Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) [Notes au lecteur de ce fichier digital: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.] COURS FAMILIER DE LITTRATURE UN ENTRETIEN PAR MOIS PAR M. A. DE LAMARTINE TOME HUITIME. PARIS ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43. 1859 L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction l'tranger. COURS FAMILIER DE LITTRATURE REVUE MENSUELLE. VIII Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob, 56. XLIIIe ENTRETIEN. VIE ET OEUVRES DU COMTE DE MAISTRE. (2e PARTIE.) I Les _Soires de Ptersbourg_, sortes de dialogues de Platon chrtien crits la cour d'un roi des Scythes, sont la grande oeuvre du comte de Maistre. Ils furent crits pendant ce qu'il appelle son exil Ptersbourg, dans les loisirs d'un ambassadeur sans cour, loisirs interrompus seulement par quelques dpches sans affaires. C'est dans ces dialogues tous hasards de sa pense que le comte de Maistre a dvelopp le plus de talent, d'audace d'esprit et d'originalit souvent trange de style. Tantt il procde de J.-J. Rousseau; tantt il essaye de procder de Voltaire, mais sans atteindre l'atticisme du sarcasme voltairien; tantt il ne procde que de lui-mme, et c'est alors qu'il est le plus admirable d'improvisation et d'jaculation de ses ides. Les premires pages affectent videmment la forme du commencement de la profession de foi du vicaire savoyard de J.-J. Rousseau. On sent l'homme qui a vu les _Charmettes_ et convers peut-tre dans sa jeunesse avec madame de Warens. Toutes les fois que l'homme se prpare parler dignement de Dieu, il prouve le besoin de se mettre en face de la nature. Lisons ensemble ce simple et magnifique prologue des _Soires_; c'est le premier morceau de plume que l'crivain me lut moi-mme, pour consulter mon got inexpriment, sous les platanes de Chambry. Je voudrais pouvoir noter de son accent, comme une musique, chaque phrase qui rsonne encore mes oreilles aprs tant d'annes. Au mois de juillet 1809, la fin d'une journe des plus chaudes, je remontais la Nva dans une chaloupe avec le conseiller priv de T..., membre du snat de Saint-Ptersbourg, et le chevalier de B..., jeune Franais que les orages de la rvolution de son pays et une foule d'vnements bizarres avaient pouss dans cette capitale. L'estime rciproque, la conformit de gots et quelques relations prcieuses de services et d'hospitalit avaient form entre nous une liaison intime. L'un et l'autre m'accompagnaient ce jour-l jusqu' la maison de campagne o je passais l't. Quoique situe dans l'enceinte de la ville, elle est cependant assez loigne du centre pour qu'il soit permis de l'appeler _campagne_, et mme _solitude_; car il s'en faut de beaucoup que toute cette enceinte soit occupe par les btiments, et, quoique les vides qui se trouvent dans la partie habite se remplissent vue d'oeil, il n'est pas possible de prvoir encore si les habitations doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites traces par le doigt hardi de Pierre Ier. Il tait peu prs neuf heures du soir; le soleil se couchait par un temps superbe; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile que nous vmes badiner. Bientt le pavillon qui annonce du haut du palais imprial la prsence du souverain, tombant immobile le long du mt qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent la rame; nous leur ordonnmes de nous conduire lentement. Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit d't Saint-Ptersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la raret de ces nuits leur donnent, en les rendant plus dsirables, un charme particulier, soit que rellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats. Le soleil, qui, dans les zones tempres, se prcipite l'occident et ne laisse aprs lui qu'un crpuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se dtacher regret. Son disque, environn de vapeurs rougetres, roule comme un char enflamm sur les sombres forts qui couronnent l'horizon, et ses rayons, rflchis par le vitrage des palais, donnent aux spectateurs l'ide d'un vaste incendie. Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarps qui leur donnent un aspect sauvage. La Nva coule pleins bords au sein d'une cit magnifique; ses eaux limpides touchent le gazon des les qu'elle embrasse, et dans toute l'tendue de la ville elle est contenue par deux quais de granit aligns perte de vue, espce de magnificence rpte dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le modle ni l'imitation. Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens. On voit de loin les vaisseaux trangers qui plient leurs voiles et jettent l'ancre; ils apportent sous le ple les fruits des zones brlantes et toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amrique voguent sur la Nva avec des bosquets d'orangers; ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de leur terre natale. Bientt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on lui prsente, et jette l'or, sans compter, l'avide marchand. Nous rencontrions de temps en temps d'lgantes chaloupes dont on avait retir les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs matres jouissaient de la beaut du spectacle et du calme de la nuit. Prs de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches ngociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le jeune couple et les parents. Une musique russe, resserre entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n'appartient qu' la Russie, et c'est peut-tre la seule chose particulire un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes vivants ont connu l'inventeur, dont le nom rveille constamment dans sa patrie l'ide de l'antique hospitalit, du luxe lgant et des nobles plaisirs. Singulire mlodie! emblme clatant fait pour occuper l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe l'oeuvre que les instruments sachent ce qu'ils font? Vingt ou trente automates agissant ensemble produisent une pense trangre chacun d'eux. Le mcanisme aveugle est dans l'individu; le calcul ingnieux, l'importante harmonie sont dans le tout. La statue questre de Pierre Ier s'lve sur le bord de la Nva, l'une des extrmits de l'immense place d'Isaac. Son visage svre regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, cre par le gnie du fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que l'oeil contemple sur ce superbe thtre n'existe que par une pense de la tte puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux. Sur ces rives dsoles, d'o la nature semblait avoir exil la vie, Pierre assit sa capitale et se cra des sujets. Son bras terrible est encore tendu sur leur postrit qui se presse autour de l'auguste effigie: on regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protge ou menace. mesure que notre chaloupe s'loignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s'teignaient insensiblement. Le soleil tait descendu sous l'horizon; des nuages brillants rpandaient une clart douce, un demi-jour dor qu'on ne saurait peindre et que je n'ai jamais vu ailleurs. La lumire et les tnbres semblent se mler et comme s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes. Si le Ciel, dans sa bont, me rservait un de ces moments si rares dans la vie o le coeur est inond de joie par quelque bonheur extraordinaire et inattendu; si une femme, des enfants, des frres spars de moi depuis longtemps, et sans espoir de runion, devaient tout coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce ft dans une de ces belles nuits, sur les rives de la Nva, en prsence de ces Russes hospitaliers. Sans nous communiquer nos sensations nous jouissions avec dlice de la beaut du spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B..., rompant brusquement le silence, s'cria: Je voudrais bien voir ici, sur cette mme barque o nous sommes, un de ces hommes pervers ns pour le malheur de la socit, un de ces monstres qui fatiguent la terre..... --Et qu'en feriez-vous, s'il vous plat (ce fut la question de ses deux amis parlant la fois)?--Je lui demanderais, reprit le chevalier, si cette nuit lui parat aussi belle qu' nous. L'exclamation du chevalier nous avait tirs de notre rverie. Bientt son ide originale engagea entre nous la conversation suivante, dont nous tions fort loigns de prvoir les suites intressantes. LE COMTE. Mon cher chevalier, les coeurs pervers n'ont jamais de belles nuits ni de beaux jours. Ils peuvent s'amuser ou plutt s'tourdir; jamais ils n'ont de jouissances relles. Je ne les crois point susceptibles d'prouver les mmes sensations que nous. Au demeurant, Dieu veuille les carter de notre barque! LE CHEVALIER. Vous croyez donc que les mchants ne sont pas heureux? Je voudrais le croire aussi; cependant j'entends dire chaque jour que tout leur russit. S'il en tait ainsi rellement, je serais un peu fch que la Providence et rserv entirement pour un autre monde la punition des mchants et la rcompense des justes; il me semble qu'un petit -compte de part et d'autre, ds cette vie mme, n'aurait rien gt. C'est ce qui me ferait dsirer au moins que les mchants, comme vous le croyez, ne fussent pas susceptibles de certaines sensations qui nous ravissent. Je vous avoue que je ne vois pas trop clair dans cette question. Vous devriez bien me dire ce que vous en pensez, vous, messieurs, qui tes si forts dans ce genre de philosophie. Pour moi, qui, dans les camps nourri ds mon enfance, Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance, je vous avoue que je ne suis pas trop inform de quelle manire il plat Dieu d'exercer sa justice, quoique, vous dire vrai, il me semble, en rflchissant sur ce qui se passe dans le monde, que, s'il punit ds cette vie, au moins il ne se presse pas. LE COMTE. Pour peu que vous en ayez d'envie, nous pourrions fort bien consacrer la soire l'examen de cette question, qui n'est pas difficile en elle-mme, mais qui a t embrouille par les sophismes de l'Orgueil et de sa fille ane l'Irrligion. J'ai grand regret ces _symposiaques_, dont l'antiquit nous a laiss quelques monuments prcieux. Les dames sont aimables sans doute; il faut vivre avec elles pour ne pas devenir sauvages. Les socits nombreuses ont leur prix; il faut mme savoir s'y prter de bonne grce; mais, quand on a satisfait tous les devoirs imposs par l'usage, je trouve fort bon que les hommes s'assemblent quelquefois pour raisonner, mme table. Je ne sais pourquoi nous n'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que l'examen d'une question intressante n'occupt pas le temps d'un repas d'une manire plus utile et plus agrable mme que les discours lgers ou rprhensibles qui animent les ntres? C'tait, ce qu'il me semble, une assez belle ide que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve la mme table pour dfendre l'un d'tre libertin et l'autre d'tre pdante. Nous n'avons plus de Bacchus, et d'ailleurs notre petite _symposie_ le rejette expressment; mais nous avons une Minerve bien meilleure que celle des anciens; invitons-la prendre le th avec nous: elle est affable et n'aime pas le bruit; j'espre qu'elle viendra. Vous voyez dj cette petite terrasse supporte par quatre colonnes chinoises au-dessus de l'entre de ma maison. Mon cabinet de livres ouvre immdiatement sur cette espce de belvdre, que vous nommerez, si vous voulez, un grand balcon; c'est l qu'assis dans un fauteuil antique j'attends paisiblement le moment du sommeil. Frapp deux fois de la foudre, comme vous savez, je n'ai plus de droit ce qu'on appelle vulgairement _bonheur_; je vous avoue mme qu'avant de m'tre raffermi par de salutaires rflexions il m'est arriv trop souvent de me demander moi-mme: _Que me reste-t-il?_ Mais la conscience, force de me rpondre: Moi, m'a fait rougir de ma faiblesse, et depuis longtemps je ne suis pas tent de me plaindre. C'est l surtout, c'est dans mon observatoire que je trouve des moments dlicieux. Tantt je me livre de sublimes mditations: l'tat o elles me conduisent par degrs tient du ravissement; tantt j'voque, innocent magicien, des ombres vnrables qui furent jadis pour moi des divinits terrestres, et que j'invoque aujourd'hui comme des gnies tutlaires. Souvent il me semble qu'elles me font signe; mais, lorsque je m'lance vers elles, de charmants souvenirs me rappellent ce que je possde encore, et la vie me parat aussi belle que si j'tais encore dans l'ge de l'esprance. Lorsque mon coeur oppress me demande du repos, la lecture vient mon secours. Tous mes livres sont l sous ma main; il m'en faut peu, car je suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inutilit d'une foule d'ouvrages qui jouissent encore d'une grande rputation... (_Les trois amis ayant dbarqu et pris place autour de la table th, la conversation reprit son cours._) Un pareil prologue n'a pas besoin de commentaire. Il semble qu'on entre dans un temple o l'Esprit divin va se faire entendre dans la sincrit de la conscience et dans le silence du recueillement. II La premire question que traite le comte de Maistre est celle du gouvernement temporel de la Providence. Il tend prouver dans ce dialogue cette contre-vrit, trop vidente, que le juste est rcompens par les biens d'ici-bas, et que le mchant est puni par des maux temporels, expiation immdiate de ses fautes. Si cela tait dmontr, ce serait un argument terrible contre les rmunrations et les expiations de la vie future. Mais l'histoire proteste ici contre le philosophe; elle n'est pleine que des malheurs des bons et des triomphes des mchants. Il faut mme, pour tre bon, se dvouer au combat ou au supplice contre les vices puissants de ce monde. C'est le sentiment de cette iniquit qui a fait comprendre l'immortalit, cette rparation ternelle de l'iniquit d'ici-bas. Mais, le sophisme de M. de Maistre admis, il le brode avec un art d'crivain qui rappelle un sophiste de son pays, J.-J. Rousseau. Ces deux grands crivains semblent lutter de gnie pour donner, chacun dans leur systme, leurs contre-vrits, l'autorit et l'clat de la vrit. M. de Maistre lui-mme exprime en style proverbial cette puissance du sophisme bien crit. Les fausses opinions, dit-il, ressemblent la fausse monnaie, qui est frappe d'abord par de grands coupables et dpense ensuite par d'honntes gens qui perptuent le crime sans savoir ce qu'ils font. Il tait son insu ici un de ces grands coupables; jamais homme de bien n'a tant fauss d'ides justes en les exagrant. Son sophisme lui, c'est l'exagration. Dans la suite du dialogue le philosophe s'appuie sur ce sophisme de la rtribution temporelle du juste et du mchant par la Providence pour exalter avec raison le droit de la justice humaine contre les coupables envers l'humanit, qui violent les lois institutrices de la socit. Il cite un merveilleux passage de la lgislation indienne de Brahma, qui prouve que la philosophie de la socit est aussi vieille que la socit elle-mme. Brahma, dit le philosophe du Gange, cra l'usage des rois le gnie des peines. Ce gnie est la justice mme, le protecteur de tout ce qui est cr. Par le respect de ce gnie de la justice et des peines qui la dfendent ou la rtablissent, tous les tres sensibles, qu'ils soient mobiles ou immobiles, sont contenus dans la jouissance lgitime de leur nature et ne s'cartent pas impunment de leur devoir. Que le roi donc, aprs avoir bien considr la loi divine, inflige justement les peines ceux qui agissent injustement! Le chtiment est un gouverneur actif; il rgit, il dfend l'humanit; il veille pendant que les gardes dorment. Le sage considre le chtiment comme la perfection de la justice. Qu'un roi indolent cesse de punir le mchant, et le plus fort martyrisera le plus faible. La race entire des hommes est retenue dans l'ordre par la peine, car l'innocence est rare. Il n'y aurait que dsordre et iniquit parmi les hommes si la peine cessait d'tre administre ou si elle l'tait injustement; mais, lorsque la peine l'oeil de feu se montre pour anantir le crime, le peuple est sauv si le juge a l'oeil juste... etc., etc. On voit par ce terrible et sublime passage du livre indien qu'il y avait des _de Maistre_, des _Platon_, des _Bossuet_ en ce temps-l aux bords du Gange. Aussi M. de Maistre, que toute antiquit de la sagesse humaine pouvante, parce qu'il veut que toute sagesse date d'hier, conteste la date de cette citation et parat l'attribuer un honnte lgiste des temps barbares du moyen ge. Cette plaisanterie, dplace sous sa plume, rappelle l'opinion risible d'un rudit qui attribue l'_Iliade_ un moine de Bruxelles! Un philosophe srieux devait-il, en sujet si grave, permettre sa plume de telles facties? III Le second dialogue sur l'hrdit du bien et du mal temporel dans l'humanit cesse d'tre un sophisme, et devient dans ses pages comme dans la nature une mystrieuse vidence. Jamais la doctrine traditionnelle et unanime d'une dgradation originelle de l'homme n'a t sonde d'une main plus ferme. Voici quelques-unes de ces inductions qui vous tranent par la main jusqu'au mystre d'une premire chute de l'humanit, hrditairement dchue dans sa nature. L'essence de toute intelligence est de connatre et d'aimer. Les limites de sa science sont celles de sa nature. L'tre immortel n'apprend rien: il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un autre ct, nul tre intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou en vertu de son essence: il faudrait pour cela que Dieu l'et cr mauvais, ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet l'ignorance et au mal, ce ne peut tre qu'en vertu d'une dgradation accidentelle qui ne saurait tre que la suite d'un crime. Ce besoin, cette faim de la science, qui agite l'homme, n'est que la tendance naturelle de son tre qui le porte vers son tat primitif et l'avertit de ce qu'il est. Il _gravite_, si je puis m'exprimer ainsi, vers les rgions de la lumire. Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en veulent savoir plus que leurs devanciers. Tous les tres sont tranquilles la place qu'ils occupent. Tous sont dgrads, mais ils l'ignorent. L'homme seul en a le sentiment, et ce sentiment est tout la fois la preuve de sa grandeur et de sa misre, de ses droits sublimes et de son incroyable dgradation. Dans l'tat o il est rduit, il n'a pas mme le triste bonheur de s'ignorer; il faut qu'il se contemple sans cesse, et il ne peut se contempler sans rougir; sa grandeur mme l'humilie, puisque ses lumires, qui l'lvent jusqu' l'ange, ne servent qu' lui montrer dans lui des penchants abominables qui le dgradent jusqu' la brute. Il cherche dans le fond de son tre quelque partie saine sans pouvoir la trouver; le mal a tout souill, et l'_homme entier n'est qu'une maladie_. Assemblage inconcevable de deux puissances diffrentes et incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu'il est le rsultat de quelque forfait inconnu, de quelque mlange dtestable qui a vici l'homme jusque dans son essence la plus intime. Toute intelligence est, par sa nature mme, le rsultat, la fois ternaire et unique, d'une _perception_ qui apprhende, d'une _raison_ qui affirme, et d'une _volont_ qui agit. Les deux premires puissances ne sont qu'affaiblies dans l'homme; mais la troisime _est brise_, et, semblable au serpent du Tasse, _elle se trane aprs soi_, toute honteuse de sa douloureuse impuissance. C'est dans cette troisime puissance que l'homme se sent bless mort. Il ne sait ce qu'il veut; il veut ce qu'il ne veut pas; il ne veut pas ce qu'il veut; il _voudrait vouloir_. Il voit dans lui quelque chose qui n'est pas lui. Le sage rsiste et s'crie: _Qui me dlivrera_? L'insens obit, et il appelle sa lchet _bonheur_; mais il ne peut se dfaire de cette autre volont incorruptible dans son essence, quoiqu'elle ait perdu son empire, et le remords, en lui perant le coeur, ne cesse de lui crier: _En faisant ce que tu ne veux pas, tu consens la loi_. Qui pourrait croire qu'un tel tre ait pu sortir dans cet tat des mains du Crateur? Cette ide est si rvoltante que la philosophie seule, j'entends la philosophie paenne, a devin le pch originel. Le vieux Time, de Locres, ne disait-il pas dj, srement d'aprs son matre Pythagore, que _nos vices viennent bien moins de nous-mmes que de nos pres et des lments qui nous constituent_? Platon ne dit-il pas de mme qu'_il faut s'en prendre au gnrateur plus qu'au gnr_? Et dans un autre endroit n'a-t-il pas ajout que _le Seigneur, Dieu des dieux, voyant que les tres soumis la gnration avaient perdu_ (ou dtruit en eux) _le don inestimable, avait dtermin de les soumettre un traitement propre tout la fois les punir et les rgnrer_? Cicron ne s'loignait pas du sentiment de ces philosophes et de ces initis qui avaient pens _que nous tions dans ce monde pour expier quelques crimes commis dans un autre_. Il a cit mme et adopt quelque part la comparaison d'Aristote, qui la contemplation de la nature humaine rappelait l'pouvantable supplice d'un malheureux li un cadavre et condamn pourrir avec lui. Ailleurs, il dit expressment que _la nature nous a traits en martre plutt qu'en mre, et que l'esprit divin qui est en nous est comme touff par le penchant qu'elle nous a donn pour tous les vices_. Et n'est-ce pas une chose singulire qu'Ovide ait parl sur l'homme prcisment dans les termes de saint Paul? Le pote rotique a dit: _Je vois le bien, je l'aime, et le mal me sduit_; et l'Aptre si lgamment traduit par Racine a dit: Je ne fais pas le bien, que j'aime, Et je fais le mal, que je hais. IV Le christianisme lui-mme est videmment sorti de cette universelle tradition du monde, car son premier nom fut Rdemption. Les incarnations nombreuses de la thogonie indienne taient elles-mmes des figures de la rdemption. Partout l'homme a senti l'instinct d'expier je ne sais quoi: en se voyant si malheureux, il est naturel qu'il se soit cru puni. Ce dialogue des _Soires_ rappelle Pascal, mais Pascal raisonnable, au lieu de Pascal hallucin par la peur de Dieu. De Maistre, sain de corps et d'esprit, regarde la destine en face. Il rvoque avec raison en doute, comme Platon, comme Aristote, comme Cicron, comme Voltaire, ce dogme, dmenti par tous les monuments de l'histoire, d'on ne sait quel progrs indfini, progrs qui depuis des sicles n'ajoute ni un cheveu l'homme physique, ni une vertu l'homme moral. L'antiquit, au contraire, ce tmoin plus rapproch que nous des origines, s'accorde reprsenter ses premiers anctres comme des cratures doues de plus de jeunesse, de plus de force, de plus de facults. Sur ce point, dit-il, il n'y a pas de dissonance: les initis, les philosophes, les potes, l'histoire, la fable, l'Asie et l'Europe n'ont qu'une voix. Un tel accord de la raison, de la Rvlation et de toutes les traditions humaines, forme une dmonstration que la bouche seule peut contredire. Non-seulement les hommes ont commenc par la science, mais par une science diffrente de la ntre et suprieure la ntre, parce qu'elle commenait plus haut, ce qui la rendait mme trs-dangereuse; et ceci vous explique pourquoi la science dans son principe fut toujours mystrieuse et renferme dans les temples, o elle s'teignit enfin lorsque cette flamme ne pouvait plus servir qu' brler. Personne ne sait quelle poque remontent, je ne dis pas les premires bauches de la socit, mais les grandes institutions, les connaissances profondes et les monuments les plus magnifiques de l'industrie et de la puissance humaines. ct du temple de Saint-Pierre, Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les constructions cyclopennes. Cette poque touche celle des trusques, dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquit, qu'Hsiode appelait _grands et illustres_, neuf sicles avant Jsus-Christ, qui envoyrent des colonies en Grce et dans nombre d'les, plusieurs sicles avant la guerre de Troie. Pythagore, voyageant en gypte, six sicles avant notre re, y apprit la cause de tous les phnomnes de Vnus. Il ne tint mme qu' lui d'y apprendre quelque chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute antiquit que _Mercure, pour tirer une desse du plus grand embarras, joua aux checs avec la lune et lui gagna la soixante-douzime partie du jour_. Je vous avoue mme qu'en lisant le _Banquet des sept Sages_, dans les oeuvres morales de Plutarque, je n'ai pu me dfendre de souponner que les gyptiens connaissaient la vritable forme des orbites plantaires. Vous pourrez, quand il vous plaira, vous donner le plaisir de vrifier ce texte. Julien, dans l'un de ses discours (je ne sais plus lequel), appelle le soleil le _dieu aux sept rayons_. O avait-il pris cette singulire pithte? Certainement elle ne pouvait lui venir que des anciennes traditions asiatiques qu'il avait recueillies dans ses tudes thurgiques, et les livres sacrs des Indiens prsentent un bon commentaire de ce texte, puisqu'on y lit que, sept jeunes vierges s'tant rassembles pour clbrer la venue de Crschna, qui est l'Apollon indien, le dieu apparut tout coup au milieu d'elles et leur proposa de danser; mais que, ces vierges s'tant excuses sur ce qu'elles manquaient de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant lui-mme, de manire que chaque fille eut son _Chrschna_. Ajoutez que le vritable systme du monde fut parfaitement connu de la plus haute antiquit. Songez que les pyramides d'gypte, rigoureusement orientes, prcdent toutes les poques certaines de l'histoire; que les arts sont des frres qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble; que la nation qui a pu crer des couleurs capables de rsister l'action libre de l'air pendant trente sicles, soulever une hauteur de six cents pieds des masses qui braveraient toute notre mcanique, sculpter sur le granit des oiseaux dont un voyageur moderne a pu reconnatre toutes les espces; que cette nation, dis-je, tait _ncessairement_ tout aussi minente dans les autres arts, et savait mme _ncessairement_ une foule de choses que nous ne savons pas. Ici M. de Maistre tablit, comme J.-J. Rousseau, qu'aucune parole n'a pu tre invente ni par un homme qui n'aurait pu se faire obir, ni par plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Il considre la parole, ainsi que nous la considrons nous-mme, comme un organe aussi divinement et aussi primitivement rvl que la langue qui la profre. V L'entretien sur la guerre, qui suit ces entretiens sur la Providence et sur l'origine des langues, sur le spiritualisme, est la fois son chef-d'oeuvre de style, et, selon nous, son chef-d'oeuvre de sophisme. Ce sophisme, par lequel le philosophe divinise la guerre, est cependant sem de considrations puissantes et vraies sur la vertu publique du dvouement militaire qui pousse jusqu'au sacrifice de sa vie pour la dfense commune de la patrie. Quand il est dans la vrit, nul crivain ne s'y enfonce plus avant avec un poids d'athlte; malheureusement il s'enfonce avec la mme force et avec le mme got de l'excs dans l'erreur. Ce chapitre en offre d'clatants exemples: coutez le sublime du vrai ml l'excs du faux. Avant ma vingt-quatrime anne, fait-il dire son interlocuteur, j'avais vu trois fois l'ENTHOUSIASME DU CARNAGE au milieu du sang qu'il fait couler. Le spectacle pouvantable du carnage n'endurcit pas le vritable guerrier: il est humain comme l'pouse est chaste dans les transports de l'amour... Les fonctions du soldat sont terribles, mais il faut qu'elles tiennent une grande loi du monde spirituel... Le flau est divin... le nom de Dieu est le DIEU DES ARMES. Observez de plus que cette loi, dj si terrible, de la guerre, n'est cependant qu'un chapitre de la loi gnrale qui pse sur l'univers. Dans le vaste domaine de la nature vivante il rgne une violence manifeste, une espce de rage prescrite qui arme tous les tres _in mutua funera_. Ds que vous sortez du rgne insensible, vous trouvez le dcret de la mort violente crit sur les frontires mmes de la vie. Dj dans le rgne vgtal on commence sentir la loi: depuis l'immense catalpa jusqu' la plus humble gramine, combien de plantes _meurent_, et combien sont _tues_! Mais, ds que vous entrez dans le rgne animal, la loi prend tout coup une pouvantable vidence. Une force la fois cache et palpable se montre continuellement occupe mettre dcouvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque grande division de l'espce animale elle a choisi un certain nombre d'animaux qu'elle a chargs de dvorer les autres. Ainsi il y a des insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie et des quadrupdes de proie. Il n'y a pas un instant de la dure o l'tre vivant ne soit dvor par un autre. Au-dessus de ces nombreuses races d'animaux est plac l'homme, dont la main destructive n'pargne rien de ce qui vit; il tue pour se nourrir, il tue pour se vtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se dfendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer! Roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui rsiste. Il sait combien la tte du requin ou du cachalot lui fournira de barriques d'huile; son pingle dlie pique sur le carton des muses l'lgant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du mont Blanc ou du Chimborao; il empaille le crocodile, il embaume le colibri; son ordre le serpent sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue suite d'observateurs. Le cheval qui porte son matre la chasse du tigre se pavane sous la peau de ce mme animal. L'homme demande tout la fois l'agneau ses entrailles pour faire rsonner une harpe, la baleine ses fanons pour soutenir le corset de la jeune vierge, au loup sa dent la plus meurtrire pour polir les ouvrages lgers de l'art, l'lphant ses dfenses pour faonner le jouet d'un enfant; ses tables sont couvertes de cadavres! Le philosophe peut mme dcouvrir comment le carnage permanent est prvu et ordonn dans le grand tout. Mais cette loi s'arrtera-t-elle l'homme? Non, sans doute. Cependant quel tre exterminera celui qui les extermine tous? Lui! C'est l'homme qui est charg d'gorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui qui est un tre moral et misricordieux; lui qui est n pour aimer; lui qui pleure sur les autres comme sur lui-mme, qui trouve du plaisir pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer; lui enfin qui il a t dclar qu'_on redemandera jusqu' la dernire goutte du sang qu'il aura vers injustement_? C'est la guerre qui accomplira le _dcret_. N'entendez-vous pas la _terre_ qui crie et demande du sang? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni mme celui des coupables vers par le glaive des lois. Si la justice humaine les frappait tous, il n'y aurait point de guerre; mais elle ne saurait en atteindre qu'un petit nombre, et souvent mme elle les pargne, sans se douter que sa froce humanit contribue ncessiter la guerre, si, dans le mme temps surtout, un autre aveuglement, non moins stupide et non moins funeste, travaillait teindre l'expiation dans le monde. La _terre_ n'a pas cri en vain: la guerre s'allume. L'homme, saisi tout coup d'une fureur _divine_ trangre la haine et la colre, s'avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut ni mme ce qu'il fait. Qu'est-ce donc que cette horrible nigme? Rien n'est plus contraire sa nature, et rien ne lui rpugne moins: il fait avec enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarqu que, sur le champ de mort, l'homme ne dsobit jamais? Il pourra bien massacrer Nerva ou Henri IV; mais le plus abominable tyran, le plus insolent boucher de chair humaine n'entendra jamais l: _Nous ne voulons plus vous servir_. Une rvolte sur le champ de bataille, un accord pour s'embrasser en reniant un tyran, est un phnomne qui ne se prsente pas ma mmoire. Rien ne rsiste, rien ne peut rsister la force qui trane l'homme au combat; innocent meurtrier, instrument passif d'une main redoutable, _il se plonge tte baisse dans l'abme qu'il a creus lui-mme; il donne, il reoit la mort sans se douter que c'est lui qui a fait la mort_. Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu' l'homme, la grande loi de la destruction violente des tres vivants. La terre entire, continuellement imbibe de sang, n'est qu'un autel immense o tout ce qui vit doit tre immol sans fin, sans mesure, sans relche, jusqu' la consommation des choses, jusqu' l'extinction du mal, jusqu' la mort de la mort. Mais l'anathme doit frapper plus directement et plus visiblement sur l'homme: l'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce malheureux globe et ne laisse respirer une nation que pour en frapper d'autres. Mais lorsque les crimes, et surtout les crimes d'un certain genre, se sont accumuls jusqu' un point marqu, l'ange presse sans mesure son vol infatigable. Pareil la torche ardente tourne rapidement, l'immense vitesse de son mouvement le rend prsent la fois sur tous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au mme instant tous les peuples de la terre; d'autres fois, ministre d'une vengeance prcise et infaillible, il s'acharne sur certaines nations et les baigne dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassent aucun effort pour chapper leur jugement ou pour l'abrger. On croit voir ces grands coupables clairs par leur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent pour y trouver l'expiation. Tant qu'il leur restera du sang, elles viendront l'offrir, et bientt une _rare jeunesse_ se fera raconter ces guerres dsolatrices produites par les crimes de ses pres. Et il conclut ce magnifique dithyrambe philosophique par ces mots les plus fatalistes qu'aucune plume ait os crire: LA GUERRE EST DONC DIVINE, PUISQUE C'EST UNE LOI DU MONDE. ce titre le meurtre et l'anthropophagie sont donc divins, car ces monstruosits sont une loi du monde. Il n'y a pas un mot dans ce dialogue qui rvle un philosophe vanglique. M. de Maistre semble n'avoir lu que la Bible: c'tait un prophte de la loi de sang. La loi de grce lui aurait appris, comme la philosophie vritable, que la guerre tait, non pas ncessaire et divine, comme il le dit, mais vertueuse et obligatoire quand la perversit humaine fait l'homme constitu en nation un devoir de dfendre sa vie, sa famille, sa nation contre ce meurtre en masse. La saine philosophie lui aurait enseign que la guerre est si peu divine que le plus divin progrs de l'humanit est de la temprer et de la diminuer jusqu' sa complte extinction (si cela devient jamais possible) chez les hommes. VI Aprs avoir ainsi divinis la guerre, il divinise la force matrielle, et il l'autorise martyriser toutes les forces intellectuelles qui osent penser autrement que l'tat ne veut qu'on pense. Lisez! et tonnez-vous qu'il y ait eu des martyrs dans un ordre de choses qui sacre ainsi les perscuteurs de toute pense autre que la pense officielle de l'tat. Il faut lire ici le texte pour y croire. Ce n'est point la science qu'il appartient de conduire les hommes; il appartient aux prlats, AUX GRANDS OFFICIERS DE L'TAT, d'tre les dpositaires et les gardiens des vrits, d'apprendre aux nations ce qui est bien et ce qui est mal, dans l'ordre moral et spirituel. Les autres n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matires: ils ont les sciences physiques pour s'amuser. De quoi pourraient-ils se plaindre? Quant celui qui parle ou qui crit pour ter un _dogme national_ au peuple, il doit tre pendu... Pourquoi a-t-on commis l'imprudence d'accorder la parole tout le monde? C'est ce qui nous a perdus!.... Ah! si lorsqu'enfin la terre sera raffermie.... etc., etc. Ici il s'arrte, comme s'il n'osait achever et rvler au monde la nature des freins et des supplices dont, lui, ministre de l'tat, il baillonnerait et musellerait ceux qui oseraient penser et parler autrement que lui, philosophe! Et il oubliait qu'il crivait ces appels la perscution dans le sein d'un empire et d'un culte _grecs_, o le prlat et le souverain auraient eu, d'aprs ses propres invocations la tyrannie des esprits et des consciences, le devoir de le supplicier lui-mme _comme voleur domestique_, car il ne cessait pas de prcher haute voix l'orthodoxie romaine au milieu de l'hrsie grecque! Si c'est l de la philosophie, c'est la philosophie de la hache, qui tranche les ttes pour trancher les difficults. Cela convenait moins qu' personne un homme qui avait fui son pays pour fuir la perscution d'une autre race de perscuteurs d'opinions! VII Un peu plus loin, dans son _Essai sur les Sacrifices_, il pousse sa logique sur la saintet de ce qui est utile jusqu' hsiter fltrir l'immolation des femmes indiennes sur le cadavre de leurs maris. Lisez encore: Je vois d'ailleurs un grand problme rsoudre: ces sacrifices atroces, qui nous rvoltent si justement, ne seraient-ils point _bons_ ou du moins ncessaires dans l'Inde? Au moyen de cette institution terrible, la vie d'un poux se trouve sous la garde incorruptible de ses femmes et de tout ce qui s'intresse elles. Dans le pays des rvolutions, des vengeances, des crimes vils et tnbreux, qu'arriverait-il si les femmes n'avaient matriellement rien perdre par la mort de leurs poux, et si elles n'y voyaient que le droit d'en acqurir un autre? Croirons-nous que les lgislateurs antiques, qui furent tous des hommes prodigieux, n'aient pas eu dans ces contres des raisons particulires et puissantes pour tablir de tels usages? Enfin, lisez l'trange apothose du _bourreau_. Jamais la magnificence du style ne s'est acharne une plus hideuse image: c'est un dithyrambe de Shakspeare sur un chafaud. VIII De cette prrogative redoutable dont je vous parlais tout l'heure rsulte l'existence ncessaire d'un homme destin infliger aux crimes les chtiments dcerns par la justice humaine; et cet homme, en effet, se trouve partout, sans qu'il y ait aucun moyen d'expliquer comment; car la raison ne dcouvre dans la nature de l'homme aucun motif capable de dterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop accoutums rflchir, Messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arriv souvent de mditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet tre inexplicable, qui a prfr tous les mtiers agrables, lucratifs, honntes et mme honorables, qui se prsentent en foule la force ou la dextrit humaine, celui de tourmenter et de mettre mort ses semblables? Cette tte, ce coeur sont-ils faits comme les ntres? Ne contiennent-ils rien de particulier et d'tranger notre nature? Pour moi, je n'en sais pas douter. Il est fait comme nous extrieurement, il nat comme nous; mais c'est un tre extraordinaire, et, pour qu'il existe dans la famille humaine, il faut un dcret particulier, un _fiat_ de la puissance cratrice. Il est cr comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion des hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette opinion ou l'affronter! peine l'autorit a-t-elle dsign sa demeure, peine en a-t-il pris possession, que les autres habitations reculent jusqu' ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette solitude et de cette espce de vide form autour de lui qu'il vit seul avec sa femelle et ses petits, qui lui font connatre la voix de l'homme; sans eux il n'en connatrait que les gmissements... Un signal lugubre est donn; un ministre abject de la justice vient frapper sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui. Il part, il arrive sur une place publique, couverte d'une foule presse et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parricide, un sacrilge; il le saisit, il l'tend, il le lie sur une croix horizontale; il lve le bras: alors il se fait un silence horrible, et l'on n'entend plus que le cri des os qui clatent sous la barre et les hurlements de la victime. Il la dtache, il la porte sur une roue; les membres fracasss s'enlacent dans les rayons; la tte pend; les cheveux se hrissent, et la bouche, ouverte comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles qu'un petit nombre de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini: le coeur lui bat, mais c'est de joie; il s'applaudit, il dit dans son coeur: _Nul ne roue mieux que moi_! Il descend; il tend sa main souille de sang, et la justice y jette de loin quelques pices d'or qu'il emporte travers une double haie d'hommes carts par l'horreur. Il se met table, et il mange; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'veillant, il songe tout autre chose qu' ce qu'il a fait la veille. Est-ce un homme? Oui: Dieu le reoit dans ses temples et lui permet de prier. Il n'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent dire, par exemple, qu'il est vertueux, qu'il est honnte homme, qu'il est estimable, etc. Nul loge moral ne peut lui convenir, car tous supposent des rapports avec les hommes, et il n'en a point. Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination repose sur l'excuteur: il est l'horreur et le lien de l'association humaine. tez du monde cet agent incomprhensible; dans l'instant mme l'ordre fait place au chaos; les trnes s'abment, et la socit disparat. Dieu est l'auteur de la souverainet, il l'est donc aussi du chtiment. Il a jet notre terre sur ces deux ples; _car Jhovah est le matre des deux ples, et sur eux il fait tourner le monde_. IX Tel est ce livre, la grande oeuvre philosophique du comte de Maistre: un style tonnant de vigueur et de souplesse; des vues neuves, profondes, incommensurables d'tendue sur les lgislations, sur les dogmes, sur les mystres, et quelquefois des plaisanteries dplaces en matire grave; un grand gnie doubl d'un sophiste, un _Diderot_ dclamateur dans un philosophe chrtien et sincre, un Platon souvent, quelquefois un Diogne. Ce livre fit plutt secte que bruit son apparition; on en jeta et l quelques feuilles au vent, comme celles de la sibylle. Aujourd'hui que nous venons de le relire refroidi par trente ans, nous y trouvons plus de talent que de philosophie relle; la pense y est plus hardie que forte, plus subtile que profonde, plus brillante que solide. C'est une magnifique curiosit plutt qu'un monument durable de l'esprit humain. L'exagration y fausse tout, jusqu' la vrit, qui est la modration de l'esprit. X Quelque temps aprs les _Soires de Ptersbourg_ parut le livre _du Pape_. Le philosophe avait toujours touch dans M. de Maistre au thologien. Publiciste de la monarchie dans le livre des _Considrations sur la France_, il devenait le publiciste de la papaut dans ce dernier livre. Aprs avoir flatt la France, laquelle l'auteur s'adresse comme l'arbitre de tous les succs en littrature sacre ou profane, il tablit nettement la base d'une thocratie. _Je suis parce que je suis._ Tout gouvernement est absolu, et, du moment o l'on peut lui rsister sous prtexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus. Tous les souverains agissent comme infaillibles. Ce dogme, qui supprime la fois le raisonnement et la rsistance, une fois pos, l'auteur marche en libert vers la tyrannie, d'un pas plus ferme que Machiavel. L'glise est une monarchie, poursuit-il, sans s'arrter aux conciles (grand rouage reprsentatif de cette monarchie des mes chrtiennes). Bossuet est fulmin ici pour avoir protest avec l'autorit temporelle des rois contre cette infaillibilit absolue des papes. M. de Maistre justifie tout la fois la dposition des souverains temporels et leur excommunication par le souverain infaillible. Cela attaque le souverain, dit-il, mais cela respecte la souverainet. Cette distinction subtile le satisfait pleinement. La souverainet est respecte, en effet, mais c'est dans celui qui la dpose ou qui la donne, c'est--dire dans le pape. Il dit le dernier mot de la thocratie, il le justifie avec une dialectique de jurisconsulte et avec une rudition thologique de Pre de l'glise. Les bienfaits de la papaut en matire de moeurs, de civilisation et de propagation universelle du christianisme, sont l'objet du second volume. Il justifie cette maxime de Csar: _Le genre humain est fait pour quelques hommes_, et il l'applique. Partout, dit-il, le petit nombre conduit le grand nombre. Cela est bon, car, sous une aristocratie plus ou moins forte, la souverainet ne l'est plus assez. Le sacre des monarques par l'autorit de Dieu, l'extinction de la libert civile dans le monde, l'administration morale par le sacerdoce, la suppression des schismes par la puissance arme de l'unit dans la main du souverain pontife, de tristes et loquentes prophties contre l'indpendance de la Grce moins qu'elle ne reconnaisse l'autorit du pape, une adjuration aux protestants pour recomposer l'unit en sacrifiant leur libert usurpe par la rvolte contre Rome, des imprcations contre toute philosophie non orthodoxe, une hymne Rome, vritable _Te Deum_ d'un autre Ambroise, compltent ce livre. Voici l'hymne du Tyrte chrtien: VILLE TERNELLE, tout ce qui devait t'anantir s'est runi contre toi, et tu es debout! et, comme tu fus jadis le centre de l'erreur, tu es depuis dix-huit sicles le centre de la vrit! La puissance romaine avait fait de toi la citadelle du paganisme, qui semblait invincible dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de l'univers convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les rassemblant en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le _Panthon_. Le temple de tous les dieux s'leva dans tes murs, et, seul de tous ces grands monuments, il subsiste dans toute son intgrit. Toute la puissance des empereurs chrtiens, tout le zle, tout l'enthousiasme, et, si l'on veut mme, tout le ressentiment des chrtiens se dchanrent contre les temples. Thodose ayant donn le signal, tous ces magnifiques difices disparurent. En vain les plus sublimes beauts de l'architecture semblaient demander grce pour ces tonnantes constructions; en vain leur solidit lassait les bras des destructeurs; pour dtruire les temples d'Apame et d'Alexandrie il fallut appeler les moyens que la guerre employait dans les siges. Mais rien ne peut rsister la proscription gnrale. Le _Panthon_ seul fut prserv. Un grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, dclare qu'il ignore _par quel concours de circonstances heureuses le Panthon fut_ conserv jusqu'au moment o, dans les premires annes du septime sicle, un souverain pontife le consacra _tous les saints_. Ah! sans doute il l'_ignorait_; mais nous, comment pourrions-nous l'ignorer? La capitale du paganisme tait destine devenir celle du christianisme, et le temple qui, dans cette capitale, concentrait _toutes_ les forces de l'idoltrie, devait runir _toutes_ les lumires de la foi. _Tous les saints_ la place de tous les dieux! Quel sujet intarissable de profondes mditations philosophiques et religieuses! C'est dans le _Panthon_ que le paganisme est rectifi et ramen au systme primitif, dont il n'tait qu'une corruption visible. Le nom de Dieu sans doute est exclusif et incommunicable; cependant _il y a plusieurs dieux dans le ciel et sur la terre_. Il y a des intelligences, des _natures meilleures_, des hommes diviniss. Les _dieux_ du christianisme sont les _saints_. Autour de Dieu se rassemblent _tous les dieux_, pour le servir la place et dans l'ordre qui leur sont assigns. spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a prpar, et fait seulement pour ceux qui savent le contempler! Pierre, avec ses clefs expressives, clipse celles du vieux Janus. Il est le premier partout, _et tous les saints_ n'entrent qu' sa suite. Le _dieu de l'iniquit_, Plutus, cde la place au plus grand des thaumaturges, l'humble _Franois_, dont l'ascendant inou cra la pauvret volontaire, pour faire quilibre aux crimes de la richesse. Le miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conqurant de l'Inde. Pour se faire suivre par des millions d'hommes il n'appela point son aide l'ivresse et la licence; il ne s'entoura point de bacchantes impures: il ne montra qu'une croix; il ne prcha que la vertu, la pnitence, le martyre des sens. _Jean de Dieu_, _Jean de Matha_, _Vincent de Paul_ (que toute langue, que tout ge les bnissent!) reoivent l'encens qui fumait en l'honneur de l'homicide _Mars_, de la vindicative _Junon_. La _Vierge immacule_, la plus excellente de toutes les cratures dans l'ordre de la grce et de la saintet, _discerne entre tous les saints, comme le soleil entre tous les astres; la premire de la nature humaine qui pronona le nom de salut; celle qui connut dans ce monde la flicit des anges et les ravissements du ciel sur la route du tombeau; celle dont l'ternel bnit les entrailles en soufflant son esprit en elle et lui donnant un fils qui est le miracle de l'univers_; celle qui il fut donn d'enfanter son Crateur; qui ne voit que Dieu au-dessus d'elle et que tous les sicles proclameront heureuse; la divine Marie monte sur l'autel de _Vnus pandmique_. Je vois le Christ entrer dans le _Panthon_, suivi de ses vanglistes, de ses aptres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire, dans la capitale de son ennemi vaincu et dtruit. son aspect tous ces _dieux-hommes_ disparaissent devant l'_homme-Dieu_. Il sanctifie le _Panthon_ par sa prsence et l'inonde de sa majest. C'en est fait: _toutes_ les vertus ont pris la place de _tous_ les vices. L'erreur aux cent ttes a fui devant l'indivisible vrit: Dieu rgne dans le _Panthon_, comme il rgne dans le ciel, au milieu _de tous les saints_. Quinze sicles avaient pass sur la ville sainte lorsque le gnie chrtien, jusqu' la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthon dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple fameux, le centre de l'unit catholique, le chef-d'oeuvre de l'art humain, et la plus belle demeure terrestre de _celui_ qui a bien voulu demeurer avec nous, _plein d'amour et de vrit_. XI Voil tout ce livre _du Pape_, oeuvre trs-savante, quoique trs-dcousue, infrieure aux _Soires de Ptersbourg_, et qui cependant produisit plus de gloire l'crivain, parce qu'elle fut adopte son apparition par les Chateaubriand, les Bonald, les Lamennais, hommes clatants de la restauration thocratique en France cette poque. Ils adoptrent M. de Maistre comme un auxiliaire envoy d'en haut leur parti. Sans cet esprit de parti, qui donne non pas la vie, mais le bruit, aux ouvrages des hommes, ce livre n'aurait t que le manifeste de la thocratie; ils en firent dans leurs journaux le manifeste de l'Esprit-Saint. Ce livre n'est plus gure lu aujourd'hui que par les lgistes sacrs ou par les rudits du sanctuaire. C'est un arsenal de science ecclsiastique. Il en fut de mme de son livre de controverse sur l'glise anglicane, o il a raison contre Bossuet et tort contre l'indpendance des nations. Dans ses lettres sur l'inquisition espagnole il est plus qu'un trange sophiste: il fausse l'histoire pour justifier une barbarie. Ce n'est pas l un livre, c'est un pamphlet. Le got du paradoxe rendait rtrospectivement cruel en thorie le plus doux et le plus gai des hommes. Il ne faut pas badiner avec le sang. XII partir de ce moment, le comte de Maistre ne se retrouve plus que dans le recueil de ses lettres familires, publies par sa famille. Ce n'est plus l l'arsenal de l'esprit de parti; c'est le portefeuille d'un homme de bien, d'un homme de coeur, d'un homme d'esprit. Nous ne pouvons rsister au plaisir d'en citer quelques fragments, et ces fragments ont pour nous un charme plus exquis encore, parce que nous pouvons y ajouter son accent mu de tendresse et sa physionomie rayonnante de saine gaiet. Mon trs-cher enfant, crit-il, de Ptersbourg, sa fille Constance, qu'il n'avait pas vue natre, et dont il se faisait une charmante image, justifie par la nature et par l'intelligence, mon trs-cher enfant, il faut absolument que j'aie le plaisir de t'crire, puisque Dieu ne veut pas encore me donner celui de te voir. Peut-tre tu ne sauras pas me lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront dchiffrer l'criture de ton vieux papa. Ma chre petite Constance, comment donc est-il possible que je ne te connaisse point encore, que tes jolis petits bras ne se soient point jets autour de mon cou, que les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser mon aise? Je ne puis me consoler d'tre si loin de toi; mais prends bien garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il tait ct de toi. Quand mme tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et je ne t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitt. Tu dois me traiter de mme, ma chre petite, afin que tu sois tout accoutume m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si nous ne nous tions jamais perdus de vue. Pour moi je pense continuellement toi, et, pour y penser avec plus de plaisir, j'ai fabriqu dans ma tte une petite figure espigle, qui me semble tre ma Constance... Et son fils, qu'il se disposait appeler en Russie pour y commencer sa fortune: Il faut que tu me remplaces auprs de ta mre quand je n'y suis pas, et que tu sois son premier ministre de l'intrieur. Ce que tu me dis de Chambry m'a serr le coeur; je suis cependant bien aise que tu aies vu par toi-mme l'effet invitable d'un systme dont nous avons eu le bonheur de te sparer entirement. Ton me est un papier blanc sur lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller, de faon que les anges ont pleine libert d'y crire tout ce qu'ils voudront, pourvu que tu les laisses faire. Je te recommande l'application par-dessus tout. Si tu m'aimes, si tu aimes ta mre et tes soeurs, il faut que tu aimes ta table: l'un ne peut pas aller sans l'autre. Je puis attacher ta fortune la mienne si tu aimes le travail, autrement tout est perdu. Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de papier: c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier rang une criture belle et aise. L'allemand est une fort bonne chose, et qui probablement te sera fort utile. Ainsi nous nous sommes entendus ce sujet. Adieu, mon cher Rodolphe. Et sa fille ane, Adle, les conseils contraires sans cesse renouvels, pour la prmunir contre son antipathie inne, la femme savante, la femme de lettres, la femme masculine, paradoxe de son sexe: Tu as probablement lu dans la Bible, ma chre Adle: _La femme forte entreprend les ouvrages les plus pnibles, et ses doigts ont pris le fuseau_. Mais que diras-tu de Fnelon, qui dcide avec toute sa douceur: _La femme forte file, se cache, obit et se tait_? Voici une autorit qui ressemble fort peu aux prcdentes, mais qui a bien son prix cependant: c'est celle de Molire, qui a fait une comdie intitule _les Femmes savantes_. Crois-tu que ce grand comique, ce juge infaillible des ridicules, et trait ce sujet s'il n'avait pas reconnu que le titre de femme savante est en effet un ridicule? Le plus grand dfaut pour une femme, mon cher enfant, _c'est d'tre homme_. Pour carter jusqu' l'ide de cette prtention dfavorable, il faut absolument obir Salomon, Fnelon et Molire: ce trio est infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du ct de l'utilit matrielle, qui n'est rien; ils servent prouver que tu es femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Prie ta mre de t'acheter une jolie quenouille et un joli fuseau. Il s'acharne cette pense juste des diffrentes fonctions d'esprit des sexes diffrents, et, comme toutes les vrits, il finit par l'exagrer. Voltaire a dit, ce que tu me dis (car pour moi je n'en sais rien; jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu une ligne), _que les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes_, etc. C'est un compliment fait quelque jolie femme, ou bien c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La vrit est prcisment le contraire. _Les femmes n'ont fait aucun chef-d'oeuvre dans aucun genre_; elles n'ont fait ni l'_Iliade_, ni l'_nide_, ni la _Jrusalem dlivre_, ni _Phdre_, ni _Athalie_, ni _Rodogune_, ni _le Misanthrope_, ni _Tartufe_, ni _le Joueur_, ni le Panthon, ni l'glise de Saint-Pierre, ni la Vnus de Mdicis, ni l'Apollon du Belvdre, ni le Perse, ni le livre des _Principes_, ni le _Discours sur l'Histoire universelle_, ni _Tlmaque_. Elles n'ont invent ni l'algbre, ni les tlescopes, ni les lunettes achromatiques, ni la pompe feu, ni le mtier bas, etc.; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela: c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde: _un honnte homme et une honnte femme_. Si une demoiselle s'est laiss bien lever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle lve des enfants qui lui ressemblent, et c'est le plus grand chef-d'oeuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mrite intrinsque, qui est toujours le mme, ne laisse pas aussi que d'tre utile autour d'elle d'une manire ou d'une autre. Quant la science, c'est une chose trs-dangereuse pour les femmes: on ne connat presque pas de femmes savantes qui n'aient t ou malheureuses ou ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger de dplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage): aux hommes, qui ne veulent pas tre gals par les femmes, et aux femmes, qui ne veulent pas tre surpasses. La science, de sa nature, aime paratre; car nous sommes tous orgueilleux. Or voil le danger; car la femme ne peut tre savante impunment qu' la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus d'attention que l'autre sexe n'en met le montrer. Sur ce point, mon cher enfant, je ne te crois pas forte; ta tte est vive, ton caractre dcid: je ne te crois pas capable de te mordre les lvres lorsque tu es tente de faire une petite parade littraire. Tu ne saurais croire combien je me suis fait d'ennemis jadis pour avoir voulu en savoir plus que nos chers Allobroges. Le chef-d'oeuvre des femmes, crit-il ailleurs sa seconde fille Constance, c'est de comprendre ce qu'crivent les hommes. Il y a dans ses oeuvres un volume entier de ces tendresses, de ces conseils et de ces badinages de coeur et de plume avec ses chres filles, et ce volume n'a point de paradoxe parce que le sentiment n'en a pas. XIII Ainsi s'coulrent ces longues annes d'loignement de sa patrie, jusqu'au moment o la chute de Napolon et les traits de 1815 ressuscitrent le Pimont et l'agrandirent mme contre la France par l'incorporation de l'antique rpublique de Gnes, annexe par ces traits au Pimont. La famille du comte de Maistre l'avait enfin rejoint en Russie. L'exil tait plus doux, mais c'tait toujours l'exil. Le proslytisme religieux du comte de Maistre commenait offusquer l'empereur Alexandre et son gouvernement; la faveur de l'crivain ultra-catholique baissait la cour. L'ambition naturelle, qui n'avait jamais cess de lui faire sentir sa valeur comme homme politique, lui faisait sans cesse tourner ses regards vers Turin, pour voir si on ne l'appellerait pas au ministre. La cour de Turin se souvenait trop de sa conduite compromettante dans l'affaire de Savary et de Napolon pour lui confier le maniement trs-dlicat d'une politique qui ne pouvait vivre que de mnagements et de prudence envers la France, l'Angleterre et l'Autriche. C'tait pour cette cour une dcoration littraire qu'elle ne pouvait ngliger sans honte, mais ce n'tait pas une force qu'elle pt employer sans dfiance. L'loignement avec un titre honorable tait ce qui convenait au roi de Sardaigne pour son illustre embarras; mais la ncessit de complaire la cour de Russie, qui se plaignait de l'excs d'activit thologique du comte de Maistre, exigeait son rappel Turin. Il fut rappel en 1817 avec le titre de prsident des cours suprmes du royaume et de ministre d'tat sans portefeuille. C'tait l'_otium cum dignitate_, le loisir honorifique du vieil ge; rien ne convenait moins au fond un esprit qui ne vieillissait pas et une ambition de pouvoir que la pit mme ne pouvait totalement amortir. Il s'arrta pendant quelques mois dans sa chre Savoie, au sein de cette famille d'lite qui lui faisait une cour de tendresse et d'honneur. Ces jours de halte furent sans aucun doute les plus doux de toute sa vie; c'est alors que j'eus le bonheur de le connatre. On le regardait comme un monument que la distance avait grandi et que l'on croyait destin grandir encore dans l'avenir par quelque clatante reconnaissance de la cour de Turin. Il le croyait videmment lui-mme; sa dception fut l'amertume de ses dernires annes. son arrive Turin il sentit, sans pouvoir se le persuader, qu'il ne serait plus qu'une illustration honore, mais importune, offusquant son propre gouvernement. Ses plaintes confidentielles cet gard dans sa correspondance intime sont amres. On y sent une rsignation mal rsigne qui murmure au fond du coeur sous un sourire de convention. coutez cette plainte dsespre sa confidente chrie, sa fille Constance, laisse derrire lui Chambry. Turin, septembre 1817. Les visites, les devoirs de tout genre m'obsdent; je me tuerais si je ne craignais de te fcher. Hlas! tout est inutile; le dgot, la dfiance, le dcouragement sont entrs dans mon coeur. Une voix intrieure me dit une foule de choses que je ne veux pas crire. Cependant je ne dis pas que je me refuse rien de ce qui se prsentera naturellement; mais je suis sans passion, sans dsir, sans inspiration, sans esprance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune claircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque; enfin rien de ce qui peut encourager un grand coeur se jeter dans le torrent des affaires. Je n'ai pas encore fait une seule demande, et, si j'en fais, elles seront d'un genre qui ne gnera personne. En rflchissant sur mon inconcevable toile je crois toujours qu'il m'arrivera tout ce que je n'attends pas. Son amour-propre du moins, dfaut de son ambition active, fut satisfait du rang qu'on lui donna Turin. Il crit M. de Bonald: Vous voulez sans doute que je vous dise un petit mot de moi. Ma place (de rgent de la grande chancellerie) revient peu prs _vice-chancelier_, et me met la tte de la magistrature, au-dessus des premiers prsidents. Quant au titre de ministre d'tat, joint la dignit de rgent, il ne suppose pas des fonctions particulires, ni la direction d'un dpartement. Il m'lve seulement assez considrablement dans la hirarchie gnrale, et donne de plus ma femme une fort belle attitude la cour, hors de la ligne gnrale. Il revient souvent sur ces dignits dans ses lettres et ses diffrentes correspondances. Il en tait fier, comme on voit, mais nullement satisfait: il lui fallait la ralit autant que la dignit du pouvoir. Son oisivet le consumait autant que son gnie; il y faisait diversion par une immense correspondance avec tous les esprits suprieurs de l'Europe qui sympathisaient avec ses principes en religion ou en monarchie. Ne pouvant tre ministre, il tait devenu oracle. Il prophtisait encore aprs la restauration de l'Europe accomplie des erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer de les justifier. Ses interlocuteurs ordinaires dans ses derniers jours taient M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Lamennais, plumes irrites alors contre l'esprit moderne, qui faisaient cho ses colres. Leurs lettres, et surtout les lettres de M. de Bonald, sont aussi loquentes et plus senses que celles de son correspondant savoyard. Le point d'optique de Paris tait plus vrai que celui de Turin pour juger la marche du monde. Le comte de Maistre mourut en prophtisant encore. Appel au conseil des ministres pour y dlibrer sur quelque question oiseuse de lgislation rformer: Messieurs, dit-il, la terre tremble, et vous voulez btir! Quelques jours aprs il n'tait plus, et la rvolution de 1821 clatait Turin. Il tait mort entour de sa femme, de ses enfants, de ses amis; il s'teignit dans la prire et dans l'esprance. Sa vie n'avait t qu'un long acte de foi. Son nom fut pour sa famille son plus bel hritage. Le monde rcompensa dans son fils et dans ses filles son immense renomme. Cette renomme sera-t-elle ternelle? J'incline croire que non, car il y a trop d'alliage dans la monnaie d'ides qu'il a frappe son coin pour que la valeur n'en baisse pas avec le temps. Il y a un mauvais symptme de gloire; ce mauvais symptme, c'est l'engouement. Pourquoi l'engouement est-il l'apparence et cependant l'oppos de la gloire? C'est que l'engouement n'est que la passion publique et intresse du moment pour un homme ou pour une oeuvre qui servent momentanment cette passion publique. Une fois la passion teinte ou morte, la popularit s'teint ou meurt avec elle. La gloire, au contraire, ne s'attache qu'aux vrits permanentes et ne se ratifie que par la postrit. Or la postrit ne gote pas les sophistes, mme les sophistes vertueux. Il y a trop de sophiste dans le comte de Maistre: dans sa politique il y a trop de passion d'esprit; dans sa religion il y a trop d'exagration d'ides; dans ses prophties il y a trop de jactance; dans son style mme, le plus rel de ses titres, il y a encore trop de factie. La vrit ne rit pas, elle pense. XIV Faites abstraction de vos croyances, quelles qu'elles soient, et mettez-vous par la pense au point de vue d'un homme de talent ou de gnie qui veut, aprs une longue clipse d'incrdulit, restaurer le christianisme dans l'esprit humain. Que fera cet homme? Il s'efforcera de donner aux dogmes de la religion rvle l'expression la plus admissible par la raison pieuse de l'esprit humain; il rejettera sur la barbarie des ges de tnbres les actes coupables ou les pratiques regrettables dont l'intolrance et les supplices ont dshonor, par la main des rois, des peuples ou des pontifes, la saintet morale de la religion chrtienne; il ne rendra pas le culte solidaire de la politique; il ne fera pas de Dieu le complice de l'homme; il ne bravera pas chaque phrase la raison humaine par des dfis de foi ou de servilit d'esprit qui rvoltent l'homme, qui scandalisent l'intelligence et qui le repoussent par l'excs de superstition dans l'impit. Sa foi sera raisonnable et sa raison pieuse. Il rapprochera ainsi la foi du sicle et le sicle de la foi. Voil videmment l'oeuvre d'un crivain religieux, utile la cause qu'il veut dfendre. La partie thologique de l'oeuvre de M. de Maistre, dans le livre _du Pape_, dans les _Soires_, dans le pangyrique de _l'Inquisition_, est entirement le contre-pied de ce que nous venons de prsenter comme l'idal d'une thologie moderne et d'un proslytisme efficace du christianisme. Il exagre, il brave, il dfie, il invective, il irrite. Son argumentation n'est qu'une perptuelle ironie socratique et quelquefois une factie voltairienne contre tous ceux qu'il semble vouloir insulter plus que convaincre. Il va jusqu' l'absurde et jusqu'au supplice, comme vous l'avez vu dans la diatribe o il demande la potence pour tout homme qui exprimera, en matire de conscience, _une opinion diffrente de celle des prlats ou des grands officiers de l'tat_. Que serait un autel entour de potences? Est-ce l de la thologie persuasive? N'est-ce pas plutt une provocation toute me indpendante qui veut adorer et non trembler? _La Terreur_ raisonnait-elle autrement en France en promenant de ville en ville l'instrument du supplice sur les ruines des temples dont elle immolait les ministres? M. de Maistre est presque partout un terroriste d'ide, qui verse des flots d'encre au lieu de sang, mais qui ne dissimule pas ses regrets et son admiration pour les sicles o l'on mlait l'encre des disputes thologiques avec le sang. Nous savons bien, encore une fois, que ce sont l des plaisanteries; mais des plaisanteries sanglantes sont-elles leur place dans la bouche d'un homme qui parle au nom d'un Dieu victime et qui en ferait ainsi un Dieu bourreau? Non, une pareille thologie ne pourrait persuader que des esclaves. M. de Maistre, en la prsentant au dix-neuvime sicle, ne pouvait que nuire par son talent la cause qu'adorait sincrement sa foi. Cette violence qu'il employait servir les intrts spirituels et temporels de la papaut se retournait contre le plus vnrable et le plus patient des pontifes, Pie VII, arrach de son palais, dport et emprisonn pour sa foi, quand ce pape, aussi sacr par ses malheurs que par sa tiare, croyait devoir au salut de l'glise des dmarches contraires aux opinions ou aux passions de M. de Maistre. Le publiciste de l'infaillibilit des papes poussait la rvolte jusqu'au sarcasme et jusqu' des voeux de mort contre le pontife reprsentant de l'autorit divine ses yeux. Que devenait le double dogme devant la passion? 9 mars 1804. Il parat qu'on est fort mcontent Paris. Comme le pape y donne des chapelets, et que tout est mode en France, on a fait Paris une mode des chapelets; chaque fille de joie a le sien. (Ici un mauvais quolibet que nous rougirions de reproduire.) On s'y moque aussi joliment du _bonhomme_, qui, en effet, n'est que cela, soit dit sa gloire! Mais ce n'est pas moins une trs-grande calamit publique qu'un _bonhomme_ dans une place et une poque qui exigeraient un grand homme! Quelle leon de respect dans le publiciste du respect! Continuez lire ce qu'il crit la mme date. Les forfaits d'un Alexandre VI sont moins rvoltants que cette hideuse apostasie de son faible successeur. L'autre jour le comte Strogonof me demanda chez lui ce que je pensais du pape. Je lui rpondis: Monsieur le Comte, permettez-moi de marcher reculons pour lui jeter le manteau; je ne veux pas commettre le crime de Cham. C'est ce que je pus trouver de plus ministriel; car, si No entend qu'on nie son ivresse, il peut s'adresser d'autres qu' moi. Et quelques jours de l, aprs une imprcation contre le cardinal Gonsalvi, le Fnelon de la cour romaine dans ce sicle: Je n'ai point de terme, ajoute-t-il, pour vous peindre le chagrin que me cause la dmarche du pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite de tout mon coeur la mort, etc., etc. De telles violences du fidle des fidles sont un triste exemple de la rvolte de l'esprit contre les maximes du systme. Nous ne croyons donc pas que les ouvrages thologiques du comte de Maistre aient fait aucun bien la religion. L'excs ne convertit pas, il scandalise, et la rvolte de l'esprit ne soumet pas le coeur. XV Quant l'crivain politique, on ne peut contester dans ses crits un esprit net, ferme, original, distinct de son sicle, suprieur aux engouements momentans et aux ractions du temps. Il pense seul, il voit loin, il sent juste, il exprime puissamment: c'est un radical monarchique. Il ne veut comprendre que les deux points extrmes de l'autorit et de l'obissance, le pouvoir absolu, l'obissance sans rplique. L'aristocratie lui plat comme image de la monarchie inne dans la famille; la dmocratie lui soulve le coeur de mpris comme lment d'abjection ou de rvolte. On dirait qu'il est n d'un autre limon qu'elle. Il tient ce prjug un peu dplac et un peu insolent de son sjour Chambry, o l'anoblissement d'hier par la fonction ou par la faveur du prince tablit une distance infranchissable entre la noblesse et la bourgeoisie. C'est un publiciste de l'cole des castes; il tait n pour tre un lgislateur des Indes; mais, ces systmes et ces prjugs prs, on ne peut lui refuser en politique de la grandeur, de la profondeur, de l'horizon, de la nouveaut dans l'esprit; il ose comme Machiavel, il analyse comme Montesquieu, il claire d'un mot comme Tacite; il crit autrement, mais aussi loquemment que J.-J. Rousseau. On peut le rfuter, on ne peut le mpriser; il force l'admiration mme ses ennemis. Il et t le premier des journalistes dans un pays de gouvernement de discussion et de presse libre. Il ne lui manque, en religion et en politique, qu'une chose: le srieux, qui est la dignit des convictions; il procde trop souvent, comme le caprice, par sauts et par bonds. Au milieu des plus solennelles discussions il lui chappe une saillie qui amuse, mais qui discorde avec le sujet. On a peine croire la pleine conviction d'un philosophe ou d'un publiciste qui se dtourne chaque instant de son chemin pour cueillir un bon mot, et qui s'interrompt d'un dithyrambe par un clat de rire. Voil, selon nous, les dfauts du grand crivain. Mais son vrai triomphe est dans le style. Ici il est, non pas sans gal, mais sans pareil. Solidit, clat, proprit, mouvement, images, souplesse, hardiesse, originalit, onction, brusquerie mme, il a toutes les qualits de la parole qui sait se faire couter; et seul peut-tre de son sicle, mme en y comprenant Voltaire, il n'imite rien ni personne; il est le gentilhomme du Danube de son temps. Ses penses passeront ou sont passes, mais son style restera la durable admiration de ceux qui lisent pour le plaisir de lire. On dirait que, comme certaines fontaines de son pays qui ptrifient en un moment ce qu'on jette dans leur bassin, il a le don de ptrifier en un instant ce qui tombe dans sa pense, tant ce qui en sort est moul sur nature, revtu d'une surface imprissable, immortelle. Pour caractriser ce style il faut trois noms: Bossuet, Voltaire, Pascal: Bossuet pour l'lvation, Voltaire pour le sarcasme, Pascal pour la profondeur. Malheureusement une ingalit continuelle, un got plus allobroge que franais, des saccades frquentes du sublime au quolibet dparent cette belle nature de style. Il vise l'effet autant qu' la vrit; il dlecte trop dans l'_esprit_ cette grimace amusante, mais subalterne, du gnie. Il veut faire rire, et il tait cr pour faire penser; il marche, en un mot, entre Voltaire et Pascal, mais plus prs de Pascal. XVI Mais, si l'crivain a des faiblesses, l'homme en lui n'avait que des vertus. Il les portait toutes sur son beau visage d'inspir, d'o semblait sortir d'un recueillement sacr un perptuel oracle. Jamais je n'oublierai l'impression qu'il faisait sur ses neveux et sur moi quand, dans l'ombre du crpuscule, aprs des journes d't passes dans le silence de son cabinet de travail, il se promenait, entour de ses charmantes filles, sous les platanes de la valle de Servolex, qui l'avaient vu petit enfant et qui le revoyaient grand vieillard, revenu du Caucase aux Alpes pour se reposer et mourir. Il s'arrtait chaque instant, comme rappel par quelque voix intrieure derrire lui, et il improvisait des souvenirs, des plaisanteries ou des sublimits de philosophie qui nous faisaient passer des larmes au fou rire et du fou rire de la jeunesse l'enthousiasme de l'admiration. Nous sentions qu'un gnie marchait devant nous. C'tait le premier grand homme que j'eusse encore approch de si prs dans ma vie; j'tais fier de l'entendre, et je me recueillais respectueusement pour me souvenir; je ne prvoyais pas que j'aurais un jour le juger comme philosophe et rendre tmoignage de ses petites faiblesses et de sa haute vertu. Pardonnez-moi, grand esprit qui planez maintenant dans une autre sphre et qui contemplez d'un point de vue plus gnral, plus permanent, plus divin et plus vrai, ce spectacle mobile, et cependant toujours le mme, de ce que nous appelons le monde, et qui n'est qu'une minute dans le temps. Quarante annes se sont coules depuis ces soires de Chambry o vous prophtisiez en famille des volutions d'ides et d'vnements qui devaient renouveler l'univers sur des plans humains que votre gnie un peu trop altier prtait la Providence; quarante ans sont passs, et, l'exception de nos cheveux qui blanchissent et de nos ides qui ont mri comme des fruits diffrents de saisons diverses, qu'y a-t-il de si prodigieusement chang autour de nous et autour de votre tombeau dans le monde? Ce monde s'agite toujours, dans la mme anxit, la poursuite de vrits ou de systmes soi-disant immuables et dfinitifs, et qui nous chappent toujours, comme l'horizon qui semble marcher chappe au navigateur qui le poursuit sur la mer. Ce Napolon, qui avait fait flchir un jour votre foi dans la lgitimit devant sa fortune, est mort Sainte-Hlne peu de temps aprs vous. Ces Bourbons, auxquels vous aviez tant de fois prdit une possession ternelle du trne de Louis XIV, relev par la main de Dieu, se sont prcipits eux-mmes de ce trne pour avoir eu trop de foi dans des thories semblables aux vtres, et leur dernier descendant, sans descendants, erre exil de ses palais, comme un hte d'un soir dans l'htellerie de Venise. D'autres Bourbons, qui lui avaient succd sans autre titre qu'une longue et fatale comptition son trne, sont tombs dans leur usurpation lective comme lui dans son droit hrditaire. La rpublique, que vous prophtisiez suivie de proscriptions et d'chafauds, a reparu pour abolir la peine de mort, les confiscations, l'esclavage, et pour convier les classes et les opinions hostiles entre elles ne former qu'un seul peuple solidaire de la mme libert; elle a pri par sa mansutude, qui sera un jour son titre quelque future rhabilitation de la libert. L'Empire, tomb en 1814 sous les ruines qu'il avait faites par la guerre, s'est relev en 1850, comme une pense interrompue qui n'a pas achev ce qu'elle avait dire; il a russi par la paix. Les souvenirs de gloire militaire, qui faisaient sa popularit rtrospective dans l'imagination d'un peuple de soldats, semblent aujourd'hui le contraindre la guerre: l'Europe s'meut de rpugnance au sang, dans tous ses cabinets et dans tous ses conseils politiques. Cette chre Savoie, votre berceau, ne sait pas de quel ct elle va rouler, du haut de ses montagnes, dans la lutte de l'Allemagne et de la France. Votre Sardaigne va revoir les flottes anglaises. Votre Pimont, que vous appeliez _un grain de sable auquel il tait jamais interdit de grandir par sa nature videmment secondaire_, consume ses forces sans consumer son ambition; Turin entrane fatalement l'Europe dans sa cause, qui n'est pas encore celle de la vritable Italie. Votre Rome, occupe par une arme de compression, tremble de la voir remplacer par une arme de rvolution. Votre souverain pontife ne sait pas s'il sera demain souverain ou proscrit. Les batailles qui vont se livrer autour de lui vont jouer sa couronne terrestre au jeu de la guerre. L'Italie secoue son sol pour engloutir ce rgime autrichien que vous dtestiez parce qu'il tait vos yeux trop complaisant pour la rvolution franaise. Et qui sait si, en secouant son sol de l'occupation teutonique, elle ne secouera pas aussi ce qui tait pour vous le trne des trnes, le trne temporel des Papes?... Vous le voyez, toutes vos conjectures sur le renouvellement des religions et du monde ont t trompes. Le monde, plus vieux d'un demi-sicle, est exactement dans le mme tat o vous l'avez laiss. Prophtisez donc, hommes prsomptueux, qui osez prendre votre sagesse pour celle de Dieu; mais, si vous voulez prophtiser coup sr, annoncez au monde de demain le monde peu prs semblable au monde de la veille, changeant de sicle plutt que de sort, flottant dans les mmes oscillations entre l'erreur et la vrit, cherchant sans cesse et ne trouvant jamais l'absolu que dans ses dsirs, _figure qui passe_, comme dit l'criture, mais qui passe, hlas! par les mmes sentiers! Le comte de Maistre fut un de ces hommes qui prsument trop de leur propre infaillibilit et que la Providence punit dans leur mmoire d'avoir trop empit sur ses mystres. En systme comme en politique il ne sut pas assez douter: l'excs de la foi mne au fanatisme; mais, tel qu'il fut, on ne pourra s'empcher d'admirer et d'aimer en lui le plus vertueux, le plus convaincu, le plus loquent, le plus original, le plus aimable des explorateurs d'ides. LAMARTINE. XLIVe ENTRETIEN. EXAMEN CRITIQUE DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE, PAR M. THIERS. I Voici un grand livre! le livre du sicle, peut-tre le livre de la postrit sur notre poque! Pourquoi? C'est que ce livre est un des monuments crits les plus vastes qui aient jamais t conus et excuts par une main d'homme; c'est que ce livre est une histoire, c'est--dire une des oeuvres de l'esprit dans laquelle l'ouvrier disparat le plus dans l'oeuvre devant l'immense action de l'humanit qu'il raconte; c'est qu'un tel livre n'est plus l'auteur, mais le monde, pendant une de ses priodes d'activit de vingt-cinq ans; c'est que ce livre est le rcit de la vie d'un de ces grands acteurs arms du drame des sicles, acteurs ncessaires selon les uns, funestes selon les autres (et je suis au nombre des derniers), mais d'un de ces acteurs, dans tous les cas, qui n'a de parallle dans l'univers qu'avec Alexandre ou Csar; c'est que ce livre remue en passant toutes les questions vitales et morales, de religion, de philosophie, de superstition, de raison, de despotisme, de libert, de monarchie, de rpublique, de lgislation, de politique, de diplomatie, de guerre, de nationalit ou de conqute, qui agitent l'esprit du temps et qui agiteront l'esprit de l'avenir jusque dans les profondeurs de la conscience des peuples; c'est que ce livre est crit par une des intelligences non compltes (il n'y en a point de complte devant l'nigme divine pose par la Providence, qui a seule le mot des vnements), mais par une de ces intelligences les plus lumineuses, les plus prcises, les plus studieuses, les plus universelles, et, disons-nous le mot, en le prenant dans le sens honnte, les plus correspondantes la moyenne des intelligences, dont un crivain ait jamais t dou par la nature; c'est que ce livre, enfin, est aussi remarquable par ce qu'il contient que par ce qui lui manque. Ce qu'il contient, c'est le sens commun transcendant des multitudes compris et rendu avec le gnie de la clart. Ce qu'il lui manque, nous le dirons avec la mme franchise et du premier mot, c'est la philosophie, c'est la conscience, c'est la grande politique, c'est le gnie de la morale publique dominant le gnie de l'ambition, de la conqute et de la fortune. En un mot, plus bref et plus rsum aprs rflexion, l'homme est dans cette histoire, Dieu n'y est pas. L'histoire de M. Thiers est un paysage sans ciel. Un tel livre est peut-tre ainsi, et par ce qu'il contient et par ce qui lui manque, le monument le plus propre fournir ce Cours de littrature le texte, les dveloppements, les discussions, les admirations, les critiques, les principes et les exemples de nature vous initier ce genre de suprme littrature qu'on appelle l'histoire. II Qu'est-ce que l'histoire? C'est la mmoire du genre humain. C'est aussi la perptuit de l'individualit humaine; car c'est le fil continu qui relie entre eux le pass, le prsent, l'avenir de l'homme, considr comme unit collective. Tant que l'histoire n'est pas invente, il y a des hommes, il n'y a pas d'humanit. L'individu est tout, la race n'est rien; la mmoire lui manque; elle ne sait ni d'o elle vient ni o elle va; elle n'a pas d'hier, et, n'ayant point d'hier, elle ne sait pas si elle aura un demain. Brlez toutes les histoires, vous ferez la nuit dans le monde comme si vous teigniez le soleil: la mmoire est l'oeil qui voit ce qui fut. C'est aussi l'exprience de la race humaine, et par l mme c'est une part immense dans la sagesse des nations. Effacez l'histoire, toutes les thories de l'humanit seront neuves; aucune n'aura t prouve par l'preuve du feu, qui est l'application; il faudra recommencer chaque gnration ce travail immense et long de l'exprience des sicles qui nous a dots de tout ce que nous savons sur nous-mmes. C'est aussi toute la politique, car la politique n'est que le rsum exprimental de l'histoire. C'est enfin toute la moralit de l'espce humaine; car nulle part les vertus et les crimes, vertus et crimes longue chance en politique, ne reoivent une plus lente, mais une plus infaillible rtribution que dans l'histoire. Si l'on vous disait donc que, de toutes les oeuvres crites de l'esprit humain, il n'y en aurait qu'une sauver dans un second dluge, nous dirions: Sauvons l'histoire! c'est autant que sauver l'humanit. On voit quel respect, et nous disons mme quel fanatisme nous professons pour l'histoire, et par consquent quelle haute ide nous nous faisons d'un historien. III Or quelles qualits nous paraissent-elles ncessaires avant tout dans l'crivain qui ose saisir cette plume de Tacite? Ces qualits sont immenses, diverses, rares rencontrer dans un mme homme. C'est sans doute pourquoi il y a tant de potes, d'orateurs et d'crivains, et si peu d'historiens transcendants dans les bibliothques de tous les sicles. Il faut d'abord, pour crire, tre crivain, non pas crivain de gnie comme Tacite, ou Machiavel, ou Thucydide, mais crivain suffisant pour que votre pense se transmette, sinon avec relief, couleur et vie, dans la pense de vos lecteurs, du moins avec cette clart, cette nettet, ce bon ordre de composition et de faits qui reprsentent sincrement les hommes et les choses dont vous parlez l'avenir. Il faut connatre fond les hommes, afin de ne pas peindre des fantmes, mais des ralits. Il faut avoir t initi, soit par la pratique personnelle, soit par la frquentation intime des hommes d'tat, aux secrets de la politique, car c'est de la politique surtout que traite l'histoire. Or la politique a toujours deux aspects souvent trs-diffrents: un aspect extrieur, sur lequel le vulgaire juge par les apparences; un aspect intrieur et intime, sur lequel les hommes d'lite jugent sur les ralits. Il faut, si l'on crit surtout l'histoire des pays de libert, avoir t ml aux assembles populaires, avoir mont aux tribunes, avoir prouv la porte de la parole des ministres, des orateurs, des tribuns, des dmagogues, sur l'oreille et sur les passions des multitudes; il faut connatre par quels enthousiasmes, par quels engouements, par quels intrts et par quelles intrigues se groupent et se dissolvent, dans une assemble dlibrante, les partis qui donnent ou qui retirent la majorit aux gouvernements. Et il faut, si l'on crit de la guerre, ou l'avoir faite soi-mme, ou l'avoir tudie jusque dans ses dernires minuties avec les hommes du mtier, pour dcerner avec justice le blme ou la gloire dans la dfaite ou dans la victoire. Ceci est la partie la plus problmatique de l'historien, car la victoire est souvent plus dans l'arme que dans le gnral; victoire et hasard sont deux mmes mots dans la langue des batailles. Il faut tre philosophe, ou tout au moins honnte homme, car toute histoire digne de ce nom doit tre un cours de morale en action. Les faits ne sont que des faits, c'est--dire des brutalits de la fortune, de la force et du hasard. Le sens moral des faits est dans la moralit historique de l'crivain. Le mot fameux de Mirabeau: _La petite morale tue la grande_, est le sophisme d'un ambitieux. Il n'y a pas deux morales, parce qu'il n'y a pas deux consciences dans l'homme; il n'y en a qu'une. Cette conscience ne change pas de nature en s'appliquant aux grandes choses de la politique; elle s'agrandit, voil tout. Au lieu d'embrasser la vie d'un individu, elle embrasse la vie d'un empire. C'est de la vertu grandes proportions, mais c'est toujours de la vertu, et la plus ncessaire des vertus, puisque c'est la vertu publique. IV Il faut enfin que l'historien soit homme d'tat, diplomate rompu par la thorie, et s'il se peut par la pratique, toutes les questions intrieures ou extrieures qui intressent la dignit, la grandeur honnte et la scurit de son pays; car, s'il ne connat pas ces questions, comment les jugera-t-il bien ou mal servies ou desservies dans les actes diplomatiques, lgislatifs, militaires, des rois, des empereurs ou des ministres dont il raconte les actes? Des vues politiques droites, tendues et justes, sont une des qualits indispensables de l'crivain. Voil, selon nous et selon tout le monde, les conditions si rares et si leves que l'histoire bien faite exige du grand historien. Sans cela vous avez un annaliste, un compilateur d'vnements et de dates, mais un historien, non. Son histoire ne sera qu'un registre. V Eh bien! nous le disons sans faveur comme nous le pensons sans partialit, M. Thiers, par une prdestination heureuse pour son pays et pour lui-mme, nous parat avoir t dou par la nature d'abord, par sa vie ensuite, de la plupart de ces qualits natives ou acquises qui doivent constituer l'historien minent d'une grande page du livre du monde. Nous disons d'avance, avec la mme franchise, que ces qualits n'existent pas pour nous dans son premier livre de l'_Histoire de la Rvolution_, livre superficiel et jeune, o rien n'est pes, o rien n'est approfondi, o rien n'est senti, o rien n'est peint; espce d'estampe mal colorie de l'esprit, des choses, des hommes de la Rvolution franaise, semblable ces portraits de fantaisie que l'on colporte la foule sur nos places publiques, et qu'on lui donne pour l'image de ses grands capitaines, de ses grands orateurs ou de ses grands vnements. Mais M. Thiers a prodigieusement grandi depuis ce temps-l. Il est de la race de ces hommes qu'il ne faut pas prendre au premier mot, mais dont il faut attendre le dveloppement intellectuel, politique et moral, dveloppement qui ne s'arrte plus en eux qu' la mort; hommes qui grandiraient toujours en intelligence, en sagacit, en talent, si Dieu n'avait pas mis leur dveloppement les bornes de leur existence ici-bas. Il a eu ensuite toutes les conditions extrieures qui sont ncessaires au rle d'historien: ministre, orateur, chef de parti assistant toutes les pripties du drame de son temps et celles de son propre drame. VI On s'tonnera peut-tre de cette apprciation si leve, sous notre plume, d'un esprit dont nous avons t spar, pendant toute notre vie politique, par des dissentiments profonds d'opinions ou par des dissensions de situation politique plus irrconciliables encore; mais deux choses ont toujours domin en nous ces antipathies fugitives d'opinion ou de parti; ces deux choses sont l'attrait pour la justesse d'esprit et la passion pour le talent. Or, cette justesse d'esprit et ce talent dans la parole et dans l'action, nous les avons toujours reconnus et aims mme dans nos adversaires. Personne, selon nous, ne les possde de notre temps un plus haut degr que M. Thiers. Ajoutons, aux motifs de cet attrait involontaire en nous, deux qualits galement distinctives de cette riche nature, qualits par lesquelles M. Thiers se dessine entre tous ses contemporains. L'une, c'est la merveilleuse activit d'un esprit dispos, sans lassitude comme sans effort, qui le mouvement est aussi ncessaire que l'air qu'il respire, et qui, plutt que de ne pas agir, agirait mme avec la lgret du lige et l'irrflexion de la plume. C'est un esprit grave quand il le faut, mais jamais lourd. C'est aussi le caractre le plus leste et le plus lastique qui ait jamais rebondi d'un ple l'autre dans la sphre de la pense ou de l'action. La seconde de ces qualits, c'est la cordialit, c'est--dire cette ouverture de coeur qui ne sait pas contenir la haine, et qui laisse vaporer la colre aprs le combat, comme la fume aprs le feu sur le champ de bataille. Prsomptueux peut-tre, mais jamais pdant; bien suprieur en cela ces caractres gourms chez qui la satisfaction d'eux-mmes est une hostilit envers tout ce qui prime, et qui, ne se sentant pas assez au large dans leur talent rel, croient ajouter, par leur orgueil, ce qui manque leur nature. Nous ne voulons pas dire qu'il n'y ait pas une lgitime confiance en soi-mme dans M. Thiers; quel est l'homme qui ne s'exagre pas un peu quand il se compare? mais il y a une bonhomie de supriorit qui est la grce de la prsomption. On la pardonne, parce qu'elle est nave comme toute grce et qu'elle n'humilie personne en s'exaltant elle-mme. Cet attrait pour le talent et cet attrait pour la cordialit de caractre sont les deux aimants qui m'ont toujours attir vers M. Thiers, quoiqu' la distance de deux ples qui ne se sont jamais rapprochs. Ah! combien n'ai-je pas regrett souvent, en l'coutant ou en le lisant, que les convenances mutuelles et que le respect extrieur pour nos opinions m'empchassent d'admirer de plus prs une si belle intelligence, et qu'un tel homme vct quatre pas de moi sans que je jouisse satit de son entretien! Nous nous croyons donc dans d'excellentes conditions d'impartialit pour tudier avec vous ce livre; et si le plaisir est dj un jugement anticip, nous pouvons laisser prjuger d'avance le ntre, car nous avons lu cinq fois cette histoire depuis la premire page jusqu'au dernier mot, et n'avons jamais ferm le volume qu'avec ce regret et avec ce dboire qu'on prouve en quittant trop tt le commerce d'un grand esprit. VII Cela dit, voyons d'abord dans quel systme historique M. Thiers a crit son livre. Ce systme, il l'expose tout entier lui-mme dans un AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR qu'il a insr dans son douzime volume. On a dit qu'il avait crit cet Avertissement _aprs coup_, dans l'intention mesquine de rabaisser ses rivaux en histoire et de revendiquer pour lui seul le mrite du grand historien, l'intelligence. Nous n'en croyons rien: la jalousie est une petitesse et une gaucherie. Nous n'avons jamais reconnu ni petitesse ni gaucherie dans l'esprit de cet homme d'tat et de cet crivain; ce ne sont pas l les dfauts que ses ennemis eux-mmes plucheront dans sa rare nature. D'ailleurs ce systme historique, prconis comme exclusif par M. Thiers dans cet Avertissement, est trop conforme son individualit intellectuelle pour tre en lui une thorie de circonstance. Ce systme qui rapporte tout l'intelligence est l'homme mme. Tel historien, telle histoire. Il n'y a pas d'oeuvre de l'esprit dans laquelle l'homme se confonde plus avec ce qu'il crit. Nous croyons donc le systme historique de M. Thiers sincre. Nous allons le lui laisser exposer lui-mme, ici, dans de belles pages, et nous vous dirons ensuite dans quelle mesure nous l'approuvons, dans quelle mesure nous le combattons. Lisez d'abord l'Avertissement. VIII Je me suis avec confiance, dit M. Thiers, livr aux travaux historiques ds ma jeunesse, certain que je faisais ce que mon sicle tait particulirement propre faire. J'ai consacr crire l'histoire trente annes de ma vie, et je dirai que, mme en venant au milieu des affaires publiques, je ne me sparais jamais de mon art, pour ainsi dire. Lorsqu'en prsence des trnes chancelants, au sein d'assembles branles par l'accent de tribuns puissants ou menaces par la multitude, il me restait un instant pour la rflexion, je voyais moins tel ou tel individu passager, portant un nom de notre poque, que les ternelles figures de tous les lieux et de tous les temps, qui Athnes, Rome, Florence, avaient agi autrefois comme celles que je voyais se mouvoir sous mes yeux... L'observation assidue des hommes et des vnements, ou, comme disent les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas; il faut un certain don pour bien crire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit, l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je rpondrai qu'il serait bien dsirable d'avoir tous ces dons la fois, et que toute histoire o se montre une seule de ces qualits rares est une oeuvre apprciable et hautement apprcie des gnrations futures. Je dirai qu'il y a, non pas une, mais vingt manires d'crire l'histoire, qu'on peut l'crire comme Thucydide, Xnophon, Polybe, Tite-Live, Salluste, Csar, Tacite, Commines, Guichardin, Machiavel, Saint-Simon, Frdric le Grand, Napolon, et qu'elle est ainsi suprieurement crite, quoique trs-diversement. Je ne demanderais au Ciel que d'avoir fait comme le moins minent de ces historiens pour tre assur d'avoir bien fait et de laisser aprs moi un souvenir de mon phmre existence. Chacun d'eux a sa qualit particulire et saillante: tel narre avec une abondance qui entrane; tel autre narre sans suite, va par saillies et par bonds, mais, en passant, trace en quelques traits des figures qui ne s'effacent jamais de la mmoire des hommes; tel autre enfin, moins abondant ou moins habile peindre, mais plus calme, plus discret, pntre d'un oeil auquel rien n'chappe dans la profondeur des vnements humains, et les claire d'une ternelle clart. De quelque manire qu'ils fassent, je le rpte, ils ont bien fait. Et pourtant n'y a-t-il pas une qualit essentielle, prfrable toutes les autres, qui doit distinguer l'historien, et qui constitue sa vritable supriorit? Je le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette qualit, c'est l'intelligence. Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et, l'appliquant seulement aux sujets les plus divers, je vais tcher de me faire entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme d'tat, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit, parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, parce que celui qui en parat dou saisit sur-le-champ ce qu'on lui dit, voit, entend demi-mot; comprend, s'il est enfant, ce qu'on lui enseigne; s'il est ouvrier, l'oeuvre qu'on lui donne excuter; s'il est homme d'tat, les vnements, leurs causes, leurs consquences; devine les caractres, leurs penchants, la conduite qu'il faut en attendre, et n'est surpris, embarrass de rien, quoique souvent afflig de tout. C'est l ce qui s'appelle l'intelligence, et bientt, la pratique, cette simple qualit, qui ne vise pas l'effet, est de plus grande utilit dans la vie que tous les dons de l'esprit, le gnie except, parce qu'il n'est, aprs tout, que l'intelligence elle-mme, avec l'clat, la force, l'tendue, la promptitude. C'est cette qualit applique aux grands objets de l'histoire qui, mon avis, est la qualit essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle existe, amne bientt sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de la nature on joigne l'exprience, ne de la pratique. En effet, avec ce que je nomme l'intelligence on dmle bien le vrai du faux, on ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de l'histoire; on a de la critique; on saisit bien le caractre des hommes et des temps, on n'exagre rien, on ne fait rien de trop grand ou trop petit, on donne chaque personnage ses traits vritables; on carte le fard, de tous les ornements le plus malsant en histoire, on peint juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie, administration, guerre, marine, on met ces objets si divers la porte de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur gnralit intelligible tous; et, quand on est arriv ainsi s'emparer des nombreux lments dont un vaste rcit doit se composer, l'ordre dans lequel il faut les prsenter, on le trouve dans l'enchanement mme des vnements; car celui qui a su saisir le lien mystrieux qui les unit, la manire dont ils se sont engendrs les uns les autres, a dcouvert l'ordre de narration le plus beau, parce que c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les grandes scnes de la vie des nations, il mle fortement le tout ensemble, le fait succder avec aisance et vivacit; il laisse au fleuve du temps sa fluidit, sa puissance, sa grce mme, en ne forant aucun de ses mouvements, en n'altrant aucun de ses heureux contours; enfin, dernire et suprme condition, il est quitable, parce que rien ne calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je ne dirai pas qu'elle fait tomber toute svrit, car ce serait un malheur; mais, quand on connat l'humanit et ses faiblesses, quand on sait ce qui la domine et l'entrane, sans har moins le mal, sans aimer moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laiss aller au mal par les mille entranements de l'me humaine, et on n'adore pas moins celui qui, malgr toutes les basses attractions, a su tenir son coeur au niveau du bon, du beau et du grand. L'intelligence est donc, selon moi, la facult heureuse qui, en histoire, enseigne dmler le vrai du faux, peindre les hommes avec justesse, claircir les secrets de la politique et de la guerre, narrer avec un ordre lumineux, tre quitable enfin, en un mot tre un vritable narrateur. L'oserai-je dire? Presque sans art, l'esprit clairvoyant que j'imagine n'a qu' cder ce besoin de conter qui souvent s'empare de nous et nous entrane rapporter aux autres les vnements qui nous ont touch et il pourra enfanter des chefs-d'oeuvre... L'intelligence complte des choses en fait sentir la beaut naturelle, et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien retrancher, et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans leur exacte reproduction... L'histoire, ajoute-t-il, c'est le portrait... Pour les rendre que faut-il? Les comprendre... C'est la profonde intelligence des choses qui conduit cet amour idoltre du vrai que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour de la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien au-dessus d'elle. En posie on choisit, on ne change pas la nature; en histoire on n'a pas mme le droit de choisir, on n'a que le droit d'ordonner. Si dans la posie il faut tre vrai, bien plus vrai encore il faut tre en histoire. Vous prtendez tre intressant, dramatique, profond, tracer de fiers portraits qui se dtachent de votre rcit comme d'une toile et se gravent dans la mmoire, ou des scnes qui meuvent; eh bien! tenez pour certain que vous ne serez rien de tout ce que vous prtendez tre, que vos rcits seront forcs, vos scnes exagres, et vos portraits de pures acadmies. Savez-vous pourquoi? Parce que vous vous serez proccup du soin d'tre ou dramatique ou peintre. Au contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'tre exact; tudiez bien un temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualits, leurs vices, leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis appliquez-vous les rendre simplement.... Si, pour systmatiser vos rcits, vous n'avez pas cherch les grouper arbitrairement, si vous avez bien saisi leur enchanement naturel, ils auront un entranement irrsistible, celui d'un fleuve qui coule travers les campagnes. Il y a sans doute de grands et petits fleuves, des bords tristes ou riants, mesquins ou grandioses. Et pourtant, regardez toutes les heures du jour, et dites si tout fleuve, rivire ou ruisseau ne coule pas avec une certaine grce naturelle; si, tel moment, en rencontrant tel coteau, en s'enfonant l'horizon derrire tel bouquet de bois, il n'a pas son effet heureux et saisissant? Ainsi vous serez, quelque soit votre sujet, si aprs une chose vous en faites venir une autre, avec le mouvement facile, et tour tour paisible ou prcipit de la nature. Maintenant, aprs une telle profession de foi, ai-je besoin de dire quelles sont en histoire les conditions du style? J'nonce tout de suite la condition essentielle, c'est de n'tre jamais ni aperu ni senti. On vient tout rcemment d'exposer aux yeux merveills du public, parmi les chefs-d'oeuvre de l'industrie du sicle, des glaces d'une dimension et d'une puret extraordinaires, devant lesquelles les Vnitiens du quinzime sicle resteraient confondus, et travers lesquelles on aperoit, sans la moindre attnuation de contour ou de couleur, les innombrables objets que renferme le palais de l'Exposition universelle. J'ai entendu des curieux stupfaits, n'apercevant que le cadre qui entoure ces glaces, se demander ce que faisait l ce cadre magnifique, car ils n'avaient pas aperu le verre. peine avertis de leur erreur, ils admiraient le prodige de cette glace si pure. Si, en effet, on voit une glace, c'est qu'elle a un dfaut, car son mrite c'est la transparence absolue. Et M. Thiers termine par ce beau rsum cette glorification de l'intelligence en faisant de l'intelligence et de la justice une mme qualit dans l'historien, ce qui est vrai sans doute pour lui, mais certes pas pour les autres; car Machiavel tait fort intelligent, mais nul ne lui a donn l'loge d'tre juste. La conscience seule peut tre juste. Il ajoute: Si j'prouve une sorte de honte la seule ide d'allguer un fait inexact, je n'en prouve pas moins la seule ide d'une injustice envers les hommes. Quand on a t jug soi-mme, souvent par le premier venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les vnements, ni les questions sur lesquelles il prononait en matre, on ressent autant de honte que de dgot devenir, un juge pareil. Lorsque des hommes ont vers leur sang pour un pays souvent bien ingrat, quand d'autres pour ce mme pays ont consum leur vie dans les anxits dvorantes de la politique, l'ambition ft-elle l'un de leurs mobiles, prononcer d'un trait de plume sur le mrite de leur sang ou de leurs veilles, sans connaissance des choses, sans souci du vrai, est une sorte d'impit! L'injustice pendant la vie, soit! les flatteurs sont l pour faire la contre-partie des dtracteurs, bien que pour les nobles coeurs les inanits de la flatterie ne contre-balancent pas les amertumes de la calomnie; mais, aprs la mort, la justice au moins, la justice sans adulation ni dnigrement, la justice, sinon pour celui qui l'attendit sans l'obtenir, au moins pour ses enfants! Mais qui peut se flatter en histoire de tenir les balances de la justice d'une main tout fait sre? Hlas! personne, car ce sont les balances de Dieu dans la main des hommes! IX Cette belle thorie de l'intelligence, comme qualit premire et fondamentale de l'historien, est trop sense pour que nous n'en reconnaissions pas la justesse. Cependant l'histoire n'est-elle qu'intelligence? M. Thiers ne le dit pas, mais il fait tellement prdominer ce culte de l'intelligence dans sa thorie, comme l'intelligence prdomine en lui et dans son livre, que cette qualit absorbe videmment dans son intention toutes les autres.--Raisonnons cependant. C'est l un systme historique excellent pour l'_histoire technique_. L'histoire technique est incontestablement le penchant de M. Thiers; nul ne l'crivit jamais aussi lumineuse que lui. Ce genre d'histoire a son mrite quand il ne s'agit pour l'historien que de bien regarder et de bien faire voir les faits; mais regarder ce n'est ni sentir ni juger: le regard n'est pas un sentiment, le regard n'est pas un jugement; le regard n'est qu'une perception presque indiffrente, et, s'il est permis de se servir d'une expression souvent cite depuis que M. Royer-Collard en a enrichi la langue philosophique: _Ceci est brutal comme un fait_, nous dirions que le regard participe de la brutalit du fait quand il ne s'lve pas au-dessus du fait pour le sentir dans le coeur et pour le juger dans la conscience. L'intelligence, facult pour ainsi dire neutre et indiffrente, qui sufft l'_histoire technique_, ne suffit donc nullement la grande histoire. L'histoire technique montre seulement les objets; la grande histoire les montre, les vivifie et les caractrise. Toutes les histoires techniques de l'univers ne donneront pas un atome de moralit l'espce humaine. Pour nous servir de la belle et juste comparaison de M. Thiers quand il parle du style et qu'il le compare une glace, glace d'autant plus parfaite, dit-il, qu'elle se borne rflchir avec plus de fidlit les objets, sans les colorier de teintes empruntes sa propre surface, nous dirons que c'est rabaisser l'intelligence que de l'assimiler un miroir inerte. Une glace est l'intelligence de la matire. Dans l'ordre matriel, le miroir doit se borner, en effet, rflchir et reproduire avec une fidlit neutre les objets; mais, dans l'ordre intellectuel et moral, le miroir, qui est l'me vivante de l'homme, doit non-seulement reproduire, il doit penser, il doit sentir, il doit juger ce qu'il reproduit. Ce n'est qu' cette condition que l'historien est un homme, ce n'est qu' cette condition qu'il fait penser, sentir, juger son lecteur. Avec l'intelligence seule il est une glace; avec la pense, le sentiment, la conscience, le jugement, il est un historien. Qu'aurait dit Tacite, le plus rellement intelligent des historiens, parce qu'il est le plus mu, le plus passionn et le plus vertueux des hommes, s'il avait lu cette thorie froide de M. Thiers, qui conteste l'histoire sa passion, sa conscience, son indignation, son enthousiasme, et tout ce que Tacite appelle avec raison l'loquence du rcit? Tacite aurait cess d'tre Tacite, il aurait bris sa plume, puisqu'on lui commandait de briser son coeur, sa conscience, son jugement sur le monde romain qu'il raconte, et, la place du plus loquent et du plus color des historiens, le monde n'aurait eu qu'un nomenclateur technique, un miroir inerte, qui n'aurait pas mme eu le droit de har la tyrannie, la dmence, la servilit, la boue et le sang qu'il aurait rflchis dans sa mtallique et immorale limpidit d'intelligence. Ce n'est pas l la pense de M. Thiers, nous le savons bien, mais c'est l o conduirait sa thorie historique de l'intelligence suprieure tout dans le rcit des vnements humains. L'intelligence, selon nous, n'est ni suprieure ni infrieure dans l'histoire: elle est ncessaire; mais l'motion qui fait sentir, la pense qui fait rflchir, et la conscience qui fait juger, ne sont ni plus ni moins ncessaires que l'intelligence. Avec l'intelligence seule vous avez le _fait_, que M. Thiers semble prfrer tout; avec l'intelligence, l'motion, la pense, la conscience et le talent de bien crire, vous aurez la grande histoire. Polybe d'un ct; Tacite de l'autre, choisissez! Le monde a dj choisi. Aprs ces observations, rendues indispensables par l'avertissement historique de M. Thiers, entrons largement dans l'exposition, dans l'admiration et dans la critique de ce magnifique monument du Consulat et de l'Empire. Ici, comme cela se rencontre souvent en littrature, l'excution est bien suprieure la thorie. C'est le systme qui parle, tandis que dans l'excution c'est la nature qui agit. La nature, dans M. Thiers, est bien suprieure au systme. Il a fait le systme avec sa volont; il a fait son histoire avec sa nature. X Cependant il y a dans cette belle nature de M. Thiers un lment qu'il se vante d'avoir un haut degr, un lment dont il s'excuse quelquefois avec habilet, dont il se loue souvent lui-mme avec orgueil; lment qui est, selon nous et selon le bon sens, une bonne condition pour la popularit, une mauvaise condition pour la grande histoire. Cet lment de la nature de M. Thiers, c'est l'excs de nationalisme; c'est une espce de patriotisme littraire qui compte la patrie pour tout et le monde pour peu; c'est, en consquence, un engouement irrflchi de militarisme empanach, qui, voyant toujours le droit o est la patrie, et la patrie travers la fume de tous les champs de bataille, quelque distance qu'ils soient de nos frontires, s'enivre non comme un historien, mais comme un combattant, de poudre et de gloire, ne voit plus dans la nation qu'une arme, et dans le chef d'arme qu'un matre du monde par droit de discipline et de victoire. On a dit de Buffon qu'il crivait l'histoire naturelle avec des manchettes; on dirait presque de M. Thiers qu'il crit l'histoire nationale avec une plume arrache au plumet d'un grenadier. Ce n'est plus l l'_histoire morale_ dont nous parlions tout l'heure, c'est l'histoire populaire, c'est l'histoire soldatesque, c'est l'histoire crite sur l'afft d'un canon, au point de vue de la vanit nationale et non au point de vue de la justice universelle; c'est, selon nous, un point de vue trs-incomplet. Si, quand il s'agit de dfendre ou d'honorer sa patrie, on ne saurait tre trop national, il n'en est pas de mme quand il s'agit de la juger. On est solidaire du salut de la patrie, on n'est pas solidaire de ses fautes, pas mme de ses vanits, encore moins de ses crimes. Dans l'action on doit combattre jusqu' la mort pour son pays; dans le jugement historique on ne doit crire que pour le bon droit, la vrit, la justice. Le patriote a une patrie; l'historien en a une comme homme, il n'en a point comme historien. Qu'il jouisse avec un lgitime orgueil des exploits de ses compatriotes sur le champ de bataille, c'est bien; mais si ces exploits lui blouissent les yeux jusqu' lui faire oublier le droit aussi sacr et la valeur souvent gale des autres peuples, ce n'est plus de l'histoire, c'est de l'injustice patriotique et de la jactance nationale. Cette faiblesse de M. Thiers pour tout ce qui porte le nom, le coeur, le drapeau franais, contribuera sans doute la vogue militaire de son livre dans son temps et dans son pays; mais cette noble faiblesse ne contribuera pas, dans l'avenir, l'universalit d'estime que ce livre mrite et qu'il obtiendra sous d'autres rapports. Le patriotisme militaire du patriote fera qu'on se dfiera de l'historien. Un pareil livre, pour tre universel et ternel, doit tre cosmopolite. L'univers n'est ni franais, ni russe, ni anglais, ni espagnol, ni germain; il est l'univers. L'historien doit cesser d'tre exclusivement Franais, il doit se faire universel comme son sujet. Cette mme faiblesse de M. Thiers pour la gloire militaire de sa patrie, patrie qu'il ne voit trop souvent que dans ses armes, a d lui donner de bonne heure une faiblesse enthousiaste pour le chef de ces armes, Napolon. Ceci peut tre une prvention, mais ce n'est pas un malheur. Tout historien doit aimer son hros; nous ne reprochons pas M. Thiers d'aimer Napolon, mais de l'aimer aux dpens de la vrit, de la moralit, de la libert et de la justice. Nous n'aurons que trop souvent, dans ce commentaire, montrer combien cet amour pour l'homme du sicle fait pallier M. Thiers ses fautes, toutes les fois que ses fautes ne finissent pas par un dsastre. Le succs ferme trop souvent les yeux de M. Thiers sur les fautes ou sur les attentats des heureux. C'est un crivain complice de la fortune; il ne reconnat le tort que quand le tort est puni par le revers. Cependant il y a aussi de grandes et svres justices faites par l'historien dans ce livre; mais ces justices semblent plutt s'exercer sur l'insuccs que sur l'immoralit des actes. Nous allons justifier ce reproche par beaucoup d'exemples. Ces observations prliminaires jetes en courant, lisons et admirons. XI L'histoire commence en 1799. M. Thiers, avec un bonheur qui pourrait s'appeler galement une habilet, esquive la question dlicate et controverse du 18 brumaire, cette usurpation main arme de la force sur le droit, de la violence militaire sur la lgitimit nationale. Il suppose son hros absous par le succs, par le consentement tacite de la France, et par la gloire de son consulat et de son empire, pour touffer le murmure de la conscience publique sous les acclamations de l'arme. M. Thiers se hte de nous prsenter l'attentat accompli et d'craser d'un odieux mpris le gouvernement de la rpublique modre sous la Directoire. M. Thiers, on le voit, applaudit lui-mme de l'esprit et du coeur cet heureux attentat du 18 brumaire. Nous comprenons ses motifs: M. Thiers est, dans tous ses crits, dans tous ses discours, dans toute sa politique, un rvolutionnaire nominal et un monarchiste trs-dcid. Le 18 brumaire devait donc lui plaire, car c'tait de la dictature prlude de la monarchie. Nous ne nions pas la ncessit et la lgitimit de la dictature dans certaines occurrences extrmes de la vie des peuples en rvolution, mais ici c'tait de la dictature usurpe au lieu de la lgitime dictature donne pour son salut par une nation. C'tait une arme arbitrairement personnifie par un jeune guerrier tirant le sabre du fourreau et disant la nation, bien ou mal constitue: Effacez-vous, j'entre seul en scne! La Constitution, c'est moi! Vous vous appelez le droit, je m'appelle l'audace; le sabre jugera! Mais, c'est moi qui tiens le sabre! XII Qu'un tel acte et qu'un tel langage fussent louables ou seulement innocents dans un jeune gnral qui n'avait reu mandat ni de l'arme ni du peuple, et qui, aprs avoir reu son commandement du Directoire et des pouvoirs constitus, sduisait les ambitieux et tournait contre le gouvernement la force que le gouvernement lui avait confie pour le dfendre; qu'un tel acte et un tel langage fussent louables ou innocents, disons-nous, c'est ce que nous ne voulons pas discuter ici avec M. Thiers ni avec la France. On pourra dire tant qu'on voudra que ce fut un beau fait, mais nul ne sera assez dnu de scrupule pour dire que ce fut un acte honnte et lgitime. L'esprit a pu en tre bloui, mais il n'y a pas une conscience qui n'en ait t trouble et inquite jusqu' la fin de ce forfait heureux. Eh bien! nous ne ferons sur le 18 brumaire qu'une seule observation M. Thiers; cette observation est de celles qui lui plaisent: une observation de fait, et non de droit. Supposez, lui dirons-nous, que Bonaparte, au lieu de violer, le sabre la main, le 18 brumaire, les pouvoirs, la reprsentation telle quelle, la constitution libre de son pays, pour saisir la dictature consulaire; supposez que Bonaparte et attendu que le prestige croissant de ses talents et le mouvement spontan de l'opinion lui eussent confi le gouvernement des conditions de force, mais de mesure et de limites dans la force, que serait-il rsult pour la France et pour Bonaparte lui-mme de cette origine lgale et nationale de son pouvoir? Il en serait rsult que Bonaparte, fortifi et maintenu tout la fois par les conditions constitutionnelles imposes son caractre et son autorit, aurait t forc de rpondre au pays de ses actes, au lieu de ne rpondre qu' lui-mme des caprices et des tmrits de son gnie; il en serait rsult que toute la gloire ncessaire la France aurait t acquise et que la gloire folle lui aurait t pargne; il en serait rsult que Marengo et Austerlitz auraient illustr nos armes, mais que Moscou, Leipsick, Waterloo n'auraient pas attrist nos drapeaux et fait envahir notre territoire; enfin il en serait rsult que la France se serait servie d'un grand homme, au lieu qu'un grand homme se servit jusqu' l'puisement et jusqu' l'asservissement de la France. Tous les excs, toutes les ambitions, toutes les dmences de gloire que M. Thiers reproche svrement Napolon dans les annes de dcadence de sa fortune auraient t prvenus ou modrs par cette seule combinaison de l'innocence de son pouvoir. L'honntet de son origine, un vote au lieu d'un attentat, une loi au lieu d'une pe au 18 brumaire, et toute la destine de l'Europe, de la France et de l'homme, tait change. M. Thiers voit que nous ne discutons avec lui le 18 brumaire que sur son terrain: le fait, et les consquences politiques et militaires du fait. Ceci tait ncessaire pour expliquer M. Thiers que, si Napolon, dont il absout l'ambition au 18 brumaire, devait se perdre et nous perdre lui-mme plus tard, c'tait non par faute de gnie, mais par faute d'un droit. Un droit, c'est une inviolabilit, mais un droit, c'est une limite. Il limite la fortune, mais aussi il limite la folie. Nous faisons donc un grand reproche moral et politique M. Thiers d'avoir jet au dbut de son histoire un voile d'amnistie et une pluie de lauriers sur la journe du 18 brumaire. Cette faute historique le poursuivra partout dans le cours de son rcit. On a beau ensevelir la conscience dans un drapeau de victoire, elle n'est pas tue, et elle se rveille toujours toutes les crises de l'existence du soldat qui lui a port un coup d'pe. XIII M. Thiers va de lui-mme au-devant de ce reproche dans cette belle page de son premier livre: C'est, dit-il, cette partie de notre histoire contemporaine que je vais raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont couls depuis que je retraais les annales de notre premire rvolution. Ces quinze annes, je les ai passes au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu s'couler un trne ancien et s'lever un trne nouveau; j'ai vu la Rvolution franaise poursuivre son invincible cours. Quoique les spectacles auxquels j'ai assist m'aient peu surpris, je n'ai pas la prtention de croire que l'exprience des hommes et des affaires n'et rien m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup appris, et d'tre ainsi plus apte, peut-tre, saisir et exposer les grandes choses que nos pres ont faites pendant ces temps hroques. Mais je suis certain que l'exprience n'a pas glac en moi les sentiments gnreux de ma jeunesse; je suis certain d'aimer, comme je les aimais, la libert et la gloire de la France. La gloire, oui! la libert, non! car nous dfions un homme sens de concilier l'amour mme trs-modr de la libert avec l'exaltation du despotisme militaire inaugur par la journe de brumaire. Que la France, sortie par sa propre force de la sanguinaire anarchie de 1793, et besoin, pour constituer l'ordre dans la libert, de concentrer son gouvernement multiple dans une main d'homme d'tat, magistrat, soldat ou dictateur, nous le reconnaissons comme M. Thiers; mais qu'elle et besoin de se dsavouer, de se mpriser, de se bafouer elle-mme, en invoquant contre ses pouvoirs lgaux le coup d'tat d'un soldat, et de lui livrer sa rvolution et ses principes de 1789 pour ne retrouver qu'une arme et une contre-rvolution sous le sabre, c'est ce que nous ne reconnatrons jamais. Une nation et une rvolution qui s'organisaient enfin d'un ct, un soldat et une contre-rvolution de l'autre, telle tait l'option pour la France, la veille de brumaire. M. Thiers se prononce pour le soldat, et il se dclare ami de la libert! Qu'il se comprenne lui-mme, nous n'en doutons pas; mais qu'il soit compris par l'avenir, nous en doutons. videmment il prend ici son parti, et il jette la rvolution modre, qui commenait ses sages rsipiscences, aux pieds d'une raction antilibrale et militaire, personnifie dans un soldat. Ce sera le sens de toute son histoire, ce n'est pas le ntre; de l d'invitables dissentiments entre l'esprit de cette histoire et l'esprit de notre commentaire. Nous pensons, nous, comme M. Thiers, que la Rvolution, qui avait eu son dbordement de dmagogie et de sang, devait rentrer dans son lit en se purifiant de toutes ses souillures; nous pensons comme lui aussi qu'une libert ne peut se fonder qu'en se modrant et en se donnant elle-mme de svres limites; mais nous pensons que la France, dj corrige par le spectacle et par le repentir de ses excs, tendait se donner elle-mme ces institutions et ces limites, et que, la refouler tout coup jusqu'au del des principes sains de 1789, c'tait lui faire perdre en un jour tout le terrain franchi en neuf ans de travail, et lui prparer pour l'avenir un second accs de rvolution pire que le premier. Voil, selon nous, le tort du 18 brumaire: il donnait la France une raction au lieu d'une modration, et un matre au lieu d'une constitution. XIV L'ascendant que le premier consul Bonaparte prit ds le premier jour de son consulat, non-seulement titre de vainqueur, mais titre d'administrateur, de ngociateur et d'homme d'tat, sur ses deux fantmes de collgues, Sieys et Roger-Ducos, est admirablement analys dans le premier livre. On sent que M. Thiers a disput lui-mme sur une autre scne l'ascendant que la volont, le talent, l'loquence donnent certains hommes sur des collgues moins rsolus la supriorit. Aucun autre historien ne pouvait pntrer plus avant dans l'esprit de ces triumvirs si ingaux de brumaire. Le coup d'oeil d'un homme expriment et habile peut seul sonder le fond de l'ambition et les rticences de l'habilet. Il y a l des scnes de haut comique qui donnent au lecteur la comdie de l'ambition sur une scne encore trempe de sang. Le premier rle est Bonaparte, jouant quelquefois l'indiffrence philosophique et le dgot des grandeurs pour menacer le monde d'une clipse de gnie et de force. On sent l un acteur inn, form par la nature et ayant devin l'exprience. Son gnie et son loquence sont aussi remarquables dans ses intrigues pour un fauteuil de prsident et pour les tactiques d'un cabinet que ses manoeuvres sur un champ de bataille. Le monde ne pouvait chapper une telle supriorit, servie par la fortune et par l'infriorit de tous les hommes avec lesquels il avait se mesurer; car il faut remarquer que Bonaparte, l'intrieur, n'avait se mesurer qu'avec des hommes gnralement mdiocres, lasss et uss par la Rvolution; l'chafaud, la mort naturelle, les proscriptions avaient fauch la France. La gnration des hommes politiques de 1799 tait dtrempe. Mirabeau, Vergniaud, Cazals, les monarchistes, les Girondins, les terroristes taient morts. Une nation n'a pas deux lites de caractres et de talents en dix ans. M. Thiers, selon nous, n'a pas assez remarqu cette circonstance. Bonaparte paraissait d'autant plus grand cette poque qu'il n'avait se mesurer avec personne. L'chafaud lui avait fait place. Le second rle est Sieys.--M. Thiers, avec une partialit dont nous ne comprenons pas les motifs, semble donner ce mtaphysicien tnbreux une sorte d'galit de gnie avec son jeune collgue. Le mtaphysicien tnbreux, tomb de l'glise dans le rgicide, mont de la Terreur dans le Directoire, et retomb du Directoire dans le Consulat, ne mrite pas tant d'honneur. Il avait de l'esprit, mais un esprit inapplicable aux ralits de la politique; c'tait ce qu'on appelle dans les affaires et dans les assembles publiques un logicien, c'est--dire un homme qui vit son aise dans le monde des ides, sans s'apercevoir que le monde des faits et le monde des ides se heurtent sans cesse et se contredisent ncessairement par la logique brutale des passions et des vnements, qui n'obit point la logique des coles. Il n'tait point loquent; il vivait depuis douze ans sur une brochure qui n'tait que le _lieu commun_ de la Rvolution. Son prestige tait dans son silence. Il avait cd, jusqu'au vote mort contre l'infortun Louis XVI, la terreur que lui inspirait la Montagne; il avait donn une tte royale pour sauver la sienne; il se taisait pour qu'on lui pardonnt de vivre. Il passait pour penser, et il rvait. Quand Sieys avait pressenti la chute du Directoire il avait ngoci d'avance avec Bonaparte; il avait masqu plutt que motiv sa trahison par la prtention de faire adopter au jeune gnral une constitution arbitraire, complique, chimrique, qui n'tait que le jeu d'esprit d'un mtaphysicien dsoeuvr. Comment M. Thiers prend-il au srieux un tel homme? Comment semble-t-il le prsenter l'histoire comme un rival dangereux au gnie de la jeunesse, de la force et du bon sens personnifi dans Bonaparte? C'est videmment, selon nous, un jeu de scne pour intresser le drame. Il fallait ici un prtendu antagoniste au premier consul pour donner au guerrier d'gypte le facile honneur des triomphes: M. Thiers a choisi Sieys. Il raconte avec la plus amusante priptie de dialogue la lutte ingale entre le fait et le rve, entre le hros et le logicien. Le logicien cde bientt au hros. Il s'crie: Nous avons un matre qui sait tout faire! Il se rsigne un rle effac pourvu qu'il soit lucratif. Bonaparte s'empare de tout le gouvernement et relgue avec un respect comique son collgue dans la prparation silencieuse d'une constitution mort-ne. Sieys en sortira destitu et consol par une munificence nationale honorifique de la terre de Crosne, rcompense de ses silences et compensation de ses chimres. XV L'analyse que M. Thiers daigne faire de la constitution de Sieys est pleine de sens politique et d'exprience anticipe, mais elle est un peu trop tendue; on n'analyse pas le nant, on souffle sur le rve, et tout est dit. Cette analyse, cependant, a ce mrite d'tre une excellente leon de politique relle en opposition avec la politique gomtrique et scolastique d'un de ces illumins du _Contrat social_ qui croient pouvoir appliquer les lois de la mcanique aux intrts moraux et aux passions des peuples. Bonaparte s'impatienta, la fin, de ces purilits savantes; il jeta dans un moule improvis quelques-uns des lments de la constitution de Sieys avec quelques lments emprunts aux constitutions existantes, et il en sortit pour les besoins de la circonstance la Constitution dite de l'an VIII (19 dcembre 1799). Un snat, un corps lgislatif, un tribunat, un pouvoir excutif des trois consuls, un conseil d'tat, mais surtout un homme investi d'une force d'opinion irrsistible pour faire jouer le mcanisme et pour le djouer s'il en tait gn dans son omnipotence, voil toute la Constitution de l'an VIII. Il faut reconnatre qu' ce moment la France n'en voulait pas d'autre. Elle tait dans une de ces priodes de lassitude qui suivent les grandes convulsions; alors les nations ne s'inquitent plus comment, mais par qui elles sont gouvernes. Le premier consul se choisit pour nouveaux collgues Cambacrs et Lebrun. Ce n'taient pas des rivaux possibles, c'taient des complices assurs. M. Thiers affecte de prendre trop au srieux Cambacrs, homme en qui le ridicule du caractre s'associait par gale portion avec la sagacit de l'esprit, excellent un rang secondaire, dans l'ombre, mais qui n'aurait jamais exist s'il n'avait t le second d'un grand homme. Quant au troisime consul, Lebrun, c'tait un homme de littrature politique et un homme d'affaires administratives d'un pass sans tache et d'une universelle capacit. Bien faire sans rien prtendre tait, tous les rangs et tous les postes, sa seule ambition. Le Snat avait pour attribution de nommer les membres du pouvoir lgislatif et du tribunat. On remplit le Corps lgislatif de tous les reprsentants fatigus des ides de l'Assemble constituante et peine revenus des terreurs de la Convention. Ces hommes puiss et assouplis ne demandaient que le repos et le silence. Il n'y avait plus assez de vie pour qu'il y et jamais des factieux. Le Tribunat fut compos des hommes plus jeunes qui conservaient plutt le _dcorum_ que la passion de la libert. Leur opposition, s'il y en avait, s'vaporerait en paroles; mais ces paroles taient sans danger en France dans ce moment, car elles taient sans chos. Rien ne rsonnait plus en France que le bruit des armes: c'tait l're des soldats. XVI Le premier besoin d'un gouvernement pacificateur au dedans afin d'tre redoutable au dehors tait une amnistie aux partis vaincus, une ngociation avec les partis encore en armes. On clt la liste des migrs, on prodigue les radiations et les restitutions de domaines non vendus ceux qui rentrent dans leur patrie. On essaye de traiter avec les chefs vendens; on sduit les uns, on dompte les autres: la Vende s'teint. M. Thiers, dans une rapide revue de l'Europe passe par un esprit juste et fin, dvoile la scne diplomatique et militaire o son hros va bientt agir. Bonaparte, pour rpondre au voeu du pays, affecte un dsir de paix qui ne pouvait pas tre dans sa pense, car il n'tait pas dans son intrt. Il crit avec ostentation des lettres conciliantes au roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne; en attendant les rponses, il organise le systme administratif que nous voyons encore aujourd'hui, systme plus simple que parfait, n de lui-mme, de la destruction des provinces et de la division en dpartements, oeuvre de l'Assemble constituante. Enfin il s'tablit aux Tuileries avec ses deux collgues, comme pour faire pressentir la monarchie jusque par les murailles. Lebrun y entra; Cambacrs, plus prvoyant, refusa de s'y installer. C'est une faute, dit-il Lebrun, d'aller nous loger aux Tuileries; cela ne nous convient pas, nous. Bonaparte voudra bientt y loger seul. Mieux vaut n'y pas entrer que d'en sortir! Le lendemain de cet acte d'installation pompeuse, Bonaparte dit son secrtaire: Eh bien! Bourrienne, nous voil donc aux Tuileries!... Maintenant il faut y rester. XVII Jusque-l, l'histoire de M. Thiers, quoique intressante et sagement pense, ne se distingue par aucune qualit de composition ou de style de tout ce qui a t crit sur cette grande poque. Le vritable mrite transcendant de cet crivain ne se rvle qu'au point o commencent les grandes affaires, les grandes ngociations, les grandes guerres. Aucun historien ancien ou moderne n'a si bien expos les affaires, si bien dml les ngociations, si bien compris les campagnes. C'est par excellence l'administrateur, l'ambassadeur, le tacticien dans l'historien. Au feu prs, qui ne manque pas son me, mais qui manque un peu son style, c'est l'historien des batailles. L'Angleterre et l'Autriche avaient lud les avances de paix faites avec clat par Bonaparte. C'taient deux fautes, comme M. Thiers le remarque avec justesse: c'tait donner au premier consul le prtexte de soulever la France contre une coalition qui se dclarait coalition mort; c'tait, de plus, donner au nouveau chef de la France l'occasion de concentrer son pouvoir et de devenir l'idole des armes et l'arbitre des victoires. Bonaparte, avec une adresse instinctive que lui commandait sa situation de consul, suprieure sa situation de gnral, profita merveilleusement de l'avantage que lui donnaient les ddains de l'Angleterre et les obstinations de l'Autriche. Il conut un plan de campagne que nous laissons exposer M. Thiers. La France avait deux armes: celle d'Allemagne, porte, par la runion des armes du Rhin et d'Helvtie, 130,000 hommes; celle de Ligurie, rduite 40,000 au plus. Il y avait dans les troupes de Hollande, de Vende et de l'intrieur, les lments pars, loigns, d'une troisime arme; mais une habilet administrative suprieure pouvait seule la runir temps, et surtout l'improviste, sur le point o sa prsence tait ncessaire. Le gnral Bonaparte imagina d'employer ces divers moyens comme il suit. Massna, avec l'arme de Ligurie, point augmente, secourue seulement en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre Gnes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'arme d'Allemagne, sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur tous les bords du Rhin, de Strasbourg Ble, de Ble Constance, des dmonstrations trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrire le rideau que forme ce fleuve, le remonter jusqu' Schaffhouse, jeter l quatre ponts la fois, dboucher en masse sur le flanc du marchal de Kray, le surprendre, le pousser en dsordre sur le haut Danube, le gagner de vitesse s'il tait possible, le couper de la route de Vienne, l'envelopper peut-tre, et lui faire subir l'un de ces dsastres mmorables dont il y a eu dans ce sicle plus d'un exemple. Si l'arme de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois pousser M. de Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi descendre le Danube, et l'loigner des Alpes de manire ce qu'il ne pt jamais y envoyer aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de dtacher son aile droite vers la Suisse, pour y seconder la prilleuse opration dont le gnral Bonaparte se rservait l'excution. La troisime arme, dite de rserve, dont les lments existaient peine, devait se former entre Genve et Dijon, et attendre l l'issue des premiers vnements, prte secourir Moreau s'il en avait besoin. Mais, si Moreau avait russi dans une partie au moins de son plan, cette arme de rserve, se portant, sous le gnral Bonaparte, Genve, de Genve dans le Valais, donnant la main au dtachement tir de l'arme d'Allemagne, passant ensuite le Saint-Bernard sur les glaces et les neiges, devait, parmi prodige plus grand que celui d'Annibal, tomber en Pimont, prendre par derrire le baron de Mlas occup devant Gnes, l'envelopper, lui livrer une bataille dcisive, et, si elle la gagnait, l'obliger mettre bas les armes... Cette arme du Rhin, poursuit l'historien militaire, quoique portant, comme les autres armes de la Rpublique, les haillons de la misre, tait superbe. Quelques conscrits lui avaient t envoys, mais en petit nombre, tout juste assez pour la rajeunir. Elle se composait, en immense majorit, de ces vieux soldats qui, sous les ordres de Pichegru, Klber, Hoche et Moreau, avaient conquis la Hollande, les rives du Rhin, franchi plusieurs fois ce fleuve et paru mme sur le Danube. On n'aurait pu dire sans injustice qu'ils taient plus braves que ceux de l'arme d'Italie; mais ils prsentaient toutes les qualits de troupes accomplies: ils taient sages, sobres, disciplins, instruits et intrpides. Les chefs taient dignes des soldats. La formation de cette arme en divisions dtaches, compltes en toutes armes et agissant en corps spars, y avait dvelopp au plus haut point le talent des gnraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des mrites gaux, mais divers. C'tait Lecourbe, le plus habile des officiers de son temps dans la guerre des montagnes, Lecourbe dont les chos des Alpes rptaient le nom glorieux; c'tait Richepanse, qui joignait une bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit bientt Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service qu'un lieutenant ait jamais rendu son gnral; c'tait Saint-Cyr, esprit froid, profond, caractre peu sociable, mais dou de toutes les qualits du gnral en chef; c'tait enfin ce jeune Ney, qu'un courage hroque, dirig par un instinct heureux de la guerre, avait dj rendu populaire dans toutes les armes de la Rpublique. la tte de ces lieutenants tait Moreau, esprit lent, quelquefois indcis, mais solide, et dont les indcisions se terminaient en rsolutions sages et fermes quand il tait face face avec le danger. La pratique avait singulirement form et tendu son coup d'oeil militaire. Mais, tandis que son gnie guerrier grandissait chaque jour au milieu des preuves de la guerre, son caractre civil, faible, livr toutes les influences, avait succomb dj et devait succomber encore aux preuves de la politique, que les mes fortes et les esprits vraiment levs peuvent seuls surmonter. Du reste, la malheureuse passion de la jalousie n'avait point encore altr la puret de son coeur et corrompu son patriotisme. Par son exprience, son habitude du commandement, sa haute renomme, il tait, aprs le gnral Bonaparte, le seul homme capable alors de commander cent mille hommes. On pressent ici le jugement svre que M. Thiers doit porter plus tard sur le gnral Moreau, le vrai rival en talent militaire et en popularit de Bonaparte. Mais, quelle que soit la faveur que les exploits, les disgrces de Moreau inspirent jusque-l pour ce Scipion de la Rpublique, on ne peut contester la justesse et la vigueur du jugement de M. Thiers sur ce gnral. Moreau n'tait qu'un grand homme de guerre, Bonaparte tait un grand homme de guerre et un grand homme de gouvernement. Moreau mme avait cess, depuis le 18 brumaire, d'tre irrprochable aux yeux de la vertu, de la libert et de la Rpublique, car il avait particip activement ce coup d'tat de l'arme contre la patrie civile. De son rival Bonaparte avait russi se faire un complice; de l toutes les fatales consquences qui firent descendre Moreau sans dignit et sans innocence du sommet de l'arme dans les bas fonds des conspirations avec Georges et Pichegru sur le banc d'un tribunal, et enfin dans les rangs de la coalition arme contre sa patrie. La probit se venge en conduisant pas pas d'une faute un crime. XVIII Il faut lire ici, sans en retrancher une ligne ou une manoeuvre, la campagne de Moreau au del du Rhin et le sige de Gnes soutenu par Massna. Par la puissance de l'esprit et par la puissance de l'tude, de la gographie, de la tactique, M. Thiers comprend tout et fait tout comprendre. Il n'y a pas une marche ou une contre-marche dans l'arme de Moreau en Allemagne qu'on ne suive du pas avec l'historien. Il n'y a pas un coup de fusil sur les remparts de Gnes qu'on n'entende retentir travers ce demi-sicle. C'est l la magie de la vrit dans l'crivain qui sait la retirer vivante des documents compulss par la patience. Il ressuscite pour l'ternit tout ce qu'il raconte. Une pareille histoire est l'pope de la vrit. M. Thiers, qui dnigre la posie, est un grand pote, d'autant plus grand qu'il fait parler les vnements au lieu de parler lui-mme. Il n'y a pas de parole aussi loquente que l'action qui parle. Il est regretter toutefois que, quand il prend la parole lui-mme pour rsumer ou pour rflchir, la pense soit trop souvent infrieure l'impression, et que le style, suffisant pour le rcit, soit insuffisant pour la majest de l'histoire; l'vnement y est tout entier, mais le contre-coup de l'vnement sur l'me n'y est pas assez senti ou du moins pas assez sonore. Or le lecteur a souvent besoin que l'crivain lui arrache le mot ou le cri de la circonstance qui gronde dans la poitrine, mais qui ne peut en sortir faute d'un sublime interprte. C'est ici qu'on regrette un _Tacite_, ce grand lyrique des grands vnements; mais ds qu'on reprend le rcit avec M. Thiers on ne regrette plus rien. Le passage des Alpes par Bonaparte est beau, mais exagr. On peut reprocher ici M. Thiers le dfaut contraire celui que nous lui reprochions plus haut, c'est--dire de rapetisser les impressions. Ici il les grandit dessein trs-au-dessus des proportions vraies de l'vnement. On croirait, lire ce passage des Alpes par quarante mille hommes et par quelques pices de canon, dans une saison favorable et sans ennemis pour disputer le chemin, que Bonaparte a fray le premier la route aux trente conqurants qui, depuis Annibal, Csar, Charlemagne, ont franchi les Alpes avec des armes trois fois plus nombreuses, des machines de guerre, de la cavalerie, et mme des lphants. Les Franais seuls ont gravi, descendu, regravi et redescendu neuf fois ce rempart soi-disant inaccessible pendant nos guerres pour le Milanais, pour le royaume de Naples et pour le Pimont. Un passage des Alpes est devenu, comme le passage du Rhin, une des oprations militaires les plus banales de la grande guerre. M. Thiers en a fait un prodige de conception et d'excution, un vritable pome de stratgie. C'est videmment un pome populaire destin faire des Alpes franchies sans obstacles un pidestal dans les nuages son hros. Quand on lit ce passage des Alpes dans les Mmoires des gnraux sans emphase de Napolon, et particulirement dans les Mmoires si exacts de Marmont, on cesse de s'extasier sur une marche bien calcule pour couper en deux l'arme autrichienne en Pimont, mais qui par elle-mme ne fut qu'une tape dans la neige fondue. Mais le tableau, quoique de fantaisie, est si pittoresque, si prcis, si bien color, si dramatique de dessin et de dtails, que, mme en rvoquant en doute sa vracit, on ne peut assez admirer sa perspective. Ici M. Thiers a t peintre de paysage plus que peintre d'histoire. Comme historien il exagre, comme peintre il charme. Il faut lui pardonner: c'est le passage des Alpes peint par Salvator Rosa. Il n'y manque, pour fanatiser l'oeil du peuple, que ce gnral questre franchissant au galop de son cheval aux jarrets tendus la cime des Alpes, comme dans le portrait de Bonaparte par David. L'intrt srieux et vraiment historique de la campagne ne commence qu'avec les oprations dans la plaine de l'Italie. Soit obscurit dans la topographie quand on ne lit pas la carte sous les yeux; soit confusion dans les marches et contre-marches des Autrichiens et des Franais qui prcdent et qui prparent la bataille de Marengo; soit incohrence de cette bataille elle-mme, qui ne fut qu'un hasard et une intempestivit pour le vainqueur, la campagne et la bataille de Marengo ne rpondent pas dans le rcit la grandeur des rsultats. Malgr la partialit de M. Thiers pour attribuer aux combinaisons de son hros ce qui fut l'effet de la valeur et de la fortune, on voit clairement que Bonaparte fut surpris l o il esprait surprendre; que la bataille, compltement perdue le matin, fut gagne le soir par Desaix et Kellerman, et que la victoire se donna d'elle-mme la fin du jour au lieu d'avoir t conquise par le gnie du gnral. Son nom tait si populaire alors qu'il en usurpa peu peu toute la gloire, et que la France la lui concda par habitude; mais l'histoire vraie ne la lui concdera pas si exclusivement. On voit par les bulletins successifs qu'il crivit lui-mme, qu'il corrigea aprs coup, qu'il effaa pour les corriger encore, tous les efforts qu'il eut faire pour drouter la gloire des noms de Desaix et de Kellerman, afin de la revendiquer toute sur lui-mme. Les Mmoires de Marmont et de Bourrienne sont curieux sur ces variations des bulletins du gnral de Marengo reprenant laborieusement avec la plume ce qu'il avait ce jour-l compromis par l'pe. Mais ce qui tait bien lui c'tait la campagne. Or la victoire n'tait que le dnoment de la campagne. La gloire de la journe lui sera justement conteste, la gloire de l'expdition lui appartiendra toujours. XIX Le retour du premier consul en France est dcrit avec l'enthousiasme de la victoire. Bonaparte n'y rapportait pas seulement un laurier, il y rapportait l'Italie. Avec un art de composition magistral, M. Thiers ne s'arrte qu'un instant considrer les effets de la bataille de Marengo sur l'opinion de la France; il reporte le regard et la pense sur l'Allemagne. Moreau y accomplit avec moins de promptitude, mais avec plus de science et de certitude, le second acte de la campagne de 1800. Pendant que les triomphes de Moreau amnent Paris les ngociateurs de l'Autriche pour traiter de la paix la faveur d'une suspension d'armes, l'historien traverse en esprit la Mditerrane et nous transporte en gypte, abandonne son sort par Bonaparte. De mme que l'historien a vit de juger le 18 brumaire au point de vue du devoir civil et de l'honneur militaire, de mme il prend ici le dpart furtif de Bonaparte d'Alexandrie pour un fait accompli. Il peint seulement de traits profonds la consternation et l'oscillation de l'arme d'gypte le lendemain de l'vasion de son gnral en chef. Un historien plus svre aurait discut avec lui-mme et avec ses lecteurs la moralit d'un pareil abandon de ses troupes par celui qui avait mission de les guider et de les sauver. Il tait trop vident que Bonaparte seul pouvait organiser et dfendre sa conqute, que son dpart laisserait l'expdition la merci des dissensions intestines, du dcouragement et des Anglais, et que Bonaparte se dchargeait ainsi sur ses compagnons d'armes d'une responsabilit qui pserait dsormais sur le hasard. Ces considrations n'chappent pas toutes M. Thiers lui-mme. Sa vive intelligence se colore, comme on va le voir, des impressions de l'arme; mais on va voir aussi qu'il les attnue en jetant sur cet abandon le prtexte complaisant du patriotisme et de la grande ambition. Qu'on lise les belles pages suivantes: Cette nouvelle causa dans l'arme une surprise douloureuse. On ne voulait d'abord pas y ajouter foi; le gnral Duga, commandant Rosette, la fit dmentir, n'y croyant pas lui-mme et craignant le mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint bientt impossible, et Klber fut officiellement proclam successeur du gnral Bonaparte. Officiers et soldats furent consterns. Il avait fallu l'ascendant qu'exerait sur eux le vainqueur de l'Italie pour les entraner sa suite dans des contres lointaines et inconnues; il fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que le regret de la patrie, et qui devient violente quand la distance, la nouveaut des lieux, des craintes fondes sur la possibilit du retour viennent l'irriter encore. Souvent, en gypte, cette passion clatait en murmures, quelquefois mme en suicides; mais la prsence du gnral en chef, son langage, son activit incessante faisaient vanouir ces noires vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-mme et occuper les autres, il captivait au plus haut point les esprits, et ne laissait pas natre ou dissipait autour de lui des ennuis qui n'entraient jamais dans son me. On se disait bien quelquefois qu'on ne reverrait plus la France, qu'on ne pourrait plus franchir la Mditerrane, maintenant surtout que la flotte avait t dtruite Aboukir; mais le gnral Bonaparte tait l; avec lui on pouvait aller en tous lieux, retrouver le chemin de la patrie ou se faire une patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de face. Aussi la nouvelle de son dpart fut-elle un coup de foudre. On qualifia ce dpart des expressions les plus injurieuses. On ne s'expliquait pas ce mouvement irrsistible de patriotisme et d'ambition qui, la nouvelle des dsastres de la Rpublique, l'avait entran retourner en France. On ne voyait que l'abandon o il laissait la malheureuse arme qui avait eu assez de confiance en son gnie pour le suivre. On se disait qu'il avait donc reconnu l'imprudence de cette entreprise, l'impossibilit de la faire russir, puisqu'il s'enfuyait, abandonnant d'autres ce qui lui semblait dsormais inexcutable. Mais se sauver seul, en laissant au del des mers ceux qu'il avait ainsi compromis, tait une cruaut, une lchet mme, prtendaient certains dtracteurs; car il en a toujours eu, et trs-prs de sa personne, mme aux poques les plus brillantes de sa carrire! Klber n'aimait pas le gnral Bonaparte et supportait son ascendant avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa prsence, il s'en ddommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et fantasque, Klber avait dsir ardemment prendre part l'expdition d'gypte pour sortir de l'tat de disgrce dans lequel on l'avait laiss vivre sous le Directoire; et maintenant il en tait aux regrets d'avoir quitt les bords du Rhin pour ceux du Nil. Il le laissait voir avec une faiblesse indigne de son caractre. Cet homme, si grand dans le danger, s'abandonnait lui-mme comme aurait pu le faire le dernier des soldats. Le commandement en chef ne le consolait pas de la ncessit de rester en gypte, car il n'aimait pas commander. Poussant au dchanement contre le gnral Bonaparte, il commit la faute, qu'on devrait appeler criminelle si des actes hroques ne l'avaient rpare, de contribuer lui-mme produire dans l'arme un entranement qui fut bientt gnral. son exemple tout le monde se mit dire qu'on ne pouvait plus rester en gypte et qu'il fallait tout prix revenir en France. D'autres sentiments se mlrent cette passion du retour pour altrer l'esprit de l'arme et y faire natre les plus fcheuses dispositions. Une vieille rivalit divisait alors et divisa longtemps encore les officiers sortis des armes du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient les uns les autres; ils avaient la prtention de faire la guerre autrement, et de la faire mieux, et, bien que cette rivalit ft contenue par la prsence du gnral Bonaparte, elle tait au fond la cause principale de la diversit de leurs jugements. Tout ce qui tait venu des armes du Rhin montrait peu de penchant pour l'expdition d'gypte; au contraire les officiers originaires de l'arme d'Italie, quoique fort tristes de se voir si loin de la France, taient favorables cette expdition, parce qu'elle tait l'oeuvre de leur gnral en chef. Aprs le dpart de celui-ci toute retenue disparut. On se rangea tumultueusement autour de Klber, et on rpta tout haut avec lui ce qui, du reste, commenait tre dans toutes les mes, que la conqute de l'gypte tait une entreprise insense laquelle il fallait renoncer le plus tt possible. Cet avis rencontra nanmoins des contradicteurs; quelques gnraux, tels que Lanusse, Menou, Davoust, Desaix surtout, osrent montrer d'autres sentiments. Ds lors on vit deux partis: l'un s'appela le parti coloniste; l'autre, le parti anticoloniste. Malheureusement Desaix tait absent; il achevait la conqute de la haute gypte, o il livrait de beaux combats et administrait avec une grande sagesse. Son influence ne pouvait donc pas tre oppose celle de Klber. Pour comble de malheur, il ne devait pas rester en gypte. Le gnral Bonaparte, voulant l'avoir auprs de sa personne, avait commis la faute de ne pas le nommer commandant en chef et lui avait laiss l'ordre de revenir trs-prochainement en Europe. Desaix, dont le nom tait universellement chri et respect dans l'arme, dont les talents administratifs galaient les talents militaires, aurait parfaitement gouvern la colonie et se serait garanti de toutes les faiblesses auxquelles se livra Klber, du moins pour un moment. Cependant Klber tait le plus populaire des gnraux parmi les soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entire confiance, et les consola un peu de la perte du gnral illustre qui venait de les quitter. XX La rvolte du Caire, la bataille d'Hliopolis, la seconde conqute de l'gypte en trente-cinq jours par Klber, sont au nombre des plus belles pages historiques qui aient t crites en aucune langue. M. Thiers rachte ici, par une glorieuse justice rendue Klber, les partialits de son premier jugement. On ne peut nier cependant, en tudiant la nature forte, mais revche, de ce grand soldat, que ce ne ft une de ces natures plus propres obir qu' commander, hommes qui rachtent sans cesse l'obissance par le murmure et qui embarrassent autant qu'ils servent les chefs dont ils sont les instruments. M. Thiers, homme d'action, dteste ces caractres, et il a raison; ce sont quelquefois les moyens, plus souvent les obstacles des grandes choses. Les ministres, les assembles en sont aussi pleines en France que les armes. La France est frondeuse, et le gnie est ncessairement imprieux. L'assassinat de Klber par un fanatique de religion et de patriotisme livra l'gypte la dcadence et l'anarchie des conseils. Desaix succombe Marengo le mme jour et la mme heure que Klber succombe au Caire. M. Thiers trouve dans la concidence de destine l'occasion d'un de ces parallles de Plutarque qui sont le reflet d'un caractre sur l'autre et qui les expliquent tous les deux. Ce parallle, plus rapide que ceux de Plutarque, n'interrompt pas l'histoire, il l'accentue. L'historien, et c'est un des loges qu'on lui doit, court travers le sicle avec la rapidit des vnements. Klber tait le plus bel homme de l'arme. Sa grande taille, sa noble figure o respirait toute la fiert de son me, sa bravoure la fois audacieuse et calme, son intelligence prompte et sre, en faisaient sur les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit tait brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse, et exclusivement, Plutarque et Quinte-Curce; il y cherchait l'aliment des grandes mes, l'histoire des hros de l'antiquit. Il tait capricieux, indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait ni commander ni obir, et c'tait vrai. Il obit sous le gnral Bonaparte, mais en murmurant; il commanda quelquefois, mais sous le nom d'autrui, sous le gnral Jourdan, par exemple, prenant par une sorte d'inspiration le commandement au milieu du feu, l'exerant en homme de guerre suprieur, et, aprs la victoire, rentrant dans son rle de lieutenant, qu'il prfrait tout autre. Klber tait licencieux dans ses moeurs et son langage, mais intgre, dsintress comme on l'tait alors; car la conqute du monde n'avait pas encore corrompu les caractres. Desaix tait presque en tout le contraire. Simple, timide, mme un peu gauche, la figure toujours cache sous une ample chevelure, il n'avait point l'extrieur militaire; mais, hroque au feu, bon avec les soldats, modeste avec ses camarades, gnreux avec les vaincus, il tait ador de l'arme et des peuples conquis par nos armes. Son esprit solide et profondment cultiv, son intelligence de la guerre, son application ses devoirs, son dsintressement en faisaient un modle accompli de toutes les vertus guerrires, et, tandis que Klber, indocile, insoumis, ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix tait obissant comme s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors sauvages il cachait une me vive et trs-susceptible d'exaltation. Quoique lev la svre cole de l'arme du Rhin, il s'tait enthousiasm pour les campagnes d'Italie, il avait voulu voir de ses yeux les champs de bataille de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il parcourait ces champs, thtre d'une immortelle gloire, lorsqu'il rencontra sans le chercher le gnral en chef de l'arme d'Italie et se prit pour lui d'un attachement passionn. Quel plus bel hommage que l'amiti d'un tel homme? Le gnral Bonaparte en fut vivement touch. Il estimait Klber pour ses grandes qualits militaires, mais ne plaait personne, ni pour les talents, ni pour le caractre, ct de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entour de compagnons d'armes qui ne lui avaient point encore pardonn son lvation, tout en affectant pour lui une soumission empresse, il chrissait dans Desaix un dvouement pur, dsintress, fond sur une admiration profonde. Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses prfrences, feignant d'ignorer les fautes de Klber, il traita pareillement Klber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientt, confondre dans les mmes honneurs deux hommes que la fortune avait confondus dans une mme destine. Glissons sur la triste capitulation de l'arme d'gypte, sans chef, sans secours, sans communications avec la mre patrie: leon terrible, mais leon perdue pour ces politiques d'aventures qui rvent des colonies immortelles sans possder les mers, seules routes et seules garanties de ces colonies. La force de la France est sur son territoire; la dissminer c'est l'anantir. L'Algrie le dira trop nos neveux. XXI L'historien est dj rentr en France avec l'intrt rel des vnements. Ici ce n'est plus le peintre de batailles, c'est le peintre des caractres, c'est le diplomate, c'est l'administrateur, c'est le lgislateur, c'est mme le philosophe qui tient la plume tour tour. Elle ne faiblit que dans la main du philosophe; partout ailleurs elle est tenue avec l'aptitude et la sret d'un crivain qui a mani pendant une longue carrire politique toutes les questions de gouvernement, except la philosophie des gouvernements. Les ngociations avec l'Autriche, celles avec la Prusse; les premires agaceries diplomatiques de Bonaparte Paul Ier, empereur de Russie; le coup d'oeil sur l'tat intrieur et scandaleux de la cour de Madrid, livre un favori, Godo, trac d'une main qui charge les couleurs afin d'attnuer d'avance les torts du cabinet des Tuileries envers les Bourbons d'Espagne; les ngociations avec le saint-sige, prludes de ngociations plus graves pour le Concordat; la rupture des confrences par l'Autriche, les prparatifs de guerre repris des deux cts avec une gale vigueur; le tableau de la prosprit croissante de la France en dix mois d'un gouvernement personnifi dans un jeune dictateur; l'analyse savante et pntrante de la situation des diffrents clergs, spars en sectes par les serments ou les refus de serments constitutionnels; la rentre rapide des migrs, la statistique profondment tudie des partis dans l'opinion et dans les assembles; les portraits de M. de Lafayette, de Fouch, de M. de Talleyrand, de Carnot, de Berthier, portraits finis et fermes, sans minutie comme sans recherche, o l'on voit que l'historien s'oublie lui-mme pour ne penser qu' son modle, remplissent ce volume. Nous ne citerons de ces portraits que celui de M. de Talleyrand, parce qu'il est vrai sans tre achev. M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destin aux armes par sa naissance, condamn la prtrise par un accident qui l'avait priv de l'usage d'un pied, n'ayant aucun got pour cette profession impose, devenu successivement prlat, homme de cour, rvolutionnaire, migr, puis enfin ministre des affaires trangres du Directoire, M. de Talleyrand avait conserv quelque chose de tous ces tats; on trouvait en lui de l'vque, du grand seigneur, du rvolutionnaire. N'ayant aucune opinion bien arrte, seulement une modration naturelle qui rpugnait toutes les exagrations; s'appropriant l'instant mme les ides de ceux auxquels il voulait plaire par got ou par intrt; s'exprimant dans un langage unique, particulier cette socit dont Voltaire avait t l'instituteur; plein de rparties vives, poignantes, qui le rendaient redoutable autant qu'il tait attrayant; tour tour caressant ou ddaigneux, dmonstratif ou impntrable, nonchalant, digne, boiteux sans y perdre de sa grce, personnage enfin des plus singuliers et tel qu'une rvolution seule en peut produire, il tait le plus sduisant des ngociateurs, mais en mme temps incapable de diriger comme chef les affaires d'un grand tat; car, pour diriger, il faut de la volont, des vues et du travail, et il n'avait aucune de ces choses. Sa volont se bornait plaire, ses vues consistaient en opinions du moment, son travail tait nul. C'tait, en un mot, un ambassadeur accompli, mais point un ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend ici cette expression que dans son acception la plus leve. Du reste, il n'avait pas un autre rle sous le gouvernement consulaire. Le premier consul, qui ne laissait personne le droit d'avoir un avis sur les affaires de guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu' ngocier avec les ministres trangers, d'aprs ses propres volonts, ce que M. de Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois il avait un mrite moral: c'tait d'aimer la paix sous un matre qui aimait la guerre, et de le laisser voir. Dou d'un got exquis, d'un tact sr, mme d'une paresse utile, il pouvait rendre de vritables services, seulement en opposant l'abondance de parole, de plume et d'action du premier consul, sa sobrit, sa parfaite mesure, et jusqu' son penchant ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce matre imprieux, auquel il n'imposait ni par le gnie, ni par la conviction. Aussi n'avait-il pas plus d'empire que M. Fouch, peut-tre moins, tout en tant aussi employ et plus agrable. XXII On voit combien M. Thiers, malgr la sobrit de ses couleurs et la brivet de ses contours, donne dans ses portraits, non le relief, mais la vrit des physionomies. Cependant son portrait de M. de Talleyrand, quoiqu'il l'ait tudi, dit-on, de prs, nous parat ici et ailleurs trac avec trop peu de faveur, mme de justice. M. de Talleyrand dpassait de toute la tte les hommes d'occasion dont le premier consul tait entour. Il voyait le sicle nouveau de toute la hauteur de l'ancien sicle; c'tait l'Assemble constituante rapparaissant avec ses aristocraties d'esprit et ses traditions monarchiques dans les conseils d'un jeune dictateur. ct d'un jeune homme qui connaissait la guerre, mais qui ignorait la diplomatie, M. de Talleyrand tait plus fait pour inspirer que pour servir. La supriorit de ses vues politiques pour la balance et pour l'quilibre du monde aurait prpar l'Europe un sicle de paix. La philosophie politique tait la philosophie de la paix. M. Thiers, par ses instincts et par son got pour les armes, est plus enclin la philosophie de la guerre. Bien moins philosophiquement rvolutionnaire en ce point que M. de Talleyrand, il sacrifie cette grande figure si peu comprise la figure toute martiale de son hros. M. de Talleyrand mprisait les hommes, cela peut tre vrai; il les jugeait d'aprs un type personnel qui n'tait ni celui de la vertu publique ni celui du dvouement un parti; mais, tout en les mprisant, il les conseillait sagement, dans son intrt d'abord, dans leur intrt ensuite; ce conseiller souple, mais sincre, n'aurait pas empch Bonaparte d'user de sa fortune, mais il l'aurait empch d'en abuser. La famille, l'pouse, les frres, les soeurs du premier consul sont peints avec plus de ngligence de pinceau et avec des couleurs de convention qui ne gravent aucune de ces physionomies dans le regard. C'est l que deux ou trois traits de la main de Tacite auraient burin tous ces visages coloris des reflets de la figure principale. Mais, en gnral, les hommes et les femmes, cette partie vivante et intrinsque de l'histoire, sont la partie faible de ce long rcit. M. Thiers est l'historien des vnements; il les prpare, il les claire, il les groupe, il les accomplit avec un art sans gal; mais les vnements sous sa main ressemblent un peu trop des abstractions; l'homme y manque, et l'homme cependant est l'me de l'vnement. tez l'homme, qu'est-ce qu'une chose? Le portrait de Josphine, quoique trs-nglig de style, donnera un exemple de la manire de M. Thiers dans ces tableaux d'intrieur. Il dit bien, il dit juste, mais il ne grave pas au burin. Josphine Bonaparte, marie d'abord au comte de Beauharnais, puis au jeune gnral qui avait sauv la Convention au 13 vendmiaire, et maintenant partageant avec lui une place qui commenait ressembler un trne, tait crole de naissance, et avait toutes les grces, tous les dfauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et frivole, point belle, mais parfaitement lgante, doue d'un charme infini, elle savait plaire beaucoup plus que les femmes qui lui taient suprieures en esprit et en beaut. La lgret de sa conduite dpeinte son mari sous de fcheuses couleurs, lorsqu'il revint d'gypte, le remplit de colre. Il voulut s'loigner d'une pouse qu' tort ou raison il croyait coupable. Elle pleura longtemps ses pieds; ses deux enfants, Hortense et Eugne de Beauharnais, trs-chers tous les deux au gnral Bonaparte, pleurrent aussi: il fut vaincu et ramen par une tendresse conjugale qui, pendant bien des annes, fut victorieuse chez lui de la politique. Il oublia les fautes vraies ou supposes de Josphine, et l'aima encore, mais jamais comme dans les premiers temps de leur union. Les prodigalits sans bornes, les imprudences fcheuses auxquelles chaque jour elle se livrait, causaient souvent son mari des mouvements d'impatience dont il n'tait pas matre; mais il pardonnait avec la bont de la puissance heureuse, et ne savait pas tre irrit longtemps contre une femme qui avait partag les premiers moments de sa grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour ct de lui, semblait avoir amen la fortune avec elle. Madame Bonaparte tait une vritable femme de l'ancien rgime, dvote, superstitieuse, et mme royaliste, dtestant ce qu'elle appelait les jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens d'autrefois, qui, rentrs en foule, comme nous l'avons dit, venaient la visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme honorable et assez lev en rang et en dignit militaire, l'infortun Beauharnais, mort sur l'chafaud rvolutionnaire; ils la trouvaient l'pouse d'un parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince de l'Europe; ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs, tout en affectant de la ddaigner. Elle mettait de l'empressement leur faire part de sa puissance, leur rendre des services. Elle s'appliquait mme faire natre chez eux un genre d'illusion auquel ils se prtaient volontiers: c'est qu'au fond le gnral Bonaparte n'attendait qu'une occasion favorable pour rappeler les Bourbons et leur rendre un hritage qui leur appartenait. Et, chose singulire, cette illusion, qu'elle se plaisait provoquer chez eux, elle aurait presque voulu la partager aussi; car elle et prfr voir son poux sujet des Bourbons, mais sujet protecteur de ses rois, entour des hommages de l'ancienne aristocratie franaise, le voir monarque couronn par la main de la nation. C'tait une femme d'un coeur trs-faible. Bien que lgre, elle aimait cet homme qui la couvrait de gloire, elle l'aimait davantage depuis qu'elle en tait moins aime. N'imaginant pas qu'il pt mettre un pied audacieux sur les marches du trne sans tomber aussitt sous le poignard des rpublicains ou des royalistes, elle voyait confondus dans une ruine commune ses enfants, son mari, elle-mme; mais, en supposant qu'il parvnt sain et sauf sur ce trne usurp, une autre crainte assigeait son coeur: elle n'irait pas s'y asseoir avec lui. Si on faisait un jour le gnral Bonaparte roi ou empereur, ce serait videmment sous prtexte de donner la France un gouvernement stable, en le rendant hrditaire, et malheureusement les mdecins ne lui laissaient plus l'esprance d'avoir des enfants. Elle se rappelait ce sujet la singulire prdiction d'une femme, espce de pythonisse alors en vogue, qui lui avait dit: Vous occuperez la premire place du monde, mais pour peu de temps. Elle avait dj entendu les frres du premier consul prononcer le mot fatal de divorce. L'infortune, que les reines d'Europe auraient pu envier, ne juger de son sort que par l'clat extrieur dont elle tait entoure, vivait dans les plus affreux soucis. Chaque progrs de sa fortune ajoutait des apparences son bonheur et des chagrins sa vie, et, si elle parvenait chapper ses peines cuisantes, c'tait par une lgret de caractre qui la sauvait des proccupations prolonges. L'attachement du gnral Bonaparte pour elle, ses brusqueries quand il s'en permettait, rpares l'instant mme par des mouvements d'une parfaite bont, finissaient aussi par la rassurer. Entrane d'ailleurs, comme tous les gens de ce temps, par un tourbillon tourdissant, elle comptait sur le dieu des rvolutions, sur le hasard, et, aprs de vives agitations, elle revenait jouir de sa fortune. Elle essayait, en attendant, de dtourner son mari des ides d'une grandeur exagre, osait mme lui parler des Bourbons, sauf essuyer des orages, et, malgr ses gots, qui auraient d lui faire prfrer M. de Talleyrand M. Fouch, elle avait pris ce dernier en gr, parce que, tout jacobin qu'il tait, disait-elle, il osait faire entendre la vrit au premier consul, et, ses yeux, faire entendre la vrit au premier consul, c'tait lui conseiller la conservation de la Rpublique, sauf augmenter son pouvoir consulaire. MM. de Talleyrand et Fouch, croyant se rendre plus forts en pntrant dans la famille du premier consul, s'y introduisaient en flattant chaque ct comme il aimait tre flatt. M. de Talleyrand cherchait complaire aux frres en disant qu'il fallait imaginer pour le premier consul une autre position que celle qu'il tenait de la Constitution. M. Fouch cherchait complaire madame Bonaparte en disant que l'on commettait de graves imprudences et qu'on perdrait tout en voulant tout brusquer. Cette manire de pntrer dans sa famille, d'en exciter les agitations en s'y mlant, dplaisait singulirement au premier consul; il le tmoignait souvent, et, quand il avait quelque communication faire aux siens, il en chargeait son collgue Cambacrs, qui, avec sa prudence accoutume, entendait tout, ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de ce genre de commission avec autant de mnagement que d'exactitude. XXIII Deux chefs-d'oeuvre de narration, l'un diplomatique, l'autre militaire, les ngociations de Lunville et la victoire de Hohenlinden par Moreau, enfin le trait de Lunville, remplissent le septime livre, tour tour d'un conseil de cabinet et d'un champ de bataille. M. Thiers parat sa place dans l'un comme dans l'autre; il juge peut-tre Moreau avec une autorit militaire qui ne conviendrait qu' Bonaparte lui-mme, mais il lui dcerne toute la gloire qui ne peut offusquer celle de son consul. La conjuration de la machine infernale et ses consquences sont un drame d'abord tnbreux, puis clair de son vritable jour. Le premier consul, cherchant ttons la main qui a voulu le frapper, souponne au premier moment les rpublicains terroristes, dcouvre les royalistes, mais, feignant de s'y tromper encore, frappe les jacobins d'une immense proscription. Les derniers murmures de la libert de tribune expirante l'inquitent dans le tribunat. Il ajourne sa colre, mais elle couve contre ce vestige de la Rpublique: la parole et l'pe sont incompatibles. L'historien, trs-peu attentif ces agonies du gouvernement libre auquel il a d cependant la principale part de sa renomme, semble se ranger du ct du silence. Ces hommes, dit-il, mconnaissant le mouvement gnral des esprits et le besoin du temps, faisaient peu de sensation. Le public tait tout entier au spectacle des travaux immenses qui avaient procur la France la victoire et la paix continentale, et qui devaient lui procurer bientt la paix maritime. La mort de Paul Ier, empereur de Russie, est un rcit digne des annales de Rome. Le rgicide par assassinat, l'assassinat politique dnouant le noeud compliqu de la situation de l'Europe, y sont des scnes d'intrieur et des scnes diplomatiques dans lesquelles le pinceau de l'historien n'a ni trembl ni pli. Ce beau rcit n'a pas le mrite de la nouveaut, car il avait t dj crit par des historiens littraires d'un grand talent, mais dans M. Thiers il est plus complet, et, au lieu d'tre isol comme un attentat, il se rattache par ses causes et ses consquences la situation de l'Europe tout entire. Le coup qui frappe Paul Ier au moment o il se rapproche de Bonaparte coupe l'alliance qui s'ourdissait entre les deux puissances. XXIV M. Thiers trouve ici l'occasion de juger le plus grand homme de tribune, de conseil et de gouvernement en Angleterre, M. Pitt. Il le juge non en historien impartial, mais en patriote franais et en homme de parti. Le jugement de M. Pitt est une des rares prventions d'esprit et une des rares injustices de coeur de M. Thiers dans cette histoire. Il crit le portrait de Pitt avec la rancune et le dnigrement du jacobinisme anglais, jacobinisme aristocratique, reprsent alors par Shridan et par Fox. Fox et Shridan taient des orateurs d'opposition briguant une popularit patriotique aux dpens du patriotisme vritable. Bonaparte, par l'inflexible bon sens de son esprit et par la vigueur toute militaire de son caractre, n'tait pas de nature estimer ces esprits contradicteurs et embarrassants, capables de tout contester, incapables de rien affirmer, tels que Shridan, Tierney, Fox et les autres adversaires de M. Pitt; mais, comme ces orateurs dnigraient loquemment M. Pitt dans leurs harangues, affectant de prconiser la paix quand le salut de leur pays commandait la guerre d'Annibal M. Pitt, ministre, Bonaparte feignait, de son ct, d'admirer ces orateurs d'opposition et de rapetisser dans M. Pitt le seul vritable grand homme qui pt lui tre oppos en Europe. M. Thiers, juge lger, superficiel et injuste cette fois, prend ici au mot les boutades de son hros contre M. Pitt et son feint enthousiasme pour M. Fox. Il semble se complaire contempler les embarras, la dcadence politique, les revers et la mort de cet orateur accompli, de ce patriote dsintress et de ce ministre sans rival, qui runit en lui seul, pendant la plus forte tempte du monde europen, l'loquence, la vertu civique et la vigueur indomptable du grand politique dans un pays de libert. Nul cependant plus que M. Thiers n'avait pu mesurer, pendant sa longue vie parlementaire, oratoire et ministrielle, les qualits presque inconciliables que dut exercer M. Pitt pour gouverner un pays libre depuis son adolescence jusqu' sa mort. Ce jugement de M. Pitt est, selon nous, une des rares mais grandes dfaillances d'esprit politique dans le livre de M. Thiers. Ce patriotisme peut tre populaire, mais il n'est pas historique. Que peut reprocher M. Thiers M. Pitt, si ce n'est que M. Pitt n'est pas Franais? coutez cependant en quels termes M. Thiers ravale ce grand gnie et ce grand caractre. Tout cela, dit-il en dpeignant le prtendu puisement de l'Angleterre (qui n'avait jamais t plus prospre, plus nationale et plus envahissante en Europe et en Asie), tout cela, dit-il, tait d l'enttement de M. Pitt et au gnie du gnral Bonaparte. La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. Thugut, flchir devant la fortune naissante du gnral Bonaparte. M. Pitt avait eu la plus brillante destine de son sicle, aprs celle du grand Frdric. Il avait quarante-trois ans seulement, et il comptait dj dix-sept ans de domination, et d'une domination peu prs absolue dans un pays libre. Mais sa fortune tait vieille, et celle du gnral Bonaparte tait jeune au contraire; elle naissait peine. Les fortunes se succdent dans l'histoire du monde comme les tres dans l'univers; elles ont leur jeunesse, leur dcrpitude et leur mort. La fortune bien autrement prodigieuse du gnral Bonaparte devait un jour succomber, mais en attendant elle devait voir succomber sous son ascendant celle du plus grand ministre de l'Angleterre..... M. Pitt n'avait prvu ni la paix d'Amiens, ni sa courte dure...... C'est l'Anglais qui a le plus ha la France..... Il reculait devant une situation plus forte que son courage. Son toile venait de plir devant une toile naissante. Telles sont les mesquines prventions de M. Thiers dans ce jugement de l'administration et du gnie du ministre anglais, quand le gnie de ce ministre se trouve en opposition aux vues trs-antibritanniques du premier consul. Plus tard cependant, il faut le constater, l'historien de 1806 semble se repentir de son dnigrement de 1801. Les pages que M. Thiers consacre la mort de M. Pitt rachtent les pages qu'il a consacres sa politique. Il y a l un tableau du ministre orateur et ngociateur avec les partis dans un gouvernement d'assemble souveraine qui n'a jamais pu tre crit avant nos temps reprsentatifs, et qui ne pouvait tre crit que par un ministre tribun ayant mani lui-mme les hommes, les choses, les passions et les factions de cette nature complique de gouvernement. On dira peut-tre, en lisant ces pages, que l'historien a pens lui-mme en traant le portrait du ministre reprsentatif et du chef de parti dans les assembles. Nous ne l'en blmons pas; il est permis l'homme qui a consum la meilleure part de sa vie exceller la tribune et dominer au conseil, grouper ou djouer les factions, remuer les passions politiques qui sont les vents de sa voile; il est permis, disons-nous, un tel homme de se contempler dans les autres, ou de chercher en lui-mme le secret des mobiles qui ont dirig, servi ou perdu les empires. Je ne puis rsister au plaisir de citer ces deux belles pages; elles sont au nombre de celles qui font le plus sentir et le plus penser parmi les innombrables repos de ce livre, repos toujours courts, o M. Thiers ne s'arrte que pour respirer; mais, tout en respirant, il pense. Pour jouir de toute sa gloire, dit-il, Napolon n'aurait eu qu' passer le dtroit, et couter ce qu'on y disait de lui, de son gnie, de sa fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait cette poque, Napolon devait l'essuyer plus tard, et avec une grandeur d'injustice et de passion proportionne la grandeur de son gnie et de sa destine. Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dvorantes qui usent l'me et le corps, avaient ruin la sant de M. Pitt. Une maladie hrditaire, que le travail, les fatigues et ses derniers chagrins avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prmature, le 23 janvier 1806. Il tait mort l'ge de quarante-sept ans, aprs avoir gouvern son pays, pendant plus de vingt annes, avec autant de pouvoir qu'on en peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait dans un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il avait conqurir les suffrages de l'assemble la plus indpendante de la terre! Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent enchaner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilit de la cour, et rgner au nom de leur matre sur un pays asservi, quelle admiration ne doit-on pas prouver pour un homme dont la puissance, tablie sur une nation libre, a dur vingt annes! Les cours sont bien capricieuses sans doute: elles ne le sont pas plus que les grandes assembles dlibrantes. Tous les caprices de l'opinion, excits par les mille stimulants de la presse quotidienne, et rflchis dans un parlement o ils prennent l'autorit de la souverainet nationale, composent cette volont mobile, tour tour servile ou despotique, qu'il est ncessaire de captiver pour rgner soi-mme sur cette foule de ttes qui prtendent rgner! Il faut, pour y dominer, outre cet art de la flatterie, qui procure des succs dans les cours, cet art si diffrent de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui est indispensable pour se faire couter des hommes runis; il faut encore, ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, ce caractre avec lequel on parvient braver et contenir les passions souleves. Toutes ces qualits naturelles ou acquises, M. Pitt les possda au plus haut degr. Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus habile conducteur d'assemble. Expos pendant un quart de sicle la vhmence entranante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M. Shridan, il se tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla constamment avec justesse, propos, sobrit, et, quand la voix retentissante de ses adversaires venait se joindre la voix plus puissante encore des vnements; quand la Rvolution franaise, dconcertant sans cesse les hommes d'tat, les gnraux les plus expriments de l'Europe, jetait au milieu de sa marche ou Fleurus, ou Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par la fermet, par la convenance de ses rponses, les esprits mus du parlement britannique. Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut remarquable; car il n'eut, comme nous l'avons dit ailleurs, ni le gnie organisateur, ni les lumires profondes de l'homme d'tat. l'exception de quelques institutions financires d'un mrite contest, il ne cra rien en Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de l'Europe, sur la marche des vnements; mais il joignit aux talents d'un grand orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionne de la Rvolution franaise. Il faut au gnie des passions pour qu'il ait de la puissance. Reprsentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses trsors par la voie des emprunts, il rsista la grandeur de la France et la contagion des dsordres dmagogiques avec une persvrance inbranlable, et maintint l'ordre de son pays sans en diminuer la libert. Il le laissa charg de dettes, il est vrai, mais tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces de l'Angleterre, mais elle tait le second pays de la terre quand il mourut, et le premier huit ans aprs sa mort. Et quoi seraient bonnes les forces des nations, sinon essayer de dominer les unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la Providence. Ce qu'un homme de gnie est une nation, une grande nation l'est l'humanit. Les grandes nations civilisent, clairent le monde, et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies; seulement il faut leur conseiller d'unir la force la prudence, qui fait russir la force, et la justice, qui l'honore. M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les derniers jours de sa vie. Nous fmes vengs, nous Franais, de ce cruel ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais, il put douter de l'excellence de sa politique et trembler pour l'avenir de sa patrie. C'tait l'un de ses plus mdiocres successeurs, lord Castlereagh, qui devait jouir de nos dsastres. Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M. Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intgrit attaque. Il vcut de ses moluments, qui taient considrables, et, sans qu'il ft pauvre, passa pour l'tre. Lorsqu'on annona sa mort, l'un des membres de la vieille majorit ministrielle proposa de payer ses dettes. Cette proposition, prsente au parlement et accueillie avec respect, fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment par M. Windham, qui avait t si longtemps son collgue au ministre. Son antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhrer, mais avec douleur. J'honore, s'cria-t-il avec un accent qui remua l'assemble des Communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la gloire de ma vie d'avoir t quelquefois appel son rival; mais j'ai combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la gnration prsente si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut faire le dernier et le plus clatant hommage cette politique, que j'ai crue, que je crois encore funeste pour l'Angleterre? Tout le monde comprit le vote de M. Fox et applaudit la noblesse de son langage. Quelques jours aprs, la proposition ayant pris un autre caractre, le parlement vota, l'unanimit, 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.) pour payer les dettes de M. Pitt. On dcida qu'il serait enseveli Westminster. Arrtons-nous l un instant, avant de reprendre cette route immense o M. Thiers conduit son lecteur par le fil des vnements avec une clart de vue, une sret de marche et une universalit de science historique qui entranent sans cesse sans jamais lasser. Ce livre, c'est l'univers pendant un quart de sicle. Celui qui l'a bien lu sait le monde, celui qui a os l'entreprendre et qui a russi l'crire est plus qu'un crivain; c'est la plume qui court et qui grave, arrache l'aile du temps, pour terniser le temps lui-mme. Le Concordat et la mort du duc d'Enghien nous attendent.--Respirons. LAMARTINE. (_La suite au mois prochain._) XLVe ENTRETIEN. EXAMEN CRITIQUE DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE, PAR M. THIERS. (2e PARTIE.) I l'exception du pouvoir civil emport la pointe de l'pe au 18 brumaire par un gnral qui mettait la victoire au-dessus de la loi et qui rduisait tous les droits au droit de la force, nous avons admir jusqu'ici la savante exposition et la profonde sagacit d'esprit de M. Thiers. Nous allons regret nous sparer de son sens historique dans deux graves circonstances trs-bien racontes, mais mal juges par lui, selon nous: le Concordat de 1801 et la mort du duc d'Enghien. Plus nous louons ce travail unique sur les vnements de notre temps par l'crivain qui semble avoir t aussi providentiellement prdestin les crire que Bonaparte fut prdestin les accomplir, plus nous devons prmunir avec sollicitude l'opinion contre les dfauts de sens et contre les dfauts de sensibilit qui font tache, et qui pourraient faire loi un jour dans ce magnifique fonds d'histoire; vicier l'esprit, c'est une faute de logique; mais endurcir le coeur, c'est pire qu'une faute chez un historien. Nous allons donc discuter en quelques mots, avec nos lecteurs, ces deux chapitres de l'histoire de M. Thiers, afin de rtablir, autant qu'il est en nous, les vrais principes de la raison moderne en matire de culte et les vrais sentiments du coeur humain en fait de mort politique. Il n'est pas ncessaire de dire avec quelle mesure nous discuterons ces deux faux actes du premier Consul, ces deux faux jugements de son historien. La vrit n'a pas besoin de la violence des paroles. II M. Thiers commence son douzime livre par une exposition raisonne, trs-bien raisonne dans quelques pages, trs-mal raisonne dans quelques autres pages, de la situation de la religion en France en 1801. Le premier Consul, dit-il, aurait voulu que le jour anniversaire du 18 brumaire, consacr clbrer la rconciliation de la France avec l'Europe, pt l'tre aussi clbrer la rconciliation de la France avec l'glise. Il avait fait les plus grands efforts pour que les ngociations avec le saint-sige fussent termines en temps utile, et que les crmonies religieuses vinssent se mler aux ftes populaires. Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles gagnes n'y suffisent pas, et c'est l'honneur de la pense humaine de ne pouvoir tre vaincue que par la force accompagne de la persuasion. C'est ce difficile travail de la persuasion jointe la force que le vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprs de l'glise romaine pour la rconcilier avec la Rpublique franaise. La Rvolution, comme nous l'avons dj dit bien des fois, avait dpass le but en beaucoup de choses; la ramener en arrire, quant ces choses seulement, et pas plus en de qu'au del du but, tait une raction lgitime, salutaire, que le premier Consul avait entreprise, et qu'alors il rendait admirable par la sagesse et l'habilet des moyens qu'il y employait. La religion tait videmment une des choses l'gard desquelles la Rvolution avait dpass toutes les bornes justes et raisonnables; nulle part il n'y avait autant rparer. Il avait exist sous l'ancienne monarchie un clerg puissant, en possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des charges publiques, faisant seulement, quand il lui plaisait, des dons volontaires au trsor royal, constitu en pouvoir politique, et formant l'un des trois ordres qui, dans les tats gnraux, exprimaient les volonts nationales. La Rvolution avait emport le clerg avec sa fortune, son influence et ses privilges; elle l'avait emport avec la noblesse, les parlements et le trne lui-mme. Un clerg propritaire et constitu en pouvoir politique pouvait convenir dans la socit du moyen ge, tre utile alors la civilisation; mais il tait inadmissible au dix-huitime sicle. L'Assemble constituante avait bien fait de mettre la place un clerg vou uniquement aux fonctions du culte, tranger aux dlibrations de l'tat, salari au lieu d'tre propritaire; mais c'tait exiger beaucoup du saint-sige que de lui demander l'approbation de tels changements. Si on voulait russir, il fallait s'en tenir l, et ne pas lui fournir un prtexte lgitime de dire qu'on attaquait la religion elle-mme dans ce qu'elle avait d'immuable et de sacr. notre tour de raisonner. III Sous le Directoire la proscription avait cess, les diffrents clergs professaient librement chacun leur foi, et, se faisant une libre concurrence par la persuasion dans l'esprit des populations chrtiennes, taient galement inviolables dans l'exercice purement spirituel de leur ministre. Il n'y avait plus, en un mot, ni perscution, ni faveur, ni religion d'tat: vritable condition de la libert des mes dans l'impartial et inviolable exercice de leur loi religieuse, indpendante de la loi politique; situation sous laquelle nous voyons fleurir dans le vaste continent amricain, comme en Irlande, en Orient, en Hollande, en Helvtie, la religion d'autant plus sainte qu'elle est moins humaine. Rgulariser cette situation en France par des lois protectrices de cette inviolabilit des consciences; mnager la transition entre le clerg de l'tat violemment dpossd et le clerg des fidles rtribu par les fidles au moyen d'indemnits viagres comme celles qui sont quitablement dues toute dpossession soudaine; tablir la paix par la libert, c'tait l la pense du sicle, le voeu de la raison, l'honneur de la religion vritable. Si le premier Consul avait eu l'ombre de philosophie dans sa politique, c'tait l le seul concordat qu'il y et faire entre Rome et lui. Ce concordat tait en deux articles. Comme puissance temporelle, je vous reconnais et je respecte votre souverainet en tant que vos sujets eux-mmes la reconnaissent; comme puissance spirituelle, les catholiques franais vous reconnatront d'eux-mmes librement, sans aucune intervention de l'tat dans le domaine de la conscience. L'tat est humain, la foi est divine; ils ne peuvent se toucher sans s'altrer dans leur nature entirement distincte. L'me des fidles vous appartient, la police des cultes seule est de mon ressort, parce que la police extrieure des cultes est chose temporelle et qu'elle touche la socit civile; mais ces rglements purement civils ne s'immiscent en rien dans les dogmes purement spirituels. C'tait videmment cette lgislation rationnelle des cultes que la raison, la philosophie et la Rvolution avaient aspir depuis plusieurs sicles, et c'est encore cela qu'elles aspirent, comme la libert de Dieu dans les mes et comme la libert des mes dans l'tat. Jamais le pouvoir civil et l'autorit religieuse ne concluront un pacte appel concordat sans qu'il y ait quelque chose de Dieu concd au pouvoir civil, quelque chose de la sainte libert des mes concd au pouvoir spirituel. Religion d'tat veut dire partout oppression de Dieu ou oppression de l'homme: ou le citoyen possde le prtre, ce qui est un sacrilge, ou le prtre possde le citoyen, ce qui est une simonie. Il n'y a pas de doute que, quand le premier Consul discutait huis clos cette question vitale pour la Rvolution avec ses conseillers d'tat, il professait comme eux les principes que nous venons d'exposer sur les concordats. Bien que ses instincts fussent, dit-on, vaguement religieux comme ceux des hommes qui ont plus d'infini que les autres dans une plus grande me, il ne professait jusque-l aucun dogme, ou plutt il avait dcrt publiquement au Caire, en exaltant l'islamisme, qu'il les professait tous. Ce respect gal affichait assez une gale indiffrence, pour ne pas dire un gal ddain. Mais le premier Consul, prcisment parce qu'il n'tait pas assez religieux, voulait avoir extrieurement sous la main une religion politique. Il est bien plus commode, en effet, un chef d'tat, dans un temps d'oscillation des croyances, de rgir un seul culte que d'en rgir plusieurs; il est plus simple aussi de faire alliance avec un seul pontife et avec un seul clerg, pour lui emprunter et pour lui prter force, que de flotter sur plusieurs religions qui, toutes occupes de lutter entre elles, ne prsentent aucun point d'appui solide une royaut ou une dictature. Au point de vue purement humain, cela est incontestable; au point de vue divin, cela n'est rien moins que religieux. Le premier Consul, dans cette ngociation dont M. Thiers lui fait gloire comme s'il et t inspir dans son oeuvre de Charlemagne par l'esprit mme du christianisme, n'avait donc nullement la religion du chrtien; il avait la religion de l'homme d'tat. C'est cette religion de l'homme d'tat que M. Thiers professe dix fois lui-mme avec un esprit plus hautain que juste dans le rcit et dans la discussion du Concordat. Il le raconte et il le discute, qu'il nous permette de le lui dire, non pas comme Bossuet ou Fnelon l'auraient fait, mais comme Machiavel l'aurait racont et discut. Ces pages sont des chapitres du livre du _Prince_; elles enseignent aux fondateurs de dynasties nouvelles comment, pour caresser les habitudes d'esprit d'un peuple, ces princes doivent, sous le masque d'une religion qu'ils ne professent pas eux-mmes de coeur, se jouer de la religion vritable, insparable de sincrit et de foi, en rendant au peuple une religion d'tat avec ses privilges et ses appareils exclusifs comme un spectacle pour les yeux au lieu d'un aliment de l'me. coutez plutt M. Thiers lui-mme sur ce sujet, et remarquez de combien de contradictions inaperues son sophisme historique se compose sous l'apparente justesse des paroles. Jamais, selon nous, la religion de l'homme d'tat ne se montra plus ddaigneuse de la religion des fidles. Les prtendus chrtiens qui se dclarent satisfaits de pareilles thories religieuses ne sont pas exigeants en profession de foi ni mme en politesses de paroles envers la divinit des cultes. coutez M. Thiers. IV Il faut une croyance religieuse, il faut un culte toute association humaine. L'homme, jet au milieu de cet univers, sans savoir d'o il vient, o il va, pourquoi il souffre, pourquoi mme il existe, quelle rcompense ou quelle peine recevront les longues agitations de sa vie: assig des contradictions de ses semblables, qui lui disent, les uns qu'il y a un Dieu, auteur profond et consquent de toutes choses, les autres qu'il n'y en a pas; ceux-ci, qu'il y a un bien, un mal, qui doivent servir de rgle sa conduite; ceux-l, qu'il n'y a ni bien ni mal, que ce sont l les inventions intresses des grands de la terre; l'homme, au milieu de ces contradictions, prouve le besoin imprieux, irrsistible, de se faire sur tous ces objets une croyance arrte. Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il s'en fait une. Partout, en tout temps, en tout pays, dans l'antiquit comme dans les temps modernes, dans les pays civiliss comme dans les pays sauvages, on le trouve au pied des autels, les uns vnrables, les autres ignobles ou sanguinaires. Quand une croyance tablie ne rgne pas, mille sectes, acharnes la dispute, comme en Amrique, mille superstitions honteuses, comme en Chine, agitent ou dgradent l'esprit humain. Ou bien, si, comme en France en 93, une commotion passagre a emport l'antique religion du pays, l'homme, l'instant mme o il avait fait voeu de ne plus rien croire, se dment aprs quelques jours, et le culte insens de la desse Raison, inaugur ct de l'chafaud, vient prouver que ce voeu tait aussi vain qu'il tait impie. en juger donc par sa conduite ordinaire et constante, l'homme a besoin d'une croyance religieuse. Ds lors, que peut-on souhaiter de mieux une socit civilise qu'une _religion nationale_, fonde sur les vrais sentiments du coeur humain, conforme aux rgles d'une morale pure, consacre par le temps, et qui, sans intolrance et sans perscution, runisse, sinon l'universalit, au moins la grande majorit des citoyens, au pied d'un autel antique et respect? Une telle croyance, on ne saurait l'inventer quand elle n'existe pas depuis des sicles. Les philosophes, mme les plus sublimes, peuvent crer une philosophie, agiter par leur science le sicle qu'ils honorent: ils font penser, ils ne font pas croire. Un guerrier couvert de gloire peut fonder un empire, il ne saurait fonder une religion. Que, dans les temps anciens, des sages, des hros, s'attribuant des relations avec le ciel, aient pu soumettre l'esprit des peuples et lui imposer une croyance, cela s'est vu. Mais, dans les temps modernes, le crateur d'une religion serait tenu pour un imposteur; et, entour de terreur comme Robespierre, ou de gloire comme le jeune Bonaparte, il aboutirait uniquement au ridicule. On n'avait rien inventer en 1800. Cette croyance pure, morale, antique, existait; c'tait la vieille religion du Christ, ouvrage de Dieu suivant les uns, ouvrage des hommes suivant les autres, mais, suivant tous, oeuvre profonde d'un rformateur sublime; rformateur comment pendant dix-huit sicles par les conciles, vastes assembles des esprits minents de chaque poque, occupes discuter, sous le titre d'hrsies, tous les systmes de philosophie, adoptant successivement sur chacun des grands problmes de la destine de l'homme les opinions les plus plausibles, les plus sociales, les adoptant, pour ainsi dire, la majorit du genre humain; arrivant enfin produire ce corps de doctrine invariable, souvent attaqu, toujours triomphant, qu'on appelle _unit catholique_, et au pied duquel sont venus se soumettre les plus beaux gnies! Elle existait, cette religion, qui avait rang sous son empire tous les peuples civiliss, form leurs moeurs, inspir leurs chants, fourni le sujet de leurs posies, de leurs tableaux, de leurs statues, empreint sa trace dans tous leurs souvenirs nationaux, marqu de son signe leurs drapeaux tour tour vaincus ou victorieux! Elle avait disparu un moment dans une grande tempte de l'esprit humain; mais, la tempte passe, le besoin de croire revenu, elle s'tait retrouve au fond des mes, comme la croyance naturelle et indispensable de la France et de l'Europe. Quoi de plus indiqu, de plus ncessaire en 1800 que de relever cet autel de saint Louis, de Charlemagne et de Clovis, un instant renvers? Le gnral Bonaparte, qui et t ridicule s'il avait voulu se faire prophte ou rvlateur, tait dans le vrai rle que lui assignait la Providence, en relevant de ses mains victorieuses cet autel vnrable, en y ramenant par son exemple les populations quelque temps gares. Et il ne fallait pas moins que sa gloire pour une telle oeuvre! De grands gnies, non pas seulement parmi les philosophes, mais parmi les rois, Voltaire et Frdric, avaient dvers le mpris sur la religion catholique et donn le signal des railleries pendant cinquante annes. Le gnral Bonaparte, qui avait autant d'esprit que Voltaire, plus de gloire que Frdric, pouvait seul, par son exemple et ses respects, faire tomber les railleries du dernier sicle. Sur ce sujet, il ne s'tait pas lev le moindre doute dans sa pense. Ce double motif de rtablir l'ordre dans l'tat et la famille, et de satisfaire au besoin moral des mes, lui avait inspir la ferme rsolution de remettre la religion catholique sur son ancien pied, sauf les attributions politiques, qu'il regardait comme incompatibles avec l'tat prsent de la socit franaise. Est-il besoin, avec des motifs tels que ceux qui le dirigeaient, de chercher s'il agissait par une inspiration de la foi religieuse, ou bien par politique ou par ambition? Il agissait par sagesse, c'est--dire par suite d'une profonde connaissance de la nature humaine, cela suffit. Le reste est un mystre, que la curiosit, toujours naturelle quand il s'agit d'un grand homme, peut chercher pntrer, mais qui importe peu. Il faut dire cependant, cet gard, que la constitution morale du gnral Bonaparte le portait aux ides religieuses. Une intelligence suprieure est saisie, proportion de sa supriorit mme, des beauts de la cration. C'est l'intelligence qui dcouvre l'intelligence dans l'univers, et un grand esprit est plus capable qu'un petit de voir Dieu travers ses oeuvres. Le gnral Bonaparte controversait volontiers sur les questions philosophiques et religieuses avec Monge, Lagrange, Laplace, savants qu'il honorait et qu'il aimait, et les embarrassait souvent, dans leur incrdulit, par la nettet, la vigueur originale de ses arguments. cela il faut ajouter encore que, nourri dans un pays inculte et religieux, sous les yeux d'une mre pieuse, la vue du vieil autel catholique veillait chez lui les souvenirs de l'enfance, toujours si puissants sur une imagination sensible et grande. Quant l'ambition, que certains dtracteurs ont voulu donner comme unique motif de sa conduite en cette circonstance, il n'en avait pas d'autre alors que de faire le bien en toutes choses, et sans doute, s'il voyait comme rcompense de ce bien accompli une augmentation de pouvoir, il faut le lui pardonner. C'est la plus noble, la plus lgitime ambition, que celle qui cherche fonder son empire sur la satisfaction des vrais besoins des peuples. V Nous citons ces pages parce qu'elles sont trs-belles d'expression et de sentiment, les plus belles peut-tre que l'historien politique ait crites dans sa vie; mais, en admirant la haute porte de ces vues d'homme d'administration et de ce style d'homme de discipline civile, peut-on se dissimuler la _simonie des ides_ (si on tolre cette expression) qui clate dans la pense? S'il s'agissait pour le premier Consul de fltrir l'impit, ce parricide moral de l'humanit; de relever le sentiment religieux, cette pit filiale de l'esprit humain dans l'me du peuple; de faire respecter, honorer, vnrer sous toutes ses formes sincres les cultes libres qui sont les actes volontaires et spontans de cette pit du coeur humain, et qui, en rappelant sans cesse l'homme sa source et sa fin, sont sa filiation divine, sa noblesse entre les cratures, sa conscience, sa morale, sa vertu, sa consolation, son esprance, rien ne serait plus plausible que l'argumentation de M. Thiers dans ce prambule au Concordat. Mais s'il s'agissait simplement pour le premier Consul de donner au peuple une religion d'tat qu'il ne professait lui-mme ni d'esprit ni de coeur; de faire, au nom de cette religion d'tat, toute politique ses yeux et nullement religieuse, une alliance exclusive avec le souverain pontife de cette religion pour lui assurer les mes de ses peuples, la charge par le souverain pontife de lui assurer lui-mme leur obissance au nom du Dieu dont il est le ministre, il est impossible de conserver du respect devant les loges prodigus par M. Thiers une pareille ngociation, et de ne pas rougir pour les hommes d'un pareil commerce, o un souverain vend et livre la foi de son peuple en change d'un droit divin de gouvernement qu'on lui concde; aucune plume sincre ne peut appeler ici religion ce qui est politique, conviction ce qui est feinte, et vertu ce qui est trafic. Or l'historien, dans ses propres phrases la louange de cet acte, rvle la nature vraie de cet acte chaque mot. Qu'est-ce, en effet, que cette dclaration d'gale estime ou d'gal ddain pour les religions ncessaires, selon M. Thiers, l'homme? _Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il en faut une._ Qu'est-ce que cette dclaration de la ncessit de maintenir par la force des gouvernements l'unit des religions tablies? Quand une croyance tablie ne rgne pas, mille superstitions s'tablissent, mille sectes acharnes la dispute, comme en Amrique, etc. Ds lors que peut-on souhaiter de mieux qu'_une religion nationale_? Remarquez que l'historien ne dit pas une religion vraie ou une religion divine; il dgrade hardiment dans cette expression la religion (institution divine ou rien) jusqu'au rang de simple _institution nationale_. Il substitue la nation Dieu et la loi de police des cultes la conscience, sige unique de la foi. Qu'est-ce enfin que cette ambition qu'il faut pardonner au premier Consul, puisque, dit l'historien, c'est la plus noble et la plus lgitime des ambitions que celle qui cherche fonder son empire sur la satisfaction des vrais besoins du peuple? Or, les vrais besoins du peuple qui venait d'accomplir la plus grande transformation des temps modernes, pour tablir la libert des consciences et l'galit des croyances personnelles devant les lois et devant Dieu; ces vrais besoins des peuples taient-ils de reconstituer aussitt aprs, au lieu de la religion volontaire et d'autant plus efficace qu'elle est plus volontaire, une religion d'tat garantie un souverain de la foi par un souverain des armes, investie de privilges dont chacun tait une limite la libert des autres cultes? Ces vrais besoins des peuples taient-ils de remettre Dieu dans la loi, le prtre, magistrat de la foi, dans la dpendance du magistrat civil, le magistrat civil dans la dpendance du prtre, le fidle dans le citoyen, le citoyen dans le fidle, une partie de la religion dans la loi, une autre partie hors la loi, et de rebtir ainsi, au profit, non de la religion des peuples, mais l'usage et au profit de la souverainet civile, cette Babel de foi et de loi, de Dieu et de l'homme, de servitude et de rvolte, de tolrance de l'erreur et d'intolrance de la vrit, qu'on appelle un concordat? Nous le laissons dire ceux qui ont la religion de la foi, et non la religion d'tat, dans le coeur. Cette prtendue religion de la raison d'tat est, selon nous, la drision de la pit sincre; l'histoire de M. Thiers pervertirait ici la morale ternelle, si on n'en signalait pas le sophisme et le danger aux hommes. Cela dit sur le principe mme de ce Concordat de 1801, nous ne taririons pas en loges sur la belle tude diplomatique dans laquelle M. Thiers, aid sans doute par les innombrables documents de nos archives, a droul, clair, simplifi, dramatis, pour les esprits les plus minutieux, cette longue et pineuse ngociation. Si toutes les ngociations entre les tats taient compulses et crites ainsi par un crivain aussi rudit, la diplomatie, exhume de ses cartons par une main cratrice, serait elle seule la plus complte et la plus lumineuse des histoires. L'rudition recevrait la vie par la main du talent. Ce genre d'histoire par les documents bien retrouvs, bien exposs, bien discuts, se rvle ici pour la premire fois au monde. C'est une nouveaut et une cration; cette nouveaut et cette cration porteront le nom de M. Thiers. VI Le treizime livre n'offre rien l'imagination et la pense que ces lieux communs de toutes les annales, ces dtails d'administration qui, en temps calmes, servent de transition d'un vnement l'autre. M. Thiers y excelle parce qu'il approfondit jusqu'aux minuties. C'est en creusant qu'on trouve l'intrt au fond de l'histoire: celui qui voit tout s'intresse tout. On ne peut reprendre dans ce rcit de quelques mois de paix que deux ou trois jugements qui manquent de justesse parce qu'ils manquent d'impartialit. Ainsi M. Thiers, passionn pour son hros, veut lui donner la fois, contre sa nature, les honneurs du libralisme et les honneurs du despotisme. Il affecte de croire que le premier Consul tait un partisan et un admirateur de M. Fox, l'orateur d'opposition par excellence, venu Paris pour admirer de plus prs la dictature. C'est mconnatre la fois le gnie du premier Consul et le gnie de M. Fox. M. Thiers ici fait tort, selon nous, au bon sens gouvernemental de son hros, comme il fait tort la sincrit de M. Fox. Que pouvait-il y avoir de commun entre un jeune soldat qui venait d'touffer la dernire tincelle de libert reprsentative dans son pays, et qui mditait dj la suppression du Tribunat, comme il avait accompli l'asservissement par l'pe du Corps lgislatif, et le tribun aristocratique et quelquefois dmagogique de l'Angleterre, qui avait inocul par tous ses discours les doctrines et mme les anarchies de la Rvolution franaise son pays? Que pouvait-il y avoir de sincre dans ces politesses de fausse admiration entre l'homme d'tat de l'ordre excessif, du pouvoir absolu, et entre l'orateur de la libert sans limite, de la souverainet des clubs, de l'anarchie dsarme ou mme arme contre la monarchie? L'homme du 18 brumaire ne pouvait ni estimer politiquement ni aimer M. Fox, homme de 1792. Il pouvait le flatter et le grandir par ses flatteries officielles, pour grandir en lui un principe loquent d'opposition et de dsordre en Angleterre. C'est ce qu'il faisait Paris, en affectant l'estime pour un gnie de parole dont il mprisait au fond les doctrines. Le vritable homme d'tat de l'Angleterre, aux yeux du premier Consul, c'tait M. Pitt; mais il ne lui convenait pas de le dire, parce que M. Pitt tait, pour l'Angleterre libre, l'homme de salut; M. Fox n'tait que l'homme de bruit. L'historien du premier Consul a trop de perspicacit pour s'y tromper. Il nous semble donc ici faire pour son hros prcisment ce que son hros faisait pour M. Fox: il ne le juge pas, il le flatte. La prtendue admiration du premier Consul pour l'agitateur anglais serait de la candeur par trop nave si elle n'tait pas de la diplomatie par trop raffine. Ici M. Thiers se souvient trop, en crivant ces pages, de ce sophisme de situation qui a tu en quinze ans le gouvernement des Bourbons par sa plume; il confond dans le premier Consul le got hroque du despotisme et le got populaire de la libert, afin de lui donner, selon les besoins de l'opposition, qui vit de sophismes, la popularit du dictateur et la popularit du libral de 1830: hermaphrodisme politique ncessaire la mmoire du hros avec lequel on voulait faire une double guerre aux Bourbons. Mais ce n'est plus l de l'histoire, c'est de la tactique; cette tactique peut tre profitable ceux qui l'emploient la tribune ou dans le journalisme, elle est dplace dans le rcit. Il n'y eut jamais, en ralit, deux esprits plus antipathiques en matire de gouvernement que l'esprit droit, ferme, absolu du premier Consul, et l'esprit oratoire, contradictoire et ambulatoire du chef de l'opposition britannique, M. Fox; l'un fait pour absorber nergiquement tous les droits et toutes les volonts dans le droit et dans la volont d'un seul; l'autre cr pour dbattre loquemment, mais vainement, le pour et le contre, pour saper tous les gouvernements et pour voir des ennemis dans tous les ministres du pouvoir. Parler de l'admiration sincre de ces deux hommes l'un pour l'autre c'est les mal comprendre ou c'est les dfigurer. Conserver la fidlit des caractres, laisser chacun son vice et sa vertu propre, c'est la loi de l'histoire comme c'est la loi du drame. L'histoire, autrement, manque de vrit, et le drame manque de vraisemblance. VII On voit percer ds ce temps-l l'opposition civile dans quelques snateurs rests fidles, malgr ses excs et ses revers, l'esprit philosophique qui avait couv la rvolution de 1789; ceux-l voulaient au moins en sauver les vrits du naufrage de tant d'illusions et du sang de 1793. C'est contre ce petit nombre d'mes libres et stoques, quoique modres, que le premier Consul clate en impatience et qu'il invente le mot d'_idologues_, comme l'injure la plus expressive qu'on puisse adresser des hommes qui font abstraction de l'exprience en matire de gouvernement. L'opposition militaire, qui commence aussi poindre, se groupe et se personnifie autour de Moreau, le seul rival de gloire qu'on puisse lever en face du premier Consul. M. Thiers, juste cette fois, et juste parce qu'il est svre, caractrise vigoureusement cette tendance de la mdiocrit jalouse se crer des idoles plus grandes que nature pour les opposer aux vritables supriorits intellectuelles de leur temps. Moreau, dit-il, depuis la campagne d'Autriche, dont il devait le succs, du moins en partie, au premier Consul, qui lui avait donn commander la plus belle arme de la France, Moreau passait pour le second gnral de la Rpublique. Au fond, personne ne se trompait sur sa valeur: on savait bien que c'tait un esprit mdiocre, incapable de grandes combinaisons et entirement dpourvu de gnie politique; mais on s'appuyait sur ses qualits relles de gnral sage, prudent et vigoureux, pour en faire un capitaine suprieur et capable de tenir tte au vainqueur de l'Italie et de l'gypte. Les partis ont un merveilleux instinct pour dcouvrir les faiblesses des hommes minents. Ils les flattent ou les offensent tour tour, jusqu' ce qu'ils aient trouv l'issue par laquelle ils peuvent pntrer dans leur coeur, pour y introduire leur poison. C'est ainsi que l'historien nous prpare de loin au grand procs politique dans lequel Moreau descendit de sa gloire au rang de complice de Georges et de Pichegru, et plus tard au rang de transfuge combattant contre sa patrie pour se venger d'un juste exil. VIII La cration d'une rpublique lombarde en Italie, cration prcaire, mais bien moins nuisible la France que l'agrandissement si dangereux du Pimont, voisin la fois rvolutionnaire, militaire et monarchique, fut sagement mais vainement combattue par M. de Talleyrand. Ce ministre n'y voyait qu'un principe d'agitation perptuelle, menaante pour toute paix durable avec l'Allemagne. Cette rpublique provisoire rvle la diplomatie inquite et irrsolue du premier Consul. M. de Talleyrand voit plus loin et plus juste. Bonaparte, initi par ce grand homme d'tat la diplomatie europenne, prend de son ministre la science des traditions, mais ne suit en rien ses conseils longue vue. On voit, ds ce moment, qu'il ne veut de paix que juste ce qu'il en faut pour prparer d'autres guerres, et que son vritable ministre des affaires trangres sera le hasard des batailles. Pendant qu'il institue une rpublique Milan, il cherchait une monarchie absolue en France. Il inaugurait pompeusement le culte d'tat, il caressait M. de Chateaubriand, dont le livre potique, _le Gnie du Christianisme_, devanait ou servait si bien ses desseins de restauration catholique sous un second Charlemagne, ligu, non de foi, mais de politique, avec la papaut. M. Thiers apprcie ce livre, qui fut le programme de la monarchie, en une vive et juste image. _Le Gnie du Christianisme_, dit-il, comme toutes les oeuvres remarquables, fort lou, fort attaqu, produisait une impression profonde parce qu'il exprimait un sentiment vrai et trs-gnral alors dans la socit franaise: c'tait ce regret singulier, indfinissable, de ce qui n'est plus, de ce qu'on a ddaign ou dtruit quand on l'avait, de ce qu'on dsire avec tristesse quand on l'a perdu. Tel est le coeur humain! Ce qui est le fatigue ou l'oppresse; ce qui a cess d'tre acquiert tout coup un attrait puissant. Les coutumes sociales et religieuses de l'ancien temps, odieuses en 1789, parce qu'elles taient alors dans toute leur force, et que de plus elles taient quelquefois oppressives, maintenant que le dix-huitime sicle, chang vers sa fin en un torrent imptueux, les avait emportes dans son cours dvastateur, revenaient au souvenir d'une gnration agite, et touchaient son coeur dispos aux motions par quinze ans de spectacles tragiques. L'oeuvre du jeune crivain, empreinte de ce sentiment profond, remuait fortement les esprits, et avait t accueillie avec une faveur marque par l'homme qui alors dispensait toutes les gloires. Si elle ne dcelait pas le got pur, la foi simple et solide des crivains du sicle de Louis XIV, elle peignait avec charme les vieilles moeurs religieuses qui n'taient plus. Sans doute on y pouvait blmer l'abus d'une belle imagination; mais aprs Virgile, mais aprs Horace, il est rest dans la mmoire des hommes une place pour l'ingnieux Ovide, pour le brillant Lucain, et, seul peut-tre parmi les livres de ce temps, _le Gnie du Christianisme_ vivra, fortement li qu'il est une poque mmorable; il vivra, comme ces frises sculptes sur le marbre d'un difice vivent avec le monument qui les porte. IX En mme temps que le premier Consul rtablissait la plus monarchique des institutions humaines, le catholicisme, il prparait la monarchie ses lments naturels et traditionnels, une noblesse et une aristocratie militaire. Son rappel des migrs tait une prface une cour; son institution de l'ordre de la Lgion d'honneur, sacrifice la vanit qui fonde la vertu civique sur une distinction extrieure purile en elle-mme, comme un ruban sur un habit, prparait les mes aux faveurs d'un souverain; il prenait ainsi le privilge de dcerner seul l'estime publique. L'historien approuve ces concessions aux faiblesses humaines dans une page trop significative de ses propres penses pour ne pas la citer. Quant la manire de classer les hommes dans la socit, il disait ceux qui ne voulaient aucune distinction: Pourquoi donc avez-vous cr les fusils et les sabres d'honneur? C'est une distinction que celle-l, et assez ridiculement invente, car on ne porte pas un fusil ou un sabre d'honneur sa poitrine, et en ce genre les hommes aiment ce qui s'aperoit de loin. Le premier Consul avait observ un fait singulier, et il le faisait volontiers remarquer ceux avec lesquels il avait l'habitude de s'entretenir. Depuis que la France, objet des gards et des empressements de l'Europe, tait remplie des ministres de toutes les puissances, ou d'trangers de distinction qui venaient la visiter, il tait frapp de la curiosit avec laquelle le peuple et mme des gens au-dessus du peuple suivaient ces trangers, et taient avides de voir leurs riches uniformes et leurs brillantes dcorations. Il y avait souvent foule dans la cour des Tuileries pour assister leur arrive et leur dpart. Voyez, disait-il, ces vaines futilits que les esprits forts ddaignent tant! Le peuple n'est pas de leur avis: il aime ces cordons de toutes couleurs, comme il aime les pompes religieuses. Les philosophes dmocrates appellent cela vanit, idoltrie. Idoltrie, vanit, soit. Mais cette idoltrie, cette vanit sont des faiblesses communes tout le genre humain, et de l'une et de l'autre on peut faire sortir de grandes vertus. Avec ces hochets tant ddaigns, on fait des hros! l'une comme l'autre de ces prtendues faiblesses, il faut des signes extrieurs: il faut un culte au sentiment religieux; il faut des distinctions visibles au noble sentiment de la gloire. Ici la vrit ne manque pas au tableau, mais la rflexion manque l'historien. L'oeuvre du vritable homme d'tat n'est pas de caresser les vanits de notre nature, mais de les transformer en vertu publique. Il ne faut pas donner aux vices de l'humanit leurs institutions, il faut corriger ces vices par des institutions suprieures. Les complaisances pour les purilits de l'homme ne sont pas du gnie, elles sont une corruption officielle et elles perptuent son enfance. Le dfaut de cette histoire est de prendre trop souvent l'expdient pour droit et l'habilet pour principe de gouvernement. X M. Thiers, crivain videmment monarchique sous un costume rvolutionnaire, s'lve franchement ici au-dessus des scrupules de la lgalit et des timidits de la conscience pour absoudre l'ambition du trne dans le premier Consul, et pour ne reconnatre d'autre lgitimit du pouvoir que la lgitimit du gnie. Nous ne le blmons pas trop svrement de cette audace d'esprit que Machiavel, Bossuet, Mirabeau et Danton ont affiche avant lui; historiquement cette thorie tranche tout; elle semble lever l'crivain la hauteur de la Providence, qui cre le droit des supriorits dans les hommes prdestins aux grandes choses, et qui semble donner les masses subalternes en proprit ses lus; mais, moralement, cette thorie contient tous les prils et tous les crimes; car, si vous reconnaissez le gnie pour droit et l'ambition heureuse pour titre, quel est l'homme orgueilleux qui ne se croira pas du gnie, et quel est le sclrat qui ne se sentira pas l'ambition de tout oser et de tout prendre? Le ciel a cr la vertu pour contenir ces audaces dans les limites du devoir, et les hommes ont invent les lois pour contenir ces ambitions dans les prescriptions de la volont gnrale. Mais ces discussions sont vaines quand il s'agit d'un homme qui avait accompli dj au 18 brumaire le renversement main arme de la Constitution; il avait autant le droit de fonder une dynastie que celui de dtruire une rpublique. Le gnral Bonaparte, dit ici son historien trop complaisant la fortune, souhaitait le suprme pouvoir, c'tait naturel et excusable. En faisant le bien, il avait obi son gnie; en le faisant, il en avait espr le prix. Il n'y avait l rien de coupable, d'autant plus que, dans sa conviction et dans la vrit, pour achever ce bien, il fallait longtemps encore un chef tout-puissant. Dans un pays qui ne pouvait pas se passer d'une autorit forte et cratrice, il tait lgitime de prtendre au pouvoir suprme, quand on tait le plus grand homme de son sicle et l'un des plus grands hommes de l'humanit. Washington, au milieu d'une socit dmocratique, rpublicaine, exclusivement commerciale, et pour longtemps pacifique, Washington avait eu raison de montrer peu d'ambition. Dans une socit rpublicaine par accident, monarchique par nature, entoure d'ennemis, ds lors militaire, ne pouvant se gouverner et se dfendre sans unit d'action, le gnral Bonaparte avait raison d'aspirer au pouvoir suprme, n'importe sous quel titre. Son tort, ce n'est pas d'avoir pris la dictature, alors ncessaire; c'est de ne l'avoir pas toujours employe comme dans les premires annes de sa carrire. On voit ici la thorie visage dcouvert: avoir du gnie, faire le bien et demander le prix du bien qu'on a fait pour soi-mme; mais demander le prix du bien qu'on a fait ou qu'on veut faire pour soi-mme, qu'est-ce autre chose que l'gosme, c'est--dire un vice au lieu d'une vertu? Quel danger n'y a-t-il pas dans de telles thories sous la plume d'un crivain sduisant d'audace d'esprit, au milieu d'une nation en oscillation perptuelle de pouvoirs? Quel danger surtout dans une nation militaire, o chaque gnral peut tre tent du trne sans avoir le gnie de s'y maintenir? Et comment M. Thiers pourra-t-il se plaindre d'avoir subir comme citoyen les doctrines qu'il aura encourages comme moraliste? _Patere legem quam fecisti!_ XI En reprenant son rle d'historien, M. Thiers raconte ensuite, avec la verve d'un Molire politique, les rles divers jous par le premier Consul, par sa femme, par ses frres, par ses soeurs, par le snat, par le conseil d'tat, par Fouch, par Cambacrs, ses confidents, chargs de risquer les indiscrtions et de subir les dsaveux pour se faire offrir sous un nom ou sous un autre le titre du pouvoir monarchique dont il avait dj la ralit. L'histoire ici touche la comdie d'intrigue, et Beaumarchais y serait plus convenable que Tacite. Enfin, aprs mille manoeuvres de ses confidents contraris par ce qui restait de dcorum rpublicain dans les diffrents corps reprsentatifs, la douce violence est opre, et, aprs avoir deux fois repouss la couronne comme Csar au Cirque, le gnral Bonaparte passe du titre de premier Consul au titre de Consul _ vie_, et du titre de consul vie la prochaine proclamation de l'empire hrditaire. Ici le gnral Bonaparte n'a point d'effort illgitime faire pour franchir ces degrs successifs qui mnent d'une magistrature rpublicaine vie au pouvoir suprme; il n'a qu' se laisser glisser sur la mobilit et sur la versatilit de la France, plie d'avance tous ses dsirs. XII De trs-belles et trs-profondes tudes de droit public allemand et helvtique remplissent cet intervalle du Consulat vie l'Empire dans l'histoire de M. Thiers. On ne peut leur reprocher que leur tendue et leur rudition excessives. Les diplomates y trouveront des monuments de diplomatie savante, admirablement scruts et clairs d'un jour qui ne laisse rien dans l'ombre; mais la masse des lecteurs superficiels, qui s'attache exclusivement aux vnements et aux hommes, laisseront ces riches tudes aux rudits. Ce n'est plus l'histoire, c'est le catchisme du droit des gens; entre Grotius et Tacite il y a la diffrence d'un trait un rcit. M. Thiers fait trop souvent un trait de son histoire; nous qui avons du loisir nous ne nous en plaignons pas; mais la postrit a peu de temps consacrer au pass; elle lit vite et peu: M. Thiers ne pense pas assez elle. XIII L'intervention franaise s'accomplit en quelques jours par le gnral Ney, en Suisse; la mdiation impose main arme aux cantons sert de prtexte l'Angleterre pour refuser l'vacuation de Malte, conformment au trait d'Amiens. La France exige, l'Angleterre rcrimine sur ses envahissements; le premier Consul clate en paroles foudroyantes, quoique calcules, dans une audience de l'ambassadeur britannique. La paix d'Amiens est rompue, la guerre commence. L'historien, dans une courte et impartiale discussion, attribue l'Angleterre les causes de la rupture. On ne peut mconnatre ici la justesse de ses rflexions. La responsabilit de la longue priode de guerre qui suit la courte paix d'Amiens psera sur la Grande-Bretagne plus que sur le gnral Bonaparte. Si la premire loi de l'histoire est d'tre vridique, la premire loi de la critique est d'tre arbitre entre les vnements et l'historien. Les passions nationales de l'Angleterre et les rivalits de popularit parlementaire entre les orateurs et les ministres prcipitrent la rupture d'une paix qui pouvait consoler plusieurs annes le monde. Cette poque ressemble beaucoup celle o les orateurs athniens du parti de Dmosthne jetrent, par leurs dclamations contre Alexandre de Macdoine, la Grce et l'Asie dans les mains d'Alexandre. Le gnral Bonaparte fut l'Alexandre du parlement britannique en 1803. XIV Les dix-septime et dix-huitime livres sont des chefs-d'oeuvre entre tant de chefs-d'oeuvre; c'est le gnie et l'impatience du hros passs tout entiers dans son historien pour prparer contre l'Angleterre, et au besoin contre ses allis sur le continent, une guerre aux proportions d'une lutte entre deux mondes, le monde maritime et le monde continental. C'est par le monde maritime que ces prparatifs commencent. Ces deux livres sont l'histoire navale du monde moderne, depuis l'Armada de Philippe II. Tout le drame est transport sur les mers; ce drame est un des plus beaux, des plus divers, des plus passionns qui se soient jamais jous entre les lments et les hommes. Les tudes qu'a d faire l'historien pour l'crire, ou que les hommes spciaux de la marine ont d faire pour lui en fournir les lments, sont immenses. Ce seul travail, depuis la rupture de la paix d'Amiens jusqu' la bataille de Trafalgar, serait de lui seul un monument historique digne de rester jamais dans les archives de l'Europe. La cration des flottilles de bateaux plats pour transporter travers le dtroit l'invasion franaise en Angleterre, la concentration de deux mille btiments de guerre ou de transports Boulogne, taples, Wimereux, Ambleteuse; une arme d'lite de cent soixante mille hommes camps comme une menace permanente au bord de ces rades, en vue de leur conqute, les revues, les exercices, les combats partiels des chaloupes canonnires contre les brlots anglais, donns comme un spectacle l'arme dans ce cirque maritime pour entretenir son ardeur; les ngociations avec l'Autriche, la Hollande, la Russie, la Prusse, l'Espagne, pour faire concourir ces puissances ce plan de la haine du monde contre la domination britannique des mers; les lchets de l'Espagne, les rticences de la Russie, les temporisations de l'Autriche, les marchandages intresss et les trahisons de la Prusse, mls tout ce mouvement des flottes et des armes sur le littoral; de grandes fautes diplomatiques commises par le premier Consul au milieu de ces prodiges d'activit militaire; la pire de ces fautes, la confiance obstine dans ce cabinet de Berlin, aussi peu sr pour l'Allemagne qu'il dmembre que pour la France qu'il trompe ou pour l'Angleterre qu'il trahit, tout cela forme du dix-septime livre de M. Thiers, intitul _Camp de Boulogne_, une des scnes dignes de celles o le fils de Philippe ralliait ses auxiliaires et endormait ses ennemis au moment o il tait camp sur la Propontide, avant de passer, avec toute sa fortune et toute son esprance, en Asie. Nous ne louerons jamais assez le peintre, le marin, le stratge, le diplomate, qui a trac ce magnifique tableau d'histoire. XV Cependant l'Angleterre commence trembler; M. Pitt sort de sa retraite au cri du pril public, et retrempe l'me de son pays dans la sienne. Le ministre anglais, qui tient dans sa main les brandons vivants de la guerre civile et des complots extrmes dans le Venden Georges Cadoudal, dans Pichegru, et dans un certain nombre de jeunes migrs impatients de remuer leur patrie, ft-ce avec la lame de leurs poignards, lance en France ces conjurs du dsespoir. Ils ne se proposent pas l'assassinat, mais l'enlvement main arme et par surprise du premier Consul. On s'entendra ensuite sur le gouvernement qui doit lui succder. Ces conjurs dbarquent en France, entrent furtivement Paris, y ourdissent leur trame, cherchent s'associer un homme dont le nom militaire soit un entranement certain pour l'arme. Cet homme, le gnral Moreau, a la faiblesse de se laisser glisser, comme un conspirateur vulgaire, sur la pente de cette intrigue; il confre avec le gnral Pichegru, la faveur des tnbres, sur le boulevard et dans la maison d'un des conjurs. On discute l'attentat froidement, on ne s'entend pas sur les consquences: Moreau veut le pouvoir pour lui seul, Pichegru et Georges pour les Bourbons. Le premier Consul, averti par cette sourde rumeur qui est comme l'cho anticip des grands dangers, ttonne sans pouvoir saisir. la fin, Georges, Pichegru, Moreau, les Polignac sont arrts; on cherche les preuves et les tmoins de leur complot. Ce n'est pas assez pour rassurer le premier Consul, il veut porter la main plus loin. Le fils du prince de Cond, le duc d'Enghien, jeune prince de grande race militaire et de haute esprance, se trouve sa porte, quoique sur un territoire tranger et inviolable; il le fait arrter, conduire Paris, juger par une commission, fusiller dans le foss de Vincennes, les pieds sur sa tombe. Nous avons crit nous-mme cette tragdie historique d'aprs les tmoignages les plus irrcusables; d'autres tmoignages surgissent tous les jours des Mmoires posthumes des confidents du gouvernement consulaire; ces Mmoires laissent peu de doute sur les vrais motifs du meurtre, motifs trs-diffrents de ceux que prte trop complaisamment M. Thiers au premier Consul. Les complaisances envers les attentats de cette nature sont des torts envers la saintet de l'histoire; excuser n'est pas absoudre, mais c'est attnuer l'indignation, la seule justice du coeur humain qui reste pour compensation de leur sang aux victimes. Les motifs du premier Consul sont rvls par lui-mme dans une allocution son conseil d'tat du 3 germinal, allocution rapporte en ces termes par le conseiller d'tat Miot, tmoin du discours et ami de la famille Bonaparte. On verra, dit le premier Consul dans cet accs d'loquente colre, quels mnagements peut mriter une famille... (La famille des Bourbons, dont l'ombre lui fermait encore l'accs du trne sur lequel il mditait de s'asseoir bientt aprs cet vnement.) Que la France ne s'y trompe pas, elle n'aura ni paix ni repos jusqu'au moment o le dernier des individus de la famille des Bourbons sera extermin. J'en ai fait saisir un Ettenheim, et on me parle aujourd'hui de droit d'asile, de violation de territoire! Quelle trange badauderie! C'est bien peu me connatre: ce n'est pas de l'eau qui coule dans mes veines, c'est du sang! J'ai fait juger et excuter promptement le duc d'Enghien pour viter de tenter les migrs qui se trouvent ici. Il le fallait surtout, ajoute le conseiller d'tat Miot, confident de Joseph Bonaparte et admis indirectement ce titre dans les demi-confidences de son frre, il le fallait pour _satisfaire et tranquilliser les restes des jacobins_ et les rgicides membres de son gouvernement; ils voulaient un gage irrvocable donn la Rvolution par l'homme auquel ils allaient dcerner l'empire. La colre fut sans doute pour quelque chose dans l'vnement de Vincennes, la politique y fut pour beaucoup plus; c'est ce qui rend ce meurtre de sang-froid plus impardonnable l'histoire. XVI Le rcit du jugement nocturne de Vincennes par M. Thiers est tellement dpourvu de cette juste svrit et de cette pathtique sensibilit qu'au lieu de s'apitoyer sur la victime c'est sur les excuteurs du meurtre qu'il semble seulement s'attendrir. Ces malheureux juges! dit-il, affligs de leur rle plus qu'on ne peut dire, prononcrent la mort. Ce n'tait pas une machination ourdie, ajoute l'historien, comme on l'a dit, pour surprendre un crime au premier Consul; c'tait un accident, un pur accident qui avait t au prince infortun la seule chance de sauver sa vie, et au premier Consul une heureuse occasion de sauver une tache sa gloire! Et aprs cette rflexion attnuante il attribue l'excution nocturne et prcipite une prolongation de sommeil du conseiller d'tat Ral; comme si quelqu'un dormait parmi les confidents et les excuteurs du drame pendant que le premier Consul veillait lui-mme la Malmaison, attendant l'accomplissement de l'acte le plus terrible et le plus htif de sa vie, et pendant qu'une telle victime tait sous le feu des juges!... Nous ne saurions trop blmer ce rcit, aussi infidle qu'insensible, de l'acte le plus tragique de l'me de Napolon. Le style en est aussi dfectueux et aussi vulgaire que les circonstances en sont altres et dcolores; l'me et le talent ont failli la fois l'crivain dans ces pages. Ce n'est pas ainsi que sentait Tacite, ce n'est pas ainsi qu'il crivait. Notre admiration pour les belles parties de ce livre est la garantie de notre impartialit pour ses dfaillances de style, de vertu et de sentiment; mais le coeur souffre autant que la vrit en lisant ces pages. Elles sont refaire pour l'honneur du livre. XVII Le spectacle de la lchet de l'Europe indigne, mais muette, aprs cet attentat au droit des gens, l'humanit et l'innocence, est reproduit avec beaucoup plus de talent par M. Thiers, dans le livre suivant intitul _l'Empire_. Il rentre ici dans son domaine: crivain lumineux, mais non pathtique. Ici cependant l'inconsquence du grand historien tonne l'esprit; il fait une magnifique analyse de l'tat de l'opinion en France aprs le meurtre du duc d'Enghien; il flatte ou il raille les impulsions rvolutionnaires qui ont pouss la France jusqu' la Rpublique de 1793; il se dclare, avec une grande fermet d'esprit, homme monarchique dans un pays dont tout le pass est monarchique, et qui se gouverne par ses habitudes plus que par sa raison. La consquence d'une telle foi dans la monarchie tait donc de louer franchement aussi le premier Consul, favoris par une raction si naturelle en France, d'avoir l'audace de son ambition et de la nature des choses en rtablissant en lui la monarchie. On ne sait par quelle timidit de logique ou par quel revirement d'esprit M. Thiers se dment tout coup au moment de conclure; que dis-je? il conclut contre la cause monarchique qu'il vient d'exposer avec tant de force; il s'arrte entre les deux partis, c'est--dire dans l'impossible; il prend la moiti des deux vrits, c'est--dire un mensonge; il emprunte la rpublique le pouvoir absolu et la monarchie le pouvoir temporaire, et il tablit comme prfrable la rpublique ou la monarchie, quoi? la dictature! Il semble, lui, homme de si lucide intelligence, ne pas s'apercevoir seulement que la dictature c'est la rpublique sans la libert et la monarchie sans stabilit, c'est--dire deux inconsquences dans une. coutons-le, mais ne cherchons pas le comprendre, ou plutt comprenons qu'il n'ose pas dire ici toute sa pense, et que, voulant mnager en sa personne le renom d'crivain rvolutionnaire et le renom d'homme d'tat monarchique, il accorde un peu aux rpublicains, un peu aux royalistes, pour conserver dans les deux partis la popularit de ses jeunes opinions et la popularit de ses ides mres dans son ge plus avanc. Ainsi la Rvolution, dit-il, dans ce retour rapide sur elle-mme, devait venir la face du ciel confesser ses erreurs, l'une aprs l'autre, et se donner d'clatants dmentis! Distinguons cependant: lorsqu'elle avait voulu l'abolition du rgime fodal, l'galit devant la loi, l'uniformit de la justice, de l'administration et de l'impt, l'intervention rgulire de la nation dans le gouvernement de l'tat, elle ne s'tait point trompe; elle n'avait aucun dmenti se donner, et elle ne s'en est donn aucun. Lorsqu'elle avait, au contraire, voulu une galit barbare et chimrique, l'absence de toute hirarchie sociale, la prsence continuelle et tumultueuse de la multitude dans le gouvernement, la rpublique dans une monarchie de douze sicles, l'abolition de tout culte, elle avait t folle et coupable, et elle devait venir faire, en prsence de l'univers, la confession de ses garements. Mais qu'importent quelques erreurs passagres, ct des vrits immortelles qu'au prix de son sang elle a lgues au genre humain! Ses erreurs mmes contenaient encore d'utiles et graves leons, donnes au monde avec une incomparable grandeur. Toutefois, si, dans ce retour la monarchie, la France obissait aux lois immuables de la socit humaine, elle allait vite, trop vite peut-tre, comme il est d'usage dans les rvolutions. Une dictature, sous le titre de Protecteur, avait suffi Cromwell. La dictature, sous la forme de consulat perptuel, avec un pouvoir tendu comme son gnie, durable comme sa vie, aurait d suffire au gnral Bonaparte pour accomplir tout le bien qu'il mditait, pour reconstruire cette ancienne socit dtruite, pour la transmettre, aprs l'avoir rorganise, ou ses hritiers s'il devait en avoir, ou ceux qui, plus heureux, taient destins profiter un jour de ses oeuvres. Il tait, en effet, arrt dans les desseins de la Providence que la Rvolution, poursuivant son retour sur elle-mme, irait plus loin que le rtablissement de la forme monarchique, et irait jusqu'au rtablissement de l'ancienne dynastie elle-mme. Pour accomplir sa noble tche, la dictature, notre avis, sous la forme du consulat vie, suffisait donc au gnral Bonaparte, et, en le crant monarque hrditaire, on tentait quelque chose qui n'tait ni le meilleur pour sa grandeur morale, ni le plus sr pour la grandeur de la France. Non que le droit manqut ceux qui voulaient avec un soldat faire un roi ou un empereur: la nation pouvait incontestablement transporter qui elle voulait, et un soldat sublime plus qu' tout autre, le sceptre de Charlemagne et de Louis XIV. Mais ce soldat, dans sa position naturelle et simple de premier magistrat de la Rpublique franaise, n'avait point d'gal sur la terre, mme sur les trnes les plus levs. En devenant monarque hrditaire, il allait tre mis en comparaison avec les rois, petits ou grands, et constitu leur infrieur en un point, celui du sang. Ne ft-ce qu'aux yeux du prjug, il allait tre au-dessous d'eux en quelque chose. Accueilli dans leur compagnie, et flatt, car il tait craint, il serait en secret ddaign par les plus chtifs. Mais, ce qui est plus grave encore, que ne tenterait-il pas, devenu roi ou empereur, pour devenir roi des rois, chef d'une dynastie de monarques relevant de son trne nouveau! Que d'entreprises gigantesques auxquelles succomberait peut-tre la fortune de la France! Que de stimulants pour une ambition dj trop excite, et qui ne pouvait prir que par ses propres excs! Si donc, notre avis du moins, l'institution du consulat vie avait t un acte sage et politique, le complment indispensable d'une dictature devenue ncessaire, le rtablissement de la monarchie sur la tte de Napolon Bonaparte, tait non pas une usurpation (mot emprunt la langue de l'migration), mais un acte de vanit de la part de celui qui s'y prtait avec trop d'ardeur, et d'imprudente avidit de la part des nouveaux convertis, presss de _dvorer ce rgne d'un moment_. Cependant, s'il ne s'agissait que de donner une leon aux hommes, nous en convenons, la leon tait plus instructive et plus profonde, plus digne de celles que la Providence adresse aux nations, quand elle tait donne par ce soldat hroque, par ces rpublicains rcemment convertis la monarchie, presss les uns et les autres de se vtir de pourpre, sur les dbris d'une rpublique de dix annes, laquelle ils avaient prt mille serments. Malheureusement la France, qui avait pay de son sang leur dlire rpublicain, tait expose payer de sa grandeur leur nouveau zle monarchique; car c'est pour qu'il y et des rois franais en Westphalie, Naples, en Espagne, que la France a perdu le Rhin et les Alpes. Ainsi, en toutes choses, la France tait destine servir d'enseignement l'univers: grand malheur et grande gloire pour une nation! XVIII Ces rflexions sont au commencement d'un rvolutionnaire, au milieu d'un royaliste, la fin d'un philosophe; mais ni au commencement, ni au milieu, ni la fin, elles ne sont d'un homme d'tat, tel qu'on a droit de se figurer M. Thiers. Que voulait-il donc que ft le gnral Bonaparte, absous dj par lui du 18 brumaire? Qu'il rtrogradt? C'tait rentrer dans la Rvolution, et, selon M. Thiers, dans l'anarchie. Qu'il s'arrtt sur la route du pouvoir monarchique, et qu'aprs en avoir pris la souverainet il en cartt tout ce qu'elle a de bon, c'est--dire l'hrdit, ce hasard, il est vrai, mais ce hasard qui coupe la route aux rvolutions? videmment ici M. Thiers, homme monarchique, fait aux rpublicains une concession de principe qui va jusqu' une concession de bon sens. Une fois absous du 18 brumaire, Bonaparte, s'il n'et pas fond la monarchie hrditaire avec l'empire, tait deux fois illogique et deux fois criminel, car en renversant la rpublique il avait fait un crime d'tat contre la libert et contre la souverainet nationale, et en ne fondant pas la dynastie hrditaire il aurait fait un crime d'tat contre la monarchie. Aussi n'hsita-t-il pas, et c'est en cela seulement que nous admirons la logique de son ambition et la fermet de son intelligence. Entre l'innocence d'un grand citoyen qui s'abstient de toute convoitise violente de domination sur son pays et la fondation d'un trne, il n'y avait pour lui que timidit et inconsquence. Le titre et l'institution du consulat vie n'taient qu'une demi-rpublique, une demi-ambition, un demi-caractre, un demi-crime, une demi-vertu. Or, dans le bien comme dans le mal, il n'y a de grand que ce qui est entier, et Bonaparte n'tait pas un demi-homme; mais, nous le disons avec regret, ici M. Thiers se montre un demi-politique. Le consulat n'tait qu'un degr provisoire qui laissait attendre ou une anarchie en redescendant, ou une monarchie en montant; s'arrter au milieu de ce degr ce n'tait pas fonder, c'tait attendre. Les peuples ne s'attachent qu' ce qui se dclare permanent; car, comme ils sont eux-mmes un tre permanent, ils veulent, autant qu'ils le peuvent, dans leur institution la permanence: tout le monde se serait promptement dtach de Bonaparte s'il ft rest consul vie. Il connut mieux que M. Thiers la nature humaine en osant l'empire et en rinstituant l'hrdit. XIX Une fois ceci discut, cette partie de l'histoire dans laquelle M. Thiers peint les volutions des diffrents corps constitus pour se prter aux desseins secrets du matre, pour le devancer ou pour revenir sur leurs pas au signe souvent nigmatique de sa physionomie, n'est que l'histoire des bassesses des peuples, gales, hlas! aux bassesses des cours. Tous ces tyrannicides de la Convention luttaient d'empressement et de complaisance offrir un soldat absolu la couronne teinte du sang de Louis XVI. M. Thiers ici ne peint pas d'un mot, comme Tacite, mais il produit par un autre procd le mme effet que l'historien romain: il dcompose si bien les diffrents mobiles de toutes ces abjections de caractre et de toutes ces apostasies de principes, dans les rpublicains assouplis de la Convention, qu'il rassasie son lecteur d'indignation, de dgot et de mpris, ce supplice de l'histoire. Qu'importe le procd, pourvu que l'effet soit produit? Tacite n'a qu'un mot, M. Thiers a cent pages; mais de ces cent pages rsulte dans l'me le mot de Tacite: le mpris dlay grande eau se retrouve au fond du vase et la moralit n'a rien perdu. XX Une cour suit un monarque; celle du nouvel empereur se presse confusment autour de son trne. M. Thiers s'en console en disant: Mais ces institutions (les cours) taient loin de mriter le mpris qu'on a souvent affich pour elles; elles composaient une rpublique aristocratique dtourne de son but par une main puissante, convertie temporairement en monarchie absolue, et destine plus tard redevenir monarchie constitutionnelle, fortement aristocratique, il est vrai, mais fonde sur la base de l'galit. Comprenne qui pourra cette rpublique devenue en mme temps monarchie absolue, cette monarchie absolue destine redevenir monarchie constitutionnelle, cette aristocratie et cette galit se dmentant par leurs seuls noms l'une et l'autre! On n'y comprend en ralit qu'une chose: c'est que l'historien, qui veut rester la fois rvolutionnaire et monarchique, en dpit de la contradiction des deux rles, cherche excuser maintenant la fondation de l'empire comme il a cherch excuser le renversement de la rpublique et l'institution dictatoriale du consulat vie. Dans cet effort d'esprit la raison faiblit comme la langue, et il tombe, pour cacher l'inconsquence, dans des subtilits de dfinitions qui rappellent les subtilits des sophistes grecs ou des sophistes de l'cole dans le moyen ge. Voil le malheur des historiens qui n'ont pas assez perdu la mmoire des partis auxquels ils ont appartenu dans leur vie politique: pour ne pas fausser leur situation ils sont forcs de fausser leur logique. Il faut se dtacher de terre quand on veut crire la vrit sur les hommes; la philosophie de l'histoire est la hauteur des observatoires d'o l'on contemple les astres. M. Thiers y monte quand il veut; pourquoi pas toujours? XXI Le procs du gnral Moreau, justement impliqu, au moins comme confident, dans la conspiration de Pichegru, de Georges et des royalistes, se mle ici l'avnement du premier Consul l'empire; M. Thiers donne ce procs l'intrt d'un grand drame; il y est aussi juste qu'loquent: juste envers Bonaparte, qui avait le droit de svir contre un rival devenu un conjur; juste envers Moreau, qui avait failli la patrie, la reconnaissance et lui-mme; juste envers la magistrature du pays, qui montre dans ce jugement des caractres dignes de Rome. Moreau, dit l'historien, avait retrouv une vritable prsence d'esprit, peu prs comme il lui arrivait la guerre quand le danger tait pressant; il avait mme fait de nobles rponses, singulirement applaudies par l'auditoire. Pichegru tait un tratre, lui avait dit le prsident, et mme dnonc par vous sous le Directoire. Comment pouviez-vous songer vous rconcilier avec lui, et le ramener en France?--Dans un temps, avait rpondu Moreau, dans un temps o l'arme de Cond remplissait les salons de Paris et ceux du premier Consul, je pouvais bien m'occuper de rendre la France le conqurant de la Hollande. ce sujet on lui demandait pourquoi, sous le Directoire, il avait dnonc Pichegru si tard, et on semblait lever des soupons jusque sur sa vie passe. J'avais coup court, rpondait-il, aux entrevues de Pichegru et du prince de Cond sur la frontire, en mettant par les victoires de mon arme quatre-vingts lieues de distance entre ce prince et le Rhin. Le danger pass, j'avais laiss un conseil de guerre le soin d'examiner les papiers trouvs et de les envoyer au gouvernement s'il le jugeait utile. Moreau, interrog sur la nature du complot auquel on lui avait propos de s'associer, persistait soutenir qu'il l'avait repouss. Oui, lui disait-on, vous avez repouss la proposition de replacer les Bourbons sur le trne, mais vous avez consenti vous servir de Pichegru et de Georges pour le renversement du gouvernement consulaire, et dans l'esprance de recevoir la dictature de leurs mains.--On me prte l, rpondait Moreau, un projet ridicule, celui de me servir des royalistes pour devenir dictateur, et de croire que s'ils taient victorieux, ils me remettraient le pouvoir. J'ai fait dix ans la guerre, et pendant ces dix ans je n'ai pas, que je sache, fait de choses ridicules. Ce noble retour sur sa vie passe avait t couvert d'applaudissements. Mais tous les tmoins n'taient pas dans le secret des royalistes; tous n'taient pas prpars revenir sur leurs premires dpositions, et il restait un nomm Roland, autrefois employ dans l'arme, qui rptait avec douleur, mais avec une persistance que rien ne pouvait branler, ce qu'il avait avanc ds le premier jour. Il disait qu'intermdiaire entre Pichegru et Moreau, celui-ci l'avait charg de dclarer qu'il ne voulait pas de Bourbons; mais que, si on le dlivrait des consuls, il userait du pouvoir qui lui serait immanquablement dfr pour sauver les conspirateurs et reporter Pichegru au fate des honneurs. D'autres confirmaient encore l'assertion de Roland. Bouvet de Lozier, cet officier de Georges, chapp un suicide pour lancer une accusation terrible contre Moreau, ne la pouvait rtracter, et la rptait, tout en s'efforant de l'attnuer. Dans cette accusation, fournie par crit, il n'avait nonc que des choses qu'il tenait de Georges lui-mme. Celui-ci rpondait que Bouvet avait mal entendu, mal compris, et par consquent fait un rapport inexact. Mais il restait cette entrevue de nuit la Madeleine, dans laquelle Moreau, Pichegru, Georges s'taient trouvs ensemble, circonstance inconciliable avec un simple projet de ramener Pichegru en France. Pourquoi se trouver de nuit un rendez-vous avec le chef des conspirateurs, avec un homme qu'on ne pouvait rencontrer innocemment quand on n'tait pas royaliste? Ici les dpositions taient si prcises, si concordantes, si nombreuses, qu'avec la meilleure volont du monde les royalistes ne pouvaient pas revenir sur ce qu'ils avaient dclar, et que, lorsqu'ils le tentaient, ils taient confondus l'instant mme. Moreau, cette fois, tait accabl, et l'intrt de l'auditoire avait fini par diminuer sensiblement. Toutefois, de maladroits reproches du prsident sur sa fortune avaient un peu rveill cet intrt prt s'teindre. Vous tes au moins coupable de non-rvlation, lui avait dit le prsident; et, bien que vous prtendiez qu'un homme comme vous ne saurait faire le mtier de dnonciateur, vous deviez d'abord obir la loi, qui ordonne tout citoyen, quel qu'il soit, de dnoncer les complots dont il acquiert la connaissance. Vous le deviez en outre un gouvernement qui vous a combl de biens. N'avez-vous pas de riches appointements, un htel, des terres? Le reproche tait peu digne, adress l'un des gnraux les plus dsintresss du temps. Monsieur le Prsident, avait rpondu Moreau, ne mettez pas en balance mes services et ma fortune: il n'y a pas de comparaison possible entre de telles choses. J'ai 40,000 francs d'appointements, une maison, une terre qui valent 3 ou 400,000 francs, je ne sais. J'aurais 50 millions aujourd'hui si j'avais us de la victoire comme beaucoup d'autres. Rastadt, Biberach, Engen, Moesskirch, Hohenlinden, ces beaux souvenirs mis ct d'un peu d'argent, avaient soulev l'auditoire et provoqu des applaudissements que l'invraisemblance de la dfense commenait rendre fort rares. Moreau est demi absous; il faiblit comme tout caractre sous le poids d'une faute: il n'y a de force en pareil cas que dans l'innocence; il crit une lettre soumise et expiatoire son rival triomphant. Bonaparte, mcontent d'une condamnation trop douce pour un crime d'tat, se hte de l'loigner de la France et lui achte ses biens pour lui faciliter l'exil ternel. Moreau ne rentre en Europe que pour y combattre son ennemi, mais en mme temps sa patrie; une complicit ambitieuse dans une conjuration d'aventuriers le mne fatalement une complicit avec les rois ligus contre la France. Gnie militaire d'une grande porte, politique nul, caractre faible, incapable de porter sa gloire, M. Thiers le juge svrement, mais avec justice; c'est un des portraits les plus vrais et le plus vigoureusement historique de son tableau. Moreau, jusque-l, avait t flatt par les historiens de parti; ici il est rduit aux proportions de la vrit et de la nature. XXII De mme que Napolon avait voulu jeter sur la premire anne du Consulat le prestige de la victoire de Marengo, de mme il voulait jeter le prestige de la descente en Angleterre sur les premiers mois de l'Empire. Les tentatives toutes avortes pour runir les escadres franaises, espagnoles, hollandaises, dans la Manche, afin de protger le passage de ses bateaux plats d'un bord l'autre; des revues impriales de l'arme de terre et des flottilles passes sur les hauteurs et dans les eaux de Boulogne; des distributions solennelles de dcorations l'arme, des ngociations avec le pape pour amener ce pontife Paris et pour obtenir de sa faiblesse le couronnement du nouveau Charlemagne; le spectacle de la raction religieuse qui prcipite les vieillards, les femmes, les enfants, les populations des campagnes au pied du vicaire vnr du Christ; la crmonie du sacre renouvele des antiques monarchies et des antiques sacerdoces; toute cette audacieuse amende honorable du pouvoir, des soldats, et du peuple de la Rvolution au pass, tout ce changement de dcoration vue sur le thtre du monde enfin, sont admirablement reproduits par l'historien; la rflexion seule manque au peintre, ici comme partout. M. Thiers, qui tout l'heure blmait l'ambition de l'empire hrditaire dans son hros, l'approuve quand le succs a couronn son audace. Il se borne faire honneur la Rvolution de la journe la plus contre-rvolutionnaire de nos fastes. Telle fut, dit-il, cette auguste crmonie, par laquelle se consommait le retour de la France aux principes monarchiques. Ce n'tait pas un des moindres triomphes de notre Rvolution, que de voir ce soldat sorti de son propre sein, sacr par le pape, qui avait quitt tout exprs la capitale du monde chrtien. C'est ce titre surtout que de pareilles pompes sont dignes d'attirer l'attention de l'histoire. Si la modration des dsirs, venant s'asseoir sur ce trne avec le gnie, avait mnag la France une libert suffisante, et born propos le cours d'entreprises hroques, cette crmonie et consacr pour jamais, c'est--dire pour quelques sicles, la nouvelle dynastie. On voit que l'empire est dj pardonn l'empereur par l'historien qui le condamnait tout l'heure; on voit qu'un peu de modration dans les dsirs, conseille un gnie sans bornes et sans repos, est la seule condition que M. Thiers impose ce conqurant d'un trne. Il en sera de mme dans toute cette histoire: quelle que soit l'ambition accomplie, M. Thiers ne demande son hros que de s'arrter dans son nouveau triomphe, sans paratre s'apercevoir que son hros n'a obtenu ce nouveau triomphe que par l'insatiabilit de grandeur que M. Thiers encourage dans l'avenir par l'approbation qu'il donne trop complaisamment au pass. Une telle complaisance de l'historien pour l'ambition satisfaite est une complicit du moraliste avec le caractre de son hros. Nous ne saurions trop le rpter: le rcit est admirable, mais un rcit doit faire penser. Pour qu'un tel livre ft parfait, il faudrait que le rcit ft crit par M. Thiers et que la moralit du rcit ft crite par Bossuet. XXIII Le vingt et unime livre est une accumulation d'intrt historique press dans l'espace d'une demi-anne par les vnements comme sous la plume de l'crivain: cration du royaume d'Italie, second couronnement Milan; coalition europenne contre l'ambition du nouveau Csar; ngociation entre la Russie, l'Angleterre et l'Autriche; anxit de Napolon attendant en vain la concentration de ses flottes sous l'amiral Villeneuve; sa fureur quand il voit tous ses plans djous par Villeneuve, qui a fait voile pour Cadix au lieu de se diriger sur la Manche; le renversement subit de toutes les penses et de tous les efforts de volont de Napolon, au moment de l'excution si longtemps et si laborieusement prpare; l'improvisation non moins subite de son plan d'invasion en Allemagne; la marche de son arme en six colonnes, des bords de l'Ocan aux sources du Danube, marche sans parallle dans l'histoire par l'ordre, la prcision, l'arrive au but marqu heure fixe; l'investissement de l'arme autrichienne dans Ulm; la reddition de toute l'arme du gnral Mack; quatre-vingt mille ennemis anantis en vingt jours; pendant ce triomphe sur le continent, le plus grand revers maritime dont le monde moderne ait t tmoin dans la bataille navale de Trafalgar; toutes les penses d'invasion de l'Angleterre par Napolon englouties avec nos vaisseaux sous le canon de Nelson; description vivante de ce combat naval; mort de Nelson, qui paye de sa vie tant de gloire; marche sur Vienne entre le Danube et les Alpes; bataille d'Austerlitz livre aux Russes; aptitude unique de l'historien pour exposer homme homme l'organisation des armes, et pour suivre pas pas les plans et les marches d'une campagne; feu de l'me du gnral transvas dans l'me de l'crivain; scnes pittoresques du champ de bataille dcrit sans autre clat que la topographie exacte et que l'clat svre des armes sur la terre ou sur la neige des plaines ou des coteaux. Lisez ceci: Ds quatre heures du matin Napolon avait quitt sa tente pour juger par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute laquelle il les avait si adroitement encourags. Il descendit jusqu'au village de Puntowitz, situ au bord du ruisseau qui sparait les deux armes, et aperut les feux presque teints des Russes sur les hauteurs de Pratzen. Un bruit trs-sensible de canons et de chevaux indiquait une marche de gauche droite, vers les tangs, l mme o il souhaitait que les Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prvoyance si bien justifie; il revint se placer sur le terrain lev o il avait bivouaqu, et d'o il embrassait toute l'tendue de ce champ de bataille. Ses marchaux taient cheval ct de lui. Le jour commenait luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la campagne, et ne laissait apercevoir que les parties les plus saillantes du terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard comme des les sur une mer. Les divers corps de l'arme franaise taient en mouvement, et descendaient de la position qu'ils avaient occupe pendant la nuit, pour traverser le ruisseau qui les sparait des Russes. Mais ils s'arrtaient dans les fonds, o ils taient cachs par la brume et retenus par les ordres de l'Empereur jusqu'au moment opportun pour l'attaque. Le choc des quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens et les manoeuvres de notre propre cavalerie s'ouvrant devant cette masse et se refermant pour la charger en dtail; les combats corps corps de chacun de nos bataillons contre les bataillons ennemis; la dtonation de notre artillerie entr'ouvrant de ses boulets la glace des tangs sur lesquels l'infanterie russe s'est accumule pour mourir de deux morts; les deux souverains de Russie et d'Autriche fuyant la fin du jour du champ de bataille, aux cris de _Vive l'Empereur!_ qui les poursuit dans les tnbres; la peinture du champ de carnage; l'entrevue humilie de l'empereur d'Autriche avec Napolon, le lendemain, pour traiter d'une suspension d'armes, ce sont l des rcits qui dureront autant que l'histoire. D'autres en ont donn des fragments d'une grande prcision et d'un style peut-tre suprieur comme couleur, mais aucun ne les a placs leur jour et leur place dans ce vaste et magnifique ensemble qui donne chacun de ces vnements, militaires ou civils, sa place, sa proportion, sa valeur historique et sa signification dans la destine du monde. Tous ont fait des pisodes, M. Thiers seul a fait le pome; ce pome, quoique crit dans la prose la plus nue et souvent la plus vulgaire, s'lve quelquefois, non par les mots, mais par la composition, la plus haute posie; c'est bien mieux que la posie des paroles, c'est la posie des faits; cette posie des faits, la meilleure de toutes, rsulte de la composition et non des phrases. M. Thiers n'est pas le premier des potes historiques de cette poque, mais il est le premier des compositeurs. Lisez ces quelques lignes jetes aprs le rcit si anim de la bataille d'Austerlitz sur l'entrevue des deux empereurs; voyez comme le style se dtend, ainsi que l'me, le lendemain des vnements qui ont tendu l'esprit jusqu'au dlire de la victoire ou jusqu'au dsespoir de la dfaite! Pour ceux qui ont, comme moi, connu l'empereur Franois II, vritable figure de deuil le lendemain d'une dfaite, et le front de marbre de Napolon, rayonnant d'une supriorit sans dfiance et sans orgueil, le tableau a plus de physionomie encore que pour les lecteurs qui viendront aprs nous. L'empereur Franois partit donc pour Nasiedlowitz, village situ moiti chemin du chteau d'Austerlitz, et l, prs du moulin de Paleny, entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes franais et autrichiens, il trouva Napolon qui l'attendait devant un feu de bivouac allum par ses soldats. Napolon avait eu la politesse d'arriver le premier. Il vint au-devant de l'empereur Franois, le reut au bas de sa voiture et l'embrassa. Le monarque autrichien, rassur par l'accueil de son tout-puissant ennemi, eut avec lui un long entretien. Les principaux officiers des deux armes se tenaient l'cart et regardaient avec une vive curiosit ce spectacle extraordinaire du successeur des Csars vaincu et demandant la paix au soldat couronn que la rvolution franaise avait port au fate des grandeurs humaines. Napolon s'excusa auprs de l'empereur Franois de le recevoir en pareil lieu. Ce sont l, lui dit-il, les palais que Votre Majest me force d'habiter depuis trois mois.--Ce sjour vous russit assez, lui rpliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de m'en vouloir. L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la situation, Napolon soutenant qu'il avait t entran la guerre malgr lui, dans le moment o il s'y attendait le moins et lorsqu'il tait exclusivement occup de l'Angleterre; l'empereur d'Autriche affirmant qu'il n'avait t amen prendre les armes que par les projets de la France l'gard de l'Italie. Napolon dclara qu'aux conditions dj indiques M. de Giulay, et qu'il se dispensa d'noncer de nouveau, il tait prt signer la paix. L'empereur Franois, sans s'expliquer ce sujet, voulut savoir quoi Napolon tait dispos par rapport l'arme russe. Napolon demanda d'abord que l'empereur Franois spart sa cause de celle de l'empereur Alexandre, que l'arme russe se retirt par journes d'tape des tats autrichiens, et il promit de lui accorder un armistice cette condition. Quant la paix avec la Russie, il ajouta qu'on la rglerait plus tard, car cette paix le regardait seul. Croyez-moi, dit Napolon l'empereur Franois, ne confondez pas votre cause avec celle de l'empereur Alexandre. La Russie seule peut aujourd'hui faire en Europe une _guerre de fantaisie_. Vaincue, elle se retire dans ses dserts, et vous, vous payez avec vos provinces les frais de la guerre. XXIV Le trait de Presbourg, la Prusse dconcerte dans ses duplicits habituelles, la possession de toute l'Italie concde Napolon, sont les fruits de cette bataille. Il rentre en France au bruit des acclamations de l'arme et du peuple. L'Angleterre est sauve, mais le continent est asservi. Comme l'ordinaire encore, l'historien applaudit et tmoigne seulement quelques craintes timides sur les excs de victoire et de puissance venir, comme chacune des priodes civiles ou guerrires de son hros: rflexion vide, tardive ou prmature, selon nous, la fin d'un si beau rcit; car, s'il a applaudi au dix-huit brumaire, pourquoi rpugne-t-il au consulat? S'il a applaudi au consulat vie, pourquoi s'tonne-t-il de l'empire? S'il a maintenant applaudi l'empire, pourquoi s'tonne-t-il du despotisme europen? Toutes ces choses qu'il blme sont les consquences ncessaires de celles qu'il a loues. Quand vous n'avez pas arrt l'illgalit de l'ambition au premier pas, pourquoi voulez-vous qu'elle s'arrte au second? pourquoi au troisime? pourquoi au quatrime? C'est jouer mal propos le philosophe ou c'est bien peu connatre les hommes. Le mouvement ascendant et perptuel tout prix tait le lot et le caractre de l'homme qui n'asservissait la France qu' la condition de l'blouir. Napolon tait un de ces hommes qui ne s'arrtent que quand ils tombent. Arrtons-nous cet apoge de sa gloire, qui n'est pas encore l'apoge du mouvement historique de M. Thiers, et achevons dans le prochain entretien la lecture d'un livre o l'on blme quelquefois, mais o l'on marche toujours sans lassitude d'admiration en admiration pour le tableau et pour le peintre, et, bien que le livre soit long, l'admiration est toujours courte. LAMARTINE. XLVIe ENTRETIEN EXAMEN CRITIQUE DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE, PAR M. THIERS. (3e PARTIE.) I Nous voil enfin dans le vritable lment de cette histoire: _la guerre_! M. Thiers est le grand historien militaire de ce sicle et de tous les sicles. Son livre sera le manuel des grands capitaines. On l'a compar Polybe; nous ne lui faisons pas cette injure: il y a dix Polybe en lui. La guerre est tout la fois pour M. Thiers ce qu'elle est en ralit dans nos tats modernes, le suprme effort de civilisation d'un peuple pour se transformer en arme et pour se transporter en ordre et en force sur ses champs de bataille. Nos armes ne sont plus des hordes comme aux poques de dbordement des barbares; nos armes sont des armes, c'est--dire des corps de nations organiss pour combattre. Cette socit des camps a des lois sociales plus troites, plus promptes, plus absolues, plus draconiennes que les lois de la socit civile. Cette lgislation spciale s'appelle _discipline_; les hommes qui composent nos armes sont extraits par diffrents modes, coercitifs ou volontaires, de la population jeune du pays; ces hommes reoivent une modique solde pour enlever toute excuse au pillage, cet abus de la force dans le pays ami, cette strilisation des ressources dans les pays conquis; ces hommes reoivent des armes de diffrente nature, selon les corps distincts dans lesquels ils sont enrls; ces hommes reoivent une ducation militaire conforme aux diffrents usages que le gnral se propose de faire de leurs armes distinctes dans la proportion numrique de ces diffrentes armes pendant ses campagnes: infanterie, cavalerie, artillerie, gnie, baonnettes, fusils, canons de campagne, canons de sige, passages des ponts, transports militaires, ambulances ou hpitaux suivant l'arme. L'esprit recule d'tonnement et d'admiration devant la puissance d'organisation et devant l'immensit des dtails que comporte ce nom d'arme: recrutement des soldats, habillement, armement, logement, nourriture de ces masses d'hommes; solde, instruction, chevaux, canons, distribution de ces soldats dans les cadres, nomination et hirarchie des sous-officiers et des officiers, gnie du gnral, hrosme collectif de ses bataillons, o chaque combattant est souvent dsintress de la cause et o tous meurent au besoin pour la victoire; c'est l un de ces phnomnes tellement compliqus de la civilisation antique ou moderne qu'un historien militaire doit commencer par l'approfondir dans ses plus minutieux dtails avant d'en prsenter l'ensemble sur les champs de bataille l'esprit de la postrit. C'est l ce qu'a fait avec une inimitable perfection d'analyse M. Thiers dans cette histoire, histoire unique sous ce point de vue. On l'en a blm, nous l'en louons, et la postrit le louera avec nous de ce laborieux travail de dcomposition et de composition des armes modernes. Ce travail est tel que, si, dans cinq ou six sicles, un homme d'tat ou un homme de guerre venir veut se rendre compte, sans erreur et sans effort, de la formation d'une arme au dix-neuvime sicle, il n'aura qu' ouvrir l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, et l'arme moderne lui apparatra tout entire, recrute, vtue, arme, monte, hirarchise, discipline, commande, vivant et combattant, comme ces modles d'anatomie que l'on dvoile dans les muses pour dcouvrir aux initis de la science les mystres de la structure humaine. II Historien administratif, historien diplomatique, historien militaire surtout, voil les trois mrites inapprciables de M. Thiers; l'historien pathtique manque, il est vrai; cependant les scnes de la guerre lui inspirent quelquefois un hrosme de style et une motion de pinceau qui rendent merveilleusement les impressions non individuelles, mais collectives, du champ de bataille. Il pense avec le gnral, il discute avec le conseil de guerre, il vole disposer les troupes avec l'officier d'tat-major, il charge avec Lannes ou Murat les carrs de l'infanterie, il meurt avec le bless, il pousse avec l'arme triomphante le cri de victoire: _Vive l'Empereur!_ La fume des batteries l'enivre, et il communique son ivresse l'homme de guerre; c'est le Shakspeare du soldat! On l'a raill quelquefois de cette personnalit militaire qui lui fait confondre son rle d'crivain avec le rle du grand capitaine dont il raconte ou dont il critique les exploits; pourquoi l'accuser de ce qui fait un de ses premiers mrites: s'identifier avec le gnie des batailles? C'est par l qu'il passionne pour le mtier qu'il comprend si bien. Nous n'approuvons pas tous ces jugements, nous ne ratifions pas tous ces plans personnels qu'il expose souvent avec trop de jactance en opposition avec les plans de Moreau, de Massna, de Jourdan, de Soult, de Bonaparte; mais il est impossible de nier que cette vive et vaste intelligence s'adaptait la guerre aussi bien et mieux peut-tre qu' la paix, et que, si la destine, au lieu de le pousser la tribune, au ministre, la froide table de l'historien, l'avait pouss sur les champs de bataille, l'Europe aurait compt un grand gnral de plus dans ses fastes. L'esprit universel peut tout; la fortune avare et aveugle ne nous donne qu'un rle quand la nature nous a faonn souvent pour tous les rles la fois; voil pourquoi il est si cruel pour les riches natures de mourir sans avoir, comme elles disent, accompli leur destine. III Suivons maintenant M. Thiers dans cette srie immense de campagnes qui vont se presser et se drouler sous sa plume: le voil sur son terrain. Napolon rentr Paris, les ngociations de 1806, pour convertir en trait de paix les conventions sommaires de Presbourg, s'ouvrent. Ce trait contient des germes nouveaux de guerre: l'Autriche est dpouille; la Russie, humilie et impatiente de venger sa malheureuse apparition sur le champ de bataille d'Austerlitz, se rfugie dans un isolement plein de rancunes; elle impute sa dfaite la lchet de l'Allemagne, mais elle ne peut consentir sans amertume laisser triompher impunment Napolon du continent. La Prusse, infidle tous ses allis la fois, accepte la dpouille de l'Angleterre dans le Hanovre, se rjouit de l'abaissement de l'Autriche, s'allie ostensiblement avec Napolon par terreur, et ngocie dj secrtement avec la Russie une coalition ambigu comme sa situation. Jamais les manoeuvres tnbreuses de cette cour punique n'ont t mieux claires que par M. Thiers. Son livre fera dans l'avenir cette puissance plus de tort que la bataille d'Ina; la bataille d'Ina ne lui a enlev que des territoires, le livre de M. Thiers lui enlve l'estime du monde. IV Cependant Napolon se hte de profiter de la stupeur d'Austerlitz pour expulser les Bourbons de Naples; son frre Joseph est lev au trne des Deux-Siciles. M. Pitt, l'Annibal anglais, meurt au moment o il renoue les fils d'une coalition dans sa main. M. Fox, dclamateur de la paix, lui succde pour dclamer la guerre. Le jugement de M. Thiers sur cet loquent orateur d'opposition et sur ce faible ministre est de nouveau partial et faux comme un jugement populaire; ce jugement ne sera pas celui de l'histoire: M. Fox n'a laiss que du talent, la faveur aveugle de son pays; la postrit juge les hommes d'tat par leurs actes et non par leurs discours. Si M. Fox avait t un homme d'tat tel que M. Thiers s'efforce en vain de le dpeindre, M. Fox aurait renouvel trs-facilement alors la paix d'Amiens entre l'Angleterre et la France; mais, obstacle la guerre pendant que son pays devait la soutenir, et impuissant pour la paix au moment o la paix tait possible et honorable, M. Fox n'osa pas professer comme ministre les principes pacifiques qu'il avait professs comme chef de parti. Il mourut bientt aprs son grand rival Pitt; il laissait une mmoire, mais il laissa peu de regrets. L'apprciation de ce caractre par M. Thiers ici n'est pas de l'histoire d'homme d'tat, c'est du pangyrique d'orateur. Il importe la jeunesse actuelle de la prmunir contre cette partialit de l'historien. La gloire de M. Fox ne fut jamais qu'une vogue de popularit parlementaire, un _Wilkes_ aristocrate, voil tout. V Cette faute de M. Fox ouvre Napolon la carrire libre sur le continent pour une ambition qui devient sans limite. Il rve l'empire d'Occident; il couronne son second frre Louis roi de Hollande; son beau-frre Murat reoit le duch de Berg; des principauts sont donnes tous les princes et toutes les princesses de sa famille; ses gnraux reoivent des titres, des dotations, des souverainets; il partage les dpouilles d'Austerlitz entre sa cour; il rtrcit ou il largit son gr les tats des princes allemands; il cre la Confdration du Rhin, dont il se dclare le chef: grande pense qui lui cre un parti franais en Allemagne, et qui mine l'Autriche par les mains de ses propres feudataires. Pendant ces crations des lments d'un empire d'Occident, il appuie sa politique d'intimidation de l'Allemagne par une arme de cinq cent mille vtrans, lgions franaises qui savent les routes de la Germanie. La Prusse, subissant la peine de ses triples intrigues dvoiles, se croit menace dans son existence; elle arme hors de propos, comme elle avait dsarm hors de l'honneur allemand. La Russie, prte signer une alliance avec Napolon, hsite et retire sa main en voyant l'attitude hostile de la Prusse. Tout se prpare la guerre sans qu'on puisse l'imputer personne, si ce n'est aux hsitations de M. Fox et aux agitations toujours intempestives de la Prusse. Napolon avait dj 170,000 hommes cantonns en Allemagne sous ses meilleurs lieutenants; en vingt jours le reste est organis et en route pour recevoir ou pour porter le premier coup la Prusse. L'Autriche est neutre par reprsailles de la neutralit de la cour de Berlin pendant la campagne d'Austerlitz. La Russie est trop loin pour arriver temps sur le champ de manoeuvre. L'Angleterre, justement irrite de l'acceptation du Hanovre, sa dpouille, par la cour de Berlin, regarde sans intrt la lutte. L'arme de Napolon est mue de ses rcents triomphes, des insultes des Prussiens, de l'impatience de sonder enfin sur le champ de bataille cette prestigieuse renomme de la tactique et de l'invincibilit des troupes et des gnraux du grand Frdric. Divise en sept corps d'arme et commande par des lieutenants assouplis la main du matre, Marmont, Bernadotte, Davout, Soult, Lannes, Ney, Augereau, Oudinot, Murat, elle prsentait deux cent mille combattants aguerris, attendant Wurzbourg la prsence de Napolon. Le plan de la campagne conu par Napolon loisir et pertinemment expos par M. Thiers est la plus lumineuse prface de la bataille. Le vieux duc de Brunswick est trop illustre par son titre d'lve du grand Frdric pour qu'on puisse donner un autre gnralissime l'arme prussienne; il est trop surann nanmoins, et trop discrdit par son invasion malheureuse de la France et par sa retraite de Champagne en 1792, pour inspirer la confiance l'arme prussienne; cette arme de 180,000 hommes mollit sous sa main. La cour de Prusse, enthousiasme par la beaut et le patriotisme de sa reine, porte plus de jactance que de solidit dans l'arme; les plans de campagne s'y forment et s'y brisent en un instant; on consume le temps en conseils de guerre; on finit par diviser l'arme en deux corps pour satisfaire aux exigences de deux gnraux. Pendant ces hsitations Napolon s'avance, avec l'unit de direction et la rapidit de marche d'un commandement absolu, travers la Franconie et la Saxe; les avant-gardes s'entre-choquent; le prince Louis de Prusse, le plus chevaleresque des partisans de la guerre la cour de son frre, tombe mort sous le sabre d'un sous-officier franais; le duc de Brunswick replie l'arme sur Naumbourg, laissant 50,000 hommes sous le prince de Hohenlohe, Ina; Napolon arrive avec ses masses en vue de la ville. La description de la valle d'Ina et des hauteurs tages o campe l'arme prussienne est un vritable modle de topographie militaire; la nuit qui prcde la bataille n'est pas moins solennellement dcrite. La journe du 13 s'tait coule; une obscurit profonde enveloppait le champ de bataille. Napolon avait plac sa tente au centre d'un carr form par sa garde, et n'avait laiss allumer que quelques feux; mais l'arme prussienne avait allum tous les siens. On voyait les feux du prince de Hohenlohe sur toute l'tendue des plateaux, et au fond de l'horizon droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le vieux chteau d'Eckartsberg, ceux de l'arme du duc de Brunswick, devenu tout coup visible pour Napolon. Il pensa que, loin de se retirer, toutes les forces prussiennes venaient prendre part la bataille. Il envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux marchaux Davout et Bernadotte. Il prescrivit au marchal Davout de bien garder le pont de Naumbourg, et mme de le franchir, s'il tait possible, pour tomber sur les derrires des Prussiens, pendant qu'on les combattrait de front. Il ordonna au marchal Bernadotte, qui tait plac en intermdiaire, de concourir au mouvement projet, soit en se joignant au marchal Davout s'il tait prs de celui-ci, soit en se jetant directement sur le flanc des Prussiens s'il avait dj pris Dornbourg une position plus rapproche d'Ina. Enfin il enjoignit Murat d'arriver le plus tt qu'il pourrait avec sa cavalerie. Voyez le rveil! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Napolon, debout avant le jour, donnait ses dernires instructions ses lieutenants et faisait prendre les armes ses soldats. La nuit tait froide, la campagne couverte au loin d'un brouillard pais, comme celui qui enveloppa pendant quelques heures le champ de bataille d'Austerlitz. Escort par des hommes portant des torches, Napolon parcourut le front des troupes, parla aux officiers et aux soldats, leur expliqua la position des deux armes, leur dmontra que les Prussiens taient aussi compromis que les Autrichiens l'anne prcdente; que, vaincus dans cette journe, ils seraient coups de l'Elbe et de l'Oder, spars des Russes, et rduits livrer aux Franais la monarchie prussienne tout entire; que, dans une telle situation, le corps franais qui se laisserait battre ferait chouer les plus vastes desseins et se dshonorerait jamais. Il les engagea fort se tenir en garde contre la cavalerie prussienne, et la recevoir en carr avec leur fermet ordinaire. Les cris: _En avant! Vive l'Empereur!_ accueillirent partout ses paroles. Quoique le brouillard ft pais, travers son paisseur mme, les avant-postes ennemis aperurent la lueur des torches, entendirent les cris de joie de nos soldats, et allrent donner l'alarme au gnral Tauenzien. L'espace que Napolon cherchait d'abord conqurir pour y dployer son arme encore demi cache derrire les montagnes est balay avant dix heures du matin. Les manoeuvres alors se dveloppent, les charges se croisent, les pripties de la mle se nouent et se dnouent sur mille champs de carnage la fois. L'arme prussienne, accule aux monticules derrire Ina, les gravit en retraite, puis, charge par la cavalerie irrsistible de Murat, se prcipite en droute comme une avalanche sur la route de la Thuringe. Lisez cette droute, crite avec la fougue, la poudre et le sang de la bataille elle-mme. L'historien dont la vive imagination a ressuscit sur les lieux ces deux armes n'est plus historien; il est combattant, soldat, gnral, peintre de bataille. Des soixante-dix mille Prussiens qui avaient paru sur ce champ de bataille, il n'y avait pas un seul corps qui ft entier, pas un seul qui se retirt en ordre. Sur les cent mille Franais composant les corps des marchaux Soult, Lannes, Augereau, Ney, Murat, et la garde, cinquante mille au plus avaient combattu et suffi pour culbuter l'arme prussienne. La plus grande partie de cette arme, frappe d'une sorte de vertige, jetant ses armes, ne connaissant plus ni drapeau ni officiers, courait sur toutes les routes de la Thuringe. Environ douze mille Prussiens et Saxons, morts ou blesss, environ quatre mille Franais, morts ou blesss aussi, couvraient la campagne d'Ina Weimar. On voyait, tendus sur la terre et en nombre plus qu'ordinaire, une quantit d'officiers prussiens qui avaient noblement pay de leur vie leurs folles passions. Quinze mille prisonniers, deux cents pices de canon taient aux mains de nos soldats, ivres de joie. Les obus des Prussiens avaient mis en feu la ville d'Ina, et, des plateaux o l'on avait combattu, on voyait des colonnes de flammes s'lever du sein de l'obscurit. Les obus des Franais sillonnaient la ville de Weimar et la menaaient d'un sort semblable. Les cris des fugitifs qui la traversaient en courant, le bruit de la cavalerie de Murat qui en parcourait les rues au galop, sabrant sans piti tout ce qui n'tait pas assez prompt jeter ses armes, avaient rempli d'effroi cette charmante cit, noble asile des lettres, et thtre paisible du plus beau commerce d'esprit qui ft alors au monde! Weimar comme Ina, une partie des habitants avaient fui. Les vainqueurs, disposant en matres de ces villes presque abandonnes, tablissaient leurs magasins et leurs hpitaux dans les glises et les lieux publics. Napolon, revenu Ina, s'occupait, suivant son usage, de faire ramasser les blesss, et entendait les cris de _Vive l'Empereur!_ se mler aux gmissements des mourants. Scnes terribles, dont l'aspect serait intolrable si le gnie, si l'hrosme dploys n'en rachetaient l'horreur, et si la gloire, cette lumire qui embellit tout, ne venait les envelopper de ses rayons blouissants! Le duc de Brunswick et le vieux Mollendorf, son rival, se runissent quelques lieues pour forcer le passage dfendu par le corps isol de Davout. Davout ne combat pas en lieutenant de Napolon, mais en lieutenant de Lonidas ces Thermopyles. Il rsiste cent mille hommes avec vingt mille, pour donner Napolon le temps d'accourir une seconde victoire. Cette victoire emporte tout. Le duc de Brunswick, en voyant l'opinitre rsistance des Franais, prouvait un secret dsespoir et croyait toucher la catastrophe dont le pressentiment assigeait depuis un mois son me attriste. Ce vieux guerrier, hsitant dans le conseil, jamais au feu, veut se mettre lui-mme la tte des grenadiers prussiens et les conduire l'assaut de Hassenhausen, en suivant un pli de terrain qui se trouve ct de la chausse, et par lequel on peut parvenir plus srement au village. Tandis qu'il les exhorte et leur montre le chemin, un biscaen l'atteint au visage et lui fait une blessure mortelle. On l'emmne, aprs avoir jet un mouchoir sur sa figure, pour que l'arme ne reconnaisse pas l'illustre bless. cette nouvelle, une noble fureur s'empare de l'tat-major prussien. Le respectable Mollendorf ne veut pas survivre cette journe; il s'avance, et il est son tour mortellement frapp. Le roi, les princes se portent au danger comme les derniers des soldats. Le roi a un cheval tu sans quitter le feu. La droute suprme est peinte comme les deux batailles; la monarchie prussienne est anantie dans son arme. Napolon, rest Ina, hsite croire ce second et complet triomphe de sa fortune. Davout aurait mrit dans l'antiquit le nom de _Prussique_, comme Scipion celui d'Africain. La campagne est Napolon, la victoire est Davout; l'historien ici est juste. Ce gnral gale et souvent surpasse son matre; il ne lui manque que le commandement suprme, qui attribue la gloire celui pour qui meurent ou triomphent ses lieutenants. M. Thiers rtablit partout dans le reste de cette histoire l'quilibre et mme la supriorit frquente du gnie des campagnes en faveur de Davoust. VI On marche sur Berlin. Une anecdote heureusement place interrompt ici la svrit du rcit pique. Aprs avoir laiss prendre un peu d'avance ses corps d'arme, Napolon partit, le 24 octobre, pour se rendre Potsdam. Faisant la route cheval, il fut surpris par un orage violent, bien que le temps n'et cess d'tre fort beau depuis le commencement de la campagne. Ce n'tait pas sa coutume de s'arrter pour un tel motif; cependant on lui offrit de s'abriter dans une maison situe au milieu des bois et appartenant un officier des chasses de la cour de Saxe. Il accepta cette offre. Quelques femmes qui, d'aprs leur langage et leurs vtements, paraissaient tre des personnes d'un rang lev, reurent autour d'un grand feu ce groupe d'officiers franais que, par crainte autant que par politesse, on se serait bien gard de mal accueillir. Elles semblaient ignorer quel tait le principal de ces officiers, autour duquel les autres se rangeaient avec respect, lorsque l'une d'elles, jeune encore, saisie d'une vive motion, s'cria: Voil l'Empereur!--Comment me connaissez-vous? lui dit schement Napolon.--Sire, lui rpondit-elle, je me trouvais avec Votre Majest en gypte.--Et que faisiez-vous en gypte?--J'tais l'pouse d'un officier qui est mort votre service. J'ai depuis demand une pension pour moi et pour mon fils, mais j'tais trangre, je n'ai pu l'obtenir, et je suis venue chez la matresse de cette demeure, qui a bien voulu m'accueillir et me confier l'ducation de ses enfants. Le visage d'abord svre de Napolon, mcontent d'tre reconnu, s'tait tout coup adouci. Eh bien, madame, lui dit-il, vous aurez une pension, et quant votre fils, je me charge de son ducation. Le soir mme il voulut revtir de sa signature l'une et l'autre de ces rsolutions, et dit en souriant: Je n'avais jamais eu d'aventure dans une fort, la suite d'un orage; en voil une et des meilleures. Il arriva le 25 octobre au soir Potsdam. Aussitt il se mit visiter la retraite du grand capitaine, du grand roi, qui s'appelait le philosophe de _Sans-Souci_, et avec quelque raison, car il sembla porter le poids de l'pe et du sceptre avec une indiffrence railleuse, se moquant de toutes les cours de l'Europe, on oserait mme ajouter de ses peuples, s'il n'avait mis tant de soin les bien gouverner. Napolon parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les oeuvres de Frdric, toutes charges des notes de Voltaire, chercha dans sa bibliothque reconnatre de quelles lectures se nourrissait ce grand esprit, puis alla voir dans l'glise de Potsdam le modeste rduit o repose le fondateur de la Prusse. On conservait Potsdam l'pe de Frdric, sa ceinture, son cordon de l'Aigle-Noir. Napolon les saisit en s'criant: Voil un beau prsent pour les Invalides, surtout pour ceux qui ont fait partie de l'arme de Hanovre. Ils seront heureux, sans doute, quand ils verront en notre pouvoir l'pe de celui qui les vainquit Rosbach! Napolon, s'emparant avec tant de respect de ces prcieuses reliques, n'offensait assurment ni Frdric ni la nation prussienne; mais combien est extraordinaire, digne de mditation, l'enchanement mystrieux qui lie, confond, spare ou rapproche les choses de ce monde! Frdric et Napolon se rencontraient ici d'une manire bien trange! Ce roi philosophe, qui, sans qu'il s'en doutt, s'tait fait, du haut du trne, l'un des promoteurs de la Rvolution franaise, couch maintenant dans son cercueil, recevait la visite du gnral de cette Rvolution, devenu empereur, conqurant de Berlin et de Potsdam! Le vainqueur de Rosbach recevait la visite du vainqueur d'Ina. Quel spectacle! VII Le style, dans cette anecdote familire et dans cette rflexion philosophique, n'est pas la hauteur de l'vnement; mais la rflexion est si sense qu'on oublie l'insuffisance du style. La Rvolution, en effet, rebroussant sa route de Paris Berlin, semblait venir remonter Berlin une de ses sources; mais ce prtendu reflux de la Rvolution sur Berlin n'tait qu'une illusion; un esprit aussi net que celui de M. Thiers, quand il est dsintress, devait le comprendre. Ce n'tait pas la Rvolution qui entrait avec les armes franaises Potsdam, c'tait la contre-rvolution. Napolon n'tait pas le soldat de la Rvolution, il en tait la raction personnifie dans un grand soldat; entre la Rvolution et lui il y avait la diffrence du sabre l'ide, mais c'est la faiblesse de situation ou de jugement de M. Thiers de confondre toujours le missionnaire arm du despotisme avec le missionnaire de la libert. Cela peut tre un ingnieux paradoxe au service de ceux qui veulent glorifier la fois la France sous deux formes: la force et l'ide; mais cela ne sera jamais une vrit historique. Il ne faut pas laisser ce sophisme nos neveux. VIII En un mois la monarchie prussienne avait cess d'exister avec son arme; prodigieuse faiblesse des tats purement militaires! M. Thiers en rsume parfaitement la raison. Quant aux Prussiens, si on veut avoir le secret de cette droute inoue, aprs laquelle les armes et les places se rendaient la sommation de quelques hussards ou de quelques compagnies d'infanterie lgre, on le trouvera dans la dmoralisation qui suit ordinairement une prsomption folle. Aprs avoir ni, non pas les victoires des Franais, qui n'taient pas niables, mais leur supriorit militaire, les Prussiens en furent tellement saisis, la premire rencontre, qu'ils ne crurent plus la rsistance possible et s'enfuirent en jetant leurs armes. Ils furent atterrs, et l'Europe le fut avec eux. Elle frmit tout entire aprs Ina, plus encore qu'aprs Austerlitz, car aprs Austerlitz la confiance dans l'arme prussienne restait du moins aux ennemis de la France. Aprs Ina, le continent entier semblait appartenir l'arme franaise. Les soldats du grand Frdric avaient t la dernire ressource de l'envie: ces soldats vaincus, il ne restait l'envie que cette autre ressource, la seule, hlas! qui ne lui manque jamais, de prdire les fautes d'un gnie dsormais irrsistible, de prtendre qu' de tels succs aucune raison humaine ne pourrait tenir; et il est malheureusement vrai que le gnie, aprs avoir dsespr l'envie par ses succs, se charge lui-mme de la consoler par ses fautes. IX Matre de la monarchie prussienne, sr de l'immobilit de la Russie, de la tolrance force de l'Autriche, de la complaisance de l'Espagne, de l'obissance de la Hollande, Napolon rve Berlin le blocus du continent contre l'Angleterre, qu'il veut touffer dans son le par l'coulement refoul de ses produits sur ses manufactures. Impuissant la guerre des boulets contre elle, il lui dclare la guerre de l'argent, la ruine commerciale au lieu de la dvastation par les armes; pense gigantesque qui aurait exig pour tre accomplie la possession inconteste du continent tout entier, et qui, pour tuer le commerce d'une le, tuait d'abord le commerce du continent lui-mme. C'tait une violence contre la nature des choses qui ne pouvait, comme toutes les violences de cette nature, aboutir qu' l'impuissance et la ruine de la France. X La campagne de 1807 en Pologne contre les restes des Prussiens et contre les Russes est une tude d'un vif intrt pour les militaires, tude trop savante et trop dtaille peut-tre pour le commun des lecteurs. C'est un manuel d'tat-major plus qu'un livre de bibliothque. Mais la bataille d'Eylau, qui termine ce vingt-cinquime livre, le relve la hauteur de l'pope. L'historien ici est surtout grand paysagiste. Depuis qu'on avait dbouch sur Eylau le pays se montrait uni et dcouvert. La petite ville d'Eylau, situe sur une lgre minence et surmonte d'une flche gothique, tait le seul point saillant du terrain. droite de l'glise, le sol, s'abaissant quelque peu, prsentait un cimetire. En face il se relevait sensiblement, et, sur ce relvement marqu de quelques mamelons, on apercevait les Russes en masse profonde. Plusieurs lacs, pourvus d'eau au printemps, desschs en t, gels en hiver, actuellement effacs par la neige, ne se distinguaient en aucune manire du reste de la plaine. peine quelques granges runies en hameaux, et des lignes de barrire servant parquer le btail, formaient-elles un point d'appui ou un obstacle sur ce morne champ de bataille. Un ciel gris, fondant par intervalles en une neige paisse ajoutait sa tristesse celle des lieux, tristesse qui saisit les yeux et les coeurs ds que la naissance du jour, trs-tardive en cette saison, eut rendu les objets visibles. Les Russes taient rangs sur deux lignes fort rapproches l'une de l'autre, leur front couvert par trois cents bouches feu, qui avaient t disposes sur les parties saillantes du terrain. En arrire, deux colonnes serres, appuyant comme deux arcs-boutants cette double ligne de bataille, semblaient destines la soutenir et l'empcher de plier sous le choc des Franais. Une forte rserve d'artillerie tait place quelque distance. La cavalerie se trouvait partie en arrire, partie sur les ailes. Les Cosaques, ordinairement disperss, tenaient cette fois au corps mme de l'arme. Il tait vident qu' l'nergie, la dextrit des Franais, les Russes avaient voulu, sur ce terrain dcouvert, opposer une masse compacte, dfendue sur son front par une nombreuse artillerie, fortement taye par derrire, une vritable muraille enfin, lanant une pluie de feu. Napolon, cheval ds la pointe du jour, s'tait tabli de sa personne dans le cimetire la droite d'Eylau. L, protg peine par quelques arbres, il voyait parfaitement la position des Russes, lesquels, dj en bataille, avaient ouvert le feu par une canonnade qui devenait chaque instant plus vive. On pouvait prvoir que le canon serait l'arme de cette journe terrible. XI L'immense carnage de ce champ de bataille disput aux frimas, aux extrmits de la Sarmatie, entre l'arme franaise puise de sang et l'arme russe brillant de se venger de la dfaite d'Austerlitz, est une des scnes les plus tragiques dont l'histoire puisse consterner l'humanit. Le corps d'arme d'Augereau reste presque tout entier dans la neige, cras par les batteries russes. Le reste de cette arme se replie en ordre sur le cimetire d'Eylau, comme pour se grouper et pour mourir autour de son empereur. Tout coup, dit l'historien, la neige, ayant cess de tomber, permit d'apercevoir ce douloureux spectacle. Sur six ou sept mille combattants, quatre mille environ, morts ou blesss, jonchaient la terre. Augereau, atteint lui-mme d'une blessure, plus touch au reste du dsastre de son corps d'arme que du pril, fut port dans le cimetire d'Eylau, aux pieds de Napolon, auquel il se plaignit, non sans amertume, de n'avoir pas t secouru temps; une morne tristesse rgnait sur les visages dans l'tat-major imprial. Napolon, calme et ferme, imposant aux autres l'impassibilit qu'il s'imposait lui-mme, adressa quelques paroles de consolation Augereau, puis il le renvoya sur les derrires, et prit ses mesures pour rparer le dommage. Lanant d'abord les chasseurs de sa garde, et quelques escadrons de dragons qui taient sa porte, pour ramener la cavalerie ennemie, il fit appeler Murat, et lui ordonna de tenter un effort dcisif sur la ligne d'infanterie qui formait le centre de l'arme russe, et qui, profitant du dsastre d'Augereau, commenait se porter en avant. Au premier ordre, Murat tait accouru au galop.--Eh bien, lui dit Napolon, nous laisseras-tu dvorer par ces gens-l? Alors il prescrivit cet hroque chef de sa cavalerie de runir les chasseurs, les dragons, les cuirassiers, et de se jeter sur les Russes avec quatre-vingts escadrons, pour essayer tout ce que pouvait l'lan d'une pareille masse d'hommes cheval, chargeant avec fureur une infanterie rpute inbranlable. La cavalerie de la garde fut porte en avant, prte joindre son choc celui de la cavalerie de l'arme. Le moment tait critique, car si l'infanterie russe n'tait pas arrte, elle allait aborder le cimetire, centre de la position, et Napolon n'avait pour le dfendre que les six bataillons pied de la garde impriale. Murat part au galop, runit ses escadrons, puis les fait passer entre le cimetire et Rothenen, travers ce mme dbouch par lequel le corps d'Augereau avait dj march une destruction presque certaine. Les dragons du gnral Grouchy chargent les premiers, pour dblayer le terrain et en carter la cavalerie ennemie. Ce brave officier, renvers sous son cheval, se relve, se met la tte de sa seconde brigade, et russit disperser les groupes de cavaliers qui prcdaient l'infanterie russe. Mais pour renverser celle-ci, il ne faut pas moins que les gros escadrons vtus de fer du gnral d'Hautpoul. Cet officier, qui se distinguait par une habilet consomme dans l'art de manier une cavalerie nombreuse, se prsente avec vingt-quatre escadrons de cuirassiers, que suit toute la masse des dragons. Ces cuirassiers, rangs sur plusieurs lignes, s'branlent et se prcipitent sur les baonnettes russes. Les premires lignes, arrtes par le feu, ne pntrent pas, et, se repliant droite et gauche, viennent se reformer derrire celles qui les suivent, pour charger de nouveau. Enfin, l'une d'elles, lance avec plus de violence, renverse sur un point l'infanterie ennemie, et y ouvre une brche travers laquelle cuirassiers et dragons pntrent l'envi les uns des autres. Comme un fleuve qui a commenc percer une digue l'emporte bientt tout entire, la masse de nos escadrons, ayant une fois entam l'infanterie des Russes, achve en peu d'instants de renverser leur premire ligne. Nos cavaliers se dispersent alors pour sabrer. Une affreuse mle s'engage entre eux et les fantassins russes. Ils vont, viennent, et frappent de tous cts ces fantassins opinitres. Tandis que la premire ligne d'infanterie est ainsi culbute et hache, la seconde se replie un bois, qui se voyait au fond du champ de bataille. Il restait l une dernire rserve d'artillerie. Les Russes la mettent en batterie et tirent confusment sur leurs soldats et sur les ntres, s'inquitant peu de mitrailler amis et ennemis, pourvu qu'ils se dbarrassent de nos redoutables cavaliers. Le gnral d'Hautpoul est frapp mort par un biscaen. Pendant que notre cavalerie est ainsi aux prises avec la seconde ligne de l'infanterie russe, quelques parties de la premire se relvent et l pour tirer encore. cette vue, les grenadiers cheval de la garde, conduits par le gnral Lepic, l'un des hros de l'arme, s'lancent leur tour pour seconder les efforts de Murat. Ils partent au galop, chargent les groupes d'infanterie qu'ils aperoivent debout, et, parcourant le terrain en tous sens, compltent la destruction du centre de l'arme russe, dont les dbris achvent de s'enfuir vers les bouquets de bois qui lui ont servi d'asile. Durant cette scne de confusion, un tronon dtach de cette vaste ligne d'infanterie s'tait avanc jusqu'au cimetire mme. La garde se prcipite et sauve son empereur; le champ de bataille, la fin de cette courte journe d'hiver, reste indivis entre les vivants et les morts. Soixante mille cadavres ou blesss jonchent la neige; les Russes se retirent un peu plus loin dans la nuit, plutt pour attirer Napolon que pour lui cder la victoire; la victoire n'est personne cette fois qu' la mort. Jamais victoire ne fut plus prs d'une dfaite. Napolon ressaisit la victoire sur le Nimen, l't suivant. La bataille savante de Friedland lui rend son ascendant sur le jeune empereur de Russie, Alexandre. L'entrevue de Tilsitt entre ce jeune prince et Napolon est raconte avec complaisance et avec charme par M. Thiers. La diplomatie se mle l'adulation des deux cts; on se sacrifie l'Angleterre, on se partage en secret le monde europen; le gnie grec dans l'empereur Alexandre et le gnie italien dans l'empereur Napolon luttent de souplesse et de sduction aprs avoir lutt d'hrosme. La Turquie est impolitiquement livre par Napolon l'ambition moscovite, la Sude lui est offerte en hommage. L'alliance est scelle par ces promesses mutuelles; la Prusse presque entire est abandonne par son dernier alli Alexandre au vainqueur d'Ina; elle a mrit son sort par la duplicit de sa diplomatie depuis qu'elle existe; mais Napolon traite avec ddain son hroque et belle reine, que la fortune amne en larmes Tilsitt. Il ne discute plus, il impose la Russie, devenue sa complice, et la Prusse vaincue, des traits qui lui livrent le continent tout entier, l'exception de ce qui reste l'Autriche. M. Thiers blme ici avec raison son hros d'avoir fait trop ou trop peu pour la Prusse; il tait plus logique et plus sr, selon nous, de l'effacer tout entire de la carte de l'Allemagne et de la Pologne que de la laisser, mcontente et infidle, couver d'implacables ressentiments. Gnie audacieux et sr dans la guerre, gnie hsitant et timide dans les congrs, Napolon, ici comme partout, n'a que des demi-rsultats aprs de compltes victoires. La diplomatie manquait compltement sa nature. XII peine rentr en France il se repent de n'avoir ni ananti la Prusse ni reconstitu la Pologne; il se fie l'alliance ambitieuse du jeune empereur de Russie, l'alliance humilie de la Prusse, l'alliance mal dsarme de l'Autriche; ses penses grandissent vers le Midi plus que sa base dans le Nord; il laisse l'lite de ses forces de la Vistule au Rhin et il forme des armes quivoques destines ventuellement contre l'Espagne et le Portugal. Il lui faut des trnes pour toutes les ambitions de sa famille; il veut que tout le midi du continent appartienne une seule dynastie compose d'une confdration de couronnes: le monde bourbonien doit devenir le monde napolonien. Ce n'est plus de la diplomatie raisonne d'un homme d'tat, c'est le songe d'un favori de la fortune. L'homme habile qu'il a charg d'clairer et de modrer ses ngociations, M. de Talleyrand, cherche en vain l'clairer; il s'irrite contre la raison, il fait des traits avec l'Espagne et il les brise le lendemain. L'historien, ici domin par la puissance de la vrit, renonce enfin flatter son hros; il se contente de le peindre, il le donne en spectacle et on peut dire mme en scandale la justice de l'histoire. Le rcit des embches dresses en Espagne au malheureux roi Charles IV et ses fils, l'astuce avec laquelle Napolon attire cette cour Bayonne et o il dtrne le pre par le fils, le fils par le pre, est d'une implacable svrit. La conscience reprend ses droits; c'est un des crimes historiques les plus fortement burins par un crivain contre un matre du monde. La tragdie ne suffit pas ici pour fournir les couleurs au tableau, la comdie lui en prte; Molire, Beaumarchais, Machiavel, Tacite semblent forcs de se runir dans ces tnbreuses journes de Bayonne pour peindre un rle o l'intrigue, l'hypocrisie, la violence et la trahison surpassent Alexandre VI, Tartufe et Csar dans un mme acte diplomatique. M. Thiers n'a manqu ici aucun des rigoureux devoirs du moraliste. Le jugement est d'autant plus convainquant pour le lecteur qu'au lieu d'tre crit en phrases il est crit en actes. M. Thiers le rsume cependant lui-mme en une rflexion courte, mais expressive. Napolon fut entran ainsi, dit-il, de la ruse la fourberie; il ajoute son nom la seconde des deux taches qui ternissent sa gloire (_Vincennes_ et _Bayonne_). Il lui restait pour l'absoudre le bien faire l'Espagne et par l'Espagne la France. (Comme si on pouvait jamais s'absoudre du sang innocent et du larcin d'un peuple par les avantages rsultant d'un attentat et d'une perfidie!) La Providence, poursuit M. Thiers, ne lui rservait pas mme ce moyen de se laver d'une perfidie indigne de son caractre. Mais ne devanons pas la justice des temps; les rcits qui vont suivre montreront bientt cette justice redoutable sortant des vnements eux-mmes et punissant le gnie qui n'est pas plus dispens que la mdiocrit elle-mme de loyaut et de bon sens! XIII L'expression ici mme est encore faible dans sa justice, car la mdiocrit serait plutt une excuse de la dloyaut que le gnie; le gnie n'est pas une excuse, il est une aggravation de tous les crimes; car le gnie est une lumire et une force; il lui est moins permis de s'aveugler et de faiblir qu' la mdiocrit, qui est une obscurit et une faiblesse. Il faut chaque instant dans cette histoire redresser le sens moral qui est dans l'intention de la phrase et qui trbuche sous le mot; on sent qu'il en cote trop l'crivain de faire justice tout entire, et qu'il rserve toujours une indulgence la victoire et une amnistie au bonheur. Quoi qu'il en soit, ce huitime volume de M. Thiers restera dans toutes les langues le plus beau volume de l'histoire moderne d'Espagne et de France. L'indignation rendit un peuple en dcadence l'nergie qui retrempe les nationalits, et la victoire du droit national qui fait triompher l'me et le sol d'un peuple des embches des diplomates et des armes des conqurants. XIV Rien n'tait si impolitique que cette diversion inutile et insense des forces de la France en Espagne et en Portugal pour asseoir un frre et un lieutenant de Napolon Madrid et Lisbonne, pendant que la Russie, l'Autriche, la Prusse humilie se concertaient sourdement en Allemagne pour recouvrer ce que les campagnes incompltes d'Austerlitz, d'Ina, d'Eylau, de Friedland leur avaient ravi. M. Thiers le dmontre avec une irrfragable autorit de chiffres dans la savante dcomposition des armes de Napolon transportes avec d'immenses dperditions de forces et de finances du Nord au Midi, et du Midi au Nord. Pendant que le Portugal et l'Espagne dvorent ces quatre cent mille Franais livrs des lieutenants sans autorit et sans unit dans ces conqutes, l'Autriche arme, la Prusse gmit, la Russie exige l'accomplissement des concessions ambitieuses au prix desquelles l'empereur Alexandre a sign le trait de Tilsitt; cet empereur veut la Turquie en retour de l'Espagne accorde son alli Napolon. Celui-ci recule devant la grandeur de la concession; il espre sduire et retenir une seconde fois Alexandre par les blandices de l'ambition excite et non satisfaite; il court Erfurt, il s'y rencontre avec Alexandre, il y ngocie lui-mme au milieu de la gloire et des ftes; il accorde quelques satisfactions d'amour-propre, de vanit, de situation son jeune antagoniste; il espre l'avoir riv sa politique; il n'a fait que l'humilier et le dpopulariser en Russie. Il revient en Espagne; sa prsence n'y produit qu'une seconde impulsion de ses armes vers Madrid. Il en est rappel aussi soudainement qu'il y avait couru par l'explosion des prparatifs de l'Autriche. L'ambigut des prparatifs de la Russie accrot ses mesures et les prcipite; l'lite de ses troupes, rappele d'Espagne et remplace l par de nouvelles leves, traverse de nouveau la France et le Rhin. Il renouvelle Ratisbonne et Eckmhl les manoeuvres moins triomphantes qui prcdrent Austerlitz. L'arme autrichienne de l'archiduc Charles, coupe et trononne par ces manoeuvres, est force de s'abriter sur la rive gauche du Danube et de dcouvrir Vienne. Il y entre; il tente le passage du Danube en face de l'archiduc Charles et livre la bataille d'Essling. Ici M. Thiers rentre dans sa nature; il manoeuvre, il dcrit en tacticien, il combat avec une supriorit de lumire, de feu, qui ne laisse ni une pense des gnraux, ni un gnral, ni un soldat, ni une goutte de sang, ni un accident du fleuve ou du terrain dans l'ombre; c'est une inondation de clart sur quatre cent mille combattants sortant des tnbres de la nuit pour s'entre-choquer au bord du Danube. La bataille commence, interrompue, reprise trois fois avec un courage indomptable, mais avec une imprvoyance fatale, est trois fois suspendue par la crue des eaux du Danube et par la rupture des ponts. Tout autre gnral que celui qui n'avait pas de juge y aurait laiss sa rputation et compromis sa tte. Combattre avec la moiti de son arme pendant que l'autre moiti risque d'tre coupe du champ de bataille avant de l'atteindre, et compromettre ainsi les deux moitis la fois, est une opration qui ne peut tre excuse que par la toute-puissance. Si Mack ou le prince Charles avaient commis une telle tmrit, et que cette tmrit et t punie par la perte de vingt mille hommes laisss, en se retirant, sur le champ de bataille, de quel blme implacable et mrit les historiens n'auraient-ils pas stigmatis une telle faute? Ils appellent victoire dans Napolon ce qu'ils auraient appel dsastre dans ses rivaux. Ses plus braves gnraux restent sur le champ de carnage; la nuit seule couvre le repliement des troupes aventures et ingales vers le bord du fleuve; les boulets des Autrichiens les crasent au hasard dans l'obscurit. On n'entend au milieu de la canonnade que ce cri des officiers: Serrez les rangs! Il n'y a plus, en effet, que cette manoeuvre excuter jusqu' la nuit, car il est impossible, soit d'loigner l'ennemi, soit de le fuir par le pont qui conduit l'le de Lobau. Cette retraite par une seule issue ne peut s'oprer qu' la faveur de l'obscurit, et dans le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les tnbres salutaires qui doivent favoriser notre dpart. Napolon n'avait cess, pendant la journe, de se tenir dans l'angle que dcrivait notre ligne d'Aspern Essling, d'Essling au fleuve, et o passaient tant de boulets. On l'avait press plusieurs fois de mettre l'abri une vie de laquelle dpendait la vie de tous. Il ne l'avait pas voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Maintenant que l'ennemi, puis, se bornait une canonnade, il rsolut de reconnatre de ses yeux l'le de Lobau, d'y choisir le meilleur emplacement pour l'arme, d'y faire en un mot toutes les dispositions de retraite. Certain de la possession d'Essling, que les dbris de la division Boudet et les fusiliers occupaient, il fit demander Massna s'il pouvait compter sur la possession d'Aspern, car, tant que ces deux points d'appui nous restaient, la retraite de l'arme tait assure. L'officier d'tat-major Csar de Laville, envoy Massna, le trouva assis sur des dcombres, harass de fatigue, les yeux enflamms, mais toujours plein de la mme nergie. Il lui transmit son message, et Massna, se levant, lui rpondit avec un accent extraordinaire: Allez dire l'Empereur que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre s'il le faut, tant que cela sera ncessaire au salut de l'arme. Napolon, tranquillis pour ces deux points, se dirigea sur-le-champ vers l'le de Lobau, en faisant dire Massna, Bessires, Berthier, de le venir joindre ds qu'ils pourraient quitter le poste confi leur garde, afin de concerter la retraite qui devait s'oprer dans la nuit. Il courut au petit bras, lequel coulait entre la rive gauche et l'le de Lobau. Ce petit bras tait devenu lui-mme une grande rivire, et des moulins lancs par l'ennemi avaient plusieurs fois mis en pril le pont qui servait le traverser. L'aspect de ses bords avait de quoi navrer le coeur. De longues files de blesss, les uns se tranant comme ils pouvaient, les autres placs sur les bras des soldats, ou dposs terre en attendant qu'on les transportt dans l'le de Lobau, des cavaliers dmonts jetant leurs cuirasses pour marcher plus aisment, une foule de chevaux blesss se portant instinctivement vers le fleuve pour se dsaltrer dans ses eaux et s'embarrassant dans les cordages du pont jusqu' devenir un danger, des centaines de voitures d'artillerie moiti brises, une indicible confusion et de douloureux gmissements, telle tait la scne qui s'offrait et qui saisit Napolon. Il descendit de cheval, prit de l'eau dans ses mains pour se rafrachir le visage, et puis, apercevant une litire faite de branches d'arbres, sur laquelle gisait Lannes qu'on venait d'amputer, il courut lui, le serra dans ses bras, lui exprima l'esprance de le conserver, et le trouva, quoique toujours hroque, vivement affect de se voir arrt sitt dans cette carrire de gloire. Vous allez perdre, lui dit Lannes, celui qui fut votre meilleur ami et votre fidle compagnon d'armes. Vivez, et sauvez l'arme! La malveillance, qui commenait se dchaner contre Napolon, et qu'il n'avait, hlas! que trop provoque, rpandit alors le bruit de prtendus reproches que Lannes lui aurait adresss en mourant. Il n'en fut rien cependant. Lannes reut avec une sorte de satisfaction convulsive les treintes de son matre, et exprima sa douleur sans y mler aucune parole amre. Il n'en tait pas besoin: un seul de ses regards rappelant ce qu'il avait dit tant de fois sur le danger de guerres incessantes, le spectacle de ses deux jambes brises, la mort d'un autre hros d'Italie, Saint-Hilaire, frapp dans la journe, l'horrible hcatombe de quarante cinquante mille hommes couchs terre, n'taient-ce pas l autant de reproches assez cruels, assez faciles comprendre? Napolon, aprs avoir serr Lannes dans ses bras, et se disant certainement lui-mme ce que le hros mourant ne lui avait pas dit, car le gnie qui a commis des fautes est son juge le plus svre, Napolon remonta cheval et voulut profiter de ce qui lui restait de jour pour visiter l'le de Lobau et arrter ses dispositions de retraite. Aprs avoir parcouru l'le dans tous les sens, avoir examin de ses propres yeux les divers bras du Danube, qui, changs en vritables bras de mer, roulaient les dbris des rives suprieures, il acquit la conviction que l'arme trouverait dans l'le de Lobau un camp retranch o elle serait inexpugnable et o elle pourrait s'abriter deux ou trois jours, en attendant que le pont sur le grand bras du Danube ft rtabli. L'esprit de l'arme tait surpris, troubl, abattu. Alexandre eut le mme accident aprs la mme imprudence au passage de l'Indus, mais ses historiens n'inscrivirent pas son dsastre au nombre de ses victoires. Essling compte parmi les victoires de Napolon. M. Thiers lui confirme ce nom: c'est une flatterie. L'arme franaise ne fut jamais plus hroque, mais son chef y fut vaincu par sa propre imprvoyance. XV Le conseil de guerre tenu pendant la nuit au milieu de l'le de Lobau, refuge incertain, la lueur des clairs des batteries autrichiennes et sous la pluie des boulets ennemis, est une page pique sous la plume de l'historien. Le marchal Massna s'y tait transport ds qu'il avait cru pouvoir confier la garde d'Aspern ses lieutenants. Le marchal Bessires, le major gnral Berthier, quelques chefs de corps, le marchal Davout, venu en bateau de la rive droite, taient runis ce rendez-vous assign au bord du Danube, au milieu des dbris de cette sinistre journe. L on tint un conseil de guerre. Napolon n'avait pas pour habitude d'assembler de ces sortes de conseils, dans lesquels un esprit incertain cherche, sans les trouver, des rsolutions qu'il ne sait pas prendre lui-mme. Cette fois il avait besoin, non pas de demander un avis ses lieutenants, mais de leur en donner un, de les remplir de sa pense, de relever l'me de ceux qui taient branls, et il est certain que, quoique leur courage de soldat ft inbranlable, leur esprit n'embrassait pas assez les difficults et les ressources de la situation pour n'tre pas quelques degrs surpris, troubl, abattu. Le caractre qui fait supporter les revers est plus rare que l'hrosme qui fait braver la mort. Napolon, calme, confiant, car il voyait dans ce qui tait arriv un pur accident qui n'avait rien d'irrparable, provoqua les officiers prsents dire leur avis. En coutant les discours tenus devant lui, il put se convaincre que ces deux journes avaient produit une forte impression, et que quelques-uns de ses lieutenants taient partisans de la rsolution de repasser tout de suite, non-seulement le petit bras, afin de se retirer dans l'le de Lobau, mais aussi le grand bras, afin de se runir le plus tt possible au reste de l'arme, au risque de perdre tous les canons, tous les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie, douze ou quinze mille blesss, enfin l'honneur des armes. peine une telle pense s'tait-elle laiss entrevoir que Napolon, prenant la parole avec l'autorit qui lui appartenait et avec la confiance, non pas feinte, mais sincre, que lui inspirait l'tendue de ses ressources, exposa ainsi la situation. La journe avait t rude, disait-il, mais elle ne pouvait pas tre considre comme une dfaite, puisqu'on avait conserv le champ de bataille, et c'tait une merveille de se retirer sains et saufs aprs une pareille lutte, soutenue avec un immense fleuve dos, et avec ses ponts dtruits. Quant aux blesss et aux morts, la perte tait grande, plus grande qu'aucune de celles que nous avions essuyes dans nos longues guerres, mais celle de l'ennemi avait d tre d'un tiers plus forte. XVI Quelques semaines aprs, la bataille de Wagram, rptition identique, mais plus heureuse, de la bataille d'Essling sur le mme champ de bataille, rpara ce revers par un triomphe chrement conquis. Napolon se hte alors, comme son ordinaire, de saisir dans un trait les fruits de la campagne au moment o il tait impuissant la poursuivre plus avant. L'Autriche, qui cde toujours pour revenir toujours sur ce qu'elle a cd, ne marchande ni les concessions ni l'honneur. Napolon songeait dj lui demander la plus personnelle de ses concessions: une pouse impriale du sang des Csars d'Allemagne pour s'apparenter au pass, ce prestige des monarchies. Il prmditait la rpudiation de Josphine; elle ne pouvait lui donner rien de ce qui lui manquait dsormais pour l'empire d'Occident: ni une filiation royale pour ses descendants, ni une perptuit de son nom sur le trne. Le trente-septime livre, o M. Thiers raconte ce divorce, jette l'intrt d'un drame de famille au milieu du drame militaire qui embrase l'Europe. Le coeur humain ne perd jamais ses droits dans l'histoire: quand l'intrt descend de la tte dans le coeur, l'historien mle heureusement quelques larmes de femmes tout ce sang qui n'excite qu'une piti abstraite dans l'me des lecteurs. M. Thiers a montr dans ces pages qu'il pouvait attendrir au besoin; son style, trs-souvent technique, s'lve jusqu'au diapason de la fibre du coeur humain, qui se dchire sous la pourpre avec les mmes gmissements que sous la bure. Les scnes de Fontainebleau, entre Napolon, Josphine et ses enfants, ont des accents domestiques qui se mlent, avec un pathtique contraste, la solennit des ngociations et des victoires. L'crivain monte et descend avec le sujet, jamais au-dessus, il est vrai, mais toujours au niveau de l'vnement public ou familier qu'il retrace. XVII La dplorable guerre d'Espagne occupe avec un bien ple intrt tout le douzime volume de cette histoire; on assiste avec tristesse et sans aucune esprance cette obstination meurtrire d'une mauvaise et fausse pense, qui, pour donner satisfaction l'orgueil d'un homme, sacrifie un million d'hommes dans des guerres et dans des assassinats d'un peuple par un autre peuple. Napolon y perd une une les renommes de ses lieutenants, ses finances et ses armes. M. Thiers, ici aussi svre que le destin, prend en piti l'homme politique et commence douter du gnie au spectacle de tant de dmence. Mais ce gnie en dmence se rvle tout coup de bien plus vastes proportions par l'expdition de Russie en 1811. M. Thiers, qui cherche ici la raison dans la folie, croit trouver les motifs de cette invasion inverse du Nord par le Midi dans l'inobservation du systme de blocus continental par la Russie. Nous croyons qu'il se trompe; l'objet aurait t trop disproportionn l'action. Ce n'tait pas un intrt conomique, c'tait un orgueil qui pouvait seul jeter ainsi la moiti d'un continent contre l'autre: le rve de l'empire d'Occident partag entre Alexandre et Napolon tait devenu le rve de l'empire napolonien unique. l'exception de la guerre d'Espagne, lpre systmatique qui rongeait la force militaire de la France, le moment tait assez bien choisi par Napolon pour accomplir ce rve. La Prusse tait asservie; l'Autriche avait donn Napolon dans sa fille, la jeune impratrice Marie-Louise, un gage de dfrence et d'alliance qui paraissait irrvocable; l'Italie tait un auxiliaire, frmissant, mais obissant, de son trsor et de son recrutement; l'Allemagne tait une confdration arme ses ordres; il pouvait entraner toutes ces puissances dans une coalition apparente contre la Russie. Cette coalition de l'Allemagne contre la Russie tait un suicide, puisque l'Allemagne allait ainsi anantir le seul appui indpendant qu'elle pouvait esprer de retrouver un jour contre l'omnipotence de son oppresseur Napolon; mais il tait si fort des souvenirs d'Austerlitz, d'Ina, de Wagram, qu'il pouvait tout commander l'Allemagne, mme le suicide. XVIII Le rcit des prparatifs et de la campagne de Russie rend ici l'historien de l'Empire toutes les qualits spcialement techniques et militaires de son style; il rassemble une une, de toutes les parties de l'empire, de la Hollande, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Pologne, l'innombrable multitude d'hommes, de chevaux, de canons, de bagages, dont se compose la plus vaste arme d'invasion qui ait jamais foul du mme pas le sol de l'Europe, et il la conduit tape par tape jusqu'au bord du Nimen. Le passage de ce fleuve sous les yeux de Napolon, et la revue en action de cette arme sur le fleuve et sur les deux rives du fleuve, est un chant d'Homre. Le sujet emporte l'crivain, si ennemi de la vaine imagination, jusqu' la posie. coutez! Le 23 juin, aprs avoir couch, au milieu de la fort de Wilkowisk, dans une petite ferme, et entour de deux cent mille soldats, Napolon dboucha de la fort avec cette arme superbe, et vint se ranger au-dessus de Kowno, en face du fleuve qu'il s'agissait de franchir. La rive que nous occupions dominait partout la rive oppose, le temps tait parfaitement beau, et on voyait le Nimen, coulant de notre droite notre gauche, s'enfoncer paisiblement au couchant. Rien n'annonait la prsence de l'ennemi, si ce n'est quelques troupes de Cosaques qui couraient comme des oiseaux sauvages le long des rives du fleuve, et quelques granges incendies dont la fume s'levait dans les airs. Le gnral Haxo, aprs une soigneuse reconnaissance, avait dcouvert une lieue et demie au-dessus de Kowno, vers un endroit appel Ponimon, un point o le Nimen, formant un contour trs-prononc, offrait de grandes facilits pour le passage. Grce ce mouvement demi-circulaire du fleuve autour de la rive oppose, cette rive se prsentait nous comme une plaine entoure de tous cts par nos troupes, domine par notre artillerie, et offrant un point de dbarquement des plus commodes, sous la protection de cinq six cents bouches feu. Napolon, ayant emprunt le manteau d'un lancier polonais, alla, sous les coups de pistolet de quelques tirailleurs de cavalerie, reconnatre les lieux en compagnie du gnral Haxo, et, les ayant trouvs aussi favorables que le disait ce gnral, ordonna l'tablissement des ponts pour la nuit mme. Le gnral bl, qui avait fait arriver ses quipages de bateaux, eut ordre de jeter trois ponts, avec le concours de la division Morand, la premire du marchal Davout. onze heures du soir, en effet, le 23 juin 1812, les voltigeurs de la division Morand se jetrent dans quelques barques, traversrent le Nimen, large en cet endroit de soixante quatre-vingts toises, prirent possession sans coup frir de la rive droite, et aidrent les pontonniers fixer les amarres auxquelles devaient tre attachs les bateaux. la fin de la nuit, trois ponts, situs cent toises l'un de l'autre, se trouvrent solidement tablis, et la cavalerie lgre put passer sur l'autre bord. Le 24 juin au matin, ce qui, dans ce pays et en cette saison, pouvait signifier trois heures, le soleil se leva radieux et vint clairer de ses feux une scne magnifique. On avait lu aux troupes, qui taient pleines d'ardeur, une proclamation courte et nergique, conue dans les termes suivants: Soldats, la seconde guerre de Pologne est commence.... Ainsi le sort en tait jet! Napolon marchait vers l'intrieur de la Russie la tte de quatre cent mille soldats, suivis de deux cent mille autres. Admirez ici l'entranement des caractres! Ce mme homme, deux annes auparavant revenu d'Autriche, ayant rflchi un instant la leon d'Essling, avait song rendre la paix au monde et son empire, donner son trne la stabilit de l'hrdit, son caractre l'apparence des gots de famille, et dans cette pense avait contract un mariage avec l'Autriche, la cour la plus vieille, la plus constante dans ses desseins. Il voulait apaiser les haines, vacuer l'Allemagne, et porter en Espagne toutes ses forces, pour y contraindre l'Angleterre la paix, et avec l'Angleterre le monde, qui n'attendait que le signal de celle-ci pour se soumettre. Telles taient ses penses en 1810, et, cherchant de bonne foi les raliser, il imaginait le blocus continental qui devait contraindre l'Angleterre la paix par la souffrance commerciale, s'efforait de soumettre la Hollande ce systme, et, celle-ci rsistant, il l'enlevait son propre frre, la runissait son empire, et donnait l'Europe, qu'il aurait voulu calmer, l'motion d'un grand royaume runi la France par simple dcret. Puis, trouvant le systme du blocus incomplet, il prenait pour le complter les villes hansatiques, Brme, Hambourg, Lubeck, et, comme si le lion n'avait pu se reposer qu'en dvorant de nouvelles proies, il y ajoutait le Valais, Florence, Rome, et trouvait tonnant que quelque part on pt s'offusquer de telles entreprises. Pendant ce temps, il avait lanc sur Lisbonne son principal lieutenant, Massna, pour aller porter l'arme anglaise le coup mortel; et, jugeant au frmissement du continent qu'il fallait garder des forces imposantes au Nord, il formait une vaste runion de troupes sur l'Elbe, ne consacrait plus ds lors l'Espagne que des forces insuffisantes, laissait Massna sans secours perdre une partie de sa gloire, permettait que d'un lieu inconnu, Torrs-Vdras, surgt une esprance pour l'Europe exaspre, qu'il s'levt un capitaine fatal pour lui et pour nous; puis, n'admettant pas que la Russie, enhardie par les distances, pt opposer quelques objections ses vues, il reportait brusquement ses penses, ses forces, son gnie, au Nord, pour y fixer la guerre par un de ces grands coups auxquels il avait habitu le monde et beaucoup trop habitu son me; abandonnant ainsi le certain, qu'il aurait pu atteindre sur le Tage, pour l'incertain, qu'il allait chercher entre le Dniper et la Dwina! Voil ce qui tait advenu des desseins de ce Csar rvant un instant d'tre Auguste! Et en ce moment il s'avanait au Nord, laissant derrire lui la France puise et dgote d'une gloire sanglante, les mes pieuses blesses de sa tyrannie religieuse, les mes indpendantes, de sa tyrannie politique; l'Europe enfin, rvolte du joug tranger qu'il faisait peser sur elle, et menait avec lui une arme o fermentait sourdement la plupart de ces sentiments, o s'entendaient toutes les langues, et qui n'avait pour lien que son gnie et sa prosprit jusque-l invariable! Qu'arriverait-il, ces distances, de ce prodigieux artifice d'une arme de six cent mille soldats de toutes les nations, suivant une toile, si cette toile qu'ils suivaient venait tout coup plir? L'univers, pour notre malheur, l'a su de manire ne jamais l'oublier; mais il faut, pour son instruction, lui apprendre, par le dtail mme des vnements, ce qu'il n'a su que par le bruit d'une chute pouvantable. Nous allons nous engager dans ce douloureux et hroque rcit. La gloire, nous la trouverons chaque pas; le bonheur, hlas! il faut y renoncer au del du Nimen! XIX La gloire pour les soldats et les gnraux, oui! Mais la gloire pour le chef qui conoit et qui excute la perte de sept cent mille hommes pour une cause absurde, et par une poursuite insense d'un but qu'il ne peut ni atteindre ni conserver, est-ce l le mot dont un crivain philosophe doit dcorer la folie meurtrire d'un conqurant? Mais, si la politique de l'historien est faible, le rcit est magique. La marche de ces sept cent mille hommes travers la Russie la poursuite d'une bataille qui fuit toujours devant eux; les tronons d'arme laisss chaque station et chaque combat partiel sur cette longue route; la victoire ruineuse de la Moskowa; l'entre Moscou; l'incendie de cette capitale qui ne laisse qu'un monceau de cendres la conqute; l'hsitation de la marche au del ou du retour qui rend les deux partis galement funestes; le retour travers les frimas; le passage de la Brzina; les convulsions hroques et suprmes de l'arme anantie; la dispersion de cette multitude dans les glaces de la Pologne; le bilan sinistre de l'historien Koenigsberg, qui rduit une poigne d'hommes expirant dans les hpitaux les dbris de ces corps qui couvraient quelques mois avant les routes et les steppes de la Pologne; cette ncrologie de la gloire est cette fois pour l'histoire la plus loquente des rtributions. Le chiffre implacable est sa vengeance; ce chiffre lui donne le courage d'numrer les fautes de Napolon dans cette campagne qui ne fut qu'un enchanement de fautes; et cependant l'historien hsite encore, la dernire ligne, prononcer le jugement dfinitif sur cet attentat contre l'humanit. Il faut laisser, dit-il, celui qui se trompe si dsastreusement, sa grandeur, qui ajoute encore la grandeur de la leon, et qui, pour les victimes, laisse au moins le ddommagement de la gloire. Non! il faut laisser la grandeur aux grandes actions mme malheureuses, accomplies ou tentes pour un grand but; mais la grandeur aux mmorables et cruelles folies des hommes, il faut montrer qu'elle n'est que petitesse devant Dieu et devant la postrit. Nous cherchons en vain le ddommagement des victimes de cette dmence dans la fausse gloire de celui qui a sem leurs six cent mille cadavres du Rhin la Moskowa! L'histoire, pour tre vraiment nationale, ne doit pas toujours excuser, elle doit savoir maudire. La maldiction est la seule justice qui reste aux victimes contre les auteurs de ces dsastres de l'humanit; amollir cette justice, c'est dsarmer la conscience des peuples et encourager les conqurants futurs tout oser devant des historiens qui pardonnent tout. XX Mais soyons juste nous-mme envers l'historien; ce mot n'est qu'une faiblesse de sa partialit pour la guerre. dater de ce retour lamentable de Napolon Paris, o il entre seul avec le fantme de son arme ensevelie, M. Thiers devient sinon svre, du moins exigeant envers son hros. Les dsastres et l'vacuation de l'Espagne; la campagne de Saxe, dernire treinte des bras qui veulent retenir en vain le monde tout entier quand chacune de ses conqutes lui chappe; les faux retours de gloire Dresde, Lutzen, Bautzen; les ngociations de mauvaise foi avec l'Autriche, ngociations aussi exigeantes aprs les revers qu'aprs les victoires; le tombeau de la dernire arme franaise Leipsick; la retraite sur le Rhin; le second retour de Napolon sans arme Paris, pour demander le dernier soldat la terre qui lui a donn en trois ans trois armes de six cent mille soldats jouer et perdre, sont les dernires scnes de ce magnifique drame entre un homme et l'univers. Arrtons-nous ici, et voyons si l'crivain aura la constance de conduire son hros jusqu' Waterloo, o il tombe enfin dans le sang de ses derniers compagnons d'armes pour ne plus se relever que dans l'imagination sans mmoire des peuples. Nous le suivrons jusqu'o il voudra aller, car l'historien, pendant ces quinze volumes, est aussi entranant que le hros. XXI Telle est cette histoire; malgr le petit nombre de dfaillances de pense ou de style, nous n'en connaissons aucune qui ait fourni d'une si forte haleine une si longue course travers un si long temps. C'est le panorama militaire du globe; seulement l'ternelle fume du canon y voile trop tous les autres horizons de la civilisation moderne; c'est l'histoire des armes plutt que celle des peuples. On nous dira: C'est que les peuples n'taient que des armes pendant le rgne de Napolon par le fer. Administrer et se combattre, c'est tout le sens de cet immense rcit. Aussi ce livre sera-t-il jamais le manuel des administrateurs et des militaires; les philosophes, les politiques, les hommes de pense, les hommes de libert, les hommes de religion, les hommes d'humanit, les hommes de bien criront leur tour cette histoire en se plaant un autre point de vue que le champ de bataille, au point de vue du bien ou du mal fait au genre humain par ce hros de l'arme et par ce hros du despotisme. Mais, tel que le prjug populaire et tel que le fanatisme militaire veulent le considrer historiquement aujourd'hui, ce grand homme du fait, et non de l'ide, ne pouvait rencontrer un historien plus accompli que M. Thiers; la naissance, le caractre, l'opinion, le talent de M. Thiers ont t, selon nous, une des bonnes fortunes de Napolon. On dirait que la Providence a mis la main dans ce hasard: le hros a t fait pour l'historien, et l'historien a t fait pour le hros; de la plume l'pe ils se ressemblent. Sans Napolon M. Thiers n'aurait pas pu crire ce livre aussi suprieur son _Histoire de la Rvolution_ que l'homme fait dans M. Thiers est suprieur au jeune homme qui essaye la plume avant de comprendre son sujet. Sans M. Thiers Napolon existerait dans toute sa fantasmagorie gigantesque de lgende populaire, mais il n'existerait pas historiquement dans toute la grandeur relle de ses proportions colossales comme administrateur, comme gnral et comme despote. M. Thiers a reconstruit Napolon, non avec des fables, mais avec des ralits; voil son oeuvre: on ne la surpassera pas. XXII Le gnie la fois sductible, prcis et technique de M. Thiers tait minemment propre, on pourrait dire prdestin, ce grand ouvrage de sa vie d'crivain. Quel autre que lui pouvait avoir cette patience facile, quoique obstine au travail, de rechercher dans cet ocan de documents financiers, administratifs, diplomatiques, surtout militaires, qu'il fallait runir et compulser pour prsenter des tats de situation de cet immense empire, depuis le dernier centime peru sur le dernier contribuable de Hollande, de Prusse, d'Espagne, d'Italie, de France, jusqu'au dernier soldat recrut directement ou auxiliairement par tout le continent, des bords du Tage aux bords de l'Elbe ou aux embouchures de l'Escaut? Quel autre que lui pouvait entrer pertinemment dans l'exposition et dans l'analyse intelligente de ces ngociations, jusque-l tnbreuses, du Concordat avec la cour de Rome; du droit ecclsiastique avec le concile de Paris, du droit allemand avec les princes mdiatiss de la Confdration du Rhin, des traits de Tilsitt, de Presbourg, des confrences de Dresde, des perfidies diplomatiques de Bayonne, des _ultimatum_ aussitt retirs qu'avancs du congrs de Dresde? Quel autre que lui pouvait passer en revue, sur toutes les routes de l'empire, ces innombrables bandes de conscrits qui allaient, du dpt du bataillon de marche au bataillon de guerre, former, d'tape en tape, ces prodigieux rassemblements d'hommes qu'on appelait l'arme de Boulogne, l'arme d'Austerlitz, l'arme de Wagram, l'arme d'Ina, l'arme d'Espagne, l'arme de Moscou? Quel autre que lui pouvait tablir les plans de campagne, tudier sur les cartes et sur les lieux la topographie des champs de bataille, faire mouvoir les masses au doigt mme du gnral en chef, porter l'oeil et le jour sur les innombrables accidents de la lutte, dbrouiller la mle, donner la raison secrte de la victoire ou de la droute? Puis, quand la fume est abattue, compter, chiffres en mains, les fuyards, les blesss, les morts, et ramener ces tronons mutils de ces grands corps pour en recomposer, par le recrutement, des armes nouvelles? Il fallait pour ce travail surhumain le gnie administratif, le coup d'oeil du gographe; l'amour du chiffre, cet lment constructif de toute chose numrique; la passion de la vrit matrielle; l'intelligence des dtails, sans lesquels il n'existe pas d'ensemble; l'habitude des ngociations, qui fait comprendre la pense voile sous les dpches; l'instinct militaire, qui fait manoeuvrer tort ou droit les masses; le got de l'hrosme, qui anime l'historien du feu de la gloire; l'ordre dans l'esprit, qui fait qu'on ne s'gare jamais et qu'on n'gare pas un soldat dans cette dperdition de millions d'hommes; enfin le mouvement de l'esprit, qui se plonge lui-mme avec vertige dans le tourbillon des vnements, des campagnes, des batailles, des victoires ou des dfaites qu'on retrace en courant la postrit. Toutes ces qualits, si rares dans un mme esprit, M. Thiers les runissait un degr prodigieux dans un mme homme; voil pourquoi il a fait seul et seul il pouvait faire l'histoire de Napolon et de ses armes. ce drame universel il fallait un crivain universel. _Tu es ille vir!_ XXIII Nous entendons d'ici l'objection: L'homme universel nous le voyons bien, nous dit-on; mais l'crivain o est-il? Or qu'est-ce qu'une histoire o l'crivain manque? Le style n'est-il pas la forme des choses crites? Ces choses sont-elles rellement crites quand elles ne sont ni peintes, ni senties, ni rflchies, et quand le narrateur fidle n'est pas en mme temps le suprme artiste? L'intelligence suffit-elle tout, comme le prtend M. Thiers dans sa thorie contre le style, et le gnie d'crire est-il donc inutile au gnie de raconter? Ici nous pourrions, si nous le voulions bien, tirer une vigoureuse reprsaille de cette thorie de l'intelligence sans l'art et sans le gnie, thorie expose par M. Thiers dans son septime volume, thorie dans laquelle on a voulu voir une allusion dpressive contre les essais d'histoire que nous avons bauchs nous-mme dans le livre des _Girondins_; mais loin de nous une si mesquine satisfaction de petitesse littraire! En prsence de si grandes choses, o s'effacent les individualits, tre juste, voil la seule vengeance des grandes mes. Eh bien! est-il juste de nier le style dans l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_? Non; ce qui est juste, c'est de reconnatre que M. Thiers, tant dou par la nature sous le rapport de l'intelligence, de la justesse, de la dlicatesse du coup d'oeil, de l'aptitude tout, de l'esprit, n'a pas t dou au mme degr de la facult d'exprimer, en crivant, sa pense; ce qui est juste, c'est d'avouer que M. Thiers n'a ni le style athnien de Thucydide, ni le style romain de Tacite, ni le style biblique de Bossuet, ni le style italien de Machiavel, ni le style franais de Montesquieu, et que, quand on vient de lire une page de bronze historique de ces suprmes artistes de la plume, on croit descendre un peu trop l'chelle de l'art d'crire en lisant les pages de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_. Nous l'avouons, et cependant nous l'avouons par une condescendance de notre esprit plutt que nous ne le sentons en lisant ce livre. Pourquoi donc ne sentons-nous jamais, ou presque jamais, cette lecture, la prtendue insuffisance de l'crivain sous l'insuffisance quelquefois relle du style? Pourquoi? C'est que, sous ce dnment apparent de style, il y a mieux que le style lui-mme, il y a la chose, il y a le fait, il y a l'objet; il y a plus encore, il y a l'impression. N'est-ce pas dire qu'il y a un style? Car, le style, qu'est-ce autre chose que le moyen de communiquer l'objet l'oeil de l'esprit? M. Thiers a donc en ralit un style: son style, c'est le nu. Nudit d'expression, nudit d'ornement, nudit de son, nudit de forme, nudit de prtention, nudit de couleurs, hlas! et trop souvent nudit de grandiose dans la pense. C'est l le style de M. Thiers; ce n'est pas l le style qui fait penser, mais c'est le style qui fait voir. Pensez aprs par vous-mme si vous pouvez; M. Thiers ne pense pas pour vous: il expose, il dcrit, il raconte; or, exposer lucidement, dcrire fidlement, raconter intarissablement, n'est-ce pas au fond tout l'historien? Et pendant que cet historien sans style, selon vous, expose, dcrit, raconte avec ce prestige de curiosit toujours excite et toujours satisfaite, qui est la magie de ce talent, qui est plus que le talent, car il le fait oublier par le lecteur, sentez-vous qu'il manque quelque chose l'historien? Non. Eh bien! puisque vous ne sentez pas qu'il lui manque quelque chose, c'est qu'il ne lui manque rien, en effet, pour reproduire en vous l'histoire; c'est qu' force de vrit il a trouv le moyen de se passer du style. N'est-ce pas le chef-d'oeuvre de l'ouvrier de faire oublier l'outil? Se passer de style, n'est-ce pas mille fois plus artiste que d'avoir un style? XXIV Ce n'est donc pas dans cette prtendue absence de style chez M. Thiers que nous ferions porter la vritable critique qui psera sur cette belle histoire; c'est sur l'absence de philosophie politique qui marque et qui attriste ce long rcit. Il n'est pas permis un magnifique rcit en seize volumes de remuer le monde de fond en comble, pendant vingt ans de convulsions et de catastrophes, sans en faire jaillir autre chose que de la fume de canon, des cliquetis de baonnettes, des clairs livides de gloire soldatesque. Non, cela n'est pas permis, cela n'est pas humain, cela n'est pas mme vrai. Le monde a un sens, car il est l'oeuvre de Dieu, le suprme Penseur des choses mortelles et immortelles; celui qui ne dcouvre pas ce sens divin dans le spectacle des choses humaines n'est pas seulement un aveugle, il est un impie: _Coeli enarrant gloriam Dei! les cieux racontent la gloire de Dieu_; mais la terre aussi et ses grands vnements racontent la gloire de Dieu dans les choses humaines. O est-elle cette gloire de Dieu? o est-il ce tmoignage de sa providence? o est-elle cette moralit des vnements? o est-elle cette leon aux peuples, aux rois, aux soldats, aux conqurants, au gnie qui gouverne les nations, dans l'histoire de Napolon pas M. Thiers? Nulle part; un paen d'Athnes ou un fataliste de Stamboul aurait crit ainsi l'histoire de l'empereur et de l'empire franais. XXV Toute la philosophie morale et politique de M. Thiers, rsume la fin de ses livres les plus sanglants et les plus cadavreux, sur des plaines changes en spulcres pour la gloire d'un homme; toute cette philosophie et toute cette morale se bornent un lger avertissement, timidement adress son hros, de se modrer un peu dans l'excs de son ambition et de craindre les retours de fortune, ces vengeances voiles de la destine. Toutes ses plus grandes accusations sont des accusations de tmrit, jamais ou presque jamais des accusations de svices contre l'humanit ou contre la Divinit. Le hros n'coute pas; son historien rtrospectif chante son nouveau triomphe dans un bulletin et marche en avant, tantt au meurtre du duc d'Enghien, surpris dans l'inviolable asile de la terre trangre; tantt l'enlvement du pape, chez qui les gendarmes entrent nuitamment par les fentres; tantt la trahison de Bayonne, o l'Espagne, prise au pige dans la personne de ses rois, se venge par l'extermination de quatre cent mille Franais; tantt l'incendie de Moscou; tantt au cirque de Leipsick; tantt au dernier soupir de l'arme Mayence, tantt, enfin, la double invasion de la France par le reflux des peuples, et l'expiation de Sainte-Hlne. Mais de chaque scne de ce grand drame il ne sort de la bouche de l'historien qu'un lger blme pour ce hros emport trop loin par son gnie, et toujours ce mot de gnie appliqu aux plus ruineuses folies du monde, et toujours ce mot de gloire jet comme une amnistie de la justice sur les plus lugubres catastrophes de l'humanit! Voil notre seul grief contre cette histoire: elle raconte admirablement, elle juge insuffisamment; elle n'est pas rtributrice, elle est adulatrice. XXVI Quand on l'a bien lue, comme je l'ai fait cinq ou six fois avec un intrt toujours palpitant, on se demande quel autre fruit que cet intrt lui-mme on a recueilli de cette lecture. Un nouveau sens politique ou moral est-il n en vous? Sentez-vous cette dification consciencieuse, cet quilibre intrieur, cette justice satisfaite du bien et du mal qu'une aussi longue histoire doit laisser dans l'me comme la conclusion historique de tant d'vnements et de tant de beaux rcits? Aimez-vous plus la justice? Plaignez-vous plus l'humanit? Gotez-vous plus la libert compatible avec l'ordre des socits humaines? Avez-vous plus de piti pour les vaincus? plus de haine contre les oppresseurs? plus de mpris pour les manoeuvres de la fausse diplomatie qui prennent les peuples au filet des ambitieux sans foi? Dtestez-vous plus les trompeurs ou les tueurs d'hommes? Les peuples qui auront lu cette histoire seront-ils plus disposs dfendre leurs institutions lgitimes contre les usurpations du gnie arm ou contre les sductions de la gloire coupable? En un mot, ce qu'on appelle vertu publique se sera-t-il accru d'un atome dans votre me et dans l'me des gnrations venir? Hlas! non. Il y aura bien un certain petit blme de l'excs, un certain petit refrain de prudence recommand au gnie qui s'emporte, la gloire qui s'enivre, mais c'est tout; la conscience de l'historien ne va pas plus haut ni plus loin que ce mot: modration! Or qu'est-ce que la modration dans l'injuste? La prudence des mauvais desseins, la circonspection de l'ambitieux. Est-ce assez pour qu'un aussi grand historien de l'ambition et de la gloire que M. Thiers mrite le nom de juge? Encore une fois, non; son histoire est sans vertu, bien qu'elle ne soit pas sans honntet, mais honntet bourgeoise et timide qui semble craindre d'aborder corps corps une si grande ombre! XXVII Cependant il ressort pour nous trois choses d'une vritable valeur de cette histoire dans l'me des lecteurs capables de la bien lire. Ces trois choses sont: un fort sentiment de _gouvernement_, une puissante science de l'_administration_, une haute glorification de la _guerre_ quand elle est juste; ces trois choses sont trois ncessits, et, nous ne craignons pas de le dire, trois vertus des civilisations nationales chez les peuples modernes. M. Thiers possde ces trois vertus de l'homme d'tat et de l'historien un degr trs-rare chez ce qu'on appelle les hommes de la tribune; il fait plus qu'en avoir la foi, il en a l'intelligence, il en a l'audace; il les confesse hardiment et firement devant un sicle qui les oublie trop souvent, et il les rhabilite avec une grande vidence de conviction. Ce sont l les trois mrites de cette histoire, que nous ne saurions sous ce rapport trop louer. Ce sentiment du gouvernement est la premire des qualits de l'homme d'tat, comme il est le premier devoir de l'historien politique. Nous avouons que nous avons cet gard la mme foi que M. Thiers, et quand nous l'avons combattu autrefois, comme orateur ou comme chef de parti, dans les luttes parlementaires o la mle des vnements nous avait jets face face la mme poque, c'est qu'il oubliait dans l'opposition ce respect de l'unit et de la force du gouvernement qu'il est permis de conqurir, mais qu'il ne faut jamais saper dans son pays. Qu'est-ce, en effet, qu'un gouvernement dans l'acception mtaphysique de ce grand mot? _Le gouvernement est la force des intrts gnraux de la socit relis ensemble pour le salut des socits contre la rvolte et l'anarchie des intrts particuliers qui cherchent sans cesse prvaloir contre la communaut_; en d'autres termes, le _gouvernement, c'est tous; les factions, c'est l'individualit_. Nous sommes, comme M. Thiers, pour tous contre quelques-uns; le sentiment du gouvernement est nos yeux une des formes les plus saintes, non-seulement du bon sens, mais de la vertu publique. L'administration, c'est la mthode du gouvernement, c'est cette syntaxe des lois, c'est ce mcanisme admirable des rouages intrieurs l'aide desquels la volont et l'action du pouvoir se transmettent avec rgularit de la tte aux membres, pour imprimer chaque chose parse ou chaque individu isol l'unit et la force de l'ensemble. Enfin la guerre, quand elle est juste et ncessaire, c'est l'hrosme collectif des nations, c'est ce dvouement surnaturel jusqu' la mort, dvouement qui lve, par le devoir et par l'enthousiasme de la patrie, un peuple au-dessus du vil intrt de propre conservation pour lui faire donner la mort sans crime ou la recevoir sans peur, dans l'intrt de cette communaut civile dont il tait membre et dont il se fait le soldat. Qui n'estimerait pas ces trois vertus sociales, ces trois instincts organisateurs, administrateurs et dfenseurs des peuples, sans lesquels il n'y a pas de peuples, il n'y a que des hordes ou des individualits? Nous ne reprochons donc pas M. Thiers de les avoir et de les manifester un degr si minent dans son _Histoire du Consulat et de l'Empire_; nous comprenons mme que l'excs de ces trois vertus gouvernementales dans l'historien l'ait rendu plus indulgent que svre et juste envers son hros au 18 brumaire, au consulat de dix ans, au consulat vie, l'usurpation de l'empire. Nous savons, comme lui, que, quand le gouvernement est tomb dans la rue chez un peuple, le premier droit et souvent le premier devoir d'un grand citoyen est d'en relever un, ft-ce dans sa personne! Nous savons que ces saintes audaces qui portent un grand citoyen s'emparer du gouvernement, pour sauver le peuple de lui-mme, sont des coups d'tat de la ncessit absous par le salut public. Nous-mme nous en avons fait un, de ces coups d'tat de salut public, dans une heure d'croulement universel de toutes les institutions existantes, et nous n'en avons pas le moindre remords devant Dieu ni devant les hommes. La socit est au premier venu quand ce premier venu se dvoue elle et non lui-mme; voil la loi de la conscience quand il n'y a plus que la conscience pour loi. XXVIII Mais la socit nationale tait-elle sans gouvernement la veille du 18 brumaire, quand un gnral heureux et populaire vint renverser violemment le gouvernement directorial, avec les armes mmes et avec l'autorit emprunte que le Directoire lui avait remis dans les mains? C'est l une de ces questions que l'histoire, trop rcente et trop partiale pour le vainqueur, n'a pas encore tudie et sur laquelle nous ne partageons nullement les opinions de l'auteur du _Consulat_. N'tait-ce donc pas sous le gouvernement de la rpublique modre et concentre du Directoire que les chafauds avaient disparu, que les proscriptions avaient cess, que la libert des consciences avait t rendue au peuple avec le libre exercice des cultes, que les confiscations avaient t abolies, que les migrs dsarms rentraient en masse sous des amnisties tacites dans la patrie? N'tait-ce pas sous le Directoire que la raction organique et spontane contre les excs et les anarchies de la dmagogie se constituait progressivement par la seule action de la raison publique et promettait la France d'purer les principes de 89 des dmences et des crimes de 93? N'tait-ce pas sous le Directoire que le territoire de la Rpublique avait refoul les armes de la premire coalition bien au del du Rhin, des Alpes et de l'Helvtie; que Moreau, Massna, Hoche, Macdonald, Napolon lui-mme avaient fait ces immortelles campagnes d'Allemagne, de Suisse, d'Italie, d'gypte, dont les noms de ces gnraux rapportaient la gloire, mais dont le gouvernement directorial avait organis les plans, les moyens, les armes, les finances, le mrite? Il n'y avait donc rien de plus injuste que d'accuser cette bauche encore incomplte de gouvernement des forfaits, des tyrannies, des impuissances et des dcadences de la patrie. C'tait la Rvolution revenant sur ses pas, relevant ses dbris et cherchant se fixer au point prcis o la libert rgulire peut se constituer en gouvernement, entre la raison et l'abus, entre la licence et la tyrannie; le Directoire tait la rsipiscence de la nation par elle-mme. Surprendre la nation dans cette rsipiscence salutaire et progressive pour la ramener par la violence au despotisme militaire en lui faisant gagner quelques batailles, mais en lui faisant perdre tout le terrain gagn par la raison publique, est-ce l un acte qu'un historien libral doive amnistier et glorifier en conscience? Nous ne l'avons jamais pens. Nul ne sait ce qu'il serait advenu de la France si le Directoire ou si les autres gouvernements nationaux que la France libre allait se donner sous d'autres formes n'avaient pas t sabrs par le gnral revenu du Caire Paris; mais, s'il est douteux que ces gouvernements eussent fait passer en triomphe la France de Rome et de Madrid Vienne, Berlin, Moscou, par toutes les capitales de l'Europe, il est douteux aussi que ces gouvernements eussent ananti sous les pieds des soldats tous les fruits si chrement achets de la rvolution de 1789, et qu'ils eussent ramen deux fois sur leurs pas les invasions trangres au coeur de Paris. Rien n'est donc moins prouv en politique et en histoire que la ncessit et que le bienfait du coup d'tat du gnral Bonaparte au 18 brumaire. Dans tous les cas ce coup d'tat tait-il innocent? Nul dans sa conscience n'osera l'innocenter que par son succs; mais le succs n'est que l'amnistie de l'audace, il n'en est pas la justification. Un homme de conscience devait le sentir, un historien devait le dire; M. Thiers ne le dit pas. Ce qu'il dit et ce qu'il prouve admirablement, c'est le gnie gouvernemental, administratif et militaire de son hros. Nous convenons qu' cet gard il nous a convaincu nous-mme. S'il y a un droit divin dans la supriorit d'esprit et de caractre d'un homme de gnie, Napolon, dans cette histoire, apparat, plus que partout ailleurs, marqu de ce signe du commandement. Les Mmoires si injustement contests, mais si vrais et si informs du marchal Marmont; les correspondances rcemment publies de Napolon avec son frre Joseph et avec le vice-roi d'Italie, Eugne; les sances du conseil d'tat; les conversations diplomatiques de Napolon, rapportes et lucides par M. Thiers, donnent de ce grand homme une mesure qui s'agrandit chaque publication. Cet homme, Toscan d'origine comme Machiavel et comme Mirabeau, avait vritablement sa racine dans le tuf antique et romain. Il n'avait pas eu besoin d'apprendre, il avait invent la haute ambition; c'tait un despote inn: il portait en lui le gouvernement. Jamais, dans un temps d'anarchie et d'illusions philosophiques sur la constitution des socits civiles; jamais le nant des systmes et l'infaillibilit de la nature, en matire de pouvoir, ne s'taient incarns plus fortement que dans ce jeune homme. Dieu semblait lui avoir rvl les lois qui font que tous obissent et qu'un seul commande; il n'avait pas seulement l'instinct monarchique, il tait la monarchie lui tout seul, inhabile obir, incapable d'autre chose que de commander. Le commandement tant ncessaire aux peuples comme aux armes, nous ne nions pas que ce gnie du commandement, qui fait qu'un homme monte par sa vertu spcifique au sommet de ses semblables, ne ft un titre de supriorit rel dans Napolon. M. Thiers, qui parat dou lui-mme un haut degr de cet instinct du gouvernement et de ce ddain souvent si juste des thories, M. Thiers apprcie et fait apprcier cette capacit de gouvernement au-dessus de tous les historiens dans son hros; il fait du gnie une lgitimit; il l'lve souvent jusqu'au rang de vertu, quelquefois au-dessus de la vertu mme; il semble lui reconnatre le droit de mpriser les hommes et d'abuser d'eux, parce qu'il les domine. Encore une fois, nous comprenons cette insolence de la supriorit d'esprit envers la nature humaine dans un crivain qui a le droit de s'estimer trs-haut lui-mme sous ce rapport; nous comprenons ce culte du gnie et de la force sous la plume de l'historien de la force et du gnie. Il y a mme de beaux cts dans cette mle indulgence, qui fait beaucoup pardonner qui a beaucoup gouvern dans un temps o le gouvernement semblait ananti en Europe. C'est une grande et salutaire leon de la ncessit et de la saintet du gouvernement donn au peuple; c'est la rhabilitation de l'autorit par l'histoire; l'autorit est la force excutive de la loi morale; mais il faut la recevoir et non la prendre cette autorit, et quand on l'a reue, il faut l'employer au bien de ses semblables et non la gloire troite de son propre nom. C'est cet gosme de gloire qui remplit d'une seule autorit, d'une seule personnalit, d'un seul gnie, d'un seul intrt les seize volumes de cette gigantesque histoire de Napolon. Cet homme est grand comme le monde, mais enfin ce n'est qu'un homme; il ne doit pas nous cacher le monde. Cet gosme au fond qui semble tout remplir est un grand vide, car c'est le vide de tout droit et de toute vertu dans les choses humaines. Ce vide on l'prouve en fermant ce beau livre; je ne sais quelle tristesse vous saisit comme aprs une ivresse de gloire; on est bloui, on n'est pas clair intrieurement de cette saine lumire qui satisfait la conscience. Aprs tant d'vnements, aprs tant de bruit, aprs tant de mouvement, aprs tant de gnie, aprs tant de cadavres et tant de ce que l'crivain appelle gloire, on se demande: L'humanit a-t-elle grandi? Non, elle parat plus petite; mais un homme parat plus vaste! Triste grandeur! Qu'est-ce qu'un homme qui a rapetiss l'humanit tout en immolant des millions d'hommes sa seule personnalit? Selon M. Thiers, c'est un grand homme; selon nous, c'est une grande figure, puisqu'il n'a rien grandi que lui-mme. gosme, c'est le dernier mot de cette histoire; dvouement, c'est le dernier mot de la vraie grandeur. Que M. Thiers y pense: il est encore temps de donner une moralit son chef-d'oeuvre.--Il n'a pas fini. LAMARTINE. NOTA. Par une erreur de pagination dans la copie du manuscrit, on a plac les considrations sur la campagne d'gypte aprs Marengo au lieu de les placer aprs Campo-Formio, anachronisme qui sera corrig par une rectification de la pagination dans le prochain Entretien. XLVIIe ENTRETIEN. LITTRATURE LATINE. HORACE. (1re PARTIE) I Amusons-nous un peu; voici un homme de plaisir qui fait de son gnie un amusement: c'est Horace. Les peuples ont leurs saisons comme la terre; le peuple romain, peu littraire et peu potique de sa nature, a eu une saison productive trs-courte, mais dans cette saison trs-courte ce peuple semble avoir concentr en quelques annes la vie et les oeuvres des trois plus beaux gnies de la latinit, _Cicron_, _Horace_ et _Virgile_. Ces trois hommes se touchaient par le temps. Cicron, dont nous venons de vous entretenir, avait vu natre Horace; Horace avait vu natre et avait entendu chanter Virgile; Virgile, Horace, Cicron ne forment qu'un seul groupe qui semble se tenir par la main. Avant ces trois hommes de lettres incomparables il n'y a presque rien de digne d'attention dans la littrature latine, except _Lucrce_; aprs eux il n'y a plus rien; aussi la dcadence commence. Les chelons manquent dans cette littrature; le sicle littraire d'Auguste est un sommet entour de vide. Il est bien remarquable que cette saison productive du peuple romain en littrature se trouve prcisment place au moment de son histoire o la libert tombe, o la tyrannie s'lve; on dirait que la dcadence politique concide exactement avec l'closion du gnie littraire. Ne serait-ce pas que l'esprit des Romains, exclusivement absorb jusque-l par le rude exercice de la libert, qui est un travail, par le jeu des factions populaires, par les guerres civiles, n'avait ni le loisir ni le got des choses d'esprit, mais qu'au moment o des hommes comme Csar et Auguste font taire le snat, les tribuns, la place publique, sous leur clatante servitude, les esprits se dtendent des affaires politiques et se prcipitent avec une nergie impatiente de repos dans l'occupation et dans la gloire des lettres? Ce moment se rencontre prcisment la fin de Csar et au commencement du rgne d'Auguste: plus tt l'nergie de l'esprit romain tait distraite par la lutte entre la rpublique et l'usurpation; plus tard il n'y avait plus d'nergie; la servitude prolonge avait tout nivel et tout nerv, dans les lettres comme dans la politique. Tacite seul devait tre le dernier des Romains. Il fallait quatorze sicles pour que le gnie latin, aprs avoir chang de lieu, de religion et de langue, se retrouvt Rome, Florence et Ferrare, sous les Mdicis, dans le _Dante_, dans _Ptrarque_, dans le _Tasse_, dans l'_Arioste_, ces quatre grands ressusciteurs de l'Italie. II J'ai dit tout l'heure: Amusons-nous un peu avec le plus charmant pote de ce triumvirat d'hommes de lettres romains compos de Cicron, d'Horace et de Virgile; c'est qu'en effet la socit d'Horace est une des socits d'esprit les plus aimables que l'on puisse rencontrer dans tous les sicles de l'antiquit ou des temps modernes. Il a vcu pour son plaisir, il a crit pour son plaisir; lisons-le pour notre plaisir; c'est l'homme de l'_agrment_. Grce aux patients travaux que les anciens, les modernes, et surtout un savant franais de nos jours, Walckenaer, ont consacrs l'interprtation de ses oeuvres et la confrontation de ses vers avec sa vie, Horace est pour nous un homme d'hier ou d'aujourd'hui. Nous le connaissons vers par vers et jour par jour comme s'il tait des ntres; nous avons vcu dans sa familiarit, quant moi, qui me suis assis vingt fois, son livre la main, sur les dcombres de sa petite mtairie d'_Ustica_, dans sa valle de la _Digentia_, toute semblable la valle de Saint-Point, quelquefois sous les oliviers tremps de l'cume de l'_Anio_, sur les votes recouvertes de gazon de son cellier de Tibur, il me semble qu'Horace a t un des amis de ma jeunesse, non pas prcisment un de ces amis srieux, chris ou estims, dont le souvenir fait monter la religion au coeur et les larmes aux yeux; non, mais un de ces amis lgers, insoucieux du lendemain, amoureux de toute ombre qui passe, convives de tout festin sous le lambris ou sous le feuillage, amis qu'on se repent d'aimer parce qu'on ne les estime pas jusqu'au coeur, mais qui peuvent se passer d'estime tant il y a d'attrait dans leur nature, de grce dans leur faiblesse, et, si l'on osait le dire, tant il y a d'innocence dans leur corruption. Cependant dirai-je ici toute ma pense? Les Franais aiment trop Horace (je le comprends, car Horace est certainement l'esprit le plus franais de toute l'antiquit). Il y a en lui beaucoup du Saint-vremond douteur, beaucoup du La Fontaine licencieux, beaucoup du Montaigne cynique, beaucoup du Voltaire plus lger que la plume, beaucoup de la bulle de savon qui brille et qui flotte, qui se balance et qui se colore, qui clate et qui s'vanouit sans laisser d'autre trace de son existence qu'une goutte d'eau parfume qui vous tombe d'en haut sur le front. Horace est plus Gaulois que Romain; mais cette prdilection des Franais pour Horace, comme pour l'ingnieux corrupteur de la morale et de l'me qu'ils appellent le _bon_ La Fontaine, m'a toujours fait une certaine peine au coeur. C'est une prdilection fonde sur une communaut de vices, sur le vice des vices, la lgret qui se joue de tout. Chaque fois que j'ai rencontr un homme, comme on en rencontre beaucoup, dont La Fontaine est le catchisme et dont Horace est le manuel, je me suis dfi et loign de cet homme; je me suis dit: Ou cet homme n'a pas assez de srieux dans l'esprit pour comprendre que l'agrment n'est pas le fond de la vie, ou cet homme n'a pas assez d'aversion pour ce qui est moralement dprav dans l'art des lettres. C'est vous dire assez que les amis d'Horace ou de La Fontaine ne sont pas mes amis. Horace et La Fontaine sont de charmants tableaux de cabinet par le dessin, la touche, la couleur, mais ce sont des tableaux licencieux en face desquels on ne doit conduire ni sa femme, ni sa soeur, ni son fils. On les regarde, on sourit, on rougit, et on passe. Malgr la svrit de ce jugement, vous allez voir que je rends une grande justice Horace et votre La Fontaine, bien que je place votre La Fontaine une immense distance d'Horace: l'un est un homme, l'autre n'est qu'un enfant; l'un est pote comme Pindare, Alce et Anacron; l'autre ne l'est qu'un peu plus qu'sope. Ils ne se ressemblent que par leurs mauvais cts, le ct immoral et le ct licencieux. Mais, pour bien comprendre Horace, ce La Fontaine lyrique des Latins, il faut d'abord vous raconter sa vie dans les plus intimes dtails, car les oeuvres d'Horace et sa vie c'est une mme chose. Il s'est crit lui-mme, ses vers sont lui; voil pourquoi, tout en le msestimant quelquefois, on le relira toujours: qu'y a-t-il dans l'homme de plus intressant que l'homme? Les oeuvres d'Horace, odes, podes, ptres, satires, amours, amiti, panchements du coeur dans la solitude, ce sont les _Confessions_ de J.-J. Rousseau en vers dlicieux comme les murmures du vent doux de la vie travers les fibres de l'me. coutez donc cette vie. III Horace tait n _Venusia_, en Apulie, contre de l'Italie que nous appelons aujourd'hui les _Calabres_. Sa petite ville natale, expose un tide soleil d'Orient, tait couche sur une pente tachete d'oliviers, de cyprs et de myrtes. La route de Naples et de Rome serpentait en bas ct d'un torrent souvent sec. Cette contre avait t jadis la _Grande Grce_, site de colonies grecques visites et civilises par Pythagore. Les habitants, plus dous d'imagination que les Romains, s'y ressouvenaient de leur origine. Le gnie riche, lger et naturellement loquent d'Horace, est en effet ce qu'il y a de plus attique dans les crivains romains: l'eau pure de la source se reconnat jusque dans l'gout. Ce pays avait t primitivement habit par les Samnites, conquis et annex par les Romains. C'est une branche allonge des montagnes des _Abruzzes_, si riches en paysages. La source limpide de _Blandusie, splendidior vitro_, s'panchait non loin de Venouse. Horace, qui y trempait ses pieds enfant, devait la chanter un jour comme une des plus riantes images de sa mmoire. L'_Aufide mugissant et perfide_ tait un torrent qui cumait au fond de la valle de Venouse; Horace lui a donn la clbrit d'un fleuve: les grands hommes sont la bonne fortune des lieux o ils jouent dans leur berceau, les potes surtout sont l'illustration de leur paysage. IV Le pre d'Horace s'appelait Flaccus; il avait ajout ce nom celui de _Quintus Horatius_. On prsume que ce second nom d'_Horatius_ tait le nom de la famille romaine dont le Samnite _Flaccus_ avait t autrefois l'esclave. l'poque o naquit le pote son fils Horatius Flaccus tait affranchi, c'est--dire libre et entr dans les rangs de la bourgeoisie romaine. Il y occupait mme un emploi officiel et lucratif, quivalant la fois celui de percepteur des contributions, d'agent de change et de banquier, trois charges qui alors comme de nos jours donnent l'opulence. Ce pre du jeune Horace tait un homme qui ne vivait que pour son fils; il lui servait de mre par sa tendresse et par sa vigilance. Horace ne parle pas de sa mre, morte sans doute pendant qu'il tait en bas ge, esclave peut-tre avant l'affranchissement de la famille; mais il tmoigne pour ce modle des pres toute la tendresse et toute la reconnaissance qu'une mre laisse ordinairement dans la mmoire et dans le coeur de l'enfant. La fortune avait suffisamment second les travaux du banquier percepteur des tributs de Venouse; il aspirait plus illustrer son fils qu' l'enrichir; il se contentait de son aisance appele par les Romains la _mdiocrit dore_. Puisqu'il avait de quoi donner son fils unique l'ducation des fils des meilleures familles de Rome, il avait assez; d'ailleurs il s'tait fait lui-mme le premier instituteur de son enfant; il l'accompagnait aux coles, il tudiait avec lui, il ne s'en rapportait personne du soin de veiller sur les pas et sur l'innocence des moeurs de son fils; une mre chrtienne n'aurait pas de plus scrupuleuses sollicitudes sur la puret d'un enfant. Les moeurs dpraves de la Grande Grce et de Rome rendaient ces inquitudes plus naturelles et plus obligatoires dans ces climats vicieux que dans nos contres plus pures; c'est grce ces surveillances assidues que le jeune Horace, enfant d'une beaut prcoce, dut la puret et la fracheur prolonge de son me. Un certain Flavius, matre d'cole _Venouse_, fut le premier matre d'Horace; cet homme excellait dans sa profession, mais le pre d'Horace ne se contentait pas pour son fils d'une ducation de Samnite dans une bourgade de Calabre. Il quitta sa chre patrie pour aller chercher Rome des coles suprieures et des matres plus illustres dans les lettres et dans la philosophie. Lisez dans les odes et dans les satires d'Horace lui-mme le tmoignage touchant de ces soins paternels. On voit battre dans chaque vers le coeur d'un fils digne d'avoir un tel pre. Revenons moi, Mcne! moi qui ne suis que le fils d'un affranchi, et que tous dnigrent parce que j'ai aujourd'hui la gloire de m'asseoir dans votre familiarit, votre table, oubliant qu'autrefois tribun des soldats (colonel) je commandais une lgion romaine... Quel bonheur pour moi d'avoir pu vous plaire, vous qui savez si bien discerner l'honnte homme du vil coquin, et qui mesurez le mrite non sur le vain prestige de la naissance, mais sur la noblesse des sentiments. Pourtant, sachez-le bien, si, quelques dfauts prs, qui ne sont que des taches sur un beau corps, mon naturel est vertueux, mes inclinations droites, mon me innocente et pure (qu'on me passe pour cette fois les louanges que je me donne); si avec raison on ne peut rien me reprocher de bas, rien de sordide, rien de honteux; si enfin je suis cher mes amis, c'est mon excellent pre que je le dois. Lui, propritaire d'un trs-petit domaine, il ne voulut pas m'envoyer l'cole de Flavius, o des enfants, ns d'honorables centurions, se rendaient, cassette et tableau suspendus au bras gauche, payant _huit ides_ chaque anne le modique salaire des leons. Il me conduisit Rome pour que j'y reusse l'ducation rserve aux fils des chevaliers et des snateurs. mes habits, aux esclaves qui me suivaient en traversant la ville, on et cru qu'un riche patrimoine fournissait tant de dpenses. Mon pre fit plus, il fut pour moi un gouverneur vigilant, incorruptible; il ne me perdait point de vue, m'accompagnait chez mes professeurs, et non-seulement il sut me garantir de toute action capable de fltrir en moi la premire fleur de la vertu, mais le soupon mme du vice n'approcha jamais de moi. Il ne craignit pas qu'on lui reprocht un jour de n'avoir fait tant de dpenses que pour que je fusse un crieur public, ou, ce qu'il avait t lui-mme, un collecteur d'impts faibles appointements. Si tel avait t le rsultat de ses soins, je ne m'en serais pas plaint; mais, puisqu'il en a t autrement, il a droit plus de louanges, et je lui dois plus de reconnaissance. Comment pourrais-je donc ne pas me fliciter d'avoir eu un tel pre? Comment, ainsi que tant d'autres, me dfendrais-je en disant que, si je ne suis pas n de parents illustres, ce n'est pas ma faute? Mes sentiments sont tout autres et me dictent un autre langage. Oui, je le dclare, si la nature nous reprenait les annes qui se sont coules depuis notre naissance, et que chacun, selon les caprices de son orgueil, ft libre de se choisir d'autres parents que ceux qu'il avait, je laisserais le vulgaire s'emparer des noms illustres qui ont brill au milieu des faisceaux et dans les chaises curules, et moi, duss-je passer aux yeux de tous pour un insens, je resterais satisfait des parents que m'avaient accords la bont des dieux. V Le jeune Horace tudiait ainsi Rome seize ans, pendant l'croulement de Rome. C'tait le temps o Csar prludait la conqute de la souverainet romaine par la conqute des Gaules; c'tait le temps o Cicron s'efforait de soutenir par sa parole l'ancienne constitution rpublicaine que Pompe n'avait pu soutenir par son pe. Le pre d'Horace, pour soustraire son fils aux tumultes de Rome, le conduisit, pour achever ses tudes, en Grce. Athnes tait alors pour les jeunes Romains la ville _universitaire_ du monde latin, ce qu'Oxford ou Cambridge sont aujourd'hui pour l'Angleterre. Toute la jeunesse aristocratique de Rome y passait quelques annes, occupe entendre les cours de philosophie, de posie, d'loquence, de la bouche des plus clbres pdagogues. Les uns s'y livraient l'tude, les autres la licence de leur ge. C'tait l aussi que se formaient entre ces jeunes gens de diverses conditions sociales ces liaisons de l'adolescence qui devenaient ensuite Rome les amitis, les patronages, les clientles de l'ge mr. Cette rsidence Athnes, ville de luxe, de plaisir, de folie, tait trs-onreuse aux parents. On voit par les lettres de Cicron que cette dpense ne s'levait pas moins de quinze vingt mille francs de notre monnaie. Le pre d'Horace ne comptait pas ce que lui cotait le mrite futur de son fils; il voulait tout prix l'lever par tous les noviciats au niveau de l'aristocratie lettre de Rome. Le souvenir de son propre esclavage mme et de sa condition d'affranchi lui faisait sentir plus qu' un autre la passion de la supriorit sociale. Le jeune Horace se lia Athnes avec le fils de Cicron; ce jeune homme se contentait de porter le nom de son pre, trop sr apparemment de ne pouvoir le grandir; il y contracta aussi amiti avec le jeune _Bibulus_ et avec le fils de _Messala_, tous les deux partisans de Pompe et par consquent ennemis naturels de Csar. cet ge nos amitis font nos opinions; il ne faut pas s'tonner si Horace, dans la socit du fils de Cicron, de Bibulus et de Messala, s'attacha bientt aprs la cause de Brutus et de Cassius, contre la tyrannie du dictateur de Rome. Une lettre du fils de Cicron un nomm _Tiron_, affranchi de son pre, nous donne une ide de la vie que ces jeunes Romains menaient Athnes. Ils tenaient plus souvent la coupe du buveur que le livre du disciple. Vous saurez que je vis dans la plus intime liaison avec Cratippus, et qu'il me traite moins comme un disciple que comme un fils. Plus je l'entends parler, plus je suis charm de la douceur de ses entretiens. Je passe des jours entiers avec lui et quelquefois une partie des nuits, car je l'engage le plus souvent que je puis souper. Il vient frquemment me surprendre table, et, mettant de ct la svrit philosophique, il est avec nous d'une humeur charmante.... Que vous dirai-je de Bruttius? Il possde l'art de mler des questions de littrature aux conversations les plus enjoues et d'assaisonner la philosophie de beaucoup d'agrments. J'ai commenc aussi dclamer en grec sous Cassius; mais, pour le latin, je m'exerce plus volontiers avec Bruttius. Je ne vois pas moins familirement les gens de lettres qui sont venus avec Cratippus. picrate, l'homme le plus considr dans Athnes, Lonidas et plusieurs personnes du mme rang passent une partie de leur temps avec moi. Voil quels sont peu prs mes amusements et mes occupations. l'gard de Gorgias, il m'tait assurment fort utile pour m'exercer la dclamation, mais j'ai obi aux ordres de mon pre, qui a voulu que je cessasse de le voir. On sait d'ailleurs que ce Gorgias tait un corrupteur de la jeunesse, redout des parents. Le fils de Cicron, son cole, tait devenu un ivrogne qui ne dut plus plus tard la faveur d'Auguste qu' son nom. VI picure, Platon, Znon se disputaient l'intelligence de cette jeunesse; les picuriens taient les matrialistes du temps, les stociens taient les spiritualistes, les platoniciens taient les illumins, les acadmiciens taient les sceptiques. Horace, cette poque, penchait par imagination vers les sceptiques, par vertu vers les stociens; les derniers rpublicains taient stociens; c'est par vertu qu'ils voulaient mourir pour conserver l'ancienne libert romaine, mre des vertus. Brutus, qu'on se peint comme un froce et fanatique meurtrier, n'tait que le plus aristocrate, le plus lgant et le plus lettr des stociens aristocrates. Caton tait le chef de cette cole Rome; les ennemis et les assassins de Csar n'taient que des philosophes qui avaient chang le livre contre le poignard; Horace brlait alors de rpublicanisme par amour pour l'idal antique des honntes gens. Aussi, ds qu'il eut termin ses tudes Athnes et qu'il y eut appris par les lettres de Cicron son fils le meurtre de Csar et la renaissance de la libert, Horace s'enflamma d'ardeur pour cette renaissance de la rpublique, et il s'attacha corps et me la cause de Brutus. La jeunesse studieuse d'Athnes, la lecture de ces lettres de Cicron, approbatives du meurtre du tyran, proclama Brutus et Cassius les hros du sicle, promena leurs bustes dans les rues, et les plaa ct des statues des librateurs d'Athnes, Harmodius et Aristogiton. VII Quelques jours aprs, Brutus, loign de Rome par un exil dguis sous un gouvernement de Macdoine, passa par Athnes; il fut reu comme un vengeur divin de la libert romaine; il y connut Horace dans la socit des jeunes Bibulus, Cicron, Messala, ses amis. Il y distingua ce fils d'affranchi dj clbre par son talent potique, il l'enflamma aisment pour sa cause, qui tait aux yeux d'Horace la cause mme de la gloire, du patriotisme, de la philosophie, de la vertu stoque. Brutus emmena avec lui le jeune pote en Macdoine avec les fils de Caton, de Cicron, de Messala et de plusieurs autres. Ces jeunes gens formrent autour de Brutus la lgion sacre des derniers Romains. Brutus en fit les capitaines de l'arme qu'il formait alors pour rsister aux partisans de Csar. Horace avait vingt-deux ans et le feu de cet ge; il se distingua dans les premires campagnes de Brutus et de Cassius contre les villes de Macdoine qui regrettaient le joug de Csar. VIII Cassius le nomma, pour ses exploits, tribun des soldats; c'tait un grade minent dans l'arme romaine, quivalant au grade de colonel ou de gnral de brigade dans nos camps. Ce grade donnait droit au commandement d'une lgion, corps de six mille hommes de toutes armes. Horace commanda, en effet, une lgion sous les ordres de Cassius, et il la commanda avec honneur. On ne peut croire qu'un vieux gnral aussi consomm que Cassius ait lev un lche un tel commandement dans son arme; la lchet, dont se vante plus tard Horace dans ses vers railleurs contre lui-mme, n'tait donc en ralit qu'une plaisanterie ou une flatterie Auguste; il voulait persuader par l ce prince, neveu de Csar, que tous ceux qui avaient combattu jadis contre lui taient indignes de porter une pe et un bouclier. Il l'honorait par adulation d'un vice qu'il n'avait pas; il sacrifiait son caractre sa fortune. La vrit c'est qu'il avait hroquement command et combattu contre Csar, et qu'il ne voulait plus combattre contre Auguste. La fortune avait dcid, il tait devenu picurien, il ne voulait pas se roidir contre la fortune. Ces vers d'Horace sur sa prtendue fuite et sur son bouclier jet la bataille de Philippes sont une turpitude, mais ne sont pas une lchet. IX Horace mlait, ds cette poque, la posie la guerre; mais c'tait une posie courte, lgre, factieuse, telle qu'elle convenait aux camps. Son talent, sa gaiet, sa figure faisaient de lui l'idole des jeunes compagnons de Brutus; les historiens font un charmant portrait de ce gnral enjou, qui riait de tout, mme de la mort. Sa taille tait petite, mais robuste; ses traits taient fins et gracieux; son teint avait la dlicatesse et le coloris d'un teint de femme; ses cheveux noirs, flottant en boucles naturelles sur un front trs-ombrag, ses yeux grands et bien ouverts annonaient l'audace sans insolence. Ses paupires, un peu malades ds sa jeunesse, taient bordes de larmes frquentes et colores de pourpre par une lgre inflammation organique. Tel tait Horace cet ge; un peu plus tard la mollesse de son temprament, et peut-tre de ses moeurs, chargrent d'un peu d'embonpoint ses membres dispos. C'est le temprament et la stature ordinaire des potes de plaisir, de raillerie et de bonne humeur; c'est sous cette forme un peu obse, dans ces grands yeux fleur de tte et dans cette bouche souriante que la verve satirique, soldatesque ou picurienne, de Branger et de Dsaugiers, ces Horaces du couplet, s'est complue s'incarner de nos jours. Le temprament ne fait pas le talent, mais il en signale la nature. Le feu de la gaiet ne consume pas comme le feu du gnie. Les veilles maigrissent, la table engraisse. Virgile tait maigre, Horace tait gras. Brutus aussi tait maigre et ple. Csar jugeait comme nous de ces diffrents caractres attribus aux diffrents tempraments des hommes de son temps. Ce ne sont pas ceux-l que je crains, disait-il en parlant de ses ennemis au teint fleuri comme le visage d'Horace. X Cassius et Brutus, longtemps heureux dans leur campagne, en Grce et en Asie, avec Horace, donnrent le temps Antoine, Lpide et Octave, hritiers de Csar, de former le triumvirat en Italie contre les meurtriers du dictateur. Ils commencrent par immoler de concert tout ce qui leur tait suspect de regretter la libert. Cicron fut jug digne de la mort; il la reut en hros et en philosophe, certain de la vengeance du ciel et de la terre. Les triumvirs transportrent ensuite leurs armes runies en Macdoine. J'ai visit moi-mme ce champ de bataille de Philippes o Brutus et Cassius s'taient camps autour d'un mamelon de terre et de rocher qui ressemble une citadelle naturelle, entre les montagnes de la haute Macdoine et la valle de l'Hbre, qui roula les membres d'Orphe, l'Horace divin. La veille de la bataille, ces deux chefs de l'migration romaine se firent l'un l'autre le serment de ne pas survivre la dfaite, si le sort des armes faisait dfaut la justice de leur cause. Octave et Antoine furent vainqueurs; le gnie de Csar assassin combattait avec eux contre ses meurtriers. Cassius et Brutus se tinrent parole; ils se percrent de leur pe. C'est de ce champ de bataille de Philippes que s'lvera ternellement contre les victoires iniques ce dernier cri de Brutus: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_ Ce mot indign de Brutus contre la partialit de la Providence en faveur des mchants prouve que Brutus n'tait pas encore assez philosophe. S'il avait tudi plus profondment la nature des choses, il aurait compris pourquoi le succs est presque toujours ici-bas du ct des mauvaises causes: c'est que le nombre fait le succs, et que, le plus grand nombre des hommes tant ignorant ou pervers, il est toujours facile aux mchants de trouver des complices et d'craser la justice, la vrit ou la vertu sous le nombre. Voil pourquoi le triomphe d'Antoine sur Caton pouvait consterner Brutus, mais ne devait pas l'tonner. C'est prcisment parce qu'elle succombe que la vertu n'est pas un nom, mais la plus sainte des choses humaines. Brutus avait mal raisonn en assassinant Csar; il raisonnait aussi mal en se tuant lui-mme; c'tait un sophiste loquent et courageux, mais qui poussait toujours son sophisme jusqu'au sang. XI Le jeune Horace, son compagnon d'armes, son pote et son ami, aprs avoir bien combattu, raisonna plus juste; il ne s'obstina pas vouloir pour lui seul une libert chimrique et une froce vertu. Les Romains pervertis ou corrompus n'en voulaient plus pour eux-mmes. Pendant que Brutus se plongeait son pe dans le corps, Horace jeta la sienne, ainsi que son bouclier, pour s'loigner plus lgrement du champ de carnage; le pote _Alce_, son modle, en avait fait autant dans une circonstance semblable. L'esprance est aussi une posie comme le dsespoir. Horace tait jeune; il tournait depuis quelque temps la philosophie facile et accommodante d'picure. Pourquoi mourir, puisqu'une vie longue et douce s'ouvrait encore devant lui? D'ailleurs il est probable que son pre chri vivait encore, et que la pense de consoler ce tendre auteur de ses jours lui parut un devoir plus sacr et plus vertueux que celui de mourir pour des regrets. Mais, si Horace ne fut point fanatique dans cette occasion, il ne fut point lche; il n'imita pas ses camarades et ses amis qui firent dfection la rpublique en passant au service d'Antoine et d'Octave; il n'alla pas s'embarquer sur la flotte de Mutius, amiral de Brutus, pour grossir les rangs du fils de Pompe en Espagne. Il alla vraisemblablement rejoindre son pre Athnes ou Venouse. L'amnistie gnrale proclame par Octave et Antoine le couvrit contre la vengeance des triumvirs; il ne voulut pas, par honneur, servir leur cause dans leurs camps ni dans leurs charges civiles; il renona aux armes et rentra dans la vie prive, ddaigneux de gloire, affam de plaisir, d'amour et de posie. Voil la vrit toujours indulgente. XII Son pre venait de mourir dans ses bras, amrement pleur et toujours honor comme un dieu tutlaire par son fils. Ce pre avait consum la plus grande partie de sa fortune dans l'ducation, dans les voyages, dans l'avancement militaire de son enfant. Il ne laissa en mourant Horace qu'un patrimoine trs-modique, peine suffisant l'existence d'un jeune homme lgant Rome. Les emprunts forcs des triumvirs, qu'il lui fallut payer comme fils d'affranchi, s'levrent au tiers de la valeur de ce patrimoine; les biens d'Horace furent dcims comme la mtairie de Virgile, aux environs de Mantoue, confisque par un centurion d'Octave. Ce patrimoine consistait dans la petite ferme d'Ustica, en Sabine, au pied du mont Soracte, dme blouissant de la campagne de Rome, et dans un plus petit domaine d'agrment Tibur, dont il a tant immortalis le site et la paix. Ces modiques domaines, augments sans doute de quelques milliers de sesterces accumuls par son pre et soustraits la dprdation des triumvirs, taient loin de suffire un jeune homme de vingt-quatre ans qui ne voulait pas alors flatter les vainqueurs; il restait fidle la rpublique autant qu'on pouvait l'tre en vivant sous la loi des hritiers de Csar; il composait des satires mordantes dans lesquelles les vices et les ridicules des vainqueurs ou de leurs amis taient livrs la malignit du peuple romain. On lui livrait ces noms obscurs, la condition sans doute de ne pas toucher aux grands noms du parti d'Octave. C'est ces rancunes politiques du jeune tribun des soldats de Brutus contre ses vainqueurs qu'il faut attribuer le got d'Horace pour la satire personnelle au dbut de sa vie potique, car la nature de son temprament, de son ge et de son gnie, le portait plutt la posie gracieuse et anacrontique. Il tait jeune, il tait beau de visage, il tait paresseux et bienveillant de caractre, il tait ami de la table et de ce que les Romains appelaient alors les amours, c'est--dire les licences des yeux et du coeur; ses malignits de plume dans ses premires satires n'taient donc que des ressentiments de rpublicanisme amnisti et des cajoleries consolantes au parti vaincu avec lui Philippes. De plus il tait pauvre, il avait le got du luxe et du plaisir; il lui fallait grossir (il l'avoue lui-mme) son modique revenu par le prix de ses vers; le public de Rome, comme celui de Paris, achetait avec plus de faveur les livres d'opposition que les livres dicts par les triumvirs; l'ami de Mcne et d'Auguste commena donc par tre le pote badin de l'opposition rpublicaine. N'avons-nous pas vu de nos jours les trois potes horatiens de la France et de l'Allemagne, Branger, Heine et Musset, commencer de mme et assaisonner du sel de l'esprit d'opposition, et quelquefois d'un sel trs-cre, les libertinages de verve, d'esprit ou de coeur de la posie de jeunesse, de table ou de vin? Quand on destine ses vers la popularit contemporaine on se condamne lui donner ce montant; quand on les destine la postrit il faut mpriser ces malignits et ces personnalits contemporaines. Rien ne survit du temps que ce qui n'est pas du temps, c'est--dire la beaut propre au genre de posie qu'on possde: les allusions sont la fausse monnaie de la gloire, l'avenir ne la reoit pas. XIII Cependant Horace s'leva au-dessus du temps et de lui-mme dans un suprme adieu lyrique la libert de sa patrie; il osa la publier en ce temps-l, au moment o il allait lui-mme se dcourager de la rpublique. C'est dans l'pode seizime du premier livre des podes. Voil dj la seconde gnration, s'crie le pote, que dvorent nos guerres civiles; Rome prit par les mains mmes de ses enfants... Un seul salut reste aux hommes de coeur, pareils aux Phocens abandonnant leur cit aprs l'avoir maudite. Fuyez Rome, allez o vous porteront vos pas ou le souffle des vents, mais jurons de ne jamais revenir sur nos pas... Oui, partons, Romains, ou du moins ce qui reste d'hommes vertueux parmi nous! Que le reste, docile troupeau sans courage et sans espoir, s'endorme auprs de ses foyers excrs; nous, hommes de coeur, laissons aux femmes les regrets de la patrie et volons au del des mers d'Italie.... Suit une description sduisante de cette terre imaginaire o tous les dons de la terre et du ciel les consoleront de l'ingrate patrie. On croit lire les descriptions fabuleuses du Champ d'Asile, sous le ciel d'Amrique, vers lequel les derniers gnraux de Bonaparte, en 1816, appelaient leurs _soldats laboureurs_ par toutes les images de la fcondit de la terre et de la srnit des cieux. Branger leur prtait sa lyre, comme Horace prta ce jour-l la sienne aux derniers rpublicains de Rome. XIV Ce fut son chant du cygne pour la rpublique. Il se crut quitte envers elle aprs l'avoir dfendue en Macdoine et regrette dans ses vers Rome. Il ne pouvait pas la ressusciter avec sa lyre: il n'tait pas lui seul un peuple; il prit son parti de l'abdication gnrale de Rome, et ne pensa plus qu' vivre pour lui-mme, d'amiti, de posie, de solitude, de bonne chre et d'amour. Malgr l'exemple de son pre, il ne songea pas se donner une pouse honnte et des enfants. Ce sont les chanes douces de la vie; il ne voulut pas mme porter le poids d'une tendresse srieuse ou d'une famille lever. Un mle gosme fut sa seule loi. Il s'attacha successivement et tour tour cette classe quivoque des femmes romaines qu'on appelait les courtisanes. Ces femmes n'avaient aucune analogie avec les victimes du libertinage qu'on appelle ainsi de nos jours. L'Inde, la Grce et Rome leur reconnaissaient un rang social, infrieur aux femmes chastes lgitimement maries et mres de famille (matrones), mais suprieur aux femmes de dbauche perdues dans la fange de la population des faubourgs. Les courtisanes telles que Phryn, Las, Athnes, taient en gnral de jeunes esclaves grecques ou syriennes affranchies dans leur enfance pour leur extrme beaut. On leur donnait une ducation beaucoup plus soigne qu'aux femmes libres; les arts dans lesquels on les perfectionnait, tels que la musique, la dclamation, la danse, la posie, taient des moyens de sduction; elles taient les seules lettres de leur sexe; elles recevaient seules librement les hommes de tout ge dans leurs cercles; elles y charmaient mme les sages comme Pricls, Socrate, Caton, par l'agrment de leur conversation; elles rappelaient compltement, aux moeurs prs, ce qu'on a appel de nos jours, Londres et Paris, les femmes de lettres, les matresses de maison, centre de runions lgantes dans les capitales de l'Europe. Elles s'attachaient par des liens fugitifs, tantt d'intrt, tantt d'amour, des hommes de toute condition et de tout ge, aux uns pour leur opulence, aux autres pour leur beaut. Ces liaisons taient tolres; bien que licencieuses, on les excusait dans la jeunesse, dans l'ge mr on les condamnait; c'tait un scandale, mais non un crime, dans une civilisation qui n'imposait qu'aux mres de famille la vertu de la chastet, cette dignit de la femme. Telles furent les jeunes trangres dans la socit desquelles Horace chercha vingt-cinq ans la libert, la clbrit, l'amour, seuls devoirs et seules vertus d'picure. Ses odes sont pleines de leurs noms; ses passions ou ses dgots, lgers comme lui, leur donnaient tour tour la vogue de son attachement ou l'infamie de ses injures. Recherch par elles pour sa jeunesse, rcompens pour son talent, redout pour ses pigrammes, il tait le modle et l'envie des jeunes dbauchs de Rome, une espce d'Alcibiade latin, un Voltaire dans sa jeunesse, l'poque o Voltaire, tourdi, satiriste et libertin, vivait dans la socit des Vendme, des Ninon de l'Enclos, des Chaulieu et des abbs Courtin, ces picuriens du _Temple_ Paris. C'est l'poque o il aima d'un amour plus srieux la belle Syrienne _Nre_, peine arrive Rome et encore nave comme l'innocence, jete au milieu des embches de la corruption. Les deux odes qu'il lui a adresses, et que nous retrouverons tout l'heure, respirent cette sorte de respect que l'innocence imprime mme au vice amoureux. C'est cette mme _Nre_ qui devint plus tard l'objet des chants plus tendres et plus mlancoliques du pote Tibulle. Le grand historien Salluste, clbre la mme poque par ses dbauches, par ses richesses et par les magnifiques jardins qu'il avait plants pour le peuple sur une des collines de Rome, inspira Horace une satire acerbe. Salluste tait un historien admirable, mais un homme justement mpris. Horace n'tait que l'excuteur du mpris public. Odes, ptres, satires, podes, toute sa posie dans ses premires annes n'est que le calendrier anecdotique des amours et des scandales clbres de Rome. Mais l'esprit et la grce du pote donnaient l'immortalit ces aventures du jour. XV Octave cependant tait devenu Auguste; l'inverse des hommes ordinaires, que la bonne fortune pervertit, le bonheur avait amlior le petit-neveu de Csar: en rgnant il tait devenu digne de rgner. Il cherchait consoler le monde romain de sa libert perdue par la gloire des lettres: la familiarit des potes, qu'il recherchait, le groupe clatant d'hommes de gnie dont la fortune avait dot son poque, blouissaient et charmaient l'Italie. Auguste tait un Mdicis anticip, un pre de famille des lettres, plus qu'un prince; rien en lui ne rappelait le tyran; il ne voulait tre que l'ami couronn de tous les Romains; sa cour n'tait que la premire maison de Rome; l'amiti, l'galit, la familiarit y formaient la seule tiquette. Horace ne pouvait s'empcher d'admirer de loin cette douceur qui rappelait celle de Csar; il se laissait allcher involontairement par tant d'attraits d'esprit qui lui dguisaient le pouvoir suprme; un hasard l'en rapprocha tout coup. Virgile, le pote divin de Mantoue, tait venu Rome revendiquer, par l'entremise de Mcne, sa petite mtairie paternelle dont la guerre civile l'avait dpouill. Mcne avait prsent Virgile Auguste. Auguste avait got, comme Rome tout entire, les posies incomparables du pote alors pastoral de Mantoue. On lui avait rendu son petit domaine; on l'avait enchan Rome et la cour par d'autres bienfaits. Horace et Virgile s'aimaient sans aucune jalousie l'un de l'autre; leur gnie tait gal, mais si divers qu'ils ne pouvaient se comparer. Virgile, dans la vie prive, n'tait qu'un homme simple, presque naf, sans grce dans sa personne, sans piquant dans la conversation, sans -propos dans ses vers. Horace tait l'homme d'esprit par excellence; il traitait Virgile en dieu des vers quand il le lisait; il le traitait en grand enfant quand il causait avec lui; leur amiti tait cimente par ces contrastes mmes dans leur caractre. Cependant Virgile, fils d'un potier de campagne dans les marais de Mantoue, n'avait jamais t, comme Horace, ami de Brutus et tribun militaire d'une lgion de Cassius; il n'prouvait pas cette rpugnance de l'honneur vaincu se rapprocher du vainqueur puissant; il tait flatt au contraire de vivre en familier de cour dans les palais de Mcne et d'Auguste. Rien n'indique qu'il se soit jamais ml la politique de son temps; il n'tait pas soldat, il n'tait pas citoyen de Rome, il ne savait pas parler, il tait timide comme un pasteur des bords du lac de Garde, il n'avait d'autre ambition que d'imiter Thocrite et Homre, le premier dans ses _glogues_, le second dans son _Iliade_. Les dlicatesses qui retenaient son ami Horace loin des puissants du jour lui chappaient. Il parlait sans cesse Mcne d'Horace et Horace de Mcne; il voulait rejoindre ses deux amis. Horace, qui avait contre Mcne les prventions d'un ennemi politique, mais qui tait las de son opposition sans esprance, finit par se laisser sduire. Il raconte lui-mme dans une de ses satires comment le rapprochement eut lieu. Que l'on conteste mes droits l'honneur de mon grade militaire, dit-il, on le peut, et il est possible qu'on ait raison; mais il n'en est pas de mme de notre amiti, Mcne; cette amiti, on ne l'obtient pas en la briguant; vous ne l'accordez qu'avec prcaution et ceux qui en sont dignes. Dira-t-on que je la dois au hasard de la fortune? Non. Ce ne fut point le hasard qui m'offrit vous. Un jour Virgile, l'excellent Virgile, vous parla de moi; Varius en fit autant; tous deux vous dirent ce que j'tais. Je parus devant vous; je bgayai timidement quelques paroles, car le respect ne me permit pas d'en dire davantage. Je ne me vantai point d'tre n d'un pre illustre ni de parcourir mes domaines sur un coursier de Saturium; je vous ai dit, Mcne, ce que j'tais. Suivant votre usage, vous me rpondtes brivement. Je me retirai. Neuf mois s'coulent; vous me rappelez, et vous me dclarez qu'il faut que je compte au nombre de vos amis. Je m'en suis enorgueilli, et avec juste raison, puisque j'avais su plaire celui qui sait apprcier l'homme par l'intgrit de sa vie et la puret de son coeur, et non par l'clat de sa naissance. De ce jour Mcne et Horace devinrent insparables. Horace avait besoin d'un patron, Mcne d'un ami; ces deux hommes, d'autant d'esprit l'un que l'autre, se compltaient pour leur flicit commune. Mcne prsenta Horace Auguste, Auguste gota Horace autant et plus qu'il n'avait got Virgile. Horace tait un homme universel, un homme de bonne compagnie, un dlicieux convive de cour. Ces trois hommes, Auguste, Mcne, Horace, formrent un triumvirat d'esprit bien diffrent du triumvirat sanglant d'Octave, d'Antoine et de Lpide. Auguste tait un ambitieux du repos; Mcne, son ami, un voluptueux sans ambition, n'ayant pas mme voulu tre snateur pour rester le confident dsintress d'Auguste; Horace, un picurien modr, heureux de plaire aux matres de l'empire, mais fier de mpriser leurs faveurs. Cette triple liaison fit longtemps le bonheur de ces trois hommes. Virgile se joignait quelquefois ce triumvirat; il accompagnait Horace et Mcne dans leur voyage d't sur les belles ctes de Tarente; mais sa mauvaise sant et la rserve de ses moeurs l'gard des courtisanes (quoique moins pures qu'on ne les reprsente sous d'autres rapports) le rendaient un convive moins agrable dans les festins et un pote moins recherch des femmes de cette cour. XVI Ce fut cette poque qu'Horace, qui voulait conserver sa libert tout en augmentant ses moyens de jouissance, acheta, sans doute avec le secours de Mcne, une de ces charges de finances appele la charge de _scribe du trsor_. Cette charge parat avoir t tout fait semblable celle d'agent de change de nos jours; on y ngociait les effets, sur lesquels on prlevait un certain courtage; on n'y tait assujetti du reste aucun travail assidu et aucune rsidence oblige, _sincure_ romaine merveilleusement approprie un paresseux indpendant qui voulait vivre dans l'aisance. Mcne lui fit prsent vers le mme temps d'une petite villa Tibur, voisine de sa magnifique villa des Cascatelles; il avait ainsi toute heure son ami sa porte; de la terrasse de Mcne Tibur on pouvait appeler Horace aux heures du souper ou de la conversation; la maison du pote et le palais du ministre n'taient spars que par le ravin sonore o bondit encore l'Anio. XVII partir de ce moment Horace n'crivit plus ni satire personnelle, ni invectives, ni pigrammes; il craignit sans doute de compromettre dans ses querelles personnelles ses illustres patrons. Sa posie, plus lyrique, plus lgante, quoique aussi voluptueuse, prit la douce gravit ou la gracieuse familiarit des matres du monde avec lesquels il vivait si familirement. Il gagna beaucoup dans ce commerce avec Mcne et la cour d'Auguste. Il y avait de l'Artin dans ses premiers vers, il n'y eut que du Pindare et de l'Anacron dans les derniers. La posie lgre est un fruit des cours, parce qu'elle est l'lgance de l'esprit et l'aristocratie des langues; on le voit sous Pricls Athnes, sous Auguste Rome, sous les Mdicis Florence, sous Louis XIV en France, sous Charles II en Angleterre. La libert populaire est une vertu, mais ce n'est pas une muse; le peuple juge trs-bien de l'loquence et trs-mal de la posie. Avant ses empereurs Rome avait ses plus sublimes orateurs et pas un de ses vrais potes. chacun sa part des dons de l'esprit: au peuple la force, la grce aux cours. XVIII Auguste et Mcne laissaient, quoique regret, sa libert Horace; il employait cette libert aux soins et l'habitation de son domaine paternel d'Ustica. Rien n'est plus attachant que le tableau de ces sjours rustiques des hommes ou des potes clbres dans le patrimoine de leurs pres: Virgile Mantoue, Horace Ustica, le Tasse Sorrente, Ptrarque Vaucluse, Machiavel Montpulciano, Montesquieu Labrde, Boileau Auteuil, Rousseau aux Charmettes ou Montmorency, Pope Twitenham; on y possde l'homme naturel dans la nudit de tout rle thtral; plus le costume est dpouill, plus l'homme clate. Suivons donc Horace Ustica, et d'abord voyons ce que c'tait que le pays dans lequel ce domaine tait situ. Quand on est _Tibur_, aujourd'hui Tivoli, deux heures de Rome, au sommet de la colline, tout prs du temple gracieux de la sybille et des ruines de la villa de Mcne, on voit sa droite les groupes de montagnes de ce qu'on appelle la Sabine; la Sabine est une espce d'Auvergne ou de Savoie romaine. D'innombrables collines y encaissent d'innombrables valles; chacune de ces valles tortueuses est arrose par un ruisseau et ombrage sur ses flancs par des bouquets de chnes ou de caroubiers, ou par des pturages. Le jour, ces collines semblent arides et calcines par le soleil romain; le soir, le jeu de l'ombre qui grandit et de la lumire qui se retire les revt d'une apparence de fertilit qui caresse agrablement le regard; on dirait aussi qu'elles se meuvent dans le lointain bleutre de l'horizon comme des vagues sombres de la haute mer au souffle d'un vent du soir. Par-dessus toutes ces cimes grises, noires, azures, mobiles, plane le dme neigeux du mont _Soracte_, qui semble le pre ou le berger de tout ce troupeau de collines. C'est ce mont qu'Horace appelait aussi _Lucrtile_. On ne pntrait et on ne pntre encore dans ces valles pastorales que par des sentiers de mules tracs dans le lit dessch des torrents. C'est l, quatre ou cinq heures de marche de Tibur et sur les flancs un peu dfrichs d'une de ces collines, qu'on voyait blanchir, entre les oliviers, les vignes, les petits champs de bl et les prs en pente, le hameau d'Ustica, compos de sept ou huit maisons de paysans sabins. La mtairie d'Horace dominait d'un toit un peu plus lev ce modeste hameau; Horace tait voisin de deux bourgades, _Varia_ et _Mandela_; la petite rivire _Digentia_ arrosait ce sauvage canton. La maisonnette du pote regardait le soleil levant; elle en tait gaye son rveil. L'air en tait sain et vif; quelques chnes verts y donnaient de l'ombre du haut des rochers; une eau courante murmurait dans le verger et dans les cours; le petit temple de Vacuna, semblable une glise de village de nos jours, y faisait perspective du ct du couchant; on y voyait les paysans de la Sabine monter et descendre en portant leurs offrandes la desse ou en y tranant des victimes couronnes de verdure. _Le Poussin_ a merveilleusement compris et rendu ces paysages d'_Ustica_; c'est le vrai peintre de la Sabine; il y passait ses ts pour y retremper ses pinceaux dans les grandes ombres noires, dans le ciel bleu, dans les lacs dormants de ces montagnes classiques. Je les ai beaucoup explores moi-mme au matin de ma vie. Combien de fois n'en ai-je pas reconnu les ressemblances dans les groupes plissants des montagnes du Beaujolais et du Vivarais, du haut des rochers de Saint-Point, cet _Ustica_ de mes beaux jours, hlas! aujourd'hui en deuil! XIX Horace, quand on le lit bien, ne nous laisse ignorer aucun de ces dtails du paysage et du domaine utile d'Ustica. Huit esclaves, hommes, femmes ou enfants, suffisaient sous ses lois la culture et l'exploitation rurale de sa petite ferme. Les plerins d'Horace, aussi nombreux et aussi fervents que ceux qui visitaient jadis le temple agreste de Vacuna, ont retrouv les vestiges mmes de sa maison de matre au milieu d'une vigne appele aujourd'hui les vignes de Saint-Pierre; une petite chapelle chrtienne recouvre en partie ces restes de la maison du pote picurien; les tuyaux en plomb qui conduisaient dans le jardin les eaux de la source domestique rampent encore sous le sol; on y lit encore les noms de _Tiberius_ et de _Claudius_, manufacturiers qui fondaient Rome ces conduits des eaux. On a recompos pice pice tout le paysage; il diffre trs-peu de celui que dcrit Horace lui-mme. Voil la rivire _Digentia_, aujourd'hui _Licenza_; elle sort d'une source tombant du rocher flots abondants et purs qui ont creus le marbre avant de couler en rivire. On l'appelait la Fontaine d'Horace dans le moyen ge, maintenant _Fonte bella_. Voil le bouquet de chnes verts sous le rocher protgeant la maison et le verger contre les vents du nord; voil les boeufs et les moutons paissant, sur les flancs du coteau, l'herbe saine et touffue comme du temps du matre; voil les oliviers, les vignes rampantes produisant la mme huile parfume et le mme vin un peu pre; voil la bourgade de _Mandela_ au fond de la valle, qui n'a chang que de nom; voil le temple de Vacuna croul, mais que les inscriptions de ses dbris attestent; voil enfin la mosaque du salon d'Horace, retrouve intacte sous le sillon en 1834. Deux chapiteaux et deux tronons de colonnes doriques viennent d'tre exhums des dcombres; ils prouvent qu'une certaine lgance attique avait pntr avec l'ami de Mcne jusque dans ces cantons reculs. Le temple de Vacuna a prt ses pierres une petite glise de la Vierge. La mme population qui peuplait du temps d'Horace ce hameau et ces deux bourgades de la Sabine les peuple encore de nos jours; la rivire Digentia court avec la mme quantit d'eau et les mmes murmures; ses flots se perdent quatre heures de l dans le fougueux _Anio_, sous les arcades du palais de Mcne Tibur. Le temps ne change pas autant les choses sur la terre qu'on le croit; il ne change gure que les noms; deux mille ans, c'est un battement d'ailes dans son vol; si Horace renaissait, il connatrait tout, except sa langue et ses dieux. XX C'tait l la demeure d't d'Horace; au printemps il rsidait Tibur, en hiver Rome; il y jouissait du rang et des distractions rservs la classe des chevaliers romains, noblesse militaire qui avait ses insignes et ses privilges au thtre et dans les crmonies publiques. On ignore si ce rang lev de chevalier romain lui avait t dcern par Auguste, ou s'il le tenait (ce qui est plus vraisemblable) de son grade de tribun des soldats, gnral de brigade dans l'arme de Brutus. Le revenu du domaine d'Ustica ne pouvait pas tre considrable: on sait ce que rend de nos jours une mtairie exploite par huit paysans; mais il y vivait, sans avoir besoin d'argent, des produits en nature du domaine: les troupeaux, les fruits, les lgumes, le vin et l'huile de la mtairie. Son rgime tait si sobre qu'il se contentait, comme moi, d'une nourriture vgtale, et que la laitue, la courge, les gteaux ptris de farine et de crme taient le seul luxe de sa table. Quant au vin, il le chantait, mais il ne le buvait pas depuis longtemps; l'eau limpide de la source, rafrachie par la neige du mont Lucrtile, tait sa seule boisson. Sa sant, devenue de bonne heure trs-dlicate, ne lui permettait d'excs qu'en posie. L'amour seul n'avait pas lass ses sens ni son me. Aprs avoir puis Rome ce got immoral et immodr des courtisanes, nous verrons bientt dans ses odes qu'il avait cherch s'attacher par un lien plus durable une jeune et belle esclave affranchie, digne d'un attachement srieux. C'est pendant un des sjours qu'elle faisait frquemment _Ustica_ prs de lui qu'Horace, ivre de libert et de solitude, crivait ces lignes dlicieuses, manuel de l'amour des champs rest dans la mmoire de tous les adorateurs de la vie cache; il regardait, en crivant ses vers, sa maison, son jardin, son verger, sa rigole et la valle de la Licenza assourdie du gazouillement de ses eaux. Voil bien ce qui tait de tous temps dans mes rves! dit-il: un domaine rustique d'une tendue aussi borne que mes dsirs, une source d'eau vive auprs de la maison, un toit ombrag par un petit bocage. La bont des dieux m'a accord plus et mieux encore! Qu'ils soient bnis! Je ne leur demande plus rien; conservez-moi seulement, dieux! les dons que vous m'avez faits. Puis, aprs avoir fait contraster dans des vers ironiques le tracas des affaires et mme de la faveur d'Auguste et de Mcne Rome avec ce doux isolement et cette heureuse obscurit de sa mtairie d'Ustica: champ! s'crie-t-il, quand te reverrai-je enfin? Quand me sera-t-il donn, tantt en relisant les livres des anciens, tantt en m'assoupissant dans de faciles sommeils, tantt en m'abandonnant la molle paresse des heures qui ne doivent rien la vie, de prolonger les doux oublis d'une existence autrefois si agite! Quand verrai-je sur ma table la fve chre Pythagore et mes lgumes assaisonns d'un lard apptissant! dlicieux dclin des jours, repas divin, o, en prsence des dieux de mon humble foyer, je me restaure avec mes amis, au milieu d'heureux serviteurs auxquels je fais distribuer les mets de la mme table mesure qu'on les dessert, et dont la rustique joie me rjouit moi-mme!..... Aprs que chacun de nous a bu sa soif, l'entretien se ravive; nous causons, non pas sur nos voisins pour en mdire, ni sur les proprits pour les envier, ni sur le talent plus ou moins merveilleux du danseur _Lepos_; nous nous entretenons sur des sujets qui nous intressent davantage, et qu'il n'est pas sage d'ignorer: si le bonheur de l'homme consiste dans la richesse ou dans la vertu; si le mobile de la vritable amiti est l'intrt ou l'estime, etc... Puis le pote, pour diversifier l'entretien, introduit dans le dialogue son voisin _Cervius_, qui a l'habitude de conter les vieux apologues populaires; Cervius, propos des richesses de leur autre voisin, un certain _Abellius_, le propritaire du plus vaste domaine de la valle d'Ustica, rcite en vers inimitables, mme par La Fontaine, la fable du Rat de ville et du Rat des champs. Lisez cette fable dans Horace et lisez-la dans La Fontaine; vous verrez la diffrence de concision et d'expression des deux langues, la latine ou la gauloise. Relisez-la un autre point de vue; vous verrez la distance entre le pote des enfants et le pote des sages. Cette distance est confesse par le superstitieux admirateur de La Fontaine lui-mme, M. Walckenaer. Quand on lit un conte original de l'Arioste ct de l'imitation de ce conte par La Fontaine, on prouve la mme dception: on ne peut juger de la diffrence des mtaux qu'en les pesant dans la mme balance ou qu'en les faisant sonner sur la mme table de marbre; Horace pse et sonne l'or dans cette fable; La Fontaine pse et sonne la plume d'un imitateur plus naf que puissant. XXI Tout, dans cette solitude, tait occasion de vers: un arbre qui s'croulait ct de lui sous un coup de vent et qui menaait sa tte, un loup qui lui apparaissait au carrefour d'un bois, une fontaine qui lui versait la fracheur dans son cristal, le sommeil l'ombre dans son murmure; il jetait son impression fugitive dans le moule gracieux et poli de la strophe, et il n'y pensait plus; ce n'est qu'aprs sa mort qu'on retrouva et qu'on recueillit le plus grand nombre de ses petites pices. Il lui suffisait du plaisir de les crire et d'en amuser un souper de Mcne ou d'Auguste quand il retrouvait ses puissants amis Rome. Sa douce et commode philosophie, qui n'tait que la nonchalance de l'esprit et le chatouillement du coeur, se retrouvait dans presque toutes ses odes, comme dans celle-ci, adresse un de ses jeunes htes la campagne: Tu vois comme le mont Soracte commence blanchir sous la haute neige; les bras des arbres dpouills de feuilles flchissent sous le poids du givre et des frimas, et les fleuves, saisis par l'pre gele, ont suspendu leur cours. Cher ami, dsarme l'hiver en prodiguant le bois ton foyer, et que ton amphore sabine te verse plus libralement un vin de quatre ans! Abandonne aux dieux tout le reste. Quand il leur plaira d'enchaner les vents qui se combattent sur la mer cumante, les cyprs et les ormes sculaires cesseront de plier sous leurs coups. Du lendemain garde-toi de prendre trop de souci, et jouis la hte du jour que le destin te prte. Si jeune encore et si loin de la grondeuse vieillesse, ne ddaigne pas les danses et les amours; montre-toi sans honte au champ de Mars ou dans ces promenades publiques o l'on entend, aux heures convenues, les doux chuchotements des mystrieux entretiens; pie cet clat de rire foltre qui trahit l'asile o la jeune fille s'est cache dans ses jeux, et ravis-lui, aprs une feinte lutte, son bracelet ou son anneau. XXII Tout portait l'me d'Horace, en ce temps-l, la srnit, l'insouciance des affaires publiques et aux plaisirs de la ville ou des champs. Auguste gouvernait si doucement qu'on ne sentait pas sa main ou qu'on ne la sentait que par ses bienfaits. Il voulait allcher Rome la monarchie paternelle. Horace, maintenant ralli, clbrait quelquefois ses exploits en vers pindariques; il passait de l'lgie l'ode comme le musicien consomm d'une corde l'autre sur le mme instrument. Il avait entirement oubli Brutus, Caton, Cicron: la libert orageuse ne valait pas, selon lui, la peine qu'on la pleurt; d'ailleurs les hommes pouvaient bien trahir la cause trahie par les dieux. Il ne s'occupait que de son plaisir et de sa sant. Le mdecin d'Auguste l'envoyait tantt passer l't aux bains froids de la Sabine, tantt aux bains chauds de la Campanie; on voit par ses ptres que l'_hydrothrapie_ tait invente Rome comme Paris ds ce temps-l. Il fit aussi quelques rares voyages en Calabre pour y visiter le berceau de son enfance et le tombeau de son pre. Il revient avec dlices dans plusieurs de ses compositions sur ces flots de _Tarente_ et sur cette fontaine de _Blandusie_ qui avaient pour lui la saveur des premiers souvenirs. XXIII La mort prcoce du grand Virgile, qu'Horace aimait et clbrait sans envie dans toutes les circonstances, jeta une ombre sur l'me d'Horace. Virgile vivait plus encore que son ami dans la familiarit d'Auguste; aprs cette mort Auguste voulut rapprocher encore plus intimement Horace de lui; il lui offrit l'emploi de secrtaire de son cabinet. Jusqu'ici, crit Auguste Mcne dans une lettre cite par Sutone, je n'ai eu besoin de personne pour les lettres que j'crivais mes amis; mais actuellement que je flchis sous la multiplicit des affaires et sous le poids de l'ge, je dsire vous enlever Horace; qu'il vienne donc changer votre table hospitalire et ouverte tous, contre une table _frugalement royale_; il nous aidera crire nos lettres. Mcne tait magnifique, Auguste conome et sobre. Un simple particulier dans l'aisance, dit Sutone, trouverait peine digne de lui le mobilier, les lits, les tables d'Auguste. Il ne mangeait que du pain bis, de petits poissons, des fromages battus du lait de ses vaches, des figues vertes des deux saisons; il ne buvait qu'un vin ordinaire tremp d'eau. Les repas qu'il donnait ses amis taient de la plus extrme simplicit; il les gayait seulement pour ses convives d'un peu de musique. Horace, inform par Mcne de ce dsir d'Auguste, qui et t pour tout autre un ordre, s'excusa sur sa mauvaise sant, prfrant son indpendance une fortune tardive et inutile son bonheur. Auguste insista vivement dans un billet direct au pote. Vantez-vous, lui dit-il dans ce billet, d'un grand crdit sur moi comme si vous tiez de ma maison; vous en avez bien le droit, car il n'a pas dpendu de moi que cela ne se ralist; c'est la dlicatesse seule de votre sant qui y a mis obstacle. Notre ami Septimus pourra vous dire que je suis loin de vous oublier, et, si vous avez t assez fier pour ngliger mon amiti, mon intention n'est pas de vous rendre la pareille et de faire le fier comme vous. Cependant Horace publiait en ce moment le premier volume (rouleau) de ses oeuvres. Ce volume choisi tait trs-court. Auguste, aprs l'avoir appel par badinage un _petit homme_, un _dlicat_, un _dbauch_ de paresse, lui dit: Dionysius m'a remis de votre part votre petit volume, et j'excuse son exigut en me rappelant celle de votre personne: vous ne voulez pas que vos livres soient plus grands que vous! Mais, si la taille vous manque, l'embonpoint ne vous manque pas. Ne donnez, si vous voulez, vos volumes que la hauteur d'une petite amphore, mais que leur rotondit, je vous prie, ressemble celle de votre ceinture! Ces plaisanteries entre le pote et l'empereur rappellent tout fait celles des Mdicis avec les grands potes ou les grands artistes de leur temps. Louis XIV levait quelquefois Racine, Molire et Boileau sa prsence, mais jamais sa familiarit; il avait la grandeur d'Auguste, il n'avait pas son esprit; il laissait toujours la majest du trne entre le gnie et lui; il semblait craindre que, s'il descendait de sa hauteur, on s'apert que le niveau tait chang entre ces grands hommes et lui. Auguste fut plus charm dans ce volume par les ptres que par les odes. Il aimait le naturel de prfrence au sublime. Sachez, crivit-il l'auteur, que je suis bless de ce qu'aucune de ces ptres ne me soit adresse. Avez-vous peur que la postrit ne sache que vous tiez mon ami? Horace ne tarda pas adresser l'empereur une ptre du sein de ses pnates d'Ustica. On y admire cette fable du _Cheval_, du _Cerf_ et de l'_Homme_, galement, mais trs-infrieurement versifie par La Fontaine, et ce vers sublime de sens et de force: Serviet ternum qui parvo nesciet uti; _Il sera ternellement esclave celui qui n'a pas su vivre de peu._ Les offres d'Auguste et le danger de la cour, laquelle il venait d'chapper, rendirent plus frquents et plus longs ses sjours dans sa mtairie de la Sabine; il la dcrit avec un charme toujours nouveau. Cher Quintius, crit-il un de ses amis de Rome, pour vous dire en dtail la nature et la position de mon domaine, je n'attendrai pas que vous me demandiez si par ses moissons il nourrit son matre, s'il l'enrichit par ses fruits, par ses olives ou par ses vignes entrelaces aux ormeaux. Une valle profonde, qui entrecoupe une chane de montagnes, reoit droite les rayons du soleil son lever et se colore des clarts vaporeuses de son char qui fuit. La temprature vous enchanterait. Les buissons mmes sont chargs de prunes et de cornouilles; le chne et l'yeuse prodiguent aux troupeaux leurs glands nourrissants, au matre un pais ombrage: on se croit transport dans la verte Tarente. Une source assez abondante pour former un ruisseau et lui donner son nom coule, aussi frache, aussi limpide que l'Hbre qui baigne la Thrace; son eau est salutaire la tte, salutaire l'estomac. Telle est l'agrable et dlicieuse retraite qui protge votre ami contre les influences malignes de septembre. Les peintres de la Rome actuelle s'y retirent encore aujourd'hui pour fuir les fivres de la campagne romaine. XXIV C'est l qu'Horace se prta aux dsirs de ses amis lettrs, les Pisons, en crivant ces ptres, plus didactiques qu'agrables, qu'on a appeles son _Art potique_. C'est un cours de littrature abrg et rsum en vers froids, secs, d'une admirable concision, mais d'une pnible lecture. La grce et la mollesse, caractre des crits d'Horace, ne pouvaient avoir leur place dans un sujet didactique; les prceptes dnus de descriptions et d'pisodes n'appartiennent pas la posie, mais la pdagogie. Boileau, quoique copiste d'Horace, a trait le mme sujet dans son _Art potique_ avec une grande supriorit sur le pote romain, bien que Boileau ft infiniment moins pote que l'ami de Mcne; mais Horace ne prtendait qu' faire une bauche, Boileau faisait un pome. En ce genre les _Gorgiques_ de Virgile sont le chef-d'oeuvre immortel des anciens et des modernes, parce que le spectacle de la nature et les travaux des champs sont un sujet bien plus susceptible de description et de sentiment que les leons de rhtorique et de prosodie donnes en vers boiteux par Horace et par Boileau. Virgile, fils d'un potier de Mantoue et n parmi les pasteurs et les laboureurs des collines du lac de Garde, composait des souvenirs de son enfance des tableaux vivants dans son me, tableaux qui vivront autant que la nature; sa supriorit didactique ne vient pas seulement du pote, elle vient du sujet. XXV Cependant il y a un soir pour la vie des hommes heureux comme pour la vie des hommes obscurs; celle d'Auguste touchait son dclin; ce dclin de son bonheur se rvlait par la mort de _Drusus_, qui il destinait le trne et qui promettait de rendre la libert aux Romains. Par cette mort, Tibre, redout d'Auguste, devenait son successeur naturel; le sombre gnie de Tibre attristait d'avance Auguste et Rome. On sentait dans le silence de cet hritier la prmditation de la tyrannie. Le peuple romain ne mritait peut-tre pas mieux de ses matres: pourquoi avait-il livr sa libert Csar, Auguste, aux lgions? Quand un peuple abdique par lchet ou par blouissement entre les mains des soldats, il n'a plus le droit de se plaindre de la servitude; celle de Csar tait brillante, celle d'Auguste tait douce, celle de Tibre pouvait tre sinistre; c'est la condition de l'hrdit du pouvoir absolu. Au mme moment Auguste perdait dans Mcne la sret des conseils et les dlices d'une longue amiti. Horace allait perdre en lui le charme d'une familiarit aussi aimable que toute-puissante. La fivre minait depuis trois ans Mcne. En se sentant mourir il lgua Auguste son ami Horace comme la meilleure partie de ses biens terrestres. _Souvenez-vous d'Horace autant que de moi-mme!_ crit-il dans son testament. Horace, bris de douleur par la mort de Mcne, tomba malade Rome le 27 novembre, et mourut d'amiti comme il en avait vcu. Belle mort pour un homme si aimant et si aimable. l'exemple de Mcne il institua, par un testament verbal, Auguste pour son hritier universel. Sa maison de Rome, son petit domaine de la Sabine, sa villa de Tibur devinrent des biens de la famille impriale. On voit par l qu'il avait rellement concentr tout son coeur dans son attachement Mcne et Auguste. Sans pouse et sans enfants, il devait dsirer que ses champs et ses huit esclaves tombassent dans le domaine d'un matre aussi doux que puissant. Auguste, doublement afflig de ces deux brches son coeur, suivit pied ses funrailles et le fit ensevelir aux Esquilies, l'ombre du tombeau de Mcne. Horace n'avait pas encore soixante ans; le peuple le pleura; son charme tait l'amabilit, cette vertu du temprament qui fait aimer toutes les autres. Son vritable monument fut le recueil de ses oeuvres, qui se rpandit Rome et dans tout l'empire, par les soins d'Auguste, avec une prodigieuse profusion. Son incurie et sa modestie avaient nglig de rassembler ses oeuvres fugitives pendant sa vie. Il tenait peu la gloire pourvu qu'il ft heureux. Il devint immortel malgr lui; le charme lui conquit le monde et ce charme dure encore. L'immortalit comme la vie est un don; ce don de l'immortalit, il le dut au don de plaire; ce don de plaire, il le dut au _naturel_, cette grce involontaire de l'esprit. Ce don suprme du naturel ne s'acquiert pas; il est dans le temprament de l'homme plus que dans son talent: c'est la facilit de la force. XXVI Une immense renomme, renomme la fois littraire, aristocratique et populaire, s'attacha la mmoire de ce pote de la cour, du plaisir et de la solitude, aprs sa mort. On fit des plerinages d'amiti et de posie aux lieux que son sjour avait pour ainsi dire consacrs. L'historien romain Sutone raconte que, de son temps, c'est--dire sous l'empereur Trajan, on montrait encore avec vnration, prs du petit bois de chnes verts de Tibur (Tivoli), la petite maison de plaisance qu'Horace avait habite. Sa maison d'Ustica dans la Sabine, sa chre fontaine de _Blandusie_, prs de la petite villa napolitaine de Venouse, le lieu de sa naissance, aujourd'hui _Palazzo_, restrent ternellement l'objet du mme plerinage et du mme culte de la mmoire. L'homme illustre, surtout l'homme aim, laisse comme le cygne une plume de ses ailes et une harmonie de son chant suprme aux lieux o il s'est abattu. On se plat retrouver son me dans leurs sites favoris; l'me doucement philosophique d'Horace est _Ustica_, ce recueillement de sa vie rurale entre deux montagnes de la Sabine; l'me voluptueuse et potique d'Horace est _Tibur_, ce dlassement passager de la cour et des plaisirs de Rome, l'ombre de la villa de Mcne, qui la couvrait de son amiti: l'amiti, en effet, fut sa vritable muse; c'est par excellence le pote de l'amiti, parce que l'amiti est une passion douce et tempre qui chauffe l'me sans la consumer comme l'amour. Soigneux de sa sant morale aprs quelques dbauches de jeunesse, il s'tait mis au rgime des sentiments qui n'ont point de lie. Il tait sobre dans ses passions comme sa table; glisser sur la vie sans trop appuyer tait sa devise comme celle de Fontenelle et de Saint-vremond. Le mot qui rsume le mieux le nom d'Horace est _amabilit_; il n'est pas grand, il n'est pas sublime, il n'est pas passionn, il n'est pas srieux, il est mme rarement tendre, mais il est aimable; et la postrit, qui le rcompense bon droit de lui plaire, l'admettra jamais au premier rang des hommes de bonne compagnie. C'est ce caractre d'homme aimable, de charmant convive et d'hte de bonne compagnie qui lui conserve une place de choix dans nos bibliothques. Les jeunes gens en font peu d'estime, mais les hommes d'un certain ge l'adorent. Voltaire, quatre-vingt-trois ans, adressa l'ombre d'Horace une de ses plus juvniles ptres; il ne manqua ces vers que l'accompagnement du murmure des Cascatelles de Tivoli, qui mouillaient de leur cume les tablettes du pote latin quand il crivait d'une main si lgre ses propres ptres badines Mcne. coutez Voltaire; vous croiriez entendre Horace encore. XXVII Je t'cris aujourd'hui, voluptueux Horace, toi qui respiras la mollesse et la grce, Qui, facile en tes vers et gai dans tes discours, Chantas les doux loisirs, les vins et les amours, Et qui connus si bien cette sagesse aimable Que n'eut point de Quinaut le rival intraitable. Je suis un peu fch, pour Virgile et pour toi, Que, tous deux ns Romains, vous flattiez tant un roi; Mon Frdric, du moins, n roi trs-lgitime, Ne dut point ses grandeurs aux bassesses du crime. Ton matre tait un fourbe, un tranquille assassin; Pour voler son tuteur il lui pera le sein; Il trahit Cicron, pre de la patrie; Amant incestueux de sa fille Julie, De son rival Ovide il proscrivit les vers Et fit transir sa muse au milieu des dserts. Je sais que prudemment le politique Octave Payait l'encens flatteur d'un plus adroit esclave; Frdric exigeait des soins moins complaisants. Nous soupions avec lui sans avilir l'encens; De son got dlicat la finesse agrable Faisait, sans nous gner, les honneurs de sa table. Nul roi ne fut jamais si fertile en bons mots Contre les prjugs, les fripons et les sots. Maupertuis gta tout; l'orgueil philosophique Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique; Le plaisir s'envola: je partis avec lui! Je cherchai la retraite; on disait que l'ennui De ce repos trompeur est l'insipide frre. Oui, la retraite pse qui n'en sait rien faire; Mais l'esprit qui s'occupe y gote un vrai bonheur. Tibur valait pour toi la cour de l'empereur; Tibur, dont tu nous fais l'agrable peinture, Surpassa les jardins vants par picure. Je crois Ferney plus beau; les regards tonns, Sur cent vallons fleuris doucement promens, De la mer de Genve admirent l'tendue, Et les Alpes, au loin s'levant dans la nue, D'un large amphithtre embrassent les coteaux O le pampre en festons rit parmi les ormeaux. L quatre tats divers arrtent ma pense: Je vois de ma terrasse, l'querre trace, L'indigent Savoyard, utile en ses travaux, Qui vient couper mes bls pour payer ses impts, Et du bord de mon lac tes rives du Tibre Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre! Je suis libre en secret dans mon obscurit. Ma retraite et mon ge ont fait ma sret. Je fais un peu de bien, c'est mon plus bel ouvrage! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tes vers en tout pays sont cits d'ge en ge; J'ai vcu plus que toi, mes vers dureront moins; Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins suivre les leons de ta philosophie, mpriser la mort en savourant la vie, lire tes crits pleins de grce et de sens, Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens. Avec toi l'on apprend souffrir l'indigence, jouir sagement d'une honnte opulence, vivre avec soi-mme, servir ses amis, se moquer un peu de ses sots ennemis, sortir d'une vie, ou triste ou fortune. En rendant grce aux dieux de nous l'avoir donne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Profitons bien du temps, ce sont l tes maximes: Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes; La rime est ncessaire nos jargons nouveaux, Enfants demi-polis des Normands et des Goths; Elle flatte l'oreille, et souvent la csure Plat je ne sais comment en rompant la mesure; Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charm; Corneille, Despraux et Racine ont rim; Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomne propose D'abaisser son cothurne et de chanter en prose! Voil ce que pensait d'Horace l'homme qui, dans ses derniers jours, lui ressemblait le plus, et qui, aprs avoir dtendu son me, sa vie et son style, crivait Ferney des familiarits d'esprit dignes de Tibur. Seulement le vieillard de Ferney n'avait pas le droit d'accuser trop Virgile et Horace de leurs complaisances envers Auguste, lui qui avait t le complaisant de Frdric, le plus spirituel, mais le plus pervers des rois; lui qui excusait dans Catherine de Russie jusqu'au meurtre prmdit d'un poux pour affranchir ses moeurs dpraves et pour rgner la place d'un fils au nom des prtoriens de la Russie et au mpris des lois de l'empire. Frdric, Catherine II, Octave, devenu Auguste, avaient peu s'envier en fait d'immoralit et d'ambition, sinon de crimes; mais Auguste, repentant et vieilli, faisait depuis longtemps oublier Octave quand Horace, entran par Mcne, consentit non l'absoudre, mais lui pardonner. Il y eut faiblesse peut-tre, mais nulle bassesse intresse dans l'amiti tardive d'Horace pour le matre du monde; il ne lui demanda jamais rien que son indpendance et son toit de paysan ais dans son domaine des montagnes de la Sabine. Voltaire, cet gard, il faut en convenir, fut aussi dsintress dans ses cajoleries Frdric et Catherine qu'Horace. Il fit sa fortune par les produits de son talent, par les souscriptions _la Henriade_ en Angleterre et par quelques entreprises heureuses dans les vivres de l'arme, sous les auspices des fournisseurs les frres _Paris_; puis il se retira, non dans sa mdiocrit comme Horace, mais dans son opulence rurale, pour vivre magnifiquement et pour penser librement au bord d'un lac plus beau que les cascades d'Horace Tibur. Voltaire, dans ses dernires annes, fut aussi spirituel dans ses vers familiers qu'Horace; mais, quoiqu'il ft plus grand que le solitaire de _Tibur_, il ne fut jamais aussi gracieux ni aussi aimable. L'amabilit, voil le gnie qui prside la vie comme la posie de l'ami de Mcne. L'amabilit peut se dfinir le don d'aimer et d'tre aim; ce don se rvle dans les oeuvres d'un crivain comme dans son caractre; il n'est pas le gnie, mais il est le charme, cette qualit indfinissable qui est le gnie de l'agrment; le don de plaire, ce don de plaire qu'on n'a jamais pu dfinir parce qu'il est divin, est bien rarement compatible avec l'austrit de l'esprit, du caractre et des oeuvres d'un homme. Mais il semble avoir t donn aux hommes fragiles, prcisment pour leur faire pardonner un peu de la fragilit humaine. Ce sont des hommes de grce: il n'y a de grce que dans ce qui plie. D'ailleurs on prouve en secret un certain plaisir leur pardonner ce qu'on ne peut approuver en eux; l'indulgence n'est pas seulement une vertu, c'est un plaisir; c'est ce plaisir qu'on prouve lire et aimer Horace comme lire et aimer ce grand enfant trs-vicieux qu'on appelle chez nous La Fontaine. Il y a de l'ternelle jeunesse dans Horace comme il y a de l'ternelle enfance dans La Fontaine; seulement j'aime mieux l'ternelle jeunesse de l'un que l'ternelle enfance de l'autre. La jeunesse d'Horace devint maturit en vieillissant: il vcut voluptueux et mourut philosophe; La Fontaine mourut aussi enfant qu'il avait vcu. Telle est la vie d'Horace en prose; nous allons la retrouver dans ses oeuvres; chacun de ses vers est une empreinte de sa vie; il semait sa route de ses feuilles et de ses fleurs; comme une canphore dans les processions antiques, on le suit la trace de ses parfums. XLVIIIe ENTRETIEN LITTRATURE LATINE. HORACE. (2e PARTIE.) I Maintenant que nous connaissons parfaitement la vie et le caractre de cet homme aimable et flexible qui fut Horace, voyons ses oeuvres; c'est encore sa vie, car il n'a point fait une oeuvre d'art proprement dite; il s'est crit lui-mme au courant de ses jours et au courant de ses amours, de ses amitis, de ses penses, de ses rveries. C'est un Montaigne latin en vers, mais plus aimable et plus charmant que Montaigne. Ses oeuvres ne sont que ses _tablettes_ retrouves aprs lui dans sa maison de Tibur ou dans la mmoire des jeunes Romains et des jeunes Romaines. Ses odes ne sont que ses billets du matin ou du soir ses amis et ses amies de Rome et de Naples. Tout est de circonstance dans son gnie; il ne s'est jamais plac dans la chaire de l'homme de lettres ou sur le trpied du pote pour dire: coutez-moi, je vais raisonner ou je vais chanter. Il s'est mis table Rome; il s'est assis l'ombre de son buisson de lauriers _Ustica_, au pied de ses oliviers Tibur, au bord de sa source de Blandusie Venouse; et si un souffle d'air a frmi mlodieusement dans l'arbre, si un gazouillement de la source a mu son oreille, si un flacon du falerne cumeux a rpandu l'ivresse la fin du festin d'amis, si les cheveux dnous de la jeune Napolitaine Leucotho ont eu un pli gracieux sur ses paules ou exhal un parfum de Syrie dans l'air, il a crit, le jour mme ou le lendemain, en deux ou trois strophes ngliges, mais accomplies, son impression du moment, sans autre ambition que de perptuer son plaisir. Toutes les images qui ont pass devant ce miroir de son imagination vive et tendre s'y sont fixes comme, dans un courant limpide, les rameaux, les fleurs, les colombes du bord. C'est la vie prise au vol; voil pourquoi tout vit et tout vole encore dans ces pages fugitives du pote romain. Quand nous disons du pote romain, nous nous trompons: Horace n'tait Romain que par le sjour qu'il faisait Rome: d'origine et de gnie comme de caractre il tait Grec. La rectitude, l'austrit, la pesanteur, la scheresse d'imagination des Latins n'ont aucun rapport avec la flexibilit, la libert, la suavit, l'apparent dcousu et la lgret badine du style attique transport tout chaud dans la langue de Cicron et de Lucrce par ce jeune homme de Venouse, ville de la grande Grce. On retrouve partout en lui, non pas la froide Sabine, non pas le dur _Latium_, mais l'Arcadie; sa strophe a des souplesses et des chutes harmonieuses qui taient trangres jusque-l la prosodie latine. Quant l'imagination, elle y dborde; le Romain en tait sobre, parce qu'il en tait pauvre. Rustique et guerrire, la famille de Romulus n'avait pas ces abandons, ces nonchalances et ces lgances de la Sicile, de la Calabre ou de l'Attique. Horace tait un nourrisson de l'_Hymte_; c'est une des raisons qui le firent tant goter Rome ses premiers vers: il y tait nouveau. II Un second caractre de sa posie, c'est qu'elle ne drive pas, comme la grande posie, de l'enthousiasme, mais du badinage. Nous ne donnons pas cela comme une qualit, mais comme une infriorit du gnie potique d'Horace. Ce gnie mme, quand il a abord les grands sujets religieux, philosophiques, patriotiques, est quelquefois lev, mais jamais compltement srieux. Ce n'est ni l'accent mu et pieux de David, ni l'accent rvlateur d'Orphe, ni l'accent hroque d'Alce, ni l'accent majestueux de Pindare; il n'avait de foi bien profonde ni dans la divinit, ni dans la vertu, ni dans la patrie, ni dans la libert. Il en parle quelquefois admirablement, mais sans conviction; on sent que ce n'est pas sa foi, mais son thme; c'est un musicien accompli, qui excute bien la note leve, mais qui ne l'invente pas; ce titre il tait incapable de composer des hymnes pour les temples ou des chants populaires pour les lgions. Ce feu sacr, emprunt d'autres, jetait par moment quelques flammes dans ses strophes, mais il ne brlait pas dans son sein. S'il et t stocien, comme Brutus et Caton, il aurait eu la langue d'Orphe; mais il tait picurien, il ne pouvait avoir que la langue des Grces. Cette indiffrence fondamentale sur les dieux, sur les vertus stoques, sur les formes politiques, fait partie de son charme; il est lger comme un coeur vide de fortes convictions; il joue autour des fibres les plus molles du coeur, il ne les brise jamais. Comment en aurait-il t autrement de l'homme qui, aprs avoir combattu avec Caton et Brutus pour le maintien de la rpublique, soupait gaiement avec Mcne et avec Auguste? content de tout pourvu que la transition ft dcente, que l'amiti ft douce et que le falerne ft frais. III Ce n'est donc pas du srieux qu'il faut chercher dans Horace, c'est de l'agrment; il n'est srieux que quand il s'agit de son bonheur, il n'est sage que quand il conseille de le chercher dans la retraite, dans la mdiocrit et dans l'amiti. C'est donc un pote _semi-srieux_, comme disent les Italiens de nos jours; ne vous attendez pas autre chose, vous seriez tromps; aussi ne l'ouvrez qu' un certain ge et dans les heures oisives o votre me, libre de grandes passions et vide de hauts enthousiasmes, cherche se bercer elle-mme sur les vagues apaises de la vie, en un mot, quand vous voulez vous amuser avec des vers comme avec des osselets. Il y a des heures pour cela dans la vie: c'est le pote de ces heures; il ne calmera pas un de vos chagrins, mais il enchantera une de vos oisivets. Je le conseille aux hommes rassasis du monde qui ont pass les deux premiers tiers de leur existence. Plus tt ce serait un mauvais signe que de s'y plaire; une si molle indiffrence ne sied pas la jeunesse. IV Maintenant que vous tes bien avertis, feuilletons ensemble ce manuel des hommes de plaisir et des hommes de got, _semel decipiendum_. Il va sans dire que je choisirai dans ce recueil d'Horace, et que je m'arrterai dans mes citations devant tout ce qui ferait monter la rougeur au front de l'innocence. Ce qui offense la pudeur n'est jamais beau: le cynisme est la laideur de l'esprit; il n'y en a pas beaucoup dans Horace: sa dlicatesse le dfendait contre ce vice de la langue latine; mais la religion d'picure ne commandait pas les heureuses chastets de la religion qui combat les sens comme des corrupteurs de l'me. V Reportons-nous au temps o Horace, vingt-quatre ans, revient de l'arme de Brutus Rome, et, ne voulant pas servir Octave comme un transfuge, consume sa vie et son talent dans le commerce des jeunes dbauchs et des belles courtisanes, ces femmes de lettres et de plaisir de son temps, femmes dont les _Olympia_ dans la Rome papale et les Ninon de l'Enclos dans le Paris de Louis XIV rappelaient sans doute l'quivoque existence. Le jeune tribun des lgions vaincues, amnisti par Octave, dpense largement son loisir et le peu de fortune que les confiscations lui ont laisse du patrimoine paternel; il abandonne toutes les penses de libert, de vertu, de stocisme qu'il avait puises dans les entretiens de Caton et de Brutus. Sa vie est le commentaire de ces paroles dcourages de Brutus mourant: _Vertu, tu n'es qu'un nom!_ Il professe la vanit de la politique et de la philosophie; une seule chose est relle: JOUIR DE LA VIE. Salomon dit quelque chose de semblable en Orient: _Vanit des vanits!_ except de vivre avec ce qu'on aime l'ombre de son figuier. Une fois ce parti pris, l'excellente ducation d'Horace et l'atticisme de ses gots potiques lui font trouver le plaisir fade et la licence nausabonde s'il ne les assaisonne de grce littraire et de posie raffine; il saisit au vol toutes, les circonstances de sa vie picurienne dans ses odes amoureuses et tous les scandales du jour dans ses vers satiriques, pour les fixer par quelques petits chefs-d'oeuvre qui courent la ville et qui donnent de la clbrit son nom. Ses odes, ce sont ses amours; ses satires, ce sont ses anecdotes; ses ptres, ce sont ses amitis. Heureuse la femme qui lui plat, malheur celles qui le trahissent, bonheur immortel ses amis! Son livre est l'cho de son coeur et l'cho de son temps. Nous avons eu en France, la fin de Louis XIV et sous la Rgence, une socit spirituelle, licencieuse et potique, tout fait semblable la socit que frquentait Horace en ce temps-l: c'tait celle o chantait Chaulieu, o versifiait Lafare, o naissait Voltaire, ce qu'on appelait la socit du _Temple_, parce qu'elle se runissait au Temple chez les princes et chez les _prieurs_ de Vendme, ces Mcnes corrompus du sicle, et dont l'abb de Chaulieu tait vritablement l'Horace. La socit d'Horace, d'Ovide, de Catulle, de Tibulle, de Virgile, jeune et voluptueux quoique peu aimable, tait le _Temple_ Rome. L'incurie politique, l'impit religieuse, l'amour lger, la plaisanterie badine, la licence, la grce, la posie, la table, taient les dlices et les clbrits des deux poques; il y avait plus de talent dans cette socit du _Temple_ de Rome, plus de dbauche dans celle de Paris; Horace et Virgile naissaient dans la premire, Voltaire dans la seconde; d'Horace Lafare, de Virgile Voltaire, on peut mesurer la distance, mais dans les moeurs et dans les plaisirs parfaite analogie. Les temps se rptent plus qu'on ne croit; le monde tourne, mais ne change pas. VI C'est un grand malheur que les premiers diteurs d'Horace, au commencement de l'imprimerie, aient divis ses oeuvres par genres, odes, podes, satires, ptres, au lieu de les diviser par dates, car il ne les crivit pas par genres, mais par dates: aujourd'hui une ode, demain une ptre, le jour suivant une pode, puis une satire, puis un billet en vers, selon qu'il tait en veine d'amour, de morale, de malice, de philosophie ou d'amiti. On aurait ainsi l'intelligence bien plus complte de ce charmant improvisateur de chefs-d'oeuvre, le journal de son me dans le journal de ses annes; la circonstance, l'aventure, l'ge donneraient la pice de posie l'accent. C'est une ide que nous recommandons M. Didot pour achever l'illustration d'Horace dont il donne en ce moment une dition _elzvirienne_ avec des paysages gravs dignes de _Claude Lorrain_. Ces paysages la loupe font revivre _Ustica_, _Tibur_, _Venusia_, _Blandusie_, tous ces sites o sont ns ces vers immortels. Ces odes, distribues selon leurs dates et selon les circonstances qui les ont inspires, feraient revivre l'homme tout entier dans le pote. Rien n'est impossible la science et la patience de tels diteurs; ils vivent Rome autant qu' Paris; M. Walckenaer, par ses recherches et ses dcouvertes, a facilit une telle oeuvre aux Didot. Quel plaisir de savoir pourquoi le pote s'est courrouc contre Glycre, ou s'est rconcili avec Lydie, ou s'est attendri sur Virgile, ou s'est rapproch d'Auguste, ou s'est fondu en larmes sur la maladie de Mcne, et quel intrt double s'attacherait ainsi un livre dont chaque phrase de l'diteur expliquerait un vers du pote! Toutes les ditions d'Horace tomberaient devant celle-l. Mais il faudrait y conserver prcieusement la gographie et les paysages des lieux habits, clbrs, terniss par les vers d'Horace, dont la posie est enrichie et vivifie dans l'dition portative de M. Didot; ces vues en miniature sont la nature elle-mme vue travers le microscope; l'atmosphre mme est peinte: on croirait voir dans ces petits tableaux l'encre de Chine une Italie exhume travers la distance et la brume des sicles. Jamais le lointain des lieux et des temps ne fut plus merveilleusement rapproch de l'oeil et de l'imagination; on porte l'Italie d'Horace dans sa main. Vicovaro; le torrent de la Digentia qui cume encore sous les chnes dissmins au fond de la valle d'Ustica; le site parsem de dbris de briques de la maison rurale du pote; Rocca-Giovanni qui s'lve avec ses ruines de forteresse fodale comme une sentinelle l'ouverture de la valle; la plaine de Mandla fumante et l au soleil; des feux d'herbes sches allums et oublis par les bergers; la grotte des nymphes au bord de laquelle rve le pote endormi dont on voit danser les songes sous la figure des femmes qu'il aima; la fontaine de Blandusie en Calabre, qui a chang tant de fois de nom depuis Horace, et laquelle un vers du lyrique rend ternellement son premier nom; la barque pleine de musique et pavoise de voiles qui portait Mcne, Horace et leurs amis pendant le voyage de Brindes; la treille de Tibur entre deux colonnes l'ombre desquelles le nonchalant ami de Mcne crit une strophe entre deux sommeils; l'entretien du matre d'Ustica avec son mtayer, au milieu de ses troupeaux de chvres; Horace, ses tablettes sur ses genoux dans sa bibliothque de Tibur, crivant au milieu de ses rouleaux de livres grecs les prceptes de son ptre _aux Pisons_, chacun de ces tableaux est une vocation vivante d'un pass de deux mille ans, mais auquel ces deux mille ans n'ont enlev ni un rocher, ni une source, ni un arbre aux paysages, ni un vers au gnie aimable du pote. C'est dans cette dition vritablement lapidaire que nous feuilletterons avec vous les pages tant feuilletes du sage et voluptueux solitaire de Tibur. Honneur aux Didot futurs, bonheur aux potes qui les auront pour _illustrateurs_! VII La premire ode qui nous allche en feuilletant ces billets en vers, c'est une ode l'amiti dans la personne de Virgile. Vous savez que Virgile, simple paysan dpouill de son petit champ en Lombardie par les prtoriens d'Octave, n'avait contre Auguste aucune des animosits politiques que le dcorum d'un officier de Brutus devait garder contre le vainqueur de la rpublique. Virgile, introduit dans la maison d'Auguste et pntr de reconnaissance pour son bienfaiteur, avait voulu rconcilier le pote et le neveu; les deux potes, admis familirement chez Auguste et chez Mcne, n'y formrent bientt qu'une libre et douce domesticit du gnie: Horace amusait le matre du monde; Virgile, moins aimable, l'enthousiasmait. Ces deux amis, incapables de jalousie, ne rivalisaient que d'affection l'un pour l'autre; Horace ne pensait qu' jouir de la vie, Virgile qu' survivre la vie dans l'immortalit d'un grand pome. Ses travaux cependant avaient altr sa sant naturellement maladive; il prouvait le besoin de changer l'air pais de Rome contre l'air vital et lger d'Athnes; il voulait surtout voir de ses yeux, avant de les dcrire, les mers et les rivages d'Ilion: _Campos ubi Troia fuit_! Il partait pour la Grce. coutez ce chant du dpart que lui adresse Horace, son ami, demeur attach par son indolence et par son bonheur champtre au rivage. Jamais une tendresse de mre pour un enfant malade et partant ne coula plus demi-voix du coeur sur ses lvres. Les vers pleurent et prient en chantant; on sent que tout badine dans Horace, except l'amiti, qui est srieuse. Il s'adresse au vaisseau qui va emporter son ami; le mtre plaintif et tombant ajoute l'attendrissement des paroles; comme tous les potes, Horace tait un musicien accompli des mots. Ainsi que la desse toute-puissante de Chypre (Vnus), que les frres d'Hlne, sereines et favorables constellations, prsident ta course; que le pre et le matre des vents les enchane tous, except celui qui souffle de l'Italie, vaisseau qui nous redois notre cher Virgile confi par nous tes voiles! Porte-le en sret, je t'en adjure, aux rivages de l'Attique, et garde-moi en lui la moiti de ma propre vie! On voit que le coeur seul, le coeur inquiet et bris en deux parts, parle dans cette invocation touchante la planche fragile qui rpond Horace de son ami. Mais tout coup, le coeur de l'ami satisfait, le pote reparat, et, par un retour bien naturel vers les dangers maudits de la navigation et vers les perfidies des flots, il s'lance, avec un apparent oubli de son sujet, dans une imprcation sublime contre le premier qui, en inventant cet art funeste, exposa la vie des hommes aux prils qui le font trembler pour son ami. Celui-l avait du bois de chne et un triple airain autour du coeur, qui confia le premier au froce Ocan une planche fragile, sans craindre ni le fougueux vent d'Afrique s'entrechoquant avec les aquilons, ni les mornes et pluvieuses _Hyades_, ni les convulsions du Notus, ce dominateur irrsistible de l'Adriatique, soit qu'il veuille enfler ou aplanir ses vagues! Sous quelle forme redoutait-il donc le trpas celui qui vit d'un oeil impassible les monstres de l'abme nageant sur les flots de la mer, les mers s'enfler de courroux et les cueils sinistres de l'_Acrocraunie_ (rochers de l'pire fameux par mille naufrages)? La philosophie succde tout coup, et par un retour bien motiv aussi, l'imprcation; l'ode, devenue pensive de passionne qu'elle tait, rflchit gravement sur la criminelle audace des hommes qui luttent avec les forces de la nature suprieure l'humanit. C'est donc en vain que les dieux, dans leur prvoyance, ont spar les terres des terres par l'insociable Ocan, si, malgr leurs ordres, des nefs impies tentent de traverser ses dtroits inviolables leurs sacrilges! La race humaine, qui veut tout surmonter par son audace, se prcipite dans l'impossible; la race intrpide de Japet, Promthe, par un coupable larcin, ravit le feu du ciel pour l'apporter la terre. Aprs ce sacrilge du feu enlev aux demeures clestes, les flaux vengeurs, de nouvelles fivres et des maigreurs dcharnes, furent infligs la terre; la mort, jusque-l tardive, prcipita ses pas contre les vivants: c'est ainsi que, sur des ailes refuses l'homme par les dieux, Ddale osa tenter le vide des airs, le bras d'Hercule fora les portes de l'Achron. Rien n'est impossible aux hardis mortels; notre dmence aspire aux astres mmes, et jamais nos crimes ne permettront Jupiter de dposer ses foudres vengeresses! Les trois tons de l'ode, la prire, la colre, la philosophie, se combinent, comme on le voit, d'un seul jet dans cette ode. Le pote invoque, il maudit, il condamne; le vers, de femme dans l'invocation pour son ami, devient viril et de flamme dans l'imprcation contre l'inventeur de la navigation; puis il devient calme, svre et religieux dans les considrations sur la sacrilge audace humaine. L'ode est en trois bonds, comme celle de Pindare, son mule; mais dans chacun de ces trois bonds, en apparence dsordonns, il avance vers son but: mouvoir, attendrir, effrayer sur la vie de Virgile expos ces prils des mers. C'est ainsi que procde la nature potique, qui vole et ne rampe pas comme la prose; c'est ainsi que les prophtes et les potes grecs procdent. Les Latins, avant Horace, ignoraient ce _beau dsordre_ de l'enthousiasme qui n'est que l'ordre suprme de l'inspiration; celui qui voit tout, abrge tout! VIII coutez-en une autre d'un accent plus doux: il s'agit d'inviter un de ses amis, _Sextius_, faire trve aux soucis, ces frimas de l'me, et jouir des rares moments de plaisir que le destin permet aux mortels de glaner ici-bas. Voyez par quel gracieux prlude descriptif Horace prpare Sextius ses conseils de sage jouissance de ses amis: L'pre hiver se dtend la douce vicissitude du retour du printemps et des vents tides du midi; les cabestans tranent la mer les navires longtemps sec sous le sable du rivage; le troupeau ne se rjouit plus de la chaleur de son table ni le laboureur de la flamme de son foyer; les prairies ne blanchissent plus des givres du matin; Cythre, la clart de la lune suspendue dans l'ther, recommence mener ses choeurs de nymphes qui se tiennent par la main et de grces pudiques; elles frappent la terre en mesure dans leurs rondes, d'un pied cadenc, tandis que le divin forgeron rallume la flamme dans les noirs ateliers des Cyclopes. C'est l'heure de ceindre, d'enlacer nos cheveux ou le myrte vert ou les fleurs nouvelles que la terre attidie fait clore. Puis, tout coup, passant sans transition de ces images de toutes les choses renaissantes qui convient les sens jouir la pense de la mort qui commande aux vivants de se hter de vivre: La ple Mort, s'crie-t-il dans un vers d'un accent aussi funbre qu'inattendu, la ple Mort secoue d'un pied indiffrent la porte de la cabane du pauvre ou des tours des palais des rois; l, heureux Sextius, la brivet de la vie nous interdit de concevoir les longues esprances. Dj pse sur toi la sombre nuit des Mnes et s'avance sur tes pas l'ombre des vides demeures de Pluton, o, une fois entr, tu ne pourras plus tirer au sort la royaut des festins, ni admirer les grces de ce tendre enfant Lycidas (sans doute son fils) que toute la jeunesse romaine envie, et qui, bientt, fera palpiter le coeur mu des jeunes vierges. Et l'ode est finie, comme elle est commence, par une image de flicits, entre lesquelles une sombre image de la brivet de la vie, comme un cyprs noir entre deux arbustes verts et roses couverts de la blanche neige des fleurs du myrte ou des ples roses des premiers glantiers fleuris. IX De telles odes n'taient videmment pas nes de la rude terre de Rome, mais de la terre lgre et embaume des les de l'archipel grec. Horace en importait le premier, dans la littrature romaine, les brivets, les dlicatesses et les parfums; il y importait le premier aussi la forme acheve et cisele du vers grec forg sur l'enclume sonore d'Anacron. Si vous lisez cela en latin, chacun de ces vers est une flche empenne pointe de diamant tombe du carquois d'un Amour ou d'une Diane des bois sacrs de Castalie. Vous ne pourriez pas dplacer un mot ni mettre une mesure longue ou brve dans la strophe sans produire un faux ton dans cette musique de l'oreille et de l'me. Le moule de l'me d'Horace tait si parfait que toute pense qui en sortait en vers avait la forme et le poli d'une statuette de Phidias en marbre de Paros. La gloire du sicle d'Auguste et de Mcne fut moins d'avoir produit un improvisateur comme Horace que d'avoir senti la perfection d'une telle langue. Feuilletons encore. En voici une qui n'est qu'un mot l'oreille de _Leucono_, une des femmes de sa socit lgre, qui devait aller consulter, comme certaines femmes superstitieuses d'aujourd'hui, les diseuses de bonne aventure de Rome. Ces sorcires taient en gnral des femmes de Syrie ou des Babyloniennes exploitant la crdulit des jeunes Romaines. Toi, ne tente pas de dcouvrir, Leucono! ce qu'il est interdit de prvoir et coupable de sonder, quel terme a fix le ciel tes jours ou aux miens! Ne le demande pas aux combinaisons du hasard des ds babyloniens; tout ce qui doit en tre rsigne-toi! Soit que le ciel nous destine de nombreuses saisons, soit que cet hiver temptueux, qui puise en ce moment contre ses cueils la fureur des flots de la mer tyrrhnienne, doive tre pour nous le dernier de nos hivers, sois en paix; clarifie tes vins, et au court espace de temps qui nous est mesur mesure tes courtes esprances. Pendant que nous parlons le temps jaloux a dj fui. Cueille le jour prsent pour en jouir, et ne te fie que le moins possible au jour qui doit lui succder! X Celle-ci n'est qu'une apostrophe involontaire et patriotique d'un homme de bien et de plaisir, qui voit son pays se lancer dans de nouvelles guerres civiles. Elle n'a pas de date; c'est sans doute le moment o les lgions d'Auguste allaient chercher les lgions du fils de Pompe pour jouer au jeu des batailles le dernier sort de Rome. Il personnifie dans cette ode Rome dans un vaisseau qui porte les Romains, image neuve et belle alors, devenue banale et use aujourd'hui dans tous les discours de nos mauvais orateurs et de nos vulgaires publicistes: le temps use les images comme il use tout. LA RPUBLIQUE. vaisseau! de nouvelles vagues vont donc te lancer de nouveau dans les hautes mers! Ah! que fais-tu? Cramponne-toi de toutes tes ancres au port! Ne vois-tu pas tes flancs nus de rames, ton mt chancelant rompu par le vent d'Afrique? N'entends-tu pas gmir tes antennes? Priv des cbles qui relient tes planches, pourras-tu rsister l'assaut redoubl des lames? Plus de voiles, dchires dj par tant de temptes; plus de dieu qu'il te reste invoquer sous les prils qui psent sur toi! Bien que tu sois construit d'un pin de Bithynie, et que, noble fils de la fort, tu te glorifies d'une origine et d'un nom illustre, les dcorations peintes sur ta proue ne rassurent pas le pilote! Hte-toi de rflchir, si tu ne veux pas redevenir bientt le jouet des vents! toi (patrie)! si rcemment encore le souci et la douleur de mon me! toi maintenant le regret et la terreur constante de ma vie, que les dieux te gardent des cueils cumants des Cyclades! Il est impossible de ne pas sentir une me patriotique dans ces accents du coeur chapps l'inquitude d'un vaincu rsign de la rpublique, mais d'un vaincu toujours proccup du sort de sa patrie. Horace en demandait le salut tous les pilotes. Le pote, dsarm par la clmence d'Auguste et par l'amiti de Mcne, tait encore citoyen. XI On retrouve les mmes sentiments voils sous une allusion transparente dans la belle ode pindarique o Horace prophtise par la bouche de Nre sur la ruine imminente de Troie; dans Troie menace il est impossible de ne pas reconnatre Rome dclinant vers la servitude. Si vous pouviez lire l'ode en latin, vous sentiriez la mlancolie et la gravit sinistre jusque dans le mtre des vers; ce sont des voix de poitrine qui gmissent en chantant. Quand l'hte perfide de Mnlas tranait aprs lui, de mers en mers, sur des vaisseaux construits des pins du mont Ida, Hlne ravie l'hospitalit de son poux, Nre imposa aux flots un calme funeste pour chanter au ravisseur les secrets menaants de l'avenir. Tu conduis, sur un vaisseau de mauvais augure, ton palais, celle que la Grce en armes bientt te viendra redemander, aprs avoir conjur la rupture de tes noces adultres et l'anantissement du royaume antique de Priam! Et, franchissant tout coup les temps, il se transporte en pense au milieu de cette prophtie dj accomplie, il jette les cris d'horreur et de piti d'un champ de bataille. Oh! quelle sueur mortelle aux flancs des coursiers et au front des hommes! Quelles innombrables funrailles tu prpares la race de Dardanus! Ne vois-tu pas Pallas s'armer dj de son casque, de son bouclier, de ses chars de guerre, de sa fureur dans les combats? C'est vainement que, fier de la faveur de Vnus, tu peigneras ta chevelure et tu cadenceras les chants corrupteurs et les lches accords qui sduisent l'oreille des femmes; c'est vainement que tu te rfugieras dans les dlices de ta couche contre les pesants javelots, contre les flches dards aigus des Crtois, le fracas de la mle et le cheval rapide d'Ajax. Un jour, tardif peut-tre, mais un jour tu traneras dans la poussire et dans le sang tes cheveux adultres! L une terrible et saisissante description prophtique de tous les ennuis qui poursuivent le criminel; puis ce vers plus terrible qui ptille comme l'incendie d'une ville prise d'assaut dans la nuit: La flamme des Grecs dvore dj les toits des palais d'Ilion! Rome ne pouvait se mconnatre dans _Ilion_ menace des flammes. Quiconque a lu cette ode vraiment pindarique ne peut refuser Horace les ailes de Pindare, si le voluptueux Romain avait voulu livrer plus souvent ses ailes lgres au souffle du lyrisme politique ou du lyrisme sacr. Sa corde, ordinairement molle et tendre, devenait d'airain quand il voulait parler la patrie, au lieu de roucouler pour ses amours ou de badiner pour ses amis. XII Lisons encore. Voici une invitation Mcne pour le convier venir boire, l'humble table du pote, un vin grossier de Sabine, cachet par lui dans une amphore grecque le jour o Mcne, guri d'une maladie dangereuse, avait t acclam par le peuple en reparaissant au Cirque. Horace, avec le coeur d'un ami et avec le bon got d'un homme de cour, rappelle ainsi Mcne un honneur public dans une familiarit prive. Voil une anecdote de sa vie de laboureur Ustica, dont il fait la commmoration son voisin Fuscus, et dont il profite pour faire une dclaration de constance celle qu'il aime: c'tait alors Lalag. Un jour que, dans les bois de la Sabine, je m'garais sans armes hors de mes sentiers ordinaires jusqu'au fond des forts, distrait de tout autre souci que de clbrer dans mes vers ma chre Lalag, un loup m'apparat et s'enfuit loin de moi. Mais quel loup! Jamais un monstre pareil ne sortit des forts de la belliqueuse Apulie ni des dserts arides d'Afrique o le royaume de Juba enfante des lions! Tout coup, comme si tout ramenait sa pense errante celle qu'il aime: Placez-moi, s'crie-t-il, dans ces contres septentrionales o jamais l'haleine d'un t ne vivifie dans les champs engourdis un arbuste printanier, o les frimas et les nues psent ternellement sur les flancs de la terre; placez-moi sous le char du soleil trop rapproch, o ne s'lve aucune habitation humaine: j'aimerai toujours Lalag au doux sourire, Lalag au doux parler! D'autres odes de ce genre ne sont qu'une lgre caresse en vers quelque charmante enfant qui a attir en passant ses regards; telle est ce sourire potique la jeune Chlo. Tu me fuis, Chlo, pareille au jeune faon qui cherche travers les montagnes escarpes sa mre inquite, et que le frmissement des feuilles et l'ombre de la fort font bondir d'effroi: soit qu'un frisson du rameau froisse les mobiles feuillages, soit que les verts lzards cartent le buisson, le coeur lui bat et ses genoux tremblent. Suis-je donc un tigre ou un lion de Gtulie qui te poursuit pour te broyer? Cesse enfin de suivre ainsi pas pas ta mre, toi dj mre pour tre aime d'un poux. Ailleurs c'est une larme verse dans le sein de Virgile sur le sort d'un ami commun, _Quinctilius_. Chacun de ces vers est rest une pitaphe sur le tombeau des hommes de bien enlevs l'amiti. Plus loin ce sont des voeux modrs du pote, adresss ses dieux le jour o il leur consacre un autel. Pour moi, dit-il aprs avoir parl de toute l'opulence qu'il ne dsire pas, les olives de mon verger, la chicore, les mauves lgres suffisent mes repas, fils de Latone; mes voeux se bornent jouir en paix du peu que je possde, me bien porter, conserver mon me tout entire, ne pas traner une misrable vieillesse, et jouer encore jusqu' la mort avec la lyre! Plus loin le ton change; c'est une invocation martiale la Fortune en faveur d'Auguste et des Romains qui vont combattre en Asie les Parthes. Rien ne surpasse, dans la posie grecque, l'nergie descriptive de ces jeux de la Fortune qui joue avec les trnes, qui lve et abaisse son caprice les heureux. Puis le vulgaire, dit-il, et la parjure courtisane (la Fortune) se retirent en arrire de celui qu'elle a abandonn; et, quand les tonneaux sont vids avec la lie, les faux amis s'enfuient, bien dcids ne pas s'associer au joug du malheur pour en partager le poids!... Fortune! reforge sur une nouvelle enclume le tranchant des armes de Rome contre ses ennemis! Mais, plus sensible au beau qu'au patriotisme, le voil qui chante l'hroque suicide de la reine d'gypte, Cloptre, se rfugiant dans la mort, aprs sa flotte dtruite, contre la vengeance des Romains. Mais elle ne s'effraye pas, comme une faible femme, d'une pe nue, elle ne cherche pas sur ses vaisseaux des rivages inconnus pour y abriter sa peur; elle a le courage de rentrer d'un front serein dans son palais en deuil, de manier sans plir de venimeux reptiles et d'en faire couler le poison mortel dans ses veines. Rendue plus fire par la certitude d'une mort volontaire et dlibre, elle ravit nos vaisseaux victorieux l'orgueil d'emmener une reine suprieure sa destine au char des triomphateurs Rome! XIII Les conseils d'une mle vertu s'allient dans ces odes aux grces de dcentes faiblesses. Quelle ode philosophique moderne gale en srnit et en flexibilit de posie l'ode Dlius? Souviens-toi de conserver une me toujours impassible dans les circonstances pnibles de ta vie, de mme que de la conserver inaccessible l'enflure et l'orgueil de la prosprit, Dlius qui dois mourir! Qui dois mourir, soit que tous tes jours se soient couls dans la tristesse, soit que tu aies pass tes jours de ftes mollement tendu sur l'herbe des prairies solitaires, rconfort et assoupi par le nectar d'un falerne vieilli dans tes celliers! L o le pin lanc et le peuplier l'corce blanche aiment entrelacer leur ombre propice sous leurs rameaux, l o la source vive et murmurante s'efforce de creuser un lit oblique ses eaux lgrement agites sur sa pente. L fais apporter les vins, les parfums, les roses, hlas! trop courtes de vie, tandis que ta fortune, ta jeunesse et les fils noirs sur le fuseau des trois soeurs (les Parques) le permettent encore. Il faudra les laisser, ces vastes et dlicieux jardins, ce palais, cette maison des champs baigne par les eaux jaunissantes du Tibre! Il faudra les laisser, et ces richesses, leves jusqu'au comble de l'opulence, deviendront la proie d'un hritier. Que tu sois riche ou n de la race antique d'Inachus, ou pauvre et issu d'une famille obscure qui supporte le poids du jour, tu mourras victime dvoue au dieu qui ne pardonne pas. Nous sommes tous chasss vers le mme but par la mort; plus tt ou plus tard, notre sort est agit dans la mme urne; il en sortira, ce jour qui nous condamne entrer tous dans la barque de notre ternel exil! La mlancolie de l'avenir, cette ombre qui sert relever les courtes flicits du prsent, fut-elle jamais plus inextricablement mle aux images de la volupt et de l'opulence? La philosophie sortit-elle jamais plus inattendue et plus funbre du plaisir, comme le serpent de Cloptre de son panier de fleurs? XIV La petite ode Posthumus est une rptition de la mme tristesse exprime en vers qui semblent fuir d'eux-mmes le temps dont ces vers retracent la fuite insensible. Posthumus! Posthumus! les annes glissent en nous entranant, etc., etc. Et aprs une numration loquente de la vanit de nos prires et de nos efforts pour ralentir cette fuite du temps qui nous rapproche de la mort: Il faut quitter cette terre, cette maison, cette pouse chrie; et, de tous ces arbres que tu plantas avec tant d'amour, aucun autre que le cyprs funbre ne suivra hors de ton enclos son matre d'un jour! Sa philosophie, commode et modeste, clate dans la plupart de ces odes en vers demi-voix qui ont le charme de son caractre; les images dans lesquelles il symbolise cette modration des voeux de l'homme, pour que ces voeux ne soient pas plus vastes que la vie humaine qui les trompe tous, sont restes immortelles et proverbiales chez tous les potes venus aprs lui. Lisez: C'est le calme qu'implore le matelot surpris dans la vaste mer ge quand de noires nues recouvrent la lune, et qu'aucun de ses astres conducteurs de sa route ne brille plus ses yeux dans le firmament, etc. Il vit heureux de peu celui qui, sur sa table frugale, se contente de voir briller la salire de ses aeux; celui que ni la crainte de perdre, ni la cupidit de gagner, n'empchent de jouir de sommeils lgers!... Le coeur satisfait d'un prsent born ddaigne de se troubler pour ce qui doit suivre; il tempre l'amertume des soucis par le sourire de l'insouciance. Nul ne peut se dire heureux par tous les aspects de sa destine. Quant moi, j'ai reu pour ma part un petit domaine champtre, un lger souffle de la muse attique et le don de mpriser le vulgaire envieux! Ce dernier vers, inattendu dans une ode pleine de riantes images et de douce sagesse, sonne comme un ressentiment cach au fond du coeur contre la mchancet de ses ennemis; c'est une flche sous les fleurs qui retentit au fond du carquois. Ce mpris du vulgaire faisait partie de l'indiffrence, cette philosophie d'Horace. Une haine endormie, mais immortelle, subsiste entre le vulgaire et l'homme de gnie. C'tait son orgueil aussi lui, et cet orgueil tait assez fond, sur l'avilissement de son sicle, dans un soldat retir de Brutus qui avait vu s'agenouiller sa patrie sous trois tyrans, et qui, ne pouvant plus l'estimer, s'en vengeait par le ddain, cette supriorit du regard. Ce ddain, il l'exprime comme il le sent, avec l'audace d'un homme qui n'espre rien de la multitude: Je hais le profane vulgaire, et je l'carte. Cela ne l'empche pas de chanter la vertu civique pour elle-mme dans les strophes les plus mles qui aient jamais t crites la gloire de l'hrosme civil. (Ode III du IIIe livre.) L'homme juste et rsolu dans son dessein, ni la fureur d'un peuple qui lui ordonne le crime, ni le visage imprieux d'un tyran, ni la tempte qui amoncelle les flots troubls de la mer Adriatique, ni la grande main de Jupiter lui-mme tenant la foudre, ne le font chanceler sur la base solide de sa fermet. Que l'univers bris s'croule! ses dbris l'craseront sans l'intimider, etc., etc. Il s'lve dans cette ode stoque et vertueuse la hauteur d'Orphe; l'expression rpond l'me, le style est d'airain, il brave la foudre. Certes il y avait de la vertu et de l'hrosme civique dans l'homme qui les sentait avec un tel accent! Puis tout coup, la dernire strophe de l'ode, il renverse le trpied comme indigne de s'y asseoir, et il revient ses amours et ses badinages. Mais de tels sujets, dit-il, ne sient pas une pense enjoue comme la mienne. O vas-tu t'garer, muse foltre? Ta voix attnuerait la grandeur des choses que tu oserais clbrer ainsi. XV Il revient dans l'ode familire suivante lui-mme, et dit comment il devint favori de la muse lgre: Sur les rives du Vulturne, qui poursuit son cours au del de l'Apulie o je suis n, un jour que, fatigu par mes jeux et vaincu par le sommeil, des colombes prophtiques me parsemrent d'un feuillage printanier; ce prodige tonna ceux qui habitent le nid d'aigle escarp du village d'Achrontie, les prcipices boiss de Brantium, et ceux qui labourent les gras territoires de l'obscur Frente, merveills de ce que je sommeillais l'abri des ours et des morsures des noires vipres, sans autre dfense que les rameaux de myrte et de laurier, enfant qui les dieux seuls pouvaient inspirer tant de confiance! Ce souvenir l'exalte et lui fait rcapituler, avec une pieuse reconnaissance, toutes les protections miraculeuses des dieux sur sa vie. Je suis votre protg, Muses! vous tes mes protectrices, soit quand je gravis les rocs escarps de ma Sabine, soit que la froide temprature de Prneste, ou les hauteurs de Tibur, ou les vagues onduleuses qui baignent Baa, m'appellent dans leurs divers sjours; ainsi de vos fontaines et de vos mlodieux murmures: c'est par vous et pour vous que la dfaite et la droute de Philippes m'ont laiss vivant! par vous que la chute inopine d'un arbre sur mon passage ne m'a pas cras! par vous que je ne fus pas englouti sur les cueils du cap Palinure par les mers de Sicile!... Grce vous je naviguerai avec confiance sur les flots inconstants du Bosphore; grce vous j'affronterai sans crainte les sables brlants des plages de Syrie...... Quand Csar ramne dans nos villes ses lgions fatigues de vaincre, lui-mme aspirant clore ses exploits par la paix, c'est vous qui le dlassez dans l'antre des Muses, c'est vous qui lui soufflez des conseils de douceur et qui vous honorez de les lui avoir souffls.... La force brutale s'croule sous sa propre masse. La terre elle-mme frmit des monstres qu'elle a ports, etc., etc. Qui ne reconnat dans cette allusion aux conseils de douceur donns Csar par les Muses les conseils de clmence qu'Horace lui-mme donnait Auguste en faveur des vaincus de la rpublique? Le pote justifiait ses propres yeux son ralliement au matre du monde par les salutaires inspirations qu'il lui insinuait en si beaux vers. XVI De cette ode politique il s'lve jusqu'au ciel dans une ode religieuse adresse aux Romains pour les menacer de l'expiation de l'impit du sicle. Libre de moeurs et de philosophie, Horace tait sincrement crdule et pieux envers les divinits nationales de son temps et de son culte; il voulait jouir, mais non blasphmer. Cette ode est grave comme un grondement de la colre des dieux dans la poitrine du pote. Dans l'ode suivante, une des plus dcemment amoureuses de toutes ses posies lgres, il redescend avec la souplesse d'un dieu dans les prairies de l'Anio, pour y placer un dialogue digne de Thocrite entre deux amants; c'est lui-mme qu'il met en scne avec Lydie, car nul autre que lui ne pouvait soutenir en vers avec Lydie un si gracieux dialogue. HORACE. Tant que j'tais agr de toi et qu'aucun autre jeune adorateur prfr n'entourait de ses bras ton cou d'ivoire, je vivais plus heureux que le roi des rois (le roi des Perses)! LYDIE. Tant que tu n'as pas brl pour une autre, et que Lydie ne l'a pas cd Chlo dans ton coeur, Lydie, renomme par ton amour pour elle, a vcu plus heureuse et plus fire qu'_Ilia_, la mre du fondateur de la race romaine. HORACE. Chlo me possde tout entier maintenant, elle qui sait si habilement mler les doux accords de sa voix ceux de la lyre, elle pour laquelle je n'hsiterais pas mourir si les destins consentaient, ce prix, pargner la sienne. LYDIE. Calas brle pour moi et moi pour lui d'une flamme mutuelle; Calas, fils d'Ornytus de Thurium, Calas pour qui je consentirais mourir deux fois si les dieux ce prix consentaient pargner la vie de ce bel enfant. HORACE. Quoi, cependant, si nos premires tendresses venaient renatre, si elles ramenaient nos deux coeurs sous le mme joug? si la blonde Chlo tait carte de ma mmoire et que ma porte se rouvrt pour cette Lydie que j'ai contriste par mon abandon? LYDIE. Quoique Calas soit plus beau qu'un astre du ciel, toi plus lger que la feuille et plus perfide que la mer d'Adria, avec toi j'aimerais vivre, avec toi je voudrais mourir. A-t-on jamais chant l'influence d'un premier sentiment et le retour des coeurs sur leurs traces en pareilles strophes? L'homme qui les chantait ainsi tait-il un dbauch ou un vritable amant? Que tous ceux qui ont aim le disent; si le pote leur a arrach leur secret, c'est qu'il l'avait dans sa propre mmoire. On conoit qu'une seule ode de ce genre, rpandue Rome dans sa premire fleur, ait attir sur ce jeune inconnu l'amour de toutes les _Lydies_ et l'enthousiasme de tous les _Calas_ de Rome. Depuis deux mille ans que nous chantons dans toutes nos langues, nous n'avons pas retrouv la note du dialogue d'Horace et de Lydie. On ne s'arrterait pas si on arrachait, pour les faire admirer l'esprit et au coeur, toutes les feuilles de ce _jardin des roses romaines_, comme les Persans appellent ces recueils de sagesse, de posie et d'amour. Un seul pote dans le monde, c'est _Hafiz_ en Perse, peut rivaliser de perfection avec le pote latin; mais Hafiz est la fois plus lyrique, plus voluptueux, plus dlicat et plus coloriste dans ses odes, parce qu'Hafiz est l'Orient et qu'Horace est l'Occident. Hafiz est amoureux comme Salomon; il prend ses images et ses couleurs dans la voluptueuse Arabie; Horace ne les prend que dans ses modles grecs; Hafiz est un inspir de l'amour et de la divinit; Horace, tout parfait qu'il soit de style, n'est qu'un littrateur accompli de Rome; le premier, original comme la nature; le second, acadmique comme la cour d'Auguste. XVII Le livre des podes ne diffre des odes que par le titre; c'est le mme gnie d'expression, d'images et d'harmonie; gnie tantt s'levant jusqu'aux astres, tantt abaiss avec une grce incomparable jusqu'aux dtails domestiques de la vie champtre; en cela gal Virgile, c'est--dire la perfection. Je ne vous citerai que l'pode Mcne, reste dans l'oreille de tous les sages et de tous les heureux: c'est la batitude des champs. Admirez comme cette batitude est la mme pour tous ceux qui ont le bonheur d'avoir un toit ou un verger eux sous un ciel clment. Heureux celui qui, loin des affaires publiques et libre de toute cupidit de l'or, laboure les champs de ses pres avec ses boeufs qu'il a levs!... Tantt il fait grimper en les enlaant aux rameaux les jeunes pousses de la vigne, et, retranchant avec sa serpette les pampres gourmands, il pargne et il greffe ceux qui doivent porter les grappes; tantt sur les flancs d'un vallon ferm il regarde avec complaisance ses troupeaux qui le parcourent en le remplissant de leurs mugissements; tantt il ptrit le miel de ses ruches dans ses amphores purifies avec soin; et, quand l'automne fcond commence lever au-dessus des champs sa tte couronne de fruits mrs, quelle joie pour lui de rcolter ces poires greffes de sa main, et ces grappes de raisin teintes de leur pourpre, pour vous en porter en hommage les prmices, vous, dieu des jardins, et toi, dieu des forts qui veilles sur la borne des hritages! S'il lui plat de s'tendre tantt sous un vieux chne, tantt sur un moelleux gazon, les eaux profondes du fleuve roulent sous ses yeux entre leurs rives leves, les oiseaux gazouillent dans les branches, les sources rpandent, en murmurant, leurs eaux courantes et l'invitent par leur bruit monotone de lgers assoupissements; mais quand la saison d'hiver ramne les pluies, les foudres et les neiges dans le ciel, il pousse, aux aboiements de sa meute de chiens, les froces sangliers dans les toiles qu'il leur a tendues, ou bien, sur des baguettes invisibles, il tend le filet larges mailles aux grives gourmandes qui viennent s'y abattre; il prend au lacet le livre peureux ou la grue voyageuse, proie envie de son foyer. Qui n'oublierait dans ces dlassements les soucis importuns des passions? Que si une chaste pouse, semblable nos femmes sabines ou la compagne brunie par le soleil de nos habitants de l'Apulie, partage avec nous ces travaux domestiques et soigne les enfants qu'elle a nourris, qu'elle construise de bois sec notre cher foyer pour le retour de son mari fatigu, qu'elle enferme dans le parc d'osier son joyeux troupeau pour tancher de leur lait les mamelles gonfles de ses chvres et de ses brebis, et que, tirant du tonneau odorant un vin de l'anne adouci par le miel, elle assaisonne pour la table des mets qu'elle n'a pas achets prix d'or;... pour moi, ni les hutres du lac Lucrin, ni les turbots, ni les sarges que les temptes chassent d'Orient vers nos rivages, ni la poule d'Afrique, ni le faisan d'Ionie ne flatteront jamais autant mon palais, en flattant ma gourmandise, que l'olive cueillie et choisie sur les plus grosses branches de mes propres arbres, que l'oseille qui aime les prs, que la mauve salutaire au corps appesanti par la maladie. Quel plaisir, au milieu de ces simples mets gots lentement sur sa table, de voir ses brebis rassasies rentrer, ses boeufs hter le pas vers la maison, traner d'un cou languissant sous le joug, le soc renvers, et un groupe de serviteurs ns dans la maison se presser autour de la flamme clatante du foyer! Que manque-t-il ce tableau du bonheur facile d'un paysan d'Ustica, si ce n'est le contraste tacite avec l'opulence inquite de Mcne? Le pote mettait ainsi en action ses prceptes de modration et de mdiocrit son ami. Mcne, en les lisant, enviait Horace, car le laboureur de Sabine, c'tait videmment Horace lui-mme; il ne lui manquait que la chaste pouse et les enfants, ces deux mes du foyer, ces richesses du pauvre; mais nous avons vu qu'Horace, dans l't de sa vie, ne les avait pas mrites; il avait prfr le plaisir au bonheur: son isolement l'en punissait. XVIII Ngligeons ses satires, assaisonnes cependant du sel attique le plus savoureux, et dont les satires de Boileau, traductions dpayses de Rome Paris, nous donnent une ide presque latine. Ce n'est plus l'me d'Horace, ni sa voluptueuse bonhomie qui clatent dans ses satires: c'est son esprit. L'esprit n'est que la partie fugitive de l'homme; il s'vapore avec les moeurs, les vices, les ridicules des temps et des lieux pour lesquels on a crit. Quand on ne peut plus mettre le nom du vicieux sur le vice, la malignit publique teinte enlve les trois quarts de l'intrt la satire; il n'en reste que quelques traits gnraux, quelques imprcations loquentes comme dans Juvnal Rome et dans Gilbert Paris. Il faut s'en consoler: nous ne perdons que des gratignures de plume et des dialogues tincelants de verve en les passant sous silence; allons vite aux ptres, o l'me d'Horace se retrouve, plus encore que dans les odes, avec son talent. L'ode, c'est le pote; l'ptre, c'est l'homme: c'est l surtout qu'Horace est Horace. Les discours en vers de Voltaire sont ce qui ressemble le plus, dans nos littratures modernes, aux ptres du pote latin: une morale prodigue de prceptes merveilleusement aligns dans ces vers faciles, et des retours personnels sur sa propre vie prive qui font le charme des confidences potiques. Voyez comme il commence sa troisime ptre Mcne, avant de se laisser glisser, comme sur une pente, des considrations contre l'ambition, l'orgueil et le luxe: Je vous ai promis de n'tre que cinq jours jouir de ma libert la campagne, et voil que je vous ai manqu de parole pendant tout le mois d'aot!... Quand l'hiver fera tinceler sa neige sur les hauteurs d'Albano, alors ton pote descendra vers la mer, et, renferm avec ses livres, il se donnera les aises de la vie; toi, mon ami tutlaire! il te reverra, si ton coeur t'y porte, quand les tides vents du printemps souffleront, au retour de la premire hirondelle. Par une transition glissante et naturelle il passe de l la dlicatesse de Mcne, qui n'importune pas son ami de dons et de faveurs difficiles refuser; puis il intercale, en vers laconiques et pittoresques, une moquerie douce contre ceux qui aspirent une fortune disproportionne leurs dsirs. C'est un de ces apologues que M. Walckenaer trouve, avec raison, suprieur l'apologue de mme nature versifi par La Fontaine; le voici: D'aventure, par une troite fente un mulot fluet s'tait gliss dans un vaisseau charg de froment; et, aprs s'tre largement repu, il s'efforait, de toute la tension de son corps, d'en ressortir. Une belette lui cria de loin: Veux-tu sortir de l: attends que tu maigrisses; maigre tu es entr, maigre tu sortiras!--Veut-on m'appliquer moi le sens de cet apologue? Je suis prt me dpouiller de tous mes biens. Le loisir, la libert! ce n'est pas moi qui changerai ces vrais biens contre les trsors de l'Arabie! Essaye! tu verras si je ne renoncerai pas de bonne grce tout ce que je tiens de toi! La mme passion natale de la libert et de la campagne se retrouve dans ce billet crit, dit-il, au pied des ruines du vieux temple de _Vacuna_, dans sa chre Sabine, en se promenant aux environs de sa mtairie de _Vacuna_: Salut! au nom d'un amateur des champs, Fuscus, notre ami, amateur du sjour des villes! En cela seul nous diffrons du tout au tout, dans le reste jumeaux en got et en amiti. Comme ces deux pigeons clbres dans l'apologue, tu gardes le nid; mais je prfre les riants rves des ruisseaux, les roches tapisses de vieille mousse, les vastes forts. De quoi me plains-tu? Je vis, je me sens roi aussitt que j'ai perdu de vue ces choses que vous apprciez d'un commun accord comme la suprme flicit; comme l'esclave dgot du pontife, je dtourne la lvre des libations: je prfre le pain sec tous les gteaux de miel de l'offrande. Si on dsire vivre de la vie naturelle, si on veut choisir un site convenable pour btir sa demeure, en connaissez-vous un plus appropri que l'heureuse retraite que j'ai choisie? Y en a-t-il une o les hivers soient plus attidis, o des vents plus doux ou plus frais tour tour temprent mieux les ardeurs de la canicule et l'pre morsure du _lion_, quand il reoit perpendiculairement les brlures d'un soleil vertical? En est-il une o les soucis envieux agitent moins les sommeils? L'herbe des champs sous les roses y parfume-t-elle et y brille-t-elle moins l'aurore que les perles de Libye? L'eau vive, qui dans nos villes s'efforce de briser dans sa rapidit ses conduits de plomb, est-elle plus limpide que celle qui tremble et murmure ici entre ses rives inclines? Vous levez des ranges de colonnes de marbre; n'est-ce pas pour y enclore des bosquets? Vous admirez cette villa; pourquoi? N'est-ce pas parce que l'oeil, du haut des terrasses, y embrasse un vaste horizon champtre? Chassez la nature coups de fourche, elle revient vous envahir malgr vous! L'ptre finit, comme la prcdente, par l'apologue du cheval et du cerf, versifi par Horace, et chez nous par La Fontaine. Mais cet apologue, vol par les deux potes sope, et par sope lui-mme au fabuliste indien, Lakman, finit, dans Horace, par un vers lapidaire qui contient avec une nergie sublime le proverbe ternel de la modration des dsirs: Serviet ternum qui parvo nesciet uti; _Il sera ternellement esclave celui qui ne sait pas se contenter de peu._ Le petit billet suivant son ami _Bullatius_, pour le dtourner de longs voyages, est un vritable jet d'eau de proverbes jaillissant en vers d'une seule gerbe, plus sonores et plus tincelants que le cristal. Vous croyez, en le lisant, marcher sur un pav de mosaque, o chaque pierre est un blouissement des yeux. C'est l que je voudrais vivre dans l'oubli de tous! c'est l que je voudrais contempler du rivage la mer en fureur!... Modre ton imagination; et _Rhodes_ et _Mitylne_ ne te seront pas plus ncessaires qu'un manteau dans la canicule, qu'une tunique lgre par le vent de neige, que le coin du feu dans le mois d'aot. Pendant que tu le peux, et que la Fortune conserve un visage souriant, reviens Rome... Quelle que soit la divinit qui tire pour toi de l'urne une heure acceptable, prends-la d'une main reconnaissante; ne remets pas les plaisirs prsents une autre anne! Ils changent de ciel, et non d'me, ceux qui naviguent au del des mers; ce que tu vas chercher si loin, le bonheur, est ici: il est mme _Ulubria_. XIX Celui-l n'est jamais pauvre qui ne manque pas des choses ncessaires la vie, continue-t-il dans la petite lettre en vers _Iccius_. Si ton corps est sain, si tes flancs respirent librement, si tes pieds sont l'aise, toutes les richesses des rois ne t'achteront rien de mieux. Une ptre charmante son jardinier d'_Ustica_, qui a servi de modle celle de Boileau au jardinier d'Auteuil, est pleine d'un charme vraiment rural. On y sent le repos savour de l'homme dgot par l'ge des plaisirs corrupteurs de la ville. Il te faut, dit-il, retourner des glbes de steppes qui n'ont pas encore subi la charrue, panser les boeufs dlis du joug, et remplir la crche de feuilles arraches aux arbres. Toujours de l'ouvrage; de loisir, jamais! Le ruisseau ajoute encore la peine qui pse ta paresse: si les pluies tombent, il te faut, par des digues sans cesse releves, endiguer ses ondes, pour prserver de l'inondation le pr qu'il dsaltre, etc., etc. Et moi, l'homme qui se parait nagure Rome de toges fines et lgres, et dont les cheveux luisants embaumaient d'essences; l'homme clbre, tu le sais, pour avoir t prfr tous par l'avide courtisane Glycre; l'homme qui s'humectait du matin au soir du cristal liquide du vin de Falerne, il ne se dlecte maintenant que d'un court repos, d'un sommeil sans couche dans l'herbe auprs du ruisseau. Je ne rougis pas d'avoir t jeune, mais je rougirais de l'tre toujours. Rien subir ici que le sourire de mes voisins, quand ils me voient remuer des mottes de terre ou pierrer mon champ. Tu prfrerais vivre avec mes serviteurs de la ville? Mon porteur de litire la ville t'envie le soin de mes vergers et de mes troupeaux et la bche de mon potager. C'est ainsi que le boeuf paresseux et lourd demande la selle et la bride d'un coursier, et que le cheval de main soupire aprs la charrue. Que chacun fasse son mtier! c'est mon avis. XX Il revient sans cesse, dans des vers aussi souples que gracieux, aux images rurales qui possdent sa pense. Souvenez-vous de Voltaire saluant le lac Lman du haut de la terrasse de Ferney: vous retrouverez dans ce salut potique la belle description d'Horace _Quinctius_. Vous me demandez quelques dtails sur ma mtairie, aimable Quinctius. A-t-elle des champs assez pour nourrir son matre? des oliviers aux baies fcondes pour l'enrichir? A-t-elle des vergers, des prairies, des vignes suspendues l'ormeau? Je vais vous dcrire au long l'assiette et la nature de mon bien. Imaginez une chane de collines que spare une ombreuse valle. Le soleil en naissant regarde d'abord le versant de la droite; gauche l'astre fugitif abaisse son char derrire leurs pentes vaporeuses. La temprature est admirable. Que diriez-vous en voyant sur la ronce innocente rougir la prune et la cornouille? Partout le chne et l'yeuse prodiguent leurs fruits au troupeau, leur ombre l'heureux possesseur. On croirait tre aux portes de la ville de Tarente. La source qui l'arrose a la gloire de donner son nom un ruisseau dont l'Hbre aux champs de la Thrace envierait la fracheur et la puret! Son onde est bonne aux cerveaux fatigus, bonne aux estomacs dbiles. Voil les douces retraites, disons mieux, les demeures enchantes qui prservent votre ami des influences de l'automne. Voil comment il ajuste son propre portrait dans ce cadre rustique de sa vie l'ge o la sagesse l'y confine. Ces vers sont adresss, par badinage, son recueil de vers lyriques: Quand un tide soleil d't vous fera lire loisir, devant un cercle nombreux d'auditeurs, vous direz, mon livre! que moi, simple affranchi sans fortune, j'ai os dployer hors de mon petit nid des ailes plus vastes: cet aveu, en retranchant ma noblesse, ajoutera mon mrite. Vous ajouterez que j'ai eu le bonheur d'tre aim, tant dans les camps que dans la ville, de ce que Rome a de plus lev et de plus aimable. Vous direz de plus, si on vous interroge, que j'tais un homme de petite taille, chauve avant l'ge, trs-amoureux des rayons du soleil, prompt m'irriter, plus prompt m'adoucir; et si quelqu'un veut savoir mon ge, vous direz que je comptais quatre fois dix ans, surchargs de quatre ans, l'anne o Lollius eut pour collgue au consulat Lpide. Le soleil n'est pas encore lev, ajoute-t-il dans l'ptre Auguste, que je suis debout, demandant mes tablettes, mes roseaux pour crire, et mes portefeuilles! Aprs la bataille de Philippes, qui me dpouilla tout honteux de mes ailes d'esprance, de mes dieux lares et de mes patrimoines paternels, la pauvret imprieuse et entreprenante me fit tenter d'crire des vers; mais, maintenant que je possde tout ce que je puis dsirer, si je continuais versifier encore, y aurait-il assez d'ellbore pour gurir ma folie, si au lieu de dormir je persvrais aligner des strophes? Les annes, en s'en allant, nous emportent toutes quelque chose de nous-mme. Elles m'ont, dis-je, ravi les joies, les amours, les festins, les plaisirs du jeu, et maintenant elles se prparent m'enlever mme la posie. Qu'y faire? XXI Cette ptre d'Horace est un pome propos de tout, mille fois suprieur aux ptres de Boileau Louis XIV ou aux ptres de Voltaire Frdric. Elle rappellerait plutt un chant de _Childe-Harold_ de lord Byron, glanant sur la surface de tout ce qui se prsente son imagination, mais ne glanant que des roses et du rire l o Byron glane des cyprs et des larmes. Le bon sens exquis jouant avec la sagesse est le caractre de cette ptre, la plus belle de toutes les posies qui portent ce nom. C'est ce dcousu de la conversation en vers qui est le caractre et la grce de ce genre de composition. Entre une ptre d'Horace et une lettre de madame de Svign il n'y a de diffrence que de la prose aux vers. XXII Auguste, arriv au suprme repos d'un pouvoir incontest sur l'univers, se dlectait de ces vers d'Horace. Ils taient dsormais pour lui des brevets d'immortalit; il avait l'esprit de pressentir celle du fils de l'affranchi, gale celle du neveu de Csar. Auguste, accabl d'affaires, vieillissant, condamn par la dlicatesse de sa sant une sobrit pythagoricienne, ne faisait qu'un lger repas au milieu du jour; aprs ce frugal repas il s'tendait sur un lit de repos, en silence, les deux mains sur ses yeux, et se dlassait entendre tantt les vers, tantt les conversations de Mcne et d'Horace. Souvent mme il donnait son pote favori le sujet des odes, des satires, des ptres qu'Horace lui rapportait aprs les avoir composes loisir. Les soupers de Frdric avec Voltaire et ses amis _Sans-Souci_, ce Tibur soldatesque de la Prusse, donnaient une ide assez exacte des soupers d'Auguste, o Mcne, Pollion, Virgile et Tibulle soupaient avec le matre du monde. Le seul vrai matre, l, c'tait la libert amicale des convives. C'est une de ces runions que nous devons cette magnifique divagation d'Horace. Il descendit des tons infiniment plus familiers dans une autre ptre intitule le _Voyage Brindes_, crite peu prs dans le mme temps, et que les diteurs ont insre tort parmi les satires. C'est un _Tniers_ dans une galerie de paysagistes classiques. Horace a voulu prouver dans ce badinage qu'il savait jouer avec le pinceau comme avec la lyre. Ce voyage en vers familiers est surtout intressant par la ressemblance, encore aujourd'hui parfaite, entre les moeurs des hommes du peuple des bourgades d'Italie et les moeurs de ce mme peuple de nos jours. C'est une page d'histoire des scnes populaires qui vous transporte _Albano_, _Terracine_, _Fondi_, dans les Abruzzes, et jusque dans les tavernes de la Calabre, en excellente compagnie de la cour d'Auguste. Cette socit, runie pour un voyage de plaisir, se composait d'Horace, de Mcne, d'Hliodore, littrateur grec de la plus haute renomme Rome, et de quelques hommes de got de la maison de Mcne. Lisons: chaque vers est une pierre _milliaire_ de la voie Appienne qui mne de Rome en Apulie. C'est la gographie badine d'un pote; il est croire que Mcne et ses amis avaient charg Horace de rdiger en plaisanterie leur itinraire pour perptuer les accidents et les charmes du voyage; de plus, ce voyage avait un charme tout particulier pour Horace, puisqu'il le conduisait aux lieux, toujours chers, o il avait pass son enfance, sous la tutelle d'un pre chri. Il ne faut pas chercher de la posie; c'est crit au crayon sur le genou, en notes o le vers s'amuse ressembler la prose. XXIII Sortis de Rome, la grande _Aricia_ nous offre une halte mesquine (aujourd'hui c'est encore l'Aricia, fameuse par ses chnes gigantesques, au pied desquels on trouve toujours assis un peintre, un amant ou un pote); de l nous arrivons au march d'Appius (sorte de march de Poissy de Rome). coutez comment une htellerie romaine est dcrite dans ce tumultueux rendez-vous des bouviers et des marins fournisseurs de Rome: Fourmilire de marins et de cabaretiers fripons, l'eau y est insalubre; je prfrai faire jener mon estomac dbile, et j'assistai, sans y prendre part, au repas de mes compagnons de route. Dj la nuit tombante commenait dployer l'ombre sur les campagnes et semer les campagnes du firmament de ses toiles. Rixe entre nos jeunes esclaves avec les matelots, et des matelots contre nos jeunes serviteurs:--Aborde ici.--Tu entasses trois cents personnes dans la barque; hol! c'est assez!--Pendant que l'on recueille le prix du passage et que l'on attelle les mules, une longue heure s'coule; les cousins bourdonnants et les grenouilles marcageuses cartent le sommeil; les mariniers et les passagers, ivres de mauvais vin, chantent l'envi leur matresse absente, jusqu'au moment o le voyageur fatigu et le batelier paresseux attache une borne le cou de la mule, la laisse patre, et ronfle tendu sur le dos. Les voyageurs, couchs dans la barque sur le canal des marais Pontins, croient avancer et sont immobiles; l'un d'eux se rveille l'aube du jour et saute terre, s'arme d'une baguette de saule, et en caresse les paules des bateliers et de la mule assoupis. la quatrime heure on dbarque un moment prs de la fontaine _Ferrione_, pour se laver le visage et les mains dans son onde pure. Bientt on arrive _Anxur_ (aujourd'hui Terracine), assise sur ses rochers blouissants. (Ils sont jaunis et dors aujourd'hui par tant de soleils de plus.) L on est rejoint par Coccius, charg d'une importante mission par Auguste, puis par un autre ami de Mcne, Fontius Capito, homme accompli _ad unguem_, dit le pote. On arrive _Fondi_ (encore aujourd'hui sale bourgade dans le plus riant paysage d'orangers de la cte); on quitte Fondi en riant de l'importance et du costume officiel de ses magistrats municipaux. On s'arrte Mamurra (Formies) pour loger chez Coccius et pour souper chez Murna. Coccius et Murna, leurs compagnons de voyage, possdaient des maisons de campagne dans ce beau site de la Campanie; ils durent entrevoir _Formies_, chez Varron, cette belle _Terentia_, sa soeur, qui devint plus tard la femme de Mcne. Varron, frre de Trentia, subit la mort quelques annes aprs, pour avoir conspir contre Auguste. Plotius, Varus, Virgile, hommes de la mme socit, les rejoignent encore au del des marais de Minturnes. Un mot d'Horace trahit sa tendresse pour son mule, le doux Virgile. Le monde, dit-il, n'eut jamais d'me plus candide. Capoue ils retrouvent leurs mules, qui portaient les bagages; l ils quittent la route de Naples pour s'engouffrer dans les gorges de l'Apulie. La premire halte, avant Bnvent, est gaye par un dialogue, digne d'Aristophane le Cynique, entre deux des convives qui s'accablent d'ironies. L'un reproche l'autre sa laideur, l'autre sa beaut; le premier avait t esclave, le second, favori suspect d'Octave. Dans les hautes montagnes d'Apulie on couche dans une mtairie: Horace se plaint de la fume du bois vert d'olivier, qui blesse ses yeux dbiles. Une jeune Apulienne, d'une beaut grecque, y charme ses songes. On ne reconnat pas ici son bon got attique dans la lubricit des images: le got pur est dans l'me pure. Ni Horace dans un petit nombre de vers de ses innombrables vers, ni J.-J. Rousseau dans ses _Confessions_ dgotantes dates de Lyon, ne savent se prserver du cynisme, cette ftidit de l'me qui infecte jusqu' l'imagination. Ce vice de l'expression, frquent dans J.-J. Rousseau, rare dans Horace, devrait-il tre respect dans leurs ditions? Laisse-t-on des immondices sur la voie publique? La salubrit morale doit-elle tre plus tolrante que la salubrit municipale? Enfin, dit-il, j'arrive Brindes, terme de mon voyage et de mes vers. L'itinraire est gai comme un souper d'amis au bord de la mer, exact comme une carte de gographie. Un jeune littrateur, M. Desjardins, a trouv encore aujourd'hui son chemin de Rome l'Adriatique, le voyage d'Horace la main. Les amis se sparent Brindes; Horace alla seul, ou peut-tre avec Virgile, visiter sa chre fontaine de Blandusie et les ruines de la maison de son pre _Venusia_. L il se souvint de son heureuse enfance, et il versa des larmes de tendresse sur tous ces souvenirs vivants, qu'il voulait revoir une dernire fois. C'tait, malgr tout son esprit, ce que nous appelons un homme de bon coeur. XXIV Tel est l'homme, telle est la vie, telles sont les oeuvres de ce philosophe du bonheur et de ce pote du loisir. Maintenant qu'en pensons-nous? Le voici: Est-ce un de ces potes confident du coeur, consolateur de l'me, conseiller des mauvais jours, que les hommes de tous les ges peuvent emporter avec eux dans l'exil, dans l'amour, dans le recueillement de la solitude, dans la douleur des ternelles sparations, dans l'intimit religieuse de leur conversation voix basse avec le ciel, pour oublier la patrie, pour nourrir les chastes tendresses, pour s'envelopper du mystre des penses infinies, pour donner des larmes sympathiques leurs yeux, pour prter des prires leurs invocations secrtes, pour verser en eux dans des vers sacrs la foi et l'esprance des runions ternelles? Non; ces accents suprieurs, qui sont l'immortelle posie de Pindare, d'Homre, de Virgile, de Ptrarque, de Racine, de David, et de quelques lyriques spiritualistes de nos jours, que je nommerai peu parce qu'ils vivent et chantent encore au milieu de nous, ces sublimits de la posie divine ou humaine ne sont pas la porte de la main badine et picurienne d'Horace. Ne cherchez pas l une larme sur ses cordes: c'est le pote du sourire, c'est l'ami des heureux. Mais si vous tes seulement un homme de bon sens et de got exquis, un amateur des dlicatesses de l'esprit et des grces de la posie; si vous ne sentez plus dans votre coeur ou si votre nature tempre n'a jamais senti les brlures sacres ni les stigmates toujours saignants des fortes passions: amour, dvouement, religion, soif de l'infini; si une flicit facile et constante vous a servi souhait dans les diffrents ges de votre vie; si vous avez pass l'ge des temptes, l'quinoxe de cette vie; si vous tes dtromp des hommes et de leurs vains efforts pour se retourner sur leur lit de chimres; si vous avez vu dix rvolutions et cent batailles soulever pendant soixante ans la poussire des places publiques et des champs de mort sans rien changer dans le sort des peuples que le nom de leur servitude et de leurs dceptions; si vous avez vu les prtendus sages de la veille dclars fous le lendemain, et les philosophies et les systmes qui avaient fanatis les pres devenir la drision de leurs fils; si la pense humaine, toujours active et toujours trompe, vous a attrist d'abord par ce perptuel enfantement du nant; si, aprs avoir pleur sur ce tonneau retentissant des Danades qu'on appelle Vrit, vous avez fini par en rire; si, sans chercher plus longtemps cette impntrable moquerie du destin qui pousse le genre humain ttons de la vie la mort, vous avez pris le parti de douter de tout, de laisser son secret la Providence, qui, dcidment, ne veut le dire aucun mortel, aucun peuple et aucun sicle; si vous vous laissez glisser ainsi sur la pente, comme l'eau de l'_Anio_ qui glisse en gazouillant sous le verger d'Horace; si vous n'avez ni femme ni enfant qui doublent et qui perptuent pour vous les soucis de la vie; si votre coeur, un peu rtrci par cet gosme qui se replie uniquement sur lui-mme, a besoin d'amusement plus que de sentiment; si vous possdez cet _Hoc erat in votis_, ce voeu d'Horace, un joli domaine aux champs pour l't, une maison chaude l'hiver, tapisse de bons vieux livres (_nunc veterum libri_); si votre fortune est suffisante pour votre bien-tre born; si vous avez pour amis quelques amis puissants, amis eux-mmes des matres du monde, avec lesquels vous soupez gaiement en regardant combattre Pompe et mourir Cicron pour cette vertu que Brutus appelle _un vain nom_ en mourant lui-mme; enfin, si vous n'avez pas grand souci des dieux, et si les toiles vous semblent trop haut pour lever vos courtes mains vers les choses clestes; oh! alors, Horace est le pote qui vous a t prpar de toute ternit pour ami; c'est le pote de la bonne humeur, c'est l'ami des heureux, c'est le philosophe des insouciants, c'est le plus charmant causeur de cette socit immortelle qui commence Anacron, qui passe par l'Arioste en Italie, par Pope en Angleterre, par Boileau, par Saint-vremond, par Voltaire, par Branger en France, et qui, suprieure en posie et en dlicatesse exquise tous ces gnies de l'agrment, vous laissera peu de choses dans le coeur, mais des paroles sans nombre de sagesse lgre et de volupt intellectuelle dans la mmoire. Attendez la saison d'hiver o un livre est une socit toujours bienvenue au coin du feu; attendez surtout la saison d't, o un compagnon est agrable pour rpercuter en vous les douces sensations du soleil, de l'ombre des bois, des eaux, de la montagne, de la mer; achetez cette dlicieuse miniature d'Horace illustre par les Didot; asseyez-vous la lisire de vos bois au bord du ruisseau, sous les saules o les oiseaux gazouillent l'envi de l'onde, et lisez, et prenez les heures comme elles viennent, et dites, comme Horace: _Carpe diem_, _saisissez le jour_, tout est pour le mieux, pourvu qu'on ait les pieds au soleil et la tte l'ombre! Ce pote est votre homme; ce n'est pas le mien. LAMARTINE. FIN DU TOME HUITIME. End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 8), by Alphonse de Lamartine License: Share Alike