Produced by Ebooks libres et gratuits (Vincent, Domi, Coolmicro and Fred); this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com Charles Alfred de Janz Ancien dput LES HUGUENOTS Cent ans de perscution 1685 -- 1789 (1886) Table des matires PROLGOMNES CHAPITRE PREMIER L'DIT DE NANTES CHAPITRE II LIBERT DU CULTE CHAPITRE III LIBERT DE CONSCIENCE CHAPITRE IV LES GALRES CHAPITRE V LES DRAGONNADES CHAPITRE VI L'MIGRATION CONCLUSION PROLGOMNES Ainsi que le dit Mably, c'est parce que l'on ddaigne, par indiffrence, par paresse ou par prsomption de profiter de l'exprience des sicles passs; que chaque sicle ramne le spectacle des mmes erreurs et des mmes calamits. Or, n'est-ce pas mettre le pays en garde contre le retour des calamits qu'amne ncessairement l'application de la doctrine d'intolrance, chre l'glise catholique, que de faire revivre comme une utile leon de l'exprience du pass, la perscution religieuse qui, pendant plus d'un sicle, a fait des huguenots en France les reprsentants et les martyrs de la grande cause de la libert de conscience? Pour obir l'glise catholique qui lui enjoignait de fermer la bouche l'erreur, Louis XIV a eu recours aux moyens les plus odieux de la corruption et de la violence; malgr les confiscations, les emprisonnements, les transportations, les expulsions, les condamnations aux galres, au gibet, la roue et au bcher, il n'est arriv, au prix de la ruine et du dpeuplement de son royaume, qu' obtenir l'apparence menteuse d'une conversion gnrale des huguenots. Ses successeurs, en acceptant le funeste legs de ses dits contre les huguenots, se virent amens soumettre les _prtendus_ convertis un vritable rgime de l'inquisition, multiplier les enlvements d'enfants et peupler les galres et les prisons, d'hommes et de femmes qui n'avaient commis d'autre crime que de s'assembler pour prier Dieu _en mauvais franais_, ainsi que le dit Voltaire, et plus d'une fois la recrudescence des perscutions renouvela le dsastre de l'migration. Sous Louis XVI, les ides de tolrance avaient fait de tels progrs que le Gouvernement se trouvait impuissant faire observer les iniques dispositions des dits qu'il n'avait pas os abroger. Mais le mensonge _lgal_ qu'il n'y avait plus de protestants en France, constituait pour les huguenots, dit Rulhires, une perscution tacite ne paraissant pas et que n'et pas invente Tibre lui-mme. S'il existait depuis treize cents ans, (ajoute-t-il au lendemain de l'dit de 1787 donnant un tat civil aux huguenots) une nation, devenue clbre par tous les actes de la paix et de la guerre, dont les leons et les exemples eussent polic la plupart des peuples qui l'environnent, et qui offrit encore au monde entier le modle des moeurs douces, des opinions modres, des vertus sociales de l'extrme civilisation, une nation qui, la premire, et introduit dans la morale et pos en principe de gouvernement l'horreur de l'esclavage, qui et dclar, libres les esclaves aussitt qu'ils entrent sur ses frontires, et cependant, si la vingtime partie de ses citoyens retenus par la force et enferms dans ses frontires restaient sans culte religieux, sans profession civiles, sans droits de citoyens, sans pouses quoique maris, sans hritiers quoique pres; s'ils ne pouvaient, sans profaner publiquement la religion du pays, ou sans dsobir ouvertement aux lois, ni natre, ni se marier, ni mourir, que dirions-nous de cette nation? Telle tait il y a peu de semaines encore, notre vritable histoire. Plus d'un million de Franais taient privs, en France, du droit de donner le nom et les prrogatives d'pouses et d'enfants lgitimes, ceux que la loi naturelle, suprieure toutes les institutions civiles, ne cessait point de reconnatre sous ces deux titres. Plus d'un million de Franais avaient perdu, dans leur patrie, ce droit dont tous les hommes jouissent, dans les contres sauvages comme dans les pays polics, ce droit insparable de l'humanit et qu'en France on ne refuse pas des malfaiteurs fltris par des condamnations infamantes. S'il en tait ainsi, c'est parce que l'glise catholique, ayant le privilge de la tenue des registres de l'tat civil, avait voulu faire de ce privilge un instrument de conversion vis--vis des huguenots, obligs de s'adresser elle pour donner une constatation lgale leurs mariages, leurs naissances et leurs dcs. Les curs, imposant aux fiancs huguenots de longues et dures preuves de catholicit, avant de consentir les marier, et qualifiant de _btards_, dans leurs actes baptistaires, les enfants issus de mariages contracts au dsert et l'tranger, les huguenots fuyaient les glises, ils allaient se marier devant des pasteurs, et faisaient baptiser leurs enfants par eux, mais, en agissant ainsi, ils n'avaient plus d'tat civil. Pour mettre fin un tel tat de choses, Louis XVI, en 1787, promulgua un dit qui -- sans faire mention des protestants -- permettait aux _non-catholiques _d'opter entre leur Cur et un fonctionnaire laque pour donner une constatation lgale leurs naissances, leurs mariages et leurs dcs. Dans un mandement des plus violents, l'vque de la Rochelle protesta contre cet dit rparateur et, interdisant aux prtres de son diocse de faire fonctions d'officiers de l'tat civil pour les _non catholiques_ il leur enjoignit de dclarer ceux qui se prsenteraient devant eux que leur ministre tait exclusivement rserv aux fidles. En parlant ainsi, cet vque tait dans la logique de la doctrine catholique, en vertu de laquelle toutes les liberts et tous les droits doivent tre le _privilge_ des catholiques; en sorte que donner la libert tous, c'est _dtruire_ la libert des catholiques, de mme que c'est porter atteinte aux droits imprescriptibles de l'glise que de donner tous ses effets civils un mariage qu'elle qualifie de _concubinat_, parce qu'il n'a pas t bni par elle. Que nous importe aujourd'hui, dira-t-on, la doctrine d'intolrance de l'glise catholique? Notre socit n'a-t-elle point pour base, l'galit de tous les citoyens devant la loi, l'galit des droits des sectateurs de toutes les religions et de toutes les opinions philosophiques? Sans parler de l'explosion de clricalisme qui s'est produite aprs le 24 mai, est-il permis d'oublier combien les flots de la mer politique sont changeants? Une surprise du scrutin, ainsi que la Belgique en a fait nagure l'preuve, ainsi qu'en tmoigne le vote du 4 octobre 1885 en France, ne pourrait-elle ramener au pouvoir, les partisans _masqus_ d'une thocratie absolument hostile aux principes du droit nouveau? Sans doute un changement aussi radical dans l'orientation politique de notre pays, ne se produirait point sur une plate-forme lectorale semblable celle tablie par M. Chesnelong et douze autres aptres de l'ancien rgime. Que l'on demande au pays de proclamer par son vote que l'indpendance de l'glise, c'est--dire son droit la domination, que les liberts ncessaires de l'glise, c'est--dire la suppression de la libert des autres, sont des droits antrieurs et suprieurs tous les gouvernements, le pays ne comprendra mme pas ce langage d'un autre ge. Qu'on le mette en demeure d'opter entre l'ancien rgime et la rvolution, ainsi que l'ont fait les ouvriers lgitimistes des quatre-vingts quartiers de Paris: Nous rclamons la restauration de la monarchie lgitime et chrtienne; arrire donc la rvolution! il ne daignera mme pas honorer d'une rponse une telle mise en demeure; mais, ne peut-il arriver que, sans avoir t pose devant les lecteurs, la question de la restauration d'un pouvoir thocratique se trouve tranche par les pouvoirs constitus? N'a-t-on pas vu, en 1873, l'assemble nationale qui, en un jour de malheur, avait t lue avec la mission spciale de conclure la paix, sur le point de dcider, _sans mandat_, le rtablissement de la monarchie lgitime, de cette monarchie qui reprsentait l'alliance intime du trne et de l'autel, l'asservissement politique et thologique du peuple? Le comte de Chambord, en effet, plaait ses chrtiennes dclarations sous l'autorit du chef de la catholicit qui avait condamn solennellement les erreurs du droit nouveau, c'est--dire toutes les liberts; et le pape, de son ct, affirmait que la restauration de la monarchie lgitime en France, rendrait au rgime et aux doctrines catholiques toute la puissance des anciens jours. L'assemble nationale, au lieu de voter la monarchie lgitime, a fait la rpublique une voix de majorit, et le comte de Chambord est descendu dans la tombe sans avoir entendu sonner cette heure de Dieu qu'il ne se lassait pas d'attendre; mais il ne faut pas oublier que tout prince qui, par force ou par ruse, se mettrait en possession du pouvoir souverain, deviendrait fatalement, comme l'et t Henri V, le docile serviteur de l'glise. En effet, pour tenter quelque chose contre la dmocratie, chaque parti monarchique est impuissant par lui-mme, il est donc dans l'obligation de s'assurer _ tout prix_ l'appui de l'glise si bien organise pour la lutte, appui sans lequel il ne peut rien. En d'autres termes la monarchie en France sera clricale ou elle ne sera pas, elle devra donc subordonner son pouvoir celui de cette glise dont le syllabus est une vritable dclaration de guerre tous les principes sur lesquels repose la socit moderne. Que s'est-il pass au mois d'octobre 1885? Les candidats monarchistes se sont bien gards de montrer le plus petit coin de leur drapeau, et, sans demander aux lecteurs de manifester leurs prfrences pour telle ou telle dynastie, ils se sont borns, qu'ils fussent bonapartistes, lgitimistes ou orlanistes, protester l'envi de leur dvouement la cause de l'glise. Il est vrai que dans les petits papiers anonymes distribus par le clerg profusion, on disait aux lecteurs des campagnes que voter pour les rpublicains, qui veulent assujettir les sminaristes au service militaire, c'tait voter _pour le Dmon_, tandis que nommer les monarchistes, partisans _masqus_ de la thocratie, c'tait voter pour Jsus-Christ. Mais _les politiques_, comprenant qu'une telle plate-forme lectorale n'avait aucune chance de succs devant le pays, ont tent d'obtenir une surprise du scrutin, en posant aux lecteurs cette question: voulez-vous qu'on renonce une politique qui a provoqu la crise agricole et industrielle dont vous souffrez, et qui, par les dpenses exagres et les expditions lointaines, a mis le dsordre dans les finances publiques? Le suffrage universel ainsi consult, a nomm deux cents de ceux qui lui signalaient le mal, non parce qu'ils taient artisans de la monarchie, mais parce qu'il a cru qu'ils seraient plus aptes que d'autres gurir les maux qu'ils signalaient. Mais, ds le lendemain de leur lection, ces partisans de la thocratie ont jet le masque et annonc tranquillement aux lecteurs, de quelle singulire faon ils comptaient remplir le mandat qu'ils venaient de recevoir, le mandat de rendre aux pays sa prosprit et de rtablir le bon ordre dans nos finances. Nous n'avons pas combattu, ont-ils dit, pour telle ou telle politique, mais pour jeter bas la rpublique: _nous ne l'avons pas dit comme candidats_, mais maintenant nous n'avons plus _nous gner_. Nous rendrons tout ministre impossible jusqu' ce qu'on dissolve la Chambre; si, aprs la dissolution, les monarchistes reviennent en majorit la Chambre, ils jetteront le snat par la fentre, si le snat s'avise de s'opposer leurs desseins rvolutionnaires. Peut-tre mme, ont-ils ajout, alors que les monarchistes sont encore en minorit, la chambre des dputs comme au snat, faudra-t-il, pour hter la chute de la Rpublique, la pousser avec la crosse d'un fusil ou le fer d'une fourche. Il est fort prsumer que si la minorit monarchiste haussait demain son courage jusqu' l'audace d'un coup de main, elle n'aimait pas se fliciter de l'avoir fait. je ne sais quel gascon de Bruxelles qui menaait de faire envahir la France par l'arme belge, on se bornait rpondre: _et les douaniers! _De mme aux monarchistes qui parlent de mettre le pied sur la gorge de la Rpublique, on peut rpondre: _et les gendarmes! _Mais il faut admettre toutes les hypothses. Si, par impossible, un des prtendants la couronne se trouvait violemment hiss sur les dbris du trne de France, qu'arriverait-il? Le nouveau souverain, roi ou empereur, ne pouvant rien sans l'glise, mis, par elle, en demeure de rendre au rgime catholique la puissance des anciens jours, ne tarderait pas succomber dans sa vaine tentative de ressusciter un pass mort et bien mort. La preuve la plus premptoire de la certitude de l'chec qui l'attendrait, c'est l'accueil fait par les monarchistes eux-mmes, la proposition imprudemment faite par Mr de Mun de constituer une ligue politico-religieuse pour prparer la restauration du gouvernement des curs. Considrer comme un droit de l'glise, l'exemption du service militaire pour les sminaristes, imposer le repos du dimanche, substituer le mariage religieux au mariage civil, rclamer la libert de tester, en bon Franais, le rtablissement du droit d'anesse, etc., ce sont l de ces choses qu'on peut tenter d'accomplir dans l'ombre, quand on a le pouvoir, mais que l'on ne doit pas avoir la navet de demander publiquement l'avance! Le souverain improvis qui, plagiaire de Louis XIV, voudrait se faire l'excuteur des hautes oeuvres de l'glise catholique, serait peut-tre, ds le premier jour, tu par l'arme irrsistible du ridicule; peut-tre, au contraire, avant de franchir la frontire en toute hte, aurait-il multipli les ruines et fait couler les flots de sang. Dans un cas comme dans l'autre, et quelque mal qu'il eut pu faire la France, il se trouverait des _sous-Massillon_ pour le louer de ne pas s'tre laiss arrter dans, son entreprise par les vues timides de la sagesse humaine, et des _sous-Veuillot_ pour affirmer que les victimes de son intolrance ne sont pas plaindre, mais que c'est lui qui, comme, Louis XIV, a t le vrai martyr, parce qu'il a sacrifi sa foi la prosprit de son royaume. Je termine ce travail, au moment o le bicentenaire de l'dit de rvocation vient de rappeler la mmoire de tous; cette anne 1685, si cruelle pour les dfenseurs de la libert de conscience, ainsi que le montrait le clbre ministre Dubosc, _l'homme de mon royaume qui parle le mieux_, disait Louis XIV, lorsqu'il crivait de la terre d'exil: Quelle anne, pour nous autres rfugis! Une anne qui nous a fait perdre notre patrie, nos familles, nos parents, nos amis, nos biens; une anne qui, par un malheur encore plus grand, nous a fait perdre nos glises, nos temples, nos sanctuaires. Une anne qui nous a jets ici, sur les bords de cette terre qui nous tait inconnue, et o nous sommes comme de pauvres corps que la tempte a pousss par ses violentes secousses. Oh! anne triste entre toutes les annes du monde! Une restauration monarchique ne serait rien autre chose aujourd'hui qu'une restauration religieuse; ainsi que le proclame M. Cazenove de Pradine, elle imposerait la France les frais de la batification d'un martyr aussi peu plaindre que Louis XIV, et l'on pourrait dire de 1885 comme de 1685, que, c'est une anne triste entre toutes les annes du monde. CHAPITRE PREMIER L'DIT DE NANTES _Crois ce que je crois ou meurs_. _-- L'glise Ponce Pilate_. _- - L'glise opportuniste_. _-- Plan de Louis XIV_. _-- Patience de Huguenot_. _-- La parole du roi_. _-- Absence de sens moral_. _-- Marchandage des consciences_. _-- Les mendiants de la cour_. _-- La cure_. _-- L'dit de rvocation jug par Saint-Simon._ Le jour o le huguenot Henri IV, faisant le saut prilleux, tait pass du ct de la majorit catholique, estimant que Paris valait bien une messe, il avait impos cette majorit une grande nouveaut, _la tolrance_; par l'dit de Nantes, dclar perptuel et _irrvocable_, un trait solennel de paix avait t pass entre les catholiques et les protestants de France, sous la garantie de la parole du roi. Cet dit, grande charte de la libert de conscience sous l'ancien rgime, donnait une existence _lgale_ la religion protestante, religion _tolre_, en face du catholicisme, la religion _dominante_ du royaume. Par cet dit, le pouvoir civil s'levait au-dessus des partis religieux, posant des limites qu'il ne leur tait plus permis de franchir sans violer la loi de l'tat. C'tait l une grande nouveaut, puisque depuis bien des sicles chacun des princes catholiques de l'Europe disait ses sujets: crois ce que je crois, ou meurs, massacrait, envoyait au gibet ou au bcher ceux que l'glise lui dnonait comme hrtiques. Ces princes n'taient que les dociles excuteurs des hautes oeuvres de cette glise intolrante, qui fait aux princes chrtiens un devoir de _fermer la bouche l'erreur_, et, parlant des hrtiques, dit, par l'organe du doux Fnelon: _il faut craser les loups! _Bossuet, lui-mme, affirme ainsi le droit des princes, _ forcer_ leurs sujets au vrai culte, et punir ceux qui rsistent aux moyens violents de conversion: En quel endroit des critures, dit-il, les schismatiques et les hrtiques sont-ils excepts du nombre de ces _malfaiteurs_, contre lesquels saint Paul dit que Dieu mme _a arm_ les princes? Le prince doit employer son autorit _dtruire_ les fausses religions; il est ministre de Dieu, _ce n'est pas en vain qu'il porte l'pe_. Ce qu'il y a de plus trange, c'est que l'glise, aprs l'extermination des Albigeois, les massacres de la Saint- Barthlemy, les _auto-da-f_ de l'inquisition, etc., ose soutenir qu'elle n'a jamais fait couler une goutte de sang, _abhorret ecclesia a sanguine_. Le pape, lors de la batification de saint Vincent de Paul, aprs avoir lou ce saint de ne s'tre point lass de rclamer du _roi_ la punition des hrtiques, ajoute: C'tait le seul moyen pour que _la svrit_ du pouvoir supplt _la douceur_ religieuse, car l'glise qui, satisfaite par un jugement canonique, _se refuse une vengeance sanglante_, tire cependant _un grand secours_ de la rigueur des lois portes par les princes chrtiens, lesquelles _forcent_ souvent recourir aux secours spirituels ceux qu'effraie _le supplice corporel_. L'abb Courval, un des habiles professeurs jsuites de nos coles libres, recourt un semblable raisonnement pour dgager _l'glise_ de la responsabilit des _auto-da-f_, dans lesquels des centaines de mille d'hrtiques ont pri sur le bcher: Le tribunal de l'Inquisition, dit-il, se contentait d'accabler les hrtiques obstins ou relaps, sous le poids des censures de l'glise: _Jamais l'Inquisition n'a condamn mort_. Mais, comme les princes d'alors voyaient dans l'hrsie, le blasphme et le sacrilge autant de crimes contre la socit, _ils saisissaient le coupable_, _ sa sortie _de _l'Inquisition_, _et souvent le punissaient de mort_. Ainsi, c'est l'glise qui a ordonn aux princes chrtiens de frapper de _supplices corporels_ les crimes surnaturels de l'hrsie, du sacrilge et du blasphme et de traiter comme _des malfaiteurs_ les hrtiques contre lesquels, dit-elle, Dieu les a arms; et quand, pour lui obir, ces princes ont fait prir des milliers de victimes, comme Ponce Pilate, elle se lave les mains et dcline la responsabilit du sang vers! Entre le matre qui a ordonn son serviteur de commettre un meurtre et le serviteur qui a commis ce crime, la conscience publique hsitera-t-elle jamais faire retomber la plus large part de responsabilit sur le matre? L'glise aura donc beau se frotter les mains comme lady Macbeth, pour faire disparatre la tache indlbile, ses mains resteront teintes du sang qu'a fait couler son impitoyable doctrine de l'intolrance. Les jsuites de robes courtes ou de robes longues, ont toujours pratiqu d'ailleurs ce systme la Ponce Pilate de dcliner pour l'glise, la responsabilit des mesures de rigueur qu'elle avait provoques. Ainsi, l'instigation de son clerg, Louis XIV ayant dcrt qu'on enverrait aux galres tout huguenot qui tenterait de sortir du royaume, assisterait une assemble de prires, ou, dans une maladie, dclarerait vouloir mourir dans la religion rforme, ainsi que le conte Marteilhe dans ses mmoires, le suprieur des missionnaires de Marseille s'efforce de prouver aux forats pour la foi que l'glise n'est pour rien dans leur malheur, qu'ils ne sont pas perscuts pour cause de religion: celui qui a t mis aux galres, pour avoir voulu sortir du royaume, il rpond: Le roi a dfendu ses sujets de sortir du royaume sans sa permission, on vous chtie pour avoir contrevenu _aux ordres du roi_; _cela regarde la police de l'tat et non l'glise et la religion_. celui qui a t arrt dans une assemble, il dit: Autre contravention _aux ordres du roi_, qui a dfendu de s'assembler pour prier Dieu, en aucun lieu que dans les paroisses et autres glises du royaume. celui qui a dclar vouloir mourir protestant, il dit de mme: Encore une contravention _aux ordres du roi_, qui veut que tous ses sujets vivent et meurent dans la religion romaine. Et il conclut: Ainsi tous, tant que vous tes, vous avez contrevenu aux ordres du roi, _l'glise n'a aucune part votre condamnation; elle n'a ni assist_, _ni procd votre procs_, _tout s'est pass_, _en un mot_, _hors d'elle et de sa connaissance_. Pour montrer ce bon aptre, le sophisme de l'argumentation en vertu de laquelle il voulait persuader aux galriens huguenots qu'ils n'taient point perscuts pour cause de religion, Marteilhe dclare qu'il consent se rendre sur ce point, mais demande si on consentirait le faire sortir des galres de suite, en attendant que les doutes qui lui restaient tant claircis, il se dcidt d'abjurer. -- Non assurment, rpond le missionnaire, vous ne sortirez jamais des galres que vous n'ayez fait votre abjuration dans toutes les formes. -- Et si je fais cette abjuration, puis-je esprer d'en sortir bientt? -- Quinze jours aprs, foi de prtre! -- Pour lors, reprend Marteilhe, vous vous tes efforc par tous vos raisonnements sophistiques de nous prouver que nous n'tions pas perscuts pour cause de religion, et moi, sans aucune philosophie _ni_ rhtorique, par deux simples et naves demandes, _je_ vous fais avouer que _c'est la religion qui me tient en galres_, car vous avez dcid que, si nous faisons abjuration dans les formes, nous en sortirons d'abord; et au contraire qu'il n'y aura jamais de libert pour nous si nous n'abjurons. Les raisonnements sophistiques de ce missionnaire valaient ceux des jsuites qui dclinent pour l'glise la responsabilit des massacres _et_ des supplices qu'elle a provoqus ou ordonns. Pour en revenir l'dit de Nantes; faisant de la tolrance une loi obligatoire pour les partis religieux, on comprend que cet dit ne pouvait tre accept sans protestation par l'glise catholique qui professe la doctrine de l'intolrance. Ds 1635, l'assemble, gnrale du clerg formulait ainsi son blme: Entre toutes les calamits, il n'en est pas de plus grande, ni qui ait d tant avertir et faire connatre l'ire de Dieu, que _cette libert de conscience et permission un chacun de croire ce que bon lui semblerait sans tre inquit ni recherch_. Et l'assemble gnrale de 1651 exprimait en ces termes, son regret de ne pouvoir plus fermer violemment la bouche l'erreur: O sont les lois qui bannissent les hrtiques du commerce des hommes? O sont les constitutions des empereurs Valentinien et Thodose qui dclarent l'hrsie un crime contre la rpublique? Mais si l'glise est invariable dans sa doctrine d'intolrance, elle se rsigne quand il le faut accepter la tolrance, comme une ncessit de circonstance, et modifiant son langage suivant les exigences du milieu dans lequel elle est appele vivre, elle dit, comme la chauve-souris de la fable: _Tantt: je suis oiseau_, _voyez mes ailes!_ _Tantt: je suis souris_, _vivent les rats!_ Voici, en effet, la rgle de conduite _opportuniste _que l'vque de Sgur trace l'glise: L'glise, dit-il, peut se trouver face face, soit avec des pouvoirs ennemis, soit avec des pouvoirs indiffrents, soit avec des pouvoirs amis. -- Elle dit aux premiers: Pourquoi me frappez-vous? J'ai le droit de vivre, de parler, de remplir ma mission qui est _toute de bienfaisance_. -- Elle dit aux seconds; Celui qui n'est point avec moi, est contre moi. Pourquoi traitez-vous le mensonge comme la vrit, le mal comme le bien? -- Elle dit aux troisimes: Aidez-moi _ faire disparatre _tout ce qui est contraire la trs sainte volont de Dieu. Or, ce qui est contraire cette trs sainte volont, c'est, ainsi que le proclamait l'orateur du clerg en 1635, _la libert de conscience_. C'est, ainsi que le disait le pape en 1877, la tolrance, ct de l'enseignement catholique, d'autres enseignements, l'existence de temples protestants ct des temples catholiques. Vous voyez ici la capitale du monde catholique, disait-il aux plerins bretons qu'il recevait au Vatican, o on a plac l'arche du nouveau-testament, mais elle est entoure de beaucoup de Dragons; d'un ct, l'on voit _l'enseignement protestant_, _incrdule_, _impie_, _de l'autre des temples protestants de toutes les sectes_. Que faire pour renverser tous ces Dragons? Nous devons prier et esprer que l'arche sainte du nouveau testament sera bientt libre, _et dbarrasse de toutes ces idoles qui font honte_ la capitale du monde catholique. Quand l'glise n'a pas sa disposition, des princes assez chrtiens pour fermer la bouche l'erreur et dtruire les fausses religions, elle dclare attendre d'une intervention d'en haut la ralisation de ses dsirs, et sa patiente attente dure jusqu' ce qu'elle trouve dans la puissance temporelle _un secours efficace_. Entre temps elle ne laisse pas chapper une occasion de se rapprocher peu peu de son but, en limitant habilement ses exigences apparentes, et en les mettant au niveau des possibilits du moment. C'est ainsi que le clerg de France se comporta vis-- vis de l'dit de Nantes et, le dtruisant pice par pice, finit par obtenir sa rvocation; en sorte qu'lie Benot a pu rsumer ainsi l'histoire de ce mmorable dit. Elle embrasse le rgne de trois rois, dont le premier a donn aux rforms un dit et des srets, le second leur ta les srets, et le troisime a cass l'dit. Le clerg se borne d'abord mettre dans la bouche de Henri IV ce voeu timide et discret en faveur du retour du royaume l'unit religieuse: Maintenant qu'il plat Dieu de commencer nous faire jouir de quelque meilleur repos, nous avons estim ne le pouvoir mieux employer qu' vaquer, ce qui peut concerner la gloire de son saint nom, et pourvoir ce qu'il puisse tre ador et pri par tous nos sujets, et, s'il ne lui a plu _que ce fut encore dans la mme forme_, que ce soit au moins dans une mme intention. Quant Louis XIII, pour se mettre l'abri des reproches que lui adressaient des catholiques fanatiques l'occasion du serment qu'il avait prt lors de son sacre, _d'exterminer les hrtiques_, il trouvait ce singulier subterfuge de dfendre par un dit de qualifier _d'hrtiques _ses sujets protestants; ceci ne rappelle-t-il pas l'habilet gasconne de frre Gorenflot, baptisant carpe, le poulet qu'il veut manger un vendredi, sans commettre de pch. Aprs avoir priv les protestants de leurs places de sret, Louis XIII ne dissimule pas son dsir de les voir revenir au culte catholique, mais comme le pape en 1877, il dclare ne compter que sur l'intervention d'en haut pour faire disparatre l'enseignement et les temples protestants. Nous ne pouvons [[1]], dit-il, que nous ne dsirions la conversion de ceux de nos sujets qui font profession de la religion prtendue rforme... nous les _exhortons_ se dpouiller de toute passion pour tre plus capables de recevoir la lumire du ciel, et _revenir au giron de l'glise_. S'il dclare qu'il se borne attendre cette conversion _de la bont de Dieu_, c'est parce qu'il est trop persuad, dit-il, par l'exemple du pass, que les remdes _qui ont eu de la violence_, n'ont servi que d'accrotre le nombre de ceux qui sont sortis de l'glise. Louis XIII avait raison, car, ainsi que le rappelle en 1689 le marchal de Vauban aprs les massacres de la Saint-Barthlemy (un remde _qui avait eu de la violence_), un nouveau dnombrement des huguenots prouva que leur nombre s'tait accru de cent dix mille. Louis XIV tait loin, mme ds le dbut de son rgne, de croire l'inefficacit de la violence en pareille matire, ainsi qu'en tmoigne ce passage des mmoires du duc de Bourgogne: Il arriva un jour que les habitants d'un village de la Saintonge, tous catholiques, _mirent le feu_ la maison d'un huguenot qu'ils n'avaient pu empcher de s'tablir parmi eux. Le roi (Louis XIV), en condamnant les habitants du lieu ddommager le propritaire de la maison, ne put s'empcher de dire que ses prdcesseurs auraient pargn bien du sang la France, s'ils s'taient conduits par la politique _prvoyante_ de ces villageois, dont l'action _ne lui paraissait vicieuse que par le dfaut d'autorit_. Quoiqu'il en ft des sentiments _secrets_ de Louis XIV, il affirma tout d'abord qu'il ne voulait pas obtenir la conversion de ses sujets huguenots par aucune rigueur nouvelle, et pendant la premire partie de son rgne, il s'appliqua assez exactement suivre la rgle de conduite que l'vque de Comminges lui avait trace, en lui transmettant les voeux de l'assemble, gnrale du clerg: Nous ne demandons pas Votre Majest, disait ce prlat _opportuniste_, _qu'elle bannisse ds prsent _cette malheureuse libert de conscience, qui dtruit la vritable libert des enfants de Dieu, _parce que nous ne croyons pas que l'excution en soit facile_; mais nous souhaiterions au moins que le mal ne fit point de progrs; et que, si votre autorit _ne le peut touffer tout d'un coup_, ou le rendit languissant, et le fit prir peu peu, par le retranchement et la diminution de ses forces. En effet, dans les mmoires qu'il faisait rdiger pour l'instruction de son fils, mmoires qui ne s'tendent qu'aux dix premires annes de son rgne, Louis XIV expose ainsi son plan de conduite envers les huguenots: J'ai cru que le meilleur moyen; pour rduire peu peu les huguenots de mon royaume, tait _de ne les point presser du tout par aucune rigueur nouvelle_; de faire observer ce qu'ils avaient obtenu sous les rgnes prcdents, mais aussi de ne leur accorder rien de plus et d'en renfermer l'excution _dans les plus troites bornes_ que la justice et la biensance le pourraient permettre. Quant aux grces qui dpendaient de moi seul, je rsolus, et j'ai assez ponctuellement observ depuis, de n'en faire aucune ceux de cette religion, et cela _par bont_, non par aigreur, pour les obliger par l considrer de temps en temps d'eux-mmes, et sans violence, si c'tait par quelque bonne raison qu'ils se privaient _volontairement_ des avantages qui pouvaient leur tre communs avec mes autres sujets; je rsolus aussi d'attirer par des rcompenses ceux qui se rendraient _dociles_ mais il s'en faut encore beaucoup que je n'aie employ tous les moyens que j'ai dans l'esprit, pour ramener ceux que la naissance, l'ducation, et le plus souvent un grand zle sans connaissance, tiennent de bonne foi, dans ces pernicieuses erreurs. Nous verrons dans les chapitres de la libert du culte et de la libert de conscience ce que Louis XIV fit des droits religieux des protestants, sous prtexte de renfermer l'excution des dits _dans les plus_, _troites bornes_. Il ne respecta pas davantage leurs droits _civils_, et finit par leur fermer l'accs de toutes les fonctions publiques et d'un grand nombre de professions, au mpris de la disposition de l'dit de Nantes qui stipulait l'galit des droits, pour les protestants et pour les catholiques. Voici, par exemple, comment il en arrive exclure peu peu les huguenots de toute charge de judicature. Il commence par interdire aux huguenots conseillers au parlement de connatre toute affaire dans laquelle sont intresss des ecclsiastiques ou des nouveaux convertis; puis il prononce la mme interdiction contre les conseillers catholiques, _maris des huguenotes_, attendu que les rforms trouvaient accs auprs de ces officiers de justice, _par le moyen de leurs femmes_, aux prires et aux sollicitations desquelles, ces officiers se laissaient souvent persuader; enfin il dcide que les conseillers huguenots doivent tous donner leur dmission, attendu qu'ils ne peuvent rester _constitus en dignit_, et donner _un mauvais exemple_ ses sujets par leur opinitret, au lieu de les exciter quitter leurs erreurs pour rentrer dans le giron de l'glise. Il dfend aux huguenots de se faire nommer _opinants ou assesseurs_ ce qui leur permettrait de _se rendre matres des affaires_ ainsi qu'auparavant; il leur interdit mme d'accepter les fonctions _d'experts_, parce que les juges tant obligs de se conformer aux rapports des experts, lorsque ces experts sont rforms, les catholiques sont exposs aux jugements de ces rforms. Enfin, il assimile les fonctions d'avocat aux charges de la judicature, et dfend aux huguenots d'exercer ces fonctions, considrant que les avocats _ont beaucoup de part dans la poursuite des procs_, en donnant aux parties leurs avis sur la conduite qu'elles ont y tenir. la veille de la rvocation, sous les prtextes les plus vains et les plus fantaisistes, les huguenots se trouvaient _lgalement_ exclus des fonctions et professions de: Secrtaires du roi, conseillers au parlement, procureurs du roi, juges, assesseurs, greffiers, notaires, procureurs, recors, sergents, clercs, experts, avocats, docteurs s lois dans les universits, monnayeurs, adjudicataires ou employs dans les fermes royales; employs dans les finances, fermiers des biens ecclsiastiques, revendeurs de consignations, commissaires aux saisies, lieutenants de louveterie, officiers de la marchausse, officiers ou domestiques de la maison du roi, de la reine ou des princes de la maison royale, marchands privilgis suivant la cour, messagers publics, loueurs de chevaux, hteliers, cabaretiers, cordonniers, orfvres, marchandes lingres, apothicaires, piciers, instituteurs, libraires, imprimeurs, matres d'quitation, chirurgiens, mdecins, accoucheurs ou sages-femmes... Un certain nombre de ces interdictions taient bases, contrairement une disposition formelle de l'dit de Nantes, sur la _clause de catholicit_; c'est ainsi, par exemple, que la dclaration qui ferme aux filles ou femmes protestantes l'accs de la communaut des lingres, invoque les statuts de cette antique communaut, tablie par saint Louis, lesquels portent: qu'aucune fille ou femme ne pourra tre reue lingre, qu'elle ne fasse profession de la religion catholique. Le motif le plus frquemment invoqu l'appui des interdictions prononces, c'est le _crdit_ que l'exercice de la fonction ou de la profession peut donner pour empcher les conversions: ainsi un dit ordonne aux mdecins et _apothicaires_ huguenots de cesser l'exercice de _leur art_ afin d'empcher les mauvais effets que produit la facilit que leur profession leur donne d'aller frquemment dans toutes les maisons, sous prtexte de visiter les malades, et d'empcher par l les autres religionnaires de se convertir la religion catholique. Un Purgon[2] huguenot, oblig de cesser l'exercice de _son art_ parce que, allant dans toutes les maisons, arm de son _chassepot_, il pourrait par l empcher les Pourceaugnac ses coreligionnaires de se convertir la religion catholique, n'est- ce-pas un comble? l'appui de l'interdiction faite aux mdecins huguenots de continuer l'exercice de leur profession, le roi invoquait cet autre motif, qu'il jugeait ncessaire que ses sujets huguenots pussent, _pour leur salut_, dclarer dans quelle religion ils voulaient mourir, et qu'ils ne pouvaient faire cette dclaration quand ils taient soigns par un docteur de leur religion, lequel n'avertissait pas le cur _en temps utile_. C'est par une proccupation _de salut_ semblable, qu'en 1877 le directeur de l'Assistance publique Paris, avait prescrit d'apposer sur chaque lit d'hpital un criteau indiquant dans quelle religion voulait mourir le malade couch dans ce lit. Louis XIV pour poursuivre l'application de son plan de restriction aux dits, ou plutt de destruction des dits, trouva la plus grande facilit dans l'esprit d'intolrance qui animait tous les corps constitus du royaume, les parlements, l'universit, les communauts de marchands et d'ouvriers, etc. Ds qu'on pouvait, dit Rulhires, enfreindre l'dit de Nantes dans quelques cas particuliers, abattre un temple, restreindre un exercice, ter un emploi un protestant, on croyait avoir remport une victoire sur l'hrsie. dfaut d'une loi invoquer, on recourait l'arbitraire administratif pour molester les protestants et les priver de leurs droits. Un exemple entre mille: Un menuisier huguenot est admis faire _chef-d'oeuvre_, Colbert crit l'intendant Machault d'ordonner au prvt de Clermont d'apporter de _telles difficults_ la rception de ce menuisier, qu'il ne soit point admis la matrise. Plus tard, on n'eut mme plus recours ces habiles subterfuges, pour interdire la matrise aux huguenots. On sait que, sous Louis XIV, le gouvernement battait monnaie en vendant des anoblissements et des privilges de noblesse _beaux_ deniers comptants, anoblissements qu'on annulait, de temps en temps, par un dit, de manire faire payer aux anoblis une deuxime et troisime fois les privilges de noblesse qu'on leur avait vendus. D'un autre ct, au cours des guerres de religion, beaucoup de _vrais_ nobles avaient vu leurs titres perdus ou brls, en sorte qu'ils taient dans l'impossibilit de pouvoir tablir _lgalement_ la ralit et l'antiquit de leur noblesse. Dans de telles conditions une vrification des titres tait une menace pour tous, anoblis et vrais nobles. Pour faire flchir les gentilshommes huguenots obstins, on imagina de faire de la vrification des _titres_ un moyen de conversion. ce propos, Louvois crit l'intendant Foucault: Le roi a fort approuv _l'expdiant_ que vous proposez pour porter quelques familles des gentilshommes du Bas Poitou se convertir. Je vous adresserai incessamment l'arrt ncessaire pour ordonner de vrifier les abus qu'il y a eu dans la dernire recherche qui a t faite de la noblesse, _lequel sera gnral et ne portera point de distinction de religion_; duquel nanmoins l'intention de Sa Majest est que vous ne vous serviez _qu'a l'gard de ceux de la religion prtendue rforme_, ne jugeant pas propos que vous fassiez aucune recherche contre les gentilshommes catholiques. Louvois, aprs avoir prescrit Foucault de laisser en paix les _faux nobles catholiques_ du Poitou, ajoute, en ce qui concerne les gentilshommes huguenots: Que, pour ceux dont la noblesse est _indiscutable_, il ne doit pas tre difficile, en entrant dans le dtail de leur conduite, de leur _faire apprhender une recherche de leur vie_, pour les porter _ prendre le parti de se convertir pour l'viter_. Des instructions sont donnes au duc de Noailles pour procder avec la mme _impartialit_, la vrification des titres des gentilshommes du Barn, et Louvois, a soin d'ajouter, en ce qui concerne les _huguenots_, l'gard de ceux dont la noblesse est _bien tablie_, il faut s'appliquer voir ceux qui ont des dmls avec eux dans les environs de leurs terres, ou qui ils ont fait quelque violence, et, qu'en appuyant les uns contre eux, et, en faisant informer de tout ce qu'ils auront fait aux autres, on les portera mieux que de toute autre manire, penser eux. En un mot, Sa Majest dsire que l'on essaie, par tous les moyens, de leur persuader qu'ils ne doivent attendre aucun repos, ni douceur chez eux _tant qu'ils demeureront dans une religion qui dplat Sa Majest_. -- Les protestants, en prsence de l'animosit des juges, de la malveillance active ou passive de l'administration qui les laissait exposs toutes les violences et tous les outrages, en taient venus tout supporter sans protestation ni rsistance, si bien que le peuple avait donn le nom de _Patience de huguenot_ une patience que rien ne pouvait lasser. Quelles garanties avaient d'ailleurs les protestants pour leurs droits? tait-ce tel ou tel texte de loi? Mais que valait la loi, sous un rgime qui avait pour base de jurisprudence si _veut le roi_, _si veut la loi?_ Quand il plut Louis XIV de dcrter que tout protestant qui tenterait de sortir du royaume sans permission serait condamn aux galres et aurait ses biens _confisqus_, il se trouva en face de cette difficult _lgale_ que la peine de la confiscation n'tait pas admise dans plusieurs provinces. Le roi ne fut pas embarrass pour si peu, il dcrta qu'il _entendait_ que les biens des fugitifs fussent acquis; _mme dans les pays o_, _par les lois et les coutumes_, _la confiscation n'avait pas lieu_. Quand, par l'dit de rvocation, il interdit, tout exercice _public_ du culte protestant, il insra dans cet dit une clause portant que les rforms pourraient demeurer dans les villes et lieux qu'ils habitaient, y continuer leur commerce et jouir de leurs biens, _sans pouvoir tre troubls ni empchs sous prtexte de religion_. Nanmoins il ne craignit pas quelques annes plus tard de rendre un dit par lequel il dclara passible des terribles peines portes contre les _relaps_ (c'est--dire contre les protestants qui aprs avoir abjur taient revenus leur foi premire), tout rform qui, _ayant abjur ou non_, aurait, tant malade, refus de se laisser administrer les sacrements. Et voici comment il motiva cette monstruosit lgale frappant comme _relaps_ des gens qui n'avaient jamais chang de religion: Le sjour que ceux qui ont t de la religion prtendue rforme, ou qui sont ns de parents religionnaires, ont fait dans notre royaume; depuis que nous avons aboli tout exercice _(public!)_ de ladite religion, _est une preuve plus que suffisante_ qu'ils ont embrass la religion catholique, sans quoi ils n'y auraient pas t tolrs ni soufferts. Si les droits reconnus aux protestants par l'dit de Nantes ne pouvaient, comme on le voit, tre assurs par un texte de loi sous ce rgime du bon plaisir, on aurait pu penser du moins, qu'ils taient garantis par _la parole du roi_ solennellement engage plusieurs reprises. Mais cette parole valait moins encore qu'un texte de loi et l'intendant de Metz pouvait cyniquement rpondre aux protestations des rforms, invoquant en faveur de leur libert religieuse la parole du roi engage lors de la runion de Metz la France: _le roi est matre de sa parole et de sa volont_... Louis XIV, en effet, donna bien des exemples de sa prtention_ malhonnte_ de rester matre de sa parole aprs l'avoir solennellement engage. En 1665, la guerre ayant t dclare entre l'Angleterre et la Hollande, celle-ci invoquant les traits, rclame le secours des Franais ses allis. Le comte d'Estrades crit au roi: C'est Votre Majest de voir si ses intrts se rencontrent avec ceux de ces gens-ci, et s'il lui convient de les trouver occups d'une guerre comme celle d'Angleterre, lorsqu'elle aura des prtentions disputer dans leur voisinage. En ce cas, elle peut trouver les moyens de laisser aller le cours des affaires et _paratre pourtant faire ce quoi l'oblige la foi des derniers traits_. Sur quoi, le roi, digne lve des jsuites, rpond qu'avant de remplir ses obligations, il veut attendre que les Hollandais aient prouv quelque revers, car ils ne sont pas encore assez presss pour entendre aux conditions qu'il entend mettre l'octroi de secours qu'il leur doit. Malgr les engagements formels qu'il avait pris envers l'Espagne par le trait des Pyrnes, Louis XIV envoie au secours du Portugal Schomberg avec un corps d'arme; et quand l'Espagne se plaint de cette infraction aux traits, il oppose ses rclamations cette assertion _mensongre_, que Schomberg est un libre condottiere dont les actes ne peuvent engager la responsabilit du roi de France. Ce qui est plus curieux en cette affaire, c'est la justification de sa dloyale conduite qu'il prsente ainsi dans ses mmoires: Les deux couronnes de France et d'Espagne sont dans un tat de rivalit et d'inimiti permanentes que les traits peuvent couvrir mais ne sauraient jamais teindre, quelques clauses _spcieuses_ qu'on y mette, d'union, d'amiti, de se procurer respectivement toutes sortes d'avantages. Le vritable sens que chacun entend fort bien de son ct, par l'exprience de tous les sicles, est qu'on s'abstiendra _au dehors_, de toute sorte d'hostilits et de toutes dmonstrations _publiques_ de mauvaise volont; car, pour les infractions _secrtes qui n'clatent point_, _l'un les attend toujours de l'autre_, _et_, _ne promet le contraire_ qu'au mme sens qu'on le lui promet. Quand, en 1666, Louis XIV affirmait l'lecteur de Brandebourg qu'il avait maintenu et maintiendrait ses sujets rforms dans tous les droits que leur avaient accord les dits, il disait, pour donner plus de poids son assertion et sa promesse galement _inexactes_: C'est la rgle que je me suis prescrite moi-mme, tant pour observer la justice, que pour leur tmoigner la satisfaction que j'ai de leur obissance et de leur zle pour mon service depuis la dernire pacification de 1660. Il promettait _le contraire_ de ce qu'il avait l'intention de faire, il en tait dj aux infractions _secrtes_ qui n'clatent point; il en vint plus tard aux dmonstrations et aux hostilits publiques, la rvocation de l'dit de Nantes, et enfin aux mesures de violence les plus odieuses qu'on et jamais vues. Pour nous, habitus aux rigides principes de la morale du monde moderne, pour laquelle un chat est toujours un chat et Rollot toujours un fripon, nous sommes rvolts de ces cyniques et malhonntes pratiques de Louis XIV. Mais il ne faut pas oublier que la morale de l'ancien rgime tait base sur ce commode axiome que _la fin justifie les moyens_, et l'on constate une absence de sens moral, tout aussi surprenante, chez les membres les plus distingus du clerg, de la magistrature et de l'administration aux XVIIe et XVIIIe sicles. Ainsi, par exemple, ceux qui voulaient, _sans violence_, ramener le royaume l'unit religieuse tentrent maintes reprises d'amener la runion des deux cultes, par une transaction consentie par une sorte de congrs entre catholiques et protestants. Eh bien, tous ces projets de runion dont le premier choua presque au lendemain de la promulgation de l'dit de Nantes, et dont le dernier fut imagin par l'intendant d'Aguesseau, la veille de la rvocation, tous ces projets reposaient sur la _fraude_ et pas un de leurs auteurs n'avait conscience de leur immoralit. Il s'agissait toujours de faire figurer l'assemble projete un certain nombre de ministres _gagns l'avance_, lesquels, moyennant certaines concessions de l'glise catholique, comme la suppression du culte des images, des prires pour les morts, etc., se seraient dclars runis l'glise catholique. Le Gouvernement, une fois l'accord _intervenu_, aurait rvoqu l'dit de Nantes comme devenu inutile, et le tour et t jou. Cette honteuse comdie de confrence entre docteurs catholiques, et ministres _gagns l'avance_ et-elle eu tout le succs qu'on en attendait, la runion une fois prononce, les concessions faites aux protestants eussent t tenues pour lettres mortes, en vertu de cette thorie commode que, dans les traits, on promet _le contraire_ de ce qu'on veut tenir. Au dbut de la campagne des conversions, extorques par la violence, on permit de mme aux protestants de mettre leur abjuration toutes les restrictions imaginables; mais quand la conversion gnrale fut accomplie, l'glise catholique si facile d'abord, dclara firement qu'elle n'teindrait mme pas un cierge pour donner satisfaction aux scrupules des convertis. _Pessata la festa_, _gabbato il santo._ Ces mnagements de la premire heure, ne tirant pas consquence pour l'avenir, nous les retrouvons chez Fnelon qui, au dbut de sa mission en Saintonge, diffre _l'ave maria_ dans ses sermons et les invocations de saints dans les prires publiques, faites en chaire, afin de ne pas effaroucher son auditoire de nouveaux convertis. Nous les retrouvons encore dans la lettre que Mme de Maintenon crit l'abb Gobelin qu'elle avait charg de convertir son parent, M. de Sainte-Hermine: Mettez-vous bien dans l'esprit, crit-elle, son ducation huguenote, ne lui dites _d'abord_ que le ncessaire sur l'invocation des saints, les indulgences et sur les autres points _qui le choquent si fort_. Fnelon appel la rescousse pour cette conversion, se fait l'avocat du diable, et avec un autre prtre, joue devant Sainte- Hermine une parade de confrence religieuse: M. Langeron et moi, dit-il, avons fait devant lui des confrences assez fortes l'un contre l'autre, _je faisais le protestant_ et je disais tout ce que les ministres disent de plus spcieux. Fnelon avait, du reste, la manie de ces parodies de confrences; la Tremblade il se vante de se servir _utilement_ d'un ministre qui s'tait secrtement converti: _Nous le menons nos_ confrences publiques, o _nous lui faisons proposer_ ce qu'il disait autrefois pour animer les peuples contre l'glise catholique; cela parat si faible et si grossier par les rponses qu'on y fait que le peuple est indign contre lui. Marennes, le ministre prt se convertir, consent une confrence publique. _Les matires furent rgles par crit_, dit Fnelon; on s'engagea mettre le ministre dans l'impuissance d'aller jusqu' la troisime rponse, sans dire des absurdits. _Tout tait prt_, mais le ministre, par une abjuration dont il n'a averti personne, a prvenu le jour de la confrence. Fnelon, furieux de voir sa pieuse machination chouer, par ce qu'il appelle _la finesse_ de ce ministre, ameute des convertis contre lui. Que doit-on penser, leur disait-il, d'une religion dont les plus habiles pasteurs aiment mieux l'abjurer que la dfendre? Ce ministre n'et d abjurer _qu'aprs la confrence_, alors il et t lou par Fnelon. Une autre fois, c'est un protestant, qui, prenant les confrences au srieux, vient troubler l'ordonnance de la comdie. Ces confrences, lui dit Fnelon, sont pour ceux qui cherchent la vrit et non pas pour ceux qui s'obstinent dans l'erreur, et il fait mettre le gneur dehors. Le ministre Bernon ( la Rochelle), crit encore Fnelon, n'a pas voulu recevoir la pension que Sa Majest donne aux ministres convertis, mais il a cru devoir donner ses parents et ses amis cette marque de _dsintressement_ pour tre plus mme de les persuader; quand il les verra affermis, _il demandera_, dit-il, _comme un autre_, _ce bienfait du roi_. En effet, cette conduite loigne tout soupon et lui attire _la confiance_ de beaucoup de gens qui vont tous les jours lui demander en secret s'il a clairci quelque chose dans les longues confrences qu'il a eues avec nous; il leur montre les cahiers o il a mis toutes les objections que les protestants ont coutume de faire, _avec les rponses que nous lui avons donnes la marge_; par l il leur fait voir qu'il n'a rien omis pour la dfense de la cause _commune_ et qu'il ne s'est rendu qu' l'extrmit. Fnelon vante Seignelai ce _dsintressement_, ncessaire pour viter les soupons qui pourraient empcher Bernon d'tre cout avec fruit et il lui crit: Il me parait fort souhaiter: qu'une conduite si _difiante _ne le prive pas des libralits du roi et que la pension lui soit garde, pour la recevoir quand ces raisons _de charit_ cesseront. Fnelon n'tait pas le seul trouver _difiante_ la conduite de misrables, achets pour jouer double jeu et trahir leurs co- religionnaires. Le chancelier d'Aguesseau, sollicitant une gratification pour un ancien de l'glise de Cognac _dont on tenait la conversion secrte_, invoque cette raison l'appui de sa demande, qu'on peut se servir _utilement_ de cet homme _dans la suite_. Il dclare qu'il est important que les ministres qui se convertiront, _continuent quelque temps leurs fonctions_, _aprs avoir secrtement abjur_. Le cardinal de Bonsy ngocie la conversion d'un ministre, rsolu se dclarer, mais il estime qu'il vaudrait mieux se servir de lui _pour en gagner d'autres_ avant qu'il se dclart. Je n'ai pu encore le faire expliquer _sur les conditions_, ajoute le cardinal qui prpare le march conclure. Saint-Cosme, prsident du consistoire de Nmes, abjure secrtement devant l'archevque de Paris; _sur les conseils de cet archevque et du duc de Noailles_, il conserve ses fonctions _deux ans_ encore aprs avoir abjur, trahissant et dnonant ses anciens co- religionnaires. Une conduite si _difiante_ est rcompense par une pension de deux mille livres et le grade de colonel des milices. Dans leur animosit contre les huguenots, les juges en venaient commettre sans le moindre scrupule de monstrueuses iniquits. Le prsident du parlement de Bordeaux, Vergnols, aprs la condamnation d'un huguenot aux galres perptuelles, ne craint pas d'crire au secrtaire d'tat: Je vous envoie une copie ci-jointe d'un arrt que nous avons rendu ce matin contre un ministre mal converti. Je dois bien dire, monsieur, que la preuve tait dlicate, _mme dfectueuse_ dans le chef principal, et que nanmoins _le zle des juges est all au-del de la rgle_, pour faire un exemple. Parfois c'est un juge lui-mme qui invente un crime ou un dlit pour faire mettre en cause un huguenot. Ainsi l'intendant Besons crit Colbert: Nous avions cru devoir faire des procs ceux qui taient accuss d'avoir menac et maltrait des personnes pour s'tre converties. Comme l'on est venu recoller les tmoins, l'accusation s'est trouve _fausse_, le juge qui l'avait faite, _ayant suppos trois tmoins et contrefait leur seing_, sans qu'ils en eussent jamais ou parler. Cette absence gnrale de sens moral se manifeste encore dans la manire dont le roi et ses collaborateurs appliquent la rgle pose par Richelieu et Mazarin de rserver tous les droits et toutes les faveurs pour les catholiques; ou pour les huguenots _dociles_; c'est--dire pour ceux qui, trafiquant de leur conscience, abandonneraient la religion qu'ils croyaient la meilleure, en _demandant du retour_ pour se faire catholiques. Il avait fallu que l'clat des services lui fort la main, pour que Louis XIV droget en faveur de Turenne, de Duquesne et de Schomberg la rgle de n'accorder qu' des catholiques ou des convertis les hauts grades de l'arme ou de la marine. Quant aux autres officiers de terre ou de mer huguenots, on leur laissait inutilement attendre les grades et l'avancement auxquels leurs services leur donnaient droit. Beaucoup d'entre eux, quand on leur montrait que leur croyance tait le seul obstacle la ralisation de leurs dsirs, n'avaient pas la mme fermet que Duquesne et Schomberg, dclinant les offres les plus tentantes, en disant: Il doit suffire au roi que _nos services soient bons catholiques_. Madame de Maintenon veut faire abjurer son parent de Villette, un huguenot qui, de capitaine de vaisseau, veut passer chef d'escadre. Elle lui fait donner par Seignelai un commandement en mer qui doit le tenir loign de France pendant plusieurs annes, et lui permettre de se convertir sans y mettre une hte _suspecte_. Elle crit de Villette: Le roi vous estime autant que vous pouvez le dsirer, et vous pourriez bien le servir si vous vouliez... Vous manquez Dieu, au roi, moi et vos enfants, par votre malheureuse fermet. Ses lettres se succdent, de plus en plus pressantes; elle finit par lui crire: Songez une affaire si importante ... Convertissez-vous avec Dieu, et sur la mer, o vous ne serez point souponn de vous tre laiss persuader par complaisance. Enfin, convertissez-vous _de quelque manire que ce soit_. M. de Villette finit par se rendre et se convertit: _douze jours aprs_, _il tait nomm chef d'escadre_. Cependant Mme de Caylus, sa fille, raconte ainsi dans ses mmoires, cette conversion _dsintresse_: Mon pre s'embarqua sur la mer et fit pendant cette campagne des rflexions qu'il n'avait pas encore faites... Mais ne voulant tirer de sa conversion aucun mrite pour sa fortune, son retour, il fit abjuration entre les mains du cur de... Le roi lui ayant fait l'honneur de lui parler avec sa bont ordinaire sur sa conversion, mon pre rpondit avec trop de scheresse que c'tait la seule occasion de sa vie _o il n'avait point eu pour objet de plaire Sa Majest_. Il faut reconnatre que ce converti, s'il n'tait pas _dsintress_, tait du moins un habile courtisan. La conversion de M. de Villette, avec qui l'on avait cru devoir garder des mnagements exceptionnels, raison de sa parent avec Mme de Maintenon, n'eut lieu qu' la fin de 1684, mais, la tactique des menaces mles aux promesses tait dj employe depuis longtemps auprs des officiers de la marine royale. En effet, ds le 30 avril 1680, la circulaire suivante avait t envoye aux intendants des ports de mer. Sa Majest m'ordonne de vous dire qu'elle a rsolu d'ter petit petit du corps de la marine tous ceux de la religion prtendue rforme... Vous pouvez faire entendre tout doucement ceux desdits officiers qui sont de la religion, que Sa Majest veut bien encore patienter quelque temps...; mais que, aprs cela, son intention n'est pas de se servir d'eux s'ils continuent dans leur erreur. Seignelai prvient l'officier de marine Gaffon qu'on lui enlvera son emploi s'il n'est pas converti dans trois mois, et il retire un lieutenant de vaisseau le commandement de quatre pinasses, attendu que le roi, lorsqu'il lui avait donn ce commandement, ignorait sa qualit de rform. En envoyant l'intendant de Brest un brevet de lieutenant et une gratification de 50 livres accorde au sieur Barban de Gonches, pour prix de sa conversion, Seignelai ajoute: Il est propos que vous fassiez bien valoir cette grce aux autres officiers de la religion pour que cela serve les attirer. Le 16 dcembre 1685, le secrtaire d'tat finit par s'impatienter du retard apport aux conversions et crit ce mme intendant: Il faut que vous me fassiez savoir ceux qui refuseraient de se convertir, que vous leur dclariez qu'ils n'ont plus pour y penser que le reste de l'anne. (15 jours!) Avant mme, que le dlai accord aux officiers de marine ne soit expir, Dobr de Bobigny, un enseigne de vaisseau, huguenot obstin est enferm le 21 dcembre au chteau de Brest, et l'intendant crit Je lui ai fait entendre qu'il ne devait pas s'attendre de sortir de prison qu'il n'et fait son abjuration. Il n'en sortit, en effet, qu'en 1693, et ce fut pour se voir expuls du royaume comme opinitre. Louvois, de son ct, avait fait pour l'arme de terre ce que Seignelai faisait pour la marine. Le roi, crivait-il, disposera des emplois des officiers qui n'auront pas fait abjuration dans un mois. Les derniers ne jouiront pas de la pension que Sa Majest accorde aux nouveaux convertis. Le passage suivant d'une des lettres de l'intendant d'Argouges montre bien l'esprit de la politique suivie en vertu du plan de conversion imagin par Louis XIV: J'ai fait; dit-il, plusieurs voyages Aubusson, j'en ai fait _emprisonner_ plusieurs et _rcompenser _des charits du roi ceux que j'ai cru les mieux convertis, esprant que des mesures si _opposes_ feraient bon effet. De mme l'vque de Mirepoix, pour arriver faire convertir M. de Loran, demande que le roi crive ce gentilhomme une lettre _mle d'honntets et de menaces_, et il se charge de mnager, avec le concours de l'intendant, l'effet de cette lettre, pour obtenir le rsultat poursuivi. Par application de cette politique deux faces, rigueur pour les opinitres, faveurs pour les dociles, tout prisonnier pour dettes qui se convertit est mis en libert; mais il reste sous les verrous, s'il demeure huguenot. Celui qui a un procs en a le gain entre les mains sa volont, les juges lui donnent raison s'il abjure. Si au contraire un huguenot, aprs avoir commis un crime, voulait chapper la rigueur des lois, il n'avait qu' se convertir. Ainsi M. de Chambaran avait t dcrt de prise de corps par la cour de Rennes pour avoir commis un assassinat. Une fois sous les verrous, il abjure et le roi lui accorde des lettres de rmission ainsi motives _ cette cause qu'il avait fait sincre runion l'glise catholique_. Un soldat ancien catholique ayant vol, se dit huguenot et obtient sa grce au prix d'une abjuration _simule_. Les vques et les intendants rivalisent d'ardeur dans cette campagne de conversions _mercenaires_, et s'entremettent dans les plus honteux brocantages, sur le grand march aux consciences ouvert par toute la France. L'archevque de Narbonne crit: J'ai dcouvert que Bordre fils a ici des attachements et des liaisons qui faciliteraient sa conversion, si l'on peut lui faire apprhender un exil loign ou un ordre pour sortir du royaume. Si vous jugez propos de m'envoyer une lettre de cachet pour cela, on me fait esprer qu'en la lui faisant voir, on le disposera couter, et qu'ensuite, _moyennant une charge de conseiller ce prsidial_ dont le roi le gratifierait, il ne serait pas impossible de le _gagner_. Je n'ai pas perdu mon temps pour le fils de Monsieur d'Arennes, le cadet. Son ambition serait d'entrer dans la maison du roi _avec un bton d'exempt_... si le roi veut lui faire _quelque gratification pour cela_, elle sera bien employe. Voyez, si vous jugez propos qu'il aille la cour o il pourrait faire son abjuration, _car ceux de cette religion prtendent que quand ils ont fait ce pas on les nglige un peu_. Pour ce qui est de l'an, la grande difficult sera _de le dtacher d'une amourette _qu'il a Nmes, en vue du mariage avec une huguenote. Nous esprons pourtant l'branler _par l'assurance qu'il obtiendra l'agrment pour un rgiment de cavalerie_. L'vque de Lodve: C'est un malheur que vous ne puissiez rien faire pour ce pauvre Raymond, qui veut se convertir; je conois que vous ne vous mliez pas de disposer des emplois de la compagnie de M. le duc du Maine, mais peut-tre ne serait-il pas impossible que vous fournissiez quelqu'un le moyen de se mler utilement de l'y placer. Il pourrait donner pour cela une bonne partie de l'argent. L'vque de Valence: J'ai promis M. du Moulac, gentilhomme du Pousin en Vivarrais, qui a fait abjuration de l'hrsie de Calvin entre mes mains, de vous supplier de lui vouloir bien accorder votre protection; pour lui faire obtenir la chtellenie de Pousin. Ce gentilhomme espre, par votre protection, obtenir pour lui la prfrence sur ceux qui voudraient l'acheter, m'ayant dit que vous aviez eu la bont de la lui faire esprer aprs sa conversion. L'vque de Montpellier: Vous etes la bont, Monsieur, de vous employer auprs du roi pour faire obtenir une pension de six cents livres Mlle de Nancrest. Maintenant son ane est en tat, l'exemple de sa soeur, de faire son abjuration; mais comme elle souhaiterait une pareille pension de Sa Majest, j'ai cru que vous approuveriez que je m'adressasse vous une seconde fois pour obtenir cette grce. On voit Fnelon solliciter de mme, et avec succs, une pension de deux mille livres pour une demoiselle anglaise, miss Ogelthorpe. J'espre, crit-il Le Tellier, que vous n'aurez pas de peine toucher le coeur du roi, je crois mme que Dieu, qui a chang celui d'une demoiselle si prvenue contre la vraie religion, mettra d'abord dans celui de Sa Majest le dsir de faire ce qu'elle a dj fait tant de fois pour faciliter les conversions; une pension lvera toutes les difficults et mettra cette personne en sret pour toute sa vie. Quand il s'agissait de gens de qualit, le chiffre de la pension tait assez lev; ainsi la pension donne au fils an du comte de Roye, l'occasion de sa conversion, tait de douze mille livres. On accordait des pensions de conversion, mme des trangers, comme l'anglaise Ogelthorpe ou l'rudit allemand Kuster, qui reut une pension de deux mille livres. On donna tant et tant que l'on ne put plus payer, et qu'en 1699 Louis XIV fut oblig de prescrire de ne plus pensionner que des gens trs dignes par leur qualit et leurs mrites et par un besoin trs effectif. Cette prudente prescription ne fut pas suivie, l'ardeur aveugle des convertisseurs ne le permettait pas; c'est pourquoi, ainsi que le dit Rulhires, la plupart des pensions ne furent plus payes, l'on eut cet trange spectacle de convertis abuss et de convertisseurs infidles. Louvois, accabl de rclamations de convertis abuss, rpondait cyniquement: Les pensions sont pour les gens _ convertir_ et non pour ceux qui sont convertis. Cependant plusieurs de ces pensions de convertis furent payes jusqu' la Rvolution, et le 6 avril 1791 l'Assemble nationale sanctionnait encore un tat de ci-devant pensionnaires, auxquels il tait accord des secours, tat sur lequel figurait Christine- Marguerite Plaustrum, ne en 1715, avec cette mention: Pension de trois cents livres, accorde titre de subsistance et en considration de sa conversion la foi catholique. Ce n'tait pas seulement par les honneurs, des grades, des places et des pensions que l'on avait procd l'achat des consciences. Bien avant la rvocation, on avait cr une caisse des conversions pour acheter _au rabais_ les abjurations des petites gens, et cela au prix d'une somme modique une _fois paye_. Cette caisse avait pris un grand dveloppement depuis que le roi lui avait affect le tiers du produit des conomats, et on en avait confi l'administration au converti Plisson, ancien serviteur du surintendant Fouquet, ce brocanteur expert des vertus de la cour. Les vques et les intendants rivalisaient d'ardeur pour obtenir l'aide des fonds envoys par Plisson le plus grand nombre possible de conversions bon march. Plisson crit cependant ses collaborateurs de province que c'est _beaucoup trop cher_, que d'avoir, comme dans les valles de Pragelas, achet sept ou huit cents conversions au prix de deux mille cus. Il invite les vques et les intendants imiter ce qui s'est pass dans le diocse de Grenoble, o les abjurations ne sont jamais alles au[3] prix de _cent francs _et sont mme demeures _extrmement au-dessous_. Il leur rappelle que les listes de convertis passent sous les yeux du roi, et les avertit qu'ils ne peuvent, faire mieux _leur cour _ Sa Majest, qu'en faisant produire aux sommes qu'il leur envoie le plus grand rsultat possible, c'est--dire beaucoup de conversions pour trs peu d'argent. Ces adjurations pressantes produisirent leur effet, puisque Rulhires a pu dire, aprs avoir compuls toutes les archives du gouvernement: Le prix _courant_ des conversions tait, dans les pays loigns, six _livres _par tte de converti, il y en avait _ plus bas prix_. La plus chre que j'aie trouve, _pour une famille nombreuse_, est 42 livres. En Poitou, dit Jurieu, de son ct, certains marchandrent, et tel, qui l'on ne voulait donner _qu'une pistole_, tint ferme et finit par obtenir _quatre cus_ pour se convertir; mais quelques- uns n'eurent que _sept sols_, envelopps dans un petit papier. Pour grossir, leurs listes, les convertisseurs usaient en outre de _fraudes pieuses_. La liste des convertis ayant t signifie plusieurs consistoires, dit lie Benot, on put constater que les mmes personnes taient portes deux fois, que plusieurs indiqus comme ayant abjur, avaient toujours t catholiques, etc. M. Paulin Paris, qui a retrouv aux archives nationales deux listes de convertis _parisiens _pour les annes de 1677 et 1679, a constat: 1 Que la liste de 1677, indique comme contenant 515 convertis _franais_, n'en comprend en ralit que 214, parmi lesquels on trouve cinq _Anglais_, huit _Belges_ et treize _Suisses ou Hollandais_. 2 Que la liste de 1679, indique comme portant plus de _douze cents noms_, n'en contient que 526, que la moiti de ces 526 noms avaient dj figur dans la liste de 1677, enfin que, parmi ces convertis _franais_, il y a des _Allemands_, _des Danois_, _des Pimontais et des Russes_. Des catholiques, pour empocher deux ou trois cus pays pour les abjurations, se dirent huguenots et touchrent la prime. Quant aux huguenots peu honntes, qui, pour toucher la prime d'abjuration, mettaient leur signature ou leur croix au bas d'une quittance, ils retournaient ensuite tranquillement au prche comme auparavant. Le scandale des _rechutes_ devient si grand que le roi est oblig d'dicter de terribles peines contre les relaps, en motivant ainsi sa dcision: Nous avons t inform que, dans plusieurs provinces de notre royaume, il y en a beaucoup, qui, aprs avoir abjur la religion prtendue rforme, dans l'esprance de contribuer aux sommes que nous faisons distribuer aux nouveaux convertis, y retournent bientt aprs. Nul ne se fait illusion d'ailleurs sur la valeur des conversions obtenues prix d'argent, et Fnelon reconnat que ds qu'on abandonne les nouveaux convertis eux-mmes, leurs bonnes dispositions s'vanouissent en _deux jours_. Si, par hasard, dit un intendant, on en voit paratre quelques-uns l'glise, ce sont ceux qui esprent se conserver, par l, leur emploi ou office, et les pensions qu'ils ont du roi, et d'autres pour tcher d'attraper quelque bon sur les biens de ceux qui ont quitt le royaume, et encore n'y vont-ils que _par grimace_. Pour que Louis XIV crt la sincrit des conversions obtenues _au rabais_ par la caisse de Plisson, il fallait qu'il y mt une grande complaisance; cependant Rulhires dit: De _cette_ caisse, compare par les huguenots _ la boite de Pandore_, sortirent en effet, tous les maux dont ils ont se plaindre. Il est ais de sentir que l'achat de ces _prtendues_ conversions dans la lie des calvinistes, les surprises, les fraudes pieuses qui s'y mlrent, et tous ces comptes exagrs rendus par des commis infidles, persuadrent faussement au roi que les rforms n'taient plus attachs leur religion, et que le _moindre intrt_ suffisait pour les engager la sacrifier. Que le roi ait pu croire que tout ses sujets huguenots taient prts trafiquer de leur foi religieuse pour quelques cus, c'est dj difficile admettre, mais ce qui passe l'imagination, c'est de voir que pas un seul des convertisseurs ne semble souponner combien est odieux et immoral, le trafic des consciences auquel il se livre. Quelques-uns vont plus loin encore, _ils spculent sur la faim_, pour faire des proslytes la religion catholique. On lit dans la correspondance des contrleurs gnraux, la date du 20 octobre 1685: Grce aux exhortations de l'intendant (aid par les dragons) et aux aumnes du roi, la ville d'Aubusson a abjur presque tout entire, mais il faudra _y rpandre encore de l'argent_ pour compenser le dpart de plusieurs manufacturiers. Quelques mois auparavant, Paris, le commissaire Delamarre apprenant que quelques ministres interdits s'y trouvent dans une si grande ncessit qu'on les prendrait pour des insenss, demande leur adresse pour voir s'il ne serait pas possible de les faire aborder par quelque endroit, _pour les convertir en secourant leur misre_. Fnelon envoy en Saintonge pour reconvertir les huguenots un peu trop sommairement convertis par les dragons, conseille des moyens de _persuasion _analogues. Il crit Seignelai: _Pour les pauvres_, _ils viendront facilement_ si on leur fait les mmes _aumnes _qu'ils recevaient chaque mois du Consistoire... _on ne donnerait qu' ceux qui feraient leur devoir_. Si on joint toujours exactement _ces secours_, ajoute-t-il, des gardes pour empcher des dserteurs et la rigueur de peines (les galres et la confiscation), il ne restera plus que de faire trouver aux peuples autant de _douceur_ demeurer dans, le royaume que de pril entreprendre d'en sortir. On voit dans la correspondance des vques, qu'on refuse des secours une veuve jusqu' ce que ces enfants aient abjur. Qu'on agit de mme avec les membres d'une famille qui sont si pauvres _qu'ils vont tout nus_, la mre ayant mieux aim demeurer _nue_, que d'accepter un habit qu'on lui donnait, _ condition_ qu'elle viendrait une fois la messe, etc. De son ct, le terrible proconsul du Languedoc, Bville, crit: Les douze mille livres que le roi a eu la bont de m'envoyer, _pour faire des aumnes dans les missions_, font un effet merveilleux, et _gagnent_ tous les pauvres la religion. Bien que ce motif ne soit, pas d'abord _trs pur_, les missionnaires savent trs bien le _rectifier_, et ils engagent, _par ce moyen_, une infinit de personnes s'instruire et frquenter les sacrements. Elles (les aumnes) sont d'autant plus utiles qu'il y a _une misre extrme_ cette anne dans les Cvennes, parce que le bl et les chtaignes ont manqu, et beaucoup de paysans _ne vivent prsent que de glands et d'herbes_... -- _Cette grande ncessit _m'a fait penser qu'il serait trs utile d'tablir, dans le fond des Cvennes, quatre ou cinq missions aprs _Pques dans lesquelles je ferais distribuer le pain_, ainsi les pauvres recevraient en mme temps ce secours pour le temporel et l'instruction. Ces missions ambulantes pour la conversion des hrtiques, payes sur la cassette du roi, avaient commenc sous Louis XIII, elles continurent sous les rgnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI; des gratifications en argent, donnes aux convertis, ajoutaient du poids aux discours des missionnaires. Voici une ordonnance de comptant signe de Louis XVI, et portant la date du 1er janvier 1783: Garde de mon trsor royal, M. Joseph Micault d'Harvelay, payez comptant, au sieur vque de Luon, la somme de quatre cents livres, pour aider la subsistance des missionnaires du Bas Poitou _qui travaillent la conversion des protestants_, et ce pour la prsente anne. Il est bon de se rappeler que, depuis les dernires annes du rgne de Louis XIV, il n'y avait plus _lgalement_ un seul protestant en France, tout huguenot, ayant abjur ou non, tant, de par la volont du roi, _rput catholique! _On conservait cependant les missions travaillant la conversion des protestants. Ce n'tait pas seulement prix d'argent qu'on achetait les conversions, c'tait encore, on le sait, l'aide de _faveurs_ de toute nature accordes aux huguenots _dociles_: une de ces _faveurs_ tait la sursance du paiement des dettes; un dit accordait, tous les huguenots qui feraient abjuration, un terme et dlai de trois ans pour le paiement du capital de leurs dettes; il est dfendu leurs cranciers, tait-il dit, de faire aucune poursuite contre eux pendant ledit temps, peine de nullit, cassation de procdures et tous dpens. Cet trange dit apporta un trouble si profond dans le commerce qu'on fut bientt oblig de dcider que cette sursance du paiement des dettes ne pourrait tre invoque ni entre les nouveaux convertis, ni par les marchands convertis, pour les affaires qu'ils avaient avec l'tranger. Les conversions _mercenaires_, obtenues, soit prix d'argent, soit par des faveurs, n'avaient cependant pas sensiblement diminu le nombre des huguenots, en sorte que le plan conu par Louis XIV pour ramener, _sans violence_, son royaume l'unit religieuse menaait d'chouer misrablement. Par malheur, une des faveurs promises aux huguenots _dociles_, l'exemption des logements militaires, fut l'occasion de la jacquerie militaire qui a reu le nom de _dragonnades_, et que suivirent les emprisonnements, les confiscations et toutes les odieuses mesures de violence que nous aurons signaler au cours de ce travail. Dans un des chapitres de ce livre je ferai le rcit dtaill des _dragonnades_, des violences exerces par les soldats pour arracher une abjuration deux millions de victimes qui n'opposaient leurs bourreaux d'autre rsistance, que leur constance rsigne, leurs larmes et leurs gmissements. Les suites de cette jacquerie militaire furent choquantes, dit Michelet; le niveau de la moralit publique sembla baisser, Le contrle mutuel des deux partis n'existant plus, l'hypocrisie ne fut plus ncessaire, le dessous des moeurs apparut. Cette succession immense d'hommes _vivants_, qui s'ouvrit tout coup, fut une proie. Le roi jeta par les fentres; on se baissa pour ramasser. Scne ignoble! ... La vie de cour ruinait la noblesse. On n'osait sonder les fortunes; on n'et vu dessous que l'abme. Le Roi, obligeamment interdit la publicit des hypothques, qui et mis jour cette _gueuserie_ des grands seigneurs. Ruins par le jeu, les loteries, la plupart attendaient un coup du sort pour remonter. Plusieurs faisaient le sort au lieu d'attendre, _ou en volant au jeu_, _ou par la poudre de succession_. Les plus hauts mendiaient, du lever, au coucher, dvalisaient le roi de tout ce qui venait, office ou bnfice. Mais tout cela, des bribes, des miettes! Ils prissaient, s'il ne tombait d'en haut une grande manne imprvue, quelque vaste confiscation. Le miracle apparut au ciel en 1685. Six cents temples ayant t dtruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charit, devaient passer aux hpitaux catholiques... La cour visait ce morceau. Les jsuites crurent prudent de demander et faire dcider que ces biens revinssent, non aux hpitaux, mais au roi, autrement dit ceux qu'il favoriserait ou qui mriteraient en poussant la perscution... Aprs les biens des temples, ceux des particuliers suivirent; chacun fut ardent la proie. Ce fut un gouffre ouvert, une mle o l'on se jeta pour profiter du torrent qui passait, ramasser les lambeaux sanglants. Avant Louis XIV, Anne d'Autriche avait dj endett le trsor public par ses magnificences, les privilges, les monopoles qu'elle accordait son entourage de hauts mendiants; une dame de sa cour elle avait donn un droit d'impt sur toutes les messes dites Paris; sa premire femme de chambre, la Beauvais; elle avait un jour, inconsidrment, donn _les cinq grosses fermes_, c'est--dire tous les impts productifs faisant vivre la cour, et cela en croyant ne lui faire cadeau que d'une ferme appele _les Cinq fermes_. Et, dit Madame, mre du rgent, on a sur la rgence d'Anne d'Autriche bien d'autres historiettes de ce genre. Tandis que le peuple, dcim par des famines priodiques, mourait de faim sur les grands chemins, Louis XIV jetait l'argent par les fentres, l'exemple de sa mre; et les courtisans avaient soin de se trouver sous ce qu'il jetait: Mme d'Harcourt, le bien d'un suicid; au comte de Marsan, la succession d'un bourgeois de Paris, btard mort sans enfants; de Guiche, le produit de la confiscation des biens possds par les Hollandais, en Poitou, pour prix de la dnonciation qu'il avait faite; de Grammont, deux cent mille livres pour l'avis qu'il a donn au contrleur gnral, des malversations commises par les fournisseurs des troupes d'Alsace. Monsieur, frre du roi, reoit plus d'un million pour avoir demand la poursuite des trsoriers de l'extraordinaire, qui l'on fait rendre gorge; c'taient chaque jour de grosses gratifications aux courtisans, l'occasion du mariage de leurs filles, ou sous tout autre prtexte; les dettes de jeu de Monsieur, ou de la Montespan, payer; celle-ci, en une seule nuit, perdait _neuf millions de livres_... Les plus impatients ralisaient leurs esprances de succession en donnant leurs parents, ainsi qu'on le disait alors, _un coup de pistolet dans un bouillon_. C'tait chose commune pour les grands seigneurs de vivre aux dpens de leurs vieilles matresses, et Tallemant des Raux dit, comme une chose toute simple: le comte d'Harcourt fut longtemps _aux gages_ de la femme du chancelier Sguier; Richelieu, le modle du genre, dit Michelet, ne prenait pas moins de douze louis de chacune de ses matresses. Les plus hauts seigneurs, des prlats mme, avaient des _mignons_ comme Henri III, mais ne se flagellaient plus comme lui en public. Un jour que le roi oublie son chapeau sur un sige, la boucle de diamants qui ornait le couvre-chef royal disparat. Un autre jour, Saint-Germain, les vases sacrs de la chapelle royale sont vols par un seigneur de la cour. Grandes dames et grands seigneurs trichaient au jeu; plus d'un gentilhomme fut envoy aux galres comme faux monnayeur, etc. Tous ces grands seigneurs et ces abbs et vques _Benoiton_, qui composaient la cour, sous l'ancien rgime, taient avant tout des mendiants besoigneux[4] et insatiables, et voici le portrait que fait Paul-Louis Courrier de cette runion de truands de haute vole: Quand le gouverneur d'un roi enfant dit son lve jadis: Matre, tout est vous, ce peuple vous appartient, corps et biens, btes et gens, faites-en ce que vous voudrez, cela fut remarqu. La chambre, l'antichambre et la galerie rptaient: Matre, tout est vous, ce qui, dans la langue des courtisans; voulait dire _tout est pour nous_, car la cour donne tout aux princes, comme les prtres tout Dieu; et ces domaines, ces apanages, ces listes civiles, ces budgets ne sont gure autrement pour le roi, que le revenu des abbayes n'est pour Jsus- Christ.... la cour, tout le monde sert ou veut servir. L'un prsente la serviette, l'autre le vase boire, chacun reoit ou demande salaire, tend la main, se recommande, supplie... mendier n'est pas honte la cour, c'est toute la vie du courtisan... Aucun refus, aucun mauvais succs ne lui fait perdre courage. Il n'est affront, ddain, outrage, ni mpris qui le puissent rebuter. conduit il insiste, repouss il tient bon, qu'on le chasse, il revient, qu'on le batte, il se couche terre. -- _Frappe_, _mais coute_, _et donne_; on est encore inventer un service assez vil, une action assez lche, pour que l'homme de cour, je ne dis pas s'y refuse, chose inoue, impossible, mais n'en fasse point gloire et preuve de dvouement. Mais le trsor royal de Louis XIV avait fini par s'puiser par suite de ses folles dpenses et des largesses faites aux courtisans, et au moment o tomba la manne des confiscations huguenotes, on ne pouvait plus rpter aprs Mme de Svign il ne faut pas dsesprer, quoique on ne soit pas le valet de chambre du roi, il peut arriver, qu'en faisant sa cour, _on se trouve sous ce qu'il jette_. Il tait temps pour tous ces mendiants titrs, tonsurs ou mitrs, que le roi les appelt la cure protestante, digne couronnement des dragonnades. Ce fut un spectacle coeurant, et, quelque bas que ft dj le niveau de la moralit publique, il baissa encore la suite de cette cure; des moines, des vques, des gentilshommes se disputent la succession des consistoires; les capucins de Corbigny demandent, non seulement les matriaux du temple, mais, les vases d'argent et les deniers appartenant au consistoire. Marennes, les capucins demandent la cloche du temple. L'vque de la Rochelle demande pour son chapitre, les biens de M. de la Forest. L'vque de Laon obtient sur les biens des fugitifs trois mille livres pour les matresses d'cole de son diocse. L'vque de Gap qui veut achever son palais piscopal, crit: Je n'ose pas vous importuner de mes btiments, cependant, _si_, _par le moyen des biens confisqus_, _vous trouviez le moyen de loger un vque sur le pav_, je vous en aurais beaucoup d'obligations. L'vque de Meaux demande le produit de la dmolition des temples de Nanteuil et de Morcerf, pour l'htel- Dieu et l'hpital gnral de Meaux. L'abb de Polignac reoit en don du roi les biens du fils de Ruvigny, devenu duc de Galloway. La fortune du marquis d'Harcourt est donne l'abb Feuquires, neveu de Madeleine Arnaud. Un officier de marine, la Gacherie, demande les biens d'un protestant qu'il prtend tre mort relaps; la mme demande avait t faite antrieurement par les religieuses de la visitation et avait t repousse, en prsence d'un certificat de mdecin constatant que le dfunt, quelques jours avant sa mort, tait tomb dans une paralysie gnrale. Il n'y a pas jusqu'au cocher de _Madame_ qui ne vienne demander le bien d'un huguenot dont le fils est ministre en Angleterre. Quant l'intgre de Harlay, voici comment il sut se faire donner par le roi, la somme que son ancien ami de Ruvigny, lui avait confie avant de partir pour l'Angleterre. Le vieux Ruvigny, dit Saint-Simon, tait ami d'Harlay, lors procureur gnral, et, depuis, premier prsident, et lui avait laiss un dpt entre les mains, dans la confiance de sa fidlit. Il le lui garda _tant qu'il n'en put abuser_; mais quand il vit l'clat, il se trouva modestement embarrass entre le fils de son ami et son matre _qui il rvla humblement sa peine_. Il prtendit que le roi l'avait su d'ailleurs. Mais le fait est _qu'il le dit lui-mme_, et que, pour rcompense, _le roi le lui donna comme bien confisqu_, et que cet hypocrite de justice et de vertu, de dsintressement et de rigorisme, _n'eut pas honte de se l'approprier_ et de fermer les yeux et les oreilles au bruit qu'excita cette perfidie. De Louville, gentilhomme de l'Anjou qui devait dix mille livres de Vrillac, trouve cet honnte prtexte pour ne pas rembourser son crancier, que de Vrillac _pourrait employer cette somme prparer son vasion l'tranger_. De Marsac, enseigne de vaisseau, prsente un placet au roi pour demander la remise d'une rente due _par_ lui au sieur Boisrousset, pour ce motif que les parents de son crancier _ne font pas leur devoir de catholiques_. Les parents des rfugis ne sont pas moins pres la cure que les trangers; de la Corte, officier de marine, signale son oncle comme fugitif et demande ses biens; Mme Jaucourt de la Vaysserie gagne la prime promise aux dlateurs, en dnonant son mari et ses filles qui cherchaient sortir du royaume; Mlle Vaugelade se fait allouer une pension sur les biens squestrs d'une de ses parentes. Henri de Ramsay, pour prix de sa conversion s'tait fait donner les biens de son pre, de sa mre et de ses oncles de Rivecourt passs l'tranger et tait ainsi devenu un des seigneurs _les plus riches_ du bas Poitou. Cependant il laissait son pre et sa mre _mourir dans le dnuement_, et refusait mme de rembourser son oncle 35 louis, que celui-ci avait avancs pour faire sortir son pre, de la prison pour dettes de Mastrich. Le fils de Mme de Saintenac qui avait, grce la loi des confiscations, hrit, par avance, de l'immense fortune de sa mre, laissait celle-ci _sans secours_ l'tranger, et sa mort il refusa de _payer les dettes_ qu'elle avait laisses. Fontaine, rfugi en Angleterre, met sa signature au bas d'une feuille de papier timbr et l'envoie un de ses parents rests en France, pour qu'il pt vendre ou louer son domaine. (Je lui faisais observer, dit Fontaine, qu'il serait ncessaire de dater cet acte d'une poque antrieure mon dpart de France, cette condition tant indispensable pour empcher de confisquer ma proprit). Ce bon parent suivit ces instructions pour son propre compte, il s'tablit dans la maison de Fontaine devenue sa proprit en vertu d'un acte de vente en bonne forme et le pauvre rfugi n'entendit plus jamais parler de lui. Le testament d'Alice de Cardot, lguant tous ses biens son neveu de Vignolles, ayant t cass et sa fortune confisque, ce fut alors parmi les parents, nouveaux convertis de la dfunte, qui se salirait de plus de turpitudes pour se faire adjuger cette riche proie. -- Bien qu'un des concurrents et obtenu de Flchier un certificat constatant qu'il tait digne des bonts du roi, Bville mit fin ce combat de vautours autour d'un cadavre, en faisant dcider que, provisoirement, l'hritage serait adjug l'hpital gnral de Nmes. Il serait facile de multiplier les exemples de cette nature, ceux que j'ai cits suffisent pour difier mes lecteurs. La politique de l'ostracisme des faveurs, suivie contre les huguenots par Louis XIV, aprs Mazarin et Richelieu, politique dont l'habilet est moins contestable que l'honntet, avait eu, du moins, un rsultat heureux au point de vue de la tranquillit du royaume; elle avait ramen au catholicisme toutes les grandes familles, la noblesse de cour, tous les ambitieux de pouvoir et d'honneurs, tous ceux, en un mot, pour qui la question religieuse n'avait t considre que comme un moyen de parvenir; quant la bourgeoisie protestante, voyant toutes les carrires publiques se fermer peu peu devant elle, elle s'tait consacre aux professions librales, au commerce, l'industrie et l'agriculture, et s'tait dsintresse de la politique. Les pasteurs qui avaient succd aux seigneurs dans la direction du parti protestant, non seulement n'avaient rien de l'esprit turbulent de la noblesse, mais encore avaient fait accepter par leurs co-religionnaires cette dangereuse doctrine que dsobir au roi c'tait dsobir Dieu mme. La transformation du parti protestant, autrefois si remuant, en une pacifique secte religieuse explique comment, depuis la prise de la Rochelle, le roi de France avait toujours trouv dans les rforms ses sujets les plus fidles et les plus srs. Les huguenots avaient refus de s'associer la rvolte du catholique Montmorency, et vingt ans plus tard, lors des troubles de la Fronde, ils taient rests sourds aux appels de l'ancien chef du parti protestant, le prince de Cond. Louis XIV, en confirmant l'dit de Nantes, disait: Nos sujets de la religion rforme nous ont donn des preuves de leur affection et fidlit, notamment dans les circonstances prsentes; et en 1666, crivant l'lecteur de Brandebourg, il affirmait encore ses bonnes dispositions en faveur des rforms pour leur tmoigner, disait-il, la satisfaction que j'ai eue de leur obissance et de leur zle pour mon service depuis la dernire pacification de 1660. Mais, moins les protestants devenaient dangereux pour la tranquillit du royaume, plus chacun croyait pouvoir tenter contre eux. Le clerg n'tant plus contenu par la crainte d'une rvolte possible des rforms, pressait de plus en plus vivement chaque jour le roi de prendre les mesures ncessaires pour faire prir le plus promptement possible le protestantisme. Si vous cherchez, dit Rulhires, dans la collection du clerg cette longue suite de lois, toujours plus svres contre les calvinistes, que, de cinq ans en cinq ans, chaque renouvellement priodique de ses assembles, il _achetait_ du Gouvernement, vous y observerez que ses demandes avaient quelque modration _tant que les calvinistes pouvaient tre redouts_, mais qu'elles tendirent vers une perscution ouverte _aussitt qu'ils devinrent des citoyens paisibles_. Les clricaux sont donc mal fonds prtendre que, par leur esprit remuant et indisciplin, les protestants ont mis Louis XIV dans la ncessit de tenter la ralisation de cette utopie: le retour du royaume l'unit de foi religieuse. C'est une erreur tout aussi injustifiable que commet le fouririste Toussenel quand il dclare que Louis XIV s'est montr grand homme d'tat, en voulant supprimer le protestantisme, ami de la fodalit et constituant un insurmontable obstacle l'unit de la France. Les protestants, depuis la prise de la Rochelle, ne constituaient plus un tat dans l'tat, et Louis XIV les perscuta, non par politique, puisqu'ils taient devenus ses plus fidles sujets, mais pour raisons purement religieuses. Louis, le modle des rois, dit Paul-Louis Courier, vivait, c'est le mot, la Cour, avec la femme Montespan, avec la fille La Vallire, avec toutes les femmes et les filles que son bon plaisir fut d'ter leurs maris, leurs parents. C'tait le temps alors des moeurs, de la religion, et _il communiait tous les jours_. Par cette porte entrait sa matresse le soir, et le matin son confesseur. La besogne tait rude pour le confesseur, dit Michelet, car le roi possdait _publiquement_ la fois trois femmes; la reine, La Vallire et la Montespan, _elles communirent ensemble_, _ _Notre-Dame de Liesse, la reine rcemment accouche, La Vallire grosse de six mois, la Montespan dans les premiers troubles d'une grossesse. Il fallut remplacer le pre Amat qui avait des scrupules, par le pre Ferrier, puis par le pre Lachaise, deux jsuites qui trouvrent tout naturel que le roi pronont la sparation de corps et de biens entre M. de Montespan et sa femme, qu'il ft lgitimer ses btards _du vivant de la reine_, etc., et surent, pendant vingt ans, concilier les exigences de l'glise avec celles des passions du roi. Pour mettre sa conscience en tranquillit, Louis XIV qui avait beaucoup de pchs expier tablissait une sorte de compensation entre le bien qu'il obligeait ses sujets faire et le mal qu'il faisait lui-mme. C'est ainsi que ce prince, doublement adultre, rendait une ordonnance portant mutilation du nez et des oreilles pour les filles de mauvaise vie et motivait ainsi une dclaration contre les blasphmateurs: Considrant qu'il n'y a rien qui puisse davantage attirer la bndiction du ciel sur notre personne et sur notre tat que de garder et faire garder par tous nos sujets inviolablement _ses saints commandements_ et faire punir avec svrit ceux qui s'emportent cet excs de mpris que de blasphmer, jurer et dtester son saint nom, ni profrer aucune parole contre l'honneur de la trs sacre vierge, voulons et nous plat, etc. C'est l'application du commode systme en vertu duquel le compagnon d'un enfant royal est fouett toutes les fois que son auguste camarade a fait une faute, du systme en vertu duquel, font pnitence, par dlgation, les deux vieilles galantes repenties dont Dangeau conte ainsi l'histoire: La duchesse d'Olonne et la marchale de la Fert sa soeur, clbres toutes deux par leurs galanteries, devenues vieilles et touches par un sermon qu'elles venaient d'entendre un jour de mercredi des cendres, songeaient srieusement l'oeuvre de leur salut... Ma soeur, dit la marchale, que ferons-nous donc? Car il faut faire pnitence. Aprs beaucoup de raisonnements et de perplexits: Ma soeur, reprit, l'autre, tenez, voil ce qu'il faut faire: _faisons jener nos gens!_ De mme, Louis XIV croyait racheter ses pchs, en provoquant par tous les moyens la conversion des huguenots de son royaume, en faisant pnitence sur le dos de ses sujets hrtiques. Rulhires constate que cette proccupation d'intrt personnel est bien le motif dterminant de la croisade l'intrieur, entreprise par Louis XIV. Il avait, dit-il, form le dessin de convertir les huguenots, comme trois sicles plus tt et du temps de Philippe- Auguste et de Saint-Louis, il et, _en expiation de ses pchs_, fait voeu d'aller conqurir la Terre Sainte. Quant possibilit de trouver une justification de l'dit de rvocation, on ne saurait trouver de tmoignage moins suspect que celui de Saint-Simon, puisque c'est lui qui dconseilla le rgent du rappel des huguenots et qu'il dit, dans ses mmoires, que Louis XIV avait fait la faute de rvoquer l'dit de Nantes, beaucoup plus dans la manire de l'excution que dans la chose mme. Or, Saint-Simon reconnat qu'il n'y avait nulle raison, nul prtexte mme, de dchirer le contrat pass entre les catholiques et les protestants sous la garantie de la signature royale, et il apprcie ainsi la faute commise par Louis XIV dans l'excution de la rvocation de l'dit de Nantes: Qui et su un mot de ce qui ne se dlibrait que entre le confesseur, le ministre alors comme unique et l'pouse nouvelle et chrie, et qui de plus, et os contredire? C'est ainsi que sont mens tout, par une voie ou par une autre, les rois qui... ne se communiquent qu' deux ou trois personnes, et bien souvent moins, et qui mettent, entre eux et tout le reste de leurs sujets, une barrire insurmontable. La rvocation de l'dit de Nantes, _sans le moindre prtexte et sans aucun besoin_, et les diverses dclarations qui la suivirent furent les fruits de ce complot affreux, qui dpeupla un quart du royaume, qui ruina son commerce; qui l'affaiblit dans toutes ses parties, qui le mit si longtemps au pillage public et avou des dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels ils firent rellement mourir tant d'innocents de tout sexe, et par milliers, qui ruina un peuple si nombreux, qui dchira un monde de familles, qui arma les parents contre les parents pour avoir leurs biens et les laisser mourir de faim, qui fit passer nos manufactures aux trangers, fit fleurir et regorger leurs tats aux dpens du ntre et leur fit btir de nouvelles villes, qui donna le spectacle d'un si prodigieux peuple, proscrit, nu, fugitif, errant, sans crime, cherchant asile loin de sa patrie; qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent trs estims pour leur pit, leur savoir, leur vertu, des gens aiss, faibles, dlicats, la rame et sous le nerf trs effectif du comit pour cause unique de religion: enfin qui, pour comble de toutes horreurs, remplit toutes les provinces du royaume de parjures et de sacrilges, o tout retentissait des hurlements de ces infortunes victimes de l'erreur pendant que tant d'autres sacrifiaient leur conscience leurs biens et leur repos, et achetaient l'un et l'autre par des abjurations simules, d'o, sans intervalle, on les tranait adorer ce qu'ils ne croyaient point et recevoir rellement le divin corps du saint des saints, tandis qu'ils demeuraient persuads qu'ils ne mangeaient que du pain qu'ils devaient encore abhorrer. Presque tous les vques se prtrent cette pratique subite et impie, beaucoup y forcrent, la plupart animrent les bourreaux, forcrent les conversions: Le roi s'applaudissait de sa puissance et de sa pit. Il se croyait au temps de la prdication des aptres et il s'en attribuait tout l'honneur. Les vques lui crivaient des pangyriques, les jsuites en faisaient retentir les chaires et les missions. Toute la France tait remplie d'horreur et de confusion et jamais tant de triomphes et de joie, jamais tant de profusions de louanges... nos voisins exultaient de nous voir ainsi nous affaiblir et nous dtruire nous-mmes, profitaient de notre folie, et btissaient des desseins sur la haine que nous nous attirions de toutes les puissances protestantes. Quelles que pussent tre les dsastreuses consquences de cette cruelle perscution religieuse, elles n'taient pas de nature arrter Louis XIV dans la voie dplorable o il s'tait engag. On lit, en effet, dans les mmoires du duc de Bourgogne, que dans le conseil o fut dcide la rvocation de l'dit de Nantes, le Dauphin ayant observ que, en admettant que la paix ne ft pas trouble, un grand nombre de protestants sortiraient du royaume, ce qui nuirait au commerce et l'industrie et, par l mme, affaiblirait l'tat, le roi trouva la _question d'intrt peu digne de considration _compare aux avantages d'une mesure qui rendrait la religion sa splendeur, l'tat sa tranquillit et l'autorit tous ses droits. Il n'y a donc pas s'tonner si Louis XIV refusa obstinment de revenir sur ses pas, quand il vit que la conversion de ses sujets huguenots n'tait qu'une vaine apparence et que son ardeur inconsidre ramener, cote que cote, la France l'unit religieuse, avait ruin le royaume. Il ne s'obstina que davantage poursuivre un but impossible par le viol journalier des consciences, et la collection des dits qu'il fit contre ses sujets huguenots, faits par force catholiques, ou lgalement rputs catholiques sans avoir jamais abjur, est un monument monstrueux d'iniquit et de draison. CHAPITRE II LIBERT DU CULTE _Caractre d'humiliation du culte protestant_. _-- Maxime du prince de Cond_. _-- Temples supprims_. _-- Ministres interdits_. _-- La dsolation des provinces du midi. -- L'insurrection des Cvennes_. _-- Les assembles_. _-- Les pasteurs du dsert_. _-- Reprise gnrale du culte protestant_. _- - Mariages et baptmes_. _-- L'dit de 1787._ L'dit de Nantes n'avait pas, en ce qui concerne l'exercice du culte, plac sur un pied d'galit la religion catholique et la religion protestante. Le culte catholique tait librement clbr sur tous les points du royaume et avait partout la premire place, tandis que l'exercice du culte protestant n'tait autoris que dans les lieux o il avait exist avant 1597. Jusqu' 1573, les dits royaux avaient qualifi le protestantisme de _religion nouvelle_, l'dit de Nantes l'appela religion _prtendue _rforme, puis dfense fut faite aux pasteurs de prendre un autre titre que celui de ministres de la religion _prtendue _rforme, et, dans tous les actes publics, les huguenots durent tre qualifis de _prtendus _rforms. Rien ne fut nglig, du reste, pour accuser ce _caractre d'humiliation_ qu'on voulait donner au protestantisme, afin de mieux marquer la diffrence de _situation de la religion tolre et de la religion matresse et dominante_, de la rforme _qui est toute fausse _et de la catholique _qui est toute sainte et toute sacre_, ainsi que le disait l'vque d'Uzs. Non seulement on dfendit aux gentilshommes huguenots de se faire enterrer dans les cimetires catholiques ou dans les caveaux des glises, _sous prtexte que les tombeaux de leurs pres y taient ou qu'ils avaient quelque droit de patronage ou de seigneurie_, mais encore les cimetires communs aux morts des deux religions, durent tre abandonns aux catholiques. Les huguenots qui avaient rclam vainement contre l'appellation de _prtendus _rforms qu'on leur imposait, protestrent nergiquement, sans plus de succs, contre cette prescription d'avoir enterrer leurs morts _ part_, ce qui les marquait, disaient-ils, _d'une tache odieuse et fltrissante._ Pourquoi, dit une requte des glises rformes, nous assigner des cimetires _ part_? Nos pres avaient leur droit en ceux qui taient dj, et taient publics et _communs_. Ne nous ont-ils pas laisss hritiers de leurs droits en cela, _aussi bien qu'en cet air franais que nous humons_, aussi bien qu'en ces villes que nous hantons, aussi bien qu'en ces maisons que nous habitons? Aujourd'hui encore, nous voyons sans cesse de graves difficults se produire par suite de la prtention de l'glise catholique de faire inhumer _ part_, tous ceux, catholiques ou non catholiques, qu'elle n'a pas pu ou voulu enterrer religieusement. Cette prtention se base sur ce qu'elle aurait fait _siens_, les cimetires, proprits communales, en leur donnant une bndiction gnrale qui aurait transform leur _sol _en _terre sainte._ Dans un certain nombre de localits on a cru prvenir le retour de difficults de ce genre, en attribuant chaque culte diffrent, une portion du cimetire, mais cette solution n'est pas satisfaisante, car le mort peut n'avoir, de son vivant, appartenu aucun culte. La ville de Paris a trouv la vraie solution du problme. Elle a astreint, le clerg catholique bnir chaque fosse _isolment_, ne plus tendre sa bndiction au cimetire tout entier. De cette faon, catholiques, protestants, juifs, libres penseurs, sont enterrs cte cte et non plus _ part_, et le cimetire est vraiment ce qu'il doit tre, le lieu de repos commun pour tous les morts. L'glise n'admettant pas _la tolrance_, mme pour les morts, les clricaux de la chambre des dputs faisaient preuve d'illogisme en 1885, lorsqu'ils demandaient, l'occasion de la proposition d'inhumer Victor Hugo au Panthon, que cet difice continut tre consacr l'exercice du culte catholique. M. Goblet leur rpondait avec raison: Ce grand esprit tait profondment religieux. Je rappellerai cet admirable testament dans lequel, tout en rpudiant tous les dogmes et en dclinant les prires des prtres, il proclamait sa foi en Dieu; mais parce qu'il croyait en Dieu d'une manire diffrente de la vtre, vous lui auriez ferm les portes, de votre glise. Je vous le demande, si nous l'avions port au Panthon, _restant l'tat d'glise_, _l'y _auriez-vous reu? M. Baudry d'Asson et plusieurs de ses collgues de la droite, ne pouvaient s'empcher de rpondre: non! Les clricaux d'aujourd'hui auraient, dans ce cas, agi comme le fit en 1814 la royaut de droit divin, dont le premier soin fut de tirer des caveaux du Panthon les corps de Voltaire et de Rousseau et de les faire jeter la voirie. Au snat, MM. de Ravignan et Fresneau allaient jusqu'au bout de la doctrine catholique de l'intolrance, lorsqu'ils disaient que si le Panthon perdait son caractre religieux, aucun grand homme _chrtien_, ne consentirait tre enterr _la dedans_[5]. Ainsi une nation ne pourrait assigner un mme lieu de spulture, dans un difice _n'ayant aucun caractre religieux_, _ _tous ses grands hommes catholiques ou non catholiques, parce que, ainsi que le disait M. de Ravignan, ce serait infliger aux catholiques une spulture qui serait un attentat leur croyance que de les faire reposer ct de protestants, de juifs, de thistes et d'athes. C'est l'application aux morts de cette thorie de l'glise, que la loi ne peut mettre sur le mme pied l'erreur et la vrit, thorie empchant que la paix et la tolrance puissent rgner dans un pays, non seulement entre les vivants, mais encore au milieu des tombeaux. Pour bien marquer le caractre d'_humiliation _du culte protestant, mme dans l'intrieur des temples, Louis XIV ne ngligea rien, il fit enlever de ces difices religieux, les bancs et siges levs l pour les gentilshommes, juges, _consuls _et chevins, les fleurs de lys, armes du roi, des villes et des communauts places sur les bancs, murailles et vitres desdits temples. Il fit dfense tous juges royaux ou des seigneurs, consuls et chevins rforms de porter _dans les temples_, et lorsqu'ils y allaient ou en revenaient, leurs robes rouges, chaperons et autres marques de magistrature. Dans les villes, siges d'un archevch ou vch, le temple ne pouvait tre plac moins d'une lieue de la dernire maison d'un des faubourgs. Louis XIV interdit, en outre, de prcher et de s'assembler dans les temples, de n'importe quelle ville, pendant que les vques ou archevques s'y trouvaient en tourne pastorale. Dans les villes, o il y avait citadelle ou garnison de troupes royales, il tait dfendu aux protestants de s'assembler, au son des cloches. Du jeudi au samedi, pendant la semaine sainte, les cloches de tous les temples devaient s'abstenir de sonner l'exemple de celles des glises catholiques. Plusieurs temples, entre autres celui d'Uzs, furent dmolis, comme tant placs _trop prs _des glises catholiques, dont les offices taient troubls par le son des cloches et le chant des psaumes. Quand une procession, dans laquelle tait port le Saint- Sacrement, passait devant un temple, les protestants assembls devaient cesser le chant des psaumes. Enfin on en vint interdire aux ministres de parler avec irrvrence, dans leur prche, des choses saintes et des crmonies de l'glise catholique. Un banc dut tre rserv dans le temple aux catholiques pour que ceux-ci pussent, dit l'dit, rfuter au besoin les ministres, et les empcher, par leur prsence, d'avancer aucune chose contraire au respect d la religion catholique. Que dirait le clerg catholique, si demain, le gouvernement rpublicain mettait en application une loi, par laquelle un banc devrait tre rserv dans chaque glise aux _non-catholiques_, _afin _que ceux-ci pussent, au besoin, _rfuter _les arguments du prdicateur, et, par leur prsence, empcher le prtre de dire chose contraire au respect d, soit aux croyances autres que celles du catholique, soit aux institutions du pays. On avait eu soin de limiter, l'intrieur des temples, la libert de l'exercice du culte protestant, et c'est avec un soin jaloux qu'on avait interdit toute manifestation extrieure du culte tolr. Il tait dfendu aux ministres de paratre au dehors des temples, _en habit long; _on ne souffrait mme pas que, dans le temple, ils portassent des soutanes et robes manches (ce qui n'appartenait qu'aux ecclsiastiques et aux officiers de justice, disait la loi). Ils ne pouvaient faire aucun prche, aucune exhortation, dans les rues, sur les places publiques, mme sous _les arbres des campagnes_, sous quelque prtexte que ce ft, excution de criminels, inondation, peste, etc.; quand ils allaient consoler les prisonniers, les ministres ne pouvaient le faire qu' voix basse et dans une chambre spare; de mme, dans les hpitaux, ils devaient faire leurs prires et exhortations aux malades rforms, voix assez basse pour qu'ils ne pussent tre entendus des autres malades. Cette prescription tait plus que difficile observer dans les hpitaux de l'ancien rgime, o l'on entassait dans chaque lit six ou huit malades, les convalescents avec les moribonds, parfois avec les morts qu'on n'avait pas toujours le temps d'enlever. Le clerg attach l'Htel-Dieu de Paris ne laissait les ministres parler aux malades _huguenots_ qu'en prsence d'un ecclsiastique, prtendant que sans cette surveillance, les ministres parlant haut, dtournaient, dans un quart d'heure, plus de malades catholiques que l'on ne pouvait en difier en trois jours. Les protestants ne pouvaient envoyer de dputations spciales, et il leur tait interdit de faire corps part dans toutes les occasions o ils avaient paratre en public. Ils _ne _pouvaient s'assembler pour faire des prires publiques, des lectures ou autres exercices de leur religion _que dans leurs temples et en prsence de leurs ministres_. Il leur tait dfendu de chanter des psaumes haute voix, dans les rues, carrefours, places publiques et mme aux fentres de leurs maisons. Ce _chant _des psaumes ne leur tait permis, dans leurs boutiques et chambres fermes, qu' cette condition qu'il ft fait voix assez basse pour ne pouvoir tre entendu des voisins et des passants. Les crmonies de noces, de baptmes et d'enterrements, tant considres comme de _ncessaires _manifestations extrieures du culte, taient rglementes de manire bien marquer le caractre d'_humiliation _qu'on voulait imprimer au culte _tolr._ Les rforms, dit un dit, allant en marche par les rues, l'occasion des noces et des baptmes, _affectent _de se trouver en nombre considrable pour se rendre leurs temples. Pour faire cesser _ce scandale_, il est dcrt qu' toutes crmonies de noces et de baptmes, qui seront faites par des huguenots, il ne pourra y avoir _plus de douze personnes_, y compris les parents qui y assisteront; il est fait dfense de marcher _en grand nombre _par les rues, en allant ces crmonies. Pour les enterrements, le nombre des personnes assistant aux convois ne peut dpasser _trente personnes_, y compris les plus proches parents du dfunt, ces enterrements doivent se faire _six heures du matin ou six heures du soir_, du mois d'avril au mois d'octobre, _ huit heures du matin ou quatre heures du soir_, du mois d'octobre la fin de mars. Le bailli de Caen avait condamn l'amende les rforms Baillebache et Daniel, raison de _la malversation _par eux commise: D'avoir couvert le cercueil du corps de la fille dudit Baillebache d'un drap blanc, sem de couronnes et guirlandes de romarin et fait porter les quatre coins d'icelui par quatre filles tenantes en leurs mains chacune un rameau aussi de romarin, et ledit Daniel d'avoir aussi pareillement fait porter les coins d'un drap tant sur le corps de sa dfunte femme. Le parlement de Rouen confirme ce jugement: Ou, Mnard, avocat, qui a dit: Qu'il n'appartenait point ceux de la religion prtendue rforme de faire aucune pompe ni crmonie dans leurs enterrements, que c'tait un honneur _rserv _ ceux qui professent la religion du prince; qu'il n'y pouvait avoir _galit _entre les deux religions; que la catholique, qui tait la religion matresse et dominante, devait avoir _tous les honneurs et tous les avantages; _que la prtendue rforme doit demeurer _dans l'abaissement_, _dans le silence et dans l'obscurit_, qu'il n'tait pas juste que _la servante se part des mmes ornements que sa matresse_. Ou l'avocat gnral, lequel a dit: Que nous voulons que ceux de la religion prtendue rforme, paraissent en toutes choses, ce qu'ils sont, c'est--dire _tolrs_, et, pour cette raison, il leur est interdit toutes choses qui sont _d'apparence extrieure; _point d'exercice public de leur religion, point de culte extrieur, _rien qui paraisse; _mme les dits leur ordonnent de faire leurs enterrements sur le soir, _afin d'en retrancher les pompes_, _les crmonies et toutes les vaines ostentations_. Ce systme _d'humiliation _appliqu par Louis XIV aux protestants, l'occasion des enterrements, nous avons vu sous la rpublique, un prfet de _l'ordre moral _tenter de le ressusciter contre les libres penseurs de Lyon. En 1873, M. Ducros, prfet du Rhne, sous prtexte de ncessits d'ordre public (prtexte invoqu au XVIIe sicle, pour les protestants), prit, en effet, un arrt dcidant que les enterrements _civils _se feraient au plus tard, _ six heures du matin en t_, _ sept heures en hiver; _qu'ils ne pourraient tre suivis par un nombre de personnes excdant le chiffre qu'il fixait, et qu'ils devraient se rendre au cimetire par la voie la plus directe, _en vitant les grandes rues._ Les journaux clricaux ne craignirent pas de prodiguer les loges cet arrt, injustifiable dans une socit o, en vertu de la loi, tous sont gaux, et ont droit au mme traitement, quelles que soient leurs croyances religieuses ou leurs opinions philosophiques. Il tait juste, disaient ces journaux bien pensants, que les morts libres penseurs fussent enterrs l'heure o taient enlevs _les immondices _de la ville, attendu que, ayant voulu _mourir comme des chiens_, _ils _devaient tre _enfouis comme des chiens._ L'injure n'tait pas nouvelle et elle a toujours t applique, par les catholiques ceux qui, protestants ou libres penseurs, n'avaient point leur lit de mort, reu les sacrements de l'glise catholique. Ainsi on lit dans le _Journal de l'toile:_ En 1590, mourut aux cachots de la Bastille, matre Bernard Palissy, prisonnier pour la religion, g de quatre-vingts ans. La tante de ce bonhomme y tant retourne le lendemain, voir comment il se portait, trouva qu'il tait mort. Et, lui dit Bussy, que, si elle voulait le voir, qu'elle le trouverait _avec ses chiens _sur le rempart, o il l'avait, fait traner _comme un chien _qu'il tait. On lit encore dans un mmoire qui se trouve aux archives gnrales: En 1699, le sieur Bertin de Montabar, gentilhomme de la religion prtendue rforme, des plus obstins, lequel tait g de quatre-vingts ans, mourut, sans avoir voulu souffrir que son cur ni aucun prtre le vissent... Son obstination ayant fait refuser ses enfants la permission de le faire enterrer en terre sainte, on l'a enterr dans son jardin _auprs du lieu o avait t enterr son chien_. C'est par suite de la mme proccupation d'imposer un caractre de fltrissure l'enterrement des non catholiques qu' Paris, jusqu' la Rvolution, les protestants et les artistes de la Comdie-Franaise, _excommunis ordinaires du roi_, durent tre enterrs sans pompe, la nuit, et inhums dans un chantier. S'inspirant de la doctrine qui avait dict jadis l'arrt rendu dans l'affaire Baillebache: _la religion catholique a le privilge de tous les honneurs et de tous les avantages_, les ministres de la guerre, sous _l'ordre moral_, MM. Berthauld et du Barrai, firent pour la question des honneurs militaires, ce que le prfet Ducros avait fait pour les inhumations des libres penseurs Lyon. Arguant de je ne sais quelle quivoque de texte, ces ministres dcidrent que le piquet d'honneur accord par la loi aux religionnaires morts, devait tre refus ceux qui taient conduits directement de leur domicile au cimetire, sans passer par l'glise, le temple ou la synagogue. C'est en vertu de cette dcision que le dput Brousse et le compositeur Flicien David furent privs des honneurs militaires. Ces tentatives faites hier pour noter d'infamie les obsques des libres penseurs, ou tout au moins pour leur imprimer un caractre _d'humiliation_, suffisent pour montrer ce que serait devenu le principe de l'galit de tous les citoyens et de toutes les opinions devant la loi, si l'on et russi restaurer, avec le roi trs chrtien Henri V, le gouvernement des curs. Un jour, le prince de Cond, ayant eu une vive discussion propos de religion avec la princesse de la Trmouille, lui avait conseill, pour se dfaire de ses enttements huguenots, de rester six mois sans aller au prche et sans voir le ministre. L'affaire fit grand bruit et _la maxime du prince de Cond _eut beaucoup de succs auprs des vques et des intendants, qui, convaincus que la religion n'est qu'une affaire d'habitude, rivalisrent d'ardeur pour mettre les huguenots dans l'impossibilit d'aller aux prches et de voir des ministres, par la suppression d'un grand nombre de temples et l'interdiction de nombreux ministres. On supprima tous les temples, dans les lieux o l'on ne put prouver _par titres _que le culte protestant avait t clbr avant l'dit de Nantes, et cette preuve _crite _tait d'autant plus difficile faire que la plupart des titres avaient t dtruits ou perdus au cours des guerres de religion. Les protestants se trouvant souvent dissmins par groupes peu nombreux au milieu des populations catholiques, les annexes, ou lieux d'exercices secondaires, n'avaient pas de ministres attitrs, mais un pasteur venait, des jours dtermins, prcher dans chacune de ces annexes. Un dit dfendit aux ministres de prcher dans plus d'un lieu. Les glises s'tant cotises, les plus riches venant au secours des plus pauvres, chaque annexe put avoir son pasteur. Un nouvel dit vint interdire chaque glise de contribuer aux dpenses des autres, attendu que, au moyen des cotisations, les ministres _devenaient beaucoup plus frquents qu'il ne convenait une religion qui n'tait que tolre_. Pour empcher que ces cotisations ne pussent continuer se faire secrtement, il fut interdit aux consistoires de se runir, hors la prsence d'un juge royal, et de voter, mme pour aumnes, aucune imposition nouvelle. Pour qu'un temple ft ferm et ses ministres interdits, il suffisait qu'un huguenot _ayant abjur_ ou que l'on prtendait avoir abjur et assist au prche. Il et fallu que les ministres se tinssent la porte des temples pour demander quiconque voulait entrer, avez-vous _abjur? _Tout nouveau converti qui, pour _n'importe quel motif_, entrait dans un temple devait tre poursuivi comme _relaps ainsi _qu'en tmoigne la lettre suivante, crite le 25 janvier 1682, par le chancelier Letellier, au procureur gnral du parlement de Paris: Je me suis souvenu que je ne vous avais pas mand les intentions du roi sur le mmoire qu'a envoy ici le sieur de Marillac, concernant les nouveaux convertis qu'on a surpris retournant dans les temples: Pour y satisfaire, je dois vous faire savoir que Sa Majest dsire _qu'on ne fasse pas de distinction _de ceux qui y sont retourns, disant qu'ils veulent vivre dans la religion protestante d'avec ceux qui prtendent n'y avoir t que _par curiosit ou pour parler leurs amis_, et sans dessein de changer, et qu'il faut que _les uns et les autres _soient chtis suivant ce qui est port la dclaration qui pse les peines _des relaps_. Arnould, intendant de la Rochelle, pour arriver faire fermer plusieurs temples, se servait d'une nouvelle convertie qu'il envoyait assister aux prches. Ce sont les services rendus la cause _de la religion _par cette femme que Bgon, intendant de Rochefort, invoquait pour demander au roi d'accorder un secours cette personne si mritante: M. Arnould, crivait-il, s'est utilement servi de Marie Bonnaud, pendant les annes 1684 et 1685, pour trouver des preuves de faits suffisants pour parvenir la dmolition des temples, et c'est par son moyen, que celui de la Rochelle et plusieurs autres ont t dtruits au mois d'octobre 1685. Avec le dsordre rgnant dans l'oeuvre des conversions, on comprend combien tait grand le nombre des _relaps_, vrais ou prtendus, dont la prsence au prche suffisait pour provoquer la dmolition des temples et l'interdiction des ministres. Il n'est donc pas surprenant que, sous prtexte d'infractions aux dits, on ft arriv rduire dans une proportion considrable les lieux d'exercice et que le nombre des temples, qui avait t de 760 en 1598, ft descendu en 1684 50 ou 60. ce moment l'vque de Lodve disait: La condamnation des ministres, la dmolition des temples est le plus sr moyen d'humilier la religion prtendue rforme et de la _finir _en France. _Il n'y a qu' laisser faire le roi _qui est conduit par l'esprit de Dieu, et avant peu de temps, nous aurons la consolation _de ne plus voir qu'un autel _dans l'tat. Par suite de ces fermetures multiplies de temples, les huguenots venaient de fort loin en troupes aux temples encore debout, menant avec eux leurs enfants qu'ils voulaient faire baptiser et qui parfois mouraient gels en route sur le sein des mres. Un dit dfend aux temples survivants d'avoir un plus grand nombre de ministres que par le pass et pour viter l'affluence du peuple dans les lieux d'exercice et le _scandale _caus par le passage des huguenots se rendant des temples loigns, ordonne qu' l'avenir les protestants ne pourront plus aller aux temples qui se trouveraient dans les baillages ou snchausses o ils n'ont pas leur principal domicile, et n'ont pas fait leur demeure ordinaire pendant un an entier sans discontinuer. L, o ils auront t soufferts, ajoute l'dit, _l'exercice sera interdit et le temple sera dmoli_. Cette clause peut donner une ide de la multiplicit des moyens employs pour amener la fermeture des temples; quant aux ministres, on les interdisait sous les plus vains prtextes; ainsi Brevet, ministre Dampierre, fut interdit pour avoir fait la prire un malade qui, au dire du cur du lieu, _avait l'intention _de se convertir. Cette lettre de Louvois Baville suffit pour montrer avec quelle _impartialit _le gouvernement devait dcider du bien ou mal fond des contraventions aux dits, invoques pour obtenir la fermeture ou la dmolition d'un temple: Sa Majest trouve bon que vous travailliez incessamment faire le procs aux temples de... _et elle apprendra avec beaucoup de plaisir qu'il se soit trouv de quoi les condamner_. Les intendants s'ingniaient trouver les moyens de _faire plaisir au roi_, et, dans ses mmoires, Foucault se fait gloire d'avoir trouv un expdient de la plus insigne mauvaise foi pour arriver supprimer, dans tout le Barn, l'exercice du culte protestant. Je fis voir au roi, dit-il, qu'il y avait un trop grand nombre de temples et qu'ils taient rapprochs les uns des autres, _qu'il suffirait d'en laisser cinq_. J'affectais de ne laisser subsister justement, au nombre des cinq, que des temples dans lesquels les ministres taient tombs dans des contraventions _qui emportaient la peine de la dmolition_, dont la connaissance tait renvoye au Parlement, en sorte que, par ce moyen, _il ne devait plus rester de temples en Barn_. En attendant la dcision du Parlement, Foucault proposait d'obliger les ministres des autres temples _supprims comme superflus_, s'loigner de _dix lieues _de leur rsidence, ce qui les chasserait de la province, attendu, disait- il, que le Barn _n'a que onze lieues de long sur sept huit de large_. Les vques poursuivaient le mme but avec autant d'ardeur que les intendants, et n'avaient pas plus de scrupules que ceux-ci sur la moralit des moyens employer pour arriver ce but. Voici, par exemple, comment l'vque de Valence parvint supprimer dans son diocse l'exercice du culte protestant: J'attaquai, dit-il, les temples qui avaient contrevenu, et j'obtins le rasement de plusieurs. Je fus si _heureux _que, dans moins de deux ans, de quatre-vingts temples que j'avais dans les diocses de Valence et de Di, il n'en restait qu'environ _dix ou douze_. Quand je fus l'assemble (en 1683) je n'en avais plus que _deux_. Le Tellier _m'en donna un_, qu'il fit juger dans le conseil, et je suppliai si puissamment Sa Majest de _m'accorder l'autre_, que je l'obtins de sa pit et de sa bont; de sorte que, avant la rvocation de l'dit de Nantes, je me glorifiais fort _d'avoir dtruit l'exercice des temples dans mon diocse_. C'est _dans l'intrt de la justice _que cet vque rclamait la destruction du dernier temple existant dans son diocse parce que, disait-il au roi, ce temple se trouve si _fatalement situ_, qu'il fait, lui seul, rtablir et subsister tous les temples qui ont t dmolis par vos ordres et vous rendez ainsi l'exercice tous les lieux qui en ont t privs, d'une manire _qui leur est aussi commode_. Ces gracieusets de ministre et de roi vque avaient pour rsultat de rduire au dsespoir des milliers de protestants arbitrairement privs de tout exercice de leur culte. Ds 1683, plus de cent mille protestants, par suite des fermetures de temples et des interdictions de ministres, se trouvaient, sinon lgalement, du moins _en fait_, privs de l'exercice public de leur culte. l'instigation de Brousson, avocat toulousain qui plaidait avec passion la cause des temples menacs, seize pasteurs du Languedoc, du Vivarais, du Dauphin et des Cvennes se runissent Toulouse le 3 mai 1683. La runion dcide que, un jour donn, l'exercice du culte sera repris partout o il a t aboli, soit sur les ruines des temples dmolis, soit ct des temples qu'on a ferms. C'tait l'organisation de la rsistance _passive _que les seize directeurs justifiaient ainsi dans une adresse Louis XIV: Les dclarations que les ennemis des suppliants ont obtenues avec tant de surprise, leur dfendent de s'assembler pour rendre Dieu le service qu'ils lui doivent. Dans l'impuissance o les suppliants se trouvent, Sire, d'accorder la volont de Dieu avec ce que l'on exige d'eux, ils se voient contraints par leur conscience de s'exposer toutes sortes de maux pour continuer de donner gloire la souveraine majest de Dieu qui veut tre servie selon sa parole. Brousson n'avait pas dissimul ses co-religionnaires que, par suite de cette rsolution, il y aurait des martyrs, mais, ajoutait-il, dix ou vingt personnes n'auront pas plutt souffert la mort et scell de leur propre sang la vrit de la religion qu'elles professent que le roi ne jugera pas propos de pousser la chose plus loin, _pour ne pas faire une grande brche son royaume_. Malheureusement la grande majorit des protestants avait accept la doctrine de l'obissance absolue aux ordres du roi _quels qu'ils fussent_, et n'tait pas en disposition de suivre ces mles conseils, en sorte que les assembles furent peu nombreuses, et que ceux qui avaient dsobi aux dits se virent hautement dsavous par leurs co-religionnaires. Ruvigny, dput gnral des protestants, lui-mme, qualifie de _criminelle _la conduite de ceux qui avaient repris l'exercice de leur culte et avaient ainsi commis une offense _envers Dieu lui- mme_, en violant le respect d au roi et ses dits. Il traduisait du reste les sentiments des trop nombreux huguenots qui abjurrent plus tard et crurent justifier leur abjuration en la motivant ainsi: _pour obir la volont du roi_. Les catholiques, s'tant inquits des rassemblements des protestants, avaient dispers plusieurs des assembles tenues par ceux-ci, ds lors on n'alla plus qu'arm aux assembles de prires et la lutte entre les catholiques et les protestants prit bientt en consquence le caractre d'une guerre civile. Louvois met des troupes en marche pour chtier _les rebelles _(les protestants), accuss d'avoir pris l'offensive; mais l'intendant d'Aguesseau parcourt le pays, obtient des protestants qu'ils se dispersent, posent les armes, et il demande au gouvernement une amnistie. L'amnistie est accorde, mais elle n'tait qu'un leurre, car elle ne s'appliquait, ni aux ministres, ni aux notabilits protestantes compromises, ni ceux qui avaient t arrts et se trouvaient dans les prisons. Dans le Vivarais et les Cvennes, les protestants, voyant que malgr l'amnistie leurs co-religionnaires taient rous, pendus ou envoys aux galres reprennent les armes. Louvois ordonne aux troupes qu'il envoie, de causer _une telle dsolation _dans le pays que les autres religionnaires fussent contenus par l'exemple qui s'y ferait. Il avait charg de la besogne de Noailles qui, de son aveu, mettait _trop de bois au feu_, et Saint-Ruth qui, au dire de d'Aguesseau, fit une vritable chasse _la proie humaine_. Aprs les massacres en rase campagne, les supplices se multipliaient; le pasteur Brumer fut massacr, son collgue Homel, directeur pour le Vivarais, livr par un tratre, fut rou vif; Brousson et les autres directeurs avaient d fuir en Suisse; plusieurs furent excuts par contumace, et plus de cent trente pasteurs furent impliqus dans les poursuites survenues la suite de cette affaire. Pour donner une ide de la barbarie de la rpression, il suffira de citer les faits suivants: Un jour, dit Cosuac, Saint-Ruth, aprs avoir dispers une bande de religionnaires, en fit brler plus de deux cents qui s'taient rfugis dans une grange. Les malheureux repoussant avec des perches les matires combustibles que les soldats jetaient sur le toit, les dragons embusqus dans les arbres tiraient sur eux. La grange brla et tous furent touffs, sauf les quinze plus vigoureux qui, tant sortis, furent fusills ou pendus. l'approche des soldats, un autre jour, des vieillards, des femmes et des enfants se sauvent et se rfugient dans des prcipices, derrire Mastenac, Saint-Ruth en trouve le chemin. Il y eut plusieurs filles et femmes violes, dit lie Benot; une entre autres, ayant donn beaucoup de peine six dragons par sa rsistance et se jetant sur eux comme une lionne pour se venger, fut tue par ces brutaux coups de sabre... Catherine Raventel, ayant t trouve dans les douleurs de l'enfantement, les dragons la turent... On tua tout, hommes et femmes, tous prirent jusqu'au dernier. L'vque de Valence avait demand qu'on lui accordt du moins la grce des prisonniers qu'il parviendrait convertir. J'accompagnais l'intendant, dit-il, dans les endroits o il y avait des prisonniers, et, dans le temps qu'il les condamnait mort et qu'on instruisait leur procs, je recevais leur abjuration, _cela fit sauver plus de deux mille hommes_. Louvois dut tre satisfait, et la _dsolation _du pays en 1683- 1684, fut le digne prlude de la sauvage dvastation accomplie quelques annes plus tard, pour faire rgner _la paix des tombeaux _sur les ruines ensanglantes des Cvennes, dpeuples et converties en dsert, sur une tendue de quarante lieues de long sur vingt de large. L'histoire de l'insurrection des Cvennes ne rentre pas dans le cadre de ce travail, qui a pour but de faire l'histoire de la rsistance passive de l'immense majorit des huguenots, rsistance finissant par lasser les perscuteurs. Mais si la constance hroque des martyrs huguenots, au fond des cachots, sur les bancs des galres, devant la potence, la roue et le bcher a gagn, devant l'opinion publique, la cause de la libert de conscience, on ne peut contester que le souvenir toujours vivant de la lutte hroque de quelques milliers de montagnards contre les armes de Louis XIV n'ait, pour une large part, contribu assurer le succs dfinitif de cette grande cause. C'est pourquoi nous disons ici quelques mots de cette guerre du dsespoir, provoque par la longue et cruelle perscution qui suivit la dsolation de 1683. Deux fois dans les provinces du midi, en 1688 et en 1700, tout un peuple tombe malade, perd l'esprit force d'tre perscut et tortur et c'est par milliers que hommes, femmes, filles et enfants se mettent prophtiser. Cette maladie extatique, teinte ailleurs, se perptue dans les Cvennes, et depuis Esprit Sguier qui, en 1702, donne le signal de l'insurrection, jusqu' Rolland et Cavalier mme, les chefs camisards furent presque tous _prophtes_. S'il fallait livrer un combat ou tenter une expdition, on ne le faisait qu'aprs avoir consult les inspirs, interprtes de l'Esprit Saint Bombonnoux, un des derniers chefs camisards, prvient en vain ses gens du danger qu'ils courent: _comme je n'tais pas prophte_, dit-il, on ne fit aucune attention mes pressentiments. La principale cause qui amena les Cvenols se rvolter, dit Court, ce fut la conduite cruelle et barbare que les ecclsiastiques, vques, grands vicaires, curs, les moines eux- mmes tenaient l'gard des protestants. Le plus cruel des tyrans locaux qui s'ingniaient tourmenter les huguenots, c'tait l'archiprtre du Chayla qui, bourreau, et satyre tout la fois, torturait les hommes, la vue de leurs femmes et de leurs filles, pour les obliger se livrer lui. Contre ses prisonniers enferms dans les caves de son chteau de Pont-de-Montvert, il puisait tous les raffinements de cette science de torture dans laquelle, dit Court de Gebelin, les prtres n'ont point connu de rivaux et ne furent jamais dpasss. Il leur arrachait un un les poils de la barbe, des sourcils, des cils; il leur liait les deux mains avec des cordes de coton imbibes d'huile ou de graisse, qu'il faisait brler lentement jusqu' ce que les chairs fussent rties jusqu'aux os. Il leur mettait des charbons ardents dans les mains qu'il fermait et comprimait violemment avec les siennes. Il plaait ces malheureux dans les ceps (nom que l'on donnait deux pices de bois entre lesquelles il engageait leurs pieds), de telle sorte qu'ils ne pouvaient se tenir ni assis, ni debout sans souffrir les plus cruels tourments. Dans la nuit du 24 au 25 juillet 1702, trois prophtes, Esprit Sguier, Conduc et Mazel se donnent rendez-vous dans la montagne, une cinquantaine de huguenots arms de fusils, de sabres, de faux ou de btons viennent se joindre eux. Dieu le veut! s'crie le prophte Sguier, il nous commande de dlivrer nos frres et nos soeurs, et d'exterminer cet archiprtre de Satan. La bande des conjurs entre dans le bourg de Pont-de-Montvert en chantant le psaume de combat, ils prennent d'assaut la demeure de du Chayla, enfoncent la porte avec une poutre dont ils font un blier, tuent ou dispersent les gardes de du Chayla, et mettent le feu au chteau. Ils se prcipitent vers les cachots et trouvent les malheureux prisonniers moiti morts, les pieds endoloris pris dans les ceps, n'ayant mme plus la force de prendre la libert qu'ils viennent leur apporter. Leur fureur redouble, ils dcouvrent du Chayla, qui, en voulant s'enfuir par une fentre, est tomb et s'est bris la jambe. Chacun dfile son tour devant l'archiprtre et le frappe en disant: Voici pour mon frre envoy aux galres, pour ma mre, pour ma soeur enfermes au couvent, pour mon pre que tu as fait prir sur la roue. Quand on releva le cadavre de du Chayla, il avait cinquante-deux blessures faites par chacun de ceux qui avaient une victime venger. C'est la suite de cette sanglante excution que commena la terrible guerre des Cvennes, guerre du dsespoir, entre quelques milliers de montagnards guids par leurs prophtes, et les armes de Louis XIV. Pour se rendre compte de ce qu'taient ces rvolts, se croyant inspirs de l'Esprit-Saint ne craignant ni la mort sur le champ de bataille, ni les souffrances du supplice sur la roue ou le bcher, il suffit de se rappeler la fin du prophte Esprit Sguier: Comment t'attends-tu tre trait? lui demande le capitaine Poul qui l'a fait prisonnier. -- Comme je t'aurais trait moi-mme, si je t'avais pris, rpond le prisonnier enchan. -- Pourquoi t'appelle-t-on Esprit Sguier? lui demandent les juges. -- Parce que l'esprit de Dieu est avec moi. -- Ton domicile? -- Au dsert, et bientt au ciel. -- Demande pardon au roi de ta rvolte! -- Mes compagnons et moi n'avons d'autre roi que l'ternel. -- N'prouves-tu pas de remords de tes crimes? -- Mon me est un jardin plein d'ombrage et de fontaines, et je n'ai point commis de crimes. Condamn avoir le poing coup et tre brl vif, il meurt avec le courage d'un martyr, et, mont sur le bcher, il revendiquait encore l'honneur d'avoir port le premier coup l'archiprtre du Chayla. Pour venir bout de tels hommes, il fallut quatre marchaux de France, de vritables armes; et de nouveaux croiss, les _cadets de la croix_, auxquels une bulle du pape Clment XI promettait les indulgences accordes autrefois aux massacreurs des Albigeois. Voici quelques exploits de ces saints _croiss_: Dans le seul lieu de Brenoux, dit Court, ils massacrent cinquante-deux personnes. Il y avait parmi elles plusieurs femmes enceintes; ils les ventrent et portent en procession, la pointe de leurs baonnettes, leurs enfants arrachs de leurs entrailles fumantes... Entre Bargenc et Bagnols, les cadets de la croix s'emparent de trois jeunes filles, leur font subir le dernier outrage, leur emplissent le corps de poudre, les bourrent comme une pice d'artillerie, y mettent le feu et les font clater. L'arme rgulire, de son ct, traitait les Cvenols comme des loups enrags; aprs un combat, le brigadier Poul envoyait M. de Broglie _deux corbeilles de ttes _pour tre exposes sur les murs d'une forteresse. Un autre jour, ses soldats victorieux reviennent avec des chapelets d'oreilles de Cvenols. Le marchal de camp Julien faisait passer au fil de l'pe des villages entiers, et c'est lui qui avait trouv ce barbare moyen de ne jamais tre gn par le trop grand nombre des prisonniers qu'il avait faits: Comme dans nos marches d'exil, la moindre alarme, nous aurions t embarrasss de nos prisonniers, _je pris la peine de leur casser la tte _ mesure qu'on me les conduisait, _le roi pargne ainsi les frais de justice et d'excution_. Lalande, ayant surpris une trentaine de camisards blesss dans la caverne o on les avait cachs, les fait tous tuer par ses dragons. C'tait l'habitude des soldats d'en agir ainsi. Bonbonnoux conte, qu'ayant t surpris avec Cavalier, sa troupe avait t mise en fuite prs d'une caverne, o nous avions, dit- il, une partie de nos blesss. Nous dlogemes, poursuit-il; nos blesss qui ne pouvaient point nous suivre, demeurrent dans la caverne et furent bientt dcouvert par_ des mdecins qui pansrent leurs plaies d'trange manire_, ils les firent tous prir. Faut-il s'tonner de ce que les camisards, appliquant la thorie biblique: oeil pour oeil, dent pour dent, rendaient meurtre pour meurtre, incendie pour incendie, si bien que l'vque de Nmes, Flchier, crivait: J'ai vu de mes fentres brler nos maisons de campagne impunment, il ne se passe pas de jour que je n'apprenne mon rveil quelque malheur arriv la nuit. Plus de quatre mille catholiques ont t gorgs la campagne, quatre-vingts prtres massacrs, prs de deux cents glises brles. Montrevel fait rduire en cendres quatre cent soixante-six villages, les maisons isoles, les granges, les mtairies, on dtruit les fours; _dans les huit jours, tous _les habitants de la campagne; vingt mille personnes environ, doivent tre rendus dans les villes mures avec leurs bestiaux et tout ce qu'ils possdent, et il leur est interdit, sous peine de mort, de sortir des lieux o ils sont interns. Pour que ces interns ne puissent venir en aide aux camisards, on les rationnait si parcimonieusement que parfois ils n'avaient plus de quoi vivre. Les interns de Saint- Andr, mourant de faim, se dcident un jour sortir dans la campagne et rapportent quelques aliments. Pendant la nuit un dtachement de troupes arrive pour les chtier. On arrache les malheureux de leurs lits, on les entasse dans l'glise d'o on les fait sortir un par un pour les massacrer. L'excution finie, on jeta tout, morts et mourants, hommes, femmes et enfants, dans la rivire, laissant aux chiens affams et aux fauves le soin de faire disparatre les cadavres. Les camisards, refouls dans leurs montagnes, avaient bien de la peine vivre avec le bl que la charit des paysans leur fournissait et qu'ils cachaient dans des cavernes. Notre tat, dit Bonbonnoux, devenait tous les jours plus triste et plus dsolant. L'ennemi avait renferm toutes les denres dans les villes ou dans les bourgs murs, renvers les fours de campagne, mis les moulins hors d'tat de moudre, oblig le paysan qui travaillait dehors de prendre le pain par poids et mesure, crainte qu'il ne nous en fournt quelque peu. Ainsi, nous avions toutes les peines imaginables pour trouver seulement ce qui tait le plus pressant et le plus ncessaire pour subsister. Nous faisions fabriquer de ces fers qui sont entre les deux meules du moulin et que l'ennemi avait enlevs, nous faisions rebtir les fours qu'on avait dmolis, et nous les dmolissions de nouveau pour n'tre pas dcouverts. Ne pouvant venir bout, par la force des armes, de ces terribles Cvenols aussi insoucieux de la mort sur les champs de bataille que sur le bcher ou sur la roue, il avait fallu se rsoudre faire le dsert autour d'eux, afin qu'ils fussent rduits mourir de faim au milieu des montagnes sauvages et dsoles o ils avaient t refouls. Quant aux chefs ou prophtes, c'tait toujours par la trahison que l'on finissait par avoir raison d'eux. Bville crit, en 1700, l'occasion de la prise du prophte Daniel Raoul et de trois prdicants que lui avait livrs un faux frre, gagn prix d'argent: On ne peut jamais prendre ces sortes de gens-l autrement, et toutes les forces du monde ne servent de rien, parce qu'ils ont des retraites assures. Il faut, pour de l'argent, trouver quelqu'un de ceux qui les suivent, qui les dcouvre et les livre. Ce n'est point par la force des armes que le marchal de Villars vint bout de l'insurrection cvenole; par de vaines promesses, n'ayant pour garantie que la parole du roi -- garantie dont on a vu plus haut le peu de valeur, il parvint priver les rvolts de leur plus brillant capitaine, Cavalier. -- Roland, ce grand organisateur de l'insurrection, ne s'tant pas laiss abuser par de trompeuses ngociations, parce qu'il exigeait, non de vaines promesses, mais des actes, le marchal de Villars, se fit livrer par un tratre le chef qui tait l'me de la rvolte, mais il ne l'eut pas vivant, Roland se fit tuer. Voici le portrait que Peyrat, dans son Histoire des Pasteurs du dsert, fait de Cavalier et de Roland, les deux grandes figures lgendaires de l'insurrection des Cvennes: Roland Laporte, gnral des enfants de Dieu, ptre cvenol, unissait l'indomptable tnacit de Coligny l'habile et sombre enthousiasme de Cromwell. S'emparant de cet orageux lment de l'extase, il en fit le fondement et la rgle d'une insurrection qu'il organisa, nourrit, vtit, abrita, entretint deux ans au dsert, malgr la fureur des hommes et des saisons; lutta avec trois mille combattants contre des populations hostiles, soixante mille ennemis arms, les marchaux de Louis XIV, et ne fut enfin abattu que par la dfection, la trahison et la mort. Quel homme plus obscur sut, avec de plus faibles moyens, tenter avec plus d'nergie un effort gigantesque? Car, l'insurrection, cre par lui, morte avec lui, c'tait lui-mme. Il en tait l'intelligence, l'me. Mais, s'il en fut la tte, Cavalier, il faut le dire, en fut le bras et la plus vaillante pe. Roland n'avait point cet lan, cette fougue aventureuse, inspire, cette bravoure tmraire et chevaleresque qui, jointe aux charmes de l'adolescence, font de Cavalier la plus gracieuse et la plus hroque figure du dsert... Roland, fait observer Peyrat, prit la veille de la bataille d'Hoschstet, et l'anne qui prcda les grands dsastres de Louis XIV; s'il eut encore vcu qu'et-il fait alors? Ce chef formidable, grandissant de la ruine du monarque, lui et sans doute impos le rtablissement de l'dit de Nantes, il et rouvert les portes de la France cinq cent mille exils, et, les runissant sur la frontire, il leur et dit: maintenant dfendons la patrie, notre mre repentante et vnre, et repoussons ses ennemis! Le spectacle de cette lutte de quelques milliers de montagnards contre les armes de Louis XIV, commandes par ses meilleurs officiers, le fait inou d'un marchal de France traitant d'gal gal, au nom du roi-soleil, avec Cavalier, un ancien ptre, avaient stupfi l'Europe et rehauss le courage des huguenots qui s'taient laiss arracher une conversion. Les internements de populations entires, les transportations en Amrique, les tueries militaires, le supplice de douze mille Cvenols envoys par Bville aux galres, au gibet, la roue, aux bchers, l'incendie de cinq cents villages, la rduction en dsert de quarante cinquante lieues de pays, dsert dans lequel avaient pri, cent mille personnes: tels avaient t les terribles moyens employs pour arriver faire rgner dans les Cvennes la paix des tombeaux. Le souvenir de cette insurrection des Cvennes laissa au moins aux convertisseurs la crainte salutaire et persistante, de voir les huguenots des autres provinces imiter l'exemple des rebelles. Non seulement sous Louis XIV, mais pendant la rgence, et sous Louis XV, on voit souvent, en effet, les intendants conseiller de modrer la perscution, en rappelant l'insurrection des Cvennes, pour faire comprendre au Gouvernement qu'il pourrait tre dangereux de pousser les huguenots bout. Pour en revenir l'histoire de la campagne poursuivie pour finir le calvinisme, par la suppression des temples et l'interdiction des ministres, nous dirons qu'elle continua plus ardente que jamais par toute la France, aprs l'excution militaire du Vivarrais et du Dauphin. Puis aprs la premire dragonnade du Poitou en 1681-1682, vinrent la grande dragonnade de 1685, commence par l'arme runie sur les frontires de l'Espagne, et enfin l'dit de rvocation, interdisant l'exercice du culte protestant, supprimant tous les temples et bannissant tous les ministres hors du royaume. Les opinitres que n'avait pu convaincre _l'Apostolat du sabre_ taient renferms dans les prisons, dans les chteaux forts, dans les hpitaux; dans les couvents o ils avaient subir de nouvelles perscutions, ou bien, ils erraient de lieu en lieu, cherchant sortir du royaume. S'ils russissaient, c'taient les douleurs de l'exil et les dures preuves de la misre l'tranger; s'ils chouaient, c'tait, pour les femmes, la dtention perptuelle dans les prisons ou les couvents; pour les hommes, le cruel supplice des galres; pour tous, en outre, la confiscation des biens. Quand la grande masse des protestants, des nouveaux convertis, ainsi qu'on les appelait depuis qu'on leur avait arrach une abjuration, ils semblaient, sinon rsigns leur sort, du moins incapables de retrouver l'nergie ncessaire pour revenir sur le fait accompli. Le clerg et le roi crurent un instant avoir cause gagne et firent frapper de menteuses mdailles en l'honneur de l'extinction de l'hrsie. Mais les huguenots avaient l'horreur du culte catholique qu'on voulait les contraindre pratiquer, ils restaient attachs la foi qu'on les avait obligs de renier des lvres, et ils reprenaient peu peu en secret l'exercice du culte proscrit. Dans les provinces, comme la Bretagne ou la Normandie, o les huguenots taient disperss par petits groupes, au milieu de nombreuses populations catholiques, c'taient des gentilshommes, des ngociants, des artisans, des femmes, qui s'attachaient par des lectures, par des confrences ou entretiens, maintenir leurs co-religionnaires dans leurs anciennes croyances. Dans le Poitou; dans la Saintonge et dans les provinces du Midi, o les huguenots taient trs nombreux et plus ardents, ils ne se rsignrent pas se borner au culte domestique et se mirent faire des assembles qui devinrent peu peu de plus en plus nombreuses. Ces assembles se tenaient, parfois dans une maison isole, mais le plus souvent dans les bois ou les cavernes, on y faisait des prires, on y chantait des psaumes et, dfaut de ministre, un homme, un adolescent, une femme, faisait une lecture ou haranguait les fidles. Quand le roi et le clerg apprirent la reprise du culte qu'ils croyaient avoir ananti, ils furent pris d'une colre frntique; ils firent publier un dit qui, ainsi que le dit de Flice, aurait fait honte des cannibales. Peine de mort contre les ministres rentrs en France, contre les prdicants, contre tous ceux qui seraient surpris dans une assemble; les galres perptuelles pour quiconque prterait secours ou donnerait asile un de ces ministres dont la tte tait mise prix. Le marquis de la Trousse donnait ces sauvages instructions aux officiers chargs de surprendre et de dissiper les assembles de huguenots: Lorsque l'on aura tant fait que de parvenir au lieu de l'assemble, il ne sera pas mal propos _d'en charper une partie_. Les ordres de Louvois ne sont pas moins barbares: S'il arrive encore que l'on puisse tomber sur de pareilles assembles, l'on ordonne aux dragons _de tuer _la plus grande partie des religionnaires qu'ils pourront joindre sans pargner les femmes. Sa Majest dsire que vous donniez ordre aux troupes... de ne faire que peu de prisonniers, mais d'en mettre beaucoup sur le carreau, n'pargnant pas plus les femmes que les hommes. Il convient que... l'on fasse main basse sur eux, sans distinction d'ge ni de sexe, et que si, aprs en avoir tu un grand nombre on prend quelques prisonniers, on fasse faire diligemment leur procs. Le duc de Broglie, aprs avoir donn l'arme du Languedoc, les mmes instructions de charger les assembles qui se tiendraient la campagne, et de faire main basse dessus sans aucune distinction de sexe, ajoute, en ce qui concerne les assembles particulires qui se tiennent dans les maisons: Si l'assemble passe le nombre, de quinze personnes, l'officier qui commande pourra la charger et en user avec la mme svrit que si elle se faisait en campagne. Jamais instructions ne furent mieux observes, dit lie Benot; on ne manquait pas de se rendre aux lieux o on tait averti qu'il se faisait des assembles et, quand on pouvait les surprendre, on ne manquait pas de tirer dessus, quoique le plus souvent on les trouvt genoux, attendant le coup sans fuir, et n'ayant ni le moyen, ni l'intention de se dfendre. Il y en avait toujours quelque nombre de tus et encore, un plus grand nombre de blesss, dont plusieurs allaient mourir dans quelque haie ou quelque caverne. Les soldats battaient, volaient, violaient impunment dans ces occasions... On a vu des femmes assommes de coups sur la tte, d'autres qui on avait coup le visage coups de sabre, d'autres qui l'on avait coup les doigts pour leur arracher les bagues qu'elles y portaient, d'autres qui on avait fait sortir les entrailles... Dans le Velai, en 1689, les soldats surprennent une assemble qu'ils massacrent. Un vieux prophte, Marliaux, avait ce prche nocturne deux fils et trois filles dont l'ane, enceinte de huit mois, tenait par la main un petit enfant qui avait aussi voulu aller prier Dieu au dsert... vers minuit on lui rapporta six cadavres, dont deux palpitaient encore, une fille qui expira bientt aprs et un petit garon qui gurit miraculeusement. Le prophte passa la nuit en prires, au milieu de sa famille, au cercueil qu'il dposa furtivement le lendemain dans une mme tombe. Les petits enfants, dit Court, ne trouvaient pas grce devant les soldats; ces monstres les peraient de leur baonnette et, les agitant en l'air, s'criaient dans un transport de jovialit froce: Eh! Vois-tu se tordre ces grenouillettes. En 1703, la porte de Nmes, cent cinquante protestants se runissent dans un moulin pour clbrer leur culte le jour des Rameaux. L'assemble se composait en majeure partie de vieillards, de femmes et d'enfants; le chant des psaumes trahit sa prsence dans le moulin. -- Le marchal de Montrevel, averti deux heures de l'aprs-midi, se lve de table et accourt avec des troupes qui investissent le moulin. Les soldats s'acquittant trop mollement au gr de Montrevel de leur oeuvre de sang, il fait fermer les portes du btiment et y fait mettre le feu. Quels cris confus, dit Court, quel spectacle! quels affreux spectres s'offrent la vue! Des gens couverts de blessures, noircis de fume et demi brls par les flammes, qui tchent d'chapper la fournaise qui les consume; mais ils n'ont pas plutt paru qu'un dragon impitoyable, qui fait dans cette occasion, par ordre et sous les yeux d'un marchal de France, l'office de bourreau, les repousse avec le fer dont il est arm. Tous prirent. Une jeune fille de seize ans qui avait t sauve par un laquais de Montrevel, fut pendue par ordre du marchal, qui, sans l'intercession des soeurs de la Misricorde, et aussi fait pendre ce laquais trop pitoyable. L'vque de Nmes, Flchier, ne trouve pas un mot de blme pour cette terrible hcatombe humaine, laquelle tait, dit-il, la _rparation du scandale_ occasionn par le chant des psaumes tandis qu'on tait vpres. Prs d'Aix, en 1686, les soldats cernent une assemble, font une dcharge concentrique, puis frappent sans piti d'estoc et de taille; six cents cadavres restent sur place, on fait trois cents prisonnires et les soldats s'amusent leur larder le sein et les cuisses coups de baonnettes. Dans une autre assemble, en 1689, trois cents personnes furent massacres, et l'on compte plus de trois cents assembles surprises et disperses par les troupes ou par les communauts catholiques. On sait peu prs le nombre des victimes _lgalement_ frappes, en vertu d'une condamnation; on a les noms, d'environ quinze cents protestants envoys aux galres, d'une centaine de ministres ou prdicants pendus, rous ou brls vifs. Mais qui pourrait dire le chiffre des malheureux tombs sur le lieu o ils s'taient runis pour prier, pendus sur place sans forme ni figure de procs, tus en route comme _embarrassant_ la marche des soldats qui les emmenaient, ou succombant au fond d'un obscur cachot aprs des annes de cruelle captivit? Pendant plus de soixante annes les sauvages instructions donnes pour la dispersion des assembles furent strictement excutes. Le baron de Breteuil, ministre de Louis XVI, rappelle dans son mmoire au roi, qu'au milieu du XVIIIe sicle, des troupes taient encore envoyes dans les bois pour disperser _par le fer et le feu_ ces multitudes de vieillards, de femmes et d'enfants, de gens sans armes qui s'assemblaient pour prier Dieu. J'ai vu, dit-il, ces propres mots dans les instructions que donnait aux troupes le commandant d'une grande province, _connu pour son extrme indulgence_: Il sera bon que vous ordonniez, dans vos instructions particulires aux officiers qui doivent marcher, de tirer le plus tard qu'ils pourront sur ceux qui ne se dfendront pas. En 1754, le duc de Richelieu publie encore un ban pour la dispersion des assembles dans lequel il est ordonn de tirer sur les assembles, lorsque l'officier commandant chaque corps ou dtachement _jugera propos d'en donner l'ordre_. Il arrivait souvent que les officiers auxquels tait laiss ce terrible pouvoir discrtionnaire; faisaient tirer sur les assembles qu'ils surprenaient en prires. D'autres, au contraire, faisaient tirer en l'air, mais laissaient leurs soldats dpouiller les protestants, les maltraiter, insulter les femmes, et mme les violer, leur faire l'amour_ la dragonne_, suivant une expression du temps. Lettre de Court, 1745: Les dragons entreprirent de faire l'amour la dragonne une jeune fille; des paysans qui travaillaient leurs vignes accourent aux cris dsesprs de la jeune fille et la dlivrent. Voici, en effet, ce que raconte Court l'occasion d'une assemble surprise par les soldats dans le Dauphin en 1749 et salue d'une dcharge inoffensive de coups de fusils: Si les coups de fusils portrent faux, l'avidit des dragons ne le fit pas; ils enlevrent aux femmes et aux filles leurs bagues, les coeurs d'or qu'elles portent en pendants leur cou, et leurs habits, et leurs coiffures, et tout l'argent qu'ils trouvrent sur elles, de mme que celui des hommes. cette occasion, Court rappelle ce qui s'tait pass quelques mois plus tt dans le diocse d'Uzs une assemble surprise par les dragons: Plusieurs femmes ou filles furent insultes, presque au point d'tre violes. On leur arracha les bagues des doigts, les crochets d'argent de leur ceinture, les colliers de perles qu'elles portaient leur cou, et tout ce qu'elles avaient d'argent monnay. Dans les annes qui suivirent la publication de l'dit de rvocation, on envoyait impitoyablement la potence, tous les prisonniers qu'on avait faits aux assembles; il en fut ainsi pour un aveugle qui avait assist prs de Bordeaux une assemble. En 1689, deux femmes, nouvelles converties, sont amenes devant le juge; on leur demande pourquoi elles sont retournes aux assembles -- par curiosit, rpondent-elles. -- Eh bien, leur dit le juge avec une cruelle ironie, avant de prononcer sa sentence, _vous irez aussi la potence par curiosit_. Mais le grand nombre des _coupables_ rendait souvent impossible l'application de la peine de mort tous les prisonniers faits aux assembles. Ds le 40 janvier 1687, Louvois crit Bville: Sa Majest n'a pas cru qu'il convnt son service de se dispenser _entirement_ de la dclaration qui condamne mort ceux qui assisteront aux assembles. Elle dsire que, de ceux qui ont t l'assemble d'auprs de Nmes, _deux des plus coupables_ soient condamns mort, et que tous les autres hommes soient condamns aux galres. Si les preuves ne vous donnent point lieu de connatre qui sont les plus coupables, le roi dsire que vous les fassiez _tirer au sort_ pour que deux d'iceux soient excuts mort. Plus tard, l'intendant Foucault fait observer au ministre propos d'un homme et de quatre femmes ayant assist une petite assemble Caen, que la peine de mort semblera un peu rude; et le ministre consent substituer cette peine, celle des galres pour l'homme et de l'emprisonnement pour les femmes. Cette substitution de peine devint bientt la rgle gnrale; on se dispensa _entirement_ de la dclaration condamnant mort ceux qui avaient assist une assemble, on envoya les hommes aux galres et les femmes en prison. Les hommes assurrent le recrutement de la chiourme des galres, les assembles se multipliant de plus en plus; on envoyait mme des enfants aux galres, car l'amiral Baudin a relev sur une feuille d'crou du bagne de Marseille, cette annotation mise en face du nom d'un galrien condamn pour avoir, _tant g de plus de douze ans_, accompagne son pre et sa mre au prche. Quant aux femmes, partir de 1717, on leur consacra comme prison la tour de Constance Aigues-Mortes, o l'on n'avait pas redouter leur vasion. Alors que les htes des autres prisons recevaient le pain du roi, les prisonnires de la tour de Constance devaient payer de leurs deniers le pain, seul aliment qu'on leur donnt. Elles taient l, dit Court, abandonnes de tout le monde, livres en proie la vermine, presque destitues d'habits et semblables des squelettes. La prison tait compose de deux grandes salles rondes superposes, au milieu desquelles tait une ouverture permettant la fume de sortir, le feu se faisant au centre de ces salles; ces mmes ouvertures servaient aussi clairer et arer les deux salles et permettaient en mme temps au vent et la pluie d'y entrer. Les lits des prisonnires placs la circonfrence et adosss au mur, taient sans matelas, garnis seulement de draps grossiers et de minces couvertures. Spares du monde entier, souffrant de la faim et du froid, ces prisonnires restaient oublies dans cet enfer, pendant de longues annes, jusqu' ce qu'elles devinssent folles ou que la mort mit fin leurs souffrances. Marie Durand, soeur d'un ministre, dlivre quelques mois avant les autres prisonnires de la tour de Constance, avait subi trente-huit annes de captivit, elle ne pouvait plus marcher ni travailler assise des ouvrages la main, tant sa constitution avait t affaiblie par les souffrances et les privations qu'elle avait endures. Au mois de janvier 1767, le chevalier de Boufflus, faisant une tourne d'inspection avec le prince de Beauvau, gouverneur du Languedoc, s'arrte avec lui la tour de Constance et tous deux pntrent dans la prison: Nous voyons, dit-il, une grande, salle prive d'air et de jour, quatorze femmes y languissaient dans la misre et les larmes..., je les vois encore cette apparition, tomber toutes la fois aux pieds du commandant, les inonder de leurs larmes, essayer des paroles, ne trouver quelques, sanglots, puis, enhardies par nos consolations, nous raconter toutes ensemble, leurs communes douleurs; hlas! _tout leur crime tait d'avoir t leves dans la mme religion que Henri IV_. M. de Beauvau fait connatre la cour le spectacle lamentable auquel il a assist, mais au lieu de l'ordre de mise en libert des quatorze prisonnires qu'il avait sollicit, il ne reoit de Versailles que la permission de dlivrer trois ou quatre de ces malheureuses. De son propre mouvement il les fait cependant mettre toutes en libert, et explique ainsi au ministre ce coup d'autorit. La justice et l'humanit parlaient _galement_ pour ces infortunes, je ne me suis pas permis de _choisir_ entre elles, et, aprs leur sortie de la tour, je l'ai fait fermer, dans l'espoir qu'elle ne s'ouvrirait plus pour une semblable cause. Le secrtaire d'tat, la Vrillire, lui fit de vifs reproches et lui enjoignit mme de revenir sur la mesure qu'il avait prise, faute de quoi il ne rpondait pas de la conservation de sa place. M. de Beauvau rpondit firement: Le roi est matre de m'ter la place qu'il m'a confie, mais non de m'empcher d'en remplir les devoirs selon ma conscience et mon honneur. Les quatorze prisonnires qu'il avait dlivres restrent en libert et il conserva son gouvernement du Languedoc, mais ce n'est qu'en 1769 que la prison de la tour de Constance fut dfinitivement ferme. Pour assurer l'excution de l'dit de rvocation, interdisant l'exercice public du culte protestant, on ne s'tait pas born dicter contre ceux qui se rendaient aux assembles, ces terribles peines des galres pour les hommes, de l'emprisonnement perptuel pour les femmes. On avait eu recours tous les moyens pour empcher que les assembles pussent avoir lieu, de manire ce qu'il ft impossible aux protestants de se runir, pour prier Dieu leur manire, soit dans les maisons, soit _sous la couverture du ciel_. On avait oblig les nouveaux convertis de chaque communaut prendre des dlibrations par lesquelles ils s'rigeaient en inspecteurs les uns des autres, et s'engageaient empcher que les dits ne fussent viols. Ainsi, dans une dlibration des habitants de Saint-Jean-de-Gardonnenque, en date du 17 novembre 1686, on lit: Tous lesdits habitants, ci-dessus dnomms, s'obligent mettre des _espions_ toutes les avenues de la paroisse pour viter et empcher les assembles de quelques fugitifs. Si les nouveaux convertis ne tenaient pas leur promesse et n'avertissaient point les autorits, les soldats prvenus par quelques-uns des faux frres que l'on entretenait partout grands frais, ou par un catholique, arrivaient dans les localits prs desquelles devait se tenir une assemble, et, se faisant accompagner par le cur, procdaient des visites domiciliaires. Tout absent tait rput coupable d'avoir assist l'assemble s'il ne pouvait justifier d'un motif lgitime d'absence. On avait pens, sur l'avis conforme de Bville, que _le moyen le plus efficace_ pour empcher les assembles, tait de rendre responsables les communauts sur le territoire desquelles elles se seraient tenues, et de condamner des amendes solidaires tous les habitants. En 1712, deux arrondissements dans lesquels s'taient tenues deux assembles, surprises par les soldats, taient condamns, l'un 1500 l'autre 3 000 livres d'amende. En 1754, l'intendant Saint-Priest condamne encore mille livres d'amende les habitants nouveaux convertis de l'arrondissement de Revel, dans le taillable duquel tait situ le bois o une assemble s'tait tenue. la mme poque, les habitants de Clairac, Tonneins et Nrac, dclarent dans une supplique, que les amendes arbitraires qu'on leur inflige, raison d'assembles tenues sur leurs territoires, les puisent, et _les mettent hors d'tat de payer leurs impositions ordinaires._ Peu peu les communauts en vinrent, cependant, considrer les amendes qu'on leur infligeait pour avoir souffert des assembles sur leurs territoires, comme une sorte d'abonnement payer, pour avoir la facult de clbrer leur culte au dsert, en violation des dits. Pour prvenir la runion des assembles, la constante proccupation du Gouvernement tait d'empcher, par tous les moyens, que les huguenots pussent trouver des ministres, ou des prdicants faisant fonctions de ministres pour exercer leur culte au dsert. Une ordonnance du 1er juillet 1686, dicte la peine de mort, contre tout ministre rentr ou non sorti; la mme peine est applique ceux qui, sans mandat, viennent spontanment remplir le rle de ministres dans les assembles. En 1701, Bville crit l'vque de Nmes: Le prophte, monsieur, que vous avez interrog ce matin sera bientt _expdi;_ j'ai condamn ce matin mort quatre prdicants du Vivarais, et une femme qui faisait accroire qu'elle pleurait du sang; j'ai condamn aussi une clbre prdicante _au fouet et la fleur de lys_. Je ne ferai aucune grce aux prdicants... J'ai fait prendre et punir, crit-il ailleurs, seize de ces prdicateurs, je n'en connais plus que deux qui sont fort casss, que j'espre arrter s'ils paraissent. De 1685 1762, une centaine de pasteurs, prophtes ou prdicants furent cruellement supplicis, rous ou pendus, pour avoir prch au dsert; quant aux prdicantes, on finit par se borner les enfermer l'hpital comme _insenses_. Le dernier martyr de cet apostolat errant, fut le pasteur Rochette condamn tre _pendu et trangl_, le 18 fvrier 1762 comme atteint et convaincu _d'avoir fait les fonctions de ministre_ de la religion prtendue rforme, prch, baptis, fait la cne et des mariages dans des assembles dsignes du nom de dsert. Au dbut, voulant terrifier les populations par l'horreur des supplices, on avait laiss des patients pendant de longues heures sur la roue, les os et les membres briss, avant de leur donner le coup mortel, le coup de grce; mais cette barbarie, loin d'avoir le succs qu'on en attendait, avait, grce l'hroque constance des victimes, surexcit le fanatisme des religionnaires. On fut donc oblig, _par politique_, d'agir plus humainement. La mort _la plus prompte_ ces gens-l, disait le marchal de Villars, l'occasion du supplice de Fulcran Bey, est toujours la plus convenable; il est surtout convenable de ne pas donner un peuple gt le spectacle d'un prtre qui crie et d'un patient, qui le mprise. L'impitoyable Bville avait fini par se ranger lui- mme cet avis et le pasteur Brousson ayant t condamn tre rou vif, Bville demanda que le condamn ft trangl avant d'tre mis sur la roue, afin, dit-il, _de finir promptement le spectacle_. Pour empcher les patients de haranguer la foule leurs derniers moments, on avait commenc par les mener au supplice avec un billon dans la bouche; l'usage du billon ayant paru trop odieux, dit lie Benot, on laissa aux condamns _l'apparence_ d'avoir la libert de parler, mais on mit au pied de l'chelle des tambours qui battaient jusqu' ce que le patient et expir. tonnantes vicissitudes des choses humaines, s'crie de Flice, qui et dit Louis XIV que son arrire-petit-fils, un roi de France, aurait aussi la voix touffe par des tambours sur l'chafaud! Pour se saisir des ministres, on ne ngligeait rien, on mettait leur tte prix; la prime de trois cinq mille livres promise au dlateur qui ferait prendre un ministre, fut porte dix mille livres, pour Brousson et pour Court, vingt mille livres pour Paul Rabaut, un des derniers et des plus illustres de ces pasteurs du dsert. Ce n'tait pas seulement par des primes en argent que l'on cherchait provoquer les trahisons; ainsi l'on avait promis un rgiment de dragons un gentilhomme s'il faisait prendre Court, et ce tratre avait provoqu une assemble prs d'Alais afin de gagner son rgiment. Court se rend cette assemble, mais, l'arrive des troupes, il trouve moyen de s'enfuir, et pour se mettre l'abri des poursuites, est oblig de rester cach pendant vingt-quatre heures sous un tas d'immondices. Quant aux soldats, on excitait leur zle en leur permettant de dpouiller ceux qui faisaient partie d'une assemble surprise, et les officiers qui capturaient un pasteur, pouvaient esprer un grade, ou une rcompense honorifique. Le lieutenant qui avait pris le pasteur Bnzet lui ayant dit avec satisfaction: -- Votre prise me procurera la Croix de Saint-Louis. Oui, rplique firement le futur martyr, _ce sera une croix de sang qui vous reprochera toujours_. On entretenait, beaux deniers comptants, un service d'espions chargs de surveiller et de faire prendre ces pasteurs ambulants, si bien que les intendants avaient la liste de toutes les maisons o ces pasteurs pouvaient songer demander asile. On crit du Poitou Court: _les mouches_ volent sous toutes sortes de formes, malgr que nous soyons en hiver, pour tacher de pincer les ministres. Je sais, dit Paul Rabaut, qu'il y a un nombre considrable d'espions mes trousses. Ils se tiennent tous les soirs aux endroits o ils s'imaginent, que je dois passer et y restent jusque bien avant dans la nuit. Un soir, il se rend au logis qui lui a t prpar au moment d'entrer dans la maison il aperoit un homme assis qui lui parait suspect. Il fait semblant d'entrer dans la maison voisine, et revient son asile sans tre aperu. Le lendemain matin, la maison o l'on avait cru le voir entrer, tait investie par un dtachement de soldats. Rabaud s'empresse de sortir pour gagner une porte de la ville. J'observai, dit-il, de marcher au petit pas, sans que la sentinelle ne souponnt rien, et, pour mieux la tromper, je chantai tout doucement, mais de manire qu'elle pt m'entendre; ds que je fus, hors de la vue de la sentinelle, je doublai le pas. Rabaut rencontre des amis qui le conduisent une maison carte et le pressent instamment d'y coucher; il refuse et part neuf heures du soir; il n'tait pas cinquante pas de l que la maison est entoure par des soldats et fouille du haut en bas. Je viens d'apprendre, crit-il encore le 19 mai 1752, de deux ou trois endroits diffrents qu'on met en usage les moyens les plus diaboliques pour se dfaire de moi. On emploie des soldats travestis et d'autres gens de sac et de corde qui, arms de pistolets, doivent tcher de me trouver, ou en ville, ou aux assembles, et s'ils ne peuvent pas me saisir vivant, ils sont chargs de me mander l'autre monde par la voie de l'assassinat. Jugez par l, si j'ai besoin de redoubler de prcautions. Les faux frres auxquels les pasteurs venaient demander asile, et que pouvait tenter l'appt de la prime promise pour leur capture, constituaient un danger incessant et des plus srieux pour ces prdicateurs ambulants. Grce au peu d'paisseur d'une cloison, Brousson, cach dans une maison, entend ses htes dlibrer entre eux s'ils doivent ou non le livrer; il s'empresse d'aller chercher ailleurs un asile plus sr. Le pasteur Branger arrive une ferme isole dans le Dauphin o il comptait passer la nuit. Il aperoit un enfant sur la porte et lui dit: Mon ami, est-ce qu'il y a des trangers dans la maison? -- Non! -- Est-ce que ton pre y est? -- Non, il est all chercher les gendarmes parce que le ministre doit loger chez nous ce soir. Bien entendu, Branger s'empresse de poursuivre sa route. Bien souvent, les pasteurs taient obligs de s'adresser des htes dont ils n'taient pas srs, par suite de la terreur rsultant de la rigoureuse application de la loi portant que ceux qui leur donneraient asile, aide ou assistance, seraient passibles des galres ou mme de la peine de mort. Voyant se fermer toutes les portes devant eux, traqus comme des fauves, errant de village en village, obligs de passer des jours et des nuits dans des bois, des avenues, des granges isoles, les pasteurs du dsert menaient une rude et terrible existence, souffrant du froid, de la faim, et toujours sous la menace imminente de la mort. Nous sommes, dit Paul Rabaut, errants par les dserts et par les montagnes, exposs toutes les injures de l'air, n'ayant que la terre pour lit et le ciel pour couverture. Mon occupation, dit-il, est de circuler sans cesse de lieu en lieu, et de prcher souvent jusqu' cinq fois dans une semaine, quelquefois le jour, mais le plus souvent la nuit. Notre fatigue est grande: marcher, veiller, demeurer debout sur une pierre, presque les trois heures entires, prcher en rase campagne. L'activit de Brousson tait prodigieuse; pendant deux ans, il prsida trois ou quatre assembles chaque semaine; il lui arriva pendant quinze journes conscutives de prcher chaque deux nuits, en se reposant le jour et en employant la nuit d'intervalle voyager. Court n'tait pas moins actif; pendant deux mois il fit plus de cent lieues, allant d'assemble en assemble, pied, quand ses forces le lui permettaient, port par deux hommes quand la fivre qui le minait l'empchait de marcher. Il n'y avait aucune sorte de dguisement que les pasteurs, obligs de changer souvent de nom pour dpister les espions, n'employassent; ils se travestissaient en mendiants, en plerins, en officiers, en soldats, en vendeurs de chapelets et d'images; mais, en route, ils taient sans cesse exposs de fcheuses rencontres, et devaient n'attendre leur salut que de leur sang- froid et de leur esprit d'-propos. Un pasteur, dguis en mendiant, contrefait, le sourd; un autre ne doit son salut qu'au sang-froid avec lequel il joue le rle de l'ermite dont il avait revtu la robe. Un jour, Court entre dans un cabaret; survient le commandant d'une garnison voisine qui l'interroge durement. La nettet des rponses de Court satisfait l'officier qui prie le prdicant d'attendre qu'il ait fait son courrier, et lui donne porter deux lettres, l'une pour le duc de Roquelaure, l'autre pour Bville, le terrible intendant du Languedoc. Des soldats viennent frapper la porte d'une maison d'un faubourg de Sedan o Brousson tenait une assemble. Brousson payant d'audace, va ouvrir l'officier; on le prend pour le matre de la maison, et l'on arrte un des assistants qui, ayant un bton la main, est pris pour le ministre. Brousson se cache derrire la porte d'une chambre basse et chappe aux recherches. Avant de sortir de la maison, l'officier demande un enfant de cinq ou six ans de lui dire o couche le ministre; l'enfant rpond qu'il ne le sait pas. Mais, quelques instants plus tard, ayant aperu Brousson, cet enfant court l'officier et lui dit: Monsieur, _ici_, _ici_, en lui montrant la porte derrire laquelle se tenait cach le proscrit. L'officier ne comprend pas ce que veut dire l'enfant et s'loigne. Brousson prend les vtements d'un palefrenier, se charge d'un fardeau et peut ainsi traverser, sans tre reconnu, les postes que l'on avait mis l'entre du faubourg. Le prdicant Fouch, cach Nmes, entend publier au son de la trompette, dfense qui que ce soit de sortir des maisons, et voit que des sentinelles sont postes au coin des rues pour que personne ne puisse chapper la visite domiciliaire qu'on va oprer. Au moment o la sentinelle qui garde sa rue tourne le dos, il traverse la rue et demande une femme qu'il avait aperue dans la maison en face de lui, de le cacher dans son lit, moyennant bonne rcompense. La femme se laisse tenter et le place ct d'un enfant qu'elle avait malade au lit. L'officier qui procdait la visite des maisons arrive et demande la femme si elle n'a personne chez elle. -- Un enfant, dit-elle, au lit, malade. L'officier fait le tour du lit, voit l'enfant et n'aperoit pas Fouch cach sous la couverture. Touch de compassion pour l'enfant en voyant la misre qui rgne au logis, cet officier tire une pice d'argent de sa poche, la donne la mre et sort de la maison. Semblable aventure arrive Court; les soldats frappent la porte de la maison o il tait rfugi; Il se couche dans la ruelle du lit de son hte, qui il recommande de faire le malade et d'envoyer sa femme ouvrir aux soldats: Les soldats entrent, fouillent les armoires, sondent les murs et ne trouvent rien. Pendant ce temps, le faux malade, ple de peur, entrouvrait ses rideaux et protestait de la peine qu'il prouvait de ne pouvoir se lever pour aider les soldats dans leurs recherches. Un autre prdicant n'a que le temps de se cacher dans le ptrin de son hte, au moment o les soldats arrivent. Aprs l'avoir cherch vainement, ceux-ci s'attablent autour du ptrin, et ce n'est qu'aprs leur dpart, longtemps retard, que le prdicant peut sortir de son incommode cachette. C'tait souvent un hasard qui sauvait les proscrits: un jour, Bville crit l'vque de Nmes lui indiquant o est rfugi Brousson qu'il veut faire arrter; pendant que le prlat reconduit un visiteur, un gentilhomme nouveau converti lit la lettre reste ouverte sur une table, il se hte de sortir et de prvenir Brousson qui a peine le temps de dloger. Une autre fois, Court, assis au pied d'un arbre, prparait un sermon. Il voit les soldats investir la maison dans laquelle il avait trouv asile; il grimpe l'arbre, et, cach par le feuillage, il assiste invisible aux recherches faites pour s'assurer de sa personne. Un jour, la mtairie o Brousson tait rfugi prs de Nmes est investie; son hte n'a que le temps de le faire descendre dans un puits o une petite excavation fleur d'eau existait. Brousson s'y blottit. Aprs avoir fouill la maison, les soldats attachent l'un deux qui connaissait la cachette une corde, et le descendent dans le puits. Le soldat, chauff, une fois dans le puits, se sent saisi par le froid; craignant un accident, se fait retirer avant d'arriver au fonds du puits, en criant qu'il n'y a personne dans la cachette. Brousson est sauv, alors qu'il se croyait irrmdiablement perdu. Le prdicant Henri Pourtal se trouvant dans une maison o il avait fait une petite assemble, ne trouve d'autre moyen d'chapper aux soldats que de monter au haut de la maison et de passer sur les toits des maisons voisines. Poursuivi de prs, il se jette dans un puits o, par bonheur, il n'a de l'eau que jusqu'au cou, mais il est oblig de demeurer trois heures dans l'eau glace. Quand on l'en retire, demi-mort, il s'aperoit qu'en descendant d'une maison l'autre il s'est bless si gravement la jambe, qu'il doit rester six semaines sans pouvoir marcher. Pendant trois nuits conscutives, par une pluie battante, les troupes font une battue dans un bois, entre Uzs et Alais, o Brousson s'tait rfugi. La troisime nuit, Brousson dut s'abriter sous un rocher dans une position si gne qu'il ne pouvait ni se lever ni s'allonger; au matin, perc jusqu'aux os par la pluie et transi de froid, il sort de sa cachette pour se rendre un village voisin. Il entend des voix, c'tait une troupe de soldats; il n'a que le temps de se cacher dans les broussailles. Il voit successivement passer plusieurs dtachements qui vont investir le village o il comptait se rendre. Fouch, chapp par miracle ceux qui venaient l'arrter dans son asile, sur la dnonciation d'un tratre, passe une rivire la nage par un froid glacial. Transi, demi-mort, il marche dans la neige sans savoir o il va, traverse minuit un village inconnu, o il n'ose demander asile et se perd dans les bois. Il arrive Audabias, chez un paysan qui l'a log autrefois, mais celui-ci n'ose le garder; aussitt le jour paru il faut dloger. Press par la faim, harass de fatigue, Fouch marche toujours sans savoir o il va. Il rencontre enfin un homme de sa connaissance qui le campe sous un rocher dans un bois et va aux provisions. Pendant deux heures Fouch souffrant du froid et de la faim l'attend; quand l'autre revient, Fouch a peine mcher une bouche de pain tant il est affaibli, mais une gorge de vin qu'il avale le remet, son compagnon le mne une mtairie; mais il y a des domestiques papistes et il faut les laisser coucher avant d'entrer. Fouch reste encore deux heures expos la rigueur du froid; il entre enfin, on lui prpare un lit; mais, au moment o il va porter sa bouche le bouillon qu'on lui a fait chauffer, les soldats arrivent. Il s'chappe en franchissant une haute muraille; arriv dans un petit bois il s'vanouit de faiblesse et d'puisement. Ce n'est qu'au bout de deux heures que les forces lui reviennent et qu'il peut suivre son compagnon, qui le mne chez une veuve Saint-Laurent. Le lendemain matin, nouvelle alerte, les soldats qui poursuivaient Fouch, s'arrtent pour se rafrachir chez cette veuve qui vendait du vin, mais heureusement ils ne songent point faire de recherches; sans quoi Fouch tait perdu. Le pasteur Coffin peut s'chapper des mains de l'officier qui l'avait arrt et fuit en Hollande; le proposant Mzarel, pris par les soldats et enferm dans une grange, se met pieds nus et peut fuir sans bruit; Pradel surpris avec l'assemble qu'il prsidait, saute cheval et est longtemps poursuivi par les soldats, entendant les cris rpts de: celui du cheval! et des coups de fusil; de mme le pasteur Gibert, fuyant d'une assemble cheval avec deux autres huguenots, voit l'un de ses compagnons tu ses cts, et l'autre fait prisonnier avec la valise dans laquelle taient renferms ses papiers, il n'chappe lui-mme aux soldats qu'en se cachant dans un bois. Les prils renaissaient sans cesse et plus d'un, comme Romans pris deux fois et deux fois miraculeusement dlivr de la prison, ou comme le futur martyr Brousson, dut momentanment repasser l'tranger quand la perscution devenait trop ardente; ce n'tait pas une fuite, mais un dlai du martyre. Un jour venait, en effet, pour presque tous les pasteurs du dsert, la malchance, la trahison, les livraient aux mains de l'autorit; or, tre pris, c'tait la mort sur le gibet ou sur la roue, aprs les tortures de la question ordinaire et extraordinaire. Quand les pasteurs manquaient, c'taient des artisans, des femmes, des enfants qui les remplaaient et faisaient aux fidles des exhortations, o leur lisaient des prires. C'est surtout partir de 1715, aprs la fondation Lausanne, du sminaire des pasteurs du dsert, que l'on aurait pu appeler l'cole des martyrs -- que la clbration du culte proscrit reprit partout avec suite et rgularit, bien que l'on ne st jamais si la prire commence dans la runion tenue sous la couverture du ciel, serait ou non interrompue par la sanglante intervention des soldats. Les anciens avaient la charge de convoquer les assembles. Le matin ou dans la journe un homme passait. Il trouvait un frre, lui annonait qu'un prche devait avoir lieu telle heure et dans tel endroit, puis disparaissait. Cependant, portes closes, on se communiquait la bonne nouvelle. Enfin la nuit venait, alors mille craintes, quelque espion ou quelque faux frre n'avait-il pas appris la convocation de l'assemble? Vers dix heures, on partait de la ville ou du village, non par bande, cela et pu donner des soupons, mais sparment, sauf se runir plus tard en quelque endroit isol. La course tait longue, une lieue, deux lieues. Les femmes taient harasses et les enfants avaient peine suivre; chose grave! les abandonner en route, ou les renvoyer la maison, c'tait les exposer tre surpris par les troupes, les livrer aux interrogatoires qui pouvaient avoir ce rsultat de faire surprendre l'assemble. Il fallait alors que les hommes robustes de la troupe portassent les enfants sur leurs paules. L'assemble tait lente se runir, cependant on disposait les sentinelles pour donner l'alarme et viter la surprise. Pour revenir au logis, on prenait les mmes prcautions qu'au dpart. Les femmes rentres la maison, lavaient avant le jour leurs vtements et ceux de leurs maris souills par la boue du chemin, afin que rien ne pt faire souponner la sortie nocturne. Peu peu les assembles devinrent de plus en plus nombreuses, et presque publiques, lorsque le gouvernement, par suite de quelque guerre avec l'tranger, n'avait pas la libre disposition de ses troupes. Comment en et-il t autrement alors que les exigences inadmissibles du clerg catholique charg de la tenue des registres de l'tat civil, mettait les huguenots dans la ncessit de recourir aux pasteurs pour faire constater la naissance de leurs enfants et pour faire bnir leurs mariages? En 1745, Rabaut crit: On me mande de Montauban que les protestants y donnent des marques extraordinaires de zle; ils font des assembles de trente mille personnes. Un dimanche du mois dernier on y bnit cent quatre-vingt-un mariages, le dimanche suivant soixante, et celui d'aprs quatorze. Deux ans plus tt, il crivait Court Je voudrais de tout mon coeur que vous passiez le dimanche matin au chemin de Montpellier, prs de la ville de Nmes, lorsque nous faisons quelque assemble pour cette dernire glise, la place nomme vulgairement la fon de Langlade o vous avez prch si souvent; vous verriez autant que votre vue pourrait s'tendre le long du chemin, une multitude tonnante de nos pauvres frres, la joie peinte sur le visage, marchant avec allgresse pour se rendre la maison du Seigneur. Vous verriez des vieillards, courbs sous le faix des annes, et qui peuvent peine se soutenir, qui le zle donne du courage et des forces et qui marchent d'un pas presque aussi assur que s'ils taient la fleur de leur ge. Vous verriez des calches et des charrettes, pleines d'impotents, d'estropis ou d'infirmes qui, ne pouvant se dlivrer des maux de leurs corps, vont chercher les remdes ncessaires ceux de leurs mes. Ces assembles publiques se tenaient la veille de la violente perscution que le duc de Richelieu allait exercer dans le Languedoc contre les huguenots, et dont la rigueur fut telle que Rabaut lui-mme songea un instant migrer en Irlande avec la majeure partie des fidles de son glise. Mais cette recrudescence de perscution ne pouvait durer, elle constituait un vritable anachronisme en prsence du progrs que faisaient chaque jour les ides de tolrance, malgr les efforts du clerg et ses incessantes rclamations pour que l'on maintnt la rigoureuse application des lois barbares dictes contre les huguenots. Les soldats en vinrent, ainsi que le constate avec surprise le secrtaire d'tat Saint-Florentin, avoir le prjug, qu'ils n'taient pas faits pour inquiter les religionnaires. Les officiers, dit Rulhires, ralentissaient la marche de leurs dtachements pour donner aux religionnaires assembls le temps de fuir. Ils avaient soin de se faire voir longtemps avant de pouvoir les atteindre. Ils prenaient des routes, perdues et par lesquelles ils cherchaient garer leurs soldats. En 1768, quatre-vingts huguenots d'Orange sont surpris dans une grotte par des soldats qui les couchent en joue, ils continuent chanter leurs psaumes; quatre chefs de famille sortant de la grotte, se livrent aux soldats, condition que le reste de l'assemble pourra se retirer librement. L'officier accepte la proposition et conseille ses prisonniers de s'vader en route, promettant de favoriser leur fuite. Ceux-ci refusent et sont mis en prison; mais, deux mois aprs, ils taient mis en libert, le temps des excutions tait pass. Les gouverneurs de province et les commandants de troupes veulent cependant parfois intimider par de vaines menaces, les huguenots qui se rassemblent pour prier contrairement aux dits non abrogs. Un commandant de dragons crit l'intendant le 27 dcembre 1765: Il est bon que vous fassiez assembler chez vous les plus notables d'entre les religionnaires de Nions, Vinsobre et Venteral et que, vous leur notifiiez, de la part de M. le marchal, que s'ils continuent de s'assembler au mpris des ordres du roi, sur le compte qui lui en sera rendu, il les fera arrter et les rendra responsables des assembles qui se feront, attendu qu'tant, les plus considrables, ils ne peuvent que beaucoup influer sur les dmarches de leurs confrres; et qu'ils seront emprisonns au moment qu'ils s'y attendront le moins, s'ils persistent d'assister aux assembles aprs la dfense qui leur en aura t faite. C'est avec regret que le marchal se dcide cette extrmit, mais il voit qu'il faut absolument quelque exemple de cette espce, pour mieux imposer et contenir tous les autres. Les vaines menaces que l'opinion publique ne permettait plus de mettre excution ne produisaient aucun effet. Le gouvernement en vint ngocier avec les huguenots pour obtenir d'eux qu'ils s'abstinssent de violer la loi_ trop ouvertement_. Ainsi, en 1765, le marchal de Tonnerre donnait ses subordonns les instructions suivantes: Il faut employer adroitement tour tour la douceur et la menace en leur faisant envisager (aux huguenots) le danger o ils s'exposent, s'ils continuent de se rendre _aussi ouvertement _rebelles aux ordres du roi. MM. les curs, conduits par un zle trop ardent et souvent mal entendu, ne connaissent que _la violence et le chtiment _pour rprimer le scandale protestant; vous vous tiendrez en garde contre de pareilles insinuations; cependant, si quelqu'un des protestants se rendait _trop publiquement _rfractaire aux ordres du roi, vous le ferez arrter. Il n'est plus question ds lors, de proscrire l'exercice du culte domestique qui, en dpit des lois, a repris droit de cit. En 1761, l'occasion de l'arrestation du pasteur Rochelle, Voltaire crit un protestant: Vous ne devez pas douter qu'on ne soit trs indign la cour contre les assembles _publiques_. On vous permet de faire _dans vos maisons_ tout ce qui vous plat, cela est bien honnte. M. de Vergennes adresse plus tard l'intendant de Rouen les instructions suivantes: Le roi ne veut pas souffrir que les protestants s'assemblent ainsi, ni qu'ils _donnent la moindre publicit _ leur culte. Ils doivent _rester dans l'intrieur de leurs maisons et de leurs familles_. Ce n'est que par ce moyen qu'ils pourront se rendre dignes de l'indulgence et de la bont de Sa Majest. En 1778, on voit encore le gouvernement flotter indcis entre l'excution des mesures de rigueur, et la crainte de l'effet que pourra produire cette excution. L, o les huguenots, sont peu nombreux, il fait arrter un pasteur ou fermer une cole; l au contraire, o ils sont en force, comme dans le Languedoc, il n'ose prescrire l'intendant d'employer ces moyens de rigueur, autoriss par les lois, ou seulement quelques-uns d'entre eux, _qu'en vitant ceux dont l'excution_ pourrait exciter une fermentation qu'il serait peut tre ensuite bien difficile d'teindre. Dans la Saintonge, le ministre prescrit la dmolition du temple de Saint-Fort de Cosnac, mais il ajoute: Si vous prvoyez qu'elle puisse exciter quelque meute qu'il soit ensuite trop difficile d'apaiser, vous voudrez bien _la diffrer_ jusqu' ce que, sur l'avis que vous m'en donnerez, j'aie pu prendre de nouveau les ordres de Sa Majest. Les huguenots dcorent une grange Castelbarbe, prs Orthez, la pourvoient d'une chaire, y clbrent les mariages et les baptmes _publiquement_. Le ministre fait mettre la grange sous scells et ordonner l'arrestation de trois prdicants. Puis il crit au comte de Prigord: J'ai peine croire que cet exemple _puisse augmenter le nombre des migrations_..., L'on est oblig de fermer les yeux sur les assembles au dsert des protestants, mme sur les assembles peu nombreuses et peu clatantes _dans quelques maisons particulires; _mais qu'ils aient des temples publiquement connus, tels qu'ils en construisent, qu'ils y placent des chaires, c'est ce que le roi ne parat nullement dispos tolrer. Quant aux conseils que donne l'intendant d'envoyer des dragons loger chez les huguenots, aux lieux o ils ont eu des assembles, le ministre les repousse par cette fin de non-recevoir: Ne trouvez- vous pas qu'il serait craindre que cette expdition ne rveillt l'ide des anciennes dragonnades qui n'ont, dans le temps, que trop fait _de bruit_ dans la France et dans toute l'Europe? Toute la politique du gouvernement de Louis XVI tait d'empcher par des mesures isoles qui ne fissent pas trop de bruit, les huguenots de braver trop ouvertement, les lois interdisant dans le royaume tout culte autre que le catholique; mais on n'osait plus svir contre ceux qui refusaient de porter leurs enfants l'glise, pour tre baptiss, ni contre ceux qui se mariaient publiquement devant des pasteurs. Sans doute les terribles lois qui avaient t dictes contre les huguenots, par Louis XIV taient toujours subsistantes, mais elles taient _lettres mortes_, quoi que pussent faire le clerg et l'administration. Le gouvernement avait publiquement donn du reste, une preuve manifeste qu'il croyait lui-mme l'abrogation de fait de ces lois subsistantes, lorsque, en 1775, il avait fait une dmarche officielle auprs d'un de ces pasteurs du dsert que la loi ne connaissait que pour les envoyer la potence. cette poque, en effet, le contrleur gnral, _par ordre du roi_, avait envoy Paul Rabaut, le plus influent de ces proscrits, un exemplaire de la circulaire adresse aux vques catholiques afin de rclamer leur concours pour arrter le brigandage qui s'exerait sur les bls. Et-il voulu le faire, Louis XVI n'aurait pu impunment braver l'opinion publique, en obissant aux injonctions que l'orateur du clerg n'avait pas craint de lui adresser en ces termes: Achevez l'oeuvre que Louis le Grand avait entreprise et que Louis le Bien- Aim a continu. Il vous est rserv de porter le dernier coup au calvinisme dans vos tats. Ordonnez qu'on dissipe les assembles des schismatiques. Non seulement Louis XVI ne pouvait recommencer l'oeuvre sanglante et vaine de son arrire grand-pre, mais encore il ne pouvait se refuser reconnatre qu'il tait impossible de laisser subsister intgralement une lgislation qui frappait de mort civile plus d'un million de ses sujets. Dans le mmoire que lui adressait en 1786, son ministre M. de Breteuil, sur la situation faite aux protestants en France, on peignait ainsi cette situation: ces infortuns galement rejets de nos tribunaux sous un nom et repousss de nos glises sous un autre nom, mconnus dans le mme temps comme calvinistes et comme convertis, dans une entire impuissance d'obir des lois qui se dtruisent l'une l'autre, et, par l destitus du moyen de faire admettre, ou devant un prtre, ou devant un juge les tmoignages de leurs naissances, de leurs mariages et de leurs spultures, se sont vus, en quelque sorte, _retranchs de la race humaine_. Cette situation intolrable avait pour causes, non seulement les dispositions des dits, bass sur cette fiction lgale et mensongre qu'il n'y avait plus de protestants en France, mais encore l'obstination du clerg vouloir faire de son privilge de dresser les actes de l'tat civil, un moyen de conversion ou de reconversion, pour les protestants et pour les nouveaux convertis. En ce qui concerne les dcs, la loi avait bien prescrit les formalits remplir pour leur constatation devant le juge le plus voisin, mais par suite du terrible dit de 1713 dclarant relaps, tout huguenot, qui, _ayant abjur ou non_, refuserait les sacrements son lit de mort, les protestants cartaient soigneusement tous les tmoins du chevet de leurs parents gravement malades. Et, une fois que ceux-ci taient morts, ils ngligeaient de remplir les formalits prescrites pour ne pas veiller l'attention sur les circonstances d'une mort de nature entraner un procs la mmoire du dfunt et la confiscation de ses biens. Les parents des morts, dit Rulhires, les enterraient _en secret_, la nuit, dans leurs propres maisons, sans faire inscrire les dcs sur aucun registre public, quels que fussent les dangers auxquels ils s'exposaient par ces spultures clandestines. Ils ne tardaient pas, en effet, tre poursuivis par cette bizarre espce d'inquisiteurs, par ces rgisseurs et ces fermiers des biens des fugitifs, non moins avides de la dpouille des morts que de celle des _fugitifs_, et qui firent saisir les biens de ceux qui avaient ainsi disparu, prtendant qu'ils avaient fui, et, sous ce prtexte, s'emparant des successions que n'osait leur disputer une famille embarrasse de sa propre dfense. Si, au contraire, le dcs d'un protestant avait t constat dans les formes prescrites par la loi, la femme que le dfunt avait pouse hors l'glise, et les enfants ns de son mariage, se voyaient contester son hritage par d'avides collatraux; et certains parlements donnaient raison ces spoliateurs, en dclarant concubine l'pouse, et btards les enfants lgitimes. Quant aux naissances, elles devaient tre constates par les curs dans les actes baptistaires, l'dit de rvocation ayant dcrt que tout enfant qui natrait de parents rforms devrait tre port l'glise pour y tre baptis. Mais les huguenots furent dtourns de faire porter leurs enfants l'glise, par l'enttement que mirent les curs vouloir qualifier de _btards_, les enfants ns de mariages contracts soit au dsert, soit l'tranger. Les huguenots se dcidrent donc faire baptiser leurs enfants par les pasteurs allant d'assemble en assemble; et ceux-ci avaient _l'insolence_, dit un intendant, de purifier les pres et mres des, enfants qui avaient t baptiss par un prtre catholique. Pour obliger les parents faire rebaptiser par le cur les enfants baptiss au dsert, on eut recours l'argument persuasif des logements militaires; mais on y renona pour y substituer le rgime des amendes, aprs l'incident, que conte ainsi Rabaut: Les protestants de la Gardonneuque, voyant les cavaliers de la marchausse Ldignan pour contraindre la rebaptisation, crurent qu'il fallait se mettre en bonne posture et faire trembler, tant les cavaliers que les prtres. En consquence, ils donnrent l'alarme aux cavaliers, et tirrent quelques coups de fusil aux prtres de Ners, de Guillion et de Languon. Le premier et le second furent dangereusement blesss, et en sont morts depuis; le dernier n'eut qu'une lgre gratignure. Les cavaliers apprhendrent le mme sort, dcamprent par l'ordre de M. l'intendant, et, en vertu du mme ordre, restiturent l'argent qu'ils avaient dj retir des protestants. La rsistance obstine des huguenots finit, sur ce point, comme sur tant d'autres, par avoir raison des prescriptions des dits les obligeant faire baptiser leurs enfants par les curs, mais il en rsultait que, chez eux, les naissances de mme que les dcs, n'taient plus constats par un document officiel pouvant tre produit en justice. Pour ce qui est des mariages, les curs catholiques, ne voulant pas admettre que le mariage est un contrat civil bien antrieur au christianisme, et absolument indpendant du sacrement, faisaient de leur privilge d'officiers d'tat civil, un instrument de conversion. Voyant que les huguenots ne regardaient le mariage que comme une crmonie civile, et se confessaient, sans scrupule, pour obtenir la bndiction nuptiale, ils les firent communier, puis, exigrent une abjuration par crit. Quelques-uns, dit l'intendant Fontanieu, obligrent les fiancs de jurer qu'ils croyaient leurs pres et mres damns. Puis on en vint imposer aux fiancs, avant de les marier, de longues priodes d'preuves, les obliger faire des actes de catholicit pendant des mois et mme pendant plusieurs annes. Dans le Barn, les curs faisaient attendre la bndiction nuptiale aux futurs poux pendant deux, trois et quatre ans. Un placet adress par des habitants de Bordeaux, en 1757, signale l'opposition faite par un ecclsiastique depuis huit ans, au mariage de Paul Decasses, ancien religionnaire. L'anne prcdente, le secrtaire d'tat Saint-Florentin avait t oblig de prier l'vque de Dax d'ordonner un de ses prtres de marier enfin, _aprs douze annes d'preuves_, deux nouveaux convertis d'Orthez. Les fiancs huguenots, pour se soustraire de telles exigences, avaient voulu d'abord se contenter d'un contrat pass par devant notaire; mais une loi vint interdire aux notaires de passer aucun contrat moins qu'il ne ft produit un certificat de catholicit, constatant que le contrat serait ultrieurement valid par un mariage bni l'glise. Quelques curs, moyennant finances, consentent alors marier les huguenots sans exiger d'eux aucune preuve de catholicit. Un cur du Poitou est condamn dix livres d'amende pour exactions ce sujet, et menac de la saisie de son temporel s'il peroit l'avenir pour le mariage des religionnaires rien autre chose que les droits lgitimement dus. Plusieurs autres curs sont incarcrs pour avoir mari des protestants moyennant de grosses rtributions. En 1746, un cur de la Saintonge est condamn aux galres, comme convaincu: d'avoir conjoint par mariage des religionnaires, sans avoir observ les formalits prescrites par les lois de l'glise et de l'tat, et d'avoir dlivr des certificats de clbration de mariage d'autres religionnaires, sans que lesdits se soient prsents devant lui. Le plus souvent les huguenots s'adressaient des aumniers, des prtres, n'appartenant pas leurs paroisses. En 1710, l'vque de Cap dnonce au chancelier Voisin un grand nombre de mariages clbrs dans son diocse (trente dans une seule paroisse) par des aumniers de rgiment et autres prtres; quinze ans plus tard le mme vque dnonce encore des mariages faits par un prtre inconnu. Parfois les certificats de mariage taient dlivrs par de faux prtres, empruntant le nom de tel ou tel ecclsiastique, et l'on voit en 1727, le prdicant Arnoux condamn aux galres, comme convaincu d'avoir pris le nom de Jean Cartier, prtre aumnier sur les vaisseaux du roi, et d'avoir fait plusieurs mariages de religionnaires. partir de 1715, dans le Midi comme dans le Poitou et la Saintonge, presque tous les mariages se clbrrent au dsert devant les pasteurs. Paris, les protestants se mariaient dans les chapelles des ambassadeurs de Sude et de Hollande. Quant aux huguenots qui se trouvaient proximit des frontires, ils allaient se marier soit Genve, soit dans les les anglaises, parfois mme Londres. Le clerg et la magistrature tenaient ces mariages pour nuls et non avenus. Les vques faisaient assigner les poux comme _concubinaires publics_, donnant le scandale de vivre et demeurer ensemble sans avoir t maris par _leurs propres curs_. Les trois parlements de Grenoble, de Bordeaux et de Toulouse, attaquent les mariages au dsert par la voie criminelle, ils condamnent les maris, les hommes _aux galres_, les femmes la prison et font _brler par la main du bourreau_ les certificats de mariage dlivrs par les pasteurs et produits par ces maris. Mais cette inique jurisprudence ne put se maintenir, en prsence du nombre toujours croissant de ceux qui contrevenaient aux dits en recourant au ministre des pasteurs; bientt, ce fut en vain que les vques rclamrent des mesures de rigueur contre _le brigandage des mariages au dsert_, l'administration fut oblige de rester sourde leurs appels. En 1775, on estimait que les mariages au dsert depuis quinze ans s'levaient au nombre de plus de cent mille, et le gouverneur du Languedoc dclarait que, s'il fallait emprisonner tous les maris au dsert, les prisons de la province ne suffiraient pas pour les contenir. S'il en tait ainsi, c'est que les huguenots repousss de l'glise par les exigences du clerg, avaient une facilit de plus en plus grande de faire bnir leurs unions par les pasteurs, depuis que les assembles s'taient multiplies et pouvaient se faire presque publiquement. C'est encore, parce que les synodes et les pasteurs dclaraient que les huguenots ne pouvaient se marier qu'au dsert ou l'tranger, que toute autre voie tait dshonnte et coupable, quelles que fussent les conventions faites avec les prtres catholiques. Censurs durement, par leurs pasteurs et menacs par eux d'excommunication, ceux qui avaient flchi _devant l'idole_, en recevant la bndiction nuptiale d'un prtre catholique, durent faire rhabiliter leurs mariages suivant le rite calviniste. Mais les unions, contractes hors de l'glise catholique, n'tant pas reconnues par la loi, les huguenots ne pouvaient se prsenter devant les tribunaux dans aucune cause o ils eussent procder en qualit de pres, de maris, d'enfants, de parents, car jamais ils ne pouvaient prouver leur tat par la production de titres lgalement valables. Dans les diffrents qu'ils avaient entre eux, ils recouraient souvent des arbitres; mais quand ils avaient affaire des coreligionnaires de mauvaise foi, ou des catholiques les appelant devant les tribunaux, ils ne pouvaient dfendre leurs droits les plus incontestables contre les actions judiciaires les moins fondes. Quelques parlements, pour carter les malhonntes prtentions d'avides collatraux voulant dpouiller la femme ou les enfants d'un de leurs parents maris au dsert, taient obligs de se baser sur la _possession d'tat_ de la veuve ou des orphelins; mais cet expdient lgal mettait sur le mme pied la concubine et l'pouse, le btard et l'enfant lgitime. Les ministres de Louis XVI comprirent qu'il n'tait pas possible de laisser plus longtemps sans tat civil, plus d'un million de Franais, la vingtime partie des citoyens de la France, de les laisser _privs_, _ainsi que le disait Rulhires_, _du droit de donner le nom et les prrogatives d'pouses et d'enfants lgitimes ceux que la loi naturelle_, _suprieure toutes les institutions civiles_, _ne cessaient de reconnatre sous ces deux titres_. En 1787, un dit vint porter remde au mal; cet dit se bornait, ainsi que le dclarait son expos des motifs, donner un tat civil aux Franais ne professant pas la religion catholique. Pour arriver ce rsultat, l'dit accordait aux non-catholiques le droit d'option entre le cur et le juge du lieu pour faire constater sur des registres ad hoc, leurs dcs, leurs naissances et leurs mariages. Quand une dclaration de mariage avait t faite dans les formes prescrites, soit devant le cur, soit devant le juge, celui-ci devait dclarer les comparants unis. Pour tous les mariages contracts hors de l'glise _antrieurement l'dit_, une dclaration semblable suffisait pour qu'ils produisissent tous leurs effets civils. Cet dit rparateur fut cependant vivement attaqu: au Parlement de Paris; le conseiller d'Eprminil, conjurant ses collgues de ne point l'enregistrer, s'criait, en leur montrant d'image du Christ: _Voulez-vous le crucifier une seconde fois?_ Dans un mandement, l'vque de la Rochelle le qualifiait ainsi: Cette loi qui semble _confondre et associer toutes les religions et toutes les sectes_... cette loi, sur laquelle nous ne saurions vous peindre notre douleur et notre peine, en voyant _l'erreur prte s'asseoir ct de la vrit._ On trouve encore en 1789, dans les cahiers du clerg, une protestation du clerg de Saintes, contre cet dit, permettant aux parents de constater sous une forme purement civile la naissance de leurs enfants, ce qui expose, dit-on, _les enfants mme ns catholiques ne pas tre baptiss_. Pour l'glise, en effet, c'est porter atteinte ses droits, que d'accorder, sans son entremise, un tat civil aux non-catholiques. Le Girondin Barbaroux, au contraire, estime qu'il est essentiel de donner; mme avec l'intervention de l'glise, un tat civil son fils, il le fait baptiser et dit: Le baptme _n'est rien_ aux yeux du philosophe, mais la crmonie, _quelle qu'elle soit_, par laquelle on transmet son nom son fils, est bien intressante pour un pre. L'vque de la Rochelle, s'insurgeant contre la loi, dfend mme aux prtres de son diocse, de faire une distinction entre leur qualit d'officiers d'tat civil et leurs fonctions de ministres de la religion catholique et leur dit: Comment pourriez-vous dclarer, _mme au nom de la loi_, lgitime et indissoluble, une union contracte contre les rgles et les ordonnances de l'glise? Ne craignez point de dclarer ceux qui se prsenteront devant vous, que votre ministre est spcialement et mme uniquement rserv aux fidles. Cette injonction faite par un vque aux curs de son diocse, tait la dmonstration premptoire que l'on ne pouvait laisser au clerg catholique la moindre part dans la tenue des registres de l'tat civil. Ce n'est cependant qu'en 1792 que la loi dcida que les officiers de l'tat civil n'auraient plus aucun caractre religieux, conformment aux principes ainsi poss par la constitution de 1791: La loi ne considre le mariage que comme _un contrat Civil._ Le pouvoir lgislatif tablira pour tous les habitants, _sans distinction_, le mode par lequel les naissances, les mariages et les dcs seront constats, et il dsignera les officiers publics qui recevront et conserveront ces actes. Le mandement lanc par l'vque de la Rochelle contre l'dit qui se bornait, ainsi que le dclarait Louis XVI, _ donner dans Son royaume un tat civil ceux qui ne professent point la vraie religion_, fut dfr au conseil du roi et condamn tre supprim sur ces svres conclusions du procureur du roi:_ C'est en abusant des droits du sanctuaire_, c'est en profanant la mission apostolique, qu'un vque, en discutant une loi qu'il ne doit que respecter, ose exciter dans son diocse la rsistance un dit jamais mmorable... La discipline de l'glise et l'instruction des fidles imposent aux vques le devoir de publier des mandements, mais ce devoir doit se circonscrire dans les limites de la police ecclsiastique. Quand le zle des prlats, dans des cas trs rares, s'tend jusqu'aux lois civiles, _ce ne doit tre_, _suivant l'esprit du christianisme_, _que pour en recommander l'excution_. Les vques de nos jours, quand ils parlent des lois civiles dans leurs mandements, n'oublient-ils pas aussi trop souvent qu'ils ne devraient le faire que pour recommander l'excution de la loi? Je ne parle pas bien entendu de l'vque dput qui, la tribune, a dclar que si la loi, retirant aux fabriques pour le donner aux communes, le monopole, et par consquent le bnfice des inhumations, tait vote par les chambres, _il jurait de ne pas lui obir._ M. Freppel peut impunment oublier la tribune de la chambre ce que l'esprit du christianisme lui commande de faire, comme vque; mais si, dans un mandement, il reproduisait l'emprunt oratoire qu'il a fait Mirabeau, le gouvernement de la rpublique, bien que plus patient que celui de Louis XVI serait bien oblig de lui rappeler que le rle d'un vque n'est pas de prcher la _dsobissance la loi_. Dans le projet d'dit qui avait t soumis Louis XVI, il y avait une clause permettant aux pasteurs de jouir de tous leurs droits civils comme les autres protestants; lors de la publication de l'dit, cette clause avait disparu, comme entranant, en fait, l'abolition de peines qu'on ne pouvait plus cependant appliquer, mais dont on ne pouvait pas se retirer la facult d'user en des circonstances plus favorables. Aprs 1787, comme avant, les pasteurs restrent donc lgalement passibles du gibet, raison de l'exercice de leur ministre, et ceux qui allaient les entendre pouvaient toujours tre condamns aux galres. Louis XVI, en sa qualit de roi trs chrtien, n'avait pas pu aller jusqu' mettre sur le mme pied toutes les religions, la vrit et l'erreur. Il n'avait mme pas, comme Henri IV, dcid que le culte _public_ des protestants serait tolr ct de celui de la religion matresse et dominante. Il disait, en effet, dans le prambule de l'dit donnant un tat civil aux protestants: Que s'il n'tait pas en son pouvoir d'empcher qu'il n'y et diffrentes sectes dans ses tats, il avait pris les mesures les plus efficaces pour prvenir de _funestes associations_, et pour que la religion catholique qu'il avait le bonheur de professer, jouit seule dans son royaume des droits et des honneurs du culte _public_. La rvolution seule pouvait proclamer et appliquer les vrais principes, dclarer que toutes opinions philosophiques et religieuses taient gales devant la loi, et dcrter que toutes les religions jouissaient des droits et des honneurs du culte public. CHAPITRE III LIBERT DE CONSCIENCE _Perscution du Saint-Sacrement_. _-- Sacrilges et blasphmes_. _-- Proslytisme_. -- _Relaps_. _-- Visite obligatoire du cur_. _-- Mortarisme_. _-- Le droit des pres de famille_. _-- Enfants de sept ans_. _-- Suspects_. _-- Rgime de l'inquisition_. _-- Opinitres_. _-- Expulsions_. _-- Transportations_. _-- Couvents_. _Hpitaux_. _-- Prisons._ L'dit de Nantes autorisait les huguenots vivre et demeurer dans toutes les villes et lieux du royaume, sans tre enquis, vexs, molests, ni astreints _ faire chose_, _pour le fait de religion_, _contraire leur conscience_, ni, _pour raison _d'icelle, tre recherchs en maisons et lieux o ils voudraient habiter. Pour les huguenots, cette libert de conscience fut, au dbut, aussi complte qu'elle pouvait l'tre dans un pays o l'glise et l'tat tant unis par les liens les plus troits, la loi avait une croyance religieuse. Ainsi, par respect pour les prescriptions de l'glise catholique, les huguenots devaient s'abstenir de vendre publiquement et d'taler de la viande pendant la dure du carme et pendant les autres jours d'abstinence. S'ils se trouvaient en voyage pendant les jours o l'glise catholique interdit l'usage de la viande, ils devaient _faire maigre_, bon gr, mal gr, car il tait dfendu aux taverniers et hteliers de fournir, ces jours-l, viande, volaille, ou gibier ceux qui venaient manger ou loger chez eux. Pour la mme raison du respect d la religion d'tat, les huguenots ne pouvaient aller au cabaret pendant la dure des offices catholiques. Une loi de 1814, qui n'a t abroge qu'en 1877, reproduisit cette interdiction d'aller au cabaret pendant les offices catholiques. Tous ceux qui ont fait une campagne lectorale, sous le rgne des hommes du 16 mai, ont pu constater avec quelle hte comique, les runions d'lecteurs tenues dans les auberges, cafs ou cabarets, taient obliges de se disperser, ds que les cloches sonnaient la grand'messe ou les vpres, pour se mettre en rgle avec cette loi de 1814. Pendant les jours fris de l'glise catholique (si frquents au XVIIe sicle, que Louis XIV dut en diminuer le nombre avec l'assentiment plus ou moins volontaire du clerg), les huguenots ne pouvaient ni vendre, ni taler, ni tenir boutique ouverte, ni travailler, mme dans les chambres ou maisons fermes, en aucun mtier dont le bruit pt tre entendu au dehors. Cette interdiction de travailler pendant les jours fris avait t reproduite par la Restauration et c'est la Rpublique qui a d abroger, la loi qui dictait cette interdiction. Il y a encore aujourd'hui bien des partisans du repos _obligatoire_ du dimanche, qui, en faveur de l'interdiction hebdomadaire du travail, invoquent, non un motif religieux, mais l'intrt de l'ouvrier lui-mme. Sans doute il serait dsirable que tout travailleur pt se reposer vingt-quatre heures par semaine, que ce ft le dimanche comme le veulent les catholiques et les protestants, le samedi comme le veulent les juifs, le vendredi comme le font les musulmans, peu importerait. Mais l'organisation des grands services publics, comme les chemins de fer, les postes, les tlgraphes, ne permettent point l'arrt complet de la vie nationale un jour dtermin. En outre, certains ouvriers; -- soit que leur travail, comme celui des hauts-fourneaux par exemple, ne puisse subir d'interruption, soit qu'il leur faille travailler sans relche, pour subvenir aux besoins de leurs familles avec des salaires _insuffisants_, _-- _sont obligs de travailler sept jours sur sept; d'autres, aprs avoir travaill six jours pour leurs patrons, travaillent le septime jour pour eux-mmes; de quel droit les empcher de le faire? Si le lgislateur imposait aux salaris un jour de repos _obligatoire_, il serait moralement tenu de leur allouer, en mme temps, une indemnit quivalente la rmunration de la journe de travail qu'il leur ferait perdre par cette prescription arbitraire. Ce qui tait vraiment obliger les huguenots faire _chose contre leur conscience_, c'tait de les astreindre laisser _tendre_ leurs maisons les jours de ftes catholiques sur le chemin que devaient suivre les processions; on tendait leurs maisons, malgr eux, ils taient mme contraints de payer les frais de cette dcoration force, bien que l'dit de Nantes portt, qu'ils ne contribueraient aucune chose pour ce regard. Mais ce qui devint pour les huguenots une vritable perscution ce fut la persistance que l'on mit vouloir les contraindre se mettre _en posture de respect _(chapeau bas ou genoux) quand ils se trouvaient sur le passage d'un prtre allant donner le viatique un malade, ou d'une procession dans laquelle tait port le Saint-Sacrement. De nos jours encore on a vu plus d'une fois se produire des scnes de violence regrettables, quand des prtres trop zls ou des fidles chauffs ont voulu obliger les passants se dcouvrir devant le Saint-Sacrement port dans une procession. C'est, pour viter ces scnes fcheuses que, dans les villes o il y a exercice de plusieurs cultes, on interdit aux processions catholiques de sortir dans les rues, et que, dans certaines grandes villes, le viatique est port aux malades sans crmonie, _inostensiblement_. Sous Louis XIV et sous Louis XV, l'ardeur des passions religieuses renouvelait presque chaque jour de violentes querelles entre les catholiques et les protestants, ceux-ci refusant d'accorder une marque de respect ce qu'ils appelaient _un Dieu de pte._ Le Synode de Charenton en 1645 avait svrement censur les huguenots qui, la rencontre du Saint-Sacrement, taient le chapeau, et, pour viter le reproche d'avoir salu un objet qu'ils tenaient pour _une idole_, disaient qu'ils rendaient cet honneur, _non l'hostie_, _mais au prtre qui la portait et la compagnie qui le suivait._ Le Synode, dit lie Benot, faisant de cet acte de rvrence, et de cette quivoque honteuse, une affaire capitale, reprsenta cette complaisance qu'on avait pour les catholiques avec des couleurs qui devaient _en donner l'horreur_. C'tait donc une obligation de _conscience_ pour les protestants, ou de fuir la rencontre du Saint-Sacrement, ou, s'ils ne pouvaient l'viter, de se laisser condamner l'amende dicte contre ceux qui refusaient de se mettre en _posture de respect._ Les condamnations taient frquentes, car la populace se faisait un jeu d'empcher les huguenots de s'enfuir l'approche du Saint- Sacrement. Fcamp, mme, un protestant ayant t poursuivi jusqu'au fond de l'alle d'une maison o il tait rfugi par le cur et par le vicaire qui portaient le Saint-Sacrement, se vit condamn pour avoir refus de s'agenouiller devant l'idole. _ _Metz, raconte Olry, pour surprendre plus facilement les protestants, _on pargnait _le son de la petite clochette, agite d'habitude par la personne prcdant le prtre qui portait le Saint-Sacrement. La terreur de subir cette fcheuse rencontre tait devenue telle que les domestiques huguenots, quand ils entendaient le son des clochettes attaches aux tombereaux destins enlever les immondices, rentraient la hte au logis au lieu de venir apporter les ordures ces tombereaux. Louvois qui connaissait l'invincible rpugnance qu'prouvaient les calvinistes et les luthriens se mettre genoux, lors du passage du Saint-Sacrement, avait su viter aux soldats trangers au service de Louis XIV, la fcheuse alternative de dsobir leurs chefs ou de faire _chose contre leur conscience._ Par une lettre circulaire adresse aux commandants de troupes, il leur enjoignait de faire retirer les troupes suisses ou trangres _dans lesquelles il y aurait des hrtiques_, des postes qui se trouvaient sur le passage des processions; si dans ces troupes catholiques, ajoutait-il, _il y avait quelques hrtiques officiers ou soldats mls_, Sa Majest trouvera bon que vous dissimuliez que les officiers ou soldats hrtiques _se retirent auparavant que la procession passe_. Il reste vous informer de l'intention du roi, l'gard des postes devant lesquels le Saint- Sacrement passera lorsqu'on le portera aux malades, Sa Majest trouvera bon qu'en ce cas, il n'y ait _que les catholiques qui sortent pour prendre les armes et se mettre genoux; _que si, tout ce qui se trouvait dans un corps de garde se trouvait hrtique, l'intention de Sa Majest est que ledit corps de garde _ne prenne pas les armes..._ De nos jours, les sentiments des protestants n'ont pas chang sur cette sorte de cas de conscience, et l'on a vu en 1881, le caporal Taquet, un protestant, command pour assister une crmonie religieuse, refuser de s'agenouiller au moment de la bndiction du Saint-Sacrement. Taquet, pour avoir dsobi l'ordre donn par son chef, fut condamn quatre jours de salle de police. Il et mieux valu ne pas commander un protestant pour escorter la procession de la Fte-Dieu, afin de ne pas mettre un sous-officier dans cette pnible alternative ou de dsobir l'ordre que lui donnait son chef de s'agenouiller devant le Saint-Sacrement, ou d'excuter cet ordre et de faire ainsi _chose contraire _sa conscience. Depuis l'incident Taquet, on s'abstient, avec raison, de commander les troupes pour servir d'escorte dans les crmonies religieuses. Pour viter mme, que les soldats appels rendre les honneurs militaires aux morts ne se trouvent, dans l'enceinte des difices religieux, obligs de faire _chose contraire la conscience _de quelques-uns d'entre eux, le gnral Campenon a publi la circulaire suivante: Paris, 7 dcembre 1883. Mon cher gnral, J'ai t consult sur l'interprtation donner aux articles 329 et 330 du dcret du 23 octobre 1883, relatif aux honneurs funbres rendre aux militaires et marins morts en activit de service. Ces articles stipulent que les troupes commandes pour rendre les honneurs sont conduites la maison mortuaire et accompagnent le corps jusqu'au cimetire; mais ils sont muets sur ce que ces troupes doivent faire durant le temps pendant lequel le corps stationne dans l'difice o s'accomplissent, le cas chant, les crmonies du culte auquel appartenait le dfunt. J'ai l'honneur de vous faire connatre, aprs examen de cette question, qu'il ressort des explications qui m'ont t fournies la suite de la publication du dcret du 28 octobre. 1883, que le conseil d'tat, en supprimant l'article 326 de l'ancien dcret du 13 octobre 1863, concernant les honneurs rendre par les troupes pendant les services religieux, a admis que les troupes dsignes pour rendre les honneurs funbres aux militaires et marins dcds en activit de service resteraient en dehors des difices du culte pendant la dure du service religieux. Le service termin, ces troupes accompagnent le corps _jusqu'au _cimetire, _la porte _duquel elles rendent, avant d'tre reconduites leurs quartiers, les mmes honneurs qu' la maison mortuaire, honneurs spcifis l'article 329 prcit du dcret du 23 octobre 1883. Sous Louis XIV, les aumniers des galres firent de l'obligation de se mettre en posture de respect devant l'hostie consacre, un cruel moyen de perscution contre les huguenots condamns aux galres pour cause de religion. Les galriens enchans leurs bancs, assistaient, bon gr mal gr, la messe que l'aumnier disait chaque matin et lorsque les huguenots refusaient de _lever le bonnet_, au moment de l'lvation, on les btonnait cruellement parfois jusqu' la mort. Voici la navrante description de ce supplice de la bastonnade faite par le galrien huguenot Marteilhe: On fait dpouiller tout nu, de la ceinture en haut, le malheureux qui doit recevoir la bastonnade. On lui fait mettre le ventre sur le coursier (galerie troite et leve place au milieu de la galre), les jambes pendantes dans son banc et ses deux bras dans le banc l'opposite. On lui fait tenir les jambes par deux forats, et les deux bras par deux autres et le dos en haut et tout dcouvert et sans chemise. Le comit (chef de la chiourme) est derrire lui qui frappe sur un robuste Turc _pour animer _celui-ci frapper de toutes ses forces avec une grosse corde sur le dos du pauvre patient. Ce Turc est aussi tout nu et sans chemise, et comme il sait qu'il n'y aurait pas de mnagement pour lui s'il pargnait le moins du monde le pauvre misrable qu'on chtie avec tant de cruaut, il applique ses coups de toutes ses forces, de sorte que chaque coup qu'il donne fait une contusion qui est leve _d'un pouce_. Rarement un de ceux qui sont condamns un pareil supplice en peut-il supporter dix douze coups _sans perdre la parole et le mouvement; _cela n'empche pas que l'on continue frapper sur ce pauvre corps, sans qu'il crie ni remue, vingt ou trente coups n'est que pour les peccadilles, mais j'ai vu qu'on en donnait cinquante et mme cent, mais ceux-l n'en reviennent gure. Ds les premiers coups, dit Bion, aumnier des galres, la vue du corps du supplici tait telle que des galriens endurcis, des malfaiteurs, des meurtriers, en dtournaient les yeux. Les coups semblent _terriblement pesants_, dit un des patients, le sang dcoule et le dos s'enfle de trois ou quatre doigts. Aprs avoir reu deux bastonnades successives, le forat huguenot David de Serres crit: Je vous dirai, sur la douleur dont on ne peut parler que par exprience, que c'est quelque chose _de bien aigu et de bien pntrant_. Elle vous pntre jusqu'aux os, jusqu'au plus profond du coeur et de l'me. Mon coeur dfaillit la fin de chaque bastonnade et _mon me fut sur le bord de mes lvres_, ce me semblait, pour abandonner sa misrable cabane qu'elle voyait dtruire... me voir on et dit la lettre, _qu'une forte charrue m'et labour le dos_, _en tranant son soc sur ma peau toute nue_. L'Hostalet, port l'hpital aprs avoir t btonn ainsi, dit: Je ne suis pas encore guri de mes plaies car, entre la chair et les os, _il y a des amas de chair meurtrie comme des noisettes_, _tellement que cela se rduit en flocons fort mauvais_. Aprs deux bastonnades lie Maurin resta, suivant ses propres expressions, _dans une grande dbilit de cerveau._ Quant Sabatier, rest longtemps l'hpital entre la vie et la mort la suite d'une terrible bastonnade, voici ce que dit de lui Marteilhe qui l'avait retrouv en Hollande: Il en revint, mais toujours si valtudinaire, _si faible de cerveau _qu'on l'a vu diverses annes en ce pays, hors d'tat de soutenir la moindre conversation et ayant _la parole si basse qu'on ne pouvait l'entendre_. L'aumnier des galres, Bion raconte comment la vue de ce terrible supplice si courageusement support par les forats huguenots, l'amena se convertir au protestantisme: Je fus aprs cette excution la chambre de proue[6], sous prtexte de voir les malades. J'y trouvai le chirurgien occup visiter les plaies de ces martyrs. Il est vrai qu' la vue du triste tat o taient leurs corps, je versai des larmes. Ils s'en aperurent, et, quoique peine ils pussent prononcer une parole, tant plus prs de la mort que de la vie, ils me dirent qu'ils m'taient obligs de la douceur que j'avais toujours eue pour eux. J'allais dessein de les consoler, mais j'avais plus besoin de consolation qu'eux-mmes... J'avais occasion de les visiter tous les jours, et, tous les jours, la vue de leur patience dans la dernire des misres, mon coeur me reprochait mon endurcissement et mon opinitret demeurer dans une religion o depuis longtemps j'apercevais beaucoup d'erreurs et surtout _une cruaut _qui a le caractre oppos l'glise de Jsus-Christ. Enfin, _leurs plaies furent autant de bouches qui m'annonaient la religion rforme_, _et leur sang fut pour moi une semence de rgnration_. Cette cruelle perscution, exerce pour obliger les forats huguenots _ lever le bonnet_, en signe de respect pour _l'idole_, tantt abandonne, tantt reprise, ne cessa qu'en 1709, la constance des victimes ayant lass l'obstination des perscuteurs. On a peine s'expliquer cette persistante prtention des catholiques vouloir obliger, sous peine de cruelles punitions, les huguenots se mettre en _posture de respect_, devant l'hostie que ceux-ci ne considrent que comme _un morceau de pte_. Mais, lorsque la loi a une croyance religieuse, elle cre des dlits et des crimes _surnaturels_, elle punit aussi bien _l'irrvrence _envers l'hostie que sa profanation qu'elle qualifie de _sacrilge_, elle punit mme la raillerie contre un des dogmes de la religion d'tat, raillerie qu'elle qualifie de _blasphme._ Les huguenots qui leur religion interdit de croire l'immacule conception, ne pensaient pas commettre un crime ou un dlit, lorsqu'ils disaient qu'il fallait tre visionnaire pour croire une naissance sans douleurs, sans infirmits naturelles. Cependant pour avoir ainsi parl, ils taient poursuivis comme ayant profr des _blasphmes _contre la puret de la Vierge, et, pour ce dlit _surnaturel_, taient passibles des peines terribles dictes contre les blasphmateurs: langue coupe, perce d'un fer rouge ou arrache. De mme que le blasphme, le _sacrilge_, crime _surnaturel_, est puni de peines bases sur l'opinion, non de ceux qui, commettent ce crime, mais de ceux qui le punissent. -- C'est pourquoi la loi, quand elle a une croyance religieuse, frappe des mmes peines le _sacrilge _conscient ou inconscient; peu importent aux juges et la croyance de celui qui a profan une hostie, et les circonstances qui ont accompagn cette profanation qui est regarde comme constituant une voie de fait contre Jsus- Christ lui-mme. C'est le dogme catholique de _la prsence relle_, pass dans la loi, qui fait le crime et le qualifie. Un prtre de Paris, dit une relation attribue Jurieu, avait mis de ct pendant trois ans toutes les hosties consacres en disant la messe; puis, un beau jour, avec sa collection d'hosties il tait pass en Hollande. -- L, il fit une confrence contre la prsence relle devant une nombreuse assistance, et, l'appui de son discours contre _l'idole de pte_, il prit une des hosties qu'il avait apportes, la brisa, et, en laissant tomber les fragments par terre, dit ses auditeurs qu'ils prissent garde, s'il sortait du sang, des os briss de cette _idole_. _Ce sacrilge _n'aurait pas t autrement puni que celui des malheureux huguenots qui, trans l'glise et ayant recrach l'hostie qu'on leur avait mise de force dans la bouche, furent impitoyablement envoys au bcher. Livre, dans son histoire du Poitou, cite entre autres, l'exemple suivant de cette inique cruaut: Guizot, un vieillard de soixante-dix ans, qui avait abjur par contrainte, tombe malade; le cur accourt. Guizot rtracte son abjuration et refuse de recevoir la communion, le cur lui met de _force _l'hostie dans la bouche et Guizot la crache; malheureusement pour lui la maladie ne fut pas mortelle. Poursuivi comme sacrilge, Guizot fut condamn au feu et mourut avec le courage d'un martyr. La folie religieuse n'est mme pas une circonstance attnuante, en pareil cas, et d'Argenson n'et pas hsit faire brler la femme Dubuisson, s'il n'et t retenu par des considrations politiques. Cette femme, dit le lieutenant de police, aprs s'tre mis dans l'esprit _qu'elle tait sainte_, communiait tous les jours depuis plus de six mois, _sans aucune prparation _et mme aprs avoir mang; le procd pourrait mriter _les derniers supplices_, suivant la disposition des lois. Mais on ne pourrait rendre _publique _la punition de ces crimes, sans faire injure la religion, et donner lieu _aux mauvais discours _des libertins et des protestants mal convertis. En consquence d'Argenson conclut ce que cette femme soit envoye au gouffre de l'hpital gnral o elle trouvera la punition _non publique _de ses _sacrilges._ La profanation des vases sacrs et des saintes huiles constituait aussi un sacrilge que la loi punissait au XVIIe sicle de la peine du bcher. Nous trouvons, dans les mmoires du forat protestant Martheilhe, l'histoire d'un _crime _de ce genre commis par un esclave turc des galres, et commis _inconsciemment_. Ce Turc nomm _Galafas_, avait achet, de voleurs qui l'avaient drobe dans l'glise de Dunkerque, une boite d'argent contenant les saintes huiles destines l'administration des sacrements. Galafas, sachant que c'tait chose vole, aplatit la bote coups de marteau pour en dissimuler la forme, et, pour ne rien perdre, _graissa ses souliers avec _le coton _imbib d'huile qu'elle contenait._ _Si j'avais eu de la salade_, dit-il aux prtres qui l'interrogeaient, _je l'aurais garnie de cette huile_, _car je l'ai gote et elle tait trs bonne_. Galafas traduit en justice fut condamn _ tre brl vif_. Mais les Turcs des galres de Dunkerque, ayant trouv moyen de faire tenir une lettre Constantinople au grand Seigneur, celui-ci aussitt fit appeler l'ambassadeur de France et lui dclara que, si on faisait mourir Galafas, pour un fait de cette nature _que les Turcs ignorent tre un crime_, lui, grand Seigneur, ferait mourir du mme supplice cinq cents chrtiens esclaves franais. Cet _argument premptoire_ du grand Seigneur sauva Galafas qui fut rachet des galres et retourna Constantinople. Malgr cette leon de jurisprudence qu'il avait reue, Louis XIV n'en continua pas moins punir _de mme _tous les sacrilges, qu'ils fussent conscients ou inconscients. La Restauration elle-mme, qui avait ressuscit le crime du _sacrilge_, n'admettait pas davantage cette distinction quitable faire pour les auteurs de ces crimes _surnaturels_, entre celui qui avait fait un outrage _calcul_ la religion, et celui qui avait commis un sacrilge, ignorant que c'tait un crime aux yeux du lgislateur. L'dit de Nantes stipulait que tous ceux qui avaient antrieurement abjur, pour passer soit du catholicisme au protestantisme, soit du protestantisme la foi catholique, auraient toute libert de revenir leur foi premire, sans pouvoir tre recherchs ni molests raison de leur nouveau changement de religion. La mme facult tait donne aux prtres et personnes religieuses, et l'on reconnaissait la validit des mariages contracts par eux devant un ministre protestant, c'tait l une disposition qui pouvait paratre d'un libralisme excessif, sous le rgime d'une religion d'tat, puisqu'en l'an de grce 1883, alors que les lois ne reconnaissent plus de voeux perptuels, on a vu un procureur de la Rpublique soutenir cette thse que la qualit de prtre, mme dfroqu, est une cause de nullit de mariage. Ces diverses dispositions de l'dit de Nantes avaient t considres comme s'appliquant aussi bien l'avenir qu'au pass. Le cardinal de Richelieu avait mme dtermin les formes dans lesquelles devait se faire l'abjuration des catholiques et un dit de 1663 constate que, depuis l'dit de Nantes, beaucoup de catholiques s'taient faits protestants et que des prtres et des personnes religieuses avaient abjur et s'taient maries devant un ministre. Louis XIV n'osa en venir tout d'abord rapporter ces dispositions formelles de l'dit, bien que le clerg catholique protestt sans cesse contre l'galit du droit d'abjuration pour les catholiques et pour les protestants. Mais il apporta successivement toutes les entraves imaginables au droit de proslytisme des protestants, en mme temps qu'il employait les moyens les moins honntes pour amener l'abjuration, des religionnaires. Alors que la caisse des conversions administre par Plisson, protestant converti, tenait boutique ouverte pour l'achat des abjurations, il tait interdit aux ministres et consistoires de corrompre _les pauvres _catholiques en les faisant participer leurs aumnes; on dfendait aux ministres et anciens d'aller dans les maisons, soit de jour, soit de nuit, si ce n'est pour visiter les malades huguenots et faire fonctions de leur ministre. Quant aux malades pauvres, de la religion rforme, ils ne pouvaient tre recueillis et soigns par leurs co-religionnaires, ils devaient tre envoys dans les hpitaux _catholiques_. Alors qu'on provoquait l'abjuration des huguenots par l'appt des grades, des places et des pensions, on dfendait aux huguenots d'employer pour amener la conversion d'un catholique; mme l'appt du mariage avec une huguenote. Puis on en vint interdire les mariages mixtes ou _bigarrs_, dclarer nul tout mariage entre catholique et huguenot clbr contrairement cette dfense. Nous avons rappel de combien de fonctions et de professions les huguenots furent exclus par suite de cette proccupation de mettre les protestants dans l'impossibilit d'user du _crdit _que pouvait leur donner telle situation officielle ou telle profession, pour empcher les conversions de leurs co- religionnaires. Par suite de la mme proccupation il fut interdit aux pasteurs d'exercer leur ministre dans le mme lieu pendant plus de trois ans, une trop longue rsidence _leur donnant une puissance absolue sur l'esprit de leurs co-religionnaires._ Pour empcher les matres d'user de leur _crdit _prs de leurs domestiques et de faire du proslytisme auprs d'eux, on eut recours aux injonctions les plus contradictoires. Un domestique catholique ne put abjurer que six mois aprs avoir quitt le service d'un matre huguenot, et il devait s'couler un nouveau dlai de six mois avant que ce domestique pt entrer au service d'un autre huguenot. Puis on interdit aux catholiques d'entrer au service des huguenots attendu, disait l'dit, que plusieurs de la religion prtendue rforme, aprs avoir _perverti _leurs domestiques catholiques, les obligent de passer dans les pays trangers pour quitter leur religion. Quelques mois plus tard, nouvel dit ordonnant au contraire, aux huguenots et aux nouveaux convertis, de congdier leurs domestiques protestants pour en prendre des catholiques, attendu que ce qui tait trs utile alors (six mois plus tt) pour empcher la perversion de nos sujets catholiques, dit la dclaration royale, pourrait retarder prsent la conversion de ceux de la religion prtendue rforme engags au service du petit nombre de prtendus rforms qui sont malheureusement rests jusqu'ici dans leur erreur. Pareillement serait dangereux de laisser aux nouveaux convertis la libert de se servir de domestiques de ladite religion. Les peines dictes pour contraventions cette injonction taient, pour le matre, mille livres d'amende; pour une domestique _le fouet et la marque_, pour le serviteur mle _les galres_. Dans sa haine pour le protestantisme, le roi alla jusqu' dfendre aux huguenots d'instruire les mahomtans et les idoltres dans leur fausse doctrine. Afin d'empcher qu'on n'abuse de leur ignorance pour les engager dans une religion _contraire leur salut_, _voulons_, dit le roi, que tous mahomtans et idoltres qui voudront se faire chrtiens ne puissent tre instruits, ni faire profession d'autre religion que de la catholique. Enfin, Louis XIV tablit des catgories de catholiques de _droit_: 1 Les enfants _exposs_: parce que ayant t malheureusement abandonns de leurs pres, et par ce moyen devenant sous notre puissance _comme pre commun de nos sujets_, nous ne pouvons les faire lever que dans la religion que nous professons. 2 _Les btards_, mme ns d'une mre protestante. Attendu qu'il n'y a personne qui puisse exercer sur ces enfants _une puissance lgitime_. 3 Les enfants, ns de pre et de mre appartenant la religion protestante; lorsque leur pre avait abjur avant qu'ils eussent atteint l'ge de quatorze ans. 4 Les enfants dont les pres taient morts protestants mais dont les mres taient catholiques pour donner aux dites veuves, dans la perte de leurs maris, cette consolation de pouvoir procurer leurs enfants, l'avantage d'tre levs dans la vritable religion. Quant aux orphelins huguenots, dont le pre et la mre taient morts protestants, ne trouvant pas de prtexte pour les dclarer catholiques _de droit_, on s'tait born leur imposer des tuteurs et curateurs catholiques, certains tuteurs et curateurs rforms ayant abus de la puissance que cette qualit leur donnait sur leurs pupilles, _pour les dtourner des bons desseins qu'ils tmoignaient de se convertir la religion catholique_. Cette persistante proccupation de vouloir assurer le salut de ceux de ses sujets qu'il estimait tre dans l'erreur, amena Louis XIV porter la plus grave atteinte la libert de conscience des huguenots, ainsi garantie par le quatrime article particulier de l'dit de Nantes: Ne seront tenus ceux de ladite religion de recevoir _exhortations_, lorsqu'ils seront malades, d'autres que _de la mme religion_. Sous prtexte de violences exerces, en plusieurs occasions, par ceux de la religion prtendue rforme pour empcher la conversion de leurs malades qui voulaient rentrer avant leur mort dans le sein de l'glise, le roi, par une dclaration du 2 avril 1666, autorisa les curs, assists des juges, chevins ou consuls _se prsenter aux malades pour recevoir leur dclaration_. Il arrivait souvent que les curs, emports par leur zle convertisseur, se rendaient auprs des malades huguenots, sans avoir mme rclam l'assistance des magistrats. C'est ce qui advint Rouen; un cur ayant pntr prs d'un malade, sans tre accompagn d'un magistrat, et suivi _du menu peuple du quartier_, ce malade avait refus de le recevoir. Ce qui ayant fait mutiner cette populace, deux magistrats assists de deux sergents y taient alls, et taient monts la chambre du malade qui leur avait dclar n'avoir eu aucune pense de faire appeler le cur ni de changer de religion; sur quoi les magistrats, qui avaient d'abord fait sortir les parents jusqu' la femme du malade, les avaient fait rentrer et ayant trouv un ministre au bas de l'escalier, lui avaient dit qu'il pouvait monter puisque le malade le demandait. Paris mme, sous les yeux d'une police ombrageuse, le clerg ngligeait parfois de requrir l'assistance d'un magistrat, pour aller tourmenter les malades protestants. Un passementier tant l'agonie, deux religieuses et le vicaire de Saint-Hippolyte veulent pntrer auprs du malade, malgr l'opposition de la femme de celui-ci. Ils insultent cette femme, et la canaille qui les avait accompagns se met en mesure de piller la maison, si bien qu'il faut recourir l'intervention de la police pour que le malheureux puisse mourir en paix. Le ministre Claude fut lui-mme oblig de se retirer d'auprs d'une malade que perscutaient des prtres appuys par la populace. Le commissaire appel aprs avoir demand quatre fois la malade quelle tait sa volont, fit enfin retirer ces prtres, et Claude revint consoler la mourante qui expira une demi-heure plus tard. Caen, un cur et un vicaire s'tant tablis _d'autorit_, malgr le mari, auprs de la femme Brisset, tombe en une sorte de lthargie et ne pouvant ni leur rpondre, ni mme les entendre, firent chasser d'auprs d'elle par le lieutenant particulier, son mari et ses filles, puis dclarrent la malade convertie et la firent enterrer comme catholique. lie Benot raconte l'histoire d'une pauvre femme que l'on avait interroge pendant qu'elle avait le dlire de la fivre, et dclare catholique. Elle revient elle et voit au pied de son lit un crucifix: elle comprend qu'on a abus de son tat pour prtexter qu'elle a chang de religion. Elle veut se sauver par la fentre, la porte tant ferme cl, elle tombe d'un troisime tage et se tue. En Poitou, dit Jurieu, un marguillier et un cur ayant chass les enfants d'un vieillard mourant, aprs les avoir menacs de pendaison s'ils revenaient, tentrent en vain pendant plusieurs jours de convertir le malade. Le pauvre homme, abandonn par eux et priv de ses enfants qui s'taient rfugis dans le bois, mourut de froid, de misre et de faim et l'on trouva _qu'il s'tait mang les mains._ Sur les plaintes faites par les protestants contre les curs qui commettaient cette double infraction la loi, de se prsenter aux malades sans tre accompagns d'un magistrat, et, au lieu de se borner recevoir la dclaration de ceux-ci, de leur faire _des exhortations_, _ce _qui tait contraire l'dit de Nantes, la loi fut ainsi modifie: Voulons et nous plat que nos baillis, snchaux et autres premiers juges des lieux, ensemble les baillis, snchaux, prvts, chtelains et autres chefs de justice seigneuriale de notre royaume qui auront avis qu'aucuns de nos sujets de ladite religion prtendue rforme demeurant aux dits lieux, seront malades ou en danger de mourir, soient tenus de se transporter vers lesdits malades, assists de nos procureurs ou des procureurs fiscaux et de deux tmoins, pour recevoir leur dclaration, et savoir d'eux s'ils veulent mourir dans ladite religion; et, en cas que lesdits de la r. p. r. dsirent se faire instruire en la religion catholique, voulons que lesdits juges fassent venir sans dlai et au dsir des malades, les ecclsiastiques, ou autres qu'ils auront demands, sans que leurs parents y puissent donner aucun empchement. Cette prescription mettait fin aux scnes de scandale et de violence provoques par les curs venant auprs des malades sans avoir t appels, mais il mettait le moribond la discrtion d'un magistrat, souvent peu scrupuleux et tout dispos favoriser le proslytisme in extremis du cur. Le moribond dont la famille entourait le lit de douleur, tout coup, sans avoir t prvenu, voyait entrer le magistrat dont la prsence lui annonait que sa dernire heure tait proche. On faisait retirer tous les siens, et ce malheureux, qui n'avait plus de force que pour mourir, se trouvait seul en face du magistrat, souvent aussi ardent convertisseur que le prtre, il lui fallait subir un long et dlicat interrogatoire. En dpit de la fivre qui le minait et le privait de l'usage de ses facults, il devait calculer chaque mot des rponses faire aux questions captieuses qui lui taient poses. Qu'une de ses rponses pt tre interprte dans un sens favorable aux dsirs de son interrogateur, c'en tait assez, on s'criait: le malade veut se convertir! il appartenait ds lors au clerg, les siens taient loigns de sa couche d'agonie, et, alors mme qu'il mourait, sans avoir repris connaissance, il tait enterr comme catholique, et ses enfants taient enlevs leur mre huguenote, pour tre levs dans la religion dans laquelle leur pre tait cens tre mort. Cette barbare pratique de la visite des malades devint l'instrument de la plus odieuse et cruelle perscution, lorsque le clerg eut obtenu ce qu'il rclamait instamment, l'interdiction d'abjurer la foi catholique aussi bien pour les anciens catholiques que pour les nouveaux convertis. En 1670, l'orateur de l'assemble gnrale du clerg, en mme temps qu'il dclarait que les vques ne pouvaient, _sans tre criminels_, refuser de se rendre aux dsirs d'enfants _de moins_ _de douze ans_, voulant se convertir la religion catholique, malgr leurs parents, disait, sans se rendre compte de son inconsquence: Tout est perdu jamais par la funeste libert qui donne lieu aux catholiques de votre royaume de faire banqueroute leur religion. Louis XIV, pour donner satisfaction aux vives remontrances du clerg, dcide que les dispositions de l'dit de Nantes relatives aux immunits accordes ceux qui, aprs avoir abjur, seraient retourns leur religion premire, ne s'appliquent qu'au pass. Que tout rform qui aura une fois fait abjuration pour professer la religion catholique, ne pourra jamais plus y renoncer et retourner la religion rforme. Voulons et nous plat, dcrte-t-il, que nos sujets, de quelque qualit, condition, ge et sexe qu'ils soient, faisant profession de la religion catholique, ne puissent jamais la quitter pour passer en la religion prtendue rforme. Nul catholique ne pouvant plus se faire protestant, et nul protestant, ayant abjur ne pouvant revenir sa foi premire, les huguenots de naissance avaient seuls dsormais le droit de se dire protestants. C'tait trop encore. Aprs la suppression de l'exercice public du culte protestant, un incroyable dit vint dclarer catholiques tous les huguenots rests en France la suite de cette suppression, leur sjour dans le royaume tant une preuve plus que suffisante qu'ils avaient embrass la religion catholique. Pour se rendre compte de l'odieuse et imprudente iniquit d'un tel dit, il faut se rappeler que les huguenots ne pouvaient quitter le royaume sans tre passibles des galres et de la confiscation des biens, et que l'article XI de l'dit rvocatoire, portant suppression de leur culte public, les autorisait rester dans les villes et lieux du royaume, y continuer leur commerce et jouir de leurs biens, sans pouvoir tre troubls ni empchs sous prtexte de leur religion. Quoi qu'il en soit, la suite de cet inqualifiable dit; nul n'ayant plus le droit de dire qu'il voulait mourir protestant, la visite obligatoire du cur aux malades provoqua chaque jour des drames mouvants au chevet des mourants. Le clerg usa de son droit avec la dernire rigueur, et mit autant d'ardeur vouloir imposer l'administration des sacrements aux huguenots qui n'en voulaient pas qu'il en apporta plus tard la refuser aux jansnistes qui la demandaient sans pouvoir l'obtenir. Rulhires, ce propos, conte cette plaisante anecdote: Il se trouva dans le mme htel deux malades dont l'un, jansniste, demandait au cur les sacrements, ne pouvait les obtenir et menaait de s'adresser aux magistrats; et l'autre, Calviniste, refusait la communion et repoussait le cur qui le menaait des galres s'il en relevait, ou de le faire traner sur la claie, s'il mourait. Le matre d'htel, alarm de ces scnes fcheuses, qui pouvaient avoir des suites plus fcheuses encore, imagina de changer _secrtement_ les deux malades de lit, _et tout le trouble fut apais_. Aujourd'hui (en 1886), comme au XVIIIe sicle, nous voyons l'glise mettre autant d'ardeur refuser les sacrements aux gens qui les rclament, qu' les administrer, _in articulo mortis_, des hommes qui, comme Littr, par exemple, ont, pendant tout le cours d'une longue existence, fait profession de _libre-pense._ Le docteur Robin; collaborateur et ami de Littr, ne put s'empcher d'crire l'occasion de l'enterrement religieux de Littr, libre-penseur comme il l'tait lui-mme: Littr a toute sa vie demand des obsques civiles, nous accompagnerons son corps jusqu' l'glise seulement. -- Le docteur Robin, pour viter une msaventure semblable, avait insr dans son testament cette prescription formelle: J'exige absolument de mes hritiers que mon enterrement soit un enterrement civil, quel que soit le lieu o je meure. Cependant sa famille l'a fait enterrer _religieusement_, bien qu'elle ne pt allguer sa conversion quasi-posthume, puisque il tait mort la suite d'une attaque d'apoplexie, sans avoir un seul instant recouvr l'usage de la parole, mais, elle n'avait pas, dit-elle, pris connaissance de ses papiers. Tout au contraire, l'isralite Lon Gozlan, prs duquel un rabbin faisait la veille des morts; fut enterr catholiquement parce que sa famille trouva dans ses papiers la preuve qu'il avait t baptis dans son enfance. Quelques semaines avant la mort du docteur Robin, on avait vu un Lepre libre-penseur, frapp d'un mal subit qui, ds le dbut de sa courte maladie, lui avait enlev toute connaissance, recevoir, sans s'en douter, l'assistance d'un prtre et tre enterr comme catholique. Aussitt le _Figaro_, moniteur du monde religieux et du monde galant, s'est empress de dire: M. Lepre que l'on a enterr hier avec tous les sacrements de la religion chrtienne, est, en somme, _revenu aux anciennes croyances de sa prime jeunesse_. M. Rathier, ami de M. Lepre et comme lui dput de l'Yonne, a cru devoir rtablir la vrit des faits, en rappelant que, pendant les dernires annes de sa vie, M. Lepre avait t fidle ses convictions, _qui associaient la libre pense sa foi rpublicaine_, que, s'il avait t enterr comme catholique, c'tait parce qu'un prtre lui avait t _impos_, alors qu'il n'avait plus connaissance de ce qui se passait autour de lui. Le plus souvent les familles des libres-penseurs, soit par conviction religieuse, soit par respect humain, se sont ainsi les complices de l'glise venant exercer son proslytisme de la dernire heure prs d'un moribond inconscient de sa conversion quasi-posthume. Si au contraire, comme c'est son devoir de le faire, la famille veille ce que le moribond soit mis l'abri de ces tentatives de _pseudo-conversions_, les clricaux protestent contre l'atteinte ainsi porte la libert de proslytisme de l'glise. C'est ainsi que, l'occasion de la mort de Victor Hugo, M. Fresneau ne craignait pas de dire la tribune du Snat: Il s'est tabli un usage, contre lequel je proteste de toute l'nergie de ma conscience et de ma raison; je veux parler du droit que l'incrdulit s'est arrog, de se donner des gardes du corps pour surveiller les derniers moments des malades, petits ou grands, humbles ou illustres. Grce cette coutume _qui reprsente assez exactement les violences reproches nos pres_, _et comme l'introduction des dragonnades dans la vie prive_, nous ne pouvons savoir ce qui s'est pass la dernire heure de celui (VICTOR HUGO) que vous prtendez honorer votre manire. De cette insinuation que Victor Hugo et pu se convertir, s'il n'et pas t entour de sa famille, l'affirmation qu' sa dernire heure il a voulu se convertir, il n'y a qu'un pas, et ce pas ayant t fait par Le Monde, organe officiel de la royaut de droit divin, le pieux journal s'est attir ce rude dmenti de M. Lockroy: Les drles qui dirigent un journal religieux intitul Le Monde, ont os imprimer que Victor Hugo son lit de mort a demand un prtre. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils en ont menti. Voici du reste la lettre que je reois ce sujet du docteur Germain Se: Si vous avez lu Le Monde d'hier, vous y trouverez une monstruosit, sur le dsir qu'aurait manifest le Matre, de se confier un prtre, et une prtendue dclaration de mon ami Vulpian; je vous autorise, au nom de Vulpian, donner le plus formel dmenti aux paroles qu'on lui avait prtes titre de rvlation. Il est vident que si, malgr les prcautions prises par la famille pour mettre le mourant l'abri de toute tentative suspecte, on a pu tenter d'accrditer la lgende du dsir de conversion de Victor Hugo, cette conversion et pass pour un fait accompli, si, comme au bon vieux temps, un magistrat complaisant assist d'un prtre catholique, eut pu, lorsque le matre agonisait, carter sa famille et interprter habilement, soit ses rponses les plus insignifiantes des questions captieuses, soit son silence mme. Alors Victor Hugo et t, bon gr mal gr, tenu pour bien et dment converti, et l'glise aurait enterr comme catholique, celui qui avait solennellement dclar qu'il dclinait les prires des prtres. N'en dplaise M. Fresneau, ce sont les odieuses pratiques de l'ancien rgime l'gard des mourants qui peuvent, bon droit, tre qualifies d'introduction des dragonnades dans la vie prive, et c'est manifester le dsir du retour de telles pratiques, que de s'indigner de ce que les familles se fassent les gardes du corps de leurs malades, pour leur permettre de mourir en paix. Sous la monarchie de droit divin, les Parlements, s'ils n'avaient point song interdire l'glise d'administrer les sacrements ceux qui ne les rclamaient pas, ou mme les refusaient, avaient commis l'erreur de vouloir enjoindre aux curs, par arrts, d'administrer les sacrements aux jansnistes qui les rclamaient. Les pamphltaires du temps raillaient ainsi cette erreur juridique: les Parlements veulent dcider du corps de Jsus- Christ comme d'une question de boues et de lanternes. En 1883, M. Bernard Lavergne, alors qu'il demandait au garde des sceaux de svir contre un cur, refusant d'administrer un mourant parce que celui-ci ne voulait pas promettre de retirer ses enfants des coles de l'tat pour les envoyer aux coles congrganistes, ne tombait pas dans la mme erreur que les anciens Parlements. Il ne demandait pas qu'on obliget le cur administrer ce mourant, mais que l'on infliget une peine disciplinaire ce prtre, _fonctionnaire salari par l'tat_, qui abusait de sa situation pour faire tort aux coles de l'tat. De mme, lorsque dans l'lection snatoriale du Finistre, les prtres ont cherch influencer le vote des lecteurs en menaant ceux qui voteraient pour les candidats rpublicains, de leur refuser l'absolution et la communion, ils se sont exposs tre poursuivis, pour violation des prescriptions de la loi lectorale. Mais, presque toujours, le gouvernement s'abstient de punir disciplinairement ou de faire poursuivre les prtres, qui ont abus de leur situation d'agents d'un service public, se faisant une arme politique du refus des sacrements. Il sait que, si l'glise doit tre seule matresse de dterminer les conditions qu'elle veut mettre l'administration des sacrements, elle use ses risques et prils de son droit, et que, lorsque ses refus de sacrements ont manifestement un motif politique, ces refus imprudents ne tardent point augmenter le nombre des dserteurs du catholicisme. N'a-t-on pas vu tout rcemment, en 1885, un des catholiques lecteurs du catholique dpartement du Finistre, rpondre son cur qui le menaait de lui refuser ses Pques s'il votait mal: _Eh bien! je m'en passerai!_ Pour en revenir la visite _obligatoire_ du cur, pour tous les malades, on ne peut mieux faire ressortir la cruelle iniquit de cette prescription lgale qu'en rappelant l'normit des peines dictes contre le malade huguenot, qui refusait de se laisser administrer les derniers sacrements: Voulons et nous plat, dit une dclaration du roi de 1713, que tous nos sujets, ns de parents qui ont t de la r. p. r. avant ou depuis la rvocation de l'dit de Nantes, qui, dans leurs maladies auront refus aux curs, vicaires ou autres prtres de recevoir les sacrements de l'glise, et auront dclar qu'ils veulent persister et mourir dans la religion prtendue rforme, _soit qu'ils aient fait abjuration ou non_, ou que les actes n'en puissent tre rapports, soient rputs _relaps_ et sujets aux peines portes par notre dclaration du 29 avril 1686. Or voici les peines dictes par cette dclaration, contre les malades relaps: Au cas que lesdits malades viennent recouvrer la sant, voulons que le procs leur soit fait et parfait par les juges, et qu'ils les condamnent, l'gard des hommes, _aux galres perptuelles avec confiscation des biens_, et l'gard des femmes et filles, faire amende honorable et tre _enfermes avec confiscation de leurs biens_; quant aux malades ayant fait les mmes refus et dclarations qui seront morts dans cette malheureuse disposition, nous ordonnons que le procs sera fait aux cadavres ou leur mmoire..., et qu'ils seront _trans sur la claie_, _jets la voirie_, _et leurs biens confisqus_. Rien n'avait t nglig pour que les malades ne pussent se soustraire la terrible visite du cur qui devait si souvent avoir pour eux les plus funestes consquences. Non seulement les baillis, snchaux et prvts devaient prvenir le cur du lieu ds qu'ils apprenaient qu'un huguenot tait malade, mais encore la mme obligation incombait au mdecin appel pour soigner le malade. Les prescriptions suivantes dont l'infraction rendait le mdecin passible de trois cents livres d'amende pour la premire fois, d'une suspension de trois mois pour la seconde et de la dchance pour la troisime, assuraient l'excution des obligations imposes aux mdecins par la loi: Voulons et nous plat que tous les mdecins de notre royaume soient tenus ds le second jour qu'ils visiteront les malades attaqus de fivre ou autre maladie, qui, par sa nature peut avoir trait la mort, de les avertir de se confesser, ou de leur en faire donner avis par leur famille; et, en cas que les malades ou leur famille, ne paraissent pas disposs suivre cet avis, les mdecins seront tenus _d'en avertir le cur ou le vicaire_ de la paroisse dans laquelle les malades demeurent... _Dfendons aux mdecins de les visiter un troisime jour_, s'il ne leur parat pas un certificat sign du confesseur desdits malades, qu'ils ont t confesss, ou du moins qu'il a t appel pour les voir et qu'il les a vus, en effet, pour les prparer recevoir les sacrements. Ainsi, le mdecin, s'il n'avait pas la preuve que son malade avait pris soin d'assurer le salut de son me en rclamant les sacrements, devait ds le troisime jour l'abandonner, _le laisser prir sans secours_, sous peine d'encourir lui-mme, soit une grosse amende, soit mme, la seconde rcidive, sous peine de se voir interdire l'exercice de la mdecine! Les familles, pour se mettre l'abri de la visite du cur qui constituait pour le malade une cruelle preuve, et, pour elles- mmes, le danger de la confiscation des biens, se rsignaient souvent ne pas avoir recours au mdecin, prcurseur invitable du cur. Puis quand le malade, l'agonie, tait sans connaissance, elles faisaient appeler le cur qui ne pouvait plus constater un refus de sacrement. Le gouvernement, pour l'exemple, voulut faire le procs la mmoire de quelques huguenots comme _suspects_ d'avoir voulu mourir sans sacrements, parce qu'ils n'avaient pas appel de mdecins. Mais il dut s'arrter dans cette voie o ne l'auraient pas suivi les magistrats les plus complaisants. Pour trancher la difficult, Geudre, intendant de Montauban, proposait la Vrillre de faire rendre un dit, en vertu duquel serait cens mort dans la religion rforme, et par consquent passible de la confiscation des biens, tout nouveau converti qui, dans sa dernire maladie, n'aurait pas fait une dclaration expresse de sa foi catholique, devant les notaires ou les juges des lieux. Le procureur du roi Nantes, voulait mme faire le procs la mmoire d'un nouveau converti, lequel aprs avoir fort bien soup tait mort, ... sans doute d'indigestion. Il n'a pas, disait ce procureur du roi, dclar vouloir mourir dans la religion rforme, _mais l'on n'a pas de marques qu'il soit mort dans les vritables sentiments catholiques..._ Si l'on peut dcouvrir des marques plus convaincantes, on fera le procs sa mmoire et, _mme sur les preuves que je vous marque_, _si vous le jugez propos_. Un homme qui meurt subitement, aprs avoir fort bien soup, considr comme relaps parce qu'il n'a pas, en mourant, donn des marques suffisantes de ses sentiments catholiques, cela ne passe- t-il pas les dernires limites de l'odieux et de l'absurde? Les malades qui n'avaient pu se soustraire la visite du cur, recouraient tous les subterfuges et toutes les quivoques pour viter, eux-mmes, un traitement infamant, et leurs hritiers la confiscation des biens. Il y en a, dit l'intendant Gendre, qui font les muets, plusieurs qui affectent les fivres chaudes. Quand les prtres visitent les rforms, crit un cur, ils font les derniers efforts pour les recevoir hors de lit pour faire voir qu'ils ne sont pas si malades, jusque l qu'il y en a plusieurs qui meurent debout. L'un, dissimulant ses souffrances, dit au cur qui le presse de se confesser, _il n'est pas encore temps_, il tait mort le lendemain quand le cur revint pour renouveler ses instances. Un autre, aprs avoir renvoy plusieurs fois le cur en disant _qu'il n'tait pas si mal_, la question qui lui est pose l'agonie, s'il veut mourir dans la religion catholique, rpondit _maigrement_, dit un procs verbal, il n'y en a qu'une, sans vouloir s'expliquer autrement. Souvent l'odieuse perscution qu'ils avaient subir leur lit de mort, de la part du magistrat et du cur, tait pour les huguenots, l'occasion de manifester enfin leurs vritables sentiments qu'ils avaient d dissimuler pendant des annes. Le cur de Paimboeuf, tourmentant une convertie pour l'amener recevoir les sacrements, eut la cruaut de lui dire qu'elle ne se flattt point sur une longue vie, d'autant que sa maladie tait mortelle et_ quelle ne pouvait point passer la nuit_. Sur les dix heures du soir, la malade tombe en agonie et elle dit des paroles injurieuses au prtre et aux curieux qui taient venus avec celui-ci et la tourmentaient encore, minuit elle tait morte. Metz, un matre cordonnier menac du lieutenant criminel par le cur; congdie ainsi son tourmenteur: Je vous donne le bonsoir, que Dieu vous conduise; vous me rompez la tte depuis une heure et demie. Il voulut souffler la chandelle, bientt aprs il expira. Madame de la Rochelandire, dit Lambert de Beauregard, tant tombe malade Lyon, son hte avertit le cur de la paroisse qui ne manqua pas de venir vers elle avec beaucoup de monde pour la solliciter se confesser et ensuite recevoir le viatique. Mais elle s'en dfendit vigoureusement, _quoiqu'elle comment bientt d'agoniser _et qu'elle ft en l'ge de soixante-quinze ans. On s'avisa mme de la tirer du lit et de la mettre sur une chaise, en lui criant haute voix qu'il fallait obir, et qu'autrement, _on tranerait son corps sur une claie_, _et qu'on la jetterait aux btes_, quoi elle rpondit que l'on fit ce que l'on voudrait, que mme, si on _ne voulait pas attendre de la traner qu'elle fut morte_, _que l'on la trant toute vivante et que l'on la jett la voirie toute vive_, que, pour cela, elle ne renierait jamais son sauveur. Tellement, qu'tant morte bientt aprs, on ne manqua pas de la traner et ensuite de la jeter dans le Rhne. Un octognaire, le comte de Nouvion, ancien lieutenant colonel, ayant rtract par crit son abjuration, tait gravement malade. On lui envoie le _bourreau_ qui lui dclare avoir ordre de le traner sur la claie _ds qu'il aura rendu le dernier soupir_. Nouvion rpond qu'il _n'est pas besoin d'attendre qu'il soit mort_, qu'il est tout prt. Quelques heures aprs on enlevait Nouvion pour le jeter dans un couvent o l'on fit en vain mille efforts pour vaincre sa constance. Ds qu'il fut mort, les moines jetrent son corps dans un chenil o, par ordre de la justice, une charrette vint le prendre pour le mener la ville de Laon o l'on allait faire le procs sa mmoire. On vit alors, dit Jurieu, un spectacle affreux. La tte de ce pauvre corps pendait entre deux roulons de la charrette, toute sanglante. Toutes les plaies qu'il avait autrefois reues se rouvrirent toutes la fois et devinrent _autant de bouches qui vomissaient le sang et demandaient vengeance de ce que de si longs services taient ainsi rcompenss_. Dijon, une femme fut mise sur la claie avant d'avoir rendu _le dernier soupir et trane encore demi vive_. Le cadavre de Mlle de Montalembert, d'une des plus nobles familles d'Angoulme, fut tran nu sur la claie. Montpellier, dit Jurieu, on a vu le corps d'une vnrable femme, pouse de M. Samuel Carquet, mdecin, expos tout nu le long des rues, soufflant le pav _de son sang et de ses entrailles rpandues_. Et quand elle et t laisse la voirie, deux dragons arrivrent qui firent passer et repasser cent fois leurs chevaux sur ce pauvre corps. Rouen, les corps de Pierre Hbert et de la femme Vivien, furent mis en pices par la populace et leurs misrables restes, pendant plusieurs jours, servirent de jouets aux coliers des jsuites. Le cadavre de Pierre le Vasseur fut _corch_, celui d'Anne Magnan _donn manger aux chiens_; d'autres abandonns, dans la campagne aux btes fauves aprs avoir t trans pendant plusieurs lieues. Dieppe, le gardien de la prison charg de la garde du corps d'une relapse, agit, dit lie Benot, comme un montreur d'lphants, de lions ou d'autres choses peu ordinaires. Il invita le monde venir, moyennant finance, _voir le corps d'une damne;_ sept ou huit cents curieux se rendirent son appel et cette indigne exhibition valut quelque profit cet ingnieux gelier. Il fallait souvent conserver assez longtemps les corps de ceux la mmoire desquels on faisait le procs, et parfois, pour viter la putrfaction, les juges ordonnaient que le corps ft provisoirement inhum. Caen, un arrt ordonna de _saler_, comme un porc, le corps d'un huguenot jusqu' ce que les juges eussent statu sur le procs fait sa mmoire. Mais on ne prenait pas toujours les prcautions conservatrices ncessaires; ainsi, six ou sept mois aprs la mort de l'orfvre l'Alouel, ce ne fut pas le corps de ce malheureux, mais les dbris de son cadavre qui furent trans sur la claie Saint-L. Parfois, dit lie Benot, on tranait par les rues des corps qui tombaient en pices et dont la cervelle ou les entrailles demeuraient sur le pav. Quand on trana sur la claie, Metz, les restes de M. de Chenevires, conseiller au parlement, mort quatre-vingts ans, entour de l'estime de tous, le peuple, dit Olry, fit entendre des cris lamentables en voyant ce pauvre corps expos tout nu sur la claie, avec les entrailles spares du corps et mises dans un petit cercueil plac auprs de lui. Ces rvoltantes excutions indignaient les catholiques eux-mmes et inspiraient aux nouveaux convertis l'horreur d'une religion, qui provoquait de tels outrages aux morts. Ds 1687, le secrtaire d'tat crivait aux intendants: La loi sur les relaps n'a pas eu tout le succs qu'on en esprait. Sa Majest trouve propos que vous fassiez entendre aux ecclsiastiques qu'il ne faut pas que, dans ces occasions, ils appellent si facilement les juges pour tre tmoins, afin de _ne pas tre oblig de faire excuter la dclaration dans toute son tendue_. Le gouvernement voulait se rserver la facult de faire le procs la mmoire des relaps, pour pouvoir confisquer les biens de ceux-ci, sans tre oblig de faire traner leur corps sr la claie, ce qui rvoltait l'opinion publique. C'est ainsi qu'en 1699 encore, le secrtaire d'tat donne ces instructions un intendant. Sa Majest m'a ordonn de vous crire de dire aux juges ordinaires de faire le procs sa mmoire (une femme relapse); que si son cadavre avait t conserv et qu'il ft condamn tre tran sur la claie, vous direz aux juges de ne point excuter, _ cet gard seulement_, le jugement. Mais trop souvent, le zle immodr du clerg donnait la rechute de nouveaux convertis trop d'clat pour que le gouvernement crt pouvoir se dispenser d'appliquer dans toute sa rigueur, la loi sur les relaps. On vit donc longtemps encore, du moins en province, le dplorable spectacle de cadavres trans sur la claie et jets la voirie. On tenta mme de les traner Paris et Rapin Thoiras crit en 1693: M. de la Bastide me marque qu'un nouveau converti tant mort Paris, sans avoir voulu confesser ni communier, _on l'avait mis sur une claie pour le traner_, mais qu' ce spectacle inhumain, le peuple se mutina et l'enlevrent et furent l'enterrer dans un cimetire, disant qu'il tait indigne d'un grand roi de souffrir qu'on ust de telles barbaries contre ses sujets et que, sans doute, c'tait ce qui attirait la colre de Dieu sur eux. Au mois d'aot 1700, le prfet de police d'Argenson, pour se dispenser d'excuter l'ordre que lui donnait le secrtaire d'tat de faire _dans toute sa rigueur_ le procs la mmoire d'une prtendue relapse, tait encore oblig de faire valoir les considrations suivantes: Je craindrais que cet exemple de svrit mal place, ne fit un clat fcheux sur le public, vous savez combien les procs de cette gravit _rvoltent_ les nouveaux convertis encore chancelants, et s'ils font ce _mauvais effet _dans les provinces, ils porteront un bien plus _grand coup_ dans la capitale du royaume, o l'on a sujet de croire que rien ne se fait, en matire de cette importance, si le roi ne l'a ordonn ses magistrats, par un ordre exprs et prcis. Ce ne furent ni le clerg, ni le gouvernement qui eurent le mrite du renoncement cette barbare pratique de traner les corps sur la claie; il fallut que l'opinion publique leur fort la main en cette occasion, comme elle l'avait fait pour l'odieux usage de mener les patients au supplice avec un billon sur la bouche. Peu peu l'application de la loi prescrivant la visite obligatoire des malades par le cur, cessa mme d'tre faite exactement. Enfin en 1736, une dclaration, donnant une sanction tacite la suppression de l'obligation de la visite du cur, dcida que ceux auxquels la spulture ecclsiastique serait refuse, juifs, mahomtans, protestants ou comdiens, seraient inhums en vertu d'une ordonnance du juge, indiquant l'endroit o devait avoir lieu l'inhumation. Pour les huguenots qui mouraient Paris, le refus de spulture ecclsiastique tait _prsum_, et, quand les parents ou les amis du dfunt requraient le commissaire du quartier de leur donner un permis d'inhumation, celui-ci ordonnait invariablement que le cadavre ft enterr, _secrtement_, _sans clat ni scandale_, dans le grand chantier du port au pltre, aujourd'hui port de la Rpe. En province, on tait tenu plus de prcautions et l'on se gardait de dclarer que le dfunt appartenait la religion protestante, et avait _volontairement_ nglig d'appeler un prtre son lit de mort, dans la crainte de voir faire le procs sa mmoire. Ainsi, par exemple, les enfants Marchegay en 1745, ayant perdu leur mre, morte en Vende, ont soin de faire constater par un notaire que, peu de jours avant sa mort, la dfunte tait_ sur pied et en bonne sant_. Puis, pour obtenir l'autorisation de l'inhumer dans leurs terres, ils dclarent que le cur a refus de laisser inhumer la dfunte dans le cimetire, _sans qu'ils sachent pour quelles raisons_, ce qui les met dans l'obligation d'avoir recours la justice. L'opinion publique avait oblig le gouvernement et le clerg renoncer la barbare mesure de traner sur la claie le cadavre des relaps, c'est encore elle qui les contraignit de laisser tomber en dsutude les dits qui imposaient aux malades la visite obligatoire du cur. La perscution la plus cruelle que les huguenots eurent subir, aussi bien avant qu'aprs la rvocation, fut celle des enlvements d'enfants, soit que ceux-ci fussent censs avoir le dsir de se convertir, soit mme que, par un baptme subrepticement donn l'glise se les ft appropris. Flchier expose ainsi cette trange thorie de _l'appropriation par le baptme:_ Un Isralite converti, se trouvant seul dans une maison avec un petit juif, il le baptisa, avec l'intention de croire et faire croire ce que l'glise croit et fait en pareille rencontre. _L'enfant ne sait pas ce qu'il est_, ses parents n'ont pas consenti ni t consults en cette occasion; cependant, quoi qu'il soit dans la synagogue, il ne laisse pas _d'appartenir l'glise_... Votre Excellence sait mieux que moi, le parti qu'il y a prendre. Ce parti, c'tait de l'enlever ses parents, et, en le faisant lever dans la religion catholique, de le rendre l'glise, laquelle il appartenait _sans le savoir._ En vertu de ce prtendu droit d'appropriation, quiconque a reu le baptme, peut tre, _vivant ou mort_, rclam par l'glise comme catholique; c'est ainsi que, rcemment elle rclama le corps de Lon Gozlan qu'elle enterra chrtiennement au cimetire Montmartre, bien que ce fils d'Isralite ft mort, sans que personne se doutt qu'il et jamais t baptis. Tout le monde le croyait juif, dit Philibert Audebrand; le jour mme du dcs _la veille des morts fut faite par un rabbin; _mais, durant la nuit qui suivit, on dcouvrit dans ses papiers que sa mre; catholique elle-mme, _l'avait fait baptiser_; la Suite de cette rvlation tout fait inattendue, _l'glise le rclame la synagogue_. De nos jours l'affaire du petit Mortara enlev ses parents et lev, _malgr eux_, dans la religion catholique, et cela dans la capitale du monde catholique, a montr que l'glise tait toujours fidle la doctrine d'appropriation par le baptme, soutenue au XVIIe sicle par Flchier. La victime de cet enlvement, le petit juif, devenu le rvrend pre jsuite Mortara, dfendait ainsi lui-mme, en 1879, le droit de l'glise, droit antrieur et suprieur celui du pre de famille: _Baptis_, _ l'ge de deux ans, _disait-il, _inarticulo mortis; j'appartenais l'glise_, qui avait le droit et le devoir de me donner une instruction conforme au baptme que j'avais reu. Que diraient un pre ou une mre catholique, si un juif ou un mahomtan venait leur dire: J'ai enlev votre enfant de force, comme l'a t le petit Mortara, ou je me suis trouv seul avec lui -- comme le converti avec le petit juif de Flchier et _je l'ai circoncis; _de ce moment, il a appartenu la synagogue ou la mosque, qui a le droit de le garder pour lui donner une instruction conforme la circoncision qu'il a subie. Avec cette doctrine que l'glise, par un baptme, mme forc ou clandestin, peut s'approprier un enfant, que devient le droit des pres de famille? On comprend qu'en voyant les monarchistes clricaux, humbles serviteurs de l'glise, se poser aujourd'hui en champions _des droits des pres de famille_, un rpublicain de la vieille roche, dfenseur de toutes les liberts sous tous les rgimes, M. Madier de Montjau, puisse s'indigner et s'crier: Si quelque Danton survivait, en entendant tomber de la bouche de ceux qui sont les hritiers des perscuteurs violents du culte paen et de tous les cultes, autres que le leur; en entendant tomber de la bouche de ces hommes des protestations au nom de la tolrance, de la libert, des droits du pre de famille, de ceux qui applaudissent la conversion des jeunes Lovedas, du jeune Mortara, la conversion d'un enfant japonais, baptis Lyon l'insu de ses parents, oui, Danton s'crierait: _Tant d'impudence la fin commence nous lasser_. Antrieurement l'dit de Nantes, les catholiques enlevaient souvent dj les enfants huguenots pour les baptiser. lie Benot cite l'exemple d'un pre qui menait son enfant au temple pour le faire baptiser, et auquel cet enfant fut drob pendant qu'il menait son cheval l'curie, puis port baptiser dans une glise catholique, par une servante de l'htellerie. L'article 17 de l'dit de Nantes dut dfendre _d'enlever par force ou induction contre le gr de leurs parents_, les enfants des protestants pour les faire baptiser ou confirmer en l'glise catholique... peine d'tre puni exemplairement. Malgr cette dfense formelle les enlvements des enfants huguenots continurent, et, en 1623, les dputs du synode national d'Alenon formulaient ainsi les plaintes de leurs co- religionnaires ce sujet: on leur enlevait leurs enfants pour les baptiser et les lever dans la religion romaine... tmoin la fille du pharmacien Rdon et celle de Gilles Connant ge de deux ans, qui, attire dans un couvent, y avait t retenue malgr les rclamations de sa mre. Le plus souvent le clerg enlevait les enfants huguenots sous prtexte que _ces enfants dsiraient se convertir_, mais il les enlevait si jeunes que ce prtexte ne pouvait tre srieusement invoqu, et que Louis XIV lui-mme se vit oblig, en 1669, de publier la dclaration suivante: Faisons dfense toutes personnes d'enlever les enfants de ladite religion prtendue rforme, ni les induire ou leur faire faire aucune dclaration de changement de religion, _avant l'ge de quatorze ans accomplis pour les mles et de douze ans accomplis pour les femelles_. Cette loi mettait une bien lgre entrave la violation journalire des droits sacrs du pre de famille; cependant elle provoqua les plus vives protestations des vques. Ainsi, en 1670, au nom de l'assemble gnrale du clerg, l'vque d'Uzs adressait au roi ces pressantes remontrances: Pouvons-nous, sans trahir notre conscience, sans tre criminels devant Dieu, ne pas acquiescer leurs justes dsirs (d'enfants de moins de douze ou quatorze ans!) lorsque, par leur propre mouvement, secourus de la grce, ils se jettent dans nos bras et qu'ils nous dcouvrent l'extrme envie qu'ils ont _d'tre admis parmi nous!_ Quant aux pres de famille qui mettaient obstacle au dsir de conversion de leurs jeunes enfants, ils taient, disait l'orateur du clerg, _meurtriers plutt que pres_. Les vques, avec la connivence du chancelier qui leur disait: Le roi a fait son devoir, faites le vtre! continurent leurs razzias d'enfants huguenots, en ayant soin, pour avoir l'air de respecter la loi, de ne faire abjurer ces enfants enlevs que le jour o ils atteignaient l'ge de douze ou quatorze ans. Mais l'dit de 1669 devint _lettre morte_, du jour o furent fondes les nombreuses maisons de propagation de la foi, ces coles-prisons destines procurer aux jeunes protestantes des retraites salutaires _contre les perscutions de leurs parents _et les artifices des hrtiques. C'est ainsi que les trois filles de Jean Mallet, avocat au parlement de Paris, furent mises aux nouvelles catholiques, avant la rvocation, alors que l'ane n'avait pas encore _douze ans._ Cette note, mise en marge d'une liste des pensionnaires de la maison des nouvelles catholiques de Paris, montre ce que pouvait tre _le dsir de conversion _des enfants enfermes dans ces coles-prisons: _L'ane _des Hammonet, trs draisonnable, elle n'a que _quatre ans_, et il est cependant _trs dangereux _de lui laisser la libert de voir ceux qui n sont pas convertis, ou qui sont mauvais catholiques. Les huguenots de Reims, las de rclamer vainement auprs des juges et auprs de l'intendant, adressent un placet au roi, protestant contre le refus qui leur est fait par la directrice de la maison de la propagation de la foi, de leur laisser voir leurs filles. Ce refus, disent-ils, est contraire _l'quit et la nature _qui donnent droit aux pres et mres _de s'inquiter de ce que deviennent leurs enfants._ cette lgitime rclamation, Louis XIV rpond en dcidant qu'une fille, une fois reue dans la maison de propagation, _ne pourra tre force de voir ses parents jusqu' ce qu'elle ait fait son abjuration_, attendu qu'il s'est assur que les filles protestantes qui entrent dans cette maison _y entrent toujours volontairement_ aprs avoir fait connatre leur dsir de se faire instruire dans la religion catholique. Qu'ainsi leur volont devenant publique et notoire, telle prcaution _affecte _de leurs pre et mre vouloir _en tirer des claircissements plus particuliers_, ne peut passer que pour _artifice _dont ils dsireraient se servir pour tcher d'branler leurs enfants, et _de les mouvoir par leurs larmes_, peut-tre mme par leurs reproches et par leurs menaces. Non seulement les parents ne peuvent, avant qu'elle ait abjur, voir la fille qu'on leur a arrache pour la convertir, mais encore ils doivent bien se garder de la recevoir chez eux, si, spontanment ou sur leurs conseils, elle s'chappe de la prison aprs avoir abjur. Charlotte Leblanc, convertie aux nouvelles catholiques, est confie la marchale d'Humires. En janvier 1678 elle s'chappe et voici l'ordre qui est donn ce sujet: Le roi m'a ordonn de vous dire que vous ayez vous informer si elle s'est retire chez ses parents, et, au cas qu'ils l'aient fait enlever, que vous leur fassiez faire leur procs _comme suborneurs et ravisseurs_, et si, au contraire, elle y est retourne de bon gr, que vous fassiez _informer contre elle comme relapse_. En 1676, Madeleine Blanc, enleve de vive force, avait t conduite chez le cur de Saint-Vran _un billon sur la bouche_. La convertie s'chappe un jour et se rfugie chez son pre, on condamne le pre l'amende comme coupable _d'enlvement; _la fille reprise est jete dans un couvent, et l'on n'entend plus jamais parler d'elle. Quels sombres drames se sont passs derrire les murs des couvents et de ces maisons de propagation qu'lie Benot appelle avec raison _ces nouvelles prisons! -- _On enfermait de jeunes enfants dans des cachots sales, humides et obscurs, et on ne leur parlait que des dmons qui y revenaient, des crapauds et des serpents qui y grouillaient. Fausses visions, menaces, promesses, mauvais traitements, jenes, rien n'tait nglig pour abuser de la faiblesse de ces jeunes enfants et de leur simplicit d'esprit. Une jeune fille, ajoute lie Benot, enferme au couvent d'Alenon est tourmente par ces fausses bates de la plus cruelle manire; on lui met le corps tout en sang coups de verges, on la jette dans un grenier o elle reste pendant tout le jour et toute la nuit suivante, une des plus froides de l'hiver, sans feu, sans couverture, sans pain. Le lendemain on la trouve demi-morte, le corps enfl dmesurment, ses blessures livides et enflammes; quand elle fut gurie de ses plaies, elle demeura sujette des convulsions pileptiques. Les religieuses d'Uzs avaient huit jeunes filles _rebelles_. Elles avertirent l'intendant, firent venir le juge d'Uzs et le major du rgiment de Vivonne et, devant eux, elles dpouillrent les huit demoiselles (qui avaient de seize vingt ans) et les fouettrent de lanires armes de plombs. Ces mortifications de la chair semblaient chose toute naturelle aux convertisseurs, comme moyen de persuasion. L'vque de Lodve, lui-mme, catchisait chaque jour une jeune demoiselle, et, chaque jour, passant des injures aux voies de fait, la rouait de coups. L'histoire des petites Mirat, enleves par l'ordre de Bossuet, histoire que conte un tmoin oculaire des faits, est un remarquable exemple de l'nergique rsistance que de jeunes enfants opposaient parfois au zle violent des convertisseurs. Les filles Mirat, orphelines de pre et de mre, furent enleves de chez leur grand-pre de Monceau, mdecin la Fert-sous-Jouarre; au commencement de l'anne 1683, sur un _faux bruit _qu'elles voulaient se faire catholiques -- l'ane avait alors _dix ans _et la plus jeune _huit_. Dans le carrosse o elles furent mises, elles se dfendirent comme des lionnes, cassrent les carreaux et voulurent se jeter par les portires. Le procureur du roi, pour venir bout de la plus jeune, avait mis la tte de l'enfant entre ses deux jambes, mais elle se dgagea, lui sauta la figure, et le griffa de telle faon qu'il en conserva longtemps les marques. Il fallut faire monter les archers dans le carrosse pour contenir les deux enfants, qui s'taient blesses en brisant les carreaux des portires. On les amena un couvent, mais l'abbesse refusa de les recevoir _dans l'tat o elles se trouvaient; _alors on les prit et _on les lia _sur une charrette, pour les conduire Rebais chez un chirurgien catholique de leurs parents. Pendant cinq mois qu'elles demeurrent l, dit l'auteur de la relation, elles n'ont vcu que de vieux pain noir que l'on accompagnait quelquefois d'un peu de lard jaune. La plus jeune y a souffert du fouet, l'une et l'autre on t exposes aux outrages et aux soufflets. Elles avaient toujours sur les bras des prtres et des dvotes qui les punissaient quelquefois si svrement, que, pour viter _les violences_, elles ne trouvaient plus d'autre remde que _de se jeter par la fentre _quoiqu'elles fussent d'un tage de haut. On les a deux fois rduites cette extrmit et l'on s'est vu deux fois oblig de les retirer de ce pas. On leur avait t toutes les choses dont elles pouvaient se faire du mal, comme des couteaux, des pingles, des cordes, etc. Un matin que la servante tait alle la messe, les petites filles se lvent la hte, sortent de la maison et vont se rfugier, un quart de lieue de Rebais, chez un rform. Pendant qu'elles sont l, le chirurgien qui les a en garde vient deux fois faire perquisition dans la maison; elles vont se cacher dans les bls; la nuit elles se mettent en route, _marchant sans bas et sans souliers_, au milieu des cailloux, des ronces et des pines. C'est ainsi qu'elles firent trois grandes lieues et arrivrent La Fert trois heures du matin, o, venant la porte de leur grand-pre, elles l'veillrent par leurs cris. Je les vis, _elles taient dans un tat qui faisait piti_, _leurs corps taient pleins de gale et leurs pieds dchirs_. Le procureur fiscal voulait pourtant les reprendre, et le grand- pre n'eut d'autre ressource pour viter qu'il en ft ainsi que de les emmener quatre ou cinq heures aprs leur arrive pour les prsenter au premier prsident. Malgr les promesses de celui-ci et l'intervention de Ruvigny, dput gnral des protestants, elles furent mises au couvent de Charonne, et un placet au roi donne les dtails navrants qui suivent, sur le traitement qu'elles eurent subir dans ce couvent: Quand l'abbesse vit que les caresses, les promesses et les menaces, de l'autre, ne pouvaient rien gagner sur elles, elle se servit des coups, des soufflets, de la rigueur du froid, de la violence du feu et d'autres tourments pour les obliger dmordre. Chacun sait combien a t rude l'hiver qui finissait l'anne 1683 et qui commenait l'anne 1684. Pendant tout ce temps-l on les a laisses _sans feu_, exposes toutes les rigueurs que peut causer un froid excessif; on les _a garrottes _quelquefois fort troitement; on leur a _serr les doigts avec des cordes _et, tous ces tourments on ajoutait des paroles pleines de fureur et de maldiction. Le jour des Cendres 1684, alors que tout le monde tait l'glise, elles se sauvrent par-dessus les murs du jardin et se rendirent chez un marchand nomm Sire, dont elles avaient entendu dire qu'on voulait enlever la fille. Celui-ci les cacha tantt dans une maison tantt dans une autre, pendant prs d'un an et russit enfin les faire partir pour la Hollande o elles arrivrent au mois d'avril 1685. L'histoire des petites Mirat montre quelle valeur pouvait avoir, la veille de la rvocation, _le prtendu bruit _que tel ou tel enfant qu'on enlevait ses parents avait manifest le dsir de se convertir; ce qui rendait ce _prtexte _d'enlvement encore moins admissible, c'est que Louis XIV avait abrog l'dit de 1669 interdisant d'induire se convertir les filles avant douze ans et les garons avant quatorze ans, et conformment la loi catholique qui porte que, _ sept ans_, l'homme est en ge de connaissance. Il avait publi en 1681 la dclaration suivante: Voulons et nous plat que nos sujets de la religion prtendue rforme, tant mles que femelles ayant atteint l'ge de _sept ans _puissent et qu'il leur soit loisible _d'embrasser la religion catholique _et que cet effet ils soient reus faire leur abjuration de la religion prtendue rforme, _sans que leurs pres et mres ou autres parents y puissent donner aucun empchement_. Voulons qu'il soit _aux choix _des dits enfants de retourner dans la maison de leurs pres et mres pour y tre nourris et entretenus ou de se _retirer ailleurs _et de leur demander une pension proportionne leurs conditions et facults. En vain les protestants adressrent-ils une requte au roi, faisant observer que cette dclaration permettant des enfants qui avaient encore aux lvres le lait de leurs nourrices, de faire choix d'une religion et de dserter le foyer paternel, allait jeter la discorde dans les familles -- qu'une telle disposition allait multiplier les migrations, les parents aimant mieux souffrir toute espce de maux que de se voir sparer de leurs enfants d'un ge si tendre. L'dit fut maintenu et dsormais les enfants furent galement prsums _capables _de faire choix d'une religion l'ge, dit Jurieu, o ils ne savent pas distinguer le rouge du bleu, l'ge o une pomme ou une pirouette les peuvent gagner. Les parents vcurent ds lors dans des angoisses continuelles, se dfiant de tout et de tous, de leurs amis catholiques, de leurs domestiques, de tout tranger. Une servante gagne, mne l'enfant au cur ou au couvent; il dit ce qu'on veut et le voil catholique, _perdu pour les parents_. La justice, dit lie Benot, accueillait les dnonciations de tout le monde. Un voisin, une servante, un dbiteur, un ennemi venait dclarer que votre enfant savait faire le signe de la Croix, qu'en voyant passer le Saint-Sacrement ou la Croix, il avait dit _C'est le bon Dieu!_ Sans autre information, sans autre examen, on le remettait aux mains d'un catholique. L, soit par la promesse d'une poupe, soit en lui donnant un fruit ou des confitures en lui faisait rpter l'_ave maria_ ou dire seulement _la messe est belle_, et cela suffisait pour tablir son dsir de se convertir la religion catholique. Ainsi, un marchand tant venu pour rclamer au gouverneur la Vieville son enfant de _huit ans_, qui l'on avait promis quatre deniers pour se faire catholique, le gouverneur rpondit que l'enfant ayant dit: que ce qu'il y avait l'glise tait _bien plus beau _que ce qu'il y avait au temple, avait _suffisamment _tmoign son dsir de se faire catholique et rendu raison de son choix. Mme de Maintenon savait, par son exprience personnelle, combien il est facile de convertir un jeune enfant, car, confie elle-mme dans son enfance aux Ursulines de Niort, elle disait: Oh! je serai bientt catholique, car on me promet une image! Malheureusement elle ne devint que trop catholique plus tard, sans doute dans l'esprance d'effacer aux yeux du roi sa tache originelle de huguenote. Elle-mme enleva la fille de son parent de Villette ge de _sept ans_, et Bette, fille qui devint plus tard Mme de Caylas, crit dans ses mmoires: Je pleurai d'abord beaucoup mais je trouvai le lendemain la messe du roi si belle que je consentis me faire catholique condition que je l'entendrais tous les jours et que l'on me garantirait du fouet. C'est toute la contreverse que je fis. Je l'emmenai avec moi, dit de son ct madame de Maintenon, elle pleura un moment quand elle se vit seule dans mon carrosse, ensuite elle se mit chanter. Elle a dit son frre qu'elle avait pleur en songeant que _son pre lui avait dit en partant que si elle changeait de religion et venait la cour_, _il ne la reverrait jamais_. C'est de concert avec une tante de Mlle de Villette que madame de Maintenon avait fait ce beau coup, l'insu de la mre, et, quelques jours aprs, elle mandait la cour les deux fils de Villette et les faisait abjurer leur tour. Son projet avait t longuement prmdit, car c'est sur sa demande que Seignelai avait donn M. de Villette un commandement la mer qui devait le tenir loign de France pendant plusieurs annes. Ce qui est plus odieux peut-tre que l'acte lui mme, c'est l'apologie jsuitique qu'en fait madame de Maintenon, dans la lettre qu'elle crit M. de Villette au lendemain de l'enlvement et de la conversion de ses enfants... Vous tes trop juste, crit-elle, pour douter du motif qui m'a fait agir. Celui qui regarde Dieu est le premier, mais s'il et t seul, d'autres mes taient aussi prcieuses pour lui que celles de vos enfants et j'en aurais pu convertir qui m'auraient moins cot. C'est donc _l'amiti que j'ai eue toute ma vie pour vous qui m'a fait dsirer avec ardeur de pouvoir faire quelque chose pour ce qui vous est le plus cher_. Je me suis servie de votre absence comme du seul temps o j'en pouvais venir bout, _j'ai fait enlever votre fille par l'impatience de l'avoir et de l'lever mon gr_; j'ai tromp et afflig madame votre femme pour qu'elle ne ft jamais souponne par vous, comme elle l'aurait t si je m'tais servie de tout autre moyen pour lui demander ma nice. Voil, mon cher cousin, mes intentions qui sont bonnes, et droites, qui ne peuvent tre souponnes d'aucun intrt, et que vous ne sauriez dsapprouver dans le mme temps qu'elles vous affligent, comme je vous fais justice, et que vos dplaisirs me touchent, faites-la moi aussi, recevez avec tendresse la plus grande marque que je puisse vous donner de la mienne, puisque je fche ce que j'aime et que j'estime, pour servir des enfants que je ne puis jamais tant aimer que lui, et qui me perdront avant que je puisse connatre s'il sont ingrats ou non. Ainsi les catholiques pouvaient dire, et croyaient peut-tre, que la plus grande marque de _tendresse_ qu'ils pussent donner un parent ou un ami huguenot, tait de lui enlever ses enfants et de les convertir malgr lui! N'y a t-il pas l un exemple frappant de cette aberration morale que produit cette passion religieuse qui vous enlve toute notion du juste et de l'injuste. Du reste les convertisseurs ne se donnent bientt plus la peine de prtexter un dsir prtendu de conversion chez les enfants qu'ils enlvent, et le gouvernement lui-mme les autorise, par son exemple, en agir ainsi. Tmoin cet ordre du cabinet du roi, antrieur la rvocation: Le roi veut que M. le cur de la Junquires fasse remettre au porteur de ce billet, l'enfant de M. de la Pnissire qui est _en nourrice_ dans sa paroisse. C'tait une incroyable mulation de zle entre les convertisseurs, fort peu soucieux des droits des pres de famille, dsireux de se faire bien voir en cour. Cette mulation multipliait chaque jour davantage ces enlvements d'enfants. Il ne faut donc pas s'tonner si la veille de l'dit de rvocation, les maisons de propagation de la foi regorgeaient d'enfants huguenots mis l'abri des prtendues perscutions de leurs parents hrtiques, derrire les grilles des couvents. Vient l'dit de rvocation, dcrtant que tout enfant qui natrait dsormais de parents huguenots serait obligatoirement baptis par le cur et _lev dans la religion catholique_. Il restait encore aux huguenots leurs enfants ns avant l'dit, mais Louis XIV complte bientt son oeuvre, il dcide qu'on enlvera les enfants huguenots _de cinq seize ans_, pour les lever dans la religion catholique; une dclaration antrieure avait mis dj sous la main du gouvernement tous les enfants de moins de seize ans par cette disposition prvoyante: Enjoignons trs expressment nos sujets de la religion prtendue rforme qui ont envoy lever leurs enfants dans les pays trangers, _les faire revenir sans dlai_, leur dfendons d'envoyer leurs enfants dans les pays trangers pour leur ducation _avant l'ge de seize ans_. Louis XIV motive ainsi son terrible dit, _excutoire dans les huit jours_: Nous estimons prsent ncessaire de procurer avec la mme application le salut de ceux qui taient avant cette loi, et de suppler de cette sorte au dfaut de leurs parents, qui se trouvent encore malheureusement engags dans l'hrsie, _qui ne pourraient faire qu'un mauvais usage de l'autorit que la nature leur donne pour l'ducation de leurs enfants... _voulons et nous plat que _dans huit jours_, aprs la publication faite de notre prsent dit, _tous les enfants _de nos sujets qui font encore profession de la dite religion prtendue rforme, _depuis l'ge de cinq ans jusqu' celui de seize accomplis_, soient mis dans les mains de leurs parents catholiques, dfaut dans les mains de telles personnes catholiques qui seront nommes par les juges, ou _dans les hpitaux gnraux_, _si _les pres et mres ne sont pas en tat de payer les pensions ncessaires pour faire lever et instruire leurs enfants hors de leurs maisons... tous ces enfants _seront levs dans la religion catholique_. L'enlvement gnral des enfants, ce grand _massacre des innocents_, comme l'ont qualifi les huguenots, tait heureusement chose impossible. Seuls, les nobles, les notables, les bourgeois aiss eurent subir l'application de cet odieux dit, la masse fut sauve du dsastre par l'obscurit de sa situation; du reste si l'on et voulu tout prendre, les couvents, les collges et les hpitaux n'eussent pu contenir les enfants de deux cent mille familles. Mais que de scnes dchirantes dans les familles _privilgies_, condamnes se voir _dans les huit jours_, arracher tous leurs enfants, mme ceux qui n'avaient que cinq ans! Un enfant de cinq ans! cet ge si tendre, dit Michelet, l'enfant fait partie de la mre. Arrachez-lui plutt un membre celle-ci! Tuez l'enfant! il ne vivra pas, il ne vit que par elle et pour elle, d'amour qui est la vie des faibles! Pour viter ce coup terrible, beaucoup de huguenots faiblirent et se rsignrent faire ce que Henri IV appelait le _saut prilleux_, dans l'espoir de conserver leurs enfants aprs leur conversion, ou semblant de conversion la religion catholique. Ils furent cruellement tromps dans leur espoir, car, chaque anne, jusqu' la chute de la monarchie, on fit de vritables razzias d'enfants de convertis, que l'on entassait dans les couvents aprs les avoir enlevs leurs parents accuss d'tre _mauvais _catholiques. Les huguenots avaient cru que leur abjuration obligerait le roi ne _plus les distinguer des anciens catholiques; _ainsi que le demandaient les convertis de Nmes dans leur supplique au duc de Noailles. Il n'en fut point ainsi; sous le nom de _nouveaux convertis _ils constiturent une classe de _suspects_, auxquels on dclara applicables toutes les mesures de prcaution ou de rigueur, prises contre les huguenots. Une ordonnance, renouvele tous les cinq ans, jusqu'en 1775, interdit mme aux nouveaux convertis, de vendre leurs biens sans une autorisation spciale du gouvernement, parce qu'on les tenait pour de _faux _convertis n'attendant que l'occasion de passer l'tranger pour y pouvoir professer librement leur religion vritable. Une ordonnance royale du 30 septembre 1739 portait mme dfense, aux nouveaux convertis du Languedoc, de sortir de la province _sans permission_, on voulait les garder sous la main pour les mieux surveiller. Ces suspects, au dbat, taient mens l'glise de gr ou de force et contraints de participer des sacrements qui leur faisaient horreur; presque tous les vques, dit Saint-Simon, se prtrent cette pratique impie et y forcrent. Mais bientt une raction se fit contre cette obligation de _la communion force_, discrtement blme ainsi par Fnelon: Dans les lieux o les missionnaires et les troupes vont ensemble, dit-il, les nouveaux convertis vont en foule la communion. Je ne doute point qu'on ne voie Pques un grand nombre de communions, _peut-tre trop_. J'ai obtenu, crit en 1686 l'vque de Grenoble, le dlogement des troupes envoyes Grenoble. J'ai reprsent qu'il fallait laisser aux vques le soin de faire prendre les sacrements, sans y forcer par des logements de gens de guerre. L'exemple de Valence _m'a fait peur -- _ Chateaudouble on a _crach l'hostie _dans un chapeau, aprs l'avoir prise par contrainte. Cependant, en 1687, l'vque de Saint-Pons est encore oblig d'crire au commandant des troupes dans son diocse: Vous employez les troupes du roi pour faire aller indiffremment tout le monde _la table _sans aucun discernement. L'on fait mourir quelques-uns de ces impies qui crachent et foulent aux pieds l'eucharistie. Est-ce que Jsus-Christ n'est pas encore plus outrag qu'on le mette violemment dans le corps d'un infidle public et _d'un sclrat_, tels que vous convenez que sont plusieurs de ceux que vos troupes _font communier_? Ce n'est qu'en 1699 que cette circulaire, adresse au nom du roi aux intendants et commissaires, vient prescrire de renoncer dfinitivement de telles pratiques. Le roi a t inform qu'en certains endroits, quelques officiers peu clairs avaient voulu, par un faux zle, obliger les nouveaux convertis s'approcher des sacrements, avant qu'on leur et donn le temps de laisser crotre et fortifier leur foi; Sa Majest qui sait qu'il n'y a point de crime plus grand, ni plus capable d'attirer la colre de Dieu, _que le sacrilge_, a cru devoir dclarer aux intendants et commissaires dpartis, qu'elle ne veut point _qu'on use d'aucune contrainte contre eux pour les porter recevoir les sacrements_. Quant l'usage de la contrainte matrielle pour obliger les convertis assister la messe, aux offices et aux instructions religieuses, il fut non seulement approuv mais rclam de tout temps par les vques. Les troupes furent employes cette besogne, et des inspecteurs, nomms dans les paroisses, veillrent ce que les convertis fissent leur devoir. Les convertis de Saint-Jean-de-Gaudonnenque sont forcs de s'engager dcouvrir ceux qui manqueront leur devoir, soit messe, prdication, catchisme, instruction ou autre exercice catholique, et ils nomment les _inspecteurs _qui dnonceront tous ceux qui manqueront quelqu'un des exercices de la religion catholique. Quant aux habitants de Sauve, ils donnent, chacun des inspecteurs nomms, la conduite d'un certain nombre de familles dont ils prendront soigneusement garde, si tous ceux qui les composent vont la messe, ftes et dimanches, s'ils assistent aux instructions et y envoient leurs enfants et domestiques, s'ils observent les ftes et jours d'abstinence de viandes ordonns par l'glise. L'intendant de Creil demandait que les convertis fussent obligs de s'inscrire, sur une feuille du cur ou d'un suprieur de maison religieuse, pour marquer qu'ils avaient assist la messe les jours de ftes et les dimanches, ce qui aurait un merveilleux effet, disait-il, quand on pourrait ajouter, sous _peine _de loger pendant trois ou quatre jours un dragon. En 1700 l'intendant de Montauban crit encore au contrleur gnral: La premire dmarche de les engager (les nouveaux convertis) par la douceur venir la messe, tait _le coup de partie_, pourvu qu'on n'en demeure pas l; il faut y joindre l'instruction -- c'est ce que j'ai fait, en composant environ vingt classes des nouveaux convertis de Montauban, que j'ai confies, pour l'instruction, vingt des plus habiles gens de la ville qui _m'en rendront compte _exactement chaque semaine. Moyennant ces instructions, je sais d'abord que quelqu'un a manqu, ou d'aller la messe, ou de se faire instruire, et aussitt je l'envoie qurir pour lui reprsenter que ceux qui ont commenc faire leur devoir sont plus coupables que les autres quand ils ne continuent pas. Si je puis obtenir _quelques lettres de cachet_, pour intimider les plus opinitres, et _quelques secours d'argent _ beaucoup de nouveaux convertis qui sont dans le besoin, vous pouvez vous fier moi, l'affaire russira ou j'y prirai. Mais, ainsi que le dit Rulhires, pour obliger deux cent mille familles rpter journellement les actes d'une religion qu'on leur faisait abhorrer, les cent yeux d'inquisition et ses bchers n'auraient pu suffire. Le gouvernement se vit oblig de prescrire ses agents de ne pas appliquer des rglements vexatoires absolument inexcutables, mais cette recommandation fut faite _en secret_, avec injonction de ne point laisser souponner la dfense de faire _ce qui sentait l'inquisition_. Et il se passa bien des annes avant que l'on renont soumettre les nouveaux convertis un vritable rgime de l'inquisition. Tel est traduit devant le lieutenant criminel pour avoir refus de se mettre genoux pendant la messe, au moment de l'lvation, tel autre pour avoir jet son pain bnit, un troisime pour avoir repouss avec son chapeau, au lieu de la baiser, la patne, qui lui tait porte par un petit garon. En Normandie, Lequesne est condamn cinq cents livres d'amende pour avoir refus la charge de trsorier marguillier de sa paroisse. Jacques de Superville, en quittant Nantes pour s'enfuir l'tranger, laisse un tat de ses dettes avec cette mention: Je crois que le boulanger demandera quinze livres; mais, sur ces quinze livres, il y en a six livres cinq sols pour le _pain bnit_, qu'il faut que ceux qui l'ont ordonn paient; quant moi, je n'ai jamais donn ordre qu'on le fit pour moi. Il fallait, en effet, payer bon gr mal gr le pain bnit, ainsi que la tenture de sa maison les jours d'usage sur le passage des processions. On veillait ce que les nouveaux convertis ne travaillassent pas les jours de ftes et les dimanches, et ce qu'ils fissent maigre les jours d'abstinence. En 1714, un marchand de Nantes, Roger, et sa femme sont signals comme mangeant de la viande les jours dfendus. En 1723, un gentilhomme est dnonc pour avoir, dans une partie de campagne, contrevenu aux prescriptions de l'glise sur le mme point, et le secrtaire d'tat, La Vrillire, lui crit, propos de cette _grave _affaire: J'ai reu, Monsieur, le mmoire qui contient vos raisons sur des plaintes que l'on m'avait portes contre vous, vous ne pouvez disconvenir qu'elles avaient quelque fondement, puisqu'il est certain _que vous avez fait_, _un jour maigre_, _un repas en maigre et en gras publiquement dans un pr_, ce qui a caus du scandale. Soyez donc plus circonspect l'avenir, sans quoi l'on ne pourrait s'empcher de _svir contre vous_. Le 14 juillet 1785, le cur de Mzires en Drouais dnonce encore un nouveau converti, lequel, dit-il, n'a abjur que pour se marier, et ne fait pas son devoir, ayant pass vingt-quatre jours de dimanches et ftes obligatoires sans assister la messe ni aucun des offices de l'glise. Pour ceux des nouveaux convertis auxquels on a accord une pension, ou que l'on a mis en possession des biens de leurs parents, rfugis l'tranger, ils sont menacs, si eux et les leurs ne font pas leur devoir, de se voir retirer ces pensions et ces biens. En 1699, Pontchartrain crit qu'il a appris que des officiers de marine, auxquels on a accord des pensions en considration de leur conversion, souffrent que leurs femmes et leurs enfants ne fassent aucun exercice de la religion catholique, et il ajoute: Sa Majest veut que ces officiers envoient des certificats des intendants et des vques des lieux o leurs femmes et leurs enfants demeurent, _comme ils y vivent en catholiques_, et elle ne fera expdier les ordonnances de leurs pensions _que sur ces certificats_. De mme; une circulaire aux intendants prescrit de surveiller la conduite de ceux qui ont t mis en possession des biens de leurs parents fugitifs. S'ils trouvent, dit cette circulaire, que ceux qui jouissent de ces biens ne s'acquittent pas des devoirs de la religion, aprs en avoir t avertis, ils donneront les ordres, ncessaires _pour en faire saisir et squestrer les fruits_. Saint-Florentin donne mme l'ordre aux fermiers de la rgie de saisir les biens des nouveaux convertis qui se sont montrs _indignes_ de la grce que leur a faite le roi, en discontinuant tout exercice de la religion catholique. Quant aux vques, les moyens _pratiques_ qu'ils trouvent, d'obliger les nouveaux convertis pratiquer, c'est de leur imposer des preuves de catholicit, quand ils veulent se marier, et de leur faire enlever leurs enfants s'ils ne pratiquent pas. Ds 1692, l'vque de Grenoble disait: les religionnaires sont dans un tat pitoyable, puisqu'ils sont presque sans religion; ils ne tiennent la ntre que _par grimace _et ne tiennent plus la leur que par cabale et par hypocrisie. Et, quatre ans plus tard, constatant que les nouveaux convertis ne vont ni la messe ni au sermon, ne frquentent point les sacrements, et, _ la mort_, les refusent, disant qu'ils sont calvinistes il ordonne ses curs de les regarder comme hrtiques et de ne leur point administrer le sacrement du mariage _qui est le seul endroit qui les oblige revenir l'glise_. En 1754, de Blossac crit M. de Clervault, qui veut pouser une aussi mauvaise convertie que lui: Vous sentez qu'tant _suspects _l'un et l'autre, il ne faut que le rapport de quelque malintentionn pour vous attirer de fcheuses affaires, et qu'ainsi vous devez tre plus exacts, mme qu'un ancien catholique, soit assister l'glise et aux instructions et y envoyer vos domestiques; je ne vous donne ces avis que parce que la moindre fausse dmarche de votre part tirerait consquence. Pour ce qui est des enfants, il ne suffisait pas que les nouveaux convertis eussent fait baptiser leurs enfants l'glise, on exerait sur eux une surveillance jalouse et incessante pour arriver ce que ces enfants fussent levs et instruits dans la religion catholique. Une circulaire aux intendants portait cette disposition: Les parents doivent envoyer leurs enfants, savoir: les garons chez les matres, les filles chez les matresses d'cole, aux heures rgles; les tuteurs doivent faire la mme chose pour les enfants dont ils sont chargs, et les matresses pour leurs domestiques. Outre cette instruction _obligatoire_, presque exclusivement religieuse, que devaient recevoir les enfants des nouveaux convertis, ces enfants devaient encore aller l'glise, y suivre les instructions de catchisme et accomplir leurs devoirs religieux, le tout sous peine d'amendes infliges aux parents qui ngligeraient de faire remplir ces obligations leurs enfants. Mais on n'avait pas grande confiance dans ces suspects mal convertis, et l'instruction donne aux intendants porte cette terrible prescription: S'ils ont avis que quelques parents _dtournent leurs enfants de la religion catholique_, ils feront mettre dans des collges ou dans des monastres, les enfants de qualit pour y tre levs, et feront payer des pensions pour leur nourriture et entretien sur les biens de leurs pres et mres, et, dfaut de biens, les feront mettre dans les hpitaux pendant le temps qui sera ncessaire pour leur instruction seulement; de mme pour les enfants dont les pres et mres _n'assisteront pas aux instructions_, _et ne feront pas le devoir des catholiques_, aprs qu'ils les auront avertis, aussi les enfants qui marqueront par leurs actions et par leurs paroles beaucoup d'loignement de la religion catholique, _le tout aux dpens des pres et mres_. Les instructions donnes aux intendants, donnaient libre carrire aux dnonciations du clerg, toujours dsireux de faire enlever aux nouveaux convertis leurs enfants, pour les faire lever dans les collges ou dans les couvents. Chaque anne, par ordre de l'vque, les curs de chaque diocse dressaient _la liste des suspects _auxquels on devait enlever leurs enfants, et cette liste tait transmise l'intendant qui enjoignait aux parents d'avoir lui amener leurs enfants, sous peine d'tre traits comme rebelles aux ordres du roi. Les enfants livrs, il fallait que les parents payassent leur pension au collge ou au couvent, sous peine d'amende ou d'emprisonnement. Un sieur Bocquet, par exemple, se refuse payer la dot de sa fille qu'on a enleve, et laquelle on veut faire prendre le voile. Pontchartrain crit l'intendant: Il n'y a pas de meilleure voie pour obliger le nomm Bocquet donner mille livres sa fille pour sa dot dans son couvent, que _de l'arrter _comme mauvais catholique qui fait mal son devoir. Chaque anne les curs dressaient des listes d'enfants enlever dans les familles huguenotes de leurs paroisses. Pour les notables et pour les nobles, les vques envoyaient soit au ministre, soit aux intendants des mandements pour faire recevoir les jeunes filles dans les couvents, c'taient des ordres en blanc seing que l'on remplissait pour les couvents, tout comme il y avait des lettres de cachet, signes d'avance du roi, pour la Bastille et autres prisons du roi. Les vques en faisaient si grand usage, que le secrtaire d'tat en 1686, _est oblig_ de rclamer l'archevque de Paris une douzaine de ces mandements, n'en ayant plus en main que deux ou trois. En 1750, l'archevque d'Aix demande Saint-Florentin des lettres de cachet _en blanc_, et des troupes pour procder l'enlvement de jeunes protestantes, mais Saint-Florentin rpond que les lettres en blanc sont sujettes trop d'inconvnients et que l'emploi des soldats, dangereux pour l'honneur des jeunes filles, a eu un succs trs quivoque. Le plus souvent, grce aux listes dresses par leurs curs, les vques pouvaient dsigner _nominativement _ l'autorit civile les enfants qu'ils voulaient enlever leurs familles, et c'est ce que faisait Bossuet dans son diocse de Meaux. Ayant reu de M. l'vque de Meaux, crit le secrtaire d'tat, Phelipeaux, -- en 1699, un mmoire par lequel il serait ncessaire de mettre dans la maison des nouvelles catholiques de Paris les demoiselles de Chalandes et de Neuville, j'en ai rendu compte au roi qui m'a ordonn de vous crire d'envoyer une des demoiselles de Chalandos... et les deux cadettes des demoiselles de Neuville qui demeurent Caussy, dans la paroisse d'Ussy. Il y a dans mme paroisse d'Ussy deux demoiselles, nommes de Nolliers, que M. de Meaux croit ncessaire de renfermer. Mais comme elles ne sont pas prsentement sur les lieux, il ne faudra les envoyer aux nouvelles catholiques que de concert avec M. de Meaux, et dans le temps qu'il vous dira. Les vques recherchaient surtout les enfants dont les familles taient assez riches pour payer de grosses pensions. L'vque de Montauban, pour faire enlever une jeune fille de cette ville et la faire mettre au couvent, invoque cette raison dterminante, qu'elle aura un jour _cent mille cus_. Flchier, pour faire enlever le jeune d'Aubaine g de huit ans _qui aura de grands biens_, se contente de dire que les parents qui l'lvent ne sont _peut-tre _pas sincrement catholiques, que l'enlvement qu'il sollicite est ncessaire pour faire perdre cet enfant les mauvaises impressions qu'on _a peut-tre _commenc lui donner. Dans l'entranement de leur zle convertisseur, les vques ne songeaient pas toujours s'assurer si les enfants qu'ils voulaient enlever appartenaient des familles riches ou pauvres; c'est ainsi qu' l'vque de Sisteron, voulant faire enlever les quatre enfants d'un sieur Ganaud, pour placer les trois fils au sminaire, et la fille au couvent, le ministre rpond: tes-vous dispos payer les pensions? Si vous ne le pouvez pas, ils resteront en libert. l'intendant de la Rochelle, Saint- Florentin ordonne de mettre en libert la jeune Claude, enleve par ordre de l'vque dont vous me prouvez, dit-il, que la mre _n'est pas en tat de payer la pension_. l'intendant Saint-Priest, il est oblig d'crire: Ne vous en rapportez pas, dans l'avenir, avec tant de facilit aux tmoignages des missionnaires et des curs, ou faites d'abord _vrifier les facults de leurs parents_. Le gouvernement ne se souciait pas, en effet, de voir tomber sa charge la pension des enfants enlevs leurs parents pour tre instruits; la pauvret mettait les parents l'abri des enlvements; ainsi aux nouvelles catholiques de Paris, il n'y avait que la dixime partie des pensionnaires qui fussent _non payantes; _pour les jeunes filles appartenant des familles riches, le plus futile prtexte tait accept, comme un motif suffisant d'enlvement; telle est prise comme _souponne _de vouloir pouser un Danois et d'tre ainsi en danger de se pervertir en pays tranger, telle autre parce que, ayant de la fortune, elle est sur le point d'pouser un nouveau converti, mauvais catholique. l'appui de ces demandes d'enlvement on ne craint pas d'invoquer les intrts de l'tat et de la religion. Quand les parents rentraient en possession de leurs enfants, suffisamment instruits, chaque instant ils taient exposs se les voir de nouveau enlever pour suspicion religieuse. On rend du Mesnil ses quatre filles leves au couvent; il produit, pour viter qu'on ne les lui enlve de nouveau, un certificat du cur de la paroisse constatant qu'elles ont fait leur devoir (sauf le temps de Pques o elles s'taient rendues Caen). Saint- Florentin dclare ce certificat insuffisant et crit au pre que si, l'avenir, il ne produit pas de certificat plus explicite, on s'assurera _d'autre manire _de la religion de ses filles. Mlle de Bernires est plusieurs fois reprise sa mre, celle-ci ne peut se la faire rendre qu' la condition de l'envoyer exactement au service divin et de la remettre aux nouvelles catholiques pendant quinze jours, chacune des quatre grandes ftes de l'anne. Fraissinet, marchand Anduze, retire de pension l'an de ses huit enfants, g de quinze ans, pour lui faire apprendre son commerce. Il est oblig de le rintgrer sa pension sur la dnonciation de l'vque de Montpellier prtendant qu'il veut faire passer son fils l'tranger. Ce n'est que, aprs avoir obtenu des vques d'Alais et de Montpellier un certificat qu'on peut dsormais sans danger lui _accorder cette grce _de reprendre son fils chez lui, qu'on lui rend son enfant ( la charge de se conduire par rapport la religion, de manire ce qu'il n'intervienne aucune plainte Sa Majest). Le sieur Bienfait expose vainement qu'il a sept enfants, que les pensions qu'on le force payer pour ses trois filles le ruinent, et que, en laissant passer le moment de leur apprendre un mtier, on leur prpare une misre certaine. Il n'obtient pas satisfaction. L'vque de la Rochelle va plus loin, il demande un ordre d'emprisonnement contre un marin qui a fait partir comme mousse son fils, alors que Monseigneur voulait continuer faire instruire cet enfant. Le ministre s'y refuse, dclarant que c'est vouloir ruiner le commerce que de demander l'arrestation des chefs de famille pour de tels motifs. Sans cesse le gouvernement tait occup modrer l'ardeur d'enlvements du clerg. Saint- Florentin, oblig de consentir l'enlvement de douze jeunes filles, demand par l'vque de Dax, se borne conseiller prudemment cet vque de ne pas les enlever _toutes la fois_. Mais l'vque d'Orlans qui veut enlever vingt enfants, dont il _se _charge de payer la pension, le ministre rpond que le cardinal Fleury est fort difi d'un si beau zle, mais que, comme l'vque d'Orlans en a dj, depuis trs peu de temps, fait mettre vingt-deux autres dans les couvents et communauts, il paratrait extraordinaire qu'on et, _en moins d'un mois_, fait enlever plus _de quarante_ enfants dans _un seul _diocse. Cette prudence administrative tait inspire, non par des sentiments de modration humanitaire, mais par la crainte de mettre en veil les huguenots, par des actes de violence trop nombreux pour ne point avoir quelque clat. Cette proccupation d'viter le bruit se retrouve dans l'instruction donne un intendant au sujet du fabricant Renouard, pre de famille accus d'tre en secret attach la foi protestante. Il lui est prescrit de prendre ce sujet les claircissements ncessaires, mais on ajoute: Il faut agir avec circonspection, pour que ce particulier n'entre pas en dfiance, et ne fasse pas disparatre ses enfants. En vain, prenait-on toutes les prcautions pour ne pas mettre les huguenots en dfiance; en vain envoyait-on la nuit, l'improviste, les troupes faire des visites domiciliaires dans les villages, beaucoup d'enfants, ports sur les listes de proscription remises par l'vque l'intendant, taient soustraits au sort qui les menaait. Quoique j'aie fait prendre toutes les prcautions possibles, crit l'vque de Bayeux, et que le secret ait t trs bien gard, on n'a pu arrter que ces dix enfants, quatre nous ont chapp par des issues souterraines que leurs pres avaient fait faire dans leurs maisons depuis la signification des premiers ordres du roi, qui avait donn l'alarme. Dans le Dauphin, le jeune Roux, g de douze ans, qu'on voulait enlever, se cache dans un marais o il y passe trois jours et trois nuits, ayant de l'eau jusqu'au cou; ses parents ne peuvent que lui porter un peu de nourriture pendant ce temps. Quand la marchausse a renonc ses battues, ils le tirent de l, cousent son habit des pices de monnaie, en guise de boutons, et le mettent sur la route de Genve, o il arrive heureusement. Luneray, en Normandie, l'approche des soldats, deux fillettes ges, l'une de cinq ans, l'autre de sept, sont confies leurs grands-pres, deux vieillards de quatre-vingts ans, qui montent cheval, et, les prenant sous leurs manteaux, les emmnent fort loin chez des amis. Pendant huit ans, elles restent l; au bout de ce temps, l'ane se marie; et la cadette, revenue Luneray, reste trois ans cache dans une chambre chez sa mre sans voir personne. Bolbec, une jeune fille poursuivie par les soldats chappe, en se prcipitant par la fentre d'un grenier. Une autre jeune fille est violemment arrache par les archers des bras de sa mre et de sa belle-soeur rcemment accouche; celle-ci s'vanouit et tombe terre. La mre fait un quart de lieue de chemin se cramponnant son enfant. bout de forces, elle finit par cder. La pauvre enfant, ainsi dispute, eut un tel effroi de cette scne que son visage en conserva toujours une pleur mortelle. Die, un chirurgien, dsespr de se voir enlever son enfant se donne un coup de lancette dont il meurt sur l'heure. C'taient, dans toutes les maisons soumises une visite domiciliaire, des scnes dchirantes: les parents ne pouvant se rsigner se voir prendre leurs enfants, et ceux-ci pleurant et se dbattant pour chapper aux treintes des ravisseurs. Quant aux soldats, ils excutaient impitoyablement leurs ordres, parfois mme au hasard et les outrepassaient, voulant avoir leur compte de prises. En 1740, l'vque d'Apt envoie des cavaliers de la marchausse pour enlever les deux filles anes des poux Bridal. Ces filles avaient t mises l'abri; les cavaliers, aprs avoir vainement fouill partout sans succs, disent: puisque nous ne trouvons pas les autres, nous allons toujours prendre la troisime, une enfant de trois ans. La mre court au lit et prend l'enfant; dans ses bras, un cavalier saisit cette enfant par les pieds et la tire comme s'il et voulu l'carteler; ne russissant pas l'arracher des bras de la mre, il donne celle-ci un coup de poing si violent sur la tte qu'elle tombe sur le carreau, ce qui lui permet de prendre l'enfant. Quelques mois aprs, l'vque ayant russi mettre la main sur les deux filles anes, Bridal se rend l'vch pour rclamer ses trois filles. Prends la plus jeune si tu veux, lui dit l'vque. -- Il n'est plus temps de me la rendre rpond le pre, prsent qu'elle est morte et qu'on me l'a tue, -- Fais comme tu voudras, je vais me coucher. -- Pardonnez-moi monseigneur, car, quoique morte, je la porterai avec les dents plutt que de vous la laisser. Le pre remporte chez lui l'enfant qui a t prise _sans ordre_, et quelques jours aprs elle meurt des suites des violences qu'elle avait eu subir. Les cavaliers de la marchausse, crit en 1749 la suprieure des nouvelles catholiques de Caen, nous ont amen trois filles. Nous nous sommes aperues qu'ils se sont _un peu mpris... _Au lieu de Marie-Anne Boudon, pour laquelle nous avions un ordre du 8 octobre 1748, ils nous ont amen sa soeur...; nous ne sommes point fches de cette _mprise_ si elle ne dplat pas la cour. Que dirait-on d'un bourreau qui on livrerait, pour l'excuter, le frre d'un coupable, s'il dclarait ne pas tre fch de la _mprise_, et se rsignait, pourvu que cela ne dplt pas en haut lieu, supplicier l'innocent la place du coupable? Les convertisseurs n'y regardaient pas de si prs, ils instruisaient, bon gr mal gr, aussi bien l'enfant qui leur tait remis en vertu d'une lettre de cachet, que celui qu'on leur livrait _par erreur et sans ordre_. Il est ais d'imaginer quel trouble profond jetait chez les huguenots cette cruelle perscution, les frappant dans ce qu'ils avaient de plus cher, et dans quelles continuelles angoisses vivaient les familles. Hlas! que de familles dsoles en basse Normandie, crit en 1751 le pasteur Garnier, que de mres plores, que d'angoisses et d'amertume dans tout le voisinage! Pour un seul enfant arrt, il est incroyable toute la rumeur qui se fait; on ne songe de toutes parts qu' faire fuir les innocentes cratures qu'on chrit avec tendresse; on les sauve toutes nues; nonobstant la rigueur des saisons, on erre l'aventure, on les cache dans les gents. On revient ensuite reconnatre le dgt de l'ennemi, on court de ct et d'autre, le coeur dchir de douleur et, au moindre bruit nocturne, c'est recommencer. En 1754, on crit que, depuis quatre ans, un tiers des familles protestantes du Bocage ont migr l'le de Jersey, _ cause d'enlvements d'enfants_. En 1763, les habitants de Bolbec adressent au roi une requte dans laquelle nous lisons: la marchausse est venue en vertu de deux lettres de cachet enlever les deux filles de la veuve de Jean de Bray... Cet incident, sire, nous inquite et nous afflige en nous rappelant les dsordres et la confusion que de pareils vnements occasionnrent dans notre canton, il y a trente ans, et _dont les suites furent l'migration d'un nombre considrable de familles protestantes_. Votre Majest a dsir que nous rebtissions nos maisons incendies (Bolbec venait d'tre moiti dtruit par un terrible incendie), nous y employons le peu que nous avons chapp de nos dsastres, mais sire, que nous servira de les faire construire _si nous ne sommes point srs de les habiter avec nos familles?_ En 1775, le gouvernement modre un peu le zle du clerg, mais ne rpudie point la doctrine qui permet de porter aux droits du pre de famille la plus cruelle atteinte. Sa Majest, crit Malesherbes l'vque de Nmes, est dans la disposition de n'user que _rarement_, et dans des cas o elle ne pourra s'en dispenser, de son autorit pour retirer les jeunes nophytes des mains de leurs parents et les faire mettre dans des lieux d'instruction. Le 10 janvier 1790, une suprieure des nouvelles catholiques qui dclare avoir encore douze jeunes filles instruire et demande de nouvelles pensionnaires, le ministre rpond: Je ne crois pas qu'il y ait lieu, _dans le moment actuel_, de donner des ordres pour soustraire l'autorit de leurs parents, les jeunes personnes que le _dsir _d'tre instruites des vrits de la religion, conduirait dans votre maison. Si cependant, les circonstances taient _urgentes_, on pourrait s'adresser aux juges, pour recourir ensuite, suivant le jugement, l'autorit. C'est aprs 1789, il n'est plus question dj que de jeunes filles ayant un _prtendu _dsir de se faire instruire malgr leurs parents; mais pour que l'inviolabilit du droit du pre de famille sur la conscience de ses enfants mineurs ft proclame, il fallait que la monarchie trs chrtienne et t balaye par la rvolution. Ce n'taient pas, du reste, depuis l'dit de rvocation, les enfants _seuls _qui taient jets dans les couvents pour y tre instruits; _les opinitres_, hommes, femmes et enfants que n'avaient pu convaincre les exhortations des soldats, remplissaient les couvents, les prisons et les hpitaux, vritables maisons de tortures. L'intendant Foucault, un convertisseur mrite, dclarait que les dragons avaient attir moins de gens l'glise, que ne l'avaient fait, pour les gentilshommes, la crainte des prisons loignes, pour les femmes et les filles, l'aversion qu'elles avaient pour les couvents. Cette aversion des huguenotes pour la vie monotone et vide du couvent; avec les longues stations sur la dalle froide des chapelles, les prires interminables en langue inconnue, se comprend d'autant mieux, que ces chrtiennes taient prises par les nonnes ignorantes pour des juives, des paennes ou des idoltres, et catchises en consquence leur grand tonnement - - quelques-unes des nophytes, non seulement se montraient peu dociles de telles instructions, mais encore _pervertissaient_, pour employer le langage du temps, celles qui taient charges de les amener la foi catholique. Madame de Bardonnanche en agit ainsi dans un couvent de Valence; l'vque de cette ville, apprenant qu'elle avait gagn l'affection des religieuses, et craignant qu'elle _n'infectt tout le troupeau_, la fit enfermer dans un couvent de Vif, _avec dfense aux nonnes de lui parler_. Madame de Rochegude, enferme dans un couvent de Nmes, avait si bien gagn l'esprit et le coeur des religieuses que l'abbesse dut crire: tez-nous cette dame, ou elle rendra tout le couvent _huguenot_. Madame de Rochegude fut expulse du royaume comme _opinitre_. Au moment des dragonnades, de Noailles et Foucault constatent dj que les huguenotes sont plus difficiles convertir que leurs maris et souvent on mettait la femme au couvent dans l'espoir de convertir, non seulement elle-mme, mais encore le mari par surcrot. Le roi sait, crit le secrtaire d'tat, que la femme du nomm Trouillon, apothicaire Paris, est une des plus opinitres huguenotes qu'il y ait. Et, comme sa conversion pourrait attirer celle de son mari, Sa Majest veut que vous la fassiez arrter et conduire aux nouvelles catholiques. Des femmes, des jeunes filles, des enfants mme, montrrent une constance admirable pendant des annes entires. Par exemple, les deux demoiselles de Rochegude, ayant pu conserver des relations avec leurs parents, par l'entremise d'une personne dvoue qui n'tait pas suspecte l'abbesse du couvent dans lequel elles taient retenues, parviennent s'chapper _aprs quatorze ans _de captivit. Elles rejoignent Genve leurs parents dont la joie de les revoir fut encore plus grande, dit une relation quand ils s'aperurent que leurs filles n'avaient ni l'esprit, ni le coeur gts. Le plus souvent les suprieures habitues voir tout plier devant elles, s'exaspraient en prsence de la rsistance des huguenotes, elles les injuriaient, les maltraitaient et parfois les ensevelissaient dans leurs sombres _inpace_, ces spulcres faits pour _les morts vivants_. Sur une liste des pensionnaires des nouvelles catholiques de Paris, on voit, en regard de plusieurs noms, cette note: elles ont t _extrmement maltraites _en province, ce sont des esprits effarouchs qui ont besoin d'tre adoucis. Les cas de folie, la suite des mauvais traitements qu'avaient subir les pensionnaires des couvents, taient si frquents, qu'on lit dans le rglement de visite fait par la suprieure de _l'Union chrtienne_: S'il arrive qu'il y ait des personnes _insenses _parmi les pensionnaires, nous dfendons trs expressment, tant aux soeurs qu'aux pensionnaires, de s'y arrter et de s'en divertir, ni de se mler de ce qui les regarde si elles n'en sont charges, _ou _si la suprieure ou celle qui en aura soin ne les en prient. Dans un couvent de Paris, une dame Falaiseau, enferme avec ses trois filles, devient folle et meurt. Aux nouvelles catholiques de Paris, mises sous la direction de Fnelon, la dame de La Fresnaie devient folle, il faut la faire enfermer, et Mlle des Forges, prise aussi de folie, se prcipite par une fentre et se tue. Thodore de Beringhen crit ce propos: Je ne suis pas surpris d'apprendre la frayeur et l'tonnement gnral qu'a causs dans Paris la fin tragique de Mlle des Forges, qui s'est prcipite du troisime tage par une des fentres de la maison. C'tait une suite affreuse de l'garement d'esprit o elle tait tombe depuis quelques mois dans la communaut qu'on appelle les nouvelles catholiques. Tout le monde sait que c'tait une fille de mrite et de raison, mais l'abstinence force et les insomnies qu'elle a souffertes entre les mains de ces impitoyables cratures, lui ont fait perdre en bien peu de temps le jugement et la vie. Les femmes et les filles huguenotes livres la dure main des religieuses, ne pouvaient recevoir ni une visite ni une lettre, et, dans leur isolement, leur raison se perdait ou leur constance devait cder. Sa Majest, crit le secrtaire d'tat la suprieure des nouvelles catholiques, a t informe que quelques unes de ces femmes refusent d'entendre les instructions qu'on veut leur donner, sur quoi elle m'ordonne de vous dire d'avertir celles qui les refuseront que cette conduite dplat Sa Majest, et qu'elle ne pourra s'empcher de prendre leur gard des rsolutions _qui ne leur seront pas agrables_. L'ordonnance du 8 avril 1686 prescrit, de par le roi, la suprieure d'avertir ses pensionnaires qu'il faut qu'elles coutent avec soumission et patience les instructions qui leur seront donnes, en sorte que _dans le temps de quinzaine_, _du jour qu'elles seront reues dans la maison_, _elles puissent faire leur runion; _et, au cas qu'elles ne le fassent pas dans ledit temps, enjoint ladite suprieure d'en donner avis pour y tre pourvu par Sa Majest ainsi qu'elle verra bon tre. Les mesures peu agrables qu'on trouvait bon de prendre contre les opinitres, c'tait l'envoi dans des couvents plus durement mens, dans les prisons, ou enfin l'hpital gnral. Les demoiselles Besse et Pellet restent longtemps aux nouvelles catholiques de Paris sans cder, on les envoie dans un couvent d'Ancenis, et l'vque de cette ville reoit de Pontchartrain cette instruction: _On leur donne trois mois _pour se rendre raisonnables, la suite desquels on les mettra _l'hpital gnral _pour le reste de leurs jours. Avec le dsordre des temps, dit Michelet, que devenait une femme l'hpital, dans cette profonde mer des maladies, des vices, des liberts, du crime, la Gomorrhe des mourants? On faisait tout pour ne pas tre jet dans ces maisons de mort qu'on appelait alors des hpitaux; ainsi, en temps de famine il fallait que les troupes fissent des battues pour ramasser les vagabonds et les mendiants, prfrant la mort l'hpital. L, couchaient cte cte, dans le mme lit, cinq ou six malheureux, parfois plus, les sains avec les malades, les vivants avec les morts qu'on n'avait pas toujours le temps d'enlever; dans ces foyers d'infection toute maladie contagieuse, se propageant librement, s'ternisait; -- Rouen, en 1651, plus de 17 000 personnes furent enleves par la peste dans les hpitaux. L'hpital de la Sant, dit Feillet, n'tait plus qu'un spulcre, les pauvres qui taient frapps du mal dans leur logis, aimaient mieux y prir srement que d'tre ports dans un lieu o ils se trouvaient huit ou dix dans un mme lit, _quelquefois un seul vivant au milieu de sept ou huit morts_. Nulle prcaution pour empcher les maladies contagieuses de se propager dans l'hpital et au dehors. En 1652, les administrateurs des hpitaux de Paris, vu l'affluence des malades (il en tait arriv 200 en un seul jour l'Htel-Dieu o il y en avait dj 2 400), dcident que l'hpital Saint-Louis, spcialement destin aux _pestifrs_, sera ouvert aux blesss; tant pis pour les blesss, on se bornera interdire autant que possible la communication avec le dehors. Voici comment on se proccupait peu de prserver la population du dehors des maladies rgnant dans les hpitaux. On vendait aux pauvres, dit Feillet, les habits de ceux qui taient morts l'hpital, _sans les assainir_, aprs les avoir tirs du dpt infect o ils avaient t entasss ple-mle, et dont le seul nom _la pouillerie _inspire l'horreur... on en vendait annuellement pour cinq cents livres; qu'on se figure combien de misrables haillons, couverts de vermine, et recelant dans leurs plis les germes funestes des maladies, reprsente cette somme. Les hpitaux n'taient pas seulement des foyers d'infection, ils ne diffraient en rien des maisons de correction. Le malade, le pauvre, le prisonnier qu'on y jetait, tait considr comme un pcheur frapp de Dieu, qui, d'abord, devait expier. Il subissait de cruels traitements. On y entassa les huguenots aprs les dragonnades, et ils eurent y souffrir cruellement. La veuve de Rieux, envoye l'hpital gnral, en fvrier 1698, rsista tout, et en septembre 1699, d'Argenson crit: On n'a pu lui inspirer des sentiments plus modrs, ni mme lui faire _dsirer _la maison des nouvelles catholiques, tant elle apprhende d'tre instruite et de ne pas mourir dans son erreur... Elle est d'un ge _trs avanc _et cette circonstance doit d'autant plus, exciter le _zle _des ecclsiastiques qui la soignent. L'hpital qui devint pour les huguenots la maison de torture la plus tristement clbre et redoute, fut celui de Valence, hpital-prison, dirig par le sieur Guichard, seigneur _d'Herapine_, la Rapine comme l'appelaient les huguenots, un des bourreaux les plus cruellement inventifs qui se soient jamais rencontrs. D'Hrapine fit si cruellement jener Joachin d'Annonay que ce malheureux, dans les transports de la faim, se mangea la main et mourut deux jours aprs de douleur et de misre; une autre de ses victimes, un jeune homme de vingt-et-un ans mourut aussi de faim dans son cachot. Il enferma Mnuret, avocat Montlimar, dans une basse-fosse humide o le jour ne pntrait que par une troite lucarne et le maltraita cruellement; un jour enfin il lui fit donner tant et de si forts coups de nerf de boeuf par ses estafiers que, quelques heures aprs, on le trouva mort dans son cachot. La demoiselle du Cros, et quelques-unes de ses compagnes qui avaient voulu, comme elle, fuir l'tranger, sont livres d'Hrapine et aux six furies excutrices de ses ordres impitoyables. Ds leur arrive on les dpouilla de leurs chemises qu'on remplaa par de rudes cilices de crin qui leur dchirrent la peau et engendrrent des ulcres par tout leur corps; puis il les obligea de mettre des chemises qu'il envoya qurir l'hpital, lesquelles avaient t plusieurs semaines sur des corps couverts de gale, d'ulcres et de charbon; pleines de pus et de poux. N'ayant pour nourriture que du pain et de l'eau, surcharges de travail, ces prisonnires taient encore accables des plus mauvais traitements. Un des supplices favoris de d'Hrapine, aprs les coups de nerf de boeuf qu'il leur faisait appliquer, sur la chair, en sa prsence, consistait les plonger _dans un bourbier _d'o on ne les tirait que quand elles avaient perdu connaissance. La mort dlivra la jeune du Cros de son martyr. Quant ses amies, couvertes de plaies de la tte aux pieds, et n'ayant plus figure humaine, elles finirent par abjurer, et furent transportes dans un couvent. Nous avons les relations laisses par deux des victimes de d'Hrapine, Jeanne Raymond, ne Terrasson, et Blanche de Gamond; voici quelques extraits de ces relations navrantes: La Rapine ne cessait de nous visiter, dit Jeanne Raymond, toujours accompagn de trois ou quatre estafiers et de cinq ou six mal vivantes dont il se servait pour l'aider _ nous battre et nous torturer; _les satellites avaient toujours leurs mains pleines de _paquets de verges _dont ils donnaient les trivires sur le corps _nu _ tous ceux que leur barbare matre livrait leur fureur. Ils ne cessaient de frapper que lorsque le sang ruisselait de tous cts. L'on commena par une de mes chres compagnes (pour avoir chant un psaume) qu'on fit mettre genoux dans une petite alle qui rgnait le long de nos cachots, et l, elle fut frappe jusqu' ce qu'elle tombt presque morte sur les carreaux. En la remettant dans le cachot, on m'en fit sortir pour exercer sur mon dos le mme traitement, ce qui tant fait, on en fit de mme aux autres deux qui restaient encore. Je fus accuse ensuite d'avoir dit quelque parole d'encouragement l'une de celles qui taient dans les autres cachots, ce qui fit que la Rapine, ranimant sa fureur, me fit sortir de nouveau du cachot et recommena me frapper derechef avec un bton, jusqu' ce que, n'en pouvant plus, il ordonna deux de ses satellites de continuer me battre, chacune avec un bton, ce qu'elles continurent faire jusques aussi qu'elles en furent lasses et qu'elles eurent mis mon corps _aussi noir qu'un charbon_. Quelque temps aprs, tant accuse d'avoir parl quelqu'une de mes compagnes, la soeur Marie qui faisait l'office de bourreau, vint contre moi, me prit par derrire, me frappa de tant de coups de bton, surtout la tte, me donna tant de soufflets et de coups de poing au visage, qu'il enfla prodigieusement et dans ce pitoyable tat, il n'est point de menaces qu'elle ne me fit... Comme tous ses mauvais traitements n'opraient pas, la Rapine me dit que j'irais de nouveau dans le cachot et que j'y crverais dans moins de six semaines... On m'obligea d'en nettoyer deux autres qui taient attenant celui-ci. Je m'aperus, en les nettoyant, que les clous de l'une des portes taient fort gros, poss les uns tout prs des autres et que leurs pointes n'taient pas redoubles. J'en demandai la raison et l'on me dit que la Rapine s'en servait pour tourmenter qui bon lui semblait en les mettant entre les murailles et la porte, _et les serrant contre ces clous_. Je faillis tre dvore par la _vermine _dans ce cachot. Non seulement on plaait ct des cachots des chiens qui, par leurs aboiements importuns, achevaient d'y ter tout repos, mais on logeait parfois ces chiens dans les cachots mmes avec les prisonniers, ce qui causait ces malheureux des terreurs mortelles, car ces chiens, surtout deux d'entre eux, du poil et de la grosseur d'un vieux loup, taient si furieux que peu d'trangers chappaient leurs dents. Blanche de Gamond arrive l'hpital de Valence, elle refuse d'aller la chapelle o se disait la messe; la soeur Marie lui donne des soufflets et des coups de pied et lui rompt un bton sur le dos, puis elle la dcoiffe pour la prendre aux cheveux. Mais Blanche venait d'tre rase, par ordre du parlement; on la prend par les bras et malgr ses cris on la trane la chapelle. Ce soir-l, ajoute-t-elle, on me donna un lit qui tait assez bon, mais je ne pouvais pas me dshabiller, ni tourner les bras, ni lever la tte, tant on m'avait meurtrie de coups. C'tait le premier jour que j'entrai l'hpital. Le lendemain on nous fit lever quatre heures et demie du matin. Quoique je ne pouvais pas lever la tte, parce que mon cou tait tout meurtri, il me fallut cependant travailler; six heures deux filles me prirent et me menrent dans la chapelle malgr moi... On me mit dans une chambre o il y avait _des poux_, _des puces_, _et des punaises_, en quantit prodigieuse, tellement qu'il me semblait tous les matins qu'on m'avait donn les trivires, tant que ma chair me cuisait. Il ne nous tait pas permis de blanchir ni de faire blanchir nos chemises, les poux nous couraient dessus, _il nous tait dfendu de nous les ter... _je n'avais point de draps, tant seulement une couverte et de la paille... le pain qu'on nous donnait tait fort noir et du plus amer, car, pendant trois ou quatre jours, il me fut impossible d'en mettre un morceau ma bouche, quelque effort que je fisse en moi-mme. On me faisait charrier de l'eau avec Mlle de Luze. Une fille nomme Muguette, nous suivait aprs, avec une verge la main, qui nous en frappait les doigts. Et la cornue que nous portions tait si pleine et pesante, que deux hommes auraient eu peine de la porter et, comme nous tions faibles, ce fut cause que celle qui tait avec moi, le bton lui glissa de la main, et nous versmes deux ou trois verres d'eau sur le pav. On s'en alla qurir la Rapine. Il s'en alla la cuisine et dit aux cuisinires: Donnez les trivires cette huguenote, mais ne l'pargnez pas; que si vous l'pargnez vous serez mises sa place. l'instant on me fit lever et on me fit entrer la cuisine. Sitt que j'y fus dedans, on ferma bien toutes les portes et je vis six filles, que chacune d'elles avait un paquet de verges d'osier de la grosseur que la main pouvait empoigner et de la longueur d'une aune, on me dit: Dshabillez-vous; ce que je fis, on me dit: Vous laissez votre chemise, il la faut ter. Elles n'eurent pas la patience qu'elles-mmes l'trent et j'tais nue depuis la ceinture en haut. On apporta une corde de laquelle on m'attacha une poutre qui tenait le pain dans la cuisine, en m'attachant on tirait la corde de toutes leurs forces, puis on me disait: Vous fais-je mal? Et alors elles dchargrent leur furie dessus moi et, en me frappant l'on me disait: Prie ton Dieu! On avait beau s'crier: Redoublons nos coups, elle ne les sent pas puisqu'elle ne dit mot ni ne pleure point. Et comment aurais- je pleur, puisque j'tais _peine _au dedans de moi? Mais sur la fin, mes pieds ne purent pas me soutenir parce que mes forces taient faillies, aussi j'tais pendue par les bras et voyant que j'tais comme couche par terre, alors on me dtacha pour me frapper mieux leur aise. On me fit mettre genoux au milieu de la cuisine, l elles achevrent de gter les verges sur mon dos, tant que le sang me coulait des paules... et comme elles me mettaient mon corps (mon corsage) je les priai de ne me le mettre pas, mais tout seulement mon manteau; elles ne firent que pis, me serrrent tant plus et, comme j'tais enfle et noire comme du charbon, ce me fut un double supplice et double martyre... C'tait deux heures aprs midi et, quoique je ne pouvais pas me remuer, il me fallait pourtant travailler. Et tantt on venait en disant: Quatre huguenotes pour travailler et charrier de l'eau. Dans un moment aprs on revenait en criant: Encore deux ou trois huguenotes pour charrier de la farine; et tous les jours on augmentait nos peines et nos supplices. Aussi, je regardais ce lieu l comme l'image de l'enfer; je dsirais ardemment d'en sortir par la mort... On nous faisait balayer la cour des filles, mais on ne nous donnait point de balais toutes, _il fallait que nos doigts fissent les balais et nous ramassions la boue avec nos mains... _Depuis les trivires, j'tais devenue comme ladre, j'avais par tout mon corps des _ampoules _qui taient de la grosseur d'un pois. Ce n'tait pas la gale, mais du sang meurtri... Je balayai la salle; le redoublement de fivre me prit, ma chemise tait toute mouille de sueur de travail, et comme j'tais extrmement mal, je m'en allai me jeter sur le lit... Je ne fus pas plutt sur le lit que la Roulotte et la Grimaude, transportes de furie, vinrent contre moi en me disant: Allons, la messe! ... Elles me jetrent du lit terre, et, comme je ne voulais pas marcher, j'tais couche sur le pav, elles me frapprent coups de pied, ensuite du bton qu'elles avaient la main... Quand elles eurent rompu le bton sur moi... on me trana jusqu'aux degrs... la suite des mauvais traitements rpts qu'elle avait subis, Blanche de Gamond tombe malade et est envoye l'infirmerie. Je demeurai l, dit-elle, l'espace de deux mois, je fus dtenue d'une fivre continue et redoublement d'accs. Quand je demandais de l'eau pour me rafrachir la bouche, pour la plupart du temps, on me la refusait, en me disant: Faites-vous catholique et on vous en donnera... On ne me donnait point de bouillon, sinon d'eau bouillie avec des choux verts, qu'il y avait des poux et des chenilles parce qu'on ne les lavait, ni triait, comme j'en ai trs souvent trouv dans ma soupe. Mais, pour du sel et du beurre on y en mettait fort peu, tellement que, quand on me prsentait ce bouillon, le ddain et le vomissement me prenaient. C'tait, parat-il, l'habitude des hpitaux de laisser peu prs mourir de faim les malades, car Lambert de Beauregard, port l'hpital gnral aprs avoir t tortur par les soldats, dit: J'y fus bien couch et mal nourri: car il est constant qu'en huit jours que j'y demeurai, je n'y mangeai _pas une livre pesant_, pour tous les aliments que je pris l dedans, parce que l'on ne m'y prsentait que de gros pain que l'on mettait bouillir avec de l'eau, sans sel ni autre chose pour le mortifier... Je buvais surtout de l'eau froide que je trouvais fort bonne, et c'est de cela que je me nourris presque tout le temps que je demeurai l'hpital... Il arriva qu'aprs que j'eus sjourn cinq six jours cet hpital, sans prendre d'autre nourriture que de l'eau froide, je me trouvai _si vide d'estomac et de cerveau _que, durant la nuit, j'avais des visions et tais dans les rveries qui me faisaient dire beaucoup d'extravagances. Marseille, l'hpital des galres tait ainsi un lieu de tourments o les malheureux allaient _achever de mourir _ayant souffrir de la faim et du froid. Pour en revenir Blanche de Gamond, on vient lui dire, sa sortie de l'infirmerie, que sous trois jours elle devra partir pour l'Amrique. Et, quand vous serez sur la mer, ajoutait-on, on vous fera passer sur une planche fort troite, et ensuite on _vous jettera dans la mer_, afin de faire perdre la race des huguenots et de se dfaire de vous. lie Benot constate que cette menace de transportation dans le nouveau monde parvint vaincre la constance de plusieurs de ceux qui avaient rsist aux prisons, aux galres, aux cachots, la faim, la soif, la vermine et la pourriture. Jurieu dit, qu'aprs le naufrage d'un des navires transportant des huguenots aux colonies, on ne mit plus en doute qu'on ne vous embarqut pour oprer des noyades en grand. ceux qu'on allait embarquer, raconte lie Benot, on parlait de l'Amrique comme d'un pays o ils seraient rduits _en esclavage _et traits comme les habitants des colonies traitent leurs ngres et leurs btes. Une lettre crite de Cadix par un Cvenol au mois d'avril 1687, montre combien tait rpandue cette ide que les huguenots transports devaient tre rduits en esclavage aux colonies: On les envoie aux les d'Amrique _pour y tre vendus au plus offrant_. Ces choses font horreur la nature que ceux qui se disent chrtiens, vendent des chrtiens deniers comptants... Nous apprmes que ce vaisseau venait de Marseille et qu'il allait en Amrique porter _des esclaves... _Nous avons vu paratre quelques demoiselles, qui la mort tait peinte sur le visage, lesquelles venaient en haut pour prendre l'air. Nous leur avons demand par quelle aventure elles s'en allaient en Amrique. Elles ont rpondu avec une constance hroque. Parce que nous ne voulons point adorer la bte, ni nous prosterner devant des images; voil, disent-elles, notre crime. Je ne fus pas plutt au bas de l'chelle que je vis quatre-vingts jeunes filles ou femmes, couches sur des matelas, accables de maux, et d'un autre ct l'on voyait cent pauvres malheureux accabls de vieillesse et que les tourments des tyrans ont rduits aux abois (des forats invalides). Elles m'ont dit que, lorsqu'elles partirent de Marseille, elles taient 250 personnes, hommes, femmes, filles et garons et que, en quinze jours, il en est mort 18. Ce Cvenol trouve parmi les transportes, deux de ses cousines, deux jeunes filles, l'une de quinze, l'autre de seize ans, l'une dj bien malade, voues toutes deux une mort prochaine car le vaisseau qui les portait _fit naufrage _et l'on ne sauva point la moiti des passagers. Est-ce ce naufrage, ou un des cinq ou six autres sinistres du mme genre, que se rapporte cette relation du huguenot tienne Serres, un des rares survivants d'un navire qui, charg, de prisonniers et de forats invalides, fit naufrage prs de la Martinique? Les femmes, dit-il, taient fermes clef dans leur chambre et, dans le dsordre o tout le monde tait, on ne se souvint de leur ouvrir que lorsqu'il ne fut presque plus temps. Quelqu'un ayant enfin pens elles, et s'tant avis d'ouvrir la porte de leur chambre, ne pouvant trouver la clef, la rompit coups de hache. Quelques-unes en sortirent au milieu des eaux o elles nageaient dj; et on trouva toutes les autres noyes. Les forats taient enchans les uns avec les autres, et sept sept, de sorte que, ne pouvant rompre les chanes dont ils taient lis, ils jetaient des cris pouvantables pour mouvoir les entrailles et pour faire venir leur secours. Ces cris ayant attir prs d'eux leur comit, il eut piti d'eux et fit tous ses efforts pour rompre leurs chanes. Mais le temps tait court, et, tous voulant tre dlis la fois, aprs avoir t les fers quelques-uns, il fut contraint d'abandonner les autres. Les matelots mettent les chaloupes la mer, quelques-uns seulement des transports peuvent les suivre dans les embarcations, si bien que quinze des prisonniers prirent et _que presque toutes _les prisonnires furent noyes. Ce n'tait pas seulement le naufrage qu'avaient craindre les transports, c'taient encore les maladies rsultant de l'entassement sur les navires et du manque de soins. Ainsi sur un navire parti de Nantes en 1687 avec cent soixante transports, quarante prirent dans la traverse, et sur deux autres partis de Marseille l'anne suivante avec cent quatre-vingt passagers, quarante prirent en route. Cette croyance qu'on embarquait les huguenots pour les noyer tait si bien tablie, que Convenant, pasteur d'Orange, l'occasion de l'migration protestante de cette principaut, dit encore en 1703: On rptait qu'on ne leur faisait prendre cette route que pour les embarquer Nice sur des vaisseaux qu'on y avait prpars, et pour leur faire le mme traitement qu'on avait fait, il n'y avait que quelques jours, tous les habitants d'un village des Cvennes, qu'on avait mis sur un vaisseau, sous ombre de les transporter dans les les d'Amrique, et _qu'on avait fait couler fond au milieu de la mer_. On avait eu l'ide, tout d'abord, de faire de la transportation sur une grande chelle; le marquis de la Trousse avait cru trouver dans la transportation un moyen de _changer quelques peuples des Cvennes_, et en 1687, il annonait tre prt faire trois _voitures_, d'une centaine de personnes chacune, pour Marseille, mais il dut se contenter de faire partir pour les les d'Amrique ou le Canada, _ceux qui paraissaient avoir le plus de crdit dans chaque village_. On renona bientt absolument la transportation des huguenots, Sa Majest, crivait Louvois en 1689, ayant connu par exprience que ces gens-l embarrassaient extrmement les gouverneurs des les et que, quelque prcaution que l'on prit, ils s'vadaient et revenaient en France. Cette dcision se comprend d'autant mieux que Louvois avait obtenu du roi que la libert de sortir du royaume ft _momentanment _rendue aux huguenots et aux nouveaux convertis. Il avait invoqu cet argument que le naturel des Franais les poussait vouloir principalement les choses difficiles et _dfendues_, mais qu'ils se refroidissaient aussitt qu'on leur donnait la permission de se satisfaire. Conformment son avis, les passages furent un instant ouverts aux migrants, mais quand on vit qu'une foule de gens profitaient de l'occasion pour sortir du royaume, on s'empressa de les refermer et de remettre en vigueur les dits interdisant l'migration sous peine des galres. En mme temps, pour dsemplir les prisons trop peuples, on avait expuls du royaume quelques centaines de huguenots opinitres, qu'on avait fait conduire aux frontires de terre _ou _de _mer_, _en confisquant leurs biens_, comme s'ils fussent sortis volontairement du royaume. On expulsa de mme quelques _notables qui _n'avaient pas t emprisonns, mais donnaient le mauvais exemple de leur attachement la foi protestante. Ainsi, de Thoraval, gentilhomme du Poitou qui, enferm la Bastille, avait abjur entre les mains de Bossuet, tait dnonc, six ans plus tard, comme tant le conseil des nouveaux convertis, si bien _qu'il ne paraissait pas qu'il et fait abjuration_. Quelques jours plus tard, aprs que le secrtaire d'tat eut consult Bossuet sur la question, le marchal d'Estres recevait l'ordre suivant, qu'il s'empressait d'excuter contre cet _opinitre _dont la prsence tait rpute dangereuse: Sa Majest veut que vous fassiez sortir du royaume le sieur de Thoraval, en l'envoyant au plus prochain endroit pour s'embarquer, et sa femme aussi, suppos qu'elle n'ait point fait l'abjuration. Je crois inutile de vous dire qu'il ne doit emmener avec lui aucun de ses enfants, _ni disposer de ses effets_. Fnelon, non seulement conseillait d'envoyer les nouveaux convertis dangereux de la Saintonge dans les provinces o il n'y avait point de huguenots, de les y envoyer en qualit _d'otages_, pour empcher la dsertion de leurs familles, mais encore il ajoutait: Peut-tre ne serait-il point mauvais d'en envoyer quelques-uns dans le Canada, _c'est un pays avec lequel ils font eux-mmes le commerce_. La plaisante raison pour les transporter en Amrique! Le secrtaire d'tat Seignelai envoie un intendant cette lettre du roi: J'ai vu la liste que vous m'avez envoye de ceux de la religion prtendue rforme qui sont dans l'tendue de votre dpartement, et qui ont, jusqu' prsent, refus de faire leur runion l'glise catholique, et ne pouvant souffrir que des gens si opinitres dans leur mauvaise religion demeurent dans mon royaume, je vous cris cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous les fassiez conduire au plus prochain lieu de la frontire sans qu'ils puissent, sous quelque prtexte que ce soit, _emporter aucuns meubles ou effets de quelque nature qu'ils soient_. Ces mesures d'expulsion ne portaient que sur quelques ttes choisies; il et fallu, chose impossible, conduire la frontire des populations entires pour dbarrasser le royaume de tous _les opinitres._ En 1729 encore, le prsident du parlement de Grenoble rend cette ordonnance: Nous avons ordonn que, dans trois mois, le sieur Jacques Gardy fera abjuration de la religion prtendue rforme, compter du jour de la signification qui lui sera faite du prsent, faute de quoi, ledit dlai pass, il est ordonn au sieur prvt de la marchausse de cette province de le faire prendre par des archers et conduire hors du royaume sur la frontire la plus proche, lesquels archers lui feront dfense d'y rentrer sous la peine des galres. Quant ceux qu'on tenait sous les verrous, on ne se rsignait leur ouvrir les portes des prisons pour les conduire la frontire que lorsque l'on avait puis tous les moyens pour provoquer leur abjuration. La veuve Camin tait prisonnire au chteau de Saumur depuis de longues annes sans qu'on et pu la faire abjurer. Pontchartrain crit au gouverneur: Le roi est rsolu de la faire sortir du royaume, aprs qu'on aura essay de la convertir. Pour cet effet il faut tenir cette dcision _secrte _et mettre tous les moyens possibles en usage pour l'obliger s'instruire, en lui faisant entendre que c'est le seul expdient mettre fin ses peines; et si, dans trois mois, elle persiste dans son opinitret, on l'enverra hors du royaume. Comme on savait que les prisonniers prfraient tout, mme les galres, la transportation en Amrique, on faisait peur jusqu'au bout de l'Amrique, dit lie Benot, aux expulss, que l'on conduisait aux frontires du royaume, et cet artifice russit contre quelques-uns qui perdirent courage la veille de leur dlivrance... Le marquis de la Musse tait dj sur un vaisseau tranger, avant qu'il et appris qu'on voulait le relcher; il n'en sut rien qu'aprs que celui qui tait charg de le conduire se fut retir et que les voiles furent leves. -- On nous mena dans notre charrette, dit Anne Chauffepi, un village nomm Etran, o nos gardes et nous, nous montmes sur le vaisseau qui nous attendait pour mettre la voile, et _ce fut l seulement _que nos gardes nous dirent qu'on nous emmenait en Angleterre ou en Hollande, car, jusqu' ce moment, ils nous avaient toujours fort assur _qu'on nous mnerait en Amrique_. Pour en revenir Blanche de Gamond, la victime de d'Hrapine, ou la Rapine, comme l'appelaient les huguenots, quand on lui eut fait cette menace de la transporter en Amrique, elle rsolut de s'vader de l'hpital de Valence avec trois de ses compagnes; mais, en franchissant une haute muraille, elle tomba et se rompit la cuisse, si bien qu'elle fut reprise par ses bourreaux et ramene l'infirmerie o se trouvait son amie Jeanne Raymond, blesse comme elle. L'un me prit par la tte, dit-elle, et les autres par le milieu de mon corps, ainsi on commena monter les degrs. Je souffrais comme si j'eusse t sur une roue; tous les degrs qu'on montait branlaient si fort mon corps et mes os qu'ils craquetaient tous. -- Un moment aprs on vint pour me dshabiller, ce fut des maux les plus cuisants du monde. Ils taient trois ou quatre filles, les unes me tenaient entre leurs bras, les autres me dlaaient, les autres m'taient mes bas; c'est alors que je fis des cris, car les os de mon pied gauche taient dmis. Puis on me mit dans une peau de mouton, l o je demeurai jusqu'au troisime jour sans qu'on me changet de place, ni nous faire accommoder nos desloqres, nous primes tant qu'enfin on nous fit venir un homme, nomm matre Louis Blu qui nous remit nos os. Il accommoda premirement Mlle Terasson, et puis moi, ce furent des cris et des larmes que ma cuisse me causait, car elle tait dmise et _moulue_, cela dura assez longtemps, devant qu'il et accommod, en six ou sept parts de ma personne, les os qui taient dmis de leur place. On demeura huit jours sans venir voir nos meurtrissures. On ne me donna point de bouillon ni autre chose... M. de Brezane ne manquait pas de nous faire de rudes menaces de temps en temps; en venant nous voir il nous disait: Quoique vous soyez estropies, cela n'empchera pas _qu'on ne vous mne en Amrique _pour vous faire prendre fin, mais en attendant je vous ferai mettre dans un cachot et vous pourrirez l-dedans. Il fallait qu'on ft quatre personnes pour me lever, chacune d'elles prenait le coin du matelas et avec le matelas on me mettait par terre puis deux filles me tenaient entre leurs bras et les autres faisaient mon lit, puis on tchait de m'y mettre dessus; mais c'tait l la plus grande peine parce qu'on ne pouvait pas m'y mettre sans me toucher. Et comme je pourrissais vive et que ma peau s'tait ds qu'on me touchait, c'taient des cris, des larmes et des soupirs, les plus grands qu'on ait jamais ous, la nuit et le jour sans relche... Comme M. le comte de Tess avec l'vque de Valence approchaient de mon lit, la plus grande hte qu'ils eurent, ce fut de se boucher le nez et ensuite de prendre la fuite cause de la puanteur, et de ce _qu'on n'avait pas soin de changer le linge de ma plaie_, car elle coulait nuit et jour et perait le matelas; et toutes les fois qu'on me levait, il ressemblait un ruisseau, et quoiqu'on eut parfum la chambre, cela n'empchait pas qu'il n'y eut une grande puanteur. Grce aux dmarches d'amis puissants, et un sacrifice pcuniaire que sa mre consentit s'imposer pour faire disparatre les dernires oppositions, Blanche de Gamond, autorise se rendre Genve, put sortir de l'hpital de Valence. La malade partit, couche plat ventre sur un sac rempli de foin, pos en travers sur la selle d'un cheval, les pieds appuys sur l'un des triers. Ce fut un nouveau et cruel martyre; chaque pas du cheval, c'taient de terribles douleurs; il fallut s'arrter toutes les deux ou trois lieues, et, chaque tape, sjourner plusieurs jours pour se reposer, si bien que l'on mit un mois pour faire les quatorze lieues qui sparent Valence de Grenoble. Celui qui visite les prisons d'aujourd'hui, ne peut avoir aucune ide de ce qu'taient les prisons du temps de Louis XIV, ces spulcres des vivants o furent entasss les huguenots aprs la rvocation, et o tant de victimes furent jetes pendant prs d'un sicle pour cause de religion. La plupart des cachots des chteaux forts et des prisons d'tat taient de sombres rduits, dans lesquels l'air et le jour ne pntraient que par une troite lucarne, donnant parfois sur un gout infect; ils taient si humides que les prisonniers y perdaient bientt leurs dents et leurs cheveux, les insectes y pullulaient ainsi que les souris et les rats, et les tortures de la faim venaient souvent s'ajouter aux autres souffrances qu'on avait y supporter. Je laisse la parole aux tmoins oculaires et aux victimes pour ne pas tre accus d'exagration dans la description de ces lieux de torture. Voici d'abord le tmoignage lie Benot: Il y a des lieux o les cachots sont si noirs, si puants, si pleins de boue et d'animaux qui s'engendrent dans l'ordure, que la seule ide en fait frmir les plus assurs. Presque partout ces cachots sont des lieux o il passe des gouts et o les immondices de tout le voisinage viennent se rendre. Dans plusieurs on voit passer les ordures des latrines, et, quand les eaux sont un peu hautes, elles y montent jusqu'au cou de ceux qui y sont confins... Bourgoin les cachots n'y sont rien autre chose que des puits, pleins d'eau puante et bourbeuse... On y descend les prisonniers par des cordes, et on les y laisse suspendus de peur qu'ils ne fussent touffs s'ils tombaient jusqu'au fond. Le cachot de la Flosselire est une vritable voirie, o passent toutes les ordures d'un couvent voisin. On avait la mchancet d'y porter exprs des charognes pour incommoder les prisonniers de leur puanteur. Tels sont encore ceux d'Aumale en Normandie, tels ceux de Grenoble o le froid et l'humidit sont si terribles que plusieurs, au bout de quelques semaines, ont perdu les cheveux et les dents... Certains cachots sont si troits qu'on n'y peut tre debout. Les malheureux qu'on y jette ne peuvent trouver de repos qu'en s'appuyant contre la muraille en se mettant comme en un peloton pour se dlasser en pliant un peu les jambes. Il y en a qui sont faits peu prs comme la coiffure d'un capucin, un peu larges d'entre, mais rtrcissant jusqu'au fond, en sorte _qu'on n'y peut tenir qu'en mettant les pieds l'un sur l'autre_, _et que la seule posture o un homme s'y puisse mettre_, _est de demeurer demi couch_, _sans tre jamais ni debout_, _ni assis; sans pouvoir se remuer_, _qu'en se roulant contre la muraille; sans pouvoir changer la situation de ses pieds_, _comme s'ils taient attachs avec des clous et qu'ils ne pussent tourner que sur un pivot... _Avec tout cela ces lieux ne sont ouverts que pour donner aux prisonniers autant d'air qu'il en faut pour n'touffer pas, et _cet air ne leur vient que par des crevasses qui_, _outre qu'elles apportent un air impur et infect_, _exposent aussi ces lieux pleins d'horreur toutes les injures des saisons._ La plupart des cachots n'ont de jour, qu'autant qu'il en faut pour faire apercevoir aux prisonniers _les crapauds et les vers qui s'y engendrent et s'y nourrissent... _On avait parfois la cruaut de mettre aux prisonniers les fers aux pieds et aux mains... On refusait aux malades tout ce qui pouvait leur faire supporter leur mal avec plus de patience... _Le gelier appliquait impunment son profit ce qu'il recevait pour le soulagement des prisonniers... On laissait ceux-ci dans les plus horribles cachots autant de temps qu'ils y pouvaient demeurer sans mourir_. _Aprs qu'on les en avait retirs_, _pntrs d'eau et de boue_, _on ne leur donnait ni linge ni habits changer_, _ni feu pour scher ce qu'ils avaient sur le corps... On en a retir parfois dans des tats qui auraient fait piti aux peuples qui s'entremangent; on les voyait enfls partout_, _leur peau se dchirait en y touchant_, _comme du papier mouill; ils taient couverts de crevasses et d'ulcres_, _maigres_, _ples_, _ressemblant plutt des cadavres qu' des personnes vivantes_. Les prisons de Grenoble taient si remplies, en 1686, crit Antoine Court, que les malheureux qui y taient renferms, taient entasss les uns sur les autres; dans une seule basse-fosse, il y avait quatre-vingts femmes ou filles, et dans une autre, soixante- dix hommes. Ces prisons taient si humides, cause de l'Isre qui en baignait les murailles, que les habits _se pourrissaient sur les corps des prisonniers_. Presque tous y contractaient des maladies dangereuses, et il leur sortait sur la peau des espces de clous qui les faisaient extrmement souffrir, et ressemblaient si fort aux boutons de la peste que le parlement en fut alarm et rsolut une fois de faire sortir de Grenoble tous les prisonniers. Blanche de Gamond qui fut enferme dans ces prisons avant d'tre conduite l'hpital de Valence, crit: Comme la basse-fosse tait un mauvais sjour extrmement humide, je tirai du venin tellement que je tombai dans une grande maladie, car j'tais dtenue d'une fivre chaude... Il me sortit derechef un venin la jambe droite, elle tait si dfigure cause du venin que j'avais tir de ces lieux humides qu'on croyait qu'il faudrait la couper. Mesuard dpeint ainsi sa prison de la Rochelle: tant dans ce triste lieu au plus fort de l'hiver, qu'il ne cesse de pleuvoir, du ct du soleil levant la mer y montait, et comme ce cachot n'est qu'une vote, l'eau y entrait en chaque fente de pierre, dgouttant sans cesse. Enfin nous tions entre deux eaux; il pleuvait partout, jusque sur notre lit qui tait expos sur le peu de paille par terre; ayant aussi les latrines au mme lieu qui empoisonnaient. Aigues-Mortes, le froid, l'humidit et le mauvais air firent mourir seize prisonniers en six mois. Saint-Maixent, plusieurs malheureux prirent ayant de la boue jusqu'aux genoux. Nmes, raconte le huguenot Jean Nissolle, pour augmenter l'horreur du cachot sale et puant o l'on enfermait les prisonniers, on y fit couler l'ordure des lieux. Partout les prisonniers, dvors par la vermine, souffrant du froid et du mauvais air, taient encore exposs mourir de faim, par suite de la rapacit de leurs geliers. Les prisons taient affermes et faisaient partie des domaines de l'tat _productifs de revenus_, en sorte que c'tait sur le prix allou aux geliers chaque entre nouvelle, que devait se prlever le montant de leur bail. Une pareille obligation annulait en fait tous les rglements destins protger un dtenu contre des spculations _meurtrires; _aussi, en 1665, un gelier avait-il t condamn mort pour avoir laiss mourir de faim un prisonnier. Les commandants des chteaux forts, de mme que les geliers, conomisaient le plus qu'ils pouvaient sur les pensions qui leur taient attribues pour leurs prisonniers. M. de Coursy, gouverneur du chteau de Ham, par exemple, fut svrement admonest par le ministre, pour ne donner un dtenu que six sous par jour pour sa nourriture, alors que le roi avait fix trente sous la pension journalire de ce dtenu, et le laisser _tout nu et manquant de toutes choses._ Farie de Garlin, huguenot dtenu la Bastille, passe onze ans dans une des chambres basses des tours du chteau appeles _calottes _et, aprs avoir us et pourri le peu de vtements et la seule chemise qu'il avait sur le corps, en est rduit se couvrir uniquement de la mauvaise courtepointe qui tait sur son lit. Le gouverneur de la Bastille conomisait terriblement, on le voit, sur les dpenses d'habillements de ses prisonniers. En 1765, des prisonnires huguenotes dtenues depuis dix-huit ans dans les prisons de Bordeaux adressent une requte M. de la Vrillire pour obtenir leur mise en libert, elles font valoir que deux d'entre elles, ges de quatre-vingts quatre-vingt-deux sont _imbciles _depuis plus de dix annes. La Vrillire, ordonne d'attendre pour les plus jeunes, mais de relcher les plus ges. Le gelier refuse de librer ses prisonnires, sous prtexte _des droits de gte et de gele_ qui lui sont dus par elles; il faut que constatation soit faite que ces prisonnires _n'ont pas de bien _pour que ce gelier rapace consente enfin leur ouvrir les portes de la prison, en se contentant d'une trs lgre somme. Il semblait si naturel de grappiller sur les sommes alloues pour l'entretien et la subsistance des prisonniers, que, l'occasion d'une accusation de malversation dans la distribution du pain des prisonniers, dirige contre les officiers de la marchausse de Toulon, l'intendant de la marine objecte _navement _qu'il a toujours t d'usage, d'employer les conomies faites sur les fonds allous pour le pain des prisonniers, aux rparations du Palais et diverses menues dpenses. On lit dans une relation sur la prison d'Aigues-Mortes: On demeura _quelques jours _sans rien donner quatre d'entre nous. Les autres prisonniers nous firent part de leur pain pendant ce temps. Il y avait quatre portes passer, d'eux nous; au milieu il y avait un appartement o tait un de nos frres prisonniers. Il fallait donc que ceux qui nous faisaient ainsi part de leur ncessaire, l'attachassent avec du fil au bout d'un roseau, et le fissent passer sous ces quatre portes. Cependant le roseau tait court, et, sans le prisonnier qui, par une providence particulire, se trouva heureusement au milieu, pour prendre le pain et pour nous le donner, nous serions peut-tre _morts de faim _dans cette prison... Quand nous voulions faire acheter quelques provisions, il fallait donner l'argent par avance et payer les choses doublement, encore tions-nous fort mal servis. Une fois on nous apportait de la viande, et on oubliait le bois qu'il fallait pour la faire cuire; une autre fois on apportait le bois et on laissait la viande. Il manquait toujours quelque chose; _ce qui nous faisait le plus souffrir c'tait la soif_, _on fut une fois deux jours sans nous donner une goutte d'eau_. Six prisonniers enferms depuis vingt-deux ans comme _opinitres _au chteau de Saumur, crivent en 1713 l'vque de Bristol, ministre plnipotentiaire de la reine d'Angleterre: M. Desy, le lieutenant du roi, mettra tout en oeuvre pour nous retenir toute notre vie, _cause du profit qu'il tire sur notre nourriture_, qui lui est paye vingt sous par jour, desquels il retient une partie et donne l'autre au cantinier qui nous nourrit fort mal. Un de ceux qui eurent souffrir le plus cruellement de la cupidit de ses geliers fut Louis de Marolles, ancien conseiller du roi, un des hommes les plus instruits et les plus capables du XVIIe sicle, que l'on avait enterr tout vivant dans un des plus affreux cachots de Marseille. Il n'eut pas seulement souffrir de l'isolement, des tnbres et du froid; son gelier, l'exploitant de la manire la plus indigne, le laissa sans vtements et souvent sans nourriture. Son corps s'extnua, sa tte s'exalta; souffrant du froid et de la faim, en proie de cruelles hallucinations, si bien qu'un jour il se brisa la tte en tombant contre un des murs de son cachot. Aprs deux mois de cruelles souffrances pendant lesquels, dit un de ses correspondants, il ne songeait plus _qu' dloger_, Louis de Marolles mourut le 17 juin 1692. Voici quelques extraits des rares lettres que ce _mort vivant _put crire, dans son spulcre, la clart d'une petite chandelle d'un liard, soit un forat pour la foi, soit sa femme que, par anticipation, il appelait ma chre et bien-aime veuve. Mon petit sanctuaire a douze de mes pieds de longueur et dix de largeur; le plus grand jour qu'il ait, vient par la chemine, la clart n'y entre qu'autant qu'il faut pour ne pas heurter le jour contre les murailles. Quand j'y eus t trois semaines, je me trouvai attaqu de tant d'incommodits que je ne croyais pas y vivre quatre mois, et le douzime de fvrier prochain, il y aura cinq ans que Dieu m'y conserve. Environ le 15 octobre de la premire anne, Dieu m'affligea d'une fluxion douloureuse qui me tomba sur l'emboture du bras droit avec l'paule. Je ne pus plus me dshabiller, je passais les nuits, tantt sur le lit, tantt me promenant dans mes tnbres ordinaires. La solitude et les tnbres perptuelles dans lesquelles je passais mes jours se prsentrent mon esprit sous une si affreuse ide, qu'elles y firent de trs funestes impressions. Il se remplit de mille imaginations creuses et vaines qui l'emportrent trs souvent dans les rveries qui duraient quelquefois des heures entires... Dieu voulut que ce mal durt quelques mois... J'tais plong dans une profonde affliction, quand je joignais ce triste tat, le peu de repos que mon corps prenait, _j'en concluais que c'tait l le grand chemin au dlire_ et il y a quatre ou cinq mois j'tais encore trs incommod d'une oppression de poumon qui me faisait presque perdre la respiration, j'avais aussi des vertiges et je suis tomb me casser la tte. Ces tournoiements de tte n'taient causs, mon avis, que _par le dfaut de nourriture_... Demandant son correspondant de lui faire acheter pour quelques sous de fil afin de pouvoir recoudre son linge, sa culotte et autres hardes, de Marolles dit: Il y a plus de six semaines que les sergents en demandent tous les jours pour moi chez le _major _sans pouvoir en obtenir. Voil o j'en suis pour toutes choses avec lui... Il y a bien trois mois qu'il ne me fait plus blanchir mon linge... J'ai t plus d'un an sans chemise, mes habits plus dchirs que ne sont ceux des plus pauvres gueux qu'on voit aux portes des glises; j'ai t pieds nus jusqu'au 15 dcembre; je dis pieds nus, car j'avais des bas qui n'avaient point de pieds et, pour souliers, des savates dcousues des deux cts et perces en dessous... Voici le quatrime hiver que j'ai pass presque sans feu. Le premier des quatre, je n'en eus point du tout. Le second, on commena m'en donner le 28 janvier et on me le retrancha avant fvrier fini. Le troisime, on ne m'en donna qu'environ quatorze ou quinze jours. Je n'en ai point encore vu de cet hiver et n'en demanderai point du tout. Le major pourrait bien m'en donner s'il voulait, car il a de l'argent moi; mais il ne veut pas m'en donner un double; j'ai senti vivement le froid, la nudit et la faim... J'ai vcu de cinq sous par jour, ce qui est la subsistance que le roi m'a ordonne. J'ai t nourri d'abord par un aubergiste qui me traitait fort bien pour mes cinq sous. Mais un autre qui lui a succd m'a nourri durant cinq mois et retenait tous les jours deux sous six blancs ou trois sous sur ma nourriture. Enfin le major entreprit de me nourrir son tour. Il faisait d'abord assez bien, mais enfin il s'est lass de le faire. Il n'ouvre mon cachot qu'une fois par jour, et m'a fait apporter plusieurs fois dner, _ neuf heures_, _ dix heures et onze heures du soir_. J'ai pass une fois _trois jours _sans recevoir de pain de lui, et, d'autres fois, _deux fois vingt-quatre heures_. Le huguenot Ragatz mourut fou dans un de ces profonds cachots de Marseille dont le fond _tait tout pourriture et fourmillait de vers_. En 1703, Daniel Serre crit: La citerne rpond prcisment au fond de la caverne o je suis, ce qui la rend fort humide. Ses vtements pourrissaient sur lui, et l'on avait plac sur l'troit soupirail destin arer son cachot, des plaques de fer perces de petits trous, en sorte, dit-il, que l'air que l'on respire dans l'endroit triste et troit o je suis enferm, est si grossier et si corrompu qu'il est impossible qu'on y jouisse longtemps d'une parfaite sant. Daniel Serre tait en effet fort malade et le mdecin refusait de lui donner des remdes sous ce prtexte, que ceux qu'il prendrait _dans un lieu si humide _lui feraient plus de mal que de bien. Serre ayant object que depuis qu'il est dans son cachot, il a toujours mal aux dents et a d dj se faire arracher cinq ou six dents, le docteur lui rpond tranquillement, que, s'il reste davantage dans ce cachot, il faudra qu'il y perde _non seulement ce qui lui reste de dents_, mais aussi la cervelle. Quelle plus grande misre peut-on s'imaginer, crit le pauvre prisonnier, que celle d'tre priv de la lumire du jour pendant des annes, d'tre livr en proie l'avarice et la svrit d'un concierge impitoyable, et _de se sentir_, pour ainsi dire, _mourir tout moment_. Besson, un des prisonniers de Marseille, dit en 1709: Il a fait plus froid en ce pays qu'il n'avait fait depuis quarante ans. Quelques instances que nous ayons faites pour obtenir les robes que le roi nous donne, nous n'avons rien avanc... On nous tient dans des appartements o il n'y a ni jour ni air, et o l'on ne peut respirer, tellement que plusieurs d'entre nous sont souvent malades; nous en avons trois l'hpital... part ces trois malades, il en est mort un il n'y a que quelques jours qui avait rest treize quatorze ans dans les cachots. De son ct Carrire crit qu'il a t enferm dans un profond cachot, o l'on ne pouvait entrer _qu' quatre pieds_, l'entre tant comme celle d'un four. Il est dans un fond de tour, o l'on descend par seize degrs, en passant par cinq portes, puis plus bas encore, par le moyen de quelque machine. Cela, dit-il, serait _plus propre mettre les morts que les vivants_, il n'y a aucun jour et il faut vivre la lumire de la lampe; notre nombre _n'a pu se soutenir_, car le lieu est si mchant qu'il parait impossible d'y durer. Mon frre y est devenu _perclus de tous _les membres... un autre qui fut traduit l'hpital avec lui, y mourut peu de temps aprs, deux autres y sont morts depuis. On comprend que, dans de telles conditions, le nombre des prisonniers ne pt _se soutenir_, les uns mouraient, les autres se tuaient dsesprs, beaucoup perdaient la raison. Des quatre ministres, enferms aux les Sainte-Marguerite et recommands Saint-Mars par cette instruction spciale qu'ils soient soigneusement gards, sans avoir communication avec qui que ce soit, de vive voix ou par crit, sous quelque prtexte que ce soit, trois taient fous au mois de novembre 1693. Avec l'inaction absolue laquelle taient condamns le corps et la pense dans ces spulcres vous au silence et l'obscurit, la folie finissait par s'emparer du malheureux mort-vivant enferm dans un tombeau anticip. On conte qu'un prisonnier, ayant trouv une pingle, ne cessa plus de la perdre en la jetant dans l'ombre de son cachot, puis de la rechercher pour la reperdre encore et que cette occupation machinale le sauva de la folie, dont il avait ressenti les premires atteintes. Quand il s'agissait de _huguenots_, on n'tait jamais dispos faire pour les prisonniers quelque chose qui pt les empcher de perdre la raison. Ainsi deux ministres emprisonns, l'un sain d'esprit, l'autre fou, demandent des plumes et de l'encre pour faire des remarques sur l'histoire sainte. -- Le secrtaire d'tat oppose un refus la demande du ministre _sain d'esprit_, et permet de donner une seule fois des plumes et de l'encre celui qui est _fou_, condition d'envoyer ce qu'il aura crit. On fait observer un secrtaire d'tat, que la prison affaiblit l'esprit d'une huguenote, dtenue comme opinitre, il rpond: _l'y laisser!_ Une fois entr dans les cachots des Bastilles du grand roi, l'on n'en sortait pas souvent, et pendant vingt ou trente ans, les prisonniers rays du monde des vivants, souffraient mille morts sans que personne st s'ils vivaient encore ou s'ils avaient pass de vie trpas. Deux de ces morts-vivants, les pasteurs Cardel et Maizac, enferms avec cette recommandation: Sa Majest ne veut pas que l'homme qui vous sera remis soit connu de qui que ce soit, sont rclams en 1713 par les puissances protestantes, Louis XIV rpond qu'ils sont morts, et il est tabli que Cardel vcut jusqu'en 1715, et que Malzac ne mourut qu'en 1725. Que fallait-il faire pour venir dans cet enfer des prisons, d'o l'on n'tait jamais assur de sortir une fois qu'on y tait entr? Il suffisait, pour n'importe qui, catholique ou protestant, d'avoir provoqu la haine ou l'envie chez quelqu'un de ceux qui, disposant de lettres de cachet en blanc, pouvaient faire disparatre sans esclandre ceux qui leur dplaisaient ou leur portaient ombrage. Il suffisait mme qu'un agent de police trop zl vous et fait emprisonner _sans motif_ pour que, si personne ne vous rclamait, vous restiez tout jamais enseveli dans ces oubliettes du grand roi. Ainsi, Saint-Simon raconte que lorsque, la mort de Louis XIV, le rgent fit ouvrir les prisons, on trouva dans les cachots de la Bastille un prisonnier enferm depuis _trente-cinq ans _dans cette prison d'tat. Ce malheureux ne put dire pourquoi il avait t arrt, on consulta les registres et l'on remarqua _qu'il n'avait jamais t interrog_. C'tait un Italien, arrt le jour mme de son arrive Paris, sans qu'il st pour quelle raison, et ne connaissant personne en France. On voulut le mettre en libert. Il refusa, en disant qu'il ignorait depuis trente-cinq ans ce qu'avaient pu devenir en Italie, tous les siens, pour lesquels sa rapparition serait une gne et peut-tre un malheur. Il obtint _la faveur _de rester la Bastille, o il avait pass au cachot toute une existence d'homme, avec permission d'y prendre toute la libert possible en un tel sjour. C'est la Bastille qui, pour le peuple, personnifiait ce rgime du bon plaisir permettant au roi, aux ministres, aux seigneurs de la cour et parfois un agent subalterne, de supprimer un citoyen, de l'arracher sa famille, de faire de lui un tre innomm qui, jusqu'au jour de sa mort, n'tait plus dsign que sous le numro du cachot dans lequel il tait enferm. C'est parce que la Bastille tait pour le peuple le symbole de ce terrible rgime de l'arbitraire, que la chute de cette arche sainte du despotisme, fut salue par de si vives et de si unanimes acclamations; c'est pour la mme raison, que la troisime Rpublique a choisi pour la clbration de la fte nationale, le jour de la prise de la Bastille. CHAPITRE IV LES GALRES _Monstruosit lgale_. _-- Recrutement de la chiourme_. _-- La chane_. _-- La vogue_. _-- Le combat_. _-- Perscution des forats huguenots_. _-- Galriens_, _socit d'honntes gens_. _-- Les derniers forats pour la foi._ Si parfois les portes des prisons s'ouvraient, quand les cachots regorgeaient de prisonniers dont l'entretien devenait une trop lourde charge pour le trsor royal, il n'en tait pas de mme pour les _Galres_, ce dernier cycle de l'enfer qui ne lchait jamais sa proie, du moins quand il s'agissait de forats pour la Foi, de huguenots mis la rame pour cause de religion. Pour maintenir au complet l'effectif de ses galres si laborieusement recrut, Louis XIV n'prouvait aucun scrupule retenir les forats qui avaient fait leur temps ceux, dit Bion, en parlant des faux-sauniers, qui ne sont condamns aux galres que pour un temps. Mais quel bonheur serait encore le leur si, aprs avoir fait leur temps, on leur tenait parole, et si on les renvoyait; mais il n'en est pas des galres comme du purgatoire, les indulgences n'y trouvent point de places et, quelque terme qu'on ait fix dans les sentences, le terme est toujours _perptuit_, surtout si un homme a le malheur d'avoir _un bon corps_. En 1675, l'vque de Marseille intervient en faveur de forats dont on avait arbitrairement doubl ou tripl le temps de galres. Huit ayant t condamns, de 1652 1660, deux, quatre et cinq ans taient encore aux galres en 1674, et vingt autres avaient fait de quinze vingt ans au-del du temps auquel ils avaient t condamns. Il y a aux archives du Vatican, beaucoup de suppliques de forats catholiques qui se plaignent au pape de ce qu'on les retient pour ramer sur les galres jusqu' la mort, alors qu'ils ont fini leur peine depuis dix, vingt et trente ans. L'intendant des galres, Arnoul, conseillait de relcher de loin en loin quelques-uns de ceux qui avaient fait leur temps, quand bien mme il leur resterait quelque petite vigueur, _pour gurir la fantaisie blesse de ceux qui ont pass le temps de leur condamnation_, _que le dsespoir saisit et qui commettent sur eux- mmes des excs pour recouvrer leur libert._ Ces conseils taient parfois suivis, et c'est sans doute la suite de l'application momentane de cette mesure calcule d'quit, que Dangeau crit: Le roi a rsolu d'ter de ses galres _beaucoup de ceux qui ont fait leur temps_, quoique la coutume ft tablie depuis longtemps, d'y laisser galement ceux qui y taient condamns pour toute la vie et ceux qui taient condamns pour un certain nombre d'annes. Il semble impossible d'aller plus loin dans la voie de l'arbitraire et de l'iniquit. Cependant l'intendant Arnoul avait trouv mieux, il accordait au forat ayant fait son temps, la _faveur_ de se faire remplacer ses frais par un Turc fort et valide; si c'tait un forat de bonne maison, il lui fallait fournir deux esclaves turcs pour tre mis en libert. Blessis, l'amant de la Voisin, qui avait fait cinq ans de galres au-del du temps que portait sa condamnation, faute de 500 livres pour acheter un Turc qui le remplat, ne put obtenir d'tre mis en libert. Quant aux forats _invalides_, on les dportait comme esclaves en Amrique, moins qu'ils n'obtinssent l'autorisation de se faire remplacer par un Turc pay de leur bourse. Cette _faveur_, pour le forat valide qui avait fait son temps, ou pour l'invalide, d'acheter un Turc pour ramer sa place, tait impitoyablement refuse tout huguenot qui, pour tre envoy aux galres n'avait commis d'autre crime que d'avoir tent sortir du royaume ou d'avoir assist une assemble de prire. En effet, par un rglement particulier des galres, Louis XIV avait dcid qu'aucun homme condamn _pour cause de religion_ ne pourrait _jamais_ sortir des galres. Ce rglement resta en vigueur aprs la mort du grand roi, et en 1763 encore, Saint-Florentin, aprs avoir rappel cette dcision royale au duc de Choiseul, ajoutait: si Sa Majest s'est carte des dispositions tant de ce rglement que des dclarations, ce n'a t que fort rarement, par des considrations trs importantes, et en faveur de quelques particuliers seulement, de sorte que la raret et les circonstances mmes des grces accordes, n'ont fait, pour ainsi dire, que confirmer les dits et dclarations, et prouver la rsolution o tait Sa Majest d'en maintenir la rigueur. Voici un exemple des bien rares exceptions faites la rgle, exemple qui mrite d'tre relev. En 1724, le comte de Maurepas crit: Sur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire au sujet du nomm Jacques Pastel, forat dont le roi de Prusse fait demander la libert, _pour le faire servir dans ses grands grenadiers_, j'ai pris les ordres de Monseigneur le duc pour expdier ceux ncessaires pour cette libert, et je les envoie Marseille. Mais comme ce forat a t condamn _pour le fait de religion_, qu'il peut tre un prdicant, et que, en le librant, il serait craindre qu'il ne restt dans le royaume, S. A. R. estime qu'on ne doit point le faire sortir des galres, que quelqu'un ne soit charg de le conduire srement la frontire. Nul doute que le roi de Prusse, et-il pour cela d se priver momentanment des services de son valet de chambre, n'ait trouv le moyen de faire conduire srement la frontire son forat grenadier. En effet, il attachait un tel prix au recrutement de ses grenadiers, qu'au roi de Danemark, lui rclamant l'assassin du comte de Rantzau, il rpondait: qu'il ne rendrait le meurtrier que si on lui donnait en change, six recrues de cinq pieds dix pouces pour ses grands grenadiers. En vertu du rglement royal dcidant que tout forat condamn pour cause de religion ne devait jamais tre mis en libert, c'tait lettre morte pour les huguenots que la loi prescrivant de mettre en libert, _quelque crime qu'il et commis_, tout forat qui avait t bless dans un combat. Ainsi, le huguenot Michel Chabris, bless par un boulet devant Tanger, est remis la rame une fois guri, et, pour n'avoir pas voulu se dcouvrir pendant la clbration de la messe sur sa galre, il reoit une si terrible bastonnade que, dit un tmoin oculaire, sa jambe tait si enfle qu'elle faisait peur; il y a de quoi s'tonner qu'il n'en soit pas mort. M. de Langeron dit Marteilhe demanda au comit par quel sort j'avais t _estropi_. -- Par les blessures, repartit le comit, qu'il a reues la prise du Rossignol devant la Tamise. -- Et d'o vient, dit le commandant, qu'il n'a pas t dlivr comme les autres? -- C'est, dit le comit, qu'il est huguenot. Si les huguenots taient exclus du bnfice de la loi accordant la libert tout forat bless dans un combat, on tenait de mme leur gard, pour lettre morte, la jurisprudence tablissant que la peine des galres devait tre commue pour les condamns trop jeunes ou trop vieux, ne pouvant faire le dur service de la rame. On mettait donc la rame des huguenots de quinze, seize ou dix- sept ans et mme de plus jeunes encore car l'amiral Baudin, sur une feuille d'crou du bagne de Marseille, a relev cette annotation en face du nom d'un galrien: Condamn pour avoir, _tant g de plus de douze ans_, accompagn son pre et sa mre au prche. On agissait de mme quand il s'agissait de vieillards huguenots; on envoya aux galres le baron de Monbeton soixante- dix ans, le sieur de Lasterne soixante-seize ans, Pierre Lamy quatre-vingts ans. Quant Jacques Puget, condamn l'ge de soixante-dix-sept ans, il tait encore au bagne quatre-vingt-dix ans. Le baron de Monbeton qui disait: ce qui me fche, c'est qu'ayant toujours servi notre grand monarque, en avanant, je sois oblig de le servir dans les galres _de reculons_ ne fut pas longtemps la rame, on dut le mettre bientt l'hpital avec les invalides. Un jour les vques de Montpellier et de Lodve se rendent bord de la galre sur laquelle tait enchan le vieux baron de Salgas; qui son ge et sa sant rendaient bien difficile le maniement de la rame. La galre tait l'ancre et le cap terre; mais les vques ayant manifest le dsir de voir le baron de Salgas l'ouvrage, pour satisfaire leur barbare curiosit, le capitaine fit armer le banc de Salgas; au troisime coup de rame, voyant le baron dj tout haletant, le comit, plus humain que ces deux prlats, fit cesser la manoeuvre. Louis XIV, qui avait d'abord dict la peine de mort contre les huguenots qui assisteraient aux assembles ou tenteraient de sortir du royaume pour viter d'tre violents se convertir, avait bientt substitu cette peine, celle des galres, parce que, disait-il, nous sommes inform que cette dernire peine, quoique moins svre, tient davantage nos sujets dans la crainte de contrevenir nos volonts. En ralit, raison du nombre de ceux qui contrevenaient aux volonts royales, il tait impossible d'appliquer la peine de mort aux coupables, et, en outre, il tait de l'intrt du roi d'pargner la vie de ses sujets, pour les envoyer ramer sur ses galres; c'est ce que montre bien ce passage des mmoires du marquis de Souches: Le 27 fvrier 1689, dit-il, on eut la nouvelle qu'on avait tu en Vivarais trois cents huguenots rvolts et quelques ministres leur tte, et le roi tmoigna en tre fch, disant _qu'il aurait mieux valu les prendre et les envoyer aux galres._ Il tait plus de son intrt d'augmenter sa chiourme que de tuer ces insenss, car il voulait armer cette anne trente galres, et ce nombre tait peine suffisant pour rsister aux galres d'Espagne et de Gnes, si elles venaient se joindre contre la France, comme on le craignait avec raison. Les galriens mouraient vite, sous la triple influence des mauvais traitements, de la mauvaise nourriture et d'un travail excessif. Les galriens mourant vite, le gouvernement ne reculait devant aucun moyen pour maintenir au complet le personnel de sa chiourme, d'autant plus qu'il lui fallait toujours un nombre de forats bien suprieur celui des rameurs ncessaires au service de ses galres, car il y avait toujours un grand nombre d'infirmes et de malades dans le personnel de la chiourme. -- Ainsi, en 1696, pour le service de 42 galres exigeant chacune 310 rameurs, soit un personnel _valide_ de 12 600 forats, il fallait qu'il y et au moins 15000 condamns aux galres la disposition du gouvernement. Beaucoup de peines tant laisses l'arbitraire des juges, on invitait les magistrats condamner le plus possible aux galres, en sorte que cette peine tait applique aussi bien au meurtrier qui avait mrit la roue ou la potence, qu'au mendiant, au vagabond ou au contrebandier, au dserteur, au faux-saulnier ou au braconnier qui avait os toucher au gibier de son seigneur. -- Les dserteurs, dit Jean Bion, aumnier des galres, sont quelquefois des gens de famille qui, ne pouvant supporter les fatigues de la guerre, ou bien par lgret ou libertinage, dsertent. S'ils sont pris, ils sont condamns aux galres perptuit. Autrefois on leur coupait le nez et les oreilles, mais parce qu'ils devenaient punais et qu'ils infectaient toute la chiourme, on se contente prsent de leur fendre tant soit peu le nez et les oreilles. -- Les faux-saulniers qu'on envoie aux galres sont la plupart du temps de pauvres paysans qui vont acheter du sel dans les provinces o il est bon prix. Comme dans le comt de Bourgogne ou celle de Dombes, on sait assez qu'en France, la pinte de sel qui pse quatre livres, vaut quarante-deux sous et qu'il y a de pauvres paysans et des familles entires qui demeurent quelquefois huit jours sans manger de la soupe, qui est nanmoins la nourriture ordinaire des personnes de la campagne en France, et cela faute de sel. Un pre, touch de compassion de voir ses enfants et sa femme languir et mourir d'inanition, s'aventure d'aller acheter du sel blanc dans ces provinces, o il est les trois quarts meilleur march. S'il est surpris, il est condamn aux galres. Pour les braconniers, c'taient des paysans ayant commis le crime de tuer le gibier qui venait dvorer leurs rcoltes sur pied. Les seigneurs ecclsiastiques n'taient pas plus indulgents pour cette insolence que les autres; ainsi un jour l'vque de Noyon fit, sous ses yeux, attacher la chane des forats, deux paysans qui avaient mconnu ses droits sur le gibier de ses proprits... Colbert, dans son ardeur de maintenir au complet le personnel des galres, avait t jusqu' crire aux prsidents de tous les parlements de France: Sa Majest, dsirant rtablir le corps de ses galres et en fortifier la chiourme, _par toutes sortes de moyens_, son intention est que vous teniez la main ce que votre compagnie _y condamne le plus grand nombre de coupables qu'il se pourra et que l'on convertisse_, _mme la peine de mort_, _en celle de galre_. Quand il y avait eu beaucoup de condamnations aux galres, le ministre tmoignait sa satisfaction. C'est une bonne nouvelle pour Sa Majest, crit-il, _qu'il y ait trente bons forats dans la conciergerie de Rennes_. C'tait une mulation de zle chez tous les fonctionnaires pour arriver pouvoir donner le plus de bonnes nouvelles de cette nature. L'intendant du Poitou dit Colbert: J'crirai aux officiers des prsidiaux afin qu'ils condamnent le plus qu'ils pourront aux galres. Si l'on donne la peine des galres aux faux-saulniers de la Touraine, l'on en aura beaucoup _par ce moyen-l..._ J'ai jug Bellac avec les officiers du sige royal, les gens attroups du marquis de la Ponse. Il y en a cinq condamns aux galres. _Il n'a pas tenu moi qu'il y en et davantage_, _mais l'on n'est pas matre des juges_. Un avocat au Parlement de Toulouse, faisant connatre l'envoi au bagne de quarante-trois condamns, dit: _Nous devons avoir confusion de si mal servir le roi en cette partie_, _vu la ncessit qu'il tmoigne d'avoir des forats_. Arnoul, l'intendant gnral des galres de Marseille, qui sa grande passion pour le corps avait fait donner une extrme extension l'arrt contre les bohmes et les vagabonds, se vante en crivant Colbert, d'avoir fait arrter et mettre la rame cinq individus; les habitants lui avaient dit que ces gens-l ne faisaient que rder l'entour du village, cherchant _peut-tre_, _je n'en sais rien_, drober. Le chevalier de Gout crit d'Orange au ministre: J'ai _un bon forat _que j'ai fait condamner aux galres; si je puis attraper encore deux huguenots qui ont fait les insolents la procession de la Fte-Dieu, je les enverrai de compagnie. L'archiprtre Duglan adresse cette supplique Chteauneuf: La douceur que le huguenot Madier a trouve la Role, l'a rendu si insolent qu'il n'y a pas moyen d'en tirer rien de bon pour la religion, quoiqu'il ait abjur. Le marquis de Laury lui a donn dj trois logements pour l'obliger vivre en catholique, il se moque de tout... Je supplie Votre Grandeur, d'envoyer quelque ordre au Parlement pour qu'il soit conduit aux galres... c'est une brebis galeuse et un petit dmon incarn, _qui a bon corps et servirait bien le roi sur la mer_. La correspondance administrative, dit Michelet, montre avec quelle facilit on envoyait aux galres des gens non condamns, et il rappelle qu'un malheureux, entre autres, y fut envoy, malgr l'opposition du Parlement de Toulouse. En tout temps, du reste, sous l'ancien rgime, les rois se souciaient fort peu de l'autorit de la chose juge. Ainsi en 1754, le pasteur Teissier est condamn aux galres, mais ses trois enfants, impliqus dans la poursuite, sont acquitts. Le roi dfend de les mettre en libert, son intention tant, dit une pice qui est aux archives nationales, _qu'on les fit garder en prison_. Quant au Parlement de Metz, il avait absous du crime d'migration, deux huguenots, Marteilhe et son compagnon, arrts sur les frontires; mais, dit Marteilhe, comme nous tions des criminels d'tat, le Parlement ne pouvait nous largir qu'en consquence des ordres de la Cour. Aprs change de correspondances entre le ministre et le Parlement _qui ne voulait pas se djuger_, la Vrillire clt le dbat par cet ordre: Jean Marteilhe et Daniel le Gras s'tant trouvs sur les frontires sans passeport, _Sa Majest prtend qu'ils seront condamns aux galres._ Et sur le vu de cet ordre, le Parlement se djugeant, rend un arrt qui condamne Marteilhe et Gras aux galres perptuelles, comme atteints et convaincus, de s'tre mis en tat de sortir du royaume. Quelle que ft la pression du gouvernement sur les juges et le zle de ceux-ci pour donner satisfaction aux dsirs du roi en multipliant les condamnations aux galres, les condamnations ne faisaient pas encore un assez grand nombre de forats. Pour complter le personnel de la chiourme des galres, on recourait _toutes sortes de moyens_. On mettait la rame, non seulement tous ceux qu'on trouvait sur les navires turcs ou algriens qu'on capturait sur l'Ocan et dans la Mditerrane, mais encore les prisonniers de guerre anglais ou hollandais qu'on faisait sur terre ou sur mer. On enlevait des ngres sur la cte d'Afrique pour en faire des forats, et, un jour mme, le roi fit crire au gouverneur du Canada de lui envoyer des Iroquois pour ses galres. Celui-ci, ayant attir dans un guet-apens un certain nombre de chefs iroquois, s'en empara et les envoya en France o ils furent mis la rame. Mais il avait, en agissant ainsi, provoqu une guerre d'extermination telle contre les Franais au Canada, que, pour y mettre fin, il fut oblig de demander qu'on renvoyt dans leurs tribus les chefs iroquois, et ces forats trop coteux pour la France, furent ramens dans leur pays. Mais le principal lment du recrutement des galriens tait, en dehors des condamnations, l'achat d'esclaves turcs fait aux impriaux, Venise et Malte, mme Tanger, ainsi que le constate cette lettre de Colbert: Sa Majest veut tre informe du succs qu'avait eu l'affaire de Tanger, pour l'achat de cinquante Turcs qui taient _vendre_. On n'y regardait pas de si prs quand on procdait ces achats d'esclaves, et parfois on prenait un Polonais pour un Turc. Seignelai crit, en effet, en 1688: Le roi a accord la libert aux douze Turcs _invalides_ qui se sont faits chrtiens, aux huit forats trangers et au nomm Grgorio, _Polonais achet comme Turc._ Il semblait, du reste, tout naturel de traiter les schismatiques comme des Turcs, et Colbert crivait: Sa Majest, estimant qu'un des meilleurs moyens d'augmenter le nombre de ses galres serait de faire acheter Constantinople des esclaves russiens (russes ou polonais) qui s'y vendent ordinairement, veut que l'ambassadeur s'informe des meilleurs moyens d'en faire venir _un bon nombre_. L'intendant des galres tente ainsi de justifier cet achat de chrtiens que l'on met la rame comme esclaves: Les Russes qui demeurent dans la captivit des Turcs, deviennent, pour la plupart, des _rengats_, il vaut donc mieux les acheter pour les chiourmes de la France, _au moins ils y pourront faire leur salut comme chrtiens_. Le Turc tait une marchandise courante valant de 450 500 livres, on comptait environ soixante Turcs sur les trois cents forats qui composaient le personnel de chaque galre. Pour faire sa cour au roi, on lui offrait un ou deux Turcs comme on lui et fait cadeau d'une paire de chevaux de prix. Le duc de Beaufort crit Colbert: J'ai donn pour les galres du roi, deux grands Turcs dont le vice-roi m'avait fait prsent et, s'il m'tait permis, j'y mettrais jusqu' mes valets. Moins gnreux, le consul de France Candie propose son gouvernement _qui l'accepte_, de lui assurer perptuit la commission de son consulat, en change de l'engagement qu'il prend de livrer chaque anne, cinquante Turcs prix rduit (340 livres par tte au lieu de 500) et d'en donner gratuitement dix. Quant au duc de Savoie, n'ayant pas de galres, il vendait ses forats au roi de France, il lui fit mme cadeau, aprs l'expdition du pays de Vaud, de _cinq cents _de ses sujets pour les chiourmes de France. En dictant la peine des galres, contre les huguenots qui tenteraient de sortir du royaume, Louis XIV avait assur le recrutement de sa chiourme, car cette peine, quelque crainte qu'elle inspirt, ne pouvait empcher les huguenots de contrevenir ses volonts, en tentant de gagner au-del des frontires, une terre de libert de conscience. Huit mois aprs l'dit de rvocation les bagnes de Toulon et de Marseille renfermaient dj _douze cents religionnaires_, prisons et couvents regorgeaient de huguenots, hommes, femmes, enfants et vieillards. La seule gelire de Tournay, quinze mois aprs la rvocation, avait dj eu loger _plus de sept cents fugitifs_, hommes ou femmes, pris dans les environs. De tous les cts du royaume, dit lie Benot, on voyait ces malheureux marcher grosses troupes, des protestants accoupls avec des malfaiteurs, des protestantes enchanes des femmes de mauvaise vie. Jamais, dit une demoiselle d'honneur de la duchesse de Bourgogne, je n'oublierai le spectacle que j'eus sous les yeux prs de Marseille. L, je vis cinq malheureux trans la chane sur la grande route, suivis par les dragons _qui les piquaient de leurs sabres _quand ils ne voulaient pas avancer. Et cela parce qu'ils n'avaient pas voulu renier le Dieu de leurs pres. _Il en tait ainsi par toute la France_. Nissolles, marchand de Ganges, men ainsi par des archers avec d'autres fugitifs, demandait l'un de ces archers la faveur de les faire aller plus lentement pour que les malades pussent suivre. L'autre lui rpond que s'ils ne marchent pas, on les attachera la queue des chevaux de l'escorte. Ceux des fugitifs qui taient condamns aux galres taient dirigs soit sur la prison d'une des villes que devait traverser la grande chane de Paris Marseille, soit sur la prison des Tournelles, Paris o se formait cette chane. Et, pour arriver destination, on avait soin de leur faire prendre le chemin le plus long, _pour les mener en montre_, enchans aux pires malfaiteurs, dans le plus grand nombre de villes possibles. Pour aller de Dunkerque Paris la troupe de galriens dont Martheilhe faisait partie, dut passer par le Havre. Voici ce que dit de la prison des Tournelles, Louis de Marolles, conseiller du roi qui y tait enferm en 1686, attendant le dpart de la chane devant l'amener aux galres de Marseille: Nous couchons cinquante-trois hommes dans un lieu qui n'a pas cinq toises de longueur et pas plus d'une et demie de largeur. Il couche, mon ct droit, un paysan malade, qui a sa tte mes pieds et ses pieds ma tte, il en est de mme des autres. Il n'y a peut-tre pas un de nous _qui n'envie la condition de plusieurs chiens et chevaux_. Nous tions bien quatre-vingt-quinze condamns, mais il en mourut deux ce jour-l; nous avons encore quinze ou seize malades, il y en a peu qui ne passent par l. Louis de Marolles tait encore parmi les privilgis de la Tournelle, ainsi que l'on peut le voir par la description que fait Marteilhe de cette prison, digne vestibule de l'enfer des Galres: C'est une spacieuse cave, dit-il, garnie de grosses poutres de bois, poses la distance les unes des autres, d'environ trois pieds; sur ces poutres paisses de deux pieds et, demi, sont attaches de grosses chanes de fer, de la longueur d'un pied et demi et au bout de ces chanes est un collier de mme mtal. Lorsque les galriens arrivent dans ce cachot, on les fait coucher demi pour que la tte appui sur la poutre. Alors on leur met ce collier au col, on le ferme et on le rive sur une enclume grands coups de marteau. Un homme ainsi attach, ne peut se coucher de son long, la poutre sur laquelle il a la tte tant trop leve, ni s'asseoir et se tenir droit, cette poutre tant trop basse; il est demi couch, demi assis, partie de son corps sur les carreaux et l'autre partie sur cette poutre; ce fut aussi de cette manire qu'on nous enchana, et tout endurcis que nous tions aux peines, fatigues et douleurs (Marteilhe et ses compagnons rforms avaient dj ram sur les galres Dunkerque) trois jours et trois nuits que nous fmes obligs de passer dans cette cruelle situation, nous avaient tellement rou le corps et tous les membres que nous n'en pouvions plus... L'on me dira peut-tre ici: comment ces autres misrables que l'on amne Paris des quatre coins de la France, et qui sont quelquefois obligs d'attendre trois ou quatre, souvent cinq ou six mois que la grande chane parte pour Marseille, peuvent-ils supporter si longtemps un pareil tourment? cela je rponds, qu'une infinit de ces infortuns succombent sous le poids de leur misre: et que ceux qui chappent la mort par la force de leur constitution, souffrent des douleurs dont on ne peut donner une juste ide. On n'entend dans cet antre horrible que gmissements, que plaintes lugubres, capables d'attendrir tout autre que les bourreaux de guichetiers qui font la garde toutes les nuits en ce cachot et se ruent sans misricorde sur ceux qui parlent, crient, gmissent et se plaignent, les assommant avec barbarie coups de nerf de boeuf. Grce l'intervention d'un nouveau converti, riche ngociant de Paris, Marteilhe et ses compagnons huguenots obtinrent d'tre dlivrs du cruel supplice de dormir assis, le corps moiti sur les carreaux, moiti sur une poutre. Moyennant un prix dbattu avec le gouverneur et pour le paiement duquel ce ngociant se porta caution, nos huguenots obtinrent la faveur d'tre enchans par un pied auprs du grillage des croises. Marteilhe resta ainsi deux mois; comme sa chane longue d'une aune, lui permettait de se mettre debout, de s'asseoir ou de se coucher tout de son long, il dit ce propos: _J'tais dans une trs heureuse situation_, tant il est vrai que le bonheur est une chose essentiellement relative! Cependant tous, favoriss ou non, avaient hte, ainsi que le dit Louis de Marolles, de voir arriver l'heure o le dpart de la chane leur permettrait de quitter la prison de la Tournelle. Le moment du dpart venu, ces condamns taient enchans deux par deux par une lourde chane de deux pieds de long, allant du collier de fer de l'un celui de l'autre; il y avait au milieu de cette chane un anneau dans lequel passait la longue chane reliant tous les couples ensemble, et faisant de trois ou quatre cents galriens un vritable chapelet humain. Pour chacun, le poids porter tait d'environ 150 livres, en sorte que, de ses mains restes libres, chaque galrien devait soutenir la chane dont la pesanteur et, sans cela, entran sa chute. On attachait sans piti la chane des huguenots vieux, malades ou infirmes. une chane, dit Chavannes, o se trouvaient un sourd-muet et un aveugle, on attacha deux septuagnaires, Chauguyon et Chesnet, lesquels, arrivs Marseille, durent tre envoys l'hpital o ils moururent bientt; Bordeaux, on mit la chane un huguenot impotent depuis trente ans, lequel ne pouvait marcher qu'avec des bquilles, et qu'il fallut bientt jeter plus mort que vif dans une charrette. Metz un arquebusier, travaill de la goutte, fut contraint, coups de bton, de marcher travers la ville et demi lieue au del, sa fille, son gendre et un de ses parents, le soutenaient par-dessous les bras; une faiblesse le prit et aprs l'avoir ranonn le conducteur de la chane consentit le mettre sur une charrette. Il y passa un quart d'heure puis rendit l'me, une demi-heure aprs; il en mourut encore trois ou quatre de la mme chane. Ce n'tait qu'aprs leur avoir fait subir l'preuve du nerf de boeuf que le matre de la chane consentait mettre sur une voiture les galriens se trouvant l'article de la mort; quand un de ces malheureux, rou de coups, se trouvait dans l'impossibilit absolue de marcher, on les dtachait de la grosse chane, et, le tranant comme une bte morte par la chane qu'il avait au cou, on le jetait sur la charrette, laissant ses jambes nues pendre au dehors; s'il se plaignait trop fort on l'accablait encore de coups, parfois jusqu' ce qu'il passt de vie trpas. Cette inhumanit des conducteurs de la chane s'explique par ce fait qu'il leur tait plus profitable de tuer en route un galrien qui, livr vivant Marseille ne leur et rapport que vingt cus, que de le voiturer de Paris Marseille, ce qui leur et cot plus de quarante cus. Ils taient anims d'un tel esprit de rapacit que pour mettre dans leur bourse, dit lie Benot, la moiti de ce qu'on leur donnait pour la conduite de la chane, ils ne nourrissaient leur btail humain qu'avec du pain grossier et malsain qu'ils ne leur donnaient encore qu'en quantit insuffisante. Nous avons dj vu que dans les prisons et dans les hpitaux on trouvait partout cette spculation _meurtrire_, sur la nourriture des prisonniers et des malades; nous retrouverons la mme spculation sur les galres. L, les forats recevaient pour nourriture du pain, de l'eau et des fves dures comme des cailloux, sans autre accommodement qu'un peu d'huile et quelque peu de sel. Chacun, dit Marteilhe, reoit quatre onces de ces fves indigestes, lorsqu'elles sont bien partages et que le distributeur n'en vole pas. L'aumnier Bion dit, en outre, que pour le commis d'quipage charg de fournir des vivres aux forats malades, la plus grosse partie entre dans sa bourse, en sorte qu'il s'enrichit en cinq ou six campagnes. Bion ajoute que les malades prfraient de l'eau chaude, la ressemblance de bouillon qu'on leur donnait et que les chirurgiens revendaient dans les villes, o ils abordaient, les drogues qu'on leur avait fournies pour leurs malades, et dont ils avaient conomis l'emploi au dtriment de ceux qu'ils avaient soigner. Le peu de souci que les conducteurs de la chane avaient pour la vie des condamns qu'on leur confiait, se manifestait cruellement quand il s'agissait de procder la visite des effets, visite qui se rptait plusieurs fois au cours du voyage. Voici, par exemple, comment Charenton on procda _ cette visite_, _au mois de dcembre_, _ neuf heures du soir_, _par une gele et un vent de bise que tout glaait_, _pour la chane de quatre cents condamns dont Marteilhe faisait partie_. On nous ordonna, dit Marteilhe, de nous dpouiller entirement de nos habits et de les mettre nos pieds. Aprs que nous fmes dpouills _nus comme la main_, on ordonna la chane de marcher de front jusqu' l'autre bout de la cour, o nous fmes exposs au vent de bise _pendant deux grosses heures_, pendant lequel temps les archers fouillrent et visitrent tous nos habits... La visite de nos hardes tant faite, on ordonna la chane de marcher de front jusqu' la place o nous avions laiss nos habits. Mais, nous tions raides du grand froid que nous avions souffert, qu'il nous tait impossible de marcher. Ce fut alors que les coups de bton et de nerfs de boeuf plurent, et ce traitement horrible, ne pouvant animer ces pauvres corps, pour ainsi dire tout gels, et couchs, les uns raide morts, les autres mourants, ces barbares archers les tranaient par la chane de leur cou, comme des charognes, leur corps ruisselant du sang des coups qu'ils avaient reus. _Il en mourut ce soir-l ou le lendemain_, _dix-huit_. Pendant la route, on fit encore trois fois cette barbare visite, en pleine campagne, avec un froid aussi grand et mme plus rude qu'il n'tait Charenton. Il mourait bien d'autres condamns tout le long de la route. Les galriens mal nourris, sans cesse cruellement maltraits, crass sous le poids des fers qu'ils avaient porter, devaient chaque jour faire de longues tapes sous la pluie ou la neige. Arrivant leurs lieux d'tapes harasss de fatigue, transis et mouills jusqu'aux os, il leur fallait s'tendre sur le fumier d'une curie ou d'une table au rtelier de laquelle on attachait la chane. On leur refusait mme de la paille, qu'il et fallu payer pour couvrir les excrments des animaux, et c'est sur ce lit rpugnant que rongs de poux, qu'ils enlevaient pleines mains; ils devaient tenter de prendre un peu de repos. Mais c'tait chose presque impossible, car le moindre mouvement que l'un faisait rveillait douloureusement celui qui tait attach la mme chane, et le supplice de l'insomnie, s'ajoutant tant d'autres souffrances, venait bout des plus rigoureux. Marteilhe tait accoupl avec un dserteur avec lequel il couchait dans les curies ou les tables; chaque tape de la chane, ce dserteur, dit-il tait si infest de la gale, que, tous les matins, c'tait un mystre de me dptrer d'avec lui, car, le pauvre misrable n'avait qu'une chemise demi pourrie sur le corps, que le pus de la gale traversait sa chemise, et que je ne pouvais m'loigner de lui tant soit peu; il se collait tellement ma casaque qu'il criait comme un perdu lorsqu'il fallait nous lever pour partir, et qu'il me priait, par grce, de lui aider se dcoller. Quand aprs avoir pass une nuit sans repos l'tape on se remettait en route, on n'avait attendre nulle piti, ni du conducteur de la chane qui vous rouait de coups, ni des passants que l'on rencontrait et qui vous injuriaient quand ils ne faisaient pas pis encore. Un gentilhomme de soixante-dix- ans, Jean de Montbeton, est impitoyablement insult par la population fanatique que rencontre la chane laquelle il est attach. Martheilhe et ses compagnons de chane, mourant de soif en traversant la Provence, tendent en vain leurs cuelles de bois en suppliant qu'on y verse quelques gouttes d'eau. Marchez! leur rpondent les femmes, l o vous allez, vous ne manquerez pas d'eau. Louis de Marolles, bien que le conducteur de la chane se ft montr pitoyable envers lui et l'et voitur, soit en bateau, soit en charrette, arriva demi-mort Marseille. Tourment par la fivre pendant les deux mois qu'avait dur le voyage, il lui avait fallu, sur le bateau coucher sur les planches, sans paille sous lui et son chapeau pour chevet, ou en charrette tre brouett jusqu' quatorze heures par jour et accabl de cahots, car tous ces chemins-l ne sont que cailloux. C'est une chose pitoyable, dit-il en arrivant Marseille, que de voir ma maigreur! Cependant on le mne la galre o on l'enchane; mais un officier, touch de compassion, le fait visiter par un chirurgien et il est envoy l'hpital o il reste six semaines. Bien des malheureux forats, une fois entrs l'hpital, n'en sortaient plus que pour tre enfouis tout nus dans le cimetire des esclaves turcs, comme les btes mortes qu'on jette la voirie. Ainsi, le forat huguenot Mauru tant mort l'hpital, ses compagnons lui avaient fait une bire et l'y avaient enferm; mais, l'aumnier des galres trouvant que c'tait faire trop d'honneur un hrtique, fit dclouer la bire et le corps fut jet la voirie. Quand la chane arrivait Marseille, elle tait bien allge, les privations, la fatigue et les mauvais traitements aprs quelques semaines de route, ayant fait succomber les moins robustes des condamns. Le conducteur de la chane, chaque fois qu'il perdait un de ceux qu'il tait charg d'amener au bagne, en tait quitte pour demander au cur du lieu le plus prochain, une attestation du dcs qu'il devait fournir, la place de celui qu'il ne pouvait plus reprsenter vivant. Ainsi, sur une chane de cinquante condamns partis de Metz, cinq taient morts le premier jour et bien d'autres moururent en route. Le galrien huguenot Espinay crit: Nous arrivmes mardi Marseille au nombre de quatre cent un, y en ayant de morts en route par les maladies ou mauvais traitements une cinquantaine. Il arriva ici, crit Louis de Marolles, une chane de cent cinquante hommes, au commencement du mois dernier, sans compter_ trente-trois qui moururent en chemin_. Quant Marteilhe, aprs avoir constat que beaucoup de ses compagnons de chane taient morts en route, il ajoute: il y en avait peu qui ne fussent malades, dont divers moururent l'hpital de Marseille. Un jour on crit de Marseille Colbert: Les deux dernires chanes que nous venons de recevoir sont arrives plus faibles, par suite des mauvais traitements de ceux qui les conduisent, la dernire, de Guyenne, outre la perte qui s'est faite dans la route... est venue si ruine, qu'une partie a pri ici entirement et l'autre ne vaut gure mieux. Un autre jour; l'intendant charg de recevoir Lyon, les chanes en destination de Toulon, lui dit: que sur quatre-vingt-seize hommes d'une chane, trente-trois sont morts en route et depuis leur arrive Lyon. Que sur les trente-six restant, il y en a une vingtaine de malades, qu'il garde cette chane quelques jours Lyon, cause du grand nombre de malades et de la lassitude des autres. Quand la chane se remit en route pour Toulon, elle ne comptait plus que trente-deux hommes, huit forats taient morts pendant ce _rafrachissement_... C'taient encore les plus heureux que ceux qui mouraient au seuil de l'enfer des galres, car ceux qui le franchissaient, mal nourris, accabls de fatigue et cruellement maltraits, avaient souffrir mille morts avant que leurs corps puiss et dchirs, fussent jets la voirie, voici, en effet, ce qu'tait, suivant une lettre de l'amiral Baudin, le rgime des galres au temps de Louis XIV: Le rgime des galres tait alors excessivement dur, c'est ce qui explique l'norme proportion de la mortalit par rapport aux chiffres des condamnations. Les galriens taient enchans deux deux sur les bancs des galres, et ils y taient employs faire mouvoir de longues et lourdes rames, service excessivement pnible. Dans l'axe de chaque galre, et au milieu de l'espace occup par les bancs des rameurs, rgnait une espce de galerie appele la coursive (ou le coursier), sur laquelle se promenaient continuellement des surveillants appels comits, arms chacun d'un nerf de boeuf dont ils frappaient les paules des malheureux qui, leur gr, ne ramaient pas avec assez de force. Les galriens passaient leur vie sur leurs bancs. Ils y mangeaient et ils y dormaient sans pouvoir changer de place, plus que ne leur permettait la longueur de leur chane, et n'ayant d'autre abri contre la pluie ou les ardeurs du soleil ou le froid de la nuit qu'une toile appele taud qu'on tendait au-dessus de leurs bancs, quand la galre n'tait pas en marche et que le vent n'tait pas trop violent... Aussi longtemps qu'une galre tait en campagne, c'est--dire pendant plusieurs mois, les forats restaient enchans leurs bancs par une chane longue de trois pieds seulement. Ceux, dit Michelet, qui pendant des nuits, de longues nuits fivreuses sont rests immobiles, serrs, gns, par exemple, comme on l'tait jadis dans les voitures publiques, ceux-l peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible des galres. Ce n'tait pas de recevoir des coups, ce n'tait pas d'tre par tous les temps, nu jusqu' la ceinture, ce n'tait pas d'tre toujours mouill (la mer mouillant toujours le pont trs bas), non, ce n'tait pas tout cela qui dsesprait le forat, non pas encore la chtive nourriture qui le laissait sans force. Le dsespoir; c'tait d'tre scell pour toujours la mme place, de coucher, manger, dormir l, sous la pluie ou les toiles, de ne pouvoir se retourner, varier d'attitude, d'y trembler la fivre souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchan et scell. Je te dis ingnument, crit le martyr Louis de Marolles sa femme, que le fer que je porte au pied, quoiqu'il ne pse pas trois livres, m'a beaucoup plus embarrass dans les commencements que celui que tu m'as vu au cou la Tournelle. Cela ne procdait que de la grande maigreur o j'tais; mais, maintenant que j'ai presque repris tout mon embonpoint, il n'en est plus de mme; joint qu'on m'apprend tous les jours le mettre dans les dispositions _qui incommodent le moins_. un bout de la galerie, sur une sorte de table dresse sur quatre piques, sigeait le comit, bourreau en chef de la chiourme, lequel donnait le signal des manoeuvres avec son sifflet: d'un bout l'autre de la galre rgnait un passage lev appel coursier, sur lequel circulaient les sous-comits, arms d'une corde ou d'un nerf de boeuf, dont ils se tenaient prts frapper le dos nu des rameurs assis, six par six, sur chacun des bancs placs droite et gauche du coursier. Ds qu'il fallait faire marcher la galre la rame, en effet, pour permettre aux comits de maltraiter plus aisment les forats, on obligeait ceux-ci a quitter la chemisette de laine qu'ils portaient quand la galre tait l'ancre ou marchait la voile, ainsi que Louis de Marelles l'crit sa femme: Si tu voyais mes beaux habits de forat, tu serais ravie. J'ai une belle chemisette rouge, faite tout de mme que les sarreaux des charretiers des Ardennes. Elle se met comme une chemise, car elle n'est ouverte qu' demi par devant; j'ai, de plus, un beau bonnet rouge, deux hauts de chausse et deux chemises de toile grosse comme le doigt, et des bas de drap: mes habits de libert ne sont point perdus et s'il plaisait au roi de me faire grce, je les reprendrais. un premier signal, les forats enchans et nus jusqu' la ceinture, saisissaient les manilles ou anses de bois qui servaient manoeuvrer les lourdes rames de la galre, trop grosses pour tre empoignes et longues _de cinquante pieds_. un nouveau coup de sifflet du comit, toutes les rames devaient tomber ensemble dans la mer, se relever, puis retomber de mme, et les rameurs devaient continuer sans nulle interruption pendant de longues heures, ce rude exercice qu'on appelait _la vogue_. On est souvent presque dmembr, dit une relation, par ses compagnons dans le travail de manoeuvre, lorsque les chanes se brouillent, se mlent et s'accourcissent et que chacun tire avec effort pour faire sa tche. Il faut bien, dit Marteilhe, que tous rament ensemble, car si l'une eu l'autre des rames monte ou descend trop tt ou trop tard, en manquant sa cadence, pour lors, les rameurs de devant cette rame qui a manqu, en tombant assis sur les bancs, se cassent la tte sur cette rame qui a pris trop tard son entre; et, par l encore, ces mmes rameurs qui ont manqu, se heurtent la tte contre la rame qui vogue derrire eux. Ils n'en sont pas quittes pour s'tre fait des contusions la tte, le comit les rosse encore grands coups de corde. Marteilhe dcrit ainsi ce rude exercice de la vogue: Qu'on se figure, dit-il, six malheureux enchans et _nus comme la main_, assis sur leur banc, tenant la rame la main, un pied sur la _pdague_, qui est une grosse barre de bois attache la banquette, et, de l'autre pied, montant sur le banc devant eux en s'allongeant le corps, les bras raides, pour pousser et avancer leur rame jusque sous le corps de ceux de devant qui sont occups faire le mme mouvement; et, ayant avanc ainsi leur rame, ils l'lvent pour la frapper dans la mer, et, du mme temps se jettent, ou plutt se prcipitent en arrire, pour tomber assis sur leur banc. Il faut l'avoir vu pour croire que ces misrables rameurs puissent rsister un travail si rude; et quiconque n'a jamais vu voguer une galre, en le voyant pour la premire fois ne pourrait jamais imaginer que ces malheureux pussent y tenir une demi-heure. -- On les fait voguer, non seulement une heure ou deux, mais mme dix douze heures de suite. Je me suis trouv avoir ram toute force pendant vingt-quatre heures sans nous reposer un moment. Dans ces moments, les comits et autres mariniers nous mettaient la bouche un morceau de biscuit tremp dans du vin sans que nous levassions les mains de la rame, pour nous empcher de tomber en dfaillance. Pour lors, on n'entend que hurlements de ces malheureux, ruisselants de sang par les coups de corde meurtriers qu'on leur donne; on n'entend que claquer les cordes, que les injures et les blasphmes de ces affreux comits; on n'entend que les officiers criant aux comits, dj las et harasss d'avoir violemment frapp, de redoubler leurs coups. Et lorsque quelqu'un de ces malheureux forats _crve sur la rame_, _ainsi qu'il arrive souvent_, on frappe sur lui tant qu'on lui voit la moindre apparence de vie et, lorsqu'il ne respire plus, _on le jette la mer comme une charogne_. Un jour la galre sur laquelle se trouvait Marteilhe, faisant force de rames pour atteindre un navire anglais, et le comit ne pouvant, malgr les coups dont il accablait les rameurs, hter suffisamment la marche de la galre au gr du lieutenant, celui-ci lui criait: Redouble tes coups, bourreau, pour intimider et animer ces, chiens-l! _Fais comme j'ai vu souvent faire aux galres de Malte_, coupe le bras d'un de ces chiens-l pour te servir de bton et en battre les autres. Un autre jour le capitaine de cette galre ayant men jusqu' Douvres le duc d'Aumont qu'il avait rgal, celui-ci voyant le misrable tat de la chiourme, dit qu'il ne comprenait pas comment ces malheureux pouvaient dormir, tant si serrs et n'ayant aucune commodit pour se coucher dans leurs bancs. J'ai le secret de les faire dormir, dit le capitaine, je vais leur prparer une bonne prise d'opium, et il donne l'ordre de retourner Boulogne. Le vent et la mare taient contraires et la galre se trouvait dix lieues de ce port. Le capitaine ordonne qu'on fasse force rames et passe vogue, c'est--dire qu'on double le temps de la cadence de la vogue (ce qui lasse plus dans une heure que quatre heures de vogue ordinaire). La galre arrive Boulogne, le capitaine dit au duc d'Aumont qui se levait de table, qu'il lui voulait faire voir l'effet de son opium; la plupart dormaient, ceux qui ne pouvaient reposer feignaient aussi de dormir, le capitaine l'avait ordonn ainsi. Mais quel horrible spectacle! Six malheureux dans chaque banc accroupis et amoncels les uns sur les autres, tout nus, personne n'avait eu la force de vtir sa chemise; la plupart ensanglants des coups qu'ils avaient reus et tout leur corps cumant de sueur. Ce cruel capitaine voulut encore montrer qu'il savait aussi bien veiller sa chiourme que l'endormir et il fit siffler le rveil. C'tait la plus grande piti du monde... Presque personne ne pouvait se lever, tant leurs jambes et tout leur corps taient raides, et ce ne fut qu' grands corps de corde qu'on les fit tous lever, leur faisant faire mille postures ridicules et trs douloureuses. Ce n'tait, du reste, qu'en faisant de la manoeuvre de la rame un cruel supplice, qu'on pouvait obtenir de ceux qui y taient employs le travail surhumain qu'on appelait la vogue des galres. On tenta de faire manoeuvrer quatre demi-galres (dont les rames n'avaient que vingt-cinq pieds de long au lieu de cinquante) par des mariniers exercs. Avec ces rameurs libres, qu'on ne pouvait impunment martyriser, peine put-on mener ces demi-galres du port la rade de Dunkerque, aprs quoi il fallut regagner le port. On essaya alors de mettre chaque rame, au poste le plus pnible, un forat, pour seconder les mariniers libres. Ce ne fut que bien difficilement qu'on put aller de Dunkerque Ostende, le comit n'osant pas, en prsence des mariniers, exercer ses cruauts habituelles sur les galriens. On dut reconnatre que seuls, les forats pouvaient tre employs faire marcher les galres la rame, parce que seuls ils pouvaient tre torturs sans merci, jusqu' la mort au besoin. Quand il fallait faire campagne, presque chaque jour les galriens taient appels faire la terrible manoeuvre de la vogue, et beaucoup d'entre eux ne pouvaient y rsister. Pendant le voyage, crit l'intendant de la marine Colbert, il n'est mort que trente-six forats, _ce qui est un bonheur incroyable_, car l'anne dernire nous en perdmes _plus de quatre-vingts_, et autrefois les galres de Malte en ont perdu des trois cents, en faisant la mme navigation que nos galres ont fait cette anne. Il n'est pas ncessaire de faire ressortir la barbarie de cette instruction donne par Seignelai au directeur gnral des galres: Comme rien ne peut tant contribuer rendre maniables les forats qui sont huguenots et n'ont pas voulu se faire instruire que _la fatigue_ qu'ils auraient pendant une campagne, ne manquez pas de les faire mettre sur les galres qui vont Alger. Les aumniers qui s'entendaient trouver les meilleurs moyens de tourmenter les forats pour la foi, laissaient mettre de toutes les campagnes les plus opinitres, -- Mauru, par exemple, bien que la sant de ce malheureux ft mince et que son corps ft puis. Quand une galre avait soutenir un combat en mer, la situation des rameurs, rduits l'tat de rouages moteurs de la galre, tait horrible; enchans leurs bancs, ayant dans la bouche un billon en lige, appel tap, qu'on leur mettait pour les empcher, s'ils taient blesss, de troubler leurs voisins par leurs plaintes et leurs gmissements, ils devaient, bon gr mal gr, attendre impassiblement la mort au milieu d'un combat auquel ils ne prenaient point part. La mitraille et la fusillade de l'ennemi frappaient sur les rameurs, car tuer ou blesser les galriens, c'tait immobiliser la galre en la privant de l'usage des jambes redoutables qui lui permettaient de marcher sans le secours du vent. Pendant ce temps, deux canons de la galre taient braqus sur la chiourme, que tenaient en respect cinquante soldats, prts faire feu la moindre apparence de rvolte; les malheureux forats taient donc placs entre deux feux. Ils attendaient ainsi la mort, sans savoir pour lequel des deux combattants (leur galre ou le navire ennemi) ils devaient faire des voeux. Un jour la galre o se trouvait Marteilhe, ayant chou dans la tentative qu'elle avait faite, de _clystriser_ avec son peron d'avant, une frgate anglaise, se trouva bord bord avec ce navire qui la retint dans cette situation prilleuse avec des grappins de fer. Ce fut alors, dit Marteilhe, qu'il nous rgala de son artillerie... tous ses canons taient chargs mitraille... pas un coup de son artillerie, qui nous tirait brle-pourpoint, ne se perdait. De plus, le capitaine avait sur les hunes de ses mts plusieurs de son monde avec des barils pleins de grenades qui nous les faisaient pleuvoir dru comme grle sur le corps...; l'ennemi fit, pour surcrot, une sortie de quarante cinquante hommes de son bord qui descendirent sur la galre, le sabre la main, et hachaient en pices tout ce qui se trouvait devant eux de l'quipage, pargnant cependant les forats qui ne faisaient aucun mouvement de dfense. Les rames de la galre s'tant trouves brises par suite de l'abordage entre les deux navires, les Anglais n'avaient plus, du reste, aucun intrt frapper les forats qui ne pouvaient plus mettre les rames en mouvement. Quant ceux-ci, enchans leurs bancs, les menottes aux mains et le billon la bouche, ils eussent eu bien de la peine faire quelque tentative de dfense. L'eussent-ils pu, ils auraient t bien sots de le faire, ainsi que le montre l'exemple suivant. Un jour, dans une rencontre entre les galres de l'Espagne et celles de la France, les galres franaises ayant le dessous, on remit aux forats franais des corbeilles de cailloux, leur promettant la libert si l'ennemi tait repouss. Les forats firent pleuvoir sur les Espagnols une telle grle de pierres qu'ils les repoussrent et que les galres franaises furent dgages; mais on ne tint pas parole aux forats qui, le danger pass; restrent la rame et furent traits comme devant. Marteilhe poursuit ainsi l'mouvant rcit du combat entre sa galre et la frgate anglaise, dans la terrible situation faite aux forats-rameurs, par l'abordage des deux navires: Il se rencontra, dit-il, que notre banc, dans lequel nous tions cinq forats et un esclave turc, se trouva vis--vis d'un canon de la frgate que je voyais bien qui tait charg; en m'levant un peu, je l'eusse pu toucher avec la main... Ce vilain voisin nous fit tous frmir; mes camarades de banc se couchrent tout plats, croyant chapper son coup... Je me dterminai me tenir tout droit dans le banc, je n'en pouvais sortir. J'y tais enchan! Que faire? ... Je vis le canonnier, avec sa mche allume la main qui commenait mettre le feu au canon sur le devant de la frgate, et, de canon en canon, venait vers celui qui donnait sur notre banc, je ne pouvais distraire mes yeux de ce canonnier. Il vint donc ce canon fatal; j'eus la constance de lui voir mettre le feu, me tenant toujours tout droit, en recommandant mon me au Seigneur. Le canon tira et je fus tourdi... le coup de canon m'avait jet aussi loin que ma chane pouvait s'tendre... Il tait nuit; je crus d'abord que mes camarades de banc se tenaient couchs par crainte du canon... Le Turc du banc, qui avait t janissaire, restant couch comme les autres: Quoi! lui dis-je, Isouf, voil donc la premire fois que tu as peur; lve- toi! et en mme temps je voulus le prendre parle bras pour l'aider. Mais, horreur! qui me fait frmir quand j'y pense, _son bras dtach du corps me resta la main_. Je rejette avec horreur ce bras... lui, comme les quatre autres, taient hachs comme chair pt... Je perdais beaucoup de sang, sans pouvoir tre aid de personne, tous taient morts, tant mon banc qu' celui d'au-dessous, et celui d'au-dessus, si bien que de dix-huit personnes que nous tions dans ces trois bancs il n'en chappa que moi, avec trois blessures. Le combat fini, on porta les blesss dans la cale sombre et basse du navire, et l'on jeta la mer ceux qui paraissaient morts. Dans la confusion et l'obscurit Marteilhe, qui le sang coul de ses blessures avait fait perdre connaissance, faillit tre ainsi jet par-dessus le bord: heureusement pour lui, un des argousins qui le dferraient, appuya si fort sur une de ses plaies que la douleur le tira de son vanouissement et lui fit pousser un grand cri. On l'emporta fond de cale avec les autres blesss, et on le jeta _sur un cble roul_, dur lit de repos pour un malheureux bless souffrant cruellement. Il resta trois jours dans cet affreux fond de cale, sans tre pans qu'avec un peu d'eau-de-vie et de camphre. Les blesss, dit-il, mouraient comme des mouches dans ce fond de cale, o il faisait une chaleur touffer et une puanteur horrible, ce qui causait une si grande corruption dans nos plaies que la gangrne s'y mit partout. Dans cet tat nous arrivmes, trois jours aprs le combat, la rade de Dunkerque. C'est dans cette cale que les malades taient placs au cours d'une campagne et qu'ils avaient passer, non trois jours, mais des semaines et des mois entiers. Voici la lugubre description que fait de cette infirmerie des galres l'aumnier Jean Bion: Il y a sous le pont fond de cale un endroit qu'on appelle la chambre de proue, o on ne respire l'air que par un trou large de deux pieds en carr et qui est l'entre par o on descend en ce lieu. Il y fait aussi obscur de jour que la nuit. Il y a au bout de cette chambre deux espces d'chafauds, qu'on appelle le _taular_, sur lequel on met, sur le bois seul, les malades qui y sont souvent couchs les uns sur les autres, et quand ils sont remplis, on met les nouveaux venus sur les cordages... Pour leurs ncessits naturelles, ils sont obligs de les faire sous eux. Il y a bien, la vrit, sur chacun de ces _taulars_ une cuvette de bois, qu'on appelle _boyaux_, mais les malades n'ont pas la force d'y aller, et d'ailleurs elles sont si malpropres que le choix en est assez inutile. On peut conjecturer de quelle puanteur ce cachot est infect... dans ce lieu affreux, toutes sortes de vermines exercent un pouvoir despotique. Les poux, les punaises y rongent ces pauvres esclaves sans tre inquits et quand, par l'obligation de mon emploi, j'y allais confesser ou consoler les malades, j'en tais rempli... Je puis assurer que toutes les fois que j'y descendais, je marchais dans les ombres de la mort, j'tais nanmoins oblig d'y rester longtemps pour confesser les mourants et, comme il n'y a entre le plancher et le _taular_ que trois pieds de hauteur, j'tais contraint de me coucher tout de mon long auprs des malades pour entendre en secret la dclaration de leurs pchs; et, souvent, en confessant celui qui tait ma droite je trouvais celui de ma gauche qui expirait sur ma poitrine. C'est dans ce triste rduit que les aumniers des galres, de durs lazaristes que les huguenots appelaient avec raison _les grands ressorts de cette machine btons et gourdins_, faisaient jeter aprs leur avoir fait administrer une terrible bastonnade les forats huguenots qui avaient refus de _lever le bonnet _pendant qu'ils clbraient la messe. Quand la galre dsarme hivernait dans le port, les aumniers, par un raffinement de cruaut, obtenaient que l'on donnt pour cachot aux invalides huguenots, l'infecte cale de la galre. Sur la vieille Saint-Louis, dit le Journal des Galres, o il y a bon nombre de nos frres, vieux, estropis ou invalides, on les a confins dans la _rougeole_, endroit o l'on ne peut se tenir debout et _o passent des ordures et les immondices de chaque banc_, sans avoir gard leur vieillesse et leurs incommodits. M. Andr Valette est un de ces fidles souffrants. Pendant l't, on l'avait plac auprs du _Fougon_, lieu o l'on fait du feu, afin que la chaleur et la fume l'incommodassent, et prsentement, dans l'hiver, on le fait venir dans la rougeole, o l'eau des bancs coule et o le froid entre plus qu'ailleurs, afin de le mieux affliger. Les aumniers ne se rsignaient qu' regret laisser porter l'hpital les huguenots qu'ils avaient fait maltraiter. Ainsi, Jean L'hostalet ayant reu une cruelle bastonnade pour n'avoir pas lev le bonnet, l'aumnier le retint cinq ou six jours sur la galre, bien que le chirurgien et ordonn de le transporter l'hpital. Quand on l'en retira enfin, il tait mourant. C'est cet hpital que les forats malades, charg de lourdes chane, n'ayant ni capote, ni feu par les plus grands froids, allaient achever de mourir. Un Cvenol, dit lie Benot, y mourut de faim, l'aumnier de l'hpital ayant dfendu de lui donner manger pour le punir d'avoir refus de se laisser instruire. C'est l que vint mourir le huguenot Mauru, aprs avoir crach tous ses poumons: il expira sur un grabat o il grelottait sans feu et sans capote. Pendant dix annes, Mauru avait t tourment cruellement par l'aumnier de sa galre, et la haine de cet aumnier le poursuivit jusqu'aprs sa mort, car il fit retirer son corps de la bire dans laquelle on l'avait mis, et le fit jeter tout nu la voirie. Les invalides, incapables de manier la rame, restaient enchans leurs bancs comme les autres forats pendant que la galre tait en campagne; la rentre dans le port, moyennant un sou pay aux argousins ils obtenaient comme leurs compagnons valides, la faveur d'tre dferrs pendant le jour. Cette faveur accorde aux malfaiteurs et aux meurtriers, tait refuse aux huguenots. Louis de Marolles crit en 1687, que, depuis plus de trois mois, il est la chane nuit et jour sur la galre _la Fire._ Un des commis de l'intendant, lit-on dans le journal des galres, son rle la main, constate si tous les religionnaires sont la chane. Quant l'argousin trop pitoyable qui avait dferr un huguenot, il tait condamn trente sous d'amende, pour avoir pargn ce malheureux le supplice de l'ternelle immobilit. Quand on avait un trop grand nombre d'invalides au bagne, on les envoyait en Amrique, et Louis de Marolles, dsign deux fois pour la transportation, eut la malchance de voir rapporter son ordre d'embarquement; on l'envoya mourir dans un des plus affreux cachots de Marseille. Les aumniers ne se bornaient pas faire donner de _rudes salades_ ceux qui refusaient de _lever le bonnet_, mais encore ils faisaient si cruellement btonner les huguenots qui entretenaient ces correspondances avec le dehors et distribuaient des secours leurs coreligionnaires, que plusieurs furent emports demi-morts l'hpital. Pour arriver dcouvrir les _coupables_, les aumniers, dit le Journal des Galres, avaient apost certains sclrats de forats _pour leur tenir toujours les yeux dessus;_ parfois mme ils mettaient les suspects en quarantaine, interdisant toute personne trangre de leur parler et de les approcher. Grce au dvouement des esclaves turcs et de quelques forats catholiques qui leur servaient d'intermdiaires, les huguenots, _commis pour rgir la Socit souffrante des galres_, purent continuer distribuer les sommes qui taient recueillies en Suisse, en Hollande et en Angleterre, puis envoyes des ngociants de Marseille pour tre donnes en secours aux forats _pour la foi_. En vain Pontchartrain, ayant dcouvert que c'tait un pasteur de Genve qui faisait l'envoi des fonds, voulut-il couper le mal dans sa racine, en enjoignant aux magistrats de Genve d'avoir faire cesser ce dsordre. Le seul rsultat qu'il obtint, fut de faire substituer une nouvelle organisation l'ancienne, si bien que jusqu'au jour o le dernier forat _pour cause de religion_, sortit du bagne, la caisse de bienfaisance tablie Marseille continua recevoir les sommes recueillies l'tranger, _pour la Socit souffrante des galres._ Parmi les membres de cette Socit des galres, on voyait Louis de Marolles, le conseiller du roi, le baron de Monthetou, parent du duc de la Force, le baron de Salgas, le sieur de Lasterne, de la Cantinire, de l'Aubonnire, lie Nau, les trois frres Serre, Sabatier, etc. Sur une liste de cent cinq forats _pour la foi_, que donne Court, on trouve deux chevaliers de Saint-Louis et quarante-six gentilshommes. Le forat Fabre qui avait obtenu d'tre envoy aux galres la place de son pre, surpris une assemble, expose ainsi la souffrance morale inflige aux honntes gens en se voyant jets au milieu des pires malfaiteurs: Lorsqu'il me fallut entrer dans ce fatal vaisseau, que je me vis dpouill pour revtir l'ignominieux uniforme des sclrats qui l'habitent, confondu avec ce qu'il y a de plus vil sur la terre, enchan avec l'un d'eux sur le mme banc, le coeur me manqua... Je laisse penser de quelle douleur mon me fut accable, cette premire nuit, lorsque, la lueur d'une lampe suspendue au milieu de la galre, je promenai mes regards sur tous ces tres qui m'environnaient, couverts de haillons et de vermine qui les tourmentait. Je m'imaginai tre dans un enfer que les remords du crime tourmentaient sans cesse. La spirituelle et peu sensible marquise de Svign contant sa fille les horribles dtails de la rpression de la rvolte de la Bretagne, dit: J'ai une tout autre ide de la justice, depuis que je suis en ce pays. Vos galriens me semblent une socit d'honntes gens qui se sont retirs du monde pour mener une vie douce; nous vous en avons bien envoy par centaines. C'tait bien, grce la perscution religieuse, une socit d'honntes gens que celle des galres; mais l'on a vu quelle vie douce, menaient les forats retranchs du monde. Oh! noble socit que celle des galres, dit Michelet. Il semblait que toute vertu s'y ft rfugie... On put souvent voir la chane avec le protestant, le catholique charitable qui avait voulu le sauver, avec le forat de la foi ramait le forat de la charit. On y voyait le Turc qui, de tout temps, au pril de sa vie et bravant un supplice horrible, servait ses frres, chrtiens, se dvouait leur chercher terre les aumnes de leurs amis. Quelques forats catholiques, touchs de l'hroque constance de huguenots leurs compagnons de chane, se convertirent la foi protestante sur les galres mmes, et les aumniers n'pargnaient point les plus indignes traitements ces _apostats_ qu'ils menaaient de la potence. Les proslytes de la chane, dit _le Journal des Galres_, qui n'ont esprer que des tourments et des misres dans ce monde, ne nous font-ils pas plus d'honneur que cette foule de gens convertis que l'glise romaine s'est faite, et dont elle se glorifie par le motif de l'intrt, des charges, par dragons, par le sang et le carnage? Quant l'aumnier Bion, en voyant avec quelle cruaut on maltraitait parfois, jusqu' leur faire _venir l'me jusqu'au bord des lvres_, les forats huguenots (et cela parce qu'ils n'avaient pas lev le bonnet ou avaient refus de nommer la personne dont ils avaient reu des secours pour leurs frres des galres), il abjura sa foi catholique. _Leur sang prchait_, _dit-il_, _je me fis Protestant._ Les aumniers secondaient les vues de Louis XIV lorsqu'ils employaient tous les moyens pour arriver ce que le silence se fit sur ce qui se passait dans l'enfer des galres En effet, le roi voulait que tout huguenot qui y entrait, perdit toute esprance d'en sortir autrement que par la mort et que nul ne st ce qui se passait sur les galres. Quoi que fissent pour les tourmenter, intendants, aumniers, comits; argousins ou geliers, les huguenots n'avaient aucun recours contre les violences les plus indignes, contre les plus rvoltantes iniquits qu'on voulait laisser ignores de tous au dehors. Cependant, en dpit des efforts faits par les aumniers et les intendants pour les isoler du monde entier, les forats huguenots, soit du pont des galres, soit du bagne, soit du fond des cachots obscurs o on les renfermait parfois, trouvaient toujours moyen, grce des merveilles d'intelligence, de patiente ruse, de faire parvenir de leurs nouvelles leurs coreligionnaires rfugis l'tranger. On a recueilli les curieuses et touchantes correspondances de ces martyrs de la libert de conscience et on les a publies sous le titre du_ Journal des Galres;_ on y voit que, l'tranger, on tait tenu au courant, jour par jour, presque heure par heure, de ce qui se passait dans la socit souffrante des galres. l'instigation des rfugis franais, les puissances protestantes ne cessaient de renouveler leurs dmarches en faveur des forats _pour la foi_ si cruellement perscuts, mais il semblait que rien ne pt triompher de l'implacable obstination du roi ne se relcher en rien de ses odieuses rigueurs. En 1709, Louis XIV, pour obtenir la paix, consent cder nos places frontires et offre mme de payer une subvention aux puissances allies pour dtrner son petit fils, mais il se refuse absolument mettre en libert les huguenots ramant sur ses galres. Son ngociateur, de Torcy lui crit ce sujet: On a trait dans la confrence de ce matin des religionnaires dtenus dans les galres de Votre Majest. Buys a demand _leur libert;_ sans allonger ma lettre pour vous informer, sire, de mes rponses, j'ose vous assurer _qu'il ne sera plus question de cet article_. En effet, il n'en fut pas question dans le trait; mais la paix signe, Louis XIV avait trop d'intrt se mnager les bonnes grces de la reine Anne pour lui refuser la grce des forats pour la loi; seulement, ayant promis de les relcher tous, sur trois cents il n'en mit en libert que cent trente-six. L'intendant des galres qui l'on faisait observer que les librs, astreints partir de suite par mer, n'taient pas en mesure de frter un navire leurs frais, rpondait que le roi ne voulait pas dpenser un sou pour eux. Les aumniers, furieux de voir leurs victimes leur chapper, mettaient mille obstacles leur dpart. Les malheureux, autoriss courir la ville sous la garde de leurs argousins, finirent par traiter avec un capitaine de navire qui les dbarqua Villefranche, d'o ils se rendirent Nice puis Genve. Leur entre dans cette ville huguenote, si hospitalire pour nos rfugis, fut un vritable triomphe. La population tout entire vint au-devant d'eux, prcde de ses magistrats, et chacun se disputa l'honneur de loger les martyrs de la foi protestante. Peu de temps aprs, une dputation des librs partait pour l'Angleterre et fut prsente la reine Anne par de Rochegude et par le comte de Miramont, un des plus remuants de nos rfugis. Bancillon, un des forats mis en libert qui faisaient partie de la dputation, conte que _la bonne reine_ dit M. de Rochegude: Voila donc tous les galriens largis; et qu'elle fut fort surprise quand celui-ci lui rpondit qu'il y en avait encore un grand nombre sur les galres du roi. Il lui remit la liste des _oublis;_ et elle promit d'agir de nouveau pour obtenir la libert de tous les forats pour la foi. Cette fois le grand roi dut s'excuter compltement, et en 1714, on relcha tous les galriens condamns pour cause de religion, parmi lesquels se trouvait, entre autres, Vincent qui, depuis douze ans, avait fini le temps de galres auquel les juges l'avaient condamn. De nouvelles condamnations furent prononces bientt contre les protestants ayant assist des assembles de prires, si bien que, sous la rgence, on eut encore faire de nouvelles mises en libert de forats pour la foi. Puis, partir de 1724, on recommena appliquer les dits du grand roi avec tant de rigueur que les bagnes se peuplrent de nouveau de huguenots. Mais le sort des galriens tait devenu moins dur par suite de la transformation du matriel maritime de la France; en effet, sous la rgence on avait mis la rforme les deux tiers des galres. Il y en avait encore quelques-unes sous Louis XVI, mais elles ne servaient plus que pour la parade, pour les voyages des princes et des hauts personnages, en sorte que les galriens taient rarement soumis au dur supplice de la vogue. Jusqu'au dernier moment, l'administration et la justice franaises s'obstinrent envoyer les gens aux galres pour cause de religion, si bien que, de 1685 1762, plus de sept mille huguenots furent mis au bagne. En 1763, au lendemain du jour o venait d'tre prononce la dernire condamnation aux galres pour cause de religion, le secrtaire d'tat, Saint-Florentin (pour repousser la demande de mise en libert de trente-sept forats pour la foi, faite par le duc de Belford) disait: Je n'ai pas entendu dire que nous ayons demand grce pour des catholiques condamns en Angleterre, pour avoir contrevenu aux lois du pays. Les Anglais ne devraient donc pas solliciter en faveur des religionnaires franais condamns pour avoir contrevenu aux ntres. Le progrs de l'esprit de tolrance en France finit par avoir raison de l'obstination des administrateurs vouloir appliquer les dits de Louis XIV, impudente violation de la libert de conscience. En 1769, le duc de Brunswick crut avoir obtenu la libert du dernier galrien, condamn pour cause de religion; c'tait un vieillard de quatre-vingts ans. Ce pauvre infortun, crivait le pasteur Tessier, sent peine son bonheur cause de son ge. Il restait encore cependant deux forats pour la foi, oublis au bagne depuis trente ans. M. Eymar, que Court avait charg d'obtenir leur grce, dit qu'ils jouissaient de la plus grande faveur, pouvant aller librement et sans gardes, exercer en ville une profession lucrative; en un mot, dit-il, ils ne portaient plus du galrien que le titre et la livre; d'un autre ct, ils avaient perdu de vue, pendant leur long esclavage, leur famille et leur pays; leurs biens avaient t confisqus, dilapids ou vendus... Que retrouveraient-ils en change de l'aisance assure qu'ils allaient perdre, si ce n'est l'abandon et peut-tre la mendicit? Aussi, quand M. Eymar annona ces deux vieillards qu'ils taient gracis, il les vit accueillir cette bonne nouvelle avec la plus froide indiffrence. _Je les vis mme_, _dit-il_, _pleurer leurs fers et regretter leur libert_. Heureusement que la Socit de secours, tablie Marseille pour les galriens, existait encore; elle put fournir ces malheureux, devenus si peu soucieux de leur libert, un quipement complet et une somme de mille francs pour les mettre l'abri de la misre qu'ils redoutaient. On le voit, c'est presque la veille de la rvolution que sortirent du bagne les deux dernires victimes de l'odieuse lgislation de Louis XIV, impitoyablement applique pendant un sicle. Louis XIV avait mis en prison, l'hpital ou au couvent, expuls ou transport en Amrique les _opinitres_ qui persistaient dans les erreurs d'une religion que, crivait-il au duc de la Force, _je ne veux plus tolrer dans mon royaume._ Il avait envoy aux galres tout huguenot qui avait tent de passer l'tranger, assist une assemble de prires, ou rtract l'abjuration que la violence lui avait arrache. Pour complter le tableau de cette odieuse croisade faite par le roi trs chrtien contre la libert de conscience de ses sujets, il ne me reste plus qu' raconter ce que furent les exhortations donnes aux huguenots par ses soldats, qu' faire la lamentable histoire des dragonnades. CHAPITRE V LES DRAGONNADES _Ce qu'tait l'arme_. _-- Les logements militaires_. _-- Les dragonnades_. _-- L'dit de rvocation_. _-- Expulsion des ministres_. _-- Un article de l'dit de rvocation_. _-- Pillage_. _-- Violences_. _-- Tortures_. _-- Les coupables et les Loriquet du XIXe sicle_. _-- L'exode des huguenots._ Sous Louis XVI, l'arme royale n'tait qu'un ramassis de bandits, provenant soit de la milice, soit du recrutement. Pour la milice, les communes donnaient tous les mauvais sujets, tous les vagabonds dont elles voulaient purger leur territoire, et les officiers recruteurs acceptaient sans difficult le pire des vauriens, pourvu qu'il ft robuste et vigoureux. Pour le recrutement, opr par violence ou par ruse, c'tait une vritable chasse l'homme que faisaient les recruteurs, par les rues et les grands chemins, dans les cabarets, les tripots et les prisons mme. Le rsultat de cette chasse l'homme tait de convertir en recrues pour l'arme royale, des gens de sac et de corde, des voleurs, des vads du bagne. Un jour, une chane de quatre-vingt-dix-neuf forats a la chance de se trouver sur le passage du roi; par suite de cette heureuse rencontre, cette centaine _d'honntes gens_, au lieu d'tre conduits aux galres, sont incorpors pour six ans dans l'arme du roi. Un autre jour c'est le contrleur gnral qui, un intendant lui demandant les ordres ncessaires pour faire conduire au bagne des bohmiens condamns aux galres, rpond de tenir dans les prisons d'Angoulme, tous ceux d'entre les condamns qui peuvent porter les armes, jusqu' ce qu'il passe une recrue laquelle ils seront joints. Sur les extraits d'interrogatoire de Bictre, on trouve un avis favorable la demande de prendre parti dans les troupes faite par _Adam_, _sclrat de premier ordre_, _fameux fripon_, _chef de filous_. -- Cette promiscuit trange entre les prisons, le bagne et l'arme, semblait chose si naturelle qu'il tait de rgle, de donner aux dserteurs et aux rfugis la facult d'opter entre les galres et le service militaire. Ainsi, par exemple, les rfugis Lebadoux et Jean Bretton, faits prisonniers, s'engagent dans l'arme pour viter les galres. Perrault est condamn aux galres pour migration, l'intendant de Franche-Comt crit au ministre: Comme il est d'ailleurs jeune et bien fait, si Sa Majest jugeait propos de commuer sa peine, en celle de le servir pendant un temps dans ses troupes, il lui serait plus utile comme soldat que comme galrien. On comprend ce que pouvait valoir une arme compose de tels lments; qu'elle ft campe en France ou en pays ennemi, suivant l'nergique expression du temps, _elle mangeait le pays_; quant l'habitant, il tait la discrtion du soldat qui pouvait impunment piller, battre, voler, violer et maltraiter ses htes. -- Que se passe-t-il, en Bretagne, lorsqu'en 1675, on a amen, par de bonnes paroles se disperser ceux qui s'taient soulevs la suite de l'tablissement de taxes excessives et illgales? Les troupes entrent dans la province et, disent les relations du temps, les soldats jettent leurs htes par la fentre aprs les avoir battus, violent les femmes, lient des enfants tout-nus sur les broches pour les faire rtir, brlent les meubles, etc. Nous n'avons pas besoin de rappeler les scnes de la dsolation des provinces du midi ordonne en 1683 par Louvois, ni les horreurs commises pendant la guerre des Cvennes par les soldats du roi. Mais, pour juger de ce que pouvaient faire de tels bandits, il n'est pas inutile de rappeler leurs exploits l'tranger, en Hollande et dans le Palatinat, avant les dragonnades; en Savoie, aprs cette croisade l'intrieur. Quel spectacle l'arme du grand roi donne-t-elle en Hollande? Trois cent mille gueux, dit Michelet, sans pain, ni solde, jenant il est vrai, mais s'amusant, pillant, brlant, violant. Les soldats, sans frein ni loi, par-devant les officiers faisaient de la guerre royale une jacquerie populaire en toute libert de Gomorrhe. Que se passe-t-il encore quelques annes plus tard, quand l'arme de Louis XIV se prsente devant Heidelberg, ville ouverte et aprs que la population valide s'est enfuie, en s'crasant aux portes, dans le chteau dont le gouverneur a fait enclouer les canons? Les faibles, les dames et les enfants refouls dans la ville, s'entassent dans les glises. Le soldat entre sans combat, et, froid, il tue parfois un peu, puis bat, joue et s'amuse, met les gens en chemise. Quand ils entrent dans les glises et voient cette immense proie de femmes tremblantes, l'orgie alors se rue, l'outrage, le caprice effrn. Les dames, leurs enfants dans les bras, sont insultes, souilles par les affreux rieurs et excutes sur l'autel. Prs de ces demi-mortes, laisses l, la joyeuse canaille fait sortir les vrais morts, les squelettes, les cadavres demi-pourris des anciens lecteurs. Effroyable spectacle! Ils arrivent dans leurs bandelettes, trans la tte en bas... En 1685, alors que les dragonnades touchent leur fin en France, Louis XIV envoie quelques milliers des tranges missionnaires qui viennent de convertir les huguenots, pour dbarrasser son alli le duc de Savoie des hrtiques des valles Pignerol. Dj les hommes en tat de combattre, dsarms la suite de perfides ngociations, avaient t entasss dans les prisons de Turin, o la peste les avait presque tous emports. L'arme franaise, en arrivant sur le territoire de la Savoie, ne trouve donc devant elle aucun combattant, elle n'a d'autre chose faire que de massacrer. Restent, dit Michelet, les femmes, les enfants, les vieillards que l'on donne aux soldats. Des vieux et des petits, que faire, sinon les faire souffrir? On joua aux mutilations, on brla mthodiquement, membre par membre, un un, chaque refus d'abjuration. On prit nombre d'enfants, et jusqu' vingt personnes, pour jouer la boule, jeter aux prcipices...On se tenait les ctes de rire voir les ricochets; voir les uns lgers, gambader, rebondir, les autres assomms comme plomb au fond des prcipices tels accrochs en route aux rocs et ventrs, mais ne pouvant mourir, restant l aux vautours. Pour varier, on travailla corcher un vieux, Daniel Pellenc; mais la peau ne pouvant s'arracher des paules, remonta par-dessus la tte. On mit une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour qu'il ft le souper des loups. Deux soeurs, les deux Victoria, martyrises, ayant puis leurs assauts, furent, de la mme paille qui servit de lit, brles vives. D'autres, qui rsistrent, furent mises dans une fosse, ensevelies. Une fut cloue par une pe en terre, pour qu'on en vnt bout. Une, dtaille coups de sabre, tronque des bras des jambes, et ce tronc informe fut viol dans la mare de sang. lie Benot dit de son ct: Ils pendaient et massacraient les femmes comme les hommes; mais ils violaient ordinairement les femmes et les filles avant de les tuer, et aprs cela, non contents de les assommer, ils _leur arrachaient les entrailles_, ils les jetaient dans un grand feu; _ils les coupaient en morceaux et s'entrejetaient ces reliques de leur fureur_. Aprs les massacres, la dvastation impitoyable du pays. Catinat crit Louvois: Ce pays est _parfaitement dsol_, il n'y a plus du tout ni peuple, ni bestiaux, j'espre que nous ne quitterons pas ce pays-ci, que cette race des Barbets n'en soit _entirement extirpe._ Louvois ne trouve pas la dsolation assez parfaite, il crit au marquis de Feuquires: Le roi a appris avec plaisir ce qui s'est pass dans la valle de Luzerne, dans laquelle _il et t seulement dsirer que vous eussiez fait_, _brler tous les villages o vous avez t_. Louvois avait dj donn de semblables ordres dans le Palatinat. Un jour, apprenant que les troupes se sont contentes de brler seulement moiti, une ville, il ordonne _de brler tout jusqu' la dernire maison_ et enjoint de lui faire connatre les officiers qui ont ainsi failli la ponctuelle excution des volonts du roi, _afin qu'ils soient punis d'une faon exemplaire_. Un autre jour, il apprend que les habitants d'une autre ville, qui a t compltement dtruite conformment ses instructions, s'obstinent venir chercher un gte au milieu des ruines, il crit: Le moyen d'empcher que ces habitants ne s'y rtablissent, c'est aprs les avoir avertis de ne point le faire, _de faire tuer_ tous ceux que l'on trouvera vouloir y faire quelque habitation. Ce n'tait pas en donnant de semblables instructions, que Louvois pouvait faire disparatre les habitudes invtres de banditisme de l'arme royale, tout au contraire; il n'est donc pas surprenant que le jour o il se dcida ordonner aux soldats logs chez les huguenots, de faire _tout le dsordre possible_, pour amener la conversion de leurs htes, il ne ft d'avance dtermin fermer les yeux sur les actes les plus odieux et les plus violents de ses _missionnaires botts_, ainsi qu'on les appelait. Mais il tait trop politique pour ne pas masquer le but qu'il poursuivait et pour vouloir que la perscution prt au dbut le caractre qu'elle avait eue en Hongrie, en 1672: Les jsuites, menant avec eux des soldats, surprenant chaque village, et convertissant le hongrois qui voyait sa femme sous le fusil... des ministres brls vifs, des femmes empales au fer rouge, des troupeaux d'hommes vendus aux galres turques et vnitiennes. (Michelet). C'est au commencement de l'anne 1681, que Marillac, intendant du Poitou, soumit Louvois son plan de convertir les huguenots en logeant exclusivement chez eux les troupes et lui demanda d'envoyer dans le Poitou des soldats pour mettre excution ce plan que le hasard ou sa malice, dit lie Benot, lui avait fait dcouvrir. Louvois comprit que, pour reprendre dans l'tat le rle prpondrant qu'il avait perdu depuis que les affaires de religion avaient fini par prvaloir sur toutes les autres dans l'esprit du roi, c'tait un excellent moyen, ainsi que le disent les lettres du temps, _de mler du militaire_ l'affaire des conversions. Mais, il jugea ncessaire de dissimuler qu'il voulait obtenir par la violence, la conversion des huguenots, tout au moins jusqu'au moment o l'importance des rsultats dj acquis, empcherait de pouvoir revenir en arrire. -- C'est pourquoi, aprs avoir fait signer au roi une ordonnance, exemptant pendant deux ans du logement des gens de guerre les huguenots qui se convertiraient, il se borne obtenir la permission de faire passer dans les villes huguenotes des rgiments dont la seule prsence amnerait des conversions. En effet, disait-il, si les huguenots se convertissent pour toucher une pension; ou une faible somme d'argent, ils seront encore plus disposs abjurer pour viter quelque incommodit dans leurs maisons et quelque trouble dans leurs fortunes. En envoyant Marillac, l'ordonnance et les troupes qui vont lui permettre de mettre son plan excution, Louvois multiplie les prcautions pour dissimuler l'existence mme de ce plan. Sa Majest, crit-il, Marillac, a trouv bon de faire expdier l'ordonnance que je vous adresse, par laquelle elle ordonne que ceux qui se seront convertis, seront, pendant deux annes, exempts du logement des gens de guerre. Cette ordonnance _pourrait causer beaucoup de conversions dans les lieux d'tape..._ Elle m'a command de faire marcher, au commencement du mois de novembre prochain, un rgiment de cavalerie en Poitou, lequel sera log, _dans les lieux que vous aurez pris soin de proposer entre ci et ce temps-l_, dont elle trouvera bon que le grand nombre soit log chez les protestants; mais elle n'estime pas _qu'il faille les y loger tous;_ c'est--dire que de vingt-six matres dont une compagnie est compose, si, suivant une rpartition juste, les religionnaires en devaient porter dix, vous pouvez leur en faire donner vingt et les mettre tous _chez les plus riches_ des dits religionnaires, prenant _pour prtexte_ que, quand il n'y a pas un assez grand nombre de troupes dans un lieu pour que tous habitants en aient, il est juste que les pauvres en soient exempts et que les riches en demeurent chargs... Sa Majest dsire que vos ordres sur ce sujet soient, par vous ou vos subdlgus, donns de bouche aux maires et chevins des lieux, sans leur faire connatre que Sa Majest dsire, par l, violenter les huguenots se convertir, et leur expliquant seulement que vous donnez ces ordres sur les avis, que vous avez eus que, par le crdit qu'ont les gens riches de la religion dans ces lieux l, ils se sont exempts au prjudice des pauvres. En dpit de ces instructions, Marillac logea les troupes _exclusivement chez les huguenots_, qu'ils fussent riches ou pauvres. Livre, dans son histoire du Poitou, relve ce fait que, Aulnay, une recrue ayant t loge indistinctement chez tous les habitants, le subdlgu de l'intendant, accompagn de deux carmes, alla de maison en maison, dloger les soldats mis chez des catholiques, et les conduisit chez des huguenots. Fidle sa politique de prudence, au dbut de la campagne des conversions par logements militaires, Louvois mettait sa responsabilit couvert, en blmant officiellement, les violences trop grandes, surtout lorsqu'elles avaient provoqu des plaintes trop retentissantes. C'est ainsi qu'il blmait l'intendant de Limoges, d'avoir log les soldats _uniquement_ chez les huguenots, et d'avoir souffert le dsordre des troupes. Il rprimandait de mme Marillac, raison de l'affectation qu'il mettait, accabler les huguenots de logements militaires, souffrir que les soldats fissent chez leurs htes des dsordres _considrables_, et enfin emprisonner ceux qui avaient l'audace de se plaindre. Une telle conduite tant de nature sembler, disait-il, justifier les plaintes que les religionnaires font dans les pays trangers, d'tre abandonns la discrtion des troupes. En blmant _officiellement_ ce qu'il approuvait en secret, Louvois avait soin de formuler son blme, assez discrtement pour ne pas dcourager le zle de ses collaborateurs. Reprochant Boufflers d'avoir mis les soldats loger _discrtion_ chez les huguenots, il dit: c'est de quoi j'ai cru ne devoir crire qu' vous afin que, sans qu'il paraisse qu'on dsapprouve rien de ce qui a t fait, vous puissiez pourvoir ce que ceux qui sont sous vos ordres restent dans les bornes prescrites par Sa Majest. crivant un intendant, pour blmer un commandant de troupes qui a permis au maire de Saintes d'employer ses soldats, hors de son territoire, pour violenter les huguenots se convertir, il arrive cette conclusion, l'gard de ces deux coupables. Sa Majest n'a pas jug propos de faire une plus grande dmonstration contre eux, _puisque ce qu'ils ont fait a si bien russi_, et qu'elle ne croit pas qu'il convienne qu'on puisse dire aux religionnaires que Sa Majest _dsapprouve quoi que ce soit de ce qui a t fait pour les convertir._ C'est Louvois qu'taient adresses les lettres des gouverneurs et des intendants, et quand il y avait quelque communication dlicate faire, ceux-ci imitaient l'exemple de Noailles crivant: Qu'il ne tardera pas lui envoyer ( Louvois) quelque homme d'esprit pour lui rendre compte de tout le dtail et rpondre tout ce qu'il dsire savoir, mais ne saurait _s'crire_. On ne saurait donc s'tonner de ce que aussi bien lors de la premire dragonnade du Poitou, qu'au moment de la grande dragonnade du Barn en 1685, mettant sur les bras des huguenots toute l'arme rassemble sur les frontires de l'Espagne -- les relations officielles mises sous les yeux du roi se taisent sur les hauts faits des missionnaires botts. propos de la violente conversion du Barn, Rulhires affirme avoir fait cette curieuse constatation: La relation mise sous les yeux du roi ne parle ni de violences ni de dragonnades. On n'entrevoit pas qu'il y ait un seul soldat en Barn. La conversion gnrale parat produite par la grce divine, il ne s'agit que d'annoncer la volont du roi... Tous courent aux glises catholiques. la fin de la mme anne 1685, Tess qui vient de traiter Orange, en ville prise d'assaut, et a converti tous les huguenots de la cit en vingt-quatre heures, dclare dans son rapport _officiel_, _que tout s'est fait doucement sans violence et sans dsordre_. En 1685, comme en 1681 et en 1682, de plus, pour ter toute crance aux rclamations qui parvenaient directement la cour, on dragonnait nouveau ceux qui se plaignaient d'avoir cd aux violences des soldats, afin de les obliger signer qu'ils s'taient convertis librement et sans contrainte. Enfin Louvois ne reculait devant aucun moyen, mme les arrestations les plus arbitraires, pour empcher les plaintes des huguenots d'arriver _directement_ au roi. Il est difficile d'admettre cependant que Louis XIV ignort ce qui se passait dans les provinces dragonnes, mais il tait fort aise de pouvoir, grce aux habilets de son ministre, sembler ignorer les violences qu'avaient supporter les huguenots. Aucun monarque, dit Sismondi, si vigilant, _si jaloux de tout savoir_, si irrit contre tout ministre qui aurait prtendu lui_ cacher quelque chose_, n'tait encore mont sur le trne de France; et, ce n'tait pas une entreprise violente, poursuivie l'aide de ses troupes, dans toutes les provinces de son royaume, pendant plusieurs annes de suite, contre plus de deux millions de ses sujets, qui pouvait tre drobe sa connaissance. Dj en 1666, l'lecteur de Brandebourg s'tait fait l'organe officiel des rclamations des huguenots franais, et ayant crit Louis XIV: J'ai os affirmer que Votre Majest _ignore ces violences_ et que tout le mal vient de ce que ses grandes affaires ne lui permettent pas de prendre connaissance elle-mme, des intrts de ces pauvres opprims. Louis XIV s'tait empress de rpondre: Je vous dirai qu'il ne se fait aucune affaire _petite ou grande_ dans mon royaume, de la qualit de celle dont il est question, non seulement qui ne soit pas _de mon entire connaissance_, mais qui ne se fasse _par mon ordre_. Ds le commencement de la premire dragonnade, Louis XIV avait t saisi _officiellement_ par Ruvigny, dput gnral des protestants, des justes plaintes des huguenots du Poitou, et il avait t contraint d'ordonner une enqute contre les _violences_ commises contre ses sujets rforms; mais cette enqute, qui avait t considre comme une interdiction de commettre de nouvelles violences, avait amen un sensible ralentissement dans l'oeuvre de la conversion gnrale. Pour remdier au mal, le roi s'empresse de rendre une ordonnance portant qu'il sera inform contre les ministres ayant t assez oss que de prcher publiquement dans leurs chaires que Sa Majest dsavouait _les exhortations_ qui avaient t faites au peuple de sa part, d'embrasser la religion catholique, Sa Majest ne voulant pas souffrir ces _insolences_ de si dangereuse consquence. Tout naturellement, aprs cette ordonnance, les violences reprirent de plus belle contre les huguenots du Poitou, et elles aboutirent faire un tel clat que Louis XIV dut, l'anne suivante, rvoquer Marillac et faire suspendre momentanment les conversions par logements militaires. Cependant, comme s'il et voulu tablir qu'il ne rprouvait pas, en ralit, les _violences_ qu'il se voyait contraint d'interdire _officiellement_, Louis XIV fit tout pour que les conversions obtenues violemment fussent tenues pour bonnes et valables. Un arrt _d'exemple_ (c'est--dire faisant jurisprudence pour tout le royaume), rendu par le Parlement de Paris, tablit qu'un huguenot, bien qu'il prouvt qu'il avait abjur _par force_, pouvait tre condamn comme _relaps_ quand il retournait au prche. Une dclaration royale, allant plus loin, dcida que tout huguenot contre lequel ne pourraient tre produites ni une abjuration crite, ni mme une simple signature, devait tre condamn comme _relaps_ si deux tmoins, _les deux premiers coquins venus_, dclaraient qu'ils lui avaient vu faire un acte quelconque de catholicit. Enfin, en 1682, comme s'il et voulu avertir les huguenots que les violences ne tarderaient pas tre de nouveau autorises contre eux, Louis XIV permettait qu'on signifit tous les consistoires l'avertissement pastoral du clerg invitant les protestants se convertir au plus tt et en cas de refus de le faire les menaant ainsi: Vous devez vous attendre des malheurs incomparablement plus pouvantables et plus funestes que ceux que vous ont attirs jusqu' prsent votre rvolte et votre schisme. En 1683 et en 1684, Louvois fut occup porter _la dsolation_ dans les provinces du Midi, o, la suite de la fermeture arbitraire de la plupart des temples, les huguenots avaient commis _le crime_ de reprendre l'exercice de leur culte _sous la couverture du ciel;_ mais il n'avait pas renonc au projet de convertir tous les huguenots de France au moyen des logements militaires. On voit, dit Rulhires, par les lettres de Louvois conserves au dpt de la guerre, qu'il prenait de secrets engagements pour renouveler quelque temps de l, en Poitou et dans le pays d'Aunis, l'essai de convertir les huguenots par le logement arbitraire des troupes, lorsqu'un _vnement inattendu_ prcipita toutes ses mesures. Cet vnement _inattendu_, c'est l'emploi fait dans le Barn, par l'intendant Foucault, pour la conversion des huguenots, d'une arme toute entire, amene sur les frontires de l'Espagne en prvision d'une guerre, et devenue disponible, par suite d'un changement de politique. Tout ce que peut imaginer la licence du soldat, dit Rulhires, fut exerc contre les calvinistes et, en quelques semaines, la province toute entire fut convertie. En contant ce _miracle_ opr, disait-il, par la grce divine; le _Mercure_ ne craignait pas d'ajouter: ce qui a achev de convaincre les protestants du Barn, ce sont les moyens _paternels et vraiment remplis de charit_, dont Sa Majest se sert pour les rappeler l'glise. Louvois en apprenant la rapide conversion du Barn o, dit-il, les troupes viennent de _faire merveilles_, ne s'inquita plus de savoir si l'on pourra qualifier de _perscution_, les _exhortations_ que les soldats font aux huguenots pour les convertir. Il crit Boufflers de se servir des troupes qui viennent de catholiciser le Barn, pour essayer, _en logeant entirement les troupes chez les huguenots_, de procurer dans les deux gnralits de Montauban et de Bordeaux un aussi grand nombre de conversions qu'il s'en est fait en Barn. Craignant que, _sans miracle_, il ne puisse le faire, il lui recommande de s'attacher seulement diminuer le nombre des huguenots, de manire ce que, dans chaque communaut, il soit deux ou trois fois moindre que celui des catholiques. Contrairement aux prvisions de Louvois, _le miracle_ du Barn se reproduit partout, c'est par corps et par communauts que se font les abjurations, et de grandes villes huguenotes se convertissent en quelques heures. Boufflers, aprs avoir catholicis les gnralits de Montauban et de Bordeaux, a le mme succs en Saintonge. De Noailles qui avait d'abord demand jusqu' la fin de novembre pour convertir le Languedoc, o l'on comptait deux cent cinquante mille huguenots, crit bientt qu' la fin d'octobre, _cela sera expdi._ Dans une lettre qu'il crit d'Alais, il se plaint que les choses aillent trop vite, je ne sais plus, dit-il, _que faire des troupes_, parce que les lieux o je les destine, se convertissent tous gnralement; et cela _si vite_ que, tout ce que peuvent faire les troupes, c'est de coucher _une nuit_ dans les lieux o je les envoie. Comment le _miracle_ ne se ft-il pas reproduit? Non seulement les soldats envoys dans une localit taient logs exclusivement chez les huguenots, mais mesure que les conversions se multipliaient, ils refluaient tous chez les opinitres, qui se trouvaient parfois avoir jusqu' cent garnisaires sur les bras. Si le chef de famille cdait, il fallait qu'il ft aussi cder ses enfants; si au contraire, il voulait s'opinitrer alors que sa femme et ses enfants avaient fait leur soumission, ceux-ci le suppliaient de cder son tour, car il fallait que le pre et les enfants fussent convertis pour que la maison ft abandonne par les missionnaires botts. C'est ce dont tmoigne cette lettre de Louvois M. de Vrevins: Lorsque le chef de la famille s'est converti, _il faut que les enfants soient de sa religion_... l'gard des familles dont, le chef demeure obstin dans la religion, et dont la femme et les enfants sont convertis, il faut loger chez lui, tout comme si personne ne s'tait converti dans sa maison. Louvois s'tait d'abord rjoui sans rserve de ce succs _des missions bottes_, succs qu'il qualifiait de surprenant, et il tait heureux de pouvoir annoncer son frre Le Tellier: que les grandes cits du Languedoc, et, pour le moins, trente autres petites villes, des noms desquelles il ne se souvenait pas, s'taient converties en _quatre jours;_ que les trois quarts des religionnaires du Dauphin taient convertis, que tout tait catholique dans la Saintonge et dans l'Angoumois, etc. Cette soumission rapide et complte des huguenots finit par lui paratre _suspecte_. Il faut prendre garde, crit-il Bville, ds le 9 octobre 1685, que cette soumission unanime maintienne entre eux une espce de cabale qui ne pourrait, par la suite, tre que fort prjudiciable. Dans l'intention de prvenir _cette cabale_, sans attendre que toutes les provinces du royaume eussent t dragonnes, Louvois pressa la publication de l'dit de rvocation qui devait priver les rforms de leurs directeurs habituels, en bannissant les ministres. Louvois avait toujours du reste soutenu cette thse, qu'il fallait sparer les ministres de leurs fidles et ds le 24 aot 1685, il crivait Boufflers: Sa Majest a toujours regard comme un grand avantage pour la conversion de ses sujets _que les ministres passassent en pays tranger_. Aussi, loin de leur en ter l'esprance, comme vous le proposez, elle vous recommande, par les logements que vous ferez tablir chez eux, de les porter sortir de la province, et profiter de la facilit avec laquelle le roi leur accorde la _permission_ de sortir du royaume. Le 8 octobre, le conseil du roi, appel dcider du moyen qu'il fallait employer pour sparer les huguenots de leurs pasteurs, l'emprisonnement ou le bannissement des ministres, s'tait prononc pour cette dernire mesure. Chteauneuf avait obtenu cette dcision en faisant valoir cette considration conomique que la nourriture de tant de prisonniers _serait une lourde charge pour le roi_, tandis que bannir les ministres et confisquer leurs biens en mme temps, ce serait assurer au roi un _double profit._ On ne voulut mme pas que les ministres, ayant reu _permission de sortir_ avant l'dit de rvocation, et non encore sortis, pussent vendre leurs biens... Ainsi le 30 octobre 1685, Colbert de Croissy crit l'intendant du Dauphin: Sa Majest, ayant ci-devant donn des permissions des ministres de la religion prtendue rforme de passer dans les pays trangers avec leurs femmes et enfants _et de vendre le bien_ qu'ils avaient en France, elle m'ordonne de vous faire savoir, qu'en cas que ces permissions ne soient point excutes et que les dits ministres n'aient pas encore vendu leurs biens, l'intention de Sa Majest et qu'elles demeurent rvoques, et que l'on suive l'gard des dits ministres l'dit de Sa Majest de ce mois. Louvois, en envoyant au chancelier le Tellier le projet de l'dit rvocatoire auquel avaient t ajouts quelques articles additionnels, _entre autres celui relatif aux ministres_, le priait de donner au plus tt son avis sur ces articles en lui disant: Sa Majest a donn ordre que cette dclaration ft expdie _incessamment_ et envoye partout, Sa Majest ayant jug qu'en l'tat prsent des choses, _c'tait un bien de bannir au plus tt les ministres._ L'dit rvocatoire fut expdi promptement suivant les dsirs de Louvois; il fut publi le 18 octobre 1685, et l'on tint la main la stricte excution de la clause obligeant les ministres quitter la France dans un dlai de quinze jours, les obligeant choisir, dans ce court dlai, entre l'exil, les galres ou l'abjuration; s'ils se prononaient pour l'exil, il leur fallait partir, seuls et dnus de tout, laissant dans la patrie dont on les chassait, leurs biens, leurs parents et ceux de leurs enfants qui avaient atteint ou dpass l'ge de sept ans; quelques intendants, allant plus loin encore que cette loi barbare, retinrent la famille entire de quelques pasteurs, jusqu' des enfants la mamelle, le ministre Bely, par exemple, dut partir seul pour la Hollande, laissant en France sa femme et ses enfants. Mais partout on appliqua strictement la loi, on ne permit pas au ministre Guitou, fort g, d'emmener avec lui une vieille servante _pour le gouverner et subvenir ses besoins_, et Sacqueville au risque de le faire prir, dut emmener son enfant, sans la nourrice qui l'allaitait, _celle-ci n'tant pas mentionne dans le brevet_. Des vieillards chargs d'infirmits, moururent en route sur ce vaisseau qui les emportait, par exemple: Faget de Sauveterre, Taunai, Isae d'Aubus; d'autres, comme Lucas Jausse, Abraham Gilbert, succombrent aux fatigues du voyage et moururent en arrivant l'tranger. Dans quelque tat de sant que l'on ft, ne fallait-il point partir pour la terre d'exil dans les quinze jours, aucune excuse n'tant admise pour celui qui avait dpass le dlai fatal. Quelques ministres du Poitou, de la Guyenne et du Languedoc, que les dragonnades avaient contraints de se rfugier Paris, reoivent des passeports de la Reynie, sauf trois pasteurs du haut Languedoc que l'on renvoie dans leur province pour y prendre leurs passeports, aprs les avoir amuss quelques jours. Ils n'arrivent Montpellier qu'aprs l'expiration des quinze jours fixs par l'dit de rvocation. Bville les emprisonne et menace de les envoyer aux galres, mais, aprs quelques jours, ils sont conduits la frontire. Latan fut moins heureux, il avait fourni le certificat exig des ministres, constatant qu'ils n'emportaient rien de ce qui appartenait aux consistoires, mais ce certificat fut refus comme irrgulier parce que les signataires avaient pris le titre d'anciens membres du consistoire. Quand Latan eut fourni tardivement un autre certificat, on le retint en prison au chteau Trompette o on le laissait souffrir du froid en le privant de feu. En vain, rclama-t-il; le marquis de Boufflers, intendant de la province, consult, rpondit: Il serait plus du bien du service de le laisser en prison, que de le faire passer en pays tranger, vu qu'il est fort considr_ et qu'il a beaucoup d'esprit._ En regard de cette singulire raison de garder un ministre en prison, en violation de la loi, _parce qu'il a beaucoup d'esprit_, il est curieux de mettre la rponse faite par Louvois, la demande de ne pas user de la permission de sortir faite pour deux vieux ministres, presque tombs en enfance. Si les deux anciens ministres de Metz sont imbciles et hors d'tat de pouvoir parler de religion, le roi pourrait peut-tre permettre qu'on les laisst mourir dans la ville de Metz, mais, _pour peu qu'ils aient l'usage de la raison_, Sa Majest dsire _qu'on les oblige de sortir._ Les ministres qui, au moment de la publication de l'dit de rvocation, se trouvaient emprisonns pour quelque contravention aux dits, devaient tre mis en libert comme le furent Antoine Basnage et beaucoup de ses collgues, afin de pouvoir sortir du royaume dans le dlai fix. Cependant les ministres Quinquiry et Lonsquier ne furent relchs qu'en janvier 1686, et trois pasteurs d'Orange enferms Pierre Encise, n'en sortirent qu'en 1697. Quelques ministres ne peuvent se rsigner quitter la France et tentent de continuer l'exercice de leur ministre, entre autres Jean Lefvre, David Martin, Givey et Blicourt, mais la terreur gnrale tait telle ce moment qu'on refusait de les couter et de leur donner asile, en sorte que, traqus de tous cts, ils durent se rsigner passer l'tranger. Blicourt, pour franchir la frontire, dut se cacher dans un tonneau; quant au proposant Fulcran Rey, il tomba dans les mains de Bville qui l'envoya au supplice. Quelques annes plus tard un certain nombre de ministres reviennent en France, bravant tous les prils, entre autres Givry et de Malzac qu'on arrte et qu'on enterre vivants dans les sombres cachots de l'le Sainte-Marguerite; Malzac y meurt aprs trente-trois ans de captivit, plusieurs autres pasteurs y deviennent fous. Qui ne serait rvolt de voir Bossuet, dans l'oraison funbre de le Tellier, dclarer mensongrement que les huguenots ont vu, _leurs faux pasteurs les abandonner sans mme en attendre l'ordre_, _trop heureux d'avoir allguer leur bannissement comme excuse_. L'dit de rvocation, en chassant les pasteurs du royaume, alors qu'il tait, sous peine des galres, interdit tous les autres huguenots de franchir la frontire, prvenait, suivant les dsirs de Louvois, toute cabale entre les ministres et leurs fidles. En mme temps, en interdisant tout culte public de la religion rforme, cet dit tait aux huguenots tout espoir de voir le roi revenir plus tard, sur ce qu'il avait fait jusqu'alors contre eux. Cependant, chose surprenante, la publication de cet dit sembla un instant compromettre le succs de la campagne de la conversion gnrale, que les dragons n'avaient pas encore partout termine. Voici pourquoi: les intendants et les soldats avaient oblig les huguenots se convertir en leur dclarant que le roi ne voulait plus souffrir dans son royaume que des catholiques, et leurs dclarations recevaient un clatant dmenti, par le dernier article de l'dit de rvocation ainsi conu: Pourront au surplus, lesdits de la religion prtendue rforme, en attendant qu'il plaise Dieu les clairer comme les autres, demeurer dans les villes et lieux de notre royaume, pays et terres de notre obissance, et y continuer leur commerce et jouir de leurs biens, _sans pouvoir tre troubls ni empchs sous prtexte de ladite religion prtendue rforme_, condition, comme dit, de ne point faire d'exercice, ni de s'assembler, sous prtexte de prire ou du culte de la dite religion, de quelque nature qu'il soit sous les peines ci-dessus de corps et de biens. Bville crit Louvois: Cet dit, auquel les nouveaux convertis ne s'attendaient pas, et surtout la clause qui dfend d'inquiter les religionnaires, les a mis dans un mouvement qui ne peut tre apais de quelques temps. _Ils s'taient convertis pour la plupart_, _dans l'opinion que le roi ne voulait plus qu'une religion dans son royaume_. Foucault, l'intendant du Poitou, crit son pre, que cette clause de l'dit _fait un grand dsordre et arrte les conversions_, et il propose Louvois de traiter comme des perturbateurs publics, les religionnaires qui opposeront aux dragons convertisseurs cette maudite clause. Boufflers demande au ministre qu'on use de telles rigueurs envers ceux qui auront _une pareille insolence_, que Louvois se voit oblig de lui faire observer qu'il faut viter de donner aux religionnaires lieu de croire qu'on veut rtablir en France_ une inquisition_. De Noailles rdige un mmoire pour tablir que la _tolrance_ va tout perdre, et il montre Louvois en face de quel dilemme se trouvent placs, ceux qui veulent comme lui, achever l'oeuvre des conversions par logements militaires. Il est certain, dit-il, que la dernire clause de l'dit, qui dfend d'inquiter les gens de la religion prtendue rforme, va faire un grand dsordre, _en arrtant les conversions_, _ou en obligeant le roi manquer la parole qu'il vient de donner par l'dit le plus solennel qu'il put faire_. Louvois qui ne veut pas que les conversions s'arrtent, n'prouve aucun scrupule ne tenir aucun compte de la parole du roi, il crit Noailles, de _punir svrement_ les religionnaires qui ont eu l'insolence de signifier aux consuls d'avoir loger les soldats ailleurs que chez eux, attendu la clause de l'dit _qui permet de rester calviniste_. Non seulement il continue faire dragonner les provinces du Midi, mais encore il envoie les troupes faire la mme besogne de conversion violente dont les provinces du Nord et de l'Ouest, que les soldats n'avaient pas encore parcourues. Il crit Noailles: Je ne doute point que quelques logements _un peu forts_ (Noailles en fit de cent hommes), chez le peu qui reste de la noblesse et du tiers-tat des religionnaires _ne les dtrompe de l'erreur o ils sont _sur l'dit que M. de Chteauneuf nous a dress, et Sa Majest dsire que vous vous expliquiez _fort durement_, contre ceux qui voudraient tre les derniers professer une religion _qui lui dplat_. Au duc de Chaulnes et l'intendant Bossuet, il enjoint de faire vivre les soldats _grassement_ chez leurs htes. M. de Beaupr, il crit, au sujet des religionnaires de Dieppe: Comme ces gens-l sont les seuls dans tout le royaume qui se sont distingus ne se vouloir pas soumettre ce que le roi dsire d'eux, vous ne devez garder leur gard aucune des mesures qui vous ont t prescrites, et _vous ne sauriez rendre trop rude et trop onreuse la subsistance des troupes chez eux_, et il lui enjoint de faire venir beaucoup de cavalerie, de la faire vivre fort licencieusement chez les religionnaires _opinitres_ et de permettre aux cavaliers le dsordre ncessaire _pour tirer ces gens-l de l'tat o ils sont_. Foucault, il dit: Sa Majest dsire que l'on essaie _par tous les moyens_ de leur persuader (aux huguenots) qu'ils ne doivent attendre _aucun repos ni douceur chez eux_, tant qu'ils demeureront dans une religion _qui dplat _ sa Majest, et on doit leur faire entendre que ceux qui voudront avoir la sotte gloire d'y demeurer les derniers, pourront encore recevoir _des traitements plus fcheux_, s'ils s'obstinent y rester. Il lui enjoint enfin de laisser les dragons faire _le plus de dsordre possible chez les gentilshommes _du Poitou et de les y faire demeurer _jusqu' ce que leurs htes soient convertis_. Il crit de Ris qu'il n'y a pas de meilleur moyen de persuader les huguenots, que le roi ne veut plus souffrir que des catholiques dans son royaume, que _de bien maltraiter _les religionnaires de Barbezieux. Au marquis de Vrac, enfin, il dit: Sa Majest veut qu'on fasse sentir les _dernires rigueurs _ ceux qui ne voudront pas, se faire de sa religion et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir demeurer les derniers, doivent tre pousss jusqu' la dernire extrmit. On mettait le pays en coupe rgle pour convertir les huguenots jusqu'au dernier, sans oublier le plus petit hameau du royaume. Louvois enjoint Boufflers de rserver de petits dtachements Tess; pour aller achever _d'plucher_ les religionnaires des villes et villages des gnralits de Bordeaux et de Montauban. L'intendant de Normandie crit aux chevins de Rouen d'aller de maison en maison, pour faire une recherche exacte et nouvelle des huguenots, et il les engage promettre trente sous qui dcouvrira un huguenot cach, il y a, ajoute-t-il, bien des petites gens qui en dcouvriront. De Noailles crit aux consuls de son gouvernement: Je vous envoie un tat de la viguerie du Vigan, pour que vous en visitiez jusqu'au plus petit hameau, et que vous obligiez, autant qu'il vous sera possible, ce qui reste de religionnaires faire abjuration dans ce moment, faute de quoi, vous leur ferez entendre qu'ils auront le lendemain garnison, ce que vous excuterez. Faites en sorte que tout soit visit _jusqu' la dernire maison_, dans la dernire huitaine du mois, et que je puisse avoir un tat juste et prcis de ce qui reste de religionnaires dans chaque endroit, mme de valets, et, supposez qu'il manqut quelques lieux l'tat que je vous envoie, vous les adjoindrez. Cet ordre, adress au consul de Brau, est identique ceux donns aux autres consuls et il est accompagn des instructions suivantes: Suivant l'ordre ci-dessus, vous ne manquerez pas de visiter incessamment toutes les maisons de Brau, et, en cas que vous y trouviez quelques-uns, _soit femmes_, _filles ou enfants au-dessus de quatorze ans_, _mme des valets_, _qui n'aient pas fait leur abjuration_, vous m'en donnerez avis aujourd'hui, ce soir, afin que j'y mette garnison, et si, dans la visite que je ferai demain de votre quartier, par chaque maison, il s'en trouve quelqu'un, je m'en prendrai vous, comme d'une chose contraire au service du roi. C'est la part de du Chesnel. C'est ainsi que Louvois et ses soldats tenaient compte de la parole donne solennellement par le roi, que les huguenots pouvaient demeurer chez eux sans tre empchs ni troubls pour cause de religion. Dans toutes les paroisses que les troupes avaient traverser, pour se rendre aux lieux d'tapes qui avaient t fixs l'avance par les intendants, les curs, dit lie Benot, encourageaient les soldats faire _tout le mal possible_, et leur criaient: courage, messieurs, c'est l'intention du roi que ces chiens de huguenots soient _pills et saccags_. L'intendant avertissait les officiers de donner de la canne aux soldats qui ne feraient pas leur devoir, et quand ceux-ci trouvaient un soldat qui, par sa dbonnairet, empchait le zle de ses compagnons, ils le chargeaient coups de canne. la tte de ces lgions infernales, dit Claude, marchaient, outre les officiers, les intendants et les vques avec une troupe d'ecclsiastiques. Les ecclsiastiques y taient pour _animer_ de plus en plus les gens de guerre _une excution _si agrable l'glise, si glorieuse, disaient-ils, pour Sa Majest. Pour nos seigneurs les vques ils y taient pour tenir table ouverte, pour recevoir les abjurations et pour avoir une inspection gnrale et svre. Les gouverneurs, dit Bayle, les intendants et les vques avaient table ouverte pour les officiers des troupes, o l'on rapportait _les bons tours_ dont les soldats s'taient servis. Tout soldat, dit Fontaine, qui avait assez le gnie du mal pour inventer quelque nouveau genre de torture, tait sr d'tre applaudi, sinon rcompens. Quand les soldats, ainsi anims tout le long de la route, arrivaient au lieu qui leur avait t dsign pour tape, ils y entraient comme en ville conquise, l'pe nue et le mousqueton haut et se logeaient chez les huguenots. On nous dispersa dans les Cvennes, dit le comte de Vordac, avec ordre d'aider les missionnaires et de loger chez les huguenots jusqu' ce qu'ils eussent fait abjuration de leurs erreurs. _Jamais ordre ne fut excut avec plus de plaisir_. Nous envoyions dix, douze ou quinze dragons dans une maison, qui y faisaient grosse chre jusqu' ce que tous ceux de la maison fussent convertis. Cette maison s'tant faite catholique, on allait loger dans une autre, et partout c'tait pareille aubaine. Le peuple tait riche dans les Cvennes et nos dragons n'_y firent pas mal leurs affaires _pendant deux ans. Le major d'Artagnan, tout en faisant dans la maison de campagne du banquier Samuel Bernard, un _dommage s'levant plus de dix mille livres_, s'vertuait au contraire faire talage du chagrin qu'il prouvait en agir ainsi. Je suis fch, crivait-il Samuel Bernard, d'tablir garnison dans votre maison de Chenevire. Je vous supplie d'en arrter de suite le cours, en vous faisant catholique, sans quoi j'ai ordre de vivre discrtion, et, quand il n'y aura plus rien, la maison court grand risque. Je suis au dsespoir, monsieur, d'tre commis pour pareille chose, et surtout quand cela tombe sur une personne comme vous. Encore une fois tez-moi le chagrin d'tre oblig de vous en faire. Quand il n'y avait plus rien, non seulement les malheureux dragonns couraient risque de voir les soldats brler leurs maisons, mais encore d'aller en prison pour avoir commis le crime d'tre ruins. -- Louvois n'avait pas craint, en effet, d'aller jusqu' ordonner de _mettre en prison ceux chez lesquels il n'y avait plus de quoi nourrir les dragons_. Mme avant la rvocation, les huguenots se voyaient impitoyablement rduits la misre par les logements militaires, et voici un exemple de la mise en coupe rgle d'une commune protestante jusqu' ruine complte, exemple que nous empruntons l'histoire des rfugis de la Suisse, de Marikofer: Le 2 janvier 1684, des dlgus de Saillans, commune rforme du Dauphin, arrivrent Zurich. L'anne prcdente, ils avaient eu loger, du 27 aot au 1er septembre, douze compagnies d'un rgiment d'infanterie. Ces troupes, le jour mme de leur dpart, avaient t remplaces par quatre compagnies d'un rgiment de dragons, qui taient restes vingt-et-un jours, et qui il avait fallu payer 150 francs par jour, _en sus de leur entretien._ Ces compagnies, tant parties le 22 septembre, avaient immdiatement t remplaces par quatre compagnies du prcdent rgiment d'infanterie. Il avait fallu les loger pendant quarante-quatre jours et payer une contribution de 105 fr. 10 sols par jour, _en sus de leur entretien_. Le 7 novembre, il tait arriv un ordre de l'intendant de la province condamnant les habitants payer 50 francs par jour, ce qu'ils avaient fait jusqu'au 7 dcembre. Tombs ainsi dans la misre la plus extrme, ils avaient vu venir des jsuites chargs d'offrir de l'argent ceux qui soufraient le plus de la faim et de la dtresse. La commune tant reste inbranlable, on avait pris encore de l'argent, le peu qui en restait, et saisi chez les particuliers de la soie, de la laine, des bagues, des pierreries, des ustensiles de mnage, etc. Enfin, ces malheureux s'taient dcids aller Zurich implorer du secours, notamment du secours en bl pour les pauvres. Partout, lorsqu'ils arrivaient dans une localit convertir, les soldats commenaient par faire bombance, gaspiller les provisions, briser, brler ou vendre le mobilier de leurs htes. Dans le Dauphin, ils vendaient tout vil prix (un sou la balle de laine, quatre sous un mouton). Villiers-le-Bel, ils emportrent plus de cinq cents charretes de bons meubles. En Normandie, les deux cents dragons logs chez la baronne de Neuf- ville mettent en vente, trois fois par semaine, le mobilier du chteau. Au bout de cinq semaines, ils prviennent la chtelaine que, si elle n'abjure pas, on vendra la futaie et les terres. -- En Bretagne, au chteau de Ramsay, l'huissier charg d'oprer la vente du mobilier, aprs que les soldats avaient quitt le chteau, ne trouva plus que deux petits cabinets tout uss, un vieux bahut, un mchant coffre et quelques fagots. La vente produisit 24 livres. -- Peschels de Montauban conte que les soldats, aprs avoir enlev de chez lui des chenets, une pelle, une pincette et quelques tisonniers en fer, _derniers dbris du naufrage_, allrent piller ses mtairies, dont ils prirent les bestiaux pour les vendre au march. Ils menaaient souvent, dit- il, de dmolir ma maison pour en vendre les matriaux. Enfin, ma maison regorgeant de soldats, on afficha ma porte un papier sign de l'intendant et notifiant que les soldats seraient logs mes frais l'auberge. Ds que les dragons furent dans cette ville, dit Bureau, libraire Niort, on en envoya quatre chez nous qui commencrent par la boutique, jetrent tous les livres par terre, ensuite avec des haches et des marteaux, brisrent et mirent en pices toute la charpente, les rayons, les vitres et la menuiserie, entrrent leurs chevaux dans la boutique, et les livres leur servirent de litire; ils furent ensuite dans les chambres dont ils jetrent tout ce qui tait dedans en la rue. Ce n'tait, d'ordinaire, qu'aprs avoir fait ripaille que les soldats songeaient martyriser leurs htes. Les chambres de parade taient converties en curies, les chevaux ayant pour litire de la laine, du coton, de la soie ou des draps de fine toile de Hollande. La vaisselle tait brise, les tonneaux, dfoncs coups de hache, laissaient couler flots sur le plancher le vin ou l'eau-de-vie, les portes et fentres taient fracasses, les meubles et les armoires brises servaient alimenter le foyer. Alors les soldats songeaient convertir, en les martyrisant, leurs htes qu'ils s'taient borns tout d'abord insulter et brutaliser en les empestant de leur fume de tabac. Le logement ne fut pas plutt fait, dit Chambrun, pasteur d'Orange, qu'on ouit mille gmissements dans la ville; le peuple courait par les rues, le visage tout en larmes. La femme criait au secours pour dlivrer son mari qu'on rouait de coups, que l'on pendait la chemine, qu'on attachait au pied du lit, ou qu'on menaait de tuer, le poignard sur la gorge. Le mari implorait la mme assistance pour sa femme, qu'on avait fait avorter par les menaces, par les coups et par mille mauvais traitements. Les enfants criaient: Misricorde! on assassine mon pre, on viole ma mre, on met la broche un de mes frres! Tout tait permis aux soldats, sauf de violer et de tuer, mais cette consigne tait lettre morte. Les soldats violaient femmes et filles, ainsi que l'attestent lie Benot et Jurieu, et, par un raffinement inou de mchancet, souvent ils outrageaient les filles et les femmes en prsence des mres ou des maris, lis aux quenouilles du lit. Quand leurs victimes trpassaient au milieu des tourments qu'ils leur faisaient endurer, ils en taient quittes pour une rprimande verbale. C'est ce qui arriva, entre autres, aux soldats qui, s'tant amuss faire dgoutter le suif brlant d'une chandelle allume dans les yeux d'un pauvre homme, l'avaient laiss mourir sans secours, au milieu des plus cruelles souffrances. Quand les soldats avaient doublement manqu la consigne donne, qu'ils avaient viol et tu leurs htesses, ils en taient quittes pour quelques jours de prison. Deux dragons, dit lie Benot, ayant forc une fille de quinze ou seize ans dont ils n'avaient pu venir bout qu'en l'assommant, et la tante de cette fille se jetant sur eux comme une furie, ils turent celle-ci et jetrent les deux corps encore palpitants dans la rivire. On les condamna, mais pour la forme, car aprs quelques mois de prison ils furent largis. En ralit, le seul rsultat de cette double interdiction de violer et de tuer tait d'obliger les soldats s'ingnier pour trouver les moyens les plus varis d'outrager la pudeur des femmes, sans en venir jusqu'au viol, et de dcouvrir des tourments qui, sans tre mortels, fussent assez douloureux pour triompher des rsistances les plus obstines. Voici quelques exemples de ce qu'ils imaginaient pour blesser la pudeur des femmes: Les soldats mettaient les femmes en chemise, leur coupaient la chemise par derrire jusqu' la ceinture, et, en cet tat, les obligeaient danser avec eux. -- Lescure, ils mirent nus un matre et sa servante et les laissrent ainsi pendant trois jours et trois nuits, lis la quenouille du lit. Calais, ils jetrent dans la rue deux jeunes filles qu'ils avaient mises dans un tat de nudit complte. Un dragon vint se coucher dans le lit o reposait la vnrable douairire de Cerisy. Les soldats, logs dans le chteau o se trouvait la fille du marquis de Venours, firent venir une femme de mauvaise vie, _et convertirent le chteau en maison de dbauche_. Pendant des nuits entires, les sept filles de Ducros et d'Audenard, bourgeois de Nmes, eurent souffrir toutes les indignits, sauf le viol, dit une relation. Les soldats, dit lie Benot, faisaient aux femmes des indignits _que la pudeur ne permet pas de dcrire;_ ils exeraient sur leurs personnes des violences aussi insolentes qu'inhumaines, _jusqu' ne respecter aucune partie de leur corps_ et mettre le feu celles que la pudeur dfend de nommer... quand ils n'osaient faire pis. Nous nous arrtons, n'ayant pas la mme hardiesse de description que le grave historien de l'dit de Nantes. Pour ce qui est des tortures qu'ils infligeaient leurs htes, les soldats ne savaient qu'imaginer pour dcouvrir un moyen de venir bout de l'opinitret de ceux qu'on les avait chargs de convertir, en les torturant sans pourtant les faire prir. Quand, au milieu des tortures, un malheureux tombait en dfaillance, les bourreaux le faisaient revenir lui, afin qu'il recouvrt les forces ncessaires pour rsister de nouveaux tourments, et ils en arrivaient ainsi faire supporter leurs victimes tout ce que le corps humain peut endurer sans mourir. Dans les perscutions qu'eurent supporter les premiers chrtiens, dit le rfugi Pierre Faisses, on en tait quitte pour mourir, mais en celle-ci la mort a t refuse ceux qui la demandaient pour une grce. Le pasteur Chambrun, clou sur son lit de douleurs disait ses tourmenteurs: On ferait bien mieux _de me dpcher_, plutt que de me faire languir par tant d'inhumanits. Jacques de Bie, consul de Hollande Nantes, qui les soldats avaient arrach le poil des jambes, fait brler les pieds en laissant d'goutter le suif de la chandelle, etc., ajoute, aprs avoir racont tous les cruels tourments qu'il avait eu supporter: Je les priai cent fois de me tuer, mais ils me rpondirent: Nous n'avons point d'ordre de te tuer, mais de te tourmenter tant que tu n'auras pas chang. Tu auras beau faire, tu le feras, aprs qu'on t'aura mang jusqu'aux os. Vous voyez qu'_il n'y avait point de mort esprer_, _si ce n'est une mort continuelle sans mourir_. L'affaire fit grand bruit en Hollande; d'Anaux, ambassadeur de France, demanda qu'on dmentit les faussets de la lettre de Jacques de Bie (les tats avaient rsolu de faire de grandes plaintes, dit-il, prtendant que c'tait contre le droit des gens d'avoir mis les dragons chez le consul hollandais): mais d'Avaux parvint touffer l'affaire en soutenant MM. d'Amsterdam que de Bie n'avait pas t reu consul, que sa qualit n'tait pas reconnue en France, que, au contraire, il tait naturalis Franais. Les tats durent, bon gr mal gr, se contenter des explications donnes par l'ambassadeur de France. l'un, ils liaient ensemble les pieds et les mains, lui prenant la tte entre les jambes et faisant rouler sur le plancher l'homme ainsi transform en boule. un autre ils emplissaient la bouche de gros cailloux avec lesquels ils lui aiguisaient les dents. Tenant leurs htes par les mains, ils leur soufflaient dans la bouche leur fume de tabac, ou leur faisaient brler du soufre sous le nez. Ils les bernaient dans des couvertures ou les faisaient danser jusqu' ce qu'ils perdissent connaissance. Lambert de Beauregard raconte ainsi ce supplice de la danse qui lui fut deux fois inflig et chaque fois pendant six heures. Je fus tourment de la plus trange faon que l'on puisse imaginer, soit pour me terrasser et me faire tomber rudement terre: me tirant les bras tantt en avant, tantt en arrire, de telle sorte qu'il me semblait tout moment qu'ils me les arrachaient du corps, et quelquefois, aprs m'avoir, fait tourner jusqu' ce que j'tais tourdi, ils me lchaient, et j'allais tomber lourdement terre ou contre la muraille. Quoique ce ft en hiver, ces gens quittrent leurs casaques par la chaleur et la lassitude, et moi, qu'eux tous ensemble voulaient tourmenter, je devais tre bien las. Le maire de Calais dut se livrer ce terrible exercice de la danse, ayant attaches sur le dos les bottes des dragons, dont les perons venaient le frapper chaque fois qu'on le faisait sauter et tourner violemment. Suspendant leurs htes par les aisselles, les soldats les descendaient dans un puits, les plongeant dans l'eau glace, puis ils les en retiraient de temps en temps, avec menace de les y noyer s'ils n'abjuraient pas. Ils les pendaient quelque poutre, par les pieds ou par la tte, parfois faisant passer sur le nez du patient la corde qui le tenait suspendu, ils la rattachaient derrire sa tte de faon ce que tout le poids du corps portt sur la partie, la plus tendre du visage. d'autres, on liait les gros doigts des pieds avec de fines et solides cordelettes jusqu' ce qu'elles fussent entres dans les chairs et y demeurassent caches. Alors, passant une grosse corde attache une poutre entre les pieds et les mains du patient, on faisait tourner, aller et venir ce malheureux, ou on l'levait, on le descendait brusquement, lui faisant endurer ainsi les plus cruelles souffrances. Saint-Maixent, tandis que dans une chambre voisine leurs filles taient battues de verges jusqu'au sang par les soldats, les poux Lige, deux vieillards, taient suspendus par les aisselles, balancs et rudement choqus l'un contre l'autre. Puis lorsque les soldats furent lasss de ce jeu, ils nourent au cou du pre une serviette, chaque bout de laquelle tait suspendu un seau plein d'eau, et, la strangulation obligeant leur victime tirer la langue, ils s'amusaient la lui piquer coups d'pingle. Les soldats prenaient leurs htes par le nez avec des pincettes rougies au feu, et les promenaient ainsi par la chambre. Ils leur donnaient la bastonnade sous la plante des pieds, la mode turque. Ils les couchaient lis sur un banc, et leur entonnaient, jusqu' ce qu'ils perdissent connaissance, du vin, de l'eau-de-vie ou de l'eau, qui parfois se trouvait tre bouillante. Devant les brasiers allums pour faire cuire les viandes destines leurs interminables repas, ils liaient des enfants la broche qu'ils faisaient tourner, ou mettant les gens nus, ils les obligeaient rester exposs l'ardeur du foyer jusqu' ce que la chaleur et fait durcir les oeufs qu'ils leur faisaient tenir dans la main ou dans, une serviette. Les sabots d'un paysan, soumis ce supplice, prennent feu, le malheureux a peur d'tre brl, et promet d'abjurer, on le retire, il se ddit, on le remet aussitt devant le feu, ce jeu cruel recommena plusieurs fois, dit lie Benot. Un soldat, jovialement cruel, fait observer que la femme de l'instituteur Migault, peine releve de couches, doit tre, dans son tat, tenue le plus chaudement possible et elle est trane devant le foyer. L'ardeur du feu tait si insupportable, dit Migault dans la relation qu'il fait pour ses enfants, que les hommes eux-mmes n'avaient pas la force de rester auprs de la chemine et qu'il fallait relever toutes les deux ou trois minutes, celui qui tait auprs de votre mre. Et la pauvre accouche dut endurer ce supplice jusqu' ce que la douleur la ft tomber sans connaissance. Certains, attachs aux crmaillres des chemines dans lesquelles on avait allum du foin mouill, furent fums comme des jambons, - - d'autres flambs la paille ou la chandelle comme des poulets, d'autres enfin enfls avec des soufflets, comme des boeufs morts dont on veut dtacher la peau. Les soldats mettaient une bassinoire ardente sur la tte de leurs htes, leur brlaient avec un fer rouge le jarret ou les lvres, les asseyaient, culottes bas ou jupes releves, au-dessus d'un rchaud brlant, leur mettaient dans la main un charbon ardent en leur tenant la main ferme de force, jusqu' ce que le charbon ft teint. Ils les lardaient d'pingles, depuis le haut jusques en bas; ils leur arrachaient, avec une cruelle lenteur, les cheveux, les poils de la barbe, des bras et des jambes, jusqu' une entire pilation. -- Avec des tenailles, ils leur arrachaient les dents, les ongles des pieds et des mains, torture horriblement douloureuse. Un des supplices les plus familiers ces bourreaux, le seul que le gouverneur du Poitou, la Vieuville, consentit qualifier de violence, tait de chauffer leurs victimes, de leur brler la plante des pieds. L'archevque de Bordeaux, dit lie Benot, qui, d'une chambre haute, se _divertissait_ entendre les cris de Palmentier, un pauvre goutteux que les soldats tourmentaient, suggra ces soldats l'ide de brler les pieds de ce malheureux avec une pelle rougie au feu. C'est aussi avec une pelle rouge que le cur de Romans brla le cou et les mains de Lescal, qu'il s'tait charg de convertir. Les soldats me dchaussrent mes souliers et mes bas, dit Lambert de Beauregard, et, cependant que deux me firent choir la renverse en me tenant les bras, les autres m'approchaient les pieds quatre doigts de la braise qui tait bien vive, et qui me fit alors souffrir une grande douleur; et quand je remuais pour retirer mes pieds, et qu'ils s'chappaient de leurs mains, mes talons tombaient dans la braise. Cependant, il y en eut un qui s'avisa de mettre chauffer la pelle du feu jusqu' ce qu'elle fut toute rouge, et ensuite me la frottrent contre la semelle des pieds, jusqu' ce qu'ils jugrent que j'en avais assez; et, aprs cela, ils eurent la cruaut de me chausser par force mes bas et mes souliers... Voil plus de deux fois vingt-quatre heures que je demeurai sans que personne s'approcht pour visiter mes plaies, o la gangrne commena s'attacher... Les chirurgiens ayant vu mes plaies, qui faisaient horreur ceux qui les voulaient regarder, me donnrent le premier appareil; aprs quoi, on me fit porter l'hpital gnral. Un dragon frotta de graisse les jambes d'une fille, en imbiba ses bas, qu'il recouvrit d'toupe, laquelle il mit le feu. Lejeune, retenu devant un brasier et oblig de tourner la broche o rtissait un mouton tout entier, ne pouvait s'empcher de faire de douloureuses contorsions, ce que voyant, le loustic de la bande lui dit: je vais te donner un onguent pour la brlure, et il versa de la graisse bouillante sur ses jambes qui furent ronges jusqu'aux os. Jurieu, qui se rencontre plus tard sur la terre d'exil, avec Lejeune, dit: Il n'est pas si bien guri qu'il ne ressente souvent de grandes douleurs, qu'il ne boite des deux jambes, et qu'il n'ait une jambe dcharne jusqu'aux os et moins grosse que l'autre de moiti. Charpentier de Ruffec, les soldats font avaler vingt-cinq ou trente verres d'eau; cette torture n'ayant pas russi, on lui fait dcouler dans les yeux le suif brlant d'une chandelle allume, et il en meurt. D'autres au contraire, comme les sieurs de Perne et la Madeleine, gentilshommes de l'Angoumois, taient plongs jusqu'au cou dans l'eau glace d'un puits, o on les laissait pendant de longues heures. Plus la rsistance passive de la victime prolongeait, plus l'irritation des soldats s'augmentait en voyant l'impuissance de la force brutale contre la force morale, et, une torture reste sans rsultat, ils ajoutaient mille autres tourments. Ainsi l'opinitre Franoise Aubin, aprs avoir t touffe moiti par la fume du tabac et la vapeur du soufre, fut suspendue par les aisselles, puis eut les doigts broys avec des tenailles, et enfin fut attache la queue d'un cheval, qui la trana travers un feu de fagots. un autre Opinitre, Ryan, qui souffrait fort de la goutte, on serra les doigts avec des cordes, on brla de la poudre dans les oreilles, on planta des pingles sous ses ongles, on pera les cuisses coups de sabre et de baonnette, et enfin l'on mit du sel et du vinaigre dans ses mille blessures saignantes. La plus cruelle torture morale que les soldats eussent imagine tait celle-ci: Quand l'opinitre tait une mre, allaitant son enfant, ils la liaient la quenouille du lit et mettaient son enfant sur un sige, plac vis--vis d'elle, mais hors de sa porte. Pendant des journes entires, on les laissait tous deux ainsi, le supplice de l'enfant, criant et pleurant pour demander sa nourriture, faisait la torture de la mre. La mort de l'enfant ou l'abjuration de la mre pouvaient seules mettre fin ce cruel supplice, et c'est toujours la mre qui cdait. Comment en et-il t autrement? dit Michelet. Toute la nature se soulevait de douleur, la plthore du sein qui brlait d'allaiter, le violent transport qui se faisait, la tte chappait. La mre ne se connaissait plus, et disait tout ce qu'on voulait pour tre dlie, aller son enfant et le nourrir, mais dans ce bonheur, que de regrets! L'enfant, avec le lait, recevait des torrents de larmes. Au dbut des dragonnades, pour ajouter la torture morale aux tortures physiques, on tourmentait les divers membres d'une famille, les uns devant les autres, mais on ne tarda pas s'apercevoir que le calcul tait mauvais, les victimes s'encourageant mutuellement l'une l'autre souffrir courageusement pour la foi commune. On se dcida donc, _pour forcer plus aisment les conversions_, dit une lettre du temps, sparer les membres de la famille, les disperser dans les chambres, cabinets, caves et greniers de la maison pour les torturer isolment. Le roi approuve que vous fassiez sparer les gens de la religion rforme _pour les empcher de se fortifier les uns les autres_ crit Louvois l'intendant, occup faire dragonner la ville de Sedan. Cette tactique de l'isolement parut tellement efficace au gouvernement que, plus d'une fois, il enferma dans des couvents ou dans des prisons loignes certains membres; d'une famille, tandis que les autres restaient livrs aux mains des dragons. Pontchartrain, pour venir bout de Mme Fonpatour et de ses trois filles, toutes quatre fort opinitres, les fit sparer et enfermer dans quatre couvents diffrents. Fnelon demandait qu'on refust aux nouveaux convertis la permission de voir leurs parents prisonniers et disait qu'il ne faudrait mme pas que les prisonniers eussent entre eux la libert de se voir. Les dragons Bergerac avaient perfectionn cette pratique de l'isolement des gens convertir, en y ajoutant la privation de nourriture et de sommeil. Une lettre crite, de France et publie en Hollande fait le rcit suivant: On lie, on garotte pre, mre, femme, enfants; quatre soldats gardent la porte pour empcher que personne n'y puisse entrer pour les secourir ou les consoler, on les tient en cet tat deux, trois, quatre, cinq et six jours sans manger, sans boire, et sans, dormir; l'enfant crie d'un ct, d'une voix mourante: ah! mon pre, ah! ma mre, je n'en puis plus! La femme crie de l'autre part: hlas! le coeur me va faillir, et leurs bourreaux, bien loin d'en tre touchs, en prennent l'occasion de les presser et de les tourmenter encore davantage, les effrayant par leurs menaces, accompagnes de jurements excrables... Ainsi ces misrables, ne pouvant ni vivre ni mourir, _parce que lorsqu'on les a vus dfaillir on leur a donn manger seulement ce qu'il fallait pour les soutenir_, et ne voyant point d'autre voie pour sortir de cet enfer o ils taient incessamment tourments, ont pli enfin sous le poids de tant de peines. Partout, du reste, les soldats avaient fini par reconnatre que la torture la plus efficace pour faire cder les plus obstins, c'tait la privation de sommeil, l'insomnie prolonge, l'aide de laquelle les dompteurs viennent bout des fauves. Les soldats, se relayant d'heure en heure, nuit et jour, auprs d'un patient, l'empchaient de prendre le moindre repos, le tiraillant, le pinant, le piquant, lui jetant de l'eau au visage, le suspendant par les aisselles, lui mettant sur la tte un chaudron sur lequel ils faisaient, coups de marteaux, le charivari le plus assourdissant. Aprs trois ou quatre jours de veille oblige dans de telles conditions, le patient cdait; s'il rsistait plus longtemps, c'est que l'humanit ou la fatigue d'un de ses bourreaux avait interrompu son supplice, et lui avait permis de prendre quelque repos. Le gouverneur d'Orange, Tess, vient trouver le pasteur Chambrun et le menace de ce supplice; Chambrun, clou sur son lit par une grave fracture de la jambe, dcouvre en vain son corps, en disant Tess: vous n'aurez pas le courage de _tourmenter ce cadavre_. Sans tre touch d'aucune compassion de l'tat o il m'avait vu, dit Chambrun, il envoya chez moi dans moins de deux heures, quarante-deux dragons et _quatre tambours qui battaient nuit et jour tout autour de ma chambre pour me jeter dans l'insomnie_ et me faire perdre l'esprit s'il leur et t possible... L'exercice ordinaire de ces malhonntes gens tait de manger, de boire et de fumer toute la nuit; cela et t supportable s'ils ne fussent venus fumer dans ma chambre, pour m'tourdir ou m'touffer par la fume de tabac, et si les tambours avaient fait cesser leur bruit importun; pour me laisser prendre quelque repos. -- Il ne suffisait pas ces barbares de m'inquiter de cette faon; ils joignaient tout cela des hurlements effroyables, et si, pour mon bonheur, la fume du vin en endormait quelques-uns, l'officier qui commandait, et qu'on disait tre proche parent de M. le marquis de Louvois, les veillait coups de canne, afin qu'ils recommenassent me tourmenter... Aprs avoir essuy cette mauvaise nuit, le comte de Tess m'envoya un officier pour me dire si je ne voulais pas obir au roi. Je lui rpondis que je voulais obir mon Dieu. Cet officier sortit brusquement de ma chambre et l'_ordre fut donn de loger tout le rgiment chez moi_, et de me tourmenter avec plus de violence. _Le dsordre fut furieux_ pendant tout ce jour et la nuit suivante. Les tambours vinrent dans ma chambre, les dragons venaient fumer mon nez, mon esprit se troublait, par cette fume infernale, par la substraction des aliments, par mes douleurs et par mes insomnies. Je fus encore somm par le mme officier d'obir au roi, je rpondis que mon Dieu tait mon roi... _Qu'on ferait bien mieux de me dpcher plutt que de me faire languir par tant d'inhumanits._ Tout cela n'adoucit pas ces coeurs barbares, ils en firent encore pis, de sorte qu'accabl par tant de perscutions, je tombai le mardi 13 de Novembre, dans une pmoison o je demeurai quatre heures entires avec un peu d'apparence de vie. Chambrun, qui avait pass un instant pour mort, est encore cruellement tourment. Je souffris de telles douleurs, dit-il, que j'allai lcher cette maudite parole: Eh bien! _je me runirai._ Cette maudite parole, arrache par la souffrance, suffisait aux convertisseurs pour dclarer que Chambrun tait revenu l'glise romaine. Pour tre rput catholique, dit lie Benot, il suffisait de prononcer _Jsus Maria_, ou de faire le signe de la croix. Le plus souvent, pour mettre leur conscience en repos, les victimes qui mettaient leur signature au bas d'un acte d'abjuration ajoutaient: _pour obir la volont du roi._ La mre de Marteilhe, convertie par les soldats du duc de la Force, signe l'acte d'abjuration avec cette mention amphibologique: La Force me l'a fait faire; quant aux habitants d'Orange qu'il avait convertis tous en vingt-quatre heures, Tess crit Louvois: Ils croyaient tre dans la ncessit de mettre le nom et l'autorit du roi dans toutes les lignes de leur crance, pour se disculper envers leur prince (le prince d'Orange), de ce changement_ par une contrainte qu'ils voulaient qui parut_, vous verrez comme quoi _j'ai retranch tout ce qui pouvait la ressentir..._ en tous cas il faut que Sa Majest regarde ce qu'on fait avec ces gens-ci, _comme d'une mauvaise paie dont on tire ce qu'on peut_. Le clerg tait de cet avis, et se montrait trs accommodant sur toutes les restrictions dont les huguenots voulaient entourer leur abjuration. Une fois l'abjuration obtenue, le huguenot enferm dans le royaume par la loi contre l'migration, devait tre contraint, par la loi sur les relaps, faire des actes de catholicit dont il avait horreur. C'tait l la doctrine, dit Rulhires, qui devint presque gnrale dans le clerg et fut avoue, discute, approfondie par de clbres vques dont nous avons recouvr les mmoires. Quant aux malheureux qui, dans un moment de souffrance, on avait fait renier des lvres la religion laquelle ils restaient attachs au fond du coeur, plusieurs moururent de dsespoir, d'autres devinrent fous. Quelques-uns se dnoncrent eux-mmes comme relaps et se firent attacher la chane des galriens. On en voyait, dit lie Benot, qui se jetaient par terre dans les chemins, criant misricorde, se battaient la poitrine, s'arrachaient les cheveux, fondaient en larmes. Quand deux personnes de ces misrables convertis se rencontraient, quand l'un, voyait l'autre aux pieds d'une image, ou dans un autre acte de catholicit, les cris redoublaient. On ne peut rien imaginer de plus touchant que les reproches des femmes leurs maris et des, maris leurs femmes accusait l'autre de sa faiblesse et le rendait responsable de son malheur. La vue des enfants tait un supplice continuel pour les pres et les mres qui se reprochaient la perte de ces mes innocentes. Le laboureur, abandonn ses rflexions au milieu de son travail, se sentait press de remords, et, quittant sa charrue au milieu de son champ, se jetait genoux, demandait pardon, prenait tmoin qu'il n'avait obi qu' la violence. Un jour que j'tais la campagne (dit Pierre de Bury, au juge qui lui objecte qu'ayant abjur il n'a pas le droit de se dire huguenot), duquel jour je ne me souviens pas, _je pleurai tant que mon abjuration se trouva rompue_. Vingt-et-un nouveaux convertis parviennent s'embarquer sur le navire qui emportait Beringhen, expuls du royaume comme opinitre. Aprs la bndiction du pasteur, dit Beringhen, ils s'embrassrent les uns les autres s'entredemandant pardon du scandale qu'ils s'taient donn rciproquement par leur apostasie. Tous ceux qui, aprs avoir abjur, pouvaient passer la frontire, se faisaient, aprs pnitence publique, rintgrer dans la communion des fidles. Londres le consistoire de l'glise franaise se runissait tous les huit jours pour rintgrer dans la confession protestante les fugitifs qui avaient abjur en France. Le premier dimanche de mai 1686, il rhabilita ainsi cent quatorze fugitifs et dans le mois de mai 1687 on ne compte pas moins de quatre cent quatre-vingt- dix-sept de ces rintgrations dans la communion protestante. Chambrun se fit ainsi rhabiliter, mais il ne se consola jamais du moment de dfaillance qui lui avait fait, au milieu des souffrances, renier sa foi. Un autre pasteur, Molines, avait abjur au pied de l'chafaud. Pendant trente annes on le vit en Hollande errer comme une ombre; l'air dfait, le visage portant l'empreinte du dsespoir. On ne pouvait, dit une relation, le rencontrer sans se sentir mu de piti, son attitude exprimait l'affaissement, sa tte pendait de tout son poids sur sa poitrine et ses mains restaient pendantes. Pour faire revivre devant les yeux des lecteurs de ce travail, l'abominable jacquerie militaire qui a reu le nom de dragonnades, il a fallu entrer dans des dtails navrants, de nature blesser peut-tre quelques dlicatesses, mais ces dtails taient ncessaires pour fixer dans les esprits l'excrable souvenir qui doit rester attach la mmoire de Louis XIV et de ses cooprateurs clercs ou laques. Les habiles pres jsuites qui composent les livres dans lesquels ils accommodent leur faon, l'histoire que doivent apprendre les lves de leurs coles libres, comprennent bien qu'il est dangereux pour leur cause, de soulever le voile qui couvre ce sujet dlicat. Ils ne craignent pas de donner leur approbation la rvocation, de l'dit de Nantes, lequel tablissait une sorte d'galit entre le protestantisme et le catholicisme, entre le mensonge et l'erreur; mais peine prononcent-ils le mot de _dragonnades_, et ils se bornent mettre le regret que Louvois ait excut avec trop de rigueur le plan conu par Louis XIV pour ramener son royaume l'unit religieuse. Mais les Loriquet clricaux qui crivent pour le grand public sont plus audacieux, ils nient hardiment la ralit des faits, sachant bien que l'impudence des affirmations peut parfois en imposer aux masses ignorantes. Ainsi, dans son histoire de la rvocation, M. Aubineau, un collaborateur de M. Veuillot, dit: Le mot _dragonnades_, veille mille fantasmagories dans les esprits bourgeois et universitaires. Il est _ridicule_ de croire toutes les atrocits que les huguenots ont _prts_ aux dragons et aux intendants de Louis XIV. Il s'agissait uniquement d'un logement de garnisaires, c'tait une vexation, une tyrannie, si l'on veut, il n'y avait dans cette mesure en soi _ni cruauts ni svices_. On exempta du logement militaire les nouveaux convertis. Cette seule promesse suffit faire abjurer des villes entires -- _n'est-ce pas cette exemption qu'on appelle dragonnades?_ ... On dit que les conversions n'taient pas sincres et qu'elles taient arraches par la violence. En accueillant ces griefs, il faut reconnatre que _la violence n'tait pas grande..._ Foucault, l'intendant du Barn, revient en 1684, au moyen d'action imagin par Marillac en 1681, mais, en maintenant fermement la discipline, _ne laissant prendre aucune licence aux troupes._ Les succs qu'il obtint firent tendre ce procd aux autres provinces... La bonne grce avec laquelle les choses se passaient exalta le roi. M. de Marne, dans son histoire du gouvernement de Louis XIV, va encore plus loin: _Il n'y eut pas de perscution_, dit-il. _Il n'y eut jamais de plus impudent mensonge que celui des dragonnades_. Quand on organisa les missions de l'intrieur, on eut lieu de craindre de la rsistance, des soulvements; alors les gouverneurs prirent le parti d'envoyer des troupes pour protger les missionnaires. La plupart du temps, les soldats demeuraient en observation, distance du lieu de la mission: l, au contraire o les calvinistes fanatiques se montraient disposs rpondre par la violence, les officiers plaaient dans leurs maisons quelques soldats pour rpondre, non de leur soumission religieuse, mais de leur tranquillit civile... Les dsordres furent la faute de quelques particuliers et punis svrement -- tout excs fut rprim promptement et avec l plus grande svrit... Voil ces pouvantables dragonnades! L'argument d'une prtendue rsistance violente des huguenots que l'on torturait est bien le plus impudent mensonge qu'on puisse faire. Le trs fidle historien lie Benot n'a trouv citer que l'exemple d'un seul huguenot, ayant rsist aux dragons qui tourmentaient sa femme. Les huguenots, au contraire, poussaient si loin la doctrine de l'obissance absolue au roi, qu'ils se laissaient impunment dpouiller et maltraiter par les soldats, conformment cette dcision de Calvin: Pour ce que j'ai entendu que plusieurs de nous se dlibrent, si on vient les outrager, de rsister plutt telle violence que de se laisser brigander, je vous prie, mes trs chers frres, de vous dporter de tels conseils, lesquels ne seront jamais bnis de Dieu pour venir bonne issue, puisqu'il ne les approuve pas. Quant nier la ralit de la terrible perscution qui a reu le nom de dragonnades, alors que chaque jour les archives de la France et des autres pays de l'Europe, livrent des preuves nouvelles et multiplies des odieuses violences subies par les huguenots, on ne peut s'expliquer la hardiesse d'un si effront dmenti donn l'histoire, que par un aveugle parti pris de sectaires. On comprend mieux que les _coupables_, Louis XIV et le clerg son collaborateur, aient tent, mme au prix des mensonges les plus impudents, de donner le change l'opinion publique sur les moyens employs par eux pour convertir les huguenots; tout mauvais cas est niable. Au moment o, par suite des dragonnades, les rfugis fuyant la perscution affluaient en Angleterre aussi bien qu'en Suisse et en Allemagne; on voit Louis XIV adresser son ambassadeur Londres, ces instructions hardies: Le sieur de Bonrepans doit faire entendre tous en gnral, que le bruit qu'on a fait courir de prtendues perscutions que l'on fait en France aux religionnaires n'est pas vritable, Sa Majest ne se servant que de la voie des exhortations qu'elle leur fait donner pour les ramener l'glise. En mme temps l'assemble gnrale du clerg osait affirmer: Que c'tait _sans violences et sans armes_, que le roi avait rduit la religion rforme tre abandonne de toutes les personnes raisonnables, que les hrtiques taient rentrs dans le sein de l'glise par le chemin sem de fleurs que le roi leur avait ouvert. Bossuet, de son ct, s'adressant aux nouveaux convertis de son diocse, leur disait: Loin d'avoir souffert des tourments, vous n'en avez pas seulement entendu parler, j'entends dire la mme chose aux autres vques. Ces affirmations audacieusement mensongres soulevrent partout des protestations indignes; en voici une publie La Haye en 1687: Toute l'Europe sait les tourments que l'on a employs en France, et voici des vques, qui demeurent dans le royaume, qui ne l'ont pas seulement entendu dire... Croyez ces messieurs, qui soutiennent qu'ils n'ont pas entendu parler d'aucun tourment, eux dont les maisons ruines, les villes dtruite, les provinces saccages, les prisons et les couvents, les galres, les hommes estropis, les femmes violes, les gibets et les corps morts trans la voirie, publient la cruaut et une cruaut de dure. Le ministre Claude proteste ainsi: Si ce n'est pas un reste de pudeur et de conscience, c'en est un, au moins, de respect et de considration pour le public de ne pas oser produire devant lui ces violences dans leur vritable et naturelle forme, et de tcher de les dguiser pour en diminuer l'horreur. Cependant quelque favorable tour qu'on puisse donner cette conduite, il faut demeurer d'accord que c'est une hardiesse inconcevable, que de vouloir en imposer toute la terre; sur des faits aussi constants et d'un aussi grand clat que le sont ceux-ci, et d'entreprendre de faire illusion toute l'Europe, sur des vnements qu'elle apprend, non par des gazettes ou des lettres, mais, ce qui est bien plus authentique, par un nombre presque infini de fugitifs et de rchapps, qui vont porter leurs larmes et leurs misres aux yeux des nations les plus loignes. Frott, un des collaborateurs de Bossuet, de l'Angleterre o il est rfugi, crit l'vque de Maux, pour lui rappeler qu'on amenait des huguenots de force dans son palais piscopal, qu'il les menaait s'ils n'abjuraient pas, d'envoyer chez eux des gens de guerre qui leur tourneraient la cervelle. -- Il lui cite tel marchand chez lequel il a fait loger dix dragons, tel gentilhomme qui il en a mis trente sur les bras; les femmes, les enfants, les vieillards jets par lui dans les couvents; un moribond qu'il est venu menacer, s'il n'abjurait pas, de le faire jeter la voirie aprs sa mort, etc. Un nouveau converti du Vivarais s'crie: On nous a traits partout comme des esclaves, cependant on a l'impudence de dire que les moyens dont on s'est servi ont t les voies de grce, qu'on n'a employ que la charit. Voil de quelle manire on parle d'une perscution inoue, dont toute l'Europe a t tmoin. Dans la relation qu'elle crit aprs avoir fui l'tranger, Jeanne Faisses, une _rchappe des dragons_, donne cet chantillon des moyens employs par Louis XIV, pour ajouter au bonheur de ses sujets, celui d'une parfaite et entire runion, en les ramenant au giron de l'glise (Lettre de Louis XIV son ambassadeur d'Espagne), dans lequel ils rentraient par un _chemin sem de fleurs_ (dclaration de l'assemble gnrale du clerg)... sanglantes: Toute l'Europe, dit-elle, a t tmoin des dsolations que le malheureux effet de la fureur du clerg a cause en gnral au royaume, et en particulier aux pauvres fidles de la Religion, contre lesquels l'enfer a vomi tout ce qu'il peut avoir d'affreux et d'pouvantable, et, sans outrer les choses, ce petit chantillon peut faire voir jusqu'o est alle sa cruaut, car, que peut-on imaginer de pis que de semblables horreurs? Employer plus de cent mille soldats pour missionnaires, profs tourmenter tout le monde, entrer dans les villes et dans les bourgs les armes la main et crier: Tue! tue! ou la messe! manger, dvorer et dtruire toute la substance d'un peuple innocent, boire le vin se gorger, et rpandre le reste, donner la viande aux chiens et aux chats, la fouler aux pieds et la jeter la rue, donner le pain et le bl aux pourceaux et aux chevaux, vendre les meubles des maisons, tuer et vendre les bestiaux, brler les choses combustibles, rompre les meubles, portes et fentres, descendre et abmer les toits, rompre, dmolir et brler les maisons, battre et assommer les gens, les enfler avec des soufflets jusqu' les faire crever, leur faire avaler de l'eau sans mesure avec un entonnoir, les faire touffer la fume, les faire geler dans l'eau de puits, leur arracher les cheveux de la tte et les poils de la barbe avec des pincettes, leur arracher les ongles avec des tenailles, larder leurs corps avec des pingles, les pendre par les cheveux, par les aisselles, par les pieds et par le col, les attacher au pied d'un arbre et puis les y tuer, les faire rtir au feu comme la viande la broche, leur jeter de la graisse flamboyante sur le corps tout nu, faire dgoutter des chandelles ardentes sur leurs yeux, les jeter dans le feu, les empcher nuit et jour de dormir, battre des chaudrons sur leur tte jusqu' leur faire perdre le sens, les dchasser de leurs maisons coups de bton; les rattraper, les traner dans les prisons, dans les cachots, dans la boue, dans la fiente, les y faire mourir de faim, aprs s'tre dvor les doigts de la main; les traner l'Amrique, aux galres, aux gibets, aux chafauds, aux roues et aux flammes, violer filles et femmes aux yeux des frres et des maris attachs et garrotts, dterrer les corps morts, les traner par les rues, leur fendre le ventre, leur arracher les entrailles, les jeter dans les eaux, aux voiries, les exposer aux chemins publics, les faire dvorer aux btes sauvages..., tout cela et mille autres choses de mme nature sont des tmoignages du zle inconsidr de ceux qui perscutent les enfants de Dieu, sous prtexte de leur rendre service. Avec les terribles moyens qu'employaient les missionnaires botts pour venir bout de la constance de leurs htes, nul ne se sentait assez sr de lui-mme pour affronter les terribles dragons, chacun se disait qu'il en viendrait peut-tre faire comme le prsident du Parlement d'Orange, lequel, disait cyniquement Tess, aspirait l'honneur du martyre et ft devenu mahomtan, ainsi que le reste du Parlement, si je l'eusse souhait. La terreur des dragonnades, grandissant de jour en jour, on voyait des villes entires se convertir l'arrive des troupes. Metz, le jour de l'arrive des dragons, l'intendant convoque l'htel de ville, tous les huguenots de la localit, et presque tous signent, _sance tenante_, l'acte d'abjuration qu'il leur prsente, en leur disant que la volont du roi est qu'ils se fassent catholiques. Un bourgeois de Marseille conte ainsi comment se fit la conversion de la ville: Le second novembre 1685, jour du saint dimanche, est arriv en cette ville cent cavaliers, dits dragons, avec les noms des huguenots habitants en cette ville, allant cheval chaque maison desdits huguenots lui dire, de par le roi, si veulent obir l'arrt du roi _ou aller ds prsent en galres et leurs femmes l'Amrique_. Pour lors, voyant la rsolution du roi, crient tous haute voix: Vive le roi! et sa sainte loi catholique, apostolique et romaine, que nous croyons tous et obirons ses commandements! dont MM. les vicaires, chacun sa paroisse, les ont reus comme enfants de l'glise, et renonc Calvin et Luther. M. le grand vicaire les oblige d'assister tous les dimanches au prne, chacun sa paroisse, et les vicaires, avant de commencer la prire, les appelle chacun par Son nom, et eux de rpondre tout haute voix: _Monsieur_, _suis ici_. Un jour, sur l'annonce de l'arrive des dragons, toute la population huguenote du pays de Gex s'enfuit affole, passe la frontire et se rfugie Genve. Le laboureur avait laiss sa charrue et ses boeufs sur le sillon commenc, la mnagre apportait avec elle la pte, non encore leve, du pain qu'elle avait prpar pour mettre au four, les plus presss avaient pass le Rhne la nage avec leurs bestiaux; c'tait l un des premiers flots de l'migration qui allait bientt inonder tous les pays de l'Europe. Dans la Saintonge, des populations entires avaient quitt leurs villages et s'taient rfugies dans les bois o elles vivaient comme des btes de l'herbe des champs. Louvois crit Foucault: Il y a dans quatre paroisses de la Rochelle, six cents personnes qui ne se sont pas converties, parce qu'elles avaient toutes dsert et s'taient mises dans les bois; comme elles n'y pourraient tenir dans la rigueur de l'hiver qui va commencer, Sa Majest trouvera bien agrable que vous sollicitiez M. de Vrac _d'y faire loger des troupes dans la fin de ce mois._ Pour fuir ces terribles dragons convertisseurs, les huguenots quittaient leurs maisons, fuyant au hasard travers champs, travers bois. Migault trouve sur sa route une dame fuyant, portant un enfant la mamelle et suivie de deux autres en bas ge, courant affole, ne sachant o aller. Croyant toujours avoir les dragons sa poursuite, elle marchait toujours devant elle et passa plusieurs jours en rase campagne, sans abri et manquant de nourriture. C'tait un crime de fuir les dragons. De Noailles ayant donn huit jours aux habitants de Nmes pour se convertir, il fit publier que ceux qui s'en taient alls, par crainte des dragons, eussent revenir dans trois jours _sous peine d'tre pendus ou mis aux galres:_ Une ordonnance dcida que les maisons de ceux qui s'taient absents de chez eux seraient rases, quant aux imprudents qui donnaient asile ces huguenots errants, on les dclara passibles de grosses amendes. Inform, dit l'intendant Foucault, que plusieurs personnes donnent journellement retraite dans leurs maisons aux religionnaires _qui abandonnent les leurs pour se mettre couvert des gens de guerre_, _ce qui retarde et empche mme souvent leur conversion_, fait trs extrmes dfenses toutes personnes de donner retraite dans leurs chteaux ou maisons aux religionnaires, sous quelque prtexte que ce puisse tre, peine de mille livres d'amende. Anne de Chauffepied, dont le chteau avait t dragonn, avait trouv asile chez Mme d'Olbreuse, parente de Mme de Maintenon. Ds le mois suivant, dit-elle, M. et Mme d'Olbreuse furent avertis que Mme de Maintenon ne trouvait pas bon qu'ils nous gardassent chez eux. Mme d'Olbreuse crivit l-dessus, une lettre pleine de bonts pour nous cette dame, pour la supplier de nous laisser auprs d'elle, sachant qu'elle le pouvait facilement si elle le voulait. Mais sa duret ne put tre amollie l-dessus, et, sans rien crire elle-mme, elle fit mander Mme d'Olbreuse qu'elle nous renvoyt, si elle ne voulait avoir bientt sa maison pleine de dragons. Quant ceux qui donnrent assistance aux fugitifs allant chercher asile hors des frontires, ou qui leur servaient de guides, ils taient passibles de la peine des galres, parfois mme de la peine de mort. Ainsi le Parlement de Rouen condamne tre pendus et trangls les deux fils du laboureur Lamy, atteints et convaincus _d'avoir donn retraite et couch dans leurs maisons des religionnaires avec leurs hardes et chevaux pour faciliter et favoriser leur sortie du royaume_. De mme la cour de Metz avait condamn tre pendus et trangls Jontzeller et sa femme Anne Keller convaincus savoir ledit Jontzeller, d'tre venu aux environs de cette ville pour y joindre lesdits religionnaires et les conduire hors du royaume, de les avoir guids secrtement la nuit et les avoir cachs chez lui pendant un jour; ladite Keller d'avoir empch leur capture... d'avoir, par deux fois teint les lampes, et, par ce moyen, donn lieu l'vasion desdits. Mais les peines terribles dictes, soit contre les fugitifs eux- mmes, soit contre ceux qui aidaient leur vasion hors du royaume, ne purent empcher l'exode des protestants, cet pilogue fatal des dragonnades. CHAPITRE VI L'MIGRATION _Caractre de l'migration_. _-- Les puissances protestantes_. _-- migration des capitaux_. _-- Espions_. _-- Guides et capitaines de navires tratres.-- Corsaires et Barbaresques.-- Rfugis rclams_, _chasss ou enlevs.-- Dsir de retour_. _-- Rentre_. _Par la force_. _-- Dispersion de rfugis_. _-- Projet de Henri Duquesne_. _-- Rle militaire des rfugis_. _-- Les consquences de l'migration._ On ne peut s'empcher de reconnatre avec Michelet, que l'migration des huguenots a un caractre tout particulier de grandeur; si le huguenot franchissait la frontire, ce n'tait pas, comme l'migr de 1793, pour sauver sa tte, et il n'tait pas chass de son pays, comme le Maure l'avait t de l'Espagne. Tout au contraire, s'il voulait rester et prendre le masque catholique, il lui tait offert, pour prix d'une facile hypocrisie, honneurs, faveurs et privilges de toutes sortes. Qu'il et t ou non contraint par la violence renier des lvres sa foi religieuse, le pril ne commenait pour lui que du moment o il se mettait en route pour aller chercher au-del des frontires, une terre de libert de conscience o il pt avoir la libert de prier Dieu sa manire. Pour se soustraire au viol journalier de sa conscience, il lui fallait tout quitter, renoncer ses biens, abandonner ses parents, sa femme, ses enfants, tous les tres qui lui taient chers, et s'exposer, s'il chouait dans sa tentative d'vasion, des peines terribles. S'il russissait franchir la frontire, c'tait l'exil au milieu d'une population trangre dont il ne connaissait ni les moeurs ni la langue, et la dure ncessit de mendier son pain ou de gagner sa vie pniblement la sueur de son front. On sait quel point le Franais est attach son pays, et combien, alors mme qu'il s'agit d'aller se fixer l'tranger avec tous les siens et en emportant son avoir, il a de la peine s'arracher aux liens multiples et invisibles qui le retiennent son pays natal; combien devait tre grand le dchirement de coeur du huguenot, oblig de s'expatrier dans les conditions que je viens d'indiquer, et combien, une fois arriv l'tranger, devait tre amer pour lui le regret de la patrie, regret qu'un rfugi traduit loquemment en ces quelques mots: _la patrie me revient toujours coeur_. Il fallut donc que la rvolte de la conscience ft bien puissante pour que l'migration des huguenots en vint prendre les proportions d'un vritable exode et constitut pour la France un dsastre. Au dbut de l'migration, alors qu'il n'y avait point de peines dictes contre ceux qui seraient surpris sur les frontires, _en tat de sortir du royaume_, il tait difficile d'empcher les huguenots de passer la frontire. En effet, l'dit de 1669 maintenait le droit de sortir du royaume pour tous les Franais, sortant de temps en temps de leur pays pour aller travailler et ngocier dans les pays trangers, et il ne leur dfendait que d'aller s'tablir dans les pays trangers, par mariages, acquisitions d'immeubles et transport de leurs familles et biens, _pour y prendre leurs tablissements stables et sans retour_. C'est pourquoi Chteauneuf recourait cet expdient pour empcher l'migration des huguenots, il crivait aux intendants: Sa Majest trouve bon qu'on se serve de sa dclaration qui dfend tous ceux, de la religion prtendue rforme, d'envoyer et de faire lever leurs enfants dans les pays trangers avant l'ge de seize ans, pour faire entendre ceux de la dite religion qui voudront se retirer hors du royaume, que, _quand on leur laisserait cette libert_, on ne permettra point qu'ils emmnent leurs enfants au-dessous de cet ge, ce qui, sans doute, sera un bon moyen pour empcher les pres et mres de quitter leurs habitation... Plus d'une fois, du reste, le gouvernement devait avoir recours ce cruel expdient de mettre les huguenots dans cette douloureuse alternative, ou d'tre spars de leurs enfants, ou de renoncer aller chercher sur la terre trangre la libert religieuse qu'on leur refusait en France. Ainsi, pour les rares notabilits protestantes qui l'on ne crut pas pouvoir refuser la permission de sortir de France, on eut soin de retenir leurs enfants pour les mettre aux mains des convertisseurs; il en fut de mme pour les _opinitres_, qu'aprs un long temps de relgation ou d'emprisonnement, on se dcida expulser. Quant aux ministres que l'dit de rvocation mettait dans l'alternative, ou de sortir de France, dans un dlai de quinze jours, ou d'abjurer, ds le 21 octobre 1685, une circulaire aux intendants prescrivait de ne comprendre dans les brevets qu'on leur accordait, que leurs enfants _de l'ge de sept ans ou au- dessous_, les autres devant tre retenus en France. Que de scnes dchirantes provoques par cette cruelle disposition! C'est ainsi que lorsque les quatre pasteurs de Metz, Ancillon, Bancelin, Joly et de Combles, furent accompagns par les fidles de leurs glises, jusqu'aux bords de la Moselle o ils devaient s'embarquer pour prendre le chemin de l'exil, on vit _leurs seize enfants_, ayant dpass tous l'ge de sept ans, les treignant dans la douleur et dans les sanglots, ne voulant pas se sparer d'eux. Peut-tre, cette obligation de se sparer des tres qui leur taient les plus chers fut-elle la cause dterminante de l'abjuration de plus d'un ministre, car les huguenots avaient au plus haut degr les sentiments de la famille, et l'on vit mme des fugitifs qui avaient russi franchir la frontire, revenir, bravant tous les prils, se rsignant mme la douloureuse preuve d'une feinte abjuration, pour reprendre ceux de leurs enfants qu'ils n'avaient pu emmener avec eux en partant. Le baron Collot d'Escury allant rejoindre sa femme et ses enfants, qu'il avait fait partir en avant pour sortir avec eux du royaume, est pris et contraint d'abjurer: C'est un malheur, dit son fils, qui lui a tenu fort coeur. Mais, sans cela, sa femme et ses enfants n'auraient gure pu viter d'tre repris. Ainsi, c'est un sacrilge qu'il a commis pour l'amour d'eux, dont nous et les ntres doivent tout jamais lui tenir compte. Le baron d'Escury avait laiss chez un de ses amis le dernier de ses enfants, _le trouvant trop jeune pour supporter les fatigues d'un si pnible voyage._ Aprs avoir abjur, il alla le reprendre et rejoignit avec lui le reste de sa famille _aimant mieux que Dieu le retirt lui que de le laisser dans un pays o il aurait t lev dans une religion si oppose aux commandements de Dieu._ Mlle de Robillard sollicite en pleurant le capitaine de navire qui l'emmenait en Angleterre avec quatre de ses frres et soeurs, pour qu'il consentie emmener, _par-dessus le march_, sa plus jeune soeur ge seulement de deux ans. Elle fait tant qu'elle russit. Cette petite fille de deux ans, tant ma soeur et ma filleule, dit-elle, je me croyais d'autant plus oblige _ la tirer de l'idoltrie_ que les autres. La femme d'un gentilhomme, Jean d'Arbaud, lequel s'tait converti, avait mis couvert, chez ses parents, quatre de ses dix enfants; on lui avait laiss les trois plus jeunes; elle se dcide fuir avec eux: Je me vis contrainte, dit-elle, de prendre la rsolution de me retirer, et de faire mon possible _pour sauver mes pauvres enfants..._ fortifie par la grce de Dieu et par la nouvelle que je venais de recevoir que mon mari, avec le procureur du roi, venait _de m'enlever mes deux filles_, _l'ane et la troisime_, _pour les mettre dans le couvent..._ Me servant de l'occasion de la foire de Beaucaire, m'y ayant fait traner avec mes enfants dans un pitoyable quipage, et dguise pour ne pas tre reconnue; mais ce qu'il y a de surprenant, ce fut d'avoir reconnu mon mari en chemin, dans son carrosse, qui, accompagn de M. le procureur du roi, menait mes deux pauvres filles captives que je reconnus d'abord, et auxquelles, aprs un triste regard et plusieurs larmes rpandues d'une mre fort afflige, je ne pus donner autre secours que celui de mes prires et ma bndiction, n'ayant os me donner connatre, de peur de perdre encore les autres. Dieu sait avec quelle amertume de coeur je poursuivis mon chemin, me voyant dans l'obligation d'abandonner un mari, peut- tre pour jamais, que j'aimais extrmement _avant sa chute_, et deux de mes filles exposes toutes les plus violentes contraintes, et tre mises le jour mme dans un couvent. Mais enfin, voyant que je n'avais pas de temps perdre, tant assure que l'on me poursuivrait dans ma fuite, je pris au plus vite le chemin le moins dangereux, qui tait celui de Marseille, o j'ai rencontr mes deux filles que j'avais auparavant envoyes du Dauphin pour les mettre couvert et qui avaient ordre de s'y rendre. Et de l, j'allai jusqu' Nice, jusqu'a Turin, et de Turin Genve, o j'arrivai avec mes six enfants, par la grce de Dieu, aprs avoir t un mois en chemin, souffert une grande fatigue, et consum ce que je pouvais avoir sur moi. L, j'eus la joie de voir mon fils an, l'autre tant parti depuis deux ou trois mois avec M. le baron de Faisse, pour avoir de l'emploi. On trouve sur une liste de rfugis bretons conserve Oxford, les mentions suivantes: Mme de la Ville du Bois et ses quatre enfants, elle a laiss en France son mari _dont elle s'est drobe_, et un enfant de trois mois qu'elle n'a pu sauver. Mme de Mre et trois enfants, elle s'est aussi drobe de son mari, et a laiss une petite fille de six mois qu'elle n'a pu sauver. Combien de familles se mettaient en route pour l'exil et ne se retrouvaient pas au complet au-del de la frontire, ayant laiss sur la route quelques-uns de leurs membres, succombant aux fatigues du voyage ou retombs aux mains des convertisseurs. Mme Bonneau, de Rennes gagne l'Angleterre avec sa mre et cinq petits enfants, son mari arrt trois fois en voulant se sauver, tait en prison ou aux galres. Voici, d'aprs une relation conserve Friedrichsdorf, la relation des preuves subies par la famille Privat, de Saint- Hippolyte de Sardge dans le Languedoc: La mre fut massacre par les dragons, le pre Antoine Privat fut jet dans une forteresse... ses onze enfants, dont le plus g avait dix-sept ans, erraient dans l'abandon et la misre. Un jour que fatigus, ils se tenaient appuys contre les murs d'une vieille tour, ils entendirent une voix qui gmissait au fond de la tour... Le soir quelque chose tomba du haut de la tour leurs pieds, c'tait un cu de six livres envelopp dans un papier. Ils lurent sur le papier: _Mes enfants_, _voici tout ce que j'ai_. _Allez vers l'Est et marchez longtemps_, _vous trouverez un prince agrable Dieu qui vous recueillera_. _-- Antoine Privat._ Les enfants prirent confiance et marchrent vers l'Est, ils marchaient depuis quatre mois, lorsqu'ils arrivrent dans une grande et belle ville, o ils tombrent puiss sur une promenade, cette grande et belle ville tait Francfort... Les bourgeois de Francfort donnrent asile aux neuf filles, et plus tard les marirent. Les deux garons s'en allrent vers l'lecteur de Hesse qui leur permit de s'tablir Friedrichsdorf. Adrien le Nantonnier, migr en Angleterre, veut passer en Hollande, il est pris par un corsaire algrien et meurt en esclavage, aprs avoir pass plusieurs annes dans les fers. De ses dix enfants, un seul, son fils an, est converti et reste en France, ses quatre grandes filles et deux de ses fils dports en Amrique comme opinitres, parviennent s'chapper et regagner l'Europe. Ses trois plus jeunes filles, cruellement tourmentes l'hpital de Valence par le froce d'Hrapine, finirent par tre expulses et se retirrent Genve. Michel Nel et sa femme, fille du clbre ministre Dubosc, avaient trois enfants; ils gagnent la Hollande, ayant perdu deux de leurs enfants qui prissent de misre en route; le troisime tombe aux mains des soldats la frontire: quelques mois aprs, il meurt dans la maison de la Propagation de la foi, o il avait t enferm. M. de Marmande et sa femme partent avec un enfant au berceau, on leur avait enlev cinq filles et un garon de cinq ans pour les lever au couvent. Le baron de Neufville migre avec ses deux jeunes fils; sa femme, contrainte d'abjurer, ne peut emmener avec elle que les deux plus jeunes de ses quatre filles. Ils taient bien nombreux les rfugis qui, ayant laiss quelques- uns de leurs enfants aux dures mains des convertisseurs, redisaient chaque jour cette touchante prire, imprime en 1687 Amsterdam: Mon Seigneur et mon Dieu, tu vois la juste douleur qui me presse. Pour te suivre j'ai abandonn ce que j'avais de plus cher, je me suis spar de moi-mme, j'ai rompu les plus forts liens de la nature, j'ai quitt mes enfants a qui j'avais donn la vie. Mais quand je rflchis sur les dangers o ils se trouvent et sur les ennemis qui les environnent, mon regard se trouble, mes penses se confondent, ma constance m'abandonne et, comme la dsole Rachel, je ne peux souffrir qu'on me console. Et Louis XIV qui, par la perscution religieuse, divisait les familles de cette terrible faon, ne craignait pas, pour retirer aux femmes et veuves protestantes l'administration de leurs biens, d'invoquer ce prtexte: que leur opinitret divisait les familles! Beaucoup de rfugis, surtout la premire heure, arrivaient dnus de tout. Au mois de septembre 1685, les pasteurs de Vevey mandent Berne que soixante et un fugitifs, vitant les cruauts des gens de guerre du roi, viennent d'arriver: ils sont venus, disent-ils, _avec leurs corps seulement_, n'ayant apport la plupart que leur seul habit et la chemise qui s'est trouve sur leur corps. Sur la terre d'exil, le conseiller Beringhen, beau-frre du duc de la Force, pouvait dire: Je suis mari sans femme, pre sans enfants, conseiller sans charge, riche sans fortune. Madame Cagnard, parvenue gagner la Hollande avec ses deux filles, n'eut d'autre ressource pour vivre que le produit de la vente d'un collier de perles, seul reste de son opulence passe. -- Henri de Mirmaud arrive Genve avec ses deux petites filles et un vieux serviteur, ne possdant plus que quatre louis d'or; c'tait la mme somme qui restait Mlle de Robillard, quand elle fut dbarque le soir, sur une plage dserte en Angleterre, avec ses quatre jeunes frres et soeurs. M. de la Boullonnire, dit une relation, qui tait fort voluptueux et aimait ses aises, dut se faire, en Hollande, correcteur de lettres et travailler _ coeur crev_, pour gagner vingt sous par jour. Le baron d'Aubaye, ayant abandonn 25.000 livres de rentes, n'avait en poche que trente pistoles. Madame d'Arbaud, qui avait 18 000 livres de rente, arrive dnue l'tranger avec neuf enfants dont le plus jeune avait sept ans. Dans sa relation d'un voyage fait par lui Ulm, un ministre dit: Le bourgmestre m'avoua qu'il tait vrai qu'on refusait l'entre de la ville ceux de nos rfugis qu'on croyait tre sur le pied de mendiants, que c'tait parce que quelques semaines auparavant une troupe d'environ deux cents personnes s'tant trouve coucher Ulm, la nuit du samedi au dimanche, le dimanche matin cette grande troupe se trouva la porte de l'glise, lorsque l'assemble se formait, et que lui-mme, touch de l'tat de tant de pauvres gens, avait exhort l'assemble la charit; que cela avait produit des aumnes considrables l'issue de la prdication; mais, que ces gens, non contents de cela, rpandus ensuite par toute la ville, allant clochant et mendiant, que cela avait dur trois ou quatre jours, que la bourgeoisie, non accoutume cela, avait t oblige de faire prendre des mesures pour l'viter. -- Il ajouta que deux choses l'avaient fort touch, la premire de voir tant de peuple sans conducteur, et sans que quelqu'un entendit l'allemand ou le latin, la seconde que ces pauvres gens _paraissaient tous muets_, _ne faisaient que tendre la main avec quelque son de bouche non articul_, qu'il n'avait jamais si bien compris qu'alors que la diversit de la langue ft une si grande incommodit. Les Puissances protestantes, comprenant quelle chance inespre c'tait pour elles, d'hriter des meilleurs officiers de terre et de mer, des plus habiles manufacturiers, ouvriers et agriculteurs de la France, rivalisrent de zle charitable, en prsence du flot sans cesse grossissant des migrants arrivant la bourse vide, et parfois la sant perdue par suite des fatigues et des privations de la route. La Suisse multiplia ses sacrifices sans se lasser, et Genve, aprs avoir pendant dix ans hberg les innombrables fugitifs qui la traversaient pour se rendre dans les divers tats protestants de l'Europe, finit par garder trois mille rfugis qui s'tablirent dfinitivement chez elle. La Hollande donna aux fugitifs des maisons, des terres, des exemptions d'impt, et cra de nombreux tablissements de refuge pour les femmes. -- Le Brandebourg fit des villes pour nos rfugis. L'Angleterre s'imposa pour eux des sacrifices considrables. Un comit franais, tabli, Londres, rpartissait entre les rfugis les sommes alloues l'migration; les rapports de ce comit constatent que des secours hebdomadaires taient donns 15500 rfugis en 1687, 27 000 en 1688. Ce n'tait pas seulement par zle charitable, c'tait aussi par intrt que certaines puissances attiraient les rfugis chez elles en leur offrant des terres et des exemptions d'impt, des avantages de toute sorte, c'est ainsi que pour le grand lecteur de Brandebourg, Lavisse, fait observer avec raison que: ce prince eut l'heureuse fortune, _qu'en repeuplant ses tats dvasts_, _c'est--dire en servant ses plus pressants intrts_, il s'acquit la renomme, d'un prince hospitalier, protecteur des perscuts et dfenseur de la libert de conscience. Mais tous les migrants n'arrivaient pas sans argent, tant s'en faut, l'argent affluait en Hollande et en Angleterre la suite de la rvocation, et bien que les plus riches eussent cherch asile en Hollande, l'ambassadeur de Louis XIV en Angleterre, crivait en 1687 que la Monnaie de Londres avait dj fondu neuf cent soixante mille louis d'or. -- Suivant un auteur allemand, deux mille huguenots de Metz s'taient enfuis dans le Brandebourg en emportant plus de sept millions. Suivant le marchal de Vauban, ds 1689, l'migration des capitaux s'levait au chiffre de soixante millions et Jurieu estimait que, en moyenne, chaque rfugi avait emport deux cents cus. Le gouvernement de Louis XIV avait pourtant fait l'impossible, pour arrter cette migration des capitaux. Les huguenots parents ou amis des fugitifs, dissimulant leur sortie du royaume, leur faisaient parvenir l'tranger les revenus de leurs biens, mis l'abri de la confiscation par cette dissimulation, et pour lesquels ils s'taient fait consentir des baux fictifs. On fit appel aux dlateurs, et la moiti de la fortune laisse par les fugitifs, fut attribue celui qui signalait leur vasion. Des fugitifs ayant, avant leur dpart, confi leur fortune des amis catholiques qui l'avaient prise sous leur nom; une ordonnance accorda aux dlateurs de ces biens recls, la moiti des meubles et dix ans des revenus des immeubles. Puis on intressa les parents la ruine des fugitifs, en les envoyant en possession des biens de ceux-ci, comme s'ils fussent morts intestats. Beaucoup d'entre eux cependant continurent ne se regarder que comme de simples mandataires, et faire parvenir aux rfugis le montant de leurs revenus; on les surveillait, et, du moindre soupon, on les menaait de leur retirer la jouissance des biens dont ils avaient t envoys en possession. -- Cependant Marikofer et Weiss constatent qu'en Suisse et dans le Brandebourg, un grand nombre de rfugis recevaient, sous forme d'envois de vins, soit leurs revenus, soit les valeurs qu'ils avaient dposes en mains sres avant de partir. Les fugitifs, avant de quitter la France, vendaient vil prix leurs immeubles ou consentaient des baux onreux, afin de se faire de l'argent. Pour les empcher de pouvoir en agir ainsi le roi dcrte: Dclarons nuls tous contrats de vente et autres dispositions que nos sujets de la religion prtendue rforme, pourraient faire de leurs immeubles, _un an avant leur retraite du royaume._ Pour luder cette loi il fallait trouver un acheteur consentant antidater l'acte de vente lui consenti par un fugitif, moins d'un an avant sa sortie du royaume. Cela se trouvait encore, des conditions onreuses naturellement, puisque l'acheteur courait risque, si la fraude tait dcouverte, de voir confisquer les biens qui lui avaient t vendus. Pour porter remde au mal, une loi interdit quiconque a t protestant ou est n de parents protestants de vendre ses biens immeubles, et mme _l'universalit de ses meubles et effets nobiliaires sans permission_, et cette interdiction de vente fut renouvele tous les trois ans jusqu'en 1778. Voici, d'aprs une pice authentique, la requte que devait adresser au Gouvernement celui qui, ayant du sang huguenot dans les veines, voulait vendre ses immeubles: Aujourd'hui, 3 fvrier 1772, le roi tant Versailles, la dame X... a reprsent Sa Majest qu'elle possde ... un domaine de la valeur de neuf mille livres qu'elle dsirerait vendre, mais, qu'tant issue de parents qui ont profess la religion prtendue rforme, _elle ne peut faire cette vente sans la permission de Sa Majest_. Le huguenot qui voulait prparer sa fuite, ne pouvant dsormais ni aliner ni affermer ses immeubles, mme vil prix, n'avait plus d'autre moyen de se procurer de l'argent ncessaire au voyage que de vendre, comme il le pouvait, une partie de ses effets et objets mobiliers. -- L encore, nouvel obstacle cr par le gouvernement; Metz, dit Olry, il y avait des dfenses si fortes _de rien acheter de ceux de la religion_, que ce fut aprs de gros dommages, que nous emes l'argent des effets que l'on achetait de nous _pour le quart de ce qu'ils valaient; _au chteau de Neufville, prs d'Abbeville, les dragons, dit une relation, avaient trouv la maison fort garnie, _on n'avait pu rien vendre_, il y avait plus de trois mois qu'il y avait _des dfenses secrtes de rien acheter et aux fermiers de rien payer_. Ce n'tait pas seulement la difficult de vendre, qui empchait les huguenots de raliser leur pcule de fuite, c'tait la ncessit de le faire secrtement, de ne se procurer de l'argent que peu peu, et de diffrentes mains, de manire de pas veiller les soupons du clerg et de l'administration. Pour se rendre compte du soin jaloux avec lequel l'administration surveillait les ventes d'objets mobiliers, il faut consulter dans le registre des dlibrations de la ville de Tours (sance du 27 octobre 1685), l'tat des objets achets aux rforms par les marchands et particuliers catholiques. Quatre-vingt-quinze rforms sont signals comme ayant vendu des bijoux, des meubles, des tapisseries, des tableaux, du linge, de la batterie de cuisine. La dame Renou a vendu deux armoires pour quatre livres dix sous, la veuve Dubourg, un moulin passer la farine pour sept livres vingt sols, de Sicqueville, deux guridons pour trois livres, Brethon, deux miroirs, deux lustres et une tapisserie pour six cent cinquante livres, Mlle Briot, un fil de perles pour cinq cent livres, Jallot, de la vaisselle d'argent pour neuf cent soixante-douze livres. Comme l'avait conseill Fnelon dans son mmoire Seignelai, on veillait empcher non seulement les ventes de biens et de meubles, mais encore les alinations, les gros emprunts. De cette manire, on empchait les huguenots non commerants de raliser facilement leur fortune l'avance pour la faire passer l'tranger. Pour les commerants, Seignelai fit en vain strictement visiter les navires partant pour l'tranger, qu'il croyait remplis de tonneaux d'or et d'argent; cette visite ne pouvait amener de rsultats; car, c'est au moyen de lettres de change tires sur les diverses places de l'Europe, que les commerants faisaient passer l'tranger leur fortune, consistant en valeurs mobilires. Weiss dit que quelques familles commerantes de Lyon firent passer de cette manire jusqu' six cent mille cus en Hollande et en Angleterre. Le Gouvernement demeura impuissant, aussi bien pour arrter l'migration des capitaux que pour empcher celle des personnes, bien qu'il et dict les plus terribles peines contre les fugitifs et contre ceux qui favoriseraient directement ou indirectement leur vasion. Un dit de 1679 avait dict la peine de la confiscation de corps et de biens contre les religionnaires qui seraient arrts sur les frontires_ en tat de sortir _du royaume, ou qui, aprs tre sortis de France seraient apprhends sur les vaisseaux trangers ou autres; une dclaration du 31 mai 1685 substitua la peine de mort celle des galres pour les hommes, de l'emprisonnement perptuel pour les femmes, avec confiscation des biens pour tous, peine moins svre, dit le roi, _dont la crainte _les puisse empcher de passer dans les pays trangers pour s'y habituer. Ce n'tait point par humanit qu'tait faite cette substitution de peine, mais par suite de l'impossibilit o l'on se trouvait de punir de la peine capitale un si grand nombre de coupables; ce qui le montre bien, c'est qu'un dit du 12 octobre 1687 substitue au contraire la peine de mort celle des galres pour ceux qui auront favoris directement ou indirectement l'vasion des huguenots. La crainte de la peine des galres n'arrta pas plus que celle de la peine de mort, le flot toujours grossissant de l'migration, mais les galres se remplirent de malheureux arrts _en tat de sortir_ du royaume. Marteilhe, acquitt du fait d'vasion, bien qu'arrt sur les frontires, vit son procs repris sur ordre exprs de la Cour et fut envoy aux galres. Mascarenc, arrt trente ou quarante lieues de la frontire, fut plus heureux; condamn aux galres par le parlement de Toulouse, il interjeta appel de l'arrt, et, aprs deux annes d'emprisonnement, on le tira de son cachot, et, plac dans une chaise porteurs, les yeux bands, il fut conduit, non aux galres, mais la frontire avec ordre de ne jamais rentrer en France. Comme il se faisait un grand commerce de _faux_ passeports, le gouvernement se montra impitoyable pour les vendeurs de ces _faux_ passeports et fit pendre tous ceux qu'il dcouvrit; des fonctionnaires complaisants en vendirent de vrais beaux deniers comptants, mais le plus souvent c'tait avec des passeports dlivrs rgulirement des catholiques que les huguenots franchissaient impunment la frontire. Mme de la Chesnaye, ayant le passeport d'une servante catholique fort couperose, tait oblige, pour rpondre au signalement de ce passeport, de se frotter tous les matins le visage avec des orties. Chauguyon et ses compagnons voyageaient avec un passeport dlivr par le gouverneur de Sedan des marchands catholiques se rendant Lige; avec ce passeport ils franchirent un premier poste de garde-frontires, mais ils furent arrts par un second plus souponneux. Les surveillants taient, du reste, toujours en crainte d'avoir laiss passer des fugitifs avec un passeport faux ou emprunt et c'est cette crainte qui assura le succs de la ruse employe par M. de Fromont, officier aux gardes. Accompagn de quelques religionnaires, dguiss en soldats, il se prsente la porte d'une ville frontire et demande si quelques personnes n'ont point dj pass. Oui, rpond le garde, et avec de bons passeports. Ils taient _faux_! s'crie Fromont et j'ai ordre de poursuivre les fugitifs! Sur ce il se prcipite avec ses compagnons, et on les laisse tranquillement passer. Pour passer l'tranger, sous un prtexte ou sous un autre, des religionnaires obtenaient qu'on leur dlivrt un passeport; ainsi le seigneur de Bourges, matre de camp, grce au certificat que lui dlivre un mdecin de ses amis, obtient un passeport pour aller aux eaux d'Aix-la-Chapelle, soigner sa prtendue maladie; la frontire passe, il va se fixer en Hollande. Pour viter de semblables surprises, on ne dlivre plus de passeports que sur l'avis conforme de l'vque et de l'intendant, et l'on exige de celui qui l'obtient, le dpt d'une somme importante, _comme caution de retour_. On en vint mettre, pour ainsi dire, le commerce en interdit, en obligeant les ngociants acheter la permission de monter sur leurs navires pour aller trafiquer l'tranger, au prix de dix, vingt ou trente mille livres. La caution n'tait pas toujours, quel que ft son chiffre, une garantie absolue de retour; ainsi le clbre voyageur Tavernier ayant d acheter 50 000 livres la permission d'aller passer un mois en Suisse, fit le sacrifice de la caution qu'il avait dpose et ne repassa jamais la frontire. On veut obliger les huguenots se faire les inspecteurs de leurs familles et les garants de leur rsidence en France. Un raffineur de Nantes, dont la femme _ne paraissait pas _depuis quelque temps, est oblig de donner caution de mille livres que sa femme reviendra dans le dlai d'un mois. Le prfet de police d'Argenson, ne consent faire sortir de la Bastille Foisin, emprisonn comme _opinitre_, que s'il se rsigne dposer deux cent mille livres de valeurs, comme garantie que, ni sa femme, ni ses enfants ne passeront l'tranger. D'Argenson conseille d'attribuer l'emprisonnement de Foisin cette cause qu'il aurait t _prsum complice _de l'vasion de sa fille. Il ne serait pas inutile, ajoute-t-il, que les protestants, apprhendant de se voir ainsi impliqus et punis pour les fautes de leurs proches, ne se crussent obligs de les en dtourner et ne devinssent ainsi les inspecteurs les uns des autres. Metz, dit Olry, on rendait les pres responsables de leurs enfants, on mit dans les prisons de la ville plusieurs pres, gens honorables, voulant qu'ils fissent revenir leurs enfants. Rouen, de Colleville, conseiller au parlement, fut emprisonn _comme souponn_ de savoir le lieu de retraite de ses filles. Non seulement on tentait d'obliger les parents faire revenir leurs enfants lorsqu'ils les avaient mis couvert, mais encore, on retenait les familles domicile, sous la surveillance ombrageuse de l'administration et du clerg, pour pouvoir prvenir tout projet d'migration. Ds le lendemain de l'dit de rvocation, Fnelon, _policier mrite_, conseillait Seignelai de veiller sur les changements de domicile des huguenots, lorsqu'ils ne seraient pas fonds sur quelque ncessit manifeste. En 1699, pour faciliter cette surveillance, une dclaration interdit aux huguenots de changer de rsidence sans en avoir obtenu _la permission par crit_; cette permission fixait l'itinraire suivre, et si l'on s'en cartait, on tait bien vite arrt. Le plus simple dplacement temporaire tait suspect, et le clerg le signalait. Ainsi, en 1686, Fnelon recommande Seignelai de renforcer la garde de la rivire de Bordeaux; tous ceux qui veulent s'enfuir allant passer par l _sous prtexte de procs_, et ayant lieu de craindre qu'il parte un grand nombre de huguenots par les vaisseaux hollandais qui commencent venir pour la foire de mars Bordeaux. Ce qui tait encore plus dangereux, pour les huguenots voulant s'enfuir, que l'inquisitoriale surveillance du clerg, c'taient les faux frres, qui, l'tranger et en France, servaient d'espions l'administration. L'ambassadeur d'Avaux entretenait en Hollande de nombreux espions parmi les rfugis, et, grce eux, il pouvait prvenir le gouvernement des projets d'migration que tel ou tel huguenot mditait et dont il avait fait part ses parents ou ses amis migrs. Tillires, un des meilleurs espions de d'Avaux, le prvient un jour qu'un riche libraire de Lyon a fait passer cent mille francs son frre et se prpare le rejoindre en Hollande; un autre jour, il lui annonce que Mme Millire vient de vendre une terre 24 000 livres et qu'elle doit incessamment partir, emportant la moiti de cette somme qu'elle a reue comptant; une autre fois, enfin, il lui donne avis qu'une troupe de 500 huguenots environ doit partir de Jarnac pour Royan et s'embarquera sur un vaisseau qui devra se trouver quelques lieues de l, au bourg de Saint- Georges. Les espions n'taient pas moins nombreux en France; moyennant une pension de cent livres qu'il servait l'ancien ministre Dumas, Bville connaissait la plupart des projets des huguenots du Languedoc; Paris de nombreux espions tenaient le prfet de police au courant de ce qui se passait dans les familles huguenotes; en Saintonge, Fnelon se servait, pour espionner les nouveaux convertis, du ministre Bernon, dont il tenait _la conversion secrte_, et il conseillait Seignelai de donner des pensions secrtes aux chefs huguenots par lesquels _on saurait bien des choses_, disait-il. En dehors des espions attitrs, les huguenots avaient craindre encore la trahison de leurs prtendus amis ou de leurs parents, lesquels, par intrt, ou pour mriter les bonnes grces d'un protecteur catholique, n'hsitaient pas parfois les dnoncer. Deux jeunes gens de Bergerac confient leurs projets de fuite un officier de leurs amis qui avait pous une protestante de leur pays, ils lui content qu'ils doivent se dguiser en officiers, prendre telle route et sortir par tel point de la frontire. Cet officier, pour se faire bien voir de la Vrillire, qui il rclamait la leve du squestre mis sur les biens des frres huguenots de sa femme, donne ce ministre toutes les indications ncessaires pour faire prendre ses amis trop confiants, et ceux-ci sont arrts au moment de franchir la frontire. Un faux frre demande sa parente, madame du Chail, de lui fournir les moyens de passer l'tranger; celle-ci lui fait donner, par un de ses amis, des lettres de recommandation pour la Hollande, et, par une demoiselle huguenote, l'argent ncessaire pour faire le voyage. Le misrable les dnonce tous trois et les fait arrter. Ds le mois d'octobre 1685, une ordonnance avait enjoint aux religionnaires, qui n'taient pas habitus Paris depuis plus d'un an, de retourner au lieu ordinaire de leur demeure, mais les huguenots n'en continuent pas moins affluer Paris, o, perdus dans la foule, il tait moins facile de les surveiller, si bien qu'en 1702 le prfet de police d'Argenson, l'occasion d'une vieille protestante que l'vque de Blois lui dnonce comme tant partie depuis plusieurs jours pour y rejoindre son fils qui y est venu, sans y avoir aucune affaire, crit: Il est fcheux que Paris devienne l'asile et l'entrept des protestants inquiets _qui n'aiment pas se faire instruire_, et qui veulent se mettre couvert d'une inquisition qui leur parait trop exacte. C'est que ces protestants _inquiets_, en dpit des espions, trouvaient l plus de facilit prparer leur fuite. Il y avait Paris d'habiles spculateurs qui savaient djouer la surveillance des agents du gouvernement, et qui avaient organis un service rgulier d'migration. Ils confiaient les fugitifs des guides expriments, connaissant les dangers du voyage et sachant les viter habilement; les fugitifs, passant de main en main, et d'tape en tape, arrivaient presque toujours franchir heureusement la frontire. Une note de police, trouve dans les papiers de la Reynie, donne les dtails suivants sur le service parisien de l'migration: Pour sortir de Paris, les rforms, c'est les jours de march minuit cause de la commodit des barrires que l'on ouvre plus facilement que les autres jours, et ils arrivent devant le jour, proche Senlis qu'ils laissent main gauche. Il en est d'autres qui vont jusqu' Saint-Quentin, et qui n'y entrent que les jours de march, dans la confusion du moment. Et, y tant, ils ont une maison de rendez-vous o ils se retirent, et o les guides les viennent prendre. Pour les faire sortir, ils les habillent en paysans ou paysannes, menant devant eux des btes asines. Ils se dtournent du chemin et des guides, qui sont ordinairement deux ou trois. L'un va devant pour passer, et, s'il ne rencontre personne, l'autre suit; s'il rencontre du monde, l'autre qui suit voit et entend parler, et, suivant ce qu'il voit et entend de mauvais, il retourne sur ses pas trouver les huguenots, et ils les mnent par un autre passage. C'taient en gnral des huguenots appartenant la riche bourgeoisie qui venaient rsider Paris pour attendre l'occasion de prendre le chemin de l'tranger. Mais ce n'tait point par Paris que passait le gros de l'migration, le plus grand nombre de ceux qui voulaient gagner les pays trangers, partaient de chez eux, pour se rendre directement au point du littoral ou de la frontire de terre (souvent fort loigne du Lieu de leur rsidence), qu'ils avaient choisi pour y oprer leur sortie du royaume. Quand ils taient parvenus sortir de chez eux, sans avoir attir l'attention de leurs voisins, il leur fallait user d'habilets infinies pour viter les dangers renaissants chaque pas du voyage. Il n'y avait ni bourg, ni hameau, ni pont, ni gu de rivire, o il n'y et des gens aposts pour observer les passants. Il fallait donc, pour gagner la frontire, loigne parfois de quatre lieues du point de dpart, ne marcher que la nuit, non par les grandes routes, si bien surveilles, mais par des sentiers carts et par des chemins presque impraticables, puis se cacher le jour, dans des bois, dans des cavernes ou dans des granges isoles. Nulle part, on n'aurait consenti donner un abri aux fugitifs; les chteaux et les maisons des religionnaires et des nouveaux convertis taient surveills troitement. Les aubergistes refusaient de loger ceux qui ne pouvaient leur prsenter, soit un passeport, soit tout au moins, un billet des autorits locales. Il y avait contre celui qui logeait un huguenot des pnalits pcuniaires s'levant jusqu' 3 000 et mme 6000 livres, et celui qui, en donnant asile un huguenot, tait convaincu d'avoir voulu favoriser son vasion du royaume, tait passible des galres, ou mme de peine de mort. Parfois, l'glise venant en aide la police, menaait d'excommunication quiconque avait donn asile ou prt la moindre assistance un huguenot cherchant sortir du royaume. Voici une pice constatant cette intervention singulire de l'glise: Monitoire fait, par Cherouvrier des Grassires, grand vicaire et official de Monseigneur l'vque de Nantes, de la part du procureur du roi et adress tous recteurs, vicaires, prtres ou notaires apostoliques du diocse: Se complaignant ceux et celles qui savent et ont connaissance que certains particuliers, faisant profession de la religion prtendue rforme, quoiqu'ils en eussent ci-devant fait l'abjuration, se seraient absents et sortis hors le royaume depuis quelque temps; ayant emmen leurs femmes et la meilleure partie de leurs effets, tant en marchandises qu'en argent. Item ceux et celles qui savent et ont connaissance de ceux qui ont favoris leur sortie, soit en aidant voiturer leurs meubles, et effets, tant de jour que de nuit, ou avoir donn retraite, prt chevaux et charrettes pour les emmener et gnralement tous ceux et celles qui, des faits ci-dessus circonstances et dpendances, en ont vu, su, connu, entendu, ou dire ou aperu quelque chose, ou y ont t prsents, consenti, donn conseil ou aid en quelque manire que ce soit. ces causes nous mandons tous, expressment, enjoignons de lire et publier par trois jours de demandes conscutives, aux prnes de nos grands messes paroissiales et dominicales, et de bien avertir ceux et celles qui ont connaissance des dits faits ci-dessus, _qu'ils aient en donner dclaration la justice_, huitaine aprs la dernire publication, _sous peine d'encourir les censures de l'glise et d'tre excommunis_. On comprend combien il tait difficile aux huguenots qui fuyaient de trouver quelqu'un qui ost leur donner asile ou mme une assistance quelconque; la terreur tait si grande que le fugitif Pierre Fraisses, par exemple, vit sa mre elle-mme refuser de le recevoir et fut oblig de revenir sur ses pas. Jean Nissoles choue une premire fois dans son projet d'migration, il est enferm la tour de Constance, d'o il s'chappe avec un de ses compagnons nomm Capitaine. Mais en franchissant la muraille de clture, il tombe, et se dbote les deux chevilles. Capitaine se rend chez quelques huguenots du voisinage _qu'il connaissait_, pour leur emprunter un cheval et une voiture, afin d'emmener le bless; ceux-ci lui demandent _s'il veut leur mettre la corde au cou;_ et le menacent de le _dnoncer_ s'il ne se retire au plus vite. Par aventure il finit par trouver dans un pturage une monture pour Nissoles. Dans des mtairies o passent les fugitifs, les habitants _que connat _Capitaine et qu'il dit tre de la religion, non seulement ne veulent pas leur donner asile, mais _refusent mme de leur montrer leur chemin_. Dans un village o les malheureux arrivent extnus, _on les refuse partout_; seule une demoiselle les accueille et fait conduire Nissoles chez un homme sachant _rhabiller les membres rompus_. Comme on ne croyait pas le bless _tout fait en sret_ chez ce rhabilleur ou rebouteux, il est mis chez une veuve en pension, et il doit encore, pour sa sret, changer trois ou quatre fois de maison. peu prs remis, il s'arrte deux jours chez un ami, puis se rend Nmes chez des parents qui le mettent dans une maison isole, n'osant le loger chez eux, _de peur de se faire des affaires._ Voyant ses parents _dans des frayeurs mortelles_, il se dcide rentrer chez lui Ganges. Un parent, Saint-Hippolyte, lui donne un cheval pour le porter, et un garon pour le conduire, avec une lettre pour son frre. Celui-ci refuse le couvert au pauvre Nissolles, disant que son frre devrait avoir honte de lui envoyer un fugitif, _pour le faire prir lui et sa famille_. Le guide de Nissolles ne veut pas le mener jusqu' Ganges, et le laisse dans une mtairie, deux mousquetades de la ville. Oblig de faire la route pied, malgr la difficult qu'il prouve marcher, Nissolles arrive dans une table porcs, dpendant de sa proprit, s'tend dans l'auge o mangeaient les pourceaux, et, puis de fatigue, s'endort profondment, _comme s'il et t couch dans un bon lit_, dit-il. Les dragons taient dans sa maison; ds qu'ils sont couchs, sa femme vient le chercher et le cache dans un magasin, si humide qu'il ne peut y rester que quelques jours. On le met alors dans un autre endroit, si bas qu'il ne pouvait y tre l'aise que couch, de l il entendait les dragons pester et jurer et, pour peu qu'il et touss ou crach un peu fort, il eut t dcouvert. Quand un huguenot, pour gagner la frontire, se dcidait entreprendre un long et prilleux voyage de cinquante, parfois de cent lieues, voyage fait de nuit, sans suivre jamais les grandes routes, il lui fallait ncessairement trouver un guide, lequel tait toujours suspect, puisque l'appt du gain lui faisait seul braver la chance des galres ou de la potence, c'tait mme souvent un tratre, et parfois pis encore. Cependant, on voyait de jeunes femmes, de jeunes personnes de quinze seize ans, se hasarder seules de telles aventures, se confiant des inconnus, matres de leur honneur et de leur vie, dans les bois, les dserts et les montagnes, qu'il fallait traverser la nuit, sans nul secours attendre, le cas chant. Pierre Faisses et ses compagnons, ayant pay leur guide d'avance, celui-ci les abandonne en route, et ils sont obligs de revenir sur leurs pas. Il en est de mme du guide qui conduisait Mme de Chambrun et trois demoiselles de Lyon; ces pauvres femmes, abandonnes par lui dans la montagne, errrent neuf jours au milieu des neiges avant de pouvoir, gagner la Suisse. Des fugitifs, conduits par leur guide chez un paysan aux bords de l'Escaut, sont livrs par lui. -- Mme Duguenin part de Paris avec son fils, sa belle-fille grosse de sept mois, une nice, deux neveux et la fille de Sbastien Bourdon, peintre du roi; prs de Mons, toute la troupe est trahie et livre par son guide. Mlle Petit, avant d'arriver Genve, est maltraite et dpouille par son guide. Campana et un autre huguenot, dcouvrirent temps que leur guide veut les dpouiller et les assassiner, ils le quittent, mais, en revenant Lyon, ils sont vols et maltraits par les paysans. Un guide s'tait charg de conduire de Lyon Genve une dame et ses deux filles, il abandonne celles-ci et, emmenant la dame travers bois, l'assassine et la dpouille. C'est quand on approchait de la frontire que les prils se multipliaient, car de nombreux postes de soldats ou de paysans, chelonns de distance en distance, exeraient sur tous les passages une active surveillance de jour et de nuit. Pour stimuler le zle des soldats, une ordonnance avait dcid que les hardes qui se trouveraient sur les fugitifs ou leur suite, seraient distribues ceux qui composeraient le corps de garde qui les aurait arrts. Parfois cependant les soldats trouvaient avantage laisser passer les fugitifs: la sentinelle avance d'un corps de garde se trouve en face d'une troupe de huguenots, le guide qui les conduisait, prsente aux soldats un pistolet d'une main, une bourse de l'autre, et l'invite choisir entre la mort et l'argent, le choix est bientt fait. Un fugitif, porteur de huit cents cus, est arrt par un poste de soldats: si vous me gardez, leur dit-il, j'abjurerai, et il vous faudra rendre les huit cents cus, si vous me lchez vous garderez la somme. On le lche, il rejoint sa femme qui avait pass par un autre chemin avec une bonne somme et tous deux franchissent la frontire. Les soldats, ainsi que le constate une note de la Reynie, laissaient souvent passer les fugitifs pour l'argent qu'ils leur donnaient. Lors mme que les migrants pouvaient disposer d'une somme de mille ou de deux mille livres, ils achetaient le libre passage des officiers; ceux-ci donnaient aux femmes des soldats pour guides, et, mlant les hommes aux archers de leur escorte, les conduisaient eux-mmes hors des frontires. Pour remdier au mal, dans beaucoup de passages on remplace les soldats par des paysans, plus difficiles corrompre, parce que, dit une note de police, _l'un veut et l'autre est contraire_. On accorde ces paysans une prime, pour chaque huguenot arrt, qu'on leur permet en outre de voler, ainsi qu'en tmoigne cette lettre de Louvois aux intendants: Il n'y a pas d'inconvnients de dissimuler les vols que font les paysans aux gens de la religion prtendue rforme, qu'ils trouvent dsertant, afin de rendre le passage plus difficile, et mme, Sa Majest dsire qu'on leur promette, outre la dpouille des gens qu'ils arrteront, trois pistoles pour chacun de ceux qu'ils amneront la plus prochaine place. Mais l'espion de la Reynie est bientt oblig de reconnatre que les paysans, s'il leur est plus difficile qu'aux soldats de se mettre d'accord sur le prix demander pour laisser passer les fugitifs, sont cependant plus faciles corrompre que ceux-ci, raison de leur pret au gain. Le littoral n'tait pas moins rigoureusement gard que les frontires de terre; les alles et venues des barques de pche taient continuellement surveilles; nul navire ne pouvait mettre la voile, sans avoir t visit, une premire fois au dpart, une seconde fois en mer, par les croiseurs qui stationnaient devant tous les ports. Tous ces obstacles n'arrtaient pas plus l'migration, que le soin pris par le gouvernement de mener _en montre_ dans les villes, attachs la chane, les fugitifs dont il avait pu se saisir. Le clerg et l'administration rpandaient en vain les nouvelles les plus alarmantes sur le mauvais accueil reu l'tranger par les rfugis, dont huit mille seraient morts de misre en Angleterre, et qui, manquant de tout, sollicitaient, disait-on, la faveur de rentrer en France au prix d'une adjuration. Mais les lettres venues de l'tranger et les libelles imprims en Hollande, empchaient les huguenots d'ajouter foi tous ces faux bruits. Chaque jour, sur bien des points du royaume, se renouvelait quelqu'une de ces scnes de l'exode protestant, semblable celle que conte ainsi le fils du martyr Teissier: Il ne fallait plus songer aller la Salle; ma mre et ma soeur s'taient enfuies, notre vieux rentier (fermier) et sa femme avaient abandonn la place, ayant t fort maltraits tout d'abord par les soldats... Enfin, mon frre m'avait quitt, nous nous dmes un adieu, soit! le coeur serr _et chacun s'en alla la belle toile._ Chaque nuit, quelque maison se fermait silencieusement, et ses habitants partaient mystrieusement pour l'inconnu, ainsi que le fit Jean Giraud. Nous mmes, dit-il, des morceaux de nappes que j'avais coups, aux pieds de mes chevaux, cette fin qu'ils ne menassent point de bruit en sortant de chez moi sur le pav, de peur que les voisins n'entendissent. Ma femme, en sortant de la chambre, mit sa fille sur le dos. C'tait environ onze heures du soir, au plus fort de la pluie, et quand je jugeai; qu'elle pouvait tre deux cents pas hors de ma maison et du village, je fermai bien mes portes et me remis la garde du bon Dieu. Et, ayant joint ma femme, nous dchaussmes les deux chevaux et mis ma femme cheval avec ma fille. Nous quittmes de nuit notre demeure, dit Judith Manigault, laissant les soldats dans leur lit, et leur abandonnant notre maison et tout ce qu'elle contenait. Pensant bien qu'on nous chercherait partout, nous nous tnmes cachs pendant dix jours, Romans, en Dauphin, chez une bonne femme qui n'avait garde de nous trahir. Nous tant embarqus Londres (o ils taient arrivs en passant par l'Allemagne et la Hollande), nous emes toutes sortes de malheurs. La fivre rouge se dclara sur le navire, plusieurs des ntres en moururent et parmi eux _ntre vieille mre._ Nous touchmes les Bermudes, o le vaisseau qui nous portait fut saisi. Nous y dpensmes tout notre argent, et ce ft grand peine que nous nous procurmes le passage sur un autre navire. De nouvelles infortunes nous attendaient la Caroline. Au bout de dix-huit mois, nous perdmes _notre frre an_ qui finit par succomber des fatigues si inaccoutumes. En sorte que, depuis notre dpart de France, nous avions souffert tout ce qu'on peut souffrir, je fus _six mois sans goter du pain_, travaillant d'ailleurs comme une esclave; et, durant trois ou quatre ans, je n'eus jamais de quoi satisfaire compltement la faim qui me dvorait. Et toutefois, Dieu a fait de grandes choses notre gard, en nous donnant la force de supporter ces preuves. Un premier, un second chec ne faisaient pas renoncer leurs projets ceux qui s'taient dtermins quitter leur patrie pour gagner un pays de libert de conscience. Un orfvre de Rouen, arrt une premire fois Lyon, une seconde fois en Bourgogne; aprs s'tre chapp de prison, trouva moyen de gagner la Hollande o il retrouva sa famille. Le marchand Jean Nissolles, vad de la tour de Constance o il avait t enferm pour avoir voulu migrer, se remet en route seul, et mont sur un mchant ne, achet une pistole; _tout incommod des pieds et tourment d'une fivre d'accs assez fcheux_. Il arrive Lyon aprs avoir t retir _ demi-mort_ et grand peine avec sa monture, d'une fondrire de boue paisse, gluante et glace. Ayant trouv l un guide qui consentait conduire un pauvre estropi comme il l'tait, il repart avec lui, mont sur un ne. Le guide le fait passer par un chemin effroyable, au milieu duquel reste sa pauvre monture, fourbue et ne pouvant plus faire un pas. Un paysan, qu'il rencontre par bonheur, le laisse monter sur un de ses chevaux pour franchir la montagne. Une tempte s'lve; chaque instant, cheval et cavaliers manquent d'tre prcipits du chemin dans l'abme. Le cheval ne pouvant se tenir sur la neige, se couchait tout coup, si bien qu'il fallt le traner pendant sept huit cents pas. Dmont une seconde fois, Nissolles, malgr la difficult extrme qu'il prouve marcher, est oblig de faire la route pied. Il traverse clopin-clopant le pays de Gex, endurant beaucoup de soif, parce que son guide lui fait soigneusement viter tous les villages, et il arrive enfin, aprs tant de hasards et de fatigues, sur la terre de Genve. Mlle du Bois, avec deux autres demoiselles, est arrte, quatre lieues de son point de dpart par une troupe de cavaliers qui se contente de maltraiter et de dpouiller les fugitives. Quelque temps aprs, les passages tant soigneusement gards; elles gagnent un roulier qui consent les mettre dans un tonneau emball de toile. Elles y restent trois jours, et trois nuits, mais alors qu'elles taient rendues prs de Hambourg, et n'avaient plus que quinze lieues faire pour passer la frontire, le roulier entendant les tambours de la garnison, croit que les dragons sont ses trousses; il dtelle un de ses chevaux et s'enfuit laissant l charrette et chargement. Les demoiselles se sauvent dans un bois o elles sont prises par les paysans qui les livrent au gouverneur de Hambourg. Aprs dix mois de rclusion dans un couvent, Mlle du Bois traverse le dortoir des pensionnaires, descend dans la cour par une fentre dont elle lime ou descelle les barreaux. Elle saute dans la cour, de l dans le jardin, en arrachant le cadenas qui tenait la porte ferme. S'aidant d'une pice de toile qu'elle trouve tendue l pour blanchir, elle descend du haut de la muraille et traverse la Moselle qui passe au pied, en ayant de l'eau jusqu'au cou. Elle trouve asile chez des religionnaires, mais comme sa fuite avait t dcouverte et qu'on avait promis dix louis qui la dcouvrirait, elle est oblige de changer deux fois de retraite. Elle se dguise en paysan pour passer les portes de la ville; ayant une hotte avec un tonneau dessus, et un panier au bras. Aprs avoir fait une lieue pied, en cet quipage, elle trouve un guide qui la fait passer pour son valet; arrte une place frontire, elle est interroge par un dragon qui parlait allemand, mais comme elle parlait assez bien la langue elle se tire d'affaire. Au moment d'arriver bon port, elle trouve des archers, qui demandent son guide s'il n'a pas entendu parler de la religieuse qui s'est enfuie, et ordonnent au prtendu valet d'aller faire boire leurs chevaux, ce qu'il fait, aussitt de retour, elle monte cheval et tous deux, galopant toujours, gagnent Lige. Arrive l, Mlle Dubois avoue son guide, qu'elle est la religieuse que l'on cherche partout, et celui-ci, tout tremblant, s'crie que s'il l'et su, il ne se serait pas charg pour mille pistoles de la conduire. Jamais on n'avait vu tant de marchands, tant de veuves de ngociants, appeles par leurs affaires l'tranger, tant de femmes maries des soldats, allant rejoindre leurs garnisons dans les places frontires. Les gardes s'en tonnaient, et plus d'une ne put passer qu'aprs qu'on l'et vue, tout au moins quelques instants, couche dans le mme lit que son soi-disant mari. Mlle Petit arriva Genve dguise en marmiton, beaucoup d'autre femmes ou filles se travestissaient en jeunes garons, en valet, valets, sans craindre, sans souponner mme, le terrible danger qu'elles couraient en prenant ces dguisements. En effet, les femmes qu'on arrtait habilles en hommes, taient traites comme des coureuses, et, rien que pour avoir pris ce dguisement, on les envoyait au milieu de prostitues dans quelque couvent de filles repenties! C'est ce qui arriva aux deux jeunes demoiselles de Bergerac, travesties en hommes, auxquelles Marteilhe eut quelque peine faire comprendre, tant elles taient innocentes, qu'il tait de la biensance de ne pas se laisser prendre plus longtemps pour de jeunes garons, afin de ne pas rester enfermes dans le mme cachot que leurs compagnons de captivit. Quelques jours plus tard, les juges trouvrent qu'il tait _de la biensance _d'envoyer ces innocentes aux _repenties_ de Paris. D'autres se cachaient de leur mieux pour passer la frontire sans qu'on les apert. Mlle de Suzanne fut prise dans un des tonneaux composant le chargement d'une charrette. Trois demoiselles, caches sous une charrete de foin, furent plus heureuses, mais elles eurent subir des transes mortelles, pendant que les cavaliers qui avaient failli les arrter quelques heures plus tt, discutaient avec le conducteur de la charrette qui ils voulaient persuader de revenir vendre son foin en France, au lieu d'aller le porter l'tranger. Une femme passa heureusement, _empaquete _dans une charge de verges de fer, avec laquelle elle fut mise dans la balance et pese la douane; et elle dut rester dans cette incommode cachette jusqu' ce que le charretier ost la dsempaqueter, plus de six lieues de la frontire. Quant aux hommes, ils se dguisaient en marchands, en paysans, en valets, en courriers, en soldats ou en officiers allant rejoindre leur rgiment tenant garnison dans quelque place frontire. Le vnrable pasteur d'Orange, Chambrun, qui venait de se faire oprer de la pierre, Lyon, se fait attacher dans une chaise, et, suivi de quatre valets, il se donne si bien, dit-il, l'apparence d'un haut officier de guerre dtermin, que les postes militaires de la France et de la Savoie lui rendent les honneurs militaires quand il passe, et le laissent gagner Genve sans encombre. Bien qu'ayant avec lui deux jeunes enfants, le baron de Neuville parvient se faire passer pour un officier allant rejoindre sa garnison; quand il y avait quelque danger, il jetait une couverte de voyage sur les paniers attachs sur le dos d'un cheval et renfermant, non son bagage, mais ses enfants qu'il y avait cachs. Les quatre jeunes enfants du baron d'scury taient cachs de mme dans des paniers placs sur un cheval men en bride par un valet. La servante catholique qui emmenait les deux jeunes filles de Mme Cognard avait cach ces deux enfants dans des paniers, sous des lgumes, qu'elle tait cense aller vendre un march voisin de la frontire. Le fils du ministre Maurice que des officiers, amis de son pre, emmenaient dguis en soldat avec leur bataillon qu'ils conduisaient en Alsace, est reconnu dans une halte. Il s'enfuit la hte, et, aprs avoir err quelque temps, au coeur de l'hiver, dans les montagnes du Jura, il arrive en Suisse extnu de fatigue et _dans un tat faire piti._ Chabanon, fils d'un autre ministre, l'ge de treize ans, entreprit de rejoindre son pre pass en Suisse. Parti seul, pied, il fut pris de la petite vrole; quand son mal le pressait trop, il se couchait au pied d'un arbre, puis, l'accs pass, il se remettait courageusement en route, et il ne se dcouragea pas jusqu' ce qu'il et franchi la frontire. De riches bourgeois, des gentilshommes, dguiss en mendiants, portaient dans leurs bras ceux de leurs enfants qui ne pouvaient marcher, et se faisaient suivre par cinq ou six autres, demi-nus et couverts de sales haillons, qui allaient de porte en porte demander leur pain. Ces enfants, dit lie Benot, comprenaient si bien l'importance de leur dguisement et jouaient si bien leur rle, _qu'on aurait dit qu'ils taient ns et nourris dans la gueuserie..._ Mon frre et Jacques Laurent, dit Chauguyon, firent march avec un guide fort rsolu, mangeur de feu comme un charlatan. Il faisait porter mon frre une grande boite sur les paules, pour faire voir les curiosits de Versailles, et Jacques Laurent en portait une autre, comme les Savoyards qui crient la curiosit. Tel, parvenu une ville frontire mettait du beau linge, des souliers bons marcher sur le marbre ou dans une salle de parquetage, et, une badine la main, passait devant les corps de garde, comme s'il allait dans le voisinage faire une simple promenade ou quelque visite. Tel autre, son fusil sous le bras et sifflant son chien, passait la frontire semblant ne songer qu' aller chasser dans les champs voisins. D'autres enfin, vtus en paysans, paraissaient se rendre au march le plus prochain au-del de la frontire; celui-ci conduisait une charrette charge de foin ou de paille; celui-l portait sur le dos une hotte de lgumes ou une balle de marchandises, ou poussait devant lui une brouette; un dernier, portant quelque paquet sous le bras, amenait des bestiaux la foire. Quelques-uns s'ouvraient le passage de vive force. Un jour, trois cents huguenots de Sedan se runissent en secret, accompagns de leurs femmes et de leurs enfants et menant avec eux quelques chariots de bagages; ils forcent un passage gard par quelques paysans et se dirigent vers Mastrich. Sur la frontire du Pimont, quatre mille migrants, bien arms, gagnent Praglas, aprs un combat contre les troupes, dans lequel M. de Larcy est bless et perd cent cinquante hommes. Le gouverneur de Brouage poursuit onze barques parties des rivires de Svres et de Moissac, portant trois mille huguenots, lesquels, aprs un combat assez vif, parviennent s'chapper sauf cinquante d'entre eux dont la barque sombra. Des huguenots, embarqus Royan; ayant t dcouverts par les soldats chargs de faire la visite, lesquels ne voulurent pas se laisser gagner, se jetrent sur eux et les dsarmrent. Puis, coupant les cbles des ancres, ils forcrent l'quipage mettre la voile et emmenrent en Hollande avec eux les soldats qui avaient voulu les arrter. Louvois tait sans piti pour ceux qui tentaient de sortir de vive force; il prescrivait aux soldats de les traiter comme des bandits de grands chemins, _d'en pendre une partie sans forme ni figure de procs_, et de prendre le reste pour tre mis la chane. Il faisait en mme temps enjoindre aux paysans de faire main basse sur les fugitifs qui auraient l'insolence de se dfendre, et ceux- ci n'y manquaient pas; c'est ainsi qu'ils blessrent, de la Fontenelle et turent d'un coup de fusil Quista, qui voulaient leur chapper en fuyant avec leurs femmes et leurs enfants. Le maire de Grossieux et son fils, g de quinze ou seize ans, ayant rsist aux paysans, furent pris et pendus. Un gentilhomme, d'Hlis, pris aprs rsistance, eut la tte tranche. Quant M. de la Baume, autre gentilhomme du Dauphin, pour le punir de la vigoureuse dfense qu'il avait oppose aux soldats, on le pendit, sans vouloir tenir compte de sa qualit de noble; de Bostaquet, gentilhomme de Normandie, fut moins malheureux, surpris par les soldats, sur la plage, au moment o il allait s'embarquer avec toute sa famille et bless dans le combat, il put s'enfuir. Cach par des catholiques, il put gagner plus tard l'Angleterre, et bien des annes aprs faire venir prs de lui ce qui restait de sa famille. Sur les frontires de mer comme sur celles de terre, les migrants riches pouvaient souvent acheter leur libre passage de ceux-l mme qui avaient mission de les empcher de sortir du royaume. Des familles de fugitifs payrent jusqu' huit et dix mille livres des capitaines de croiseurs qui, moyennant ces grosses primes, les menrent eux-mmes l'tranger; les prposs la garde des ctes vendaient aussi haut prix leur connivence, et le snchal de Paimboeuf fut poursuivi et condamn comme convaincu d'avoir pris de l'argent de quantit de huguenots, pour les laisser sortir. Quant aux prposs la visite des navires, ils se laissaient _boucher l'oeil._ Mais il ne fallait pas se fier outre mesure ces malhonntes gens, toujours prts tirer deux moutures du mme sac, en arrtant les fugitifs auxquels ils avaient d'abord vendu beaux deniers comptants la facult de libre sortie. Anne de Chauffepi et ses compagnons furent victimes de cette mauvaise foi des prposs la visite: Au moment o la barque dans laquelle nous tions monts se dirigeait vers le navire anglais qui devait nous emmener, nous fmes, raconte Anne de Chauffepi, abords vers deux heures de l'aprs-midi, par un garde de la patache de Rh qui, aprs plusieurs menaces de nous prendre tous, composa avec nous, promettant de nous laisser sauver, pourvu que nous lui donnassions cent pistoles, qui lui furent dlivres dans le mme moment que le march fut conclu. Sur les cinq heures du soir, la barque joignit le bateau anglais; peine y tions-nous, que la patache, la vue de qui cela s'tait fait, nous aborda, et les officiers, s'tant promptement rendus matres du vaisseau anglais, qui avait voulu faire une rsistance inutile, firent passer le capitaine et tous les Franais sur leur bord... Toutes les hardes qu'avaient les prisonniers, except celles qui taient sur eux, _furent pilles par les soldats_. Cette vnalit des agents chargs de la surveillance des frontires de terre et du littoral, si elle constituait une facilit pour les riches, tait un obstacle de plus pour le plus grand nombre, hors d'tat de payer de grosses primes. En effet, ces infidles surveillants, pour masquer les complaisances intresses qu'ils avaient pour quelques-uns, se croyaient obligs de dployer une plus grande rigueur vis--vis de tous ceux qui n'avaient pas le moyen de leur _boucher l'oeil._ La plupart des fugitifs, qui se dirigeaient vers un port, avaient parcourir une distance considrable avant d'arriver destination, et quand ils taient parvenus proximit de la mer; ils trouvaient mille difficults imprvues dissimuler leur prsence sur le littoral troitement surveill. Nantes, le procureur du roi, pour dcouvrir les huguenots arrivant de l'intrieur du pays, dans l'intention de s'embarquer, faisait faire de frquentes visites domiciliaires dans la ville et dans les maisons de campagne des bourgeois. Il crivait son collgue de Renne: je n'aurai pas grande occasion de vous donner avis des religionnaires qui nous chapperont pour s'aller rfugier chez vous, car, comme on ne veut plus les loger ici dans les htelleries, _sans avoir billet du magistrat ou de moi_, et qu'on arrte ceux qui viennent du Poitou, en vertu d'un nouvel ordre du roi, _ils ne savent o donner de la tte_, _ni o se rfugier_. S'il vous en va, il faudra _qu'ils passent travers champs_. J'oblige tous les htes et ceux qui logent faire dclaration au greffe, _trois fois la semaine_, de ceux qu'ils logent, de quelque qualit, condition ou religion qu'ils soient. En vertu d'une ordonnance du prsidial, cette dclaration devait tre faite sous peine d'une amende, dont une partie reviendrait au dnonciateur. Quant ceux qui demeuraient peu de distance de la mer, il leur tait possible, en dpit de l'troite surveillance exerce, de se jeter la hte, sans s'tre prcautionns de rien l'avance, dans quelque barque de pche, peu propre faire un aussi long voyage que celui qu'ils entreprenaient. C'est ainsi que partit le comte de Maranc, gentilhomme de Basse Normandie. Il passa la mer, dit lie Benot, lui quarantime, dans une barque de sept tonneaux, sans provisions, dans la plus rude saison de l'anne. Il y avait dans la compagnie, des femmes grosses et des nourrices. Le passage fut difficile, ils demeurrent longtemps en mer sans autre secours que d'un peu de neige fondue dont ils rafrachissaient de temps en temps leur bouche altre. Les nourrices, n'ayant plus de lait, apaisrent leurs enfants en leur mouillant un peu les lvres de la mme eau. Enfin ils abordrent demi-morts en Angleterre. Mme quand on s'embarquait sur un navire, peu prs pourvu de tout, les calmes ou les vents contraires allongeant la dure du voyage, on avait souvent souffrir de la faim et de la soif, dans l'impossibilit o l'on se trouvait de se ravitailler dans un port franais. Henri de Mirmaud s'tant embarqu sur un navire, qu'un calme plat retint plusieurs jours dans la Mditerrane, quipage et passagers se trouvrent dpourvus de tout, il n'y avait plus que du vieux biscuit et de l'eau puante, dont les jeunes enfants de M. de Mirmaud, deux petites filles (l'ane avait peine sept ans), ne pouvaient s'accommoder, en sorte, dit-il, que je me vis dans la dure extrmit de craindre que mes enfants ne mourussent d'inanition sur mer. Fontaine et ses compagnons; par suite de vents contraires, mirent onze jours se rendre de l'le de Rh en Angleterre et eurent souffrir du dfaut de provisions et plus particulirement du manque d'eau. Ceux qui avaient l'heureuse chance d'habiter quelque port de mer taient constamment espionns, et le rcit de Mlle de Robillard, de la Rochelle, montre bien quelles excessives prcautions devaient recourir ceux qui voulaient s'embarquer, de manire n'veiller l'attention de qui que ce ft sur leurs projets d'migration. Quelques jours l'avance, Mlle de Robillard avait fait march avec un capitaine anglais pour partir avec ses jeunes frres et soeurs; _elle avait d faire ce march_, _par l'entremise d'un ami_, _en maison tierce_, _ quatre heures du matin_. La veille du jour fix pour le dpart, huit heures du soir, dit-elle, je pris avec moi deux de mes frres et deux de mes soeurs, nous nous mmes propres et prmes sur nous ce que nous avions de meilleures nippes, ne nous tant pas permis d'en emporter d'autres. Nous feignmes de nous aller promener la place du Chteau, endroit o tout le beau monde allait tous les soirs; sur les dix ou onze heures que la compagnie se spara, je me drobai ceux de ma connaissance, et, au lieu de prendre le chemin de notre maison, en primes un tout oppos pour nous rendre dans celle qu'on m'avait indique la digue prs de la mer, et nous entrmes par une porte de nuit o on nous attendait. On nous fit monter sans chandelle ni bruit, dans un galetas o nous fmes jusqu' une heure de nuit, l nous vint prendre notre capitaine. Bien que les capitaines avec lesquels les fugitifs taient obligs de traiter, connussent le risque, s'ils taient dcouverts, de voir leurs navires confisqus et d'tre eux-mmes envoys aux galres; cependant, les profits de cette contrebande humaine taient tels, qu'il n'y et bientt plus si petit port o se trouvt quelque capitaine faisant mtier de transporter des fugitifs l'tranger. Le capitaine une fois trouv, les fugitifs taient obligs de se soumettre toutes les conditions que celui-ci voulait leur imposer; tant pour le dpart que pour le payement. Le march conclu, on avait surmonter encore bien des difficults avant de pouvoir mettre le pied sur le navire qui devait vous emmener l'tranger. La relation du dpart de Fontaine et de ses compagnons peut donner quelque ide de ces difficults de la dernire heure. Fontaine avait trouv Marennes, un capitaine anglais qui avait consenti le porter en Angleterre, ainsi que quatre ou cinq autres personnes, moyennant dix pistoles par tte. Pendant plusieurs jours d'une attente cruelle, les migrants se tiennent la Tromblade prts partir; enfin le capitaine leur fait savoir qu'il est prt mettre la voile, et que si, le lendemain, ils se trouvaient dans les sables prs de la fort d'Arvert, il enverrait une chaloupe pour les prendre et les mener bord. Le lendemain, plus de cinquante huguenots attendaient l'endroit fix, esprant pouvoir s'chapper en mme temps que Fontaine et ses compagnons, mais les catholiques avaient eu l'veil, et les autorits avaient empch le navire de partir. Toute la journe se passe sans que les personnes assembles dans les sables, voient paratre le navire attendu, et, sans un faux avis donn exprs au cur et ses acolytes par des pcheurs, elles taient surprises; on se disperse; Fontaine et une quinzaine d'autres vont demander asile un nouveau converti; celui-ci les renvoie aprs quelques heures craignant d'tre compromis, et ce fut fort heureux pour les fugitifs, car il n'y avait pas une demi- heure qu'ils taient partis, qu'un juge de paix accompagn de soldats vint faire une descente chez ce nouveau converti. Chacun tire de son ct, Fontaine et quelques-uns de ses compagnons restent cachs quatre ou cinq jours dans des cabanes de pcheurs, Dieu sait dans quelles transes continuelles. Le capitaine anglais leur fait savoir un jour, que le lendemain il prendra la mer et qu'il passera entre les les de Rh et d'Olron, il leur dit que s'ils peuvent se procurer une petite barque, et courir les risques d'une navigation hasardeuse dans ces parages, ils n'auront qu' laisser tomber trois fois leur voile, et, qu'il accostera leur barque pour les emmener sur son navire aprs qu'il aura t visit. Le mme soir, 30 novembre 1685, dit Fontaine, nous montmes dans une petite chaloupe la tombe de la nuit... nous n'tions plus que douze dont neuf femmes. la faveur de la nuit, nous pmes nous loigner de la cte sans tre aperu ni du fort d'Olron, ni des navires en surveillance, et, _ dix heures du matin_, _le lendemain_, nous laissmes tomber l'ancre pour attendre le vaisseau librateur. Ce ne fut que vers trois heures de l'aprs- midi, que le vaisseau parut en vue de notre barque. Mais il avait encore bord les visiteurs officiels et le pilote, nous le vmes jeter l'ancre la pointe septentrionale de l'le d'Olron, aprs quoi, il descendit les visiteurs et le pilote, et reprit son chemin en faisant voile de notre ct. Quelle joie nous prouvmes cette vue! Hlas! cette joie fut de bien courte dure! Nous commencions peine de nous y abandonner, qu'une des frgates du roi, constamment occupes surveiller les ctes pour empcher les protestants de quitter le royaume, se rapprocha du lieu o nous nous trouvions. La frgate jeta l'ancre, ordonna au vaisseau anglais d'en faire autant, l'aborda et envoya des gens en fouiller les coins et recoins... quelle bndiction qu' ce moment nous ne fussions pas encore sur le vaisseau! Supposez que la frgate ft arrive une heure plus tard, nous tions tous perdus... La visite termine, le capitaine anglais reut l'ordre de mettre immdiatement la voile; nous prouvmes l'amre douleur de le voir partir en nous laissant derrire lui. Il ne put mme pas nous voir, car la frgate se trouvait entre lui et notre bateau. Quelle dplorable situation que la ntre ce moment-l. Nous tions dans le dsespoir et nous ne savions que faire. prendre le parti de ne pas bouger de l'endroit o nous tions, nous devions coup sr exciter les soupons de la frgate et nous exposer nous faire visiter par elle. Si nous tentions de retourner la Tremblade, pour une chance de succs, nous en courions cent de contraires. Remarquant que le vent tait propice pour La Rochelle et contraire pour la Tremblade, je dis au batelier: couvrez-nous tous dans le fond du bateau avec une vieille toile, et allez droit la frgate, en feignant de vous rendre la Tremblade. Vous pouvez, votre fils et vous, en contrefaisant les ivrognes et en roulant dans le bateau, vous arranger de manire laisser tomber la voile trois fois et ( l'aide de ce signe convenu), nous faire reconnatre du capitaine anglais. Tout s'excute suivant les instructions de Fontaine, et les officiers de la frgate voyant deux hommes ivres semblant courir leur perte, crient aux deux pcheurs, de ne pas s'obstiner vouloir gagner la Tremblade et de faire voile au contraire pour La Rochelle. Nous changemes immdiatement de direction, continue Fontaine, le bateau vira vent arrire et nous dmes adieu la frgate du fond de nos coeurs et aussi du fond de notre bateau car nous y restmes soigneusement couverts sans oser encore montrer le bout du nez. Cependant le navire anglais avait rpondu notre signal, tout en commenant gagner la haute mer, et nous n'osions pas nous mettre sa suite, par crainte de la frgate qui tait encore l'ancre non loin de nous; nous attendmes que le jour tombt. Alors le batelier fut d'avis qu'il fallait tenter l'aventure avant qu'il fit entirement obscur, pour ne pas nous exposer tre engloutis par les vagues; nous changemes donc encore une fois de direction, et la manoeuvre tait peine termine, que nous vmes la frgate lever l'ancre et mettre la voile. Notre premire pense fut naturellement qu'elle avait remarqu notre mouvement et qu'elle se prparait nous poursuivre. Sur quoi, la mort dans l'me, nous mmes de nouveau le cap sur la Rochelle, mais notre anxit fut de courte dure; au bout de quelques minutes nous pmes voir distinctement la frgate voguer dans la direction de Rochefort, et nous, de notre ct, nous virmes encore de bord et nous nous dirigemes vers le vaisseau anglais qui ralentit sa marche pour nous permettre de l'atteindre, nous le rejoignmes en effet, et nous montmes son bord, sans avoir encore perdu de vue la frgate. Le plus souvent, pour viter des difficults semblables celles que Fontaine avait rencontres pour parvenir s'embarquer, les migrants montaient sur les navires qui devaient les emmener, dans le port mme; ils s'y rendaient la nuit et s'y tenaient cachs. -- Les uns se cachaient sous des balles de marchandises, ou sous des monceaux de charbon, d'autres se mettaient dans des tonneaux vides, placs au milieu de fts remplis de vin, d'eau-de-vie ou de bl. Pierre de Bury, qui fut condamn pour avoir embarqu des huguenots Saint-Nazaire et Saint-Malo, mettait ses passagers, dit le jugement, _dans de doubles fts en guise de vin ou de bl_. De Portal embarqua ses enfants sur un navire, enferms dans des tonneaux et _n'ayant que le trou de la bonde pour respirer._ Les deux cousines de Jean Raboteau partirent caches dans de grandes caisses remplies de pommes, et l'histoire de leur vasion est un vritable roman. La famille Raboteau, originaire des environs de la Rochelle, tait alle s'tablir Dublin pour y faire le commerce des vins de France, bien des annes avant la rvocation. Jean Raboteau, qui avait succd son pre, ne tombait donc point sous le coup de disposition lgale, interdisant l'accs des ports franais aux huguenots naturaliss anglais ou hollandais qui avaient quitt leurs pays depuis l'dit de rvocation. Reconnu comme sujet anglais, il venait frquemment la Rochelle avec un navire qu'il avait frt pour son commerce, et visitait ses parents et amis nouveaux convertis, lorsqu'il dbarquait en France. Deux de ses cousines lui confient leur embarras, leur tuteur les met dans l'alternative, ou d'pouser deux anciens catholiques dont elles ne veulent pas, ou d'entrer au couvent. Raboteau conseille ses cousines de feindre de consentir au mariage, pendant qu'il prparera leur fuite, et tout se prpare pour la noce. La veille du jour fix pour le mariage, minuit, les deux jeunes filles s'chappent sans bruit, rejoignent leur cousin qui les attendait prs de l avec deux chevaux, il prend l'une d'elles en croupe, la seconde monte sur l'autre cheval et tous trois sont promptement rendus la Rochelle. L, une vieille dame reoit les deux soeurs qu'elle cache dans une partie carte de la maison qu'elle habitait. Raboteau ramne promptement les chevaux l'endroit o il les avait pris et regagne sa chambre sans encombre. Le lendemain il tait le premier descendu, et bientt les quipages amnent tous les gens de la noce; le tuteur monte dans la chambre des fiances, voit tout en dsordre, les lits non dfaits. On cherche les jeunes filles partout, dans les caves, dans toutes les parties du chteau, dans le parc, et Raboteau semble prendre part aux recherches avec autant d'activit que les fiancs dconfits. Le tuteur prvient les autorits; tous les navires qui taient dans le port, notamment celui de Raboteau, sont soigneusement visits, sans succs. Raboteau, pour drouter les soupons, prolonge son sjour au chteau, puis il retourne la Rochelle pour mettre la voile. Les deux jeunes filles sortent de la maison o elles avaient trouv asile, elles sont places dans de grandes caisses ouvertes et recouvertes d'une certaine quantit de pommes; une charrette vient prendre les caisses et les porte jusqu' une barque o se trouvait Raboteau; de l elles sont transbordes sur le pont du navire, et quand on a perdu de vue les ctes de France, les deux fugitives peuvent enfin sortir de leur incommode cachette. Mais les navires qui se livraient habituellement cette contrebande humaine avaient des caches, o l'on mettait les fugitifs; ces caches fort petites taient dissimules, soit sous la chambre du navire, soit sous le pont, _entre le mt et la chute de la chambre_, ainsi que le constatent divers jugements rendus contre des capitaines. Baudoin de la Boulonnire partit sur un navire de vingt-cinq trente tonneaux, dans la cache duquel on entrait par-dessous le lit d'un matelot, et l'on entassa douze personnes dans cet troit espace. Les fugitifs entraient, quelquefois longtemps l'avance, dans ces caches, et lie Benot montre quelles dures preuve ils y taient soumis: On s'enfermait, dit-il, dans des trous o l'on tait entass les uns sur les autres, hommes, femmes et enfants o on ne prenait l'air qu'a certaines heures de la nuit... ce qui renfermait le pot destin subvenir aux ncessits naturelles servait aussi de table pour boire et manger. On demeurait dans cette contrainte pour attendre le vent ou la commodit des visiteurs, huit et quinze jours... Le silence, l'obscurit, l'air touff, la puanteur, tout ce qui pouvait faire le plus de peine, devenait ais pour les personnes les plus dlicates, pour les femmes grosses, pour les vieillards, pour les enfants. On a vu des enfants d'un naturel veill, remuant, inquiet, sujets crier pour la moindre chose, demeurer dans ces obscures cachettes aussi longtemps que des personnes d'un ge mr, sans jeter un cri, ni donner une marque d'impatience. Mlle de Robillard fut mise avec ses cinq jeunes frres et soeurs dans la cache qu'on avait faite sur le navire qui devait l'emmener. Cette cache, dit-elle, tait si petite, qu'un homme tait dedans pour nous y tirer. Aprs que nous y fmes placs et assis sur le sol, _ne pouvant y tre en autre posture_, on referma la trappe, et on la goudronna comme le reste du vaisseau pour qu'on n'y pt rien voir. Le lieu tait si bas, que nos ttes touchaient aux planches d'en haut. Nous primes soin de tenir nos ttes, droit sous les poutres, afin que, quand les visiteurs, selon leur belle coutume, _larderaient leurs pes_, _ils ne nous perassent pas le crne_. Le danger n'tait pas chimrique; on conte ce sujet, qu'un pasteur, enferm dans une de ces caches, fut bless par l'pe d'un des soldats qui lardaient le navire o il se trouvait; non seulement il ne poussa pas un cri, mais il eut la prsence d'esprit d'essuyer la lame de l'pe qui l'avait bless, mesure que le soldat la retirait lui, pour que sa prsence ne ft pas dcele par son sang. Mlle de Robillard et ses cinq jeunes frres et soeurs taient depuis _dix heures_ dans l'troite cache o on les avait entasss, quand on put enfin ouvrir la cache pour leur permettre de respirer. Il tait temps; dit-elle, car nous touffions dans ce trou et croyions y aller rendre l'me aussi bien que tout ce que nous avions dans le corps, qui en sortait de tous les cts. On nous donna de l'air, et en sortmes quelques heures aprs, plus morts que vifs; notez pourtant que, malgr ce mauvais tat, _toute ma jeunesse ne jeta ni cris ni plaintes._ Un cri chapp un fugitif et perdu tous les rforms que pouvait contenir la cache d'un navire. Baudoin de la Bouchardire enferm, _lui douzime_, dans une de ces caches, raconte que pendant la visite du navire qui dura trois quarts d'heure, son jeune enfant, qui n'avait que trois ans, vint vomir. Sa mre, dit-il, lui mit la main sur la bouche, et _Dieu voulut qu'il ne pousst pas un cri_. Sans cette heureuse fortune, toute la chambre et t dcouverte par les visiteurs. Quand on avait chapp la visite ou aux visites (le navire sur lequel monta Fontaine, avait t visit deux fois; celui sur lequel tait cache Mlle de Robillard, eut subir trois visites), on n'tait pas encore hors de danger. Parfois l'inexprience des capitaines menait le navire sa perte; ainsi Baudoin de la Bouchardire et ses compagnons vinrent faire naufrage sur les ctes de la Hollande, aprs, dit-ils avoir fait voile toute une nuit _sans savoir o nous tions._ Le pilote du navire qui emmenait Olry en Angleterre faillit aborder, sans le vouloir, dans un port de la cte de France, et plusieurs navires, chargs de rfugis, allrent, grce l'ignorance des capitaines, chouer sur les ctes d'Espagne. Dans ce pays de l'inquisition, les huguenots trouvrent plus d'humanit qu'ils n'en auraient rencontr dans leur propre patrie. Suivant le conseil des juges, qui se firent, il est vrai, payer leur complaisance, ils se firent rclamer par les consuls des puissances protestantes auxquels ils furent remis. Les fugitifs avaient redouter, non seulement l'inexprience, mais encore l'improbit des capitaines qui se livraient au dangereux mtier du transport des migrants. Le capitaine avec lequel Mlle de Robillard avait trait, devait la dbarquer Tapson, prs Exeter; il la dpose, la nuit, sur une plage dserte, vingt lieues de cette petite ville, avec ses jeunes frres et soeurs. Le septime jour, dit Mlle de Robillard, _ neuf heures du soir_, nous vmes aborder le vaisseau. On nous fit descendre tous avec le peu de nippes que nous avions sur ce rivage ou petit port, _il ne nous parut ni ville ni maison._ La peur nous prit de nous voir dans ce lieu qui nous parut un dsert, et mon capitaine de venir moi d'un air fort rsolu me dire: de l'argent! les cinq cents livres que vous me devez encore! (il en avait reu cinq cents au dpart). Je lui rpondis que sa demande tait injuste, puisqu'il ne nous menait pas o il avait promis de nous laisser, Tapson. Il fallut nanmoins payer, aprs quoi il mit la voile et nous restmes dans ce lieu qui se nommait Falcombe, vingt lieues de Tapson... Les lamentations de ces six enfants abandonns (Mlle de Robillard, l'ane, n'avait que dix-sept ans) attirrent quelques enfants qui amenrent un ministre. Grce quelques mots de latin que Mlle de Robillard avait appris avec ses frres, elle put se faire comprendre, et en montrant quatre louis d'or composant toute sa fortune, elle russit se faire donner une chaloupe qui la conduisit Tapson avec toute sa jeunesse. C'est ainsi, qu'elle fut tire du mauvais pas o l'avait mise son capitaine. Cet_ honnte homme_ s'tait pourtant laiss apitoyer au dpart, et, bien que pay seulement pour le transport de cinq personnes, il avait consenti prendre, par-dessus le march, la plus jeune soeur de Mlle de Robillard, ge seulement de deux ans. Un autre capitaine, plus pitoyable, avait consenti prendre gratis sur son navire, pour les emmener en Angleterre, une pauvre veuve et ses quatre enfants. Cette pauvre veuve ne possdait que quinze francs pour tout avoir, et son bagage, ainsi que le constate le procs- verbal de saisie, ne consistait qu'en une couette et une mchante caisse contenant de menues hardes pour ses enfants. Ceux qui s'adressaient des capitaines catholiques, anglais ou irlandais, dit lie Benot, taient trahis, et perdaient la fois leur argent et leur libert. Beaucoup dpouillaient leurs passagers. Baudoin de la Bouchardire fait naufrage sur les ctes de la Hollande, le matre du navire et les matelots sautent dans la chaloupe avec toutes les hardes des passagers qu'ils avaient voles. Les fugitifs restent abandonns pendant quatre mortelles heures sur le navire chou, et chaque instant sur le point de sombrer sous l'effort des vagues; ils sont enfin tirs d'affaire par des matelots hollandais qui viennent leur secours. On n'a jamais eu de nouvelles, dit Legendre, de Simon le Platrier, orfvre, qui s'tait embarqu avec sa femme et sa fille ane, ou ils seront pri sur la mer, ou le matre du vaisseau dans lequel ils s'taient embarqus, leur aura coup la gorge et se sera retir dans quelque le du nouveau monde. _Ce ne serait pas le seul qui aurait fait de semblables coups_. En 1689, le prsidial de Caen condamnait la roue le nomm Reigle, convaincu d'avoir pass des religionnaires Jersey et d'en avoir vol un, _aprs l'avoir trangl_. En 1697, le mme prsidial condamnait au mme supplice Goupil, matre de bateau et Tuboe, son matelot, convaincus d'avoir fait prir plusieurs de leurs passagers, entre autres cinq religionnaires et un bourgeois catholique de Caen. Ces misrables conduisaient leur bateau entre les deux les de Saint-Marcouf, dans un endroit o la mer, en se retirant, laissait le sable sec. Ils faisaient descendre, sous un motif spcieux, les passagers fond de cale, fermaient l'coutille, pratiquaient une ouverture au bateau, et s'loignaient, laissant la haute mer, dont le niveau dpassait le dessus du pont, remplir leur office d'assassins. Fontaine, rfugi en Angleterre, avait donn mission un capitaine anglais de prendre pour lui un chargement de sel en France. Au moment o ce capitaine allait repartir pour l'Angleterre, aprs avoir pris ce chargement, quelques huguenots qui avaient pu, grce une conversion simule, trouver le temps et le moyen de transformer tous leurs biens en argent comptant, s'adressrent lui pour les transporter en Angleterre. Porteurs de sommes considrables, ces malheureux crurent que leurs valeurs seraient plus en sret entre les mains du capitaine qu'entre les leurs. La vue d'un tel trsor, dit Fontaine, fut pour ce capitaine une tentation laquelle il ne sut pas rsister et il forma la rsolution de se l'approprier. -- Sous prtexte que le vent tait contraire, il persuada les passagers qu'il fallait mettre le vaisseau l'abri dans quelque port. Comme ils auraient couru de grands dangers dans un port franais, il leur dit qu'il fallait gagner la cte d'Espagne. Il naviguait donc entre Bilbao et Saint-Sbastien, marchant pleines voiles, lorsque, voyant que le vent et la mare favorisaient son criminel dessein, il lana le vaisseau la cte et le brisa entirement... Le capitaine et ses hommes sautrent dans la chaloupe avec le trsor et laissrent les passagers la mer, car chaque vague venait recouvrir compltement le navire naufrag. Parmi eux se trouvait une dame de qualit, laquelle appartenait la plus grande partie des sommes confies au capitaine. Elle aurait pu se sauver parfaitement, grce un jupon d'un tissu pais et serr qui la faisait flotter sur l'eau et l'aurait soutenue jusqu' ce qu'elle ft arrive la cte. Mais le capitaine prvoyant ce qui allait arriver, poussa sur elle sa chaloupe, comme s'il allait son secours, et, lorsqu'elle fut sa porte, _d'un coup de gaffe il la fit plonger sous l'eau_, _et il la tint enfonce assez longtemps pour que le jupon s'imbibt d'eau et ne put pas ramener le corps la surface_. Ce capitaine, dit Fontaine, se rendit Cadix, et avec sa fortune mal acquise acheta un corsaire dont il prit le commandement. Les fugitifs, alors mme qu'ils avaient eu la chance de tomber sur un capitaine expriment et honnte, et qu'ils avaient pu s'embarquer sans encombre et gagner la haute mer en djouant la vigilance des croiseurs, n'taient pas encore l'abri de tout danger, -- souvent ils rencontraient un corsaire de Saint-Malo ou de Dieppe, ou un hardi forban d'Alger ou de Tunis, venant faire des razzias prs des rivages de la France et mme jusque en vue des ctes de la Hollande. Naturalis ou non, le rfugi pris par un navire franais tait envoy aux galres. -- David Doyer, de Dieppe, est pris avec le navire marchand qu'il commandait; il est envoy aux galres, et, aprs quelques annes de rame, il meurt l'hpital de Marseille. Au XVIIe sicle, ce n'tait point chose rare de tomber aux mains des corsaires barbaresques qui rduisaient leurs prisonniers en esclavage. Saint-Vincent-de-Paul avait t au bagne de Tunis, comme Regnard avait t celui d'Alger. En 1645, le synode protestant ordonnait une qute gnrale pour le rachat de la multitude de captifs qui taient dans les fers ( Alger, Tunis, Salle, et autres lieux de la Barbarie). La France et l'Espagne avaient des moines rdempteurs, dont la seule mission tait le rachat des captifs catholiques; l'Angleterre et la Hollande, rachetaient aussi leurs nationaux. En 1648, il n'y avait pas Alger moins de 20000 esclaves chrtiens, catholiques, grecs ou protestants. En 1666, lors du trait avec Tunis, M. de Beaufort convient qu'on rendra les captifs de part et d'autre, homme, pour homme; le surplus pour un prix modr. La mme anne, dans le trait pass avec Alger, la France stipule, moyennant une somme dtermine le rachat de trois mille esclaves franais. En 1687, un paquebot hollandais portant cent-soixante-quatre passagers, parmi lesquels se trouvaient soixante-trois huguenots, est pris par un corsaire algrien; tous sont faits esclaves. C'est sur ce navire que se trouvait le pasteur Brossard, qui conte ainsi l'aventure: Le 6 juin 1687, je me mis, avec un grand nombre de rfugis, dans le vaisseau du sieur Williamson de Rotterdam, pour passer d'Angleterre en Hollande. Comme nous fumes prs de la Brille et que nous voyions la terre de Zlande, les corsaires d'Alger, commands par le Bouffon, rengat d'Amsterdam, arrivrent l subitement avec trois vaisseaux et nous prirent. Valait-il mieux pour les rfugis tomber aux mains des Franais qu' celles des Barbaresques? Le procureur du roi, de Nantes le pensait, lorsque, parlant de la femme d'un raffineur de Nantes et de trois mnages religionnaires capturs par un corsaire algrien, il disait: Voil des gens punis plus svrement que s'ils avaient t arrts en France. Mais ce n'tait pas l'opinion de Noblet, un protestant de Rouen, qui, rachet par les pres rdempteurs, aprs avoir pass de longues annes dans les fers Alger, et menac des galres son retour en France, comme prtendu relaps, dclarait qu'il avait trouv _plus d'humanit en Afrique qu'en France_, ayant toujours eu Alger la libert de prier Dieu comme il l'entendait. C'tait encore moins l'avis du clbre ministre Claude, dclarant que, mme les nouveaux convertis, rests leurs foyers, mais obligs chaque jour de commettre des sacrilges qui leur faisaient horreur, changeraient de bon coeur leur dur esclavage, avec des fers dans Alger ou dans Tunis, car ils n'y seraient pas au moins, disait-il, opprims dans leurs consciences, et auraient encore quelque esprance de libert par la voie de la ranon. Il est incontestable que les huguenots, si cruellement tourments sur les galres du roi de France, n'avaient pas au bagne d'Alger des aumniers acharns les perscuter sans cesse, moralement aussi bien que physiquement. Cependant, mme dans les bagnes des tats barbaresques, les missionnaires franais venaient encore parfois vexer et tourmenter les esclaves huguenots. C'est ce qui arriva au pasteur Brossard, pris en vue des ctes de la Hollande, et qui resta dix-huit mois au bagne avant d'tre rachet par les soins de ses coreligionnaires de l'Angleterre et de la Hollande. Le jour mme de son arrive, le pre vicaire de la congrgation de la mission franaise rsidant Alger, le presse fort de changer de religion et de faire changer de mme toutes les personnes prises avec lui, lui promettant qu'il serait bien rcompens de ce grand service rendu au roi. Brossard, l'instigation de ce saint homme, est fort durement trait par les Turcs: Le pre vicaire, dit-il, ayant toujours en tte de me faire passer sa religion, tait bien aise que je fusse ainsi tourment, me faisant dire que je ne le serais plus, pourvu que je me fisse catholique, cause de l'argent qu'il billerait pour cela aux Turcs... Je suis assur qu'il parla aux autres religieux et prtres d'employer tous leurs soins pour cela..., comme ils firent tout leur possible pour me mettre mal dans l'esprit du Pacha, afin qu'il continut de m'envoyer au travail, mais il n'eut pas toujours gard leurs sollicitations contre moi, il me dispensa du travail et me permit d'aller par la ville... Aprs cela le pre vicaire et ses gens agirent contre moi d'une autre manire, c'est qu'ils me donnaient le nom de Duquesne, et me faisaient appeler ainsi en tous lieux par leurs missaires, pour m'exposer la fureur du peuple, qui, l'oue de ce nom, se ressouvenant que M. Duquesne les avait fait ci-devant bombarder, s'chauffait extrmement contre tous les Franais et particulirement contre moi, qui, pour cette raison, ne sortais gure ou, si je sortais, je recevais de grosses injures et souvent de rudes coups. L'amiral d'Estres ayant commenc bombarder Alger, tous les jours les Turcs faisaient prir quelques Franais, en les mettant la bouche des canons. Brossard, enferm dans un cachot et au moment d'tre envoy au supplice avec d'autres rfugis, se prpare la mort. ce moment, il doit encore subir des exhortations du pre vicaire qui vient insister de nouveau pour que lui et ses compagnons se convertissent: nous assurant, dit Brossard, que, par ce moyen, nous avions notre salut en l'autre monde, et nous insinuant en mme temps, que mme nous pourrions encore le faire en celui-ci. Un danger plus srieux menaait les huguenots, esclaves aux bagnes d'Alger et de Tunis, c'est qu'il ft fait droit aux rclamations de Louis XIV, dont la haine poursuivait les migrs, non seulement dans tous les tats qui leur avaient donn asile, mais encore jusqu'au fond des bagnes. Le grand roi, en effet, avait, ainsi que le dit lie Benot, demand, heureusement sans succs, que les huguenots pris et faits esclaves par les Barbaresques, lui fussent rendus comme des fugitifs _ayant dsert malgr ses ordres._ Au roi de Portugal, il demande de faire convertir une demi- douzaine de ses sujets huguenots tablis au-del des Pyrnes, ainsi qu'en tmoigne cette lettre de Schomberg: L'ambassadeur travaille ici avec de grands empressements pour obliger cinq ou six marchands protestants se faire romains. Il a trouv de la disposition au roi de Portugal leur ter sa protection. son alli le roi d'Angleterre, dit de Sourches, Louis XIV faisait redemander par son ambassadeur, M. de Bonrepos, les matelots huguenots qui s'taient rfugis en Angleterre, et les faisait redemander pour ses galres. Il tente d'obtenir une restitution analogue de la Rpublique de Gnes, et voyant qu'il n'a aucune chance de russite, il fait fliciter son consul, d'avoir du moins fait courir le bruit que la demande tait faite. Sa Majest, crit Seignelai, a approuv que vous ayez fait courir le bruit _sous main_, que vous avez ordre de demander la Rpublique tous les Franais de la religion prtendue rforme qui sont Gnes, puisque vous avez reconnu qu'il serait trop difficile d'obtenir de la dite Rpublique, de vous les remettre entre les mains. Le comte de Tess, commandant des dragons Orange, signifie au lgat du pape qu'il sera forc d'entrer Avignon et dans les autres villes du comtat, si on y donne asile aux huguenots. -- Vis--vis de la Suisse, pour rclamer l'expulsion des rfugis, Louis XIV ne craint pas d'invoquer une disposition d'un trait relatif aux _malfaiteurs_ des deux pays. Tambonneau, ambassadeur de France, demande, au nom du roi, qu'il ne soit point fait accueil aux rfugis, attendu l'article 4 du pacte d'alliance, portant que l'un des pays contractants ne devait donner asile ou protection, aucun ennemi ou bandit dont l'autre pays ft justiciable, et s'engageait le chasser de son territoire. Berne, appuye par Zurich, rpond: nous estimons unanimement et selon la saine raison que ceux qui, _pour cause seulement de religion et pour sret de leur conscience_, ont quitt la France, _sans tre coupables d'aucun mfait_, ne sauraient tre assimils ceux dont parle l'article 4. C'est surtout vis--vis de sa faible voisine, Genve, que Louis XIV multiplia les insolentes injonctions et mme les menaces, pour obtenir que les rfugis fussent expulss de cette trop hospitalire Rpublique. Louis XIV crit Dupr, rsident franais Genve, d'insister auprs des magistrats de cette ville pour qu'ils obligent les rfugis _ partir pour retourner dans leurs maisons_ -- vous dclarerez aux dits magistrats, poursuit-il, que _je ne pourrais pas souffrir _qu'ils continuassent donner retraite aucun de mes sujets qui voudraient encore sortir de mon royaume, il lui crit encore plus tard, pour lui enjoindre de dclarer une seconde fois aux magistrats, que s'ils n'obligent pas les rfugis _de s'en retourner incessamment dans les lieux o ils demeuraient auparavant_, _il pourrait bien prendre des rsolutions qui les feraient repentir de lui avoir dplu_. Genve, sans armes, avec ses remparts en mauvais tat, ne pouvait songer rsister ouvertement aux injonctions de son trop puissant voisin. Elle envoya les rfugis du pays de Gex, dans les proprits rurales que possdaient ses bourgeois, et soutint que, de tout temps on avait employ chez elle des valets et des servantes de ce pays, et qu'on ne saurait comment s'en procurer ailleurs. Elle fit publier son de trompe, dans la ville l'expulsion des rfugis, mais, aprs les avoir fait sortir en plein jour par la porte de France, elle les faisait rentrer minuit par la porte de Suisse. Enfin, quand elle vit l'orage approcher d'elle, les troupes franaises tant descendues dans les valles vaudoises, pour les dsoler de concert avec l'arme du duc de Savoie, elle travailla avec ardeur relever ses fortifications, avec l'aide des ingnieurs du prince d'Orange, puis elle conclut une alliance dfensive avec les autres villes rformes de la Suisse, qui s'engagrent mettre 30 000 hommes sa disposition, dans le cas o Louis XIV voudrait mettre excution les menaces qu'il lui avait faites. L'intendant de Gex avait, en effet, insolemment crit: Sachez que le roi a 9 000 hommes sur la Sane, qui seront ici dans un moment, avis vous, messieurs de Genve. Quand la petite rpublique se fut mise en tat de se dfendre, le roi dut se borner crire son rsident, ces vaines paroles de menace: Dites ces messieurs de Genve qu'ils se repentiront bientt de m'avoir dplu. Partout les tentatives de Louis XIV, pour se faire livrer les rfugis, chourent misrablement, except auprs du duc de Savoie qui consentit se faire le pourvoyeur des galres de France, en tablissant des postes de garde tout le long de ses frontires, et en organisant une vritable chasse aux huguenots sur son territoire. Voici comment furent traits Jean Nissolles et ses compagnons, arrts hors des frontires de France, auprs de Pignerol, et arrts, _de la part du duc de Savoie._ On nous spara, dit Jean Nissolles. On mit Hourtet, Figuels et mon fils dans une certaine casemate, o l'on n'avait accoutum que d'enfermer les plus grands sclrats. _On n'y pouvait voir le jour que par un trou_, _l'eau y coulait de tous cts et il n'y avait qu'un peu de paille pourrie_, _toute remplie de poux..._ On nous enferma, Claude et moi, dans un cachot _si plein d'ordure et de la plus sale ordure_, qu'elle remplissait presque jusqu' la porte, et qu' peine pmes-nous y mettre une paillasse pour coucher. Le lieu tait _fort humide et d'une puanteur si insupportable_, qu'un prisonnier des valles de la Luzerne y tait devenu tout enfl... Aprs vingt-trois jours de sjour dans de pareils endroits, et pendant la rigueur de l'hiver, on eut ordre de la cour de nous faire conduire dans notre pays et devant nos juges. En avril 1686, deux cent quarante migrants passent la frontire savoyarde pour se rendre en Suisse, avec vingt-huit mulets portant les hardes et les petits enfants. Mais les curs des paroisses auxquelles les fugitifs appartenaient, avaient prvenu le cur de Saint-Jean de Maurienne, et ces fugitifs ne furent pas plus tt sur le territoire de la Savoie, que les paysans appels au son du tocsin, accoururent de toutes parts et les envelopprent. Faits prisonniers par ces sujets zls de l'alli de Louis XIV, ils furent remis aux autorits franaises, et les juges envoyrent les femmes en prison, les hommes aux galres. Au mpris du droit des gens, Louis XIV faisait enlever les rfugis, hors des frontires de la France, l'tranger; il tenta mme de faire enlever en pleine Hollande, le pasteur Jurieu, dont les pamphlets l'exaspraient au plus haut degr. lie Benot constate que les gardes des frontires allaient enlever les fugitifs descendus dans quelque auberge deux ou trois lieues de la frontire, en sorte que, proximit de la France, il n'y avait sret pour les migrs que dans les villes fermes. Vernicourt, conseiller au Parlement de Metz, fut pris par la garnison de Hombourg sur le territoire du Palatinat. Le banquier Huguetin, tabli en Hollande, avait fait une immense fortune. On attira ce rfugi en France, sous prtexte de ngocier la restitution des biens qu'il avait laisss dans sa patrie. Pontchartrain l'obligea souscrire des lettres de change pour plusieurs millions, mais Huguetin ayant pu rvoquer temps les ordres qu'on lui avait extorqus, s'empressa de repasser en Hollande. Poursuivi par les agents du gouvernement franais, il fut enlev par eux sur le territoire hollandais et, sans un heureux hasard qui lui permit de se faire reconnatre la frontire, il et fini ses jours dans quelque prison d'tat. Jean Cardel, originaire de Tours, avait fond Manheim une importante manufacture de drap. Accus faussement (ainsi que le reconnat La Reynie, dans une pice qui se trouve aux archives de la Prfecture de police) d'une prtendue conspiration contre la personne du roi, il est enlev par un dtachement de troupes franaises entre Manheim et Francfort. Enferm la Bastille le 4 aot 1690, le malheureux Cardel y reste trente ans; son esprit, disent les mmoires sur la Bastille, tait dans une espce d'garement qui ne lui laissait que de fort lgers intervalles de raison. Le 3 juin 1715, on le trouva mort dans le cachot fangeux o il languissait depuis si longtemps; son corps tait charg de soixante-trois livres de chanes de fer. L'lecteur, le roi Guillaume, les tats gnraux et l'Empereur lui-mme, avaient rclam vainement la mise en libert de Cardel, que Louis XIV avait fini par faire passer pour mort. -- C'est ce qu'il avait fait pour les trois ministres, rclams en 1713 en vertu du trait d'Utrecht. -- C'est encore par un mensonge semblable, qu'il mit fin aux insistantes rclamations faites par la Porte, au sujet d'Avedick, patriarche de Constantinople, qu'il avait fait enlever et gardait au fond d'un cachot depuis plusieurs annes. -- Ce n'est que plus tard qu'Avedick mourut, et sa fin arriva si propos pour tirer Louis XIV d'embarras, qu'on eut quelque peine croire qu'elle ft naturelle. Ces enlvements de rfugis l'tranger n'taient pas les seules marques qu'et donnes Louis XIV de son mpris du droit des gens. Quand la France avait t dragonne, on avait log les soldats chez un grand nombre d'trangers, allemands, anglais, hollandais, sous prtexte qu'ils taient allis des familles franaises, et il fallut l'intervention des tats gnraux de Hollande et de l'ambassadeur d'Angleterre pour faire cesser ces incroyables abus de pouvoir. Le procureur du roi Nantes, s'oppose au dpart du ngociant _hollandais_ Wyterloft et fait saisir ses meubles, bien qu'il et un passeport dans les rgles, sous prtexte que, pour viter d'tre converti par les dragons, ce ngociant veut migrer avec toute sa famille, en ne laissant que son fils an comme _plastron_. Ce zl convertisseur, ayant sans doute reu quelques observations de son procureur gnral, l'occasion de cette assimilation des trangers aux Franais, lui crit: Je prvois un inconvnient fcheux qui va arriver, et sur lequel je vous prierai de spcifier votre ordre, qui est qu'y ayant ici un grand nombre d'trangers non naturaliss que je prvois convertis la venue des premiers dragons, et, aprs cela, ces gens feront leurs affaires et enverront tous leurs effets _au pays dont ils sont_, et ensuite voudront se retirer, et rgulirement on ne saurait point les en empcher. Pourquoi? _s'il n'y a point de diffrence faire? _(entre trangers et Franais). -- On trouve aux archives, des ordres pour faire entrer aux nouvelles catholiques de Paris, Mlle Betsy, _Anglaise_, pour en faire sortir Mlle du Cerceau et Mme de Bonroger, toutes deux Hollandaises. Un envoy du duc de Zell, ayant refus de se laisser convertir, est jet la Bastille; on donne l'ordre d'enfermer dans cette prison de Villaines, cuyer de l'ambassadeur de Hollande, accus de pervertir les nouveaux convertis, mais au dernier moment on recule devant cette violation flagrante du droit des ambassadeurs; on se borne demander le rappel de l'cuyer de Villaines, mais, en mme temps, on donne l'ordre de tenter de l'enlever, quant il se mettra en route avec sa famille pour rentrer en Hollande. Quant aux rfugis qui s'taient fait naturaliser et avaient pris du service dans les armes trangres, s'ils taient faits prisonniers, ils taient impitoyablement envoys aux galres; c'est ce qui arriva aux rfugis pris Fleurus, c'est ce qui serait arriv lord Galloway, fils de Ruvigny, s'il ft rest aux mains des Franais o il tait tomb un instant au cours de la bataille de Nerwinde; et, cependant, ds 1680, Ruvigny son pre, avant de quitter la France, avait pris soin de prendre en Angleterre des lettres de naturalisation pour lui-mme et pour ses enfants. Le roi croyait avoir assez fait pour ces dangereux _naturaliss _en publiant le 12 mars 1689, une ordonnance ainsi conue: Sa Majest ayant t informe que plusieurs officiers de ses troupes et autres ses sujets, qui depuis la publication de l'dit portant rvocation de celui de Nantes, sont sortis du royaume et se sont retirs en Angleterre et Hollande, comme dans les pays neutres, se trouvent prsentement embarrasss, dans l'apprhension qu'ils ont d'tre obligs, l'occasion de la prsente guerre; ou de porter les armes contre leur vritable souverain, ou de perdre la subsistance qu'ils tirent dans lesdits pays; et Sa Majest, voulant bien leur donner moyen de ne point tomber dans un pareil crime, qui a toujours t en horreur la nation franaise, et d'viter d'autre inconvnient, Sa Majest a ordonn et ordonne, veut et entend, que tous ceux de ses sujets, de quelque qualit qu'ils soient, qui sont sortis du royaume l'occasion de la rvocation dudit dit de Nantes, et lesquels passeront au Danemark, pour y servir dans les troupes de Sa Majest Danoise, qui est dans l'alliance de Sa Majest, ou se retireront Hambourg, _pourront jouir de la moiti des biens qu'ils ont en France_. Ce qui est plus excessif encore, c'est que les rfugis _naturaliss ou non_ qui taient pris, non les armes la main mais voyageant d'un pays l'autre pour leurs affaires ou leur ngoce, taient aussi envoys aux galres, en vertu de cette disposition de la dclaration du 31 mai 1685: Les Franais qui seront pris sur les vaisseaux trangers, ou autres, et convaincus de s'tre tablis sans ntre permission dans les pays trangers, seront constitus prisonniers dans les prisons ordinaires des lieux... et condamns aux galres perptuelles. C'est ainsi qu'lie Neau, _naturalis_ Anglais, ayant t pris en mer par un corsaire de Saint-Malo, fut mis aux galres; il fut cruellement tourment par l'aumnier des galres, qui, ne pouvant venir bout de sa constance, finit par demander qu'on le dbarrasst d'un tel pestifr. lie Neau fut alors jet dans un cachot sans jour ni air, o on le laissa souvent sans vtements pour se garantir du froid et sans nourriture, et ce ne fut qu'au bout de cinq ans, sur les pressantes instances de lord Portland qu'il fut enfin mis en libert. Pour les huguenotes qui taient prises en mer, elles taient mises au couvent o on les convertissait. Trois jeunes filles partent de la Caroline o leur pre tait fix, pour se rendre en Angleterre o une femme de qualit s'tait charge de les faire lever; le vaisseau qui les portait est pris et on les met au couvent. L'ane se fait religieuse, et les deux autres soeurs se convertissent; dix ans aprs leur capture, l'intendant de Bretagne demande pour elles une dot afin de les marier deux anciens catholiques. La demoiselle Falquerolles, _fameuse protestante_ dit Pontchartrain, qui avait t prise sur un vaisseau anglais, captur par un armateur de Dunkerque, rsista tous les efforts faits pour la convertir, on dut se rsigner l'expulser du royaume comme opinitre. C'tait, sans croire qu'ils renonaient pour toujours leur patrie, que les huguenots avaient pris la route de l'exil. Nous partons, avaient-ils dit, comme Olry, mais seulement _jusqu' ce que Dieu nous ramne_ dans les lieux d'o l'on nous a dchasss par la violence que l'on a exerce contre nos consciences. Avec cet espoir persistant du retour, ces rfugis ne se considraient que comme les htes passagers des pays qui les avaient accueillis. En 1697, dans le Brandebourg, les glises franaises clbraient encore un jene solennel _pour le retour en France_, et jusqu'en 1703, les pasteurs de ces glises se refusrent dresser la liste, des membres qui composaient leurs troupeaux, dans la crainte de donner une constitution dfinitive un tat de choses qu'ils ne considraient que comme provisoire. Si un grand nombre de huguenots, cinq ou six mille, se fixrent Cassel, c'est, dit Weiss, parce qu'ils taient heureux de ne pas s'loigner beaucoup de leur pays natal, dans lequel ils espraient tre rappels un jour. Si, dit Maritofer, troupe par troupe, on voyait les rfugis se succder en Suisse avec la mme persistance, c'est qu'aussi la Suisse leur offrait le plus court chemin, pour retourner chez eux. Le regret de la patrie perdue leur rendait plus difficile de prendre racine dans les asiles qui s'ouvraient eux et de se fondre avec leurs frres en la foi, si charitables et si dvous qu'ils se montrassent leur gard; aussi voyons-nous partout les migrs, chercher se grouper en nombre, former une paroisse part, avec ses prposs et son administration propre, _afin de pouvoir la premire occasion retourner tous ensemble au pays._ Cette proccupation de se grouper ensemble, pour se faire sur le sol tranger une petite France, l'image de la patrie perdue, on la retrouve partout chez les rfugis, en Hollande, en Angleterre, en Amrique, en Allemagne et en Suisse. C'est en Hollande, en Angleterre, dans le Brandebourg et dans les diffrents tats de l'Allemagne, que se fixa la plus grande partie des rfugis. Si un si grand nombre d'entre eux allrent se fixer dans le Brandebourg, vingt-cinq mille militaires, gentilshommes, gens de lettres, artistes, marchands manufacturiers, cultivateurs, c'est que pour les attacher au pays, Frdric Guillaume laissait les colonies d'migrants subsister dans une certaine mesure en corps de nation. Les rfugis avaient leurs cours de justice, leurs consistoires, leurs synodes, et toutes les affaires qui les concernaient se traitaient en franais. Il leur semblait qu'ils vivaient encore parmi leurs parents et leurs amis, tant le Brandebourg leur retraait l'image de la patrie absente. Si les pasteurs retardrent jusqu'en 1703 la formation des registres des glises du Brandebourg, c'est parce qu'ils craignaient, nous le rptons, tant l'esprit du retour tait rest fermement enracin dans les coeurs, de donner, par la formation des listes, une apparence dfinitive la constitution de leurs troupeaux. Ainsi que le dit Jurieu, les rfugis s'obstinaient conserver ce coeur Franais qu'on s'efforait de leur arracher. Il ne faut pas croire que ds le dbut; les rfugis prenant les armes sous le drapeau des puissances protestantes qui leur avaient donn asile, eussent perdu l'amour de leur patrie; un grand nombre d'officiers, en s'engageant dans l'arme hollandaise, avaient stipul qu'ils ne combattraient point contre la France. Si tant de rfugis vinrent s'enrler dans l'arme de Guillaume d'Orange, et verser leur sang pour lui assurer la possession du trne d'Angleterre, ils furent, surtout pousss le faire par le dsir de se constituer, en la personne de Guillaume, un protecteur assez puissant; pour qu'il put imposer un jour Louis XIV le rappel des huguenots. La lettre suivante crite par le baron d'Avejon pour provoquer des engagements dans son rgiment, destin prendre part l'expdition d'Angleterre, montre bien que, pour les rfugis, il s'agissait l d'une sorte de croisade en vue du retour ultrieur dans la patrie. Je m'assure, dit-il, que vous ne manquerez pas de faire publier dans toutes les glises franaises de Suisse, _l'obligation_ o sont les rfugis de nous venir en aide dans cette expdition, o il s'agit de la gloire de Dieu, et, dans la suite, _du rtablissement de son glise dans notre patrie_. Le succs de la bataille de la Boyne et peut-tre t pour les rfugis le gage assur d'un retour prochain en France, si leur chef, le marchal de Schomberg, n'et pas trouv la mort sur le champ de bataille. Deux ans plus tard, aprs le combat naval de la Hogue, Guillaume dcidait qu'une descente serait faite en France et qu'on ferait appel au concours des nouveaux convertis. Les rgiments de rfugis avaient t dsigns pour former l'avant- garde du corps expditionnaire que devait commander Mnard de Schomberg, fait comte de Leinster. Mais les vents contraires ayant empch le dbarquement, et la saison avance ne permettant pas de donner suite ce projet de descente en France, il fut abandonn, et, depuis ce moment, jamais il ne fut fait, une tentative srieuse pour rtablir, de haute lutte, le culte protestant en France. Un des premiers chefs des rvolts des Cvennes, Vivens, un ancien cardeur de laine, avait appel lui, mais vainement, tous les rfugis; l'entente et-elle t possible entre les gentilshommes migrs, et les obscurs artisans, chefs improviss de la dmocratique insurrection des Cvennes? Cela semble d'autant plus douteux que l'on voit d'Aigullires et les nobles nouveaux convertis de Nmes supplier le gouvernement de Louis XIV de leur donner des armes pour aller exterminer les Cvenols, _ces malheureux fanatiques; _si l'on et pu amener les rfugis qui versaient leur sang sur tous les champs de bataille pour leurs patries d'occasion, s'unir au dernier chef des Cvenols, Roland, il est incontestable qu'ils eussent eu grande chance de russite et que Louis XIV aurait pu se voir contraint rtablir l'dit de Nantes. Mais rien de srieux ne fut tent par les rfugis pour venir au secours de l'insurrection cvenole, la flotte que Ricayrol amenait en 1704 au secours des insurgs est disperse par la tempte. L'anne suivante, alors que Roland, le grand organisateur des rvolts, prit victime d'une trahison, La Bourlie, Miramont et Belcastel de l'tranger o ils sont rfugis, tentent d'organiser dans le Languedoc une vaste conspiration; Bonbonnoux, un des derniers chefs camisards, parle ainsi de cette aventure: Quelques-uns de ceux qui avaient suivi Cavalier dans les pays trangers, tant de retour dans nos provinces, leurrs par quelques puissances trangres, roulaient de vastes projets dans leurs esprits. Il ne s'agissait pas de moins que de se rendre matre de la province et de mettre quarante mille hommes sur pied au premier signal... Mais lorsque la lourde machine est prte jouer, le secret s'vente et tout le projet tombe; heureux, si par sa chute il n'avait pas entran la perte des principaux qui l'avaient form. Mais quelle cruelle boucherie n'en fit-on pas! Vlas fut tendu sur une roue, Catinat et Ravanel prissent sur un mme bcher, Flessire est tu sur place. Infatigable conspirateur, La Boulie, fils d'un lieutenant gnral, ancien sous-gouverneur de Louis XIV, ne cessa, jusqu'au jour de sa mort, de faire de nouveaux complots qui n'aboutirent pas. Dj, en 1703, retir dans son manoir de Vareilles, d'o il lanait de nombreuses proclamations, il avait tent d'organiser un soulvement gnral des catholiques et des protestants contre le gouvernement de Louis XIV. Montrant que, par suite de la suppression de toutes les liberts, le pouvoir sans limites du roi surchargeait impunment le peuple d'impts insupportables, il invitait tous les Franais briser les fers de leur honteux esclavage et rclamer les armes la main la convocation des tats gnraux. Pendant qu'il prparait le soulvement du Rouergue, il chargeait le capitaine Boton de s'entendre avec les chefs camisards pour agir avec eux. Mais Catinat, lieutenant de Cavalier, ayant pris les devants et ayant fait brler quelques glises dans le canton o l'on devait se rencontrer, fut attaqu par les milices catholiques qui dispersrent sa troupe. Boton arrivant avec six cents hommes, ne trouve plus ses allis, il est oblig de gagner la montagne et de s'enfermer dans le chteau de Ferrires, o il est attaqu par des forces suprieures et oblig, de se rendre avec sa troupe. Si La Boulie avait pu runir tous les lments de rsistance pars sur les divers points du territoire, faire marcher ensemble les catholiques et les protestants pour la revendication des liberts perdues et la suppression des impts, rduisant la plus horrible misre la gent taillable et corvable merci, il et transform la guerre religieuse en une guerre sociale qui et pu constituer un grave pril pour le gouvernement. Quelques annes auparavant dj, les souffrances du peuple avaient amen des troubles srieux en Bretagne et en Guyenne, et la misre tait telle partout, qu'elle et servi puissamment la Cause de La Bourlie, s'il avait pu raliser le soulvement gnral qu'il avait rv. Pour qu'on puisse se rendre compte du puissant appui qu'et rencontr dans la misre gnrale le soulvement gnral rv par La Bourlie, il n'est pas inutile de montrer par quelques citations, ce qu'tait cette misre _au bon vieux temps._ Par toutes les recherches que j'ai pu faire depuis plusieurs annes que je m'y applique, dit le marchal de Vauban, j'ai fort bien remarqu que dans ces derniers temps, la dixime partie du peuple est rduite la mendicit, et mendie effectivement; que, des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en tat de faire l'aumne celle-l, parce qu'eux-mmes sont rduits, trs peu de chose prs, cette malheureuse condition; que des quatre autres parties qui restent, les trois sont fort mal aises et embarrasses de dettes et de procs, et que, dans la dixime; o je mets tous les gens d'pe, de robe, ecclsiastiques et laques; toute la noblesse haute la noblesse distingue et les gens en charges; militaires et civils, les bons marchands; les bourgeois rents et les plus accommods, on ne peut pas compter sur cent mille familles, et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu'il n'y en a pas dix mille, petites ou grandes, qu'on puisse dire tre fort leur aise... De tout temps en France on n'a pas eu assez d'gards pour le menu peuple... aussi c'est la partie la plus ruine et la plus misrable du royaume. Les biens de la campagne rendent le tiers moins de ce qu'ils rendaient il y a trente ou quarante ans, surtout dans les pays ou les tailles sont personnelles. Les puissants font dgrever leurs fermiers, leurs parents, leurs amis... Les paysans ont renonc lever du btail et amliorer la terre dans la crainte d'tre accabls par la taille, l'anne suivante. Ils vivent misrables, vont presque nus, ne consomment rien et laissent dprir les terres. Les paysans arrachent les vignes et les pommiers cause des aides et des douanes provinciales... Le sel est tellement hors de prix qu'ils ont renonc lever des porcs, ne pouvant conserver leur chair. Des agents employs lever les revenus, de cent il n'y en a pas un qui soit honnte, et, par le fer et le feu, il n'y a rien qu'on ne mette en usage pour rduire ce peuple au pillage universel. Et tous les pays qui composent le royaume sont universellement ruins. Une relation de 1669, qui se trouve aux manuscrits de l'arsenal dit: Plusieurs femmes et enfants ont t trouvs morts sur les chemins et dans les bls, _la bouche pleine d'herbes_, dans le Blaisuis, ils sont rduits pturer _l'herbe et les racines_ tout ainsi que des btes, ils dvorent les charognes, et, si Dieu n'a piti d'eux, ils se mangeront les uns les autres. Au mois de mai 1673, Les diguires crit Colbert: La plus grande partie de la province (le Dauphin) _n'ont vcu pendant l'hiver_, _que de pain_, _de glands et de racines_, _et prsentement on les voit manger l'herbe des prs et l'corce des arbres_. Une relation adresse l'vque d'Angers, 1680 1686, porte: Nous entrons dans des maisons qui ressemblent plutt des tables qu' des demeures d'hommes. On trouve des mres sches qui ont des enfants la mamelle et n'ont pas un double pour leur acheter du lait. Quelques habitants ne mangent _que du pain de fougres_, d'autres sont trois ou quatre jours sans en manger un morceau. En 1693 et 1694, la guerre, la disette et la peste font de la France un dsert. Les villes se dpeuplent, les villages deviennent des hameaux, les hameaux disparaissent jusqu'au dernier homme. En 1709, on fait avec de l'orge un pain grossier qui prend le nom de _pain de disette_. D'autres rduisent en farine et ptrissent en pain la racine d'arum, le chiendent, l'asphodle. Le plus grand nombre dans les campagnes, aprs qu'on eut vendu pour payer l'impt le peu qu'on avait rcolt, durent _brouter l'herbe_ que les animaux, dvors depuis longtemps, ne pouvaient plus leur disputer. Ces quelques citations montrent qu'on ne peut accuser La Bruyre d'exagration quand il fait cette peinture des paysans de l'ancien rgime: On voit certains animaux farouches, des mles et des femelles, rpandus par la campagne, noirs; livides et tout brls par le soleil, attachs la terre, qu'ils fouillent avec une opinitret invincible; ils ont comme une voix articule, et, quand ils se lvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ce sont des hommes, ils se retirent la nuit dans des tanires, o ils vivent de pain, d'eau et de racines. L'erreur des rfugis, c'tait de pas comprendre qu'il n'y avait pas d'autre moyen de rtablir de haute lutte le culte protestant en France, que de venir eux-mmes, _sous leur propre drapeau_, et non sous le drapeau des ennemis de la France, oprer ce rtablissement, comme le firent les Vaudois rentrant dans leur pays. Tout au contraire; ils supposaient que les huguenots ou nouveaux convertis rests en France, taient prts seconder toutes les attaques diriges contre leurs perscuteurs par des armes trangres dans lesquelles se trouvaient quelques rgiments d'migrs franais _dnationaliss_. En 1696, une flotte anglaise s'approchant des ctes du Poitou tait venue bombarder les Sables, le gouvernement craignait qu'une descente des Anglais ft combine avec un soulvement des huguenots, ceux-ci ne bougrent pas. En 1703, l'arme du duc de Savoie entre dans le Dauphin, et cette arme comptait plusieurs rgiments de rfugis, les huguenots de la province ne se joignent pas aux envahisseurs de leur patrie. Dix-huit ans plus tard, un intendant, pour montrer que les huguenots du Dauphin ne sont pas disposs faire de mouvements, ainsi qu'on le prtend, rappelle qu'ils sont rests tranquilles dans deux circonstances critiques: la guerre des Cvennes et l'invasion de la province par le duc de Savoie. En 1719, on fait craindre au rgent que les huguenots du Midi ne veuillent s'associer aux projets forms contre lui par Albroni. L'ambassadeur de France en Hollande prie le pasteur Basnage d'intervenir, et celui-ci crit aux prdicants de France que leur devoir est de rendre Dieu ce qui est Dieu, et Csar ce qui est Csar. Court, le restaurateur des glises en France, affirme que le bruit d'un soulvement des huguenots est une invention des catholiques. Le rgent envoie dans le Languedoc M. de la Bouchetire, un migr du Poitou, et celui-ci, aprs avoir sond ses coreligionnaires, peut rassurer compltement le duc d'Orlans. En 1720 encore, une lettre du prdicant Corts fait renoncer le gouvernement aux inutiles mesures de prcaution qu'il avait cru devoir prendre en vue d'une rvolte dans les Cvennes. En 1746, des vaisseaux anglais se montrent sur la cte du Languedoc, et l'on annonce au gouvernement que des missaires trangers vont s'entendre avec les huguenots du Midi. L'intendant fait sonder les intentions des protestants du Midi, et treize pasteurs protestent nergiquement de leur fidlit la France. Viala crit: Dieu nous est tmoin qu'il ne se passe rien dans nos assembles qui tende le moins du monde troubler la tranquillit de l'tat, et je ne connais aucun protestant dans ce pays, capable de favoriser les Anglais. Paul Rabaut crit de son ct au ministre: En conscience, et comme devant Dieu qui sonde les coeurs et les reins, je puis vous assurer, monseigneur, que je n'ai jamais eu de liaison personnelle, de commerce de lettres, de correspondance directe ou indirecte avec les Anglais, que je n'ai jamais vu ni connu, encore moins introduit et favoris des missaires des cours de Londres, de Vienne et de Turin, et que, si l'une ou l'autre de ces cours m'en adressait quelqu'un qui ft destin et employ renverser le systme de la France, exciter de nouveaux troubles dans notre royaume, _ armer les protestants franais contre les catholiques franais_, _la France contre la France_, je me conduirais son gard de la manire qu'un bon patriote, un vritable chrtien, un pasteur religieux, devrait alors se conduire. Rabaut avait d'autant plus de mrite faire cette patriotique protestation que dans le mme moment de nouvelles perscutions taient exerces contre les protestants rendus infiniment plus malheureux disait-il, au milieu du peuple de France que ne le sont les Juifs au milieu des peuples les plus barbares. Ce qui passe l'imagination, c'est de voir les huguenots, pour lesquels les perscutions ne ralentissaient pas, sous Louis XIV comme aprs lui, que lorsque une guerre avec l'tranger tait au gouvernement la libre disposition de ses troupes, aller jusqu' prier pour leur perscuteur et pour ses succs militaires. En 1744 mme, les synodes des Cvennes et du Languedoc prescrivaient un jene solennel pour demander Dieu la conservation du roi et la prosprit de ses armes. Le systme de _moutonnerie_ chrtienne prch par les pasteurs leurs fidles, tait de se laisser dpouiller, brigander et gorger sans rsistance; un tel systme non seulement interdisait absolument aux nouveaux convertis de songer seconder une tentative arme des rfugis, mais encore devait les amener jusqu' blmer la conduite de ceux qui s'taient soustraits par la fuite l'tranger, aux violences des convertisseurs. Voici, en effet, la lettre pastorale qui tait adresse en 1782 aux huguenots de Cure: Faites en sorte qu'aucun de vos concitoyens ne vous surpasse en patriotisme, disputez-leur tous la gloire d'aimer et de servir votre prince... plus vous serez utiles la France, plus elle sentira qu'elle doit vous accorder une tolrance fonde sur les lois. Il est d'autres pays o vous pourriez suivre les mouvements de votre coeur, clbrer la bont de Dieu comme il vous a paru digne de lui. Malgr cela, n'ayez jamais de projet pour vous loigner de votre pays, _gardez-vous de porter vos talents et vos arts chez vos voisins_, _ce serait tendre faire natre la misre dans notre province_, _ce serait vous exposer devenir un jour les ennemis de votre patrie_, _ porter les armes contre elle_, _ verser le sang de vos frres_. Il fut heureux pour la cause de la libert de conscience, que les gouvernants ne se rendissent pas compte, de ce que la thorie de l'obissance absolue au prince, prche par les pasteurs, leur et tout permis, sans lasser _la patience de huguenot_ des perscuts. Mais le souvenir de l'insurrection des Cvennes hantait la cervelle des gouverneurs et des intendants; chaque fois que la France tait attaque par ses ennemis, on interrompait les perscutions, dans la crainte de voir les huguenots suivre l'exemple des terribles montagnards qui avaient tenu en chec les armes du grand roi. Sauf le parti militaire de l'migration, les rfugis, ainsi que les nouveaux convertis, n'attendaient la restauration du culte protestant en France que d'un changement de politique qui serait spontanment adopte par le gouvernement ou qui lui serait impos par un trait conclu avec les puissances protestantes. Pendant plus de vingt ans, ils persistrent esprer que ces puissances profiteraient de leurs succs militaires pour obtenir de Louis XIV, par des ngociations, le rtablissement du culte protestant en France. Invoquant les prcdents des traits de Westphalie, de Munster et d'Osnabruck, l'occasion desquels on avait vu le roi de France dfendre, contre la maison d'Autriche, les intrts des princes protestants de l'Allemagne, ils demandaient que le roi Guillaume et ses allis fissent une condition de la paix du rappel des rfugis et du rtablissement de l'dit de Nantes en France. Les plnipotentiaires protestants Ryswick se bornrent remettre l'ambassadeur de France un mmoire lui recommandant ces pauvres gens, afin qu'il leur ft procur le soulagement aprs lequel ils soupiraient depuis si longtemps. Louis XIV, irrit de la faiblesse qu'avait montre son ambassadeur en prenant ce mmoire avec promesse de l'envoyer la cour, fit dclarer officiellement que ce mmoire n'avait pu lui tre remis, bien qu'il l'et reu. Quoique Guillaume, en 1697 et refus de risquer d'accrocher les ngociations de paix pour un objet aussi _secondaire_ que les rclamations des huguenots de France, cependant, en 1713, les dlgus des rfugis insistent encore vivement auprs des plnipotentiaires protestants pour qu'il soit insr dans le trait d'Utrecht une clause relative au rappel des migrs en France. Mais depuis 1709, une partie des rfugis s'taient fait naturaliser dans leurs pays d'adoption, dont ils s'taient considrs aussi longtemps comme des htes passagers, et; parmi les migrs, il s'tait form un parti puissant hostile au retour en France. Quant aux puissances protestantes, nulle d'entre elles ne dsirait voir rentrer en France les migrs qui avaient vers leur sang sur tous les champs de bataille pour elles, les avaient dotes d'industries florissantes et avaient su faire un jardin de leurs terres incultes, mme des sables de la Prusse et du Holstein. Par biensance, les ministres de la reine Anne formulrent une demande de rappel des rfugis, mais ils ne tentrent pas de triompher des rsistances obstines de Louis XIV, ils eussent comme les plnipotentiaires des autres puissances protestantes, bien regrett de voir cette demande obtenir satisfaction. Les puissances protestantes savaient bien, en effet, que c'tait la perscution qui leur avait valu, outre tant de bons marins et de valeureux soldats, le concours de nos fabricants et de nos ouvriers, leur apportant nos secrets agricoles et industriels ainsi que les capitaux ncessaires pour les utiliser, ce qui leur avait permis de cesser d'tre, comme par le pass, les tributaires de la production franaise. La signature du trait d'Utrecht avait fait perdre dfinitivement aux rfugis l'espoir d'obtenir leur rappel en France par l'intervention des puissances protestantes; ils eurent cependant encore cette illusion la mort de Louis XIV, de croire que le rgent allait spontanment renoncer la politique d'intolrance qui leur avait ferm si longtemps les portes de leur patrie, mais ils furent; bientt cruellement dtromps: Enfin, en 1724, l'dit remettant en vigueur toutes les ordonnances dictes par Louis XIV, vint signifier un ordre ternel d'exil tous les migrs qui s'obstinaient esprer contre toute esprance, tant le regret du pays natal leur tenait coeur. Quatre cents familles huguenotes tablies dans la Caroline, voyant qu'elles doivent perdre l'espoir de rentrer en France, demandent qu'on leur accorde au moins la permission de s'tablir en Louisianne, _sur une terre franaise_, la seule condition que sur cette terre lointaine on leur accordera la libert de conscience. cette patriotique requte, Pontchartrain rpond: Que le roi n'avait pas chass ses sujets protestants de ses tats d'Europe pour leur permettre de former une rpublique dans ses possessions d'Amrique. N'est-ce pas chose touchante que la persistance de l'amour de la France, chez ces rfugis que la perscution avait chasss de leur patrie et qui rvaient toujours de venir mourir sur une terre franaise? Le Gouvernement, aussi bien sous la rgence et sous Louis XV que sous Louis XIV interdisait aux rfugis de revenir _individuellement_ en France, soit pour s'y fixer, soit mme pour n'y faire qu'un sjour passager, moins qu'ils ne consentissent abjurer. Ainsi Bancillon conte qu'un sieur de la Roche vint la France en 1713 avec un passeport de l'ambassadeur de France, d'Aumont, et un autre de la reine d'Angleterre, qui avait beaucoup de considration pour lui. M. de la Roche tait de Montpellier et il esprait qu'en allant respirer l'air natal, sa sant se rtablirait, mais Paris, on lui montre un ordre qui dfend tout rfugi de rentrer dans le royaume moins de faire abjuration; il ne pousse pas plus loin que Paris et revient au plus vite en Angleterre. En 1753 encore, le rfugi Arnaud, malgr l'appui de la duchesse d'Aiguillon, ne peut obtenir la permission d'entrer en France pour conduire sa femme malade dans le Dauphin. la mort de Louis XIV, plusieurs rfugis croient pouvoir rentrer dans leur patrie, pensant que, _ l'occasion des changements qui viennent d'arriver_, on ne les contraindra point abjurer. Les commandants de troupes crivent aux vques pour leur dire de rclamer aux curs l'tat des fugitifs qui sont rentrs dans leurs paroisses, afin que les troupes obligent ceux-ci soit abjurer, soit repasser la frontire. Le rgent, apprenant que Henri Duquesne, le fils de l'amiral, est venu Paris, le fait prvenir par le lieutenant de police de La Reynie, d'avoir sortir immdiatement du royaume, sous peine d'tre jet la Bastille. Et pendant tout le rgne de Louis XV, on tient la main la stricte observation de cette rgle: ne permettre aux rfugis la rentre en France qu'au prix d'une abjuration. En 1756, le rfugi Tlgny prie l'intendant Lenain d'intervenir pour qu'il lui soit permis de revenir, sans subir cette dure condition. Le secrtaire d'tat, Saint-Florentin rpond Lenain: Je conviens avec vous qu'il serait plus avantageux l'tat de ne pas tant perdre de sujets, ou d'en recouvrer davantage, _mais la loi est faite et subsiste_ depuis longtemps dans toute sa rigueur, et ce serait renverser l'ouvrage de soixante ans que d'y porter la moindre atteinte. En 1763, l'archevque de Canterbury demande qu'on laisse entrer en France le rfugi Bel et qu'on lui rende ses biens qui on t confisqus. Saint-Florentin rpond au duc de Choiseul, qui lui avait transmis cette demande, quelle n'est pas susceptible de faveur et il motive ainsi son refus: _Si M_. _Bel se prsentait en qualit de catholique pour obtenir son retour en France et le rtablissement dans tous ses droits civils_, il pourrait mriter d'tre cout, mais les dclarations du roi de 1698 et de 1725, _excluent pour toujours du royaume tout Franais rfugi pour cause de religion_, _ moins qu'il n'ait abjur_. Il parat qu'on ne doit pas non plus y laisser revenir, ni encore moins rtablir dans ses biens, un homme _qui a t condamn pour fait de religion_, et qui n'a pas, autant qu'il est en lui, et _par une abjuration indique par la loi_, rpar le _crime_ qui a fait le texte de sa condamnation. Ce serait rintgrer dans le royaume un coupable, autoris, pour ainsi dire, _dans son erreur_, et aussi dangereux pour la religion que pour l'tat. Ainsi que nous l'avons dit, au dbut de l'migration, les rfugis avaient afflu en Suisse, en Hollande, en Angleterre et dans les tats de l'Allemagne, et bien qu'ils se groupassent pour se constituer une sorte de petite France sur le sol tranger, ils ne s'loignaient pas, afin de pouvoir saisir la premire occasion de revenir dans leur patrie. Ce ne fut qu'aprs avoir perdu l'espoir de rentrer en France que les rfugis se dispersrent sur tous les points du globe, devenant une sorte de rose fconde et civilisatrice pour le monde entier. On trouve un assez grand nombre de rfugis en Danemarck, Copenhague, Altona, Frdricia et Gluckstadt, il y en a en Russie, Saint-Ptersbourg et Moscou; quelques uns mme allrent s'tablir sur les bords du Volga. En Sude, l'intolrance luthrienne rduisit l'migration fort peu de chose. Beaucoup de rfugis s'tablirent dans les provinces de l'Amrique anglaise; la Caroline du Sud, entre autres, donna asile un assez grand nombre d'migrants, pour recevoir des Amricains, la qualification de la maison des huguenots dans le nouveau monde. Quelques centaines de huguenots s'tablirent Surinam, dans la Guyane Hollandaise. Quelques milliers se fixrent au cap de Bonne- Esprance et c'est une famille de rfugis, les Desmarets, qui dota cette colonie hollandaise du fameux vin de Constance. En 1795, un du Plessis, descendant d'une famille noble de rfugis, dfendit avec une poigne de burghers un dfil, si courageusement, que le gnral anglais devenu gouverneur de la colonie, lui offrit un fusil d'honneur. On fora, dit Rabaut Saint-tienne, trois ou quatre cent mille Franais s'exiler de leur patrie. Ils allrent enrichir de leurs travaux la Suisse, dix provinces de l'Allemagne, les campagnes de Hollande, d'Angleterre, de Danemarck, de Sude et les sables arides du Brandebourg. Ce furent eux qui firent le fond des premiers tablissements de ces colonies anglaises de l'Amrique qui tonnent aujourd'hui l'ancien continent. Ils passrent les premiers au cap de Bonne-Esprance, o ils plantrent la vigne pour y conserver le souvenir de leur ancienne patrie. On en trouve dans tous les tablissements des Europens, en Asie et en Afrique, et dans quel pays n'en trouverait-on pas? Sur le rocher de Sainte- Hlne, prs du ple austral, dans cette le dlicieuse situe entre l'Asie et l'Amrique, quatre mille lieues de leur patrie, on a trouv des rfugis franais. L'obstination mise par Louis XIV refuser de rappeler les huguenots en France, n'aurait pas amen cette dispersion des rfugis, si le grand roi n'avait pas commis cette nouvelle faute de faire chouer le projet conu en 1689, par Henri Duquesne, le fils de l'amiral, de runir tous les rfugis et de fonder avec eux, l'le Bourbon, une nouvelle France protestante, place sous le protectorat de la Hollande. Des circulaires avaient annonc tous les rfugis de l'Angleterre, du Brandebourg, de la Suisse, de l'Allemagne et de la Hollande, le prochain dpart pour la terre promise. Les tats gnraux de Hollande avaient autoris Duquesne quiper dix vaisseaux, les prparatifs avaient t pousss avec tant d'ardeur que, dans les premiers mois de 1690, les vaisseaux l'ancre au Texel, n'attendaient plus que le signal du dpart. La Trigodire, capitaine du gnie qui devait fortifier tait dj embarqu avec une partie des colons, le comte de Monros, qui devait prendre les devants, allait mettre la voile, lorsque tout coup Duquesne annonce qu'il renonce son projet. Il fait dbarquer les colons et dsarmer les vaisseaux. Qu'tait-il arriv? L'espion de l'ambassadeur de France en Hollande, Tillires, avait appris que les huguenots allaient s'embarquer, emportant douze cent mille livres d'espces, pour fonder une rpublique protestante sous la prsidence de Duquesne. Un des capitaines des migrants lui avait dit qu'il y aurait l quatre cent personnes bien dcides se battre et se faire sauter la dernire extrmit. Faisant observer que, pourvu qu'on prt l'argent, ce ne serait pas une grande perte que celle de la personne des migrants, l'honnte Tillires avait demand que le gouvernement franais envoyt des vaisseaux pour s'opposer au dbarquement des colons, et il avait t fait droit sa demande. Duquesne, en apprenant que des vaisseaux de guerre partaient de France pour livrer bataille la flottille qu'il allait conduire l'le Bourbon, avait cru devoir renoncer son expdition, afin de ne pas violer le serment qu'il avait fait son pre, _de ne jamais combattre contre les Franais._ Ce projet de cration d'une France protestante au del des mers, rv par Coligny au XVIe sicle; et certainement russi au moment o Duquesne voulait le raliser, car alors, les huguenots migrs n'avaient pas encore pris racine dans les pays qui leur avaient donn asile. Dans la seconde, moiti du XVIIIe sicle, le pasteur Gilbert, la suite d'une recrudescence de perscution contre les huguenots de France, voulut reprendre le projet de Duquesne, mais il n'tait plus temps; les rfugis s'taient fondus avec les peuples qui les avaient accueillis, et les huguenots ou nouveaux convertis rests dans leur pays, n'avaient plus la mme ardeur d'migration. Gilbert n'aboutit qu' faire sortir de France en 1764, une poigne de nouveaux migrants qui allrent rejoindre les rfugis tablis depuis longtemps dans la Caroline. On regrette d'autant plus vivement l'avortement du projet de Duquesne; quand on rflchit au rle prpondrant que les rfugis et leurs descendants ont jou dans toutes les guerres que la France a eu soutenir depuis la rvocation de l'dit de Nantes. La petite arme de onze mille hommes avec laquelle Guillaume d'Orange alla conqurir le trne d'Angleterre et dtrner Jacques, l'alli de Louis XIV; comptait trois rgiments d'infanterie et un escadron de cavalerie, composs entirement de rfugis. En outre, sept cent trente six officiers, forms l'cole de Turenne et de Luxembourg, taient rpartis dans les divers rgiments de l'arme de Guillaume, arme dont le commandant en chef tait le marchal de Schomberg, et ou l'artillerie tait commande par Goulon, un des meilleurs lves de Vauban. la bataille de la Boyne, en 1688, le Marchal de Schomberg dcida de la victoire en entranant ses soldats par ces paroles: Allons, mes amis, rappelez votre courage et vos ressentiments, _voil vos perscuteurs!_ Au combat de Neuss, les grands mousquetaires, corps compos de rfugis; attaqurent les troupes franaises avec fureur. Au sige de Bonn, les corps de rfugis, commands pour l'assaut, sur leur demande expresse, se prcipitrent avec un tel acharnement que tous les ouvrages extrieurs furent emports; ce qui entrana le lendemain la reddition de la place. la Marsaille, les rfugis sont dcims, Charles de Schomberg est tu; comme son pre l'avait t la Boyne, aprs avoir chrement fait acheter la victoire Catinat. Fleurus de Schomberg avait empch Luxembourg de tirer parti de la victoire. Ruvigny, fait comte de Galloway, triomphe Agrim; Nerwinde il soutient presque seul, la tte de son rgiment, l'effort de toute la Cavalerie franaise, et couvre, par une rsistance dsespre la retraite de l'arme anglaise. En 1706, il entre Madrid la tte de l'arme anglaise victorieuse, et fait proclamer Charles III, le prtendant autrichien oppos Philippe V. Il avait eu un bras emport par un boulet au sige de Badajoz, et il fut bless d'un coup de sabre la figure la bataille d'Almanza. C'est cette bataille que le rgiment de rfugis, command par le Cvenol Cavalier, se trouva en face d'un rgiment franais qui avait pris part la terrible guerre des Cvennes. Les deux rgiments s'abordrent la baonnette et s'entr'gorgrent avec une telle furie qu'il n'en resta pas trois cents hommes. Enfin partout, en Irlande, sur le Rhin, en Italie et en Espagne; les corps de rfugis furent le plus solide noyau des troupes opposes l'arme de Louis XIV; partout ils versrent leur sang pour leurs patries d'adoption. De tous les tats de l'Europe, c'est la Prusse qui a le plus largement profit, pour le dveloppement de sa puissance militaire, de la double faute, qu'avait commise Louis XIV, en obligeant ses sujets huguenots quitter leur pays, et en empchant Duquesne de runir tous les rfugis l'le Bourbon. L'arme de Frdric Guillaume, comptait les grands mousquetaires, les grenadiers cheval, les rgiments de Briquemault et de Varennes, et les cadets de Courmaud, _corps exclusivement compos de rfugis_. En 1715, c'est le rfugi Jean de Bodt, major gnral, qui, ayant sous ses ordres de Trossel et de Montargues, deux autres rfugis, dirige les oprations militaires sur les bords du Rhin, jusqu'aux traits de Radstadt et de Bade; sous Frdric II, les fils des rfugis prennent une part glorieuse la guerre de Sept Ans et les noms de neuf gnraux _d'origine franaise_ sont inscrits sur le socle de la statue leve dans la ville de Berlin Frdric le Grand. Il est difficile de savoir quel est le nombre des descendants de rfugis qui ont fait partie de l'arme d'invasion en 1870, car, aprs Ina, un grand nombre d'entre ces descendants avaient germanis leurs noms de manire les rendre mconnaissables. Bien avant cette poque, dit Weiss, beaucoup de rfugis; ayant perdu tout espoir de retour dans leur patrie, avaient traduit leurs noms franais en allemand. Lacroix tait devenu _Kreutz_, Laforge _Schmidt_, Dupr _Wiese_, Sauvage _Wied_, etc. Ce fait de la germanisation des noms rend donc bien incomplte l'indication que peut donner le relev des noms franais pour dterminer le nombre des descendants des rfugis dans l'arme d'invasion. Quoi qu'il en soit, sur l'tat de l'arme prussienne au 1er aot 1870, figurent, rien que pour l'tat-major, les gnraux et les colonels, quatre-vingt-dix noms dont l'origine franaise ne saurait faire aucun doute. Voici ces noms: Gnraux (de toutes armes): De Colomier, de Berger, de Pape, de Gros, de Bories, de Montbary, de Malaise, Mulzer, de la Roche, de Jarrys, de Gayl, de Memerty, de Busse, du Trossel, de Colomb, Girod de Gaudy; de Ruville. Colonels et lieutenants-colonels d'tat-major: De Loucadou, Verdy du Vernois, de Verri, Faber du Faur. Chefs d'escadron d'tat-major: Seyssel d'Aix, d'Aweyde, de Parseval, Manche. Capitaines d'tat-major: Cardinal, de Chappuis, Mantey, de Noville, Menges, D'Aussin, Baron de la Roche. Lieutenants d'tat-major: De Collas, de Palezieux, Menin Marc; de Bosse, de Rabenau, baron Godin, Surmont, de Nase, comte de Villers, de Baligand, Chelpin, de Roman, Jarry de la Roche, de Lires. Officier de marine: Le Tanneux de Saint-Paul. Colonels et lieutenants-colonels de cavalerie: De Lo, Arent, de Busse, Rode. Colonels et lieutenants-colonels d'infanterie: De Barby, Laurin, Duplessis, Colomb, de Reg, Conrady, de Bessel, Valeritini, de Montb, de Berger, de Conta, de Legat, de Busse. Artillerie: De Mussinan, de Borries, baron de Lepel, de Pillement, Blanc, de Malais, de Selle, Gaspard, Gayl. Gnie, pontonniers: Bredan, Ney, Bredan (lieutenant), Hutter, de Berge, Lille, Mache. Si ces officiers et ces soldats huguenots que la perscution avait chasss de France et qui mettaient leur furie franaise au service des puissances trangres; ne s'taient pas sans cesse trouvs face face avec ceux-l mme qui les avaient dpouills et tourments, s'ils avaient eu une nouvelle patrie toute franaise au-del des mers, la violence de leurs ressentiments se ft vite apaise. Ils auraient promptement repris ce coeur franais, que Dieu et la naissance leur avaient donn, dit Jurieu, et qu'on avait eu tant de peine leur arracher. L'migration protestante et d'ailleurs apport la nouvelle France, non seulement les soldats aguerris qui versaient leur sang sur tous les champs de bataille de l'Europe, mais encore tous les lments constitutifs d'un peuple pouvant aspirer de hautes et prospres destines; elle lui et donn, en effet, des savants, des diplomates, des ingnieurs, des matelots, des commerants, des manufacturiers, des ouvriers de toutes les industries, des agriculteurs, des vignerons, des horticulteurs, etc., enfin des capitaux considrables pour crer son outillage industriel et agricole. quel avenir n'et pu prtendre cette rpublique protestante franaise; groupant tous ces lments de force et de richesse, qui se sont disperss sur tant de points du globe? Grce la double faute commise par Louis XIV, de s'tre refus rappeler les huguenots en France, et d'avoir empch la cration d'une nouvelle France protestante l'le Bourbon, ce sont les puissances ennemies, ou rivales de notre pays qui ont profit de l'migration qui tait un dsastre pour la France. L'ambassadeur de France ayant demand au roi de Prusse, raconte Tissot, ce qui pourrait lui faire plaisir, le roi lui rpondit: ce que votre matre peut me faire de plus agrable, _c'est une seconde rvocation de l'dit de Nantes._ Les puissances protestantes eussent toutes pu en dire autant, car voici ce que les rfugis avaient, au dire de Michelet, fait pour les pays qui leur avaient donn asile: Ils avaient fait un jardin des sables de la Prusse et du Holstein, port la culture en Islande, donn la rude Suisse les lgumes, la vigne, l'horlogerie, enseign l'Europe les assolements, le mystre de la fcondit. Aux bords de la Baltique on les croyait sorciers, leur voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les fleurs. Par Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam, ouvraient le sein de la nature. Par Jurieu Saurin, ils prparaient Rousseau. Denis Papin porte l'Angleterre, le secret qui, plus tard, donnera quinze millions d'hommes les bras de cinq cents millions, donc la richesse et Waterloo: L'Angleterre, la Hollande, la Suisse, la Prusse et les autres tats de l'Allemagne, avaient hrit de nos manufacturiers les plus riches et les plus intelligents et de leurs ouvriers les plus habiles, qui avaient apport leurs nouvelles patries leur savoir faire, leur secrets industriels et les moyens de les mettre en oeuvre. Grce aux rfugis, les divers tats de l'Europe cessrent d'tre tributaires de la France pour une foule d'industries, la soierie, la draperie, la chapellerie, la ganterie, les toiles, le papier, l'horlogerie, etc.; aujourd'hui (en 1886) toutes ces industries ont fait de tels progrs dans les pays o les ont importes les migrants franais, qu'elles font une redoutable concurrence aux produits similaires de notre pays. On n'estime pas moins de trois ou quatre cent mille le nombre des migrants qui s'tablirent l'tranger, et, l'on calcule que la perscution religieuse a fait, en outre, cent mille victimes qui trouvrent la mort, dans les massacres des assembles, dans les luttes des Cvennes, sur la route de l'exil, au fond des cachots, sur les bancs des galres, sur la potence, sur la route et sur le bcher. La perte qu'a subie la France ne peut s'valuer d'aprs le nombre des migrs et des victimes, car on ne peut valuer par ttes une perte d'hommes, comme on ferait pour du btail, l'instruction et l'intelligence tablissant entre les hommes une grande diffrence au point de vue de la valeur sociale. Or, les protestants formaient la meilleure partie de cette classe moyenne, industrieuse et claire qui a fait la grandeur et la prosprit des nations modernes. Les protestants, dit Henri Martin, taient fort suprieurs, en moyenne, sinon la bourgeoisie catholique de Paris et des principaux centres de la civilisation franaise, du moins la masse du peuple, et les migrants taient _l'lite des protestants_. Une multitude d'hommes utiles, parmi lesquels beaucoup d'esprits suprieurs, laissrent en France des vides effrayants, et allrent grossir les forces des nations protestantes; _la France baissa de ce qu'elle perdit et de ce que gagnrent ses rivales._ Elle s'appauvrit, non pas seulement des Franais qui s'exilent, mais de ceux bien plus nombreux, qui restent malgr eux, dcourags, mins, sans ardeur au travail ni scurit de la vie; c'est rellement l'activit de plus d'un million d'hommes que perd la France, et du million qui produisait le plus. Quant Quinet, il montre ainsi le grand vide que fit dans l'esprit de la nation franaise, la proscription des protestants: Ce fut, dit-il, un immense dommage, pour la rvolution franaise d'avoir t prive du peuple proscrit la Saint-Barthlemy et la rvocation de l'dit de Nantes... Quand vous voyez dans l'esprit franais les si grands vides, qu'il serait dsormais puril de nier, n'oubliez pas que la France s'est arrache elle-mme le coeur et les entrailles par l'expulsion ou l'touffement de prs de deux millions de ses meilleurs citoyens. Qu'y a-t-il de plus srieux et de plus persvrant que le calvinisme, le jansnisme de Port royal? La violence nous a diminus, mais c'est notre honneur qu'il a fallu la proscription de cinq cent mille des ntres, l'extirpation d'une partie de la nation, pour nous rduire a la frivolit dont on nous accuse aujourd'hui... Il y avait chez nous, un juste quilibre de gravit et de lgret, de fond et de formes, de ralit et d'apparences. Est-ce notre faute, si la violence Barbare nous a t le lest? ... Que n'et pas t la France si, avec l'clat de son gnie, elle se ft maintenue, entire, je veux dire, si, cette splendeur, elle et joint la force de caractre, la vigueur d'me, l'indomptable tnacit de cette partie de la nation qui avait t retrempe par la rforme. Le mal que l'migration avait fait la France, Louis XIV et pu le rparer en partie, s'il se ft rsign rappeler les huguenots et tolrer en France l'exercice du culte protestant; mais il se refusa obstinment revenir sur ses pas, alors mme que, sans argent et sans arme il se trouvait dans l'impossibilit de continuer la lutte contre les puissances catholiques, ligues avec ces puissances protestantes dont il s'tait fait d'irrconciliables ennemies, en se faisant le Pierre l'Hermite du catholicisme, aussi bien au-dehors qu'au-dedans des frontires de son royaume. Aprs lui, le rgent songea un instant ce rappel des huguenots, considrant, dit Saint-Simon, _le gain du peuple_, _d'arts_, _d'argent et de commerce que la France ferait en un moment par ce rappel si dsir_, mais il se laissa bien facilement dconseiller de raliser ce projet. Pourquoi l'ide de rouvrir les portes de la France aux rfugis, leurs enfants et leurs petits enfants fut-elle toujours repousse par le gouvernement, aussi bien sous la Pompadour et sous la Dubarry que du temps de la dvote Maintenon? Parce que la tradition administrative tait, que l'intrt de l'tat exigeait qu'aucun rfugi ne pt rentrer en France sans avoir abjur, raison de cette fiction lgale qu'il n'y avait plus de protestants dans le royaume. Or, ainsi que le fait observer Rulhires, sous les gouvernements arbitraires, si les principes peuvent changer, d'un rgne l'autre, mme d'un ministre l'autre, il y a quelque chose qui reste immuable, c'est la tradition administrative. La Constituante essaya de rparer la faute commise par la monarchie de droit divin; elle dcrta que les descendants des religionnaires fugitifs pourraient revenir en France, y reprendraient l'exercice de leurs droits civils et politiques, et rentreraient en possession des biens invendus et non adjugs de leurs familles, rests sous la rgie des domaines. C'est grce cette mesure rparatrice, que plusieurs familles de rfugis, les Odier, les la bouchre, les Pradier, les Constant, les Bitaub, les Pourtals, purent rendre quelques-uns de leurs membres la mre patrie. Mais il tait trop tard pour que le rappel des huguenots pt avoir un effet efficace; aprs un si long temps coul depuis que les rfugis avaient quitt la France, leurs descendants s'taient fondus dans les nations qui avaient donn asile leurs familles, le dsastre de l'migration tait devenu irrparable. CONCLUSION Me voici parvenu au terme de la tache que je m'tais impose, tche consistant faire revivre pour mes lecteurs l'aide de nombreux documents emprunts, soit aux historiens, soit aux acteurs, bourreaux ou victimes, d'une odieuse perscution religieuse l'histoire de la croisade l'intrieur commence contre les huguenots de France par Louis XIV et poursuivie par ses successeurs presque jusqu' la dernire heure de la monarchie de droit divin. La conclusion tirer de cette triste histoire se dgage d'elle- mme c'est que, la force tant impuissante contre l'ide, les plus abominables violences ne peuvent avoir raison d'une foi philosophique ou religieuse. Ds 1688, du reste, il tait devenu manifeste que l'on s'tait trop ht de frapper de menteuses mdailles en l'honneur de l'extinction de l'hrsie et que le prtendu retour de la France l'unit religieuse n'tait qu'une vaine apparence. Un courageux patriote, le marchal de Vauban ne craignit pas, ce moment, de remettre Louvois un mmoire, concluant ce qu'on revint sur tout ce qu'on avait fait. Aprs avoir rappel la dsertion de cent mille Franais; la ruine de notre commerce, les flottes et les armes ennemies grossies de neuf mille de nos matelots, de six cents de nos officiers et de douze mille de nos soldats. Il montrait qu'il tait impossible de poursuivre l'oeuvre imprudemment entreprise, sans recourir l'un de ces partis extrmes; ou exterminer les prtendus nouveaux convertis, ou les bannir comme des relaps, ou les renfermer comme des furieux. Et il demandait hardiment le rtablissement des temples, le rappel des ministres, la libert, pour tous ceux qui n'avaient abjur que par contrainte, de suivre celle des deux religions qu'ils voudraient, une amnistie gnrale pour tous les fugitifs, pour ceux-mmes qui portaient les armes contre la France, la dlivrance des galres et la rhabilitation de tous ceux que la cause de religion y avait fait condamner. Il faisait en outre observer, que les sectes se sont toujours propages par les perscutions, et qu'aprs la Saint-Barthlemy, un nouveau dnombrement des huguenots prouva que leur nombre _s'tait accru de cent dix mille_. Aprs un sicle de perscutions, le ministre de Breteuil, dans son rapport , Louis XIV, constate que le nombre des huguenots est aussi grand en 1787, qu'il l'tait en 1685 au moment de la rvocation, qu'ils ont remplac tout ce qui a pri pendant les temps de perscution, tout ce qui s'est rellement converti notre foi et tout ce que les migrations en ont enlev au royaume. Bien plus, ainsi que l'tablit Chavannes, dans son _Essai sur les abjurations_, la perscution qui avait pour but d'augmenter le nombre des croyants au catholicisme, a au contraire augment le nombre des indiffrents en matire religieuse; ce ne sont pas seulement les protestants qu'on avait forcs d'abjurer, ce sont aussi les anciens catholiques, qui ne sont plus aujourd'hui _catholiques que de nom_. Quelle est, en effet, aujourd'hui, dit-il, l'attitude qu'ont prise, et que maintiennent de gnration en gnration l'gard de la religion, un si grand nombre de chefs de famille, sinon prcisment celle que le fait d'une abjuration force imposait aux malheureux qui cdaient l'oppression? Qu'on prenne ce point de vue les classes lettres ou les classes ouvrires, qu'on pntre mme au sein des populations des campagnes, on trouvera trop gnralement les pres ne croyant gure au catholicisme, le pratiquant le moins possible pour ce qui les concerne, y laissant participer leurs femmes, y faisant participer leurs enfants, dans la mesure voulue. Au fond, une profonde indiffrence, un vrai nant religieux, au dehors une honteuse dissimulation, une lche hypocrisie calcule en vue d'intrts tout matriels ou convenances toutes humaines, voil ce qu'on ne peut mconnatre chez le grand nombre de ceux qui portent en France le nom de catholiques. Les anciennes familles de rforms de France, ou bien sont devenues purement et simplement catholiques, _ la manire de la majorit de leurs concitoyens_, ou bien sont revenues la foi protestante, aprs un temps d'adhsion extrieure au romanisme, sans que rien ait marqu, dans leur retour la profession de leurs pres, un acte srieux rappelant la voix sainte de la conscience. Bayle avait prvu ce rsultat lorsqu'il disait: Nous avons prsentement craindre le contraire de nos faux convertis, savoir un germe d'incrdulit qui sapera peu peu nos fondements et qui, la longue, inspirera du mpris nos peuples pour les dvotions qui ont le plus de vogue parmi nous. Cette dmonstration, par les faits, de l'impuissance de la force contre une foi religieuse, tait suffisamment tablie dj quand le marchal de Vauban demandait Louis XIV de s'arrter et de revenir sur ses pas, mais on ne revient pas _de si loin _ainsi que le faisait observer madame de Maintenon. Au contraire, en prsence des obstacles insurmontables qu'il rencontrait sur sa route, Louis XIV ne fit que redoubler de violence et d'ardeur passionne pour poursuivre son impossible entreprise. Quelques annes plus tard, ainsi que le rappelle Saint-Simon, quand ses nombreux ennemis voulurent exiger le retour des huguenots en France, comme l'une des conditions sans lesquelles ils ne voulaient point mettre de bornes leurs enqutes et leurs prtentions pour finir une guerre qu'il n'avait plus aucun moyen de soutenir, il repoussa cette condition avec indignation, _quoi qu'il pt arriver_, alors qu'il se trouvait puis de bls, d'argent, de ressources et presque de troupes, que ses frontires taient conquises et ouvertes et qu'il tait la veille des plus calamiteuses extrmits. On voit qu'il est impossible de pousser plus loin l'aveugle obstination que peut donner un fanatique l'exercice du pouvoir absolu, mais Louis XIV tait de la race de ces Xercs qui finissent par se croire dieux, et en arrivent faire battre la mer des verges quand elle ne se prte pas l'excution de leurs volonts. Les rois, dit-il dans les mmoires qu'il avait fait rdiger pour son fils, sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition des biens tant des laques que des sculiers... Celui qui a donn des rois aux hommes, a voulu qu'on les respectt comme ses lieutenants, _se rservant lui seul le droit d'examiner leur conduite_, sa volont est que quiconque est n sujet, obisse sans discernement. Matre de la personne et des biens de ses sujets, il se croyait au mme titre, matre de leurs consciences, et, habitu voir tout plier devant lui, s'entendre dire: _il est l'heure qu'il plaira Votre Majest_, il traitait comme des rebelles ceux qui s'obstinaient rester fidles une religion qu'il ne voulait plus tolrer dans son royaume. Aux galres les _opinitres_, qui, pour se soustraire aux violentes exhortations des missionnaires botts, ont tent de franchir la frontire, et leurs biens confisqus, mme dans les provinces o la loi n'admet pas la confiscation. En prison, au couvent, l'hpital les opinitres qui n'ont commis d'autre crime que de refuser d'abjurer leur foi religieuse! _et_, _vu le mauvais usage qu'ils font de leurs biens_, on les leur confisque afin qu'ils ne soient pas traits plus favorablement que ceux qui ont migr! Une complainte de 1698, rsume ainsi la situation faite aux huguenots par la perscution religieuse: _Nos filles dans les monastres, _ _Nos prisonniers dans les cachots, _ _Nos martyrs dont le sang se rpand grands flots, _ _Nos confesseurs sur les galres, _ _Nos malades perscuts, _ _Nos mourants exposs plus d'une furie, _ _Nos morts trans la voirie, _ _Te disent nos calamits._ Les prisons et les couvents regorgeant, on expulse un certain nombre de ces opinitres, dont ne peut triompher le zle convertisseur des geliers, on les mne la frontire en leur interdisant de rien emporter, ni effets ni argent, et on dclare leurs biens confisqus. Cette confiscation des biens prononce aussi bien contre ceux qu'on expulsait du royaume que contre ceux qui avaient voulu franchir la frontire, sembla si peu justifiable que le Prsident de Roclary crut devoir prsenter au secrtaire d'tat les observations suivantes: Comme des officiers qui passent toute leur vie dans l'obligation d'tudier et de suivre les lois, sont obligs de chercher dans leurs dispositions les fondements des avis qu'ils prennent, je ne crois pas qu'ils puissent regarder comme un crime la sortie hors du royaume, d'un homme qu'on oblige d'en sortir, et prononcer la confiscation de ses biens ni aucune peine, pour une action qui n'a rien de volontaire de la part de celui qui parat plutt la souffrir que la commettre. Que si le roi avait trouv bon de rvoquer par une dclaration la libert que l'article 12 de l'dit du mois d'octobre 1685 a laisse ses sujets de vivre dans la profession de la religion prtendue rforme et d'ordonner tous ceux qui, voudraient continuer dans cette erreur de sortir du royaume dans un certain temps, cette peine, quoique grande, ne pourrait tre regarde que comme un effet de la clmence aussi bien que de la justice du roi, et le bannissement perptuel auquel ils se condamneraient volontairement leur ferait perdre leurs biens dans les rgles de la justice; mais dans l'tat o sont les choses, je ne puis que _soumettre mes sentiments toutes les volonts du roi_, persuad que les motifs de sa rsolution n'en seront pas moins justes pour surpasser une intelligence aussi borne que la mienne. Ces considrations d'quit et de justice n'taient pas de nature arrter Louis XIV; si veut le roi si veut la loi, disait-il alors, de mme qu'en son enfance il crivait:_ Les rois font ce qui leur plat_.[7] _Le bon plaisir _tait la seule rgle de sa conduite, et j'ai eu plus d'une fois au cours de ce travail, l'occasion de donner des preuves de cette affirmation; en voici encore une: bien que Louis XIV et mis tous les sujets huguenots dans l'alternative, ou de rester dans le royaume exposs toutes les violences des convertisseurs, ou d'encourir la terrible peine des galres s'ils tentaient de franchir la frontire, il permit cependant quelques notabilits protestantes, les Ruvigny, le comte de Roye, le marchal de Schomberg, etc., de sortir librement de France. Il refusa cette faveur au plus notable des protestants; l'amiral Duquesne, ce grand homme de mer que les Barbaresques, dans leur terreur, prtendaient avoir t oubli par l'ange de la mort. Duquesne, par faveur exceptionnelle, put mourir tranquillement en France, sans avoir t violent se convertir, mais Louis XIV ne voulut pas qu'on levt un tombeau l'amiral et refusa mme son corps ses enfants qui lui avaient prpar une spulture sur la terre trangre. On voyait encore en 1787, sur les frontires de la Suisse, dit Rulhires, cette spulture vide portant l'inscription suivante: Ce tombeau attend les restes de Duquesne, son nom est connu sur toutes les mers. Passant! si tu demandes pourquoi les Hollandais ont lev un superbe monument _Ruyter vaincu_ et pourquoi les Franais ont refus une spulture honorable _au vainqueur de Ruyter_, ce qui est d de crainte et de respect un monarque dont la puissance s'tend au loin, me dfend toute rponse. Les autres opinitres, moins favoriss que Duquesne, furent violents se convertir, et pour la plupart, emprisonns, jusqu'au jour o les prisons et les couvents regorgeant, on expulsa du royaume les opinitres qu'on n'avait pu convertir. Le plus grand arbitraire prsida encore l'excution de cette mesure; c'est ainsi qu'on voit Mme de Coutaudiere, marque ds 1692 pour tre expulse, encore retenue en prison en 1700. Cependant un rapport fait en 1697 au secrtaire d'tat portait: les parents disent que la prison _lui affaiblit l'esprit_, mais Pontchartrain avait crit en marge de ce rapport: l'y laisser! et, grce cette inhumaine annotation, Mme de la Coutaudiere tait reste en prison. Les ministres et les intendants avaient la mme bont de coeur vis vis des huguenots, que Louis XIV, qui ne voyait; dans le dsastre de l'migration, minant et dpeuplant la France au profit de l'tranger qu'un moyen de purger le royaume de ses mauvais et indociles sujets, et qui, en apprenant que des milliers de Vaudois venaient prir de la Peste dans les prisons du duc de Savoie, crivait: _je ne doute pas qu'il ne se console facilement de la perte de semblables sujets_... Tel matre, tels valets. Seignelai recommandait de mettre les forats huguenots de toutes les campagnes, c'est--dire de les soumettre journellement au meurtrier supplice de la vogue. Louvois, apprenant que les femmes de Clairac, en se jetant genoux en larmes dans le temple, avaient retard de quelques heures sa dmolition crivait: qu'il et t dsirer que les troupes eussent tir sur elles, pour les punir de cette touchante rbellion, etc. Quelques opinitres, notables protestants, au lieu d'tre emprisonns avaient t relgus dans telle ou telle rsidence dtermine, et ceux d'entre eux qui tentaient de passer l'tranger, taient encore plus impitoyablement frapps que les autres fugitifs, car, on considrait comme une aggravation de leur crime de dsertion, l'oubli qu'ils avaient fait de la faveur dont ils avaient t l'objet; c'est ce dont tmoigne le passage suivant d'un dit royal: Nous avons t informs que quelques-uns de nos sujets, mme de ceux que nous jugeons quelquefois propos d'loigner pour un temps du lieu de leur tablissement ordinaire par des ordres particuliers, et pour bonnes et justes causes nous connues, et pour le bien de notre tat, oubliant, non seulement les engagements indispensables de leur naissance, _mais encore l'obissance qu'ils doivent en particulier l'ordre spcial qu'ils ont reu de nous_, quittent le lieu du sjour qui leur est marqu par notre dit ordre, pour se retirer hors le royaume. C'est une curieuse histoire que celle d'une de ces _relgues_, la Duchesse de la Force dont le roi lui-mme avait entrepris la conversion, elle montre ce que Louis XIV appelait laisser une huguenote _en pleine libert_: Par un zle digne d'un roi trs chrtien; dit l'abb de Choisy, le roi avait rsolu de procder lui-mme la conversion du duc et de la duchesse de la Force, et ce fut pendant de longues annes une lutte journalire du roi contre la duchesse opinitre, pour maintenir le duc dans l'apparente conversion qu'il lui avait arrach. Le duc de la Force, dit Saint-Simon, tait un trs bon et honnte homme, et rien de plus, qui, force d'exils, de prison, d'enlvement de ses enfants et de tous les tourments dont on s'tait pu avis, s'tait fait catholique. En 1686, il s'tait converti aprs avoir t enferm la bastille, il y avait t remis en 1691 aprs qu'on eut dcouvert son testament ainsi conu: La religion que nous croyons la seule vritable est celle dans laquelle nous sommes n et dans laquelle nous esprons mourir... Si la force de quelques maux, un dlire ou quelque autre chose de cette nature; nous faisait dire des choses qui ne rapportent point ceci, qu'on ne le croie point. Seigneur Jsus, pardonnez-nous, si, dans un acte de fragilit, nous avons sign par obissance, contre les sentiments de notre coeur, que nous changions de religion, bien que nous n'en ayons jamais eu la pense... Le roi fait sortir de la Bastille ce mauvais converti et le relgue dans sa terre de la Boullaye avec la duchesse, mais jusqu'au jour de sa mort, il le surveille avec un soin jaloux. Il dsigne les personnes qui peuvent le voir, il lui te ses domestiques et les remplace par des gens srs, il lui interdit de se faire soigner par tel mdecin, parce qu'il le juge suspect. Il attache sa personne un espion, hors la prsence duquel il est interdit la duchesse de le voir, et qui reoit cette instruction: Si elle (la duchesse) se mettait en devoir de lui parler de religion, il lui imposera silence et l'obligera de se retirer d'auprs de lui. Le duc devenant de plus en plus valtudinaire, on lui joint l'espion ordinaire un Pre de l'Oratoire, afin que l'un des deux soit toujours auprs de lui et qu'il ne se puisse jamais se trouver seul avec sa femme, soit de nuit, soit de jour. L'tat du duc s'aggravant encore, la duchesse reoit l'ordre de se retirer dans une des chambres du chteau de la Boullaye, sans pouvoir avoir aucune communication, par crit ou de vive voix, avec son mari, peine de dsobissance. Elle ne peut mme obtenir la grce de le voir expirer, elle est remise aux mains de son fils, un nouveau converti devenu, un des plus ardents perscuteurs des huguenots. On lui dclare que si elle ne se convertit pas, elle sera expulse; elle persiste et est conduite au port dans lequel elle doit s'embarquer pour l'Angleterre; par un garde de la prvt charg d'observer sa conduite pendant la route et d'en venir rendre compte sa majest. C'est en parlant de la situation faite cette malheureuse femme, spare de ses enfants mis au couvent, ou au collge pour tre convertis, espionne jour et nuit dans le chteau o elle avait t relgue, ne pouvant mme assister aux derniers moments du mari avec lequel on l'empchait de jamais se trouver seule, que le roi fait crire la Bourdonnaie: Sa Majest a pouss la complaisance jusqu' laisser Mme la duchesse de la Force en pleine libert la Boullave, ce qu'elle n'a encore fait pour personne de ceux qui sont dans l'tat d'opinitret et d'endurcissement en la religion prtendue rforme, o elle se trouve. Quand la draison en vient ce point, de regarder comme une complaisance mritoire, l'incessante perscution exerce domicile, contre une malheureuse femme laquelle il n'est plus permis d'tre ni mre, ni pouse, rien ne peut vous arrter dans la voie malheureuse o l'on s'est engag. C'est donc en vain, qu'on faisait observer au nouveau Philippe II, que ses tentatives pour catholiciser son royaume et l'Europe entire, faisaient perdre la France ses alliances les plus anciennes et les plus sres; que l'migration de tant de citoyens utiles et industrieux, c'tait la vie du pays s'exhalant par tous les pores; que la France baissait en population et en richesse de tout ce qu'elle perdait et de tout ce que gagnaient les puissances ses rivales. Louis XIV rpondait imperturbablement que, en prsence de l'importance de l'oeuvre qu'il avait rsolu d'accomplir, ces considrations taient pour lui _de peu d'intrt._ Si le mobile de sa conduite et t, non son incommensurable orgueil, mais la conviction inflexible du sectaire, le grand roi et eu, du moins, jusqu' sa dernire heure, l'imperturbable assurance que donne au fanatique, la conscience d'un devoir accompli. Mais qu'elle est l'attitude de Louis XIV quand il se trouve au moment de comparatre devant Dieu, devant le seul tre auquel il reconnaisse le droit de juger sa conduite? Il ne fait pas comme le Tellier; qui, aprs avoir appos sa signature sur L'dit de rvocation, estime qu'il a assez vcu et sa tache accomplie, s'crie: _nune me dimittis_, _Domin_! Il ne montre pas l'hroque courage du prophte Esprit Seguier, se vantant encore au moment de monter sur le bcher d'avoir port le premier coup l'archiprtre du Chayla, le bourreau de ses frres, et s'criant Je n'ai pas commis de crimes, mon me est un jardin plein d'ombrages et de fontaines. S'il n'a ni la tranquille rsignation de le Tellier, ni l'inbranlable fermet du prophte cvenol, meurt-il du moins, avec la paisible assurance de l'homme qui sa conscience atteste qu'il n'a jamais viol les lois de l'ternelle justice? Meurt-il en brave, comme le pre de P-J. Proudhon, un pauvre artisan, dont le fils conte ainsi la belle mort? Mon pre 66 ans, puis par le travail, en qui la lame, comme on dit, avait us le fourreau, sentit tout coup que sa fin tait venue. Le jour de sa mort il eut, chose qui n'est pas rare, le sentiment arrt de sa fin. Alors, il voulut se prparer pour le grand voyage, et donna lui-mme ses instructions. Les parents et amis sont convoqus, un souper modeste est servi, gay par une douce causerie. Au dessert, il commence ses adieux, donne des regrets l'un de ses fils mort dix ans auparavant, mort avant l'heure. J'tais absent pour le service de la famille. Son plus jeune fils, prenant mal la cause de son motion, lui dit: Allons, pre, chasse ces tristes ides. Pourquoi te dsesprer? N'es-tu pas un homme? Ton heure n'a pas encore sonn. -- Tu te trompes, rplique le vieillard, si tu t'imagines que j'aie peur de la mort. Je te dis que c'est fini, je le sens, et j'ai voulu mourir au milieu de vous. Allons! qu'on serve le caf! Il en gota quelques cuilleres. J'ai eu bien du mal dans ma vie, dit-il, je n'ai pas russi dans mes entreprises, mais je vous ai aims tous et je meurs sans reproche. Dis ton frre que je regrette de vous laisser si pauvres, mais qu'il persvre! Un parent de la famille, quelque peu dvot, croit devoir rconforter le malade en disant, comme le catchisme, que tout ne finit pas la mort, que c'est alors qu'il faut rendre compte, mais que la misricorde de Dieu est grande. -- Cousin Gaspard, rpond mon pre, je n'y pense aucunement. Je n'prouve ni crainte, ni dsir, je meurs entour de ce que j'aime, j'ai mon paradis dans le coeur. Vers dix heures, il s'endormit, murmurant un dernier bonsoir; l'amiti, la bonne conscience, l'esprance d'une destine meilleure pour ceux qu'il laissait, tout se runissait en lui, pour donner un calme parfait ses derniers moments. Le lendemain mon frre m'crivait avec transport: _Notre pre est mort en brave_. Ce n'est pas en brave, c'est en lche que meurt Louis XIV! ses derniers moments, il ne se souvient plus que le pape Innocent XI lui a crit, qu'en rvoquant l'dit de Nantes et en pourvoyant par ses dits contre les huguenots la propagation de la foi catholique, il a mrit d'tre flicit sur le comble de louanges immortelles, qu'il a ajout par cette dernire action, toutes celles qui rendaient jusqu' prsent sa vie si glorieuse... et qu'il doit attendre de la bont divine, la rcompense d'une si belle rsolution. Il a mme oubli au moment de mourir cet incroyable pangyrique de Bossuet, que nagures son incommensurable orgueil acceptait comme un hommage justement mrit: Touchs de tant de merveilles, panchons nos coeurs sur la pit de Louis. Poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons ce nouveau Constantin, ce nouveau Thodose, ce nouveau Marcien, ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente pres dirent autrefois dans le concile de Chalcdoine: Vous avez affermi la foi, vous avez extermin les hrtiques, c'est le digne ouvrage de votre rgne, c'en est le propre caractre. Par vous l'hrsie n'est plus, Dieu seul a pu faire cette merveille. Roi du ciel! conservez le roi de la terre, c'est le voeu des glises, c'est le voeu des vques! Ces loges outrs, il ne les entend plus, et quoi que puissent lui dire les vques et les cardinaux qui l'entourent, sa conscience touffe leur voix et lui crie: Roi! qu'as-tu fait de ton peuple? Can qu'as-tu fait de tes frres? Devant ses yeux flamboie comme un menaant _Man_, _Thcel_, _Phares_, cet avertissement que lui ont donn ses sujets perscuts dans la supplique qu'ils lui ont vainement adresse lors de la signature du trait de Ryswick: Peut-tre qu'au lit de mort, Votre Majest aura quelque crainte et quelque regret d'avoir voulu contraindre la conscience de ses sujets. Peut-tre, aux dernires heures de sa vie, les misres affreuses d'un si grand nombre de ses sujets viendront se prsenter ses yeux pour troubler le repos de son me. Et, juste chtiment de son impitoyable orgueil, le spectacle de ces misres affreuses venait se drouler devant lui. Il voyait les hommes torturs, les femmes outrages par ses missionnaires botts; les fugitifs errants par troupes, mourant de fatigue et de privations sur la dure route de l'exil: les prisonniers grelottant de froid et criant la faim au fond de sombres et humides cachots; les forats pour la foi, attachs la rame et souffrant mille morts sur les galres; les cadavres nus et sanglants trans sur la claie et jets la voirie; des milliers de victimes, enfin, expirant, par ses ordres, sur la potence, sur la roue ou sur le bcher. Dans la terreur qui s'empare de lui ce spectacle, il ne lui suffit plus d'tre absous et pardonn par les ministres de son culte, et c'est sur quelques-uns de ceux qui, ns ses sujets, n'avaient rien autre chose faire que d'obir sans discernement sa puissance absolue, qu'il cherche rejeter la responsabilit des actes monstrueusement odieux qu'il a commis. Appelant prs de son lit de mort les cardinaux de Bissy et de Rohan, qui se trouvaient dans sa chambre, il les prend tmoin que, dans les affaires de l'glise, il n'a jamais rien fait que ce qu'ils ont voulu. _C'est vous_, s'crie-t-il, de rpondre pour moi devant Dieu, de ce qui a t fait de trop ou de trop peu. Je proteste de nouveau que _je vous en charge devant Dieu_! J'en ai la conscience nette, et, comme un ignorant, je me suis absolument abandonn vous dans toutes ces affaires. Non, il n'avait pas la conscience nette, ce grand coupable du crime de lse patrie, qui avait sacrifi les intrts du peuple sur lequel il rgnait aux exigences de son rle de convertisseur, et qui, en mourant, laissait la France puise d'hommes et d'argent, amene par lui deux pas de sa ruine. Quant son ignorance en matire religieuse qu'il invoquait sa dernire heure, pour dcliner dans l'autre monde, la responsabilit des actes injustifiables auxquels il s'tait laiss entraner, c'est en 1688 qu'il lui aurait fallu la confesser, cette ignorance, alors que le marchal de Vauban lui montrait quelles avaient dj t pour la France les dplorables consquences de son intolrance religieuse. Il y aurait eu alors quelque mrite pour cet ignorant s'arrter dans la voie funeste o il s'tait engag, et quelque grandeur reconnatre son erreur en revenant sur ce qu'il avait fait. Mais son orgueil insens l'avait empch de prendre le seul parti qui et pu rparer en partie le mal fait par lui la France. Tout au contraire, sans vouloir rien entendre, il avait continu son oeuvre nfaste pour son royaume jusqu' sa dernire heure, et mme, par del; car, par son testament il recommandait ses successeurs de ne jamais revenir sur la rvocation de l'dit de Nantes; le funeste legs de ses odieux dits contre les protestants, accept par eux, fit recommencer plus d'une fois l'exode des huguenots, si bien qu'en 1787 encore, Rulhires peut dire: l'migration est toujours prte se renouveler. La faute qu'a commise Louis XIV, nous en subissons encore aujourd'hui les consquences, car sur tous les marchs du monde comme sur les champs de bataille, nous trouvons en face de nous, dans nos luttes avec l'tranger, les descendants de ces rfugis franais que la perscution a obligs se dnationaliser. Si l'impartiale histoire ne peut admettre l'excuse de l'ignorance pour dcharger entirement le roi trs chrtien de la responsabilit qu'il trouvait trop lourde porter ses derniers moments, elle a le devoir, du moins, de rejeter, pour une large part, la responsabilit du mal fait la France, sur le clerg qui se servait de cet ignorant, pour appliquer ses thories d'intolrance impitoyable. Jamais, en effet, quelles que fussent les dplorables consquences de la perscution religieuse, le clerg n'avait cess de rclamer les plus odieuses contraintes contre les huguenots, et Rulhires en a vu plus d'une preuve dans des lettres trouves par lui aux archives et dont quelques-unes, dit-il, font frmir. Spcieuses raisons d'tat, s'criait Massillon la mort du grand roi, en vain vous oppostes Louis les vues timides de la sagesse humaine, le corps de la monarchie affaibli par l'vasion de tant de citoyens, ou par la privation de leur industrie, ou par le transport furtif de leurs richesses: les prils fortifient son zle, l'oeuvre de Dieu ne craint pas les hommes; il croit mme affermir son trne en renversant celui de l'erreur. En 1775 encore, l'orateur de l'assemble gnrale du clerg, disait Louis XVI: Jamais, sire, vous ne serez plus grand, vous ne vous montrerez jamais mieux le pre de vos sujets que quand, pour protger la religion, vous emploierez votre puissance _ fermer la bouche l'erreur._ L'glise compte au nombre de ses plus beaux jours, celui o; prostern dans le sanctuaire de Clovis, vous avez vou votre sceptre sa dfense contre toutes les hrsies. On essaiera donc en vain d'en imposer Votre Majest sous de spcieux prtextes de libert de conscience, de dsertion de citoyens utiles et ncessaires la nation: en vain, par de fausses peintures des avantages d'un rgne de douceur et de modration, voudrait-on intresser la bont de votre coeur, vous persuader d'autoriser, ou au moins de tolrer l'exercice de la prtendue religion rforme: vous rprouverez ces conseils d'une fausse paix, ces systmes d'un tolrantisme capable d'branler le trne et de plonger la France dans les plus grands malheurs. Nous vous en conjurons... achevez l'oeuvre que Louis le Grand avait entreprise, que Louis le Bien Aim a continue; il aurait eu la gloire de la finir, si les ordres qu'il ne cessait de donner avaient t excuts... Il vous est rserv, sire, de porter le dernier coup au calvinisme dans vos tats! L'glise est invariable dans sa doctrine de l'intolrance, ce qu'elle condamnait au XVIIe et au XVIIIe sicle, la libert de conscience et toutes les autres liberts, elle le condamne encore aujourd'hui; et si demain, un monarque chrtien tait plac sur le trne de France, l'glise l'obligerait combattre les erreurs du droit nouveau, quoi qu'il pt arriver. Prissent les colonies et le pays tout entier plutt que les principes d'intolrance, disent les jacobins clricaux. Pourvu que l'on ferme la bouche l'erreur et que l'on tente de rendre au rgime catholique son ancienne puissance, il ne faut pas s'inquiter de savoir si, en agissant ainsi, on mnera le pays sa ruine et si l'on fera couler le sang flots; ces proccupations sont _les vues timides de la sagesse humaine_, dont l'glise ne veut tenir aucun compte. Si, par impossible, ceux qui rclament chaque matin un sauveur, comme les grenouilles demandaient un roi, voyaient donner satisfaction leurs dsirs ils seraient bientt, au nom du principe de l'intolrance religieuse, violents, empoisonns et gorgs comme le furent les huguenots _au bon vieux temps_, et s'ils se plaignaient, on serait autoris leur rpondre: _Tu l'as voulu_, _Georges Dandin!_ FIN [1] Il manque un mot qui nuit la bonne comprhension de cette phrase. [Note du correcteur] [2] Mdecin du _Malade imaginaire_ de Molire. [Note du correcteur] [3] Il manque ici les mots _del du_ . [Note du correcteur] [4] Orthographe du XIXe sicle [Note du correcteur]. [5] Sic. [6] Il y a sous le pont, fond de cale, un endroit qu'on appelle la chambre de proue o on ne respire l'air que par un trou large de deux pieds... dans ce lieu affreux toutes sortes de vermines exercent un pouvoir despotique. Toutes les fois que j'y descendais _je marchais dans les ombres de la mort... _j'tais oblig de me coucher tout de mon long auprs des malades pour entendre en secret la dclaration de leurs pchs, et souvent, en confessant celui qui tait ma droite, je trouvais celui de ma gauche _qui expirait sur ma poitrine_. Bion. [7] Marnier conte en effet, qu'il a vu la bibliothque de Saint-Ptersbourg un papier sur lequel Louis XIV enfant, avait crit six fois: _ L'hommage est d aux rois_, _ils font ce qui leur plat_. End of Project Gutenberg's Les huguenots, by Charles Alfred de Janz License: Share Alike