loin s'affaiblissaient, ou prenaient un accent plus sauvage en se rapprochant. Quelle piti! Quelle immense terreur! Que faire et que devenir? La chose allait et roulait, hurlante, et le moyen de ne pas tre envahi et bris, dans ce choc immense, entre ces deux invasions! Le moment certes tait terrible; en vain je cherchais calmer les terreurs de ma cousine et de Barnave,... ils me faisaient piti tous les deux: elle tait si faible, il tait si craintif! elle tait rsigne au sort qui l'accablait, il se sentait cras par la force mme dont il tait le dpositaire et le valet. Bientt les premiers Parisiens arrivrent, ivres de colre et de vin. Cette trange populace allait par monceaux, comme les sauterelles d'gypte, elle vivait comme elles, en ravageant. C'tait une masse haletante, informe, aveugle, hideuse! un ramassis des plus abominables et des plus bruyantes clameurs! Tantt a hurlait abaisser le ciel! Tantt a se taisait charmer l'enfer. Une fume immense accompagnait cet incendie... Et a roulait, lentement, sans suite et sans fin... tantt s'arrtant... tantt marchant... a n'a de nom dans aucun langue, un bruit pareil!... ce bruit de l'autre monde nous nous sentmes dfaillir. En ce moment l'aimable amateur de papillons regarda son brillant insecte au fond de son chapeau; l'homme aux bouquins ouvrit son Horace; la mre appela sa Clmence... O profondeur de l'gosme humain! Mme, ces trois personnages qui, mon avis, taient possds d'un assez innocent gosme compar l'gosme gnral, trouvrent le moyen de parler dans cet horrible moment: leurs paroles roulrent toutes sur l'objet de leur passion. L'un disait, regardant son insecte:--C'est un vrai papillon tte de mort, _papilio atropos_; il a cinq pouces de vol, il est nuanc de raies noires et jaunes; il sera d'un bel effet dans ma collection. L'autre murmurait tout bas cette ptre d'goste, qui n'est pas la moins belle de celles d'Horace: _Ne s'tonner de rien, Numicius! voil le secret du vrai bonheur!_ La bonne mre appelait: Clmence! arrive ici, Clmence, tu verras bien ce qui va passer, mon enfant! Barnave, Hlne et moi, sur cette route de l'pouvante, nous attendions, pareils des malheureux que l'on vient chercher pour les conduire l'arbre du malheur. Tout coup nous voyons Castelnaux... O misre, piti! ce n'tait pas le fou de la reine... O douleur! c'tait la tte de Castelnaux! l'oeil sanglant, la bouche ouverte et les cheveux pendants--empreinte de cet effroi que jette la mort quand elle est lente venir. Cette tte, asile ingnu de tant de courage et d'un si pur dvouement, se balanait au hasard. Penche, elle voltigeait autour de la tte de Barnave. Elle voltigeait, obissante, un caprice bizarre, et sans rien dire, et sans rien voir, muette, et se balanant joyeusement, tout prendre; jamais tte d'homme ne s'tait balance ainsi. Et l'homme qui la portait au bout d'une pique s'assit sur le banc de l'auberge en criant: _ boire! boire!_ Il avait bien jou son rle en cette tragi-comdie, il avait soif, il voulait boire et se reposer un peu, et pendant qu'il parlait, la tte de Castelnaux allait et l, nonchalamment, comme une girouette par un vent faible et douteux. Dans cette pouvantable rvolution o la force venait d'en bas, de si bas, ils avaient pris l'habitude, une fois pour toutes, de couper ainsi les ttes et de les placer au sommet des piques, comme les Romains y plaaient une botte de foin... rien ne leur semblait plus simple et plus naturel. Une pique appelait la tte, une tte appelait la pique; on vous tuait pour un soupir, pour une larme, une grce, une piti, un regard sympathique au malheur! Votre tte, aussitt qu'elle dplaisait au peuple, tait une tte coupe!... Ainsi, ils avaient coup la tte de Castelnaux pour lui apprendre saluer la reine, se dcouvrir son passage, l'appeler Majest, crier: _vive le roi!_ Castelnaux! Castelnaux! parfaite image de l'antique fidlit! Castelnaux, vieux sujet d'autrefois, qui meurs et qui reviens, mort, faisant cortge aux cts de son roi malheureux! l'aspect de cette tte, Barnave se sentit mourir. Cela fut si fort que l'Horace tomba des mains du savant, que la mre en oublia sa fille, et l'homme aux insectes, son papillon tte de mort. Moi je m'lanai au-devant du char funbre, en criant: _Au crime! au meurtre!_ et cette avant-garde qui se reposait haletante comme le tigre repu, je la tirai de son repos. Alors, si vous eussiez t l, vous l'eussiez entendue rugir, cette foule:--_ la lanterne! la lanterne! la lanterne, l'Autrichien! Mort l'Allemand!_ Ah! le hoquet avin et sanglant de cette horrible foule! Elle avait oubli le roi et la reine.--_ la lanterne! mort! mort, l'Autrichien!_ et la tte de Castelnaux, tout l'heure abandonne la nonchalance du sans-culotte qui la portait, s'agitait terriblement, accusant toutes les passions de la foule. Qui et dit Castelnaux qu'il serait un jour l'expression de la colre populaire? mais aussi qui l'et dit Barnave?... En ce moment, je me crus perdu: si la colre du peuple ne se ft calme, l'instant j'tais un homme mort! Je voulus en finir avec cette populace innomme; une fois au moins, je la voulais mpriser mon aise, et vritablement, je la regardai avec ce profond mpris qu'elle comprenait si compltement et si bien, et qui l'et pousse aux dernires violences... En un mot, j'tais perdu et dchir en mille pices,.. si tout coup le torrent qui descendait n'et rencontr le torrent qui montait... Ah! les voil! les voil! les voil enfin! criaient les gorgeurs de Paris... Nous vous les ramenons, rpondaient les gorgeurs du grand chemin... Si bien qu'ils oublirent de m'gorger. En ce moment affreux, j'aurais voulu tre mort!... J'enviais Castelnaux! La voiture tait l... comme un convoi funbre... Elle s'arrta sur la place, au pied d'une croix brise... Elle contenait... tout un monde! O fils de saint Louis! fille des Csars! La reine, au milieu de ce flot qui monte en grondant, se tenait immobile et calme et patiente. Il y avait sur cette place une fontaine... Elle n'osa pas demander boire, mais son regard, tourn vers l'humble villageoise qui remplissait sa cruche la fontaine, tait si triste! Alors la villageoise, courage! eut piti de cette reine, et de sa main gnreuse elle lui tendit un pot de cette eau frache... Elle but la dernire, aprs son mari et ses enfants; et pour la jeune villageoise elle trouva encore un sourire. Elle tait l sous ce soleil!... Autrefois, quand le clocher de l'glise tait debout, il y avait de l'ombre cette place, une ombre crnele et gothique au-dessus de laquelle s'agitait la cloche villageoise... Plus d'ombre, prsent qu'il n'y a plus de roi. Cela dura longtemps ainsi, on changeait les chevaux. Nous voyions tout cela de bien prs. Quand Hlne aperut sa royale matresse au soleil, brle et protgeant de ses bras son cher enfant, elle se mit fondre en larmes! Elle priait, elle pleurait, elle voulait sortir; mais la foule tait grande la porte de l'htellerie, on eut dit une cloison vivante qui nous retenait prisonniers comme dans une tour. Hlne revint la fentre, entendant ses bras la reine... Hlas! la reine tait plonge en ses contemplations funestes... elle ne voyait rien, elle n'entendait rien! la fin, Hlne, perdue, hors d'elle-mme, et priant Barnave:--Monsieur, monsieur, lui dit-elle, elle est l, votre proie, enfin la voil, cette reine; elle vous attend, elle est vous, allez la prendre; et par piti, faites-moi prisonnire aussi, prisonnire avec la reine, qui j'appartiens! Donc, Monsieur, htons-nous! tirez-moi d'ici, partons! partons! partons! Barnave hsitait, il chancelait; il tenait sa proie, il n'osait pas la regarder en face; il n'osait pas toucher ce prsent que lui faisait le peuple.--O vanit de ces victoires misrables! vanit de ces haines impuissantes! Tribun vaincu! vous voil bien embarrass de vos fameux pouvoirs! Eh quoi! le peuple, ton matre, a confi ta garde la reine et le roi, leur fils et leur fille, et leur soeur; tout cela est toi, c'est ton bien, c'est ta gloire! la fin ton rve est rempli, tu es au but... le char est prt, monte enfin dans le char de ton dernier triomphe et trane enfin tes victimes au bourreau. Ce malheureux me fit piti.--Venez, Barnave! et soyez homme, encore une fois! lui dis-je; une heure encore soyez le matre! Ouvrons-nous un passage au milieu de cette foule horrible! Allons la reine, elle nous attend; ne la faisons pas attendre au grand soleil. Venez, Barnave! et vous, ma cousine! allez au secours de tant de malheurs... Retournons Paris, nous aussi, dussions-nous y rentrer comme Castelnaux! Nous partions; nous tions la porte tous les trois, cherchant l'ouvrir, mais contre la porte se tenait une masse inerte. Essayez de la remuer, cette masse occupe regarder une rvolution qui passe au milieu de l'insulte et des maldictions! Tout coup (hlas! malheureux que j'tais, j'oubliais ma mre!) tout coup je vis ma mre! Attire son tour par le bruit, elle se tenait sur la porte de sa chambre, et elle regardait! Alors Hlne, se tournant vers moi, me dit d'un ton rsolu: Soyez bni pour votre dvouement et votre courage! Hlas! vous tiez digne en effet de mourir pour une si belle cause, et j'aurais accept gnreusement votre sacrifice... il est vrai! Mais votre mre... irez-vous l'abandonner au milieu de ces tristes sentiers? Elle alla ma mre.--Ordonnez, Madame, votre fils de ne pas vous quitter! Ma mre s'approcha de moi, elle prit mes deux mains, elle se mit genoux, baignant mes mains de ses larmes. Je sentis ces larmes prcieuses qui roulaient de ses yeux, et sur mes mains sa bouche dessche.... Alors, Barnave eut piti de moi, son tour. --Monsieur, me dit-il d'une voix forte, vous avez mal pris votre temps pour venir en France. Heureusement que votre devoir est ailleurs. Vous appartenez votre mre, allez, et sauvez-la de son pouvante! Mademoiselle appartient la reine, je suis au peuple. Ainsi, laissez-moi remplir mon devoir de dput; souffrez qu'elle accomplisse avec honneur ses devoirs d'amie et de sujette. En mme temps, mais d'une voix plus basse et plus douce:--Adieu! me dit-il... si vraiment vous me trouvez plaindre, et si vraiment vous m'avez aim... embrassez-moi, embrassons-nous! Et il se jeta dans mes bras en suffoquant. En mme temps, pench mon oreille:--coutez, me dit-il, vous m'avez promis de quitter la France quand je vous aurais montr la femme que vous cherchez! Plus d'une fois vous m'avez dit moi: Barnave, je n'ai plus qu'une chose faire en France, un baiser donner, et je pars! Vous m'avez dit cela souvent, vous me l'avez jur sur votre parole d'honneur! Eh bien! au nom de votre mre et de votre honneur!... quittez la France... et touchez de vos lvres, avant de partir... les deux lvres que voici: en mme temps il me montrait mademoiselle Hlne de ***, qui prenait cong de ma mre en lui demandant sa bndiction. Barnave essuya ses yeux pleins de larmes. Il ceignit son charpe, et par la vertu de ces couleurs redoutes, la haie aussitt se forma, et laissa la place libre au reprsentant du peuple... Une fois la place libre, il revint nous, et me voyant encore auprs d'Hlne immobile et sans voix: --Embrassez-la, me dit-il, pour la premire... et pour la dernire fois. Accomplissez courageusement tout votre mystre, et s'il y eut entre vous une faute, allons, courage, et songez que cette faute est cruellement expie! En ce moment, il me sembla que les cieux venaient de s'entr'ouvrir, tant il y avait de grce et de pardon, d'esprance et de contentement, dans l'attitude et dans les yeux de mademoiselle de ***. Elle me pardonnait! Elle se pardonnait elle-mme... --Oh! dit-elle, mon poux!... mon cher poux que j'aime!... Mais je ne veux pas, tu ne veux pas tant de bonheur en prsence de tant d'infortune... Adieu donc!... Nous nous embrasserons dans le ciel! Elle suivit Barnave qui l'entranait... Soudain la foule, obissante un instant, se referma sur elle et nous fmes spars, Hlne et moi, jusqu'au commencement de l'ternit! J'eus assez de force encore pour remonter avec ma mre dans la chambre de l'auberge... je fus assez courageux pour me mettre la fentre, et bientt, la tte nue et m'inclinant, comme un courtisan d'autrefois, je le vis passer, ce chariot funeste o ma vie entire tait renferme. O misre! douleur! Piti! Providence! Au fond du carrosse, la place d'honneur, ct de la reine tait assis Ption... ce vil Ption, l'insulte en personne! Il avait la reine son ct! Il brisait de son sabre la poigne horrible les bras du petit dauphin! Il avait assis, devant lui, le roi qui saluait la foule! Il heurtait madame lisabeth! Sur la banquette, ct du roi, vis--vis de la reine, tait assis, humble et les yeux baisss, Barnave!... voir ce Barnave humili, voir cette reine auguste et clmente, on et dit que c'tait la reine qui s'emparait de Barnave. O vertu! Majest! Grandeur! Crime! Impit! Rvolte!... O ple-mle abominable, impie! O ce chemin de Varennes, que les sicles les plus pervers n'oublieront pas! Et tout passa... Roi, reine, enfant, larmes, terreur, soupirs, gmissements, remords, foule hurlante, et prire et piti, souffrances de l'me et souffrances du corps... Tout s'vanouit dans cette poussire ardente et tout se perdit dans les abmes... Ma mre, un instant rveille en sursaut, fit le signe de la croix, en criant: _Vive le roi!_... Humble cri qui se perdit dans le ciel! Je m'inclinai en pleurant sur tant de malheurs... Puis, je vis dans le lointain, comme en un rve... la main de ma cousine Hlne... Elle m'envoyait un baiser. CHAPITRE XI Ainsi fut engloutie au fond des abmes cette monarchie, et cette maison de Bourbon qui n'avait pas son gale sous le soleil! Maintenant que la route tait libre, et dj se repentait de ses violences, je ramenai ma mre en son paisible manoir de l'Allemagne. En passant Varennes, je revis l'ornire o ma voiture s'tait brise en venant en France! cette mme ornire, hlas! la reine et le roi s'taient briss! Qui que vous soyez, parcourez lentement l'espace troit qui spare le pont de la ville; les rivages d'Actium, les champs de Philippes, la fertile plaine d'Ivry, ces lieux solennels que consacrent la chute ou la grandeur des empires, n'ont pas, mon sens, un intrt gal l'intrt que m'inspire encore cette borne fatale, o le petit-fils de Louis XIV s'avoua vaincu et fugitif, o il fut dcid, irrvocablement dcid, que la France, elle aussi, aurait son Charles Stuart. La monarchie, en cette ornire, ne trouva pas une main tendue pour la secourir; moi, j'avais trouv cette place le bras et le secours de la jolie villageoise Fanchon. Que dis-je? Elle tait assise encore sur le banc de ses noces, son chapeau sur le ct de sa tte, comme si elle m'attendait. Je n'eus pas la force de lui parler. Je la vis, qui nous suivait d'un regard inquiet et plein de larmes, comme si chaque voiture qui passait sur la route et d contenir un roi fugitif. Bonne Fanchon! ce regard de piti me rconcilia avec elle. En la voyant si triste, j'oubliai sa cruaut envers moi. Arriv la frontire, le Rhin pass, ma mre abattue et muette d'effroi, je rsolus d'attendre sur les bords du fleuve des nouvelles de la France et de sa reine, et de son roi. Pensez donc si je suis rest longtemps, attentif aux moindres bruits qui venaient de ce royaume gorg dans mon chteau des bords du Rhin! Je l'aime et je l'honore, ce vieux pre aux flots d'azur! C'est le fleuve par excellence, et le fleuve de mon choix. J'ai vu le Rhne, errant et capricieux comme le gnie de la France; j'ai vu la Loire, patiente et marchant lentement, comme le rcit d'un vieux trouvre de la Bretagne; la Seine aussi a son embouchure royale; mais le Rhin se glorifie bon droit de ses vieux chteaux sur ses deux rives; de ses villes crneles, de ses forts qui le protgent de leur ombre. Ah! que d'annes j'ai passes sur les bords riants ou sombres du vieux fleuve allemand! J'y suis encore et j'y veux mourir, pour peu que les guerres et les rvolutions me le permettent. Si c'est l't, je vais plonger dans l'ombre errante des vieux murs et des tours qui le bordent. Qu'il fait bon chercher sous cette eau plaintive le secret de ces ruines; quelle tche aimable suivre au courant du flot ces seuils et ces balcons qui ruissellent et murmurent, et s'loignent jusqu'au fond de son lit! Si c'est l'hiver, je m'asseois dans la barque des pcheurs, et je souris mon fleuve sous le nuage glac. C'est lui! Je le connais toute heure, le matin quand il s'veille, en grondant comme un peuple oisif, et le soir quand il s'endort avec la cornemuse des veilleurs. Parcourez ses bords. Que de monuments debout encore, et que de champs de bataille, ensemencs dj! Partout ce sont des moissons ou des cathdrales qui jettent leur ombre ces champs engraisss par les ossements mls des Allemands et des Franais. Les flches perdues dans le nuage, savoir Cologne, Bonn, Mayence, Worms, Spire et Strasbourg, ces forts de pierre, protgent toujours le vieux sol, foul si souvent et si longtemps par les pieds des bataillons. Ces vastes champs de houblon, qui grandissent pour les solennelles orgies des tudiants de l'universit voisine, ils ont t parcourus par la rvolution franaise. Le pas des soldats franais retentit en ces campagnes, o l'histoire se mle la fiction. Je vois passer... sur la mme route, ici, le coursier de Bonaparte et l'attelage aux quatre chevaux d'Hermann et Dorothe. Le mme cho m'apporte la fois les cris de guerre et les sons du clavecin sous la main du matre d'cole, ou le bruit des choeurs qui s'interrompent en tombant dans les prs. Toute l'histoire que j'ai vue finir dans ma jeunesse, vieillard, je l'ai vue recommencer sur ls mmes bords. Hlas! la tte tranche de Marie-Antoinette, notre archiduchesse, n'a pas-empch, vingt-cinq ans plus tard, une archiduchesse, jeune et belle, de passer le Rhin, elle aussi, pour aller chercher en France un trne, un poux, un matre! Ah! vanit du pass! Les leons du pass ne profitent pas au prsent: j'aurais pu avertir cette autre archiduchesse du danger que les reines couraient l-bas, elle ne m'et pas cout.... Triomphante, elle passa le Rhin soumis; plus tard, elle repassa en fugitive le Rhin qui s'tait rvolt. L'histoire... un vain jouet d'enfant! Nous avons eu cela de bon, chez nous, Allemands, c'est que toute l'histoire moderne a t faite notre profit. L'Allemagne a tenu l'trier la France, comme je l'ai tenu Mirabeau. Quand l'Europe entire faisait de l'histoire, une histoire sanglante, l'Allemagne faisait de la posie et du drame; aujourd'hui avant de mourir, il m'a t donn de voir encore une rvolution franaise, la rvolution de 1830, comme si la France avait le monopole des rvolutions! Rvolution qui frappera, cette fois, sur l'Allemagne, et qui troublera bien autrement ton onde, mon beau fleuve! C'est trs-vrai, nos villages sont encore en apparence aussi paisibles et contents qu'il y a sept mois; ils resplendissent de toutes les couleurs tranches d'une moissonneuse au jour de fte... au dedans combien tout est chang! Sous ces toits aigus, derrire ces vitraux de plomb, les hommes ne s'abandonnent plus uniquement la fume des tabagies; ballotts jour et nuit entre deux civilisations puissantes, le Nord et le Midi, l'Allemagne et la France, qui les tiraillent chaque instant, ils songent prendre un parti dfinitif. Il ne s'agit pas d'un drapeau nouveau, il faut choisir, cette fois, entre deux races, deux climats, deux mondes! Sans doute, il est grand, l'effroi qu'on a de voir le noyer qu'on a plant, le bois et le champ paternel, monds par la mitraille et les pas des chevaux... pourtant c'est une des ncessits de l'Allemagne de se soumettre ces rvolutions qui ne s'arrtent pas. La rsistance de l'Allemagne la premire rvolution franaise a t belle et grande... il faut qu'elle cde la seconde. l'insu mme de l'Allemagne, l'attraction muette de la France est l s'exerant sans relche complter ses destines. Dsormais, malgr tous les obstacles, les deux climats sont jets dans le mme avenir... mais quel choc avant de se rejoindre, et que de sang rpandu avant de s'entendre et de se runir! J'ai vu sur ces bords nuageux toute la grande migration franaise. C'tait une honte pour cette vieille noblesse qui fuyait son pays, vagabonde et tremblante, abandonnant son roi prisonnier. Cependant ces frivoles gentilshommes, tournant le dos la France, imprvoyants, se livraient la plus folle gaiet, comme s'ils eussent fait l'tranger un voyage de quelques jours. De toute cette noblesse perdue, je n'ai vu qu'un homme qui comprt toute sa position. Un matin (j'tais ce jour-l plus inquiet que jamais de la France, et je m'en approchais de toutes mes forces, car la tempte grondait au loin), je vis venir moi un gentilhomme franais qui paraissait accabl de fatigue. Les marches forces, l'insomnie et la privation de tout ce qui faisait sa vie et ses loisirs d'autrefois, ne l'avaient pas tellement dfigur que je ne pusse reconnatre le vicomte de Mirabeau. son aspect je me sentis saisi d'une profonde piti. Il vint s'asseoir ct de moi, triste et silencieux, ce brusque et hardi parleur, nagure si plein de joie et de gros bons mots. Lui, si fier et si brutal, dont la voix tait connue en tous les lieux consacrs la bonne chre, au bon vin, il demanda modestement _de quoi manger un morceau, car il n'avait rien pris depuis vingt-quatre heures_; disant cela, il poussait le soupir plaintif d'un homme jeun de la veille. Ce ne fut qu'aprs qu'il eut bu lentement une bouteille de vin du Rhin, que je me hasardai lui parler: --Me permettrez-vous, M. le vicomte, de vous demander des nouvelles de la France et de sa royaut? Il parut tonn de ma politesse, et sans rpondre ma question directement:--Puisque vous osez donner ses titres un gentilhomme, appelez-moi comte de Mirabeau, me dit-il; je suis le comte de Mirabeau ici; l-bas, je ne suis plus que le citoyen Riqueti en veste courte, en bonnet rouge, en gros souliers.--Disant ces mots, il soupira profondment, regardant sa bouteille vide, attendant le djeuner qu'il avait demand. --Et le roi, M. le comte? comment va le roi? je vous prie. Il me regarda d'un air dfiant; puis sa srnit naturelle reprenant le dessus:--Figure-toi, citoyen, c'est--dire figurez-vous, Monsieur, que les infmes jugent le roi... demain! En mme temps, il posait son sabre sur la table, il tait son chapeau, il s'essuyait le visage, il faisait tous ses prparatifs comme un convive qui se rend un repas convi. Puis son regard venant rencontrer la table nue et la chaise de paille, et moi qui l'observais, il songea sa situation prsente et reprit en ces mots: --Jugez de tout ce qui se passe en ces endroits maudits! Les cheveux de la reine ont blanchi en vingt-quatre heures: c'est piti maintenant de la voir, cette reine, notre amour et notre orgueil, surprise avant l'ge par la vieillesse; on dirait l'amandier en fleurs par une gele de printemps! Quand il eut dvor son maigre repas et la premire faim calme, son visage devint plus serein; et, voyant que je l'coutais de toute mon me, il reprit la conversation interrompue: --Il est pass, le temps o, quand l'tranger demandait au passant: _O demeure le vicomte de Mirabeau?_ le passant lui rpondait gravement: _ ce monceau d'cailles d'hutres, Monsieur!_ Il soupira, puis revenant une expression plus grave: --Par grce et par piti, croyez-moi, ne parlons pas de la France! un si doux royaume! et si fertile, o les femmes taient si belles, et les vins si choisis! cette heure, ami, vous ne reconnatriez pas la France... Et tant de ruines, et tant de malheurs, parce qu'il a plu monsieur mon frre de se faire marchand drapier! Puis se levant brusquement: --Comme ils l'ont rcompens, mon frre! Et c'tait bien la peine, en vrit, d'tre un hros d'loquence, un rvolutionnaire irrsistible, un Jupiter tonnant! Figurez-vous, Monsieur, qu'ils l'avaient port triomphalement... vous ne devineriez jamais dans quel panthon? Ils l'avaient port, ils l'avaient enseveli dans l'glise Sainte-Genevive. La Vierge sainte avait fait place l'amant de Sophie, et les saints, tonns de cet trange camarade, en faisaient des gorges chaudes sur leurs autels dlabrs. Mais quoi! Monsieur mon frre a gard son temple, moins longtemps que la sainte elle-mme. Le peuple a repris Mirabeau le tombeau qu'il lui avait donn; ils ont bris sa pierre et son pitaphe et l'urne lacrymale; ils ont repris ce corps en pourriture; ils l'ont tran sur la claie, aprs quoi ils l'ont jet la voirie! Ainsi s'est accompli le triomphe ternel de cet ami du peuple. Ah! ce pauvre diable, au fond de l'me, il tait un bonhomme; il avait beau nier et renier, sa ngation respirait la grce chevaleresque des temps anciens. C'tait un lion sous plusieurs peaux de btes puantes, un vrai gentilhomme en dpit de sa carmagnole. Il et mieux fait d'tre honntement et simplement un grand homme, et de se venger en pardonnant. Prisonnier et roi, dieu et pourriture, l'autel, la voirie! Son sort est le mme durant sa vie, aprs sa mort! ce nom de Mirabeau, je me sentis remu presque autant que je l'avais t au nom de la reine. Mirabeau, mon hros, mon ami, mon matre, qui je portais un dvouement mme domestique... J'allais parler de Mirabeau et le pleurer tout mon aise, lorsqu'un jeune homme, un nouveau venu, vint s'asseoir nos cts, et tout de suite il aborda la grande question:--Quelles nouvelles de la France, Messieurs? Puis, sans trop hsiter: Comment va la reine? dit-il en s'inclinant. Nous comprmes tout d'abord, le vicomte de Mirabeau et moi, que cet tranger tait de nos amis. Ce jeune homme tait un Allemand de la vieille race; au premier coup d'oeil, on comprenait que le gnie avait envahi ce front jeune encore et dj dpouill; sa taille tait dj lgrement courbe vers la terre, sur laquelle il ne devait pas rester longtemps. Je lui rpondis, charm de le voir mes ctes:--La reine est en prison, Monsieur; ses cheveux ont blanchi dans l'espace d'une nuit, force de tourments. O Dieu! fit-il, o donc est ta justice? peuple ingrat! o donc est ta piti? O ma reine! Ah! qu'elle tait belle et charmante en ses jours de vie et de splendeur! Je n'tais qu'un petit enfant, un pauvre enfant allemand; j'avais quatre ans alors; je mendiais ma vie et j'allai mendier en France: en France, il n'y eut que la reine qui me fit l'aumne d'une louange, la prire de Haydn, en souvenir du vieux Glck! Le vicomte de Mirabeau nous voyant, le jeune homme et moi, tout remplis d'une vague curiosit, nous prit tous les deux par la main:--Je vous rpte que je ne vous dirai pas un mot de la France! Mais voulez-vous savoir ce que j'ai vu avant de quitter Paris, Messieurs? C'est une histoire assez plaisante, et si vous tiez pote, ami jeune homme, comme je le crois, dit-il au nouveau venu, vous pourriez en faire une bonne comdie un jour venir. Le vicomte tait retomb dans une de ses gaiets d'autrefois, mais celle-ci tait empreinte d'une indicible tristesse; il avait le sourire d'un homme frapp mort. --Figurez-vous, nous dit-il, que le mme jour sont revenus de Londres madame la comtesse Dubarry et S. A. R. le duc d'Orlans, comme un honnte taureador qui veut assister un combat de taureaux. Arrivs Paris, la mme heure, le prince et la courtisane se rencontrent la mme porte de la ville. Alors les voil qui se font politesse et mille compliments qui passera le premier. C'est vous entrer, Madame, qui avez jet la monarchie en ce dsordre!--C'est vous, Monseigneur, qui avez vendu le roi et la reine! Et voil ces deux crimes qui se complimentent qui mieux mieux. Il faut avouer que Son Altesse est bien modeste! Nos deux crimes seraient encore la mme place se complimenter, si le prince, en toute hte, n'avait pas eu voter la mort du roi: vous concevez qu'il se soit ht! Notre jeune homme coutait ces choses dans le plus morne tonnement:--Mais, dit-il, je croyais que le plus criminel de ces criminels de l-bas, c'tait Mirabeau, non pas Mirabeau l'honnte homme, mais celui qui est mort. Le vicomte, hors de lui-mme, leva les mains au ciel!--Oui, s'criait-il, vous dites bien, vous tes dans la vrit! sinon dans la dmence. coup sr, le plus sclrat, c'est Mirabeau! Honte lui, honte Mirabeau, celui qui est mort! maldiction sur Mirabeau! --Messieurs, Messieurs, m'criai-je, il ne faut pas tre injuste pour le gnie, et croyez-moi, ne maudissez pas Mirabeau! Il a t pardonn par la reine; moi qui vous parle, j'ai vu aux pieds de la reine Mirabeau vaincu par Sa Majest!--Donc silence vous, jeune homme, et silence vous, son frre! Il est mort innocent. Il est le seul qui ait compris son poque, et vous ne l'avez pas plus comprise, vicomte, que Marat lui-mme ne l'avait comprise. Ainsi, bnissez le nom de votre frre, et loin de le maudire, honorez sa mmoire! Soyez-en fier, et puisque son temple est bris par ce peuple impie, ardent dtruire avec rage ce qu'il adorait avec crainte, rendons dans notre coeur son temple Mirabeau! Le vicomte se dcouvrit, ses yeux se remplirent de larmes: Vous me soulagez d'un grand malheur, me dit-il, et d'un grand doute. prsent je puis mourir avec le nom de mon frre; prsent je mourrai en gentilhomme, en confessant que je suis le frre de Mirabeau. Il se leva. Il reprit son sabre et le remit sa ceinture.--J'ai sur le flanc une blessure que m'a faite Barnave, un coup d'pe qu'il m'a donn dans ses beaux jours, et qui me fait toujours souffrir. Pourtant j'imagine que j'aurais rendu un grand service Barnave, si je l'avais tu, ce jour-l. Pauvre Barnave! Hlas! que d'honntes gens se sont perdus dans ce gouffre, sans me compter! ces mots, il prit cong de nous deux, en homme qui se fait violence; il prit ma main et celle de l'tranger.--Je m'appelle Mirabeau, nous dit-il; _Dieu sauve le roi et la reine!_ Le jeune homme rpondit modestement:--_Sauve Dieu la reine et le roi!_ Je m'appelle Mozart. Je dis avec eux: _Sauve Dieu le roi et la reine!_ Nos adieux furent une prire. Je priai aussi pour vous, Hlne, et cette prire, je la fis tout bas dans mon coeur. Quant mon nom, je n'osai pas le dire aprs ceux de Mirabeau et de Mozart. Nous nous sparmes pour ne plus nous revoir. Chacun de nous finit comme il devait finir. Le gentilhomme est mort de misre; l'artiste mourut d'ennui, victimes l'un et l'autre de la rvolution. Et moi, rest seul de ce grand naufrage, errant autour du Rhin, ombre vieille et grondeuse, je m'aperois que je viens de vous faire un conte allemand.... Mon conte finit comme tous les vieux contes franais commencent: _Il y avait autrefois un roi et une reine._ FIN PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7. End of the Project Gutenberg EBook of Barnave, by Jules Janin License: Share Alike