Produced by Hlne de Mink and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Print project.) Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise. CONTES FANTASTIQUES ET CONTES LITTRAIRES TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22. CONTES FANTASTIQUES ET CONTES LITTRAIRES PAR JULES JANIN [Illustration] PARIS MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1863 Tous droits rservs PRFACE Ce petit tome in-18 reprsente, en sa modeste apparence, une suite de mchants petits crits et rcits en quatre tomes in-12, qui se publiaient, et l, dans les _Revues_ des environs de 1830. Je ne crois pas que l'ignorance et l'inexprience en toutes choses aient jamais produit une suite plus tmraire d'essais plus enfantins. A peine, avec beaucoup d'indulgence et d'attention, les lecteurs de 1862 trouveront-ils, en esprance, dans ces pages fugitives, l'crivain qui devait crire un jour _les Gaiets champtres_, _la Religieuse de Toulouse_ et _la Fin du neveu de Rameau_. Non pas que ces trois derniers livres soient tout fait de bonnes oeuvres, au moins on y trouve une certaine habilet, un certain art. Si l'auteur avait t le matre, il et supprim de sa vie et de ses oeuvres au moins les contes que voici. Mais le moyen d'ter une page?... et surtout quand cette page est peut-tre un obstacle au renom de l'crivain? Toutefois, l'auteur se console en songeant que s'il et volontiers retranch plus d'un conte, il n'a rien modifier dans les opinions, la constance et la fidlit de toute sa vie! En tout ce qui touche aux sentiments de son me, aux passions de son coeur... il est le mme! Ami des anciennes chansons, ngligent des cantiques du lendemain. Passy, 1er janvier 1863. AVANT-PROPOS DE LA PREMIRE DITION--MAI 1832. Je demande au lecteur qu'il me pardonne un titre ambitieux: _Contes fantastiques_. Le seul titre un peu vridique ces _compositions_, trop htes, serait celui-ci: _Historiettes_, ou bien cet autre: _Contes_, tout simplement. Mais dans ce nbuleux royaume littraire, on ne dit pas toujours ce que l'on voudrait dire, et les circonstances vous mnent loin. La mode surtout, souveraine matresse des chefs-d'oeuvre d'un jour, impose ses poursuivants de trs-rudes conditions, en change d'un sourire que souvent elle ne donne pas. _Contes fantastiques!_ Mon titre est un leurre. Il y a bien peu mme de fantaisie en toutes ces pages, et vous n'y trouverez aucune des prcieuses qualits de matre Hoffmann, qui nous a rvl une posie inconnue. Posie du foyer domestique, et posie de clibataire en mme temps; posie de l'homme heureux qui n'a rien faire, de l'homme passionn sans passions; posie du buveur qui ne s'enivre pas, de l'homme qui dort tout veill; posie d'amateur de tabac de toutes sortes et qui fume dans toutes les postures: capricieuse et folle, souple, lgante, facile vivre, plus souvent chevele que pare avec soin, montrant son sein et sa jambe qui veut les voir, et cependant toujours chaste et modeste. La posie fantastique est une trs-belle et trs-aimable fille qui aime les joies et les liberts du cabaret, qui se plat l'ombre du joyeux bouchon, qui recherche de prfrence tous les plaisirs bon march. Oh! quand nous l'avons vue, en sa ngligence, venir nous du fond de l'Allemagne, comme nous avons t surpris et charms! Quelle diffrence entre la posie fantastique et toutes les autres posies. C'tait beau, la grande posie! et, comme la marraine de Chrubin, elle tait bien imposante. Mais, ct de la grande posie, la petite posie n'est pas sans charmes; aprs le pome pique, plaisir des dieux, le conte est une volupt la porte des simples mortels. Chrubin, l'aimable enfant, a peur de sa marraine: il embrasse Suzon, et quand Suzon fait la rebelle, il court Fanchette, avec laquelle il ose tout oser. Hoffmann, c'est la Fanchette du monde potique; Hoffmann, c'est le conte aprs le pome, aprs le drame; Hoffmann, c'est la petite posie aux pieds lgers qui vient aprs la grande, en suivant son sillon lumineux. Avec cette diffrence toutefois, que le conte se manifeste dans un arc-en-ciel plus modeste: la grande posie descendait du Parnasse jusqu' nous, la petite, au contraire, s'lve nous de l'htellerie voisine, o elle se loge de prfrence. La posie homrique se manifestait au milieu du tonnerre et des clairs, sur le mont Sina, sur l'Hlicon; la chanson des bonnes gens arrive au bruit du bouchon qui saute, et si elle s'entoure assez souvent d'un nuage, c'est d'un nuage de tabac; innocente fume, elle est fconde en rves, en fantaisie, en contes, en rves charmants. Les _Mille et une Nuits_ ne sont-elles pas les contes fantastiques de l'Orient? Dans les _Mille et une Nuits_, dans les _Contes d'Hoffmann_, si vous rencontrez des rois et des princes, le grand rle est jou par le menu peuple; dj le marchand, l'esclave, le muet, le calender borgne ou non, tout le peuple de l'Orient, dans ses fonctions les plus modestes, se montre et nous sourit. Venez moi, disait la fe aux pauvres d'esprit; mais pendant que l'Orient nous donnait l'exemple d'un conte bourgeois et potique en mme temps, les nations du Nord n'avaient de contes pour personne; elles avaient des pomes et des histoires pour quelques-uns, les plus grands et les plus forts; et quand enfin, du grand pome, nous fmes descendus, ou, si vous aimez mieux, nous nous fmes levs au rcit des petits faits de la socit bourgeoise, eh bien, il y avait une fois un roi, le roi Louis XI, et une reine, la reine de Navarre, qui firent des contes pour se bien divertir; ils semblaient dire aux lecteurs: Que cela vous plaise ou non, qu'importe?--_A mon plaisir!_ Je ne veux pas ici faire l'histoire du conte en France; ce serait une longue et laborieuse histoire, qui me coterait beaucoup plus de travail qu'elle ne vous apporterait de profit; d'ailleurs, le temps n'est plus la dissertation, et je doute que mme l'_Essai sur les loges_, par Thomas, et un grand succs aujourd'hui. Mon but est de dfinir assez bien le conte fantastique, pour prouver, malgr le titre de mon livre, que je n'ai jamais eu le droit ni la volont de viser au fantastique. Je n'ai de fantastique, en mes contes, que le hasard avec lequel ils ont t faits, sans plan, sans choix, sans but; et je ne pense pas que ce mot, _au hasard_, soit une excuse suffisante pour que vous me permettiez ce titre ambitieux: _Contes fantastiques_. Mais, je vous le rpte, cette faute n'est pas la mienne, c'est la faute des circonstances, la faute de la mode, et votre faute vous-mmes, qui voulez du fantastique tout prix et de toutes mains, comme s'il tait donn au premier venu d'tre un pote en plein cabaret, de dessiner des chefs-d'oeuvre au charbon sur la muraille, d'aimer la bire et la rverie sur un grand fauteuil de chne; de connatre les secrets intimes du violon et de l'archet; comme s'il tait donn au petit monsieur que je vous prsente ici de s'appeler Hoffmann? A ce sujet, j'ai eu bien des disputes avec vous, mon cher Roland. Je me rappelle surtout certaine nuit d'hiver que nous avons passe la lueur bicolore des bougies et du punch. Roland, ce soir-l, m'a dit tout ce qu'il pouvait me dire pour m'empcher de tomber dans cette erreur d'un esprit maladroit qui s'gare plaisir, et qui va, sans savoir o. Ce soir-l, par grand hasard, nous tions deux, lui et moi, nous qui ne faisons qu'un d'ordinaire: et nous disputions outrance, heureux, lui, de me voir en dispute et me tenant la bride haut la main: il n'y a rien de plus redoutable que les chevaux pacifiques lorsqu'ils se mettent mordre et ruer. Notre sujet de dissertation tait d'un grand intrt. La nuit tait bonne, le feu tait vif, et nous pensions cette fois livre ouvert! Jugez du chemin que nous avions fait en quelques heures! En cheminant sur l'imagination, le coursier tous crins, nous tions venus d'Homre Hoffmann; du pome en vers au conte en prose; de l'Olympe athnien au cabaret allemand. Nous tions arrivs, sans savoir comment, sur les bords de ce fleuve Lth qu'on appelle _le fantastique_. Et l nous coutions, bouche bante, pour voir venir de ce trou obscur quelque clart, quelque explication naturelle ce plaisir hors nature que nous cause Hoffmann. Nous avions tant de temps perdre,-- cet ge heureux, on n'a rien faire!--que nous commenmes par nous demander, comme des faiseurs de rhtorique:--Y a-t-il un _fantastique_?--Et qu'est-ce que _le fantastique_? Cela dura longtemps; une fois dans les divisions et les subdivisions aristotliques, on ne s'arrte plus. Puis encore ces autres questions: Notre sicle a-t-il dcouvert une nouvelle espce de posie, un genre de drame inconnu, une Atlantide recule dans le domaine de la posie, le perdue... retrouve par Hoffmann; le dangereuse sur laquelle existe encore le limon de la cration? Rpondez ma question, disait Roland, rpondez; puisqu'il y a un fantastique, votre sens, o est-il, que fait-il, et d'o vient-il? Disant ces mots, Roland se promenait de long en large, aussi fier et aussi heureux que s'il et crit les choeurs du premier Faust. Moi qui le connais et qui sais trs-bien qu'il ne tient pas plus ses questions qu'il ne tient mes rponses, je pris les pincettes et me mis tisonner le feu en fredonnant l'air de _la Grande Pinte_, compos dans ma petite ville natale, et compos par vous, mon trs-fal et trs-savant patron, Jean Paul, que Dieu protge et repose dans le ciel toil des _Mille et une Nuits_! Quand le tison s'agite et s'chappe en tincelles joyeuses, on dirait de jeunes mes qui s'envolent du purgatoire dbarrasses de toutes souillures.--Vois-tu ces mes, Roland, ces mes qui s'en vont l-haut en poussant un petit cri? Crois-tu donc qu'Homre les a vues, lui ce grand aveugle qui a tout vu? Non. Homre n'a pas vu voler l'tincelle du foyer domestique; il ne l'aurait pas vue mme quand il aurait eu un foyer domestique. Il a vu le ciel, il a vu les grands astres, il a vu le soleil athnien! Il s'est abm dans les immenses clarts: il tait plac plus haut encore que le Tasse quand il dcouvrit la Jrusalem du haut de la montagne. Volcans, forts, ruisseaux, fontaines, vaste mer, et des hommes de dix coudes! Il a contempl l'Apollon qui a fini par ressembler Louis XIV. Tout fut grand et sublime; Homre avait jet profusion dans la posie des dieux visibles dont le sang coulait, des desses visibles qui changeaient les montagnes en lgants boudoirs, et faisaient des nuages un voile leurs transports d'amour. Heureux les potes venus les premiers, Roland! le monde appartenait ces mes violentes. Ils tenaient la Grce; ils remplissaient la maison d'Atre. La comdie attaquait Socrate. Aujourd'hui ce monde est puis, Socrate est mort. Tout est connu. Les mystres d'leusis sont un jouet d'enfant. On achte les momies de l'gypte trs-bon compte. Le sphinx et le zodiaque de Denderah ont chant des couplets de vaudeville; il n'y a pas une toile au ciel qui n'ait son nom et son histoire. Et quant aux hommes, aussi nombreux que les toiles, ils rentrent et sortent dans leurs cercles certains jours; ils ne savent plus ce que c'est que les migrations. Les fables, les combats acharns, les jeux funbres, les guerres entreprises pour le sourire d'une belle femme, les vieillards se levant au passage d'Hlne, tout cela leur parat ridicule, outr; ils rient de piti quand on leur parle d'un sige qui a dur dix ans. Roland, qui jouait avec mon lvrier, retourna vers moi son visage d'une imposante gravit: --C'est vrai, fit-il; celui qui est venu dans les temps primitifs ft un tre heureux. Je suis bien sr que le lvrier de Darius adoptant Alexandre, la veille de la bataille d'Arbelles, tait plus beau et plus intelligent que le tien. Les belles femmes! les grands potes! Oui; mais t'entendre, on dirait que c'est le monde qui manque la posie, et non pas la posie qui manque au monde, et c'est mal fait de chtier le temps prsent sur le dos du temps pass. --Non, lui dis-je, ce n'est pas le pote qui manque au monde. Tant qu'il reste un brin d'herbe ici-bas, une toile l-haut, une femme sous nos yeux, il y aura des potes; tant que nous aurons la prire au fond de notre coeur, il y aura des potes. Mais en posie aujourd'hui, comme en politique, chacun chez soi, chacun pour soi! Et le pote a cach sa posie, il retient sa voix, parce qu'il a peur de ne plus trouver d'cho. --Cela est fcheux, dit Roland; si la posie allait nous manquer, par quoi la remplacer, nous autres qui sommes jeunes? Cela est fcheux; si le respect humain se met parmi les potes, c'en est fait des potes. Le respect humain a tout fltri parmi nous, il a fltri le mariage, il a fltri l'amour, il a fltri la croyance, il a fltri le pouvoir; le respect humain s'est gliss partout, sous toutes les formes; il s'est appel comdie et satire, tragdie, encyclopdie, cours de littrature: il a fini par tre un journal. Mais que la posie soit une chose ridicule, nous sommes perdus, toi et moi, et tous les autres qui ne se sont pas donns, corps, me et biens, avenir, prsent et pass, l'avarice, l'ambition. --Tu vois bien, dis-je Roland, qu'en ceci encore tu as tort de demander ce que c'est que _le fantastique_? C'est la seule posie aujourd'hui que les potes osent faire et puissent faire; il faut la respecter, la recevoir bras ouverts, et ne pas demander insolemment o est-elle? ami Roland, comme tu ferais de quelque matresse tes ordres. Cette trange posie est aussi fire que la grande posie: elle a ses caprices, ses bouderies, ses colres, ses moments de fatigue. Elle est une matresse imprieuse et difficile; elle va jeter son bonnet au vent qui l'emporte; il suffit de lui dplaire, et elle se passera de toi, de moi et _des autres_, comme tu dis. En mme temps, je remplis son verre et le mien, nos deux verres se donnrent l'accolade, et nous restmes les bras croiss, la pense en l'air, le coeur tranquille, heureux comme deux amis, et savourant par tous les sens la paix et le silence de la nuit. L'instant d'aprs, Roland reprit la parole: --Et pourquoi, diable, me dit-il, les potes ne peuvent-ils faire aujourd'hui que du fantastique? rponds-moi. Quand il me fit cette question, j'tais en train de lire les adieux d'Andromaque et d'Hector; j'essuyai une larme, et je lui dis avec le plus grand calme: --Les potes n'en peuvent plus, les grandes actions leur manquent, les grands malheurs sont puiss, les grands hommes sont morts pour la posie, ou, pour ainsi dire, les malheurs modernes sont de si grands malheurs, les grandes actions de nos jours sont de si grandes actions, et les grands hommes contemporains sont de si grands hommes, que la posie, en s'levant de toutes ses forces, ne saura jamais se mettre au niveau de toutes ces grandeurs. Regarde autour de toi, Roland; que veux-tu que fasse l'ode avec la bataille de Waterloo? que veux-tu que fasse la tragdie avec Bonaparte? et quelle plus touchante lgie, un roi de France abandonnant ce beau royaume. _Nos dulcia linquimus arva?_ Remonte plus haut, entre, sans peur, dans 93, et place-toi dans le tombereau o s'est assise la reine de France, o toute l'aristocratie est monte. Imagine, invente un roman ct de cette histoire! Tu comprends bien qu'on aurait beau tre trois fois pote, on ne saurait ajouter une piti, une pouvante, ce drame tout construit, tout jou, tout parl, sanglant avec son propre sang! Qu'a-t-il besoin des paroles, des passions et du sang des potes? A ce compte, l'ode, la tragdie, le drame, le roman et le pome pique existant par eux-mmes, sont galement dfendus aux potes d'aujourd'hui. Il se mit au piano en fredonnant un air de Dalayrac, tout empreint de la mlodie amoureuse du XVIIIe sicle; bientt il le chanta avec clat, puis il le murmura tout bas et en riant; il changeait, il ralentissait, il pressait la mesure volont; puis s'arrtant: --Si les potes ne sont pas dignes de l'ode, que ne font-ils des glogues et du Dalayrac? me dit-il. Il me semble que le temps serait bien choisi; Virgile s'est servi de l'allusion politique sous Auguste. A celui qui ferait l'glogue aujourd'hui, l'allusion politique ne manquerait pas, ce me semble, avec ce danger que les bergers n'y comprendraient pas grand'chose. Virgile a fait ses dix glogues aprs les guerres civiles. S'il ne faut que du sang, et des ruines, et des exils, pour que les bergers se puissent livrer leurs combats sur la flte, l'ombre du htre, il me semble que nous n'avons rien dsirer de nos jours. Quant l'ode, si l'ode la Pindare est dfendue faute de guerriers et de vainqueurs aux jeux olympiques, de quel droit ne ferait-on pas la petite ode la faon Horace: _O navis referent in mare_, etc.? Et quelle belle ode au vaisseau de Cherbourg! En mme temps il se mit siffler l'air: _O ma tendre musette_, et j'attendis patiemment qu'il et fini. Quand il eut fini, je lui dis: --Ne vois-tu donc pas que l'idylle qui n'a jamais t trs-fte parmi nous, et que M. de Segrais et les autres ont ravale aux derniers rangs des compositions burlesques, serait aujourd'hui la plus trange mystification? Va donc chanter les bergers et les bois, et la puissance des grands boeufs, sous le rgne des machines vapeur et des chemins de fer, des marmites autoclaves et des cannes fauteuil? Depuis l'antiquit, la nature physique n'a pas t moins drange que la nature morale. Les bergers de Thocrite ont t dgrads l'Opra, qui les a rendus dsormais impossibles. Les bergers de Thocrite taient au moins vraisemblables; mais les bergers de l'Opra, en rubans roses, sont le dsespoir de toute posie. Hlas! la machine a tout remplac. Enfin il n'y a plus d'orage craindre avec le paratonnerre, plus d'inondations, plus de scheresses avec les canaux, plus de mauvais vin avec le _Manuel du Vigneron_: tous les dangers ont cess pour le berger; les loups et les couleuvres de Virgile, autant de fables, aussi bien que Mnalque et Tityre. Avec les rvolutions qui se sont opres de huit jours en huit jours, quel est le pote, je te prie, qui ne serait pas forc d'effacer son ode de la veille, avant de commencer l'ode du lendemain? Roland, qui se sentait battu, prit un air d'ironie et de victoire: --En ce cas, me dit-il, si cette impossibilit de faire est dmontre, pourquoi m'as-tu dit que les potes, non-seulement ne _pouvaient_ pas, mais encore qu'ils ne voulaient pas faire de la grande posie? Au moins voudrait-on savoir, si par hasard un grand pote se rencontrait encore, pourquoi donc il _n'oserait_ pas? --C'est, lui dis-je, qu'il ne faut pas croire que le vrai pote soit assez insens pour se livrer toute sa fougue aux yeux des hommes de sang-froid; il ne faut pas croire qu'il marche seul dans les sentiers difficiles, pendant que les autres suivent les chemins battus.--Crois-moi, jamais les potes ne se sont plaint, tout de bon, de leur misre; leur misre tait une fiction qu'ils inventaient pour se faire pardonner leur supriorit sur les autres hommes; jamais, non jamais, quoi qu'ils en aient dit, et quoi qu'en ait dit le monde, les potes n'ont t sans puissance et sans fortune: il est impossible, et, vois-tu, je crois en ceci comme je crois en Dieu, il est impossible que Homre ait t le mendiant qu'on nous montre avec un bton et une besace; j'en atteste hardiment les sept villes qui se sont disput la gloire de lui avoir donn le jour. Aristophane fut, de son temps, le roi de l'opinion; le premier il commena cette grande croisade contre les religions nouvelles qui ont pass de Socrate Jsus-Christ, de Jsus-Christ Luther, de Luther Saint-Simon, et qui finissent chez nous par des procs en police correctionnelle et vingt francs d'amende, parce que tout se termine chez nous d'une faon ridicule. Cherche dans l'histoire! tu verras toujours le grand pote ct du grand homme d'tat, comme son corollaire invitable. Corneille est prs de Richelieu, Milton prs de Cromwell, Racine se place entre Louis XIV et ses amours, Bossuet domine le XVIIe sicle, Mirabeau le XVIIIe; et Voltaire, entre ces deux sicles, plac l comme un lien ncessaire, est la fois le matre absolu _de ceci et de cela_. Et tu me demandes pourquoi un pote n'oserait pas tre pote aujourd'hui...? Le moyen d'oser, quand personne autour de nous n'ose tre un grand homme? Pour chanter l'air libre et pur, il faut se savoir soutenu par les regards de la foule attentive: elle a trop vu de choses pour en entendre; elle a compos de trop merveilleux pomes pour tre attentive d'autres pomes que les siens. C'est la foule aujourd'hui qui dit la Muse: _chantons!_ Roland me dit d'un air piqu: --Tu es diablement loquent aujourd'hui, ne pourrais-tu pas me parler avec moins d'emphase? A vrai dire, je te comprendrais beaucoup mieux si tu tais un moins grand orateur. --Roland, lui dis-je, il faut me pardonner ma grande loquence, au moins tant qu'il s'agira de la grande posie; en effet toutes les espces d'emphases se tiennent par la main, ce sont des soeurs de la mme taille, et qui vont au mme pas, en prose, en vers. --En ce cas, dit Roland, revenons notre point de dpart, au petit pas: dis-moi trs-simplement, puisque tu es si convaincu qu'on ne fera plus drame, ode, pome, idylle, aucune espce de grande posie, quoi serviront les potes de l'avenir, et ce qu'il nous est permis encore d'en esprer? --Je te dirai trs-simplement, mon ami Roland, que les potes s'tant rfugis des grandes passions dans les petites, mettront leur art au niveau de leur vocation nouvelle, et feront de trs-petites choses, comme autrefois ils faisaient, en se jouant, de trs-grands pomes; en un mot, et c'est l o j'en voulais venir, (c'est l o j'en suis venu par le plus long chemin), nous sommes tombs du pome au conte et du conte au _ralisme_, savoir le conte sans posie, et voil que nous nous levons jusqu'au fantastique, _id est_, au conte avec posie. En vain tu nieras ces diffrences, tu ne te dmontrerais jamais toi-mme, qu'un conte graveleux de Boccace ou des _Cent Nouvelles nouvelles_ soit de la mme famille qu'un conte d'Hoffmann. Non, certes. Ces rcits de maris dups et ridicules, de femmes adultres et rapaces, de servantes dshonntes, de valets imbciles et de grands sducteurs; non, tout ce vice l'usage de Matre Gonin et de madame Pampine, auquel s'est ajout le gnie enchanteur de La Fontaine, n'est pas de la mme famille que le conte d'Hoffmann. Le conte d'Hoffmann ne s'accommode ni des amours frivoles et indcentes, ni des sductions pousses bout, ni de la moquerie galante de ces hros de ruelle endimanchs de coquelicots. Il est trop sage et trop sens, le conte d'Hoffmann! il rougirait des dtails orduriers. Il consent bien (c'est mme une de ses joies) tudier, reproduire en ses nafs rcits les dtails les plus vulgaires... il s'arrte l'alcve: il n'ira pas plus loin. C'est une chose trange; elle est vraie: nos contes de boudoir et de palais florentins feraient rougir la muse d'Hoffmann, une muse de cabaret! C'est une chose trange voir autour d'Hoffmann le buveur, ces idales figures, ces idales passions, ce frais paysage, et ce beau monde en dshabill galant du clair de lune et du matin: Lorsque n'tant plus nuit, il n'est pas encor jour! Oh! le sublime ivrogne! Il n'est jamais assez ivre pour porter un regard indiscret sur les fantmes de sa cration: en plein cabaret, quand les jolies filles, enfant de son cerveau, viennent s'asseoir sa table, et qu'il les voit les bras nus, les cheveux flottants, dans la joie et le sourire de leurs seize ans, il respecte ces printanires, comme tu respecterais les deux soeurs. Pourvu qu'elles lui permettent de boire encore et de fumer toujours, il va leur parler si respectueux et si tendre! Il leur dira les amours des cieux et des histoires du troisime ciel, o fut saint Paul; il sera charmant avec elles, simple et rustique Hoffmann! Restez donc prs de lui, chastes penses de son me, adorables filles de son imagination toujours jeune! restez prs de lui, c'est un pote qui ne pense gure au monde extrieur; il rve; il se rend compte lui tout seul de ses ravissantes histoires de terreur, de piti, d'infortune et d'amour! --Je commence comprendre, reprit Roland... le pote fantastique est un goste..., il se plonge plaisir dans les plus beaux rves, il mprise galement le blme et les louanges du monde. En ce cas, Dieu me prserve de ces hommes sans coeur, qui ne pensent qu' leur propre ennui, sans songer soulager l'ennui des peuples qui ont tout vu, tout puis! --Le pote fantastique, Roland, est un sage; il parle voix basse, et ne veut dranger personne! Et qui m'aime, me suive. --Ajoute ta dfinition, dit Roland: Le pote fantastique est ncessairement un ivrogne. --Et moi je dis: Le pote fantastique est un grand artiste; et voil sa force et voil son inspiration! Il est le mage, il est la fe; il n'a pas besoin d'endormir le sultan tous les soirs, pour que Chrsade se rveille et lui dise: Encore une histoire, ma soeur! Il est naf, il est croyant, il est chaste. Autrefois la reine de Navarre exposait son imagination toute nue aux regards des passants... Hoffmann habille et drape son rcit avec cette innocence d'un pre de famille qui veut bien marier son enfant, mais non le prostituer. L'art a fait ce grand changement dans le conte, il a opr cette importante rvolution, mettant le conte aux mains de la mre de famille, aux mains de ses enfants, sans que les enfants ou la mre aient rougir. Ce sont l des bienfaits positifs, une supriorit incontestable. coutez Hoffmann: au milieu de son rcit il s'arrte, il prlude, il chante, il agit comme Kreyssler, s'abandonnant toute harmonie. Il va d'un fantme l'autre, croyant celui-ci, adorant celui-l. Pourtant voil l'homme auquel tu reprocherais quelques instants de repos dans une amicale htellerie? Et tu soutiendrais que ce soit l'aide d'un vice innocent qu'Hoffmann est devenu un si grand conteur? Aurais-tu plus de confiance dans un pot bire, que dans l'archet d'Hoffmann? --Ouf! rveille les grands mots, dit Roland. Accuser un homme d'ivrognerie et l'affubler d'un si petit vice, au milieu de tant de vices purement humains, est-ce donc le maltraiter si fort? En reconnaissant les faiblesses de ton joyeux conteur, j'ai reconnu une des causes de sa puissance, le hasard, qui est le fond de ses contes. _Artiste!_ est un bien gros mot, pour l'explication d'un conte futile, et comment nous persuader que cet homme est devenu un grand musicien, un grand dessinateur, pour se raconter quelques vieux contes ou de vieilles histoires sans faon, sans apprts, sans tude et sans art mme? As-tu jamais entendu raconter l'amour d'un jeune Italien pour la naade du chteau de Versailles? Oui d! l'histoire est belle! et je te la raconterai la premire occasion... Bonjour! --Roland, lui dis-je, il y a longtemps que tu ne m'as rien racont; Roland, raconte-moi l'histoire de la naade de Versailles, le veux-tu? --Je le veux bien, dit Roland, mais une condition... je te la dirai quand j'aurai fini mon conte; cependant, jure-moi que tu excuteras fidlement notre trait. --Quelle que soit ta condition, Roland, je l'accepte, et dis-moi ton histoire. Alors Roland commena: --Il y avait Versailles, l'ancien palais de Versailles, dans la rotonde, sous l'un de ces mille jets d'eau, amusement d'un jour pour le grand roi, une belle et lgante statue de naade, aux formes si dlicates, avec tant d'innocence au sourire, la lvre, que le satrape appel Louis XV la voulait chasser de ses jardins. Cette statue, entoure de blocs informes, lions aux gueules bantes, syrnes la queue de poisson, amours aux ailes tendues, Vnus de toutes dimensions, tait seule et triste au milieu de ses compagnes. La Vallire s'y tait assise un jour sans la voir; Montespan l'avait heurte en passant; madame de Maintenon et madame Du Barry ne l'avaient pas mme touche. O marbre! mystre! ouvrage excellent de quelque artiste de vingt ans, son premier chagrin d'amour. Dans les jardins du roi Louis XVI, car la date de mon histoire est rcente (il n'y a gure entre nous qu'une douzaine de rvolutions), un jeune peintre, enfant des chefs-d'oeuvre, allait et venait, regardant ces lourdes faades, ces arbres taills en pyramides, ces eaux verdtres, ce luxe puis d'une monarchie en ruine. Il triomphait de se sentir si suprieur tout le got du XVIIe sicle, toute la barbarie du XVIIIe. Il tait dans un de ces admirables instants d'ironie, o l'ironie arrive la hauteur de la passion. Il foulait d'un pied ddaigneux ces guirlandes, ces colifichets d'un jour; il tait fier d'tre Italien, malgr la libert qui commenait rugir en France, et de toutes ses forces et de toute sa voix. Tout coup, par hasard (ce hasard qui vous montre, blouissante, la femme que vous devez aimer le reste de vos jours), tout coup le jeune homme dcouvre en ce choeur de femmes grotesques, l'admirable naade, cration toute italienne! pauvre femme tremblante et triste au bord de ces eaux lasses et silencieuses. Elle avait froid dans ce limon. Elle tait belle, hlas! son regard tait humide; elle pressait ses beaux pieds l'un contre l'autre; ses cheveux pendaient sur ses paules; elle avait froid; elle tait l si mal son aise, l'innocente enfant! Sans doute elle avait t oublie sur le chemin, orpheline de pre et de mre en ces jardins dsols, et l, sans appui, sans soutien, sans voiles, elle s'humiliait sous les froides mains du sort. Notre artiste la vit donc ainsi faite; alors il se baissa vers elle, genoux, courbant la tte sous son regard: il anima tout ce marbre, il rchauffa ce marbre ingnu sous son haleine brlante; il fit battre ce coeur sous ses mains, il enveloppa toute cette femme de tant de respect et d'amour, qu'elle semblait lui dire: _ demain!_ Le lendemain, il lui parla de son amour, il lui dit qu'il l'aimait, parce qu'elle tait plus belle que tout ce qu'il avait vu ou rv; il lui fit ses confidences avec toute sorte de mystres; il lui raconta toute sa vie, tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait aim. Elle l'coutait avec un doux sourire; elle le regardait avec cette tendre compassion qui prcde l'amour! Elle tait toute ces histoires d'une jeunesse orageuse et bonne; elle aimait ce jeune homme; elle cachait sa passion, comme on cache une passion qui commence; elle s'y livrait sans s'y abandonner, son amour tait chaste autant que son me. Et lui, la voyant si rserve et si modeste, se perdait dans les ravissements du troisime ciel. Il passait sa vie la voir, l'aimer, lui parler, l'entendre... il croyait l'entendre, et voil ce qu'elle lui disait: Toi qui m'as devine au milieu de ces nymphes obscnes, ami, toi qui es venu me chercher dans ces jardins dshonors par tant de vice royal et d'amours vulgaires, comment se fait-il que l'air corrompu de ces lieux ne se soit pas fait sentir ton me? A cette question plaintive de la jeune fille, il rpondait par ce regard qui dit tant de choses. Elle reprit en ces mots: Toi qui es jeune et d'un coeur honnte, pendant que tous les jeunes et les forts s'agitent au dehors pour rformer le monde et relever l'humanit du joug crasant qui l'opprime, comment se fait-il que toi seul tu sois insensible l'ambition de rgnrer la France? Alors, enfant, je t'aime; ainsi tu es heureux. Allons, aime-moi comme je t'aime! Il faut nous hter, les nuages s'amonclent, la tempte arrive, la foudre gronde, ces minces filets d'eau tarissent dans leurs filets de plomb. Regarde l-bas le palais de Louis XIV, comme il tournoie, il a le vertige: on dirait la feuille jaunie de l'automne. Aimons-nous! aimons-nous! Et lui..., perdu, la tenait embrasse l'touffer!... Non, non, ce n'tait pas un marbre qu'il embrassait. Ainsi les deux amants passrent leurs belles heures, leur frais matin d'amour, leur nuit d't: ils s'aimrent en silence, avec des regards, avec des soupirs, avec des extases sans fin, comme on s'aime. Cela dura longtemps; mais les choses que la naade avait prdites arrivrent: le nuage amoncel devint orage et tempte, le tonnerre gronda, ce fut un bruit pouvanter les plus braves. La grande voix de la populace, un tonnerre l'usage des rvolutions, se fit entendre et tout s'en alla de France, les vieilles lois, les vieux dieux, le vieil amour, et la vieille posie, et le vieil esclavage, tout s'en fut! Autel et trne, jeunesse et beaut, aristocratie de tant de sicles, morte en un quart d'heure! Le pass expia les folies et les prodigalits de son orgueil, tout cela en un jour! Ce fut un chaos plus affreux que le chaos primitif, le chaos de choses cres, le chaos des lois toutes faites et des pouvoirs tout construits. Enfin, les passions humaines aboutirent une seule, cette passion qui renferme toutes les autres, une rvolution! Certes, si la foule hurlante du 10 aot avait eu le temps, elle aurait montr au doigt le jeune homme press d'un chagrin d'amour. Mon jeune artiste, uniquement occup de sa passion, vit d'un oeil serein tous ces dsastres. Que lui importait l'meute populaire, lui, qui rencontrait tous les jours un si doux sourire! Que lui faisaient ces cris de l'meute, lui qui se livrait un loquent silence! Il appartenait la reine de ses rves. Elle tait sa matresse et sa souveraine, sa gloire et sa joie; elle tait tout pour lui, que lui importait le reste? Aussi bien tant que le chemin de Versailles Paris fut libre, et tant qu'il put se rendre ses chres amours, il n'en demanda pas davantage. Mais un jour le peuple qui avait, lui aussi, ses passions satisfaire Versailles; le peuple, assis sur les canons et criant: meurtre et rapine, encombra le chemin de Paris Versailles. Alors songez la douleur du jeune homme; c'tait le jour o il allait voir sa bien-aime: elle lui avait donn rendez-vous, la veille, et plus tt qu' l'ordinaire. Sans doute elle tait pare, elle tait prte, elle l'attendait... O surprise! douleur! un mur vivant s'est lev entre lui et sa fiance; c'est un monceau d'hommes et de femmes hurlant, et c'est une mer de ttes cheveles, une arme en dsordre que le boulet ne saurait percer! Le voil forc d'aller pas pas avec le peuple, impatient, haletant, dsespr! Le peuple allait la reine, plein de rage; lui allait sa matresse, rempli d'amour. C'tait voir, cette haine et cette colre forces d'aller au mme pas. C'tait voir, la passion innocente de ce jeune homme et l'atroce passion de la foule accouples l'une l'autre, se donnant le bras dans les rues, marchant dans la boue ensemble, toutes deux corps corps, bras bras, le chemin si long pour toutes deux! Enfin le jeune homme arrive avec la foule. La foule s'arrta sous les fentres du chteau en criant: _la reine! la reine! la reine!..._ Lui il laissa la foule sa rage, et, prenant le dtour d'une alle obscure, il arrive sa matresse de marbre et la rassura sur son absence; il lui raconta les cris, les fureurs, les dmences de ces compagnons du _Coupe-Tte_. Elle l'coutait en tremblant, sans rien comprendre ce rcit funeste. Et les cris de redoubler: _la reine! la reine!_ et le peuple abominable se rpandait dans les jardins. Enfin... une troupe arme, horrible voir, arriva jusqu'au jeune homme tremblant pour sa fiance. Que fais-tu l? lui dirent-ils. Lui, perdu, se jette au-devant de sa bien-aime; il la protgea de son corps, il couvrit sa chaste nudit de son manteau, et il s'apprta mourir avec elle et pour elle... Ah! misre! l'asile de sa fiance tait profan jamais, les grilles de fer taient brises, les gardes gorgs, toute cette pompe royale tait vanouie. Elle restait sans asile, sans serviteurs, sans gardes, sans amis, sans protection, comme une simple reine! Elle restait expose aux regards des hommes, aux insultes des femmes, aux injures de tous, comme une simple reine! Elle jetait sur lui un mlancolique regard qui lui disait: Ami, ne m'abandonne pas ces furieux; prend piti de ta soeur, mon frre! Il comprit ses paroles, il comprit son regard, il entendit sa prire, il rsolut de faire du jour de ses noces le jour de mort de sa fiance. Comme il tait jeune, beau et superbe! la foule attendit ses ordres en silence, tant la passion lui donnait de majest et de grandeur! --Qui de vous me prte un sabre? s'cria-t-il. On lui tendit un sabre, la mme lame qui avait dj coup bien des ttes: il prit le sabre, et, se tournant vers le beau marbre: --Adieu, dit-il, pardonne-moi, retourne au ciel d'o tu es sortie; adieu, mon ange, tu ne seras pas livre ces insenss, ces barbares, ces aveugles, adieu! adieu! adieu! Il brisa la tte de cette femme qu'il avait tant aime et qui l'aimait tant: ce cou si frle se dtacha de ses blanches paules...; sur ce corps inanim il s'agenouilla et se prit pleurer. Alors la foule le prit pour un fou et lui porta respect; elle reprit son chemin travers le jardin en criant: _la reine! la reine! la reine!_ et tout fut dit pour ce soir-l. Et le lendemain la foule et l'amant se mirent en route; ils avaient l'un et l'autre ce qu'ils taient venus chercher, elle, la reine, et lui, sa matresse; la reine, il est vrai, vivait encore; il emportait la tte de sa matresse, arrache aux profanateurs. Ici, Roland termina son histoire en pleurant. --Ton histoire m'a fait bien du mal, Roland! dis-moi cependant par quel fil elle tient notre dissertation littraire? A cette question, Roland se leva brusquement: --Comment cette histoire m'est venue et comment elle tient notre dissertation? Ne voyez-vous pas, monsieur, que cette histoire est la plus cruelle satire qui se puisse faire de votre dfinition du fantastique? Un artiste amoureux d'un marbre aurait honte de profiter de sa passion pour faire une statue? Il adore un marbre, il le brise, et tout est dit. L'homme est content, le marbre est bris! Quand j'ai commenc mon histoire, c'est une condition, que je ne t'ai pas dite, cette condition, la voici:--Tu me laisseras sortir sur-le-champ, sans plus me fatiguer de tes disputes littraires, et bonsoir! Cette dispute inutile m'est revenue en mmoire quand il s'est agi de mettre au jour ces prtendus contes fantastiques. La mauvaise humeur de Roland, et mon admiration pour les _Contes d'Hoffmann_, m'ont d'abord arrt: j'avais peur du titre gnral de ce livre, et j'y trouvais la fois trop de vanit et trop de danger. Manquer au titre de son livre! Eh bien, le crime est moins tratre que de manquer son serment. Prenez donc en aide et protection ces essais d'une fabrication incertaine et remplie d'hsitations de toutes sortes; lisez-les comme ils ont t faits, en toute libert d'opinion et d'cole. Venez l'auteur, comme l'auteur vient vous, vous tendant la main, vous qui l'avez aim des premiers, vous qu'il aime. Trop heureux si, dans ces contes pars, vous reconnaissez quelques-unes des impressions fugitives de votre jeunesse, quelques traces rcentes encore de vos voeux, de vos esprances, de vos tudes, de vos amours, de vos douleurs! JULES JANIN. CONTES FANTASTIQUES KREYSSLER. J'tais encore la taverne du _Grand-Frdric_; j'y avais pass la nuit mme. Oh quelle nuit! Le brillant concert au milieu d'un pais nuage de fume! Les brocs se pressent contre les brocs, les verres se choquent, la bire cume et monte jusqu'aux bords; comme un flageolet champtre qui se marie avec la cornemuse, le bouchon saute pour mieux marquer la mesure; le tonneau se dessine en grosse caisse au coin de l'orchestre. Bien jou, musiciens! Bravo, musique! Nous avons ainsi excut toute une symphonie en allgro de buveurs, sur tous les tons et dans toutes les mesures. Mon Dieu! quand le ptillement d'un vin gnreux brille au bord de mon verre, il me semble assister quelque enchantement. Oh mon gnie! Hlas! je vous le dis, mon gnie est triste: il voit partout des choses lugubres, mme au cabaret; le cliquetis des spectres, la soutane des moines, le crpe du veuvage, le linceul de la fiance, autant de gaiets, si vous comparez ces cadres funbres mes visions de chaque jour. Vous croyez que je suis gai, moi, parce que je vais chaque jour la taverne du _Grand-Frdric_? Vous vous trompez, j'y vais parce que je suis triste. Et quoi de moins rjouissant, je vous prie? un tas de bouteilles vides? Les bouchons jonchent la terre, la broche est silencieuse, le coucou muet, le banc renvers, le rouet a cess de bruire; en ce grand lit sombre et dsol, la vieille htesse ramasse en peloton ses vieilles peaux colles sur ses petits os, assemblage de rides respectables couvertes de cheveux blancs! O dbris, spectres, lambeaux, tombeaux! Bouteilles sans me, et bouchons sans voix, ce rouet sans vie et ce grand lit presque vide, plus que vide? Hlas! ce fut un lit de roses, comme toi, ma bouteille, tu fus une bouteille pleine, comme moi j'tais un peintre, un musicien, quand j'tais plein de couleurs et de musique. L'enchantement tait autour de moi, partout, le matin, le soir. Vous n'avez jamais entendu de rouet plus ronflant que matre Hoffmann, jetant de ct et d'autre plus de bave et produisant plus de chanes en bon fil. Je dis un rouet agit par un jeune pied amoureux et leste, un petit pied jupon court, et nu jusqu' la jarretire absente. O donc est-il le pied de femme qui pesait sur moi? Thodore, hlas! Thodore, tu ressembles au rouet de la vieille que tu vois l. Je me mis pleurer. Grand Dieu! voil le matin, et je ne suis pas ivre encore! Thodore a perdu sa nuit. La folle posie a dgag sa tte des douces vapeurs du vin. A chaque verre, j'ai senti sur mon front comme une main froide qui m'entourait du lierre, ennemi de l'ivresse. Me voil donc, sobre et de sang-froid, comme une mnagre hollandaise. Allons, enfants, recommenons: quittez vos manteaux, suspendez vos chapeaux aux clous rouills de la muraille! Allumons le punch la flamme de nos pipes, voquons la salamandre active sur les bords de ce vase d'tain, appelons les esprits du feu notre secours, chassons les images mlancoliques. Le feu est l'ennemi des tnbres, le feu rjouit le chaos, il rend la nature ses couleurs perdues, ses formes vanouies. Voil qui va bien: le punch s'enflamme et bientt mille joyeux esprits rempliront nos coupes. C'est vrai!... L'invocation a russi! Du milieu de cet ocan enflamm, la desse au sourire bachique nous verse boire; la liqueur dgoutte de ses cheveux et ruisselle sur son beau sein. Je vais placer mon verre sous sa mamelle gauche, des deux la plus fconde, et mon verre, un fils de Bohme, topaze au fond, rubis sur les angles, sera bientt plein. Me voil dans mon lment! je suis matre, et je profite, en artiste, des moindres accidents du bruit et de la couleur. Je vois tout un orchestre avec ses gradations harmoniques dans une batterie de cuisine; une jatte de punch est pour moi la _chambre obscure_ o tout s'agite et se montre; un joyeux rsum de l'arc-en-ciel aprs une pluie de printemps. Quand le punch brle, un oeil ferm, l'autre ouvert, je contemple ma faon l'agrable silhouette de mes compagnons qui boivent. Ce sont vraiment de plaisantes figures: tte mince, un gros nez, des lvres charnelles! C'est grand plaisir de voir ces braves gens flotter sur la muraille avec toutes sortes de grimaces. Dansez sur les murailles, joyeux compagnons, ainsi le veut matre punch, l'esprit arien, le dieu foltre de ma mythologie de cabaret. Shakespeare, le divin Shakespeare, a, je crois, un dieu comme le mien. Matre punch, ou matre Puck, dans le _Songe d'une Nuit d't_; le vieux Will, me vole si souvent mes dieux! Il m'a vol Falstaff. Rends-moi, mon vieux Will! rends-moi ton monstre heureux, ou bien laisse-moi faire l'ducation de Falstaff; je veux apprendre ce gaillard-l manier les boyaux d'un violon, souffler dans une flte, le joufflu qu'il est. Quel dommage de le laisser inculte, ce bon chevalier Falstaff! Quel bon rveur fantastique il et fait! O grand Will, non-seulement tu m'as vol, mais encore tu m'as gt Falstaff! Vous comprenez bien, mortels, qu'ainsi rvant, gambadant, foltrant, ayant toujours un monde sous une main, et dans l'autre un microscope voir ce monde infini, je puis fort bien passer mes nuits au cabaret sans tre un ivrogne. Le cabaret et la nuit me plaisent. Le cabaret est mon _chez moi_: c'est le royaume dont je suis le roi, la tribune o je suis orateur, l'autel dont je suis le dieu. Le soleil est bon; la nuit, c'est mieux. Le crpuscule adoucit tous les contours, il jette pleines mains le parfum et le silence, il fait chanter le rossignol pendant l't, le grillon pendant l'hiver! La nuit est mon amie, et le cabaret est mon ami. Je me disais tout ceci dans un de ces combats de ma conscience que je me livre assez souvent quand je viens me souvenir des bons conseils de S. A. R. la princesse Amlie:--Vous buvez trop, Thodore, et vous ne dormez pas assez, Thodore! Promettez-moi de rester chez vous ce soir!--Au fait (me disais-je), il est bien sr que la princesse ne saura pas que je lui dsobis ce soir. J'en tais mon dernier regard sur les silhouettes de la muraille; au milieu de tant de grotesques figures, j'en dcouvris une d'un aimable aspect: c'tait une tte penche, un air pensif, des cheveux en dsordre, une figure aimable! Ah! que je fus ravi quand je vins dcouvrir que cette figure, heureuse entre toutes, c'tait la mienne. Oui d! cette aimable personne, c'tait moi! Je l'aurais admire plus longtemps, quand la dernire flamme du punch vint s'teindre. Alors tout s'effaa... et moi aussi, je disparus, sans avoir le temps de me dire _adieu!_ et de m'embrasser. En ce moment, le jour apparaissait tout bleu; divinit en bonnet de nuit, et qui n'a pas encore secou sa chevelure d'or. Je fus pris d'un accs de sobrit, et sortis du cabaret. Il me sembla que tout tournait autour de moi. Chaque maison passait son tour: le palais, la chaumire et le jardin du roi, avec ses treillages en fer dor, ses statues de marbre et ses cygnes majestueux flottant sur les bassins remplis; je voyais aussi le jardin du pauvre son cinquime tage et le poisson rouge en ses volutions autour d'un ocan contenu dans un verre, entre un pot de renoncules et un plant de violettes; tout passait, tournait, se parait, se dorait ou flamboyait. Devant moi passa l'hpital, qui me leva son chapeau en me disant un affectueux bonjour; passa la prison, que la libert a peuple plus que ne le fit l'esclavage; passa la cathdrale hautaine et tenant de ses mains dbiles son dme branl par les philosophes; passa la maison de la courtisane, la porte entr'ouverte, silencieuse com me un tombeau: je laissai passer toute la ville ainsi, trop heureux! A la fin le soleil parut, dchirant son dernier lange; et du ct de l'orient, comme une apparition dans un tableau de Michel-Ange, apparut mes yeux charms la princesse Hlne, peine close et brillante de la rose du matin. Je rougis en l'apercevant; je venais de dcouvrir que j'tais encore la porte de mon cabaret, justement sous l'enseigne du _Grand-Frdric_! Elle m'aperut immobile, et sans gronder, mme du petit doigt: --Bonjour, dit-elle, mon fidle Thodore, oh! sage Thodore, sobre Thodore; lev avec le jour, et qui viens saluer le soleil. Je vous sais gr, Thodore, d'avoir si bien tenu la parole que vous m'avez donne, vous tes un philosophe accompli: en revanche, je vous permets de m'accompagner. D'un pas de hros et d'amoureux, j'accompagnai ma princesse! Je ne suis pas bien sr que ce soit une femme. Si c'est un corps, je n'ai jamais pu le toucher, pas seulement sa robe de mes lvres; sa bouche n'a pas d'haleine, peine un parfum comme celui d'une fleur; je ne saurais dire la couleur de ses cheveux; il n'y a point de bleu dans le ciel comparable son regard; ses vtements se groupent autour d'elle en faon de nuage, ils l'embrassent, ils flottent, ils retombent, ils se livrent, pour lui plaire, mille coquetteries incroyables; ils sont anims, elle ne l'est pas; c'est sa robe qui remue, c'est son voile qui sourit, son gant qui se dessine, son fichu qui bat, sa chaussure qui marche. On dit que les anges brlent... je la suivis comme on suivrait une toile travers les espaces du ciel. Elle arriva, devinez o? Chez mon ancien camarade, le musicien Kreyssler! Nous avons tudi l'harmonie en mme temps, Kreyssler et moi; c'est encore un jeune homme, et moi, je suis si vieux. On a lev bien des disputes pour savoir qui de nous deux, est un plus sincre artiste. A vrai dire, j'ai l'inspiration plus prompte et plus vive que Kreyssler; j'ai plus de folie et d'clat, j'ai plus d'enivrement et de hasard, j'appartiens la terre... et Kreyssler vient du ciel! Il est le chantre du monde idal, c'est le musicien de la jeunesse et des femmes; il est au troisime ciel, ct de saint Paul; il jette son me aussi haut qu'elle peut aller, sans s'inquiter de son me; sa musique est une extase; pour lui le monde extrieur n'est rien, il n'est pas de ce monde; hlas! moi, j'en suis. Kreyssler est beau, plus beau que moi; son visage est inspir, son chant est lent et mthodique; ah! je ne suis qu'un bouffon ct de Kreyssler; j'imagine cependant que Kreyssler est heureux: c'est un rveur. La princesse couta longtemps ce doux matre avec transport et les larmes dans les yeux. Elle resta une heure le contempler, l'admirer, l'entendre. A la fin elle se retira pntre, comme si elle ft sortie du sanctuaire: pour la premire fois j'ai compris que j'tais jaloux. Il s'agissait de plus haut prix que de l'amour d'Hlne, il s'agissait de son estime. La srieuse Hlne, ayant quitt matre Kreyssler, reprit avec moi le ton jovial, elle m'estime si peu! --Voil pourtant, me dit-elle, comment tu aurais t si tu avais voulu, mon pauvre ami! Tu aurais t un rveur sublime, un pote lgant, un chantre inspir par le ciel, par les fleurs, par l'amour; tu n'as pas voulu, Thodore. Thodore a barbouill sa face, il a corrompu sa raison, il n'a plus t qu'un pote de hasard, un mauvais bouffon de carrefour. A quoi je rpondis (en rpondant je pleurais): --Ah! madame, que vous me faites de mal. N'accusons pas le crateur, madame! Il m'a fait... le bouffon que vous aimez! Je suis Diogne pour vous servir. Trop de gnie a fait ma ruine. Ce trop de gnie, il a fallu l'puiser en improvisant. Ne me parlez pas des gnies corrects, madame, ni des beauts correctes! Prenez-moi tel que je suis, un pauvre homme, un innocent, un conteur, un bateleur. Comme la foule tait dj dans la rue, notre jeune princesse rentra dans son palais, ou plutt elle s'vanouit dans le ciel. Elle est au ciel prsent, dominant notre observatoire. Et moi, je restai seul en proie mon chagrin! Chose trange! quand la nuit fut venue, je me retrouvai mon cabaret favori, ct du pole, enfonc dans le grand fauteuil de mon htesse... Ai-je donc rv tout cela? HONESTUS. Vers la fin du dernier sicle, au moment o toute la morale se refaisait en France, il y avait tant de choses refaire, il advint que Paris remit en question le bien et le mal, la vertu et le vice. Il se demanda si le luxe tait une ncessit? Bref, des questions n'en pas finir. En mme temps, dans les coles, dans les salons, dans les champs, la ville, la cour, en province, accouraient des rhteurs prpars tout soutenir; c'tait une rage de perfection qui a perdu le peuple franais. On perfectionnait la charrue et la soupe conomique; on perfectionnait la matire et l'me; on enseignait aux petits garons l'art de penser, et aux petites filles l'art de faire des enfants d'esprit. On bouleversait cette pauvre nature, on l'agitait de fond en comble, on la perait jusqu' la craie; on s'levait dans l'air, on vivait dans l'eau, on ajoutait un sixime sens aux cinq sens que nous avions dj. Il y avait des faiseurs de paix perptuelle, des faiseurs d'anguilles vivantes avec de la farine, des faiseurs de canards mangeant et digrant, des faiseurs de bonheur universel. Dans ce temps-l on vendait au coin des rues des bouteilles d'encre inpuisables, et des projets de coffres-forts toujours pleins; c'tait le rgne le plus absolu des ergoteurs, des enthousiastes, des dupes, des imbciles, des gens d'esprit, des fanatiques et des charlatans. Ce fut au plus fort de ces tranges disputes, qu'un jeune homme d'un esprit faux, d'un coeur honnte, s'en vint en France du fond de la Sude, pour se faire initier aux profonds mystres du gnie et de l'esprit franais. Le monde entier s'occupait de la France et prenait au srieux ses rveries les plus folles. Le jeune tranger, peine il eut touch ce sol mouvant de rveries fantastiques, de projets insenss, dernires occupations d'un peuple qui se meurt, fut pris d'un vertige moral. Dans cet immense ramas de sophismes et de paradoxes, il comprit que s'il n'appelait pas l'analyse son aide, il se perdrait sans secours dans cet ocan de systmes. Et de mme que l'on choisit un cheval dans l'curie d'une poste aux chevaux, il eut bientt fait choix d'un systme tous crins, bien hennissant, la tte droite, les naseaux enflamms, un systme _hongre_; il n'y en n'a pas d'autre, sans excepter les disciples de Saint-Simon; puis son systme tant sell et brid, il l'enfourche, et voil notre homme qui pique des deux et s'en va, bride abattue, travers le champ nbuleux des vrits et des certitudes de son temps. Il avait une trange et charmante manie, il en voulait aux vices, comme l'abb de Saint-Pierre en voulait la guerre; son systme lui, c'tait la vertu perptuelle et sempiternelle, la vertu pure et sans mlange, austre, brutale et brusque; la vertu stoque. Or, par vertu, il recherchait le vice, il se plaisait le voir, le sentir, le toucher, vivre, boire, dormir avec les vicieux. Il donnait, par vertu, dans tous les dsordres. Au milieu d'une orgie, il dclamait contre les emportements de l'orgie, il faisait rougir ses jeunes compagnons de leur raison perdue au fond d'une coupe. A cette boutade loquente, les convives effrays taient de leur tte la couronne des buveurs, et chacun se retirait chez soi, vaincu par l'loquence du jeune comte sudois. Un autre jour, le philosophe se trouvait attabl une table de jeu; l'or clatant sur le tapis vert ruisselait travers le rteau; il s'abandonnait l'enivrement, la couleur, au lger cliquetis de l'or. Le hasard tournait aveuglment au milieu de tous ces joueurs, distribuant son gr ses faveurs funestes ou ses leons svres. Tout coup, au plus fort de l'enivrement, l'instant mme o la roue, en tournant, vous sauve ou vous tue, notre _sage_ dclamait contre le jeu... Soudain le jeu s'arrtait, les rteaux restaient suspendus, la roulette tait immobile, et les joueurs attendaient que le _dclamateur_ ft parti pour exposer de nouveau sur un chiffre leur fortune et mieux encore... Et notre homme allait dans la rue en se flicitant de sa _victoire._ Un autre jour, il tait attendu dans une petite maison du faubourg: la maison tait sombre et noire au dehors; elle tait claire et joyeuse au dedans. Au dedans, le mystre attentif, le luxe lgant, la table en beau linge et bien dresse, le vin clair et vieux, le boudoir, et dans ce boudoir une jeune femme attendait Gustave; car c'tait un philosophe au frais sourire, la voix douce, au noble coeur; c'tait un philosophe riant et peu svre en apparence. Il entra; aux pieds de cette jeune femme il se posa, la voyant lui sourire; il la regarda comme un jeune homme de dix-huit ans regarde une femme de vingt-deux; il lui prit la main, et cette main fut abandonne; il lui parla tout bas, et plus bas il parlait, plus sa parole tait comprise. Tout coup, quand sa bouche allait toucher cette joue en fleur, quand son bras allait enlacer cette taille lgante, et la dernire bougie tant prte s'teindre, il se souvient, l'idiot! qu'il tait philosophe! Un sermon! Il fit un sermon Climne, et, la voyant souriante, tonne, interdite, il s'enfuit, se croyant un hros de vertu... Elle leva les paules et, rassrne, elle oublia de retenir par son manteau cet autre Joseph. On conoit que cette guerre absurde faite aux passions humaines, tout propos, en tout lieu, dut fatiguer trangement notre jeune homme. Il tait haletant dans cette lutte impuissante o ses dsirs n'taient rfrns que pour l'amusement des autres. Malgr ses efforts, le vice allait son train librement, s'inquitant peu de ses clameurs. Un soir que, fatigu de morale, il s'tait tabli la porte de l'Opra, par une grande affluence de monde qui attendait l'ouverture des bureaux, une aventure lui arriva, qui le corrigea de sa manie, et lui fit estimer les plaisirs d'ici-bas leur juste valeur. Dj, pour payer sa place l'orchestre, il avait tir de sa poche un louis d'or; ce louis d'or chappa de sa main par un mouvement de la foule, et vainement il l'et cherch, quand un mendiant qui se tenait sur une borne, tendant son chapeau aux passants, ayant vu rouler cette pice d'or, la ramassa et la rendit au sage, aprs l'avoir essuye avec soin sur les manches de son habit. La figure de cet homme tait douce, humble tait son attitude; il y avait tant de rsignation dans sa personne, que Gustave en fut touch. Gardez ceci, brave homme, lui dit-il.--Mais, monsieur, c'est beaucoup trop pour un si petit service. Il parlait encore, que dj notre philosophe avait disparu, chappant la fois la reconnaissance du mendiant et la ncessit de prendre un billet la porte de l'Opra. Ce jeune homme tait loin d'tre riche, et cet argent tait le seul dont il pouvait disposer pour ses plaisirs de la soire. Il allait dans la ville, grands pas, heureux de sa bonne action, regrettant peu l'Opra et sa musique bruyante, jetant un regard de profonde piti sur les demoiselles errantes, plus ennemi du vice, et plus prs du vice que jamais. Arriv sa maison, dans un quartier fort loign,--une de ces vieilles rues en pierre de taille qui sont tout muraille,--il frappe; le portier dormait; plusieurs reprises il frappe, il appelle: rien n'y fit; la porte tait muette, inexorable. Il s'assit sur un banc de pierre, et, les jambes croises, il attendit. Il tait l depuis dix minutes, obsd de mille penses, quand, l'extrmit de la rue, il vit arriver au grand galop une voiture deux chevaux. La voiture s'arrta net ses pieds. Un grand laquais poudr, l'pe au ct, l'air insolent, s'lanait la portire du carrosse; il ouvrit la portire, et Gustave ne fut pas peu tonn en voyant descendre le mme mendiant auquel il avait donn son louis d'or. Cet homme tait en guenilles, ses reins taient ceints d'une corde, il portait sur son dos une besace, il avait des sabots pour chaussure, un vieux feutre de forme espagnole couvrait grand'peine sa tte charge de vigoureux et pais cheveux gris. Il s'appuya en descendant sur l'paule de son laquais, avec la morgue d'un grand seigneur; il fit signe sa voiture de s'loigner de quelques pas, puis s'asseyant sans faon ct du jeune homme: Vous voil bien isol et bien triste; la soire vous parat longue et fade, j'en suis sr; et sur ce banc de pierre, sous ce ciel pommel, contre les murs suintants de cette maison qu'on prendrait pour une tombe, vous devez regretter le louis tout neuf que vous m'avez donn, les banquettes de l'Opra et la danse lascive de la Guimard. --Je ne regrette qu'une chose, dit le jeune homme, c'est d'avoir fait l'aumne plus riche que moi, et d'tre venu pied, moi gentilhomme, pendant que mon effront mendiant m'clabousse avec son carrosse. Il faut que vous soyez un habile homme, ce que je vois. --Mais, mon gentilhomme, dit le mendiant, il est vrai que je mendie en habile. C'est une science aussi difficile que celle du gouvernement; jugez de la difficult de recevoir, par la difficult de donner! Il faut tout un cours d'tudes pour savoir tenir son chapeau de faon n'avoir pas l'air de demander la bourse ou la vie; il faut une me forte qui tend la main des misrables sans piti, l'argent d'un dbauch ou d'un joueur, l'aumne de la fille vnale qui jette dans votre escarcelle le prix d'un regard ou d'une moiti de baiser. La tche est rude! Flatter l'orgueil et la bassesse, saluer l'adultre, aller tte nue, et plisser son front chaque soir, en mettant son bonnet de nuit, pour donner mme ses rides une grce; et puis, mcher des herbes vnneuses pour s'en faire un cancer factice, tre vil par spculation, tout recevoir, tout prendre et tout manger, caresser jusqu'au chien qui vous mord! Trouves-tu donc prsent mon carrosse trop haut prix, jeune homme, et le gentilhomme pied ose-t-il tre jaloux du mendiant qui a des chevaux? Gustave dit au mendiant: --Tu parles bien, vieillard, tu es sage; je te pardonne ta voiture, et je ne regrette plus mon bienfait. Reprenez donc votre carrosse, monsieur; l'Opra va bientt finir, mendiant; vous ne serez pas arriv temps, messire, et tu perdras peut-tre vingt-quatre sous cela, gueux que tu es! Le vieillard se levant, dit Gustave: --Faisons mieux, oublions ce louis d'or qui nous spare, vous et moi, comme un abme; tenez, je ne vous le rends pas, et je ne le garde pas. En mme temps, d'un bras vigoureux, il lanait la pice de monnaie dans une mansarde au sixime tage. La pice alla droit au but; elle tomba sur le grabat d'un pote qu'elle rveilla, et qui rvait qu'il avait faim. Quand la pice eut fait son dernier bruit: --A prsent! nous sommes gaux, dit le mendiant: vous avez des habits, je porte des haillons; mais vous tes pied et je vais en carrosse, tout se compense entre nous. Passons donc la nuit ensemble comme deux amis dont la porte est ferme, et qui veulent oublier les heures en attendant le jour; aussi bien, je vous le dis en confidence, vous frapperiez votre porte jusqu' demain, et vous appelleriez votre secours Francoeur et tous les violons de l'Opra, que ce serait peine perdue, votre porte ne s'ouvrirait pas. Gustave reprit: --Mon cher ami, je veux bien te suivre; mais o diable veux-tu me conduire? --Oh! dit l'autre, on vous mnera l-bas, dans la ville, loin de ta maison maussade et de ton fastidieux quartier. Nous allons dans le sjour du plaisir et du luxe, du vin et des dames, des boudoirs et des grasses tavernes. Viens avec moi, mon enfant. --Mon pre, dit Gustave, je veux bien tre votre ami pour une heure encore, mais, par la lune blafarde qui vous claire, et par la lame du roi Christine, je ne consentirai jamais mettre mon blason sous ta besace; ainsi donc, ne m'appelle pas ton fils, mon noble pre, et mme, si tu le veux bien, nous abaisserons les stores de ton carrosse, crainte d'accident. Le vieillard ne rpondit rien; ils montrent en voiture, le jeune homme la place d'honneur; la voiture, qui tait arrive au galop, repartit au petit pas. En chemin, ils eurent une conversation philosophique sur le vice et sur la vertu; Gustave ne parlait jamais que de cela. Le vieillard laissa parler Gustave et hochait la tte de temps autre: --Hum! hum! disait-il, le vice n'est pas toujours une mauvaise chose... Hum! hum! le vice a son bon ct... Hum! hum! les plus honntes gens y sont tombs, jeune homme; et vous-mme, un sage, dont l'aumne est si facile, vous-mme... Eh! que diriez-vous si vous deveniez, l, tout coup, ivrogne et meurtrier, parricide et voleur? Je ne parle que de cela! Gustave, entendant parler ainsi le vieillard, se mit chanter d'un air goguenard l'air nouveau: _Triste raison, j'abjure ton empire!_ Ainsi parlant et chantant, la voiture entra dans une cour sable et silencieuse. Un escalier de pierre se prsenta, les deux amis montrent; ils traversrent un vestibule, une grande chambre en noyer, un petit cabinet en mosaque dj plus lgant, ils s'arrtrent dans un petit salon de bonne apparence. La flamme dansait en ptillant dans le foyer, les meubles reluisaient avec un air de bonhomie; onze heures sonnaient quand ils entrrent dans cet aimable lieu. --Mon ami, dit le vieillard, je vous assure que votre bonne volont pour moi me rend trs-heureux; cette heure de la nuit que vous voulez bien m'accorder m'est prcieuse et chre; je veux que vous la passiez d'une faon dcente, en homme de haute vertu: il est vrai qu'un peu de vice assaisonne agrablement la vie; mais vous avez t le vice de la vtre, et nous serons bien forcs de nous en passer pour ce soir, puisque ainsi vous l'avez rsolu. Le jeune homme laissa dire au vieillard: il accepta toutes ses prvenances d'un air passablement ddaigneux; il s'tendit fort l'aise en un large fauteuil, s'approcha du feu, et s'tablit en matre la meilleure place; en mme temps il regardait de ct et d'autre les magots de la chemine, les peintures du plafond, la dorure des corniches, et, sur des toiles peintes, des galanteries la faon de Vanloo et de Boucher. Le XVIIIe sicle est un sicle bizarre; il affecte les petites moulures, les petites facettes, les contorsions de toutes sortes; il procde par zigzags, il est dor, il est faux, il est mesquin, il est riche et rococo. C'est joli, bte et lascif. Cette chambre tait la date lgante de 1745; un cho rptait le battement de l'horloge et l'horloge chantait les heures. Le jeune homme trouvait tout cela charmant; mais, dcid ne pas s'amuser, il jouissait en secret de l'embarras de son hte et de ses efforts pour le divertir. Son hte, vieillard empress, avait chang de costume, il s'tait revtu d'une belle robe aux longs plis; il avait remplac son feutre us par un bonnet de soie; il avait prpar la table en silence; sur cette table il plaa des fleurs, ct des fleurs, une assiette en argent brun avec son couvercle; un verre facettes compltait le service; il fit signe au jeune homme de s'approcher de la table. --Oh! oh! dit celui-ci, mon matre, il me semble que voil bien de la vertu: je n'aime pas le vice, il est vrai, mais, pardieu! j'aime encore moins, pour mon repas, les tulipes et les roses. N'aurez-vous donc pas autre chose me donner ce soir? Le vieillard, sans rpondre, sortit de l'appartement; il rentra, tenant dans ses deux mains et sous ses deux bras quatre longues et vieilles bouteilles cachetes avec soin dans leur vieille robe d'araigne sculaire, comme il convient un vin gnreux conserv depuis longtemps.--Bon cela! dit Gustave, et soyez le bienvenu, ma tte grise; avec cela nous arroserons vos tulipes, et trinquons! Mais que voulez-vous que nous fassions de ces quatre petites bouteilles?--Mon hte, dit le mendiant d'une voix douce, si ces bouteilles ne suffisent pas, j'en ai d'autres; ceci est un vin gnreux, et dont la barbe est aussi blanche que la vtre est noire. Donc, faites-lui fte, et pardonnez-moi ce repas modeste, j'ai t pris l'improviste, et je n'ai que cela. Disant ces mots, il montrait le bouquet de fleurs et le plat mystrieux. Gustave tendit son verre... il but; le vieillard, bon compagnon, lui versait le vin longs flots.--Voil qui va bien, disait Gustave; il tendait encore une fois son verre... A la troisime bouteille:--N'as-tu donc me donner que des fleurs? dit-il; voil un vin qui pousse l'apptit.--Dcouvrez ce plat, dit le vieillard; et si le coeur vous en dit, mangez-en: seulement je vous avertis que pour entamer cette denre il faut avoir un poignet fort, et que ce ne sera pas trop du damas que voil. Gustave, pouss par le vin et par cet apptit que donne le vin quand on n'y est pas habitu, souleva le couvercle de l'assiette et dcouvrit un fromage. --Ah! diable, dit-il, du laitage et des fleurs! Nous tombons dans la pastorale... Allons! allons! ma bonne lame... En mme temps il frappait le fromage avec son sabre... Or, il frappait sur un diamant brut, recouvert d'une couche terreuse, qui n'attendait plus que l'art de l'ouvrier pour jeter un vif clat. Avec son poignard Gustave dbarrassait la pierre prcieuse de l'alliage qui l'entourait. A chaque instant un nouvel clat, de nouveaux feux; le diamant, frapp par l'acier, finit par briller et resplendir. Gustave, hors de lui, frappait et buvait tour tour. Alors il se passa dans l'me du jeune homme une lutte horrible. trange effet de la passion! Celui qui tout l'heure tait si calme, peine a-t-il vu briller cette pierre miraculeuse, que son oeil flamboie et tout son tre se contracte sous le poids du dsir. Pour peu que la passion soit vraie, elle fait taire l'intelligence, elle dompte et soumet la volont! Le diamant tincelait de mille feux; c'tait une flamme, on la voyait grandir: c'tait le premier clat qu'il jetait de sa vie. Et devant ce trsor ce jeune homme se disait: Il me faut ce trsor! Malheur ce vieillard qui m'a donn avec cette arme infaillible le regret de cette fortune. Il tait haletant, perdu, muet, dans cette horrible contemplation. Il voulut encore faire acte d'intelligence, et l'intelligence lui manqua. Il voulut tout au moins dtruire son idole et se dlivrer de cette obsession terrible: il frappait le diamant avec le fer; mais, cette fois, la pierre repoussa le fer. Le diamant tait arriv son tat le plus pur. Rien ne pouvait rien contre lui. Se voyant repouss, et voyant son fer mouss, le jeune homme eut peur de ce qu'il allait faire! Il se leva: Vieillard, dit-il, donne-moi ton diamant! --Mon diamant! dit le vieillard; c'est mon sang! Je vous l'ai montr pour vous faire honneur, comme on dirait sa jeune pouse ou sa fille ane, enfant de seize ans: Prenez place ct de notre hte, et servez-le! comme on dit ses valets: Prparez la plus belle de mes chambres, obissez mon hte! ainsi je vous ai montr ce que j'avais de plus beau et de plus cher, mon diamant. Je n'ai ni femme jolie vous montrer, ni jolie enfant faire asseoir auprs de vous, ni domestiques nombreux, ni musiciens aux voix sonores, ni parfums exquis. J'ai mon vin et mon diamant, des vins qui se boivent longs traits, un diamant dont les reflets vont jaillir jusqu'au fond de l'me, un poignard qui tranche. Eh bien, je vous ai vers mon vin longs flots, je vous ai prt mon poignard hors de sa gane, je vous ai montr toute ma fortune; ainsi j'aurai fait les honneurs de ma maison. Soyez juge de cela, monsieur; et maintenant que je vous ai montr ma femme et ma fille, imprudent que je suis! vous voulez m'enlever d'un seul coup ma femme et ma fille! A prsent que vous avez bu mon vin, vous voulez m'gorger avec mon poignard! Non pas, jeune homme, et j'en atteste ici vos dix-huit ans de philosophie et de vertu; tu ne dpouilleras pas le vieillard; tu n'abuseras pas de la lame effile. Ainsi pleurant, le vieillard tait genoux devant le jeune homme... Il pleurait. Gustave dit:--Buvons! Il tendit son verre; il le vida d'un trait. La quatrime bouteille fut vide. Et le diamant tait toujours l, brillant comme l'toile en un ciel nbuleux. Toujours il tait l qui lanait sa flamme au coeur du jeune homme: l'ivresse pleins bords dbordait; le diamant tincelait pleine me. Et Gustave au vieillard: --Dcidment, dit-il, tu ne veux pas me le donner? --Tu ne l'auras qu'avec ma vie. --Encore une fois, mendiant, ton diamant! --Mendiant! dis-tu: oh! c'est alors que je serais mendiant et misrable, si je te donnais ma fortune, mon nom, mon cusson qui brille sous mes guenilles, la liste de mes anctres qui se fait jour travers mes haillons, mon univers, mon voyage en Italie, mon ciel napolitain, mon prince, mon amour. N'en parlons plus, prends mon sang, frappe, et puis tu dpouilleras ton aise le mendiant. A ces mots, il dcouvrit sa poitrine o le coeur battait vivement. Gustave leva son poignard avec le plus grand sang-froid, car il tait ivre. Il allait frapper!... Le vieillard changea tout coup de visage. Il prit et l'habit, et la voix, et le geste, et le regard, et le sourire que Gustave avait toujours connus son pre. C'tait le mme visage, les mmes cheveux blancs, la mme majest. --Gustave, mon fils! mon fils! Gustave, dit-il, frappe donc... Gustave, hors de lui, frappa son pre! Le vieillard tombe en gmissant, son sang coule, le poignard reste clou la terre; la terre tremble! Le diamant se couvre d'un voile comme font les pierres prcieuses qui plissent l'approche du poison. A ce sang, ce cri plaintif, ces pleurs, cette voix, ces traits, Gustave recule d'horreur! Il vient de se reconnatre assassin, parricide; au mme instant, le vin s'en va de sa tte, le dsir de son coeur; il veut laver sa main tache de sang, le sang reste sa main; il pleure, il sanglotte, il s'accuse, il accuse le ciel et la terre, il s'arrache les cheveux, il veut mourir! ... Le vieillard reprenant sa premire forme, le relve, sa blessure se ferme, le sang s'efface, et le mendiant d'une voix douce: --N'accuse donc pas les hommes, mon fils; et quand la voix d'un vieillard frappera ton oreille, ne te prends pas chanter une frivole chanson d'amour. O mon fils, dpose ton orgueil! sois humble et doux. Ne dclame pas contre le vice et les vicieux! Je te le disais bien, toi si honnte et si bon, te voil devenu d'un seul coup assassin, parricide et voleur! Gustave, perdu, se jeta aux genoux du magicien, car j'imagine que c'en tait un. --O mon pre, dit-il, quelle peur vous m'avez faite: assassin, parricide et voleur! moi, gentilhomme! C'est la faute du vin, mon pre! Et d'un pied furieux il repoussait les bouteilles vides. Le vieillard se prit le consoler. --Console-toi, Gustave, tu es honnte et bon. Tu as soulag ma misre, ce soir, en me sacrifiant un plaisir innocent; je suis rest ton oblig. Regarde! je suis guri! Mon coeur bat plus calme que le tien. Minuit va venir. Profite de cette heure de la lune nouvelle pour me demander une grce que je ne puis te refuser... Et Gustave hsitait... --Veux-tu mon diamant? dit le vieillard. --Ton diamant! dit Gustave reculant d'horreur, non, non! Je ne veux rien pour moi! --Et tu ne veux rien pour les autres? dit Honestus. Gustave rflchit profondment. --Il est une chose que je veux pour les autres et pour moi, dit-il. --Laquelle, reprit Honestus dj inquiet. --coute ceci, reprit Gustave, coute, voici ce que je veux: Que le vice disparaisse du monde, que le crime abandonne la terre;--que le rgne de la vertu arrive enfin. Tu l'as dit, tu ne peux pas me refuser. Le vieillard poussa un soupir. --Rpte ton voeu haute voix, dit-il. Gustave rpta son voeu haute voix. En mme temps, on entendit sortir de dessous terre un atroce et ridicule ricanement. On et dit le ricanement d'un vieil apothicaire parvenu ou d'un huissier enrichi: ce rire tait bte et mchant. --Qui rit ainsi? demande Gustave. --L'esprit des tnbres, reprit le vieillard. Il ricane aux voeux absurdes des mortels. Son rire n'a jamais t si brutal qu'aujourd'hui, en entendant ton voeu.--Rtracte-le, ce voeu funeste, mon fils! tu ne l'as pas encore prononc une troisime fois! --Vieillard, dit Gustave, tu ne m'as donc pas entendu? c'est l'abolition du vice que je demande; la disparition complte des erreurs; le rgne absolu de la vertu et des sages! Et il rpta haute voix sa troisime abjuration. Le gros ricanement se fit entendre, et le vieillard leva au ciel des yeux remplis de larmes; puis il s'cria, avec un soupir de regrets. Soit fait comme tu le veux, mon fils! Il prit Gustave par la main. Ils sortirent pied dans la rue. Le ciel tait pur, l'air embaum, les toiles scintillaient dans le ciel, la nature dormait mollement dans l'ombre et dans les fleurs. --Hlas! dit le vieillard, dites adieu cette belle nuit; la nuit, c'est le vice du soleil: c'est le repos de l'astre du jour. Plus de pch sur la terre et plus de nuit pour la terre, plus de repos pour le soleil, plus d'ombre le soir. Que tes rayons soient tendus sans relche sur nos ttes, soleil! que le soir ne ferme plus ton palais de cristal! Le jeune homme, ces mots, croyant que son compagnon se livrait une boutade potique, le laissait dire et suivait son chemin. Au dtour d'une rue, ils rencontrrent une chelle attache une fentre, cette chelle, des hommes grimpaient.--Qu'y a-t-il? demanda Gustave. --Il y a que voil de malheureux voleurs, reprit le mendiant, que votre loi contre le vice a surpris aprs leur vol. Soumis la vertu, qui est prsent seule matresse de ce monde, ils viennent rapporter ce qu'ils ont drob cette nuit; trop heureux si le matre de la maison ne les prend pas en flagrant dlit de restitution, leur bonne action leur coterait cher. Gustave pensait avec bonheur la joie du matre de la maison quand il retrouverait son lever les objets enlevs chez lui. Mais le mendiant: --Je vous comprends, dit-il; mais cet homme vol est le commandant de la marchausse; il a une femme et des enfants nourrir: tout ce monde ne vit que par les voleurs, et le pauvre hre sera dsagrablement surpris quand il ne trouvera plus un voleur arrter. --Qu'importe? pensait Gustave; la vertu de tout un peuple est-elle achete trop cher au prix du bonheur d'un gendarme? Ainsi songeant, ils suivirent leur chemin; d'une maison dcrie ils virent qui s'enfuyaient plusieurs filles peu vtues; leurs quivoques amants s'enfuyaient, pouvants de leur dsordre. --Hol! dit Gustave, encore un effet de la vertu! --Hlas! dit le bonhomme, il fallait, j'en ai peur, quelques femmes sans vertu, pour servir de repoussoir aux honntes femmes. La misre et le malheur de ces coquines taient pour les autres femmes un encouragement bien faire. Imprudent! j'ai bien peur que toutes les femmes tant forcment honntes, les hommes ne fassent pas grand cas de la grce et de l'humeur. Mais ces profonds raisonnements dpassaient Gustave, il ne les comprenait pas. A une fentre ils s'arrtrent. Un spectacle trange vint frapper leurs regards. Une femme, belle et jeune, se tenait agenouille au berceau de son enfant. Le lit tait dfait et bris. Dans un coin de l'appartement se tenait un jeune homme ple et beau. Cet homme et cette femme, dans la nuit, prs d'un enfant, prs de ce lit bris, avaient t surpris sans transition par cette vertu subite qui venait tout coup tomber dans le monde. Flau subit qui tait sa grce aux larmes, ses douceurs aux remords; vertu qui desschait l'me et la surprenait plus qu'elle ne la saisissait. --Que font l cet homme et cette femme? demanda Gustave au vieillard. Le vieillard rpondit: --Cet homme et cette femme taient tout l'heure deux amants; ils s'aimaient avec la passion la plus tendre. Le jeune homme a sduit grand'peine la femme de son ami; ils ont t surpris cette nuit par la vertu que nous avons jete dans le monde. Aussitt leur repentir a devanc leur crime; prsent la mre implore le pardon de son enfant pour les torts dont elle s'est rendue coupable envers son pre. Le sducteur s'loigne, en maugrant, de la belle pcheresse; tout est drang dans ces deux existences qui taient bien arranges pour tre heureuses une heure, et s'en repentir vingt ans. Les voil bien avancs sous cette avalanche de vertu: la femme est idiote, le mari est trs-ennuy de la reprendre et l'amant pousera dans huit jours une faiseuse de romans. C'tait bien la peine de les dranger par ta vertu! Ils continurent marcher dans la ville. Ils arrivrent une grande place charge de grands arbres; des hommes se prcipitaient par milliers hors de toutes les maisons; c'tait un dbordement faire peur. Des figures hves, des corps grossiers, des mains rudes, on et dit autant de loups chasss de leurs repaires qui arrivent dans la ville en hiver. Pour s'opposer cette foule hurlante, les soldats de la ville accouraient, fantassins et cavaliers, canons et tambours, enseignes dployes, mches allumes. On chargeait les fusils, les canons, pour tenir cette foule en respect. --D'o vient tout ce peuple hideux, s'cria Gustave, et que vient-il faire au grand jour? --Vous voyez, dit le vieillard, la nation des joueurs, des filous, des hommes de dbauche, des espions, des biographes, que la vertu vient de chasser de leurs occupations et de leurs tnbres. Notre vertu est tombe sur la tte de ces gens-l, comme un seau glac sur la tte d'un fou. Regardez-les, Gustave, et dites-moi si ces bandits taient faits pour la vertu? Des mes de boue et des corps penchs vers la terre comme ceux de la brute. Des apptits gloutons, des ventres insatiables. La vertu que vous leur avez jete, comme on donne un soufflet un menteur, leur fait honte au jour, bien plus que ne ferait une tache leur habit. Croyez-moi, c'est un grand malheur d'avoir tir de leurs cloaques les insectes qui se cachaient dans ce limon. Croyez-moi, Gustave, il faut laisser le cloporte sa fange et le voleur dans sa caverne. Il faut laisser l'araigne dans sa toile et la fille de joie son bouge. N'agitons jamais la fange des villes. Voyez ce que va devenir tout ce peuple de filous honntes gens. La ville en a peur, les voyant tous runis; elle n'a pas assez de philosophes pour les maintenir dans la vertu. Cependant le jour se levait, et pourtant le silence de la nuit, effrayant dans le jour, se prolongeait encore. Pas de voitures dans la rue; on n'entendait ni les cris du paysan matinal, ni le marteau du forgeron; les marchs taient dserts.--Pourquoi tout ce silence? dit le jeune homme au vieillard. --A prsent qu'ils sont tous vertueux, qu'ils n'ont point de faux dsirs, les hommes dorment en paix et se reposent, ils n'ont plus besoin de s'agiter. A la porte des boulangeries et de tous les marchands de comestibles, les plus riches s'agitaient, et tendant leurs mains charges d'or, demandaient un morceau de pain. Mais tout le pain de la journe avait t distribu gratuitement aux pauvres gens par la vertu des boulangers. Ainsi les riches mouraient de faim, parce que les bouchers et les rtisseurs taient entrs subitement dans la vertu. A certain carrefour, sur les bords de la rivire, des malheureux rendaient leur me. Or, c'taient des espions, des recors, des diffamateurs de profession, des faussaires, des _grecs_, des chenapans et autres gens de mtiers quivoques, qui, par vertu, ne voulaient pas continuer leur mtier. Au palais du roi plus de gardes; le monarque ne craignait plus personne, et personne ne le craignait. Les courtisans se fuyaient comme on fuit la peste; chacun dans le palais se dnonait soi-mme. J'ai vol le peuple, disait l'un; j'ai fait couler le sang, disait l'autre; j'ai dpouill l'orphelin, disait un troisime; j'ai rempli les cachots et les bastilles, disait le ministre. Tous les hommes de cette cour s'accusaient de s'tre vendus, et les femmes aussi: c'tait horrible voir, horrible entendre. Le roi effray voulait abdiquer sa couronne; mais par vertu personne ne la voulant accepter, il tait forc de rester roi. Enfin, ce peuple dmasqu, cette foule sans physionomie, ces vertus vagabondes, aussi communes que le pav des chemins, tout cela vgtait, monotone, hideux, malsain, ennuy, ne songeant plus la terre, attendant la mort et le ciel. Le jeune homme, l'aspect de ce troupeau de moutons qui tous obissaient la mme impulsion, fut saisi d'une horreur profonde. --Oh! mon Dieu, dit-il, quel mal j'ai fait au monde en lui tant le vice et le crime! --En lui tant le vice et le crime, reprit le vieillard, vous avez tu le monde, vous l'avez priv de sa principale condition d'existence, vous lui avez enlev la morale universelle, enfin vous avez priv la vertu de sa propre estime en la rendant plus commune que le sable des rivires. Changez tous les cailloux en or, et l'or n'aura plus de prix. Retiens ceci, mon fils! il fallait cette triste exprience pour t'apprendre qu'il n'y a rien de plus dangereux parmi les hommes qu'une vertu universelle... Il en est de la vertu comme de la vrit. Il faut jeter les vrits une une dans le monde; ouvrir la main pour les rpandre brusquement, c'est un crime. La vrit trop grande brle et ne brille pas. Le jeune homme, sans rponse, alla s'agenouiller la porte d'un temple dsert; car depuis que les hommes taient vertueux, ils avaient oubli la prire. --Oh! mon Dieu, dit Gustave, en joignant les deux mains; mon Dieu, retirez toute cette vertu de la terre; rendez aux hommes le vice qui les unit les uns aux autres; rendez-leur le crime qui les rend vigilants, et leur fait aimer les lois. Mon Dieu, faites que les hommes soient encore et toujours voleurs, mchants, assassins, espions, blasphmateurs, impies; que les femmes soient toujours coquettes et fausses, et vnales!... La prire monta aux pieds de l'ternel. Tout reprit son ordre accoutum dans le monde. Le vice rendit la socit humaine le mouvement et le charme que la vertu lui avait enlevs. Quant au vieillard, il jeta sur le jeune homme un regard satisfait. --C'est bien, mon fils, lui dit-il, te voil revenu temps d'un paradoxe fatal; te voil convaincu par toi-mme, que tout est bien dans le monde, et que d'en enlever le moindre des pchs capitaux, le plus lger de tous, la gourmandise, serait en dranger la savante harmonie.--Adieu, mon fils! prsent que vous tes indulgent pour les moins sages, rien ne manque votre sagesse. Il faut cependant que vous emportiez un souvenir de votre ami le mendiant. Vous avez refus mon diamant, prenez ces trois fleurs, ce lis, cette violette et cette tulipe diapre: le lis est l'innocence, la violette avertit d'tre humble et modeste, la tulipe reprsente la sant. Tant que la tulipe fleurira, les deux autres fleurs seront florissantes: la sant est un vase qui renferme toutes les autres vertus. Ainsi parla le vieillard; il embrassa Gustave, et ils se sparrent pour ne plus se revoir. * * * * * Depuis ce temps, le jeune sage est devenu un si grand philosophe, qu'il est mort membre correspondant des acadmies de Dijon, de Lyon et de Nancy. LA MORT DE DOYEN --1832-- La semaine passe, en un coin obscur de sa maison, sous un thtre, entre un palais grec et la fort romaine, est mort, ou plutt s'est teint paisiblement, le dernier, le seul protecteur de la tragdie et de la comdie de ce plaisant pays de France. C'tait la premire fois qu'il mourait sans poignard, sans poison, sans applaudissements autour de lui, le brave homme; eh! je ne dirai pas sans larmes, il avait une famille et des amis; mais comparez ces larmes pnibles, arrtes par la douleur, aux pleurs abondants qui suivaient toujours la mort d'Orosmane ou la mort de Csar? Aussi bien, dans cette grande perte, avons-nous la consolation de penser que cette mort fut heureuse. Au silence qui l'entourait son lit funbre, M. Doyen a rendu son me la faon de l'empereur Auguste: _Applaudissez, la farce est joue!_ fut le dernier mot de Doyen et d'Auguste, empereur. Vous aurez beau chercher dans les biographies, dans les autobiographies de l'art dramatique; vous aurez beau chanter les louanges des grands seigneurs et des nobles mes qui protgent ce bel art, aujourd'hui ananti, vous ne trouverez personne, entendez-vous, personne, qui ait montr autant de zle (voil pour l'acteur); autant de dsintressement et de bonne volont (voil pour le Mcne), qu'en montra M. Doyen dans le cours de sa longue et double carrire. C'tait dans cet homme unique une mmoire inflexible, une critique svre et bienveillante, un respect inaltrable pour les traditions des matres, un dvouement superbe aux grands potes d'autrefois. M. Doyen avait plus que de la passion pour le thtre; le thtre tait sa vie et sa gloire. Ddaigneux de fouler cette misrable terre en proie des rvolutions si mesquines, M. Doyen aimait parcourir la scne tragique longs pas; il aimait ce retentissement dramatique, agrable aux oreilles bien faites; il se plaisait dans le monde terrible des aventures sanglantes, des amours empoisonnes, des vengeances cadences avec art. De ce monde part, il tait la fois le dieu, le roi et le concierge; il tait le grand-prtre de ces croyances abolies, il s'enivrait de l'encens qu'il brlait sur les autels abandonns de la tragdie antique; il se tenait la porte du sanctuaire pour choisir les lus de cette religion profane. Toute sa vie est ainsi faite, entoure plaisir de poignards et de poisons, occupe profusion de festins funbres o le pre mange son fils, de tombeaux o les ombres parlent; remplie vous donner le vertige, d'incestes, de mprises, d'assassinats. La tte de Doyen appartenait aux rois sans couronne, il tait le mari des pouses sans maris, des mres sans enfants, il tait l'amoureux des amantes cheveles, peine couvertes d'un voile noir: telle fut la tche auguste de M. Doyen; il mena pendant soixante ans sa vagabonde existence au milieu de toutes ces ruines. Ilion perdue, Athnes en cendres, Rome en ruines, la Gaule gorge, voil ses villes de prdilection, voil sa gographie; il a vcu dans ces dsastres; il en est mort. Quand il vivait, il ne connaissait ni les frais ombrages de Meudon, ni le riant Fontainebleau, ni les eaux jaillissantes de Saint-Cloud. Que lui font ces ombrages d'un jour? Parlez-lui de la statue de Pompe et des champs de Philippes; parlez-lui des Pyramides en fait de prodiges: en fait de ruines, il ne connat que Thbes et Memphis; il et donn toutes les dynasties royales de l'Europe pour la race d'Agamemnon, cette race sans fin d'Agamemnon qu'il a vue finir! L'illusion a berc ce digne homme, et la plus puissante illusion. Il vivait, il agissait, il se dmenait dans une histoire infinie en sensations de tout genre. Entour de crimes, de rvolutions et de meurtres, comme il l'a t toute sa vie, il faut l'honorer et l'estimer comme le plus heureux des mortels. Cet homme tait n avec tous les instincts d'un grand artiste. Il avait pourtant commenc par tre peintre et dcorateur de son mtier. C'tait encore la mode en France, quand il commena, de dorer l'intrieur des maisons, de fixer sur les portes des cariatides bizarres, d'attacher au plancher la foule bouffie des Amours: on s'entourait de guirlandes et de fleurs. C'tait un bon mtier, celui de Doyen. Doyen, du chapeau fleuri, il en fit un art, juste au moment o le peintre David nous rappelait l'antique simplicit. En cette crise, Doyen tait perdu si le peintre des petits salons dors ne se ft pas senti la vocation des btisseurs de temples pour les rois et de palais pour les dieux. Mais, quoi! c'tait alors un mauvais temps pour les dieux comme pour les rois. L'glise et le palais taient galement abandonns. Doyen, dcorateur sans ouvrage, dfaut de l'glise et du palais, s'empare du thtre, qui seul reste encore debout par le privilge des passions, quand toute vertu est teinte. Passez donc sous son pinceau rapide, palais orientaux, temples profanes, forts sacres; arrivez sur la toile de Doyen, rivages dcrits par Homre; enfants, dressez la tente d'Achille, prparez l'autel d'Iphignie, faites descendre le nuage de Jupiter, enflammez la demeure de Pluton: le ciel, la terre et les enfers appartiennent Doyen. Qu'importent les rvolutions qui passent? qu'importe ce bruit d'empire qui vient et qui s'en va? C'est ainsi que, pouss par son dmon familier, et ne pouvant raliser son idal, il levait des chteaux aussi beaux que des chteaux en Espagne, il parait ses nouveaux domaines avec tout ce qu'il put runir de vermillon et d'azur; son univers, il le fit, autant qu'il le put, hardi, noble et fantasque; il colora les cieux, il colora les mers, il colora les montagnes. Or son septime jour tant venu, il s'assit un beau matin sur son pic le plus lev, et regardant ses pieds tant de rivages silencieux, tant de palais dserts, il fut triste comme un dieu quand l'homme au monde cr manquait encore. Au thtre qu'il avait lev, Doyen comprenait qu'il manquait un drame, un acteur... et le _fiat lux_. Mais la tristesse de Doyen ne dura pas plus d'un jour. La rvolution et le malheur des temps l'avaient jet dans l'idal. Il s'tait vu forc de dcorer un thtre, faute d'avoir une maison vulgaire restaurer; son thtre est fait, ne croyez pas qu'il reste vide et sonore comme un cnotaphe des mnes gars. Esprez! le thtre de Doyen s'animera bientt, ces chos muets vibreront, cette nature versera des larmes. Ici l'homme est double: un homme, un artiste. Eh bien, le thtre tant bti, l'artiste a fait un pas; le thtre est bti la veille, Doyen est comdien le lendemain: il n'y a gure plus de cinquante ans que cela est arriv. Alors commena pour cet homme extraordinaire ce dvouement de tous les jours et de toutes les heures l'art dramatique pour lequel il ne semblait pas n. L'apprentissage de notre acteur se fit vite. Il arrivait, il faut le dire, une belle poque: Lekain vivait, Larive tait applaudi, le Thtre-Franais tait une puissance, on comptait encore pour beaucoup la tragdie en cinq actes; une chute en ces temps de la fiction dramatique faisait plus pour la fortune et la rputation d'un pote, que ne ferait un succs aujourd'hui. Doyen ne se dcouragea pas; seul encore, ignor, propritaire inoffensif de son petit thtre, il levait autel contre autel; il commena, de sang-froid, cette lutte pnible et ces longues rivalits qu'il a soutenues toute sa vie contre le Thtre-Franais, et dont il est sorti vainqueur, aprs quarante ans de combats. Comdien, portier, machiniste, souffleur, rgisseur, contrleur, dcorateur, pote ou peintre de son thtre, c'tait surtout par l'intelligence que brillait Doyen. Quand il dressait ses risques et prils ses trteaux splendides, malgr le succs apparent du Thtre-Franais, il comprit qu'il y avait dcadence dans l'art dramatique, et que ce fruit, si vermeil en dehors, tait piqu au dedans. Alors, en effet, La Chausse introduisait au thtre le drame bourgeois, Marivaux chargeait de paillettes les habits et le discours des marquis de Molire, le rcit tragique dprissait; les machines remplaaient la tirade. O misre! ils avaient dress un bcher sur la scne dans la _Veuve du Malabar_! Bien plus, la dclamation note tait sourdement attaque par quelques esprits novateurs qui, malgr l'opinion de Voltaire et ses arrts dats de Ferney, continuaient soutenir que le vers tragique n'tait pas fait pour tre dclam. Voil ce qui perdit Talma. Talma! Il ne fallait point parler de Talma devant Doyen. A tous les acteurs qu'il avait faits, et il les avait faits presque tous, Doyen prfrait Talma. C'tait Doyen qui avait fait Talma. Il lui avait ouvert son thtre, il lui avait prt ses habits de consul romain, il lui avait enseign la puissance du vers dclam. Talma tait son lve chri, la gloire de sa vie et l'orgueil de son thtre. Eh bien, Talma l'avait trahi. Un jour, Talma avait oubli, ingrat gnie! le thtre de la rue Transnonain et son bon matre Doyen; Talma avait cess de dclamer le vers pour le parler, Talma avait oubli le grand geste, il avait abaiss la passion tragique d'une coude; Talma parlait, marchait, s'asseyait, entrait et sortait comme un simple mortel; Talma n'avait gard aucune des traditions de son matre! Grands dieux! quel dommage et quels regrets cuisants pour M. Doyen! Le jeu parl et bourgeois de Talma fut le seul grand chec et le plus grand chagrin de M. Doyen. Cependant il ne se laissa pas abattre; au contraire, il s'attacha plus que jamais l'honorable mission dont il s'tait charg; il veilla de trs-prs sur le feu sacr dont il tait la dernire vestale. Comme il se sentait l'instinct des grands matres, il chercha partout des lves; non content d'ouvrir son thtre au premier venu, il les forait d'entrer, comme le bourgeois de la parabole, sans mme regarder s'ils avaient leur robe nuptiale; pourvu qu'ils voulussent porter la toge romaine, il tait content. Vous ne sauriez croire quelle tait sa joie quand, aprs bien des recherches, il avait rencontr quelque honnte boucher, quelque grle perruquier, quelque robuste cordonnier, quelque chantre d'glise la voix de stentor, qui consentissent escalader son thtre.--Bonjour, Achille; bonjour, sage Nestor; salut, Agamemnon, le roi des rois! Surtout avec quelle sollicitude ne cherchait-il pas Iphignie sous le bonnet rond de la lingre, Roxelane sous le madras de la femme de chambre; et vous, Rodogune, majest aux sanglantes fureurs, que de fois vous a-t-il arrache la lecture de vos romans, remplaant dans votre main le cordon de la porte cochre par la coupe empoisonne! En mme temps, que de talents tragiques il a dcouverts! Que de belles mes seraient restes ignores sans ce _voyant_! Que de passion il a jete au dehors qui se serait misrablement perdue dans le comptoir d'un caf, dans un atelier de lingerie, une antichambre de ministre ou dans une choppe de boucher! Mais aussi quelles peines il s'est donnes! Quels poumons! Bnis soient tes poumons, bon chevalier! A peine avait-il trouv son Achille ou son Iphignie, il les mettait en prsence, il leur apprenait la triste histoire de leurs amours, il leur enseignait la puissance de la consonne sur la voyelle, il les faisait passer par tous les extrmes, de la rgle la plus minutieuse de la grammaire au mouvement le plus subit et le plus spontan du coeur humain.--Allons, marche, marche, et qui que tu sois; lve de Doyen, tu es lui, tu es sa proie, et sa gloire; il te jtera tout arm dans le monde, au del des mondes connus. Qui que tu sois, si tu veux parvenir, sois patient, laborieux, apprends par coeur les chefs-d'oeuvre, et lave-toi les mains. C'est ainsi qu'il a cr plus d'un grand comdien qui, avant lui, ne savait pas lire. Doyen tait pour ses acteurs ce qu'Hamlet tait pour les siens. Seulement Hamlet, dans le fond de son me, est un mchant ricaneur: il se moque du pre noble _qui lui dchire sa passion comme du vieux linge_; il se moque de la princesse dont le talent _a grandi du saut d'une puce_; Hamlet est tratre envers l'art, envers l'artiste. Doyen croit ingnument son prince, sa princesse, il ne se moque de personne, il ne veut dcourager personne; il a de bonnes paroles et des promesses paternelles pour tous ses enfants. --Allons, dit-il, mon jeune Achille, avancez le pied droit, relevez la tte, enflez la voix, ouvrez les yeux! n'oubliez pas que vous tes _le plus beau des Grecs_!--Allons, ma princesse, avancez la taille, arrondissons ces deux bras un peu courts, penchez la tte. Il n'est pas de roucoulements, de petites grces, de minauderies dramatiques, pas de gestes nobles, pas de sourire gracieux, que nos artistes n'aient appris l'cole de Doyen. L seulement on apprenait le _To-Kalon_! C'est en vain qu'il y avait un Conservatoire et des professeurs ce Conservatoire; en rendant justice nos grands matres en dclamation, il faut reconnatre que M. Doyen a fait lui seul autant qu'eux tous, pour l'art dramatique. Aussi, voyez Paris, voyez dans nos provinces, cette tragdie lgante et savante qui marche pas compts, qui s'tale et fait la belle, et la grave, et la sage, aux yeux de la foule, hoquet hroque et gloussement... croyez-vous donc que ce soit le Conservatoire qui ait fait cela lui tout seul? Et quand Hamlet a donn sa leon aux comdiens, il dclame; il s'arrte dans sa tirade, il demande au souffleur la fin de ce beau vers _qui commence par Pyrrhus_; puis, quand il a dclam tous les vers qu'il sait par coeur, il s'arrte et, dit-il ses comdiens: _Soldats! je suis content de vous!_ Ainsi faisait M. Doyen. Aprs sa leon, M. Doyen tait accessible: on pouvait l'approcher, on lui parlait, il tait affable et bon. A la fin, quand ses lves avaient vaincu les plus grandes difficults, il daignait souvent jouer avec eux: il se mettait la porte de leur jeune intelligence, lui, M. Doyen, en grand costume, sous la pourpre d'Auguste ou sous le casque de Burrhus! C'taient l des jours solennels. Le thtre tait balay fond, clair huit becs, il voyait jour de tous ses quinquets et de toutes ses chandelles. Ds le matin chaque acteur tait sur pied, occup se faire un costume; et Dieu sait que de beau papier dor tait perdu, que de bonne gaze tait gaspille! C'tait un chaos charmant voir. On s'appelle, on s'interroge, on se cherche, on se tutoie par avance, comme si dj l'on parlait en vers alexandrins; on s'emprunte son rouge ou sa perruque. Que d'envie un pot de cruse a souvent excite! Junie est vernisse jusqu' la tte, Agrippine a gard, malgr ses ans, sa peau naturelle, Britannicus n'a pas de sandales. Dieux et desses! tout manque ces jeunes talents, l'espoir du thtre! Eh bien, M. Doyen suffit tout, M. Doyen a tout prvu; il est partout: portier, il est sa porte, lampiste, il est sa rampe; il s'habille, il habille les autres, il retranche de son costume tout ce qu'il peut en retrancher dcemment pour vtir son voisin; il va, il vient, il fait ses recommandations, il a soin des accessoires; il s'informe, en tonnant de sa voix de tonnerre, si le _tonnerre_ est prt, si les clairs seront beaux, si l'ombre de Ninias aura son masque, si la lettre d'Amnade est d'un papier assez jaune et d'une criture assez gothique?--Ami souffleur! dit-il, ton poste! Il sait quel point le souffleur est un personnage important dans ces premiers assauts. Cependant la foule arrive. tudiants, bonnes d'enfants, bourgeois de la vieille roche, amis nafs de l'motion dramatique, enfants au-dessus de neuf ans, militaires retraits, femmes malheureuses, toute cette nation part de tendres coeurs et d'esprits oisifs qui aime encore la tragdie, arrive en haletant au thtre de M. Doyen. On se pousse, on se presse, on se heurte, on est ivre l'avance, et les mouchoirs sont prts. O fte des sensations jeunes! vrai plaisir de la tragdie! O vive attente de la catastrophe! O bonheur du drame! Enchantements du rhythme! O plaisir dcent de nos pres dont notre malheureuse poque ne veut plus, on ne vous retrouvait que chez Doyen! Quand Doyen avait tout dit, quand il tait parvenu, en dclamant, et rprimandant le parterre, rallumant le quinquet teint, soufflant le rle de ses lves, au cinquime acte de sa corve, il n'y avait pas de bonheur gal son bonheur, pas de gloire gale sa gloire!--Il parlait du haut de son thtre, et plus haut que du ciel. Il mourait aux acclamations unanimes; puis mort il se relevait, et souriant comme Hamlet, il disait comme lui: Soyez les bienvenus, messieurs, dans Elseneur. _Elseneur_, c'tait son thtre de la rue Transnonain. Mais, hlas! il n'est plus cet homme heureux de tant de gloire! Il n'est plus, ce grand pourvoyeur des thtres de tragdie; avec lui s'est enfuie haletante la terreur tragique; avec lui disparaissent l'tude et le respect des modles, le souvenir des grands matres. M. Doyen au tombeau, la dernire pierre tombe au temple de Melpomne, le poignard chappe sa main dbile, le cothurne abandonne ses pieds affaiblis. Pleurez, vous tous qui aimez encore la pompe et les grands vers! Nous tombons de la tragdie l'opra-comique, de l'opra-comique au vaudeville, du Thtre-Franais au Gymnase; nous n'avons plus de chute redouter. J'ai dit que Doyen avait t un homme heureux durant sa vie, et je le crois. Cependant il ne fut pas exempt des chagrins rservs aux grands artistes: il avait bien pressenti avant sa mort la dcadence de l'art, mais jamais dans ses craintes les plus exagres il n'avait imagin la dcadence o nous sommes. La prose, hlas! remplaant le grand vers, les guenilles remplaant la broderie et la pourpre, le bonnet rouge sur des ttes modeles pour le casque athnien; les vampires, les forats; les mortes ressuscites, les monstres, les btes fauves, et Robespierre marchant sur une scne faite pour des rois et des hros, c'taient l autant d'horribles piqres qui allaient l'me de notre illustre artiste, autant d'essais informes qui chappaient son intelligence, autant de malheurs personnels auxquels il ne pouvait pas survivre. Il est mort temps, le pauvre homme; il est mort avec l'art qui faisait sa gloire; il est mort avec la tragdie qui lui tait si chre, mort comme elle, abandonn dans son cercueil! Ingrats lves, ingrats comdiens! C'est peine s'ils ont conduit sa dernire demeure leur protecteur, leur ami. Ils ont oubli tant de sacrifices. Avec une fortune mdiocre, M. Doyen avait trouv moyen de traiter l'art en grand seigneur. Pour btir son thtre, il avait vendu sa maison. Tout comme un autre il aurait eu un salon ar, une chambre commode, un boudoir loin du bruit; il n'avait ni salon, ni chambre coucher, ni boudoir, il avait... un thtre! Il aurait pu charger sa muraille de tableaux choisis, d'aquarelles riantes, de bonnes gravures amusantes regarder... il avait des dcorations pour son thtre! Au lieu d'aller aux champs respirer les parfums et les brises d'avril, il se promenait entre les arbres de son thtre. Il n'est gure de bourgeois de Paris qui n'ait soi un fauteuil la Voltaire ( M. de Genoude, la Voltaire) pour se reposer le jour; un lit de duvet pour dormir; un bonnet de coton mche innocente pour enfermer sa tte; de chaudes pantoufles pour l'hiver, une lampe astrale aux mouvements rguliers, d'une clart toujours gale, en un mot les jouissances indispensables d'un luxe innocent qui est devenu une ncessit. M. Doyen avait sacrifi sa passion pour la comdie et les comdiens toutes ces joies charmantes de l'intrieur. Son fauteuil tait un fauteuil de thtre, un fauteuil du moyen ge, en bois noirci. Son lit tait le vrai lit de quatre pieds, sur lequel se rveillait Juliette, sur lequel plus d'une fois, expira Mithridate. Il n'avait pour s'clairer, que la lampe funbre un seul bec de l'antiquit homrique; la chlamyde incommode et froide lui servait de robe de chambre; en faon de pantoufles fourres, il chaussait de froides et dramatiques sandales. Je vous l'ai dit, le thtre le poursuivait dans son intrieur le plus intime; la tragdie, invitablement, s'accouplait avec sa gaiet la plus folle. A table, avec ses amis et ses enfants, les poignards servaient de couteaux; le vin, cette joie... on le buvait dans _la coupe homicide_. Je suis sr que Doyen portait des chemises sans manches, comme il convient un Romain qui va les bras nus; quand il achetait une couverture, il s'informait, non pas si la couverture tait chaude, mais si elle tait entoure d'un fil rouge assez large pour servir au besoin de manteau imprial. JENNY LA BOUQUETIRE. L'histoire de Jenny est une histoire extravagante; elle a fait un mtier que je ne saurais trop vous expliquer, mesdames. Cependant comme elle avait un bon coeur accoupl une belle me, il faut qu'elle ait sa biographie part! Elle a rendu de grands services aux artistes contemporains, cette aimable et vaillante Jenny! Je dis Jenny _la bouquetire_, parce qu'elle vint Paris vendant des roses et des violettes ples comme elle. On sait que pour le dbit de fleurs, il n'y a gure que deux ou trois bonnes places dans tout Paris. A l'Opra, le soir, quand les femmes riches et pares s'en vont, en diamants, en dentelles, se livrer aux molles extases: alors il fait bon avoir un magasin de roses et de violettes sur le chemin de ces belles... la vente est sre; tel Harpagon du matin, donnerait, le soir tant venu, pour une rose, un louis d'or. Mais quand vint Jenny Paris, elle eut grand'peine s'installer, mme sur le pont des Arts; tristes fleurs, sur le pont des Arts! des fleurs sans parfum, sans couleur, image relle de la posie acadmique, des fleurs de la veille l'usage des grisettes qui passent. Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune esprer pour Jenny. Jenny la bouquetire se morfondait en misre et en larmes de toutes sortes. Ce n'est pas que l'attention publique manqut Jenny. Elle fut beaucoup admire dans la sphre o elle vendait ces tristes fleurs. Il y eut plus d'un rou de la bourgeoisie qui fit des quolibets Jenny; mais elle ne les comprit pas.--Ils sont si laids et si btes, ces Lauzun de boutique! Ainsi la fillette vendait ses fleurs, plus mal de jour en jour. Rester sage et vivre est un grand problme! Il fallait sortir de ce misrable tat, _tout prix_. Quand je dis _tout prix_, je me trompe: non pas au prix de l'innocence, au prix de cette fortune phmre du vice qui s'en va si vite, et se fait remplacer par la honte. Ne crains rien pour ton joli visage, humble et douce bouquetire; il y a, Dieu merci, quelque fortune innocente faire avec ta jeunesse et ta beaut, ma fille; avec ton doux visage, tes doigts charmants, ta belle taille, et ce pied bien cambr qui donne une forme agrable tes souliers chtifs. Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tu n'as pas mme redouter mon souffle. Pose-toi l, ma fille, sous ce rayon de soleil qui t'enveloppe de sa blancheur virginale. Allons, sois muette et calme, et laisse-moi t'envelopper de posie, mon idole d'un jour! Je vois dj voltiger autour de ta robe en guenilles les couleurs riantes, les formes lgres, les ravissantes apparitions de mon voyage d'Italie. O muse! sous mon pinceau rjoui, sur ma toile glorifie, dans mon me et sous mon regard, que de mtamorphoses tu vas subir! Vierge sainte, on t'adore, les hommes se prosternent tes pieds; nymphe au doux rire, les jeunes gens te rvent et te font des vers. Sois plus grave! et relevant tes sourcils arqus, rprime demi cette gaiet d'enfant... je te fais reine! Enfin, si tu veux poser ta tte sur ta main frle, et t'abandonner la potique langueur d'une fille qui rve, on fera de toi plus qu'une vierge: salut la matresse de Raphal ou de Rubens! C'est beaucoup plus que si tu devenais la matresse d'un roi! Inpuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me saisit et m'oppresse! la fivre de l'art est dans mes veines; ma palette est charge ple-mle, ma brosse est mes pieds; viens, il est temps, Jenny, la complice... et le modle innocent de mon rve. Allons, Jenny, pose-toi, montre mes yeux blouis la Vnus de Praxitle quand toutes les beauts de la cit de Minerve posrent pour la Vnus. L'instant d'aprs, si je veux changer ma beaut cosmopolite, la voil Chlo, Lydie ou Nobule. Elle se promenait, tantt sur un char d'ivoire au portique d'Octavie! Enfant de la lyre, elle chantait les chansons d'Horace ou _l'Art d'aimer_ d'Ovide! elle disait si bien: _Lydia dormis!_ Vous autres, enfants, vous n'imaginez gure ce que c'est qu'une pauvre fille qui rve veille, et rve pour vous; vous ne savez pas tout ce qu'il y a de pril dans cette position d'une pauvre femme immobile, muette, arrte ce point fixe! Halte! et conservons cette extase! A ce compte, une grande comdienne, est l'innocente beaut qui sert de modle au peintre, au sculpteur, au chercheur d'idal! une comdienne huis-clos qui se drape avec une guenille, reine dont un foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier fait la robe de bal; sainte martyre qui prie, les yeux levs au ciel, en chantant une chanson de Branger. Humble inspire! elle passera par tous les extrmes, pour obir aux moindres caprices de l'artiste: on la brle, on l'gorge, on l'touffe, on la met en croix, on la plonge en mille volupts orientales; elle est en enfer, elle est au ciel; archange aux ailes d'or, prostitue l'air ignoble, elle est tout; elle passera par toutes les habitudes de la vie: une dame, une bourgeoise, une majest, une desse. Allons, parlez! que voulez-vous? Et tant de labeurs, sans l'espoir d'une louange, et sans la plus petite part dans l'admiration accorde au chef-d'oeuvre. On voit le tableau: que cette femme est belle! quel regard! que d'inspirations vhmentes dans cette tte o tout parle! Honneur au peintre, et rien pour le modle! On porte l'artiste aux nues, on le comble d'or et d'honneur: il n'y a pas un regard pour l'humble Jenny; c'est Jenny qui a fait le tableau, pourtant! Assemblage inou de beaut, de misre, d'ignorance et d'art, d'intelligence et d'apathie! Innocente prostitution d'une belle personne, qui veut sortir chaste et sainte des regards du matre, aprs avoir obi en aveugle ses moindres caprices! Voyez-vous, mes frres, l'art est la grande excuse toutes les actions au del du vulgaire, il est la gloire, il sera mme une excuse cet abandon qu'une humble jeunesse fait de son corps!... Il tait si beau, ce modle _aux doigts de roses_! La bouquetire tait douce et modeste, autant que jolie!--Elle tait soumise l'artiste, et sitt qu'il n'tait plus qu'un homme vulgaire, sitt qu'il avait dpos le burin ou l'bauchoir, Jenny redescendait des hautes rgions o l'artiste l'avait place pour s'y lever avec elle. Elle redevenait une simple femme; elle rejetait sur sa gorge nue un mouchoir d'indienne, elle rentrait sa jambe alerte dans son bas trou; on n'et pas respect _la reine_ ou _la sainte_... on respectait Jenny. Ce qu'elle est devenue? Elle a rendu aux beaux-arts plus de services que tous nos ministres ne lui en ont rendu depuis vingt ans. Elle a parsem nos temples de belles saintes que Luther et adores; elle a peupl nos boudoirs d'images gracieuses, de ces ttes qu'une jeune femme enceinte regarde avec tant d'espoir... elle a donn son beau visage et ses belles mains aux tableaux d'histoire. Sa bienveillante influence s'est fait sentir dans l'atelier de nos plus grands peintres: Eugne Delacroix, Ary Scheffer, Paul Delaroche, se glorifiaient de Jenny.--Jenny ddaignait l'art mdiocre; elle s'enfuyait s'cheveler, quand elle tait appele par les clbrits douteuses; elle ne voulait confier sa jolie figure qu'au gnie... elle a fait crdit M. Ingres. Aimable fille! Elle a plus encourag l'art, elle seule, que tous les Mdicis! Hlas! l'art a perdu Jenny; il est perdu le charmant modle, et perdu sans retour. Jenny, infidle l'art, pour tre fidle son mari, s'est marie un beau gentilhomme qui fut peintre un instant, et qui brisa sa palette en dsespoir de ces beauts qu'il ne pouvait reproduire et qu'il avait sous les yeux. Devenue son tour une femme heureuse, la petite bouquetire est un _modle_ accompli d'esprit, de grce et de reconnaissance. Elle a quitt ses pauvres habits et son chle de hasard; elle a charg son cou de diamants; les tissus de cachemire couvrent ses paules; sa robe est brode et ses bas sont encore jour, mais trous cette fois par le luxe et la coquetterie; elle a des gants de Venise pour cette main si blanche, et des senteurs de l'Orient pour cette peau si douce; approchez, la grande dame est toujours Jenny la bouquetire, Jenny le _modle_. Si vous tes grand artiste, si vous vous appelez Ingres, Delaroche, ou Decamps, ou Johannot, arrivez, dites-lui: Il me faut une belle main, madame... il me faut de blanches et fraches paules, elle tera son gant, elle tera son cachemire. Dites-lui: Jenny! je fais une Atalante, il me faut la jambe et le pied d'Atalante! elle vous prtera sa jambe et son pied comme autrefois Jenny la bouquetire! Ingnue et dvoue l'art; aimant sa beaut, parce qu'elle est utile, et, pour sa rcompense, se flicitant tout haut d'tre belle, parce qu'elle est belle partout: sur la toile, sur la pierre, sur le marbre, sur l'airain, en terre cuite, en pltre, et toujours belle! Ainsi, le peintre et le sculpteur n'ont rien perdu aux grandeurs de ce _modle_ accompli de tout ce qu'il y a de beau et de charmant. MAITRE ET VALET. Je me souviens encore du premier dner que je fis Londres; j'eus certes le temps d'entendre et de voir, ignorant de la langue que parlaient les convives, et gotant avec prcautions de leurs mets favoris. Mon rle fut un rle passif une grande partie du repas, et ce ne fut qu'au second service, quand se montrrent le bel esprit et les vins de France, si joyeusement annoncs par le fracas et la mousse ptillante, que je commenai devenir peu prs un homme, un homme jeun... avec des gens qui ont fort bien dn. Voici mon tonnement, et je vous le donne ici, non pas comme une histoire amusante, mais comme tude des moeurs anglaises; vous ferez de mon histoire ce que vous voudrez, et ce sera plus d'honneur qu'elle ne vaut. Donc (vous voyez que ce commencement se ressent de mon embarras), j'tais assis ct d'un gentilhomme anglais, trs-poli, trs-grand buveur et fort communicatif pour un Anglais chez lui, dans son le, sous sa charte anglaise, propritaire, lecteur, ligible, lu; celui-l tait membre de la Chambre des communes. Il tait trs-honor de toute l'assemble; on coutait ses moindres paroles avec dfrence: videmment c'tait un homme considrable, un homme hospitalier; sitt qu'il eut essuy le premier feu de la conversation et qu'il y eut rpondu pour sa part, il finit par m'apercevoir: alors il me parla en franais, et me fit verser le premier verre de vin de Champagne, si bien que nous fmes tout de suite une paire d'amis. En gnral, on ne rend pas assez justice au vin de Champagne. On le boit longs traits, il est aussitt oubli qu'il est bu. On le dpense la faon d'un peu d'esprit que l'on aurait, au hasard et tout propos. C'est surtout lorsqu'on a quitt Paris que l'on comprend bien la grce et les divers mrites de ce cher compagnon clbr par tous les potes. Paris est sa vraie patrie; il s'y plat, il y est l'aise et dans toute sa joie et toute sa puissance; il aime les jeunes gens de Paris, les femmes de Paris, les nuits de Paris. Telle femme attend ce joli vin pour tre aimable, et telle autre pour tre belle; il se mle leurs larmes d'amour, il donne le courage du duel et le courage du jeu, tous les courages secondaires. C'est lui qui dompte les chevaux rebelles, qui conduit les frles tilburys au bois de Boulogne; il est la vie et le mouvement de nos boulevards; sitt que le soir est venu, il se dandine aux Champs-lyses. Il parle, on l'coute; il appelle, on lui rpond. Fugitive esprance, orgueil d'une heure et rve d'un instant! Hors de Paris, ce roi des bons vivants est peine un exil qui se souvient de ses belles heures, mais il s'en souvient de rares intervalles, et tout de suite il retombe en sa tristesse, songeant la patrie absente. Que voulez-vous, hlas! qu'il devienne, plein verre et dbouch par des mains inhabiles? Comment rire en ce verre pais? Ce n'est pas un vin de province, c'est un vin de Paris. Laissez la province le vin de Mcon, noble et franc, libral et frondeur, ennemi du sous-prfet et du maire; le vin du Rhin, qui porte des moustaches et des perons, vritable soldat toujours prt dgainer; laissez la province (elle ne s'en fchera pas) le vin de Bordeaux, limpide et clair comme l'eau des sources sacres; mais le vin d'A, par Voltaire! il est l'enfant parisien, c'est la joie parisienne. Il aime, il devine, il reconnat le Parisien comme je reconnais la signature de mon pre quand il m'envoie de l'argent, disait un Champenois de mes amis. Que de longues et douces treintes! que de paroles d'amour! que de bonheur de se revoir! que de promesses de ne jamais se quitter! Le vin de Champagne! il est notre heureux truchement dans les dserts de l'Afrique; il est notre consul actif et dvou en Orient, notre pavillon protecteur dans le vaste ocan, notre riche et puissant ambassadeur dans les hautes nations. Je me sentis donc trs-dispos cette naturalisation anglaise, ou, si vous aimez mieux, tous ces messieurs se reconnurent Franais, quand ce ptillement joyeux apparut escort par le bouchon qui saute, comme une grande dame est escorte par son coureur. A ce moment-l nous fmes tous compatriotes, chacun but et parla en franais; je fus le roi du festin. Vous raconter ce qui se dit alors, je ne saurais; d'ailleurs, ce n'est pas l mon histoire; il faut attendre, pour que mon histoire arrive, que la plupart de ces gentilshommes se retirent et que nous restions seuls table, occups boire, le gentilhomme anglais, moi et toi, mon cher et digne Hawtrey, que cette scne digne de Sterne a fait pleurer. Nous tions donc tous les trois buvant petits traits dans de longs verres, et tenant de trs-srieux discours sur toutes choses frivoles, le jeu, l'amour, les chevaux, les femmes, la politique, et enfin les deux hros potiques de la France et de l'Angleterre: Shakespeare et Jean-Jacques Rousseau. Vous remarquerez qu'il n'y a pas un Anglais qui ne parle de Jean-Jacques, pas un Franais qui ne s'entretienne de Shakespeare. Quel que soit le cours d'une conversation entre Anglais et Franais, il faut toujours qu'elle arrive invariablement ces deux hommes. Cela tient ce que nos voisins ont accueilli Jean-Jacques Rousseau perscut, et que, nous autres, nous nous sommes tout rcemment soumis Shakespeare... un demi-dieu! Nous lui avons prsent notre pe par la poigne. Ainsi, ncessairement, nous avons parl de Shakespeare et de Jean-Jacques Rousseau ce soir-l. Je ne sais comment, ni pourquoi, je vins dire notre Anglais, qui les comparait l'un l'autre avec beaucoup d'esprit, et qui trouvait plus d'une affinit entre ces deux gnies sauvages qui clatent et se manifestent au dehors par la pense et par l'loquence, comme fait un volcan: Ajoutez ceci votre portrait, lui dis-je, ils ont t tous les deux les humbles serviteurs de leurs matres: Shakespeare a tenu les chevaux la porte des thtres, Jean-Jacques Rousseau a servi table chez un grand seigneur. Je dis cela comme une chose de publique autorit. Mais jugez de ma surprise! A peine eus-je achev cette malencontreuse proposition, que je vois la figure de notre Anglais plir tout coup et devenir horriblement blme et triste, de joyeuse et rubiconde qu'elle tait. Je crus d'abord que le digne homme venait d'prouver les atteintes d'un mal subit, et je me prparais lui porter secours, quand tout coup il se leva de table en sanglotant; puis, d'un geste, il renvoya le valet qui nous servait. Quand il eut vers deux ou trois de ces grosses larmes honntes qui sortent de l'me et qui font tant de peine voir: --Mon Dieu! s'cria-t-il, mon Dieu! que vous m'avez fait de peine sans le vouloir, monsieur! En mme temps il reprit sa place table; il appuya son front sur sa main gauche; de sa main droite il se livrait un mouvement convulsif par-dessus son paule, comme s'il voulait en arracher je ne sais quoi. Nous tions l tous les deux, le regardant bouche bante, Hawtrey, immobile et ne songeant pas s'expliquer ce spleen subit, sinon par l'ivresse, et moi, avec notre malheureuse littrature de bagne et d'chafaud, m'attendant trouver un de ces tres _fltris par les lois_, comme on dit, que la socit rejette de son sein, dont les romans abondent, qu'on voit partout sur nos thtres, et que dans le monde on ne rencontre nulle part. Que sait-on! J'allais peut-tre entrevoir une chose que je n'ai jamais vue, un galrien en chair et en os! Mon soupon, littraire et dramatique, prit bientt une grande consistance, quand j'entendis l'honnte gentleman s'crier en portant un regard effar sur son paule: --Ne voyez-vous rien? Ne voyez-vous rien? messieurs? Et son geste convulsif allait toujours. Hawtrey lui rpondit qu'il ne voyait sur les paules de Son Honneur qu'un trs-bel habit de trs-beau drap. Moi, silencieux, je pensais tout simplement que le gentilhomme s'tait tromp, et qu'il avait voulu dire:--Ne voyez-vous rien _sous_ mon habit? et non pas _sur_ mon habit. Je me croyais trs-habile en ceci: il y a des moments o l'on pousse la btise jusqu' la cruaut. Cependant le gentilhomme insistait: Ne voyez-vous rien sur mon habit? Ne voyez-vous pas cette maudite aiguillette? Et tout coup, remarquant mon tonnement, dsappoint que j'tais, de chercher une simple aiguillette sur une paule que je croyais marque au fer chaud. --Oui, dit-il en serrant les poings, oui, j'ai port l'aiguillette; j'ai servi table; je suis un valet, indigne d'tre assis vos cts; donnez-moi une place derrire vos siges, messieurs, et permettez-moi de vous servir! Hawtrey prit piti de ce digne gentilhomme, et lui adressa de consolantes paroles. Moi, j'avais un bien mauvais coeur ce soir-l (ce n'est pas pourtant ma coutume!), je me disais que pour l'intrt du drame, si l'aiguillette tait un acteur moins hroque, il tait plus inattendu et plus nouveau, et je me demandais ce que le drame allait devenir. Alors commena un vrai drame: loquence, colre, larmes, piti, rires aussi, rien n'y manquait; c'tait un drame la Shakespeare, et qu'il n'et pas laiss chapper, j'en suis sr, s'il et entendu cet homme, avec tant de regrets, nous traner dans toutes les angoisses de cette condition que je lui avais rappele avec tant d'innocence et si peu d'-propos! Tout ce qu'il nous dit ne pourrait se redire; il le disait avec tant d'loquence et de douleur. --J'en conviens, messieurs, j'ai port la livre; et je sens encore mon paule innocente l'aiguillette fatale que n'ont port ni Jean-Jacques Rousseau ni Shakespeare; hlas! je sais trop quel est ce supplice d'avoir son me attache au bout d'une sonnette! Vous tes tout seul dans l'antichambre rver, la sonnette l'instant vous rveille en sursaut. La sonnette est un tyran. J'ai t l'objet de ses moindres caprices, l'instrument de ses moindres passions... Disant ces mots, il restait abm dans sa douleur. Nous voulmes le consoler; mais lui, reprenant cette conversation souvent interrompue:--Ah! disait-il, me consoler! cela est impossible; oublier le pass, je ne saurais. Mes membres se sont plis la livre, ils en conservent l'empreinte. L'aiguillette pse incessamment sur mon paule, ma tte est presque toujours dcouverte, je ne sais pas tendre amicalement la main aux gens que je salue. Quand je monte en voiture, le pied me brle, et dans ma maison, parmi mes nombreux domestiques, s'il faut implorer un service, je n'ose pas et j'hsite. Je suis maudit. Une tache ineffaable est mon front! Il se frappait la tte avec fureur. Alors Hawtrey, qui est un puritain, un homme de la vieille glise, voyant que cette purile affliction n'avait pas de terme, se mit en colre et s'emporta en chrtien contre l'orgueil de cet homme qui ne pouvait pas oublier son ancienne condition, et se traitait plus mal, pour avoir habit une antichambre, que s'il et fait un voyage Botany-Bay. --Cela est trs-mal et trs-peu chrtien, et trs-peu digne d'un homme raisonnable, monsieur, je vous le dis franchement. Le gentilhomme se prit sourire, en levant cette paule qui le faisait tant souffrir. --Voil ce que je me dis tous les jours, ce sont de vaines paroles. Croyez-moi, j'ai fait tous mes efforts pour surmonter ce malheur puril. Vains efforts! quand je me suis bien raisonn tout le jour, quand je me suis bien rpt que tous les hommes sont gaux dans l'glise et dans le royaume, la nuit arrive. Alors le frisson me reprend. Je me mets au lit en tremblant, et je m'endors. Mon sommeil est horrible. A peine endormi, je recommence mon mtier d'autrefois. J'tais matre, et je suis valet maintenant. Que de tortures! grand Dieu! que de petites douleurs plus cruelles mille fois que les grandes douleurs! C'est un rve empreint de domesticit. Je loge dans les combles de la maison. Ds le matin, je me lve pour panser mes chevaux. L'animal bondit sous ma main; je le frotte et je le pare, et dans sa robe luisante, je vois mon visage encore tout pli par les veilles. A peine ce cheval vicieux est pans, j'entends le matre qui sonne... Et bientt le voil sur le cheval que j'ai rendu si beau. Il va, je le suis. Il s'arrte et je me tiens distance. Il parle et j'coute. Il dne avec ses amis, et moi, debout, j'entends leurs clats de rire et j'attends leur bon plaisir. Le mme rve ainsi m'obsde toutes les nuits, toutes les nuits j'endosse la mme livre. Je suis un laquais, vingt-quatre heures sur quarante-huit. Et quand, aprs ce pnible sommeil, je me rveille enfin; quand je me retrouve au lit du matre, et dans sa chambre, veill que je suis, je tremble de voir arriver quelqu'un qui me chasse; il me faut une heure au moins avant de m'habituer chaque matin ma position nouvelle, avant d'appeler mon valet de chambre! Il m'attend; il a peut-tre rv, la nuit, qu'il tait le matre: il est plus heureux que moi. --Monsieur, me dit-il encore, coutez une histoire horrible. Sans doute vous tes comme moi, monsieur, et vous ne trouvez rien de plus doux au monde que d'aimer une belle femme qui vous aime, de boire un vin qui vous plat, de tenir, une pe la main, sur six pieds de gazon, un homme arm d'une pe, un homme que vous hassez. Cela est heureux? On se sent vivre. Eh bien, la semaine passe, j'ai rv que, moi, je servais table mon rival et ma matresse. Pendant deux longues heures j'ai fait mon service, obissant leurs moindres gestes, coutant leurs moindres propos, comprenant leurs moindres signes! Maldiction, maldiction! ils se gnaient si peu devant moi! Ils me comptaient pour si peu! Ils se livraient leur fte comme s'ils avaient t seuls! Je les servais! Mon coeur battait outrance. Ils se retournaient comme s'ils avaient t inquits du bruit que faisait mon coeur. Ma gorge tait dessche... Ils me demandaient boire, et je leur versais boire! A la fin de ce repas maudit, quand je voulus me venger et demander raison de son outrage, l'homme qui m'outrageait, il me demanda son pe et me fit signe de l'accompagner; du mme pas, il fut se battre avec un autre que moi, et je restai l, tranquille spectateur... J'tais un domestique! Je n'tais pas un homme! Ah! voil pourtant les nuits que je passe, et voil mes rves, voil ma vie! Et le jour, je vis peine; le jour, pendant lequel je suis matre, je pense la nuit qui va venir. Si je donne, honteux de moi-mme, le bras ma femme,--avant peu, quand je serai son valet,--elle va me traiter comme un chien, tant elle est insolente et cruelle pour ses gens! Mes amis les plus sincres, je les hais, parce que je sais qu' la nuit tombante ils me feront porter un habit galonn, qu'ils me donneront des ordres, et qu'il n'y aura plus devant moi un seul de ces hommes si pars qui songe cacher ses laideurs. Voil encore un des malheurs de notre condition, nous autres laquais: nous voyons l'humanit dans ce qu'elle a de plus vil et de plus abject. Nous savons point nomm, quand nos matres manquent d'argent ou de courage; nous savons quand ils pleurent; nous connaissons leurs maladies les plus caches; nous mettons le doigt sur leurs plaies les plus secrtes; ils ne se gnent pas avec nous: pourquoi voudriez-vous qu'ils fussent des hommes pour nous? nous ne sommes pas des hommes pour eux. Malheureux que je suis, je mprise et je hais les hommes pour les avoir vus dans toute leur nudit. Ainsi parla ce malheureux fantaisiste... avec une loquence incomparable et que rien ne peut rendre. Au milieu de toute cette colre, il eut des aperus trs-fins et trs-ingnieux qui me frapprent, et qui m'chappent, comme ces beaux airs du grand Opra, dont on se souvient, sans pouvoir en chanter une note. Cependant l'heure tait fort avance; minuit, notre gentilhomme se leva en sursaut: --Voici l'heure o je redeviens laquais, nous dit-il. Il sonna. Un des valets de la maison entra dans l'appartement. --Voulez-vous, lui dit-il trs-poliment, faire avancer ma voiture, s'il vous plat? Il sortit en nous faisant un profond salut. Rests seuls, Hawtrey et moi, nous entendmes le carrosse armoiri qui s'loignait. --Ceci est trange! dit Hawtrey. Voici un sentiment singulier et tout nouveau qui se rvle nous mal propos. C'est un mlange bizarre de folie et de raison que je ne saurais dfinir, mais bien singulier. Qu'en penses-tu? --Je pense, lui dis-je, puisque nous avons parl de Jean-Jacques Rousseau, que voil un homme qui drange singulirement les plus belles pages qu'ait crites Jean-Jacques Rousseau, son admirable dclaration sur le remords. LA VALLE DE BIVRE. C'est notre berceau, cette valle! Elle fut dcouverte, un jour de printemps, par le plus sage et le plus heureux de tous les hommes, M. Bertin l'an, notre pre. Il avait plant ces vieux arbres, il avait creus ces pices d'eau semblables des lacs d'argent! Il nous abritait, chaque anne, de ces doux ombrages dont il tait le dieu visible. Ah! le brave homme et le libre esprit! Qu'il aimait les belles choses! qu'il aimait les jeunes gens! qu'il aimait le vrai mrite et le talent! Nous tions quatre amis dans la valle de Bivre: la valle est entoure de bois et de prairies, les eaux sont penches sous les arbres penchs, le soleil jette en rayons briss, sur ces arbres, sur ces eaux, sur ce gazon, une lumire lysenne: on n'entend aucun bruit de la ville, aucune voix des hommes, aucune passion mauvaise; la vie ici va toute seule, et la plus grande agitation qui se rencontre en ces beaux lieux, c'est le mouvement du lac lgrement effleur par l'aile de l'hirondelle qui jette l'azur son cri de joie. Espace! enchantements! jeunesse! Il y avait, en cet lyse, un pote de vingt-huit ans qui s'appelait Victor Hugo, entour de ses quatre enfants. A cette heure enchante, on n'entendait que le merle et le pinson, le linot et la msange; chacun de nous se taisait, jouissant de sa batitude pleine me, et regardant parfois si Paris ne venait pas nous chercher, l o nous tions si bien, et si tremblants d'tre drangs. Il y a des pressentiments qui ne trompent pas: au plus fort de notre recueillement, quelqu'un vint de Paris, ou plutt tout Paris nous vint dans la voiture de quelqu'un: un de ces premiers venus trs-aimables sur le boulevard de Gand, au foyer de l'Opra, un des hros du Paris futile, tran par un beau cheval; jeune homme d'une gaiet toute parisienne, trs-bon jeune homme au fond, spirituel, obligeant, affable, amusant, lgant dans ses manires et dans son langage, d'une grande fortune et d'un beau nom, ce qui ne gte jamais rien, mme dans les pays les plus constitutionnels, un homme, en un mot, parfait, mais parfait Paris... hors de Paris, insipide, ennuyeux, un vritable animal hors de son lment, qui marche et parle au hasard, sans savoir ce qu'il dit un tre insupportable, aussi dplac dans notre belle valle que tu le serais toi-mme, ami Renaud, si tu quittais les lgumes de ton jardin et Marguerite ta mnagre, pour t'asseoir sur le sofa de mademoiselle Taglioni. Nous autres qui tions l, humant l'air et le soleil, et l'ombre, et tout ce que l'homme infini peut saisir par les sens, par l'oue, et par tous les pores, nous fmes rveills, en sursaut, par le bruit de la grille qui tournait sur ses gonds, par les pas du cheval qui arrivait au galop: nous nous sentmes pris comme dans un filet, et ce fut alors qui de nous tournerait la tte le dernier, pour savoir comment s'appelait cette oisivet parisienne, cet habit noir qui nous arrivait, justement, avant le djeuner. Notre oisif, notre Parisien, vint nous d'un air trs-occup, et, nous voyant silencieux et bants, couchs sur la terre en toutes sortes d'attitudes, il s'imagina que nous tions dans un moment d'ennui, et ce fut l notre plus grand malheur; il voulut toute force nous distraire, et se monta tout de suite au ton de la plus ennuyeuse gaiet. --Bonjour, Arthur, dit-il, bonjour Antoine; bonjour Gabriel; bonjour, messieurs; bonjour vous tous; vous avez de singulires figures: on vous prendrait pour des idylles du temps de M. de Florian. Ma foi! vous avez raison! Au bout du foss... il n'y a que le boulevard des Italiens! C'est joli le jardin, mais la ville! A la ville, on va, on vient, on s'clabousse, on se parle, on se coudoie, on se heurte, on a toujours quelque chose dire, voir, faire. Est-on fatigu? l'on prend une chaise sur le boulevard, et l'on voit passer le monde; chevaux, femmes, tableaux, livres, politique, argent, tout nous distrait! tout cela c'est... vivre. Or, on vit trs-vite la ville: chaque journe de vingt-quatre heures en a cinq bien comptes. En dernier rsultat, tout vous sert de spectacle et de maintien, la Bourse et le palais de justice. En disant ces mots, il fut s'asseoir sur un banc au pied duquel nous tions tous couchs, de sorte qu'il nous parla de haut en bas, ce qui est la plus malsante position que je sache pour un conteur. Comme, en rsultat, notre ennuyeux dans la valle est Paris un homme amusant, serviable, et que nous aimons tous, nous fmes honteux, notre premier moment d'humeur tant pass, non pas de l'avoir mal reu, mais d'avoir eu l'intention de le mal recevoir. Chacun de nous s'en voulut de ce fugitif moment d'gosme involontaire dont il et t bien empch de donner une raison plausible: aussi bien quand il nous eut dit bonjour tous, chacun de nous se hta de lui rendre un _bonjour_. Au silence qui rgnait tout l'heure sur la terrasse o nous tions, succda une conversation presque gnrale, tant nous avions hte de faire honneur au nouveau venu! Il y a deux sortes de conversations (il y en a peut-tre de plus de deux sortes), la causerie ardente, hors d'haleine, et que rien n'arrte, ou bien cette espce de discours semblable au feu de sarment qui ptille et s'teint ds les premires tincelles. C'est ainsi que commena notre conversation: nous voulions faire une politesse au nouveau venu, et rien de plus; quoique runis, nous tions amoureux de silence... Il n'y a rien de plus doux! Le silence est aussi ncessaire au milieu des champs que l'air, l'ombre et le bruit des saules au-dessus de nos ttes. Ainsi les premires paroles tant changes, il nous semblait que nous allions nous taire; mais ce n'tait pas le compte de notre Parisien: il arrivait tout gonfl d'anecdotes, bourr d'histoires de toutes sortes; il en tait confit, il en tait truff, il en avait une de ces indigestions contagieuses. Il fit donc avec nous le rouet pendant une heure: la fin, le voyant obstin raconter toujours, nous prmes un parti dsespr, nous rsolmes de ne pas nous laisser assassiner d'histoires, sans rpondre l'historien par d'autres histoires, et, par ma foi, puisque nous tions rveills d'une manire odieuse, nous nous mmes torturer notre conteur notre tour. Arthur, le premier, provoqua Gabriel. --A propos de soire, dis-nous, Gabriel, ton aventure de jeudi pass cet lgant troisime tage o tu nous conduisis avec un air si rserv. --Bon! rpondit Gabriel, tu tais ce bal aussi bien que moi, et tu sais ce qui s'y est pass. --L, l! tu vois de bien plus belles choses que moi, Gabriel. Moi, j'arrive au bal en inspir, en vrai hasard: peine entr, je ne sais quel enivrement s'empare la fois de ma tte et de mon coeur. Le frlement de la valse et les cris aigus de ces souliers de satin m'agacent les nerfs comme le son d'un harmonica. Je suis tourdi par le bal, je n'y vois rien; c'est un nuage de toutes les couleurs, un murmure de tous les bruits, un enchantement qui touche tous les extrmes. Je ne vois ni n'entends, je ne marche pas, je suis port, je rve. Or, toi, c'est bien diffrent, mon fils: tu observes, tu coutes, tu regardes, tu es de sang-froid! Dans ce salon aux tides effluves, tu te caches sous quelque tableau de ton choix, vis--vis le reflet d'une glace, et te voil le roi de la fte! Toutes ces femmes pares, c'est pour toi qu'elles sont pares; c'est pour toi ce bouquet de fleurs, ce regard baiss! Les sourires, tu les devines, les ambitions, tu les comprends! Tu sais les mystres de ces coeurs volages! C'est toi vraiment qui assistais en esprit la fte de l'autre soir! Gabriel, ce discours: A quelle heure es-tu sorti de ce bal?--Je ne sais pas, dit Arthur; mais il tait grand matin quand je l'ai quitt. Les heures s'envolaient dans leur costume de danseuse; une de ces belles heures, surprise par l'aurore: Ramenez-moi, m'a-t-elle dit, ma voiture! Et je l'ai ramene; et elle m'a dit adieu avec un sourire; et c'est l tout ce que je sais de ce bal. --Vraiment! dit Gabriel, je te flicite de tomber toujours sur des heures qui ont leur quipage la porte; pour toi, Apollon est un dieu complaisant qui ne craint pas de faire attendre un cocher de fiacre. Je suis moins heureux que toi, je tombe souvent sur des _heures_ qui vont pied; et le soir mme dont tu me parles, j'en ai reconduit une travers les rues de Paris. A mesure que nos deux jeunes gens racontaient leur histoire, notre Parisien redoublait d'attention. videmment, il s'engluait dans l'intrt du rcit d'Arthur et de Gabriel. --Et comment donc avez-vous reconduit chez elle cette belle _heure_, le matin dont vous parlez? --Mais, dit Gabriel, la chose est toute simple: le matin venu, j'allais partir, quand je vis la dame italienne avec laquelle tu as dans, qui s'enveloppait de son manteau. C'tait une belle et grande personne aux yeux noirs; vive et rsolue, elle descendit les trois tages et se mit marcher grands pas dans la rue. Et moi, la voyant seule, je lui offris mon bras sans rien dire; et elle l'accepta sans rien dire, et voil tout. --C'est trange! dit le Parisien. La conversation tomba. Cette fois nous esprions que le silence allait durer une heure, et dj nous nous blottissions sous ce bon silence comme on se tapit dans un bosquet d'aubpines; mais ce n'tait pas le compte de notre Parisien. Notre Parisien voulait parler toute force; il croyait qu'il tait de son honneur et de sa politesse de parler: raconter des histoires tait un devoir auquel il ne pouvait manquer; et malgr l'admirable retenue de nos amis pour arriver une conclusion silencieuse, il reprit la conversation: --Savez-vous, messieurs, que le marquis de Nhrac est mort? Profond silence. Alors le Parisien, baissant la tte, nous regarda l'un aprs l'autre; son regard plus encore que sa question demandait une rponse. --Quel marquis de Nhrac? demanda Moncalm. En voyant Moncalm sortir de derrire son chne, lui dont personne ne souponnait la prsence en ce lieu, j'admirai son imprudence et sa politesse... Ajoutons que c'tait un peu plus que la curiosit qui tirait Moncalm de son repos. Moncalm tait un grand amateur de livres. C'est lui qui vendit une ferme pour se prsenter convenablement la vente du fameux marquis de Chteaugiron. --Le marquis de Nhrac, reprit-il, ne s'appelle-t-il pas Nhrac-Montorgueil? Et si c'est lui qui est mort, que devient sa bibliothque, et qu'a-t-on fait de son bel exemplaire in-4o d'_Isae le Triste_, aux armes de M. de Thou? L'intervention de Moncalm, et sa question faite d'un ton srieux, djoua tous nos projets: nous entrions, malgr nous, dans ces dsesprantes conversations de la ville que nous voulions viter. La conversation allait commencer pour tout de bon entre Moncalm et le Parisien, si je n'tais pas intervenu: --Vous avez raison, Moncalm, c'est vraiment le marquis de Nhrac-Montorgueil qui est mort, ce petit vieillard avec lequel nous avons pass de si dlicieux moments chez Sylvestre, un homme estim de Crozet, qui Thouvenin ne faisait pas attendre ses reliures plus de dix-huit mois. --Et qu'est devenu son exemplaire d'_Isae le Triste_? demandait toujours Moncalm. --Il est entre les mains de ses hritiers, probablement, lui dis-je: et je crus que la conversation s'arrtait l. Mais ce damn Moncalm, une fois cheval sur son dada, rien ne l'arrte. Et puis le moyen d'empcher Moncalm de rpondre au Parisien, le Parisien d'interroger Moncalm? Cependant, il y eut un moment de silence qui dura bien cinq minutes, pendant lequel nous fmes entre la vie et la mort de la conversation, esprant bien que ces deux messieurs se tairaient. Vains efforts! vain espoir! Aprs ces deux belles minutes de silence, au moment o tous les yeux se portaient mollement sur tous les points de l'admirable valle: --Ah! le singulier corps, ce marquis de Nhrac-Montorgueil, reprit Moncalm. Il n'en fallut pas davantage pour rveiller le Parisien; rien de ce qu'il avait sous les yeux, les saules qui se balancent au gr du vent, les platanes qui poussent, la maison blanche et qui fait un si dlicieux point de vue, avec son portique de quatre colonnes, les aqueducs de Buc tout au loin, qui se cachent demi sous les peupliers jaloux, rien ne put retenir une nouvelle question du Parisien, place sur ses lvres comme un pot de fleurs, sur les fentres d'une grisette, sans garde-fous. --Vous avez donc beaucoup connu le marquis de Nhrac-Montorgueil? demanda le Parisien. --Si je l'ai connu! reprit l'autre; il n'y a pas trois semaines encore, nous tions, lui et moi, chez Silvestre, la vente Duriez. Vint le marquis aprs la _Thologie_, et je lui fis place. Il est riche; il s'y connat, il achetait d'un ton ferme et sans balancer les plus belles choses; moi, cependant, triste et pensif, je voyais les plus beaux incunables passer devant moi et s'en aller dans les mains des profanes: mon coeur se brisait, je n'avais jamais t si humili de ma malheureuse pauvret. --Qu'avez-vous? me dit le marquis. Vous n'achetez pas ces _Lettres Provinciales_, Moncalm? Peste, un in-4o, la premire dition dans sa reliure jansniste... C'est un beau livre, et qui vous convient parfaitement. Je ne rpondis que par un profond soupir. --Vous tes malade, Moncalm? me dit le marquis, donnez-moi le bras, et sortons. Il sortit, non sans donner ses ordres au libraire charg de la vente, et quand nous fmes dans la rue des Bons-Enfants:--Voyons, me dit-il, qu'avez-vous? --Hlas! je n'ai pas d'argent, lui dis-je, et cette vente me tue! On ne reverra pas de sitt ces livres qui s'en vont je ne sais o. --N'est-ce que cela? Voulez-vous cinquante mille francs? reprit le marquis. --Et vous avez pris les cinquante mille francs? demanda le Parisien. --Monsieur, dit Moncalm, je n'ai jamais emprunt l'argent que je ne pouvais pas rendre; seulement, j'ai dit au marquis:--Prtez-moi votre exemplaire d'_Isae le Triste_, s'il vous plat. --Je suis sr, lui dis-je aprs dix minutes, que le marquis ne vous a pas prt _Isae le Triste_. --Vous avez devin juste, me dit Moncalm; il voulait me donner cinquante mille francs, il n'a pas voulu me prter son livre. Ah! le digne homme! La saillie de Moncalm nous fit rire; et maintenant que ce damn Parisien avait chang l'allure de notre esprit, nous sortmes de notre recueillement sans trop nous plaindre, et nous fmes le tour du beau parc, mollement tapiss de mousse. Alors, marchant et courant dans les bosquets, dans le bateau, sur le rivage, dans l'le, en parlant jeunes femmes et vieux livres, nous trouvmes que le Parisien tait un bon vivant. Mais minuit, quand chacun de nous fut rentr dans sa chambre, chacun regretta son bon silence et sa tranquille contemplation de tous les jours; ce jour-l nous fmes bien persuads d'une vrit dont on n'est pas assez convaincu, savoir, que de tous les contes fantastiques et non fantastiques, le silence est le plus difficile faire... et le plus difficile raconter. LE HAUT-DE-CHAUSSES. Le seul endroit de Versailles o l'on boive honntement de bon vin, mme en comptant le palais du roi notre sire, c'est le cabaret des _Deux Cigognes_. Il est vrai qu'il est situ l'extrmit de la ville, fort loign de ce chteau en tuile rouge et de ces belles alles o se promne madame de Montespan; mais c'est un joyeux cabaret. En t, il est protg par un large tilleul dont les fleurs tombent par intervalle sur les tables en pierre; en hiver, il est chauff par un pole aux larges bords, autour duquel se runissent les mousquetaires et MM. les gardes du corps du roi, plus amoureux de bon vin et de gais propos que de gloire et de tapage. Oui-d, tout est dit quand on a dit: les _Deux Cigognes_, et je vivrais mille ans que je les aurais toujours devant les yeux; oiseaux plus unis que les frres d'Hlne, s'envolant du mme vol, flanc contre flanc, la tte blanche, au long bec; oiseaux hospitaliers dont la queue tait cache par le bouchon du cabaret qui flottait au moindre vent. Un jour que ma femme, et vraiment elle tait fort jolie, elle portait de vastes paniers, de blanches dentelles, un chignon relev avec des pingles d'or, et a vous avait un petit pied que M. le surintendant gnral avait daign remarquer quand ma femme n'avait que douze ans; un jour donc que ma femme avait t prsenter, aprs la messe, un placet Sa Majest Louis XIV en personne, relativement aux affaires du rgiment de monsieur son pre, mon beau-pre moi, feu M. le baron de Saint-Romans, tu en duel sous le cardinal, vis--vis Notre-Dame des Champs, j'tais all attendre le rsultat de cette audience au cabaret des _Deux Cigognes_. J'tais l depuis deux heures environ, aussi heureux que peut l'tre un honnte bourgeois qui boit du vin de Mcon, qui respire un air plein d'ambroisie, et qui attend patiemment sa femme attife la mode nouvelle; j'avais puis tous les sujets rcratifs de cette belle ville; j'avais vu passer la maison de Monsieur, vert et or, la maison du grand Cond, toute jaune, et madame de Maintenon avec ses deux jeunes lves, enfants charmants qui promettaient d'tre de jolis princes, qui saluaient de droite et de gauche; enfin monseigneur de Louvois, qui venait de commander une belle dragonnade; j'avais mme aperu M. de Condom, une grande croix violette sur la poitrine, et M. Despraux en habit neuf: tout ce bruit, ces laquais, cette foule en habits brods, faisaient de Versailles un paradis sur la terre. O malheureux que je suis (me disais-je), et que viens-tu faire en ce tumulte? Eh! messieurs, vous qui allez la cour, renvoyez-moi donc ma femme, s'il vous plat. Vous savez peut-tre quelles rveries s'abandonne un buveur qui boit seul? La machine de Marly obit moins rapide, que le verre au buveur. On est l comme une plante en plein midi: la plante est penche, elle souffre; arrive le jardinier qui l'arrose et lui rend quelque vigueur: s'il l'arrose encore et toujours, la plante la fin succombe sous cette bienheureuse fracheur. Je vous prie, au reste, de ne pas vous tonner de cette comparaison potique; je l'ai entendue sortir de la bouche mme du clbre M. de Bachaumont, un jour que j'eus l'honneur de dner avec lui. J'tais donc entre l'tre et le non tre de l'ivrognerie, et dj les premiers arbres de la grande route se mettaient dfiler devant moi une belle parade, avec leurs ttes rondes et poudres comme des ttes de chambellans. Il me plat ce sabbat champtre; les sapins lancs se mlent aux chnes revtus de chvrefeuille, les ormes habills de lierre renversent les bois taills en pyramides, pendant que le saule apparat en dessous de l'onde comme un clair miroir d'argent... Confusion des confusions: le sabbat commenait fort bien, quand dans ce miroir d'argent j'aperus un homme.--Ah! ventrebleu! corbleu! sacrebleu! disait-il; et je vous prie de croire qu'il disait mieux que _ventrebleu_... Garon! une veste, un haut-de-chausses!... Ah! malheur! ah! damnation! que je souffre! Oh! que je suis meurtri! Je brle comme la pucelle Jeanne!... Au secours, garon! un haut-de-chausses! Au diable si je ne vous traite pas comme des Anglais! Corbleu! Ventrebleu! Sacrebleu! Disant ces mots, l'homme exaspr se jetait sur un banc de pierre. Ah! malheur! damnation! dit-il en se relevant comme un pantin mcanique. En mme temps, il tira son sabre, et dchirant les aiguillettes de son haut-de-chausses, il l'envoya dix pas de l. Le haut-de-chausses, en tombant, tomba tout roide; on aurait dit un homme sans tte et sans jambes. Puis il ta sa veste qui fut rejoindre le haut-de-chausses. La sueur ruisselait de tout le corps de ce pauvre homme: ses cuisses et ses bras taient rouges comme du sang; une crevisse n'est pas plus rouge en sortant de l'eau bouillante... De sorte que l'homme en question resta plant l, en chemise, devant moi, dans une espce d'affaissement satisfait qui lui donnait le plus extraordinaire de tous les airs. Oh! vraiment, c'tait une figure hardie, un visage tanne, un poil rude et roux, les membres d'un Hercule et le cou tors, un vritable brigand: il avait conserv sur sa tte un chapeau fin orn de belles plumes blanches et d'une cocarde brode, le chapeau d'un noble officier du roi. Il s'approcha de la table o j'tais, il prit brusquement un verre de mon vin et il but, il but tout d'un trait; il prit ensuite la bouteille et la vida! Cependant un attroupement assez nombreux se faisait au dehors; messeigneurs du gobelet et de la bouche, qui revenaient dans de grands fourgons chargs de viandes et de lgumes, les femmes du voisinage, tout le faubourg fut bientt la porte des _Cigognes_, bouche bante, esprant voir un fou. Alors, sans se soucier de son haut-de-chausses, de son habit et de ses paulettes d'or, il emporta mon verre et son sabre; il traversa le salon du rez-de-chausse sans que personne et envie de rire, et par la main il me conduisit dans l'arrire-jardin, une autre table. --On est bien l, dit-il. Garon, du vin! garon, des habits et du vin; mais avant tout du vin!... Puis, s'adressant moi: --Vous tes un brave homme, bonjour! Un garon se prsenta. --Nous n'avons vous offrir, monsieur, que des habits moi, de pauvres habits de coton trs-lgers et qui seront peut-tre un peu courts. Il pensa embrasser le garon. --Oui, mon ami, des habits toi, une culotte lgre et frache, une veste dont les revers ne montent pas jusqu'aux blanc des yeux, et dont les basques n'inquitent pas mes talons; un habit comme le tien, voil ce qu'il me faut... En mme temps il passait le pantalon de coutil, il mettait la veste raies jaunes et vertes, gardant toujours son chapeau plumes sur son front. Et quel soupir d'allgeance il poussait sous ce pampre enchant. --Voil une pice votre genou gauche qui jure horriblement, lui dis-je en lui montrant le pantalon. --Si monsieur voulait mettre un tablier tout blanc sur cette pice, on ne l'apercevrait pas, dit le garon. --Non, pas de tablier! Je suis heureux, content; je suis bien: va chercher mes habits, mon garon, je te les donne pour les tiens; prends garde surtout la doublure, elle est en or massif la doublure, et tu pourras en acheter un cabaret toi. --Une culotte en or, monsieur! --Oui, en or, me rpondit-il; j'ai voulu une fois dans ma vie tre habill comme un grand seigneur; j'avais imagin cette doublure pour me distinguer des autres courtisans qui mettent tout leur or en dehors; mais que j'ai souffert! mais que je suis tout en sang! O bienheureuse culotte! et il regardait amoureusement la pice noire qui se dtachait son genou, sur un fond blanc. Je lui servis boire, et je remplis son verre jusqu'au bord; il vida son verre d'un seul trait.--Vous ne savez pas verser le vin dans un verre, me dit-il srieusement. Remplir un verre est une grande action, sur ma parole; quand on a une bonne culotte et une bonne veste, il faut prendre ses aises, et vous y allez comme un fils de famille qui vient de drober sa premire bouteille la cave paternelle. A ces mots, il se posa d'aplomb sur son banc; il se plaa vis--vis de son verre et le coude appuy sur la table, prit la bouteille de sa pleine main, puis il renversa lentement le petit vin qu'elle contenait. En mme temps, un large sourire, un sourire de bon homme, un sourire de buveur, laissait entrevoir dans sa bouche deux larges ranges de dents blanches et bien faites, pendant que son oeil de feu suivait dans le verre la liqueur vermeille. --Entendez-vous ce son lger, disait-il, cette imperceptible musique aussi douce que le son du canon? Tin! tin! tin!... le son vibre fond dans le coeur, le vin est plus souriant, l'cume est plus blanche... Tin! tin! Mon Dieu, la bonne culotte! Ah! mon Dieu, mon Dieu, que je suis heureux! Puis il vidait son verre et reprenait ainsi: --C'est une dcouverte que j'ai faite, une grande dcouverte: quand le temps est calme et que le vaisseau file ses dix noeuds, je m'amuse interroger ma bouteille, ma harpe olienne, mon torbe, mon clavecin, mon violon, ma viole, tout mon orchestre, mon orchestre, ma fanfare; mon ami, mon bon ami!... Pardieu! la bonne enveloppe que j'ai l! Il s'interrompait pour s'asseoir plus l'aise; il reprenait sur le mme ton:--Par le son, par l'odorat, je devine aussitt quel vin je me verse; un gnreux vin de Bourgogne est un gnral d'arme; il commande, on obit. Le petit vin, le vin des Anglais, sur les bords de la Garonne a la voix claire de la premire fillette que vous rencontrez, quand vous tes rest deux ans votre bord, et que vous trouvez le soir, au coin d'une rue de comdie, marchant lgrement et fredonnant un air nouveau; le vin de Champagne, oh! l, l! se dmne en cumant comme une passion de tragdie hurlant des vers de douze pieds. Ne me parlez pas du vin des les, muet comme un empoisonneur. Parlez-moi du vin qui vous parle et qui vous soutient, et vous couvre en ptillant de son cume... Ah! la bonne cotonnade, et le frais habit que voil! J'admirais, j'coutais, je ne pensais plus ma femme; honteux seulement de mon silence avec un si bon parleur. --Et, votre sens, monsieur, repris-je, assez heureux de ma question, quel langage trouvez-vous au punch? --Oh! pour le punch!... en mme temps, il portait sa main ses lvres... pour le punch!... Il passa son bras robuste au-dessus du cou, il me fit pencher la tte jusque sur la table, et, s'tant bien empar de mon oreille, il murmura ces solennelles paroles: --Pour le punch, aussi vrai que je suis un loyal marin, et que j'ai reu le baptme sous la ligne, j'aime le punch comme j'aime l'odeur de la poudre. Le punch est un pome faire, plus difficile que tous ceux de mademoiselle Scudri; le punch est un enfant qu'on met au monde; un esprit de feu, une me lgre qui foltre, une fe; il est le produit des deux mondes, le lien des deux mondes; j'aime le faire quand j'ai le temps... Mon Dieu, la bonne culotte et la bonne veste! que je suis heureux, mon Dieu! Cet esprit de feu est rempli de courage; mes marins et moi nous en avions bu, satur de poudre, un certain jour que nous allions couler bas, et qu'en change d'une mchante barque, nous donnmes au roi de France un galion d'Espagne charg des trsors de l'Amrique; de l'or, des piastres, des diamants, de la cannelle, du rhum. Vive le punch! Il remplit lentement son verre et, aprs s'tre assur de la qualit du vin: --J'oubliais de vous dire, me dit-il, que, dans la cargaison que nous avions prise, il y avait encore du sucre et du caf, un caf parfum qui vous monte au front comme une couronne, et qui vous fait dcouvrir une voile, sept lieues en mer! Hourra! hourra! mes braves, aux voiles! pointez! silence! virez de bord! jetez le pont! montrez-vous, encore un de pris! Vive le roi. Il agitait son chapeau, il tait rayonnant, c'tait plaisir de voir ce brave marin se promenant de long en large dans le jardin du cabaret, en veste et en pantalon de nankin. Je criai moi aussi: Vive le roi! Aprs un instant d'enthousiasme, il revint s'asseoir auprs de moi.--Quel grand roi! mais aussi quel ennui dans son palais! Il frona les sourcils, et il reprit: Buvons! Je m'aperus alors que sa main gauche tait saignante et dchire.--Qu'avez-vous donc l? lui demandai-je en souriant; une petite main a dchir la vtre! O le mauvais coup! les jolies femmes de Paris n'en font pas d'autres, depuis longtemps! --Ce n'est pas une jolie femme, monsieur, qui m'a gratign de cette sorte, c'est le chat du roi. C'est un beau chat, j'en conviens, gros comme moi; ce chat blanc se promne en collier d'or comme un hidalgo dans l'antichambre; j'aperois le ministre qui le salue et le confesseur qui le salue, et chacun lui fait place! Bon! je n'avais rien faire, je m'approche agrablement du matou: _Minet! Minet!_ viens, _Minet!_... On s'tonnait de mon audace... _Minet! Minet, ici!_ Et Minet faisait le gros dos, je me baisse alors pour le caresser, et, niais que je suis! je veux passer la main sur la fourrure de Minet; voil Minet qui jure et qui s'emporte, et qui me donne un violent coup de griffe!--Il entre alors chez le roi, avant moi, pour le prvenir contre moi. --Sacrdi! m'criai-je, vaincu par la douleur. Un huissier s'approche de moi.--On ne jure pas chez le roi, me dit-il. J'allai m'asseoir dans un coin. Le mme huissier revint prs de moi.--On ne s'assied pas chez le roi! Je me levai, et pour mieux vaincre ma colre, je me mis siffler un air de mon pays; mon vaisseau tremble quand je siffle cet air-l; les matelots sont leur poste, le pilote son gouvernail, les canonniers leurs canons; quand je siffle cet air, c'est une tempte en plein minuit. Je sifflais donc, quand le mme huissier, un insolent drle, vint moi, et, avec le mme sang-froid:--On ne siffle pas chez le roi! J'tais furieux! comment j'ai fait pour ne pas l'assommer? je n'en sais rien... Je pris ma pipe et je la remplis de tabac; l'huissier me laissait faire, et je pensais que du moins, la cour, la fume tait permise...--On ne fume pas chez le roi! me dit l'huissier. J'ai bris ma pipe. Ah, nom de nom!... Me traiter ainsi, moi, le serviteur du roi! m'empcher de fumer, de jurer, de siffler, de faire chez le roi tout ce que j'ai appris faire au service du roi! Je l'ai dit au roi, qui m'a promis de donner des ordres son huissier, pour le jour o je reviendrai. Ainsi il parla. Il tait si heureux de sa culotte de nankin! La conversation de cet homme m'intressait au dernier point; rapporter tout ce qu'il me raconta m'est impossible: le roi lui avait dit: Je vous ai fait chef d'escadre, il avait rpondu: Vous avez bien fait, sire. Il avait dit au roi: Voyant que _le Neptune_ tait engag, j'appelai _la Gloire!_...--Elle vous obit, rpliqua Sa Majest. Et comment, amiral, avez-vous fait pour traverser l'escadre ennemie?... En ce moment, les courtisans me serraient m'touffer... coups de poings, j'cartai la foule droite, gauche, Voil comment j'ai fait, sire!... Sur quoi je suis sorti pour chapper au supplice de ma doublure en or... Le roi riait, les marquis riaient, et tous riaient... et me voil!... Mais quelle est donc cette aimable femme, aux yeux bleu de mer, qui vient me chercher? reprenait l'amiral. --C'est ma femme elle-mme, ne vous dplaise, monseigneur... C'tait ma femme, en effet, qui avait parl M. de Lauzun, l'ami du roi. Sa demande tant accorde (ah! c'tait une enjleuse), elle eut l'honneur de rentrer Paris, dans le carrosse de notre ami... Jean-Bart. L'CHELLE DE SOIE --Vous ne sauriez croire, ami Francis, me dit-il, tout ce qu'il y a de charme et d'innocence dans un bain de femmes turques: ignorant comme vous l'tes, vous avez tort d'en parler si lgrement. A ces mots, le vieux gnral reprit son _brle-gueule_, il s'enfona dans son fauteuil, il croisa les jambes, et retomba dans cette rverie veille qui fait le charme du tabac de la Havane, opium btard de nous autres orientaux de Paris ou de Saint-Cloud. La conversation finit l. Je me levai;-- l'autre extrmit du salon, je fus saluer la fille du gnral, Fanny, jolie et rieuse personne, qui, sous ce masque de fume, paraissait aussi brillante qu'une belle gravure de Wilkie sous un verre sans dfaut. C'est un charmant contraste, le vieillard qui se fait pote dans une ondoyante fume; une jeune fille qui respire et qui chante travers le nuage. Vous la voyez comme une apparition au del des sens: peine vous distinguez son visage, elle n'a plus de souffle; on dirait une sylphide qui s'est trompe d'lment. Mais j'tais trop accoutum voir Fanny avec son pre, pour faire toutes ces belles rflexions. Je fus donc m'asseoir prs d'elle, et bien plus prs que je n'aurais os le faire, sans la fume qui comblait les distances: cette atmosphre ondoyante est si favorable l'amour!--Il y a des moments o vous tes seul entre deux nuages, vous rvez vos amours.... Tout coup, le nuage s'entr'ouvre et vous voil au sommet de ces alpes fantastiques, ct de la belle Fanny, envelopp du mme voile, isol avec elle du monde extrieur, vos pieds les mmes orages, le mme calme sur vos ttes. Alors la belle sourit avec plus d'abandon, vous la regardez avec plus d'audace; pas de nuage et pas de rempart... A la fin, vous voil retombs, elle et vous, dans le salon enfum, au milieu des guerriers de l'Empire qui dcorent la muraille; vous entendez sonner dix heures, le signal du dpart: c'est peine si vous avez le temps de reculer votre sige de celui de Fanny. --Votre pipe est-elle dj vide, gnral? Le gnral avait sa tte penche; son fourneau tout noirci, reposait terre ct de son chien. A voir cette large machine entoure encore de lgres vapeurs, on l'et prise pour l'Etna, quand il se repose enfin, lass de jeter sa lave et sa fume. Aprs deux minutes, le gnral rpondit ma question. --C'est assez fumer pour ce soir, monsieur Thodore; je ne suis plus ce que j'tais: j'ai vu le temps o je serais rest trois nuits et trois jours jeter en l'air plus de fume que n'en pourrait faire, en un an, tout un corps de garde de soldats citoyens. C'taient de grands et vifs plaisirs! Tout nous manquait, l'habit sur notre corps, la chaussure nos pieds, le pain, le vin, la paille... Heureusement le tabac nous soutenait. Le tabac! beau rve! Il y avait l'arme d'Egypte des hommes qui avaient le coeur de faire des vers franais devant les pyramides. Un d'entre eux a os faire un pome pique au milieu du dsert. J'ai fum aux pyramides, j'ai fum partout et toujours. La premire fois que je vis ta mre, ma chre Fanny, elle recula de trois pas! j'avais les lvres enfles force d'avoir pens ta mre. Elle tait si douce et si jolie! Elle aimait avec transport les fleurs, les odeurs suaves, le linge brod et odorant! Son oeil tait si pur, sa joue tait si blanche! Eh bien, ma chre enfant, je l'avais apprivoise, ta mre. Que de fois elle a pos sa lvre lgante, et frache, sur mes lvres brles par le tabac! Que de fois elle a charg ma pipe de sa main charmante. As-tu vu le cerf de Franconi, ma fille? Quand le cerf avait tir son coup de fusil, il respirait l'odeur de la poudre: ainsi tait ta mre. J'allais elle, je lui tendais ma pipe, en faisant les gros yeux. Ta mre arrivait petits pas, elle tendait son joli nez sur ma pipe, chaude encore; et Dieu sait qu'elle se sauvait en ternuant, la peureuse! Rentre chez elle, elle droulait ses cheveux, elle changeait de robe et de mouchoir, toute l'eau de Portugal y passait! Disant ces mots, l'oeil du bon gnral tait humide. Vous avez vu cela souvent: une larme qui roule dans un oeil vif encore, et qui reste suspendue de gros cils; et la joue honteuse de se sentir humide! Fanny entendant parler de sa mre, jeta ses deux bras au cou de son pre; elle appuya sa tte blonde sur la poitrine du vieillard; ce fut alors seulement que cette larme aprs avoir roul sur le visage du gnral, rejaillit sur le visage de son joli enfant: le bon pre se sentit soulag. --Bonsoir, dit-il, bonsoir, ma fille; bonsoir, mon bon garon. Voil une femme, elle a la grce et la beaut de sa mre... Elle ne craint pas plus le tabac et la fume que moi, son pre. Aussi je l'ai leve au gr de mon coeur. Quand elle vint au monde, et que sa mre me la donna d'une main tremblante, il y avait huit nuits et huit jours que je n'avais fum; j'tais dfait et livide! J'avais pri le bon Dieu, tremblant comme un moine espagnol qui abjure! Quand j'eus mon enfant, je repris ma fume, et je couchai ma fille en son petit berceau-voyageur. Nous tions en Espagne alors: beau pays! J'envoyai chercher une nourrice andalouse, une nourrice comme pour un empereur. Elle arriva la nourrice, grosse mre rebondie, oeil noir, cheveux noirs, visage idem, mais tout le reste tait trs-blanc. Je la vois encore; elle tenait la bouche un long _cigaretto_ que lui avait donn quelque muletier en passant sur la route.--Tenez, Maria! prenez cet enfant. Bien! nourrice, garde ton cigare; je n'ai pas peur de la fume, commre; ma femme non plus. Et ma fille se jeta sur le sein de la nourrice, et comme je m'approchai pour voir comme elle allait s'y prendre, halte-l, la nourrice l'enveloppa dans un nuage, et moi, je me fis apporter ma pipe, et je ne quittai plus la nourrice. Je fumai avec elle aussi bien que j'aurais fum avec un capitaine de dragons; aussi vous comprenez quel plaisir c'est pour moi, de savoir que ma fille aime son pre et les plaisirs de son pre. Quel bonheur de pouvoir entrer partout chez soi, sans avoir redouter certaines limites. Aussi bien je te promets un mari qui saura fumer comme ton pre, mon enfant; c'est le moyen de n'avoir ni un dbauch, ni un joueur, ni un faiseur d'esprit, ni un moqueur, ni un oisif; mais un brave homme, aimant sa maison, sa femme et son feu. C'est moi qui te le promets, Fanny, tu n'pouseras jamais qu'un fumeur. J'avais pris machinalement la pipe du gnral, et, l'entendant parler avec tant de vhmence, j'avais approch le tuyau de ma bouche et j'tais dans l'attitude d'un homme qui mdite ou qui fume, quand le gnral, me regardant avec la plus profonde piti:--Pauvre espce! et quelle triste gnration! Allez donc en Egypte, ou prenez Moscou avec des gaillards de ce calibre! A ton ge, morbleu! j'tais un homme de fer: les femmes, le froid, le chaud, la bataille, le sommeil, le plaisir, rien n'y faisait; je n'aurais pas recul d'un pas, devant un excs quel qu'il ft; c'est qu'alors nous avions des mes d'une haute trempe. Vous autres, tout au rebours, vous tes une race molle et blafarde, pitoyable voir. C'est une grande misre ces jambes grles, ces mains mignonnes, ces poitrines rtrcies, ces visages ples, ces cheveux boucls, cette barbe qui serpente au hasard, ces voix fltes, et de dire que tout cela s'appelle un homme! Un homme, _morbleu_! Un homme aujourd'hui, sais-tu ce que c'est? C'est quelque chose qui sait le latin, qui lit des journaux, qui dclame des vers, qui se lve huit heures, qui se couche onze, qui boit de l'eau, et fume des cigares en papier. Vos hommes portent des gants jaunes, ils ont des habits troits, ils affectent de montrer leurs dents et leurs gencives, ils ont un lorgnon leur cou parce qu'ils n'y voient pas, ils parlent beaucoup et toujours; surtout ils parlent de prfrence des choses qu'ils ignorent et des pays qu'ils n'ont pas vus: de l'Espagne, de l'Alhambra, de l'Orient, o ils ne sont jamais alls, et des bains turcs, dont ils n'auraient aucune espce d'ide, mme quand ils seraient alls en Orient. --Gnral, lui dis-je, vous revenez aux bains turcs par un long dtour; il serait plus charitable de me dire tout de suite, l'histoire que vous avez envie de me conter ce sujet. --Laissez ma pipe! laissez ma pipe, monsieur! me cria le gnral, sans rpondre ma rponse. Veux-tu bien laisser ma pipe! toute muette qu'elle est, et toute vide, il y a encore assez de feu dans ses cendres, assez d'me en ce corps teint, pour vous jeter ivre-mort sur ce tapis jusqu' demain!--Or a, bonsoir, mon doux enfant! bonsoir ma fille! Et il embrassa son joli enfant, et la jeune fille se retira en me disant, moi aussi: _Bonsoir!_ Le gnral la suivit des yeux; la porte du salon se referma, et je croyais voir encore la charmante apparition. Quand il fut dit que nous ne la reverrions plus que le lendemain, nous fmes d'une grande tristesse son pre et moi; il se rejeta dans son fauteuil de trs-mauvaise humeur: et moi, regardant la pendule, tout l'heure si rapide, et si lente prsent, je pensai, avec un soupir, qu'il fallait que cette aiguille ft le tour du cadran, avant de vous revoir, ma chre Fanny! Il y eut entre le gnral et moi un silence qui dura plus d'un quart d'heure, et muets tous les deux, nous emes une de ces longues conversations qui viennent du coeur, si pleines de choses, et de tendresse et de serments d'amiti; une conversation du sixime sens, entre un vieillard indulgent et un jeune homme honnte qui se donnent, sans le savoir, lui un fils de plus, lui un second pre. C'est ainsi que, peu peu, nous fmes consols, pensant tous les deux au lendemain. Quand nous emes bien panch notre coeur dans ce silence, et quand tous nos secrets intimes, de lui moi, de moi lui, furent puiss, la conversation reprit son cours: --Fais le th, me dit-il, charge ma pipe, ranime le feu, et buvons du th, puisque aussi bien, pauvre monsieur, le rhum vous monte au cerveau, comme le tabac. Trop heureux encore si monsieur peut dormir, quand il aura deux ou trois tasses de th vert dans le cerveau. Il se prit sourire; je dcouvris la thire, je chargeai la pipe; le tabac et le th jetrent leur arome. Le gnral se retourna pour regarder le portrait de sa fille; de sa fille, son regard se porta sur moi, sur le th, sur sa pipe: il avait dans cet instant la physionomie heureuse d'un homme heureux. --Quand je suis avec toi, me dit-il, une chose me chagrine et me gne trangement; je suis mal l'aise avec vous autres, jeunes gens d'une poque o tout est gne et souffrance. Ah! vous tes trop sages pour un vieux comme moi: je n'oserais pas parler plus librement devant vous, que je parlerais devant ma fille. Enfants! vous n'avez pas vu le Directoire? Vous n'avez pas assist ce moment de plaisirs solennels, quand toute la France, enfin dlivre de l'chafaud, se ruait dans toutes les jouissances de la vie et de la jeunesse, la faon d'un colier chapp aux trivires du pdagogue. Les guerres d'Italie, le gnral Bonaparte et l'Egypte marchrent ce rveil dlirant. J'eus le bonheur de faire partie de l'Europe active; je fus soldat la suite du grand homme, et, quant aux scandales du Directoire, je ne fis que les entrevoir. Cependant, je m'en souviens encore, et quand ma fille dort entre ses rideaux blancs, j'aime parler de tout cela avec toi, mon enfant. --Gnral, rpondis-je, il me semble que vous calomniez bien fort la gnration prsente. Tant s'en faut qu'elle soit aussi chaste que vous l'imaginez: elle est ne en toute hte, elle a le sentiment des grandes passions, elle n'en a pas la force. Il n'y a plus de Lauzun, il n'y a plus de Cambronne, il y a des rveurs qui lisent les _Mditations potiques_. C'est notre petite sant qui fait nos grandes vertus, mon gnral, mais, de grce, ne le dites personne, et surtout n'en parlez pas votre enfant qui dort! Et maintenant, prsent qu'il est onze heures, que votre pipe est brillante comme une toile, que le th est vers pour nous deux, si vous me racontiez votre scne dans les bains des femmes turques? Faisons cette dbauche nous deux, le voulez-vous? --Oh! reprit-il, ceci est une belle histoire, et je vais te la conter; aussi bien, depuis sept heures du soir, je suis fatigu de vous entendre parler de l'Orient comme vous faites; je suis las de vos vers, de vos descriptions, de vos contes, de vos grands livres gravures sur l'Egypte, moi qui ai vu et touch l'Egypte!... A la fin, il commena brusquement ce rcit si longtemps attendu: J'tais bord de _l'Orient_ avec le gnral Bonaparte; nous allions en Egypte lui et moi, lui gnral, moi soldat. Nous sommes entrs Malte ensemble; nous avons dbarqu ensemble dans la mme chaloupe, suspendus la mme corde, sur le rivage. Il me tendit la main moi soldat. Il a tendu ainsi sa main dix armes; puis nous avons pris tous les deux l'Alexandrie d'Alexandre le Grand. Il fallut aller au Caire; traverser le dsert et les Arabes: point de verdure, point d'eau, des puits combls, et le mirage qui faisait de tous ces sables, autant de lacs argents sous un ciel de France! C'tait beaucoup souffrir. Bientt nous passmes devant les pyramides. Tout seul, Desaix passa sans lever son chapeau tous ces sicles qui nous saluaient de ces hauteurs. J'tais l'avant-garde et j'entrai au Caire un des premiers. Nous avions eu tant de chagrins, de malheurs et de peines pour arriver jusque-l! Nous avions eu soif si cruellement et si souvent! Je dis quelques-uns de nos compagnons:--Mettons-nous quelque peu sur une hauteur, pour nous reposer, et voir entrer le gnral en chef! Justement, l'entre de la ville, il y avait un petit btiment sombre et sans grce. Au sommet de la maison, sur le toit, s'tendait une terrasse au grand air, qu'abritait la muraille d'un palais. Sur cette terrasse, nous fmes nous placer, mes amis et moi. Il y avait six jours que nous n'avions t l'ombre, six jours que nous n'avions eu un moment de repos: que cette halte tait belle, et nous cinq, sur un des toits de la ville conquise, tions-nous haletants et curieux! Au loin, tout bruissait, tout frissonnait. Le bruit d'une arme en marche est plus formidable que le tonnerre. Entendez-vous les premiers pas des soldats rpublicains, et le pas du gnral, qui battait plus haut, lui seul, que tous les autres runis: le tambour et la trompette, le coq gaulois aux ailes dployes qui nage dans les trois couleurs, l'arc-en-ciel triomphal? Bravo! Nous vmes entrer tous ces travaux, tous ces dangers, tous ces Franais, tout ce gnral; il nous semblait, du haut de ce toit propice, que nous nous voyions passer. En prsence de cette gloire, nous nous levmes, pntrs de respect; et, comme nous avions oublis d'tre chrtiens, nous crimes en vrais croyants: _Dieu est grand!_ Il y a des heures o la religion est un besoin. C'tait la premire fois, depuis mon dpart, que je m'avisais de croire en Dieu! Au moment o nous nous levions tous les cinq, battant des pieds et des mains et criant: _Dieu est grand!_, le toit fragile vient s'enfoncer mollement sous le faix; tonns, et ne sachant pas ce que nous devions craindre, nous nous sentmes descendre au milieu d'une vapeur odorante, chaude vapeur pleine de volupt et de repos; un instant nous crmes au paradis de Mahomet. Vous autres de la gnration nouvelle, si vous aviez cette histoire raconter, vous seriez une heure dcrire ce bain turc, examiner ces femmes turques presque nues; vous diriez la blancheur de leur peau, la beaut de leurs lvres, la petitesse de leurs pieds, la finesse de leur taille, la couleur de leur prunelle et la longueur de leurs cheveux, ternels descripteurs que vous tes! Malheur la description, elle a tu l'intrt du rcit et du voyage. La description, c'est votre maladie vous autres, vous ne sentez rien en bloc. Qu'un de vous entre au srail, de toutes ces beauts, le maladroit n'en verra qu'une seule, dtruisant ainsi l'effet de cet accident heureux. Nous, au contraire, nous tions cinq au milieu de vingt femmes effrayes; cinq Franais, dont un Corse qui devenait plus Franais chaque jour, mesure que Bonaparte gagnait une victoire. Tous les cinq, tombs au milieu de vingt baigneuses. Oh! quel bonheur d'chapper un instant au bruit, au soleil, la poussire, la gloire de la ville! Quel bonheur de voir enfin l'Orient dans ses mystres! Pas un de nous ne se mit rflchir, dcrire, et notre premier soin fut de rassurer du geste et du regard, ces odalisques muettes. Bientt nous fmes compris par ces dames toutes rassrnes, bientt nous fmes l'aise comme dans un salon franais tout rempli de femmes habilles la grecque. Ce lieu tait silencieux, cach, rempli d'une molle vapeur. L'eau froide et l'eau chaude coulait au milieu,--et les mains grles des baigneuses jetaient cette eau sur leurs beaux corps; chacune d'elles se jouant avec le miroir transparent. Puis, c'taient de petits cris de joie, et des cris effars, des mouvements de curiosit haletante, des rivalits charmantes. Elles taient l, ces vingt princesses et reines de beaut, qui avaient quitt le harem pour le bain; elles taient dans leur moment de libert, esprant beaucoup de la guerre et de la conqute, et rptant en toute esprance le nom sauveur de Bonaparte, qu'elles savaient par coeur. Le nom de Bonaparte tait dj un nom si grand, que les _muets_ eux-mmes l'auraient tous rpt au besoin. Alors nous fmes, notre tour, nos ablutions au bord du ruisseau d'eau tide. Nos compagnes, en riant, nous couvrirent d'essence de roses; elles dmlrent nos cheveux, elles blanchirent nos visages, elles nous offrirent le sorbet dans des coupes de cristal. Elles murmuraient doucement nos oreilles; elles s'tonnaient de nous voir si polis et si doux, leur souriant avec tendresse, et leur baisant respectueusement les mains! Cependant, au dehors, nous entendions retentir les tambours franais, et nous vidions nos coupes la sant de nos frres d'armes, plus glorieux et moins heureux que nous. Je n'ai jamais t plus content de ma vie. En Espagne, il est vrai, je me suis hberg dans des couvens de moines tout ruisselants des vins de Malaga et de Porto; je suis descendu en Italie au milieu de la vapeur des roses, aprs avoir travers les Alpes charges de neiges; en revenant de Moscou, mort de misre, en haillons et les pieds nus, je fus accueilli par une comtesse polonaise de dix-huit ans, qui me mit dans son lit de batiste et de velours, comme elle et trait son propre fils, la chre femme! Eh bien, jamais dans cette joie extrme qui succde l'extrme douleur, dans cette extrme abondance qui remplace une horrible disette, je n'ai prouv ce que j'ai prouv dans mon bain du Caire! Au milieu de mon srail moi, le sultan trois chevrons, tmoin de leur coquetterie, de leur abandon charmant, il me semblait que je prenais ma revanche de toutes mes fatigues, de toutes mes privations depuis que j'avais quitt la France. A la fin, j'avais trouv cet Orient aprs lequel nous courions tous; je les avais trouves ces houris qui nous agitaient dans nos rves sous les tentes du camp; le premier, j'avais mis vraiment le pied sur cette terre de feries. Szame, ouvre-toi!... En ce moment, nous tions plus rellement les vainqueurs du Caire que ne l'taient Bonaparte et le reste de l'arme, et voil pourquoi, si vieux que je suis, je te rappelle tout cela en dtail. Quand les femmes turques sont au bain, pas un homme, quel qu'il soit, n'a le droit de les troubler. Les ntres restrent longtemps au bain, ce jour-l. Mais enfin il fallut se sparer. Pour leur dire adieu, nous leur donnmes toutes un nom: adieu, Louise! adieu, Victoire! adieu, Fanchette! adieu, Marion! adieu, toutes! adieu, les belles! adieu, les houris! adieu, mes amours! adieu, _Fanny!_ Quand je dis Fanny, je me trompe; c'est le nom de ma fille, et c'est un nom que je ne donnerais pas, pour le bton d'un marchal, la femme du Grand Turc: mais adieu, Clarisse! Agathe, adieu! adieu, Zo! Nous runmes en bloc tous les noms de nos premires amours, et ces noms de Paris, ces noms de nos soires de fte, ces noms de nos thtres ouverts de nouveau, ces noms de nos couvents dtruits, ces noms franais, ces noms en robes grecques et romaines, aux pieds nus et chargs de diamants, nous les fmes retentir dans ce bain des pris, qui les prit pour les noms les plus voluptueux de l'Orient. Nos adieux furent longs. Quels sourires, que de larmes! que de belles mains tendues vers nous! Dj battait la retraite du soir; dj les sons de la diane nous rappelaient la garde du camp. Mais hlas! hlas! comment sortir de ce pige enchant? Le toit est enlev, la muraille est pic.--Il tait si facile de se laisser glisser sur l'humide mosaque: mais comment remonter? la porte, veillent les esclaves; la porte, si l'on nous voit, nous entendrons des cris froces, nous aurons dsobi au gnral; nous exciterons une rvolte dans la ville soumise peine; le musulman jaloux invoque Allah!... Ces femmes sont perdues, et nous serons fusills sur l'heure. Voil ce que nous disions entre nous, mais en vrais soldats, sinon sans reproches, au moins sans peur. Albert, qui tait dj caporal, tirant de sa poche la proclamation du gnral, se mit lire solennellement de la proclamation militaire, les passages qui pouvaient nous concerner! Soldats, Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent les femmes diffremment que nous; mais, dans tous les pays, celui qui _outrage_ une femme, est un monstre. Article 1er. Tout individu de l'arme qui aura _outrag_ une femme sera fusill. (Sign) BONAPARTE, _membre de l'Institut National_. Nous sommes perdus, disait le caporal Albert, nous sommes perdus, ma chre Margot, mme si ces dames nous pardonnent nos _outrages_. Parlant ainsi, Albert embrassait une grosse Gorgienne aux yeux noirs. Rufo, qui tait Corse et fanfaron:--Bah! dit-il, le gnral est mon cousin, et il ne voudra pas nous _chagriner_ pour si peu. Tous les Corses voulaient tre les cousins de Bonaparte. Eugne, qui tait des bords du Rhne, Eugne qui avait t clerc de procureur dans l'tude de sa mre, en ce temps-l les gens de loi taient rares, rassurait Philippe qui tremblait de tous ses membres. --Lis cette loi avec soin, Philippe, interprte-la, ne t'attache pas la lettre, et tu seras sauv. Sera fusill celui qui aura outrag une femme. Or, nous n'avons outrag personne ici, mesdames. Et les pauvres femmes avaient l'air de rpondre: O Dieu du ciel! vous ne nous avez pas outrages, M. Albert, vous non plus, M. Rufo, ni vous M. Philippe, et vous M. Eugne; quant moi, j'avais peine me dgager d'une pauvre jeune fille qui me tenait embrass de ses deux bras: Je ne t'ai pas outrage, n'est-ce pas, Elvire? Dans ce temps-l, il y avait Paris beaucoup de femmes qui s'appelaient Elvire, en l'honneur d'Ossian, le pote favori du gnral en chef; je ne sais pas quel nom elles portent aujourd'hui. --Et puis nous avons toujours Rufo, le cousin-germain du gnral, qui nous empchera d'tre fusills, mon bon Philippe. Philippe tremblait toujours de tous ses membres, malgr la sage interprtation de la loi. La position devenait critique, et nous tions perdus en effet, si l'une de ces dames, la grosse et bonne Gorgienne, ne se ft avise d'un stratagme auquel nous n'aurions pas pens. Au moment o la pleur commenait envahir tous les visages, la Gorgienne se plaa sans mot dire contre la muraille, justement sous l'ouverture du plafond par laquelle nous tions descendus: ce fut la base solide sur laquelle nous improvismes l'escalier librateur. Marion au bas du mur, Louise grimpa sur Marion, Fanchette sur Louise, Victoire sur Fanchette; comme elle tait la plus grle et la plus lgre, la pauvre fille qui m'embrassait grimpa sur Victoire; elle fut le dernier chelon de cette chelle anime, chevele et pleurante, qui devait nous rendre la libert. Philippe grimpa le premier sur cette chelle, et tremblant qu'il tait, il meurtrit plus d'une blanche paule, il gratigna plus d'un visage, il ne dit adieu personne, il se voyait fusill le lendemain matin! Rufo, plus sage, eut grand soin de ne pas laisser flotter son sabre; mais comme il avait sa chaussure entre les dents, il n'eut pas un seul baiser donner cette chelle vivante qui tremblait sous son poids. Rests tous les trois dans le bain, Eugne, Albert et moi, nous oublimes toute discipline et ce fut qui de nous monterait le dernier:--A toi, Eugne, disait Albert. Eugne ne voulait pas monter.--A toi, Albert; Albert montait les premires marches: il arriva ainsi au troisime chelon; il l'embrassait avec l'ardeur d'un capitaine de la garde, puis, foltre enfant qu'il tait, il se laissait doucement glisser jusqu' terre, pour recommencer son escalade. Par Mahomet! disait Albert, je reste ici, j'y suis bien, je veux tre fusill; vous autres, fuyez et laissez-moi. Eugne se suspendit ces belles femmes rieuses et pleines de grce; une fois sur le toit, il voulut redescendre, et tout coup plus d'escalier, l'escalier tait bas, qui dansait en pleurant. Et nous voil narguant Eugne _le parvenu_. Lui cependant:--Viens donc, Albert, viens donc, Georges, venez... ou je vais redescendre! Et nous de danser la farandole, narguant Eugne: _Tu n'iras plus au bois, les lauriers sont coups_. A la fin, je dis matre Albert:--Albert, il faut sortir d'ici, absolument. Qui de nous sortira le dernier? Va d'abord, tu me donneras la main. Sois bon enfant; je t'ai donn une bonne place au premier rang, si bien que tu as manqu d'tre tu mes cts, et tu dois t'en souvenir! Albert, touch de mon discours, m'embrassa comme s'il et embrass la Gorgienne. L'escalier se forma de nouveau; on choisit les femmes les plus fortes; j'ai toujours t d'un embonpoint si ridicule! Je ne sais comment cela se fit; mais ma jolie brune tait encore assise au sommet de l'chelle; elle me regardait d'un air pntr. Je fus fidle ma parole, et je montai tout de suite aprs Albert. Je me faisais lger et petit, de mon mieux; je montai lentement. Je sentis plus d'une poitrine haletante; j'entendis plus d'une voix qui me disait adieu dans cette langue inconnue qui vient du ciel. J'atteignis enfin au sommet; Albert et Eugne me saisirent de leurs bras nerveux et m'attirrent... eux. Hlas! hlas! cet instant mme ou j'tais exauc, j'eus un des plus violents chagrins de ma vie. A ces mots, le gnral dposa sa pipe, il avait du chagrin plein le coeur!--Figure-toi, Thodore, que la jolie brune, cette petite fille de seize ans, le dernier chelon dont je t'ai parl, s'attachait moi avec tant de force, qu'elle vint avec moi sur la plate-forme; une fois sur la plate-forme, elle se jette mes pieds, les mains jointes, sans vtements, priant, s'arrachant les cheveux, et parlant, d'une voix si douce et si plaintive, que je la comprenais, comme si j'avais le don des langues. Elle se tordait, elle criait; elle se leva, elle m'embrassa; elle me disait en arabe: Ne me laisse pas ici toute seule! emmne-moi, je serai ton esclave, je serai ta femme! Eugne, Albert et moi, voyant cette douleur, cette beaut, ces cheveux pars, ce sein nu, cette pauvre femme hospitalire et si bonne, tout cela, l'me et sa belle enveloppe, qu'il fallait abandonner sans retour, nous fmes prs de pleurer, comme elle pleurait. Ce fut une douleur suprme. A mon tour j'tais ses pieds, je l'embrassais avec dlire; je lui dis adieu avec des larmes; Eugne, Albert la rendirent doucement ses compagnes. Puis, tout coup, pour la ranimer, voil toutes ces femmes qui frappent dans leurs mains, et remplissent l'air de leurs cris. La porte fut ouverte avec fracas; les esclaves accoururent; les femmes se voilrent, et de leurs mains brlantes elles montrrent ce toit entr'ouvert, et ces chrtiens qui s'enfuyaient. Les poux de ces femmes remercirent Allah, dans leur prire, du danger dont il les avait prservs. Le toit fut rpar, le lendemain, avec du fer. Quant nous, moi pleurant, eux riant, tous les cinq panouis, frais comme des roses, reposs comme un sultan, couverts d'essences, chargs d'amulettes, d'anneaux d'or et de chapelets d'ambre, nous rentrmes au camp, la faveur de la premire confusion. Nous fmes salus notre entre, comme cela tait d des gens de l'avant-garde qui s'taient battus les premiers, et qui taient signals nominativement dans l'ordre du jour. Seulement, les camarades trouvrent que nous portions avec nous une odeur insupportable: l'essence de rose tant peu connue alors, et peu en usage dans le camp. Le lendemain, nous tions nomms sous-officiers tous les quatre; Albert tait officier tout fait. Un mois aprs, j'avais la peste Jaffa. Le gnral achevait son rcit quand il sentit quelque chose qui touchait lgrement son paule; il se retourna vivement, et le visage couvert de rougeur. C'tait son lvrier favori qui, dans un accs de tendresse, lui disait _bonsoir_. --Tu m'as fait une horrible peur, Vulcain, dit le gnral, j'ai cru que c'tait ma fille qui nous coutait: quelle honte c'et t pour moi! Je me levai.--Bonsoir, gnral. Il me prit la main:--Bonsoir, mon enfant. Je sortais, il me rappela. --Fais-moi le plaisir de couper ta barbe et tes moustaches; fais-moi le plaisir de ne plus mettre de gants jaunes, et de ne plus porter de lorgnon, veux-tu? Nous avions de si bonnes moustaches nous autres dans l'arme, des mains si nerveuses, une barbe si noire et de si bons yeux, que toutes vos moustaches, et vos gants jaunes, et votre barbe, et vos lorgnons, et.... vos bains Vigier, me font piti! LE VOYAGE DE LA LIONNE Puisque aussi bien on ne fait plus de drames, enferms que nous sommes dans le cercle vulgaire des empoisonnements et des meurtres, je veux vous raconter une action, terrible jusqu'au sang, amusante jusqu'aux larmes; un drame deux acteurs, comme _Brnice_; un drame qui commence et se dnoue au pas de course; un drame sans contre-sens, sans barbarismes, sans adultres, sans injures contre les prtres, sans prface et sans _gracioso_; un drame enfin comme on n'en fait plus. Cette fois, vous serez dlivrs de l'exposition qui explique, du confident qui raconte, du hros qui dit: _Je suis Agamemnon_, ou bien, _je suis Oreste_; vous serez dlivrs de l'amoureux qui roucoule, et du rcit final, voil pour le drame antique. Vous n'aurez aucun des dsagrments du drame moderne: le moyen ge, les vers coups, les dcorations aux vitraux gothiques, les nains, les fous et les varlets, la bonne dague de Tolde, et les bonds extraordinaires de l'hrone qui se roule au cinquime acte, la ceinture dfaite, le sein nu, l'oeil en feu, la voix d'un pathtique enrouement. L'origine du drame que je raconte remonte la guerre d'Alger. De l'Afrique nous sont venus dj Mithridate, Jugurtha, Monime, et tant d'autres, sans compter saint Louis, tel que l'a vu M. de Chateaubriand. Ma nouvelle hrone est africaine. Outre les trsors de la Casauba et le mauvais tabac, nous avons encore reu de nos conqutes rcentes, la plus belle cargaison de lions, de panthres et de tigres. Au bruit que faisaient ces gladiateurs hurlant, on se ft cru aux jeux du Cirque, au commencement d'un nouveau sicle, au triomphe de Csar. La guerre d'Afrique nous a mis en provisions de lions, pour vingt bonnes annes. Au jardin des Plantes, on ne les compte plus. Ils sont chez eux, ils grandissent, ils font leurs dents, ils rpondent en choeur aux folles de la Salptrire, quand elles hurlent dans la nuit, par un temps d'orage; ils sont chez eux, nourris, blanchis, ports, et tout le reste du compte que le valet du _Joueur_ prsente au pre de son matre, dans Rgnard: Nourri, log, servi, dsaltr, port. Or, dans ce dbordement de btes froces, dans cette invasion du drame africain, il est arriv que les gouvernements n'ont pas t les seuls s'apercevoir des bienfaits de la conqute. De simples particuliers ont t traits comme des rois; le dsert a jet profusion ses largesses; dans cette grande battue, au milieu des sables brlants, le simple citoyen n'a pas t oubli; on a fait des bourriches particulires de panthres et de chacals: je connais, pour ma part, un grand orateur de ce temps-ci, qui a reu une lionne vivante par le roulage, comme il et reu trois lapins et deux perdrix, de la fort de Fontainebleau. A Monsieur Chaix-d'Est-Ange, Paris. Cette lionne tait un gage de souvenir auquel mon ami fut sensible. Il crivit sur le registre des messageries: _reu une lionne en bon tat_, comme ce soldat de l'empire crivant: _reu un pape_; tant nous sommes apprivoiss avec les puissances les plus redoutes du monde! Voil donc la lionne au milieu de la basse-cour de l'illustre avocat. La pauvre bte tait bout de ses forces; l'espace troit de la cage, la longueur du chemin, la mauvaise nourriture, les regrets du pays natal, l'avait rendue humble et soumise. Ainsi Coriolan, au foyer du roi des Volsques. Cependant la jeune lionne eut bon accueil! Chacun lui fit fte, en cette maison hospitalire. Le jeune enfant prit la lionne pour le chien qu'il avait perdu, et la caressa de la main, en l'appelant _Fidle_. Remarquez, tous, que mon drame ici commence; ma lionne, afflige et pleurant la patrie absente, c'est la jeune princesse captive dans _Rodogune_, qui commence par des larmes, et finit par empoisonner, ou peu s'en faut, sa belle-mre; mais n'anticipons pas sur les vnements. Plusieurs jours se passent. La lionne dort et mange, et bondit sous les yeux de son matre; elle se rjouit au soleil, elle se livre ces nafs et silencieux billements de la bte fauve, si jolis et si gracieux, qui font honte nos bruyants et stupides billements d'hommes civiliss. La lionne enfin dveloppe ses griffes, elle essaie ses dents; son coeur bondit, elle se sent lionne. Dj la passion la prend comme l'Iphignie de Racine, elle se sent Iphignie: un beau matin, hors d'elle-mme, elle rugit! A ce rugissement toute la maison s'veille en sursaut. C'est donc au premier hurlement de la lionne, que commence l'action de mon drame. Nous assistons tous, sans nous en douter, aux premires explications d'Agamemnon avec Clytemnestre. La bte a rugi, sauve qui peut! La mre de famille a peur, la jeune servante a peur, le jardinier s'appuie sur sa bche, prt en faire une arme dfensive; le joli enfant lui-mme retire, effray, sa petite main embarrasse dans la crinire naissante: voil la terreur, voil les passions qui s'veillent, l'hrone va sortir des bornes de la passion. Prenez garde au poignard, au poison, aux colres de l'amante ddaigne; prenez garde aux griffes de la bte fauve, et sauve qui peut! Pour ma part, l'Hermione de Racine, au cinquime acte, terreur pour terreur, colre pour colre, je prfre la lionne de Saint-Mand. En effet, la scne se passe Saint-Mand, au fond du joyeux village, un jour de foire, et dans une maison pleine d'loquence, de talent et de douces vertus domestiques. Le premier mugissement de la bte africaine a dtruit le calme de cette maison. Adieu la scurit de la mre! adieu les chansons de la basse-cour! adieu les joies de l'enfance! adieu les visites des amis! Le rugissement a tout chang; c'en est fait, il faut que cette terrible htesse dguerpisse; il faut qu'il parte, cet hte du foyer qui a balay les cendres de sa tte et qui parle en Romain; il faut partir. La lionne part; elle s'en va, o vont tt ou tard, tous les lions bourgeois, au jardin des Plantes! la lionne rugit bien haut cette heure, et le chemin est bien long de Saint-Mand, au _jardin du Roi_! Nous sommes dans le temps du courage civil, le plus beau de tous les courages. Comment sommes-nous devenus si hardis et si braves, nous autres bourgeois? je l'ignore, mais c'est un fait irrcusable. La peste est au loin qui brle et dvore, on se prcipite qui va l'tudier de plus prs. L'meute hurlante se promne travers la cit, les mains pleines de pavs, le garde national achve son dner, il s'habille, et son fusil sous le bras, il va l'meute, comme il irait l'Opra. Nous sommes les hommes de l'heure prsente; que cette heure apporte un danger, un plaisir, qu'importe? Allons! Voil donc un homme qui est un des premiers du barreau de Paris, rare et brillant esprit, loquent, gnreux, aim de tous, qui dit adieu sa femme, ses deux enfants, et qui fait venir un fiacre pour aller de Saint-Mand au jardin des Plantes, tte--tte avec une lionne qui rugit! Le fiacre arrive. Il est semblable au juste d'Horace: sur les dbris du monde il ouvrirait encore sa portire au Chaos, si le Chaos voulait le prendre, l'heure.--Montez, madame! Et voil ma lionne qui monte, et son matre aprs elle; ils sont assis l'un et l'autre, et fouette cocher! Le cocher s'en va, fumant sa pipe aussi tranquillement que s'il s'agissait encore d'enlever Manon Lescaut, de l'hpital. D'abord la voyageuse fut assez calme. Elle se tenait gravement assise: Sur les coussins poudreux du char numrot. Dans ce char, le troisime acte de notre drame s'accomplissait lentement comme, en gnral, s'accomplissent tous les troisime acte, quand on dirait que l'action est finie, et que tout le monde va tre heureux. Mais bientt l'action change de face; le soleil tait vif, l'air tait doux. Les arbres s'agitaient mollement sur la grande route; le voyageur passait; tout tait fte et joie autour du carrosse; en ce moment, les tendres influences de l't qui s'en va, passrent dans le coeur de la lionne. Tout l'heure elle tait calme et s'abandonnait cette heureuse faon d'aller; aprs le premier silence, voil ma lionne qui s'agite, et se rveille, et secouant sa crinire, elle bondit, elle veut tre libre, et revoir les sables du dsert, le soleil, les eaux de la citerne. Oh! c'tait une horrible joie, on l'et prise pour un long dsespoir. Jamais elle n'avait hurl ainsi. Son guide cependant la voyant qui s'chappait l'avait prise corps corps; il la tenait embrasse au fond du fiacre, il luttait avait elle jusqu'aux morsures; il lui frappait la tte contre les parois de la voiture... Elle mordait! Elle tait en furie! Or, les chevaux allaient toujours, et le cocher rflchissait part soi, qu'il n'avait jamais assist de pareils bats. Les stores taient baisss. Du fond de la voiture on entendait ces sourds rugissemens. La foule s'arrtait bahie, et l'oreille niaisement tendue, elle disait: C'est quelque pote qui passe, et qui dclame l'avance ses vers tragiques, pour les mieux lire l'Odon. A la barrire du Trne, on s'arrte: le commis de la barrire, dcor de juillet, ouvre la porte de la voiture; il aperoit l'homme et la lionne, et comme il n'y a pas contrebande, il referme la portire avec le plus grand sang-froid. O que tu es admirable, honnte courage civil! Cependant la lutte devenait chaque instant plus pnible, et l'homme se fatiguait contenir cette bte africaine. Bajazet tait vaincu par Roxane, vaincu, haletant, fatigu, tout prt tendre le cou au cordon fatal. On arrive au jardin des Plantes, par la porte qui donne sur le pont d'Austerlitz; la sentinelle de cette porte, voyant une voiture, dit: On n'entre pas! On rpond la sentinelle:--C'est un homme et un lion! Elle rplique: _On n'entre pas!_ si c'et t le lion sans l'homme, la bonne heure! Cette sentinelle un haut degr, possdait le courage civil! A la fin l'homme la lionne est la porte de M. Geoffroy Saint-Hilaire, ni plus ni moins. C'est donc ici!... le fiacre s'arrte. Un petit garon, un gamin de Paris, hros des trois jours, se prcipite la portire en chantonnant _la Marseillaise_! Ce hros est curieux avant d'tre avide. Un sou lui convient, mais surtout il veut voir ce qui sortira de cette voiture si bien close! O surprise! la portire ouverte, il est nez nez avec la lionne, l'oeil en feu, la bouche horrible, et la crinire en dsordre. Cet oeil en feu, ces grincements, ne sauraient tonner un gamin de Paris; qu'il brise un trne, ou qu'il ouvre un fiacre, il ne recule gure, et le voil qui flatte la lionne de la main. Gouvernez donc une ville qui peut jeter cet intrpide lichen sur les murs, hors des murs, au sommet des toits, sous les porches des palais, dans les clochers des temples! Aprs le lierre qui ronge l'arbre, je ne connais rien de plus tenace que le gamin de Paris. Heureusement pour les gouvernants, le gamin de Paris n'est pas toujours gamin; il prend de l'ge, il s'amende, il devient sage et tourne au bourgeois: concierge en quelque bonne maison, il se marie, et mari avec femme, enfants et oiseaux, il devient le plus pacifique des hommes. Ainsi s'est rencontr le portier de M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ce digne homme, habitu tant de monstres, a recul devant la lionne. Etrange effet de l'habitude! Chaque jour, et par cette mme porte, il voit entrer des enfants deux ttes, des ttes un seul oeil, des colonnes vertbrales vertbres recourbes, des hommes trois bras, des hommes sans bras, des cochons six pattes, des foetus, des gants; beaucoup moins de gants que de foetus. Il n'y a pas un monstre de ce sicle auquel ce portier n'ait ouvert la porte, et sans mme dire sa femme enceinte: _sauve-toi!_ Eh bien, cette lionne de six mois a fait peur cet homme qui a vu Rita-Christina en chair et en os, qui a lu distinctement le nom de l'empereur dans les yeux d'un enfant. Notre homme et notre lion ont donc t forcs de s'annoncer tout seuls, chez M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ils sont entrs dans son salon, la bte et l'homme, et le domestique est venu pour les recevoir; il a dit: asseyez-vous. Le fiacre, sa course finie, est all chercher quelque noce conduire, quelque baptme faire, un voyage Bictre, ou, mieux encore, une de ces lentes promenades au cimetire du Pre-Lachaise, qui sont si bien payes et fatiguent si peu les chevaux. Le gamin de Paris restait la porte, se tenant prt aller chercher une autre voiture, quand la lionne sortira. Mais la lionne faisait antichambre dans le salon, attendant M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ces savants naturalistes sont d'tranges hommes! M. Geoffroy Saint-Hilaire se faisait la barbe, quand la lionne entra. Si on lui et dit:--Monsieur, voil le crne de Marat; voici l'embryon d'un crocodile; je vous apporte des bords du Nil la momie d'un ibis, ou toute autre curiosit; coup sr il et pos son rasoir, et, laissant sa barbe moiti faite, il ft accouru: _O est-il mon crocodile? O est-elle ma momie?_ et cette barbe et attendu jusqu'au lendemain, le dernier coup de rasoir. Si l'on et dit encore M. Geoffroy Saint-Hilaire:--Monsieur, la matresse de Henri VIII, Anne de Boleyn, est dans le salon, qui vient vous montrer la fraise rouge qu'elle porte au-dessous du sein droit; Zulietta, la belle Vnitienne, qui trouva J.-J. Rousseau si poltron devant son tton borgne et charmant, vous attend, pour vous prouver que Jean-Jacques Rousseau s'tait tromp; coup sr notre savant naturaliste n'et pas tenu paratre ras, mme devant ces dames?... Il se rase pour la lionne! Une lionne bien conforme n'est plus qu'un solliciteur vulgaire; qu'elle attende! L'homme et la lionne ont attendu plus d'un quart d'heure; enfin, M. Geoffroy Saint-Hilaire, ras de frais, vint la porte du salon; il indiqua du doigt, la fentre par laquelle il fallait sortir pour mener cette lionne la mnagerie du jardin, son dernier gte... Et tout fut dit. Vous trouvez que mon drame languit; n'ayez crainte; entendez rugir la lionne! Quand elle se vit dans ce salon triste et mal meubl en velours d'Utrecht, elle se dbattit de plus belle; il fallut la traner dans le jardin, o elle voulait courir tout son aise. Ici j'aurais besoin d'un incident qui retardt quelque peu la catastrophe! Un incident, de grce! un incident! Je me contenterais du plus vulgaire, de la lettre de Tancrde ou de Zare, ou du canon d'Adelade! Justement, quand l'homme et la lionne taient moiti chemin, se tranant l'un l'autre travers le jardin, passe un bourgeois suivi de son chien! Le bourgeois regarde btement la bte qu'on trane, pendant que la bte trane regarde le chien du bourgeois. O bonheur! ce chien sera pour moi la lettre de Zare ou de Tancrde! A l'aspect du caniche innocent, la lionne se renverse, elle mord, elle arrache le bras de son conducteur, elle dchire tout son corps de ses ongles. Le jeune homme n'a que le temps de crier au bourgeois: _Sauvez-vous!_ Le bourgeois prend amoureusement son chien dans ses bras et se sauve!... Ene emportant son pre! A la fin, la lionne est libre et se promne tranquillement. Son conducteur, puis de fatigue et tout sanglant, tombe par terre, comme s'il et t perc par le poignard final! Ceci dit, le dieu sortira de sa machine. Il y avait dans le jardin la girafe et son ngre. Aux cris de la lionne, le cornac de la girafe est accouru. Son bras nerveux a jet un filet la bte furieuse... La lionne est enferme dans une cage de fer! En mme temps, une jeune femme blanche et jolie est venue, qui a pans les profondes blessures de l'homme la lionne... Elle avait la lvre un sourire qui disait: C'est bien la peine d'avoir trente ans, pour se faire mordre belles dents, par une bte fauve de cette espce-l! Sur l'entrefaite, passa M. Rousseau, le gardien des btes. Il regarda ce jeune homme qu'on pansait: Hlas! lui dit il, mon jeune fils a t encore plus maltrait que vous, monsieur; il a t dvor moiti par l'ours noir, il y a deux jours! Le sang arrt, et son bras en charpe, notre hardi jouteur rendit mille grces la jeunesse qui l'avait pans, et il s'en allait sa maison des champs rejoindre sa femme et ses enfants, quand, au fond de la cour, il dcouvrit notre grand savant, M. Cuvier, cet homme dont la science galait le gnie; il montait en voiture, le front inclin par la pense.--M. le baron, lui dit-il, j'ai eu le bras presque emport par une lionne, et j'ai grand'peur d'tre enrag! M. Cuvier, sortant de sa mditation, mais sans jeter un regard sur cet homme demi dvor, lui rpond: _Le lion est un animal qui sue, il n'y a pas le moindre danger_. Avec cette sentence augurale, il rentrait dans son carrosse et dans sa mditation. Or, je vous le demande, cet amateur de monstres qui fait attendre une lionne dans son salon, ce gardien qui console un bless en lui parlant de son fils dvor la veille, ce grand homme qui n'a pas un regard pour un bras emport, pour un lutteur tout sanglant, chose futile! cet autre riant au nez du nouvel Androcls, ne sont-ce pas l des moeurs part et dignes d'tude? Quant mon drame, il est complet, rien n'y manque. Il commence dans la joie, il se dmne au milieu des tapages, il finit dans le sang. C'est une tragdie qui se joue deux comme le _Philoctte_ du pote grec, et qui se dnoue de mme par l'intervention d'un Dieu. Quel Dieu grec, en effet, du fond de son nuage, aurait pu dire ce que disait M. Cuvier? Bien souvent, dans ses domaines du jardin des Plantes, j'ai revu la lionne, elle vit, elle est douce et foltre. On dirait prsent une jeune premire qui a quitt le cothurne et le manteau romain, pour reprendre la robe d'indienne, le simple chapeau de paille, et le cachemire Ternaux. Hlas! nous en sommes revenus au rgne animal! L'art dramatique a laiss l'homme, il s'est recrut dans les forts, dans les cavernes. Il a dit au singe:--Fais-moi rire! et le singe l'a fait rire et pleurer. Il a dit l'lphant:--Fais-moi peur! l'lphant est mont sur la scne, la fois terrible et doux, admirable et modeste. L'homme a disparu du thtre, la femme est retourne sa quenouille, les mnageries ont hurl la place des chanteurs. C'est un beau sicle! un grand sicle roturier et dramatique. Les btes parlent, chantent et jouent; l'homme n'est plus l que pour les admirer, les flatter et les applaudir. LA FIN D'AUTOMNE Rien n'gale en beauts de tous genres la noble habitation du vicomte de Lagarde. Le chteau est huit petites lieues de Paris, dans un village dont nous tairons le nom par gard pour le cur; maintenons toujours la paix et la concorde entre les autorits d'une mme commune et ne brouillons pas le chteau et le presbytre. Il serait difficile de trouver quelque part, mme Meudon, un parc mieux ombrag, des alles mieux remplies de soleil et d'ombre. Portique lgant, vaste curie o l'cho joyeux des votes retentit du robuste hennissement des chevaux. Dans les cours nettes et spacieuses, on entend bouillonner la fontaine. Ici des griffons, contemporains des magots de la chemine, laissent s'chapper regret un mince filet d'eau de leur gueule entr'ouverte; l, des ttes de bronze, ornements de l'Empire, ami du fer, renvoient l'eau gros bouillons dans des cuves de marbre. Il y a de l'eau... mme dans la rivire du jardin; des brochets effils et des carpes limoneuses y passent de loin en loin, en furetant. Du reste, point de gibier dans les fourrs du parc, peine quelque pigeon chapp de la basse-cour. _Lagarde_ n'est pas une de ces habitations modernes, construites au cours de la rente, avec des statues de pltre, une faade peinte en jaune, un toit l'italienne, et prcde de quelques pieds de terrain disposs en jardin anglais, c'est une maison solide l'antique seigneurie. Les murs sont recouverts d'un pais manteau de lierre; les pierres de taille, grises et cendres, sont encadres de mousse; les pavs des cours ne se refusent pas quelques touffes d'herbe. Le chteau est loign de la route, et bien pos au milieu de son parc qui s'ouvre en quelques endroits, sur des chemins carts, auxquels il communique par des grilles charges de rouille. Ces ouvertures sont un repos dans le chemin. Le voyageur va coller son visage ces barreaux complaisants, et regarde le domaine; il sourit de regret en apercevant une ceinture et un chapeau de paille oublis sur un banc de mousse, ou sur le sige de bois demi vermoulu, qui borde l'alle fleurie, et bienveillante, dont les flancs seuls se laissent entrevoir. Ce jour-l, vers l'automne (l'oiseau chante encore, l'arbre en est sa dernire verdure, et la rose se tient de toutes ses forces pour rester belle), il y avait grand djeuner au chteau de Lagarde; djeuner d'hommes maris, chapps aux piges dcevants de la jeunesse. Chacun des convives avait vant son bonheur l'envi. Pendant tout le repas, ils criaient au choc joyeux des verres, comme un choeur d'opra qui dtonne: Vive le mariage! Il est l'tat le plus heureux du monde! Honte au clibat! L'homme le plus heureux est celui qui garde en rserve, un raisonnable contingent de dsirs satisfaire. Or, le mariage peut seul nous maintenir dans cette tide et moyenne temprature de dsirs modrs! Tels taient les discours confus, diffus, menteurs. Chacun des convives dcriait le pass, pour avoir le droit de le regretter tout bas. C'tait un torrent de louanges sur la flicit conjugale, et pour que leur action ft biensante avec leurs discours, ils s'taient arrts cet tat de demi-ivresse dans lequel l'esprit est oblig de veiller de prs sur soi-mme, crainte de tomber dans une embche. Ils vantaient donc la destine conjugale avec le fanatisme de nouveaux convertis. --Moi, disait l'un, j'apprends peler ma petite fille d'aprs une nouvelle mthode, et je lis ma femme _l'Amour Maternel_ de Millevoye, pour la mettre au fait de ses devoirs. --Je suis artiste en peinture, Alphonsine me sert ravir. Ne me parlez plus de ces indignes prostitues, les modles de mes premiers ouvrages, qui se mettent toutes nues pour un petit cu. Alphonsine me tient lieu des plus beaux modles.... Et pour conclure, il avalait un grand verre de vin de Champagne. --Moi, messieurs, disait un troisime, ma femme est pote et paenne comme Voltaire; Corinne est son nom de baptme! Elle compose des vers sur les premiers sujets venus, sur la pluie et le beau temps, sur l'hymne et sur l'enfance, sur moi-mme. --Certes, messieurs, s'cria Prosper Lagarde, l'amphytrion, impatient de tous leurs pithalames, vos tableaux de bonheur domestique sont d'une sduisante couleur; reste savoir si le talent de l'artiste n'a rien dguis. Amis, que j'ai choisis parmi tous les mortels! s'il vous plat, allons aux faits, point de dclamations, venez voir ce que fait ma femme! Elle est l-bas, au bout de la galerie, au milieu de ses fleurs; elle fuit le bruit du monde; elle a nom Suzanne, pour vous servir. Sans le savoir, M. de Lagarde faisait pour ses amis ce que le roi Caudale avait fait pour son confident Gygs. Les convives acceptrent avec empressement la proposition. Ils quittrent la table tant bien que mal, et Prosper commandant la troupe, ils arrivrent sur la pointe du pied, par une longue file d'appartements, une porte vitre, peine protge par un lger rideau de soie. Prosper souleva le rideau d'une main lgre et d'un air satisfait, se rangeant poliment pour que tout le monde pt tout voir; si bien qu'ils purent contempler loisir la jeune vicomtesse, en robe du matin, lche et flottante, assise sur un sofa, sans prtention; auprs d'elle tait assis un jeune homme qui tenait sa tte prs de la sienne, une main passe dans ses cheveux... et leurs lvres se touchaient! Madame de Lagarde! Elle tait dans ces heureux moments de passion o la passion s'oublie, o l'amour rve veill, o la femme adore ne voit rien de ce qui l'approche. Cependant, les yeux fixs sur le beau jeune homme, elle vit fort bien travers la croise les convives l'oeil fix sur elle. O piti! Alors elle poussa un grand cri: le jeune homme s'lana par la croise et disparut. Prosper, laissant tomber le coin du rideau, regarda ses cinq amis... stupfaits! Il les reconduisit en silence, jusqu' la porte de son parc; aucun d'eux n'osa risquer un mot de consolation; ils se sparrent. Les voitures parties, le vicomte ferma lui-mme la grille du parc; et regagna le chteau. Heureusement l'avenue qui menait au chteau tait longue et dserte. Le vicomte de Lagarde tait fort laid, chauve, grl, n'ayant pour lui qu'un oeil brillant et des dents _charmantes_; mot qui semble invent pour les femmes, et qu'elles seules savent prononcer. Dans le monde, il passait pour manquer d'esprit. On l'appelait: _la Barbe-Bleue_, attendu que sa barbe tait rousse; aussi ce n'tait point sans quelque apprhension qu'il avait pous sa Suzanne, jeune blonde de seize ans, riche et volontaire. Il convenait qu'elle tait trop jolie, et pour bien faire, il lui passait bien des caprices d'enfant gt, qui contrastaient avec le ton grave et srieux d'un homme de l'ge o l'on n'est plus jeune. Il n'tait donc pas tonn, mais il fut vraiment malheureux de cette aventure. Et pourtant, travers les souvenirs du festin, il cherchait encore douter de la fatale scne, croyant une vision! Ah! vain espoir! ce qu'il avait vu de ses yeux, l'obsdait sans rmission. Il avait beau faire, il revoyait cette jeune femme demi renverse entre les bras d'un beau jeune homme, ivre d'amour! --C'tait crit! pensait-il: voici ma femme, son tour, qui me trahit pour un autre, et tout est dans l'ordre, hlas! Puis il continuait, pensant tout haut: --O en est la journe? Il est six heures du soir. C'est la fin d'une heureuse soire d'automne. Voil bien mes jeunes alles d'acacias et de tilleuls, mes bordures de thym qui rpandent sur mes pas leur senteur vulgaire, mes roses plores qui s'effeuillent sur les pelouses, mes longs peupliers qui semblent se pencher l'un vers l'autre, en se racontant ma triste histoire! A ces parfums, ces bruits qui se croisent, ces murmures confus de la soire, je reconnais le signal d'adieu, l'heure d'extase d'un beau jour qui va finir. Au dehors, dans les prairies voisines, les chvres agitant leurs sonnettes; le trot des vaches que les petites filles chassent devant elles; la chanson des jeunes enfants revenant de gros paquets d'herbes sur la tte, et dans le lointain, le marteau des forgerons.--Malheureux que je suis! Voil la nature impitoyable! Elle nous rend plus sensibles ses touchants spectacles, quand nous avons dans l'me quelque peine secrte au logis. En rentrant dans la salle manger, il fut dsagrablement surpris de retrouver les dbris de son djeuner d'amis. Rien n'avait t drang; l'air de l'appartement gardait encore une odeur de vins vents, de poisson, de gibier. Il se prit sourire, en croisant les bras sur ce triste champ de bataille, jonch de bouteilles. Il crut voir encore ses sots convives vantant leurs femmes en s'abreuvant de ses vins; tandis que la sienne, lui, la sienne! Ah! Suzanne!...--Allons, se dit-il, je suis fou; et il marcha droit l'appartement de sa femme. Je ne sais quel Elyse annonait la chambre coucher de madame de Lagarde! Il y avait dans chaque pice une odeur de fleurs d'automne, et de si beaux meubles! Tout ce luxe frais et fragile d'un jeune mnage! Hlas! disait ce triste mari, elle est heureuse!... Et il sentit que sa colre l'abandonnait. Il trouva cette enfant dans une posture demi tragique, gare, chevele, assez dispose lui donner une scne de dsespoir. Elle avait ses cts une arme d'Asie, gorger un Turc, qu'elle avait emprunte l'armoire des curiosits; et sur un guridon, prs d'elle, croupissait dans un pot de terre un breuvage de couleur gristre, un poison de contrebande qui se fabrique avec de gros sous. --Choisissez, du fer ou du poison, monsieur!... lui dit-elle la faon de madame Dorval. Il ne put s'empcher de sourire. --Ah fi! dit-il, un poignard, du poison! que signifient ces instruments mlodramatiques? Instruisez-moi; je ne saurais saisir moi seul, le sens de tout ceci. La vicomtesse le regarda d'un air incrdule; c'tait la premire fois qu'elle s'arrtait le contempler, la premire fois qu'elle se sentait le besoin d'avoir une opinion arrte sur le compte de son mari... --Je conois cela, pensa-t-elle, il fait de l'ironie, et tout l'heure la colre aura son tour.--Mais enfin, je suis coupable, monsieur! --Je vous l'accorde, madame, dit le vicomte. --Dites, monsieur, dites-le tout de suite, quel sera mon chtiment? Je sais que le mari prvient la loi, pour rendre sa vengeance plus terrible et que la loi lui permet... --Adultre, interrompit Prosper, adultre; cela s'appelle adultre dans les romans et dans le Code pnal. C'est un mot auquel on s'apprivoisera difficilement, Suzanne, ajouta-t-il en se plaant auprs d'elle sur le canap; mais non contente de la chose, voulez-vous m'en imposer le pnible attirail? Il tenait dans sa main les mains de sa femme. Elle avait t ses bagues, signe dramatique de malheur et de dsespoir. --Hlas! dit-elle en hontoyant, vous voulez me punir force d'gards, m'accabler de ma faute, et m'assassiner par des galanteries moqueuses et des marques d'amour que je ne mrite plus! --Que vous tes injuste, rpondait Prosper, avec ces tristes intentions que vous me supposez. Peut-tre ne seriez-vous pas trs-fche de me voir lever contre vous ce coutelas dont vous avez eu soin de vous munir. C'est un enfantillage inexcusable, ma chre Lucrce. Vous feriez mieux, je vous jure, de me savoir quelque gr de la faon dont je prends tout ceci; car, enfin, je n'ai pas oubli que, tout l'heure, un autre ici, tantt, mes amis pour tmoins, tait assis sur ce canap, prs de vous! Mais o donc est-il le sducteur, l'infme, que je le tue, et que je me venge en mme temps de vous et de lui! Et il marchait dans la chambre le couperet en main; puis, quand il eut bien fait la grosse voix et les grands yeux, il revint s'asseoir, en souriant, prs de sa femme. Il y avait dans cet acte subit de Prosper un mouvement de plaisanterie force qui fit mal Suzanne. Il lui semblait que son mari voulait lui dire:--Voyez, je veux rire de votre faute, et pourtant vous sentez que j'en plaisante mal, que je n'en puis rire qu' demi! Elle tait attendrie, et comprenait confusment que l'intention de son mari tait de tout oublier. Mais comment vivraient-ils dsormais? --Vous me pardonnez? dit-elle tout hasard, en prenant la main de Prosper avec un geste adorable; ah! que vous tes bon. --Quel mot dites-vous l, ma chre? Pardon! est un mot trop solennel pour en abuser; un simple mot ne saurait avoir la vertu de rappeler l'amiti ou l'amour vanouis, ces sentimens si prompts s'effaroucher, mais qui reviennent si vite... A demain... Suzanne resta seule dans son appartement, qui communiquait celui de son mari par une porte d'alcve. Il se garda bien de faire le moindre bruit, de peur de se nuire lui-mme, intervenant en personne aux rveries de sa femme, aux impressions qu'il lui avait laisses. Cependant elle se sentait profondment agite; la conduite de son mari l'occupait, et bouleversait sa pauvre tte; elle s'tait dit dans un moment d'ennui: --J'aurai aussi mon jour de faiblesse; et si mon mari surprend mon sducteur, il me tuera!... Alors elle avait bti son drame; elle avait conduit le drame au quatrime acte, jusqu' la scne de l'adultre inclusivement; mais prsent la fin du drame n'arrivait pas; son mari ne l'gorgeait pas sur la place et sa catastrophe lui manquait. Cependant, elle relevait sur son front ses beaux cheveux; elle pleurait, et priait Dieu du bout de ses lvres coupables... Enfin elle se coucha, abandonne l'esprance. Elle sentait qu'elle avait reu l'absolution d'un grand pch; elle pleurait, elle tremblait; car si son mari se ft irrit contre elle, il et fallu partir la nuit mme, avec un tranger, traverser les froides alles du parc avec sa pelisse de bal sur ses paules nues, quitter sa chambre coucher qu'elle aimait, ses fleurs, ses vases, son lit de duvet, sa couche de dentelles. Bientt un sommeil lger la bera dans ses bras: elle eut une mauvaise pense, une vision bizarre... Prosper!... Frdric... Sainte Vierge! Elle s'endormit. Heureusement la journe du lendemain fut belle; et tous deux le mari et la femme, venus dans le parc de grand matin, se rencontrrent devant un _Amour_ en pltre, et dont les ailes taient brises. On et dit, les voir, deux jeunes amants qui venaient prononcer des voeux aux pieds de quelque statue de la mythologie d'autrefois, du temps d'Emilie et de M. Demoustier. Ils parcoururent les alles du parc, l'un ct de l'autre, et marchant petits pas, sans se regarder ni trop ni trop peu, et comme ils se seraient promens la veille au matin, s'ils s'taient promens. Ils s'extasiaient de tout ce qu'ils voyaient, remarquant une premire feuille dessche, un nid abandonn, des plumes d'oiseau, une goutte de rose scintillante au buisson. Ils s'arrtaient chaque fleur, au moindre insecte, et quelqu'un qui les et entendus n'aurait eu rien dire, en voyant cet homme au front grisonnant, en contemplation devant la jeune femme qu'il avait surprise avec son amant! O l'heureux crime et qui les rapprochait l'un de l'autre: c'tait comme un lien tout nouveau qui les rendait amants, d'poux qu'ils taient. Ainsi, pour ces deux coupables, ce qui devait mler le rire aux larmes de leur sentiment, c'taient les fautes de la femme, et les fautes que le monde a cru dfendre en y attachant sa rise... Il y avait dans les yeux de la dame un regard qui semblait dire: Hlas! c'est vrai! Un autre tait hier mes genoux; je l'coutais... C'est toi que j'coute aujourd'hui! Un autre fut un instant mon prfr, maintenant son souvenir seul fait ma honte!... Ils disaient tout cela ces beaux yeux au trop heureux Lagarde! Et ses yeux rpondaient: Oui, tu m'as trahi, comme dirait le monde; un autre ma place, et, pour se venger, te livrerait aux remords, l'abandon, mais loin de moi ces penses, ma Suzanne, puisque je t'aime encore, puisque tu me sembles plus belle et plus charmante... Oublions, veux-tu, l'heure fatale, et que le rideau de ta porte soit retomb pour toujours! Ainsi il parlait, la regardant avec un amour tout nouveau; plus il pardonnait Suzanne, et plus il se faisait petit devant elle... Il l'admirait! Il s'tonnait du courage de cette femme d'un corps si frle et d'un nom si chaste, qui avait os lui faire le dernier outrage, lui, vicomte de Lagarde. Elle avait os tout cela! Il fallut que Suzanne lui racontt les moindres dtails de ses amours avec Frdric, car il s'appelait Frdric.--Figurez-vous, disait-elle, la plus plate intrigue de comdie. Un colonel, une femme de chambre et une chelle sous mes fentres. Des billets roses qui vous feraient rire de piti, et qui font mal la tte; des vers entremls de prose, de la prose coupe par des vers. Elle parla de cette fade intrigue avec le mpris le plus vrai et le mieux senti: elle n'eut pas assez de sarcasmes pour ce poltron moustachu qui s'en va comme il est venu, par la fentre, furtif amant qui se cache. Ah! qu'elle se trouvait sotte l'entendre. Aussi son mari fut compltement rassur. En vain il cherchait dans le rcit de sa femme un souvenir qu'il aurait eu le mrite de dompter... Ainsi la saison qui avait commenc tristement pour les htes du chteau de Lagarde, se termina en grce ineffable. C'tait un mnage qui manquait d'quilibre; grce _Monsieur Frdric_, l'quilibre se rtablit, et le vicomte de Lagarde fut doublement heureux. Quoi de mieux? il aimait, on l'aimait. L'hiver les rappelant la ville, ils revinrent Paris l'oreille un peu basse, et bien que Prosper n'et pas command ses amis du djeuner de garder le silence sur son aventure, tout Paris en tait instruit. Au contraire, il arriva que les hommes voyant Prosper devenu _l'attentif_ de sa femme, heureux de lui parler coeur ouvert, salurent le vicomte comme le plus habile des poux, le Talleyrand des mnages; de leur ct les femmes le proclamrent homme d'esprit; si bien que notre hros, les entendre, devait penser, sentir, aimer, har autrement que tous les maris d'ici-bas. Il y avait dj longtemps que M. Frdric, pour s'tre vant mal propos de la conqute _de la petite vicomtesse_, avait reu du vicomte un bon coup d'pe qui l'avait tu, pour lui apprendre vivre. Et la vicomtesse, jeune et belle, et compromise par cinq tmoins et par un duel, n'eut plus, de ce jour-l, ni poursuivants d'un ge mr, ni jeunes poitrinaires attachs ses pas, ni rivales dangereuses. Les femmes se jugeaient aisment suprieures cette _malheureuse_ et gardaient la conscience de leur vertu. Quant aux hommes, ils portrent ailleurs leurs soupirs, et laissrent le vicomte en repos. Pourquoi voulez-vous que les hommes se mettent soupirer quand la plus douce faveur qu'ils puissent obtenir est dj divulgue, quand il n'y a plus ni secret, ni larcin? Le jeune couple fut donc la mode tout l'hiver; il se vit accueilli dans les salons les plus svres sur les biensances, les plus fidles la pruderie de l'tiquette. On les reut comme deux trangers qui ignoraient encore nos usages et nos moeurs. Grce cette aimable histoire... on causa... Dieu sait si l'on causa! Chacun citait aux nouveaux maris, comme un modle de flicit conjugale, un mnage o la femme ne s'tait permis qu'une seule erreur. Plusieurs poux voulurent user du mme moyen; mais il se trouva que leurs femmes avaient dj pris les devants. Et ceux-l chantrent, en guise de _Te Deum_, le: _Gaudeant_, les _bien nantis_! HOFFMANN ET PAGANINI Ce soir-l je me sentis le besoin de te voir, Thodore, mon cher artiste, avide poursuivant du rien, sous toutes ses faces, hardi champion de la couleur, du son, de la forme, de toutes les manires d'tre un pote; la fois brave comme don Quichotte, et sage comme Sancho, s'entourant son usage de peintures invisibles, d'harmonies ineffables, toujours plong dans un ciel perdu l haut, sous les astres. J'avais absolument besoin de rencontrer mon ami Thodore, et je le demandais aux quatre coins du ciel. Autrefois, quand venait le soir, il y avait deux endroits o j'tais sr de rencontrer Thodore, savoir: l'glise et le cabaret. Il aimait les lueurs incertaines de la cathdrale, ses chos prolongs, son vague parfum, ses grands cierges teints, ses dmes et l'orgue aux accents solennels, remplis de peintures et de lumire. Trs-souvent Thodore s'amusait pleurer dans la vieille glise, avant de se livrer aux folles joies du cabaret. Mais prsent le temple est profan: plus de saintes bannires, de vierges aux belles mains, plus de parfums suaves, plus d'orgue au buffet somptueux, plus de musique et plus rien! Tout est ruine, et silence, et solitude aux mme lieux o s'levait la cathdrale, et Thodore en est rduit, chaque soir, se rendre une heure plus tt son cabaret. Htons-nous, c'est l'heure o notre ami s'enferme en son large fauteuil, disposant son orchestre et distribuant chaque musicien sa partition, son air chaque chanteur! Prenez, messieurs et mesdames, duos, quatuors, trios, choisissez; disposez-vous, instrumentistes! prenez garde au signal, au coup d'archet, allez en mesure; et, quand ils sont partis en chancelant, en voil pour toute une nuit d'harmonie et d'extase.--Il tient, cette heure, une foule de musiciens ses ordres, tout un orchestre, et les plus belles voix fraches et pures qui suffiraient ravir tous les thtres du monde. Laissez Thodore se recueillir, laissez-le s'entourer de quelques vieilles bouteilles de vin du Rhin, et jamais vous ne vous douterez du spectacle et de la bonne musique et de l'me de ces chanteurs, de l'enthousiasme ingnieux de cet orchestre. Thodore est le vrai crateur de la symphonie invisible. Il est l'artiste, il est le dieu! Cette table d'auberge, charge de brocs, Thodore sa volont la change en un vaste thtre o se jouent tous les genres, le bouffon et le srieux, le grave et le plaisant. Pour ce chef de l'orchestre en train, les bouteilles surmontes de leurs bouchons goudronns reprsentent les forts et les bocages; la cruche aux larges flancs devient tour tour palais ou chaumire, selon le genre, pastoral ou guerrier. Est-il besoin d'un volcan, d'un tonnerre? aussitt le gaz de la bouteille, hors de contrainte, vous ramne au Vsuve!--Et, maintenant que tout est prt: villes, palais, chaumires, vastes forts, volcans grondeurs, lustre allum; prsent que l'orchestre est son poste, allons! levez la toile, que la jeune premire apparaisse et chante! Et voil le dmon de Thodore la fin dchan. Prenez garde, il chante; et prtez l'oreille, coutez cet opra digne de Mozart. La mlodie est grave et majestueuse tour tour: tantt une marche guerrire tantt le mouvement vif et gai d'une danse grotesque; tantt la basse et tantt le tnor; rcitatif et chant, tout s'y trouve. Le drame commence, il se complique, il se noue, il se dnoue, il s'achve aussitt que le dmon de Thodore est parti. Le dmon obit Thodore: il ne s'en va, que lorsque Thodore ne peut plus commander. Alors seulement tout disparat: dmons, thtre et musiciens, musique; et le lustre est teint. On cherche Thodore, il est tomb jusqu' demain, sous son thtre, il rve..., il dort. Donc, htons-nous d'arriver avant que Thodore ait lev son thtre, avant qu'il ait dress sa fort, prpar son volcan, allum son lustre et distribu sa partition aux acteurs. J'arrivai tout essouffl au cabaret, je vis Thodore... il tait triste... on l'et pris pour un bourgeois de Nuremberg! Lvre inerte et regard morne... ses cheveux tombaient sur son front; on l'et pris plutt pour un vulgaire moucheur de chandelles, que pour le dieu d'un Olympe lev par ses mains. Quand il me vit, chose trange! il parut content de me voir, ce qui ne lui arrive gure ces heures-l. --O mon trs-cher Thodore, lui dis-je, assez inquiet de le trouver sobre et clairvoyant, d'o vient ce nuage? Avez-vous la fivre... tes-vous mort? --C'est donc toi, Henri, me dit-il; Henri, mon gnie est perdu, ma tte est vide. Croirais-tu que par cette pluie horrible et dans ce lieu funeste, je ne trouve pas un chanteur mes ordres, pas un air dans mon gnie. Henri! je n'ai plus d'ides, et je ne trouverais pas trois notes dignes de Mozart! Mozart, Beethoven! le chevalier Gluck... fumes et visions... Je ne suis plus ivrogne... enivrons-nous! --Bon cela, rpondis-je... et buvons. A dfaut d'art, vous m'avez appris combien c'est bonne chose une belle ivresse. Cependant, mon grand Thodore, faut-il donc toujours que vous arrtiez votre propre gnie, et ne jouirez-vous jamais des chefs-d'oeuvre au del de votre esprit? Pardieu! puisque vos musiciens ont pris cong du matre, allez ensemble entendre un grand joueur de violon, il en sera content, et a te reposera. Il reprit:--Tu parles de violon? J'en ai entendu des violons dans ma vie, et de fameux violons. Il y a trois jours, par un vieux vin de France, cette table, ici, j'ai assist un concerto de violons comme jamais oreille humaine n'en avait entendu. D'ailleurs, moi-mme ne suis-je plus un vrai musicien habile tirer d'un archet magique une suite loquente des plus vives sensations? D'une main inspire, il chercha son violon... Le noble instrument tait suspendu au plancher, entre un long chapelet de harengs et une langue de boeuf fum qui attendaient le jour de Pques. Hlas! le violon de Thodore tait en piteux tat; deux cordes manquaient, les deux autres taient dtendues, les toiles de l'araigne avaient pntr jusqu' l'me: cet aspect, Thodore honteux courba la tte... il pleurait! --Pleurez, lui dis-je, et soyez honteux de vous-mme. Autrefois, c'est vrai, vous tiez un grand artiste, un hardi musicien. Le chant naissait sous vos doigts inspirs; votre archet ne manquait aucune inspiration de votre me et vous jetiez en dehors les lgies qui remplissaient votre coeur. C'tait votre bon temps; vous ne vous livriez pas, en goste, ces plaisirs solitaires; le monde entendait votre gnie, il en jouissait, vous touchiez cet instrument en matre habile; prsent, l'instrument est muet; plus de voix, plus d'expression, plus d'amour; vous le regardez moins souvent que ces harengs saurs et cette langue fume. Ah! que vous avez bien raison de pleurer... C'est honteux! A ces mots, Thodore me suivit, inquiet de mes justes reproches, l'Opra. --Par Castor et Pollux! dit-il au premier coup d'oeil, le sot thtre et le misrable orchestre... Henri que t'ai-je fait que tu m'as entran dans cette odieuse caverne? A-t-on jamais runi plus de gens longues oreilles? Des oreilles pour ne rien entendre... et des yeux pour ne rien voir! Il riait, il se moquait, il triomphait. Tout coup, travers les arbres de la fort sombre il vit apparatre... un violon, sous le bras et l'archet la main, un homme... un fantme.... Un phnomne! un bras de ci, un bras de l, le corps roide et droit, la taille haute, le visage maigre et rid, le front vaste, aux cheveux flottants: sourire, pense, assurance et mpris, solitude et gnie, inspiration... tout est l!--Vois-tu, me disait Thodore, comme il est fait! J'ai chez moi une antique tapisserie reprsentant sainte Thrse; quand elle va, se pliant, se repliant sur elle-mme, allant, venant, tantt haut, tantt bas, toujours prsente, elle ressemble cet homme: une fantasmagorie; O l! l! quelle autorit sur les mes. --Silence! coutons! Cet homme!... est un violon et un archet!... Au mme instant, semblable au flau sur une meule de bl, l'archet se leva, le violon s'appuya sur une paule, archet et violon, paule et bras, l'me et le corps du violoniste... ils s'appelaient: _Lgion!_ O mon Dieu! que devint Thodore cette vision! Il coutait, la faon de la sainte Ccile de Raphal, prtant l'oreille ses propres cantiques! Cette fois, le chant l'entourait de toutes parts, il tait dbord, il se noyait, il plongeait dans l'harmonie; le chant l'attaquait, le pressait, l'oppressait, vif, lent, moqueur, plaintif; c'taient des harmonies tranges et charmantes! c'taient des rires et des larmes! un chant divin o tout chante, o tout pleure! un _de Profundis_ de l'enfer! un _Hosannah!_ venu du ciel! Pauvre Thodore!... Il tait vaincu; il n'tait plus le matre d'arrter l'orchestre; il avait beau dire: _assez! assez!_ l'archet allait toujours, comme le balai du sorcier apportant l'eau dans la ballade allemande. Encore, encore, et toujours, toujours. Quand le violon et l'archet eurent accompli leur chef-d'oeuvre, alors le joueur de violon salua l'auditoire. Il lui fit le salut d'un chambellan son prince... un salut ventre terre.--Ah! le lche! il se courbe, il se plie, il salue droite, gauche. Voil un triste salut, dit Thodore. --Un salut de cuistre, repris-je. --Un musicien doit saluer en Allemand, dit Thodore. Oh! reprit-il, quand j'avais mon violon (alors je croyais jouer du violon), quand j'avais mon violon et que la foule me disait: _Chante!_ je mettais mon chapeau sur ma tte, et quand le got m'en venait, je jouais quelque fantaisie, au hasard; puis au moment o la foule tait attentive, attendant une conclusion, je reprenais mon verre et je m'en allais brusquement... Une prosternation! qui! moi? saluer ces pleutres? et les remercier du plaisir que je leur ai fait?... Pas si bte! A ces idiots, la salutation, la gnuflexion? Mais silence, il revient! Ecoutons, et taisons-nous! Ici l'homme au violon reparut; il venait jouer l'_adagio_. Il fut simple et touchant, il fut plein d'expression et de grce.--Or a! je te prends tmoin, me dit Thodore, que je me tire aussi bien que ce violoniste, de l'_adagio_. Je n'ai pas peur d'un _adagio_ humain crit pour des hommes. Je ne recule devant aucune difficult, tu le sais; mais j'ai peur de la musique laquelle on ne peut atteindre; je ne sais pas courir, tout essouffl, aprs des notes impossibles. Te souvient-il de cette mystrieuse partition qui me fut apporte un jour par quelque musicien de l'enfer, il me dfiait de la dchiffrer. Ce fut pour moi un pnible travail. Je sentais confusment qu'il y avait sous ces notes une puissance d'harmonie, et je ne la trouvais pas! Figure-toi un savant de votre Institut devant les hiroglyphes du temps d'Isis: ainsi j'tais en prsence de ces sonates mystrieuses. Que d'efforts tents, pour lire ces chiffons! que de tortures j'ai subies! Ma main en resta brise; en vain j'ai mis tous mes muscles la torture; peine ai-je pu tirer quelques sons de mon violon indocile! Mon archet n'a pas voulu courir, en mme temps, l et l! mon violon s'est cabr! la chanterelle s'est brise! Hlas! malheureux que je suis! en vain ai-je interrog la fois l'aigu, le grave et le mdium... Mon violon tait muet. Maintenant... le croiras-tu? cette musique de l'autre monde... voil cet Italien qui la joue, et qui la jette mon me! Comment fait-il? comment fait-il? Vois-tu sa main? Sa main est-elle partage en deux, pour atteindre en mme temps aux deux extrmits de cette gamme violente? Ses doigts sont-ils plus longs que les miens, ses tendons plus nerveux, son me plus grande? Moi, pourtant, je suis un grand artiste; j'ai rv des instruments qui embrassaient la terre et le ciel, qui s'adaptaient tous les modes connus; mais je n'ai pas invent ce violon, ce grand violon de la terre et du ciel! J'ai vu bien des musiciens... je n'ai jamais vu son pareil. Il est difforme... et superbe! Enfant-gant! tout perclus, tout puissant! Vois-tu comme il est en colre, et comme il tuerait le malheureux musicien accompagnateur, qui a manqu sa note d'un dix-millime de son! Son oeil flamboie, et son violon demande en pleurant vengeance! O le terrible artiste! Mais le voil qui finit et qui salue. Ah! le misrable, il ne sait donc pas ce qu'il vaut, pour se prosterner... comme il fait, devant ce triste auditoire?--Ah! fi! Relve toi, gnie! et rassure toi! Les gens qui t'coutent, ne valent pas un crin de ton archet magique. Oui d, ce sont de grands seigneurs, des fils de rois, des reprsentants de nations! que t'importe? Il n'y a que moi, dans cette foule, qui sois digne de te juger. Nous sommes frres! Si tu excutes mieux que moi, c'est de droit divin, c'est par un voeu de ta mre. La mienne m'a jet tout simplement dans le monde avec le secours d'une vulgaire sage-femme: j'ai t lev dans l'innocence et dans les festins: j'ai t heureux toute ma vie, aimant, buvant, chantant, joyeux conteur, doux convive, intrpide buveur; et cependant je suis comme toi, un grand artiste! Ainsi se parlait Thodore, agit cette fois par la seule passion qu'il n'et pas connue encore... l'envie! Il reprit:--Ce qui prouve, Henri, qu'il y a l-dedans quelque chose de surnaturel et qui dpasse notre intelligence, c'est que ce violon... ne sait pas, n'a jamais su, et ne saura jamais une fausse note. Jamais pense humaine ne conut un calcul plus compliqu, jamais doigt humain ne l'excuta d'une faon plus prcise et plus nette. Henri, comprends-tu cela? pas un son faux, pas une note hsitante, pas un calcul tromp! Comment expliquer cela? Ne vois-tu pas que rien existe et que nous rvons tous deux? Ah! maudit violon, tu as fait de Thodore un vil esclave! A tes moindres volonts j'obissais. J'allais seulement o tu voulais me conduire et pas plus loin. Misrable! Insens que je suis! J'ai t tromp par mon violon, il m'a jet par terre. Au lieu de dtourner du soleil la tte de mon cheval, comme a fait Alexandre, j'ai voulu dompter mon cheval comme un cuyer vulgaire; et me voil par terre. Alexandre est cheval. O malheureux! O malheureux! Je n'ai pas su dire l'instrument mal dompt: Te voil, marche! obis! Chante ma joie, et pleure mes larmes! Tu vas me rpter tous ces mystres de mon me, et tous ces transports de mon coeur... Et voil ce misrable Italien qui, pour me narguer, brise son violon trois cordes. Plus cruel pour lui-mme que l'aropage Sparte, il n'en conserve qu'une seule... une seule corde pour tant de passion! Une seule pour toute cette me! Une corde pour ce chant jet profusion! Et Thodore, haletant, inquiet, bouche bante, coutait, riant lgrement avec un sourire de nave crdulit. Bon Thodore! Il sortit en courant. --Trouvez-vous cela beau? lui dis-je. Il se mit courir; il allait lentement, il allait vite, il chantait, il pleurait, il trouvait des airs admirables, il se dmenait, il rptait ses plus beaux drames, puis il se dcourageait... la fin il se retourne, et rpondant, aprs une heure, ma question: --Si c'est beau! si c'est beau! mon Dieu! Il s'animait de plus belle, il levait la voix tout fait, il tait tout musique, me et corps. Il chantait pour moi seul! Et voil mon inspir tour tour furieux et tendre, imposant et burlesque. Il est le tyran, la jeune fille et la grande dame; bonhomme, il gronde, il pleure, il rit, il se dsole, il est tout un drame, un orchestre, un dieu. Que de pleurs il m'a fait rpandre, et que d'motions il a souleves dans mon me! J'ai compris, le soir dont je parle, ce qu'il y avait d'art et de passion dans ce brave homme; en mme temps je compris pourquoi donc je l'aimais! je l'aimais pour son gnie et pour sa bont. Ne sois donc pas mcontent, cher Thodore, d'avoir trouv ton gal ou ton matre. Je sais bien que tu ne comprends pas l'alliance trange de ces deux mots: art et thtre, art et grand jour; heureusement il y a des exceptions cette rgle gnrale de la posie et du drame. Heureux l'artiste qui surmonte cette grande difficult! Il rgne. Il arrive au milieu des hommes comme une rvlation de leur puissance; il leur apporte des plaisirs inconnus; il leur enseigne la force du beau, quand il est simple; il les excite par l'mulation du gnie; il force la jeune fille ne rougir ni de sa passion ni de son talent. Rends donc grce ce hasard qui te force n'tre plus, pour toi seul, un grand artiste. Or, comment nous nous sommes retrouvs la porte du cabaret? Je l'ignore. L'htesse tait couche, et les vastes rideaux entouraient le lit d'un mur impntrable; la lampe brlait encore. A peine entr, mon Thodore reprit son violon, il monta la corde qui restait, il chercha son archet... vainement. --Tu m'apporteras un archet demain, me dit-il. --Voulez-vous aussi trois cordes, mon ami? Il reprit:--Apporte un archet. Puis voyant que je le regardais avec anxit, cherchant deviner ce qui pouvait lui manquer:--Mes amis m'ont perdu, dit-il, par leurs gteries. Grce vous, mchants, je n'ai pas eu ce qui s'appelle un instant de malheur; je n'ai pas t pauvre une fois, pas malade; la sant me tue! Que veux-tu donc que j'invente avec ces joues rebondies et ce nez rubicond, ces cheveux pais, ce lourd sommeil, cette vaste poitrine et cet estomac d'autruche? On n'est qu'un pleutre avec tant de cheveux... Ah! mon cher, le malheur m'a manqu pour tre un gnie. Au contraire, l'homme au violon... tout l'a servi; ni pre, ni mre, enfance l'abandon! jeunesse aventureuse! cet homme a mendi son pain pour vivre... il a fait pis que mendier, il a donn des leons de son art; il a eu des coliers! Conois-tu ce martyre, Henri? venir telle heure, obir quelque idiot, et lui dire: Faites ceci, faites cela! puis tendre la main. Et cet imbcile, aprs dix ans, se vantera de son matre! Il dira: je suis l'lve de Thodore! L'homme au violon a subi toutes ces tortures, et bien d'autres. Il a connu toutes les misres au pralable de sa gloire! Il s'est vu envi, calomni, perscut! Comme il est ple et maigre! il a l'air d'un spectre! Et voil qu'il est le premier dans son art, le plus grand, le seul; musicien et chanteur, pensant et rendant sa pense, un homme tuer d'un souffle... et qui m'a tu d'un coup d'archet. Ce n'est qu'en souffrant qu'on devient un gnie, Henri!--Le feu brle, et consacre. A ct de la foudre, est le chef-d'oeuvre aux grandes passions, aux grandes douleurs! Quant nous, les petits, les viveurs, les fantasques, buvons, rions, chantons et faisons danser les fillettes, assis sur un tonneau, entre un clairon qui hurle, et la clarinette qui glapit. Il prit un verre:--Honneur Paganini, le miracle!--A la sant d'Hoffmann, le mntrier! LES DUELLISTES Nous cherchions la porte Maillot, au bois de Boulogne; je me battais contre Bernard, mon meilleur ami: il m'avait demand la rparation d'une offense, et l'offense tait si grande que je ne m'en souviens plus. Nous allions chacun sa guise, et faisant craquer sous nos pas les feuilles tombantes de l'automne; Bernard marchait de l'autre ct du chemin, les mains derrire le dos. Bernard allait gravement; toute force, il voulait me tuer: moi, j'allais sans trop de rflexions; sur ma foi, je ne voulais pas tuer Bernard, bien que ce ft moi qui l'avais offens. Nos tmoins, bonnes gens, nous suivaient distance et fort tristes; ils nous aimaient tous deux, et pensaient avec effroi l'instant fatal o l'un de nous serait couch par terre, une balle au ventre. Ils pensaient nos vieux parents auxquels nous ne pensions gure, nos belles soires de l'automne qui allaient revenir; ils pensaient mme au chagrin d'Augustine et d'Elisa. Nous allions donc, et vraiment la route est longue! J'ai toujours admir ceux qui vont se battre en voiture, le moindre cahot leur jette un frisson. Au contraire, aller pied, le sang circule... on s'amuse contempler, pour la dernire fois peut-tre, le grand soleil, l'espace et le ciel! C'est un voyage d'agrment au bord de quelque cataracte qu'on espre bien franchir, c'est le passage du pont du Saint-Esprit. Arrivs la porte Maillot, nous fmes semblant de nous sparer.--Nous allons chercher un bon endroit, dit le capitaine Reynaud. --C'est cela, un joli endroit, dit Bernard. Et nous voil, nous enfonant dans les alles, pendant que le bois est sillonn de toutes parts, chevaux anglais, calches remplies de femmes, tilburys lgers et favorables au tte--tte en public. La belle invention! Vous tes seul ct d'_elle_, serr prs d'_elle_, on la voit, on la touche, on l'aime et, tremblante, son voile et ses cheveux vous frappent au visage. Le cheval mme comprend ce bonheur et n'en va que plus vite. J'tais arriv sur la lisire de l'alle _ombreuse_ qui fait face la Muette, et ne songeant plus ce que j'tais venu faire au bois, je regardais au loin sous le feuillage, quand je vis passer... bonheur! Elle tait seule dans sa berline, la Julietta. Je la devinai plutt que je ne la vis; je la devinai son charpe, au museau noir de son petit chien, qui tenait sa tte la portire, appuy sur l'charpe, et qui regardait l'automne passer. Vraiment, j'tais venu sans haine dans ce champ clos, je ne sentis plus que mon amour, et la voyant si prs de moi, ma belle artiste.--Arrtez, m'criai-je! attendez-moi, Juliette, et je courais sa suite... Bernard me retint de sa grande main, et de son air solennel: --Ce n'est pas l qu'il faut aller, me dit-il, mais par l, me montrant le coin du bois. --Oh! lui dis-je, un instant de repos, Bernard, je te tuerai tout l'heure, ou tu me tueras, peu m'importe; mais que je lui dise une dernire fois... ce que je lui disais chez elle hier, Juliette! Elle a chant _Don Juan_; tu la connais, tu as soup avec elle chez moi, il y a quinze jours, tu l'as accompagne au piano quand elle a chant; tu lui as parl en italien, en espagnol; tu lui as parl tout bas, tant que tu as voulu; laisse-moi aller dire adieu cette belle. En mme temps le carrosse de Juliette revenait par un dtour et s'arrtait mes pieds. Elle carta de la main son petit chien, et mettant son joli museau la portire: --Bonjour Bernard, bonjour Gabriel, me dit-elle, toujours amis, chers seigneurs, toujours insparables; o donc allez-vous? En mme temps, elle me tendait la main avec son charmant sourire de Napolitaine, tout bruni par le soleil. Comme elle me tendait sa main, Bernard la baisa. --Signorina, lui dit-il avec une familiarit qui me surprit fort, si vous voulez faire encore quelques tours dans le bois, nous avons, Gabriel et moi, quelque affaire rgler ici mme, aprs quoi nous sommes vous, et si vous voulez, ce soir nous chanterons ensemble le duo de _Matilda di Sabran_. Zerlina-Julietta, en bonne princesse, consentit se promener encore un peu; elle me dit adieu en regardant Bernard, et en me donnant sa main. Pour le coup, je me souvins que j'tais venu pour me battre, et je dis Bernard: Marchons! Nous fmes un dtour gauche: en me retournant, je vis Bernard qui suivait de l'oeil le lourd carrosse. Quelque chose tait encore la portire, qui regardait Bernard; je ne sais pas si c'tait l'pagneul ou Juliette qui regardait Bernard. Arrivs au milieu du sentier, tout tait prt, calme et silencieux. Les promeneurs franais ont cela de bon, ils sont discrets; ils respectent un duel, l'gal d'un rendez-vous d'amour; bien moins que nous, messieurs nos tmoins taient gens ne pas reculer; les armes taient charges, les distances taient arrtes, chacun se mit en place, et nous levmes nos pistolets en l'air... Bernard me dit de loin (nous tions vingt-cinq pas): --Tire le premier! Je dis Bernard:--Tirons en mme temps! Le capitaine Reynaud donna le signal dans ses deux grosses mains... Un! deux! trois! j'attendais que Bernard fit feu. Un, deux, trois, rien! Bernard ne tira pas, moi non plus.--Tu es d'une insigne fausset, me dit Bernard. Sans regarder Bernard, je dis au capitaine Reynaud. --Capitaine, jamais je ne tirerai sur Bernard. --Eh bien! dit Bernard, toi, Gabriel. Il tira... il fit un grand trou mon chapeau: la balle fit le tour de la coiffe... et ma foi, il faut que je sois n coiff. --Tu n'es pas mort? me dit Bernard.--Non, lui dis-je.--Eh bien, tant mieux, embrassons-nous. En mme temps il vint moi, me tendant les bras, et m'embrassa m'touffer. Puis, voyant mon chapeau tout brl, et ce grand trou, deux pouces du front: --J'ai bien tir, dit-il, n'est-ce pas? --Oui, lui dis-je, heureusement c'est mon vieux chapeau que j'ai mis ce matin, et cela me fche un peu moins que si c'tait le neuf. --Eh bien, dit Bernard, prends mon chapeau qui est tout neuf, et donne-moi le tien, que je le garde en souvenir de notre ternelle amiti. Les tmoins applaudirent beaucoup la sublime rsolution de Bernard. Moi qui sais que Bernard est plus pauvre que moi, j'tais honteux d'changer mon vieux chapeau contre le sien, mais il me dit avec tant d'empressement:--Donne-moi ton vieux chapeau! que je lui donnai mon chapeau. Il le mit sur sa tte et saluant les tmoins, il s'en alla tout droit devant lui aussi fier, et sa tte aussi droite que s'il et gagn la bataille d'Austerlitz. Nous attendmes Bernard un quart d'heure, la lisire du bois, ne sachant ce qu'il tait devenu. Au bout d'un quart d'heure, nous vmes passer la voiture de Juliette, et dans le fond du carrosse, ct d'elle tait Bernard; sur les genoux de Bernard, le chien de la jeune artiste; et sur les genoux de la dame... ciel! que vois-je? le chapeau trou que m'avait pris Bernard. La voiture passa si rapidement que j'eus peine le temps de saluer Juliette avec le chapeau neuf de Bernard. Nos tmoins n'y comprenaient rien; mais j'tais trs-heureux de comprendre la belle action de Bernard. Il parle de moi, me dis-je, il raconte _ma_ chre Juliette le danger que j'ai couru, et sur mon chapeau trou, il rpand de douces larmes. Digne Bernard! J'tais si content de sa belle action, que j'avais regret qu'il ne m'et pas frapp au coeur. Nous reprmes tous le chemin de la ville, en chantant les louanges de Bernard. Nous tions d'une grande gaiet pour plusieurs raisons diffrentes: nos tmoins n'avaient pas vu couler le sang, j'tais rconcili avec Bernard, Bernard plaidait ma cause auprs de Juliette. Chemin faisant, nos tmoins parlrent de combats singuliers, de duels mort, d'offenses laves dans le sang. Ils racontrent de longues histoires, dans lesquelles le pistolet, l'pe et le sabre, y compris le poignard, jouaient des rles sanglants. --Tous ces duels que vous racontez l, dit le capitaine Gaudeffroi, sont des duels de terre ferme, et ne ressemblent en rien un duel mort, sur le vaisseau _la Belle Normande_, dont j'ai t le tmoin, moi centime, quand j'tais aspirant de marine. Il y a de cela longtemps: le duel eut lieu entre le capitaine de vaisseau et un officier anglais. Le capitaine, qui tait peu fort sur la discipline, lui avait promis satisfaction en tel endroit de l'Ocan, et l'autre attendait depuis un mois... Mais l'histoire est longue raconter, dit Gaudeffroi, et si vous ne voulez pas vous asseoir sous le bouchon poudreux de l'estaminet des _Deux Amis_, jamais je n'aurai la force de vous la raconter jusqu'au bout. Nous nous assmes sous le bouchon des _Deux Amis_, l'ombre grle et mince d'un jeune peuplier, qui dpassait dj la maison de toute la tte, et le capitaine Gaudeffroi nous raconta, peu prs en ces termes, mais plus longuement, l'histoire du duel en pleine mer: Ils avaient pass la nuit dans le mme hamac: le mme roulis les avait bercs dans leur lit comme une mre attentive son jeune enfant pour l'endormir. A voir ces deux hommes ainsi rapprochs et runis, pas un n'et pu dire que le lendemain l'un d'eux devait mourir de la main de l'autre, et telle tait pourtant leur destine; peine le vent frais du matin et le cri des gardes qui se relevaient leur et annonc l'aurore, ils se prcipitrent tous les deux, se prparant s'gorger avec toute la dignit d'honntes gens. L'un de ces hommes n'tait rien moins que le capitaine en pleine force, en pleine vie; on voyait aux regards de cet homme que son ennemi tait mort. Du reste, le sourire tait encore sur ses lvres; son coup d'oeil parcourait dans leurs moindres dtails les moindres parties de son navire; il alla, comme son habitude, tudier la boussole, interroger le pilote; au gaillard d'arrire, au conseil! Il n'y eut pas un matelot qu'il ne passt en revue, et pas une voile qu'il ne ft mettre en ordre; enfin c'tait le mme homme actif, prvoyant, imprieux, rflchi: avant une heure, il allait jouer pile ou face? ou la vie ou la mort? Son adversaire tait un simple _gentleman_; son habit marron, sa cravate lgante annonait un jeune homme anglais ou parisien, plus habitu nos ftes de chaque jour, qu'au spectacle imposant d'un vaisseau roulant dans la mer. Ce jeune homme avait l'air soucieux, mais l'ennui seul faisait son souci; assis sur le pont, il tudiait d'un regard, qui pouvait tre le dernier, ce ciel brumeux entrecoup de nuages, ces flots d'un blanc verdtre dont le soleil parat sortir, ce mouvement actif et silencieux d'une arme de matelots; renferms dans les flancs d'un navire, ils n'ont plus d'instinct que pour obir la voix d'un seul homme. Ainsi, des deux parts, le combat tait arrt. Quand le capitaine eut donn ses derniers ordres, il vint sur le pont retrouver son adversaire; son premier signe, le jeune homme se leva, et, quoiqu'il ft de moindre stature que son ennemi, il n'tait pas difficile de voir qu'il avait du coeur. Justement un calme plat venait d'arrter le navire, les premiers rayons du soleil naissant avaient enchan tous les vents; la voile s'tait replie contre le mt; tout le navire assistait ces jeux sanglants: on voyait arrts sur le pont les plus vieux marins, vritables enfants de la mer; derrire eux s'taient rangs les jeunes aspirants, l'tat-major tait ct de son capitaine, une faon de tmoin dans cette circonstance solennelle, et, si vous aviez lev la tte, vous eussiez aperu, grimps sur les cordages, les jeunes mousses effars du spectacle imposant qu'ils avaient sous les yeux. Cependant le jeune homme tait seul de son ct; pas un voeu pour lui, pas mme un moment de doute sur ce qui allait arriver de sa personne, tant le navire tait persuad que c'tait un acte de folie de se battre sur un vaisseau de l'Etat, contre son capitaine... un pousse-caillou, pardieu! Aussi bien, quand les pes furent tires, le jeune homme comprit qu'il n'tait pas sur la terme ferme: le roulis du vaisseau faisait trembler sa main, et c'tait un homme mort, si le capitaine, comprenant ce dsavantage, n'et jet son pe la mer, en demandant ses pistolets. Quand on eut dcid qui tirerait le premier? un coup se fit entendre, faible et perdu dans le bruit des flots, la mare montante. Cependant, sous ce faible coup, le capitaine venait de tomber; il tait mort comme s'il et accompli un acte ordinaire de la vie, en gourmandant un de ses gens dont l'habit tait trou. Quant son meurtrier, que devint le meurtrier? Au moins, quand vous vous trouvez sous les ombrages riants du bois de Boulogne, au milieu des broussailles de la barrire d'Enfer, une fois que votre ennemi est tomb et que votre honneur est veng, on vous entrane loin du champ de carnage, et vous laissez aux parrains de la victime le soin de relever son cadavre... bord d'un vaisseau, quand tout est mer ou ciel autour de vous, vous avez sous les yeux votre victime agonisante, et quand il ne reste sur cette tte vaillante que la douleur d'une vengeance trompe, il faut assister aux funrailles du marin, il faut tenir un morceau de la voile qui lui sert de linceul, il faut prter main-forte pour jeter dans la mer ce matre, _aprs Dieu_, de son navire qui commandait aux vents et la mer. Quelles angoisses pour ce malheureux jeune homme quand il vit les flots s'entr'ouvrir au cadavre encore chaud qu'on leur jetait, quand il entendit le canon et les cris de l'quipage qui faisait au mort ses derniers adieux, quand il vit le vaisseau reprendre sa course travers les ondes, et qu'il se retrouva seul au milieu d'un pouvantable silence et de ce deuil gnral! Ainsi parla le capitaine Gaudeffroi: son rcit parut faire une vive impression sur tous les tmoins de notre misrable duel en terre ferme et moi seul, je trouvai que le digne capitaine parlait beaucoup; j'tais tout entier Bernard, tout entier Juliette. A la fin, la nuit tomba; chacun s'en fut de son ct, moi je courus dans tout Paris chercher Juliette et Bernard: aux Bouffes, chez Julie, chez Cyprien, partout.--Elle et lui on ne les avait vus nulle part. A la fin, je rentrai chez moi et m'endormis jusqu'au lendemain. Le lendemain, arriva Bernard. --O donc tais-tu? lui dis-je, on t'a cherch hier tout le soir. --Mais, reprit-il, j'tais _Mithridate_, au Thtre-Franais, avec Juliette. --Et qu'a-t-elle dit de ton chapeau perc, Bernard? --Elle a dit que tu tais un grand drle d'avoir tir si juste sur ton ami, dit Bernard, et ma foi! elle ne veut plus te revoir, elle a peur d'un _buveur de sang_, tel que toi. En effet, depuis cette _horrible_ rencontre, elle ne voulut plus me voir; elle oublia que c'tait moi, qui lui avais prsent Bernard, elle ne voulut plus que Bernard: elle garda _son_ chapeau trou comme trophe, et pendant plus d'un mois elle vous le suspendit au chevet de son lit. Et voil comme, ce malheureux duel, je gagnai un chapeau neuf, et Bernard les bonnes grces de la dame que j'aimais. Il est vrai que j'eus par-dessus le march, l'histoire du capitaine Gaudeffroi. VENDUE EN DTAIL. Mon histoire est touchante, il n'y a pas de sacrifice qui soit comparable celui que je raconte. Une enfant est, tout ensemble, et la victime et le grand prtre de cette abominable tragdie. Ah! la triste hrone, et sa vertu l'a perdue. En raison, elle appelait l'honneur son aide, elle est dans la fange aujourd'hui; si elle et commenc par le vice, elle serait dans la soie et dans l'or: voil notre justice! Hlas! il y a tant de misre! il est si difficile de vivre, mme pour les femmes, qui vivent de si peu! Les hommes n'ayant pas vivre en hommes, vivent du travail des femmes. Ils se font couturires et brodeuses; ils portent la demi-aune, en guise de mousquet; plus d'un s'est fait marchande la toilette et vend des fleurs. Que voulez-vous que devienne une malheureuse en cette ruche, o les rangs sont presss comme un essaim d'abeilles?--La place au plus fort, au plus adroit, au plus vif client! La force est tout; la ruse aprs la force. Ainsi, le grand sexe crase le petit sexe. Que de pauvres tres meurent de faim, ou qui se dshonorent dans un coin! Trop heureuses si le dshonneur mme ne leur manque pas! Ceci va vous paratre trange... et ceci n'est pas un paradoxe. Il faut lever encore ce coin du voile. Aujourd'hui plus que jamais, les hommes vont sur les brises des prostitues; ils ont des marchs o ils vendent un prix certain leur conscience; ils vendent leur plume et leur parole; ils ont des prix pour leur soumission, pour leur respect. Ils font des rois, on les paie; ils dfont les rois, on les paie; ils meurent, on les paie. Les hommes se vendent, sous toutes les formes, sous toutes les apparences du bien et du mal.. La vnalit les couvre et les protge de son bras puissant. Les rvolutions leur profitent. La rvolution met flot la barque choue; elle btit sur les places vides, elle renverse les palais dserts, elle dresse une stalle au hros de ce matin, des temples aux dieux nouveaux, des trnes aux rois de la veille; elle fait tout pour les hommes et rien pour les femmes. 1830 vient d'ter ces dshrites de l'amour et du hasard leur dernier morceau de pain, aux femmes leur dernire ressource. Le monde des courtisanes est au rabais; il se dteint, il passe, il s'agenouille, il tend la main. Soyez belle et jeune, qu'importe? le vieillard vous regarde peine; le jeune homme est un ambitieux qu'un doux regard ne saurait arrter; l'artiste est pauvre, et c'en est fait de lui jusqu' nouvel ordre. Autrefois l'on disait: _Jeunesse de prince source des grandes fortunes_! Allez donc Phryn, ou Las, chanter cette gamme nos seigneurs de la Chambre des dputs. La pauvre enfant (j'en reviens mon histoire), la misre la tenait au corps. La misre horrible et froide, la suivait pas pas. La misre froissait sa robe fane, elle dchirait son mouchoir trou, elle remplissait son soulier, de neige. C'tait la misre qui faisait son lit avec quatre brins de paille, qui chauffait son pole avec une once de charbon; la misre dressait sa table sur son pouce rougi par le froid! Elle marchait donc suivie et prcde, enveloppe _in extremis_ par ce triste compagnon, la misre! Ce n'est pas un camarade comme un autre. Ni coeur, me et sourire; larmes, piti, sympathie, esprance, tout lui manque. Un autre compagnon, quel qu'il soit, mme au bagne, s'attache son compagnon, et partage avec ce malheureux, son _copin_, son eau ftide et son pain noir. La misre inintelligente, avide, hbte avait pris en amiti cette enfant de seize ans. Elle tenait son me et son corps. Elle tait sa volont suprme; elle pesait de tout son poids sur cette frle paule, et quand la fillette passait dans la rue, elle sentait peser sur ses paules... la misre! Un jour qu'elles taient de compagnie, la fillette s'en vint frapper la porte d'une horrible vieille. La vieille femme, horreur des grandes villes, est la servante des passions humaines. Ces tres-l ont dshonor les cheveux blancs; elles ont des rides hideuses, des grandes mains dessches dont le toucher est une souillure. La vieille avait partag le sort des jeunes; elle tait la veuve du vice, son tour. Cependant elle avait encore un fauteuil pour s'asseoir, un pot de terre o se chauffer, un gros matou pour aimer quelque chose! Du reste, elle tait triste; elle tait l, tte basse, et son chat favori se tenait coi. Mon hrone, amene en ce lieu funeste par la misre, attendit que la vieille, accroupie ce feu de veuve, la fin l'interroget. En grand silence, elle attendit l'oracle de sa destine, et d'un doigt timide elle lui montrait son compagnon, le dnment! Pour peu qu'on ait des yeux, on le voit droite, gauche, aigu, fluet, qui circule comme un vent de bise autour du pauvre! Ah! le hideux fantme! ils se connaissaient de longue main, lui et la vieille, ils avaient fait leurs farces ensemble, et voil pourquoi la vieille tait dure au malheur d'autrui. C'tait une de ces mes coriaces, qui ont pass travers toutes les rugosits de la vie. Ame de boue, tanne, racle, pele, toute plisse, toute ride, une fange, un chaos. La vieille, l'aspect de cette beaut rduite l'implorer, resta crase un instant dans sa contemplation au fond de sa vilaine me; elle releva lentement ses yeux ingaux, et voyant ce frais visage amaigri par la faim, voyant ces mains qui pouvaient devenir si blanches, et cet oeil bleu aux longs cils, la vieille poussa du fond de son atroce poitrine un horrible soupir. Que ce cher visage aux doux reflets lui rappelait des temps plus heureux! Comme autrefois, elle se serait plu parer ce beau corps tout courb sous le haillon, rehausser par la blanche dentelle cette tte enfantine, protger d'un fin tissu ces paules si fraches, couvrir d'un gant glac ces mains glaces, renfermer dans le soulier de Cendrillon ce pied d'enfant, bris par cette paisse chaussure! O Vnus! quel chef-d'oeuvre elle et fait de cette pauvre fille, l'infme vieille! Un aussi grand miracle, que le miracle de Pygmalion! Et, quand il et t fait, ce chef-d'oeuvre, et bien pos sur sa base lgante, bien rchauff par le soleil, clatant de lumire et de bien-tre, alors le Phidias en jupon sale et appel autour de sa statue clatante de tous les feux du jour, les connaisseurs de la ville et de la cour; Pygmalion et mis l'encan son chef-d'oeuvre, il et prostitu sa Galathe quelque fermier gnral!... C'taient l les passe-temps de la vieille, en ses beaux jours. A l'aspect de la jeune fille abandonne sa merci, cet affreux visage eut un moment d'intelligence. Elle regarda en connaisseuse le bloc informe et charmant. Elle tait comme l'_artiste_ du bon La Fontaine devant le marbre de Carrare: _Sera-t-il dieu, table ou cuvette?... Il sera dieu!_ disait l'artiste, en son premier instant d'enthousiasme... Il sera dieu! Prends garde, ami, ton dieu resterait sans autels! Au sortir de sa muette contemplation, la vieille hocha la tte: elle venait de perdre son dieu!--Ma fille, dit-elle la pauvre enfant, je ne puis rien pour vous... Tu viens trop tard. Je meurs de faim, moi qui vous parle. Il n'y a plus de chalands dans ma boutique; la nuit on ne frappe plus ma porte, et le jour c'est en vain que ma porte est entr'ouverte. Elle caressait le gros chat, qui faisait le gros dos. Alors l'enfant, qui s'tait tenue debout et droite, comme une jeune personne qui comprend qu'on la regarde, voyant qu'elle n'avait rien esprer, s'assit nonchalamment par terre, au foyer de la vieille. Et celle-ci la regardait d'un regard de regret et de piti, passant ses doigts noueux dans cette belle chevelure blonde! Elle _jouait_, immonde, avec l'ornement le plus rare! elle tripotait ces cheveux de Brnice. Ils taient souples, soyeux, pais, purs de toute essence corruptrice; c'taient les beaux cheveux d'une fille oisive, qui se pare, orgueilleuse de la seule parure qui lui reste. Les boucles paisses ruisselaient autour de ce cou frle et blanc; elles tombaient en flocons sur ce front poli. La vieille agitait de sa main ftide cette masse transparente, et le vent agit par ces beaux cheveux fit jaillir les cendres de la chaufferette sur la longue chevelure cendre...--Autrefois, disait la vieille, on et pris aux filets que voici deux princes du sang, trois marchaux de France, un vque, un fermier gnral... Pour une mche de ces cheveux, M. Dorat et fait un pome... Ah! que les temps sont changs! Une ide alors vint la vieille: --Veux-tu vendre ta chevelure? dit-elle l'enfant. Accroupie qu'elle tait sur le pot de terre, le cerveau fascin par la faim et par la vapeur du charbon... l'enfant n'entendit rien d'abord: ce mot: _vendre ses cheveux_, lui parut un rve; un de ces rves de la faim et du froid qui font le sommeil du pauvre. Le rve emplit le cerveau des plus chaudes vapeurs... le matin venu, on le regrette: la faim en rve, et le froid en rve: quelle joie! ct de la ralit! La vieille, avec le sang-froid d'un commis de boutique, prenant les beaux cheveux leur racine, se mit comparer leur longueur la longueur de son bras. L'paisse chevelure, accouple ces vieilles cordes tendues sous une peau jauntre, en prit un reflet plus doux: la vieille elle-mme, frappe son insu par ce contraste, resta le bras tendu, regardant tour tour ce bras mort, et ces cheveux pleins de vie et de soleil, triple rayon! En mme temps une mche grise et filandreuse sortant du bonnet crasseux de la vieille, on et dit que cet horrible crin mettait le nez la fentre, et regardait, envieux, la belle chevelure de l'enfant. --Rponds-moi, vendons tes cheveux? dit la vieille. Ils sont longs d'une bonne aune, et je te rapporterai quinze francs,--que nous mangerons. La jeune fille, jetant les cheveux de ct et d'autre, et les relevant sur son front avec sa main amaigrie, ouvrit ses yeux humides et se prit sourire... Oui, dit-elle... et, sur l'autel de la faim, elle faisait le sacrifice de ses cheveux. La vieille alors se baissa jusqu'au panier o dormait le matou. Elle drangea le matou doucement, et fourragea dans ce hideux rceptacle de gueuseries, et de guenilles: vieilles charpes, jadis roses, prsent taches, dont la vieille se faisait des foulards pour sa tte, collerettes dplisses et troues dont elle se fabriquait des mouchoirs de poche; vieux bas chins, le mollet tait en soie, et le pied tait en laine; vieux bas jour, le mollet tait en laine et le pied tait en soie. Elle s'accommodait de ces protervies... tant qu'il y a de la tige, il y a du talon! D'une main violente, elle jetait ces loques hors de leur capharnam. Tout volait dans l'appartement, les vieux noeuds de ruban, le casaquin de basin, les garnitures effeuilles, les taches, les trous, les broderies filandreuses: l'horrible ple-mle d'un luxe avachi se trouvait dans cette corbeille; au fond de la corbeille une vieille paire de ciseaux moucher la chandelle... Or, c'tait cette paire de ciseaux que cherchait la vieille. Quand elle eut retrouv ses ciseaux, vieil instrument faire ses vieux ongles, elle reprit dans sa main les cheveux de l'enfant, tout la racine, effleurer la peau, elle se mit couper ou plutt scier cette vaste et flottante nappe aux reflets divins qu'une reine et envie. O malheur! la vieille sciait, les ciseaux gmissaient, la pauvre enfant accroupie se laissait faire! Pope a fait un long pome avec _la boucle de cheveux enlevs_; M. Marmontel a traduit le pome de M. Pope; qui donc parmi nos potes crira quelque lgie en l'honneur de cette chevelure sous la main de l'infme vieille! Peuple ignoble que nous sommes!... Aprs trois quarts d'heure de cet horrible travail, le sacrifice fut consomme. Quand tout fut fini, la belle dpouille fut enferme dans un vieux journal de thtre, autre dbris de l'opulence d'autrefois. La pauvre enfant tendit la main; elle reut quatorze francs au lieu de quinze. Elle partit. Mais le froid tait vif; le froid tombait d'aplomb sur ce front dpouill de sa douce parure. O crime trange! invention de l'enfer! tout l'heure un simple bonnet suffisait dfendre, protger cette tte charmante... Hlas! plus de couronne et plus d'ornement, plus de boucles flottantes, plus rien. Il fallut que sur les quatorze francs, elle en prit quatre pour s'acheter de quoi couvrir son crne dpouill! Jamais froid plus intense et plus pntrant. Ah! mes cheveux! mes cheveux! ma parure et mon orgueil! Son argent dura vingt jours, vingt mortels jours. Elle avait perdu sa joie et son orgueil, quand, devant un fragment de glace brise, elle regardait ses blonds cheveux lui sourire et l'entourer d'une aurole; quand elle se consolait de n'avoir pas de chapeau en songeant sa chevelure. Eh! chaque soir, elle retrouvait encore un moment de bonheur. Tout cela tait perdu! Puis revint la faim pressante. Revint, plus rapide et silencieuse, la misre! Il fallut retourner chez la vieille en tenant son front dans ses deux mains, son pauvre front si nu et si dpouill! La vieille tait assise, elle ravaudait; en ravaudant, elle murmurait une chanson bachique; elle avait soif; ce fut peine si elle regarda l'enfant quand elle entra. La vieille lui dit brusquement:--Tout ce que je puis faire, aujourd'hui, c'est de t'acheter cette dent qui est l, et qui ne te sert rien pour ce que tu manges. En mme temps, elle appuya son doigt funeste sur une dent blanche et perle qui valait un royaume, la place o elle tait. La dent qu'elle touchait, la vieille, c'est la premire dent qui se montre au sourire, la premire dent qui brille travers la lvre clatante, la dent qui s'appuie au front de l'amant, la dent qui donne un accent ce grand mot: _Je t'aime!_ Elle est l'ornement, elle est la grce, elle est la jeunesse, elle est le sourire, elle est la sant! La vieille en revendant les cheveux de la pauvre fille avait trouv le placement de ce trsor. --Oui d, ma fille! Et vous me remercierez de la prfrence! Une dent de plus ou de moins, la belle affaire! Il y en avait tant vendre, et de plus belles! n'avait-elle pas dj pay ses cheveux bien cher? L'enfant trop pauvre pour songer tre belle, hlas! l'enfant dit oui. Du mme pas, la vieille la mena chez un dentiste. Dans la chane des tres mdicaux, le dentiste est comme le peintre et le sculpteur, un artiste de luxe. Il faut qu'on soit heureux et riche pour acheter un tableau, ou pour payer le dentiste. Depuis la rvolution de juillet, le dentiste et le marchand de couleurs ont prouv bien des dsastres. Aussi le dentiste de la vieille, en voyant une pratique, se mit tout bas remercier le ciel: il prpare la hte ses instruments il tale hardiment sa trousse. Il visita la bouche de la jeune fille, mais, la trouvant si saine et si frache (toutes ses dents taient alignes comme des perles, elles taient de ce ton chaud et mat qui annonce la dure)! il devint ple; assurment la jeune fille s'tait trompe: il ne voyait aucun prtexte instrumenter dans cette bouche incomparable... C'tait encore une journe perdue pour lui! --Je ne vois pas une seule dent dranger, dit-il la vieille en remettant son instrument dans son tui. --Il faut, dit la vieille, arracher cette dent-l, j'en ai besoin. --Je n'oserai jamais, dit le dentiste. --Nous irons chez un autre, dit la vieille. Il rflchit qu'il tait pauvre, et que les temps taient bien durs! --Si j'arrachais une des dents de la mchoire infrieure, dit-il tout bas la vieille, cela reviendrait au mme, et cela ne se verrait pas. Alors il procda l'opration. Ce fut long. La dent tenait dans ses plus profondes racines. Le dentiste tait peu sr de sa main qu'arrtait le remords. L'enfant souffrit une horrible torture, enfin la dent cda, elle vint au bout de l'instrument avec un trs-petit morceau de la gencive (c'tait un habile dentiste). L'enfant se trouva mal. On lui fit boire un peu d'eau, on lui fit rincer sa bouche. La vieille lui donna dix-huit francs; puis ces dix-huit francs, elle en ajouta deux autres. Elle venait de rflchir que les dents ne repoussent pas comme les cheveux. La vieille tait juste sa manire. O se niche la conscience? La pauvre enfant rentra dans son grenier, avec vingt francs de plus et sa dent de moins. Quand elle se revit dans la glace, et qu'elle vit sa bouche ainsi agrandie, un gouffre ouvert entre ses deux lvres, quand elle entendit l'air de ses poumons siffler, quand elle vit la grimace hideuse remplacer le sourire, quand elle comprit que son htelier qu'elle payait, lui parlait avec moins de compassion, quand elle entendit dans son me retentir ce mot funeste:--Ah! laide! tu es laide! elle se sentit plus pauvre et plus nue que jamais; elle sanglotait, ses yeux n'avaient pas de larmes. Dans l'excs de sa douleur, elle portait ses mains sa tte; douleur! trouvant son crne dpouill, ses deux mains reculaient pouvantes comme si elles eussent touch un fer chaud. Elle vcut encore vingt jours de cet argent impie, ah! vingt jours bien tristes et bien sombres, vingt jours sans que personne lui accordt un regard, une bonne parole. Elle avait perdu les seuls protecteurs que lui et donns la nature, son sourire et ses beaux cheveux; elle avait vendu les deux amis de sa jeunesse, ornements peu coteux et charmants, que rien ne pouvait remplacer; elle avait port ses mains sur elle-mme, ah! plus plaindre et plus malheureuse mille fois, par ce suicide en dtail, que toutes les jeunes filles qui meurent en bloc et tout entires victimes d'un amour malheureux. Et puis la fatale camarade qui ne s'tait loigne que de l'paisseur d'un cheveu et de la largeur d'une dent, la misre revenait sur ses pas; et revenue elle dployait ses grandes ailes de chauve-souris autour de la malheureuse; allons! maintenant, comment vivre? Et de quoi? La misre en riait dans sa barbe, elle tait curieuse de savoir ce que cette fillette allait devenir? A la fin, chasse de son grenier, et n'emportant que le fragment de son miroir, comme on emporte un remords, la pauvre fille allait dans la rue, elle revint chez la vieille, qui mangeait sa soupe dans une porcelaine brche, un potage odorant, tout garni de lgumes et de morceaux de viande gars dans la marmite. La pauvre enfant, voyant la vieille manger, se souvint qu'elle avait faim; mais la vieille n'y songeait pas, elle jetait la viande et le pain dans sa gueule horrible! Ah! que c'est bon! disait-elle au chat; elle laissa le fond de l'cuelle, et le chat se fit prier longtemps pour toucher au potage, la pauvre fille ne se serait pas tant fait prier. Quand elle eut essuy son menton avec son bras, son bras avec sa main, sa main la poche de son jupon, la vieille dit l'enfant: --Je t'ai trouv encore quelque chose, mon enfant: puisque tu as du courage, viens avec moi; je vais te mener chez un jeune homme qui te payera bien, viens! et surtout ne tremble pas. --Ma mre, dit la jeune fille, je veux bien vous suivre, mais j'ai faim; donnez-moi un morceau du pain que je vois l, et je le mangerai en chemin. Disant cela, elle se jetait avidement sur le pain, mais la vieille arrta sa main.--Cela te ferait mal, mon enfant, il est trs-heureux, pour ce que nous allons faire, que tu sois encore jeun. Excellente femme! va! Elles sortirent. La vieille, qui ne voulait pas tre compromise, dit la jeune fille de marcher distance. La vieille avait des souliers neufs, achets avec les cheveux de l'enfant; l'enfant tait en pantoufles troues: la vieille avait un chle sur les paules, achet avec la dent de l'enfant; l'enfant grelottait sous ses haillons! Toujours la dupe et la coquine, toujours la victime et le tyran. Elles arrivrent une maison de belle apparence; elles traversrent une grande cour, montrent un petit escalier gauche: arrive au second tage, la vieille sonna, un laquais vint ouvrir, les deux femmes furent introduites dans la maison. L'appartement tait de bonne apparence. En un coin de l'appartement, un grand jeune homme, une lancette la main, s'appliquait saigner mthodiquement une feuille de chou; il choisissait de prfrence les veines les plus fugitives de l'innocent lgume, et quand il tait parvenu faire sortir un peu de sang, c'est--dire un peu du suc blanchtre de la feuille, il poussait un cri de joie. O Dupuytren, salut! se disait-il. La vieille, attirant la pauvre fille prs de lui.--Monsieur le docteur, dit-elle au jeune homme, voici la veine que vous m'aviez demande. Voyez cela! il y en a choisir, j'espre! Comme toutes ces veines se croisent sous cette peau argente, et que a va donc vous dcarmer de vos feuilles de chou. _Le docteur_ Henri, esculape de vingt ans, mdecin depuis quinze jours, anatomiste de la veille, prit ce bras d'enfant avec un petit sourire de suffisance, et le regarda... _anatomiquement_. Il regarda, non pas la pauvre fille ple et si belle encore, non pas ce jeune sein qui battait si fort, non pas ce regard bleu de ciel qui tombait sur lui en suppliant, non pas mme cette main tide qu'il tenait dans sa main; de tout ce beau corps, il ne regardait qu'une veine! Une seule veine! et sans mot dire, impassible comme le mdecin qui gurit, sur la veine de la pauvre fille qu'elle lui vendait sans savoir son prix, il fit son apprentissage de saigneur d'hommes, lui qui n'avait t que saigneur de choux. Voil donc o la science conduit ces Dupuytren en herbe. Ils n'ont plus de piti, plus d'amour. Montrez-leur une femme, il faut qu'elle appartienne la cour d'assises, pour que l'tudiant en droit s'en occupe; il faut qu'elle ait une veine ouvrir, pour que l'tudiant en mdecine la regarde. Et si vous vous tiez tromp de veine, Henri le docteur? Mais le docteur tait sr de son fait; il avait dj saign tant de feuilles de choux. Je ne vous dirai pas ce qu'il donna la pauvre fille pour sa veine, cela ferait peur dire: un barbier du vieux sicle aurait eu honte de prendre si peu pour une saigne. Il est vrai encore qu'il vint peu de sang de la veine ouverte... Elle en avait si peu! Henri, tout joyeux de sa premire saigne, congdia les deux femmes, laissant prcieusement le sang sur la lancette, afin de dire ses soeurs:--Voyez comme je saigne... Ah! fi des feuilles de choux. La vieille mena la jeune au cabaret; elle lui disait en chemin:--Tu vois bien prsent, ma fille, que j'ai eu raison de t'empcher de manger, rien ne fait mal comme une saigne pendant la digestion; mais prsent, viens boire avec moi. Elles allrent boire, et si l'on et dit la vieille:--C'est du sang que tu bois, elle et rpondu:--Non, c'est du vin. J'avais dessein, en commenant cette histoire, de vous raconter longuement les ventes partielles de cette pauvre fille, mais j'ai perdu tout courage, et d'ailleurs j'aurais honte pour nous tous. Sachez seulement cela, vous autres, elle a tout vendu de son corps, tout, except ce que les femmes vendaient autrefois, sa vertu... Il ne s'tait trouv personne pour l'acheter. L'innocence aujourd'hui n'est plus bonne rien, le vice n'en veut plus. Notre pauvre fille, aprs avoir vendu sa veine un tudiant, a vendu sa tte un peintre; elle a pos dans une scne de pestifrs tant elle tait ple; puis on lui a mis du rouge, elle est devenue une camargo. Et que n'a-t-elle pas vendu au plus bas prix possible? Elle a vendu sa gorge au mouleur, le pltre appliqu a enlev jamais le duvet de la pche. Elle a vendu son paule et son pied un statuaire, et les bosses de son crne un crnologue, et les heures de son sommeil un faiseur de somnambulisme; elle a vendu ses rves une cuisinire qui jouait la loterie. Un jour que l'on cherchait pour une ferie une fe (il s'agissait d'enrichir un thtre du boulevard), la malheureuse accepta l'emploi d'une sylphide. Elle passait tour tour du ciel l'enfer, elle traversait l'espace et la flamme. Hlas! elle se brla dans _l'Enfer_, elle tomba toute en flammes des hauteurs du _Paradis_. On la trana mourante l'hpital. Elle mourut dans une horrible agonie... elle mourut pure et chaste, comme un enfant, laissant pour rien, aux rapins de l'amphithtre, les restes malheureux de ce beau corps de seize ans qu'elle avait vendu en dtail! ROSETTE J'aime assez les romans, ils allgent la vie heureuse! Ils sont le rve veill;--mais parlez-moi des petites histoires d'autrefois, des romans de quelques pages, et non pas de ces inventions sans paix ni trve, qui exigent un mois de lecture. Il n'y a rien de plus triste; on s'y perd, on s'y vieillit. Que si, pour rajeunir son sujet, l'auteur se fraie un chemin sanglant travers des meurtres impossibles, ou bien si, pour animer ses hros, il les conduit en mauvaise compagnie, l'avant-dernire bouteille, au dernier couplet, voil nos hros sous la table avec nos hrones. Quel dommage que nous ayons perdu le secret des petites histoires amusantes et joviales d'autrefois! Autrefois c'tait le bon temps pour les petites histoires; le roman en vingt volumes sales et mal imprims, dlassement des cuisinires, des crocheteurs et des marquises, eut fait reculer d'horreur les laquais et les femmes de nos duchesses. Un auteur qui se respectait faisait paratre son histoire distance, en plusieurs parties spares, quand l'histoire tait trop longue. Il fallut dix ans pour la suite de _Gil Blas_. _Candide_ tait la mesure excellente de ces petits contes. Madame de Pompadour, qui s'y connaissait, aimait les petits livres qu'on lit tout bas, dans le creux de la main, d'un coup d'oeil, et qui se cachent sous le pli d'une dentelle quand arrive en billant quelque roi importun. Littrairement parlant, je pleure encore madame la marquise de Pompadour; elle a emport dans sa tombe le secret du joli. Le joli! Etait-elle assez jolie... Je ne sais quoi sans dfinition. Echos, parfums, rayons! un faux brillant et un feu follet... il arrive, il entre, il se pose, il rit dans la glace, il s'assied table avec vous, il chante, il minaude, il crit de petits billets, il aime la rage les opras et les belles danseuses, il s'occupe en minaudant de petite musique et de petits vers, de petites intrigues, de tout ce qui est mignon, vif, lger, frivole! Ah! vive le joli! C'est le joli qui a taill les verres facettes, invent la poudre poudrer, les mouches et les ballets; il a fix les amours aux plafonds, il a jet son fard la joue; il enrubanait Voltaire la marquise du Chtelet, le roi Stanislas madame de Boufflers, Dorat mademoiselle Fannier, Louis XV la comtesse Du Barry. Pauvre petit monstre! il est parti avec M. Voisenon et M. Crbillon fils. Il est parti; on croyait que le beau allait venir sa place, il n'est pas venu, et nous autres, nous sommes rests par terre, entre le beau et le joli, peu prs comme l'art dramatique entre les deux thtres franais. Mais en attendant le beau par excellence, qui nous rendra le joli que nous avons perdu? La littrature de l'Empire en vivait avec l'art de M. Demoustiers, de Luce de Lancival, de M. Andrieux, de M. Jouy, de M. Bouilly, et tant d'autres, messieurs, et tous les autres! Mais, que dit Montaigne? L'archer qui outrepasse le but, faute comme celui qui ne l'atteint pas. Ces illustres archers, partisans du joli, ont manqu le but, en l'outrepassant. A force de courir aprs le joli, ils sont tombs dans le trop joli: abme immense dont la littrature de l'Empire ne se relvera jamais. Quoi qu'il en soit, je regrette le joli, comme les amateurs de boston ou de reversi regrettent le reversi et le boston. Des jeux plus modernes ont remplac les jeux de leur enfance, et les jeux qu'on leur fait jouer, ils les jouent mal, ils les jouent en se rebiffant. Pauvres bonnes gens! leur histoire est l'histoire de nos faiseurs du moyen ge, ou de nos fabricants de terreurs rvolutionnaires. Ils font du moyen ge ou de la terreur avec tant de peine et de prils! Le joli, c'tait si tt fait. Je lisais, nagures, un joli conte intitul _Rosette_. Il est gai, vif, amoureux, charmant, ce petit conte! on le dirait crit avec la plume d'_Angola_ ou des _Bijoux indiscrets_. Laissez-moi vous le redire, et, s'il vous plat, nous laisserons parler notre heureux marquis (c'est un marquis!) toutes les fois qu'il voudra parler. Bien entendu que c'est le hros de mon histoire qui parlera souvent en son propre et priv nom. Il n'y a pas de meilleure entre en matire que celle de Gil Blas: _Je suis n de parents_, etc. Vous voil donc face face avec ce joli petit matre crivant l'un des amis le talon rouge; et de tout ce qui doit s'ensuivre, joli ou beau, je me lave parfaitement les mains avec de la pte d'amandes, de l'eau rose, dans une porcelaine de vieux Svres, une dentelle de Malines, pour essuie-main. Enfin, marquis, j'ai possd la belle Rosette. Je vous fais remarquer ce commencement classique en ce temps-l, et ce ton leste, et cette expression qui va droit au fait: _j'ai possd!_ Notre marquis commence positivement comme Desgrieux, comme Saint-Preux et tant d'autres ont commenc. Mais revenons cette narration, qui dj doit vous intresser. Voici son portrait, marquis (le portrait de Rosette): Elle a de l'esprit, du _jugement_, de l'imagination, des _talents_; extrieur _veill_, dmarche lgre, bouche petite, grands yeux, belles dents; _grces sur tout le visage_. Rosette _entend au premier coup d'oeil_, elle part votre appel, et vous rend aussitt votre dclaration. Voil celle qui a fait mon bonheur. Ainsi tait faite _Rosette_ au sicle pass. Aujourd'hui Rosette est ple, mlancolique et sur elle-mme affaisse... un vrai saule pleureur! Rosette une prcieuse, un saule pleureur. Elle _n'entend pas le coup d'oeil_, et ce n'est qu'au bout de trois cents pages qu'elle _vous rend votre dclaration_, si encore elle n'est pas noye ou pendue dans l'intervalle. Vive la Rosette d'autrefois! Voil comme ce bonheur me vint, cher marquis. Il y a huit jours, en allant au Palais-Royal, je vis arriver le prsident de Mondonville: _il tait pimpant son ordinaire_, la tte haute et l'air content; _il s'applaudissait par distraction_, et se trouvait charmant par habitude. Il badinait avec une bote d'un nouveau got; dans cette bote, emprunte son _petit Dunkerque_, il prenait quelques lgres prises de tabac, dont, _avec certaines minauderies_, il se barbouillait le visage.--Je suis vous, me dit-il. Ainsi disant, il _court au mridien_. Ce dernier trait du prsident Mondonville est le seul qui puisse s'appliquer aux prsidents de cette poque: rgler sa montre au mridien ou au canon du Palais-Royal est une occupation convenable un magistrat; mais _l'air pimpant_, o est-il? Les _minauderies_, que sont-elles devenues? c'est peine si nos magistrats de trente ans osent sourire. Oyons cependant le prsident de Mondonville, et son ami le marquis. Mon cher marquis, dit le conseiller, voulez-vous une prise d'Espagne? c'est un marchand armnien, l-bas, sous les arbres, qui me l'a vendu. Mais! vous voil beau comme l'amour! on vous prendrait pour lui, si vous tiez aussi volage. Votre pre est la campagne, eh bien, divertissons-nous la ville. Quel dsert ce Paris! Il n'y a pas dix femmes! Aussi bien celles qui veulent se faire examiner ont des yeux choisir. Ainsi parle le grave conseiller notre marquis. Touchez-l, ajoute le conseiller, je vous fais dner avec trois jolies filles; nous serons cinq, _le plaisir sera le sixime_; il sera de la partie puisque vous en tes. J'ai renvoy mon quipage, et Laverdure doit me ramener un carrosse de louage... _en polisson_. Ainsi dit le prsident. Il est, comme vous voyez, un bon vivant, et prt tout; improvisant le plaisir comme Antony improvise un meurtre, et puis, comme on disait dans ce temps-l: _Il a du gnie et de l'honneur, mais il tient furieusement au plaisir_. Il mne une belle vie! Au bal toute la nuit, sept heures du matin au Palais; il n'est ni pdant en parties fines, ni dissip la chambre; charmant une toilette, intgre sur les fleurs de lis; sa main joue avec les roses de Vnus, et tient toujours en quilibre la balance de Thmis. (Je crois, sans vanit, que j'attrape assez bien le style prcieux.) A la proposition du prsident: Amusons-nous! demain les affaires srieuses! le marquis dit _oui!_ tout aussitt, et voil les deux amis qui sortent gravement du Palais-Royal. Ils traversent la place, entre Charybde et Scylla, garnies de vestales _pares comme des mystres;_ ils passent devant le caf de la _Rgence_, veuf de la dame, ornement du comptoir, dont la fuite a tant excit la verve des chansonniers. Au coin de la rue, ils trouvent Laverdure sans livre, et son carrosse sans armoiries.--Tout est prt, dit Laverdure; mademoiselle Laurette et mademoiselle Argentine vous attendent; mademoiselle Rosette est indispose, et vous fait ses excuses. Quel malheur! Rosette indispose! et voil notre marquis tout pensif. Cependant ils montent en carrosse; le marquis est muet, le prsident ne dparle pas! Voyez, dit-il, ce grand Flamand qui passe; il est au-dessus et au-dessous de nous, de toute la tte! Voyez marcher, pas compts, le sage Damis; le voir, on le dirait ingnieux et spirituel; sa physionomie est menteuse, oui d! cet homme est bon, tout au plus, tre son propre portrait. En passant dans la rue Saint-Honor, devant la boutique du bijoutier: Je n'ose, dit-il, regarder la porte d'Hbert, il me vend toujours mille bagatelles malgr moi; combien de colifichets avons-nous chang pour des lingots d'or? Ainsi, mdisant, et se vantant..., de leur ruine, ils arrivent la porte de Laurette et d'Argentine. Bien que ces dames ne ressemblent gures nos hrones de romans, dont chaque mouvement est une mlodie, elles sont cependant dignes d'intrt et d'attention. Argentine et Laurette montent en carrosse, on lve les stores, et puis fouette cocher! jusqu' la _Glacire_. A la Glacire est situe la petite maison du prsident; l'extrieur annonce une cabane... entrez! l'intrieur vous ddommage; au dehors c'est la forge de Vulcain, au dedans c'est le palais de Vnus. Ces petites maisons-l sont d'invention diabolique... la porte est assis le mystre, le got les construit, l'lgance en meuble les cabinets. On ne rencontre en ces taudis charmants que le simple ncessaire, un ncessaire plus dlicieux que tous les superflus. Fi de la sagesse et du sens commun, la Glacire est une fournaise, et le secret, qui fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir... Alors on dne. Il n'est rien qui se compare au menu de ce dner, fait par un cuisinier qui vient de Versailles. Imaginez toutes les recherches succulentes. Bon repas, aimable causerie et gaiet! Dans l'intervalle qui spare la _bisque_ du relev de potage, on parle en riant de _Dardanus_. En ce temps-l, parmi les sujets srieux de conversation, l'Opra tenait la premire place, et la cour n'avait que le second rang. Au beau milieu de la causerie, on prsente aux convives deux entres. La dispute est calme, tout le monde est remis _dans son assiette et sur son assiette_. En notre sotte anne de 1832, les romanciers sont prodigues de portraits, surtout de portraits de femmes. Ils vont vous faire, et trs-facilement, vingt-cinq pages sur une brune, et quarante sur une blonde. Autrefois, ces belles images se faisaient en deux traits, d'un crayon net et vif! Dj vous avez eu celui de Rosette, en trois mots; coutez ceux de _Laurette_ et d'_Argentine_. Ah! les belles figures qui vous suivent et vous provoquent! les doux rires! les lvres vermeilles! Dites-moi, ami, si M. Henri Delatouche lui-mme, a fait quelque chose de mieux? Laurette est jeune encore, un peu moins qu'elle ne le pense; admirez cette grande fille, l'oeil noir, la jambe grle, une danseuse, et qui pourrait se faire un voile de ses pais cheveux noirs. Argentine est une _maman_, la main blanche et potele; un sourire excitant, l'oeil ferm demi, grand pied bien fait et nez retrouss; toutes deux belles personnes, et chantant le couplet ravir!... On chantait beaucoup en ce temps-l. Quant l'ajustement de ces dames, le voici tel que je le sais: Argentine tait en robe dtrousse de moire citron; Laurette tait pare; elle avait du rouge. Toutes les deux taient ajustes par la _Duchapt_. Tout coup, la fin du repas, le vin de Champagne clatant de sa riante cume au bruit des bouchons, lgre et riante, entre en riant la belle et vive Rosette, bonheur! la voil! c'est elle! Aprs un salut de joie, elle fait le tour de la table et tend aux convives son front charmant. Est-elle assez jolie! assez piquante, et provocante avec un petit bruit des lvres, un appel irrsistible? Ah! Rosette. Rosette est sans paniers, _avec le plus beau linge du monde_, une chaussure fine et le plus petit pied qui se puisse voir. Le dessert arrive; on boit, on casse les bouteilles, et les verres, les assiettes, on jette un peu les meubles par les fentres; ces dames s'amusent comme des marquises. C'tait la mode au dpart des officiers pour l'arme, on cassait les porcelaines, on brchait les miroirs; on brisait le dernier verre o ptillait la sant de ces folles amours. Cela s'appelait: _faire carillon_. Quand tout est bu, et tout bris, on se promne travers le jardin; aprs la promenade, _on fait un mdiateur_. Le prsident joue avec un bonheur sans gal; Rosette est outre, et rpte qui veut l'entendre, qu'elle est en pch mortel, parce qu'elle ne voit pas un as noir. Ces dames trichent tant qu'elles peuvent; puis, la nuit venue, on monte en carrosse, et chacune et chacun rentre ou chez _elle_ ou chez soi. Voil, je l'espre, un petit roman bien prpar. Moi, j'aime assez ce joli roman, et je continue; il ne va pas plus loin que le _comme il faut_ le plus strict, et qui que vous soyez, voire M. Paul de Kock, je vous mets au dfi de me citer un conte humoristique, fantastique ou romantique, plus dcent que celui-l. Le lendemain de cette fte _carillonne_, le marquis n'a rien de plus press que d'envoyer savoir des nouvelles de Rosette. A midi, tal dans son carrosse, il se fait conduire au Luxembourg. Au sortir du jardin, il monte en grand mystre dans une chaise porteurs, il arrive ainsi chez Rosette. Elle est sa fentre, qui le regarde en souriant d'en haut. Il entre, dieux et desses! Rosette est coiffe en nglig; elle est vtue d'_un dsespoir couleur de feu_, elle porte un corset de satin blanc, une robe brode des Indes. Le second mot de Rosette est celui-ci:--Dnez-vous avec moi, marquis? Le marquis (le matin il a fait des armes chez Dumouchelle) accepte hardiment le dner de Rosette! Ah! ce vieux sicle avait sur le ntre un grand avantage, il tait grand mangeur et grand buveur, et le reste! Aprs le dner, il faut bien que Rosette fasse un bout de toilette, et le marquis se souvient qu'il n'a pas encore salu son pre; c'est un devoir auquel mme en l'honneur de Rosette, il ne voudrait pas manquer; et le voil qui se rend son devoir. Ici (c'est une moralit de cette histoire) on vous fait remarquer la toute-puissance paternelle trs propos cette poque. Les hros des livres et des histoires de ces temps ont toujours leurs parents, prsents leur pense. Ils s'inclinent donc tremblants et respectueux, devant l'autorit paternelle. Hlose est renverse terre, par un coup de poing de son pre. Desgrieux est genoux devant son pre, implorant vainement sa piti; Faublas est emprisonn par son pre; et que dites-vous du comte de Mirabeau expiant ses amours dans le donjon de Vincennes? L'autorit paternelle est partout dans ces livres;--vous ne me citerez pas un roman moderne, trois ans de date, o le hros parle de son pre ou de sa mre; le seul Antony, par la trs-bonne raison qu'Antony est un btard. Ne soyez donc pas si fiers, romans modernes, de votre moralit. Je reviens mon marquis. Le marquis va chez son pre. Il fait sa cour. Il lui raconte une foule d'anecdotes, il l'amuse. A peine s'il se donne le temps d'envoyer _ Rosette_ une navette d'or, et de lui demander souper pour le soir. Rosette, qui aime faire des noeuds, accepte la navette d'or en change du souper. Neuf heures sonnes le marquis donne le bonsoir son pre en lui baisant la main, puis il se fait conduire en voiture, derrire l'htel de Soubise; derrire l'htel, il prend un fiacre qui fait quelques difficults pour marcher. Ce fiacre est marqu au no 71 et la lettre X. Il y avait alors en France une espce de jeu fort rpandu, qui rendait souvent un fiacre assez dangereux pour celui qui avait besoin de l'incognito. Des oisifs, arrts la porte des cafs, jouaient pair ou non? sur le chiffre des premiers fiacres qui passaient. Cet accident, si commun, arriva justement au fiacre du marquis. Le marquis arrive, entre chez Rosette, o il a fait porter sa robe de chambre de taffetas. La robe de Rosette de taffetas bleu, _flottait au souffle des zphirs_. Pendant que Rosette en mille grces se montre, joue avec son chat, boit des liqueurs petites gorges, et se livre toutes les foltreries de sa jeunesse, hlas! un grand danger la menace! Il y va de sa libert, de sa vie! Le bruit tait, au Marais, d'une mchante affaire arrive un jeune homme de famille, dans une maison de jeu, et, ce mme jour, le pre du marquis apprenant que son fils, qui s'est retir de si bonne heure, a pris, comme on dit, la clef des champs, s'inquite et s'alarme. O donc est mon fils, le marquis? Un ami de la maison, nouvelliste de profession, lui apprend qu'on a vu passer, devant tel caf, un fiacre au no 71--X, dans lequel tait le marquis. Sur-le-champ le pre appelle un commissaire de police. Le commissaire qui sait son monde et qu'il a affaire un homme de la cour, arrive sur-le-champ. On cherche le fiacre 71; on le trouve, on le saisit, on l'interroge et le pauvre diable se croit perdu. Aprs bien des questions, le cocher sait enfin ce qu'on lui demande. Il monte sur son sige et il conduit, droit chez Rosette, le commissaire et le pre irrit. Alors Rosette, ce bruit du guet entrant chez elle, envahissant ses chambres dores, la pauvre enfant, sans dfense et sans appui, tremble et demande ces tristes envahisseurs ce qu'on veut d'elle? Le pre du marquis lui rpond que sa destination est marque sur un ordre qu'on lui fait voir. La douleur accable Rosette; elle se roule aux pieds de son bourreau, demi nue... elle attendrirait des rochers, mais le vieux duc est inflexible. Rosette, au dsespoir, demande, hlas! mais en vain, du secours son ami le marquis; le marquis n'obit qu' son pre. Ils se soumettent tous les deux aux plus grands pouvoirs de cette poque: l'amoureux son pre, l'infortune Rosette la lettre de cachet. Je vous prie, une fois pour toutes, vous qui faites des romans, de regretter ce moyen terrible, expditif, la lettre _du petit cachet du Roi_, comme on disait alors; la perte des lettres de cachet nous a ruins, nous autres romanciers. Le peuple, entrant la Bastille, a chass _la folle du logis_, de son logis le plus commode. Savez-vous, je vous prie, dans les tragdies grecques, un dieu, quel qu'il soit, qui intervienne, et plus propos, que le lieutenant criminel dans les romans du dix-huitime sicle? Manon Lescaut, ce grand chef-d'oeuvre o commence (il en faut bien convenir) la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre et l'Atala de M. de Chteaubriand, Manon Lescaut, protge et dfendue par la libert des lois modernes, Manon Lescaut avec un avocat dvou qui l'arrache ces violences de la force, y perdrait ce qui la rend si touchante, savoir le martyre! Eh! le bon La Fontaine, cette suppression de _l'absolu_, perdrait ses plus beaux vers: Elle s'en va peupler l'Amrique d'amour. Voil donc Rosette en prison, parce qu'elle a donn souper un beau jeune homme. Ah! pauvre Manon! pauvre Rosette! pauvres jolies et tendres femmes hors la loi, qui obissiez si facilement, si simplement au commissaire! allez rejoindre son couvent, la matresse de Mirabeau! A la Bastille ordinairement se passe la deuxime et dernire partie des romans du joli sicle. Le boudoir est l'antichambre de la Bastille. Au premier chapitre, le hros ou l'hrone sont occups uniquement se faire mettre en prison. Je ne ferai donc aucun changement la marche ordinaire, et, bien plus, fidle l'usage, nous allons employer toutes nos ressources tirer Rosette de cette malheureuse position. Le marquis, soumis son pre, est rentr l'htel tout pensif; ne pouvant se servir de la force, il emploiera la ruse sauver sa chre matresse. Dans toutes les grandes maisons de ce temps-l, il y avait un _directeur_ en titre, un abb, matre de la maison, qui servait d'intermdiaire entre le fils et le pre, quand ce dernier tait irrit. Assez souvent, cet abb s'appelle Ledoux; il est gourmand, dormeur, entt, vaniteux, accessible la piti; pour peu qu'on le flatte, on est sr de lui. Le premier soin du marquis, est de faire appeler M. Ledoux. Il fait entrer M. Ledoux dans sa bibliothque, il lui montre en dtail ses livres dfendus; dans la chambre coucher, il lui fait admirer ses miniatures et ses gravures; il en a pour plus de 200 louis; puis il lui fait accepter plusieurs pots de confitures, dont M. Ledoux est trs-friand. A la fin, quand il voit que l'abb est tout dispos le servir, il lui parle de ses amours et de Rosette. Il la prsente au sensible abb telle qu'elle tait, cette nuit-l, bondissante, chevele, agenouille et les mains jointes! Et voil M. Ledoux qui s'en va, promettant de s'intresser Rosette, et s'y intressant dj du fond de son faible coeur. Hlas! hlas! pendant ce temps, que fait Rosette? la pauvre fille est enferme Sainte-Plagie, _par ordre du roi et pour son bien_; Sainte-Plagie, un port de salut o les bons exemples ne lui manqueront pas. A peine arrive, toutes les religieuses viennent contempler la belle Rosette. On plaint Rosette; elle pleure, elle est encore demi nue, en plein chagrin, ses beaux yeux baigns de larmes, la coiffure chiffonne... Elle est si triste! Un beau jour, Laverdure, le valet de chambre, cherche Rosette, il apprend en quel lieu funeste elle est enferme, et, sous les habits d'une femme, il entre au couvent, il voit la jeune captive.... Il lui donne un louis de la part du marquis, et s'en revient porteur de bonnes nouvelles. Digne Laverdure! aujourd'hui le confident est encore un moyen qui nous manque. Ni laquais, ni soubrette, ah! comment nouer son drame? Comment remplir, sans le secours de ces acteurs secondaires, les intervalles que laissent entre ses diverses parties la comdie la mieux faite? Autrefois, le laquais tait un personnage indispensable; il appartenait au drame, l'action. Aujourd'hui, c'est peine si, dans un roman, l'on se permet un commissionnaire qui porte une lettre d'un quartier l'autre: nous dansons sur un fil d'archal sans balancier, et les deux pieds dans un panier. Dans la lettre de Rosette son marquis, il y a ncessairement une phrase ainsi conue:--Faut-il que je sois malheureuse, pour avoir ador un homme qui mrite, hlas! toutes mes adorations?... Adieu. Je vais pleurer mon malheur. Je vous aimerai ternellement! Rosette. Que si ce ton de passion subite vous tonne en cette aimable fillette si rserve et si polie avec son marquis, c'tait un des avantages de la perscution et des cachots appliqus l'amour. Ils ennoblissaient la passion la plus vulgaire; ils faisaient d'une malheureuse fille, un hros, un martyr; ils la mettaient, tout d'un coup, au niveau de son amant, quel qu'il ft, ils lui donnaient le droit de lui parler de son amour, et d'un amour _ternel_, encore! Telle qui n'et pas os regarder son amant en face..... une fois en prison, lui parlait d'gale gal. J'imagine, encore une fois, que ces pauvres filles ont beaucoup perdu en considration, en amour, en bonheur mme, la suppression des lettres de cachet. Quand le marquis a dcouvert le couvent... la prison de Rosette, il invite un matin l'abb Ledoux prendre avec lui le chocolat; pour plaire M. l'abb, le jeune marquis lui lira, s'il le faut, _les Nouvelles ecclsiastiques_, pleines d'injures contre les vques constitutionnaires. Le djeuner fini, le marquis conduit l'abb chez M. le prsident Mondonville. Monts en voiture, M. l'abb prie instamment M. le marquis de ne pas aller toutes brides dans la rue, ajoutant que les lois ecclsiastiques lui ordonnent lui, l'abb, d'aller au pas. Le marquis enrage et cependant il se rsigne ne pas brler le pav, pendant que plusieurs seigneurs trans par de mauvais chevaux, _se font un honneur infini par leur course rapide_. En passant devant l'Opra, M. Ledoux fait le signe de la croix; un ecclsiastique ne manquait jamais cette formalit; c'tait le bon temps de l'Opra. A la fin, ils arrivent chez le prsident Mondonville. Le prsident les reoit d'un air grave, aprs avoir forc M. Ledoux de se rafrachir, il demande ces messieurs en quoi il peut leur tre utile? Alors le chevalier parle de Rosette, il se plaint de la lettre de cachet, il atteste M. Ledoux, en tmoignage de ses bonnes intentions; il a beau dire, ce discours pathtique, le prsident reste impassible.--Oh! oh! le cas est grave et je n'y peux rien: Dieu et ma conscience me dfendent de me mler de cette affaire; ne m'en parlez plus, mon cher marquis.--Il est vrai, ajoute-t-il ngligemment, que cette fille-l pense bien _sur les affaires du temps_; et mme elle a eu des _convulsions_! A ce mot, _fille qui pense bien_, et _convulsions_, l'abb prte une oreille attentive. A ses yeux, Rosette a pris tout coup l'autorit d'une quasi-sainte. A l'heure o nous voil, les controverses religieuses tenaient la place des controverses politiques. Chaque faction avait ses saints et ses martyrs. L'glise tait divise en deux camps. L'abb Ledoux, en sa qualit de convulsionnaire, s'intresse Rosette, jansniste et du parti anticonstitutionnaire... et tout va bien! Lorsqu'il s'agit du soulagement de leurs frres, tous les gens _du parti_ sont trs-ardents. M. l'abb Ledoux, qui veut protger religieusement Rosette, s'en va chez une de ses pnitentes, une dame de la _sous-ferme_, dvote de cinquante ans, _qui a eu l'orgueil_ d'abandonner le rouge et les mouches, et s'est mise sous la direction de notre abb. Cette dame a suivi trs-assidment les sermons du pre Regnault, qui a choisi, tout exprs, une petite glise l'extrmit de la ville, afin _d'y faire foule_. C'est cette inspire que s'adresse l'abb Ledoux pour dlivrer Rosette. Il plaide, il persuade; aussitt la troupe entire des bigots et bigotes, se met en campagne. M. Ledoux obtient, par ses amis, ordre de M. le lieutenant de police la suprieure d'ouvrir M. l'abb la cellule de Rosette. Le soir, le marquis impatient d'apprendre enfin des nouvelles certaines de la pauvre fille, _va faire un mdiateur_ chez mademoiselle de l'cluze, la femme soi-disant d'un officier qui donne jouer, pour l'amusement des autres, et pour son profit personnel. Mademoiselle de l'cluze tient une de ces maisons dcentes _o il ne se passe rien_, mais la maison est commode, on y voit aisment de jolies femmes, sans scandale, et sans avoir la rputation de les chercher. Le marquis imagine alors de se dguiser et d'aller voir Rosette; mademoiselle de l'cluze, dont le frre est abb, lui prte un des habits de son frre, soutane, manteau long, rabat et le reste de l'ajustement; la perruque tait modeste et arrange comme par les mains de la rgularit, la calotte tait trs-luisante et brillait avec affectation; enfin, tout l'extrieur du marquis tait uni, recherch et convenable la reprsentation d'un directeur, jeune la vrit, mais qui n'en est que plus chri des bonnes mes. Dans cet quipage, notre ami monte en chaise, et il se rend Sainte-Plagie. A Sainte-Plagie, on le reoit comme un docteur en Sorbonne; toutes les portes lui sont ouvertes: il voit Rosette, il parle Rosette, il la console; il entre aussi dans la chambre de la suprieure, qui veut se confesser lui; quelle chambre ciel! cette chambre monastique! Tous les rcits et les descriptions de monastres et d'abbayes dans la _Reine de Navarre_, le dix-huitime sicle les a encore, il est vrai, enjolivs. Le marquis trouva l'abbesse sa toilette; les dvotes en ont une moins brillante que les coquettes du monde, mais plus choisie et mieux compose. Les odeurs les plus nouvelles rpandaient un parfum suave et lger dans cette chambre o respirait la sensualit d'une dvote. Que cette suprieure en et remontr, mme Rosette. Elle avait pour cellule un boudoir! pour lit, un sopha. Son linge de nuit, garni d'une dentelle d'Angleterre, tait travaill avec got; sa robe de perse blanche, son jupon de satin violet, ses bas fins ainsi que sa chaussure; enfin tout son dshabill accompagnait merveille sa taille et sa figure; ses yeux taient tendres, et sa bouche tait rose. En ce beau lieu, sanctifi par les saintes extases, l'aimable abbesse avait runi la prire et la volupt, la mditation et le plaisir. Bon! ce pastiche enfin me lasse; plus de copie et de _plagiat_ (c'est le mot), s'il vous plat, je vous raconterai tout simplement la fin de l'histoire de Rosette. Rosette a fini par tre une honnte femme et c'tait, j'imagine, une bonne fin dont Rosette tait digne. Elle tait intelligente autant que jolie. Aprs avoir suivi la loi commune et permis au marquis de se ruiner avec elle et pour elle, elle l'avait aim toute une heure. Alliance heureuse entre les belles et les seigneurs; les fils des dieux et les filles de la pauvret!... deux mondes bien diffrents, et qui pourtant se reconnaissaient et se comprenaient d'un coup d'oeil. Ils faisaient ensemble une alliance de quelques annes... elle durait, tant qu'il y avait richesse d'une part, et de l'autre jeunesse et beaut; aprs quoi, si la dernire bougie tait teinte, et la dernire bouteille de Champagne tait vide: adieu Glycre, adieu Rosette! Ce pacte de plaisir et d'amour se rompait l'amiable, et chacun des deux mondes rentrait dans ses limites naturelles: le jeune seigneur redorait son cusson et prenait en justice, la cour, la place de son pre; la jolie fille dpouillait ses habits de princesse et, laissant sous le seuil de son htel d'emprunt, les grces foltres de sa jeunesse, elle redevenait une simple bourgeoise, se mariait quelque honnte commis aux gabelles, quelque honnte procureur au Chtelet; puis tout rentrait dans l'ordre accoutum; si bien que deux ans plus tard, voir le grand seigneur la cour, ou le magistrat sur son sige, on n'et pas dit que c'tait le beau Clitandre; et, dix ans aprs, voir la femme de l'officier aux gabelles, rserve et sage, conome et jansniste effrne, levant sa fille dans la plus austre vertu, vous n'auriez jamais dit que c'tait la Cidalise, aux yeux charmants que vous aviez connue en falbalas et sans mouchoir, l'me, l'esprit, le coeur, la tte et la gorge au vent. Donc Rosette, aprs bien des larmes et bien des intrigues, et des transports de haine et d'amour, quittait la fatale prison; elle est rendue enfin, grce l'abb, ses ftes, son luxe, tout ce qui faisait sa vie... Paris (L'ai-je assez dit?) La voil qui se marie! elle trouve un mari fidle, honnte et bon, travailleur, un hros, qui est entr un des cent mille premiers la Bastille. Notre marquis, de son ct, pour obir son pre, s'est mari, aprs avoir dot Rosette; il a pous une jeune et belle fille, une Normande, une blonde presque anglaise, mademoiselle de Lurzai, qui lui apportait vingt bonnes mille livres de rente, en fonds de terre! Le pre du marquis, heureux de voir son fils devenu plus grave, l'a grond beaucoup moins depuis le jour de son mariage; cependant, il le grondait encore la veille de sa mort. Voil toute ma jolie histoire! Hlas! qui nous rendra ces temps heureux des belles histoires! ces petits boudoirs pleins de lumire et d'ombre, ces vastes salons tout dors, ces soupers de la nuit, ces conversations du matin, ces abbesses coquettes, ces abbs charmants, ces conseillers petits-matres, ces jolies femmes abandonnes, rieuses, si patientes dans le chagrin? Qui nous rendra la Bastille, Saint-Lazare et M. le lieutenant criminel? Qui nous rendra les contes de Voisenon! D'ailleurs, si vous tes d'une morale austre ce point que vous ne puissiez pardonner la folle jeunesse ses heures d'emportement et de plaisir, j'ai un second dnouement mon histoire, et vous pardonnerez Rosette sa lgret, au marquis son amour. Cette socit corrompue a pay, vous le savez, la part de sa corruption; ces jolis petits romans ont t suivis d'une terrible histoire; c'tait un singulier successeur Voisenon, M. de Robespierre! Un matin notre marquis, au plus fort de sa sagesse, honor pour son courage et pour sa bont, fut amen devant le tribunal rvolutionnaire! innocent... il fut condamn... il fut excut le mme jour. Le mme jour, Rosette, estimable bourgeoise de la ville de Paris, excellente mre, estime de ses voisins, l'honneur de son mari, comme elle avait sauv son cur proscrit, fut amene devant le tribunal rvolutionnaire, et condamne mort. Ils moururent tous les deux, le mme jour; et, trans sur la mme charrette, dans un dernier sourire. Il y avait dans ce sourire, une estime, une piti, un tendre et doux souvenir.--Expiation! expiation de leur bonheur, de leurs amours! Pauvre Rosette et pauvre marquis! Je ne suis pas sanguinaire, et pourtant, si vous me dites, ils sont morts innocents, je vous dirai: ils ne sont morts innocents ni l'un ni l'autre. Ce supplice injuste expiait les scandales de leur jeunesse; ils avaient abus, lui de sa fortune et de sa noblesse, elle de sa jeunesse et de sa beaut; ils ont pouss de toutes leurs forces la dcomposition de cette socit dont la chute les a entrans; ils sont coupables, les ruines amonceles par eux, retombent sur leur tte, et voil tout. Ainsi, jeunes gens de notre poque, je me rtracte; faites vos romans comme vous l'entendrez. Vos romans sont insipides, c'est bon signe pour la socit dont vous tes les historiens; vos hros sont plats et fades, tant mieux pour eux, tant mieux pour vous, c'est que nous sommes moins pervertis; vos femmes sont sans intrt, c'est leur gloire! Elles sont sans intrt, donc elles sont sans vices et sans passions. Vous-mmes vous crivez mal, au fait vous n'avez rien dire: ah! tant mieux encore, nous serons plus vite dlivrs de vous! J'ai achet sur les quais poudreux, travers les vieux meubles et les vieux livres, le portrait de Rosette, au pastel, par un lve de Latour. Elle est arme la lgre, un teint de brune, clair d'un rayon d'avril; deux beaux yeux, pleins de langueurs; le plus joli nez du monde, indiquant cent mille choses, et tourn du ct de la friandise; une grce, un enjouement, une jeunesse lgante et badine, la rose au corset, la perle aux dents, la neige au sein. IPHIGNIE La prsente histoire me fut raconte... il y a six mois par l'ami posthume d'Hoffmann, celui-l mme qui le premier est all chercher Hoffmann dans son cabaret, qui lui a donn un habit la franaise, et, le prenant par la main, chancelant encore qu'il tait, l'aimable ivrogne! hardiment l'a conduit au milieu de nous, avec ces admirables histoires d'artiste et de buveur. Il en est rsult pour Adolphe une ironie agrable et fconde en drames, en causeries, en chansons de toute espce. C'est l un des grands fruits de sa longue socit avec Hoffmann: il n'est pas moins Allemand que Franais, il est amoureux passionn et conteur dans les deux langues. Il est jeune; il rit toujours, mme quand il est en colre; il n'est srieux que par boutade. Il m'a donc racont cette histoire, l'autre jour l'Opra sous le regard de mademoiselle Taglioni, la sylphide; une histoire assez simple en apparence, mais dont les dtails pourraient tre charmants si j'avais vcu avec Hoffmann. Il me l'a donne, vous dis-je, comme on donne cinq centimes un pauvre, et sans attendre qu'il vous rponde: Merci! Le hros de notre histoire s'en allait par une belle et calme journe d'automne, travers les forts toutes parisiennes qui entourent la grande cit; lgantes forts habilles, pares, ftes, les cheveux lgamment nous au sommet de la tte, le pied pos sur des tapis de mousse, le sourire la bouche et l'ventail la main. Une fort parisienne, est un vritable salon de dandies et de bas-bleus; c'est un salon constitutionnel, ple-mle, o tous les rangs sont confondus; tous les ges s'y heurtent, toutes les gnrations s'y poussent. Le chne tte blanche et chauve, un Montmorency de la fort, est dpass par le fastueux peuplier, parvenu de la veille, le Rotschild du carrefour. Le vieux htre, incorrigible et goguenard, voit pousser dans un frisson, le bouleau, le tremble, pendant que l'lgante charmille appuie en frissonnant sa frle paule au sapin raboteux. La fort, c'est le monde en grand: le buisson strile touffe le chvrefeuille odorant; le buis, taill en pyramide, est semblable au jeune homme chapp de son collge. Le saule pleureur reprsente, s'y mprendre, un pote lgiaque. Ah! dans le monde et dans la fort tant de palpitations, de gaiet, d'horreurs, de menaces, de prires, de voix confuses, tant de mystres... il ne s'agit que de savoir s'y connatre un peu. Mais Adolphe parcourait ces blondes alles sans songer regarder ce monde fantastique, dj chevel sous les mains de l'automne. Le matin mme, il avait t surpris par un de ces tendres souvenirs que donne assez souvent le jeune homme ses amours d'autrefois. Il s'tait lev content et fier de se trouver encore au fond de l'me une lueur de passion: il s'tait mis en route avec sa passion, au galop, tantt lui donnant de l'peron dans le flanc, tantt la laissant marcher son aise, jouant avec elle la faon d'un habile cuyer. Mais aussi, le moyen, mon cher Adolphe, et chevauchant comme tu faisais travers les domaines de ton imagination, de s'arrter regarder les arbres, les buissons, les charmilles, les saules, pleureurs ou non pleureurs, du grand chemin? Il allait donc, tantt haut, tantt bas, au pas, la course, et trouvant que rien n'est beau comme ce second printemps de l'amour, que rien n'est doux et plaisant comme d'aller dire une femme une seconde fois: _Je t'aime!_ Alors, on est dlivr des chances formidables d'un premier aveu. On a toute la nouveaut de la passion, sans avoir aucun de ses dangers. On est comme Christophe Colomb son second voyage au monde qu'il a dcouvert: prsent il sait ce qui convient ce nouveau monde, il sait comment les rendre heureux, ces hommes qu'il a trouvs sous le ciel et sous la vote nue. O bonheur! notre amoureux la reverra toute nouvelle, son amoureuse! Il sait comment il prendra cette main dlicate et blanche, peine autrefois il osait la toucher. Il sait comment parler cette femme dont le premier regard le rendit confus et muet; il sait comment on l'apaise sans l'irriter, comment on la fait pleurer, sans lui causer de grandes peines, comment on l'pouvante d'un seul mot; sous quel jour elle est belle, et quelle fleur elle prfre; quel accent de voix et quel silence lui vont au coeur? Il sait tout cela, il confond le pass, le prsent, l'avenir; ses amours d'autrefois tendent la main ses amours prsentes, et se plaant au milieu d'elles, comme un frre au milieu de ses deux soeurs, elles l'entranent et l, pleurantes, cheveles, rieuses: il n'a plus qu' se laisser conduire. Elle commande, obissons. Vraiment, les amours qu'on se fait, soi tout seul, sont les vrais amours: les femmes que l'on voit dans son coeur, sont les femmes vritables. L'histoire du sculpteur antique n'est pas une fable; chacun de nous a dans son me le bloc de marbre d'o Galate peut sortir. Il s'agit de trouver Galate et quand elle est trouve enfin, avec quelle joie on s'en empare! avec quels transports on la fait sienne! Comme on se plat la parer, l'animer, la voir, l'entourer de parfums, de silence et d'amour! Il arrive aussi que lorsqu'elle est parfaite, la Galate, alors des ailes lui poussent, elle s'en va du ct de l'idal! Adieu donc, ma Galate! adieu mon cygne aux ailes d'argent, qui chantais, chaque matin, pour la dernire fois. Adolphe courait donc aprs la Galate de ses beaux jours, le marbre de Paros qu'il avait anim de son souffle, et sous son coeur de dix-sept ans.--Elle avait fui bien loin, la cruelle; elle l'avait abandonn longtemps au milieu des affaires, des plaisirs, des honneurs de tout le monde. Enfin, sur un blanc rayon de soleil, elle lui tait apparue plus jeune et plus souriante; il l'avait aperue travers le prisme d'automne; et maintenant il courait aprs elle et la suivait au parfum de sa robe, sa dmarche de desse! Ainsi la suivant toujours, il arriva jusqu' la maison qu'elle habite, il frappait la porte, et la porte s'ouvrit; il la vit, non pas telle qu'elle tait devenue; il la vit panouie, accorte et bienveillante. Pendant qu'il tait devenu un homme, elle tait devenue une femme; d'enfant qu'elle tait, elle tait parvenue l'_adolescence_, et bientt--marie;--elle tait mre d'un enfant blond, comme elle tait blonde autrefois; tout prendre, elle tait si peu change, qu'elle reconnut Adolphe au premier coup d'oeil. --D'o viens-tu? lui dit-il, je t'ai attendu bien longtemps!--Sois le bien venu, la journe est si belle! Il la dvorait des regards et de l'me, et ne put dire que ce mot: _Galate!_ --Oh! dit-elle, je ne suis plus Galate, un morceau de marbre sans souvenirs; je suis une femme qui se souvient et qui t'aime! Galate est descendue de son pidestal! Disant ces mots, ses beaux yeux se couvrirent d'un nuage, et ses longs cils, croiss, projetaient une ombre lgre, sur son regard de feu. --Et n'as-tu jamais regrett ton pidestal, ma bonne Claire? disait Adolphe (il lui donnait alors son nom de mortelle), la voyant descendue de la posie o il l'avait vue place. --Je l'ai regrett souvent, trs-souvent, ce pidestal sur lequel tu t'agenouillais mes pieds; que de fois tu l'avais baign de tes larmes; tu l'avais brl de tes baisers! C'est de mon pidestal que m'est venue la vie; le feu de tes lvres a pass de mes pieds mon coeur, et tu me demandes si je pleure? Mais, n'y pensons plus. En mme temps, elle versait une larme de regret. --Vous avez raison, madame, lui dit Adolphe, de regretter ce beau pidestal; prsent que nous sommes de niveau, vous et moi, comment pourrai-je vous adorer, Galate? prsent que vous tes descendue ma hauteur, comment pourrai-je m'agenouiller devant vous? --Tais-toi! tais-toi! fit-elle, et sortons d'ici. Puisque nous sommes de niveau, marchons ensemble; et si je suis ton gale, au moins, donne-moi ton bras, ton bras gauche! Et ils sortaient ensemble, quand la petite fille les suivit: --Maman, dit-elle, je vais avec toi? Adolphe se tenait sur le seuil de la porte, quand il vit cet enfant qui venait. Il baissa la tte en soupirant, Clara le comprit, elle dit l'enfant:--Prends ton cerf-volant, ma fille! L'enfant prit son cerf-volant; Adolphe reprit le bras de Clara, ils entrrent dans le jardin. L'enfant chercha un peu de vent l-haut; Adolphe et Clara cherchrent un banc de mousse, un pidestal champtre. Et peu peu, elle devint si tendre, elle trouva tant de souvenirs ses ordres, elle parla avec tant de douces paroles, qu'elle reprit toute sa hauteur; il fut genoux devant elle, il retrouva sa Galate comme elle tait, quand il l'anima, par un souffle. Ne dsesprez jamais des femmes; elles ont beau descendre de la hauteur o la passion les place, elles auront beau devenir comtesses ou mres de famille; elles sauront toujours, au besoin, se poser au-dessus de l'homme qu'elles aiment et trouver un pidestal, quel qu'il soit, bloc de marbre ou banc de gazon. Mais, cette fois, Clara tait trop au niveau du monde, pour que le monde la laisst libre et tranquille sur ce pidestal fragile. La passion est entoure de mille exigences; une fois dplace, elle est en lutte perptuelle avec le monde. Aussitt que la jeune fille oubliant l'amour se jette dans l'ambition, il faut que l'ambition soit la plus forte, et voil ce qui arriva encore ce jour-l. Clara fut surprise sur son pidestal par le monde pour lequel elle l'avait abandonn. Le monde est comme ces amants jaloux qui surveillent la conduite des nouveaux convertis, sauf leur faire subir le dernier supplice, s'ils sont rengats. Le monde accourut dans les jardins de Clara, et croyait y trouver Clara: il y trouva Galate... Il est si jaloux, si cruel et si curieux, le monde! Surprise ainsi, Galate rougit un peu, comme rougit l'apostat au pied de l'autel. Adolphe, la voyant honteuse de sa passion, retomba tout entier dans la vie relle.--Il redevint un _cavalier accompli_. --Madame la comtesse est monte sur ce banc, dit-il aux curieux, parce que le vent drangeait ses cheveux; notez bien qu'elle avait ses cheveux en bandeau sur son front, et que le vent et gliss sur ses cheveux lisses et polis, sans en dranger un seul. Les curieux se contentrent des explications d'Adolphe, homme du monde; il suffisait d'ailleurs, que Galate redevnt comtesse au premier ordre; et qu'elle retombt du banc de gazon o elle s'tait place un instant, pour s'asseoir sur la causeuse de son salon. Ils en taient l, tous s'observant du fond de l'me, quand l'enfant revint, son cerf-volant la main: le cerf-volant avait les ailes basses, l'air triste, humili. --Mon cerf-volant ne veut pas voler! ma mre, dit l'enfant: il n'y a pas le moindre zphire au jardin. Pour le coup, la dame eut honte et rougit: surprise dans sa passion, elle avait t peu dconcerte, surprise dans son excuse, elle se sentit prte dfaillir. Adolphe aussi, il se croyait quitte avec les officieux qui veulent tout savoir; mais cet enfant et ce cerf-volant avaient drang toute son excuse: si le vent n'avait pas soulev ce frle morceau de carton et ses deux ailes, comment pourrait-il dranger cette paisse chevelure? Adolphe avait menti; la dame avait menti! Ils n'taient plus que des maladroits. Ce n'tait pas _le vent_ qui avait drang ces beaux cheveux. Adolphe se leva, et partit dsespr d'avoir perdu Galate, laissant la femme du monde aux prises avec le monde, et levant la main au ciel, pour voir d'o le vent venait. En revenant cette fois avec lui-mme, il comprit combien c'tait un rve fcheux que le rve des anciennes amours; comment l'idal n'a qu'une heure, comment le pidestal du marbre le plus dur, une fois bris, ne peut jamais se reconstruire; et combien c'est chose futile un amour qu'un cerf-volant peut dranger. Pauvre homme! il s'abandonna ce futile dsespoir, tant qu'il put aller! Comment ne s'est-il pas souvenu du sige de Troie, et de l'enfant d'Agamemnon menac par Calchas, pour un peu moins de vent, qu'il n'en fallait au cerf-volant de votre enfant, imprudente et belle Clara! STRAFFORD SUR L'AVON Quand vous avez parcouru la grande route et que vous avez jet un regard de mpris sur les maisons de campagne des boutiquiers de Londres, deux pieds de jardin ensevelis sous la poussire, vous tournez gauche, et laissant de ct ces grands haldebras de carrosses deux tages o cinquante martyrs de vos aeux pourraient tenir, vous arrivez une petite rivire, cache dans les herbes, dont les eaux vertes et profondes refltent de grands boeufs, et le ptre mollement assis sous un saule, comme le berger de Virgile; avec cette diffrence: il siffle un air d'ouverture de Covent-Garden, ou dvore un pais bifteck en contemplant amoureusement ses boeufs. Ce doux petit village au bord de l'eau, ce sentier de vieux htres, et ce long parc tout rempli de chnes sculaires, levez votre chapeau et saluez! C'est Strafford; cette petite rivire, c'est l'Avon! Lve-toi, village; coule, rivire; flots lgers, maisons blanches, et ce grand parc, nous te saluons de l'me et du coeur, heureuse patrie du grand Shakespeare! Demandez aux garons bouchers du pays, ils relvent firement la tte, ils disent firement:--Will, notre compagnon, le bon Will! voici sa chaumire, milord! Temple et chaumire! commencement de tant de piti et de terreur! plus d'un seigneur et achet la maison de Shakespeare pour la placer dans son parc, vis--vis le tombeau de sa chienne favorite; mais le village n'a pas voulu la vendre; on aurait eu meilleur march du Parthnon et des temples de la Grce. Pour un franc Anglais, Sophocle, Eschyle, Euripide, ne viennent qu'aprs Shakespeare. S'il vous plat, frappez avec respect, une bonne femme vous ouvrira; vous verrez une humble porte dont les battants ont t changs bien souvent; un seuil de pierre! Ici, le sol s'est affaiss sous les pieds des fanatiques _du roi Lear_ et _d'Otello_, comme autrefois le pied de Jupiter Olympien sous les votes de Saint-Pierre de Rome, Adoration! adoration! La pauvre cabane! Avez-vous entendu ces contes franais o des ogres dvorent des petits enfants, et redressent leur double narine en disant: _Je sens la chair frache?_ Vous prendriez la cabane o naquit William, pour l'antre de l'ogre. Les murs sont encore assez rougis pour qu'on s'assure qu'ils ont t teints de sang; c'est un noir si fonc! Au sommet des murs, surgissent de vieux crocs de fer, qui semblent attendre des quartiers de victimes! Voil bien le lieu o le jeune homme, une hache la main, prenait l'attitude et la voix des sacrificateurs au temps d'Homre! A dix-huit ans, il tait superbe, et semblable _ ces hommes qui sont faits pour marcher devant un roi_! Il tenait le couteau la faon d'un grand prtre, et la baguette avec le geste de la fe! Il a mis le ciel dans l'enfer, il attachait les grillons des chars, il accoupla Falstaff au prince Henri, il a hurl o l'on prie, pri o l'on hurle; il a fait entrer Antoine chez des constables, et la belle gyptienne chez des religieuses: joyeux et terrible, homme et dieu, toujours homme, mme quand il est dieu, et cependant plutt un dieu qu'un homme.--Or a, montrez-moi la chambre coucher, ma bonne femme; que je voie en dtail toute la maison de William! --Mon Dieu, milord, l'escalier tombe en ruines, c'est peine si le pied d'une sauterelle oserait le franchir. Voyez, milord, ces longues toiles d'araignes, cette poussire qui s'envole, ce plafond qui se penche, et ces brches ingales; il y a ruine ici, milord: c'est plus noir que la cabane de l'apothicaire dans _Romo et Juliette_. Il n'est pas douteux cependant que le grand homme ait dormi dans cette pice; on y voyait encore, il y a prs de dix ans, un grand W entrelac dans un coeur avec un B; toutes les miladys inscrivaient ce chiffre sur leur album; les murs sont chargs de vers en toutes les langues: c'est une honte d'avoir sali ces murailles. On n'y monte plus; il faudrait tre aussi hardi que Richard! pour grimper cet escalier vermoulu. Et la pauvre vieille poussait un profond soupir de regrets. Justement le jour tait son dclin, un vent d'automne gmissait dans les arbres jaunissants; la rivire s'annonait au loin par un solennel murmure. Je m'assis sur le bloc de chne qui avait servi Shakespeare, je prtai l'oreille au bruit qui se faisait au dehors; j'coutais le calme qui se faisait dans l'tage suprieur... soudain! par vision sans doute! je vis travers les crevasses du plafond (non! ce n'tait pas une erreur), je vis une ple et fugitive clart. J'entendis des pas d'hommes.--Voil le sabbat qui commence! Alors la vieille gardienne de cans, prit la fuite et me laissa seul. Ce fut d'abord comme une vapeur ftidique... un nuage... et bientt une trange lueur! l'incertaine clart des sicles d'autrefois. Bientt j'entrevis le vieux Londres du temps de la reine lisabeth. Il tait quatre heures, les bourgeois se rendaient aux combats d'ours; c'taient de riches marchands en longs chapeaux, en habits de gros draps, la panse ronde et la face rougeaude; ils se pressaient, ils se htaient, ils criaient: Les _ours_! les _ours_! Les _taureaux_! les _taureaux_! Au mme instant arrivait de sa province, un jeune homme, un amoureux... il tait pauvre et perscut; le jeune homme tenait les chevaux la porte du thtre, en disant: Voil qui va bien! Puis il faisait un sonnet d'amour; il lisait les vers d'Ovide et les rcits de Plutarque. On lui parlait des deux roses si sanglantes toutes deux, la rose et la blanche; alors il s'animait comme une sibylle: en avant la joyeuse Angleterre! en avant la vieille Angleterre! en avant les joies du cabaret, les inquitudes du combat! rien que des noms de notre histoire. Que de pleurs! de cris! de fureurs! Salut au More! applaudissez le More! applaudissez le Vnitien, matelots; le More est un navigateur, comme vous il a t le matre de la mer. A ces grands spectacles, les _ours_ disparaissent, les bouledogues sont vaincus! les bourgeois s'en vont; la reine lisabeth arrive au thtre en toute splendeur.--Vive la reine!... Hol! voici le lord Leycester, la noble jarretire est sa jambe. Protgez le pote, milord; dites un mot pour lui _ la vestale assise au trne d'Occident_. Milord, il existe une ptition contre _Henri III et les Joyeuses Commres_; les bouchers de Londres rclament, ils disent qu'on leur fait tort. Et la reine aux yeux bleus tranquillise le grand pote, et les annales des trois royaumes se droulent aux yeux du peuple anglais; la ferie est encore de l'histoire. Posez-vous sur le coeur de nos vierges, esprit du gentil Ariel! que le malin Puck assiste nos rves, et nous rveille au milieu d'un songe d't! Shakespeare a tout fait, il a fait mourir Brutus; il fait triompher la mre de Coriolan; il a crev les yeux du jeune roi Arthur. _Ne crve pas mes pauvres yeux, Hubert!_ Constance, Desdmone, Juliette, Octavie! O les touchantes douleurs! Et je voyais tous ces hros, toutes ces femmes; j'entendais tout ce fracas potique; c'tait une mle immense, un bruit de gloire et de guerre, et des soupirs d'amour, des cris de rage, des regrets paternels. Qui donc a mieux crit l'histoire que Shakespeare,--historien? Il marche, on le suit; il parle, on l'coute. Obissez au matre des temps passs, ombres muettes, fantmes, restez dans vos habits de fte, restez dans vos nobles attitudes. Seulement ct d'lisabeth, sa droite, je voudrais voir ce parpaillot de Henri IV le Barnais, alli d'lisabeth, regardant, spectateur intress, l'histoire anime de nos guerres civiles. Il y devait passer sa vie, et puis mourir au milieu de ses triomphes, par la raison qu'un fer sacr ne pardonne pas. Je suis Anglais, j'ai vu bien des choses! J'ai vu la bataille de Waterloo, et la victoire tomber dans nos rangs, comme si son aile et t fatigue, et qu'elle et refus de la porter plus loin. Mais jamais je n'ai imagin quelque chose de plus beau que cette vision littraire, au milieu de cette cabane o naquit l'auteur de la _Tempte_ et de _Macbeth_. Notez bien que je n'tais pas endormi, que mes yeux taient ouverts; que dans une tranquille contemplation, j'entendais le bruit du vent et les murmures de l'Avon. Un lger nuage en se dtachant du ciel vint m'enlever cette ferie. La lune qui se faisait jour travers ces toits en dbris, cessa d'clairer les mansardes. Plus rien de la dcoration qui, tout l'heure, ajoutait sa vraisemblance tous ces drames... et je ne vis plus que la porte qui venait de s'ouvrir! Sur le seuil se tenait la vieille femme et son voisin, un esprit fort de l'ancien _covenant_, qui, les jours de vision, lui servait d'aide et d'appui. --Depuis l'automne pass, me dit la vieille, j'ai remarqu cette lumire subite, et pourtant tous les volets sont ferms. Quand la chambre d'en haut s'claire, on entend des bruits de voix, des pas d'hommes, le dernier mugissement des taureaux qu'on abat, les palpitations des jeunes chevreaux qu'on gorge. C'est le vieux boucher qui revient, il trouve son fils rver et le bat comme pltre. Moi qui vous parle, j'ai vu passer l-haut le chevreuil abattu par le jeune William, dans le grand parc tout rempli de vieux chnes. Ce chevreuil lui fit perdre l'tat de son pre, et lui valut tant de misre! Tout cela est bien triste, en vrit! La vieille femme ayant parl et dclam tout son aise, je quittai regret cette chaumire; il y avait la porte un arbre dj vieux, tout jauni par les automnes, jaune et rouge comme des feuilles de laurier frappes de la foudre.--C'est un rejeton de l'arbre de Shakespeare! me dit la vieille; on dit que l'ancien mrier tait gros comme sir John Falstaff; on en voit des morceaux dans tous les chteaux du Yorskire et du Northumberland; et voici mon voisin qui en a encore tout plein sa maison. --A votre service, milord, me dit le voisin. En mme temps, il tira de sa poche un assez honnte fragment de buis, cisel avec art, et qui avait peu prs la forme d'un galoubet champtre, vieil emblme de la posie classique, navement appliqu la posie de Shakespeare, au Jupiter de l'Olympe moderne, que personne jusqu' prsent n'a pu atteindre en Angleterre, except Byron et peut-tre, mille pas, l'enfantin sir Walter Scott! REVERIE Il tait midi, le soleil frappait de toute la force de ses rayons les vitraux de la mansarde; tout tait calme et silence autour de la fillette, et, rveuse, elle recommena pour la millime fois, peut-tre, un de ces rves tout veills que le bon La Fontaine a chants... Il n'est rien de plus doux! D'abord, elle retranchait chacune de ses semaines deux grandes journes de travail; dans ces deux jours dont elle embellissait sa vie, elle s'entourait de tous les plaisirs de son ge: elle se donnait libralement tous les trois mois, une robe neuve avec une ceinture flottante et quelque beau cachemire Ternaux: ainsi pare, elle allait Meudon par le bateau vapeur, et ne revenait que bien tard, sans avoir peur, son retour, de trouver son portier couch, et frappe, et frappe!... Il est sourd. Bientt, la robe neuve tous les trois mois, la ceinture flottante, le bateau vapeur, Meudon et son ombrage frais, et ces deux longues journes sans travail, n'taient plus d'assez grands biens pour cette ardente ambition. Il lui fallait une robe de soie l'immense garniture, un chapeau de paille d'Italie orn de fleurs, un long voile; il fallait mme un beau collier de corail qui ft ressortir la blancheur de ce cou d'ivoire; et dj grande dame, elle prenait la rsolution de ne plus faire de robes que pour elle, et de ne plus broder qu' son usage, ces voiles qui voilent si peu. Cependant ce cinquime tage aux sommets de la haute maison tait dur monter; cette porte troite, dont les ais mal joints donnaient passage tous les vents, semblait solliciter les amants et les voleurs! fi de la mansarde et de la chanson: _Dans un grenier qu'on est bien vingt ans!_ Adieu donc la paisible retraite, adieu ces murailles nues, ornes de ces bonnes estampes de Charlet, adieu ce bon morceau de glace de Venise artistement cisel sur tous les bords, adieu ces volumes incomplets d'un roman inachev, adieu toute la richesse de la cellule: allons, c'en est fait, ma grande dame dmnage; la voici trois tages plus bas, porte porte avec l'pouse du boulanger! Cette fois nous avons deux belles chambres, de beaux meubles en noyer, une large glace, et quelque vaste armoire o se cache le manteau fourr pour l'hiver. Cette fois nous voil matresse de nous-mme, et chaque matin nous sommes: _la bien chausse et la bien coiffe_... A la fin, Dieu soit lou! l'aiguille et le d son compre ont cess de nous tourmenter nuit et jour... nous pouvons, dans la journe, nous arrter loisir devant les riches magasins de la rue Vivienne, contempler de toute notre me ces lgants tissus, ces parures charmantes, ces bijoux tincelants; et le soir, sans mnager l'huile la lampe avare, tendue entre deux draps blanchis de la veille, nous lirons jusqu' minuit, les romans d'Auguste Lafontaine, ou les histoires sans fin de Paul de Kock, si admirablement entremles de soldats, de rapins et d'aventures dlicieuses dans les cabarets ou chez les restaurateurs. Mais le lendemain, les yeux appesantis par cette longue lecture, la jeune fille s'aperoit qu'elle ne peut plus s'habiller seule, et qu'il lui faut absolument une intelligente soubrette, alerte et lgre, honnte, fidle et discrte: elle choisira donc une jeune villageoise, elle lui donnera ses robes demi fanes..., elle se fera un plaisir de l'lever, de lui montrer les usages du grand monde; pour peu que vous l'interrogiez, elle vous dira l'avance les moindres qualits, les moindres dfauts de sa suivante, jusqu'au malheureux vnement qui la force la renvoyer. Cette servante une fois chasse, madame a compris qu'un domestique ferait mieux son affaire. Un homme est plus fort et plus facile conduire. D'ailleurs, c'est une conomie: il frotte le salon, il monte la pendule, il sert table, une serviette sous le bras; il accompagne sa matresse dans les rues deux pas de distance; on sait son nom... Comtois! Nous lui ferons une livre jaune avec des bas blancs... Un beau soir il se fera brler la cervelle pour sauver sa jeune matresse, au moment o elle allait tre enleve par un grand seigneur de la cour. En effet, depuis qu'elle habite la rue de Rivoli et le premier tage d'un grand htel; depuis qu'elle a un suisse sa porte, une glace dans son alcve, depuis que, le matin, madame se tient en peignoir brod vis--vis une large psych, madame fait des passions tonnantes. Tantt c'est un vieux seigneur allemand que notre indiffrence renvoie au fond de ses terres; tantt un jeune colonel franais qui, dsespr, va se faire roi en Amrique; un autre jour, lord Wellington lui-mme se prosterne aux pieds de la cruelle... elle sourit... mais toutes ces dmonstrations la touchent peu, elle a vraiment d'autres projets en tte, et la voil qui s'esquive de son htel par une porte drobe, et laissant dans son antichambre la foule de ses adorateurs, elle va tout simplement, dbuter au Thtre-Franais. Vous concevez bien qu'elle est trop modeste en commenant, pour lutter avec mademoiselle Mars. D'ailleurs, ses yeux vifs, son nez retrouss, sa bouche o tout mord, o tout chante, l'ensemble anim et joyeux de sa personne lui dit assez qu'elle est faite pour les rles de soubrettes. La voil donc tudiant ses rles, crant ses costumes, se mettant l'esprit la torture bien se prsenter, bien dire.--A la fin, le jour de ses dbuts arrive: on se tue la porte; c'est peine si elle peut entrer, elle que tout Paris veut admirer; dieux et desses! sitt qu'elle parat, ds qu'elle parle, son geste, un tonnerre d'applaudissements si forts que M. Michelot est oblig de venir prier le public de ne pas tant applaudir, parce qu'il briserait les banquettes. Ainsi, la voil devenue en un clin d'oeil, la premire actrice de Paris. Toute la littrature l'entoure. Elle protge, elle corrige, elle loue, elle blme, elle donne dner; Casimir Delavigne la consulte et lui offre mme de l'pouser, ce qu'elle refuse assez durement. Bientt elle veut que la province jouisse de ses talents; et, par un arc de triomphe, elle entre Bruxelles, Pontoise, Saint-Ptersbourg, o elle daigne enfin pouser, par convenance, un des btards de l'empereur, qui la fait duchesse et lui donne une belle place la cour. De Saint-Ptersbourg, j'ignore si ma princesse n'eut pas pouss sa pointe au vieux srail... Un coup d'aiguille acheva trop tt ce roman peine commenc. Oh! l, l! Tout effraye du peu d'ouvrage qu'elle avait fait, la pauvrette se remet sa tche, sans avoir pens un instant aux seuls liens qui fussent sa porte, au bonheur d'aimer et d'tre aime. Je vous dirai mme que la friponne, en jetant un coup d'oeil sur son miroir, se prit sourire. Ah! le beau chteau (disait-elle), que je me btissais dans les Espagnes de la Chausse-d'Antin. LA VENTE A L'ENCAN Vous avez cru que tout tait fini pour la maison de Charles X; vous avez appris que le roi dchu avait pris son parti en philosophe chrtien, qu'il s'tait arrang de nouvelles Tuileries dans l'humide chteau d'Holy-Rood; qu'il avait rebti son usage une salle du trne, une salle des marchaux (innocentes consolations d'un trne perdu!). On vous a dit les courses aventureuses de la duchesse de Berry travers les comts anglais, et son sjour chez l'ambassadeur de Naples. Eh bien, voil qu'une nouvelle ruine commence pour cette famille infortune!... elle reparat sur le thtre de malheurs o elle a t tenue pendant trois jours, Paris, au milieu des terreurs de l'Europe. Allons! courage! au no 21 de la rue de Clry, vous verrez ce nouveau dsastre. Pour ma part, il me semble que cette seconde humiliation vaut bien la premire, que cet outrage est le pire de tous. Je conois en effet le sige des Tuileries, glaces brises, meubles saccags.--Le portrait du roi, par Grard, effac des galeries du Louvre; je comprends l'invasion des appartements de madame la duchesse de Berry par ce peuple ivre la fois de vin et de fureur... ce que j'ai peine concevoir, ce sont les ventes l'encan, et les plus vulgaires dpouilles de ces augustes fugitifs, flottant au gr des vents, en attendant un acheteur. Hlas! c'tait l un signe de malheur qui manquait aux races abolies! Bajazet, dans sa cage, servant de marche-pied son vainqueur, n'aurait pas compris le degr d'humiliation attach la vente de ces dpouilles d'un intrieur de femme et de princesse, exposes soudain au grand jour. Par exemple, avez-vous jamais rflchi, en passant devant la boutique d'une revendeuse, tout ce qu'il y avait de hideux en cet amas de guenilles tales au hasard? Arrtez-vous, par piti, devant cette horrible porte et regardez! Quel immonde entassement! Des nippes de femmes, des habits d'hommes, de vieilles chaussures, de vieux chapeaux! Les meubles les plus sales de la vie matrielle se touchent, se heurtent, se confondent horriblement. Une boutique de fripier est un chaos dans lequel tous les rangs sont confondus, comme les cadavres humains au cimetire. L'habit du marquis est tal avec sa livre; la robe de gaze de la duchesse au bal des Tuileries se balance avec la bure de la grisette: tous ces haillons entasss vous ont ce lamentable aspect de loques runies par la misre, par la mort, par la honte, par le jeu, par tous les vices et tous les maux des grandes villes. Il est impossible de ne pas frmir quand on songe que, dans cet antre de la misre, la prostitution et le jeu viendront racheter leurs habits, au premier changement de fortune. Dans ce capharnam de la fange et du trou, un homme est heureux de se sentir un habit, fait pour lui, ft-ce le plus pauvre habit de manoeuvre! Qu'il mprise, en mme temps, ces dorures fltries, ces soieries fanes, ces livres huileuses, et tous ceux qui viennent se dpouiller l, et tous ceux qui viennent s'habiller l! Ajoutez qu'au milieu de ces lambeaux impurs, et si vous regardez tout au fond de la boutique, vous dcouvrez d'ordinaire une vieille femme, hideuse comme sa marchandise, accroupie sur son pot de terre plein de cendres, qui attend dans la plus parfaite immobilit une victime ou une dupe, horrible commerante sur le front de laquelle on lit en caractres de fer, ce mot funeste: _usure!_ Eh bien, la maison du roi Charles X a pass par cette preuve; elle a trait d'gale gale avec la revendeuse, elle est revenue, en souliers culs, de la frontire, pour traverser la boutique du fripier. Le Roi parti (c'tait l une suite de cette fatalit qui fait un malheur de tout, pour les rois qu'elle veut perdre), on a trouv chez lui... un roi de France! non pas des armures de fer, non pas des casques ou des pes de chevalier, non pas des chevaux de guerre ou autres meubles royaux qui font reconnatre un roi, mme dans l'exil; mais des fusils pour la chasse aux perdreaux, des chiens courants, des chevaux pour le sanglier, des oeufs de perdrix, des faisans, de jeunes chevreuils, des lapins foison, et, dans l'intrieur du palais... seize cents pots de confitures, et des pralines par boisseaux! Quel qu'il soit, riche ou pauvre, entour de chefs-d'oeuvre... ou de haillons, Ulysse ou le pauvre Irus, ne me parlez pas, pour l'absent, des ventes faites hors de son domicile; ce sont des ventes mensongres, sans aucun sens; elles dnaturent l'exil ou le malheur dont les dpouilles sont tristement disperses. Chaque meuble, pris sa place, a sa grce et sa valeur, son charme. Mais si vous dplacez les meubles de ma chambre coucher, si vous brisez l'aimable ensemble qui les parait, si vous les montrez sur une scne inaccoutume, alors, adieu la bonne opinion que mes voisins avaient de mon bien-tre, adieu la valeur _du pauvre rien_, qui faisait tout le bien de Codrus! Princes et bourgeois, nous sommes soumis les uns et les autres cette loi de la symtrie qui fait le respect de notre intrieur; nous l'avons bien vu dans la vaste salle de la rue de Clry. On exposait le mobilier d'une princesse, ornement d'un trne peine croul, et pourtant, qui n'et pas t prvenu que cette princesse _excute_... par le commissaire-priseur, tait encore, dieu merci! du monde des vivants, et jur que cette vente tait une vente aprs dcs et que la morte avait t, de son vivant, une comdienne! Voil ce que j'appelle presser fond le dcs d'une monarchie; ceci n'est pas une fiction, allez rue de Clry, je vous le rpte, vous verrez la vente. En entrant dans la salle obscure, o suinte une odeur de moisi, les regards sont d'abord frapps d'un grand nombre de vieux manteaux attachs contre la muraille. Manteaux fans, perdus, dcousus; celui-ci manque une partie de broderie; celui-l le galon d'or a t enlev; d'autres, la broderie regarde la queue tranante, et, la voyant couverte de boue: Ah! (se dit-on) _cette femme allait donc pied dans la boue?_ Voici des manteaux de cour! Voici de belles robes d'or et de brocard; les unes en velours fleurs, les autres en dentelles; mais dans quel tat! une comdienne en aurait honte! quel effort il a fallu pour se dcider cet talage! Malheureuse princesse! lgante autrefois, entoure, au degr suprme, de grce et de fracheur! Avancez! et choisissez parmi les costumes de divers pays, un persan, par exemple, robe fleurs de satin blanc, caleon brod, tunique de velours nacarat, turban, ceinture et voile d'or... c'est un triste habit, dont la dernire femme du dey dtrn, ne voudrait pas. A ct de la sultane, arrive, en boitant, Marie-Stuart, Marie-Stuart en velours, en coiffe tombante, toute noire, comme une reine qui marche la mort; bientt, par un caprice de femme et de princesse, la robe de la reine a fait place au costume de la Cauchoise; _id est_: la robe courte, la boucle d'argent au soulier... tout coup, voil une Cauchoise qui s'enfuit l'aspect de la vive Italienne, au costume brod de soie. O changement! dguisements! masque infini de la fin d'une monarchie! Hol! Je me fatigue tout dire: ct de ces manteaux, ces robes, ces chaussures de la vie relle, vous trouverez un vrai carnaval de Venise: un jupon d'Auvergnate qui sent son patois et la porteuse d'eau, deux costumes bretons, l'un bleu, l'autre rouge et complets tous les deux, la coiffe de drap en carlate, le manteau en bure noire, doubl en rouge, jusqu' ce que tous ces costumes divers fassent place au costume national. Alors la Franaise, l'Auvergnate, l'cossaise, la Cauchoise, s'vanouissent devant la fille de Naples; ceinture, rubans, tablier, voile... Au large! Zulietta! Parcours le golfe au bruit des mlodies nationales, monte en gondole, et que l'onde amoureuse te balance au chant des gondoliers, qui rptent en choeur les stances de la _Jrusalem_. Ajoutez ces toilettes bizarres, faites pour des jours de folie, de fausses parures, des bijoux en cuivre dor, des pierres factices, des diamants faux, tout le luxe honteux qu'une grande comdienne ne se permet pas de porter sur son thtre, et vous comprendrez quelle est cette lgie, rencontrer ce faux luxe, ces parures viles, ces dguisements dforms; toutes choses auxquelles l'aimable princesse, absente jamais, donnait tant de prix, bonnes dsormais, parer les dames de la halle au prochain mardi gras. Pourtant, tout ceci fut parures de princesse, tout ceci fut enchantement de cour. Il n'y a pas un an que tout Paris clbrait ces merveilles, ces bals hroques. On voyait la vieille France se trmousser ces bals! Rappelez-vous ces quadrilles du temps de Franois II, dans lesquels le jeune duc de Chartres portait l'habit d'un roi, et le duc de Bordeaux la livre d'un page (le prsage s'est accompli; hlas! vous savez avec quelle rapidit!), et de tout cela restent des masques, des mensonges, lambeaux de toutes couleurs, robes fanes; ruines, dbris, nant, poussire, vanits des vanits! On voit aussi dans cette ruine une suite de tableaux, la plupart fort mdiocres. A coup sr la propritaire de ces toiles protgeait, aimait les beaux-arts; on comprend quelle noble piti elle portait cette misre de l'artiste, et que les beaux-arts en abusaient cruellement, comme ils font d'ordinaire, avec leurs protecteurs. Ceci est une manire de comprendre et d'expliquer une rvolution. La rvolution, c'est aussi bien le trne renvers que les hardes royales vendues l'encan; la rvolution a port rue de Clry ces cachemires numrots, tendus sur des planches. La foule arrive: elle les touche, elle les flaire, elle en considre le tissu, elle dit: Celui-ci est beau! celui-l est mdiocre! Elle les achte en marchandant, une fois pays, elle porte ces tissus prcieux qui couvraient les paules d'une princesse dans ses jardins royaux, au Louvre, aux Tuileries, au _thtre de Madame_. Autrefois c'et t un insigne honneur de toucher seulement ces manteaux en dentelle, ces taies d'oreiller si artistement brodes, ces barbes denteles, ces petites dentelles aux bonnets du soir. Aujourd'hui, pour fort peu d'argent, la dernire bourgeoise est appele passer ses gros bras rouges dans ce manchon de zibeline; sa fille ane peut mettre sous son pais menton ce point d'Alenon, le lendemain de ses couches... son mari va dormir ce soir, en bonnet de coton, sur cet oreiller d'Angleterre. Avez-vous jamais vu une rvolution plus complte, une profanation moins quivoque? Ainsi, dans ce malheureux talage de madame la duchesse de Berry, on retrouve, comme en tous les talages de ce genre, un peu de la femme, un peu de la comdienne, un peu de la princesse. En cette vente, il y a luxe, indigence, clat, misre; comme dans toutes les ventes, il y a le spculateur avide, le marchand par mtier, la femme pauvre et coquette bon march; il y a aussi l'homme oisif qui court aprs une motion comme on court aprs la fortune; le vindicatif qui se venge des grandeurs de la terre en contemplant toutes ces misres. Arrive enfin, grce au ciel! l'homme sentimental, tourn du beau ct des choses humaines, qui respecte le malheur, chose sacre, aimant mieux s'attrister que se mettre en colre!--Surtout, il a piti des femmes que les rvolutions renversent, comme il a piti des fleurs que l'ouragan dtruit. Un pareil homme, inspir d'en haut, cherchera de prfrence les spectacles tristes mais corrects; il a horreur de toutes les profanations de la rue de Clry. Par exemple, il ne comprendra pas que l'on ait expos aux injures d'un encan, la garde-robe de l'exile; il maudira l'avarice des femmes de chambre qui ont exhum ces tristes dpouilles; il voudrait couvrir de son manteau ces voiles trous, ces robes taches, ces souliers dforms, ces bijoux faux, ces travestissements de folie et tous ces mystres d'intrieur; il a horreur de ces pauvres restes. Cet homme intelligent ne comprendrait mme pas la vente des riches habits du dernier roi d'Angleterre! A plus forte raison s'il s'indigne que l'on ait mis l'encan les pauvres guenilles de madame la duchesse de Berry! Mon homme, moi, est fait de telle sorte que, dans cet amas, digne au plus d'un garde-meuble, il se livre mille recherches pour dcouvrir un honnte souvenir... Le voil donc en qute au milieu de ces meubles pars; voici de vieilles chaises, de vieux fauteuils, un tabouret; voici je ne sais combien de meubles divers, mais aucun de ces meubles n'est assorti avec son voisin, tout se confond dans cet abme: un chevalet d'artiste est ct d'un instrument de cuisine; un flacon de toilette sous un soufflet en bois d'acajou; un jeu d'checs est plac sur la jardinire; il y a des bibliothques dont les vitres sont casses; un mtier broder au pied d'un secrtaire. Dsordre et confusion! Tous ces meubles sont mal faits et endommags! Que de petits riens inutiles! Que de luxe sans got et sans grces! Non! non! ce ne sont point l les meubles d'une jeune femme et d'une princesse! Pour l'honnte homme, il est triste de ne pas rattacher une honnte ide, un honnte achat. Quand il achte un meuble, ce n'est pas une valeur qu'il achte, c'est une ide triste ou gaie: il est mieux qu'un antiquaire; l'antiquaire n'a foi que dans le temps; le sentimental a foi au malheur: de grce, ne l'abusez pas! Ces meubles sont trop vieux, trop mal faits, trop grands, trop gros, trop lourds, trop mesquins, pour que j'y retrouve une infortune royale. Jusqu' prsent, il n'y a d'affaires en cette salle, que pour la marchande de chiffons, les marchands de galons et les revendeuses la toilette. Passez votre chemin, digne Yorick, allez lire une oraison funbre... et pleurez tout bas. A moins, toutefois, que notre homme ne s'arrte, une larme l'oeil, devant un piano d'enfant, devant une petite selle avec sa housse d'argent, bonne tout au plus tre place sur le dos d'un gros dogue; devant une harpe de petite fille; la harpe est de Nadermann; les cordes en sont dtendues et brises, comme celles des harpes suspendues aux saules de l'Euphrate: _Illic flevimus_.... Voil tout ce qui frappe Yorick; peut-tre il serait content des deux porte-lampes et d'un cran que _madame la duchesse a brods de sa main_, nous dit le catalogue. Otez cette annonce... il n'y a plus rien qui te convienne, bon Yorick, plus rien qui te donne penser! J'ai oubli, dans ma nomenclature d'amateurs, de mentionner l'amateur caustique, l'homme au gros rire; il se moque de tout ce qu'il voit, il comprend trs-bien qu'on vende tout ce qui peut se vendre, il se dit, avant d'entrer rue de Clry: _Tout cela se vendra cependant!_ Pour ma part, je n'aime pas ces hommes de moquerie; je hais leur rire de parvenu et leur politique de portier. Je les vois d'ici ricanant devant le jeu de loto-dauphin, devant le confessionnal portatif, ou la lanterne magique reprsentant l'entre de Charles X Paris. Cette lanterne peut servir faire l'histoire de la Restauration. Il fait nuit: Voyez, messieurs et mesdames, ce roi, ces chevaux, ces courtisans, ce drapeau blanc qui flotte... Un grand souffle teint la lampe et tout s'vanouit!... Plus rien que le fantme et la nuit! Cette lanterne... se vendra cher. On fera bien de la vendre avec le confessionnal et le loto-dauphin; il n'y a que ces trois meubles qui aient un sens positif dans cette exposition. J'oubliais un album d'Eugne Lamy. Cet album reprsente les travestissements de l'an pass; on y retrouve, en prsence mme des vtements qui ont servi la duchesse, la reine de ces ftes, tout ce que la cour d'alors avait de jeune et d'clatant: messieurs de Juign, de Nailly, d'Orglande, de Mnars, de Charrette, de Pastoret, de Richelieu, mesdames de Podenas, de Larochejacquelin, de Barn, de Caylus et miss Stuart. Vous voyez toute la fte dans cet album; elle vous parat cent fois plus brillante qu'elle l'tait, vue dans la rue de Clry. A la fin, l'album chappe vos mains. Il retombe sur les mmes tables o la foltre jeunesse se rafrachissait aprs le bal; ces tables sont encore couvertes de serviettes; elles sont tendues: on dirait que le souper sera servi, tout l'heure. Hlas! l'intendant est absent, les pages sont disperss, le matre d'htel est en retraite; toute la table est dans un dsordre funeste, vous la prendriez pour la table des festins du sire de Ravenswood. Les verres sont confondus, les bouteilles en cristal n'ont pas de bouchons, les plateaux sont couverts de poussire, les surtouts sont revtus de fleurs fanes. On voit encore les temples en carton, dpouills de leurs sucreries, les formes des gteaux veuves de leurs accessoires; il n'y a plus que deux fourchettes en argent et deux couteaux _en os_. Est-ce donc avec cela que Marie Stuart a donn souper son royal poux? Eloignez-vous, tristes vestiges de ces banquets! A tout prendre, cette vente est un spectacle dsolant; tout y est misre et mensonge, un luxe ahuri; vieux restes fans, dsordre trange, pauvret dguise. Plus d'une mre de famille, l'honneur de son poux et de ses enfants, mourrait dsespre si elle avait, au lit de mort, la pense que le public va la juger sur un mobilier pareil. Que voulez-vous? il fallait qu'il en ft ainsi, d'une rvolution faite avec ordre. Le dsordre rvolutionnaire n'a troubl que la tte des rois; ici, l'ordre lgal fait plus que les tuer. Elle montre nu leur intrieur, et l'on rit de piti... voil donc ce que nous adorions? Cette vente impitoyable a commenc un mardi; elle a dur plus de huit jours: on a vendu d'abord les vins, puis les meubles; on a termin par les ustensiles de cuisine; ces ustensiles appartiennent tous cette cuisine sucre, que l'on appelle l'office, et qui n'est ici qu'un contre-sens de plus. Dans tous ces petits faits de l'histoire contemporaine, qu'il ne faut pas ngliger quand on ne peut atteindre l'histoire gnrale, il est surtout un homme que je cherche et qui me manque. Cet homme, c'est Bossuet; Bossuet, peine sorti de l'oraison funbre de Henriette d'Angleterre. Que dirait ce grand pontife des grandeurs teintes, s'il voyait comment, de nos jours, les monarchies finissent, comment nous avons parodi Cromwell, que la drision a remplac la hache, et par quelle indignit une revendeuse la toilette fait l'office du bourreau! J'imagine que Bossuet en mourrait de peur, ou qu'il en deviendrait fou! Oui, grand homme, et voici les aventures de nos jours; le petit-fils de Cond disparat de ses vastes jardins, et la race de votre Royal ami finit avec moins de bruit que les jets d'eau que vous aimiez, et qui se sont tus depuis longtemps. En mme temps le dernier fils de saint Louis est chass hors du royaume, et ses _confitures_ sont vendues dans ses cours, comme autrefois, dans la Bible, on vendait les femmes et les enfants des ennemis vaincus. Des valets mettent en vente publique les oripeaux des princesses, et c'est peine s'il se trouve des acheteurs. Ajoutons que nous verrons bientt sur la place publique, l'encan, comme un omnibus de rforme, les dernires voitures faites pour le dernier sacre du dernier roi de France qui ait song aller Reims, demander une inviolabilit qu'il n'a pu trouver dans les lois! coutez! cette voiture dore, parfume, brode, peinte, sculpte, couverte de fleurs, bnite, et dont chaque clou tait un chef-d'oeuvre; ce trne sur quatre roues... il sera vendu la crie! un charlatan l'achtera pour y vendre, au milieu des places, ses lixirs et ses opiats. Qu'on me pardonne ces ides mles, ces images vulgaires, ces rapprochements inattendus; je sais que la rhtorique en murmure, que la logique s'en inquite, et que l'art est mcontent; mais les faits sont l expliquant, excusant toute chose en un sujet pareil, le sublime et l'absurde, la bouffonnerie et l'lgie, la justice et la colre, le discours de M. de Chateaubriand, et ce chapitre mme. Hlas! Il n'a pas t fait sans piti, sans respect et sans larmes, pour des malheurs si cruels et si complets! RAMBOUILLET Vous voulez que je revienne sur les petits faits de cette grande histoire de Juillet. Jusqu' prsent cette histoire est crite comme elle est faite! En masse... et avec la plus grande confusion. Il faudra bien du temps encore avant de mettre un peu d'ordre en ces vnements qui se pressent et s'entassent, pousss par la fureur populaire. Moi qui vous parle, j'ai bien vu ces fameux _trois jours_: j'ai assist l'incendie du corps-de-garde en planches, sur la place de la Bourse, premires et fatales lueurs de cet incendie immense, pouvante de l'Europe. J'ai vu le peuple des trois jours demander des armes la porte des thtres, endosser la cuirasse de carton, saisir la lance des hros du moyen ge, aller se battre, hros sublimes et burlesques la fois, contre des faits qu'ils ne comprenaient pas. Toute la ville a t branlante pendant trois jours; le peuple en avant, au feu, brl par le soleil; les habiles se tenaient sur les derniers rangs, incertains de leur contenance, un pied sur leurs serments de la veille, un autre pied sur leurs serments du lendemain. Colosse! un tremblement de terre les doit renverser comme celui de Rhodes, l'cart gigantesque. Dans ce moment de confusion, tout est poudre, et fume, et soleil, Paris. On ne parle pas, on bourdonne! on ne pense pas, on rve; on se regarde, on se touche, on se rit au nez, on s'admire les uns les autres, on s'pouvante.--Est-ce bien toi? est-ce bien moi? est-ce bien nous tous? est-ce bien Paris? Ce terrible et tremblant Paris de juillet 1830, quand il s'est vu sans roi, a t jet dans un moment de telle stupeur qu'il ne l'avouera pas dans l'histoire!... Il faut bien en convenir, nous avons eu peur, sauf nous dmentir plus tard. Cette foule parisienne! Au fond, elle est bonne, bien faite et bienfaisante; elle a saccag le monde politique avec un grand sang-froid que rien n'gale. Aprs les trois jours, et quand il n'y avait d'autre roi que M. de La Fayette, ce monarque si bien fait pour la transition, que la royaut de France garde pour remplir tous ses entr'actes; quand le peuple encore tonn de l'htel de ville et des Tuileries, o il tait entr, demandait prendre une heure de repos, il lui vint dans l'ide, avant de voir le nouveau roi qui s'apprtait quelque part, de revoir ce vieux roi qu'il venait de chasser, ce roi chass si brusquement, et reu avec tant d'enthousiasme; ce Franais _de plus_ de 1814, qui n'tait qu'un roi de moins en 1830, le roi de la conqute d'Alger, le roi du sacre, le roi chant son avnement, par Victor Hugo, par Lamartine!... Il partait malheureux, innocent, bien plaindre; il partait... Paris le voulut revoir encore avant son dpart; Paris a voulu savoir comment tait faite une royaut qu'on chasse. O ville insatiable de pareils spectacles, Paris! Elle a vu tomber Bonaparte; aprs cette immense chute elle a t furieuse encore de voir la chute de Charles X! Le peuple comprenait cela confusment: c'tait la dernire chute des temps passs; relevs une heure, hlas! pour s'crouler tout jamais. Donnez-vous la main, Fontainebleau et Rambouillet! Ne soyez pas jalouses l'une de l'autre, royales forts, traverses dans des appareils si divers! A Fontainebleau, quand l'empereur dit adieu son aigle, la France assiste aux derniers adieux de la force. A Rambouillet, quand Charles X exil, bien moins taill pour le drame que Napolon, s'en allait loin du chteau des Tuileries, c'tait l'antique royaut de France qui s'avouait vaincue jamais. La jeune royaut de Napolon et la vieille royaut de Louis XIV, dfaites, l'une Fontainebleau, l'autre Rambouillet, quel espoir reste la France? Grande question autour de laquelle, malheureux que nous sommes, nous nous agitons, sans que ce cruel problme ait fait un pas. Le peuple donc, aprs ces trois jours, remit sa veste et son chapeau; ceux du moins qui avaient un chapeau. Puis il s'crie: A Rambouillet! Rambouillet! comme en 1790 il criait: _A Versailles! Versailles!_ Donc il s'en fut Rambouillet, ce bon peuple, sans colre, et presque en riant, comme une fte; il allait voir le roi Charles X. S'il garda ses armes pour ce voyage, c'tait d'abord que les armes lui allaient bien; il n'tait pas fch, chemin faisant, dans la fort royale, de tirer une perdrix de Sa Majest, ou de _courre_ le cerf, et de rapporter une pice de gibier sa femme, afin de dire qu'il avait gagn quelque chose la rvolution. En vrit, il faisait bien, ce digne peuple, de se donner une fois le plaisir de la chasse au long-courre. Plaisir de roi qui lui tait bien d. Trois jours aprs son passage dans la fort de Rambouillet, on lui reprenait _sa_ fort, on tuait sans lui tout _son_ gibier, on vendait jusqu'aux oeufs de _ses_ faisans, on le traitait comme si on eut voulu le dtrousser de ces plaisirs de souverain. Le peuple est le dernier roi qui ait chass dans les forts de Rambouillet. Que vous dire? Il y mit si peu de hte, et tant il fit l'cole buissonnire; il a si mal tir sur les btes de la fort, ce peuple qui tirait si bien sur les Suisses; il a si peu profit de sa victoire, ce peuple dont on a si cruellement exploit la colre, qu'il est arriv trop tard Rambouillet! il n'a pas vu mme ce qu'il voulait voir; le roi Charles X tait parti. Cela est malheureux, vraiment; on ne sait pas ce que cette entrevue aurait pu faire, si cette entrevue avait eu lieu. Peut-tre l'aspect de son roi vaincu, l'aspect de ces femmes tremblantes, et qu'il avait tant aimes, l'aspect du tout jeune enfant qui lui aurait tendu les bras comme un frre son frre, le vainqueur et t touch de compassion: il et relev le vieillard, et repoussant de la main les stupides ministres, ils se seraient dit, le roi et le peuple: De quoi s'agit-il? Et ils se seraient bien vite entendus l'un l'autre, n'en doutez pas! ils auraient refait l'alliance brise, car c'tait leur avantage tous deux. Bont divine! la paix ne serait pas sortie de la France, et l'meute n'aurait pas relev la tte, hydre renaissante toujours; la contagion rvolutionnaire et respect les peuples pars autour de nous, la triste Vende n'et pas rv la guerre civile, les dbris infortuns de Varsovie, la ville hroque, ne seraient pas retombs sur nos ttes, nous apportant la peste, comme le gant des combats que nous jette le Russe. O bonheur! nous serions rentrs dans la paix et le calme, nous autres, que la fivre avait dvors pendant ces trois fameux jours. Mais la fatalit des Stuarts pesait sur cette auguste maison de Bourbon; le dernier regard du peuple de Paris, n'a pas t pour la royaut de la France. Elle est partie une heure trop tt; elle a perdu malheureusement l'appel du peuple en courroux, au peuple calm: voil pourtant quoi tiennent les dynasties! Il y eut un roi de l'Orient fait roi par son cheval: quelques chevaux de poste, ont dcid peut-tre, du sort de Sa Majest le roi Charles X. A Rambouillet, le peuple de Paris fut bien surpris d'y trouver assez de canons pour foudroyer toute la ville, assez de troupes d'lite pour la mettre en tat de sige; il comprit alors toute l'tendue de sa victoire! Modeste en son triomphe, il a tendu la main aux soldats, il est mont sur les canons pour se grandir quelque peu, afin de voir se prolonger dans les tnbres ce douloureux exil d'un si bon roi. Cependant, la royale famille allait au pas dans ce royaume, son domaine pendant tant de sicles; les populations se mettaient en haie sur son passage, et, bouche bante, elles la regardaient passer. Que le voyage dut paratre long aux nobles exils! Un garde-du-corps, fidle, intelligent et brave, galant homme et bon crivain, M. Thodore Anne, a racont d'une faon touchante, les premiers pas de cet exil sans fin... Ce rcit contient toute une me. Aprs de longues heures, ces exils, accabls de fatigue, couverts de poussire, suivis par quelques serviteurs, qui ne pleuraient pas (si grande tait la douleur de ces braves gens!), ils atteignirent le vaisseau de Cherbourg: la mre et l'enfant se retournrent encore une fois, pour regarder la France, le vieillard leva son chapeau pour saluer la patrie, et puis ce fut une autre voix que la sienne qui dit aux matelots: _Partons!_ Il y a dans la vaste mer un sillon que Bossuet a retrouv avec ses yeux d'aigle, et qui s'est renouvel, bien souvent depuis Bossuet: sillon fatal! Il a conduit Marie-Stuart, la reine d'cosse et de France, sa sanglante soeur lisabeth; il a livr son oncle, Richard III, le jeune Arthur Plantagenet, il a ramen d'Angleterre en France, Henriette, fille de Henri IV et femme de Stuart. Bonaparte a creus bien profondment ce sillon de la mer! Le mme sillon qui nous ramena la famille de Louis XIV, la ramne aujourd'hui en exil. Autrefois, ce sillon tait peine une ride sur l'Ocan _tonn_; aujourd'hui, c'est un large sentier incessamment ouvert aux royauts vagabondes! L'empereur dom Pedro l'a prolong, deux reprises, du Portugal au Brsil! Quand il eut tout vu Rambouillet, le peuple de Paris se remit en route pour ses foyers, qu'il ne quitte gure. C'tait une clatante nuit d't, radieuse sous les constellations du ciel! Il fallut traverser de nouveau la fort claire par la lune; on chantait, on _disait des farces_; l'esprit parisien dbordait de toutes parts. Celui-ci s'asseyait au pied des arbres pour rver, cet autre, tendu sur le gazon, dormait! Chacun allait comme il pouvait, pied, cheval, en voiture, sur des canons. _La Nuit d'Et_ de Shakespeare n'a rien qui soit comparable cette trange nuit de ferie et de cauchemar! Un peuple qui revient d'une rvolution et qui se promne dans les bois au clair de la lune, mettant sur son chapeau les vers luisants du chemin, en attendant une cocarde. Hlas! d'autre part, un pauvre vieux roi qui s'en va, pensant la France, son peuple! Et le peuple oublieux dj des absents! Ils ne furent de retour qu' onze heures du matin, inquiets d'tre gronds par leurs femmes, ces vainqueurs! J'ai vu passer toute cette arme voyageuse; elle tait encore humide de la rose du matin; elle avait coup des branches vertes dans la fort, qu'elle portait au bout de ses fusils; elle passa devant le Palais-Royal parce que c'tait son chemin. Nous tions l, rue Saint-Honor, plusieurs, attentifs au rveil de la royaut nouvelle. Les habitants du Palais-Royal entendant les voyageurs de Rambouillet, se mirent leur balcon pour les voir passer; le peuple salua et passa son chemin. Quand arrivrent plusieurs voitures de Charles X, o s'talaient les vainqueurs, faute de voitures de place, les habitants du Palais-Royal, par un mouvement gnreux, se retirrent de leur balcon. Ces armoiries royales allaient bien cependant aux panneaux des voitures populaires, mais les htes du palais ne purent s'empcher, voyant ces voitures ainsi remplies, de se rappeler le nom du matre! Hlas! qui donc et pens, en prsence des carrosses de Charles X, et quand il s'agissait d'une couronne pour le matre du Palais-Royal, que madame la duchesse de Berry interdite du feu, de l'eau et du sel en France, serait aussi interdite du droit d'aumne, et par un temps de peste encore... une aumne, prsente par M. de Chateaubriand! Je finirai par une anecdote horrible et vraie: Il existe un homme Paris, qui vit seul dans la foule et dans la fange. Il porte un fouillis de haillons pour tous vtements; don Juan, ml de Diogne. Il vivait au jour le jour, ne parlant personne et s'occupant peu des affaires, fumant sa pipe, quand il avait du tabac, prenant l'air et le soleil, au soleil. Le 28 juillet, au plus fort de la bataille, cet homme hors de son grenier, se rend sa promenade favorite; il est arrt par une barricade: derrire cette barricade, et protg par ce rempart, un petit meutier trs-maladroit chargeait et dchargeait son fusil, sur un peloton de Suisses, auquel il ne faisait aucun mal. Mon _hros_ s'arrte un instant regarder le petit homme; impatient de sa maladresse, il lui arrache le fusil des mains, il le charge, et, presque sans viser, il tire: un des Suisses tombe roide mort; puis, rendant l'arme ce maladroit: Voil, lui dit-il, comme on se sert d'un fusil, reprenez le vtre, je vous le rends, _car ce n'est pas mon opinion_. Cette histoire est la tienne, peuple de Paris! Voyant tant de maladroits tirer depuis dix ans aux jambes de la monarchie, impatient de leur maladresse, il leur a arrach l'arme des mains. Lui aussi il a voulu prouver qu'il savait se servir de ses armes, il a vis juste... Hlas! la fin du compte, il s'est trouv que, lui aussi peut-tre, _ce n'tait pas son opinion_. LA SOIRE POTIQUE Nous avions t pendant cinq actes, haletants sous les angoisses de la premire reprsentation; pendant cinq actes muets, attentifs, nous avions lutt contre le silence et contre le bruit, contre les boutades infinies du parterre; nous avions vu notre pauvre ami balott par toutes ces mes assembles, sans pouvoir lui porter secours, sinon par nos voeux voix basse. Ainsi trans la remorque la suite de son beau drame, nous n'avons retrouv un peu d'haleine et de calme qu' la dernire scne. Alors, seulement, le parterre tait vaincu; le drame tait sorti triomphant de ses langes et s'tait fait homme. Ah! ce fut pour nous une grande joie, suivie d'un grand affaissement moral, comme toutes les joies extraordinaires de ce monde. Quand tout fut fini, on rappela notre ami; l'acteur jeta son nom au public, et nous sortmes triomphants. Nous autres, cependant, les amis du pote, les amis de son enfance potique, l'heure o son drame allait au collge et faisait des vers latins, il nous et dplu d'assommer ce pote de nos louanges; nous laissmes la foule se prcipiter au-devant de son triomphe, et bien srs de le retrouver heureux, nous fmes l'attendre en certain entre-sol tide et coi, o nous avons l'habitude de nous blottir quand nous voulons tre heureux entre nous, et tout seuls. Ce qui avait t prvu arriva: notre ami, charg des loges du dehors, nous revint repu de gloire. Il entra, aussi bon enfant que s'il n'et pas fait un chef-d'oeuvre, et nous autres, bons enfants comme lui, n'emes rien de plus press que de lui demander comment il se portait. Et, sur mon me! en vrai physiologiste, je ne trouvai rien de chang dans sa personne; sa voix n'tait gure plus mue et son pouls ne battait pas plus fort; son coeur, qui touche l'hypertrophie (il en est mort), tait gonfl comme l'ordinaire. --C'est bien cela, Frdric, lui dis-je, c'est bien ainsi que l'on doit revenir d'une bataille: tu es bien digne, ami, d'avoir lutt avec ce rude jouteur qu'on appelle un parterre, et de lui avoir dvor l'orteil. Veux-tu prendre une tasse de th? Comme Fanny lui versait du th, avec son mlancolique sourire anglais, on frappa lgrement la porte; vous savez, un coup lger, dont la vibration se fait sentir dans le coeur; il n'y a que la main d'une femme qui frappe ainsi: plus le coup est lger, plus la porte est vite ouverte. La porte s'ouvrit deux battants, et nous vmes entrer la suite l'une de l'autre: Florence, Amlie, Eugnie, les trois cousines, nos bien-aimes, qui venaient partager le grand triomphe, ou plutt qui venaient demander leur part nos louanges. Ce drame applaudi, ce sont elles qui l'ont fait, il est n sous le feu de leurs regards, il a grandi aux battements de leur coeur, il a fait ses premiers pas entre leurs mains jumelles, il a souri leurs sourires, il a pleur leurs larmes, comme faisait le petit Astyanax. Soyez aussi les bienvenues, nos trois amies! et maintenant que nous sommes l runis tous les sept, vieillards de vingt-quatre vingt-cinq ans... Une larme roulait encore dans les yeux d'Eugnie: --Oh! dit-elle, quel bonheur de pleurer! Que je hais le drame en loge dcouverte, la clart du gaz, sous les regards de la foule, en public, le drame pour tout le monde, et que cela est fatigant et douloureux, d'arriver des motions pareilles en robe serre et les cheveux boucls! Non, non, je n'ai pas reconnu notre drame; _ami_ Frdric, j'ai trop mal pleur pour le reconnatre; j'ai trop pleur en dedans pour m'y plaire; j'ai trop contenu mon motion pour m'tre amuse. Et maintenant, ne causons pas, si vous voulez, pleurons! Or, la pauvre enfant, blonde et triste, eut volontiers sanglot jusqu'au lendemain. Mais elle est trop nerveuse et trop frle pour que nous lui permettions de s'abandonner ses subites douleurs. Cette me a besoin d'tre taye de mille manires, si nous ne voulons pas qu'elle succombe en proie l'assaut de ses passions. Prosper, qui la connat et qui l'aime, ne lui permit pas d'essuyer une seconde larme; il lui arracha son mouchoir.--Je m'tonne, Eugnie, lui dit-il, que toi qui es ne un si grand pote et si grand artiste, tu te sois amuse pleurer ainsi, un conte en prose, un drame en langue vulgaire; ne vois-tu pas qu'au lieu de pleurer, tu devrais adresser M. Frdric de svres paroles, pour n'avoir pas crit sa tragdie en vers? La dissertation littraire une fois entame, Eugnie, qui n'avait plus de mouchoir, essuya sa dernire larme avec sa main; Frdric baisa la main humide d'Eugnie, et nous voil tous, parlant pour ou contre le drame en vers, et nous jetant dans toutes les dfinitions sur la vrit dramatique, une mode qui nous est venue quand nous n'avions plus de drame nulle part. Chacun de nous parla et parla trs-bien de cette hypothse: force de bien parler, personne la fin ne s'entendit plus; heureusement qu'aprs mille divagations charmantes, Eugnie, par mille dtours, nous ramena au point de dpart. --Oui, dit-elle, Prosper a raison; avec un si beau sujet d'amour, c'est un meurtre de n'avoir point parl en vers; le vers est le langage de la passion, la voix de l'amour qui souffre et de l'amour heureux; le vers, c'est le bien dire et le vrai dire; la posie est la langue des dieux, et la langue des femmes depuis qu'il n'y a plus de dieux: n'est-il pas vrai que tu es de mon avis, Florence? A ces mots, Eugnie regardait Victor, Victor baissa les yeux. Il faut vous dire que nous vivions dans une amiti si parfaite, et que nous nous comprenions si bien et si vite, que chacun de nous avait devin, et cela depuis longtemps, les tendresses rciproques de Florence et de Victor, qu'ils croyaient si bien caches dans les plus profonds et les plus chastes replis de leur coeur. L'histoire de Frdric et d'Eugnie s'tait manifeste, il y a six mois, dans le drame de Frdric. milie, tait parmi nous, assistant avec un intrt gal nos luttes obstines autour des petits mystres de l'esprit et du coeur. Quant Fanny, elle n'avait pour nous tous qu'un sourire, une me, une vie; elle tait notre frre, notre ami, notre soeur, notre enfant, elle tait... Fanny. Je vis tout de suite, et d'un coup d'oeil, comment d'un drame en prose fait pour la foule, applaudi par la foule, nous pourrions passer quelque drame en vers, fait pour nous, par nous, applaudi, admir par nous seuls. --Je suis de l'avis de Prosper, et du vtre, milie! le drame doit-tre crit en vers; avec cette diffrence: il y a le drame de la foule, et le drame de quelques-uns. Parlez, s'il vous plat, parlez la foule en prose; parlez-lui le premier langage venu, non pas le plus simple, mais le plus facile entendre. Le drame intime, le drame du coeur, le drame personnel, appelle invitablement la forme potique: et, puisque nous sommes runis, je suis sr, vous, Amlie, et vous, Florence, que si vous vouliez, vous avez en rserve, en un coin de votre mmoire, plus d'un bel acte de tragdie crite en vers, et dans lequel vous jouez le beau rle! Or a, voulez-vous que nous essayions de le construire, ce drame enfoui dans vos souvenirs? Vous tes l quatre, jeunes et belles; faisons un drame en quatre actes; choisissez-le, et toi, Florence, commence, si tu veux commencer, avec la permission de Victor. Florence regarda Victor! Il fut consentant sa posie; alors, d'un ton de voix si doux, qu' peine on l'entendait, elle parla en stances gales, comme fait un enfant qui s'essaie marcher: Je t'aime! encor ce mot, tu ne peux t'en dfendre, Car ce n'est pas d'espoir que je te viens parler; Mais je souffre: tes pieds, laisse-moi donc rpandre Des larmes pour me consoler. Je t'aime, tu le sais, et, lorsque dans ton me Cet amour dvorant arrive malgr toi, Tu mets le nier ta vanit de femme; Je te dirai pourquoi: D'apprendre un peu ton coeur, moi, j'ai fait mon tude; Chaque mot que j'entends, le geste que je vois, Se gravent dans mon me, et, dans ma solitude, J'observe ton geste et ta voix. Ce n'est pas quand la danse, entre nous passagre, Sme avec un regard ou l'espoir ou les pleurs, Lorsqu'avec tes deux soeurs la musique lgre Vous balance comme des fleurs; Ce n'est pas quand ta main, sur les touches dociles, Rduit toute mon me au soin de t'couter; Comme si j'entendais dans leurs accords faciles Mon bonheur que tu vas chanter. Il est d'autres sjours que l'me entire habite, De secrets mouvements que l'on n'a pas voulus, Des regards qu'on n'a pas dtourns assez vite Et qu'un regard a dj lus! O la saine raison sous de vives paroles, O le regard plaintif prs d'un rire moqueur, Ta douce voix mue avec des chants frivoles Dit si bien ton me mon coeur. Ta belle me est un feu, mais ton esprit le glace. L'harmonieux aveu d'un amour invent Te touche; et tu souris d'un pauvre amour sans grce, Aussi nu que la vrit. Or celui-l sera ton matre et ton idole, Qui chantera le mieux son amour clatant; Et moi, qui donnerais ma vie ta parole, Tu me diras: Va-t'en. Hlas! je ne suis rien qu'un malheureux qui t'aime, Cr pour faire un nombre arrt par le sort; Ignor dans ma vie, et qui ne sais pas mme Si quelqu'un apprendra ma mort. Quand elle et fini, la pauvre enfant! elle fut cacher sa tte dans le sein de Victor: il y eut alors un moment de silence charmant; jamais les premires scnes de l'_Iphignie_ de Racine ne nous avait remus comme ces simples vers, exposition touchante d'un amour qui commence. Un instant aprs, je repris la parole:--Ceci est bon pour le premier acte, Florence, il nous faut un noeud l'action qui s'engage! Alors que l'un de nous, s'il l'ose, ajoute une lgie ces vers tout remplis de promesses... --Ce sera moi, dit milie, aussi bien, je souffre et je suis en peine de ces vers que j'ai reus ce matin! A ces mots la sensitive, jetant de ct ses longs cheveux noirs, nous rcita ces vers d'un ton inspir: Que je me suis tromp cette premire fois O je vis son regard, o j'entendis sa voix! Je me dis: Dans mon me, o tant d'amour respire, Sa voix et son regard n'auront aucun empire. Non! ce n'est pas ainsi que mes jeunes amours Ont rv l'tre aim qui doit avoir mes jours! Je ne sais o je pris cette folle assurance: Mais de ses traits lgers la fragile apparence, Son timide regard, mais qui ne cache rien, Son frivole enjoment, le piquant entretien, Sa voix, dont la fracheur tant de calme unie, Ignore de l'amour la plaintive harmonie, Tout rassura mon coeur, qui ne put concevoir Avec tant de faiblesse un absolu pouvoir. Dans son corps frle et doux qu'un seul regard embrasse, L'enfance sa jeunesse a conserv sa grce. Je crus mon me forte ct d'un enfant, Et, sans me souponner, je vins la voir souvent! Mais un jour que soudain je la trouvai lgre D'oublier dans sa main une main trangre, Que je voulus m'en plaindre et ne pus m'exprimer, En me sentant souffrir, je me sentis l'aimer. Et quand elle eut fini:--Oui, reprit-elle, voil ce qu'il m'a crit lui-mme ce matin, l'ingrat, pour qui je souffre! Oh! vous aviez raison de le dire, c'est un acte bien cruel que ce second acte de l'amour! Arthur, qui n'avait rien dit:--Consolez-vous, ma belle milie, en nous chantant: Chagrins d'un jour! Le drame que vous jouez est encore peu compliqu, et le dnoment est si loin! Je suis plus malheureux que vous, mon troisime acte approche; il y a tant de tragdies qui n'ont que trois actes et qui sont compltes! Ayant ainsi parl, il se leva, et, s'appuyant sur le fauteuil d'Amlie, pench sur elle, il rcita les vers suivants, d'une voix triste et douce, en homme qui n'a plus d'espoir. Eh bien, oui, je suivrai tes ordres absolus, Ami, je l'oublierai; mais ne m'en parle plus, N'en dis rien: quand ta voix la dnigre et l'outrage, Je ne l'aime pas moins et souffre davantage. Je sais tous ses dfauts dont tu me vas parler. Quand ta froide raison croit me les rvler, Tu ne dis que les torts dont mon amour l'accuse: Je sais tout; mais je l'aime, et voil son excuse. Est-ce toi, que l'amour a brl si souvent, A demander pourquoi, par quel art dcevant Ses traits, sa voix, son nom font frmir tout mon tre? Pour avoir, insens! voulu la mconnatre, Combien amrement j'ai subi son pouvoir! Non, tu ne conois pas, tu ne peux concevoir De ses jeunes attraits l'irrsistible empire; C'est un air enivrant qu'autour d'elle on respire! Rappelle-toi le soir, quand le jour meurt dans l'air, Cet horizon d'automne o vibre un ple clair, Dans l'ombre transparente o dorment les prairies, L'astre lointain flottant sous des formes chries, L'eau tide des ruisseaux s'exhalant dans les airs, Les oiseaux dans les bois emportant leurs concerts, Et la brise du soir de son aile sonore Agitant les parfums que la nuit fait clore... De mme qu' cette heure, il semble que parfois De l'ange qui nous garde on entende la voix, Et que, tout plein du charme o notre me s'enivre, Sans concevoir sa joie on soit heureux de vivre, De mme quand ses yeux, sur mes yeux arrts, Versent jusqu' mon coeur leurs vivantes clarts, D'un vol doux et brlant, sur mon me affaisse Je sens flotter son me et planer sa pense. --Cela devient triste, dit Eugnie, vous tes trop potes et trop dramatiques, ce soir: mes matres, si vous m'en croyez, l s'arrtera notre drame, le drame commenc de nos amours de vingt ans. Moi qui vous parle, n'ai-je pas dit mon cinquime acte dj deux fois? Il est vrai que je suis unie un pote, messieurs, un pote tragique! voulez-vous sauter pieds joints le quatrime acte, et passer au cinquime? _Allons-y gaiement_, disait Talma. A ces mots, Frdric se leva: --Je te le dfends, dit-il, Eugnie; je vous en prie, Eugnie, rendez-moi mon cinquime acte. Mais elle, d'un ton svre: --Puisque vous avez os l'crire, il faut l'entendre, nous sommes ici le public assembl, et nous jouerons notre cinquime acte, malgr l'auteur. Croyez-vous donc que ce soir, il y a trois heures, si l'envie nous en avait pris, vous auriez eu le droit d'arracher votre tragdie inacheve aux mains du souffleur? Une fois lance, il faut que la tragdie aille son but; le parterre seul a le droit de l'arrter; nous sommes ici le parterre, coutez donc mon cinquime acte. Alors elle nous lut d'abord d'un ton grave, et bientt d'un accent pntr le morceau suivant, vritable cinquime acte d'un roman qui n'tait pas prs de finir. Jeune, j'ai quelquefois rv que la fortune, Dans son vol, par un autre ardemment pi, Ddaignait le puissant dont le cri l'importune, Et sur mon seuil dsert venait poser le pi. Alors, c'tait le luxe o le riche se noie: Des ftes dans les nuits, des ftes dans les jours, Les chevaux, les banquets, et les salons de soie, Et sur un lit dor les plaisirs sans amours. La haine, dont le bras me frappe sans relche, En des moments amers m'a fait rver aussi Que de mes ennemis je tenais le plus lche tendu sous mes pieds, criant: Grce et merci! C'est un sombre plaisir, cette heure funeste, De voir couler des pleurs pour ceux qu'on a verss, Et d'appuyer sa main sur le coeur qu'on dteste, Pour y sentir la peur qui bat coups presss. Plus souvent, coutant la douce fantaisie Qui sme mes longs jours d'harmonieux travaux, Je rve que je vois la belle posie, Plus belle, me sourire entre tous mes rivaux; Et la gloire se lve ma forte parole, Les hommes devant moi courbent alors leur front, Et sur le mien o brille une sainte aurole, Pour ne plus l'oublier, ils apprennent mon nom! Tous ces biens sont rvs, o je ne veux plus croire, Pour qui j'eus tant de voeux, d'espoir et de regrets; La richesse aux mains d'or, la vengeance et la gloire, O mes chres amours, je vous les donnerais. Je les donnerais tous pour un mot de ta bouche, Qui, tout bas, pour moi seul doucement prononc, Me dirait: Je te crois, et ta douleur me touche, Tu m'aimes; tu dois bien souffrir, pauvre insens! Ou bien, si tu craignais que ton regard de flamme Ne dvort ma vie et mon me son feu; Et si, tremblante encor en ta pudeur de femme, D'un mot ou d'un regard tu redoutes l'aveu, Reste muette, et cache une larme essuye, Dtourne ton beau front et tes beaux yeux de moi; Mais que du moins ta main sur la mienne appuye La presse doucement, et dise: Je te croi. Et si, des pleurs brillant sur ta vue obscurcie, Un jour tu me disais, en me tendant la main: Ami, je suis contente, et je te remercie. Ce jour serait ma vie, et ce mot mon destin! Voil toute notre soire, ainsi nous avons pris notre revanche avec le parterre en nous passant du parterre, en nous passionnant sans lui, en versant de douces larmes, sans avoir besoin de ses clameurs. Chacun de nous joua son rle en ce drame intime, et moi qui n'tais que l'auditoire, avais-je rien de mieux faire qu'a retenir ces vers pleins de jeunesse et d'amour? LA RUE DES TOURNELLES On tait la fin du souper. La simple maison de la rue des Tournelles runissait ce jour-l, tout ce qu'il y avait, Paris, de grands seigneurs sans prjugs, de petits abbs sans dvotion, de gens de lettres sans envie. En effet, c'tait dans cette aimable retraite que se construisait en silence cette exquise politesse qui a fait autant la gloire du dix-septime sicle, que la perfection de ses orateurs et de ses potes. Sous le brillant roi Louis XIV, au milieu de l'admiration universelle, une femme qui n'tait que jeune et jolie entreprit d'avoir une cour au del de cette cour, et parvint tre un pouvoir indpendant de ce pouvoir, si jaloux de tous ses droits. Et notez bien que l'entreprise de mademoiselle de l'Enclos tait d'autant plus incroyable, que cette jeune femme avait combattre la fois les habitudes et les correctes exigences d'une poque soumise l'opinion publique, le plus grand et le plus sage tyran de ce beau sicle. C'tait plus encore contre l'opinion, contre la cour qui la repoussait, que mademoiselle de l'Enclos s'tait rvolte. Jamais, dans sa premire jeunesse, elle n'avait voulu comprendre qu'une femme put tre dshonore par les mmes actions dont les hommes font toute leur gloire; et du jour o elle fut sa matresse, elle se promit bien (Dieu merci, elle a tenu ses promesses!) de ne jamais se soumettre au joug des traditions, non plus qu' cette vertu sans rcompense que les hommes ont appele fidlit. Une fois donc que mademoiselle de l'Enclos eut renonc la bonne renomme, elle se jeta corps perdu dans toutes les vertus qui font un galant homme. A ce compte, elle fut tout sa vie amie aussi fidle et dvoue que matresse inconstante et lgre; au demeurant pleine de grces et d'attraits, pleine d'esprit et d'indpendance, et surtout attentive n'obir qu' son amour, viter toutes les influences trangres sa passion du moment. Mme il arriva plus d'une fois, que la dame, en frmissant de son courage, loignait un grand seigneur qui lui plaisait, pour prendre un malotru, uniquement parce que le grand seigneur tait puissant et riche, et que son rival, n'avait rien. Aussi bien, fire de son indpendance et de sa probit, Ninon russit vite se faire respecter des hommes qui l'entouraient, et ce respect faisant sa force, il arriva bientt qu'elle se mit la tte de toute la littrature frondeuse et de toute la philosophie sceptique de son temps. Le chef-d'oeuvre de tous les sicles, _Tartuffe_, il fut admir, pour la premire fois, dans le salon de mademoiselle de l'Enclos. Ninon le vit natre et grandir sous ses yeux; elle l'encouragea de ses regards, comme elle encouragea les premiers vers de Voltaire enfant; et mme on rapporte, et c'est Molire qui le raconte, que Ninon, la premire lecture de _Tartuffe_, fut indigne ce point, qu'elle traa de verve un autre portrait de l'hypocrisie religieuse. Il y avait, dit Molire (Molire lui-mme!), en ce portrait, une si grande quantit de traits fins et railleurs, d'indignation moqueuse et spirituelle, que si ma pice n'et pas t faite, je ne l'aurais jamais entreprise, tant je me serais cru incapable de rien mettre sur le thtre, d'aussi parfait que ce Tartuffe de mademoiselle de l'Enclos! Et non-seulement Molire, mais tout ce qu'il y avait de gens d'esprit dans ce sicle avec lui: La Fontaine, Chapelle, Racine et Despraux, le vieux Corneille, le grand Cond, et quelques femmes d'un grand nom, moins timores que les autres... Ne les citons pas, par respect pour leurs petites filles, qui pourraient me lire, et qui se trouveraient maladroitement compromises. Quand la reine Christine vint Paris, elle voulut voir mademoiselle de l'Enclos, comme une des plus singulires merveilles de ce temps si fcond en merveilles. La reine dchue trouva cette autre reine, en tte--tte, je vous laisse penser avec qui?... avec le bon, le froid, le mthodique, le savant Huyghens; ce brave homme, en l'honneur de sa passion, tira de sa cervelle un quatrain presque aussi ridicule, mais plus excusable que le fameux distique de Mallebranche sur le _Beau Temps_. Toutes ces admirations de personnages si divers et de caractres si opposs, et cette unanimit d'loges donns la singulire existence de cette fille galante et philosophe, en ont fait un remarquable personnage, qui n'avait jamais eu de modle, et qui n'eut ensuite, mon sens, que d'insipides copies, dont, cent ans plus tard, madame de Tencin fut encore la moins mauvaise. Il est vrai, qu'avant Ninon, la France avait possd Marion Delorme; mais Marion Delorme, matresse un instant du premier ministre, tait (par la misre)! son _espion_, autant que sa matresse, au contraire, mademoiselle de l'Enclos, l'honnte homme, est ray du double emploi. Ninon, par elle-mme et toute seule, s'tait faite ce qu'elle tait, l'amie dvoue et souvent utile de toutes les disgrces, la protectrice claire de tous les talents naissants. Elle tait la seule femme, cette poque, osant biller tout haut, en pleine acadmie, ce qui lui valut une verte semonce du secrtaire perptuel. Ceci dit, vous concevrez trs-bien que mademoiselle de l'Enclos ne saurait se comparer pas une de ses devancires. Elle ne fut ni Phryn, ni Las, ni rien qui ressemblt ces courtisanes avares et charmantes, dont l'ancienne Grce a conserv le souvenir. Ninon ne ressemblait gure la belle Aspasie; ct d'Aspasie on pouvait toujours voir Pricls; ct de Ninon c'est peine si l'on entrevoit Saint-Evremont, l'abb de Lattaignant ou l'abb de Lafare, et autres grands hommes, ou petits abbs, de mme poids. Il y aurait bien encore une analogie saisir entre le salon de mademoiselle de l'Enclos et le salon plus que littraire de l'htel de Rambouillet; mais l'analogie est chose fade, et, s'il vous plat, sans tant disserter, nous entrerons dans notre histoire. On tait donc, je l'ai dj dit, la fin du repas, au milieu de quelque intressante conversation, comme il s'en tablit toujours entre gens d'esprit et de gaiet qui ne songent qu'au moment prsent, lorsqu'on vit entrer dans la salle une belle personne qui n'tait nullement attendue. Sortir de son sige, sauter au cou de la nouvelle arrive, s'extasier, se rcrier, se lever de table, entraner toute l'assemble sa suite dans le salon, tout cela fut l'effet d'un instant pour mademoiselle de l'Enclos. A la vivacit de ses empressements, il tait facile de voir qu'il s'agissait pour Ninon, d'une amie, entre toutes, qu'elle n'avait pas vue depuis longtemps. Et de fait, ce n'tait rien moins que mademoiselle d'Aubign, la veuve de Scarron, qui venait, une heure indue pour elle, visiter Ninon dans sa demeure, au moment o sa cour tait la plus nombreuse, bien assure qu'elle tait de ne trouver en ce logis de la biensance que des amis qu'elle avait reus autrefois ses dners de la rue d'Enfer: aussi sa visite fut-elle un grave sujet de mille saillies. On la disait dvote! s'cria Chapelle en la revoyant; mais j'ai toujours soutenu, que c'tait une affreuse calomnie!--C'tait une vritable calomnie! rptrent tous les convives. Alors, sans qu'on pt remarquer l'embarras de la nouvelle arrive, les plaisirs de la soire reprirent leur cours. On lut d'assez bons vers et de la prose assez mdiocre; on fit une musique innocente sur un clavecin peu sonore. On devisa de Bossuet, de Fnelon, de madame Guyon et de Pascal; on ne dit pas un mot du roi, du ministre, et de rien qui sentt la Bastille: dix heures frappantes, les visiteurs prirent cong des deux belles amies. Mais, dans la foule, on ne put s'empcher de sourire en voyant le marquis de la Chtre, en poussant un long soupir, baiser les belles mains de Ninon, chez qui madame Scarron passait la nuit. C'tait une coutume de ce temps-l de partager son propre lit avec ses amis, et de ne pas souffrir qu'ils en eussent d'autre, toutes les fois qu'on les recevait sous son toit. C'est ainsi qu'autrefois, dans l'Orient, une des conditions de l'hospitalit consistait porter le premier, ses lvres, la coupe offerte son hte. Que cette habitude soit venue par suite de cruelles dfiances, elle est reste une trace ingnieuse et touchante de l'hospitalit antique. De mme on pourrait croire que la coutume dont je parle, cette communaut dans le repos, tait peut-tre, au dix-septime sicle, un rsultat des horribles trahisons de la Ligue ou de la Fronde. L'histoire constate le fait, sans l'expliquer; elle a pris soin de nous apprendre que c'tait, cette poque, un tmoignage d'amiti. D'ailleurs, mademoiselle de l'Enclos et son amie taient depuis longtemps habitues partager le mme lit. Quoi d'trange? cette intimit de la nuit, favorise par un calme parfait, et par la lueur incertaine et vacillante du _mortier_ brlant de l'tre devait exciter grandement les confidences et les aveux, que deux femmes jeunes et belles ont se faire, toutes les fois qu'elles sont restes longtemps sans se voir. Ninon, mieux que toute autre, connaissait l'effet puissant de ce clair obscur, et combien il favorise de nafs panchements. Sans contredit, il tait visible que son amie, venant ainsi seule, cette heure, au milieu de son salon... une prude! avait quelques rvlations importantes lui faire, et bien des conseils lui demander. Pourtant, l'embarras de madame Scarron, mademoiselle de Lenclos comprenait que son secret ne lui chapperait pas sans peine... elle fit semblant de n'en supposer aucun! Elle se contenta de combler son amie de prvenances, de tendres reproches, de bons conseils, et la belle afflige, ces douces paroles, retrouva toute sa confiance... Il y avait longtemps que mademoiselle de l'Enclos ignorait le destin d'une femme qu'elle aimait tendrement. Elle ne savait donc rien, de bien prcis sur la vie de son amie. On lui avait dit seulement qu'aprs la mort de Paul Scarron, son mari, sa veuve avait obtenu de la reine-mre, et du roi, plus tard, une pension de mille cus avec bien de la peine, et aprs bien des prires; qu'ensuite, obissante aux amours de madame de Montespan, elle s'tait voue l'ducation du jeune duc du Maine, un des enfants de Louis XIV: plusieurs bruits avaient mme circul sur la faveur laquelle la gouvernante tait arrive auprs du pre de son lve; mais il y avait dans ces bruits tant d'incohrence et d'invraisemblance, que mademoiselle de l'Enclos ne savait auquel entendre; aussi mourait-elle d'envie d'tre informe, une fois, coup sr. Mais quoi! la dame avait trop d'esprit pour procder par la mthode interrogative, la plus sotte des mthodes, depuis qu'il y a des secrets sous le soleil; Ninon savait trop bien la majest d'un secret dans lequel une femme est compromise, pour ne pas apporter dans cet claircissement tout ce qu'elle pouvait avoir d'indiffrence et de froideur apparentes. Elle parla donc trs-peu son amie; aprs le premier _bonsoir!_ elle parut tout occupe des minutieux apprts de sa toilette de nuit. Ce fut avec la mme lenteur qu'elle se dlivra de ses longues dentelles, de ses paniers, du peu de rouge qu'elle mettait alors pour obir la mode; peut-tre mme cette charmante femme oublia le secret qu'elle allait dcouvrir, en voyant sa taille encore si svelte et si bien prise dgage des larges et ridicules machines qui en dfiguraient les contours. En effet, pour une femme cette poque, il y avait le soir une heure bien prcieuse de simplicit et de grce, pendant laquelle elle pouvait se fliciter loisir de la blancheur de sa peau, de la souplesse de sa taille, de ses noirs et longs cheveux, en un mot, de toutes les beauts sans fard, qu'elle tait oblige de dguiser pendant le jour. De son ct, madame Scarron, srieuse et mthodique, dfaisait avec lenteur les modestes atours de la journe. On l'appelait _la dame aux beaux jupons_! Il eut fallu dire la belle honteuse. Il y avait dans son action quelque chose de la pudeur d'une jeune fille dans le dortoir de son couvent; et pour un oeil exerc, il tait visible, la solennit de madame Scarron, de s'apercevoir qu'elle avait t l'pouse d'un homme _vieux_ et impotent. A la fin pourtant les deux amies furent prtes se mettre au lit; Ninon s'y jeta la premire, vive et lgre comme toujours; son amie avec tant de circonspection et de timidit craintive, qu'on et dit que le bon Scarron tait ressuscit. En mme temps, se souvenant de ses longues prires du soir, la belle veuve se mit les rpter tout bas, pendant que Ninon criait tout haut la seule prire qu'elle et su de sa vie: Mon Dieu! faites de moi, la femme que vous voudrez, pourvu que je sois toujours un honnte homme. Il n'y avait pas une heure que les deux belles amies taient couches, feignant toutes les deux de dormir profondment, et ne dormant l'une ni l'autre, lorsque enfin la conversation commena peu prs comme un conte des _Mille et une Nuits_. --Dormez-vous donc si profondment, ma chre Ninon, et ne voulez-vous pas m'adresser une parole de toute la nuit? murmura madame Scarron, avec un son de voix timide, comme si en effet elle et craint de trahir le sommeil de son amie. --Je dors, rpondit Ninon avec un de ces jolis billements qu'elle avait mis la mode; je dors, ma belle amie; entre nous il me semble que la nuit n'est faite que pour cela. --C'est qu'en vrit, ma chre, la chambre est si remplie de parfums, et ces figures de Mignard sont si belles, ce lit est si moelleux, que cette atmosphre diabolique m'empche absolument de fermer l'oeil; j'aimerais mieux causer ne pouvant pas dormir. --Voici, ma chre d'Aubign, un vritable propos de jansniste. Eh! dites-moi donc, pourquoi la vie est faite, s'il faut la passer sur un grabat? Puisque Mignard fait de jolies peintures, pourquoi mademoiselle de l'Enclos n'en parerait-elle pas sa chambre? Et s'il plat au cygne de se dpouiller tous les ans de son duvet, pourquoi irais-je coucher sur la paille, comme cette pauvre duchesse de la Vallire qui est morte la suite de ses austrits de carmlite? --Pauvre et malheureuse femme! Quel est le moment de sa vie, ma chre Ninon, que vous lui envieriez, si vous aviez le choisir? --Moi, envier madame de la Vallire! s'cria Ninon; ah! ma chre, vous me connaissez bien mal! Pourtant, ajouta-t-elle aprs un moment de rflexion, ce dut tre un beau moment quand elle vit ce roi jeune, amoureux, charmant qui tremblait en lui disant: _Je vous aime, aimez-moi!_ --Oui, certes, ce dut tre un beau moment, reprit madame la belle veuve, et figurez-vous ce grand roi mettant aux pieds de sa matresse tout ce qu'il avait de gloire et de pouvoir? Voyez-vous, d'ici, madame de la Vallire prsidant aux conseils d'tat, reine Versailles, protgeant les lettres et les arts, et jetant partout la douce et salutaire influence de ses grces et de sa beaut. --Et vous-mme, ajoutait mademoiselle de l'Enclos, voyez donc, votre tour, cette infortune aprs que cet amour s'est envol! tout l'abandonne! Elle appelle... on ne lui rpond pas! Elle pleure... on ne voit pas ses larmes! Elle prie... et sa prire est repousse! Ah! vraiment le digne sujet de notre envie! Elle avait tout donn ce prince ingrat; elle lui avait sacrifi la vertu et l'honneur d'une demoiselle; elle s'tait mise ne vivre que pour lui, par lui, et tout d'un coup.... Pauvre femme! Hlas! Je la vois encore prenant le voile. La chapelle tait tendue en noir. M. de Condom venait de prononcer un de ces lugubres discours qui brillent du feu sombre de l'enfer. Les beaux cheveux de la _soeur de la Misricorde_ tombrent impitoyablement sous le fatal ciseau, et de tant de grces, de beauts, il ne fut plus parl qu'une fois, pour nous dire que tout cela tait mort, couch sur la cendre, et dans toutes les austrits d'une vie de pnitence et de repentir. --Heureusement, ajouta madame de Maintenon, que le roi n'est plus tel qu'il tait alors, volage, inconstant, volontaire, uniquement occup de plaisirs et de ftes; c'est aujourd'hui un homme austre, et qui sera fidle qui prendra le soin de l'occuper, de lui plaire et de l'intresser. --Ce n'est plus le mme homme, ah! oui! j'en conviens, reprit Ninon; mais si son coeur est toujours le coeur d'un goste, je ne vois pas en quoi le roi aurait gagn perdre les grces de la jeunesse. Il est moins jeune et moins beau, trs-ennuy, trs-ennuyeux. Certes, nous comprenons l'heureux amant de madame de la Vallire, entour de posie et d'admiration; mais, entre nous, ma chre, j'envie un peu moins les amours de madame de Montespan. --Madame de Montespan! reprit la belle jansniste; je vous assure, ma bonne amie, que madame de Montespan est plutt le flau que l'amour de Louis XIV; c'est une femme si emporte, si volontaire et si violente... Le roi en a peur. --Eh! par mon saint patron, que voulez-vous donc que fasse madame de Montespan des dernires heures d'amour de ce roi, dj plong dans les horreurs de l'ge mr? N'est-ce dj pas bien assez qu'elle lui permette de l'aimer, faudra-t-il encore lui chanter chaque matin un cantique d'actions de grces! Non, non, ma chre, il n'en doit pas tre ainsi. Louis est un grand roi, j'en conviens; mais, nous autres femmes, n'avons-nous pas aussi notre royaut? Ds que nous sommes aimes, ceux qui nous aiment, sont gaux devant nous. En vrit, je ne vous comprends pas de blmer, comme vous faites, cette belle et superbe madame de Montespan, la seule des matresses du roi qui ait compris et dfendu sa propre dignit. Pour moi qui vous parle, si le roi m'aimait, ce serait tant pis pour lui, je ne me conduirais pas autrement que madame de Montespan. --Pourtant, je vous dirai entre nous, ma chre, que le roi ne veut plus d'elle, et que cette haute faveur o vous la voyez, n'est que le commencement d'une interminable disgrce. --Une disgrce, ah oui! la disgrce sera toute pour le roi: que voulez-vous que madame de Montespan y perde? Elle changera ce matre ennuy et lass de tout, contre un amant beau, jeune et tendre, amoureux! Pardieu! perdre un roi qui s'ennuie, et gagner un amoureux qui nous enchante, je ferais ce march-l tous les jours!... Mais, si madame de Montespan s'en va, quelle est la malheureuse qui la remplace? Il y avait dans ce mot: _La malheureuse!_ un accent si pitoyable, que madame Scarron revit soudain toutes ses injustices! madame de Montespan, qu'elle supplantait aujourd'hui, avait commenc sa fortune, elle l'avait tire de la misre, elle l'avait prsente au roi, l'avait dfendue contre les rpugnances de Sa Majest, lui avait confi l'ducation de ses enfants, et tant d'autres souvenirs que le remords attire, en si grand nombre, en un coeur coupable d'une mchante action! A la fin, reprenant la parole, et les yeux baisss: --Cette malheureuse, c'est moi, ma chre, et voil le secret qui me pesait sur le coeur. --Ah! malheureuse, est-ce bien possible? Est-ce vrai? Vous-mme! Un tablissement si dangereux! Quoi donc, entoure ce point de considration et de respect, renoncer votre gloire! Perdre ainsi le got du combat au milieu de la journe, et pour qui? pour un matre sans piti... Mademoiselle de la Vallire et mademoiselle de Fontanges! madame de Montespan! En vrit, je croyais mademoiselle d'Aubign plus ddaigneuse et plus fire que cela! --Mademoiselle d'Aubign, reprit madame Scarron, ne sera la matresse de personne; elle sera, si elle y consent, l'pouse du roi! --S'il vous pouse, reprit mademoiselle de l'Enclos sans paratre tonne, hlas! vous voil encore une fois la merci d'un mari qui ne vaudra pas ce beau mariage, et plaise au ciel que Votre Majest ne regrette un jour le bonhomme Scarron. --Scarron! voil un nom que le roi ne veut dj plus entendre, on m'appelle Versailles, madame de Maintenon. --A la bonne heure, madame; mais il n'est pas moins vrai que vos annes les plus heureuses se sont passes chez Paul Scarron. C'tait un pauvre diable, il est vrai, mais jovial, amoureux, ne songeant qu' plaire, et faire des contes. Quoi donc! parce qu'on veut le dpouiller de son nom dans votre personne, ne vous souvient-il plus que c'est pourtant lui qui vous a mise au monde? Ah! pauvre couronne, si vous faites cette insigne folie, plus d'une fois dans le _Salon de la Reine_, aurez-vous le vif regret de cette longue salle tapisse de livres o notre ami Scarron nous donnait de si mauvais, mais de si gais soupers, supplant souvent au rti qui manquait, par une de ces bonnes histoires que sa belle pouse racontait si bien. --De grce, assez de souvenirs, disait madame Scarron les mains jointes! laissons le pass, contemplons l'avenir. Le roi, Versailles, la royaut... y songez-vous? --Eh! c'est justement parce que j'y songe que je vous trouve malheureuse. N'avez-vous donc pas vu Versailles, depuis que le roi n'y donne plus de ftes? Versailles est le lieu du monde le plus triste. Ils vieillissent! Ils tournent la dvotion. Dans cette ville si belle et si froide, dans ces palais superbes, o la solitude et le silence ont tabli leurs tabernacles, l'ennui a choisi son sjour. A peine ces alles, si bien tenues, sont-elles traverses par quelques antiques courtisans, ou quelques femmes sur le retour. C'en est fait! le grand rgne du roi est pass. Le peuple entier commence se trouver pauvre; il dteste les dragonnades de Louvois; il s'inquite; il a hu nagure un long prologue d'opra, o le roi tait mtamorphos en soleil. Quant au roi lui-mme, je ne vois en lui que ce qu'il est rellement, un pauvre sire timor et tremblant pour l'avenir; un corps vieilli, un coeur blas par le souvenir perptuel de sa majest toute puissante. Hlas! de bonne foi, Versailles est un dsert, le roi est un fantme! On vieillit si vite et si cruellement sur ces hauteurs! Pensez-y, digne fille de ces vaillants d'Aubign, coureurs d'aventures! Par grce, par piti pour vos aeux, n'allez pas vous mler, de gaiet de coeur, toutes les vieillesses de notre sicle; il a pass avec une effrayante rapidit. Ce grand sicle, affaire d'un instant: un grand bruit tout d'un coup suivi d'un morne silence. Turenne est dans la retraite, le grand Cond soupe chez lui, ou se promne Chantilly; Despraux, jadis si mchant, fait une ptre son jardinier; le bon La Fontaine s'amuse des cantiques et vient d'crire une satire; Racine, depuis la chute de sa _Phdre_ et le succs de Pradon, s'est retir dans sa tente: il n'y a plus qu'un nomm La Bruyre, que je ne connais pas, que personne ne connat, dont le livre occupe encore la ville et la cour. Nous sommes des arbrisseaux grandis dans une serre chaude; restons notre place, et n'allons pas, nos derniers jours, nous mler aux vieilles intrigues de ce satrape d'Asie l'heure o nous avons sauv du grand dluge notre esprit, notre beaut, l'amiti, l'amour, les plaisirs de la posie et les bons mots. O reine de beaut! si vous voulez rgner, c'est si facile! D'un seul mot, le vrai monde est vos pieds. Et madame Scarron semblant peu convaincue.--coutez-moi, s'criait mademoiselle de l'Enclos en se levant sur son sant, coutez un aveu que je ne ferais pas vous-mme, s'il ne s'agissait de vous sauver. J'tais la fille d'un pauvre musicien, et j'avais peine quinze ans, une matine d'hiver, mon pre et moi nous vmes entrer dans notre humble demeure le favori, l'missaire, le confesseur du terrible cardinal de Richelieu. Le Pre Joseph venait me chercher de la part de son minence, et mon pre en tremblant m'ordonna de le suivre.... Je le suivis sans crainte... Au fait, le cardinal tait si vieux, j'tais si jeune, que n'et t ma rpugnance de donner la main cet affreux capucin, je me serais fait de cette visite une partie de plaisir. A la fin, nous arrivmes au Palais-Cardinal. Je traversai une haie de gardes et de mousquetaires, et tout coup, dans une vaste salle, et vis--vis une large table o il _travaillait_, j'aperus Richelieu, et je me trouvai tte tte avec ce _matre_! pargnez-moi la douleur de raconter le sang-froid d'un homme, immolant son plaisir d'un instant une innocente crature qu'il ne devait plus revoir. Pourtant cet homme tait bien une faon de Louis XIV; mais, de cet instant, me voyant si misrablement fltrie, je jurai de ne pas appartenir un poux, je jurai une haine immortelle aux misrables qui vont, cherchant au sein des plus honntes familles de quoi amuser leurs dernires annes de dbauche; et jamais, sans un serrement de coeur, je n'ai vu tant de malheureuses qui, sduites par je ne sais quel aspect de grandeur ou de fortune, ont t perdre leur vie en un misrable esclavage!... Elles pouvaient tre heureuses et libres... en disant: _non!_ Tel fut le rcit de mademoiselle de Lenclos. Il y avait dans son discours une motion vraie et douloureuse ce point que madame Scarron, touche de tant d'amiti, se prit pleurer. Bientt, fatigues de tant de secousses, elles s'endormirent; et le matin elles se sparrent ayant dormi et pleur ensemble, pour la dernire fois. Vous savez ce que devint l'illustre veuve, et comment, pendant quinze ans, elle fut, aprs le pre Lachaise, la personne que le roi aima le mieux; vous savez ce que fit Ninon de l'Enclos, le jour de son soixante-dixime anniversaire, avec le jeune et frais abb de Chteauneuf.... C'est vous nous dire quelle fut la plus heureuse et la plus sage de ces deux femmes... Celle-ci, abandonne toutes les passions de la vie; celle-l, rsigne et patiente aux sommets fabuleux des plus fabuleuses grandeurs! LA VILLE DE SAINT-TIENNE --1828-- Si l'on vous disait srieusement: il existe cent lieues de la Chausse-d'Antin une ville de forgerons et de charbonniers presqu'aussi riche que la ville de Paris, entoure (et voil fte) de bruit, de fume et d'une poussire ternelle, une ville trange, hors du monde et de tous les mondes connus, qui n'entend parler que de loin en loin, de nos plaisirs de chaque jour, de Rossini et de mademoiselle Mars. La cit des renoncements, qui ne ferait aucune diffrence entre M. Albert et mademoiselle Taglioni! Elle en est reste M. Delille pour la posie, Lachausse pour le drame, M. de la Harpe pour la critique. Elle a foi dans les pomes de Baour-Lormian, dans les bergres de Ducray-Duminil; elle se passe, et volontiers, de bibliothque et de spectacle; peine on y trouverait, par hasard, un bon tableau; ville immense, dont huit gendarmes font toute la force arme, et qui n'a pour se distraire ni les assises, ni la cour d'un prfet, ni acadmie glantine d'argent, ni socit d'harmonie, en un mot, rien de ce qui fait le charme et le dlassement d'une honnte et paisible aggrgation d'honntes bourgeois; mais en revanche elle a du fer, du charbon, de la soie et des fusils, des bches, des faux, des couteaux; la lave ardente qui tombe grands flots dans la fournaise, et de l'or comme en un conte des _Mille et une Nuits_. Si quelque voyageur encore mu de ce drame trange, et le visage couvert de cette suie huileuse, qui remplace ici les parfums de l't et les fleurs du tilleul aux derniers jours de l'automne, venait vous dire: En fait de bien-tre, d'activit d'industrie, d'conomie svre et de passions comprimes, vous n'avez rien lu de pareil dans les lois de Lycurgue; s'il ajoute en s'inclinant, que dans ces lieux, demi sauvages, le couvre-feu se sonne huit heures du soir, au moment o le frais commence, et que le travail arrive quatre heures du matin, au moment o le sommeil est charmant; alors, sans doute, mortel aim des dieux... Vous regarderiez si votre habit est encore assez neuf, et, prenant cong de vos livres, de vos plaisirs, de vos ftes de chaque soir, vous monteriez en diligence, moins que vous ne prfriez l'isolement de la chaise de poste et le pav brl... et brlant. Pour bien faire, il faut arriver Saint-tienne un beau soir, aux rayons couchants du soleil, quand l'astre blouissant jette un dernier clat sur le dme d'paisse fume, ternel _couvre-chef_ de l'antre o le Cyclope accomplit sa tche grand bruit. Saint-tienne est englouti dans une valle profonde et triste; autant que Rome elle est la ville aux sept collines. Au fond de ses montagnes sans verdure et sans ombrage, et s'tendant, et l au hasard, elle s'inquite assez peu d'obir aux lois de la symtrie, aux exigences du paysage, la chanson du psalmiste: Je suis noire et je suis belle! _Nigra sum sed formosa!_ La ville est un chaos. L'entre est une caverne; il faut entrer par la rue de Lyon, comme on tomberait dans un prcipice. Allons, courage, et parcourez cette rue troite et bruyante, encombre d'un peuple en guenilles, au visage noir, aux dents blanches: entrez par cette horrible rue, sept heures du soir, et vous aurez perdu en dix minutes tout ce que le souvenir de nos villes de France peut avoir d'lgance. Un voyageur qui a travers Nevers, la ville o mourut Vertvert, qui a contempl ces rues proprettes, ces jolies maisons en terre vernie, et s'est arrt sous ces fentres complaisantes, o se montre en nglig du matin quelque dame curieuse: oh! dit-il, le dsagrable contraste: entrer Saint-tienne, le soir, par la rue de Lyon. A cette heure, en effet, cinq cents forges bruyantes sont en mouvement, non pas une forge parisienne avec son petit feu, son soufflet de salon et son enclume portative, mais un immense fourneau, un brasier brlant comme pour les armes d'Achille; un soufflet qui fatigue un homme, une enclume tuer Polyphme, et, pour chaque enclume, trois grands forgerons, autant de femmes cheveles, travaillant le fer comme une simple dentelle. Ajoutez un tas de petits forgerons, abrits par le toit de chaume qui s'avance dans la rue, l'clat de la flamme, l'cre odeur du soufre en fusion, le bruit du fer, l'tincelle qui vole et la scie au cri dur, les chars qui se heurtent, l'aboiement des chiens, les chansons des hommes, les jurements des femmes; une avalanche tout briser de bruits, de cris, de hurlements, de clameurs! Vous marchez une heure au milieu de ce fracas terrible. Simples villes de l'Orient, o donc tes-vous! fraches fontaines, palmiers, natte hospitalire de la nuit, et vos contes sans fin, quand le voyageur enchant s'endort, coutant le deuxime kalender? Vous arriverez enfin dans une place isole et noire, coupe en deux par un corps de garde, o la sentinelle est endormie. Ici viennent mourir les lueurs de la flamme et le bruit de l'enclume. A Saint-tienne il n'y a pas de profession de hasard comme Paris; pas de ces vagabonds officieux, toujours prts vous servir; huit heures du soir, vous auriez peine trouver quelqu'un sur la place pour vous indiquer l'auberge assez semblable aux htelleries de la cit, du temps de la Ligue. On entre en traversant la cuisine, on passe devant le tourne-broche charg de viandes; on traverse une petite cour pleine de fumier, on monte un escalier de bois; on se jette sur un lit fleurs gothiques, et l'on dort, si l'on peut... A minuit va commencer le commerce de la ville. A cette heure fatale, consacre encore en telle ville de l'Allemagne aux apparitions et aux fantmes, vous entendez tout coup, un grand bruit de chariots roulant avec un bruit de tonnerre. On se croirait aux environs de l'Opra, quand le pre Nourrit donnait la rplique madame Branchu. Voil l'heure o la ville de houille envoie tout l'univers le produit de son travail: les ballots sont prpars, les fourgons sont chargs, la nuit est paisse, hol! tout s'branle. On adresse Paris les brillantes soieries; les petits couteaux et les socs de charrue l'Amrique; l'Angleterre rclame l'acier travaill, qu'elle nous renvoie avec son poinon; l'Allemagne achte des fleurets, qu'elle nous revendra, plus tard sous ce titre: _sollingen_. Une ville surprise par l'assaut est moins active et moins agite avec plus de bruits et de soubresauts; seulement personne dans les rues, que des charretiers; aux fentres, personne! Tout est mystre en ces envois: c'est qui cachera le mieux le nombre de ses commissions, l'adresse de ses commettants, l'importance de ses marchandises; on s'pie, on se surveille, la rivalit retient son souffle, en grande terreur de se trahir. Un peu plus tard, au grand jour, tous ces marchands qui ont exploit des millions dans la nuit, qui se sont cachs l'un de l'autre avec autant de soin que s'ils eussent commis une mauvaise action, se saluent comme de francs amis, se plaignant entre eux de la duret des temps, de la raret de l'or, de leurs magasins qui regorgent de marchandises. Honnte mensonge! et pas un de ces grands ngociants n'y est tromp. Et le lendemain au rveil, si vous avez pu dormir, aprs avoir fait cette longue et minutieuse toilette du matin laquelle tout bon Parisien ne renonce jamais, je vous avertis que vous venez de vous rendre ridicule dans toute la ville, si le prsent jour n'est pas un dimanche. Vous sortez, vous visitez la ville... Ah! l'assemblage trange!... des ruines et des palais, un htel, massif comme un htel vnitien qui serait sans grce, ct d'une choppe; une maison basse en pierres de taille, et six tages qui menacent ruine! O misre! fortune!... Imaginez la rue Saint-Jacques avec son peuple quivoque et pauvre, traversant subitement la rue Royale et sa somptueuse lgance! Tout est confondu dans la ville aux sept collines; luxe, indigence, hasard. L surtout, le hasard est un grand dieu. L surtout, vous regrettez le Paris libre et cette vie aux mille aspects si divers, qui se rpand de toutes parts. La moindre action de ce peuple noir et grand, ami des choses bien faites, s'opre sous l'empire de l'ordre. On agit, Saint-tienne, comme en vaste caserne, la baguette du tambour-major: une arme en bataille, n'a pas plus de prcision. Hier, vous tes entr dans la ville au bruit mthodique de trente mille marteaux, retombant en cadence sur quinze mille enclumes; vous vous tes endormi au bruit de douze cents chariots, expdiant des ballots tous les grands chemins du monde connu, et voici, ce matin, que vous retrouvez le mme ordre, et la mme prcision. Portez... fardeaux! fabriquez, armes! montez, fusils! aiguisez, baonnettes!... et feu partout! Voici le matin, le bruyant matin! une arme de jeunes filles rondes, ramasses, rebondies, au teint anim, aux larges mains, aux jambes solides, va se rendre l'ouvrage au pas acclr d'un bataillon. Ce sont les ouvrires de la ville; peine au monde, chose rare pour de pauvres filles! les filles de Saint-tienne ont un mtier certain; elles font des rubans, elles font des lacets, elles travaillent la soie; leurs mains vaillantes, sont confis ces fils plus prcieux que l'or, dont les tissus sont destins des reines. A Saint-tienne, vritable rpublique pour l'orgueil, il n'y a pas une servante, et pas une grisette... il y a _l'ouvrire_! La grisette parisienne, jeune et vive, accorte, est inconnue en ces domaines du travail srieux. Dj pour une certaine partie de citoyens, la fille attache la soie est une artisanne du second ordre; il y a dans la ville, tel vieux Stphanois qui coudoiera avec mpris l'_ourdisseuse_ la plus frache et la plus jolie; un pareil homme, au fils qui doit hriter de son enclume, recommande quelque grande ouvrire, habile tracer une lime, habile manier le fer, qui va se pencher, hardiment, sous une meule d'usine, et vous aiguisera trois cent haches en un jour, sauf se briser le crne sous l'norme meule qui l'entrane, et la jette au gouffre silencieux. O la ville trange! Le pote, pour se faire pardonner ses cyclopes, leur a donn la posie: qui de nous n'a souvent chant cette idylle de Thocrite, quand le farouche pasteur, assis sur le bord de la mer, prend son chalumeau, et propose la foltre et blanche Galate de crever son oeil unique? A Saint-tienne, cyclope sans flte et sans Galate, antique refuge de forgerons aux moeurs rudes et sauvages, plus d'une fois on a tent d'adoucir les moeurs de cette immense usine en lui donnant un travail plus facile et plus doux. Vains efforts! on n'a fait que ravir la cit sans repos le peu de verdure qu'elle avait conserv. Quand j'tais un jeune colier stphanois, rvant aux paysages de Virgile, en plein jardin de racines grecques, rcitant aux rochers: _Stephan_: couronne; tienne en vient! il n'y avait dans la ville que deux endroits o l'colier pt lire son aise _les passions du jeune Werther_, ou btir son premier roman d'amour: c'tait Valbenoite et Monteau. Valbenoite tait alors un vallon solitaire, avec de grands arbres, un grand jardin de trente perches, dans lequel j'ai vu le premier paon de ma vie, comme une merveille inconnue la civilisation que j'habitais. J'entends encore les oiseaux de Valbenoite et le bruit du moulin, je vois encore les linges de la blanchisserie de Jeanneton, tendus triomphants au soleil. Splendeurs d'un arpent oubli par la houille, et nglig par l'enclume! Hlas! je n'avais pas vingt ans que l'_oasis_ avait disparu. Ils ont abattu la fort de six arbres, pour y tablir des machines lacets; du simple et paisible moulin, ils ont fait une usine; il n'y a pas jusqu' Jeanneton, ma bonne nourrice, qui ne soit devenue une riche dame, en cdant l'industrie une cabane que mon pre lui avait donne! Et le beau paon? Le pauvre oiseau, malgr son brillant plumage, a t sacrifi, ainsi que le jardin, des produits chimiques. Le moyen prsent d'aller Valbenoite lire son Werther! Quant Monteau, adieu les prairies et les collines qui nous abritaient de leur silence! Ah! Monteau, te voil forge, et haut-fourneau! et madame de Pompadour y peut chanter sa chanson: Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coups. Pour la premire fois j'ai regrett, en parlant de Saint-tienne, de ne pas savoir un mot de cette science toute nouvelle qu'on appelle statistique; M. Charles Dupin l'a invente son profit! La statistique et l'conomie politique me paraissant, aprs les cols en papier et les cannes fauteuils, les deux plus belles inventions de notre poque. crivez donc, sans savoir un chiffre, sur une ville o tout est commerce!... et deux et deux sont huit et quatre sont cent. Ah! la belle page, si j'avais crit l'histoire d'un seul _eustache_! Un eustache est un couteau sans ressort, manche de bois, noirci au feu, orn d'un trou l'extrmit, pour y passer une ficelle: cet instrument, aprs avoir pass par dix-huit mains diffrentes, revient trois liards, et se vend deux sous, du collge Louis le Grand, Chandernagor. Ce que j'ai le plus admir en France, disait Fox, en 1802, ce sont les eustaches de Saint-tienne. Cependant, en 1802, c'tait une assez belle poque de gloire militaire, sans compter que, pour la gloire littraire, nous en tions aux comdies de M. Collin d'Harleville, la tragdie de M. Luce de Lancival... aux bons mots de Brunet. Que j'aimerais aussi savoir comment se fait un fusil Saint-tienne! Ce n'est pas faute, croyez-moi, d'avoir vu la fabrique, d'avoir jou, jeune enfant, dans l'atelier de Stellein, ce bon et infatigable Stellein, qui a fait tant de belles choses dans sa vie! Un ouvrier prend la fois trente ou quarante lames de fer, runies et ptries ensemble; il rduit toutes ces lames, runies en une seule et mme lame! Vous diriez d'un simple argile, tant l'ouvrier est le matre de sa matire: il tord, il tourne, il alonge, il raccourcit, il imprgne son dessin dans le double-canon, sur le canon. Et tantt, vous aurez un simple fusil de guerre, une de ces armes terribles dans les mains des soldats d'Austerlitz. Tantt, chasseur! voici ton fusil de chasse, arme lgre et rapide. Encore un effort; appelez votre aide le ciseau de Dumarest et de Dupr, vous aurez la plus belle arme du monde, digne du pacha d'gypte, une de ces armes brillantes, parsemes d'argent et d'or, qu'on ne peut changer raisonnablement que contre la matresse du Klephte: C'est un Klephte l'oeil noir Qui l'a prise, et qui n'a rien donn pour l'avoir. Si je continue ainsi, adieu ma statistique! Cependant, ct de ces foudres de guerre, si solides et si vite faits: fusils, pistolets, baonnettes; ct du fusil de luxe qui demande une anne; ct de l'enceinte o toutes ces armes sont essayes avec un fracas pouvantable, triple charge; ct de tout ce peuple dont chacun a sa tche, celui-ci une vis, celui-l un _chien_, celui-l une platine, celui-l le bois sculpt, l'autre la ciselure, et tant d'autres dtails bien distincts, qui font de chaque dtail autant de mtiers diffrents, vous trouvez tout coup de grandes enceintes isoles et tristes. Figurez-vous je ne sais combien de mtiers runis, des courroies attaches des centaines de rouages de fer, faisant tourner des milliers de dvidoirs. En ces grandes usines, le fil et la soie reoivent leur mouvement de la vapeur, se croisent et se mlent dans tous les sens, et l, faisant jaillir mille dessins rapides et varis; et quand, par hasard, un seul fil se brise, aussitt le lacet auquel il appartient, s'isole de tous les autres: immobile, il attend qu'on le remette en rapport avec le mouvement qu'il a perdu, pendant que les autres lacets vont toujours. En effet, ce n'est pas une seule machine, mais ce sont l autant de machines qu'il y a de lacets, ou de dentelles, ou de tulles, car on fait de tout Saint-tienne, et par tous les moyens: par un courant d'eau, par la vapeur, par les bras des hommes, souvent mme par le simple mouvement d'un pauvre cheval aveugle attach la roue. Il y a telle maigre haquene, Saint-tienne, qui a gagn plus d'argent son matre que les brillants coursiers de lord Seymour, dans les courses du Champ-de-Mars. On a beaucoup parl jadis de la Hollande, aux marais fangeux, et de ses richesses payer l'Angleterre. Manchester est aujourd'hui proclame une seconde Amsterdam, par l'importance de ses produits et son commerce... eh bien, je ne crois pas que le flegme hollandais ou l'activit anglaise soient plus dignes de l'attention du monde que l'industrieuse patience de l'homme de Saint-tienne, et son acharnement utiliser la moindre parcelle de cette terre de charbon... du mot grec _karbo, je brle_, dont on a fait _escarboucle_! Il existe encore aujourd'hui dans la ville un honnte fabricant, aussi riche qu'une cantatrice italienne; il avait lu, dans son enfance, _les Gorgiques_ et traduit le pre Rapin, et ces deux lectures lui avaient laiss je ne sais quel got champtre qui l'a forc avoir une maison de campagne, une _villa_, avec des ombrages et des ruisseaux murmurants. Que disons-nous? le _hoc in votis_, est encore crit en grosses lettres, sur la porte d'entre, la grande admiration des passants! Le digne homme avait pris en amiti ma jeunesse, parce que je comprenais ses citations latines, et qu'en se promenant avec moi, sous les tilleuls rabougris de la grande route, il pouvait revenir sur les souvenirs potiques de sa jeunesse et sur les plaisirs innocents de _prdium rusticum_. Je veux vous y conduire, me dit-il un jour; vous verrez mon bosquet, ma naade, ma _ruine_, car j'ai aussi une ruine: c'est un dlicieux sjour. Nous partmes, le lendemain, pour ce sjour dlicieux. La maison tait plante sur un sommet lev, et btie en htel du faubourg Saint-Germain. Pour avenues (les belles et riches avenues de vieux arbres que la fournaise a dvores!) ils avaient construit une longue chemine de pompe feu, dont l'paisse fume jetait une odeur de soufre insupportable; tandis que la machine, en dehors du puits, faisait jaillir des torrents d'une eau noirtre qui formait une boue infecte autour de l'habitation. Voil mon donjon! me dit l'honnte ngociant, en me montrant la chemine; voil mon foss fodal! A mon sens, j'aurais t bien niais de perdre cent bonnes perches de terrain, dans lesquelles je puis trouver une mine d'or. Disant cela, nous entrmes dans la maison. C'tait une maison semblable toutes les maisons de la ville enfume: un carreau d'argile, sans tapis; des meubles en noyer noirci par la fume; un feu de tourbe chaque appartement; pas un tableau, pas une gravure, peine un livre; une huche; un garde-manger, du linge tendu dans le salon. Et le jardin? dis-je mon hte.--Le jardin?... Le voil!... Une ruine! Cette ruine tait un four chaux: encore un gouffre de fume et d'infectes vapeurs, au milieu d'herbes dessches, en prsence d'une plate-bande de tulipes dont la tte tait tristement penche, faute de pluie. Je n'ai jamais vu de ronces pareilles; cette brique rougetre au milieu de ces fleurs fanes, tait d'un effet dsolant. Venez plus loin, me dit le propritaire de ce beau lieu; venez contempler tout mon domaine, vous rafrachir dans mon bosquet, et vous reposer dans mon parc... Parc et bosquet, six pieds de long. En avanant, j'entendis un bruit d'eau ml de rauques harmonies qu'il tait impossible de reconnatre. Ici, mon homme tait triomphant. Le Ntre et La Quintinie taient dpasss par son gnie. Il avait trouv le moyen d'tablir l, au fond de son bosquet, dans la rivire, une scie scier du marbre. La machine allait toujours avec son craquement en faux-bourdon vous rendre possd. Il me fallut passer cinq heures dans cette mortelle habitation; et le soir, l'heure ordinaire du coucher, huit heures, quand je pus monter dans ma chambre, la lueur d'une chandelle ftide (on ne brle pas autre chose Saint-tienne), j'aperus dans la plaine mille feux pars, des montagnes de tourbe enflamme; il s'agit seulement de faire perdre la houille son odeur sulfurique et tout ce qu'elle a de malfaisant, au grand avantage des _villas_ d'alentour. En gnral, on tourmente le charbon de toutes les manires, dans ces douces campagnes. Ils sont parvenus le changer en fer, force de fourneaux enflamms, de rouages mouvants: la terre en tremble. La maison de mon hte, aux neiges prs, pouvait passer pour une habitation du Vsuve, l'heure o le volcan jette au loin, la flamme et la cendre! Et le lendemain, quand je m'veillai au chant du coq (le coq chante, en cette terre dsole), je retrouvai de mon premier regard, l'paisse fume de la pompe feu, l'infecte fume du four chaux, la noire fume du charbon purifi; j'entendis les cris aigus de la scie... et tout l-bas, dans le lointain, ct d'une fabrique de tuiles, je dcouvris... le chemin de fer! Ce chemin de fer, le premier qui ait t construit dans le royaume de France, est une des merveilles du monde[1]. Le pont sous la Tamise serait mme achev que le chemin de fer de Saint-tienne resterait une merveille. Il ne s'agit pourtant que de deux bandes de fer places quelques pieds l'une de l'autre, et se prolongeant sur une chausse pratique pour les recevoir; mais ces deux lignes de fer parcourent, avec la rapidit de l'clair, quarante lieues de poste; elles traversent trois montagnes; elles uniront bientt le Rhne et la Loire, deux chemins qui marchent; elles feront de Saint-tienne un entrept universel. Dans ces deux lignes de fer est contenu l'avenir de la cit! Par le chemin de fer, la France n'aura plus rien envier l'Angleterre; nous lui sommes suprieurs par la simplicit des moyens; c'est une gloire dont les nations de l'Amrique se sont avises les premires, et qui nous et t bien utile nous autres peuples fastueux et imprvoyants de l'Europe, qui commenons des ouvrages pour l'ternit, et qui ne les finissons jamais! [1]: Ceci tait crit en 1828!!! Mais ces merveilles du feu et du fer sont une tude fatigante; un voyage au bord du Rhin, au fond de l'Allemagne, je n'ai pas dit dans les montagnes de la Suisse, un voyage d'une anne aux pyramides, serait beaucoup moins pnible au voyageur que huit jours d'tude Saint-tienne; quand vous auriez vu tout le sol, et toutes les merveilles que le soleil claire, vous n'auriez encore vu que la moiti de la ville. Une cit souterraine envahit chaque instant cette patrie des mineurs; ce Saint-tienne souterrain est le vrai Saint-tienne. Ici, la fortune et les trsors de la cit des vivants. Voulez-vous connatre Saint-tienne vol d'oiseau! grimpez sur la montagne. Au sommet de ce puits qui se prolonge dans les entrailles de la terre, un mauvais tonneau encore infect du vin du cr est attach une mchante ficelle; entrez dans ce tonneau, asseyez-vous sur les bords; vous aurez pour contre-poids un homme noir arm d'une lampe de fer aussi grossire, aussi terne que s'il n'y avait pas un forgeron dans la ville; il n'y a de pareilles lampes que dans les mines de Saint-tienne ou dans les romans de Walter Scott. Ces mines s'tendent sous toute la ville: toute la ville dpend de ces mines; elles fournissent du charbon aux deux tiers de la France, et la fournirait pendant des sicles encore. Dans cet espace la fois vaste et rtrci, sont contenues toutes nos ressources manufacturires, tout est l, notre fer, nos armes; ces belles armes qui ont fait la terreur de l'Europe et gagn les batailles de l'Empire, noble fer souple et poli, plus lourd que les _canons_ de Versailles, mais aussi plus solide et mieux fait pour de longues guerres. Parcourez lentement ces longs souterrains, mesurez ces rochers de houilles, arrtez-vous devant ces familles entires de charbonniers, colonies sombres, leur berceau est suspendu une colonne de charbon, leur jeunesse se passe au murmure d'un ruisseau fangeux! O bonnes gens! Ils viennent au monde en ces valles de la houille! Ici, leur jeunesse! ici, leurs amours! ici, leurs bonheurs! Gens heureux tout autant que s'ils vivaient en plein soleil, au milieu de la langue italienne, dans la campagne de Rome, sur les bords de l'Arno! Le Tibre... et l'Arno! notre fleuve est aussi clbre! il a sa gloire! Interrogez le premier ngociant qui passera dans la rue en vieux chapeau, ses mains dans ses poches et l'air proccup: Monsieur, o donc est le _Furens_? Il ne vous rpondra pas, ou s'il vous rpond, ce sera pour vous montrer ddaigneusement une humble rivire, et que dis-je? un simple ruisseau, un filet d'eau sale, charg d'une cume blanchtre, et se tranant peine travers la cit qu'il endort. Ceci est le Furens, saluons le Furens! De si petit fleuve est sorti Saint-tienne. Il est le matre! il est force, orgueil, richesse, espoir, sant! O Furens bienfaiteur! _Prsidium et dulce decus!_ Du torrent que voici, viennent les eaux de la ville; lui seul appartient la sant publique, la propret publique, la richesse: il donne au fer la force, et le pliant l'acier. Vienne Gargantua avec une soif ordinaire, adieu notre filet d'eau! et plus de soierie, et plus de fer, plus d'or, plus de vastes coffres o s'engouffre le tiers du numraire de la France. O torrent plus fertile et plus aim que le Galze enchant! tes rives sont des rives potiques entre toutes! J.-J. Rousseau s'y est agenouill; chaque anne, il relisait l'_Astre_; et quand il vint demander le Lignon, dans un beau moment de posie, on lui montra le Furens! Malheureux que je suis, disait Rousseau. Dans la position de J.-J. Rousseau, sa colre tait une justice! Quel dsappointement plus triste que de passer des ombrages frais de d'Urf, de ce ciel bleu qu'il savait si bien faire, de ces moutons poudrs de rose, en ces pturages dresss comme des sofas, de ces bergers en batiste, de tout le joli de la pastorale la Sgrais, toute la laideur des manoeuvres, des forgerons, des ouvrires de Saint-tienne? Soyez attentifs! l'heure de midi, voici nos bergers sur leurs portes avec leurs bergres, en plein soleil, accroupis terre, et rassembls l, pour manger, comme les portefaix romains, tendus devant la statue mutile de Pasquin. Il n'y a qu'une heure de comdie Saint-tienne, et la voici: figurez-vous tout un peuple attendant et dvorant, toute l'anne, la mme heure, le mme potage, si l'on peut appeler potage une espce de mortier de pommes de terre et de pain, qui suffit entretenir tant de vigueur. Ce potage est contenu dans un norme vase, appel: _bichon!_ Le _bichon!_ a ne se fait que chez nous! par nous... pour nous! Un pot verniss et contourn la diable, orn d'une anse, et voil tout le mnage d'un Stphanois. Le bichon est Saint-tienne ce que le bouclier tait Sparte: _Reviens, mon fils, ou dessus ou dessous!_ Le bichon est le seul meuble qu'on respecte dans la ville, le seul dont on soit jaloux. Un pre le transmet son fils; une femme l'apporte en dot son mari; le vieillard mange dans son bichon de jeune homme. Le bichon est reluisant, heureux, coquet, solennel! c'est une espce de vase hollandais, avec autant de bonhomie dans le port, entour d'autant d'ides domestiques et riantes; un dieu Lare qu'on respecte dans nos familles; il a des droits que l'on ne conteste pas l'heure o se sert la soupe. Le bichon de l'aeul passe avant celui du pre, jusqu'au bichon du tout petit enfant qui est de taille lui servir toujours, lors mme qu'il deviendrait un gant. Que de fois, aprs avoir fait une grande fortune, assis sa table charge de vaisselle opulente, le banquier stphanois a-t-il oubli son orgueil d'enrichi pour revoir le bichon de l'ouvrier figurer au milieu de ses plats d'argent. Tel cet empereur romain qui fait placer sur sa table des vases de terre, en souvenir de son pre, le potier! Voil tout ce que je sais des moeurs de la ville et de la ville mme. Ce faible essai, qu'on prendra pour un roman peut-tre, n'est pourtant qu'un simple et vridique aperu de ce mlange inou de grossiret et de richesse, de travaux sauvages et d'opulence svre, de gnie exact et laborieux et d'ignorance. Que penser, en effet, d'une ville opulente et fconde en grands artisans, qui ne compte pas un crivain passable et pas un pote, pas un homme assez bien n pour tenir une plume avec l'nergie et le courage que demandent l'enclume et le marteau? Ville trange, elle envoya jadis la Convention nationale l'armurier Nol Pointe, orateur la manire de Mirabeau, aussi vhment et peut-tre inspir mieux que lui! FIN TABLE DES MATIRES Pages. PRFACE 1 AVANT-PROPOS 3 Kreyssler 33 Honestus 41 La mort de Doyen 63 Jenny la bouquetire 76 Matre et Valet 82 La Valle de Bivre 93 Le Haut-de-chausses 102 L'chelle de soie 114 Le Voyage de la lionne 133 La Fin d'automne 145 Hoffmann et Paganini 158 Les Duellistes 170 Vendue en dtail 180 Rosette 196 Iphignie 218 Strafford sur l'Avon 226 Rverie 233 La Vente l'encan 238 Rambouillet 251 La Soire potique 259 La Rue des Tournelles 272 La Ville de Saint-tienne 289 FIN DE LA TABLE DES MATIRES TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22, A PARIS. End of the Project Gutenberg EBook of Contes Fantastiques, by Jules Janin License: Share Alike