Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) [Notes au lecteur de ce fichier digital: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.] COURS FAMILIER DE LITTRATURE UN ENTRETIEN PAR MOIS PAR M. A. DE LAMARTINE TOME DIXIME. PARIS ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43. 1860 L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction l'tranger. COURS FAMILIER DE LITTRATURE REVUE MENSUELLE. X Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob, 56. LVe ENTRETIEN L'ARIOSTE (1re PARTIE). I Sortons un moment de l'art srieux pour donner quelques heures d'attention l'art du badinage; c'est le mme art au fond, mais appliqu l'amusement de l'esprit au lieu de s'appliquer l'motion de l'me. Il faut s'amuser aprs tout, dit Voltaire; nous pensons, cet gard, comme lui. Il faut avoir du plaisir, le plaisir est une des fonctions de l'homme; ce n'est pas en vain que la nature a donn le sourire nos lvres: seulement il faut que le plaisir soit innocent, dlicat, spirituel, gracieux, et qu'on ne rougisse pas d'avoir joui. Aprs avoir souri avec un grand pote comme Arioste, on rit avec un grand comique comme Molire. En d'autres termes, s'il faut s'enivrer de temps en temps, il ne faut s'enivrer que de bon vin et non pas de vil et dgotant breuvage. En d'autres termes encore, il faut lire l'Arioste et non pas l'Artin; il faut lire le _Roland furieux_ et non _la Pucelle_. Ouvrons donc ensemble ce pome inimitable, oeuvre badine d'un homme qui n'a point eu d'gal dans l'antiquit, point d'mule dans les temps modernes: le _divin_ Arioste. II C'est un privilge unique de l'Italie entre toutes les nations d'avoir eu deux jeunesses. Les autres nations, comme les autres hommes, n'en ont qu'une: quand elles sont vieilles, c'est pour toujours; quand elles sont mortes, c'est pour jamais. Malgr les thories plus chimriques que relles de ce soi-disant progrs indfini et continu, qui conduit les peuples, par des degrs toujours ascendants, je ne sais quel apoge, indfini aussi, de la nature humaine, l'histoire religieuse, l'histoire militaire, l'histoire politique, l'histoire littraire, l'histoire artistique, ne nous montrent pas un seul peuple qui, aprs la perfection, ne soit tomb dans la dcadence. Hlas! ajoutons, ce qui est plus juste, qu'elles ne nous en montrent presque aucun qui, de la dcadence, soit remont la perfection. Les rsurrections sont d'immortelles esprances pour l'autre monde; mais, pour celui-ci, on n'y ressuscite pas. Il n'y a, disons-nous, qu'une exception unique cette loi de l'irrmdiable dcadence des lettres et des arts: c'est la seconde jeunesse et la seconde littrature de l'Italie au quinzime et au seizime sicles, aprs quatorze ou quinze cents ans de dgradation. C'est un phnomne qu'on n'a pas assez tudi, et qui ne s'explique, selon nous, que par deux causes: d'abord la prodigieuse fcondit morale de la race italienne; ensuite la sve nouvelle, vigoureuse, trange, que les lettres grecques et latines, renaissantes et greffes sur la chevalerie chrtienne, donnrent cette poque l'esprit humain en Italie. Quoi qu'il en soit, on s'extasie de surprise et d'admiration quand on voit une terre qui a perdu l'empire du monde, puis sa propre libert, puis ses dieux, puis sa langue mme; une terre qui avait produit Cicron, Horace, Virgile, reproduire tout coup, dans une autre langue, mais dans un mme gnie, Dante, Arioste, Ptrarque, le Tasse et Machiavel. Nous avons parl de Dante, de Machiavel; nous vous parlerons bientt de Ptrarque, du Tasse. Aujourd'hui nous ne voulons vous entretenir que de l'Arioste, l'Homre du badinage. III Nous sommes all une fois Ferrare, uniquement pour visiter la terre o l'Arioste chanta et la maison qu'il construisit du prix de ses chants; plus sage ou plus heureux que le Tasse, qui ne se construisit, dans la mme ville, qu'une loge dans un hpital de fous! Cette maison d'Arioste est encore vide aujourd'hui, comme par respect pour sa mmoire: except une veuve ou un fils, qui oserait habiter la demeure d'un homme surhumain? Elle est petite, troite et basse, cette maison; sa faade en briques, perce d'une porte et de deux fentres, ouvre sur une longue rue solitaire et silencieuse, pareille aux rues dsertes, quoique lgamment bties, des quartiers ecclsiastiques de Rome. On dirait d'un long clotre de chanoines dans les environs d'une cathdrale. Un corridor fait face la porte de la rue; une chambre droite, une autre gauche, forment tout le rez-de-chausse; un petit escalier de pierre conduit par peu de marches au premier et seul tage de la maison. L taient la chambre et le cabinet de travail du pote; les fentres prennent jour sur un petit jardin carr entour d'un mur de briques et entrecoup de plates-bandes d'oeillets. Ce jardin, quoique un peu plus grand, est tout fait semblable aux petits parterres encaisss de hauts murs, qui sont attenants chaque cellule de chartreux dans les vastes chartreuses d'Italie ou de France. Il y a autant d'herbes parasites sur le gravier des petites alles, autant de toiles d'araignes files sur les arbres et sur les murs, autant de silence; seulement il y a plus de rayons de soleil pour gayer les passereaux gazouillant sur les tuiles rouges, et pour rchauffer le pote, quand il y descendait dans le frisson de la composition. Arioste tait trs-fier d'avoir pu construire avec une certaine lgance architecturale cet difice pour ses vieux jours, du prix de ses vers. On le juge l'inscription en lettres romaines qui surmonte la porte: PARVA, SED APTA MIHI, SED NULLI OBNOXIA, SED NON SORDIDA, PARTA MEO SED TAMEN RE DOMUS! inscription qu'on peut traduire ainsi en vulgaire franais: Maison petite, mais construite ma convenance, mais n'enlevant le soleil personne, mais d'une propret lgante, et cependant btie tout entire de mes deniers personnels! Nous y restmes plusieurs heures accoud, tantt la fentre de la rue, tantt la fentre du jardin, nous faisant nous-mme la charmante illusion qu'Arioste allait rentrer, et que nous allions jouir d'une soire d'entretien avec ce bon sens exquis, avec cette philosophie souriante et avec cette posie fantasque qui s'appelrent autrefois l'Arioste. L'_Angelus_ qui sonnait en carillon dans les nombreux clochers de Ferrare et dans la tour carre du palais des princes de la maison d'Este, nous arracha cette illusion et nous rappela l'htellerie. IV Louis Arioste tait n Reggio, dans le duch de Modne, le 8 septembre 1474. Sa famille tait noble; son pre servait le duc Hercule d'Este dans l'administration et dans la magistrature; ses fonctions l'appelrent Ferrare, o il finit ses jours dans la faveur du prince. Il avait dix enfants; le pote tait l'an de cette belle et nombreuse famille, comme si la Providence l'avait prdestin tre le patron et le second pre de tant de soeurs et de tant de frres. Il se montra de bonne heure digne de cette tutelle sur sa famille par la sagesse de sa conduite, le bon sens de son esprit, la gravit prcoce de ses moeurs, l'lgance de ses manires la cour des princes de la maison d'Este. Cette cour ressemblait une colonie de la cour d'Auguste, de Lon X ou des Mdicis, transplante dans la basse Italie; des princes lettrs, des princesses hrones d'amour, de posie ou de romans, des cardinaux aspirant la papaut, des rudits, des artistes, des potes moiti chevaliers moiti bardes, s'y runissaient tous les soirs dans les salles somptueuses d'Hercule d'Este la ville et la campagne. Ferrare tait le salon de l'Italie; la noblesse, la jeunesse, la beaut, la modestie d'Arioste, le rendaient, comme le _Tasse_ le fut bientt aprs lui, l'ornement et le favori des hommes et des femmes de cette cour. La posie tait ne avec lui: il ne tarda pas laisser chapper sous toutes les formes les chefs-d'oeuvre lgers de son imagination; des odes, des sonnets, des bergeries, des pices de thtre composes la requte d'Hercule d'Este ou de son frre le cardinal Hippolyte d'Este, rpandirent son nom jusqu' Florence et Venise. Il ne ngligeait pas cependant les fonctions plus graves qu'il remplissait comme administrateur Ferrare ou dans les provinces; c'tait un de ces esprits multiples, mais prcis, qui disposent volont de leurs facults diverses, et qui savent tantt se servir de leur imagination, tantt la dompter pour la rduire son rle dans la vie: le charme, l'ornement ou l'amusement de l'existence. Mais il se sentait trop riche d'imagination et de posie pour en gaspiller les trsors en menue monnaie de cour et de ftes, dans une capitale de province. Il rsolut, vers l'ge de quarante ans, de construire un monument pique dans un style sans modle dans l'antiquit, qu'on pourrait appeler un badinage immortel. L'esprit de son temps tait moins l'hrosme qu'aux aventures. L'Italie tout entire, aprs avoir combattu, s'amusait; le roman avait naturellement succd au pome; les lgendes, moiti hroques, moiti amoureuses, du moyen ge et de la chevalerie, taient dans la mmoire et dans la bouche des cours et du peuple. Cette hroque folie de l'esprit humain n'avait pas eu encore son expression complte dans une pope. Le chroniqueur _Turpin_, archevque de Reims, avait fourni par ses crits appels _romans_ une immense matire aux potes. C'tait l'Hrodote des temps de Charlemagne. C'tait en France que le roman tait n; les troubadours provinciaux, potes nomades et populaires, avaient donn le nom de leur langue, _roman_, ce genre de composition. Ces romans, dans lesquels Arioste allait puiser les fables et les merveilles de ses chants, rappelaient plus encore la Perse et l'Arabie que la France. C'taient des espces de _Mille et une Nuits_ occidentales, rcits merveilleux de l'imagination des harems, des cours et des camps, auxquels on ne demandait aucune vraisemblance, mais de la galanterie, de l'hrosme, de l'imprvu et du prodige; les hros, les chevaliers, les enchanteurs, les fes, les femmes, en taient les acteurs obligs; on rattachait ces aventures quelques traditions historiques du temps de Charlemagne et de sa Table Ronde, ou bien au temps de l'invasion des Sarrasins en Espagne et en France. On prenait ces rcits tantt au srieux dans le peuple, tantt en plaisanterie dans les cours; de ce mlange indcis de srieux chez les ignorants, de plaisanterie chez les lettrs, tait n le germe d'pope hro-comique qui florissait alors en Italie. Nous n'en ferons pas l'histoire. Le pome _de Pulci_, premier type de don Quichotte et source inpuisable o puisa Arioste, le grotesque _cieco da Ferrara_; le _Roland amoureux_ de Boardo, merveilleuse dbauche de verve de ce pote, dans lequel Arioste n'eut qu' prendre tous ses personnages, dj familiers la multitude de son temps; tous ces pomes hro-comiques et beaucoup d'autres moins clbres ouvraient la voie Arioste: il n'avait qu' y marcher mieux que ses devanciers. Il allait se jeter dans des chemins dj frays travers des aventures dj populaires, et faire mouvoir des personnages historiques ou romanesques dj familiers l'esprit du sicle: seulement il pouvait son gr prendre ces personnages au srieux, comme le Dante ou le Tasse, ou les prendre en bouffonnerie comme le _Pulci_ ou le _Boardo_, ou enfin les prendre en bonne et gracieuse plaisanterie hroque, comme il le fit lui-mme. La nature attique et dlicate de son imagination, la nature lgante et raffine de la cour de Ferrare, ne lui permettaient pas d'hsiter; il prit son sujet en grce, en folie, en ironie lgre, tel qu'il convenait un grand pote qui voulait badiner et non corrompre. V Cela fait, il employa les dix plus fortes annes de sa vie studieuse et solitaire crire le _Roland furieux_, le dernier mot de l'imagination humaine! Nous avons partag longtemps l'espce de ddain que les esprits srieux et tristes prouvent par prvention contre ce miraculeux badinage. On n'est pas toujours d'humeur de s'amuser ou de plaisanter, mme avec le plus beau gnie des temps modernes. Un homme bien suprieur nous, Voltaire lui-mme, quoique coupable d'une dbauche d'esprit bien autrement cynique et bien autrement rprhensible dans son pome de la _Pucelle_, avait commenc, comme nous, par mpriser l'Arioste sur parole; mais quand il eut vieilli, quand il eut essay vainement lui-mme d'imiter et d'galer cet inimitable modle de plaisanterie potique, il changea d'avis; il se reconnut vaincu, il crivit les lignes suivantes en humiliation et en rparation de ses torts: Le roman de l'Arioste, dit-il dans son examen des popes immortelles, est si plein et si vari, si fcond en beauts de tous les genres, qu'il m'est arriv plusieurs fois, aprs l'avoir lu tout entier, de n'avoir d'autre dsir que d'en recommencer la lecture. Quel est donc le charme de la posie naturelle?... Ce qui m'a surtout charm dans ce prodigieux ouvrage, c'est que l'Arioste, toujours au dessus de sa matire, la traite en badinant; il dit les choses les plus sublimes sans effort, et il les conclut souvent par un trait de plaisanterie, qui n'est ni dplac ni recherch. Ce pome est la fois l'_Iliade_, l'_Odysse_ et le _Don Quichotte_; car son principal hros devient fou comme le hros espagnol, et est infiniment plus plaisant. Il y a bien plus: on s'intresse Roland, et personne ne s'intresse Don Quichotte, qui n'est reprsent dans Cervantes que comme un insens qui on fait continuellement de mauvais tours........ Il y a dans le _Roland furieux_ un mrite inconnu toute l'antiquit, ce sont les exordes de ses chants; chaque chant est comme un palais enchant dont le vestibule est toujours dans un got diffrent: tantt majestueux, tantt simple, mme grotesque; c'est de la morale, de la gaiet, de la galanterie et toujours du naturel et de la vrit. (Ici Voltaire traduit en vers, mais traduit faiblement, quelques-uns des dlicieux exordes que j'essayerai, mon tour, de vous traduire en prose.) Il a t donn au seul Arioste, continue-t-il, d'aller et de revenir des descriptions les plus terribles aux peintures les plus gracieuses, et de ces peintures, la morale la plus sage. Ce qu'il y a de plus extraordinaire encore, c'est d'intresser vivement pour les hros et les hrones dont il parle, quoiqu'il y en ait un nombre prodigieux. Il y a, dans son pome, presque autant d'vnements pathtiques qu'il y en a de grotesques. Arioste fut le matre et le modle du Tasse; l'_Armide_ est d'aprs l'_Alcine_..... Je n'avais pas os autrefois le compter parmi les potes piques; je ne l'avais regard que comme le premier des comiques; mais en le relisant je l'ai trouv aussi sublime que plaisant, et je lui fais trs-humblement rparation. Le pape Lon X publia une bulle en faveur de ce pome et dclara excommunis ceux qui en diraient du mal. Je ne veux pas encourir cette excommunication. Nous savons, en effet, que deux souverains pontifes firent l'Arioste l'honneur de louer dans des bulles l'innocente et ravissante plaisanterie du pote de Ferrare, malgr les stances un peu trop lestes dont quelques-uns de ses chants sont un peu trop diaprs. Mais nous ne tenons pas pour avre l'excommunication mentionne par Voltaire. Ces lgrets du style de l'Arioste, au reste, taient dans les moeurs de son pays et de son temps. ces observations de Voltaire il faut en ajouter une, qui donne seule le secret de la composition de l'Arioste et du succs de cette oeuvre en Italie. Ce secret, c'est le caractre national des Italiens, c'est le gnie du lieu et du peuple. L'Italien est le seul peuple antique ou moderne qui ait la fois assez d'imagination pour s'enthousiasmer du merveilleux, et assez d'esprit pour se moquer de son propre enthousiasme. C'est de cette double facult qu'est n le genre hro-comique; ce genre a besoin, pour tre cultiv et senti, d'une dose gale d'enthousiasme dans le coeur et de raillerie dans l'esprit. C'est prcisment l le caractre de l'Italien moderne: il imagine, et il rit de ses propres imaginations; c'est aussi le caractre de la vieillesse dans les nations et dans les individus. Quand l'Italie commena vieillir, elle produisit les pomes factieux du _Morgante_, du _Roland amoureux_, du _Roland furieux_; quand l'Espagne toucha sa snilit, elle produisit le _Don Quichotte_; quand la France sentit les atteintes de l'ge aprs son dix-septime sicle, elle produisit Voltaire et _la Pucelle_; quand l'Angleterre eut pass son ge de raison pour arriver son ge de dsillusion littraire, elle produisit le _Don Juan_ de Byron, ce pome de l'ironie de toute chose, mme de l'amour et de la posie. Aussi tous ces ouvrages et tous ces pomes, o l'crivain ou le pote se moquent un peu d'eux-mmes et de leurs lecteurs, ne peuvent tre lus avec agrment qu' deux poques de la vie: ou quand on est trs-jeune et qu'on n'a pas encore pleur; ou quand on est trs-mr et qu'on ne pleure plus. Trs-jeune, on a ce franc rire de l'enfance qui n'a point de remords ou de retour sur les tristesses de la vie encore en fleur; trs-vieux, on a ce rire un peu amer des derniers jours, o l'esprit, trop expriment des illusions de la vie, se moque du coeur qui s'est refroidi dans les poitrines. Nous ne conseillerons donc jamais un homme dans la maturit active de la vie, de lire l'Arioste; l'ge o les passions sont srieuses, on ne comprendrait pas ce badinage avec l'hrosme ou l'amour. Le livre, quoique dlicieux, tomberait des mains. Il faut le lire avant l'ge des passions: c'est ainsi que nous l'avons lu la premire fois nous-mme, avant notre vingtime printemps; c'est ainsi que nous le relisons aujourd'hui aprs notre soixantime hiver. J'aime me retracer avec vous le lieu, l'poque, les personnes, au milieu desquels je lus ou j'entendis lire pour la premire fois cette ferie du coeur et de l'imagination qu'on appelle le _Roland furieux_. Le lieu, la saison, les personnes, taient admirablement adapts par le hasard cette ravissante lecture. Laissez-moi recomposer la scne et le tableau. VI C'tait en Italie. J'avais dix-neuf ans; le printemps de la nature correspondait au printemps de mes sensations. Sur une des collines lgrement boises d'oliviers, de mriers et de myrtes, qui dominent non loin de Venise la mer Adriatique, et qu'on appelle les collines euganennes, s'lve un vaste chteau de plaisance, ou plutt une de ces _villas_ de luxe, dans lesquelles les familles italiennes des villes voisines s'tablissent au printemps et en automne pour la _villegiatura_, c'est--dire pour prendre du bon temps et du bon air dans un voluptueux loisir, aprs les lassitudes du carnaval. La villa tait flanque du ct du nord par une muraille vgtale de hauts et noirs cyprs qui la garantissaient du souffle des Alpes allemandes; du ct du midi et de l'orient, elle tait entoure de belles terrasses enchsses de caisses d'orangers qui formaient vote de feuilles sur la terre, et, quand le vent de mer les secouait, tapis de fleurs blanches sous les pieds. Deux grands bassins encadrs de marbre noirci par les annes clapotaient doucement au milieu des terrasses; chacun de ces bassins avait au milieu de l'eau un groupe de sculpture verniss de mousses, o des Neptunes, des Naades, des dauphins, vomissaient de leurs gueules, ou distillaient de leurs cheveux, ou faisaient jaillir de leurs tridents des jets d'eau en lger gazouillement, qui rpandaient un son d'harmonica dans les jardins et jusque dans les salles de la demeure. l'angle extrieur d'une de ces terrasses on descendait par une vote souterraine en cailloutage dans une grotte rustique d'o l'on voyait glisser, comme des cygnes sur une pice d'eau, les voiles de la mer Adriatique. Quand le vent de _Libecio_ agitait les vagues, on voyait frissonner la mer et courir l'cume avec ce sentiment de gaiet et d'immortalit que donne au regard cette surabondante vie et cette renaissante jeunesse des lments qui semblent vivre et qui vivent en effet d'une nouvelle vie tous les matins. L'eau qui dcoulait des bassins par une rigole de marbre, traversait la grotte avec un lger gazouillement entre des joncs. Des bancs de marbre rgnaient tout autour de la grotte; elle tait tapisse de fleurs grimpantes renouveles, mesure qu'elles se fanaient, par les jardiniers. Une pente rapide de gazon, comme un glacis de forteresse, descendait de l vers la plaine; un bois de pins maritimes s'tendait plus bas entre le glacis et la plaine; ses troncs penchs par le vent, ses rameaux cuivrs par le soleil et les lgers parasols de ses cimes laissaient entrevoir la mer entre les branches et par-dessus la tte des arbres. Leurs lgers frmissements la moindre brise d't remplissaient l'air et la grotte d'harmonies fugitives, semblables des plaintes d'eau ou des chuchotements de voix humaines qui se parlent tout bas. C'tait l qu'on passait les heures brlantes du jour. VII J'avais t conduit, par une concidence trs-naturelle de hasard et de relations de famille, dans ce charmant sjour de villgiature. La jeune comtesse Hlna G***, fille du prince G*** des tats-Romains, tait veuve d'un officier suprieur des armes italiennes, mort de ses blessures en Espagne. Ce gnral tait alli ma famille; il avait amen sa femme en France pendant une de ses campagnes, et il l'avait confie l'amiti d'une de mes proches parentes, chez laquelle j'avais eu occasion de la voir souvent quelques annes avant mes voyages. Il tait naturel qu'elle m'accueillt comme un enfant de la maison, quand mes parents, pour achever mon ducation, m'envoyrent sjourner dans le pays qu'elle habitait maintenant elle-mme; aussi me reut-elle avec le plus gracieux accueil la ville ds que je me fus prsent elle, titre d'ancienne connaissance et d'ancienne familiarit en France. Elle partait le lendemain pour s'tablir avec sa socit de printemps dans sa villa des collines euganennes; elle me proposa, d'un ton qui ne permit pas mme l'hsitation, de m'emmener avec elle, et de passer la saison des grandes chaleurs dans ses jardins temprs par le vent de l'Adriatique. Il aurait fallu un autre coeur que le mien pour refuser une si agrable hospitalit, une poque de premire jeunesse et de premire impression o l'on croit aimer tout ce qu'on admire. Dieu! qu'elle me parut embellie et panouie par les trois annes d'absence et de veuvage qui s'taient coules depuis que je l'avais vue pour la premire fois! Le ciel d'Italie a des rayons qui font fleurir deux fois les femmes comme les citronniers de cette terre; elles ont autant de printemps que d'annes, jusqu' l'ge o il n'y a plus de printemps que dans le ciel; c'est alors qu'elles disparaissent du monde et qu'on ne revoit plus leurs charmants fantmes que dans les corridors des monastres ou sous les colonnades de leurs glises; de l leurs rves montent pieusement au paradis, qui n'est encore pour elles qu'une dernire floraison de leur ternelle jeunesse. La comtesse Hlna pouvait avoir trente ou trente-quatre ans cette poque: encore ne pouvait-on lui donner ce nombre d'annes que par rflexion, et en voyant ct d'elle grandir au niveau de sa tte une charmante fille unique de quinze ans, qu'on appelait Thrsina: mince, svelte, lance, et pour ainsi dire diaphane. La beaut de la comtesse Hlna, ou, comme on l'appelait parmi ses amies, par abrviation familire, _Lna_, ne pouvait se peindre: les mots et les couleurs, quelque nuancs qu'ils soient, ont des limites que le talent mme de l'Arioste ou de Corrge ne peut dpasser; la beaut fminine n'en a pas, de limites. On aurait plutt pu la chanter en musique qu'on n'aurait pu la dcrire en paroles ou la reprsenter en couleurs. Il y a telle mlodie de Rossini, entendue dans une barque portant deux fiancs sur une mer lumineuse, par une belle lune d't, dans le golfe de Naples, qui m'a fait revoir mille fois plus vraie dans l'imagination la comtesse _Lna_, que tous les portraits et toutes les descriptions du monde. Moi-mme j'ai essay vingt fois dans ma vie, tte repose, de dcrire sur une page en vers ou en prose cette indescriptible figure avec tous les dtails des traits, des yeux, de la bouche, des cheveux, de l'attitude, sans avoir jamais pu y russir. Je dchirais la page aprs l'avoir crite; je jetais la prose ou les vers au vent, comme un peintre jette son pinceau impuissant sur sa toile. On ne dcrit pas l'ivresse, on ne peint pas la verve; la beaut est la verve de la nature; la sienne semblait enivrer l'air qui l'enveloppait et qui devenait lumineux et tide en la touchant; elle marchait, comme les hrones surnaturelles de l'Arioste, dans un limbe d'attraits et de fascination auquel on n'essayait mme pas d'chapper. Ce n'tait cependant ni sa taille, plutt harmonieuse qu'lance, ni ses cheveux blonds, dors comme les rgimes de mais suspendus aux toits des chaumires de ses collines, ni ses yeux bleus, plus foncs que les eaux de sa mer Adriatique, ni sa bouche souriante, ni ses dents de nacre, ni sa tte ondoyante sur son cou de marbre un peu long, comme la tte lgre de la jument arabe sur son encolure, ni sa dmarche un peu tranante et un peu serpentante, comme celle de la femme turque accoutume au divan, et qui trane ses pieds nus dans ses babouches au bord de ses fontaines; ce n'tait pas mme le timbre enchanteur de sa voix, o tintait un rire sonore et lger sur une basse de mlancolie douce et tendre; non, ce n'tait rien de tout cela qui pouvait donner le trait dominant ce portrait d'Italienne du Nord. Il n'y a qu'un mot qui me la reprsente, et ce mot est trange force de vrit: c'tait une me fleur de peau! Sa beaut tait une transparence; on voyait au fond de son coeur, et tout ce qu'on y voyait tait si bon, si tendre, si intelligent, si serein, si souriant et si compatissant la fois, qu'on ne savait plus, en la regardant, si c'tait l'enveloppe ou la personne qu'on admirait involontairement et unanimement en elle; ou, pour mieux dire, on ne pensait plus admirer, on s'attendrissait: l'attendrissement est la vraie forme, la forme pathtique de l'admiration. Et puis cependant elle tait si gaie et si jeune d'esprit que cet attendrissement, sans cesse dvi par son sourire, n'allait pas jusqu' la passion et s'arrtait au charme; le charme est ce crpuscule et ce pressentiment de l'amour, o l'amour devrait s'arrter ternellement, pour n'arriver jamais jusqu'au feu, jusqu' l'amertume et jusqu'aux larmes. Telle tait la comtesse _Lna_; je n'ai connu que madame Malibran, sa compatriote, qui me l'ait rappele, non pour la beaut, mais pour l'attraction de l'me. Hlas! elles ne sont plus, ni l'une ni l'autre, sur cette terre; elles sont remontes ces rgions inconnues d'o les belles matines se lvent derrire les montagnes de leur pays, et o les beaux soirs s'teignent dans leur belle mer Adriatique. Quelques vagues, attardes comme nos coeurs, gardent leurs derniers reflets et les roulent jusqu' la nuit, d'un rivage l'autre, avec des lueurs et des soupirs qui donnent leur mlancolie mme aux lments. VIII La socit trs-restreinte que la comtesse _Lna_ emmenait avec elle la campagne pour passer la _villegiatura_ se composait, outre sa fille, d'un vieil oncle de son mari. On l'appelait le _canonico_. Ce nom de _chanoine_ lui venait sans doute d'un prieur ou d'un canonicat qu'il possdait aux environs de Padoue. C'tait une de ces figures semi-joviales et semi-srieuses, comme il y en a tant parmi les membres les plus irrprochables du haut clerg sculier en Italie. Quoique trs-exemplaire dans ses moeurs et trs-pieux dans ses pratiques, le _canonico_ n'avait rien du rigoriste dans ses plaisirs d'esprit; il avait un tel fond d'innocence dans le coeur, qu'il ne se scandalisait jamais des lgrets dcentes de lecture ou de conversation autour de lui. La pruderie n'est pas la meilleure preuve de bonne conscience. Il n'avait aucune pruderie; le fin rire et la douce pit s'accordaient parfaitement sur ses lvres; il n'entendait mal rien; son brviaire sous le bras en sortant de la chapelle, rien ne lui paraissait plus naturel que de prendre un Arioste dans son autre main et de nous en lire quelques stances, qui finissaient souvent par un clat de rire. Les Italiens n'ont pas, sur ces badinages d'esprit, le rigorisme des Franais, et surtout des Anglais. Ce qui badine est rarement coupable leurs yeux indulgents. Le vice est srieux, le plaisir est foltre; la bonne intention et la belle posie purifient tout leurs yeux dans l'Arioste: seulement, quand la strophe tait un peu trop nue, le _canonico_ jetait son mouchoir sur la page, comme le statuaire chaste jette une draperie ou un feuillage sur une nudit de marbre. Cet excellent homme adorait sa nice, et surtout sa petite-nice; il gouvernait la fortune et servait tout la fois de pre spirituel et de pre temporel la maison. Un professeur de belles-lettres l'universit de Padoue, vieil ami du _canonico_ et de la comtesse, et qui n'avait pas d'autre nom que celui de _signor professore_, compltait tous les ans la runion. C'tait un homme d'une belle figure, entre cinquante et soixante ans, d'une voix pleine et sonore, accoutum remplir les vastes salles de l'universit Padoue. Il portait le front haut comme le verbe; son geste, majestueux et presque hroque, accompagnait toutes ses paroles, comme s'il et voulu les sculpter indlbilement dans la mmoire de ses auditeurs. L'habitude de professer donne souvent un pdantisme la parole et une impriosit au geste, qui rvoltent au premier abord; l'homme n'aime pas vivre avec les oracles. Mais le _professore_ n'avait de l'oracle que l'extrieur; son attitude prs, c'tait le plus modeste et le plus conciliant des hommes. Il avait pour fonction unique, dans la socit, de rendre une espce de culte, uniquement potique, la comtesse _Lna_, et de composer sur chacun de ses attraits, sur chacun de ses pas, sur chacun de ses sourires, des milliers de sonnets, qu'on imprimait sur papier rose, qui se distribuaient aux amis de la famille. On a dit plaisamment de ces sonnets lombards ou vnitiens: Les sonnets que Turin voit clore en un an Pourraient prs de Ferrare engorger l'ridan. Le professeur avait, en outre, pour fonction, celle de lecteur dans la maison de _Lna_. Contempteur n de la posie moderne, et partisan fanatique des crivains et des potes du seizime sicle en Italie, Dante tait sa divinit, Arioste tait sa monomanie. Il en avait une dition dans toutes ses poches; ces ditions taient surcharges de notes sur toutes les marges; il crivait depuis dix ans des commentaires qui devaient lucider toutes les allusions du pote de Ferrare. C'est par lui que j'appris que l'Arioste, dans un voyage qu'il fit Florence, vers l'ge de quarante-cinq ans, conut un amour srieux et durable pour une charmante veuve florentine laquelle il adressait mentalement toutes les louanges qu'il donne aux femmes belles et vertueuses, et dont il retraait quelques souvenirs dans chacun des dlicieux portraits de femmes dont son pome est illustr. Le _canonico_ et le _professore_ me prirent assez vite en amiti, par indulgence d'abord pour ma jeunesse, par complaisance ensuite pour la comtesse Lna, qui me traitait en frre plus qu'en tranger, et enfin pour ma prdilection de novice en faveur de la langue et de la posie italiennes: seulement ils se htrent de me prmunir contre mes enthousiasmes juvniles et inexpriments pour _la Jrusalem dlivre_ et pour le Tasse. Pome et pote de dcadence, d'affterie et de boudoir, me disaient-ils tous les deux, avec une moue de mpris sur les lvres. Jeune homme, ne donnez pas dans ce travers, ajoutaient-ils souvent. L'Italie n'a que trois potes: l'un pour le surnaturel, _Dante_; l'autre pour le naturel, l'_Arioste_; le troisime pour l'amour, _Ptrarque_! Dfiez-vous des autres: ils ne sont pas du bon temps ni de la bonne langue. --Je parierais que vous ne connaissez pas l'Arioste! me dit un jour, avec un air de supriorit un peu ddaigneux, le professeur. J'avouai modestement que je ne l'avais pas lu encore. Il ne faut pas le lui faire lire, dit le _canonico_: il est trop jeune, il y a trop d'_amourettes_, trop d'_Alcine_, trop de _Zerbin_, trop d'_Anglique_, trop de _Mdor_. --Oui, mais il y a des _Ginevra_, dit en rougissant un peu la comtesse, il y a des hros et des femmes adorables qui sont de bien bonne compagnie pour une imagination potique de dix-neuf ans; pourquoi les lui interdire? On se modle sur ce qu'on aime: laissez-lui aimer les belles choses, les belles aventures et les beaux vers; peut-tre que, plus vieux, il aura eu des chagrins et il aura trop de larmes dans les yeux pour lire ces divins badinages travers ses pleurs. --Elle a raison, reprit le _canonico_, qui jamais ne contredisait sa belle nice, et je me charge, si vous voulez, de tout concilier. Prtez-moi votre divin pome, mon cher professeur, ajouta-t-il en se tournant vers son ami le rhtoricien rudit de Padoue, je me charge de mettre le _sinet_ aux pages avant la lecture, de telle faon que le jeune tranger, la comtesse et mme ma petite-nice Thrsina, pourront tout lire ou tout couter sans qu'il monte une image scabreuse l'imagination du jeune homme, ou une rougeur au front de l'innocente. Je me piquerai peut-tre un peu les doigts en mondant ce rosier quarante-cinq feuilles qui enivre depuis trois sicles notre Italie; mais, mon ge et avec mon caractre, on a la main calle et la peau dure; on peut jouer avec les feux follets de l'Arioste sans craindre de se brler les doigts ou les yeux. --Bravo! cher _canonico_, s'crirent en battant des mains la belle comtesse Lna, sa charmante fille, le professeur et moi; nous pourrons lire, et, si nous lisons une stance de trop, nous mettrons tous nos pchs sur la conscience du chanoine. Ainsi fut convenu; aprs souper nous nous endormmes tous avec la perspective amusante des enchantements, des tournois, des aventures, des amours, des chevaleries, des hrosmes et des potiques folies du plus inventif et du plus gracieux des potes. IX La vie que l'on menait pendant la villgiature, dans la villa de la comtesse Lna et de toutes les familles lgantes d'Italie, tait minemment adapte ces longues lectures en commun qui sont l'occupation des longues paresses d'esprit. La villa, immense et paisible, compose de vastes salles tapisses de vieux tableaux, et de quelques chambres hautes sous les toits, ouvrant sur les cours de marbre de l'difice, ou sur les longues avenues de myrtes et de lauriers taills en murailles, tait gnralement silencieuse comme un clotre. On n'y entendait gure que le pas lourd et rgulier du vieux majordome de la maison, qui parcourait les corridors pour porter des cruches d'eau aux portes des chambres des htes, et le jaillissement monotone des jets d'eau retombant en notes argentines dans les bassins de la cour intrieure. Tous ces difices, dont l'architecte loigne avec scrupule les fermes, les basses-cours, les curies, les cuisines, les logements des serviteurs, semblent avoir t construits surtout pour la sieste, ce sommeil diurne qui occupe un tiers de la journe des Italiens. Les htes eux-mmes se runissaient et se rencontraient peu dans la maison et dans les jardins, except l'heure du dner et aprs la sieste, qui se prolongeait jusqu'au penchant du soleil sur l'horizon de l'Adriatique. Le reste du temps appartenait la solitude; par moment le bruit d'une fentre qui s'entr'ouvrait en battant mlancoliquement contre la muraille, et le bras blanc de la comtesse Lna ou de sa fille qui cartait doucement le rideau pour laisser rentrer le demi-jour dans leur chambre, appelaient l'attention: un petit billement sonore qui s'chappait haute voix de leurs lvres au rveil, un doux et tendre _om_! exclamation langoureuse qui accompagne un million de fois par heure, en Italie, le geste de la femme entr'ouvrant ses persiennes aprs la sieste; c'tait l le seul bruit qu'on entendait autour de la villa. Ce dernier bruit surtout me charmait; j'avais soin de m'veiller le premier, j'aimais m'accouder sur ma fentre, qui tait au-dessus de la fentre de la belle veuve, pour recueillir ce doux _om_! et pour regarder cette blanche main qui se retirait sous sa manche de soie noire, aprs avoir cart le contrevent. Il n'y avait point de djeuner en famille; chacun jouissait de sa premire matine sa guise et sans rendre aucun compte de ses heures jusqu'aprs midi. sept heures du matin, le vieux, majordome apportait chacun, sur un petit plateau de vieux laque de Chine, sa mousse de chocolat dans une tasse de Saxe, accompagne de cinq ou six _grissins_ de Turin, petites fltes de pain durci au four jusqu' la moelle, et d'un grand verre de Bohme rempli d'eau la glace: seul djeuner des peuples sobres nourris par le soleil, comme les Espagnols, les Italiens, les Portugais, les Amricains du Sud. Aprs ce frugal repas, on restait ou on sortait, son caprice. La belle veuve et sa fille s'occupaient dans leur intrieur de quelques dtails de mnage avec l'intendant, le majordome et les fermiers de la terre; le chanoine disait sa messe ou lisait son office l'ombre des longues alles de charmille du parterre; le professeur annotait pour la centime fois son Arioste dans la bibliothque, pave de manuscrits. Je prenais un chien au chenil ou un cheval dans les curies, et j'allais chasser ou chevaucher pendant quelques heures, dans les bouquets de pin ou dans les sentiers de sable de ces collines, demi vtues de chaumes ou de bois d'oliviers. Le son de la cloche de l'_Angelus_ dans la tour carre du village nous rappelait tous au dner. On dnait alors en Italie au milieu du jour. Ce repas, chez la comtesse Lna comme partout ailleurs, tait sobre et court; une soupe de pte d'Italie saupoudre de fromage de Parmesan rp, du riz, des oeufs, des lgumes, quelques poules de la basse-cour ou quelque gibier de la colline; un vin noir, pais et sucr, qui tachait le verre; des figues et des olives du domaine, taient tout le luxe de ces tables, mme dans les plus opulentes villas. Aprs le dner, chacun se retirait de nouveau dans sa chambre pour la sieste; on dormait ou on rvait, jusqu' quatre heures. On redescendait alors pour se rencontrer sur les terrasses, et pour commencer nonchalamment une seconde matine, jusqu' l'heure o le soleil touchait presque la mer, o la premire rose du soir mouillait l'herbe, et o l'on annonait que la calche tait attele pour la promenade du soir, aussi rgulire que le coucher du soleil. C'taient ces heures nonchalantes de l'avant-soire entre la sieste et la promenade du soir, que nous passions dans la grotte de rocaille respirer l'air de la mer, causer sans suite, rver tout haut, jouer de la main avec l'eau courante qui scintillait et chantait dans la rigole de marbre nos pieds. Ce furent celles aussi que nous dcidmes de consacrer tous les jours la lecture de l'Arioste. Le _canonico_ avait fait scrupuleusement sa tche. Aprs son brviaire dit pendant la matine, il nous apporta tout radieux un volume poudreux d'une vieille dition de Venise, en faisant retentir les deux couvertures du volume entre ses grosses mains. Il nous fit apercevoir autant de sinets pendants en bas des pages qu'il y en a ordinairement dans un livre d'glise demi couch sur le pupitre gauche de l'autel. Voil vos limites, dit-il avec un sourire grave au professeur, la comtesse Lna, Thrsina et moi; vous ne les franchirez pas: mais, entre ces limites, vous pourrez vous promener votre aise travers les plus riants paysages, les plus merveilleuses aventures et les plus potiques badinages qui soient jamais sortis de l'imagination d'une crature de Dieu. Nous prommes tous de respecter religieusement les sinets sacrs que le _canonico_ avait certainement emprunts un de ses vieux brviaires, et nous prmes sance dans les attitudes diverses du plaisir anticip de la curiosit et du repos: le chanoine sur un grand fauteuil de chne noir sculpt, adoss au fond de la grotte, et qu'on avait tir autrefois de la chapelle pour prparer au bonhomme une sieste commode dans les jours de canicule; le professeur sur une espce de chaise de marbre forme par deux pidestaux de nymphes sculpts, dont les statues taient depuis longtemps couches terre, toutes mutiles par leur chute et toutes vernies par l'cume verdtre de l'eau courante; la comtesse Lna demi assise, demi couche sur un vieux divan de paille qu'on transportait en t du salon dans la grotte, les pieds sur le torse d'une des nymphes qui lui servait de tabouret, le coude pos sur le bras du canap, la tte appuye sur sa main; sa fille Thrsina ct d'elle, laissant incliner sa charmante joue d'enfant sur l'paule demi-nue de sa mre; moi couch aux pieds des deux femmes, l'ouverture de la grotte, sur le gazon jauni par le soleil, le bras pass autour du cou de la seconde nymphe et le front lev vers le professeur, pour que ni parole, ni physionomie, ni geste, n'chappassent mon application. Boccace aurait fait une description de cette lecture au bout d'un jardin; Boucher en aurait fait un tableau: mais ni Boccace ni Boucher n'auraient pu en galer le charme, moins que la comtesse Lna et sa jeune image, rpercute en bauche dans le visage de sa fille Thrsina, n'eussent pos devant eux, comme elles posaient en ce moment devant nous. X Le professeur ouvrit le livre; mais il ne regarda mme pas la premire page, tant il savait par coeur l'exorde chevaleresque du pome; et, d'une voix magistrale, qui faisait rsonner l'antre comme un instrument vent, il nous rcita les premires stances: Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori Le cortesie, l'audaci imprese io canto, etc. c'est--dire en style littral, le seul qui rende l'intention et le gnie local du pote: Les femmes, les chevaliers, les combats, les amours, les galanteries, les aventures hroques je chante, qui furent au temps o les Maures d'Afrique passrent la mer et ravagrent si cruellement la France, etc., etc. Je me propose de dire, par la mme occasion, de Roland, des choses qui n'ont jamais t dites encore ni en prose ni en rimes; d'homme si sens et si estim qu'il tait au commencement, il devint, par amour, insens et furieux. Je dirai ces choses, si toutefois celle qui m'a rendu presque aussi fou que lui, et qui m'enlve de jour en jour davantage le peu de sens que j'avais, m'en laisse assez pour accomplir ici ce que j'entreprends! gnreux descendant d'Hercule, ornement et splendeur de notre sicle, Hippolyte (d'Este), puissiez-vous accueillir le peu que votre humble serviteur veut ainsi vous offrir; ce que je vous dois, je peux essayer de le payer en paroles et en ouvrage d'encre, et, si je vous donne si peu, ne me l'imputez pas ingratitude, puisque tout ce que je peux donner, je le donne vous! --Voyez, dit le professeur en s'arrtant aprs ces deux premires stances, quelle sobre exposition et quelle invocation la fois modeste et touchante l'amiti de ce prince. Hlas! le pauvre pote, ajouta-t-il, il n'avait pas besoin d'enfler sa voix pour clbrer la gnrosit de ses souverains, qui ne le payrent presque jamais qu'en applaudissements et en familiarit. l'exception d'Auguste, des Mdicis et de Louis XIV, les princes et les nations semblent s'tre rserv le privilge d'ingratitude envers ceux qui les illustrent. Le Tasse, aprs Arioste, devait en tre un mmorable exemple, la mme cour de Ferrare. --Que voulez-vous, dit le _canonico_, on ne peut pas recevoir deux fois sa rcompense, quelque bon ouvrier qu'on soit; les immortels sont pays par l'immortalit.--Ah! si j'avais t une Lucrce Borgia ou une lonore d'Este, s'cria la comtesse Lna, j'aurais voulu donner ces deux divins potes la moiti de mon revenu pour que l'un me ft pleurer le matin et que l'autre me ft sourire le soir!--Vous dites mieux que vous ne pensez, reprit le professeur en disant _sourire_, car vous allez voir que l'Arioste ne dride jamais son gnie jusqu' la bouffonnerie, ce dfaut de ses prdcesseurs dans la posie hro-comique, mais seulement jusqu' la lgre plaisanterie. Il est badin et jamais cynique; sa posie est de la fantaisie toujours, de la sensibilit quelquefois, de la crapule ou de la grimace jamais. L'imagination ne se salit pas avec lui, elle _s'enjoue_, si le seigneur franais me permet cette mauvaise expression dans sa langue. Ce n'tait pas un homme de l'espce de votre cur de Meudon: c'tait un homme de bonne compagnie, d'une ducation acheve, d'une figure aussi belle et aussi noble que son gnie; vivant le matin dans sa bibliothque, rvant le jour dans les bois et dans les jardins des environs de Ferrare, rcitant le soir aux dames et aux courtisans d'une cour oisive et lgante les charmantes badineries de sa plume, et nourrissant comme une foi terrestre, dans son coeur, un amour dlicat et respectueux pour sa charmante veuve de Florence; culte intime qui l'aurait empch jamais de profaner dans la femme l'idole fminine dont il tait l'adorateur.--Et pourquoi ne l'pousa-t-il pas? dit la belle veuve Lna en faisant des lvres une petite moue d'impatience. Si j'avais t d'elle, j'aurais prfr l'amour d'un tel _cavaliere_ la main du premier prince d'Italie!--Cette charmante veuve, rpondit le professeur, tait de la riche famille des Amerighi de Florence dont un membre, Amerighi Vespuzio, donna son nom au nouveau monde. Sans doute la mdiocrit de fortune d'Arioste fut l'obstacle qui s'opposa leur union, car elle l'aimait et elle pressentait sa gloire. Il allait la revoir Florence toutes les fois qu'il traversait la Toscane pour aller Rome ou pour en revenir, dans les ambassades dont il fut honor par les princes de Ferrare auprs des papes et surtout de Jules II et de Lon X. Cette belle personne se nommait Genevive, _Ginevra_: il lui adressait mentalement des lgies, des odes et des sonnets d'une perfection au moins gale celle de son pome; vous allez voir tout l'heure que ce nom chri occupait sans cesse sa pense et qu'il l'encadra dans son pome, en faisant de _Ginevra_ l'pisode le plus touchant et le plus enchanteur d'un de ses chants. Mais il ne divulgua jamais son amour, par une discrtion insparable du vritable culte. Continuons. Le professeur nous lut alors, sans l'interrompre, tout le premier chant; on y voit avec plus de charme que de clart comment Charlemagne, la tte de l'arme d'Occident, attendait au pied des Pyrnes l'arme des Sarrasins commande par Agramant; comment le paladin Roland, neveu de Charlemagne et revenant des Indes avec Anglique, reine du Cathay, dont il tait amoureux jusqu'au dlire, arriva au camp de Charlemagne pour lui prter son invincible pe; comment Charlemagne, craignant que la passion de Roland pour Anglique ne lui ft oublier ses devoirs de chevalier et de chrtien, lui enleva Anglique, dont Renaud de Montauban, son autre neveu, tait galement pris; comment Anglique fut confie par Charlemagne au vieux duc de Bavire, afin de la donner comme prix de la valeur celui de ses deux neveux qui aurait combattu avec le plus d'hrosme; comment les chrtiens sont dfaits par les Sarrasins; comment Anglique s'vade pendant la bataille travers la fort; comment elle y aperoit Renaud courant pied aprs son cheval _Bayard_, qui s'tait chapp; comment Anglique, qui a Renaud en aversion alors, s'loigne de lui toute bride; comment, arrive au bord d'une rivire, elle est aperue par le chevalier sarrasin Ferragus qui a laiss tomber son casque au fond de l'eau en buvant au courant du fleuve; comment Ferragus, enflamm l'instant par la merveilleuse beaut d'Anglique, tire l'pe pour la dfendre contre Renaud; comment Anglique profite de leur combat pour chapper l'un et l'autre; comment Renaud et Ferragus, s'apercevant trop tard de sa fuite, montent sur le mme cheval pour la poursuivre, l'un en selle, l'autre en croupe; comment ils se sparent un carrefour de la fort pour chercher chacun de leur ct la trace d'Anglique; comment Renaud retrouve son bon cheval; comment Anglique, aprs une course effrne de trois jours, descend de cheval dans une clairire obscure de la fort. Ici le pote se complat dcrire une des scnes pastorales de cette nature dont les imaginations potiques sont le miroir complaisant, et qui rafrachissent galement le lecteur. Que ne puis-je vous la reproduire dans sa langue, qui n'est compose que de notes et de couleurs! Voltaire l'a essay en vers et n'a pas russi; il y faudrait la touche d'un Claude Lorrain. Anglique s'arrte la fin dans un dlicieux bocage dont une brise lgre fait frissonner les feuilles; deux clairs ruisseaux murmurent son ombre; leur onde frache y fait verdoyer en tout temps des herbes tendres et nouvelles; les petits cailloux dont leur courant tait ralenti leur faisaient rendre une suave harmonie qui charmait l'oreille. L, se croyant en pleine scurit et loigne de mille lieues de Renaud, lasse de la course et de l'ardeur du soleil d't qui la brle, elle prend la confiance de se reposer un moment; elle descend de son coursier sur cette herbe en fleurs et laisse le palefroi dbrid aller son gr patre l'herbe tendre; celui-ci erre en libert autour des ruisseaux limpides qui ravivaient d'une verdure apptissante leurs bords humides. Voil que, tout auprs, elle aperoit une belle touffe de broussailles, d'pines en fleurs et de vermeils glantiers, qui se mire comme dans un miroir dans cette eau courante, et que des chnes touffus et levs garantissent des rayons du soleil. Ce bosquet tait vide au milieu et laissait une frache salle enfonce sous une obscurit plus paisse; les feuilles et les branches y taient entrelaces tellement que les regards n'y pouvaient pas plus pntrer que les rayons. Des herbes fines et molles y tapissaient l'intrieur un lit qui invitait s'y tendre; la belle fugitive se glisse au milieu, s'y couche et s'y endort. Elle ne tarde pas tre rveille par le pas d'un cheval qui s'approche, elle se lve en sursaut et sans bruit, elle regarde entre les feuilles, et elle voit un chevalier couvert de ses armes. S'il est ami ou ennemi, elle ne le sait pas; la terreur et l'esprance agitent son coeur serr par le doute; elle attend, immobile, la fin de cette aventure, sans branler de sa respiration l'air qui l'environne; le chevalier se couche demi sur le bord inclin du ruisseau, passe un de ses bras sous sa tte o s'appuie sa joue, et s'abme tellement dans une profonde rverie qu'il parat transform en une insensible pierre. Il resta ainsi plus d'une heure la tte dans ses mains, Mesdames, ce chevalier mlancolique, etc., etc. Puis il se plaint haute voix, dans des strophes aussi pathtiques qu'amoureuses, d'avoir t abandonn et trahi, pour un autre amant, par la beaut qu'il adore. C'est dans cette lgie pique que se trouvent ces deux stances immortelles et si souvent reproduites et imites depuis, mme par le Tasse, sur la fleur de jeunesse et d'innocence qui donne seule son prix la beaut: La verginella simile alla rosa, etc. La jeune fille est semblable la rose, qui, dans un riant jardin, sur l'pine o elle est ne, pendant que seule et intacte elle repose, ne voit s'approcher d'elle pour la cueillir ni la dent du troupeau ni la main du berger; le zphyr caressant, la rose humide, la terre et l'onde se disputent qui lui prodiguera le plus de sollicitude. Les beaux adolescents et les femmes amoureuses ambitionnent d'en parer leur sein ou leurs cheveux. Mais non pas plutt du rameau maternel ou de son buisson pineux elle est dtache, que tout ce qu'elle avait de faveur du ciel, de la terre et des hommes, tendresse, admiration, beaut, tout elle perd la fois; la jeune fille, qui de cette fleur d'innocence doit avoir plus de soin que de ses yeux et de sa vie, laisse cueillir le trsor, perd l'instant, dans le coeur de tous ses autres admirateurs, tout le prix qu'elle avait avant leurs yeux! Qu'elle soit dsormais vile pour tout le monde, et chre seulement celui auquel elle s'abandonne! etc. Le guerrier qui soupire ainsi sur l'infidlit de son amante est Sacripant, roi de Circassie, perdment pris d'Anglique, et qui l'avait suivie du fond des Indes jusqu'aux Pyrnes. Une srie d'aventures moiti plaisantes, moiti srieuses, toutes feriques, poursuivent la belle Anglique obsde par une foule de chevaliers de chant en chant; Renaud, Bradamante, Roger, Pinabel, et vingt autres guerriers ou guerrires apparaissent, disparaissent, combattent, adorent, s'vanouissent pour reparatre encore comme des fantmes de l'imagination dans une nuit seme de feux follets, mais tous dans des aventures pittoresques dcrites en vers, tantt piques, tantt comiques, qui embarrassent quelquefois la mmoire du lecteur, sans lasser sa curiosit et son admiration. C'est l cependant le dfaut de l'oeuvre; le fil multipli et embrouill des aventures se rompt trop souvent, pour se renouer et se rompre encore. L'Arioste abuse de la complaisance de l'imagination qui le possde, et risque d'impatienter la complaisance de son lecteur. Au moment o le coeur se passionne pour un de ses paladins ou pour une de ses _paladines_, il rompt lui-mme le charme qu'il vient de crer, il ajourne un autre chant la fin de l'aventure, il prend un autre fil de sa vaste trame, et il l'embrouille encore dans un autre pisode. Il n'y a pas d'intrt qui puisse rsister un tel parpillement du sujet: il n'y a que la mmoire des Muses elles-mmes qui soit capable de retenir l'innombrable multitude d'vnements et de hros qui fourmillent dans son pope. Aussi l'intrt et l'attendrissement, qui sont frquents dans chaque pisode, sont-ils nuls dans l'ensemble; il n'y a que des pages, il n'y a pas de livre. _Infelix operis summa!_ Jusque-l cependant, grce la curiosit toujours plus frache au commencement d'une lecture qu' la fin, la comtesse Lna, la candide Thrsina sa fille, le chanoine, le professeur et moi-mme, nous nous laissions dlicieusement promener sur le courant capricieux de la verve d'Arioste, au bruit de ses stances aussi limpides que mlodieuses. Le rivage changeait avec le fleuve, mais tous les aspects taient ravissants. Le jour qui baissait, et la voix du professeur qui baissait avec le jour, nous firent remettre au jour suivant la lecture du pome. Mais, au lieu de laisser dans notre entretien de la soire cette mlancolie pensive que laisse la lecture d'un livre passionn dans l'esprit d'une socit de lecteurs, notre entretien, plus gai et plus souriant qu' l'ordinaire, se ressentit de la folie et de la verve du pote: la villa, les jardins, les bois de lauriers, les valles de l'horizon, la mer et le ciel nous parurent pleins de paladins, d'enchanteurs et de belles aventurires poursuivies par leurs perscuteurs ou poursuivant leurs hros travers le monde. Nous nous couchmes le soir sur un lit de songes, dont l'Arioste semblait avoir rembourr l'oreiller des deux matresses et des trois htes de la maison. Ne faites pas plus d'attention qu'il ne faut tous ces hros et toutes ces hrones secondaires du pome, nous dit le professeur au djeuner; tout cela n'est que le cadre plus ou moins bien cisel des tableaux de la galerie infinie de mon pote: mais attachons-nous seulement cinq ou six mdaillons qui priment tout le reste. Nous voici arrivs au cinquime chant; c'est, selon, moi le chef-d'oeuvre de l'imagination de l'Arioste. --Pourquoi cela? dit la belle comtesse.--Parce que le coeur s'y mle, rpondit le professeur, parce qu'il a t pens avec la sensibilit et non avec la fantaisie, parce qu'il a t crit avec des larmes. Un clair de plaisanterie lgre brille encore sans doute travers ces larmes, comme un rayon de soleil sur la pointe de ces herbes mouilles par l'cume de ce jet d'eau; mais, toutes brillantes que soient ces gouttes, ce sont des larmes. Il n'y a ni sourire ni fou rire qui ait le prix d'une de ces gouttes tides du coeur.--Oh! oui, s'cria navement l'innocente Thrsina, lisez, lisez, _caro professore_; j'aimerai bien le livre s'il me fait pleurer. Alors le professeur commena la lecture des aventures de Ginevra; mais, pour les rendre plus distinctes de cette nue d'aventures dans lesquelles elles sont intercales comme un fil d'or dans une trame mle de l'Orient, il les cribla pour ainsi dire de tout leur alliage et il en fit un tout non interrompu de vaine digression. coutons-le un moment: Renaud, cherchant aventure en cosse, arrive dans un monastre, mont sur son cheval Bayard, cheval infatigable, machine d'opra ncessaire transporter ce paladin d'un ple l'autre. Il demande aux moines, en soupant avec eux, s'il n'y a pas quelque exploit accomplir en faveur de l'innocence et de l'oppression dans leur contre. L'abb lui rpond que jamais la Providence ne l'a conduit plus propos pour le salut de plus d'infortunes. La fille de notre roi, lui racontent-ils, accuse justement ou injustement d'un commerce clandestin avec un tranger, est condamne par la loi svre du pays mourir, moins que, dans l'espace d'un mois entre le crime et le supplice, un chevalier secourable et vainqueur ne vienne, les armes la main, prendre sa dfense et faire mentir son accusateur. Renaud maudit une loi si froce qui punit de mort une faute de coeur; il excuse l'entranement de l'amour dans des vers pleins de l'indignation du hros et de l'indulgence de l'amant. Il monte Bayard, et, sous la conduite d'un guide, il chevauche travers les chemins de traverse de la fort vers la ville o Ginevra attend vainement un librateur. Des cris de dtresse pousss par une voix de femme dans l'paisseur du bois l'attirent, l'pe la main, de ce ct. son aspect, des assassins, prts immoler une jeune et belle victime, s'enfuient en laissant leur crime inachev. Interroge par Renaud, elle lui raconte par quelle srie de trahisons elle allait prir, sans lui, sous les coups de ces assassins. Apprends d'abord, lui dit-elle, qu' la premire fleur de mes annes enfantines, je fus admise au service de la fille du roi, dont, en grandissant avec elle, je devins la compagne et l'amie plus que la suivante. Le cruel amour, envieux de mon bonheur, me fit paratre plus belle que toutes les autres belles de la cour aux yeux du duc d'Albanie. Imprudente, ajoute-t-elle, je le recevais en secret dans l'appartement le plus secret de ma matresse, o elle renfermait ses atours les plus prcieux, et o quelquefois mme elle venait dormir. C'est du balcon de cette chambre que je laissais glisser quelquefois une chelle de corde pour introduire le prince qui m'aimait. Ici le chanoine avait mis un sinet, sans doute pour prserver l'innocence de Thrsina; nous le respectmes. Le professeur nous dit seulement en prose, et sans nous expliquer la cause de ce caprice, que la belle Olinde, par complaisance pour le prince, revtait quelquefois les habits de la fille du roi pendant le sommeil de la princesse, et causait sur le balcon au clair de lune dans ce costume royal. Elle fit plus; triomphant de l'amour qu'elle ressentait pour l'ingrat duc d'Albanie, Olinde servit l'amour ambitieux qu'il avait conu pour la princesse. Ses efforts furent vains, ses penses perdues: la princesse rejeta avec ddain ses dclarations. Elle aimait secrtement un jeune chevalier italien accompli, venu la cour de son pre avec son frre, et combl de faveurs par la famille royale d'cosse. Cet tranger se nommait Ariodant. L'amour, dit la stance, qu'elle entretenait pour lui d'un coeur sincre et d'une fidlit vertueuse, se changea en aversion contre son odieux rival, le duc d'Albanie. Ce sclrat imagina de jeter le soupon dans l'me d'Ariodant, l'infamie sur l'innocence de Ginevra. Il se vanta Ariodant de son intimit nocturne avec Ginevra, et, pour l'en convaincre par ses propres yeux, il le fit cacher dans des masures inhabites qui couvraient le glacis du palais au pied du balcon de la princesse. Ariodant, suivi de son frre, se cache en effet une nuit derrire les murs abandonns de ce prcipice. J'apparus au balcon comme l'ordinaire, vtue de la robe de Ginevra; ma parure blanche clatait au loin sous les reflets de la lune; ma taille et mon visage, qui ressemblaient la taille et au visage de ma matresse, me faisaient confondre avec elle; l'astucieux duc d'Albanie s'approche pas furtifs, saisit l'chelle que je lui jette et monte sur le balcon.--Passez une stance inutile, dit le chanoine au professeur; elle ne mritait pas un sinet, mais un silence. Le professeur omit la stance et poursuivit. L'infortun Ariodant et son frre furent tmoins de cette entrevue au balcon. Sans le secours de son frre, Ariodant se serait perc le coeur dans son dsespoir.--Frre insens, lui crie-t-il en lui arrachant l'pe des mains, peux-tu bien avoir perdu ce point la raison que tu t'immoles pour une femme? Puissent-elles s'en aller toutes de nos penses comme la nue au vent!... Ariodant renonce en apparence se tuer; mais le lendemain matin il disparut, au grand tonnement du roi et de la cour, sans qu'on entendt plus parler de lui en cosse. Un mendiant vint huit jours aprs raconter Ginevra qu'il l'avait vu se jeter volontairement dans la mer du haut d'un cueil du rivage. Le dsespoir de Ginevra est gmi en vers qui arrachent l'me; le bruit se rpandit la cour et dans tout le royaume qu'Ariodant s'tait tu pour avoir trop vu. Le frre d'Ariodant accrdita ces bruits par son tmoignage. Ta fille est seule coupable de la mort de mon frre, dit-il un jour au roi, devant toute la cour; la preuve de son impudicit, qu'il a vue de ses propres yeux, lui a transperc le coeur, lui qui aimait Ginevra plus qu'on aime la vie. Alors il raconta la scne nocturne et trompeuse du balcon. Le roi, constern d'entendre accuser sa fille chrie, ne peut refuser aux lois d'cosse la satisfaction qui leur tait due pour un pareil crime; l'infortune Ginevra fut voue la mort, aprs l'intervalle d'un mois, si un chevalier ne venait prendre sa cause, dmentir le frre d'Ariodant, et triompher du calomniateur en champ clos. Les hrauts du malheureux roi parcourent l'cosse et les contres voisines en publiant en son nom que tout paladin qui veut venger une princesse innocente et belle, l'obtenir pour pouse et conqurir une dot royale avec elle n'a qu' se prsenter. Nul ne se prsente par doute de la vertu de Ginevra et par crainte du glaive de _Lurcins_: c'est le nom du frre d'Ariodant, accusateur de la princesse. Le malheur veut, continue la suivante Olinde, que Zerbin, le frre de Ginevra, ne soit pas en ce moment en cosse. Il adore sa soeur, et il combattrait triomphalement pour elle, qui sa vertu n'est pas suspecte. Cependant, ajoute Olinde, le prince perfide qui a abus de mon amour pour perdre, par son subterfuge, Ginevra, craignant que je ne rvle son crime et l'innocence de ma matresse, m'a livre ces assassins qui, sans vous, allaient m'arracher la vie. Renaud fait monter Olinde, voile, cheval, et entre avec elle dans la capitale. Le peuple s'assemblait dj pour assister l'preuve du tournoi. Un chevalier inconnu, arriv la veille, allait combattre Lurcins dans une prairie voisine transforme en lice; le froce duc d'Albanie, en qualit de conntable, prsidait en champ clos. Mont sur un puissant coursier, il se rjouissait malignement en secret du pril de Ginevra et du succs de sa perfidie. Renaud, s'avanant vers le roi, lui dit d'interrompre le combat entre Lurcins et le chevalier inconnu. Car l'un, ajouta-t-il, croit combattre pour la vertu, et combat pour la calomnie; l'autre ignore s'il est dans le vrai ou dans le faux, et combat, par une magnanime gnrosit, pour arracher la fltrissure et la mort une si parfaite beaut. Moi, j'apporte le salut l'innocence, j'apporte le dmenti qui a ourdi le mensonge. On suspend le combat; Renaud explique devant le roi et devant sa cour toute la trame de _Polinesso_. Il dfie le perfide calomniateur. Le roi et le peuple font des voeux pour Renaud. Les deux chevaliers courent l'un contre l'autre; Renaud traverse du fer de sa lance le corps de Polinesso; le vaincu demande la vie. Renaud descend de son cheval, dlace la cuirasse et le casque de _Polinesso_, qui confesse son subterfuge et son mensonge devant le roi et devant le peuple; le sclrat meurt en rendant l'innocence et la vie Ginevra. Des acclamations de joie et de triomphe s'lvent de la bouche du roi et du peuple autour de Renaud. On prie le chevalier inconnu qui n'a pas eu la gloire, mais le mrite de prendre la cause de Ginevra, de se dcouvrir: son casque, qui tombe, laisse reconnatre Ariodant, l'amant de Ginevra; tout en la croyant coupable, il avait voulu vaincre pour elle ou mourir pour elle. Il s'tait, en effet, prcipit de dsespoir du haut d'un rocher dans la mer, et le plerin auteur de cette rumeur n'avait pas menti; mais il s'tait repenti de mourir sans que sa mort ft au moins utile sa matresse, quoique infidle, et il avait regagn la rive la nage. Un ermite chez lequel il s'tait rfugi pour scher ses vtements lui avait appris la condamnation de Ginevra et son pril de mort; il avait pris la rsolution de combattre contre son propre frre pour l'innocence de son amante. Il avait revtu d'autres armes, mont un autre coursier, arbor un cu noir en signe du deuil de son coeur. Renaud, le roi, la cour, le peuple, touchs de sa gnrosit et de sa constance, avaient suppli Ginevra de rcompenser tant d'amour par le don de sa main. Elle lui avait dj donn et gard son coeur. L'aventure finit par le mariage d'Ariodant et de Ginevra. XI L'attention, qui tait reste flottante et distraite sur toutes les physionomies jusqu' cet pisode ingnieux et pathtique de Ginevra, s'tait recueillie, concentre, et comme ptrifie sur toutes les figures, depuis qu'il se droulait en stances cadences sur les lvres du lecteur. On respirait peine; on n'entendait d'autre bruit dans la grotte que celui de la rigole qui accompagnait, comme une basse continue, la musique des vers. Le visage de la candide Thrsina refltait chaque sensation et chaque stance; il y avait tantt de la rougeur, tantt de la pleur sur ses joues, tantt du sourire fugitif, tantt des larmes superficielles dans ses beaux yeux. C'tait la premire fois qu'un grand pote jouait, pour ainsi dire, de son me neuve et de son imagination encore endormie; lui seul ce visage tait un pome. Sa charmante mre tait moins mue, mais pas moins charme; elle recueillait son plaisir intrieur sous ses longs cils ferms sur ses yeux; mais, pendant que le haut du visage gardait ainsi la gravit de l'attention, ses lvres souriaient par moments comme en rve. Le chanoine mme tait attendri: Vous voyez, dit-il la comtesse Lna, que l'pisode n'a rien perdu de son charme par les cinq ou six stances, non licencieuses, mais un peu tourdies, que j'ai retranches. Et maintenant que le livre est ferm, que pensez-vous du chant de Ginevra et du gnie d'Arioste? --Je pense, dit la comtesse Lna, que, si l'Arioste avait crit beaucoup de chants comme celui-l, il ne serait pas seulement l'Arioste, il serait tout la fois l'Arioste et le Tasse. Quel homme, qui le sentiment sied aussi bien que le badinage! Ah! pourquoi badine-t-il trop souvent et ne s'est-il pas complu davantage nous faire rver et pleurer, lui qui a le don des douces larmes autant que celui du fou rire? --Vous oubliez, belle Lna, dit gravement le professeur, qu'alors il ne serait plus l'Arioste, car le caractre de son gnie est prcisment de nager entre deux eaux, comme on dit en franais, d'tre un pote amphibie, si vous aimez mieux, et de passer du rire aux larmes ou de l'esprit au coeur, comme le parfait musicien passe d'une gamme l'autre sur le mme instrument: c'est le caractre du souverain artiste.--C'est vrai, rpondit Lna, il serait moins artiste peut-tre ainsi, mais il serait plus homme et par cela mme plus pathtique; et tenez, voulez-vous que je vous dise pourquoi son chant de Ginevra nous touche et nous ravit plus que toutes les amusantes folies que nous avons lues jusque-l? C'est qu'il y est plus homme, plus lui-mme, plus sensible que dans le reste du livre. Et voulez-vous que je vous dise plus? C'est qu' mon sens, il a crit ce chant sous l'influence vive et personnelle de l'amour malheureux qu'il prouvait pour une autre Ginevra. Car remarquez qu'il a donn son hrone le nom de la tendre veuve de Florence, dont il fut l'adorateur pendant son ge mr et jusque dans ses jours avancs. Ce nom l'a inspir, c'est l'amour qui a tenu sa plume ici, ce n'est plus seulement sa belle imagination. Et voulez-vous que j'achve toute ma pense? Je souponne que la belle veuve florentine, sa _Ginevra_ lui, avait t, comme celle d'cosse, la victime de quelque calomnie fminine o les apparences taient contre elle, et o l'Arioste avait fait triompher son innocence. Car Ariodant, c'est videmment l'Arioste; le pote n'a pu trouver que dans son coeur ce magnanime dvouement ignor mme de celle pour laquelle on se dvoue, et qui ne demande sa rcompense qu'au mystre et sa conscience d'amant. Les potes, selon moi, portent le modle de leur hros en eux-mmes; ils ne peignent jamais bien que ce qu'ils ont eux-mmes prouv. Cette Ginevra florentine devait tre adorable en effet, puisqu'elle a pu inspirer son amant un des plus beaux chants qui soit dans la mmoire des hommes. Ah! vous aurez beau faire, ajouta-t-elle en souriant, vous ne ferez jamais rien de sublime ou de charmant qu'en pensant Dieu l-haut ou aux femmes ici-bas. Le professeur et le chanoine lui-mme convinrent qu'elle avait raison. Et vous, signor Alfonso, me dit son tour la belle Lna, qu'est-ce que vous pensez de ce chant de Ginevra? Je ne le demande pas Thrsina: son coeur a compris, puisqu'elle a pleur; mais elle ne sait pas encore pourquoi elle pleure. Ce sont les belles larmes, ajouta-t-elle encore en badinant et en passant, pour les tancher, un flocon de ses beaux cheveux blonds et souples sur les yeux humides de Thrsina. --Je pense, dis-je alors modestement et en regardant avec timidit le professeur, le chanoine et Lna, je pense qu'il n'y a dans aucun pome connu un pisode plus amoureux, plus chevaleresque et plus dramatique que le chant de Ginevra. L'Arioste a invent l aussi beau que nature; l'invention potique ne va pas plus loin, et tout est naturel dans ce merveilleux: c'est le merveilleux du coeur ici; ce n'est pas le merveilleux de la fable ou de la ferie. Aussi ce chant de Ginevra, transform en drame, serait-il aussi pathtique sur la scne qu'il est charmant lire dans ce jardin. Une fille de roi, aime d'un paladin de la cour de son pre; une amiti tendre entre cette princesse et sa suivante, devenue en grandissant avec elle son amie; la sduction de cette Olinde par un dbauch qui abuse de son innocence, cette ruse infernale de l'change des vtements sur le balcon, qui donne l'apparence du crime l'innocence endormie; le dsespoir de ce fidle amant, tmoin de la fausse infidlit de celle qu'il respecte et qu'il adore, le silence qu'il s'impose, et la mort qu'il essaye de se donner pour ne pas fltrir celle qui lui perce le coeur; ce Renaud, tranger tous ces intrts d'innocence, d'amour ou de crime, qui vient, par le pieux culte de la femme et de la justice, se jeter l'pe la main dans cette mle comme la Providence; ce vieux roi, qui pleure sa fille et qui la livre sa condamnation mort par respect pour les moeurs froces de son peuple; cet Ariodant, qui se revt chez l'ermite de son armure de deuil, et qui va combattre masqu contre son propre frre pour le salut de celle dont le crime apparent le fait mourir deux fois; ce repentir et cette confidence de la suivante Olinde dans la fort, retrouve comme la vrit au fond du spulcre; ce Renaud, qui interrompt heureusement le combat fratricide entre Ariodant et Lurcin, qui tue Polinesso et qui lui arrache la confession de l'amour de Ginevra; ces deux amants qui se retrouvent, l'une dans son innocence, l'autre dans son dvouement, et qui s'unissent dans les bras du vieux roi aux acclamations du peuple! J'avoue que je ne connais rien au del de cette conception de l'Arioste. Quel sujet de tragdie sous la main de Shakspeare! Quel pendant de _Romo et Juliette_! Et comment Shakspeare l'a-t-il mconnu ou l'a-t-il oubli? et comment un pote tragique moderne ne s'en empare-t-il pas pour faire trembler, frmir, applaudir tout un peuple?... --Je vous arrte, jeune homme, me dit le professeur; vous oubliez qu'un pote de votre propre pays l'a fait. Ce pote, c'est Voltaire; Voltaire, l'adorateur et souvent le plagiaire heureux ou malheureux de l'Arioste. Sa tragdie de _Tancrde_ n'est au fond que l'pisode de _Ginevra_, sous un autre nom. La magnifique invention du sujet, qui appartient tout l'Arioste, a donn cette tragdie de Voltaire un effet thtral immense: mais Voltaire fait dclamer pompeusement la passion dans sa tragdie, et Arioste la fait chanter, raconter et pleurer comme la nature; il n'y a pas un homme de got, dans aucun pays, qui puisse comparer de bonne foi les vers sonores et faibles de la tragdie avec les stances simples et pleines du pome. Ajoutons, l'honneur de Voltaire, qu'il reconnaissait le premier l'inaccessible supriorit de son modle. C'est que Voltaire crivait en grand artiste, et qu'Arioste chantait l'amour en grand amoureux. --Amoureux ou non, c'est un grand amuseur, dit le chanoine.--Amuseur, oui, dit la comtesse, mais dans le chant de _Ginevra_ il est bien plus....--Tu veux dire, maman, que c'est un grand enchanteur, ajouta vivement Thrsina. Jamais aucun des livres que tu m'as laiss lire jusqu'ici ne m'a fait paratre l'heure plus courte, ne m'a fait tant frmir, tant pleurer, et ne m'a tant console aussi par la belle aventure qui fait clater l'innocence de Ginevra et qui rcompense la gnrosit d'Ariodant! Oh! quand me laisseras-tu lire seule et ma satit toutes ces belles aventures! Maman, est-ce qu'il y a beaucoup d'Ariodant, beaucoup de Renaud et beaucoup de Ginevra dans le vrai monde? --Ce livre en est tout plein, Mademoiselle, dit le professeur; mais en voil assez pour aujourd'hui. Le soleil baisse, le livre nous a fait oublier l'heure de la promenade en voiture; notre esprit s'est promen sur des sites et sur des scnes plus enchants encore que ceux de ces belles collines et de cette belle mer. Il faut vous laisser ces charmants bocages et ces charmants fantmes dans l'imagination pour enchanter cette nuit vos rves de quinze ans! Le professeur ferma le livre et alla le renfermer clef dans la bibliothque. Le chanoine nous quitta tout pensif pour aller dire ses vpres dans la longue alle de lauriers; la comtesse fit dteler les chevaux et descendit avec sa fille et moi de la terrasse vers une pente d'herbes en fleurs d'o l'on voyait plus librement la mer Adriatique traverse et l de quelques voiles latines blanches ou peintes en ocre, semblables des oiseaux divers plumages. Un vaste pin d'Italie, qu'on appelle pin-parasol, s'levait solitaire au milieu de cette pelouse; sa tige rugueuse, sur laquelle on entendait courir les lzards et bourdonner les mouches miel qui aimaient le suintement sucr de sa rsine, s'levait de cent palmes avant d'ouvrir ses grands bras pour porter le ciel comme une cariatide vgtale. Le jour, il faisait une large tache d'ombre sur la colline; le soir, il rendait, en frissonnant au vent de mer, des frissons mlodieux qui faisaient chanter l'me l'unisson de ses branches dans la poitrine. Nous nous assmes tous trois sur ses racines veloutes par les nombreux duvets de ses feuilles qui tombent tout l't des rameaux: les deux femmes, adosses l'arbre, et moi, un peu plus bas leurs pieds. Je vivrais cent mille ans, que le groupe charmant que je contemplais en levant mes yeux vers l'arbre ne s'effacerait pas de ma mmoire. La lecture de Ginevra avait laiss une lgre teinte de gravit douce sur le visage de la comtesse Lna, et quelques folles larmes sur le fond d'azur des yeux de Thrsina. Allons, allons, dit la mre la fille, tout cela n'est que songe, folie, badinage d'esprit; ne vas-tu pas te faire du chagrin pour cette Ginevra imaginaire et pour cet Ariodant fantastique? Si tu prends ainsi ces fantaisies de coeur, je ne te laisserai plus assister la lecture aprs la sieste.--Oh! maman, maman, ne me fais pas cette menace, rpondit la jeune fille en joignant les mains, puis en les passant au cou de sa mre et en lui fermant la bouche par un long baiser! --Eh bien alors, reprit avec un fol enjouement Lna, laisse scher tes yeux au vent de mer et ne songeons plus qu' faire des bouquets. En parlant ainsi, elle prit deux mains la tte de la belle enfant, la posa de force la renverse sur ses genoux, et, dcouvrant le front des tresses blondes qui tombaient sur les yeux de sa fille, elle lui tourna le visage vers le ciel bleu au-dessus de l'arbre, et vers la mer, plus bleue que le ciel; puis, agitant lgrement l'air avec son ventail de papier vert, elle tancha en riant les larmes de l'enfant avec le double vent de la mer et de l'ventail. Thrsina, qui se trouvait bien sur cette couche de tendresse, ne cherchait pas se relever; elle tendit un de ses bras demi nu sous sa tte, comme pour se faire un oreiller; elle passa l'autre autour du cou de sa jeune mre comme pour s'y suspendre ou pour attirer vers le sien le visage de la comtesse. Leurs longs cheveux, presque pareils et d'une gale souplesse, se confondaient pour les voiler demi; elles restrent ainsi, moiti riantes, moiti attendries, laissant sortir deux visages d'une seule chevelure, comme deux roses sous une seule feuille. Je ne savais en vrit laquelle admirer davantage des deux: Thrsina, qui n'avait encore de form que le corps, galait Lna de taille et de stature; mais elle tait loin de l'galer encore en charme et en maturit de physionomie. Lna, qui tait encore dans la fleur de la seconde jeunesse, quoique ayant port dj ce fruit de printemps, dans cette enfant, aurait pu lutter de candeur et de fracheur avec Thrsina; en sorte que la fille, par sa prcocit, atteignait la mre, et que la mre, par sa lenteur prendre les annes, attendait la fille pour ne former, pour ainsi dire, elles deux qu'une image de ravissante beaut, rpte dans deux visages, et pour enivrer deux fois le regard. Elles continurent jouer ainsi l'une avec l'autre devant moi, comme une jeune brebis avec son agneau devant un enfant qui les contemple. Leurs lgers clats de rire retentissaient sous la fort. Quant moi, je ne riais plus: j'admirais, et je n'aurais demand qu' adorer, sans bien savoir si j'aurais ador la mre plus que la fille ou la fille plus que la mre, tant ces deux charmes taient insparables et confondus. Ce sont l de ces soires qu'on n'oublie plus, et qui fixent dans la pense l'heure o l'on a lu pour la premire fois un livre dsormais incorpor nos souvenirs. Est-ce le livre, est-ce la scne, est-ce la personne, qui s'incruste ainsi dans notre me, de manire en faire partie ternellement? Je crois que le livre ne serait pas si identifi nous, sans la personne et sans le site; et que le site et la personne ne seraient pas si fascinateurs sur notre souvenir, sans le livre. Il y a des sites, des heures de la vie, des personnes, des lectures, qui se compltent les uns les autres par une certaine consonnance de nos sens avec notre me; de telle sorte que, quand on pense au livre, on revoit la personne et le site, et que, quand on revoit dans sa pense la personne ou le site, on croit relire le livre. Ainsi, dans cette circonstance de ma vie potique, la belle villa des collines euganennes, les bois de lauriers sous nos pieds au penchant de la pelouse, le pin murmurant sur nos ttes, la mer Adriatique l'horizon, le tintement du petit jet d'eau des terrasses qui venait jusqu' nous sur les tides bouffes du vent du soir, ces deux charmantes figures de femme, l'une dans le septembre encore fleuri, l'autre dans l'avril peine fleurissant de leurs annes; cette tendresse gale, mais diverse, qui se peignait dans leurs yeux bleus en se regardant avec leur jeune amour, l'un de mre, l'autre de fille; le groupe enchanteur qu'elles formaient sans y penser en foltrant ensemble dans des attitudes langoureuses ou enfantines, sous mes yeux; les joyeux clats de rire innocents qui retentissaient dans leurs jeux, entre leurs dents sonores, tout cela me faisait une telle illusion et se confondait tellement dans mes yeux et dans mon imagination avec les stances de l'Arioste, encore vibrantes mes oreilles, qu'il me semblait voir en ralit une _Ginevra_ dans la mre, une Anglique dans la fille, et que, si on m'avait demand: tes-vous dans le pome? tes-vous sur la terre? je n'aurais su que rpondre, tant le pome et la terre se ressemblaient dans ces doux moments! souvenir! puissance mystrieuse qui se rveille et qui s'attendrit en moi aprs tant d'annes, comme par un contact lectrique, chaque fois que j'ouvre un volume poudreux de l'Arioste dans ma solitude! comment tes-vous rest vivant et immortel, et comme adhrent ces vieilles pages jaunies, o je vous retrouve comme une fleur entre deux feuillets? Hlas! je vous retrouve pour pleurer: car, peu de jours aprs que j'eus quitt les collines euganennes pour retraverser les Alpes, une maladie rapide comme celles des enfants, un vent glac, tombant des Alpes sur la villa, emporta Thrsina au sjour des plus beaux fantmes, et il y a peu de jours qu'une lettre d'un inconnu, cachet noir, m'apprit la mort de la comtesse _Lna_, qui s'tait souvenue jusqu'au tombeau de nos belles jeunesses. La mmoire est un vase o la vie s'goutte, et qui se remplit de larmes secrtes jusqu' ce qu'il dborde dans l'abme de l'ternit. Mais poursuivons les lectures de l'Arioste: on comprend maintenant pourquoi je l'ai tant aim. LAMARTINE. LVIe ENTRETIEN. L'ARIOSTE (2e PARTIE). I Nous continumes ainsi quelques jours la lecture du _Roland furieux_; mais, quoique marchant d'aventures en enchantements, nous ne retrouvmes pas l'motion profonde et douce que nous avions savoure dans les chants de Ginevra. Le rcit se brisait trop souvent sous la main capricieuse de l'Homre de Ferrare pour que l'intrt, constamment rveill, constamment teint, nous conduist sans fatigue jusqu'au terme de quarante-cinq chants. La petite Thrsina billait quelquefois de la cantilne monotone du professeur, qui lisait toujours; la comtesse Lna avait des distractions en passant ses longs doigts dans les boucles cendres de sa fille; j'en avais moi-mme en regardant plus complaisamment ces deux ravissantes figures de femmes que les fantmes du pome flottant dans la brume de l'me sous mes yeux; enfin le chanoine frappait de temps en temps du pied les dalles sonores de la grotte, comme un homme qui s'impatiente d'un entretien trop prolong. Le professeur seul ne dmordait pas de la page, admirant toujours, et avec raison, le divin style naturel de son pote, mme quand les rcits produisaient la satit. Quand nous fmes arrivs ainsi au sixime chant, il nous fit remarquer l'apparition d'un chevalier moins fou que Roland, plus hroque que Renaud, plus beau qu'Ariodant: Roger, l'anctre des ducs de Ferrare, la souche de la maison d'Este. Depuis ce moment jusqu' la fin du pome, c'est presque toujours Roger qui est le vritable hros de ses chants. Ce paladin aime Bradamante, aussi guerrire, aussi belle, mais plus chaste et plus fidle qu'Anglique. Roger et Bradamante, comme Anglique et Roland, ne cessent de se chercher, de se rencontrer, de se perdre et de se retrouver dans le monde. Roger monte son tour l'hippogriffe, cheval ail qui le transporte avec l'indocilit du caprice et avec la rapidit de la pense d'un pays l'autre; l'hippogriffe s'abat en Sicile, dans une dlicieuse valle plante de myrtes. Le professeur nous lut avec plus de complaisance les stances dans lesquelles l'Arioste dcrit ici la nature. On voit que ce pote, comme tous les vrais potes, adorait la campagne et la peignait comme il l'aimait. Plaines cultives, collines arrondies, ondes limpides, rives ombreuses, molles prairies, bosquets de jeunes tiges de lauriers-roses, cdres, palmiers, orangers chargs de fruits et de fleurs, groups et entrelacs en formes diverses, mais toutes gracieuses, faisaient un dais contre les ardeurs de l't avec leurs paisses ombrelles, et parmi les branches s'abritaient en pleine scurit, chantaient et voletaient les rossignols... Prs de l, auprs d'une frache source entoure de cdres et de palmiers fconds, Roger dpose son bouclier, dcouvre son front de son casque, et, tantt vers la plage de la mer, tantt vers la montagne, il tourne son visage pour se faire caresser les joues par les brises fraches et embaumes qui, sur les hautes cimes, font frissonner avec de gais murmures les feuilles des htres et des chnes. Il trempe alors dans l'eau claire et glace ses lvres sches, et il agite l'eau courante avec ses mains pour faire vaporer l'ardeur de ses veines, etc... La fort enchante du Tasse, imite de cette aventure de l'Arioste et d'abord imite de Virgile, se rencontre merveilleusement raconte ici pour la premire fois en italien moderne. La branche d'un myrte auquel Roger a attach par la bride l'hippogriffe, et dont le cheval cherche se dgager, pousse une plainte humaine; l'corce sue de douleur et de honte comme une peau humaine. Ce myrte prend une voix: il raconte Roger qu'il est Astolphe, autre paladin, cousin de Roland, et qu'il a t transform en myrte par les enchantements de la magicienne Alcine. Alcine est une copie des sirnes antiques. Astolphe raconte la puissance et les merveilles de ses enchantements: aprs l'avoir aim deux mois, Alcine se dgote de lui par un nouveau caprice; pour se dbarrasser de lui, elle l'a chang en arbre dans cette fort, toute peuple de ses amants, mtamorphoss comme lui. Roger dplore le sort d'Astolphe, parce que Astolphe est cousin de cette Bradamante qu'il adore. Il a l'imprudence, travers mille aventures, d'entrer dans le palais d'Alcine pour y tenter la dlivrance d'Astolphe. Cette tmrit le perd: il est fascin lui-mme par la beaut surhumaine de la magicienne. La description de cette beaut gale ou surpasse tout ce que l'Albane ou le Corrge ont de plus suave et de plus velout dans le pinceau. La peinture de leurs amours doit tre aussi vive, car le chanoine avait mis le sinet sur cinq ou six stances. L'Arioste n'y avilit pas la posie jusqu'au libertinage, mais il l'amollit jusqu' la volupt; le feu de sa jeunesse coule dans ses stances. Pendant cet oubli fatal de Roger dans les jardins d'Alcine, sa vertueuse amante Bradamante s'informe partout de lui; elle s'vanouit de douleur et de jalousie en apprenant qu'il est dans les bras d'Alcine. Mlisse porte Roger l'anneau qui fait disparatre tous les enchantements de la magie; ds que Roger a pass son doigt l'anneau, Alcine lui apparat sous sa forme hideuse d'une vieille magicienne, faisant horreur et dgot. Il se revt de ses armes, monte Rubicon, le cheval d'Astolphe, et s'vade du palais. II Ici on perd de vue Roger. On revient Anglique, l'amante de Roland. Elle est jete par une suite de prodiges dans une le dserte; des corsaires l'enlvent; elle est condamne tre dvore par un monstre marin. Roland, qui est occup au sige de Paris, prs de son oncle Charlemagne, gmit nuit et jour sur la destine inconnue d'Anglique. Un songe l'avertit confusment des prils qu'elle court; il s'vade du camp, couvert d'une armure noire, pour la chercher dans tout l'univers. Charlemagne, indign de ce lche amour qui fait dserter l'arme son neveu, envoie sa poursuite _Brandimont_, ami de Roland. Brandimont est suivi par _Fiordalisa_, sa matresse, qui le poursuit son tour de contre en contre. Cette chasse aux amants et aux matresses travers le monde est une des conceptions hro-comiques les plus habituelles l'Arioste dans son pome. Roland, en courant aprs Anglique, traverse la Hollande; il y accomplit des exploits fabuleux en faveur de la belle Olympe, laquelle il rend un trne. Instruit qu'Anglique va tre dvore par le monstre marin dans l'le d'bude, une des les de la Zlande, il s'embarque pour cette le; mais il est prvenu par Roger. Roger a recouvr l'hippogriffe, ce Pgase de la chevalerie; il fend les airs sur ce coursier; il arrive la plage de la mer o Anglique, enchane nue au rocher, attend le monstre marin qui va la dvorer. La description de la chaste nudit d'Anglique rappelle les plus belles statues de Vnus, vtues de leur seule pudeur, et qui n'inspirent qu'une admiration aussi chaste que le marbre dont elles sont formes. Ses larmes seules, dit le pote, baignant les roses et les lis de son beau corps, attestaient qu'elle tait anime. Roger, l'aspect de ces yeux plors, se souvient de sa chre Bradamante; son coursier replie ses ailes; Roger parle avec une respectueuse compassion, mle d'une galanterie chevaleresque, Anglique: beaut cleste, faite pour porter seulement les fers avec lesquels l'amour mne ceux qu'il a enchans! quel est le misrable qui a pu fltrir de l'empreinte livide de ces anneaux de fer l'ivoire de ces bras et de ces mains? Anglique se colore ces mots d'une couleur pudique; elle aurait couvert son visage rougissant de ses mains, si elles n'taient rives au dur rocher par des anneaux de fer; mais ses larmes, qui au moins pouvaient couler librement, tombrent de ses yeux et voilrent son visage, qu'elle s'effora de cacher en le baissant sur sa poitrine. Elle commenait chercher pour rpondre des paroles entrecoupes travers ses sanglots, mais elle ne put achever... Le monstre s'avanait grand bruit des flots sur la mer, etc., etc. Roger le foudroie en dcouvrant son cu magique, qui a la puissance d'blouir et d'atterrer tout ce qui est frapp de son clat; profitant de l'blouissement du monstre engourdi, Roger dchane Anglique, la fait monter en croupe sur l'hippogriffe, part travers les airs et ne peut s'empcher de se retourner souvent pour admirer trop amoureusement celle qu'il a sauve. Il fait abattre l'hippogriffe dans une clairire des forts de chnes de la Bretagne franaise, prend Anglique dans ses bras et la dpose mollement sur l'herbe. Anglique, expose d'autres dangers que ceux auxquels elle vient d'chapper, aperoit heureusement au doigt de Roger l'anneau enchant qui lui a t ravi jadis elle-mme. Cet anneau a la vertu de faire disparatre celui qui le met dans sa bouche. Elle le fait glisser subrepticement du doigt de Roger, distrait par son amour; elle le porte ses lvres, et elle s'vanouit aux regards ptrifis du chevalier. Il parcourt ttons le bocage, croyant ressaisir la fugitive; il n'embrasse que l'air: Anglique tait dj loin de lui. Roger veut remonter au moins son cheval; mais l'hippogriffe a profit de sa libert pour s'envoler on ne sait o. Ainsi, par cette fatale et coupable distraction, Roger a perdu la fois son cheval, son anneau et sa matresse. La description de l'asile qu'Anglique trouve chez un pasteur du voisinage est gale ou suprieure la mme scne dcrite par le Tasse, quand Herminie se rfugie chez les bergers. On voit combien ces potes s'enviaient les uns aux autres ces potiques inventions. Mais l'Arioste est le premier, et son tableau surpasse en srnit et en fracheur toutes les pastorales du temps. Nous allons vous en traduire quelques stances; elles sont du nombre de celles que Thrsina elle-mme pouvait entendre sans que la dlicate pudeur de sa mre s'en alarmt pour son enfant. III L habitait un vieux pasteur, qui gardait un grand troupeau de cavales; les juments et leurs petits paissaient et l, dans la valle, les herbes tendres l'entour des frais ruisseaux. Il y avait de distance en distance, autour de la cabane, des abris en planches o elles se rfugiaient contre les ardeurs du milieu du jour. Anglique chercha en ce moment un refuge contre sa nudit dans un de ces hangars, et y resta longtemps sans tre aperue de personne. Et vers l'heure du soir, aprs qu'elle se fut rafrachie et qu'elle se sentit suffisamment repose, elle s'enveloppa de quelques vieux et rudes haillons abandonns dans cette hutte, vtements trop contrastants avec les toffes de luxe, vertes, jaunes, perses, bleues et pourpres, qui la paraient ordinairement; mais, quelle que ft leur sordidit, des habits si humbles ne pouvaient dguiser ni la beaut ni la noblesse de la jeune fille. Qu'on cesse de parler de Phyllis, de Nre, d'Amaryllis, ou de la fugitive Galate, dont la beaut ne put jamais rivaliser avec tant de charme, etc., etc. Elle choisit dans le troupeau la plus rapide des juments et songe reprendre la route de l'Orient. Le pote ici l'abandonne; il revient Roland dont il chante de nouveaux exploits de chevalier en faveur des dames. Roland trouve Isabelle enchane dans une caverne par des brigands; il les assomme. Elle lui raconte ses peines; l'histoire est nave autant que pathtique: Je suis Isabelle, fille de l'infortun roi de Gallicie, ou plutt je fus fille de ce roi, car je ne suis plus maintenant que fille de la douleur, de l'infortune et des larmes! Ce fut la faute de l'amour!... Je vivais heureuse de mon sort, aime, jeune, riche, honnte et belle; je suis maintenant avilie, misrable, malheureuse... Mon pre allait assister quelque tournoi dans la ville de Bayonne; parmi les chevaliers qui venaient pour y figurer, soit qu'Amour me le ft ainsi apparatre, soit que sa valeur clatt d'elle-mme en lui, le seul Zerbin me sembla digne de louange; c'tait le fils du grand roi d'cosse, Pour lequel, aprs qu'il eut donn dans la lice des preuves merveilleuses de sa chevalerie, je me sentis prise d'amour, et je ne m'aperus que trop tard que je n'tais plus moi-mme; et, malgr tout ce que je souffre pour lui, je ne puis m'arracher de l'esprit que je n'avais pas mal plac mon coeur, mais que je l'avais donn au plus digne et au plus beau des paladins qui soit sur la terre. Elle raconte comment ils s'aimrent. Puis, hlas! dit-elle, aprs les grandes ftes qui suivirent les combats, mon cher Zerbin retourna en cosse; je restai seule, pensant lui le jour et la nuit. Je ne doute pas qu'il ne chercht de son ct les moyens de s'unir moi; mais la diffrence de nos religions, puisqu'il est chrtien et moi sarrasine, l'empchait de m'obtenir de mon pre. Il songea m'enlever, en abordant, au moyen d'un navire, sur la plage d'un beau jardin que mon pre avait au bord de la mer. Complice de cet enlvement, Isabelle fuit toutes voiles de sa terre natale. Avec quelle joie, s'crie-t-elle, je ne puis le dire, esprant avant peu jouir de mon amour avec mon Zerbin. Une tempte les jette sur un rivage inhabit. Zerbin s'loigne afin d'aller chercher des chevaux pour Isabelle la Rochelle. Pendant son absence, un des deux amis qu'il a laisss auprs d'Isabelle s'prend d'un perfide amour pour elle. Odorie, c'est le nom de ce tratre, veut entraner dans son crime son compagnon Coribe; celui-ci rsiste. Les deux gardiens d'Isabelle se livrent un combat acharn: l'un pour la dfendre, l'autre pour la ravir Zerbin. Pendant le combat, elle prend la fuite; Odorie abandonne le combat, la poursuit, l'atteint, veut lui faire violence; elle pousse des cris qui sont entendus par une bande de brigands, qui la retiennent captive depuis neuf mois dans cette caverne pour la vendre ensuite aux pirates de la cte. Roland la console et l'emmne avec lui. Le lecteur, incertain du sort d'Isabelle, de Zerbin, de Bradamante, de Roger, d'Anglique, est transport au sige de Paris. Ce sige est racont dans deux chants hroques, en stances dignes d'Homre au sige de Troie, du Tasse au sige de Jrusalem. La guerre n'inspira jamais mieux aucun barde; le sang coule de la plume d'Arioste avec autant de verve que l'amour et la plaisanterie. Les aventures hro-comiques de Griffon, qui poursuit une matresse infidle en Palestine, diversifient heureusement ces longs combats. La comdie n'a rien de plus plaisant que les tours perfides jous Griffon par sa matresse, et par son lche mais spirituel rival, Damas. Ce rival est un Scapin chevaleresque, et la matresse de Griffon est une Colombine, qui transportent dans un pome pique les scnes grotesques du thtre italien. Arioste siffle comme il chante: c'est Molire et Homre dans le mme homme. Au dix-huitime chant il gale Virgile en tendresse, dans l'admirable pisode de Nisus et Euryale. Arrtons-nous pour pleurer avec lui sur l'hrosme de l'amiti entre Mdor et Cloridan. Une grande bataille a t livre entre Charlemagne et les Sarrasins; ceux-ci ont perdu leurs principaux combattants. Dardinel, leur roi, a t tu par Renaud; son corps est rest sur le champ de bataille. Pour aller relever le cadavre de Dardinel du champ de bataille, il faut traverser le camp de Charlemagne; il est nuit. coutez l'Arioste: Deux jeunes Sarrasins, entre autres, veillaient dans le camp; tous deux d'origine obscure, ns dans la Ptolmade, desquels l'aventure, comme un rare exemple d'attachement, mrite d'tre raconte. Ils se nommaient Cloridan et Mdor; dans la bonne fortune comme dans la mauvaise, ils avaient aim galement leur prince Dardinel, et maintenant ils avaient pass la mer pour venir combattre en France avec lui. Cloridan, intrpide chasseur toute sa vie, tait de robuste stature et d'une rare lgret la course; Mdor, la fleur de ses annes, avait encore les joues colores, blanches et fraches de l'adolescence, les yeux noirs, les cheveux dors et boucls; il ressemblait un ange du choeur le plus lev du ciel. Ils taient ensemble sur les remparts regarder, en soupirant, le ciel de leurs yeux chargs de sommeil; Mdor, dans toutes les paroles qui lui chappaient, ne pouvait s'empcher de se rappeler sans cesse son matre et son seigneur Dardinel d'Almonte, et de pleurer en pensant que ses restes allaient rester sans spulture sur la terre. Se retournant vers son camarade: Cloridan, lui dit-il, je ne puis te dire combien le coeur me fend de ce que mon matre gt ainsi sur la terre nue, expos devenir la proie des loups et des corbeaux, lui qui fut toujours pour moi si tendre et si gnreux: il me semble que, quand je donnerais ma vie pour prserver son corps de cet outrage, ce ne serait pas encore assez pour payer tout ce que je lui dois d'affection et de reconnaissance. Je suis dcid aller, pour qu'il ne reste pas sans spulture, le chercher et le retrouver sur le champ de bataille, et peut-tre Dieu permettra-t-il que je traverse inaperu le camp endormi de Charlemagne. Toi, demeure ici, afin que, s'il est crit dans le ciel que je doive mourir, tu puisses raconter ma mort... Cloridan reste confondu que tant de courage, tant d'amour, tant de fidlit, se rvlent dans un enfant. Il s'efforce, tant il lui porte de tendresse, de le faire renoncer cette entreprise; mais Mdor tait dtermin ou mourir ou recouvrir d'un peu de terre la tombe de son seigneur. Voyant que rien ne peut ni flchir ni effrayer Mdor, Cloridan lui rpond: Eh bien! j'irai aussi, car quelle joie me resterait-il sur la terre, mon cher Mdor, si j'y restais sans toi? Il vaut mille fois mieux mourir les armes la main avec toi, que de mourir de mon chagrin si tu tais enlev mon amiti! Ils traversent heureusement dans la nuit le camp ennemi. Pendant que Mdor cherche parmi les cadavres le corps de son matre, Cloridan se charge de lui ouvrir une large voie pour le retour travers le camp ennemi. Il fond sur les chrtiens assoupis, il immole une foule de guerriers, choisissant les plus illustres. Le pote dcrit en traits sanglants et pathtiques leurs divers trpas. Une stance attendrie dcrit la mort d'un duc d'Albret, surpris dans son sommeil, avec son pouse qui l'accompagnait la guerre. L'Arioste, dans cette stance digne de Ptrarque ou du pote de Franoise de Rimini, laisse chapper de son coeur un cri de piti ou d'envie qui rvle toute une me amoureuse de Virgile: Cloridan tait parvenu jusqu' la tente o le duc d'Albret dormait dans les bras de sa femme, tellement rapprochs l'un de l'autre que l'air lui-mme n'aurait pas pu passer entre eux. Mdor leur tranche les deux ttes la fois d'un seul coup! heureuse mort! destine si douce, qu'unis comme l'taient leurs corps, je ne doute pas que leurs mes, galement enlaces, s'en allrent ensemble au mme ciel! Mdor, distrait de ce carnage par l'impatience de retrouver le corps de son roi, adresse une invocation ardente la lune pour qu'elle lui dcouvre enfin le cadavre. La lune l'exauce, le nuage qui la couvrait se dissipe; Mdor court en pleurant l'endroit o gt Dardinel; il le reconnat ses armes, il s'agenouille, il baigne son visage inanim de ses larmes amres, dont un double ruisseau coulait sous ses cils; son attitude tait si pieuse, ses gmissements si tendres, que les vents eux-mmes se seraient arrts pour les entendre. Il les rprime toutefois, non pas par crainte d'tre entendu des ennemis et par aucun soin de sa propre vie, dont il lui serait plus doux d'tre dlivr, mais par peur qu'on ne l'empche d'accomplir l'oeuvre pieuse pour laquelle il s'est dvou. Les deux jeunes guerriers chargent le cadavre sur leurs paules, afin d'en partager ainsi le poids. Ils marchaient en silence sous ce fardeau sacr, et dj les toiles commenaient plir dans le ciel, l'ombre s'claircir sur la terre, quand ils rencontrent Zerbin, qui rentrait au camp des chrtiens aprs avoir employ le commencement de la nuit la poursuite des Sarrasins... Cloridan, l'aspect de Zerbin et de son groupe de guerriers, supplie Mdor d'abandonner sa charge, lui reprsentant qu'il serait trop insens de perdre deux vivants pour sauver un mort. En parlant ainsi, Cloridan jette son fardeau terre, pensant que Mdor va en faire autant; mais cet enfant, qui aimait son matre mort plus que sa vie, le recharge seul sur ses paules. Son ami, croyant qu'il est suivi par Mdor, fuyait toute course; car, s'il avait su qu'il l'abandonnait ainsi son sort, il aurait affront mille morts au lieu d'une. Les cavaliers de Zerbin les enveloppent, mais un bois tnbreux offre un asile impntrable aux deux amis; ils s'y jettent, on les suit. Cloridan est tu en voulant secourir Mdor. Mdor, toujours le corps de Dardinel dans ses bras, cherche ravir cette chre dpouille aux ennemis en se drobant derrire les arbres, pareil une ourse qui dfend ses petits. la fin, Mdor est vaincu. Mdor, bless, est relev de terre par ses beaux cheveux blonds. Zerbin le couche sur l'herbe, en attendant qu'il revienne tancher gnreusement le sang de sa blessure; il s'loigne un moment pour punir le froce soldat qui a frapp cet enfant. Pendant cette absence du magnanime Zerbin, une jeune fille, d'un aspect royal et d'un visage clatant de beaut, s'approche de Mdor; ses humbles vtements sont ceux d'une bergre, mais l'lgance de sa dmarche et la dlicatesse de ses traits la trahissent... C'est Anglique, l'amante ingrate de Roland, la superbe fille du roi des Indes. Depuis qu'elle avait recouvr son anneau enlev au doigt de Roger, elle voyageait seule et sans crainte, sre de se rendre invisible volont. L'amour qu'elle avait si longtemps brav l'attendait dans ce bocage. Il n'y a rien d'gal cette scne de piti, d'admiration et d'amour naissant entre Anglique et Mdor, dans aucun pome, except peut-tre le chant d'_Hade_ dans lord Byron. Mais Hade est videmment calque sur Anglique. Or la gloire doit remonter toujours de l'imitateur au modle. coutez quelques stances de ce chant des vrais amants. Le souvenir de la passion malheureuse de Roland pour Anglique y mle au charme de la scne on ne sait quel grain de sel comique qui ajoute encore, s'il se peut, la dlicieuse saveur du sujet. C'est l'ombre du satyre porte sur le corps de Galate dans un tableau du Titien. Aprs qu'Anglique a compati par tous ses sens et par toute son me la beaut, la blessure et au gnreux dvouement de Mdor, elle remonte sur son coursier pour aller chercher dans les prs voisins les simples dont elle connat la vertu, afin de panser la blessure du jeune Sarrasin. Elle rencontre un vieux pasteur qui doit l'assister dans son pansement. Lisons: nous ne lirons rien de plus frais dans aucun pote, moins de remonter au pome unique, mais en prose grecque, de _Daphnis et Chlo_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . IV Mais le jour mme o nous devions continuer la lecture des amours d'Anglique et de Mdor, nous quittmes avec regret la villa des collines euganennes. Une grande fte religieuse d't, fte pour laquelle les seigneurs italiens reviennent toujours la ville, fora la comtesse Lna rentrer pour quelques semaines dans son palais de Venise. Le chanoine, le professeur et moi, nous fmes de la partie. J'aurais d naturellement profiter de ce dplacement de la comtesse Lna et de sa maison pour continuer mon voyage vers Rome, par Pezaro et le littoral de l'Adriatique; mais je ne sais quel sortilge ou quel enchantement, tout semblable aux sortilges et aux enchantements de l'Arioste, ne me laissa mme pas dlibrer. Je suivis Lna et Thrsina comme si j'avais fait partie de la maison, sans savoir au juste si la magie qui m'entranait rsidait pour moi dans la mre ou dans la fille. Le charme dont je ne me rendais pas compte tait le mme, quoique diffrent. Ce tourbillon de beaut, de grce, de bont, de familiarit charmante dans lequel j'avais vcu quelques semaines la villa, m'enlevait sans rsistance de ma part, sans effort de la part de Lna, comme une feuille de ses jardins enleve sous ses pas par le vent de mer. Son palais de Venise, baign jusqu'au vestibule par le grand canal, tait trop vaste pour la fortune de la comtesse. On y sentait le vide des temps disparus. Le portique, assez vaste pour contenir une foule de clients; l'escalier de marbre blanc rampes moules; la salle des gardes, presque aussi longue et aussi large que le palais lui-mme; la tribune haute qui rgnait sous les corniches; les fresques poudreuses qui dcoraient le sombre plafond; les statues de nobles Vnitiens sous leur armure, qui contemplaient les passants du fond de leurs niches autour de la salle; le parvis nglig et humide de cette salle; les voles de colombes qui s'y abattaient librement par les fentres ouvertes; le vent de mer qui faisait tinter ces vitres, mal attaches aux chssis de plomb; enfin le lger et mlancolique clapotement des petites vagues du canal contre les marches extrieures de l'escalier: tout cela donnait au palais de Lna une apparence et comme une odeur de spulcre, qui imposait tous les sens une certaine langueur molle, le caractre de la ville et des habitants. Il ne fallait rien moins que tant de jeunesse, de vie et de beaut dans les htesses de ce palais, pour qu'un tel sjour n'assombrt pas notre socit de plaisir. Mais la jeunesse et la beaut rajeunissent et embellissent jusqu'aux ruines: les fleurs les plus odorantes que le plerin cueille, pour respirer des souvenirs avec leur odeur dans les pages de son journal de voyage, sont celles qui croissent sur des tombeaux. Lna et sa fille entrrent dans une enfilade d'appartements, dont on apercevait peine le fond travers une longue avenue de portes en drap vert, toutes ouvertes. Le chanoine, le professeur et moi, on nous logea au sommet de l'difice, dans de petites chambres peine meubles, qui prenaient entre sur la galerie jour servant de corniche la salle d'armes. Les dlices de ces appartements levs, c'taient le soleil, la solitude, le silence: on n'y entendait d'autre bruit, le jour, que le pas boiteux du vieux majordome, traversant la salle d'armes pour aller l'appartement de ses jeunes matresses, et le bruit alternatif des rames du gondolier sur le canal; le matin, quelques roucoulements de pigeons dans les combles, et le tintement lointain des petites cloches des couvents, appelant les religieuses l'office. Ces impressions m'taient neuves, consonnantes l'me et douces; je les savourais avec autant de dlices que les impressions champtres de la villa. D'ailleurs, n'tions-nous pas sous le mme toit que ces ravissantes htesses, qui auraient embelli pour nous mme la cabane du pasteur d'Anglique? Aprs les ftes passes, nous reprmes nos lectures Venise aussi rgulirement qu' la villa. Le professeur n'tait pas homme dmordre; il avait apport avec lui son Arioste aussi ponctuellement que le chanoine avait apport son brviaire. Seulement nous n'tions plus mollement accouds, pour l'entendre, sous une grotte sonore rafrachie par un jet d'eau: mais le soir, l'heure o la gondole remplace la calche dans les lagunes de Venise, nous laissions le gondolier louvoyer son caprice entre les les, aux dmes dors par le soleil couchant, qui se dtachent comme des faubourgs l'ancre de la ville, l'embouchure de la vaste mer; et, demi couchs sur les bancs, au branle de la barque, nous demandions au professeur un chant de pote pour complter toute cette posie du soir Venise. V O en tions-nous? dit le chanoine.--Ah! je le sais bien, moi, dit Thrsina: nous en tions ce chant, si malheureusement interrompu par notre voyage, o le beau Mdor, ce jeune Sarrasin, si tendre et si courageux de coeur pour sauver le corps de son matre mort, est bless par les froces cossais de Zerbin, et o la belle Anglique, touche de sa jeunesse et de sa beaut, va cueillir des simples dans les prs pour gurir ce charmant paen. Lna sourit lgrement en admirant la mmoire heureuse de la jeune fille: Qu'aurait-elle pu retenir de plus analogue son ge et son imagination d'enfant? dit-elle, Eh bien, lisons avec confiance, ajouta-t-elle, si le _canonico_ n'a pas mis trop de sinets ce chant de jeunesse.--C'est une pastorale, dit le professeur, une pastorale dans une pope. Ne craignez rien: cela rafrachit, cela ne brle pas l'me. N'avez-vous pas dans la galerie du palais de charmants tableaux de bergeries et de nymphes, entremls vos tableaux de religion ou de batailles? Ce qui est dangereux pour ces jeunes mes, ce ne sont pas les beauts de l'imagination, ce sont ses laideurs. Des scnes de bonheur sont les perspectives de la vie: vous en faites peindre sur les murs de vos villas et de vos palais; ne craignez pas d'en peindre sur la toile vivante de l'imagination frache et chaste de la jeunesse. Ces perspectives du coeur sont les beaux rves de la vie: rver beau, c'est le bonheur.--Et c'est aussi la vertu, dit le chanoine.--Rvons donc, dit Lna. Alors le professeur rouvrit le livre, juste la stance si bien remmore par la nave Thrsina. VI Anglique rencontre un pasteur parcourant cheval le bocage la recherche d'une jeune cavale qui s'tait chappe dj depuis deux jours de l'enceinte o elle tait parque avec le troupeau; elle emmne avec elle le berger la place o Mdor, perdant toute sa vigueur avec le sang qui coulait de sa poitrine, en teignait l'herbe l'entour et paraissait prt dfaillir pour toujours. Anglique descend de son coursier et fait descendre comme elle le pasteur; elle pile l'aide d'une pierre les simples, en fait dcouler le suc entre ses blanches mains; elle le distille et l'tend sur le sein, sur les flancs et sur les hanches du bless; la salutaire liqueur arrte le sang et rend la vie Mdor. Il reprit assez de force pour qu'elle pt le faire monter sur la jument du berger; mais Mdor se refuse s'loigner tant qu'il n'a pas recouvert de la terre de la spulture le corps de son roi et celui de Cloridan. Aprs ces pieux devoirs accomplis, il suit Anglique o il lui plat de le mener; elle le conduit par compassion dans l'humble cabane du berger rest auprs d'elle. Elle ne consent pas le laisser repartir tant qu'il n'est pas rtabli en parfaite sant, tant la tendre piti qu'elle a prouve son premier aspect, tendu sur la terre, puis, aprs le premier tonnement, tant sa beaut, sa grce, ses manires, lui mordent le coeur d'une lime invisible: elle sent cette lime lui ronger peu peu le coeur, qui se consume enfin tout entier d'une flamme amoureuse. L'habitation du berger, assez commode et assez belle pour une chaumire, tait situe dans un petit vallon en plaine entre deux montagnes; il l'habitait avec sa femme et ses petits enfants. Construite par lui tout nouvellement, tout y tait neuf et propre de fracheur. C'est l que Mdor fut promptement rtabli par les soins de la jeune fille; mais, en moins de temps encore, elle sentit qu'elle avait au coeur une blessure plus profonde que celle qu'elle venait de gurir. Plus l'une se referme et se _rassainit_, plus l'autre s'largit et s'envenime. Le beau jeune homme se remet vue d'oeil; elle, au contraire, tantt glace, tantt brlante, languit d'une incurable fivre. De jour en jour, la beaut de Mdor fleurit; de jour en jour, la malheureuse sent la sienne se fltrir, comme une neige tombe aprs la saison, que les rayons du soleil fondent dans un lieu sauvage. Si elle ne veut pas mourir de son amour, il est temps qu'elle prenne sur elle de le rvler, car il n'est pas esprer que Mdor ose l'encourager un tel aveu. Elle demande enfin piti celui qui l'a perce d'un tel coup sans le savoir. Ici le pote, par une apostrophe tragi-comique, qui sort d'elle-mme du sujet, tourne sa pense vers Roland, l'amant obstin et toujours malheureux d'Anglique. comte Roland! roi de Circassie! votre clatante valeur, dites-moi, quoi vous sert-elle? Il en adresse autant aux autres hros adorateurs d'Anglique: Agrican et Ferragus. Puis il reprend la note srieuse et tendre pour raconter la flicit des deux amants dans la solitude: Anglique laissa cueillir Mdor la premire rose d'un sentiment qui n'avait encore t respir par personne. Jamais jeune fille ne savoura une telle ivresse que celle qu'elle trouva dans ce jardin o se cachait et o se lgitimait son amour. Les saintes crmonies consacrrent ce mariage, o elle eut pour marraine la femme du berger sous les auspices du tendre amour. L'humble cabane vit clbrer ces noces mystrieuses avec la solennit rustique qu'une telle solitude comportait. Les deux amants y sjournrent plusieurs mois, pour en savourer seul seule les dlices. Bien que la description de cette retraite conjugale soit irrprochable, le chanoine avait mis le sinet sur quelques stances. Nous ne les traduisons pas, par le scrupule, peut-tre excessif, d'une langue plus rserve que l'italien; mais le doux loisir des deux nouveaux poux, dans un lieu enchant et solitaire, gale tout ce que les glogues de Virgile et les pastorales du Tasse ont de plus langoureux. Si Anglique s'asseyait l'ombre ou si elle s'loignait de la cabane, le jour, la nuit, elle avait le beau jeune homme ses cts, le matin et le soir; tantt cette rive du ruisseau, tantt un antre elle allait cherchant, ou bien quelque prairie verdoyante; au milieu du jour, une grotte les couvrait de son ombre. Dans ces doux entretiens, partout o un jeune arbre la tige droite et lance croissait au bord d'une source ou sur la rive d'un courant d'eau limpide, son corce tait l'instant grave avec l'aiguille d'Anglique ou avec le couteau de Mdor. De mme, s'ils venaient dcouvrir un rocher d'un grain moins dur que les autres, et en dehors de la cabane, et dedans contre les murailles, les noms d'Anglique et de Mdor, enlacs l'un dans l'autre par diffrents dessins, se lisaient en lettres intarissables. Enfin ils s'loignent regret, aprs un long sjour, de la cabane; Anglique, pour rcompenser le pasteur et sa famille, leur laisse un bijou sans prix qu'elle a reu de Roland. Elle s'achemine avec son jeune poux vers les Indes, o elle va faire couronner Mdor roi du Cathay. VII Ici le pote s'amuse de nouveau luder la curiosit de son lecteur par une autre curiosit. Il se complat, pendant deux mille vers, raconter vingt aventures pisodiques de Marphise, de Bradamante, de Roger, de Griffon, de paladins, d'amazones, de fes, d'enchanteurs. Ce n'est qu'au vingt-troisime chant que l'on revient Roland, le vritable hros, mais le hros toujours oubli du pome. L'aventure qui le ramne sur la scne n'est plus hroque et n'est pas mme comique: car on ne rit pas d'une infirmit physique et morale, telle que la folie, surtout quand c'est une passion tendre qui enlve la raison un hros. La scne o Roland perd la raison en trouvant des preuves trop convaincantes de l'infidlit d'Anglique est admirablement invente, et raconte avec autant de perfection de dtails que la scne des amours d'Anglique et de Mdor. Roland, en courant une de ses aventures, arrive au vallon nagure habit par Anglique et Mdor, sans se douter que ce beau lieu a t le thtre de son infortune amoureuse. Il arrive, dit la stance, au bord d'un ruisseau qui semblait rouler des lames de cristal; une riante prairie fleurissait sur ses rives, prairie maille de couleurs, les plus fraches et les plus flatteuses l'oeil, parseme de bouquets d'arbres lgants et majestueux. C'tait l'heure o l'ardeur du jour fait chercher l'ombre des grottes aux rudes troupeaux et au pasteur dpouill du poids de ses vtements. Les armes et l'cu de Roland pesaient ses membres brlants; il entra pour se dlasser un moment dans la grotte. Mais il y trouva un terrible et cruel refuge, et l'heure la plus funeste et la plus malheureuse de sa vie. En parcourant des pas et du regard les alentours de la grotte, il vit des caractres gravs sur l'corce de tous les arbrisseaux qui croissaient auprs de la source, et aussitt qu'il y eut attach les yeux avec attention, il fut trop convaincu que ces caractres taient gravs par la main de sa divinit terrestre; cet antre et cette source taient un des sites que j'ai dcrits plus haut, que la belle reine du Cathay avec son cher Mdor frquentaient le plus souvent, parce que c'tait le lieu de repos le plus voisin de la cabane du berger. Il lit de tous cts les noms d'Anglique et de Mdor, enlacs ensemble dans des noeuds d'amour; autant de lettres, autant de clous acrs qui lui transpercent le coeur. Il s'efforce de croire qu'il se trompe, et qu'une autre main que celle d'Anglique a crit son nom sur ces corces; puis il se dit: Ah! je connais trop ces caractres, je les ai tant vus et tant lus dans un autre temps! Mais peut-tre qu'elle s'est figur un autre Mdor imaginaire pour se faire illusion elle-mme, et qu'elle pense moi en me donnant ce surnom dans son coeur!... En cherchant ainsi se tromper lui-mme, Roland arrive l'endroit o les deux collines, en se recourbant, enclosent la belle fontaine... L les noms plus nombreux encore sur les troncs des htres, et des inscriptions commmoratives sur les rochers de l'antre, ne lui laissent plus de doute et enfoncent mille pointes de poignards dans son coeur. Mdor, dans des vers tendres et amoureux, y remerciait les arbrisseaux, les gazons verts, les ondes limpides, la caverne obscure, les ombres rafrachissantes, des douces heures qu'il avait passes avec l'incomparable Anglique, fille de Galafron. Il y suppliait tous les amants, chevaliers, demoiselles, que le hasard amnerait dans ces lieux, de bnir ces gazons, ces ombres, ces antres, ces ruisseaux, ces arbustes, et de demander pour eux au ciel ou aux nymphes les douces influences du soleil et de la lune. Une main glace lui serre le coeur, son dsespoir muet ne peut s'chapper ni en paroles, ni en cris: comme un vase large circonfrence et au cou troit, quand on le renverse de sa base son orifice, ne peut laisser couler son contenu, car la liqueur presse de sortir se hte vers l'ouverture, et, se faisant obstacle elle-mme, ne peut s'couler que goutte goutte sous son propre poids. Enfin il arrive, esprant encore, jusqu' la cabane du berger. Le berger et sa famille lui racontent innocemment le sjour d'Anglique et de Mdor dans leur cabane, leur union, leur flicit, leur dpart pour les Indes; ils lui montrent avec orgueil le bracelet prcieux qu'Anglique leur a laiss en mmoire de son sjour ici. Ce fut le coup de hache qui trancha sa raison avec son espoir; cette couche, cette cabane de berger, ce vallon, lui deviennent si odieux que, sans attendre ni le lever de la lune ni celui de l'aube, il prend ses armes, il remonte sur son cheval, il s'enfonce dans le plus pais du bois, et, quand il se sent enfin seul, il rpand en cris et en hurlements sa douleur!... Au lever du jour, il croit voir sa honte et les railleries de Mdor graves sur les montagnes et sur toute la nature. Enfin, aprs des transports qui fendraient les rochers, il devient fou. La hideuse description de sa folie, vante comme un prodige de force potique par les critiques italiens et mme franais, est selon nous une plaisanterie dplace, plus propre contrister le rire sur les lvres qu' le provoquer; ce qui dgote cesse de charmer. La folie mme de don Quichotte est moins rpugnante; elle est une manie ridicule, et non une dmence furieuse. Mais Arioste, transportant son lecteur dans une loge de fou, et se complaisant montrer son hros dans la sordide nudit d'une bte froce, prive mme de son instinct, nous parat avoir commis une faute non-seulement contre le sentiment, mais contre le got. Nous ne citerons donc rien ici de cette frnsie hideuse sur laquelle roule toute la machine du pome pendant plusieurs chants. VIII L'Arioste retrouve toute sa dlicatesse de pinceau et tout le pathtique de son me dans l'pisode d'Isabelle et de Zerbin, une des plus touchantes compositions de toutes les langues. L'amour et la vertu l'inspirent mieux que la dmence et le ridicule. On peut badiner avec l'esprit, mais il ne faut pas badiner avec l'amour. L'Arioste se montre dans cet pisode aussi tendre amant que grand pote. Zerbin et Isabelle, deux amants dont nous avons dj parl dans le commencement des aventures de Roger, arrivent ensemble dans le beau lieu o Roland a perdu le sens et jet ses armes. Zerbin, par une respectueuse piti pour le hros, lve un trophe de ces armes; il ne veut pas que l'pe de Roland soit profane par une main trangre. Mandricaud veut s'emparer de l'pe, Zerbin la dfend contre ce froce profanateur en combat singulier. Isabelle, tremblante, assiste au combat; Zerbin a sa cuirasse fendue de la tte au coeur par l'pe de Mandricaud; mais ce premier coup, dit le pote, ne pntre qu' peine au-dessous de la peau de Zerbin; son sang tide dessine en coulant une longue ligne de pourpre sur sa cuirasse clatante. Ainsi j'ai vu quelquefois, dit le pote, qui revient en esprit au souvenir de la belle veuve florentine qu'il adore; ainsi j'ai vu une ligne de pourpre partager une belle toile d'argent sous cette blanche main qui dchire galement en deux mon coeur! Zerbin succombe sous un coup plus mortel; couch sur l'herbe dans son sang, ses derniers adieux Isabelle, et ses derniers soupirs recueillis par les lvres de cette amante sont des sanglots crits pour l'ternelle consonnance des coeurs aimants spars par la mort. Tibulle n'a pas crit en larmes plus tides les transes et les panchements de l'amour malheureux. On voit que la sensibilit tait le fond de ce gnie de l'Arioste. Un ermite aide l'amante dsespre relever le corps de Zerbin pour l'emporter jusqu' son ermitage; Isabelle est dcide ne jamais s'en sparer. L'ermite la console par les esprances clestes, les seules capables de rattacher Isabelle la vie. Il lui propose de l'accompagner jusqu' une abbaye de Provence, o elle fera ensevelir Zerbin et o elle restera gardienne pieuse de sa relique si chre. Ils ensevelissent ensemble le corps embaum de Zerbin dans un riche cercueil; ils le chargent sur le cheval du jeune guerrier, et voyagent ensemble pied derrire le cercueil. IX Rodomont, le roi d'Alger, les rencontre malheureusement dans un sentier de la fort o il s'est retir non loin de cette abbaye de Provence. Les charmes d'Isabelle, quoique plis par les larmes, lui ravissent le coeur; il terrasse l'ermite, il le lance dans la mer; il menace Isabelle d'attenter sa douleur et sa puret. La fidle amante conoit subitement l'ide d'une ruse pieuse qui sauvera sa vertu en sacrifiant sa vie. Elle feint de se rendre ses dsirs, mais elle veut, dit-elle, lui faire avant un prsent plus prcieux pour un guerrier que le coeur de toutes les princesses de la terre. Je connais, lui dit-elle, et j'aperois prs d'ici une herbe miraculeuse; elle a la vertu de rendre invulnrable le chevalier qui s'est une fois baign dans un bain o cette plante a t bouillie. Rodomont pourra, ajoute Isabelle, en faire l'preuve sur elle-mme, avant d'prouver la vertu de cette plante. Le roi d'Alger consent, ce prix, ajourner ses violences. Isabelle cueille et l toutes les herbes qu'elle feint de choisir pour son exprience; elle se baigne dans la source o elle a jet les herbes. Puis elle prsente sa belle tte, ce front pur, ce cou d'ivoire au glaive de Rodomont. Le Sarrasin, tromp par l'assurance de la victime, tombe dans ce pige de vertu; du revers de son pe il frappe le cou de la jeune fille, croyant que son pe se brisera dans sa main, mais la charmante tte d'Isabelle roule ses pieds dans l'herbe et bondit trois fois en balbutiant encore le nom de Zerbin!... Ainsi la jeune martyre de l'amour, de la chastet et de la religion avait chapp la fois l'infidlit, la profanation et au suicide en se faisant immoler par son tyran. Volez heureuse dans l'ternel sjour, me fidle et tendre, s'crie en finissant l'Arioste; puissent mes faibles chants immortaliser en vous le modle des chastes amants! Puis, en l'honneur de la victime, il fait dcrter dans le ciel que toutes celles qui porteront sur la terre le nom d'Isabelle seront doues des mmes charmes et des mmes vertus. Adulation prophtique soit aux princesses de la maison de Ferrare, soit la dame de Florence qui portait ce nom cher au pote. On ne peut assez admirer dans cet pisode une des plus touchantes conceptions de ce martyrologe de la vertu ou de cette pope de l'amour. La chevalerie seule fournit de pareils textes de posie aux _trouvres_ du moyen ge chrtien. Cette admirable aventure est malheureusement coupe par le pote en trois tronons que nous avons rassembls, pars dans le pome, pour la prsenter dans son ensemble vos yeux. Revenons: X L'histoire de Richardet, frre de Bradamante, amante de Roger, et de Fiordalisa, amante de Richardet, est dans un genre oppos une des plus ravissantes dbauches d'imagination d'Arioste; mais le chanoine y avait mis avec raison le sinet fatal qui nous en interdisait la lecture. Ces images trop licencieuses ne pouvaient effleurer seulement l'imagination de Thrsina, ni mme de sa mre. La gaiet des aventures n'en sauvait pas assez la lgret. On ne conoit gure aujourd'hui comment la pudeur des princesses et des dames de la cour de Ferrare tolrait de tels crits lus haute voix pendant les soires au palais. On conoit moins encore comment la cour de Rome, gardienne des moeurs, autorisait par trois brefs l'impression de telles jovialits. Mais les temps ont leur innocence. Le chant qui contient l'histoire de Joconde ne forme plus seulement disparate, mais scandale dans le pome; il devrait tre dchir de toute dition populaire de l'Arioste. La Fontaine l'a imit sa manire dans le volume ordurier de ses _Contes_; mais ce volume, feuillet par le seul libertinage, est soigneusement cart des yeux de l'enfance et de la jeunesse. La Fontaine, au reste, a la main bien moins lgre et bien moins dlicate dans _Joconde_ que l'Arioste; l'un est badin, l'autre est lubrique: c'est qu'Arioste crivait pour un ge d'innocence, et la Fontaine pour un ge de corruption. Il n'y a que de la jeunesse et de la gaiet dans Arioste, il y a de la vieillesse et du cynisme dans les _Contes_ de la Fontaine. XI Tout coup Arioste redevient grave en faisant parcourir Bradamante la galerie d'un chteau enchant dans lequel des tableaux prophtiques font apparatre d'avance ses yeux toute l'histoire de la maison d'Este, mle l'histoire de l'Europe moderne; il s'lance de l la suite d'Astolphe mont sur l'hippogriffe, et qui jetait du haut des airs un coup d'oeil gographique sur l'univers. Astolphe s'abat sur le paradis terrestre o saint Jean l'vangliste lui enseigne les moyens de faire retrouver Roland son bon sens. Saint Jean conduit Astolphe dans la lune. Ici, dans une revue satirique trs plaisante de toutes les folies de l'espce humaine, l'Arioste numre les inanits de ce bas monde et les illusions dont se composent nos passions; des montagnes de sottises s'lvent sous ses yeux. Il vit aussi, parmi tant de choses perdues, ce qu'il croyait et ce que nous croyons tous possder en si grande abondance que jamais nous ne prions le ciel de nous l'accorder, hlas! c'est le bon sens. Oh! que le vallon en contenait! Il y en avait une montagne, qui occupait plus d'espace que tout le reste ensemble. Le bon sens y paraissait sous la forme d'une liqueur trs-subtile et trs-prompte s'vaporer; il tait, en consquence, renferm dans une multitude de petites bouteilles, plus ou moins grandes. Toutes taient hermtiquement fermes. La plus grande de toutes fut facile reconnatre: elle renfermait le bon sens du malheureux comte d'Angers; elle en tait pleine en entier, et de plus il tait crit dessus: _Bon sens du paladin Roland._ Vous tes transport de la lune sous les murs d'Arles, que les Sarrasins et les chrtiens se disputent. La belle guerrire Marphise, soeur de Roger, mais que Roger ne connat pas, vit dans le camp avec ce hros et semble lui faire oublier Bradamante. Celle-ci, avertie par des bruits calomnieux de l'amour de Marphise pour Roger, arrive au camp, combat celle qu'elle croit sa rivale, combat Roger lui-mme, triomphe partout; le fantme d'Atlant, envoy du ciel, dvoile enfin aux trois combattants leur malentendu. Roger reconnat sa soeur dans Marphise; Bradamante embrasse son amie dans sa rivale; Roger, suivi de sa soeur Marphise et de sa fiance Bradamante, tous trois arms, partent la recherche d'autres aventures. Ils en rencontrent d'aussi merveilleuses qu'elles sont pathtiques; mais on s'puiserait relever tout ce qu'il y a d'inpuisable dans cette fconde imagination. Ce pome suffirait fournir les matriaux de cent pomes. XII Astolphe rencontre Roland au bord de la mer; il lui fait respirer son bon sens avec la liqueur qu'il a apporte de la lune. l'instant o il recouvre sa raison, le hros dteste la perfide Anglique. Roger, pendant ces vnements, fait naufrage et se sauve seul la nage dans une le dserte; il y trouve un ermite qui l'instruit dans la foi chrtienne. L'ermite avait bti de ses mains une petite chapelle, tourne vers l'Orient, qu'il avait orne avec soin des coquillages et des dpouilles que la mer jetait sur la cte. Le flanc oppos de la montagne offrait un aspect bien plus agrable et tait bien diffrent de celui que Roger avait t forc de gravir. Un petit bois descendait en pente douce jusqu' la mer; le laurier, le myrte, le genivre, le palmier charg de dattes, et des arbres fruitiers, y croissaient sans culture, et leur fracheur tait entretenue par une fontaine pure qui, du haut du rocher, se distribuait en filets et tombait en petites cascades entre ces arbres fconds. L'ermite habitait depuis quarante ans cet ermitage, qu'il semblait que le ciel et choisi pour l'entretenir sans cesse dans la prire et la contemplation. La vie frugale et saine qu'il y menait l'avait fait parvenir quatre-vingts ans, sans les infirmits qui tourmentent les faibles mortels. L'ermite alluma promptement du feu, couvrit la table de dattes et des fruits de la saison. Roger scha ses habits, reprit des forces, et prta de toute son me une oreille attentive aux grandes vrits de notre sainte loi. L'ermite, touch de ses dispositions, n'hsita pas lui confrer, ds le lendemain, le sacrement du baptme. Roger, s'accommodant assez bien de cette habitation de l'ermite et d'une chre frugale, passa plusieurs jours avec le saint anachorte, qui, non-seulement lui parlait de tout ce qui tient la religion, mais l'instruisait aussi sur son dpart prochain, et mme sur la postrit que le ciel lui destinait. Tout cet pisode respire la srieuse pit du Tasse et de Milton. On passe de l, avec une surprise que les moeurs seules du temps expliquent, un chant rempli tout entier par l'histoire du petit chien qui sme les perles, conte de fes dont les dtails galent Boccace en grce et le surpassent en posie. Quoi de plus charmant que la description des gentillesses du petit chien, conduit par l'amant dguis en mntrier mendiant? Adonis s'arrta prs de quelques cabanes voisines du chteau, jouant d'une petite flte, au son de laquelle le petit chien se mit danser. Le bruit des tours, de la danse et de la beaut de ce petit animal parvint bientt jusqu' la belle Argie: elle fit appeler le plerin dans sa cour, et c'est ainsi que commena l'aventure que le destin rservait au vieux snateur. Le plerin se mit aussitt jouer plusieurs airs diffrents, et le petit chien, ajustant ses sauts la mesure, excuta des danses varies de tous les pays, et parut obir son matre avec tant d'intelligence que tous ceux qui le regardaient ne prenaient pas le temps de cligner les yeux et osaient peine respirer. Argie sentit le plus ardent dsir de possder un petit chien si charmant, et envoya sa nourrice pour parler au plerin, auquel elle fit offrir un prix considrable. L'adroit plerin se mit sourire: Ah! vraiment, dit-il la nourrice, quand vous auriez autant de trsors qu'en pourrait dsirer une femme intresse, vous n'auriez pas de quoi payer seulement une des petites pattes de mon chien, et pour vous prouver que je dis la vrit, venez au moins avec moi, dit-il la nourrice en la tirant part. Il pria l'pagneul de faire prsent d'une belle pice d'or cette bonne dame. Le petit chien ne fit que se secouer, la pice tomba sur-le-champ. Le plerin la fit accepter la nourrice, en lui disant: Vous voyez de quelle utilit ce charmant petit animal m'est sans cesse; je ne lui demande jamais rien qu'il ne me le donne l'instant. Bagues, joyaux, diamants, perles, riches habillements mme, il me fournit tout ce que je veux. Vous pouvez donc dire votre belle matresse que mon chien peut passer en sa puissance, mais il n'est aucun trsor qui le puisse payer. XIII La fin de ce rcit, quoique ingnieuse, est cynique; on regrette que la plume presque incontamine de l'Arioste s'y soit salie d'une image plus qu'obscne. Le chanoine n'avait pas seulement mis un sinet ici, il avait dchir la page tout entire. cela prs, ce conte de fes est une des plus lgres arabesques dont un pote hro-comique ait jamais gay son rcit. XIV Aprs avoir drid ainsi ses lecteurs, l'Arioste revient Roger; il le conduit Paris, auprs de Charlemagne. Roger demande Bradamante en mariage; Charlemagne la lui refuse: il la rserve pour Lon, fils de l'empereur de Constantinople. Bradamante s'indigne; elle obtient de n'pouser que le chevalier par qui elle aura t vaincue dans un combat singulier. Elle quitte furtivement la cour, elle est captive dans un chteau fort. Roger part de son ct pour aller tuer son rival Lon dans l'empire de Constantinople. Il combat la tte des Bulgares contre Constantin et Lon, son fils; il fait triompher les Bulgares. Surpris par trahison pendant son sommeil par un tratre, il est conduit Constantinople et livr Thodora dont il a tu le fils dans la bataille. Enferm par Thodora dans une tour obscure, on le fait languir de faim et de soif pour prolonger son agonie. Cependant on publie, dans Constantinople, que Bradamante sera le prix de celui qui triomphera d'elle. Le gnreux Lon, indign de la lche vengeance de Thodora sa tante, trangle le gelier de Roger, le dlivre du cachot, lui rend son cheval et ses armes. Ignorant que ce captif dlivr par lui soit un rival, mais tmoin de ses exploits incomparables dans la bataille contre les Grecs, Lon, aussi modeste qu'il est amoureux, propose Roger de prendre son casque, sa cuirasse, son cheval, et de combattre sa place contre Bradamante. Charlemagne, sa cour, Bradamante elle-mme, croiront que c'est lui, Lon, qui a conquis ainsi l'hroque beaut que les chevaliers se disputent. Roger est forc, par sa reconnaissance envers Lon son librateur, de se prter ce subterfuge; mais il gmit tout bas des coups qu'il sera oblig de porter celle qu'il adore. Il se dguise tous les yeux; il combat pied de peur que son cheval Frontin, si souvent caress par Bradamante, ne la reconnaisse; il prend une lance du bois le plus fragile, il en mousse la pointe; il revt la cotte de mailles de Lon. La description du combat est plus homrique encore que chevaleresque. L'Arioste y prodigue les plus majestueuses et les plus terribles images de la nature. Bradamante, aprs un combat qui dure d'un soleil la nuit, s'irrite de plus en plus de son impuissance. malheureuse Bradamante! s'crie le pote, si tu savais que celui dont ta colre et ta honte te font dsirer la mort est ce Roger qui t'est plus cher que ta propre vie, c'est contre ton sein que tu tournerais ce fer que tu fais tomber sur sa tte! On spare les combattants sans que Roger ait fait ou reu une blessure. Les pairs de Charlemagne dcident qu'aprs un si rude assaut support sans dfaite par le prtendu Lon, Bradamante doit tre le prix lgitime de sa valeur. Pendant la nuit, Roger, qui Lon a rendu son armure vritable, s'loigne furtivement du camp, mont sur Frontin et marchant au hasard o son cheval le mne; ses pleurs lui voilaient le chemin. Il se rsout mourir de sa propre main dans la fort; il desselle Frontin et l'abandonne lui-mme, aprs l'avoir embrass comme ayant t si cher sa Bradamante. Bradamante, de son ct, ne poussait pas des gmissements moins douloureux. Mais la guerrire Marphise, soeur de Roger, se prsente Charlemagne au moment o ce roi des chrtiens va livrer Bradamante Lon. Elle dclare que cette belle hrone est dj l'pouse de son frre Roger. On interroge Bradamante; elle baisse les yeux et se tait, ne voulant ni mentir ni djouer la bonne intention de Marphise. Roland et Renaud, neveux de Charlemagne, se rjouissent de ce que la fleur des hrones de leur arme ne deviendra pas la dpouille d'un prince grec; les pairs dcident que Roger et Lon combattront l'un contre l'autre, et que le sort des armes prononcera entre eux de la possession de Bradamante. Lon y consent, dcid se laisser vaincre et tuer plutt que d'attenter aux jours et au bonheur de son ami Roger. Mais Roger a disparu et ne revient pas. Le gnreux Lon le cherche partout, parvient le dcouvrir, l'arrache son dsespoir, le ramne au camp, avoue Charlemagne la ruse du travestissement, obtient Bradamante pour son ami. Le mariage des deux amants s'accomplit au milieu des ftes dans la cour de Charlemagne. Roger, toujours hros au milieu de son bonheur, tue le jour mme de ses noces le froce Rodomont. Ainsi finit par un dmasquement gnral ce pome rempli de travestissements et d'imbroglios tantt hroques, tantt comiques; les derniers chants qui rendent chacun et chacune son nom, sa gloire, son amant, son amante, ressemblent ce dernier jour du carnaval de Venise, et ce premier jour de pnitence o tous les masques tombent la fois de tous les visages, et o les costumes de fantaisie et les dguisements des saturnales font place la vrit des figures et au bon sens. Mais on sort de cette lecture comme d'un long bal masqu avec le tourbillon dans la tte, la confusion dans l'esprit, l'ivresse dans l'imagination, le vide dans le coeur. On s'est amus, mais on s'est peu intress; le plaisir trop long devient lassitude. En rsumant notre impression, cette lassitude devient le vritable jugement de ce pome: il est charmant, mais il est trop long; c'est l son seul dfaut, mais c'est le dfaut du plaisir: la satit! XV Cependant ce dfaut est encore la gloire de l'Arioste; car, s'il fatigue le lecteur, il ne se fatigue jamais lui-mme. Il a chant pendant vingt ans le _Roland furieux_, et, si l'homme tait ternel, on voit qu'il chanterait avec la mme verve pendant l'ternit. Le dernier soir de notre lecture en commun dans la gondole fut aussi le dernier soir de notre sjour Venise. Le chanoine n'coutait plus: il lisait pieusement son brviaire l'avant de la barque. Le professeur, toujours enthousiaste de son pote favori, s'efforait en vain depuis quelques jours de rappeler notre attention par ses inflexions de voix tudies sur les dlicatesses de style des derniers chants. Thrsina, les yeux couverts par les tresses dnoues de ses fins cheveux blonds, dormait au branle de la gondole sur le bras de marbre de sa mre. Lna tantt souriait par complaisance pour le professeur, tantt paraissait rveuse suivre de l'oeil sur la mer les fantmes du pote ou d'autres fantmes de son propre coeur. Quant moi, je ne riais dj plus des factieuses fantaisies de l'Arioste; l'ombre de la prochaine sparation pesait videmment sur l'esprit de tous. Notre bonheur, bonheur vague, indtermin, indcis comme l'horizon du soir sur l'Adriatique, allait finir avec le volume. tait-ce la mre, tait-ce la fille dont j'allais regretter le plus douloureusement la prsence et promener le plus loin l'image? Je ne le savais pas, je ne cherchais pas le savoir; mais c'tait l'ensemble de cette situation, c'tait ce groupe aimable, naf, accompli, dont chaque figure tait ncessaire l'autre, et dont on ne pouvait en dtacher une sans que le charme ft ananti. La souriante Lna semblait proccupe des mmes penses que moi, sans se rendre compte davantage de la nature de ses impressions. Cette longue lecture de l'Arioste et les milliers d'imaginations tendres et chimriques que cette lecture fait flotter dans l'esprit paraissaient avoir pris un corps et une me dans sa pense, mais quel corps et quelle me? nous n'osions pas le lui demander, et elle-mme ne se le disait peut-tre pas encore. Quoi qu'il en ft, ce livre, commenc dans la gaiet, se terminait dans la mlancolie; l'imagination, dix-neuf ans et vingt-sept ans, est une puissance qu'il ne faut pas solliciter trop vivement, mme par des badinages; les feux follets de l'Arioste ont pu allumer quelquefois des volcans du coeur. Eh bien! que pensez-vous de tout cela? me dit Lna la fin de la soire, en s'efforant de provoquer un sourire de mes lvres par un demi-sourire de son beau visage.--Moi, dis-je, je n'y pense dj plus; mais je penserai ternellement la scne et la socit o j'ai cout ces badinages d'un grand pote! Un grand pote cependant est-il fait pour badiner toujours? Demandez-le Thrsina; est-ce que vingt fois, pendant la lecture, au moment o les touchantes aventures de Ginevra, d'Anglique, de Mdor, d'Isabelle, suspendaient sa respiration et faisaient nager ses yeux dans une rose de larmes, elle n'a pas frapp du pied avec impatience le pav de la grotte ou le plancher de la gondole en maudissant le pote? Pourquoi? parce qu'il se remettait badiner au milieu d'une scne pathtique, et qu'il se plaisait changer les larmes en rire. Or, quand le visage passe ainsi sans cesse du rire aux larmes et des larmes au rire, qu'arrive-t-il? C'est que le visage grimace au lieu d'tre attendri, c'est qu'il y a une perptuelle convulsion sur les traits comme dans le coeur, par suite de l'impression contradictoire et du changement brusque de temprature que le pote donne ainsi l'me en soufflant le chaud et le froid.--Ah! c'est bien cela, s'cria la charmante enfant, en applaudissant ma critique; il me semblait chaque instant que le pote, en se moquant de lui et de moi, me jetait de l'eau tide et de l'eau glace dans le coeur! Voil pourquoi, malgr tout le plaisir que j'ai prouv en coutant les belles histoires de Ginevra et d'Isabelle, je ne l'aime pas, votre pote; il a trop l'air de se moquer de moi. --Vous le voyez, dis-je la comtesse, voil la critique de la nature; c'est aussi la mienne, c'est aussi la vtre, j'en suis sr. Elle fit un signe d'assentiment. Mais ce n'est pas la mienne, dit avec une certaine supriorit de ton le professeur: ce que vous appelez un dfaut, vous autres jeunes coeurs et jeunes esprits, c'est prcisment la qualit exquise et vritablement philosophique de l'Arioste. Il sait jouer avec la vie; il effleure la nature, il ne l'puise pas; il sait que le coeur humain est un instrument deux cordes dont l'une est tristesse, l'autre gaiet, et, en touchant ces deux cordes tour tour, il produit une harmonie tempre et douce qui est prcisment l'quilibre vrai de cette vie, mle de gmissements et d'clats de rire. Quand vous aurez pris plus d'annes, vous lui rendrez plus de justice, et, tout en reconnaissant en lui le plus amusant des potes, vous y reconnatrez le plus agrable des philosophes. Son pope est l'pope du bon sens.--Cela peut bien tre, rpondis-je au professeur; mais alors, pour le juger, il faut attendre que nous ayons soixante ans. --Prcisment, reprit-il: ce n'est pas le pote de l'adolescence ni de la jeunesse, c'est le pote du soir de la vie. Quand on est votre ge, on ne se moque ni de ses passions ni de son imagination: on en est le jouet ou la victime. Mais quand il n'y a plus, comme notre ge, ni volcan dans le coeur, ni larmes dans les yeux, pour avoir trop brl et trop pleur peut-tre, oh! alors l'Arioste est le vritable pote de la vieillesse! --Oui, mais pourquoi cela encore? dit Lna. Parce que la vieillesse devient indiffrente et que l'Arioste est le pote de l'indiffrence. Eh bien! selon moi, c'est justement sa condamnation que vous venez de prononcer au lieu de son loge; car qu'est-ce que l'indiffrence, si ce n'est le dsenchantement de tout et de soi-mme? Croyez-vous que ce soit l un bel tat de l'me? --C'est de l'gosme aussi, maman, dit avec une prcoce justesse de sens la petite Thrsina.--Oui, mon enfant, dit la mre; c'est de l'gosme d'esprit. Conserver son sang-froid comme l'Arioste, entre le rire et les larmes, entre l'enthousiasme et la moquerie, c'est prouver qu'on ne s'intresse assez ni aux amours, ni aux hrosmes, ni aux infortunes, ni aux dceptions du coeur humain; c'est prendre la vie gaiement. Mais est-ce que la vie est une bouffonnerie de la nature? Cette prtendue philosophie n'est donc pas vraie, puisqu'elle est le contre-pied de la nature. --Ah! je vous arrte, rpondit le professeur; est-ce que vous prenez l'Arioste pour un bouffon? Passe pour Cervantes, dans sa spirituelle bouffonnerie de _Don Quichotte_; mais l'Arioste, ah! vous lui faites injure! O avez-vous vu l'ombre d'une bouffonnerie dans ces quarante-six chants, except peut-tre dans la folie de Roland et dans son bon sens rapport de la lune? Mais partout ailleurs c'est une fine et dlicate plaisanterie, qui s'allie partout la grce et souvent la plus exquise sensibilit! --Eh bien! dis-je mon tour, remercions le professeur de nous avoir tantt attendris, tantt amuss, tantt assoupis pendant ces longs jours d't au doux murmure de ces stances. Nous avons joui; attendons pour juger que nous ayons l'ge o l'on dit que l'amour et l'enthousiasme, ces deux huiles parfumes de la lampe de la vie, soient taris ou vapors dans nos mes. --Vous attendrez longtemps, dit Lna en rougissant, car il y a encore bien de la lueur sous vos paupires. --Eh bien! oui, alors, poursuivis-je sans lui rpondre, de peur de rougir mon tour, quand ce qui est flamme en nous sera cendre, quand la vie nous aura dit tout ce qu'elle a nous dire; quand les hommes, les choses, les passions ne seront plus pour nous, comme pour l'aimable et pieux chanoine, qu'un spectacle auquel nous continuerons d'assister sans en attendre d'autre dnouement que dans le ciel; quand nous serons retirs dans quelque solitude champtre, les pieds sur nos chenets et ne songeant plus qu' _faire l'heure, far l'ora_, comme vous dites en Italie: alors ayons l'Arioste sur notre chemine, et lisons-en de temps en temps quelques pages pour potiser nos souvenirs et pour dpotiser notre exprience, j'y consens. Je ne dis pas que je ne me donnerai pas quelquefois ce passe-temps moi-mme, ne ft-ce, ajoutai-je en regardant Lna, Thrsina, le chanoine et le professeur, que pour me rappeler en hiver ces belles soires d't auxquelles j'ai eu le bonheur d'tre admis dans cette gondole ou sur les riantes collines euganennes. Les visages s'attristrent, car cette rflexion faisait allusion un prochain dpart. Le professeur ferma le livre. XVI Ce fut peu de jours aprs notre retour la villa de la comtesse Lna que je pris dfinitivement cong de ce lieu de dlices, pour reprendre mon voyage vers Rome. Je partis en pleine nuit, une nuit d't en Italie, accompagn par un vieux paysan de la ferme; il portait ma valise et il devait me servir de guide jusqu' la mer, pour aller m'embarquer sur une felouque d'Ancne qui faisait le cabotage sur le littoral des tats romains. Une lune aussi resplendissante que celle o Astolphe tait all chercher la raison de Roland, illuminait de jour la ville et les collines. Hlas! je laissais dans ce beau lieu une partie de la mienne, mais je ne dsirais pas qu'on me la rendt jamais. Quand je fus moiti chemin de la descente qui menait de la grotte en rocailles au groupe de pins d'Italie sous lesquels nous avions lu pour la premire fois _Ginevra_, je me retournai pour jeter un long et dernier regard ce dlicieux difice o je laissais je ne sais quoi de moi-mme; je ne sais pas bien, en effet, si c'tait mon imagination ou mon coeur. La lune ruisselait du ciel travers une chaude brume transparente comme une cume de l'air sur les toits, sur les balustrades, sur les pilastres, sur les cariatides de marbre de la faade; le vent emportait chaque bouffe les fleurs embaumes des orangers en caisse qui encadraient d'une sombre verdure les parterres au bas du perron; les jets d'eau chantaient comme des oiseaux sans sommeil; leurs lgres colonnes d'eau, transperces par les rayons nocturnes, s'inclinaient et se redressaient sous la brise comme des tiges de girandoles charges de grappes de cristaux; les blanches statues des terrasses ressemblaient aux fantmes ptrifis d'une population de marbre; la grotte, vide dsormais, ouvrait au-dessus de moi son antre sombre, d'o suintait la petite rigole qui avait tant ml son gazouillement monotone aux stances du pote; tout nageait dans un ther fluide et vague qui grandissait les objets et qui les faisait pyramider vers le firmament, comme s'ils avaient flott entre ciel et terre; enfin, pour comble d'illusion, un rideau blanc, agit par le vent la fentre ouverte de Thrsina et de sa mre, jouait longs plis sur le mur et ressemblait la figure de Ginevra apparaissant son amant sur le fatal balcon du palais de son pre. Tout cet difice, tous ces jardins, toutes ces eaux, tous ces murmures, rappelaient tellement les demeures enchantes o l'Arioste avait gar nos imaginations depuis un mois de merveille en merveille, d'amour en amour, qu'en vrit je ne savais pas bien si j'tais dans le songe ou dans la ralit. Adieu! m'criai-je tout bas, belle halte de ma jeunesse, o j'ai fait plus de rves impossibles qu'il n'y a de stances dans le pote de Ferrare, d'toiles dans cette voie lacte, de fleurs sur les orangers de la terrasse, de gouttes jaillissantes dans le bassin des trois jets d'eau! Puisse cet adieu n'tre pas ternel! Puisse cette sparation ressembler celles de l'Arioste, o, aprs mille traverses hroques, un enchanteur, un ermite ou un bon gnie, sous la figure d'une Lna ou d'une Thrsina, ramne le hros au lieu et aux flicits qu'il regrette! Ah! si nous tions encore au temps des miracles de l'imagination chants par l'Arioste, je trouverais au pied de la colline un cheval tout sell, une amazone, un nain, une tour, une beaut captive, une aventure qui ferait la fois le miracle, la gloire, le bonheur de ma vie!.. et je reviendrais d'o je viens! Je regardai machinalement autour de moi: je ne vis que le vieux paysan boiteux qui portait ma maigre valise, et la felouque charge de sacs de mas et de ballots de soie qui balanait son unique mt sur les lames de la plage en attendant le vent de terre. XVII C'est ainsi que je lus pour la premire fois l'Arioste. Depuis ce sjour dans la villa de la belle veuve de Venise, je le relis presque tous les ans en automne; mais j'avoue que ce qui me charme le plus dans ces aventures, ce sont moins les lgers fantmes d'Anglique, d'Isabelle, de Ginevra, que les fantmes aussi charmants, hlas! et plus rels, de la comtesse Lna et de sa fille. Et c'est ainsi qu'il faut lire les potes, deux, pour qu'un cho du coeur se rpercute sur un autre coeur, et pour qu'une impression soit en mme temps un souvenir. LAMARTINE. RECTIFICATION AU DERNIER ENTRETIEN SUR MACHIAVEL. Nous avons commis une erreur, faute d'avoir ici le _Moniteur_ sous les yeux, en attribuant au gouvernement du gnral Cavaignac la premire pense de l'intervention arme Rome. J'avais pris l'embarquement des troupes du gnral Mollire pour un commencement d'intervention Rome. La lettre suivante de M. Bastide me dmontre que ce n'tait qu'une protection personnelle et une escorte d'honneur et de sret offertes au souverain pontife. Je retire donc loyalement mon erreur, et je me fais un devoir de restituer au gnral Cavaignac et son ministre M. Bastide, en ce qui concerne l'affaire de Rome, une bonne intention, une bonne conduite de cette affaire et une bonne politique. Voici la juste rclamation de M. Bastide, ministre des affaires trangres cette poque: _Lettre de M. Jules Bastide M. de Lamartine._ Paris, 28 aot 1860. Monsieur, Je viens de lire dans votre cinquante-troisime _Entretien_, pages 336 et 337, le passage suivant, dans lequel se trouvent quelques erreurs que je suis, mon grand regret, forc de vous signaler. Vous dites: Le pape s'vada et s'enferma Gate, dans le royaume de Naples. La rpublique romaine, ou plutt la rpublique municipale, fut proclame. La rpublique franaise, gouverne alors par un dictateur vues droites, mais courtes, au lieu de se borner offrir un asile sr et respectueux au pontife, intervint main arme pour la souverainet temporelle du pape. La rvolution romaine fut prise d'assaut dans Rome par l'arme franaise. Le paragraphe suivant commence ainsi: Sous un autre prsident de la rpublique, etc. C'est donc bien le gnral Cavaignac et son gouvernement que, dans ces quelques lignes, vous accusez d'tre intervenu main arme en faveur du pouvoir temporel; ce serait l'arme du _dictateur_ Cavaignac qui aurait pris d'assaut la rpublique romaine. Permettez-moi de reprendre une une vos expressions: Le pape s'vada et s'enferma Gate. Quel jour? Le 25 novembre. La nouvelle de cet vnement parvint Paris deux jours plus tard. Le 10 dcembre suivant, Napolon Bonaparte fut nomm prsident. Il ne s'est donc coul que quinze jours au plus entre la fuite du pape et la fin du gouvernement du gnral Cavaignac. Pendant ces quinze jours, que s'est-il pass? Rome, la rpublique fut-elle proclame? Non. La rpublique romaine fut proclame le 19 fvrier 1849, c'est--dire deux mois aprs que le gnral Cavaignac et ses ministres avaient dpos leurs pouvoirs. La rvolution romaine fut prise d'assaut par l'arme franaise. quelle poque et par qui? au mois de juin 1849, par le gnral Oudinot, plus de six mois aprs que Napolon Bonaparte avait t lev la prsidence. Il y a donc erreur matrielle dire que le gouvernement du gnral ait renvers la rpublique romaine: c'est comme si on reprochait au comit de salut public d'avoir sign le trait de Campo-Formio. Mais, au lieu de se borner offrir au pape un asile sr et respectueux, ce gouvernement, pendant les dernires heures de sa dure, s'est-il rendu coupable d'intervention en faveur de la souverainet temporelle? Voici, Monsieur, cet gard, les actes officiels sur lesquels nous demandons qu'on nous juge: _Le ministre des affaires trangres M. de Corcelles._ 27 novembre. Vous n'tes autoris intervenir dans aucune des questions politiques qui s'agitent Rome. Il appartient l'Assemble nationale seule de dterminer la part qu'elle voudra faire prendre la Rpublique dans les mesures qui devront concourir au rtablissement d'une situation rgulire dans les tats de l'glise. Pour le moment, vous avez, au nom du gouvernement qui vous envoie, et qui en cela reste dans les limites des pouvoirs qui lui ont t confis, assurer la libert et la personne du pape. Je ne saurais trop insister pour vous faire bien comprendre que votre mission n'a et ne peut avoir pour le moment d'autre but que d'assurer la scurit personnelle du saint-pre, et, dans un cas extrme, sa retraite momentane sur le territoire de la Rpublique. Vous aurez soin de proclamer hautement que vous n'avez intervenir aucun titre dans les dissentiments qui sparent aujourd'hui le saint-pre du peuple qu'il gouverne. Je dois aussi insister sur l'emploi que vous pourrez avoir faire des troupes qui sont confies votre direction suprieure. Leur dbarquement ne doit tre opr qu'autant que, dans le rayon trs-court o il leur sera possible d'agir, elles pourraient concourir au seul rsultat que vous ayez atteindre: la libert du pape. _Sign_: JULES BASTIDE. * * * * * NOTE CIRCULAIRE. _Le ministre des affaires trangres MM. Delacour, ministre Vienne, Rayneval Naples, Bois-le-Comte Turin._ 29 novembre. Dans les instructions donnes M. de Corcelles, il lui est prescrit de se borner protger la personne du pape. Il devra soigneusement s'abstenir de prendre part aux querelles intrieures du gouvernement et du peuple romain. _Sign_: JULES BASTIDE. * * * * * _Le ministre des affaires trangres M. Forbin-Janson, secrtaire d'ambassade Rome._ 7 dcembre. Tant que durera l'absence de M. d'Harcourt, vous devrez continuer m'informer le plus frquemment qu'il vous sera possible de tous les vnements qui vous paratront mriter de fixer l'attention de la Rpublique. Vous devrez galement veiller aux intrts de nos nationaux et leur accorder dans l'occasion la protection ncessaire. Mais il est bien entendu que vous n'interviendrez en aucune faon dans la question politique et dans les affaires intrieures du gouvernement romain. _Sign_: JULES BASTIDE. * * * * * _Le ministre des affaires trangres M. de Corcelles._ 2 dcembre. Si le pape s'est embarqu, votre mission tant videmment termine, je n'ai pas besoin de vous dire que vous aurez contremander l'expdition qui avait pour but de l'appuyer. Quant aux ventualits que peut faire natre le dpart de Rome du souverain-pontife et son arrive en France, je puis d'autant moins vous en entretenir en ce moment, qu'avant de rien arrter sur une matire aussi grave, nous aurions prendre les ordres de l'Assemble nationale. _Sign_: JULES BASTIDE. * * * * * De ce que vous venez de lire, il rsulte que le gouvernement du gnral Cavaignac n'a point voulu intervenir, et n'est intervenu en aucune faon dans les affaires intrieures, non pas de la rpublique romaine, qui n'exista que deux mois plus tard, mais dans les affaires de l'tat romain. Il rsulte que nous nous sommes borns faire prcisment ce que vous nous reprochez de n'avoir point fait: offrir au pape un asile. Il rsulte qu'aussitt l'vasion du pape connue, ordre fut donn M. de Corcelles de considrer sa mission comme termine, la brigade runie Marseille de ne point s'embarquer. J'ajoute que cette brigade, place dans un tout autre but, et depuis longtemps sous la direction du gnral Mollire, ne quitta pas la France, et que pas un soldat ne fut embarqu. Il rsulte encore que le gnral Cavaignac n'tait point un dictateur, comme on l'a rpt trop souvent. Un dictateur n'aurait point laiss crire par son ministre qu' l'Assemble nationale seule il appartient de dterminer la ligne politique suivre, et qu'avant de rien statuer, il aura prendre les ordres de l'Assemble. Je suis afflig, Monsieur, d'avoir eu rectifier quelque chose dans des lignes crites par vous, qui tes une des gloires de la France. Votre coeur comprend de reste le sentiment qui m'oblige le faire, puisqu'il s'agit d'un ami qui n'est plus l pour se dfendre, d'un homme que ses adversaires ont pu accuser d'troitesse d'esprit, parce qu'il se tenait renferm dans la stricte limite du devoir, mais qui il n'a manqu qu'un vice, l'ambition, pour qu'on le plat parmi les grands gnies. Nos ennemis communs, vous ne le savez que trop, ont pour tactique de dverser la calomnie sur les hommes de 1848. Ils ont t assez habiles pour tromper un esprit aussi clair, aussi gnreux que le vtre. Je vous remercie de l'occasion que vous m'avez offerte de repousser encore une fois un de leurs mensonges. J'ose esprer, Monsieur, que vous voudrez bien insrer cette rponse dans votre plus prochain _Entretien_. Veuillez agrer, avec l'expression de mes regrets, l'assurance de ma haute considration. JULES BASTIDE. LVIIe ENTRETIEN TROIS HEUREUSES JOURNES LITTRAIRES. I J'ai sur ma table aujourd'hui deux livres que je viens de lire avec un grand charme, et qui me convient, par ce charme mme, me distraire un moment de l'antiquit avec mes lecteurs, pour donner un regard la jeune France potique d'aujourd'hui. Ces deux livres sont les posies lyriques, philosophiques et religieuses de M. de Laprade, et un autre dont je vais vous parler aprs. Mais avant de parler de ce dernier pome que j'ai reu hier, que j'ai lu d'une seule haleine cette nuit, rappelons-nous deux heureuses journes dj loin de nous, qui nous feront connatre Laprade. La mmoire, c'est la lampe du soir de la vie: quand la nuit tombe autour de nous, quand les beaux soleils du printemps et de l't se sont couchs derrire un horizon charg de nuages, l'homme rallume en lui cette lampe nocturne de la mmoire; il la porte d'une main tremblante tout autour des annes aujourd'hui sombres qui composrent son existence; il en promne pieusement la lueur sur tous les jours, sur tous les lieux, sur tous les objets qui furent les dates de ses flicits du coeur ou de l'esprit dans de meilleurs temps, et il se console de vivre encore par le bonheur d'avoir vcu. II On peut dire que cette rsurrection des jours, des choses, des amitis teintes, la lueur de cette lampe de la mmoire, est d'autant plus douce que le prsent est plus amer. On se rfugie dans ses souvenirs pour chapper ses angoisses. quoi servirait la mmoire si ce n'tait qu' pleurer? Elle sert aussi jouir; par un don de la Providence, elle perptue le plaisir comme elle ternise la douleur. Tant qu'un homme se souvient, il revit. C'est encore vivre. III Vous souvient-il de ces dlicieuses pages de Boccace, un des esprits les plus optimistes, les plus souriants, les plus causeurs, de toutes les littratures, pages dans lesquelles il raconte comment d'un dsastre universel naquit le _Dcamron_, qui amusera le monde tant qu'il restera un sourire sur les lvres de l'humanit? La peste dcimait Florence; les vivants ne suffisaient plus ensevelir les morts; les cantiques funbres qui accompagnent les cortges aux _campo santo_ se taisaient, faute de voix pour gmir; les tombereaux prcds d'une clochette pour annoncer leur passage aux survivants s'arrtaient le matin de porte en porte, pour emporter comme des balayeuses, sans honneurs, tout ce que ce souffle de la mort avait fait tomber de tous les tages pendant la nuit; on ne se fiait pas mme pour une heure l'amiti ou l'amour; on n'tait pas sr de retrouver en rentrant ceux qu'on laissait, encore jeunes et sains, la maison en gage la contagion invisible; le moindre adieu tait un ternel adieu, le lendemain n'existait plus, l'avenir tait mort avec tant de morts. IV Cependant la jeunesse et l'amour florissaient et jouissaient jusque parmi ces tombes. Boccace raconte comment quelques jeunes hommes et quelques jeunes femmes, se rencontrant un matin sous les clotres lugubres de _Santa Maria del Fiore_, se grouprent comme un essaim de colombes sous un coup de vent, s'entretinrent, se concertrent, se convirent quitter ensemble la ville infeste, et se runir, en dpit de la mort, dans une de ces dlicieuses _villas_ qui blanchissent au milieu des pins, des oliviers, des cyprs et des cascades de marbre sur les collines de Florence. On sait la vie qu'ils y menrent, et quels charmants contes pour rire et pour aimer naquirent de leurs loisirs d't l'ombre des arbres, au gazouillement des eaux et aux roucoulements des colombes. Je n'ai jamais pu lire ce ravissant exorde en rcit du _Dcamron_ de Boccace, sans y voir une fidle image des bienfaits de la mmoire. Elle nous spare des temps o nous vivons et nous reporte aux temps o nous voudrions revivre. Je veux me donner aujourd'hui cette dlectation de coeur et d'esprit, en me rappelant minutieusement les lieux et les jours o je connus pour la premire fois ce pote ami, Victor de Laprade, auteur digne d'tre nomm ct de Boccace et de Ptrarque, digne d'avoir vcu Florence dans le temps des no-platoniciens d'Italie, avec lesquels il a tant de ressemblance. V Permettez-moi d'imiter ici Boccace, et de dcrire plaisir le site o je rencontrai ce pote. C'tait dans l't de l'anne 1844, une de ces annes pleines et triples de ma vie, o les hivers taient remplis par la politique et la tribune, les printemps par la posie et l'agriculture, les automnes par des voyages, beaux coups d'aile vers l'Orient, vers les Pyrnes, vers les Alpes, vers les les de Naples, vers l'Adriatique et vers Venise. Mon imagination revenait s'abattre, aux approches de l'hiver, sur les tourelles natales et sur les prairies argentes de leur premier givre, Saint-Point. VI Nous tions dans cette valle de Saint-Point en nombreuse famille, prts partir pour _Ischia_ et pour Venise; nous jouissions de ces journes splendides qui prcdent un prochain dpart. Quel que soit le plaisir qu'on se promette d'un grand voyage, il y a toujours dans le paysage qu'on va quitter une voix prudente et un peu triste qui semble vous dire par chaque rayon de soleil, par chaque ombre d'arbre, par chaque rayon du soir qui se couche: Pourquoi me quitter? Est-ce que je ne brille pas bien dans ce ciel bleu? Est-ce que je ne rpands pas bien mon ombre sur tes pas? Est-ce que je ne fleuris pas bien ma place sous ta fentre? Est-ce que je n'embaume pas bien l'air que tu respires en ouvrant tes volets au lever du jour? Est-ce que je ne fais pas bien chanter mes gouttes d'eau dans mon bassin de mousse, pour attirer le rossignol nocturne, qui vient boire ce ses mlodies dans ma source, sous les pervenches du jardin? Le coeur se serre ces justes et tendres reproches du paysage et de la maison qu'on va quitter, ses plus beaux jours d't, et l'on se dit avec une certaine hsitation intrieure: Trouverai-je mieux ailleurs? Et suis-je bien sage en effet d'aller chercher si loin ce que j'ai sous mes pas, et ce que j'ai avec ce bien inestimable que je n'aurai pas ailleurs: la douce habitude, l'ombre du toit paternel sur ma tte, les tendres souvenirs de l'enfance et de la famille autour de moi? VII Donc, c'tait un de ces jours qui prcdent un dpart volontaire, et o l'on savoure avec un certain remords intrieur, semblable un reproche de la belle nature dans votre me, les charmes d'un splendide paysage et d'un cher horizon. La valle de Saint-Point tait plus recueillie dans son ombre, plus caressante l'oeil qu' l'ordinaire. Son aspect faisait monter les larmes de nos yeux en la regardant. Cette oasis d't enfouie derrire les montagnes qui encadrent le bassin de la Sane, du Charolais jusqu'aux Alpes, mrite en t un coup de crayon d'un paysagiste. Cette valle se glisse, tantt largie par des golfes de prairies au confluent des ravines, tantt rtrcie par des caps de roches teintes de violet sous leurs bruyres, entre deux chanes de hautes montagnes. Au milieu de la valle, un monticule, dtach des deux chanes latrales, se renfle pour porter le chteau et l'glise. Le clocher, en flche aigu de granit bruni et moussu par les sicles, porte sa date de 1300 dans ses ogives. Les grosses tours dcapites du chteau, crneles seulement de nids d'hirondelles, s'lvent lourdement sous leurs tuiles plates aux deux extrmits d'un massif de murs surbaisss, percs de rares ouvertures croisillons, ingales d'tages. Une galerie extrieure en pierres de taille, borde d'une balustrade trfles, unit les grosses tours entre elles et sert de communication aux appartements. Les lierres, les sureaux, les figuiers, les lilas, croissent en fouillis au pied de cette galerie, en cachent aux yeux les arcades, et dbordent comme une cume de vgtation sur les parapets. Les paons familiers, perchs ds l'aurore sur ces parapets pour attendre le rveil des habitants du chteau, jettent par intervalles leurs cris rauques et sauvages pour demander les miettes de pain qu'on leur jette du haut des fentres; les hennissements des poulains dans le pr, les gloussements des poules dans les basses-cours, les joyeux aboiements des chiens enchans dans leurs niches aux deux cts du seuil, leur rpondent. Le grincement des roues des charrues, qui fendent la glbe fumante des champs au penchant des collines; les mugissements des troupeaux sortant des tables; le sifflet des bergers enfants, qui gazouille l'ore des bois; la clochette qui tinte au cou des chvres sur les rochers; les branles sonores de la cloche, qui appellent les femmes du hameau l'glise; le roulis des sabots de bois des paysannes sur la roche vive des sentiers qui descendent des deux flancs de montagnes vers le cimetire; la fume du feu du matin, qui s'lve et l travers les chtaigniers, comme autant de drapeaux bleutres arbors par les toits dissmins des chaumires; les ombres et les clats du jour, qui se combattent, se dplient et se replient alternativement, au gr des lgers brouillards de rose, depuis le fate des sapins noys dans l'aurore jusqu'au creux des prairies noy dans la brume blanche du matin: voil les bruits et les aspects qui tintent l'oreille ou qui claboussent les yeux des htes, au rveil du chteau. On voit successivement s'ouvrir une fentre, puis une autre, comme pour entendre ces bruits et pour respirer cet air matinal embaum par la nuit; on aperoit, entre les rideaux blancs des fentres flottant au souffle des bois, quelques charmantes ttes de jeunes filles, ou de beaux enfants qui regardent les pigeons fuyards ou les hirondelles voleter autour des corniches, dans les rayons transparents du jour. VIII l'exception d'un vieux portique de colonnettes accouples en faisceaux, qui dborde le seuil de la galerie extrieure porte par des arcades massives, et d'une tourelle flche aigu qui fend le ciel un angle occidental du vieux chteau, rien n'y rappelle l'oeil une construction de luxe: c'est l'aspect d'une large ferme creuse pour des usages rustiques dans le bloc pais d'un manoir abandonn. La paille et le foin dbordent et l des lucarnes pleines de fourrages; les portes des tables, des fenils, des basses-cours, s'ouvrent sur le gazon autour du puits; ct de la porte des matres, les chars de rcoltes se chargent et se dchargent sous les fentres des chambres hautes; des sacs d'orge, de bl, de pommes de terre, se tassent sur les marches en spirale du large escalier aux dalles uses par les souliers ferrs des laboureurs; les vaches paissent sous les groupes de vieux arbres corcs dans les vergers; on voit les jardiniers, les bergers, les jeunes vachres, tirer les seaux du puits, emporter les arrosoirs, accoupler leurs boeufs, traire leurs vaches dans la cour qui sert de pelouse l'habitation; on y est en pleine rusticit, comme en pleine nature. Le seul charme de ce sjour, c'est son site: de quelque ct qu'on porte ses regards, aux quatre horizons de ce monticule, on s'gare, depuis le fond de la valle jusqu'au ciel, sur des flancs de montagnes pentes ardues, entrecoups de forts, de clairires, de gents dors, de ravines creuses, de hameaux suspendus aux pentes, de chtaigniers, d'eaux cumantes, d'cluses, de moulins, de vignes jaunes, de prs verts, de mas cuivrs, de bl noir, d'pis ondoyants, de huttes basses de bcherons et de chevriers, peine discernables du rocher au dernier sommet des montagnes, habitations qui ne se rvlent que par leur fume. Les inflexions de la ligne des monts sur le bleu du ciel, les plis et les contre-plis du sol, les profondeurs des ravines, les saillies des caps, les lits des torrents; les plateaux arides, o la terre boule laisse percer le sable rouge; les maisonnettes ensevelies sous les feuilles de leurs vergers sculaires; les arbres penchs avec leurs grands bras en avant sur les abmes, comme pour se parer contre leur chute: tous ces horizons varis, dont chaque nuage ou chaque rayon qui traverse le firmament diversifie l'aspect et la couleur, et semble faire onduler le paysage comme une peinture mobile, ne laissent pas un regard indiffrent ou uniforme dans les yeux. Tout semble se mouvoir au mouvement de la pense elle-mme; c'est une terre en action, quoiqu'en repos; on y assiste une cration quotidienne; toutes les heures du jour et de la nuit y donnent en passant un coup de pinceau, une teinte, un caractre, une physionomie. Dieu a dessin: son soleil colore. IX un millier de pas du chteau, on va ordinairement, aprs le repas du matin, chercher l'ombre d'un grand bois. Cette ombre tide descend jusqu' une vaste prairie en pente, o paissent les juments, les poulains et les vaches des tables. Un chemin rude, pav de cailloux roulants, bord d'pines, d'orties, de ronces, encaiss entre deux buissons, conduit ce bois. En se confondant par petits bouquets avec les prairies mi-cte, il forme une espce de golfe herbeux, o la pente naturelle amne et recueille ses eaux. Une source intarissable y tombe, avec un suintement sonore et mlancolique, dans un bassin bord de frnes et de coudriers. On s'y arrte un moment pour respirer la fracheur humide du bassin, et pour contempler les belles images renverses des frnes qui se peignent dans son miroir noirtre, et pour voir les beaux insectes ails appels dans le pays _demoiselles des lacs_, patiner dans les rayons tremblotants de soleil sur la surface, semblable l'acier, bleue et liquide, de l'tang. Mais l'extrme fracheur de ces feuilles, ternellement trempes dans le froid et dans l'eau de cette grotte d'ombre, empche de s'y arrter longtemps; un petit sentier humide conduit en quelques pas une halte, aussi ombrage, mais moins tnbreuse. C'est un bouquet de chnes de haute futaie, pargns jusqu' ce jour par la hache des anciens propritaires du domaine. Les arbres, clair-sems sur un gazon gristre perptuellement tondu par les moutons, penchent leurs troncs maigres dans des attitudes diverses, comme des mts de barques de pcheurs battus des vents sur une mer houleuse. Ce bois comptait alors trois cents pieds de chnes de cent ou de deux cents ans. J'esprais les respecter toujours et les rserver d'autres gnrations pour la grce du paysage: hlas! la ncessit cruelle en a abattu sous la cogne le plus grand nombre; ils sont tombs en gmissant, moins que mon coeur, de leur chute anticipe; un beau nuage d'ombre a t balay avec eux de ce mamelon aux flancs de la valle. En 1848, j'en avais conserv soixante des plus beaux, comme une rserve de paix et d'obscurit pour les jours d't; cette anne, j'ai t contraint de sacrifier le reste la ncessit, plus exigeante encore. Je n'en ai conserv que treize, en mmoire des treize poiriers de Larte dans Homre. Parmi ces treize chnes, se trouve celui qu'on appelle dans le pays l'arbre de Jocelyn, parce que c'est sous ses feuilles et assis sur ses racines que j'ai crit ce pome, au murmure du vent d'automne dans ses rameaux. Le chne tombera encore, et le pote aussi. La France est inexorable: Tu t'es mis en servitude pour ton pays, rpond-elle ceux qui lui palpent en vain le coeur; tant mieux pour moi, tant pis pour toi! Paye ta ranon avec la sve de tes arbres et avec le sang de tes veines. Que nous importe qu'il y ait une tuile sur ta tte, une ombre sur ton front, un seuil sous tes pieds? Nous n'avons besoin ni de civisme, ni de harangues, ni de pomes; va o va la feuille morte de tes anciens chnes, tous les vents, chauds ou froids, que m'importe? Dieu ne m'a pas charg de tes loisirs! Et c'est vrai. Je n'ai rien y redire. X Mais alors ces beaux arbres existaient encore; et, quand le soleil de midi repliait l'ombre perpendiculaire sur leur racine, c'est l que nous nous abritions du soleil pendant les heures brillantes de la journe. On y portait ses livres, ses journaux, ses crayons, ses causeries; les enfants jouaient distance sur la pelouse, rapportant de temps en temps leurs jeunes mres les beaux insectes cuirasse de bronze et de turquoise sur leur brin d'herbe, ou les nids vides tombs des branches avec leur duvet encore tout chaud du coeur de la mre et de la poitrine des petits envols. Les chiens dormaient, leurs ttes sous nos pieds, leurs yeux dans nos yeux. C'taient les plus douces heures muettes de la journe d't. Les chnes, membres vivants de ce salon en plein ciel, semblaient se prter, par les diverses torsions de leurs racines et de leurs branches, toutes les attitudes des htes des bois. Ils nous connaissaient; chacun d'eux portait le nom d'un des habitants familiers du chteau. La famille, en effet, s'tend bien plus loin que le seuil, pour qui sait comprendre les animaux, les arbres, les plantes, avec lesquels on cohabite depuis son enfance. Jamais je ne pardonnerai mon pays de m'avoir forc, par sa duret de coeur, vendre, en pleurant sur sa crinire, mon dernier cheval de selle, nourri, lev, dress par ma main, pour payer de quelques pices d'or, or mes yeux sacrilge, une dette que j'aurais prfr payer de quelques onces de mon sang! Pays de Shylocks, qui laisse vendre la chair de l'homme, que les maldictions de ceux qui aiment la nature anime retombent jamais sur toi! Quand je vois ce cher et fier animal passer par hasard sous son possesseur inconnu dans l'avenue des Champs-lyses, je dtourne la tte, je plis; et, si l'on me dit: Qu'avez-vous? je rponds: Ce que j'ai? Je viens de voir passer une portion de mon coeur dtache de ma poitrine. Maudite soit la France, qui s'arrterait tout entire pour arracher une pine du pied nu d'un passant, mais qui ne se dtournerait pas de son sentier pour arracher une pine morale du coeur d'un homme sensible, puni d'avoir trop aim! Et toi aussi, tu seras punie; je le pressens, l'heure approche: mais tu seras punie pour avoir resserr ton coeur, comme je le suis pour avoir trop largi le mien. XI Mais alors il ne s'agissait pas de ces misres. Tout tait serein dans mon horizon, comme dans le ciel d't de cette belle valle; je ne prvoyais pas que j'en serais bientt dracin par un coup de vent comme ces chnes paternels, et que les vils insectes de l'envie, de la malignit et de la haine, se rjouiraient en rampant sur mes dbris, comme ces fourmis, en suant la sve sur les troncs dpouills d'corce de ces rois de la fort! XII Ce jour-l, nous reposions, paisiblement adosss aux arbres, la tte l'ombre, les pieds au soleil, les cheveux au vent, dans les poses des jeunes potes et des jeunes femmes de Boccace, pars l'abri des pins parasols et des cyprs de Florence dans les tableaux du _Dcamron_. Par un heureux hasard, qui groupe de temps en temps les hommes comme les chnes, deux grands et charmants artistes dans des arts divers taient en ce moment en visite ou plutt en _villgiature_ avec nous, sous ce mme toit, sous ces mmes chnes qui avaient abrit ensemble autrefois le gnie adolescent de Victor Hugo et l'esprit pripatticien et _discinctus_ de Charles Nodier. L'un de ces artistes tait le jeune Allemand Listz, ce Beethoven du piano, pour qui la plume du premier Beethoven tait trop lente, et qui jetait plein doigt ses symphonies irrflchies et surnaturelles au vent, comme un ciel des nuits sereines d't jette ses clairs d'lectricit sans les avoir recueillis dans la moindre nue. La brise seule aurait pu crire ses improvisations vagabondes, cheveles comme la belle tte blonde de l'Hoffmann de la musique. Mais ce tlgraphe lectrique de l'oreille qui fixera un jour ces fugitivits de l'inspiration des Listz ou des Paganini, n'tait pas encore invent; ces notes ne se fixaient qu' l'tat d'impression dans nos mes, quand l'artiste improvisait pendant des heures sur le piano du salon, aux clarts de la lune, les fentres ouvertes, les rideaux flottants, les bougies teintes, et que les bouffes des haleines nocturnes des prs emportaient ces mlodies ariennes aux chos tonns des bois et des eaux. Dans les cabanes merveilles de la plus haute montagne, les jeunes garons et les jeunes filles ouvraient les volets de leur chambre, se penchaient en dehors, oubliaient de dormir, et croyaient que toute la valle s'tait transforme en un orgue d'glise, o les anges jouaient des airs du paradis pendant le sommeil des vivants. XIII L'autre de ces artistes tait le sensible et infortun Decaine, peintre digne de Rubens par ses aspirations renouveler l'cole de ce grand matre, son compatriote et son modle. Hlas! ces aspirations l'ont tu avant l'ge; il est mort de la mort de Lopold Robert, _de la mort de ceux qui ont trop aspir_. Decaine tait las de mesurer l'infranchissable distance qui spare la main de l'artiste de la ralisation de sa pense; il tait dgot d'un monde qui a pour les artistes des engouements ou des aversions, et point de jugement juste et impartial. Saisi d'une fivre chaude, il a frapp avec colre la terre du pied; il s'est prcipit dans l'ternit par dgot du temps. Qu'il lui jette la premire pierre, celui qui n'a jamais dsespr de ce triste monde, et qui n'a jamais repli son manteau pour partir avant l'heure, en emportant ailleurs son oeuvre mconnue ici, et en disant ses contemporains: Je vous mprise, adieu; voil mon oeuvre, jugez-moi! Cette humeur du talent mconnu, cette impatience de la justice, quand elles vont jusqu' la mort, sont un crime sans doute; mais, dans le dlire, o est le crime? Il n'est plus dans l'homme, il est dans la maladie. Son dsespoir ne fut qu'un accs de souffrance: ce n'est pas lui, c'est la fivre qui fut coupable. Il tait bon, spirituel, lettr, tendre jusqu'au dvouement pour ceux qu'il aimait, courageux contre l'iniquit, laborieux comme la charit filiale qui gagne le pain d'autrui avec plus d'assiduit que son propre pain. Que le Dieu du pardon le rmunre! Si l'artiste ami regarde de l-haut ceux qui souffrent de leur gnie, avec la compassion d'un homme qui a tant souffert du sien, qu'il jette un de ses regards sur cette demeure muette de Saint-Point, vide aujourd'hui de ceux qu'il aima tant, et qui ne cesseront de l'aimer eux-mmes qu'en cessant de se souvenir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . XIV Un chien aboya tout coup, et deux autres chiens, couchs nos pieds, se levrent en sursaut, et traversrent grands bonds le ravin sous le bois pour aller voir quel nouveau venu du chteau faisait aboyer leur chef de meute. Leurs voix firent rsonner la vote des chnes et frmir les feuilles sur nos fronts. Deux ttes d'hommes vtus de noir apparurent derrire un rideau bas de noisetiers de l'autre ct du ravin. Ces visiteurs ne connaissaient pas les lieux; ils prirent, sur la piste des chiens, le sentier des chvres qui descend dans le fond du pr, et qui remonte vers le bois o nous tions assis. Chacun de nous se releva un peu sur son coude, pour voir le nouvel hte qu'un hte dj reconnu de nous amenait avec lui sous ces lambris de feuilles. XV Ce nouvel hte montait d'un pas timide et hsitant vers notre groupe de famille. Je me levai de ma racine pour aller au-devant de lui. Son compagnon me le nomma: c'tait M. de Laprade. Sa seule physionomie me l'aurait nomm; il tait jeune, grand, lanc, la tte charge de modestie, un peu incline en avant, le regard bleu et nuanc de blanches visions comme une eau de golfe traverse par beaucoup de voiles, le front plein, les traits mles, quoique avec une expression gnrale mlancolique, le teint pli par la lampe, la physionomie pieuse, si l'on peut se servir de cette expression, c'est--dire la physionomie d'un jeune solitaire qui coute des voix clestes entendues de lui seul, et dont la pense, consume du feu doux de l'encensoir, monte habituellement en haut plus qu'elle ne se rpand sur les choses visibles d'ici-bas. Ce visage inspirait tant de scurit et tant de paix par sa franchise et par son recueillement qu'on se sentait en amiti ds la premire parole. Cette voix lente, grave, timbre d'motion, rsonnait comme le puits o le passant jette une pierre du chemin pour mesurer par la lenteur de l'cho la profondeur de l'abme. Son accent remontait ainsi du fond de sa poitrine; il faisait involontairement penser: Ce jeune homme a un grand abme en lui; le creux de son me ne peut tre combl par les pierres du chemin: il y faudra jeter l'infini, Dieu, l'amour, la posie, ces trois choses sans mesure! XVI Aprs les quelques mots d'accueil rapidement changs, tout fut dit entre nous; on ne pouvait tre longtemps banal avec ce jeune homme. Nous nous serrmes les deux mains, qui ne se desserrrent jamais plus. Laprade, dsormais fils et frre de la maison, s'assit avec nous; et la conversation familire continua, tant que le soleil nous fit rechercher l'ombre, comme si un convive seulement de plus tait venu serrer les rangs autour de la table. Laprade connaissait Listz: ces deux gnies se convenaient par le got du surnaturel. Car Listz est un musicien mtaphysique, semblable ses compatriotes Mozart et Beethoven: il chante plus de symphonies du ciel que de mlodies de la terre; il n'a point de rapport avec Rossini. Rossini chante des sensations et des ivresses; il a plus de verve que de sensibilit: c'est le Boccace de la musique. Laprade est en posie ce que Beethoven et Listz sont en musique: ce sont des esprits ariens. Rossini est plus homme: ils sont plus anges. XVII Longue fut la journe par les heures, brve par les entretiens coeur ouvert qui nous l'abrgrent. Je connaissais, par des fragments recueillis dj dans des recueils ou dans la mmoire des amis communs, beaucoup des vers de Laprade. Ces vers, penss dans le ciel et crits sur la terre, m'avaient transport en ide au cap Sunium. C'est l que Platon mditait haute voix, en prose, sur la nature, sur l'immortalit, sur le Dieu unique, incarn en esprit et en vrit, dont les divinits sensuelles et successives de l'Inde, de l'gypte, de la Grce, n'taient que les symboles adors par les sens, ces trompeurs de la raison humaine. Les vers de Laprade m'avaient sembl avoir la transparence sereine, profonde, toile, des songes de Platon. Ils m'avaient rappel aussi Phidias, le sculpteur en marbre de Paros de la frise du Parthnon; ces vers, solides et splendides comme le bloc taill et poli par le ciseau de Phidias, avaient mes yeux la forme et l'clat des marbres du Pentlique, et un peu aussi de l'immobilit et de la majest de ces marbres. La muse de Laprade tait la plus divine des statues, mais une statue; le pote tait le grand statuaire de notre sicle, un Canova en vers, taillant la pense en strophes, un sculpteur d'ides. C'tait un assez beau partage dans un sicle o tant de potes avaient voulu chercher la perfection dans l'_art_, au lieu de la chercher dans son lment ternel, le BEAU! Il s'est bien anim depuis. XVIII Nous causmes longtemps, avec l'abandon d'une amiti prexistante dans nos deux natures, de ces qualits admirables et de ces dfauts inhrents la posie philosophique. Laprade rougissait des enthousiasmes: il ne s'offensait pas des rserves. Je cherchais lui faire comprendre cette vrit, difficile admettre pour un pote penseur comme lui: c'est que le rle de pote penseur tait un rle ingrat, que la posie tait faite pour exprimer des sentiments et non des ides, et que, le coeur tant le foyer de toute chaleur dans l'homme, de mme que l'esprit tait le foyer de toute lumire, le pote de sentiment incendiait le monde, tandis que le pote penseur ne pouvait que l'illuminer et l'blouir. Que voulez-vous! me disait-il, c'est ma nature. Je ne cherche ni incendier ni blouir: je cherche adorer, travers la nature et la foi (car je suis chrtien par le lait de ma mre), je cherche adorer l'Auteur infini de cette nature; ma posie n'est que ma prire, mon enthousiasme n'est que mon encens. --Je l'ai compris ds vos premiers vers, lui dis-je: vous n'tes pas un pote comme nous; vous tes plus que pote, vous tes un prtre de la parole chante. Vous n'avez pas assez d'humain en vous pour la foule, vous serez mieux compris des anges que des hommes, vous sacrifierez sur les hauts lieux. La pit qui vous caractrise est le plus sublime des sentiments; mais c'est un sentiment abstrait, c'est la confidence de l'me son Dieu. Qu'importe que la gnralit des hommes soit distraite, pourvu que votre Dieu vous coute? C'est sa gloire que vous voulez, ce n'est pas la vtre; mais il y aura toujours assez d'mes mystiques autour du sanctuaire o vous chantez vos mlancolies et vos adorations pour les entendre travers les murs, et pour les retenir dans leur mmoire comme des brises de l'me, exhalant solitairement l'oreille de Dieu les mlodies sans paroles de la cration. Et puis le coeur s'amollit avec l'ge, vous aimerez un pre, une mre, une amante, une femme, des enfants. Ces amours moins vagues et moins thrs, quoique aussi purs, vous feront dcouvrir dans votre coeur des fibres plus mues et plus consonnantes au coeur humain; vous descendrez des gnralits idales aux personnalits passionnes de la vie humaine, et, aprs avoir t un pote d'autel, vous deviendrez un pote de foyer. La pit vous isolait: l'amour et la douleur vous populariseront. Voyez Hugo! on lui reprochait, dans sa jeunesse, de n'avoir que des cordes de mtal son instrument lyrique: il a aim, il a mri, il a t amant, poux et pre comme nous; il n'arrachait que des applaudissements, il arrache maintenant des larmes; l'motion de son coeur, jusqu'alors trop impassible, a pass dans ses vers; l'artiste s'est fait homme, et l'homme a grandi l'artiste. Ainsi en sera-t-il plus tard de vous! XIX Listz, attentif cette conversation entre deux potes, pote lui-mme autant et plus que nous, donnait son assentiment ces paroles. Les jeunes femmes et les jeunes filles, assises en silence autour du groupe de chnes voisins, ne gotaient pas ces froides dissertations; elles exprimaient, par des gestes d'impatience et par des chuchotements dont je comprenais le sens, le vif dsir d'entendre, de la bouche de ce jeune et ple pote, quelques-uns de ces vers qu'elles ne connaissaient encore que par mon admiration: Vous voyez? dis-je Laprade, on brle du dsir de vous entendre sous ces mmes chnes; ils ont inspir tant de vers que leurs chos, s'ils pouvaient parler, parleraient en strophes et murmureraient en rhythmes. --Eh bien, je n'ai rien refuser, dit-il en rougissant, un si charmant auditoire; moi aussi, j'aime les chnes et je les ai clbrs dans un saint enthousiasme pour leurs ombres inspiratrices. Les chnes de ce bouquet d'arbres de Saint-Point ne s'tonneront pas d'entendre les bndictions d'un tranger sur leur tte et sur leurs racines. Comme pour lui rpondre, les arbres frmirent par hasard d'un coup de vent du midi qui passait sur leurs feuilles. Les beaux cheveux du pote s'agitrent comme deux ailes d'inspiration sur son front. On et dit d'un Ossian jeune, avant que l'ge et blanchi sa barbe et aveugl ses yeux inspirs. La voix du barde divin rsonnait grave comme un souffle d'hiver travers les troncs caverneux d'une fort de Caldonie. Laprade rcita d'abord froidement, puis en s'animant peu peu aux sons de sa propre voix, l'lgie sylvestre sur la mort d'un chne: Quand l'homme te frappa de sa lche cogne, roi qu'hier le mont portait avec orgueil, Mon me, au premier coup, retentit indigne, Et dans la fort sainte il se fit un grand deuil. Un murmure clata sous ses ombres paisibles; J'entendis des sanglots et des bruits menaants; Je vis errer des bois les htes invisibles, Pour te dfendre, hlas! contre l'homme impuissants. Tout un peuple effray partit de ton feuillage, Et mille oiseaux chanteurs, troubls dans leurs amours, Planrent sur ton front comme un ple nuage, Perant de cris aigus tes gmissements sourds. L'onde triste hsita dans l'urne des fontaines; Le haut du mont trembla sous les pins chancelants, Et l'aquilon roula dans les gorges lointaines L'cho des grands soupirs arrachs tes flancs. Ta chute laboura, comme un coup de tonnerre, Un arpent tout entier sur le sol paternel; Et, quand son sein meurtri reut ton corps, la terre Eut un rugissement terrible et solennel: Car Cyble t'aimait, toi l'an de ses chnes, Comme un premier enfant que sa mre a nourri; Du plus pur de sa sve elle abreuvait tes veines, Et son front se levait pour te faire un abri. Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse, O toujours en avril elle faisait germer Pervenche et violette l'odeur frache et douce, Pour qu'on choist ton ombre et qu'on y vnt aimer. Toi, sur elle panchant cette ombre et tes murmures, Oh! tu lui payais bien ton tribut filial! Et chaque automne flots versait tes feuilles mres, Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal. La terre s'enivrait de ta large harmonie; Pour parler dans la brise, elle a cr les bois: Quand elle veut gmir d'une plainte infinie, Des chnes et des pins elle emprunte la voix. Ainsi jusqu' ses pieds l'homme t'a fait descendre; Son fer a dpec les rameaux et le tronc; Cet tre harmonieux sera fume et cendre, Et la terre et le vent se le partageront! Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure? O s'en vont ces esprits d'corce recouverts? Et n'est-il de vivant que l'immense nature, Une au fond, mais s'ornant de mille aspects divers? Quel qu'il soit, cependant, ma voix bnit ton tre Pour le divin repos qu' tes pieds j'ai got. Dans un jeune univers, si tu dois y renatre, Puisses-tu retrouver la force et la beaut! Car j'ai pour les forts des amours fraternelles; Pote vtu d'ombre et dans la paix rvant, Je vis avec lenteur, triste et calme, et, comme elles, Je porte haut ma tte et chante au moindre vent. Il faudrait citer quatre cents vers exquis, si je citais ici les trois ou quatre lgies viriles et pensives que le pote amant des forts nous rcita sur la mort et la renaissance de ces jalons de l'ternit sur la terre qu'on nomme les cdres ou les chnes. Laprade professe, dans ces vers comme dans mille autres, la doctrine antique et vidente que le Crateur a dou d'une me tous les tres. Partout o Laprade voit la vie, il voit l'me; partout o il voit l'action, il voit la pense. Cette doctrine, qui ne contredit aucune de ses doctrines chrtiennes, et qui agrandit le Crateur en agrandissant son oeuvre, est une vrit vieille comme le monde, et qui ressemble une audace, tant le monde moderne semble l'avoir oublie. Cette parent de l'homme par l'me, commune avec tous les tres anims de la nature, est une charit potique qui caractrise ses pomes et qui donne ses descriptions la double vie du temps et de l'ternit. Elle lui donne ainsi le droit d'aimer tout ce qui respire, tout ce qui se meut dans le firmament ou sur la terre. largir l'amour en largissant la sphre de la nature, c'est sa religion, c'est la ntre; ce sera la religion du ciel, o l'on verra tout du point de vue divin: Plus il fait jour, mieux on voit Dieu! XX C'est ce sentiment qui inspira Laprade ce pome grec et symbolique de _Psych_. Il voulut bien en rciter les premiers vers, dignes de Thocrite ou d'Andr Chnier: Le matin, rougissant dans sa fracheur premire, Change les pleurs de l'aube en gouttes de lumire; Et la fort joyeuse, au bruit des flots chanteurs, Exhale, son rveil, ses humides senteurs. La terre est vierge encor, mais dj dvoile, Et sourit au soleil sous la brume envole. Entre les fleurs, Psych, dormant au bord de l'eau, S'anime, ouvre les yeux ce monde nouveau; Et, baign des vapeurs d'un sommeil qui s'achve, Son regard luit pourtant comme aprs un doux rve. La terre avec amour porte la blonde enfant; Des rameaux par la brise agits doucement Le murmure et l'odeur s'panchent sur sa couche; Le jour pose, en naissant, un rayon sur sa bouche. D'une main supportant son corps demi-pench, Rejetant de son front ses longs cheveux, Psych carte l'herbe haute et les fleurs autour d'elle, Respire, et sent la vie, et voit la terre belle; Et, blanche, se dressant dans sa robe aux longs plis, Hors du gazon touffu monte comme un grand lis. XXI Ce pome, publi en entier depuis, est, selon nous, le chef-d'oeuvre de la posie mtaphysique en France et en Angleterre; son seul dfaut est d'tre mtaphysique, c'est--dire condamn n'tre jamais populaire. Mais on en extraira foison des pages aussi acheves de pense et de style que des pages de Virgile dans ses _glogues_. Ces pages de _Psych_ seront comme ces statues de marbre de Paros enleves un monument paen croul pour dcorer jamais les muses ou les temples du christianisme. Ces chefs-d'oeuvre sont divins, mais ils sont abstraits; ils ne peuvent servir peupler le temple, ils le dcorent: ce sont les bas-reliefs de l'me. Ce pome, fait pour le petit nombre, place Laprade au premier rang des philosophes en vers. Si Psych et t de chair au lieu d'tre de marbre, elle aurait fait palpiter le coeur humain; elle ne fait qu'illustrer le gnie du pote. XXII Laprade feuilleta encore haute voix sa mmoire; il nous rcita quelques fragments de ses pomes vangliques, qui s'panchaient dj goutte goutte de son coeur trop plein. Ces pomes ont paru en entier depuis. Klopstock avait eu la mme inspiration en Allemagne, il y a soixante ans. La _Messiade_ est le pome pique du christianisme surnaturel et miraculeux. Les pomes vangliques de Laprade sont le pome bucolique du christianisme, ou, pour mieux dire, c'est l'vangile lui-mme traduit en posie. Selon nous, l'ide tait fausse; l'vangile, qui est une rforme svre et rationnelle de la Bible, n'est pas potique pour le vulgaire. C'est un enseignement, et non une fable. La morale a tout y recueillir, l'imagination n'a rien y colorier; les passions humaines, cette me de l'pope, en sont exclues; les prdications d'un homme n dans la cabane d'un artisan et suivi de village en village par douze pauvres pcheurs de Galile ne sont un pome que pour les philosophes qui tudient loisir la semence et la germination des vrits divines. Les paraboles mmes, ces apologues vangliques qui ne font rejaillir la vrit que sous la forme ingnieuse de l'allusion, sont froides comme les images rpercutes dans le miroir lumineux mais impassible de la pure intelligence. La charit est la seule passion qui palpite dans l'vangile; mais c'est une passion divine, collective, mtaphysique, abstraite, qui gnralise et qui n'individualise pas le sentiment. L'individualit seule produit l'intrt dans un pome: une doctrine ne personnifie qu'une vrit. XXIII Ce fut donc, selon nous, une ide fausse chez M. de Laprade que de consacrer son talent une traduction potique de l'vangile. Veut-on lire ces rcits dans leur candeur, on les lira dans les vanglistes. Veut-on les lire dans leur morale, on les lira dans l'_Imitation de Jsus-Christ_, par Gerson; l'_Imitation_, le plus sublime commentaire qui ait jamais t crit sur un texte humain ou sur un texte divin depuis que le monde est monde. Le vrai pome de l'me vanglique, c'est l'_Imitation_. Et cependant, en se trompant de sujet, M. de Laprade ne se trompe pas de talent. Il fut, dans ses pomes sacrs, gal aux difficults de son entreprise, mais le christianisme ne comportait pas un Ovide. Il y a dans ce volume des pomes vangliques des pages raciniennes qui semblent dtaches d'_Esther_ ou d'_Athalie_. Nous retnmes des pages entires, qui rsonnent dans notre mmoire comme les marbres de Memphis sous le rayon du soleil d'gypte. Lisez seulement ces vers, pleins des mmes parfums dont Madeleine brisait le vase aux pieds de son Sauveur: Dans l'urne aux blancs contours que de fleurs ont pleur Pour l'emplir jusqu'au bord d'un encens pur! Oh! que tout soit pour lui: donnez, Madeleine, Versez, sur ses pieds nus, votre me toute pleine; Versez le fond du vase et les parfums cachs, Les regrets, les espoirs, tout, jusqu' vos pchs! Versez les chastes jours et les nuits profanes, Et l'asphodle vierge et les roses fanes; Versez votre douleur, versez votre beaut. Tout en vous est parfum, et tout sera compt! Brisez aux pieds du Christ ce coeur doux et fragile. Ce que la loi rejette est pris par l'vangile, Des pis oublis sa moisson s'enrichit; lui tout ce qui pleure et tout ce qui flchit; lui la pnitente obscure et mprise; lui le nid sans mre, et la branche brise; lui tout ce qui vit sans filer ni semer; lui le lis des champs qui ne sait qu'embaumer, L'oiseau qui vole au ciel, insoucieux, et chante; lui la beaut frle, et l'enfance touchante, Et ces hommes rveurs qui sont toujours enfants. Tous ceux sur qui le fort met ses pieds triomphants; Les faibles sont les siens, sa force les relve; Il porte dans ses mains la grce et non le glaive. Une eau mystrieuse a baign vos genoux! Le ciel mme, Seigneur! a-t-il rien de plus doux? ces flots onctueux, fumant d'un double arme, L'homme a fourni les pleurs et la terre le baume: Tous les deux vous offrant leurs prsents les meilleurs, La nature, ses fleurs, et l'me, ses douleurs; Puis versant tous les deux sur vos traces sereines Ce que vous avez mis de plus pur dans leurs veines! XXIV En relisant ces pomes, nous rencontrons chaque parabole ou chaque rcit des pages de cette perfection de langue et de cette onction d'me. Si quelqu'un pouvait faire une pope vanglique par la foi et par le talent, c'tait M. de Laprade; mais nul ne peut faire qu'une doctrine soit une posie, ou qu'une morale soit un drame. XXV La vraie posie de Laprade, c'est la posie de ce temps, c'est la nature. Il y reviendra, il y revient dj dans le dernier volume qu'il vient de publier, les _Idylles hroques_. On sent partout dans ces idylles ce retour la nature, seule inspiratrice infaillible des vrais potes, les potes de sentiment. Les montagnes du Forez, cette Auvergne du Midi, berceau de son enfance, les scnes de la vie agricole, vrai cadre de toute posie, les fenaisons, les moissons, les vendanges, les semailles, les mille impressions douces, fortes, tendres, tristes, rveuses, qui montent au coeur de l'homme agreste dont le got n'est pas encore blas par la vie artificielle des cits, tous ces vangiles des saisons qui chantent Dieu par ses oeuvres dans le firmament comme dans l'hysope, sont les textes de ces dlicieuses compositions. C'est la terre rflchie dans une me pure et transparente comme l'onde du Lignon cher d'Urf, du Lignon qui dort sous l'ombre des rochers de son cher Forez aprs avoir cum en grondant du haut de ses montagnes. Cher pays de Forez, je te dois une offrande! Terre o, dans mon berceau, les chnes m'ont parl, Ta sve et ton murmure en ma veine ont coul; Il faut qu'un cri d'amour aujourd'hui te les rende. C'est toi qui la premire, au sentier du dsert, Fis marcher pas pas mon enfance inquite, Qui m'as nourri d'un miel dans les bois dcouvert, Et, dans l'eau du torrent, m'as baptis pote. C'est ton doigt maternel qui dirigea mes yeux Sur l'alphabet sacr des couleurs et des formes, Et, dans l'accent divers des sapins ou des ormes, M'apprit pntrer des mots mystrieux. Par toi, dans l'ombre sainte, enfant des vieux Druides, J'ai connu des grands bois le sublime frisson; Poursuivant l'infini des horizons fluides, Par toi, des hauts sommets je fus le nourrisson. Mon aile s'est ouverte au vent que tu dchanes; Enivr de ton souffle, l'odeur des prs verts, J'ai senti circuler, de mon sang mes vers, L'esprit qui fait mugir les taureaux et les chnes. Prs d'une eau qui frmit sur son lit de gravier, Sous l'aune o le geai siffle, o se rit la linotte, De l'hymne universel m'enseignant chaque note, Tu conduisis mes doigts sur ton vaste clavier. J'appris des laboureurs et des batteurs de grain Ce rhythme indfini qui dans l'cho s'achve; Que de soirs, j'ai trouv, dans ce vague refrain, Enfant, un doux sommeil, jeune homme, un plus doux rve! Le foyer et le champ, les rcits de l'aeul, Tout ce qui pour le coeur compose la patrie, Tous ces trsors que j'aime avec idoltrie, Cher pays de Forez, je les tiens de toi seul. Tous mes fruits ont germ sur tes douces collines; Ma sve ne sort pas d'une immonde cit; Si je fleuris au sol o je fus transplant, C'est que je garde encor ta terre mes racines. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . XXVI Mais, la fin du volume, l'idylle se transforme en pope, et le Ptrarque moderne devient, dans deux ou trois belles bauches hroques, le Dante du Forez. Plus heureux que le Dante toscan, on sent le bonheur intime travers ses rugissements de pote indign; car Laprade n'a connu ni les odieuses vengeances des partis politiques, ni l'exil, ni le veuvage du coeur; heureux fils, heureux amant, heureux pre! S'il a une Batrix dans le ciel, il en a une sur la terre! Que Dieu lui conserve tous ces bonheurs: il les mrite par son caractre, de la mme trempe que son gnie; car, au milieu de cette cohue de talents sceptiques, railleurs, ironiques, oiseaux siffleurs qui profanent depuis dix ans la posie par des indcences ou des persiflages, et qui font descendre comme Heine le feu du ciel pour allumer leur cigare, Laprade, lui, conserve son honntet la haute littrature. Ils sont les potes de la fantaisie: il est le pote de l'honntet. Ce caractre de l'honnte dans le beau n'est pas seulement un signe de vertu dans l'homme, il est un gage d'immortalit dans le pote; car on peut corrompre son sicle, mais la postrit est incorruptible, et, si le vice peut donner quelquefois l'engouement, il ne donne jamais la gloire. La gloire est honnte, quoi qu'on en dise. Un scandale clatant, ce n'est pas la gloire: c'est un ternel mpris. Les posies de Laprade seront recueillies dans les familles honntes des champs, sur ces tablettes de la chambre coucher auxquelles on laisse atteindre sans crainte les mains des enfants de la maison, et qui portent les livres de pit qu'on feuillette le dimanche en allant au temple. Ces posies sont des _Heures_ de l'me potique; ces vers sentent l'encens. XXVII Mais, pendant que je lisais ces _Heures_ prcieuses de Laprade, une nouvelle note clatait trs-inattendue sur son mlodieux instrument: c'tait la note politique. Nous avons, comme un autre, les passions nobles et collectives du temps o nous vivons; nous aimons avec une sainte ardeur la libert rgulire, le patriotisme honnte renferm dans les bornes du droit public, la grandeur irrprochable de notre pays, pourvu que cette grandeur de la patrie ne soit pas l'abaissement des autres nations, qui ont le mme droit que nous de vivre grandes sur le sol et sous les lois que le temps a lgitimes pour tous les peuples. Nous dtestons les servitudes militaires, qui font prvaloir par la conqute la force sur le droit; la gloire corruptrice, qui fait adorer au bas peuple des victoires au lieu de vertus, nous dgote: ces grands homicides d'armes qu'on appelle des _batailles_ ne nous paraissent que d'illustres crimes, quand ces batailles ne sont que des jeux de l'ambition. Nous gmissons sur ces blouissements stupides des peuples qui difient ceux qui jouent le mieux avec le sang, et qui semblent mesurer leur adoration au mal qu'on leur a fait. Mais, malgr cela, nous n'aimons pas la posie politique: c'est aux grands philosophes et aux grands orateurs d'exprimer ces vrits dans leurs livres ou dans leurs harangues; la posie n'y doit pas toucher, ou elle ne doit y toucher que bien rarement. Elle ne doit pas se mler de politique en vers, pour plusieurs raisons: d'abord, parce que la posie ne parle pas aux masses, except dans quelques chants de Tyrte, aussi fugitifs que la bataille; ensuite parce que, la posie tant la langue de l'immortalit, et la prose tant la langue du temps, ces deux langues ne doivent pas se confondre. La posie est absolue, et ne doit chanter que les choses absolues comme elle; la politique est relative, passagre, locale, nationale, circonstantielle. C'est la prose de parler de ce qui passe; c'est la posie de parler de ce qui est ternel. Le vers se rabaisse en descendant du ciel ou du coeur aux misres fugitives du moment. XXVIII Enfin la posie est l'expression de l'idal; or le beau idal, c'est l'amour enthousiaste, la prire, la misricorde, la charit du genre humain, comme dit Cicron. Voil le thme des potes. Quand ces potes politiques, fussent-ils, comme Juvnal ou Gilbert, les suprmes satiristes, passent du beau idal au laid idal, objet de leur satire, ils sortent de leur vraie nature et faillissent leur vraie mission. Ils font har: c'est le contraire de faire aimer. La haine est un sentiment pnible, qui s'associe mal cette mlodieuse ambroisie des beaux vers. Il en reste une amertume sur les lvres, au lieu de cet arrire-got dlicieux que les chants des potes doivent laisser sur la bouche et dans le coeur des hommes. Voil pourquoi, hors quelques exceptions trs-rares, nous regrettons de voir de grands lyriques prter, mme dans un intrt de vertu, leurs sublimes indignations chantes la politique. XXIX Ces rpugnances que nous prouvons pour cette transformation de la lyre divine en fouet sanglant est peut-tre un tort de notre got personnel; nous regrettons que des Virgiles et des Pindares daignent rivaliser avec des Juvnals et des Gilberts, qui ne sont pas dignes de toucher leurs ailes, et qui rasent la terre au lieu de se perdre dans le firmament. Mais cette prfrence pour les potes d'enthousiasme sur les potes d'indignation (_facit indignatio versum_) ne nous empche pas d'admirer profondment des vers tels que ceux-ci, que Laprade vient de jeter au temps qui court du haut de son immortalit. Ces vers sont intituls: _Pro aris et focis_. C'est la vengeance du spiritualisme indign contre le matrialisme qui dborde un peu notre poque. On voit, ds les premiers vers de cette loquente inspiration contre son sicle, que le grand pote partage au fond notre rpugnance employer la grande posie aux petits usages de la vie civile. Retir dans ses bois paternels du Forez, il regrette d'abaisser ses regards sur ce fleuve de nos vices qui coule pleins bords dans nos cits.--Mais, si je n'en dis rien, s'crie-t-il, c'est que j'aime mieux chanter la nature chaste et ternelle; car, Si rveur qu'on m'ait dit, j'ai les yeux bien ouverts, Et pourrais, au besoin, mettre mon sicle en vers. Mais, reniant alors le vrai beau qui m'attire, Je devrais, aprs l'ode, pouser la satire; C'est la muse qu'il faut ce monde vnal, Et l're des Csars attend son Juvnal. Peut-tre est-il venu! L-bas, o tout est sombre, Peut-tre un fouet vengeur siffle dj dans l'ombre, Et la haine au front rouge y chauffe longuement Le fer qui doit marquer chaque nom infamant. Voyez-vous dfiler le troupeau de nos hontes? L'avenir les attend et va rgler nos comptes. Passez, tribuns d'hier, orateurs des banquets; Passez, la bouche close, en habits de laquais; Passez, nobles de race, admis la cure, Par amour du galon prts toute livre; Prtoriens, bourgeois barbe de sapeur, Qui sauvez votre caisse et gardez votre peur; Passez, tous les forfaits et tous les ridicules... Vous n'esquiverez pas le glaive ou les frules; Je vous laisse en pture au lion irrit. Moi, j'ai besoin d'amour et de srnit... Aussi, aprs quelques fortes pages contre la bassesse et l'hypocrisie de certains portraits auxquels le peintre ne met du moins pas les noms, voyez avec quelle hte et avec quel charme le pote, vite fatigu de mpriser et de har, nous ouvre son foyer de vertu et d'amour. C'est le contraste ici qui fait la satire: Dans ces bois o j'allais couter l'infini, Comme l'oiseau chanteur j'ai su btir mon nid; Mon coeur, dans la retraite o sa fiert l'enchane, Rpond d'autres voix qu' celle du grand chne, Et les fleurs du dsert, les torrents, le ciel bleu, Les lacs, ne sont pas seuls me parler de Dieu: De plus chres amours peuplent ma solitude. Le soir, lorsque je sors de la chambre d'tude, Quand je reviens des bois, rapportant des moissons De rameaux ou de vers cueillis sur les buissons, Devant l'tre joyeux o le sarment ptille, Prs de l'auguste aeul se groupe la famille; Non loin de ses genoux chargs de mes enfants, S'assied la jeune mre aux regards triomphants; Tandis qu'avec les fleurs, butin de la journe, Ma soeur comme un autel orne la chemine. Le portrait de ma mre est l qui nous sourit; Je sens autour de nous rayonner son esprit; Durant les entretiens, les jeux de la soire, Je consulte du coeur cette image adore, Sachant bien qu'elle assiste et protge ici-bas Le pre en ses travaux, les fils en leurs bats. Dans ces plaisirs nafs que j'excite moi-mme, Je leur montre s'aimer entre eux comme on les aime; Et, sans trop me hter, dans leur folle saison, Je sme, en quelques mots, le grain de la raison. L'aeul, leurs propos, s'gaye et nous contemple: En mes leons, toujours, je le prends pour exemple; Mon rcit en appelle ses rcits anciens; Il parle, et de mes bras on vole dans les siens; Avec des cris joyeux on l'entoure, on le presse; toute question rpond une caresse; Vers leurs lvres son front se penche avec douceur... Et moi! tous ces baisers, je les sens dans mon coeur. Ah! prenez de l'aeul notre me hrditaire, Enfants, gardez-la bien sans que rien ne l'altre; Au sang qu'il me donna je n'ai rien ajout, Mais je vous ai transmis sa ferme loyaut. Vous saurez, comme nous, malgr la loi commune, Porter le coeur toujours plus haut que la fortune, Un coeur qui dans sa foi jamais ne se dment; Et, de votre oeuvre, vous, quel que soit l'instrument, Ou le fer, ou la plume mes doigts chappe, Tout sera dans vos mains noble comme l'pe. C'est ainsi que je rve! et par le droit chemin, mon chaste foyer j'apprends le coeur humain; Et je lis mieux que vous dans ses pages suprmes. crivez vos romans, je reste mes pomes. Quel tableau de famille! Moi qui connais l'_aeul_, l'_pouse_ et les _enfants_, je puis attester que l'idal apparent de ces doux vers n'est que la plus exacte ralit. De telles familles il ne peut sortir que des saints, des hros ou des potes. XXX On est dj bien loin des mles imprcations des premires pages. Le pote essaye d'y revenir en finissant: on le regrette. Le fouet sied mal cette main, qui tient mieux l'encensoir. On voit seulement que, si Laprade voulait, il serait Gilbert; mais il aime mieux remonter bien vite dans sa sphre montagneuse de paix, d'amour, de religion, et il a raison. Cependant lisez encore cette dernire page: Gardons, ainsi, gardons nos chastes solitudes: Le terme en est divin, si les sentiers sont rudes. Au moins nous y marchons libres et frmissants, Et jamais coudoys par d'indignes passants. Qu' ces autels nouveaux notre encens se refuse: L'difice est construit de bassesse et de ruse. Passons, pleurant ces jours si tristement vcus; Potes et penseurs, nous sommes les vaincus. Nos dieux s'en vont! Eh bien, fiers de notre dfaite, Suivons-les au dsert sans dtourner la tte; Dans le camp des vainqueurs, surpris de nos ddains, Les Muses n'entrent pas...Qu'il s'ouvre aux baladins; Une vengeance est prte, elle peut nous suffire. Voyez-vous cette foule essayer de sourire, Ivre de ces faux biens dont vous ne voulez pas? Vous tes le remords qui les suit pas pas; De leurs fausses grandeurs dmasquant l'imposture, Vos paisibles mpris font dj leur torture; Vous avez pour troubler leur magique festin Cet invincible espoir qui commande au destin. pargne, vieux Caton, tes stoques entrailles, Survis, et tu vaincras, fallt-il cent batailles; Survis, et tu rendras par ta seule fiert Des autels nos dieux, nous la libert! Ce sont l de ces vers vertueux qui retrempent les jeunes mes dans le got de l'honnte, de l'antique, du beau moral, sans leur donner le vertige des illusions, des perfectionnements indfinis, qui sont du ciel, mais pas de cette terre, o tout est fini et born. La libert qu'il aime n'est que la dignit de l'homme social: elle n'est ni son dlire ni sa fureur. Sa religion, c'est Dieu libre et agissant librement dans les mes; sa rpublique, c'est la rgle de l'ordre moral et politique impose tous par tous pour qu'il n'y ait place aucune tyrannie, pas mme celle du peuple, la pire de toutes, parce qu'elle est sans rgle, sans responsabilit et sans vengeur. Aussi ses beaux vers, que nous n'avons pu citer ici, sont-ils aussi inflexibles contre la multitude qu'ils sont implacables contre les fauteurs de servitude. C'est ce qui nous fait honorer et chrir l'homme dans le pote, comme nous honorons et nous chrissons le pote dans le citoyen. Heureuse la France d'avoir encore de tels enfants! _Spes altera Rom!_ LAMARTINE. LVIIIe ENTRETIEN. I C'est vers ce mme arbre du ravin de Saint-Point que nous vmes s'avancer, quelque temps aprs, un autre jeune pote, encore inconnu lui-mme et aux autres. Il vient de publier il y a peu de jours un de ces timides aveux de talent qui ressemblent une premire confidence d'amour confess en rougissant, demi-voix et dans le demi-jour, l'oreille de la premire personne aime. C'est ainsi que le modeste et mlancolique Xavier de Maistre, toujours doutant de lui et toujours ajournant sa gloire, publiait un petit nombre d'exemplaires, pour quelques amis de rgiment et pour quelques voisins de campagne, _le Lpreux de la cit d'Aoste_, cet vangile des infirmes, ce manuel des lits de douleur, la plus chaude larme qui soit tombe dans la nuit du coeur dsespr et rsign d'un misrable, pour arracher des ruisseaux d'autres larmes sympathiques aux yeux des hommes sensibles dans ce sicle. Nous avions entrevu, plusieurs annes avant cette poque, ce jeune homme, qui n'tait encore qu'un bel adolescent, marqu au front de ce double cachet du gnie futur: la tristesse et l'enthousiasme. Son pre nous l'avait amen un jour Paris: bien que nous fussions rest plusieurs annes sans le revoir, sa figure nous tait demeure grave dans la mmoire de l'oeil, comme un de ces songes qui passent devant notre esprit dans la nuit, et qu'on ne peut chasser de ses yeux aprs de longs jours couls. Il avait dix-huit ans peu prs au calendrier de sa vie lgale, mais il en avait soixante la gravit des traits. On et dit que cet enfant avait devin le srieux et les tristesses de l'existence, et que son ange gardien, comme on disait autrefois, ou son toile, comme on dit aujourd'hui, lui avait dchir ds le berceau le voile qui drobe l'horizon humain tout homme destin vivre dans ce monde fantastique en cartant des fantmes pour marcher des ombres. Il tait grand et mince comme ceux qui ne tiennent au sol que par l'extrmit infrieure, les pieds, et qui semblent prts s'lever dans l'atmosphre; il ne lui manquait de l'esprit pur que les ailes; sa tte oblongue avait l'organe du spiritualisme pieux, une prominence visible au sommet du crne, cette coupole intrieure o les spiritualistes contemplent et adorent d'instinct la divinit de leur pense. Cette tte tait orne par derrire et voile par-devant d'une belle chevelure indcise entre le brun et le blond, qui ruisselait jusque sur ses paules, et d'o sortait, au mouvement de sa main, un front limpide, mais dj plein de je ne sais quoi, penses ou rves, posie future ou sagesse prmature. Cette chevelure n'avait jamais senti, non plus que cette me, la froide lame des ciseaux ou le froid tranchant des dceptions; deux larges yeux bleus, comme la mer de la Bretagne, sa patrie, rvaient dans la srnit sous l'ombre de ces cheveux. L'ovale des traits tait sans inflexion irrgulire du moule; la nature, sre de ses lignes, avait model cette tte: le nez grec d'une statue de Phidias, la bouche aux lvres gracieuses, mais un peu saillantes, comme celles des bustes thiopiens dans le muse du Vatican Rome; le menton ferme et prominent d'un des lves studieux de Platon dans le tableau de l'_cole d'Athnes_, de Raphal. C'est le signe de l'tude, donn par la nature ou par l'habitude, tous ceux dont la vocation est de penser; malheur ceux dont le menton manque ou fuit en arrire! la base manque la main qui veut appuyer le visage. Ceux-l ont la lgret de l'oiseau; ils ne se posent pas, ils ne ruminent rien, ils effleurent tout avec les ailes, figures sans contre-poids, qui manquent de balancier pour se tenir en quilibre sur le vide de leurs facults. La pense a besoin de mditation pour mrir; le caractre a besoin de force pour rsister: o est la rflexion, o est le caractre, dans une tte qui ne peut s'appuyer sur la main? II L'attitude de cet adolescent tait conforme cette stature et ce visage; un silence attentif, qui se laissait arracher des rponses justes et brves, silence presque toujours rvlateur de srieuses puissances d'esprit: les amphores les plus hermtiquement fermes ne sont-elles pas celles qui contiennent les plus prcieux parfums? Une convenance naturelle; ce bon ton inn, qui n'est que le rapport juste de l'homme avec tout homme ou avec toute chose; un langage sonore, cadenc et grave, quoique gracieux dans ses inflexions un peu lentes; un recueillement respectueux, mais nullement bas ou servile, devant ceux qu'il coutait; la dignit d'un coeur libre dans la dfrence d'un disciple ou d'un fils: voil ce rare jeune homme. Il devait plus tard faire partie de notre intrieur de famille pendant quelques annes; compagnon volontaire de mes travaux et de mes tribulations intimes la ville et la campagne, mais compagnon sans intrt, auxiliaire sans solde, pay en amiti comme il assistait en tendresse, gnie familier et serviable du foyer, _genius loci_, comme Cicron l'crit d'un de ses secrtaires qui il enseignait l'loquence, et qui polissait ses harangues _Tusculum_. Ce jeune homme, aussi heureusement dou des dons de la famille et de la fortune que des dons de la nature, s'appelait Alexandre. Il a donn, depuis, son nom et son coeur une jeune femme accomplie de beaut, d'ducation et de vertu, fille d'une famille d'lite de mon voisinage en Mconnais. Il y vit aim, indpendant, studieux, dans ce dlicieux loisir des jeunes annes, repos d'une union forme par le coeur, _lune de miel_ prolonge de l'existence, o la destine bien rare verse du jour sans ombre, des joies sans lie et des douceurs sans mlange d'amertume ses favoris. Puisse-t-il savourer jusqu'au terme une coupe qu'aucun coup du sort ne brise jamais entre ses lvres! Il est doux, mme pour les misrables, de contempler ces flicits compltes; elles leur prouvent que, si le bonheur est rare, au moins il est possible en ce triste monde, et que, parmi tant de mauvais rves, il y a aussi de phnomnales ralits. Cependant la pense fait partie du bonheur. Mme au sein des loisirs, de l'amour, de la famille, l'me ne perd pas son activit; seulement son activit est volontaire. Le gnie et la fantaisie se tiennent par la main pour rver et chanter ensemble leur heure, ou bien pour (comme dit Virgile, connaisseur en indolence). _Ducere sollicit jucunda oblivia vit._ Dans un tel tat de l'me en quilibre sur son bonheur, on aimerait assez la gloire, autant qu'elle pourrait s'associer au repos et l'amour: ce serait une dcoration domestique qui ornerait le fronton du foyer, comme ces plantes grimpantes et aromatiques qui festonnent l'humble toit de chaume ou d'ardoise, qui font pntrer leurs bouffes enivrantes par les fentres de la chambre coucher et qui font envier au passant cette paix. Mais, si la gloire a quelques inconvnients insparables des retentissements souvent importuns qu'elle donne au nom du pote, alors on n'en veut plus, ou bien on n'en veut qu' sa mesure, c'est--dire une gloire commode, silencieuse, intime, pour ainsi dire, chuchote l'oreille de quelques amis et qui fait dire au coin du feu de la famille: Tenez, lisez, jugez, jouissez; mais ne faites pas de bruit de peur d'veiller l'enfant et la mre, et surtout de peur d'veiller la jalousie des rivaux. Qu'il vous suffise de savoir que, _moi aussi_, je serais clbre si je ne ddaignais pas la clbrit. Mais je ne veux tre qu'_amateur_, _dilettante_, selon le mot des Italiens: c'est le meilleur rle dans tous les arts, et mme dans toutes les carrires de la vie civile; on gote, on jouit, on juge, on s'essaye, et on ne se compromet pas; on a, en un mot, des admirateurs, et on n'a point d'ennemis. III C'est ce double sentiment d'instinct de la gloire et de peur du bruit dans ces hommes dlicats et exquis, appels _amateurs_ ou _dilettanti_, qu'on doit ces petits volumes diminutifs du gnie, sourdines de la gloire, qui se publient de temps en temps un si petit nombre de pages et un si petit nombre d'exemplaires qu'on ne les affiche pas sur les talages de libraires, mais qu'on les glisse seulement de la main la main entre quelques amis discrets, comme une confidence du talent chappe l'imprudence du pote. Mais il faut y prendre garde cependant: quand cette confidence mrite d'tre divulgue par les lecteurs d'lite, tonns et charms de ce qu'ils dcouvrent d'inattendu dans ces pages, la confidence ne reste pas longtemps un secret entre l'auteur et ses amis; le public coute aux portes, l'admiration passe du dedans au dehors par les trous de la serrure, et la France se dit avant qu'on y ait pens: J'ai un vrai pote de plus. IV J'ai subi moi-mme cet inconvnient de publicit close en une nuit, dans ma jeunesse: compltement inconnu la veille, j'tais clbre le lendemain. Voici comment cela m'arriva, je ne dirai pas sans le vouloir (l'amour-propre n'a pas de ces hypocrisies), mais je dirai sans m'y attendre. J'avais remis M. Gosselin, le premier de mes patrons typographiques, homme de coeur, de got et d'initiative, quelques pages potiques recueillies en une trs-mince brochure, _fasciculus_ reli en papier jaune et intitul: _Mditations_. Je n'y avais pas mis mon nom. Avant de l'inscrire, ce nom, il fallait le faire: il n'tait pas fait. Je ne dsirais pas mme que mon petit essai problmatique de posie nouvelle part si tt; je sollicitais ardemment du gouvernement de la Restauration un emploi diplomatique qui m'ouvrt l'accs la haute politique, ma vritable et constante passion. C'tait M. Pasquier, encore vivant et vivant tout entier aujourd'hui, qui distribuait alors ces faveurs en qualit de ministre des affaires trangres de Louis XVIII: homme de got, de cour, de tribune, de congrs, de grande socit europenne. J'tais protg auprs de lui par quelques-uns de ses amis, entre autres par les deux matres de notre diplomatie franaise, M. de Reyneval et M. d'Hauterive, l'un jurisconsulte, l'autre la tradition vivante et la science de notre cabinet national depuis Louis XVI jusqu' Louis XVIII, en passant par la Rpublique, le Directoire et Napolon. M. Pasquier, alors ministre, n'avait pas peur de la posie ni de l'loquence, supposer que je vinsse dvelopper un peu de ces avantages dans la diplomatie; mais j'avais ds lors, comme par instinct, la conviction du danger qu'il y a en France pour un homme dvelopper plus d'une facult la fois. Le prjug franais des _hommes spciaux_, c'est--dire des hommes qui ne savent faire qu'une seule chose, ce prjug, la plus grande btise nationale de ce temps-ci, ce prjug invent par la mdiocrit pour s'en faire un rempart contre la concurrence du talent multiple, ce prjug, man de l'cole polytechnique, qui produit d'excellents outils et peu d'hommes complets, ce prjug, dis-je, qui m'tait dj connu, qui rgne encore l'heure o j'cris, et qui sera un jour relgu parmi les mmorables inepties de notre sicle, ce prjug, je le rpte, me faisait craindre qu'un peu de clbrit potique, rpandu mal propos sur mon jeune nom, ne me ft rejeter comme un intrus de toute candidature diplomatique, carrire que je prfrais mille fois quelques battements de mains ou quelques battements de coeur des potes ou des femmes des salons de mon temps. J'aurais donc dsir que les presses de M. Gosselin fussent plus lentes jeter mes vers au public, et qu'ils ne parussent qu'aprs ma nomination, encore indcise, au poste que je sollicitais. J'avais bien raison; car, si je n'avais pas publi alors quelques vers passables, dont on s'est malheureusement souvenu toujours contre moi, ou si je n'en avais publi que de mdiocres ou de ridicules, oublis comme ceux de quelques grands hommes politiques de nos jours, j'aurais pu esprer, comme eux, de passer pour une capacit politique de second ou de troisime ordre dans les fastes de l'heureuse et prosaque mdiocrit. V Mais tant d'ambition ne me sera jamais permis dans mon pays, et j'y serai ternellement puni par l'ostracisme de Platon pour le crime impardonn et impardonnable d'avoir soupir quelques bons vers, pomes lyriques ou amoureux, dans le temps de la jeunesse, de l'enthousiasme et de l'amour. Admirable logique de l'impuissance et de l'envie!--Tu as rv quelques beaux vers dans ta jeunesse, quand tu n'avais rien autre chose faire qu' rver, prier, aimer: donc tu ne seras qu'un rveur, un mystique et un amant pendant tout le reste de ta vie. C'est la loi du pays, c'est de ce qu'ils appellent la spcialit: retire-toi de notre soleil, chante quand il faut parler, cache-toi quand il faut combattre, et fais l'amour en cheveux blancs! Non, je n'aurai jamais, comme les Romains et les Grecs, assez de mpris pour cette mutilation de l'homme, pour cette castration de mon pays, la SPCIALIT. L'antiquit disait, au contraire, comme dit la nature: _Timeo hominem unius libri!_ De l viennent ces hommes qui n'ont qu'une facult et qui ne voient les choses humaines que d'un seul point de vue. L'envie et l'impuissance s'tant accouples comme le Pch et la Mort dans Milton, il en est sorti ce monstre de dcomposition humaine, ce Polyphme qui n'a qu'un oeil et des mains, l'homme spcial. Je ne m'tonne pas que les tyrans s'en accommodent: ils ont besoin d'instruments ingnieux, architectes, mcaniciens, artilleurs, hommes de chiffres, machines calculer, machines btir, machines tuer, machines servitude. Le chiffre n'a pas d'me: l'me a une force millions de chevaux, comme on dit, qui soulverait plus de poids que la vapeur; ils se dfient de cette force, ils dvirilisent l'humanit pour la dompter; l'homme spcial ne leur refuse rien, l'homme universel leur fait peur; il sent et il pense; la conscience et la pense sont les deux ennemies divines de la servitude, Nmsis de la tyrannie; l'antiquit n'en avait qu'une, nous en avons deux. Mais la colre contre ce prjug de la _spcialit_ m'emporte; revenons. VI Donc je craignais l'apparition de mon petit livre, quoique anonyme, de peur d'tre cras dans l'oeuf par une chute, et encore plus par un succs. Voil cependant que la jolie fille de mon concierge, enfant de douze quatorze ans, ouvre la porte de ma chambre au premier rayon d'un mois de printemps, avant l'heure ordinaire o elle m'apportait le journal matinal; elle jette sur mon lit en souriant une petite lettre cachete d'un norme sceau de cire rouge avec une empreinte d'armoiries qui devaient tre illustres, car elles taient indchiffrables. Pourquoi riez-vous ainsi finement, Lucy? dis-je l'enfant tout en rompant le cachet et en dchirant l'enveloppe.--C'est que maman m'a dit que la lettre avait t apporte de grand matin par un chasseur tout galonn d'or, avec un beau plumet son chapeau, et qu'il avait bien recommand de vous remettre ce billet votre rveil, parce que sa princesse lui avait dit: Allez vite, il ne faut pas retarder la joie et peut-tre la fortune de ce jeune homme. Et deux billets spars, et d'critures diverses, tombrent de l'enveloppe sur mon lit. Le premier billet, d'une main videmment fminine, tait de la princesse polonaise T..., soeur, je crois, du prince Poniatowski, le hros malheureux de la Pologne, noy dans la droute de Leipsik. VII Cette femme illustre et lettre tait l'amie de M. de Talleyrand. Je ne connaissais pas la princesse; son billet ne m'tait pas adress; elle l'avait crit avant le jour un de mes plus chers amis, M. Alain, mdecin et commensal du prince de Talleyrand pendant dix ans, aussi tendre et aussi vertueux que savant. Je le voyais tous les jours; il donnait, par pur intrt de coeur, ma sant encore frle les soins d'une mre plus que d'un mdecin. Hlas! je l'ai vu mourir avant son malade, la fleur de ses annes, d'une maladie de trois ans, tte tte avec un crucifix d'ivoire suspendu par un chapelet de femme au bois de son lit. J'ai su le nom de la femme que lui rappelait le crucifix et le chapelet de noyaux d'olives: je ne le dirai pas. Le pauvre malade mourait d'amour contenu, pour ne pas faillir l'amiti et la vertu; que l'ternit lui soit douce! Il avait ajourn son bonheur au ciel. C'tait un de ces hommes qui donnent la certitude d'une autre vie; car, si Dieu trompait de telles esprances et de telles privations par un leurre ternel, ce ne serait pas seulement le monde interverti, ce serait la Divinit renverse. Le seul hommage d un tel Dieu serait le blasphme: il ne mriterait que cela. VIII Donc la princesse T.... crivait M. Alain: Le prince de Talleyrand m'envoie mon rveil le billet ci-joint; je vous l'adresse pour votre jeune ami, afin que le plaisir que cette impression du grand juge vous fera soit double. Communiquez le billet du prince au jeune homme, et remerciez-moi du plaisir que je vous donne, car je sais que votre seule joie est dans la joie de ceux que vous aimez. J'ouvris le second billet; il tait crit d'une main videmment prcipite et lasse d'insomnie, sur un chiffon de papier large comme cinq doigts et tach de gouttes d'encre. Ce billet disait en cinq ou six lignes: Je vous renvoie, Princesse, avant de m'endormir, le petit volume que vous m'avez prt, hier soir. Qu'il vous suffise de savoir que je n'ai pas dormi, et que j'ai lu jusqu' quatre heures du matin, pour relire encore. Le reste du billet tait une prophtie de succs en termes brefs, mais si exagrs que je ne voudrais pas les transcrire ici. Cette me de vieillard, qu'on disait de glace, avait brl toute une nuit d'un enthousiasme de vingt ans, et ce feu avait t rallum par quelques pages de vers imparfaits, mais de vers d'amour. IX Je relus vingt fois le billet du prince de Talleyrand, et je dis la jeune fille qui attendait, en me regardant lire et relire, toute rouge de l'motion qu'elle lisait de mme sur mon visage sans le comprendre: Viens que je t'embrasse, ma petite Lucy! Tu ne porteras jamais un pareil message; la loterie de la gloire, ce sont les enfants qui tirent les bons lots. Dis ta mre que tu m'as apport un _quine_. C'tait alors le langage compris des concierges, institution du hasard qui tenait toujours ouverte la fortune la loge du portier. C'est peut-tre dommage de leur avoir enlev, ces honntes affranchis des grandes maisons, cette loterie, illusion renaissante de la semaine; ils rvaient au moins de beaux rves sur leur lit de servitude. La moiti de leur vie tait heureuse: portiers le jour, ils taient rois la nuit. X Je ne m'informai pas mme, dans la matine, du succs de mes vers. Le billet du prince de Talleyrand, ce grand flaireur infaillible de toutes les choses humaines, me suffisait pour augure. Je savais qu'un tel homme ne se trompait pas plus aux vers qu' la prose. Quel intrt avait-il me flatter? Il tait prince, il tait puissant, il tait l'oracle du monde politique, il avait t l'ami et le disciple de Mirabeau sans se tromper son gnie, le plus juste et le plus vaste du dix-huitime sicle. Et moi, qu'tais-je? un solliciteur inconnu sous un toit de Paris. Je me confiai donc la fortune; elle s'appelait pour moi du nom du prince de Talleyrand. Je raconterai, dans mes prochains Entretiens sur la littrature diplomatique, comment ce mme homme d'tat, quinze ans plus tard, me prdit une autre fortune plus difficile discerner dans mon avenir d'orateur, fortune alors trs-lointaine et trs-voile pour tout le monde, except pour lui et pour moi. On verra l'oeil du lynx sous cette lourde paupire du vieillard. Mais n'anticipons pas. XI Un quart d'heure aprs, la petite Lucy remonta dans ma chambre et m'apporta une autre lettre grande enveloppe officielle et large cachet: c'tait ma nomination au poste diplomatique que j'ambitionnais, signe de M. Pasquier, ministre des affaires trangres. la lecture de cette lettre, je sautai en bas de mon lit et j'prouvai ce qu'prouve le coursier entrav qui on ouvre la carrire. J'avais peu de souci de la gloire des vers: j'en avais un immense de la politique. Je dvorais dj de l'oeil les longues annes qui me sparaient encore de la tribune et des hautes affaires d'tat, ma vraie et entire vocation, quoi que mes amis en pensent et que mes ennemis en disent. Je ne me sentais pas la puissante organisation cratrice qui fait les grands potes: tout mon talent n'tait que du coeur. Mais je me sentais une justesse de bon sens, une loquence de raison, une nergie d'honntet, qui font les hommes d'tat; j'avais du Mirabeau dans l'arrire-pense de ma vie. La fortune et la France en ont dcid autrement. Mais la nature en sait plus long que la fortune et la France: l'une est aveugle, l'autre est jalouse. Je m'en console prsent que ma destine n'est plus de ce monde. Nous verrons ailleurs si nous sommes appels monter d'chelon en chelon dans une vie continue, jusqu' une autre plante, la plante du bon sens. XII C'est ainsi que le jeune pote dont je parle vient de faire sa modeste apparition dans le demi-jour. Ignor la veille, on se demande aujourd'hui: Qui est-il? _Digito monstrari et dici hic est._ Quel pote est-il? Je n'en sais rien: qui peut dire o l'emportera le souffle qu'il a dans la poitrine, quand il aura pris confiance dans son talent et qu'il chantera pleine haleine ce qu'il gazouille aujourd'hui demi-voix? Avez-vous entendu un oiseau chanteur peine emplum, sur le barreau de sa cage, dans votre chambre, l'aube de son premier printemps? L'avez-vous entendu son rveil, ou plutt dans son rve d'oiseau, avant d'tre tout fait rveill, essayer son instinct musical dans de courtes notes demi-voix, si imperceptibles l'oreille qu'il faut se pencher vers son nid pour les entendre? On dirait qu'il coute lui-mme, en dedans de lui, un invisible musicien qui lui note l'air, et qu'il rpte timidement, en s'effrayant, en se relevant, en se reprenant lui-mme, le solfge que la nature lui fait peler! J'ai t bien souvent tmoin, dans les couves de rossignols ou de fauvettes, de cet apprentissage mlodieux des petits, qui gazouillent la sourdine le matin ce que les mres chantent grande voix dans le plein soleil. Ce nouveau venu de la couve de nos potes commence, comme ces oiseaux jaseurs, chanter comme s'il avait peur de sa voix. Sur quel mode fera-t-il plus tard clater sa voix? Dieu le sait, il n'est pas encore dans l't de sa vie; mais, si mon jugement ne me trompe pas, il fera ce que nous appelons de notre temps un _pote intime_, c'est--dire un de ces potes rassasis de la pompeuse dclamation rime dont nos oreilles sont obsdes dans nos coles classiques ou dans nos thtres redondants et ronflants d'emphase; il sera un de ces potes ns d'eux-mmes, originaux parce qu'ils sont individuels; un de ces potes qui n'ont pour _lyres_ (comme on dit) que les cordes mues de leur propre coeur, et qui font, dans la posie moderne, cette rvolution que J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, ont faite dans la prose. Il sera de plus un pote srieux, ayant le respect de ceux qui l'coutent, et non un de ces potes moqueurs et siffleurs, tels que nous venons d'en voir vivre et mourir deux ou trois, qui mlent le _fifre_ au concert des anges, et qui soufflent la froide ironie dans l'me de la jeunesse, au lieu du saint enthousiasme, seul thme vritable des chants immortels! XIII Son petit livre rappelle au premier coup d'oeil ces potes condenss en sonnets d'or et d'ivoire qui, tels que Ptrarque, Michel-Ange, Filicaa, Monti, incrustent une ide forte, un sentiment patriotique, une larme amoureuse dans un petit nombre de vers robustes, gracieux ou tendres, vers polis comme l'ivoire, que ces potes miniaturistes faonnent non pour le temps, mais pour l'ternit. Y a-t-il eu depuis Ptrarque un pome plus immortel qu'un de ses sonnets? Heureux ce jeune homme s'il peut un jour rendre un Ptrarque aux philosophes, aux potes, aux amants! Ce serait un grand don en un petit volume. Nous le lui souhaitons, ce don, comme je me le serais souhait moi-mme, l'poque d'adolescence o j'aurais donn ma vie pour un sonnet de l'amant de Laure. XIV Ce jeune homme aura videmment un autre don de la posie moderne, le don de rendre en vers familiers quoique expressifs les choses et les sentiments que l'orgueil emphatique de la posie du dix-huitime sicle avait relgus dans le domaine de la prose, comme si le vers tait incapable de dire juste et vrai, comme si la posie n'tait pas, par excellence, le langage du coeur! Assez d'autres, jusqu'ici, avaient fait marcher le vers sur des chasses acadmiques: il faut enfin le dchausser de son cothurne et de ses sandales bandelettes d'or et de pourpre, de ses ailes aux talons; il faut le dshabituer de ses pas en trois temps sur des planches, comme les pas de nos tragdiennes sur le thtre, pour le faire marcher pieds nus sur la terre nue comme vous et moi, au pas naturel, _musa pedestris_, selon la dfinition si juste d'Horace. Cette posie qui marche pied, qui ne se drape pas l'antique, qui ne se met ni blanc ni rouge sur la joue, qui ne porte ni masque tragique ni masque comique la main, mais qui a le visage vridique de ses sentiments, et qui parle la langue familire du foyer, cette posie qui semble une nouveaut parce qu'elle est la nature retrouve de nos jours sous les oripeaux de la dclamation et de la rhtorique en vers, sera la posie de ce nouveau venu dans la famille qui chante. C'est surtout dans ce genre en dehors de tous les genres, puisqu'il est le naturel, que M. Alexandre nous parat devoir exceller. Il crit, ce que disent ses amis, un pome pique familier dont la vie prive, sans aventures et sans merveilleux, sera le sujet, pome qui ne prendra son intrt que dans les lieux, les choses, les impressions qui nous enveloppent tous et tous les jours: l'pope du coin du feu. Cela doit tre d'autant plus potique que la posie a nglig davantage jusqu'ici ces trsors de descriptions, de sensibilit, de naturel, de passions douces, enfouis notre insu sous la pierre du foyer domestique, dans le jardin, dans le verger, dans la prairie, dans la vigne, dans la montagne qui borne le court horizon, dans le coin de ciel en vue de la fentre o se couche le soleil, o se lve l'toile, dans l'enfant la mamelle, dans la mre souriante, dans le pre srieux, dans l'aeul prvoyant, dans le fils docile, dans la jeune fille rveuse, dans la servante attache l'tre, seconde mre des enfants, et jusque dans le chien nourri d'affection, qui cherche aussi souvent la tendresse dans les yeux que le pain sous la table. Ajoutez cela les simples accidents ordinaires de la vie prive, la mort de l'aeule, la naissance d'un nouveau-n, le dpart du fils pour l'inconnu de sa destine, hors du nid et du pays, les amours, le mariage de la soeur ane, les ftes du foyer, la religion introduisant l'infini des esprances et la saintet des amours dans ce petit monde qui s'tend de la chemine la fentre, et du seuil au cimetire: voil l'pope de famille, sujet dont le drame s'agite sous quelques tuiles, et qui ne se dnoue que dans l'ternit, ce rendez-vous de tout ce qui s'aime; voil ce qu'il se chante tout bas lui-mme, ce jeune Homre de l'_Iliade_ du coeur! Quel sujet pour qui sait voir, sentir et aimer: Ah! si je n'avais que soixante et quinze ans, crivait Voltaire quatre-vingts ans passs, je leur ferais voir ce que c'est qu'un pote! Je me dis, comme Voltaire, quand je contemple la fcondit d'un pareil sujet: Ah! si je n'avais que quarante ans, je voudrais consumer vingt ans de ma vie ce pome pique de la famille! Mais je laisse avec confiance une si belle pope ce jeune espoir des potes. Il a le coeur, l'imagination et la main capables d'une telle oeuvre; je n'en voudrais pour preuve qu'une promenade d'automne crite, ou plutt _cause_ en vers, en montant, il y a quelques annes, Saint-Point, masure pittoresque que j'habite dans un pli de haute montagne boise, quelques lieues de la plaine habite par le jeune pote breton. Je demande pardon au lecteur de ces vers de les insrer pour son plaisir dans ces pages. Ces vers parlent malheureusement de moi; ils en parlent avec cette exagration d'affection qui exagre aussi dmesurment le nom de l'hte chez lequel on va souper le soir d'un beau jour: c'est la politesse des potes. Souvenez-vous d'Homre suspendant une guirlande fleurie au seuil de la demeure o il avait pass la nuit, et de l'hymne qu'il chantait devant la porte avant de la quitter. On a recueilli quelques-uns de ces hymnes, salut et adieu du pote errant ces hospitalits d'un soir. Cela n'est pas srieux, mais cela est touchant. Qu'on oublie donc que ces vers parlent de moi; qu'au lieu de moi, retir depuis longtemps de la lice, et qui n'ai fait que toucher superficiellement et avec distraction la lyre jalouse qui veut tout l'homme, on suppose un nom vritablement et lgitimement immortel; qu'on se figure, par exemple, que Solon, pote d'abord, et pote lgiaque dans sa jeunesse, puis restaurateur, lgislateur et orateur de la rpublique athnienne, puis banni de la rpublique renverse par l'inconstance mobile des Athniens, puis rentr obscurment dans sa patrie, par l'insouciance du matre, y vgte pauvre et nglig du peuple sur une des montagnes de l'Attique; qu'on se reprsente en mme temps un jeune pote d'Athnes, moins oublieux que ses compatriotes, bouclant sa ceinture de voyage, chaussant ses sandales, et partant seul du Parthnon pour venir visiter bien loin son matre en posie, relique vivante de la libert civique; que Solon reoive bien ce jeune homme, partage avec lui son miel d'Hymette, ses raisins de Corinthe, ses olives de l'Attique; que le disciple, revenu Athnes aprs une si bonne rception, raconte en vers familiers ses amis son voyage pdestre, ses entretiens intimes avec le vtran vanoui de la scne et se survivant, mutil, lui-mme et tous dans un coin des montagnes natales. XV l'aide de toutes ces suppositions, et avec ces conditions de grandeur, de vertu, d'ostracisme et d'infortune runies, on aura un motif de posie conforme ce pome. Mais, en ce qui me concerne moi-mme (je le dis sans fausse modestie), on n'aura rien qu'un homme incomplet, un pote tel quel, un citoyen honnte, tromp dans son ambition dsintresse pour son pays, une fortune en ruines, une vieillesse onreuse, une me sans regrets mais sans illusion pour sa patrie. Les beaux vers qu'on va lire ne me font donc aucune vanit en ce qui me touche; quiconque se juge est incapable de se glorifier. Mais, je le rpte, mettez un autre nom la place du mien: Washington dans la dtresse, relgu Mont-Vernon, par exemple, ou Jefferson, second prsident des tats-Unis, forc par la misre domestique mettre en loterie le toit et le champ de ses pres, et mourant sans avoir pu placer ses lots parmi ses concitoyens; et alors qu'on lise le petit pome lyrique intitul _les Vendanges_: Saint-Point, octobre 185... UN AMI. Ami! je poursuis seul notre plerinage Aux grands matres vivants ou morts que nous aimons; Guid par un pote, un ami de mon ge, J'ai pris l'pre chemin des ptres sur les monts. C'est un des vrais amis de cette idole terre, Qui, de son vieux perron, aime le voir venir, Du fond de l'avenue aujourd'hui solitaire, Dans l'abandon de tous porter son souvenir. Nous gravmes Milly, cet aride village, Par un chemin pic, de buis tout tachet, Sur des coteaux pierreux o, sous l'or du feuillage, S'azuraient les raisins embrass par l't. La vendange joyeuse enivrait la montagne; Hommes, femmes, enfants, chantant dans la campagne, Cueillaient les raisins mrs sur les vieux ceps tordus, Ou prenaient leurs repas dans la vigne tendus. Puis les boeufs lents tranaient les _chars_ aux lourdes tonnes, Et le sang des raisins ruisselait du pressoir; Ftes des derniers jours, allgresses d'automnes, Vous tes un adieu comme l'azur du soir! La fte disparut derrire un cap de roche, Comme soudain la vie au tournant de la mort. Quelques chvres en paix, sans craindre notre approche, Rongeaient dans les ravins les broussailles du bord. Nous montmes plus haut faire aussi nos vendanges De rves purs l'me et d'air sain aux poumons; C'est que la posie est une vigne d'anges, Qui mrit et qu'on cueille la cime des monts. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il allait, il montait, le chemin en spirale, D'imprvus horizons en ravissant les yeux, Des vignes aux sapins, sauvage cathdrale, De la foule au dsert, des abmes aux cieux. Les vendangeurs, pars dans les vignes fcondes, Au vent de la montagne exhalaient leur gaiet; Et les amis rveurs montaient entre deux mondes, En haut la solitude, en bas l'humanit... Le pote et son guide font halte au sommet, puis commencent descendre vers la valle du chteau. Le sentier ruisselait de verdure et d'eau vive, Tournait autour des houx que l'eau froide ravive; Leurs grains rouges semblaient des grappes de corail. Le clair-obscur des bois aux teintes de vitrail Recueillait le regard et baignait l'me d'ombre. Cet escalier tournant qui descendait plus sombre, Les chants de ce bouvreuil dans ce bois effeuill, Les eaux vives courant sur le caillou mouill, Cette gorge sonore o la brise apaise Accompagnait si bien le rve ou la pense, Cette marche en avant comme un pas aux combats, Ce haut isolement des tumultes d'en bas, Ce grand clotre des bois propice la lecture Et la libre amiti dans la libre nature... Ici le pote change de ton, et, saisi de ces frissons lyriques qui sortent des sources et des bois sur les hauts lieux, il fait chanter un hymne son coeur de philosophe de l'esprance. L'hymne vapor, il descend plus bas, d'un pied plus rapide, et il aperoit de loin les tours dmanteles du chteau de Saint-Point, O le barde muet, ce moderne brahmane, Vit entour d'oiseaux et de chiens pour amis. L finit le premier chant de ce pome pdestre. Il reprend le lendemain, au lever du jour, aux sons du cor des jeunes chasseurs rveills pour courir le renard ou le loup dans la fort: Aux aboiements des chiens, aux fanfares du cor, Notre hte aussi parut, cheval, mle encor. L'automne est la saison de Saint-Point. L'eau qui pleure. La cloche plus sonore au loin lanant mieux l'heure, Le vent d'automne humain aussi comme nos voix, Les arbres nus pleurant leur jeunesse effeuille, Les sapins balanant leur deuil sur la valle, Les grands brouillards rveurs flottant le long des bois, Le ciel bleutre ainsi que des veines plies, Les feuilles gmissant sous le rhythme des pas, Couvrent tout de mystre et de mlancolie; La valle attendrit et ne dsole pas. Les chants du rouge-gorge errant dans l'avenue, Des doux morts envols adoucissent l'adieu, Et le soleil, glissant des larmes de la nue, Ouvre dans le nuage une chappe en Dieu. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais il n'coutait plus la voix de son gnie, Ni l'ami, ni l'oiseau, ni le vent dans les bois; Il sonnait le tocsin de sa vie aux abois. La saison et sa peine taient en harmonie; Sa demeure en dbris et les feuilles tombaient; Les bois tristes, les coeurs sans espoir, succombaient. Sur sa noire jument, la tte toile, Il allait, en causant, sous la nuit de l'alle, Comme sa sombre vie au fond de l'inconnu; Il n'avait plus d'toile, et son ciel tait nu. Au retour, un autre homme apparut; la nature, Les amis revenus, les haltes ici, l, La paix du soir avaient apais sa torture. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Aprs une soire consacre la lecture en commun, chacun se retira dans quelques recoins des vieilles tours du chteau, presque ouvert aux vents. Les livres et les tableaux ont suivi ceux de Walter-Scott l'encan des commissaires-priseurs de Londres et de Paris. Avant le jour suivant, les deux plerins, pas muets, font le tour du chteau pour dcouvrir la lueur mourante de la lampe de nuit, travers les vitres, de leur hte. Ils savent que je suis l'tude avant le soleil: ils cherchent me voir sans tre vus. Lisez cet inventaire prosaque, et pourtant potique, de ma tour de travail: Tout dort dans le chteau plein d'ombre et de silence. Sous un cintre vot, seul, un homme s'avance: Au sillon de la plume, avant son laboureur, Le pote est debout, et marche son labeur. L'antre de la sibylle a la nuit du mystre; La grotte du pote est sombre, nue, austre. Sa mre et son enfant sont tout prs, chers tombeaux, Deux portraits devant lui, de son coeur deux flambeaux! Il crit, le front haut, sur des feuilles sans nombre, Sans courber comme nous sa taille sous l'effort, Dans l'oeuvre de l'esprit attitude du fort. La lune du foyer, la lampe, luit dans l'ombre; La flamme du sarment l'enivre de chaleur, Et le feu, la lumire, harmonieux mlange, clairant le pote avec un jour trange, De leur chaude aurole enflamment sa pleur; D'un geste familier sa main gauche caresse Ses deux blancs lvriers, amis et fils d'amis, Dans l'paisse fourrure ses pieds endormis. L'hte est bon: je l'ai vu veiller avec tendresse, Nuit et jour, sur son lit un pauvre chien mourant! qui sait compatir tout ce qui souffre est grand! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais le phare du jour dchire les tnbres Qui dorment sous l'glise et les arceaux funbres O sont les morts, si chers qu'on ne les nomme pas! cette heure o tout vit, qu'est-ce que le trpas? Chaque matin pour l'homme est une renaissance! l'appel du soleil on se lve soudain; Le corps prend sa fracheur, l'me son innocence, Dans cet air transparent et vierge du jardin. Oh! la fracheur de l'aube! oh! comme elle rveille Et chasse de la nuit la lourde volupt! Comme on rouvre son coeur oppress par la veille, ce vent de jeunesse et d'immortalit! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais voici, du matin humant la frache haleine, Comme un marin serr dans sa veste de laine, Devant le cimetire et le sombre inconnu, Debout sur son balcon, qu'un homme, le cou nu, Jette aux oiseaux du pain; ils viennent par voles, Du fate de la tour et du fond des alles. Lui, fixe on ne sait quoi l-bas l'horizon, Comme pour voir au ciel l'enfant de sa maison. La chapelle des morts, l'glise du village Montent devant ses yeux, au-dessus du feuillage. Avec ses lvriers sur son balcon de bois, Il me salue au loin du geste et de la voix; Et son salut sonore, envoy dans l'espace, Vient vibrer jusqu' moi, puis se prolonge et passe. Auprs des jeunes fleurs souriant aux vieux murs Des beaux livres rangs ainsi que des fruits mrs, Des oiseaux voletant dans leur cage fleurie, La femme du pote aussi travaille et prie. Artiste matinale, elle crit du pinceau Des pomes de fleurs au bruit des chants d'oiseau. C'est charmant! tu connais ces arches de corolles O le pote, heureux aux jours de libert, Chantait, et pour ses vers trouvait des auroles: La posie et l'art enlaaient leur beaut. vers, jeunes fleurs, qui mlaient leur couronne! Idale union, pourquoi, pourquoi mourir? L'me, comme la terre, a donc des vents d'automne Qui l'effeuillent aussi, pour mieux la refleurir! Les mains lourdes de dons, le pote avec grce Descend vers les oiseaux et les chiens de la cour; Au pas aim du matre alors la bande accourt, Bondit, aboie, et vole, et chante sur sa trace. Il porte sur le poing, comme un cheik du Liban, Son perroquet splendide l'amiti jalouse, Et, prs de lui, les paons errant sur la pelouse Ouvrent leur arc-en-ciel et perchent sur le banc. Pote en action, il rassemble et convie Autour de son foyer d'un clat tout vermeil, Tous les bruits, les rayons, la fte de la vie; Il aime la splendeur, comme un fils du soleil. Il part pour la montagne, et son cheval l'enlve: Vivent les monts! l'esprit avec les pas s'lve. Et le matre, emport par des souffles divins, S'en va, pote questre, au-dessus des ravins, Au galop, dans le vent, selon sa fantaisie, Humer, pleins poumons, l'air et la posie. XVI Ici le jeune plerin de Saint-Point se souvient d'une petite anecdote de village, dont il me fait ressouvenir aussi en souriant. C'tait en 1857. Le vieux manoir runissait une nombreuse tribu de famille et d'amis de la famille, plusieurs jeunes nices avec leurs petits enfants. Par un beau soir d'octobre, toute cette socit, les jeunes gens pied, les femmes cheval, les enfants sur des nes, partit pour visiter les plus hauts sommets des montagnes qui sparent le bassin de la Loire du bassin de la Sane. Cette chane, boise d'paisses bruyres et de rares chtaigniers, est un amphithtre d'o l'on a pour spectacle, d'un ct, les neiges denteles des Alpes, de l'autre, la valle creuse et verte de Saint-Point, avec ses tours dores par le soleil des soirs: site solennel, quand on s'y assied en regardant le mont Blanc; site modeste et recueilli, quand on s'y retourne pour regarder la valle sombre et la vieille ruine du chteau. XVII Ce jour-l, j'avais eu affaire dans le Mconnais; j'avais promis mes htes de revenir par les sentiers de chvres qui abrgent la distance et de les rencontrer au sommet de la chane sous des chtaigniers convenus. Ces sites dserts ne sont frquents que par des bergers, enfants des chaumires isoles de la montagne, qui y mnent patre les chevreaux et les moutons. Ces enfants se runissent par groupes de cinq ou six ttes blondes pour jouer ou pour cueillir les mres ou les noisettes au bord des sentiers; ils sont tous petits, et se cachent au moindre bruit sous les taillis, parmi les fougres, jusqu' ce que le bruit des passants disparus les laisse revenir la place qu'ils ont quitte. Quelquefois ils sont si presss de s'enfuir qu'ils n'ont pas le temps de reprendre leurs sabots, et qu'ils se sauvent pieds nus en abandonnant leur chaussure de bois sur le chemin. Il en tait arriv ainsi ce soir-l. Un essaim de petits bergers, tonns et effrays du bruit des conversations animes entre tant de personnes qui s'exclamaient chaque pas sur les beauts du site, s'taient enfuis bien loin et cachs dans les hautes fougres pour voir sans tre vus. Ils avaient laiss huit ou dix paires de sabots trs-petits sur la place: la petitesse des sabots disait l'ge des enfants par la mesure des pieds qu'ils avaient chausss. Les visiteurs et les enfants du chteau s'ingniaient chercher des yeux, appeler de la voix ces petits bergers invisibles, et qui se gardaient bien de se montrer, quand j'arrivai moi-mme au rendez-vous par le sentier oppos de la montagne. Je mis pied terre, et j'attachai mon cheval un noisetier, pour m'asseoir sur la mousse avec mes convives. Le jeune pote se trouvait apparemment l, et voil comment il raconte la petite niche que nous fmes aux petits bergers de la montagne, plus enfants qu'eux sous des cheveux gris ou sous nos fronts chauves. . . . . . . . . . . . . Le pote, En mettant pied terre au sommet du plateau Aperut des sabots prs d'une cendre grise; Les enfants avaient fui, saisis par la surprise, Effrays des grands yeux des dames du chteau, Leurs chvres mordillant en paix l'herbe des cimes. Et l, comme au dsert les Arabes conteurs, Autour de notre ANTAR en rond nous nous assmes. coutez le beau conte clos sur ces hauteurs: ANTAR prend les sabots, sans rien dire; il y glisse Un trsor, des gteaux, de l'argent qui reluit; Puis, les posant, sourit de l'heureuse malice. Ces malices du coeur sont ses gaiets, lui! Quand tu veux, quel fuseau de bonheur tu dvides, coeur!--Chacun joua le jeu de charit. Quand on partit, riant de ce tour de bont, Les sabots taient pleins: les bourses taient vides. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le lendemain venaient dans la cour du chteau De frais petits enfants la joue en fossettes, Offrant ce qu'ils avaient, des paniers de noisettes; C'tait le tour aussi des bergers du plateau: Ils avaient devin la main dans le cadeau; Leur mre, en leur mettant leur chemise de ftes, Leur avait dit: Tu vas au clocher, fais-toi beau! Quand on voit jusqu'ici monter les robes blanches, Notre semaine, enfants, a toujours deux dimanches! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un jour la parabole apparatra plus grande, Au fond du clair-obscur dor d'une lgende, Des souvenirs confus dans le coeur des petits, Comme au fond des ravins de bleus myosotis. D'autres bergers peut-tre, ainsi qu'au moyen ge, Sur la montagne iront faire un plerinage, Et quelque vieille femme en indiquant le lieu, Leur dira: C'est ici que le miracle eut lieu! Un conte amusera la chaumire idoltre; Les enfants, dans l'espoir du don miraculeux, Porteront leur sabot le soir au coin de l'tre, Dans leur berceau ds l'aube ouvriront leurs doux yeux, Et, tout joyeux, croiront ces douces chimres, En trouvant les prsents cachs l par leurs mres! La posie grecque des temps intermdiaires entre l'pope et le chant klephte populaire a-t-elle rien de plus domestique, de plus gracieux, de plus paysannesque, de plus terre terre et de plus arien la fois que ce petit pome? L'hirondelle aussi rase quelquefois le sol, et c'est alors justement qu'elle montre le mieux qu'elle a des ailes! XVIII Il y a dans ce petit volume des pages exquises comme celles-l; mais quelquefois aussi ces pages sont de bronze, et rendent l'accent du mtal par leur profondeur et leur solidit. Nous l'admirons et nous le regrettons. Que le jeune pote ne s'y trompe pas: ce qu'il faut aux vers, ce n'est pas l'loquence: c'est le charme. Il a reu ce don des dons: qu'il ne s'gare pas sur les traces des potes politiques, systmatiques, empiriques, mtaphysiciens, logiciens, sectaires, que sais-je? qui pullulent maintenant la suite de telles ou telles factions, et surtout de celle qu'on appela la _faction de l'avenir_. Deux de ces potes, amis de M. Alexandre, sont pleins de vertu, de patriotisme et de vrai talent; mais, selon nous, ils se trompent d'instrument en entrant dans ce grand concert des mes qui accorde ses lyres pour remuer le sicle nouveau; ils veulent nous faire penser, il s'agit de nous faire jouir. Plaire est le seul systme en posie; or il n'y a rien de moins _plaisant_ qu'un syllogisme, ft-il en beaux vers. Que leur jeune ami, M. Alexandre, sache bien qu'une opinion, quelle qu'elle soit, n'est point du domaine des potes. Pourquoi? parce que l'opinion est transitoire, et que le charme est immortel. Le plus grand patriote de l'Europe peut tre un dtestable pote, quoiqu'il soit excellent citoyen, et le premier pote de Rome a pu tre un trs-mauvais citoyen (nous voulons dire ici Horace). Qui s'avisera jamais de demander si Homre tait royaliste ou rpublicain, dmocrate ou aristocrate? Il tait Homre, et c'est assez; le coeur et l'imagination, voil tout ce qu'il faut aux potes! Soyez charmant, et pensez ce que vous voudrez! M. Alexandre a le charme: qu'il se garde bien de chercher mieux; qu'il se garde de vouloir, l'exemple de ses amis, planer plus haut que nature dans le vague espace des abstractions. Au sommet de toutes les montagnes, on trouve le glacier! XIX Nous emes une de ces belles heures, _oasis_ des vies inquites comme la ntre, le jour o nous rencontrmes Marseille, prt repartir pour l'Orient, un autre homme dont nous vous entretiendrons bientt avec l'admiration grave du pote et avec la tendresse de l'amiti. C'est Joseph Autran, qui depuis a pris tant et de si larges et de si hautes places dans la littrature potique de nos jours. Il me semble encore entendre sa voix de poitrine, rsonnante comme une vague d'Ionie dans un creux de rocher des Phocens, la premire fois qu'il adressa, comme un vrai Horace un faux Virgile, les adieux du pote sdentaire au pote errant! J'analyserai avant peu de mois sous les yeux du lecteur ces pomes maritimes, ruraux et guerriers, o l'on retrouve tant d'chos d'Homre, de Thocrite ou de Tyrte. Joseph Autran est un Grec mal francis (heureusement pour lui et pour nous), qui, ayant abord sur quelques dbris de l'antique Phoce aux bords de la Provence, comme Reboul, Mistral, Mry, Barthlemy et cent autres, n'a pas pu se dfaire encore de l'accent natal: il est de cette colonie grecque qui, avec des images grecques et une harmonie ionienne, reconstruit une posie franaise plus colore, plus harmonieuse et plus chaude surtout que la posie du Nord! Nous les feuilleterons tous leur heure ici. Quand on compose laborieusement le diadme littraire de son sicle pour les princes de l'art en tout genre, il ne faut pas laisser de telles perles orientales parses sur les rivages de notre mer du Midi, sans les ramasser et sans les enchsser dans la mmoire. XX Je parlerai surtout bientt d'un autre hasard ou plutt d'un autre bonheur de gnie, dans une rencontre qui nous a donn et qui donnera probablement l'Angleterre, la France, l'Europe, d'tranges tonnements et de vives admirations quand l'heure sera venue. Voici comment ce miracle de la nature nous fut rvl, comme il le sera tout ce qui lit. XXI C'tait par une sombre matine de novembre, Paris, quelques annes aprs la rvolution de 1848, qui m'avait rejet seul, meurtri et nu, sur le rivage, aprs ce grand naufrage o j'avais t moi-mme aussi naufrag que pilote. Je travaillais, comme je fais aujourd'hui, d'un labeur mercenaire pour soutenir sur l'eau ceux qui prissaient de ma perte. J'crivais le _Conseiller du peuple_, journal cinquante mille abonns, dans lequel je m'efforais de modrer les esprits impatients qui l'lan exagr allait faire traverser la libert; je le voyais, je le disais. La sueur du travail et du patriotisme ruisselait ds l'aube du jour sur mon front. On m'annona une jeune fille parlant le franais avec un accent tranger et demandant m'entretenir; j'ordonnai de la faire entrer. Je passai une main dans mes cheveux, soulevs par l'inspiration, pour prsenter un front dcent l'trangre, et je jetai ma plume fatigue sur le guridon qui portait, ct de moi, le monceau de pages crites la lampe et au soleil levant depuis cinq heures du matin. Je ne m'attendais pas un rafrachissement d'esprit si charmant, mais j'en avais besoin: Ce n'tait pas la saison des roses, comme dit le pote persan _Saadi_. XXII Je vis entrer une rose pourtant; mais une rose ple, une rose du Nord, une jeune fille, presque une enfant, dont les traits, peine indiqus par la nature, taient plutt, comme la _Psych_ de Grard, une bauche de la beaut, une esquisse de la grce, qu'une beaut palpable, qu'une grce close. Elle grandissait encore; aucune de ses formes, presque ariennes, ne se dessinait sous le cachemire des Indes qui l'enveloppait des plis perpendiculaires de la statue. On et dit que ce corps si lger n'aurait pas eu besoin de ses pieds pour le porter; ce n'tait qu'une me habille. Je crus voir marcher, ou plutt glisser sur le tapis, l'Inspiration. Son visage, dont tous les dlinaments taient nets, purs, minces, transparents comme un came, avait la dlicatesse d'une miniature; mais il tait svre comme une pense. Avez-vous vu un buste de lord Byron adolescent? Cette jeune fille lui ressemblait, comme une soeur plus jeune son frre: elle, aussi belle que lui, lui, moins thr qu'elle, tant ce visage tait d'un enfant; mais les yeux taient d'un tre qui a fini sa croissance. C'est que le coeur dormait encore dans cette jeune fille, et que la pense tait dj tout veille; ou bien peut-tre la pense n'avait-elle jamais dormi en elle, et cette crature surnaturelle tait ne en pensant. Quoi qu'il en soit, ses grands yeux, d'un bleu sombre o l'azur et la nuit luttaient, sous de trs-longs cils, comme l'ombre du bord et le bleu du large sur la mer pour en nuancer l'clat et la profondeur; ses grands yeux, dis-je, ne pouvaient plus rien acqurir de plus achev par les annes (que des larmes peut-tre); ils luisaient comme deux toiles de premire eau sous l'arc d'un front prominent; leur seule impression, c'tait le gnie. Or l'expression du gnie, dans des yeux de femme, savez-vous ce que c'est? C'est ce qu'on appelle le _surnaturel_, autrement dit ce qu'on n'a jamais vu dans un autre regard, et par consquent ce qu'on n'a pu comparer rien. Je renoncerai donc vous dfinir ce regard. XXIII J'tais, je le confesse, intimid par cette vritable apparition de lumire dans mes tnbres. Je l'interrogeai avec le respect presque tremblant d'un homme qui ne craint aucun homme, mais qui tremble devant tous les anges. J'appris, dans une longue conversation, que cette jeune fille tait une Irlandaise, d'une famille aristocratique et opulente dans l'le d'_meraude_; qu'elle tait fille unique d'une mre veuve qui la faisait voyager pour que l'univers ft son livre d'ducation, et qu'elle pelt le monde vivant et en relief sous ses yeux, au lieu d'peler les alphabets morts des bibliothques; qu'elle cherchait connatre dans toutes les nations les hommes dont le nom, prononc par hasard ses oreilles, avait retenti un peu plus profond que les autres noms dans son me d'enfant; que le mien, tort ou raison, tait du nombre; que j'avais parl, mon insu, son imagination naissante; qu'enfant, elle avait balbuti mes pomes; que, plus tard, elle avait confondu mon nom avec les belles causes perdues des nations; que, debout sur les brches de la socit, elle avait adress Dieu des prires inconnues et inexauces pour moi; que, renvers et foul aux pieds, elle m'avait vou des larmes..... les larmes, seule justice du coeur qu'il soit donn une femme de rendre ce qu'elle ne peut venger; qu'elle tait pote malgr elle; que ses motions coulaient de ses lvres en rhythmes mlodieux et en images colores. Elle m'en rcita quelques-uns, dont j'tais moi-mme l'objet. Ces vers semblaient avoir t penss par Tacite et crits par Andr Chnier; quoique composs par elle dans une langue trangre (le franais), ils n'avaient ni l'embarras de construction d'une main novice nos rhythmes, ni la mollesse, ni la chair flasque des essais potiques de l'enfance ou de l'imitation sous une jeune main; ils taient tout nerfs, tout motion, tout concert de fibres humaines; ils jaillissaient du coeur et des lvres comme des flches de l'arc intrieur allant au but d'un seul jet, et portant un coup droit au coeur sans se balancer sur un ther artificiellement sonore: _Je sonne en tombant, non parce qu'on m'a mis une cloche aux ailes, mais parce que je suis d'or._ Ces vers ne chantaient pas, ils frmissaient: leur seule musique tait leur vibration en touchant l'me. J'tais confondu d'entendre une voix plus virile que celle de Talma, plus tragique que celle de Rachel. Je mditais, les yeux baisss, en silence, mon tonnement, bien plus tonn encore lorsqu'en relevant les yeux je me trouvais en face d'une enfant de seize ans, ple comme un spasme, calme comme l'hrosme, belle comme l'idal traversant la sombre ralit du temps. Je ne fis ni geste ni exclamation: les compliments taient hors de saison devant un miracle. Tout tait srieux dans ce gnie, austre dans cette grce; je compris que j'tais en face d'une soeur du jeune Pic de la Mirandole, quand cette intelligence surnaturelle, incarne dans un bel adolescent, comparut devant le pape, les cardinaux et le congrs de tous les rudits d'Italie, pour rpondre sur toutes les matires et dans toutes les langues ce cnacle de l'intelligence humaine. De question en question j'arrachai cette jeune fille, modeste autant qu'universelle, le secret de tout ce qu'elle savait l'ge o l'on ignore tout. Elle crivait avec la mme facilit en anglais, en allemand, en franais, en italien, en grec, en hbreu, loquente et pote sur dix instruments antiques ou modernes, sans distinction et presque sans prfrence; musicienne qui joue avec tous les claviers. Un seul homme en Italie, Mezzofanti, un seul homme en France, le comte de Circourt, ont offert au monde ce phnomne de l'universalit des langues et des connaissances humaines; mais ces deux hommes taient deux miracles d'organisation intellectuelle achevs par les annes et par les tudes. La jeune fille avait seize ans, et de plus elle tait un grand pote. Tant de sciences chez elle n'taient que les jouets de son enfance et les outils de son gnie. Quel rayonnement ne sortira pas d'une telle toile? Le sicle le saura plus tard, et je vous le dirai moi-mme bientt. Je la reconduisis tout bloui d'intelligence jusque sur le palier de ma petite maison; elle marchait devant moi dans le soleil, et j'avoue qu'au lieu d'une trace d'ombre derrire elle, elle me semblait laisser une trace de lumire sur les dalles qu'elle avait foules en se retirant. Le monde l'appelait miss Blake; je ne sais quel nom lui donnera la posie, mais elle en aura un. XXIV Et ce fut aussi un de mes beaux jours littraires, les uns Paris, les autres Saint-Point. Hlas! ils deviennent rares dans cette dernire et prcaire demeure de nos bonnes annes. Sur cette clairire jaunissante o Laprade et tant d'autres taient venus se transfigurer depuis Hugo, comme sur un humble Thabor des potes, les chnes ont t abattus, pour convertir en une poigne d'or ncessaire les rves mille fois plus dors qui tombaient avec leur ombre de leurs cimes; les sentiers battus par les pieds d'amis s'effacent, le chteau est dsert; le cheval SAPHIR, qui me portait, dans les grandes journes de feu de Paris, la dfense des foyers et des familles, et que la popularit honnte soulevait quelquefois des pavs sur les bras du peuple, erre seul aujourd'hui dans le pr sous ma fentre, paissant en libert l'herbe d'automne; de temps en temps je le vois relever la tte, regarder par-dessus le buisson, couter les chars lointains, et hennir au vent, croyant toujours que ce sont ses matres qui reviennent le seller et le monter pour le conduire la victoire; puis, dtromp par l'attente vaine, il retourne tristement brouter prs des boeufs roux et des vaches blanches, la lisire des bois qui lui versent l'ombre! Maldiction, cher compagnon de mes jours de fatigues, ceux qui t'ont laiss dix ans brouter dferr sur cette herbe sche, et moi languir inutile dans cette masure presque dmolie sur ma tte, pendant que le sang gnreux de la force et de la libert coulait encore, inutile, dans nos vieilles veines! _Rien n'est de ce qui devrait tre_, dit le proverbe des hommes; _tout est bien_, dit la rsignation, le proverbe de Dieu! Ce n'est pas sur moi que je pleure, pauvre animal! c'est sur toi. Qui sait si demain j'aurai encore le droit de te laisser tondre l'herbe dans ce pr, o je t'ai donn l'hospitalit vie ct de l'ne et des vaches, et si un dur acqureur de Saint-Point ne trouvera pas que ce cheval invalide est un luxe de coeur qui dme l'herbe, et ne t'enverra pas l'quarisseur du village voisin pour avoir ta peau et ta corne, toi qui fus pourtant un jour le signe de ralliement d'une nation! Si je demandais ce peuple pour toi une botte de foin vie, je ne l'aurais pas! Honte et misre! Finissons! LAMARTINE. LIXe ENTRETIEN. LA LITTRATURE DIPLOMATIQUE. LE PRINCE DE TALLEYRAND.--TAT ACTUEL DE L'EUROPE. I Qu'est-ce que la diplomatie? C'est la bonne ou mauvaise conduite de ces grandes individualits qu'on appelle des nations. Cette bonne ou mauvaise conduite est inspire aux nations par leurs hommes d'tat, pratique par leurs cabinets, exprime par leurs diplomates, promulgue par leurs manifestes, leurs notes, leurs dpches, porte dans les cours ou dans les congrs par leurs ambassadeurs. La diplomatie de chaque nation est l'expression de son caractre: goste, superbe, religieuse, humanitaire et philosophique, en Angleterre; Hroque, gnreuse et versatile, en France; Immorale, cauteleuse et improbe, en Prusse; Modeste, honnte et intresse, en Hollande; Ombrageuse et amphibie, en Belgique; Persvrante, longanime, sans scrupule, mais non sans honntet, en Autriche; Vaine, chevaleresque et loyale, en Espagne; Grecque, habile, petits manges et grandes vues, en Russie; Consomme, universelle, sachant toutes les langues des cabinets, Rome, Rome, la grande cole de la diplomatie moderne, puissance qui ne vit que de politique sur la terre, d'empire sur les consciences, de mnagements avec les cours, de rsistance derrire ce qui rsiste, d'abandon de ce qui tombe, d'acquiescement aux faits accomplis; Dpendante et adulatrice, dans les petites cours d'Allemagne et d'Italie, clientes de la force et de la victoire; Hardie, inquite, insatiable, en Pimont; prompte tout recevoir, quelle que soit la main qui donne; prte tout prendre, quelle que soit la main qui laisse envahir; Alpestre, rude, pastorale, probe, mais intresse, en Suisse; non dpourvue d'une sorte d'habilet villageoise, se faisant appuyer par tout le monde, mais n'appuyant elle-mme personne contre la fortune; Enfin, simple et franche en Turquie, jouissance arrire dans la voie de la corruption des cabinets europens; puissance de bonne foi, dont la candeur est la fois la vertu et la faiblesse; puissance nave qui n'a jamais eu de diplomatie que la ligne droite; puissance qui a toujours cru toutes les paroles, et qui n'a jamais manqu la sienne; puissance, enfin, destine tre la grande et ternelle dupe de tous les cabinets, dupeurs de son ignorance et de sa loyaut. Voil les caractres dominants des nations qui ont une diplomatie: leur diplomatie est leur image. II Or ces diplomaties parlent et crivent; leurs manifestes, leurs protocoles, leurs dpches, leurs notes, sont leur littrature: grande littrature en action des rois, des assembles, des peuples, qui bouleverse ou reconstruit les nations; qui fait droit aux faibles, rsistance aux oppresseurs; qui lance la _guerre_, justice de la mort, ou qui maintient la paix, la paix, premire proprit de l'espce humaine, puisque c'est la proprit de la vie. III Les bibliothques de ces actes de la littrature diplomatique sont les archives de nos ministres des affaires trangres. Ces archives recueillent ces actes comme les titres des nations; l sont enregistrs leurs droits et leurs limites. C'est dans les congrs, tribunaux suprmes de la socit internationale, que sont dbattus, rejets ou admis ces titres. Ils font la loi des nations entre elles tant qu'un grand criminel d'tat ne vient pas les dchirer la face de Dieu et des hommes. Pendant cet interrgne de la violence et de la conqute, le droit se tait, la fortune seule juge, le monde lgal cesse d'exister pendant une priode d'attentats heureux ou malheureux; puis les armes tombent, par lassitude, des mains de l'Europe. La diplomatie arrive, envisage ces dbris, examine tous les droits, mme ceux de la conqute, sanctionne, compense, indemnise, refait la carte lgale du monde et rend la paix aux peuples. Puis vient en dernier lieu l'histoire, l'histoire, qui, telle que celle _du Consulat et de l'Empire_, de M. Thiers, par exemple, compulse toutes les ngociations et tous les actes de ces diplomaties diverses, et les tale sous les yeux des sicles pour l'instruction des diplomates prsents et futurs, de faon que chaque nation reconnaisse sa pense, bonne ou mauvaise, dans les actes de son gouvernement, et qu'un nouveau droit public devienne la loi pacifique des nations. C'est cette conclusion des grandes crises perturbatrices du genre humain qui devient la gographie lgale du globe, en d'autres termes, le _droit public_, la lgitimit des nations. IV Ce droit public, ce droit des gens, a ses rgles crites, aussi inviolables, aussi sacres que le droit priv entre les individus. Celui qui les viole est hors la loi; tout le monde a le droit de guerre contre lui; c'est le grand _anarchiste_ de la socit internationale, c'est l'_insurg_ contre la civilisation: car le droit public, c'est la civilisation. Les diplomates sont les lgistes des peuples civiliss. Une Europe qui ne reconnatrait pas de droit public, ou qui ne le ferait pas respecter, serait une barbarie universelle; le monde y serait jou aux ds tous les jours. Tous les peuples ont le droit ou le devoir de courir sus celui qui s'insurge contre le droit public: car ce droit public n'appartient pas seulement une nation, il appartient toutes. C'est ici que le mystre de ce qu'on appelle le _droit d'intervention_ s'explique trs-logiquement, malgr ses obscurits et ses contradictions. L'intervention d'une puissance chez une autre est illicite quand il s'agit de s'immiscer dans les intrts purement nationaux et intrieurs d'un peuple, libre de ses volonts et de son mode de gouvernement ou de dynastie chez lui-mme. L'intervention est licite et obligatoire toutes les fois qu'un pays franchit ses limites, ses droits personnels, ses conventions, ses traits, sa gographie, et porte atteinte, les armes la main, au _droit public_, proprit commune de l'Europe, et que l'Europe garantit la civilisation gnrale. C'est le beau phnomne de la solidarit du genre humain. Libert chez vous, inviolabilit de chacun, rpression d'un seul par tous quand un seul veut se substituer par ambition au droit de tous: tel est le droit public, Grotius, Puffendorf, Burlamachi, l'ont rdig; mais il est crit mieux encore dans le bon sens et dans la conscience, ces deux lgislations divines de la civilisation. C'est l la religion internationale et universelle des nations: les congrs en sont les synodes. Anathme sur le roi, le peuple ou le conqurant qui ne reconnat pas le droit public: qu'il soit l'excommuni de la civilisation! V Voil le code de la diplomatie dans les temps rguliers et dans l'Europe honnte. Mais, en dehors de cette sphre plus ou moins rgulire et plus ou moins morale de la diplomatie, il y a la sphre des passions, des cours, des rpubliques, des cabinets, des conqurants; sphre o se meut une diplomatie plus ou moins intresse, goste, ambitieuse, immorale, quelquefois perverse, qui laisse un libre jeu aux diplomates, selon que leurs caractres, leurs penses, leurs vues, se proposent des succs plus lgitimes ou plus illgitimes, par des moyens plus consciencieux ou plus coupables. C'est dans cette large sphre des affaires nationales ou europennes que les grandes individualits diplomatiques dessinent leurs figures pour l'admiration ou pour la rprobation de l'histoire. C'est l que les ministres vritablement historiques, tels que Richelieu, Mazarin, le duc de Choiseul, les deux Pitt, Metternich, Talleyrand, posent devant nous, et laissent la postrit prononcer distance sur la valeur, sur la vertu, sur les vices, sur la justice, sur l'habilet, sur la moralit enfin de leurs ngociations, la honte, la gloire ou la perte de leur pays. VI Cette tude, souverainement intressante et souverainement morale, serait une admirable histoire de l'Europe par sa diplomatie, si je pouvais, sans fatiguer l'attention du lecteur, la faire remonter jusqu'aux premires transactions diplomatiques connues entre les grands cabinets et les grands ministres de l'Europe; ce serait un livre, vous ne me permettez qu'un entretien. Je m'abstiens donc regret de ces dveloppements dans le pass; je ne sortirai pas de notre sicle. La diplomatie du vieux monde a fini son re le jour o la rvolution franaise a commenc la sienne. L'ancienne diplomatie tait entirement dynastique; elle se rsumait dans les intrts, l'ambition, la grandeur des familles royales occupant les trnes; elle se composait des rivalits entre ces maisons royales; des mariages, des hrdits, des _pactes de famille_, nouaient ou dnouaient cette diplomatie. En 1789, tout change, tout s'largit la proportion des intrts des nations, prenant la place des intrts individuels. La diplomatie fodale, matrielle ou domestique disparat: la diplomatie intellectuelle commence. VII C'est donc l aussi que nous devons commencer. Or l'homme qui a le premier et le plus longtemps mani cette diplomatie nouvelle qu'on peut appeler du nom de la rvolution franaise, la diplomatie moderne, la diplomatie de la France, c'est le prince de Talleyrand; il l'a inspire, manie ou gouverne presque constamment, soit comme membre des comits diplomatiques, en 1789 et 1790, soit comme envoy secret Londres, en 1791, jusqu'au 10 aot, soit comme ministre des relations extrieures sous la rpublique rgularise du Directoire, soit comme ministre du Consulat, soit comme membre du premier Empire, soit comme ministre de sa propre pense, ayant pris, de sa pleine audace et de sa propre autorit, la France sous sa responsabilit en 1814, dans le gouvernement provisoire, gouvernement jet entre la France vaincue et l'Europe arme pour restaurer la fois la patrie envahie et la monarchie constitutionnelle des Bourbons, soit comme ministre plnipotentiaire et ambassadeur la fois au congrs de Vienne, soit comme ministre de Louis XVIII Vienne, Gand et Paris, aprs la seconde restauration des Bourbons, en 1815, soit comme ambassadeur de la royaut d'Orlans en Angleterre, aprs 1830, soit comme membre principal de la confrence de Londres, en 1831, pour se jeter une dernire fois entre la guerre europenne et la France aprs la rvolution de la Belgique, soit enfin comme membre de la chambre haute et comme oracle consult et obi de la diplomatie franaise, rgnant encore du sein de son repos majestueux sur les affaires du monde jusqu' plus de quatre-vingts ans, soit mme encore comme ministre honoraire son dernier soupir, quand le souverain de la France vint recueillir, une heure avant sa mort, ce dernier soupir comme le secret de la Providence diplomatique, les rideaux ferms, la foule carte, seul seul avec l'homme du mystre. C'est donc videmment dans la pense, dans les ngociations, dans les transactions de ce grand homme d'tat, dont la vie se confond avec deux sicles et dix gouvernements de la France, qu'il convient le mieux, selon nous, d'tudier littrairement la conduite des affaires diplomatiques dans le systme moderne de l'Europe. Nos successeurs, plus heureux que nous, auront pour cette tude des lumires non pas plus impartiales, mais plus clatantes que les ntres: car M. de Talleyrand a crit, dans les dernires annes de sa vie, ses Mmoires; mais, avec cette souveraine sagacit qui ne lui fit jamais dfaut ni dans sa vie ni dans sa mort, il a, par son testament, ajourn la publication de ces Mmoires trente ans aprs son dcs. Il n'a point t impatient de justice; il ne l'a pas attendue, cette justice, de ses contemporains; il a jug que ni les rpublicains ardents et sectaires, ni les royalistes absolus et irrits, ni les hommes religieux implacables contre sa rpudiation du sacerdoce, mme sanctionne par le souverain pontife, ni les dmocrates jaloux de toute antiquit de race dans ceux-l mme qui les adoptent, ni les dmagogues furieux contre ceux qui conservent le sang-froid et la mesure aux rvolutions, ni les bonapartistes survivants du premier Empire, qui ne pardonnent pas l'homme de 1814 d'avoir prfr la patrie un homme, et prvenu par la dchance de Napolon le suicide de la France, ni les aptres turbulents de la guerre, qui ont toujours trouv entre eux et leurs mers de sang, dans les ministres, dans les ambassades, dans les congrs, l'homme de la paix, personnifi par le grand diplomate, ni les lgitimistes de 1830, qui n'excusent pas ce vieillard monarchique d'avoir conseill deux Bourbons sur le mme trne, ni toutes les mdiocrits, enfin, que la longue fortune et la supriorit exaspre contre tout nom historique, il n'a pas jug, disons-nous, qu'aucun de ces partis contemporains ft assez impartial pour l'couter, mme du fond de sa tombe; il a su attendre, et il a bien fait. Voyez, en effet, avec quelle animosit, indigne d'un si beau gnie, M. de Chateaubriand, dans ses Mmoires, trane complaisamment sur la claie le nom de M. de Talleyrand, souill et marqu par de petites furies qui ne vivent que l'espace d'une petite colre! Quant nous, que l'ge, la retraite, la distance, l'isolement des partis rendent, non indiffrent, mais impartial, prenons hardiment cet homme suprieur deux sicles pour type de la littrature diplomatique; feuilletons la fois sa vie et ses penses sur les intrts permanents de la France sous tous ces gouvernements transitoires. Une pense, il faut le reconnatre, une pense honnte les domine toutes et les relie toutes dans leur incohrence. Cette pense, c'est LA PAIX. C'est cette pense honnte, persvrante, patriotique et europenne, la paix, qui surnage sur la tombe de M. de Talleyrand; elle donne une signification vritablement morale une vie grosse de petites immoralits, mais pure de crimes; elle fait extraire, avec un respect au moins politique, le nom de M. de Talleyrand de la gmonie des vices o M. de Chateaubriand l'avait enseveli sous ses invectives. VIII M. de Talleyrand dbutait alors dans les affaires, qu'il a manies, noues, dnoues depuis, sans interruption, pendant plus d'un demi-sicle, et qu'il n'a rsignes qu' sa mort. Il avait trente-huit ans. Sa figure dlicate et fine rvlait, dans ses yeux bleus, une intelligence lumineuse, mais froide, dont les agitations de l'me ne troublaient jamais la clairvoyance. L'lgance de sa taille leve tait peine altre par une difformit corporelle: il boitait. Mais cette infirmit ressemblait une hsitation volontaire de sa contenance: son adresse savait changer en grces jusqu'aux dfauts de la nature. Ce vice de conformation l'avait seul empch d'entrer dans la carrire des armes, laquelle sa haute naissance l'appelait. Son esprit tait la seule arme qu'il lui ft permis d'employer pour faire jour son nom dans le monde. Il l'avait enrichi, poli, aiguis pour les combats de l'ambition ou pour les conqutes de l'intelligence. Sa voix tait grave, douce, timbre comme l'motion voile d'une confidence. On sentait en l'coutant que c'tait l'homme qui parlerait le mieux l'oreille de toutes les puissances, peuples, tribuns, femmes, empereurs, rois. Quelque chose de sardonique dans son sourire se mlait, sur ses lvres, un dsir visible de sduction; ce sourire semblait indiquer en lui l'arrire-pense de se jouer des hommes en les charmant ou en les gouvernant. N d'une race qui avait t souveraine d'une province de France avant l'unit du royaume, et qui maintenant dcorait la royaut, M. de Talleyrand avait t jet dans l'glise, comme un rebut indigne de la cour, pour y attendre les plus hautes dignits de l'piscopat et du cardinalat. vque d'Autun, dbris de ville romaine cach dans les forts de la Bourgogne, le jeune prlat ddaignait son sige piscopal, rpugnait l'autel, et vivait Paris au sein de la dissipation et des plaisirs, dans lesquels la plupart des ecclsiastiques de son ge et de son rang consumaient les immenses dotations de leurs glises. Li avec tous les philosophes, ami de Mirabeau, pressentant de prs une rvolution dont les premires secousses feraient crouler la religion dont il tait le prlat, il tudiait la politique, qui allait appeler toutes les hautes intelligences dtruire et rdifier les empires. lu membre de l'Assemble constituante, il avait dsert propos, mais avec mnagement, les opinions et les croyances ruines, pour passer au parti de la force et de l'avenir. Il avait senti qu'un nom aristocratique et des opinions populaires taient une double puissance qu'il fallait habilement combiner dans sa personne, afin d'imposer aux uns par son rang, aux autres par sa popularit. Il avait dpouill son sacerdoce comme un souvenir importun et comme un habit gnant. Il cherchait entrer dans la rvolution par quelque porte dtourne. La mesure et la rserve un peu timide de son esprit, qui n'avait d'audace que dans le cabinet et pour la conception des patients desseins, lui interdisaient la tribune. La grande parole y rgnait alors. M. de Talleyrand s'tait tourn vers la diplomatie, o l'habilet et le mange devaient rgner toujours. L'amiti de Mirabeau mourant avait jet sur M. de Talleyrand un de ces reflets posthumes que les grandes renommes laissent aprs elles sur ce qui les a seulement approches. Son silence, plein de rflexion et de mystre comme le silence de Sieys, imprimait un certain prestige sur sa personne l'Assemble. C'est la puissance de l'inconnu, c'est l'attrait de l'nigme pour les hommes, qui aiment deviner. M. de Talleyrand savait admirablement exploiter ce prestige. Sa parole n'entr'ouvrait que par quelques clairs rares et courts l'horizon voil de son esprit. Il en paraissait plus profond. Les demi-mots sont l'loquence de la rticence: c'tait celle de M. de Talleyrand. Ses opinions n'taient souvent que ses situations; ses vrits n'taient que les points de vue de sa fortune. Indiffrent au fond, comme sa vie entire l'a prouv, la royaut, la rpublique, la cause des rois, la forme des institutions des peuples, au droit ou au fait des gouvernements, les gouvernements n'taient, ses yeux, que des formes mobiles que prend tour tour l'esprit du temps ou le gnie national des socits, pour accomplir telle ou telle phase de leur existence. Trnes, assembles populaires, Convention, Directoire, Consulat, Empire, restauration ou changement de dynasties, n'taient pour lui que des expdients de la destine. Il ne se dvouait pas ces expdients un jour de plus que la fortune. Il se prparait, dans sa pense, le rle de serviteur heureux des vnements. Courtisan du destin, il accompagnait le bonheur. Il servait les forts, il mprisait les maladroits, il abandonnait les malheureux. Cette thorie l'a soutenu cinquante ans la surface des choses humaines, prcurseur de tous les succs, surnageant aprs tous les naufrages, survivant toutes les ruines. Ce systme a une apparence d'indiffrence surnaturelle qui place l'homme d'tat au-dessus de l'inconstance des vnements et qui lui donne l'attitude de dominer ce qui le soulve. Ce n'est au fond que le sophisme de la vritable grandeur d'esprit. Cette apparente drision des vnements doit commencer par l'abdication de soi-mme; car, pour affecter et pour soutenir ce rle d'impartialit avec toutes les fortunes, il faut que l'homme carte les deux choses qui font la dignit du caractre et la saintet de l'intelligence: la fidlit ses attachements et la sincrit de ses convictions, c'est--dire la meilleure part de son coeur et la meilleure part de son esprit. Servir toutes les ides, c'est attester qu'on ne croit aucune. Que sert-on alors sous le nom d'ides? sa propre ambition. On parat la tte des choses: on est leur suite. Ces hommes sont les adulateurs et non les auxiliaires de la Providence. Cependant M. de Talleyrand devina, ds l'aurore de la rvolution, que la paix tait la premire des vritables ides rvolutionnaires, et fut fidle cette pense jusqu' son dernier jour. IX L'instant o M. de Talleyrand entrait, avec les prliminaires d'une telle nature, d'un tel caractre et d'une telle aptitude, dans la politique extrieure de la France, ouvrait une carrire neuve et sans limites son intelligence et la diplomatie. La politique du cardinal de Richelieu (l'abaissement de la maison d'Autriche) n'avait plus le sens qu'elle avait eu pendant tant d'annes. Il ne s'agissait plus de combattre la monarchie universelle de Charles-Quint et de Philippe II. Louis XIV avait assis la maison de Bourbon sur le trne d'Espagne; l'Angleterre avait ananti la puissance navale des Espagnols; la Hollande tait redevenue indpendante; les Pays-Bas n'taient plus qu'une colonie politique presque dtache de l'empire; la Prusse avait scind l'Allemagne en deux influences hostiles l'une l'autre; Frdric II avait emport la Silsie, une partie de la Pologne et de grands lambeaux de l'Allemagne du Nord dans sa tombe; la Russie, agrandie des trois quarts de la Pologne et d'immenses provinces en Orient, comptait soixante et dix millions de sujets, presque tous belliqueux, prts peser sur Vienne du mme poids que les Ottomans y avaient pes jadis; l'Italie mridionale appartenait, avec Naples et l'Espagne, la maison de Bourbon; Venise, Gnes et la maison de Savoie possdaient les provinces les plus militaires et les plus maritimes de l'Italie du Nord; le Tyrol et le Milanais taient seuls rests annexs l'Autriche, plutt comme des ttes de pont sur les plaines lombardes que comme des possessions irrvocables et solidement incorpores la monarchie autrichienne; les petites puissances allemandes limitrophes du Rhin taient une confdration molle et inoffensive qui donnait autant d'embarras que de poids la cour de Vienne. L'ombre de la monarchie universelle s'tait vanouie avec l'unit de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne et de la Belgique. Une politique de secte, contre nature et contre bon sens, ne rvait pas alors, comme aujourd'hui, de refaire l'unit de l'Italie et l'unit de l'Allemagne. L'unit de l'Allemagne serait la crise incessante et le danger de mort perptuel de la France. Ce patriotisme contre la patrie n'avait pas encore t invent par des publicistes franais. Quatre-vingts millions d'Allemands unis en une seule nationalit militaire contre trente millions de Franais, quelle perspective de scurit et de grandeur offrir la France! En vrit, ces rves d'unit italienne ou germanique ne ressembleraient-ils pas des trahisons, s'ils n'taient pas les inepties du patriotisme? La scurit de la France est dans la division de ses ennemis. C'est la confdration de l'Allemagne et de l'Italie qui maintient la paix. Trente millions d'Italiens dans la seule main d'une maison de Savoie, quatre-vingts millions d'Allemands sous le seul sceptre de la maison de Lorraine, je dfie les ennemis les plus acharns de la France de construire contre nous de plus redoutables machines de guerre. Ah! qu'un grand diplomate nous serait ncessaire dans nos aberrations du moment! X Cette vrit avait frapp dj, quelques annes avant la rvolution, un diplomate minent. Le gnie lger, mais prompt, du duc de Choiseul avait compris, comme le cardinal de Bernis, que l'Autriche n'tait plus, par nature, l'ennemie mortelle de la France; que la Prusse, allie de haine contre nous avec l'Angleterre, et avant-garde de cet immense empire moscovite qui venait de surgir, et qui avait besoin d'une tte de pont sur l'Allemagne pour atteindre jusqu'au coeur de la France, tait dsormais le noeud des triples coalitions contre nous; qu'une guerre de la France avec la Prusse serait toujours triple; qu'une guerre avec l'Autriche pouvait tre presque toujours isole et par consquent bien moins dangereuse la vitalit franaise. Le duc de Choiseul avait donc pench vers l'alliance autrichienne; il avait fait plus, il avait prmdit et accompli une union plus intime entre la maison de Lorraine et la maison de Bourbon par le mariage du Dauphin, depuis Louis XVI, avec une fille de l'impratrice Marie-Thrse, mariage conseill alors par une grande politique, quoique tranch depuis par la hache d'une rvolution. Napolon, conseill plus tard par le prince de Talleyrand, comprit la politique occidentale comme le duc de Choiseul, et s'allia lui-mme avec l'Autriche par son mariage avec Marie-Louise. On a sottement depuis accus ces deux mariages politiques des catastrophes qui suivirent. C'est une superstition hbte du peuple, digne des aruspices de Rome au temps des augures. Certes, ce ne fut pas l'Autriche qui formula la rvolution franaise et qui dressa l'chafaud de sa propre maison; ce ne fut pas l'Autriche qui poussa Napolon la folie de Moscou; ce ne fut pas M. de Metternich qui poussa Napolon refuser toute paix acceptable au congrs de Prague et poser obstinment ainsi la question europenne entre le monde et la France: l'asservissement du monde un homme, ou l'anantissement de la France pour la gloire d'un homme. Qu'on lise les ngociations de la France et de l'Autriche la veille de la bataille de Leipsick: on se convaincra que l'Autriche ne trahit ni la vrit, ni l'alliance de famille entre la France et elle en ce moment, et que, si Napolon avait permis quelqu'un de le sauver de sa propre immodration, c'est son mariage avec la fille de l'Autriche qui l'aurait sauv de la coalition de l'univers. Le duc de Choiseul, le prince de Talleyrand, Napolon lui-mme, tant qu'il couta quelque chose et quelqu'un dans ses intrts et dans l'intrt de la France, penchrent donc, depuis l'agrandissement de la Prusse et de la Russie, vers l'alliance avec l'Autriche. Cette vrit neuve se faisait pressentir plus clairement aux esprits nets, l'poque o M. de Talleyrand touchait aux questions diplomatiques de son pays, c'est--dire en 1790 et en 1791. Voici pourquoi: XI Le rgne si moral de l'infortun Louis XVI avait fait, par suite des mauvais conseils d'un vieux ministre, une grande faute de moralit et une offense mortelle l'Angleterre: cette faute tait d'avoir pris en main la cause de l'insurrection civile des colonies anglaises de l'Amrique du Nord contre la mre patrie; c'tait d'avoir pris en main cette cause en pleine paix, c'est--dire dloyalement et en contravention avec le droit des gens, politique indigne d'un roi honnte homme et d'une nation qui se respecte dans sa parole, politique qui dclare de bouche la paix la nation britannique, et qui attise d'une main cache la plus malfaisante des guerres, la guerre civile, la guerre d'insurrection, la guerre filiale contre la nation avec laquelle on simule la loyaut et la paix. Les secours dguiss, les incitations perfides, les subsides incendiaires, les armes et les volontaires franais, prts sous main aux insurgs amricains par Louis XVI, sont une page nfaste qu'on voudrait pouvoir arracher de sa vie. XII Cet acte rprhensible de son ministre des affaires trangres a fait sans doute quelque mal l'Angleterre alors; mais, comme tous les actes rprouvs par la conscience, il a fait plus de mal Louis XVI et la France. La France, d'abord, quel avantage rel en a-t-elle retir? si ce n'est l'ingratitude et souvent l'hostilit de cette rpublique goste des tats-Unis, qui a aboli de ses lois la reconnaissance comme une vertu improductive pour ce peuple de caboteurs, d'agioteurs et de ngriers, qui a fond sa lgislation politique sur un vice et sur un crime la fois, l'anarchie et l'esclavage, qui a fait la France la guerre navale des transports au profit de l'Angleterre et la ruine de nos ports; qui, pour comble d'impudeur, aprs la paix, nous a demand, _sous peine de guerre_, le remboursement des sommes qu'elle n'avait pas assez gagnes sur nous dans nos calamits nationales, l'indemnit de la rapacit amricaine! l'usure d'un monde sur un autre monde! Juste rcompense du sang et de l'or franais, bravement mais dshonntement prodigus une guerre illicite. Louis XVI, ensuite, qu'en a-t-il recueilli? Le ressentiment lgitime et implacable de l'Angleterre, la contagion de l'esprit d'insurrection contre lui-mme, la glorification de la guerre civile, l'esprit d'insurrection import d'Amrique dans sa monarchie branle, les engouements de la France pour les idoles de Boston, la popularit de la licence, et enfin les applaudissements de Payne et de ses compatriotes de la Convention aux prludes de la mort du roi leur bienfaiteur! XIII De plus, ce ressentiment trs-fond de l'Angleterre contre Louis XVI et contre la France, en 1790, menaait de compliquer la rvolution et de diviser la cause des peuples libres en Europe, en divisant la France et l'Angleterre. XIV Or il y avait alors, comme il y a encore en France, deux esprits rvolutionnaires trs-distincts et trs-opposs: l'esprit philosophique de la rvolution, et l'esprit turbulent de la guerre. L'un tait l'esprit des hautes classes, y compris le club des Jacobins, les hommes de paroles, de systmes, d'utopies, de rformes, de libert, d'galit pratiques: ceux-l regardant la paix et la fraternit entre les peuples comme le premier bienfait de la rvolution; les autres, passions populaires et soldatesques plus qu'intelligentes, vocifrant la guerre universelle grands cris, et surtout la guerre l'Angleterre, par ce vieux ressentiment hbt qui fait partout appel son bras, ne pouvant pas faire appel sa tte, brutalit des places publiques et des casernes, qui n'a pour diplomatie que des vocifrations et pour traits que des leves en masse. Les assembles, les journaux et les clubs voyaient lutter dans leurs feuilles, dans leurs harangues, ces deux esprits. La guerre tout le monde, et, avant tout le monde, l'Angleterre, tait le texte dlirant des socits les plus populaires, l'exception des supriorits de ce parti, assez hommes d'tat pour comprendre que la guerre dvorerait, au premier coup de tambour, la libert et la rvolution. XV La paix avec les nations inoffensives, et surtout la paix avec l'Angleterre, taient la politique transcendante des rvolutionnaires hommes d'tat. L'oracle infaillible et universel de l'assemble constituante, Mirabeau, voulait la paix. M. de Talleyrand donne le premier signe de son gnie diplomatique en flairant le premier le gnie de Mirabeau et en s'attachant, corps et me, ce grand homme. Le disciple n'avait pas les mmes puissances de persuasion sur l'esprit public, puisque Mirabeau tait la souveraine loquence, et que M. de Talleyrand, son disciple, n'tait que la souveraine sagacit; mais l'un pensait ce que proclamait l'autre. M. de Talleyrand, aussi organisateur et aussi monarchique que son matre, avait pris dans l'Assemble le rle de la pense, le rapport, au lieu du rle de la parole, l'improvisation. Finances, libert des cultes, ducation publique, diplomatie, telles taient ses larges sphres d'action dans l'Assemble. En matire de culte, de finances, d'ducation publique, d'administration dpartementale, de distribution gographique du territoire, M. de Talleyrand exprimait, par systme, la majorit. Trop habile pour la devancer, trop souple pour lui rsister, il se laissait emporter par le courant des innovations, sans excs de zle, sans fanatisme, mais sans scrupule envers ses prjugs de naissance, de rang, de socit ou de profession. Il avait brl ses vaisseaux en passant de l'ancien au nouveau rgime; mais il voulait faire apprcier bien haut ses services seulement par le parti lgislatif de la rvolution. Il ne se prcipitait point dans le parti passionn et anarchique; il voulait bien servir les ides dominantes, mais il ne voulait prir avec personne. Il ne dpassa jamais la ligne de Mirabeau; car il avait compris tout de suite qu'en de de Mirabeau on tait timide, et qu'au del on tait perdu. Mirabeau, en mourant, voulut, pour ainsi dire, se perptuer au sein de l'Assemble dans la personne de son disciple, et le consacrer par sa mmoire, rpandue sur lui comme le manteau d'lie, l'attention et au respect de l'Europe. Ce fut M. de Talleyrand que Mirabeau chargea de lire, aprs sa mort, son discours posthume l'Assemble: c'tait le dsigner pour son successeur. Mais dj Mirabeau tait dpass; on se hta d'ensevelir sa mmoire sous l'amas des couronnes civiques et de l'oublier. M. de Talleyrand, homme de cabinet et nullement de place publique ou de tribune, manquait du grand souffle qui soulve ou qui abat les temptes populaires. Les orateurs secondaires constitutionnels, jacobins, girondins, terroristes, tels que les Condorcet, les Barnave, les Lameth, les Vergniaud, les Guadet, les Danton, les Robespierre, se partagrent l'empire de Mirabeau la tribune. M. de la Fayette, qui tait Mirabeau ce que l'engouement de la bourgeoisie est l'estime de l'Europe, tait devenu, par un reflet de Washington, le rgulateur et l'instrument tour tour de la rvolution. Pris comme drapeau par la garde nationale, la Fayette marquait le vent la multitude, il ne le dirigeait pas: ce n'tait, aux yeux de M. de Talleyrand, qu'un Ption de cour, trs-habile dans le mange d'une popularit amphibie, mais livrant la cour au peuple par complaisance, et le peuple ses discordes par faiblesse. Quant la politique trangre de la France cette poque, M. de la Fayette n'avait pour toute politique que la monomanie de la rpublique amricaine, sorte de mirage fantastique qui ne pouvait s'appliquer en rien une monarchie tombant de vtust dans une anarchie. Ce qu'il fallait la France pour le dedans comme pour le dehors cette poque, c'tait un dictateur, seul remde hroque des rvolutions qui ne veulent tomber ni dans l'invasion ni dans le crime. M. de la Fayette n'avait d'un dictateur que l'apparence. Un dcret de l'Assemble, aprs le 10 aot, le dtrna, la tte de ses troupes, sa premire vellit de royalisme. L'migration en pays ennemi sauva seule de la mort l'antagoniste de l'migration. M. de Talleyrand tait en ce moment Londres. Les hommes du dernier ministre de Louis XVI avaient envoy Londres M. de Chauvelin, jeune et ardent rvolutionnaire, fils d'un favori de cour, dont le seul titre tait sa dfection la cour. Ce jeune homme, novice et inexpriment en diplomatie, n'tait accrdit que par son titre auprs des hommes d'tat du cabinet de Saint-James; il passait pour tre l'envoy secret et actif du jacobinisme franais auprs des factions anarchistes de Londres; plutt que l'ambassadeur loyal de Louis XVI auprs des ministres de la Grande-Bretagne. M. de Talleyrand lui fut, dit-on, adjoint comme une espce de tuteur politique Londres, pour modrer son zle de propagande et pour diriger son inexprience des ngociations. Soit que le jeune ambassadeur des girondins, emport par son ardeur de propagande jacobine Londres, donnt des ombrages fonds au cabinet anglais, soit qu'il ddaignt de se conformer aux sages prescriptions de son mentor, M. de Chauvelin, dcrdit de fait par l'vnement du 10 aot, choua dans ses tentatives de ngociations avec le gouvernement anglais; il fut mme oblig de quitter l'Angleterre, suspect d'y fomenter l'esprit rvolutionnaire au del des limites de la constitution. Toutes ces transactions sont restes inexpliques et louches: les Mmoires de M. de Talleyrand en donnent sans doute le vrai mot. Cet homme d'tat, accrdit ou non, cach ou non derrire ce jeune apprenti ngociateur, encourut les suspicions et les rpugnances que M. de Chauvelin inspira Londres. Ne voulant pas rentrer Paris aprs la dchance du roi, au service d'une faction qui dbutait par un assaut au palais et par un emprisonnement du monarque, ne voulant pas non plus rester en Angleterre, en butte aux animadversions suscites par M. de Chauvelin, M. de Talleyrand, diplomate pour son propre compte, passa aux tats-Unis d'Amrique. Il comprit tout de suite que ce n'tait plus le temps des affaires, mais des violences, dans sa patrie; que ses opinions constitutionnelles et novatrices, son amiti avec Mirabeau, ne rachteraient pas, aux yeux des girondins embarrasss de leur victoire, des jacobins exalts, des cordeliers sanguinaires, les torts de sa naissance, de son tat, de ses moeurs aristocratiques, de ses talents incrimins. Il savait qu'il y a des annes o les hommes qui ne se sentent pas tremps pour la lutte doivent disparatre des rvolutions, sous peine d'y prir inutiles eux-mmes et leur patrie. L'loignement alors est la seule innocence. Mais il savait aussi que les colres du peuple sont aussi transitoires que ses faveurs, et que les ractions sont aussi rgulires que les mares sur la mer des opinions franaises. Il alla attendre une de ces mares au del de l'Atlantique. Il n'y emportait aucune fortune, peine le ncessaire pour quelques annes d'exil; mais il y emportait ses prodigieux talents de diplomate, son don d'-propos, son aptitude choisir l'heure juste des retours, sa rsolution ne rien laisser chapper des moindres avances de la meilleure fortune. Cela seul tait une fortune; il se confia sa nature, comme Csar son gnie. XVI Il ne se trompa point en attendant beaucoup de la versatilit de la France. Les fureurs de la rvolution dmagogique, bien longues pour ses victimes, furent courtes pour l'histoire. La Terreur se dvora elle-mme; la rpublique se concentra dans le Directoire, bauche de dictature collective, prlude de dictature militaire, prlude elle-mme de monarchie absolue. Il n'y avait plus de danger revoir sa patrie; il y avait de grands rles y tenter travers des rgimes novices en politique, qui avaient besoin qu'on leur prtt des noms, des ides, des talents, que l'exil et la mort avaient dcims la tte du peuple. La France de 1789 tait dcapite; lui rapporter une tte, c'tait s'illustrer par un service. XVII M. de Talleyrand avait pass ses annes d'obscurit volontaire en Amrique, pauvre, solitaire, errant, sans agir, sans crire, sans faire retentir son nom en Europe par aucune voix de la renomme. Sa seule consolation avait t d'y rencontrer et l quelques rares compagnons d'infortune, membres, comme lui, de l'Assemble constituante, fuyant l'chafaud, naufrags sur ce nouveau monde, cultivant avec leur famille les steppes de l'Amrique du Nord. Il faut lire, dans les Mmoires de M. de Sgur, la rencontre de M. de Talleyrand dans le march aux lgumes de New-York avec la belle madame de la Tour du Pin, devenue fermire dans le voisinage, assise sur son ne, en costume de paysanne, et apportant ses lgumes et ses fruits vendre aux citadins d'une rpublique. Nous avons entendu nous-mme ce rcit, la fois pastoral et romain, du temps des proscriptions, de la bouche de cette belle matrone franaise, devenue, aprs la restauration, ambassadrice de France auprs d'une grande cour de famille. XVIII M. de Talleyrand touchait l'indigence quand, en lisant avec assiduit les journaux de sa patrie au del de l'Atlantique, il comprit que l'heure juste de son retour en Europe sonnait pour lui. La rpublique reprsentative et gouvernementale avait succd l'accs de dmagogie, de fanatisme, de tyrannie et d'homicide dont la multitude avait souill le nom de rpublique. On lavait partout le sang des chafauds; on cherchait, en ttonnant parmi les dbris, l'ordre l'intrieur, la rconciliation avec l'tranger. Le Directoire, qui reprsentait confusment cette rsipiscence aprs le dlire, avait besoin de noms, autour de lui, qui rappelassent 89 au lieu de 93. Il lui fallait des rparateurs pris parmi les proscrits; il fallait, de plus, que ces rparateurs fussent assez compromis dans la rvolution philosophique pour que la rparation n'allt pas dans leurs mains jusqu'au royalisme. M. de Talleyrand, reflet de Mirabeau, portait prcisment dans son nom cette nuance et cette garantie. Peu compromis avec la monarchie, il l'tait beaucoup avec l'glise; or la rpudiation qu'il avait faite de son caractre piscopal le sparait radicalement de l'ancien rgime; de plus, ses votes antifodaux l'Assemble constituante ne le sparaient pas moins de l'ancienne noblesse. Et cependant son grand nom parmi cette noblesse de la France lui laissait ce que l'aristocratie a de plus puissant et de plus inalinable dans l'esprit mme de ceux qui la nient, l'illustration. De tels noms sont les conqutes dont la dmocratie est le plus fire. On l'avait vu Athnes, Sparte, Rome, Paris, partout: les rvolutions populaires les plus clatantes avaient toutes t faites par l'aristocratie tendant la main au peuple; partout les Solon, les Gracques, les Csar, les Russell, les Sidney, les d'Orlans, les Mirabeau, les la Rochefoucauld, les Clermont-Tonnerre, les Lauzun, les Talleyrand, les Sieys, les la Fayette, tribuns du peuple ou tribuns des armes, avaient t ncessaires la dmocratie pour lui donner l'ide, la parole, le mouvement, la force, la popularit des rvolutions. ce titre aussi, M. de Talleyrand pouvait s'offrir au Directoire comme une clbrit utile l'autorit de la rpublique pure. XIX Ces considrations taient trop justes pour chapper ce diplomate inn, dcid se rendre ncessaire tous les gouvernements acceptables de sa patrie. Il se hta de s'embarquer, sans autre ressource que la somme indispensable payer sa place sur la planche qui portait en lui toute sa fortune. En arrivant Paris, il trouva dans le coeur et dans la bourse de ses amis les premiers vingt-cinq louis, base d'une fortune princire. Cette opulence fut plusieurs fois renverse par des prodigalits et par des oprations hasardeuses; plusieurs fois elle fut reconstruite par son esprit d'affaires appliqu avec bonheur a ses intrts domestiques. Grand joueur, accoutum tout perdre ou tout gagner avec les vnements, il les fit entrer toujours comme enjeu dans sa fortune. De malversations, jamais: il savait trop combien la probit est un prestige dans l'homme d'tat. De scrupules, pas davantage: il savait trop combien la prodigalit est utile contresser beaucoup de cupidits ou d'ambitions sa grandeur. N'est-ce pas ses dettes que Csar avait d l'empire? N'est-ce pas sa pauvret que Mirabeau avait d ses vices, sa vnalit, sa dchance dans l'opinion? Supposez Mirabeau assez riche pour avoir les dettes de Csar, ou assez homme d'affaires pour avoir l'opulence de M. de Talleyrand, Mirabeau, intact de manges avec la cour, et investi d'une clientle bien solide dans l'opinion, pouvait devenir le dictateur de la France, au lieu de rester le lgislateur d'une anarchie. L'opulence, pour M. de Talleyrand, tait donc une politique autant qu'une lgance de sa vie. La source de cette opulence, peu scrupuleuse alors, mais licite pourtant dans les usages de l'ancienne diplomatie, cette source fut dans les prsents diplomatiques que les ngociations conduites leur fin et les traits conclus permettaient aux ngociateurs de revendiquer, comme des trennes de paix, et d'accepter, comme des reconnaissances honorifiques, des cours trangres. L'usage blessait peut-tre le dsintressement, mais il n'offensait pas la probit. Les prsents faits par l'empereur d'Autriche au gnral Bonaparte aprs le trait et aprs la paix de Campo-Formio ne furent jamais imputs crime au gnral ngociateur et au premier magistrat de la rpublique. XX son arrive Paris, M. de Talleyrand, toujours et justement favori des femmes clbres par leur got pour l'lgance d'esprit, par leur beaut ou par leur gnie, retrouva dans madame de Stal une amie capable d'apprcier son charme et son talent. Fille de M. Necker, pouse du ministre de Sude en France, crivain sublime, orateur de salon, publiciste passionn, femme du monde, femme politique berce au branle de la rvolution, migre, proscrite opulente, puis rappele dans cette capitale dont elle avait fait sa patrie, elle y exerait un ascendant dominateur sur le Directoire. Sa seule prsence Paris tait une raction; elle y symbolisait le retour l'aristocratie rvolutionnaire, la libert intellectuelle, la paix possible entre la rpublique et l'Europe. Elle aimait dans M. de Talleyrand tout la fois l'aristocratie rhabilite par la rpublique, le talent remis sa place par la libert, le charme personnel de la grce des moeurs et de la politesse d'esprit rinstall dans la socit par ce dbris si jeune encore de l'ancien rgime, recueilli et relev par son influence. M. de Talleyrand tait pour elle un autre chevalier de Narbonne, mais un Narbonne aussi solide que l'autre tait lger. La grce tait gale. Mais la grce de M. de Narbonne, premier favori de madame de Stal, n'avait que de la surface; celle de M. de Talleyrand avait de la profondeur. Son got pour le premier n'tait que de l'engouement; son got pour le second tait de la politique. Il lui convenait de jeter ses favoris dans les affaires, afin de gouverner l'Europe par les hommes dont elle gouvernait le coeur et l'esprit. Elle persuada aisment aux principaux membres du Directoire, et surtout Barras, le Pricls des Aspasies de ce temps, que M. de Talleyrand tait le seul homme, capable de traiter de niveau avec l'aristocratie diplomatique europenne; que les gnraux de la rpublique suffisaient assez pour la faire respecter sous les armes, mais qu'il lui fallait des anctres pour la faire considrer dans les salons et dans les chancelleries. M. de Talleyrand, ainsi annonc et prsent par elle, n'eut qu' parler pour tout fasciner. Son charme souverain tait surtout un charme confidentiel; aussitt qu'on lui prtait l'oreille dans un entretien secret, il enlevait l'estime et l'attrait de ses interlocuteurs. Plus il s'ouvrait, plus il laissait entrevoir de ressources d'esprit sous la grce nonchalante et grave des paroles; l'intimit en lui tait irrsistible. Le Directoire fut conquis en quelques entretiens; M. de Talleyrand fut promu au poste de ministre des relations extrieures. La France se sentit honore, l'Europe rassure. Il prit, avec sa dextrit souveraine et avec sa convenance inne, l'attitude, les manires, le ton d'un ministre suprieur son poste, et qui, en acceptant la direction extrieure de la rpublique, semblait autant la protger que la servir. XXI La guerre de la rpublique avec l'Europe en ce moment tait plutt une sorte d'habitude et d'impulsion continue qu'une guerre d'intrt ou de passion. La pense de la rpublique n'avait jamais t la conqute, mais la dfense. La pense de l'Europe, depuis la campagne des Prussiens en 1792, depuis le supplice de Louis XVI et la fin de la Terreur, n'avait jamais t de contester la France le droit de se constituer en rpublique rgulire, mais de limiter la fois son anarchie, sa propagande arme et son ambition. M. Pitt, le ministre de gnie que la Providence avait donn l'Angleterre pour lui faire traverser les plus grandes crises intrieures et extrieures de son pays, avait t lent rompre irrvocablement avec la France rvolutionnaire, mme aprs le 10 aot. Ce ministre, plus philosophe et plus libral qu'on ne le peint gnralement aux prjugs populaires de la France, ngociait encore secrtement en Hollande avec Danton pour atermoyer la rupture mort entre les deux peuples modernes qui reprsentaient la libert europenne. L'histoire, cet gard, est refaire. Si Danton n'avait pas souill son gnie d'homme d'tat dans le crime irrmissible de septembre, il aurait pu tre le successeur de Mirabeau. Presque aussi orateur et plus homme d'action que son matre, Danton, sans aucune utopie sociale et sans aucun fanatisme rpublicain, n'avait au fond que le geste frntique et la voix tonnante du dmagogue enchrisseur de popularit sur ses rivaux de clubs et de tribunes; mais il avait autant que Mirabeau ce qu'on peut appeler le coup d'oeil de l'Europe. Il ne croyait nullement que des leves en masse indisciplines, et dont le courage n'tait que des accs, pussent faire face sur des champs de bataille de terre ou de mer aux armes et aux flottes d'une coalition universelle. Il voulait un systme diplomatique la rpublique autant que Mirabeau en voulait un la monarchie. Mirabeau lui avait laiss en mourant, comme Sieys et Talleyrand, le systme de l'alliance anglaise. Il savait qu'une coalition mortelle la France n'tait pas possible si la Grande-Bretagne retirait sa main aux coaliss. Il ne rvait point cette conqute universelle du continent par les armes qui devait plus tard humilier, ravager, asservir ou soulever le monde europen contre nous, et dclarer l'incompatibilit de la France victorieuse avec la dignit et la scurit de tous les peuples. Mirabeau, Danton, Sieys, Dumouriez, Talleyrand, pensaient, au contraire, qu'il fallait, pour faire accepter la rvolution et la libert franaise l'Europe, la montrer inoffensive tous ceux qui ne l'offenseraient pas dans son territoire ou dans son indpendance. Ce que ces diplomates (voyez les _Confidences_ de Dumouriez, leur gnral) aspiraient fonder, c'tait la neutralit de l'Espagne, la faveur de la Prusse, l'alliance de l'Angleterre. Ces traditions de 1789 formaient alors le fond de la diplomatie de M. de Talleyrand: c'tait celle du Directoire. En dsavouant la Terreur au dedans, il dsavouait la guerre systmatique au dehors. M. de Talleyrand, li de jeunesse avec les diplomates des grands cabinets en lutte avec la France anarchiste, tait l'interprte le plus propre faire entendre ces cabinets, lasss d'efforts, de dfaites, et mme de victoires, des insinuations de paix. Tel fut le caractre du cabinet directorial; la fureur rvolutionnaire en sortit, la conciliation y rentra. Des ngociations patentes ou secrtes se renourent partout, et furent conclues dans quelques cours. Naples, la Toscane, le Pimont, l'Espagne, rentrrent dans la neutralit ou dans l'alliance de la France. La Russie, l'Autriche et l'Angleterre continurent seules le duel mort contre les armes et les escadres de la rpublique. M. de Talleyrand ne cessa d'incliner le Directoire et les cours la paix, jusqu'au moment o une raction violente contre la modration au dedans et contre la conciliation au dehors le contraignit en fructidor quitter un poste o il devenait suspect aux exalts du gouvernement. XXII Le 18 brumaire ne tarda pas le rappeler la direction du cabinet franais. Il avait pressenti Bonaparte avec le mme tact qui lui avait fait pressentir Mirabeau et Barras. Avant mme que le jeune gnral d'Italie et d'gypte et dclar son ambition de dictateur civil et militaire ses confidents, M. de Talleyrand s'tait insinu rsolument dans sa pense, et lui avait montr en perspective un coup d'tat facile, un abandon certain de la France toute usurpation de puissance qui lui promettrait la paix, la rconciliation avec l'Europe, la reconstruction d'un ordre civil personnifi dans un hros. Le lendemain de brumaire, Bonaparte, bloui par la lucidit d'esprit et sduit par l'admiration de M. de Talleyrand, le rapprocha de lui en l'levant de nouveau au poste de ministre des affaires trangres. Ce jeune matre de la France ignorait les cours; ses entretiens de toutes les heures avec M. de Talleyrand lui apprirent sur les hommes, les choses, les ngociations, les intrts rciproques des puissances, tout ce qu'un grand diplomate pouvait enseigner un grand homme de guerre. Bonaparte voulait trs-sincrement, cette poque, donner la paix la France; car la paix tait la grande popularit mriter d'un pays puis de crimes sur les chafauds, d'or et de sang sur les champs de bataille. Bonaparte livra donc le monde pacifier son ministre, devenu son oracle. Bonaparte, trs-aristocrate d'esprit et trs-antidmagogue de caractre, trouvait dans M. de Talleyrand un charme de plus, un parfum de hauts lieux, un cho de grands noms; qui puraient, ses yeux, la rpublique de ces subalternits vulgaires et de ces sides sanguinaires dont la prsence lui rpugnait dans ses conseils et dont il rougissait devant l'Europe. Le nom, le ton, l'lgance de son ministre des affaires trangres, donnaient son campement militaire et consulaire aux Tuileries l'apparence d'une cour. En s'entretenant avec un si illustre courtisan, il se croyait d'avance sur un trne. XXIII Mais, pour que ce trne imaginaire devnt une ralit, il fallait que le sol de l'Europe ft raffermi sous tous les trnes, et que le sol de la France pt porter le sien. Liquider les guerres de la rpublique et remettre le gouvernement consulaire en socit diplomatique avec l'Europe entire, c'tait donc la ncessit habile du premier consul, comme c'tait l'instinct traditionnel de M. de Talleyrand. L'intrt du consul et la pense du ministre travaillaient dans un parfait accord cette oeuvre prliminaire de toute reconstitution d'une monarchie. Aussi ces premires annes du consulat, fcondes en ngociations, en congrs, en traits de paix, en alliances provisoires au moins avec toute l'Europe, furent-elles les plus laborieuses et les plus prospres de la vie du prince de Talleyrand. C'est dans ces ngociations incessantes, discutes dans le cabinet avec le premier consul, labores en confrences, en notes ou en dpches avec les cours et les ministres, conclues avec les puissances, exposes devant les corps dlibrants, que M. de Talleyrand fonda la haute autorit de son gnie diplomatique. C'est de ce moment que son autorit politique se consacra aussi en Europe; c'est de ces succs multiplis en affaires europennes que le nom de la diplomatie et le nom du grand diplomate ne furent pour ainsi dire qu'un seul nom. XXIV Il faut contempler, dans l'admirable histoire _du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, l'annaliste le plus scrupuleux et le plus complet des temps modernes, il faut contempler le tableau vivant avec les portraits historiques de toutes ces ngociations du consulat. C'est le dictionnaire universel en action de la diplomatie de deux sicles; ce sont les archives de la France exhumes et sortant avec leurs mystres et leurs interprtations vraies de ces cartons, catacombes rvlatrices de nos affaires trangres. Sous ce rapport, le grand historien franais est la diplomatie savante ce que Champollion fut aux hiroglyphes de l'gypte. En relisant ce chef-d'oeuvre d'exposition historique dont nous avons dj entretenu nos lecteurs, nous ne nous reprochons qu'une chose, c'est de ne l'avoir pas assez admir. Ce livre sera le _Carmen sculare_ de notre poque. Nous ne lui reprochons que d'avoir sacrifi, dans M. de Talleyrand, l'homme d'tat au grand gnral, M. de Talleyrand Bonaparte: mais M. Thiers a le culte du sabre plus que le culte de l'esprit; il immole tout la bataille gagne, mme la paix, seule liquidation des batailles. XXV On voit, on sent, on respire, on lit le gnie restaurateur de M. de Talleyrand dans toutes les transactions diplomatiques du Consulat, seule poque o il y eut une diplomatie dans les conseils de Bonaparte; plus tard, il n'y eut que des ordres du jour son arme, des injonctions au _Moniteur_, des proclamations dictatoriales l'univers, et de temps en temps, dans le _Moniteur_, des insultes aux ministres, et des apostrophes outrageuses aux rois et aux reines qui disputaient leurs trnes ou leurs peuples l'absolutisme de la victoire et de l'usurpation. Mais, tant que l'inspiration du cabinet consulaire vint de M. de Talleyrand, la diplomatie du Consulat fut aussi grandiose que la victoire, mais en mme temps aussi modre que la paix. Tout reprit sa dignit, les vaincus comme les vainqueurs. Les notes et les dpches de la main de M. de Talleyrand, retouches seulement par le consul, ont un accent d'hrosme tempr par un accent de philosophie. On sent, en les lisant, que l'esprit de l'Assemble constituante est rentr dans les conseils de la rpublique, et que l'me de Mirabeau respire encore dans son disciple. Ce fut pendant ces courtes et belles annes que la France diplomatique, interprte au dehors par l'esprit de la civilisation pacifique, recueillit sans violence de mains ou de paroles tous les rsultats lgitimes des exploits de la rpublique, du Directoire, et du vainqueur d'Italie. XXVI Voici ces actes, exprims en paroles dignes de leur grandeur: Les honneurs de la spulture rendus l'infortun souverain pontife Pie VI, mort dans la captivit en France, et rest jusque-l sans spulture royale ou pontificale Valence: Il est de la dignit de la nation franaise et conforme son caractre de donner des marques de considration un homme qui occupa un des premiers rangs sur la terre, des honneurs funbres et un monument conforme au caractre du prince enseveli sans dcrets. Des envoys dans toutes les cours o ils peuvent tre reus avec dignit sont nomms pour saisir et renouer les fils rompus des relations internationales: le gnral Bournonville Berlin, M. Alquier en Espagne, M. de Smonville en Hollande, M. de Bourgoing en Danemark. Un prsent diplomatique, signe d'attention particulier, est offert au prince de la Paix, qui tient Madrid le coeur et la politique de cette branche de la maison de Bourbon. Une lettre fire et pressante pour le cabinet de Londres est adresse par le chef du gouvernement au roi d'Angleterre pour le convier la paix. Un appel l'armistice et aux ngociations est adress de mme l'empereur d'Allemagne. M. de Talleyrand offre l'empereur les bases du trait de Campo-Formio, et des possessions notables en Italie pour indemniser l'empereur de celles que la dernire guerre lui a enleves en Allemagne. Il provoque le cabinet de Berlin se porter mdiateur arm pour contraindre l'Angleterre et l'Autriche la pacification. Il institue la rpublique Cisalpine, barrire vivante contre l'Autriche, sous le protectorat oblig de la France. Ce premier germe de fdrations libres en Italie atteste la sagesse du consul et du ministre; ils savent par l'histoire que ces fdrations ne peuvent jamais tre offensives, et qu'elles sont de leur nature toujours dfensives. La France, leur voisine, a donc tout en attendre et rien en redouter. Il dnoue avec la main d'un arbitre quitable le noeud si embrouill de la distribution des territoires germaniques, aprs la scularisation des souverainets ecclsiastiques de ce pays morcel par les vques devenus lecteurs des rois. Il balance les influences rivales entre l'Autriche et la Prusse. Il met un obstacle invincible l'unit de l'Allemagne, qui serait la dcadence ou l'tat de guerre perptuel de la France pour son propre sol. Les rves des publicistes d'aujourd'hui ne trouvent pas d'accs dans ces deux ttes d'hommes d'tat, l'une tout exprimentale, l'autre toute militaire. M. de Talleyrand modre dans le consul le vain orgueil qui le porterait enclaver l'Helvtie dans ses frontires. Il croit la libert un meilleur gardien des frontires de la France que l'annexion. Il inspire la mdiation de la Suisse Bonaparte: cet acte, parallle la cration de la rpublique Cisalpine, est empreint du gnie d'un Washington europen. Le cabinet franais devient le lgislateur des nationalits, le tribunal des limites des peuples. Quel temps que celui o la force des rvolutions tait dirige, sous la main de M. de Talleyrand, par l'esprit conservateur des traditions de l'Europe! Par quelle injustice de l'histoire n'en a-t-il pas recueilli l'honneur avec le premier consul? Cet honneur, au moins, devrait-il tre partag entre l'excuteur et l'inspirateur de cette sagesse. XXVII Mais cette sagesse devait baisser dans le cabinet mesure que l'esprit des camps y pntrait avec la brutalit des triomphes. Bonaparte aspirait l'empire; la fortune l'autorisait tout esprer, l'audace tout prtendre. L'esprit monarchique de M. de Talleyrand ne rsistait certainement pas au rtablissement du trne; au contraire, tout atteste que le ministre trouvait le consul trop lent ou trop timide se saisir du pouvoir dynastique: La paix n'est solide, disait-il, qu'entre puissances qui ont les mmes formes et les mmes moeurs. L'Europe n'a que des cours: soyez roi ou empereur. Votre force s'augmentera dans le prsent de toute la foi que le pouvoir hrditaire inspirera au monde dans votre avenir. M. de Talleyrand, pilote plus exerc aussi aux pronostics de l'opinion publique en France, croyait plus que Bonaparte lui-mme la prostration facile des hommes et des choses; il savait combien la France politique est complaisante aux vnements, et combien le lendemain d'un coup d'tat ressemble peu la veille. Son juste ddain pour le caractre civique des peuples tait une preuve de sa sagacit. Bonaparte voulait laisser mrir la versatilit publique; M. de Talleyrand la croyait mre tous les jours pour qui oserait en arracher le fruit. Les frres de Bonaparte, particulirement Lucien, pensaient comme M. de Talleyrand; ils avaient raison. Le trne tait prt, le monarque seul manquait pour y monter. XXVIII Mais voil qui tonne: mesure que le premier consul s'approche du trne, l'influence pacifique du grand diplomate baisse. La politique de la violence succde celle de la paix. M. de Talleyrand n'est plus que le ministre officiel d'une diplomatie passionne et menaante qui porte encore son nom, mais qui n'est plus sienne; il continue tort de la servir sans pouvoir la temprer. Cette diplomatie d'tat-major n'a plus besoin de cabinet; ses notes sont des boutades aux Tuileries, des victoires sur terre, des dfaites sur mer. L'Angleterre elle-mme, dj lasse de la paix d'Amiens, revient M. Pitt, et donne cette fois de srieux motifs la rupture de cette paix. La guerre mort est dsormais la seule diplomatie entre les deux peuples. L'alliance librale rve en 1789 par Mirabeau, M. de Talleyrand et les grands patriotes anglais, pour l'expansion de la philosophie et de la libert dans le monde, est noye dans des ressentiments implacables; Bonaparte les rsume dans son nom. Le camp menaant de Boulogne est sa seule ngociation l'extrieur; il voit partout des complots britanniques et des assassins solds contre lui par l'or de l'Angleterre. Pichegru, George, Moreau, l'un transfuge de la rpublique, l'autre side de la royaut, le dernier hros dpays dans une intrigue, lui semblent des instruments de crime faonns par le cabinet de Londres pour substituer le poignard la guerre loyale. Il se trompe: un gouvernement de publicit ne solde pas d'attentats. L'enlvement du duc d'Enghien et le meurtre de ce malheureux et innocent jeune homme rpondent par un crime rel ces crimes supposs de M. Pitt. Les historiens et les pamphltaires bonapartistes ont voulu rejeter ce sang sur le prince de Talleyrand pour en laver la main de leur idole: atroce et lche calomnie que la postrit n'acceptera jamais. Que M. de Talleyrand ait t interrog par le premier consul pour savoir si l'enlvement d'une poigne de conspirateurs inconnus sur le territoire de Bade, quelques pas de la frontire franaise, entranerait une guerre gnrale de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche contre la France, et que le ministre des affaires trangres ait rpondu au premier consul qu'un si grand incendie ne serait pas allum par une si faible tincelle, voil le vraisemblable, et, selon toute apparence, voil le vrai. Mais que M. de Talleyrand ait suggr l'enlvement, contre le droit des nations, d'un prince de la maison de Bourbon, dont il ne connaissait pas mme le nom et l'existence Ettenheim; qu'il ait fait plus, qu'il ait conseill au premier consul le meurtre, sans phrase et sans sursis, de cette victime de la prcipitation et de l'ambition: voil la calomnie. De tels crimes ne se conseillent pas, ils s'improvisent sous l'empire d'une passion ou d'une peur. Il faut un intrt brlant et implacable comme le crime lui-mme pour le concevoir et pour l'excuter. O tait l'intrt de M. de Talleyrand au meurtre d'un prince de la maison de Bourbon, contre laquelle il n'avait ni ressentiment ni haine? O tait la frocit de caractre d'un homme doux, et qui on a pu reprocher des vices, des intrigues, mais du sang, jamais? O tait pour un tel homme, courtisan et grand seigneur prvoyant par excellence, la ncessit de jeter ce sang de Bourbon entre l'avenir et lui, et de se rendre jamais impardonnable par une dynastie dont le retour possible tait plus probable alors que jamais? Non, M. de Talleyrand a pu tre souvent le conseiller d'une politique, jamais le conseiller d'un meurtre. Les seuls complices de ce meurtre furent les excuteurs; et ce sont prcisment ces excuteurs qui en ont accus sa main pour masquer leur main: mais ce sang, qu'on s'efforce vainement de laver sur leurs noms, s'y attachera comme une ternelle vengeance. Ils sont trois qui ont prt leur dplorable complaisance l'attentat: qu'ils en portent le poids devant Dieu et devant les hommes! Ils en ont reu la rcompense de leur vivant: qu'ils en reoivent le salaire dans la postrit. Je n'ai pas besoin de les lui nommer: elle les sait. XXIX Nous venons de voir que le systme de M. de Talleyrand tait la pacification de l'Europe, la rconciliation avec l'Autriche, l'armistice ternel avec l'Angleterre, les mnagements avec la Russie dans une perspective plus ou moins lointaine. La meilleure preuve que ce ministre ne fut pas l'instigateur du meurtre de Vincennes, c'est qu' l'instant mme o ce meurtre retentit en Europe, l'Angleterre dclara toute alliance incompatible avec le gouvernement coupable de tels dfis l'Europe, au droit des gens et l'humanit. La Prusse, dj presque lie avec nous, retira sa main avec horreur de la ntre. Lisez, dans les Mmoires de madame de Stal alors Berlin, la lugubre matine o la cour de Prusse se souleva d'abord d'incrdulit, puis d'indignation contenue contre ce coup de foudre. La Russie clata de rprobation; l'Autriche se tut d'horreur: mais le frmissement irrit de tous les cabinets rompit tous les liens dj forms du systme diplomatique franais dans toute l'Europe. La guerre, pour tre sourde et immobile, n'en fut que plus invitable. M. de Talleyrand, interrompu dans son travail de reconstitution de l'ordre europen, n'eut qu' pallier, gmir ou se taire. Ce coup tranchait sa pense entire, et on voudrait qu'il l'et conseill! C'et t le suicide de son oeuvre. Six mois aprs, un plan de coalition gnrale contre la France est form par la Russie, revu et approuv par M. Pitt, alors ministre, sign par toutes les cours, l'exception de l'Espagne. Qu'on juge du bouleversement des ides de M. de Talleyrand. L'empire tait proclam, et la guerre sous-entendue avec l'empire. XXX De ce jour, ce n'est plus la diplomatie qui pense, c'est la passion qui veut. Napolon, devenu empereur et dcid ne borner son empire qu'aux bornes de son ambition, c'est--dire la monarchie universelle, ne consulte plus M. de Talleyrand, dont la sagesse l'importune; il se contente de l'appeler de temps en temps lui, pour rdiger en traits les dcisions de la victoire. Le ministre des affaires trangres voyage dans le bagage des armes. C'est ainsi que Napolon l'appelle aprs Austerlitz, pour rdiger le trait de Presbourg, trait qui impose trop d'humiliation l'Autriche en Italie pour tre autre chose qu'une pierre d'attente de guerre nouvelle. C'est ainsi qu'aprs la droute de la Prusse, Ina, il appelle M. de Talleyrand en Pologne, pour dchirer la carte de la Prusse, en laissant trop de territoire encore pour l'anantir, trop peu pour la concilier ses intrts. Les traits, pour tre srs, ne doivent jamais tre implacables. Effacer la Prusse valait mieux que la mutiler. C'est ainsi qu'il appelle encore M. de Talleyrand en Pologne, pour promettre une patrie indpendante aux Polonais et pour ne faire de la Pologne qu'un champ de bataille: faute gale des deux cts, faute de promettre l'impossible, faute de manquer ce qu'on a promis. M. de Talleyrand lui objecte en vain le danger de ces promesses: La Pologne est de la chevalerie peut-tre, lui dit-il, mais ce ne peut plus tre une puissance; c'est le plus triste, mais le plus rel des faits accomplis. Pour la reconstruire, il faudrait anantir les trois plus grandes puissances de l'Europe, et, quand vous l'auriez reconstruite, il faudrait la soutenir tous les jours. Or ce peuple, hroque dans ses camps, est la plus inconstante des anarchies dans ses gouvernements. Napolon, convaincu, mais cachant ses desseins, flatte les Polonais pour en tre flatt, et les sacrifie sans scrupule aux confrences de Tilsitt avec l'empereur de Russie. M. de Talleyrand ne lui sert qu' donner de la grandeur, de la grce, de la dcoration la confrence. L'empereur de Russie en sort enivr, la Prusse irrite, l'Autriche ombrageuse, M. de Talleyrand plein de sinistres pressentiments sur la folie de livrer l'Orient aux Russes. Il mdite d'chapper le plus tt possible la responsabilit d'une diplomatie qui mconnat les intrts permanents de la France pour des intrts transitoires qu'une bataille cre et qu'une autre bataille dtruit. Ce n'est plus un ministre qu'il faut l'empereur, dit-il, ce sont des commis. travers la victoire, il voit la perte de tout systme franais, en Turquie comme en Allemagne. Il se laisse nommer une dignit inamovible, celle de grand lecteur, afin de colorer sa sortie du ministre par une situation neutre dans le gouvernement des affaires europennes. Napolon craint d'aliner une pense si vaste et si profonde de son gouvernement; il la dcore en l'loignant. L'humeur du soldat et du diplomate couvent et s'enveniment sous les apparences d'une satisfaction mutuelle. M. de Champagny prend le ministre, c'est--dire que Napolon le retient lui seul. XXXI Le trait de Tilsitt porte ses fruits dans l'anne mme. L'Autriche arme; la Russie, laquelle on permet tout, se complte par la Finlande, concession intresse et ingrate de Napolon sur la Sude, allie fidle de la France. L'empereur Alexandre dbat avec M. de Caulincourt, plus favori qu'ambassadeur de Napolon, le partage de l'empire ottoman. ce prix, la Russie livre le Portugal et l'Espagne sa convoitise de trnes napoloniens. XXXII Ici la diplomatie de M. de Talleyrand reprend un moment son rle, non dans le cabinet, mais dans le conseil de Napolon. Les adulateurs du matre du monde ont rejet sur ce ministre la rprobation universelle qui s'est attache la conception et la conduite de l'affaire d'Espagne. Les documents historiques les plus irrcusables limitent l'intervention de M. de Talleyrand, dans cette iniquit diplomatique, au trait de Fontainebleau. Le trait de Fontainebleau tait prcisment le moyen d'allier indissolublement la France la monarchie espagnole, sans porter atteinte au trne de la maison de Bourbon, et sans jeter entre l'Espagne et nous l'ternelle antipathie dynastique. XXXIII Qu'tait-ce que le trait de Fontainebleau, dans lequel en effet M. de Talleyrand mit sa main, non officielle, mais officieuse, de grand diplomate? Le plan de ce trait secret entre le premier ministre d'Espagne Godo et le gouvernement franais consistait s'emparer du Portugal, devenu vassal de l'Angleterre, au moyen d'une arme combine, moiti franaise, moiti espagnole; donner l'Espagne, pour prix de ce concours, deux principauts souveraines formes du dmembrement du Portugal: l'une pour Marie-Louise, fille du roi d'Espagne, en indemnit du royaume d'trurie (la Toscane), dont Napolon voulait doter sa soeur lisa Bonaparte; l'autre pour Manuel Godo lui-mme, premier ministre et favori de la reine d'Espagne; enfin on rserva Lisbonne et ses provinces limitrophes la France, pour y instituer un trne de famille franaise. En retour de ces deux souverainets, la France recevait en toute possession les provinces pyrnennes espagnoles, jusqu' l'bre, soit pour dominer de l et de plus prs la fidlit de l'alliance espagnole, soit pour voler plus vite au secours de l'Espagne, si cette monarchie venait tre attaque par l'Angleterre. Un mariage de Ferdinand, hritier de la couronne d'Espagne, avec une princesse franaise de la maison de l'empereur, devait complter et cimenter cette seconde alliance de famille. Le roi d'Espagne prendrait, en outre, le titre d'empereur des Amriques. Voil le trait de Fontainebleau, voil la transaction que M. de Talleyrand avait conue, d'accord avec Godo, premier ministre, ministre presque souverain d'Espagne, et ensuite avec la passion de Napolon de jeter un de ses frres sur ce trne, au risque d'aliner jamais de la France cette grande nation espagnole, allie naturelle de la monarchie ou de la rpublique franaise. C'est en vertu de ce trait, conseill en effet comme une transaction pacifique par M. de Talleyrand, qu'on a imput ce diplomate quoi? prcisment le contraire de cette pense, c'est--dire l'invasion de l'Espagne, l'expulsion de sa vieille dynastie, l'usurpation purement vaniteuse d'une dynastie napolonienne sur le trne de Charles-Quint et de Louis XIV; la trahison de Bayonne, o toute une dynastie est prise au pige prmdit d'une fausse conciliation entre le pre et le fils; enfin une guerre de conqute dynastique qui cote la France un million de ses meilleurs soldats, l'Espagne des flots de sang, et notre alliance un empire. XXXIV Nous ne louons pas le grand diplomate d'avoir mis la main, mme par contrainte, dans le trait de Fontainebleau, quoique ce trait, rduit ces proportions, ft une immense attnuation de la diplomatie napolonienne en Espagne. Cette diplomatie, qui troque des provinces et qui solde les diffrences avec les dpouilles d'un tiers sacrifi la convenance de deux contractants, manque d'honntet, et par consquent de cette probit en plein jour qui fait la sret des contrats, parce qu'elle fait la conscience des nations. Mais, si le trait de Fontainebleau manquait d'honntet, du moins ne manquait-il pas d'honneur et de vue. Il ne trahissait personne; il conservait l'Espagne sa dynastie et ses droits de nation; il pargnait des torrents de sang; il assurait Napolon l'alliance de la famille de Louis XIV. C'tait une paix mal assise, mais enfin c'tait la paix du Midi. L'opposition de M. de Talleyrand fut si forte et si premptoire au dtrnement des Bourbons d'Espagne et la trahison de Bayonne, que ce fut la cause de la rupture dfinitive entre l'empereur et le diplomate. Napolon tira de cette opposition une purile vengeance, en ordonnant M. de Talleyrand de recevoir les princes espagnols prisonniers dans son chteau de Valencay, chang en prison royale, comme pour compromettre par l son ministre dans la mesure qu'il avait le plus rprouve, en donnant ce ministre l'apparence du rle de gelier de la dynastie des Bourbons. XXXV De ce jour le prince de Talleyrand se replia dans une respectueuse humeur contre la diplomatie inique de Bayonne; il mnagea mme si peu les termes de son opposition que Napolon s'emporta jusqu'aux invectives contre lui en plein conseil, lui reprochant quoi? de lui avoir conseill la politique de Louis XIV en Espagne, comme si la continuation de la politique de Louis XIV en Espagne avait pu tre le dtrnement de la race des Bourbons! Une telle accusation de Napolon n'tait-elle pas la pleine justification de la diplomatie de M. de Talleyrand dans cette affaire? La colre garait Napolon dans cette scne; il voulait prouver M. de Talleyrand qu'il avait t son complice Bayonne, et il prouvait qu'il avait t son antagoniste dans ce dtrnement de Madrid. M. Thiers, dans cette circonstance, est hors de la vrit, compltement partial contre M. de Talleyrand, par sa partialit habituelle pour Napolon. XXXVI La rpugnance vengeresse de l'Europe entire contre l'vnement de Bayonne fit ce que l'horreur du meurtre du duc d'Enghien avait fait une autre poque. Les cours et les peuples frmirent, se turent, tremblrent pour eux-mmes, et se prparrent la ligue solidaire contre l'ennemi commun. Des victoires et des dfaites, depuis ce jour, furent les seuls actes diplomatiques de Napolon. Essling fut son premier revers militaire, masqu sous un semblant de victoire; cette bataille, bien combattue, mais mal donne, prouva l'Europe qu'il pouvait tre vaincu. Wagram effaa cette dfaite, mais condition de se hter d'en tirer une paix douteuse. L'Espagne dvorait quatre cent mille de ses soldats et discrditait ses lieutenants par des capitulations et des retraites. Moscou anantissait huit cent mille hommes pour conqurir un monceau de cendres. Dresde et Leipsick le punissaient d'avoir refus la paix au monde et lui-mme. Il rentrait presque seul Paris de ces deux campagnes. XXXVII Des ministres inhabiles, ou trop compromis dans sa cause, n'avaient ni les vues suprieures, ni l'autorit europenne, ni le caractre indpendant ncessaires pour imposer leur matre et l'Europe. La diplomatie de Maret n'tait que la foi d'un sectaire; la diplomatie de Caulincourt n'tait que l'horreur de voir remonter les Bourbons sur le trne de France: l'un dfiait toujours au nom de son matre demi vaincu; l'autre concdait tout, pourvu que le trne imprial restt debout sur les ruines de la France. On ne comprend pas que M. Thiers ait donn ce favori de Napolon la qualification de grand citoyen, de profond ngociateur, d'homme d'tat. C'est abuser des plus grands mots de la langue politique; c'est dcrditer l'estime et la reconnaissance des peuples que de dcerner de pareils titres des instruments, qui n'ont eu d'autre diplomatie que l'excs de confiance dans la bonne fortune, et l'excs d'abngation dans la mauvaise. Le silence est plus juste que l'loge quand il s'agit d'hommes qu'on ne peut louer et qu'on ne veut pas accuser. M. Maret, en diplomatie, ne fut qu'un secrtaire de cabinet; M. de Caulincourt ne fut qu'un parlementaire entre deux camps. Napolon les employait, mais ne les consultait pas. Quand Napolon voulait penser, et non brutaliser l'Europe, il appelait encore de temps en temps Talleyrand, le seul homme qui portt dans sa tte une tradition, un systme, un avenir. XXXVIII Napolon voulut fonder un systme l'poque de son divorce avec Josphine. Il eut se prononcer alors entre un mariage russe et un mariage autrichien. M. de Talleyrand, presque seul parmi les conseillers appels dlibrer devant Napolon sur ce choix entre deux alliances de famille, n'hsita pas se prononcer pour le mariage autrichien; il le fit en termes d'oracle qui n'explique pas ses arrts, mais qui les promulgue. C'tait, en effet, l'oracle de la destine pour la dynastie de Napolon et pour celle de la France, si Napolon n'et pas rv au lieu de rflchir, et si l'expdition d'Alexandre le Grand chez les Scythes ne l'et pas emport une campagne d'imagination Moscou qui dconcertait jusqu' son toile. Nous dirons tout l'heure par quels motifs admirablement analyss M. de Talleyrand, en se dclarant pour le mariage autrichien, faisait acte de justesse de vues, de gnie pratique et de philosophie de la paix dans un mme avis. XXXIX Cet avis porta des fruits de paix deux ans aprs; il aurait fond un quilibre europen dont la France et l'Autriche auraient tenu les poids dans leurs mains runies, si Napolon avait pu tre jamais lui-mme un homme d'quilibre. O penchait sa volont il fallait que pencht le monde: le monde ou lui ne pouvaient manquer d'tre bientt briss. XL M. de Talleyrand, aprs ce dernier conseil vraiment diplomatique donn loyalement Napolon, disparut de la scne d'action. On ne peut lui demander compte du dlire d'un grand homme, ni des ngociations dsespres et contradictoires. Le monde diplomatique, depuis son absence, tait livr au favoritisme et l'incapacit: _Quos vult perdere dementat!_ Les armes de Napolon taient dtruites; la France n'en avait plus dans sa population tarie de sang; le Rhin tait franchi par la coalition du Nord; les Pyrnes, par les Anglais et les Espagnols; 1814 se levait comme le jour du jugement sur l'univers politique. Napolon errait, coup de sa capitale, avec trente ou quarante mille gnreux soldats, dbris de tant de millions d'hommes, objet de piti, d'admiration, mais non de ralliement. La France ne se levait pas sa voix: elle le regardait comme on regarde un gladiateur bien lutter et bien mourir; mais elle avait spar sa fortune de la sienne. Le ressort mme du patriotisme s'tait affaiss sous sa main; pourquoi? C'est que derrire tant de sacrifices on ne voyait plus de systme; toute diplomatie tait morte pour la France avec les armes si mal employes de Napolon. La France, en promenant ses regards sur ses hommes politiques, n'en voyait plus qu'un qui pt s'interposer entre elle et les cours trangres, et cet homme tait dans la disgrce et dans l'isolement; mais, quand un homme de gnie redevient ncessaire un peuple, quelque disgraci et quelque isol que cet homme soit dans son obscurit, la pense publique le replace vite en vidence, et le regard involontaire de toute une nation, en se portant sur lui, l'illumine comme un phare sur l'cueil o la patrie va sombrer. Tel fut, au moment suprme, le sort de M. de Talleyrand. XLI Ce n'tait plus un guerrier qu'il fallait la France, puisqu'elle n'avait plus d'armes lui fournir: c'tait un politique. M. de Talleyrand se montra, et tout convergea vers lui: son intervention fut le salut de son pays. On l'a ni, comme l'esprit de parti nie tout, mme le patriotisme. La moindre quit et le moindre bon sens lui rendront la justice qui lui est due par l'histoire. Sa diplomatie couvrit la patrie, qu'une pe napolonienne ne pouvait plus couvrir, puisque cette pe, brise Moscou, Dresde, Leipsick, sur le Rhin, n'tait plus qu'un glorieux tronon qui avait laiss violer jusqu' sa capitale. Que pouvait faire M. de Talleyrand contre le monde et contre le sort? Il n'avait point trahi Napolon, quoiqu'il dsesprt de lui depuis la guerre d'Espagne, depuis la campagne de Russie, depuis le refus de la mdiation de l'Autriche dans la campagne obstine de Leipsick; la preuve qu'il ne le trahissait pas, c'est qu'il avait fortement insist, dans le dernier conseil du gouvernement o il fut appel par les frres de Napolon, pour que l'impratrice Marie-Louise et le roi de Rome ne sortissent pas de Paris, malgr les avis contraires. Cette fille de l'Autriche, sur le trne de France, dfiant son pre de la dtrner, et s'offrant comme un gage de paix entre Napolon et l'Europe, lui paraissait un dernier expdient de ngociation qu'il fallait garder pour le jour suprme. Les frres de Napolon et Napolon lui-mme ayant voulu enlever Marie-Louise la capitale et en disposer seuls comme d'un gage personnel de transaction, M. de Talleyrand, dpourvu de tout prtexte de ngociation avec l'Europe, n'eut plus qu' se prononcer entre un homme et la patrie. XLII Que pouvait-il proposer l'Europe vengeresse de tant d'injures, d'invasions, d'usurpations, de dfaites, d'oppression, d'humiliations, et aujourd'hui triomphante dans les murs de Paris? L'vacuation sans condition du territoire franais? Mais o tait le million de soldats franais pour faire accepter la pointe des baonnettes une telle vacuation l'Europe? Une rgence de l'pouse de Napolon? Mais l'impratrice n'tait dj plus en sa puissance: elle ne s'tait pas jete propos entre les armes de son pre et le dtrnement de son fils; elle tait, demi captive, entrane aux extrmits de la France par les frres de Napolon, sans arme, sans gouvernement, sans libert et dj sans couronne. Le moment tait pass; ce n'tait plus le coeur de l'empereur d'Autriche qui allait prononcer: c'tait sa raison, c'tait son cabinet, c'tait son arme. Or la raison, le cabinet, l'arme de l'Autriche, pouvaient-ils oublier leur capitale deux fois envahie, et rtablir, sous le nom d'une jeune princesse de vingt ans, une rgence napolonienne, qui n'et t qu'un second rgne masqu de Napolon? L'Autriche l'et-elle propos, l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Espagne, l'univers, pouvaient-ils y consentir? XLIII M. de Talleyrand pouvait-il proposer cette Europe monarchique la rsurrection d'une rpublique nationale en France comme gage de paix et de scurit? Mais, outre que M. de Talleyrand, quoique ayant servi la rpublique par ncessit et par diplomatie alors, n'tait pas rpublicain, quel gage offrir l'Europe monarchique arme, victorieuse, campe sur la place de la Rvolution, autour des traces de l'chafaud de Louis XVI et de toute une famille royale, qu'une rpublique le pied sur la tte d'un roi dcapit? Il n'y avait donc aucune option pour un homme d'tat aussi clairvoyant que M. de Talleyrand alors: ou la ruine de sa patrie, ou la dynastie des Bourbons rapportant la fois, d'un long exil, la conciliation avec l'Europe, l'amnistie de tous les actes et de toutes les opinions de la rvolution, et la libert constitutionnelle garantie la France par la monarchie reprsentative. C'est ce que M. de Talleyrand, redevenu en une heure l'oracle de la France et de l'Europe, dfinit admirablement dans le conseil des rois: La rpublique est une impossibilit; la rgence, c'est Napolon continu, avec le ressentiment de sa dchance et l'inimiti de l'Europe; Bernadotte (candidat alors de la Russie), c'est une intrigue: la lgitimit seule est un principe. Cette note verbale tait l'expression exacte et forte de la France, de l'Europe et du temps; elle portait en peu de mots un sens souverain et irrfutable. C'tait l'axiome de la diplomatie; il forait la conviction des puissances: une acclamation l'adopta. M. de Talleyrand, matre par ce seul mot des convictions au dedans et au dehors, n'eut qu' mnager, par son habilet, la transition de la rvolution la lgitimit, de l'invasion la paix, du despotisme la libert reprsentative. Les Bourbons furent rappels: la France fut sauve. Premier ministre et ambassadeur la fois au congrs de Vienne, M. de Talleyrand domina, quoique vaincu, les vainqueurs; les Bourbons rentrrent de plain-pied, et avec la France ancienne tout entire, dans la socit des rois et des peuples. M. de Talleyrand fut vritablement arbitre de l'univers au congrs des rois; il ne dut cette autorit personnelle qu' son gnie de diplomate, et non son titre de plnipotentiaire. Ce fut sa personne qui ngocia; il portait dans sa tte ses instructions: un signe de ses sourcils faisait taire les ennemis de la France. XLIV Le second retour de Bonaparte, vad de l'le d'Elbe, interrompit le congrs o M. de Talleyrand reconstituait l'Europe. Le rle du grand diplomate alors, nous le reconnaissons, fut dlicat aux yeux de ceux qui reconnaissent uniquement la France dans le sol. Rallier les souverains contre Napolon, c'tait rallier les armes de l'Europe contre les armes de la France: c'tait une oeuvre de Thmistocle. En la considrant sous un aspect purement militaire, peut-tre M. de Talleyrand, plus scrupuleux, aurait-il d alors se rcuser, comme Franais, de toute intervention au congrs comme diplomate des Bourbons, et se retirer dans la triste neutralit du citoyen qui gmit sur l'erreur de son pays, mais qui n'arme pas contre sa patrie l'tranger. Nous pensons ainsi. Mais nous reconnaissons cependant que M. de Talleyrand pouvait se dire que Napolon n'tait plus le souverain lgal de la France; qu'il avait viol, en rentrant main arme en France, sa propre abdication; que son seul titre dsormais tait son invasion; que la France n'tait plus qu'un pays conquis par sa propre arme sous la conduite d'un envahisseur hroque, et que la vaincre, c'tait la dlivrer. Il pensa ainsi; il agit, non en citoyen, mais en ministre des Bourbons; il parvint, force de volont, de rsolution, d'habilet, de promptitude, renouer une coalition dj dissoute et faire marcher d'un seul pas l'Europe entire au secours des Bourbons. Ce fut un miracle de diplomatie, mais ce miracle tait une coalition contre la France. Que d'autres l'exaltent comme diplomate et comme homme d'tat; nous le plaignons: une telle intrpidit, nous ne nous en sentirions pas capable. XLV Aprs le second retour des Bourbons, l'oeuvre de la diplomatie tait accomplie; l'oeuvre de l'homme d'tat, dans un pays libre et dchir par les partis en lutte, commenait. C'tait l'oeuvre des orateurs et des tribuns, des hommes de caractre et de paroles. Soulever et calmer les temptes de tribune, de presse, de place publique, ou les apaiser du geste et de la voix, tait un rle qui n'allait pas au souverain diplomate. La nature ne l'avait pas taill dans les grandes proportions que l'on donne aux Chatam, aux Pitt, aux Mirabeau, aux Danton, aux Vergniaud, ces foudres d'loquence. Sa force tait de tout comprendre, mais non de tout dominer, mme le peuple; c'tait une intelligence suprme, mais une intelligence demi-voix; il ne parlait qu' l'oreille, comme la persuasion; il n'crivait mme bien qu'avec rflexion, lenteur et clart, mais sans chaleur. C'tait un rsumeur infaillible et divinatoire; les rsumeurs sont admirables dans les salons, jamais dans les foules; les improvisateurs seuls sont les matres du moment; la sagacit froide n'improvise pas, elle juge. Tel tait ce caractre, toujours recueilli dans son silence, et qui ne laissait chapper son grand sens que dans des mots qui donnaient rflchir, parce qu'ils taient eux-mmes profondment rflchis. L'axiome spirituel et imprvu tait la forme de son esprit; c'est la forme de la vrit, quand elle veut se faire remarquer par la surprise et se faire accepter par la grce. XLVI Les quinze ans de la Restauration laissrent, non sans importance et sans dignit, M. de Talleyrand dans une sorte de ngligence. Il n'y fut pas frondeur, mais indpendant; il y frquentait de jeunes talents, tels que MM. Thiers, Mignet, Villemain, auxquels il donnait le got des grandes vues et le ton des grandes lgances: _magister elegantiarum_, portant son aristocratie naturelle dans ces jeunes aristocraties de nature. M. Thiers, en juger par ce qu'il en dit dans son _Histoire de L'Empire_, ne nous parat pas avoir compris la supriorit de ce modle, pas plus que la supriorit de M. Pitt; il parle avec lgret de ces deux hommes d'tat, seuls peut-tre au niveau de leur sicle et au niveau l'un de l'autre. C'est une faute de got autant que de point de vue: il faut savoir admirer. XLVII M. de Talleyrand voyait souvent le duc d'Orlans, sans tre nanmoins de sa faction. Ce prince, d'une habilet trs-infrieure celle du ministre, tait l'hritier prsomptif des fautes ou des malheurs de la Restauration: hritier trs-lgitime, s'il avait su attendre et recevoir de l'avenir ce que la nature des choses lui promettait; hritier trs-quivoque, si sa dynastie prmature expulsait du trne deux gnrations de sa famille et un enfant innocent de ses calamits. Le duc d'Orlans, parvenu au trne, eut le mrite de rsister la folle impulsion du prtendu libralisme soldatesque qui poussait la rvolution de Juillet la guerre. Tout ce qui bouillonne tend s'extravaser; le patriotisme antibourbonien de 1830 n'avait d'autre politique que le ressentiment des deux invasions; il oubliait que l'Europe, elle aussi, avait dix invasions de la France venger. Les Franais ont-ils donc seuls le privilge de l'orgueil national? Qu'en pense le prince de Talleyrand? demanda le nouveau roi ses confidents avant de prendre un parti sur les affaires trangres. M. de Talleyrand, fidle au principe de toute sa vie, dmontra au roi, dans une longue confrence, la ncessit de la paix pour asseoir son gouvernement sur les sympathies de l'Europe. Malgr l'impopularit acharne dont le parti de la guerre rvolutionnaire, dans les journaux et dans la chambre, poursuivait le ministre de 1815, inventeur de la lgitimit et de la paix pour sauver la nationalit, le duc d'Orlans, devenu roi, eut le courage d'avouer M. de Talleyrand pour son conseil intime devant la tribune belligrante et devant la presse injurieuse. M. de Talleyrand lui-mme, qui ne manquait point de l'hrosme du diplomate dans le cabinet, eut le courage de braver l'opposition, la tribune, la presse, et d'accepter l'ambassade d'Angleterre, au risque de toutes les invectives et de toutes les menaces dont les patriotes de caserne crasaient son nom. Sans doute, il devait lui en coter de paratre apostasier son principe, la lgitimit, pour aller reprsenter le principe de l'illgitimit dynastique Londres; mais peu lui importait cette inconsquence apparente, pourvu qu'il sauvt son principe suprieur, la paix. l'ge de quatre-vingts ans, rassasi de fortune, de dignit, de renomme, ce n'tait certes pas une ambition vulgaire qui pouvait le porter sortir de son repos pour exposer sa personne et son nom aux outrages des partis bonapartistes, des partis royalistes, des partis rpublicains et des partis perturbateurs du monde, en dfendant contre eux tous la paix, contre laquelle tous alors semblaient conspirer. Il y a des moments o ce qui parat une ambition insatiable est un dvouement pnible l'ide qu'on croit ncessaire au salut de son pays. Selon nous, M. de Talleyrand eut un de ces dvouements trs mritoires en acceptant l'ambassade publique de Londres et la direction secrte de toute la diplomatie europenne du gouvernement de Louis-Philippe. XLVIII La paix ou la guerre ne tenait, en ce moment, qu' un fil. Entre des mains moins dlicates et moins exprimentes, ce fil pouvait se rompre, on peut mme dire qu'il tait dj rompu par la rvolution de Belgique, contre-coup de la rvolution de Paris. Or la question qui venait de se poser devant les cabinets de France et d'Europe tait celle-ci: En 1815, on avait reconstitu l'Europe peu prs telle qu'elle tait gographiquement constitue avant 1790. Cependant l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Autriche, taient tombes d'accord qu'il fallait unir la Hollande et la Belgique en une seule monarchie sous la royaut du prince d'Orange. Cette annexion de la Belgique catholique une royaut trangre et protestante blessait l'orgueil et la conscience des Belges. Le lendemain de la rvolution de Juillet, les Belges, soulevs par le contre-coup, avaient rompu l'unit avec la Hollande et chass le roi. Or le royaume-uni hollando-belge, on ne le cachait pas, tait un rempart lev par l'Angleterre et la Prusse contre des invasions ventuelles de la France, champ de bataille fortifi, que les Anglais avaient le droit de surveiller et d'occuper en cas de guerre. La rvolution de Belgique dmantelait donc l'Angleterre et les puissances du Nord de leurs principales fortifications contre les ambitions de la France. L'Angleterre et l'Europe se refusaient naturellement reconnatre ce dchirement de la Belgique et de la Hollande en deux parts; on menaait de les contraindre par la force l'unit, qui leur rpugnait comme la mort. La Hollande invoquait son secours l'Angleterre et les Prussiens du Nord pour l'aider contraindre les Belges l'annexion. La Belgique invoquait la France, et lui offrait mme sa couronne pour la contresser son indpendance. Les Belges, longtemps Franais, rvolutionnaires de tradition, catholiques de religion, libraux de circonstance, avaient d'immenses sympathies dans tous les partis de l'opposition en France. Refuser de les secourir, c'tait une lchet, selon l'opposition; les adopter, c'tait la guerre universelle. Ngocier Londres, dans un congrs europen, entre le refus et l'acceptation, c'tait un chef-d'oeuvre de difficults vaincre. Ce chef-d'oeuvre donc, M. de Talleyrand tait charg de l'accomplir; il serait trop long de raconter comment il l'accomplit en deux ans de sagesse, d'habilet, de poids et de contre-poids manis avec la dextrit d'un instrumentiste dont l'Europe aurait t le clavier. Grce son zle vritable, et on pourrait dire instinctif, pour la paix du monde, il sortit vainqueur, triomphant, honor, de sa longue lutte de vieillard contre l'esprit de dsordre, de violence, de discorde europenne; et, aprs la signature du dernier protocole des confrences de Londres, il put dire: J'ai vaincu le monde, et je l'ai vaincu par la raison. J'ai t le Napolon de la paix; il n'y a pas une existence en Europe qui ne me doive une indulgence ou une bndiction: j'ai t l'instrument de la Providence pour pargner le sang d'une gnration! XLIX Le hasard m'avait conduit Londres dans ce temps-l. Je puis attester que le vtran de la diplomatie avait la conscience de l'oeuvre honnte qu'il accomplissait, et j'ajoute, la joie intime de la conscience satisfaite. Jamais je n'oublierai certaines matines sombres du mois de novembre, o les brouillards froids et pais de Londres empchaient de distinguer le jour de la nuit, et foraient le diplomate matinal crire ses dpches la lampe, sur un petit guridon au pied de son lit. Le prince de Talleyrand ne donnait que peu d'heures au sommeil; il passait une moiti de sa nuit dans les salons aristocratiques de Londres; il y semait ou il y recueillait ngligemment ces mots qui deviennent le lendemain des indices ou des actes. C'tait le moment o les confrences de Londres tenaient en suspens tous les jours la guerre ou la paix; tous les jours aussi il crivait un compte rendu de la sance M. Casimir Prier, qui contenait Paris la turbulence du parti de la guerre, que le prince de Talleyrand contenait Londres, Connaissez-vous M. Casimir Prier? me dit un jour M. de Talleyrand.--Non, mon prince, rpondis-je; vous savez que je ne veux pas servir deux matres, et que je ne vais point la cour du nouveau roi tout en faisant des voeux pour que son gouvernement rsiste cet entranement posthume qui porte le parti napolonien aux champs de bataille.--Eh bien, reprit-il, priez la Providence de conserver M. Casimir Prier la France. M. Casimir Prier, en ce moment, poursuivit-il, c'est l'homme ncessaire entre tous les hommes, c'est l'axe du monde; je ne suis ici que son porte-voix; son esprit et le mien soufflent sur les mmes temptes pour les apaiser, lui sur la France, moi sur l'Europe. Que la Providence nous assiste; en tout temps, voyez-vous, les choses se personnifient dans un homme; et cet homme n'est plus un homme: il devient une puissance divine de destruction ou de conservation pour tout un monde. Qu'tait-ce que M. Casimir Prier il y a six mois? Eh bien, c'est aujourd'hui le destin de l'Europe. Que le courrier de la France nous apporte aujourd'hui la nouvelle du renvoi ou de la mort de M. Casimir Prier, et, moi-mme, je ne suis plus rien ici; car c'est sa force pacifique au conseil du roi de France qui me donne ma force ici pour rassurer, intimider ou contenir les passions de l'Europe. Et, en reprenant sa plume pour continuer, de sa fine criture, sa dpche M. Casimir Prier, il laissait voir sur son visage, ple, rid, et cependant toujours gracieux, de vieux diplomate, une aurole de satisfaction honnte et puissante, qui semblait dire: Cette diplomatie, tant calomnie par l'ignorance du vulgaire, a aussi sa foi; car elle a aussi sa vertu. L J'avoue que le spectacle de ce diplomate, de si quivoque renomme dans sa vie prive, usant ses dernires forces, sans intrt d'ambition et sans autre rtribution que les injures des journalistes et des tribunes en France, retenir le monde sur la pente des catastrophes, m'inspira pour ce vieillard un respect qu'il n'avait pas mrit toujours, mais qu'il mritait au soir de sa vie. Peu de temps aprs, il se retira pour toujours des affaires actives, se bornant, dans son magnifique loisir, rechercher le commerce des hautes intelligences de tous les temps, mpriser, avec une lgitime insolence, la foule incapable de le comprendre, et donner gratuitement des conseils aux rois, quand ils lui en demandaient. Il fut diplomate jusque dans son dernier soupir. Soit ressouvenir de son premier tat, soit regret du scandale qu'il avait donn aux hommes religieux en sortant du sanctuaire, quoique affranchi de ses liens sacerdotaux par le souverain pontife, soit dsir de laisser une mmoire en paix avec tout le monde, il ngociait secrtement, depuis quelques annes, une rconciliation consciencieuse ou politique avec l'glise, par l'intermdiaire de l'archevque de Paris: il voulait une spulture chrtienne en terre chrtienne. Elle tait au prix d'une rhabilitation et d'une profession de foi qu'il avait rdige de sa main prudente jusque dans le protocole de la mort; mais ce protocole, il avait rsolu de ne le livrer l'autorit ecclsiastique que posthume. Les pieux ministres du repentir et de la rconciliation suprme attendaient, dans un appartement de son palais, l'heure d'tre appels au chevet du mourant; lui-mme, il piait pour ainsi dire son dernier soupir, ne voulant ni avancer ni reculer d'une minute la signature de son trait de conscience avec ce monde et avec l'ternit; ultimatum des vivants et des morts, sur lequel il ne voulait pas avoir revenir. Le roi Louis-Philippe sortit pied de son palais, et vint recueillir en ce moment son avant-dernier mot. Le roi, encore valide, et le vieux diplomate expirant, s'enfermrent sous le rideau du lit pour que personne n'entendt leur entretien. Quelle alliance conseilla M. de Talleyrand? quelle politique adopta le roi? quel legs diplomatique pour la France fut lgu par le grand esprit? quel legs fut accept par le roi dans ce testament? Nul ne le sait, nul ne le saura tant que les papiers de ce roi, qui crivait tant, ne seront pas rvls l'histoire. LI Immdiatement aprs le dpart du roi: _Il est temps_, dit le mourant sa nice, faites entrer le ministre du ciel. Et il lui remit la rtractation de sa vie piscopale. Grce cet acte, il fut enseveli dans toutes les dignits du spulcre. LII Six jours avant, j'avais dn chez lui, pour la seconde fois, presque en famille, dernier convive de ceux qu'il aimait runir toutes les semaines sa table. J'assistai, par respect pour la haute intelligence humaine, sa spulture. Son htel, ou plutt son palais, tait plein, depuis l'atrium jusqu'au salon, d'une foule immense et somptueuse, dans tous les costumes, sous toutes les dcorations de toutes les poques o il avait jou les grands rles de la vie sociale, et rendu des services publics ou des services personnels cette multitude de clients. C'taient les ministres de la religion, avec lesquels sa dernire signature l'avait rconcili quelques jours auparavant, et qui venaient constater tardivement sa rsipiscence; les ambassadeurs de toutes les cours, avec lesquelles il avait ngoci depuis Louis XVI, le Directoire, la Rpublique, l'Empire, les deux Restaurations, la monarchie lgitime et illgitime, qui lui devaient les mmes honneurs; les anciens snateurs, les nouveaux pairs de France, les membres de l'Institut, fiers d'avoir compt dans leurs rangs l'art de ngocier comme le premier des arts de la paix; les employs du ministre des affaires trangres sous tous les rgimes, qui tous avaient eu se louer de sa bont et profiter de ses leons; enfin quelques vieux survivants de son cabinet intime, rouages inconnus de la grande machine europenne, rdacteurs consomms de ses hautes penses, qui l'avaient d'autant plus admir qu'ils avaient, pour ainsi dire, plus vcu son ombre ou dans sa sphre. Ceux-l taient sortis, en simple habit noir, de leur retraite, non pour tre remarqus, mais pour se rendre eux-mmes le tmoignage de la fidlit de leur mmoire et de leur reconnaissance au del du tombeau. Les marches du grand escalier taient bordes d'une domesticit depuis longtemps rentre dans la retraite, mais dont les larmes attestaient l'attachement qu'ils portaient au plus indulgent et au plus libral des matres. Cette foule rappelait les jours de 1814, o, dans un congrs intime entre l'empereur de Russie, le roi de Prusse, les ministres de toute l'Europe et le souverain diplomate, ce mme palais d'un particulier avait vu disposer du sort de l'Europe, et la paix sortir de la guerre dans cette mme capitale dont la guerre tait tant de fois sortie pour le malheur de tous et pour la gloire d'un seul! Princes de l'glise, dbris vivants de l'Assemble constituante, amis encore vivants de Mirabeau, survivants des chafauds de la Convention, migrs compagnons de sa proscription d'Amrique, membres dpayss aujourd'hui du Directoire, dignitaires, marchaux, gnraux, ministres de l'Empire, royalistes de 1814, auxquels un mot de ce mort avait rendu le trne et la cour de deux rois; courtisans de l'illgitimit d'Orlans, dont il avait ratifi l'avnement la couronne pour franchir un abme par un expdient; plnipotentiaires de toutes les puissances, qui venaient honorer, dans ce plnipotentiaire de la nation et de la paix, cette diplomatie reine des rois, souverainet de la raison, providence invisible des peuples qui rgit le monde en le pondrant: tout cela, disons-nous, donnait cette spulture l'aspect d'un congrs plus que d'un cortge funbre; congrs posthume auquel il ne manquait que l'me de tous les congrs de ce sicle. Mais que disons-nous? le grand diplomate, quoique muet et inanim, n'y manquait pas. Sa mmoire ngociait encore, du fond de ce cercueil, avec tous les partis, compensant les offenses par des services, les injures par des loges, les vengeances par des honneurs, et reconnaissant tous, au moins, ainsi par leur prsence, que quelque chose de grand venait de s'vanouir des conseils de l'Europe, et que la sagesse de ce monde venait de baisser d'un grand poids! Quant moi, sans honorer, dans le prince de Talleyrand, des personnalits peu honorables et des versatilits de services qui diminuent immensment la dignit de la vie et le prix mme de ces services, je n'ai pu m'empcher de professer toujours la plus haute estime pour le diplomate de la vraie rvolution de 89, le diplomate de la paix, le pondrateur de l'quilibre, le conservateur conome de la vie des peuples au milieu de ces prodigues du sang d'autrui, qu'on appelle les gagneurs de batailles; et, toutes les fois qu'il y a eu, depuis les obsques de ce grand ngociateur, une de ces crises europennes que les ambitions dnouent avec des alliances ou tranchent avec l'pe, je n'ai pu m'empcher de me demander curieusement moi-mme: QU'AURAIT CONSEILL SON PAYS, DANS CETTE CIRCONSTANCE, M. DE TALLEYRAND? Ce sont ces conseils prsums de M. de Talleyrand dans les circonstances o s'est trouve et o se trouve aujourd'hui la France, qui vont faire le sujet de ce second entretien sur la littrature diplomatique. LAMARTINE. LXe ENTRETIEN SUITE DE LA LITTRATURE DIPLOMATIQUE. I Je vous disais, en finissant le dernier Entretien, qu' chaque crise ou mme chaque question diplomatique pose par les vnements depuis la mort du suprme diplomate, je m'tais toujours involontairement demand: Qu'aurait conseill ici la France M. de Talleyrand? Je vais mettre en scne ce dialogue du mort avec les vivants, et faire parler cet oracle du fond de son spulcre, autant du moins que ma faible intelligence et ma sagesse borne peuvent interprter les penses prsumes de cette forte tte et de cette grande vue sur les affaires humaines. II Toute diplomatie avait cess d'exister pour M. de Talleyrand du jour o Napolon, promu l'empire par sa propre volont et par les victoires de ses armes, avait rsolu de substituer les conqutes aux alliances, et de dtruire au profit de la France tout l'quilibre europen. Qu'est-il besoin d'alliance qui veut rgner partout? Qu'est-il besoin d'quilibre qui ne peut souffrir d'indpendance? Qu'est-il besoin de paix qui est rsolu de ne faire de pacte qu'avec la victoire? Aussi, de ce jour-l, M. de Talleyrand se retira dans son inutilit et dans sa prvision des catastrophes: quoi servirais-je dsormais? dit-il Napolon: vous tes la guerre et l'omnipotence, je suis la transaction et la paix; le moindre de vos soldats est un plus grand diplomate que moi; vos congrs sont des champs de bataille; entre le monde et vous il n'y a d'arbitre que le destin: vous tes un dieu de la force, je ne suis qu'un homme de pondration: allez o va le hasard, je me rcuse et je m'efface. III Madrid, Lisbonne, Bellune, Essling, Wagram, Moscou, Dresde, Leipsick, Paris, l'le d'Elbe, Waterloo, Sainte-Hlne, victoires, conqutes, retours, dfaites, droutes, double invasion de la France en une seule anne, exil, proscription, coalition universelle contre nous, furent les rsultats de la diplomatie de Napolon. De cette immense ruine, M. de Talleyrand sauva la France et l'quilibre de l'Europe. Les deux diplomaties furent juges. IV On a vu comment, sous la monarchie de Juillet, M. de Talleyrand sauva la paix aux confrences de Londres. Une fois M. de Talleyrand mort, nul de nos hommes d'tat, quoique minents, n'avait sur le roi Louis-Philippe et sur les cabinets europens l'ascendant, l'exprience et l'autorit acquise ncessaires pour diriger d'une main magistrale le systme extrieur de la France. La diplomatie errait comme un aveugle, ttons, d'un ple l'autre; le roi seul avait une volont fixe, la paix, non parce qu'elle est la paix, mais parce qu'elle est l'immobilit. Cette volont diplomatique du roi Louis-Philippe tait sans cesse contrarie et contrainte par les cabales parlementaires, qui reprochaient ce gouvernement sa seule vertu, et qui lui remettaient sans cesse sous les yeux, comme un contraste, les grandeurs de Napolon, sans parler jamais des catastrophes et des expiations de ce gnie qui avait dpens deux fois la France pour payer sa gloire personnelle. Tantt on poussait la diplomatie de Louis-Philippe la restauration chimrique de la Pologne, restauration que Napolon lui-mme, la tte de sept cent mille hommes et camp Varsovie, n'avait pas os tenter. Tantt on la poussait humilier ou coaliser l'Allemagne au nom des limites du Rhin; tantt braver l'Angleterre, qui ne pouvait que s'en rjouir, en conqurant en Afrique un onreux empire dont la France aurait la charge et dont l'Angleterre nous couperait la route en cas de guerre par de nouveaux Trafalgars et par d'autres Aboukirs. L'Algrie tait certainement un bras de la France engag perptuit avec cent millions et cent mille hommes de l'autre ct d'une mer qui n'est pas nous; diminution immense de nos forces actives, de nos budgets, de nos soldats, gage de dpendance donn l'Angleterre toujours prte nous dire: Ou la paix servile, ou l'Algrie perdue, comme l'gypte sous Napolon, grce nos escadres et aux Arabes soulevs par nous contre votre naissante colonie! V Tantt on la poussait, par je ne sais quel engouement contre nature, s'armer pour le dmembrement de l'empire ottoman en faveur d'un pacha d'gypte, ci-devant marchand de tabac Salonique, ami des Anglais, rvolt contre le sultan son matre; donner ainsi, aux dpens de la Turquie, notre allie naturelle, un empire arabe aux Anglais, pour doubler ainsi leur empire des Indes, et livrer, d'un autre ct, l'empire ottoman, affaibli d'autant, la Russie; politique contre-sens de tous les intrts de la France, que M. Thiers eut l'inconcevable tort d'adopter un moment, je ne sais par quelle concession de bon sens aux ncessits de tribune, mais dont sa justesse d'esprit ne tarda pas apercevoir le vide, et qu'il jeta la mer en se retirant du ministre, comme on noie ses poudres avant de rendre son pavillon. VI Certes M. de Talleyrand n'aurait pas eu assez de sourires de ddain pour de tels renversements de toute diplomatie sense dans le cabinet des Tuileries, sous les ministres parlementaires de Louis-Philippe. Engager la guerre gnrale avec l'Europe pour qu'un pacha factieux du Kaire fumt sa pipe Damas, Alep, Constantinople, cela ressemblait tout fait la diplomatie prche aujourd'hui la France par les publicistes garibaldiens, poussant la France risquer ses trsors de paix, de scurit, d'or et de sang franais, pour qu'un duc de Savoie, brave, aventureux et ambitieux de chimres, fasse des entres capitoliennes Florence, Rome et Naples! C'est l'Angleterre seule de se fliciter du dmembrement de l'empire ottoman par Mhmet-Ali, ou de la promenade monarchique du roi de Pimont en Italie pour y lever une arme de quatre cent mille hommes concentrs dans la main d'un client oblig des Anglais. Louis-Philippe, convaincu par son bon sens courte vue du danger de ces politiques guerroyantes, chercha s'affermir par des alliances. Or savez-vous quel systme lui conseillrent les ministres de ce qu'on appelait alors le _tiers-parti_ dans les chambres, ministre d'honntes et discrets lgistes, ministre jaloux qui dissertait agrablement aux oreilles de la mdiocrit, et qui n'inspirait de la jalousie personne? Ils inventrent pour la France ce qui n'avait jamais t invent avant eux en diplomatie, l'alliance avec les petites puissances, c'est--dire l'alliance de la force avec la faiblesse, l'alliance de la grandeur avec la petitesse, l'alliance de quarante millions d'hommes avec des puissances de trois ou quatre cent mille sujets, l'alliance d'un budget d'un milliard avec des indigents et des ncessiteux qui ont peine de quoi solder la sentinelle veillant leur porte; alliance qui compromet sans cesse les grands tats dans la cause des petits, sans que les petits tats aient d'autres secours porter aux grands que leur faiblesse et leur insignifiance; alliance qui donne pour ennemis ventuels la France l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Autriche, et qui lui donne pour amis Bade ou Turin! Le nom justement respect de l'honnte homme qui inventa cette sublimit diplomatique est sur mes lvres; mais je ne le nommerai pas, par considration pour sa probit politique digne de meilleures inspirations. Cette grotesque invention du monde renvers prouve seulement que l'loquence n'est pas de la diplomatie, et qu'entre le barreau et la tribune il y a la distance des affaires prives aux affaires publiques. VII Un autre ministre, dont le seul dfaut tait de ne douter jamais de lui-mme, conseilla au roi de chercher le prestige de sa maison dans des alliances matrimoniales en Espagne. L'ombre de Louis XIV apparut dans le cabinet rvolutionnaire des Tuileries. L'Espagne se prta cette illusion; tout le parti orlaniste s'cria unanimement que la monarchie illgitime tait pour jamais lgitime par cet acte de foi de la cour d'Espagne dans la solidit du trne de Juillet. Je me souviens du jour et de l'heure o le ministre de la maison d'Orlans tira le rideau qui voilait cette ngociation et cette alliance, et o le pays jeta un cri d'admiration irrflchie l'aspect de ce chef-d'oeuvre. Il y avait une nombreuse runion d'hommes politiques de toutes nuances, encore vivants, chez moi ce jour-l. Eh bien, qu'en dites-vous? me disaient quelques-uns d'entre eux avec un air de triomphe. crivez, leur rpondis-je, que d'ici six mois la maison d'Orlans aura cess de rgner en France. Ils sourirent d'incrdulit, comme on sourit un paradoxe. J'eus quelque peine leur faire comprendre qu'un pacte de famille tait un contre-sens diplomatique une monarchie lective et rvolutionnaire en France, que la nation se soulverait invitablement cette nouvelle, comme une dclaration de guerre au principe rvolutionnaire de Juillet, et que des dfis d'opinions rpondraient promptement au dedans ce dfi diplomatique de la couronne. Quant au dehors, il me fut moins difficile de leur dmontrer que l'Angleterre considrerait immdiatement ce pacte de famille en Espagne comme une dclaration de guerre ses influences Madrid; que Louis-Philippe lui paratrait un transfuge de son alliance dans une alliance dynastique indpendante de l'Angleterre, et qu' partir de cet acte (prise de possession de l'avenir en Espagne, pierre d'attente de l'union des deux monarchies, la France et l'Espagne), le cabinet de Londres abandonnerait le cabinet d'Orlans l'animadversion des puissances du Nord, animadversion que l'Angleterre seule avait contenue jusqu' ce jour. VIII Ces six mois couls, la monarchie d'Orlans n'existait plus. Jamais une prvision si simple aurait-elle chapp M. de Talleyrand? et, s'il et vcu alors, n'aurait-il pas dvoil Louis-Philippe la ruine qui se cachait sous cette apparente consolidation de son trne? IX La rpublique de 1848, tonnement soudain de l'Europe et de ceux-l mme qui la saisirent pour la diriger, eut dlibrer inopinment, le lendemain d'une rvolution complte, sur la diplomatie qu'elle adopterait la face de la France et du monde. Appel par le hasard formuler et motiver en une seule nuit cette diplomatie, dont tous les liens et toutes les traditions venaient de se briser en un seul jour, je ne manquai pas d'voquer en silence l'esprit de l'Assemble constituante, qui avait toujours t l'me de M. de Talleyrand tant que Napolon avait souffert la sagesse dans ses conseils, et je me demandai, avant d'crire le manifeste de la rpublique au dehors, quel serait dans ce cabinet, plein de ses souvenirs et de sa supriorit, l'avis de ce grand hritier du cardinal de Richelieu, du duc de Choiseul et de Mirabeau. Voici ce que je me rpondis, en croyant vritablement entendre la voix creuse et impassible, la voix lapidaire de l'oracle des cabinets: X Il y a deux partis prendre, quand on est matre absolu de ses dcisions, le lendemain d'un vnement qui a fait table rase en Europe, quand on est la France de 1848 et qu'on s'appelle rpublique: on peut se placer en ide sur le terrain des ambitions napoloniennes, des ressentiments de Waterloo, des vengeances militaires, des humiliations populaires, des propagandes insurrectionnelles, des appels des peuples contre tous les trnes; on peut faire appel toutes les turbulences soldatesques ou populaires; jeter au vent tous les traits, toutes les cartes gographiques qui limitent les nations; lever, au chant d'une _Marseillaise_ agressive, un million de soldats lasss de la charrue ou de l'atelier; les lancer, comme des proclamations vivantes, par toutes les routes de la France, sur toutes les routes de l'Italie, de l'Espagne, de l'Allemagne, de la Belgique, de la Hollande, et promener ces quatorze armes rvolutionnaires avec le drapeau de l'insurrection universelle des peuples contre les rois, la grande _Jacquerie_ moderne, le rve de tous les dmagogues et de tous les forcens de gloire, contre toutes les bases sociales, contre tous les pouvoirs et contre toutes les paix du continent. Rien de plus facile excuter; je dis mme rien de plus difficile contenir dans un moment o l'effervescence d'une rvolution sans gouvernement donne de l'air tous les soupiraux de Paris et de l'Europe. En six semaines, les frontires de tous les peuples voisins de la France seront franchies, les populaces debout, les soldats tonns sous les armes, les uns se ralliant la voix et aux amorces de l'insurrection soldatesque, les autres se pressant autour de leurs souverains pour les dfendre; ceux-ci abandonnant leurs rois pour un autre, comme nous le voyons en ce moment en Italie; ceux-l arborant le lendemain le drapeau qu'ils dfendaient la veille; l'enthousiasme, la terreur, l'indiscipline, l'anarchie soldatesque partout, le rgne transitoire de cinq ou six cents _Marius_ de caserne faisant ou dfaisant des rpubliques ou des dmagogies partout; la France pendant quelques jours triomphante, comme coryphe de ces saturnales de la guerre, sur toute la ligne de ses frontires dbordes. XI Mais qu'arrivera-t-il aussitt aprs cette premire bullition de l'esprit militaire tombe? Il arrivera que les peuples, les vrais peuples, ceux qui ont l'orgueil de leur indpendance, la vertu de leur patriotisme, le zle sacr de leur famille, de leur proprit, de leur gouvernement, monarchie ou rpublique, commenceront s'tonner, puis s'alarmer, puis s'irriter de cette invasion de la France, et se demander si la libert apporte la pointe des baonnettes ou des piques trangres est bien la libert ou la servitude. Ce million d'aptres arms vomis par la rpublique franaise leur paratront une insulte plus qu'un secours leur patrie; le patriotisme ternel se rvoltera contre la propagande rvolutionnaire; ils se rangeront autour de leurs gouvernements, un moment abandonns, pour dfendre le pays, le foyer, l'honneur national, en ajournant une libert conqurante, fltrissante; les armes refrneront les populaces, elles s'entre-choqueront bientt avec les envahisseurs franais; victoire ici, dfaite l, mle partout; coalition certaine des peuples et des rois contre ce dbordement des baonnettes franaises; refoulement invitable de la France sur toute la ligne. Et qu'arrivera-t-il l'intrieur? Enivrement si on est vainqueur, et proclamation du premier gnral populaire et victorieux comme dictateur de la rpublique, c'est--dire recommencement d'un Napolon de gnie ou sans gnie, et destruction de la libert dans son propre foyer. Si, au contraire, on est vaincu, dmoralisation gnrale, mesures de terreur pour arracher l'or et le sang dvors par la guerre universelle, rsistance du peuple livrer son or et ses enfants, accusations de trahison, spoliations, emprisonnements, chafauds, fin de la terreur par l'horreur du monde, ajournement un autre sicle de la libert. Voil, en quelques mots, le rsultat logique de cette diplomatie de la dmence! XII Il y a un autre parti prendre par le cabinet de la rpublique: c'est de dclarer la paix toutes les puissances qui ne se dclareront pas en guerre avec elle; c'est de respecter les limites, l'existence, la forme, quelle qu'elle soit, de tous les gouvernements adopts par tous les peuples; c'est de dclarer la rpublique franaise compatible avec toutes ces formes de gouvernement, dont elle n'a pas le droit de discuter la convenance avec d'autres ides, d'autres moeurs, d'autres intrts, d'autres nationalits; c'est de la dclarer hritire de tous les traits de limites tablis, mme contre elle, d'autres poques, et de promettre au monde qu'elle ne revendiquera des rectifications ventuelles cette gographie des puissances que de concert commun avec tous les autres peuples, lorsque des vnements imprvus viendraient motiver, en congrs gnral, le remaniement europen, en ajoutant que, ce qu'elle accepte pour la France, elle l'exige naturellement pour les autres, et qu'elle prendra fait et cause, si cela lui convient, pour toute nation qu'une puissance trangre voudrait contraindre ou opprimer dans son libre dveloppement d'institutions. Ce fut cette diplomatie, UNANIMEMENT adopte par le gouvernement de 1848, qui jeta sur les matires incendiaires de l'Europe la poigne de cendre qui rassura et pacifia la France et l'Europe. Le peuple, il faut le reconnatre, fut aussi clair que le gouvernement; les partis mme, et les plus exalts, applaudirent cette rpudiation de la guerre pour la guerre; l'esprit de libert touffa l'esprit de conqute. Ce fut le jour de la plus haute sagesse de la France depuis 1789: ce jour prouva que l'exprience profite aussi mme aux rvolutions. Je n'eus que l'honneur d'avoir pris, avec _tous_ mes collgues, l'initiative d'une pense juste qui tait dans la raison publique. Et qu'arriva-t-il? XIII Il arriva ceci: c'est que tous les cabinets europens sans exception, les plus hostiles la France, et surtout la France sous la dnomination de rpublique, eurent la bouche ferme et la main dsarme par cette dclaration d'inviolabilit de tous les territoires, de tous les gouvernements et de tous les traits, mme les plus onreux pour la France; c'est qu'aucun gouvernement, monarchique, reprsentatif ou rpublicain, n'eut le prtexte d'appeler ses peuples aux armes contre une rpublique qui respectait chez les autres les inviolabilits inoffensives qu'elle revendiquait pour elle; c'est que les peuples, au lieu de s'indigner et de se lever contre une France conqurante ou menaante de leurs foyers, conurent une partialit bienveillante pour une France respectueuse envers tous les territoires et envers toutes les formes d'institutions nationales des autres contres; c'est que cette loyaut quitable de la France popularisa l'instant le nom de la nouvelle rpublique dans toute l'Europe, et prdisposa, sans aucune immixtion propagandiste du cabinet rpublicain, tous les peuples voisins se donner des institutions reprsentatives modeles de plus ou moins prs sur la France; c'est que Berlin, Vienne, Turin, Milan, Naples, Rome, Florence, Londres mme et Dublin s'murent d'une sympathie spontane pour la France; c'est que, bien loin de pouvoir penser former des coalitions nationales contre nous, les princes et les gouvernements eurent assez faire pour se prserver eux-mmes du contre-coup de notre sagesse; c'est qu'enfin, aprs trois mois seulement d'une telle diplomatie pratique religieusement dans le cabinet franais, la France n'avait qu' choisir entre tous les systmes d'alliances qu'il lui conviendrait d'adopter. Je pus dire la tribune, sans tre contredit par personne en Europe, le jour o la France, debout dans sa reprsentation souveraine, eut nous demander compte de sa diplomatie: Nous nous prsentons vous avec la paix conserve et avec les mains pleines d'alliances; vous choisirez! XIV Il n'y eut que trois tentatives folles, coupables et insignifiantes de propagande arme contre les gouvernements voisins par des bandes furtives et dsavoues du gouvernement franais, une incursion d'une poigne de Parisiens en Belgique, une incursion d'une poigne d'Alsaciens sur le territoire de Bade, une incursion d'une poigne de Savoyards et d'ouvriers lyonnais Chambry. L'incursion en Belgique fut avorte aussitt que conue, par l'entente loyale entre les deux gouvernements. L'invasion de Chambry fut rprime par le commissaire de la rpublique Lyon, le jeune Arago, qui se hta de m'informer de cette violation de territoire. J'offris moi-mme au gouvernement sarde de prter les soldats de la France au gouverneur de Chambry, si ses carabiniers ne suffisaient pas pour expulser les envahisseurs. L'invasion dans l'tat de Bade fut dissoute immdiatement par les agents de la rpublique envoys par moi dans les tats de Bade. Aucun de ces gouvernements trangers n'eut accuser la rpublique de ces fuites de gaz dmagogique chappes de France par les fissures de notre territoire en bullition. Notre systme diplomatique d'inviolabilit des peuples et des trnes en fut confirm au lieu d'en tre altr; au lieu de demander une rparation, le cabinet rpublicain n'eut recevoir que des remercments. Il en fut de mme Londres, o la grande manifestation radicale des trois cent mille _chartistes_, qui tait venue nous demander le concours de deux ou trois cent mille ouvriers franais, ne reut de nous que le refus le plus svre de prter un seul Franais des excitations de guerre civile contre un gouvernement avec lequel nous tions en paix. Il en fut de mme Dublin, quand les fauteurs de l'insurrection irlandaise vinrent, par l'organe de leur chef, me sommer publiquement l'htel de ville, la tte d'un rassemblement populaire, d'appuyer l'insurrection de l'Irlande contre l'Angleterre. Ma rponse, publique aussi, fut la rprobation la plus clatante de toute intervention de la rpublique franaise dans les insurrections intestines d'une partie de la Grande-Bretagne contre la mre-patrie. L'Angleterre devrait s'en souvenir aujourd'hui, o elle intervient haute voix Naples et ailleurs par les incitations de ses ministres dans leurs harangues, et par la prsence de ses volontaires devant Gate, contre des princes avec lesquels elle est en paix; intervention insurrectionnelle qui est le droit public de la guerre civile et le droit des gens de l'insurrection. La guerre est dplorable sans doute; mais elle est respectable quand elle est purement nationale, c'est--dire quand elle est le soulvement spontan et quelquefois hroque des opprims contre les oppresseurs. La guerre civile, au contraire, porte, formule, encourage par un gouvernement tranger contre des gouvernements avec lesquels ce gouvernement tranger n'est pas en guerre, cette guerre civile-l n'a pas eu de nom jusqu'ici dans la langue de la diplomatie, dans le vocabulaire du droit public; elle en aurait un dsormais, elle s'appellerait _la guerre britannique_. Malheur aux ministres qui trempent leurs noms, jusque-l honorables, dans le sang de cette diplomatie de l'insurrection par fantaisie, et de la guerre civile par volontaires! XV Il en fut de mme, enfin, pour la Pologne, quand, la tte d'une meute de trente mille vocifrateurs recruts dans les rues de Paris, les Polonais voulurent nous imposer la folie d'une dclaration de guerre au continent tout entier pour la cause malheureusement trois fois juge de la Pologne. Je leur rpondis que la France ne se laisserait jamais dicter sa politique par des trangers, et que c'tait aux Polonais de ressusciter la Pologne. Ils s'en vengrent quelques jours aprs en venant, dans un tumulte nocturne, me menacer dans mon foyer d'une meute irrsistible pour me contraindre leur obir: ils tinrent parole. Le 15 mai suivant, l'meute, aux cris de: _Vive la Pologne!_ vint envahir une assemble souveraine franaise, et donner Paris le spectacle des anarchies de Varsovie. Paris tout entier se leva pour rprimer cet outrage sa reprsentation, et pour dsavouer cette diplomatie en haillons qui jetait des cris sans les comprendre. Il ne fut pas donn une diplomatie d'migrs de dicter des lois la nation franaise. Cette diplomatie provisoire ne dmentit pas, dans la tempte, la diplomatie de la France dans les temps rguliers; elle n'eut que le mrite des gouvernements de transition, elle ne compromit rien de l'avenir. L'esprit de M. de Talleyrand, de Mirabeau, de l'Assemble constituante, l'esprit qui a pour objet la conqute des ides, au lieu de la conqute des territoires, tait rest dans le cabinet des Tuileries. XVI Maintenant un autre gouvernement a surgi; mais la France est toujours la France, la vrit diplomatique est toujours la vrit. Examinons l'tat de l'Europe la minute juste o le temps et les vnements nous ont port. L'aiguille change de chiffre sur le cadran des temps, mais c'est toujours le mme cadran. XVII La premire chose rechercher pour un grand diplomate, c'est un principe, un principe dirigeant de toute diplomatie thorique ou pratique pour son pays et pour tous les pays du globe constitus en nations. Les nations, ces individualits, agissent diplomatiquement les unes sur les autres par cette pression mutuelle qui s'exerce dans la guerre, dans la paix, dans les ngociations, dans les congrs, dans les traits d'un bout du monde l'autre. Si la diplomatie civilise n'a point ce principe dirigeant dans ses conseils, ce n'est plus la diplomatie: c'est la barbarie, la violence, l'astuce, l'ambition, l'gosme national, bouleversant partout et sans cesse les socits humaines, et ne reconnaissant de juste que son intrt, de morale que la victoire. Nous en avons vu et nous en voyons en ce moment mme sous nos yeux des exemples dans des contres voisines. Cet athisme ce qu'on appelle le _droit public_, ce dfi la conscience du genre humain, ce mpris de l'honntet en diplomatie, cette lchet devant ce qui est fort, cette oppression de ce qui est faible, ce _V victis_ jet impudemment tous les droits, ce _Sauve qui peut_ de tous les traits, cette droute de toute diplomatie, ont un succs de scandale pour un jour, et amassent des charbons dvorants sur les cabinets qui les osent. C'est une diplomatie qui russit quelquefois aux grand Frdric, aux Napolon Ier, aux colosses d'ambition et de talent, mais qui ne va qu' eux. Les grands crimes ne sient pas aux petits moyens. Ces enjambes du monde veulent des gants, et encore ces gants trbuchent-ils tt ou tard dans leur carrire; mais les pygmes!... qu'en sera-t-il? Donc il faut un principe fondamental permanent; nous ajoutons honnte, de diplomatie tout cabinet national. O trouver ce principe? On en a invent des centaines jadis et aujourd'hui, chez nous et ailleurs, selon les besoins de la circonstance et selon l'engouement passager et ignorant des masses populaires auxquelles on jetait en pture ces soi-disant principes diplomatiques afin de donner un air de science la perversit, et de profondeur au vide. On a prconis longtemps le principe dit _machiavlique_, c'est--dire le principe de l'_utile_, sans considration des moyens d'astuce, de mensonge et de violence qui feraient pendre un sclrat, et qui glorifieraient un diplomate. On a os s'crier, comme Mirabeau dans une fanfaronnade d'loquence et de dpravation: LA PETITE MORALE TUE LA GRANDE. Comme s'il y avait deux morales et deux consciences dans le ciel et sur la terre! comme si la politique tait hors la loi de Dieu! comme si la moralit ou l'immoralit diplomatique tait autre chose que du crime ou de la vertu plus grandes proportions que le crime ou la vertu petites proportions du sclrat ou de l'honnte homme! Et quelle mesure, dirons-nous aux partisans nombreux de ce sophisme, quel degr du thermomtre moral reconnatrez-vous que l'immoralit change de nature, et que ce qui tait crime dans le petit nombre devient moralit dans le grand nombre? Qui est-ce qui graduera cette chelle de la justice ou de la perversit diplomatique? Qui est-ce qui osera dire, le doigt sur l'chelon: Ici finit le crime, l commence la vertu; ce fourbe, au-dessous du chiffre convenu, est un fourbe; au-dessus, c'est un Richelieu ou un Mazarin; ce meurtrier, qui ne tue qu'un de ses semblables, est meurtrier; ce souverain, qui a cent mille baonnettes sa suite et qui gorge une nation, est un honnte homme? Un tel principe n'a dur pour les hommes pensants que le temps de l'analyser et de le maudire. Malheureusement il dure encore pour les multitudes: mais les multitudes sont nes pour tre la proie des sophismes; voil pourquoi elles sont ternellement esclaves. N'en parlons pas. XVIII On a invent plus tard le principe de l'ambition toujours lgitime des cabinets, pourvu que cette ambition _per fas aut nefas_ et pour objet et pour rsultat l'agrandissement de la puissance, ou dynastique ou nationale, des tats; le principe de l'accroissement illimit et toujours lgitime des peuples ou des rois, faux principe qui ne se rsume que dans ce qu'on a appel la monarchie universelle, principe qui a t port son apoge par les Grecs sous Alexandre le Grand, par les Romains sous les consuls et les Csars, par les Barbares sous Charlemagne, par les Arabes sous Mahomet, par les Espagnols et les Germains sous Charles-Quint et sous Napolon, principe qui a t chaque fois dmenti par le soulvement du genre humain contre ces ambitions du monde, qui, non contentes d'aspirer le fondre dans l'unit de la servitude, aspiraient encore assujettir d'autres plantes pour que l'infini de leur orgueil remplt l'infini de l'espace! La Providence a souffl pour toujours sur ce principe de l'accroissement indfini des peuples, et il n'en est rest qu'un peu de noms et beaucoup de cendres. L'unit de l'univers dans la servitude est le rve de l'homme; la diversit dans l'indpendance est la loi de Dieu. XIX On a invent et on cherche encore rchauffer aujourd'hui le principe de la diplomatie par conformit de religions entre les peuples. L'Europe aventureuse briserait la fois l'Europe, l'Afrique et l'Asie, si elle coutait ces publicistes de fantaisie; qui, distes Paris, se proclament chrtiens en Chine, en Cochinchine, en Australie, en Syrie, Constantinople, Ispahan, Calcutta, et qui mettent hors la loi de la diplomatie et de l'indpendance un grand tiers du globe, sous le prtexte d'un christianisme diplomatique qu'ils ne professent que dans leurs protocoles. Si ce principe de l'unit de civilisation chrtienne _par les armes_ sur tout le globe tait vrai en Asie et en Afrique, il serait vrai, sans doute, en Europe; s'il tait vrai contre les peuples qui ne sont pas chrtiens, il serait vrai contre les peuples qui ne sont pas orthodoxes; la guerre et l'extermination seraient de droit divin entre les catholiques et les schismatiques; un symbole de foi serait inscrit sur tous les drapeaux opposs des cultes qui se partagent le continent; les catholiques ne reconnatraient que des catholiques pour nationalits lgitimes et indpendantes, les grecs que des grecs, les anglicans que des anglicans, les luthriens que des luthriens, les calvinistes que des calvinistes; Russes, Prussiens, Anglais, Irlandais, Hollandais, Belges, Franais, Espagnols, Italiens, seraient dans un antagonisme permanent et universel; la terre ne serait qu'une sanguinaire anarchie au nom du ciel. Un tel principe de diplomatie, que des fanatiques hors de sens cherchent exhumer des croisades de Mahomet, ne laisserait ni une conscience libre ni une race indpendante sur le globe. La moiti de l'humanit serait ternellement occupe massacrer l'autre moiti; et, ces moitis de croyants se divisant de nouveau en sectes antipathiques, l'humanit tout entire finirait par tre immole au dernier croyant! Ce principe d'exclusion du droit public pour cause de non-conformit religieuse peut tre la diplomatie des _derviches_ et des _fakirs_, mais ne pourra jamais tre la diplomatie des hommes d'tat. XX Enfin on vient tout rcemment de dcouvrir un autre principe de diplomatie, Paris, Turin, Londres, pour la convenance d'un petit prince des Alpes, qui prouvait le besoin de devenir une grande puissance, et de peser du poids de trente millions de sujets et d'une arme de cinq cent mille hommes ct de la France, et, qui sait? peut-tre un jour sur la France! Ce principe, c'est ce qu'on appelle en ce moment le principe sacr, suprieur et absolu des _nationalits_. Les publicistes quotidiens de Paris et de Londres l'ont adopt avec l'enthousiasme des nouvelles dcouvertes et des gnreux patriotismes; c'est un beau cri de guerre, mais est-ce un principe? Examinons de sang-froid. XXI Qu'est-ce qu'un principe? C'est une vrit qui s'applique d'une manire absolue partout et toujours, et sans se dmentir jamais, tous les temps, tous les lieux, toutes les circonstances. S'il n'est pas principe partout, il n'est principe nulle part; s'il est faux ici, il n'est pas vrai l; s'il est absurde en Angleterre et en France, il ne peut tre absolu nulle part; ce n'est plus un principe, c'est une convenance, une utilit peut-tre, une fantaisie ici, un sophisme l, un intrt ailleurs, un mensonge partout. Or, ce que ces crivains bien inspirs par leur coeur, mais illusionns par leurs nobles inspirations mme, appellent le principe des nationalits, s'applique-t-il en effet partout et toujours, en tous les temps et en tous les lieux, en toutes les circonstances tous les actes internationaux du monde politique, de manire constituer un droit des gens, un droit public, et servir de guide la diplomatie des nations? Demandez-le seulement ceux qui le proclament; demandez la maison de Savoie si elle reconnatrait le droit des Pimontais conquis, des Sardes asservis, des Lombards donns, des Gnois usurps d'hier, de s'insurger contre la maison de Savoie au nom de ce principe des nationalits, en vertu duquel la maison de Savoie insurge en ce moment des Siciliens, des Campaniens, des Samnites, des Napolitains contre leur roi, des Romagnols contre leur pape, plus Italien cent fois qu'un Pimontais, des trusques et des Toscans contre leur propre souverainet grand-ducale ou rpublicaine, des Vntes contre leur rpublique, tantt conqurante, tantt conquise, mais toujours vnitienne de nation quand elle est libre de disposer d'elle-mme. Que vous rpondra la maison de Savoie? Si elle rpondait par le principe des nationalits, on lui rpliquerait par un sourire; il n'y a pas un de ses appels aux nationalits qui ne soit une drision de ce qu'elle invoque contre ce qu'elle a fait depuis qu'elle existe et contre ce qu'elle fait en ce moment les armes la main, le sophisme sur les lvres. Demandez l'Angleterre, qui professe avec un front qui ne rougit plus le principe des nationalits, parce que ce principe va peser cruellement et prochainement sur la France au del des Alpes; demandez-lui si elle reconnat le principe de la nationalit espagnole Gibraltar, enclav et retenu dans les serres de l'omnipotence cosmopolite de l'Angleterre par deux mille griffes de bronze sur ses batteries dont elle ouvre et ferme son gr deux mers. Demandez-lui si elle reconnat le principe des nationalits grco-italiennes Corfou et dans cet archipel ionien o ses vaisseaux, ses garnisons, ses forteresses et ses proconsuls arrachent ces les leur indpendance et l'Italie ses archipels. Demandez-lui si elle reconnat le principe des nationalits sur ce rocher moiti arabe, moiti italien et tout catholique de _Malte_, o elle rgne la porte de ses canons sur la Mditerrane, et o elle a usurp des ports tout creuss par des puissances catholiques, pour en faire des ports et des arsenaux protestants plus anglais que Portsmouth. Demandez-lui si elle reconnat le principe des nationalits _Parga_, o elle traque des populations grecques comme des troupeaux, avec des pasteurs musulmans. Demandez-lui si elle reconnat le principe de nationalit Canton, Shang-ha en Chine, o elle enclave des comptoirs anglais dans des garnisons britanniques; o elle proclame, au lieu du droit public des nations, le droit d'empoisonner les peuples de la Chine, avec impunit et privilge, au moyen de cet _opium_ qui leur donne l'ivresse, la stupidit, la mort, et qui enrichit les Anglais du salaire de cet empoisonnement national. Demandez-lui enfin si elle reconnat le principe sacr des nationalits dans ces trois cent millions d'Indous arrachs leurs nationalits lgitimes et inoffensives, martyriss quand ils rsistent la conqute, martyriss quand ils se soumettent, martyriss quand ils se rvoltent contre l'oppression, et qu'ils protestent par des assassinats nationaux contre les dominateurs britanniques. L'Angleterre ne vous rpondra pas, parce qu'il n'y a rien rpondre, et ses publicistes continueront dclamer, selon le degr de latitude, dans leurs colonnes, incendiaires en Europe, terroristes en Asie, des encouragements au principe insurrectionnel des nationalits! Demandez tous les tats constitus de l'Europe s'ils reconnaissent ce principe des nationalits dans ces innombrables annexions de nations ou de fragments de nations qui, de gr ou de force, ont compos, avec le laps du temps, la puissance dont ces nationalits forment aujourd'hui le bloc national; demandez-le l'cosse, demandez-le l'Irlande, demandez-le la Pologne, la Galicie, la Silsie, la Hongrie, l'Ukraine, la Crime, tous ces dmembrements de races, de tribus, de provinces, de peuplades, de familles humaines agglomres aux noyaux des grands empires, des grandes rpubliques, des grandes monarchies. Passez les mers, et demandez l'Amrique anglo-saxonne du Nord de reconnatre le principe des nationalits latines, espagnoles, portugaises, dans ces tronons du Mexique et des rpubliques espagnoles de l'Amrique du Sud, par cette fdration envahissante des tats-Unis, qui ne reconnaissent d'autres droits et d'autres origines que leur caprice. Enfin demandez ces publicistes de Paris qui semblent emboucher chaque matin les trompettes du jugement dernier, dans un Josaphat europen, pour dire toutes les nationalits de se lever et de se reconnatre dans cette valle des morts, pour protester contre leur annexion des races trangres, demandez-leur s'ils trouveraient bon que Bretons, Normands, Francs-Comtois, Alsaciens, Flamands, Basques, Aquitains, se prvalussent de ce droit de nationalit originel pour revendiquer leur indpendance et pour dcomposer la patrie dsormais commune. Tous ces peuples, d'aprs vous, en auraient le droit, et cependant la France prirait. Or tout droit qui ne peut servir qu' entraner l'anantissement de la France serait-il un droit? Non! ce serait un suicide. Proclamez donc, si vous l'osez, le droit du suicide! Ce prtendu droit de nationalit imprescriptible n'est donc pas plus un principe de diplomatie au del de la Manche, au del du Rhin, au del de la Vistule, au del de l'ridan, au del de l'Arno, que chez vous. Ce qui est vrai est vrai partout. La France et l'Angleterre n'ont pas le privilge de la vrit. Il faut donc chercher un principe absolu de diplomatie ailleurs que dans ce principe de l'insurrection universelle. Ce principe, il n'y en a qu'un, C'EST LA PAIX; la paix, le bien suprme et commun tous les tats constitus sur la terre. Voil le but. Et pour moyen, L'QUILIBRE; L'quilibre, maintenu, autant que possible, par la force relative propre, ou par la force des alliances qui mettent le poids des petits tats ct des grands pour galiser les systmes. LA PAIX ET L'QUILIBRE, voil le principe; voil le mot d'ordre; voil l'honntet, l'honneur, la vertu, la saintet de la diplomatie. XXII Or, pour assurer aux socits politiques la paix, et pour tablir, autant que possible, l'quilibre, garantie de la paix, quels sont les moyens? Il y en a deux: premirement, la force nationale, qui donne aux tats les conditions _dfensives_ de leur nationalit par les armes; car nous ne sommes pas de ces bats de la paix universelle qui croient supprimer la guerre entre les peuples, comme si l'on pouvait supprimer jamais l'injustice, la cupidit, l'ambition, l'oppression, l'gosme, les passions, qui forment malheureusement la moiti de la nature des individus ou des peuples! Ne pouvant pas les supprimer, il faut les contenir; il faut se prserver soi-mme, les armes de l'indpendance la main, contre les armes de la conqute, de l'ambition, de l'oppression des contempteurs du monde. Les armes sont les remparts vivants des peuples: offensives, elles sont de vils instruments de tyrannie; dfensives, elles sont le droit arm des nations. Nous ne connaissons rien de plus beau dans l'organisation sociale qu'une arme donnant son sang pour la patrie. L'arme, ainsi comprise, c'est la paix sous les armes. Gloire aux armes! Le second moyen de paix, c'est le systme des alliances adopt par un tat avec d'autres tats pour se garantir mutuellement et se secourir, en runissant leurs forces contre l'omnipotence, l'usurpation, l'oppression des autres tats; une assurance rciproque contre les prils communs. C'est ainsi que l'Europe, vaincue, attaque, opprime depuis Madrid jusqu' Moscou par Napolon, de 1806 1813, finit par s'allier tout entire contre la France, instrument de gloire dans la main d'un Csar franais, par trouver son salut dans cette alliance de tous contre un, et par dicter deux fois la paix dans la capitale de la guerre. XXIII Or ces systmes d'alliances sont-ils (comme on le dit si mal propos) naturels, ternels, permanents entre les mmes peuples?--Non! il faudrait pour cela que le monde ft immobile, et le monde change tout instant. Il n'y a donc point de systme d'alliance naturel et permanent pour un peuple; les alliances sont dpendantes des circonstances, des avantages, des dangers, des groupements de forces qui rsultent pour les nations allies de la situation des choses en Europe. Prenons pour exemple la France, et, sans remonter trop haut et sans utilit dans le vague de l'histoire, examinons quel tait le systme de ses alliances avant la rvolution, et quel systme d'alliance lui serait rellement le plus profitable aujourd'hui, dans l'tat tout diffrent o se trouve maintenant l'Europe. Nous allons scandaliser les faibles et drouter les engouements et les prjugs populaires; n'importe: _Vitam impendere vero!_ Ce ne sont pas les multitudes qui dictent les arrts de la sagesse des nations; les diplomates ne sont pas la foule. Les conseils o les tats mditent leur diplomatie se nomment des _cabinets_, pour indiquer le petit nombre, le recueillement, le silence, le secret dans lequel doit s'laborer la diplomatie, ce mystre de la vie des peuples: _Odi profanum vulgus et arceo._ XXIV Le cardinal de Richelieu fut le Cromwell franais de la nationalit, de la monarchie et de l'glise; le cardinal Mazarin fut le second Machiavel prt la France par l'Italie. Aussi doux qu'habile, ce ministre cacha une volont virile sous des sductions fminines. C'est, selon moi, avant M. de Talleyrand, le plus grand diplomate des temps modernes. Jusqu' ces deux hommes d'tat, et aprs eux longtemps encore, la diplomatie franaise ne fut que la rsistance traditionnelle la prpondrance de la maison d'Autriche, hritire, en Allemagne, en Espagne et dans les Pays-Bas, de la monarchie universelle de Charles-Quint. Les alliances trs-secondaires de la France, mme celle de Louis XIV avec Cromwell, ne furent que des positions prises en Angleterre, en Hollande, en Bavire, en Russie, en Sude, sur le Rhin, contre la domination autrichienne. C'tait naturel: les effets, en diplomatie comme en mcanisme, subsistent longtemps aprs la cause; les traditions sont les ides de ceux qui n'en ont pas dans les ngociations et dans les cabinets. Pendant qu'on se prmunissait Paris contre la maison d'Autriche, on ne s'apercevait pas que l'Angleterre s'infodait l'univers insulaire et maritime, et affectait la monarchie universelle des flots, plus vaste trois fois que la monarchie universelle des continents. On ne s'apercevait pas que la Prusse rongeait, comme un champignon vnneux, l'Allemagne du Nord, en s'alliant de gnration en gnration avec l'Angleterre, son soutien. On ne supposait pas que l'Espagne chappait elle-mme la maison d'Autriche, par dshrence et par adoption de la maison de Bourbon. On ne s'apercevait pas que le protestantisme, en s'tendant en Allemagne, y formait une ligue religieuse, la plus envenime des ligues, contre l'Autriche, vieille catholique d'habitudes espagnoles sous Philippe II et le duc d'Albe; on ne s'apercevait pas, enfin, qu'un empire mystrieux et immense tait n en Moscovie, grandissait en Orient et au Nord, et allait bientt demander un espace proportionn sa croissance en Pologne, dans la Turquie d'Europe et dans la haute Allemagne. XXV Le duc de Choiseul, celui qu'on appelait le cocher de l'Europe, tait ministre presque absolu de Louis XV. C'tait un homme lger de ton, tourdi d'allure; mais il avait du gnie dans le coup d'oeil, de la promptitude dans la conception, de la rsolution dans la main. Le duc de Choiseul fut le premier qui s'aperut que le cabinet franais s'obstinait, par routine, combattre des fantmes vanouis, en combattant la maison d'Autriche, dont la monarchie universelle tait ensevelie depuis longtemps dans le tombeau de Charles-Quint. Le grand Frdric de Prusse, l'impratrice Catherine II de Russie, l'Angleterre, implacable quoique caressante, lui parurent avec raison bien autrement hostiles la grandeur de la France que l'impratrice Marie-Thrse d'Autriche, veuve hroque, demi dpouille de ses tats, et dfendant, par la main de ses fidles Hongrois, son trne et l'hritage de ses enfants contre le dmembrement de l'Allemagne. L'Espagne, autrefois si militaire, si navale, si terrible par son infanterie et par ses flottes, n'existait plus, comme Espagne, qu'en Amrique; en Europe, elle tait notre allie tout prix contre la maison d'Autriche dpossde du midi; les Pays-Bas autrichiens n'taient pour ainsi dire qu'une colonie continentale, trop spare de l'Autriche pour tenir longtemps l'Empire; les Italiens des papes taient les ennemis naturels et invtrs de l'Autriche, vieux Italiens de souche, dtestant le joug des Germains, toujours pour eux des barbares; le beau royaume de Naples et de la Sicile tait devenu espagnol bourbonien, et par consquent franais; la Toscane appartenait encore un dernier des Mdicis, Parme l'Espagne, Venise et Gnes s'appartenaient elles-mmes; le Pimont, puissance alors insignifiante, oscillait entre l'Autriche et nous, toujours plus entran vers le plus fort. L'Autriche n'y possdait donc en propre que la grande Lombardie, ferme opulente de la maison impriale plutt que royaume. Une telle situation de l'Autriche dans la distribution gographique des puissances n'avait donc plus rien de menaant en Europe, soit pour l'quilibre, soit contre nous. Le duc de Choiseul le comprit, et le fit comprendre au cabinet des Tuileries. Cet habile ngociateur jugea, au contraire, qu'il tait de l'intrt bien entendu de la France de s'allier avec la maison d'Autriche pour empcher la Russie de dborder trop irrsistiblement sur l'Occident, et pour empcher la Prusse de crer son profit cette unit ambitieuse de l'Allemagne qui toufferait sous sa masse toute influence franaise sur le Rhin et au del du Rhin. Il prpara, en consquence, le mariage tout politique de Marie-Antoinette, fille de Marie-Thrse, avec le Dauphin, qui fut plus tard l'infortune victime d'une rvolution tout intrieure. Ce mariage tait videmment une oeuvre d'excellente diplomatie; il fortifiait l'Occident contre la Russie, il rprimait la Prusse, il divisait l'Allemagne, il droutait l'Angleterre, il donnait un alli de cinq cent mille soldats la France en cas de guerre avec le reste de l'Europe. Quoi de plus indiqu par l'tat rel du reste du monde? Le duc de Choiseul pouvait-il prvoir qu'au lieu d'un trne Marie-Antoinette trouverait en France un chafaud? Le destin a ses nigmes, mme pour le gnie. Mais la main autrichienne ne fut pour rien dans la rvolution qui couvait en France sous la philosophie moderne, et nullement sous la diplomatie franaise. XXVI Tant que la Rvolution fut philosophique, thorique, monarchique, librale, elle eut dans l'esprit de Mirabeau et de M. de Talleyrand, lumires de l'Assemble constituante, l'alliance anglaise pour principe; c'tait le gnie de la Rvolution. La Rvolution n'avait pas pour objet et pour but un accroissement de limites pour la France. Il ne s'agissait pas pour elle de conqurir du territoire, mais des ides. On se groupait par similitude d'ides, et non par similitude d'ambitions. On prvoyait que l'Allemagne, monarchique, ecclsiastique, absolue dans ses lments, serait promptement en antipathie et bientt en hostilit avec une nation libre, dmocratique, peut-tre rpublicaine; on devait donc chercher ses allis dans la libre et reprsentative Angleterre. On y tendit rsolment; M. Pitt y inclinait lui-mme. La Rvolution, devenue radicale, militaire, terroriste, conqurante, brouilla toute diplomatie. L'Angleterre elle-mme retira sa main de la main de M. de Talleyrand, de Danton, de Dumouriez. Il n'y eut plus de diplomatie entre les rois et entre les peuples. Les temptes n'ont plus de boussoles: on va o elles veulent; on choue ou on aborde o l'on peut. Ce ne fut pas l'Autriche qui attaqua la premire la rpublique: ce fut la Prusse. L'Autriche patienta autant qu'elle put: il lui rpugnait de combattre la France, dont la ruine ne pouvait profiter qu' la Prusse et l'Angleterre; et, quand elle fut oblige de suivre le mouvement allemand dans les Pays-Bas, l'Autriche nous combattit mollement et comme regret. Elle ne combattit avec toutes ses forces que pour l'Italie et en Italie. Vaincue et victorieuse tour tour, puis expulse enfin de la Lombardie par Bonaparte, elle eut un tort de caractre ineffaable, c'est d'accepter Venise des mains de Bonaparte comme prix de la paix, complice ainsi et recleuse d'un tat indpendant qu'elle n'avait pas conquis, qu'elle n'avait pas droit de conqurir et dont elle ne pouvait accuser l'usurpation, puisqu'elle consentait en faire l'objet d'un trafic avec Bonaparte. Voyez comme tout s'expie, en diplomatie comme en morale, par ce qui se passe en ce moment! Embarrasse de la possession de Venise, elle n'ose ni la rpudier ni la dfendre. La France, de son ct, n'ose ni enclaver Venise dans sa paix ni l'en exclure. Le temps est lent, mais il est juste. Les deux diplomaties de Campo-Formio s'expient par cet embarras mutuel. XXVII La diplomatie de l'empire, tant qu'elle fut claire par le gnie pacifique de 1789 personnifi dans M. de Talleyrand, n'abandonna jamais l'ide mre du duc de Choiseul, l'alliance autrichienne comme pivot solide de l'quilibre continental. M. de Talleyrand (on l'a vu), mme aprs Austerlitz, Wagram et le trait lonin de Presbourg, se hta de saisir la premire circonstance dcisive et la premire lueur de haute raison dans Napolon pour renouer, par un lien indissoluble, le mariage de Napolon avec Marie-Louise, l'alliance entre les deux monarchies. Sans le crime diplomatique de Bayonne et sans l'extravagance militaire de Moscou, les deux monarchies runies taient jamais arbitres du continent pacifi; leur influence irrsistible excluait l'Angleterre, dominait la Russie, rgentait la Prusse, pacifiait l'Italie et l'Espagne. C'taient l les vues de M. de Talleyrand; c'tait l'intrt de Napolon, non plus conqurant, mais fondateur de dynastie. Ces vues taient si justes que l'Autriche se trouva entrane nous suivre en Russie, mme dans notre folie: plus forte raison nous et-elle suivis dans notre raison et dans notre droit. Ce fut encore cette alliance qui nous offrit obstinment Dresde, aprs nos catastrophes de Russie, une paix acceptable et glorieuse sous la mdiation autrichienne. M. de Metternich ne renona nous sauver que quand nous voulmes obstinment nous perdre: il ne quitta Dresde que dcourag par les injures personnelles de Napolon. Au congrs de Chtillon, et le Rhin franchi par sept cent mille hommes, M. de Metternich tentait encore de ngocier pour qu'on offrt des conditions plus tolrables au vaincu de Leipsick (lisez les correspondances diplomatiques entre Napolon et ses plnipotentiaires au congrs de Chtillon; elles sont crites du champ de bataille; elles varient de la nuit au jour, selon la dfaite ou la victoire). L'Autriche ne dsespre de Napolon que quand il s'abandonne lui-mme au hasard, qui livre sa capitale aux allis et sa dynastie l'abdication. XXVIII Cette tnacit de l'Autriche prserver l'empire napolonien, mme aprs toute esprance perdue, clate encore en mauvaise humeur vidente contre les Bourbons, aprs l'abdication et aprs la rinstallation de Louis XVIII sur le trne. Tous les efforts de M. de Talleyrand au congrs de Vienne ne tendent qu' neutraliser cette mauvaise humeur de l'Autriche. Cette mauvaise humeur du cabinet de Vienne prcipite mme M. de Talleyrand dans la seule grosse faute d'habilet diplomatique qu'il ait jamais commise dans sa carrire de ngociateur. Nous voulons parler de son trait secret et spar, pendant une ngociation commune, en faveur de la Saxe; trait tmraire divulgu par l'indiscrtion des contractants, et propre donner dfiance et jalousie la Russie contre nous. Aussi tout le temps que la Restauration rgne en France, l'Autriche, irrite d'avoir perdu notre alliance exclusive, se montre-t-elle partout et en toute occasion l'allie la plus difficile, la plus susceptible, la plus envieuse, disons le mot, la plus hostile contre nous: colre d'une puissance qui ne nous pardonne pas de caresser d'autres alliances que la sienne. Elle ne manque pas, en Italie, en Espagne, en Afrique, au congrs de Vrone, au congrs de Laybach et ailleurs, l'occasion d'un froissement avec nous: librale quand nous sommes absolutistes, jsuitique quand nous sommes libraux, papale quand nous sommes tolrants, pimontaise quand le Pimont nous donne des ombrages, napolitaine sans concession quand nous dsirons concilier Naples le gouvernement reprsentatif avec la maison de Bourbon, illibrale et tracassire en Toscane quand le gouvernement toscan se popularise par l'esprit de Lopold et de la France; antagonisme systmatique et perptuel qui prouve plus d'animosit contre les Bourbons que de monarchisme dans M. de Metternich, le Talleyrand autrichien. Ce ressentiment de M. de Metternich avait la mme cause, la douleur chagrine de ne pas possder seul pour sa monarchie l'alliance du cabinet des Tuileries. XXIX Le rgne de Louis-Philippe ne pouvait pas, par sa nature, renouer cette alliance avec le cabinet de Vienne. M. de Metternich se borna ne pas donner de sujets de guerre au monde, dj trop agit, selon lui, en heurtant la France. La seule alliance possible de l'usurpation de famille en France tait l'alliance anglaise. Le roi de la branche cadette des Bourbons n'avait pas le choix: il fallait tre Anglais ou tre seul. Une neutralit polie, mais malveillante, tait la seule diplomatie possible des souverains du continent avec la monarchie de Louis-Philippe. Aussi ses ministres n'eurent-ils point d'alliance, mais des pourparlers de quinze ans. La seule tentative d'une alliance avec l'Espagne fit crouler son trne: M. de Talleyrand n'tait plus l pour l'quilibrer. XXX La rpublique de 1848, mieux place que la royaut deux visages de Juillet, n'eut pas le temps d'avoir un systme d'alliance. Prserver la paix du monde tait assez pour elle; elle la prserva: Ne prjugeons rien, dis-je l'ambassadeur d'Autriche, le loyal comte Appony, que j'honorais de la plus juste estime depuis longues annes; dites votre cour que nous ne lui demandons pas la paix, ce serait une lchet indigne de la France; que nous ne lui dclarons pas d'hostilit prconue, ce serait une provocation funeste l'Europe; que nous ne sommes avec elle ni en guerre ni en paix, mais en expectative inoffensive; que c'est votre cour faire elle-mme sa situation envers nous et notre situation envers elle; que la rpublique lgitime, qui n'a point d'intrt dynastique, est compatible avec toutes les monarchies lgitimes, et que rien n'empche de nouer, au besoin, entre la rpublique et l'Autriche, l'alliance des rois et des peuples qui se respectent dans leurs droits rciproques. Un pas de vous en Italie pourrait nous y faire descendre. Nous nous prparons aux vnements, non par ambition, mais par devoir. Nous ne soulverons ni l'Italie ni la Hongrie; nous ne prendrons pas la responsabilit du chaos. Les soulvements spontans des peuples conquis sont des droits, les soulvements artificiels par l'tranger sont des crimes: nous ne ferons jamais la diplomatie des crimes. J'envoyai, peu de temps aprs cette conversation, un diplomate confidentiel en observation Vienne pour y tenir le mme langage, et, sans la guerre d'agression du roi de Pimont l'Autriche, un systme d'alliance, fond sur des concessions librales et nationales en Italie, pouvait s'baucher entre la rpublique et l'Autriche. Les bases en taient dj ventuellement poses: elles taient des bornes trs-recules de l'Allemagne en Italie; mais elles n'taient pas un empire de trente millions d'hommes, improvis au profit d'un roi guerrier et d'un pays militaire contre l'Allemagne et contre la France. XXXI Toutes ces questions ont t ravives, il y a deux ans, par la seconde guerre du second roi de Pimont contre l'Autriche et par la situation tout fait critique o les extensions de cette guerre ont plac la France et l'Europe. Cette situation est telle que le moindre faux coup de gouvernail imprim par le tlgraphe du fond du cabinet des Tuileries peut jeter l'Europe dans une nouvelle guerre de Trente ans ou la faire rentrer dans un puissant quilibre. Supposons M. de Talleyrand appel au conseil secret de son pays, et tchons d'arracher son spulcre ce qu'il aurait dit de son vivant. XXXII Il aurait commenc, sans doute, selon sa puissante mthode analytique, par considrer d'un coup d'oeil et par caractriser sans illusion l'tat de l'Europe, afin d'y faire prendre la France la position juste, forte et pacifique, sur ce champ de manoeuvre de la diplomatie; il aurait cherch, en mprisant les prjugs populaires et les forfanteries soldatesques, quel tait et o tait le systme d'alliance actuel le plus propre assurer l'existence, la dure, la prpondrance lgitime de la France, tout en maintenant le plus longtemps possible l'Europe l'inapprciable bienfait de la paix. Or voici, selon nous, comment la gographie diplomatique de l'Europe se serait dessine ses yeux exercs, et comment il aurait, de ce coup d'oeil de haut sur les choses, conclu au systme le plus actuel d'alliance, soit pour la guerre, soit pour la paix, convenable son pays. Il faut tre trs-hardi pour oser le dire; mais, du fond du spulcre ou du fond de la retraite, hors des choses humaines, on est trs-hardi. Permettez-moi donc de prter cette grande ombre la parole trs-ple d'un de ses disciples: XXXIII Droulez-moi sur cette table la carte actuelle de l'Europe et de l'Asie, aurait-il dit ses auditeurs, et suivez mon doigt sur ces continents, ces les, ces mers, qui sont chacun une lettre de cet alphabet diplomatique de puissances, et qui forment en se combinant la langue politique et les systmes de guerre ou de paix de tout l'univers. Il y a beaucoup de morts, beaucoup de cadavres de puissances dans tout cela; nous vous en parlerons bientt leur place, mais nous vous parlons d'abord des vivants. Voici d'abord l'Angleterre, la plus borne par l'espace insulaire de son domaine, la plus rpandue, et on pourrait dire la plus universelle de toutes les puissances politiques ( l'exception de la Chine) qui ont jamais occupe une part du globe. Quelle que soit l'antipathie plus ou moins jalouse que l'on puisse porter comme Franais l'Angleterre, il suffit d'tre homme pour s'enorgueillir, comme homme, d'une puissance de civilisation, de richesse, de commerce, d'intelligence, de navigation, d'armes de mer et d'armes de terre, capable d'avoir cr, dans cette poigne d'Anglo-Saxons, sinon les matres, du moins les modles des peuples civiliss. LAMARTINE. (_La suite au mois prochain._) End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 10), by Alphonse de Lamartine License: Share Alike