Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) [Notes au lecteur de ce fichier digital: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. Page 109: Le mot "saie" a t ajout dans la phrase "Vtu, en effet, d'une saie gauloise de diverses", le mot imprim n'tant pas lisible.] COURS FAMILIER DE LITTRATURE UN ENTRETIEN PAR MOIS PAR M. A. DE LAMARTINE TOME DOUZIME. PARIS ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43. 1861 L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction l'tranger. COURS FAMILIER DE LITTRATURE REVUE MENSUELLE. XII Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et de la Marine, rue Jacob, 56. LXVIIe ENTRETIEN J.-J. ROUSSEAU. SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL. TROISIME PARTIE. I Finissons-en avec les thories imaginaires de ces lgislateurs des rves, qui, en plaant le but hors de porte parce qu'il est hors de la vrit, consument le peuple en vains efforts pour l'atteindre, font perdre le temps l'humanit, finissent par l'irriter de son impuissance et par la jeter dans des fureurs suicides, au lieu de la guider sous le doigt de Dieu vers des amliorations salutaires l'avenir des socits. Rousseau et ses disciples en politique n'ont pas jet au peuple moins de fausses dfinitions de la libert politique que de l'galit sociale. Qu'est-ce que la libert, selon ces hommes qui ne dfinissent jamais, afin de pouvoir tromper toujours l'esprit des peuples? La libert de J.-J. Rousseau, c'est le droit de se gouverner soi-mme, sans considration de la libert d'autrui, dans une association dont on revendique pour soi tous les bnfices sans en accepter les charges. C'est--dire que cette libert est la souveraine injustice; c'est la libert abusive des _quakers_, qui veulent que la socit arme les dfende, mais qui refusent de s'armer eux-mmes pour dfendre leur sol et leurs frres. En un mot, c'est l'anarchie dans l'individu rclamant l'ordre dans la nation. Voil la libert sans limites et sans rciprocit des sectaires de Rousseau. Qu'est-ce au contraire que la libert? Selon nous, mtaphysiquement parlant, cette libert bien dfinie, c'est la rvolte naturelle de l'gosme individuel contre la volont gnrale de la socit ou de la nation. Or, si cette rvolte de la nature irrflchie, de l'gosme individuel dont ces philosophes font un prtendu droit dans ce qu'ils appellent _les droits de l'homme_, existait, la socit cesserait l'instant d'exister, car la socit ne se maintient que par la toute-puissance et la toute lgitimit de la volont gnrale sur la volont goste de l'individu. Cette rvolte instinctive de l'gosme individuel qu'on appelle la libert sans limites est donc un crime et une anarchie. Ce droit est le droit de prir soi-mme en faisant prir l'tat. Cette libert au fond n'est donc qu'un vain mot; le sauvage seul peut dire: Je suis libre, mais condition d'tre sauvage et d'tre seul, c'est--dire esclave de sa misre et des lments. Non, la libert de J.-J. Rousseau et de ses mules n'existe pas; c'est le nom d'une chose qui ne peut pas tre, une fiction l'aide de laquelle on trompe l'ignorance des peuples et on justifie la rvolte de l'individu contre l'ensemble social. Le vrai nom de la socit, c'est commandement et obissance. Commandement dans l'tat, qu'il soit monarchie ou rpublique. Obissance dans l'individu, qu'il soit sujet ou citoyen. Or, entre ces deux noms sacramentels de toute socit politique, _commandement_ et _obissance_, trouvez-moi place pour le nom de _libert_. Il n'y en a pas, ou bien il n'y en a pas d'autre que le mot par lequel je vous l'ai dfinie tout l'heure: rvolte de l'gosme individuel contre la volont de l'ensemble. Ne parlons donc plus de libert dans le sens que Rousseau et sa secte de 1791, et mme la secte de Lafayette en 1792, et la secte parlementaire de 1830, et la secte radicale des polmistes de 1848, l'ont entendue. Ce sens s'est vanoui ds qu'on a voulu le toucher du doigt. II La seule chose que l'on puisse appeler, encore improprement, de ce nom, par habitude plus que par logique, c'est la petite part d'gosme individuel que le commandement social de l'tat (monarchie ou rpublique) puisse ngliger sans inconvnient dans l'obissance obligatoire de chacun la volont de tous. Cette petite part n'est pas mme un droit, selon l'expression de Lafayette, le philosophe de l'meute: _L'insurrection est le plus saint des devoirs._ Cette part de libert n'est pas possde, elle est concde et rvocable par la socit, rpublicaine ou monarchique, qui la laisse l'individu politique. C'est une frontire indcise entre l'ordre social et l'anarchie individuelle que le commandement laisse l'obissance; terrain vague, o le commandement n'a pas besoin de s'exercer, et o l'obissance peut dsobir sans porter atteinte l'tat, c'est--dire l'intrt de tous. Mais encore ce qu'on appelle libert n'est que tolrance de la socit gnrale, et le commandement social peut l'enchaner ou la restreindre selon les ncessits, les lieux, les temps, les circonstances, si les ncessits, les lieux, les temps, les circonstances exigent que tout soit commandement et obissance, et obissance partout et en tout dans la socit absolue. Je vous dfie de nier ces faits et ces principes, si vous rflchissez la nature de la socit politique. O donc est ce qu'on appelle libert? Et pourquoi tant parler d'une chose qui n'existe que dans les mots? III Mais comme il faut cependant se servir de la langue reue, il y a une autre chose qu'on nomme trs-mal propos libert. Cette chose, qui n'est nullement la libert, mais qui est dignit morale dans le jeu du commandement et de l'obissance dont se compose tout gouvernement, c'est la participation plus ou moins grande que chaque individu, esclave, sujet ou citoyen, apporte la formation du gouvernement et des lois; c'est le concours plus ou moins complet, plus ou moins direct de beaucoup ou de toutes les volonts individuelles dans la volont gnrale, laquelle on donne le droit du commandement et le devoir d'obissance. Le plus ou le moins de cette participation formelle du peuple son gouvernement est ce qu'on nomme trs-improprement libert. C'est bien plus que libert, c'est commandement, commandement sur soi-mme et sur les autres. Ce commandement, sous le despotisme, est attribu un seul, sous les autocraties une caste, sous les thocraties un sacerdoce souverain, sous les rpubliques une lite lective de citoyens et de magistrats, sous les dmocraties absolues la multitude, sous les dmagogies, comme Athnes, des tribuns privilgis, et renverss par les faveurs mobiles de la plbe sur la place publique. Les plus populaires de ces gouvernements ne ralisent pas plus de libert que les autres; ils commandent et ils obissent des titres diffrents, mais ils commandent l'obissance avec la mme obligation d'obir; dans aucun il n'y a place pour ce qu'on appelle libert dans la langue de J.-J. Rousseau et des publicistes modernes, c'est--dire pour l'gosme individuel contre le dvouement et contre l'intrt gnral. S'il y avait libert dans cette acception du mot, il n'y aurait plus gouvernement ni socit; il y aurait anarchie, rvolte de chacun et de tous contre tous. Ce mot de libert ainsi compris est donc un sophisme: la libert de chacun serait l'esclavage de tous. IV Mais si on entend par ce mot de libert la participation d'un plus grand nombre de sujets ou de citoyens au gouvernement, soit par la pense exprime au moyen de la presse ou dans les conseils, soit dans les lections, soit dans les dlibrations, soit dans les magistrats, aucun doute alors que cet exercice du commandement social attribu par les constitutions au peuple, ne soit, quand le peuple en est capable par ses vertus et par ses lumires, une excellente condition de progrs moral, de dignit et de grandeur humaine. Obir soi-mme, c'est la vertu; obir aux autres, c'est la servitude. Qui peut douter que le commandement, quand il est moral, ne soit suprieur l'obissance, quand elle est servile? Et qui peut nier ainsi que, plus il y a de force raisonne dans le commandement, et d'assentiment dvou dans l'obissance, plus il y a perfection dans le gouvernement? Faisons donc peu de cas de ce qu'on appelle libert goste dans le sens que J.-J. Rousseau attribue ce mot, faisons-en beaucoup de ce qu'il y a de participation volontaire du peuple au commandement social; moins il y a de cette rvolte individuelle dans l'individu soi-disant libre, plus il est libre en effet, car il ne veut alors que ce qu'il doit vouloir, et il n'obit qu' ce qu'il veut dans l'intrt de tous, qui est en ralit son premier intrt. V Mais est-ce donc en vertu d'un misrable contrat impossible mme concevoir (car pour contracter il faut tre, et avant d'tre la prtendue association locale n'_tait_ pas, ou elle n'_tait_ qu'en penchant et en germe dans les instincts naturels de l'homme), est-ce donc en vertu d'une misrable convention que la socit s'est constitue en gouvernement? Est-ce en vertu d'un vil intrt purement matriel et dans le but seulement d'un plus grand bien physique, que ce contrat purement brutal a t rv, dlibr, sign, et qu'il a pu se maintenir en se perfectionnant d'ge en ge? Est-ce ainsi qu'il est devenu droit, qu'il est devenu devoir, et qu'il a pu appeler Dieu et les hommes le protger, le dfendre, le venger contre les atteintes que l'gosme individuel, la rvolte des intrts particuliers, l'injustice personnelle, l'ambition, l'usurpation, la ruse, la violence, l'impit des conqurants, la spoliation du plus fort, la tyrannie du plus sclrat peuvent lui porter tous les jours? videmment non. La faim et la soif, la satisfaction charnelle des besoins physiques, la part plus ou moins grosse de grain ou de chair dans cette crche humaine o ce btail humain broute sa gerbe ou dvore sa ration de sang des animaux, la lutte incessante de force brutale contre force brutale, force mesure, non la justice divine, mais l'quilibre arithmtique entre les convoitises et les rsistances de l'individu l'individu, de nation nation, toutes ces clauses notaries par de prtendus lgislateurs constituants, toutes ces garanties nominales des hommes contractants contre des hommes sans cesse intresss violer ou dchirer le contrat social, tout cela n'a ni sacrement, ni sanction, ni raison d'tre, ni raison de durer, ni raison d'autorit, ni raison d'obissance, ni raison de respect, ni raison de commandement; tout le monde peut dire tous les jours: Je n'accepte pas ce contrat chimrique impos au faible par le fort, ou je ne l'accepte que de force, c'est--dire par la plus vile des sujtions. Dans ce systme, la socit n'est qu'un vice, le plus lche des vices, la peur! Mais o est le devoir? Mais o est la vertu? Mais o est la divinit de l'ordre social? Mais o est la dignit de l'espce humaine dans ce troupeau d'esclaves involontaires qui n'obissent que sous la verge de fer de la ncessit, ou ne se rvoltent pas que parce qu'ils ont peur de se rvolter? C'est l cependant exactement la conclusion formelle de J.-J. Rousseau que nous vous avons cite tout l'heure: Tout homme qui peut secouer le joug sans danger a le droit de le faire. C'est aussi la conclusion de la Fayette copie de Rousseau: L'insurrection est le plus saint des devoirs. Est-ce une socit qu'une runion d'hommes fonde sur ces deux axiomes parfaitement logiques dans le systme de ce contrat, axiomes dont le premier avilit toute nation qui ne secoue pas tous les jours le joug social, et dont le second ensanglante tous les jours la socit? Socit de boue ou socit de sang, voil le contrat de J.-J. Rousseau; les thories matrialistes de la philosophie de l'intrt ne peuvent aboutir qu' la proclamation de droits aussi anti-sociaux, le droit de tuer ou le droit de mourir. Les thories spiritualistes de la socit, qui sont les ntres, aboutissent au commandement et l'obissance, qui sont, dans ceux qui commandent comme dans ceux qui obissent, des devoirs, c'est--dire des liberts individuelles volontairement sacrifies la souverainet gnrale dans ceux qui obissent, et des autorits morales lgitimement exerces dans ceux qui commandent. Vos thories de socit rpondent aux corps, les ntres rpondent l'me de la socit. Vous supposez un contrat rvocable chaque respiration de l'individu; nous voyons, nous, dans la socit, une religion politique qui ennoblit la fois le commandement et l'obissance. Cette religion politique sanctifie la socit politique en lui donnant pour autorit suprme la souverainet de la nature, c'est--dire la souverainet de Dieu, auteur et lgislateur des instincts qui forcent l'homme tre sociable. Cette souverainet de Dieu ou de la nature a promulgu ses lois sociales par les instincts de tout homme venant la vie. Le premier de ces instincts, d'abord physique, lui commande de se rapprocher de sa mre sous peine de mort; il cre la famille, cette sainte unit de l'ordre social. L'instinct de la mre et du pre, celui-l tout moral, l'instinct de la compassion et de la bont, leur commande de soigner, d'allaiter, d'lever l'enfant; il cre la continuit de l'espce, il dpasse dj la loi d'gosme de l'individu, il devient sans le savoir dvouement spiritualiste. L'instinct de la justice apprend l'enfant chrir sa mre et son pre, il devient devoir; c'est dj l'me qui se rvle, ce n'est plus de l'instinct seulement. L'instinct de l'amour crateur emporte l'homme et la femme l'un vers l'autre; mais, une fois l'enfant conu, ce mme instinct, devenu paternit, porte les deux tres gnrateurs perptuer leur union dans l'intrt de l'enfant, ce troisime tre qui les confond et les runit par une union permanente et sainte, sanctionne par les autres hommes et par Dieu. Le mariage, sous une forme ou sous une autre, selon les lieux ou les temps, ce n'est plus l'instinct de l'amour seulement, c'est le devoir rciproque, spiritualisme qui d'un attrait fait un lien. De l les lois sur la gnration pure de l'espce, sur l'autorit paternelle, sur la pit filiale; instincts changs en devoirs de tous les cts; spiritualisme de cette trinit plus morale que charnelle; sollicitude pour l'enfant, assistance dans l'ge mr, tendresse et culte pour la vieillesse, le plus doux des devoirs, la justice en action, la reconnaissance, mille vertus en un seul devoir! L'instinct dit ce groupe humain peine form: Runis-toi d'autres groupes pareils pour te protger contre les lments comme corps, contre les agressions et les injustices des hommes iniques et forts, comme tre moral et libre. De l l'association fonde alors sur la rciprocit des services: tu me sers, je te sers; tu me dfends, je te dfends; tes ennemis sont mes ennemis; tes amis sont mes amis. Voil la socit lmentaire, elle n'est plus vil intrt seulement, elle est dj rciprocit, c'est--dire mutualit, rciprocit qui n'est que la justice des actes, moralit, devoir, vertu. Un autre instinct porte d'autres groupes s'unir, pour tre plus solides, aux premiers groupes. La nation se fonde; elle fconde une terre, elle sme, elle moissonne, elle btit, elle multiplie; elle se choisit une place permanente au soleil, elle se dit: Il fait bon l, nous avons besoin que cette place fconde et fconde soit nous, et non d'autres, pour y nourrir ceux qui descendront de nous; nos sueurs ont animalis de nous cette terre, il y a parent dsormais entre elle et nous; marquons-la de notre nom, de notre droit de priorit. l'instant voil la possession accidentelle et passagre qui se transforme en fait, en droit, en permanence, en patriotisme moral enfin. Spiritualisme, moralit, vertu. Le devoir de dfendre la patrie, de vivre et de mourir au besoin pour elle, pour ceux mme qui ne sont pas encore ns, dignifie, sanctifie en passion dsintresse, en dvouement sublime, en sacrifice mritoire, en vertu glorieuse sur la terre, en mrite immortel dans la patrie future, ce devoir patriotique. VI La nation fonde et dfendue, un instinct qui s'largit la pousse se civiliser chaque jour davantage. Elle sent la ncessit de l'autorit politique qui donne tous ces instincts pars l'unit de volont par laquelle chacun a la force de tous, et tous ont le droit de chacun. C'est ce qu'on appelle gouvernement. Les formes de ce gouvernement sont aussi diverses que les ges des peuples, les lieux, les temps, les caractres de ces groupes humains forms en nations. L'autorit drive de la nature y repose d'abord dans le pre, ou patriarche, par droit d'antiquit; l'hrdit la consacre dans le fils aprs le pre. Elle s'tend de l aux vieillards de la tribu, supposs les plus sages par droit d'exprience: c'est l'origine des snats, _seniores_, qui assistent, clairent, limitent le pouvoir patriarcal et souverain. Le pouvoir aristocratique s'y constitue: gouvernement de castes. L'autorit concentre y devient facilement injuste et oppressive; le peuple y demande sa place et l'obtient: gouvernement pondr, monarchie, aristocratie, dmocratie, trinit d'Aristote, gouvernements modernes des trois pouvoirs diversement reprsents. L'autorit conquise sur la monarchie et sur l'aristocratie par le nombre seul, par la dmocratie absolue, c'est la souverainet de la multitude, sans pondration, sans fixit, sans corps modrateur; elle dgnre bientt en oppression mutuelle et en anarchie: gouvernement condamn par l'instinct de la hirarchie lgale, qui est la loi de tout ce qui dure, la loi de tout ce qui commande et de tout ce qui obit sur la terre. VII L'instinct de justice absolue et celui de hirarchie ncessaire, combins lgalement ensemble, fondent et maintiennent les rpubliques plusieurs pouvoirs; elles sont agites, mais le mouvement mme y prvient longtemps la corruption, la tyrannie, la dcadence. Elles supposent plus de spiritualisme, plus de devoir, plus de vertu dans le peuple que les autres gouvernements; c'est ce qui fait qu'elles sont l'idal des peuples et des sages. Elles ont l'unique et immense mrite d'lever l'me, les lumires, et le sentiment de justice du peuple, la hauteur de sa souverainet. Mais si le peuple ne possde ni assez de lumires ni assez de vertus, il n'y faut pas penser encore, ou bien il n'y faut plus penser du tout: un brillant esclavage militaire, de la gloire, et point de libert, suffit ce peuple; on peut l'blouir, on ne peut l'clairer. Ses vertus sont toutes soldatesques: des dictatures et des victoires, voil tout ce qu'il lui faut. Le spiritualisme, c'est--dire le sentiment moral de ce qu'il doit Dieu, aux autres peuples et lui-mme, y baisse mesure que la fausse gloire y resplendit davantage. Il marche la tyrannie chez lui-mme en allant porter sa propre tyrannie dans le monde; bientt il ne saura plus o retrouver le principe de l'autorit des gouvernements lgitimes, c'est--dire naturels, de la socit politique, trop vieux et trop irrespectueux pour le gouvernement patriarcal, trop galitaire pour le gouvernement des castes, trop sceptique pour le gouvernement thocratique, trop ardent en nouveauts pour le gouvernement des coutumes et des dynasties, trop agit pour le gouvernement constitutionnel et l'quilibre des pouvoirs, trop turbulent pour le gouvernement des rpubliques, et trop impie envers ses propres droits pour les dfendre soit contre l'oppression d'en haut, soit contre l'oppression d'en bas. Peuple du vent et du mouvement perptuel, emport tous les abmes par le tourbillon mme qu'il cre et acclre sans cesse en lui et autour de lui! Peuple de beaux instincts, mais de peu de moralit politique, toujours ivre de lui-mme, enivrant les autres peuples de son gnie et de son exemple; mais ne tenant pas plus ses vrits qu' ses rves, et cr pour lancer le monde, plutt que pour le diriger vers le bien. de tels peuples le gouvernement du hasard! Ils ne savent ni fonder ni conserver, ils ne savent que dtruire et changer sur la terre; ils sont le vent qui balaye le pass. Qu'ils balayent donc le monde politique: ils sont le balai de la Providence, comme Attila fut le flau de Dieu. VIII De toutes ces natures de gouvernement inspires l'humanit par cette souverainet de la nature qui parle dans nos instincts, aucun ne nous semble plus voisin de la perfection que le gouvernement cr ou rform par le lgislateur rationnel de l'extrme Orient, le divin philosophe politique Confutze, dans cet empire de la Chine, plus vaste que l'Europe, plus antique que notre antiquit, plus peupl que deux de nos continents, plus sage que nos jeunes sagesses. Confucius rsume en lui toutes les lumires, toutes les vertus et toutes les expriences du vieux monde indien; il rsume, de plus, selon toute apparence, le vieux univers antdiluvien, si les rvlations, les monuments et les traditions antdiluviennes vivent encore dans la mmoire des hommes. Confucius semble avoir t illumin divinement par un reflet, par un crpuscule de cette divine rvlation sociale qui prcda le sicle des grandes eaux. Ministre de cette souverainet de la nature dont on retrouve le texte syllabe par syllabe dans nos instincts natifs, Confucius institue dans sa lgislation, et ensuite dans le gouvernement, toutes les lois et toutes les formes politiques qui drivent de notre nature physique et de notre nature morale; spiritualisme et loi civile, politique et vertu, temps et ternit, religion et civisme, ne sont pour lui qu'un mme mot. Aussi voyez comme cela civilise, comme cela dure, comme cela multiplie la vie et l'ordre dans l'espce humaine! l'exception des arts barbares de la guerre qu'un excs de philosophie fait tomber en mpris et en dsutude chez ses disciples, voyez la population: cette contre-preuve de la bonne administration: quatre cents millions d'hommes traversant en ordre et en unit vingt-cinq sicles; jamais l'esprit lgislatif a-t-il cr et rgi une telle masse humaine en une seule nation? C'est une impit l'Europe d'aller briser coups de canon anglais cette merveilleuse Babel d'une seule langue en Orient. tudiez ce gouvernement et rougissez de ces assauts que vous donnez ces palais et ces temples de la civilisation primitive, toute spiritualiste, au nom d'une civilisation de trafic, d'or et de plomb. Analysez le gouvernement de Confucius: vous y retrouvez tout l'homme moral et toute la politique de la nature dans le mcanisme accompli du gouvernement. IX Le gouvernement paternel demeure dans le monarque une hrdit inviolable, personnifiant l'autorit divine, invisible dans l'abstraction visible de la nation souveraine et immortelle, spiritualisme monarchique qui consacre le commandement et qui moralise l'obissance. Point de force sans droit, voil la monarchie de Confucius. L'aristocratie intellectuelle et morale dans le conseil de l'empire, spiritualisme raisonn qui signifie: point de souverainet sans lumire. La dmocratie complte dans les mandarins de tout ordre choisis dans toutes les classes par l'lection dans les examens publics, ce qui veut dire galit de tous, mais condition de capacit constate par tous, et de vertu reconnue par tous. Gradation ascendante et descendante dans les rangs et les fonctions des magistrats chargs de l'administration de la justice ou de l'administration des intrts populaires de l'empire; spiritualisme qui personnifie la conscience et la providence dans une hirarchie sans laquelle il n'y a ni autorit distributive, ni ordre, ni stabilit dans les institutions. L'ubiquit de l'autorit monarchique, partout prsente et partout active, dans le dernier hameau comme dans la premire capitale de province: spiritualisme de la prsence et de l'intervention souveraine dans tous les rapports de l'homme avec l'homme pour lgitimer tous les actes de la vie civile. Autorit paternelle absolue, mais surveille dans la famille pour que le commandement y soit respect, et que l'obissance y soit religieuse: spiritualisme lgal qui fait du pre un magistrat de la nature, et qui fait du fils un sujet du sentiment! Culte des anctres perptuant la mmoire et sanctifiant la filiation humaine en reportant sans cesse l'humanit sa source par la reconnaissance: spiritualisme filial, qui va rechercher la vie pour la bnir et la tradition pour la vnrer. Anoblissement des pres par les actes hroques ou vertueux des enfants, dans les gnrations les plus recules: spiritualisme profond dans ce lgislateur qui personnifie la solidarit de race, la responsabilit paternelle, le rmunrateur filial dans l'unit morale de la famille, continuit de l'tre moral descendant et remontant du pre Dieu, du pre aux fils, des fils aux pres, et qui rend la vertu aussi hrditaire de bas en haut que de haut en bas! Quel plus beau dogme! Quel plus fort lien entre les gnrations, mortelles par les annes, immortelles par leurs vertus! Et ainsi de suite. Pas un dogme lgislatif qui ne soit un dogme spiritualiste; pas une prescription sociale qui n'ait Dieu sa base et Dieu son sommet; pas une institution civile qui ne soit calque sur un devoir moral; la chane des devoirs moraux relie partout l'individu la socit et la socit l'individu; la loi n'est qu'un commentaire de la nature. Concluons: je suis contre J.-J. Rousseau pour Confucius, malgr la prtendue loi du progrs indfini, progrs drisoire qui descend souvent, au lieu de monter, du spiritualisme social de Confucius au matrialisme goste du _Contrat social_. X Le vrai _contrat social_ n'a pas t dlibr entre des hordes humaines faisant la mtaphysique des prtendus droits de l'homme, et la thorie des socits avant l'existence de la socit. La socit n'est pas d'invention humaine, mais d'inspiration divine. Dieu l'a dpose dans les instincts des premiers-ns de la terre appels hommes, et mme dans les instincts organiques des animaux. Elle est ne toute faite, et chacun de nos instincts contenait en germe une loi; une loi, non pas seulement physique, donnant pour but la socit politique la satisfaction brutale des besoins du corps, mais une loi morale et religieuse, donnant la socit civile un but intellectuel, moral et divin de civilisation des mes, c'est--dire de vertu et de divinisation de notre tre par des devoirs rciproques dcouverts et accomplis. Voil la fin de la socit politique, voil le plan de Dieu, voil l'oeuvre de la lgislation, voil la dignit de l'homme; voil le spectacle que la Divinit cratrice se donne elle-mme, depuis qu'elle a daign crer l'homme jusqu' la consommation des temps. Ce serait un pauvre spectacle, aux yeux de cette adorable Divinit, de qui tout mane et qui tout aboutit, de cette me universelle qui n'est qu'me, c'est--dire intelligence, volont, force et perfection, que le spectacle de populations plus ou moins nombreuses broutant la terre dans un ordre plus ou moins rgulier, comme celui du troupeau devant le chien, sans autre fin que de se partager plus ou moins quitablement l'herbe qui nourrit leur race, jusqu'au jour o leurs cadavres iront engraisser leur tour le fumier vivant tir du fumier mort, et destin devenir son tour un autre fumier! Voil cependant le _Contrat social_ de J.-J. Rousseau; voil les _droits de l'homme_! Ce sont aussi les droits du pourceau d'picure. Si l'galit alimentaire de Platon, de J.-J. Rousseau, des conomistes, des tribuns du peuple, des dmagogues de 1793, des saint-simoniens de 1820, des fouriristes de 1830, des socialistes de 1840, des communistes de 1848, n'a pas d'autres utopies prsenter aux socits modernes, en vrit, de si vils et de si grossiers intrts valent-ils la strile agitation des utopistes qui les inventent, des populations proltaires qui les rvent, des lgislateurs qui les pulvrisent? Des rteliers toujours pleins, dans cette vaste table de l'humanit, changent-ils la nature de cette bte de somme plus ou moins repue qu'ils appellent la socit humaine? Leurs droits de l'homme se psent-ils donc la livre, ou se mesurent-ils la ration? Grasse ou maigre, une telle socit en serait-elle moins une socit de brutes? On a piti de telles utopies, piti de tels _contrats sociaux_, piti de telles dgradations de notre nature! Le vrai _contrat social_ ne s'appelle pas droit, il s'appelle devoir; il n'a pas t scell entre l'homme et l'homme, il a t scell entre l'homme et Dieu. Le vritable _contrat social_ n'a pas pour but seulement le corps de l'homme, il a pour but aussi et surtout l'me humaine, il est spiritualiste plus que matriel; car le corps ne vit qu'un jour de pain, et l'esprit vit ternellement de vrit, de devoir et de vertu. Voil pourquoi la doctrine qui ne fait que proclamer les droits de l'homme est courte et fausse, et ne peut aboutir qu' la rvolte perptuelle, doctrine insense, _Contrat social_; voil pourquoi toute socit qui se fonde sur le devoir est vraie, durable, toujours perfectible, et aboutit directement Dieu, c'est--dire la perfection et l'ternit. XI Devoir d'adoration envers le Crateur, qui a daign tirer l'tre du nant pour sa gloire; devoir qui oblige l'homme se conformer en tout aux volonts du souverain lgislateur, volonts manifestes l'homme par ses instincts; organe de la vritable souverainet de la nature; devoir facile, satisfait par son accomplissement, mme quand il est douloureux aux sens; devoir qui donne l'homme obissant son souverain Matre cette joie lyrique de la vie et de la conscience, joie de la vie et de la conscience qui clate dans tout tre vivant comme un cantique de la terre, et que tous les tres vivants, depuis l'insecte, l'oiseau, jusqu' l'homme, entonnent en choeur au soleil levant comme une respiration en Dieu! Devoir de l'poux et de l'pouse, qui, au lieu de s'accoupler comme des brutes, se lient par un lien moral ensemble pour spiritualiser leur union, souvent pnible, au bnfice de l'enfant, n d'un instinct, mais vivant d'un devoir. Devoir du pre et de la mre de protger, d'lever, de moraliser l'enfant par un dvouement qui s'immole sa postrit. Devoir du fils, qui, au lieu de se sparer selon J.-J. Rousseau, ds qu'il n'a plus besoin de tutelle physique, adhre par justice et reconnaissance au sein qui l'a nourri, la main qui le protge dans sa faiblesse, et leur rend ce culte filial, image du culte que tout tre man doit tout tre dont il mane. Devoir de cette trinit humaine: le pre, la mre, les enfants, de se grouper dans une unit dfensive de tendresse et de mutualit sainte qu'on appelle famille, premire patrie des coeurs qui impose le premier patriotisme du sang, et qui sanctifie la source de l'me comme la source de la population. Devoir du commandement adouci par l'amour dans le pre, pour que l'ordre, qui ne peut se fonder sans hirarchie, du moment que les volonts peuvent se heurter entre des tres ncessairement ingaux, pour que cet ordre, disons-nous, se fonde sur une autorit et sur une subordination incontestes; autorit et subordination qui sont un phnomne social, nullement physique, mais tout moral. Devoir de l'obissance dans les enfants, mme quand ils sont devenus, par le nombre et par la force, plus forts que le pre et la mre; devoir d'autant plus moral, d'autant plus spiritualiste, d'autant plus vertueux, qu'il est volontaire, et que la force matrielle dans les enfants se soumet plus saintement la force spiritualiste dans le pre. Devoir de ce premier groupe de la famille de reconnatre et de respecter, dans les autres groupes semblables elle, le mme droit divin de vivre et de multiplier sur la terre, domaine commun de la race humaine; de ne point la tuer, de ne point lui drober sa place au soleil et au festin nourricier du sillon; mais de reconnatre, d'assister, d'aimer les autres hommes ses semblables, et de leur appliquer cet instinct tout spiritualiste et tout moral de la justice lgislative incre, qui invente et qui sanctionne toute socit par une force morale mille fois plus forte que la force lgislative, la conscience, et dont toute violation est crime, dont toute observation est vertu! Devoir de donner la vie de chacun pour la dfense et le salut de tous dans cette socit de familles associes devenues patries par cette loi spiritualiste du dvouement si contraire la loi de l'gosme des lgislateurs athes; devoir du sacrifice de la vie mme ceux de ses semblables qui ne sont pas encore ns; devoir surnaturel que les hommes appellent hrosme, et que Dieu appelle saintet! Voyez comme vous tes dj loin de la socit utilitaire et du contrat social de la chair avec la chair de J.-J. Rousseau, et des droits de l'homme! Voyez comme le spiritualisme social se dgage dj de la matire, et comme le vritable contrat social de la nature se spiritualise et se divinise en dcouvrant, non pas dans le corps humain, mais dans l'me humaine, l'origine, le titre, l'objet, et la fin de la socit politique! Un devoir social, au lieu d'un droit brutal, sort de chacun des instincts primitifs de l'homme social, mesure qu'il a besoin de lois plus nombreuses et plus morales pour ses rapports plus multiplis avec les autres hommes; au lieu d'tre un droit, chacune de ces lois s'appelle un devoir. Devoir de l'ordre qui lui fait personnifier l'autorit _divine_ de la nature, ici dans une monarchie, ici dans une rpublique, ici dans une magistrature lective, ici dans des pouvoirs hrditaires, ici dans ces diffrentes forces combines, mais toutes imposant un mme devoir de commander et d'obir pour le bien de tous, sauf la tyrannie et l'usurpation de l'ambition et du crime dans un seul ou dans le nombre, qui sont la violation de la loi spiritualiste et du devoir, punie par l'anarchie et la servitude. Devoir d'obir aux lois promulgues par l'autorit lgislative mme quand ces lois nous commandent de mourir pour la socit civile ou politique! Devoir d'accomplir en conscience toutes les prescriptions du gouvernement de la nation mesure que le gouvernement charg du droit de commander par tous et pour tous, a besoin de promulguer des lois nouvelles pour des besoins nouveaux de la socit personnifie en lui. XII Quel que soit le rang que l'on occupe dans la hirarchie sociale, devoir de respecter dans tous ses semblables en haut l'autorit, ingalit lgale, en bas la dignit de l'me de tous, galit divine. Partout la fraternit en action imposant aux forts la tutelle des faibles, aux riches la responsabilit des pauvres par l'assistance, obligatoire quoique volontaire, du travail et de la charit. L'numration de tous ces devoirs sociaux dont le _Contrat social_ selon l'esprit a fait des devoirs ne finirait pas; je m'arrte. Je m'engagerais parcourir ainsi avec vous, un un, tous les instincts en apparence les plus physiques de l'homme venant en ce monde, et de vous amener dcouvrir avec une vidence solaire, dans chacun de ces instincts lmentaires, la source, le titre divin, la rvlation irrfutable du vrai contrat social: souverainet divine manifeste par la souverainet de la nature, et imposant aux hommes de tous les ges et de tous les pays le contrat social de la moralit et de la vertu, la politique du devoir au lieu de la politique du droit, le gouvernement pour l'me au lieu du gouvernement pour les besoins, le progrs aboutissant l'immortalit et Dieu par la vertu au lieu du progrs partant de la chair et aboutissant la chair. Le droit de l'homme est bien plus haut plac; ce n'est pas seulement le droit l'galit et sa part de vie ici-bas, c'est le droit la vertu et sa part d'immortalit dans l'immortalit de la race, qui n'est mortelle qu'ici-bas. Voil le _contrat social_ du spiritualisme. Les publicistes qui donnent des dfinitions orgueilleuses et abjectes du droit de l'homme, n'ont oubli que ceux-l: le droit d'accomplir des devoirs, le droit d'tre vertueux, le droit d'tre immortel. Relevons nos fronts trop humilis: nous valons mieux que cela. XIII Cessons de rechercher le faux principe de la socit politique dans la souverainet des trnes, despotisme; dans la souverainet des castes, aristocratie; dans la souverainet du peuple, anarchie et tyrannie la fois. Ce ne sont ni les despotes, ni les aristocrates, ni les dmocrates, qui ont cr le divin phnomne de la socit politique; ce ne sont ni les dynasties, ni les thocraties, ni les autocraties, ni les dmocraties, qui peuvent sanctifier en elles le titre au commandement humain, divin, aristocratique ou populaire, la souverainet, l'organisation, la conservation, au perfectionnement de la socit politique. La socit politique est organique, elle nat avec l'homme, elle a sa rvlation dans nos instincts, elle procde d'une seule souverainet, la souverainet de notre nature. Elle n'a pas pour objet seulement la perptuation de l'espce humaine par la vile satisfaction des besoins du corps humain sur cette terre; mais elle a pour but surhumain la grandeur et la glorification de l'me humaine par la vertu. Le travail de l'homme terrestre pour le pain du jour, c'est la vertu du corps humain; le travail de la socit politique en vue de Dieu et de l'immortalit, c'est la vertu de l'me humaine. Ce double travail, galement ncessaire, quoique ingalement rtribu, Dieu l'exige de l'homme comme tre corporel, et de la socit politique comme tre moral. Et pourquoi l'exige-t-il? Parce que la socit politique ne se compose pas seulement de corps qui produisent, qui consomment, qui vivent et qui meurent ensevelis dans le sillon qui les a nourris; mais parce que la socit morale se compose avant tout d'une me immortelle dont la destine immortelle est de rendre gloire son Crateur en se perfectionnant et en se sanctifiant ternellement devant lui. Les sens corporels rvlent forcment l'homme les besoins corporels que la socit civile l'aide satisfaire ici-bas. La conscience, ce sens invisible, mais absolu, de la vertu et de la moralit, rvle aussi forcment l'homme intellectuel les besoins de son me pour satisfaire ses aspirations divines de perfectionnement moral et d'immortalit. La socit politique ne peut pas, sans s'avilir, se borner aider l'homme vivre dans son corps: elle doit l'aider surtout perfectionner son me, renatre plus parfait par une vie plus sainte, vivre de devoirs et revivre ternellement de flicit. Voil pourquoi toute loi qui n'est pas vertu n'est pas loi. Dieu ne sanctionne que ce qui est divin. Il n'y a point de souverainet dans la force, le commandement est tyrannique et l'obissance est lchet; ce _contrat social_ entre l'iniquit et la servitude, mme quand il produit l'ordre apparent, n'est que le dsordre suprme. Dieu ne peut tre appel en tmoignage pour le ratifier; la moiti meilleure de ce qui fait l'homme y manque: son me n'y est pas! c'est la socit politique de la hache et du billot. Le _Contrat social_ de J.-J. Rousseau mne directement ces emblmes; le commandement est le crime, et l'obissance est la mort. Honte et excration sur un tel _contrat social_! honte parce qu'il est servile, excration parce qu'il est odieux. XIV Et piti aussi, parce qu'il est sophisme et qu'il borne la socit politique une sorte d'association commerciale pour cette courte vie, o le gouvernement, purement mcanique et industriel, n'a qu' surveiller les parts de subsistances et de bien-tre entre des hommes qui ne vivent qu' demi et qui meurent tout entiers. De ces deux moitis de l'homme, ils ont, dans leur acte de socit, oubli la principale: l'ME, et sa destine immortelle et infinie. Combien le vritable _contrat social_ est suprieur, en vrits et en dignit morale, ce pacte de la chair avec les sens! XV Ce pacte de la socit vraie, le voici: Dieu a cr l'homme corps et me, la fois; Corps, pour s'exercer ici-bas comme un apprenti de la vie terrestre la vie cleste, qui sera dgage des sens et des temps. Il a donn l'homme, en le crant, les instincts inns qui le forcent vivre en socit politique, parce que la socit politique est le moyen de perfectionner l'individu en largissant sa sphre par la famille, l'tat, l'humanit, cette trinit de devoirs. Ce perfectionnement de l'homme par la socit civile et politique s'accomplit, pour le corps, par le dveloppement des industries matrielles, des moyens, des forces, des dcouvertes qui ont la vie terrestre pour fin. C'est la civilisation des sens, beau phnomne, mais phnomne court comme le temps, born comme l'espace, fini comme la poussire organise, prissable comme la mort. Il a donn l'homme une me pour communiquer par la pense avec Dieu, son crateur, et pour perfectionner cette me par la vertu, travail surhumain de l'humanit mortelle dont la vie immortelle est le salaire dans un temps qui ne finit pas, c'est--dire dans l'ternit rmunratrice. La socit politique et civile est le milieu compos de devoirs mutuels dans lequel l'homme trouve exercer son me militante et perfectible cette vertu dont la socit vit, mais dont le mrite ne finit pas ici-bas; c'est la civilisation spiritualiste de l'me humaine. Le _contrat social_ matrialiste de J.-J. Rousseau et de ses disciples ne promet l'humanit que des biens matriels et quelques souffrances gales pour tous, des luttes pour ou contre une souverainet sans cesse impose par les tyrans, sans cesse reconquise par les peuples; des droits qui ne reposent que sur des rvoltes de tous contre tous, et qui ne sont contre-signes qu'avec du sang, des mtiers ou des arts tout manuels; des lois toutes galitaires pour consoler au moins le malheur de chacun par le niveau du malheur commun, puis la mort ensevelissant une socit de poussire vivante dans une poussire morte. Voil tout: est-ce l beaucoup plus que le nant? Le bonheur de vivre vaut-il, pour une pareille socit, la peine de mourir? XVI Notre _contrat social_, nous, le _contrat social_ spiritualiste, au contraire, celui qui cherche son titre en Dieu, qui s'incline devant la souverainet de la nature, celui qui ne se reconnat d'autre droit que dans ce titre magnifique, et plus noble que toutes les noblesses, de fils de Dieu, gal par sa filiation et par son hritage tous ses frres de la cration, celui qui ne croit pas que tout son hritage soit sur ce petit globe de boue, celui qui ne pense pas que l'empire de quelques millions d'insectes sur leur fourmilire, renversant ou btissant d'autres fourmilires, soit le but d'une me plus vaste que l'espace, et que Dieu seul peut contenir ou rassasier; celui qui croit, au contraire, l'efficacit de la moindre vertu exerce envers la moindre des cratures en vue de plaire son Crateur, celui qui place tous les droits de l'homme en socit dans ses devoirs accomplis envers ses frres; celui qui sait que la socit humaine, civile et politique, ne peut vivre, durer, se perfectionner en justice, en galit, en dure, que par le dvouement volontaire de chacun tous, dvouement du pre au fils, de la femme l'poux, du fils au pre, des enfants la famille, de la famille l'tat, du sujet au prince, du citoyen la rpublique, du magistrat la patrie, du riche au pauvre, du pauvre au riche, du soldat au pays, de tout ce qui obit tout ce qui commande, de tout ce qui commande tout ce qui obit, et, plus haut encore que cet ordre visible, celui qui conforme, autant qu'il le doit et qu'il le peut, sa volont religieuse cet ordre invisible, ce principe surhumain que la Divinit (quel que soit son nom dans la langue humaine) a grav dans le code, dans la conscience, table de la loi suprme; celui qui sait que, sous cette lgislation des devoirs volontaires qu'on nomme avec raison _force_ ou _vertu_, il n'y a ni Platon, ni J.-J. Rousseau, ni chimres, ni violences, ni tyrannies, ni multitudes, ni satellites, ni armes, ni bourreaux qui puissent faire prvaloir la socit purement matrialiste sur la socit spiritualiste, o le commandement est divin, o l'abstention est vertu; ce contrat social est, disons-nous, indpendamment de ce qu'il est plus vrai, mille fois plus digne du lgitime orgueil, du saint orgueil de la race humaine: car il croit fermement (et il a raison de croire) que le contrat social qui commence sur la terre par des individus isols, sans dfense contre les lments, par des hordes, par des tribus, par des rpubliques, par des empires, par des rvolutions qui brisent ou qui restaurent des nations, n'est ni toute la fin, ni toute la destine probable de la civilisation divine, ni toute la pense du Crateur, ni tout le plan infini de Dieu dans sa cration de l'homme en socit. Car il croit que Dieu n'a pas born ces phnomnes d'agglomration, de rvolution, de progrs matriel, de dcadence, de dissolution et de disparition, les destines de cette noble catgorie d'tres appels hommes; que ces tres ne sont pas borns dans tous leurs dveloppements par la tombe; mais que le vrai contrat social, celui dont l'me de l'humanit est l'lment, celui dont la vertu est le mobile, celui dont le devoir est la lgislation, celui dont Dieu lui-mme est le souverain, le spectateur et la rcompense, que ce contrat social, interrompu ici chaque gnration par la mort, ne se rsilie pas dans la poussire de ce globe. Au contraire, il se renoue, se recompose et se dveloppe indfiniment plus haut de vertu en vertu, de saintet en saintet, de grandeur en grandeur, dans une socit toujours croissante et toujours multipliante, pour multiplier les adorations par les adorateurs, les forces par les facults, les vertus par les oeuvres, dans cette chelle ascendante par laquelle monta le Jacob symbolique, et qui rapproche du Dieu de vie ses hirarchiques crations! En un mot, le vrai contrat social, au lieu de donner pour fin la socit mortelle la mort, donne pour fin la socit spiritualiste sur la terre le sacrifice, et pour fin la socit divinise aprs la vie l'immortalit! Voil ma foi politique. LAMARTINE. _P. S._ La trop grande tendue que j'ai t oblig de donner l'Entretien prcdent me force restreindre celui-ci et m'arrter l de peur de fatiguer le lecteur de mtaphysique sociale. Je reviendrai dans un an sur ces aberrations de J.-J. Rousseau, philosophe social. Quant sa philosophie religieuse, dont la profession de foi du _Vicaire savoyard_ est le sublime portique, c'est une des plus loquentes protestations contre l'athisme ou l'irrligion qui ait jamais t crite par une main d'homme. Quand nous traiterons de la philosophie (ce que nous ferons l'anne prochaine), nous reviendrons sur ce bel exorde de religion dite naturelle. J.-J. Rousseau s'lve, dans cette contemplation lyrique de la Divinit et de la morale, mille fois au-dessus des philosophes impies ou matrialistes du dix-huitime sicle. Le christianisme mme lui doit ici de la reconnaissance, car, s'il est dans quelques parties incrdule sur la lettre de ses dogmes, il est croyant sa saintet. C'est une aurore borale de l'vangile: il ne le voit pas, mais il le rpercute. C'est la raison vanglise. XVII Par une circonstance bien trange, pendant que je m'entretenais avec vous des erreurs politiques et des essais thologiques de J.-J. Rousseau dans l'_mile_, un livre paraissait, un des livres que les _curieux_ de littrature et de philosophie accueillent comme une bonne fortune de bibliothque, parce qu'il leur rvle comme en confidence les secrets du mtier de la littrature. Ce livre, par un homme de pense libre, d'instruction varie, de got sr, de recherches patientes, M. Sayous, est intitul: _le Dix-huitime Sicle l'tranger._ C'est une histoire coloniale de l'esprit franais dans toute l'Europe, pendant que l'esprit franais rayonnait de Paris sur le monde quelques annes avant qu'il ft explosion par la rvolution franaise. M. Sayous est l, pour le dire sans l'offenser, un statisticien moral, un fureteur de gnie piant et dcouvrant le beau et le bon dans tous ces recoins de l'Europe o de petits cnacles littraires, franais de langue et d'esprit, depuis Copenhague, Ptersbourg, Berlin, Dresde, jusqu' Lausanne, Coppet, Ferney, Genve (il aurait pu y ajouter Turin et Chambry, colonie des deux frres de Maistre, l'un naturel et arcadien, l'autre emphatique et olympien), devaient bientt appeler l'attention sur leur nom et sur leurs oeuvres. M. Sayous donc furte avec beaucoup de loyaut et beaucoup de bonheur ces dcouvertes dans tous ces recoins du monde franais, et nous fait des portraits fins, vrais, originaux, critiques de toutes ces figures d'hommes et de femmes qui gravitaient en ce temps-l dans la sphre de l'esprit franais, de la langue franaise et de la philosophie franaise. Or savez-vous ce qu'il dcouvre trs-inopinment pour nous, Genve, en recherchant les sources de J.-J. Rousseau, car toute grande individualit a ses sources? Il dcouvre une femme, une jeune fille, une belle sibylle des Alpes, une thologienne de vingt ans, une prophtesse de raison et d'instruction qui prophtise demi-voix et qui prophtise quoi? La profession de foi du _Vicaire savoyard_. C'tait dans l'air. Rousseau l'coute, il retient; il s'inspire, et il crit. Qui se serait dout de cette grie cache dans les grottes du lac Lman, derrire ce philosophe misanthrope de la rue Pltrire, Paris? Or voici tout le mystre: Il y avait Genve une de ces familles cosmopolites qui apportent, partout o elles vivent, un caractre et une physionomie multiples, saillants, originaux comme l'empreinte des diffrentes contres o ces familles ont eu leurs haltes et leur origine. C'tait la famille si connue des Huber. Sortis de la noblesse fodale du Tyrol, illustres dans la chevalerie tudesque de la Souabe, ils taient devenus patriciens de Berne, et s'taient allis Rome avec la maison princire des Ludovisi, dmembre en branches parses entre Schaffouse, Lyon, Genve. Cette famille, de gnies divers, avait acquis aussi divers genres de clbrits. La littrature lgre, la philosophie clectique, les sciences naturelles, les arts, la socit intime avec Voltaire, Rousseau, plus tard avec les de Maistre de Savoie, avec madame de Stal, avaient encore illustr les Huber. Les mmoires du temps rappellent toutes les pages leur nom propos de leur familiarit avec les grandes figures de Genve, de Paris, de Berlin, de Londres, de Coppet; ils taient chez eux partout par droit de bienvenue, de bon got, d'intimit avec les clbrits europennes. Un de leurs descendants, hritier de leur naturalisation universelle, le colonel Huber, la fois homme de guerre, homme de lettres volontaire, diplomate dans l'occasion, pote quand il se souvient de ses Alpes, romancier quand il se rappelle madame de Montolieu ou madame de Stal, habite encore aujourd'hui tantt Paris, tantt une dlicieuse retraite philosophique au bord de ce lac Lman, site prfr de cette famille. XVIII Or, de cette famille nomade et fconde en toutes espces d'originalits inattendues, tait ne Lyon, en 1695, Marie Huber. l'ge de dix-huit ans elle avait Lyon la clbrit des yeux, la beaut. Tout lui souriait du ct du monde: elle dtourna son me et ne voulut regarder que du ct du ciel. Elle renona au mariage pour garder toutes ses penses Dieu. L'abb Pernetti, l'historien des clbrits de Lyon, raconte que le peuple de cette ville l'appelait la Sainte. La solitude rendit son esprit indpendant, effet ordinaire et naturel d'une mditation solitaire. trente-six ans elle prit la plume et elle crivit ses penses sur le sujet qui occupait le plus sa vie, la religion. Elle crut reconnatre que ce qui cartait le plus d'mes religieuses de la pratique de tel ou tel culte, c'taient le nombre et la littralit des dogmes. Elle rsolut, non de les nier, mais de les tourner, et de montrer une voie gnrale de salut, qui ft marcher au ciel par toutes les voies; elle n'cartait pas le christianisme, elle l'ouvrait plus large plus de fidles; elle considrait le Christ comme l'Homme-Dieu qui, participant toute la nature humaine pour la rhabiliter en lui, fut affranchi de tout ce que l'humanit a de vicieux, rdempteur dont l'humanit aurait pu se passer si elle avait conserv sa puret originelle et la religion naturelle bien grave dans sa conscience. Elle entreprenait donc, conformment cette ide, de faire luire de nouveau cette saintet primitive et naturelle dans les coeurs de tous les hommes. Ce fut l, dit M. Sayous son biographe, l'objet de son livre intitul _la Religion essentielle tous les hommes_, livre dont Voltaire eut connaissance et dont il parle avec estime, livre qui fut communiqu J.-J. Rousseau, et dont, selon M. Sayous, il tira la doctrine suprieure et conciliatrice de sa profession de foi du _Vicaire savoyard_. Ce serait ainsi qu'une femme inspire, une sainte Thrse d'une religion pacifique et unanime, aurait son insu laiss dans l'me du philosophe sceptique et mobile de Genve la pense de ce christianisme primitivement rvl par la conscience, encore sans ombre, l'humanit, et destin rconcilier toutes les morales, tous les schismes et tous les cultes de l'esprit dans une lumire, dans une adoration et dans une charit communes. Nous n'affirmons pas cette filiation de la profession de foi de J.-J. Rousseau; nous la donnons comme une de ces curiosits littraires qui ont de la vraisemblance plus qu'elles n'ont de certitude. Mais le gnie ttons de J.-J. Rousseau, flottant cette poque entre le christianisme rform, le catholicisme adopt, puis rpudi, le calvinisme de son enfance profess de nouveau, l'illuminisme germanique effleur, et le scepticisme philosophique si voisin de l'athisme, longtemps frquent Paris dans l'intimit de Diderot, de d'Holbach, de Grimm, pouvait fort bien se rfugier, pour son repos, dans cet clectisme chrtien de mademoiselle Huber qui donnait satisfaction aux diverses aspirations de sa nature, et qui lui servait de thme pour cet hymne magnifique de Platon des Alpes connu sous le nom de profession de foi du _Vicaire savoyard_. Les calvinistes de Genve ne s'levrent pas avec moins de fureur contre le trait de paix que leur offrait mademoiselle Huber, que contre le symbole pacificateur que leur proposait J.-J. Rousseau. Les deux livres eurent les mmes ennemis; car les schismes en religion n'ont pas seulement besoin de croire, ils ont besoin de combattre; les pacificateurs sont les premiers perscuts en religion comme en politique. L'vangile dit: Heureux les pacifiques! le monde dit: Malheur aux modrs! J.-J. Rousseau, dans ce livre, fut un Girondin de la philosophie. LAMARTINE. LXVIIIe ENTRETIEN. TACITE. PREMIRE PARTIE. I L'histoire est de tous les genres de littrature celui qui supporte le plus la mdiocrit de l'crivain, d'abord parce que l'intrt y est dans le fait plus encore que dans le style: le fait ou le rcit se suffit, pour ainsi dire, lui-mme. Ensuite, parce que les vnements que l'histoire raconte ont par eux-mmes un attrait de curiosit, un intrt, pour nous exprimer autrement, qui empche le lecteur de faire attention l'insuffisance ou la mdiocrit du style. La curiosit est trs-indulgente, pourvu que l'histoire soit raconte. Aussi les bibliothques sont-elles pleines d'histoires mdiocres, triviales, sans gnie, sans philosophie, sans politique, sans couleur, sans pathtique, sans moralit, crites par des annalistes de tous les pays; enregistreurs de dates, de nomenclatures, de faits, ils tiennent la chronologie du monde, l'tat civil des nations. On les lit cependant: car, bien qu'ils ne fassent rien sentir et rien juger, incapables qu'ils sont eux-mmes de sentir et de juger, ils font connatre. Ce sont les vieillards loquaces de la famille humaine dont parle Homre; on s'attroupe autour d'eux pour les entendre conter: mais pour eux, comme pour leurs lecteurs, l'histoire n'est que de la chronique. II Les vritables historiens sont trs-rares au contraire, et, pour tout dire, plus rares peut-tre que les grands potes; plus rares certainement que les grands hommes d'action. Cette parcimonie de la nature crer les grands historiens s'explique d'elle-mme, quand on y rflchit, par le nombre, la diversit et la supriorit des dons naturels et des dons acquis ncessaires pour crire une histoire digne de ce nom. Ces dons, ou ces conditions ncessaires pour former un historien immortel, sont presque impossibles runir dans un mme homme. III D'abord, il faut qu'il soit n pote, c'est--dire sensible, coloriste, loquent de nature; car comment ferait-il sentir dans son style ce qu'il n'aura pas senti lui-mme? Comment colorerait-il de nuances convenables ses portraits et ses tableaux, si, au lieu de palette dans l'imagination, il n'a qu'un peu d'encre au bout de sa plume? Comment ferait-il parler ses acteurs, s'il ne sait pas lui-mme parler? Dire, c'est crer. Que crera-t-il, s'il ne sait dire? Il faut ensuite qu'il soit philosophe, c'est--dire qu'il ne se borne pas la surface des faits, mais qu'il les creuse et qu'il les interroge pour leur faire rendre le sens cach qui est en eux, ou la sagesse des choses humaines; car les vnements ne sont pas une vaine accumulation de faits et de personnages, passant devant les yeux de Dieu et devant les yeux des hommes, sans autre langage que ce fracas du temps, qui roule tumultueusement dans son cours les religions, les institutions et les empires. Ces vnements, bien vus, bien couts, bien compris, ont un langage parfaitement intelligible qui s'appelle l'exprience, la leon, la moralit, la sagesse, la philosophie des choses. Il faut que l'historien, profondment sage, comprenne ce langage des vnements pour l'interprter aux autres hommes. Un vritable historien n'est qu'un traducteur, mais c'est le traducteur des desseins de Dieu. Il dchiffre les hiroglyphes de la Providence. IV Il faut qu'il soit honnte homme, c'est--dire probe d'esprit, sincre, vridique: car, s'il trompe, ou s'il dissimule, ou s'il invente, ou s'il ment, plus d'histoire; il n'est plus que le faussaire des actes de Dieu. Il faut qu'il soit moraliste, sinon de coeur, au moins d'esprit: car, s'il caresse les perversits dont l'histoire est pleine, s'il donne toujours raison la fortune, s'il exalte le vainqueur coupable et qu'il crase le vaincu innocent, s'il foule aux pieds les victimes, s'il ajoute la sanction de sa propre immoralit et l'autorit de son amnistie tous les scandales d'iniquit qui attristent les annales des peuples, l'historien n'est plus un juge; c'est un complice abject ou intress de la fortune, qui montre sans cesse le droit viol par la force, et la vertu djoue par le succs. Un tel historien corrompt plus la moralit de son sicle que tous les crimes heureux ne la corrompent: car on se dfie des criminels, on ne se dfie pas de l'historien. Son absolution est pire que le forfait lui-mme: c'est le forfait rtrospectif, le forfait de sang-froid, le meurtre de la conscience publique, seul refuge que la fortune triomphante laisse ici-bas la justice et la vertu! Le criminel ne viole la justice que pendant un temps: l'historien du succs la viole, autant qu'il est en lui, pendant toute la postrit. On a dress des peines contre ceux qui commettent les crimes, on devrait en formuler de pires contre ceux qui les excusent et qui les glorifient. Ils sont les sclrats du lendemain, plus coupables que les sclrats de la veille. Ils justifient l'iniquit: c'est plus atroce que de la commettre. V Il faut que l'historien soit homme d'tat: car l'histoire est pleine de politique, et s'il n'a pas l'intelligence de la politique, cette bonne conduite de la vie applique en grand aux nations, aux socits, aux empires, il crira au hasard des rcits pleins d'ignorance, de contre-sens et de non-sens. Il faut qu'il ait pratiqu lui-mme les conseils, les assembles, les ngociations, les dlibrations, les affaires publiques, afin d'avoir observ de ses propres yeux le jeu des passions, des intrts, des ambitions, des intrigues, des caractres, des vertus ou des perversits qui s'agitent dans les cours, dans les camps, dans les comices, dans la place publique. Nul ne connat les hommes par thorie: pour les connatre, il faut les toucher; on ne les touche que dans la mle. Un historien qui n'aura vcu que dans les bibliothques fera des livres, mais jamais une histoire; ses personnages seront des rles, jamais des hommes. VI Enfin, il faut que l'historien soit arriv la vieillesse, ou du moins cette maturit des annes qui donne, avec le sang-froid de la pense, le dsintressement de l'ambition, ce loisir studieux o l'crivain se renferme dans la solitude de son me pour recueillir, avant sa mort, les vnements de son temps, les expriences, les jugements qu'il veut lguer la postrit. On voit, ces principales conditions d'un historien parfait, combien il est rare que toutes ces conditions se trouvent runies dans un mme homme, et combien peu de chefs-d'oeuvre historiques doivent exister et surnager sur cet ocan d'annales ou de chroniques qui encombrent les archives des nations. Ajoutons que ces chefs-d'oeuvre mmes ne sont pas absolus, mais relatifs l'tat social et l'ge plus ou moins avanc des peuples pour lesquels l'historien a crit son histoire. VII Les peuples enfants veulent des rcits merveilleux, mais sans critique, comme ceux d'Hrodote. Les peuples superstitieux veulent des fables, comme celles des livres thogoniques de l'Orient. Les peuples barbares veulent des martyrologes, comme ceux des Scandinaves. Les peuples chevaleresques veulent des aventures, comme celles du Cid ou de Roland. Les peuples corrompus veulent des crimes politiques admirs et justifis, comme ils le sont dans l'histoire de Machiavel. Les peuples artistes veulent des harangues et des rflexions, comme celles de Thucydide. Les peuples avilis veulent des obscnits, comme celles de Sutone. Les peuples mrs et touchant la dcadence veulent des portraits peints en traits de sang, des retours vers la vertu antique, des larmes amres sur la corruption prsente, des sentences brves, mais succulentes, jaillissant de l'vnement comme le cri des choses, enfin une philosophie la fois plaintive et amre, qui consterne et qui relve l'me par l'honnte et douloureux contraste entre l'image de la vertu antique et le dsespoir de la libert perdue! Dans ce genre d'histoire parfait, l'historien n'est plus seulement un annaliste: il est citoyen, il est moraliste, il est politique, il est pote, il est peintre, il est lgislateur, il est apologiste, il est satiriste, il est homme d'tat, il est juge, il est instituteur des nations, il est _Tacite_. L'histoire ne monte pas plus haut: elle est alors le grand pome pique de la vrit. VIII Pour l'poque du monde o nous vivons, Tacite est videmment l'Homre, le Platon et le Cicron de l'histoire. Une de ses pages retrace toute une priode d'annes; une de ses peintures ressuscite toute une vie; une de ses maximes fait rflchir tout un jour. Rome entire, avec ses grandeurs et ses bassesses, avec sa libert et sa servitude, avec ses noblesses et ses abjections, avec ses vertus et ses forfaits, s'est rsume dans ce seul homme. Il a tout vu, tout senti, tout sond, tout pes, tout aim, tout ha, tout peint, tout conclu. C'est le monde romain, ou plutt c'est le monde humain de son temps, hlas! et de tous les temps, contract dans la main puissante d'un homme, et rendant, sous la pression de cette main, son suc, son sens, sa gloire, ses vices, sa honte, ses larmes, son sang, par tous les pores. IX Aussi celui qui a lu Tacite a compris le monde: Tacite est le Newton de l'histoire. Il a dvoil la machine humaine depuis le premier rouage jusqu'au dernier; il a mont et dmont le mcanisme des empires, et mis nu tous les ressorts qui font mouvoir la sublime ou dplorable humanit. On ne peut lui reprocher qu'une chose: un excs de brivet dans le rcit. Mais cette brivet aussi est une force: celui qui comprend d'un coup d'oeil explique d'un mot. La brivet est une vertu de la langue, car la langue n'est qu'un signe. La plus parfaite des langues serait celle qui contiendrait le monde dans un mot. Tacite est l'abrviateur de l'oeuvre de Dieu; il n'crit pas, il note: mais chaque note ouvre un horizon sans borne la pense. Les intelligences lentes ou faibles doivent renoncer le lire: il n'crit que pour ses pairs. C'est le pain des forts, c'est l'historien des hommes d'tat, des philosophes, des sages, des potes; il lui faut, comme Bossuet, un auditoire de rois de l'intelligence: c'est sa gloire. J'ai essay souvent, dans mes notes de jeunesse, de me rendre compte moi-mme des impressions que je recevais de cet historien selon mon coeur. J'en extrais ici quelques fragments et j'en ai refait un tout, en jalonnant ma route de ses plus beaux tronons de style, comme on reconstruit une ville dtruite dans le dsert, en marchant d'un dbris un dbris et d'un monument l'autre, travers la poussire des grandes choses qu'on foule aux pieds. X Huit cent vingt annes d'existence ont puis la vitalit de Rome. Rome vieillit; car, malgr les illusions toujours dues et toujours renaissantes des utopistes, les nations vieillissent comme l'homme, unit mortelle dont elles parcourent toutes les phases avec plus de lenteur, mais avec la mme vicissitude de naissance, de jeunesse, de maturit, de caducit et de mort. L'empire a dvor la rpublique; l'arme a subjugu les lois; la corruption, son tour, a avili l'arme; la sdition donne et retire le trne et la vie des favoris prtoriens d'un camp et d'un jour. Nron, le dernier des empereurs du sang de Csar, a pri, excr des uns, regrett par les autres; car les vices et les crimes eux-mmes ont leur parti dans les populaces et dans les casernes. On pleure, Rome et Lyon, ce bon Nron qui incendiait la capitale pour la rebtir, qui gorgeait sa mre, mais qui amusait la plbe. Le vieux Galba, proclam empereur par les lgions, s'avance et tend la main vers le sceptre. coutons Tacite, c'est ainsi qu'il commence son premier livre: XI J'entreprends une oeuvre riche en vicissitudes, atroce en batailles, dchire en sditions, sinistre mme dans la paix: Quatre empereurs tranchs successivement par le glaive, trois guerres civiles, plusieurs guerres extrieures, quelques autres tout la fois civiles et trangres; Nos armes, prospres en Orient, malheureuses en Occident; l'Illyrie trouble, les Gaules mobiles, la Grande-Bretagne conquise et perdue presque au mme moment; les races suves et sarmates se ruant contre nous; les Daces illustrs par des dfaites et par des victoires alternatives; l'Italie elle-mme afflige de calamits nouvelles ou renouveles des calamits dj prouves par elle dans la srie des sicles prcdents; des villes englouties ou secoues par les tremblements de terre sur les confins de la fertile Campanie; Rome dvaste par les flammes; nos plus anciens temples consums; le Capitole lui-mme incendi par la main de ses concitoyens; nos saintes crmonies profanes; des adultres souillant nos plus grandes familles; les les de la mer pleines d'exils; ses cueils ensanglants de meurtres; des atrocits plus sanguinaires encore dans le sein de nos villes; noblesse, dignits, acceptes ou refuses, imputes crime; le supplice devenu le prix invitable de toute vertu; l'mulation entre les dlateurs, non-seulement pour le prix, mais pour l'horreur de leurs forfaits; ceux-ci revtus comme dpouilles des consulats et des sacerdoces, ceux-l de l'administration et de la puissance de l'tat dans les provinces, afin qu'elles supportassent tout de leur violence et de leur rapacit; les esclaves corrompus contre leurs matres, les affranchis contre leurs patrons, et ceux qui il manquait des ennemis pour les perdre, perdus par la trahison de leurs amis. XII Toutefois le sicle n'est pas assez tari de toute vertu pour ne pas fournir encore de grands exemples: Des mres accompagnant leurs fils poursuivis, dans leur fuite; des femmes s'exilant volontairement avec leurs maris; des proches courageux; des gendres dvous; la fidlit des serviteurs rsistant mme aux tortures; des hommes illustres bravant les dernires extrmits de l'infortune; l'indigence elle-mme hroquement supporte; des sorties volontaires de la vie comparables aux morts les plus loues de nos anctres. Outre ces nombreuses vicissitudes des choses humaines, des prodiges effrayants dans le ciel et sur la terre, les avertissements de la foudre, les prsages des vnements futurs, prsages heureux, sinistres, ambigus, vidents tour tour. Jamais, en effet, calamits plus terribles et augures plus menaants ne tmoignrent au peuple romain que les Dieux ne veillaient plus sa scurit, mais leur vengeance. XIII Aprs avoir frapp ainsi l'esprit de ses lecteurs de l'impression dont il est frapp lui-mme, Tacite entre d'un pas rapide, mais sr, dans son rcit par le tableau du lendemain de la mort de Nron. Il laisse transpirer, plutt qu'il ne le tmoigne, son mpris intrieur contre un peuple assez vil pour regretter son tyran: La vile multitude, dit-il, celle qui assige le cirque et les thtres gratuits, et la lie des esclaves, et tous ceux qui, ayant dvor leur patrimoine, vivaient des honteuses munificences de Nron, se montraient tristes et avides de nouvelles. Les soldats, voyant qu'ils ne recevaient pas de gratifications de Galba pour rcompenser leur dfection involontaire et force Nron, et prvoyant que la paix ne leur fournirait pas autant que la guerre d'occasions d'avancements et de rcompenses, penchaient vers la sdition. Ils accusaient dj la vieillesse et la parcimonie de Galba. On rappelait un mot de lui, honnte pour la rpublique, dangereux pour lui-mme: Je choisis mes soldats, je ne les achte pas. L'ge mme de Galba tait un texte de drision et d'impopularit pour ceux qui taient accoutums la jeunesse de Nron, et qui, suivant le prjug du vulgaire, ne jugeaient de leur matre qu' la beaut et la grce du corps. Telles taient Rome, ajoute-t-il, les dispositions d'esprit de cette immense multitude. Il fait ensuite le tableau des provinces, des lgions, le portrait des principaux gnraux qui les commandent. En Espagne, Cluvius Rufus; dans les Gaules, un successeur peu populaire de Vindex; en Allemagne, Verginius, encore indcis entre les regrets de Nron et l'adhsion Galba; sur le Rhin, un vieillard goutteux, impotent, sans ascendant sur ses troupes; dans l'Orient encore immobile, Mucien, commandant de la Syrie et de quatre lgions. XIV Le portrait de Mucien, trac en quelques lignes, prsage du premier coup d'oeil l'empire des agitations, Galba des comptiteurs: Homme, dit Tacite en parlant de Mucien, dj aussi clbre par ses succs que par ses disgrces; jeune, il avait ambitieusement caress des amitis illustres; bientt, ayant dissip ses richesses, il glissa dans le besoin. Suspectant l'inimiti de Claude contre lui, il se confina dans le fond de l'Asie, aussi prs de l'exil qu'il le fut plus tard de l'empire; mlange de luxure, d'intrigue, de popularit, d'insolence, de bonnes et de mauvaises habilets; excessif de plaisirs dans le loisir, d'activit dans l'action, sa vie publique mritait des loges, sa vie prive de la honte. Puissant en influence et en sduction sur ses subordonns, sur ses proches, sur ses collgues; homme qui il tait plus facile de dcerner l'empire par son crdit que de l'obtenir pour lui-mme. En Jude, Vespasien et son fils Titus commandaient trois lgions; ils taient pleins de dfrence pour Mucien, leur collgue le plus rapproch, et se concertaient entirement avec lui. XV Tout coup un bruit se rpand dans Rome. On murmure demi-voix que les lgions de Germanie se sont souleves et ont proclam empereur leur commandant Vitellius. Galba, pour prvenir le seul reproche qu'on fait son rgne, celui de manquer d'un successeur, se hte d'adopter un jeune Romain de haute noblesse et de grande esprance, Pison. Pison rappelait par ses vertus l'antique rpublique. Son adoption tait un retour la libert et aux moeurs. Galba le prend par la main en prsence du snat et du peuple: Auguste chercha un successeur dans sa famille, lui dit-il; moi, je le prends dans la rpublique, non que je manque de parents ou de compagnons d'armes, mais pour prouver que je n'ai point brigu l'empire par ambition. Cet acte dmontrera tous que je n'ai consult, en te choisissant, ni mes propres convenances, ni mme les tiennes. Tu as un frre, ton gal en noblesse, ton suprieur par l'ge, digne en tout de la haute fortune o je t'appelle, si tu n'en tais plus digne encore toi-mme. Tu es parvenu cet ge o l'on a dj chapp aux passions de la jeunesse; ta vie est telle que tu n'as aucune indulgence demander pour ton pass. Tu n'as encore support que des fortunes adverses: les prosprits sont des tentations trop stimulantes pour notre me, parce que les adversits nous apprennent flchir et que le bonheur nous corrompt. La fidlit, la sincrit, l'attachement, ces premiers biens de l'honnte homme, conserve-les avec une gale constance. On essayera de les altrer en toi par l'obsquiosit. L'adulation, les caresses, l'intrt personnel, le poison le plus corrupteur de la vritable affection, vont bientt t'entourer. Aujourd'hui, toi et moi, nous nous parlons avec la plus entire franchise; mais les autres s'adressent plus notre puissance qu' nous-mmes, car persuader un prince ce qu'il doit faire est une grande tche: une approbation servile ne prouve aucune affection. Si l'immense corps de l'tat pouvait subsister et se pondrer seul et sans modrateur, j'tais digne peut-tre de recommencer les temps et les institutions de la rpublique; mais nous en sommes cette ncessit, que dj mon ge avanc ne peut plus rien promettre au peuple romain qu'un bon successeur, et ta jeunesse rien autre qu'un bon matre l'empire. Sous Tibre, sous Caus, sous Claude, nous fmes comme le patrimoine d'une seule famille; aujourd'hui, la place de la libert, nous aurons du moins l'lection de nos matres. La maison des Jules Csar et des Claude tant teinte, l'adoption dcouvrira avec intelligence le meilleur des Romains pour succder l'empire. Descendre ou natre des princes est un hasard qui ne nous rend digne d'aucune estime; dans l'adoption, le choix est entier et le jugement libre, et, si l'on veut bien choisir, l'opinion publique vous claire. Que Nron soit toujours devant tes yeux, lui qui, superbe de sa longue srie d'aeux dans les Csars, ne fut pas renvers par Vindex avec une seule province sans armes, ni par moi avec une seule lgion, mais par sa frocit et par sa luxure, qui le prcipitrent du fate des grandeurs publiques. Il n'y avait point cependant jusque-l d'exemple d'un empereur dpos. Nous, au contraire, que l'estime publique et les armes ont ports l'empire, quels que soient nos services, nous y serons poursuivis par la jalousie. Toutefois ne t'tonne pas si, dans cette commotion soudaine de tout l'univers, deux lgions ne sont pas encore rentres dans l'obissance. Moi-mme, qui te parle, je ne suis pas parvenu encore la scurit; mais, une fois que je t'aurai adopt, je cesserai de paratre trop vieux, seul reproche qu'on objecte ma puissance. Nron ne cessera pas d'tre regrett par les pervers; c'est toi, c'est moi de gouverner avec tant d'intgrit qu'il ne soit pas du moins regrett des gens de bien. Ce n'est pas l'heure de te fatiguer de plus longs avis; tout est dit, tout est fait, si j'ai bien choisi! Souviens-toi que tu vas commander ici des hommes aussi incapables de supporter une entire libert qu'une entire servitude. L'invention d'une telle loquence dans l'historien ne suppose-t-elle pas dans Tacite toutes les qualits d'homme d'tat, de philosophe, de politique consomm, de vieillard expriment des choses et des caractres, et enfin d'orateur d'tat, qualits que l'historien prte au vieux Galba? XVI On se perd quand on analyse ce sublime discours d'empire dans les profondeurs de raison, de pntration, de prvoyance, de connaissance du coeur humain et de l'opinion des diffrentes classes du peuple qu'il rvle chez le vieux Galba. Quel autre homme qu'un homme rompu aux affaires publiques, un tmoin des croulements de Rome, un publiciste, un moraliste, un orateur, un vieillard, pouvait le penser et pouvait l'crire? tez une seule de ces conditions d'ge, d'exprience, de pratique des comices et des cours, d'tude des lettres antiques, d'lvation au-dessus des partialits des temps, de puissance de tout comprendre, mme la vertu, et ce discours n'existerait pas. C'est le rsum d'une longue vie publique dans une haute intelligence touchant aux limites de la vie, et jugeant le pass, le prsent, l'avenir, avec le calme du soir et le sublime dsintressement du lendemain. Mais poursuivons l'tude, et, aprs avoir vu le sage et le politique, voyons le peintre. XVII Pison accepte sans joie, mais sans faiblesse, non comme on accepte une ambition, mais comme on accepte un devoir. Il se rend au camp avec Galba, puis au snat, pour se faire reconnatre hritier de l'empire. Les soldats, refroidis par la parcimonie de Galba, qui les traite en citoyens, non en mercenaires, murmurent sourdement; le snat prouve ou feint d'prouver de l'enthousiasme: mais les rumeurs de la rbellion des lgions de Germanie et de la marche de Vitellius sur l'Italie s'accroissent dans Rome. La restitution au trsor public des sommes perues par les favoris de Nron aigrit les esprits dans le camp et dans la plbe. Un homme populaire par ses intrigues, candidat du vice, comme Pison tait candidat de l'honntet, Othon, sent chanceler le pouvoir entre les lgions qui s'avancent d'Allemagne, et Galba, qui ddaigne de saisir Rome par ses corruptions. Il se fait faire une feinte violence par une meute de populace et de soldats qui le portent au camp, hors des murs, en apparence malgr lui. L, vingt-trois soldats le saluent empereur, et vont tenter avec Othon la fidlit des lgions indcises. XVIII Le bruit de cette meute se rpand dans le palais de Galba. Pison, son fils adoptif, veut opposer sa popularit d'estime la popularit dmagogique d'Othon; il rassemble les troupes de garde au palais et les harangue: Camarades, leur dit Pison, il n'y a pas encore six jours qu'ignorant ce que nous drobe l'avenir, et ne sachant s'il fallait dsirer ou redouter davantage ce nom d'hritier de Galba, j'ai t adjoint par lui l'empire. Par cet acte, les destines de la patrie et celles de notre maison ont t places dans vos mains. Ne croyez pas, je vous le jure par le nom que je porte, ne croyez pas que je tremble ici pour moi-mme (pour moi, qui, prouv dj par la mauvaise fortune, sais qu'il y a autant craindre de la prosprit); non! je vous parle en ce moment au nom de Galba, devenu mon pre, du snat et de l'empire, que je reprsente devant vous. Nous sommes placs dans cette alternative, ou de prir aujourd'hui, si cela est ncessaire la patrie, ou, ce qui ne serait pas moins funeste, de vaincre en faisant prir des concitoyens. Nous avions pour consolation, dans ces derniers vnements de Rome, que la capitale n'avait pas t ensanglante et que le pouvoir avait pass sans choc d'une main dans une autre. Par mon adoption, il semblait aussi avoir t pourvu ce que, mme aprs Galba, il ne pt y avoir de guerre civile Rome pour l'empire. Je ne me vanterai pas ici de la noblesse de mon origine ni de l'irrprochabilit de ma vie. Qu'est-il besoin de parler de vertu quand il s'agit de se comparer un Othon? Ses vices, qui sont ses yeux le seul titre de gloire, ont renvers l'empire, mme quand il tait la crature et l'ami de l'empereur. Serait-ce par son maintien, sa dmarche, sa parure effmine, qu'il briguerait et mriterait l'empire? Ils se trompent, ceux qui croient que son luxe sera de la libralit: il saura dissiper, jamais donner. Il ne rve que prostitution, dbauches et orgies de femmes; il pense que ce sont l les privilges de la souverainet, privilges qui lui assurent pour lui seul la satisfaction de ses caprices et de ses excs, et qui ne laisseront aux autres que la rougeur et l'infamie. Jamais pouvoir acquis par le crime ne fut exerc honntement. Galba a t promu l'empire par le consentement de l'univers, et moi par votre consentement. Si la rpublique, le snat, le peuple, ne sont plus aujourd'hui que de vains noms, votre honneur, vous, camarades, est intress du moins ce que les plus vils des hommes ne vous donnent pas des empereurs! On a vu des exemples de lgions rvoltes contre leurs gnraux; mais votre fidlit et votre renomme, vous, sont restes jusqu' ce jour sans souillure. C'est Nron qui vous a manqu, ce n'est pas vous qui avez manqu Nron! Eh quoi! vingt-trois transfuges et dserteurs, qui l'on ne permettrait pas de nommer un centurion ou un tribun des soldats, nommeraient impunment un empereur! Vous admettriez cet exemple, et vous vous approprieriez leur crime en le tolrant par votre inaction! Cette licence passera bientt de Rome dans les provinces, et, si nous sommes, Galba et moi, les victimes de ce forfait, vous le serez, vous, des consquences de ces guerres civiles. L'assassinat de vos empereurs ne vous sera pas plus pay que nous ne payerons, nous, votre innocence, et nous vous donnons, en rcompense de votre fidlit, autant que les autres vous promettent pour prix du crime. XIX Ce discours d'honnte homme meut les cohortes de garde au palais. Les officiers partent pour aller retenir dans leur devoir les diffrents corps caserns dans la ville; mais les partisans d'Othon les ont prvenus. La dfection est gnrale; quelques chefs sont tus par leurs soldats, d'autres repousss, le plus grand nombre entrans. La licence de Nron plaide dans leur me contre la svrit de Galba. Les troupes corrompues aiment leurs corrupteurs. Othon ravive la popularit de Nron, dont il fut le complice. XX Galba, presque abandonn dans le palais avec une poigne de gardes et de serviteurs, hsite un moment s'il y dfiera l'assaut des prtoriens ou s'il ira au camp disputer l'empire Othon. Danger pour danger, il prfre le plus honorable; il se prpare marcher au camp: Pison l'y devance. XXI Pendant cette hsitation, un bruit se rpand dans la ville qu'Othon a t massacr par les prtoriens dans le camp. ce bruit, le peuple, les snateurs, les courtisans, la plbe, qui avaient dj fui le palais, refluent avec la fortune autour de Galba. XXII Tacite peint en satiriste consomm les jactances et le faux enthousiasme des hommes intresss que la peur avait dissips, que la peur ramne. Chacun veut avoir sa part de fidlit et d'hrosme: il y en a qui vont jusqu' affirmer qu'Othon a t perc par leur main. L'impassible Galba sourit de piti et demande un de ces prtendus meurtriers _qui lui a donn ordre de tuer Othon_. XXIII Ce bruit tait faux. Tacite raconte la sdition des prtoriens la vue d'Othon, en homme qui a vu les motions populaires et les dfections soldatesques. On croit relire, l'homme prs, l'entre de Napolon Grenoble au retour de l'le d'Elbe. Citons cette page, que nous avons lue tant de fois nous-mme vivante sur les pavs de nos places publiques: Les dispositions dans le camp n'taient dj plus douteuses, et la passion en faveur d'Othon tait dj si furieuse que les soldats, non contents de le couvrir de leurs corps et de leurs armes, le portent, au milieu des aigles des lgions, sur un tertre o s'levait, quelques moments avant, la statue d'or de Galba, et l'entourent de leurs tendards. Il n'tait possible ni aux tribuns ni aux centurions d'en approcher; le simple soldat recommandait ses camarades de se dfier de ses officiers; tout retentissait de clameurs, de tumulte, de vocifrations changes entre les groupes, non pas seulement, comme dans une multitude, de vocifrations inactives, mais, chaque nouveau groupe de soldats qui se prsentaient, on leur prenait les mains, on les enlaait d'un cercle d'pes nues, on les poussait vers Othon, on les provoquait lui prter le serment, on les prconisait l'un l'autre, tantt l'empereur aux soldats, tantt les soldats l'empereur. Othon ne cessait pas, de son ct, d'tendre les mains vers eux, d'adresser des hommages cette multitude et de lui jeter des baisers, se dgradant jusqu' la bassesse pour se relever la domination! XXIV Il harangue avec astuce les soldats; on court aux armes, on marche confusment vers la ville. Une charge de cavalerie balaye le forum de la multitude, qui voulait maintenant dfendre Galba. Le porte-drapeau de la cohorte, au milieu de laquelle marchait le vieillard, l'abaisse devant les cavaliers d'Othon. ce signal de la trahison ou de la peur, la cohorte, jusque-l fidle, fraternise avec les sditieux. ct du lac Curtius, dit Tacite, le tremblement des porteurs de Galba le fait tomber de sa litire et rouler terre. On assure qu'il tendit courageusement la gorge aux meurtriers, en leur disant d'agir et de frapper, si c'tait pour l'avantage de la rpublique. Peu importaient ses paroles ses assassins. Le nom de celui qui le frappa n'est pas suffisamment constat. Les soldats froces et cruels dchirrent en lambeaux ses bras et ses jambes, mme aprs que sa tte eut t spare du tronc. Pison, bless, qui revenait du camp des prtoriens, se rfugie dans la chambre d'un esclave fidle; mais, bientt dcouvert, il est tran sur le seuil et gorg par les soldats d'Othon. Sa tte, celle de Galba, celle de Vinius, leur lieutenant, sont portes au bout des piques, au milieu des enseignes des lgions, auprs des aigles. XXV Vous auriez cru voir, ajoute aussitt Tacite, un autre snat, un autre peuple. Tous se prcipitent, rivalisant de vitesse et d'empressement, vocifrant contre Galba, clbrant la justice des soldats, baisant la main d'Othon. Plus les dmonstrations sont fausses, plus ils les redoublent. Tout se fit ensuite au gr des soldats. Chaque lgion envoie un quart de ses lgionnaires imposer ou saccager la ville et les campagnes, avec licence de tout faire, pourvu qu'elle rapportt sa part de pillage ses chefs, et, aprs cette alternative de licence, de dbauches et de misre, chaque soldat rentrait son corps, indigent, oisif et lche, de vaillant qu'il avait t. Enfin, une succession d'orgies et de dnment les prcipitait dans les sditions et dans les factions militaires, de l dans les guerres civiles. Le corps de Galba, longtemps abandonn et devenu le jouet des profanateurs, pendant les tnbres, fut enfin enseveli par les soins d'Argius, un de ses anciens esclaves, dans les jardins d'un domaine priv que possdait Galba. Sa tte, mutile et attache une pique par les vivandiers et les valets d'arme devant le tombeau de Patrobius, affranchi de Nron, puni par Galba, fut recueillie le jour suivant et runie aux cendres de son corps dj brl. Quelle tragdie! Et comment n'a-t-elle pas inspir un Corneille?--C'est que le sujet dpasse le gnie! XXVI Pendant que la sdition militaire fait un empereur Rome, Tacite nous transporte aussitt en Germanie, o la sdition militaire en fait surgir un autre dans Vitellius, pour venger Galba. Valens et Ccina, ses lieutenants, descendent des Alpes en Italie. Vitellius, engourdi par la torpeur du vin et de la table, ivre ds le milieu du jour, les suit lentement, laissant tout faire pour lui ses soldats. Othon ngocie avec son comptiteur; il lui offre tout ce qui peut sduire un homme plus avide de jouissances oisives que de pouvoir. Vitellius feint d'couter ces propositions, puis les deux rivaux s'envoient mutuellement des assassins aprs les ambassadeurs. Ces assassins, dcouverts, expient leur mission par la mort. Othon sent enfin la ncessit de rtablir la discipline dans les troupes de Rome et de rprimer l'anarchie; il parle aux prtoriens le langage de la raison et de la svrit: XXVII Il est des choses dans le gouvernement, leur dit-il, que le soldat doit savoir; il en est d'autres qu'il doit ignorer. L'autorit des chefs, la rigueur de la discipline, exigent que les centurions, les tribuns militaires eux-mmes, excutent, sans les examiner, les ordres qu'on leur donne. S'il tait permis chacun de ceux qui reoivent des ordres de s'informer des motifs et de les discuter, l'empire lui-mme prirait avec le principe ncessaire de l'obissance. Vous n'avez manqu la subordination que dans mon intrt; mais, dans ces incursions, dans ces tnbres, dans cette confusion de toutes choses, les occasions contre moi-mme peuvent tre offertes mes ennemis. L'arme la plus redoutable dans l'action est celle qui est la plus soumise avant la guerre. vous les armes et le courage! moi le conseil et la direction de votre valeur! Que jamais arme ne connaisse ces cris que vous avez profrs contre le snat! Quoi! le snat, la tte de l'empire, le lustre de toutes nos provinces, demander des supplices contre ses membres! Dieux! ces Germains, que Vitellius pousse contre Rome, ne l'auront pas os eux-mmes; et vous, enfants privilgis de l'Italie, vous, jeunesse vraiment romaine, vous demanderiez le sang et le massacre d'un corps dont la splendeur et la gloire font toute notre supriorit sur la bassesse et l'obscurit des Vitelliens. Vitellius a une certaine apparence d'arme avec lui, mais le snat est avec nous. C'est par l que de notre ct est la rpublique, et contre nous les ennemis de la rpublique. Croyez-vous donc que cette ville si majestueuse existe seulement dans ces maisons, ces toits, ces monceaux de pierres? Ces choses muettes et inanimes peuvent aussi bien se dtruire que se relever. L'ternit de l'tat, le repos des peuples, votre salut tous, et le mien, rsident dans l'intgrit du snat, qui affermit tout. De mme que ce corps, institu sous les auspices des Dieux par le pre et le fondateur de Rome, ce corps, continu et immuable depuis nos rois jusqu' nos Csars, nous a t transmis par nos anctres, de mme nous devons le transmettre nos descendants; car c'est de vous qu'manent vos snateurs romains, et c'est de vos snateurs qu'manent vos princes. XXVIII Ce discours assoupit plus qu'il ne calma Rome. XXIX Le tableau trac ici par Tacite de l'agitation sourde de la ville, de l'oppression latente des soldats, de l'ambigut du snat, tremblant de trop peu faire pour Othon, de trop faire contre Vitellius, est l'tude la plus caractristique d'un observateur de l'espce humaine. C'est le Molire grave et politique des peuples en rvolution; le peuple romain pose, non-seulement devant son peintre, mais devant son juge. LAMARTINE. LXIXe ENTRETIEN. TACITE. DEUXIME PARTIE. I Continuons: Othon part avec l'arme et avec une partie de l'aristocratie de Rome et des pouvoirs constitus, pour aller au-devant de Vitellius, aux confins de l'Italie, vers les Gaules. C'est la premire fois que Rome se dplace ainsi, dit Tacite: car, depuis le divin Auguste, le peuple romain avait combattu au loin pour l'ambition ou la gloire d'un seul homme; sous Tibre et sous Caligula, on n'avait eu gmir que des calamits de la paix; la rvolte de Scribonianus contre Claude avait t dcouverte et touffe au mme instant; c'taient des murmures et des paroles qui avaient expuls Nron, plutt que les armes. Aujourd'hui des lgions et des flottes, et, ce qu'on avait vu plus rarement encore, les prtoriens et les soldats, gardiens de la ville, marchaient au combat. II Selon l'admirable conomie de ses rcits, ordonns comme des pomes, Tacite profite de la lenteur d'Othon dans sa marche vers les Gaules pour reporter les regards de son lecteur vers une autre rgion de l'empire o se noue un autre drame militaire pour un troisime dnouement dj prvu. Il revient Vespasien, Mucien, leurs sept lgions rparties en Jude et en Syrie. Ces lgions apprennent que celles de Rome et de Germanie vont s'entrechoquer pour dcider qui des deux armes reviendra le bnfice de donner un matre l'empire; elles s'indignent qu'on en dispose ainsi sans leur aveu; elles mditent de s'en saisir pour un de leurs gnraux, pendant qu'on le dispute pour d'autres. Vespasien, et Mucien son collgue, rsolurent d'attendre que les deux partis de Vitellius et d'Othon, affaiblis par leur lutte, laissassent l'ambition plus libre et le succs plus certain des armes et des noms encore entiers. Ici Tacite reprend le rcit de la guerre civile, aprs avoir ainsi montr en Orient le germe d'un autre rgne. III Othon, suivi des corps d'lite, d'claireurs, des cohortes et des vtrans du prtoire, nerf des armes impriales, et des nombreuses lgions de marine, s'avance jusqu'au pied des Alpes, au-devant du lieutenant de Vitellius, Ccina. La marche d'Othon, dit Tacite, n'tait ni ralentie ni amollie par le luxe; mais Othon, revtu d'une cuirasse de fer, pied, marchant devant les aigles, souill de poussire, les cheveux en dsordre, contrastait par son apparence avec son ancienne rputation de mollesse. Ccina, de son ct, comme s'il avait laiss sur l'autre revers des Alpes la licence et la frocit de son caractre, s'avanait en Italie avec une arme irrprochable dans sa discipline. Les colonies et les municipalits romaines qu'il traversait en entrant en Italie lui reprochaient seulement son orgueil. Vtu, en effet, d'une saie gauloise de diverses couleurs et de braies, vtement tranger, il osait donner audience ainsi des citoyens en toges. On ne pouvait tolrer non plus que sa femme Salonina, quoique innocemment, le suivt monte sur un cheval magnifique, enharnach de pourpre. Telle est la nature humaine, que l'on considre d'un regard malveillant la rcente fortune d'autrui. On n'exige de personne autant de modestie que de ceux qui taient nagure nos gaux. Cependant Valens fait sa jonction avec Ccina. IV Un conseil de guerre, tenu en prsence d'Othon, o l'on dlibre sur la bataille donner ou ajourner, fournit l'historien l'occasion d'une magnifique numration des forces de l'empire. Othon se dcide laisser livrer la bataille par ses lieutenants, et se tenir lui-mme l'cart en rserve, comme la dernire majest du peuple romain. Il se retire quelque distance avec sa garde. De ce moment sa cause est perdue. Ses troupes, en effet, perdent une premire bataille. Ce qui lui reste de lgions chancelle dans sa fidlit. Les ngociations s'tablissent entre les deux camps; on se demande pour qui et pourquoi on va verser tant de sang romain par des mains romaines. Cependant les gnraux d'Othon le conjurent de tenter encore la fortune. Ici l'ambitieux usurpateur du trne change tout coup de rle, d'esprit, de langage, par une de ces rvolutions d'esprit qui dconcertent souvent l'histoire. Othon devient le plus rsign des philosophes et le plus dsintress des citoyens. Ses paroles, admirablement reproduites par Tacite, sont dignes de Snque, son ancien matre: V Exposer la mort tant de courage et tant de fidlit, dit-il ses troupes qui lui demandent encore le combat, est un sacrifice bien au-dessus du prix de ma propre vie. Plus vous me montrez de chances de succs, s'il me convenait de vivre, plus beau et plus mritoire, moi, me sera-t-il de mourir! Nous nous sommes souvent prouvs, la fortune et moi. Ne comptez pas le temps que j'aurais rgner: il est d'autant plus difficile de jouir avec modration de la puissance souveraine, que cette puissance doit avoir moins de dure pour nous. La guerre civile n'est venue que de Vitellius, et, si nous avons combattu par les armes pour l'empire, le crime en est lui seul. C'est moi du moins qu'on devra ce bienfait, de n'avoir combattu qu'une fois: c'est par l que la postrit estimera Othon. Que Vitellius retrouve Rome son frre, son pouse, ses enfants: quant moi, je n'ai besoin ni d'tre consol, ni d'tre veng. D'autres auront possd l'empire plus longtemps, aucun ne l'aura rsign avec plus de stocisme. Est-ce que je souffrirai que, pour ma cause, tant de belle jeunesse romaine, tant de braves armes, gorges de nouveau les unes par les autres, soient enleves la rpublique? Que votre affection me suive au tombeau, comme si vous aviez en effet combattu et pri pour moi; mais survivez-moi, et ne retardons pas plus longtemps, moi, votre salut, vous, mon sacrifice. Parler plus longuement nos derniers moments serait un signe de lchet. La meilleure preuve que je puisse vous donner de la libert rflchie de ma rsolution, c'est que je ne me plains de personne; car maudire les Dieux ou accuser les hommes, c'est le signe d'un homme qui rpugne mourir et qui voudrait vivre encore. Quelle grandeur de civisme, mme dans ses vices, tale ce peuple romain! Othon tait un criminel, mais il tait Romain; il parle comme Socrate, il meurt comme un martyr. VI Aprs cette magnifique et courte allocution, laquelle la brve et mle concision de la langue latine prte un accent d'inflexibilit et de supriorit d'me qu'aucune loquence ne surpasse, Tacite raconte les derniers soucis d'Othon pour ceux qui devaient lui survivre. VII Il employait, pour les rsoudre vivre, l'autorit sur les jeunes gens, les supplications avec les vieillards; serein de visage, intrpide d'accent, se refusant les larmes intempestives. Il faisait fournir des barques et des canots ceux qui voulaient fuir; il anantissait les lettres et les notes qui auraient pu servir de tmoignage du zle qu'on avait montr pour lui, des injures qu'on avait profres contre Vitellius; il distribuait des gratifications avec mesure, et nullement comme un homme qui n'a rien mnager aprs lui; ensuite il s'appliqua consoler le fils de son frre, Salvius Coccianus, enfant en bas ge, qui tremblait et qui pleurait, louant sa tendresse, gourmandant son effroi, l'assurant que le vainqueur ne serait pas assez barbare pour refuser la grce de ce neveu, lui, qui avait conserv Rome toute la famille de Vitellius, et qui allait, par la promptitude de sa propre mort, mriter la clmence de ce rival: car ce n'tait point, ajoutait-il, dans une extrmit dsespre, mais la tte d'une arme demandant combattre, qu'il pargnait volontairement la rpublique une calamit nouvelle; qu'il avait assez de renomme pour lui-mme, assez d'illustration pour ses descendants; que le premier, aprs les Jules, les Claude, les Servius, il avait port l'empire dans une nouvelle famille; que son neveu devait donc accepter la vie avec une noble assurance, sans oublier jamais qu'Othon fut son oncle, et cependant sans trop s'en souvenir. VIII Aprs ces soins donns aux autres, il prit quelques moments de repos. Dj son esprit ne s'occupait plus que des suprmes penses, quand un tumulte soudain vint lui rappeler la consternation et l'anarchie des soldats; ils menaaient de mort ceux qui voulaient partir. Othon, aprs avoir svrement gourmand et rprim les sditieux, revint recevoir les adieux de ses amis et s'assurer qu'ils pussent se retirer avec scurit. la chute du jour, il but de l'eau glace pour apaiser sa soif; ensuite il se fit apporter deux glaives, et, aprs les avoir examins tous les deux, il en plaa un sous sa tte. Aprs s'tre assur du dpart de ses amis, il passa une nuit tranquille, et l'on dit mme sans insomnie... la premire heure du jour, il se laissa tomber sur le glaive. Aux gmissements du mourant, ses esclaves, ses affranchis et Plotius, prfet du prtoire, entrrent: il tait mort d'un seul coup. IX On hta ses funrailles; il l'avait recommand avec instance, de peur que sa tte coupe ne devnt le jouet des vainqueurs. Les cohortes prtoriennes portrent son corps avec des loges et des larmes, baisant l'envi sa blessure et ses mains. Quelques-uns des soldats se turent sur son bcher; ce ne fut ni par crainte, ni par remords, mais par une certaine mulation d'honneur et d'attachement leur empereur. Ce genre de mort fut imit ensuite par d'autres soldats de ses troupes Bdriac, Plaisance, et dans d'autres camps. On lui leva un tombeau modeste, pour qu'il ft durable. Quelle vertu, non, jamais assez contemple par l'histoire! X Rome et le snat prviennent par leurs versatilits les voeux de Vitellius. Il est salu empereur; on relve, pour lui complaire, les statues de Nron. La Syrie et la Jude le reconnaissent. Cependant, dit Tacite, il tressaillait au nom de Vespasien, qui tait dj dans les vagues rumeurs du peuple. Rassur un moment sur les dispositions de ce gnral, ajoute Tacite, Vitellius et son arme, se croyant sans comptiteur, se vautraient Rome dans tous les excs de cruaut, de pillage et de dbauche dont ils avaient rapport l'habitude de leur long sjour chez les barbares. XI Pendant ces dsordres, Vespasien, mri par l'ge et par sa sollicitude pour ses deux fils, dlibre avec lui-mme s'il cdera au voeu de ses lgions, qui le provoquent l'ambition du pouvoir suprme. Quel jour, se disait-il, que celui o il livrerait au hasard le fruit de ses combats, ses soixante-deux ans, et deux fils encore si jeunes! Il y a un repentir et un retour aux penses qui ne sortent pas de la sphre de la vie prive, et on peut y livrer impunment plus ou moins de soi-mme la fortune; mais pour ceux qui tendent l'empire, il n'y a point de milieu entre le fate et l'abme! XII Quelle langue et quelle pntration dans le coeur des choses et des hommes! Montrez-moi un historien de cette trempe dans les auteurs modernes, ft-ce Bossuet! XIII Mucien, que Vespasien pouvait rencontrer comme rival en Syrie, puisqu'il y commandait plus de lgions que lui, le convie lui-mme tout oser. Mucien veut bien consentir au second rang, pourvu que le premier soit occup par un chef moins ignoble que Vitellius. Le discours qu'il adresse Vespasien pour le dcider briguer l'empire, est un cours de politique l'usage des ambitieux, aussi habile en sductions du pouvoir que le discours d'Othon est magnanime de dsintressement et de philosophie. Tacite lit dans les conseils des ambitieux comme dans l'me des sages rassasis du monde. XIV Je me place, dans ma pense, au-dessus de Vitellius, dit Mucien son collgue, mais je te place au-dessus de moi. Il serait peu sens, moi, de ne pas cder l'empire celui dont j'adopterais le fils pour successeur (Titus), si je rgnais moi-mme; d'ailleurs notre scurit mme te commande d'accepter. Notre vie, en effet, court maintenant moins de risque dans la guerre ouverte que dans la paix, car ceux qui dlibrent sur la rbellion sont dj rebelles! Vespasien, encore indcis, est proclam malgr lui par les lgions de Jude, de Syrie, d'gypte; celles des bords de l'Adriatique, de l'Espagne, de la basse Italie suivent successivement l'exemple des lgions d'Orient. Vitellius n'tait pas encore Rome, que dj l'empire lui chappait de tous cts. XV Son arme, de cent vingt mille hommes, moiti Germains et Gaulois, tait appesantie par une multitude de snateurs, de populace, de bouffons, de comdiens, d'histrions, de gladiateurs, de conducteurs de chars, familiers habituels de Vitellius; son entre Rome rappelait les triomphes de Bacchus. Quatre mois d'orgies dshonorent et usent son rgne; ses troupes s'amollissent dans la licence et dans les insubordinations d'une capitale. La proclamation de Vespasien, longtemps cache l'Italie, y clate enfin. Ccina, qui Vitellius doit l'empire, sort de Rome avec une arme pour aller combattre Mucien et Vespasien en Dalmatie; mais Ccina, tout en embrassant Vitellius avant son dpart, mdite ou rve dj sa dfection. Les sditions travaillent l'arme; la flotte abandonne la cause de Vitellius. Ccina insurge lui-mme son camp pour Vespasien. Bientt le remords saisit ses soldats; ils enchanent leur corrupteur et rtablissent les images de Vitellius. Envelopps dans Crmone par les lgions des lieutenants de Vespasien, les soldats de Vitellius capitulent, brisent les fers de Ccina, et conjurent ce tratre de les protger maintenant contre la vengeance de l'arme ennemie. XVI L'Italie entire se dcompose; l'arme de Vespasien s'avance jusqu' Narni, trois journes de Rome sans rencontrer d'autres ennemis qu'une populace recrute la hte par Vitellius. Cette multitude se disperse au premier choc. Les gnraux de Vespasien font offrir des conditions favorables Vitellius, s'il veut abdiquer l'empire qui s'croule; il penche vers ce parti. XVII Les avis courageux, dit Tacite, n'avaient point d'accs dans son oreille; son esprit s'croulait sous les soucis et les angoisses. Il craignait qu'une lutte plus obstine ne rendt le vainqueur plus inexorable. Il avait une mre affaisse par les annes, qui toutefois, par une mort opportune, chappa, peu de jours avant, au spectacle de la catastrophe de sa maison, n'ayant gagn elle-mme la souverainet de son fils que des chagrins et une estime gnrale. XVIII Le 15 des calendes de janvier, la nouvelle de la dfection des lgions et des cohortes Narni, Vitellius sort de son palais, vtu de deuil et entour de sa famille plore; on portait prs de lui, dans une petite litire, son fils en bas ge comme dans une pompe funbre. Les paroles du peuple, l'aspect de ce cortge, taient dcourageantes et intempestives; les soldats restaient dans un silence menaant. Nul cependant n'tait assez insensible aux vicissitudes des choses humaines pour ne pas s'mouvoir ce spectacle. Le souverain des Romains, si peu de temps auparavant, le matre de l'univers, abandonnant le sige de sa puissance, sortait de l'empire, travers son peuple, au milieu de sa capitale. Jamais on n'avait rien contempl, jamais rien entendu de comparable. Une conjuration soudaine avait assailli le dictateur Jules Csar; des embches caches avaient fait trbucher Caligula; les tnbres de la nuit et une maison de campagne obscure avaient abrit la fuite de Nron; Pison et Galba taient tombs comme sur un champ de bataille; Vitellius, au contraire dans une assemble publique, au milieu de ses propres soldats, en prsence mme des femmes, parla en termes brefs et convenables la tristesse prsente de sa situation. XIX Il dit qu'il se retirait par sollicitude pour la paix publique et pour le salut de l'tat. Il demanda qu'on lui conservt un souvenir, qu'on prt en piti son pre, sa femme et l'ge innocent de ses enfants. Puis, levant son fils dans ses bras tendus vers la foule, et le recommandant tantt chacun en particulier, tantt tous, et interrompu par ses propres sanglots, il dtache son pe de sa ceinture et la remet au consul prsent, Ccilius Simplex, en tmoignage du droit de vie et de mort qu'il abdiquait sur les citoyens. Le consul ayant refus de la recevoir, et les spectateurs l'engageant la dposer, avec les marques du pouvoir imprial, dans le temple de la Concorde, il se dirigea vers la maison de son frre. Mais une clameur plus obstine s'oppose ce qu'il aille demander asile des pnates privs, et le rappelle forcment au palais. Tout autre chemin lui tant ferm, et n'ayant d'ouvert devant lui que la voie Sacre, qui y mne, il rentre dans son palais. XX Pendant la nuit, des rixes sanglantes s'lvent entre les partisans de Vitellius et ceux de Vespasien. Vitellius, impuissant, ne peut ni prvenir, ni seconder ces mouvements dsordonns du peuple et des soldats. Le matin, ses troupes attaquent, malgr lui, le snateur Sabinus, chef du parti de Vespasien, barricad dans le Capitole; le Capitole est incendi avec les statues des dieux et des hros, changes par les combattants en armes dfensives ou agressives. Ici, l'histoire de Tacite prend tour tour l'accent de l'lgie sacre et celui de l'imprcation: Et quelle cause nous armait? s'crie l'historien, quelle tait la compensation d'une si grande ruine? tait-ce pour la patrie que nous combattions? Le vieux roi de Rome, Tarquin, avait consacr ce temple pour obtenir la protection des Dieux dans la guerre contre les Sabins; il en avait jet les fondements, plutt dans la vue de notre future grandeur, que dans les proportions encore si modiques du peuple romain; ensuite Servius Tullius, avec le concours de nos allis, et Tarquin le Superbe, avec les dpouilles de Suessa, avaient construit ses murailles; mais la gloire d'lever ce chef-d'oeuvre tait rserve la libert. XXI Les Vitelliens, vainqueurs au Capitole, gorgent les partisans de Vespasien, surpris dans le temple. Ils combattent ensuite dans les faubourgs contre les lgions de Narni qui cernent la ville. L'assaut donn Rome et le combat de rues des deux partis sont peints par Tacite en traits de plume qui dcouvrent l'abme de corruption d'un peuple vieilli remu dans sa fange. Le peuple, dit-il, assistait en spectateur aux coups des combattants, et, comme dans les jeux du cirque, il les animait tour tour de ses acclamations et de ses battements de mains. Si un des deux partis venait plier, si les vaincus se cachaient dans les boutiques, ou se glissaient dans quelques maisons, la populace s'ameutait pour qu'on les jett dehors et qu'on les gorget, afin de s'emparer de leurs dpouilles; car, tandis que le soldat s'acharnait tuer, le bas peuple s'acharnait au pillage. XXII Horrible et difforme tait l'aspect de la ville: ici des meurtres et des blessures; l des tavernes et des bains; ici des ruisseaux de sang et des monceaux de cadavres; l des courtisanes et des hommes prostitus comme elles; tout ce qu'il y a de dbauches dans la riche oisivet de la paix, tout ce qu'il y a de forfaits dans la plus implacable victoire; en sorte que vous eussiez cru voir la mme ville se dchirer et se dbaucher la fois. XXIII Dj, dans deux circonstances, sous Sylla et sous Cinna, des armes s'taient combattues dans les murs de Rome; il n'y avait pas eu alors moins d'acharnement, mais il y avait cette fois une plus inhumaine insouciance, tellement que les plaisirs mmes n'y furent pas interrompus un seul instant. C'tait comme un surcrot de volupt ajout des ftes publiques: on exultait, on se dlectait. Indiffrents la victoire ou la dfaite des partis, on semblait se rjouir des malheurs publics. Rome force, Vitellius, s'chappant par les derrires du palais, se fait transporter en litire au mont Aventin, la maison de sa femme, et on le dpose dans une chambre retire de la maison. XXIV Il esprait, en restant cach le reste du jour dans cette retraite, pouvoir se rfugier la nuit Terracine, auprs des cohortes et de son frre. Mais bientt, par cette mobilit de rsolution, effet de la peur, qui fait que, parmi les choses qu'on redoute, celles qu'on a sous les yeux paraissent toujours plus redoutables, il revient furtivement dans son palais, qu'il trouve vide et dsert, car tous ses serviteurs taient disperss ou s'vadaient pour viter sa rencontre. La solitude et le silence du lieu le glacent d'effroi; il entr'ouvre des portes, il recule pouvant du vide des appartements; fatigu d'errer misrablement ainsi, le tribun militaire, Julius Placidus, le trane hors du sale rduit o il est dcouvert, ses deux mains lies derrire le dos, ses habits dchirs: spectacle ignoble! On le pousse hors du palais. Beaucoup l'insultaient, aucun ne versait une larme sur son sort: l'ignominie du dnoment avait dtruit toute compassion dans la foule. Un soldat germain, s'lanant vers lui, l'atteignit d'un coup de son pe, soit par colre, soit plutt pour le drober tant de drisions et d'outrages, soit en cherchant frapper le tribun; l'arme trancha l'oreille du tribun, et le soldat fut l'instant massacr. XXV Vitellius, forc de relever la tte, par la pointe des pes qu'on lui plaait sous le menton, tait contraint, tantt de prsenter son visage aux insultes, tantt de regarder ses propres statues s'croulant sous ses yeux, tantt la tribune aux harangues et la place o l'on avait tu Galba. Aprs cela, on le poussa vers les gmonies, o l'on avait expos rcemment le cadavre de Julius Sabinus. On n'entendit de lui qu'un seul mot, qui attestait encore un reste de fiert dans son me, lorsqu'aux insultes du tribun militaire il rpondit:--Et cependant j'ai t ton empereur!--Il tombe enfin perc de coups, et la populace l'outrage aprs sa mort avec la mme lchet qu'elle l'avait ador vivant. Vitellius mort, la guerre avait plutt cess que la paix n'avait commenc dans Rome. XXVI Ici une horrible peinture du massacre et des proscriptions soldatesques aprs la victoire des soldats de Vespasien. Le snat, dispers pendant la bataille, rentre dans Rome et ne marchande pas son adhsion. Il dcerne le consulat Vespasien et son fils Titus; il donne, en les attendant, la prture et le pouvoir consulaire Domitien, autre fils de Vespasien, prsent Rome la rvolution qui va couronner son pre. Ensuite, dit Tacite, on pensa aux Dieux; on voulut bien convenir de rdifier le Capitole. XXVII Ici, avec un art de composition qui fait contraster la plus pure vertu avec la plus infme corruption du temps, et qui repose l'esprit lass de tant de turpitudes, Tacite fait apparatre tout coup dans le snat un grand citoyen, un dbris de l'antiquit dans l'infamie moderne, Helvidius Priscus; il se complat retracer l'homme et le discours. Ce portrait n'est pas seulement d'un grand peintre, il est d'un grand moraliste. Le buste d'un homme de bien rhabilite tout un corps avili, et rend quelque gnreuse mulation toute une poque de dcadence. C'est dans ce portrait surtout qu'il faut tudier les vritables opinions de Tacite: on se caractrise par ses amitis; on se juge par les jugements qu'on porte sur les autres. Relisons: XXVIII Helvidius Priscus tait n Terracine. Jeune, il avait appliqu son esprit suprieur aux plus hautes tudes, non, comme le plus grand nombre, pour parer une molle oisivet d'une rputation clatante, mais pour se dvouer la rpublique avec une me affermie contre toutes les vicissitudes du sort. Il avait choisi pour matres de philosophie ces sages qui estiment que le seul bien est l'honnte, le seul mal le vice, et qui ne comptent la noblesse, la puissance, et tout ce qui est en dehors de l'me, ni parmi les vrais biens, ni parmi les vrais maux. Choisi pour gendre par Thrasa, de toutes les vertus de son beau-pre, il n'en rechercha aucune autant que l'amour de la libert. Citoyen, snateur, poux, gendre, ami, il tait gal tous les devoirs de la vie, ddaigneux des richesses, passionn pour la justice, inaccessible la crainte. Quelques-uns lui reprochaient d'tre trop avide de gloire, dernire faiblesse, en effet, dont les plus sages se dpouillent aprs toutes les autres. Exil avec son beau-pre, il tait rentr Rome sous Galba, pour y dfendre Thrasa. La dlibration du snat sur le parti prendre aprs la mort de Vitellius le rappelle la tribune. Il voulait qu'au lieu de tirer au sort les dputs qu'on enverrait Vespasien pour lui dcerner l'empire, on lui envoyt des dputs choisis au mrite et aux opinions, parmi les hommes les plus vertueux du snat, afin, disait-il, que ce choix indiqut ce prince ceux qu'il devait estimer, ceux qu'il devait loigner, car, ajoutait-il, il n'y a pas de meilleurs instruments d'un bon gouvernement que des hommes de bien. XXIX Tacite, aprs une longue et splendide digression sur la guerre de Civilis en Germanie, revient Rome. Le jour, dit-il, o Domitien entra au snat, il parla en peu de mots de l'absence de son pre et de son frre, et de sa propre jeunesse. Son extrieur tait gracieux, et la rougeur de son visage semblait un symptme de timidit modeste. XXX Le snat, rassur par la prsence d'un fils de Vespasien, se livre devant lui un de ces clats de reprsailles qui signalent la fin d'une proscription, le commencement d'une autre. L'invective, dans Tacite, n'est pas moins vengeresse que son jugement n'est impartial dans le rcit: Un misrable, nomm Rgulus, frre de Messala, a brigu sous Nron le rle de dlateur; il a perdu, par ses dlations, d'illustres familles, il s'est engraiss de leurs dpouilles. Messala, innocent des crimes de son frre, implore pour le coupable la gnrosit du snat. Montanus, orateur foudroyant, s'indigne et se lve. Il reproche Rgulus d'avoir donn, aprs le meurtre de Galba, de l'argent l'assassin du vertueux Pison, et d'avoir demand la tte coupe de Pison pour la dchirer de ses morsures. cela du moins, lui dit Montanus avec ironie, tu ne fus point contraint par Nron; ce n'taient ni tes dignits ni ta vie que tu rachetais par ces frocits gratuites. On peut tolrer, en les mprisant, les excuses de ceux qui aiment mieux perdre les autres que de s'exposer eux-mmes; mais toi, l'exil de ton pre, le partage de ses biens entre ses cranciers, ta jeunesse, encore inhabile aux fonctions publiques, assuraient ta scurit. Nron, mort, n'avait rien exiger de toi; tu n'avais, toi-mme, rien craindre de lui. Ce fut la dbauche du sang et l'apptit des dpouilles qui poussrent ton gnie, ignor et inexpriment encore des justifications que tu cherches aujourd'hui, t'assouvir de ce carnage illustre. Dans ces funrailles de la rpublique, aprs avoir arrach les dpouilles consulaires, gratifi de sept millions de sesterces, resplendissant des insignes du sacerdoce, tu prcipitais dans une mme ruine des enfants innocents, des vieillards illustres, des femmes vnres; tu gourmandais la modration de Nron, parce qu'il se fatiguait, lui et ses dlateurs, poursuivre ses victimes de famille en famille, tandis qu'il pouvait, selon toi, anantir d'un seul mot le snat tout entier. Conservez prcieusement, snateurs, conservez un homme de conseil si expditif, afin que chaque gnration se forme de tels exemples, et que, comme nos vieillards imitent Crispus, nos jeunes gens apprennent imiter Rgulus. Le crime trouve des imitateurs, mme quand il succombe; que sera-ce s'il est absous et florissant? Et cet homme que nous n'osons pas poursuivre parce qu'il a t seulement questeur, voyons-le un jour prteur et consul! Pensez-vous donc que Nron ait t le dernier des tyrans? Ils avaient cru ainsi, ceux qui survcurent Tibre, Caligula, et cependant il s'en est lev un plus invraisemblable et plus atroce. Nous ne craignons pas Vespasien; son ge, son caractre modr, nous rassurent: mais les exemples durent plus longtemps que les caractres. Nous nous endormons, snateurs, et dj nous ne sommes plus ce snat qui, aprs le supplice de Nron, poursuivait nergiquement, d'aprs les traditions de nos pres, les dlateurs et les instruments de la tyrannie. Souvenez-vous qu'aprs la chute d'un mchant prince, le jour le plus heureux, c'est le premier. XXXI Ici Tacite peint la tribune comme il peint le champ de bataille. On voit la mle des orateurs dans les assembles, on entend les apostrophes et les insultes. Montanus est approuv par un applaudissement immense. L'intgre Helvidius Priscus veut profiter de ce mouvement d'indignation pour craser aussi Marcellus, un dlateur signal par son nom dans l'invective de Montanus. Marcellus sent le sol s'enfoncer sous ses pas; il s'vade avec Crispus du snat, et, adressant l'orateur qui l'en chasse un ironique adieu: Nous sortons, lui dit-il, Helvidius, et nous t'abandonnons ton snat, toi. Rgnes-y, puisque tu oses y rgner en prsence de Csar! XXXII Les deux complices, dit Tacite, galement frapps, supportaient les opprobres avec une physionomie diffrente: Marcellus, la menace dans les yeux; Crispus, un faux sourire sur les lvres. Bientt ils furent ramens par leurs partisans. La lutte s'engagea entre les deux partis: d'un ct les hommes de bien, plus nombreux; de l'autre les mchants, plus agressifs, quoique en petit nombre. Ils clatrent en invectives acharnes les uns contre les autres; ce jour entier fut consum en harangues et en discorde. XXXIII Mais le snat, aprs avoir voulu ressaisir la libert, cda au premier obstacle. Mucien, le lieutenant de Vespasien, harangua les snateurs d'un ton o l'autorit affectait la forme de la prire. Il svit seulement contre quelques hommes abandonns par tous les partis, cause de l'normit de leurs forfaits; il pargna les dlateurs. On rendit l'impunit aux perscuteurs, on fit des funrailles publiques aux illustres victimes. Grands tmoignages, conclut l'historien, de l'instabilit des choses humaines, qui mle et confond les sommets et les prcipices de la fortune! XXXIV Du snat, Tacite transporte le rcit dans les Gaules et en Jude. Les moeurs des peuples qu'il dcrit interrompent habilement le rcit des tragdies romaines, et reposent l'me pour la prparer de nouvelles motions. Le sige de Jrusalem par Titus, fils de Vespasien, prend, sous la plume de l'historien, la solennit et pour ainsi dire le deuil des grandes funrailles. Les prodiges et les superstitions d'un peuple thocratique s'y mlent au carnage, la famine, l'incendie. Les portes du temple s'ouvrirent d'elles-mmes, raconte Tacite, et on entendit une voix, plus forte que toute voix humaine, dire: LES DIEUX S'EN VONT. XXXV Ici, la page est dchire, et le livre des histoires, interrompu par la mort de Rome, attend sous quelques monceaux de cendres qu'un heureux hasard rende la parole la plus grande voix de l'antiquit . . . . . . . . . . XXXVI Les _Annales_ de Tacite sont de la mme main, mais d'une main plus magistrale encore et plus ferme. On croit sentir plus de loisir dans le travail; les temps aussi sont plus dramatiques; le passage de la rpublique l'empire est plus rcent, la tyrannie est plus neuve, les hypocrisies, les forfaits plus effronts, les avilissements plus bas. L'homme est donn en spectacle, en scandale, en drision l'homme. L'historien se venge en racontant; c'est _Nmsis_ qui crit sous le manteau d'un philosophe. Quant au peintre, il a les mmes couleurs: de la bile et du sang. On remonte avec l'auteur Nron. XXXVII Quelle tragdie feinte de pote est comparable ce quatorzime livre des _Annales_ o Nron, en proie aux trois plus fortes passions de l'homme, l'amour, l'ambition de rgner et la peur d'tre prvenu dans le crime, se prcipite, les yeux ferms, dans le parricide pour y trouver la fois sa matresse, le trne et la vie? Il aimait Poppe, et il voulait tout prix l'pouser, contre les vues d'Agrippine, sa mre. Burrhus et Snque, ses deux prcepteurs, le faisaient rougir de sa subordination cette mre, qui lui disputait la ralit du pouvoir imprial. Il tremblait d'tre dpos par les intrigues de cette femme, qui se repentait de l'avoir lev par l'adoption de Claude. Agrippine, tantt gourmandant son fils, tantt le corrompant, pour le dominer, par des complaisances qui faisaient suspecter jusqu' l'inceste, s'agitait comme sous le pressentiment de sa perte. XXXVIII Nron vitait depuis quelque temps, dit Tacite, de se trouver seul avec elle. Quand elle parlait de s'loigner pour aller se retirer dans ses jardins de Tusculum ou dans ses champs d'Antium, il l'encourageait chercher ces loisirs. la fin, quelque loigne qu'elle ft, harass de son image, il rsolut de s'en affranchir par le meurtre, indcis seulement sur le moyen: le fer, le poison ou quelque autre mort. Il inclina d'abord vers le poison; mais, si on le donnait la table de l'empereur, on ne pouvait viter de rveiller le souvenir du genre de mort de Britannicus, et il paraissait difficile de corrompre les esclaves d'une femme qui l'habitude de commettre le crime avait appris se prserver de telles embches. D'ailleurs elle-mme, par l'usage du contre-poison, avait prmuni sa vie contre ce genre de mort. Quant au meurtre et au glaive, comment cacher la main, ou comment trouver un excuteur assez dvou pour ne pas faillir l'ordre d'accomplir un forfait si clatant? L'affranchi Anictus offrit son ingnieux ministre; commandant de la flotte de Misne, prcepteur de Nron enfant, il tait odieux Agrippine, et anim contre elle de la haine qu'elle lui portait. Il proposa donc Nron de construire un navire dont une partie, s'entr'ouvrant tout coup en pleine mer, engloutirait Agrippine sans soupon de pige. Rien de si hasardeux que la mer, et, si Agrippine avait disparu dans un naufrage, qui serait jamais assez injuste pour imputer un crime l'oeuvre accomplie par les vents ou les flots? L'empereur consacrerait sa mre, aprs sa mort un temple, des autels, et toutes les autres ostentations de la pit d'un fils. L'invention plut; elle tait mme servie par l'poque de l'anne. Nron clbrait alors Baes les ftes des vingt jours. XXXIX Il y attire sa mre, disant avec affectation qu'il fallait savoir supporter les mcontentements des auteurs de ses jours, et touffer les griefs, afin d'bruiter ainsi l'ide d'une rconciliation, et qu'Agrippine y crt avec cette crdulit facile aux choses qui les flatte, disposition naturelle aux femmes. Nron s'avance jusque sur la grve, la rencontre de sa mre qui venait d'Antium, la prend par la main, la serre dans ses bras, et la conduit Baules; c'est le nom de la maison de dlices qui s'lve entre le promontoire de Misne et le golfe de Baes, form par une inflexion de la mer. Le navire destin Agrippine, plus somptueusement dcor que tous les autres, se faisait remarquer au milieu de la flotte, comme si Nron avait voulu prparer cet honneur de plus sa mre; car elle avait l'habitude de se promener en trirme et de se servir, pour ses navigations, des rameurs de la flotte. En ce moment, on l'avait invite un long festin afin que la nuit ajoutt encore son ombre au secret du crime. XL On croit gnralement qu'il y avait eu un rvlateur, ou qu'Agrippine, avertie du pril, mais hsitant y croire, s'tait rendue Baes en litire. Mais l, les tendres caresses de son fils, qui l'avait reue avec tant d'empressement et qui l'avait fait asseoir au-dessus de lui-mme dans la salle du festin, avaient dissip de son coeur toute inquitude: car, par d'intarissables discours, tantt empreints d'une familiarit purile, tantt mls de ces retours de gravit qui semblent associer les choses srieuses aux badinages, Nron prolongea le festin. son dpart, il la reconduisit jusqu'au rivage, couvrant des plus tendres baisers les yeux et le sein d'Agrippine, soit pour achever la dissimulation, soit que le dernier aspect de sa mre, qui allait prir, attendrt son me toute froce qu'elle tait. Les Dieux, comme pour mieux illuminer et convaincre le forfait, lui prtrent une nuit resplendissante d'toiles, et assoupie par le calme complet de la mer. XLI Le navire, sur lequel Agrippine n'avait auprs d'elle que deux personnes de sa familiarit, n'tait pas encore bien loign de la rive: l'une des deux, Crprius Gallus, se tenait debout ct du gouvernail; l'autre, Acronia, accoude sur les pieds du lit de repos de sa matresse, demi couche, l'entretenait avec congratulation du retour de son fils et de sa tendresse qu'elle lui rendait tout entire, lorsqu' un signal donn, le plafond de la chambre s'croula tout coup sous le poids du plomb dont il tait alourdi. Crprius, touff, expira sur l'heure; Agrippine et Acronia survcurent, protges par les colonnes du lit, assez solides pour porter le poids de l'croulement. Le navire nanmoins ne s'abmait pas encore, au milieu du trouble de ceux qui le montaient, et parce que le plus grand nombre d'entre eux, ignorant le crime, s'efforaient de l'empcher de sombrer. On ordonna alors aux rameurs de se porter tous du mme ct pour le faire submerger sous leur poids; mais ils ne se prtrent pas tous assez promptement cet ordre soudain, et une partie d'entre eux, faisant contre-poids, ralentit l'inclinaison et la submersion du navire. Cependant Acronia, assez mal inspire pour crier qu'elle est Agrippine et qu'on sauve la mre de l'empereur, est crase coups de crocs et de fers de rames et de tous les agrs qui tombent sous la main des meurtriers. Agrippine, muette, et par ce silence mme mconnue, ne reoit qu'une blessure l'paule, et, nageant vers la cte au-devant de petites barques qui la recueillirent, est conduite dans le lac Lucrin, d'o elle se fait reporter sa maison de campagne. XLII L, repassant dans son esprit les lettres astucieuses qui l'ont attire, les honneurs que lui a prodigus l'empereur, la proximit du rivage, la submersion sans cause du navire, qui n'a t ni inclin par aucun vent, ni jet sur aucun cueil, mais qui s'est croul par le pont comme par une machination prpare terre; remarquant de plus le meurtre d'Acronia et s'apercevant de sa propre blessure, elle conclut que le seul moyen pour elle d'chapper l'embche est de paratre ne l'avoir pas souponne. Elle envoie son affranchi Agrinus annoncer son fils que, par la protection des Dieux et par l'heureuse fortune de l'empereur, elle vient d'chapper un grave accident, et le conjurer en mme temps, malgr l'motion que va lui causer le pril de sa mre, de vouloir bien diffrer sa visite, ayant elle-mme, pour le moment, besoin d'un repos absolu. Puis, avec une scurit affecte, elle applique un appareil sur sa blessure et des fomentations sur son corps. Elle ordonne de chercher le testament d'Acronia et de faire l'inventaire de ses biens, cela seulement sans dissimulation. XLIII Cependant, Nron, qui attendait avec anxit les messagers chargs de lui annoncer l'excution de la trame, on apprend qu'Agrippine, atteinte seulement d'une lgre blessure, est sauve, mais avec assez d'indices sinistres pour qu'elle ne pt douter de l'intention et de l'auteur du complot. cette nouvelle, ananti par la peur, il croit dj la voir accourir prompte la vengeance, soit en armant ses esclaves, soit en enflammant l'indignation de l'arme, soit en talant devant le snat et le peuple son naufrage, sa blessure, ses amis immols. Quel refuge lui reste-t-il contre elle dans cette extrmit, moins que Burrhus et Snque n'avisent et ne lui prtent le concours de leur exprience? Remarquez qu' ct de tous les tyrans il y a un sophiste. Combien y en a-t-il ct du tyran des tyrans, la multitude! Lisez la _terreur_: elle dure dix-neuf mois. Snque et Burrhus avaient t mands par Nron la premire nouvelle, instruits ou non avant, on l'ignore (quel mot sinistre!). Les deux sophistes restrent longtemps muets tous les deux, soit de peur de dconseiller vainement une chose rsolue, soit qu'ils fussent convaincus que les choses en taient descendues cette extrmit que, si Agrippine n'tait pas prvenue dans sa vengeance, il ne restait Nron qu' prir. XLIV Enfin Snque, toujours plus soudain dans ses avis, regarde Burrhus et lui demande si l'on peut commander le meurtre aux soldats. Burrhus lui rpond que les prtoriens sont trop attachs toute la famille des Csars, et surtout la mmoire de Germanicus, pour oser se porter aucun attentat contre sa fille; que c'tait Anictus d'accomplir ce qu'il avait promis. Celui-ci, sans hsitation et sans dlai, assume et rclame la responsabilit du crime. ces paroles, Nron s'crie que de ce jour seulement on lui donne vritablement l'empire, et qu'il doit ce prsent un affranchi! Qu'Anictus aille donc, qu'il se hte, et qu'il conduise avec lui les plus rsolus accomplir ses ordres! Anictus, inform, en sortant, de l'arrive d'Agrinus envoy par Agrippine au palais, conoit l'instant le plan d'un nouveau drame. Pendant qu'Agrinus s'acquitte du message dont Agrippine l'a charg, Anictus fait glisser un glaive ses pieds, puis, comme s'il l'et surpris sur le fait d'un assassinat, il ordonne qu'on le charge de chanes, afin de pouvoir rpandre qu'Agrippine avait tram le meurtre de l'empereur, et que, de honte de voir son crime dcouvert, elle s'est elle-mme donn la mort. XLV Cependant, au bruit du pril auquel venait d'chapper Agrippine, comme si son naufrage n'et t qu'un hasard, chacun tait accouru vers le rivage. Les uns gravissaient le sommet des mles, les autres s'lanaient dans des esquifs, ceux-l s'avanaient dans la mer aussi loin que la hauteur des vagues le permettait, ceux-ci tendaient leurs mains comme pour recueillir les naufrags; tout le rivage retentissait de lamentations, de voeux adresss au ciel, des clameurs de ceux qui demandaient diverses choses et des rponses ceux qui rpondaient confusment ces cris. Une multitude immense tait accourue avec des lumires, et, quand on sut qu'Agrippine tait sauve, cette foule s'agitait et se groupait pour se fliciter mutuellement, quand l'aspect d'une troupe d'hommes arms, marchant dans une attitude menaante, la dispersa de tous cts. XLVI Anictus, ayant investi la maison de campagne de sentinelles, et bris la porte, arrte tous les esclaves qui s'offrent lui jusqu' ce qu'il touche la chambre coucher d'Agrippine. Un petit nombre de serviteurs taient rests aux abords de l'appartement; tous les autres s'taient disperss sous la terreur des soldats qui foraient les portes. Une faible lampe et une seule esclave veillaient dans sa chambre. XLVII Agrippine s'alarmait de plus en plus de ce que personne, pas mme son messager Agrinus, ne venait de la part de son fils. L'aspect tout coup change autour d'elle; sa solitude, trouble par des tumultes soudains, semblait lui annoncer les derniers malheurs; enfin, sa dernire esclave s'enfuyant:--Et toi aussi, tu m'abandonnes? lui dit-elle. En disant ces mots, elle aperoit Anictus, suivi du commandant de trirme Herculius et du centurion de marine Oloaritus.--Si tu viens pour me voir, lui dit-elle, retourne et dis mon fils que je suis rtablie; si c'est pour accomplir un forfait..... Mais non! jamais je ne le croirai de mon fils; non, il n'a pas command le parricide! XLVIII Les excuteurs entourent son lit; le commandant de la trirme la frappe le premier la tte d'un coup de massue. Le centurion, tirant son pe pour l'achever, elle dcouvre elle-mme ses flancs, et, les prsentant au glaive: Frappe au ventre, crie-t-elle au meurtrier, et, perce de nombreuses blessures, elle expire. XLIX Ces circonstances sont avres. Que Nron ensuite ait contempl sa mre morte, et qu'il ait lou les formes de son corps, il y en a qui l'affirment, il y en a qui le nient. Agrippine fut brle la mme nuit sur un lit de festin, sans autre apprt que pour les plus vulgaires funrailles, et, pendant toute la dure du rgne de Nron, on n'leva pas le moindre monticule de terre, et on n'entoura pas mme d'un mur le lieu o les cendres de sa mre taient rpandues. Depuis, par la pit de ses serviteurs, ce lieu fut recouvert d'un petit tombeau, au bord du chemin qui mne Misne, non loin de cette maison de campagne du dictateur Csar, qui voit d'en haut les golfes ses pieds. L Un affranchi d'Agrippine, Mnester, se pera de son pe sur son bcher allum: on ne sait pas si ce fut par tendresse pour elle ou par terreur d'une funeste fin. Agrippine avait, longtemps avant l'vnement, prvu et mpris son genre de mort, car, ayant interrog les devins de Chalde sur son fils Nron, alors enfant, les Chaldens lui avaient rpondu qu'il pourrait rgner, mais qu'il tuerait sa mre:--Soit, dit-elle, qu'il me tue, pourvu qu'il rgne! LI Mais, peine le crime tait-il accompli, que Nron en comprit la grandeur. Tout le reste de la nuit, tantt plong dans le silence, tantt se levant en sursaut d'effroi, et sentant dfaillir sa raison, il tremblait de voir reparatre la lumire comme devant clairer son supplice. Les centurions et les tribuns militaires, l'instigation de Burrhus, furent les premiers qui relevrent ses esprits par leurs adulations, le prenant par la main et le flicitant d'avoir chapp un pril si minent et prvenu le crime de sa mre. Ensuite ses courtisans coururent aux temples, et, l'exemple une fois donn, les villes voisines de la Campanie attestrent l'envi leur joie par des adresses l'empereur, et par des victimes immoles en actions de grces aux Dieux. Quant lui, par une dissimulation contraire, triste et comme afflig de son propre salut, il affectait de verser des larmes sur la mort de sa mre; mais, comme la physionomie des lieux ne change pas volont comme la physionomie des hommes, que l'aspect pnible de cette mer et de ce rivage importunait ses regards, et qu'on entendait de plus, disait-on, sous les collines de Baes le son d'une trompette et des gmissements de deuil autour du tombeau de sa mre, il se rfugia Naples, et il adressa de l des lettres au snat. LII Ces lettres disaient qu'Agrinus, affranchi et confident intime d'Agrippine, avait t surpris le fer la main pour l'assassiner; qu'Agrippine s'tait fait justice elle-mme en se punissant de la mme mort qu'elle avait trame contre lui. Il ajoutait, cette accusation, des crimes rappels depuis contre sa mmoire: qu'elle avait brigu l'association l'empire, qu'elle aspirait faire prter le serment des prtoriens une femme, et de faire subir au snat et au peuple romain cette humiliation; que, due dans ses complots, aigrie contre le snat, l'arme, le peuple, elle avait dissuad son fils de faire les gratifications et les largesses publiques, et ourdi des trames pour perdre les Romains les plus illustres. Combien n'avait-il pas fallu d'efforts son fils pour l'empcher de pntrer dans le conseil, et de venir rpondre elle-mme aux ambassadeurs des nations trangres. Sa mort a t une providence du peuple romain, ajoutait Nron, car il l'attribuait toujours un naufrage. Mais que ce naufrage et t fortuit, quel homme et t assez crdule pour le croire? Ou qu' peine chappe un tel naufrage, une femme et envoy un seul affranchi, avec un seul glaive la main, pour combattre les armes et les flottes du matre du monde? Aussi l'opinion publique cherchait-elle le coupable, non pas tout dj dans Nron, dont l'atrocit surpassait d'avance toute indignation et toute plainte, mais dans Snque, rdacteur d'un message qui n'tait que l'aveu d'un tel forfait. Cependant, par une monstrueuse mulation des snateurs, on vota des prires publiques dans tous les sanctuaires, des jeux annuels, des ftes Minerve, en commmoration du jour o le prtendu complot d'Agrippine avait t prvenu, et le jour de la naissance d'Agrippine fut mis au nombre des jours nfastes. LIII Ptus Thrasa, qui avait l'habitude de fltrir les bassesses ordinaires de son silence, ou de les laisser passer avec un bref et ddaigneux consentement, sortit alors du snat, se vouant ainsi lui-mme au dernier pril, sans donner aux autres le courage de la libert. . . . . . . . . . . LIV Quelle condition du beau dans l'histoire manque dans ce rcit de Tacite? Est-ce la peinture? Voyez la description si sobre du lieu de la scne, du crpuscule sur les collines de Misne, de cette nuit splendide o les astres brillent, o les flots dorment pour fournir aux hommes et aux Dieux des tmoins plus irrcusables contre Nron. LV Est-ce de la posie? Voyez le tableau de cette femme couche sur le lit de repos de sa galre, avec sa confidente accoude sur ses pieds, qui l'entretient de son bonheur, au moment o les assassins solds par son fils font crouler la mort sur sa tte, et chavirer la barque triomphale pour l'engloutir. Voyez, pendant qu'Agrippine blesse nage vers la cte, le tumulte de toute cette multitude qui sort de toutes les maisons avec des torches, qui s'appelle, qui se rpond en cris inintelligibles, qui tend les mains, qui s'avance jusque dans les flots pour recueillir la nageuse dans les tnbres. LVI Est-ce de la passion? Voyez le dlire de l'amour de Nron pour Poppe, et ces soupons d'inceste jets dans l'ombre pour prparer l'esprit du lecteur tous les genres de forfaits. LVII Est-ce le drame? Voyez l'assassin qui sourit pour donner confiance sa victime, qui s'avance sa rencontre, qui l'embrasse sur les yeux et sur le sein. Voyez cette mre qui s'inquite et qui se rassure, qui sort heureuse du long festin de rconciliation, et qui monte avec une amie tranquillement sur la barque pour jouir du spectacle de sa dernire nuit. Voyez renatre son anxit involontaire la rflexion des tranges circonstances de ce naufrage en plein calme des vents et des flots. Voyez son silence prudent quand les matelots l'appellent. Voyez son tonnement quand aucun message ne revient du palais aprs la nouvelle de son danger et de son salut. Voyez son isolement dans cette chambre, claire d'une seule lampe avec une seule esclave. Voyez au mme instant, dans le palais voisin, la criminelle angoisse du fils qui tremble d'avoir encouru le chtiment sans avoir mme le bnfice du crime. Voyez le dpart muet d'Anictus avec sa bande d'assassins. Voyez la foule qui s'carte, le glaive du centurion lev sur le lit; coutez le dernier mot, le seul mot, le mot qui clate et qui rsume: _Ventrem feri!_ Frappe au ventre; ce ventre criminel est justement puni, puisqu'il a enfant Nron! LVIII Enfin, voyez ces funrailles prcipites, ce lit de festin chang en bcher funbre; cette pince de cendre, qui fut tout l'heure Agrippine, laisse sur la place, au vent et la pluie, sans que la terreur des assassins y jette seulement un peu de terre. LIX Est-ce la politique? Voyez le conseil convoqu la hte dans l'appartement de l'empereur pour aviser l'extrmit du pril, au moment o le fils se croit menac par la mre. Voyez ces deux prtendus hommes d'tat consomms, Burrhus et Snque, n'ayant peut-tre pas conseill le premier crime, mais croyant trouver dans l'urgence du danger public la ncessit du second. Voyez cette honte de deux hommes soi-disant vertueux, contraints de dlibrer sur la ncessit d'un parricide. Voyez leur long silence. Voyez le plus habile des deux, Snque, sommant son collgue de parler le premier. Voyez ce collgue, rejetant le fardeau sur Snque, et ludant la rponse par un renseignement sur l'esprit des troupes trop attaches la race de Germanicus. LX Voyez enfin l'impatience de l'affranchi qui se propose rsolument pour l'excution et pour le prix du meurtre, et la reconnaissance de Nron, tir par ce hardi sclrat d'embarras et d'angoisses, et qui s'crie: Je ne rgne que d'aujourd'hui, et c'est Anictus que je dois l'empire. LXI Est-ce la vertu enfin, la moralit, la fltrissure, qui manquent dans ce rcit de Tacite? Voyez la premire nuit du coupable aprs le crime, sa terreur de la lumire qui va renatre, son horreur pour les lieux, scne de son forfait, pour cette physionomie de la terre et de la mer _qui ne change pas comme le visage des hommes_, et qui le force se sauver Naples. LXII Voyez enfin l'embarras de l'explication qu'il charge Snque de donner par lettre au snat, puis la bassesse des prtoriens qui le flicitent les premiers, toujours prts prostituer l'pe, pourvu que l'pe rgne; puis la vilit des snateurs, qui feignent de croire l'impossible pour avoir le prtexte de congratuler; puis, dans un coin, la figure muette ou indigne du seul honnte homme, de Thrasa, qui sort du snat, sachant bien quoi il s'expose, et n'esprant rien de l'exemple pour la libert, mais faisant seul rougir Nron, Burrhus, Snque, et toute l'arme, et tout le snat, et tout le peuple, parce qu'il reprsente lui tout seul plus que l'empire, l'arme, le snat, le peuple, c'est--dire la conscience, la vertu, la postrit. LXIII S'il y avait par sicle un Tacite, l'histoire suffirait pour faire la leon, l'exemple, la justice au genre humain. Mais il n'y en a qu'un depuis qu'on crit les annales des peuples, et, en considrant la prodigieuse rencontre de facults diverses que la nature et la socit doivent faire concorder dans un mme homme pour faire un Tacite, il n'est pas probable qu'il y en ait deux. Contentons-nous donc d'un seul: il tient lieu de mille, et replaons son livre sa place, ct d'Homre; car ces deux hommes sont les deux plus grands potes du monde coul: Homre, le pote de l'imagination; Tacite, le pote de la vrit. LAMARTINE. _P. S._ Ces deux Entretiens sont un peu courts, parce que quelques-uns de ceux qui les prcdent sont un peu trop longs pour le volume de 1861. Je vais finir l'anne 1861 par une _Revue_. J'y travaille. Deux hommes remarquables sont morts avant le temps dans ces derniers mois. Je commencerai l'anne 1862 par _trois Entretiens_ critiqus, et mme injuris par anticipation dans le journal _la Presse_; ils sont intituls: _Critique de l'histoire des Girondins, par l'auteur des Girondins, vingt-cinq ans de distance._ On verra que je n'apostasie rien que l'erreur dans laquelle je suis une ou deux fois tomb, et quelques expressions mal sonnantes ou mal interprtes par mes nombreux lecteurs; que j'ai mri mes ides sur les conditions naturelles du pouvoir; que j'ai profit de l'exprience et des temps, mais que je suis aprs ce que j'tais avant, l'homme qui se corrige des moyens sans se dtourner du but: la libert par l'honntet, le gouvernement spiritualiste. Les hommes qui m'invectivent d'avance au nom du progrs, ne croient pas sans doute que la _terreur_ soit progressive, et que l'immoralit des moyens et la violence de la vrit qu'ils prconisent aujourd'hui au profit de leur cause, soient plus vertueux dans les mains du jacobinisme que dans celles de l'_inquisition_! Ce sont les _inquisiteurs_ de l'indpendance politique; ils veulent mettre l'uniforme des _carbonari_ la libre pense. Ils ne mritent pas la libert, ceux qui ne respectent pas la conscience.--Deux poids et deux mesures, est-ce la justice?--Les _Camille Desmoulins_ sont de tous les temps; ils allument le bcher, et ils sont consums par la flamme quand le vent change. Pardonnons-leur et ne les imitons pas; laissons-leur ainsi le temps de se repentir. Nul n'a le droit d'tre _libre_ s'il n'a pas t tolrant. Nous ne disons pas cela pour le _Sicle_, journal dont nous diffrons sur la confdration de l'Italie, prfrable, selon nous, l'unit _force_, _chimrique_ et _prcaire_, de la pninsule. Un de ses rdacteurs nous accuse de _palinodie_ pour cette opinion; qu'il nous lise: nous n'avons jamais pens, crit, agi au sujet de l'Italie que dans le sens d'une _confdration_ unifie par _une dite nationale des tats unis italiens_, reconnue et garantie par toute l'Europe. Y a-t-il _palinodie_ de professer aprs, ce que l'on professait avant? Le mot est malheureux; mais le spirituel rdacteur ne nous condamne _pas mort_, et cette erreur de fait de sa part n'enlve rien de l'estime et de la reconnaissance que nous portons la rdaction d'un journal libral partout ailleurs qu'en Italie, pierre d'attente de la libert, et qui mrite que la libert l'attende son tour. LAMARTINE. LXXe ENTRETIEN. La critique est une grande et importante partie de toute littrature; quand elle touche simplement la forme d'un livre, elle est toutefois secondaire.--Question de grammaire, question de got; les esprits striles seuls s'y adonnent; elle dnigre beaucoup, elle ne produit rien.--Sous ce rapport, il faut la laisser aux esprits mticuleux et jaloux, qui se consolent de leur impuissance en montrant les imperfections des oeuvres d'autrui. Mais il y a une plus haute critique qui touche la morale et qui est, pour ainsi dire, la conscience du genre humain; c'est celle qui s'attache l'histoire et qui, au lieu d'tre une grave controverse de mots, est une svre correction de principes. C'est de cette seconde nature de critique dont j'ai voulu donner sur moi-mme un exemple aujourd'hui dans cet Entretien et que j'insre dans mes oeuvres compltes. Tous mes lecteurs se souviennent que j'ai crit, en 1847, un livre qu'il ne m'appartient pas de juger littrairement; livre qui produisit, lors de son apparition, un effet tellement universel que les critiques du temps ne purent le comparer qu'au mouvement de curiosit de l'_mile_ de J.-J. Rousseau, ou du _Gnie du christianisme_ de Chateaubriand. C'tait le gnie de la rvolution franaise en action dans une histoire; c'tait en mme temps le drame du sicle. peine les presses de Paris, de Bruxelles, de Londres, de Madrid, suffirent-elles en multiplier les exemplaires et les traductions pour l'impatience des lecteurs. Si j'avais t susceptible d'ivresse d'amour-propre d'crivain, je me serais cru plus qu'un homme; mais ds cette poque je connaissais l'_engouement_, et je ne me fiais pas ma popularit d'historien. J'attendis vingt ans les retours de sang-froid; ils vinrent avec les retours d'accusation, les uns mrits, les autres, selon moi, injustes. On m'accuse d'avoir fait la rvolution de 1848, en rhabilitant les principes honntes de la rvolution de 1789, tout en fltrissant impitoyablement les crimes de 1793. C'tait vrai, et je suis loin de m'en repentir. Je n'avais pas song faire une rvolution, mais clairer d'un jour vridique celle que nos pres avaient faite ou avaient subie il y a plus d'un demi-sicle. Quand j'y aurais song, y a-t-il un livre capable de soulever une nation de quarante millions d'hommes et de les faire courir aux armes quand ils se sentent lgalement et bien gouverns? Est-ce que quelques pages de rcit pourraient jamais contenir assez de feu pour rpandre l'incendie dans l'Europe? Non, ce qui a fait la rvolution de 1848, c'est la rvolution de 1830, c'est la coalition parlementaire de 1846, ce sont les banquets agitateurs de 1847. J'tais et je voulais tre tranger ces trois mesures de renversement du parti orlaniste, qui, aprs avoir inaugur sur un faux principe le trne du duc d'Orlans, voulait l'asservir parlementairement ses caprices et ses ambitions, et, pour l'asservir, voulait agiter la bourgeoisie jusqu' la fivre. La rvolution de 1848 fut le suicide de ce parti. Qu'il n'accuse pas les autres, et qu'il ne s'en prenne qu' lui de sa ruine. Bien que parfaitement tranger aux manoeuvres coupables de la coalition orlaniste, lgitimiste, rpublicaine de 1847, la popularit que m'avaient donne quinze ans d'attente et l'_Histoire des Girondins_ fit tomber cette monarchie, non par mes bras, mais dans mes bras. Je fus l'hritier des fautes de la coalition et des fautes de la maison d'Orlans. Je fis la rpublique; la France l'accepta comme un rempart contre la terreur; puis elle l'abandonna par inconstance et par faiblesse. Alors on retourna contre le livre des Girondins, et les coaliss de 1847 me dirent: C'est toi qui l'as faite!--La rpublique, c'est ton livre!--C'tait mon livre, en effet, qui ne l'avait pas faite, mais qui l'avait rendue possible en la rendant innocente. Il est certain que, sans le livre des Girondins, la rvolution du 24 fvrier tait la terreur.--Voil tout le vrai de ces accusations, voil tout mon crime. Aujourd'hui je le rimprime dans mes oeuvres compltes, ce livre, tel qu'il fut publi en 1847. Mais vingt ans ont pass; je ne me prtends pas impeccable; je ne me crois ni sans erreur, ni sans faiblesse; ces faiblesses ou ces erreurs de jugement sur la rvolution de 1789, je les avoue, je les dplore, je les signale moi-mme dans le commentaire refroidi qui suit pas pas cette histoire, et je les publie en entier dans mes oeuvres compltes, comme un correctif, comme un dsaveu partiel de quelques apprciations errones du livre. Je m'y accuse moi-mme de quelques erreurs et de quelques sophismes. Je n'accuse nullement la rvolution comme tendance, je l'accuse comme moyen. Ce n'est point un acte de contrition, c'est un acte de conscience: on en jugera. Je crois devoir publier, non en entier, mais en partie essentielle, ce commentaire des Girondins dans mes _Entretiens littraires_, pour lui donner ainsi une publicit plus tendue, plus juste, plus mritoire et quelquefois plus svre. Pour que le temps nous fasse grce, faisons-nous justice: nous y gagnerons tous. LAMARTINE. CRITIQUE DE L'HISTOIRE DES GIRONDINS. I Les Persans, nos ans en sagesse comme en annes, regardent la vieillesse comme un don cleste qui permet l'esprit de thsauriser plus d'intelligence et plus de vrits. Les cheveux blanchis leur paraissent un symptme de maturit: ils ont exprim cette opinion dans un proverbe. Les proverbes, en Orient, sont les mdailles des langues. Aprs avoir t monnaie des peuples, les proverbes se retrouvent dans les dcombres des nations, et se conservent dans leur mmoire comme des axiomes qu'on ne discute plus. un proverbe, point de rplique; on dirait qu'un dieu a parl l; en un mot, on incline la tte, on accepte sur parole et on se tait. Or ce proverbe des Persans, qui fut vraisemblablement dj proverbe avant Zoroastre, le voici: _Agrandissement d'annes, largissement d'intelligence;_ C'est--dire, plus vous avez de temps pour voir les choses humaines, et mieux vous les comprenez. Autrement dit, mrite gal, les hommes mrs ont plus de sagesse que les jeunes gens. C'est tellement banal qu'on rougit de le discuter. L'ge n'a-t-il pas eu de tout temps l'autorit de la prsomption de sagesse? A-t-on jamais vu une seule nation (except les _Abdritains_, peuple fou qui voulait rire) mettre sa jeunesse dans son snat, demander leurs lumires ceux qui n'ont rien appris, et leur exprience ceux qui n'ont pas encore vcu! Non, ce bal masqu de barbes grises allant recevoir les leons des imberbes, comme disait Henri IV, serait la nature renverse. Que deviendrait le respect, ce grand auxiliaire moral des gouvernements? Que deviendrait la socit politique, enfance ternelle qui condamnerait les peuples une ternelle tourderie? Si le pass n'enseignait pas l'avenir, quoi bon la mmoire? Le monde recommencerait tous les jours, et cette succession de folies de jeunesse ne serait qu'une succession de catastrophes dans l'histoire des nations. L'exprience est donc quelque chose, et les annes apportent cette exprience aux esprits sincres. Voil l'explication et la justification du proverbe persan: _Agrandissement d'annes, largissement d'intelligence._ La vie est une leon, et toute leon doit profiter celui qui Dieu l'accorde. II Or, en France, o l'on parle si bien, mais o l'on pense trop vite; en France, o les paradoxes courants prennent si souvent la place des vrits acquises, les partis arrirs ou avancs ont adopt depuis quelques annes un proverbe tout contraire, le proverbe du contre-sens, le proverbe du sophisme. Le sens de ce proverbe est celui-ci: celui qui change d'opinion a tort; celui qui reoit les leons de la vie et qui en profite pour rectifier ou modifier sa pense est un grand coupable. Malheur et mpris aux esprits progressifs qui s'amliorent, qui se rectifient, qui se corrigent eux-mmes en vivant! Ils sont prsums intresss, versatiles, adulateurs du temps qui court, apostats de leur tradition et d'eux-mmes. Honneur et respect aux incorrigibles! Confiance exclusive aux esprits ptrifis et aux caractres ttus qui, lorsqu'ils ont une fois profr une erreur ou une sottise, ne s'en ddisent jamais et veulent mourir, comme disait Chateaubriand, ce grand oracle du respect humain dans ce sicle, non pas conformes la vrit, mais conformes eux-mmes. III J'avoue que je n'ai jamais compris le sens de cet axiome de l'obstination des partis, quels qu'ils soient, en France: Tu ne changeras pas. Tu ne changeras pas, c'est--dire tu vivras des jours sans nombre, tu verras des ides justes prendre la place de prjugs absurdes, des trnes s'crouler sur des fondements vermoulus, des castes s'effacer devant des nations, des gouvernements lgitimes se fonder sur les devoirs rciproques des hommes en socit de services et de dfense mutuels, des dmagogues surgir comme les vices incarns de la multitude, irriter les passions du peuple, les pousser jusqu'au dlire, jusqu'au meurtre, s'armer de ces fureurs populaires pour prendre la hache au lieu de sceptre et pour promener, sur ce peuple lui-mme, ce niveau de fer qui trouve toujours une tte plus haute que son envie; tu verras le sang le plus pur ou le plus sclrat couler torrents dans les rues de tes villes; tu verras les partis populaires puiss cder au parti soldatesque, premire forme de la tyrannie; tu verras un soldat popularis par la victoire prendre la fois la place de la libert, du trne et du peuple par un coup de main; tu le verras provoquer le monde pour le vaincre, changer l'Europe en un champ de bataille annuel, faucher priodiquement les gnrations nouvelles, plus vite que la nature ne les fait natre, pour son ambition, en sorte que les vieillards se demandaient s'il y aurait encore une jeunesse et si Dieu ne faisait plus natre les gnrations que pour mourir vingt ans au signe de ces pourvoyeurs de la gloire. Tu verras tomber ce gouvernement, en rendant par sa chute la vie la jeunesse de son peuple; et, prodige de dmence, tu verras aprs trente ans les peuples difier ce consommateur de peuples et lui faire un titre de rgne du plus grand abus de sang humain qui ait jamais t fait, depuis Csar, en Occident! Tu auras vu envahir deux fois la patrie par le reflux invitable de l'Europe sur ce nid d'aigles qu'on appelle la France, o le conqurant, conquis son tour, allait devenir la proie de sa proie. Tu auras vu que la gloire n'est qu'une fume de sang humain qui monte au ciel, il est vrai, en fascinant les yeux myopes des peuples, mais qui y monte pour dfier sa justice et pour provoquer sa vengeance. Tu auras vu des rois lgitimes, hritiers d'un juste dcapit, rappels de l'exil au trne, rapporter la paix, la libert, la libration du territoire; adopter ce qu'il y avait de juste dans la rvolution; rtablir la souverainet reprsentative du peuple; faire prosprer leur pays sous la sauvegarde de tous les droits quitablement pondrs; y faire fleurir l'loquence de la tribune et de la presse, cette royaut de l'intelligence de niveau avec la royaut du sang; prsider du haut d'un trne populaire une vritable renaissance de tous les arts de l'esprit, de toutes les industries de la paix; tu les auras vus, frapps par les armes mmes qu'ils avaient remises la nation, odieusement accuss des dsastres que leur prsence venait rparer, et chasss du trne, d'exil en exil, par l'ingratitude de la libert. IV Tu auras vu un schisme de famille s'emparer de ce trne par voie de popularit fonde sur un mauvais souvenir, hrdit qui ne devait pas tre un crime dans les fils innocents des fautes du pre, mais qui ne devait pas tre non plus un titre la couronne tombe avec la tte d'un martyr de la royaut. Tu auras vu tomber son tour, presque sans secousse, ce roi mal assis sur les dbris de sa maison, par la versatilit d'un peuple qui ne sait ni har ni aimer longtemps. Tu auras vu la France remise debout par l'effort de citoyens dsintresss, appele, sans acception de parti ou de caste, se gouverner elle-mme, s'lever pendant quelques mois une magnanime modration et une lgalit volontaire, chercher en soi-mme les conditions de la libert, sauver l'ordre, la vie des citoyens, la paix du monde, puis abdiquer dplorablement son propre rgne et prfrer la gloire d'un nom dynastique sa propre dynastie rpublicaine, trop fatigante pour sa faiblesse; semblable ces souverains dtrns de nos premires races qui, laissant les ciseaux du moine dpouiller leurs fronts chevelus, regardaient du fond d'un clotre rgner leur place l'lu du camp ou le maire du palais. Tu auras vu ces mmes multitudes, qui saluaient l'croulement des trnes, saluer de leurs acclamations la restauration des trnes; tu auras vu les tribuns les plus dmagogues se transformer en courtisans les plus dvous, sous prtexte de couronner le peuple en couronnant l'arme. L'arme, peuple en effet, peuple hroque sur les champs de bataille, peuple qui sauve la patrie en uniforme, mais qui marche tous les tambours, pour ou contre tous les droits du peuple lui-mme, pourvu que la gloire militaire lui dore toutes les causes et lui compte au mme taux toutes les journes dans des tats de services qui vont du 18 brumaire Marengo, d'Austerlitz Waterloo, de Waterloo Alger, d'Alger l'acclamation de la rpublique, de l'acclamation de la rpublique au 2 dcembre, du 2 dcembre Solferino, de Solferino qui sait o. Tu auras vu tout cela; tu auras appris pendant un demi-sicle ce que valent les principes les plus contradictoires de gouvernement; tu auras partag le fanatisme presque unanime de 1789 pour la rgnration d'un royaume sous l'initiative si bien intentionne d'un roi philosophe et magnanime, qui se dpouillait lui-mme de son sceptre pour donner ce sceptre son peuple; tu auras partag trois ans aprs l'indignation et le remords de la nation contre l'ingratitude de ce peuple conduisant en pompe son bienfaiteur couronn l'chafaud et enseignant ainsi l'histoire que la vertu est un crime et que le premier devoir d'un roi, c'est de rgner. V Tu auras partag l'excration du monde contre ces terroristes de la premire rpublique, livrant tous les jours une ration de sang humain leurs sides, et croyant qu'on btit des monuments de libert sur des fondations de cadavres. Tu auras partag l'enthousiasme imprvoyant des armes affames de gloire et des citoyens affams d'ordre pour un empire sorti des camps pour expirer sur le sol deux fois conquis de la patrie. Tu auras accueilli le retour des hritiers de Louis XVI comme une providence, et tu les auras bannis, quelques annes aprs, comme des criminels d'tat. Tu auras eu des hymnes pour une monarchie, dite de Juillet, fonde sur toutes les violations du droit monarchique, et tu auras eu des hues contre elle le lendemain de sa chute. VI Tu auras eu des aspirations romaines pour une rpublique lgale et pacifique, rconciliant dans une concorde unanime toutes les classes prtes s'entre-dchirer! Tu auras t ivre de scurit et de joie en voyant cette rpublique, qui se craignait elle-mme, abolir courageusement la peine de mort le lendemain de son avnement imprvu, de peur d'abuser jamais des armes que tous les rgimes s'taient transmises jusque-l les uns aux autres pour immoler leurs ennemis; tu auras frmi d'esprance en voyant cette dmocratie philosophique dclarer la paix au monde tonn; tu auras eu le dlire de l'admiration en voyant quelques citoyens obis par le peuple et presss par d'innombrables prtoriens de la multitude de perptuer leur dictature; tu les auras vus, au contraire, appeler la nation entire se lever debout dans ses comices afin de remettre plus vite cette dictature la nation reprsentant cette lgitimit des interrgnes; et quand la nation, releve par la main de ces hommes de sauvetage, aura repris son aplomb et son sang-froid, tu n'auras eu pour ces citoyens, victimes missaires de leur dvouement, que des calomnies, des mpris, des outrages, des abandons, pour dcourager les abngations futures, et pour montrer l'avenir qu'on ne sauve sa patrie qu' la condition de se perdre soi-mme: mauvais exemple qui ne profitera pas la nation. VII Tu auras vu tout cela! Et l'on voudrait que tu fusses rest le mme, sans incrdulit quand tout trompe, sans variation quand tout varie, sans modification quand tout change, sans branlement quand tout tombe, sans exprience quand tout enseigne autour de toi! Royaliste en 89, Jacobin modr en 1790, Girondin en 1791, terroriste en 1793, thermidorien ractionnaire en 1795, bonapartiste en 1798, consulaire, imprialiste en 1805, bourbonien lgitimiste en 1815, orlaniste en 1830, rpublicain en 1848, napolonien en 1850, imprialiste en 1852, et aujourd'hui, que sais-je? agitateur de l'Europe peine calme, vocateur de guerres en Occident et en Orient, auxiliaire de l'ambition d'un roi des Alpes pour monopoliser les rpubliques, les trnes et les tiares en Italie; dupe de l'Angleterre monopolisant son tour les mers, les montagnes et les pninsules par la main d'un roi, vice-roi des temptes! VIII Quoi! vivre si longtemps ne t'aurait servi qu' cela! Tu ne saurais pas aujourd'hui que les plus belles philosophies n'ont que des jours d'explosion et des annes de fume, fume travers laquelle on ne reconnat plus rien que des dcombres; que les peuples, comme des banqueroutiers de la vrit, ne tiennent jamais ce qu'ils promettent; que les princes les meilleurs ne recueillent que l'assassinat, comme Henri IV, ou le martyre, comme Louis XVI; que les rformateurs les plus bienfaisants ont pour ennemis les utopistes les plus absurdes; que les gouvernements hrditaires subissent les drisions de la nature, qui ne sanctionne pas toujours l'hrdit du gnie ou des vertus; que les gouvernements parlementaires subissent la domination de l'intrigue, la fascination du talent, l'aristocratie de l'avocat, qui prte sa voix toutes les causes pourvu que l'on applaudisse, et qui est aux assembles ce que la caste militaire est aux despotes, pourvu qu'ils les payent en grades et en gloire; que les gouvernements absolus font porter tous la responsabilit des fautes d'une seule tte; que les gouvernements trois pouvoirs sont souvent la lutte de trois factions organises qui consument le temps des peuples en vaines querelles, qui n'ont d'autre mrite que d'empcher les grands maux, mais d'empcher aussi les grandes amliorations, et qui finissent par des Gracques ou par des Csars, ces hritiers naturels des anarchies ou des servitudes; que les rpubliques sont la convocation du peuple entier au jour d'croulement de toute chose pour tout soutenir, le tocsin du salut commun dans l'incendie des rvolutions qui menace de consumer l'difice social; mais que si ces rpubliques sauvent tout, elles ne fondent rien, moins d'une lumire qui n'claire pas souvent le fond des masses, d'une capacit qui manque encore au peuple, et d'une vertu publique qui manque plus encore aux classes gouvernementales. IX Que vous ayez eu toutes ces nobles illusions du royalisme, des gouvernements une tte, des gouvernements trois ttes, des gouvernements de parole, des dictatures ou des rpubliques dans votre jeunesse, sur la foi des thories toujours sduisantes comme les mirages de l'esprit humain, cela est naturel, honorable mme, aux diffrentes phases d'une vie qui pense. Les thories sont les beaux songes des hommes de bien; il est glorieux d'tre successivement tromp par elles; ces dceptions sont les douleurs sans doute, mais non les remords de l'esprit. Et l'on veut qu'aprs soixante annes d'preuves de toutes ces natures de gouvernement, vous vous imposiez la loi de croire ce que vous ne croyez plus, de dire ce que vous ne pensez plus, d'affecter par vanit de constance dans vos opinions une opinitret de mauvaise foi dans des doctrines qui vous ont menti, du, tromp tant de fois! C'est l une ostentation de fausse sagesse qui n'est que la rpugnance de l'orgueil humain confesser sa faiblesse, ou bien ce n'est qu'une improbit d'esprit donnant au monde une fausse monnaie de conviction pour acheter ce prix l'estime du vulgaire, qui s'attache ces immutabilits d'attitude comme des preuves de force, tandis qu'elles ne sont le plus souvent que des impuissances de l'esprit ou des fanfaronnades du caractre. Je dirai plus, ces immutabilits d'opinion sont une offense Celui qui a fait de la vie un enseignement tous les ges, un refus de prter l'oreille, l'esprit, le coeur Celui qui nous claire par l'exprience, depuis le premier jour o l'homme pense et doute jusqu'au jour o il cesse de penser et de douter. De toutes les heures de la vie, chacune est charge de nous apporter une vrit; aucune de ces heures ne vient nous les mains vides, et c'est peut-tre la dernire heure d'une longue vie qui vous apporte la vrit la plus prcieuse en rcompense de votre sincrit la rechercher et de votre patience l'attendre. X En rsum, la vie est une leon que le temps est charg de donner l'homme en lui faisant peler, syllabe par syllabe, les vnements. Celui qui n'a pas chang n'a pas vcu, puisqu'il n'a rien appris. Celui qui prtend avoir tout su le premier jour est un homme qui n'avait ni raison de natre, ni raison de vivre, ni raison de mourir, car il n'avait rien apprendre en naissant. Il n'avait rien appris en vivant, il mourait sans emporter ou sans laisser aprs lui sur la terre le moindre profit de la vie: thorie de l'immobilit qui fait de l'homme immuable la _crature du temps perdu_. Une telle thorie insulte la fois l'homme et Dieu. N'insistons pas: changer, c'est vivre; vivre, c'est changer. La vie n'est pas semblable ces fontaines d'Auvergne, pleines de sdiments impurs, qui ptrifient ce qu'on leur jette, et qui, au lieu d'une fleur ou d'un fruit, vous rendent une pierre. La vie est un courant qui mne la vrit, c'est--dire au bien. Le temps sait tout; et nous ne pouvons savoir quelque chose qu'en l'associant nos ignorances et en lui demandant ses secrets. XI Il est donc non-seulement permis de changer en vivant, mais c'est un devoir de conscience. Bien entendu que cette thorie du changement s'applique l'esprit, mais non au coeur; que le changement doit tre dsintress et non vnal; que tout changement qui consiste abandonner une cause vaincue parce qu'elle est vaincue est une lchet; que tout changement qui consiste s'allier une cause victorieuse parce qu'elle est victorieuse est une abjection de caractre; que changer par ambition, c'est une suspicion lgitime de vice; que changer par cupidit de fortune, est une vnalit du coeur qui dshonore la vrit mme; que changer d'amis quand la fortune les trahit, est une versatilit d'affection qui prouve la courtisanerie de l'me. Mais que changer d'opinion sans abandonner ses sentiments personnels, ni les vaincus, ni les malheureux, ni les faibles; changer ses dpens en s'exposant sciemment, au contraire, aux dnigrements d'intentions, aux colres du respect humain, au mpris des partis et aux souffrances de considration qui suivent ordinairement ces progrs des hommes sincres dans ce qu'ils croient la route des amliorations morales et des vrits progressives, c'est souffrir pour la cause du bien, c'est le martyre d'esprit pour la vrit, martyre que les hommes aggravent par leur fiel et par leur vinaigre, mais que la vrit rcompense par les jouissances de la conscience. Mme quand le martyre s'est tromp de cause, il ne s'est pas tromp de vertu! XII Je pense ainsi, et voil pourquoi je ne me reproche point d'avoir chang quelquefois, dans le cours de mes annes, d'opinions ou de marche dans les situations diverses o se sont trouvs notre pays et notre temps. Je me reprocherais plutt de n'avoir pas assez chang, c'est--dire de n'avoir pas assez profit du temps que Dieu m'a laiss vivre pour me transformer davantage encore; d'avoir peut-tre trop sacrifi aux convenances, aux situations antcdentes, au respect humain, toutes ces considrations personnelles qui empchent de se dmentir plus franchement de ce qu'on a dit tourdiment sur la foi d'autrui dans son ge d'ignorance: toutes choses qui sont louables au point de vue du monde, mais qui sont mprisables au point de vue de Dieu; freins timides qui retardent la marche de la pense d'un sicle par la difficult d'avouer que le vieil homme est mort en vous, qu'on est un nouvel homme, et par le dsir naturel, mais coupable, de concilier vaniteusement en vous l'homme d'hier et l'homme d'aujourd'hui. Dire: Je me suis tromp, c'est le prosternement de l'orgueil, et cet orgueil, cependant, il faut le fouler aux pieds, si l'on veut tre honnte homme jusqu' la moelle, et mriter l'indulgence du juge futur, en acceptant les svrits et les humiliations du juge prsent. Et voil pourquoi je changerais encore sans hsitation si je venais dcouvrir que mes opinions actuelles sont des erreurs, et qu'il y a des routes nouvellement dcouvertes dans lesquelles la marche est plus sre, le sol plus solide et les vertus sociales plus mres et plus abondantes pour l'humanit. XIII Est-il donc tonnant que pensant ainsi et qu'ayant le sentiment, je dirai presque le remords, de quelques erreurs de jugement commises par moi dans l'apprciation des actes et des hommes de la premire Rvolution franaise (_Histoire des Girondins_), est-il tonnant, dis-je, que je relise svrement ce livre (qui fut un vnement, j'en conviens, et qui vit encore d'une forte vie l'heure o je parle), et que je prsente aujourd'hui le curieux phnomne d'un crivain critique aprs avoir t historien, et qui juge vingt ans de distance, en pleine maturit, le livre crit par lui-mme une autre poque de son sicle et sous d'autres impressions de son esprit? Un seul exemple de cette critique de soi-mme a t donn en France dans l'opuscule intitul: _Rousseau juge de Jean-Jacques._ Mais si je n'ai pas reu de la nature le style et l'loquence de J.-J. Rousseau, je n'ai pas reu non plus sa froce personnalit; et si le lecteur a quelque excs craindre de ma plume dans ce jugement sur moi-mme, ce n'est pas, coup sr, l'excs d'orgueil; ce serait plutt l'excs de svrit. La vie m'a appris tre modeste, et les vnements publics, comme les vnements privs, qui m'ont cras sans m'aplatir, ne me laissent de mes oeuvres ou de mes actes qu'une fire humiliation devant les hommes et une humble humilit devant Dieu. L'humiliation, c'est la peine; l'humilit, c'est la leon! XIV Or, quel tait l'tat des choses en France, et quelles taient mes propres dispositions d'esprit en 1846, quand j'crivis cette histoire? L'esprit de la France tait trs-troubl, trs-peu propre par consquent jeter un regard d'ensemble et surtout un regard impartial sur la Rvolution franaise, trs-peu propre aussi porter un jugement sain et dfinitif sur les hommes qui avaient t, en bien ou en mal, les grands acteurs de cette rvolution. M. Thiers, dont on ne m'accusera pas de dnigrer les grandes oeuvres historiques (voyez mes Entretiens sur _l'Histoire de l'Empire_, que j'ai appele, le premier, _le livre du sicle_), M. Thiers n'tait pas encore ce qu'il est; l'ge et la vie publique pleine de bon sens, de fautes expies, de leons terribles, n'avaient pas donn encore son esprit ce sens de la moralit ou de l'immoralit des vnements et des caractres qui est la vertu de l'histoire. Il crivait au point de vue du succs, non au point de vue de la morale. Il venait d'crire ainsi sans profondeur, sans philosophie, sans justice, une histoire de la Rvolution qui n'tait qu'une adulation la Rvolution elle-mme. On avait fait ce livre, trs-superficiel selon moi, une vogue de circonstance et une popularit de parti. Plus j'ai tudi les faits, les hommes, les vnements de la Rvolution franaise, plus ce livre a baiss dans mon esprit; mais _habent sua fata libelli_. Cette histoire amnistiait les erreurs, les tyrannies, les svices mme de la Rvolution; elle faisait remonter la colre et le mpris de la nation jusque sur les victimes. Son mrite tait prcisment d'tre fausse. Il fallait des passions et non des principes la dmocratie; elle avait trouv un jeune homme de talent, elle lui dit: Fais mon portrait, mais flatte-moi, et dfigure mes ennemis, je te nommerai peintre du peuple. Du ct oppos, les historiens de la Rvolution dans le parti royaliste, religieux, aristocratique, n'avaient crit sous le nom d'histoire que le martyrologe des victimes de 1791 1794; ils avaient barbouill de sang tous les principes les plus saints et les plus innocents de la philosophie rvolutionnaire du dix-huitime sicle. Parce que Danton, Marat, Robespierre, avaient t des meurtriers, il semblait, les lire, que la libert modre, l'galit devant la loi, la tolrance devant Dieu, la reprsentation de toutes les classes, de tous les droits, de tous les intrts devant les institutions, taient des dlires ou des crimes. De telles histoires, pamphlets de la dmocratie ou pamphlets de l'aristocratie, n'taient propres qu' terniser la guerre civile des esprits entre les enfants d'un mme peuple. XV Une grande histoire est un grand jugement dans ces procs d'opinions. Ce jugement manquait la France; c'tait une bonne oeuvre que d'essayer de le porter selon mes faibles forces. J'y pensais depuis longtemps. J'avais deux mobiles. Le premier, tout moral, c'tait de dmontrer historiquement au peuple, et surtout aux hommes d'tat, que le crime politique, populaire, dmocratique ou aristocratique, dshonorait ou perdait fatalement toutes les causes qui croyaient pouvoir se servir pour leur succs de cette arme deux tranchants; Que la Providence tait aussi logique que la conscience; Que les vnements ne pardonnaient pas plus que Dieu l'emploi des moyens criminels, mme pour les causes les plus lgitimes, et qu'en commentant avec clairvoyance la Rvolution franaise, le plus vaste et le plus confus des vnements modernes, on trouverait toujours infailliblement un excs pour cause d'un revers, et un crime pour cause d'une catastrophe. En un mot, je voulais, comme le veut la Providence, que l'histoire ft un cours de morale et que l'honntet des moyens ft la lgitimit des innovations. Un tel livre et t le code en action de la politique; mais il fallait une main divine pour l'crire: je n'tais qu'un homme de bonne volont. Le second mobile qui me sollicitait intrieurement crire cette histoire la fois dramatique et critique de la Rvolution franaise, tait, je l'avoue, un mobile humain, une ambition d'artiste, une soif de gloire d'crivain toute semblable la pense d'un peintre qui entreprend une page historique ou un portrait, et qui n'a pas pour objet seulement de faire ressemblant, mais de faire beau, afin que dans le tableau ou dans le portrait on ne voie pas uniquement l'intrt du sujet, mais qu'on voie aussi le gnie du pinceau et la gloire du peintre. Ici, je m'excuse, et il faut m'excuser: _Homo sum._ XVI Bien jeune encore et lorsque mes premiers succs littraires m'avaient donn le pressentiment d'une carrire aussi complte, que mes modestes facults d'_amateur_ plutt que d'artiste me permettaient de former un plan de vie plus ou moins illustre, je m'tais dit et j'avais dit bien souvent mes amis de jeunesse: Si Dieu me seconde, j'emploierai les annes qu'il daignera m'accorder trois grandes choses qui sont, selon moi, les trois missions de l'homme d'lite ici-bas. (J'aurais d dire les trois vanits, maintenant que toutes ces vanits sont mortes en moi et que je les expie par autant d'humiliations sur la terre, afin qu'elles me soient pardonnes l-haut.) J'emploierai donc, disais-je ces amis, ma premire jeunesse la posie, cette rose de l'aurore au lever d'un sentiment dans l'me matinale; je ferai des vers, parce que les vers, langue indcise entre ciel et terre, moiti songe moiti ralit, moiti musique moiti pense, sont l'idiome de l'esprance qui colore le matin de la vie, de l'amour qui enivre, du bonheur qui enchante, de la douleur qui pleure, de l'enthousiasme qui prie. Quand j'aurai chant en moi-mme et pour quelques mes musicales comme la mienne, qui vaporent ainsi le trop-plein de leur calice avant l'heure des grands soleils, je passerai ma plume rveuse d'autres plus jeunes et plus vritablement dous que moi; je chercherai dans les vnements passs ou contemporains un sujet d'histoire, le plus vaste, le plus philosophique, le plus dramatique, le plus tragique de tous les sujets que je pourrai trouver dans le temps, et j'crirai en prose, plus solide et plus usuelle, cette histoire, dans le style qui se rapprochera le plus, selon mes forces, du style mtallique, nerveux, profond, pittoresque, palpitant de sensibilit, plein de sens, clatant d'images, palpable de relief, sobre mais chaud de couleurs, jamais dclamatoire et toujours pens; autant dire, si je le peux, dans le style de _Tacite_; de _Tacite_, ce philosophe, ce pote, ce sculpteur, ce peintre, cet homme d'tat des historiens, homme plus grand que l'homme, toujours au niveau de ce qu'il raconte, toujours suprieur ce qu'il juge, porte-voix de la Providence qui n'affaiblit pas l'accent de la conscience dont il est l'organe, qui ne laisse aucune vertu au-dessus de son admiration, aucun forfait au-dessous de sa colre; Tacite, le grand justicier du monde romain, qui supple seul la vengeance des dieux, quand cette justice dort! Quand j'aurai crit ce livre d'histoire, complment de ma clbrit littraire de jeunesse, si j'ai le hasard de conqurir cette double clbrit du pote et de l'historien, je jetterai de nouveau la plume, la plume, aprs tout, hochet du talent, instrument trop insuffisant et trop spculatif de la pense; la plume, qui n'est rien devant l'pe. J'entrerai rsolment dans l'action, et je consacrerai les annes de ma maturit la guerre, vritable vocation de ma nature, qui aime jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties dont les vaincus sont des victimes, dont les vainqueurs sont des hros. Et si la guerre, que je prfre tout, me manque, je monterai aux tribunes, ces champs de bataille de l'esprit humain o l'on ne meurt pas moins de ses blessures au coeur que l'on ne meurt ailleurs du feu et du fer; et je tcherai de me munir, quoique tardivement, d'loquence, cette action parle qui confond dans Dmosthne, dans Cicron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littrature et la politique, l'homme du discours et l'homme d'tat, deux immortalits en une. Enfin, s'il m'est accord de survivre aux rvolutions, aux guerres civiles, aux poignards des sicaires, des Catilina, des Clodius, des Octave, des Antoine de mon temps, et de vieillir couch sur mes propres dcombres, bris de coeur, mais sain d'esprit, j'emploierai ces dernires annes de grce l'oeuvre finale de toute intelligence, la contemplation et l'invocation de mon Crateur; je ferai, comme Cicron, le livre ternellement faire, _De natura deorum_; je mlerai mon grain d'encens l'encens des sicles. XVII Voil quels taient mes plans de jeunesse. Ce n'taient pas les plans de Dieu. L'orgueil y avait trop de part pour qu'ils fussent ratifis par ce que les anciens nommaient la destine, et par cette puissance incorruptible que nous nommons Providence. Tout a tourn autrement que je ne l'avais orgueilleusement conu dans mes puriles ambitions d'avenir. En posie, je n'ai t qu'une main novice qui fait rendre par un attouchement lger quelques accords un instrument cordes dont le doigt n'est pas une vraie science, mais une inhabile improvisation de l'me. En ambition militaire, l'occasion m'a manqu; j'ai vcu dans un temps de paix; il n'y avait guerre que d'ides. En loquence politique, je suis arriv trop tard aux tribunes dites parlementaires, pour dvelopper les forces relles de l'loquence raisonne et passionne que je sentais vritablement rugir en moi comme des lions musels entre les barreaux d'une mnagerie. De plus, ma fausse situation dans les chambres de 1830 1848 ne me laissait pas la libert de mes mouvements; je n'tais d'aucun parti actif, et, par consquent, j'tais en suspicion lgitime tous les partis. L'clectisme, qui est l'attitude de la vrit dans les philosophes, est la faiblesse des hommes d'tat dans les temps de passion. Sorti de la Restauration avec d'amers regrets de sa chute, adversaire de coeur de la royaut de 1830, ennemi trop honnte cependant pour m'allier avec les factions, ou lgitimistes, ou rvolutionnaires, qui conspiraient la ruine de cette royaut sans avoir offrir sa place qu'une anarchie au pays, je vivais dans le vague et je parlais sans chos. La tribune n'tait vritablement pour moi qu'un exercice semblable celui de Dmosthne sur le bord de la mer. Il parlait aux flots qui touffaient sa voix, et moi aux partis qui cherchaient touffer la mienne. La France seule en entendait quelques retentissements dans les journaux indpendants, et voyait crotre autour de mon nom une lente popularit qui devait lui tre utile un jour. XVIII Mon action politique ne commena que dans une grande tempte imprvue, le jour mme d'une chute soudaine de la royaut de Juillet, dj en fuite avant d'avoir eu le temps de combattre. Ce jour-l je fus roi d'une heure, c'est vrai. Plac, par mon indpendance des partis, entre tous les partis, les rpublicains se jetrent moi par inquitude de leur triomphe; les royalistes, par peur de leur dfaite; les lgitimistes, par le sentiment de leur inopportunit et de leur impuissance dans cet anantissement du trne; le peuple surtout, par l'intrt de salut public et par ce besoin d'un chef qui parle plus haut que toutes les thories dans les prils extrmes des tremblements de tous les foyers. Ce n'tait pas un gouvernement qu'il fallait crer la minute, il n'en aurait pas dur deux. C'tait un sauvetage qu'il fallait organiser sous le nom de rpublique. J'eus le sentiment de cette vrit. Au lieu de suivre en hsitant un mouvement dsordonn qui allait mener de convulsions en convulsions dsormais irrsistibles aux derniers abmes, je fis rsolument la rpublique; je la fis seul, quoi qu'on vous en dise; j'en assume seul la responsabilit; je nommai seul les chefs les plus en vue et les plus populaires qui pouvaient lui apporter l'autorit des diffrentes factions auxquelles ils appartenaient; je me nommai moi-mme, parce que je n'appartenais aucune, et parce que, soutenu par le peuple, seul je pouvais tre arbitre dans ce conseil souverain du gouvernement. La France fut admirable de sagesse et d'hrosme, on ne le dira jamais assez. Folle la veille, lche le lendemain, elle fut pendant les quatre mois du danger au niveau d'elle-mme; la rpublique, contre laquelle elle vocifre tant depuis, fut son salut. Un homme d'tat renvers, mais qui s'leva lui-mme en ce moment la hauteur d'un vrai patriotisme, M. Thiers, en trouva sur l'heure la vraie formule. Gardons la rpublique, car c'est le gouvernement qui nous divise le moins. C'est la pense que j'avais exprime autrement en entrant le jour mme l'htel de ville, ces Tuileries du peuple. XIX M. Dupin, dans un volume rcent, renouvelle encore contre moi cette accusation irrflchie de n'avoir pas proclam la rgence, la rgence d'une femme intressante sans doute, mais d'une femme exclue du gouvernement par la loi que le parti d'Orlans venait de se faire lui-mme; rgence aussi illgale par consquent que la rpublique, une rgence dj tombe dans la rue et ramene, travers la rvolution et l'arme immobiles, la porte d'une Chambre dissoute de fait. Et au nom de quoi aurais-je proclam cette rgence des Orlanistes, moi qui n'avais jamais voulu adhrer au gouvernement, schisme de famille, de 1830; moi qui lui avais renvoy toutes mes places diplomatiques pour ne pas le servir; moi qui m'tais respectueusement refus tout rapport avec cette royaut, par scrupule de fidlit mes souvenirs! En vrit, M. Dupin et les Orlanistes auraient bien ri, le lendemain, d'un lgitimiste de coeur refaisant aprs coup une seconde rvolution de 1830, et rinstallant une seconde monarchie d'Orlans, pour l'attaquer le surlendemain! Et quand j'aurais tent ce contre-sens moi-mme, l'aurais-je pu accomplir avec l'ombre de succs un peu durable? O taient le peuple, l'arme, les chambres, les ministres, pour sanctionner et soutenir cette rgence de hasard sortie d'une insurrection contre la royaut de Juillet, aventure dans une aventure, illgalit dans une illgalit, rvolution de 1830 dans une rvolution de 1830, belle-fille contre le beau-pre, petit-fils contre l'aeul, belle-soeur contre le beau-frre, neveu contre les oncles, chaos dans un chaos! Et puisque M. Dupin et les rvolutionnaires orlanistes de 1830 pensent qu'une rgence tait si facile et si simple faire, et faire durer huit jours seulement, que ne la faisaient-ils eux-mmes? Qui les gnait? Certes, c'tait eux, orlanistes, et non moi, adversaire de la royaut illgitime d'Orlans, de se charger de ce rle; logique en eux, il tait absurde en moi. M. Dupin n'y a pas pens. Si l'empire qu'il sert aujourd'hui, comme il a servi la lgitimit, la royaut de juillet, la rpublique, avec un zle qui ne faiblit jamais et avec un talent qui grandit toujours; si, dis-je, l'empire venait chanceler dans une journe de fvrier quelconque, que penserait M. Dupin d'un rpublicain, d'un lgitimiste, d'un orlaniste qui viendrait sur le champ de mort de l'empire croul, quoi faire? Proclamer un empire de branche cadette et factieuse? cela ne serait pas moins ridicule que le rle que M. Dupin et ses amis me reprochent de n'avoir pas pris le 24 fvrier! En vrit, si je l'avais pris, ce rle, je ne saurais pas aujourd'hui o cacher ma honte. Il faut respecter et protger le malheur d'une dynastie qui s'croule sur son faux principe, c'est ce que nous avons fait; mais il ne faut pas relever un faux principe tomb pour servir de base au trne d'une veuve qu'on admire et d'un enfant qu'on plaint. Une veuve n'a pas besoin d'une rgence pour se consoler d'un spulcre, et un enfant, pour tre heureux, n'a pas besoin pour hochet d'un sceptre drob un aeul dans l'escamotage d'une demi-rvolution. XX Telles taient, ds l'anne 1844, mes dispositions d'esprit l'gard de la royaut pseudo-rpublicaine et pseudo-dynastique de la famille d'Orlans. Je l'aurais vnre partout ailleurs que sur un trne; par tradition de famille, du ct de ma mre, je lui devais plus que du respect, je lui devais de la reconnaissance. Cette auguste maison avait eu des patronages, des bienveillances, des gnrosits princires pour ma famille maternelle. La mre de ma mre tait sous-gouvernante de ces enfants, des princes du sang et de la fille du vnrable duc de Penthivre. Le roi Louis-Philippe et ses frres avaient t, avant l'poque de madame de Genlis, levs par ma grand'mre; un de mes proches parents tait son intendant des finances. Aprs la terreur, la duchesse d'Orlans, relgue en Espagne, avait pri ma grand'mre d'aller chercher madame Adlade d'Orlans, sa fille, en Suisse, et de la lui ramener en Espagne. La mission de confiance avait t remplie. Aprs 1814, ma mre avait retrouv dans Louis-Philippe et dans madame Adlade, sa soeur, des souvenirs d'enfance et d'ducation communs qui les disposaient toutes les bonts pour la fille de leur gouvernante. J'avais l'honneur d'en tre reu avec distinction dans mon adolescence. La protection du prince et de sa soeur ne me fut nanmoins d'aucun secours, soit dans la carrire littraire, o l'on n'est protg que par son talent, si on en a; soit dans la carrire militaire, o je servais, dans les gardes-nobles de Louis XVIII, une cause trs-oppose au parti politique dj dessin du duc d'Orlans; soit dans la carrire diplomatique, o je servis fidlement la politique de la lgitimit jusqu' sa chute. D'ailleurs, mon pre, le chevalier de Lamartine, ancien et loyal officier de cavalerie dans le rgiment Dauphin au moment de la Rvolution, ses frres, royalistes comme lui, quoique constitutionnels de 1789, m'auraient vu avec rpugnance devenir le client de la maison d'Orlans. Elle portait leurs yeux, quoique innocente des antcdents, la responsabilit du prince complice de 1793, puni d'un vote fatal par la hache du mme bourreau. XXI Il faut le dire, les opinions politiques sont dans le sang: tel pre, tel fils. Jamais ce mot ne fut plus gnralement vrai que dans les temps de vicissitudes soit religieuses, soit nationales, soit dynastiques. J'avais suc le royalisme loyal et traditionnel pour les Bourbons, frres, enfants ou neveux du vertueux Louis XVI, avec le lait; je n'aimais pas la maison d'Orlans. Sa popularit rvolutionnaire me paraissait une rcompense inique d'une participation contre nature du chef de cette maison l'ingratitude du peuple franais envers le plus innocent et le plus dvou des rois, et au meurtre de ce roi sur l'chafaud de 1793. Ce que ce peuple aujourd'hui semblait aimer dans le nouveau duc d'Orlans, il faut l'avouer, c'tait le fils du 21 janvier. Cela rvoltait en moi ma conscience de royaliste et d'honnte homme. Sans avoir de haine, j'avais de l'humeur contre la popularit du duc d'Orlans; elle semblait outrager la justice et la Providence; les caresses trop subalternes et trop significatives, sa rentre de l'migration, aux survivants de 1791 et aux gnraux bonapartistes de 1815 et de l'le d'Elbe, achevaient de me dsaffectionner de cette branche de la dynastie. Ces cajoleries et ces sourires d'intelligence aux ennemis de la Restauration, quand on tait restaur soi-mme et combl de richesses, de faveurs, d'honneurs, par cette Restauration si clmente au pass, si gnreusement imprudente pour l'avenir, tout cela, comme dit Tacite, _mal odorait si prs du trne_. Je voyais encore quelquefois par dfrence et assez familirement le duc d'Orlans; il me traitait avec distinction; il m'entretint mme avec un rare talent d'locution une fois trs-longuement de politique trangre, sans craindre de dnigrer ouvertement la diplomatie du gouvernement de Charles X, et d'exposer hardiment et savamment la politique trangre qu'il dessinerait pour son gouvernement, s'il tait roi. Mais, tout en se livrant avec une apparente confiance des panchements tmraires dans la bouche d'un premier prince du sang, il comblait de toutes ses faveurs, de toutes ses caresses d'intimit les gnraux, les pamphltaires et les orateurs de la faction bonapartiste ou de la faction dmagogique survivants du 20 mars 1815 ou de 1791. Hritier du trne sans doute, mais se posant surtout en hritier ventuel et prsomptif des factions contre sa famille; Honnte homme dans l'acception prive de ce mot, mais non honnte parent, comme les vnements ne l'ont que trop dmontr depuis. Malgr mon respect pour son rang et malgr mon apprciation trs-haute de son esprit politique, cette attitude ambidextre m'inspirait plus d'loignement que d'attrait pour ce prince. Ce fut le motif qui m'empcha de solliciter de lui la moindre intervention de son crdit auprs des ministres de la Restauration pour mon avancement dans mon humble carrire diplomatique; il m'et sembl peu loyal de me servir du crdit d'un prince du sang dont les opinions me rpugnaient, pour m'avancer dans un parti royaliste prdestin combattre ses intrigues; ce n'tait pas l de la bonne guerre; je restai donc simplement ce que je devais tre dans mes relations de convenance avec cette auguste maison, autrefois protectrice de ma famille, sans empressement, mais sans hostilit, respectueux en dehors, mais dsapprobateur en dedans, poli, mais rserv, honorant la personne du prince, mais adversaire de son parti. Une circonstance accidentelle nous brouilla ouvertement pendant quelques mois, et une rparation, firement exige par moi, nous raccommoda; voici comment: XXII J'avais crit, sans aucune provocation de la cour de Charles X, un petit pome politique, libral et royaliste, intitul _le Sacre_. On le trouvera, si on daigne le relire, tel qu'il fut imprim alors, dans mes _Oeuvres compltes_, imprimes aujourd'hui. J'y avais insr, avec bonne intention pour la maison d'Orlans, mais avec maladresse vidente, quelques vers qui faisaient allusion au vote rgicide de Philippe-galit et la noble rsipiscence de ses fils qui lavait glorieusement cette tache sur l'cusson du pre. Je n'avais fait confidence de ces vers personne; j'tais cent vingt lieues de Paris; l'imprimeur seul qui j'avais adress le manuscrit du pome connaissait ces vers. J'ignore comment le prince, trs-attentif apparemment ce qui pouvait toucher son nom dans la presse, en eut communication. Sa colre clata en termes mal contenus; il chargea un de mes proches parents, prsident de son conseil, M. Henrion de Pansey, de m'crire que ces vers l'avaient afflig, et qu'il me suppliait de les effacer par les justes gards que je devais sa maison. Ma mre, qui vivait encore cette poque, appuya par ses larmes la prire du duc d'Orlans. Je n'hsitai pas: les vers et la requte du prince taient secrets, il n'y avait aucune vile complaisance moi de sacrifier, aux susceptibilits d'un prince que je n'avais pas eu l'intention de blesser, quelques mauvais vers de circonstance qu'il me priait d'effacer par la voix toute-puissante de ma mre. Je m'empressai d'crire mon diteur dans ce sens, et de lui envoyer une _variante_ qui faisait disparatre toute allusion ce fcheux souvenir. Tout paraissait donc fini. Mais le prince avait dans les journaux ennemis des Bourbons des confidents trop informs et des serviteurs trop complaisants de ses colres. Un article irrit du _Constitutionnel_, journal anticip de l'usurpation future, parut le lendemain du jour o j'avais reu la prire du prince et o j'y avais convenablement condescendu. Cet article me prsentait comme un insulteur de la maison d'Orlans, charg par la monarchie des Bourbons de raviver son profit les souvenirs sinistres de 1793. Cet article tait aussi calomnieux de fond que de forme; car Charles X tait si loin de m'avoir provoqu crire le _Chant du Sacre_, qu'il se rcria violemment, l'apparition de ce pome, sur le langage trs-libral que je lui prtais dans le dialogue. Son ministre de la maison du roi lui ayant mis sous les yeux mon pome, au milieu des nombreux crits en vers ou en prose dont on voulait rcompenser les auteurs par quelque faveur de cour, et mon nom ayant t ainsi prononc devant le roi: Ah! pour celui-ci, rpondit Charles X, ne m'en parlez pas, il me fait dire trop de sottises! Charles X appelait de ce nom tous les sentiments populaires qu'on lui prtait pour attester son attachement la charte librale de Louis XVIII et tout le pacte moderne de la monarchie et de la libert. Le mme courrier m'apportait une lettre de M. de Pansey, prsident du conseil du duc d'Orlans, sur un ton diffrent de celui de la prire laquelle j'avais accd. Dites M. de Lamartine, me faisait crire le prince, que, s'il persiste insrer ce passage dans son pome, il saura ce que c'est que le ressentiment du premier prince du sang. XXIII la lecture de l'article du _Constitutionnel_, et surtout la lecture de cette injonction comminatoire du prsident du conseil du duc d'Orlans, je sentis que ma concession de la veille serait une lchet, et que, si j'avais d au duc d'Orlans et aux larmes de ma mre d'obtemprer l'instant une demande secrte, je me devais moi-mme de rvoquer ma concession confidentielle, et de maintenir contre une menace ce que j'avais effac devant une prire, du moment surtout o la publicit injurieuse du _Constitutionnel_, qui ne pouvait venir que du Palais-Royal, avait mis le public dans la confidence. Je me htai donc de rvoquer, courrier par courrier, l'autorisation de supprimer les vers concds, et j'crivis au prince les motifs qui me faisaient une loi de lui dsobir, moins de lui sacrifier mon caractre et mon honneur. mon retour Paris, je crus devoir m'abstenir de le voir, malgr de pressantes et nombreuses avances de sa part pour provoquer mon retour au Palais-Royal; je m'y refusai obstinment pendant plusieurs mois, croyant mon tour que je pouvais me sentir offens par le ton et par la divulgation de sa menace. la fin, une ngociation, conduite au nom du prince par madame la comtesse de Dolomieu, premire dame d'honneur de la duchesse d'Orlans, aboutit une rconciliation complte et un djeuner de famille au Palais-Royal auquel je fus convi, pendant l't de 1829. La fte mmorable que le duc d'Orlans donna cette mme poque au roi de Naples fut une autre occasion de rapprochement. J'y fus pri par le duc d'Orlans, j'y assistai; mais l'heure de la rvolution y sonna pendant la fte par les tumultes populaires et par l'incendie des chaises du jardin sous les fentres et sous les yeux du roi. J'tais dans la salle du banquet, non encore ouverte au public, tout prs de Charles X, lorsque l'incendie scandaleux fut allum comme une illumination anticipe la rvolution orlaniste, et je vis ses premires lueurs se reflter sur le front confiant mais attrist de Charles X. J'tais navr. Le duc d'Orlans, pendant toute cette fte, me traita avec une froideur publique et affecte presque offensante. Cette froideur contrastait trop avec sa familiarit intime depuis notre rconciliation pour qu'elle ne ft pas remarque par mon coup d'oeil. J'y vis une intention marque de s'loigner de moi royaliste, devant ses amis bonapartistes et rvolutionnaires, et je compris trop bien son intention pour ne pas m'loigner moi-mme et sans retour de sa maison. XXIV La rvolution de 1830 clata en effet quelques semaines aprs cette fte. Je n'tais pas en France, je n'en eus pas les motions sur place, j'en eus les tristesses rflchies; elles furent en moi profondes, elles le sont toujours. Je compris que la France perdait tourdiment la seule et peut-tre la dernire occasion de rconcilier le pass monarchique et l'avenir libral dans une maison royale dont un membre pouvait errer, mais dont la dynastie, innocente d'une erreur snile, et respecte dans un enfant lgitime de la France, pouvait imprimer la fois nos destines nationales et politiques la solidit des traditions et la vigueur des nouveauts. C'tait la lgitimit du sceptre, oui; mais c'tait aussi la lgitimit de la rvolution fixe ses principes vrais et lgitimes. Cette occasion de sagesse perdue, le cble me paraissait rompu, le vaisseau en drive, la France livre au hasard de tous les vents, la rvolution compromise par ses excs, la royaut engage contre les royalistes, des rgnes courts, des partis au lieu de nation, des rpubliques prcaires, des dictatures militaires comme celles qui prcdrent la dcomposition csarienne de la constitution romaine sous les Gracques, les Marius, les Sylla; enfin une oscillation dsordonne qui brise les institutions politiques et qui donne le vertige aux nations, au lieu du mouvement rgulateur qui maintient la vie et qui la modre. Ces pressentiments ne m'ont point tromp jusqu'ici (sauf l'empire, violent d'origine, mais que sa modration dans la force fait vivre); la monarchie illgitime du duc d'Orlans ne devait pas avoir mme la dure de la vie d'un homme dj avanc en ge: elle tait morte avant son fondateur. XXV Bien que je fusse jeune au moment o Charles X s'croulait, et bien que l'ardeur de mon sang ft fermenter puissamment en moi l'ambition patriotique de prendre une part platonique aux affaires de mon pays, je ne consultai pas cette ambition, trs-excusable mon ge; je consultai l'honneur, c'est--dire cette dlicatesse de sentiment, peut-tre plus chevaleresque que civique, qui semblait commander un royaliste de naissance de tomber avec son roi qui tombe, de porter le deuil de sa cause vaincue, et de ne pas passer avec la fortune du camp du vaincu au camp du vainqueur. Je donnai donc volontairement et avec insistance ma dmission de mes fonctions diplomatiques, malgr les instances du ministre du nouveau roi pour m'engager poursuivre ma carrire, m'offrant mme de l'largir et de l'agrandir devant moi. Ces instances du nouveau gouvernement furent si vives, que M. Mol, ministre alors des affaires trangres, se refusa premptoirement remettre ma dmission au roi, moins que je n'crivisse au roi lui-mme une lettre explicative de mes motifs. M. Mol se chargea de remettre ma dmission et ma lettre au roi lui-mme. J'crivis en consquence cette lettre en termes convenables, mais rsolus, au roi. M. Mol la lui remit en plein conseil. Le roi la lut en silence, puis, la passant M. Laffitte: Lisez, lui dit-il, voil une dmission convenablement et noblement donne! M. Laffitte lut haute voix la lettre ses collgues; ils en coutrent la lecture avec des marques d'assentiment unanime. Qu'on appelle mon fils, dit le roi. Le duc d'Orlans entra. Tiens, dit le roi son fils, voil une lettre et une dmission honorablement offertes; lis cela. Puis, se tournant vers M. Mol: Dites M. de Lamartine de ma part que j'accepte en la regrettant sa dmission, mais que cela ne changera rien mes sentiments son gard, et que je le prie de venir me voir comme avant la rvolution. C'est M. Mol, chez qui je dnais ce jour-l, qui me transmit littralement ces dtails la sortie du conseil, et qui m'engagea fortement aller voir le roi. Je n'en ferai rien, rpondis-je M. Mol. Dites au roi que je ne puis pas compromettre mon honneur de royaliste en allant au Palais-Royal ou aux Tuileries; je n'irais que pour lui confirmer de vive voix mon refus de ses faveurs, et le public, en m'y voyant entrer, croirait que j'y vais pour solliciter ces mmes faveurs. On pourrait prendre une politesse pour une adhsion son gouvernement; je dois respectueusement m'abstenir de paratre o je ne veux ni complimenter ni servir. Je partis le lendemain pour l'Angleterre. XXVI L'intgre vieillard M. Dupont (de l'Eure), type d'honneur dmocratique, qui tait ministre cette poque, m'a bien souvent rappel cette lettre et cette dmission, qui l'avaient frapp, pendant que nous tions ensemble, et dans un mme esprit de rsistance aux excs populaires, la tte de la rpublique, en 1848. Il s'tonnait, en se rappelant les circonstances intimes dont il avait t tmoin, des calomnies doctrinaires et orlanistes qui faisaient de moi un courtisan mcontent, renversant une monarchie qui ne lui avait pas ouvert ses rangs pour donner carrire son ambition. Et voil comment les pamphltaires crivent l'histoire! Croyez maintenant ces contre-vrits des partis qu'on appelle l'histoire! Quant moi, depuis que j'ai vu l'histoire vraie derrire les rideaux, et que je lis l'histoire travestie dans les rcits contemporains, je n'en crois plus un seul mot; c'est plutt le rceptacle de toutes les contre-vrits. J'en donnerai d'tranges exemples, en ce qui concerne les vnements et les hommes de 1848, dans mes _Mmoires politiques_. En fait, d'loge ou d'accusation qu'on a fait admettre comme des vrits reues l'gard de certains hommes que les partis voulaient perdre ou grandir par intrt ou par ignorance, le public aura dplacer dans ses niches bien des statues et faire rparation bien d'autres. Subir en silence pendant de longues annes ces fausses popularits et ces fausses dpopularits pour le bien de son pays, c'est un des supplices tes plus mritoires, mais les plus pnibles pour les survivants des rvolutions. On dit: la vrit viendra tt ou tard. Je n'en sais rien; mais, quand elle viendra, je crains bien qu'elle trouve sa place prise par les prjugs historiques, et que l'opinion trompe ne continue prendre les idoles de l'intrigue audacieuse pour les hros modestes du salut de la patrie. Quoi qu'il en soit, mon retour de Londres, je me prsentai hardiment comme candidat indpendant, mais ami de l'ordre, aux lecteurs du dpartement du Nord. J'chouai de peu de voix. J'aurais soutenu rsolument la politique pacifiante et conservatrice de Casimir Prier; je n'aimais pas l'homme, mais j'aimais son courage. Aprs avoir saccad le trne, il se cramponnait et il se buttait d'un pied intrpide contre l'entranement anarchique qui poussait la France tous les excs; il mourut la peine, mais son cercueil arrta son pays. Il mrite certainement la statue que les pays justes lvent ceux qui les sauvent par un hroque repentir, aprs les avoir compromis par de tmraires agitations. XXVII Du dans mon dsir de monter derrire Casimir Prier sur la brche, pour y dfendre, non la royaut orlaniste, mais la socit europenne assaillie par les partis de la guerre universelle et par les partis de la turbulence anarchique au dedans, je m'absentai pendant deux ans, pour tromper, par de grands voyages dans l'Orient, mon impatience d'action sans emploi possible dans mon pays. mon retour, je me trouvai nomm dput du Nord par les lecteurs de Dunkerque, de Berghes et d'Hondschoote, qui s'taient souvenus de moi pendant mon absence, grce ma soeur et mon beau-frre, habitant ce cher pays et aux amis indpendants qui m'avaient protg contre l'oubli dans cette terre de la vraie libert. J'entrai la chambre, libre comme l'air de cette mer du Nord qui souffle o il veut, sans craindre les cueils, mais sans y pousser. Ma situation tait trs-embarrassante, et je fus presque tent de me repentir d'avoir affront la tribune sans appui dans aucun des partis qui lui donnaient l'cho, la popularit et l'autorit dans le pays. Le parti de la royaut orlaniste? Je ne voulais pas par honneur m'y affilier; je voulais lui garder mes rancunes dcentes de royaliste tomb avec les regrets de 1830; l'attitude me semblait oblige, le nom d'apostat du malheur m'et dshonor mes propres yeux. Le parti des lgitimistes, fourvoy dans toutes les impasses et dans toutes les coalitions contre nature par des chefs loquents mais sans vues?... Il m'tait impossible de m'y rallier. La direction que ces hommes de tribune lui imprimaient tait le contre-sens le plus flagrant la nature de ce grand et noble parti; il devait, selon moi, reprsenter avec une digne gravit ce qu'il tait lui-mme dans le pays, c'est--dire le pass ralli au prsent par la force des choses et par la raison des esprits, l'aristocratie des souvenirs, la chevalerie des sentiments, le dsintressement du patriotisme, la libralit des sacrifices, le patronage intelligent et moral du peuple, le gnie des campagnes, l'alliance antique et intime du chteau et de la chaumire, la religion serviable la misre par la charit de l'opulente noblesse rurale, les intrts de l'agriculture, l'honneur de l'arme fire des noms militaires antiques confondus avec les noms militaires nouveaux, une abstention complte des emplois et des faveurs de cour, une brigue honnte et utile de tous les services gratuits que le citoyen peut offrir sa patrie pour que le civisme de ces hautes classes devint insensiblement la base de leur nouvelle illustration, un esprit d'ordre surtout qui ne marchandt jamais ses services contre les factions turbulentes qui portaient le trouble dans la rue, qui prchaient la guerre pour la guerre au dehors, qui faisaient de la tribune et de la presse deux foyers d'agitation ultra-rvolutionnaires, donnant toute journe parlementaire des accs de fivre avec redoublement au pays; voil la position que ce grand parti devait prendre selon moi, celui de conservateur, indpendant du gouvernement, commenant par conqurir l'estime et finissant par exercer une influence mrite sur le peuple des campagnes, sur les lections, sur le journalisme, sur les chambres; parti ne voulant rien de la dynastie illgitime pour lui-mme, mais lui imposant tout et mme l'abdication dans ses mains, par son ascendant sur la nation rconcilie avec ses aristocraties propritaires du sol, par son alliance avec la bourgeoisie ascendante, suzeraine des capitaux qui nourrissent les proltaires, et enfin par son utilit aux proltaires, que l'ordre seul vivifie et que le dsordre affame en un jour. C'est ainsi que j'avais compris, aprs la rvolution de 1830, le rle qu'un orateur homme d'tat et qu'un chef parlementaire (intelligent des grandes crises) aurait dessin au parti lgitimiste dans le parlement, dans l'arme, dans le journalisme, dans les lections, dans les campagnes et dans la rue. tre ce que l'on est, voil la premire force des vrais partis. La nature est la premire des politiques. Une restauration de monarchie d'Henri V tait possible ainsi, et seulement ainsi; il fallait se restaurer soi-mme par l'estime du pays avant de songer une restauration d'Henri V par l'loquence. XXVIII La direction imprime par un grand orateur de causes prives, illustrant mais illusionnant le parti qui l'applaudissait, fut, mon sens, prcisment le contraire de cette haute politique. Courir aux succs de tribune au lieu des grands rsultats d'opinion, jeter quelques imprcations retentissantes au parti du gouvernement, embarrasser les ministres dans toutes les questions, se coaliser avec tous les partis de la guerre ou de l'anarchie dans la chambre; se faire applaudir par les factions au lieu de se faire estimer par la nation propritaire et conservatrice; branler, hors de saison, un gouvernement mal assis, mais qui couvrait momentanment au moins les intrts les plus sacrs de l'ordre et de la paix; menacer sans cesse de faire crouler cette tente tricolore sur la tte de ceux qui s'y taient abrits; jouer le rle d'agitateur au nom des royalistes conservateurs, de tribun populaire au nom des aristocraties, de provocateur de l'Europe au nom d'un pays si intress la paix; se coaliser tour tour avec tous les lments de perturbation qui fermentaient dans la chambre et dans la rue; harceler le pilote au milieu des cueils et prendre ainsi la responsabilit des naufrages aux yeux d'un pays qui voulait tout prix tre sauv; former des alliances avec tel ministre ambitieux, pour l'aider donner l'assaut tel autre ministre; renverser en commun un ministre, sans vouloir soutenir l'autre, et recommencer le lendemain avec tous les assaillants le mme jeu contre le cabinet qu'on avait inaugur la veille; tre, en un mot, un instrument de dsorganisation perptuelle, se prtant tous les rivaux de pouvoir pour renverser leurs concurrents et triompher subalternement sur des dcombres de gouvernement; danger pour tous, secours pour personne; _condottiere_ de tribune toujours prt l'assaut, mais infidle la victoire; faire du parti lgitimiste un appoint de toutes les minorits, mme de la minorit dmagogique dans le parlement: voil, selon moi, la direction ou plutt voil l'aberration imprime ce parti, moelle de la France, qui rduisait les royalistes ce triste rle d'tre la fois has par la dmocratie pour leur supriorit sociale, has par les conservateurs industriels pour leur action subversive de tout gouvernement, has par les proltaires honntes pour leur participation tous les dsordres qui tuent le travail et tarissent la vie avec le salaire. Le gnie de l'homme d'tat manquait, selon mes ides politiques, cette parole. Capable d'orner son parti par ses succs de tribune et par son honntet, incapable de le soutenir par ses conseils. Si l'histoire recueille un jour les discours de cet orateur, si glorieux par son loquence, on s'tonnera bien de ne pas trouver un seul discours de gouvernement en quinze ans dans la bouche du chef naturel des conservateurs en France. Aussi quel degr de contradiction avec sa nature et par consquent de nullit d'influence dans le pays, le parti lgitimiste se trouva-t-il la fin de cette campagne de quinze ans, par la fausse stratgie de ses guides politiques! Certes, si ce grand parti avait eu une autre attitude pendant les quinze ans que la Providence lui accorda pour se reconstituer, il et apparu la France avec une bien autre importance en 1848, et le nom de sa dynastie, restaur par le temps et prononc dans la tempte, aurait eu des millions d'chos dans le suffrage universel. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas mme fait entendre dans ce moment suprme, ce nom? C'est que la fausse direction imprime ce parti lui avait coup le chemin. Chose tonnante! on n'en parla mme pas. Certes, ce grand parti n'avait pas disparu, mais il avait perdu le terrain naturel sur lequel il pouvait manoeuvrer, combattre, et sauver la France. Il fut forc de laisser la rpublique la sauver sa place, et quand le sauvetage par la rpublique fut accompli, le parti des Bourbons vota la monarchie sous le nom de Bonaparte. L'loquence ne sauve que les orateurs, la bonne direction seule sauve les dynasties. Malheur aussi aux partis politiques vaincus qui sont encore assez riches pour payer des flatteurs! Ils en trouvent dans la presse, ils en trouvent la tribune; et ces flatteurs les mnent leur perte. Telle tait la situation du parti royaliste aprs 1830. Ce parti, en se faisant faction rvolutionnaire, avait perdu sa nature nationale; le pays alarm, qui avait besoin de se rallier quelque chose de solide, ne le trouvant plus sa place, se ralliait la monarchie bonapartiste! Je puis m'en tonner, mais m'en affliger, non! De tous les changements de religion, le pire est un schisme! Je n'aime pas le bonapartisme, mais je le prfre encore l'orlanisme. L'un est un parti fort comme un prjug populaire, l'autre est un parti d'quivoques qui prte le flanc tous les partis rsolus. XXIX Il m'tait impossible d'accepter, pour le parti lgitimiste libral mais loyal dont je sortais, le rle d'auxiliaire de mauvaise foi des factions dmagogiques dans la chambre et dans la presse; cette tactique ne rpugnait pas moins ma loyaut qu' mon bon sens. Je sentais trop qu' ce jeu de thtre, sans autre but que des applaudissements de parterre, les lgitimistes perdaient l'honneur et ne gagnaient aucune popularit srieuse dans le fond du pays. J'aimais mieux tre seul et attrist sur mon banc dsert, que de m'enrler sous ce drapeau bigarr de jacobinisme menaant et de lgitimit mcontente pour harceler un gouvernement antipathique mais ncessaire. XXX Il y avait un autre parti: le parti La Fayette. Ce parti s'tait laiss trs-volontairement escamoter la rpublique; il en portait le drapeau, mais il en avait peur; il affectait d'avoir t dupe, mais au fond il avait t plus complice que dupe du duc d'Orlans. Royaliste conditionnel le jour de l'vnement au Palais-Royal et l'htel de ville, rpublicain d'attitude aprs coup afin de regagner un peu de popularit dans les factions extrmes, ce parti, reprsent par cinq ou six orateurs populaires dans la chambre et par autant de journaux dans la rue, demandait grands cris des institutions ultra-dmocratiques, des proscriptions contre les royalistes au dedans et la guerre universelle de propagande au dehors. C'taient les grognards de 1792 et de l'le d'Elbe conjurs contre la royaut qu'ils venaient d'acclamer quelques mois auparavant. Il n'y avait, pour un jeune royaliste tel que moi et pour un homme de gouvernement quand mme, aucune conscience, aucune dcence, aucun honneur se jeter dans ce parti comme dans un asile de vaincu cherch parmi les vainqueurs de 1830. Je n'eus pas mme dlibrer. O allez-vous vous asseoir dans cette chambre? me demandrent mes amis mon arrive Paris.--Au plafond, rpondis-je, car je ne vois de place politique pour moi dans aucun de ces partis. XXXI Je m'assis en effet au sommet de la droite, sur un banc entirement isol, regardant d'en haut les luttes, et trop impatient cependant de m'y mler. J'aurais d rester en silence, sur cette hauteur, attendant les occasions s'il en survenait; j'aurais mieux fait mille fois; mais le caractre prvaut toujours sur la raison dans les natures actives. Le mien m'entranait l'action, mme hors de propos; attendre n'tait pas mon temprament. D'ailleurs je voulais m'exercer l'loquence parle, laquelle je me sentais appel par l'abondance et la force des penses qui fermentaient en moi, chaque discussion que j'entendais d'en haut s'agiter en bas dans la chambre. J'tais comme un de ces instruments fibres suspendus la muraille d'une salle de musique, qui vibrent l'unisson, sans qu'un archet touche leurs cordes, au seul bruit de l'orchestre o ces instruments n'ont pas leur partition crite dans le concert. Je croyais de plus, dans mon ignorance des assembles, qu'il suffisait de monter plein de penses, de passions et de raison la tribune, pour y trouver, dans l'inspiration du marbre et du bois, des paroles capables de dominer ou d'enthousiasmer l'auditoire; je voulais en faire l'preuve le plus tt possible, prendre la tribune d'assaut, et fixer mon rang dans l'loquence, puisque je ne pouvais pas encore fixer ma politique dans les partis. XXXII Je cherchai donc dans cette situation difficile les questions _neutres_, pour ainsi dire, telles que les questions d'affaires trangres, de finances, d'humanit, de moralit, d'institutions bienfaisantes pour les classes laborieuses, d'conomie politique, de libert du commerce, d'industrie, de charit, et je pris la parole au milieu d'une trs-vive attention publique dans quelques-unes de ces discussions. Cette malheureuse prvention de posie que je tranais ds cette poque aprs moi, comme un lambeau de pourpre qu'un roi de thtre trane en descendant de la scne dans la foule bahie d'une place publique, me causait un immense embarras. J'aurais voulu m'en dpouiller tout prix. Le vulgaire, trop jaloux de sa nature pour reconnatre deux facults dans un mme homme, me jetait sans cesse la face cette accusation hbte de posie. Qu'y rpondre? J'tais incontestablement coupable de quelques vers plus ou moins heureux de jeunesse qui s'taient fixs dans la mmoire et qui accolaient mon nom cette pithte flatteuse en littrature, injurieuse en politique, laquelle je n'avais rien rpliquer qu'un haussement d'paules, mais qu'il m'a fallu subir toute ma vie et jusqu' aujourd'hui, comme la proscription de Platon de la rpublique. Platon, le plus chimrique des rhteurs en politique, excluait les potes de son utopie, parce qu'ils sont les plus clairvoyants des hommes; l'envie parlait par sa bouche. Homre, dont la posie divine n'est que le bon sens en relief, illustr par le gnie du langage et de la couleur, aurait videmment bien gouvern plus de peuples que les rveries prosaques de Platon n'en auraient corrompu et anarchis. XXXIII Cependant, malgr ces dnigrements envieux qui me faisaient couter avec bien des signes de rpugnance, je ne fus pas trop mal accueilli dans mes premires tentatives oratoires par le public du dehors. J'appris laborieusement improviser; moins je parlais de mmoire, plus j'tais heureux dans mes rpliques. On m'accusait seulement de me tenir trop dans les thories et dans les nuages, de ne pas descendre assez vers la chambre, de l'lever avec moi au lieu de m'abaisser avec elle, de ne prendre aucun parti vif et passionn dans les questions ministrielles, de ne donner aucun gage la monarchie d'Orlans, dont je me tenais soigneusement cart, ni au parti conservateur, auquel je restais suspect tout en dfendant souvent sa cause, ni au parti de l'opposition radicale, dont je combattais la turbulence et les anarchies, ni au parti lgitimiste, que je respectais dans son malheur, mais que je n'approuvais pas dans ses coalitions malsantes avec l'esprit de dsordre, de mauvaise foi et de dmolition; en un mot, de me montrer trop homme de gouvernement dans mon indpendance et trop homme d'indpendance dans mon opposition. XXXIV Ces reproches taient fonds, j'en sentais moi-mme tous les inconvnients et tous les dboires; mon impatience de caractre et mon bouillonnement de verve oratoire en souffraient cruellement, mais j'y tais condamn par la fausse position d'un adversaire de la royaut d'Orlans dans une assemble d'orlanistes et d'un ennemi de l'anarchie dans une opposition radicale. Tout le monde croyait que c'tait chez moi faute de caractre et d'nergie, que je ne saurais jamais prendre un parti, et que, par consquent, je ne serais bon ni moi ni aux autres. La chambre et les journaux se trompaient aussi sur moi, sans qu'il ft ni opportun ni possible moi de les dtromper. Toute ma force comprime consistait donc attendre; il m'en fallait cent fois plus pour attendre que pour agir. Je faisais l'_heure_, comme disent les Italiens, dans leur potique et populaire langage, _far l'ora_: user le temps. J'avais le pressentiment que l'heure si lente couler sonnerait enfin, et que les vices d'origine de la monarchie d'Orlans amneraient tt ou tard une de ces crises o les hommes de rserve qui ne sont rien la veille deviennent les hommes ncessaires du lendemain. Quand on se destine ce rle de rserve, de ressource suprme, de salut pour tous les partis au jour des croulements, qu'a-t-on faire? plaire et dplaire tour tour tous les partis, conqurir peu peu l'estime froide et la confiance ventuelle du pays, donner de temps en temps quelque preuve de rsolution et de talent dans les assembles, puis rentrer applaudi dans son silence et dans son inaction, comme un soldat assis qui fourbit son arme, afin que le pays se dise: J'ai un bon combattant de plus dans l'occasion, j'ai un nom en rserve dans ma mmoire. J'tais arriv ce demi-succs. On ne me comprenait pas, mais on commenait me souponner d'une utilit future dans les vnements que le temps amne avec lui. Le roi surtout ne s'y trompait pas. Un mot de lui un de ses confidents, M. Vatout, mot qui me fut rapport par cet ami de la cour, ne me laissa pas douter des vues du prince sur moi, si j'avais consenti briguer ou accepter seulement sa confiance. Pourquoi, dit un jour ce prince un des dputs orlanistes admis dans les soires de la famille royale, pourquoi n'offrez-vous pas un ministre M. de Lamartine, qui vous dfend quelquefois si gratuitement la tribune?--Non, non, rpondit le roi, ne m'en parlez pas encore, son temps viendra; je ne veux pas l'user avant l'heure: M. de Lamartine, ce n'est pas un ministre, c'est un ministre. Le roi et sa soeur, qui se souvenaient du patronage de leur auguste maison sur ma famille et sur ma mre, ne doutaient pas de mon empressement les servir dans une si haute position, aussitt qu'ils feraient un appel dcisif mon ambition satisfaite. C'tait au moment o les premiers dmembrements du parti doctrinaire et orlaniste commenaient s'oprer dans les chambres et faire chercher, hors des rangs compactes de ce parti dj divis, des ministres qui ne reprsentaient que des interrgnes et qui ne duraient qu'un jour. XXXV Le roi, trs-clairvoyant sur les consquences de cette guerre civile entre ses amis, me fit prier plusieurs reprises par un ami commun de venir causer secrtement avec lui de la gravit des circonstances. Je rpugnais cette confrence, qui pouvait faire mal interprter par tous les partis mes relations dlicates et confidentielles avec la cour. Je consultai l'oracle des hautes penses et des hautes convenances, M. Royer-Collard. Son rle rserv et sa situation de conservateur dsintress dans l'assemble taient prcisment les mmes que les miens. Que feriez-vous, lui dis-je, et que me conseillez-vous de faire?--Ce que je ferais moi-mme, me rpondit-il sans hsiter: j'irais, j'couterais, je donnerais sincrement les conseils qui me paratraient les meilleurs. On les doit au chef de son pays, pour son pays et non pour lui-mme. Je ne rserverais que ma personne, qui ne m'appartient pas, puisqu'elle appartient la cause de la dynastie lgitime et de la libert conservatrice.--J'irai donc, lui dis-je. Et j'y allai. J'ai racont (voir le _Conseiller du peuple_), dans une rponse aux ignares calomnies de M. Croker, pamphltaire officieux de Louis-Philippe Londres depuis son exil Claremont, les circonstances et les paroles changes entre le roi et moi dans ce premier entretien aux Tuileries. Le roi vivait encore; il pouvait me dmentir si j'avais dnatur l'entretien: il n'en fit rien. C'tait un roi aigri sans doute par le malheur, mais c'tait un honnte homme. Il laissa son ami M. Croker cras par mon dmenti ses mensongres accusations d'ambition mcontente, cause, disait-il, de ma conduite en 1848. XXXVI Je ne reviendrai pas sur ce rcit de ma premire confrence avec le roi. Ce qu'il suffit de savoir, c'est qu'elle fut pressante jusqu'au pathtique du ct du roi; loyale, respectueuse, mais inflexible de mon ct; qu'il me droula pendant trois heures les circonstances attnuantes de son acceptation de la couronne en 1830; les concessions ncessaires l'opinion qui l'avaient forc de se jeter entre les mains de tels ou tels ministres, ncessits dsagrables pour l'homme, indispensables pour la couronne; les divisions d'amour-propre qui dcomposaient ses ministres, la pression contraire de ces ministres ambitieux sur son gouvernement, l'inconciliabilit de leurs prtentions dans les conseils, le danger de leurs brigues dans les chambres, le danger aussi grand de dcrditer la couronne en la confiant des ministres subalternes que ne couvrait rien, pas mme leur insuffisance, aux yeux du pays; enfin sa rsolution de se rejeter tout entier sur les hommes de patriotisme, de gouvernement et de talent, qui avaient appartenu au royalisme d'avant 1830, de faire de la monarchie avec des monarchistes, et de la conservation avec des conservateurs; ce titre, il me conjura d'abdiquer mes rpugnances servir la monarchie sous un nouveau monarque, me rallier hautement sa maison et sa cause, devenue la cause de l'ordre en Europe, et servir de noyau un ministre dans cet esprit de rapatriement des royalistes par sa dynastie. J'ajoute qu'il me parla avec une loquence raisonne et suprme dont je ne le croyais pas susceptible, qu'il leva cette loquence du dgot jusqu'au pathtique; qu'il s'attendrit lui-mme jusqu' l'motion qui mouillait ses yeux; qu'il serrait mes genoux entre ses genoux avec ce geste familier et pressant d'un homme qui veut conqurir un autre homme; que je restai moi-mme souvent sans rplique ses instances; que mes refus persistants et mes efforts pour me lever de ma chaise et pour me retirer de sa prsence ne le dcouragrent pas de me retenir et de recommencer ses instances; qu'il renvoya deux ou trois fois ses aides de camp, et, entre autres, l'excellent comte d'Houdetot, qui entr'ouvrait la porte pour lui annoncer tels ou tels survenants et mme les ministres; qu'en sortant, pour aller prsider un moment le conseil, il m'enferma clef dans la salle d'audience, me conjurant en souriant de ne pas profiter de son absence pour m'vader, et de rflchir jusqu' son retour; qu'il revint bientt aprs reprendre l'entretien o il l'avait laiss, et qu'enfin, de guerre lasse: Eh bien, me dit-il, ne vous ai-je donc pas convaincu?--Votre Majest, rpondis-je avec une vraie douleur de ne pouvoir cder, m'a vivement mu, m'a convaincu de son loquence; elle serait aussi leve la tribune que sur son trne; mais l'admiration n'est pas de la conversion, et je la supplie de trouver bon que je sorte de sa prsence comme j'y suis entr, nullement hostile, mais libre de tout lien avec sa dynastie. Il lcha le bouton de mon habit, qu'il tenait encore, avec un mouvement saccad de mcontentement visible sur ses traits, et je sortis triste mais rsolu de sa prsence. XXXVII La coalition parlementaire, manoeuvre dloyale qui ne pouvait aboutir qu' la chute du trne d'Orlans, sap maintenant par les chefs orlanistes, la dception des lgitimistes et des libraux coaliss, avec des vues contraires, dans un acharnement commun contre la royaut de 1830, forma alors autour du trne une circonvallation de plus en plus resserre, o le roi, menac la fois par ses complices de juillet et par ses ennemis avous, allait tre touff entre cinq ou six intrigues de parlement, de presse et de trahisons presque domestiques, qui prsageaient tout oeil clairvoyant une chute sinon prochaine, du moins invitable. Ce prince en ce moment faisait piti mme ses ennemis. Un parlement sditieux, ameut contre lui par ses propres ministres, lui portait les dfis les plus insolents et les coups les plus mortels. Quelque parti qu'il essayt de prendre, il tait perdu. S'adressait-il l'un de ses anciens ministres pour lui remettre le gouvernement, il trouvait devant lui un autre ministre, rival du premier, qui devenait plus acharn la cure d'un pouvoir dont il tait exclu. Lui proposait-on de se partager ce pouvoir, chacun d'eux le voulait seul et le voulait tout entier. Le roi allait-il vers les lgitimistes, il les trouvait inexorables. Allait-il aux rpublicains, il les trouvait incompatibles avec une royaut, mme d'expdient, qu'ils n'avaient adopte en 1830 qu' la condition de la honnir et de la dsarmer. Allait-il au centre, il n'y trouvait plus qu'un troupeau sans chef, dpourvu de ces supriorits oratoires qui groupent les partis leur voix, centre prompt voter, incapable de gouverner, vide d'hommes politiques, foule qui soutient tout par discipline et qui laisse tout crouler par incapacit de gnie et de volont. Enfin le roi cherchait-il un tiers parti dans les chambres, il ne rencontrait que quelques hommes honntes et diserts de second ordre, appoint inconsistant de grands partis, convoitant le pouvoir sans avoir l'audace d'y prtendre ni l'nergie de le saisir dans la tempte. Cette priode de gouvernement parlementaire tait de nature dgoter des rgimes mixtes de gouvernement; ce n'tait qu'une oscillation sur l'abme avant d'y tomber. Jamais scandale aussi humiliant pour le caractre des hommes d'tat ne fut donn au monde politique. Les fondateurs de cette royaut, descendus dans les rangs de ses agresseurs, leur rvlaient les cts faibles, qu'ils connaissaient mieux que personne, et guidaient les colonnes des coaliss lgitimistes, libraux, radicaux, se lassant de cette _couronne condition_ qu'ils bafouaient, aprs l'avoir conseille et exploite pendant douze ans. L'ambition ressemblait tellement la trahison, qu'on ne pouvait discerner, en les regardant agir et parler, s'ils combattaient pour s'emparer du ministre ou pour livrer la couronne elle-mme la drision du peuple. Ces coaliss faisaient leurs conditions tout haut la tribune. Je me souviens des scnes, des accents, des physionomies, des gestes, qui jetaient presque tous les jours une lumire vritablement sinistre sur les fissures volcaniques de ces mes de feu dissimules sous des visages stoques. Un mot surtout me frappa par la signification de l'homme qui le pronona, et par le geste, l'accent et le regard d'intelligence avec lesquels cet homme d'tat affirma sa rsolution et sa fureur. Le jeune orateur rpublicain Garnier-Pags, ravi mais tonn d'entendre un ancien ministre du roi de juillet profrer les doctrines les plus envenimes et les menaces les plus acerbes contre la couronne, se leva d'enthousiasme de son banc radical, l'extrmit gauche de l'assemble, pour crier bravo au ministre conservateur dpays dans l'anarchie. Oui, bravo, bravo, rpta debout le rpublicain encore incrdule; mais nous suivrez-vous jusqu'au bout dans cette voie ou vous nous devancez cette tribune?--Oui, jusqu'au bout, rpondit le ministre dfi par cette interrogation, jusqu'au bout! Et il appuya sa rsolution d'un regard et d'une main qui convainquirent le parti radical et glacrent d'effroi la majorit. Or, le _bout_, c'tait videmment, dans l'esprit de Garnier-Pags, le renversement du trne et la rpublique. L'entendez-vous? dis-je voix basse mon voisin, et combien y a-t-il de distance d'un discours semblable un dtrnement? Comptez les pas d'un 20 juin un 10 aot.--Ce discours, ce geste, cette pleur, cet accent de haine, me rpondit mon voisin, qui vit encore, me rajeunissent de cinquante ans. J'ai vu Danton! Et ce ministre n'tait pas M. Thiers! XXXVIII C'est alors que le roi appela M. Mol pour rallier les centres et livrer le dernier combat contre la coalition. M. Mol, homme rompu aux crises de gouvernement, avait par son nom, par sa fortune, par sa haute lgance personnelle, plus de _dcorum_ monarchique que de dvouement aux trois monarchies qu'il avait servies dans sa jeunesse. Il dcorait une monarchie, plus qu'il n'tait capable de la soutenir ou de la relever. Il n'avait ni l'loquence ni la passion des deux ministres dfectionnaires de la couronne, qu'il avait combattre la tribune et dans la presse. Mais, comme il n'avait trahi personne, il les dominait du front par l'estime qu'on lui portait mme dans les rangs de l'opposition coalise. Je le connaissais de longue date, pour l'avoir rencontr dans la socit politique de madame de Montcalm, soeur du duc de Richelieu. Je n'avais ni communaut d'opinions, ni aucun lien d'ides avec lui; j'avais simplement du got pour sa personne. La dignit et la grce se confondaient sur son beau visage; c'tait la sduction de l'aristocratie compatible avec la libert moderne. Sa situation si difficile au ministre devant le parti radical, devant le parti lgitimiste et devant le parti des deux ministres dfectionnaires et acharns, m'intressait. Seul contre tous, c'est un beau rle quand on a la raison avec soi. J'tais si chevaleresquement indign de la dloyaut de la coalition, que je rsolus de la combattre par probit politique seule, et de dfendre le ministre et la couronne en volontaire, comme on dfend sur un grand chemin, sans le connatre, un homme attaqu par devant et par derrire par des agresseurs conjurs, ou comme on court un incendie pour porter de l'eau, sans avoir aucun intrt dans l'difice qui brle. Je le fis avec vigueur et avec succs, ne voulant aucun prix de mes secours que la gloire et le patriotisme satisfaits. J'entrai rsolment dans la lice, j'y combattis corps corps les deux habiles et loquents ministres dfectionnaires de la couronne; la victoire me resta toujours, sinon dans le scrutin, du moins dans l'opinion. Le public apprit connatre mon nom. Le parti conservateur s'attacha moi comme une esprance. Le roi, tonn de se voir secouru par un orateur indpendant de qui il n'avait rien attendre et qui ne voulait rien de la cour, fut profondment touch de cette intervention volontaire, qu'il prit sans doute pour du dvouement. M. Mol et ses collgues cherchrent comment ils pouvaient me rcompenser de tant de services. Le public, inintelligent de mes vrais mobiles, crut btement que j'tais pass de mon isolement dans les rangs du parti conservateur orlaniste. Je ne laissai pas longtemps planer sur moi cette fausse interprtation de ma conduite. Dans des runions des centres, chez M. Delessert, on se demanda devant moi comment on pouvait me payer mon dvouement en honneurs ou en pouvoirs. Je me levai, et, dans un discours stnographi le soir et imprim le lendemain, je dis catgoriquement aux deux cent vingt dputs qui m'ouvraient leurs rangs et leurs coeurs: Ne me comptez pas avec vous, je n'y suis que par occasion, et comme auxiliaire libre qui vous dfend contre une coalition perverse et anarchique; le jour o cette coalition sera vaincue, je me retirerai de vos rangs pour rentrer dans mon indpendance et peut-tre dans une opposition loyale contre vous-mmes. Votre estime est tout ce que je voulais mriter. Je la perdrais justement si je vous laissais croire que je partage vos principes et votre attachement la dynastie de 1830. Ce n'est pas le roi de 1830 que je dfends, c'est la royaut constitutionnelle indignement attaque dans les conditions de son indpendance. Je ne dois pas m'engager avec cette royaut et avec vous par une reconnaissance quelconque des honneurs et des pouvoirs que vous voulez bien m'offrir. Sauvons ensemble la constitution parlementaire, et restons ensuite, vous ce que vous tes, et moi ce que je suis. Ce discours existe; on peut le relire sa date. On pensait alors m'offrir la prsidence de la chambre; je n'en voulais pas. XXXIX M. Dupin, dans le quatrime volume de ses _Mmoires_, vritables archives des choses et des hommes de ce temps, se trompe involontairement, je n'en doute pas, sur mes vues et sur mon caractre dans cette circonstance. Il me suppose l'ambition, trs-avouable si je l'avais eue, de la prsidence, et il attribue au dboire que j'aurais eu de ne pas russir dans cette candidature mon ressentiment contre le roi et contre la majorit, que j'avais accuss d'ingratitude pour leur rsistance mon ambition. Les _Mmoires_ de M. Dupin sont ici compltement dans l'erreur. Le discours chez M. Delessert subsiste et atteste que je mis moi-mme une barrire entre la majorit reconnaissante et moi, et que je ne consentis briguer ni ministre, ni prsidence. quelques sarcasmes prs qui chappaient la verve pigrammatique de M. Dupin comme des rminiscences de la jovialit gauloise dans un snat de Rome, M. Dupin avait t nomm par la nature prsident perptuel d'un snat franais. On ne pouvait que se subalterniser en lui succdant. C'tait sa place. L'lectricit de son gnie, l'ubiquit de son attention, le poids crasant de son apostrophe, l'universalit de ses connaissances, le coup mortel de ses reparties et jusqu'au tocsin de sa sonnette impatiente de dsordre comme son esprit, commandaient l'ordre aux tumultes et le silence aux vocifrations; c'tait le _quos ego_ de Virgile incarn dans ce Cicron de fauteuil. Je n'avais aucune de ces aptitudes. Je ne voulais pas surtout neutraliser ma pense ou ma parole dans ce rle neutre qui fait de l'homme un mcanisme impartial de discussion. Combattre, oui; prsider, non. touffer mon opinion sous mon rle, ce n'tait pas ma nature. Je n'y pensai jamais; j'apportais trop de penses dans le grand procs politique du temps, pour me rduire au rle d'arbitre des discussions. XL Aprs cette longue lutte de M. Mol et du parti conservateur contre les deux ministres devenus chefs de faction, et contre les passions ameutes que ces deux _assembleurs de nuages_ grouprent dans la chambre et dans la presse contre la couronne qu'ils avaient eux-mmes forge en 1830, M. Mol succomba une ou deux voix de minorit. C'est l que je vis pour la premire fois combien les vritables hommes d'tat taient rares. Certes, le roi tait un habile noueur d'intrigues, un manoeuvrier consomm des partis dans l'opposition et sur le trne; certes M. Mol tait un homme d'esprit, rompu par l'ge et par l'exprience aux rsolutions de gouvernement, aux statistiques de chambres, aux tactiques d'lections, aux bascules d'opinion dans un pays aussi mobile et aussi inattendu que la France. Eh bien! ces deux hommes consomms creusrent en une nuit, tte tte, de leurs propres mains, l'abme qui allait les engloutir invitablement tous les deux; et sept ou huit ministres, capables chacun de bonne administration et de bon conseil, ne trouvrent ni une parole ni un geste pour se jeter rsolument entre le roi et le prcipice ouvert devant lui. Voici une anecdote qui n'a pas t encore connue de l'histoire, et qui claire d'un jour sinistre le prcipice o la monarchie de Juillet allait se jeter, elle et son trne. J'y fus le principal tmoin et le principal acteur. Personne, except M. de Montalivet, n'en peut parler plus vridiquement. Voici le fait: Le lendemain, de trs-grand matin, du jour o le ministre conservateur tomba en presque minorit dans la chambre, je reus un mot de M. Mol. Le premier ministre me priait confidentiellement de me rendre chez lui, huit heures, non au ministre, mais dans son htel de famille de la rue de la Ville-l'vque, pour assister officieusement une confrence secrte des ministres sur le parti conseiller la couronne dans la dcision urgente que le vote de la veille imposait au roi et ses conseillers responsables. Faut-il se retirer devant le vote de l'Assemble? Faut-il la braver, la dissoudre, et en appeler au pays dans une lection gnrale? XLI Je me rendis au rendez-vous chez M. Mol. J'y trouvai les ministres runis. Nous vous avons convoqu, me dit M. Mol, comme un des dfenseurs les plus signals des droits de la couronne et du gouvernement, pour assister aux dbats intimes sur la rsolution qu'il s'agit de prendre et pour nous clairer de votre opinion sur les graves circonstances o nous nous trouvons. La discussion s'ouvrit. Elle fut solennelle, profonde, pathtique. Il s'agissait du sort de la monarchie, il ne fallait pas se tromper. Une erreur de jugement tait la ruine d'un gouvernement et peut-tre une anarchie de la France et une combustion de l'Europe. Le premier ministre posa la question; il prit la bravade pour le courage, il se posa en homme ferme qui accepte le combat avec l'opinion, qui ne cde rien au temps et aux circonstances, et qui ne veut tomber qu'avec la monarchie. Cette harangue du premier ministre avait un ct si spcieux, si fier et si chevaleresque, qu'elle subjugua tous les autres ministres, et que les uns, par des discours aussi rsolus, les autres, par un silence approbateur, applaudirent cette nergie et votrent unanimement pour la dissolution immdiate de la chambre et pour un appel au pays contre les odieuses manoeuvres de la coalition, manoeuvres qui rvoltaient les honntes gens et qui rvolteraient, on n'en doutait pas, les lecteurs, qui ne pouvaient pas manquer de donner raison la couronne indignement attaque dans ses prrogatives constitutionnelles, de destituer de leur mandat les dputs complices de l'ambition tribunitienne des deux ministres qui avaient group autour d'eux tous les ennemis de leur propre royaut, et de renvoyer leur place des hommes d'ordre et de consolidation. XLII J'tais au coin de la chemine, muet et constern de la rsolution, selon moi si fatale, conseille ou accepte par tous; mais je n'tais que tmoin sans responsabilit officielle dans le dbat; mon visage seul, triste et dsapprobateur malgr moi, montrait sans doute que la rsolution de dissoudre la chambre en ce moment m'inspirait un trop juste effroi. On me regardait. Aprs avoir attendu quelque temps que je prisse mon tour la parole, et voyant que je continuais me taire, M. Mol m'apostropha enfin avec un ton de reproche: Mais enfin, dit-il, qu'en pense M. de Lamartine? Nous ne l'avons pas appel pour assister seulement comme un de nos amis ce dbat, mais surtout pour couter ses impressions personnelles sur le parti prendre et pour nous clairer de son opinion; nous le supplions donc de nous dire nettement sa pense. --Ma pense, rpondis-je en me levant et en prenant le marbre de la chemine pour le marbre de la tribune, je ne vous la disais pas et je dsirais ne pas avoir vous la dire, parce qu'elle est sinistre d'aprs la rsolution que je vois dj toute prise dans ce conseil de gouvernement. On se rcria, on me demanda de m'expliquer; je le fis franchement, longuement, nergiquement, sans mnagement pour l'avis des membres du cabinet que je venais d'entendre. Le fond de mon discours tait celui-ci: XLIII La France est un pays susceptible et passionn d'opposition, qu'il ne faut jamais dfier de rien, mme du suicide. Elle est capable de se prcipiter elle-mme de la _roche Tarpienne_, pour prouver un gouvernement qui la dfie qu'elle est indomptable et libre. Voil son caractre, prouv par vingt actes de fiert plus semblables la folie qu'au civisme. Ce caractre bien connu de l'opinion publique en France, qu'allez-vous faire en lui renvoyant ses reprsentants de la coalition, hommes sans doute trs-gars et trs-coupables en ce moment, mais que vous allez mettre sous la sauvegarde de ceux qui les ont envoys comme des victimes de leur dvouement au peuple et de leur rsistance au despotisme de la couronne et de votre ressentiment vous? Vous allez dcupler leur popularit de mauvais aloi et en faire une popularit civique, popularit de vengeance contre la couronne et de ressentiment irrflchi contre vous-mmes. Vous les renvoyez trs-embarrasss de leur victoire d'hier; on vous les renverra triomphants d'un second mandat; ce mandat sera presque une rvolution. La question qui n'est aujourd'hui que ministrielle sera monarchique leur retour dans la chambre; elle n'est pose aujourd'hui qu'entre vous et deux ministres, elle sera pose bientt entre le roi et le peuple; c'est une lutte corps corps o le roi et le peuple seront vaincus tout la fois. Votre loyaut vous commande de vous sacrifier pour sauver au roi et au peuple une pareille preuve. Sacrifiez-vous l'instant. Et ce sacrifice du pouvoir que vous reprsentez sera-t-il long? Sera-t-il dfinitif? Aura-t-il pour la monarchie le danger que vous lui supposez? Nullement. peine aurez-vous port tout l'heure votre dmission au roi pour obir respectueusement la lettre de la constitution qui commande au ministre de se retirer au premier signal de la volont des chambres, que le pays, indign de la dloyaut de vos adversaires et effray du vide que votre retraite va faire dans le gouvernement, se retournera tout entier contre la coalition victorieuse et lui demandera compte de sa victoire. Or, quel compte la coalition peut-elle lui rendre de ses motifs en vous renversant? Quel ministre homogne ou seulement possible prsentera-t-elle la nation et au roi? Quel concert de vues et d'hommes peut-on tablir entre les chefs, tous antipathiques les uns aux autres, de cette incroyable agglomration d'assaillants qui, en vous donnant l'assaut, ont tous un but et un drapeau diffrents? Comment les rpublicains donneront-ils la main aux lgitimistes? Comment les lgitimistes prteront-ils leurs votes implacables aux doctrinaires, conduits par un ministre de 1830, auteur de leur ruine et proscripteur de leur dynastie? Comment ce ministre lui-mme, remont au gouvernement par la brche qu'il a ouverte, se rconciliera-t-il avec ces autres ministres du centre gauche, dont la popularit ne repose que sur son antipathie contre les doctrinaires et sur les haines contre les Bourbons de 1815? Comment les radicaux de l'extrme gauche se feront-ils royalistes par complaisance pour ce jeune Gracque qui a pris les marches d'un trne pour tribune de ses pigrammes contre son roi? Quel lien ralliera ces hommes et ces groupes entre eux le jour o, leur hostilit satisfaite, le pays et le roi leur demanderont de leur prsenter un ministre et une majorit? C'est l l'preuve de l'immoralit et de la perversit des coalitions, c'est que leur seule oeuvre est de saper et de ruiner un gouvernement, sans pouvoir en difier mme l'ombre avec les dbris de ce qu'elles renversent. Ennemis entre eux, vainqueurs par une haine aveugle, ils ne peuvent le lendemain que s'entre-dchirer, dclarer leur impuissance de rien reconstruire, et menacer par cette impuissance le pays d'un long interrgne ou d'une ternelle anarchie. C'est l la situation de ces cinq ou six chefs de parti qui viennent, malheureusement pour eux, de triompher de vous, sans pouvoir vous remplacer. Il ne leur manquait que cette victoire pour les convaincre aux yeux du pays d'immoralit et de nant dans leur ligue. Htez-vous de leur remettre la place vide, de les dfier de former un ministre et de construire, soit spars, soit runis, une majorit qui les supporte seulement un jour. Ils essayeront vingt combinaisons sans en trouver une. Une collection de minorits n'est pas une majorit. Cette vrit, sur laquelle le pays a pu se faire illusion pendant la bataille, clatera ses yeux ds demain. L'interrgne de tout ministre durera, au grand dommage de la France, au grand effroi des bons citoyens, jusqu' ce que les factions de la rue prennent la place des partis parlementaires et que les meutes proclament coups de canon la ncessit de reconstituer un pouvoir. Ce pouvoir dmontr introuvable dans la chambre parmi les ligueurs qui vous ont renverss, le pays demandera lui-mme grands cris au roi de dissoudre cette assemble, cause de son anarchie. Le roi dissoudra alors, par la main de quelques ministres transitoires. Les lecteurs indigns laisseront sur le carreau un grand nombre de ces ligueurs convaincus de _nuisance_, et renverront en masse des hommes de bien, dcids vous soutenir. Vous remonterez par la main de la nation elle-mme au pouvoir dont les factions vous ont prcipits, les majorits loyales et patriotiques se disputeront l'honneur de vous soutenir; la monarchie sera sauve par les manoeuvres mmes de la coalition qui la menaait, et tout sera fait constitutionnellement par l'opinion elle-mme, sans qu'on puisse accuser ni vous, ni la royaut, d'avoir rsist une heure l'esprit ou la lettre de la constitution. Que si, au contraire, vous conseillez au roi de dissoudre aujourd'hui la chambre, le pays, dfi, ou croyant l'tre, par la couronne, formera dans les lections la mme majorit future que les ambitions ou les factions viennent de former dans la chambre; il renverra au roi tout ce qu'il trouvera sous sa main de plus hostile la couronne et vous. La royaut, dfie son tour par cette chambre envenime contre elle, voudra cder ou voudra lutter pour la libert du choix de ses ministres. Si elle cde, elle passera sous le joug des ministres ligueurs qui lui seront imposs par la nouvelle chambre, et alors ces maires du palais lui imposeront leur politique de guerre l'tranger et d'agitation au dedans; la royaut restera humilie et responsable par son trne des actes de son ministre. Si elle rsiste, elle sera conduite des dissolutions incessantes ou des coups d'tat ncessaires; les dissolutions l'useront, les coups d'tat l'engloutiront, la lutte entre la nation et la couronne commencera; vous en savez les suites. Je n'achve pas, mais je vous dclare en conscience que, bien qu'tranger et voulant rester tranger personnellement la cause de la dynastie qui reprsente en ce moment la royaut, je sors d'ici l'esprit pouvant pour mon pays des consquences de la rsolution que vous venez de prendre. Une rvolution courte chance m'apparat travers ces actes de dfi la France. Si vous portez ce conseil au roi et si le roi signe, la dynastie d'Orlans a rgn en France! XLIV Mon discours, vritablement et mon insu prophtique, et dont je ne donne ici que la substance, avait produit sur tous les ministres, l'exception de M. Mol, prsident du conseil, un effet infiniment plus pathtique que je ne m'y attendais. Je voyais les fronts se plisser, les physionomies se tendre, les yeux s'assombrir, les visages plir, le doute et la consternation se succder sur les traits. M. Mol seul se promenait d'un pas saccad dans son cabinet et allait frapper du doigt la vitre de ses fentres, comme un homme qui s'impatiente et qui cherche se distraire de l'obsession de ses penses, tmoignant un mcontentement trs-mal contenu de mes arguments. Les autres semblaient, au contraire, convaincus; nul ne faisait un geste pour me rpliquer. Enfin le ministre favori, mais honnte homme, qui passait pour avoir l'influence d'un dvouement prouv sur le roi, M. de Montalivet, prit la parole, avec le geste et le ton d'un homme sincre qui revient sans fausse pudeur sur l'avis qu'il a imprudemment adopt, et qui ne rougit pas de se dmentir, pour sauver sa cause aux dpens de son amour-propre. Messieurs, dit-il, j'avoue que j'ai t mu jusqu'au renversement de mes propres penses par les raisons toutes neuves et, selon moi, toutes-puissantes, que M. de Lamartine vient de nous faire apparatre. Je passe son opinion, et, quoique le parti de la dissolution ait paru jusqu'ici avoir l'unanimit de nos esprits, je demande qu'on revienne sur la rsolution prise, et que nous discutions de nouveau une rsolution si grave avant de la prsenter au roi. XLV Tous les autres ministres prsents, l'exception toujours de M. Mol, firent un signe d'assentiment aux paroles de M. de Montalivet et parurent prts se ranger avec lui du ct de ma politique. On allait recommencer l'preuve et voter selon les conclusions de mon discours, quand M. Mol, s'avanant au milieu de la chambre avec la figure bouleverse par l'embarras de sa situation, tendit la main vers ses collgues comme pour prvenir la reprise de la discussion, et s'cria: Arrtez, messieurs. Toute discussion est dsormais inutile. Il faut que je vous avoue un parti pris, que j'aurais d peut-tre vous dclarer avant de vous runir. Le roi, sur mon avis, a sign cette nuit la dissolution de la chambre! Un murmure d'tonnement et de douleur courut cette nouvelle inattendue sur toutes les lvres. quoi bon nous consulter, puisqu'il est trop tard pour modifier la pense du roi et du cabinet? dirent d'un ton de reproche les collgues un peu humilis de M. Mol. Chacun se leva et se retira plein de doutes. Je me retirai moi-mme avec le pressentiment tragique d'une rvolution que je ne dsirais nullement pour mon pays; je prfrais, en bon Franais, un rgne dsagrable une anarchie. Je n'ai jamais vu sans effroi se briser gratuitement un gouvernement dont les dbris crasent toujours quelque chose dans leur chute. Je rentrai chez moi profondment attrist. La dissolution fut connue dans la journe. Tout ce que j'avais pressenti se ralisa littralement en quelques semaines: la coalition, renvoye devant ses juges, les lecteurs, triompha partout; elle imposa au roi le ministre de M. Thiers, qui mena la France deux doigts d'une guerre universelle, propos d'un pacha d'gypte rvolt contre son matre, cause de guerre aussi absurde que celle qu'on a invente aujourd'hui pour satisfaire la fantaisie d'un roi des Alpes qui veut rgner Florence, Naples, Palerme, Venise, Rome, sans avoir ni droit ni force pour s'y maintenir sans la France. Tout allait se bouleverser en Europe, quand j'attaquai seul, avec l'nergie d'un dsespoir patriotique, le ministre de M. Thiers, dans des lettres politiques qui furent le tocsin de l'incendie europen dans le journal _la Presse_. Reproduites dans les trois cents journaux de Paris et des dpartements, ces lettres rallirent, la veille de la session, une majorit gare, muette, mais patriotique, qui renversa M. Thiers, dj embarrass et repentant de sa tmrit. Il s'arrta. En s'arrtant, il prserva l'Europe d'une guerre insense. Le ministre, son rival, qui avait consenti servir, Londres, la politique de guerre et qui n'avait servi qu' se rendre acceptable au roi pour remplacer M. Thiers, se hta d'accourir pour se saisir de ce gouvernement dsorient. On ne comprenait gure pourquoi l'un tombait, pourquoi l'autre s'levait. Ils avaient renvers ensemble; quel titre le dmolisseur de la veille se prsentait-il comme le conservateur du lendemain? Mais titre d'ambition et de talent. La majorit se reconstitua sous la main de cet homme d'tat et le suivit, malheureusement pour la couronne, jusqu' la catastrophe qu'il ne sut ni prvoir, ni conjurer, ni dompter. Sa ruine fut celle de la monarchie, double expiation de 1830 et de la coalition. Ne sommes-nous pas tous les expiateurs de nos passions? Qui de nous n'a pas une justice dans ses malheurs, et un repentir dans ses jactances d'infaillibilit? LAMARTINE. (_La suite au mois de dcembre et en janvier prochain._) P. S. Une partie de la jeunesse franaise ayant rdig et publi une protestation contre une phrase d'une pice o j'tais nomm, cette protestation ayant t mentionne dans le journal l'_Opinion nationale_, et M. Gozlan ayant eu la dlicatesse de venir dsavouer toute intention malveillante contre moi dans ce journal, voici la lettre que j'ai cru devoir adresser aux reprsentants de cette noble jeunesse. MONSIEUR, L'_Opinion nationale_, que je remercie dans ses bonnes paroles, ainsi que monsieur Gozlan, m'arrive seulement aujourd'hui; c'est ce qui a retard ma rponse. Je n'ai pas le droit d'tre susceptible; je ne me suis pas senti insult cette fois, ni dans le mot, ni dans l'intention de l'auteur. Il n'a certainement pas voulu, lui, homme de lettres, fltrir aucune disgrce, ni dshonorer la lutte du travail pour l'honneur. D'ailleurs, nous ne sommes plus au temps o les _Nues_ d'Aristophane tuaient Socrate; il n'a pas plus song imiter Aristophane, que moi m'assimiler Socrate. Le parterre de Paris vaut mieux aussi que le parterre d'Athnes: vous en tes la preuve, vous et vos jeunes amis, puisque la fausse apparence seulement d'une raillerie mal comprise m'a valu, de la part de cette jeunesse si dlicate et si gnreuse, une protestation qui honore son coeur et relve le mien! Dites-lui, Monsieur, combien j'y suis sensible. Si jamais j'avais besoin de chercher des vengeurs de ce _rire contre sens_, qui se trompe de but et qui s'attache au revers, je sais o je les trouverais! La jeunesse a le sens du juste. Agrez, Monsieur, pour vous et pour elle, l'expression de ma reconnaissance et celle de ma haute considration. LAMARTINE. 3 novembre 1861. * * * * * Les bruits _faux_ relatifs ma sant et mon incapacit de continuer l'dition de mes _Oeuvres_ et de mes _Entretiens_, s'tant prolongs d'chos en chos dans toutes les provinces, me forcent rclamer de nouveau avec nergie et persistance. Aucune indisposition de moi n'a donn mme prtexte ce bruit malfaisant ou perfide. Je me porte bien, et, de plus, j'aurai termin dans huit jours tous les travaux ncessits pour tous les ouvrages que j'ai promis mes souscripteurs, et dont ma mort mme n'interromprait pas les livraisons assures. LXXIe ENTRETIEN. Un grand bruit, un grand tonnement, une grande impression dans le public lisant, ont accueilli le 70e Entretien. On m'avait souvent accus d'avance d'une lche palinodie historique. On aurait t heureux de me la voir commettre: il est si doux de dshonorer un ennemi! Combien n'est-il pas plus doux de le voir se dshonorer lui-mme? On a t tromp. Je n'ai rpudi ni la saine rvolution de 1789, ni la rpublique ncessaire de 1848. J'ai dit et je redis: Si nous tions dans les mmes crises, entre un trne subitement croul, et un peuple prt tomber ou en anarchie ou en fureur, je la referais encore! Je ne m'en accuse pas, je m'en glorifie; il y a de ces inspirations qui jaillissent d'une seule voix, mais qui sont le cri du peuple et le salut du moment. Tout le monde rpta ce cri de bonne foi, parce que la rflexion ratifia ce que l'audace inspire avait os proposer la nation chancelant sur le vide et prte y tomber. Quant aux vrais principes d'une rpublique unanime appelant toutes les classes et tous les citoyens sans exception apporter, par le suffrage universel, leur part juste de souverainet naturelle dans une premire assemble, pour que cette premire assemble dictatoriale rgularist loisir les degrs divers de ce suffrage universel, pour que la souverainet brutale du nombre, quilibre par la souverainet morale de la lumire et de la raison, donnt la majorit au droit gnral qui fait de l'intelligence une condition de tout droit humain; je ne les rpudie pas davantage. Si la seconde assemble et t aussi sense, aussi patriotique, aussi bien inspire que la premire, ce noble gouvernement de soi-mme par soi-mme pouvait durer. Les coups d'tat ont besoin de prtexte, la ridicule Montagne de 1849 le fournit au pouvoir excutif; elle fit peur la France d'elle-mme, la France s'enfuit dans une dictature: que la responsabilit de l'occasion perdue retombe jamais sur ceux qui donnent ces paniques aux peuples, et qui montrent les spoliations et les terreurs comme perspective de la libert!--_La peur inventa les dieux_, a dit le pote: la peur inventa les matres des peuples, dit avec plus de raison l'homme d'tat. Qu'on daigne relire dans mes _Oeuvres compltes_ le dernier avis du _Conseiller du peuple_, que je me permettais de donner aux rpublicains provocateurs de l'assemble, huit jours avant le coup d'tat qui releva un trne, on verra que j'en avais le pressentiment et la tristesse anticips. Les vrais auteurs de ces coups d'tat sont ceux qui les rendent possibles et quelquefois invitables. Puisque ce premier chapitre sur la critique littraire des _Girondins_ par l'auteur des _Girondins_ lui-mme, vingt ans de distance, a eu pour mes lecteurs un intrt littraire et politique que je ne prvoyais pas, continuons, et donnons-leur, pendant ces deux Entretiens encore, la suite de ces explications. Ils y verront par quelles sries d'vnements et de dgot de la monarchie d'Orlans et du gouvernement suffrage restreint dit parlementaire, je fus induit composer cette _Histoire des Girondins_ si violemment et souvent si injustement accuse, et dans quel esprit je la juge, je la justifie ou je la condamne aujourd'hui o l'ge qui apaise tout et o la mort qui n'a plus d'ambition sur la terre laissent parler la conscience de l'crivain et de l'homme politique, comme la postrit parlera de lui si elle daigne en parler, car nos oeuvres et nos livres meurent souvent avant nous. Voici o j'en tais rest de cette _Critique_ dans le 70e Entretien: reprenons ce que je disais des partis parlementaires que l'on semble tant regretter. Mais quel est donc votre gouvernement? me dira-t-on. Le gouvernement alternatif, rpondrai-je; le gouvernement parlementaire quand on veut penser, le gouvernement dictatorial quand on veut agir, le gouvernement mixte quand on veut la fois agir et dlibrer. Pourvu que ce gouvernement du suffrage universel mane de tous les citoyens capables, et ne laisse aucune classe l'oppression des castes sur les mes, pourvu que ce gouvernement soit l'expression de la justice, qu'importe sa forme, si cette forme est opportune et si elle rpond aux besoins de conservation ou de progrs dans la nation? Les vnements le disent assez, la perfection idale d'un gouvernement est le rve qui les fait tous tomber, sans parvenir rien de meilleur. Le vrai cri du temps c'est un _gouvernement tel quel_; le temps le changera quand il changera lui-mme de ncessit et de mission. Le temps n'est-il pas la logique de Dieu? Esprons donc, sans trop croire nos esprances, et voyons comment le dgot du gouvernement parlementaire, quand il rgnait sur nous, me conduisait dsirer le gouvernement de tous, au lieu du gouvernement des aristocrates de tribune. LAMARTINE. CRITIQUE DE L'HISTOIRE DES GIRONDINS. (DEUXIME PARTIE.) I Toutes ces alliances de partis antipathiques, toutes ces audaces de dfection dans les favoris de la couronne, toutes ces pressions dloyales sur la royaut que chacun voulait dominer sous prtexte de la servir, toutes ces trahisons aprs la victoire, toutes ces faiblesses du parlement devant les passions des hommes qui l'ameutaient pour le compromettre dans leurs brigues, toutes ces simonies de l'intrt public devant les cupidits individuelles du pouvoir, toutes ces agitations sans but, qui faisaient bouillonner sans cesse la France et qui la remplissaient de haines, de factions, de passions, au lieu de la calmer et de l'occuper de ses intrts urgents et permanents, me dgotaient prodigieusement, je l'avoue, de ce qu'on appelle le rgime parlementaire. Si c'tait pour arriver ce gouvernement de vaines paroles et d'odieuses intrigues qu'on avait travers la mer de sang de 1793, le carnage militaire de quinze ans d'empire, la raction arme de l'Europe contre la France en 1814, le retour du despotisme soldatesque de l'le d'Elbe en 1815, l'expulsion de trois dynasties en un jour de 1830 et les dix ans de dynastie agitatrice en 1840; en vrit, le rsultat de tant d'efforts pour arriver diviser la France en deux camps, comme les _verts_ et les _bleus_ du Bas-Empire Constantinople, entre des ministres, racoleurs de factions, coureurs de majorit au but des portefeuilles dans le _stade_ de la rue de Bourgogne Paris, en vrit, me disais-je, ce rsultat de tant d'vnements n'en vaut ni le temps perdu, ni le sang vers, ni la grande motion des esprits en 1789 par la pense du dix-huitime sicle, ni la grande convulsion de la Rvolution franaise en 1791. Il faut que le vrai sens de cette rvolution ait t perdu en route et dans son histoire. Ne serait-il pas possible de retrouver ce sens vrai de la Rvolution franaise en remontant son origine et ses premiers organes, d'en dgager la juste signification des passions et des crimes travers lesquels elle a perdu son caractre et son but, et de rappeler ainsi la France de 1840 la philosophie sociale et politique dont elle fut l'aptre et la victime pour devenir, quoi? l'enjeu de quelques rhteurs au jeu strile de la tribune et des feuilles publiques jetes tous les matins au feu des animosits civiles, pour alimenter les vaines factions de cour et de rue qui ne produisent que fume ou lueurs sinistres dans l'esprit des masses dcourages? Un sicle a-t-il t donn aux hommes si intelligents et si nergiques de notre patrie pour en faire un si misrable usage? Je touche peine ma pleine maturit; j'ai vu de mes yeux d'enfant la premire rpublique sans la comprendre et sans me souvenir d'autre chose que des sanglots qu'elle faisait retentir dans les familles dcimes par les prisons ou les chafauds; j'ai vu l'empire sans entendre autre chose que les pas des armes allant se faire mitrailler sur tous les champs de bataille de l'Europe, et les chants de victoire mls au deuil de toutes ces familles du peuple qui payaient ces victoires du sang prodigu de leurs enfants; j'ai vu l'Europe arme venir deux fois, sur les traces de nos armes envahissantes, envahir son tour notre capitale; j'ai vu les Bourbons rentrer avec la paix humiliante mais ncessaire Paris et y retrouver la guerre des partis contre eux au lieu de la guerre trangre teinte sous leurs pas; j'ai vu Louis XVIII tenter la rconciliation gnrale, dans le contrat de sa charte entre la monarchie et la libert; je l'ai vu manoeuvrer avec longanimit et sagesse au milieu de ces temptes de parlement et d'lection qui ne lui pardonnaient qu' la condition de mourir; j'ai vu Charles X, pourchass par la meute des partis parlementaires, ne trouver de refuge que dans un coup d'tat dsespr qui fut la fois sa faute et sa punition. Je vois maintenant un prince rvolutionnaire demander grce tour tour aux royalistes d'tre un fils de la Convention, aux rpublicains d'tre un roi sur un trne, aux trangers d'tre l'lu d'une insurrection, aux bonapartistes d'tre un Bourbon, la dmocratie d'tre un petit-neveu de Louis XIV, l'aristocratie d'tre l'lu d'une dmocratie; je le vois forc de faire effacer ses armoiries sur les portes de son palais, comme un crime de sa naissance envers un peuple qui ne veut plus d'anctres; forc de donner sa nice, dans les cachots de Blaye, la question de la pudeur sacre de la femme, de constater le flagrant dlit de son sexe pour dconsidrer, par-devant tmoins, ses partisans; supplice que l'antiquit n'avait pas invent et qu'un parti acharn contre la royaut exige d'elle comme une concession l'ignobilit de sa haine. Je le vois chercher ttons ses ministres parmi les complices de son avnement en 1830, et ne trouver en eux que des dvouements conditionnels, des intelligences avec ses ennemis dans le parlement ou dans la presse. Et enfin je vois des transfuges du pouvoir de 1830, la tte de toutes les colonnes d'opposition, fomenter dans toute la France une agitation fivreuse qui commence par des banquets et qui finira invitablement par des sditions. Est-ce l le gouvernement parlementaire? ou n'est-ce pas plutt une petite anarchie d'_Oeil-de-Boeuf_, qui joue aux rvolutions de salle manger, les fentres ouvertes, et qui finira par appeler le peuple faire invasion dans les festins, renverser les tables et remplacer les convives? Ces saturnales d'opposition coalise table me rpugnaient par leur mauvaise foi comme par leur danger, et je me refusai nergiquement y prendre part. Je dis hautement les motifs de mon abstention dans une lettre aux journaux qui sera rimprime dans ce recueil. On verra que je ne m'enrlai jamais alors, quoi qu'on en ait dit depuis, dans les rangs de cette coalition malsante qui voulait secouer tout sans rien remplacer. II Mais les scandales de ce gouvernement inexpriment, qu'on appelait le gouvernement parlementaire, me convainquirent que le pouvoir vraiment national et populaire n'tait plus l; qu'aucune des dynasties rivales tombes, retombes, retombant encore, ne pouvait le reconstituer solidement en elle; que l'aristocratie y avait renonc implicitement en donnant un mandat d'loquence, une procuration d'opinion, au lieu de combattre de sa personne dans ces comptitions d'influence, de popularit et de trne; que cette classe moyenne exclusive, intresse, adule, qui ses exploitateurs recommandaient de s'adjuger elle-mme le nom et les prtentions d'une aristocratie de second tage, n'tait ni assez antique, ni assez enracine, ni assez large, ni assez populaire, pour affecter le privilge d'un gouvernement national; qu'elle n'avait rien de permanent, de chevaleresque, de prestigieux, except ses industries et ses commerces, aussi mobiles que ses convoitises de monopoles financiers: jalouse en haut, jalouse en bas, menaante et menace de toutes parts; que le dernier mot de la Rvolution franaise ne pouvait tre cette petite oligarchie groupe par la peur et par l'orgueil autour d'un roi d'expdient; que cela allait crouler aux premires lueurs de l'incendie parlementaire allum par ceux-l mme qui l'avaient si mal teint en 1830; qu'il fallait pourvoir d'avance aux catastrophes invitables de ce gouvernement dj dmoli dans l'opinion des masses, en donnant ces masses envahissantes une histoire vraie de la Rvolution qu'elles auraient bientt reprendre en sous-oeuvre, afin qu'elles ne s'garassent pas de nouveau sans plan et sans sagesse dans les dmences et dans les crimes qui avaient perdu jusqu'au nom de cette Rvolution. Il faut, dis-je mes amis, confidents de ma pense, il faut crire pour ce peuple, dans une histoire impartiale, morale et pathtique la fois, le commentaire vivant de sa premire rvolution, un Machiavel franais, non dans l'esprit du Machiavel italien, mais dans l'esprit d'un Tacite moderne; il faut prouver, par tous les faits de cette rvolution, qu'en histoire, comme en morale, chaque crime, mme heureux un jour, est suivi le lendemain d'une vritable expiation; que les peuples, comme les individus, sont tenus de faire honntement les choses honntes; que le but ne justifie pas les moyens, comme le prtendent les sclrats de thorie ou les fanatiques de libert illimite et de dmagogie populacire; que les plus justes principes prissent par l'iniquit des actes; que la conscience ne subit pas d'interrgnes; que la Providence est toujours l pour la venger, et que, si la Rvolution de 1793 a noy les plus belles penses philosophiques dans le sang, c'est qu'elle est tombe des lvres des philosophes dans les mains des tribuns, et des mains des tribuns dans les mains des Sylla et des Csar, lavant le sang dans le sang, et restaurant facilement la tyrannie, que les socits prfrent justement aux crimes. Une histoire crite dans cet esprit sera pour le peuple une haute leon de moralit rvolutionnaire, utile l'instruire et le contenir la veille d'une prochaine rvolution. Voil le but moral que je me proposais en pensant d'avance ce commentaire en action du crime et de la vertu dans la politique populaire. Je voulais faire un code en action de la rpublique future, si, comme je n'en doutais dj plus gure, une rpublique, au moins temporaire, devait recevoir prochainement de la nation et de la socit franaises le mandat de la ncessit, le devoir de sauver la patrie aprs l'croulement de sa monarchie d'expdient sur la tte de ses auteurs; que la prochaine rpublique ft au moins _girondine_ au lieu d'tre _jacobine_. Voil toute la pense de mon livre! III J'avoue qu'un sentiment plus vain, un mobile profane de gloire personnelle, se mlait dans ma pense ce sentiment tout moral de prparer les masses rpudier les immoralits, les iniquits, les crimes, la guerre mme, qui avaient souill le nom du peuple dans la premire rpublique. Ce sentiment tait purement littraire. Je voulais essayer mon talent, encore douteux pour moi-mme, dans une grande oeuvre en prose; l'histoire me paraissait et me parat encore la premire des tragdies, le plus difficile des drames, le chef-d'oeuvre de l'intelligence humaine, la posie du vrai. Je voulais tre, si cela m'tait possible, le dramaturge du plus vaste vnement des temps modernes, le Thucydide d'une autre Athnes, le Tacite d'une autre Rome, le Machiavel d'une autre Italie: je m'en sentais imaginairement la force en moi; le lyrisme pieux et lgiaque de ma premire jeunesse s'tait promptement transform en moi, comme autrefois dans Solon, en une vigueur de rflexion politique qui me passionnait pour les sujets historiques plus que pour les pomes du coeur et de la pense. Mes fleurs tombaient et je croyais les sentir remplaces par des fruits d'intelligence. Je me trompais; mais l'orgueil n'excuse-t-il pas un peu en nous ces flatteries involontaires de l'imagination? On se croit capable de ce qu'on rve, et ce que je rvais n'tait-il pas en effet le plus beau drame historique des temps connus? La France elle-mme, actrice et thtre de ce grand drame, n'avait-elle pas rv plus beau qu'elle? Une grande pense, un code de la raison, saisit un peuple intelligent, enthousiaste, aventureux, la France. Il s'agit de la rnovation presque complte du monde religieux, moral et politique. Balayer de la scne le moyen ge et installer sa place un ge de justice, de logique, de vrit, de libert, de fraternit, conu d'une seule pice et jet d'un seul jet; En religion, conserver la belle morale et la sainte pit chrtienne, en dtrnant les intolrances; En politique, supprimer les fodalits oppressives des peuples, pour les admettre aux droits de famille nationale, et leur laisser la facult de grandir au niveau de leur droit, de leur travail, de leur activit libre; En lgislation, supprimer les privilges iniques pour inaugurer les lois communes tous et tous utiles; En magistrature, remplacer l'hrdit, principe accidentel et brutal d'autorit, par la capacit, principe intelligent, moral et rationnel; En autorit lgislative, remplacer la volont d'un seul par la dlibration publique des supriorits lues, reprsentant les lumires et les intrts gnraux du peuple tout entier; Enfin, en pouvoir excutif, respecter la monarchie, exception unique la loi de capacit, pour reprsenter la dure ternelle d'une autorit sans rivale, sans clipse, sans interrgne; honorer cette majest perptuit de la nation, mais la dsarmer de tout arbitraire, et n'en faire que la majestueuse personnification de la perptuit du peuple: voil la vritable Rvolution franaise, voil le plan des architectes sages et loquents des deux sicles. IV Ces dogmes, peine contredits par quelques intresss des classes thocratiques et des classes aristocratiques en bien petit nombre, sont acclams comme une rvlation aux tats gnraux, en prsence d'un roi qui les applaudit lui-mme gnreusement aprs les avoir provoqus. Les privilges se nivellent d'eux-mmes, la tolrance des cultes fait justice toutes les consciences, les grands se sacrifient, le peuple s'exalte, les vrits encore en thorie pleuvent de chaque bouche au milieu d'une ivresse qui semble unanime; on dirait l'explosion d'une rvlation civile, clatant de son propre clat dans toutes les mes et pulvrisant d'vidence tous les obstacles la rformation des institutions du moyen ge. Mais des vrits si neuves il faut un monde neuf aussi pour les accueillir et pour s'y conformer sans hsitation, sans froissement, sans partialit, sans rcrimination dans les dpossds de l'erreur, sans excs et sans violence dans les nouveaux venus la libert. Ici les passions descendent dans la lice la place des thories. Le roi, modrateur bien intentionn de la rvolution, est mconnu par les uns et par les autres dans ses actes et dans ses intentions; les grands lui reprochent sa faiblesse pour les novateurs, les novateurs sa partialit pour les grands; le peuple l'enveloppe de ses soupons, bientt de ses menaces, puis de ses fureurs. Le prince appelle ses troupes pour dfendre le peu de majest royale qui lui reste; le peuple irrit corrompt les troupes et donne de nouveaux assauts au roi jusque dans son palais. Un dictateur de popularit s'lve sur le flot mouvant de cette multitude d'une capitale. Ce dictateur subit lui-mme toutes les lois de cette multitude au lieu d'en dicter; sa prsence lgalise toutes les violences du peuple envers la cour; caressant envers le peuple, poli avec le roi. Ce prince arrach son palais de Versailles devient le triomphe de la captivit royale. Les Tuileries deviennent la prison dcente de la royaut. Le roi tente de s'chapper, on l'y ramne; La Fayette ne peut plus tre que le gelier national de la couronne. Cette royaut suspendue sur la tte du roi passe l'Assemble constituante; une constitution rgne mtaphysiquement sa place; l'Assemble constituante rend un trne presque aboli ce fantme de roi captif. Louis XVI dteste la constitution et l'observe cependant, pour convaincre la nation de son impraticabilit, et pour la faire rviser par ceux mmes qui l'ont faite. Tout le royaume est en feu, sans roi, sans loi, sans rpression possible des dsordres d'une anarchie. La guerre trangre parat une heureuse diversion aux hommes d'tat; on impute au roi ses premiers revers. Une seconde Assemble est nomme par la France sous l'empire de la terreur et de la fureur. Tous les hommes minents et sages de l'Assemble constituante en sont malheureusement exclus par une volontaire abdication de leur mandat. Mirabeau lui-mme, s'il et encore vcu, n'aurait pu siger dans le conseil de la Rvolution pur de tous ses talents. Les hommes secondaires n'apportent dans cette Assemble que des mandats de violence; ils assigent le roi d'exigences et d'humiliations. Le club des Jacobins rgne par ses tribuns sur le peuple; le peuple rgne par ses agitateurs l'htel de ville dans la commune de Paris. Les Girondins, au ministre et dans l'Assemble, psent tantt sur l'Assemble par leur loquence, tantt sur le roi par leur popularit; ils essayent le rle de modrateurs de la Rvolution. Les Jacobins et la commune soulvent contre eux la multitude. Moiti complices, moiti contraints, les Girondins cdent, le 20 juin et le 10 aot, aux grandes sditions o le trne tombe sous leurs yeux. Ils proclament complaisamment la dchance et la captivit du roi qu'ils auraient voulu conserver pour personnifier en lui un ordre lgal. Une Convention nationale, forme de tous les partis extrmes, est appele leur place par le tocsin du 10 aot; des tribuns forcens de la commune de Paris veulent les intimider par les massacres de septembre. Les Girondins rejettent cette fois avec horreur et indignation ce sang des assassinats dont ils ne veulent aucun prix leur part. Danton leur offre encore la paix, s'ils consentent ne plus reprocher ces forfaits leurs auteurs. Vergniaud noblement refuse d'amnistier jamais le crime. On leur pose alors, pour les embarrasser, la terrible question du jugement et du supplice du roi. Complices s'ils acceptent, suspects de royaut s'ils refusent, ils commencent par refuser; ils prparent par des discours sublimes la dfense du roi menac, puis ils cdent, non par lchet, mais par une trs-fausse et trs-criminelle politique de parti, qui croit sauver des milliers de ttes en en concdant une la rpublique. Cette tte auguste et innocente livre entrane leurs propres ttes. On les immole coupables, au lieu de les immoler vertueux. La terreur rgne deux ans sur leurs cadavres; c'est une de ces priodes de la vie d'un peuple sur lesquelles aucun voile, jet comme un linceul, ne peut cacher le sang des milliers de victimes. Les bourreaux eux-mmes finissent de tuer, non par remords, mais par lassitude. Le crime aussi a ses dfaillances. Robespierre, qui a eu le fatal honneur de donner son nom cette sinistre poque, est choisi par ses complices pour couvrir de son nom les holocaustes et les responsabilits de tous. Il tombe par la main de tous et paye pour tous au 9 thermidor et devant la postrit. L'opinion, lgre, inique et intresse, amnistie ses complices et ses adulateurs. La Rvolution, enivre de ce sang comme une bacchante, ne sait plus ce qu'elle veut ni ce qu'elle fait. Elle marche au hasard sa propre destruction et passe des bourreaux aux victimes, des intrigants aux idologues, des idologues aux soldats, des soldats aux dictateurs, des dictateurs aux despotes. Sa pense se brouille dans sa tte et la plus grande pense des sicles aboutit la guerre et la servitude. On croit voir les Gracques, les Marins et les Sylla aboutir aux Csars. Paris et Rome se ressemblent; les temps rptent les temps, et la France, pour avoir laiss ses efforts vers la rforme du monde politique dgnrer en convulsions dmagogiques, ne se retrouve plus de force pour faire de sa libert, modre par la rgle, un gouvernement. Entre l'chafaud des tribuns du peuple et les baonnettes des dictateurs il n'y a plus que le choix du fer immolant ou asservissant les citoyens. V Quelle leon morale et quel sujet pathtique d'histoire par un crivain qui voulait instruire le peuple en moralisant la libert! Je n'hsitai plus choisir ce drame moderne ce point central et culminant de la Rvolution, o l'on voit encore la beaut des principes et o l'on aperoit dj l'horreur des excs. Ce point, c'est l'chafaud des Girondins. J'y montai en esprit, pour prendre de l mon _panorama_ historique. Rien ne me gnait dans ma situation politique parlementaire soit envers le gouvernement, soit envers l'opposition lgitimiste, soit envers l'opposition semi-rpublicaine. Je recueillais dans cette entire libert d'esprit le fruit de mon indpendance d'engagement avec tous les pouvoirs et tous les partis. Je pouvais donc dire ce qui me semblait la vrit tous. Dgag par la catastrophe de 1830 non de l'affection et des respects que je portais la royaut des Bourbons lgitimes exils, mais dgag par la fausse attitude des lgitimistes dans la chambre de toute solidarit avec eux, except de la solidarit d'origine commune; dgag de la royaut d'Orlans, dont je ne conspirais pas la chute, mais dont je ne plaignais pas les dangers et les expiations; plus dgag encore des coalitions anarchiques que les aristocrates, les dmocrates, les lgitimistes, nouaient dans le parlement, rien ne m'empchait d'crire de la Rvolution une histoire qui pt froisser, offenser, irriter mme par son impartialit toutes ces opinions et profiter au besoin la moralisation future d'une seconde rpublique que j'entrevoyais dans l'ombre du lointain, comme une dernire ressource du gouvernement en France, aprs la chute, certaine selon moi, de la royaut d'Orlans. Je le rpte, mes traditions de famille m'avaient fait une seconde nature de mon attachement la royaut sculaire de la France, aux vertus si mal rcompenses de l'honnte Louis XVI, aux malheurs de sa race, la haute et sage modration de Louis XVIII, ce roi conciliateur de la royaut et de la libert par la charte, mme au caractre chevaleresque de Charles X, tomb dans une faute, mais laissant aprs lui un enfant de la couronne innocent par son ge du coup d'tat qui lui avait enlev sa patrie. Cette royaut des expiations tant impossible rtablir, la royaut des conspirations tant impossible pour moi aimer et servir, cette coalition immorale et dloyale dans le parlement tant impossible honorer, incapable de fonder, capable seulement de dtruire, je n'avais plus de devoir et de lien qu'avec la politique abstraite, idale, personnelle qui pouvait seule un jour donn recruter, au profit des principes sainement et honntement progressifs, les opinions d'un peuple prt retomber dans l'anarchie. Ces principes, qui taient ceux de la vraie philosophie politique de l'Assemble constituante, ceux que les Mirabeau, les Barnave, les Clermont-Tonnerre, les Lally-Tollendal, les Bailly, les Mounier, les Montmorency, les Cazals, les Vergniaud, avaient si magnifiquement dbattus ou formuls dans leur loquence de raison, me passionnaient encore distance et me paraissaient le but dpass, mais le but idal de la Rvolution, auquel il fallait ramener le peuple par l'opinion avant de l'y ramener un jour par le fait, si les vnements chappaient l'ambitieuse et intrigante faction de la fausse rvolution et de la royaut d'expdient de 1830. Le livre des _Girondins_ tait donc mes yeux non pas un levier pour soulever et prcipiter un trne, mais une pierre d'attente pour remplacer un difice croul dans ces ventualits de gouvernements qui seraient appels par le hasard remplacer le gouvernement menaant et menac de 1830. La rpublique se prsentait sans doute mon esprit, mais elle s'y prsentait comme une possibilit improbable plutt que comme un but arrt ou mme dsirable encore; seulement je voulais, dans le cas o la nation se rfugierait, aprs le renversement du trne d'Orlans, dans la rpublique, qu'une histoire consciencieusement svre de la premire rpublique et prmuni le peuple franais contre les mauvaises passions, les illusions, les fanatismes, les crimes et les terreurs qui avaient perverti, frocis et ruin la premire fois le rgne du peuple. Je n'avais dans l'esprit aucune des chimres socialistes de Platon, de Jean-Jacques Rousseau, de Mably, de Robespierre, de Saint-Just, qui mnent le peuple droit au crime par la fureur qui succde aux dceptions, et qui tuent bourreaux et victimes par la guerre anticivique de la proprit qui refuse tout et du proltariat qui anantit tout. VI La rvolution vraie, selon moi, ne s'exprimait que par trois principes ou plutt par trois _tendances_ lgitimes, rsultat de mes tudes et de mes rflexions sur la vraie nature et sur les vrais dogmes de la rnovation franaise. Ces trois tendances de l'esprit de la nouvelle civilisation inaugure sur les ruines de la civilisation fodale, taient celles-ci: Dplacement, mais nullement destruction du principe d'autorit, c'est--dire, au lieu du despotisme des rois, des cours, des sacerdoces dominants, l'autorit raisonne, mais absolue ensuite et irrsistible de la volont reprsente du peuple tout entier, confie un roi hrditaire ou des autorits lectives. En un mot, une autorit trs-concentre, trs-forte, trs-obie, ncessaire la rpression des passions individuelles ou des factions collectives. L'ordre libre, mais l'ordre trs-prdominant sur ce qu'on appelle la libert. Car l'autorit est la premire ncessit de la socit; la libert n'en est que la dignit individuelle. La seconde de ces tendances, c'est la libert religieuse, longtemps efface des constitutions civiles de l'Europe, et devant, selon moi, reprendre sa place naturelle, c'est--dire la premire place, dans les indpendances de l'me et par l'indpendance des cultes desservis par eux-mmes, avec indemnit pralable des tablissements et des individus consacrs antrieurement au culte de l'tat. C'est la plus difficile des liberts tablir consciencieusement, mais c'est la plus sainte et la plus favorable l'action religieuse sur les socits dont l'me est toujours une foi libre. La troisime de ces tendances, c'est la concorde organique entre les classes riches ou pauvres de la socit par des institutions qui les rapprochent et qui leur inspirent non cette fraternit dclamatoire et mtaphysique qui ne consiste qu'en galit et en communaut de biens impraticables et contre nature, mais par des actes efficaces de patronage et de clientle entre la proprit du capital et la proprit du travail, entre le propritaire et le proltaire, entre le sol et le bras, proprits aussi sacres l'une que l'autre et dont l'une ne peut subsister sans l'autre. Dans ce but, je voulais que les classes laborieuses eussent, par un vote proportionn leur droit de vivre, une part consultative dans la reprsentation trop privilgie des classes propritaires ou industrielles; je voulais, comme en Angleterre, un impt de bienfaisance sur le revenu, non pas un impt progressif qui dcime le travail en dcimant le capital, mais un impt proportionnel qui oblige la classe riche une charit lgale qui met du coeur et de la vertu dans les lois. VII Toutes ces tendances exigeaient videmment, pour tre graduellement obies, un largissement immense du rgime lectoral, troit, privilgi, et par consquent dangereux un jour donn pour la socit elle-mme, qui ne vit que de justice et qui meurt toujours de privilge. Ces lois taient certainement rpublicaines dans le sens moral du mot, mais elles n'taient nullement antimonarchiques dans le sens politique. Les institutions rpublicainement spiritualistes peuvent avoir une tte monarchique, sans pour cela cesser d'tre populaires. Une fois les ides progressives admises en pratique dans le gouvernement d'une socit bien faite, la monarchie peut tre avec logique et avec avantage le lien de ce faisceau d'ides. J'tais loin de le mconnatre. Aussi je ne me dclarai point rpublicain, mais populaire, et dans un discours prononc un banquet clbre qui me fut donn Mcon par les dlgus de trois ou quatre provinces runies (banquet _littraire_ qu'il ne faut pas confondre avec les banquets politiques organiss par la coalition parlementaire), dans ce discours, dis-je, qui fit tressaillir la France par la hardiesse des ides et de l'accent, je conclus dompter la monarchie par la force de l'opinion, et non la dtruire. Ce fut un vigoureux conseil, ce ne fut point une menace. On peut le relire dans mes _Oeuvres compltes_. Les journaux de toutes les nuances en France et en Europe le reproduisirent et lui donnrent, par leurs commentaires, le retentissement d'une chute anticipe du trne d'Orlans dans les esprits. Ce n'tait pas mon intention. Je le rectifiai mme dans mon propre dpartement par une lettre nergique contre les banquets parlementaires de la coalition, auxquels je refusai de m'unir. Mais, libre dsormais de tout mnagement envers le ministre de M. Mol, remplac par un ministre de manoeuvre, pris dans la dfection d'une partie des coaliss, je montai la tribune, et pour la premire fois je dclarai que j'entrais dans l'opposition. VIII L'opposition m'applaudit outrance; le parti conservateur s'tonna et s'affligea, sans toutefois m'injurier. Seulement on attribua gnralement cette dclaration d'hostilit loyale au gouvernement la rancune personnelle d'une ambition trompe, qui se venge en renversant ce qu'elle a protg la veille. Cela tait bien faux; car le roi venait pour la seconde fois de me demander une entrevue secrte; j'y avais consenti par pure dfrence respectueuse pour nos anciennes relations. Il m'avait tout offert, avec des instances qui rendaient le refus difficile un coeur touch de ses embarras; j'avais tout refus. Son principal ministre cette poque, qui sait mieux que personne _une partie_ de la vrit sur cette entrevue et sur les avances du roi, les a dmenties rcemment, dit-on, en les mettant sur le compte de mon imagination. Le roi lui-mme, du fond de sa tombe, dans ses rvlations posthumes, dmentira, plus pertinemment que moi, son ministre. Aucun roi n'a tant crit. Mais remontons de quelques mois, au moment o, en crivant les _Girondins_, je faisais ce discours pique, cette discussion en rcit qui devait produire et qui produisit une motion plus grande et plus durable que cent discours de tribune. IX J'ai dit dans quel esprit et dans quelle indpendance complte d'opinion politique j'avais rsolu d'crire cette histoire. Je m'enveloppai, la campagne entre les sessions et Paris entre les sances, de tous les documents imprims, manuscrits, vivants, qui survivaient cette mmorable poque. Ils taient nombreux, volumineux, sincres; flatts de ce qu'une main libre cherchait dans leurs portefeuilles ou dans leur mmoire l'impartiale lumire qui ne luit qu'aprs que les partis sont morts et que les ressentiments sont teints. J'avais rsolu avant tout d'tre vridique envers et contre tous, et au besoin envers moi-mme; je ne ngligeai rien pour tre bien inform. Quant au style, je ne m'en occupai pas; j'tais sr que les vnements eux-mmes m'inspireraient, malgr mon peu d'habitude de la prose, la clart, l'ordre, la lumire, le naturel et mme la seule loquence de l'histoire, la sensibilit communicative qui mle du coeur au rcit. J'tais n pathtique; je n'avais qu' me laisser aller ma nature. Sentir m'tait ais, savoir tait plus difficile; j'y mis tous mes soins. Voici, entre mille autres, un exemple de l'attention scrupuleuse et infatigable que j'apportai dans mon travail tre intressant force d'tre vrai. Dans tout ce qu'on me contestera sur la vracit des moindres dtails de ce long rcit en sept volumes, je suis prt donner des preuves par tmoignages aussi irrcusables que celles que je vais produire en rponse M. de Cassagnac, qui calomnie innocemment mon exactitude en histoire. La vracit, c'est la probit de l'histoire. Mentir la postrit, c'est mentir Dieu; car l'histoire est divine. X Un crivain qui frappe juste, mais qui frappe souvent trop fort, cause de la vigueur mme de son talent, M. de Cassagnac, vient d'crire son tour un livre sur les Girondins. Il m'accuse d'avoir non falsifi, mais invent la fable de la mort et du banquet des Girondins la veille de leur supplice. Ce dernier souper des victimes m'avait paru moi-mme si improbable et si dramatique, que j'avais trouv l l'histoire un faux air de pome ou de roman, et que j'avais rsolu de le rvoquer en doute ou de le rduire aux proportions les plus prosaques de l'histoire. Cependant, de ce qu'une chose est dramatiquement pittoresque et pathtique il ne s'ensuit pas qu'elle soit fausse. Je voulus m'clairer consciencieusement avant de la rapporter. J'avais entendu parler d'un ecclsiastique, nomm l'abb Lambert, prtre asserment, ami de plusieurs Girondins, qui avait communiqu avec eux dans leur prison et assist leurs derniers moments jusqu' l'heure du supplice. Je pris les informations les plus patientes et les plus prcises sur cet ecclsiastique et sur ce qu'il tait devenu aprs le 31 mai 1793. J'appris qu'il vivait encore, qu'il s'tait rconcili avec l'glise au temps des rtractations, et qu'il tait, depuis longues annes, cur de la commune de Bessancourt, dans le dpartement de Seine-et-Oise. Je lui crivis pour lui demander si les circonstances de sa participation aux vnements du 31 mai taient vraies, et si, dans le cas o ce bruit aurait quelque fondement, il voudrait bien consentir me recevoir et me donner sur la mort de ses amis les informations utiles l'histoire. Il me rpondit avec beaucoup de bont qu'il tait tonn que son nom, depuis si longtemps gar et enseveli dans le coin de terre o il desservait une humble paroisse, ft parvenu jusqu' moi; que, son ge et ses infirmits l'empchant de se dplacer lui-mme, il me recevrait dans son pauvre presbytre et me dirait tout ce que sa mmoire lui rappelait de ces tragiques vnements. Je pris la poste, accompagn d'un jeune homme de Mcon, devenu depuis mon collgue l'Assemble constituante de 1848, que je ne crois pas devoir nommer ici sans son autorisation, mais qui attesterait, je n'en doute pas, ce voyage et cette enqute avec moi Bessancourt. XI Le cur de Bessancourt, encore vert et comme prsent tout ce pass, nous donna tous les renseignements dsirs sur les derniers jours, sur les diverses dispositions d'esprit, sur les conversations des condamns. Nous crivions les scnes, les portraits, les paroles, mesure que ses souvenirs, provoqus par nos questions, se retrouvaient et se droulaient dans la mmoire du vieillard: c'taient comme les notes du tableau historique et vridique que je me proposais de composer d'ensemble mon retour. Une journe suffit peine recueillir ce tmoignage du seul et dernier tmoin de ce grand drame. L'interrogatoire du cur de Bessancourt ne fut interrompu que par le djeuner et le dner que nous prmes sa table frugale. Nous le quittmes le soir, pleins de reconnaissance pour son accueil et pleins des souvenirs vivants que nous emportions de ses entretiens. Peu de temps aprs, je repartis de Paris pour Bessancourt, afin de complter et d'claircir quelques autres circonstances du rcit restes obscures dans mon esprit. J'tais accompagn cette fois par un homme de lettres, confident de mes travaux et devenu lui-mme l'minent historien d'une autre poque de notre histoire. Sa parole ne me manquerait pas au besoin pour dissiper les doutes de M. de Cassagnac. Ce second voyage de Bessancourt et les renseignements minutieux de l'abb Lambert compltrent ma conviction. Je n'eus qu' rdiger ses tmoignages. Il est sans doute possible qu'aprs un si long laps de temps le cur de Bessancourt ait commis quelques inadvertances de noms, de dates, de dtails sur des personnages si nombreux alors dans les prisons et sur leurs rles respectifs dans ce drame pathtique de leur dernire heure; mais il est impossible qui a entendu ce modeste et sincre tmoin de ces scnes de rvoquer en doute sa vracit. Il n'avait jamais song jusque-l se faire un mrite de ce hasard qui l'avait li cette poque avec les Girondins; il parlait peu; il n'crivait rien. Je pense qu'il n'aimait pas reporter la pense de ses paroissiens sur sa qualit de prtre asserment et constitutionnel dans sa jeunesse, et qu'il tait plus importun qu'empress d'tre cit en tmoignage sur ces vnements qui lui rappelaient une faute d'orthodoxie sacerdotale, expie depuis par sa rtractation. Si ces tmoignages de la consciencieuse minutie de mes recherches sur les moindres circonstances historiques de mon _Histoire des Girondins_ ne suffisaient pas pour difier l'crivain qui m'attribue l'invention de cette prtendue _fable_, voici ce sujet une lettre d'un des principaux habitants de Bessancourt, qui m'arrive aujourd'hui, avec l'autorisation de la reproduire: Monsieur, Je n'ai pas besoin de remonter plus loin dans mes souvenirs pour attester que le vnrable abb Lambert a t, pendant de longues annes (depuis 1816 jusqu'en 1847, anne de sa mort), cur de Bessancourt (Seine-et-Oise); que cet ecclsiastique a toujours pass dans la commune pour avoir t l'ami des Girondins et le pieux consolateur de quelques-uns d'entre eux la veille de leur supplice, en 1793; et que vous tes venu, accompagn d'un de vos amis ou collgues dont le nom m'chappe, passer de longues heures chez M. le cur Lambert dans son presbytre de Bessancourt, pour recueillir personnellement, de la bouche de ce vieillard, tous les dtails que vous rapportez dans votre _Histoire des Girondins_. C'est l, Monsieur, que j'eus l'honneur de vous connatre, d'assister vos entretiens la table de M. le cur Lambert, et de vous recevoir dans ma maison de Bessancourt dans l'intervalle de ces entretiens. Beaucoup d'habitants du village ont conserv comme moi le souvenir de cette enqute et la certifieraient au besoin. Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considration la plus distingue. N. NALIN. Bessancourt, le 9 juillet 1861. XII Voil donc quatre tmoignages d'hommes encore vivants qui, indpendamment des tmoignages crits, ne laissent aucun doute sur la ralit des scnes solennelles et des paroles mmorables qui prcdrent le supplice des Girondins; sauf ces lgendes plus ou moins exactes, plus ou moins amplifies, qui ne sont point du fait de l'historien, mais du peuple, espce d'atmosphre ambiante de l'imagination populaire qui enveloppe toujours les grands vnements, comme elle enveloppe dans la nature les grands horizons. Le critique se trompe galement en niant l'emprisonnement provisoire, mais assez long, des principaux Girondins dans la prison des Carmes de la rue de Vaugirard avant leur captivit la Conciergerie. Il se trompe par consquent en m'attribuant la supposition arbitraire des inscriptions murales des chambres hautes des Carmes aux Girondins dtenus dans ces chambres. Je les ai releves moi-mme sur ces murs blanchis la chaux, o sans doute on peut les vrifier encore. Je n'ai donn que comme conjecture vraisemblable, mais nullement certaine, l'attribution de telle de ces inscriptions tel ou tel de ces prisonniers. Ce n'est point l de l'histoire, mais de la conjecture morale qui n'a aucune valeur positivement historique, mais qui ne fut jamais interdite aux historiens non pour falsifier, mais pour vivifier leur rcit. C'est ce mme scrupule de vracit, quelle que ft la peine prise pour en consulter les sources par des voyages ou par des recherches parmi les familles des principaux acteurs du drame rvolutionnaire, dont on retrouvera les preuves toutes les fois qu'on voudra, comme M. de Cassagnac, contester l'exactitude de telle ou telle page de l'_Histoire des Girondins_. XIII Indpendamment des documents imprims ou manuscrits recueillis avec tant de soin et de prodigalit dans l'immense et lumineux recueil de MM. Buchez et Roux, qui a t mon manuel historique, toujours ouvert sur ma table pendant les deux annes consacres par moi crire cette histoire, je n'ai pas nglig une seule information verbale possible obtenir des parents ou des amis des personnages, mme odieux, dont j'avais sonder la vie publique ou la vie intime. C'est en approchant de l'homme tmoin des vnements qu'on approche le plus prs de la vrit des actes et des caractres. L'histoire, qui n'est que surface de loin, n'est vridique que dans l'intimit. L'acteur disparat, l'homme se rvle, l'histoire devient nue comme la vrit. C'est ainsi que j'ai approch bien prs Danton; Danton, le seul homme d'tat de la rvolution aprs Mirabeau, le Jupiter Tonnant de ces orages, le tribun dont on sentait le coeur convulsif palpiter de remords anticips jusque dans les clats de voix qui lanaient la peur pour faire fuir les victimes au lieu de les frapper, l'homme qui aurait t le grand factieux des vrits modernes s'il avait eu le courage de ne pas concder le crime pour arme de la libert. La seconde femme de Danton, qu'il avait pouse l'ge de quinze ans, vivait l'poque o j'crivais les _Girondins_, et vit, je crois, encore aujourd'hui. Elle porte un nom respectable qui cache le nom trop mmorable de son premier mari. Elle fut retrouve par moi; elle consentit dchirer en ma faveur le voile de veuve et le linceul de ses jeunes souvenirs; elle m'envoya son fils d'un second lit, jeune homme d'un nom sans tache, d'un rang lev, d'un coeur filial, d'une conversation aussi discrte qu'instructive. Je connus par lui tous les secrets de nature et d'intimit sur le caractre, sur la vie intrieure, sur les sentiments privs, sur la sparation dernire, sur la mort tragique d'un de ces hommes deux aspects, terribles au dehors, _placables_ au dedans. C'est sur ce vrai modle, sorti de l'ombre du rideau du lit conjugal, que j'ai model le buste de Danton. XIV Ai-je excus un seul de ses crimes inexcusables, les massacres de septembre[1] et la concession de la tte du roi au 21 janvier? Non. Attnuer l'horreur du crime, c'est le partager gratuitement; l'excuse mme est pire que le crime, car c'est le crime sans la passion qui le fait commettre, c'est le crime froid. [Note 1: Je ne crois plus que Danton ait voulu les massacres de septembre. Je dois le dire, la commune mme de Paris ne les voulut pas; elle les adopta aprs coup pour les arrter. Manuel faillit prir en tentant de dsarmer les gorgeurs; Danton, tout audacieux qu'il tait, n'osa pas les dsavouer. C'est un crime sans pre!] Mais j'ai fait connatre le vrai coupable, le popularisme jusqu'au sang, et j'ai montr le vrai Danton, noy dans un forfait dont il se repent, en cherchant vainement regagner le bord de l'innocence, qu'on ne regagne jamais qu'au ciel, par le repentir et par l'expiation. C'est ainsi que, voulant restituer Robespierre son vrai caractre historique de fanatisme systmatique et convaincu, d'aberration politique et sociale au commencement et de frocit dsespre la fin, je recherchai avec soin pendant tout un hiver, Paris, les moindres fils encore subsistants qui pouvaient se rattacher cette figure, et dire non la vrit convenue, mais la vrit vraie et occulte sur ce tribun, prcipit de sa dictature le 9 thermidor, journe dont Bonaparte, qui avait connu et frquent ce tyran du comit de salut public, disait Sainte-Hlne que: c'tait un procs jug, mais non instruit. Mot trs-hardi, mais trs-vrai. XV J'appris par hasard qu'une des filles du menuisier Duplay, de la rue Saint-Honor, existait encore, sous le nom de madame Lebas, dans la rue de Tournon; qu'elle tait la tradition vivante de cette famille qui avait donn Robespierre une si longue et si intime hospitalit dans son intrieur, depuis son arrive Paris, pour siger l'Assemble constituante, jusqu' sa mort, dans laquelle il avait entran Duplay, sa femme et une partie de la famille Duplay. Je parvins me faire introduire chez madame Lebas, ce tmoin naf et passionn de vie intime de Robespierre, cette protestation vivante et ardente contre les calomnies (car on calomnie mme le crime) des historiens de la Rvolution. Je trouvai dans madame Lebas une femme de la Bible aprs la dispersion des tribus Babylone, retire du commerce des vivants dans le haut tage d'un appartement modique, conversant avec ses souvenirs, entoure des portraits de sa famille dcime au 18 fructidor, de ses soeurs dont Robespierre avait d pouser la plus belle, de Robespierre lui-mme dans tous ces costumes lgants dont il s'enorgueillissait de prsenter le contraste sur sa personne avec la veste, le bonnet rouge, les sabots, signes sordides, flatteries ignobles des Jacobins l'galit et la misre des populaces. Un magnifique portrait au pastel, de grandeur naturelle, de Saint-Just, ce Barbaroux des terroristes, cet Antinos des Jacobins, s'talait dans un cadre d'or poudreux contre la muraille entre les rideaux du lit et la porte, objet d'un culte de souvenir de jeune fille pour le plus sduisant des disciples du tribun de la mort. La jeune fille tait devenue femme, mre, veuve; elle avait vieilli d'annes et de visage, sans rappeler par ses traits aucune beaut passe, mais sans aucun signe de vieillesse ou de caducit. Une pense fixe, triste, mais nullement dconcerte, donnait ses traits une sorte de ptrification lapidaire dans une seule ide et dans un mme sentiment, ide abstraite, sentiment ferme, mais nullement svre. Elle m'accueillit avec scurit, prvenue qu'elle tait par le pote Branger que je n'tais point de sa religion politique, que je ne venais ni pour la flatter ni pour la trahir, mais uniquement pour m'instruire et pour entendre ses tmoignages sur le temps, sur les choses, sur les hommes qu'elle avait traverss, connus, frquents de si prs dans cette intimit quotidienne o les hommes les plus comdiens en public oublient de se masquer, selon leurs rles, devant les tmoins domestiques de toutes les heures secrtes de leur vie. Je lui rptai ce que lui avait dit ce sujet Branger: Je ne me prsente point vous, lui dis-je, comme un partisan de la terreur et comme un rhabilitateur de la mmoire que vous cultivez. Dieu ne plaise! Fils de royaliste, royaliste moi-mme de naissance, de tradition, d'ducation, pendant mes jeunes annes, si Robespierre n'tait pas mort, mon pre n'aurait pas vcu, et toute ma famille aurait t victime de son systme de rnovation de la France par l'extermination. Mais je veux porter dans l'histoire publique l'honntet de la conscience prive, peindre les acteurs non avec les traits du prjug et de la vengeance, mais avec leurs propres traits. On doit justice mme ce que l'on rprouve, et, s'il y a une vertu mle par hasard au crime dans un homme justement abhorr de ses ennemis ou de ses victimes, il ne faut point nier cet amalgame monstrueux, mais souvent rel; il faut sparer, avec une sincrit loyale, cette vertu du crime, et dire l'histoire: Ceci tait vertu, ceci tait crime; et ceci, crime et vertu, tait l'homme. Voil dans quel esprit de rpulsion instinctive contre votre idole et d'impartialit historique dans l'histoire je viens recueillir vos souvenirs. Accordez-les-moi ou refusez-les-moi, selon l'ide que vous vous ferez de moi-mme; je respecterai galement votre confiance et votre silence, je reviendrai ou je m'loignerai sans retour. Madame Lebas fut plus sensible cette franchise qu'elle ne l'aurait t une adulation intresse de ses sentiments. Elle m'accorda un libre accs dans sa retraite et me laissa feuilleter mon aise, et page par page, sa mmoire prsente, intarissable et passionne sur tous les dtails intrieurs ou extrieurs de la vie prive et de la vie publique de Robespierre. Tout ce que j'ai rapport dans les _Girondins_ sur la vie asctique, retire, laborieuse, chaste et pour ainsi dire abstraite de l'idole des Jacobins et du peuple, est textuellement la conversation de madame Lebas. Le style et les rflexions seuls sont de moi. XVI Saint-Just aussi jouait un grand rle dans cette mmoire. Je crois que la jeune fille de l'entrepreneur Duplay, hte de Robespierre, avait eu la pense de devenir l'pouse du jeune et beau proconsul, fanatique side de ce Mahomet d'entresol, quand la rvolution que Robespierre croyait accomplir serait enfin close par cette bergerie plbienne et sentimentale que Saint-Just et son matre croyaient tablir la place des ingalits niveles et des chafauds abolis. Car, au fond, c'tait l leur pense. On la retrouve dans tous leurs papiers secrets et dans toutes leurs conversations portes fermes, la table de la mre de mesdemoiselles Duplay. Toutes les fois que le nom de Saint-Just revenait dans nos entretiens, l'accent s'amollissait, la physionomie s'attendrissait visiblement dans madame Lebas, et un regard d'enthousiasme rtrospectif s'levait du portrait vers le plafond, comme un reproche muet au ciel d'avoir tranch quelque douce perspective, par la hache de 1794, avec cette tte d'ange exterminateur sur le buste d'un proscripteur de vingt-sept ans. XVII Je retrouvai avec plus de peine encore une autre source d'informations sur Danton dans M. de Saint-Albin, dont le vaste htel de la rue du Temple tait un vrai muse de la Terreur. Il y avait chapp lui-mme en changeant de nom. Mais ses informations avaient des rticences qui ne permettaient pas de croire la complte impartialit du confident de Danton. Il ne fallait lui demander que les figures. J'en dcouvris une autre bien plus sre, bien plus prcise et bien plus originale dans Souberbielle, vieux et fidle _terroriste_, rest jusqu' quatre-vingts ans fanatique de Robespierre comme au jour de la proclamation de l'tre suprme, et ne cessant pas de dplorer le 9 thermidor et le supplice du tribun-pontife, comme l'holocauste de la vertu. Souberbielle, qui demeurait presque invisible dans le quartier de la place Royale, avec une vieille servante, me recevait au chevet de son lit avec une joie mal dguise, comme un mourant reoit un lgataire pour lui confier avant la mort ses chers souvenirs. Il paraissait vivre dans l'aisance, quoique dans la solitude. Son appartement, au premier tage d'une maison dcente, tait en dsordre, mais c'tait un dsordre de ngligence; les meubles s'y entassaient sur les meubles, les tableaux sur les tableaux, les toffes sur les toffes: on et dit un encan. Il avait t un des confidents les plus initis dans les penses et dans les actes politiques du chef du comit de salut public. Robespierre l'avait nomm mdecin en chef et en mme temps agent principal de sa confiance cette _cole de Mars_, corps de jeunes janissaires personnels de Robespierre, logs au Champ de Mars, qui gardaient de loin la Convention et veillaient surtout sur Robespierre lui-mme, prts voler son secours dans le cas o ses collgues, fatigus de sa domination, viendraient lui livrer combat dans l'Assemble ou dans la capitale. Souberbielle savait tous ses secrets et partageait, mme quarante ans de distance, tout le fanatisme de son matre pour les grandes penses populaires et _vertueuses_ qu'il lui supposait encore. Cette apothose de Robespierre tait dure pour moi supporter. Dans ses accs d'enthousiasme, le sang chaud et mridional de Souberbielle, qui se portait son front, lui donnait une figure sibyllique d'inspir de l'chafaud; ses cheveux blancs se hrissaient avec le frmissement de l'exaltation sur sa tte, et les reflets rouges de ses rideaux de lit cramoisis, transpercs par le soleil du matin et se rpercutant sur ce lit de vieillard, semblaient filtrer non de la lueur, mais une teinte de sang. Il n'tait pas froce, mais encore ivre de l'ivresse des champs de bataille du 9 thermidor, o Robespierre, qui n'avait pas voulu combattre, avait prfr mourir dsarm. Cela tait juste. Le crime a quelquefois des martyrs, jamais de hros. C'est ce soin minutieux et consciencieux de rechercher la vrit aux sources prives les plus rapproches des acteurs, et par consquent les plus naturellement partiales pour eux, que j'ai d le reproche non pas d'avoir flatt, mais trop minutieusement reproduit les portraits les plus odieux des hommes les plus rprouvs parmi les tribuns sanguinaires du comit de salut public, et surtout de Robespierre, cette personnification de la Terreur. Non pas cependant qu'on m'ait attribu aucune complicit de doctrines avec cet homme chimrique d'institutions, philosophe d'chafaud, impassible de meurtre, sans cruaut comme sans piti dans le coeur, s'il avait un coeur, immolateur par systme de tout ce qui rsistait au froid dlire d'un impossible nivellement sous le niveau de fer de sa guillotine. Le jugement final port par moi dans les _Girondins_ sur cet homme, sur ses systmes et sur ses actes, est trop implacable de svrit pour qu'on puisse m'imputer aucune complicit d'ides ou aucune intention d'attnuation de ses _immanits_, juste horreur des sicles. Mais l'imagination des lecteurs voit toujours le crime ou la vertu d'une seule pice; elle s'irrite quand on lui montre dans un monstre une parcelle de vertu, et dans un homme de bien un atome de faiblesse. La moindre justice dans l'historien lui parat une complicit, la moindre quit est ses yeux une connivence. XVIII De plus, et ici je me frappe la poitrine, le public a eu un peu raison contre moi. On a trouv que le pinceau de l'historien caressait trop les dtails intimes de cette figure, et que ce soin mme du pinceau accusait une certaine indulgence coupable ou malsante pour le modle. Ainsi la philosophie asctique du dput d'Arras, la tnacit froide de ses ides d'abord fneloniennes, la patience de ses utopies attendre l'heure des applications, au milieu des premiers murmures de l'Assemble constituante contre ses chimres dmagogiques, son obstination acqurir par un travail ingrat l'loquence qui lui manquait l'origine et qu'il finit par conqurir force de veilles, sa pauvret volontaire, sa vie d'artisan dans une maison d'artisan, sa sobrit, sa squestration absolue du monde des plaisirs ou des intrigues, en sorte qu'il ne sortait de son entresol, au dessus d'un atelier, que pour apparatre aux deux tribunes du peuple: tous ces dtails vrais du portrait de Robespierre, dtails sur lesquels j'ai trop insist, d'aprs madame Lebas, n'taient que de la fidlit et ont paru de la faveur. Moi, un terroriste! On l'a bien vu, quand, port un moment, par le hasard de ma vie et des vnements, la place mme o Robespierre avait reu le coup de pistolet vengeur du sang qu'il avait demand et qu'il demandait encore, mon premier acte politique a t de proposer au gouvernement de la seconde rpublique, qui partageait mon impatience d'humanit, de porter le dcret d'abolition de la peine de mort en politique, et de dsarmer, en nous dsarmant, le peuple de l'arme des supplices, qui dshonore toutes les causes populaires quand elle ne les tue pas. C'tait un commentaire en action sans doute assez explicite, et j'oserai dire en ce moment, assez dvou, de ma prtendue apothose de Robespierre. Mais je n'en avais pas eu moins tort, comme historien, d'avoir donn prtexte ce reproche, non par mon coeur, mais par mon pinceau. Ces sortes de figures sinistres doivent rester dans l'ombre des tableaux; la lumire les jette trop en avant sur la scne. Il faut de l'horreur autour des bourreaux, pour qu'il y ait plus d'clat autour des victimes. Un coup de pinceau, comme un coup de hache, avec une couleur de sang, voil tout. LAMARTINE. LXXIIe ENTRETIEN. CRITIQUE DE L'HISTOIRE DES GIRONDINS. (TROISIME PARTIE.) I Encore une fois, c'est l une faute de conception et presque de moralit dans l'_Histoire des Girondins_. J'en demande pardon comme artiste, mais certes pas comme homme politique. La fidlit du portrait n'est pas la complicit du peintre. Quand, dans le moyen ge de Rome papale, la belle et infortune Cinci devint complice de la mort d'un tyran fodal, froce et incestueux, qui tait son pre, et quand la juste inflexibilit du pape refusa la grce d'une coupable, grce que toute l'Italie demandait cause de la fatalit, de l'innocence et de la beaut de la victime, un peintre illustre saisit son pinceau et retraa, pendant qu'elle marchait l'chafaud, la figure anglique et la pleur livide de la _Cinci_; ce portrait rendit la condamne une vie immortelle. Qui jamais accusa le peintre du parricide de son modle? II Cela dit quant la vracit et la sincrit de l'histoire, un mot du style. Le style tant ce qu'on appelle le talent, et le talent tant la partie d'un livre o se rfugie l'amour-propre de l'auteur, il serait malsant et immodeste moi d'en parler; j'aurais voulu en avoir davantage pour populariser et immortaliser les rcits, les leons et les moralits de ces mmorables vnements. L'homme a beau se guinder, il ne peut ajouter une ligne sa taille; il est ce qu'il est. Je n'ai pas mis de prtention dans mon style, j'y ai mis un peu plus d'attention que dans mes autres crits, en vers ou en prose, parce que mes autres crits, surtout en prose, ne s'adressaient qu'au temps, et que l'histoire s'adresse la postrit. Je respectais plus la postrit que mon temps. Mais le caractre de mon style, tant le mouvement, la chaleur et l'improvisation, ne comporte pas ces perfections lgantes et ce poli des surfaces qui, dans les styles vraiment classiques, sont l'oeuvre du temps. Dans l'ordre matriel, comme dans l'ordre littraire, tout ce qui est poli est froid. Voyez le marbre. Je ne suis pas de marbre, je suis d'argile, je le reconnais. C'est donc au public et non moi de caractriser le style des _Girondins_. Je ferai ici une simple observation sur la critique qui a t faite le plus souvent de mon style historique par des historiens mes mules ou mes rivaux. C'est l'abondance et la minutieuse exactitude des portraits de mes personnages historiques. Si c'est un dfaut, j'en conviens; mais j'en conviens sans m'en accuser et sans m'en repentir. Voici pourquoi: III Je n'ai jamais eu d'autre rhtorique et d'autre critique que mon plaisir. Faire l'histoire comme j'aime la lire, voil tout mon systme d'crivain. Or les portraits physiques et biographiques des personnages me charment et m'instruisent dans Thucydide, dans Tacite, dans Machiavel, dans Saint-Simon, dans tous les grands historiens anciens ou modernes. L'homme m'explique l'vnement, le visage m'explique l'homme, les traits me rvlent le caractre, la vie prive me dvoile les motifs souvent cachs de la vie publique. Peut-tre ce got pour les portraits tient-il en moi mon imagination plastique et pittoresque, qui a besoin de se reprsenter fortement la physionomie des choses et des hommes pendant qu'elle lit le rcit des vnements o ces hommes sont en scne dans le livre. C'est possible; mais j'ai toujours cru que la peinture n'tait pas un dfaut dans ces tableaux crits qu'on appelle la grande histoire. Un nom seul ne me peint rien, ce n'est qu'une abstraction compose de quelques syllabes. J'ai en dgot les historiens abstraits; ils veillent ma curiosit, ils ne la satisfont pas. Plutarque pensait videmment comme moi, mais il plaait le portrait aprs l'homme. Je n'ai jamais compris pourquoi les historiens franais, anglais, italiens, espagnols, ont imit Plutarque en cela; cela m'a toujours paru bizarre et absurde. Car quel est l'objet du portrait historique? C'est videmment d'appeler et de fixer l'attention et l'intrt sur la figure d'un personnage que l'on va voir entrer en scne et agir sous vos yeux. C'est donc, selon la logique, le moment o il faut dire au lecteur: Voil quel tait ce personnage, voil d'o il venait, voil comment il tait sorti de l'obscurit, voil dans quelles dispositions de famille, de corps, d'esprit, de passion il arrivait pour participer l'vnement. On comprend alors, ds qu'il apparat, ds qu'il parle, ds qu'il agit, ses premiers mots et ses moindres actes; on a le pressentiment de sa prsence et de son importance dans le drame, on le regarde, on le reconnat, on s'incorpore, pour ainsi dire, d'avance avec lui. C'est donc avant le rle et non aprs la mort du personnage qu'il faut, selon moi, le portrait; ce n'est pas quand il est mort ou retir pour jamais de la scne. Ce qu'il faut alors au lecteur, ce n'est pas le portrait, c'est le jugement historique et moral sur le rle hroque ou odieux de cet homme, c'est l'pitaphe lapidaire de son nom. Je crois donc que ces historiens antiques ou ces historiens routiniers modernes qui ont imit Plutarque en plaant le portrait la fin au lieu de le placer au commencement, se sont tromps de place dans leur systme historique; je le crois d'autant plus que ce n'est pas ainsi que procde la nature, cette grande logicienne, cette grande rhtoricienne de l'cole de Dieu. Quand la nature veut nous intresser un vnement o figure un homme ou une femme quelconque, que fait-elle? Elle commence par nous montrer la place o cet vnement va se passer, un site, un paysage, une ville, une maison, un palais, un temple, un champ de bataille, une assemble publique, un peuple en bullition ou en silence, ml ou attentif un vnement: puis elle nous montre un personnage qui arrive sur cette scne pour y figurer au premier plan, son visage, son attitude, sa dmarche, sa physionomie calme ou convulsive, son costume mme et jusqu' l'ombre que son corps projette ct ou derrire lui sur la place ou sur la foule au milieu de laquelle il apparat. Voil le procd de la nature. D'abord le lieu, puis l'homme, puis les accessoires, les indices de l'vnement qui va se passer. Quand la nature a jet ainsi le site et l'homme dans les yeux du spectateur, et que ces yeux ont eu le temps de bien regarder et de bien se figurer le personnage qui doit parler ou agir, elle le fait se mouvoir, elle le fait parler ou agir, elle le fait commettre des actes de vertu, de politique, ou des forfaits d'ambition travers l'vnement qui se droule. On suit le personnage, on le pressent, on le devine, on se passionne pour ou contre lui, selon qu'on participe soi-mme par l'admiration ou par l'horreur l'hrosme, au fanatisme, au crime ou la vertu de l'homme historique; on vit de sa vie ou l'on meurt de sa mort par l'imagination mue pour ou contre lui; il disparat, et l'historien alors reparat lui; et, semblable au choeur antique, cet historien prend la parole, prononce un jugement moral, court, nerveux, impartial, favorable ou implacable sur le personnage qu'il vient de reprsenter vos yeux. Voil comment procde la nature. Le style doit-il procder autrement? videmment non; le mode naturel est le mode logique. La nature est le Quintilien des bons esprits; faisons comme elle, et nous serons srs de frapper l'oeil, de satisfaire l'esprit et de toucher le coeur. IV C'est ainsi que j'ai raisonn, c'est ainsi que j'ai essay d'crire, c'est ainsi que j'ai t amen faire beaucoup de portraits et placer ces figures avant l'action, comme sur la scne on prsente l'acteur avant le rle, et non pas le rle avant l'acteur, contre-sens la logique de la nature dont Plutarque a donn l'exemple aux pdants de l'histoire. Ai-je bien ou mal fait d'imiter la nature au lieu d'imiter Plutarque ou Rollin? Ce n'est pas moi de le dire. Encore une fois, mon livre est plein de dfauts; mais, malgr ces dfauts, c'est de tous les livres historiques publis en Europe depuis Jean-Jacques Rousseau, dans la fivre d'engouement qui saisit l'Europe l'apparition de la _Nouvelle Hlose_, c'est celui de tous les livres srieux qui a t le plus vite et le plus persvramment dvor par la curiosit publique depuis son apparition; c'est celui qu'on a accus bien tort d'avoir assez branl les esprits en France et en Europe pour avoir fait une rvolution en France et huit ou dix rvolutions en Europe. J'ai prononc le mot d'engouement tout l'heure, pour expliquer le succs de la _Nouvelle Hlose_ de Jean-Jacques Rousseau au moment de son apparition; mais remarquez qu'on ne peut expliquer par ce mot d'engouement le succs des _Girondins_, car l'engouement ne dure pas vingt ans sans rmission et mme sans dgot contre un livre; or les ditions de l'_Histoire des Girondins_ se succdent depuis vingt ans sous la presse de Paris, de Londres, de la Belgique, sans que la prodigieuse consommation de ce livre se soit abaisse d'un chiffre ou ralentie d'un jour en France et en Europe. (Consultez cet gard les libraires.) Donc le mode de composition et de style que j'ai employ ce livre avait, au milieu de mille imperfections et de mille insuffisances de talent, au moins cet intrt d aux portraits mmes que mes mules en histoire me reprochent. J'ajoute encore, et je dois ajouter, que, par un acharnement extrme et injuste, la faction orlaniste, la faction dmagogique et le haut parti lgitimiste[2] ont fait de concert tout ce qu'ils ont pu pour dcrditer ce livre, et qu'ils n'y sont pas parvenus; le mme nombre d'exemplaires leur glisse tous les ans entre les doigts et se rpand dans toutes les bibliothques du globe. Cela ne prouve pas que ce livre a du style, mais cela fait prsumer qu'il a de la vie. La vie aussi est un style; c'est le coeur des livres: tant que ce coeur bat, le livre n'est pas mort, et il continue faire battre le coeur de ceux qui le lisent des mmes sentiments qui animent l'auteur en l'crivant. J'admets donc que le livre est faiblement crit; mais son succs prodigieux et continu me permet de croire qu'il est, malgr ses imperfections, encore vivant et sympathique. [Note 2: Le croira-t-on quand je serai mort et quand on verra, toutes les pages de ma vie, mes sacrifices, mes fidlits d'honoration ses princes exils, mes partialits de coeur, mes gards de plume pour ce parti de ma jeunesse; le croira-t-on que c'est par ce parti, par ses organes, par ses courtisans, que j'ai t le plus insult l'aide de tactiques indignes, qui livrent un ami dont on n'a rien craindre, pour flatter, qui? des ennemis implacables dont on n'a rien esprer! c'est--dire les ministres de Louis-Philippe qui vous ont jets hors du trne et du territoire en 1830. Vous n'avez pas assez de prvenances pour ces hommes du parti d'Orlans, vous n'avez pas assez de ddain et d'injures pour celui qui, en 1830 et depuis, a souffert pour vous le stoque martyre de l'honneur.] V Un autre caractre qui me frappe en le relisant moi-mme aujourd'hui, et qui fait, je n'en doute pas, une grande partie de son intrt, c'est que les hommes y sont beaucoup plus en scne que les choses. J'ai personnifi partout les vnements dans les acteurs; c'est le moyen d'tre toujours intressant, car les hommes vivent et les choses sont mortes, les hommes ont un coeur et les choses n'en ont pas, les choses sont abstraites et les hommes sont rels. tez du livre une centaine d'hommes principaux qui animent tout de leur me, qui passionnent tout de leurs passions, et le livre n'existerait plus. C'est ainsi qu'ayant reprsenter ds le dbut la Rvolution qui va s'ouvrir, je choisis un homme, Mirabeau, et je personnifie en lui toute la Rvolution. Sa biographie, plus romanesque qu'un roman, attache tout de suite le lecteur, par toutes les curiosits de l'esprit et par toutes les motions de l'me, au drame dont ce grand acteur va remuer la scne. VI J'entreprends d'crire l'histoire d'un petit nombre d'hommes qui, jets par la Providence au centre du plus grand drame des temps modernes, rsument en eux les ides, les passions, les vertus, les fautes d'une poque, et dont la vie et la politique, formant, pour ainsi dire, le noeud de la Rvolution franaise, sont tranches du mme coup que les destines de leur pays. Cette histoire pleine de sang et de larmes est pleine aussi d'enseignements pour les peuples. Jamais peut-tre autant de tragiques vnements ne furent presss dans un espace de temps aussi court; jamais non plus cette corrlation mystrieuse qui existe entre les actes et leurs consquences ne se droula avec plus de rapidit. Jamais les faiblesses n'engendrrent plus vite les fautes, les fautes les crimes, les crimes le chtiment. Cette justice rmunratoire que Dieu a place dans nos actes mmes comme une conscience plus sainte que la fatalit des anciens ne se manifesta jamais avec plus d'vidence; jamais la loi morale ne se rendit elle-mme un plus clatant tmoignage et ne se vengea plus impitoyablement. En sorte que le simple rcit de ces deux annes est le plus lumineux commentaire de toute une grande rvolution, et que le sang rpandu flots n'y crie pas seulement terreur et piti, mais leon et exemple aux hommes. C'est dans cet esprit que je veux les raconter. L'impartialit de l'histoire n'est pas celle du miroir qui reflte seulement les objets, c'est celle du juge qui voit, qui coute et qui prononce. Des annales ne sont pas de l'histoire: pour qu'elle mrite ce nom, il lui faut une conscience; car elle devient plus tard celle du genre humain. Le rcit vivifi par l'imagination, rflchi et jug par la sagesse, voil l'histoire telle que les anciens l'entendaient, et telle que je voudrais moi-mme, si Dieu daignait guider ma plume, en laisser un fragment mon pays. VII Mirabeau venait de mourir. L'instinct du peuple le portait se presser en foule autour de la maison de son tribun, comme pour demander encore des inspirations son cercueil; mais Mirabeau vivant lui-mme n'en aurait plus eu donner. Son gnie avait pli devant celui de la Rvolution; entran un prcipice invitable par le char mme qu'il avait lanc, il se cramponnait en vain la tribune. Les derniers mmoires qu'il adressait au roi, et que l'armoire de fer nous a livrs avec le secret de sa vnalit, tmoignent de l'affaissement et du dcouragement de son intelligence. Ses conseils sont versatiles, incohrents, presque purils. Tantt il arrtera la Rvolution avec un grain de sable. Tantt il place le salut de la monarchie dans une proclamation de la couronne et dans une crmonie royale propre populariser le roi. Tantt il veut acheter les applaudissements des tribunes et croit que la nation lui sera vendue avec eux. La petitesse des moyens de salut contraste avec l'immensit croissante des prils. Le dsordre est dans ses ides. On sent qu'il a eu la main force par les passions qu'il a souleves, et que, ne pouvant plus les diriger, il les trahit, mais sans pouvoir les perdre. Ce grand agitateur n'est plus qu'un courtisan effray qui se rfugie sous le trne, et qui, balbutiant encore les mots terribles de nation et de libert, qui sont dans son rle, a dj contract dans son me toute la petitesse et toute la vanit des penses de cour. Le gnie fait piti quand on le voit aux prises avec l'impossible. Mirabeau tait le plus fort des hommes de son temps; mais le plus grand des hommes se dbattant contre un lment en fureur ne parat plus qu'un insens. La chute n'est majestueuse que quand on tombe avec sa vertu. VIII Lisez son portrait politique la suite de son portrait physique et moral; l'homme personnifie immdiatement en lui non-seulement la pense, mais, hlas! aussi les passions et les immoralits que toute rvolution fait bouillonner dans toutes ces vastes commotions humaines. Ds son entre dans l'Assemble nationale, il la remplit; il y est lui seul le peuple entier. Ses gestes sont des ordres, ses motions sont des coups d'tat. Il se met de niveau avec le trne. La noblesse se sent vaincue par cette force sortie de son sein. Le clerg, qui est peuple, et qui veut remettre la dmocratie dans l'glise, lui prte sa force pour faire crouler la double aristocratie de la noblesse et des vques. Tout tombe en quelques mois de ce qui avait t bti et ciment par les sicles. Mirabeau se reconnat seul au milieu de ces dbris. Son rle de tribun cesse. Celui de l'homme d'tat commence. Il y est plus grand encore que dans le premier. L o tout le monde ttonne, il touche juste, il marche droit. La Rvolution dans sa tte n'est plus une colre, c'est un plan. La philosophie du dix-huitime sicle, modre par la prudence du politique, dcoule toute formule de ses lvres. Son loquence, imprative comme la loi, n'est plus que le talent de passionner la raison. Sa parole allume et claire tout. Presque seul ds ce moment, il a le courage de rester seul. Il brave l'envie, la haine et les murmures, appuy sur le sentiment de sa supriorit. Il congdie avec ddain les passions qui l'ont suivi jusque-l. Il ne veut plus d'elles le jour o sa cause n'en a plus besoin; il ne parle plus aux hommes qu'au nom de son gnie. Ce titre lui suffit pour tre obi. L'assentiment que trouve la vrit dans les mes est sa puissance. Sa force lui revient par le contre-coup. Il s'lve entre tous les partis et au-dessus d'eux. Tous le dtestent, parce qu'il les domine; et tous le convoitent, parce qu'il peut les perdre ou les servir. Il ne se donne aucun, il ngocie avec tous; il pose, impassible sur l'lment tumultueux de cette Assemble, les bases de la constitution rforme: lgislation, finances, diplomatie, guerre, religion, conomie politique, balance des pouvoirs, il aborde et il tranche toutes les questions, non en utopiste, mais en politique. La solution qu'il apporte est toujours la moyenne exacte entre l'idal et la pratique. Il met la raison la porte des moeurs, et les institutions en rapport avec les habitudes. Il veut un trne pour appuyer la dmocratie, il veut la libert dans les chambres, et la volont de la nation, une et irrsistible, dans le gouvernement. Le caractre de son gnie, tant dfini et tant mconnu, est encore moins l'audace que la justesse. Il a sous la majest de l'expression l'infaillibilit du bon sens. Ses vices mmes ne peuvent prvaloir sur la nettet et sur la sincrit de son intelligence. Au pied de la tribune, c'est un homme sans pudeur et sans vertu; la tribune, c'est un honnte homme. Livr ses dportements privs, marchand par les puissances trangres, vendu la cour pour satisfaire ses gots dispendieux, il garde dans ce trafic honteux de son caractre l'incorruptibilit de son gnie. De toutes les forces d'un grand homme sur son sicle, il ne lui manque que l'honntet. Le peuple n'est pas une religion pour lui, c'est un instrument; son dieu, lui, c'est la gloire; sa foi, c'est la postrit; sa conscience n'est que dans son esprit; le fanatisme de son ide est tout humain; le froid matrialisme de son sicle enlve son me le mobile, la force et le but des choses imprissables. Il meurt en disant: Enveloppez-moi de parfums et couronnez-moi de fleurs pour entrer dans le sommeil ternel. Il est tout du temps; il n'imprime son oeuvre rien d'infini. IX Ici, je laisse respirer le lecteur et je caractrise l'esprit de la Rvolution. Cette caractrisation est pleine d'erreurs, elle est lyrique plus que politique. J'y remarque surtout des thories sociales du _Contrat social_ de Jean-Jacques Rousseau; il faut lire ces pages avec une extrme prcaution de jugement. J'ai lu depuis ce _Contrat social_ de Jean-Jacques Rousseau que je vantais alors sur parole; j'en ai publi dernirement l'analyse et la critique raisonnes (_Entretiens littraires_, n. 65 67). J'engage mes lecteurs les lire; on y verra combien j'ai chang d'impression sur ce faux prophte d'une libert anarchique, d'une libert sans limites, d'une galit impraticable. L'histoire et l'exprience m'ont mri l'esprit; ce n'est nullement une rpudiation de principes, c'est un progrs. La socit libre moins que la socit tyrannique ne peut se fonder sur des mensonges. Le _Contrat social_ de Jean-Jacques Rousseau et les _Droits de l'homme_ de La Fayette, proclams en 1789, sont un catalogue de contre-vrits politiques. Ni l'un ni l'autre de ces apologistes des droits de l'homme en socit ne comprenaient la porte de ce qu'ils crivaient; du moins, ils n'en prvoyaient pas les consquences. Le peuple votait d'enthousiasme, quoi? le nant. Combien il serait beau aujourd'hui d'crire ces vrais droits de l'homme par la main d'un Aristote, d'un Bacon, d'un Montesquieu, d'un Mirabeau! Car Mirabeau ne donne jamais dans ces mtaphysiques de Jean-Jacques Rousseau; il les laisse jeter au peuple comme des osselets, mais il s'en moque toujours les portes fermes. S'il n'avait pas la vertu de la probit politique, il avait le gnie des ralits. X Le portrait de Louis XVI est vrai, il est respectueux pour le malheur de sa situation. Voyez ce dernier trait: Dans la situation de Louis XVI, et quand on se demande quel est le conseil qui aurait pu le sauver, on cherche et on ne trouve pas. Il y a des circonstances qui enlacent tous les mouvements d'un homme dans un tel pige que, quelque direction qu'il prenne, il tombe dans la fatalit de ses fautes ou dans celle de ses vertus. Louis XVI en tait l. Toute la dpopularisation de la royaut en France, toutes les fautes des administrations prcdentes, tous les vices des rois, toutes les hontes des cours, tous les griefs du peuple, avaient pour ainsi dire abouti sur sa tte et marqu son front innocent pour l'expiation de plusieurs sicles. Les poques de rnovation ont leurs sacrifices. Quand elles veulent renouveler une institution qui ne leur va plus, elles entassent sur l'homme en qui cette institution se personnifie tout l'odieux et toute la condamnation de l'institution elle-mme; elles font de cet homme une victime qu'elles immolent au temps: Louis XVI tait cette victime innocente, mais charge de toutes les iniquits des trnes, et qui devait tre immole en chtiment de la royaut. Voil le roi. XI On m'a beaucoup reproch le portrait de la reine; lisez pourtant. Quel peintre, mme madame Lebrun, a port plus de grce et plus d'attendrissement sur cette figure? Cette jeune reine semblait avoir t cre par la nature pour attirer jamais l'intrt et la piti des sicles sur un de ces drames d'tat qui ne sont pas complets quand les infortunes d'une femme ne les achvent pas. Fille de Marie-Thrse, elle avait commenc sa vie dans les orages de la monarchie autrichienne. Elle tait soeur de ces enfants que l'impratrice tenait par la main quand elle se prsenta en suppliante devant les fidles Hongrois, et que ces troupes s'crirent: Mourons pour notre roi Marie-Thrse! Sa fille aussi avait le coeur d'un roi. son arrive en France, sa beaut avait bloui le royaume: cette beaut tait dans tout son clat. Elle tait grande, lance, souple: une vritable fille du Tyrol. Les deux enfants qu'elle avait donns au trne, loin de la fltrir, ajoutaient l'impression de sa personne ce caractre de majest maternelle qui sied si bien la mre d'une nation. Le pressentiment de ses malheurs, le souvenir des scnes tragiques de Versailles, les inquitudes de chaque jour, plissaient seulement un peu sa premire fracheur. La dignit naturelle de son port n'enlevait rien la grce de ses mouvements; son cou, bien dtach des paules, avait ces magnifiques inflexions qui donnent tant d'expression aux attitudes. On sentait la femme sous la reine, la tendresse du coeur sous la majest du port. Ses cheveux blond-cendr taient longs et soyeux; son front haut et un peu bomb venait se joindre aux tempes par ces courbes qui donnent tant de dlicatesse et tant de sensibilit ce sige de la pense ou de l'me chez les femmes; les yeux de ce bleu clair qui rappelle le ciel du Nord ou l'eau du Danube; le nez aquilin, les narines bien ouvertes et lgrement renfles, o les motions palpitaient, signe du courage; une bouche grande, des dents clatantes, des lvres autrichiennes, c'est--dire saillantes et dcoupes; le tour du visage ovale, la physionomie mobile, expressive, passionne; sur l'ensemble de ces traits, cet clat qui ne se peut dcrire, qui jaillit du regard, de l'ombre, des reflets du visage, qui l'enveloppe d'un rayonnement semblable la vapeur chaude et colore o nagent les objets frapps du soleil: dernire expression de la beaut qui lui donne l'idal, qui la rend vivante et qui la change en attrait. Avec tous ces charmes, une me altre d'attachement, un coeur facile mouvoir, mais ne demandant qu' se fixer; un sourire pensif et intelligent qui n'avait rien de banal; des intimits, des prfrences, parce qu'elle se sentait digne d'amitis. Voil Marie-Antoinette comme femme. C'tait assez pour faire la flicit d'un homme et l'ornement d'une cour. Pour inspirer un roi indcis et pour faire le salut d'un tat dans des circonstances difficiles, il fallait plus: il fallait le gnie du gouvernement; la reine ne l'avait pas. Rien n'avait pu la prparer au maniement des forces dsordonnes qui s'agitaient autour d'elle; le malheur ne lui avait pas donn le temps de la rflexion. Accueillie avec enivrement par une cour orgueilleuse et une nation ardente, elle avait d croire l'ternit de ces sentiments. Elle s'tait endormie dans les dissipations de Trianon. Elle avait entendu les premiers bouillonnements de la tempte sans croire au danger; elle s'tait fie l'amour qu'elle inspirait et qu'elle se sentait dans le coeur. La cour tait devenue exigeante, la nation hostile. Instrument des intrigues de la cour sur le coeur du roi, elle avait d'abord favoris, puis combattu toutes les rformes qui pouvaient prvenir ou ajourner les crises. Sa politique n'tait que de l'engouement, son systme n'tait que son abandon alternatif tous ceux qui lui promettaient le salut du roi. XII Tout cela est parfaitement indulgent quoique parfaitement historique; ce qui suit l'est galement: On en vint la redouter dans le parti de la Rvolution. On est prompt calomnier ce qu'on craint. On la peignait dans d'odieux pamphlets sous les traits d'une Messaline; les bruits les plus infmes circulaient; les anecdotes les plus controuves furent rpandues. Le coeur d'une femme, ft-elle reine, a droit l'inviolabilit; ses sentiments ne deviennent de l'histoire que quand ils clatent en publicit. Voil ce qui fit clater contre moi un cri de profanation de l'image de la reine qui retentit encore. J'avais deux torts, en effet, que je ne cherche point excuser: le premier, c'tait de porter, quoique dans une intention trs-innocente et mme trs-attnuante, le jour non pas de l'vidence, mais de la conjecture sur l'intrieur d'une femme qui ne doit compte qu' Dieu et son mari de la nature de ses intimits et de ses prdilections, intimits et prdilections que l'historien doit toujours prsumer irrprochables; le second, c'tait de m'tre servi du mot _pudeur_ au lieu du mot _convenance_ dans la dernire phrase de ce paragraphe. Je l'avais mis trs-innocemment; il caractrisait dans ma pense les accusations que je ne voulais pas rappeler. Mais, l'histoire tant mes yeux toujours un peu monumentale, toutes les fois qu'il se prsente ma plume de ces mots signifiant la mme chose, je choisis de prfrence le mot le plus classique, le mot tymologie latine. J'avais fait l ce que je fais toujours, j'avais pris le mot latin _pudeur_ au lieu du mot moderne _rserve_ ou _convenance_. On affecta de croire que j'avais voulu par ce mot donner un caractre d'impudicit la conduite de la reine. Rien n'tait plus loin de ma pense. Je changeai le mot ds que je m'aperus de sa mauvaise interprtation la seconde dition; mais il tait trop tard pour la susceptibilit des royalistes du parti de la reine. Je ne les accuse pas mon tour d'avoir pris un _lapsus_ de plume pour une profanation sacrilge. Je reconnais que j'avais t, non pas coupable, mais tmraire et malheureux dans ce regard jet sur l'intrieur de cette jeune reine. Rien n'autorise lui imputer un tort de conduite dans ses devoirs d'pouse, de mre et d'amie. Mais, quant son influence versatile et selon moi funeste sur les conseils de son mari, je persiste, sur la foi de ses amis eux-mmes, _unanimes_ dplorer son influence en ce sens, lui attribuer bien involontairement les consquences les plus tragiques de ces conseils contradictoires donns au roi. Ce n'tait pas sa faute, sans doute, mais ce fut son malheur; sa tte charmante mais sans exprience n'avait rien du gnie viril de gouvernement que demandait une telle poque. Qu'on lise _sans exception_ tous les mmoires de ses plus intimes courtisans de Versailles ou de Trianon, publis avant et depuis les _Girondins_, on se convaincra qu' cet gard ils sont tous plus svres mme que l'histoire sur l'action politique de la reine; et qu'on lise dans les _Girondins_ les pages du cinquime volume consacres par moi aux malheurs et au supplice de cette princesse, dont l'apothose, juste alors, eut pour pidestal un cachot et un chafaud, certes on ne m'accusera plus d'avoir voulu ternir cette sublime ascension de la victime. J'en ai pour preuve l'indulgente justice et la constante faveur de jugement que sa fille dvoue, madame la duchesse d'Angoulme, en France comme dans l'exil, conserva jusqu' sa mort mon nom. Sous la svrit peut-tre exagre de l'historien de sa mre, cette princesse se plut reconnatre le coeur toujours mu et toujours respectueux du peintre des malheurs de sa maison royale, le _Van Dyck_ de ces autres Stuarts. J'en suis rest reconnaissant jusqu' ce jour aussi, et cependant il faut ajouter que madame la duchesse d'Angoulme ne connaissait de moi que mes ouvrages et mon refus de servir une autre royaut que la sienne aprs 1830. Elle ne se souvenait pas du jeune royaliste inconnu de 1815 qui gardait la porte de son palais ou qui escortait cheval la fuite nocturne de son oncle sur la route de la Belgique; mais elle lisait dans les _Girondins_ le 10 aot, la tour du Temple, le 21 janvier, le cachot de la Conciergerie, le martyre royal de sa mre disculpe et sanctifie par les larmes de l'Europe, et le peintre qui avait dvers tant d'horreur sur ces supplices, tant de piti sur ces victimes, ne lui apparaissait pas comme un sacrilge, mais comme un vengeur. Cependant, je le rpte, moins indulgent que cette princesse envers moi-mme, je me reproche amrement d'avoir employ une expression malheureuse, quoique promptement efface, en parlant d'une reine enivre de jeunesse, de beaut, de puissance, d'adulations, et qui devait tre plus tard l'ternelle victime et l'ternel remords de la Rvolution. XIII Aprs ce portrait de la cour, viennent ceux de l'Assemble: on les a lus; Robespierre vient le dernier. On a vu que je me reproche justement aussi d'avoir donn en apparence, comme artiste, trop de vernis ce portrait. Qu'on en lise cependant le dbut: on y sent d'avance l'inflexibilit du jugement dfinitif. Dans l'ombre encore, et derrire les chefs de l'Assemble nationale, un homme presque inconnu commenait se mouvoir, agit d'une pense inquite qui semblait lui interdire le silence et le repos; il tentait en toute occasion la parole, et s'attaquait indiffremment tous les orateurs, mme Mirabeau. Prcipit de la tribune, il y remontait le lendemain; humili par les sarcasmes, touff par les murmures, dsavou par tous les partis, disparaissant entre les grands athltes qui fixaient l'attention publique, il tait sans cesse vaincu, jamais lass. On et dit qu'un gnie intime et prophtique lui rvlait d'avance la vanit de tous ces talents, la toute-puissance de la volont et de la patience, et qu'une voix entendue de lui seul lui disait: Ces hommes qui te mprisent t'appartiennent; tous les dtours de cette Rvolution qui ne veut pas te voir viendront aboutir toi, car tu t'es plac sur sa route comme l'invitable excs auquel aboutit toute impulsion! Cet homme, c'tait Robespierre. Il y a des abmes qu'on n'ose pas sonder et des caractres qu'on ne veut pas approfondir, de peur d'y trouver trop de tnbres et trop d'horreur; mais l'histoire, qui a l'oeil impassible du temps, ne doit pas s'arrter ces terreurs; elle doit comprendre ce qu'elle se charge de raconter. Ici je ne m'excuse pas, je me justifie. L'accusation d'avoir flatt Robespierre est la calomnie qui a le plus contrist mon coeur. M'accusera-t-on aussi d'avoir flatt le club des Jacobins, levier de Robespierre? Qu'on lise. XIV Le club dominant tait celui des Jacobins; ce club tait la centralisation de l'anarchie; aussitt qu'une volont puissante et passionne remue une nation, cette volont commune rapproche les hommes, l'individualisme cesse et l'association lgale ou illgale organise la passion publique. De toutes les passions du peuple, celle qu'on y flattait le plus, c'tait la haine; on le rendait ombrageux pour l'asservir. Convaincu que tout conspirait contre lui, roi, reine, cour, ministres, le peuple se jetait avec dsespoir entre les bras de ses dfenseurs; le plus loquent ses yeux tait celui qui manifestait le plus de crainte; il avait soif de dnonciations, on les lui prodiguait. C'tait ainsi que Barnave, les Lameth, puis Danton, Brissot, Camille Desmoulins, Ption, Robespierre, avaient conquis leur autorit sur le peuple; ces noms avaient mont avec sa colre; ils entretenaient cette colre pour rester leur sommet. La reprsentation nationale n'avait que les lois, le club avait le peuple, la sdition et mme l'arme. Hlas! tout tait aveugle alors, except la Rvolution elle-mme (c'est--dire la rforme et la reconstitution civile, moins ses abus, ses erreurs et ses vices). Si chacun des partis ou des hommes mls ds le premier jour ces grands vnements et pris leur vertu au lieu de leur passion pour rgle de leurs actes, tous ces dsastres, qui les crasrent, eussent t sauvs eux et leur patrie. Si le roi et t ferme et intelligent, si le clerg et t dsintress des choses temporelles, si l'aristocratie et t juste, si le peuple et t modr, si Mirabeau et t intgre, si La Fayette et t dcid, si Robespierre et t humain, la Rvolution se serait droule, majestueuse et calme comme une pense divine, sur la France et de l sur l'Europe; elle se serait installe comme une philosophie dans les faits, dans les lois, dans les cultes. Il devait en tre autrement. La pense la plus sainte, la plus juste et la plus pieuse, quand elle passe par l'imparfaite humanit, n'en sort qu'en lambeaux et en sang. Ceux mme qui l'ont conue ne la reconnaissent plus et la dsavouent. Mais il n'est pas donn au crime lui-mme de dgrader la vrit; elle survit tout, mme ses victimes. Le sang qui souille les hommes ne tache pas l'ide, et, malgr les gosmes qui l'avilissent, les lchets qui l'entravent, les forfaits qui la dshonorent, la Rvolution souille se purifie, se reconnat, triomphe et triomphera. Le seul devoir de l'crivain honnte tait donc de dfinir cette Rvolution, de ne point la laisser confondre comme on le fait tous les jours, aujourd'hui plus que jamais, avec les excs, les iniquits, les spoliations, les chafauds qui la souillrent. C'est ce que l'_Histoire des Girondins_ fait, on le reconnatra toutes ses pages. Ce livre est mon tmoin. Il a quelques faux principes; il n'a pas une excuse pour une goutte de sang, aucun dmagogue n'y est flatt. XV Les portraits de Camille Desmoulins, de Marat et autres sont des stigmates. Voyez comment ce singe et ce tigre de la Terreur y sont peints; et cependant, si l'opinion publique a eu quelque faiblesse, mme parmi les crivains royalistes de ce temps, c'est pour Camille Desmoulins, cet enfant gt de la faveur publique. Les _Discours de la Lanterne aux Parisiens_, transforms plus tard dans les _Rvolutions de France et de Brabant_, taient l'oeuvre de Camille Desmoulins. Ce jeune tudiant, qui s'tait improvis publiciste, sur une chaise du jardin du Palais-Royal, aux premiers mouvements populaires du mois de juillet 1789, avait conserv dans son style, souvent admirable, quelque chose de son premier rle. C'tait le gnie sarcastique de Voltaire descendu du salon sur les trteaux. Nul ne personnifiait mieux en lui la foule que Camille Desmoulins. C'tait la foule avec ses mouvements inattendus et tumultueux, sa mobilit, son inconsquence, ses fureurs interrompues par le rire ou soudainement changes en attendrissement et en piti pour les victimes mmes qu'elle immolait. Un homme la fois si ardent et si lger, trivial et si inspir, si indcis entre le sang et les larmes, si prt lapider ce qu'il venait de difier dans son enthousiasme, devait avoir sur un peuple en rvolution d'autant plus d'empire qu'il lui ressemblait davantage. Son rle, c'tait sa nature. Il n'tait pas seulement le singe du peuple, il tait le peuple lui-mme. Son journal, colport le soir dans les lieux publics et cri avec des sarcasmes dans les rues, n'a pas t balay avec ces immondices du jour. Il est rest et il restera comme une Satyre Menippe trempe de sang. C'est le refrain populaire qui menait le peuple aux plus grands mouvements, et qui s'teignait souvent dans le sifflement de la corde de la lanterne ou dans le coup de hache de la guillotine. Camille Desmoulins tait l'enfant cruel de la Rvolution. Marat en tait la rage; il avait les soubresauts de la brute dans la pense, et les grincements dans le style. Son journal, _l'Ami du peuple_, suait le sang chaque ligne. XVI L'accusation d'avoir prsent le parti tour tour ambitieux et faible des Girondins pour un parti idal de la Rvolution n'est pas moins errone. Voyez leur entre en scne, en 1791, aprs la proclamation de la constitution: L'Assemble tait presse de ressaisir la passion publique, qu'un attendrissement passager lui enlevait. Elle rougissait dj de sa modration d'un jour, et cherchait semer de nouveaux ombrages entre le trne et la nation. Un parti nombreux dans son sein voulait pousser les choses leurs consquences et tendre la situation jusqu' ce qu'elle se rompt. Ce parti avait besoin pour cela d'agitation; le calme ne convenait pas ses desseins. Il avait des ambitions au-dessus de ses talents, ardentes comme sa jeunesse, impatientes comme sa soif de situation. L'Assemble constituante, compose d'hommes mrs, assis dans l'tat, classs dans la hirarchie sociale, n'avait eu que l'ambition des ides de la libert et de la gloire; l'Assemble nouvelle avait celle du bruit, de la fortune et du pouvoir. Forme d'hommes obscurs, pauvres et inconnus, elle aspirait conqurir tout ce qui lui manquait. Ce dernier parti, dont Brissot tait le publiciste, Ption la popularit, Vergniaud le gnie, les Girondins le corps, entrait en scne avec l'audace et l'unit d'une conjuration. C'tait une bourgeoisie triomphante, envieuse, remuante, loquente, l'aristocratie du talent, voulant conqurir et exploiter elle seule la libert, le pouvoir et le peuple. L'Assemble se composait par portions ingales de trois lments: les constitutionnels, parti de la libert et de la monarchie modre; les Girondins, parti du mouvement continu jusqu' ce que la Rvolution tombt dans leurs mains; les Jacobins, parti du peuple et d'une impitoyable utopie. Le premier, transaction et transition; le second, audace et intrigue; le troisime, fanatisme et dvouement. De ces deux derniers partis, le plus hostile au roi n'tait pas le parti jacobin. L'aristocratie et le clerg dtruits, ce parti ne rpugnait pas au trne; il avait un haut degr l'instinct de l'unit du pouvoir. Ce n'est pas lui qui demanda le premier la guerre et qui pronona le premier le mot de rpublique; mais il pronona le premier et souvent le mot dictature; le mot rpublique appartient Brissot et aux Girondins. Si les Girondins, leur avnement l'Assemble, s'taient joints au parti constitutionnel pour sauver la constitution en la modrant, et la Rvolution en ne la poussant pas la guerre, ils auraient sauv leur parti et maintenu le trne. L'honntet, qui manquait leur chef, manqua leur conduite: l'intrigue les entrana. Ils se firent les agitateurs d'une assemble dont ils pouvaient tre les hommes d'tat. Ils n'avaient pas la foi la rpublique, ils en simulrent la conviction. En rvolution, les rles sincres sont les seuls rles habiles. Il est beau de mourir victime de sa foi, il est triste de mourir dupe de son ambition. Est-ce l un apologiste ou un juge? Parlerais-je aujourd'hui plus svrement? XVII En ce qui concerne cette date la constitution civile du clerg, sorte de concordat populaire, aussi illogique et aussi oppressif qu'un concordat royal, je n'ai rien rtracter de mon jugement; ce fut une des grandes fautes de la Rvolution; en matire de conscience, son salut et son devoir taient dans un peuple libre et dans une glise libre, se mouvant librement et respectueusement dans deux sphres indpendantes, la sphre civique et la sphre religieuse. Bien que je ne me dissimule rien des difficults de cette sparation des deux autorits, elle triomphera un jour; la religion en sera plus pure et plus efficace, plus morale, la conscience plus fire d'elle-mme, l'tat plus irresponsable des fureurs ou des perscutions des pouvoirs humains. Le portrait de Vergniaud se dessine dans la question de l'migration. Le droit de tout faire, except ce qui attente la patrie, est son principe; il est aussi celui du bon sens. Seulement la confiscation des biens de l'migr, droit qui punit les enfants et la famille de la faute d'un pre, dont ils sont innocents et pour lequel ils sont frapps dans leur existence, est un faux principe en quit comme en politique. XVIII Vergniaud, n Limoges et avocat Bordeaux, n'avait alors que trente-trois ans. Le mouvement l'avait saisi et emport tout jeune. Ses traits majestueux et calmes annonaient le sentiment de sa puissance. Aucune tension ne les contractait. La facilit, cette grce du gnie, assouplissait tout en lui, talent, caractre, attitude. Une certaine nonchalance annonait qu'il s'oubliait aisment lui-mme, sr de se retrouver avec toute sa force au moment o il aurait besoin de se recueillir. Son front tait serein, son regard assur, sa bouche grave et un peu triste; les penses svres de l'antiquit se fondaient dans sa physionomie avec les sourires et l'insouciance de la premire jeunesse. On l'aimait familirement au pied de la tribune. On s'tonnait de l'admirer et de le respecter ds qu'il y montait. Son premier regard, son premier mot mettait une distance entre l'homme et l'orateur. C'tait un instrument d'enthousiasme qui ne prenait sa valeur et sa place que dans l'inspiration. Cette inspiration, servie par une voix grave et par une locution intarissable, s'tait nourrie des plus purs souvenirs de la tribune antique. Sa phrase avait les images et l'harmonie des plus beaux vers. S'il n'avait pas t l'orateur d'une dmocratie, il en et t le philosophe et le pote. Son gnie tout populaire lui dfendait de descendre au langage du peuple, mme en le flattant. Il n'avait que des passions nobles comme son langage. Il adorait la Rvolution comme une philosophie sublime qui devait ennoblir la nation tout entire sans faire d'autres victimes que les prjugs et les tyrannies. Il avait des doctrines et point de haines, des soifs de gloire et point d'ambitions. Le pouvoir mme lui semblait quelque chose de trop rel, de trop vulgaire pour y prtendre. Il le ddaignait pour lui-mme, et ne le briguait que pour ses ides. La gloire et la postrit taient les deux seuls buts de sa pense. Il ne montait la tribune que pour les voir de plus haut; plus tard il ne vit qu'elles du haut de l'chafaud, et il s'lana dans l'avenir, jeune, beau, immortel dans la mmoire de la France, avec tout son enthousiasme et quelques taches dj laves dans son gnreux sang. Tel tait l'homme que la nature avait donn aux Girondins pour chef. Il ne daigna pas l'tre, bien qu'il et l'me et les vues d'un homme d'tat; trop insouciant pour un chef de parti, trop grand pour tre le second de personne. Il fut Vergniaud. Plus glorieux qu'utile ses amis, il ne voulut pas les conduire; il les immortalisa. XIX En relisant aujourd'hui le jugement que je portais alors sur l'Assemble constituante sa dernire sance, j'y trouve plusieurs loges plus lyriques que justes, et que je ne ratifierais pas de sang-froid aujourd'hui. Voici le texte, voici les corrections: L'Assemble constituante avait abdiqu dans une tempte. Cette Assemble avait t la plus imposante runion d'hommes qui et jamais reprsent non pas la France, mais le genre humain. Ce fut en effet le concile oecumnique de la raison et de la philosophie modernes. La nature semblait avoir cr exprs, et les diffrents ordres de la socit avoir mis en rserve pour cette oeuvre, les gnies, les caractres et mme les vices les plus propres donner ce foyer des lumires du temps la grandeur, l'clat et le mouvement d'un incendie destin consumer les dbris d'une vieille socit, et en clairer une nouvelle. Il y avait des sages comme Bailly et Mounier, des penseurs comme Sieys, des factieux comme Barnave, des hommes d'tat comme Talleyrand, des hommes poques comme Mirabeau, des hommes principes comme Robespierre. Chaque cause y tait personnifie par ce qu'un parti avait de plus haut ou de plus tranch. Les victimes aussi y taient illustres. Cazals, Malouet, Maury, faisaient retentir en clats de douleur et d'loquence les chutes successives du trne, de l'aristocratie et du clerg. Ce foyer actif de la pense d'un sicle fut nourri, pendant toute sa dure, par le vent des plus continuels orages politiques. Pendant qu'on dlibrait dedans, le peuple agissait dehors et frappait aux portes. Ces vingt-six mois de conseils ne furent qu'une sdition non interrompue. peine une institution s'tait-elle croule la tribune, que la nation la dblayait pour faire place l'institution nouvelle. La colre du peuple n'tait que son impatience des obstacles, son dlire n'tait que sa raison passionne. Jusque dans ses fureurs, c'tait toujours une vrit qui l'agitait. Les tribuns ne l'aveuglaient qu'en l'blouissant. Ce fut le caractre unique de cette Assemble, que cette passion pour un idal qu'elle se sentait invinciblement pousse accomplir. Acte de foi perptuel dans la raison et dans la justice; sainte fureur du bien qui la possdait et qui la faisait se dvouer elle-mme son oeuvre, comme ce statuaire qui, voyant le feu du fourneau o il fondait son bronze prt s'teindre, jeta ses meubles, le lit de ses enfants, et enfin jusqu' sa maison dans le foyer, consentant prir pour que son oeuvre ne prt pas. C'est pour cela que la rvolution qu'a faite l'Assemble constituante est devenue une date de l'esprit humain, et non pas seulement un vnement de l'histoire d'un peuple. Les hommes de cette Assemble n'taient pas des Franais, c'taient des hommes universels. On les mconnat et on les rapetisse quand on n'y voit que des prtres, des aristocrates, des plbiens, des sujets fidles, des factieux ou des dmagogues. Ils taient et ils se sentaient eux-mmes mieux que cela: des ouvriers de Dieu, appels par lui restaurer la raison sociale de l'humanit, et rasseoir le droit et la justice par tout l'univers. Aucun d'eux, except les opposants la rvolution, ne renfermait sa pense dans les limites de la France. La dclaration des droits de l'homme le prouve. C'tait le dcalogue du genre humain dans toutes les langues. La Rvolution moderne appelait les Gentils comme les Juifs au partage de la lumire et au rgne de la fraternit. XX Aussi n'y eut-il pas un de ses aptres qui ne proclamt la paix entre les peuples. Mirabeau, La Fayette, Robespierre lui-mme, effacrent la guerre du symbole qu'ils prsentaient la nation. Ce furent les factieux et les ambitieux qui la demandrent plus tard; ce ne furent pas les grands rvolutionnaires. Quand la guerre clata, la Rvolution avait dgnr. L'Assemble constituante se serait bien garde de placer aux frontires de la France les bornes de ses vrits et de renfermer l'me sympathique de la Rvolution franaise dans un troit patriotisme. La patrie de ses dogmes tait le globe. La France n'tait que l'atelier o elle travaillait pour tous les peuples. Respectueuse et indiffrente la question des territoires nationaux, ds son premier mot elle s'interdit les conqutes. Elle ne se rservait que la proprit, ou plutt l'invention des vrits gnrales qu'elle mettait en lumire. Universelle comme l'humanit, elle n'eut pas l'gosme de s'isoler. Elle voulut donner et non drober. Elle voulut se rpandre par le droit et non par la force. Essentiellement spiritualiste, elle n'affecta d'autre empire pour la France que l'empire volontaire de l'imitation sur l'esprit humain. Son oeuvre tait prodigieuse, ses moyens nuls; tout ce que l'enthousiasme lui inspire, l'Assemble l'entreprend et l'achve, sans roi, sans chef militaire, sans dictateur, sans arme, sans autre force que la conviction. Seule au milieu d'un peuple tonn, d'une arme dissoute, d'une aristocratie migre, d'un clerg dpouill, d'une cour hostile, d'une ville sditieuse, de l'Europe en armes, elle fit ce qu'elle avait rsolu: tant la volont est la vritable puissance d'un peuple, tant la vrit est l'irrsistible auxiliaire des hommes qui s'agitent pour elle! Si jamais l'inspiration fut visible dans le prophte ou dans le lgislateur antique, on peut dire que l'Assemble constituante eut deux annes d'inspiration continue. La France fut l'inspire de la civilisation. Je dis aujourd'hui: Cet hymne dpasse en admiration la porte de l'Assemble constituante. Le mot d'_homme principe_, qui s'applique Robespierre, est un scandale de mot qui peut faire douter de mes principes moi-mme. Est-ce que le fanatisme est une lumire? est-ce que le sophisme est une vrit? est-ce que le sang est un apostolat? Il est vrai qu' ce moment Robespierre n'en avait pas encore vers, et qu'il avait plaid au contraire contre la peine de mort. C'est ce qui m'excuse de l'avoir qualifi ainsi ce moment de la Rvolution o il tait encore loquent. Mais, comme la vie tout entire d'un homme le rsume toutes les dates de sa vie dans la qualification qu'un historien lui donne, ma plume a t tourdie, sinon coupable, en donnant alors Robespierre une qualification double interprtation, capable de fausser l'esprit de la jeunesse sur ce _Marius_ civil, sur ce proscripteur-bourreau de la Rvolution. Je m'en repens, et je l'efface. XXI De la situation dgrade du roi au moment o la constitution de 1791 tait proclame, o sa puissance n'existait plus, et o sa responsabilit pesait tous les jours sur sa tte, j'en conclus qu'il et mieux valu alors pour le roi dgrad et pour la nation exigeante proclamer une rpublique ou une dictature de la nation qui aurait laiss le roi l'cart et en rserve pendant les essais d'application des principes populaires nouveaux. Je le crois encore, Louis XVI eut tort d'accepter une couronne qui n'tait plus qu'une hache suspendue sur sa tte par les factions prtes se servir de lui, le dshonorer, puis le frapper. La nation eut tort de ne pas retirer elle le pouvoir tout entier, puisqu'elle en rejetait la responsabilit sur un fantme de roi... Le roi et sa famille n'auraient pas pri, la nation n'aurait eu accuser qu'elle-mme de ses convulsions, la rpublique constitutionnelle se serait tablie sans 10 aot, sans massacres de septembre, sans 21 janvier, sans _terreur_; ou bien la France, convaincue de l'impuissance de la rpublique, aurait rappel un trne conserv intact Louis XVI et sa malheureuse famille, la charge de maintenir les lois civiles sagement rformes en 1789. Ce que j'ai dit l dans le septime livre des _Girondins_, je le redis vingt ans de distance, aprs deux restaurations, une monarchie schismatique de 1830, une rpublique de salut commun, qui n'a ni vers une goutte de sang, ni proscrit, ni spoli personne, et aprs une restauration dynastique d'une monarchie napolonienne qu'il ne m'appartient ni de caractriser ici, ni de louer, ni d'accuser de mon point de vue d'historien, puisque mon point de vue est celui de la seconde rpublique. Mais je dirai toujours qu'une franche rpublique sans proscripteurs et sans proscrits vaut mieux pour un peuple en rvolution qu'une fausse monarchie enchane et assassine par les factions de 1791. Lisez ici l'explication de ma pense historique. Elle est hardie, mais je la crois plus vraie en 1791 que la timide circonspection des Girondins. S'il y et eu dans l'Assemble constituante plus d'hommes d'tat que de philosophes, elle aurait senti qu'un tat intermdiaire tait impossible sous la tutelle d'un roi demi dtrn. On ne remet pas aux vaincus la garde et l'administration des conqutes. Agir comme elle agit, c'tait pousser fatalement le roi ou la trahison ou l'chafaud. Un parti absolu est le seul parti sr dans les grandes crises. Le gnie est de savoir prendre ces partis extrmes leur minute. Disons-le hardiment, l'histoire distance le dira un jour comme nous: il vint un moment o l'Assemble constituante avait le droit de choisir entre la monarchie et la rpublique, et o elle devait choisir la rpublique. L taient le salut de la Rvolution et sa lgitimit. En manquant de rsolution elle manqua de prudence. Mais, dit-on avec Barnave, la France est monarchique par sa gographie comme par son caractre, et le dbat s'lve l'instant dans les esprits entre la monarchie et la rpublique. Entendons-nous: La gographie n'est d'aucun parti: Rome et Carthage n'avaient point de frontires, Gnes et Venise n'avaient point de territoires. Ce n'est pas le sol qui dtermine la nature des constitutions des peuples, c'est le temps. L'objection gographique de Barnave est tombe un an aprs, devant les prodiges de la France en 1792. Elle a montr si une rpublique manquait d'unit et de centralisation pour dfendre une nationalit continentale. Les flots et les montagnes sont les frontires des faibles; les hommes sont les frontires des peuples. XXII Laissons donc la gographie! Ce ne sont pas les gomtres qui crivent les constitutions sociales, ce sont les hommes d'tat. Or les nations ont deux grands instincts qui leur rvlent la forme qu'elles ont prendre, selon l'heure de la vie nationale laquelle elles sont parvenues: l'instinct de leur conservation et l'instinct de leur croissance. Agir ou se reposer, marcher ou s'asseoir, sont deux actes entirement diffrents, qui ncessitent chez l'homme des attitudes entirement diverses. Il en est de mme pour les nations. La monarchie ou la rpublique correspondent exactement chez un peuple aux ncessits de ces deux tats opposs: le repos ou l'action. Nous entendons ici ces deux mots de repos et d'action dans leur acception la plus absolue; car il y a aussi repos dans les rpubliques et action sous les monarchies. S'agit-il de se conserver, de se reproduire, de se dvelopper dans cette espce de vgtation lente et insensible que les peuples ont comme les grands vgtaux; s'agit-il de se maintenir en harmonie avec le milieu europen, de garder ses lois et ses moeurs, de prserver ses traditions, de perptuer les opinions et les cultes, de garantir les proprits et le bien-tre, de prvenir les troubles, les agitations, les factions: la monarchie est videmment plus propre cette fonction qu'aucun autre tat de socit. Elle protge en bas la scurit qu'elle veut pour elle-mme en haut. Elle est l'ordre par gosme et par essence. L'ordre est sa vie, la tradition est son dogme, la nation est son hritage, la religion est son allie, les aristocraties sont ses barrires contre les invasions du peuple. Il faut qu'elle conserve tout cela ou qu'elle prisse. C'est le gouvernement de la prudence, parce que c'est celui de la plus grande responsabilit. Un empire est l'enjeu du monarque. Le trne est partout un gage d'immobilit. Quand on est plac si haut, on craint tout branlement, car on n'a qu' perdre ou qu' tomber. Quand une nation a donc sa place sur un territoire suffisant, ses lois consenties, ses intrts fixs, ses croyances consacres, son culte en vigueur, ses classes sociales gradues, son administration organise, elle est monarchique, en dpit des mers, des fleuves, des montagnes. Elle abdique, et elle charge la monarchie de prvoir, de vouloir et d'agir pour elle. C'est le plus parfait des gouvernements pour cette fonction. Il s'appelle des deux noms de la socit elle-mme: _unit_ et _hrdit_. XXIII Un peuple, au contraire, est-il une de ces poques o il faut agir dans toute l'intensit de ses forces pour oprer en lui ou en dehors de lui une de ces transformations organiques qui sont aussi ncessaires aux peuples que le courant est ncessaire aux fleuves, ou que l'explosion est ncessaire aux forces comprimes, la rpublique est la forme oblige et fatale d'une nation un pareil moment. une action soudaine, irrsistible, convulsive du corps social, il faut les bras et la volont de tous. Le peuple devient foule, et se porte sans ordre au danger. Lui seul peut suffire la crise. Quel autre bras que celui du peuple tout entier pourrait remuer ce qu'il a remuer? dplacer ce qu'il veut dtruire? installer ce qu'il veut fonder? La monarchie y briserait mille fois son sceptre. Il faut un levier capable de soulever trente millions de volonts. Ce levier, la nation seule le possde. Elle est elle-mme la force motrice, le point d'appui et le levier. On ne peut pas demander alors la loi d'agir contre la loi, la tradition d'agir contre la tradition, l'ordre tabli d'agir contre l'ordre tabli. Ce serait demander la force la faiblesse et le suicide la vie. Et d'ailleurs on demanderait en vain au pouvoir monarchique d'accomplir ces changements, o souvent tout prit, et le roi avant tout le monde. Une telle action est le contre-sens de la monarchie: comment le voudrait-elle? Demander un roi de dtruire l'empire d'une religion qui le sacre, de dpouiller de ses richesses un clerg qui les possde au mme titre divin auquel lui-mme possde le royaume, d'abaisser une aristocratie qui est le degr lev de son trne, de bouleverser des hirarchies sociales dont il est le couronnement, de saper des lois dont il est la plus haute, ce serait demander aux votes d'un difice d'en saper le fondement. Le roi ne le pourrait ni ne le voudrait. En renversant ainsi tout ce qui lui sert d'appui, il sent qu'il porterait sur le vide. Il jouerait son trne et sa dynastie. Il est responsable par sa race. Il est prudent par nature et temporisateur par ncessit. Il faut qu'il complaise, qu'il mnage, qu'il patiente, qu'il transige avec tous les intrts constitus. Il est le roi du culte, de l'aristocratie, des lois, des moeurs, des abus et des erreurs de l'empire. Les vices mmes de la constitution font souvent partie de sa force. Les menacer, c'est se perdre. Il peut les har, il ne peut les attaquer. de semblables crises la rpublique seule peut suffire. Les nations le sentent et s'y prcipitent comme au salut. La volont publique devient le gouvernement. Elle carte les timides, elle cherche les audacieux; elle appelle tout le monde l'oeuvre, elle essaye, elle emploie, elle rejette toutes les forces, tous les dvouements, tous les hrosmes. C'est la foule au gouvernail. LAMARTINE. End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 12), by Alphonse de Lamartine License: Share Alike