Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) [Note au lecteur de ce fichier numrique: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.] COURS FAMILIER DE LITTRATURE UN ENTRETIEN PAR MOIS PAR M. A. DE LAMARTINE TOME VINGT-DEUXIME. PARIS ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43. 1866 L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction l'tranger. COURS FAMILIER DE LITTRATURE REVUE MENSUELLE. XXII Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43. CXXVIIe ENTRETIEN FIOR D'ALIZA (Suite. Voir la livraison prcdente.) CXLIII Je ne sais pas combien de temps, monsieur, je restai ainsi vanouie de douleur sur les marches de la petite chapelle, au milieu du pont, devant la niche grille de la Madone. Quand je revins moi, je me trouvai toujours couche dans la poussire du chemin, sur le bord du pont; mais une jolie contadine, en habit de fte, penchait son gracieux visage sur le mien, me donnait de l'air au front avec son ventail de papier vert tout paillet d'or, et me faisait respirer, dfaut d'eau de senteur, son gros bouquet de fleurs de limons qu'elle tenait la main comme une fiance de la campagne; elle tait tellement belle de visage, de robe, de dentelles et de rubans, monsieur, qu'en rouvrant les yeux je crus que c'tait un miracle, que la Madone vivante tait descendue de sa niche ou de son paradis pour m'assister, et je fis un signe de croix, comme devant le Saint-Sacrement, quand le prtre l'lve la messe et le fait adorer aux chrtiens de la montagne au milieu d'un nuage d'encens, la lueur du soleil du matin, qui reluit sur le calice. CXLIV Mais je vis bien vite que je m'tais trompe, quand un beau jeune paysan de Saltochio, son fianc ou son frre, dtacha de son paule une petite gourde de coco suspendue sa veste par une petite chane d'argent, dboucha la gourde, et, l'appliquant mes lvres, en fit couler doucement quelques gouttes dans ma bouche, pour me relever le coeur et me rendre la parole. J'ouvris alors tout fait les yeux, et qu'est-ce que je vis, monsieur? Je vis sur le milieu du pont, devant moi, un magnifique chariot de riches paysans, de la plaine du _Cerchio_, autour de Lucques, tout charg de beau monde, en habits de noces, et recouvert contre le soleil d'un magnifique dais de toile bleue parseme de petits bouquets de fleurs d'oeillets, de pavots et de marguerites des bls, avec de belles tiges d'pis barbus jaunes comme l'or, et des grappes de raisins mrs, avec leurs pampres, et bleus comme la veille des vendanges. Les roues massives, les ridelles ou balustrades du chariot taient tout encercles de festons de branches en fleurs; sur le plancher du chariot, grand comme la chambre o nous sommes, il y avait des chaises, des bancs, des matelas, des oreillers, des coussins, sur lesquels taient assis ou couchs, comme des rois, d'abord les pres et les mres des fiancs, les frres et les soeurs des deux familles, puis les petits enfants sur les genoux des jeunes mres, puis les vieilles femmes aux cheveux d'argent qui branlaient la tte en souriant aux petits garons et aux petites filles; tout ce monde se penchait avec un air de curiosit et de bont vers moi pour voir si l'ventail de la belle fiance et les gouttes de _rosolio_ de son _sposo_ me rendraient l'haleine dans la bouche et la couleur aux joues. Deux grands boeufs blancs, aussi luisants que le marbre des statues qui brillent sur le quai de Pise, taient attels au timon du char: un petit bouvier de quinze ans, avec son aiguillon de roseau la main, se tenait debout, arrt devant les gros boeufs; il leur chassait les mouches du flanc avec une branche feuillue de saule; leurs cornes luisantes, leur joug poli, de bois d'rable, taient enlacs de sarments de vigne encore verte dont les pampres et les feuilles balayaient la poussire de la route jusque sur leurs sabots vernis de cire jaune par le jeune bouvier; ils regardaient droite et gauche, d'un oeil doux et oblique, comme pour demander pourquoi on les avait arrts, et ils poussaient de temps en temps des mugissements profonds, mais joyeux, comme des zampognes vivantes qui auraient jou d'elles-mmes un air de fte. CXLV Voil ce que je vis devant moi, monsieur, en rouvrant les yeux la lumire. Les deux fiancs m'avaient adosse sur mon sant contre le parapet du pont, l'ombre, et ils me regardaient doucement avec de belle eau dans les yeux; on voyait qu'ils attendaient, pour questionner, que je leur parlasse moi-mme la premire; mais je n'osais pas seulement lever un regard sur tout ce beau monde pour lui dire le remercment que je me sentais dans le coeur. --C'est la faim, disait le fianc, et il m'offrait un morceau de gteau bnit que le prtre du village voisin venait de leur distribuer la messe des noces; mais je n'avais pas faim, et je dtournais la tte en repoussant sa politesse. --C'est la soif, disait le petit bouvier, en m'apportant une gorge d'eau du Cerchio dans une feuille de muguet. --C'est le soleil, disait la belle _sposa_, en continuant remuer plus vite, pour faire plus de vent, son large ventail de noces sur mes cheveux baigns de sueur. Hlas! je n'osais pas leur dire: Ce n'est ni la faim de la bouche, ni la soif des lvres, ni la chaleur du front, c'est le chagrin. Que leur aurait fait mon chagrin jet tout au travers de leur joie, comme une ortie dans une guirlande de roses? --N'est-ce pas que c'est la chaleur et la poussire du jour qui t'ont surpris sur le chemin, pauvre bel enfant, me dit enfin la fiance, et qu' prsent que l'ombre du mur et le vent de l'ventail t'ont rafrachi, tu ne te sens plus de mal? On le voit bien aux fraches couleurs qui te refleurissent sur la joue. --Oui, _sposa_, rpondis-je d'une voix timide; c'tait la chaleur, et le long chemin, et la poussire, et la fatigue de jouer tant d'airs midi devant les niches des Madones, sur la route de Lucques. --Je vous le disais bien, reprit-elle, en se retournant avec un air de contentement vers son fianc et vers ses vieux et jeunes parents qui regardaient tout mus du haut du char. --L'enfant est fatigu, dit tout le monde; il faut lui faire place l'ombre de la toile sur le plancher du chariot. Il est bien mince et les boeufs sont bien forts et bien nourris; il n'y a pas de risque que son poids les fatigue; puisqu'il va Lucques et que nous y allons aussi, que nous en cotera-t-il de le dposer sous la vote du rempart? --Monte, mon enfant, dit la fiance, c'est une bndiction du bon Dieu que de trouver une occasion de charit la porte de la ville, un jour de noce et de joie, comme est ce beau jour pour nous. --Monte, mon garon, dit le fianc en me soulevant dans ses bras forts et en me tendant son pre, qui m'attira du haut du timon et qui me fit passer par-dessus les ridelles. --Monte, jeune _pifferaro_, dirent-ils tous en me faisant place, il ne nous manquait qu'un mntrier, dont nous n'avons point au village, pour jouer de la zampogne sur le devant du char de noces en rentrant en ville et en nous promenant dans les rues aux yeux ravis de la foule, tu nous en serviras quand tu seras rafrachi; et puis, la nuit tombe, tu feras danser la noce chez la mre de la marie, si tu sais aussi des airs de _tarentelle_, comme tu sais si bien des airs d'glise. Car ils m'avaient entendue, en s'approchant aux pas lents des boeufs, pendant que je jouais les dernires notes de ma litanie de douleur et d'amour, toute seule devant la niche du pont. CXLVI ces mots, tous me firent place, en tte du char, prs du timon, et jetrent sur mes genoux, les uns du gteau de mas parsem d'anis et des grappes de raisin, les autres des poires et des oranges. Je fis semblant de manger par reconnaissance et par gard, mais les morceaux s'arrtaient entre mes dents, et le vin des grappes, en me rafrachissant les lvres, ne me rjouissait pas le coeur; cependant, je faisais comme celui qui a faim et contentement pour ne pas contrister la noce. CXLVII Pendant que le char avanait au pas lent des grands boeufs des Maremmes et que les deux fiancs, assis l'un prs de l'autre, sous le dais de toile, causaient voix basse, les mains dans les mains, le petit bouvier assis tout prs de moi, sur la cheville ouvrire du timon, derrire ses boeufs, regardait avec un naf bahissement ma zampogne et me demandait qui est-ce qui m'avait appris si jeune faire jouer des airs si mlodieux ce morceau de bois attach cette peau de bte. Je me gardai bien de lui dire que c'tait un jeune cousin nomm Hyeronimo, l tout prs dans la montagne de Lucques; je ne voulais pas mentir, mais je lui laissai entendre que j'tais un de ces _pifferari_ du pays des Abruzzes, o les enfants viennent au monde tout instruits et tout musiciens, comme les petits des rossignols sortent du nid tout faonns chanter dans les nuits et tout pleins de notes qu'on ne leur a jamais enseignes par alphabet ou par solfge. Il s'merveillait de ce que sept trous dans un roseau, ouverts ou ferms au caprice des doigts, faisaient tant de plaisir l'oreille, disaient tant de choses au coeur, et il oubliait presque d'en toucher ses boeufs, qui marchaient d'eux-mmes. Puis il mettait une gloriole d'enfant me raconter son tour ceci et cela sur cette belle noce qu'il conduisait la ville, et sur les personnages qui remplissaient derrire nous le chariot couvert de toile et de feuilles. CXLVIII --Celle-ci, me disait-il, celle qui vous a vu la premire vanoui sur le bord du chemin, c'est la fille du riche mtayer _Placidio_ de _Buon Visi_, qui a une table pleine de dix boeufs comme ceux-ci, de grands champs bords de peupliers, unis entre eux par des guirlandes de pampres qu'on vendange avec des chelles, et parsems et l de nombreux mriers tte ronde, dont les filles cueillent les feuilles dans des _canestres_ (sorte de paniers pour contenir l't la nourriture des vers soie). Nous sommes sept enfants dans la mtairie: moi je suis le frre du nouveau mari, le plus jeune des garons; celui-ci est notre pre, celle-l est notre mre, ces petites filles sont mes soeurs, ces deux femmes endormies sur le derrire du char sont les deux grand'mres, qui ont vu bien des noces, et bien des baptmes, et bien des enterrements dans la famille depuis leurs propres noces elles-mmes. Ces autres hommes, jeunes et vieux, et ces femmes qui tiennent des fiasques la main ou qui jouent au jeu de la _morra_ sur le matelas, sont les parents et les parentes du village de _Buon Visi_: les oncles, les tantes, les cousins, les cousines de nous autres; ils viennent avec nous pour nous faire cortge ou pour se rjouir, tout le jour et toute la nuit, avec nous passer le jour de la noce Lucques chez le _bargello_ (le gelier, officier de police dans les anciennes villes d'Italie); car, voyez-vous, cette belle fiance, la _sposa_ de mon frre, ce n'est ni plus ni moins que la fille unique du _bargello_ de Lucques. Nos familles sont allies depuis longues annes, ce que dit notre aeule, et c'est elle qui a mnag ce mariage depuis longtemps, parce qu'elle tait la marraine de la fiance, parce que la fille sera riche pour notre condition, et que les deux maris s'aiment, dit-elle, depuis le jour o la fille du _bargello_, petite alors, tait venue pour la premire fois chez sa marraine assister, avec nous autres, la vendange des vignes et fouler, en chantant, les grappes dans les granges avec ses beaux pieds, tout rougis de l'cume du vin. --Ah! nous allons bien en vider des fiasques, ce soir, allez, la table du _bargello_! ajouta-t-il; c'est drle pourtant qu'on se marie, qu'on festine, qu'on chante et qu'on danse dans la maison d'un _bargello_, si prs d'une prison o l'on gmit et o l'on pleure, car la maison du _bargello_, a n'est ni plus ni moins qu'une dpendance de la prison du duch, Lucques, et de l'une l'autre on va par un souterrain vot et par un large prau, entour de cachots grills, o l'on n'entend que le bruit des anneaux de fer qui enchanent les prisonniers leur grille, comme mes boeufs leur mangeoire quand je les ferme l'table. CXLIX Ces rcits du jeune bouvier, qui m'avaient laisse d'abord distraite et froide, me firent tout coup tressaillir, rougir et plir quand il tait venu parler de gele, de gelier, de cachots et de prisonniers; car l'ide me vint tout coup que la maison o allait se rjouir cette noce de village tait peut-tre prcisment celle o l'on aurait jet sur la paille le pauvre Hyeronimo, et que la Providence me fournirait peut-tre par cet vanouissement de douleur sur la route et par cette fortuite rencontre, une occasion de savoir de ses nouvelles, et, qui sait, peut-tre de parvenir jusqu' lui. --Dieu! me dis-je tout bas en moi-mme, la Madone du pont de _Cerchio_ m'aurait-elle exauce pour si peu? Et je pressai, sans qu'on s'en apert, ma zampogne sur mon coeur, car c'est elle qui avait si bien jou l'air dont la vierge tait tout l'heure attendrie. CL Je ne fis semblant de rien et je continuai interroger, sans affectation, l'enfant jaseur, pour tirer par hasard quelque indice ou quelque esprance de ce qui s'chappait de ses lvres. Pendant ce temps les grands boeufs marchaient toujours, et les murs gris des remparts de Lucques, couronns d'une noire range de gros tilleuls, commenaient apparatre travers la poudre de la route, au fond de l'horizon. --Ton frre, le fianc, dis-je au petit, est donc laboureur, et il aidait son pre dans les travaux de la campagne? --Oh! non, dit-il, nous tions assez de monde la maison sans lui pour soigner les animaux et pour servir de valets de ferme au pre; mon frre an tait entr depuis deux ans, comme porte-clefs de la prison, dans la maison du _bargello_; notre aeule l'avait ainsi voulu, pour que sa filleule, la fille du _bargello_, et son petit-fils, mon frre, eussent l'occasion de se voir tous les jours et de s'aimer; car elle avait toujours eu ce mariage dans l'esprit, voyez-vous, et les grand'mres, qui n'ont plus rien faire dans la maison, a voit de loin et a voit mieux que les autres. L'oeil des maisons, c'est la vieillesse, ce qu'on dit; les jeunes n'en sont que les pieds et les mains. CLI --Mais, aprs la noce, ton frre et ta belle-soeur vont-ils toujours rester dans cette prison chez le pre et la mre de la _sposa_? --Oh! non, rpondit l'enfant; ils vont revenir la maison, et notre pre, qui commence se fatiguer de la charrue, va remettre mon frre, prsent mari, le btail et la culture; il se rserve seulement les vers soie, parce que ces petites btes donnent plus de revenu et moins de peine. Elles filent d'elles-mmes, pourvu que les jeunes filles et les vieilles femmes leur apportent, quatre fois par jour, les feuilles de mrier dans leur tablier, et qu'on leur change souvent la nappe verte sur la table, comme des ouvriers dlicats qui prfrent la propret la nourriture. --Et qui est-ce qui remplacera ton frre, le porte-clefs de la prison, auprs des prisonniers, chez le _bargello_? --Ah! dame, je n'en sais rien, dit l'enfant. Je voudrais bien que ce ft moi, car on dit que c'est une bien belle place, qu'on y gagne bien des petits bnfices honntement, et qu'on est mme d'y rendre bien des services aux femmes, aux mres, aux filles de ces pauvres prisonniers. CLII Un clair me traversa la pense, et mon coeur battit sous ma veste comme un oiseau qui veut s'envoler. Misricorde! me dis-je en moi-mme, si la femme du _bargello_ et son mari, qui sont l, derrire moi, dans le char, et qui n'ont peut-tre pas encore trouv de garon pour remplacer leur gendre, venaient jeter les yeux sur moi et m'accepter pour porte-clefs la place de leur gendre? J'aimerais mieux cette place que celle du duc de Lucques dans son palais de marbre et d'or. Mais c'tait une pense folle, et je la chassai comme une tentation du dmon; cependant, malgr moi, je cherchai plaire la fiance, sa mre et son pre, qui avaient t charitables pour moi, en leur tmoignant plus de respect qu'aux autres et en tirant de ma zampogne et de mes doigts, quand on me prierait de jouer, des airs qu'ils aimeraient le mieux entendre. CLIII On ne tarda pas de m'en prier, monsieur, nous touchions enfin aux portes de la ville. C'est l'habitude du pays de Lucques, quand la noce des paysans est riche et la famille respecte, qu'un musicien, soit fifre, soit violon, soit hautbois, soit musette, soit mme tambour de basque, se tienne debout sur le devant du char boeufs et qu'il joue des aubades, ou des marches, ou des tarentelles joyeuses en l'honneur des maris et des assistants. --Notre bon ange nous a bien servis ce matin, dit la bonne femme du _bargello_, de nous avoir fait rencontrer par hasard sur le pont un joli petit musicien des Abruzzes, tel que nous n'aurions pas pu, pour cinquante carlins, en trouver un aussi habile et aussi complaisant dans toute la grande ville de Lucques, except dans la musique de monseigneur le duc. --Allons, enfant, dit tout le monde en approuvant la bonne mre d'un signe de tte, fais honneur la marie et sa famille; enfle la zampogne, et qu'on se souvienne Lucques de l'entre de noce de la fille du _bargello_ et de Placidio! CLIV J'obis et j'enflai la zampogne, en cherchant sous mes doigts, tout tremblants, les airs de marche au retour des plerinages d't dans les Maremmes, les chants de dpart pour les moissonneurs qui vont en Corse par les barques de Livourne, les hymnes pour les processions et les _Te Deum_ San Stefano, les barcarolles de Venise ou les tarentelles de l'le d'Ischia au clair de la lune, que j'avais si souvent joues sous les chtaigniers, les dimanches soir, avec Hyeronimo, et qui me paraissaient de nature rjouir la noce et faire arrter les passants; mais je n'en avais gure besoin. La famille du _bargello_ tait trs-aime dans le peuple des boutiques et des places de Lucques, parce que, malgr ses fonctions, le _bargello_, charg des prisons, tait doux et quitable, et qu'il avait dans ses fonctions mme de police mille occasions d'tre agrable celui-ci ou celui-l. Qui est-ce qui n'a pas affaire, une fois ou l'autre dans sa vie, avec la justice ou la police d'un pays? Il faut avoir des amis partout, dit le peuple, mme en prison; n'est-ce pas vrai, monsieur? Je l'ai bien vu moi-mme plus tard, dans les galres de Livourne. Celui qui tient le bout de la chane peut la rendre son gr lourde ou lgre. Le _bargello_ et sa femme avaient un vilain mtier, mais c'taient de bonnes gens. CLV La foule de leurs amis se pressait la porte de la ville; on sortait de toutes les maisons et de toutes les boutiques pour leur faire fte; les fentres taient garnies de jeunes filles et de jeunes garons qui jetaient des oeillets rouges sur les pas des boeufs, sur le mntrier et sur le char; nous en tions tout couverts; on battait des mains et on criait: Bravo! _pifferaro_. chaque air nouveau qui sortait, avec des variations improvises, sous mes doigts, cela m'excitait, monsieur, et je crois bien qu'aprs l'air au pied de la Madone, je n'ai jamais jou si juste et si fort de ma vie. Ah! c'est que, voyez-vous, il y a un dieu pour les musiciens, monsieur! Ce dieu, c'est la foule; quand elle est contente, ils sont inspirs; j'tais au-dessus de moi-mme, ivre, folle, quoi! Chacun me tendait une fiasque de vin ou un verre de _rosolio_; on m'attachait une girofle ma zampogne ou un ruban ma veste pour me tmoigner le contentement. Quand nous arrivmes la sombre porte clous de fer du _bargello_, tout ct de l'norme porte de la prison, et que les boeufs s'arrtrent, je ressemblais une Madone de Lorette: on ne voyait plus mes habits travers les rubans, les couronnes et les bouquets. CLXVI On me fit entrer avec toutes sortes de biensances, comme si j'avais t de la famille et de la noce. La femme du _bargello_, son mari, la fiance et le _sposo_ me dirent poliment de rester, de boire et de manger leur table, ct du petit bouvier leur frre, et de jouer, aprs le dner de noces, tous les airs de danse qui me reviendraient en mmoire, pour faire passer gaiement la nuit aux convives, monsieur. Ce n'tait pas facile, car, pendant que ma zampogne jouait la fte, mon coeur battait la mort et l'enterrement. Hlas! n'est-ce pas le mtier des artistes? Leur art chante et leur coeur saigne. Voyez-moi, monsieur; n'en tais-je pas un exemple? CLVII Une partie de la nuit se passa pourtant ainsi, moiti table, moiti en danse; les maris semblaient s'impatienter cependant de la table et de la musique pour regagner le village o ils allaient maintenant rsider avec les nouveaux parents; la femme du _bargello_ cherchait vainement prolonger la veille, pour retenir un peu plus de temps sa fille; elle souriait de la bouche et pleurait des yeux sur sa maison bientt vide. Le petit bouvier rattela ses boeufs au timon fleuri; on s'embrassa sur les marches de la prison, et le cortge s'en alla sans moi, plus triste qu'il n'tait venu, par les sombres rues de Lucques. CLVIII --Et toi, mon garon, me dirent le bargello et sa femme, o vas-tu coucher dans cette grande ville, par la pluie et le temps qu'il fait? (Car il tait survenu un gros orage d'automne pendant la soire des noces.) --Je ne sais pas, rpondis-je, sans souci apparent, mais en ralit bien inquite de ce que ces braves gens allaient me dire. Je ne sais pas, et je n'en suis gure en peine; il y a bien des arcades vides devant les maisons et des porches couverts devant les glises de Lucques, une dalle pour s'tendre; un manteau de bte pour se couvrir et une zampogne pour oreiller, n'est-ce pas le lit et les meubles des pauvres enfants de la montagne comme je suis? Merci de m'avoir log et nourri tout un jour si honntement, comme vous avez fait; le bon Dieu prendra bien soin de la nuit. Je disais cela des lvres, mais mon ide tait bien autre chose; je priais mon bon ange tout bas d'inspirer une meilleure pense au _bargello_ et sa femme. CLIX Ils se parlaient demi-voix tous deux, pendant que je dmontais ma zampogne et que je pliais mon manteau de poil de chvre lentement, comme pour m'en aller. Ils avaient l'air indcis de deux personnes qui se demandent: Ferons-nous ou ne ferons-nous pas? La femme semblait dire oui, et le mari dire: Fais ce que tu voudras, peut-tre bien que ton ide sera la bonne. --Eh bien! non, me dit tout coup la femme attendrie, pendant que le mari appuyait ce qu'elle disait d'un signe de tte, eh bien! non, il ne sera pas dit que nous aurons laiss coucher dehors, un jour de fte pour la maison, un pauvre musicien qui a rjoui toute la journe ces murailles! quoi bon aller chercher un gte sous le porche des glises avec les vagabonds et les mendiants couverts de vermine, peut-tre, pendant que nous avons l-haut, en montrant du geste son mari l'escalier tortueux d'une petite tour, le lit vide du porte-clefs qui s'en va Saltochio avec notre fille? --C'est vrai, dit le _bargello_. Monte, mon garon, par ces marches tant que l'escalier te portera, tu trouveras droite, tout fait en haut, une petite chambre, avec une lucarne grille, par o la lune entre jusque sur le lit de celui qui est maintenant notre gendre, et tu dormiras l'abri et en paix jusqu' demain; avant de t'en aller reprendre ton mtier de musicien par les routes et par les rues, tu viendras djeuner, et nous te parlerons, car nous aurons peut-tre quelque chose te dire. --Oui, n'y manque pas, mon garon, ajouta la bonne femme, nous aurons quelque chose te dire, mon mari et moi, car ta face d'innocence me plat, et ce serait dommage qu'une boule de neige comme a s'en allt rouler dans la boue des ruisseaux et se fondre dans un gout, faute d'une main propre pour la ramasser encore pure. --Bien dit, ma femme, ajouta le _bargello_; il y en a beaucoup eu dans cette gele qui n'y seraient jamais entrs s'ils avaient trouv une me compatissante sur leur chemin, un soir de fte dans Lucques. CLX La tour tait haute, troite, humide et perce seulement, et l, de fentes dans l'paisse muraille, pour regarder par-dessus la ville. C'tait une de ces gurites ariennes que les anciens seigneurs de Lucques ou chefs de faction, tels que le fameux _Castruccio Castracani_, faisaient lever autrefois, ce que m'a dit la femme du _bargello_, pour dominer les quartiers des factions contraires et pour voir, au del des remparts de Lucques, si les Pisans ou les Florentins s'approchaient de la ville. Les marches taient roides, et les murs solides auraient aplati les boulets. Tout fait en haut, l'endroit o les hirondelles et les corneilles btissent leurs nids inaccessibles sous les corniches ou sur les tourelles, il y avait une petite porte tellement basse, qu'il fallait se courber en deux pour y passer; elle tait ferme par un verrou gros comme le bras d'un homme fort et garni de ttes de clous, taills en diamants, qui taient aussi froids que la neige; elle s'ouvrait et se fermait avec un bruit creux qui rsonnait du haut en bas jusqu'au pied de l'escalier de la tour. On dit qu'elle avait servi, dans les anciens temps, murer, dans ce dernier tage de la tour, un prisonnier d'tat qu'on avait voulu laisser mourir petit bruit, dans ce spulcre au milieu des airs, et que les gonds et les verrous de la porte avaient retenu le bruit de ses hurlements. Le vent aussi y hurlait comme des voix dsespres travers les mchicoulis et les meurtrires. Cette tour du _bargello_ avait fait partie autrefois, dit-on, d'un palais d'une maison teinte des seigneurs de Lucques; on l'avait convertie ensuite en prison d'tat, et, plus tard encore, en prison pour les meurtriers ordinaires. Elle sparait la maison du _bargello_ de la petite cour profonde et troite de la prison, sur laquelle les cachots grills des dtenus prenaient leur jour. CLXI Je tirai le verrou, je poussai la porte, j'entrai, toute tremblante, dans la petite chambre vote basse, claire le jour par une large meurtrire, qu'un triple grillage sparait du ciel; le vent qui sortit de la chambre, quand la porte s'ouvrit, et des chauves-souris, qui battaient leurs ailes aveugles contre les murs, faillirent teindre la lampe que je tenais dans ma main gauche pour m'clairer jusqu'au lit. C'tait bientt vu, monsieur; en cinq pas, on faisait le tour de cette chambre haute, il n'y avait qu'une vote de pierre blanchie la chaux comme les murailles, un lit bien propre, une cruche de cuivre pleine d'eau claire et une chaise de bois, o le porte-clefs jetait sa veste et son trousseau de clefs, en se couchant. Je me jetai d'abord genoux devant une image de san Stefano, le saint de nos montagnes, qui se trouvait par hasard attache par quatre clous sur la muraille. Je me dis en moi-mme: Bon! c'est un protecteur inattendu que je trouve dans ma dtresse; tu me secourras, toi, moi qui suis une fille de la montagne, ne et grandie l'ombre de ton couvent! Je fis ma prire et je m'tendis ensuite tout habille sur le lit, recouverte de mon manteau de bte et ma pauvre zampogne, fatigue, couche ct de ma tte, comme si elle avait t un compagnon vivant de ma solitude et de ma misre. J'essayai de fermer les yeux pour dormir, mais ce fut impossible, monsieur; plus je fermais mes paupires, plus j'y voyais en moi-mme des personnes et des choses qui me donnaient un coup au coeur et des sursauts la tte: les sbires sortant de derrire les arbres et tirant cruellement, malgr mes cris, sur mon chien et mes pauvres btes; Hyeronimo lchant sur eux son coup de feu; le bandit de sbire mort au pied de l'arbre; Hyeronimo, surpris et enchan, conduit par eux au supplice; mon pre aveugle et ma tante dsespre tendant leurs bras dans la nuit pour le retenir et ne retenant que son ombre; des juges, un corps mort tal devant eux; des soldats chargeant leurs carabines avec des balles de fer dans un cimetire ou une fosse, toute creuse d'avance, attendait un assassin condamn mort; puis deux vieillards expirant de misre et de faim ct de leur pauvre chien bless dans notre cahute de la montagne, puis des ruisseaux de larmes sur des taches de sang qui noyaient toutes mes ides dans un dluge d'angoisses. Que vouliez-vous que je pusse dormir, au milieu de tout cela, mon pre et ma tante? Je me dcidai plutt rouvrir les yeux et prier et pleurer, toute la nuit, au pied du lit, le front sur la zampogne et les mains jointes sur mon front brlant. C'est ce que je fis, monsieur, jusqu' ce qu'un bruit singulier, que je n'avais jamais entendu auparavant, montt du bas de la cour de la prison jusqu' la meurtrire qui me servait de fentre, et que ce bruit me ft me dresser sur mes pieds, comme en sursaut, quand on se rveille d'un mauvais rve. Et qu'est-ce que c'tait donc que ce bruit sinistre, me direz-vous, qui montait si haut jusqu' ton oreille travers la lucarne de la tour? C'tait un bruit de ferraille qu'on aurait remue dans un grenier ou dans une cave, un cliquetis de gros anneaux de mtal qui se drouleraient sur des dalles de pierre, un frlement de chanes contre les murs d'une prison, et, de temps en temps, les gmissements sourds et les _ohim_ contenus de prisonniers qui, se retournant sur leur paille, et qui, cherchant le sommeil comme moi, ne pouvaient trouver que l'insomnie dans leurs remords, dans leurs penses et dans leurs larmes! CLXIII Aprs avoir cout un moment et cherch voir dans la cour du haut en bas, travers les triples noeuds des grilles entrelaces en guise de serpents qui s'touffent en s'embrassant, je ne pus rien voir, mais j'entendis de plus en plus les secousses des chanes rives aux anneaux de fer, et qu'un prisonnier s'efforce toujours en vain d'arracher du mur. Une pense me monta aussitt au front: Si c'tait lui! Si c'tait le pauvre innocent Hyeronimo, que les juges auraient dj jet dans la prison de Lucques avant de savoir s'il tait coupable ou s'il tait seulement courageux pour son pre, pour sa tante et pour moi! Dieu! que cette image me bouleversa plus encore que je n'avais t bouleverse depuis le coup de feu! J'en glissai inanime tout de mon long sur la pierre froide, au pied de la lucarne; le froid des dalles sur mes mains et sur mon visage, me ranima, je me relevai pour couter encore; mais l'attention mme avec laquelle je cherchais couter m'tait l'oue, force de tendre l'oreille, et je n'entendais plus qu'un bourdonnement confus semblable un grand vent prcurseur de la pluie travers les rameaux de sapins, quand la tempte commence se lever de loin sur la mer des Maremmes et qu'elle monte au sommet de nos montagnes. CLXIV Seigneur! me disais-je, si c'tait lui, pourtant, et si le hasard, ou le saint nom du hasard, le bon Dieu, nous avait rapprochs ainsi, ds le second jour, l'un de l'autre, pour nous secourir ou pour mourir du moins ensemble du mme dchirement et de la mme mort!... Mais c'est impossible, et quel moyen de m'en assurer? Comment connatre si c'est lui qui se torture l-bas, au fond, dans la loge de btes froces; comment lui faire savoir, sans nous trahir l'un l'autre l'oreille des autres prisonniers ou du _bargello_, que je suis l, tout prs de lui, cherchant les moyens de l'assister? Ma voix n'irait pas jusqu' ces profondeurs; la sienne ne monterait pas jusqu' ces hauteurs; et puis, si nous parvenions nous parler, tout le monde entendrait ce que nous nous serions dit, et le _bargello_ et sa femme, si bons pour moi parce qu'ils ne me connaissent pas, ne manqueraient pas d'venter qui je suis et de me jeter dehors comme une fille perdue et mal dguise, qui cherche se rejoindre son amant ou son complice. Et je pleurai encore, muette, devant la lucarne o il n'entrait plus du dehors que la sombre et silencieuse nuit. Les chouettes seulement s'y battaient les ailes en jetant de temps autre des vagissements d'enfants qu'on rveille. Vous me croirez si vous voulez, monsieur, eh bien! je leur portais envie; oui, j'aurais voulu tre oiseau de nuit pour pouvoir dployer mes ailes sur ce gouffre et jeter mes cris en libert dans ce silence! CLXV Tout en marchant et l dans la tour, je ne sais comment cela se fit, mais je posai par hasard le pied sur ma zampogne, qui avait gliss du lit sur le plancher, au moment o je m'tais leve en sursaut pour aller couter la lucarne. La zampogne n'tait pas encore tout fait dsenfle du vent de la noce; elle rendit sous mon pied un reste d'air ni joyeux ni triste, mais clair et perant, semblable au reproche d'un chien qu'on crase, en marchant par mgarde sur sa patte endormie. Ce cri me fendit le coeur, mais il m'inspira aussitt une ide qui ne me serait jamais venue, moi toute seule, sans elle. Je ramassai la zampogne avec regret et tendresse, comme si je lui avais fait un mal volontaire en la foulant sous mon pied; je l'embrassai, je la serrai sous mon bras comme une personne vivante et sentante; je lui parlai, je lui dis en pleurant: Veux-tu servir ceux qui t'ont faite? Tu as t le gagne-pain du pre, sois le salut de sa malheureuse fille. On et dit que la zampogne m'entendait, elle se gonfla comme d'elle-mme au premier mouvement de mon bras, et le chalumeau se trouva, sans que j'y eusse seulement pens, sous mes doigts. Je me rapprochai de la lucarne ouverte et je me dis: L o ma voix ne parviendrait jamais ou bien o elle ne pourrait parvenir sans trahir qui je suis aux oreilles du _bargello_ et de ses prisonniers, le son dli de la zampogne parviendra de soi-mme et ira dire Hyeronimo, s'il est l et s'il reconnat l'air que lui et moi nous avons invent et jou seuls: C'est Fior d'Aliza! ce ne peut tre un autre! On veille donc sur toi l-haut, l-haut dans la tour ou dans quelque toile du firmament. CLXVI Alors, monsieur, je me mis prluder doucement, et l, par quelques notes dcousues, et puis me taire pour dire seulement ceux qui ne dormaient pas: Faites attention, voil un _pifferaro_ qui va donner une aubade quelque Madone ou quelque saint de la chapelle de la prison. Mais pas du tout, mon pre et ma tante, je ne jouai point d'aubade, ni de litanie, ni de srnade que d'autres musiciens ambulants pouvaient savoir jouer aussi bien que nous, et qui n'auraient rien appris de lui et de moi Hyeronimo. Je cherchai me souvenir juste de l'air qu'Hyeronimo et moi nous avions compos ensemble, et petit petit, note aprs note, dans nos soires d't du dimanche sous la grotte, et qui imitait tantt le roucoulement des ramiers au printemps sur les branches, tantt les gazouillements argentins des gouttes d'eau tombant de la rigole dans le bassin du rocher, tantt les fines haleines du vent de nuit qui se tamise, en se coupant sur les lames des joncs de la fontaine, aiguises comme le tranchant de la faux de mon pre; tantt le bruit des envoles subites des couples de merles bleus, quand ils se lvent tout coup du fourr, avec des cris vifs et prcipits, moiti peur, moiti joie, pour aller s'abattre sur le nid o ils s'aiment et o ils se taisent pour qu'on ne puisse plus les dcouvrir sous la feuille. L'air finissait et recommenait par cinq ou six petits soupirs, l'un triste, l'autre gai, de manire que cela semblait ne rien signifier du tout, et que cependant cela faisait rver, pleurer et se taire comme l'Adoration devant le Saint-Sacrement, le soir, aprs les litanies, la chapelle de San-Stefano, dans notre montagne, quand l'orgue joue de contentement dans le vague de l'air. CLXVII Je vous laisse penser, mon pre, si je jouai bien cette nuit-l l'air de Fior d'Aliza et d'Hyeronimo (car c'tait ainsi que nous avions baptis cette musique). Vous l'appeliez vous-mmes ainsi, mon pre et ma tante! quand vous nous disiez l'un ou l'autre: Jouez aux chvres l'air que vous avez trouv vous deux! Les chevreaux en bondissaient de plaisir dans les bruyres; ils s'arrtaient de brouter, les pieds de devant contre les rochers et la tte tourne vers nous pour couter (les pauvres btes!). Je jouai donc l'air nous deux, avec autant de mmoire que si nous venions de le composer, sous la gele, et avec autant de tremblement que si notre vie ou notre mort avait dpendu d'une note oublie sur les trous d'ivoire du chalumeau; je jetais l'air autant que je pouvais par la lucarne, pour qu'il descendt bien bas dans la noire profondeur de la cour et qu'il n'en tombt pas une note sans tre recueillie par une oreille, s'il y avait une oreille ouverte, dans cette nuit et dans ce silence des loges de la prison. De temps en temps je m'arrtais, l'espace d'un soupir seulement, pour couter si l'air roulait bien entre les hautes murailles qui faisaient de la cour comme un abme de rochers, et pour entendre si aucun autre bruit que celui de l'cho des notes ne trahissait une respiration d'homme au fond du silence; puis, n'entendant rien que le vent de la nuit sifflant dans le gouffre, je menais l'air, de reprise en reprise, jusqu'au bout; quand j'en fus arrive cette espce de refrain en soupirs entrecoups, gais et tristes, par quoi l'air finissait en laissant l'me indcise entre la vie et la mort du coeur, je ralentis encore le mouvement de l'air et je jetai ces trois ou quatre soupirs de la zampogne, bien spars par un long intervalle sous mes doigts, comme une fille son balcon jette, une une, tantt une fleur blanche dtache de son bouquet, tantt une fleur sombre, et qui se penche pour les voir descendre dans la rue et pour voir laquelle tombera la premire sur la tte de son amoureux. CLXVIII --Quel pote vous auriez fait! ne puis-je m'empcher de m'crier, en entendant cette jeune paysanne emprunter navement une si charmante image pour exprimer son inexprimable anxit d'amante et de musicienne, en jouant son air dans le vide, sans savoir si ses notes tombaient sur la pierre ou dans le coeur de son amant. --Ne vous moquez pas, monsieur, je dis ce que j'ai vu tant de fois dans les rues de Lucques et de Livourne, quand un amoureux fait donner, par les _pifferari_, une srnade sa fiance. --Eh bien! repris-je, quand l'air fut jou, qu'entendtes-vous, pauvre abandonne, au pied de la tour? --Hlas! rien, monsieur, rien du tout pendant un moment qui me dura autant que mille et mille battements du coeur. Et cependant, pendant ce moment qui me parut si long l'esprit, je n'eus pas le temps de reprendre seulement ma respiration. Mais le temps, voyez-vous, ce n'est pas la respiration qui le mesure quand on souffre et qu'on attend, c'est le coeur; le temps n'y est plus, monsieur, c'est dj l'ternit! CLXIX --Quel philosophe, que cette pauvre jeune femme qui ne sait pas lire! me dis-je tout bas cette fois en moi-mme, pour ne pas interrompre l'intressante histoire. Fior d'Aliza ne s'aperut mme pas de ma rflexion: elle tait toute son motion dsespre pendant la nuit de silence qui lui avait dur un sicle. --Anantie par ce silence qui rpondait seul l'air que la zampogne venait de jouer au hasard, pour interroger la profondeur des cachots ou bien pour apprendre Hyeronimo, s'il tait l, que Fior d'Aliza y tait aussi, se souvenant de lui dans son malheur, je laissai tomber terre la zampogne et je glissai moi-mme, dcourage, au pied de la lucarne, les bras accrochs aux barreaux de fer de la fentre sans en sentir seulement le froid. Mais au moment o mes genoux touchaient terre, monsieur, voil qu'un lourd bruit de chanes qu'on remue monte d'en bas jusqu' la lucarne, et qu'une faible voix, comme celle d'un mineur qui parle aux vivants du fond d'un puits, fait entendre distinctement, quoique bien bas, ces trois mots spars par de longs intervalles: _Fior d'Aliza, sei tu? Est-ce toi, Fior d'Aliza?_ Anges du ciel! c'tait lui; la zampogne avait fait ce miracle de me dcouvrir son cachot. Pour toute rponse, je ramassai l'instrument de musique terre, et je jouai une seconde fois l'air d'Hyeronimo et de Fior d'Aliza; mais je le jouai d'un mouvement plus vif, plus press, plus joyeux, avec des doigts qui avaient la fivre et qui communiquaient aux sons le dlire de mon contentement d'avoir dcouvert mon cousin. CLXX Quand j'eus fini, je prtai l'oreille une seconde fois; mais le jour commenait glisser du haut de la tour dans la cour obscure; des bruits de portes de fer et de sourds verrous qui s'ouvraient intimidaient sans doute le prisonnier: il fit rsonner seulement, du fond de sa loge grille, un grand tumulte de chanes froisses dessein les unes contre les autres, comme pour me faire comprendre, ne pouvant me le dire: Je suis Hyeronimo, je suis l et j'y suis dans les fers. La zampogne avait servi d'intelligence entre nous. Mais, hlas! ma tante, de quoi me servait-il d'avoir dcouvert o il tait et de lui avoir envoy, du haut d'une tour, une voix de famille de notre montagne, si je n'avais aucun moyen de l'approcher, de le consoler, de le justifier, de le sauver des sbires ses ennemis, sans doute acharns sa mort? CLXXI Cependant je tombai genoux pour bnir Dieu d'avoir pu seulement entendre le son de ses chanes; toute ma crainte tait qu'on ne m'loignt tout l'heure de l'asile que le hasard m'avait ouvert la veille; j'aurais t contente d'tre une pierre scelle dans ces murailles, afin qu'on ne pt jamais m'arracher d'auprs de lui! Mais qu'allais-je devenir au rveil du _bargello_ et de sa femme? Au moment o je roulais ces transes de mon coeur dans ma pense, genoux devant mon lit, les mains jointes sur la zampogne muette, et le visage, baign de larmes, enfoui dans les poils de bte du manteau de mon oncle, la porte de la chambre s'ouvrit sans bruit, comme si une main d'ange l'avait pousse, et la femme du _bargello_ entra, croyant que je dormais encore. En me voyant ainsi, tout habille de si bon matin et faisant si dvotement ma prire (elle le crut ainsi du moins), la brave crature conut encore, ce qu'elle m'a dit depuis, une meilleure ide du petit _pifferaro_ et une plus vive compassion de mon isolement dans cette grande ville de Lucques. Je m'tais leve toute confuse au bruit, et je tremblais qu'elle vnt me demander compte des airs de musique dont j'avais troubl, sans doute, le sommeil de ses prisonniers. Je cherchais dans ma tte une rponse apparente lui faire, et je baissais les yeux sur la pointe de mes souliers de peur qu'elle ne lt je ne sais quoi dans mes yeux. CLXXII Mais au lieu de cela, mon pre, elle ne parla seulement pas de la musique nocturne, pensant sans doute que j'avais tudi un air pour la neuvaine de _Montenero_, plerinage de matelots de la ville de Livourne, et, d'une voix trs-douce et trs-encourageante, elle me demanda ce que je comptais faire tout l'heure en sortant de chez eux, et si j'avais quelque pre et quelque mre ou quelque corps de _pifferari_ ambulants qui me recueillerait Prato, ou Pise, ou Sienne, pour me reconduire dans les Abruzzes, d'o je paraissais tre descendu avec ma zampogne. --Non, lui dis-je, mon pre est aveugle et ma mre est morte (et je ne mentais pas en le disant, comme vous voyez), je n'appartiens aucune bande de musiciens des Abruzzes ou des Maremmes, et je cherche seulement gagner tout seul, par les chemins, d'une faon ou d'autre, le pain de mon pre et de ma tante, qui ne peut pas quitter la maison o elle soigne son frre. CLXXIII Tout cela tait vrai encore. Mais je ne disais pas mon pays ni la raison qui m'avait fait prendre un habit d'homme, ni le meurtre d'un sbire qui avait fait jeter mon cousin dans quelque prison. La bonne femme, me croyant vraiment des Abruzzes, ne me demanda mme pas le nom de mon village. --Est-ce que tu n'aimerais pas mieux, mon pauvre garon, continua-t-elle, entrer en service chez des braves gens que de courir ainsi les chemins, au risque d'y perdre ton me vendre du vent aux oisifs des carrefours? --Oh! oui, que je l'aimerais bien mieux! lui rpondis-je, toute rouge de l'ide qu'elle allait peut-tre me proposer la place du gendre qui venait de la quitter, et pensant toutes les occasions que j'aurais ainsi de voir, d'entendre et de servir celui que je cherchais. --Eh bien! me dit-elle avec plus de bont encore, et comme si elle avait parl un de ses fils (mais elle n'en avait jamais eu), eh bien! craindrais-tu de prendre service chez nous parce que nous sommes geliers de la prison du duch, dont tu vois la cour par cette fentre, et parce que le monde mprise, bien tort quelquefois, ceux qui portent le trousseau de clefs la ceinture, pour ouvrir ou fermer les portes des malfaiteurs ou des innocents? --Oh! que non, m'criai-je, en entrant tout de suite mieux qu'elle dans son ide, je ne crains rien de malhonnte au service d'honntes gens, comme vous et le seigneur _bargello_ vous paraissez tre tous les deux. Un gelier, a n'est pas un bourreau; c'est une sentinelle qui peut excuter, avec rudesse ou avec compassion, la consigne de monseigneur le duc. Je n'aurais pas de rpugnance voir des malheureux, surtout si, sans manquer mes devoirs, je pouvais les soulager d'une partie de leurs peines. Quand j'tais chez mon pre, je n'aimais pas moins mes chvres et mes brebis, parce que je leur ouvrais la porte de l'table le matin et que je la refermais sur elles le soir. Disposez donc de moi, comme il vous conviendra; j'obirai avec fidlit vos commandements, comme si vous tiez mon pre et ma mre. CLXXIV --Et les gages? me dit-elle, toute contente en me voyant consentir son ide, combien veux-tu d'cus de Lucques par anne, outre ton logement, ta nourriture et ton habillement, que nous sommes chargs de te fournir? --Oh! mes gages, dis-je, vous me donnerez ce que vous me jugerez devoir gagner honntement, quand vous aurez prouv mes pauvres services; pourvu que mon pre et ma tante mangent leur pain retranch du morceau que vous me donnerez, je ne demande que leur vie par-dessus la mienne. --Eh bien! c'est dit, s'cria-t-elle en battant ses mains l'une contre l'autre, comme quelqu'un qui est content; descends avec moi dans le guichet o mon mari t'attend pour t'enseigner le mtier, et laisse-l ton bton, ton manteau de peau et ta zampogne dans ta chambre; il te faut un autre costume et d'autres airs maintenant. Mais ton visage, ajouta-t-elle en riant, et en me passant la main sur la joue pour en carter les boucles blondes, ton visage est bien doux pour la face d'un porte-clefs; il faudra que tu te fasses, non pas mchant, mais grave et svre: voyons, fais une moue un peu rbarbative, quoique tu n'aies pas encore un poil de barbe. --Soyez tranquille, madame, lui rpondis-je, en plissant d'motion, je ne rirai pas souvent en faisant mon mtier; je n'ai pas envie de rire en voyant la peine d'autrui et, de plus, je n'ai jamais t rieur, tout en jouant, pour ceux qui rient, des airs de fte. CLXXV En parlant ainsi, nous descendions dj lentement les marches noires de l'escalier mal clair par des meurtrires grilles, qui donnaient tantt sur la cour, tantt sur les belles campagnes de Lucques. --Voil ton porte-clefs, dit-elle en souriant son mari et en me poussant, toute honteuse, devant le _bargello_, assis entre deux guichets, au bas des degrs, devant une grosse table charge de papiers et de trousseaux de clefs luisantes comme de l'argent force de tourner dans les serrures. Le _bargello_ regardait tantt sa femme, d'un air de joie, tantt moi d'un air de doute: --Ce visage-l ne fera pas bien peur mes prisonniers, dit-il en souriant; mais, aprs tout, nous sommes chargs de les garder et non de leur faire peur. Il y a bien des innocents et des innocentes dans le nombre; il ne faut pas leur tendre leur morceau de pain et leur verre d'eau au bout d'une barre de fer: il est assez amer sans cela le pain des prisons; viens, mon garon, que je te montre ton ouvrage de tous les jours, et que je t'apprenne ton mtier. ces mots, il se leva, prit un gros trousseau de clefs dans une armoire de fer, dont il avait lui-mme la clef suspendue la boutonnire de sa veste de cuir, et il appela d'une voix forte un tout petit garon qui allait et venait dans une grande cuisine, ct du guichet, --Allons, _piccinino_? lui dit-il, c'est l'heure du djeuner des prisonniers, prends ta corbeille et apporte-leur, derrire moi, leur _provende_! CLXXVI Le _piccinino_ dont la provende tait dj toute prte dans un immense _canestre_ de joncs plein de morceaux de pain tout coups, de _prescuito_ et de _caccia cavallo_ (jambon et fromage l'usage du peuple), et portant, de l'autre main, une cruche d'eau plus grande que lui, sortit de la cuisine et marcha, derrire le _bargello_ et moi, vers la porte ferre de la cour des prisonniers. On y arrivait de la maison du _bargello_ par un large couloir souterrain, o les pas rsonnaient comme un tonnerre sous nos bois de sapins. CHAPITRE VI CLXXVII Le _bargello_ tira des verrous, tourna des clefs normes dans les serrures, en me montrant comment il fallait m'y prendre pour ouvrir la petite porte basse encastre dans la grande, et comment il fallait bien refermer cette portelle sur moi, avant d'entrer dans la cour, de peur de surprise; puis nous nous trouvmes dans le prau. C'tait une espce de clotre entour d'arcades basses tout autour d'une cour pave, o il n'y avait qu'un puits et un gros if, taill en croix, ct du puits. Cinq ou six couples de jolies colombes bleues roucoulaient tout le jour sur les margelles de l'auge, ct du puits, offrant ainsi, comme une moquerie du sort, une image d'amour et de libert, au milieu des victimes de la captivit et de la haine. Sous chacune des arcades de ce clotre qui entourait la cour, s'ouvrait une large fentre, en forme de lucarne demi-cintre par en haut, plate par en bas, grille de bas en haut et de ct ct, par des barres de fer qui s'encastraient les unes dans les autres chaque fois qu'elles se rencontraient de haut en bas ou de gauche droite, de faon qu'elles formaient comme un treillis de petits carrs travers lesquels on pouvait passer les mains, mais non la tte. Chacun de ces cachots sous les arcades tait la demeure d'un prisonnier ou de sa famille, quand il n'tait pas seul emprisonn. Un petit mur hauteur d'appui, dans lequel la grille tait scelle par le bas, leur servait s'accouder tout le jour pour respirer, pour regarder le puits et les colombes, ou pour causer de loin avec les prisonniers des autres loges qui leur faisaient face de l'autre ct de la cour. CLXXVIII Quelques-uns taient libres dans leur cachot et pouvaient faire cinq ou six pas d'un mur l'autre; les plus coupables taient attachs des anneaux rivs dans les murs du cachot, par de longues chanes noues leurs jambes par des anneaux d'acier. On ne voyait rien au fond de leur loge demi obscure qu'un grabat, une cruche d'eau et une litire de paille frache semblable celle que nous tendions dans l'table sous nos chvres. Le pav de la loge tait en pente et communiquait, par une grille sous leurs pieds, avec le grand gout de la ville o on leur faisait balayer leur paille tous les matins. Ils mangeaient sans table ni nappe, assis terre, sur leurs genoux. Ils se taisaient, ou ils parlaient entre eux, ou ils chantaient, ou ils sifflaient tout le reste du jour. Quand on voulait leur passer leur nourriture, on les faisait retirer au fond de la loge, comme les lions ou les tigres qu'on montre dans la mnagerie ambulante de Livourne; on faisait glisser au milieu du cachot une seconde grille aussi forte que la premire; on dposait entre ces deux grilles ce qu'on leur apportait, puis on ressortait. On refermait aux verrous le premier grillage, on faisait remonter par une coulisse, dans la vote, la seconde barrire; ils rentraient alors en possession de toute la loge et ils trouvaient ce qu'on leur avait apport dans l'espace compris entre les deux grilles. Ils ne pouvaient ainsi ni s'chapper ni faire de mal aux serviteurs de la prison. Deux manivelles roues, places extrieurement sous les arcades, servaient faire descendre ou remonter tour tour ces forts grillages de fer, qu'aucun marteau de forgeron n'aurait pu briser du dedans, et qu'une main d'enfant pouvait faire manoeuvrer du dehors. CLXXIX Le _bargello_ m'enseigna la manoeuvre dans le premier cachot vide que nous rencontrmes, droite, en entrant dans cette triste cour. --Grce Dieu! me dit-il en marchant lentement sous le clotre, les loges sont presque toutes vides depuis quelques mois. Lucques n'est pas une terre de malfaiteurs; le peuple des campagnes est trop adonn la culture des champs qui n'inspire que de bonnes penses aux hommes, et le gouvernement est trop doux pour qu'on conspire contre sa propre libert et contre son prince. Le peu de crimes qui s'y commettent ne sont gure que des crimes d'amour, et ceux-l inspirent plus de piti que d'horreur aux hommes et aux femmes: on y compatit tout en les punissant svrement. C'est du dlire plus que du crime; on les traite aussi par la douceur plus que par le supplice. En ce moment, continua-t-il, nous n'avons que six prisonniers: quatre hommes et deux femmes. Il n'y en a qu'un dont il y ait se dfier, parce qu'il a tu, dit-on, un sbire, en trahison, dans les bois. Je frissonnai, je plis, je chancelai sur mes jambes, comprenant bien qu'il s'agissait de Hyeronimo; mais, comme je marchais derrire le _bargello_, il ne s'aperut pas de mon trouble et il poursuivit: CLXXX Un des hommes est un vieillard de Lucques qui n'avait qu'un fils unique, soutien et consolation de ses vieux jours; la loi dit que quand un pre est infirme ou qu'il a un membre de moins, le podestat doit exempter son fils du recrutement militaire; les mdecins disaient au podestat que ce vieillard, quoique g, tait sain et valide, et qu'il pouvait parfaitement gagner sa vie par son travail. --Ma vie! dit avec fureur le pauvre pre, ma vie! oui, je puis la gagner, mais c'est la vie de mon enfant que je veux sauver de la guerre, et vous allez voir si vous pourrez le refuser sa mre et moi. ces mots, tirant de dessous sa veste une hache fendre le bois qu'il y avait cache, il posa sa main gauche sur la table du recruteur et, d'un coup de sa hache, il se fit sauter le poignet de la main gauche, aux cris d'horreur du podestat! CLXXXI Les juges l'ont condamn: c'tait juste; mais quel est le coeur de pre qui ne l'absout pas, et le coeur de fils qui n'adore pas ce criminel? Nous l'avons guri, et ma femme a pour lui les soins d'une soeur. Je sentis des larmes dans mes yeux. --Celle-l, poursuivit-il en passant devant la loge silencieuse d'une pauvre jeune femme en costume de montagnarde, qui allaitait un petit enfant tout prs des barreaux, celle-l est bien de la mauvaise race des Maremmes de _Sienne_, dont les familles rcoltent plus sur les grandes routes que dans les sillons; cependant l'enfant ne peut faire que ce que son pre lui a appris. Elle tait nouvellement marie un jeune brigand de _Radicofani_, poursuivi par les gendarmes du Pape jusque sur les confins des montagnes de Lucques; elle lui portait manger dans les roches couvertes de broussailles de myrte qui dominent d'un ct la mer, de l'autre la route de l'tat romain. Plusieurs arrestations de voyageurs trangers et plusieurs coups de tromblon tirs sur les chevaux pour ranonner les voitures avaient signal la prsence d'un brigand, post dans les cavernes de ces broussailles. Les sbires avaient reu ordre d'en purger, tout risque, le voisinage; ils furent aperus d'en haut par le jeune bandit. --Sauve-toi, en te courbant sous les myrtes, lui dit sa courageuse compagne, et laisse-moi dpister ceux qui montent ta poursuite; une fille n'a pas craindre d'tre prise pour un brigand. LAMARTINE. CXXVIIIe ENTRETIEN FIOR D'ALIZA (Suite. Voir la livraison prcdente.) CLXXXII ces mots, la jeune Maremmaise poussa son amant gauche, dans un sentier qui menait la mer; quant elle, elle saisit le tromblon, la poire poudre, le sac balles et le chapeau pointu du brigand, et, se jetant gauche, sous les arbustes moins hauts que sa tte, elle se mit tirer, de temps en temps, un coup de son arme feu en l'air, pour que la dtonation et la fume attirassent les sbires tous de son ct, et laissassent son compagnon le temps de descendre par o on ne l'attendait pas, vers la mer; elle laissait voir dessein son chapeau calabrais par-dessus les feuilles, pour faire croire aux gendarmes que c'tait le brigand qui s'enfuyait en tirant sur eux. Quand elle reconnut que sa ruse avait russi et que son amant tait en sret dans une barque voile triangulaire qui filait comme une mouette le long des cueils, elle jeta son tromblon, son chapeau, sa poudre et ses balles dans une crevasse, et elle se laissa prendre sans rsistance. Elle n'avait tu personne, et n'avait expos qu'elle-mme aux coups de feu des gendarmes. Mais eux, honteux et indigns d'avoir t tromps par une jeune fille qui leur avait fait prendre une proie pour une autre, l'amenrent enchane Lucques, o les juges ne purent pas moins faire que de la condamner, tout en l'admirant. Elle est en prison pour cinq ans, et elle y nourrit de son lait, ml de ses larmes, le petit brigand qu'elle a mis au monde six mois aprs la fuite de son mari; son crime, c'est d'tre ne dans un mauvais village et d'avoir vcu en compagnie de mauvaises gens; mais ce qu'elle a fait pour un bandit qui l'aimait, si elle l'avait fait pour un honnte homme, au lieu d'tre un crime, ne serait-ce pas une belle action? Il ne me fut pas difficile d'en convenir, car je portais dj envie, dans mon coeur, au dvouement de ma prisonnire; en passant devant sa loge, je jetai sur elle un regard de respect et de compassion. --Pour celui-l, me dit le _bargello_, il a tir sur les chevreuils de monseigneur le duc dans la fort rserve ses chasses; mais sa femme, extnue par la faim, n'avait, dit-on, plus de lait pour allaiter les deux jumeaux qui suaient vide ses mamelles taries de misre. C'est bien un voleur, si vous voulez, les juges ont bien fait de le punir, lui-mme ne dit pas non, mais ce vol-l pourtant, qui est-ce qui ne le ferait pas, si on se trouvait dans la mme angoisse que ce pauvre braconnier de la fort? Le duc lui-mme en est bien convenu; aussi, pendant qu'il retient le mari pour l'exemple dans la prison de Lucques, il nourrit gnreusement la femme et les enfants dans sa cahute. CLXXXIII Celui-ci en a pour bien plus longtemps, dit-il, en regardant, au fond d'une loge, un beau jeune garon vtu des habits rouges des galres de Livourne. C'est ce qu'on appelle une rcidive, c'est--dire deux crimes dans un. Le premier de ces mfaits, je ne le sais pas; il devait tre bien excusable, car il tait bien jeune accoupl, par une chane au bras, un autre vieux galrien de la mme galre. On dit que c'est pour avoir drob, dans la darse de Livourne, une barque sans matre, avec une voile et des rames pour faire vader son frre, dserteur et prisonnier dans la forteresse; le frre se sauva en Corse, dans la barque vole au pcheur, et lui paya pour les deux. Le vieux galrien avec lequel il fut accoupl avait une fille Livourne, blanchisseuse sur le port, une bien belle fille, ma foi! qui ressemblait plus une princesse qu' une lavandire. Elle ne rougissait pas, comme d'autres, de son pre galrien; plus il tait avili, plus elle respectait, dans son vieux pre, l'auteur de ses jours, et la honte et la misre. Elle travaillait honntement de son tat pour elle et pour lui, et pour lui encore plus que pour elle. On la voyait sur sa porte tous les matins et tous les soirs, quand la bande des galriens allait l'ouvrage ou en revenait, soit pour balayer les rues et les gouts de la ville, soit pour curer les immondices de la mer dans la darse, prendre la main enchane du vieillard, la baiser, et lui apporter tantt une chose, tantt une autre: pain blanc, _cocomero_, tabac, rosolio, ceci, cela, toutes les douceurs enfin qu'elle pouvait se procurer pour adoucir la vie de ce pauvre homme. CLXXXIV --Celui qui est l, dit-il plus bas en indiquant de l'oeil le beau jeune forat tout triste contre ses barreaux, celui qui est l, et qui tait, comme je te l'ai dit, accoupl par le bras au vieux galrien, avait ainsi tous les jours l'occasion de voir la fille de son compagnon de galre et d'admirer, sans rien dire, sa beaut et sa bont. Elle, de son ct, sachant que le jeune tait plein d'gards et d'obissance pour le vieux, soit en portant le plus qu'il pouvait le poids de la chane commune, soit en faisant double tche pour diminuer la fatigue du vieillard affaibli par les annes, avait conu involontairement une vive reconnaissance pour le jeune galrien; elle le regardait, cause des soins pour son pre, plutt comme son frre que comme un criminel rprouv du monde. Elle avait souvent l'occasion de lui parler, et toujours avec douceur, soit pour le remercier de ses attentions l'gard du vieillard, soit pour le remercier du double travail qu'il s'imposait pour son soulagement. Ces conversations, d'abord rares et courtes, avaient fini par amener, entre elle et lui, une amiti secrte, puis enfin un amour que ni l'un ni l'autre ne savaient bien dissimuler. Cet amour clata en dehors la mort du pre. Tant qu'il avait vcu, la bonne fille n'avait pas voulu tenter de dlivrer son amant pour ne pas priver son vieux pre des douceurs qu'il trouvait dans son jeune camarade de chane, et pour qu'on ne punt pas le vieillard de l'vasion du jeune homme; mais quand son pre fut mort et que la pauvre enfant pensa qu'on allait donner je ne sais quel compagnon de lit et de fers son amant, alors elle ne put plus tenir sa douleur, sa honte, et elle pensa se perdre, s'il le fallait, pour le dlivrer; un signe, un demi-mot, une lime cache dans un morceau de pain blanc rompu du bon ct, malgr le surveillant, sur le seuil de sa porte; un rendez-vous nocturne, indiqu demi-voix pour la nuit suivante, sur la cte l'embouchure de l'Arno, furent compris du jeune homme. Sa libert et son amante taient deux mobiles plus que suffisants pour le dcider l'vasion: ses fers, lims dans la nuit, tombrent sans bruit sur la paille; il scia un barreau de la loge o il tait seul encore depuis la mort de son compagnon. Parvenu l'embouchure de l'Arno avant le jour, en se glissant d'cueils en cueils, invisible aux sentinelles de la douane, il y trouva sa matresse et un bon moine qui les maria secrtement; la nuit suivante, ils se procurrent un esquif pour les conduire en Corse force de rames; l, ils espraient vivre inconnus dans les montagnes de _Corte_; la tempte furieuse qui les surprit en pleine mer et qui les rejeta extnus sur la plage de Montenero, trompa leur innocent amour. La fille, punie comme complice d'une vasion des galres, est ici dans un cachot isol, avec son petit enfant; elle pleure et prie pour celui qu'elle a perdu en voulant le sauver. Quant celui-ci, on l'a mur et scell pour dix ans dans ce cachot o il ne trouvera ni amante pour scier ses fers, ni planche pour l'emporter sur les flots. Il n'y a rien redire aux juges, ils ont fait selon leur loi, mais la loi de Dieu et la loi du coeur ne dfendent pas d'avoir de la compassion pour lui. CLXXXV Je me sentais le coeur presque fendu en coutant le rcit de la fille du vieux galrien, sduite par sa reconnaissance, et du jeune forat sduit par la libert et par l'amour. Ici le _bargello_ se pencha vers moi, baissa la voix, et me dit en me montrant la dernire loge grille, sous le clotre, au fond de la cour: --Il n'y a qu'un grand criminel ici, qui n'inspire ni piti ni intrt personne, c'est celui-l, ajouta-t-il en me montrant du doigt et de loin la loge de Hyeronimo. Oh! pour celui-l, on dit que c'est une bte froce qui vit de meurtres dans les cavernes de ses montagnes. Il a, d'un seul coup, tu tratreusement un sbire et bless deux gardes du duc; il n'emportera pas loin l'impunit de ses forfaits et personne ne pleurera sur sa fosse; il est d'autant plus dangereux que l'hypocrisie la plus consomme cache son me astucieuse et froce, et qu'avec le coeur d'un vrai tigre, il a le visage candide et doux d'un bel adolescent; il faut trembler quand on l'approche pour lui jeter sa nourriture. Ne lui parlons pas, son regard seul pourrait nous frapper, si ses yeux avaient des balles comme son tromblon; fais-lui jeter son morceau de pain de loin, travers la double grille, par la main du _piccinino_, et, les autres jours, ne te risque jamais entrer dans sa loge, sans avoir la gueule des fusils des sbires de la porte derrire toi. CLXXXVI ces mots, le _bargello_ revint sur ses pas pour sortir de la cour, et je crus que j'allais m'vanouir de contentement, car, s'il m'avait dit: Entre dans cette loge, et que Hyeronimo et moi, nous nous fussions vus ainsi tout coup, devant le _bargello_, face face, sans tre d'intelligence avant cette rencontre, un cri de surprise et un lan l'un vers l'autre nous auraient trahis certainement. La Providence nous protgea bien tous deux, en inspirant au _bargello_, sur la foi des sbires, cette terreur et cette horreur pour le pauvre innocent. Rien qu' son nom et l'aspect de son cachot, mes jambes flchissaient sous mon corps. Le _piccinino_, pour cette fois, resta aprs nous dans la cour et fit tout seul la distribution des vivres aux prisonnires et aux prisonniers. Le _bargello_ rentra dans son greffe, et sa femme, survenant son tour, m'enseigna complaisamment tout ce que j'avais faire dans la maison: aider le cuisinier dans les cuisines, tirer de l'eau au puits, balayer les escaliers et la cour, nourrir les deux gros dogues qui grondaient aux deux portes, jeter du grain aux colombes, faire les parts justes de pain, de soupe et d'eau aux prisonniers, mme porter trois fois par jour une cuelle de lait la captive de la deuxime loge pour l'aider mieux nourrir son enfant, qu'elle ne suffisait pas allaiter par suite du chagrin qui la consumait, la pauvre jeune mre! CLXXXVII --Mais quand tu seras seul sous le clotre, le long des loges, me dit-elle, comme m'avait dit son mari, ne te fie pas et prends bien garde au meurtrier du sbire dans le dernier cachot, au fond de la cour; bien qu'il soit bien jeune et qu'il te ressemble quasi de visage, on dit que nous n'en avons jamais eu de si mchant; mais nous ne l'aurons pas longtemps, ce qu'on assure, les sbires et les gardes, qui sont acharns contre ce louveteau, ont dj t appels en tmoignage, personne ne s'est prsent pour dposer contre eux, et le jugement mort ne tardera pas faire justice de celui qui a donn la mort son prochain. CLXXXVIII --Le jugement mort! m'criai-je involontairement, en coutant la femme du _bargello_. Il est pourtant bien jeune pour mourir! --Oui, reprit-elle, mais n'tait-il pas bien jeune aussi pour tuer, faudrait-il dire? et si on le laissait vivre avec ses instincts froces, n'en ferait-il pas mourir bien d'autres avant lui? --C'est vrai, pourtant, dis-je, en baissant la tte, la brave femme, de peur de me trahir. Seulement, qui sait s'il est vraiment criminel ou s'il est innocent? --On le saura avant la fin de la journe, dit-elle, car c'est aujourd'hui que le conseil de guerre est convoqu pour venger le pauvre brigadier des sbires; mais que peuvent dire ces avocats devant le cadavre de ce brave soldat tu derrire un arbre, en faisant la police dans la montagne? Je ne rpondis rien en apprenant que le jugement serait rendu le jour mme o j'entrais en service prs de Hyeronimo, dans sa propre prison. Mon coeur, resserr par les nouvelles de la matresse du logis, se fit si petit dans ma poitrine que je me sentis aussi morte que mon ami. Cependant, qui sait, me dis-je en m'loignant et en reprenant un peu mes sens, qui sait si l'on ne pourrait pas lui faire grce encore cause de sa jeunesse? Qui sait si on ne lui donnera pas le temps de se prparer au supplice en bon chrtien, de se confesser, de se repentir, de se rconcilier avec les hommes et avec le bon Dieu? Et qui sait si, pendant ce temps, je ne pourrai pas, comme la fille du galrien de Livourne, trouver moyen de le faire sauver de ses fers, fallt-il mourir sa place? Car, pourvu que Hyeronimo vive, qu'importe que je meure! N'est-ce pas lui seul qui est capable, par ses deux bras, de gagner la vie de mon pre, de ma tante et du pauvre chien de l'aveugle? Et puis s'il tait mort, comment pourrais-je vivre moi-mme? Avons-nous jamais eu un souffle qui ne ft pas nous deux? Nos mes ont-elles jamais t un seul jour plus spares que nos corps? Les balles qui frapperaient sa poitrine n'en briseraient-elles pas deux? Et puis enfin, ajoutai-je avec un rayon d'esprance dans le coeur, puisque la Providence a fait ce miracle, sur le pont de Saltochio, de me faire ramasser par cette noce, de me conduire juste, au pas de ces boeufs, chez le _bargello_ o il respire, d'inspirer la bonne pense de me prendre leur service ces braves gardiens de la prison, de me permettre ainsi de me faire entendre d'Hyeronimo avec l'assistance de notre zampogne, de le voir et de lui parler tant que je le voudrai, sans que personne souponne que je sais o il est, et que la clef de son cachot est dans les mains de celle qui lui rendrait le jour au prix de sa vie; qui sait si cette Providence n'avait pas son dessein cach sous tant de protection visible? et si... CLXXXIX La voix du _piccinino_ interrompit ma pense en me disant que c'tait l'heure de porter la nourriture aux dogues du prau, de jeter des criblures de graines aux colombes du puits, et de renouveler l'eau dans les cruches des prisonniers, comme on m'avait appris le matin qu'il fallait faire. --C'est bien, dis-je l'enfant, la corde du puits est trop dur faire tourner sur la poulie pour tes doigts, et tu ne pourrais pas non plus m'aider faire descendre et remonter la double grille dans sa rainure jusqu'aux votes des loges; amuse-toi l, dans le vestibule du clotre, tresser la paille qui sert de litire aux dtenus, je ferai bien seul l'ouvrage pnible; contente-toi de surveiller la porte extrieure et de m'avertir si le _bargello_ ou sa femme venait m'appeler. --Oh! le _bargello_ et sa femme, me dit l'enfant, ils ne nous appelleront pas de la journe, ils viennent de sortir tous les deux pour aller au tribunal entendre l'accusateur de ce sclrat de montagnard qui est ici couch, comme un louveteau bless dans sa caverne, et pour demander aux juges quelle heure ils devront le faire conduire demain devant eux, pour le juger par demandes et par rponses. CXC J'affectai l'air indiffrent ces paroles du petit enfant; je lui donnai cinq ou six grosses bottes de paille des prisons tresser proprement pour le pav des cachots, et je lui recommandai bien de ne pas se dranger de son ouvrage entre les deux portes, jusqu'au moment o il aurait fini tout son travail et o je viendrais le chercher pour tendre les nattes avec lui sur les dalles des cachots. Quand l'enfant, sans soupon, fut assis par terre, occup tresser sa premire natte, j'ouvris la seconde porte donnant sur la cour du clotre, une corbeille de criblure de froment la main pour les ramiers, et je me dirigeai vers le puits, pour tirer l'eau dans les auges et pour en remplir les cruches des prisonniers. Tous et toutes levrent les yeux sur ma figure pour s'assurer d'un coup d'oeil si le nouveau porte-clefs (car ils savaient le mariage de l'ancien avec la jolie fille du _bargello_) adoucirait ou aggraverait leur peine par sa physionomie et par le son de sa voix brusque ou douce; ils me remercirent poliment de mon service, hommes, femmes ou enfants, et je vis clairement sur leurs figures l'tonnement et la consolation que leur causait un visage si jeune qui, au lieu de reproche la bouche, roulait des larmes dans ses yeux, et qui semblait avoir plus de piti pour eux qu'ils n'avaient eux-mmes peur de lui. Comme le _bargello_ m'avait dit sur celui-ci et sur celle-l tout ce qu'il y avait savoir, je fus compatissante avec les hommes, attendrie avec les femmes et caressante avec les enfants, comme avec les colombes de la cour, prisonnires sans avoir fait de faute au bon Dieu. CXCI Tout le monde servi, monsieur, je m'avanai toute tremblante et toute pleurant d'avance, ma cruche la main, vers la dernire loge du clotre, au fond de la cour, o, selon le _bargello_, habitait le meurtrier. Un pilier du clotre cachait la lucarne de cette dernire loge du fond de la cour aux autres prisonniers, en sorte qu'il y faisait sombre comme dans une caverne. Je m'en rjouissais, ma tante, et je rabattais tant que je pouvais les larges bords de mon chapeau calabrais sur mes yeux, pour que l'ombre tendue du chapeau empcht aussi le pauvre meurtrier, surpris, de me reconnatre d'un premier regard et de jeter un premier cri qui nous aurait trahis aux autres prisonniers du clotre. CXCII J'approchai donc doucement, lentement, comme quelqu'un qui brle d'arriver et qui cependant craint presque autant de faire un pas en avant qu'en arrire. Mes yeux se voilaient, mes tempes battaient, des gouttes de sueur froide suintaient de mon front; quand je fus une enjambe ou deux de la lucarne ferre, au fond de laquelle j'allais apercevoir celui qu'ils appelaient le meurtrier, mes jambes refusrent tout fait de faire un dernier pas, mes mains froides s'ouvrirent d'elles-mmes, le trousseau de clefs d'un ct, la cruche pleine d'eau de l'autre, tombrent la fois sur les dalles, et je tombai moi-mme contre la muraille, entre le trousseau sonore et la cruche d'eau casse. Les prisonniers crurent que c'tait un faux pas contre les dalles du clotre qui avait caus l'accident; personne, heureusement, n'y prit garde; j'eus le temps de revenir moi, de sentir le danger et de rflchir au moyen d'entrer dans la loge du meurtrier sans que le saisissement trop soudain lui ft rvler involontairement qui j'tais aux oreilles de ses compagnons de peine. Je ramassai les clefs, je balayai les tessons de la cruche dans la cour, et je revins sur mes pas, comme si j'allais chercher un autre vase pour porter son eau au meurtrier. C'est sous ce prtexte que je passai aussi dans le vestibule, devant le _piccinino_ occup tresser attentivement ses nattes de paille. Mais aussitt que je fus rentre dans le corridor des cuisines, comme si j'allais y prendre une fiasque neuve la place de celle que je venais de rpandre, je m'lanai en bonds rapides par les marches de l'escalier, jusqu'au sommet de la tour, je pris la zampogne sur mon lit, je la mis sous mon bras et je redescendis, aussi vite que j'tais monte, jusqu'aux cuisines. J'y pris une fiasque, et la montrant, ainsi que la zampogne, au _piccinino_, je lui dis que n'ayant plus rien faire dans la cour, aprs mon service fini, j'allais pour passer le temps, l'ombre des arcades du clotre, jouer quelques airs de mon mtier aux malheureux enferms sans amusement dans leurs loges; le _piccinino_, qui avait bon coeur, qui aimait, comme tous les enfants, le son de la zampogne, n'y entendit aucune malice et trouva que c'tait une pense du bon Dieu que de rappeler la libert aux captifs et le plaisir aux malheureux. S'il avait t plus avanc en ge et en rflexion, il aurait bien pens le contraire, n'est-ce pas, monsieur? Mais c'tait un enfant, et je me htai de profiter de son ignorance. CXCIII J'entrai donc de nouveau dans la cour; j'allai remplir ma cruche neuve dans l'auge des colombes, et je revins, ma cruche pleine dans la main, sous le clotre, comme si j'allais laver les dalles du clotre devant les grilles depuis la premire jusqu' la dernire. Je m'tais dit, au moment o je cassais ma cruche: Si nous nous revoyons sans nous tre avertis que nous allons nous revoir, Hyeronimo et moi, nous sommes perdus; il faut donc nous avertir sans nous parler avant de nous rencontrer face face; quel moyen? Il n'y en a qu'un, la zampogne. Allons la chercher; tirons-en quelques sons d'abord faibles et dcousus, dans la cour, bien loin du cachot du meurtrier; veillons ainsi son attention, puis taisons-nous pour lui donner le temps de revenir de son tonnement; puis recommenons un peu plus fort et d'un peu plus prs, pour lui faire comprendre que c'est moi qui approche; puis, taisons-nous de nouveau; puis, avanons en jouant plus fort des airs nous seuls connus, pour qu'il ne doute plus que c'est bien moi et que, de pas en pas et de note en note, il sente que je vais prcautieusement lui, et qu'il soit tout prpar me revoir et se taire quand la zampogne se taira et que j'ouvrirai la premire grille de son cachot. CXCIV C'est ce que je fis, ma tante, et cela russit aussi juste que cela m'avait t inspir dans mon malheur; ma zampogne jeta d'abord quelques sons aussi courts et aussi doux que les souffles d'un nourrisson qui se rveille, puis des morceaux d'airs tronqus et expirants comme des penses qu'on n'achve pas dans un rve, puis des ritournelles qu'on entend la Saint-Jean, dans les rues, et qui sont dans l'oreille de tout le monde. Les pauvres prisonniers et prisonnires, tout rjouis, se pressaient leurs grilles, coutaient les larmes aux yeux et me remerciaient, mesure que je passais devant leur lucarne, de leur donner ainsi un souvenir de leur jour de fte. Le meurtrier, qui avait paru au premier moment sa lucarne, les deux mains crispes ses barreaux, ne s'y montrait plus; j'en fus rjouie malgr l'impatience que j'avais de le voir; je compris qu'il avait reconnu l'instrument de son pre, et qu'il s'attendait quelque chose de moi, semblable la surprise qu'il avait eue la nuit, du haut de la tour, en entendant l'air d'Hyeronimo et de Fior d'Aliza, que l'un de nous deux seul pouvait jouer l'autre, puisque nous ne l'avions appris personne. CXCV Aussi, pour bien le confirmer dans l'ide qu'il allait me voir apparatre, quand je fus la dernire arcade au tournant du clotre avant son grillage, je m'assis sur le socle de l'arcade et je jouai doucement, lentement, amoureusement, l'air de la nuit dans la tour, afin qu'il comprt bien que j'tais l, dix pas de lui, et qu'il entendt pour ainsi dire battre mon coeur dans la zampogne; et je finis l'air, non pas comme d'habitude, par ces voles de notes qui semblaient s'lancer vers le ciel, comme des alouettes joyeuses montant au soleil, mais je le finis par deux longs, lugubres et tendres soupirs de l'instrument qui semblait bien plutt pleurer que chanter, hlas! comme moi-mme!... Aucun bruit ne sortit de la loge du meurtrier, je compris ce silence que mon intention avait t saisie par Hyeronimo, et que je pouvais, sans danger, laisser la zampogne, reprendre ma cruche et ouvrir le cachot. Je m'approchai donc avec plus de confiance de la sombre lucarne, assombrie encore par le noir pilier, et je jetai un regard furtif travers les barreaux de fer du premier grillage; je ne vis que deux yeux fixes qui me regardaient du fond du cachot, tout au fond de la nuit rgnant derrire la seconde grille. C'tait lui, ma tante! qui ne savait encore que penser et qui me regardait du fond de l'ombre. ma vue, quelque chose remua sous un tas de chanes et se leva de la paille, sur son sant, en tendant deux bras enchans vers le jour et vers moi. C'tait lui, mon pre! Je le devinai plutt que je ne le reconnus aux traits de son visage, tant l'ombre tait noire dans la caverne du pauvre innocent. Je mis un doigt sur mes lvres pour lui dire, sans parler, de se taire, et, dposant ma cruche de l'autre main, j'ouvris, comme on me l'avait montr le matin, la premire grille, et j'entrai tout entire dans la premire moiti du cachot o je n'tais spare d'Hyeronimo que par la seconde grille. Je m'lanai, les bras aussi tendus vers les siens, avec tant de force, que mon front meurtri semblait vouloir enfoncer les barreaux nous par des noeuds de fer, comme mes agneaux quand ils se battent, pour sortir de l'table, contre la cloison d'osier qui les enferme. Mais lui, en voyant ce chapeau de Calabre, ces cheveux coups, ces habits d'homme sur le corps de sa soeur dont il ne reconnaissait que peu peu le visage, semblait ptrifi sa place et laissait retomber ses bras devant lui, avec un bruit de chanes qui consternait l'oreille. Il avait plutt l'air de quelqu'un qui recule au lieu de quelqu'un qui avance, il semblait ptrifi par les murs de sa prison. --Quoi! tu ne reconnais pas Fior d'Aliza, lui dis-je demi-voix, parce qu'elle a chang d'habits et qu'elle a coup ses cheveux pour te rejoindre! C'est moi, c'est ta soeur, c'est mon pre et ma tante, c'est tout ce qui t'aime entr avec moi dans ton spulcre pour t'arracher la mort au prix de leur propre vie, s'il le faut, ou du moins pour mourir avec toi si tu meurs. CXCVI Ma voix, qu'il reconnut, lui ta le doute, et il s'lana son tour vers moi de toute la longueur de sa chane rive au mur dans le fond de la prison; elle tait juste assez longue pour que le bout de nos doigts, mais non pas nos lvres, pussent se toucher. Nous les entrecroismes aussi serrs et aussi forts que les noeuds de son grillage de fer, et nous nous mmes pleurer sans rien dire, en nous regardant travers nos larmes, comme ces mes du purgatoire qui se regardent travers les limbes d'une flamme l'autre, dans les images, le long du chemin. CXCVII Je finis, la premire, par sangloter tellement qu'aucune parole articule ne pouvait sortir tout entire de mes lvres. Mais lui, plus fort, plus homme, plus courageux, revenu de son premier tonnement, parla le premier. Le son de sa voix m'entra comme une musique dans tout le corps, je crus qu'un esprit de lumire tait entr dans la caverne et m'avait parl. --Comment es-tu l, ma pauvre me? me dit-il. Qui t'a appris o j'tais moi-mme? Que veut dire cet habit d'homme dont tu es travestie? cette zampogne que j'ai entendue la nuit dernire du haut du ciel et qui s'est approche tout l'heure, comme une mmoire et une esprance, de ma lucarne? Que fait le pre? Que fait la tante? Le chien est-il mort? Qui est-ce qui a soin de leur nourriture? Quelle est ton ide en les quittant et en prenant ce dguisement pour me suivre? CXCVIII --Mon ide, rpondis-je, je n'en sais rien; je n'en ai eu qu'une dans le coeur quand je t'ai vu garrott par les sbires et emmen par eux la mort, je n'ai pas pu me retenir de descendre o tu allais, et je suis descendue Lucques, comme la pierre qui roule de la montagne en bas dans la plaine par son poids et par sa pente, sans savoir pourquoi et sans pouvoir s'arrter; voil. Alors je lui racontai prcipitamment comment j'avais pris les habits et la zampogne de mon oncle dans le coffre, afin de ne pas tre expose, comme une pauvre fille, aux poursuites, aux insolences et aux libertinages des hommes dans les rues; comment mon oncle et ma tante avaient voulu s'opposer par force mon passage, comment le pre Hilario leur avait dit, au nom du bon Dieu: Laissez-la faire son ide; comment il avait promis d'avoir soin d'eux, dfaut de leurs deux enfants, dans la cabane; comment une noce, qui avait besoin d'un musicien, m'avait ramasse sur le pont du _Cerchio_; comment cette noce s'tait trouve tre la noce de la fille du _bargello_; comment leur gendre, en s'en allant de la maison avec sa _sposa_, avait laiss vacante la place de serviteur et de porte-clefs de la prison; comment la femme et le mari, tromps par mes vtements et contents de ma figure, m'avaient offert de les servir la place du partant; comment j'avais pressenti que la prison tait la vraie place o j'avais le plus de chance de trouver et de servir mon frre prisonnier; comment j'avais jou de ma zampogne, dans ma chambre haute au sommet de la tour, pendant la nuit, afin de lui faire connatre, par notre air de la grotte, que je n'tais pas loin et qu'il n'tait pas abandonn de tout le monde, au fond de son cachot, o il avait t jet par les sbires; comment le _bargello_ m'avait appris mon service le matin et comment j'avais compris que le meurtrier c'tait lui; comment j'tais parvenue, petit petit, l'empcher de pousser aucun cri en me revoyant; comment je le verrais prsent mon aise, et sans qu'on se doutt de rien, tous les jours! Enfin tout. CXCIX Il restait comme bahi de surprise et d'ivresse en m'coutant, et il m'arrosait les doigts de larmes chaudes, comme si son coeur tait un foyer, en m'coutant et en dvorant mes pauvres mains de ses lvres; mais quand j'ajoutai que ma pense tait de gagner de plus en plus la confiance du _bargello_, de drober la grosse clef de la prison, de me procurer une lime et de la lui apporter pour qu'il scit sa chane, de lui ouvrir moi-mme du dehors les deux portes grilles du cachot et de le faire vader vers la mer quand on saurait son jugement par les juges de Lucques: CC --Oh! cela, s'cria-t-il, jamais! jamais! Je ne limerai pas ma chane, je ne m'vaderai pas de la prison en te laissant derrire moi prisonnire ma place, et punie pour la complicit dans l'vasion d'un homicide; je ne me sauverai pas du duch avec toi, en enlevant en toi la seule nourricire et la seule consolation de nos deux pauvres vieux, avec leur chien, dans la montagne. Non, non, je mourrai plutt mille fois pour un faux crime, que de vivre par un vrai crime dont toi et eux vous seriez punis jamais pour moi! Pourquoi donc est-ce que je voudrais vivre et comment donc pourrais-je vivre alors, puisque je ne regrette rien que toi et eux dans ce bas monde, et qu'en me sauvant c'est toi et eux que j'aurai sacrifis et perdus? CCI Je n'avais pas pens cela, monsieur, et, tout en dplorant qu'il ne voult pas suivre mon ide de le faire sauver, je ne pus m'empcher d'avouer qu'il disait trop juste et qu' sa place j'aurais certainement dit ainsi moi-mme. Mais une pauvre fille des montagnes, amoureuse et dsole, mon pre et ma tante, excusez-moi cela, ne pense pas tout la fois; je ne pensais alors ni moi, ni vous, mais au pauvre Hyeronimo. Si j'ai eu tort, j'en ai t bien punie. Quand nous emes ainsi longtemps parl bouche bouche, coeur coeur, travers les froides grilles du cachot, trois coups de marteau de l'horloge de la cour, rsonnant comme un tremblement de l'air, sous les souterrains, nous apprit que trois heures s'taient coules dans une minute et qu'il tait temps de nous arracher l'un l'autre, si nous ne voulions pas tre surpris par le retour du _bargello_. Nous convnmes ensemble que tel ou tel air de ma zampogne, pendant la nuit, du haut de ma tour, voudrait dire telle ou telle chose: peine, consolation, esprance, bonne nouvelle, absence ou prsence du _bargello_ et toujours amour! Car le poids du coeur en fait dcouler enfin les secrets, ma tante! Et cette fois, malgr notre silence et notre ignorance de nous-mmes jusque-l, nous n'avions pas pu nous cacher que nous nous aimions, non-seulement de naissance, mais d'amour, et que l'absence ou la mort de l'un serait la mort de l'autre. J'avais bien rougi en lui avouant ce que je sentais, sa voix avait bien trembl en me confessant pour la premire fois que je ne faisais pas deux avec lui dans son ide et dans ses rves, et que s'il n'avait rien os dire encore sa mre et son oncle pour qu'on nous fiant ensemble San Stefano, c'tait cause de mes silences, de mes tristesses, de mes loignements de lui depuis quelques mois, qui lui avaient fait douter s'il ne me causerait pas de la peine en me demandant pour fiance nos parents; il me dit mme qu'il ne regrettait en ce moment ni la prison, ni la mort, puisque son malheur avait t l'occasion qui avait forc le secret de mon coeur. Oh! que nous nous dmes de douces paroles alors, travers les barreaux, ma mre! et que mme en ne nous parlant pas, mais en nous entendant seulement respirer, nous tions contents! Il me semblait que je buvais du lait par les pores, et qu'une douceur que je n'avais jamais prouve me coulait dans toutes les veines et m'alanguissait tous les membres, comme si j'allais mourir et que la mort ft la fois une mort et une rsurrection. Je prsume que le paradis sera quelque chose comme l'ternelle surprise et l'ternel aveu d'un premier amour, entre ceux qui s'aimaient et qui ne se l'taient jamais dit! CCII Au second battement de marteau de l'horloge qui nous avertissait, je m'en allai contre-coeur en reculant, en revenant, en reculant encore, comme si nous ne nous tions pas tout dit; mais le danger pressait: je refermai la grille sur lui, je ramassai ma zampogne et je revins m'asseoir sur les marches du clotre et de la cour, vis--vis du puits des colombes, et, pour que personne ne se doutt de rien parmi les prisonniers et les prisonnires, j'eus l'air de m'tre endormie pour la sieste, au pied d'un pilier, et je me mis jouer des airs de zampogne comme pour passer le temps. Ah! mes airs cette fois n'taient pas tristes, allez! Je ne sais pas o je les prenais, mais le bonheur de savoir qu'il m'aimait et le soulagement que j'prouvais de lui avoir os dire enfin: Je t'aime! l'emportaient sur tout, prison, grilles, chanes, chafaud mme; la zampogne semblait plutt dlirer que jouer sous mes doigts, et les notes qui s'chappaient criaient de joie, insenses, comme les eaux de la grotte, amasses dans le bassin et longtemps retenues, quand nous ouvrons les rigoles, s'lancent en cascades en se prcipitant en cume et en bondissant au lieu de couler, et je me disais: Il m'entend, et ce dlire est un langage son oreille qui lui apprend ce que ma bouche n'a pas achev de lui confesser. Les prisonniers se pressaient aux lucarnes et croyaient peut-tre que j'tais tombe en folie. Les colombes mmes battaient des ailes comme de plaisir m'entendre, ces jolies btes se regardaient, se becquetaient, se lissaient les plumes et semblaient se dire: Tiens! en voil une qui est donc aussi amoureuse que nous! CCIII propos des colombes, ma tante, j'ai oubli de vous dire qu'une ide m'tait venue, en quittant Hyeronimo, de me servir de ces doux oiseaux pour nos messages de la tour au cachot et du cachot ma chambre haute. Vous savez comme j'tais habile apprivoiser les oiseaux la montagne, et comme je les retenais sans cage, sur le toit, la fentre et jusque sur mon lit. Je dis donc Hyeronimo ce que je voulais faire. --miette, lui dis-je, tous les matins, un peu de la mie de ton pain de prison, et rpands ces miettes, toutes fraches, sur le bord intrieur du mur hauteur d'appui o tu t'accoudes quelquefois pour regarder couler l'heure au soleil; petit petit, la plus hardie viendra becqueter entre les barreaux, puis jusque dans ta main; tu lui caresseras les plumes sans la retenir, et tu la laisseras librement s'envoler, revenir et s'envoler encore; bientt elle aura pour toi l'amiti que toutes les btes ont naturellement pour l'homme qui ne leur fait point de mal, tu la prendras dans ton sein, elle becquettera jusqu' tes lvres, elle se laissera faire tout ce que tu voudras d'elle; moi, de mon ct, je vais en prendre une sur la margelle du puits et l'emporter sous ma chemise, dans mon sein, l-haut, dans ma chambre; je l'empcherai seulement une heure ou deux de s'envoler, je lui donnerai des graines douces et du mas sucr sur le bord de ma fentre, et je la lcherai ensuite pour qu'elle rejoigne ses compagnes dans la cour; tu la reconnatras au bout de fil bleu que j'aurai nou ses jambes roses, et c'est celle-l que tu apprivoiseras de prfrence en faisant peur aux autres; au bout de deux ou trois jours, tu verras qu'elle viendra tout moment te visiter, et qu' tout moment aussi elle remontera de la lucarne ma tour, pour redescendre encore de ma tour ton cachot. J'effilerai ma veste et ma ceinture, et quand le fil sera blanc, rouge ou bleu, cela voudra dire: Bonne nouvelle! et, quand il sera brun ou noir, cela voudra dire: Prenons garde, tremblons et prions! Toi, tu lui attacheras un fil la patte pour me dire: Je pense toi, je t'ai comprise, je suis content ou je suis en peine. Nous saurons ainsi, toute heure, grce ce messager, ce qui se remue dans nos coeurs ou dans nos sorts, sans que la prsence du _bargello_ dans la cour puisse empcher nos confidences. CCIV Quand le _bargello_ rentra du tribunal et qu'il entendit la zampogne dans la cour, il vint moi. --C'est bien, me dit-il, mon garon, j'aime que ma prison soit gaie et que mes prisonniers aient de bons moments que Dieu leur permette de prendre, mme en leur donnant tant de mauvais jours. Gaie!... Elle ne le sera pas longtemps, ajouta-t-il voix basse et en se parlant lui-mme. Je plis sans qu'il s'en apert, et je me doutais qu'on avait peut-tre jug mort celui qu'ils appelaient le meurtrier. Je n'osai rien tmoigner de mon angoisse, de peur de me rvler, et j'attendis que le _bargello_ ft ressorti de la prison pour faire parler, si j'osais, sa bonne femme. Hlas! je n'eus pas grand'peine provoquer ces renseignements; ds que je la rencontrai, en sortant du clotre, dans la cuisine o j'allais chercher les paniers de provende pour le souper des prisonniers: --Tu auras trop tt une cuelle de moins leur servir, me dit-elle avec une vraie compassion. --Quoi! dis-je avec peine, tant le dsespoir me serrait la gorge, le meurtrier a t jug? -- mort! murmura-t-elle en me faisant un signe de silence avec ses lvres. -- mort! m'criai-je en laissant retomber le panier sur le carreau. --Pauvre enfant, dit-elle, on voit bien que tu as bon coeur, car tu as pli l'ide du supplice d'un misrable qui ne t'est rien, pas plus qu' moi, ajouta-t-elle, et pourtant je n'ai pas pu m'empcher de plir, de trembler et de pleurer moi-mme, tout l'heure, quand j'ai entendu l'officier accusateur du conseil de guerre conclure son long discours par ce mot terrible: la mort! sous les balles des sbires, sur la place des excutions de Lucques, et son corps livr au bourreau, comme celui d'un dcapit par la hache, et enseveli par les frres de la Misricorde dans le coin du _Campo-Santo_ rserv aux meurtriers, avec la croix rouge sur leur spulcre. Il ne reste plus qu' lui signifier son jugement et le faire ratifier par monseigneur le duc. Mais, me dit-elle, garde-toi de rien dire dans la prison de ce que je te dis l, mon enfant; les meurtriers mme sont des chrtiens, le repentir leur appartient comme nous tous pour racheter l-haut le crime qu'on ne leur peut pas remettre ici-bas. Il ne faut pas les faire mourir autant de fois qu'il y a de minutes entre le jour o on les condamne et le jour o on les frappe avec le fer ou avec le plomb. Quand le duc a sign le jugement, quand il n'y a plus d'appel et plus de remde leur sort, on les instruit avec mnagement du supplice qui les attend; on leur laisse quatre semaines de grce entre l'arrt et l'excution pour bien se prparer avec leur confesseur paratre rsigns et purifis devant Dieu, et pendant tout cet intervalle de temps, qui s'coule entre la signification du jugement et la mort, on les traite non plus comme des criminels qu'on maudit, mais comme des malheureux dj innocents par le supplice qu'ils vont subir. C'est une belle loi de Lucques, n'est-ce pas, celle-l, c'est une loi de vrais chrtiens qui donne le temps de revenir Dieu avant que de quitter la terre, et qui suppose dj innocents ceux qui Dieu lui-mme va pardonner au tribunal de sa misricorde? On les dlivre alors de leurs chanes, on les laisse s'entretenir librement dans le clotre avec leurs parents, leurs amis, leurs femmes, et surtout avec les prtres ou les religieux, de quelque couvent que ce soit, qu'ils demandent pour se prparer au grand passage. Tu pourras alors laisser le meurtrier, ses membres libres, aller et venir de sa loge dans la chapelle de la prison, au fond de la cour, sous le clotre, entendre les offices des morts qu'on lui rcitera tous les jours, et jouir enfin de toutes les douceurs compatibles avec sa rclusion. CCV Je buvais toutes ces paroles et je roulais dj dans ma pense, avec l'horreur de notre sort tous les deux, le rve d'y faire chapper, malgr lui s'il le fallait, celui qui ne voulait pas vivre sans moi et aprs lequel moi-mme je ne voulais que mourir. Quand je fus peu peu, en apparence, remise des confidences de la bonne femme, je repris le panier et je rentrai dans la cour pour distribuer la soupe du soir de loge en loge. Lorsque je fus arrive la dernire loge, dont le pilier du clotre empchait la vue aux autres, j'appelai voix basse Hyeronimo et je lui dis rapidement ce que m'avait dit longuement la matresse des prisons, afin que, si c'tait pour lui la mort, la voix qui la lui annonait la lui ft plus douce, et que, si c'tait la vie, la parole qui la lui apportait la lui ft plus chre. --Mais c'est la vie! lui dis-je, Hyeronimo, mon frre, mon compagnon dans le paradis comme sur la terre, ce sera la vie, sois-en sr! Tu ne me refuseras pas de la recevoir de ma main pour nos parents; ces quatre semaines de soulagement de ta chane descelle du mur, de prires, de visites, de consolations, d'entretiens avec le prtre appel par toi dans ton cachot, nous offriront un moyen ou l'autre de nous sauver ensemble de ces murs. --Oh! si c'est ensemble, dit-il, en me jetant un regard qui semblait rflchir le firmament et clairer le cachot tout entier; oh! si c'est ensemble, je le veux bien, je le veux comme je veux respirer pour vivre: avec toi, tout; sans toi, rien; me dlivrer par ta captivit ma place, plutt mourir un million de fois au lieu d'une! CCVI Je vis qu'avec ce pieux mensonge de me sauver avec lui, j'en ferais ce que je voudrais au dernier moment. --Eh bien! lui dis-je, je vais me procurer la lime l'aide de laquelle une pauvre prisonnire, qui est ici ct avec son petit enfant, a sci les fers du beau galrien, son fianc, et, quand j'aurai la lime je serai bien aussi habile qu'elle scier un des barreaux, qu'elle l'a t scier un chanon du bagne. J'avais dj mon ide, mon pre! --Va donc! et que Dieu et ses anges te bnissent, murmura tout bas Hyeronimo; mais souviens-toi qu'entre la libert sans toi et la mort avec toi, je n'hsiterai pas une heure, ft-elle ma dernire heure! CCVII Je le quittai tranquille et prpar recevoir, sans se troubler, le lendemain, la signification de l'arrt par la bouche du prsident du conseil de guerre. Je m'approchai avec un visage gracieux, compatissant, de la loge de la femme du galrien qui donnait le sein son nourrisson; je la plaignis, je la flattai d'une prochaine dlivrance, de la certitude de retrouver son amant aprs sa peine accomplie; je la provoquai me raconter toutes les circonstances que dj je connaissais de ses disgrces; je fis vite amiti avec elle, car ma voix tait douce, attendrie encore par l'motion que j'avais dans l'me depuis le matin; de plus nous tions du mme ge, et la jeunesse ne se dfie de rien, pas plus que l'amour et le chagrin. Enfin, aprs une heure d'entretien, nous tions bons amis, quoique je fusse le porte-clefs et elle la prisonnire. --Est-ce que vous ne donneriez pas beaucoup, lui demandai-je, pour que votre petit et deux tasses de lait au lieu d'une? --Oh! dit-elle, je donnerais tout, car le petit souffre de la faim avec mon lait, qui est si rare et si amer sans doute; mais je n'ai plus un baoque donner contre du lait. Que faire? --Est-ce que vous ne possdez aucun objet de petit prix faire vendre pour vous procurer un petit adoucissement de plus pour le petit qui est si maigre? --Moi, dit-elle, en paraissant chercher dans sa mmoire sans y rien trouver: non, je n'ai plus rien au monde, dans les poches de ma veste, que sa boucle d'oreille de laiton casse, qu'il m'avait donne le jour de nos noces, et la lime que je lui avais achete pour limer sa ceinture de fer et qu'il m'a rendue en s'vadant, comme deux reliques de notre amour et de notre dlivrance. Mais, except le coeur de celle qui ces reliques rappellent des heures tristes ou douces, qui est-ce qui donnerait un carlin de cela? --Moi, lui dis-je, non point des carlins ou des baoques, parce que je n'en ai point ma disposition, mais deux cuelles de lait au lieu d'une, parce que je puis doubler mon gr les rations des prisonniers, et cela dans votre intrt, ajoutai-je, car si on venait visiter les poches des dtenus et qu'on y dcouvrt cette lime, on supposerait que vous l'avez sur vous pour en faire mauvais usage et on doublerait peut-tre le temps de votre peine ou on vous en enlverait sans doute la consolation. --Oh! Dieu, dit la jeune mre, serait-on bien assez barbare! Mais vous avez peut-tre raison, dit-elle, en fouillant dans ses poches avec prcipitation. Tenez! voil la boucle d'oreille et la lime sourde, et elle me glissa par-dessous les barreaux un petit peloton de fil noir qui contenait les deux reliques de son amant. Elle pleurait en me les remettant, et ses doigts semblaient vouloir retenir ce que me tendait sa main. Je pris le peloton, je le droulai, je pris la lime, que je glissai entre ma veste et ma chemise, et je lui rendis la boucle d'oreille casse, qu'elle baisa plusieurs fois en la cachant dans sa poitrine. CCVIII Ce fut ainsi qu' tout risque je me procurai cette lime que je n'aurais pu me procurer dans la ville de Lucques, parce qu'une fois entr en fonctions, un porte-clefs ne peut plus sortir des murs, et parce que, si j'avais fait acheter une lime par le _piccinino_ ou par un autre commissionnaire de la prison, ou aurait souponn que j'avais t corrompue par un de mes captifs, et que je voulais prix d'argent lui fournir le moyen de s'vader. CCIX Le lendemain, de grand matin, pendant que je balayais le vestibule et la gele, un grand nombre de messieurs, vtus de robes noires et rouges, vinrent lire au pauvre Hyeronimo son arrt et lui signifier que le duc ayant ratifi la sentence, il n'avait plus de recours qu'en Dieu et qu'il avait quatre semaines et quatre jours pour se prparer la mort. Il devait tre fusill sur les remparts de Lucques, au milieu d'une petite place, devant la caserne des sbires, en rparation de ceux de cette caserne qu'il avait tus ou blesss. Par bonheur, je n'assistai pas la lecture de la sentence, parce que, dans ces occasions, la justice ne laissait entrer avec elle que le _bargello_. Quand ils sortirent, les hommes noirs disaient entre eux: --Quel dommage qu'un si jeune homme et un si bel adolescent ait un visage si trompeur et si candide! Avez-vous vu de quel front tranquille et rsign il a entendu son arrt sans vouloir ni confesser son crime, ni demander sa grce, ni insolenter la justice? Ce serait un bien grand innocent, si ce n'tait pas le plus prcoce des hypocrites. CCX Pendant que j'entendais sans lever la tte de dessus le pav, que je faisais semblant de laver avec mon eau et mon ponge, Dieu sait ce que je pensais en moi-mme de la justice des homme qui voit le crime et qui ne lit pas dans les coeurs. Le dernier des juges qui sortait dit l'autre: --Il est fcheux qu'on n'ait pas pu dcouvrir o cette jeune fille, sa complice, s'est enfuie de leur caverne dans les bois comme une biche sauvage, on aurait eu par elle tous les motifs et tous les dtails du forfait! Je compris par l qu'on m'avait cherche et que, sans doute, on me cherchait encore, et que je devais plus que jamais viter de me laisser reconnatre pour ce que j'tais. Toutes les fois qu'on frappait du dehors la porte de fer de la prison, je laissais le _piccinino_ aller tirer le verrou aux trangers, et, sous un prtexte ou l'autre, je montais dans ma tour pour viter les regards des sbires ou des curieux. J'y passais mon temps prier Dieu, et apprivoiser la plus jeune des colombes. Il ne m'avait pas fallu beaucoup de jours pour la priver et pour en faire l'innocente messagre entre la lucarne de ma chambre et la lucarne du meurtrier; toutes les penses que j'avais, je lui mettais un nouveau fil la patte, tantt brun, tantt rouge, tantt blanc, comme mes penses elles-mmes, selon leur couleur; puis je battais mes mains l'une contre l'autre pour l'effrayer un peu, afin qu'elle s'envolt vers Hyeronimo et qu'elle le dsennuyt par ses caresses. Hyeronimo, de son ct, lui baisait la gorge et lui remettait toujours la patte le fil bleu de sa ceinture, qui voulait dire: amour ou amiti entre lui et moi. Ah! si nous avions su crire! Mais o aurions-nous appris nos lettres? nos pres, nos mres, nos oncles ne savaient que par coeur leurs prires. Hormis les courts moments o mon service m'appelait dans la cour et o je pouvais entrer dans le cachot et baiser ses chanes, nos seuls moyens de communication ensemble taient donc la colombe et la zampogne. Je continuai en jouer tous les soirs et une partie des nuits, pour reporter, par les sons, la pense d'Hyeronimo en haut, vers moi et vers nos beaux jours dans la montagne. La femme du _bargello_ aimait bien les airs que je jouais ainsi pour un autre, et elle me disait le matin: --Je ne sais pas ce qu'il y a dans ta zampogne, mais elle me fait rver et pleurer malgr moi, comme si elle disait je ne sais quoi de ma jeunesse mon coeur; ne crains pas, mon garon, d'en jouer tout ton aise, mme quand tu devrais me tenir veille pour l'entendre: j'ai plus de plaisir veiller qu' dormir, en l'coutant. Les pauvres prisonniers me disaient de mme: --Au moins notre oreille est libre quand notre me suit dans l'air les sons qui chantent ou qui prient avec ton instrument. Mais il n'y avait que Hyeronimo qui comprt ma pense et la sienne dans les joies ou dans les tristesses de la zampogne: nos deux mes s'unissaient dans le mme son! La pauvre femme du forat seule ne s'y plaisait pas. --Ah! soupirait-elle en soulevant son beau nourrisson endormi du mouvement de sa poitrine, prsent qu'il n'y est plus, je ne pense plus seulement la musique; quand un air ne tombe pas dans un coeur, qu'importe? Ce n'est que du vent. Mais quels moments dlicieux, quoique tristes, comptaient pour lui et pour moi les votes de son cachot, quand j'y rentrais le matin avant que le _bargello_ ft lev, pendant que le _piccinino_ dormait encore et que personne ne pouvait nous surprendre ou nous entendre! peine, dans ces moments-l, regrettions-nous d'tre en prison, tant le bonheur de nous tre avou notre amour nous inondait tous les deux! Qu'est-ce qu'il me disait, qu'est-ce que je lui disais, je n'en sais plus rien; pas beaucoup de mots peut-tre, rien que des soupirs, mais dans ces silences, dans ce peu de mots, il y avait d'abord la joie de savoir que nous nous tions tromps et bien tromps, monsieur, en croyant depuis six mois que nous avions de l'aversion l'un pour l'autre, tandis que c'tait par je ne sais quoi que nous nous fuyions comme deux chevreaux qui se cherchent, qui se regardent, qui se font peur et qui reviennent pour se fuir et se chercher de nouveau, sans savoir pourquoi. Ensuite la pense des jours sans fin que nous avions passs ensemble, depuis que nous respirions et que nous grandissions dans le berceau, dans la cabane, dans la grotte, dans la vigne, dans les bois, sans songer que jamais nous pourrions tre dsunis l'un d'avec l'autre, et puis ceci, et puis cela, que nous n'avions pas compris d'abord dans nos ignorances, et que nous nous expliquions si bien prsent que nous nous tions avou notre penchant, contrari par nous seuls, l'un vers l'autre; et puis la fatale journe de la coupe du chtaignier, et puis celle de ma blessure par le tromblon du sbire, quand il avait tanch mon sang sur mes bras avec ses lvres; et puis ma folie de douleur et ma fuite de la maison sans savoir o j'allais pour le suivre, comme la mousse suit la pierre que l'avalanche dracine; et puis ma pauvre tante et mon pre aveugle abandonns la grce de Dieu et la charit du pre Hilario, dans notre nid vide; et puis l'esprance que les anges du ciel nous dlivreront des piges de la mort o nous tions pris, tels que deux oiseaux, pour nous punir d'en avoir dnich, les printemps, tant d'autres dans nos piges de noisetier, quand nous tions enfants; et puis la confiance de nous sauver de l, plus tard, d'une manire ou d'autre, car les quatre semaines et les quatre jours nous paraissaient si longs, que nous ne pensions jamais en voir la fin. Vous savez, monsieur, quand on est si jeune et que l'on compte si peu de mois dans la vie passe, les mois venir paraissent longs comme des annes. Nous nous croyions srs, aprs nous tre ainsi rejoints, de rencontrer une bonne heure dans tant d'heures devant nous, et nous jouissions de nos minutes d'entretien comme si elles avaient form des heures et que les heures n'eussent pas form des semaines. CHAPITRE VII CCXI --Mais vous, pauvres gens, aveugles et abandonns vous deux dans cette cabane, sans nice et sans fils, et presque sans chien, que se passait-il, pendant ce temps, dans votre esprit? demandai-je l'aveugle, pre de Fior d'Aliza. --Ah! monsieur, me rpondit l'aveugle, il ne se passait rien les premiers jours que des dsolations, des dsespoirs et des larmes. Quelle mort attendait Hyeronimo Lucques, devant les juges tromps et irrits par les sbires? Quels hasards dangereux rencontrerait Fior d'Aliza sur ces chemins inconnus et dans une ville trangre, au milieu d'hommes et de femmes acharns contre l'innocence, si l'on venait dcouvrir son dguisement? O trouverait-elle un gte pour les nuits, sa nourriture pendant les jours? Comment, vermisseau comme elle tait, ainsi que nous, aux yeux des riches et des puissants, parviendrait-elle soit pntrer vers son cousin dans des cachots, soit s'introduire dans des palais gards par des sentinelles, pour tomber genoux devant monseigneur le duc? Comment, si elle tait jamais reconnue par un des plerins ou des sbires extasis de sa beaut, quand ils l'avaient aperue sur notre porte, chapperait-elle aux poursuites du chef des sbires qui avait commis tant de ruses pour l'obtenir de sa tante? Comment connatrions-nous nous-mmes ce qui se passait l-bas, au pays de Lucques, sans nouvelles de nos enfants, si nous n'y descendions pas nous-mmes, ou bien, si nous parvenions y descendre, les exposant tre reconnus rien qu'en demandant l'un ou l'autre si on les avait vus? Obligs de rester dans notre ignorance, si nous nous tranions jusqu' Lucques, ou mourant de nos inquitudes, si nous n'y descendions pas! Ah! monsieur, le sommeil n'tait pas venu une heure de suite sur nos yeux depuis le jour du malheur; nous n'avions la nuit d'autre bruit dans la cabane que le bruit confus de nos sanglots, mal touffs sur nos bouches, et de temps en temps les cris de douleur involontaires du petit chien, couch sur le pied de mon lit, quand sa jambe coupe, qui n'tait pas encore gurie, lui faisait trop mal, et qu'il implorait ma main pour le retourner sur sa paille. Non, je ne pense pas, quoi qu'on en dise l-haut au couvent quand on y prche sur les peines de l'enfer aux plerins, que les peines mmes de l'enfer puissent dpasser nos peines dans notre esprit. Quant la nourriture, nous n'y pensions seulement pas, bien que nous n'eussions plus, pour soutenir nos misrables corps et pour nourrir le chien Zampogna, que quelques crotes de pain dur, que le pre Hilario nous avait laisses dans sa besace jusqu' son retour. Voil tout ce qui se passait au grand chtaignier, monsieur: la misre, et le chagrin qui empchait de sentir la misre. CCXII Le septime jour pourtant nous emes deux grandes consolations, car la Providence n'oublie pas mme ceux qui paraissent les abandonns de Dieu. Premirement, le petit chien Zampogna fut tout fait guri de sa jambe coupe et commena japper un peu de joie autour de nous en gambadant sur ses trois pattes, devant la porte, comme pour me dire: Matre, sortons donc et allons chercher ceux qui manquent la maison; je puis prsent te servir et te conduire comme autrefois; fie-toi moi de choisir les bons sentiers et d'viter les mauvais pas; et il s'lanait sur le chemin qui descend vers Lucques comme s'il et compris que ses deux amis taient l-bas; puis il revenait pour s'y lancer encore. CCXIII Secondement, le pre Hilario remonta pniblement et tout essouffl par le sentier de la ville au couvent, et, jetant sa double besace pleine comme une outre sur la table du logis: --Tenez, nous dit-il, voil l'aumne de la semaine pour le corps; le prieur m'a dit de quter d'abord pour vous comme les plus misrables; le couvent ne manque de rien pour le moment, grce aux plerinages de la Notre-Dame de septembre, qui va remplir les greniers de farine et les celliers d'outres de vin. Et puis, ajouta-t-il, voil l'aumne de l'esprit. coutez-moi bien. Alors, il nous raconta qu'il avait frapp toutes les portes de Lucques pour savoir si l'on avait entendu parler d'un homicide commis dans la montagne, sur un brigadier de sbires, et si l'on savait quelque chose du sort qu'on rservait au jeune montagnole; qu'on lui avait rpondu qu'il serait jug prochainement par un conseil de guerre, et qu'en attendant il tait renferm dans un des cabanons de la prison, sous la surveillance du _bargello_; que le _bargello_ tait incorruptible, mais trs-humain, et qu'il n'aggraverait certainement pas jusqu' l'chafaud les peines du pauvre criminel. Il ajouta que, mme aprs le jugement, on avait encore le recours en grce auprs de monseigneur le duc et que, dans tous les cas, le condamn avait encore un sursis de quatre semaines et de quatre jours entre l'arrt suprme et l'excution; enfin que, pendant ces quatre semaines et ces quatre soleils de sursis, le condamn, soulag de toutes ses chanes derrire sa grille, ne subissait plus le secret, mais qu'il tait libre de recevoir dans sa prison ses parents, les prtres, les moines charitables et tous les chefs des confrries pieuses de la ville et des montagnes, tels que frres de la Misricorde, frres de la Sainte-Mort, pnitents noirs et pnitents blancs, dont l'oeuvre est de secourir les prisonniers, de sanctifier leur peines et mme leur supplice. ce mot, monsieur, nous tombmes, ma belle-soeur et moi, la renverse contre la muraille, les mains sur nos yeux, en criant: Est-il bien possible! Quoi! aurait-on bien le coeur de supplicier un pauvre enfant innocent dont tout le crime a t de dfendre nous et sa cousine? CCXIV --Rassurez-vous un peu, nous dit le frre quteur, sans toutefois trop compter sur la justice des hommes, qui n'est souvent qu'injustice aux yeux de Dieu et qui n'a pour lumire que l'apparence au lieu de la vrit. --Et ma fille? ma fille? ma Fior d'Aliza, s'criait ma belle-soeur, n'en avez-vous donc appris aucune nouvelle par les chemins ou sur les places de Lucques? --Aucune, rpondit le vieux frre; c'est en vain que j'ai demand discrtement aux portes de tous les couvents o l'on distribue gratis de la nourriture aux ncessiteux, vagabonds, mendiants ou autres, si l'on avait vu tendre son cuelle un jeune et beau pifferaro des montagnes; c'est en vain que j'ai demand aux marchands sur leurs portes, aux vendeuses de lgumes sur leur march, si elles avaient entendu de jour ou de nuit la zampogne d'un musicien ambulant jouant des airs, au pied des Madones, dans leurs niches ou devant le portail des chapelles. Tous et toutes m'ont affirm que, depuis la noce de la fille du _bargello_ avec un riche _contadino_ des environs, on n'avait pas entendu une seule note de zampogne dans la ville, attendu que ce n'tait pas la saison o les musiciens des Abruzzes descendaient aprs les moissons dans les plaines. Ces rponses uniformes m'avaient donn d'abord penser que votre fille n'avait pas os entrer Lucques et qu'elle errait et l dans les villages voisins, comme un enfant qui regarde les fentres des maisons et qui voudrait bien y pntrer, sans oser toutefois s'approcher des portes. Puis, en rflchissant mieux et en me demandant comment la noce d'un _contadino_ avec la fille du _bargello_ avait pu trouver un _pifferaro_ pour entrer en ville, dans une saison o il n'y a pas un seul musicien ambulant dans la plaine de Lucques, je me suis demand moi-mme si ce musicien inconnu qui jouait pour cette noce jusqu'au seuil de la prison, n'y aurait pas t pouss par l'instinct de s'y rapprocher, un jour ou l'autre, de celui qu'elle aime, et, sans vouloir interroger personne de la prison, dans la crainte d'apprendre ainsi aux autres ce que je voulais savoir moi-mme, je n'ai fait que saluer la femme du _bargello_ sur sa porte, et j'ai pass; mais quand la nuit a t venue, je me suis port dessein dans ma stalle de la chapelle voisine, et j'ai cout de toutes oreilles si aucune note de zampogne ne rsonnait dans les cours ou dans le voisinage de la prison. Eh bien! vous me croirez si vous voulez, pauvres gens, ajouta-t-il, mais avant que l'_Ave Maria_ et sonn dans les cloches de Lucques, un air de zampogne est descendu, comme un concert des anges, d'une lucarne grille tout au haut de la tour du _bargello_. Et vous me croirez encore, si vous avez de la foi, j'ai reconnu, tout comme je reconnais votre voix tous les deux prsent, la vraie voix et le vrai air de la zampogne de votre frre et de votre mari, mort des fivres en revenant des Maremmes; et, bien plus encore, ajouta-t-il, l'air que j'ai entendu si souvent jouer dans la grotte par vos deux enfants, pendant que je montais ou que je descendais par votre sentier! J'ai cru d'abord un rve; j'ai cout longtemps aprs que les cloches de l'_Ave Maria_ se taisaient sur la ville, et le mme air de l'instrument de votre frre a continu se faire entendre demi-son dans la tour, par-dessus les toits de la prison. CCXV --Dieu! s'cria ma belle-soeur, est-ce qu'on l'aurait bien jete dans cet gout d'une prison, la belle innocente! Oh! laissez-moi descendre vite la ville pour qu'on me la rende avant qu'elle ait t salie dans son me par le contact avec ces malfaiteurs et ces bourreaux! --Arrtez-vous, femme, arrtez-vous quelques jours comme je me suis arrt moi-mme aprs avoir entendu, de peur de dvoiler prmaturment un mystre qui contient peut-tre le salut de vos deux enfants. LAMARTINE. CXXIXe ENTRETIEN FIOR D'ALIZA (Suite. Voir la livraison prcdente) CCXVI --Oui, j'ai pens en moi-mme: ne disons rien; qu'il nous suffise de souponner qu'elle est l; que son cousin n'y est probablement pas loin d'elle; que le bon Dieu, en permettant ce rapprochement, a peut-tre un dessein de bont sur le pauvre prisonnier comme sur vous-mmes, et attendons que le mystre s'explique avant d'y mler nos indiscrtes curiosits et nos mains moins adroites que celles de l'amour innocent! Car je suis vieux, voyez-vous, mes braves gens, il y a longtemps que ma barbe est blanche; j'ai vu passer et repasser bien des nuages sur de beaux jours et ressortir bien de beaux jours des nuages, et j'ai appris qu'il ne fallait pas trop se presser, mme dans ses bons desseins, de peur de les faire avorter en les pressant de donner leur fruit avant l'heure, car il y a des choses que Dieu veut faire tout seul et sans aide; quand nous voulons y mler d'avance notre main il frappe sur les doigts, comme on fait aux enfants qui gtent l'ouvrage de leur pre! Ainsi, faites comme moi: priez, croyez et prenez patience! CCXVII Mais, tout en prenant patience, ajouta le sage frre quteur, je n'ai pas pourtant perdu mon temps et toutes mes peines Lucques et aux environs pendant la semaine. coutez encore, et remettez-moi ces grimoires de papier, ces sommations et ces actes que Nicolas del Calamayo, le conseil, l'avocat et l'huissier de Lucques, vous a fait signifier l'un aprs l'autre pour vous dpossder du pr, de la grotte, des champs, des mriers, de la vieille vigne et du gros chtaignier, au nom de parents que vous ne vous connaissiez pas dans les villages de la plaine du Cerchio; c'tait peut-tre une mauvaise pense qui me tenait l'esprit, ajouta le frre, mais, quand j'ai su la passion bestiale du chef des sbires pour votre belle enfant, sauvage comme une biche de votre fort; quand j'ai appris qu'un homme si riche et si puissant dans Lucques vous avait demand la main d'une fille de rien du tout, nourrie dans une cabane; quand on m'a dit que la petite l'avait refus, et qu' la suite de ce refus obstin pour l'amour de vous et de son cousin, le sbire s'tait prsent tout coup et coup sur coup, muni de soi-disant actes endormis jusque-l, qui attribuaient, champ par champ, votre petit bien au chef des sbires, acqureur des titres de vos soi-disant parents d'en bas, je n'ai pu m'empcher d'entrevoir l-dedans des hasards bien habiles, et qui avaient bien l'air d'avoir t concerts par quelque officier sclrat de plume, comme il y en a tant parmi ces hommes robe noire qui grignotent les vieux parchemins, comme des rats d'glise grignotent la cire de l'autel. Je suis all trouver mon vieil ami de Lucques, le fameux docteur Bernabo, qui, quoique retir de ses fonctions d'avocat du duc, donne encore des consultations gratuites aux pauvres gens de Lucques et des villes voisines. Il me connat depuis quarante ans pour avoir t quter toutes les semaines sa porte, et pour m'avoir toujours donn autant de bonnes grces pour moi que de bouteilles de vin d'_Aleatico_ pour le monastre. Je lui ai demand la faveur de l'entretenir aprs son audience, en particulier; quand le monde a t dehors de sa bibliothque, je lui ai demand, voix basse, s'il pouvait me donner des renseignements aussi secrets qu'en confession sur un certain scribe attach au tribunal de Lucques, nomm Nicolas del Calamayo. --Eh quoi! m'a-t-il rpondu en riant et en me regardant du capuchon aux sandales, frre Hilario, est-ce que vous avez attendu vos quatre-vingts ans pour dserter la pit et l'honneur, et pour avoir besoin, dans quelque mauvaise affaire, d'un mauvais conseil ou d'un habile complice? --Pourquoi me dites-vous cela? ai-je rpondu au docteur Bernabo, qui ne rit pas souvent. --Mon brave frre Hilario, m'a-t-il rpliqu trs-srieusement alors, c'est qu'on ne se sert de ce drle de Nicolas del Calamayo que quand on a un mauvais coup de justice faire ou une mauvaise cause justifier par de mauvais moyens. --Et le chef des sbires de Lucques, son ami? ai-je poursuivi, en sondant toujours la conscience du docteur Bernabo. --Le chef des sbires, m'a-t-il rpondu, n'est pas un coquin aussi accompli que son ami Nicolas del Calamayo: l'un est le serpent, l'autre est l'oiseau que le serpent fascine et attire dans la gueule du vice. Le chef des sbires n'est qu'un homme lger, dbauch et corrompu, qui ne refuse rien ses passions quand on lui offre les moyens de les satisfaire, mais qui, de sang-froid, ne ferait pas le mal si on ne lui prsentait pas le mal tout fait. Vous savez que ce caractre-l est le plus commun parmi les hommes lgers; leur conscience ne leur pse pas plus que leur cervelle, et ce qui leur fait plaisir ne leur parat jamais bien criminel. Tel est, en ralit, le chef des sbires; son plus grand vice, c'est son ami Nicolas del Calamayo! --Eh bien! seigneur docteur, dis-je alors Bernabo, je vais vous exposer une affaire grave et complique dans laquelle le chef des sbires a un intrt, et Nicolas del Calamayo, les deux bras jusqu'aux coudes. --Je vous coute, dit Bernabo. Je lui ai racont alors le hasard qui fit rencontrer la belle Fior d'Aliza par le sbire en socit de son ami Nicolas del Calamayo: la demande, le refus, l'enttement du sbire, l'obstination de la jeune fille, puis la dpossession, pice pice, par les soins du procureur Nicolas del Calamayo, au moyen d'actes prsents par lui la justice, actes revendiquant pour des parents, au nom d'anciens parents inconnus dont le sbire avait achet les titres, tout le petit hritage de vos pres et de vos enfants. En m'coutant, le vieux docteur en jurisprudence fronait le sourcil et se pinait les lvres avec un sourire d'incrdulit et de mpris qui montrait assez ce qui se passait dans son me. --Avez-vous sur vous ces pices? me dit Bernabo. --Non, rpondis-je. --Eh bien! apportez-les-moi la premire fois que vous descendrez du monastre la ville; je vous en rendrai bon compte aprs les avoir examines, et si elles me paraissent suspectes dans leur texte, comme elles le sont dj mes yeux dans leurs circonstances, rapportez-vous-en moi pour faire une enqute secrte et gratuite chez les prtendus parents ou ayants droits de votre pauvre aveugle. La meilleure charit faire aux braves gens, c'est de dmasquer un coquin comme ce Nicolas del Calamayo avant de mourir, et de lui arracher des ongles ses victimes. Allez, frre Hilario, et mettez-vous seulement un sceau de silence sur votre barbe; qui sait si, en sauvant le patrimoine de ces pauvres gens, nous ne parviendrons pas aussi dcouvrir quelque embche tendue la vie du criminel, peut-tre innocent, qu'on va juger sur de si vilaines apparences! CCXVIII Le frre termina son rcit en prenant les pices dans l'armoire. --Ah! que nous font les biens, la vigne, le pr, le chtaignier! la maison mme, nous crimes-nous, ma belle-soeur et moi. Qu'on prenne tout, qu'on nous jette tout nus dans le chemin, mais qu'on nous rende nos deux pauvres innocents! --Rsignez-vous la volont de Dieu, quel que soit le sort d'Hyeronimo, nous dit-il en s'en allant; je monte au monastre pour instruire le prieur de votre angoisse et du motif de mes absences. Je lui demanderai de sjourner la ville autant que ma prsence pourra tre utile au prisonnier pour ce monde ou pour l'autre; je remonterai jusqu'ici ds que j'aurai une bonne ou une mauvaise nouvelle vous rapporter d'en bas; ne cessez pas de prier. --Ah! rpondmes-nous tout en larmes; si nous cessions de prier nous aurions cess de trembler ou d'esprer pour la vie de nos enfants, nous aurions bien plutt cess de vivre! CCXIX Il s'en alla, et nous entendmes, pendant la nuit suivante, son pas lourd, lent et mesur, qui faisait rouler les cailloux sur le sentier en redescendant du monastre vers la ville. Nous restmes douze grands jours sans le voir remonter et sans rien apprendre de ce qui se passait en ville. Hlas! il craignait sans doute de nous informer trop tt de la condamnation sans remde de Hyeronimo; mais chaque heure de silence nous paraissait le coup de la mort pour tous les quatre! Voil tout, monsieur. CHAPITRE VIII CCXX -- toi, maintenant, dit l'aveugle Fior d'Aliza, raconte l'tranger ce qui s'tait pass dans la prison pendant cette lugubre agonie de nos deux mes dans la cabane. --Voil, monsieur, reprit navement la belle _sposa_, aprs avoir retir le sein son nourrisson qui s'tait endormi sur la coupe. Le lendemain du jugement mort, comme je vous ai dit, le bourreau vint avec les hommes noirs au cachot. Ils portaient des outils, de grands ciseaux et des charbons rouges, comme s'ils avaient voulu supplicier un saint Sbastien; mais ce n'tait pas cela, au contraire; le bourreau coupa l'anneau de fer qu'il avait riv les premiers jours la chane scelle dans le mur; il fit fondre le plomb qui rivait le clou des menottes aux poignets et les entraves aux pieds; il laissa le prisonnier libre de tous ses membres; il ouvrit la deuxime grille de fer qui rtrcissait de la moiti son cachot; il ouvrit de mme une petite porte basse toute en plaque de tle qui donnait accs par un corridor souterrain, troit, surbaiss et sombre, dans la petite chapelle des condamns mort. Cette chapelle, pas plus large que notre cabane, faisait partie des clotres par le ct de la cour; par le ct oppos, derrire l'autel, elle recevait le jour par une fentre haute qui ouvrait sur des jardins plants de lgumes et sur un petit verger d'oliviers o les blanchisseuses de la ville talaient le linge aprs l'avoir lav dans un canal du Cerchio. Ces vergers et ces potagers, dserts pendant la nuit, taient borns par le rempart de Lucques; il n'y avait, sous ce rempart, qu'un troit passage pour laisser le canal des lavandires rejoindre dans la campagne le lit sinueux du Cerchio. J'avais vu tout cela du haut d'une chelle, en balayant avec une tte de loup le plafond de la chapelle et les vitraux peints qui garnissaient la fentre. Ces vitraux reprsentaient le supplice du bon malfaiteur dans Jrusalem, demandant pardon au Christ sur sa croix, qui lui promet le paradis. La fentre tait si troite, qu'une grosse barre de fer scelle en bas et en haut dans la pierre de taille, derrire le vitrail, suffisait pour empcher un regard mme d'y passer. Les murs avaient deux brasses d'paisseur; ils taient construits de blocs de marbre noir aussi lourds que nos rochers, pour que les condamns mort qu'on y abandonnait seuls avec Dieu ne pussent pas songer seulement s'vader. Un confessionnal et un banc de bois noir taient les seuls meubles de l'oratoire. Un capucin venait tous les matins, l'aube du jour, dire la messe pour tous les prisonniers; ils l'entendaient, travers la porte ouverte, chacun, de sa lucarne ouvrant sous le clotre; cela les consolait de voir et d'entendre qu'on priait du moins pour eux; c'tait moi qui servais la messe du capucin, arme d'une petite sonnette de cuivre qu'on m'avait appris sonner l'lvation; c'tait moi qui lui versais le vin et l'eau des burettes dans le calice. Quand il avait fini, on fermait la porte de l'oratoire en dehors avec de gros verrous et un cadenas; moi seule, comme porte-clefs, je pouvais y entrer quelques moments avant la messe du lendemain pour allumer les deux petits cierges, remettre de l'huile dans la lampe, et du vin et de l'eau dans les burettes du vieux prtre moiti aveugle. CCXXI Ah! ce fut un beau moment, ma tante, que celui o, du haut de ma chambre, dans ma tour, j'entendis le _bargello_ conduire lui-mme le forgeron au cachot, et o les coups de marteau qui descellaient les fers du prisonnier retentirent dans le clotre et jusqu' ma fentre. Je tombai sur mes deux genoux devant la lucarne pour remercier Dieu de ce qui tait pourtant un signe de mort, et je me dis en moi-mme: Voil qu'on lui rend ses membres, toi maintenant de lui rendre la libert et la vie! CCXXII Quand tout fut rentr dans le silence ordinaire du clotre, et que le _bargello_ en fut sorti avec le forgeron et les hommes noirs de la justice, j'y entrai sans bruit avec la provende et les cruches d'eau des prisonniers; je ne fus pas lente, croyez-moi, distribuer chacun sa portion, ouvrir et refermer leurs grilles; les pieds me brlaient de courir au cachot de votre enfant. Il se tenait encore tout au fond, debout sur sa paille, de peur de se trahir en se prcipitant trop vite vers moi; mais, quand j'eus ouvert sa grille d'une main toute tremblante, il bondit comme un blier du fond de l'ombre, il me prit dans ses bras et m'touffa contre son coeur, o je me sentais mourir et o je restai longtemps sans que lui ni moi nous pussions profrer une seule parole; lui baisait mes cheveux, moi ses mains, tels que nous nous serrions, vous et moi, ma tante, quand, aprs une longue absence dans les bois aprs mes chvres, je revenais le soir plus tard que vous ne m'attendiez sous le chtaignier. Quand nous nous fmes bien embrasss et bien arross de nos pleurs, sans pouvoir parler pour avoir trop nous dire, je passai mon bras droit autour de son cou, lui son bras autour du mien, et il commena me dire: --Que font-ils l-haut? --Je m'en fie au bon Dieu et au pre Hilario, leur ami, rpondis-je. --Que je t'ai cot de tourments et eux, reprit-il, ma pauvre Fior d'Aliza! hlas! et que je vous en coterai bien d'autres quand se lvera le matin o nous devrons nous sparer pour jamais! --Qu'est-ce que tu dis donc, rpliquai-je, en cachant mon front dans sa veste o pendait encore un reste de sa chane, n'est-ce pas moi qui te cote la prison et la vie? N'est-ce pas pour l'amour de moi que tu as saisi le tromblon la muraille et tir ce mauvais coup pour venger mon sang sur ces brigands? Mais non, non, tu ne mourras pas pour moi, continuai-je, ou bien je mourrai avec toi moi-mme! Mais nous ne mourrons ni toi ni moi, si tu veux couter mes conseils. CCXXIII Alors je lui montrai la lime de la _sposa_ du galrien cache entre ma veste et ma chemise; je lui indiquai du doigt la petite porte basse encore ferme, qui menait du fond de son cachot dans le couloir de la chapelle. --C'est par l, lui dis-je, le visage tout rayonnant d'assurance (car l'amour ne doute de rien), c'est par l qu'ils croient te mener la mort, et c'est par l que je te mnerai la vie. Je n'en dis pas plus ce jour-l sur les moyens que je rvais pour sa dlivrance; il me pressa en vain de lui tout expliquer: --Non, non, ne me le demande pas encore, rpondis-je, car si tu savais tout d'avance, tu refuserais peut-tre encore ton salut de mes mains, ou bien tu pourrais le laisser chapper dans l'oreille des prtres qui vont venir pour te rsigner peu peu ton supplice. Il vaut mieux te mettre la clef en main sans savoir comment on la forge; c'est toi de te fier moi, et c'est moi d'tre ton pre et ta mre, puisque je les remplace seule ici. --Oh! me dit-il en me serrant les mains et en les levant dans les siennes vers la vote du cachot, je le veux bien; tu es mon pre et ma mre sous la figure de ma soeur, mais tu es bien plus encore, car tu es moi aussi, et plus que moi, ajouta-t-il, car je me donnerais mille fois moi-mme pour te sauver une goutte de tes yeux seulement. Il me dit alors des choses qu'il ne m'avait jamais dites et que je ne comprenais que par le tremblement de sa voix et par le froid de sa main sur mon paule, mais des choses si douces entendre, voir, sentir, que je ne pouvais y rpondre que par des rougeurs, des pleurs et des soupirs qui paraissaient lui faire oublier tout fait sa mort, comme tout cela me faisait oublier la vie! On et dit qu'une muraille venait de tomber entre lui et moi et que nous nous parlions en nous reconnaissant pour la premire fois. Oh! que j'oubliais la prison, l'chafaud, le supplice et tout au monde, et que je bnissais part moi ce malheur qui lui arrachait cette confession force de son coeur qu'il n'aurait peut-tre jamais ouvert en libert et au soleil. CCXXIV Je ne sais pas combien durrent tantt ces entretiens, tantt ces silences entre nous; mais nos deux coeurs taient devenus si lgers depuis que nous les avions soulags involontairement du secret de notre amour, que nous aurions march au supplice la main dans la main, allgrement et sans sentir seulement la terre sous nos pieds! Ce que c'est que l'amour cependant, une fois qu'on a compris qu'on s'aime et qu'on dcouvre tout tonne dans le coeur d'un autre le mme secret qu'on se cachait soi-mme, et que ces deux secrets n'en font plus qu'un entre deux! Il paraissait aussi enivr du peu que je lui disais par mes mots entrecoups, par mon front baiss, par mon agitation, que je l'tais moi-mme, seulement par le son timide de sa voix. CCXXV L'heure, qui sonna midi au cadran de la tour, nous rappela peine que le temps comptait encore pour nous, car nous nous croyions vraiment dans le temps qui ne compte plus, dans l'ternit. --Adieu! lui dis-je en retirant ma main de la sienne; voici ce qu'il faut faire, vois-tu, Hyeronimo: il faut penser ta chre me comme un homme qui va mourir, bien que nous ne mourrons pas, je le crois fermement. Parmi tous ces moines, ces pnitents et ces prtres qui vont venir tous les jours pour t'exhorter et te prparer la mort par les sacrements, il faut dire que tu prfres les frres de l'ordre des Camaldules, qui t'ont enseign la religion dans ton enfance, et que tu serais plus rsign et plus content si l'on pouvait t'accorder pour confesseur le vieux frre Hilario, du couvent de la montagne, dont tu as l'habitude, et qui daignera bien descendre pendant quelques semaines Lucques pour adoucir tes derniers moments; le _bargello_ m'a dit qu'on ne refusait rien aux condamns de ce qui peut leur ouvrir le paradis en sortant de la prison; la prsence de cet ami de la cabane dans ton cachot et dans la ville de Lucques, o il est connu et aim, qui sait? pourra peut-tre intresser pour toi les braves gens; et qui sait encore s'il ne pourra pas arriver jusqu' monseigneur le duc et t'obtenir la grce de la vie? Quand le _bargello_ va venir te visiter ce matin avec les pnitents noirs et les frres de la Misricorde, dis-leur ton dsir d'obtenir ici la prsence du frre Hilario, le vieux quteur des Camaldules de San Stefano. Le bon Dieu fera le reste; nous saurons par lui des nouvelles de nos pauvres parents; je me ferai connatre de lui avec confiance, il ne me trahira pas de peur de t'enlever ta dernire consolation jusqu' l'heure suprme; nous lui ferons transmettre nos propres messages la cabane, il empchera ta mre et mon pre de dsesprer, et, si nous devons mourir, soit l'un ou l'autre, soit tous les deux, il les soutiendra dans leur misre et dans leurs larmes. CCXXVI Tout ainsi convenu, je me retirai de la cour; les confrries de la Sainte-Mort, introduites par le _bargello_, ne tardrent pas y entrer avec lui. Hyeronimo, aprs avoir cout leurs exhortations au repentir et leurs offres de prires, leur rpondit avec reconnaissance, que le seul service qu'il et implorer d'eux, c'tait la visite et les consolations du frre Hilario, qu' lui il se confesserait, mais aucun autre, et que s'ils voulaient son salut dans l'autre vie, c'tait le seul moyen de le dcider au repentir de ses fautes et l'acceptation de son supplice. Ils lui promirent d'envoyer un messager au monastre pour demander au suprieur de faire descendre le vieux camaldule et de l'autoriser demeurer dans un autre couvent de la ville, ou mme dans la prison, jusqu'au jour de la mort du meurtrier des sbires. CCXXVII Le lendemain, avant le soleil lev, on frappa la porte de la prison, c'tait le frre Hilario; le _bargello_ l'introduisit dans la cour et dans le cachot d'Hyeronimo, et les laissa seuls ensemble dans la chapelle. J'avais eu soin de ne pas me montrer, de peur qu'une exclamation du bon frre quteur ne rvlt involontairement ma ruse et ma personne au _bargello_. Quand je redescendis de ma tour dans le prau pour mon service, Hyeronimo avait eu le temps de prvenir le moine de ma prsence. --Je le savais, lui dit notre saint ami, la zampogne que j'avais entendue au sommet de la tour de la prison m'avait rvl la prsence de Fior d'Aliza derrire ces grilles; seulement j'ignorais par quel artifice la pauvre innocente avait pu s'introduire si prs de toi. Rassure-toi, avait-il ajout, je ne serai pas plus dur que la Providence, je ne sparerai pas avant la mort ceux qu'elle a runis; je ne ferai rien connatre au _bargello_ ni sa femme de votre secret; il est peut-tre dans les desseins de cette Providence. Aprs avoir parl ainsi et pri un moment avec Hyeronimo dans l'oratoire, le saint prtre en sortit, et, me rencontrant sous le clotre, il me donna son chapelet baiser, et il me le colla fortement sur les lvres comme pour me dire: Silence! Je me gardai bien, cause des autres prisonniers, d'avoir l'air de connatre le frre quteur. Je restai longtemps genoux, pleurant tout bas contre la muraille, aprs qu'il fut sorti du clotre. Il s'en alla demander asile un couvent voisin de son ordre, promettant la femme du _bargello_ de revenir tous les matins dire la messe, et tous les soirs donner la bndiction au jeune criminel. CCXXVIII Quand il fut sorti, j'entrai dans le cachot sous l'apparence de mon service. Hyeronimo me dit son aise que le moine ne m'avait pas blme de ma ruse, qu'il ne la trahirait pas jusqu'aprs sa mort; qu'il avait un faible espoir d'obtenir, non sa libert, mais sa vie de monseigneur le duc, si ce prince, qui tait Vienne en Autriche, revenait Lucques avant le jour marqu dans le jugement pour l'excution; mais que si, malheureusement, retardait son retour dans ses tats, personne autre que le souverain ne possdait le droit de grce, et qu'il n'y avait qu' accepter la mort de Dieu, comme il en avait accept la vie; que, dans cette ventualit terrible, le pre Hilario le confesserait au dernier moment, lui donnerait le sacrement et ne le quitterait pas mme sur l'chafaud, jusqu' ce qu'il l'et remis pardonn, sanctifi et sans tache entre les mains de Dieu. Hyeronimo, en me racontant cela sans pleurer, me dit qu'une seule chose lui cotait trop pour qu'il pt jamais se rsigner mourir sans dsespoir et sans soif de vengeance contre le chef des sbires, son vritable assassin, et que cette chose (ici il hsita et il fallut pour ainsi dire l'arracher parole par parole de ses lvres), c'tait de mourir sans que nous eussions t, lui et moi, maris ou tout au moins, ne ft-ce qu'un jour, fiancs sur la terre, puisque, selon la croyance de notre religion et selon la parole des moines de la montagne, les mes qui avaient t unies indissolublement ici-bas par la bndiction des fianailles ou du mariage, taient jamais unies et insparables dans le ciel comme sur la terre, dans l'ternit comme dans le temps! En disant cela, il se cachait le visage entre ses deux mains, et on voyait de grosses larmes glisser entre ses doigts et tomber sur la paille comme des gouttes de pluie. Je ne pus pas y tenir, ma tante, et je collai mes lvres sur ses doigts qui me cachaient son visage. --Je ne savais pas cela, mon cousin, lui dis-je, enfin, en lui desserrant ses doigts mouills du visage pour voir ses yeux; je ne croyais pas que, quand on s'aimait dans ce monde, on pouvait jamais cesser de s'aimer dans l'autre, lui dis-je en pleurant mon tour; est-ce qu'on a donc deux mes? une pour la terre, une pour le ciel? une pour le temps, une pour l'ternit? Quant moi, je ne m'en sens qu'une, et elle a toujours t autant dans ta poitrine que dans la mienne: l'ide de voir, de penser, de respirer seulement sans toi, ici ou l ne m'est jamais venue. Il me serra encore plus troitement contre lui-mme. --Mais, puisque c'est ainsi et que tu le crois, toi qui es plus savant que moi, je le veux autant que toi, repris-je, plus que toi encore, car toi tu pourrais bien peut-tre vivre ici ou dans le paradis sans moi, mais moi je ne pourrais ni respirer seulement dans ce monde, ni sentir le paradis dans l'autre, si j'tais spare de toi! Ainsi, ne vivons pas, mon frre! ne mourons pas sans avoir chang deux anneaux de fianailles ou de mariage que nous nous rendrons aprs la mort pour nous reconnatre entre toutes ces mes qui habitent l-haut, dans le bleu, au-dessus des montagnes. Oh! Dieu, que deviendrions-nous si nous venions nous perdre dans cet infini o tu me chercherais ternellement, comme dit l'histoire de Francesca de Rimini. CCXXIX --Mais quel moyen? me dit-il en se dsesprant et en ouvrant ses deux bras tendus en croix derrire lui, tel qu'un homme qui tombe la renverse. Je songeai un peu, puis je lui dis: --Je crois que j'en sais un! --Et lequel? s'cria-t-il en se rapprochant de moi comme pour mieux entendre. --Rien que la vrit, rpondis-je. Dis au pre Hilario, ton confesseur, et qui donnerait son sang pour ton salut, ce que tu viens de me dire, dis-lui que tu mourras dans l'impnitence finale et dans le dsespoir sans pardon, si, avant de mourir, tu n'emportes pas la certitude de mourir insparable de moi aprs cette vie, et de vivre _sposo e sposa_ dans le paradis, puisque nous n'avons pu vivre ainsi dans ce monde, et que, pour t'assurer que le paradis ne sera pour nous deux qu'une absence et qu'une attente de quelques annes d'un monde l'autre, il faut que nous ayons t poux, ne ft-ce qu'un jour dans notre malheur. Jure-lui, par ton salut ternel, que, sans cette charit de sa part, il sera responsable Dieu de la perdition de nos deux mes, de la tienne par la vengeance que tu emporteras dans l'ternit contre nos ennemis les sbires; de la mienne, par le dsespoir qui me fera maudire jamais la Providence laquelle je ne croirais plus aprs toi! Il est bon, il est saint, il nous aime, il risquera sa vie mme pour nous sauver. Il consentira, par vertu, nous fiancer secrtement pour le paradis avant le jour de ton supplice (si ce jour fatal doit jamais luire!), ou nous fiancer pour ce monde, si tu parviens t'enlever par la fuite tes bourreaux!... CCXXX Cette ide parut l'enlever d'avance la nuit du cachot et le transporter tout blouissant d'esprance au ciel; je crus voir dans sa figure rayonnante un de ces anges Raphal du clotre de Pise, qui clairent, de la lumire de leur visage et de leurs habits, la nuit de la Nativit Bethlem. --Je n'aurai pas de peine suivre ton ide, me dit-il en nous sparant, car ce ne sera que la vrit que je dirai au pre Hilario, en parlant comme tu viens de dire. Voici l'heure laquelle il vient m'entretenir de Dieu, aprs la bndiction de l'_Ave Maria_ (sept heures du soir), je vais lui rvler notre amour et lui arracher son consentement, si Dieu l'inspire de nous l'accorder. Tiens la fentre de ta lucarne ouverte, et prie Dieu pour notre salut, contre les vitres; si tu ne vois rien venir avant la nuit sur le bord de la tour, c'est qu'il n'y aura point d'espoir pour nous, et que je n'aurai point pu flchir le frre; mais, si je suis parvenu le flchir ou l'incliner seulement notre union avant la mort, je lcherai la colombe, et elle ira, comme celle de l'arche, te porter la bonne nouvelle avant la nuit: une paille de ma couche, attache sa patte, sera le signe auquel tu reconnatras qu'il y a une terre ou un paradis devant nous. CCXXXI Je montai prcipitamment la tour, avant le moment o le _bargello_ allait ouvrir l'oratoire au camaldule et la grille intrieure au prisonnier, et je priai avec tant de ferveur la Madone et les saints, genoux devant la lucarne, que je ne sentis plus couler le temps, et que la sueur de mon front avait mouill la pierre comme une gouttire, avant que le bruit des ailes de la colombe contre la vitre me ft tressaillir et relever le front. Quel bonheur! L'oiseau apportait sa patte un long brin de paille reluisant comme l'or d'une feuille de mas au soleil! Je dnouai le brin de paille, je le baisai cent fois convulsivement, je le cachai dans ma poitrine, je baisai les ailes de l'oiseau, je lui donnai becqueter tant qu'il voulut dans ma main et sur ma bouche remplie de graines fines, puis je dtachai de mon corsage un fil bleu, couleur du paradis, j'en fis un collier l'oiseau, et je le laissai s'envoler vers la lucarne du clotre, o l'attendait son ami le meurtrier! CCXXXII Mais quand ce message muet eut t ainsi chang entre nous, je ne pus contenir toute ma joie en moi-mme, je saisis toute joyeuse la zampogne suspendue au dossier de mon lit; sans y chercher aucun air de suite, je lui fis rendre en dsordre toutes les notes parses et bondissantes qui rpondaient, comme un cho ivre, l'ivresse dsordonne de ma propre joie: cela ressemblait ces hymnes clatantes que l'orgue de San Stefano jette, parfois, les jours de grande fte, travers l'encens du choeur, et qui sont comme le _Te Deum_ de l'amour! Ce fut si fort et si long, monsieur, que le _bargello_ me dit le lendemain: --Tu as donc bien peu de coeur, Antonio (c'est ainsi qu'il m'appelait), tu as donc bien peu de coeur de jouer des airs si gais aux oreilles de ces pauvres gens des loges qui pleurent leurs larmes devant Dieu, et surtout aux oreilles de l'homicide qui compte ses dernires heures sur la paille de son cachot! CCXXXIII Je rougis, comme si, en effet, j'avais commis une malsance de bon coeur, je baissai les yeux et je me tus. Dans la journe, je ne voyais que l'heure de visiter Hyeronimo pour savoir de lui les rsultats de sa confidence au pre Hilario. Je ne pus approcher de son cachot qu' la nuit tombante, aprs l'office du soir, que le vieux prtre tait venu rciter dans l'oratoire des prisonniers. Le _bargello_ et sa femme taient venus y assister par dvotion et par charit d'me avant de remonter dans leur chambre, en me laissant le soin d'teindre les cierges et de tout ranger dans le clotre avant de me coucher. Le _piccinino_ dormait dj d'un sommeil d'enfant, dans le petit lit qu'on lui avait fait dans sa niche, ct des gros chiens, sous les premires marches de l'escalier. CCXXXIV Hyeronimo, cette fois, me parut plus fou de joie mal contenue que je ne l'tais moi-mme; il courait et ressautait autour de son cachot, comme un blier quand il voit entrer dans l'table la bergre qui va lui ouvrir la porte des champs; il voulut m'embrasser sur le front comme les autres jours, je me drobai. --Non, non, dis-je, raconte-moi d'abord tout ce qui s'est pass entre le pre et toi! Nous aurons bien le temps de nous aimer aprs! Qu'est-ce que tu as dit? qu'est-ce qu'il a rpondu? --Eh bien! reprit Hyeronimo, je n'ai pas eu de peine amener l'entretien o tu m'avais conseill de le conduire; car de lui-mme, en me revoyant si ple et si morne, il m'a demand de lui ouvrir mon coeur comme je lui avais ouvert ma conscience, et de bien lui dire s'il ne me restait devant le Seigneur aucun mauvais levain de vengeance contre ceux qui avaient caus par malice ma faute et ma mort, si funeste et si prmature? Alors je lui ai tout dit, juste comme tu m'avais dit toi-mme, et je me suis montr incapable de pardonner jamais dans le fond du coeur, ni dans ce monde, ni dans l'autre, ceux qui m'avaient spar de toi et toi de moi, moins d'avoir la certitude en mourant que tu ne serais jamais un autre sur la terre et que je serais ternellement ton fianc dans le paradis. Il m'a bien grond de ces sentiments, qui lui taient tout droit de m'absoudre avant la dernire heure, puisqu'il ne pouvait, au nom du Christ, pardonner ceux qui n'avaient pas pardonn; il m'a bien prch, bien tourn et retourn de toutes les faons pour me faire dsavouer ma haine et ma vengeance; mais c'tait comme s'il avait parl la pierre du mur ou au fer de la grille: j'ai t inexorable dans ma rsolution d'emporter mon ressentiment dans mon me, moins d'emporter dans l'autre monde l'anneau du mariage qui nous unirait au moins dans l'ternit. Il a paru rflchir en lui-mme longtemps, comme un homme qui doute sans rien dire; puis, en se levant pour s'en aller: --Me promettez-vous, m'a-t-il dit, si cette grce du mariage _in extremis_ avec celle que vous aimez plus que le ciel et qui vous aime plus que sa vie vous est accorde, me promettez-vous d'embrasser le chef des sbires de bon coeur, et de bnir vos bourreaux, au lieu de maudire en mourant vos ennemis? --Oui, mille fois oui, me suis-je cri, mon pre! et je le ferai de bon coeur encore, car ne devrai-je pas plus de bonheur que de malheur ceux qui m'auront donn ainsi une ternit avec Fior d'Aliza pour quelques misrables annes sur la terre! CCXXXV --Eh bien! m'a-t-il dit alors, tranquillisez votre pauvre me malade, mon cher fils, ce que vous me demandez est bien difficile, impossible obtenir des hommes peut-tre, mais Dieu est plus misricordieux que les hommes, et celui qui a emport la brebis gare sur ses paules ramne au bercail l'me blesse par tous les chemins. Je n'oserais prendre sur moi seul, sans l'aveu de mes suprieurs, sans le consentement de vos parents et sans la permission de l'vque, d'unir secrtement deux enfants qui s'aiment dans un cachot, au pied d'un chafaud, et de mler l'amour la mort, dans une union toute sacrilge, si elle n'tait toute sainte. Mais si Dieu permet, pour votre salut ternel, ce que les hommes rprouveraient sans souci de votre me; si le Christ dit oui par l'organe de ses ministres, qui sont mes oracles, soyez certain que je ne dirai pas non, et que j'affronterai le blme des hommes pour porter deux mes pures Dieu! Je vais d'abord consulter l'vque aussi rempli de charit que de lumire, je monterai ensuite San Stefano pour obtenir les dispenses de mes suprieurs; je confierai ensuite votre mre et au pre de Fior d'Aliza la mission sacre dont je suis charg auprs d'eux; j'obtiendrai facilement pour eux l'autorisation d'entrer avec moi dans votre prison, pour recevoir les derniers adieux du condamn, et pour ramener leur fille et leur nice, veuve avant d'tre pouse, dans leur demeure; prparez-vous par la puret de vos penses, par la vertu de votre pardon l'union toute sainte que vous dsirez comme un gage du ciel, et surtout ne laissez rien souponner ni au _bargello_ ni ceux qui vous visiteront par charit, du mystre qui s'accomplira entre l'vque, vous, votre cousine, vos parents et moi; les hommes de Dieu peuvent seuls comprendre ce que les hommes de loi ne sauraient souscrire! Vous nous perdriez tous, et vous, hlas! le premier. ces mots, il m'a bni et j'ai bais ses sandales. Voil, mot mot, les paroles du pre Hilario; mais j'ai bien vu son accent et son visage qu'il avait plus de confiance que de doute sur le succs de sa confidence l'vque et ses suprieurs, et que mon dsir tait dj ratifi dans sa pense. CCXXXVI Nous passmes ainsi ensemble ce soir-l, et tous les autres, de longs moments qui ne nous duraient qu'une minute, parlant de ceci, de cela, de ce que faisaient ma tante et mon pre sous le chtaignier, de ce que nous y ferions nous-mmes si jamais nos angoisses venaient finir, soit par la grce de monseigneur le duc, soit par la fuite que nous imaginions ensemble dans quelque pays lointain, comme Pise, les Maremmes, Sienne, Radicofani ou les Apennins de Toscane; il se livrait avec dlices cette ide de fuite lointaine, o je serais tout un monde pour lui, lui tout un monde pour moi; o nous gagnerions notre vie, lui avec ses bras, moi avec la zampogne, et o, aprs avoir amass ainsi un petit pcule, nous btirions, sous quelque autre chtaignier, une autre cabane que viendraient habiter avec nous sa vieille mre et mon pauvre pre aveugle, sans compter le chien, notre ami Zampogna, que nous nous gardions bien d'oublier; mais, cependant, tout en ayant l'air de partager ces beaux rves, pour encourager Hyeronimo les faire, je me gardais bien de dire toute ma pense mon amant, car je savais bien que je ne pourrais assurer son vasion sans me livrer sa place, moins de perdre le _bargello_ et sa brave femme, qui avaient t si bons pour moi, et que je ne voulais aucun prix sacrifier mon contentement, car les pauvres gens rpondaient de leurs prisonniers me pour me, et le moins qu'il pouvait leur arriver, si je me sauvais avec Hyeronimo, c'tait d'tre expulss, sans pain, de leur emploi qui les faisait vivre, ou de passer pour mes complices et de prendre dans le cachot la place du meurtrier et de leur porte-clefs. Cela, monsieur, vous ne l'auriez pas voulu faire, n'est-ce pas? car cela n'aurait t ni juste, ni reconnaissant; le mal pour le bien, est-ce que cela se doit penser seulement? Et puis, faut-il tout vous dire? j'avais encore une autre raison de tromper un peu Hyeronimo sur ma fuite avec lui hors de la ville: c'est que je ne pouvais lui donner le temps d'assurer sa fuite qu'en amusant quelques heures ses ennemis et en leur livrant une vie pour une autre; or, peu m'importait de mourir, pourvu que lui il vct pour nourrir et consoler mon pre et ma tante. Qu'est-ce donc que j'tais en comparaison de lui, moi? deux yeux pour pleurer? Cela en valait-il la peine? Non, j'avais mon plan dans mon coeur et il ne m'en cotait rien de me sacrifier pour mon amant, puisque j'tais sre qu'il viendrait me rejoindre dans le paradis. CCXXXVII Les heures que nous passions ainsi deux fois par jour, seul seul, nous reconsoler et rver deux dans notre cachot (car c'tait vraiment autant le mien que le sien), taient les plus dlicieuses que j'eusse passes de ma vie; en vrit, j'aurais voulu que toutes les heures de notre vie fussent les mmes, et que les portes de ce paradis de prison ne se rouvrissent jamais pour nous deux; quand on a ce que l'on aime, qu'est-ce donc que le reste? qu'un ennui. J'aurais voulu que ces heures ne coulassent pas, ou bien que toutes nos heures passes et futures fussent contenues dans une de ces heures. CCXXXVIII Mais, hlas! l'ombre du clotre n'en descendait que plus vite sur la cour, et les toiles ne s'en levaient pas moins dans le coin du ciel qu'on apercevait du fond du cachot; il fallait nous sparer, cote que cote, de peur que ma veille dans la cour ne part trop longue au _bargello_; sa femme et lui taient bien contents de mon service; ils ne cessaient pas, les braves gens, de se fliciter de ma fidlit, de mon assiduit mon devoir, et des soins que je prenais des prisonniers, des chiens et des colombes. Quel crime c'et t de les livrer la ruine et la prison, en rcompense de leur confiance? Ce n'tait pas l ce que ma tante m'avait appris en me faisant rpter mon catchisme. CCXXXIX Au bout d'une demi-semaine, d'une attente si douce et cependant si inquite, le frre Hilario revint de son couvent: il raconta Hyeronimo que l'vque et le prieur n'avaient pas balanc lui accorder le consentement, l'autorisation, les dispenses ecclsiastiques, motives sur le salut du meurtrier repentant, qui le pardon et la rsignation ne coteraient rien s'il mourait avec le droit et la certitude de retrouver, dans le paradis des repentants, l'ternelle union avec celle qu'il aimait, union dans le temps, symbole de l'union de l'ternit bienheureuse. --Je sais, lui avait dit l'vque, que cette superstition pieuse est dans le pays de Lucques une opinion populaire que rien ne peut extirper dans les campagnes; mais c'est la superstition de la vertu et de l'amour conjugal, utile aux moeurs; il n'y a aucun mal y condescendre pour la fidlit des poux et surtout pour le salut des condamns. Le suprieur de San Stefano avait dit de mme. Quant la mre d'Hyeronimo et mon pre, comment auraient-ils hsit donner un consentement une union sainte de tout ce qu'ils aimaient sur la terre, surtout quand ils espraient que cette union serait peut-tre le gage de la grce accorde Hyeronimo et tout au moins de mon retour auprs d'eux, si l'iniquit des hommes le retenait en captivit aprs sa commutation de peine. Muni de toutes ces autorisations, le pre Hilario avait amen avec lui, la ville, le pre aveugle avec le chien qui le conduisait, et ma tante qui les prcdait de quelques pas, pour clairer de la voix les mauvais pas de la descente son beau-frre. Le pre Hilario les avait conduits tous les deux, comme des mendiants sans asile qu'il avait rencontrs sur les chemins; il avait obtenu pour eux un coin obscur sous le porche du couvent de Lucques qu'il habitait lui-mme; ils y recevaient la soupe qu'on distribuait deux fois par jour aux habitus de la communaut; sur leurs deux parts, ils en avaient prlev une pour le petit chien trois pattes de l'aveugle, le pauvre Zampogna. La petite bte semblait comprendre qu'il y avait un mystre dans tout cela, et, couch sur les pieds de son matre ou sur le tablier de ma tante, il les regardait avec tonnement et il avait cess d'aboyer, comme il avait l'habitude de faire notre porte, au passage des plerins. CCXL --Prenez bien garde, avait dit nos parents le pre Hilario, de rien rvler ni au _bargello_, ni sa femme, ni personne du secret qui se passe entre Hyeronimo, Fior d'Aliza, vous et moi; un seul mot, un seul geste perdrait, non-seulement la vie, mais le salut mme de votre cher enfant, s'il doit mourir. Ma tante et mon pre l'avaient bien promis; mais j'aime mieux laisser ma tante, son tour, vous raconter ce qui s'tait dit et ce qui se dit ensuite entre eux et Hyeronimo, quand ils se revirent, car je n'y tais pas, monsieur, le jour de la reconnaissance. CHAPITRE IX CCXLI La tante alors, au lieu de parler, se prit pleurer chaudes larmes, le visage cach dans son tablier. --Pardonnez-moi, monsieur, me dit-elle enfin, rien qu'en y pensant je pleure toujours les yeux de ma tte. Mettez-vous notre place, pauvres vieux que nous tions, l'un priv de la lumire, l'autre de son mari, tous les deux de leurs chers enfants, leur unique soutien, lui allant chercher sa fille qui ne voudrait peut-tre pas revenir tant elle aimait son cousin, moi allant recevoir mon fils pour lui faire le dernier adieu au pied d'un chafaud ou tout au plus la porte d'un bagne perptuel, la plus grande grce qu'il pt esprer, si monseigneur le duc revenait avant le jour fatal, et tous n'ayant pour appui dans une ville inconnue qu'un vieillard chancelant avec sa besace et son bton, demandant pour eux l'aumne aux portes. C'est pourtant comme cela que nous entrmes Lucques, monsieur, moi disant mon chapelet derrire le frre quteur; et lui, en montrant mon beau-frre, marchant ttons derrire nous, guid par son pauvre chien estropi. Hlas! qu'aurait pens mon pauvre dfunt mari, s'il nous avait vus ainsi du haut de son paradis, lui qui m'avait laisse en mourant si jeune et si nippe, avec une si belle enfant au sein; son frre, avec ses deux yeux, riche d'un si beau domaine autour du gros chtaignier; son fils, riant dans son berceau auprs du foyer ptillant des sarments de la vigne, honors dans toute la montagne et faisant envie tous les plerins qui montaient ou descendaient par le sentier de San Stefano? Et maintenant, son fils condamn pour homicide, au fond d'un cachot, sur la paille, attendant le jour du supplice; son frre ayant perdu la lumire du firmament; moi, fltrie et plie par les soucis, loin de ma fille que j'allais retrouver sans qu'il me ft permis de l'embrasser seulement quand je la reverrais! Tous nos biens passs dans les mains des hommes de loi, ruins, mendiants, et, qui plus est, dshonors jamais dans la montagne par un homicide commis notre porte, comme dans un repaire de brigands, bien que nous fussions honntes! Mais qui le savait, except Dieu et le moine? Voil pourtant, monsieur, ce que nous tions devenus en si peu de temps, et comment nous entrions dans la ville de Lucques. Pourrais-je ne pas pleurer, quand j'y pense? CCXLII Le lendemain du jour o le pre Hilario nous avait dposs dans la niche obscure, sous l'escalier du couvent de Lucques, prs de la prison o l'on servait la soupe des pauvres, il vint nous reprendre avec une permission du juge pour aller revoir tant que nous voudrions le condamn mort dans sa prison parce que nous tions sa seule famille; le _bargello_ avait l'ordre de nous ouvrir la porte toute heure du jour, pourvu que le confesseur de l'homicide, frre Hilario, ft avec nous. C'est ainsi que nous entrmes, tout tremblants de peur et de dsir la fois, dans la grande cour vide de la prison, o roucoulaient les colombes, qui semblaient pleurer comme nous et se parler d'amour comme nos deux enfants. Le _bargello_ et sa femme avaient eu l'gard de ne pas entrer avec nous et de refermer la porte derrire nous pour ne pas assister indiscrtement au dsespoir d'un oncle et d'une mre qui venaient compter les dernires heures de leur enfant et de leur neveu. Fior d'Aliza, avertie par le moine, avait eu le soin de ne pas s'approcher non plus trop prs pour que nous ne nous jetassions pas follement, en nous revoyant, dans les bras les uns des autres; mais j'aperus sa tte si belle et tout plore qui s'avanait, malgr elle, pour nous entrevoir de derrire un noir pilier du clotre, o elle se cachait bien loin de nous! Ah! que sa vue me fit peine et plaisir la fois, monsieur! Je sentis flchir mes jambes sous moi, et, sans l'paule de mon frre, laquelle je me retins, je serais tombe terre; le petit chien Zampogna, qui l'avait reconnue avant nous, jappa de joie en voulant s'lancer vers elle, mais je le retins par sa chane, et nous fmes bientt devant la grille ouverte du cachot d'Hyeronimo. CCXLIII Il nous attendait, le pauvre enfant; il se jeta, quand il nous vit, aux genoux de son oncle et de moi comme pour nous demander pardon de toutes les tribulations involontaires que l'ardeur de dfendre sa cousine et nous avait fait fondre sur la maison. Son oncle pressait sa tte contre ses genoux chancelants d'motion; moi, je pleurais sans rien lui dire que son nom dans mes sanglots, en tenant sa main toute mouille dans la mienne. Le petit chien, qui avait reconnu son ami, secouait sa chane pour s'lancer sur Hyeronimo, jappait de toute sa joie, et, ne pouvant s'appuyer, pour le lcher, sur ses deux pattes, roulait sur nos jambes en recommenant toujours s'lancer vainement, jusqu' ce que Hyeronimo l'et embrass aussi, son tour, en pleurant. Enfin, monsieur, c'tait une dsolation dans le cachot, o l'on entendait plus de sanglots et de jappements que de paroles. la fin, le pre Hilario, n'y pouvant plus tenir lui-mme, nous dit en pleurant aussi: --Asseyez-vous sur cette paille et causez en paix, je vais m'carter pendant tout le temps que vous voudrez, avant l'heure o l'on apporte la soupe aux prisonniers et pour que vous puissiez voir du moins celle laquelle la prudence vous interdit de parler ici, je vais me promener avec le porte-clefs sous le clotre: chaque fois que nous passerons, elle et moi, devant le cachot, vous pourrez la contempler, pauvre tante! et elle pourra entrevoir d'un coup d'oeil, sans dtourner trop la tte, tout ce qu'elle chrit ici bas; ne lui parlez que des yeux et du geste du fond de la loge, elle ne vous parlera que par son silence; vous aurez assez le temps de lui parler tous de la langue, si je parviens jamais vous la rendre par la grce de Dieu, et surtout empchez bien le chien de japper et de s'lancer vers elle contre la grille, quand nous passerons et repasserons devant le cachot. CCXLIV Ainsi fut fait, monsieur, et nous ne pmes rien nous dire tant que nous n'entendmes pas s'approcher sous le clotre le bruit des sandales du moine et des pas lgers de Fior d'Aliza. ce moment, je me collai seule contre la grille, et je bus des yeux le visage de ma chre enfant. Mon Dieu! qu'elle tait belle! mais qu'elle tait ple dans son costume sombre de gardien d'une prison. Ses yeux, en me regardant la drobe, pendant qu'elle pouvait tre entrevue de nous en passant et repassant, taient tellement voils de larmes mal contenues, qu'on ne pouvait les voir que comme on voit une pervenche mouille travers les gouttes d'eau au bord de la source. Comme le clotre tait bien long et que le frre Hilario marchait pesamment, cause de son ge, nous causions, Hyeronimo, mon frre et moi, pendant la distance d'un bout du clotre l'autre bout; le chien mme semblait s'en mler, monsieur, et ses yeux semblaient vritablement pleurer autant que les miens, quand je regardais Fior d'Aliza ou Hyeronimo. Il n'y avait que le pre qui ne pleurait pas, hlas! parce que ses yeux aveugles ne donnaient plus de larmes; mais son coeur n'en tait que plus noy! CCXLV Ce que nous dmes tous les trois, pendant ces deux heures que le pre Hilario fit durer, sa grande fatigue, le plaisir et la peine, comment pourrais-je vous le redire? Un jour n'y suffirait pas. Jugez donc ce que quatre personnes qui ne font qu'une, et qui sentent le cachot sous leurs pieds et la mort sur leur tte par le supplice prochain d'un seul d'entre eux, prt les tuer tous d'un seul coup, peuvent se dire! Hyeronimo nous confessa que son bonheur, s'il devait vivre, et son salut ternel, s'il devait mourir, tenait au refus ou au consentement que nous lui donnerions de laisser consacrer avant son dernier jour son union avec sa cousine (_sorella_, comme nous disons, nous); sachant combien sa _sorella_ le chrissait de tous les amours et n'ayant pas nous-mmes de plus cher dsir que ce mariage, comment aurions-nous pu refuser au pauvre mourant? C'tait nous qui lui avions donn son ide que les poux sur la terre se retrouvaient dans le paradis! Nous lui aurions donc refus son paradis lui-mme, si nous avions dit non, l'aveugle et moi? Il nous bnit mille et mille fois de notre condescendance son amour, et il nous rpta tout ce que le pre Hilario lui avait appris de la condescendance de l'vque; outre le souci qu'il avait de nous, en nous laissant dans la misre par son supplice, dans ce supplice il ne semblait redouter qu'une chose, c'est que sa mort ne ft avance par quelque vnement avant que le prtre et accompli sa promesse, en bnissant cette union secrte et en consacrant sa passion devant l'autel. CCXLVI --Oh! pressez-le, nous disait-il les mains jointes, pressez-le de faire ce qu'il a promis pour que je vive en paix mes derniers jours, et que je n'emporte pas mon dsespoir dans l'autre vie! Nous ne rpondmes que par des larmes, et quand Fior d'Aliza revenait passer, elles redoublaient tellement dans le cachot que nous en tions comme touffs pendant sa promenade au fond du clotre. La dernire fois qu'elle passa devant les barreaux, je ne pus pas me retenir, et je dis demi-voix, de manire qu'elle m'entendt sans que les autres puissent m'entendre: --Fior d'Aliza, que veux-tu de nous? Elle rpondit sans se retourner, comme quelqu'un qui regarde le bout de ses pieds en parlant. --Lui, ou mourir avec lui! Cela fut dit et, cela dit, monsieur, quand nous ressortmes l'heure que nous avait indique le pre Hilario, nous la vmes qui s'loignait de lui en courant, pour remonter dans sa chambre avant notre sortie de la gele. Le _bargello_ et sa femme ne s'tonnrent pas de voir nos yeux rouges, eux qui sont habitus entendre des sanglots du coeur dans leur puits, comme nous autres entendre le sanglottement de l'eau dans les sources. CCXLVII La tante se tut. -- toi maintenant, dit-elle Fior d'Aliza; il n'y a que toi qui saches ce que tu pensais pendant que nous nous reconsolions en causant ainsi, peut-tre pour la dernire fois, avec notre pauvre Hyeronimo. Voyons, parle au monsieur avec confiance; c'est ton tour maintenant d'ouvrir ton coeur, maintenant que le jour du bonheur est proche, et de le vider de tout ce qu'il contenait de rves et de larmes, pour n'y laisser place qu'au bonheur et la reconnaissance que tu vas goter pendant le reste de ta vie. --Oh! oui, raconte-nous cela toi-mme, dit l'aveugle en joignant ses deux mains sur la table; je me le ferais bien raconter tous les soirs de ma vie sans me rassasier jamais des misricordes du bon Dieu pour nous. --Eh bien! dit Fior d'Aliza, je vais obir mon pre et ma tante, mais cela me rend toute honteuse. Comment une fille si innocente et si simple que j'tais a-t-elle bien pu avoir tant de ruse. Ah! c'est l'ange de la parent et de l'amour; ce n'est pas moi; mais enfin voil. CCXLVIII Je ne me couchai pas, vous pensez bien, n'est-ce pas? Je me jetai tout habille sur mon lit; je fermai les yeux et je recueillis en moi toutes mes forces dans ma tte pour inventer le moyen de nous sauver ensemble ou de le faire sauver au dernier moment, en le trompant innocemment lui-mme et en mourant pour lui toute seule. Et voici ce que mon ange me dicta dans l'oreille, comme si une voix claire et divine m'et parl tout bas; car, encore une fois, ce n'tait pas moi qui discutais avec moi-mme; mes lvres taient fermes et la parole d'en haut me parlait sans me laisser rpondre et comme si quelqu'un m'avait commande. Je le crus du moins, et voil pourquoi je n'essayai mme pas de contredire cette voix qui portait avec elle la conviction. Le sauver tout seul en te laissant mourir ou captive sa place, cela ne se peut pas, disait en moi la voix cleste; tu sens bien qu'il n'y consentirait jamais, lui qui t'aime plus que sa vie et qui a risqu sa libert et sa vie pour te venger des sbires qui t'avaient blesse et avaient cass la patte de ton chien! Non, il n'y faut pas penser; alors comment donc faire, car tu ne peux le faire vader qu'en le trompant lui-mme? Ici la voix s'interrompit longtemps comme quelqu'un qui cherche; puis elle reprit: --Oui, une fois que vous serez maris, il faut le tromper lui-mme et lui faire croire qu'il doit partir le premier, t'attendre ensuite au rendez-vous sous l'arche du pont, au pied de la montagne o tu as rencontr la noce de la fille du _bargello_, jusqu' ce que tu viennes le rejoindre par un autre chemin un peu avant la nuit, et que vous partiez ensemble par des chemins dtourns au bas de la montagne pour sortir des tats de Lucques et pour atteindre avant le jour les frontires des tats de Toscane, dans les Maremmes de Pise. Alors on ne vous pourra rien, et vous vous louerez tous les deux aux propritaires d'un _podere_ pour faire les moissons, lui comme coupeur, et toi comme lieuse de gerbes; ou bien lui comme bcheron, et toi comme ramasseuse de fagots dans les sapinires du bord de la mer. Pour cela, qu'as-tu faire? Ds demain, il faut achever de scier un barreau de fer de la lucarne derrire l'autel de la chapelle des prisonniers, de manire ce qu'il ne tienne plus en place que par un fil, et laisser la lime ct, pour qu'un coup ou deux de lime lui permette de le faire tomber en dehors dans le verger de la prison, et qu' l'aide de l'gout qui ouvre dans ce verger, au pied de la lucarne, et qui traverse les fortifications de la ville, Hyeronimo se trouve hors des murs, libre dans la campagne... Et toi, pourquoi ne le suivrais-tu pas? me dit la voix, et pourquoi prfres-tu mourir sa place, plutt que de risquer la libert en le suivant dans sa fuite?... --Ah! me rpondit la voix dans ma conscience, c'est que si je me sauvais derrire lui, le _bargello_ et sa femme, si bons et si hospitaliers pour moi, seraient perdus, et qu'on les souponnerait certainement d'avoir t corrompus par nous, prix d'argent, pour tromper la justice, et le moins qui pourrait leur arriver serait le dshonneur, la prison, et qui sait, peut-tre la peine perptuelle pour prix de leur charit pour moi, le mal pour le bien! la ruine et la prison pour un bon mouvement de leur coeur! Non! plutt mourir que de me sauver la vie par un tel crime! Et comment jouiras-tu en paix de la libert et de ton bonheur avec Hyeronimo, en pensant que d'autres versent autant de larmes de douleur ternelle que tu en verses de bonheur dans les bras d'Hyeronimo? Et lui-mme, si juste et si bon, est-ce qu'il pourrait vivre de la mort d'autrui? Non, non, non, il aimerait mieux mourir! Ce n'est pas l ce que notre tante et notre pre nous ont enseign le soir dans la cabane, la clart de la lampe, dans le catchisme; d'ailleurs sans le catchisme, le coeur, ce catchisme intrieur, ne nous le dit-il pas? CCXLIX Donc il faut le tromper pour le sauver; je lui dirai: Fuis, je t'en ai prpar les moyens pour la nuit o tu seras mis seul en chapelle et je vais te rejoindre; ce n'est pas mme un mensonge, car, morte ou vivante, je le rejoindrai bientt. Puis-je vivre sans lui? puis-je mme mourir sans que mon me vole sur ses pas et le rejoigne comme la colombe rejoint le ramier quand il meurt ou quand il migre de la branche avant elle? Il fut donc dcid que je le tromperais pour ne pas tromper le _bargello_ et sa femme. --Quand il sera libre, continua la voix, tu revtiras le froc et le capuchon des pnitents noirs qu'il aura laisss tomber de la fentre en s'enfuyant, et tu reviendras dans son cachot, avant le jour, prendre sa place, pour que les sbires te mnent au supplice, en croyant que c'est lui qu'ils vont fusiller pour venger le capitaine; tu marcheras en silence devant eux, suivie des pnitents noirs ou blancs de toute la ville qui prieront pour toi; et quand tu seras arrive au lieu du supplice, tu mourras en prononant son nom, heureuse de mourir pour qu'il vive! Voil, monsieur, voil exactement ce que l'ange me dit. Je ne l'aurais pas invent, en toute ma vie, de moi-mme. J'tais trop simple et trop timide, mais l'ange de l'amour conjugal en invente bien d'autres, allez! Je l'ai bien compris quand je fus sa femme! CCL Aprs ce miracle, je m'endormis comme si une main divine avait touch ma paupire et calm mon pauvre coeur. Ma rsolution tait prise d'obir, sans lui rien dire qu'au moment o le prince qu'on attendait dans Lucques serait arriv, et qu'il aurait ou ratifi ou ajourn l'excution. C'tait notre dernier espoir. Hlas! il fut tromp encore; le lendemain mon rveil, le _bargello_ me dit ngligemment, comme je passais pour mon service dans le prau, que le prince venait d'crire son ministre qu'il ne fallait pas l'attendre et qu'il tait retenu en Bohme par les chasses. Tout fut perdu; mes jambes me manqurent sous moi; mais le _bargello_ ne s'aperut pas de ma pleur, parce qu'il ne faisait pas jour encore dans le vestibule grill du prau. Il crut que je dormais encore moiti, ou que le retour du prince m'tait indiffrent comme l'ajournement du supplice du meurtrier. LAMARTINE. CXXXe ENTRETIEN FIOR D'ALIZA (Suite. Voir la livraison prcdente.) CCLI J'entrai dans le prau et je courus dans la loge d'Hyeronimo; le pre Hilario y tait dj, il tait venu lui annoncer que tout espoir de grce tait perdu par l'absence du prince qui voulait chasser le faisan en Bohme, et que le jour de la mort tait fix trois jours de l pour le condamn; il recevait sa dernire confession et la promesse de lui apporter le sacrement du mariage et le sacrement de l'eucharistie avec celui de l'extrme-onction, la veille de sa mort. Puis, se tournant vers moi demi morte: --Je vous laisse ensemble, me dit-il; mes deux enfants, demain, avant la nuit, vous serez unis pour un jour et spars le jour suivant pour un peu de temps! Que l'ternit vous console du jour qui passe! Je vais annoncer le dsespoir vos pauvres parents! Fior d'Aliza, venez avec moi pour qu'ils ne meurent pas sous le coup; vous leur resterez, n'est-ce pas? et le souvenir d'Hyeronimo revivra pour eux en vous. CCLII Je n'tais dj plus triste, parce que je savais ce que l'ange m'avait dit la nuit, et je le suivis, avec l'autorisation du _bargello_, jusqu' la loge sous l'escalier de son couvent voisin. Avant qu'il ouvrt la bouche, je fis un signe invisible ma tante et je lui fis comprendre que l'excution n'aurait peut-tre pas lieu. Elle le dit tout bas mon pre sans que le pre Hilario s'en apert; puis ils reurent la fatale nouvelle avec la rsignation apparente de ceux qui n'ont plus rien craindre ici-bas, que la fin de tout. Le pre Hilario leur dit seulement qu'il viendrait les chercher le lendemain secrtement, avant le lever du jour, pour donner devant eux la bndiction mortuaire et la bndiction nuptiale leurs enfants. Il leur enseigna en mme temps de garder le silence sur l'objet de la crmonie, de prier Dieu dans leur coeur et de se taire devant le _bargello_, pendant que lui, le pre Hilario, dirait la messe des morts et que l'enfant de choeur qui servirait la messe entendrait, sans les comprendre, les paroles latines prononces par le prtre sur la tte des deux fiancs. Je les embrassai tout en larmes, et je rentrai avec le pre Hilario dans le guichet. Quelle journe, monsieur, que celle-ci, et comme j'aurais voulu tout la fois en presser et en ralentir les heures! les unes pour mourir tout de suite et pour aller l'attendre dans le paradis, dont je n'aurais vu que quelques heures sur la terre, et les autres pour lui rendre la libert et la vie, lui sacrifiant son insu la mienne. CCLIII Enfin elle passa; je n'osai pas, par mauvaise honte, m'approcher beaucoup de la loge o Hyeronimo attendait, sans vouloir m'appeler, la tte en ses deux mains, appuy sur la grille du cachot, me regardant travers les mches de ses cheveux rabattus sur sa tte; et moi, du haut de ma fentre, plongeant mes regards furtifs sur sa figure immobile dans la demi-ombre de sa loge. Je ne sentais ni la faim ni la soif, monsieur, et je dis la femme du _bargello_ que j'tais malade, pour me dispenser de m'asseoir table avec ces braves gens. Je ne dormis pas non plus, mais je priai pendant la nuit tout entire pour que mon bon ange et ma patronne intercdassent auprs de Dieu, et pour que le jour suivant me ft sa _sposa_, et pour qu'ils me donnassent le surlendemain, jour fix pour sa mort, la force et l'adresse de mourir pour lui. Bien longtemps avant que le jour blancht les montagnes de Lucques, je lavai sur mon visage la trace de mes larmes, je peignai mes blonds cheveux et je me regardai au miroir la lueur de ma lampe, pour que ce jour-l, du moins, je fusse un peu belle pour l'amour de mon mari; puis je mis ma chemise blanche de femme orne d'une gorgre de dentelle sous ma veste d'homme, dont je laissai passer la broderie entre les boutons de mon gilet, afin que quelque chose au moins rappelt en moi la femme et m'embellt aux yeux de mon fianc. Il faut compatir, ma tante, la vanit des femmes; mme quand elles vont mourir, elles veulent, malgr tout, laisser une image d'elles avenante, dans l'oeil de celui qu'elles aiment. CCLIV Je descendis et je remontai trois ou quatre fois l'escalier de la tour, croyant que mes mouvements hteraient le jour, et m'avanant jusqu' la porte de la rue pour couter si je n'entendais pas les pas lourds du pre Hilario, et les pas lgers de l'enfant de choeur faisant tinter sa sonnette dans l'ombre devant lui; mais rien, toujours rien, et je remontai pour redescendre encore; la dernire fois, le pre Hilario allait sonner, quand je prvins le bruit en ouvrant la porte du guichet devant lui, comme si j'avais t l'ange qu'on voit peint sur la muraille de la cathdrale de Pise et qui ouvre la porte du cachot Pierre, en tenant un flambeau en avant, pendant que les deux gendarmes dormaient, la tte sur leur bras, sans voir et sans entendre. Je mis mon doigt sur mes lvres pour que le vieillard et l'enfant ne rveillassent pas le _bargello_; vous savez que j'avais assez mrit sa confiance pour qu'il me laisst la clef du prau. Je fis entrer le prtre et l'enfant. Nous traversmes sans bruit la cour de la prison; le prtre, l'enfant de choeur et moi, nous entrmes dans la loge d'Hyeronimo. Je marchais la dernire et je baissais la tte. Hyeronimo tait aussi tremblant que moi; il ne me dit rien. Le pre Hilario ouvrit la porte du corridor qui menait du cachot, par un couloir sombre, la chapelle. L'enfant alluma les cierges et la messe commena. Je ne savais ce que j'entendais, tant mes oreilles me tintaient d'motion. Le pre et ma tante assistaient seuls, dans l'ombre, muets comme deux statues de pierre sculpte, contre un pilier de la cathdrale; ils taient entrs en mme temps que nous, par la porte extrieure de la chapelle donnant sur la cour. Je les voyais sans les voir. Hyeronimo regarda sa mre, et le pre pleurait sans nous voir. Aprs l'lvation, le prtre nous fit approcher, et dployant sur nos deux ttes un voile noir, que l'enfant de choeur prit pour un linceul du condamn, il nous glissa chacun un anneau dans la main et nous bnit en cachant ses larmes. --Aimez-vous sur la terre, mes pauvres enfants, nous dit-il tout bas, pour vous aimer jamais dans le paradis; je vous unis pour l'ternit. Hyeronimo trembla de tous ses membres, se leva, s'appuya la muraille et retomba genoux. L'enfant croyait qu'il tremblait de sa mort prochaine et se mit lui-mme sangloter. Le pre Hilario se hta de dpouiller ses habits de prtre et m'entrana avec lui hors de la cour avant que personne ft debout dans la prison; je lui ouvris la porte de la rue. Je remontai doucement dans ma tourelle, et je tombai genoux, au pied de mon lit, pour remercier Dieu de la plus grande de ses grces de vivre un jour la _sposa_ d'Hyeronimo et de mourir le second jour pour lui avec la confiance de lui prparer son lit nuptial dans le paradis. CCLV De tout le jour, monsieur, je ne sortis pas de ma tour. Le _piccinino_ fit tout seul le service des prisonniers. Il porta manger au meurtrier, mais le meurtrier, ce qu'il me dit, ne toucha pas ce qu'on lui avait prpar pour son repas de mort ou de noce; il tait muet dj comme la tombe. Les frres pnitents vinrent plusieurs fois dans la soire rciter les prires des agonisants pour lui dans la cour; la dernire fois, ils ouvrirent la porte et lui dirent que la religion avait des pardons pour tout le monde, et que, s'il voulait se repentir et mourir en bon chrtien, il n'avait qu' emprunter le lendemain l'habit de la confrrie pour marcher au supplice, o tous les pnitents noirs l'accompagneraient en priant pour son me. Cette robe, qu'on mettait par-dessus ses habits, ressemblait un linceul qui cachait les pieds et les mains en tranant jusqu' terre; en abattant son capuchon perc de deux trous la place des yeux, on voilait entirement son visage. Hyeronimo, qui j'avais fait la leon, parce que la femme du _bargello_ m'avait racont cette coutume, accepta l'habit et le dposa sur son lit pour le revtir le lendemain, et remercia bien les frres de la Sainte mort. Il resta seul, et le jour s'teignit dans la cour. Je m'y glissai sans rien dire avant le moment o le _bargello_ allait la fermer. Il crut que la faiblesse de mon ge me rendait trop pnible, ce soir-l, la vue d'un homme qui devait mourir le lendemain et dont on entendait dj l'agonie tinter dans tous les clochers de Lucques et mme aux villages voisins. Quant lui et sa femme, ils ne se couchrent seulement pas, les braves gens, mais ils se relayrent toute la nuit derrire la porte du prau, pour dire en pleurant les psaumes de la pnitence. Que Dieu le leur rende leur dernier jour, ils ont bien pri, et pour moi sans le savoir! Mais nous sommes dans un monde o rien n'est perdu, n'est-ce pas, ma tante? CCLVI Moi, cependant, j'avais promis Hyeronimo de revenir passer avec lui la dernire nuit, sans crainte d'tre dcouverte, puisque je ne devais plus le quitter qu'aprs qu'il serait sauv et me dvoiler qu'aprs tre morte sa place. En disant cela, ses yeux tombrent involontairement sur le berceau du charmant enfant que son pied balanait avec distraction sur le plancher et qui dormait en souriant aux anges, comme on dit dans le patois de Lucques. -- peine me fus-je glisse furtivement dans la loge, qu'il teignit du souffle la lampe, que tout resta plong dans la nuit. Nous nous assmes sur le bord de son lit, la main dans la main, puis il m'embrassa pour la premire fois, sans que je fisse de rsistance, et la nuit de nos noces commena par ces mots cachs au fond du coeur, qu'on ne dit qu'une fois et qu'on se rappelle toute sa vie. Nuit terrible, o toutes nos larmes taient sches par nos baisers, et tous nos baisers interrompus par nos larmes. Ah! qui vit jamais comme moi l'amour et la mort se confondre et s'entremler tellement, que l'amour luttait avec la mort et que la mort tait vaincue par l'amour. Ah! Dieu me prserve de m'en souvenir seulement! Je croirais la profaner en y pensant; c'est comme une apparition qui reste, dit-on, dans les yeux, mais que le coeur ne confie jamais aux lvres! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . CCLVII --Hyeronimo, lui disais-je, lve-toi; c'est la pointe du jour qui claire dj les barreaux. --Non, disait-il; il nous reste assez de temps pour fuir avec toi. Ne perdons pas une minute de ce ciel ensemble, qui sait si nous le retrouverons jamais! --Va, fuis! reprenais-je, ou ton amour va te coter la vie. --Non, rptait-il, non, ce n'est pas le jour encore; c'est le reflet de la lune qui claire la premire ou la dernire heure de la nuit. Elle se passa ainsi; mais enfin nous entendmes quatre coups du marteau de l'horloge du couvent voisin sonner les matines. Il me laissa toute baigne de larmes sur la paille qui nous servait de couche, et, s'chappant comme une ombre de mes bras, il courut la chapelle avant que je pusse l'embrasser encore, et montant jusqu' la hauteur du barreau de la lucarne sci par moi: --Adieu, me dit-il tout bas, j'ai assez vcu, puisque vivant ou mort nous sommes poux. retrouver sous le pont du Cerchio, me dit-il tout bas, en se laissant glisser de la fentre dans l'gout du jardin. -- retrouver dans le paradis, me dis-je en moi-mme, sans regretter seulement la vie. CCLVIII Rentre par le corridor de la chapelle dans le cachot, je me htai de quitter ma veste d'homme et de me revtir sur ma chemise seule de l'habit de pnitent noir, dont le capuchon rabattu sur mon visage me drobait tous les regards. Je revins ensuite la chapelle, je rtablis vite le barreau de la fentre sa place, pour qu'on ne s'apert pas qu'il avait t dplac; puis je me mis genoux la tte entre mes mains devant l'autel, comme un mourant qui a pass la nuit dans les larmes en pensant ses pchs. Hlas! je ne pensais qu' la nuit de larmes que je venais de finir avec Hyeronimo, et peine la mort que j'allais subir pour lui et pour le brave _bargello_, afin que les innocents ne payassent pas pour le coupable. J'entendais dj derrire moi la foule des pnitents noirs et blancs et les frres de la Sainte-Mort qui se pressaient derrire la grille de la chapelle, et qui murmuraient demi-voix les prires des agonisants. Le _bargello_ et sa femme taient l pleurant; ils ne s'tonnaient pas de mon absence, pensant que ma jeunesse et ma piti pour le prisonnier me retenaient dans ma tour; ne voulant pas me condamner si jeune un tel spectacle, au contraire, ils bnissaient le bon Dieu. CCLIX Les sbires entrrent. Les cloches de tous les clochers retentirent. Je me sentais toute froide, mais ferme encore sur mes jambes; je me remis dans leurs mains comme un agneau qu'on mne la boucherie; ils me firent sortir au milieu des sanglots du _piccinino_, du _bargello_ et de sa femme; je leur serrai la main comme pour les remercier de leur service et de leur douleur. Les rudes mains des sbires me sparrent violemment et me poussrent dans la rue. Elle tait pleine de monde en deuil que les cloches, annonant le supplice, et la prire des morts, avaient rveill et rassembl ds le matin; un cordon de sbires les tenait distance; les pnitents, en longues files, m'entouraient et me suivaient: un petit enfant, ct du pre Hilario, marchait devant moi et tendait une bourse aux spectateurs pour les parents du meurtrier. On marchait lentement, cause du vieux moine mon confesseur, qui me faisait des exhortations l'oreille que je n'entendais pas, et qui s'arrtait de moment en moment pour me faire baiser le crucifix. Je promenais, du fond de mon capuchon, mes yeux sur cette foule, ne craignant qu'une chose, d'y rencontrer mon pre aveugle et ma tante, et de me trahir en tombant d'motion devant eux, avant d'tre arrive la place de l'excution. Mais je ne vis rien que les visages irrits des sbires et les visages attendris et pieux de la foule. Plus nous approchions et plus elle tait paisse. En passant sur la grande place, devant la faade du palais du duc, voisin des remparts o j'allais mourir, je vis une femme, une belle femme, qui tenait un mouchoir sur ses yeux, agenouille sur son balcon, et qui rentra prcipitamment dans l'ombre de son palais, comme pour ne pas voir le meurtrier pour lequel elle priait Dieu. Mais, en l'absence de son mari, elle n'avait pas le droit de faire grce! CCLX On me fit monter prcipitamment les marches qui conduisaient au rempart, et on me plaa seule avec le pre Hilario et le bourreau contre le parapet du Cerchio, afin que les balles qui m'auraient frappe n'allassent pas tuer un innocent hors des murs, de l'autre ct du fleuve. Un peloton d'une douzaine de sbires, commands par un officier et arms de leurs carabines, chargrent leurs armes devant moi, et se rangrent, leur fusil en joue, pour attendre le commandement de tirer. Eh bien! monsieur, dans ce silence de tout un peuple qui retient son haleine en attendant la voix qui doit commander la mort d'un homme, vous me croirez si vous voulez, mais je ne crois pas avoir pli; la joie de l'ide qu'en mourant je mourais pour lui me possdait seule, et j'attendais le commandement de feu avec plus d'impatience que de peur! --Soldats! s'cria d'une voix de commandement l'officier, prparez vos armes! Les soldats me mirent en joue; ce moment, le bourreau, qui tait derrire moi, un peu l'abri par un angle du mur, se jeta tout coup sur moi, et, m'arrachant d'une main rapide et violente le capuchon et la robe de pnitent jusqu' la ceinture, me dcouvrit presque nue aux yeux des soldats et de la foule. Ma chemise entr'ouverte laissa mon sein demi-nu, et mes cheveux, dont le cordon avait t dtach par le geste du bourreau, roulrent sur mes paules. Je crus que j'allais mourir de honte en me voyant ainsi demi-nue devant cette bande de soldats tonns; ils restaient suspendus comme devant un miracle, car mes mains lies derrire le dos m'empchaient de recouvrir ma poitrine et mon visage. Ah! mon Dieu, la mort n'est pas si terrible que ce que je souffris dans cette minute! Un silence de stupeur empchait de respirer toute la foule. CCLXI Un cri partit en ce moment du ct de l'escalier qui menait au rempart. Un homme s'lana en fendant le rang des soldats. Arrtez! arrtez! c'est moi! et il tomba inanim mes pieds; le ciel s'obscurcit, la tte me tourna et je me sentis vanouir dans les bras de mon poux. Nous mourmes tous deux sans nous sentir mourir! C'tait Hyeronimo qui, entendant les cloches du supplice, et en ne me voyant pas arriver sur ses pas sous l'arche du pont, s'tait dfi enfin de quelque chose, tait rentr dans Lucques, avait vol la porte de la prison, et, apprenant l par le _piccinino_ que les sbires me menaient mourir sa place, avait vol comme le vent sur mes traces, et venait rclamer grands cris son droit de mort, s'il tait encore temps. Depuis ce moment, je ne vis plus rien, j'tais dans un autre monde. Quand je m'veillai, j'tais dans un vrai paradis, au milieu d'un appartement tout d'or, de peintures, de glaces et de statues, qui toutes semblaient me regarder, entoure des belles suivantes de la duchesse, qui me faisaient respirer un flacon d'odeur dlicieuse, et en prsence d'une jeune et admirablement belle femme qui pleurait d'attendrissement prs de mon chevet. Cette belle femme, comme je l'ai su depuis, c'tait la duchesse de Lucques elle-mme, la souveraine, et bien la souveraine en vrit, de beaut, de bont et de piti pour ses sujets. Mais que puis-je vous dire? J'tais vivante, mais j'tais comme dans un rve. On dit qu'elle m'interrogea, que je lui rpondis, qu'elle fut attendrie, qu'elle envoya d'urgence un ordre, non pas de faire grce, mais de suspendre l'excution jusqu'au retour de son mari et de ramener Hyeronimo comme meurtrier dans son cachot. CCLXII Pour moi, elle me confia la grande matresse du palais, pour qu'elle me ft recevoir au couvent des Madeleines Lucques, jusqu'au jour o mon pre et ma tante viendraient m'y chercher pour me conduire au chtaignier. Ah! que de bndictions nous lui donnmes, quand ce jour fut arriv et quand la femme du _bargello_, sauve de tous soupons par ma ruse, revint avec eux me reprendre, huit jours aprs au couvent, pour rentrer ensemble dans notre demeure. Le petit Zampogna, joyeux comme nous, marchait plus vite qu' l'ordinaire en remontant la montagne, comme s'il avait l'espoir d'y retrouver aussi son jeune matre Hyeronimo. CCLXIII Hlas! il n'y tait pas, il dut rester tout seul maintenant dans son cachot, les fers aux pieds et aux mains, pendant environ six semaines, jusqu' ce que les chasses impriales en Bohme fussent closes, et que le duc ft rentr dans ses tats pour couter le rapport de son ministre sur l'affaire; elle proccupait tellement tout le duch depuis que les sbires avaient t sur le point de fusiller une jeune _sposa_ pour son amant, qu'on ne parlait plus d'autre chose. Pendant ce temps, le pre Hilario avait russi prouver au docteur Bernabo la sclratesse de Calamayo pour favoriser le libertinage du capitaine des sbires, et la fausset des pices qu'il avait inventes pour nous dpouiller de nos pauvres biens pice pice. Cela parut louche au prince et ses conseillers, et on dcida, qu'en attendant de plus amples renseignements sur le meurtre provoqu du capitaine, que mon pre et ma tante rentreraient dans la proprit de la maison, de la vigne et du chtaignier, et que la peine de mort d'Hyeronimo serait convertie (encore tait-ce pour ne pas dmentir les sbires) en deux ans de galres. Or, comme l'tat de Lucques n'avait pas de marine, un trait avec la Toscane obligeait l'tat toscan recevoir les condamns de Lucques dans les galres de Livourne. Le pre Hilario nous informait toutes les semaines, en remontant au monastre, de toutes ces circonstances. Que de grces nous rendmes la Providence, quand il nous apprit la commutation de peine! --Celui-l que je portais dans mon sein, s'cria-t-elle en tendant sa belle main gauche sur le berceau, allait donc avoir un pre! Elle ramena le coin de son tablier sur ses yeux pour les essuyer, et elle se tut. --Hlas! oui, me dit la tante; elle tait enceinte, la pauvre enfant, enceinte d'une nuit de larmes. Ils se turent tous, et Fior d'Aliza, sans rabaisser son tablier, se leva de table et alla derrire la porte donner le sein son enfant. CCLXIV --Et maintenant, monsieur, reprit la tante en filant sa quenouille, je vais vous dire comment cela se passa, grce la Providence et la bonne duchesse. Elle ne se doutait pas que Fior d'Aliza portait dans son sein un gage d'amour et d'agonie, mais l'amour est plus fort que la mort, crit le livre qui est l sur la fentre, dit-elle en montrant l'_Imitation de Jsus-Christ_; elle savait seulement par l'vque et par les moines que Fior d'Aliza avait t marie et qu'elle ne consentirait jamais laisser son mari se consumer seul dans la honte et dans la peine Livourne, sans aller lui porter les consolations que la loi italienne autorise les femmes porter leur mari captif la grille de leur cabanon ou dans les rigueurs de leurs chanes, au milieu de leurs rudes travaux. Elle craignit pour elle, cause de sa jeunesse et de son extrme beaut qui nous avait dj fait tant de mal, les dangers et les propos des mauvaises gens qui hantent les grandes villes; elle lui envoya par le pre Hilario une lettre de recommandation pour la suprieure des soeurs de charit de Saint-Pierre aux Liens, couvent de Livourne. Ces saintes femmes s'occupent spcialement de la gurison des galriens dans leurs maladies. Elle lui demandait de permettre que la pauvre montagnarde et un asile dans sa maison pendant la nuit pour y recueillir sa misre, en lui permettant d'en sortir le jour pour voir son mari meurtrier condamn mort, graci et commu en deux ans de peine, enchan dans les galres du port de Livourne. CCLXV Mais la voil qui rentre et qui va finir elle-mme le rcit. Fior d'Aliza reprit la place qu'elle avait laisse, et continua en regardant sa tante: --Je partis pied avec cette lettre, et en promettant mon pre et ma tante de revenir ainsi de Livourne tous les samedis pour leur rapporter tout ce qui serait ncessaire leur vie, et pour passer avec eux le dimanche la cabane, seul jour de la semaine o les galriens ne sortent pas pour travailler dans le port ou pour balayer les grandes rues de Livourne. Ah! que de larmes nous versmes en nous sparant au pied de la montagne! N'est-ce pas, ma tante et mon pre? Mais enfin ce n'taient plus des larmes mortelles, et nous avions l'espoir de nous revoir toutes les semaines, et de ramener enfin Hyeronimo libre et heureux auprs de nous. CCLXVI Je marchai du lever du soleil jusqu' son coucher, mon _mezaro_ rabattu et referm sur mon visage pour que les passants ne m'embarrassent pas de leurs rires et de leurs mauvais propos sur la route, pensant en eux-mmes, en me voyant si jeune et si seule, que j'tais une de ces filles mal fames de Lucques qui vont chercher Pise et Livourne les bonnes fortunes de leurs charmes, auprs des matelots trangers. Il tait nuit quand j'arrivai la ville, je me glissai travers la porte la faveur d'un groupe de familles connues des gardes de la douane qui rentraient, avant les portes fermes, dans la ville, sans tre vue au visage, ni fouille, ni interroge; j'en rendis grce la Madone dont la statue dans une niche, sous la vote de la porte, tait claire par une petite lampe. Je demandai un peu plus loin l'adresse de la suprieure des religieuses qui soignaient les galriens. On me prit pour la soeur d'un galrien et on me l'indiqua avec bont. Je sonnai: la soeur portire ne voulait pas m'ouvrir si tard; mais, la vue de mon visage innocent, qu'elle entrevit travers mon _mezaro_, quand je fus oblige de l'carter pour chercher la lettre de la duchesse, elle me fit entrer et porta la lettre sa suprieure. CCLXVII La suprieure tait une femme ge et svre, qui, aprs avoir lu la lettre, descendit au parloir pour me voir et m'interroger. Quand elle m'eut regarde un moment et interroge sur mon tat de grossesse, qui rendait ma prsence au couvent suspecte et inconvenante, sa figure se rembrunit: --Non, dit-elle, mon enfant, la duchesse n'y a pas pens! Nous ne pouvons vous recevoir dans une sainte maison comme la ntre; le monde est si mchant! et il en gloserait la honte de la religion. Mais, pour rpondre autant qu'il est en nous la protection de la duchesse, voici, me dit-elle en me montrant du geste un hangar dans la cour, un lieu la fois ouvert et renferm le soir dans notre enceinte. Les gros chiens du couvent, qui sont bons, sont enchans le jour et rdent la nuit pour nous protger; on le nettoiera, on le garnira d'un lit et d'une paille propre et frache, on y mettra une porte, et vous pourrez vous y retirer tous les soirs, pourvu que vous soyez rentre avant l'_Ave Maria_, et que vous n'en sortiez qu'aprs l'_Ave Maria_ du matin; j'aurai soin que la soeur portire vous y porte tous les jours la soupe des galriens malades, et tous les soirs un pain blanc avec les haricots l'huile et les olives de leur souper. J'irai moi-mme vous visiter souvent dans cette cahute et vous porter les consolations et les encouragements que votre figure honnte commence m'inspirer. Vous pourrez mme entendre notre messe de la porte de la chapelle, ici gauche, par la lucarne des serviteurs du monastre. CCLXVIII Cela dit, elle parut s'attendrir, elle m'embrassa, elle essuya mon front tout tremp de la sueur du chemin avec mon _mezaro_, et chargea la soeur portire de faire enchaner les chiens, pour qu'ils ne me mordissent pas pendant cette premire nuit en voyant une trangre. Mais l'ordre tait superflu; c'tait un gros chien et une chienne qui n'taient pas du tout mchants, ils parurent tout de suite comprendre que je n'tais pas plus mchante qu'eux; ils flairrent, sans gronder seulement, mes pieds nus, et en lchrent la poussire, tellement que je priai la portire de ne pas les enchaner, mais de me les laisser pour compagnie dans la nuit. Cela fut ainsi; je m'tendis tout habille sur la paille, je m'endormis comme une marmotte des hautes montagnes que j'avais, quand j'tais petite, au chtaignier, qu'Hyeronimo avait apprivoise et qui ne s'veillait qu'au printemps. CCLXIX Le lendemain, il n'tait pas jour encore que je me revtis de mon costume de la prison de Lucques pour aller Livourne voir mon pauvre Hyeronimo. J'avais apport sa zampogne, afin qu'on me prt pour un des _zampognero_ des Maremmes qui viennent jouer dans les rues de Livourne pour consoler les pauvres galriens. Les sentinelles me laissrent librement passer la grille de l'arsenal et entrer dans la cour intrieure des galriens. On ne leur refuse pas chez nous, monsieur, en Italie, l'innocent plaisir d'couter les airs de leurs montagnes, et de causer, tout le temps qu'ils ne travaillent pas, librement avec leurs parents, leur femme, leur fiance, s'ils en ont, travers les barreaux de fer de leurs cages qui prennent jour sur leurs cours, ni mme de s'entrelacer leurs doigts dans les doigts de celles qu'ils aimaient pendant qu'ils taient libres. Il dormait encore; je m'tendis sur les dalles de la cour, sous le rebord de sa loge, qu'on m'avait indique en entrant, et je jouai l'air que nous avions invent ensemble, au gros chtaignier, avant notre malheur. J'entendis un bruit; il bondit de sa couche et s'lana vers les barreaux. --Fior d'Aliza, est-ce toi? s'cria-t-il. La zampogne m'chappa des mains, et sa bouche fut sur ma joue. CCLXX Ce que nous dmes, monsieur, et ce que nous ne dmes pas, je n'en sais rien; le vent mme ne le pourrait pas dire, car il n'aurait pu passer entre ma bouche et la sienne. Nous restmes une partie de la matine parler tout bas ou nous taire en nous regardant. Je lui demandai pardon de l'avoir voulu tromper, et je lui promis de ne pas le quitter, except la nuit, pour l'aider porter ses chanes. Les autres galriens, punis pour des fautes lgres, avaient horreur de s'approcher de lui. Les sbires de Lucques, dont il passait pour avoir tu le chef par trahison, l'avaient recommand aux sbires des galriens comme un monstre de mchancet. De sorte que ses compagnons, par flatterie pour les gardiens, affectaient la rpugnance et l'horreur pour lui, afin de se faire bien venir d'eux. CCLXXI Les samedis de tous les mois, j'allais, comme je l'avais promis mon pre et ma tante, au chtaignier leur porter des nouvelles de leur enfant, et lui rapporter des chtaignes, et leur porter eux la nourriture et les petites gouttes de rosolio que j'avais gagnes pour Hyeronimo et pour eux, et je revenais la nuit, sans peur et sans honte, Livourne, passer la journe dans la cour, auprs de la loge de mon _sposo_, l'coutant gmir de la fivre, et veillant quand il dormait. Que de mois, monsieur, nous passmes ainsi: lui, toujours plus languissant; moi, toujours vaillante! Un soir, cependant, le chagrin me saisit tellement dans la nuit, que les douleurs me prirent. La concierge du couvent alla chercher la sage-femme; mais quand elle arriva j'avais dj un bel enfant sur mon sein. Le mme soir je me levai et je le portai embrasser son pre. Huit jours aprs, je le portai mon pre et ma tante. Ah! quelle joie ce fut dans la maison! Le pre Hilario le baptisa et lui donna le nom de Beppo, qui veut dire joie dans les larmes. De ce jour, j'eus deux soucis au lieu d'un, et je l'emportai partout avec moi pour le faire sourire son pre en le tenant sur le rebord extrieur de la loge; quelquefois mme il passait ses petites mains travers la grille et jouait avec les chanes d'Hyeronimo; je l'endormais, je l'allaitais, je riais avec lui. Cela ranimait le pauvre Hyeronimo; il le regardait, il me regardait, il revenait la sant en jouissant de notre vue. J'avais oubli nos malheurs, et quand je jouais dans la rue de la zampogne, l'enfant paraissait goter la musique, et les jeunes mres s'arrtaient pour le contempler et pour m'entendre. CCLXXII Enfin, monsieur, nos deux figures amenaient trop de foule dans la rue, et la suprieure me fit venir pour me dire que l'enfant et moi nous tions trop beaux prsent pour rester plus longtemps Livourne, que cela pourrait donner lieu de nouveaux bruits, bien qu'il n'y et rien me reprocher que l'enfant, dont tout le monde ne connaissait pas l'origine; que Hyeronimo n'avait plus que six semaines pour achever sa peine, aprs quoi il pourrait revenir en libert rejoindre, dans notre montagne, sa femme, son fils, sa mre et son oncle, et qu'il convenait que je disparusse immdiatement de Livourne, o ma jeunesse et ma figure faisaient trop de bruit et de scandale. Je la remerciai de ses bonts, j'embrassai les deux chiens, mes fidles gardiens la cour; je dis adieu en pleurant Hyeronimo, et je partis en sanglotant, avant le soir, pour la cabane, avec mon enfant sur le dos; je laissai ma zampogne Hyeronimo pour le dlasser de mon absence. Il y a justement demain six semaines qu'il doit tre libre des galres; peut-tre, monsieur, le voil qui dbouche sur le pont de Lucques o j'ai tant pleur un jour. Elle prta l'oreille du ct du pont. CCLXXIII Aprs tre reste un moment l'oreille tendue du ct du pont, comme si elle devinait le pas de son amant et de son poux, un faible grincement de zampogne se confondit avec le vent, semblable au bourdonnement d'un moucheron, le soir, au soleil couchant, s'teignit, se reprit, se grossit, et finissant par ne plus laisser de doute, monta rapidement par la montagne et finit par remplir l'oreille de Fior d'Aliza. --Ah! c'est lui, j'ai reconnu l'air, s'cria-t-elle, et, plissant comme si elle allait tomber terre, ramassant l'enfant dans le berceau, elle le prit dans son sein, l'embrassa, et, s'chappant avec lui vers la porte, courut avec la rapidit de la pierre lance de haut, au devant d'Hyeronimo!... Nous la perdmes de vue en un clin d'oeil, et je restai seul avec les vieillards. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'aurais voulu assister cette scne de retour et de l'amour dans cette solitude; puis, je rflchis que le bonheur suprme a ses mystres comme les extrmes douleurs que rien ne doit profaner de tels moments et de tels retours que l'oeil de Dieu; que je gnerais involontairement, malgr moi, l'change de sentiments et de penses qui allaient prcipiter ce beau jeune homme des bras de sa _sposa_ aux bras de son oncle et de sa mre dans des paroles et dans des silences que ma prsence intimiderait et qui ne retrouveraient plus jamais l'occasion de se rencontrer dans la vie. Je fis un signe mon chien et nous disparmes. CCLXXIV Je remontai seul encore au grand chtaignier; les dernires feuilles tombaient humides sous le beau vent d'quinoxe qui rsonnait par bouffes dans la montagne, comme l'orgue de la Toussaint dans la cathdrale des couvents lointains. Fior d'Aliza jouait avec son enfant sous le rayon du soleil qui tombait de l'arbre dpouill, travers les rameaux. Le pre et la tante coraient les chtaignes que les premires geles avaient fait fendre sous les feuilles jaunies, et l'heureux Hyeronimo relevait avec de la terre lgrement mouille le bourrelet de glaise durcie que l't avait dessch sur le coup de hache des bcherons, quand il avait donn sa vie pour la vie de l'arbre. Le bonheur tait incrust sur toutes les figures, comme si aucun accident de la vie ne pouvait jamais l'altrer. Seulement le pre Hilario ne pouvait plus sortir du couvent cause de ses infirmits croissantes, et la reconnaissante famille lui prparait un panier de chtaignes choisies, que Hyeronimo et Fior d'Aliza devaient lui porter, le lendemain, au monastre, en souvenir du salut qu'ils lui devaient. CCLXXV J'entrai avec eux dans leurs cabanes; tout y tait propre, vivant, joyeux, mme le petit chien trois pattes qui me reconnut et me fit fte, parce qu'il se souvenait de m'avoir vu le soir du retour de son jeune matre. Les caresses de ce pauvre animal m'attestrent une fois de plus combien il prend part aux douleurs et aux joies de l'homme. Je me rafrachis avec eux. Jamais Fior d'Aliza n'avait t plus belle; elle portait son enfant comme une vierge de Raphal, ignorant comment ce fruit d'innocence lui tait venu dans une nuit de mort! Elle le regardait sans cesse comme pour voir si c'tait un miracle ou un vrai enfant des hommes! puis, reconnaissant dans ses yeux la couleur des siens, et sur ses lvres le rire gai et tendre d'Hyeronimo, elle le rapprochait de son visage et le baisait avec cette sorte d'ivresse que l'enfant la mamelle donne sa mre. --Que le bon Dieu bnisse jamais cet arbre, cette maison et cette famille, dis-je tout bas en me retirant; ils sont heureux, et que leur bonheur se perptue d'ge en ge et de gnration en gnration! FIN CXXXIe ENTRETIEN LITTRATURE RUSSE IVAN TOURGUENEFF I La littrature est comme le soleil: elle claire tour tour l'horizon des peuples. Quand ils ont fini ou accompli demi leurs migrations mystrieuses des confins de l'Orient aux confins de l'Europe; quand ils ont conquis un vaste territoire inhabit ou presque dsert, qu'ils s'y sont tablis avec leurs hordes populeuses, leurs moeurs traditionnelles et leurs facults de croissance gigantesques et presque indfinies; quand ils se sont fait place par le premier gnie des nations, le gnie sauvage de la guerre, accompagn du gnie de l'unit ou de l'ordre, sous des chefs absolus; quand ils commencent jouir de l'agriculture, de l'aisance, du loisir, ils se civilisent, ils se policent, ils songent par instinct se procurer les douceurs et les gloires de l'existence. Les potes, ces prcurseurs des littratures, naissent parmi eux; les conteurs leur succdent; quelques historiens, jaloux de retrouver dans le pass fabuleux les traces du chemin que leurs races ont fait travers le monde, recherchent ces traces dans les vieilles traditions et les gravent avec orgueil dans leurs annales. Ces peuples fondent des capitales improvises, comme Ptersbourg; des tapes d'un moment dans des climats inhabitables, aux bords de la mer, pour surveiller de l des voisins plus avancs qu'eux-mmes dans les arts de la navigation; puis, lorsque le pril est pass, ils passent dans de meilleurs climats et btissent, comme en Crime, aux bords d'autres mers, des capitales d'avenir, pour porter leurs yeux et attirer leurs coeurs vers des empires croulants, qui offrent leur espoir des capitales dfinitives, o le soleil et l'ambition les invitent. C'est alors aussi que la littrature commence les visiter et qu'ils s'essayent, leur tour, charmer le monde, aprs l'avoir menac. C'est alors que _Karamsin_ crit, d'une main encore novice, l'histoire nationale de la Russie; que _Pouschkine_ ou _Lamanof_ chantent leurs pomes, auxquels il ne manque que l'originalit; c'est alors, enfin, que des crivains formes moins prtentieuses, comme _Ivan Tourgueneff_, dont nous nous occupons en ce moment, crivent avec une originalit la fois savante et nave ces _romans_ ou ces _nouvelles_, pomes piques des salons, o les moeurs de leur nation sont reprsentes avec l'tranget de leur origine, la posie des steppes et la grce de la jeunesse des peuples. C'est alors aussi que la Russie prend sa place dans la famille littraire de l'Europe, avec une saveur de l'Asie que le comte de Maistre avait respire Moscou et qui lui a valu en France une popularit biblique. Le got du terroir reste l'homme comme au jus du raisin. Bien qu'lev Berlin et vivant Paris, le gnie d'_Ivan Tourgueneff_ a l'arrire-got de Russie. C'est une partie de son charme. II Je connais lgrement _Ivan Tourgueneff_. Retenu seul Paris, en 1861, pendant les chaleurs d'un brlant t, j'ouvris par oisivet un de ses volumes: _les Chasseurs russes_. Je passai beaucoup d'heures solitaires pendant l'ardeur du jour, tendu nonchalamment sur un canap dans une chambre obscure, attendre que le soleil baisst pour me permettre d'aller respirer la brise du soir dans les bois de Meudon. Je lisais le premier ouvrage de Tourgueneff: _les Chasseurs russes_, et je faisais durer autant que possible le plaisir, en posant souvent le volume sur mes genoux et en m'enivrant des moeurs naves et des charmantes images dont chacune de ces _nouvelles_ tait un recueil dlicieux. Quand j'eus fini, je cherchai me procurer tout ce que les traductions pouvaient me permettre de savourer du mme crivain. Je passai, avec lui et grce lui, tout un t dans ce mme ravissement d'imagination. J'appris qu'il habitait Paris. L'intervention d'une femme lettre, cosmopolite, ravissante de figure et d'esprit, me valut le plaisir de le connatre. Il me donna tous ses ouvrages; je les emportai la campagne; j'aurais voulu emporter l'auteur! III Le comte Ivan Tourgueneff touche cet ge o l'homme prcoce sort de la premire jeunesse pour s'approcher de la maturit. Quelques filets de cheveux blancs, au-dessous des tempes, se mlent aux touffes paisses et noirtres de sa vigoureuse chevelure lgrement boucle. Son aspect tient du lion-homme de nos vieilles armoiries. Son front est plane, lev, lumineux, comme une faade de temple antique, sous la lisire d'une sombre fort. Ses yeux sereins et calmes, teints de bleu, s'ouvrent fleur de tte sous une vaste arcade frontale pour laisser entrer et sortir la pense haute, fire et douce, sans obstacle; la bienveillance en tempre la clart; ils regardent franchement et se laissent regarder jusqu'au fond, comme des yeux de jeunes filles qui n'ont rien cacher. Son nez couvert et large prolonge la largeur du front; sa bouche, o la fermet s'unit la grce, a la cordialit d'une nature ouverte qui sourit quelquefois sa propre pense. Sa taille est gigantesque et ses membres robustes semblent plutt faits pour manier la hache d'armes ou la lance que la plume. On sent dans son attitude, un peu indolente, l'nergique enfant d'une race croissante, qui amuse son oisivet des jeux littraires, en attendant que son pays l'appelle aux combats. C'est le Russe, le Russe d'_Alexandre_, civilis et disciplin par sa force mme; croissant, comme un vaste chne du Nord, sans changer de place, mais touffant par sa croissance naturelle les plantes tioles qui veulent faire obstacle sa grandeur. Le droit divin de l'avenir respire en lui. Hritier du Scythe et du Slave, il a la vigueur sauvage du premier et la flexibilit du second. Tel est exactement Tourgueneff. IV Il porte sa noblesse dans tout son extrieur. Il est n, en effet, d'une haute race aristocratique dans la Russie orientale; _Orel_. Sa famille, aprs l'avoir lev dans les champs et dans les neiges du gouvernement de Toula, l'envoya achever son ducation Ptersbourg et Moscou, puis la raffiner Berlin parmi ces Allemands distingus qui ont Goethe pour pote, Hegel pour philosophe. Il s'y polit et revint en Russie, dj pote et philosophe, pour servir son empereur dans les corps de la noblesse. La guerre ne secondant pas alors son ambition et son ardeur militaire, il franchit l'Allemagne et vint Paris pour y soigner l'ducation d'une jeune enfant qu'il appelle sa fille. C'est l qu'il vit, entre sa fille, ses livres, ses amis trs-choisis et ses rares compatriotes, allant de temps en temps en Russie visiter ses proprits et raviver dans son coeur les souvenirs de son heureuse enfance; cosmopolite par sa rsidence, Moscovite par son coeur, homme minent par tout. V Il avait dbut Ptersbourg, dans un journal littraire, par des _Essais_ qui firent une vive impression pendant quelque temps, qui ne furent point contraris ni interdits par le gouvernement, mais que leur tendance plus librale que le climat lui fit nanmoins suspendre au bout de quelques mois. Ces Essais en langue russe lui donnrent la rvlation de son talent. Il les poursuivit Berlin, aprs avoir quitt le service militaire. Il vint enfin en France, pays auquel il s'attacha par l'attrait du coeur et des arts. Voil tout ce que je sais de _Tourgueneff_ jusqu' ce moment. C'est le parfait gentilhomme tranger, naturalis par le gnie dans la vraie patrie des lettres. Je dis _gnie_ et je ne le dis point par politesse. VI Il y a beaucoup de talent dans notre pays; le gnie y est rare comme partout ailleurs. J'entends par _gnie_, le caractre transcendant du talent, cette physionomie de l'esprit qui vous frappe au premier coup d'oeil dans un homme de lettre, ou dans un homme politique, soit par la nouveaut inattendue, soit par la force de l'acte, de la pense et du style, et qui vous fait dire: Voil un homme de gnie. L'originalit en tout est le caractre du gnie; l'originalit en est le sceau. Originalit, force, dlicatesse sont des signes vidents auxquels il est impossible de ne pas reconnatre le gnie. La force se rvle dans l'acte, l'originalit dans les moeurs, la sensibilit dans le pathtique. La force ou l'hrosme ne se trouve que dans l'acte. Cela ne regarde pas l'homme de lettres proprement dit. Bossuet a le style fort; mais qui peut savoir si Bossuet n'et t trs-timide hors de sa chaire? Sa complaisance envers le roi et son exigence envers le pape ne donnent pas une haute ide de sa magnanimit. La sensibilit, au contraire, ne s'invente pas et ne se joue pas. Elle se rvle par l'expression dans le style, comme le caractre dans la figure. Il est possible de feindre l'esprit, il est impossible de feindre les larmes. Le pathtique est inimitable. Voyez Racine et Fnelon; voyez Virgile, voyez Ptrarque. La tendresse triste forme le fond de leur gnie. VII Il est difficile de caractriser par aucun de ces grands noms sculaires la littrature russe. Elle n'est pas arrive encore l'ge fait, o les noms d'hommes servent signifier les nations. Elle est jeune, timide, imitative, diverse, comme les enfants. Elle s'essaye et elle s'applaudit quand elle parvient bien ressembler aux Allemands de l'poque de _Goethe_ et de _Schiller_, aux Anglais de l'poque de _Shakspeare_, de _Byron_, de _Walter Scott_, aux Franais de l'poque de _Voltaire_, ou de l'poque indcise de l'migration, les deux _de Maistre_. Il est mme impossible de mconnatre dans _Tourgueneff_ une certaine ressemblance avec l'auteur du _Lpreux de la valle d'Aoste_, le plus jeune et le plus original des deux _de Maistre_, surtout dans la touchante histoire de _Mou-Mou_ et du _Sourd-Muet_. On ne peut dire quel est le plus pathtique des deux crivains, dans la description et dans la mort de ce pauvre chien, seul ami et seul consolateur de l'homme. Les larmes qu'on rpand ont le mme got, la sensibilit est la mme, le rcit est aussi parfait, la main aussi dlicate. Deux frres ne se ressembleraient pas davantage: jumeaux du gnie qui ont suc le mme lait. Mais cela prs, _Tourgueneff_ est trs-suprieur _de Maistre_, l'auteur du _Lpreux_. De Maistre est une source cache dans un recoin des Alpes; Tourgueneff est intarissable, grand, fcond, vari comme un fleuve de la Moscovie roulant ses grandes eaux la Crime ou la Baltique, travers les plaines de la Russie. Son seul malheur est de n'avoir pas encore trouv ou invent, comme Balzac ou madame Sand, un de ces vastes sujets humains o l'crivain, runissant un centre commun tous les fils de son imagination, compose un tableau qui saisit tout l'homme, au lieu de faire des portraits bordures trop troites. Mais il est jeune; et le monde, qu'il voit maintenant d'un point de vue plus gnral, lui fournira peut-tre des conceptions idales, gales son splendide talent. On ne sent nulle part chez lui les bornes de son imagination. On sent qu'il s'arrte parce qu'il veut s'arrter, mais que sa brivet vient de sa volont et non de son impuissance. VIII Le principal mrite de ces Essais russes de _Tourgueneff_ est de nous faire connatre, classe par classe, homme par homme, les moeurs encore peu connues de l'immense population de l'empire. Depuis le seigneur de village jusqu'au _starost_, charg par lui de la direction des cultures et du gouvernement des paysans; jusqu' la dernire catgorie de ces paysans, hier esclaves, aujourd'hui libres, grce la courageuse initiative de l'empereur, tout entre dans le cadre, tout s'y meut, tout y parle, tout y agit avec la candeur de la nature. C'est le daguerrotype de la nature moscovite. On voyagerait dans tous les villages de l'empire, qu'on s'y reconnatrait comme dans son propre pays. Le paysan bon, doux, soumis; le domestique paresseux, fier, oppresseur; le matre indolent; sa femme et ses filles lentes et oisives, un peu vaniteuses; les jeunes gens du voisinage venant passer leurs semestres dans les familles amies, occups faire l'agrment des jeunes filles, danser, monter cheval, chasser, pcher, lire les livres nouveaux arrivs de Paris Moscou, de Moscou dans leurs villages: en tout, des caractres extrmement effacs, trs-doux, trs-tristes, plutt fminins que sauvages. Tel est l'ensemble des moeurs russes peintes fresque par Tourgueneff. Cela est compltement d'accord avec ce que les voyageurs nous en rapportent. On y sent l'Asie molle et obissante dans le Nord. Si le peintre n'tait que peintre, cela serait facilement monotone et fastidieux; mais le peintre est pote dans l'invention et dans la description de ses sujets. Il vit, il sent, il palpite, il invente ou il raconte avec naturel, sympathie, chaleur, finesse. C'est le romancier des steppes. On les parcourt avec lui sans lassitude et sans ennui. On les aime, on s'y passionne, on vit de leur vie, on pleure de leurs larmes. On y devient mlancolique de leur mlancolie, mais on n'en est jamais satur. La parfaite vrit, la navet touchante des personnages, la simplicit vraisemblable et probablement vraie des aventures vous retiennent et vous captivent fortement par le charme sans prtention de l'auteur. Son talent, neuf, original et dlicat, quoique prcis, rpand sur ses descriptions et sur ses rcits des formes et des couleurs qu'aucun artifice de composition n'aurait pu inventer. Tout se tient, tout est logique, tout est calqu sur nature. Ces livres ne pouvaient tre crits qu'en Russie et par un Russe. Il est l'aurore d'une littrature qui s'introduit par le roman dans le monde. Parcourons-le et citons-le grandes pages, le roman de moeurs ne peut pas se comprendre ou s'admirer autrement. Un pote peut condenser un immense gnie en quelques vers, un crivain en prose ne peut donner une ide de lui que par grands fragments. Ce sera notre excuse et ce sera le charme du lecteur intelligent. IX Nous vous avons dit en commenant cet entretien que le jeune _Tourgueneff_, aprs avoir dpens son adolescence en plein air et en pleins champs dans les terres de sa famille, tait venu achever son ducation _Moscou_, _Ptersbourg_, _Berlin_, et que, sollicit par une vocation puissante et naturelle, il avait publi de premiers Essais dans une revue littraire russe, pendant qu'il faisait ses premires armes dans un corps de noblesse, Ptersbourg. Il dbuta par _les Chasseurs russes_, dont la collection runie forme aujourd'hui deux volumes. C'taient les premiers souvenirs et les mentions les plus fraches de sa vie vagabonde d'enfance, devenues ainsi les annales pittoresques des steppes de son pays. Je possde ce recueil et je vais vous en ouvrir quelques chapitres qui, je crois, ne vous laisseront pas libres de ne pas lire tout, si vous avez comme moi le got du vrai, le sentiment du fin et la passion de l'originalit. Lisons d'abord ensemble et en les abrgeant par quelques analyses succinctes la premire et la plus intressante de ces nouvelles. Elle est intitule _les Deux Amis_. Voyez comme cela commence, comme toute chose et comme tout le monde. RCIT LES DEUX AMIS Au printemps de l'anne 181..., un jeune homme de vingt-six ans, nomm Boris Andritch Viasovnine, venait de quitter ses fonctions officielles pour se vouer l'administration des domaines que son pre lui avait lgus dans une des provinces de la Russie centrale. Des motifs particuliers l'obligeaient, disait-il, prendre cette dcision, et ces motifs n'taient point d'une nature agrable. Le fait est que, d'anne en anne, il voyait ses dettes s'accrotre et ses revenus diminuer. Il ne pouvait plus rester au service, vivre dans la capitale, comme il avait vcu jusque-l, et, bien qu'il renont regret sa carrire de fonctionnaire, la raison lui prescrivait de rentrer dans son village pour mettre ordre ses affaires. son arrive, il trouva sa proprit fort nglige, sa mtairie en dsordre, sa maison dgrade. Il commena par prendre un autre staroste, diminua les gages de ses gens, fit nettoyer un petit appartement dans lequel il s'tablit, et clouer quelques planches au toit ouvert la pluie. L se bornrent d'abord ses travaux d'installation; avant d'en faire d'autres, il avait besoin d'examiner attentivement ses ressources et l'tat de ses domaines. Cette premire tche accomplie, il s'appliqua l'administration de son patrimoine, mais lentement, comme un homme qui cherche pour se distraire prolonger le travail qu'il a entrepris. Ce sjour rustique l'ennuyait de telle sorte, que trs-souvent il ne savait comment employer toutes les heures de la journe qui lui semblaient si longues. Il y avait autour de lui quelques propritaires qu'il ne voyait pas, non point qu'il ddaignt de les frquenter, mais parce qu'il n'avait pas eu occasion de faire connaissance avec eux. En automne, enfin, le hasard le mit en rapport avec un de ses plus proches voisins, Pierre Vasilitch Kroupitzine, qui avait servi dans un rgiment de cavalerie et s'tait retir de l'arme avec le grade de lieutenant. Entre les paysans de Boris Andritch et ceux du lieutenant Pierre Vasilitch, il existait depuis longtemps des difficults pour le partage de deux bandes de prairie de quelques ares d'tendue. Plus d'une fois, ce terrain en litige avait occasionn entre les deux communauts des actes d'hostilit. Les meules de foin avaient t subrepticement enleves et transportes en une autre place. L'animosit s'accroissait de part et d'autre, et ce fcheux tat de choses menaait de devenir encore plus grave. Par bonheur, Pierre Vasilitch, qui avait entendu parler de la droiture d'esprit et du caractre pacifique de Boris, rsolut de lui abandonner lui-mme la solution de cette question. Cette dmarche de sa part eut le meilleur rsultat. D'abord, la dcision de Boris mit fin toute collision; puis, par suite de cet arrangement, les deux voisins entrrent en bonnes relations l'un avec l'autre, se firent de frquentes visites, et enfin en vinrent vivre en frres presque constamment. Entre eux pourtant, dans leur extrieur comme dans la nature de leur esprit, il y avait peu d'analogie. Boris, qui n'tait pas riche, mais dont les parents autrefois taient riches, avait t lev l'universit et avait reu une excellente ducation. Il parlait plusieurs langues, il aimait l'tude et les livres; en un mot, il possdait les qualits d'un homme distingu. Pierre Vasilitch, au contraire, balbutiait peine quelques mots de franais, ne prenait un livre entre ses mains que lorsqu'il y tait en quelque sorte forc, et ne pouvait tre class que dans la catgorie des gens illettrs. Par leur extrieur, les deux nouveaux amis ne diffraient pas moins l'un de l'autre. Avec sa taille mince, lance, sa chevelure blonde, Boris ressemblait un Anglais. Il avait des habitudes de propret extrme, surtout pour ses mains, s'habillait avec soin, et avait conserv dans son village, comme dans la capitale, la coquetterie de la cravate. Pierre Vasilitch tait petit, un peu courb. Son teint tait basan, ses cheveux noirs. En t comme en hiver, il portait un paletot-sac en drap bronz, avec de grandes poches entre-billes sur les cts. J'aime cette couleur de bronze, disait-il, parce qu'elle n'est pas salissante; mais le drap qu'elle dcorait tait bel et bien tach. Boris Andritch avait des gots gastronomiques lgants, recherchs. Pierre mangeait, sans y regarder de si prs, tout ce qui se prsentait, pourvu qu'il y et de quoi satisfaire son apptit. Si on lui servait des choux avec du gruau, il commenait par savourer les choux, puis attaquait rsolment le gruau. Si on lui offrait une liquide soupe allemande, il acceptait cette soupe avec le mme plaisir, et entassait le gruau sur son assiette. Le kwas tait sa boisson favorite et, pour ainsi dire, sa boisson nourricire. Quant aux vins de France, particulirement les vins rouges, il ne pouvait les souffrir, et dclarait qu'il les trouvait trop aigres. En un mot, les deux voisins taient fort diffrents l'un de l'autre. Il n'y avait entre eux qu'une ressemblance, c'est qu'ils taient tous deux galement honntes et bons garons. Pierre tait n avec cette qualit, et Boris l'avait acquise. Nous devons dire en outre que ni l'un ni l'autre n'avaient aucune passion dominante, aucun penchant, ni aucun lien particulier. Ajoutons enfin, pour terminer ces deux portraits, que Pierre tait de sept ou huit ans plus g que Boris. Dans leur retraite champtre, l'existence des deux voisins s'coulait d'une faon uniforme. Le matin, vers les neuf heures, Boris ayant fait sa toilette et revtu une belle robe de chambre qui laissait dcouvert une chemise blanche comme la neige, s'asseyait prs de la fentre avec un livre et une tasse de th. La porte s'ouvrait, et Pierre Vasilitch entrait dans son nglig habituel. Son village n'tait qu' une demi-verste de celui de son ami, et trs-souvent il n'y retournait pas. Il couchait dans la maison de Boris. Bonjour! disaient-ils tous deux en mme temps. Comment avez-vous pass la nuit? Alors Thodore, un petit domestique de quinze ans, s'avanait avec sa casaque, ses cheveux bouriffs, apportait Pierre la robe de chambre qu'il s'tait fait faire en toffe rustique. Pierre commenait par faire entendre un cri de satisfaction, puis se parait de ce vtement, ensuite se servait une tasse de th et prparait sa pipe. Alors l'entretien s'engageait, un entretien peu anim, et coup par de longs intervalles et de longs repos. Les deux amis parlaient des incidents de la veille, de la pluie et du beau temps, des travaux de la campagne, du prix des rcoltes, quelquefois de leurs voisins et de leurs voisines. Au commencement de ses relations avec Boris, souvent Pierre s'tait cru oblig, par politesse, de le questionner sur le mouvement et la vie des grandes villes; sur divers points scientifiques ou industriels, parfois mme sur des questions assez leves. Les rponses de Boris l'tonnaient et l'intressaient. Bientt pourtant il se sentit fatigu de cette investigation; peu peu il y renona, et Boris n'prouvait pas un grand dsir de l'y ramener. De loin en loin, il arrivait encore que tout coup Pierre s'avisait de formuler quelque difficile question comme celle-ci: Boris, dites-moi donc ce que c'est que le tlgraphe lectrique? Boris lui expliquait le plus clairement possible cette merveilleuse invention, aprs quoi Pierre, qui ne l'avait pas compris, disait: C'est tonnant! Puis il se taisait, et de longtemps il ne se hasardait aborder un autre problme scientifique. Que si l'on veut savoir quelle tait, la plupart du temps, la causerie des deux amis, en voici un chantillon: Pierre, ayant retenu dans sa bouche la fume de sa pipe, et la lanant en bouffes imptueuses par ses narines, disait Boris: Quelle est donc cette jeune fille que j'ai vue tout l'heure votre porte? Boris aspirait une bouffe de son cigare, humait une cuillere de th froid, et rpondait: Quelle jeune fille? Pierre se penchait sur le bord de la fentre, regardait dans la cour le chien qui mordillait les jambes nues d'un petit garon, puis ajoutait: Une jeune fille blonde qui n'est, ma foi, pas laide. --Ah! reprenait Boris aprs un moment de silence. C'est ma nouvelle blanchisseuse. --D'o vient-elle? --De Moscou, o elle a fait son apprentissage. Aprs cette rponse, nouveau silence. Combien avez-vous donc de blanchisseuses? demandait de nouveau Pierre en regardant attentivement les grains de tabac qui s'allumaient et ptillaient sous la cendre au fond de sa pipe. --J'en ai trois, rpondait Boris. --Trois! Moi, je n'en ai qu'une; elle n'a presque rien faire. Vous savez quelle est sa besogne. --Hum! murmurait Boris. Et l'entretien s'arrtait l. Le temps s'coulait ainsi jusqu'au moment du djeuner. Pierre avait un got particulier pour ce repas, et disait qu'il fallait absolument le faire midi. cette heure-l, il s'asseyait table d'un air si heureux et avec un si bon apptit, que son aspect seul et suffi pour rjouir l'humeur gastronomique d'un Allemand. Boris Andritch avait des besoins trs-modrs. Il se contentait d'une ctelette, d'un morceau de poulet ou de deux oeufs la coque. Seulement il assaisonnait ses repas d'ingrdients anglais disposs dans d'lgants flacons qu'il payait fort cher. Bien qu'il ne pt user de cet appareil britannique sans une sorte de rpugnance, il ne croyait pas pouvoir s'en passer. Entre le djeuner et le dner, les deux voisins sortaient, si le temps tait beau, pour visiter la ferme ou pour se promener, ou pour assister au dressage des jeunes chevaux. Quelquefois Pierre conduisait son ami jusque dans son village et le faisait entrer dans sa maison. Cette maison, vieille et petite, ressemblait plus la cabane d'un valet qu' une habitation de matre. Sur le toit de chaume, o nichaient diverses familles d'oiseaux, s'levait une mousse verte. Des deux corps de logis construits en bois, jadis troitement unis l'un l'autre, l'un penchait en arrire, l'autre s'inclinait de ct et menaait de s'crouler. Triste voir au dehors, cette maison ne prsentait pas un aspect plus agrable au dedans. Mais Pierre, avec sa tranquillit et sa modestie de caractre, s'inquitait peu de ce que les riches appellent les agrments de la vie, et se rjouissait de possder une maisonnette o il pt s'abriter dans les mauvais temps. Son mnage tait fait par une femme d'une quarantaine d'annes, nomme Marthe, trs-dvoue et trs-probe, mais trs-maladroite, cassant la vaisselle, dchirant le linge, et ne pouvant russir prparer un mets dans une condition convenable. Pierre lui avait inflig le surnom de Caligula. Malgr son peu de fortune, le bon Pierre tait trs-hospitalier; il aimait donner dner, et s'efforait surtout de bien traiter son ami Boris. Mais, par l'inhabilet de Marthe, qui, dans l'ardeur de son zle, courait imptueusement de ct et d'autre, au risque de se rompre le cou, le repas du pauvre Pierre se composait ordinairement d'un morceau d'esturgeon dessch et d'un verre d'eau-de-vie, trs-bonne, disait-il en riant, _contre_ l'estomac. Le plus souvent, aprs la promenade, Boris ramenait son ami dans sa demeure plus confortable. Pierre apportait au dner le mme apptit qu'au repas du matin, puis se retirait l'cart pour faire une sieste de quelques heures. Pendant ce temps, Boris lisait les journaux trangers. Le soir, les deux amis se rejoignaient encore dans une mme salle. Quelquefois ils jouaient aux cartes. Quelquefois ils continuaient leur nonchalante causerie. Quelquefois Pierre dtachait de la muraille une guitare et chantait d'une voix de tnor assez agrable. Il avait pour la musique un got beaucoup plus dcid que Boris, qui ne pouvait prononcer le nom de Beethoven sans un transport d'admiration, et qui venait de commander un piano Moscou. Ds que Pierre se sentait enclin la tristesse ou la mlancolie, il chantait en nasillant lgrement une des chansons de son rgiment. Il accentuait surtout certaines strophes, telles que celle-ci: Ce n'est pas un Franais, c'est un conscrit qui nous fait la cuisine. Ce n'est pas pour nous que l'illustre Rode doit jouer, ni pour nous que Cantalini chante. Eh! trompette, sonne-nous l'aubade; le marchal des logis nous prsente son rapport. Parfois Boris essayait de l'accompagner, mais sa voix n'tait ni trs-juste ni trs-harmonieuse. dix heures, les deux amis se disaient bonsoir et se quittaient, pour recommencer le lendemain la mme existence. Un jour qu'ils taient assis l'un en face de l'autre, selon leur habitude, Pierre, regardant fixement Boris, lui dit tout coup d'un ton expressif: Il y a une chose qui m'tonne, Boris. --Quoi donc? --C'est de vous voir, vous si jeune encore, et avec vos qualits d'esprit, vous astreindre rester dans un village. --Mais vous savez bien, rpondit Boris, surpris de cette remarque, vous savez bien que les circonstances m'obligent ce genre de vie. --Quelles circonstances? Votre fortune n'est-elle pas assez considrable pour vous assurer partout une honnte existence? Vous devriez entrer au service. Et, aprs un moment de silence, il ajouta: Vous devriez entrer dans les uhlans. --Pourquoi dans les uhlans? --Il me semble que c'est l ce qui vous conviendrait le mieux. --Vous, pourtant, vous avez servi dans les hussards. --Oui! s'cria Pierre avec enthousiasme. Et quel beau rgiment! Dans le monde entier, il n'en existe pas un pareil; un rgiment merveilleux; colonel, officiers..., tout tait parfait... Mais vous, avec votre blonde figure, votre taille mince, vous seriez mieux dans les uhlans. --Permettez, Pierre. Vous oubliez qu'en vertu des rglements militaires, je ne pourrais entrer dans l'arme qu'en qualit de cadet. Je suis bien vieux pour commencer une telle carrire, et je ne sais pas mme si mon ge on voudrait m'y admettre. --C'est vrai... rpliqua Pierre voix basse. Eh bien, alors, reprit-il en levant subitement la tte, il faut vous marier. --Quelles singulires ides vous avez aujourd'hui! --Pourquoi donc singulires? Quelle raison avez-vous de vivre comme vous vivez et de perdre votre temps? Quel intrt peut-il y avoir pour vous ne pas vous marier? --Il ne s'agit pas d'intrt. --Non, reprit Pierre avec une animation extraordinaire, non, je ne comprends pas pourquoi, de nos jours, les hommes ont un tel loignement pour le mariage... Ah! vous me regardez... Mais moi j'ai voulu me marier, et l'on n'a pas voulu de moi. Vous qui tes dans des conditions meilleures, vous devez prendre un parti. Quelle vie que celle du clibataire! Voyez un peu, en vrit, les jeunes gens sont tonnants... Aprs cette longue tirade, Pierre secoua sur le dos d'une chaise la cendre de sa pipe, et souffla fortement dans le tuyau pour le nettoyer. Qui vous dit, mon ami, repartit Boris, que je ne songe pas me marier? En ce moment, Pierre puisait du tabac au fond de sa blague en velours orne de paillettes, et d'ordinaire il effectuait trs-gravement cette opration. Les paroles de Boris lui firent faire un mouvement de surprise. Oui, continua Boris, trouvez-moi une femme qui me convienne et je l'pouse. --En vrit? --En vrit! --Non..., vous plaisantez? --Je vous assure que je ne plaisante pas. Pierre alluma sa pipe; puis, se tournant vers Boris: Eh bien! c'est convenu, dit-il, je vous trouverai une femme. -- merveille! Mais, maintenant, dites-moi, pourquoi voulez-vous me marier? --Parce que, tel que je vous connais, je ne vous crois pas capable de rgler vous-mme cette affaire. --Il m'a sembl, au contraire, reprit Boris en souriant, que je m'entendais assez bien ces sortes de choses. --Vous ne me comprenez pas, rpliqua Pierre, et il changea d'entretien. Deux jours aprs, il arriva chez son ami, non plus avec son paletot sac, mais avec un frac bleu, longue taille, orn de trs-petits boutons et charg de deux manches bouffantes. Ses moustaches taient cires, ses cheveux relevs en deux normes boucles sur le front et imprgns de pommade. Un col en velours, enjoliv d'un noeud en soie, lui serrait troitement le cou et maintenait sa tte dans une imposante raideur. Que signifie cette toilette? demanda Boris. --Ce qu'elle signifie? rpliqua Pierre en s'asseyant sur une chaise, non plus avec son abandon habituel, mais avec gravit; elle signifie qu'il faut faire atteler votre voiture. Nous partons. --Et o donc allons-nous? --Voir une jeune femme. --Quelle jeune femme? --Avez-vous donc dj oubli ce dont nous sommes convenus avant-hier? --Mais, mon cher Pierre, rpondit Boris non sans quelque embarras, c'tait une plaisanterie. --Une plaisanterie! Vous m'avez jur que vous parliez srieusement, et vous devez tenir votre parole. J'ai dj fait mes prparatifs. --Comment? que voulez-vous dire? --Ne vous inquitez pas. J'ai seulement fait prvenir une de vos voisines que j'irais lui rendre aujourd'hui une visite avec vous. --Quelle voisine? --Patience! vous la connatrez. Habillez-vous et faites atteler. --Mais voyez donc quel temps! reprit Boris, tout troubl de cette subite dcision. --C'est le temps de la saison. --Et allons-nous loin? --Non; une quinzaine de verstes de distance. --Sans mme djeuner? demanda Boris. --Le djeuner ne nous occasionnera pas un long retard. Mais, tenez, allez vous habiller; pendant ce temps, je prparerai une petite collation: un verre d'eau-de-vie. Cela ne sera pas long. Nous ferons un meilleur repas chez la jeune veuve. --Ah! c'est donc une veuve? --Oui, vous verrez. Boris entra dans son cabinet de toilette. Pierre apprta le djeuner et fit harnacher les chevaux. L'lgant Boris resta longtemps enferm dans sa chambre. Pierre, impatient, buvait, en fronant le sourcil, un second verre d'eau-de-vie, lorsque enfin il le vit apparatre vtu comme un vrai citadin de bon got. Il portait un pardessus dont la couleur noire se dtachait sur un pantalon d'une nuance claire, une cravate noire, un gilet noir, des gants gris glacs; l'une des boutonnires de son gilet tait suspendue une petite chane en or qui retombait dans une poche de ct, et de son habit et de son linge frais s'exhalait un doux arme. Pierre, en l'observant, ne fit que profrer une lgre exclamation et prit son chapeau. Boris but un demi-verre d'eau-de-vie, et se dirigea avec son ami vers sa voiture. C'est uniquement par condescendance pour vous, lui dit-il, que j'entreprends cette course. --Admettons que ce soit pour moi, rpondit Pierre sur lequel l'lgante toilette de son voisin exerait un visible ascendant, mais peut-tre me remercierez-vous de vous avoir fait faire ce petit voyage. Il indiqua au cocher la route qu'il devait suivre et monta dans la calche. Aprs un moment de silence pendant lequel les deux amis se tenaient immobiles l'un ct de l'autre: Nous allons, dit Pierre, chez madame Sophie Cirilovna Zadnieprovskaa. Vous connaissez sans doute dj ce nom? --Il me semble l'avoir entendu prononcer. Et c'est elle avec qui vous voulez me marier? --Pourquoi pas? C'est une femme d'esprit, qui a de la fortune et de bonnes faons, des faons de grande ville. Au reste, vous en jugerez. Cette dmarche ne vous impose aucun engagement. --Sans doute. Et quel ge a-t-elle? --Vingt-cinq ou vingt-six ans, et frache comme une pomme. La distance parcourir pour arriver la demeure de Sophie Cirilovna tait beaucoup plus longue que le bon Pierre ne l'avait dit. Boris, se sentant saisi par le froid, plongea son visage dans son manteau de fourrure. Pierre ne s'inquitait gure en gnral du froid, et moins encore quand il avait ses habits de grande crmonie qui l'treignaient au point de le faire transpirer. L'habitation de Sophie tait une petite maison blanche assez jolie, avec une cour et un jardin, semblable aux maisons de campagne qui dcorent les environs de Moscou, mais qu'on ne rencontre que rarement dans les provinces. En descendant de voiture, les deux amis trouvrent sur le seuil de la porte un domestique vtu d'un pantalon gris et d'une redingote orne de boutons armoris; dans l'antichambre, un autre domestique assis sur un banc et habill de la mme faon. Pierre le pria de l'annoncer sa matresse, ainsi que son ami. Le domestique rpondit qu'elle les attendait, et leur ouvrit la porte de la salle manger, o un serin sautillait dans sa cage, puis celle du salon, dcor de meubles la mode, faonns en Russie, trs-agrables en apparence et en ralit trs-incommodes. Deux minutes aprs, le frlement d'une robe de soie se fit entendre dans une chambre voisine, puis la matresse de la maison entra d'un pas lger. Pierre s'avana sa rencontre et lui prsenta Boris. Je suis charme de vous voir, dit-elle en observant Boris d'un regard rapide. Il y a longtemps que je dsirais vous connatre, et je remercie Pierre Vasilitch d'avoir bien voulu me procurer cette satisfaction. Je vous en prie, asseyez-vous. Elle-mme s'assit sur un petit canap en aplatissant d'un coup de main les plis de sa robe verte garnie de volants blancs, penchant la tte sur le dossier du canap, tandis qu'elle avanait sur le parquet deux petits pieds chausss de deux jolies bottines. Pendant qu'elle engageait elle-mme l'entretien, Boris, assis dans un fauteuil en face d'elle, la regardait attentivement. Elle avait la taille svelte, lance, le teint brun, la figure assez belle, de grands yeux brillants un peu relevs aux coins de l'orbite comme ceux des Chinoises. L'expression de son regard et de sa physionomie prsentait un tel mlange de hardiesse et de timidit qu'on ne pouvait y saisir un caractre dtermin. Tantt elle clignait ses yeux, tantt elle les ouvrait dans toute leur tendue, et en mme temps sur ses lvres errait un sourire affect d'indiffrence. Ses mouvements taient dgags et parfois un peu vifs. Somme toute, son extrieur plaisait assez Boris. Seulement il remarquait regret qu'elle tait coiffe tourdiment, qu'elle avait la raie de travers. De plus, elle parlait, selon lui, un trop correct langage, car il avait cet gard le mme sentiment que Pouschkine, qui a dit: Je n'aime point les lvres roses sans sourire, ni la langue russe sans quelque faute grammaticale. En un mot, Sophie Cirilovna tait de ces femmes qu'un amant nomme des femmes sduisantes; un mari, des tres agaants, et un vieux garon, des enfants espigles. Elle parlait ses deux htes de l'ennui qu'on prouve vivre dans un village. Il n'y a pas ici, disait-elle en appuyant avec affterie sur l'accentuation de certaines syllabes, il n'y a pas ici une me avec qui on puisse converser. Je ne sais comment on se rsigne se retirer dans un tel gte, et ceux-l seuls, ajouta-t-elle avec une petite moue d'enfant, ceux que nous aimerions voir, s'loignent et nous abandonnent dans notre triste solitude! Boris s'inclina et balbutia quelques mots d'excuse. Pierre le regarda d'un regard qui semblait dire: En voil une qui a le don de la parole! Vous fumez? demanda Sophie en se tournant vers Boris. --Oui... mais... --N'ayez pas peur. Je fume aussi. ces mots elle se leva, prit sur la table une bote en argent, en tira des cigarettes qu'elle offrit ses visiteurs, sonna, demanda du feu, et un domestique qui avait la poitrine couverte d'un large gilet rouge apporta une bougie. Vous ne croiriez pas, reprit-elle en inclinant gracieusement la tte et en lanant en l'air une lgre bouffe de fume, qu'il y a ici des gens qui n'admettent pas qu'une femme puisse savourer un petit cigare. Oui, tout ce qui chappe au vulgaire niveau, tout ce qui ne reste point asservi la coutume banale est ici svrement jug. --Les femmes de notre district, dit Pierre Vasilitch, sont surtout trs-svres sur cet article. --Oui. Elles sont mchantes et inflexibles; mais je ne les frquente pas, et leurs calomnies ne pntrent point dans mon solitaire refuge. --Et vous ne vous ennuyez pas de cette retraite? demanda Boris. --Non. Je lis beaucoup, et lorsque je suis fatigue de lire, je rve, je m'amuse faire des conjectures sur l'avenir. --Eh quoi! vous consultez les cartes! s'cria Pierre, tonn. --Je suis assez vieille pour me livrer ce passe-temps. -- votre ge! quelle ide! murmura Pierre. Sophie Cirilovna le regarda en clignotant, puis, se retournant vers Boris: Parlons d'autre chose, dit-elle; je suis sure, monsieur Boris, que vous vous intressez la littrature russe? --Moi... sans doute, rpondit avec quelque embarras Boris, qui lisait peu de livres russes, surtout peu de livres nouveaux, et s'en tenait Pouschkine. --Expliquez-moi d'o vient la dfaveur qui s'attache prsent aux oeuvres de Marlinski? Elle me semble trs-injuste, n'tes-vous pas de mon avis? --Marlinski est certainement un crivain de mrite, rpliqua Boris. --C'est un pote, un pote dont l'imagination nous emporte dans les rgions idales, et maintenant on ne s'applique qu' peindre les ralits de la vie vulgaire. Mais, je vous le demande, qu'y a-t-il donc de si attrayant dans le mouvement de l'existence journalire, dans le monde, sur cette terre? --Je ne puis m'associer votre pense, rpondit Boris en la regardant. Je trouve ici mme un grand attrait. Sophie sourit d'un air confus. Pierre releva la tte, sembla vouloir prononcer quelques mots, puis se remit fumer en silence. L'entretien se prolongea peu prs sur le mme ton, courant rapidement d'un sujet l'autre, sans se fixer sur aucune question, sans prendre aucun caractre dcisif. On en vint parler du mariage, de ses avantages, de ses inconvnients, et de la destine des femmes en gnral. Sophie prit le parti d'attaquer le mariage, et peu peu s'anima, s'emporta, bien que ses deux auditeurs n'essayassent pas de la contredire. Ce n'tait pas sans raison qu'elle vantait les oeuvres de Marlinski: elle les avait tudies et en avait profit. Les grands mots d'art, de posie diapraient constamment son langage. Qu'y a-t-il, s'cria-t-elle la fin de sa pompeuse dissertation, qu'y a-t-il de plus prcieux pour la femme que la libert de pense, de sentiment, d'action? --Permettez! rpliqua Pierre, dont la physionomie avait pris depuis quelques instants une expression marque de mcontentement. Pourquoi la femme rclamerait-elle cette libert? qu'en ferait-elle? --Comment! selon vous, elle doit tre l'attribut exclusif de l'homme? --L'homme non plus n'en a pas besoin. --Pas besoin? --Non. quoi lui sert cette libert tant vante? s'ennuyer ou faire des folies. --Ainsi, repartit Sophie avec un sourire ironique, vous vous ennuyez: car, tel que je vous connais, je ne suppose pas que vous commettiez des folies. --Je suis galement soumis ces deux effets de la libert, rpondit tranquillement Pierre. --Trs-bien; je ne puis me plaindre de votre ennui: je lui dois peut-tre le plaisir de vous voir aujourd'hui. Trs-satisfaite de cette pointe pigrammatique, Sophie se pencha vers Boris et lui dit voix basse: Votre ami se complat dans le paradoxe. --Je ne m'en tais pas encore aperu, repartit Boris. --En quoi donc me complais-je? demanda Pierre. -- soutenir des paradoxes. Pierre regarda fixement Sophie, puis murmura entre ses dents: Et moi je sais ce qui vous plairait... En ce moment le domestique en gilet rouge vint annoncer que le dner tait servi. Messieurs, dit Sophie, voulez-vous bien passer dans la salle manger? Le dner ne plut ni l'un ni l'autre des convives. Pierre Vasilitch se leva de table sans avoir pu apaiser sa faim, et Boris Andritch, avec ses gots dlicats en matire de gastronomie, ne fut pas plus satisfait de ce repas, bien que les mets fussent servis sous des cloches et que les assiettes fussent chaudes. Le vin aussi tait mauvais, en dpit des tiquettes argentes et dores qui dcoraient chaque bouteille. Sophie Cirilovna ne cessait de parler, tout en jetant de temps autre un regard imprieux sur ses domestiques. Elle vidait de frquents intervalles son verre d'une faon assez leste, en remarquant que les Anglais buvaient trs-bien du vin, et que, dans ce district svre, on trouvait que, de la part d'une femme, c'tait un inconvnient. Aprs le dner, elle ramena ses htes au salon, et leur demanda ce qu'ils prfraient, du th ou du caf. Boris accepta une tasse de th, et, aprs en avoir pris une cuillere, regretta de n'avoir pas demand du caf. Mais le caf n'tait pas meilleur. Pierre, qui en avait demand, le laissa pour prendre du th, et renona galement boire cette autre potion. Sophie Cirilovna s'assit, alluma une cigarette, et se montra trs-empresse de reprendre son vif entretien. Ses yeux ptillaient et ses joues taient chauffes... Mais ses deux visiteurs ne la secondaient pas dans ses dispositions l'loquence. Ils semblaient plus occups de leurs cigares que de ses belles phrases, et, en juger par leurs regards constamment dirigs du ct de la porte, il y avait lieu de supposer qu'ils songeaient s'en aller. Boris cependant se serait peut-tre dcid rester jusqu'au soir. Dj il venait de s'engager dans un galant dbat avec Sophie, qui, d'une voix coquette, lui demandait s'il n'tait pas surpris qu'elle vct ainsi seule dans la retraite. Mais Pierre voulait partir, et il sortit pour donner l'ordre au cocher d'atteler les chevaux. Quand la voiture fut prte, Sophie essaya encore de retenir ses deux htes, et leur reprocha gracieusement la brivet de leur visite. Boris s'inclina, et, par son attitude irrsolue, par l'expression de son sourire, semblait lui dire que ce n'tait pas lui que devaient s'adresser ses reproches. Mais Pierre dclara rsolment qu'il tait temps de partir pour pouvoir profiter du clair de lune. En mme temps, il s'avanait vers l'antichambre. Sophie offrit sa main aux deux amis, pour leur donner le _shakehand_, la faon anglaise. Boris seul accepta cette courtoisie, et serra assez vivement les doigts de la jeune femme. De nouveau elle cligna les yeux, de nouveau elle sourit et lui fit promettre de revenir prochainement. Pierre tait dj dans l'antichambre, envelopp dans son manteau. Il s'assit en silence dans la voiture, et, lorsqu'il fut quelques centaines de pas de la maison de Sophie: Non, non, murmura-t-il, cela ne va pas. --Que voulez-vous dire? demanda Boris. --Cela ne vous convient pas, rpta-t-il avec une expression de ddain. --Si vous voulez parler de Sophie Cirilovna, je ne puis tre de votre avis. C'est une femme, il est vrai, un peu prtentieuse, mais agrable. --C'est possible dans un certain sens. Mais songez au but que je m'tais propos en vous conduisant prs d'elle. Boris ne rpondit pas. Non, reprit Pierre, cela ne va pas. Il lui plat de nous dclarer qu'elle est picurienne. Et moi, s'il me manque deux dents au ct droit, je n'ai pas besoin de le dire: on le voit assez. En outre, je vous le demande, est-ce l une femme de mnage? Je sors de chez elle sans avoir pu satisfaire mon apptit. Ah! qu'elle soit spirituelle, instruite, de bon ton, je le veux bien; mais, avant tout, donnez-moi une bonne mnagre, que diable! Je vous le rpte, cela ne vous convient pas. Est-ce que ce domestique, avec son gilet rouge, et ces plats recouverts de cloches en fer-blanc, vous ont tonn? X Une seconde visite, o _Boris_ se trouve plac table entre deux soeurs, ne russit pas mieux. L'une est trop smillante, l'autre trop timide. Les deux amis se rendirent chez un autre voisin, qui vivait seul la campagne avec une fille nomme _Vira_. Le ridicule de ce solitaire est un peu charg, mais la charge finit par devenir pathtique. --Il n'tait pas ncessaire que je fusse tonn. --Je sais ce qu'il vous faut. Je le sais prsent. --Je vous assure que j'ai t trs-content de connatre Sophie Cirilovna. --J'en suis charm. Mais elle ne vous convient pas. En arrivant la maison de Boris, Pierre lui dit: Nous n'en avons pas fini. Je ne vous rends pas votre parole. --Je suis votre disposition, rpondit Boris. --Trs-bien. Une semaine entire s'coula peu prs comme les autres, si ce n'est que Pierre disparaissait quelquefois pendant une grande partie de la journe. Un matin, il se prsenta de nouveau chez son ami, dans ses vtements d'apparat, et invita Boris venir faire avec lui une autre visite. O me conduisez-vous aujourd'hui? demanda Boris, qui avait attendu cette seconde invitation avec une certaine impatience, et qui se hta de faire atteler son traneau, car l'hiver tait venu et les voitures taient remises pour plusieurs mois. --Je veux vous prsenter dans une trs-honorable maison, Tikodouef. Le matre de cette maison est un excellent homme qui s'est retir du service avec le grade de colonel. Sa femme est une personne fort recommandable, et il y a l deux jeunes filles fort gracieuses, qui ont reu une ducation du premier ordre et qui, en outre, ont de la fortune. Je ne sais laquelle des deux vous plaira le plus. L'une est vive et anime, l'autre un peu trop timide; mais toutes deux sont de vrais modles. Vous verrez. --Et comment s'appelle le pre? --Calimon Ivanitch. --Calimon! Quel singulier nom. Et la mre? --Plagie Ivanovna. L'une de ses filles s'appelle aussi Plagie; l'autre mrance. Quelques jours se passrent. Boris s'attendait tre promptement invit une autre excursion; mais Pierre semblait avoir renonc ses projets. Pour l'y ramener, Boris se mit parler de la jeune veuve et de la famille Calimon. Il disait qu'on ne pouvait bien juger les choses en un premier aperu, qu'il faudrait revoir, et il faisait d'autres insinuations que le cruel Pierre s'obstinait ne pas vouloir comprendre. la fin, Boris, impatient de cette froide rserve, lui dit un matin: Eh quoi! mon ami, est-ce moi prsent de vous rappeler vos promesses? --Quelles promesses? --Ne vous souvenez-vous plus que vous voulez me marier? J'attends. --Vous avez des prtentions trop difficiles satisfaire, le got trop dlicat. Il n'y a pas dans ce district une femme qui puisse vous convenir. --Ah! ce n'est pas bien vous, Pierre, de renoncer si vite votre entreprise. Nous n'avons fait encore que deux essais infructueux; est-ce une raison pour dsesprer? D'ailleurs, la veuve ne m'a point dplu. Si vous m'abandonnez, je retourne prs d'elle. --Allez la grce de Dieu! --Pierre, je vous assure trs-srieusement que je dsire me marier. Faites-moi donc connatre une autre femme. --Je n'en connais pas dans tout ce canton. --C'est impossible; vous ne pouvez pas me faire croire qu'il n'existe pas une agrable personne plusieurs lieues la ronde. --Je vous dis la vrit. --Voyons, rflchissez, cherchez un peu dans votre esprit. Pierre mordait le bout d'ambre de sa pipe. Aprs un long silence, il reprit: Je pourrais bien vous indiquer encore Vira Baroukova. Une trs-brave fille! Mais elle ne vous convient pas. --Et pourquoi? --Parce qu'elle est trop simple. --Tant mieux! --Et son pre est si bizarre! --Qu'importe? Allons, Pierre Vasilitch, allons, mon bon ami, faites-moi connatre Melle... Comment l'appelez-vous? --Vira Baroukova. Boris insista tellement, que Pierre, finit par lui promettre de le conduire dans la maison de la jeune fille. Le surlendemain, ils taient en route. tienne Baroukof tait en effet, comme Pierre l'avait dit, un homme de la nature la plus bizarre. Aprs avoir achev d'une faon brillante son ducation dans l'un des tablissements de la couronne, il tait entr dans la marine, et y avait acquis promptement une notable distinction; puis, un beau jour, il avait tout coup quitt le service pour se retirer dans son domaine, pour se marier; puis, ayant perdu sa femme, il tait devenu si sauvage qu'il ne faisait plus aucune visite et ne sortait pas mme de sa demeure. Chaque jour, envelopp dans sa touloupe, les pieds dans des babouches, les mains dans ses poches, il se promenait de long en large dans sa chambre, en fredonnant ou en sifflant, et tout ce qu'on lui disait il ne rpondait que par un sourire et une exclamation: Braou! braou! ce qui, pour lui, signifiait Bravo! bravo! Ses voisins aimaient venir le voir, car, avec toute son tranget, il tait trs-bon et trs-hospitalier. Si un ami, sa table, lui disait: Savez-vous, tienne, qu'au dernier march de la ville le seigle s'est vendu trente roubles? --Braou! braou! rpondait tienne, qui venait de livrer le sien moiti prix. --Avez-vous appris, disait un autre, que Paul Temitch a perdu vingt mille roubles au jeu? --Braou! braou! rpliquait tienne avec le mme calme. --On affirme, disait un troisime, qu'une pizootie a clat dans le village voisin. --Braou! braou! --Mademoiselle Hlne s'est enfuie avec l'intendant. --Braou! braou! Et toujours le mme cri. Soit qu'on vnt lui annoncer que ses chevaux boitaient, qu'un juif arrivait au village avec une cargaison de marchandises, qu'un de ses meubles tait bris, que son groom avait perdu ses souliers, il rptait avec la mme indiffrence: Braou! braou! Cependant, sa maison n'tait point en dsordre; il ne faisait point de dettes, et ses paysans vivaient dans l'aisance. Nous devons dire, en outre, que l'extrieur d'tienne Baroukof tait agrable. Il avait la figure ronde, de grands yeux vifs, un nez bien fait et des lvres roses qui avaient conserv la fracheur de la jeunesse, une fracheur rehausse encore par la teinte argente de ses cheveux. Un lger sourire errait habituellement sur ses lvres et se rpandait mme sur ses joues. Mais il ne riait jamais, ou il lui arrivait d'tre saisi d'une sorte de rire convulsif qui le rendait malade. S'il tait oblig de prononcer quelques autres mots que son exclamation accoutume, il ne le faisait qu' la dernire extrmit, et en abrgeant autant que possible ses paroles. Vira, sa fille unique, avait la mme coupe de figure que lui, le mme sourire, les mmes yeux foncs qui paraissaient plus foncs encore sous les bandeaux blonds de ses cheveux. Elle tait d'une taille moyenne et trs-gracieuse. Rien en elle pourtant n'tait d'une beaut rare, mais il suffisait de la voir et de l'entendre pour se dire aussitt: voil une excellente personne. Elle et son pre avaient l'un pour l'autre une tendre affection. C'tait elle qui rgissait et gouvernait toute la maison. Elle s'acquittait de cette tche avec plaisir, et n'en connaissait pas d'autres. Ainsi que Pierre l'avait dit, c'tait la simplicit mme. Lorsque Pierre et Boris arrivrent chez tienne, il se promenait comme de coutume dans son cabinet, un vaste cabinet qui occupait presque la moiti de l'tendue de sa maison, et qui lui servait la fois de salon et de salle manger, car il y recevait ses visites et y prenait ses repas. L'ameublement de cette pice n'tait pas brillant, mais propre. Sur un des cts s'tendait un divan, bien connu des propritaires du voisinage, un large divan, trs-doux, trs-confortable et garni d'une quantit de coussins. Dans les autres chambres, on ne voyait qu'une chaise, une petite table et une armoire. Elles taient inhabites. La petite chambre de Vira s'ouvrait sur le jardin. Tout son mobilier se composait d'un joli petit lit, d'une table, d'une glace, d'un fauteuil. Mais, en revanche, elle tait garnie d'une quantit de flacons de conserves et de liqueurs prpares par la jeune fille. En arrivant dans l'antichambre, Pierre pria le domestique de l'annoncer; mais celui-ci, le regardant en silence, l'aida se dgager de sa pelisse, et lui dit: Ayez la bont d'entrer. Les deux amis s'avancrent dans le salon, et Pierre prsenta son ami tienne. Trs-content... toujours... lui dit le laconique solitaire en lui tendant la main... Trs-froid... Un verre d'eau-de-vie? et, du doigt ayant indiqu la bouteille qui se trouvait sur la table, il continua sa promenade. Boris et Pierre prirent un peu d'eau-de-vie, puis s'assirent sur le canap, si flexible et si commode que, ds qu'il y eut pris place, Boris s'y trouva tabli comme s'il faisait usage de ce meuble depuis longtemps. Tous les amis de Baroukof, en s'asseyant l, avaient la mme agrable impression. Ce jour-l tienne n'tait pas seul, et il faut dire que rarement il tait seul. Prs de lui tait une sorte de figure patibulaire, un individu nomm Onufre Ilitch, au visage rid et us, au nez arqu comme le bec d'un pervier, et l'oeil inquiet. Il avait autrefois occup un emploi dont il tirait plus d'un profit peu lgitime, et maintenant il se trouvait sous le poids d'un jugement. Une main pose sur sa poitrine et l'autre au noeud de sa cravate, il suivait du regard tienne, et ds que les deux visiteurs furent assis, il dit avec un profond soupir: Ah! tienne Ptrovitch, il est ais de condamner un homme. Mais vous connaissez la sentence: Pcheurs honntes, pcheurs coquins, tout le monde vit dans le pch, et moi je fais comme les autres. --Braou! murmura tienne; puis, aprs un moment de silence, il ajouta:--Mauvaise sentence! --Mauvaise! c'est possible. Mais que faire? La ncessit cruelle nous arrache quelquefois notre honneur. Tenez: j'en appelle ces gentils messieurs, je leur raconterai tous les dtails de mon affaire, s'ils veulent bien m'couter. --Me permettez-vous de fumer? demanda Boris tienne. Celui-ci fit un signe d'assentiment. Ah! reprit Onufre, j'ai t plus d'une fois irrit contre moi-mme et contre le monde, et j'ai plus d'une fois prouv une gnreuse indignation! --Belle phrase! murmura tienne; inventions de fripons! Onufre tressaillit. Quoi? s'cria-t-il; que voulez-vous dire? que ce sont les fripons qui affectent de faire voir une gnreuse indignation? tienne rpondit par un signe affirmatif. L'ancien fonctionnaire garda un instant le silence, puis tout coup clata de rire, et l'on remarqua qu'il ne lui restait pas une dent. Pourtant il parlait assez distinctement. Eh! eh! tienne Ptrovitch, vous plaisantez toujours. Notre avocat a bien raison de dire que vous tes un faiseur de calembours. --Braou! braou! rpta Baroukof. En ce moment la porte s'ouvrit, et Vira s'avana d'un pas lger, portant sur un plateau vert deux tasses de caf et de la crme. Une robe grise lui serrait gracieusement la taille. Boris et son ami se levrent vivement son approche. Elle s'inclina devant eux, et plaant son plateau sur la table: Mon pre, dit-elle, voici votre caf. --Braou! rpliqua le pre. Encore deux tasses, ajouta-t-il. Ma fille, voil M. Boris Andritch. Boris s'inclina de nouveau. Voulez-vous du caf? lui demanda-t-elle en levant sur lui ses yeux doux et calmes. Nous ne dnerons pas avant une heure et demie. --J'en prendrai une tasse avec plaisir, rpondit Boris. --Et vous, Pierre Vasilitch? reprit Vira. --Trs-volontiers. -- l'instant je vais vous servir; il y a longtemps que nous ne vous avons vu. ces mots Vira sortit. Boris la suivit du regard, puis se tournant vers son ami: Elle est trs-agrable, lui dit-il. Quelle aisance! quelle grce dans ses mouvements! --Oui, rpondit froidement Pierre; mais cette maison est comme une auberge; ds qu'une personne est sortie, il en arrive une autre. En effet, un nouvel hte entrait au salon: c'tait un homme d'une norme corpulence, large tte, larges joues, grands yeux, et une profusion de longs cheveux. Sa physionomie tait empreinte d'une expression d'aigreur et de mcontentement, et sur son corps flottait un trs-simple et trs-ample vtement. Bonjour, dit-il, en se jetant sur le canap sans mme regarder ceux qui s'adressait ce bref salut. tienne lui offrit le flacon d'eau-de-vie. Non, pas d'eau-de-vie. Ah! bonjour Pierre Vasilitch. --Bonjour Michel Michetch, rpondit Pierre. D'o venez-vous donc? --De la ville. Vous tes heureux, vous, si rien ne vous oblige d'aller la ville. Grce ce petit monsieur, ajouta-t-il en indiquant du doigt Onufre Ilitch, j'ai fatigu mes chevaux courir travers la ville que Dieu maudisse! --Nos trs-humbles respects Michel Michetch, dit Onufre, dsign si lestement par cette pithte de petit monsieur. --Ah! matre Onufre, rpliqua Michel en croisant les bras, fais-moi donc le plaisir de m'apprendre si tu ne dois pas bientt tre pendu? Onufre ne rpondit pas. Oui, cela devrait dj tre fait, reprit Michel. La justice est trop indulgente envers toi. Quelle impression cela te fait-il d'tre dans l'attente de ton jugement? Pas la moindre. Seulement tu es vex de ne plus pouvoir... et en disant ces mots, Michel faisait le geste d'un homme qui saisit un rouleau d'argent et le met dans sa poche. Quel malheur! continua-t-il, les filous se rejoignent de tous les cts. --Vous plaisantez, rpliqua Onufre; mais vous conviendrez que celui qui donne est libre de donner, et que celui qui reoit a envie de recevoir. Au reste, ce n'est pas moi seul qui ai t l'instigateur de l'affaire; plus d'un autre y a pris part, comme je l'ai dmontr. --Sans aucun doute. En un temps d'orage, le renard se cache sous la herse, et toutes les gouttes de pluie ne tombent pas sur lui. Mais l'ispravnik t'a rgl ton compte. C'est un gaillard habile! --Il s'entend aux moyens rapides de rpression, rpliqua Onufre en bgayant. --Oui, oui. --Et il y aurait bien des choses aussi dire sur lui. --Quel gaillard! s'cria Michel en se tournant vers tienne. Quelle crature admirable! Prs des filous et des ivrognes, c'est un vrai colosse. --Braou! braou! murmura le flegmatique tienne. Vira rentra avec deux tasses. --Encore une, lui dit son pre, tandis que Michel s'inclinait devant elle. --Que de peine vous vous donnez, lui dit Boris en s'avanant pour la dlivrer de son plateau. --Une trs-petite peine, rpondit la jeune fille. Pourvu seulement que ce caf soit bon! --Servi par vos mains... Mais la jeune fille, sans faire attention ce compliment, sortit et revint un instant aprs offrir une tasse Michel. Avez-vous appris, demanda Michel en humant son caf, ce qui est arriv Marie Ilinichna? tienne s'arrta dans sa promenade et prta l'oreille. Oui... elle est tombe en paralysie. --Vous savez qu'elle mangeait normment. Voil qu'un jour elle se met table avec plusieurs convives. On sert de la batvine. Elle remplit son assiette une fois, deux fois, elle en reprend encore, puis tout coup sa vue se trouble, sa tte s'gare, et elle tombe sur le plancher. On s'empresse autour d'elle. Soins inutiles! Elle ne peut plus parler. On dit que le mdecin du district s'est distingu en cette occasion. Ds qu'il l'a vue tomber, il s'est lev en criant: Un docteur! vite un docteur! Aussi faut-il dire qu'il ne vit que du produit des morts que l'on trouve dans l'arrondissement. Quelle heureuse profession! --Braou! braou! rpta Baroukof. --Et aujourd'hui, dner, nous avons justement de la batvine, dit Vira, qui venait de s'asseoir l'un des angles du salon. --De la batvine l'esturgeon? demanda Michel. --Prcisment. -- merveille. Il y a des gens qui prtendent qu'il ne convient pas de servir de batvine en hiver, parce que c'est une soupe froide. Ils se trompent, n'est-ce pas, Pierre Vasilitch? --Assurment. N'avez-vous pas ici trs-chaud? --Oui. --Eh bien, pourquoi ne pas user d'un aliment froid dans une chambre chaude? C'est ce que je ne puis comprendre. --Ni moi. L'entretien se continua quelque temps sur ce mme ton. tienne n'y prenait aucune part et continuait se promener dans sa chambre. Le dner parut excellent tous les convives. Vira en faisait elle-mme les honneurs, servait avec soin ses htes, et cherchait deviner leurs dsirs. Boris, assis ct d'elle, ne la quittait pas du regard. De mme que son pre, elle ne pouvait parler sans sourire, et ce sourire lui seyait merveille. Boris lui adressait de frquentes questions, non pas tant pour les rponses qu'il pouvait en attendre que pour voir ses lvres s'entr'ouvrir. Aprs le dner, les visiteurs, l'exception de Boris, se mirent jouer aux cartes. Michel, qui avait bu un peu plus que de coutume, ne se montrait plus aussi rigoureux envers Onufre, quoiqu'il continut encore lui adresser plusieurs acerbes plaisanteries. Tantt il lui reprochait d'tre semblable aux orties, tantt il l'accusait d'avoir les ongles crochus et d'accaparer constamment les atouts; mais le gain d'une partie l'adoucit subitement. Il se tourna d'un air riant vers celui qu'il avait tant maltrait et lui dit: --Eh bien! qu'on pense de toi ce que l'on voudra, aprs tout, ce ne sont que des niaiseries, et, sur ma foi, je t'aime, d'abord parce que c'est dans ma nature, et ensuite, parce qu'il y a encore des gens plus mauvais que toi, et qu' tout prendre, tu es, dans ton genre, un honnte homme. --C'est vrai, c'est vrai, s'cria Onufre, encourag par ces paroles. C'est trs-vrai. Si vous saviez ce que la calomnie.... --Voyons! rpliqua Michel avec une nouvelle explosion. La calomnie! quelle calomnie? Ne devrais-tu pas tre dans la tour de Pugatschef, enferm et enchan? Donne-nous des cartes. Onufre se mit distribuer les cartes en clignotant et en passant plusieurs reprises son doigt sur sa langue effile. Pendant ce temps, tienne marchait de long en large dans sa chambre, et Boris tait assis prs de Vira. Il voulait causer avec elle et n'y parvenait pas sans quelques difficults et sans tre oblig de se rsigner de frquentes interrogations, car, chaque instant, sa tche de matresse de maison l'appelait hors du salon. Il lui demandait si elle avait autour d'elle beaucoup de voisins, si elle les voyait souvent, si ses travaux journaliers lui taient agrables. Puis il lui demanda si elle lisait; quoi elle rpondit qu'elle n'en avait pas le temps. Il en tait l de son dialogue quand le domestique vint lui annoncer que ses chevaux taient attels. Il se leva regret, il s'affligeait dj de partir, de s'loigner de ce bon regard, de ce pur sourire. Il serait rest si tienne avait fait la moindre tentative pour le retenir; mais tienne avait pour principe que lorsque ses htes dsiraient passer la journe chez lui, ils devaient eux-mmes s'y dcider et ordonner qu'on prpart leurs lits. Ainsi firent Michel Michetch et Onufre. Ils s'installrent dans la mme chambre, et on les entendit longtemps causer. C'tait surtout Onufre qui se livrait une faconde extraordinaire. Il racontait Michel une foule de choses qu'il essayait de lui persuader, tandis que celui-ci se contentait de lui rpondre de temps autre par un monosyllabe qui, de sa part, n'indiquait encore qu'une confiance trs-quivoque. Le lendemain matin, tous deux partirent pourtant de bon accord pour se rendre la mtairie de Michel, et de l la ville. Boris reprit le chemin de sa demeure avec Pierre. Celui-ci, berc par le monotone tintement de la clochette du cheval et par le balancement du traneau, s'tait assoupi. Pierre! lui cria son ami aprs un long silence. --Qu'y a-t-il? rpliqua Pierre demi endormi. --Pourquoi ne m'interrogez-vous pas? --Sur quoi donc? --Sur mes impressions, comme nos deux prcdentes excursions. --Sur Vira? --Oui. -- quoi bon? Ne vous en avais-je pas prvenu? Elle ne vous convient pas. --Vous tes dans l'erreur, elle me plat beaucoup plus que la blonde mrance et que la jeune veuve. --Est-il possible? --Je vous assure. --Faites attention, je vous prie, que c'est une jeune fille d'une simplicit extrme. Elle s'entend, il est vrai, conduire une maison, mais ce n'est pas l ce qu'il vous faut. --Pourquoi? C'est peut-tre prcisment ce que je cherche. --Quelle ide! Songez donc qu'elle ne peut pas mme prononcer un mot franais. --Que m'importe! Ne peut-on pas se dispenser de parler franais? Pierre se tut; puis, un moment aprs, il reprit: Je n'aurais pas suppos.... que vous... non.... cela ne peut tre.... Vous plaisantez. --Je ne plaisante nullement. -- la garde de Dieu! Je pensais que cette bonne fille ne pouvait convenir qu' un rustique campagnard comme moi. ces mots, Pierre, serrant les plis de son manteau, posa la tte sur un coussin et s'endormit. Boris continua rver Vira. Dans sa pense, il la contemplait avec son charmant sourire, avec son beau et franc regard. La nuit tait froide et claire, le ciel toil. Les grains de neige scintillaient comme des diamants. La glace craquait et bruissait sous les pieds des chevaux. Les rameaux d'arbres, avec leurs paisses couches de givre, rsonnaient aussi au souffle du vent et brillaient comme des miroirs facettes aux rayons de la lune. Dans la solitude, en de telles nuits, l'imagination parcourt rapidement de vastes espaces. Boris l'prouva lui-mme. Que de rves ne fit-il pas jusqu' ce qu'il arriva la porte de sa maison? mais tous ces rves s'associait l'image de Vira. Pierre avait t, comme nous l'avons dit, trs-surpris de l'impression produite sur Boris par la jeune fille. Il le fut bien plus encore lorsque, le lendemain de cette premire visite, son ami lui dit: J'ai envie d'aller voir tienne Baroukof; si vous n'tes pas dispos m'accompagner, j'irai seul. Pierre, naturellement, rpondit qu'il tait tout prt partir. Et les deux amis se mirent en route. Comme la premire fois, il y avait chez tienne plusieurs trangers qui Vira offrait, avec sa grce habituelle, du caf et des liqueurs prpars par elle-mme. Mais Boris eut avec elle un entretien, ou, pour mieux dire, un monologue plus long que la premire fois. Il lui parla de son existence passe, de Ptersbourg, de ses voyages, en un mot de tout ce qui lui vint l'esprit. Elle l'coutait avec une paisible curiosit, quelquefois en souriant et en le regardant, mais sans oublier une minute ses devoirs de matresse de maison. Tout coup elle remarquait qu'un des htes de son pre avait besoin de quelque chose, elle se levait et lui portait elle-mme ce qu'il dsirait. Alors Boris, immobile sa place, ne la quittait pas des yeux; elle revenait s'asseoir prs de lui, reprenait son travail de broderie, et il continuait ses rcits. Une ou deux fois tienne, en se promenant selon sa coutume, s'arrta prs d'eux, prta l'oreille aux paroles de Boris, murmura: Braou! braou! et continua sa marche. Boris et Pierre prolongrent cette visite bien plus que la premire. Ils couchrent dans la maison de Baroukof, et ne la quittrent que le lendemain soir. En partant, Boris tendit la main Vira. Elle rougit. Aucun homme jusque-l ne lui avait encore serr la main. Elle pensa que c'tait un usage de Ptersbourg. Les deux amis retournrent souvent chez tienne. Quelquefois mme Boris y allait seul. Il tait de plus en plus attir vers la demeure de Vira. De plus en plus la jeune fille lui plaisait. Entre elle et lui, il s'tait tabli des rapports affectueux; seulement il la trouvait trop rserve et trop raisonnable. Son ami Pierre avait cess de lui parler d'elle. Un matin, cependant, aprs l'avoir regard quelques instants en silence, tout coup il lui dit: Boris! --Que voulez-vous? rpondit Boris en rougissant lgrement sans savoir pourquoi. XI Aprs diverses aventures aussi lgres que les rves d'un jeune homme incertain s'il est pris, l'intrt se resserre. Rien ne change dans les trois caractres, mais la destine change et le dnoment approche. L'inclination de Boris n'chappe pas Pierre. --Je dsirerais vous faire remarquer... Songez un peu... ce serait bien mal. Si... --Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas. --Je voudrais vous parler de Vira. --De Vira? Et Boris sentit s'accrotre sa rougeur. Voyez, Boris... Il faut prendre garde ce qui peut arriver... Pardonnez-moi ma hardiesse; mais mon amiti me fait un devoir... --Que signifient toutes ces rticences? Vira est une personne sage, et, entre elle et moi, il n'y a pas d'autre lien que celui d'une honnte amiti. --Permettez, Boris; quelle amiti peut-il y avoir entre un homme qui, comme vous, a reu une si complte ducation, et une pauvre fille de village qui a vcu renferme entre quatre murs? --C'est pourtant comme je vous le dis, repartit Boris avec une certaine irritation, et je ne sais quelle ide vous vous faites de ce que vous appelez l'ducation. --coutez, Boris, reprit Pierre, si vous voulez me dissimuler un secret, vous en avez le droit; mais, quant me tromper, vous n'y russirez pas, je vous en prviens: car j'ai aussi ma perspicacit, et la soire que nous avons passe hier chez tienne m'a fait comprendre... --Qu'avez-vous donc compris? --Que vous aimez Vira, et que vous tes dj jaloux de son affection. --Mais elle, demanda Boris en regardant fixement son ami, m'aime-t-elle? --C'est ce que je ne puis affirmer. Cependant, je serais surpris qu'elle ne vous aimt pas. --Pourquoi? Est-ce parce que je suis, comme vous le dites, un homme bien lev? --Oui, pour cette raison, et parce que vous jouissez d'une honorable situation... De plus, vous avez un extrieur agrable. Boris se leva et s'approcha de la fentre. Comment donc, reprit-il en revenant tout coup vers Pierre, avez-vous remarqu que j'tais jaloux? --Parce que vous tiez hier trs-tourment de voir que ce petit tourneau de Karentef ne s'en allait pas. Boris se tut. Il sentait que son ami avait raison. Ce Karentef tait un tudiant, d'un caractre jovial et amusant, mais tourdi, et port de mauvais penchants. Abandonn de trop bonne heure lui-mme, sans direction, dj il tait entr dans la srie des passions funestes. Il avait la figure d'un bohmien, chantait, dansait comme les bohmiens, faisait la cour toutes les femmes et se montrait fort empress prs de Vira. Boris, en le rencontrant dans la maison d'tienne, avait d'abord pris plaisir le voir. Mais, lorsqu'il remarqua avec quelle attention Vira l'coutait chanter, il n'prouva plus pour lui qu'un sentiment de rpulsion. Eh bien! Pierre, dit Boris en se plaant en face de son ami, je dois l'avouer: vous avez raison. Il y a longtemps que j'ai en moi une pense qui n'tait pas suffisamment claircie. Vous m'ouvrez les yeux. Oui, j'aime Vira. Mais, croyez-moi, ni elle, ni moi, nous ne pouvons dvier de la droite ligne. Jusqu' prsent pourtant, je ne vois en elle aucun signe d'une prdilection particulire pour moi. --Je ne sais, rpliqua Pierre, mais les mchants ont l'oeil fin. --Que faut-il donc faire? --Cesser vos visites. --Vous croyez? --Oui, puisque vous ne pouvez l'pouser. --Et pourquoi, reprit Boris aprs un moment de rflexion, ne pourrais-je pas l'pouser? --Parce que, comme je vous l'ai dj dit, elle n'est pas votre gale. --Je n'admets pas cette raison. --Soit! Agissez comme il vous plaira. Je ne suis point votre tuteur. Pierre se mit fumer sa pipe. Boris s'assit prs de la fentre, absorb dans ses mditations. Son ami n'essaya point de l'en arracher. Il lanait en l'air un tourbillon de fume. Soudain Boris se leva, appela son domestique et lui ordonna d'atteler les chevaux. O allez-vous? demanda Pierre. --Chez le pre de Vira. Pierre exhala prcipitamment plusieurs bouffes. Faut-il vous accompagner? --Non, j'aime mieux aujourd'hui faire cette visite seul. Je veux avoir une explication avec Vira. --Comme vous voudrez, rpliqua Pierre. Puis, se jetant sur le canap: Ainsi, se dit-il, ce que je considrais comme une plaisanterie est devenu une affaire srieuse. Que Dieu lui soit en aide! Le soir, il se retira dans sa maison, et il venait de se mettre au lit, quand tout coup Boris apparut devant lui, tout poudr de neige, et lui dit, en se jetant dans ses bras et en le tutoyant pour la premire fois: Mon ami, flicite-moi! J'ai son consentement, j'ai celui de son pre. Tout est fini. --Comment? s'cria Pierre tonn. --Je me marie. --Avec Vira? --Oui, c'est une affaire dcide. --Pas possible! --Quel homme!... Crois-moi donc. Pierre se leva, prit la hte ses pantoufles, sa robe de chambre, cria: Marthe, du th! Puis, se tournant vers son ami: Si tout est fini, lui dit-il, que le ciel te bnisse! Mais raconte-moi comment les choses se sont arranges? Il est remarquer qu' partir de ce moment, les deux amis se tutoyaient comme s'ils ne s'taient jamais parl autrement. Trs-volontiers, rpondit Boris; tu sauras tout dans les plus petits dtails. Voici ce qui s'tait pass: Quand Boris arriva la demeure de sa fiance, il n'y avait l, par extraordinaire, aucun visiteur, et le solitaire tienne ne se promenait point, selon sa coutume. Il tait souffrant et demi couch dans un grand fauteuil. En voyant entrer Boris, il balbutia quelques mots, lui indiqua du doigt la table sur laquelle il y avait des flacons en permanence, et ferma les yeux. Boris s'assit prs de Vira, engagea avec elle la conversation voix basse, et d'abord lui parla de l'tat de son pre. Ah! dit la jeune fille, c'est une chose terrible pour moi, quand il est malade. Il ne se plaint pas, il ne demande rien; il ne prononce pas un mot... Il souffre et ne veut pas le dire. --Et vous l'aimez beaucoup! --Qui, mon pre? Plus que tout au monde. Que Dieu me prserve du malheur de le perdre! J'en mourrais. --Ainsi, vous ne pourriez vous rsoudre vous sparer de lui? --Et pourquoi me sparerais-je de lui? Boris fixa sur elle un regard pensif. Une jeune fille, reprit-il, ne peut cependant rester toujours dans la maison paternelle. --Quelle ide... Mais je suis bien tranquille. Qui pourrait m'enlever? Boris fut sur le point de rpondre: Moi, peut-tre! Mais il se retint. quoi songez-vous? lui demanda Vira en le regardant avec son bon sourire habituel. --Je pense, rpondit-il... je pense... Puis, tout coup, interrompant le cours de son ide, il lui demanda s'il y avait longtemps qu'elle connaissait Karentef. Je ne sais, en vrit. Mon pre reoit beaucoup de monde. Si je ne me trompe, c'est l'an dernier que Karentef est venu ici pour la premire fois. --Et il vous plat? -- moi? Pas du tout. --Pourquoi donc? --Il est nglig et malpropre. Cependant, je dois dire qu'il chante merveille. Son chant pntre jusqu'au coeur. --Mais, reprit Boris aprs un instant de rflexion, qui donc vous plat? --Beaucoup de gens; vous, d'abord. --Oui, j'espre que vous avez pour moi un bon sentiment d'amiti. Mais n'avez-vous pas quelque autre prdilection plus vive? --Que vous tes curieux! --Et vous, que vous tes froide! --Que voulez-vous dire? demanda innocemment la jeune fille. --coutez... En ce moment tienne se retourna dans son fauteuil. coutez, continua-t-il en baissant encore la voix, tandis que tout son sang affluait son coeur; il faut que je vous parle... d'une affaire grave... mais pas ici. --O donc? --Dans la chambre voisine. --Pourquoi? c'est donc un secret? --Oui. --Un secret! murmura la jeune fille avec surprise. Et elle se dirigea vers la chambre que Boris lui indiquait. Il la suivit dans une agitation fivreuse. Eh bien? dit-elle avec curiosit. Boris voulait prparer son aveu par plusieurs circonlocutions; mais en regardant cette originale figure anime par le sourire qui le charmait tant, en voyant ces beaux yeux si purs et si doux, il n'eut pas la force de se matriser, et dit simplement: Vira, voulez-vous m'pouser? --Que dites-vous? s'cria la jeune fille, tandis que son visage se colorait d'une rougeur de pourpre. --Voulez-vous m'pouser? rpta lentement Boris. --Mais.... en vrit.... je ne sais.... je ne m'attendais pas.... Et, dans la vivacit de son motion, Vira s'appuya sur le bord de la fentre, comme si elle craignait de tomber; puis, tout coup, elle sortit et s'enfuit dans sa chambre. Boris, aprs un moment d'attente, rentra au salon tout troubl. Sur la table tait un numro de la _Gazette de Moscou_. Il le prit et essaya de le lire, mais il ne comprenait pas un des mots que ses yeux parcouraient, et ne comprenait pas mme ce qui se passait en lui. Un quart d'heure aprs il entendit derrire lui un lger frlement, et sans tourner la tte il sentait que Vira tait l. Quelques instants encore s'coulrent. Il regarda la jeune fille la drobe; elle tait assise prs de la fentre, immobile et ple. Enfin, il se leva et alla s'asseoir prs d'elle. tienne avait la tte appuye sur le dossier de son fauteuil et ne faisait pas un mouvement. Pardonnez-moi, Vira, dit Boris, en faisant un effort sur lui-mme pour ramener l'entretien.... J'ai eu tort.... Je n'aurais pas d si subitement.... Mais je cherchais une occasion, et puisque je l'ai trouve, je voudrais savoir ce que je puis.... Vira l'coutait les yeux baisss et le visage en feu. Vira, je vous en prie, un mot, un seul mot. --Que voulez-vous que je vous dise? rpondit-elle enfin. Je ne sais.... Vraiment, cela dpend de mon pre. --Est-ce que tu es malade? s'cria tout coup tienne. Vira tressaillit, leva la tte et vit son pre qui la regardait d'un air inquiet. Elle s'approcha de lui. Que dites-vous, mon pre? lui demanda-t-elle. --Est-ce que tu es malade? --Moi? non... Pourquoi cette ide? Il continuait l'observer attentivement. Tu es vraiment tout fait bien? ajouta-t-il. --Certainement. D'o vous vient cette inquitude? --Braou! braou! murmura tienne. Et de nouveau il ferma les yeux. La jeune fille se dirigeait vers la porte. Boris l'arrta. Me permettez-vous, au moins, lui dit-il, de parler votre pre? --Si vous le voulez, rpondit-elle d'une voix timide; mais il me semble que je ne suis pas votre gale. Il essaya de lui prendre la main, mais elle la retira et disparut. C'est singulier, se dit-il, elle me fait prcisment la mme observation que Pierre. Rest seul avec le pre de Vira, Boris se promit de ne pas perdre un moment pour le prparer la demande si inattendue qu'il devait lui adresser. Mais la tche n'tait pas aise. Le vieillard, souffrant et agit, tantt s'assoupissait, tantt paraissait absorb dans un rve, et ne rpondait que par quelques brves et insignifiantes paroles aux questions et aux diverses insinuations de Boris. Enfin, le jeune amoureux, voyant que tous ses prliminaires taient inutiles, se dcida traiter l'affaire ouvertement. diverses reprises, il fit un effort; il essaya de parler, et la parole dcisive expirait sur ses lvres. tienne Ptrovitch, dit-il enfin, je dois vous exprimer un dsir dont vous serez bien surpris. --Braou! braou! dit tranquillement tienne. --Un dsir auquel vous ne vous attendez certainement pas. tienne ouvrit les yeux. Promettez-moi seulement de ne pas tre irrit contre moi. Les paupires du vieillard se dilatrent. Je viens.... je viens vous demander la main de votre fille. Par un mouvement imptueux, tienne se leva sur son fauteuil. Comment! s'cria-t-il avec une indicible expression de physionomie. Boris renouvela sa demande. tienne fixa sur lui un regard si prolong et si perant que Viasovnine en devint tout confus. Vira, dit-il, est-elle instruite de votre demande? --Je lui ai exprim mes voeux, et elle m'a permis de vous en parler. --Quand donc avez-vous eu cette explication avec elle? -- l'instant mme. --Attendez-moi, dit tienne. Et il sortit. Boris resta dans le cabinet du vieillard, promenant ses regards inquiets autour de lui, quand, tout coup, le son de la clochette d'un attelage se fit entendre. Une voix d'homme retentit dans l'antichambre, et Michel Michetch apparut. Pour le jeune amoureux, cette visite tait une cruelle contrarit. Ah! nous avons ici une bonne temprature! s'cria Michel en s'asseyant sur le canap.--Bonjour... O est tienne? --Il va venir. --Quel froid, aujourd'hui! ajouta Michel en se versant un verre d'eau-de-vie. Puis, peine l'eut-il bu qu'il dit: Je viens de faire encore une promenade en ville. --Vraiment! rpondit Boris, qui s'efforait de surmonter son agitation. --Oui, et cela grce encore ce coquin d'Onufre. Figurez-vous qu'il m'a cont une quantit de diableries, de sornettes inimaginables. Il me parlait d'une affaire comme on n'en a jamais vu; des centaines et des centaines de roubles prendre en un seul coup de rteau. En rsum, il m'a emprunt vingt-cinq roubles, et j'ai reint mes chevaux courir en vain dans toutes les rues. --Est-il possible? --C'est la vrit mme. Quel fripon! Il devrait traner le boulet sur le grand chemin. Je ne sais quoi songe la police; mais il a le diable au corps. Il est capable de nous rduire la besace. tienne rentra, et Michel courut au-devant de lui pour lui raconter sa dernire msaventure. Est-ce qu'il ne se trouvera pas quelqu'un, ajouta-t-il, pour lui rompre les os? --Lui rompre les os! rpta tienne en clatant d'un de ses rires convulsifs. --Oui, oui, les os, reprit Michel enchant du succs de son bon mot. Mais il s'arrta quand il vit tienne tomber sur le divan dans une sorte d'anantissement. Voil ce qui lui arrive toujours quand il rit ainsi, murmura Michel. Je n'y comprends rien. Vira arriva toute trouble et les yeux rouges. Mon pre n'est pas bien aujourd'hui, dit-elle Michel voix basse. Michel baissa la tte, s'approcha de la table et y prit un morceau de pain et de fromage. Quelques instants aprs, tienne parvint pourtant se relever et essaya de marcher dans sa chambre. Boris se tenait assis l'cart dans une anxit extrme. Michel recommenait le rcit de son aventure avec Onufre. On se mit table. Michel fut le seul qui parlt pendant le dner. Vers le soir, tienne prit Boris par la main et le conduisit dans une autre chambre. Vous tes un honnte homme, lui dit-il en le regardant fixement. --Oui, je vous le garantis, et j'aime votre fille. --Vous l'aimez rellement? --Je l'aime, et m'efforcerai de mriter son affection. --Elle ne vous ennuiera pas? --Jamais. Le vieillard fit un effort qui imprima son visage une sorte de douloureuse contraction. Vous avez bien rflchi?... reprit-il. Vous aimez.... Je consens. Boris voulait l'embrasser. Plus tard, dit le vieillard. Puis, dtournant la tte et s'approchant de la muraille, il pleura. Quelques minutes s'coulrent. tienne s'essuya les yeux, se dirigea vers son cabinet, et, sans lever la tte, dit Boris, avec son sourire accoutum: Aujourd'hui, restons-en l...; demain, tout ce qui sera ncessaire. --Trs-bien! trs-bien! rpliqua Boris en le suivant dans son cabinet, o il changea un regard avec Vira. Il prouvait au fond de l'me un sentiment de joie, et en mme temps il tait inquiet; il lui tardait de s'en aller, ne ft-ce que pour chapper l'insupportable Michel, et il dsirait revoir son fidle Pierre. Il partit en promettant de revenir le lendemain. En franchissant le seuil de l'antichambre, il baisa la main de Vira. Elle le regarda. demain, dit-il. --Adieu, rpondit-elle tranquillement. --Voil, mon cher Pierre, dit Boris en terminant son rcit, voil ce qui s'est pass. Je me suis demand d'o vient que, dans sa jeunesse, l'homme est si souvent peu port au mariage? C'est qu'il craint d'asservir sa vie. Il se dit: J'ai le temps. Pourquoi me presser. En attendant encore, je trouverai peut-tre un meilleur parti; et, soit qu'on reste dans le clibat ou qu'on se marie la premire occasion, c'est toujours l'effet de l'amour-propre ou de l'orgueil. Moi, je me dis: Dieu t'a fait rencontrer une douce et honnte crature, ne rejette pas ce don providentiel, ne t'abandonne pas de vaines fantaisies. Je ne puis trouver une meilleure femme que Vira. S'il y a quelque lacune dans son ducation, c'est moi d'y remdier. Elle est, il est vrai, d'un caractre un peu phlegmatique. Est-ce un malheur? Non, au contraire. Voil quelles ont t mes rflexions. Toi-mme, tu m'as engag me marier. Et si je me trompe, ajouta-t-il d'un air pensif, si je me trompe.... aprs tout, ce n'est pas une si grande chute. Je n'avais plus rien attendre de la vie. Pierre coutait son ami en silence, prenant de temps autre quelques cuilleres du mauvais th que Marthe lui avait prpar la hte. Pourquoi ne parles-tu pas? lui demanda Boris en s'arrtant tout coup devant lui. Ce que je t'ai dit, n'est-ce pas juste? N'es-tu pas d'accord avec moi? --L'affaire est termine, rpliqua Pierre lentement. La jeune fille accepte ton offre. Le pre la sanctionne. Il n'y a plus rien dire. Que tout soit pour le mieux! Maintenant il ne s'agit plus de rflchir; il faut t'occuper de ton mariage; demain nous en reparlerons. Le matin, comme dit le proverbe, est plus sage que le soir. demain donc. --Mais voyons, embrasse-moi donc, homme froid que tu es! dit Boris. --De grand coeur, rpondit le bon Pierre en le serrant dans ses bras. Que Dieu te donne toutes les joies de ce monde! Boris se retira. Quel vnement, se dit Pierre en se remettant au lit et en se retournant avec inquitude tantt d'un ct, tantt de l'autre, et tout cela parce qu'il n'a pas servi dans la cavalerie, qu'il est habitu se laisser aller ses ides et ne connat point la discipline. * * * * * Un mois aprs, Boris tait l'poux de Vira. Lui-mme n'avait pas voulu que le mariage ft retard. Pierre fut son garon d'honneur. Pendant ce mois d'attente, Boris avait t chaque jour chez son beau-pre, mais ces frquentes visites n'avaient point modifi ses rapports avec Vira. Elle tait tout aussi modeste et aussi rserve. Un jour il lui apporta un roman de Sagoskin: _Jouri Miroslawski_, et lui en lut quelques chapitres. Ce livre lui plut. Mais, lorsqu'il fut achev, elle n'en demanda pas d'autres. Un soir, Karentef vint la voir et resta longtemps les yeux fixs sur elle. Il faut dire qu'il tait dans un tat d'ivresse. Il semblait qu'il avait le dsir de lui parler; pourtant il se tut. On le pria de chanter. Il entonna un chant qui commenait par des sons plaintifs, puis clatait en une sorte de mlodie sauvage. Ensuite il jeta sa guitare sur le divan, sortit prcipitamment, mit sa tte entre ses mains et clata en sanglots. La veille de son mariage, Vira tait triste, et son pre paraissait aussi fort abattu. Il avait espr que Boris viendrait vivre avec lui, et Boris l'engageait au contraire suivre sa fille dans sa nouvelle demeure. tienne refusa, disant qu'il ne pouvait quitter la maison o il avait ses vieilles habitudes. Vira lui promit d'aller le voir plusieurs fois dans la semaine. Braou! braou! rpondit tristement le vieillard. Au commencement de sa nouvelle existence, Boris se trouva trs-heureux. Vira dirigeait sa maison dans la perfection. Il aimait sa calme et constante activit. Il aimait la simplicit et la droiture de son caractre. Quelquefois il l'appelait sa petite mnagre hollandaise, et il dclarait Pierre que, pour la premire fois enfin, il connaissait les agrments de la vie. Depuis le jour du mariage, Pierre ne venait plus si souvent chez lui, et n'y restait plus si longtemps, quoique Boris le ret avec cordialit comme autrefois et que Vira et pour lui une sincre affection. Un jour que Boris lui reprochait la raret de ses visites: Que veux-tu, lui dit doucement l'honnte Pierre, ta vie n'est plus la mme. Tu es mari; je suis garon. Je craindrais de me rendre importun. Cette fois-l, Boris n'insista pas. Mais peu peu il s'aperut que, sans son ami, son intrieur tait fort peu rcratif. Sa femme ne suffisait plus pour l'occuper. Souvent mme il ne savait que lui dire, et restait des matines entires sans prononcer un mot. Cependant il la regardait encore avec plaisir, et chaque fois que de son pied lger elle passait prs de lui, il lui baisait la main, ce qui ne manquait jamais de faire clore sur les lvres de la jeune femme un doux sourire. Mais ce sourire ne le charmait plus comme autrefois, et peut-on toujours se contenter d'un sourire? Entre lui et Vira, il y avait, trop peu de rapports intellectuels. Il commenait s'en apercevoir. Dcidment, se disait-il un jour en s'asseyant sur le canap les mains croises, la bonne Vira n'a gure de ressources; et il se rappela l'aveu qu'elle lui avait fait elle-mme: Je ne suis pas votre gale. Si j'avais, reprit-il, la flegmatique nature d'un Allemand, o si j'tais li quelque emploi qui m'occuperait la plus grande partie du jour, une telle femme serait un trsor. Mais avec mon caractre, et dans ma position.... Est-ce que je me serais tromp? Cette dernire rflexion lui fit plus de peine qu'il ne l'aurait cru. Le lendemain, comme il engageait Pierre revenir plus souvent, et comme Pierre lui rpondait de nouveau qu'il craignait de le dranger: Tu te trompes, mon ami, rpondit Boris, tu ne nous gnes nullement quand tu viens nous voir. Au contraire, avec toi, nous nous sentons plus gais.--Il fut sur le point d'ajouter: Et plus lgers; ce qui tait vrai. Boris causait coeur ouvert avec Pierre comme avant son mariage. Vira se plaisait aussi voir ce vieil ami. Elle aimait, elle estimait son mari, mais, avec tout son attachement pour lui, elle ne savait comment s'entretenir avec lui, ni comment l'occuper, et elle remarquait qu'il s'gayait et s'animait quand Pierre tait l. Ainsi le fidle Pierre devenait ncessaire aux deux poux. Il aimait Vira comme sa fille, et comment ne pas l'aimer, cette bonne me candide? Quand Boris, dans un de ses moments d'abandon, lui confia ses secrtes penses et ses tristesses, Pierre lui reprocha son ingratitude et lui reprsenta vivement toutes les qualits de la jeune femme. Un jour que Boris en tait venu lui dire que lui et Vira n'taient pas faits l'un pour l'autre: Ah! s'cria Pierre avec un accent de colre, tu n'es pas digne d'elle! --Mais, rpliqua Boris, il n'y a rien en elle! --Comment, rien! Te fallait-il donc une crature extraordinaire? C'est une femme excellente. Que peux-tu dsirer de plus? --C'est vrai, repartit vivement Boris. La vie des deux poux s'coulait mollement, paisiblement. Avec la douce Vira, il n'tait pas possible d'avoir une altercation, ni mme un dsaccord; mais, dans les plus petits incidents de leur existence, on pouvait remarquer que leurs coeurs s'loignaient peu peu l'un de l'autre, comme on remarque dans l'tat physique d'un bless l'influence d'une plaie invisible. Vira n'avait pas l'habitude de se plaindre. En outre, elle n'avait pas mme pu, dans sa pense, accuser son mari, et il ne lui arrivait mme pas de songer qu'il n'tait pas trs-ais de vivre avec lui. Deux personnes seulement comprenaient sa situation: c'taient son vieux pre et son ami Pierre. Quand elle allait voir son pre, il l'accueillait avec une tendresse mlancolique, il la regardait avec une expression de considration et il ne lui faisait aucune question sur son intrieur. Mais il soupirait, et lorsqu'il se promenait dans sa chambre, ses deux perptuelles exclamations: Braou! braou! ne rsonnaient plus ainsi qu'autrefois, comme l'accent d'une me paisible qui s'est dtache des soucis terrestres. Depuis le jour o sa fille l'avait quitt, sa figure tait devenue ple, et ses cheveux en peu de temps avaient blanchi. Les secrtes souffrances de Vira ne pouvaient non plus chapper au regard de Pierre. La jeune femme n'exigeait pas que son mari s'occupt d'elle, ni mme qu'il prt tche de s'entretenir avec elle; mais ce qui la dsolait, c'tait de penser qu'elle l'ennuyait. Un jour, Pierre la surprit assise l'cart, le visage tourn contre le mur, immobile et pleurant. De mme que son pre, qui elle ressemblait sur tant de points, elle ne voulait pas laisser voir ses larmes; elle les essuyait avec soin, mme quand elle tait seule. Pierre s'loigna sur la pointe du pied. Il prenait tche constamment de ne pas lui laisser deviner qu'il comprenait le secret de sa douleur. En revanche, il ne mnagea pas Boris. Jamais, la vrit, il n'en vint lui dire avec une froide vanit ces mots blessants, ces mots cruels que les hommes les meilleurs ne peuvent s'empcher de prononcer en ces moments d'emportement: Vois-tu, je t'avais bien dit d'avance ce qui arriverait. Mais il lui reprocha vivement son indiffrence envers Vira, et enfin le dcida se rendre prs d'elle et lui demander si elle tait souffrante. Elle le regarda avec une telle placidit et lui rpondit si tranquillement, qu'il s'loigna trs-mcontent des reproches que Pierre lui avait adresss, mais satisfait de penser que Vira ne souponnait pas la nature de ses sentiments envers elle. Ainsi se passa l'hiver. Une telle situation ne peut durer longtemps. Elle aboutit une sparation, ou un changement qui est rarement heureux. Boris ne se montrait ni exigeant ni emport, comme cela arrive souvent aux hommes qui se sentent dans leur tort; il ne se laissait point entraner non plus au sarcasme ni d'amres plaisanteries. Dans son esprit, il s'tait lev seulement une nouvelle ide, l'ide d'entreprendre un voyage en un temps opportun. --Un voyage! se disait-il ds le matin; un voyage! rptait-il en se mettant le soir au lit, et ce mot avait pour lui un charme indicible. Avant d'en venir cette dernire rsolution il voulut, pour essayer de se distraire, revoir Sophie Cirilova; mais le langage prtentieux, le sourire affect, la folle coquetterie de la jeune veuve ne produisirent sur lui qu'une impression dsagrable.--Quelle diffrence, s'cria-t-il, avec la vraie simple nature de Vira, et cependant il ne pouvait renoncer au projet de s'loigner de Vira. Le printemps, le magique printemps qui ravive toute la nature, qui fait voyager les oiseaux de par del des mers, mit fin son irrsolution, imprima un dernier lan sa pense. Il prtexta une affaire grave qu'il aurait longtemps nglige et qui l'obligeait enfin se rendre Ptersbourg. En disant adieu Vira, il sentit pourtant son coeur se serrer; il souffrait de quitter cette douce et excellente femme, ses larmes coulrent sur le front ple o il dposait un dernier baiser.--Je reviendrai bientt, dit-il, et je t'crirai, ma chre aime. Il la recommanda l'affection de Pierre et monta en voiture triste et pensif. Mais sa tristesse s'allgea la vue des plaines riantes et de la premire verdure si frache et si tendre des saules et des bouleaux panouis sur son chemin. Une joie indfinissable, un enthousiasme juvnile s'empara de son me. Il sentit sa poitrine se dilater, et, en portant ses regards vers l'horizon lointain:--Non, non, s'cria-t-il avec le pote, on n'attle pas au mme limon le cheval fougueux et la biche craintive. Vira tait reste seule, mais Pierre venait souvent la voir, et son pre s'tait dcid quitter son cher cabinet pour se rendre prs d'elle. Quelle joie ils prouvrent se retrouver ensemble! Ils avaient les mmes gots et les mmes habitudes. Cependant Boris n'tait point oubli; tout au contraire, il tait le lien de runion. Ils parlaient souvent de lui, de son esprit, de son instruction, de sa bont. Il semblait mme que son absence ne servt qu' le faire mieux apprcier. Le temps tait superbe. Les jours passaient paisiblement, doucement, comme ces grands nuages blancs et lumineux qui flottent la surface d'un ciel bleu. Le voyageur n'crivait pas souvent, mais ses lettres taient lues et relues avec avidit. Dans chacune de ses lettres, il parlait de son prochain retour; mais un jour, Pierre en reut une qui annonait une tout autre nouvelle. Elle tait ainsi conue: Mon cher ami, mon bon Pierre, j'ai longtemps rflchi la faon dont je commencerai cette lettre, et, aprs y avoir tant song, j'aime mieux te dire tout de suite et tout nettement que je vais en pays tranger. Cette nouvelle va bien te surprendre et sans doute t'irriter. Tu ne l'avais pas prvue, et tu es en droit de m'accuser. Je n'essayerai pas de me justifier, et j'avoue mme que je me sens rougir en songeant tes reproches. Mais coute-moi avec quelque indulgence. D'abord je ne m'loigne que pour peu de temps, et je pars avec une socit charmante et de la faon la plus agrable; en second lieu, je suis convaincu qu'aprs avoir cd cette dernire fantaisie, aprs avoir satisfait ce dsir de voir de nouvelles contres et de nouveaux peuples, j'en reviendrai la vie la plus calme et la plus casanire. Je saurai apprcier comme je dois le faire la grce immrite que le sort m'a accorde en me donnant une femme comme Vira. Je t'en prie, fais-lui bien comprendre ces ides en lui montrant ma lettre. Aujourd'hui je ne lui cris pas elle-mme, mais je lui crirai de Stettin, par le retour du bateau. En attendant, dis-lui que je me prosterne genoux devant elle, que je la conjure de ne point condamner son mchant mari. Telle que je la connais, avec son me anglique, je suis sr qu'elle me pardonnera, et dans trois mois, je le jure par tout ce qu'il y a de plus sacr, j'irai la rejoindre, et jusqu' mon dernier jour nulle puissance ne pourra me sparer d'elle. Adieu, ou pour mieux dire, revoir bientt. Je t'embrasse et je baise les jolies mains de ma Vira. Adressez-moi vos lettres Stettin. Je vous crirai de l. S'il arrivait quelque accident ou quelque affaire imprvue dans ma maison, je compte sur toi comme sur un appui invariable. Ton ami BORIS VIASOVNIN. _P. S._ Fais remettre, en automne, des tentures dans mon cabinet. C'est entendu. Adieu. Hlas! les esprances exprimes dans cette lettre ne devaient jamais se raliser. Le bateau arrivait en vue de Stettin, la rive trangre se droulait aux regards des passagers sous les rayons d'un beau soleil. Appuy sur la balustrade du btiment, Boris, absorb dans une muette rverie, regardait la vague verte et profonde qui se creusait en gmissant sous la roue du bateau, et, dans son rapide tournoiement, l'arrosait d'un flot d'cume. Dans son immobilit, dans sa contemplation, tout coup le vertige s'empara de lui, et il tomba la mer. l'instant mme on arrta le navire, l'instant on lana la chaloupe l'eau; mais il tait trop tard: Boris avait cess de vivre. Pierre avait dj prouv un chagrin cruel en communiquant Vira la dernire lettre de son mari. Mais lorsqu'il s'agit de lui rvler le fatal vnement, il faillit en perdre la tte. Ce fut Michel qui, le premier, apprit cette nouvelle par le journal. Aussitt il rsolut d'aller l'annoncer Pierre, et emmena Onufre, avec qui il s'tait de nouveau rconcili. Ds son entre dans la maison de Vasilitch, il s'cria: Quel malheur! Figurez-vous... Longtemps Pierre refusa de le croire; lorsque enfin il ne put plus douter de cette catastrophe, il resta tout un jour sans oser se montrer Vira. Enfin il se prsenta devant elle, si ple, si abattu, qu' son aspect elle se sentit atterre. Il voulait la prparer peu peu au malheur qu'il devait lui faire connatre, mais ses forces le trahirent. Le pauvre Pierre tomba sur une chaise et murmura en pleurant: Il est mort! il est mort! * * * * * Un an s'est coul. Souvent du tronc des arbres, que l'on a coups, on voit s'lever de nouveaux rejetons; souvent les plaies les plus profondes se cicatrisent; la vie triomphe de la mort qui, son tour, triomphera de la vie. Peu peu Vira se consola et se ranima. Boris, d'ailleurs, n'tait point de ces hommes qu'on ne peut remplacer, s'il en est dans le monde qui ont cet honneur suprme, et Vira n'tait pas de nature se consacrer toute sa vie un sentiment unique, s'il est des sentiments qui ont cette puissance. Elle s'tait marie sans peine, mais sans enthousiasme; elle avait t fidle et dvoue son mari, mais elle ne pouvait lui donner toute son existence. Elle l'avait pleur sincrement, mais raisonnablement. On ne peut rien demander de plus. Pierre continua la voir. Il tait son plus intime, ou pour mieux dire, son unique ami. Un jour qu'il se trouvait seul avec elle, il la regarda avec sa bonne expression de physionomie et lui demanda simplement si elle voulait l'pouser. Elle sourit et lui tendit la main. Aprs leur mariage, leur vie se continua tranquillement comme par le pass. Dix annes se sont coules. Ils ont deux filles et un garon. Le vieil tienne demeure avec eux, ne pouvant plus se rsoudre les quitter, ni s'loigner de ses petits-enfants. L'aspect de ces enfants l'a rajeuni. Il cause et joue sans cesse avec eux, surtout avec le petit garon qui, comme lui, s'appelle tienne, et qui, sachant l'ascendant qu'il exerce sur son aeul, s'amuse le contrefaire quand le vieillard se promne dans la chambre en rptant: Braou! braou! Et le grand-pre rit, et chacun rit avec lui de ces espigleries. Le pauvre Boris n'est point oubli dans ce cercle d'affections. Pierre parle de son ami avec une vive cordialit. Chaque fois qu'il en trouve l'occasion, il ne manque pas de dire: Voil ce que faisait Boris, voil ce qui lui plaisait, et Pierre et sa femme, et tous ceux qui leur appartiennent, vivent d'une vie uniforme, silencieuse, paisible. Cette paix, c'est le bonheur... Il n'y en a pas d'autre en ce monde. XII Suivent plusieurs rcits aussi simples, aussi vrais que nous laissons la curiosit des lecteurs. Mais en voici un, compos de deux notes qui arrachent du coeur des larmes qu'on n'y souponnait pas. Lisez attentivement et tonnez-vous de ce que contient l'amiti d'un homme pour ce complment de l'homme, un _pauvre chien_, ami qui comprend par le coeur tout ce que l'intelligence rvle son ami. L'homme qui a trouv ces pages dans son me a plus de sensibilit que J.-J. Rousseau et presque autant que le chevalier de Maistre. MOUMOU l'une des extrmits de Moscou, dans une maison grise dcore d'une colonnade et d'un balcon inclin de travers, vivait au milieu d'un nombreux entourage de domestiques une veuve, une baruinia. Ses fils demeuraient Ptersbourg; ses filles taient maries. Elle sortait rarement et tranait dans la solitude et l'ennui les dernires annes de son avare vieillesse. Ses annes prcdentes n'avaient t ni heureuses ni gaies; mais le soir de sa vie tait plus sombre que la nuit. Parmi ses valets, l'individu le plus remarquable tait un homme d'une taille et d'une force herculennes, sourd-muet de naissance, remplissant les fonctions de portier. On l'appelait Gurassime. Il appartenait l'une des terres de la baruinia, et longtemps il avait vcu l, l'cart, dans sa petite isba. On le citait comme l'ouvrier le plus laborieux et le plus vigoureux de son village. En effet, grce sa robuste constitution, il travaillait comme quatre, et c'tait plaisir de voir avec quelle prestesse il accomplissait sa besogne. Quand il labourait un champ, en regardant ses deux larges mains appuyes sur sa charrue, on et dit qu'il creusait lui-mme ses rudes sillons sans le secours de son cheval. C'tait plaisir de le voir la Saint-Pierre, quand il promenait le long des prs sa large faux, laquelle un taillis de jeunes bouleaux n'aurait pas pu rsister, ou quand, pour battre le bl, il s'armait de son norme flau, et que, pendant de longues heures, ses bras musculeux se levaient et s'abaissaient sans relche comme un levier. Son mutisme donnait son infatigable travail une sorte de gravit solennelle. C'tait du reste un excellent garon, et n'et t sa malheureuse infirmit, chaque fille de son village l'et volontiers pous. Mais un jour Gurassime avait t appel Moscou par ordre de sa matresse. L, on lui avait achet une paire de bottes, un cafetan pour l't, une touloupe pour l'hiver. On lui avait remis entre les mains un balai, une pelle, et il avait t investi de l'emploi de portier. Ce nouveau genre d'existence lui fut d'abord trs-peu agrable. Ds son enfance, il avait t habitu la vie et aux travaux de la campagne. Isol par sa surdit et son mutisme de la socit des autres hommes, il avait grandi dans l'isolement comme un arbre vigoureux sur une forte terre. Transport la ville, il s'y trouvait dpays, embarrass, mal son aise. Qu'on se figure un jeune taureau enlev tout coup au pturage o il se plonge dans une herbe frache qui lui vient jusqu'aux jarrets, et hiss sur un wagon de chemin de fer qui le conduit dans des tourbillons de vapeur, dans une pluie de flammches, on ne sait o, et l'on aura par cette image une ide de l'tat de Gurassime. Par comparaison avec ses anciens travaux, la tche nouvelle qui lui tait impose n'tait qu'un jeu. En une demi-heure il avait fini. Alors il restait dans la cour de l'htel, regardant bouche bante les passants, comme s'il attendait d'eux l'explication de sa situation, qui tait pour lui une nigme. Puis quelquefois il se retirait dans un coin, et, jetant de ct sa pelle et son balai, il se couchait la face contre terre et passait des heures entires, immobile comme un animal sauvage rduit la captivit. Cependant l'homme s'habitue tout, et Gurassime finit par s'accoutumer sa monotone existence. Ses devoirs taient fort restreints. Ils consistaient nettoyer la cour, prparer les provisions d'eau et de bois pour la cuisine et les appartements, carter du logis les vagabonds, et faire bonne garde pendant la nuit. Il accomplissait sa mission avec un soin minutieux. Pas un brin de paille ne tranait dans sa cour. Si, par un temps pluvieux, le chtif cheval employ charrier la tonne d'eau s'arrtait dans une ornire, d'un coup d'paule il remettait en mouvement voiture et quadrupde, et lorsqu'il travaillait fendre du bois avec sa hache polie comme un miroir, il faisait voler de tous cts de larges copeaux. Quant aux vagabonds, il leur imposait une grande frayeur. Un soir, il avait saisi deux filous et les avait si rudement frotts l'un contre l'autre, qu'il n'tait pas besoin de les envoyer au corps de garde pour leur infliger un autre chtiment. Non-seulement les fripons, mais les passants inoffensifs ne pouvaient voir sans crainte ce terrible gardien. Les voisins le respectaient, et les gens de la maison prenaient tche de vivre avec lui, sinon amicalement, au moins pacifiquement. Gurassime s'entretenait avec eux par signes, il les comprenait, il excutait fidlement les ordres qui lui taient transmis; mais il connaissait ses droits, et personne n'aurait os lui prendre sa place table. Avec son caractre ferme et grave, il aimait l'ordre, le calme. Les coqs mmes n'osaient se battre en sa prsence. S'il leur arrivait de se livrer une telle incartade, en un clin d'oeil, il les prenait par les pattes, les faisait tournoyer en l'air et les jetait de ct. Dans la basse-cour, il y avait aussi des oies. Mais l'oie est, comme on le sait, un animal srieux et rflchi. Gurassime avait pour ces bipdes une certaine estime. Il les soignait et leur donnait manger. N'y avait-il pas en lui quelque chose de la nature de l'oie des champs? Une espce de soupente lui avait t assigne pour demeure, au-dessus de la cuisine. Il l'arrangea lui-mme, selon son got. Il y construisit avec des planches de chne un lit pos sur quatre fortes solives, un lit d'une rudesse toute primitive, qu'un fardeau de plusieurs milliers de livres n'aurait pas fait flchir. l'un des angles de sa chambre, il plaa une table faonne avec les mmes matriaux, dans le mme genre, et prs de cette table une chaise trois pieds dont lui seul pouvait se servir. La porte de sa cellule se fermait avec un colossal cadenas, dont il gardait toujours la cl sa ceinture, car il ne lui convenait pas qu'on entrt dans sa retraite. Il y avait environ un an que Gurassime tait Moscou, quand la maison qu'il habitait fut agite par les vnements que nous allons raconter. Sa vieille baruinia, fidle aux anciennes coutumes de la noblesse russe, entretenait, comme nous l'avons dit, dans son htel un grand nombre de domestiques. Elle avait son service non-seulement des blanchisseuses, des couturires, des menuisiers, des tailleurs et des tailleuses, elle avait mme un bourrelier, un vtrinaire qui faisait l'office de mdecin prs de ses gens, un mdecin pour sa propre personne, et un cordonnier qu'on appelait Klimof, et qui tait un ivrogne de la premire espce. Ce Klimof se considrait comme un tre suprieur, outrag par la fortune, indigne de vivre obscurment dans un des quartiers reculs de Moscou, et dclarant, en se frappant la poitrine, que, lorsqu'il buvait, c'tait pour noyer son chagrin. Un jour sa matresse, qui venait de le rencontrer dans un piteux tat, se mit parler de lui avec son intendant Gabriel, un homme qui, en juger par ses yeux fauves et son nez en bec de corbin, tait videmment destin l'tat d'intendant. Gabriel, dit la veuve, qu'en penses-tu? Si on mariait Klimof, peut-tre que cela le dtournerait de ses mauvaises habitudes. --Oui, reprit l'intendant, on peut le marier. --Mais avec qui? --Avec qui? Je ne sais. Cela dpend de la volont de madame. --Il me semble qu'on pourrait lui donner Tatiana. ces mots, Gabriel fut sur le point d'exprimer une ide, mais il se mordit les lvres et garda le silence. Oui, c'est dcid, reprit la baruinia, en humant une prise de tabac. Tatiana, voil notre affaire. Tu entends. --C'est convenu, rpliqua Gabriel, et il se retira dans sa chambre, situe dans une des ailes de l'htel et encombre de caisses. L, il commena par renvoyer sa femme, puis s'assit, pensif, prs de la fentre. La subite dcision de sa matresse l'embarrassait. Enfin il se leva, et fit appeler Klimof. Mais, avant d'aller plus loin, nous devons dire en quelques mots qui tait cette Tatiana, et pourquoi l'intendant s'inquitait des ordres que venait de lui donner sa matresse. Tatiana tait une des blanchisseuses de la maison, la plus habile, celle laquelle on ne confiait que le linge le plus fin. Elle avait vingt-huit ans, les cheveux blonds, la figure maigre, et sur la joue gauche de petites taches. Le peuple russe croit que ces taches la joue gauche sont un signe de malheur. La pauvre Tatiana justifiait cette croyance superstitieuse. Ds son enfance, elle avait t assujettie un rude travail, et n'avait jamais got la jouissance d'un tmoignage d'affection. Orpheline de bonne heure, sans autres parents que des oncles germains, l'un d'eux ancien valet, les autres paysans, elle avait toujours t mal nourrie, mal vtue, mal rtribue. Dans sa premire jeunesse, on remarquait en elle une certaine beaut, mais bientt cette beaut s'tait fltrie. Elle avait le caractre timide, d'une morne indiffrence en ce qui tenait sa propre personne, mais craintif envers les autres. Elle n'avait qu'un souci, c'tait de faire dans le dlai prescrit le travail qui lui tait impos. Elle ne parlait personne, et tremblait au seul nom de sa matresse, quoiqu'elle la connt peine de vue. Lorsque Gurassime arriva la maison, l'aspect de ce rude colosse lui fit peur. Elle l'vitait constamment avec soin, et si par hasard elle venait le rencontrer, elle dtournait les yeux et se htait de rentrer dans la lingerie. Celui qui sans y songer lui inspirait un tel effroi ne fit d'abord aucune attention elle, puis il en vint sourire lorsqu'il l'apercevait, puis il la regarda attentivement, et la rechercha. Soit par l'impression de sa physionomie, soit par la timidit de son maintien, le fait est qu'elle lui plaisait. Un matin qu'elle traversait la cour portant dlicatement un mantelet de dentelles de sa matresse, tout coup elle se sentit tirer par le coude. Elle se retourna et jeta un cri. Gurassime tait prs d'elle; il la contemplait avec un sourire niais, en essayant d'articuler quelques sons qui ressemblaient un beuglement, puis il tira de sa poche un coq en pain d'pice, dor la queue et aux ailes, et le lui offrit. Elle voulait refuser ce prsent; mais il le lui mit de force entre les mains, puis se retira en secouant la tte, et en lui adressant encore un signe d'amiti. partir de ce jour, il se montra trs-occup d'elle. Ds qu'il l'apercevait, il courait sa rencontre, en agitant les bras et en profrant un de ses cris de muet, et souvent il tirait de son cafetan quelques rubans qu'il l'obligeait accepter, et il balayait avec soin la place par o elle devait passer. La pauvre fille ne savait que faire. Bientt tous les gens de la maison remarqurent ce qui se passait. Elle devint l'objet de leurs sarcasmes, de leurs factieux commentaires. Mais ils n'osaient se moquer ouvertement de Gurassime. Le redoutable portier n'aimait pas la raillerie, et devant lui on se contenait. Bon gr, mal gr, Tatiana se trouva place sous sa protection. Comme la plupart des sourds-muets, il avait une vive perspicacit, et il n'tait pas ais de rire ses dpens, ou aux dpens de la jeune fille, sans qu'il s'en apert. Un jour, dner, la femme de charge de la maison s'tant mise plaisanter Tatiana sur sa conqute, prolongea tellement ses pigrammes, et d'un ton si vif, que la timide Tatiana, incapable de se dfendre, baissait la tte, rougissait et semblait prte pleurer. Tout coup Gurassime se leva, s'avana vers la femme de charge, et lui mettant sa lourde main sur la tte, la regarda de telle sorte, qu'elle s'inclina en tremblant sur la table. Tous les assistants restrent immobiles et silencieux. Gurassime retourna sa place, reprit sa cuiller et se remit manger sa soupe. Une autre fois, comme il avait remarqu que Klimof semblait faire la cour Tatiana, il fit signe au galant cordonnier de le suivre, le conduisit dans la remise, et, prenant un timon assez fort dans un coin, il l'agita comme un simple bton pour lui donner un salutaire avertissement. Ds ce jour, les domestiques n'osrent plus se permettre la moindre incartade envers Tatiana. La femme de charge pourtant n'avait pas manque de dire sa matresse quel acte de brutalit cet odieux portier avait commis envers elle, et quelle commotion elle en avait ressentie, une commotion telle, qu'en rentrant dans sa chambre, elle s'tait vanouie. Mais ce rcit la fantasque baruinia clata de rire, et pria la plaignante de lui narrer encore les dtails de cette curieuse scne. Le lendemain, elle fit remettre, titre de gratification, un rouble d'argent Gurassime, disant que c'tait un fidle et vigoureux gardien. Encourag par ce tmoignage de bienveillance, Gurassime rsolut de lui demander la permission d'pouser Tatiana. Il n'attendait pour se prsenter devant sa matresse que le nouveau cafetan qui lui avait t promis par l'intendant. Sur ces entrefaites, la baruinia imagina de marier la blanchisseuse avec Klimof. Le lecteur comprendra maintenant pourquoi Gabriel se sentait si inquiet des ordres que venait de lui signifier sa matresse. Elle a des mnagements pour cet homme, se disait-il (Gabriel ne le savait que trop et traitait Gurassime en consquence); mais comment songer marier ce sourd-muet? D'un autre ct, voici le pril: quand il verra cette femme accorde Klimof, il est dans le cas de tout briser et de tout saccager: un animal pareil! on ne sait comment le matriser, ou comment l'adoucir. Le cauteleux intendant fut interrompu dans ses rflexions par l'arrive de Klimof, qu'il avait fait appeler. Le pimpant cordonnier entra d'un air dgag, les mains derrire le dos, et s'appuya contre la muraille, en croisant sa jambe droite sur sa jambe gauche et en hochant la tte. Me voil, dit-il; qu'avez-vous m'ordonner? Gabriel jeta un regard sur lui, et se mit tambouriner sur la fentre avec ses doigts. Klimof le regarda en clignant les jeux et en souriant, puis il passa la main dans ses cheveux bouriffs. Eh bien! avait-il l'air de dire, c'est moi. Qu'avez-vous donc m'observer ainsi? --Un joli garon, sur ma foi, murmura l'intendant avec une expression de mpris. Klimof haussa les paules en se disant: Et toi, vaux-tu mieux que moi? --Mais regarde-toi donc, s'cria Gabriel, et vois un peu quoi tu ressembles! Klimof regarda tranquillement sa redingote use et raille, son pantalon rapic, et ensuite examina avec une attention particulire la pointe de ses bottes troues, puis tournant de nouveau la tte vers l'intendant: Eh bien? dit-il. Quoi? --Quoi? s'cria Gabriel; tu me le demandes? Mais tu ressembles un vrai dmon. Voil le fait. -- votre aise! murmura le cordonnier en clignant de nouveau les yeux. --Tu t'es donc encore enivr, reprit Gabriel. --Pour fortifier ma sant, je suis oblig de prendre quelques spiritueux. --Pour fortifier ta sant... Ah! tu mriterais d'tre chti d'une faon exemplaire... Et il a vcu Ptersbourg! et il se vante d'y avoir acquis une haute instruction! Mais tu ne mrites pas le pain que tu manges! --Gabriel Andritch, rpliqua Klimof, je ne reconnais qu'un juge dans cette question: Dieu seul, et pas un autre. Dieu seul sait ce que je vaux et si je ne mrite pas le pain qu'il me donne. Quant au reproche que vous m'avez fait de m'tre enivr, ce n'est pas moi qui suis en cette occasion le principal coupable. C'est un de mes compagnons qui m'a entran, puis il a disparu au moment opportun.... et moi.... --Et toi, tu t'es laiss conduire comme une oie, indigne dbauch que tu es. Mais il ne s'agit pas de cela aujourd'hui.... Il s'agit d'un projet.... La baruinia.... la baruinia a envie de te marier. Elle pense que le mariage t'amnera une conduite plus rgulire... M'entends-tu? --Certainement; donc?... --Moi, je pense qu'il vaudrait mieux t'administrer une bonne punition. Mais notre matresse a d'autres ides. Acceptes-tu? --Se marier, rpondit le cordonnier en souriant, est une chose fort agrable pour l'homme, et pour mon propre compte, je suis prt avec le plus grand plaisir prendre une pouse. --Bien! rpliqua Gabriel... et en lui-mme il pensait: Il faut l'avouer. Cet homme s'exprime avec loquence. Mais, reprit-il haute voix, je ne sais si la femme qu'on te destine te conviendra. --Qui est-ce donc? --Tatiana. --Tatiana, rpta Klimof en faisant un brusque mouvement. --Pourquoi donc parais-tu alarm? Est-ce que cette fille ne te plairait pas? --Je n'ai rien dire contre cette jeune fille. Elle est douce, modeste, laborieuse... Mais vous savez, Gabriel Andritch... vous savez... cet affreux portier, cette espce de monstre marin!... --Oui... rpondit l'intendant avec une expression de dpit, mais puisque la baruinia... --Voyez: Gabriel Andritch, il me tuera, c'est sr; il m'crasera comme une mouche. Quels bras! quelles mains! Il a les mains de la statue de Minine et Pojarski. Vit-on jamais des membres pareils? Il est sourd, et n'entend pas rsonner les coups qu'il porte. Il frappe comme un homme qui agite ses poings dans son sommeil. L'apaiser, c'est impossible; car outre qu'il est sourd, il est stupide. Un animal! une idole; pire qu'une idole, une bche... Ah! Seigneur Dieu! pourquoi faut-il qu'il j'aie tant souffrir! Ah oui! je ne suis plus ce que j'tais autrefois; je suis dgrad comme une vieille casserole; pourtant, aprs tout, je suis un tre humain et non un vil ustensile! --Allons, allons! pas tant de beaux mots! --Seigneur, mon Dieu! s'cria Klimof, quelle malheureuse existence que la mienne! N'y aura-t-il donc aucune fin mes misres? Battu dans ma jeunesse par mon matre allemand, battu la fleur de mes ans par mes compagnons, et maintenant... --me de filasse!... quoi sert de songer toutes ces... -- quoi sert? Il faut vous dire que je ne crains pas tant d'tre battu. Que la baruinia me fasse administrer une correction dans l'ombre, et me traite ensuite convenablement devant ses gens. C'est bien. Mais en face de cet animal... --Va-t'en, dit Gabriel impatient. Klimof se retira. Et supposons, ajouta l'intendant, qu'il ne soit pas l, tu consens au mariage? --Je dclare solennellement que j'y consens, rpondit le cordonnier, qui les grands mots ne faisaient pas dfaut dans les circonstances les plus critiques. L'intendant se promena quelques instants dans sa chambre, puis fit appeler Tatiana. La blanchisseuse apparut et resta timidement sur le seuil de la porte. Que dsirez-vous, demanda-t-elle d'une voix craintive. Gabriel la regarda quelques minutes en silence, puis lui dit: Tatiana, ta matresse dsire te marier. Cela te plat-il? --Et avec qui veut-elle me marier? --Avec Klimof. --J'entends. --C'est un homme d'une conduite un peu lgre. Mais la baruinia espre que tu lui donneras d'autres habitudes. --J'entends. --Le malheur est que ce rustre de Gurassime semble tre amoureux de toi. Comment as-tu ensorcel cet ours? Vois-tu, il est dans le cas de t'assommer. --Il me tuera, Gabriel, c'est sr. --Il te tuera. Comme tu prononces ce mot tranquillement! Est-ce qu'il a le droit de te tuer? --Je ne sais. --Comment donc? Lui aurais-tu fait quelque promesse? --Que voulez-vous dire? --Innocente crature! murmura l'intendant. C'est bien, reprit-il, nous reparlerons de cette affaire. prsent, retire-toi. Je vois que tu es une bonne fille. Tatiana s'inclina en silence et s'loigna. Bah! se dit l'intendant, peut tre que demain notre matresse aura dj oubli ce projet de mariage. Pourquoi m'en inquiter... Puis, aprs tout, on peut dompter ce farouche Gurassime... recourir au besoin la police... Aprs cette rflexion, il appela sa femme et lui dit de prparer son th. Aprs son entrevue avec l'intendant, Tatiana rentra dans la lingerie et n'en sortit pas de tout le jour. D'abord elle pleura, puis elle essuya ses larmes et se remit son travail habituel. Quant Klimof, il retourna au cabaret avec son compagnon de mauvaise mine. Il lui raconta qu'il avait servi Ptersbourg un matre qui tait la perle des hommes, mais qui surveillait de prs ses gens et ne pardonnait pas la plus lgre faute. Ce mme matre buvait dmesurment, et avait galement la passion des femmes. Le compagnon de Klimof coutait ce rcit d'un air assez indiffrent; mais lorsque Klimof ajouta que, par suite d'un fatal incident, il songeait se suicider le lendemain, son tnbreux ami lui fit observer qu'il tait temps d'aller se coucher. Tous deux se sparrent en silence, et grossirement. Cependant l'espoir de Gabriel ne se ralisa pas. La baruinia avait tellement pris coeur son ide de marier le cordonnier et Tatiana, que toute la nuit elle en parla une espce de dame de compagnie qui tait charge de la distraire dans ses heures d'insomnie, et qui dormait le jour comme les cochers nocturnes de Moscou. Le lendemain matin, ds qu'elle vit l'intendant: Eh bien! s'cria-t-elle, comment va notre mariage? Il rpondit, non toutefois sans quelque embarras, que tout allait pour le mieux, et que Klimof devait venir dans la journe la remercier. La veuve tait un peu indispose, elle ne retint pas longtemps son intendant. Gabriel entra chez lui et appela les gens de la maison dlibrer sur ce grave vnement. Tatiana ne faisait pas une objection. Mais Klimof s'cria avec un accent de frayeur, qu'il n'avait qu'une tte, qu'il n'en avait pas deux, qu'il n'en avait pas trois.... Gurassime, post sur le seuil de l'office, observait cette runion, et semblait deviner qu'il se tramait l quelque fcheux complot contre lui. ce conseil assistait un vieux sommelier dont on demandait toujours l'avis avec une dfrence particulire, et dont on n'obtenait jamais que d'insignifiants monosyllabes. Aprs une premire dlibration, on rsolut d'enfermer, pour plus de sret, Klimof dans un cabinet. Puis on se mit discuter plus librement. D'abord, on convint qu'on en finirait de toutes ces difficults si l'on voulait employer la force.... Mais du bruit, des rumeurs! La baruinia inquite, tourmente! Non, il ne fallait pas y songer. Enfin, aprs de longs dbats: on imagina un moyen de terminer l'affaire adroitement et pacifiquement. Gurassime avait une horreur profonde pour les ivrognes. Lorsqu'il tait assis la porte de l'htel, il dtournait la tte avec une vive rpugnance ds qu'il voyait un homme qui cheminait en trbuchant, la casquette sur l'oreille. D'aprs cette remarque, l'ingnieux comit runi par l'intendant engagea Tatiana simuler aux yeux de Gurassime l'attitude et la dmarche d'une personne qui se serait livre de trop copieuses libations. La pauvre fille refusa longtemps de jouer ce jeu cruel, puis finit par cder. Elle convenait elle-mme qu'elle n'avait pas un autre moyen de se dlivrer de son adorateur. Elle sortit pour accomplir son entreprise, et l'on dlivra de sa prison Klimof. Tous les regards taient fixs sur Gurassime. Ds qu'il aperut Tatiana, il secoua la tte et fit entendre un de ses gloussements habituels. Ensuite, il jeta de ct sa pelle, s'approcha de la jeune fille, la regarda dans le blanc des yeux... Elle tait si effraye qu'elle en chancela encore davantage. Tout coup, il la prit par la main, lui fit rapidement traverser la cour, entra avec elle dans la chambre o tait runi le conseil et la jeta du ct de Klimof. La pauvre Tatiana tait demi-morte de peur. Gurassime l'observa un instant en silence, fit un signe d'adieu avec sa main, puis se retira prcipitamment dans sa cellule. L, il se tint enferm pendant vingt-quatre heures. Le postillon raconta qu'il avait t le regarder par une fente de la porte. Il l'avait _vu chanter_. Il l'avait vu, assis sur son lit et les mains sur son visage, secouer la tte et se balancer en cadence, comme le font les cochers et les mariniers, quand ils entonnent une de leurs mlancoliques complaintes. cet aspect, le postillon avait ressenti une impression d'effroi et s'tait retir. Le lendemain, lorsque Gurassime sortit de sa chambre, on ne pouvait remarquer en lui aucun changement, si ce n'est que sa physionomie paraissait plus sombre. Mais il ne fit pas la moindre attention ni Klimof ni Tatiana. Le soir, les deux fiancs se prsentrent chez leur matresse, portant sous le bras deux oies qu'ils devaient lui offrir selon l'usage. La semaine suivante, le mariage fut clbr. Ce jour-l, Gurassime remplit sa tche accoutume; seulement, il revint de la rivire sans en rapporter une goutte d'eau, il avait bris son tonneau chemin faisant. la nuit tombante, il se retira dans l'curie, et frotta et trilla son cheval avec une telle violence, que le chtif animal, si rudement secoue par cette main de fer, pouvait peine se tenir sur ses jambes. Ceci se passait au printemps. Une anne encore s'coula, une anne pendant laquelle l'incorrigible Klimof s'abandonna tellement sa passion pour les spiritueux, qu'il fut condamn quitter la maison et envoy avec sa femme dans des proprits lointaines de la baruinia. D'abord, il fit beaucoup de fanfaronnades et parla d'un ton fort dgag de son exil. Il assurait que, si mme on l'envoyait dans ces contres loignes, o les paysannes, aprs avoir lav leur linge, posent leurs battoirs sur le bord du ciel, il n'en perdrait pas la tte. Mais bientt il se trouva trs-affect de l'ide de quitter la grande cit de Moscou. Ce qui l'affectait surtout, c'tait de songer qu'il allait vivre dans un village parmi de grossiers paysans, lui qui se considrait comme un homme distingu. Il finit par tomber dans un tat de prostration si grand qu'il n'et pas mme la force de mettre son bonnet; une me charitable le lui enfona jusqu'aux yeux. Au moment o le chariot qui devait emmener cet artiste mconnu tait prt partir, o le cocher prenait ses rnes et n'attendait pour fouetter ses chevaux que le dernier mot d'ordre: Avec l'aide de Dieu! Gurassime sortit de sa chambre, se rapprocha de Tatiana et lui remit un mouchoir de coton rouge qu'il avait achet pour elle un an auparavant. La malheureuse femme, si indiffrente jusque-l toutes les misres de son existence, fut tellement mue de ce dernier tmoignage d'affection, qu'elle se mit fondre en larmes et embrassa trois fois le gnreux portier. Il voulait la reconduire jusqu' la barrire, et il chemina ct de sa telega, mais soudain il s'arrta, fit de la main un signe d'adieu celle qu'il avait aime et se dirigea vers la rivire. C'tait le soir. Il marchait pas lents, les yeux fixs sur les flots de la Moskwa... Soudain il aperut dans l'ombre quelque chose comme un tre vivant qui se dbattait dans la vase prs du rivage. Il s'approche et distingue un petit chien blanc mouchet de noir qui tremblait de tous ses pauvres petits membres, s'affaissait, glissait, et malgr tous ses efforts ne pouvait sortir de l'eau. Gurassime tend la main, le saisit, le place sur sa poitrine et retourne prcipitamment son logis. Arriv dans sa chambre, il dpose l'animal souffreteux sur son lit, l'enveloppe dans sa lourde couverture, puis court l'curie prendre une botte de paille, ensuite la cuisine chercher une tasse de lait. Il revient, il tale la paille sous son lit, puis prsente le lait la pauvre bte qu'il venait de sauver. C'tait une chienne qui n'avait pas plus de trois semaines, dont les yeux s'ouvraient peine, et qui tait tellement affaiblie qu'elle n'avait pas mme la force de faire un mouvement pour laper la boisson place devant elle. Gurassime la prit dlicatement par la tte, lui inclina le museau sur le lait. Aussitt la chienne but avec avidit et parut se raviver. Le brave portier la regardait attentivement et sa figure s'panouit. Toute la nuit il fut occup d'elle; il l'essuya avec soin; il l'enveloppa de nouveau, puis finit par s'endormir prs d'elle d'un paisible sommeil. Une mre n'a pas plus de sollicitude pour ses enfants que Gurassime n'en eut pour l'animal chtif. Pendant quelque temps, cette chienne eut fort mauvaise mine. Non-seulement elle paraissait trs-dbile, mais trs-laide. Peu peu, grce aux soins attentifs de son sauveur, elle se dveloppa et prit une tout autre physionomie. C'tait une chienne de race espagnole, aux oreilles longues, la queue touffue, releve en trompette, et aux yeux expressifs. Elle s'attacha avec une sorte de sentiment profond de gratitude son bienfaiteur; elle le suivait partout pas pas en agitant sa queue comme un ventail. Il voulait lui donner un nom, et il savait comme tous les muets qu'il attirait l'attention par les sons inarticuls qui s'chappaient de ses lvres. Il balbutia ces deux syllabes: Moumou! La chienne comprit qu'elle devait rpondre ce nom de Moumou. Les gens de la maison l'appelrent Moumoune. Elle se montrait docile et caressante pour tous, mais elle n'aimait que Gurassime, et celui-ci, de son ct, l'aimait extrmement. Il l'aimait tant, qu'il ne pouvait voir sans contrarit les autres domestiques s'occuper d'elle, soit qu'il craignt qu'on ne lui ft quelque mal, soit qu'il ft jaloux de son affection. Chaque matin, Moumou le rveillait en le tirant par le bord de sa touloupe, lui amenait par la bride le vieux cheval de trait avec qui elle vivait en bonne intelligence, puis se rendait avec lui au bord de la rivire, puis gardait sa pelle et son balai, et ne permettait pas qu'on s'approcht de sa petite chambre. Il lui avait pratiqu une ouverture dans la porte de son rduit. Ds que Moumou y tait entre, elle sautait gaiement sur le lit, comme si elle comprenait qu'elle tait la vraie matresse du logis. Pendant la nuit, elle ne dormait point d'un sommeil imperturbable, mais elle n'aboyait pas sans raison comme ces chiens absurdes qui, se posant sur leurs pattes de derrire, et levant le museau en l'air, aboient trois fois de suite, par ennui, en regardant les toiles. Non; Moumou n'levait la voix que lorsqu'un tranger s'approchait de la porte de l'htel, ou lorsqu'elle entendait quelque bruit inusit. En un mot, c'tait une intelligente gardienne. Il y avait dans la cour un autre chien, un vrai dogue, la peau jaune, avec des taches fauves. Mais il tait enchan toute la nuit, restait indolemment couch dans sa niche; et si, de temps autre, il lui arrivait de se mouvoir et d'aboyer, bientt il se taisait, comme s'il comprenait lui-mme la faiblesse et l'inutilit de ses aboiements. Humble lve d'un valet de dernier ordre, Moumou ne pntrait jamais l'intrieur de la maison seigneuriale. Quand Gurassime allait porter du bois dans les appartements, elle l'attendait la porte, dressant l'oreille, penchant la tte, tantt droite, tantt gauche, s'agitant au moindre bruit. Ainsi se passa une anne. Gurassime accomplissait rgulirement sa tche et semblait trs-satisfait de son sort, quand il arriva un vnement inattendu. Par une belle journe d't, la baruinia se promenait dans son salon avec ses commensales. Elle tait ce jour-l dans une heureuse disposition d'esprit; elle riait et plaisantait, et ses obsquieuses compagnes riaient comme elle, mais non sans crainte. Elles n'aimaient point voir leur capricieuse patronne dans cet tat d'hilarit; car, lorsqu'il lui arrivait d'tre de si bonne humeur, il fallait que chaque personne qui se trouvait prs d'elle et le visage riant, l'esprit enjou. Puis, ces lans de gaiet n'taient pas de longue dure; bientt ils se transformaient en une tristesse sombre et acaritre. Mais en ce moment-l, comme nous l'avons dit, tout lui souriait. Le matin, selon son habitude, elle avait tir les cartes, et avait runi du premier coup, dans son jeu, quatre valets; excellent augure! Puis, son th lui avait paru trs-savoureux, si savoureux qu'elle avait rcompens la servante qui le prparait, par une parole louangeuse et une gratification d'un grivennik (40 centimes). Elle s'en allait donc gaiement dans son salon; un sourire de bonheur errait sur ses lvres rides. Elle s'approcha de la fentre qui s'ouvrait sur un petit jardin; dans ce jardin, sous un rosier, Moumou, couche par terre, rongeait dlicatement un os. La baruinia l'aperut et s'cria: qui donc est ce chien? La commensale qui elle s'adressait se sentit embarrasse comme un subalterne qui ne comprend pas bien la pense de son chef. Je ne sais... murmura-t-elle. Je crois que c'est au muet. --Mais vraiment, reprit la baruinia, c'est une charmante bte... Dites qu'on me l'apporte. Y a-t-il longtemps qu'il la possde?... Comment se fait-il que je ne l'aie pas encore aperue? Je veux la voir. La dame de compagnie s'lana dans l'antichambre. tienne, dit-elle un laquais qui se trouvait l, tienne, dpchez-vous d'aller chercher Moumou qui est dans le jardin. --Ah! on l'appelle Moumou, dit la vieille veuve. C'est un joli nom. --Oui, rpondit la complaisante dame de compagnie. tienne, vite, vite.... tienne se prcipita dans le jardin, et avana la main pour saisir Moumou; mais la chienne agile lui chappa et courut se rfugier prs de son matre occup en ce moment vider son tonneau, qu'il tournait comme s'il n'et eu entre les bras qu'un tambour d'enfant. tienne suivit la chienne, et de nouveau essaya de la prendre, et de nouveau elle lui glissa des doigts. Gurassime regardait en souriant cette manoeuvre. Le laquais, las de ses vains efforts, lui fit comprendre par signe que sa matresse dsirait qu'on lui portt l'animal fugitif. cette demande, Gurassime parut inquiet. Cependant il ne pouvait y rsister. Il prit Moumou entre ses mains et la remit tienne qui se hta d'aller la dposer sur le parquet du salon. La baruinia l'appelle d'une voix caressante; mais la pauvre bte, qui n'avait jamais pos le pied dans ce brillant appartement, se sentit effarouche et tenta de s'esquiver. Repousse par l'obsquieux tienne, elle se tapit contre le mur, toute tremblante. Moumou, Moumou, viens prs de moi, viens prs de ta matresse, lui dit la baruinia; viens, ma petite. --Viens, Moumou, rptrent l'unisson les commensales. Mais Moumou regardait d'un air inquiet autour d'elle et ne quittait pas sa place. Apportez-lui quelque chose manger, dit la veuve. Qu'elle est sotte de ne pas vouloir s'approcher de moi. De quoi donc a-t-elle peur? --Elle n'est pas encore apprivoise, dit en souriant et d'une voix timide une des dames de compagnie. tienne apporta un verre de lait et le plaa devant Moumou, qui ne daigna pas mme flairer cette boisson, et continua trembler. Ah! la sotte petite bte! dit la baruinia en s'approchant d'elle et en se baissant pour la caresser. Mais aussitt Moumou releva convulsivement la tte et montra les dents. La veuve se hta de retirer sa main. Il y eut un moment de silence. Moumou poussa un lger gmissement, comme pour se plaindre ou pour demander pardon. La baruinia s'loigna, le visage assombri. Le rapide mouvement de la chienne l'avait effraye. Grand Dieu! s'crirent ses commensales, vous aurait-elle mordue?... Hlas! hlas! L'innocente Moumou n'avait jamais mordu personne. Emportez-la, s'cria la baruinia d'une voix irrite. La sale bte! La mchante chienne! ces mots, elle se dirigea vers sa chambre. Ses compagnes voulaient la suivre. Mais, d'un geste, elle les arrta la porte. Que voulez-vous? dit-elle; je ne vous ai pas ordonn de venir avec moi. Et elle disparut. tienne reprit Moumou et la jeta aux pieds de Gurassime. Une demi-heure aprs, un silence profond rgnait dans l'htel. La vieille veuve tait plonge dans les coussins de son divan, plus sombre que la nuit qui prcde l'orage. Qu'il faut peu de chose pour bouleverser parfois une nature humaine! Jusqu'au soir, la triste veuve resta dans sa noire disposition d'esprit. Elle n'adressa la parole personne, elle ne joua point aux cartes, et la nuit elle ne put dormir en paix. L'eau de Cologne qu'on lui apporta n'tait point, disait-elle, la mme que celle dont elle se servait habituellement; puis, son oreiller avait une odeur de savon. Sa femme de chambre fut oblige de fouiller dans toutes les armoires et de flairer tout le linge qui s'y trouvait. En un mot la dlicate baruinia tait extrmement agite et irrite. Le lendemain matin, elle fit appeler son majordome une heure plus tt que de coutume. Il se rendit cet ordre, non sans inquitude, et ds qu'elle le vit apparatre: Dis-moi, s'cria-t-elle, ce que c'est que ce chien qui a aboy toute la nuit et qui m'a empche de dormir. --Un chien... balbutia Gabriel... Quel chien? Peut-tre celui du muet! --Je ne sais s'il appartient au muet ou quelque autre; ce que je sais, c'est qu' cause de lui je n'ai pu fermer l'oeil. Mais je voudrais savoir pourquoi il se trouve tant de chiens dans la maison. N'avons-nous pas dj un chien de basse-cour? --Sans doute: le vieux Voltchok. --Pourquoi donc en prendre encore un? C'est l ce que j'appelle du dsordre. Il me faudrait un majordome dans la maison! Et pourquoi le muet a-t-il un chien? qui le lui a permis? Hier, je me suis approche de la fentre; cette vilaine bte tait l sous mes rosiers mmes tranant et rongeant je ne sais quelle horreur! Aprs une minute de silence, la baruinia ajouta: Que ce chien disparaisse aujourd'hui mme; tu entends? --J'entends. --Aujourd'hui, et maintenant retire-toi. Je te ferai rappeler plus tard. Gabriel sortit, et trouva dans l'antichambre tienne, couch sur un banc, dans la position d'un guerrier tu sur un tableau de bataille, ses pieds nus sortant de dessous son caftan qui lui servait de couverture. Il le rveilla et lui donna voix basse un ordre auquel le valet rpondit par un billement et un clat de rire. Puis le majordome s'loigna, et tienne se leva, revtit son caftan, chaussa ses bottes et s'avana sur le seuil de la porte. Cinq minutes aprs, Gurassime apparut portant une norme charge de bois; car, en t comme en hiver, la veuve voulait qu'il y et du feu dans sa chambre coucher et dans son cabinet. Gurassime tait comme de coutume accompagn de sa chre Moumou, et comme de coutume il la laissa la porte de l'appartement o il allait dposer son fardeau. tienne, qui connaissait cette habitude et qui attendait ce moment, se prcipita sur la chienne comme le vautour sur un poulet, la serra contre le parquet, puis, l'treignant sur sa poitrine pour l'empcher de crier, descendit l'escalier sans regarder s'il tait suivi, s'lana dans un drochky et se fit conduire au march. L, il vendit la chienne pour un demi-rouble, la condition seulement qu'on la tiendrait l'attache pendant une semaine au moins. Cette belle expdition termine, il remonta dans son drochky, mais il le quitta quelque distance de la maison, fit le tour, ne voulant pas traverser la cour, de peur d'y rencontrer Gurassime, et rentra dans la maison par un passage drob. Il n'avait pas besoin de prendre tant de prcautions: Gurassime n'tait pas dans la cour. En sortant des appartements de sa matresse, il n'avait plus retrouv Moumou sa place habituelle, et il ne se rappelait pas que jamais la fidle bte se ft carte du seuil o elle l'attendait. Aussitt il avait couru de ct et d'autre la recherche de sa chre Moumou, dans sa chambre, dans le grenier au foin, dans la rue, partout: point de Moumou. Gurassime, perdu, s'adressa aux domestiques de l'htel, leur demandant par signes, avec une expression de dsespoir, s'ils n'avaient pas vu sa chienne. Les uns ne savaient rellement pas ce qui s'tait pass; d'autres, mieux instruits, riaient sournoisement. Gabriel prit un de ses grands airs et se mit crier contre les cochers. Gurassime sortit et ne rentra qu' la nuit. voir son visage abattu, son corps fatigu, ses vtements couverts de poussire, on devait supposer qu'il avait parcouru la moiti de Moscou. Il s'arrta en face des fentres de la baruinia, jeta un regard sur le perron o une demi-douzaine de domestiques se trouvaient runis, appela Moumou... Moumou ne rpondit pas. Alors il s'loigna. Tous l'observaient, mais personne n'osait ni prononcer un mot, ni rire, et le postillon, qui dj l'avait pi une fois, raconta le lendemain la cuisine que toute la nuit le malheureux n'avait fait que gmir. Ce jour-l, Gurassime ne parut pas. Le cocher Potapu fut oblig d'aller sa place faire la provision d'eau, ce dont le digne Potapu n'tait nullement satisfait. Le veuve demanda Gabriel s'il s'tait souvenu de ses ordres, et le majordome se hta de rpondre qu'ils taient excuts. Le jour suivant, Gurassime sortit de sa cellule et reprit son travail. Il dna tristement avec les domestiques, puis s'loigna sans saluer personne. Sa figure naturellement dpourvue d'expression, comme celle des sourds-muets, semblait prsent ptrifie. Aprs le dner, il sortit de nouveau, mais ne resta pas longtemps dehors, et se retira dans le grenier foin. La nuit tait belle, la lune rayonnait sur le ciel sans nuages; Gurassime, couch sur le foin, dormait d'un sommeil inquiet, respirant avec peine, et se retournant chaque instant. Tout coup il lui sembla qu'on le tirait par le bord de son vtement. Il tressaillit, mais ne leva pas la tte et ferma les yeux. Mais voil que le tiraillement recommence et devient plus fort; Gurassime se lve, regarde. Moumou est devant lui portant un bout de corde bris son cou. Un long cri de joie s'chappe des lvres de Gurassime. Il prend sa fidle chienne dans ses bras, et elle lui lche follement les yeux, les joues, la barbe. Aprs ce premier lan de bonheur, le muet se mit rflchir, puis descendit avec prcaution de son grenier, et voyant que personne ne l'observait, entra dans sa petite chambre. Dj il avait song que sa chienne, si dvoue, ne l'avait point abandonn d'elle-mme, qu'elle lui avait t enleve par l'ordre de sa matresse, et quelques-uns des gens lui avaient fait comprendre la colre de la vieille veuve contre l'innocent animal. Il s'agissait maintenant de le soustraire un nouveau pril; d'abord il lui donna manger, le caressa, le coucha sur son lit, puis aprs avoir longtemps song au moyen de le soustraire une autre perscution, il rsolut de le garder tout le jour en secret dans sa chambre, et de ne le faire sortir que la nuit. Il ferma avec un de ses vtements l'ouverture qu'il avait pratique sa porte pour Moumou, et peine l'aurore commenait-elle poindre qu'il descendit dans la cour, comme si de rien n'tait. Il s'avisa mme, le bon muet, d'affecter, un air triste comme le jour prcdent; il ne pensait pas que la pauvre bte le trahirait par ses aboiements. Bientt, en effet, les domestiques surent qu'elle tait revenue; mais, soit par piti pour son matre, soit par crainte, ils ne firent pas semblant d'avoir fait cette dcouverte. Le majordome se gratta le front et fit un geste comme pour dire: Eh bien, la garde de Dieu! Peut-tre que la baruinia n'en saura rien. Ce jour-l, Gurassime travailla avec une ardeur extraordinaire, nettoya toute la cour, sarcla les plantes du jardin, enleva les pieux de la clture pour s'assurer de leur solidit, et les replanta avec soin. Il travailla si bien que la baruinia elle-mme remarqua son zle. De temps autre, dans le cours de la journe, il alla voir la drobe sa chre recluse; puis, ds que la nuit fut venue, il se retira prs d'elle, et deux heures, il sortit avec elle pour lui faire respirer l'air frais. Il la promenait depuis un certain temps dans la cour, et il se disposait rentrer, quand soudain un bruit confus rsonna dans la ruelle. Moumou dressa les oreilles, s'approcha de la palissade, flaira le sol, et fit entendre un long et perant aboiement. Un homme ivre s'tait couch au pied de la palissade pour y passer la nuit. En ce moment, la baruinia venait de s'endormir aprs une crise nerveuse, une de ces crises qu'elle subissait ordinairement la suite d'un souper trop copieux. Les aboiements subits de la chienne la rveillrent en sursaut, elle sentit son coeur battre violemment puis dfaillir: Au secours! s'cria-t-elle, au secours! Ses femmes accoururent tout effares. Ah! je me meurs! dit-elle en se tordant les mains. Encore ce chien! ce maudit chien! Qu'on appelle le docteur! On veut me tuer! Hlas! l'affreuse bte! En parlant ainsi, elle s'affaissa sur son oreiller, comme si elle avait rendu l'me. On se hta d'envoyer chercher le docteur, c'est--dire le mdecin de l'htel. Cet homme, dont le principal mrite consistait porter des bottes semelles fines, et tter dlicatement le pouls de sa noble cliente, dormait quatorze heures sur vingt-quatre, soupirait le reste du temps, et administrait sans cesse la baruinia des gouttes de laurier-rose. Il arriva prcipitamment, commena par faire brler des plumes pour tirer la veuve de son vanouissement, puis, ds qu'il la vit ouvrir les yeux, il lui prsenta sur un plateau d'argent le remde qu'il employait si souvent. La baruinia ayant pris cette potion, recommena d'une voix lamentable se plaindre du chien, de Gabriel, de sa malheureuse destine. Pauvre vieille que je suis, disait-elle, tout le monde m'abandonne, et personne n'a piti de moi. On dsire ma mort. On n'aspire qu' me voir mourir. Moumou continuait aboyer, et Gurassime essayait en vain de l'loigner de la fatale palissade. Le voil, le voil encore! s'cria la veuve en roulant des yeux effars. Le mdecin murmura quelques mots l'oreille d'une femme de chambre. Celle-ci courut dans l'antichambre, appela tienne, qui courut veiller le majordome, lequel veilla toute la maison. Le muet, en se retournant, vit des lumires briller et des ombres circuler derrire les fentres. Il eut le pressentiment du malheur qui le menaait, prit Moumou sous son bras, s'enfuit dans sa cellule et s'y enferma. Quelques minutes aprs, cinq hommes arrivaient sa porte et la trouvaient si bien close qu'ils ne pouvaient l'ouvrir. Gabriel, en proie une agitation extrme, leur ordonna de rester l en sentinelle jusqu'au matin, puis, il se rendit prs de la premire femme de chambre de la baruinia, Lioubov Lioubimovna, avec laquelle il drobait le th, le sucre, les fruits et les pices de la maison; il la pria d'aller dire sa matresse que le misrable chien tait en effet revenu, mais que le lendemain il disparatrait et qu'on ne le reverrait plus. Lioubov devait en mme temps conjurer sa bonne matresse de se calmer et de se reposer. Mais comme l'infortune baruinia ne pouvait parvenir se calmer, le mdecin lui administra une double potion de laurier-rose, aprs quoi elle s'endormit d'un sommeil profond, tandis que Gurassime, le visage ple, serrait sur son lit le museau de Moumou. Le lendemain, la baruinia ne s'veilla que trs-tard. Gabriel attendait son rveil pour prendre des mesures nergiques contre l'obstination de Gurassime, et lui-mme s'attendait subir un orage. Mais l'orage n'clata pas. La veuve, assise sur son sant, fit appeler sa vieille femme de chambre. Ma chre Lioubov, lui dit-elle d'un ton plaintif et langoureux qu'elle employait souvent, car elle se plaisait se faire passer pour une pauvre martyre dlaisse, et dans ces moments-l ses gens n'taient pas peu embarrasss. Ma chre Lioubov, vous voyez dans quel tat je suis. Je vous en prie, allez trouver Gabriel Andritch, parlez-lui. Est-ce qu'un chien lui est plus cher que la tranquillit, que la vie mme de sa matresse? Ah! c'est ce que je n'aurais jamais cru, ajouta-t-elle avec une profonde expression de tristesse. Allez, ma chre, soyez bonne. Rendez-moi ce service. Lioubov se rendit l'instant prs du majordome. Quelles furent leurs rflexions? On ne sait. Mais un instant aprs, tous les domestiques de l'htel taient runis et se dirigeaient vers la retraite de Gurassime. leur tte s'avanait Gabriel, tenant la main sa casquette, quoiqu'il n'y et aucun souffle de vent. Prs de lui taient les laquais et le cuisinier; des enfants gambadaient en arrire, et par sa fentre le vieux sommelier contemplait ce spectacle. Sur l'troit escalier qui conduisait la cellule de Gurassime, un homme se tenait en faction, deux autres taient la porte, arms de btons. Tout l'escalier fut envahi par les nouveaux venus. Gabriel s'approcha de la porte, la frappa du poing et cria: Ouvre. Un aboiement demi touff se fit entendre. Ouvre, ouvre, rpta le majordome. --Mais, dit tienne, il ne peut vous entendre, puisqu'il est sourd. Tous les valets se mirent rire. Comment faire? demanda Gabriel. --Il y a un trou la porte, reprit tienne, mettez-y votre bton. Gabriel se pencha pour trouver le trou. Il l'a ferm, dit-il, avec une vieille touloupe. --Eh bien! poussez la touloupe en dedans. On entendit un second aboiement. Voil le chien qui se dnonce lui-mme, dit un des domestiques, et de nouveau tous recommencrent rire. Gabriel se gratta l'oreille. J'aime autant que tu dbouches toi-mme cette ouverture, dit-il en se retournant vers tienne. --Soit! rpondit celui-ci. Aussitt il monta au haut de l'escalier, enfona son bton dans le trou que Gurassime avait ferm et l'agita en rptant: Sors donc! sors donc! Il continuait son mouvement, quand soudain la porte s'ouvrit, et toute la valetaille effraye se retira en dsordre. Gabriel fuyait le premier, et le vieux sommelier ferma sa fentre. Va! va! criait Gabriel du milieu de la cour, prends garde toi! Le redoutable portier tait debout, sur le seuil de sa chambre, et regardait, immobile, ces hommes chtifs et mesquinement vtus. Avec sa haute taille, ses mains robustes appuyes sur ses flancs, et sa chemise rouge de paysan, il apparaissait en face d'eux comme un gant en face d'une troupe de nains. Gabriel fit un pas en avant. Prends garde! dit-il, pas d'insolence! Alors il se mit expliquer Gurassime aussi bien que possible, par signes, qu'il devait, pour complaire aux volonts expresses de la baruinia, sacrifier son chien, et que s'il s'y refusait, il lui arriverait malheur. Gurassime le regarda, puis du doigt montra Moumou, puis promena sa main autour de son cou comme s'il y mettait une corde et faisait un noeud coulant, et de nouveau regarda le majordome. Oui, oui, c'est cela mme, dit Gabriel en hochant la tte. Gurassime baissa le front, puis aussitt le relevant brusquement, regarda encore Moumou, qui pendant ce temps tait reste prs de lui agitant innocemment la queue et dressant avec curiosit l'oreille, rpta le signe qu'il avait dj fait autour de son cou, et se frappa la poitrine comme pour dire qu'il se chargeait lui-mme de cette cruelle excution. Gabriel lui fit comprendre par un autre signe qu'il n'osait se fier sa promesse. Gurassime le regarda fixement avec un sourire de mpris, se frappa de nouveau la poitrine, rentra dans sa chambre et referma sa porte. Tous les gens runis autour de lui restrent immobiles. Qu'est-ce que cela signifie? s'cria Gabriel. Le voil qui est encore enferm. --Laissez-le tranquille, rpliqua tienne. S'il vous a fait une promesse, il la tiendra. Voil comme il est. Quand il a pris un engagement, on peut s'y, fier. En cela il n'est pas comme nous autres _dvorovi_, il faut dire la vrit. --Oui, rptrent les autres domestiques, tienne a raison. --Oui, rpta le sommelier, qui venait de rouvrir sa fentre. --Soit, dit Gabriel. Mais nous n'en devons pas moins tre sur nos gardes.... Viens ici, Erochka, ajouta-t-il en s'adressant un ple garon, vtu d'une jaquette jaune, qui prenait le titre de jardinier.... prends un bton, assieds-toi l, et ds qu'il arrivera quelque chose, viens me prvenir au plus vite. Erochka se posa sur la dernire marche de l'escalier. La troupe, assemble un instant auparavant, se dispersa, l'exception de quelques enfants et de quelques curieux. Gabriel rentra la maison et, par l'entremise de Lioubov, fit dire la baruinia que ses volonts taient accomplies. La dlicate veuve replia un des coins de son mouchoir, y versa de l'eau de Cologne, se frotta les tempes, but une tasse de th et, comme elle tait encore sous l'influence des gouttes soporifiques, elle se rendormit. Une heure environ s'coula. La porte devant laquelle il y avait eu tant de mouvement s'ouvrit, et Gurassime apparut. Il tait revtu de son habit des dimanches et tenait en laisse Moumou. Erochka se rangea son approche et le laissa passer. Les enfants et les valets qui se trouvaient encore dans la cour l'observaient en silence. Il marcha gravement sans se dtourner, et ne mit son bonnet sur sa tte que lorsqu'il fut dans la rue. Erochka le vit entrer avec son chien dans un cabaret et se posta prs de l pour pier sa sortie. Le muet tait connu dans ce cabaret. On y comprenait ses signes. Il demanda des choux, du boeuf, et s'assit les coudes sur la table. Moumou tait prs de lui, le regardant tranquillement avec ses bons yeux tendres. Son poil tait poli et luisant, on voyait qu'elle avait t tout rcemment lave et essuye. Quand on eut apport Gurassime les mets qu'il avait commands, il coupa le boeuf par petits morceaux, y mietta du pain, et mit le plat par terre. Moumou mangea avec sa dlicatesse habituelle, touchant peine l'assiette du bout de son museau. Son matre la contemplait immobile, et tout coup deux grosses larmes s'chapprent de ses yeux; l'une tomba sur la tte de la chienne, l'autre dans le plat devant elle. Gurassime cacha sa figure dans ses mains. Moumou ayant achev son repas, s'loigna de l'assiette en se lchant les lvres. Le muet se leva, paya, et sortit. Le garon du cabaret l'observait d'un air tonn. Erochka le voyant venir, se retira l'cart, et l'ayant laiss passer, le suivit de nouveau quelque distance. Il marchait, le pauvre Gurassime, sans se hter, en tenant toujours la corde en laisse au cou de la chienne. Arriv au coin d'une rue, il s'arrta, hsita un instant, puis se dirigea grands pas vers le pont nomm Krymsky-Brod. L il entra dans la cour d'un difice o l'on faisait une nouvelle construction, prit sous son bras deux briques, et s'avana sur la rive de la Moskva jusqu' un certain endroit o il avait remarqu prcdemment deux barques munies de leurs avirons et amarres des poteaux. Il dtacha une de ces barques et y entra avec Moumou. Un vieux boiteux sortit aussitt d'une hutte leve prs d'un potager et se mit crier. Mais Gurassime ramait si vigoureusement que quoiqu'il et lutter contre le courant qu'il remontait, il se trouva en un instant une assez longue distance du vieillard, qui, voyant l'inutilit de ses rclamations; se gratta le dos et rentra en boitant dans sa cabane. Gurassime continuait ramer. Bientt les murs de Moskou disparurent derrire lui. Bientt ses regards se droula un tout autre rivage: c'taient des champs, des bois, des jardins et des les. Alors il laissa tomber son aviron, pencha la tte sur Moumou assise prs de lui, et resta immobile, les mains croises derrire le dos, tandis que le courant reportait peu peu l'embarcation vers Moscou. Soudain il se releva brusquement avec une sorte d'expression de cruaut douloureuse sur le visage, noua fortement avec une corde les deux briques qu'il avait apportes, les lia ensuite au cou de sa chienne, la prit entre ses bras, la contempla encore une fois. Elle le regardait avec confiance, en agitant doucement la queue. Il dtourna la tte, ferma les yeux, ouvrit les mains.... Il n'entendit rien.... ni le subit aboiement de la pauvre Moumou, ni le clapotement de l'eau. Son oreille tait ferme toutes les rumeurs. Pour lui le jour le plus brillant tait plus silencieux que ne l'est pour nous la nuit la plus calme.... Quand il releva la tte, quand il ouvrit ses paupires, les flots de la Moskva suivaient leur cours habituel, leur cours rapide, et se brisaient en soupirant sur les flancs de son embarcation. quelque distance derrire lui, du ct du rivage, un grand cercle se dessinait la surface de l'eau. Erochka, qui avait perdu de vue Gurassime, tait rentr la maison pour y raconter ce dont il avait t tmoin. Eh bien, dit tienne, il a noy son chien. C'est sr. Quand il a promis quelque chose, on peut y compter. Pendant le reste de la journe, on ne vit pas Gurassime. Il ne parut ni au dner, ni au souper. Quel tre bizarre que ce Gurassime, dit une grosse blanchisseuse. Est-il possible de se donner tant de peine pour un chien? --Gurassime est revenu, s'cria tout coup tienne, en prenant une assiette de gruau. --En vrit! Quand donc? --Il y a environ deux heures. Je l'ai rencontr sous la porte cochre. Il sortait. J'ai voulu lui adresser quelques questions. Mais il n'tait pas de bonne humeur, et il m'a donn un coup de poing trs-remarquable dans l'omoplate comme pour me dire: Laisse-moi la paix. Ah! il n'y va pas de main morte, ajouta tienne en se frottant le dos! J'en ai encore les reins meurtris. Il faut l'avouer, sa main est une main vraiment bnie. ces mots, les domestiques se mirent rire, puis se sparrent pour aller se coucher. cette mme heure, sur le chemin de T..., marchait d'un pas rapide un homme d'une taille leve portant un sac sur l'paule et un long bton la main. C'tait Gurassime. Il allait rsolument vers sa terre natale, vers son village. Aprs avoir sacrifi sa chre Moumou, il tait rentr dans sa chambre, il avait mis quelques hardes dans une sacoche, pris cette sacoche sur son dos et il tait parti. Le domaine d'o sa matresse l'avait fait venir Moscou n'tait qu' vingt-cinq verstes de la chausse. Il avait remarqu le chemin qu'il avait suivi; il tait sr de le retrouver, et il cheminait vigoureusement avec une dtermination dans laquelle il y avait la fois du dsespoir et du contentement. Il avait quitt jamais la maison de sa matresse, et la poitrine dilate, le regard ardemment fix devant lui, il marchait prcipitamment, comme si sa vieille mre l'attendait son foyer, comme si elle le rappelait prs d'elle, aprs les jours qu'il venait de passer dans une autre demeure, parmi des trangers. La nuit vint; une nuit d't calme et tide. D'un ct de l'horizon, l'endroit o le soleil venait de se coucher, un coin du ciel tait encore blanchi et empourpr par un dernier reflet de la lumire du jour; de l'autre, il tait dj voil par une ombre gristre. Des centaines de cailles chantaient l'envi, les rles de gent poussaient leurs cris vibrants. Gurassime ne pouvait les entendre. Il ne pouvait entendre le murmure des bois prs desquels l'emportaient ses pieds robustes, mais il sentait l'arme qu'il connaissait, l'odeur des bls qui mrissaient dans les champs. Il aspirait l'air vivace du sol natal qui semblait venir sa rencontre, qui lui caressait le visage, qui se jouait dans ses cheveux et dans sa longue barbe. Devant lui s'tendait en droite ligne le chemin qui devait le ramener son isba. Les toiles du ciel clairaient sa marche. Il allait comme un lion vigoureux et fier, et lorsque le lendemain l'aurore reparut l'horizon, il tait plus de trente-cinq verstes de Moscou. Deux jours aprs, il rentrait dans sa cabane, la grande surprise d'une femme de soldat qui y avait t installe. Il s'inclina devant les saintes images suspendues son foyer, puis se rendit chez le staroste, qui d'abord ne savait comment le recevoir. Mais on tait au temps de la fenaison. On se souvenait des facults de travail du robuste muet; on lui donna une faux, et il se mit l'ouvrage comme par le pass, et il faucha de telle sorte que tous ses compagnons l'admiraient. Cependant Moscou, on n'avait pas tard s'apercevoir de son absence. Ds le lendemain de son dpart, on tait entr dans sa chambre, puis on avait prvenu Gabriel de sa disparition. Celui-ci regarda de ct et d'autre, haussa les paules, puis pensa que le muet avait pris la fuite, ou qu'il avait t rejoindre son misrable chien dans la rivire. La dclaration de cet vnement fut faite la police, et il fallut aussi l'annoncer la veuve. cette nouvelle, elle entra en colre, se lamenta, puis ordonna de chercher le muet partout et de le ramener, dclarant que jamais elle n'avait voulu faire prir Moumou. Elle adressa une si svre rprimande Gabriel, que tout le jour l'infortun majordome secoua la tte en murmurant: Allons! allons! le sommelier finit par le tranquilliser par la mme interjection diffremment accentue. Enfin, on apprit par un rapport du staroste que Gurassime tait rentr dans son village. La baruinia s'apaisa. Sa premire ide pourtant fut de le faire revenir au plus tt Moscou, puis elle rflchit et dclara qu'elle n'avait pas besoin de reprendre dans sa maison un tel ingrat. Peu de temps aprs elle mourut, et non-seulement ses hritiers ne pensrent point rappeler au service de l'htel Gurassime, mais ils congdirent mme tous les autres domestiques. Gurassime vit encore dans son isba solitaire qui est son seul refuge. Il a conserv sa force et son ardeur pour le travail, son caractre grave et rserv. Seulement ses voisins remarquent que depuis son sjour Moscou, il ne regarde aucune femme et ne peut souffrir aucun chien prs de lui. Mais, quoi, disent-ils, lui servirait une femme, et que ferait-il d'un chien? On connat la vigueur de son bras, et les voleurs n'oseraient entrer dans l'enceinte de son isba. LAMARTINE. CXXXIIe ENTRETIEN LITTRATURE RUSSE IVAN TOURGUENEFF (Suite.--Voir la livraison prcdente.) I _Jacques Passinkof_, _Faust_, le _Ferrailleur_, les _Trois Portraits_, l'_Auberge de grand chemin_, _quelques essais dramatiques_ et enfin _Deux journes dans les grands bois_, magnifique scne descriptive des plaines tnbreuses de la Grande Russie, forment le premier et le second volume de cette collection trange, pittoresque et attachante. La description anime des _Grands bois_ ne peut tre cite que presque en entier. On y voit, avec la vie du chasseur russe, l'impression vraie des grandes forts (ce que les Turcs appellent la _mer des feuilles_, entre _Brousse et Konia_), sur l'homme qui les parcourt. C'est Chateaubriand naturel et vivant, au lieu de la rhtorique des dserts et des sauvages dans Attala. Lisons donc encore. DEUX JOURNES DANS LES GRANDS BOIS PREMIRE JOURNE La vue d'une vaste fort de sapins, la vue des grands bois, rappelle celle de l'Ocan. Elle veille les mmes impressions; c'est la mme plnitude intacte et primitive, qui se droule l'oeil du spectateur dans sa royale majest. Du sein des forts sculaires, comme du sein de l'onde immortelle, s'lve la mme voix: Je n'ai pas affaire toi, dit la nature l'homme; je rgne, et toi, tche de ne pas mourir. Mais la fort est plus triste et plus monotone que la mer, surtout la fort de sapins. Toujours la mme en toute saison, elle, est d'habitude silencieuse. La mer caresse et menace; elle prend toutes les nuances, elle parle toutes les voix, elle reflte le ciel, ce ciel d'o nous vient aussi un souffle d'ternit qui ne nous semble pas trangre, tandis qu' l'aspect de la sombre et morne fort, avec son lugubre silence ou ses sourds et longs gmissements, l'homme sent plus irrsistiblement pntrer dans son coeur la conscience de son nant. Il est difficile cet tre phmre, n d'hier et condamn mourir demain, de soutenir le regard froid et indiffrent de l'ternelle Isis. Ce ne sont pas seulement les esprances audacieuses et les confiantes rveries de sa jeunesse qui s'humilient et s'teignent au souffle glacial des puissances lmentaires; toute son me se resserre et se rapetisse: il sent bien que le dernier de ses frres pourrait disparatre de la face de la terre, sans qu'une seule feuille s'agitt sur sa branche; il sent son isolement, sa faiblesse, le hasard de son existence, et il se hte, avec une terreur secrte, de revenir aux soucis mesquins et aux petits travaux de sa vie. Il se trouve plus l'aise dans ce monde qu'il s'est cr; l il est chez lui, l il peut croire encore sa force et son importance. Ce furent les ides qui me vinrent l'esprit, il y a quelques annes, lorsque, debout sur le perron d'une petite auberge btie aux bords marcageux de la Resseta, j'aperus pour la premire fois de ma vie les Grands-Bois. Comme en gradins d'amphithtre, et perte de vue, s'tendait devant moi l'interminable fort de sapins, o, sur un fond bleutre, se dtachaient en vert frais et ple des bouquets de bouleaux. Nulle part une blanche glise, nulle part une plaine aux champs dors; partout les cimes denteles des arbres, partout l'ternelle brume qui les enveloppe dans cette contre. Ce que je voyais ne respirait pas la paresse, cette immobilit de la vie; non, quoique grandiose, c'tait la mort. Une chaude journe d't tenait la terre endormie, et de grands nuages blancs passaient trs-haut avec lenteur. L'eau rougetre de la Resseta glissait sans bruit travers d'pais roseaux; des mamelons de sombre mousse se voyaient confusment au fond, et les bords de la rivire semblaient se fondre, tantt en marcages, tantt en amas de sable crayeux. Un chemin frquent passait devant l'auberge. Auprs du perron se tenait une _telega_ remplie de caisses et de botes de diffrentes grandeurs. Son matre, petit homme sec, au nez d'pervier et aux yeux de souris, le dos vot et la jambe boiteuse, attelait un petit cheval aussi boiteux que lui. C'tait un marchand de pains d'pices qui se rendait la foire de Karatcheff. Tout coup, sur le mme chemin, parurent quelques hommes bientt suivis d'un plus grand nombre, et finalement d'une foule entire. Tous portaient de longs btons la main et des havre-sacs sur le dos. leur dmarche fatigue et chancelante, leur teint hl, on pouvait reconnatre qu'ils venaient de loin. C'taient des puisatiers de Youknoff qui retournaient au pays. Un vieillard aux cheveux blancs comme la neige semblait tre leur chef. Il s'arrtait de temps autre, et d'une voix tranquille stimulait les tranards. Tous marchaient en silence, dans une sorte de grave recueillement. L'un d'eux, homme trapu et de mine renfrogne, le _touloup_ entr'ouvert et un bonnet de peau de mouton enfonc jusqu'aux yeux, s'approcha du marchand forain, et lui dit brusquement: combien le pain d'pices, imbcile?--C'est selon ce que tu prendras, homme aimable, rpondit d'une voix grle le marchand surpris et fch; il y a du pain d'pices deux kopecks, trois kopecks; et toi, en as-tu un seulement dans ta poche?--Ce manger de bourgeois est fade pour un ventre de paysan, rpliqua en s'loignant le paysan au _touloup_. Enfants, enfants, suivez la route; il faut arriver avant l'toile du soir, fit entendre la voix du vieux chef; et toute la horde s'coula rapidement, sans qu'aucun d'eux penst soulever son bonnet en passant devant moi. Le vieillard seul me fit un grave salut, tout en souriant sous ses blanches moustaches. Gens peu civiliss, dit le marchand en me jetant un regard de ct, ce n'est pas pour eux, certes, qu'est mon pain d'pices. Et achevant d'atteler sa rosse, il descendit vers la rivire o se voyait une espce de bac en troncs d'arbres lis ensemble. Un paysan, coiff du bonnet en feutre blanc particulier cette contre, sortit d'une hutte, et le passa sur l'autre rive. La petite _telega_ se mit ramper dans un chemin raboteux, faisant gmir chaque tour une de ses roues. Quand mes chevaux eurent mang, je passai sur l'autre rive. Aprs avoir march l'espace de deux verstes dans une plaine marcageuse, j'entrai dans la troue perce au milieu de la fort. Mon _tarantass_ commena danser sur les rondins qui servaient paver cette route. Je mis pied terre, et suivis la voiture. Les chevaux marchaient d'un pas gal, soufflant avec force et agitant la tte pour chasser les mouches. Bientt les Grands-Bois nous reurent dans leur sein. Non loin de la lisire poussaient des bouleaux, des trembles, des tilleuls et quelques chnes; puis parut comme un mur de sapins pais, auxquels succdrent les troncs rougetres et moins serrs des pins communs en cosse; puis, de nouveau, un bois mlang, garni par en bas de noisetiers, de sorbiers, de cerisiers sauvages, d'herbes tiges hautes et dures. Les rayons du soleil clairaient vivement les cimes des arbres, s'parpillaient dans les branches, et n'arrivaient jusqu' terre qu'en minces et ples filets. On n'entendait presque point d'oiseaux: ils n'aiment pas les forts profondes; seulement, de temps autre, le cri plaintif et trois fois rpt de la huppe, ou bien l'aigre miaulement du geai; quelquefois un rollier, toujours solitaire et silencieux, traversait la troue en y faisant luire son plumage d'or et d'azur. De loin en loin, les arbres taient plus espacs, une claircie se montrait, et le _tarantass_ entrait dans une petite plaine sablonneuse, nouvellement dfriche. Du seigle chtif y croissait par longues bandes et agitait sans bruit ses maigres tiges. Une petite chapelle noircie, avec sa croix incline, se voyait au-dessus d'un puits, et un invisible ruisseau babillait d'un bruit faible et sourd comme s'il ft entr dans le goulot d'une bouteille vide. Un bouleau, abattu par le vent, interceptait tout coup la route. En d'autres endroits, elle tait cache sous une couche d'eau stagnante; des deux cts, un marcage tendait sa nappe verdtre, couverte de joncs et d'aunes rabougris. Des canards sauvages s'levaient par couples, et l'oeil suivait avec surprise leur vol inusit travers les troncs des grands sapins. Ah! ah! ah! ah! criait tout coup un ptre qui poussait devant lui son troupeau de btail demi sauvage. Une vache au poil roux, aux cornes courtes et affiles, traversait bruyamment les broussailles, et, comme ptrifie, s'arrtait au bord de la troue, en fixant ses grands yeux sombres sur le chien qui courait devant moi. Le vent apportait frquemment une odeur de bois brl, et une petite fume circulait en mince spirale dans l'air bleutre de la fort. C'tait sans doute un paysan qui se procurait peu de frais du charbon pour quelque fabrique de verre ou de soude des environs. Plus nous avancions, plus autour de nous tout devenait sourd et silencieux. Une fort de sapins est toujours silencieuse; seulement, l-haut, bien au-dessus de la tte, s'entend un long murmure, et comme une plainte vague et contenue qui court dans la cime des arbres. On va, on va, et cette incessante voix de la fort ne cesse point de gmir; et le coeur commence gmir lui-mme, et l'on dsire arriver plus vite l'espace et la lumire. On dsire respirer pleine poitrine un air pur et lger, et non cet air touffant force de parfums et d'humidit. Pendant quinze verstes, nous allmes au pas, rarement au petit trot. Je voulais atteindre avant la nuit le petit village de Sviato, situ au coeur de la fort. Plusieurs fois, j'avais rencontr des paysans portant sur leurs telegas de longues poutres ou des corces de tilleul. Y a-t-il loin d'ici Sviato? demandai-je l'un d'eux. --Non, pas loin: trois verstes environ. Deux heures se passent; nous marchions toujours. Enfin j'entends le grincement des roues d'un telega. Un paysan parat, marchant ct de son petit cheval: Frre, combien y a-t-il d'ici Sviato? --Qu'est-ce? --D'ici Sviato? --Huit verstes. Le soleil se couchait quand je sortis enfin du bois, et j'aperus devant moi un petit village. Une vingtaine d'_isbas_ se pressaient autour d'une vieille glise en bois coupole unique et toiture verte, dont les petites fentres s'enflammaient au soleil couchant. C'tait Sviato. Ce village avait jadis appartenu un monastre, et son glise possdait une petite image miraculeuse, l'influence de laquelle les habitants attribuaient leur bonne fortune d'tre rests libres, au beau milieu des possessions d'un puissant seigneur. De l, le village avait conserv son nom. Au moment d'y entrer, le troupeau commun dpassa mon _tarantass_ en courant au milieu d'un tourbillon de poussire, avec des beuglements, des blements, des grognements tels que si une troupe de loups se ft mise leurs trousses. Les filles du village, de longues gaules la main, couraient avec de grands cris la rencontre de leurs vaches; les jeunes garons, aux cheveux de chanvre, poursuivaient les cochons indociles qui s'chappaient de tous cts; et ce fut au milieu de cet infernal brouhaha que je fis mon entre dans le village de Sviato. Je mis pied terre chez le _starosta_, Polka fin et rus, de cette race de gens dont on dit en Russie qu'ils voient plusieurs archines sous terre. Le lendemain, de bonne heure, je partis dans un telega deux chevaux du pays, orns de gros ventres, avec le fils du starosta et un autre paysan du nom de Ygor, dans l'intention de chasser le grand ttras ou coq de bruyre. l'horizon, tout alentour, la fort tendait ses cercles bleutres; il n'y avait pas plus de deux cents dciatines de terres dfriches autour du village. Mais il fallait faire sept verstes pour arriver aux bons endroits. Le fils du starosta, qui se nommait Kondrate, tait un jeune gars aux cheveux chtains, aux joues vermeilles, l'expression franche et ouverte; il tait serviable et bavard. Il menait les chevaux. Ygor tait assis prs de moi. Il faut que je dise deux mots de celui-ci. Il tait rput pour le meilleur chasseur de tout le district. Il avait battu le pays dans toutes les directions, cinquante verstes de distance. Rarement il tirait un coup de fusil, car il avait fort peu de poudre et de plomb. Mais il se contentait d'avoir fait rpondre une glinotte l'appeau, ou bien d'avoir trouv l'endroit o les mles des doubles bcassines se rassemblent et se battent. Ygor avait la rputation d'homme vridique et d'homme silencieux. En effet, il n'aimait pas parler et n'exagrait point le nombre de gibier qu'il avait dcouvert, chose rare chez un chasseur de profession. Il tait de taille moyenne, maigre, le visage long et ple, avec des grands yeux aux regards honntes et calmes. Tous ses traits, et surtout ses lvres toujours immobiles, respiraient une tranquillit inaltrable; les rares paroles qu'il laissait tomber s'accompagnaient d'un sourire retenu qui faisait plaisir voir. Il ne buvait jamais d'eau-de-vie et travaillait assidment. Mais il n'avait pas de chance; sa femme tait toujours malade, ses enfants mouraient, et, comme tout paysan russe tomb dans la misre, il ne trouvait plus moyen de revenir sur l'eau. Il faut avouer d'ailleurs que la passion de la chasse ne sied gure un paysan. tait-ce une disposition naturelle de son me? tait-ce le rsultat de sa vie incessamment passe dans les forts face face avec la triste et svre nature de ces dserts? Le fait est que, dans tous les mouvements de Ygor, il y avait une sorte de gravit modeste qui n'avait rien de rveur, la gravit d'un grand cerf des bois. Il avait tu sept ours dans le cours de sa vie, en les attendant l'afft prs des avoines. Il ne s'tait dcid que la quatrime nuit tirer le dernier des sept, parce qu'il ne le trouvait jamais assez bien plac pour le tuer srement, et qu'il n'avait qu'une seule balle mettre dans son fusil. Ygor l'avait tu la veille de mon arrive. Lorsque Kondrate me mena chez lui, je le trouvai dans la petite cour de la maison, accroupi devant l'norme animal. Il le dpeait avec un mchant couteau, mettant soigneusement dans un pot sa graisse, qui devait plus tard oindre les cheveux de quelque lgant. Comment as-tu tu ce monstre? lui dis-je. Ygor leva la tte, me jeta un regard, et considra attentivement mon chien. Si vous tes venu pour chasser, me dit-il, il y a des coqs de bruyre Mochno, quatre couves, et sept de glinottes. Puis il se remit l'ouvrage. C'est avec ce Ygor que nous partmes le lendemain pour la chasse. Nous traversmes rapidement la plaine qui entoure Sviato; mais, une fois dans la fort, il fallut nous remettre au pas. Tiens, Ygor, voil un ramier, s'cria Kondrate en le poussant du coude; tire-lui dessus. Ygor jeta un regard de ct, et ne bougea point. Il y avait plus de cent pas de nous l'oiseau. Kondrate fit encore quelques remarques haute voix; mais l'ternel silence de la fort finit par tomber sur lui-mme, et le fit taire aussi. Sans changer d'autres paroles, et coutant seulement le souffle des chevaux, nous arrivmes Mochno. C'tait le nom qu'on donnait une partie du bois compose de pins immenses. Ygor et moi, nous descendmes du telega, que Kondrate poussa dans un pais massif, pour mettre les chevaux l'abri d'normes cousins aigrette. Ygor examina les platines de son fusil, puis fit un grand signe de croix. C'est par l qu'il commenait toute chose. L'endroit de la fort o nous entrmes tait d'une extrme vieillesse. Je ne sais si les Tatares l'avaient travers pendant leurs invasions; mais certes les Polonais et les rebelles russes, du temps des faux Dmtrius, avaient pu chercher asile dans ses impntrables profondeurs. longue distance l'une de l'autre, s'levaient en colonnes d'un jaune ple des arbres immenses; d'autres, plus jeunes, dressaient plus serres leurs tiges sveltes. Une mousse verdtre, toute parseme d'pingles de pin, couvrait la terre. La _golonbiker_ aux baies bleutres croissait en grande abondance, et sa forte odeur, pareille celle du musc, oppressait la respiration. Le soleil ne pouvait pntrer travers l'entrelacement des branches; et pourtant il ne faisait pas sombre dans la fort. L'air immobile, sans lumire et sans ombre, brlait le visage. De lourdes gouttes de rsine transparente sortaient comme des gouttes de sueur de la rugueuse corce des arbres, et descendaient lentement. Tout se taisait; on n'entendait pas mme le bruit de nos pas; nous marchions sur la mousse comme sur un tapis. Ygor surtout se mouvait comme une ombre; il ne faisait pas crier une feuille sche en posant le pied dessus. Il marchait sans se hter, et sifflait de temps autre dans son appeau. Une glinotte rpondit bientt, et je la vis se jeter dans un pais sapin. Mais Ygor eut beau me l'indiquer; j'eus beau faire tous mes efforts pour la voir; je ne pus jamais la dcouvrir, et ce fut Ygor qui dut l'abattre. Nous trouvmes aussi deux couves de grands ttras. Mais ces puissants oiseaux s'enlevaient de loin avec un fracas lourd et retentissant. Nous ne pmes en tuer que trois jeunes. Ygor s'arrta tout coup prs d'un _madane_, et m'appela par un geste. Un ours est venu chercher de l'eau, me dit-il en me montrant une large et frache corchure sur la surface de la mousse qui tapissait un trou.--C'est sa patte? lui dis-je.--Oui, mais il n'y a plus d'eau. Sur ce pin-l, il y a aussi sa trace. Il est all y chercher du miel. Voil des entailles comme faites au couteau. Nous continumes nous enfoncer dans la fort. Ygor marchait avec une assurance calme, et se contentait de jeter des regards en haut, dans les rares claircies qui laissaient voir le ciel. J'aperus une lvation circulaire, entoure d'un foss presque combl par le temps. Est-ce encore un _madane_? demandai-je.--Non; 'a t un fort de brigands. Il y a longtemps; nos grands-pres en avaient dj oubli l'poque. Il y a un trsor enfoui l-dessous; mais, pour l'avoir, il faut avoir vers du sang humain. Ygor fit un nouveau signe de croix. La chaleur m'accablait; je me plaignis de la soif. Attendez un peu, me dit-il, je connais une bonne source. Et, avant que j'eusse le temps de rpondre, il avait disparu... Je m'assis sur un tronc d'arbre, les coudes sur les genoux; puis, aprs un long intervalle, je relevai la tte et jetai un long regard autour de moi. Oh! comme tout tait morne et triste! pas seulement triste, mais muet et menaant. Si du moins le moindre son, le plus petit frlement, et retenti dans le profond abme de la fort! Mon coeur se resserra; dans cet instant, cette place, je sentis presque le souffle de la mort. Je touchai en quelque sorte son incessante prsence. Je baissai la tte sous une secrte terreur, comme si j'avais jet un regard dans un endroit o il est dfendu l'homme de regarder. Je fermai les yeux avec la main, et tout coup, comme obissant un ordre intrieur, je me rappelai toute ma vie passe. Voil que je revis mon enfance bruyante et tranquille, querelleuse et bonne, avec ses joies htives et ses rapides chagrins; puis ma jeunesse confuse, trange, bizarre, pleine d'amour-propre, avec toutes ses fautes et ses aspirations, son travail dsordonn et son inaction agite. Vous me vntes aussi la mmoire, vous, mes amis de vingt ans, compagnons de mes premiers essais dans la vie. Puis, comme un clair dans la nuit, apparurent quelques souvenirs lumineux. Puis des ombres s'avancrent et grossirent de tous cts; les annes se droulaient devant moi plus sombres et plus lourdes, et la tristesse me tomba sur le coeur comme une pierre. Assis, immobile, je regardais comme si le rouleau de ma vie se ft droul devant moi. Oh! qu'ai-je fait? murmuraient amrement mes lvres. Oh! ma vie, comment as-tu gliss de mes mains sans laisser de traces? Est-ce toi qui m'as tromp? Est-ce moi qui n'ai pas su profiter de tes dons? Ce rien, cette pince de cendre et de poussire, voil tout ce qui reste de toi. Ce quelque chose de froid, d'inerte et d'inutile, est-ce moi, le moi d'autrefois? Comment! Mon me dsirait un bonheur si plein! Elle repoussait avec tant de mpris tout ce qui lui semblait incomplet! Elle se disait: Voil le bonheur; il va fondre sur moi comme un grand fleuve; et pas une goutte n'a seulement touch mes lvres! Ou bien peut-tre que le bonheur, le vrai bonheur de ma vie, a pass tout prs de moi, m'a souri de son sourire radieux, et que je n'ai pas su le reconnatre. Ou bien il s'est assis mon chevet, et je l'ai oubli comme un rve. Comme un rve, rptai-je tristement. Des formes confuses, des images insaisissables glissaient dans mon me en y excitant des sentiments o se mlaient la compassion sur moi-mme, les regrets, la dsesprance et la rsignation. Oh! mes cordes d'or, je n'ai pas entendu vos cantiques! Vous n'avez donn des sons qu'en vous brisant. Et vous, ombres chres, ombres si connues, vous qui m'entourez ici dans cette morne solitude, pourquoi tes-vous vous-mmes si tristement et si profondment silencieuses? Sortez-vous de l'abme? Comment comprendrais-je vos regards muets? Me dites-vous encore adieu, ou me saluez-vous comme un ami au retour? Pourquoi coulez-vous de mes yeux, gouttes avares et tardives? Oh! mon coeur, quoi bon des regrets? Tche d'oublier, si tu veux tre calme; habitue-toi aux rsignations des sparations ternelles, ces mots amers; Adieu pour toujours. Ne retourne pas en arrire; ne te ressouviens pas; ne t'lance pas l-bas o il fait clair et serein, o rit la jeunesse, o l'esprance se couronne des fleurs du printemps, o la joie agite ses ailes de colombe, o l'amour, comme la rose l'aurore, brille tout humide des larmes de la volupt. Non, ne t'lance pas l-bas o est la flicit, la foi, la force, la puissance. L n'est pas notre place. Voici votre eau; levez-vous et buvez avec Dieu, pronona derrire moi la voix mle d'Ygor. Je tressaillis involontairement; cette parole vivante branla joyeusement tout mon tre. C'tait comme si je fusse tomb dans un sombre abme o tout se taisait autour de moi, o l'on n'entendait plus que le long et continuel gmissement d'une douleur sans fin, et que tout coup, d'une seule secousse, une puissante main d'ami m'et ramen la lumire du bon Dieu. Ce fut avec un vrai bonheur que je revis devant moi la calme et loyale figure de mon guide. Il tait l, dans sa pose assure, et me tendait, avec son charmant sourire, une petite bouteille pleine d'eau limpide et transparente. Allons, dis-je en me levant et en lui serrant la main avec une sorte d'enthousiasme, conduis-moi, je te suis. Il sourit de nouveau, et se remit en marche. Nous continumes parcourir la fort jusqu'au soir. Le froid et l'ombre succdrent si rapidement la chaleur et la lumire, qu'il fallut battre en retraite: Retirez-vous, inquiets vivants, semblait dire de derrire chaque arbre une voix farouche. Au sortir du bois, nous ne retrouvmes plus Kondrate. En vain nous criions pour l'appeler, il ne rpondait pas. Tout coup nous l'entendmes au fond d'un ravin, prs de nous, qui parlait doucement ses chevaux. Un vent subit avait souffl rapidement et s'tait calm aussi vite, sans laisser d'autre trace de son passage que des feuilles mises l'envers, ce qui donnait aux arbres immobiles un aspect bigarr. Ce souffle imperceptible avait suffi pour empcher Kondrate d'entendre nos cris. Nous montmes dans le telega, et partmes pour le village. Courb sur moi-mme et aspirant l'air humide du soir, je sentis toutes mes rveries de la journe se fondre en un seul sentiment, celui de la lassitude et du sommeil, en un seul dsir, celui de retourner bien vite sous un toit humain, de boire une tasse de th la crme, de m'enfoncer dans du foin odorant, et de m'endormir avec dlices. DEUXIME JOURNE Le lendemain, de bonne heure, nous nous remmes tous trois en marche pour la _Gary_. Dix annes auparavant, plusieurs milliers de dciatines avaient brl dans les Grands-Bois. Les arbres n'avaient pas repouss. On ne voyait sur ce vaste emplacement que de tout petits sapins. Le sol tait couvert de mousse et de cendre, travers lesquelles croissaient une multitude d'arbustes fruits sauvages, fraises, framboises, airelles et canneberges, dont les coqs de bruyre sont trs-friands. Aussi les trouvait-on, en cet endroit, en quantit prodigieuse. Nous avancions en silence, quand tout coup Kondrate se redressa: Eh! dit-il, n'est-ce pas Ephrem que je vois l? En effet, c'est bien lui. Bonjour, Alexandritch, ajouta-t-il en levant la voix et en tant son bonnet. Un paysan de petite taille, vtu d'un court _armiak_ noir, et les reins ceints d'une corde, parut de derrire un arbre, et s'approcha de notre telega. On t'a relch? demanda Kondrate. --Je le crois bien, rpondit l'homme en montrant ses dents: il ne fait pas bon de me tenir sous clef. --Tiens! et moi qui croyais, je te l'avoue, Alexandritch, que cette fois-ci l'oie n'avait plus qu' se mettre sur le gril! --Si tu l'as cru, tu es un nigaud. --Et le _Stanovo_?... --Bah! le _Stanovo_.... a veut tre un loup, et a a une queue de chien. Tu vas la chasse, barine? ajouta-t-il en jetant sur moi un regard de ses petits yeux clignotants. -- la chasse, dis-je. -- la _Gary_, ajouta Kondrate. --Dans la cendre tu pourrais trouver du feu, dit le paysan continuant ricaner; j'y ai vu beaucoup de coqs de bruyre. Mais vous n'arriverez pas jusque-l; il y a vingt verstes vol d'oiseau travers le bois. Ygor lui-mme, qui est dans la fort comme dans sa basse-cour, ne parviendrait pas y arriver. Bonjour, me de Dieu, ce qui veut dire peu, dit-il Ygor en lui frappant sur le bras. Ygor le regarda gravement, et lui fit un lger signe de tte. De longtemps je n'avais vu une figure aussi trange que celle de cet Ephrem. Il avait le nez long, aigu, de larges lvres, une barbe courte et rare, et ses yeux bleus couraient perptuellement et l. Il se tenait crnement, les mains sur la hanche, et son bonnet enfonc jusqu'aux sourcils. Tu reviens passer quelques jours chez toi? reprit Kondrate. --Quelques jours; il fait beau maintenant, frre. Mon sentier est devenu un grand chemin. Je puis rester couch sur mon pole jusqu' l'hiver; aucun chien collet rouge n'aboiera sur moi. Le marchal m'a dit dans la ville: Dcampe, Alexandritch, sors de notre district; nous te donnerons un passe-port de premire qualit. Mais vous autres, gens de Sviato, j'ai eu piti de vous; vous ne trouveriez plus un aussi fin voleur. --Allons, tu es toujours farceur, notre oncle, dit Kondrate en riant, et il frappa de ses rnes les chevaux qui se mirent en marche. --Prrr! fit Ephrem, et les chevaux s'arrtrent. --Veux-tu finir? dit Kondrate; tu vois bien que nous allons avec un seigneur, il se fchera. --Mais, gros canard, de quoi se fcherait-il? c'est un bon seigneur. Tu vas voir qu'il me donnera pour boire un coup. Eh! barine, donne au pauvre vagabond de quoi s'acheter une bouteille d'eau-de-vie. Comme je l'craserais en ton honneur! ajouta-t-il en soulevant le coude jusqu' l'paule, et en grinant des dents. Je lui donnai un _grivnik_, et je dis Kondrate de fouetter. Trs-content de Votre Seigneurie, cria Ephrem la faon des soldats. Et toi, Kondrate, sache dornavant chez qui tu dois prendre leon. As-tu peur, tu es perdu; as-tu du courage, tu dvores tout. coute, quand tu reviendras au pays, viens me voir; la bombance durera trois jours chez moi. Nous casserons bien des goulots de bouteilles. Ma femme est une joyeuse commre, ma maison ouverte tout venant. Saute, ami Ephrem, saute, alerte pie, avant qu'on ne t'ait arrach la queue. Et, poussant un sifflement aigu, il disparut dans les broussailles. Qu'est-ce que c'est que cet Ephrem? dis-je Kondrate, qui ne cessait de secouer la tte comme s'il se ft parl lui-mme. --Cet Ephrem? reprit-il; ah! ah! c'est un homme comme il n'y en a pas cent verstes la ronde; un voleur fini. Rien que voir le bien d'autrui lui fait cligner de l'oeil. Fuyez-le en vous cachant dans la terre, il vous dterrera. Et quant l'argent, essayez de vous asseoir dessus, il vous l'tera de dessous vous. --Il me parat bien hardi. --Hardi! il ne craint pas le diable, c'est tout dire. On ne peut rien lui faire. Combien de fois l'a-t-on men la ville, et mis en prison? Dpenses inutiles. On se met le lier, et lui vous dit: Que n'attachez-vous cette jambe-l? Attachez-la plus fort pendant que je dormirai, et je serai la maison avant mon escorte. Et en effet, peine parti, on le revoit au pays. --D'o est-il? de chez vous? --Oui, de Sviato. C'est un homme.... Voyez seulement son nez, sa physionomie (Kondrate avait t une fois la ville, et, depuis ce temps, employait des termes ambitieux). Nous autres Polkas, nous connaissons bien la fort depuis notre enfance; mais aucun de nous ne peut se comparer lui. Une nuit, il est venu tout droit ici d'Altonkino; il y a quarante verstes, et personne n'avait jamais fait ce chemin. C'est aussi le premier homme du monde pour voler le miel; les abeilles ne le piquent point. Il a ruin tous les leveurs de ruches. --Il ne doit pas pargner non plus les _borts_? --Oh non! il ne faut pas le calomnier. Jamais encore on ne lui a trouv ce pch. Le _bort_ est chose sacre chez nous. Une ruche est faite de main d'homme, et garde par des hommes. Si tu russis la voler, tant mieux pour toi; mais les abeilles sont la garde de Dieu; il n'y a que l'ours qui touche leur miel. --Aussi l'ours est-il un animal priv de raison, remarqua Ygor. --Ephrem a-t-il de la famille? demandai-je. --Certainement, il a un fils; et quel voleur ce sera avec le temps! c'est le pre tout crach. Ephrem commence l'enseigner. Un de ces derniers jours, il a rapport un pot rempli de vieux sous, et il l'a enterr dans une petite claircie, puis il a envoy son fils au bois, en lui disant que, tant qu'il n'aurait pas trouv le pot, il ne lui donnerait rien manger, et ne le laisserait pas mme rentrer dans la maison. Le fils est rest au bois tout un jour avec sa nuit, et il a fini par dterrer le pot. Oui, c'est un homme bien singulier que cet Ephrem; tant qu'il est dans sa maison, c'est le meilleur vivant du monde, il donne tout le monde boire et manger. On ne fait que danser chez lui; on y fait les cent coups. Et quand il y a une assemble d'anciens, personne ne donne un meilleur conseil que lui. Il s'approche du cercle par derrire, coute un moment, vous dit le mot juste comme s'il donnait un coup de hache au bon endroit, et s'en va en riant. Mais du moment qu'il part pour la fort, c'est alors qu'il est dangereux. Du reste, il faut le dire, il ne touche nous autres de Sviato que quand il ne peut pas faire autrement. D'ordinaire, s'il rencontre l'un de nous, il nous crie de loin: Au large, frre! l'esprit de la fort a souffl sur moi. --Comment! dis-je, vous tes une commune entire, et vous ne pouvez venir bout d'un seul homme? --Mais apparemment. --Le tenez-vous donc pour un sorcier? --Dieu seul sait ce qu'il est. Il y a quelque temps, il est entr dans le rucher du sous-diacre; mais le sous-diacre faisait le guet lui-mme; il l'empoigna dans les tnbres, et le rossa. Quand il lui eut donn sa vole, Ephrem lui dit: Sais-tu qui tu as battu? Ds que le sous-diacre eut reconnu sa voix, il se sentit glac de terreur; et se jeta ses pieds: Prends, lui dit-il, tout ce que tu veux.--Non, reprit l'autre, je te prendrai ce que je voudrai, mon heure et mon got; mais sache que tu n'en seras pas quitte. Depuis ce temps, le sous-diacre semble un chaud; il erre comme une ombre. Le coeur me fond dans la poitrine, me disait-il l'autre soir; ce brigand-l m'a jet quelques mots bien cruels. --Votre sous-diacre doit tre bien bte. --Ah! vous croyez? Eh bien! coutez-moi. Un jour, arrive de l'autorit l'ordre de s'emparer d'Ephrem tout prix. Le _Stanovo_ tait tout neuf son poste, il voulait se signaler. Voil qu'une dizaine de paysans vont la fort la recherche d'Ephrem, et, peine taient-ils arrivs, qu'il vient leur rencontre. Prenez-le! liez-le! crie l'un d'eux. Pour Ephrem, il entre tranquillement dans le bois, se taille un bton de trois doigts d'paisseur, et, ce bton la main, il bondit tout coup sur la route, la face hideuse: genoux! cria-t-il, comme un tzar la parade; et tous se mirent genoux. Qui de vous, continua Ephrem, a dit qu'on me lie? Est-ce toi, Sroga? Sroga, qui l'entend, se lve d'un seul bond et s'enfuit comme un livre. Ephrem se mit sa poursuite, et pendant toute une verste lui caressa le dos avec son bton. C'est dommage, dit-il aprs, que je ne l'aie pas empch de manger gras, car l'affaire se passait la fin du carme de saint Philippe. Quant au _Stanovo_, il fut bientt renvoy, et tout fut dit. --Il vous a tous terrifis, et il vous mne comme de petits enfants. --Croyez-vous donc qu'il ne soit pas terrible? Et quel homme ingnieux! c'est le baiser. Un jour, je le rencontrai dans la fort; il tombait une grosse pluie. Ds que je l'aperus, je voulus dcamper; mais il me fit un petit signe de la main, et me dit: Approche, Kondrate, ne crains rien, je suis misricordieux aujourd'hui; viens apprendre de moi comme on vit dans la fort, comme on sait rester sec pendant la pluie. Je m'approchai: il tait assis sous un sapin; il avait fait un petit feu de bois vert; une paisse fume blanche tait entre dans les branches de sapin, et empchait la pluie d'y tomber. Je l'admirai, et lui me dit: Dieu dit la pluie: _Tombe et mouille_; et Ephrem dit: _Tu ne mouilleras pas_. Mais son tour le plus fameux (et ici Kondrate clata de rire), je vais vous le conter. On avait battu de l'avoine au flau, mais on n'avait pas eu le temps de ramasser le dernier tas avant la nuit. On y mit pour la garde deux jeunes gars qui n'taient pas trop veills. Les voil donc qui causent ensemble, se tenant aux aguets; et Ephrem, qui avait tout observ, ne s'avise-t-il pas d'emplir de paille les jambes de son pantalon, bien attaches par le bout, et de se les mettre sur la tte! Le voil qui arrive en rampant derrire une haie, et qui montre petit petit le bout de ses cornes. L'un des gars dit l'autre: Vois-tu? l'autre dit: Je vois, et bientt on n'entendit plus que le bruit des haies qu'ils franchissaient en courant l'un aprs l'autre. Ephrem s'approcha de l'avoine, la mit dans un sac et l'emporta chez lui; et le lendemain, c'est lui qui vint tout raconter l'assemble, et les pauvres garons furent bafous. Pourtant, tous les autres en eussent fait autant qu'eux. Et Kondrate partit d'un clat de rire. Le grave Ygor ne put s'empcher de sourire aussi. Oui, on n'entendait que les haies craquer, reprit Kondrate... Et s'interrompant tout coup: Bon Dieu! dit-il, c'est un incendie. --Un incendie! o cela? m'criai-je. --Oui, regardez devant nous. Ephrem l'a bien prophtis. C'est peut-tre lui qui a mis le feu, et pas pour la premire fois. C'est sa besogne, me damne qu'il est. Je regardais dans la direction qu'indiquait Kondrate. En effet, deux ou trois verstes devant nous, une grosse colonne de fume gristre s'levait en ondoyant avec lenteur et en s'largissant par le sommet. D'autres colonnes de fume, plus petites et plus blanches, se voyaient droite et gauche. Un paysan, la face rouge, inonde de sueur, et les cheveux hrisss, arriva sur nous au grand galop, et arrta avec peine son cheval qui n'tait pas brid. Frres, s'cria-t-il, avez-vous vu les gardes de fort? --Nous n'avons vu personne; est-ce votre bois qui brle? --Oui, notre bois. Ah! nous sommes perdus; la dernire fois, on nous a menacs..., il faut rassembler le monde, car si la flamme se jette du ct de Trosni... Il talonna vivement sa monture, et partit toutes jambes. Kondrate fouetta aussi ses chevaux. Nous allions droit sur la fume, qui s'tendait de plus en plus. Par endroits, elle devenait tout coup noire, et s'lanait en longues gerbes. Plus nous avancions, plus les contours de la fume devenaient indistincts. Tout l'air fut troubl, une forte odeur de brl nous prit la gorge, et voil que, s'agitant d'une trange faon la lumire du jour, parurent d'un rouge ple, derrire de petits flocons de fume trs-blanche, les premires langues de la flamme. Ah! grce Dieu s'cria Kondrate, l'incendie est surterrain. --Comment dis-tu? --Surterrain; c'est--dire que l'incendie court seulement sur la terre. Avec l'incendie souterrain, il est difficile de lutter. Que voulez-vous faire quand la terre elle-mme brle plus d'une archine de profondeur? Il n'y a qu'un seul moyen de salut: c'est de creuser des fosss: est-ce facile? Quant l'incendie surterrain, il ne fait que manger l'herbe et les feuilles sches; la fort ne s'en porte que mieux. Ah! cependant, seigneur, voyez quelles gerbes s'lancent. Nous approchmes jusqu'auprs de la ligne de l'incendie. Je mis pied terre, et marchai sa rencontre. Ce n'tait ni difficile ni dangereux; le feu courait travers un bois de pins, peu serr et contre le vent. Il s'avanait en lignes ondoyantes, ou, pour parler plus exactement, en petites murailles denteles, formes de langues de feu rejetes en arrire par le vent qui emportait la fume. Kondrate avait dit juste. Cet incendie ne faisait que raser l'herbe, et marchait rapidement, ne laissant derrire lui qu'une trace noire et fumante o se voyaient peine quelques tincelles. Il est vrai que, lorsqu'il rencontrait par hasard quelque trou rempli de feuilles sches et de bois mort, le feu s'lanait tout coup en longues mches qui se tordaient avec fureur, faisant entendre une sorte de mugissement sinistre; mais il retombait bientt au niveau ordinaire, et reprenait sa course en ptillant. Je remarquai mme plus d'une fois qu'un buisson de chnes, tout desschs, restait intact, bien qu'envahi par l'incendie; les seules feuilles d'en bas noircissaient un peu. J'avoue que je ne pouvais comprendre comment ces buissons ne s'enflammaient pas. Kondrate avait beau me rpter que l'incendie tait surterrain, et ds lors pas mchant. C'est pourtant le mme feu, lui disais-je.--Mais puisque je vous dis, rptait-il, que c'est un incendie surterrain. Cependant, l'incendie ne laissait pas de produire ses effets. Les livres couraient tout effars et revenaient sans raison se rejeter sur le feu; des oiseaux qui taient entrs dans la fume se mettaient tournoyer; les chevaux frissonnaient et regardaient avec inquitude de ct et d'autre. La fort, alentour, semblait elle-mme gronder, et l'homme ne pouvait se dfendre d'un sentiment d'effroi en sentant les bouffes de chaleur le frapper tout coup au visage. Si nous ne pouvons rien faire, qu'avons-nous regarder? dit Ygor; partons. --Par o passer? dit Kondrate. --Toujours en avant, reprit Ygor; c'est le moyen de passer partout. Nous suivmes son conseil, et nous parvnmes la _Gary_, bien que les chevaux eussent eu souvent poser le nez contre terre. L, nous passmes une journe entire, et nous y fmes une bien belle chasse. Vers le soir, avant que le crpuscule et rougi le ciel, les ombres des arbres s'tendaient dj longues et droites, et l'on sentait cette lgre fracheur qui prcde la rose. Je m'assis par terre sur la route, prs de la telega auquel Kondrate attelait les chevaux, et me rappelai mes sombres rveries de la veille. Tout tait aussi tranquille autour de moi; mais il n'y avait plus cette pesante sensation de la fort. Sur la mousse dessche, sur les bruyres en fleurs, sur la fine poussire de la route, sur les sveltes tiges et les feuilles luisantes des jeunes bouleaux, tombait la douce et caressante lumire du soleil abaiss l'horizon. Tout reposait, plong dans une fracheur tranquille; rien ne dormait encore, mais tout se prparait dj au salutaire apaisement de la nuit. Tout semblait dire l'homme: Repose-toi aussi, notre frre; respire allgrement, et ne te fais pas d'inutiles soucis avant d'entrer dans le sein du sommeil. En ce moment, je soulevai la tte, et j'aperus la pointe d'une branche une de ces grandes mouches la tte d'meraude, au corps effil, et portant quatre ailes de gaze, que les lgants Franais ont appeles demoiselles. Longtemps je ne la quittai point du regard; toute sature de soleil, elle se bornait, sans bouger, secouer quelquefois la tte et faire frmir ses ailes souleves. force de la regarder, il me sembla que je comprenais le sens de la vie de la nature; une animation tranquille et lente, une absence de hte, rien de trop, l'quilibre de toutes les sensations. Voil la loi fondamentale. Tout ce qui sort de ce niveau, soit au-dessus soit au-dessous, est rejet par la nature. Un animal malade s'enfonce dans un fourr pour y mourir seul; il sent qu'il n'a plus le droit de vivre avec ses gaux. Beaucoup d'insectes prissent au moment mme o ils ressentent les joies de l'amour, ces joies qui rompent l'quilibre; et quant l'homme qui, par sa faute ou par celle d'autrui, est jet hors des voies communes, il doit au moins savoir ne pas se plaindre et se rsigner. Allons, Ygor! s'cria Kondrate, qui, pendant ces belles rflexions, s'tait install sur le banc de la telega, viens t'asseoir ici. quoi rves-tu? est-ce ta vache? -- sa vache? rptai-je, en levant les yeux sur le grave et placide visage d'Ygor; il semblait rver, en effet, et regardait au loin dans la campagne qui commenait s'assombrir. --Hlas! oui, continua Kondrate; il a perdu cette nuit sa dernire vache. Ah! c'est bien vrai, il n'a pas de chance. Ygor s'assit sans mot dire sur le sige, et nous partmes; il savait, lui, ne pas se plaindre. II Cependant l'immense talent et l'immense succs des essais littraires de Tourgueneff lui inspiraient la pense de dvelopper ce talent en romans _plus humains_, plus vastes et plus complets d'une seule pice. Il composa alors ce qu'il crut un roman, mais ce qui n'tait au fond qu'une tude des classes plus leves de la Russie. Les touches de son pinceau y brillrent aussi fines, aussi sensibles, aussi dlicates, mais la conception entire manqua au livre, ce fut encore ce que les Anglais appellent un _essayiste_, il ne fut pas dans ces ouvrages un vrai romancier. Quoiqu'crivain suprieur Balzac dans la perfection des dtails et dans le portrait des personnages, hommes ou femmes, il n'atteignit pas du premier coup la grandeur de son cadre, il ne sut pas ramener comme nos romanciers la diversit des caractres l'unit dramatique. Les grands romans furent manqus, mais les pisodes furent parfaits, plus parfaits que dans la plupart des aurores modernes de la France ou de l'Angleterre, et l'tranget des sujets et des moeurs donna Tourgueneff un intrt et un charme de plus. Celui de ses ouvrages publis jusqu'ici o clatent le plus ses qualits et ses dfaillances, a paru tout rcemment, sous le titre d'une _Niche de gentilshommes_; c'est videmment une peinture des moeurs de la classe lgante suprieure la bourgeoisie et au commun dans l'empire. Ce livre est plus historique que romanesque. Il a des parties admirables et des parties striles comme des mmoires o l'art manque de temps en temps, mais o la vrit clate toujours. Nous allons l'extraire pour vous. UNE NICHE DE GENTILSHOMMES I C'tait au dclin d'une belle journe de printemps; et l flottaient dans les hautes rgions du ciel de petits nuages roses, qui semblaient se perdre dans la profondeur de l'azur plutt que planer au-dessus de la terre. Devant la fentre ouverte d'une jolie maison situe dans une des rues extrieures du chef-lieu du dpartement d'O... (l'histoire se passe en 1842), taient assises deux femmes, dont l'une pouvait avoir cinquante ans et l'autre soixante et dix. La premire se nommait Maria Dmitrivna Kalitine. Son mari, ex-procureur du gouvernement, connu, dans son temps, pour un homme retors en affaires, caractre dcid et entreprenant, d'un naturel bilieux et entt, tait mort depuis dix ans. Il avait reu une assez bonne ducation et fait ses tudes l'Universit; mais, n dans une condition trs-prcaire, il avait compris de bonne heure la ncessit de se frayer une carrire et de se faire une petite fortune. Maria Dmitrivna l'avait pous par amour; il tait assez bien de figure, avait de l'esprit et pouvait, quand il le voulait, se montrer fort aimable. Maria Dmitrivna,--Pestoff de son nom de fille,--avait perdu ses parents en bas ge. Elle avait pass plusieurs annes dans une institution de Moscou, et, son retour, elle s'tait fixe dans son village hrditaire de Pokrofsk, cinquante verstes d'O..., avec sa tante et son frre an. Celui-ci n'avait pas tard tre appel Ptersbourg pour prendre du service, et, jusqu'au jour o la mort vint le frapper, il avait tenu sa tante et sa soeur dans un tat de dpendance humiliante. Maria Dmitrivna hrita de Pokrofsk, mais n'y demeura pas longtemps. Dans la seconde anne de son mariage avec Kalitine, qui avait russi en quelques jours conqurir son coeur, Pokrofsk fut chang contre un autre bien d'un revenu considrable, mais dpourvu d'agrment et priv d'habitation. En mme temps Kalitine acheta une maison O..., o il se fixa dfinitivement avec sa femme. Prs de la maison s'tendait un grand jardin, contigu par un ct aux champs situs hors de la ville. De cette faon,--avait dit Kalitine, peu port goter le charme tranquille de la vie champtre,--il est inutile de se traner la campagne. Plus d'une fois, Maria Dmitrivna avait regrett, au fond du coeur, son joli Pokrofsk, avec son joyeux torrent, ses vastes pelouses, ses frais ombrages; mais elle ne contredisait jamais son mari et professait un profond respect pour son esprit et la connaissance qu'il avait du monde. Enfin, quand il vint mourir, aprs quinze ans de mariage, laissant un fils et deux filles, Maria Dmitrivna s'tait tellement habitue sa maison et la vie de la ville qu'elle ne songea mme plus quitter O... Maria Dmitrivna avait pass, dans sa jeunesse, pour une jolie blonde; cinquante ans, ses traits n'taient pas sans charme, quoiqu'ils eussent un peu grossi. Elle tait moins bonne que sensible, et avait conserv, un ge mr, les dfauts d'une pensionnaire; elle avait le caractre d'un enfant gt, tait irascible et pleurait mme quand on troublait ses habitudes; par contre, elle tait aimable et gracieuse lorsqu'on remplissait ses dsirs et qu'on ne la contredisait point. Sa maison tait une des plus agrables de la ville. Elle avait une jolie fortune, dans laquelle l'hritage paternel tenait moins de place que les conomies du mari. Ses deux filles vivaient avec elle; son fils faisait son ducation dans un des meilleurs tablissements de la couronne, Saint-Ptersbourg. La vieille dame, assise la fentre, ct de Maria Dmitrivna, tait cette mme tante, soeur de son pre, avec laquelle elle avait jadis pass quelques annes solitaires Pokrofsk. On l'appelait Marpha Timofevna Pestoff. Elle passait pour une femme singulire, avait un esprit indpendant, disait chacun la vrit en face, et, avec les ressources les plus exigus, organisait sa vie de manire faire croire qu'elle avait des milliers de roubles dpenser. Elle avait dtest cordialement le dfunt Kalitine, et aussitt que sa nice l'eut pous, elle s'tait retire dans son petit village, o elle avait vcu pendant dix ans chez un paysan, dans une izba enfume. Elle inspirait de la crainte sa nice. Petite, avec le nez pointu, des cheveux noirs et des yeux vifs dont l'clat s'tait conserv dans ses vieux jours, Marpha Timofevna marchait vite, se tenait droite, parlait distinctement et rapidement, d'une voix aigu et vibrante. Elle portait constamment un bonnet blanc, et un casaquin blanc. Qu'as-tu, mon enfant? demanda-t-elle tout d'un coup Maria Dmitrivna. Pourquoi soupires-tu ainsi? --Ce n'est rien, rpondit la nice.--Quels beaux nuages! --Tu les plains? hein! Maria Dmitrivna ne rpondit rien. Pourquoi Gudonofski ne vient-il pas? murmura Marpha Timofevna, faisant mouvoir rapidement ses longues aiguilles.--Elle tricotait une grande charpe de laine.--Il aurait soupir avec toi, ou bien il aurait dit quelque btise. --Comme vous tes toujours svre pour lui! Sergui Petrowitch est un homme respectable. --Respectable! rpta avec un ton de reproche Marpha Timofevna. --Combien il a t dvou mon dfunt mari! dit Maria Dmitrivna. Je ne puis y penser sans attendrissement. --Il et fait beau voir qu'il se conduist autrement? Ton mari l'a tir de la boue par les oreilles, grommela la vieille dame. Et les aiguilles acclrrent leur mouvement. Il a l'air si humble! recommena Marpha Timofevna. Sa tte est toute blanche; et pourtant ds qu'il ouvre la bouche; c'est pour dire un mensonge ou un commrage. Et avec cela, il est conseiller d'tat! D'ailleurs, que peut-on attendre du fils d'un prtre? --Qui donc est sans pch, ma tante? Il a cette faiblesse, j'en conviens. Sergui Petrowitch n'a pas reu d'ducation; il ne parle pas le franais, mais il est, ne vous en dplaise, un homme charmant. --Oui, il te lche les mains! Qu'il ne parle pas le franais... le malheur n'est pas grand... Moi-mme, je ne suis pas forte dans ce dialecte. Il vaudrait mieux qu'il ne parlt aucune langue, mais qu'il dt la vrit.--Bon, le voil qui vient; sitt qu'on parle de lui, il apparat, ajouta Marpha Timofevna, jetant un coup d'oeil dans la rue. Le voil qui arrive grandes enjambes, ton homme charmant! Qu'il est long! Une vraie cigogne! Maria Dmitrivna arrangea ses boucles. Marpha Timofevna la regarda avec ironie. Qu'as-tu donc, ma chre? ne serait-ce pas un cheveu blanc? Il faut gronder ta Plagie. Ne voit-elle donc pas clair? --Vous, ma tante, vous tes toujours ainsi, murmura Maria Dmitrivna avec dpit. Et elle commena battre de ses doigts le bras du fauteuil. Sergui Petrowitch Gudonofski! annona d'une voix aigu un petit cosaque aux joues rouges, apparaissant derrire la porte. III Entrent en scne un beau jeune homme, employ du gouvernement, et un petit vieillard, matre de musique de _Lise_, fille ane de la maison. Le jeune employ ressemble tous les jeunes gens de sa profession en province, suffisant, ambitieux, rus, il se nomme _Panchine_. Le vieux professeur allemand, admirablement tudi et destin jouer un rle ingrat et touchant dans le roman, est ainsi dcrit: Christophe-Thodore-Gottlieb Lemm tait n en 1786 d'une famille de pauvres musiciens qui habitait la ville de Chemnitz, dans le royaume de Saxe. Son pre jouait du hautbois, sa mre de la harpe. Pour lui, avant l'ge de cinq ans, il s'exerait sur trois instruments diffrents. huit ans, il resta orphelin; dix, il commenait gagner lui-mme son pain de chaque jour. Longtemps il mena une vie de bohme, jouant partout, dans les auberges, aux foires, aux noces de paysans, voire mme dans les bals; enfin, il russit entrer dans un orchestre, et, de grade en grade, parvint l'emploi de chef d'orchestre. Son mrite, comme excutant, se rduisait bien peu de chose; mais il connaissait fond son art. vingt-huit ans, il migra en Russie, o il avait t appel par un grand seigneur, qui, tout en dtestant cordialement la musique, s'tait donn par vanit le luxe d'un orchestre. Lemm resta prs de sept ans chez lui en qualit de matre de chapelle, et le quitta les mains vides. Ce grand seigneur s'tait ruin; il lui avait d'abord promis une lettre de change son ordre, puis il s'tait ravis; et, tout compte fait, il ne lui avait pas pay un copeck.--Des amis lui conseillaient de partir; mais il ne voulait pas retourner dans sa patrie comme un mendiant, aprs avoir vcu en Russie, dans cette grande Russie, le pays de Cocagne des artistes. Pendant vingt ans, notre pauvre Allemand chercha fortune. Il sjourna chez diffrents patrons, vcut Moscou comme dans les chefs-lieux de gouvernement, souffrit et supporta mille maux, connut la misre, et eut recours tous les expdients imaginables. Cependant, au milieu de toutes ses souffrances, l'ide du retour au pays natal ne le quittait jamais et seule affermissait son courage. Le sort ne voulut pas lui accorder cette dernire et unique consolation. cinquante ans, malade, dcrpit avant l'ge, il arriva par hasard dans la ville d'O..... et s'y tablit dfinitivement, ayant perdu tout espoir de quitter jamais le sol dtest de la Russie, et vivant misrablement du produit de quelques leons. L'extrieur de Lemm ne prvenait gure en sa faveur. Il tait petit, vot, avec des omoplates saillantes, un ventre rentr, de grands pieds tout plats, des ongles bleutres au bout de ses doigts durs et roides, et des mains rouges, les veines toujours gonfles. Son visage tait rid, ses joues creuses; et ses lvres plisses, qu'il remuait perptuellement comme s'il mchait quelque chose, aussi bien que le silence obstin qu'il gardait d'ordinaire, lui donnaient une expression presque sinistre. Ses cheveux pendaient en touffes grisonnantes sur son front peu lev; ses yeux petits et immobiles avaient l'clat terne de charbons sur lesquels on vient de verser de l'eau; il marchait lourdement, dplaant chaque pas toutes les parties de son corps disgracieux et difforme. Ses mouvements rappelaient parfois ceux d'un hibou qui se dandine dans sa cage, quand il sent qu'on le regarde, sans pouvoir, toutefois, rien voir avec ses prunelles grandes, jaunes, effares et clignotantes. Un long et impitoyable chagrin avait appos son cachet ineffaable sur le pauvre musicien, et dnatur sa physionomie dj peu attrayante; mais, la premire impression une fois dissipe, on dcouvrait quelque chose d'honnte, de bon, d'extraordinaire dans cette ruine ambulante. Admirateur passionn de Bach et de Hndel, artiste dans l'me, dou de cette vivacit d'imagination et de cette hardiesse de pense qui n'appartiennent qu' la race germanique, Lemm aurait pu,--qui sait?--atteindre au niveau des grands compositeurs de sa patrie, si le hasard et autrement dispos de son existence.--Hlas! il tait n sous une mauvaise toile! Il avait beaucoup crit, mais jamais il n'avait eu la joie de voir aucune de ses oeuvres publie: il ne savait pas s'y prendre; il n'avait pas le talent de faire propos une courbette ou une dmarche ncessaire. Une fois, il y avait bien des annes, un de ses amis et admirateurs, Allemand pauvre comme lui, avait publi ses frais deux de ses sonates,--mais, aprs tre restes en bloc dans les magasins, elles avaient disparu sourdement et sans laisser de traces, comme si quelqu'un les avait jetes nuitamment la rivire.--Lemm finit par en prendre son parti; du reste, il se faisait vieux; la longue, il s'endurcit au moral, comme ses doigts s'taient endurcis avec l'ge; seul avec sa vieille cuisinire, qu'il avait tire d'un hospice (car il ne s'tait jamais mari), il vgtait O..., dans une petite maison voisine de celle de madame Kalitine. Il se promenait beaucoup, lisait la Bible, un recueil protestant de psaumes, et les oeuvres de Shakspeare dans la traduction de Schlegel. Il ne composait plus rien depuis longtemps; mais Lise, sa meilleure colire, avait su sans doute le tirer de son assoupissement, car il avait crit pour elle la cantate dont Panchine avait dit un mot. Il en avait emprunt les paroles un psaume et y avait ajout quelques vers de sa composition. Elle tait faite pour deux choeurs,--un choeur de gens heureux et un choeur d'infortuns;--vers la fin, les deux choeurs se rconciliaient et chantaient ensemble: Dieu misricordieux, aie piti de nous, pauvres pcheurs, et loigne de nous les mauvaises penses et les esprances mondaines. Sur la premire feuille taient crites avec soin ces lignes: Les justes seuls seront sauvs.--Cantate spirituelle, compose et ddie mademoiselle Lise Kalitine, ma chre lve, par son professeur C. T. G. Lemm. Des rayons entouraient les mots: Les justes seuls seront sauvs, et Lise Kalitine. Tout au bas, on lisait: Pour vous seule, _fur sie allein_. Voil pourquoi Lemm avait rougi et regard Lise en dessous, en entendant Panchine parler de sa cantate; le pauvre Lemm avait cruellement souffert. IV Lise demande pardon _Hern_ de l'indiscrtion qu'elle a commise en parlant _Panchine_ de sa cantate; le vieillard, douloureusement affect mais pardonnant, s'loigne avec un peu d'humeur en rasant les murailles. Une ancienne connaissance encore, Sem, entre en scne. Il est ami et parent de la maison; c'est _Lavretzky_. Il revient de Ptersbourg pour habiter solitairement ses terres paternelles dans les environs de Lavretzky. Lavretzky, en effet, ressemblait peu une victime du sort. Sa figure vermeille, type parfaitement russe, son front blanc et lev, son nez un peu fort et ses lvres larges et rgulires respiraient une sant campagnarde, et tmoignaient d'une grande et abondante force vitale. Il tait solidement bti, et ses cheveux blonds frisaient naturellement comme ceux d'un jeune garon. Ses yeux bleus, fleur de tte et un peu fixes, exprimaient seuls quelque chose qui n'tait ni le souci, ni la fatigue, et sa voix avait un son trop gal. Pierre, le sire de Lavretzky, ne ressemblait gure son pre; c'tait un seigneur comme on n'en voit que dans les steppes, passablement excentrique, tapageur et agit, grossier, mais assez bon, trs-hospitalier et grand amateur de chasse courre. Il avait plus de trente ans, lorsque la mort de son pre il se trouva matre d'un hritage de deux mille paysans en parfait tat; il ne lui fallut pas longtemps pour dissiper ou vendre une partie de son bien, et gter compltement ses nombreux domestiques. Ses chambres vastes, chaudes et malpropres, taient continuellement remplies de petites gens, qui fondaient de tous cts sur lui comme la grle ou la vermine. Cette engeance se gorgeait de ce qui lui tombait sous la main, buvait jusqu' l'ivresse, et emportait de la maison tout ce qui se laissait prendre, sans cesser de chanter les louanges de cet hte hospitalier. Pierre, quand il tait de mauvaise humeur, les traitait de pique-assiettes et de pieds-plats; mais il ne tardait pas s'ennuyer de leur absence. Sa femme tait un tre doux et obscur; il l'avait prise dans une famille du voisinage, par ordre de son pre qui l'avait choisie pour lui; on la nommait Anna Pavlowna. Elle ne se mlait de rien, recevait cordialement ses htes, et aimait assez sortir, quoique l'obligation de mettre de la poudre ft son dsespoir. Elle avait coutume de raconter, dans sa vieillesse, que, pour procder cette opration, on lui plaait un bourrelet de feutre sur la tte, on lui relevait tous les cheveux, puis on les frottait de suif et on les saupoudrait de farine, en y introduisant une masse d'pingles en fer; si bien qu'ensuite elle avait toutes les peines du monde se dbarbouiller; cependant pour ne pas enfreindre les rgles de la biensance et ne blesser personne, elle se rsignait, chaque visite qu'elle avait faire, endurer cet odieux martyre. Elle aimait se faire traner par des trotteurs, et tait prte jouer aux cartes du matin jusqu'au soir; mais elle n'oubliait jamais, quand son mari s'approchait de la table de jeu, de dissimuler avec sa main ses misrables petites pertes, elle qui avait laiss son mari la pleine et entire disposition de tout son apport, de toute sa dot. Elle eut de lui deux enfants: un fils, Ivan, qui fut le pre de Thodore, et une fille, nomme Glafyra. Ivan ne fut pas lev la maison paternelle, mais auprs d'une tante riche et vieille fille, la princesse Koubensky, qui promit de faire de lui son lgataire universel (autrement son pre ne l'et pas laiss partir), l'habilla comme une poupe, lui donna des professeurs de toutes sortes, et lui choisit pour prcepteur un Franais, ex-abb, disciple de J.-J. Rousseau, un certain M. Courtin de Vaucelles. C'tait un homme fin, habile, insinuant; elle le qualifiait de _fine fleur_ de l'migration, et finit, presque septuagnaire, par pouser cette fine fleur. Elle lui lgua tout son bien, et rendit l'me peu de temps aprs, les joues couvertes de rouge, toute parfume d'ambre _ la Richelieu_, entoure de ngrillons, de levrettes et de perroquets criards, tendue sur une couchette du temps de Louis XV, tenant la main une tabatire en mail de Petitot. Elle mourut abandonne de son mari; l'insinuant M. Courtin avait trouv opportun de se retirer Paris avec son argent. Ivan avait dix-neuf ans lorsque ce revers inattendu le frappa. Il ne voulut plus rester dans la maison de sa tante, o, d'hritier prsomptif, il devenait tout coup parasite,--ni mme Saint-Ptersbourg, o l'accs de la socit dans laquelle il avait t lev lui fut tout coup interdit. Il se sentait une rpugnance invincible pour le service, qu'il aurait d commencer par les grades les plus humbles, les plus obscurs et les plus difficiles; tout cela se passait dans les premires annes du rgne de l'empereur Alexandre. Il fut donc rduit, bon gr, mal gr, s'en retourner au village de son pre. Comme tout lui sembla sale, pauvre, mesquin! L'obscurit, le silence, l'isolement de la vie des steppes l'offusquaient chaque pas; l'ennui le dvorait; avec cela personne dans la maison, hors sa mre, n'avait pour lui que des sentiments hostiles. Son pre supportait impatiemment ses habitudes de citadin; ses habits, ses jabots, ses livres, sa flte, sa propret, lui paraissaient avec assez de justesse, une dlicatesse exagre; il ne faisait que se plaindre de son fils, et le grondait sans cesse. Rien ne lui convient ici, disait-il souvent; table, il fait le dgot, ne mange de rien, ne peut supporter l'odeur des domestiques, ni la chaleur de la chambre; la vue des gens ivres le drange; on n'ose pas seulement batailler devant lui; il ne veut pas servir, il n'a pas pour un liard de sant, cette femmelette! Et tout cela, parce qu'il a la cervelle farcie de Voltaire. Le vieillard dtestait particulirement Voltaire et _ce mcrant_ de Diderot, bien qu'il n'et pas lu une ligne de leurs oeuvres: lire n'tait pas de sa comptence. Petre Andrvitch ne se trompait pas; Voltaire et Diderot remplissaient, en effet la tte de son fils, et non pas eux seulement, mais encore Rousseau, Raynal, Helvtius et consorts; mais ils ne remplissaient que sa tte. Son instituteur, l'ancien abb, l'encyclopdiste, s'tait born verser en bloc sur son lve toute la science du dix-huitime sicle.--Ivan vivait ainsi, tout pntr de cet esprit, qui restait en lui sans se mler son sang, sans pntrer dans son me, sans produire de fortes convictions... Aprs tout, quelles convictions pouvons-nous exiger d'un jeune homme qui vivait il y a cinquante ans, quand, aujourd'hui encore, nous ne sommes pas arrivs en avoir? La prsence d'Ivan Ptrovitch gnait les visiteurs de la maison paternelle; il les ddaignait, eux le craignaient. Il n'avait mme pas russi se lier avec sa soeur, qui avait douze ans de plus que lui. Cette Glafyra tait un tre trange; elle tait laide, bossue, maigre, avait de grands yeux svres et une bouche aux lvres minces et serres. Son visage, sa voix, ses mouvements rapides et anguleux rappelaient son aeule, la Bohmienne. Obstine, dominatrice, elle n'avait jamais voulu entendre parler de mariage. Le retour d'Ivan Ptrovitch ne fut nullement de son got; tant qu'il fut chez la princesse Koubensky, elle pouvait s'attendre hriter de la moiti des biens paternels: son avarice tait un trait de plus qu'elle tenait de sa grand'mre. De plus, elle lui portait envie: il tait si bien lev, il parlait si bien le franais avec l'accent parisien, et elle pouvait peine prononcer bonjour, et comment vous portez-vous? Il est vrai que ses parents n'en savaient pas mme autant; mais quoi cela l'avanait-il? Ivan ne savait comment dissiper sa tristesse et son ennui; il passa une anne la campagne, mais elle lui parut longue de dix ans. Il ne trouvait un peu de plaisir que chez sa mre, passait des heures entires dans ses appartements, bas et petits, coutant son bavardage naf et sans apprts, et se gorgeant de confitures. Au nombre des servantes d'Anna Pavlowna, se trouvait une trs-jolie jeune fille, aux yeux doux et purs, aux traits fins; on la nommait Malana; elle tait sage et modeste. Elle plut tout d'abord Ivan Ptrovitch, bientt il l'aima; sa dmarche timide, ses rponses modestes, sa voix douce, son tendre sourire l'avaient captiv; tous les jours, elle lui semblait plus aimable. De son ct, elle s'attacha Ivan Ptrovitch de toute la force de son me, comme les jeunes filles russes seules savent aimer, et se donna lui. Dans une maison de seigneur de village, aucun mystre ne peut rester longtemps cach; chacun connut bientt la liaison du jeune matre avec Malana, et la nouvelle vint aux oreilles mmes de Petre Andrvitch. Dans un meilleur moment, il n'et peut-tre fait aucune attention une affaire aussi peu importante; mais il avait depuis longtemps une dent contre son fils, et il saisit avec bonheur l'occasion de confondre l'lgant philosophe ptersbourgeois. Une tempte de cris et de menaces s'leva dans la maison; Malana fut mise au squestre, et Ivan Ptrovitch mand devant son pre. Anna Pavlowna accourut au bruit. Elle essaya de calmer son mari, mais il n'coutait plus rien. Il fondit sur son fils comme un oiseau de proie, lui reprochant son immoralit, son incrdulit, son hypocrisie; l'occasion tait trop belle pour ne pas dverser sur Ivan toute la colre qui s'tait amasse depuis si longtemps dans son coeur contre la princesse Koubensky; il l'accabla d'expressions injurieuses. Ivan Ptrovitch commena par se matriser et se taire, mais lorsque son pre le menaa d'une punition infamante, il n'y tint plus. Ah! pensa-t-il, le mcrant de Diderot est de nouveau en scne; c'est le moment de s'en servir; attendez, je vais tous vous tonner. Et aussitt, d'une voix tranquille et mesure, quoique avec un tremblement intrieur, il annona son pre qu'il avait tort de l'accuser d'immoralit; qu'il ne voulait pas nier sa faute, mais qu'il tait prt la rparer, et d'autant mieux qu'il se sentait au-dessus de tous les prjugs; en un mot, qu'il tait prt pouser Malana. En prononant ces mots, Ivan atteignit sans doute le but qu'il se proposait; son pre fut tellement abasourdi, qu'il carquilla les yeux et resta un instant immobile; mais il revint lui presqu'aussitt, et tel qu'il tait, dans son touloup doubl de fourrure, ses pieds nus dans de simples souliers, il s'lana les poings levs contre son fils. Ce jour-l, Ivan, comme s'il l'et fait exprs, s'tait coiff la Titus, avait mis un nouvel habit bleu l'anglaise, des bottes glands, et un pantalon collant en peau de daim d'une parfaite lgance. Anna Pavlowna poussa un grand cri et se couvrit le visage de ses mains; pour son fils, il ne fit ni une ni deux; il prit ses jambes son cou, traversa la maison et la cour, se jeta dans le verger, puis dans le jardin, du jardin sur la grand'route, et courut, toujours sans se retourner, jusqu' ce qu'il n'entendt plus derrire lui les pas lourds de son pre, et ses cris redoubls et entrecoups. Arrte, vaurien! hurlait-il, arrte, ou je te maudis! Ivan Ptrovitch se rfugia chez un odnodvoretz du voisinage; son pre rentra chez lui puis et couvert de sueur, et annona, respirant peine, qu'il retirait son fils sa bndiction et son hritage. Il fit aussitt brler tous ses malheureux livres; la servante Malana fut exile dans un village loign. De bonnes gens dterrrent Ivan Ptrovitch et l'avertirent de tout ce qui se passait. Honteux, furieux, il jura de se venger de son pre; la mme nuit, il se mit en embuscade pour arrter au passage le chariot qui emportait Malana; il l'arracha de vive force son escorte, courut avec elle la ville voisine et l'pousa. Le lendemain, Ivan crivit son pre une lettre froidement ironique et polie, et se rendit dans le village o demeurait son cousin au troisime degr, Dmitri Pestoff, avec sa soeur Marpha, que nous connaissons dj. Il leur raconta tout ce qui s'tait pass, leur dit qu'il partait pour Ptersbourg, afin d'y prendre du service, et qu'il les suppliait de donner asile sa femme, ne ft-ce que pour peu de temps. Il sanglota amrement en prononant le mot de _femme_, et, oubliant sa civilisation raffine et sa philosophie, il tomba humblement genoux devant ses parents, comme un vrai paysan russe, en frappant la terre de son front. Les Pestoff, qui taient des gens compatissants et bons, accdrent aisment sa prire; il passa trois semaines chez eux, attendant en secret une rponse de son pre; mais il n'en vint pas, et il ne pouvait pas en venir. la nouvelle du mariage de son fils, Petre Andrvitch tomba malade, et dfendit de prononcer devant lui le nom d'Ivan Ptrovitch; seule, la pauvre mre emprunta en cachette cinq cents roubles en papier au prtre du village et les envoya son fils avec une petite image pour sa bru. Elle eut peur d'crire, mais son messager, un paysan petit et sec, qui avait le talent de faire ses soixante verstes pied par jour, fut charg de dire Ivan Ptrovitch de ne pas trop s'affliger, qu'elle esprait, avec l'aide de Dieu, convertir la colre de son mari en clmence; qu'elle aurait prfr une autre belle-fille, mais que telle n'avait srement pas t la volont divine, et qu'elle envoyait Malana Serguiewna sa bndiction maternelle. Le petit paysan reut un rouble pour sa peine, demanda la permission de saluer sa nouvelle matresse, dont il tait le compre, lui baisa la main et se remit en marche pour la maison. Ivan Ptrovitch partit pour Ptersbourg le coeur joyeux. Un avenir inconnu l'attendait: la misre pouvait bien l'atteindre, mais il quittait la vie de la campagne, qu'il abhorrait. Surtout il tait bien aise de n'avoir pas reni ses instituteurs, mais d'avoir au contraire mis rellement en pratique et justifi les principes de Rousseau, de Diderot et de _la Dclaration des droits de l'homme_. Le sentiment d'un devoir accompli, d'un triomphe remport, d'un juste orgueil satisfait, remplissait son me; en outre, la sparation de sa femme ne le troublait pas trop; il aurait plutt craint de vivre avec elle. La premire affaire tait faite, il fallait songer aux autres. Il eut du succs Ptersbourg, contrairement sa propre attente; la princesse Koubensky, que M. Courtin avait dj abandonne, mais qui n'avait pas encore eu le temps de mourir, voulant rparer ses torts envers son neveu, le recommanda tous ses amis, et lui donna cinq mille roubles, son dernier argent, sans doute, plus une montre de Lepe, avec son chiffre dans une guirlande d'amours. Trois mois ne s'taient pas couls qu'il avait obtenu une place l'ambassade russe Londres, et qu'il s'embarquait sur le premier btiment anglais en partance. (Il n'tait pas encore question de bateaux vapeur.) Quelques mois plus tard, il reut une lettre de Pestoff. Ce brave homme le flicitait l'occasion de la naissance d'un fils, qui avait vu le jour dans le village de Pokrofsko, le 20 aot 1807, et qu'on avait nomm Thodore, en l'honneur du saint martyr du mme nom. La faiblesse de Malana Serguiewna tait telle, qu'elle ne pouvait ajouter que quelques lignes; ces quelques lignes mme surprirent beaucoup son mari; il ignorait que Marpha Timofevna et enseign l'criture sa femme. Cependant Ivan ne s'abandonna pas longtemps aux doux sentiments de la paternit; il faisait en ce moment la cour l'une des plus clbres Phryns ou Las du jour. (Les noms classiques taient encore de mode.) La paix de Tilsitt venait d'tre signe; tout le monde se htait de jouir, tout le monde tait comme entran par un tourbillon effrn. Les yeux noirs d'une beaut agaante lui avaient tourn la tte. Il avait peu d'argent, mais il jouait heureusement, faisait des connaissances, prenait part tous les plaisirs imaginables; en un mot, il commenait voguer toutes voiles dehors. V De tristes aventures le ramnent seul en Russie, aussi dcourag que son pre. En se rendant dans ses terres, il va visiter les _Kalitine_, ses voisins et ses parents. Il contemple Lise avec une muette admiration. Il apprend de la mre de Lise que Pankine en est amoureux. Il va pendant la messe rendre visite une vieille tante qui habite la mme maison. Voici le portrait de cette tante appele _Marpha Timofevna_. Marpha Timofevna tait tablie dans sa chambre, entoure de son tat-major, qui se composait de cinq tres presque tous galement chers son coeur: un rouge-gorge savant, afflig d'un gotre, qu'elle avait pris en affection depuis qu'il ne pouvait plus ni siffler, ni tirer son seau d'eau; Roska, un petit chien craintif et doux; Matros, un chat de la plus mchante espce; puis une petite fille brune et trs-remuante, d'environ neuf ans, aux grands yeux et au nez pointu, qu'on appelait la petite Schourotschka; et enfin Nastasia Karpovna Ogarkoff, personne ge d'environ cinquante-cinq ans, affuble d'un bonnet blanc et d'une petite katzaveka brune sur une robe de couleur sombre. La petite Schourotschka tait de basse bourgeoisie et orpheline. Marpha Timofevna l'avait recueillie chez elle par piti, ainsi que Roska; elle les avait trouvs dans la rue; tous deux taient maigres et affams, tous deux tremps par la pluie d'automne; personne ne rclama le petit chien; quant la petite fille, son oncle, cordonnier ivrogne, qui n'avait pas de quoi manger lui-mme, et qui battait sa nice au lieu de la nourrir, la cda de grand coeur la vieille dame. Enfin, Marpha Timofevna, avait fait la connaissance de Nastasia Karpovna dans un couvent, o elle tait alle en plerinage. Elle plut Marpha Timofevna, parce qu'elle priait Dieu _de bon apptit_, selon la pittoresque expression de la bonne dame. Celle-ci l'avait aborde en pleine glise et l'avait invite venir prendre une tasse de th. Depuis ce jour, elles taient devenues insparables. Nastasia Karpovna tait de petite noblesse, veuve et sans enfants; elle avait le caractre le plus gai et le plus accommodant; une tte ronde et grise, des mains blanches et douces, une figure avenante, malgr ses traits un peu gros et un nez pat et de forme assez comique. Elle professait un culte pour Marpha Timofevna, qui, de son ct, l'aimait infiniment, ce qui ne l'empchait pas de la taquiner de temps en temps sur la sensibilit de son coeur; car elle avait un faible pour les jeunes gens, et la plaisanterie la plus innocente la faisait rougir comme une petite fille. Tout son avoir consistait en douze cents roubles assignats; elle vivait aux frais de Marpha Timofevna, mais sur un certain pied d'galit; Marpha Timofevna n'aurait tolr aucune servilit auprs de sa personne. Ah! Fdia, fit-elle, ds qu'elle aperut Thodore, tu n'as pas vu ma famille hier soir; admire-la maintenant. Nous voil tous runis pour le th; c'est le second, celui des jours de fte. Tu peux caresser tout le monde: seulement, la petite Schourotschka ne se laissera pas faire, et le chat t'gratignera. Tu pars aujourd'hui? --Aujourd'hui mme.--Lavretzky s'assit sur une petite chaise basse.--J'ai dj fait mes adieux Maria Dmitrivna, j'ai mme vu Lisaveta Michailovna. --Tu peux la nommer Lise tout court, mon pre, elle n'est pas Michailovna pour toi. Reste donc tranquille, tu vas casser la chaise de la petite Schourotschka. --Je l'ai vue aller la messe, est-ce qu'elle est dvote? --Oui, Lidia, bien plus que nous ne le sommes nous deux. --N'tes-vous donc pas pieuse aussi? dit Nastasia Karpovna en sifflotant. Si vous n'tes pas encore alle la premire messe, vous irez la dernire. --Ma foi, non, tu iras toute seule; je deviens trop paresseuse, ma mre; je me gte en prenant trop de th. Elle tutoyait Nastasia Karpovna quoiqu'elle la traitt d'gale gale, mais ce n'tait pas pour rien qu'elle tait une Pestoff. Trois Pestoff sont crits sur le livre commmoratif de Jean le Terrible. Marpha Timofevna le savait. Dites-moi, je vous prie, reprit Lavretzky, Maria Dmitrivna vient de me parler de ce monsieur... Comment se nomme-t-il? Panchine? je crois. Quel homme-est-ce? --Dieu, quelle bavarde! grommela Marpha Timofevna. Je suis sre qu'elle t'a dit, sous le sceau du secret, qu'il rde en prtendu autour de sa fille. Ce n'est pas assez pour elle, ce qu'il parat, d'en chuchoter avec son fils de prtre; non, cela ne lui suffit pas. Rien n'est encore fait cependant, et grce Dieu! mais il faut qu'elle bavarde. Et pourquoi grce Dieu? demanda Lavretzky. --Parce que le jeune homme ne me plat pas; il n'y aurait pas lieu de se rjouir. --Il ne vous plat pas! --Il ne peut pas sduire tout le monde. N'est-ce pas assez que Nastasia Karpovna en soit amoureuse? --Pouvez-vous dire cela? s'cria la pauvre veuve tout effare. Ne craignez-vous pas Dieu! Et une rougeur soudaine se rpandit sur son visage et sur son cou. Et il le sait bien, le fripon, continua Marpha Timofevna; il sait bien comment la captiver: il lui a fait cadeau d'une tabatire. Fdia, demande-lui une prise; tu verras quelle belle tabatire! Sur le couvercle est peint un hussard cheval. Tu ferais bien mieux, ma chre, de ne pas chercher te justifier. Nastasia Karpovna ne se dfendit plus que par un geste de dngation. Plat-il aussi Lise? demanda Lavretzky. --Il parat lui plaire. Du reste, Dieu le sait! L'me d'autrui, vois-tu, c'est une fort obscure, surtout l'me d'une jeune fille. Tiens, ne veux-tu pas approfondir le coeur de la petite Schourotschka! Pourquoi donc se cache-t-elle et ne s'en va-t-elle pas depuis que tu es entr? La petite fille laissa chapper un clat de rire contenu depuis longtemps, et prit la fuite. Lavretzky se leva. Oui, dit-il lentement, qui peut deviner ce qui se passe dans le coeur d'une jeune fille? Et il fit mine de se retirer. Eh bien, quand te reverrons-nous? demanda Marpha Timofevna. --C'est selon, ma tante; je ne vais pas bien loin. --Oui, tu vas Wassiliewsko. Tu ne veux pas te fixer Lavriki,--cela te regarde; seulement va saluer la tombe de ta mre, et aussi celle de ta grand'mre. Tu as acquis tant de savoir l'tranger; et qui sait, pourtant? peut-tre sentiront-elles, au fond de leur tombeau, que tu es venu les voir. Et n'oublie pas, mon cher, de faire dire une messe pour le repos de l'me de Glafyra Ptrowna. Voici un rouble argent. Prends-le; c'est moi qui veux faire dire cette messe. De son vivant je ne l'aimais pas, mais il faut lui rendre justice; c'tait une fille de caractre et d'esprit,--et puis elle ne t'a pas oubli. Et maintenant, que Dieu te conduise; je finirais par t'ennuyer. Et Marpha Timofevna embrassa son neveu. Quant Lise, elle n'pousera pas Panchine, ne t'en inquite pas. Ce n'est pas un mari de cette espce-l qu'il lui faut. --Mais je ne m'en inquite nullement, rpondit Lavretzky en s'loignant. Quatre heures aprs, il tait en route, et son tarantass roulait rapidement sur le chemin de traverse. Il rgnait une grande scheresse depuis quinze jours; un lger brouillard rpandait dans l'atmosphre une teinte laiteuse et enveloppait les forts lointaines; on sentait s'exhaler comme une odeur de brl; de petits nuages foncs dessinaient leurs contours indcis sur le ciel d'un bleu clair; un vent assez fort soufflait par bouffes sches qui ne rafrachissaient point l'air. La tte appuye contre les coussins de la voiture, les bras croiss sur sa poitrine, Lavretzky laissait errer ses regards sur les champs labours qui se droulaient devant lui en ventail, sur les cytises qui semblaient fuir, sur les corbeaux et les pies qui suivaient d'un oeil btement souponneux l'quipage qui passait, et sur les longues raies semes d'armoise, d'absinthe et de sorbier des champs. Il regardait l'horizon et cette solitude des steppes, si nue, si frache, si fertile; cette verdure, ces longs coteaux, ces ravins, que couvrent des buissons de chnes nains, ces villages gris, ces maigres bouleaux; enfin tout ce spectacle de la nature russe, qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps, veillait dans son coeur des sentiments la fois doux et tristes, et tenait sa poitrine sous l'oppression d'un poids qui n'tait pas sans charme.--Ses penses se succdaient lentement, mais leurs contours taient aussi vagues que ceux des nuages qui erraient au-dessus de sa tte. Il voquait le souvenir de son enfance, de sa mre, du moment o on l'avait apport auprs d'elle son lit de mort, et o, serrant sa tte contre son coeur, elle s'tait mise d'une voix faible, se lamenter sur lui, puis s'tait arrte en apercevant Glafyra Ptrowna. Il se souvint de son pre, qu'il avait vu d'abord robuste, toujours mcontent, et dont la voix cuivre rsonnait son oreille; plus tard, vieillard aveugle, larmoyant, la barbe grise et malpropre. Il se souvint qu'un jour, table, dans les fumes du vin, le vieillard s'tait mis rire tout coup et parler de ses conqutes, en prenant un air modeste et en clignant ses yeux privs de lumire; il se souvint de Barbe, et ses traits se crisprent comme chez un homme saisi d'une subite douleur. Il secoua la tte; puis sa pense s'arrta sur Lise. Voil, se dit-il, un tre nouveau qui entre dans la vie. Honnte jeune fille, quel sera son sort? Elle est jolie; son visage est ple, mais plein de fracheur; ses yeux sont doux, sa bouche srieuse et son regard innocent! Quel dommage qu'elle soit un peu exalte! Belle taille, dmarche gracieuse, et une voix si douce! Je me plais la voir, quand elle s'arrte tout coup, vous coute attentivement sans sourire, puis s'absorbe dans sa pense et rejette ses cheveux en arrire! Je le crois aussi, Panchine n'est pas digne d'elle. Et pourtant, que lui manque-t-il? quoi vais-je rver l? Elle ira par le chemin que suivent les autres... Mieux vaut dormir. Et Lavretzky ferma les yeux. Mais il ne put dormir, et resta plong dans cet tat de torpeur mentale qui nous est si familire en voyage. Les images du pass continurent monter lentement dans son me, se mlant et se confondant avec d'autres tableaux. Lavretzky se mit,--Dieu sait pourquoi!-- penser sir Robert Peel, l'histoire de France... la victoire qu'il aurait remporte s'il et t gnral; il croyait entendre le canon et les cris de guerre. Sa tte glissait de ct, il ouvrait les yeux... Les mmes champs, le mme paysage des steppes, le fer us des chevaux brillaient tour tour travers les tourbillons de poussire; la chemise jaune parements rouges du iamstchik, s'enflait au vent. Je m'en reviens joli garon chez moi! se disait Thodore. Cette rflexion lui tourna l'esprit et il cria: En avant! puis s'enveloppant de son manteau, il s'enfona davantage encore dans les coussins. Le tarantass fit un brusque cahot: Lavretzky se souleva et ouvrit de grands yeux. Devant lui, sur la colline, s'tendait un petit village; droite, on voyait une vieille maison seigneuriale dont les volets taient ferms et dont le perron s'inclinait de ct. De la porte jusqu'au btiment, la vaste cour tait remplie d'orties aussi vertes et aussi paisses que du chanvre. L se dressait aussi un petit magasin bl, en chne, encore bien conserv. C'tait Wassiliewsko. Le iamstchik dcrivit une courbe vers la porte cochre et arrta les chevaux; le domestique de Lavretzky se leva sur le sige, et s'apprtant sauter en bas, il appela du monde. On entendit un aboiement sourd et rauque, mais on ne vit pas le chien. Le domestique appela de nouveau. L'aboiement se rpta, et, au bout de quelques minutes accourut, sans qu'on vt d'o il sortait, un homme en cafetan de nankin, la tte blanche comme la neige. Il couvrit ses yeux pour les abriter des rayons du soleil et regarda un moment le tarantass; puis laissant retomber ses deux mains sur ses cuisses, il pitina quelques instants sur place, et se prcipita enfin pour ouvrir la porte cochre. Le tarantass entra dans la cour, faisant bruire l'ortie sous ses roues, et s'arrta devant le perron. L'homme la tte blanche, vieillard encore alerte, se tenait dj, les jambes cartes et de travers, sur la dernire marche; il dcrocha le tablier de la voiture d'un mouvement saccad, et, tout en aidant son matre descendre, il lui baisa la main. Bonjour, bonjour, mon ami, dit Lavretzky. Tu t'appelles Antoine, n'est-ce pas? Tu vis donc encore? Le vieillard s'inclina en silence et courut chercher les clefs. Pendant ce temps le iamstchik restait immobile, pench de ct et regardant la porte ferme, tandis que le laquais de Lavretzky gardait la pose pittoresque qu'il avait prise en sautant terre, une main appuye sur le sige. Le vieillard apporta les clefs; il se tordait comme un serpent et se donnait beaucoup de peines inutiles en levant bien haut les coudes pour ouvrir la porte; puis il se plaa de ct et fit de nouveau un profond salut. Me voici donc chez moi, me voici de retour, pensa Lavretzky, en entrant dans un petit vestibule, tandis que les volets s'ouvraient avec fracas les uns aprs les autres, et que le jour pntrait dans les chambres dsertes. La petite maison que Lavretzky allait habiter, et o, deux ans auparavant, tait morte Glafyra Ptrowna, avait t construite, au dernier sicle, en bois de sapin; elle paraissait ancienne, mais elle pouvait se conserver encore une cinquantaine d'annes et plus. Lavretzky parcourut toutes les chambres, et, au grand chagrin des vieilles mouches indolentes, immobiles, blanchtres sous leur poussire, qui restaient attaches aux plafonds, il fit partout ouvrir les fentres, closes depuis la mort de Glafyra Ptrowna. Tout dans la maison tait rest dans le mme tat; les petits divans du salon, sur leurs pieds grles, tendus de damas gris, lustrs, uss et dfoncs, rappelaient le temps de l'impratrice Catherine. Dans le salon, on voyait le fauteuil favori de la matresse de la maison, avec son dossier droit et haut contre lequel elle avait l'habitude de s'appuyer dans sa vieillesse. Au mur principal tait accroch un ancien portrait de l'aeul de Fdor, Andr Lavretzky: son visage sombre et bilieux se dtachait peine du fond noirci et caill; ses petits yeux mchants lanaient des regards moroses sous leurs paupires pendantes et gonfles; ses cheveux noirs et sans poudre se dressaient en brosse au-dessus d'un front sillonn de rides. l'un des angles du portrait pendait une couronne d'immortelles, couverte de poussire. C'est Glafyra Ptrowna, dit Antoine, qui a daign la tresser de ses propres mains. Dans la chambre coucher s'levait un lit troit, sous un rideau d'toffe raye, ancienne, mais solide; une pile de coussins demi fans et une mince couverture ouate taient tendues sur le lit, au-dessus duquel pendait une image reproduisant la Prsentation de la Vierge, que la vieille demoiselle, expirant seule et oublie, avait presse ses derniers moments sur ses lvres dj glaces. Auprs de la fentre se trouvait une toilette en marqueterie orne de cuivres et surmonte d'un miroir dor et noirci.--Une porte donnait dans l'oratoire, dont les murs taient nus, et o l'on apercevait, dans un coin, une armoire remplie d'images. Un petit tapis us et couvert de taches de cire couvrait la place o Glafyra Ptrowna s'agenouillait. Antoine alla avec le laquais de Lavretzky ouvrir l'curie et la remise; sa place parut une vieille femme presque aussi ge que lui; sa tte branlante tait couverte d'un mouchoir qui descendait jusqu'aux sourcils; l'habitude de l'obissance passive se peignait dans ses yeux, et il s'y joignait une sorte de compassion respectueuse. Elle s'approcha de Lavretzky pour lui baiser la main, et s'arrta la porte, comme pour attendre ses ordres. Il avait compltement oubli son nom; il ne se souvenait mme pas de l'avoir jamais vue. Elle s'appelait Apraxa; quarante ans auparavant, Glafyra Ptrowna l'avait renvoye de la maison et lui avait ordonn de garder la basse-cour; du reste, elle parlait peu, paraissait tombe en enfance, et n'avait conserv qu'un air d'aveugle obissance. Outre ces deux vieillards et trois gros enfants en longues chemises,--petits-fils d'Antoine,--vivait encore dans la maison un paysan manchot et impotent, qui gloussait comme un coq de bruyre. Le vieux chien infirme qui avait salu le retour de Lavretzky n'tait gure plus utile au logis; il y avait dix ans qu'il tait attach avec une lourde chane, achete par ordre de Glafyra Ptrowna, et c'est peine s'il avait la force de se mouvoir et de traner ce fardeau. Aprs avoir examin la maison, Lavretzky descendit au jardin et en fut satisfait, quoiqu'il ft tout rempli de mauvaises herbes, de buissons de groseilliers et de framboisiers. Il s'y trouvait de beaux ombrages, de vieux tilleuls, remarquables par leur dveloppement gigantesque et par l'trange disposition de leurs branches: on les avait plants trop prs les uns des autres; ils avaient t taills nagure,--il y avait cent ans, peut-tre.--Le jardin finissait un petit tang clair, bord de joncs rougetres.--Les traces de la vie humaine s'effacent vite: la proprit de Glafyra Ptrowna n'avait pas eu le temps de devenir dserte, et dj elle paraissait plonge dans ce sommeil qui enveloppe tout ce qui est l'abri de l'agitation humaine. Fdor Ivanowitch parcourut aussi le village; les paysannes le regardaient du seuil de leurs izbas, la joue appuye sur la main; les paysans saluaient de loin, les enfants s'enfuyaient, les chiens aboyaient avec indiffrence. Bientt il eut faim, mais il n'attendait ses serviteurs et son cuisinier que vers le soir; les provisions n'taient pas encore arrives de Lavriki,--il fallut s'adresser Antoine. Celui-ci fit aussitt tous les arrangements: il prit une vieille poule, la mit mort et la pluma. Apraxa lui fit subir l'opration d'un vritable lessivage et la mit la casserole. Lorsqu'elle fut cuite, Antoine couvrit et disposa la table, plaa devant le couvert une salire en mtal noirci, trois pieds, et une carafe taille goulot troit et bouchon rond; il annona ensuite d'une voix chantante Lavretzky que le dner tait servi, et se plaa lui-mme derrire la chaise du seigneur, la main droite enveloppe d'une serviette. Le vieux bonhomme exhalait une odeur de cyprs. Lavretzky gota la soupe et en retira la poule, dont les tendons se dissimulaient mal sous la peau dure et coriace; la chair avait la saveur d'un morceau de bois. Aprs avoir ainsi dn, Lavretzky manifesta le dsir de prendre du th, etc... Je vais vous en servir l'instant, interrompit le vieillard. Et il tint parole. On trouva une pince de th enveloppe d'un morceau de papier rouge; on dcouvrit un _samowar_, petit, la vrit, mais qui fonctionnait d'une manire fort bruyante; on trouva mme quelques pauvres morceaux de sucre moiti fondus. Lavretzky prit son th dans une grande tasse qui lui rappelait un souvenir d'enfance et sur laquelle taient peintes des cartes jouer; on ne la servait qu'aux trangers, et maintenant c'tait lui, tranger son tour, qui buvait dans cette tasse. Vers le soir, arrivrent les serviteurs; Lavretzky ne voulut pas se coucher dans le lit de sa tante, et s'en fit dresser un dans la salle manger. Il teignit la bougie et regarda longtemps et tristement autour de lui, en proie ce sentiment dsagrable qu'prouvent tous ceux qui passent une premire nuit dans un endroit depuis longtemps inhabit. Il lui semblait que l'obscurit qui l'entourait de toutes parts ne pouvait s'habituer un nouveau venu, que les murs mmes de la maison s'tonnaient de sa prsence. Il poussa un soupir, tira sa couverture sur lui et finit par s'endormir. Antoine resta le dernier sur pied. Il fit deux fois le signe de la croix et se mit causer avec Apraxa et lui communiquer voix basse ses dolances; ni l'un ni l'autre n'avaient pu s'attendre voir le matre s'tablir Wassiliewsko, lorsqu'il avait deux pas un si beau domaine avec une maison si confortable; ils ne se doutaient pas que c'tait justement cette maison qui tait odieuse Lavretzky, parce qu'elle lui rappelait d'anciens souvenirs. Aprs avoir chuchot longtemps, Antoine prit sa baguette pour frapper la plaque de fer, depuis longtemps muette, qui tait accroche au magasin bl. Ensuite il s'accroupit dans la cour, sans mme couvrir sa pauvre tte blanche. La nuit de mai tait calme et sereine, le vieillard dormit d'un sommeil doux et paisible. Le lendemain, Lavretzky se leva d'assez bonne heure, causa avec le _starosta_, visita la grange, fit dlivrer de sa chane le chien de la basse-cour, qui poussa bien quelques cris, mais ne songea mme pas profiter de sa libert. Rentr la maison, Thodore s'abandonna une espce d'engourdissement paisible, qui ne le quitta pas de toute la journe. Me voil tomb au fond de la rivire! se dit-il plusieurs reprises. Il tait assis, immobile auprs de la fentre, et paraissait prter l'oreille au calme qui rgnait autour de lui et aux bruits touffs qui venaient du village solitaire.--Une voix grle et aigu fredonnait une chanson derrire les grandes orties; le cousin qui bourdonne semble lui faire cho. La voix se tait, le cousin continue de bourdonner. Au milieu du murmure importun et monotone des mouches, on entend le bruit du bourdon qui heurte de la tte contre le plafond; le coq chante dans la rue, en prolongeant sa note finale; puis, c'est une porte cochre qui crie sur ses gonds ou un cheval qui hennit. Une femme passe et prononce quelques mots d'une voix glapissante. Eh! mon petit _Loulou_! dit Antoine une petite fille de deux ans qu'il porte sur les bras. Apporte le _kwass_, dit encore la mme voix de femme. Et tout cela est suivi d'un morne silence.--Plus un souffle, plus le moindre bruit. Le vent n'agite pas mme les feuilles; les hirondelles silencieuses glissent les unes aprs les autres, effleurant la terre de leurs ailes, et le cour s'attriste de les voir ainsi voler en silence. Me voil donc au fond de la rivire, se dit encore Lavretzky. Et toujours, en tout temps, la vie est ici triste et lente; celui qui entre dans son cercle doit se rsigner; ici, point de trouble, point d'agitation; il n'est permis de toucher au but qu' celui qui fait tout doucement son chemin, comme le laboureur qui trace son sillon avec le soc de sa charrue. Et quelle vigueur, quelle sant dans cette paix et dans cette inaction! L, sous la fentre, le chardon trapu sort de l'herbe paisse; au-dessus la livche tend sa tige grasse, et, plus haut encore, les _larmes de la Vierge_ suspendent leurs grappes roses. Puis, au loin, dans les champs, on voit blanchir en ondulant le seigle et l'avoine, qui commencent monter en pis; et les feuilles s'tendent sur les arbres comme chaque brin d'herbe sur sa tige. C'est l'amour d'une femme que j'ai immol mes meilleures annes; eh bien! que l'ennui me rende la raison, qu'il me rende la paix de l'me, et m'apprenne dsormais agir sans prcipitation! Et le voil qui s'efforce de se plier cette vie monotone et d'touffer tous ses dsirs; il n'a plus rien attendre, et pourtant, il ne peut se dfendre d'attendre encore. De toutes parts, le calme l'envahit. Le soleil s'incline doucement sur le ciel bleu et limpide; les nuages flottent lentement dans l'ther azur; ils paraissent avoir un but et savoir o ils vont. En ce moment, sur d'autres points de la terre, la vie roule en bouillonnant ses flots cumants et tumultueux; ici, elle s'panche silencieuse comme une eau dormante. Et Lavretzky ne put s'arracher avant le soir la contemplation de cette vie qui s'coulait ainsi; les tristes souvenirs du pass fondaient dans son me comme la neige du printemps.--Et, chose trange! jamais il n'avait ressenti aussi profondment encore l'amour du sol natal. VI Thodore Lavretzky s'tablit confortablement dans ce domaine abandonn de sa tante Glafyra. Au bout de trois semaines il se rendit cheval chez les Kalitine; il y passa la soire comme le vieux musicien s'y trouvait. Il plut beaucoup Thodore: celui-ci, grce son pre, ne jouait d'aucun instrument. Toutefois, il aimait la musique avec passion, la musique srieuse, la musique classique. Panchine tait absent. Le gouverneur l'avait envoy hors de la ville. Lise joua seule, et avec beaucoup de prcision. Lemme s'anima, s'lectrisa, prit un rouleau de papier, et battit la mesure. Maria Dmitrivna se mit d'abord rire en le regardant, puis alla se coucher. Elle prtendait que Beethoven agitait trop ses nerfs. minuit, Lavretzky reconduisit Lemm jusqu' son logement, et y resta jusqu' trois heures du matin. Lemm se laissa aller causer. Il s'tait redress, ses yeux s'taient agrandi et tincelaient, ses cheveux mme s'taient levs sur son front. Il y avait si longtemps que personne ne lui avait tmoign de l'intrt! et Lavretzky semblait, par ses questions, lui marquer une sollicitude sincre. Le vieillard en fut touch. Il finit par montrer sa musique son hte, lui joua et lui chanta mme d'une voix teinte quelques fragments de ses compositions; entre autres, toute une ballade de Schiller, _Fridolin_, qu'il avait mise en musique. Lavretzky la loua fort, se fit rpter quelques passages, et, en partant, engagea le musicien venir passer quelques jours chez lui, la campagne. Lemm, qui le reconduisit jusqu' la rue, y consentit sur-le-champ et lui serra chaleureusement la main. Rest seul, l'air humide et pntrant qu'amnent les premires lueurs de l'aube, il s'en retourna, les yeux demi clos, le dos vot, et regagna petits pas sa demeure, comme un coupable. _Ich bin wohl nicht klug_ (je ne suis pas dans mon bon sens), murmura-t-il en s'tendant dans un lit dur et court. Quand, quelques jours aprs, Lavretzky vint le chercher en calche, il essaya de se dire malade. Mais Fdor Ivanowitch entra dans sa chambre et finit par le persuader. Ce qui agit le plus sur Lemm, ce fut cette circonstance, que Lavretzky avait fait venir pour lui un piano de la ville. Tous deux se rendirent chez les Kalitine et y passrent la soire, mais d'une manire moins agrable que quelques jours auparavant. Panchine s'y trouvait. Il parla beaucoup de son excursion et se mit parodier d'une manire trs-comique les divers propritaires qu'il avait vus. Lavretzky riait, mais Lemm ne quittait pas son coin, se taisait et remuait les membres en silence comme une araigne. Il regardait d'un air sombre et concentr, et ne s'anima que lorsque Lavretzky se leva pour prendre cong. Mme en calche, le vieillard continua songer et persista dans sa boudeuse sauvagerie; mais l'air doux et chaud, la brise, les ombres lgres, le parfum de l'herbe et des bourgeons du bouleau, la lueur d'une nuit toile, le pitinement et la respiration des chevaux, toutes les sductions du printemps, de la route et de la nuit descendirent dans l'me du pauvre Allemand, et ce fut lui le premier qui rompit le silence. Il se mit parler de musique, puis de Lise, puis de nouveau de musique. En parlant de Lise, il semblait prononcer les paroles plus lentement. Lavretzky dirigea la conversation sur ses oeuvres, et, moiti srieux, moiti plaisantant, lui proposa de lui crire un libretto. Hum... un libretto, rpliqua Lemm. Non, cela n'est pas pour moi.--Je n'ai plus la vivacit d'imagination qu'il faut pour un opra.--J'ai dj perdu mes forces, mais si je pouvais encore faire quelque chose, je me contenterais d'une romance: certainement je voudrais de belles paroles. Il se tut et resta longtemps immobile, les yeux attachs au ciel. Par exemple, dit-il enfin, quelque chose dans ce genre: vous, toiles! vous, pures toiles!... Lavretzky se tourna lgrement vers lui et se mit le considrer. vous, toiles! pures toiles!... rpta Lemm. Vous regardez de la mme manire les innocents et les coupables... mais les purs de coeur seuls, ou quelque chose dans ce genre, vous comprennent, c'est--dire non, vous aiment. Du reste, je ne suis pas pote. Cela n'est pas mon fait; mais quelque chose dans ce genre, quelque chose d'lev. Lemm renversa son chapeau sur sa nuque, et, dans la demi-teinte de la nuit, sa figure semblait plus ple et plus jeune. Et vous aussi, continua-t-il en baissant graduellement la voix, vous savez qui aime, qui sait aimer, parce que vous tes pures; vous seules pouvez consoler.--Non, ce n'est pas encore cela,--je ne suis pas pote, murmura-t-il, mais quelque chose dans ce genre... --Je regrette de ne pas tre non plus pote, observa Lavretzky. --Vaine rverie! rpliqua Lemm. Et il se blottit dans le fond de la calche. Il ferma les yeux, comme s'il et voulu dormir. Quelques instants s'coulrent; Lavretzky tendait l'oreille pour couter. Oh! toiles! pures toiles;--amour!--murmurait le vieillard. Amour! rpta en lui-mme Lavretzky. Puis il devint rveur et sentit son me oppresse... Vous avez fait une trs-bonne musique sur les paroles de _Fridolin_, Chistophor Fdorowitch, dit-il tout coup haute voix. Mais quelle est votre pense? Ce Fridolin, aprs que le comte l'eut amen sa femme, devint-il immdiatement l'amant de cette dernire? --C'est vous qui pensez ainsi, rpliqua Lemm, parce que, vraisemblablement, l'exprience... Il s'arrta tout coup et se dtourna d'un air embarrass. Lavretzky se prit rire avec contrainte, mais se dtourna aussi et porta ses regards vers la route. Les toiles commenaient dj plir, et le ciel blanchissait quand la calche s'arrta devant le perron de la petite maison de Wassiliewsko. Lavretzky conduisit son hte jusqu' la chambre qui lui tait destine, revint dans son cabinet et s'assit devant la fentre. Au jardin, le rossignol adressait son dernier chant l'aurore. Lavretzky se souvint que, dans le jardin des Kalitine, le rossignol chantait aussi; il se souvint du mouvement lent des yeux de Lise lorsqu'ils se dirigrent vers la sombre fentre par laquelle les chants pntraient dans la pice. Sa pense s'arrta sur elle, et son coeur reprit un peu de calme: Pure jeune fille! pronona-t-il demi-voix... Pures toiles! ajouta-t-il avec un sourire. Puis il alla se coucher en paix. Lemm, de son ct, resta longtemps assis sur son lit, un papier de musique sur les genoux. Il semblait qu'une mlodie inconnue et douce allait jaillir de son cerveau. Brlant, agit, il ressentait dj la douceur enivrante de l'enfantement... Mais, hlas! il attendit en vain. Ni pote ni musicien! murmura-t-il. Et sa tte fatigue s'affaissa pesamment sur l'oreiller. Le lendemain matin, Lavretzky et son hte prenaient le th au jardin, sous un vieux tilleul. Maestro, dit entre autres choses Lavretzky, vous aurez bientt composer une cantate solennelle. -- quelle occasion? -- l'occasion du mariage de M. Panchine et de mademoiselle Lise. Avez-vous remarqu comme il tait hier attentif auprs d'elle? Il parat que l'affaire est en bon train. --Cela ne sera pas! s'cria Lemm. --Pourquoi? --Parce que c'est impossible. Du reste, ajouta-t-il un instant aprs, dans ce monde, tout est possible, surtout ici, chez vous, en Russie. --Laissons, si vous le voulez bien, la Russie de ct, mais que trouvez-vous de mauvais dans ce mariage? --Tout est mauvais, tout. Mademoiselle Lise est une jeune fille sense, srieuse. Elle a des sentiments levs. Et lui..., c'est un dilettante, c'est tout dire. --Mais elle l'aime. Le maestro se leva soudain. Non, elle ne l'aime pas, dit-il. C'est--dire, elle est trs-pure de coeur et elle ne sait pas elle-mme ce que cela signifie, aimer. Madame von Kalitine lui dit que le jeune homme est bien. Elle a confiance en madame von Kalitine, parce que, malgr ses dix-neuf ans, elle n'est qu'un enfant... Le matin, elle prie; le soir, elle prie encore. Tout cela est fort bien, mais elle ne l'aime pas. Elle ne peut aimer que le beau, et lui n'est pas beau, je veux dire, son me n'est pas belle. Lemm parlait rapidement, avec feu, tout en marchant petits pas en long et en large devant la table th. Ses yeux semblaient courir sur le sol. Mon cher maestro, dit tout coup Lavretzky, il me semble que vous tes vous-mme amoureux de ma cousine. Lemm s'arrta court. Je vous prie, dit-il d'une voix mal assure, ne me raillez pas ainsi; je ne suis pas un fou. J'ai devant moi les tnbres de la tombe, et non point un avenir couleur de rose. Lavretzky eut piti du vieillard et lui demanda pardon. Aprs le th, Lemm lui joua sa cantate, puis, pendant le dner, se remit parler de Lise, l'instigation de Lavretzky. Celui-ci prtait l'oreille avec un vident intrt. Qu'en pensez-vous, Christophor Fdorowitch? dit-il enfin. Tout est maintenant en bon ordre ici, et le jardin est en fleur. Si je l'invitais venir passer une journe avec sa mre et ma vieille tante. Hein? cela vous serait-il agrable? Lemm inclina la tte de ct. Invitez, murmura-t-il. --Mais il n'est pas ncessaire d'inviter Panchine. --Non, cela n'est pas ncessaire, rpliqua le vieillard avec un sourire presque enfantin. Deux jours aprs, Fdor Ivanowitch se rendit en ville, chez les Kalitine. La famille se rend l'invitation; tout est en joie; pendant le dner, Lemm tira de la poche de son frac, dans laquelle il glissait chaque instant la main, un petit rouleau de papier de musique, et, les lvres pinces, le plaa en silence sur le piano. C'tait la romance qu'il avait compose la veille sur d'anciennes paroles allemandes, o il tait fait allusion aux toiles. Lise se plaa aussitt au piano et dchiffra la romance. Hlas! la musique en tait complique et d'une forme pnible; on voyait que le compositeur avait fait tous ses efforts pour exprimer la passion et un sentiment profond, mais il n'en tait rien sorti de bon. L'effort seul se faisait sentir. Lavretzky et Lise s'en aperurent tous les deux, et Lemm le comprit. Sans profrer une parole, il remit sa romance en poche; la demande que fit Lise de la jouer encore une fois, il hocha la tte et dit d'une manire significative: Maintenant, c'est fini. Puis, il se replia sur lui-mme et s'loigna. Vers le soir, on alla en grande compagnie la pche. Dans l'tang, au del du jardin, il y avait beaucoup de tanches et de goujons.--On plaa Maria Dmitrivna dans un fauteuil tout prs du bord, l'ombre; on tendit un tapis sous ses pieds, et on lui donna la meilleure ligne. Antoine, en qualit d'ancien et habile pcheur, lui offrit ses services. C'tait avec le plus grand zle qu'il attachait les vermisseaux l'hameon, et jetait lui-mme la ligne en se donnant des airs gracieux. Le mme jour, Maria Dmitrivna avait parl de lui Fdor Ivanowitch, dans un franais digne de nos institutions de demoiselles: _Il n'y a plus maintenant de ces gens comme a, comme autrefois._ Lemm, accompagn de deux jeunes filles, alla plus loin, jusqu' la digue; Lavretzky s'tablit ct de Lise. Les poissons mordaient l'hameon; les tanches, suspendues au bout de la ligne, faisaient briller en frtillant leurs cailles d'or et d'argent. Les exclamations de joie des petites filles retentissaient sans cesse; Maria Dmitrivna poussa une ou deux fois un petit cri de satisfaction prmdite. C'taient les lignes de Lavretzky et de Lise qui fonctionnaient le plus rarement. Cela venait probablement de ce qu'ils taient, moins que les autres, occups de la pche, et laissaient les bouchons flotter jusqu'au rivage. Autour d'eux, les grands joncs rougetres se balanaient doucement; devant eux, la nappe d'eau brillait d'un doux clat.--Ils causaient voix basse.--Lise se tenait debout sur le radeau.--Lavretzky tait assis sur le tronc inclin d'un cytise.--Lise portait une robe blanche avec une large ceinture de ruban blanc; d'une main, elle tenait son chapeau de paille suspendu; de l'autre, elle soutenait, avec un certain effort, sa ligne flexible.--Lavretzky considrait son profil pur et un peu svre,--ses cheveux relevs derrire les oreilles, ses joues si dlicates, lgrement hles comme chez un enfant, et, part lui, il se disait: Qu'elle est belle ainsi, planant sur un tang! Lise ne se retournait pas vers lui; elle regardait l'eau.--On n'aurait su dire si elle fermait les yeux ou si elle souriait.--Un tilleul projetait sur eux son ombre. J'ai beaucoup rflchi notre dernire conversation, dit Lavretzky, et je suis arriv cette conclusion, que vous tes trs-bonne. --Mais je n'avais pas l'intention..., balbutia Lise toute confuse. --Vous tes bonne, rpta Lavretzky, et moi, avec ma rude corce, je sens que tout le monde doit vous aimer; Lemm, par exemple. Celui-l est tout bonnement amoureux de vous. Un lger tressaillement contracta les sourcils de la jeune fille, comme cela lui arrivait toujours quand elle entendait quelque chose de dsagrable. Il m'a fait beaucoup de peine aujourd'hui, reprit Lavretzky, avec sa romance manque. Que la jeunesse se montre inhabile produire, passe encore; mais c'est toujours un spectacle pnible que celui de la vieillesse impuissante et dbile, surtout quand elle ne sait pas mesurer le moment o ses forces l'abandonnent. Un vieillard supporte difficilement une pareille dcouverte... Attention! le poisson mord. VII Au retour, Thodore voulut les accompagner cheval. La soire s'avanait, et Maria Dmitrivna tmoigna le dsir de rentrer. On eut de la peine arracher les petites filles de l'tang et les habiller. Lavretzky promit d'accompagner ses visiteuses jusqu' mi-chemin et fit seller son cheval. En mettant Maria Dmitrivna en voiture, il s'aperut de l'absence de Lemm. Le vieillard tait introuvable, il avait disparu sitt la pche finie. Antoine ferma la portire avec une vigueur remarquable pour son ge, et cria d'un ton d'autorit: Avancez, cocher! La voiture s'branla. Maria Dmitrivna occupait le fond avec Lise; les petites filles et la femme de chambre taient sur le devant; la soire tait chaude et calme; les deux glaces taient baisses, et Lavretzky trottait du ct de Lise, la main appuye sur la portire: il laissait flotter la bride sur le cou de son cheval; de temps en temps il changeait quelques paroles avec la jeune fille.--Le crpuscule s'teignait, la nuit tait venue, et l'air s'tait attidi.--Maria Dmitrivna sommeillait; les petites filles et la femme de chambre s'endormirent aussi. La voiture roulait rapidement et d'un pas gal. Lise se pencha hors de la portire. La lune, qui venait de se lever, clairait son visage. La brise embaume du soir lui caressait les yeux et les joues. Elle prouvait un indicible sentiment de bien-tre. Sa main s'tait pose sur la portire, ct de celle de Lavretzky. Et lui aussi se sentait heureux; il s'abandonnait aux charmes de cette nuit tide, les yeux fixs sur ce jeune et bon visage, coutant cette voix frache et timbre, qui lui disait des choses simples et brves; il arriva ainsi, sans s'en apercevoir, la moiti du chemin, et, ne voulant pas rveiller Maria Dmitrivna, il serra lgrement la main de Lise et lui dit: Nous sommes amis prsent, n'est-ce pas? Elle fit un signe de tte, il arrta son cheval. La voiture continua sa route en se balanant sur ses ressorts. Lavretzky regagna au pas son habitation. La magie de cette nuit d't s'tait empare de lui: tout lui semblait nouveau, en mme temps que tout lui semblait connu et aim de longue date. De prs ou de loin, l'oeil distrait ne se rendait pas bien compte des objets, mais l'me en recevait une douce impression. Tout reposait et, dans ce repos, la vie se montrait pleine de sve et de jeunesse. Le cheval de Lavretzky avanait firement en se balanant. Son ombre noire marchait fidlement son ct. Il y avait un certain charme mystrieux dans le bruit de ses sabots, quelque chose de gai dans le cri saccad des cailles. Les toiles semblaient noyes dans une vapeur lumineuse, et la lune brillait d'un vif clat. Ses rayons rpandaient une nappe de lumire azure sur le ciel, et brodaient d'une marge d'or le contour des nuages qui passaient l'horizon. La fracheur de l'air humectait les yeux, pntrait par tous les sens comme une fortifiante caresse et glissait larges gorges dans les poumons. Lavretzky tait sous le charme et se rjouissait de le ressentir. Nous vivrons encore, pensait-il; je ne suis pas bris pour jamais... Et il n'acheva pas. Puis il se mit songer Lise; il se demanda si elle pouvait aimer Panchine; il se dit que s'il l'avait rencontre dans d'autres circonstances, sa vie et suivi probablement un autre cours; qu'il comprenait Lemm, quoiqu'elle n'et pas de paroles elle, comme elle disait; mais elle se trompait,--elle avait des paroles elle,--et Lavretzky se rappela ce qu'elle se disait: N'en parlez pas lgrement... Il continua sa route la tte baisse; et puis, soudain, se redressant, il murmura lentement: J'ai brl tout ce que j'adorais jadis, et j'adore maintenant tout ce que j'ai brl. Il poussa son cheval et le fit galoper jusqu' sa demeure. En mettant pied terre, il se retourna une dernire fois, avec un sourire involontaire de reconnaissance. La nuit, douce et silencieuse, s'tendait sur les collines et les valles; cette vapeur chaude et douce descendait-elle du ciel? venait-elle de la terre? Dieu sait de quelle profondeur embaume elle arrivait jusqu' lui. Lavretzky envoya un dernier adieu Lise, et monta le perron en courant. La journe du lendemain fut bien monotone; il plut ds le matin. Lemm avait le regard sombre et serrait de plus en plus les lvres, comme s'il avait fait le voeu de ne plus parler. En se mettant au lit, Lavretzky prit une liasse de journaux franais, qu'il n'avait pas lus depuis plus de quinze jours. Il se mit, d'un mouvement machinal, en dchirer les enveloppes, et parcourir ngligemment les colonnes, qui ne renfermaient, du reste, rien de nouveau. Il allait les rejeter loin de lui, lorsque le feuilleton d'une des gazettes lui frappa les yeux; il bondit comme si un serpent l'et piqu. Dans ce feuilleton, ce M. douard, que nous connaissons dj, annonait ses lecteurs une nouvelle douloureuse: La charmante et sduisante Moscovite, crivait-il, une des reines de la mode, l'ornement des salons parisiens, madame de Lavretzky, tait morte presque subitement; et cette nouvelle, qui n'tait malheureusement que trop vraie, venait de lui parvenir l'instant.--On peut dire, continuait-il, que je fus un des amis de la dfunte. Lavretzky reprit ses vtements, descendit au jardin et se promena en long et en large jusqu'au matin. * * * * * Lavretzky n'tait plus un jeune homme; il ne pouvait se mprendre longtemps sur le sentiment que lui inspirait Lise; ce jour-l, il acquit dfinitivement la conviction qu'il l'aimait. Il n'en ressentit gure de joie. Est-il possible, pensa-t-il, qu' trente-cinq ans je n'aie pas autre chose faire que de confier mon me une femme? Mais Lise ne ressemble pas l'autre; ce n'est pas elle qui m'aurait prpar une vie d'humiliations; elle ne m'aurait pas dtourn de mes occupations; elle m'aurait inspir elle-mme une activit honnte et srieuse, et nous aurions chemin ensemble vers un noble but. Oui, tout cela est fort beau, dit-il pour clore ses rflexions, mais c'est qu'elle ne voudra pas suivre cette route avec moi. Ne m'a-t-elle pas dit que je lui faisais peur? la vrit, elle n'aime pas Panchine. Triste consolation! * * * * * Lavretzky partit pour Wassiliewsko; mais il n'y tint pas plus de quatre jours,--l'ennui l'en chassa. L'attente le tourmentait aussi: il ne recevait aucune lettre, et la nouvelle donne par M. douard demandait confirmation. Il se rendit la ville et passa la soire chez les Kalitine. Il lui tait ais de remarquer que Maria Dmitrivna lui en voulait; mais il parvint l'adoucir en perdant avec elle une quinzaine de roubles au piquet. Il put entretenir Lise, et une demi-heure environ, bien que la veille la mre et recommand sa fille de montrer moins de familiarit avec un homme qui avait un si grand ridicule. Il observa en elle quelque changement. Elle semblait plus rveuse que de coutume; elle lui fit un reproche de s'tre absent; puis elle lui demanda s'il irait la messe le lendemain. Le lendemain tait un dimanche. Allez-y, lui dit-elle avant qu'il et le temps de rpondre; nous prierons ensemble pour le repos de _son_ me. Elle ajouta qu'elle ne savait que faire, qu'elle ne savait pas si elle avait le droit de faire attendre Panchine. Pourquoi? lui demanda Lavretzky. --Parce que je commence souponner de quelle nature sera ma rsolution. Elle prtexta un mal de tte et monta sa chambre, en lui tendant d'un air irrsolu le bout de ses petits doigts. Le lendemain, Lavretzky se rendit l'glise; Lise s'y trouvait dj. Elle priait avec ferveur; ses regards taient pleins d'un doux clat; sa jolie tte s'inclinait et se relevait par un mouvement souple et lent. Il sentait qu'elle priait pour lui, et son me s'abma dans une sorte d'extase. Mais, malgr cette douce motion, il se sentait la conscience trouble. La foule recueillie et grave, la vue de visages amis, l'harmonie du chant, l'odeur de l'encens, les longs rayons obliques du soleil, l'obscurit des votes et des murailles, tout parlait son coeur. Il y avait longtemps qu'il n'avait t l'glise, qu'il n'avait tourn ses regards vers Dieu: en ce moment mme, aucune prire ne sortait de sa bouche; il ne priait pas mme en pense, mais il prosternait, pour ainsi dire, son coeur dans la poussire. Il se ressouvint que dans son enfance il n'achevait jamais la prire qu'aprs avoir senti sur son front, comme une faible sensation, le contact d'une aile invisible: c'tait, pensait-il alors, son ange gardien qui venait le visiter et manifestait son consentement. Il leva son regard sur Lise... --C'est toi qui m'as amen ici, se dit-il; effleure aussi mon me de ton aile. Lise continuait prier doucement; son visage lui paraissait radieux, et il sentait son coeur se fondre; il rclamait de cette me, soeur de la sienne, le repos et le pardon pour son me. Sur le parvis, ils se rencontrrent; elle l'accueillit avec une gaiet grave et amicale. Le soleil clairait le gazon de la cour de l'glise, et prtait plus d'clat aux vtements varis et aux mouchoirs bigarrs des femmes; les cloches des glises voisines retentissaient dans les airs; les oiseaux gazouillaient sur les haies des jardins. Lavretzky se tenait la tte dcouverte et le sourire aux lvres; un vent lger se jouait dans ses cheveux et les mlait aux rubans du chapeau de Lise. Il l'aida monter en voiture avec Lnotchka, donna toute sa monnaie aux pauvres, et se dirigea lentement vers sa demeure. * * * * * Quant lui, il tait oblig de la passer au travail, courb sur de stupides paperasses. Il salua froidement Lise, il lui gardait rancune de lui faire attendre sa rponse, et s'loigna; Lavretzky le suivit. Ils se sparrent la porte; Panchine, du bout de sa canne, rveilla son cocher, se carra dans son droschky, et la voiture partit. Lavretzky ne se sentait pas dispos rentrer; il se dirigea vers les champs. La nuit tait calme et claire, quoiqu'il n'y et pas de lune. Il erra longtemps travers l'herbe humide de rose; un troit sentier s'offrit lui; il le suivit.--Ce dernier le conduisit jusqu' une clture en bois, devant une petite porte, que d'un mouvement machinal il essaya d'ouvrir; la porte cda en grinant lgrement, comme si elle n'et attendu que la pression de sa main.--Lavretzky se trouva dans un jardin, fit quelques pas sous une alle de tilleuls et s'arrta tout tonn: il reconnut le jardin des Kalitine. Aussitt, il se rejeta dans l'ombre porte d'un massif de noisetiers, et resta longtemps immobile, plein de surprise. C'est le sort qui m'a conduit, pensa-t-il. Tout tait silencieux autour de lui; aucun son n'arrivait du ct de la maison. Il avana avec prcaution. Au dtour d'une alle, l'habitation lui apparut; deux fentres seulement taient faiblement claires; la flamme d'une bougie tremblait derrire les rideaux de Lise, et, dans la chambre de Marpha Timofevna, une lampe faisait briller de ses reflets rougetres l'or des saintes images. En bas, la porte du balcon tait reste ouverte. Lavretzky s'assit sur un banc de bois, s'accouda et se mit regarder cette porte et la fentre de Lise. Minuit sonnait l'horloge de la ville; dans la maison, la petite pendule frappa aigrement douze coups; le veilleur les rpta en cadence sur sa planche. Lavretzky ne pensait rien, n'attendait rien, il jouissait de l'ide de se sentir si prs de Lise, de se reposer sur son banc, dans son jardin, o elle venait parfois s'asseoir... La lumire disparut dans la chambre de Lise. Repose en paix, douce jeune fille, murmura Lavretzky, toujours immobile, le regard fix sur la croise devenue obscure. Tout coup, la lumire reparut l'une des fentres de l'tage infrieur, passa devant une seconde croise, puis devant la troisime... Quelqu'un s'avanait tenant la lumire en main.--Est-ce Lise? Impossible!... Lavretzky se souleva... Une forme connue lui apparut: Lise tait au salon. Vtue d'une robe blanche, les tresses de ses cheveux tombant sur les paules, elle s'approcha lentement de la table, se pencha, et, dposant le bougeoir, chercha quelque chose; puis elle se tourna vers le jardin, blanche, lgre, lance: sur le seuil, elle s'arrta. Un frisson parcourut les membres de Lavretzky. Le nom de Lise s'chappa de ses lvres. La jeune fille tressaillit et essaya de pntrer l'obscurit. Lise! rpta plus haut Lavretzky en sortant de l'ombre. Lise, chancelante, avana la tte avec terreur; elle le reconnut. Il la nomma une troisime fois, et lui tendit les bras. Elle se dtacha de la porte et entra au jardin. Vous! balbutia-t-elle. Vous ici! --Moi..., moi..., coutez-moi, dit Lavretzky voix basse. Et, saisissant sa main, il la conduisit jusqu'au banc. Elle le suivit sans rsistance: sa figure ple, ses yeux fixes, tous ses mouvements, exprimaient un indicible tonnement. Lavretzky la fit asseoir et se plaa devant elle. Je ne songeais pas venir ici, le hasard m'a amen... Je... je... je vous aime, dit-il d'une voix timide. Lise leva lentement ses yeux sur lui; il semblait qu'elle comprt enfin ce qui se passait et o elle en tait. Elle essaya de se lever, mais ce fut en vain, et elle se couvrit le visage de ses mains. Lise, murmura Lavretzky, Lise, rpta-t-il. Et il s'agenouilla devant elle. Lise sentit un lger frisson passer sur ses paules; elle serra les doigts avec plus de force encore contre son visage. Qu'avez-vous? dit Lavretzky. Il s'aperut qu'elle pleurait. Tout son coeur se glaa; il comprit le sens de ces larmes. M'aimeriez-vous rellement? demanda-t-il tout bas, en effleurant ses genoux. --Levez-vous, levez-vous, Thodore Ivanowitch, s'cria la jeune fille; que faisons-nous ensemble? Il se leva et s'assit sur le banc, auprs d'elle. Elle ne pleurait plus et le regardait attentivement, avec les yeux tout humides. J'ai peur; que faisons-nous? rpta-t-elle. --Je vous aime, lui dit-il, je suis prt donner ma vie pour vous. Elle frissonna encore une fois, comme si elle et t frappe au coeur, et leva les yeux au ciel. Tout est dans les mains de Dieu, dit-elle. --Mais vous m'aimez, Lise? Nous serons heureux. Elle baissa les yeux; il l'attira doucement lui et le front de la jeune fille s'appuya sur son paule... Il lui releva la tte et chercha ses lvres... Une demi-heure aprs, Lavretzky tait la porte du jardin. Il la trouva ferme et fut oblig de sauter par-dessus la palissade. Il rentra en ville en traversant les rues endormies. Un sentiment de joie indicible et immense remplissait son me; tous ses doutes taient morts dsormais. Disparais, pass, sombre vision! pensait-il. Elle m'aime, elle est moi! Tout coup il crut entendre dans les airs, au-dessus de sa tte, un flot de sons magiques et triomphants. Il s'arrta: les sons retentirent encore plus magnifiques; ils se rpandaient comme un torrent harmonieux, et il lui semblait qu'ils chantaient et racontaient tout son bonheur. Il se retourna: les sons venaient de deux fentres d'une petite maison. Lemm! s'cria Lavretzky en se prcipitant vers la maison. Lemm! Lemm! rpta-t-il grands cris. Les sons s'arrtrent, et la figure du vieux musicien, en robe de chambre, les cheveux en dsordre, la poitrine dcouverte, apparut la fentre. --Ah! ah! dit-il firement; c'est vous? --Christophor Fdorowitch, quelle est cette merveilleuse musique? De grce, laissez-moi entrer. Le vieillard, sans prononcer une parole, lui jeta avec un geste de dignit exalte la clef de sa porte. Lavretzky se prcipita dans la maison et voulut, en entrant, se jeter dans les bras de Lemm; mais celui-ci, l'arrtant d'un geste imprieux et lui montrant un sige: Asseoir vous, couter vous! s'cria-t-il en russe d'une voix brve. Il se mit au piano, jeta un regard fier et grave autour de lui et commena. Il y avait longtemps que Lavretzky n'avait rien entendu de semblable. Ds le premier accord, une mlodie douce et passionne envahissait l'me; elle jaillissait pleine de chaleur, de beaut, d'ivresse; elle s'panouissait, veillant tout ce qu'il y a de tendre, de mystrieux, de saint, dans l'humaine nature; elle respirait une tristesse immortelle et allait s'teindre dans les cieux. Lavretzky se redressa; il se tint debout, ple et frissonnant d'enthousiasme. Ces sons pntraient dans son me, encore mue des flicits de l'amour. Encore! encore! s'cria-t-il d'une voix brise, aprs le dernier accord. Le vieillard lui jeta un regard d'aigle, se frappa la poitrine et lui dit lentement dans sa langue maternelle: C'est moi qui ai fait tout cela, car je suis un grand musicien! Et il joua une seconde fois sa magnifique composition. Il n'y avait pas de lumire dans la chambre; la clart de la lune, qui venait de se lever, glissait obliquement par la fentre ouverte; l'air vibrait harmonieusement. La pauvre petite chambre obscure semblait pleine de rayons, et la tte du vieillard se dressait haute et inspire dans la pnombre argente. Lavretzky s'approcha et l'treignit dans ses bras. Lemm ne rpondit pas ces embrassements; il chercha mme l'loigner du coude. Longtemps il le regarda, immobile, d'un air svre, presque menaant: Ah! ah! reprit-il par deux fois. Enfin son front se rassrna, il reprit son calme, rpondit par un sourire aux compliments chaleureux de Lavretzky, puis il se mit pleurer en sanglotant comme un enfant. C'est trange, dit-il, que vous soyez prcisment venu en ce moment; mais je sais, je sais tout. --Vous savez tout? dit Lavretzky avec tonnement. --Vous m'avez entendu, rpondit Lemm: n'avez-vous donc pas compris que je sais tout? Lavretzky ne put fermer l'oeil de la nuit; il resta assis sur son lit. Et Lise non plus ne dormait pas: elle priait. VII ce moment dcisif de sa vie la femme, que Lavretzky croyait morte, sur la foi du journal, revient de Paris Ptersbourg, triomphante et insidieuse. Elle feint le repentir le plus pieux et arrive inopinment. Son premier souci est de se faire des partisans dans la famille Kalitine. Elle y capte la mre et les tantes, elle y reconquiert son mari Lavretzky. Il refuse de la voir, mais il s'engage la reconduire lui-mme sa maison des champs et doubler sa pension. On juge du dsespoir des deux amants. Lise prend une rsolution sinistre, Lavretzky renonce elle et va expirer de douleur dans la maison de _Wassilianoskoi_. VIII Panchine, aprs la rsolution de Lise de s'enfermer dans un couvent d'Odessa, cultive madame Lavretzky, facile consoler et va Ptersbourg. Lise s'vade de son couvent. Lavretzky retir dans sa solitude de _Wassilianoskoi_ disparat du monde. La mort frappe successivement les personnages de la maison Kalitine O***. Une gnration nombreuse prit la place de cette gnration disparue. * * * * * Environ dix ans aprs, Thodore passant par hasard O***, revient visiter le site de ses amours pour Lise. La matresse du logis tait depuis longtemps descendue dans la tombe; Maria Dmitrivna tait morte deux ans aprs que Lise avait pris le voile, et Marpha Timofevna n'avait pas bien longtemps survcu sa nice; elles reposent l'une ct de l'autre dans le cimetire de la ville. Nastasia Carpovna les a suivies; fidle dans ses affections, elle n'avait cess pendant plusieurs annes d'aller rgulirement toutes les semaines prier sur la tombe de son amie... Son heure sonna, et ses restes furent aussi dposs dans la terre froide et humide: mais la maison de Maria Dmitrivna ne passa point dans des mains trangres, elle ne sortit point de la famille, le nid ne fut point dtruit. Lnotchka, transforme en une svelte et jolie fille, et son fianc, jeune officier de hussards; le fils de Maria Dmitrivna, rcemment mari Ptersbourg, venu avec sa femme passer le printemps O***; la soeur de celle-ci, pensionnaire de seize ans, aux joues vermeilles et aux yeux brillants; la petite Schourotschka, galement grandie et embellie: telle tait la jeunesse dont la gaiet bruyante faisait rsonner les murs de la maison Kalitine. Tout y tait chang, tout y avait t mis en harmonie avec ses nouveaux htes. De jeunes garons imberbes, et toujours prts rire, avaient remplac les vieux et graves serviteurs d'autrefois; l o Roska dans sa graisse s'tait promene pas majestueux, deux chiens de chasse s'agitaient bruyamment et sautaient sur les meubles; l'curie s'tait peuple de chevaux fringants, btes robustes d'attelage ou de trait, chevaux de carrosse ardents, aux crins tresss, chevaux de main du Don. Les heures du djeuner, du dner, du souper, s'taient mles et confondues; un ordre de choses extraordinaire s'tait tabli, suivant l'expression des voisins. Dans la soire dont nous parlons, les habitants de la maison Kalitine (le plus g d'entre eux, le fianc de Lnotchka, avait peine vingt-quatre ans) jouaient un jeu assez peu compliqu, mais qui paraissait beaucoup les amuser, s'il fallait en juger par les rires qui clataient de toutes parts; ils couraient dans les chambres et s'attrapaient les uns les autres; les chiens couraient aussi et aboyaient, pendant que les serins, du haut de leurs cages suspendues aux fentres, s'gosillaient qui mieux mieux, augmentant de leurs gazouillements aigus et incessants le vacarme gnral. Au beau milieu de ces bats tourdissants, un tarantass couvert d'claboussures s'arrta la porte cochre; un homme de quarante-cinq ans, en habit de voyage, en descendit et s'arrta, frapp de surprise. Il se tint immobile pendant quelques instants, embrassa la maison d'un regard attentif, entra dans la cour et monta doucement le perron. Il n'y avait personne dans l'antichambre pour le recevoir; mais la porte de la salle manger s'ouvrit soudain deux battants:--la petite Schourotschka s'en chappa, les joues toutes rouges, et aussitt toute la bande joyeuse accourut sa poursuite, poussant des cris perants. Elle s'arrta tout coup et se tut la vue d'un tranger; mais ses yeux limpides, fixs sur lui, gardrent leur expression caressante; les frais visages ne cessrent point de rire. Le fils de Maria Dmitrivna s'approcha de l'tranger et lui demanda poliment ce qu'il dsirait. --Je suis Lavretzky, murmura-t-il. Un cri amical rpondit ces paroles. Ce n'est pas que toute cette jeunesse se rjout beaucoup de l'arrive d'un parent loign et presque oubli, mais elle saisissait avec empressement la moindre occasion de s'agiter et de manifester sa joie. On fit aussitt cercle autour de Lavretzky; Lnotchka, en qualit d'ancienne connaissance, se nomma la premire; elle assura que, quelques moments encore, et elle l'aurait parfaitement reconnu; puis elle lui prsenta le reste de la socit, appelant chacun, son fianc lui-mme, par son prnom. Toute la bande traversa la salle manger et se rendit au salon. Les papiers de tenture, dans les deux pices, avaient t changs, mais les meubles taient les mmes qu'autrefois; Lavretzky reconnut le piano; le mtier broder auprs de la fentre tait aussi le mme, et n'avait pas boug de place; peut-tre la broderie, reste inacheve il y a huit ans, s'y trouvait-elle encore. On tablit Lavretzky dans un grand fauteuil; tout le monde prit gravement place autour de lui. Les questions, les exclamations, les rcits se succdrent rapidement. Mais il y a longtemps que nous ne vous avons vu, observa navement Lnotchka:--ni Varvara Pavlowna non plus. --Je le crois bien, reprit aussitt son frre.--Je t'avais emmen Ptersbourg, tandis que Fdor Ivanowitch est rest tout ce temps la campagne. --Oui, et maman est morte depuis. --Et Marpha Timofevna, murmura la petite Schourotschka. --Et Nastasia Carpovna, reprit Lnotchka,--et M. Lemm. --Comment! Lemm est mort aussi? demanda Lavretzky. --Oui, rpondit le jeune Kalitine;--il est parti d'ici pour Odessa. On dit qu'il y a t attir par quelqu'un; c'est l qu'il est mort. --Vous ne savez pas s'il a laiss de la musique de sa composition? --Je ne sais; j'en doute. Tout le monde se tut et se regarda. Un nuage de tristesse passa sur ces jeunes visages. --Matroska vit encore, dit tout coup Lnotchka. --Et Gudonofski aussi, ajouta son frre. Le nom de Gudonofski excita l'hilarit gnrale. Oui, il vit et ment comme jadis, continua le fils de Maria Dmitrivna: et imaginez-vous, cette petite folle (il dsigna la jeune pensionnaire, la soeur de sa femme) lui a mis hier du poivre dans sa tabatire. --Comme il a ternu! s'cria Lnotchka. Et le mme rire irrsistible clata ce souvenir. Nous avons eu des nouvelles de Lise depuis peu, murmura le jeune Kalitine.--Et tout le monde se tut.--Elle va bien, sa sant se remet petit petit. --Elle est toujours dans le mme couvent? demanda Lavretzky avec effort. --Oui, toujours. --Vous crit-elle? Non, jamais; nous avons de ses nouvelles par d'autres. Il se fit soudain un profond silence. Voil l'ange du silence qui passe. Telle est la pense de tous. Ne voulez-vous pas aller au jardin? dit Kalitine en s'adressant Lavretzky.--Il est fort joli en ce moment, quoique nous l'ayons un peu nglig. Lavretzky descendit au jardin, et, la premire chose qui frappa sa vue, ce fut le banc sur lequel il avait pass avec Lise quelques instants de bonheur, qu'il n'avait plus retrouvs. Ce banc avait noirci et s'tait recourb; mais il le reconnut, et son me prouva ce sentiment que rien n'gale, ni dans sa douceur, ni dans sa tristesse, ce sentiment de vif regret qu'inspire la jeunesse passe, le bonheur dont on a joui autrefois. Il se promena dans les alles avec toute cette jeunesse; les tilleuls avaient un peu grandi et vieilli pendant ces huit annes; leur ombre tait devenue plus paisse; les buissons s'taient dvelopps, les framboisiers s'taient multiplis, les noisetiers taient plus touffus, et partout s'exhalait une frache odeur de verdure, d'herbe, de lilas. Voil o il ferait bon jouer aux quatre coins! s'cria tout coup Lnotchka en courant vers une pelouse toute verte, entoure de tilleuls.--Nous sommes justement cinq. --Et Fdor Ivanowitch, tu l'as oubli, rpliqua son frre... ou est-ce toi-mme que tu n'as point compte? Lnotchka rougit lgrement. Mais Fdor Ivanowitch, son ge, peut-il...? commena-t-elle. --Jouez, je vous prie, s'empressa de rpondre Lavretzky; ne faites pas attention moi. Il me sera plus agrable moi-mme de savoir que je ne vous gne point. Ne songez pas m'amuser; nous autres vieillards, nous avons une occupation que vous ne connaissez point encore et qu'aucune distraction ne peut remplacer pour nous: les souvenirs. Les jeunes gens coutaient Lavretzky avec une attention respectueuse et tant soit peu ironique, comme ils eussent cout la leon d'un professeur; puis ils le quittrent en courant. Quatre d'entre eux se placrent chacun auprs d'un arbre, le cinquime au milieu, et le jeu commena. Quant Lavretzky, il retourna vers la maison, entra dans la salle manger, s'approcha du piano, et mit le doigt sur une des touches; un son faible, mais clair, s'en chappa et veilla une vibration secrte dans son coeur. C'est par cette note que commenait la mlodieuse inspiration de Lemm qui avait nagure, dans cette bienheureuse nuit, plong Lavretzky dans l'ivresse. Celui-ci passa ensuite au salon, et il y resta longtemps: dans cette pice o il avait si souvent vu Lise, l'image de la jeune fille se prsentait plus vivement encore son souvenir; il lui semblait sentir autour de lui les traces de sa prsence; sa douleur l'oppressait et l'accablait; cette douleur n'avait rien du calme qu'inspire la mort. Lise vivait encore, mais loin, mais perdue dans l'oubli; il pensait elle comme une personne vivante, et ne reconnaissait point celle qu'il avait aime autrefois dans cette triste et ple apparition, enveloppe de vtements de religieuse et entoure de nuages d'encens. Lavretzky ne se serait pas reconnu lui-mme, s'il avait pu se voir de la mme faon dont il se reprsentait Lise. Dans ces huit annes il avait travers cette crise, que tous ne connaissent point, mais sans l'preuve de laquelle on ne peut se flatter de rester honnte homme jusqu'au bout. Il avait vraiment cess de penser son bonheur, son intrt. Le calme tait descendu dans son me, et pourquoi le cacher? il avait vieilli, non pas seulement de visage et de corps, mais son me elle-mme avait vieilli; conserver jusqu' la vieillesse un coeur jeune est, dit-on, chose difficile et presque ridicule. Heureux dj celui qui n'a point perdu la croyance dans le bien, la persvrance dans la volont, l'amour du travail! Lavretzky avait le droit d'tre satisfait: il tait devenu vritablement un bon agronome, avait appris labourer la terre, et ce n'tait point pour lui seul qu'il travaillait; il avait amlior et assur, autant que possible, le sort de ses paysans. Lavretzky retourna au jardin, se mit sur ce banc de lui si connu,--et cette place chrie, en face de cette maison vers laquelle il avait en vain tendu les mains pour la dernire fois, dans l'espoir de vider cette coupe dfendue, o ptille et chatoie le vin dor de l'enchantement.--Ce voyageur solitaire, au son des voix joyeuses d'une nouvelle gnration qui l'avait dj remplac, jeta un regard en arrire sur ses jours couls. Son coeur se remplit de tristesse, mais il n'en fut pas accabl; il avait des regrets, mais il n'avait point de remords. Jouez, amusez-vous, grandissez, jeunes gens, pensait-il sans amertume. La vie est devant vous, et elle vous sera plus facile: vous n'aurez pas, comme nous, chercher le chemin, lutter, tomber et vous relever dans les tnbres; nous ne songions qu' nous sauver, et combien d'entre nous n'y ont pas russi! Vous, vous devez agir, travailler,--et notre bndiction, nous autres vieillards, descendra sur vous. Quant moi, aprs cette journe, aprs ces impressions, il ne me reste qu' vous saluer pour la dernire fois, et dire avec tristesse, mais le coeur exempt d'envie et d'amertume, en face de la mort et du jugement de Dieu: Je te salue, vieillesse solitaire! vie inutile, achve de te consumer! Lavretzky se leva et s'loigna doucement; personne ne s'en aperut, personne ne le retint; les cris joyeux retentissaient plus fort encore derrire le mur pais et verdoyant form par les grands tilleuls. Il monta dans son tarantass, et dit au cocher de retourner la maison, sans presser les chevaux. Et la fin? demandera peut-tre le lecteur curieux. Qu'arriva-t-il ensuite Lavretzky? Lise? Que dire de personnes qui vivent encore, mais qui sont dj descendues de la scne du monde? Pourquoi revenir elles? On dit que Lavretzky a visit le couvent o s'tait retire Lise, et qu'il l'a revue. Elle se rendait dans le choeur; elle a pass tout prs de lui, d'un pas gal, rapide et modeste, avec la dmarche particulire aux religieuses;--et elle ne l'a point regard; mais la paupire de l'oeil tourn vers lui a frissonn lgrement; mais son visage amaigri s'est inclin davantage encore; mais ses mains jointes et enlaces de chapelets se sont serres plus fortement. Que pensrent, qu'prouvrent-ils tous deux? Qui le saura? qui le dira? Il y a dans la vie de ces moments, de ces motions... peine s'il est permis d'en parler... s'y arrter est impossible. FIN Paris.--Typ. Rouge frres, Dunon et Fresn, rue du Four-St-Germain, 43. End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 22), by Alphonse de Lamartine License: Share Alike