Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) [Notes au lecteur de ce fichier digital: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.] COURS FAMILIER DE LITTRATURE UN ENTRETIEN PAR MOIS PAR M. A. DE LAMARTINE TOME QUATORZIME. PARIS ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43. 1862 L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction l'tranger. COURS FAMILIER DE LITTRATURE REVUE MENSUELLE. XIV Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et de la Marine, rue Jacob, 56. LXXIXe ENTRETIEN OEUVRES DIVERSES DE M. DE MARCELLUS. DEUXIME PARTIE. I. Quoi qu'il en soit de ce voeu, comme de tant d'autres, le livre de M. de Marcellus est un des livres de jeunesse qui sont les plus doux emporter dans son bagage de voyageur ou feuilleter dans son ge avanc, quand on veut se donner une odeur du printemps de la vie; on y vogue, on y change d'horizon tous les levers de l'aurore; on y chante demi-voix les vers mmoratifs de ses tudes, on y parle la plus riche et la plus sonore des langues; et, par-dessus tout, on y cause avec un compagnon de route toujours instruit, toujours spirituel, toujours tempr et souriant, qui semble avoir en lui la prcoce et froide sagesse du vieillard ct des belles illusions de la vie. Ce livre est bien loin d'avoir autant de rputation qu'il en mrite. La tombe, comme le lever du vrai jour, rendra M. de Marcellus toute la justice que l'ignorance ou le prjug des partis lui a fait attendre. C'est le cours le plus complet et le plus vivant de l'archipel grec et ionien qu'un disciple d'Homre ait fait faire la gnration prsente. Le voyage en Sicile, qu'il fit longtemps aprs, en 1841, est une promenade classique autour de l'Etna, de l'histoire, des monuments. Mais cela n'a pas la sve jeune et pittoresque du souvenir d'Orient. On sent que l'homme mri et dsenchant se promne le soir pour se donner les consolations et les diversions de la vie active qui lui tait refuse. Il y a toujours de l'rudition, mais il n'y a plus d'illusions: le soleil baisse. M. de Marcellus pensait autre chose. II. quoi pensait-il? Il pensait un autre livre, _la Politique de la Restauration_, publi deux ans aprs.--Ce livre est une rptition des anecdotes littraires analyses par nous au commencement de cette tude. Il y met en corps ce qui tait en pages. C'est toujours le trs-intressant rcit de ses ngociations entre M. de Chateaubriand, ambassadeur Londres, et M. Canning, ministre des affaires trangres du gouvernement britannique, son ami. Les correspondances de M. de Chateaubriand sont justes, fortes, hroques. Il veut grandir la politique monarchique de son gouvernement, malgr M. de Villle et malgr les Anglais. Sa personnalit rigoureuse le tourmente et tourmente tout le monde, jusqu' ce qu'il ait forc la main M. de Villle et l'opposition du parti libral, la politique mticuleuse de M. de Villle, la jalousie de M. Canning; il triomphe enfin et vole au congrs de Vrone, malgr tout le monde. Du moment qu'il y parat, il est le matre, il supplante peu loyalement M. de Montmorency, il entrane M. de Villle, il dompte M. Canning, il affronte courageusement l'opposition bonapartiste des Chambres franaises. Il lve la Restauration son apoge, il restaure la monarchie des Bourbons en Espagne, il tombe enfin, mais dans son triomphe, sous l'animadversion trs-mrite, mais trs-imprudente, de M. de Villle. La correspondance, fort sense, habile, loquente de son confident Londres, de M. de Marcellus, souvent gale celle de M. de Chateaubriand, moins passionne, moins aventureuse, plus honnte, montre dans ce jeune diplomate un futur ministre, trs-capable de comprendre l'Europe, s'il n'tait pas encore capable de la diriger. C'est un beau livre de mtier pour ceux qui, comme nous, taient appels un jour tenir le gouvernail de la France. Il rpond victorieusement ceux qui ont tant calomni la politique de cette monarchie, et qui crivent aujourd'hui leurs calomnies comme de l'histoire. Alger, l'Espagne, les deux grands actes extrieurs de la Restauration, prouvent que, malgr la difficult de sa situation, l'honneur et la grandeur de la France n'ont jamais t en pril sous les ministres de la Restauration. M. de Marcellus a vers une complte lumire sur cette question. La rputation du gouvernement des Bourbons l'extrieur est rtablie irrfutablement dans cet excellent ouvrage. L'opposition de quinze ans y joue un pauvre rle. C'est de l que date pour moi ma msestime du gouvernement parlementaire d'alors, et mon got pour la rpublique; gouvernement quelquefois terrible, mais au moins vigoureux et franc, o les dictatures ont la force des institutions, et qui font faire aux nations ce qu'elles veulent, et non pas ce que veut un groupe d'intrigants, mentant au peuple du haut de la presse et de la tribune, et faisant peur aux rois des peuples, et des rois aux peuples. Rien de grand avec ce gouvernement de manges et de factions bavardes. Except dans l'affaire d'Alger et dans l'affaire d'Espagne, tous les gouvernements de la France, pendant les trente ans du gouvernement des Chambres et des journaux, n'ont t que le gouvernement de l'opposition! Et ces hommes voudraient recommencer? J'aime mieux ce qui est; c'est une leon au moins l'intrigue. Je prfrerais la rpublique souveraine et absolue: elle est agite, mais elle est forte. Les pires des tyrannies sont les petites tyrannies; les tyrannies parlementaires sont mesquines en France; franchement, j'en ai trop souffert pendant trente ans de ma vie pour ne pas les dtester. III. Aprs quelques opuscules d'rudition grecque et classique, M. de Marcellus crivit tout rcemment son meilleur livre sous un titre et sous une forme qui promettaient peu et qui tenaient beaucoup; c'est son _Commentaire sur les Mmoires de M. de Chateaubriand_. Ces mmoires sont la lie du vase, cuve et verse, du coeur aigri de ce grand homme du sicle.--Nous disons grand, nous ne disons pas bon.--Ces mmoires protesteraient contre l'pithte. Esprit immense, mais coeur sec, il aspirait deux gloires, et il les mritait: la gloire des lettres et la gloire des affaires. Il avait conquis du premier coup la premire. Malgr ses pompeuses fidlits aux Bourbons, il n'avait jamais t fidle qu' lui-mme. Revenu d'Angleterre, il avait t l'ami intime de l'ami de Csar, Fontanes, comme Horace avait eu Mcne pour patron. Il s'tait introduit sous les auspices trs-peu bourboniens du moderne Mcne dans la socit trs-intime des soeurs de Bonaparte, et surtout d'lisa Baciocchi. Ce n'tait pas sans doute pour servir les Bourbons qu'il tait un des assidus de Joseph Bonaparte; ce n'tait pas non plus pour servir les Bourbons qu'il avait t nomm secrtaire d'ambassade Rome, dans une ambassade confidentielle du cardinal Fesch, oncle de Bonaparte, pour y faire abandonner la lgitimit proscrite, vieillie et impuissante, par la religion, en faveur du nouveau Charlemagne; ce n'tait pas non plus par fidlit aux Bourbons qu'il avait brigu le poste ridicule de ministre de France auprs de la bicoque de Sion, dans le canton du Valais. Il s'y ennuyait et aspirait en sortir tout prix, quand le meurtre du duc d'Enghien vint soulever le monde et qu'il donna sa dmission, trs-honorable, pour ne pas tre jamais impliqu dans une machine gouvernementale qui galait du premier coup la Terreur. Il y eut cette dmission de la dignit, il n'y eut point d'hrosme. Bonaparte ne pensa point du tout faire _sabrer_ son ministre dmissionnaire; M. de Fontanes, lisa, soeur de l'empereur, Pauline Borghse, sa soeur plus ane, Joseph Bonaparte, taient l pour dtourner le coup. Une femme belle et clbre du temps m'a racont bien souvent toutes les dmarches de ces amis de l'crivain pour faire pardonner, cet acte d'opposition, et pour obtenir de Bonaparte un poste suprieur l'ambassade de Sion. Tout cela tait trs-honorable, sans doute, mais trs-peu dvou la lgitimit. Il en fut de mme l'poque de sa rception l'Acadmie franaise; j'ai lu ce discours dans lequel il loue en termes magnifiques, en commenant, le nouveau Csar et la nouvelle impratrice, femme, fille des Csars; il se refusa seulement louer le rgicide ou l'amnistier dans la personne de Chnier qu'il avait remplacer, et raturer quelques phrases double sens sur Tacite. La rception fut ajourne, voil tout. Je doute que Louis XVIII, Hartwell, et Charles X, Londres, eussent considr comme des professions de foi leur maison et leurs malheurs l'loge classique et cicronien de la dynastie corse, et de l'impratrice, nice de Marie-Antoinette, inaugur en pleine Acadmie par ce Bossuet de seconde dynastie. Il n'y a rien dans tout ce dbut de l'crivain migr, courant la fortune et aspirant aux dignits sous un rgne illgitime, qui commandt aux Bourbons un devoir de reconnaissance bien motiv, de la part de la dynastie non trahie, mais bien oublie. M. de Chateaubriand n'a pas cess cependant de se prsenter trs-franchement au monde, aprs la Restauration accomplie, comme le type invariable et le hros accompli de la lgitimit! Vritable fidlit son propre honneur, cela est vrai; mais fidlit aux Bourbons qui ne se rvle tout coup qu'aprs la chute de Napolon. IV. Voil la vrit; elle n'a rien de coupable, mais elle n'a mon plus rien d'estimable et de dvou. La mort nfaste du duc d'Enghien a cot des millions de coeurs, en France, des larmes qui n'ont pas demand de salaire. Quoi qu'il en soit, M. de Chateaubriand, aprs que Napolon fut bien tomb, publia une brochure qu'il portait, dit-il, depuis quelques semaines sur son coeur sous son habit, et qui ne voulait pas se tromper d'heure. C'tait une diatribe pleine de mpris et de calomnies, sciemment calomnies, contre Napolon; arme peu loyale, car aucune calomnie n'est de bonne guerre contre l'ennemi; pas plus celle qui impute Napolon d'avoir t Fontainebleau traner par ses cheveux blancs le pape sur le parquet, que celle du mme crivain qui accuse le bon et honnte M. Decazes, favori de Louis XVIII, d'avoir tremp dans l'assassinat du duc de Berry:--_Le pied lui a gliss dans le sang!_ De tels mots, sciemment faux dans la pense de celui qui les crit, donnent la mesure de sa conscience. M. de Chateaubriand avait une grande me, une imagination splendide, un accent antique, une conscience d'apparat et un mauvais caractre. La tte tait, au physique comme au moral, immense, le jugement sain, le coeur sec, froid. Il ne voulait de la vie que les grands rles. Il avait compris de bonne heure dans l'histoire que les infortunes, la pauvret, l'exil, la fidlit relle ou apparente aux causes perdues, forment devant la postrit un contraste pathtique avec le gnie qui donne le plus sublime de ces rles la vie du grand citoyen, ou du grand pote, ou du grand politique. De l, une extrme ambition littraire, satisfaite du premier coup par le succs le plus fantastique qui ft jamais, succs que toute une religion releve, venge, illustre, avait port jusqu' l'idoltrie. V. Nous avons vu que ce succs littraire n'avait t que l'amorce de son ambition, qu'il avait parfaitement oubli ses rois exils, et qu'il s'tait ralli Bonaparte, recommenant l're de Charlemagne par la restauration du culte. L'pisode de la mort du duc d'Enghien l'avait rejet d'horreur dans le peu d'opposition qu'on osait faire alors indirectement la tyrannie. Son gnie, cet acte et sa brochure de Bonaparte et des Bourbons le placrent naturellement, en 1814, la tte de ceux que le nouveau gouvernement adopta pour illustrer son retour par la popularit du premier nom religieux et potique de l'Europe, et la tte de ceux qui salurent les Bourbons. On avait trop besoin les uns des autres pour se chicaner sur la lgitimit des titres. Le pass fut oubli, et M. de Chateaubriand passa pour le fidle des fidles. L commence son rle politique; il se montra homme de tact du premier coup de plume; il vit juste, il vit loin, il vit en grand toute chose. Nomm ambassadeur dans des cours du Nord secondaires, il ne partit pas, ou il se hta de revenir; il ne lui convenait pas de languir oubli, Paris tait sa scne. Un journal, clbre pour ses talents, le _Journal des Dbats_, lui prta ses amitis et ses pages. Son importance s'en accrut; nomm pair de France par le roi, il changea de parti plusieurs fois par d'habiles transactions qui le menaient au but, tantt foudroyant dans M. Decazes un favori du roi, tantt caressant dans M. de Villle et dans ses amis royalistes modrs un parti dont il pressentait l'avenir; il se fit craindre et aimer, selon les temps. Nomm ambassadeur Londres par M. de Villle, qui voulait se dbarrasser d'un concurrent dangereux Paris, il alla Londres, mais il ne tarda pas y affecter un superbe ennui, et demander un rle plus actif au congrs de Vrone; il y fut nomm. Il affectait alors la politique modre, prudente et temporisante de M. de Villle; peine au congrs, il la combattit sous main, se dfit de M. de Montmorency, son ami, emporta la rsolution du congrs pour l'intervention en Espagne, revint Paris supplanter M. de Montmorency au ministre des affaires trangres, et conduisit nergiquement la guerre d'Espagne, si profitable la monarchie. peine termine, il aspire supplanter M. de Villle comme il avait fait de M. de Montmorency; il tendit quelques piges M. de Villle dans la chambre des pairs pour faire rejeter ses plans dlibrs en conseil; M. de Villle et ses collgues, offenss et indigns, le congdirent sans mnagement et par ordre du roi. VI. La colre le saisit et ne l'a plus quitt jusqu' la mort! Il jura de se venger, il se vengea; il prit le _Journal des Dbats_ pour arme et sa plume d'crivain pour arme. La nature, quoi qu'il en dise, ne l'avait pas cr loquent; il avait besoin de cuver longtemps, sa plume la main, des discours rares et lus; ses foudres se forgeaient pniblement dans son cabinet, au feu souffl de ses rancunes. Ses brochures et ses articles de journaux avaient l'clat, mais n'avaient pas la chaleur soudaine de l'improvisation. C'tait un homme d'tat, ce n'tait nullement un homme de tribune; il se soignait trop par excs d'amour-propre, pour se prsenter l'Europe en nglig. Mais ses sentences rdiges avec une patience laborieuse, et ses mots aiguiss de sang-froid, indiquaient bien la passion de l'opposition. Il se popularisait, tantt comme royaliste, tantt comme bonapartiste, tantt comme rpublicain, pour nuire au ministre. Son nom, qui servait ainsi tous les ennemis des Bourbons, grandissait comme une arme deux tranchants propre toute main. Les hommes suprieurs n'ont pas de peine se faire pardonner le pass! Leurs talents les amnistient aussitt qu'ils consentent les prter. Royalistes, bonapartistes, rpublicains, prenaient de toutes mains leur vengeance. La monarchie s'affaiblissait de toute la popularit, trois feux comme la foudre, que forgeait M. de Chateaubriand contre M. de Villle. Un moment relgu Rome par le ministre de conciliation qui suivit la disgrce de ce ministre, M. de Chateaubriand esprait le remplacer. Ce fut la dynastie d'Orlans qui le remplaa. Quelques coliers ameuts, sans autre but que l'meute, rencontrrent par hasard M. de Chateaubriand dans les rues de Paris, et le rapportrent en triomphe son htel de la rue d'Enfer. Il prit cela pour un triomphe, c'tait le triomphe de sa dfaite. Il balbutia avec eux quelques mots de libert, et on les applaudit dans sa bouche; il rentra chez lui pour se fliciter de sa haine assouvie contre les ministres, mais les ministres avaient entran les Bourbons. VII. La branche d'Orlans espra le rallier sa cause. Son entrevue avec le roi, la reine, sa soeur, au Palais-Royal, eut pour objet, de sa part, de faire reconnatre Henri V et la rgence, et, de la part de la maison d'Orlans, de le sduire et de le rendre complice de leur usurpation du trne; son honneur s'indigna, il les quitta pour jamais, et s'enferma dans sa retraite; mais il honora toutefois cette retraite par un acte mmorable et rflchi, un noble adieu au monde, o il plaida la cause perdue des rois fugitifs. Sa protestation inopportune, solitaire et sans cho, tait sans danger, mais non sans dignit personnelle. Elle honore la fin de sa vie publique. VIII. Depuis ce jour il disparut, non du coeur des royalistes, qu'il consolait par des phrases de fidlit posthume, trop injurieuses pour la nouvelle dynastie. Puis il fit quelques visites Charles X dans son exil, visites qu'il bruita, au retour, par des sarcasmes; la pudeur de ses amis les lui fit retrancher de l'impression; mais je les ai moi-mme entendus chez madame Rcamier, sa dernire amie, et j'en ai gmi pour l'honneur du coeur humain; il y flattait les ennemis de tous les trnes par des moqueries domestiques. Que restait-il donc dire aux rpublicains contre les rois, quand celui qui se disait leur Blondel mlait d'emphatiques dclamations de fidlit des railleries contre ses idoles officielles? tait-ce la peine d'aller surprendre les faiblesses, les douleurs, les confidences de leur intrieur pour les taler ensuite en style qui appelait le sourire devant leurs ennemis? Charles X avait un _dcorum_ garder devant ce visiteur quivoque, mais il ne s'y trompait pas, et il nourrit jusqu' sa mort une animadversion trs-fonde contre M. de Chateaubriand. IX. Ce fut le temps o il acheva ses Mmoires politiques, commencs, retouchs, polis, raturs, comme sa situation, pendant toute sa vie politique. M. de Marcellus avait t le confident de ses retouches. Dvou de bonne heure ce grand crivain, par admiration d'abord, par communaut de cause ensuite, par affection sincre enfin, il attendit la mort de M. de Chateaubriand pour ne pas contrister sa vieillesse par les svrits de ses commentaires. M. de Chateaubriand mourut le jour du triomphe de la Rpublique contre les factieux qui voulaient s'en emparer pour la pervertir en dmagogie folle et sanguinaire. Aux journes de juin 1848, nous gagnmes la bataille des trois jours dans les rues de Paris; ce fut un triomphe douloureux, mais ce fut le premier triomphe de la Rpublique franaise sur la dmagogie. Le bruit de cette bataille empcha la France de ressentir la perte de son grand crivain. Sa vieillesse avait t morose, dsenchante de posie, hors l'amiti pieuse d'une femme dvoue sa gloire _quand mme_, et au culte de quelques rares amis, parmi lesquels quelques spirituels observateurs qui affectaient la tendresse et qui prenaient mesure de ses faiblesses. Ses Mmoires parurent: ils tonnrent le monde par l'esprit de ses jugements sur les hommes et sur les choses de son temps. On et dit qu'il n'avait jamais eu besoin d'indulgence, et que le monde ne continuait de vivre aprs lui que pour se charger de ses vengeances. Je ne parle pas ici par ressentiment d'auteur, car je suis le seul pote du temps et le seul homme politique de son poque qui soit, comme pote, plac par lui dans la compagnie immortelle d'Homre, de Virgile, de Racine, et, comme homme de tribune et de hautes affaires, au rang des hommes de bon sens. Je n'avais pas alors support le poids de la rvolution de 1848 et de la Rpublique. Je lui suis trs-reconnaissant en ce qui me touche; je n'avais jamais t de ses amis, je n'avais aucun droit m'attendre ses jugements favorables. Il ne m'aimait pas; il vitait de prononcer mon nom pendant sa vie, et, comme ministre des affaires trangres, il nuisait ma fortune. Mais il m'a rendu bien plus qu'honneur comme pote, et plus que justice comme homme politique. Ce livre a des pages admirables comme style, et dplorables comme caractre. Roman grec dans le commencement, diatribe universelle la fin, il affecte partout un style tellement figur, tellement recherch, tellement _ronsardis_, par l'affectation du style gaulois de Rabelais et de Montaigne, qu'on ne sait en quel sicle on vit en le lisant. Rien n'y coule, tout s'y cristallise pour briller; chaque phrase demande tre trois fois lue, mais relue deux ou trois fois pour tre comprise. C'est une nigme perptuelle offerte par l'auteur la malignit du lecteur. Disons franchement le mot, c'est mauvais en masse, souvent beau en dtail; cela n'honore pas M. de Chateaubriand, et cela dshonore autant qu'il le peut tout son sicle. Eh bien, ce livre, mauvais de forme, mme de fond, a servi de texte un excellent livre. C'est le commentaire respectueux, mais juste, du disciple sur le texte d'un matre qui s'gare. Ce commentaire est bien suprieur au texte; toutes les _anecdotes_ y sont rectifies, toutes les injures pallies, tous les excs de bile adoucis, tous les venins de style rpars, dplors, excuss, de faon qu'il ne reste gure que de belles choses admirer et un grand homme comprendre. M. de Chateaubriand doit immensment M. de Marcellus; il le rhabilite en tendant son manteau sur ses dfauts de coeur et sur l'affectation de style de ce grand crivain. Peut-tre y a-t-il trop d'indulgence, mais qui sera indulgent, si ce n'est un ami? M. de Marcellus absout M. de Talleyrand de crimes. Le nom de M. de Talleyrand, dit M. de Marcellus, ne tombe jamais de la plume de M. de Chateaubriand sans y avoir t marqu d'un fer chaud son passage. Et, propos de ces crimes, il est curieux de lire ce qu'en dit M. de Talleyrand lui-mme cit par M. de Marcellus: Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes? C'est la ressource des idiots en politique. Le crime est comme le reflux de la mer; il revient sur ses pas, et il noie. J'ai eu des faiblesses; quelques-uns disent des vices; mais des crimes? Fi donc! M. de Marcellus explique son amiti pour M. Bertin, cet homme d'tat de la presse dans le _Journal des Dbats_, par une sympathie de coeur conue entre eux au chevet de mort de madame de Beaumont, fille charmante du ministre de Louis XVI, dcapit (M. de Montmorin). M. de Chateaubriand adorait madame de Beaumont; il lui rigea un monument funbre Rome, dans l'glise Saint-Louis-des-Franais, pendant qu'il tait secrtaire d'ambassade sous le cardinal Fesch. Avoir pleur ensemble une personne aime est le lien des coeurs. La carrire entire de M. de Chateaubriand se ressentit de cette sympathie des _Dbats_. MM. Bertin, les complices de son opposition royaliste contre les Bourbons, ne l'abandonnrent jamais, mme sous la monarchie de 1830, laquelle ils adhrrent par politique, monarchistes de toutes les monarchies, mais monarchistes exigeants et inquiets, qui personnifient encore aujourd'hui l'exigence et l'inquitude du caractre de leur premier matre. Cela fait honneur aux deux, il se cache toujours un bon sentiment dans les mes qui ont aim! C'est le parfum de l'amour, indlbile comme ce qui est divin; on sent jusqu' la dernire vieillesse qu'il a pass dans les coeurs, et qu'il a amlior la nature. X. Pendant son ambassade de Rome, peu de temps avant la rvolution de 1830, M. de Chateaubriand, triomphant de l'lection d'un pape faite sous ses auspices, heureux en fortune, heureux en sjour, heureux en sentiment pour des personnes innomes, se prend, comme l'ordinaire des grandes mes, d'un fastidieux dgot pour tant de flicits, et continue crire ses _Lamentations_ trs-dplaces son ancien secrtaire de Paris. Ici, le vrai sentiment de M. de Marcellus se dvoile, comme son insu, dans un jugement de trois lignes, en marge dans ces lettres. J'avais une tte trs-froide et trs-bonne, dit l'auteur d'_Atala_, et le diplomate, aussi grand que juste et ambitieux dans ses vues, avait le coeur _cahin-caha_ pour les trois quarts et demi du genre humain. Voici le cri du commentaire, cette fois plus juste que biensant, arrach M. de Marcellus par la flagrante ingratitude envers l'me de _Juliette_ (madame Rcamier), oublie si cruellement pour des affections lgres l'ge du pote: Je crois, dit-il, qu'il faut rtablir ainsi cette phrase: J'avais une trs-froide et trs-bonne tte, et, aprs, le coeur _cahin-caha_ pour les trois quarts et demi du genre humain. Ajoutons pour tre vrai: Comme pour la moiti au moins de l'autre demi-quart! Ce qui veut dire en bon franais: Je n'avais de coeur que pour moi! C'est le jugement qu'en porte M. Joubert, son premier ami, dans une lettre confidentielle M. Mol, rvle aujourd'hui mme pour la premire fois, et publie par M. Sainte-Beuve. XI. Le ministre Polignac, prambule d'une rvolution certaine, rappela M. de Chateaubriand Paris. M. de Marcellus est nomm quelques jours aprs son secrtaire d'tat par le prince de Polignac. M. de Marcellus hsite quelques jours entre son dvouement de royaliste, son ambition naturelle, et son jugement trs-sain sur l'inopportunit du dfi de Charles X la France alors librale. Il va consulter M. de Chateaubriand comme l'oracle dans le dsert, l'hospice de la rue d'Enfer, o il s'tait relgu. M. de Chateaubriand lui prophtisa la catastrophe prochaine et certaine. Marcellus refusa courageusement ces fonctions. Ce fut un bel acte de conscience et de foi dans sa politique de modration. Pendant ces hsitations, le prince de Polignac, qui m'aimait, pense moi; il m'crit, me conjure de venir Paris, m'offre avec instance la direction des Affaires trangres; je n'hsite pas refuser.--Il insiste sur un entretien; j'arrive Paris, je cause coeur ouvert avec lui, il est moins sincre avec moi qu'avec M. de Marcellus, il nie imperturbablement la pense du coup d'tat. Je le crois, puisque vous le dites, mon Prince, lui dis-je, vous ne le voulez pas, mais la logique et votre situation le veulent! Je suis royaliste, je suis jeune, je ne veux aucun prix dater d'un coup d'tat malheureux dans la politique, et commencer par une rvolution o les Bourbons priront. Je fus nomm ministre Athnes, et je m'loignai!... M. de Marcellus expia longtemps son refus. XII. Les vnements ne me donnrent pas le temps de rejoindre mon poste; M. de Marcellus et moi nous dclinmes la confiance et l'involontaire complicit de l'acte. Il se retira par pressentiment et conviction. Il fut fidle la monarchie lgitime aprs les Bourbons, je restai fidle mon honneur en refusant de servir la seconde monarchie. Except la Rpublique, dictature de tout le monde, je ne voulus plus servir personne. Cela a fait dire aux rpublicains, que je ne servais pas ma: Dfiez-vous de lui, c'est un lgitimiste! Et les niais l'ont cru. leur place j'aurais redoubl de confiance, et j'aurais dit: C'est un homme d'honneur, et, puisqu'il a t fidle la premire heure par un sentiment de famille et de tradition, il le sera la dernire, quand on n'a plus d'autre famille que la patrie et le peuple. Mais ils ont cru qu'un royaliste de coeur, vingt ans, ne pouvait jamais tre un bon citoyen cinquante, et qu'un homme fidle son serment sous les Bourbons ne serait qu'un tratre sous la Rpublique! Vous voyez o cette belle logique a men la Rpublique. Mais passons! XIII. M. de Marcellus raconte les entretiens confidentiels qu'il eut avec la duchesse d'Angoulme.--Elle ne se fiait pas plus que nous, la noble femme, aux ordonnances, coup d'tat dsarm. La lgislation des _coups d'tat_, c'est la conscience de celui qui les tente, mais il ne faut pas les manquer. Elle ne m'a jamais calomni dans son exil, celle-l! Que la piti de la terre et la bndiction de Dieu la suivent dans sa tombe! Princesse tragique ds son berceau, elle fut triste jusqu' la mort. Les Franais l'en ont accuse; voulaient-ils donc qu'elle danst sur les cadavres de son pre et de sa mre? La tristesse est la biensance des victimes. XIV. Le livre finit par une rflexion touchante et haute que M. de Marcellus prit ou imputa Massillon, et qui fit relever la tte de M. de Chateaubriand vieilli, qui ne pouvait supporter sa verte vieillesse. Que sont maintenant, lui disait-il avec la pompe en deuil de ses entretiens familiers, que sont tous ces beaux fleuves si clbres dont nous avons vu l'un et l'autre les bords?--De tristes souvenirs qui nous reprochent notre vieillesse.--Non! non! m'criai-je, dites de beaux souvenirs qui embellissent nos derniers jours. Pourquoi donc le coeur serait-il sans force contre ces conditions de la vie? Il faut bien, ajoutai-je lentement, que l'affliction soit de quelque profit aux hommes, puisque Dieu si bon a pu se rsoudre les affliger. XV. Ainsi finit le livre par une rflexion morose sur la vie, et par une rflexion juste et consolante, pleine de confiance en Dieu qui a fait ou permis la douleur. Ainsi se dessinent les deux caractres: l'un lguant ses dsespoirs et ses rancunes la postrit, l'autre remettant le pass et les peines de l'avenir la bont de Dieu! On ne peut s'empcher, malgr tout le talent dploy, de plaindre l'un, et de chrir l'autre. XVI. Aprs ces excursions toujours rtrospectives sur la politique et ses belles annes, M. de Marcellus revint sa chre Grce. Il dcrivit et traduisit ses chants populaires. Aprs M. Fauriel, il y avait encore glaner. Ce qui fait l'intrt et le charme de ces chants, c'est moins le chant lui-mme que le cadre qui les enserre. Ce cadre est presque toujours une scne de l'Odysse de jeunesse de M. de Marcellus, voguant ou chevauchant sur les mers ou sur les montagnes du Ploponse. Il savait le grec ancien comme Homre, il savait le grec moderne comme un klephte. C'tait l'poque hroque de l'indpendance hellnique. L'Europe tait folle d'hellnisme. On oublie que des sicles ont remu ces lieux et ces peuples, et qu'il peut en sortir des peuples nouveaux force de vieillesse, mais jamais d'anciens peuples. On se figure qu'on va ressusciter Miltiade ou Thmistocle dans la personne d'un corsaire ou d'un berger des mers ou des montagnes; que Dmosthne et Cicron vont succder immdiatement au pape. On oublie que deux mille ans ont pass, et que des millions de barbares ont t coloniss avec leurs moeurs nouvelles pendant des sicles et des sicles en Italie et en Grce. De l, le mcompte de tous ces rves pour refaire le pass sans lments, au lieu d'amliorer le prsent avec ses lments propres. Mais alors la Grce fanatisait l'Europe; on n'tait ni chrtien ni musulman, on tait Grec, comme aujourd'hui on n'est ni catholique ni carbonaro, on est Pimontais. Les oppositions ont des engouements comme les potes; il faut se hter de les saisir pendant qu'ils passionnent froid les orateurs et les journalistes, car ces engouements passent vite et ne reviennent pas de mme. XVII. M. de Marcellus, qui tait jeune, les partagea de bonne foi pour les klephtes, pour les corsaires, et pour les bergers sauvages de la froce Albanie. Je ne les partageai que dans la mesure de mon bon sens; cependant je publiai moi-mme le pome du cinquime chant de _Child Harold_, imit assez servilement du beau pome de lord Byron. Mon enthousiasme tait mdiocre comme un pastiche, mon succs fut mdiocre aussi: je fus puni d'avoir feint un engouement qui n'tait pas sincre. Je savais bien au fond qu'on ne ressuscite ni peuple, ni nationalit, ni religion sur la terre au gr du caprice des imaginations d'orateurs ou de journalistes en qute de popularit. J'avais un sentiment d'admiration et de piti pour ces belles les de l'Archipel, o fleurissent en hommes et en femmes la plus charmante jeunesse du monde; mais je n'avais aucune haine pour Mahomet et pour ce peuple religieux, pasteur et guerrier, qui tait venu son temps balayer des valles de Bithynie la corruption byzantine, et prcher l'unit de Dieu, ce dogme des Arabes, la place des superstitions ingnieuses de l'glise grecque qui touchent de si prs l'idoltrie. Je prvoyais que la Grce ressuscite, non par son gnie propre, mais par un roi allemand, ne contenterait ni les Grecs ni les Turcs; la question se rduisait donc, au fond, savoir si nous prparerions aux Russes l'empire de la Mditerrane; j'aimais mieux pour la France et pour l'Europe quilibre les Turcs pour voisins que les Russes. La bataille de Navarin, que nous ne livrerions certes pas aujourd'hui, ne fut donc mes yeux que ce qu'est aujourd'hui l'unit pimontaise et anglaise en Italie: un solcisme en politique, une pierre d'attente de l'Angleterre, une sublime bvue de la politique d'opposition. Puisque nous l'avions purge des Autrichiens, il fallait la confdrer comme l'Archipel grec en 1822, et la protger, mais non la soumettre au joug des Cisalpins pour la laisser crotre. La libert ne s'improvise pas sous la tyrannie, encore moins sous l'anarchie. XVIII. Quoi qu'il en ft, M. de Marcellus, par esprit littraire, et par esprit srieusement chrtien, se mit parcourir la Grce nouvelle et l'Albanie, ni littraire ni chrtienne, mais tour tour, et selon le got des Albanais, chrtienne ou mahomtane comme son hros Scanderbeg, pour y chercher un nouvel Homre. Il n'y trouva rien que des chants dits populaires qu'on admira par parti pris, mais qui ne sont pourtant que des complaintes du peuple. Dfions-nous en toute langue de la posie des rues, des mers et des montagnes, destine charmer les peuples ignorants. Cela est court, cela est monotone, cela est affect ou trivial; cela contient cinq ou six images gracieuses, naves, fortes, mais toujours les mmes scnes: les airs que le berger siffle son cheval, ceux que le matelot psalmodie sa barque, couch l'ombre de sa voile, ou l'amant sa matresse au clair de lune. Ce n'est ni la malignit spirituelle et savante de Branger, pote d'opposition, pigrammatique, libral, mais nullement populaire; ni la belle et nave posie homrique de Mistral dans son pome antique de _Mireille_: c'est un patois pour les veilles des peuples de Provence! C'est l un pote populaire, ou plutt c'est l un pome crit dans la langue du peuple avec les ides, les habitudes, les travers, les loisirs des amants, dans les basses classes des peuples! Mais c'est Hugo, Vigny, Dumas, Laprade, Marcellus, Autran, Lamartine, qui les lisent. Le peuple n'a ni le got ni le temps, il a l'haleine courte; s'il est pieux, un couplet des cantiques de Marseille; s'il est impie, un couplet de Branger, voil son affaire; s'il est soldat, une strophe arme de la _Marseillaise_; voil la posie populaire. Or la _Marseillaise_, sublime en musique, est peu admirable en posie; c'est un beau choeur des frontires de la France rsonnant au pas de charge sous les pieds de l'tranger; mais les paroles sont des cris et non un pome. M. de Marcellus, comme M. Fauriel son devancier, ne rapporte donc que des scnes potiques et peu de posie. Quelques-unes de ces scnes sont de _Salvator Rosa_, quelques autres de l'_Albane_, jugez-en: LES VOLEURS. Les voleurs taient venus sur la montagne pour y voler des chevaux, et ils n'y trouvrent point de chevaux. Alors ils prirent mes petits agneaux et mes petites chvres. Puis ils s'en vont, s'en vont, s'en vont! Hlas! hlas! hlas! mes pauvres petites brebis! mes pauvres petites chvres!... Va!!! Ils m'ont pris l'cuelle o je mettais mon lait; ils ont pris ma flte jusque dans mes mains. Puis ils s'en vont, s'en vont, s'en vont! Hlas! hlas! hlas! ma pauvre petite cuelle! ma pauvre petite flte! Va!!! Ils m'ont pris le blier qui portait la clochette, dont la toison tait couleur d'or, et la corne d'argent. Et ils s'en vont, s'en vont, s'en vont! Hlas! hlas! hlas! mes pauvres petites brebis! mon pauvre petit blier! Va!!! Je vous en supplie, Panagia, punissez les voleurs!--Ah! qu'on les arrte, qu'on les dsarme au milieu de leur caverne, eux et toute leur race! Hlas! hlas! hlas! mes pauvres petites brebis! mes pauvres petits chevreaux! Va!!! Ah! si la Panagia me l'accorde par sa grce, et punit les voleurs, et que je revoie mon blier au milieu de son parc, je rtirai un agneau le jour de Pques, jusqu' ce qu'il tombe de la broche. Mais ils s'en vont, s'en vont, s'en vont! Hlas! hlas! hlas! mes pauvres petites brebis! mon pauvre petit blier! Va!!! COMMENTAIRE. C'est toute une idylle que cette plainte du pauvre petit berger de la montagne. Que de grce et de naturel! On l'entend pleurer en chantant. Ce _Va_, qui revient la fin de chaque couplet, comme un sanglot, est-il un mot grec ou tranger, une interjection improvise, un driv du grec ancien _ova_, ou bien une construction du verbe grec moderne [Grec: bagizein], vagir comme les enfants? C'est ce que je ne saurais dire; mais ce _Va_ se comprend et se rpte mme quand on ne peut l'expliquer: c'est un cri de dtresse jet aux chos comme la dernire note prolonge d'un chant montagnard. Je montais un soir la colline du couvent de Saint-Nicolas, dans l'le de Prinkico, lisant, apprenant ou commentant l'_Odysse_, mon livre favori; et, suivant une coutume de ma jeunesse qui m'est reste, m'arrtant chaque vers comme chaque dtour du sentier, pour cueillir les glaeuls, les asphodles et les premires glantines. Je m'tais dj retourn mainte fois dans ma lente ascension, pour admirer ces merveilleux aspects qui s'tendent des montagnes de la Thrace et de l'Asie Mineure, des murs du srail et des rivages de Chalcdoine, s'avanant sur leurs flancs et leur ombre jusqu'aux rivages plus rapprochs de Calki et d'Antigone, fermant ainsi le cercle du lac le plus vaste et le plus azur. J'avais compt les voiles du golfe de Nicomdie, se dirigeant vers les ports de Stamboul, et venant raser les cueils des les des Princes pour y chercher quelque brise de terre favorable la navigation, lorsque je rencontrai un enfant qui revenait de l'cole du monastre, portant sous son bras son panier de provisions, et ses livres de l'autre. ma prire, il s'arrta et me suivit sous un bne voisin de la route: l, j'ouvris un de ses cahiers, o je trouvai copis des passages d'Homre, des fables d'sope, et sur une feuille dtache, parmi les distiques modernes, cette chanson populaire, _les Voleurs_, qu'il rcita en riant lui-mme des plaintes du pauvre berger. Je lui demandai s'il consentirait s'en priver pour moi: il me l'offrit sans hsiter, assurant qu'il la savait tout entire, et que d'ailleurs plusieurs de ses petits camarades la savaient aussi. Comme l'entretien se prolongeait, je le priai de lire son choix quelques lignes de son bagage lmentaire. Alors il pronona gravement et d'une voix haute ces deux vers de l'_Iliade_ qu'on venait de lui donner apprendre et mditer pour sa leon du lendemain: [Grec: Atreid, m pseude' epistamenos sapha eipein, Ou gar epi pseudessi patr Zeus esset argos.] Fils d'Atre, ne mentez pas, vous qui savez si bien dire la vrit.--Car Dieu, notre pre, ne sera jamais le soutien du mensonge. Et mon jeune lecteur, en pelant ces vers, se reprit, comme s'il et t devant le pdagogue, pour me faire sentir l'accent du mot [Grec: pseudessi], mensonge, sur lequel d'abord il n'avait pas assez appuy. merveill d'entendre retentir si mlodieusement la langue antique dans une bouche enfantine, je dposai quelques petites pices de monnaie dans le panier vide; et l'colier, aprs avoir port une main ses lvres et son front, s'loigna en me disant: _Que vos annes soient nombreuses!_ Puis il se retourna souvent pour me regarder, jusqu' ce que les arbres de la colline nous eussent drobs l'un l'autre, et pour toujours. LA BELLE DE SCIO. Au pied de la colline, la lueur de la lune, dans le silence de la solitude et le calme de la mer, une belle est assise sur un petit banc de pierre, et tient sur ses genoux un petit chien. Elle accompagne son chant de sa guitare et fait entendre une voix anglique. Oh! que ne suis-je ta guitare! Que ne suis-je ton petit chien! Que ne suis-je, oh! que ne suis-je surtout ton amant aim! COMMENTAIRE. Je vois encore dans le miroir de ma mmoire, si fidle pour les images hellniques, ce petit tableau tel qu'il m'est apparu Scio. Aux rayons de la lune, qui rpand une si douce lueur dans ces rgions asiatiques, aux derniers bruits que la mer apaise jette sur la plage, les filles de Scio venaient, sur le banc de pierre dress la porte de leur maison, couter les plaintes et les dclarations d'amour des jeunes hommes, quelquefois mler leurs voix aux chants passionns, au son du torbe ou de la mandoline. Or cette chanson n'est qu'un des soupirs recueillis au milieu de ces coutumes qui proclamaient au loin l'antique rputation d'innocence attribue, toutes les poques, aux belles habitantes de l'le devenue si misrable. Il faudrait lire encore la complainte des blanchisseuses qui lavent le chle et la veste de l'tranger, pour qu' son retour dans sa patrie, la mre et les soeurs n'accusent pas les filles de l'le de duret et de parcimonie envers le pauvre matelot! XIX. Tout cela n'est pas sublime, sans doute, mais c'est naf et touchant. Quand les chants populaires ne sont pas composs froid par des potes politiques, ils ne sont jamais sublimes; le peuple ne l'est pas, mais il est peuple, c'est--dire nature. C'est le caractre vrai des traductions de M. de Marcellus. Il ne faut pas y chercher des essences dans les bouquets de fleurs des montagnes, mais de la rose matinale et des senteurs des champs. C'est ce qu'on trouve dans ce recueil. XX. Mais, mesure que M. de Marcellus avanait en ge, il s'levait plus haut que ses travaux pittoresques sur la Grce moderne et populaire. L'me totalement dgage de l'esprit de parti, et se remettant entirement la Providence du sort de sa cause, il se contentait de rester fidle pour lui-mme, et ne s'inquitait plus des fidlits ou des infidlits des autres. Il vivait hors du monde des vnements; et se plongeait de plus en plus dans les tudes et dans les spculations de la haute philosophie de l'ancienne Grce. C'est alors qu'il publia ses six volumes de la traduction de _Nonnos_, travail obstin, mais malheureux. Qu'importait au monde actuel un pome pique de plus sur les exploits de Bacchus, chant aprs coup par un Grec chrtien, comme un cho mort que chanterait une croyance finie? Travail pour l'Acadmie des inscriptions plus que pour son temps. Mais, peu d'annes avant sa mort, il s'leva, comme hellniste, comme savant et comme pote, des oeuvres plus utiles et infiniment plus belles que tout ce qu'il avait fait jusque-l en littrature. Nous voulons parler de son dernier ouvrage, peine publi, non encore connu, saisi par la mort sur le seuil de sa publicit: _les Grecs anciens et les Grecs modernes_; ouvrage trs-neuf, trs-original et trs-philosophique en mme temps que trs-potique; trsor vritable dcouvert par lui dans les littratures presque fabuleuses de l'arrire-Grce. Le premier morceau de ce beau recueil, exhum du mont Athos, de l'le savante de Rhodes, des mystres de la Thrace, c'est le pome de _Mde et Nausica_ sur le Bosphore, par Apollonius de Rhodes, auteur _argonautique_. ENTRETIEN LXXIX MDE ET NAUSICA SUR LE BOSPHORE. (SCNE ORIENTALE.) Un jour de septembre, du haut de ma fentre, dans le pavillon de bois o flottait Thrapia le pavillon de France, je considrais les brouillards qui s'levaient insensiblement de la surface du Bosphore. On les voyait glisser sur les eaux comme des fumes transparentes, puis se condenser au-dessus, et s'arrter immobiles la moiti des collines du dtroit; de sorte que par-dessous leur couche paisse j'apercevais en Asie la base de la montagne du Gant, dont la cime semblait s'unir l'Europe par un pont de nuages argents. Ces nuages fermaient au loin l'entre de la mer Noire, qu'on entrevoit de Thrapia par une courte chappe; et leur ceinture, jointe au calme des ondes, faisait de cet espace, le plus resserr du Bosphore, l'image parfaite d'un petit lac. Je connaissais cette disposition atmosphrique du canal de Thrace, et je savais que le soleil en se montrant ne tarderait pas dissiper ces brumes qui n'osaient s'attrouper qu'en son absence. Ds qu'il parut, je descendis sur la rive et je me dirigeai le long du fleuve amer, marchant moins vite que ses courants. Je voulais suivre les contours de la plage jusqu'au petit promontoire de _Kalender_ pour revenir par les hauteurs dsertes, en remontant le ruisseau qui prend sa source _Krio-Nero_, la fontaine froide. Les bruits de ces villages, qui sont autant de ports, s'veillaient; les voix des cadgis (bateliers) se mlaient aux cris des golands; le brouillard avait laiss sur chaque feuille une goutte de rose qui tincelait au soleil; ma promenade fut dlicieuse, et je revins charg de touffes de bruyres, de daphns et de cistes fleurissant d'eux-mmes au sein de ces solitudes qui touchent de si prs au rivage. Comme je tournais le fond du petit golfe de Thrapia, je rencontrai Athanase Christopoulos, le pote si clbre dj par ses chants anacrontiques. J'apprenais alors ses odes pour me familiariser avec le grec moderne, et je recherchais sa conversation, qui n'tait jamais sans profit pour moi. Il se rendait chez l'un de ces mmes princes Morusi dont il avait dirig l'ducation en Moldavie. --Quoi! de si bonne heure? me dit-il, quel intrt vous amne dans notre quartier grec? --Pas d'autre, rpondis-je, que le beau temps et le plaisir de voir Kalender. --Je ne puis vous suivre, reprit-il, jusqu' ce _bon abri_; car je me figure qu'il faut interprter ainsi le nom de Kalender, souill vers sa fin d'une terminaison turque. C'est le _kalos endios_ dont nous parlent les vieux gographes du Bosphore. Mais je veux au moins animer le dbut de votre promenade par quelques souvenirs antiques. C'est ici l'ancien golfe de _Pharmakia_, o l'on dit que Mde, partie de la Colchide, dposa des _poisons_, en y laissant leur nom. Mais nous, Grecs modernes, nous n'avons pas consenti traduire avec si peu de politesse envers la fille des rois ce mot de _pharmakia_: ses poisons taient des _mdicaments_ aussi, et nous avons nomm notre village _Thrapia_, _la gurison_. Au bout de cette anse profonde que protgent contre les vents du nord la colline et les grands pins de votre palais de France, vous voyez cet lot ou plutt cet cueil, si prs de la rive qu'on peut l'atteindre sans nager? Les flots, toujours tranquilles ici, ne le surmontent jamais et se contentent de laver et de polir sa roche. L, dit-on, la nice de Circ, Mde, broyait les plantes qui endormaient les dragons et rajeunissaient les vieillards. Si vous ne deviez m'accuser de prendre en main des causes dsespres, j'aimerais rhabiliter Mde auprs de mon sicle. On n'a jusqu'ici voulu voir en elle qu'une fougueuse magicienne, une pouse forcene, une mre barbare. La faute premire en est Euripide, grand ennemi des femmes: pour moi, je m'attache sa jeunesse, son unique amour, sa primitive innocence; sa passion m'attendrit beaucoup plus que celle de Phdre, car elle est bien moins coupable. Avez-vous lu le troisime chant d'Apollonius de Rhodes? --Pas encore, lui rpondis-je, mais, comme Homre m'a guid dans l'Archipel, je comptais prier les Argonautes de me conduire dans le canal de Thrace, thtre de leurs exploits. --Eh bien, reprit-il en souriant, si les affaires de l'Europe, un peu confuses ici, ou si les soupirs de l'empire turc qui croule vous laissaient demain autant de loisirs qu'aujourd'hui, nous pourrions lire ensemble ce touchant pisode de Mde avec votre ami, le prince Nicolaki Morusi, et je vous attendrai chez lui. --J'y serai, lui dis-je, mais n'esprez pas m'amener facilement aimer Mde. Un de ces grands potes latins que vous n'estimez qu' moiti, vous, fiers descendants d'Homre et de Pindare, a prononc cette sentence: _Il faut que Mde soit froce ou indompte....._ Je m'en tiens l... -- demain, demain! reprit Christopoulos, point de jugement arrt d'avance. Et, puisque vous tes en Grce, n'en croyez sur leurs hros ou leurs hrones que les Grecs. L-dessus, nous nous quittmes, et le lendemain je le rejoignis chez le Beyzad Nicolaki Morusi. XXI. --Je connais d'avance le sujet de votre visite, me dit le prince. Cette Mde, redoutable patronne de notre village, fait encore trembler nos femmes du peuple sous la terreur de ses noirs enchantements; voyons comment va s'y prendre notre matre pour nous inspirer envers elle des sentiments plus doux. --Il ne me faudra pour ce miracle, interrompit Christopoulos en prenant son livre, rien autre chose que vous lire ce qu'en dit le chantre des Argonautes. --Pour nous mieux pntrer de la bont de votre cause, ajoutai-je, ne trouverez-vous pas propos de prononcer lentement, de vous arrter de temps autre, et mme de traduire quelquefois en passant, comme si ce que vous lisez ne devait pas toujours parvenir du premier coup l'intelligence de votre auditoire? --Je vous comprends, me rpondit en souriant le pote, et je vous obirai. --Mais d'abord, quelques mots de prambule, nous dit alors notre prudent lecteur, pour vous expliquer o nous allons prendre le rcit. Je fais comme si vous n'aviez jamais su la marche du pome, ou plutt comme si vous aviez oubli ces tranges aventures datant de trois mille annes, pour prter votre mmoire des faits plus rcents. Il entre beaucoup de gnalogie dans toute histoire mythologique. Je ne vous ferai pas nanmoins remonter plus haut que l'arrire-grand-pre de notre hros. ole, non pas le fougueux roi des vents, mais un autre ole, roi d'une contre de Thessalie, eut deux fils: Crthe, pre d'son et de Plias, puis Athamas, pre de Phryxos et d'Hell; je vous fais grce du reste de la descendance, qui, si j'allais plus loin, s'tendrait facilement jusqu' Ulysse. la mort de Crthe, Plias usurpa le trne d'Iolchos au dtriment d'son, son frre an; et quand Jason, fils d'son, revendiqua la couronne, son oncle Plias, avant de la lui rendre, lui imposa la condition de rapporter en Grce la toison d'or qui se trouvait en Colchide. C'tait la dpouille du blier ail que Phryxos, fils d'Athamas, y avait consacre aprs son voyage arien. Il fuyait la colre de son pre, et dans son trajet il laissa tomber sa soeur Hell, menace comme lui par une martre, dans le dtroit qui porte encore aujourd'hui son nom. Aite, fils du Soleil et frre de Circ, rgnait alors Colchos. Il accueillit Phryxos, et lui donna pour pouse Chalciope, sa fille ane, soeur de Mde. Phryxos mort, ses fils partirent pour aller rclamer en Grce l'hritage de leur pre et pour le venger. Ils firent naufrage dans l'Euxin, sur l'le de Mars, et en furent ramens par les Argonautes. Ceux-ci, commands par Jason, ont surmont les cueils des Cyanes, les prils d'une mer inconnue, et sont arrivs l'embouchure du Phase, auprs de la ville d'Aia, capitale du royaume d'Aite. C'est l que les deux premiers livres du pome d'Apollonius de Rhodes les ont conduits; voici le troisime. Christopoulos lut alors d'une voix cadence ces vers qui dans sa bouche recevaient du rhythme et de l'harmonieux idiome un charme inexprimable. Pour plus de sret, il m'avait engag suivre sa lecture sur mon exemplaire, o je notais au crayon ses pauses et ses remarques. Plus tard, ces notes m'ont rendu mes souvenirs, et je les retrace ici, en substituant aux texte grec ma traduction, o je l'ai suivi d'aussi prs qu'il m'a t possible. XXII. J'ai crit une _Mde_ dans ma premire jeunesse; elle est encore enfouie dans les caisses de mon grenier, o les voyageurs de la vie enferment leurs hardes uses qui n'en sortiront jamais que pour faire du vieux papier pour des hommes nouveaux. M. Legouv, un de nos plus charmants potes, en a crit une infiniment suprieure, pour que la belle tragdienne, madame Ristori, pancht en italien de _Montanelli_ les plaintes de l'hrone si dvoue et si abandonne. Que de notes naves, tendres, pathtiques, n'a-t-elle pas ajoutes ses notes tragiques! XXIII. Aprs cette lecture des fragments d'Apollonius de Rhodes, qui ont charm tout le petit auditoire grec par les peintures les plus dlicates d'un amour naissant, de la piti entre deux amants, la controverse s'tablit entre les auditeurs sur la prminence d'Homre ou d'Apollonius. On hsite, et il y a de quoi. Mais _Manos_ se lve, se dirige vers quelques tablettes suspendues la muraille et saisit l'_Odysse_. coutez-moi mon tour, dit-il, et oubliez ce que vous venez d'entendre! Puis, se tournant vers moi, dit M. de Marcellus, il ajoute: Les sentiments sont si naturels, le sens si clair, que celui de nous qui n'a pas appris le grec en naissant n'a nul besoin d'interprte. Il s'agit de Nausica, fille du roi Alcinos. Ulysse, jet sur cette le par la tempte et accabl de lassitude, est couch sur des feuilles sches, l'abri des roseaux, au bord du fleuve qui se jette dans la mer. Alors, continue M. de Marcellus, le vieillard _Manos_, aux cheveux blancs et la longue barbe, vtu de cette robe orientale qui fait partie du costume grec Constantinople, se redresse sur le divan o nous restons accouds. LAMARTINE. _(La suite, au mois prochain._) LXXXe ENTRETIEN. OEUVRES DIVERSES DE M. DE MARCELLUS (TROISIME PARTIE) ET ADOLPHE DUMAS. I. Bientt l'aurore qui s'avance sur son char magnifique a rveill Nausica aux superbes voiles. Elle s'tonne de ce songe et se hte de traverser ses appartements pour le dire ses parents, son pre chri et sa mre. Elle les trouve chez eux: l'une est assise auprs du foyer avec les femmes qui la servent, filant sur sa quenouille une laine teinte de la pourpre des mers; elle rencontre l'autre comme il sortait pour se rendre avec ses chefs illustres au conseil o les nobles Phaciens l'appelaient; elle s'arrte tout prs de son pre bien-aim, et lui dit: Pre chri, n'allez-vous pas me prparer un char lev, aux fortes roues, afin que je porte vers le fleuve, pour les laver, les prcieux vtements que j'ai l tout malpropres? Quand vous allez parmi vos chefs faire entendre vos conseils, il vous sied vous-mme d'avoir des habits sans tache; vous avez dans vos palais cinq fils maris, et trois dans la fleur de la jeunesse. Ceux-ci veulent toujours, pour aller la danse, des vtements nouvellement blanchis; et c'est moi que tous ces soins regardent. Elle dit, et vite ainsi de parler son pre bien-aim du doux mariage, mais il a tout compris et lui rpond: Certes, ma fille, je ne te refuse ni des mules, ni rien autre chose. Va, et mes serviteurs te prpareront un char lev, aux fortes roues, et la caisse large et solide. Aprs ces mots, il donne ses ordres ses serviteurs qui obissent, et amnent au dehors le char aux roues solides, propre aux mules, qu'ils y conduisent et y attellent. La jeune fille apporte de son appartement les habillements magnifiques et les dpose sur le char bien fabriqu. La mre a mis dans une corbeille les aliments de toute sorte pour ranimer les forces; elle y place les vivres et le vin qu'elle a vers dans une outre de peau de chvre. Puis, comme sa fille monte sur le char, elle lui donne dans une fiole d'or l'huile onctueuse pour s'en purifier, elle et ses compagnes. Nausica prend les rnes brillantes et le fouet dont elle frappe pour le dpart les deux mules, qui s'lancent bruyamment; elles courent sans s'arrter et emportent le linge et la jeune fille qui n'est pas seule; car les suivantes vont aussi avec elle. Lorsqu'elles sont parvenues au lit merveilleux du fleuve, l o sont les lavoirs pour toute l'anne et o surabonde une eau bonne enlever toutes les souillures, elles dtachent les mules et les chassent vers le fleuve imptueux pour s'y repatre d'une herbe savoureuse. Elles enlvent ensuite du char sur leurs bras les vtements, les plongent dans l'eau limpide et les foulent dans les rservoirs en luttant de vitesse. Quand elles ont tout lav et effac toutes les taches, elles tendent en ordre sur le bord de la mer, l surtout o les flots ont nettoy les cailloux du rivage. Puis, aprs s'tre baignes et imprgnes d'une huile onctueuse, elles prennent leur repas auprs des rives du fleuve, en attendant que l'ardeur du soleil ait sch le linge. Ensuite, leur faim apaise, la jeune fille et les suivantes dtachent leurs voiles pour jouer au ballon. Ici, nous dit M. Manos, nous sommes loin des palais. C'est un tableau de la vie journalire des champs. Qui de vous n'a t tmoin de ces bruyantes occupations, de ces repas, de ces jeux aprs l'ouvrage de nos jeunes femmes occupes du soin de blanchir? On rencontre encore dans nos les et sur notre continent, prs des sources ou des fleuves, ces fosses o l'eau se renouvelait, et o on venait fouler le linge sous les pieds. --Oui, sans doute, rpondit Christopoulos, et une fois par hasard, la vue du prsent, je suis dispos regretter notre rustique pass. Cette espce de danse que du temps des hommes primitifs les laveuses excutaient dans les fosses limpides, devait tre bien autrement gracieuse que leurs incommodes gnuflexions d'aujourd'hui auprs d'une eau qui rougit leurs mains et leurs bras. --Que le caminari me permette de l'interrompre, reprit M. Manos, et de le ramener bien vite Homre, dont une noble et svre comparaison va relever le rcit. II. C'est Nausica aux bras blancs qui commande le jeu; telle que Diane, dont les flches font les dlices, elle court travers les montagnes, soit sur le Taygte escarp, soit sur l'rymanthe, la poursuite des sangliers et des cerfs agiles qui l'amusent; les nymphes des champs, nes de Jupiter porteur de l'gide, partagent ses plaisirs; et le coeur de Latone palpite de joie, car sa fille les dpasse du visage et de la tte; et, bien que toutes soient belles, on distingue aisment la desse. Ainsi la vierge domine ses compagnes qui ne connaissent pas encore le mariage. Mais quand, les mules atteles et les prcieux vtements ploys, il faut retourner la maison, Minerve invente un autre artifice pour rveiller Ulysse et lui montrer la jeune fille aux beaux yeux qui doit le conduire la ville des Phaciens. Comme la reine du jeu lance le ballon l'une des suivantes, cette suivante le manque, et il tombe dans la profondeur du courant; elles poussent de grands cris, et le divin Ulysse se rveille: il se redresse alors, et dans son esprit et son coeur il raisonne ainsi: III. Hlas! chez quels mortels suis-je encore arriv? Sont-ils injurieux, sauvages et mchants? ou bien ont-ils des penses hospitalires et le respect des Dieux? Des cris de jeunes femmes sont venus jusqu' moi; ce sont des nymphes sans doute qui rsident sur les hautes cimes des montagnes, aux sources des fleuves et dans les prairies herbeuses et humides. Ou bien serais-je prs de mortels voix humaine? Levons-nous, et essayons nous-mme de tout voir. ces mots, le divin Ulysse, en se dgageant des branches, brise de l'effort de sa main dans l'pais taillis un rameau feuillu pour en voiler autour de ses reins sa nudit. Puis il s'avance comme un lion nourri dans les montagnes, confiant en sa force, qui marche battu de la pluie et du vent. Ses yeux tincellent: il s'lance contre les gnisses, les brebis ou les biches des forts. La faim lui ordonne d'attaquer les troupeaux et de pntrer dans les bergeries les mieux closes. Tel Ulysse, tout nu qu'il est, va au devant des jeunes filles la belle chevelure, car il le faut; il leur apparat tout souill de l'cume de la mer et tout effrayant. Elles s'enfuient de ct et d'autre sur les hauteurs du rivage; seule la fille d'Alcinos demeure, car Minerve lui inspire le courage et bannit de son coeur l'effroi. Elle est debout et attend; mais Ulysse dlibre: ira-t-il en suppliant toucher les genoux de la jeune fille aux beaux yeux, ou la suppliera-t-il de loin, par des paroles persuasives, de lui donner des vtements et de lui montrer la ville? Dans ces penses, il lui semble prfrable de la supplier de loin, de peur qu'il n'excite la colre de la jeune fille en touchant ses genoux. Il lui adresse aussitt ce discours adroit et plein de douceur. IV. reine! je me jette tes pieds, que tu sois desse ou mortelle: si tu es l'une de ces divinits qui rsident dans le ciel immense, je ne saurais te comparer, pour la taille, la forme et la beaut, qu' Diane, la fille du grand Jupiter; et si tu es l'une de ces mortelles qui habitent sur la terre, trois fois bienheureux ton pre et ta mre vnrables; trois fois bienheureux tes frres! Certes, leur coeur, grce toi, s'panouit sans cesse de joie quand ils voient une telle fleur entrer dans le choeur des danses; mais plus heureux encore que tous les autres au fond de son me celui qui, l'emportant par les dons du mariage, t'amnera dans sa demeure. Jamais de mes yeux je n'aperus une personne semblable, ni parmi les hommes, ni parmi les femmes, et une respectueuse admiration me saisit ton aspect. Ainsi jadis, Dlos, auprs de l'autel d'Apollon, j'ai vu la tige grandissante d'un jeune palmier. Suivi d'un peuple nombreux, j'avais fait ce voyage qui devait m'apporter bien des malheurs. la vue de cet arbre, je demeurai longtemps stupfait, car jamais la terre n'en produisit de pareil. Femme, c'est ainsi que je te contemple, t'admire et que j'ai trembl de toucher tes genoux, car j'prouve des douleurs cruelles. Hier tait le vingtime jour o je fuyais sur une mer tnbreuse, et toujours le flot et de violents orages m'ont emport depuis mon dpart de l'le d'Ogygie. Enfin, maintenant une divinit me jette ici pour y subir peut-tre de nouvelles infortunes; car je pense qu'elles ne vont pas cesser, mais bien plutt que les dieux les multiplieront encore. reine, sois compatissante; aprs tant de souffrances que je viens de subir, tu es la premire que j'approche, et je ne connais aucun autre des hommes qui habitent la ville ou le pays. Montre-moi donc la cit. Donne-moi, pour m'en entourer, quelque haillon ou quelque enveloppe du linge si tu en as apport en venant ici, et que les dieux t'accordent tout ce que peut souhaiter ton me; qu'ils te donnent un mari, une maison, et la concorde si prcieuse; car rien n'est plus dsirable et meilleur qu'un mnage o l'poux et l'pouse mettent en commun leurs penses pour le diriger. C'est un vif chagrin pour leurs ennemis, pour leurs amis une grande joie, et pour eux-mmes surtout une bonne renomme. V. Nausica aux bras blancs lui rpondit ainsi: tranger, certes tu ne ressembles ni un mchant ni un homme sans intelligence. C'est Jupiter lui-mme, le matre de l'Olympe, qui dispense le bonheur aux mortels, aux bons et aux mauvais son gr. Ce qu'il te donne, il te faut bien le supporter. Mais maintenant que tu as atteint notre territoire et notre pays, tu ne manqueras ni de vtements, ni de toutes les choses qu'il convient d'offrir un infortun qui vient de loin et supplie: je t'enseignerai la cit, et je vais te dire le nom de ses habitants. Ce sont les Phaciens qui possdent cette ville et cette terre; et moi, je suis la fille du magnanime Alcinos qui reoit des Phaciens la force et la puissance. Elle dit, et donne ses ordres ses suivantes aux beaux cheveux: Arrtez-vous, mes compagnes; pourquoi fuyez-vous la vue d'un homme? Pensez-vous que ce soit quelque ennemi? Le mortel n'est pas encore n et ne natra pas qui oserait venir dans les tats des Phaciens pour y apporter la guerre, car ils sont chris des dieux, et nous habitons l'cart, les derniers, au sein des ondes cumeuses et immenses. Mais puisque ce malheureux nous arrive gar, il en faut avoir soin, car c'est de Jupiter que viennent tous les trangers et les pauvres; le don le plus lger leur est cher. Donnez donc, mes compagnes, boire et manger notre hte, et baignez-le dans le fleuve, l o est un abri contre le vent. ces mots, elles s'arrtent et s'encouragent entre elles; puis elles conduisent Ulysse vers l'abri, comme le veut la fille du magnanime Alcinos: elles dposent ensuite tout prs de lui des vtements, un manteau et une tunique, lui donnent dans la fiole d'or l'huile onctueuse, et l'engagent se baigner dans le courant du fleuve; mais alors le divin Ulysse leur parle ainsi: Femmes suivantes, tenez-vous loin de moi, pendant que je laverai moi-mme l'cume de la mer sur mes paules et rpandrai l'huile sur mon corps: il y a longtemps qu'il est priv de toute onction; mais je ne me baignerai point devant vous, car j'ai honte de me dpouiller en prsence de jeunes filles aux beaux cheveux. Celles-ci s'loignent ces paroles qu'elles rapportent Nausica. Aussitt le divin Ulysse, l'aide du fleuve, dgage ses membres de l'cume de la mer qui recouvrait ses reins et ses larges paules; il essuie sur sa tte les souillures des flots indompts, et, aprs s'tre baign en entier et imprgn d'huile, il s'enveloppe des vtements que vient de lui donner la vierge qui ne connat pas le mariage. La fille de Jupiter, Minerve, lui prte un aspect plus grand et plus robuste, elle fait tomber de sa tte en boucles sa chevelure pareille la fleur de l'hyacinthe; et, comme un habile ouvrier qui Vulcain et Pallas-Minerve ont enseign la diversit de leur art, mle l'or l'argent pour en perfectionner les oeuvres charmantes, ainsi la desse a rpandu la grce sur la tte et les paules d'Ulysse: bientt il va s'asseoir l'cart sur le rivage de la mer, resplendissant de grce et de beaut. La jeune fille le contemple, et dit alors ses suivantes la belle chevelure: mes compagnes, coutez ce que je vais vous dire. Ce n'est point sans l'aveu de tous les dieux habitant l'Olympe que cet homme vient se mler aux Phaciens pareils aux immortels. Car d'abord son aspect tait dsagrable, et maintenant il gale les divinits qui rsident dans l'immensit des cieux. Ah! si un tel poux m'tait rserv, qu'il habitt ici, et qu'il lui plt d'y rester!... Mais, mes compagnes, donnez manger et boire notre hte. Elle dit, et ses suivantes qui l'coutent s'empressent de lui obir. Elles dposent auprs du hros les aliments, le breuvage; et le divin Ulysse, aprs avoir support tant de maux, mangeait et buvait avidement, car depuis longtemps il tait reste sans nourriture. VI. Cependant Nausica aux bras blancs s'occupe d'un autre soin; aprs avoir plac sur le beau char les vtements qu'elle a reploys, elle y attelle les mules au pied vigoureux, y monte, et adresse Ulysse, en l'interpellant, ces engageantes paroles: tranger, lve-toi maintenant pour aller la ville, o je te dirigerai vers le palais de mon pre, le sage hros. C'est l, je pense, que tu trouveras l'lite des Phaciens. Mais fais comme je vais te dire; car tu ne me parais pas dpourvu de prudence. Tant que nous traverserons les champs et les travaux des hommes, marche rapidement, avec mes suivantes, derrire les mules et le char. Mais quand nous serons prs de la ville qu'entourent un mur lev et, des deux cts, un beau port, l'entre devient troite. Les navires doubles rames y sont retirs sur la voie, car tous y ont une place marque pour chacun. C'est l aussi, autour du bel autel de Neptune, qu'est la place publique, forme de pierres de taille profondment enfonces qu'il a fallu y apporter; et c'est encore l que se prparent les agrs des noirs navires, leurs amarres, leurs cbles, et que se polissent les avirons. Les Phaciens ne se soucient ni de l'arc ni du carquois; mais des voiles, des rames et des plus grands vaisseaux sur lesquels ils traversent firement les mers blanchissantes. Je veux viter leurs mordants propos, et, derrire moi, leurs railleries; car chez le peuple il y a bien des insolents: et quelqu'un des plus vils qui nous aurait rencontrs ne manquerait pas de dire: Quel est donc ce fier et bel tranger qui suit Nausica? O l'a-t-elle trouv? Sans doute il sera son poux. Elle aura recueilli ce vagabond hors de son vaisseau: un homme des pays loigns, puisque nous n'avons pas de voisins. C'est peut-tre quelque dieu ardemment implor qui sera venu ses prires et descendu du ciel, et elle veut l'avoir toute sa vie. Elle a mieux fait d'aller chercher elle-mme un mari hors de chez nous, puisqu'elle mprise les Phaciens qui la recherchent et qui sont pourtant nombreux et braves. Voil ce qu'ils diraient, et ces paroles me seraient injurieuses. Je blmerais moi-mme toute autre qui agirait ainsi, et qui, du vivant de son pre et de sa mre chris, se mlerait sans leur consentement la socit des hommes, avant le jour de son mariage public. tranger, observe bien mes recommandations, afin que tu obtiennes promptement de mon pre qu'il t'envoie dans ta patrie. Nous rencontrerons prs de la route un superbe bois de peupliers consacr Minerve. Une source y coule, et une prairie l'environne; l sont l'enclos de mon pre et son verger florissant, aussi loin de la ville que la voix peut s'en faire entendre. C'est l que tu t'assoiras pour y rester tout le temps que nous mettrons gagner la cit et arriver au palais de mon pre. Quand tu jugeras que nous les aurons atteints, alors dirige-toi vers la ville, et demande la demeure de mon pre, le magnanime Alcinos. Elle est facile reconnatre, un enfant en bas ge y conduirait, car les maisons des Phaciens ne ressemblent nullement l'habitation d'Alcinos le hros. Quand tu auras pntr dans sa demeure et dans sa cour, traverse rapidement le palais pour parvenir ma mre. Elle est assise au foyer, appuye contre une colonne, filant sur sa quenouille, la clart du feu, une laine teinte d'une pourpre merveilleuse voir; derrire elle sont ses servantes; tout auprs se dresse le trne de mon pre, o il boit le vin et sige comme un immortel. Va plus loin que lui, et jette tes bras autour des genoux de ma mre, afin de voir l'heureux jour du retour, quelque lointain que soit ton pays. Si son coeur t'accueille avec bienveillance, espre alors voir tes amis et retourner dans ton lgante maison et dans ta patrie. VII. Aprs ces paroles, elle frappe du fouet brillant les mules, qui abandonnent bientt les bords du fleuve; elles courent, et battent le sol de leurs pieds alternatifs. Nausica les conduit en usant adroitement du fouet, de telle sorte qu'Ulysse et ses compagnes, qui sont pied, les puissent suivre. Le soleil baissait quand ils atteignirent le bois renomm consacr Minerve. L, le divin Ulysse s'assoit et implore aussitt la fille du grand Jupiter. coute-moi, fille invincible du dieu qui tient l'gide, exauce-moi, maintenant du moins, puisque tu ne m'as pas exauc lorsque, ballott sur les ondes, j'tais le jouet du furieux Neptune; et fais que j'inspire aux Phaciens la bienveillance et la piti. Il dit, Minerve l'entend; mais elle ne se manifeste pas aux regards du hros, car elle redoute le frre de son pre Neptune, dont le courroux violent perscutait le divin Ulysse jusqu' ce qu'il et retrouv son pays. * * * * * Je n'oublierai jamais quelle noblesse et quels accents M. Manos sut donner sa voix en psalmodiant ces vers d'Homre. VIII. Dans _Crs leusis_, scne orientale, les mystres du paganisme transcendant sont dcrits et sonds avec autant de posie que d'rudition; Puis dans _Orphe en Thrace_, morceau de haute philosophie religieuse ddi M. de Lamartine, et dont je ne recueillis l'hommage amical que sur son tombeau. Cette scne orientale commence cette rminiscence de nos jeunes annes et de nos premiers voyages. Qu'on me permette de la citer ici, en rejetant sur le compte de l'amiti tout ce qui m'lve la hauteur d'Homre et d'Orphe, mais en ne rejetant rien de mon enthousiasme croissant avec les annes pour Homre. ORPHE EN THRACE. M. DE LAMARTINE, SAINT-POINT. SCNE ORIENTALE. J'achve, mon cher ami, de lire l'idylle antique que vous avez intitule _Homre_; et je me hte de vous remercier de tout le plaisir que j'ai eu reporter avec vous mes penses vers ce bel Orient, o l'image et les oeuvres prtendues du chantre primitif ne m'ont jamais quitt. C'tait bien vous, pote par nature, et civilisateur par votre nouvel crit, qu'il appartenait de dposer encore une couronne sur la tombe d'un pote, civilisateur des temps antiques, tombe perdue comme son berceau dans l'obscurit des ges. C'tait vous de nous expliquer le gnie, devancier et dominateur des autres gnies, le premier de ces rvlateurs des passions de l'me, et le plus parfait de ces consolateurs de l'infortune, qui fut donne la mission sublime de rappeler le genre humain l'excution des lois, car les potes des premiers ges en taient les hrauts publics comme les plus habiles interprtes. Conseillers religieux et hroques, qui se chargeaient de ramener au culte des devoirs, d'attiser le courage, d'adoucir les coutumes, de compatir au malheur, enfin d'apprivoiser pour ainsi dire, par des sons harmonieux, les oreilles inexprimentes et sauvages encore! J'aime vous voir voquer sous nos yeux la grande ligure du pote crateur qui enchanta ma jeunesse, et me guida dans l'Orient au vif clat de sa lumire; j'aime galement retrouver dans son dernier historien la voix du chantre de ces _Mditations_ qui, ds leur berceau, m'apparurent sous le mme ciel, et m'apportrent, aux rives de Scio et de Smyrne, de douces et mlancoliques jouissances. Dj, vous le savez, je me plaisais runir dans ma mmoire, comme ils l'taient dans mon portefeuille oriental, les plus antiques et les plus modernes accents des muses bienfaitrices de l'humanit. Parmi les ombres mythologiques groupes autour d'Homre, vous avez nomm Orphe, et cit quelques lignes de mes _pisodes littraires_. C'en est-il assez pour m'autoriser placer ma lgende populaire du rformateur de la Thrace sous la protection de votre chronique du chantre de Monie? Quoi qu'il en soit, le nom d'Orphe a mrit de briller sur ces monuments que vous rigez pour le peuple la mmoire de ses meilleurs amis. Virgile, qui lui doit sa plus touchante inspiration, aprs nous avoir attendris au rcit de l'amour unique et fidle d'Orphe, nous le montre dans cette autre vie que son gnie religieux et potique rvla, et le place au premier rang des mes sages et heureuses qui ont emport sur les rives, ternellement paisibles, de l'lyse, les bndictions de la terre. Quique su memores alios fecere merendo. IX. tous ces titres, la traduction d'Orphe, consacre par les annales grecques, doit tenir sa place dans la reconnaissance universelle, puisqu'elle est le plus ancien tmoignage de l'admiration des sicles pour la posie et de son influence sur la civilisation. Vos tableaux de l'Orient, anims des couleurs de votre inpuisable palette, m'ont ramen, comme au temps de mes jeunes annes, vers les rives du fleuve o Crithis mit au jour le divin prodige; vers ce Mls qui m'a laiss apercevoir peine quelques gouttes d'une eau limpide, arrte par les joncs et les cailloux de son lit; puis sur ce sige d'Homre, o je me suis arrt en rcitant ses vers; cette _cole du pote_, autrefois l'honneur de Chios, maintenant colline abandonne, tmoin de l'incendie des flottes ottomanes et des dsastres de 1823. Elle entend toujours, dans ces mmes parages, murmurer ses pieds la fontaine du pacha, et elle ne domine encore que des ondes asservies: enfin, vous me rappelez ce rocher de l'le de Nio, dont les vagues viennent battre et blanchir les cueils; abri solitaire d'o s'exhala la grande me du pote mendiant, le plus merveilleux type humain du pouvoir inventeur. Mais je n'ai pas visit seulement cette rgion de l'Asie, seme de tant de vestiges des histoires antiques et des vicissitudes modernes, o le tumulte des populations presses et les volupts de la molle Ionie ont fait place aux dserts. J'ai parcouru aussi ces contres que l'heureuse Grce stigmatisait du nom de _Barbares_, dont elle redoutait le voisinage et rpudiait le climat, parce que le soleil n'y envoie que des rayons temprs, et que quelque neige y blanchit la cime des montagnes. J'ai travers ces champs de la Thrace, incultes et dlaisss aujourd'hui, o Orphe essaya de rgner en philosophe aprs son pre, le roi Oeagre: hrdit incertaine, que les ges ont efface demi pour y substituer une filiation surnaturelle. Le premier chantre du monde pouvait-il, en effet, natre d'une autre origine que de l'union d'Apollon, le dieu des vers, avec la muse _ la belle voix_, Calliope? J'ai contempl les grands rochers de l'Hmus, qui s'agitaient en cadence la voix d'Orphe; j'ai interrog ces chos, toujours muets maintenant, qui, aprs avoir rpt ses accords, redirent les cris furieux de ses sanguinaires ennemis. Je puis bien l'avouer au peintre si chaste et si passionn de _Raphal_, ce premier exemple de l'amour fidle donn dans l'enfance du monde au milieu de la corruption gnrale des hommes, et des scandales de leurs fictives divinits, parlait ma raison comme mon coeur. Grand mes yeux par son gnie lgislateur et potique, Orphe me semblait plus grand encore par la saintet de sa vie et par la constance de son amour. Il avait su mieux que Platon, et bien auparavant, affranchir l'me des liens des sens que le paganisme difiait. C'est elle qu'il nommait _la douce fille de Dieu_, et il l'ennoblissait d'avance, quand une religion plus consolante devait un jour la purifier en l'immortalisant. X. Puis M. de Marcellus dchire le voile et traduit cette sublime dfinition de Dieu. Je parle pour les initis; fermez les portes sur les profanes, tous ensemble; mais toi, Muse, descendant de la lune illuminatrice, coute-moi, car je dis la vrit, afin que les anciennes croyances de ton esprit n'aillent pas te priver de la vie heureuse. Mdite la parole divine, ne la perds jamais de vue; dirige vers elle toute la force intellectuelle de l'me. Avance rsolument dans cette voie, les yeux uniquement fixs sur l'ternel qui a form le monde; le voici tel que la parole l'a jadis reprsent. Il est le seul cr par lui-mme, et il est aussi crateur de toute chose; dans ce tout il se meut. Personne ne le voit, l'me des mortels le conoit par la pense; il fait rapidement, chez les hommes, succder au bonheur l'infortune. La joie et la haine le suivent, comme la guerre, la peste, les chagrins et les larmes. Il n'est point d'autre que lui; et tu verrais aisment tout le reste si tu l'avais vu lui-mme; mais auparavant je veux te montrer ici-bas, mon fils! comment je reconnais les traces de la main puissante du Dieu fort. Je ne vois pas sa personne, car un nuage se dresse autour de lui; c'est ainsi qu'il se drobe mes yeux comme tous les humains, et nul des mortels n'a vu jamais le souverain matre, si ce n'est, parmi les Chadens, l'unique rejeton d'une race venue d'en haut[1]. [Note 1: C'est Abraham que le pote, dsigne ainsi.] Dans sa prvoyance il commande cet astre qui seul prside le mouvement de la sphre autour du globe, et s'arrondit en tournant sur son axe propre. Il dirige les vents au milieu des airs, comme sur les courants des ondes, et fait tinceler l'clair de feu n dans l'espace. Au haut des cieux, il demeure inbranlable sur son trne d'or. La terre est son marchepied. Il tend sa droite jusqu'aux confins de l'Ocan. sa colre les montagnes tremblent dans leurs fondements, et ne peuvent soutenir son effort puissant. Ce dominateur des cieux est partout, et il accomplit tout ce qui se fait sur la terre, lui qui est la fois le commencement, le milieu et la fin. Ainsi les anciens en parlent. Ainsi l'a dclar le Fils du Nil, qui reut de Dieu lui-mme les prceptes de la double table des lois[2]. [Note 2: Mose, sauv des eaux du Nil.] Il n'est pas permis de dire autrement, et je me sens frmir dans tous mes membres quand je viens penser que tout la fois et tout commande ce souverain. Mais, toi! mon fils, recueille tes penses, gouverne sagement ta langue, et garde ta voix au fond de ton coeur. Telles taient, mon cher ami, les grandes ides religieuses manes du culte de Jhova bien plus que de celui de Jupiter, qui se groupaient encore, l'aurore du christianisme, sous l'ombre d'Orphe, et se paraient de son nom. Quant moi, comme au milieu de ces divers travestissements de sa pense, je ne rencontrais que peu de traits de son propre gnie, je m'en tais fait une image idale plus prs du ciel que de la terre, et cette image s'est mle toutes les jouissances ou aux illusions de mes prgrinations orientales; enfin, quand je m'asseyais sur les dcombres d'leusis et sous les colonnes du Parthnon, o vous avez mdit vous-mme, il me semblait toujours voir planer, au-dessus des monuments crouls ou debout encore du culte ou des arts, la grande figure d'Orphe, le premier en date des bienfaiteurs de l'humanit. XI. Une traduction des posies d'Eschyle, cette lgie nationale des vaincus de Salamine, crite et chante sur le thtre d'Athnes pour grandir les vainqueurs, termine cette belle tude sur la posie des Grecs. C'est une vritable encyclopdie hellnique, sans prix pour les savants et pour les potes. Huit jours aprs avoir publi ce volume, qui devait lui ouvrir les portes de l'Acadmie franaise, but mondain de sa vie d'tude, il n'tait plus. Il s'tait teint sans souffrance et sans angoisse, plein de confiance dans les promesses de la religion, qu'il avait toujours admise sans contrle dans ses dogmes pour la pratiquer dans ses vertus. Il mourut comme Ptrarque, Arqu, les mains jointes, le front couch sur les pages de son _Virgile_, charg en marges de notes pour la seule femme qu'il ait aime, en lui recommandant ses amis, et en la recommandant ceux qu'il laissait aprs lui sur cette terre. Ayant appris trop tard sa fin, j'assistai ses obsques Paris. Il y avait l tout ce qui cultive les lettres pour elles-mmes, sans exception d'opinion, de parti, de dynastie. Tout le monde pleurait du fond du coeur: ainsi la France perdait un homme de got, un homme d'tude, un homme d'honneur, un homme religieux, et ceux qui chrissent la haute littrature,--moi,--j'avais perdu un ami! ADOLPHE DUMAS. Et toi aussi, Adolphe Dumas! second Gilbert franais! plus fcond, plus ardent, et moins acerbe que le premier, tu n'es plus! Peu de jours aprs avoir quitt Paris, j'appris, en ouvrant un journal, qu'il tait mort au bord de cet Ocan dont il avait la grandeur, les orages, l'infini dans le coeur! Titan plus qu'homme! Titan enchan, rvolt, non contre Dieu, mais contre les hommes. Tu n'tais plus! Je versai des larmes: j'en versai de plus amres un mois aprs, quand je lus dans le feuilleton du _Journal des Dbats_ cette hroque et pathtique lgie de Jules Janin, intitule: _La Mort d'Adolphe Dumas._ Jules Janin, cet homme qui a autant d'esprit que Voltaire, autant d'rudition littraire que Fontenelle, autant de bon sens que Boileau, autant de coeur qu'une jeune fille quand elle verse ses premires larmes dans le sein de sa mre sur la mort de son serin..., Jules Janin, ce vritable homme de lettres, en action perptuelle depuis trente ans, qui a tout vu, tout su, tout retenu, tout racont, et dont le sentiment est ternellement jeune parce qu'il est sans cesse renouvel par la verve aimable de ce coeur qui ne s'est jamais racorni sous la mauvaise humeur. Voulez-vous le connatre, si vous ne le connaissez pas? Souvenez-vous de Sterne, dbarqu Calais, et causant avec le pauvre moine qu'il a l'intention de railler un peu sur sa robe, sur son oisivet, sur sa mendicit volontaire; le pauvre moine ne l'entend pas, ou fait semblant de ne pas le comprendre par bonhomie et par humilit; il s'incline, et, ouvrant sa tabatire de buis, il offre son caustique tranger une prise de son tabac. Sterne y plonge ses deux doigts, et s'tonne de trouver sous ses paupires deux larmes, de ces larmes du critique attendri. C'est M. Jules Janin, non pas seulement le plus lettr, mais le plus tendre des hommes! Oh! que le vritable esprit est bon tout, mme pleurer! XII. Qui pouvait se douter que Jules Janin savait par coeur son Adolphe Dumas, et qu'il me ferait sangloter en me le racontant moi-mme, moi qui venais, il y a si peu de jours, de passer trois heures avec ce Descartes exalt, avec ce mystique rsign, avec ce Tasse mconnu, avec ce sublime estropi de notre terre, avec ce Job sur son grabat de notre France, et que ce n'tait pas sur lui, mais sur moi, qu'il rugissait contre le sort, et qu'il m'adressait des vers d'airain contre l'impitoyable lgret de ceux qui rient de ce qui ferait pleurer les anges? Voici comment. J'ai toujours aim ceux qui aiment, ceux qui souffrent, ceux qui gmissent et qui s'indignent en silence, ceux qui se sauvent d'un monde moqueur; ceux qui s'enveloppent, quand ils sortent, de leur manteau trou par la misre, de peur d'tre reconnus dans la rue par ces persifleurs spirituels ou btes qui vendent des ricanements aux passants pour insulter toute grandeur: ces pauvres honteux de la gloire, qui sentent en eux leur noblesse inne, qui se cachent de peur qu'on ne se moque, non d'eux-mmes, mais du don divin qu'ils portent en eux. Que voulez-vous? c'est une faiblesse. Je mprise le rire mchant, cet antidote de ce qui est srieux et sacr chez les hommes, le gnie et le malheur. Je n'ai jamais pu m'empcher de mal esprer d'un pays qui a fait du rire une institution dans ses journaux; cela n'avait lieu Rome que dans les triomphes, pour rappeler aux heureux qu'ils taient hommes. Mais se figure-t-on le rire sur la perte du misrable dont un huissier vend le grabat par autorit de justice, ou qui vient de se suicider par peur du ridicule? Eh bien, cela s'est vu deux fois de nos jours, Paris, pour deux grands artistes. Le Gaulois a dpass le Romain! Le Romain ne riait que des heureux, le Gaulois rit et fait rire, pour de l'argent, de l'infortune et du dsespoir. XIII. Au milieu de la rue qui porte aujourd'hui le nom de rue _Lamartine_, nom qui s'inscrivit de lui-mme le lendemain de la victoire de la Rpublique conservatrice, en juin 1848, sur les factions liberticides qui voulaient tuer la fois l'ordre et la libert, nom qui me fait penser toutes les fois que je passe, mme dans ce quartier de petits trafics, au bon sens et au courage du vrai peuple de Paris, s'ouvre une petite rue annexe, montante, tortueuse, mal btie, mal pave, et laquelle on a laiss par oubli le vieux nom de rue Neuve-Coquenard. Cela ressemble s'y mprendre une rue des quartiers dserts de Rome qui montent du Vatican aux fontaines monumentales de la villa Albani; tout y est silence, solitude, petits mtiers, revendeurs, encadreurs, marchands de lgumes avaris ou de pommes rides pour les petits mnages, tales sur des devantures aux vitres casses. De distance en distance des portes d'_alles_, souvent solitaires et silencieuses, sur des cours tortueuses au fond desquelles on entrevoit de vieilles portes grilles comme des restes d'anciens couvents, de longues files d'enfants et d'habitants y entrent et en sortent muets, sous la garde svre d'un homme en robe noire, pauvre troupeau qui se disperse de seuil en seuil, mesure qu'il s'loigne de l'cole. L'homme noir, ou le chien de garde, regarde alors derrire lui, et, ne voyant plus personne, regagne seul son domicile, referme la porte de la cour et remonte, un livre la main, dans sa chambre haute. On devine aisment que les loyers n'y sont pas grands prix; mais ce qu'on ne devine pas, c'est qu'au fond de ces alles et de ces cours qui semblent aboutir des cloaques, s'tendent, sur le derrire de ces maisons, des espaces inconnus, enceints de murs peu levs, ou des maisons proprettes, toutes semblables des villages rustiques, dont les petits jardinets palissads et les fentres tapisses de cordes talent au soleil le linge blanc des mnages pour le scher au vent. Ces espaces irrguliers, coups de sentiers qui s'entre-croisent pour aller chercher chaque porte, sont pleins d'ombre et resplendissants de soleil; on y entend sur les sureaux, cet arbuste du pauvre, chanter les oiseaux qui dcouvrent partout une feuille pour se nicher, une tuile pour se chauffer, une miette pour se nourrir. Ces mendiants ails, mais gais parce qu'ils ont des ailes, gayent tout le jour le silence de ces quartiers dpeupls. XIV. et l, dans le ddale de ces sentiers, de ces jardins et de ces cours, on dcouvre de petites habitations de hasard, un seul rez-de-chausse, bties en planches de rebut des dmolitions, encore peintes des diverses couleurs des lambris auxquels elles ont appartenu dans les palais; l vivaient, dans une retraite dfinitive ou provisoire, quelques solitaires estropis qui ont acquis bas prix ce petit coin d'espace entour d'arbustes ou de gazons. Quelques familles dpayses, pleines d'enfants, y jouent au soleil avec la misre, tandis que l'ane des soeurs, qui garde la famille en l'absence du pre et de la mre, belle quoique ple et maigre sous ses haillons, regarde, adosse la porte, le jeu des enfants, et suit de l'oeil avec curiosit l'tranger qui lui demande l'adresse et la clef de ces labyrinthes. Le dirai-je? Oui, car je le sais, et j'y ai visit deux fois des proscrits intressants de la littrature; l vivent aussi quelques hommes de lettres vagabonds, innoms, cachs comme dans des antres, d'o, ils effrayent de leur aspect les pauvres et honntes familles de leurs voisins. Ils y vgtent du salaire de quelques articles empoisonns qu'ils envoient des journaux avides de scandale; et si vous avez eu le malheur de rpondre leurs lettres et de cder votre coeur en leur portant secours, une autre fois ils vous menacent, en sifflant comme la vipre sous la pierre o elle est cache, de vous dnoncer ou de vous mordre; esprant arracher la peur ce que la main vide ne peut plus leur apporter. Le voisinage malfaisant de ces hommes de proie est la seule ombre de ces oasis de la pauvret honnte; immondice morale qui attriste un peu la srnit de ces lieux. Du reste, on se croirait mille lieues du vice ou de la perversit; le bruit de la ville n'y pntre pas, le vent y souffle librement par dessus les toits ces bouffes tides et sonores qui viennent on ne sait d'o, comme des souffles d'esprits invisibles, secouer les arbustes, faire tomber les feuilles mortes, et siffler travers les vitres casses des fentres, et rappeler au pote malade sur sa couche que la nature chante, et que la terre prie pour lui. Les volets battent contre les murs; un soleil ple entre dans les enclos par dessus les haies; les enfants jouent sur l'herbe au seuil de l'habitation de leurs mres; tout prsente l'oeil des visiteurs tonns l'aspect d'une guinguette morte des environs de Paris, enclave par hasard dans une enceinte, et o le silence et le recueillement d'un couvent ont succd tout coup au tumulte des ftes, au cliquetis des verres et au bruit des instruments et des danses du peuple. XV. C'est dans une des maisonnettes les plus propres, qui forment au midi l'enceinte monastique de ce clotre, qu'une jolie petite fille de douze ans m'indiqua la porte du pote. On voyait, l'empressement et la complaisance de l'enfant, qu'elle tait connue et aime dans le voisinage; des blanchisseuses occupaient le rez-de-chausse. Je montai un petit escalier de bois qui ouvrait sur une antichambre propre, bien claire d'un beau rayon; j'appelai, le silence me rpondit; j'entrai dans un petit salon trs-rang aussi, mais presque sans meubles; j'appelai encore, silence aussi profond; enfin, une voix creuse, spulcrale, venant de loin, me cria de la chambre voisine: Entrez, je ne puis ouvrir! J'entrai en effet; il tait sur son lit, au fond de la chambre. La pleine clart d'un beau jour entrait dans sa chambre par la fentre ouverte avec les bouffes de vent du printemps, qui jouait avec les rideaux, se concentrant sur sa mle et athltique figure! Il me reconnut, et joignant ses deux fortes mains maigres, mais aux longs doigts et aux noeuds de chne, sur son front:--Ah! c'est Lamartine, s'cria-t-il; eh quoi! mon cher ami, dvor du temps comme vous tes, et proccup jusqu' la mort de vos soucis, il vous reste encore de ce temps assez pour venir consoler un misrable, et assez de ces soucis pour en donner aux autres? Ah! venez, que je vous serre dans mes bras; et il me serra en effet d'une treinte vigoureuse et convulsive qui fit craquer les os de ma maigre charpente. --Certainement, lui dis-je, en m'asseyant sur son fauteuil, en face de son petit feu de cendre, il me reste toujours du temps pour aimer ceux qui m'aiment, et des soucis pour oublier les miens en pensant aux soucis de mes amis! Il y a prs d'un mois que je ne vous ai vu, je me suis dit: Il faut qu'il soit malade, allons-y; et portons-lui le coeur, la main, la bourse, et tout ce que l'amiti peut partager, et tout ce que l'amiti peut accepter. --Non, non, me dit-il tout de suite, en me montrant sur le coin de sa chemine sa bourse de cuir entr'ouverte; je n'ai aucun besoin ni de soins ni d'argent, grce mon excellent frre, qui remplace mon pre, et ma bonne soeur qui me tient lieu de mre. Je suis riche, trs-riche, ajouta-t-il; regardez, j'ai plus de cent cus dans cette bourse; j'ai ma pension de pote toucher incessamment par quartiers; c'est vous qui tes pauvre, puisque vous avez employ vingt ans de politique vous appauvrir, et que vous devez vos jours et vos nuits vos cranciers, que le travail ne solde pas assez vite. Ah! combien je pense vous, et que d'insomnies votre situation me cote! Tenez, me dit-il, en essayant de se lever et en me montrant sa table d'inspiration l'autre ct de la chambre; tenez! prenez ce papier sur cette table et donnez-le-moi, que je vous lise les derniers vers que j'ai crits, ces jours-ci, en rponse ces hommes de pierre qui vous insultent pour votre misre, et qui rient de vous, les misrables, parce que vous n'avez pas voulu tre le tyran de leurs bassesses! Vous n'avez eu qu'un tort, ajouta-t-il, et c'est celui-l. --Non, lui dis-je, je sais trs-bien que je pouvais prendre la fortune avec la dictature et la garder; mais il fallait pour cela cinq ou six ttes des leurs en tout pour intimider le reste. Un crime, c'est trop pour un pouvoir qui ne dure que quelques annes, et qui souille ternellement la conscience en pervertissant la libert par un mauvais exemple. J'aime mieux l'innocence que le pouvoir; je me suis repenti souvent de m'tre ml des affaires des hommes, mais jamais de leur avoir donn le bon exemple de l'abngation et de l'humiliation volontaire au lieu du crime. Il y a des ingrats et des moqueurs du bien ici-bas, mais n'y a-t-il donc pas un Dieu l-haut? lui dis-je en lui montrant par la fentre la vaste et sereine profondeur de l'azur cleste. --Oui, souffrons avec patience et avec rsignation l'un et l'autre, reprit-il, comme un Job quand il se repent d'avoir mal parl; puis, ouvrant le papier que je lui avais tendu sur son lit, il se prit me lire la dernire ode que je lui avais inspire! Je la possde; je l'ai sous la main, mais je me garderai de la donner mes lecteurs, c'est trop poignant! C'est la joyeuse ironie lyrique d'un grand pote qui s'adresse aux heureux sycophantes de son pays et de son temps; qui leur peint en traits de Tacite et de Juvnal les angoisses d'un pote agonisant, qui s'puise de travail, et qui, ne se trouvant pas assez de sang dans les veines pour dsaltrer ses cranciers, entreprend de vendre ses vers pour un peu d'argent, et ne trouve pas assez d'acheteurs pour payer sa vie et pour racheter son honneur avant de mourir. Le refrain est gai, d'une gaiet folle comme une orgie; l'indiffrence y danse et y chansonne comme dans une guinguette; _c'est du Rabelais_ goguenardant au chevet du lit de Gilbert. Cette dtonation inattendue de gaiet cruelle et d'agonie mles ensemble fait frissonner la peau et peint le sicle. --Donnez-moi cela, lui dis-je, et ne le publiez jamais; les potes aussi doivent jeter leur manteau sur les nudits de leur temps. Il me tendit l'ode mouille d'une de ses larmes; cette larme ne me fit pas pleurer, mais elle me fera ternellement souvenir. XVI. Adolphe Dumas se dressa alors sur son sant et passa son pantalon et ses pantoufles pour aller jusqu' sa table de travail chercher dans un tiroir d'autres posies; je lui offris mon bras.--Non, me dit-il, vous ne m'aideriez qu' tomber, et je vous entranerais dans ma chute, vous allez voir; j'ai calcul et dispos les appuis que ma douloureuse infirmit me rend ncessaires pour aller en sret de ce grabat ma table, et de ma table mon lit, sans assistance: il n'y a pas si loin du travail la mort d'un pauvre pote estropi, pour qu'il ne puisse passer, avec l'aide de Dieu, du dernier labeur au dernier sommeil, et encore, en rencontrant son Dieu en chemin, me dit-il en se tenant contre ses meubles devant un christ d'ivoire donn par sa mre. Voyez mes bras nerveux, ils me servent de jambes, et s'appuyant en effet tout tremblant et tout chancelant sur le bois de son lit, de son lit sur le dossier d'un lourd fauteuil, du dossier du vieux meuble sur le marbre de la chemine, et de la chemine sur sa table, il arriva tout essouffl sur un autre fauteuil, et s'attabla. Son front ruisselait de sueur devant le tiroir qui contenait ses papiers. --M'y voil, dit-il, et causons! Et nous causmes. Quand il tait assis et causant, sa belle tte inspire n'indiquait aucune fatigue; sa voix vibrait comme celle d'un Jrmie moderne. Il me dit que son frre tait venu le chercher Paris pour le mener en Normandie, dans sa famille, o le bon air des champs et les jeux de ses enfants lui rafrachiraient la tte et lui rendraient les forces. Il me pria, pendant son absence de Paris, de m'informer du prix d'un logement pour lui l'hospice volontaire de Sainte-Perrine. Je m'en chargeai; mais je n'eus pas le temps d'accomplir ma commission: son frre entra avec le visage joyeux, affectueux et tendre d'un homme qui se rjouit d'emmener bientt un frre aim et glorieux sous son toit, sa femme et ses petits enfants qui l'attendent. XVII. Adolphe Dumas me prsenta son frre, et nous nous entretnmes longtemps des dlices d'amiti et de bien-tre qui l'attendaient la campagne. Ma visite ne finissait pas; je n'ai gure le temps d'en faire d'inutiles, mais cela paraissait donner tant de plaisir trois personnes, que j'attendis pour sortir qu'il fit presque nuit dans la cour. J'oubliais de vous dire qu'un gros livre in-quarto deux colonnes tait ouvert sur sa table, et qu'un chapelet grossier, dont les grains luisants tmoignaient qu'ils avaient gliss longtemps dans les doigts (celui de sa mre), tait ngligemment jet sur les pages. --Il ne faut pas que cela vous tonne, me dit-il, nous autres Provenaux, nous mlons Dieu tout, surtout nos passions et nos tendresses. J'ai t sceptique dans ma jeunesse, un grand amour m'a ramen une grande foi; je me suis lav avec les larmes de saint Augustin, ce fils converti par sa mre. Ah! c'est un beau livre que celui-l; Scheffer a fait un beau tableau de ce fils qui coute et qui voit le ciel travers les yeux bleus de sa mre. Et moi aussi, c'est travers le souvenir de la mienne que je vois la vie et la mort. Quelles dlices solitaires et nocturnes j'prouve dans mes tristesses et dans mes infirmits relire ces confessions d'un Rousseau chrtien, et rouler entre mes doigts distraits ces grains dont chacun a emport les saintes prires de la pauvre femme d'graque (c'tait le nom de son village, au bord de la Durance). Ah! mon cher Lamartine, je ne sais pas ce que vous croyez avec votre esprit, peu m'importe! mais je sais bien ce que vous aimez avec votre me; et j'ai toujours pri Dieu pour qu'il daigne mettre un peu de foi dans tant d'amour. Hlas! que prierais-je, moi, dans mes nuits terribles, sans la consolation des affligs, sans ce confident divin qui veille mon chevet, qui ne s'endort jamais, et qui entend tout! L'amour malheureux m'a fait un tre dsespr, la douleur me fait chrtien! Croyez-moi, mon cher ami, il y a quelque grand secret dans les larmes: vous tes digne de l'apprendre un jour! Ne me mprisez pas, j'ai besoin de prier, ou bien donnez-moi une autre langue que celle de ma mre ou de l'vangile! --Moi? lui dis-je, mpriser ou railler la douleur pieuse! Ah! toutes les croix sont saintes, toutes les douleurs sont sacres, toutes les consolations sont vraies pour qui les prouve. J'aimerais autant mpriser la main du pauvre enfant qui conduit l'aveugle, ou briser le bton qui soutient le boiteux! Ne m'accusez pas d'une telle cruaut, mon cher Dumas. Dieu se rvle aux forts par la force, aux tendres par l'amour, aux malheureux par la douleur; quand le coeur est combl d'amertune, il en monte une larme aux yeux, et quand le vent la sche, cette larme, je ne demande pas d'o vient le vent. Tout ce qui soulage vient de Dieu; vous tes trs-fort, mon ami, vous tes hroque dans vos tortures comme Philoctte Lemnos. Vous rempliriez le ciel de vos rugissements contre les dieux et contre les hommes, si ce chapelet de votre mre ne vous soulevait pas la nuit, au-dessus de votre couche de douleur, et ne vous rattachait pas au ciel, o elle vous entend; vous tomberiez dans l'abme sans fond du dsespoir. Et vous voudriez que je mprisasse ce fil qui retient le naufrag du coeur au rivage! Non, non, mon cher, je ne mprise pas le surnaturel, je l'envie. Adieu, je vous laisse votre excellent frre, et je vous confie aux souffles du printemps, que vous allez respirer sur le seuil de sa porte avec ses petits enfants. Il avait une grosse larme dans les yeux, et me serra la main me la briser, et je sortis pour regagner, le coeur resserr, mon ermitage. XVIII. Quelques jours aprs ce jour, le soir, l'heure o quelques rares amis, que la mort dcime d'anne en anne, viennent causer un moment de la journe, et savoir si la sentinelle oublie n'a pas t releve de son poste, on annona Adolphe Dumas et son frre. Il entra en boitant, le visage gai, le front ruisselant de sueur, et retomba essouffl sur le canap. --Je vous croyais parti? lui dis-je. --Non, me rpondit-il, je pars demain, et je n'ai pas voulu vous laisser ici sans vous dire adieu, et vous souhaiter un doux automne, ainsi qu' madame de Lamartine et cette nice qui s'oublie auprs de vous pour vous faire oublier ce qu'on ne peut oublier, ajouta-t-il en passant le revers de sa large main sur ses yeux. -- moins qu'on ne le remplace, lui dis-je. Puis nous causmes des tendresses et des amusements de la campagne. Mes chiens semblaient l'entendre, et se dressaient sur leurs pattes pour lui lcher amicalement les mains. Sa forte voix, o vibrait la franchise de son coeur, les excitait. Les animaux aiment ce qui est fort et doux; la franchise de l'accent les tonne et les meut; ils ont le tympan sensible et juste. Il en tait importun, je les loignai. --Non, dit-il, laissez-les faire, ils savent ce qu'ils font; ils comprennent plus vite que nous qui nous sommes et qui nous aimons! Car les animaux, Madame, dit-il ma femme, c'est un grand et doux mystre!--ses yeux se mouillrent; il n'y a que les hommes solitaires, malheureux, attentifs et bons qui le devinent. Voyez le chien du _Lpreux_ dans Xavier de Maistre, votre ami, comme c'est vrai, comme c'est compris, comme c'est senti! comme ces mchants enfants, quand ils le poursuivent et le lapident, lorsqu'il franchit malheureusement le mur de la lproserie et qu'il revient mourir aux pieds de son matre, font honte l'homme! comme le lpreux est deux fois lpreux aprs avoir perdu sa compagnie dans son enclos! Et il sanglota tout bas, comme un homme fort qui ne veut pas pleurer et que le sanglot trangle. Nous fmes silence un moment: il reprit, en s'adressant ma femme: --Et moi aussi, Madame, et moi aussi; aprs ma mre, mes frres, ma soeur, mes amis, ce que j'ai le plus aim, le plus regrett, le plus pleur sur la terre, c'est un pauvre oiseau, c'est ma tourterelle; c'est l'amie, c'est la compagne du solitaire. Vous l'avez connue, Lamartine, vous l'avez caresse sur ma fentre, sur le bout de mon lit, mon chevet, sur le dossier de mon fauteuil, sur mon paule, sur mes cheveux, sur ma main, quand j'crivais. Hlas! dit-il, en s'attendrissant, vous ne la reverrez plus! Elle a pri, comme tout ce qui m'aime, par la pierre d'un enfant mchant, d'un de ces enfants de Paris qui ne sentent la vie qu'en donnant la mort tout ce qui vit inoffensif, de douceur, de charmant, d'aimant auprs d'eux! Oh! l'homme, ajoutait-il en levant ses deux longs bras au niveau de sa belle tte, c'est bien mchant, cela vit de meurtre; mais l'enfant, c'est bien plus cruel, puisque cela a tous les instincts mchants de l'homme, toutes ses passions froces sans avoir encore la raison qui les modre, ou les claire. Cela teindrait les toiles, si ses mains malfaisantes pouvaient atteindre jusque-l!... --Je ne dis pas non, rpondis-je; aussi, voyez comme les animaux les redoutent. Si mon petit chien voit passer un rgiment dans la rue, il me suit sans y faire attention; mais s'il aperoit de loin un groupe d'enfants sur le trottoir, il se jette toute course de l'autre ct de la rue, il se range et il vite les ennemis naturels de tout ce qui est bon et faible, et il va m'attendre bien loin au del du danger. L'homme veut des opprims; l'enfant veut des victimes. C'est un enfant qui s'amusa tordre le cou la tourterelle amie de Dumas. --Oh! lisez-nous les vers que vous avez faits sur ce pauvre oiseau, lui dirent ma femme et ma nice, mues d'avance de son motion. --Je le veux bien, reprit-il, mais pardonnez-moi si ma voix s'altre et tremble un peu chaque strophe, Madame. Hlas! on pleure quand on peut dans cette triste vie, ajouta-t-il, je n'avais que cette amie pleurer: voil! Et il rcita, au lieu de les lire, ces strophes dont Jules Janin a dit, en parlant des grands auteurs sauvs par une lgie immortelle: Peut-tre un jour Adolphe Dumas, quand on le connatra mieux, quand on voudra le relire, avec la bonne volont de tirer son nom de l'abme, sera sauv par son lgie _ sa Colombe!_ Jugez-en vous-mmes, mes tendres, pour qui nulle tendresse de l'me n'est perdue, quelle que soit la chose qui vous aime. Ce n'est pas un badinage que de perdre cruellement ce qui vous a aim! MA COLOMBE. SA VIE. Quand Flora reniait jusqu' la Providence, Et qu'aprs l'impudeur vint l'ge d'impudence Et des amants qu'elle a trahis; Il lui restait encor, tout meurtri de sa cage, Un oiseau de boudoir, regrettant le bocage, Et qui meurt du mal du pays. Elle ne l'aimait plus, c'tait gnant pour elle, D'avoir son oreille un cri de tourterelle Et d'entendre la nuit, le jour, Les reproches que font aux femmes inconstantes Les oiseaux amoureux, dont les voix haletantes Se plaignent des torts de l'Amour. Alors on m'apporta l'amour de tous les ges, La colombe des saints, des vierges et des sages, Messager providentiel Qui de tout temps, oiseau plus sacr que les autres, Va, du front de Jsus aux lvres des aptres, Porter les messages du ciel. La colombe malade et les paupires closes Posa sur mes deux doigts ses deux petits pieds roses. Eh! d'o viens-tu, pour m'enchanter. Bel oiseau d'Orient, lui dis-je, et de l'Aurore? Et du dernier soupir qui lui restait encore, Le mourant se mit chanter. Depuis ce jour et tous les jours que Dieu fait natre Elle n'a plus quitt ma chambre ou ma fentre. Tous les matins son rveil, Esclave de son coeur, mais libre de ses ailes, Les ouvre comme deux ventails de dentelle Et les tend son soleil. Son parc a quatre murs, et sa verte prairie Fleurit depuis dix ans sur ma tapisserie. Sans volire et sans pigeonnier, N'ayant rien et pas mme une cage o la mettre, Je lui dis: vole, et prends chez moi comme ton matre, La libert d'un prisonnier. Chaste, elle entend gmir les tendres hirondelles, Les passereaux lgers, les ramiers infidles, Mais en repousse les aveux. Elle sait que je l'aime, et, pour ma rcompense, Elle vient sur mon front, comme un oiseau qui pense, Faire son nid dans mes cheveux. On redevient enfant, dit-on, quand on est pre, On passerait sa vie faire sa prire genoux devant un berceau. Ayez une colombe, et n'importe laquelle, En vivant avec elle, en jouant avec elle, Avec elle on devient oiseau. Ainsi quand je suis seul, ainsi quand je m'attriste Des misres de l'art et du mtier artiste, crire, alors m'est odieux. Elle vient sur ma page, et m'empche d'crire, Et bat de l'aile, et part d'un long clat de rire Qui nous fait rire tous les deux. Elle se dit: Voil mon ami qui travaille. Et vole sur les toits chercher un brin de paille, Ou bien quelque autre chose ailleurs, Et vient le dposer au milieu d'un pome, Sur les vers que je lis d'un pote que j'aime, Et souvent ce sont les meilleurs. Son luxe, c'est d'avoir sans cesse, toujours pleine, Sa baignoire, et plein d'eau son plat de porcelaine, Elle y plonge, et me fait soudain, Son lac au fond des bois, dont la source remonte Aux jardins de Paphos, de Gnide et d'Amathonte, Du Nil, du Gange et du Jourdain. Agitez un mouchoir, le blanc c'est son symbole, Elle dcrit dans l'air la mme parabole, Et vient chanter sur votre main. Un bouquet dans un vase, ou sur la chemine, Le matin elle y fait son lit de la journe, Et le soir, jusqu'au lendemain. Comme un ruisseau limpide, ve amoureuse d've Son amour idal, l'autre amour qu'elle rve Elle l'a vu dans un miroir, Et donne son image, inquite et jalouse, Tous les baisers d'amante et jamais ceux d'pouse, Comme l'amour qui vit d'espoir. Elle est devant sa gloire et devant son image, Elle la trouve belle, elle lui rend hommage, Mais elle garde son honneur. Et douze fois par jour, sur son trne de reine, Elle coute ses pieds ma pendule d'bne, Sonner douze heures de bonheur. Mais quel nom te donner, bel oiseau sans mlange, Pur comme les esprits, ail comme les anges? Je ne sais comment te nommer. Pour l'homme de prire et pour l'homme d'tude La colombe au dsert, Dieu dans la solitude, Leur nom? C'est le besoin d'aimer. moins qu'un noir vautour, ou quelque oiseau d'Asie, Ou l'oubli de son matre, ou de la posie, Ou les romans qu'elle aura lus, Ne l'enlvent aussi pour tre malheureuse, Et passer de l'amour la vie amoureuse Jusqu' ce qu'elle n'aime plus, Je te garde, et je dis ce que disent tes mres Aux ramiers ptulants des amours phmres: Allez, allez, mes beaux ramiers, Outre l'oiseau perdu, je crains encore l'preuve, Qui me la prendrait vierge et me la rendrait veuve, Cherchant son grain sur vos fumiers! celui qui mourra le premier! si c'est elle, Je voudrais lui promettre une gloire immortelle, Comme son immortel amour; Si c'est moi, qu'elle pleure une nuit sur ma tombe Et qu'on dise: On a vu son me et sa colombe Qui s'envolaient au point du jour. MA COLOMBE. SA MORT. Si quelqu'un me disait, de ceux qui l'ont connue, Elle s'en est alle et n'est pas revenue, Elle a chang, tu changeras... Et tout ce que fait dire une femme infidle, Je pourrais l'oublier et ne plus parler d'elle, Et l'oubli venge des ingrats. Mais non, de jour en jour, de plus en plus charmante, Plus tendre que jamais, plus que jamais aimante, Elle venait pour se nourrir, Elle venait manger et boire sur mes lvres; Ses baisers plus ardents avaient toutes les fivres; Il semblait qu'elle allait mourir. Hier, et ce matin, toute la matine Elle m'avait suivi, pauvre prdestine! Sur la prairie, au bord des eaux, Rien ne la tentait plus: tout indiffrente, Ni la prairie en fleurs, ni l'onde transparente, Ni le chant des autres oiseaux. Elle suivait son matre, et jamais que son matre; Nous avions une voix pour mieux nous reconnatre, Et quand l'appelait cette voix, Elle aurait tout quitt, ma blanche tourterelle, Et les amours d'avril, et le nid fait pour elle, Et sa couve au fond des bois. Nos penchants taient ns de notre solitude, Et notre amour venait de cinq ans d'habitude, Cinq ans de travail et d'ennuis. Le malheur se ressemble, et le malheur s'assemble, Ensemble nous chantions, ou nous pleurions ensemble Tous les jours et toutes les nuits. Mes amis le disaient, je puis bien le redire; Elle avait tout d'humain, except le sourire. Nous la regardions en tremblant, Et plus on regardait ses yeux pleins de lumire, Plus on me demandait si l'me de ma mre N'tait pas dans cet oiseau blanc. Elle avait le souci d'une femme amoureuse Qui soupire sans cesse et n'est jamais heureuse; Et je la portais dans mon sein. Et je disais souvent, le soir dans la campagne: Dieu, qui me savait seul, m'a donn pour compagne L'image de son Esprit-Saint! Eh bien! ce don de Dieu, qui chantait tout l'heure, Je pleure et je l'attends, je l'appelle et je pleure. Et dites-moi si j'ai raison: Mon miracle d'amour, ma colombe adore. Un chien de boucherie, un chien l'a dvore la porte de ma maison. Comment? je n'en sais rien, Dieu seul en sait la cause; Sitt que nous aimons quelqu'un ou quelque chose, La Mort dit: pourquoi l'aimes-tu? Et notre ve est partout, partout le mauvais ange, Un bel oiseau qui chante, un chien fou qui le mange, Voil le sort de la vertu. Oh! loi, cruelle loi, si tu n'tais pas sainte! Faut-il ne rien aimer, ou n'aimer rien sans crainte? Pas mme sa mre ou sa soeur, Ni la fleur, ni l'oiseau, ni l'enfant, ni la femme? Alors, mon Dieu, pourquoi nous donnez-vous une me? Pourquoi me donniez-vous un coeur? Elle est morte prsent et votre loi m'accable, Qui veut que l'innocent meure pour le coupable; Mais n'importe, je m'y soumets. Vingt fois depuis vingt ans, ma belle colombe! J'aurai ferm les yeux pour adorer la tombe O j'ai mis tout ce que j'aimais. Paris, je dirai, car il faudra tout dire, Que les petits enfants ont pleur ton martyre, Et, vieux, te pleureront longtemps. Elle est morte, dirai-je, un jour d'imprvoyance, Mais elle est morte aime, elle est morte en Provence; Elle est morte un jour de printemps. Morte parmi les fleurs, morte comme une rose Qui demandait d'clore et qui n'est pas close, Et c'est ainsi qu'elle finit. Vierge comme une vierge au jour de sa naissance, Elle a fait de l'amour son rve d'innocence, Elle n'a jamais fait son nid! Et toi, dans ma douleur demeure ensevelie, Je ne t'oublrai pas, si le monde t'oublie. Adieu donc, ma compagne, adieu! Et pour ne plus mourir, ma colombe chrtienne, Tu n'as pas d'me? Prends la moiti de la mienne, Et recommande l'autre Dieu. On n'applaudit pas, car on pleurait; il avait les yeux mouills lui-mme; il se leva pniblement, comme en sursaut, avec l'aide du bras de son frre, qui l'emporta travers ma cour jusqu' son fiacre. Et je ne le reverrai plus. XIX. Et qu'est-ce donc qu'Adolphe Dumas, cet estropi sublime? demanderont les hommes qui ne sont pas familiers avec ces noms qui le bruit a manqu ici-bas, mais qui la mmoire intime des grandes mes et des grands talents dans le dernier jour ne manqua jamais. Vous savez que sur les hauteurs, o l'air trop rarfi et trop pur ne retentit pas, il n'y a pas d'cho. Les rgions qu'habitait Dumas taient trop hautes pour que son nom y ft ce bruit que nous autres habitants des collines et des plaines nous appelons gloire. Je me souviens du temps o l'on me demandait: Qu'est-ce donc que Xavier de Maistre qui a crit le _Lpreux_ ou le _Voyage autour de ma chambre_? ou M. de Sainte-Beuve qui a crit des _Consolations_, ou M. de Gurin qui a crit le _Centaure_, ou Ugo Foscolo qui a crit les _Lettres de Jacopo Ortiz_, ou M. de Surville qui a crit les _Posies de Clotilde_?... Ce sont des solitaires de la littrature, des ermites du gnie, des cnobites de la posie; vivant sur les hauteurs, et ne frquentant que les sommets o ils conversent voix basse et coeur ouvert avec les esprits intimes de la terre. Ce sont, si vous aimez mieux, des oiseaux de nuit, des rossignols, qui nichent trs-haut dans les flches des cathdrales, qui chantent pour eux-mmes pendant que l'homme dort, ou qui ne se rvlent pas par des notes tranges et sublimes ceux que l'insomnie tient veills, qui, comme des mystres inentendus en bas, traversent l'air d'une plainte ou d'un cri dont l'oreille ne perd jamais la mmoire. Adolphe Dumas tait de cette famille de penseurs solitaires, et de chanteurs de nuit, rossignols de tnbres!--Arolithes plaintifs des jours d't. Mais le jour vient une fois, pour ces grands esprits solitaires, et ils descendent de leurs niches ariennes, et le grand jour les blouit. Ils sont faits pour les derniers jours! XX. Adolphe Dumas tait videmment un de ces esprits tents par le grand jour et aveugls par lui. Il battait d'une aile forte et vaste les murs blouissants des grandes cits. On le regardait, et on disait: Qu'est-ce que cela? c'est trop grand pour nous; jamais cet homme, qui sait monter, ne pourra descendre! Hlas! on avait raison, il n'tait pas proportionn notre taille, il tait gant, il n'tait pas homme; ce fut son seul dfaut. Il tait n dans cette Provence, o semble s'tre rfugie aujourd'hui, dans un patois hellnique et latin, toute la posie qui reste en France; il tait du village d'_Eyragues_, voisin, presque contemporain, ami et tuteur de ce Mistral qui nous apporta un beau pome, le seul pome pastoral qui ait t compar Homre depuis tant de sicles, le plus grand loge qu'on ait jamais fait d'un pome depuis trois mille ans! Lui-mme avait commenc aussi, dans la langue provenale, chanter avec ces _Mlibes_ de son cher pays. Il m'adressa une fois une trs-belle ptre en franais, et j'y rpondis comme un cho qui se souvient d'avoir t une voix dans sa jeunesse. On peut voir cette rponse dans mes oeuvres potiques. XXI. Ce fut ainsi que commena notre connaissance et notre affection: il en avait pour moi, j'en avais pour lui. Nous nous perdmes dans la foule pendant mes annes politiques et troubles de tribun sur la place publique. Nous nous retrouvmes toujours amis aprs les orages et les revers. Lui aussi, il tait malheureux. J'ignorais ce qui lui tait arriv; il n'en parlait pas; il n'tait pas oblig par devoir, comme moi, de rappeler l'attention sur lui pour sauver les autres. Il pouvait se cacher dans la foule, vivre et mourir _incognito_; bonheur qui, par punition du ciel, m'est refus. Tu as recueilli le bruit, meurs de bruit! Tu n'auras pas une heure pour te recueillir entre la vie et la mort: c'est ton expiation! Heureux qui, satisfait de son humble fortune, Vit dans l'tat obscur o les dieux l'ont cach! XXII. D'aprs Jules Janin, et d'aprs certaines rumeurs plus prs de lui, il parat qu'il vint Paris, dans son printemps, pour tenter le thtre, mais qu'il tait, comme moi, trop lyrique pour le thtre, qui exige plus de bon sens que de verve, et qu'il choua; que pendant ces essais, il s'prit d'une jeune et grande actrice, interprte de ses beaux vers, cho de ses grands sentiments, et qu'il espra l'pouser. Il tait trs-beau, seulement, comme lord Byron son modle, il n'avait que le buste d'admirable, il tait disgraci de la nature par les jambes; son pied droit, estropi par un accident de naissance, tait retourn en arrire, il boitait dsagrablement. C'tait le temps o la chirurgie avait invent un moyen orthopdique et facile de rectifier les membres disloqus; l'amour dcida Dumas subir, tous risques, cette torture, afin d'tre beau de la tte aux pieds aux yeux de celle qu'il aimait. Il ne dit rien ses amis, ni sa fiance; il disparut pendant plus d'un an du monde; quand il y reparut, son supplice l'avait amaigri et pli. Son pied tait en effet retourn, mais il boitait toujours, et il prouvait par intervalle des douleurs telles, qu'elles touchaient la frnsie. L'actrice, qu'il esprait pouser, ne l'aimait plus; il avait affront pour elle la mort et le thtre. Il tait plus estropi que jamais; ses pices, trop hautes pour le parterre, ne lui avaient valu que les applaudissements des potes et le ddain du vulgaire: il tait abandonn de sa matresse. Ce fut alors qu'il disparut dix ans du monde, rfugi dans une cellule du couvent hospitalier des frres de Saint-Jean-de-Dieu, dans la rue Plumet, entre les penses de Dieu et les dsillusions de la terre. Le dsespoir, la solitude, l'exemple des frres qui lui prtaient asile, le ramenrent la religion de sa mre. Il se plongea dans les Pres de l'glise, et devint mystique comme eux; il retrouva la paix dans le mysticisme. Son me se rassrna en Dieu, me immense laquelle l'infini seul pouvait suffire. Il est vrai, nous dit Jules Janin, que sous ce tide abri de sa pauvret vaillante dans ce couvent, Adolphe Dumas avait amen une amie, une compagne au coeur chagrin, aux fidles amours; sa tourterelle, qu'il avait ramasse un jour, demi morte de fatigue et de froid. Ils s'taient adopts l'un et l'autre; ils ne se quittaient ni la nuit ni le jour; elle le suivait paisible et roucoulante, et si triste, et si tendre! Et les frres hospitaliers forcrent leur consigne en acceptant cette aimable compagnie! (Comme l'esprit sent tout, quand c'est l'esprit d'un homme de coeur!) XXIII. Quand les annes turbulentes de 1848 sonnrent comme un tocsin d'esprance jusqu'au fond des monastres, elles tonnrent d'abord, puis elles blouirent de grands mirages le coeur d'Adolphe Dumas. Je le vis rapparatre plein de pit populaire et d'extase mystique ct de moi, crdule aux saintes ides d'un grand pas fait en avant vers Dieu par les peuples, confiant dans la lune de miel de la libert, sans crime et sans tache; somnambule de la libert, il levait les bras en haut et cherchait l'horizon de la Rpublique! Je n'esprais pas tant de la constance du peuple, et cependant je ne craignais pas tant de son inconstance. Je tchais de temprer son ivresse mystique, de peur que l'excs d'illusion n'ament l'excs de dcouragement. Il combattait hroquement les factieux de l'inconnu, qui ne savaient ce qu'ils voulaient, et qui, ne se contentant pas de la libert, prcipitaient la Rpublique dans le dlire et dans la guerre. Les factieux furent vaincus par la Rpublique; mais ils fournirent aux faibles et aux ambitieux un prtexte de la maudire, elle, qui les avait couverts de son courage et de sa vie! Il fut faible, et chercha le salut de sa patrie dans un nom qui reprsentait la force des soldats, cette raison suprme des peuples qui la raison manque. Son enthousiasme changea d'objet, il vit le dieu des armes dans ces choses; mais il n'abandonna jamais ceux de ses amis qui avaient combattu sous le drapeau de la Rpublique conservatrice, et il ne cessa ni de les aimer, ni de les honorer dans ses regrets. Ce fut ainsi que nous restmes unis, moi, rfugi dans le travail, lui, abrit dans son hospice. Il n'y avait point d'intrt et par consquent point de bassesse dans son sentiment pour l'Empire. Il ne voyait plus dans les peuples qu'un troupeau qui veut que la raison s'impose par l'pe, au lieu de se soumettre la houlette de ses pasteurs. Que lui rpondre, aprs cette grande abdication de la France? Nous ne parlions plus politique; nous parlions littrature, posie, amiti, choses ternelles. XXIV. C'est ainsi qu'il arriva ses derniers moments, rsign, pieux, plein de cette joie intrieure que l'homme tendu sur le fumier de Job trouve dans l'entretien perptuel et solitaire avec son invisible ami. Relisons ici les derniers mots de Jules Janin, qui parat l'avoir connu et aim autant que nous. Disons hardiment que c'tait l une belle et douce nature, un esprit bienveillant, un vrai courage, habile supporter la mauvaise fortune, un laborieux, rude la peine et fcond ses risques et prils. L'an pass encore, en allant de son lit sa table de travail, il tait tomb et s'tait bris l'autre jambe. Et maintenant le voil mort, sans rcompense et sans bruit, non loin de cette ville de Dieppe qu'il aimait, au pied d'une grande falaise, au bruit de l'Ocan solitaire qui murmure autour de son cercueil. Ce qui nous revient de ses derniers moments, dans une cabane de pcheur, sur un lit d'emprunt, sous la misre de l'abandon, serait chose lamentable. On dirait que cet infortun avait voulu pousser bout, par son exemple, un tmoignage inou des douleurs de la posie abandonne ses propres forces. Pauvre, errant, oubli, nglig, sans doute il a manqu de confiance en ses amis, en sa famille qui lui fut toujours bonne et propice... Il n'a pas manqu de confiance, coup sr, dans le Pre qui est aux cieux! Nous, cependant, avertis par ces dfaillances, par ces muets dsespoirs, par cette ambition inavoue, honorons ce courage, et remplaant par nos meilleures sympathies ces tristes funrailles d'un pote si malheureux, prions pour lui, veillons sur nous. XXV. Comme c'est senti, comme c'est dit, comme c'est crit avec des larmes de piti indulgente sur la plume! et quel retour touchant et pieux dans ce: _veillons sur nous!_ nous qui avons moins bien mrit que lui de la Providence, et qui ctoyons les prcipices o il est tomb! Mais il n'y est pas tomb sans soutien et sans amis pour le soutenir, et pour retourner sa tte sur son chevet sa dernire heure, comme on l'a crit par erreur ou par prtention l'effet dans certains rcits. Rien n'est plus faux. Le hasard me rendit tmoin des tendresses vraiment paternelles de son frre et de ses amis, quand ils vinrent eux-mmes Paris le chercher, Benjamin de la famille, dans sa retraite de la rue Neuve-Coquenard, pour l'emmener sous le bras respirer chez eux, en Normandie, l'air vivifiant de l't, et des loisirs, et du jardin de famille. Ce fut encore le bras de son frre qui l'amena chez moi la veille de son dpart, et qui l'emporta travers la cour de ma petite maison dans sa voiture: ils partaient le lendemain. Les soins pieux et fminins de ce frre, qui le soutenait de l'argent de sa bourse comme de son bras, nous touchrent tous jusqu'aux larmes. La dernire providence d'un malheureux, c'est la famille. La sienne tait adore de lui, et voyait en lui, non-seulement son pupille, mais son orgueil. XXVI. Voici la vrit vraie, elle est assez pathtique pour qu'on n'y ajoute pas une mise en scne contre laquelle il s'lverait du tombeau pour protester. Les deux frres partirent le lendemain de leur visite chez moi, ensemble, pour Rouen, le 2 juin dernier. Son frre le conduisit lui-mme chez sa fille, marie Elbeuf, nice accoutume chrir et soigner cet oncle, amour et orgueil de la famille. Il y vcut pendant six semaines, les plus douces peut-tre de sa vie, en pleine paix, en plein amour dans la maison, en pleine ombre, en plein soleil dans le jardin, comme ces haltes du voyageur, quand le jour va tomber et qu'il aperoit dj les clochers de la ville o le sommeil l'attend, aprs les lassitudes de la route. Une ide fatale le saisit: Le ciel est beau, la temprature tide, l't des tropiques doit avoir rchauff les flots qui nous viennent de l; je voudrais me rajeunir en me retrempant dans la mer. On craignit que l'nergie saline de la mer ne ft contraire l'apaisement des douleurs nvralgiques dont il avait toujours t affect. On lui reprsenta qu'il tait craindre qu'arriv l'ge o tout se calme, ces bains amers ne lui donnassent des secousses qu'il convient d'viter, quand la nature elle-mme se traite par la rsignation et par le temps. Il tait, comme tout le monde, impatient d'acclrer la nature, ce grand mdecin que nous portons en nous. Il insistait; on le conduisit _Puys_, petit hameau de pcheurs dans le voisinage de Dieppe. Il parat qu'une premire hospitalit dans une maison banale de bains ne convenait pas, par son prix, la modicit de ses ressources. Il la quitta volontairement et prcipitamment et alla demander asile, conomie et paix, dans une chaumire de pcheur, plus modique et plus rapproche de la grve. Singulier jeu de la Providence, qui ramne la fin de sa vie le pote, ami de la nature, dans l'humble chaumire o il a pass ses premires annes, et devant ce grand spectacle de l'Ocan, pour chanter ou gmir sous sa fentre les grands adieux la terre de l'homme! Il en jouit son lit de mort comme il en avait joui dans son berceau: Dieu lui parlait seul seul avec plus d'intimit et de majest que dans sa retraite de Paris. Il fut heureux quelques jours. XXVII. Le 4 aot, cependant, il sentit que la vague qui l'avait dlicieusement caress les premires semaines, secouait trop fortement sa charpente. Il crivit son frre qu'il dsirait revenir Paris, et le priait de venir le prendre la gare de Trouville, en lui marquant le jour et l'heure du rendez-vous. Ce bon frre se prparait sa rencontre, lorsqu'une dpche tlgraphique lui annona qu'il n'avait plus de frre. Il arriva trop tard pour recevoir son dernier soupir; il l'avait rendu quelques heures avant, serein, confiant, rsign, entre les mains du cur du pays, charg de bnir sa famille. Un touffement pulmonaire l'avait asphyxi en peu de minutes et sans agonie. N d'un spasme, un spasme l'avait emport. Il savait o il allait; les hommes n'avaient voulu comprendre ni son me immense, ni sa posie; il les quittait sans peine pour la patrie des mconnus. Mais, mconnu par la foule, il laissait ici-bas ce qui console de vivre, une famille du sang, et des amis, famille de coeur. Je suis le dernier qui lui serrai la main; il me l'a laisse toute chaude encore de sa suprme et convulsive empreinte, et il a emport toute chaude aussi dans le ciel l'impression de la mienne. J'ai donn une larme son souvenir. Son frre lui ferma les yeux et l'ensevelit Rouen, dans le cercueil d'une soeur adore, qui avait t la providence de ses mauvais jours; l, ils dorment ensemble dans une terre trangre: mais j'aimerais qu'une main charitable remportt ces deux enfants du Midi aux bords tides et potiques de la Durance, comme j'aimerais qu'on rament mes dpouilles mortelles prs de ceux et de celles que j'y ai dposs moi-mme dans un sol qui ne m'appartient dj plus, Saint-Point! Et maintenant, grande me, dpayse dans un corps infirme et dans la rgion des faux jugements, des fausses gloires et des faux mpris de ce bas monde, tu as secou vigoureusement ce vil tissu de matire, ce manteau de plomb qui t'embarrassait dans ton essor, et que tu soulevais chaque pas comme une lourde chane dont les anneaux te retenaient au sol! L, tu estimes son prix la vaine renomme que donnent les hommes ceux qui, dans le langage terrestre, cadencent le mieux leur pense, ou qui, se sentant plus forts que le vulgaire, parlent en images fortes comme eux, et s'expriment en images pntrantes et neuves, au lieu de balbutier des penses communes dans un jargon tout fait! Tu ris de ceux que le sicle exalte, parce qu'ils rptent les banalits et les sophismes convenus de leur poque; tu plains ceux qui, comme toi, pensent leurs penses part de la foule, qui les crivent ou qui les chantent, ou qui les convertissent en action, et qui, de leurs chants et de leurs actes, ne recueillent que l'envie ou le ddain. Tu vois tout la vraie lumire, tu nages dans la vrit! Tu t'abreuves de la divinit des choses idales, cette divinit du monde suprieur o tu vis! Triomphe, me sublime et tendre! prie pour les amis que tu as laisss ici-bas, et entre dans ta vraie place, dans le ciel des potes, des martyrs, pour chanter et combattre avec eux; et entre aussi dans le ciel des colombes, o tu as retrouv la tienne qui t'attendait; symbole de tendresse et d'inspiration, pour t'aider aimer ton Dieu dans l'ternit, communion de ceux qui s'aimrent dans la rgion des larmes! LAMARTINE. LXXXIe ENTRETIEN. SOCRATE ET PLATON. PHILOSOPHIE GRECQUE. PREMIRE PARTIE. I. Toute littrature, comme toute civilisation, a pour dernier terme une philosophie. La philosophie est la pense du coeur humain, dont la littrature n'est que la parole; la pense est le fond de l'homme, la littrature n'est que la forme. Ne vous tonnez donc pas que la philosophie occupe le premier rang dans un cours srieux de littrature. Nous vous exposerons successivement tous les diffrents systmes de philosophie qui ont possd tour tour le monde, depuis celle de l'Inde primitive jusqu' celle du christianisme, en passant par Zoroastre, en Perse; par Pythagore, en Italie; par Salomon, en Jude; par Anaxagore, Socrate, Platon, Aristote en Grce; par Mahomet, en Arabie; par Confucius, en Chine; par saint Paul, l'closion des dogmes chrtiens, Jrusalem ou phse; par saint Thomas d'Aquin, dans le moyen ge; par Descartes et par les philosophes du dix-huitime sicle en France; enfin par les philosophes allemands et anglais de ces derniers temps. Ce sont l peu prs les seules nations antiques ou modernes et les seules poques qui aient eu des philosophies transcendantes; les autres n'ont eu que des philosophies populaires. Nous allons commencer, pour vous allcher cette sublime tude, par la plus lumineuse et par la plus loquente de ces philosophies, dans la forme: celle de Platon. C'est la philosophie de la raison pure, illumine par l'imagination, et quelquefois gare par elle; c'est la plus difficile des philosophies que celle qui ne relve que du raisonnement, au lieu de relever de la foi; car tous les hommes ont assez d'imagination pour croire; un trs-petit nombre ont assez de lumires pour raisonner. II. Mais, avant de feuilleter avec vous Platon, disons ce que nous entendons ici par philosophie. Ce mot veut dire amour ou zle de la SCIENCE; mais quelle science? la science des sciences, la science suprme, la science premire et la science dernire, la science surnaturelle, c'est--dire la science des choses qui sont au-dessus de la porte des sens. Cela tait ncessaire vous dire pour ne pas vous laisser confondre cette philosophie surnaturelle, ou cette science des choses invisibles et impalpables, avec toutes ces autres sciences naturelles qui se sont appeles aussi improprement du nom de philosophie, mais qui n'ont pour objet que les choses sensibles et matrielles, telles que la physique, la chimie, l'astronomie, les mathmatiques. Ces sciences systmatises sont des philosophies aussi, si vous voulez, mais ce sont des philosophies infrieures, secondaires, subalternes, courtes, finies, parce qu'elles ne touchent qu' la matire et ses phnomnes, et parce qu'en enseignant une multitude de faits, elles n'enseignent nanmoins directement aucune vertu et aucune immortalit. Voil pourquoi, quand il s'agit de philosophies surnaturelles, telles que celles dont nous allons vous entretenir, on a confondu le mot de sagesse avec le mot de science, et l'on a dit: La philosophie est l'amour ou le zle de la SAGESSE. Cette science-l, en effet, englobe et domine toutes les autres, parce qu'elle est la science de l'me elle-mme, la science de l'infini, la science de Dieu, la science de nos rapports avec l'tre des tres, la science de notre origine, la science de notre vie morale, la science de notre fin! Pouvait-on appeler d'un autre nom que SAGESSE cette science qui enseigne l'homme o il est, ce qu'il est, o il va, et comment il doit penser, agir, adorer, vivre, mourir et revivre? C'est l ce que nous entendons, dans cet Entretien, par ce mot philosophie. III. Mais cette science des choses immatrielles, invisibles, impalpables, au-dessus de la porte de nos sens, est-elle susceptible du mme genre de dmonstrations et du mme genre d'vidences que les sciences naturelles? Nous n'hsitons pas vous dire: Non. Les dmonstrations de l'ordre naturel, telles que le tmoignage des yeux, de l'oreille, de la main, ne sauraient s'appliquer aux choses qui ne tombent pas sous les sens. Mais, bien que ces choses ne se dmontrent pas de mme, elles ont cependant, au moins en ce qui touche leurs principales vrits, un degr de certitude gal, et, je dirai plus, un degr de certitude suprieur la certitude des phnomnes matriels. Ainsi, par exemple, cette opration de l'esprit par laquelle l'intelligence se dit: Il n'y a pas d'effet sans cause, et, puisque j'aperois une multitude d'effets, il y a donc une cause suprme; c'est--dire il y a donc un Dieu! cette opration de l'esprit atteste l'existence de Dieu avec autant et plus de certitude que si des milliers de mathmaticiens, d'astronomes ou de chimistes tenaient Dieu lui-mme sous leurs compas, sous leurs tlescopes ou dans leurs cornues. Je me trompe: l'existence de Dieu est mille fois plus certaine par cette conclusion logique et infaillible de l'esprit que par les expriences faillibles des philosophes de la matire; car l'exprience, oeuvre des sens, peut se tromper; la logique, oeuvre de Dieu, est absolue, et ne nous tromperait que si Dieu nous trompait lui-mme, chose incompatible avec la nature divine ou avec la suprme vrit. J'en dirai autant de la CONSCIENCE, cette preuve sans preuve que nous portons en nous-mmes du bien ou du mal moral: ses jugements, pour tre certains, n'ont pas besoin d'autres tmoignages qu'elle-mme; ce qu'elle condamne est mal, ce qu'elle approuve est bien; que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, elle prononce en nous, pour nous ou contre nous, des arrts contre lesquels il nous est impossible de protester. C'est le dernier mot de la morale, comme la logique est le dernier mot de la raison. La conscience est, parce qu'elle est comme Dieu lui-mme; c'est une facult inne de notre me donne par Dieu, qui est elle-mme sa propre dmonstration. tez la logique, l'intelligence est folle; tez la conscience, la moralit est morte; le crime et la vertu deviennent des choses discutables et douteuses comme des problmes ordinaires, susceptibles de oui ou de non; ils ne sont crime et vertu que parce qu'ils sont au-dessus de toute discussion. IV. Il y a donc, en philosophie, un certain ordre de vrits intellectuelles, ou de vrits morales qui sont, ou susceptibles d'une dmonstration absolue, comme l'existence de Dieu, ou suprieures et prexistantes toute dmonstration par la parole, comme la conscience. Ce sont des vrits innes; autrement dit: des certitudes, des VIDENCES. Mais, en dehors de ces vrits innes, il y a en philosophie un nombre infini de problmes secondaires, quoique trs-importants, qui ne sont pas susceptibles de dmonstration absolue, mais dans lesquels la philosophie la plus transcendante n'arrive qu' de consolantes conjectures et de magnifiques probabilits. Dans vingt passages de ses dialogues, Socrate lui-mme, par l'organe de Platon, avoue, comme moi, que ces dmonstrations ne sont que des conjectures. J'espre, dit-il, sans pouvoir le prouver, que je retrouverai, dans une autre vie, les hommes vertueux qui y seront mieux traits que les mchants. Mais, quant y trouver une divinit parfaite, c'est ce que j'ose affirmer, si l'on peut affirmer quelque chose. C'est nanmoins de ces consolantes conjectures, et de ces magnifiques probabilits, que le monde vit depuis qu'il est n, et qu'il vivra jusqu' son dernier jour. Nous vivons sur parole: respectons donc la parole, quand Dieu la met sur les lvres des grands philosophes tels que Confucius, Socrate ou Platon; ces philosophes sont les rvlateurs de la raison; ils ne commandent pas imprativement la foi au nom de Dieu, ils la demandent humblement la conviction raisonne de l'intelligence et du coeur de l'homme. Ils pensent pour nous, et ils nous rapportent les conqutes de leurs penses; prtons-leur l'oreille et ouvrons-leur nos coeurs. S'ils ont donn leur vie comme Socrate, en tmoignage de leur sincrit, de leur foi, de leur amour de Dieu et des hommes, proclamons-les matres et martyrs de la raison humaine, et lisons, avec une respectueuse pit d'esprit, les arguments raisonnes de leur philosophie. V. Un de ces plus sublimes recueils de philosophie dans tous les temps, c'est le recueil des Dialogues de Platon, dialogues dans lesquels ce disciple de Socrate fait parler son matre avec une sagesse surhumaine, et avec une loquence presque divine, sur les questions les plus hautes de philosophie, de thologie naturelle. Platon fut Socrate ce que saint Paul fut au Christ; tous deux crivent, commentent et dveloppent la doctrine de son matre qui n'a rien crit, et, ici, il serait curieux peut-tre d'examiner pourquoi ni le rvlateur d'une philosophie raisonne, ni le rvlateur d'une religion rvle, n'ont pas voulu, ou n'ont pas daign crire eux-mmes une seule ligne, si ce n'est ce doigt sur le sable qui traa des caractres de misricorde. tait-ce parce qu'ils se dfiaient des commentateurs qui s'attachent la lettre, et qui y emprisonnent volontiers l'esprit? tait-ce parce que les langues humaines leur paraissaient insuffisantes contenir les vrits divines qu'ils annonaient aux hommes? N'tait-ce pas plutt parce que les paroles, une fois crites, deviennent mortes et froides comme la cendre dont la flamme s'est envole, et qu'ils aimaient mieux s'en fier l'cho vivant des lvres humaines qu' la lettre morte de leurs crits? Quoi qu'il en soit, Socrate n'crivit jamais rien; il ne fit pas non plus de harangues: c'tait un discoureur, et nullement un orateur. On le voit dans son Apologie devant ses juges, qui est une bonne causerie et un fort mauvais discours. Simple artisan, ou plutt artiste, mais artiste d'un talent bien infrieur aux grands statuaires de son temps Athnes, il sculptait dans son atelier peine autant qu'il tait ncessaire pour nourrir sa femme et ses enfants; sans cesse distrait du ciseau par la pense, ouvrant sa porte tout le monde, interrompant son travail pour rpondre aux questions qu'on lui adressait sur toutes choses, courant ensuite de porte en porte et accostant lui-mme les passants pour leur parler des choses divines, consum du zle de la vrit, missionnaire des foules, semant le bon grain tout vent de la rue ou de la place publique: homme qu'on aurait considr comme un fou, s'il n'avait pas t un modle de toute vertu et un oracle de toute sagesse. VI. Son disciple, Platon, tait un homme d'une tout autre nature: beaucoup plus lettr, beaucoup moins inspir que son matre; lgant, loquent, potique, pilogueur, rveur, dissertateur, nuageux en philosophie, utopiste en politique; espce de J.-J. Rousseau d'Athnes, possdant un style admirable pour les chimres, mais n'ayant pas la moindre connaissance des hommes, ni le moindre tact des ralits, et donnant sa rpublique idale des lois en perptuelle contradiction avec la nature humaine et avec la fondation, la conservation et le but des socits. Mais, tel qu'il fut et tel que nous allons le voir dans ses oeuvres, Platon tait le plus merveilleux cho vivant que la providence de la Grce et pu prparer un sage tel que Socrate, pour donner un ternel retentissement la philosophie spiritualiste. Ses Dialogues ont t le perptuel entretien de la Grce: ils ont prpar l'esprit humain la mtaphysique de saint Paul et l'cole philosophique d'Alexandrie. Il a servi de texte ou de commentaire aux premiers conciles chrtiens; il a t le crpuscule de bien des dogmes; il a nourri lui seul la philosophie romaine de Cicron; il a lutt dans le moyen ge avec la philosophie exprimentale d'Aristote, puis de Bacon; il a t submerg un moment par la philosophie presque matrialiste de Locke, de Hobbes en Angleterre; d'Helvtius, de Diderot, des encyclopdistes en France; mais il est ressuscit plus vivant et plus populaire que jamais il y a peu d'annes, par la traduction, par les commentaires et par les leons d'un jeune philosophe, M. Cousin, loquent restaurateur du platonisme sur les ruines du matrialisme au dix-neuvime sicle. Grce la langue de Platon, la sagesse de Socrate ne peut plus mourir. C'est le style qui embaume les ides pour l'ternit. VII. Ces dialogues ont cependant de grands dfauts, qui semblent tenir au gnie un peu verbeux de la Grce, et au gnie un peu sophistique de Platon, plus qu' l'me naturellement ouverte, simple, sincre et courageuse de Socrate. Parmi ses dfauts, je noterai d'abord leur forme mme, qui embarrasse, distrait, interrompt, ralentit sans cesse l'argumentation. Le dialogue est une pense deux, trois ou quatre interlocuteurs; sans doute cette manire de penser deux ou trois peut claircir quelquefois la question, en faisant adresser par l'un des personnages des interrogations utiles, auxquelles le matre rpond, rponses qui rpondent ainsi d'avance aux doutes et aux ignorances que les autres s'adressent peut-tre en silence. C'est le moyen de faire remonter l'esprit des auditeurs jusqu'aux premiers lments de la question qu'on dbat, afin qu'un argument porte rigoureusement sur l'autre, et que la pierre fondamentale du syllogisme soit aussi bien assise dans l'esprit que la dernire; c'est le moyen de dtruire en passant toutes les objections qui se prsentent l'intelligence; c'est le moyen enfin de bien dfinir tous les mots avant de les employer dans le raisonnement, afin qu'aprs la conclusion il ne puisse subsister aucune quivoque ou aucun malentendu dans la conviction absolue des disciples: aussi est-ce le mode d'enseignement et d'argumentation qu'on emploie ordinairement avec les enfants, comme on peut le voir dans nos catchismes ou dans nos manuels. Mais, par cela mme que c'est le mode d'argumentation puril et diffus qu'on emploie avec les petits enfants, c'est aussi le mode le plus propre fatiguer, ennuyer, impatienter les hommes faits, qui cherchent les ides, et qui se lassent de vaines paroles. Ce mode suppose dans les disciples, ou dans les auditeurs, des purilits et des ignorances qui ne sont plus de leur ge; il perd le temps, et il dgote la pense du but, en la tranant impitoyablement par tant de circonvolutions, de demandes et de rponses sur la route; l'esprit abandonne cent fois l'argumentateur en chemin, et souvent il l'abandonne tout fait ces fastidieux ambages, rebut, avant d'arriver, par les dtours inutiles qu'on lui fait faire. C'est ce qui arrive trs-souvent l'homme le mieux dispos qui ouvre au hasard un des dialogues de Platon. Le livre tombe des mains avant d'avoir dit son dernier mot, tant on a perdu de mots oiseux l'attendre; l'esprit est saisi chaque instant d'une de ces impatiences fbriles qui bouillonnent en nous jusqu' un vritable accs de colre, croyant toujours toucher un but qu'on lui drobe toujours; or, irriter et impatienter l'esprit, ce n'est pas un bon procd pour le convaincre. Voltaire, cet gard, pensait comme nous; il bnit la philosophie de Socrate, et il maudit le verbiage, quelquefois sublime, plus souvent sophistique, de Platon. VIII. Un autre vice de ce mode d'argumentation des Dialogues de Platon, c'est l'argutie mtaphysique. Le matre, au lieu de simplifier les questions par la simplicit et par la sincrit de l'argumentation, semble se complaire, pour faire preuve d'ingniosit, de fcondit et de dialectique, les compliquer de cinquante questions pralables ou secondaires, et les embrouiller dans un tel cheveau d'arguments que lui seul puisse la fin en retrouver le fil et dnouer le noeud gordien qu'il a form. Ce procd, qui fait briller sans doute l'adresse du matre, embarrasse l'intelligence du disciple; il fait du chemin de la vrit, au lieu d'une route droite, large et bien jalonne, un labyrinthe de sentiers troits, tortueux, obscurs o l'crivain a l'air de conduire le lecteur un pige, au lieu de le mener la lumire, la vrit et la vertu. IX. Un troisime dfaut plus grave des Dialogues, dfaut qui touche au fond mme de l'enseignement de la vrit aux hommes, c'est le procd d'argumentation employ par Socrate dans Platon, pour enseigner ses disciples. Les premires qualits d'un sage, qui enseigne des vrits nouvelles l'humanit, c'est la charit d'esprit, l'amour, la piti, la condescendance, l'indulgence, le respect, la tendresse d'me envers les hommes ses semblables. Cette onction d'esprit, cette compatissance, cette clmence de coeur, doivent se manifester dans les leons du sage ses frres par un mode d'argumentation qui l'abaisse vers ses auditeurs pour les lever jusqu' lui. C'est le procd contraire ici qui est employ par Socrate (toujours dans Platon) pour enseigner les hommes: au lieu de persuader, il a l'air de vouloir confondre. Le ton de son argumentation est railleur, goguenard, ironique; il tend des embches de paroles ses auditeurs; il jouit de les voir s'y prendre; il ne se hte pas de les en retirer; il plaisante, non pas amrement, mais superbement, avec eux de leur chute; il les humilie par sa supriorit, au lieu de les relever par leur propre force; en un mot la philosophie, sous la plume de Platon, a l'air de consister dans une grande moquerie des ignorants, au lieu de consister dans une tendre initiation des faibles. Or il en rsulte, dans l'effet gnral des Dialogues, je ne sais quel sourire sarcastique de l'esprit, qui humilie l'auditeur, au lieu de le disposer la confiance; on craint toujours de marcher sur un pige de sophiste, quand on devrait s'abandonner sans dfiance la main du sage qui vous conduit; on ne sait jamais si ce sage parle srieusement ou ironiquement; il y a trop de gascon dans ce grec; on craint le matre qu'on devrait adorer. Enfin, ce mode d'enseignement par dialogues est lent, verbeux, diffus; il emploie inutilement cent fois plus de paroles que la vrit n'a besoin d'en employer pour se manifester l'esprit. La forme directe du discours, ou mme la forme parabolique de l'vangile, forme indirecte, mais qui a l'avantage de ne jamais blesser le disciple et de lui laisser se faire sa part lui-mme, sont mille fois suprieures en lumire, en brivet et en persuasion. Quand on vient de lire un ou deux dialogues de Platon, et qu'on a l'esprit vritablement assourdi par ce roulis d'un ocan de paroles pour dire la vrit philosophique la plus usuelle, on se dit soi-mme: Il faut que ces Grecs d'Athnes eussent bien des heures de loisir dpenser par jour sur le seuil de leurs portes, ou sous les platanes de leurs jardins; il faut qu'ils eussent un bien grand amour de ces escrimes d'ides de leurs sophistes, pour perdre tant de temps et tant de paroles couter ce Socrate ou lire ce Platon! Et, en effet, ce dfaut de Socrate et de Platon tient aux dfauts du temps et du peuple d'Athnes. Ce peuple, oisif toutes les fois qu'il n'tait pas occup se dfendre contre les Perses ou se dchirer lui-mme par ses factions, aimait se passionner froid, pour ou contre ses sophistes; ces sophistes, consomms dans le mtier de l'loquence, taient aux philosophes et aux politiques ce que les comdiens sont aux hros. Ils jouaient la sagesse et la vertu dans les acadmies et dans les places publiques; ils accoutumaient les Athniens ces jeux d'ides et de paradoxes qui rendaient l'oreille fine et l'esprit sceptique; pour effacer ces sophistes, il fallait bien parler leur langue ce peuple infatu. Voil sans doute pourquoi, dans Platon, la sagesse ressemble tant au sophisme! Mais lisons d'abord ensemble les deux ou trois plus beaux de ses dialogues, en nous htant d'arriver au _Phdon_, le chef-d'oeuvre de toute la philosophie de Socrate. X. Dans le premier dialogue, intitul l'_Euthyphron_, Socrate demande Euthyphron: Qu'est-ce que le bien, ou, autrement dit, qu'est-ce que le saint? Euthyphron lui fait cette rponse vulgaire et sacerdotale: Le bien, ou le saint, est ce qui est agrable aux dieux. Socrate relve cette rponse, et demande Euthyphron comment, les dieux de l'Olympe et de l'tat tant multiples, et souvent opposs de nature et de volont les uns aux autres, ce qui est agrable l'un, dsagrable l'autre, peut tre agrable tous. Il contraint Euthyphron, par une srie de raisonnements, se dmentir, et il n'arrive lui-mme qu' une conclusion trs-confuse, qui laisse l'esprit aux prises avec le mystre du bien et du mal en soi. Une seule chose est claire: c'est qu'il se moque des dieux, et qu'il sape le polythisme par ses consquences dans la raison de ses disciples. Aussi tait-il dj cit devant les juges pour cause d'impit envers les dieux d'Athnes. Un jeune homme d'Athnes, plus politique que religieux, nomm Mlitus, qui voulait se faire un nom populaire en se posant en vengeur des dieux chers l'ignorance et au fanatisme du bas peuple, porte l'accusation contre Socrate; il l'accuse de corrompre la jeunesse par des doctrines qui sapent le ciel. Anytus, un autre de ses accusateurs, tait un artisan riche, puissant et accrdit par son rpublicanisme dans Athnes; il avait contribu secouer le joug des trente tyrans qui rtablissaient le rgime aristocratique. Le peuple croyait dfendre sa libert en dfendant ses dieux, la voix d'un de ses tribuns qui l'ameutait contre Socrate. Socrate paraissait au peuple coupable, sinon de faveur pour le gouvernement aristocratique, au moins d'indiffrence politique. La cause de ce grand homme, en effet, n'tait ni la cause de la populace, ni la cause des grands: c'tait la cause de Dieu et de la raison. Il aurait pu dire, comme le Christ plus tard: Mon royaume n'est pas de ce monde. Son monde, lui, c'tait la vrit et la vertu. Mais le peuple ne voit de vrit et de vertu que dans ses passions; il devait donc har Socrate; il demandait un chtiment exemplaire contre ce philosophe. On peut remarquer, dans ce procs, que le peuple est en gnral plus implacable envers les doctrines nouvelles que les grands; moins il a d'ides, plus il s'irrite contre ceux qui les lui arrachent. Le cri des Juifs contre le Christ, devant ses juges: _Crucifiez-le!_ est le pendant des animadversions de la populace d'Athnes contre Socrate. Sans la pression de ce peuple, il est vident que les juges, qui le condamnrent une si faible majorit, ne l'auraient pas condamn mort. XI. Quoi qu'il en soit, Platon donne (et sans doute ici littralement) le plaidoyer, ou l'apologie que Socrate avait prpare, et qu'il pronona devant le tribunal. Dans cette apologie mme, Socrate conserve encore la forme du dialogue, et poursuit Mlitus de ses interrogations ironiques pour le contraindre tomber dans l'absurde. Mais lui-mme reste dans l'quivoque sur sa profession de foi, affectant de tourner les questions les plus prcises en plaisanteries, jusqu'au moment o il voit que la plaisanterie serait dplace devant la conscience et devant la mort, et o il s'avoue franchement coupable de sagesse, et impnitent de vrit. L, on retrouve l'loquence de l'hrosme du philosophe mourant. Mais je n'ai pas besoin d'une plus longue dfense, Athniens! Je vous disais en commenant que j'avais contre moi d'ardentes et implacables inimitis; ce qui me perdra, si je succombe, ce ne sera ni Mlitus, ni Anytus, ce sera l'envie et la calomnie, qui ont dj fait prir tant d'hommes de bien, et qui en feront prir aprs moi tant d'autres; car n'esprez pas que l'iniquit s'arrte moi! Mais quelqu'un de vous me dira peut-tre: N'as-tu pas honte, Socrate, de t'tre attach une philosophie qui te mne la ncessit de mourir? Vous tes dans l'erreur, vous qui croyez qu'un homme qui a quelque valeur doit peser les chances de vivre ou de mourir, au lieu de chercher dans ses actions si ce qu'il fait est juste ou injuste. Puis il cite les vers d'Achille dans l'_Iliade_ d'Homre: Que je meure l'instant mme, pourvu que je venge le meurtre de Patrocle, et que je ne demeure pas ici un juste objet de mpris, assis sur mes vaisseaux, inutile fardeau de la terre! Est-ce l, poursuit Socrate, s'inquiter des chances de vie ou de mort? Tout homme qui a choisi un poste parce qu'il l'a cru le plus honnte, ou qui y a t plac par son chef, doit, selon moi, y demeurer ferme, et ne considrer autre chose que le devoir. Ce serait donc de ma part une trange contradiction, Athniens, si, aprs avoir gard fidlement, comme un bon soldat, tous les postes o j'ai t plac par vos gnraux, Potide, Amphipolis, Dlium, aujourd'hui que le dieu de l'oracle intrieur m'ordonne de passer mes jours dans la philosophie, la peur de la mort ou de quelque autre danger me faisait abandonner ce poste; et ce serait bien alors qu'il faudrait me citer devant ce tribunal, comme un impie qui ne reconnat point de Dieu, qui dsobit l'oracle, qui se dit sage et qui ne l'est pas; car craindre la mort, Athniens, c'est croire connatre ce qu'on ne connat pas. En effet, nul ne sait ce qu'est la mort, et si elle n'est pas le plus grand de tous les biens pour l'homme... Mais ce que je sais bien, c'est qu'tre injuste, c'est dsobir ce qui est meilleur que soi, Dieu ou homme, et manquer au devoir et l'honnte. Voil le seul mal que je redoute et que je veux viter; tellement que, si vous me disiez en ce moment:--Socrate, nous rejetons l'accusation d'Anytus et nous te renvoyons absous, mais c'est la condition que tu cesseras de philosopher, et, si l'on dcouvre que tu retombes dans tes habitudes de discuter sur les choses divines, tu mourras!--oui, si vous me renvoyiez absous ces conditions, je vous rpondrais:--Athniens, je vous respecte et je vous aime, mais j'obirai plutt au Dieu qu' vous... Et je suis persuad qu'il ne peut y avoir rien de plus utile votre rpublique que mon zle accomplir ce que le Dieu m'ordonne ainsi; car je ne vous recommande que le soin de votre me et son perfectionnement. Ainsi donc, faites ce qu'Anytus vous demande ou ne le faites pas, renvoyez-moi ou ne me renvoyez pas, je ne ferai jamais autre chose que ce que j'ai fait, quand je devrais mille fois mourir!... XII. Il dveloppe, avec un insolent courage, cette ide, et se pose en homme utile aux Athniens dans leur vie prive; quant la politique, il dit qu'il s'en est abstenu, par cette raison qu'on ne peut gure rester innocent et vertueux quand on se mle des affaires publiques... Je n'emploierai pas envers vous, reprend-il, Athniens, les supplications ordinaires, o l'on fait paratre les femmes, les enfants, les amis pour attendrir les juges. J'ai aussi des parents cependant; car, pour me servir de l'expression d'Homre: _Je ne suis point n d'un chien ou d'un rocher, mais d'un homme!_ Ainsi, Athniens, j'ai des parents, et, quant des enfants, j'en ai trois, l'un dj dans l'adolescence, les deux autres encore en bas ge; mais je ne les ferai point comparatre ici, pour votre honneur et pour le mien; il ne me parat pas sant d'employer de pareils moyens mon ge (il avait prs de soixante-douze ans l'poque de son procs). Athniens, vous aimez la gloire, et, si je voulais agir ainsi, vous ne devriez pas le souffrir; vous devriez dclarer que celui qui recourt ces scnes pathtiques pour exciter la compassion vous dgrade, et que vous le condamnerez plutt que celui qui attend tranquillement votre sentence. Si je vous flchissais par mes prires, et si je vous engageais ainsi violer votre serment de rendre la justice selon vos consciences, et non selon vos sensations, c'est alors que je vous enseignerais l'impit, et qu'en voulant me justifier, je prouverais moi-mme que je ne crois pas aux dieux: mais j'y crois plus que mes accusateurs! Ici les juges vont aux voix et dclarent Socrate coupable. Impassible, il reprend la parole: Le jugement que vous venez de prononcer, Athniens, m'a un peu mu; mais ce qui m'tonne bien plus, c'est d'tre condamn une si faible majorit; car, ce qu'il parat, il n'aurait fallu que trois voix de plus pour que je fusse absous. Et maintenant, c'est donc la peine de mort que Mlitus, Anytus et Lycon demandent contre moi!... Mais moi, Athniens, quelle peine me condamnerai-je moi-mme? XIII. coutez ici la fire revendication qu'il fait de lui-mme, en mettant nu sa conscience devant les cinq cent cinquante-six juges qui viennent de le condamner, et devant le peuple, que dis-je? et devant le Dieu qui l'coute. Quelle amende mrit-je, en ralit, moi, qui me suis fait un principe de ne me donner aucun repos pendant toute ma vie, ngligeant ce que les autres recherchent avec tant d'empressement: les richesses, le soin de leurs affaires, les emplois militaires, les fonctions d'orateur et toutes les autres dignits! Moi, qui ne suis jamais entr dans aucune des conspirations ou des cabales si frquentes dans la Rpublique, me trouvant vritablement trop honnte homme pour ne pas me dgrader en me mlant tout cela! Moi, qui me suis consacr uniquement vous rendre le plus important des services, en vous exhortant tous de ne pas songer ce qui vous appartient passagrement, le monde et ses biens, pour ne vous attacher qu' ce qui est l'essence de votre tre, votre me; ne pas songer aux intrts accidentels de la patrie, mais plutt la vraie patrie elle-mme! Que mrite un tel homme, si ce n'est d'tre nourri, aux frais du public, dans le Prytane?... Ayant donc la conscience de n'avoir jamais t injuste envers personne, je ne dois pas l'tre envers moi-mme en avouant que je mrite un chtiment!... Examinant ensuite si l'amende ou l'exil serait une peine plus douce ou plus convenable pour lui: Ce serait, dit-il, une belle existence pour moi, vieux comme je suis, de quitter mon pays, d'aller errant de ville en ville, et de vivre de la vie d'un proscrit! Il pousse encore plus loin sa fermet calme, et son dfi consciencieux au peuple et aux juges. Mais, me dira-t-on peut-tre, Socrate, quand tu nous auras quitt absous, ne pourras-tu pas te tenir en repos et garder le silence? Voil ce qu'il y a de plus difficile vous faire comprendre; car si, en vous disant non, je dis que ce serait l dsobir au Dieu, et que, par cette raison, il m'est dfendu de me taire, vous ne me croirez pas, et vous prendrez cette rponse pour une plaisanterie; et, d'un autre ct, si je vous dis que le plus grand bien de l'homme est de s'entretenir chaque jour de la vertu et des autres choses morales dont vous m'avez entendu discourir, vous me croirez encore moins. Voil pourtant la vrit, Athniens! Mais il n'est pas ais de vous en convaincre! Maintenant voil Platon, voil Criton, voil Clobule et Apollodore qui veulent que je me condamne une amende de _trente mines_, et qui en rpondent; eh bien! je m'y condamne, et assurment voil de valables cautions que je vous prsente! Ici, il est interrompu par les juges, qui, impatients de cette impassibilit badine, prononcent la peine de mort. XIV. Socrate reprend avec la mme indiffrence: Dans ma dfense, ce ne sont pas les paroles qui m'ont manqu, Athniens, mais l'impudeur. Je succombe pour n'avoir pas voulu vous dire les choses que vous aimez entendre. Mais le pril o j'tais ne m'a pas paru une raison de rien faire qui ft indigne d'un homme libre. Ni devant les juges, ni dans les combats, il n'est permis, ni moi ni d'autres, d'employer tous les moyens pour viter la mort; et ce n'est pas l ce qui est difficile que d'viter la mort, il l'est beaucoup plus d'viter le crime, qui court plus vite que la mort! C'est pourquoi, dj vieux et cass comme je suis, je me suis laiss atteindre par le plus lent des deux, la mort; tandis que le crime s'est attach mes accusateurs, plus jeunes et plus agiles que moi. Je m'en vais donc subir la mort. Je m'en tiens ma peine, et eux la leur. Il disserte ensuite un moment avec une srnit complte sur les avantages compars de la vie et de la mort. Mais il est temps que nous nous quittions, dit-il en finissant, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage? Nul ne le sait, except Dieu. On l'emmne, et il va mourir. Voil l'_Euthyphron_; la prface, ou plutt l'exposition du drame philosophique. XV. Arrivons au dialogue intitul le _Phdon_. Nous avons vu l'homme, nous allons voir la doctrine; puis nous assisterons la mort, et nous verrons comment elle est le sceau de cette admirable vie de philosophe. Le _Phdon_ contient lui seul plus de vritable philosophie spiritualiste que tous les autres dialogues de Platon. L'heure, la mort, la gravit du passage de cette vie l'autre, que pressent Socrate et qui meuvent Platon, ne permettent ni au philosophe ni son disciple de perdre leur temps et le ntre dans les puriles arguties de leur dialectique oiseuse. Qui a lu le _Phdon_ connat ce qu'il y a de mieux connatre de la philosophie de Socrate et du gnie de Platon. Suivez-moi donc, je vais vous dblayer la route. Mais un mot d'abord sur l'origine antique et mystrieuse des belles et saintes ides que Socrate et Platon vont dvelopper dans ce dialogue; car rien ne vient de rien, et la philosophie grecque, qui devait bientt, aprs Platon, servir d'anctre la philosophie des coles chrtiennes de Byzance et d'Alexandrie, avait certainement elle-mme des anctres. Ces anctres, selon nous, qui avons profondment scrut l'Orient religieux, philosophique et potique, se retrouvent d'abord au fond de l'Inde primitive, puis au fond des dogmes, encore indiens, de l'gypte. Indpendamment de cette rvlation inne, qui est, selon Platon et selon nous, la premire ide de notre me, car on ne peut concevoir l'me sans ide, il y a eu une rvlation primitive, et il y a une srie de rvlations successives, mdiates ou immdiates, anneaux de la chane qui suspend les premires vrits ncessaires aux dernires vrits qui achveront l'oeuvre du monde moral. Nous vous parlerons ailleurs de la philosophie des Indes; un mot aujourd'hui sur celle de l'gypte. XVI. Vous savez que les gyptiens, videmment colonie intellectuelle du haut Orient, divinisrent symboliquement la nature entire sous le nom d'Isis; ils lui jetrent dans ses figures un voile sur le visage, comme pour signifier le mystre sous lequel elle cache mais laisse entrevoir ses vrits. Le plus sage des peuples est videmment celui qui a le premier crit sur l'univers ce mot _mystre_, car _mystre_ est aussi le dernier mot de toute science, de toute sagesse et de toute vrit jusqu' la consommation des temps. C'est le plus bel hymne que l'homme puisse chanter l'incomprhensible, c'est--dire Dieu. Cependant un livre unique, chapp aux incendies, aux dbordements, aux spulcres de l'gypte, soulve un coin de ce voile jet sur le front de l'Isis gyptienne, et rvle une partie des mystres de la philosophie primitive. La ressemblance de cette philosophie occulte avec la philosophie de Socrate et de Platon est trop complte pour que cette similitude soit l'oeuvre du hasard. On en conviendra aprs avoir lu le _Phdon_. On le conjecturera avec plus de vraisemblance encore, quand on saura que Platon, l'diteur plus ou moins fidle des dogmes de Socrate, tait all, avant d'crire, consulter les prtres et les philosophes gyptiens. XVII. Ce livre est l'_Herms_ ou _Mercure Trismgiste_. Saint Augustin dans son livre de la _Cit de Dieu_, Voltaire dans ses recherches philosophiques, Scaliger lui-mme, n'hsitent pas reconnatre dans ce livre la main d'un sage gyptien. Les deux philosophes grecs, Time et Pythagore, qui avaient voyag aussi en gypte, ont dans leurs doctrines les mmes analogies avec les dogmes de ce livre. Quels sont donc ces dogmes, que nous allons retrouver sous d'autres noms, mais sous le mme sens, tout l'heure dans le _Phdon_? Ces dogmes, les voici: Un Dieu unique; Une triple essence en Dieu, la puissance, la sagesse, la bont; Le Dieu crateur de la nature; Le _Verbe_, la _Pense_, la _Parole divine_, en grec le _Logos_, modle ou type de cette cration; Une hirarchie de dieux secondaires crs et subordonns au Dieu unique; Ces dieux secondaires, ou ces anges, ces dmons, ces esprits, chargs de diriger les astres et de prsider aux phnomnes de l'univers; Un fils de Dieu, qui est la lumire; La pense de Dieu se refltant dans l'homme, qui est l'image de son Crateur; La parent de l'homme et de Dieu par la raison. L'vangile de saint Jean, lui-mme, rappelle dans son magnifique dbut ces vrits indiennes, gyptiennes, platoniques, ainsi que chrtiennes: _Au commencement tait le Verbe, et le Verbe tait en Dieu, et le Verbe tait Dieu_ (le Logos, la pense, la parole, le type des choses); _tout a t fait par lui, et rien de ce qui a t fait n'a t fait sans lui; en lui tait la vie, et la vie tait la lumire._ Saint Paul crit quelques annes aprs aux Hbreux: Dieu a cr les sicles par son Fils, le Verbe, la parole divine, la lumire, la vie! Peut-on mconnatre les analogies frappantes entre ces doctrines engendres les unes des autres jusqu' l'explosion philosophique du dogme chrtien? Les vices choquants qui scandalisent l'intelligence et le coeur de l'homme dans le mcanisme de la nature, dans le bien imparfait, dans le mal universel, dans la souffrance, dans la mort, firent prsumer aux gyptiens, aux Grecs, que ce monde n'tait pas l'oeuvre directe du Dieu suprme, mais l'oeuvre maladroite et imparfaite des divinits infrieures auxquelles il avait accord la facult de crer d'aprs lui. Cette opinion est naturelle l'homme, qui ne peut pas comprendre l'existence du mal et qui la sent. Comment une oeuvre si vicieuse et si malfaisante peut-elle maner de la sagesse, de la puissance et de la bont suprmes? Il y a l une contradiction apparente, qui donne naissance la philosophie des deux principes, de Zoroastre; mais Zoroastre oubliait que, pour juger l'oeuvre de Dieu, il faut la voir dans son ensemble et dans son ternit. Nous ne la voyons que dans un atome et dans une seconde: c'est l'universalit et l'ternit qui justifient sans aucun doute l'oeuvre divine. Revenons au dialogue de _Phdon_. XVIII. Ce dialogue a lieu entre chcrats et Phdon, deux amis de Socrate; ils se rencontrent Phliunte, ville de Sycionie, quelque temps aprs la mort de leur matre. chcrats demande Phdon: tais-tu auprs de Socrate, le jour o il but la cigu dans sa prison, ou bien en as-tu seulement entendu parler? --J'y tais moi-mme, rpond Phdon. Et il raconte minutieusement, heure par heure, parole par parole, la suprme journe du philosophe. Ce rcit a dans la bouche de Phdon toute la posie de l'pope, tout le pathtique du drame, toute la srnit de ton d'une leon de philosophie. C'est, selon moi, l'apoge de la parole humaine; on est la fois, dans ce dialogue, sur la terre par le coeur, dans la mort par l'anticipation du supplice, dans l'immortalit par l'esprit; toujours prt pleurer d'enthousiasme pour les ides: mais l'admiration pour le philosophe y sche toujours les larmes au bord des yeux. Entre la vie et l'ternit, on se sent homme si on regarde Socrate, on se sent dieu quand on l'coute. Si j'avais un athe convertir, je ne voudrais pas d'autre argument avec lui que de lui faire lire et relire le _Phdon_. La conviction le gagnerait avec les larmes. Ce dialogue n'a pas l'accent de la langue d'ici-bas; la race humaine, dont une main d'homme a pu crire ces lignes, est immortelle: Phdon le sent. XIX. Vritablement, dit-il en commenant le rcit, ce spectacle fit sur moi une impression extraordinaire; je n'prouvai pas la compassion qu'il tait naturel d'prouver la mort d'un ami. Au contraire, chcrats, cet ami me paraissait heureux, le voir et l'entendre, tant il mourut avec assurance et dignit! et je pensais qu'il ne sortait de ce monde que sous la protection des Dieux, qui lui destinaient, dans l'autre monde, une flicit aussi grande que celle dont puisse jouir aucun mortel. C'tait en moi un mlange extraordinaire, jusqu'alors inconnu, de plaisir et de douleur, lorsque je venais penser que dans un moment cet homme admirable allait nous quitter pour toujours; on nous voyait tous tantt sourire, tantt fondre en larmes. --Sur quoi roula l'entretien entre ces amis que tu viens de nommer? demande chcrats. Phdon raconte alors que, le matin du jour de la mort, les amis de Socrate se runirent plus tt que de coutume sur la place devant la prison, pour ne pas perdre une heure de sa vie et de sa pense. Le gelier, qui leur ouvre les portes, les prie d'attendre un peu, parce qu'on te en ce moment les fers du condamn: les fers tombs, ils sont introduits. Xanthippe, l'pouse de Socrate, un de ses enfants dans les bras, est auprs de lui et se lamente la manire des femmes; on la reconduit dans sa maison pour laisser la libert d'esprit au philosophe. Alors, dit Phdon, il se mit sur son sant, plia sous lui la jambe qu'on venait de dgager des fers, la frotta de la main, et nous dit en la frottant avec une sensation de plaisir: L'trange chose, mes amis, que le plaisir et la douleur se tiennent de si prs que l'un naisse ainsi de l'autre, quoique l'un soit le contraire de l'autre! sope aurait d en faire une fable. Cbs, un des interlocuteurs, lui demande ce propos pourquoi, depuis qu'il est en prison, il compose des fables, des posies, un hymne Apollon. Socrate rpond que c'est pour prouver si par hasard la posie n'tait pas celui des beaux-arts auquel son gnie l'appelait. L'entretien glisse ensuite, par une pente naturelle, sur la question du suicide, pour l'homme fatigu de la vie. Socrate dmontre que l'homme ne doit pas sortir de la vie avant que Dieu lui envoie un ordre formel d'en sortir, comme celui qu'il reoit lui-mme aujourd'hui. Il espre fortement, ajoute-t-il, une destine rserve aux hommes aprs la mort; destine qui, selon la foi antique et universelle du genre humain, doit tre meilleure pour les bons que pour les mchants. Au moment o il va dvelopper pour ses amis les fondements de cette esprance, Criton lui semble vouloir l'interrompre; il l'interroge sur ce qu'il parat avoir besoin de dire. Ce n'est pas autre chose, lui rpond Criton, sinon que celui qui est charg de te donner le poison ne cesse de me rpter depuis longtemps que tu dois parler le moins possible, car il assure que ceux qui parlent trop, avant de boire, s'chauffent et contrarient ainsi l'effet du poison, et qu'alors on est quelquefois contraint de le donner trois ou quatre fois ceux qui ralentissent ainsi leur mort par trop de conversation. --Laissez-le dire, et qu'il prpare son breuvage comme s'il devait me donner la cigu deux fois, et mme trois fois, s'il est ncessaire, rpond Socrate. Mais il est temps que je vous rende compte, vous qui tes mes juges, des motifs de mon esprance. Ici, comme toujours, il procde par interrogation ses auditeurs, pour que la vrit sorte, pour ainsi dire, par contrainte de leur propre bouche, et qu'elle ait ainsi plus d'autorit sur eux. La mort est-elle autre chose que la sparation de l'me et du corps, de manire qu'aprs cette sparation l'me demeure seule d'un ct et le corps de l'autre? Et ne penses-tu pas que l'objet des soins d'un philosophe ne doit point tre son corps prissable, mais qu'il doit au contraire s'en affranchir autant que possible, et s'occuper uniquement de son me? Et les sens de ce corps, qui nous trompent, ne sont-ils pas un obstacle la vrit? Et n'est-ce pas toujours par l'acte de la pense que la vrit se manifeste l'me? Et l'me ne pense-t-elle pas plus fortement et plus clairement que jamais, quand elle n'est trouble ni par la vue, ni par l'oue, ni par la volupt des sensations, et lorsque, concentre en elle-mme et dgage autant que possible de son commerce avec le corps, elle s'applique directement ce qui est, pour le connatre? Et les choses abstraites qui ne sont pas du domaine des sens, par exemple, le sentiment du juste, du bien, du beau, est-ce par l'intermdiaire du corps que vous les percevez? Et ne les percevez-vous pas d'autant plus clairement que vous y pensez davantage? Eh bien, y a-t-il rien de plus logique que de penser avec la pense seule, dgage de tout lment tranger et corporel? Si l'on peut parvenir jamais connatre l'essence des choses, n'est-ce pas par ce moyen? Or que fait la mort, sinon de rendre l'me elle-mme? Et l'homme, aprs avoir purifi son me, c'est--dire aprs l'avoir autant que possible affranchie du corps comme d'une chane, n'en sera-t-il pas plus libre pour penser les choses spirituelles? Et n'est-ce pas le but de toute philosophie? Et si, au moment de cette purification, cet affranchissement, que tout philosophe doit dsirer par-dessus tout, lui arrive par une mort du corps ordonne par Dieu, ne serait-ce pas une risible contradiction lui de la repousser avec effroi et avec colre? Et toutes les fois que vous verrez un homme se lamenter et reculer quand il faudra mourir, ne penserez-vous pas que c'est une preuve que cet homme n'aime pas la sagesse, mais qu'il aime son corps et tout ce qui est du corps, l'argent, les honneurs, ou ces deux choses la fois? _Beaucoup prennent le thyrse, mes amis, mais peu sont inspirs_, dit la maxime ceux qui se font initier aux mystres d'Orphe. Ceux qui sont inspirs, mon avis, sont ceux qui ont bien philosoph; si tous mes efforts n'ont pas t inutiles, et si j'y ai russi, c'est ce que j'espre savoir dans un moment, s'il plat Dieu. Voil, mes amis, ce que j'avais vous dire pour me justifier auprs de vous de ce que je ne m'afflige pas de vous quitter, vous et les modles de ce monde, dans la confiance que je vais trouver d'autres amis et d'autres modles dans l'autre monde, et c'est l ce que le vulgaire ne peut concevoir; mais j'espre avoir mieux russi auprs de vous qu'auprs de mes juges d'Athnes. XX. Cbs alors lui confie ses doutes sur l'immortalit de l'me: Il me semble, dit-il, qu'en quittant le corps elle cesse d'exister; elle se dissipe comme une vapeur ou comme une fume; elle s'vanouit sans laisser d'apparence. --Examinons donc, reprend Socrate, si cette immortalit est vraisemblable, ou si elle ne l'est pas. Il se livre ici une longue argumentation, plus sophistique que relle, pour prouver, la faon des sophistes, que toute chose nat de son contraire: le jour de la nuit, la veille du sommeil, la vie de la mort, la mort de la vie. Misrable argument, selon nous, qui repose tout entier sur une confusion de mots double sens, comme tant de sophismes de Platon. Ces choses, en effet, le jour et la nuit, la veille et le sommeil, la vie et la mort, se _succdent_ l'une l'autre, mais ne procdent pas, ne naissent pas l'une de l'autre. Le jour ne nat pas de la nuit, car la nuit est tnbres, et le jour lumire; la veille ne nat pas du sommeil, car la veille est l'homme veill, le sommeil est l'homme endormi; la vie ne nat pas de la mort, car la vie est l'absence de la mort, et la mort est la privation de la vie. Ici, comme mille et mille fois dans Platon, le philosophe trompe ses auditeurs avec des apparences de raisonnements qui ne sont pas des raisonnements sincres; aussi inclinons-nous croire que cette preuve errone de l'immortalit de l'me est du disciple et non du matre. Socrate tait sincre, et Platon tait un discoureur. XXI. Mais Socrate est plus heureux quand il rplique un des interlocuteurs qui compare l'me l'harmonie rsultant de l'unisson des cordes de la lyre, harmonie, dit le faiseur d'objections, qui prit avec l'instrument lui-mme. Socrate n'a pas de peine le confondre en lui dmontrant que l'harmonie est une chose abstraite qui subsiste en soi-mme, indpendamment de l'instrument o elle est exprime, et qui ne prit pas avec la corde..... Elle se manifeste. Socrate part de l pour exposer la partie fondamentale de son systme philosophique, tout spiritualiste et tout divin, systme qui a scandalis de tout temps les partisans de l'axiome matrialiste: _Tout vient l'esprit par les sens._ Le systme de Socrate consiste dire: Avant d'tre unie aux sens par sa naissance sur cette terre, l'me, qui n'est que la facult d'_idaliser_, et qui ne peut tre comprise indpendante des _ides_ qu'elle conoit, a conu en Dieu certaines ides primordiales qui sont l'essence, le type, l'exemplaire divin de tout ce qui est ou doit tre. Ce sont les ides innes, les rvlations prexistantes toute rvlation des sens; c'est eu vertu de ces ides typiques, coexistantes avec l'me et prexistantes nos sens, que nous portons en nous les notions innes du bien, du bon, du beau, des qualits, des vertus, des saintets des choses. Le type suprme et universel de ces ides, l'_exemplaire_ primitif et sans autre exemplaire que lui-mme de ces ides, c'est _Dieu, ide_ par excellence, qui a tout imagin et cr son image, me et matire, il porte en lui les _essences_, c'est--dire les qualits essentielles, fondamentales, de tous les tres anims ou inanims. Notre me existait en lui avant son existence terrestre, et ses instincts moraux ne sont que les rminiscences de sa prexistence, dans des conditions que nous ignorons, avant cette vie; et si elle existait avant nos corps, elle doit aussi leur survivre, et l'impossibilit de la dcomposer en parties atteste qu'elle est _une_, et par consquent indissoluble et immortelle; car la mort n'est que la dissolution des parties qui composent le corps: mais comment se dcomposerait l'me, qui n'est pas compose? Voil une des preuves d'immortalit. XXII. L'me, continue-t-il, qui est immatrielle, qui va dans un autre sjour, de mme nature qu'elle, sjour parfait, pur, immatriel, et que nous appelons pour cette raison l'_autre monde_, auprs d'un Dieu parfait et bon (o bientt, s'il plat Dieu, mon me va se rendre aussi), l'me, si elle sort pure, sans rien emporter du corps avec elle, comme celle qui pendant sa vie n'a eu aucune faiblesse pour ce corps, qui l'a vaincu et subjugu au contraire, qui s'est recueillie en elle-mme, faisant de ce divorce son principal soin, et ce soin est prcisment ce que j'appelle bien philosopher ou s'exercer mourir; L'me donc, en cet tat, se rend vers ce qui est semblable elle, immatriel, divin, immortel et sage, et l elle est heureuse, affranchie de l'ignorance, de l'erreur, de la folie, des craintes, des amours drgles et de tous les maux des humains, et, comme on le dit des initis, elle passe vritablement l'ternit avec les dieux (les tres divins). Mais, poursuit-il, si elle sort de la vie toute charge des liens de l'enveloppe matrielle, enveloppe pesante, forme de terre et sensuelle, l'me, mes amis, charge de ce poids, y succombe, et, entrane vers le monde des corps par son incompatibilit avec ce qui est immatriel, elle va errant, ce qu'on dit, parmi les monuments funbres et les spulcres, autour desquels on a vu parfois des fantmes tnbreux, tels que doivent tre les apparences d'mes coupables qui ont quitt la vie avant d'tre entirement purifies, etc. De l, il part pour faire ses amis l'expos difiant des vertus, des sagesses, des abngations, des dvouements la vrit, Dieu, aux hommes, en un mot de la philosophie pratique, l'aide desquels l'me perfectionne et purifie peut remonter d'une seule preuve sa source aprs la mort. XXIII. Nous avouons que cette philosophie, depuis la mtaphysique jusqu' la morale, en d'autres termes depuis le retour de l'me immortelle en Dieu, type exemplaire et raison de tout, jusqu' la morale, c'est--dire jusqu'aux abngations, aux sacrifices, aux pits, aux dvouements la vrit, aux hommes et Dieu qui purifient l'me et la divinisent; nous avouons que cette philosophie est aussi la ntre, comme elle est celle de Cicron et de Confucius, comme elle est en grande partie celle des philosophes chrtiens, indpendamment du dogme de la rdemption de l'homme par Dieu descendu du ciel pour tendre sa main l'humanit. Il y a parent vidente entre ces philosophies orientales, grecques, hbraques, bien qu'il n'y ait pas similitude dans les dogmes. Pour quiconque remonte attentivement, par les monuments crits de nos jours et de nos races, aux premiers jours et aux premires races de cette terre pensante, il reste vident que la Divinit, mre, nourrice et institutrice de ses cratures, leur a rvl toujours et partout ces ides innes, ces exemplaires gravs dans leur me, ces philosophies prexistantes, ces consciences instinctives d'o ils tirent les conjectures sur la vrit et la vertu. Les philosophies et les morales ne sont pas si neuves que chaque gnration se plat le croire: les vrits s'engendrent comme les gnrations; elles sont aussi ncessaires l'existence de l'me humaine que la lumire du soleil est ncessaire la vie des tres. Dieu, qui a voulu en tout temps la conservation des mes, n'a laiss manquer aucun temps de la portion de vrit naturelle ou rvle, indispensable pour que sa cration subsiste et pour qu'elle l'entrevoie lui-mme travers ses mystres. Ce dialogue de Platon, le _Phdon_, est un jet de cette lumire venue de plus loin et rpercute sur l'me d'un philosophe aussi saint que lumineux. C'est la saintet de la raison. Reprenons le drame: XXIV. Voil pourquoi, mes chers amis, dit Socrate aprs un moment de recueillement, le vrai philosophe s'exerce la force et la temprance, et nullement par toutes les raisons que s'imagine le peuple. Les disciples, ces mots, s'entre-regardent en silence et semblent craindre de proposer Socrate un doute qui lui rappelle sa tragique situation et le peu d'heures qui lui restent vivre. Le sage s'en aperoit: Vous me croyez donc, ce qu'il parat, leur dit-il, bien infrieur au cygne, en ce qui touche aux pressentiments et la divination par l'instinct? Les cygnes, quand ils sentent qu'ils vont mourir, chantent encore mieux ce jour-l qu'ils n'ont jamais fait, dans leur joie d'aller trouver le dieu qu'ils servent. Mais la crainte que les hommes ont eux-mmes de la mort leur fait calomnier ces cygnes, en disant qu'ils pleurent leur mort et qu'ils chantent de tristesse; et ils ne font pas cette rflexion, qu'il n'y a point d'oiseau qui chante quand il a faim ou froid, ou quand il souffre de quelque autre manire, non pas mme le rossignol, l'hirondelle, ou la huppe, dont on dit que le chant est une complainte. Mais je ne crois pas que ces oiseaux chantent de tristesse, ni les cygnes non plus; je crois plutt qu'tant consacrs Apollon, ils sont devins, et que, prvoyant le bonheur dont on jouit au sortir de la vie, ils chantent et se rjouissent ce jour-l plus qu'ils n'ont jamais fait. Et moi, je pense que je sers Apollon aussi bien qu'eux, que je suis consacr au mme dieu; que je n'ai pas moins reu qu'eux de notre commun matre l'art de la divination, et que je ne suis pas plus fch de sortir de cette vie; c'est pourquoi, cet gard, vous n'avez qu' parler tant qu'il vous plaira, et m'interroger aussi longtemps que les _onze_ voudront le permettre. Il badine ensuite avec une grce vritablement divine, comme s'il tait dj un homme divinis, avec ses amis, en jouant avec les beaux cheveux de Phdon, qui tait assis ses pieds, sur un sige plus bas que le lit. Demain, dit-il, Phdon, tu feras couper ces beaux cheveux, n'est-ce pas? (C'tait un signe de deuil chez les Grecs.) Eh bien, non, ne le fais pas, si tu m'en crois!... Il redouble ensuite ses preuves de l'immatrialit et de l'immortalit de l'me, en leur dmontrant qu'elle gouverne son gr les sens, lorsqu'elle sait s'en affranchir par sa volont et par sa libert. Le corps, dit-il, n'obit-il pas forcment, et ne voyons-nous pas cependant que l'me fait tout le contraire? Elle gouverne tous les lments dont on prtend qu'elle est compose, leur rsiste pendant presque toute la vie, et les dompte de toutes les manires, rprimant les unes durement et avec douleur, comme dans la gymnastique et la mdecine; rprimant les autres plus doucement, gourmandant ceux-ci, avertissant ceux-l; parlant au dsir, la colre, la crainte, comme des choses d'une nature trangre: ce qu'Homre nous a reprsent dans l'_Odysse_, o Ulysse, _se frappant la poitrine, gourmande ainsi son coeur:--Souffre ceci, mon coeur; tu as souffert des choses plus dures_. On voit par cette citation, et par mille autres citations d'Homre dans la bouche de Socrate, que ce philosophe tait bien loign de l'opinion sophistique de Platon proscrivant les potes de la Rpublique, mais qu'au contraire Socrate regardait Homre comme le pote des sages, et comme le rvlateur accompli de toute philosophie, de toute morale et de toute politique dans ses vers, miroir sans tache de l'univers physique, mtaphysique et moral de son temps. C'est aussi notre humble opinion, et nous sommes fier de la rencontrer dans Socrate. XXV. Ses conjectures de philosophie scientifiques, sur les lois qui rgissent les phnomnes matriels et les volutions des astres, sont aussi vraisemblables (c'est toujours son mot) qu'elles sont sublimes. On y retrouve ce double caractre de simplicit et de merveille qui est en gnral le signe de toute vrit, quand il s'agit des oeuvres de Dieu. _Voir ces choses en Dieu_, voil son principe, et voici comment il le dveloppe devant ses disciples: On s'puise, dit-il, en vains efforts pour dfinir la nature du beau. Ce qui est beau ici-bas, selon moi, c'est ce qui participe au beau absolu: les belles choses sont belles par la prsence de la beaut en elle; et c'est le reflet de la beaut primordiale et suprme qui les rend telles. La raison de toutes choses, comme de toute qualit de ces choses, est donc Dieu. Ses aperus, qu'il dveloppe ensuite sur la physique et sur la construction de notre globe, se ressentent de l'imperfection des sciences exprimentales dans son sicle. Ses hypothses sur l'tat des mes aprs la mort se rapprochent des fables homriques au sujet des enfers, et pressentent le purgatoire des chrtiens. Ceux qui sont reconnus avoir vcu de manire qu'ils ne sont ni entirement criminels, ni entirement innocents, aprs avoir subi la peine des fautes qu'ils ont pu commettre, sont dlivrs, et reoivent la rcompense de leurs bonnes actions, chacun selon ses mrites. Ceux qui sont reconnus incurables, cause de l'normit de leurs crimes, sont prcipits dans le Tartare, d'o ils ne remontent jamais. On est tonn ici de trouver dans un gnie aussi doux que celui de Socrate le dogme de l'ternit des supplices. Soutenir, continue-t-il ensuite, que toutes ces choses sont prcisment comme je vous les ai dcrites, ne conviendrait pas un homme de sens et de bonne foi; mais ce qui est certain, c'est que l'me est immortelle; en tout cris c'est un hasard qu'il est beau de courir, c'est une esprance dont il faut s'enchanter soi-mme. Qu'il espre donc bien de son me, celui qui, pendant sa vie, a rejet les plaisirs et les biens du corps comme lui tant trangers et portant au mal: celui qui a aim les plaisirs de la sagesse, qui a orn son me, non d'une parure trangre, mais de celle qui lui est propre, comme la temprance, la justice, la force, la libert, la vrit; celui-l doit attendre avec scurit l'heure de son dpart pour le meilleur monde. Pour moi, la destine m'appelle aujourd'hui, comme dirait un pote tragique, et il il est temps que j'aille au bain, car il me semble qu'il est mieux de ne boire le poison qu'aprs m'tre baign et d'pargner aux femmes la peine de laver un cadavre. Puis, souriant: Je ne saurais pourtant persuader Criton que je suis bien le Socrate qui s'entretient ainsi avec vous, et qui ordonne avec sang-froid toutes les parties de son discours; il s'imagine toujours que je suis dj celui qu'il va voir mort tout l'heure, et il me demande comment il doit m'ensevelir. Et tout ce long discours que je viens de faire devant vous, pour vous prouver que, ds que j'aurai aval le poison, je ne demeurerai plus avec vous, mais que je vous quitterai pour aller jouir des flicits ineffables, il me parat que tout cela a t dit en pure perte pour lui, comme si j'avais voulu seulement par l le consoler et me consoler moi-mme. Soyez donc mes cautions auprs de Criton, et, comme il a rpondu pour moi aux juges que je ne m'en irais pas, vous, au contraire, rpondez pour moi que, ds que je serai mort, je m'en irai, afin que le pauvre Criton prenne les choses plus doucement, et qu'en voyant brler mon corps ou le mettre en terre, il ne s'afflige pas sur moi. Il ne doit pas dire mes funrailles que c'est Socrate qu'il expose, qu'il emporte, qu'il ensevelit dans la terre: car il faut que tu saches, mon cher Criton, que parler ainsi improprement, ce n'est pas seulement une faute envers les choses, c'est aussi un mal que l'on fait aux mes. Il faut avoir plus de courage, et dire que c'est le corps de Socrate seulement que tu couvres de terre. En disant ces mots, il se leva et passa dans la salle du bain; nous l'attendmes, tantt en nous entretenant de tout ce qu'il avait dit, tantt parlant de l'affreux malheur qui allait nous frapper, nous regardant vritablement comme des enfants privs de leur pre, et condamns passer le reste de notre vie comme des orphelins. XXVI. Aprs qu'il fut sorti du bain, on lui apporta ses enfants, car il en avait trois, deux en bas ge et un qui tait dj assez grand, et on fit entrer les femmes de sa famille. Il leur parla quelque temps en prsence de Criton et leur donna ses dernires instructions. Ensuite il fit retirer les femmes et les enfants, et revint nous trouver. Et dj le coucher du soleil approchait, car il tait rest longtemps enferm avec les femmes et les enfants; en rentrant, il s'assit sur son lit, et il n'eut pas le temps de nous parler beaucoup, car le gelier entra presque en mme temps, et, s'approchant de lui: --Socrate, dit-il, j'espre que je n'aurai pas te faire le mme reproche qu'aux autres: ds que je viens les avertir, par ordre des magistrats, qu'il faut boire le poison, ils s'emportent contre moi et ils me maudissent; mais pour toi, depuis que tu es ici, je t'ai toujours trouv le plus courageux, le plus doux et le meilleur de ceux qui sont jamais venus dans cette prison, et en ce moment je suis bien sr que tu n'es pas fch contre moi, mais contre ceux qui sont cause de ton malheur... Et en mme temps il fondit en larmes en dtournant son visage, et il se retira. Socrate, le regardant, lui dit: --Et toi aussi, reois mes adieux; je ferai comme tu as dit. Et, se tournant vers nous:--Voyez, nous dit-il, quelle honntet dans cet homme! Tout le temps que j'ai t ici, il m'est venu voir souvent et il s'est entretenu avec moi; c'tait le meilleur des hommes, et maintenant comme il me pleure de bon coeur! Mais allons, Criton, excutons-nous de bonne grce, et qu'on m'apporte le poison s'il est broy; sinon, qu'il le prpare lui-mme. --Mais je pense, Socrate, lui dit Criton, que le soleil est encore sur les montagnes, et qu'il n'est pas, couch; d'ailleurs, je sais que beaucoup de condamns ne prennent le poison que longtemps aprs que l'ordre leur en a t donn; ne te hte pas, tu as encore le temps. --Ceux qui font ce que tu dis, Criton, rpondit Socrate, ont leurs raisons; ils croient que c'est autant de gagn; et moi, j'ai mes raisons aussi pour ne pas faire comme eux, car je me montrerais ridiculement amoureux de la vie en _voulant l'conomiser quand il n'y en a plus_. (Citation badine d'un vers d'Hsiode.) XXVII. L'esclave entre, portant la coupe. Fort bien, mon ami, lui dit Socrate; mais que faut-il que je fasse? c'est toi de me l'apprendre. --Pas autre chose, lui rpondit cet homme, que de te promener quand tu auras bu, jusqu' ce que tu sentes tes jambes lourdes, et alors de te coucher sur ton lit. Et en mme temps il lui tendit la coupe. Socrate la prit avec la plus parfaite impassibilit, sans aucune motion, sans changer ni de couleur ni de visage; mais, regardant cet homme d'un regard ferme et assur comme son ordinaire: Dis-moi, est-il permis de rpandre un peu de ce breuvage pour en faire une libation? --Socrate, lui rpondit l'homme, nous n'en broyons que ce qu'il est ncessaire d'en boire. --J'entends, dit Socrate; mais au moins il est permis et il est juste de faire ses prires aux dieux, afin qu'ils bnissent notre voyage et le rendent heureux; c'est ce que je leur demande; puissent-ils exaucer mes voeux!.. Aprs avoir dit cela, il porta la coupe ses lvres, et la but avec une tranquillit et une douceur incomparables. Les sanglots des disciples clatent ce moment; Phdon s'enveloppe la tte de son manteau pour cacher ses larmes; Criton, ne pouvant les retenir, sort; Apollodore jette des gmissements et des cris. Que faites-vous, dit Socrate, mes bons amis? N'tait-ce pas pour viter ces faiblesses que j'avais cart les femmes? car j'ai toujours entendu dire qu'il faut mourir sur de bonnes paroles. XXVIII. Cependant Socrate, qui se promenait, dit qu'il sentait ses jambes s'alourdir; il se coucha sur le dos, comme l'homme l'avait indiqu. En mme temps, le mme homme qui lui avait donn le poison s'approcha, et, aprs avoir examin quelque temps ses pieds et ses jambes, il lui serra le pied fortement et lui demanda s'il le sentait: Socrate lui dit que non. Il lui serra ensuite les jambes, et, portant ses mains plus haut, il nous fit voir que son corps se glaait et se roidissait, et, le touchant lui-mme, il nous dit que, ds que le froid gagnerait le coeur, alors Socrate nous quitterait. Dj tout le bas-ventre tait glac; alors Socrate, se dcouvrant, car il tait couvert: Criton, dit-il, et ce furent ses dernires paroles, nous devons un coq Esculape[3]; n'oublie pas d'acquitter cette dette. [Note 3: En reconnaissance de sa gurison du mal de la vie actuelle.] --Cela sera fait, rpondit Criton; mais vois si tu as encore quelque chose nous dire. Il ne rpondit rien, et, un peu de temps aprs, il fit un mouvement; alors l'homme le dcouvrit tout fait: ses regards taient fixes. Criton, s'en tant aperu, lui ferma la bouche et les yeux. Telle fut, chcrats, la fin de notre ami, de l'homme, nous pouvons le dire, le meilleur des hommes de ce temps que nous ayons connus, le plus sage et le plus juste de tous les hommes. XXIX. Voil le dialogue ou plutt le pome de la mort de Socrate, selon Platon, sur le rcit du dernier entretien de Socrate. La philosophie humaine ne s'leva jamais plus haut par la seule puissance du raisonnement. Ce qui donne par-dessus tout son caractre et son autorit cette philosophie, c'est la conscience, suprieure encore ici la philosophie. Socrate ne fonde ses dogmes et ses esprances que sur des raisonnements; quelques-uns sont trs-sophistiques, tel que celui qui fait engendrer toute chose par son contraire. Sa foi, comme il l'avoue lui-mme, n'est que probabilit, conjectures, vraisemblance, rvlation de la pense la pense, cet ternel rvlateur avec lequel tout homme s'entretient dans ses esprances et dans ses doutes. Aucun prestige ou aucun prodige n'impose cette foi lui-mme ou aux autres; il n'appelle en tmoignage que la raison sincrement interroge et logiquement rpondue dans ses entretiens sur les choses divines; c'est en cherchant se persuader lui-mme qu'il acquiert la conviction dans son me, et qu'il la rpand dans l'me de ses disciples: mais cette conviction raisonne, ou cette foi acquise, est si absolue et si confiante en lui qu'il n'hsite pas mourir volontairement pour elle. Le moindre mot de repentir, la moindre promesse de renoncer son apostolat de la raison, l'auraient fait acquitter par les Athniens, qui ne demandaient qu' l'absoudre: mais sa conscience se refuse toute lche complaisance; il se prcipite de lui-mme au supplice, prvu, voulu, implor, par cette maxime, qui est celle des hros de la philosophie: _Obir Dieu plutt qu' la patrie dans toutes les choses o la patrie, qui commande au citoyen, n'a pas le droit de commander la conscience._ On s'tonne cependant quelquefois des allusions faites par Socrate aux divinits du paganisme. Il parle deux fois d'Apollon, il fait sa prire _aux dieux_ avant d'avaler la coupe; il demande si l'on peut faire une libation avec la liqueur mortelle; il recommande Criton de sacrifier un coq Esculape, pour remercier le dieu de la mdecine de l'avoir guri du mal de la vie. Mais, indpendamment de l'expression de la physionomie et du ton de plaisanterie que la parole crite ne peut rendre dans le dialogue de Platon, physionomie et accent qui devaient donner leur vritable signification un peu railleuse ces paroles du sage, il convient de se souvenir que Socrate ne rejetait pas, dans sa pense, l'ide de ces dieux infrieurs, de ces divinits secondaires, de ces personnifications populaires des attributs du Dieu unique, nomms par toutes les nations de noms divins qui n'attentaient pas la divinit unique et suprme. Comme tous les fondateurs de nouveaux cultes, Socrate, fondateur du culte philosophique, cherchait concilier, autant que possible, ce qu'il y avait d'innocent dans les antiques superstitions nationales avec ce qu'il y avait de vrit absolue et de pit sainte dans le nouveau dogme. Il disait aussi: _Je ne suis pas venu abolir l'ancienne loi, mais l'accomplir._ Il disait, comme les aptres: _Est-ce que nous n'allons pas prier dans le temple?_ D'ailleurs, sa thorie, infiniment plausible, d'une hirarchie de puissances clestes, d'une chelle incessante d'tres, agents de la divinit cratrice, dans les astres, dans les lments, sur la terre, sur les mes, cette thorie n'tait nullement en contradiction avec le Dieu exclusif et souverain que sa raison dcouvrait et adorait au-dessus de toutes ces divinits d'emprunt. Cette thorie tait, au fond, celle de tous les sages des religions antiques; ce qu'on a appel polythisme n'tait, dans ces religions, que symbolisme. On a calomni le genre humain, en lui attribuant plus d'inconsquence et plus de superstition qu'il n'en a eu dans la partie claire de l'humanit de tous les ges. L'unit de Dieu est aussi ancienne que la raison elle-mme. On a vu, dans ce que j'ai cit d'_Herms_, que les gyptiens adoraient un seul et premier principe, de qui manait, comme des rayons, toute leur thologie populaire; les Perses redoutaient le mauvais principe sous le nom d'Arimane, mais ils n'adoraient que le bon principe sous le nom d'Oromasde. Les Gubres ne rendaient un culte au feu que comme l'lment lumineux et gnrateur qui voilait et manifestait Dieu. L'Inde primitive, en admettant les incarnations de ses divinits, admettait, avant tout, l'tre divin et unique, source et une de ces incarnations. La Chine, le peuple le plus anciennement raisonnable du haut Orient, ne cherchait Dieu derrire les idoles symboliques de F qu' la lueur de la raison dont Confutze fut pour eux le Socrate; derrire et au-dessus de toute la mythologie paenne, il y a toujours dans Orphe, dans Homre, comme dans Cicron ou dans Marc-Aurle, un _Fatum_, un Dieu unique, absolu, dominateur, qui rgit l'univers et mme les dieux intermdiaires entre l'univers et lui. Quant au mahomtisme, c'est l'insurrection mme de l'unit de Dieu, dans le coeur des Arabes, contre les idoltries qui infectaient leurs anctres, ou qui tenteraient d'infecter de nouveau l'esprit humain. Socrate pouvait donc, sans scandaliser ses disciples, qui comprenaient ce qu'il voulait dire, parler en souriant d'Apollon, qui tait pour lui et pour eux l'inspiration divine; de libation, qui tait un acte de pit; de sacrifice Esculape, qui tait le symbole enjou de la dlivrance de tout mal par la dlivrance de la vie. Quant sa philosophie, qui n'est nulle part aussi compltement expose que dans le dialogue de _Phdon_, elle se rsume, travers un trop long flux de paroles et un trop grand appareil de questions, de rponses, de dialectique, de polmique, de circonlocutions plus scolastiques que philosophiques, dans un trs-petit nombre de vraisemblances thologiques et de vrits morales auxquelles toutes les philosophies modernes ont peu ajout. La raison rvle aujourd'hui ce qu'elle rvlait hier, car elle est le Verbe intrieur qui parle en nous. Voici cette philosophie: Un Dieu suprme, unique, parfait, dont l'existence est un mystre et se dmontre par soi-mme; Une hirarchie d'tres mans de lui, et investis plus ou moins de sa sagesse, de sa puissance, de sa bont, crant et gouvernant, sous son regard, les astres, les mondes, les mes; L'me, ou l'esprit, distinct de la matire, mais m par la volont de Dieu, dans l'homme ou dans d'autres tres pensants; La matire prissable, l'me immortelle; La vertu, exercice de l'me pendant la vie, pour conqurir une vie plus parfaite par sa victoire sur les sens. La vrit, la libert, la justice, la charit, la temprance, la mortification des sens, le dvouement ses semblables, le dsir de la mort pour revivre plus saint; le sacrifice de soi-mme, jusqu'au sang, Dieu; la joie dans le supplice volontaire, la foi dans la rsurrection, voil les victoires de l'me. La rcompense, aprs la mort, de ces vertus; le chtiment, soit temporaire, soit ternel, des vices ou des crimes contraires, voil ses destines. XXX. Telle est toute la philosophie de Socrate. Elle paratrait plus belle encore si elle tait plus simplement expose par Platon, non dans le style de l'cole et de l'acadmie grecques, mais dans le style simple, naf, limpide et populaire des paraboles vangliques. Forme pour forme, j'avoue que je prfre la parabole au dialogue: la parabole est l'pope de la vrit pour les simples; le dialogue de Platon est le cliquetis des ides pour les sophistes. Aussi remarquez combien Socrate, dans le _Phdon_, est plus beau quand il meurt que quand il disserte. C'est que, l, Platon n'a pu altrer par le clinquant des couleurs la sereine simplicit de son modle; le dialogue est d'un sophiste, le rcit est d'un philosophe. Cette mort, vritable transfiguration de l'tre mortel en tre immortel, par la seule raison, dans un cachot devenu le Thabor de la philosophie humaine, a t appele par J.-J. Rousseau la mort d'un sage; mais c'est plus qu'une mort, c'est une closion visible l'immortalit. J.-J. Rousseau ne l'a pas assez vu: il tait plus semblable Platon qu' Socrate. Il faut une certaine mesure de vertu dans une me, pour que cette me puisse s'lever une vritable philosophie. Les grandes penses viennent des grandes mes; celle de J.-J. Rousseau tait trs-loquente, mais pas assez grande. Aussi, comparez ces deux morts! Socrate meurt en plein soleil, le sourire sur les lvres, sans un doute, sans une angoisse, sans un gmissement, sans un reproche Dieu ni aux hommes. J.-J. Rousseau meurt ou se tue dans une retraite o il a fui les hommes qu'il accuse et qu'il redoute, livr aux reproches mrits d'une femme qu'il a fltrie en lui drobant ses fruits sa mamelle pour aller les jeter la voirie humaine des enfants perdus! Il meurt isol dans sa solitude, et son isolement est un remords qui venge en lui la nature offense par l'gosme. Rousseau ne juge pas sainement la mort de Socrate. Car, s'il y a quelque chose de surhumain dans l'humanit, ce n'est pas la mort d'un Dieu, sr de revivre parce qu'il se sent Dieu mme en mourant: c'est la mort d'un homme qui ne se sent qu'homme, mais en qui la raison, exerce pendant une longue vie de lutte avec son corps, triomphe de la nature et ressuscite en esprit avant qu'il soit mort, par la sainte vidence de sa foi! XXXI. C'est l la mort de Socrate, telle que le _Phdon_ nous la retrace. Voulez-vous ma pense tout entire? Aprs ce troisime dialogue, il faudrait fermer le livre, car il n'y a plus que le rhteur une fois que le sage est mort. Mais nous allons encore lire ensemble la _Politique_ de Platon, pour convaincre l'esprit humain de sa vanit et de son inconsquence, une fois qu'il veut appliquer au gouvernement des socits les chimres de ses sophismes. Tant qu'on ne touche qu'aux ides, on peut toucher faux: mais, une fois qu'on touche aux hommes, il faut toucher juste. Cela nous mnera Aristote. LAMARTINE. LXXXIIe ENTRETIEN. SOCRATE ET PLATON. PHILOSOPHIE GRECQUE. DEUXIME PARTIE. I. Toute la substance et toute la beaut de la philosophie de Platon, ou plutt de Socrate, sont contenues dans le sublime dialogue du _Phdon_, que nous venons de lire ensemble. Cette philosophie peut se rsumer en ces mots: L'intelligence humaine n'est que le reflet de l'intelligence divine; nos ides ont leur source et leur type en Dieu, ide et type suprme de tout ce qui est dans l'ordre moral comme dans l'ordre matriel. Les ides de Dieu sont le moule et le modle de tout, la raison efficiente de toute beaut et de toute bont dans les choses. Ces ides ne nous sont point donnes par les sens; les sens, tant matire, ne peuvent pas penser, ni par consquent produire les ides. Les ides sont nes avec notre me, et ne font que s'appliquer, pendant notre existence terrestre, aux phnomnes qui sont sous notre perception. Comment l'me, qui est immatrielle, peut-elle agir sur nos sens, qui sont matire? et comment les sens, qui sont matire, peuvent-ils agir sur l'me immatrielle? Platon s'arrte ici comme l'esprit humain; il s'embarrasse dans ses paroles quivoques, et il ne conclut pas, parce qu'il n'y a videmment rien conclure. Un seul mot explique cette inexplicable union de l'me et du corps, et ce mot est: mystre. La philosophie arabe dit seule le vrai mot de ce mystre, comme la philosophie du christianisme: DIEU L'A VOULU AINSI! C'est le mot vrai, et hors ce mot tout est absurde. L'me ne tire donc, selon Platon, la lumire inne, ou la rvlation prexistante qui l'claire, que d'une certaine participation non dfinie, et indfinissable en effet, de l'essence divine ou de la nature de Dieu. Ce dogme vient videmment du haut Orient; il touche ce qu'on appelle improprement panthisme, panthisme dont on pourrait galement accuser le christianisme dans ces mots de saint Paul: _Nous vivons en Dieu, nous nous mouvons en Dieu, nous_ SOMMES, _nous existons en Dieu._ II. Il y a deux sciences, continue le platonisme: l'une, qui vient par les sens, et qui est faible, troite, fautive, subalterne comme les sens; de ce genre sont les mathmatiques elles-mmes, qui ne dfinissent que des choses matrielles elles-mmes comme les sens, _espaces_, _tendues_, _nombres_, etc. L'autre science, qui prexiste en nous, et qui est en nous une sorte de rminiscence des choses divines, est la science de ce qui est et ce qui doit tre en soi-mme, de ce qui est conforme au modle intrieur divin des choses, le beau, le bon, le juste, le saint, le parfait, l'absolu, l'idal, comme nous disons aujourd'hui. Platon dgage de cette thorie toutes les applications morales ou politiques qui en dcoulent. Sa thologie et sa lgislation sont d'une seule et mme nature: l'idal de la perfection. Une seule chose l'embarrasse dans cette thologie, c'est l'existence de la _matire_; il ne veut pas la reconnatre divine, et cependant il ne veut pas reconnatre que Dieu ait pu crer, lui esprit, une substance si trangre sa perfection; il fait donc coexister la matire avec Dieu. Les thogonies indienne, persane, gyptienne, biblique mme, qui toutes prsentent au commencement une sorte de matire confuse et inorganique, nomme chaos, sur laquelle Dieu opre, en apparaissant, la forme, la vie, l'ordre, la lumire, la beaut, ont donn l'exemple de cette erreur. Ici encore, Platon se trouble et balbutie comme tous ses prdcesseurs, faute de reconnatre son insuffisance expliquer l'inexplicable, et prononcer le grand mot de mystre, seule dfinition des oprations de Dieu. III. On a vu cependant combien, dans le _Phdon_, cette philosophie spiritualiste, la seule vraie, la seule noble, la seule honnte dans ses consquences, produit la moralit dans les paroles, dans la vie et dans la mort de Socrate. Quand on a lu cette mort dans le _Phdon_, on se sent comme un air de joie et de fte dans l'me; on croit sortir d'un banquet au lieu de sortir d'un supplice. Une manation du ciel a dcoul sur la terre de cet holocauste d'un philosophe la vrit, d'un homme de bien la vertu, et d'un mourant l'immortelle esprance. Mais, nous le rptons avec douleur, l s'arrte la divinit philosophique de Platon; presque dans tous ses autres dialogues le saint disparat, le rhteur se montre, argumente, et le dialecticien, faisant un ennuyeux abus de la parole, se livre des purilits d'esprit qui font rougir le gnie grec. Nous ne vous en donnerons ici qu'un exemple; il y en a presque autant que de pages dans ce pire des jeux d'esprit, _le jeu de mots_, le son pris pour l'ide, la parole pervertie de son sens. Ouvrez le dialogue intitul l'_Euthydme_. M. Cousin, justement scandalis, n'y voit qu'une simple parodie des sophistes; mais l'argumentation sophistique est trop semblable d'autres argumentations employes trs-srieusement et trs-habituellement par Platon, pour n'y pas reconnatre la manire de Platon lui-mme. IV. Crois-tu qu'il soit possible de mentir? dit Euthydme Ctsippe. --Oui, par Jupiter, moins que je ne sois fou --Mais celui qui ment dit-il la chose dont il est question, ou ne la dit-il pas? --Il la dit. --S'il la dit, il ne dit rien autre chose que ce qu'il dit. --Sans doute. --Or, ce qu'il dit, n'est-ce pas une certaine chose? --Qui en doute? --Donc celui qui la dit dit une chose qui est? --Oui. --Mais celui qui dit ce qui est dit la vrit. Si donc Dionysodore a dit ce qui est, il a parl vrai et n'a pas menti? --Oui, Euthydme, rpondit Ctsippe; mais qui dit cela ne dit pas ce qui est? Alors Euthydme reprenant: Les choses qui ne sont pas ne sont pas, n'est-il pas vrai? --D'accord, les choses qui ne sont pas, ne sont nullement. --Mais se peut-il qu'un homme agisse vis--vis ce qui n'est pas, et qu'il fasse ce qui n'est en aucune manire? --Il ne me parat pas, rpondit Ctsippe. --Mais parler devant le peuple, n'est-ce pas agir? --Oui, certes. --Si c'est agir, c'est faire? --Oui. --Parler, c'est donc agir, c'est donc faire? --J'en conviens. --Personne ne dit donc ce qui n'est pas, car il en ferait quelque chose, et tu viens de m'avouer qu'il est impossible de faire ce qui n'est pas. Ainsi donc, de ton propre aveu, personne ne peut mentir; et, si Dionysodore a parl, il a dit des choses vraies et qui sont effectivement. --Par Jupiter! Euthydme, rpondit Ctsippe, Dionysodore a dit peut-tre ce qui est; mais il ne l'a pas dit comme il est. --Que dis-tu, Ctsippe? repartit Dionysodore; y a-t-il des gens qui disent les choses comme elles sont? --Il y en a, rpondit Ctsippe, et ce sont les gens de bien, les hommes vridiques. --Mais, reprit Dionysodore, le bien n'est-il pas bien, et le mal n'est-il pas mal? --Je l'avoue. --Et tu soutiens que les hommes honntes disent les choses comme elles sont? --Je le prtends. --Les honntes gens disent donc mal le mal, puisqu'ils disent les choses comme elles sont? --Par Jupiter! oui. reprit Ctsippe, etc. La plume se refuse copier de telles logomachies, et cependant, soit comme parodies, soit comme arguments, de semblables dialogues sont purils d'un bout l'autre. La verbosit oiseuse du philosophe et de ses interlocuteurs ne les rend pas moins fastidieux dans beaucoup de leurs parties, qu'ils ne sont frivoles dans quelques-unes. Hlas! les Grecs nous avaient devancs dans l'invention du jeu de mots. Mais nous ne jouons sur les mots que sur les thtres forains ou triviaux de nos capitales: les Grecs d'alors jouaient sur le mot dans la chaire des philosophes et dans l'acadmie prside par Platon. Jamais plus de scorie n'enveloppa, dans le livre d'un sage, le diamant rare, mais clatant, de la vrit. V. Le livre le plus clbre de Platon, aprs les _Dialogues_, est sa _Rpublique_. La Rpublique de Platon est ce qu'on appelle une _utopie_. Une utopie est une chimre qu'un esprit juste ou faux, ingnieux ou born, se complat crer pour incarner son _idal_ ou son systme dans une institution religieuse, politique ou sociale, le modle de ses penses. De tous temps, il y a eu des esprits oisifs et rveurs qui ont prtendu ainsi refaire de fond en comble le monde religieux, politique ou social leur image. Tous ont chou et tous choueront ternellement, parce que le monde religieux, politique ou social qui a t fait jour jour, pendant les sicles des sicles, conformment la nature de l'homme, ne peut se refaire aussi que jour jour pendant la dure des sicles, conformment aux ides plus dveloppes de l'humanit tout entire. Un homme seul peut rver veill tout ce qui lui plat; il soulve le monde, mais le monde ne se sent point soulev; et, s'il se sentait soulev un moment par le rve de l'utopiste, il craserait, en retombant de tout son poids de monde rel, le monde chimrique du nouveau Platon. Entre un politique et un utopiste, il y a la diffrence du songe la ralit, c'est--dire d'une ombre un monde: l'un plane dans les rgions du possible ou de l'impossible (car ces songes, si l'utopiste est absurde, sont bien souvent mme des impossibilits); l'autre marche sur le sol ingal, raboteux et rsistant des choses humaines. L'un pense, et l'autre touche. Du contact la pense il y a un monde aussi. VI. Ce fut la tentation de beaucoup de grands esprits, depuis qu'il y a des penseurs dans le monde, de se rvolter, au moins en imagination, contre la nature des choses; de s'imaginer qu'ils taient dieux, de critiquer avec mpris l'oeuvre du Crateur; de reprendre l'univers moral en sous-oeuvre, de renverser toutes les institutions plus ou moins parfaites de l'humanit, et de reconstruire idalement une socit sur le plan radical de leur imagination, en faisant abstraction des instincts, des traditions, des habitudes, cette seconde nature, des ncessits, des expriences, des nationalits et des faits historiques, qui ont produit, fait par fait et sicle par sicle, les institutions fondamentales et universelles sur lesquelles repose l'espce humaine. Platon, en Grce; Thomas Morus, en Angleterre; Vico, en Italie; Fnelon mme, en France, dans son pome politique du _Tlmaque_; J.-J. Rousseau, dans son _Contrat social_ et dans ses _Plans de constitution pour la Pologne_; L'abb de Saint-Pierre, dans sa _Paix universelle_; Robespierre et Saint-Just, dans leur systme d'galit et de nivellement dmocratique tout prix, qui auraient dcapit la socit jusqu' la dernire unit vivante, pour que l'un ne dpasst pas l'autre d'une facult, d'une obole ou d'un cheveu; Babeuf, dans sa communaut des biens; Saint-Simon, de nos jours, dans sa proportion algbrique entre les aptitudes et les fonctions; Fourrier, dans son cauchemar d'industrie, rduisant toute la socit physique et morale une association en commandite dont Dieu est le commanditaire, et promettant l'homme jusqu' des organes naturels de plus, pour jouir de flicites plus matrielles; Cabet, dans son _Icarie_ indfinissable, chaos d'une tte vague, qui ne savait pas mme rver beau; Tel autre, dans son galit des salaires, charit idale inspire de l'vangile sans doute, mais qui deviendrait la souveraine injustice envers le travail et le talent, et la prime rserve l'oisivet et aux vices, systme des frelons qui pillent la ruche; Tel autre, enfin, dans ses sentences de philosophie suicide, expropriant la famille, cette unit triple, qui enfante, nourrit, moralise et perptue seule l'humanit, pour assouvir l'individu qui la tue: maximes folles, mais comminatoires, qui firent crouler d'effroi toute dmocratie progressive devant la dmagogie des ides; sophiste nfaste, mille fois plus funeste la Rpublique que tous les potes chasss de la Rpublique par Platon: Voil ce qu'on entend par utopiste: ce sont les sophistes de la politique. VII. Nous avons dit que Platon fut le premier de ces sophistes de la socit. Voyons son systme dans le rve en deux volumes intitul: _la Rpublique_. Il met, comme partout dans ses Dialogues, ses ides dans la bouche de Socrate; mais il est vident que c'est pour leur donner l'autorit du philosophe mort. Socrate tait trop exprimental et trop logique pour avoir jamais substitu la chimre la nature dans le plan des institutions politiques. Selon son habitude toute potique, Platon commence le dialogue par une gracieuse et pittoresque exposition de la scne et des personnages qui doivent prendre part l'entretien. La scne est au Pire, petit port d'Athnes, quelques stades de la ville, le soir d'un jour de fte en l'honneur de la Diane de Thrace. VIII. La pompe forme par nos compatriotes me parut belle, et celle des Thraces ne l'tait pas moins. Aprs avoir fait notre prire et vu la crmonie, nous regagnmes le chemin de la ville. Comme nous nous dirigions de ce ct, Polmarque, fils de Cphale, nous aperut de loin, et dit son esclave de courir aprs nous et de nous prier de l'attendre. Celui-ci, m'arrtant par derrire par mon manteau:--Polmarque, dit-il, vous prie de l'attendre. Je me retourne, et lui demande o est son matre. --Le voil qui me suit; attendez-le un moment. --Eh bien, dit Glaucon, nous l'attendrons. Bientt arrivent Polmarque avec Adimante, frre de Glaucon, Nicrate, fils de Nicias (gnral athnien qui prit au sige de Syracuse), et quelques autres qui se trouvaient l, revenant de la fte. Nous nous rendmes donc tous ensemble, ses deux frres Lysias et Euthydme, avec Thrasymarque de Chalcdoine, Charmantide du bourg de Pane, et Clitophon, fils d'Aristonyme. Cphale, pre de Polmarque, y tait aussi. Je ne l'avais pas vu depuis longtemps, et il me parut bien vieilli. Il tait assis, la tte appuye sur un coussin, et portait une couronne; car il avait fait ce jour-l un sacrifice domestique. Nous nous assmes auprs de lui sur des siges qui se trouvaient disposs en cercle. Ds que Cphale m'aperut, il me salua, et me dit: Socrate, tu ne viens gure souvent au Pire; tu as tort. Si je pouvais encore aller sans fatigue la ville, je t'pargnerais la peine de venir; nous irions te voir: mais maintenant c'est toi de venir ici plus souvent. Car tu sauras que, plus je perds le got des autres plaisirs, plus ceux de la conversation ont pour moi de charme. Fais-moi donc la grce, sans renoncer la compagnie de ces jeunes gens de ne pas oublier non plus un ami qui t'est bien dvou. --Et moi, Cphale, lui rpondis-je, j'aime converser avec les vieillards. Comme ils nous ont devancs dans une route que peut-tre il nous faudra parcourir, je regarde comme un devoir de nous informer auprs d'eux si elle est rude et pnible, ou d'un trajet agrable et facile. J'apprendrais avec plaisir ce que tu en penses, car tu arrives l'ge que les potes appellent le seuil de la vieillesse. Eh bien, est-ce une partie si pnible de la vie? comment la trouves-tu? --Socrate, me dit-il, je te dirai ce que j'en pense. Nous nous runissons souvent un certain nombre de gens du mme ge, selon l'ancien proverbe. La plupart, dans ces runions, s'puisent en plaintes et en regrets amers au souvenir des plaisirs de la jeunesse, de l'amour, des festins et de tous les autres agrments de ce genre: les entendre, ils ont perdu les plus grands biens; ils jouissaient alors de la vie, maintenant ils ne vivent plus. Quelques-uns se plaignent aussi que la vieillesse les expose des outrages de la part de leurs proches; enfin ils l'accusent d'tre pour eux la cause de mille maux. Pour moi, Socrate, je crois qu'ils ne connaissent pas la vraie cause de ces maux; car, si c'tait la vieillesse, elle produirait les mmes effets sur moi et sur tous ceux qui arrivent mon ge; or j'ai trouv des vieillards dans une disposition d'esprit bien diffrente. Je me souviens qu'tant un jour avec le pote Sophocle, quelqu'un lui dit en ma prsence:--Sophocle, l'ge te permet-il encore de te livrer aux plaisirs de l'amour?--Tais-toi, mon cher, rpondit-il, j'ai quitt l'amour avec joie comme on quitte un matre furieux et intraitable.--Je jugeai ds-lors qu'il avait raison de parler de la sorte, et le temps ne m'a pas fait changer de sentiment. En effet, la vieillesse est, l'gard des sens, dans un tat parfait de calme et de libert. Ds que l'ardeur des sens s'est amortie, on se trouve, comme Sophocle, dlivr d'une foule de tyrans insenss. Pour cela, comme pour les chagrins domestiques, ce n'est pas la vieillesse qu'il faut accuser, mais seulement le caractre des vieillards. La modration et la douceur rendent la vieillesse agrable; les dfauts contraires font le malheur de l'homme g, comme ils feraient celui de l'homme jeune. Il cite ces vers de Pindare l'appui de son opinion, sur le bonheur de vieillir dans l'honneur et dans l'aisance: _L'esprance l'accompagne en berant doucement son coeur et allaitant sa vieillesse, l'esprance, qui gouverne son gr l'esprit flottant des mortels, etc._ IX. Aprs ce naf prambule, on s'entretient de la justice; cette partie de l'entretien est, dans sa forme, aussi hrisse d'ambages, aussi touffue de vaines paroles, aussi sophistique de forme que les dialogues cits tout l'heure par nous, en exemple des abus de la dialectique. Ce verbiage impatiente Thrasymaque, un des interlocuteurs. Plusieurs fois, pendant notre entretien, Thrasymaque s'tait efforc de prendre la parole pour nous contredire. Ceux qui taient auprs de lui l'avaient retenu, voulant nous entendre jusqu' la fin. Mais, lorsque la discussion s'arrta, et que j'eus prononc ces dernires paroles, il ne put se contenir plus longtemps, et, prenant son lan comme une bte sauvage, il vint nous comme pour nous mettre en pices. La frayeur nous saisit, Polmarque et moi. levant ensuite une voix forte au milieu de la compagnie: --Socrate, me dit-il, que signifie tout ce verbiage? et quoi bon ce puril change de mutuelles concessions? Veux-tu savoir sincrement ce que c'est que la justice? Ne te borne pas interroger les gens, et faire vanit de rfuter ensuite leurs rponses, quand tu sais bien qu'il est plus ais d'interroger que de rpondre; rponds ton tour, et dis-nous ce que c'est que la justice. Et ne va pas me dire que c'est ce qui convient, ce qui est utile, ce qui est avantageux, ce qui est lucratif, ce qui est profitable; fais une rponse nette et prcise, parce que je ne suis pas homme me payer de ces niaiseries. ces mots, pouvant, je le regardai en tremblant, et je crois que j'aurais perdu la parole s'il m'avait regard le premier; mais j'avais dj jet les yeux sur lui, au moment o sa colre clata par ce discours. Je fus donc en tat de lui rpondre, et lui dis avec un peu moins de frayeur:-- Thrasymaque, ne t'emporte pas contre nous. X. Socrate laisse Thrasymaque dborder en un interminable discours contre l'utilit de la justice; puis il reprend: Fais-moi la grce de me dire si un tat, une arme, une troupe de brigands, de voleurs, ou toute socit de ce genre, pourrait russir dans ses entreprises injustes si les membres qui la composent violaient les uns l'gard des autres les rgles de la justice? --Elle ne le pourrait pas. --Et s'ils les observaient? --Elle le pourrait. --N'est-ce point parce que l'injustice ferait natre entre eux des sditions, des haines et des combats, au lieu que la justice y entretiendrait la paix et la concorde? --Soit, pour ne pas avoir de dmls avec toi. --On ne peut mieux, mon cher. Mais, si c'est le propre de l'injustice d'engendrer des haines et des dissensions partout o elle se trouve, elle produira sans doute le mme effet parmi les hommes libres ou esclaves, et les mettra dans l'impossibilit de rien entreprendre en commun? --Oui. --Et si elle se trouve en deux hommes, ne seront-ils pas toujours en dissension et en guerre, et ne se haront-ils pas mutuellement, comme ils hassent les justes? --Ils le feront. --Mais quoi! pour ne se trouver que dans un seul homme, l'injustice perdra-t-elle sa proprit, ou bien la conservera-t-elle? --Qu'elle la conserve, la bonne heure. --Telle est donc la nature de l'injustice, qu'elle se rencontre dans un tat ou dans une arme, ou dans quelque autre socit, de la mettre d'abord dans une impuissance absolue de rien entreprendre par les querelles et les sditions qu'elle y excite; et ensuite de la rendre ennemie et d'elle-mme, et de tous ceux qui lui sont contraires, c'est--dire des hommes justes, n'est-il pas vrai? --Oui. --Ne se trouvt-elle que dans un seul homme, elle produira les mmes effets: elle le mettra d'abord dans l'impossibilit de rien faire, par les sditions qu'elle excitera dans son me, et par l'opposition continuelle o il sera avec lui-mme; ensuite elle le rendra son propre ennemi et celui de tous les justes; n'est-ce pas? --Soit. --Mais les dieux ne sont-ils pas justes aussi? --Supposons-le. --L'homme injuste sera donc l'ennemi des dieux, et le juste en sera l'ami. --Courage, Socrate, rgale-toi de tes discours! je ne te contredirai pas, pour ne pas me brouiller avec ceux qui nous coutent. --H bien, prolonge pour moi la joie du festin, en continuant rpondre. XI. Nous venons de voir que les hommes justes sont meilleurs, plus habiles et plus forts que les hommes injustes; que ceux-ci ne peuvent rien faire de concert; et c'tait une supposition gratuite que de supposer que des gens injustes aient jamais rien fait de considrable de concert et en commun, car, s'ils eussent t tout fait injustes, ils ne se seraient pas pargns les uns les autres. videmment, il faut qu'il y ait eu entre eux un reste de justice qui les ait empchs d'tre injustes entre eux, dans le temps qu'ils l'taient envers les autres, et qui les a fait venir bout de leurs desseins. la vrit, c'est l'injustice qui leur avait fait former des entreprises criminelles; mais elle ne les avait rendus mchants qu' demi, car ceux qui sont entirement mchants et injustes sont par cela mme dans une impuissance absolue de rien faire. C'est ainsi que la chose est rellement, et non pas comme tu le disais d'abord. Il nous reste examiner si le sort du juste est meilleur et plus heureux que celui de l'homme injuste. Il poursuit et termine en remontant l'essence de l'me, qui, selon lui, est compose de vertu. L'me, dit-il, n'a-t-elle pas sa vertu particulire? --Oui. --L'me dpourvue de cette vertu (qui est son essence) pourra-t-elle jamais s'acquitter bien de ses fonctions? --Cela est impossible. --Mais celui qui vit bien est heureux, celui qui vit mal est malheureux? --Assurment. --Donc le juste est heureux, et l'injuste est malheureux. -- merveille, Socrate: voil ton bouquet des ides! On voit que tout repose, dans cette philosophie, sur les doctrines du _Phdon_, qui supposent l'me cre par Dieu, avec des ides innes et fatales qui forment sa conscience, sa nature comme sa morale, doctrines que nous croyons aussi vraies que celles qui attribuent la matire ou au corps des instincts ou des lois absolues qui font sa nature, et au-dessus de toute discussion. XII. Dans le deuxime livre de _la Rpublique_, aprs avoir magnifiquement dvelopp cette ide de la divinit de la justice, le dialogue passe du particulier au gnral. On examine si la justice, vertu de l'individu, n'est pas logiquement aussi vertu de l'tat. Qui est-ce qui a donn naissance aux tats? Voyons, dit Socrate: c'est, selon moi, l'impuissance de chaque individu isol de se suffire lui-mme. Ainsi, le besoin d'une chose ayant pouss un homme se joindre un homme, la multiplicit des besoins a runi dans une mme demeure plusieurs hommes pour s'entr'aider, et nous avons donn cette association le nom drivant d'tat. Les fondements de l'tat sont donc nos besoins, et, de cette vrit, Platon, drivant tout coup des spcialits de besoins, qui demandent des spcialits de fonctions pour les satisfaire, tablit des catgories de citoyens et des castes de professions correspondantes tous ces besoins. On voit tout de suite ce que devient la libert matrielle, morale et politique de l'individu. Puis il passe la catgorie capitale des gardiens de l'tat, les soldats, et, dans la vue de former cette catgorie de dfenseurs de l'tat avec toutes les conditions et les vertus de la profession, il se jette dans des utopies presque aussi rvoltantes et aussi absurdes que les utopies des blasphmateurs de la proprit, des destructeurs de la famille et des expropriateurs de nos jours. Et d'abord, il s'occupe de leur ducation sur les genoux des nourrices; il en exclut les fables qui dfigurent les dieux dans l'imagination de ce premier ge; il prescrit pour cela des rgles aux potes, pour qu'ils n'attribuent aux dieux, dans leurs oeuvres, que le bien et jamais le mal; il leur dfend de faire craindre la mort ces hommes par la dception des enfers; il n'autorise le mensonge que dans les magistrats, pour l'utilit du peuple, maxime honteuse qui honore dans l'tat le crime contre la vrit puni dans le citoyen, sophisme qui rappelle les deux morales de Machiavel, de Mirabeau, de tous les faux politiques, une morale pour la vie prive, une pour la vie publique; absolution philosophique des crimes d'tat. Platon fltrit ensuite Homre, pour avoir donn aux dieux des passions humaines. XIII. Tu diras peut-tre, continue-t-il, que toutes ces institutions ne concordent pas avec le plan de notre Rpublique, etc... Oui, sans doute, c'est une chose particulire notre Rpublique, que chacun n'y fait qu'un seul mtier, que le cordonnier n'y est que cordonnier, et non pas, en outre, pilote; le laboureur, laboureur, et non pas, en mme temps magistrat; le guerrier, guerrier, et non pas aussi commerant. Et ainsi de tous les autres..., etc. Et si jamais, ajoute-t-il, un homme habile dans l'art d'exercer divers rles venait dans notre Rpublique et voulait nous rciter ses pomes, nous lui rendrions honneur comme un tre divin, privilgi, enchanteur; mais nous lui dirions qu'il n'y a pas d'homme comme lui dans notre Rpublique, et, aprs avoir rpandu des parfums sur sa tte et l'avoir couronn de fleurs, nous le proscririons de l'tat. Si cette division des facults et des professions ne vient pas de l'Inde, par une servile imitation des castes, elle prlude cette division moderne du travail, mutilation tout industrielle des facults de l'homme, qui fait d'excellents ouvriers machines, et de dtestables hommes pensants. XIV. Platon rgle ensuite tout aussi arbitrairement, dans sa Rpublique, la musique, la mdecine, l'amour, la justice. Il donne la vieillesse vertueuse l'autorit et le gouvernement. Il veut que les gardiens de l'tat et les guerriers ne possdent rien en propre, comme dans nos ordres monastiques du moyen ge. Je veux qu'ils vivent ensemble, assis des tables communes. Ds qu'ils auraient en proprit des terres, des maisons, de l'argent, ils deviendraient conomes et orgueilleux: de dfenseurs de l'tat, ils deviendraient ses ennemis et ses tyrans. --Ils ne seront pas heureux, lui objecte Adimante. --C'est possible, lui rpond le lgislateur chimrique, mais nous ne fondons pas un tat pour qu'une classe de citoyens soit heureuse; nous avons en vue le bonheur de tous et non celui des individus. En sorte que, par une absurdit d'utopiste, le bonheur de tous se composerait du malheur de chacun! Il va plus loin, et il interdit aux ouvriers, laboureurs ou potiers, de s'enrichir, car, dit-il, ils deviendraient oisifs ou moins bons ouvriers. En sorte encore qu'il veut le travail et l'habilet avec la rcompense inverse de l'habilet et du travail! Cela ne ressemble-t-il pas presque l'galit des salaires, que des utopistes de la mme cole nous recommandaient il y a quinze ans? Il interdit toute nouveaut dans les arts ou dans les moeurs sa Rpublique. Il n'interdit pas moins rudement toute mulation et tout progrs social sa dmocratie: Mais, si celui que la nature a destin tre artisan ou mercenaire, enorgueilli de ses richesses, de son crdit, de sa force ou de quelque autre avantage semblable, entreprend de s'lever au rang des guerriers, ou le guerrier celui des magistrats, sans en tre digne; s'ils faisaient change et des instruments de leurs emplois et des avantages qui y sont attachs, ou si le mme homme entreprenait d'exercer la fois ces divers emplois, alors tu croiras sans doute avec moi qu'un tel changement, une telle confusion de rles, serait la ruine de l'tat? --Infailliblement. --Ainsi donc, runir ces diverses fonctions, ou passer de l'une l'autre, c'est ce qui peut arriver de plus funeste l'tat et ce qu'on peut trs-bien appeler un vritable crime. XV. La communaut des femmes et des enfants, ce scandale de la raison et ce sacrilge contre la nature, est un des fondements de sa socit. coutez, non plus ce rve, mais ce dlire philosophique, hlas! aussi renouvel de nos jours par des hommes qui ne se croient philosophes que quand ils ont cess d'tre hommes: Les hommes, ns et levs comme nous avons dit, n'ont rien de mieux faire, selon moi, touchant la possession et l'usage des femmes et des enfants, qu' suivre la route que nous avons trace en commenant. Or nous avons reprsent les hommes comme les gardiens d'un troupeau. --Oui. --Suivons cette ide, en donnant aux enfants une naissance et une ducation qui y rpondent, et voyons si cela nous russira ou non. --Comment? --Le voici. Croyons-nous que les femelles des chiens doivent veiller comme eux la garde des troupeaux, aller la chasse avec eux, et faire tout en commun, ou bien qu'elles doivent se tenir au logis, comme si la ncessit de faire des petits et de les nourrir les rendait incapables d'autre chose, tandis que le travail et le soin des troupeaux seront le partage exclusif des mles? Nous voulons que tout soit commun. Seulement, dans les services qu'on rclame, on a gard la faiblesse des femelles et la force des mles. Il veut que les femmes, jeunes et vieilles, soient exerces la gymnastique, devant le peuple, dans la nudit des athltes. Des instincts de la nature il ne conserve pas mme la pudeur! Il veut que le magistrat accouple les hommes et les femmes les plus parfaits physiquement et moralement pour produire des enfants perfectionns: Il faut, dit-il, lever les enfants de ces couples parfaits, et non ceux des couples vicis. Il veut que les magistrats maintiennent, par des mesures restrictives, la population de l'tat toujours au mme niveau. XVI. coutez encore; l'infanticide est peine dguis sous les mots: Les enfants, mesure qu'ils natront, seront remis entre les mains des hommes et des femmes runis, et qui auront t prposs au soin de leur ducation, car les charges publiques doivent tre communes l'un et l'autre sexe. --Oui. --Ils porteront au bercail commun les enfants des citoyens d'lite, et les confieront des gouvernantes qui auront leur demeure part dans un quartier de la ville. Pour les enfants des citoyens moins estimables, et mme pour ceux des autres qui auraient quelque difformit, ils les cacheront, comme il convient, dans quelque endroit secret et qu'il sera interdit de rvler. --Oui, si l'on veut conserver dans toute sa puret la race des guerriers. --Ils veilleront la nourriture des enfants, en conduisant les mres au bercail, l'poque de l'ruption du lait, aprs avoir pris toutes les prcautions pour qu'aucune d'elles ne reconnaisse son enfant; et, si les mres ne suffisent point les allaiter, ils se procureront d'autres femmes pour cet office; et mme, pour celles qui ont suffisamment de lait, ils auront soin qu'elles ne donnent pas le sein trop longtemps. Suivent des dtails que la pudeur carte de l'me. N'est-ce pas l l'origine de la plupart des utopies soi-disant maternelles de J.-J. Rousseau, ce Platon de Genve, dans l'_mile_, le plus beau des styles, la plus contradictoire des utopies? Les prcautions que Platon dcrit pour prvenir la confusion des parents et le danger des incestes dans cette promiscuit lgale des sexes, ne sont pas moins impudiques que ridicules. Oh! que la nature est un plus grand philosophe que ces sophistes! XVII. Quant la communaut des biens, le plus grand avantage que Platon y voie, c'est la suppression des procs. On n'inventerait pas de pareils _trusmes_. Lisez: Et puis, la chicane et les procs ne sortiront-ils pas d'un tat o personne n'aura rien soi que son corps et o tout le reste sera commun? D'o viendraient toutes les dissensions qui naissent parmi les hommes l'occasion de leurs biens, de leurs femmes et de leurs enfants, lorsque la matire de toute dissension sera te? Tous ces maux seront ncessairement prvenus. Il n'y aura non plus aucun procs pour svices et violences: car nous dirons qu'il est juste et honnte que les personnes du mme ge se dfendent les unes les autres, dclarant inviolable la sret individuelle. Nous sommes tonns, en lisant de pareilles navets, soi-disant philosophiques, que quelqu'un ne propose pas aussi de supprimer le corps pour supprimer l'ombre! Et cependant Platon s'irrite, la fin du cinquime livre, que des sophistes tels que lui ne soient pas charges exclusivement de gouverner les hommes! Tant que les philosophes ne seront pas rois, ou que ceux qu'on appelle aujourd'hui rois et souverains ne seront pas vraiment et srieusement philosophes; tant que la puissance politique et la philosophie ne se trouveront pas ensemble, et qu'une loi suprieure n'cartera pas la foule de ceux qui s'attachent exclusivement aujourd'hui l'une ou l'autre, il n'est point, mon cher Glaucon, de remde au maux qui dsolent les tats, ni mme, selon moi, ceux du genre humain, et jamais notre tat ne pourra natre et voir la lumire du jour. Voil ce que j'hsitais depuis longtemps dire, prvoyant bien que je rvolterais par ces paroles l'opinion commune; en effet, il est difficile de concevoir que le bonheur public et particulier tienne cette condition. --Mais dis-moi, reprend le disciple, de tous les gouvernements, lequel convient au philosophe? --Aucun. Quel philosophe que celui qui ne peut s'accommoder d'aucune chose humaine! XVIII. Platon conclut de l qu'au lieu de plier le philosophe la nature des choses, il faut contraindre la nature la philosophie, et il part de l pour rver, comme J.-J. Rousseau, un systme d'ducation qui transforme les hommes. Ce systme d'enseignement consiste dans une mtaphysique tellement thre qu'elle chappe l'intelligence; c'est prtendre planer au sommet sans avoir gravi les degrs qui y montent. Cette ducation ne sera termine qu' cinquante ans; c'est une suite d'examens et d'preuves qui viennent sans doute, dans l'esprit de Platon, des initiations d'gypte et qui rappellent assez le mandarinat chinois. Cependant il ne prdit pas l'ternit sa Rpublique; il reconnat l'instabilit organique des choses humaines; il ne croit pas ce beau rve moderne d'un progrs indfini et continu dans la race. Il attribue la ruine future de son institution l'erreur des magistrats, qui n'auront pas suffisamment bien accoupl les pres et les mres des gnrations natre. XIX. Il traite ensuite pisodiquement des formes du gouvernement oligarchique, qui prit par la cupidit et par hostilit qui s'tablit entre les riches et les pauvres. Il dfinit aussi le gouvernement dmocratique: La dmocratie arrive quand les pauvres, ayant remport la victoire sur les riches, massacrent les uns, chassent les autres et partagent galement avec ceux qui restent l'administration des affaires et les charges publiques, lesquelles, dans ce gouvernement, sont donnes par le sort pour la plupart. Par consquent un pareil gouvernement doit offrir, plus qu'aucun autre, un mlange d'hommes de toute condition. Vraiment, cette forme de gouvernement a bien l'air d'tre la plus belle de toutes, parce que, grce la libert, il renferme en soi tous les gouvernements possibles. Platon critique ensuite ironiquement les vices propres toute nature de gouvernement dmocratique. Il montre comment un jeune homme, flatteur du peuple, finit par y devenir l'idole de la multitude et par affecter la tyrannie, troisime forme de cette rotation ternelle des gouvernements humains. Ainsi, dans un tat, comme dans un particulier, ce qui doit succder l'excs de libert, c'est l'excs de servitude. Il fait ici la thorie de la tyrannie en homme qui l'avait pratique, puis il montre le tyran malheureux et puni par sa propre toute-puissance. XX. Le dixime livre est une invective philosophique contre les passions et contre les potes; contre Homre principalement, le plus grand de tous. On dirait que Platon est jaloux de la divine sagesse du pote, mille fois plus philosophe et plus politique que lui. Il n'admet dans sa Rpublique que des hymnes en l'honneur des dieux; toutes les oeuvres d'agrment sont proscrites. Ici une longue digression sur l'immortalit de l'me interrompt ses plans politiques. Il raconte la descente aux enfers d'un _Armnien_ laiss pour mort sur un champ de bataille et qui revient, aprs dix jours, raconter ce qu'il a vu des supplices des morts. Cette partie de la _Rpublique_ semble avoir t la premire esquisse du pome de Dante, emprunte originairement de Platon. Les supplices mmes se ressemblent dans les deux _visions_ du philosophe grec et du pote toscan; on y retrouve jusqu'aux _cercles_ infrieurs du Dante. Nous ne voyons pas qu'aucun des commentateurs du Dante ait fait cette remarque jusqu'ici. Et le tout finit par une homlie vague en l'honneur de la vertu. XXI. Voil la fameuse _Rpublique de Platon_. Elle a servi depuis de texte mille rveries prtendues sociales et politiques, mais qui ne sont, en ralit, ni politiques, ni philosophiques, ni mme potiques, l'exception de la descente de l'Armnien aux enfers. Cette norme chimre en dix livres se rsume dans cinq ou six normits aussi paradoxales qu'impraticables; c'est le contre-pied de la nature, de l'exprience et de l'histoire: un monde renvers. La division du peuple en professions arbitraires et infranchissables; La suppression de la proprit, seule responsabilit de l'homme rtribu hrditairement par son travail; La communaut des biens, c'est--dire de la misre; La communaut des femmes et des enfants, qui supprime du mme coup les trois amours dont se perptue l'espce humaine: l'amour conjugal, l'amour maternel, l'amour filial, et toutes les vertus aussi humaines que divines qui manent de ces trois sources d'amour; L'impudeur, aussi flagrante que l'impudicit, dans cette gymnastique des femmes de tout ge s'exerant nues devant le peuple des luttes dgotantes d'obscnit; Le meurtre des enfants mal conforms, punissant le tort de la nature par la mort de ses victimes; La population maintenue, au moyen d'une loi rvoltante, au mme nombre par l'immolation des hommes ns en dpit de la loi; Les arts, proscrits de cette dmocratie des mtiers, de peur que l'esprit ne se corrompe par ses plus belles manifestations intellectuelles; Enfin, on ne sait quel gouvernement de vieillards, coliers jusqu' cinquante ans dans des gymnases de sophistes, et n'arrivant au gouvernement qu' l'ge o les passions gnreuses meurent gnralement dans l'homme en mme temps que les passions fougueuses, c'est--dire un gouvernement d'eunuques sur un troupeau de brutes esclaves: Voil, encore une fois, ce dlire d'un philosophe que l'on continue appeler le _divin_ Platon! Si un tel politique est divin, Dieu n'est plus Dieu! Car il n'y a pas une des lois du philosophe qui ne soit la ngation des lois de la nature promulgues par la divinit de nos instincts sociaux. XXII. La politique, selon nous, n'est en effet que la nature, tudie avec intelligence et respect dans les instincts sociaux de l'homme; la nature, rvle par ces instincts, vivifie par l'exprience, promulgue en lois et institue en gouvernement par les lgislateurs de gnie de tous les pays et de tous les sicles. Que nous disent ces instincts, depuis que l'homme est n de la femme, pour enfanter son tour dans son union avec la femme des enfants qui le font revivre perptuit dans sa race, et qui immortalisent ds ici-bas l'humanit? Ces instincts nous disent prcisment le contraire de ce que le philosophe institue dans ses prtendues lois; suivons ces lois une une. Platon, de qui descendent, par une filiation de dmence, ces niveleurs radicaux de nos jours, destructeurs en ide de la proprit, dont ils sont ns et dont ils vivent, Platon dfend aux membres de son troupeau humain de rien possder en propre. Or que dit l'instinct, ce lgislateur inn de la socit humaine? Il dit que la proprit est la premire loi de la nature. L'homme ne vit que des choses qu'il s'approprie, c'est--dire qu'il incorpore son tre. Il s'approprie l'espace, par la place qu'il y occupe et dont on ne peut le priver qu'en le tuant; il s'approprie le temps, par la dure plus ou moins prolonge qu'il lui emprunte; il s'approprie la lumire, par le regard, qui fait entrer tout ce qui est visible dans son me travers ses yeux; il s'approprie les bruits, les sons, les paroles, les significations des paroles, par l'oreille; il s'approprie l'air ncessaire sa poitrine, par la respiration; il s'approprie les fruits et les aliments de la terre indispensables sa conservation, par la main et par la bouche; et, quelle que soit l'tendue de ses possessions ou de ses domaines, il ne peut s'approprier rellement et corporellement en effet que la partie de ces lments ou de ces aliments ncessaires ses cinq sens: le surplus, sous une forme ou sous une autre, retourne aux autres hommes, qui ont le mme droit de vivre que lui. Cette loi d'appropriation universelle a t la loi primitive de toute proprit. L'homme est un tre propritaire; celui qui le nie n'a pas lu les premires lettres du code de la nature. LA PROPRIT, C'EST LA VIE: voil l'axiome vraiment philosophique; quiconque dpossde tue! XXIII. Mais l'homme social n'est pas seulement individu, il est tre collectif; il se compose du pre, de la mre et de l'enfant; le pre, la mre, l'enfant, voil la trinit terrestre ou plutt voil l'unit humaine, voil la famille. L'homme isol n'est pas tout entier homme, car il n'a pas la facult de se reproduire et de se perptuer. C'est la famille qui est l'homme, car elle est l'homme dans les trois temps de son tre: le pass, le prsent, l'avenir. L'homme a le jour, la famille seule a la perptuit; la famille, c'est la vie de l'humanit. Or, du jour o l'homme s'est uni la femme, il a senti doubler en lui l'instinct de la proprit, car, ce qu'il s'appropriait pour un, il a fallu songer l'approprier pour deux, c'est--dire pour lui et sa compagne. Et, du jour o il a eu un fils, il a senti tripler en lui l'instinct sacr de l'appropriation, car, ce qu'il s'appropriait pour deux, il a fallu songer se l'approprier pour trois; et, quand la famille a multipli encore par la fcondit de sa compagne, il a senti multiplier d'autant l'instinct, et, disons plus juste, le droit de son appropriation. Mais, quand il a vu natre des fils de ses fils, et que sa famille, en s'tendant l'infini, lui a montr au-del de lui la multitude indfinie de sa gnration future, son instinct de proprit s'est multipli dans la mme proportion, c'est--dire l'infini en lui, et cela non plus pour le temps, c'est--dire pour une jouissance viagre, mais pour autant de temps que sa famille subsistera sur la terre, c'est--dire perptuit. De l est ne, non d'une usurpation ou d'un caprice, mais de l est ne d'une ncessit et d'un droit, l'hrdit de la proprit, aussi logique que l'hrdit du sang dans les mmes veines. Celui donc qui, comme Platon, dfend ses sujets ou ses disciples de rien possder en propre, dfend l'individu de suivre la loi mme physique de la nature, et dfend la famille, ce nid de l'humanit, rchauff de tendresse, pourvu d'aliment et couv de prvoyance, de se fonder et de se conserver ici-bas. Il ne resterait plus un pareil lgislateur qu' interdire le mariage et qu' honorer le clibat philosophique pour consommer autant qu'il serait en lui le suicide de l'espce humaine! XXIV. D'autres philosophes de l'Orient ne se sont pas arrts devant ce suicide de l'espce, tmoin les _faquirs_ de l'Inde et les monastres du Thibet. Une fois entr dans le domaine du sophisme contre nature, il y a toujours un fou qui en dpasse un autre: la dmence a son mulation comme le gnie. Les instincts seuls ramnent le monde la vrit. Aussi voyez combien, dans son utopie d'ducation des enfants sans mre, Platon s'enfonce dans l'absurde en contredisant la nature, plus _divine_ heureusement que lui! XXV. La nature a donn la mre un admirable instinct d'amour pour l'enfant sorti de son sein, form de son sang, et qui la nature a prpar, avant de l'appeler au jour, un berceau tide et un lait nourrissant sur le sein de la femme. Cet instinct d'amour, qui se satisfait d'abord providentiellement pour l'enfant par le soulagement que la mre prouve donner son lait, devient ensuite une habitude de tendresse maternelle qui transforme l'attrait physique en sollicitude morale, et qui attache la mre l'enfant et l'enfant la mre, comme la branche au bourgeon, comme le fruit la tige. Une mre est une providence inne que chaque enfant trouve d'avance couche prs de son berceau, debout prs de sa jeunesse. Que pourrait inventer de mieux un lgislateur, s'il avait la nature sa disposition et s'il tait charg de perptuer et de moraliser l'espce humaine? Nous dfions les utopistes d'inventer un plus beau et plus doux pome que celui-l! Eh bien, que fait Platon? Il bouleverse l'instant ce divin pome de la maternit; il dfend la mre de connatre son enfant, l'enfant de se suspendre la mamelle de sa mre; il condamne celle-ci subir les souffrances de la gestation et de l'enfantement, faire tarir dans son sein le lait providentiel qui demande couler ou qui reflue avec fivre et danger de mort au coeur de la mre. Il enrle prix d'argent une bande de nourrices mercenaires, fcondes on ne sait par qui ni comment, et il charge cette cohue d'allaiteuses prostitues, sous la direction de matrones indiffrentes, de nourrir et d'lever en commun la gnration future de son peuple. Personne n'aura ainsi ni pre ni mre; personne ne sera ni mre ni pre, son tour; galit d'abandon, de misre et d'ignorance de son origine! C'est--dire, en deux mots, qu'il faut un troupeau au lieu d'une humanit. Pire qu'un troupeau, car dans le troupeau le petit tette, connat et caresse sa mre; mais le petit de l'homme et de la femme sucera le sein de l'tranger et ne connatra que le lait vnal de la nourrice mercenaire paye par l'tat. XXVI. C'est l aussi la consquence immdiate et force de toutes les utopies de communauts des biens que nous avons vues se renouveler sous diffrents noms depuis deux mille ans en Orient et en Occident, et depuis J.-J. Rousseau et leurs plagiaires de ces derniers temps. Platon est le gnrateur de toutes les utopies contre nature; c'est le patron du radicalisme dans tout l'univers; ses rves ont gar en lgislation mme les premires sectes chrtiennes. Dans toutes les erreurs sociales du monde, vous retrouverez une rminiscence de Platon! Que dire enfin de l'immolation lgale des enfants moins bien conforms que les autres, afin de purifier l'espce physique en dpravant l'espce morale? Y a-t-il rien de plus contraire l'instinct de tendresse, de piti, de sollicitude privilgie, qui attendrit et qui affectionne les mres, les pres, les trangers mme, proportion des infirmits et des faiblesses des tres moins favoriss de la nature? N'est-ce pas l la ngation en pratique de cette plus belle vertu de l'instinct, la piti? N'est-ce pas l le sacrilge contre la nature? Y a-t-il une vertu de la nature qui ne soit violente et anantie ainsi dans l'utopie de Platon et de ses disciples? Y a-t-il un vice qui ne soit cultiv et exalt par ce lgislateur l'envers de la nature? XXVII. Enfin, supposer qu'une socit pt subsister de ce renversement de toutes les lois naturelles, de ce retournement de tous les instincts sociaux, vous le voyez encore: Une _premire loi_ tablissant un _minimum_ de population au-dessous duquel il serait permis aux sexes de s'unir sous le choix et sous l'inspection des magistrats! Une autre loi de _maximum_ de population au-dessus duquel il _serait dfendu de faire natre ou d'lever_ les enfants! Si c'est l de la divinit, c'est la divinit de la dmence! Et, aprs tout cela, quelle socit! Socit sans famille! socit d'orphelins! socit de pres et de mres d'occasion, sans affection survivant leur accouplement! socit d'Oedipes aveugles, meurtriers de leurs enfants! socit sans anctres, socit sans postrit, socit sans proprit, socit o la terre, qui a besoin elle-mme de l'amour de son propritaire pour tre fconde, ne serait cultive que par ordre des magistrats pour produire juste ce qui est ncessaire la consommation du chiffre des hommes vivants, et dont les fruits mercenaires seraient distribus par rations gales des rteliers du troupeau humain! Socit d'o seraient expulss tous les arts qui ennoblissent, cultivent, consolent, sublimisent l'espce humaine! socit o Homre, Pindare, Phidias, Praxitle, Zeuxis, seraient proscrits pour crime de corruption de l'hbtement systmatique de la multitude! Socit o les vieillards, hommes, femmes, dshrits de leur providence eux, qui est la reconnaissance et la tendresse de leurs enfants, seraient condamns mort pour leur infirmit et pour leur faiblesse; comme les enfants mal ns, condamns tre _gars dans les lieux sombres_! Y eut-il jamais un attentat de l'esprit contre les instincts plus impie et plus criminel ou plus stupide que la Rpublique du divin Platon? XXVIII. Voltaire, dont le bon sens d'acier se rvoltait comme le ntre contre les inconsquences de l'utopie dans Platon et dans J.-J. Rousseau son disciple, non en crime, mais en niaiseries sociales, Voltaire osait dire de Platon et de J.-J. Rousseau ce que nous n'oserions rpter ici; nous voudrions seulement que tous les utopistes radicaux de nos jours eussent sans cesse sous les yeux le miroir des institutions sociales du disciple rhtoricien, mais non philosophe, de Socrate, pour y contempler, avec leur propre image, les monstruosits du sophisme substituant la mtaphysique, qui est de l'homme, aux instincts de la nature, qui sont de Dieu! XXIX. Arrtons-nous, car cet abme des utopies antisociales n'a pas de fond. On y roulerait jusqu'au nant, et c'est l cependant ce qu'on fait tudier ou admirer sur parole au genre humain, depuis plus de deux mille ans! C'est l ce que le philosophe, dans son prambule du livre des _Lois_ de Platon, appelle une _politique qui n'est point spare de la morale_! XXX. Un livre o le traducteur cite ces pages, qui font rougir la pudeur et refluer tout instinct de famille jusqu'au fond du coeur scandalis: Partout o il arrivera que les femmes soient communes, les enfants communs, les biens de toutes espces communs, et o l'on aura retranch des relations de la vie jusqu'au nom mme de proprit... on peut assurer que l est le comble de la vertu... Un tel tat, qu'il ait pour habitants les dieux ou des enfants des dieux, est l'asile du bonheur parfait; il faut en approcher le plus possible! La _Rpublique de Platon_, dit plus bas le philosophe franais, est la conception d'un tat fond exclusivement sur la vertu! Quoi! la famille, que proscrit Platon, est donc l'oppos de la vertu? La paternit est donc un vice? La maternit est donc un crime? La tendresse filiale est donc un forfait? La proprit hrditaire, qui seule porte et perptue ce groupe humain, est donc un attentat la vertu? Nous savons bien que l'loquent commentateur franais de Platon proteste par son bon sens contre l'exagration de son matre et proclame la famille sainte, la proprit bonne et sacre. Mais ce n'est pas moins fausser l'entendement humain en politique que de prsenter la _Rpublique de Platon_ comme un idal de gouvernement dont une lgislation doit se rapprocher. XXXI. M. Cousin, qui comprend tout de si haut, semble n'avoir pas assez sond le danger d'offrir en admiration aux hommes des thories qui ne sont que des rves contre la socit possible: car la socit est la premire des ralits; les rves la tuent. Ce qu'il y a selon nous de plus contraire au progrs, c'est de marcher contre-sens de la nature. Les instincts sont les sources des lois bien faites; tout ce qui ne dcoule pas directement des instincts s'gare; les instincts sont la logique de Dieu en nous. En politique, un crime est moins funeste la socit qu'une chimre, et, si l'on me donnait choisir entre Machiavel, le lgislateur du crime politique, et Platon, le lgislateur des rves, je choisirais plutt Machiavel, car Machiavel ne dprave que l'me d'un tyran, et Platon dprave la liaison du genre humain! XXXII. Oh! quand donc, au milieu de tant de cours de sciences physiques, thologiques, conomiques, mathmatiques, mtaphysiques, qui aiguisent l'intelligence professionnelle, mais qui quelquefois faussent l'intelligence gnrale de notre sicle, aurons-nous enfin un cours de bon sens politique, non pas calqu sur les utopies de Platon, mais driv de la nature de l'homme; retrouvant l'origine des lois dans ces lgislations innes qui sont nos instincts? Il nous faudrait pour cela un second Montesquieu; le temps le demande et la Providence nous le doit. Le premier Montesquieu nous a fait l'_Esprit des lois_, le second nous ferait l'_Esprit_ de la nature humaine; plus son plan social serait parfait, plus il s'loignerait en tout de celui de Platon. Au lieu de prendre le contre-pied de l'homme naturel et de l'homme historique, ce second Montesquieu suivrait pas pas la nature humaine, pour lui faire des institutions la mesure de ses organes, et non la mesure de ses rves. Ne voit-on pas, dans plusieurs passages du premier Montesquieu, comme dans tant de pages de Voltaire, combien le lgislateur mprisait le sophiste? XXXIII. Aprs avoir lu dans la _Rpublique de Platon_ comment il construit la socit, on lit, dans ses _Lois_, comment il combine la lgislation, et comment il dgage confusment la forme politique, c'est--dire le gouvernement. Il ne faut pas oublier que ce gouvernement, qui ne s'appliquait qu' la petite municipalit d'une bourgade de quelques milliers d'mes d'Athnes, pouvait tre aussi arbitraire, aussi locale et aussi troite que l'espace compris entre la muraille du Pire et l'enceinte du Parthnon. Mais, mme pour un si petit espace, la politique, pour tre applicable, devait se mouler sur la nature, sur l'histoire, sur les traditions, sur les habitudes du peuple de Solon. Il ne parat pas qu'en cela Platon ait montr plus de bon sens pratique qu'il n'en a montr dans sa lgislation. C'tait une tte comme J.-J. Rousseau, o tout le gnie montait en rves. La question de la forme des gouvernements est cependant bien secondaire, compare la forme des socits: c'est la philosophie pratique qui dcrte des lois; c'est le lieu, le temps, ce sont les moeurs, les hommes, qui dcident du gouvernement. Il faut du gnie pour la lgislation, il ne faut que du sens commun pour faire le gouvernement d'un peuple. XXXIV. La philosophie est absolue, la politique est relative: rpublique, fdration, aristocratie, thocratie, dmocratie, oligarchie, monarchie, dictature, tyrannie mme, tout cela est bien ou mal selon les circonstances, les convenances, les ncessits du peuple, qui adopte ou qui rpudie tour tour ces formes bien ou mal appropries l'usage que le peuple veut en faire. La Grce, dchiquete par la nature en dtroits, en golfes, en les et en presqu'les, sans autre unit que la langue, ne pouvait tre qu'une mosaque de gouvernements, les uns monarchiques, les autres aristocratiques, ceux-ci dmocratiques, ceux-l dmagogiques, mal relis par le lien d'une confdration confuse. La Perse, o l'immensit de l'espace et les provinces spares entre elles par des dserts et des chanes de montagnes laissaient un grand arbitraire aux gouverneurs des satrapies, ne pouvait tre qu'une monarchie militaire absolue. Il fallait que la force centrale rprimt sans cesse les rbellions de la circonfrence. Les Indes, o des rvlations prtendues divines, expliques dans l'origine et commentes sans cesse par les _brahmines_, avaient institu des castes serviles mais innombrables, ne pouvaient tre soumises qu' une thocratie inspire d'en haut par des castes sacerdotales et gouverne plus bas par des dynasties sacres. La Chine, patriarcale et sdentaire aprs avoir t nomade et pastorale, ne pouvait tre qu'un despotisme paternel form l'exemple de la tribu, o le pre est roi sans cesser d'tre pre. Rome, association de brigands son origine, pour ravager des voisins et se conqurir des territoires, ne pouvait tre qu'une rpublique militaire, soumise tour tour l'anarchie sanguinaire ou la servitude froce de cette nature d'institution arme. Carthage, socit de commerce et de navigation, comme aujourd'hui la Grande-Bretagne, ne pouvait tre qu'un gouvernement mixte de marins, de soldats, de snateurs enrichis, de pauvres acharns s'enrichir; un gouvernement trois ou quatre pouvoirs contre-balancs par des intrts; l'or devait tre au fond de toutes ses expditions comme au fond de toutes ses penses. L'oligarchie royale ou rpublicaine tait la forme oblige de ce gouvernement. Plus tard, Rome, dcompose par sa grandeur et par ses vices, devait se sentir prte laisser sa proie, moins de resserrer sa serre par le despotisme et de se rfugier contre ses anarchies dans la servitude. L'empire romain devait natre et mourir en peu de temps. XXXV. La ncessit de la lutte contre les Romains devait prdisposer aussi la Gaule et la Germanie l'unit monarchique, qui concentre les forces nationales dfensives; les chefs victorieux devaient logiquement devenir des rois. La monarchie, d'abord soldatesque, puis fodale, puis religieuse, puis nationale, puis populaire, devait naturellement s'y transformer et s'y adapter aux poques et aux instincts des nations. L'Italie du moyen ge, dmembre par les invasions successives des peuples septentrionaux, et cependant respecte par eux comme sige de la religion nouvelle, devait se trononner en petites rpubliques presque municipales. Ces rpubliques, encore froces de moeurs quoique avilies par leur petitesse, devaient lutter entre elles d'hrosme, d'industrie, de commerce et d'arts. Le gouvernement dmocratique, entrecoup de frquentes tyrannies, sortait logiquement d'une pareille situation. L'Allemagne, vaste entrept des dbordements de peuples de l'Orient ou du Nord dlays dans les peuples incohrents de la Germanie, devait se constituer en empire fdral pour la guerre, en individualits nationales indpendantes pour la paix: rpublique de monarchies o l'unit tait impossible dans la forme, parce que l'unit manquait dans l'esprit. L'Espagne, sorte d'Afrique europenne et d'avant-garde du catholicisme contre l'islamisme, devait tre absolue comme son caractre oriental, inexorable comme sa thocratie militante. Charles-Quint, Philippe II, le duc d'Albe, l'Inquisition, l'ostracisme des races arabes de son territoire, la condamnaient un gouvernement despotique et sacerdotal exprim par une cour dans un couvent, l'Escurial. Ce n'est qu'aprs le rgne du sacerdoce que son gouvernement despotique devait se dtendre, et que la monarchie reprsentative devait y introduire le got et les institutions de la libert. L'Angleterre, emprisonne dans une le sans proportion avec la grandeur de son intelligence, de son caractre et de son activit, devait, pour favoriser son expansion extrieure et pour conserver sa fiert au-dedans, se faonner un gouvernement nouveau dans le monde. Rpublicain dans ses chambres, dictatorial sur ses vaisseaux et dans ses colonies, monarchique dans sa cour, ce gouvernement seul correspondait ses trois ncessits de situation: la libert, la puissance, la stabilit; il sortait de sa nature. XXXVI. La France seule, par la diversit de son sol, de ses races, de ses caractres, de ses aptitudes, devait se plier, selon les heures de sa vie nationale, toutes les formes de gouvernement. La mobilit et l'universalit, c'est la fois son dfaut et sa vertu. Libre, sauvage et indompte dans ses forts de la Gaule, sacerdotale sous ses druides, chevaleresque sous ses Francs, fodale sous ses chefs militaires, municipale sous ses communes, monarchique sous ses rois, reprsentative sous ses tats gnraux, conqurante sous ses princes ambitieux, artistique sous ses Valois, fanatique sous ses ligueurs, anarchique dans ses dissensions religieuses, unitaire sous ses Richelieu et sous ses Louis XIV, agricole sous ses Sully, industrielle sous ses Colbert, lettre sous ses Corneille et ses Racine, thocratique sous ses Bossuet, philosophe et incrdule sous ses Voltaire, rformatrice et rvolutionnaire sous ses Fnelon et ses J.-J. Rousseau, constitutionnelle sous ses Mirabeau, dmagogique sous ses Danton, rpublicaine et sanguinaire sous sa Convention, conqurante et despotique sous son Napolon, insatiable de libert sous sa dynastie lgitime, agite et indomptable sous sa dynastie lective de 1830, sublime, mais pouvante d'elle-mme, sous sa seconde rpublique, rejete par terreur de l'utopie sous l'pe d'un second empire; prte tout ce qui peut la grandir, la sauver, l'illustrer ou la perdre; ni rpublicaine, ni constitutionnelle, ni monarchique, ni thocratique, mais changeante, rvolutionnaire et contre-rvolutionnaire selon les temps; nation de volte-face pour faire face, sous toutes les formes, tous les vnements, pour rester grande! Voil la France. Si Platon avait eu lui donner un gouvernement, il aurait d lui donner le gouvernement des circonstances, la constitution de l'-propos, un costume aussi vari et aussi souple que l'air lastique qui l'environne, un manteau de pourpre sans forme et sans couture comme celui dont se vtaient les Arabes, ces Franais d'Asie, se pliant toutes les saisons et toutes les attitudes pour le jour et pour la nuit, pour la paix et pour la guerre, pour l'autorit ou pour la libert, devant elle-mme et devant l'ennemi. Aussi voyez son histoire: ce n'est pas celle d'un peuple, c'est celle de vingt peuples successifs et contradictoires; il n'y a d'unit en elle que l'unit de patriotisme. Elle a vcu, elle vit et elle vivra, parce qu'elle se transforme et qu'elle meurt et renat sans cesse. XXXVII. Qu'est-ce qu'un pareil peuple aurait fait du gouvernement chimrique et pdantesque de Platon? Le bon sens est son seul lgislateur possible. Ne vous tonnez pas de ses voltes, apparentes plus que relles: elle a le gouvernement de ses instincts. Elle saura bien changer son gouvernement comme un vtement sa taille, retirer soi le pouvoir quand il lui paratra la conduire hors de sa voie; redevenir rpublique quand il lui faudra la force unanime et irrsistible du peuple pour oprer ces grands changements devant lesquels la monarchie, conservatrice de sa nature, faiblit ou recule; reprendre la monarchie quand elle redoutera le radicalisme, qui compromet tout en exagrant tout; le gouvernement reprsentatif quand il faudra dlibrer et transiger; la dictature quand il faudra pacifier; le gouvernement militaire quand il faudra combattre. Sa puissance indestructible, aux yeux d'un vrai philosophe, est prcisment de savoir se changer. Tout est temporaire en elle, except sa dure. XXXVIII. La nature des diffrents gouvernements connus, depuis l'origine de l'histoire jusqu' nos jours, est donc un dmenti perptuel aux thories politiques de Platon. Si le vrai philosophe taille ses institutions sociales sur le patron de la nature humaine, il taille aussi ses institutions politiques sur le patron de l'exprience et de l'histoire. C'tait la politique d'Aristote, tout exprimentale et tout historique; c'tait la politique de Socrate. Platon ne le fait videmment intervenir dans ses dialogues sur la _Rpublique_ et sur les _Lois_, que pour donner de l'autorit ses rves. XXXIX. Xnophon, disciple aussi, mais disciple plus sincre et plus littral que Platon, parle de Socrate comme d'un philosophe aux yeux duquel les institutions sociales et politiques n'avaient qu'une importance trs-secondaire, et qui s'occupait infiniment plus d'amliorer les hommes que de les constituer. La question pour le vrai Socrate, c'taient les dieux, ce n'taient pas les lois. Xnophon insinue mme formellement que Socrate fut bien moins condamn mort pour ses audaces contre la religion de l'tat, que pour n'avoir pas voulu partager assez les rancunes des factions populaires qui lui reprochaient son indiffrence politique. En lisant attentivement Xnophon, nous avons acquis la presque certitude que dans les Dialogues, les choses sublimes et simples sont de Socrate, et les choses sophistiques et alambiques sont de Platon. Les _Dialogues_ seront ternellement et justement lus et exalts pour ce qui est de Socrate, ternellement et justement rprouvs comme sophistiques pour ce qui est de Platon. C'est la traduction fausse d'une belle me de l'humanit par un bel esprit d'Athnes. XL. En rsum, je vous en ai dit assez pour vous donner de la philosophie grecque, son apoge, une ide que nous complterons en tudiant bientt ensemble la philosophie d'Aristote. Aristote est le disciple sens du disciple souvent si peu sens de Socrate. Il fut l'instituteur et le conseiller politique du plus grand des Grecs en gnie, en politique et en hrosme: Alexandre. La philosophie de Socrate, quoique fausse par Platon, aura cet ternel mrite d'avoir t la premire grande profession de foi spiritualiste du genre humain, non-seulement en Asie, mais en Europe. C'est par Platon que l'humanit de ce temps a su qu'elle avait une me trois sicles avant la rvlation du christianisme. La philosophie selon la raison prcda ainsi la philosophie selon la foi. XLI. Le _Phdon_ est le plus beau drame humain avant le drame du Calvaire. Socrate en fut la victime; mais Platon, ce saint Paul du spiritualisme grec, mla la sublime doctrine de son matre tant de sophismes, tant de purilits, tant de chimres et tant de dpravations d'ides, de lois, de moeurs, que cette pure philosophie socratique en fut vicie presque dans sa source, et qu'en se sanctifiant avec Socrate, on craint toujours de se corrompre avec Platon. LAMARTINE. LXXXIIIe ENTRETIEN. CONSIDRATIONS SUR UN CHEF-D'OEUVRE, OU LE DANGER DU GNIE. LES MISRABLES, PAR VICTOR HUGO. PREMIRE PARTIE. I. Je veux dfendre la socit, chose sacre et ncessaire quoique imparfaite, contre un ami, chose dlicate, qui laisse emporter son gnie aux fautes de Platon dans le style de Platon, et qui, en accusant la socit, rsum de l'homme, fait de l'homme imaginaire l'antagoniste et la victime de la socit. L'HOMME CONTRE LA SOCIT, voil le vrai titre de cet ouvrage, ouvrage d'autant plus funeste qu'en faisant de l'homme individu un tre parfait, il fait de la socit humaine, compose pour l'homme et par l'homme, le rsum de toutes les iniquits humaines; livre qui ne peut inspirer qu'une passion, la passion de trouver en faute la socit, de la renouveler et de la renverser, pour la refondre sur le type des rves d'un crivain de gnie. II. C'est ainsi que le disciple de Socrate, aprs la mort de Socrate, l'homme pratique, son inspirateur; c'est ainsi que Platon crivit sa _Rpublique_ idale, _pandmonium_ de toutes les chimres, capable de donner le vertige toute la dmagogie d'Athnes, si Pricls n'tait pas n pour rendre le bon sens aux philosophes, et la discipline volontaire au peuple qui vit de bon sens. C'est ainsi que J.-J. Rousseau crivit, mal veill, le _Contrat social_, capable de donner le fanatisme de l'absurde toute la bourgeoisie lettre de la France, jusqu' ce que la rage de l'impossible, le _delirium tremens_ de la nation, s'empart du peuple et lui ft commettre des crimes, des meurtres et des suicides, qui remontent, comme l'effet la cause, de mauvais raisonnements. C'est ainsi qu'ont procd tous les crivains dits _socialistes_ de nos jours, avec de bonnes intentions et des ttes faibles, depuis Saint-Simon qui veut rhabiliter la chair et la boue, jusqu' Fourier qui veut passionner l'instinct brutal et moraliser l'immoralit, pour que tout soit vertu et volupt sur la terre; jusqu' cet homme sans nom qui veut anantir le fait accompli, les droits antcdents et le travail de cinq ou six mille ans dans le monde qui nous prcde et nous engendre, et qui dclare que la proprit c'est le vol, et qu'il faut recommencer sans elle; jusqu'au grand pontife des _Mormons_, qui recre le _harem_ religieux pour le plaisir de quelques prtres de la population, et trane des troupeaux de femelles la suite du mle dans les steppes des tats-Unis d'Amrique, ce pays vacant et pratique de toutes les absurdits impraticables et bientt punies, je l'espre. C'est ainsi enfin qu'un homme, de bien plus de talent vrai que tous ces faux monnayeurs de ce qu'ils appellent l'_ide_, et de bien plus de style que tous ces frappeurs de mensonges l'effigie de la vrit; c'est ainsi que Victor Hugo, jet sur son le solitaire, et qui les latitudes de l'espace, la libert de l'tendue, la complaisance du vide, les ondulations de l'Ocan, les orages, les bruits, les cumes, les senteurs pres des vagues ont port la tte, agrandi les horizons, creus les aperus, donn souvent le sublime, quelquefois le vertige, attendri l'me jusqu' la sensibilit maladive du mal universel, et fait du coeur d'un pote le grand muscle sympathique universel de l'humanit souffrante; c'est ainsi, disons-nous en fermant ce livre, que notre ami a pleur ses larmes de colre sur son Patmos de l'Ocan, et que ce saint Jean du peuple a cru crire pour le peuple en crivant en ralit contre lui! Car le peuple, c'est le sol mme sur lequel toute socit est construite; c'est l'lment dont toute socit est faite, et, quand la socit s'croule, c'est lui qu'elle crase le premier et le dernier! III. Relisons tte repose ce merveilleux livre, merveilleux d'utopie comme de saines inspirations; laissons en pture aux chenilleurs de mots et de formes les improprits de termes, les exagrations de phrases, les mauvais jeux d'esprit, les impurets de langue, les fautes lourdes et mme les salets de got, flatterie indigne du gnie lev d'un grand pote, cynisme de la dmagogie, cette plbe du langage, qui l'abaisse pour qu'il soit son niveau, et qui le souille pour l'approprier ses vices. Il ne s'agit pas de tout cela, qu'un trait d'encre sme sur la page et qu'un coup d'ongle efface, comme dit le latin: il y a dans le livre plus de pages qu'il n'en faut pour pouvoir en dchirer quelques-unes. Relisons-le pour en contempler la puissance souvent colossale, pour en admirer la verve plus bouillante encore que dans la jeunesse, dans cette nature qui a dj bouillonn soixante ans, tant il y a d'eau dans ce vase et de combustible dans ce foyer. Relisons-le pour y sympathiser avec une sensibilit pathtique qui n'existait pas au mme degr dans les annes tendres de l'crivain, et qui semble en vieillissant participer davantage cette mlancolie de l'espce humaine, cette tristesse des choses mortelles, ce _mentem mortalia tangunt_, ce sublime _lacrim rerum_ de Virgile, qui, lui aussi, avait vu des rvolutions, des proscriptions, des dceptions humaines. Relisons-le pour nous complaire et nous attendrir sur ces amours de deux tres innocents, dans un jardin redevenu inculte, fort vierge pour ce couple virginal de la _rue Plumet_, site que Bernardin de Saint-Pierre est all chercher l'le de France pour Virginie, Chateaubriand en Amrique pour Atala, et que Hugo a su dcouvrir tout fait et peindre en grisaille sans couleurs dans un vil faubourg de Paris, den dpays dont il est le Milton, le Thocrite, le Bernardin de Saint-Pierre et le Chateaubriand, avec plus de vrit, de larmes, de passions, de couleur et de lumire dore que ces grands modles. Relisons-le surtout pour y rechercher ses sophismes involontaires sur l'ordre et le dsordre social, pour lui faire comprendre comment ce qu'il imagine comme le remde serait l'empirisme de notre pauvre condition humaine; comment la vie, quelque classe que l'on appartienne, n'est pas et ne peut pas tre un sourire ternel de l'me entre la faim, le travail et la mort; preuve, oui, jouissance, non; et comment ceux qui, comme nous, sont condamns vie cet emprisonnement cellulaire sur ce globe pour en expier un plus mauvais ou pour en mriter un meilleur, seraient rvolts jusqu' la frnsie si l'on parvenait leur faire croire que, pour les uns, ce globe est un den, pour les autres, un enfer, et que tout mal vient du distributeur du mal et du bien! Une fois ce mensonge persuad par les sophistes aux peuples, qu'y aurait-il conclure? le dsespoir, et aprs le dsespoir, la fureur, et aprs la fureur, l'attaque et la dfense main arme; et aprs la dfense et l'attaque main arme, l'anantissement de toute institution, et aprs l'anantissement de tout ce qui fut et de tout ce qui est, quoi? le nant universel, l'anarchie du chaos! C'est l qu'il faut clairer, si on ne veut pas la maudire, la pense videmment tout autre de l'crivain. C'est l ce qui me saisit l'esprit en fermant son livre. Je me dis moi-mme: J'crirai! Mais, avant d'crire, je rflchis: et voici ce que je rflchis. IV. J'ai toujours aim Victor Hugo, et je crois qu'il m'a toujours aim lui-mme, malgr quelques srieuses divergences de doctrines, de caractre, d'opinions fugitives, comme tout ce qui est humain dans l'homme; mais, par le ct divin de notre nature, nous nous sommes aims quand mme et nous nous aimerons jusqu' la fin sincrement, sans jalousie, malgr l'absurde rivalit que les hommes esprit court de notre temps se sont plu supposer entre nous. Jalousie ridicule, puisque je ne fus jamais qu'un amateur dsoeuvr du beau, qui esquisse et qui chante au hasard, sans savoir le dessin ou la musique, et que Hugo fut un souverain artiste, qui fora quelquefois la note ou le crayon, mais qui ne laissa gure une de ses penses ou une de ses inspirations sans en avoir fait un immortel chef-d'oeuvre: l'un ne demandant rien qu'au jour qui passe, comme un improvisateur sans lendemain; l'autre, prtendant fortement gagner et payer par le travail le salaire que la postrit doit au gnie laborieux, un renom qui ne prit pas. Et, d'ailleurs, l'ignoble jalousie de mtier n'tait pas dans notre nature. L'envie n'est autre chose que le sentiment de quelque qualit qu'un autre possde et qui manque en nous. Ce vide fait souffrir, et de souffrir har il n'y a pas loin. De quoi aurais-je souffert, puisque je me sentais plein de tout ce que je dsirais contenir, en n'levant jamais mes prtentions plus haut que ma stature? De quoi Hugo pouvait-il souffrir, puisqu'il se sentait vaste comme la nature? Il disait un jour (on m'a rapport son mot): J'ai un avantage sur Lamartine: c'est que je le comprends tout entier, et qu'il ne comprend pas la partie dramatique de mon talent. C'tait juste et c'tait vrai. V. Je n'ai jamais compris les drames de son thtre, et je m'en accuse. Je les ai applaudis quelquefois aux premires reprsentations; mais j'avoue que j'applaudissais de confiance, et, quand j'entendais le public les applaudir avec enthousiasme, je pensais que le public, seul juge en cette matire, avait raison, et que j'tais apparemment sourd de cette oreille. Je le pense encore et je n'en parle jamais, mme lui. Je ne nie pas mon incomptence pour un jugement; je ne prends pas ma taille pour mesure du gnie dramatique; je ne dis pas: Ce qui est plus haut que moi n'existe pas. VI. Quoi qu'il en soit, c'est l'ge qui fait les ides, c'est la jeunesse qui fait les amitis. J'aime Hugo, parce que je l'ai connu et aim dans l'ge o le coeur se forme et grandit encore dans la poitrine; dans l'ge o les racines de notre vie, pleines encore de sve et de souplesse, s'attachent par leurs filaments les plus tendres ce qui pousse, vgte ou se rencontre seulement dans le mme sol, et o, si ces racines viennent se tordre, se replier et se nouer autour d'un caillou ou d'un bloc de granit, elles l'enserrent dans leurs noeuds, l'emportent en grandissant et le font pour ainsi dire vgter et vivre avec elles de leur propre substance, comme si l'arbre et la pierre n'taient qu'une seule vie! Je me souviens comme d'hier du jour ou le beau duc de Rohan, alors mousquetaire, depuis cardinal, me dit, en venant me prendre dans ma caserne du quai d'Orsay: Venez avec moi voir un phnomne qui promet un grand homme la France. Chateaubriand l'a dj surnomm enfant sublime. Vous serez fier aussi un jour d'avoir vu le chne dans le gland. VII. Nous partmes. J'entrai sur les pas du duc de Rohan dans une maison obscure de la rue du Pot-de-Fer, au fond d'une cour, au rez-de-chausse; un bourdonnement d'enfants qui rptent leurs leons sortait des fentres basses, comme un bourdonnement de ruches qui font le miel au printemps. Un rayon oblique de soleil pntrait dans la ruche; une mre, grave, triste, affaire, y faisait rciter des _devoirs_ des enfants de diffrents ges: c'taient ses fils. Elle nous ouvrit une salle basse, un peu isole, au fond de laquelle un adolescent studieux, d'une belle tte lourde et srieuse, crivait ou lisait, loin du gai tumulte de la maison: c'tait Victor Hugo, celui dont la plume aujourd'hui fait le charme ou l'effroi du monde. Il avait dj crit cette lgie qui seyait si bien un enfant-roi sur la mort d'un roi-enfant, Louis XVII, cette victime innocente de la brutale dmagogie d'un savetier, bourreau volontaire. L'enfant-roi, sortant du spulcre o on l'a jet la fosse commune, secoue son linceul et, rappelant ses souvenirs confus, s'crie en revoyant la terre: O donc ai-je rgn? demandait la jeune me. De telles inspirations taient videmment les pressentiments d'un grand pote. Tout ce qui avait une me sous un coeur quelconque en tait mu. VIII. On peut changer de devoirs dans la vie, selon le temps, qui commande rudement aux vivants d'autres destines qui sont des devoirs aussi, mais il ne faut pas rpudier notre destine initiale. Les vnements ont des vicissitudes, le coeur n'en a pas. Nous avons t contrists en lisant dans les _Misrables_ un chapitre intitul: _Ce qu'on faisait en 1817._ La Restauration fut notre mre; est-ce nous de lui arracher son manteau aprs sa mort et de montrer sa nudit ses ennemis pour leur donner la mauvaise joie de ses ridicules et de ses fous rires? Non, la biensance, mme quand elle est triste, n'est pas seulement une convenance, elle est une vertu! C'est la fidlit des catastrophes; n'y manquons pas, le ridicule est le pre des rgicides. Ce n'est pas l'enfant sublime de Chateaubriand de donner le signal du rire aux hommes qui rient du malheur et de l'infirmit du vieillard. Effacez ce chapitre: la verve moqueuse ne donne de l'esprit qu'aux mchants; le gnie est bon, car il est divin. Et puis une autre raison encore me fait aimer et respecter Victor Hugo: nous avons presque commenc ensemble cette longue traverse de la vie, o le hasard, qui est Dieu aussi, fait embarquer la mme date, sur la mme nef, dans les mmes circonstances et sur la mme mer, ces passagers plus ou moins mmorables qu'on appelle des contemporains. Nous avons navigu quarante ans ensemble travers calme et temptes, orages et bonaces, vents contraires, variables, alizs, pour atteindre ce mme bord de ce mme autre monde que nous sommes prs d'atteindre tous les deux. Nous avons fait tous deux d'illustres naufrages: l'un, chou sur un bel cueil, au milieu du libre Ocan; l'autre, sur la vase d'une ingrate patrie, la quille sec, les voiles en lambeaux, les mts briss, le gouvernail aux mains du hasard; l'un, plein d'esprances et de nobles illusions, ces mirages de la seconde jeunesse des hommes forts; l'autre, dcourag, trouvant les hommes toujours les mmes dans tous les sicles, et n'attendant d'eux dans l'avenir que l'ternelle vicissitude de leur nature, qui nat, qui se remue, qui se rpte et qui meurt, pour se rpter encore jusqu' satit! Lisez et comprenez l'histoire. IX. Je n'ai pas renonc l'esprance pour le genre humain; mais, comme un avare plusieurs fois vol, je l'ai place, comme mon trsor, dans un autre monde o les hommes ne seront plus des hommes, mais des tres de lumire et de justice, sans inconstance, sans ignorance, sans passions, sans faiblesses, sans infirmits, sans misres, sans mort, c'est--dire le contraire de ce qu'ils sont ici-bas: le monde des utopistes, le paradis des belles imaginations, la socit d'Hugo et de ses pareils! Quand on a navigu ainsi ensemble un certain nombre d'annes, on arrive s'aimer par similitude de destines, par sympathie de spectacles et de misres, par conformit de lieux, de temps, de cohabitation morale dans un mme navire, voguant vers un rivage inconnu. tre contemporains, c'est presque tre amis, si l'on est bons; la terre est un foyer de famille, la vie en commun est une parent. On peut diffrer d'ides, de gots, de convictions mme, pendant qu'on flotte, mais on ne peut s'empcher de sentir une secrte tendresse pour ce qui flotte avec vous. Voil mes sentiments pour Hugo; je crois que les siens sont identiques pour moi. Nous sommes divers, je ne dis pas gaux, mais nous nous aimons. X. Voici un souvenir qui me revient, et qui dit bien ce que nous sommes l'un l'gard de l'autre. Le lendemain de la rpudiation du drapeau rouge, le dimanche qui suivit la rvolution du 24 fvrier 1848, le peuple bouillonnait encore sur la place de Grve, ce _mont Aventin_ des insenss, o se proclamait la loi agraire de Paris. Nous avions rsolu, aprs la victoire symbolique du drapeau tricolore, de fixer la Rvolution, qui reculait dj dans le possible, en la passant en revue tout entire au milieu de la place de la Bastille, et de la rallier avec tous les citoyens et toute la garde nationale, cette raison et cette force irrsistibles, la vraie France, en la montrant vaste, enthousiaste, unanime, aux dmagogues et aux songe-creux de l'utopie. Pendant que les derniers lambeaux de drapeaux rouges se dtachaient des boutonnires et descendaient un un des balcons et des fentres des maisons en face de l'Htel de Ville, d'paisses colonnes, dbouchant du quai, fendaient les flots de la multitude, se dirigeaient vers les portes comme un second dbordement, et montaient l'assaut des escaliers et des salles, apportant pour _ultimatum_ l'organisation du travail, ce rve-cauchemar d'un autre dormeur veill. Ouvrez-leur les portes toutes larges, et laissez-les entrer, eux et leurs songes, criai-je du haut du balcon. Ils inondrent le palais. Leur physionomie tait honnte, mais tendue comme par une rsolution sourde et dcide ne rien modifier, par inintelligence de ses programmes. J'allai au-devant d'eux dans une vaste enceinte, et, me plaant devant une grande table qui rompait la colonne et qui m'empchait d'en tre submerg, j'attendis que la plnitude du lieu rendt la foule immobile, et, m'adressant aux premiers rangs, composs des chefs, au milieu desquels rayonnaient quelques belles figures d'artisans plus claires que les autres des rayons du bon sens qui transperce l'ignorance et la force brutale des masses: --Que demandez-vous de nous? leur dis-je. --Nous voulons, me rpondirent-ils, l'organisation du travail ou rien! Et la salle entire retentit des vocifrations approbatives de la rsolution des chefs. --Pouvez-vous me dire ce que c'est que l'organisation du travail? leur rpliquai-je. Ils se regardrent et se turent. --Mais, c'est le travail organis de manire que la concurrence soit dtruite et n'avilisse pas nos produits et nos salaires. --Bien, dis-je; mais, si la concurrence est dtruite, que devient le droit le plus prcieux du travailleur, la libert du travail? Ils s'embarrassrent davantage, et firent un chaos de rponses confuses et contradictoires tellement absurdes et rvoltantes que des foules d'objections et de murmures s'levrent de leurs propres rangs contre les solutions bizarres de ces mtaphysiciens sur parole. Ce ne fut plus une discussion, ce fut un _pandmonium_ d'absurdits. Je demandai le silence. --coutez-moi bien, leur dis-je alors en prenant rsolument la parole; et bien m'en prit d'avoir profondment tudi trente ans l'conomie politique pour leur classifier eux-mmes leurs tendances, et leur dmontrer, dans une longue et cordiale improvisation, que ce qu'ils demandaient, c'tait tout simplement la tyrannie la plus meurtrire des classes laborieuses, le monopole le plus insolent qui ait jamais abtardi l'espce humaine en masse, pour crer, par ce monopole, le privilge des classes renverses, de l'aristocratie de la main-d'oeuvre contre la dmocratie des producteurs et des consommateurs; --coutez-moi bien, leur dis-je, je vais vous faire ma profession de foi d'ignorance. Je ne me crois ni plus ni moins d'intelligence que la gnralit des hommes de mon sicle, et, mon tour, je vous dclare que j'ai appliqu, pendant la moiti de ma vie, toute l'intelligence telle quelle dont Dieu m'a plus ou moins dou comprendre ce que vos aptres et vos faux prophtes vous promettent dans ce que vous appelez l'organisation du travail, et que, malgr toute mon application et tous mes efforts, il m'a t impossible d'y rien comprendre. Ce serait donc moi vous demander de me dchiffrer cette nigme, et de me rvler ce que vous croyez comprendre. Je vous donne encore une fois la parole. Voyons, essayez; j'coute, puiss-je ratifier ce que vous aurez clairci! Ils se turent, en commenant donner quelques signes d'tonnement et de doute sur leurs figures. --Eh bien, leur dis-je, je vais vous dfinir mon tour le seul socialisme vrai qui vous travaille et qui vous pousse votre insu ici, pour exiger ce que vous ne savez pas dfinir, et dont vous croyez que nous avons le secret et la formule. Selon moi, le voici. XI. Alors, usant largement de l'attention passionne qu'ils accordaient ma personne et mes paroles, je leur dmontrai, avec une nergique sincrit, que personne n'avait le secret de l'organisation du travail, ni d'une organisation de fond en comble, d'une organisation parfaite de la socit, dite socialisme, o il n'y aurait plus ni ingalit, ni injustice, ni luxe, ni misre; qu'une telle socit ne serait plus la terre, mais le paradis; que tout le monde s'y reposerait dans un repos si parfait et si doux que le mouvement mme y cesserait l'instant, car personne n'aurait le dsir de respirer seulement un peu plus d'air que son voisin; que ce ne serait plus la vie, mais la mort; que l'galit des biens tait un rve tellement absurde dans notre condition humaine que, lors mme qu'on viendrait partager parts gales le matin, il faudrait recommencer le partage le soir, car les conditions auraient chang dans la journe par la vertu ou le vice, la maladie ou la sant, le nombre des vieillards ou des enfants survenus dans la famille, le talent ou l'ignorance, la diligence ou la paresse de chaque partageur dans la communaut, moins qu'on n'adoptt l'galit des salaires pour tous les salaris, laborieux ou paresseux, mritant ou ne mritant pas leur pain; que le repos et la dbauche vivraient aux dpens du travail et de la vertu, formule rvoltante, quoique vanglique, de M. Louis Blanc, dont la seule nonciation faisait rire leur bon sens; moins cependant, ajoutai-je encore, que le travail libre ne devnt travail forc pour toute la socit, que des rpartiteurs du salaire, le fouet ou le glaive la main, ne fussent chargs de faire travailler tout le monde, et que la socit des blancs ne fut rduite une horde d'esclaves, chasss chaque matin de leurs cases communes au travail uniforme, par des conducteurs de ngres blancs! Quel perfectionnement social! m'criai-je au milieu du rire de l'auditoire, et combien la socit de tels socialistes ferait envier aux hommes le sort de la brute ruminante, qui va du moins patre en libert et en paix l'herbe qu'elle ne mesure qu' sa faim! Non, ce n'est pas l'organisation force du travail que vous pouvez demander. --Non! non! non! s'crirent-ils. --Eh bien! il n'y en a pas d'autre; je vous dfie tous d'en trouver une autre: donc il n'y a pas d'organisation du travail, de distribution des richesses force, autre que la distribution par la libert, par la concurrence, par l'conomie des travailleurs, et par les besoins des consommations libres, des capitalistes, etc. Savez-vous, encore une fois, ce que vous voulez? Vous voulez que le capital, qui appartient tous, et qui n'est que le rservoir du ncessaire et du superflu de tout le monde, soit libre comme le travail, car, s'il n'est pas libre, il se cachera, il ne se montrera plus, il ne consommera plus, et par l mme il fera mourir de faim le travailleur, en cessant de se rpandre en salaires, et de s'accumuler en conomies nouvelles, qui forment leur tour des capitaux, et qui, en se dpensant, reforment des salaires, de manire que tout le monde jouisse et travaille la fois pour jouir son tour. --Oui! oui! c'est cela! murmura de toutes parts le bon sens de la foule, qui commenait revenir l'vidence. Mais vous ne voulez pas, continuai-je, et vous avez raison de ne pas vouloir qu'il y ait des misres incurables et immrites, comme la socit mal inspire en est pleine. Vous ne voulez pas que le pre et la mre malades, chargs de trop d'enfants en bas ge, et retenus par la maladie dans leur grenier, voient prir sans soins, sans lait, sans pain, sans feu, sans asile, les fruits de leur union abandonns au hasard. Vous ne voulez pas, etc. Je leur numrai ici les misres innombrables et immrites auxquelles la famille du proltaire est sujette par le chmage, le veuvage, la caducit, l'abandon, le dnment des orphelins, et tous les cas o la providence tutlaire d'une socit bien inspire doit s'tendre par l'oeil et par la main d'un gouvernement srieusement populaire, o elle doit intervenir afin de soulager et de rectifier des misres immrites par des secours actifs et par la charit sociale. Ils parurent satisfaits et reconnaissants de cette numration, de ces bonnes volonts des gouvernants en faveur des misrables, et crirent de toutes parts: --Oui! oui! c'est ce que nous voulons! --Eh bien! ajoutai-je en concluant, vous reconnaissez donc qu'il n'y a qu'un seul socialisme pratique: c'est la fraternit volontaire et active de tous envers chacun, c'est une religion de la misre, c'est le coeur obligatoire du pays rdig en lois d'assistance. Eh bien, c'est ce que l'intelligence de la nation vous donnera quand toutes les classes, tous les capitaux, tous les salaires, tous les droits, tous les devoirs, reprsents dans la lgislation par le suffrage proportionn de tous, auront choisi le suffrage universel plusieurs degrs pour l'harmonie sociale; mais c'est ce qu'aucun homme sens et consciencieux ne consentira jamais vous donner dans ce que vous appelez l'organisation du travail ou socialisme radical, qu'on vous a amens vocifrer ici sans en comprendre l'excrable non-sens! Tous applaudirent, et tous se dclarrent clairs et satisfaits, vacurent les escaliers et remplirent la place de Grve de cris de: _Vive Lamartine!_ Ce ne fut pas l un triomphe de trois jours contre la dmagogie du drapeau rouge, ce fut le triomphe du sens commun contre une ide fausse. XII. Nous nous mmes en marche travers une foule innombrable vers la place de la Bastille; deux millions d'hommes de Paris et des villes et villages nous y attendaient, les uns sous les armes, les autres dsarms. Nous venions sceller avec eux, fixer et borner la rvolution encore dbordante, et leur rendre compte de leur propre vertu. Le sage et courageux Dupont (de l'Eure), notre prsident, qui m'avait donn en secret, par crit, sa survivance pendant les temptes du premier et du second jour, parla en notre nom tous. On applaudit ses cheveux blanchis dans la vertu civique. Le dfil commena; il devait durer plus d'un jour. XIII. D'autres devoirs, galement urgents, m'appelaient l'htel des Affaires-trangres, envahi, depuis le 24 fvrier, par des hommes inconnus et arms, qu'il fallait refouler et convertir en gardes volontaires, pour prserver les archives diplomatiques de l'tat. Je m'enveloppai de mon manteau, et je me glissai inaperu et inconnu entre deux files de grenadiers avec lesquels je marchai un moment. Puis, obliquant gauche d'un mouvement insensible, je me lanai dans la mer d'hommes de toutes conditions qui couvrait la place de la Bastille, l'embouchure de la rue Saint-Antoine. Je parvins peu prs au milieu sans avoir le malheur d'tre reconnu, et j'allais entrer dans les rues droite pour m'vader par les rues vides parallles aux boulevards, lorsqu'un froissement de la foule ft glisser mon manteau de mes paules; je me baissais pour le ramasser dans la boue, quand je fus reconnu par un artiste alors trs-clbre, Cellarius, le musicien de la danse, suivi de quelques-uns de ses lves et de ses amis. C'est Lamartine! s'cria-t-il demi-voix. Mais il fut entendu par les spectateurs les plus rapprochs, qui, ne respectant pas mon incognito ncessaire, crirent l'instant: _Vive Lamartine!_ et, se pressant en tumulte autour de moi et du groupe form l'instant par Cellarius et ses amis pour me protger contre l'enthousiasme populaire, firent retourner peu peu de la place encombre la foule du ct oppos la grande revue, et la prcipitrent sur mes pas avec une pression et des clameurs d'amour que m'avaient values en ce moment ma rsistance toute frache aux sommations armes et ritres que m'avait adresses la dmagogie l'Htel-de-Ville. Je sentis que j'tais touff de tendresse et de dlire si je ne parvenais pas me glisser dans quelque rue troite, dont l'embouchure, resserre par les maisons et presque invisible, rompt la masse de mes poursuivants et me permt de leur chapper en diminuant forcment leur nombre. --Y a-t-il prs d'ici une telle rue? demandai-je voix basse Cellarius. --Oui, me dit-il, nous y touchons. --Eh bien! htons-nous, lui dis-je, de nous y jeter, et que quelques-uns de vos amis en disputent un moment l'entre la foule: pendant ce temps-l, nous gagnerons plus facilement l'issue la plus voisine de la place Royale, et, une fois arrivs l, protgs par la galerie troite et longue, j'atteindrai le numro 6, au fond de la vote qu'habite Hugo, et j'irai lui demander asile contre cet assaut de l'enthousiasme. La porte, il m'en souvient, est ferre, paisse et forte comme la porte d'une citadelle: nous la refermerons sur moi, et le peuple, rest dehors, respectera la maison du grand pote. XIV. La manoeuvre que j'avais indique Cellarius russit, et nous nous trouvmes un moment isols dans la petite rue de secours conduisant la place Royale; mais bientt les fentres et les portes s'ouvrirent au bruit du tumulte qui s'levait mon nom devant et derrire moi, et la foule, quoique rtrcie par l'obstacle, dboucha avec nous sur la place, aux mmes cris d'amour et de dlire rpts de proche en proche par ceux qui avaient dbouch des petites rues latrales. Je craignais que cette motion, toute de reconnaissance et de bonne intention au dbut, ne gagnt de rue en rue la ville, n'accumult une arme entire sur nos pas et ne rallumt dans la multitude l'apparence des sditions que nous nous flicitions d'avoir apaises. Les arcades troites de gauche, sous lesquelles nous nous tions engouffrs, avaient encore diminu et trononn la foule; nous y marchions en groupe, pas prcipits, pour atteindre avant elle le numro 6. Dj les premiers arrivs, qui me prcdaient, y frappaient grands coups pour que la porte s'ouvrt ma fuite; mais le concierge, entendant ce tumulte et ces clameurs sans en connatre la cause, et craignant un assaut de la maison de son matre, refusait d'ouvrir: --Ouvrez avec confiance, lui criai-je demi-voix, ne craignez rien, c'est un ami d'Hugo, c'est moi, c'est Lamartine! Il entr'ouvrit enfin, juste assez pour me laisser entrer avec deux ou trois personnes, puis referma, aid de nos paules contre la pression croissante de la foule laquelle nous venions d'chapper. Mais le nombre, les cris, les coups contre le bois et le fer des battants descells des gonds, faisaient craindre un assaut qui branlerait les murailles. --N'y a-t-il point, dis-je au concierge, un moyen de sortir d'ici par quelque cour de service ouvrant sur une ruelle de derrire, et qui me permettrait d'atteindre inaperu un quartier solitaire et vide? Quand je serai sorti, vous ouvrirez sans danger au peuple, et le peuple, ne me voyant plus, se retirera paisiblement sans aucune violence de curiosit. --Venez, me dit le concierge. Et il me conduisit dans une petite cour d'curie. Un tas de pierres, me servant d'chelle, me permit d'enjamber un mur de clture, d'o je tombai dans une ruelle aussi silencieuse et aussi dserte qu'un clotre de chartreux pendant que les religieux sont au service. Je la suivis quelque temps comme un oisif qui se promne, et je priai un obligeant inconnu, qui avait franchi avec moi la muraille, d'aller me chercher un cabriolet la place la plus voisine o il pourrait en rencontrer un. XV. Pendant qu'il accomplissait ma commission, j'entrai dans une boutique de fruitier obscure et presque souterraine; il n'y avait l que deux vieilles femmes parfaitement tranquilles, accoudes sur leur escabeau, autour d'une petite table, et qui mangeaient leur morceau de pain et de fromage, en s'entretenant de la rvolution que tout le quartier tait all acclamer sur la place de la Bastille. --Voulez-vous me permettre, leur dis-je, de me reposer un moment ici pendant qu'on me cherche une voiture, et de me rafrachir, en payant, avec un peu de pain, de gruyre et un demi-doigt de vin? --Volontiers, me rpondirent-elles sans soupon. Et, pendant que je retrempais mes forces leur table, tout en les coutant causer comme Pricls coutait la marchande d'herbes d'Athnes, le cabriolet longtemps cherch se fit enfin entendre. Je payai mon cot, je remerciai les deux bonnes femmes, et je montai ct du cocher. --Conduisez-moi, lui dis-je, de manire viter la rencontre des foules ou des colonnes de garde nationale qui sillonnent les grandes rues de Paris en ce moment. Je suis press; vous me dposerez la hauteur de la rue des Capucines; il faut que je me rende au ministre des affaires trangres. --Oui, mon bourgeois, me dit-il; et il enfila des rues parallles aux boulevards et la rivire, dont j'ignorais mme le nom. Il tenait la main une baguette de bois, casse l'extrmit, et dont il caressait, sans corde ni mche, la croupe de son cheval harass. --Vous voyez bien ce fouet? me dit-il tout en causant, eh bien! je l'ai cass, le 23 au soir, en conduisant dans la brume M. Guizot qui s'vadait du ministre des affaires trangres, o je vous mne maintenant; je ne vous demande pas de me le dire, mais, qui sait? vous tes peut-tre Lamartine, aujourd'hui? Ainsi va le monde: les plus beaux jours ont toujours un lendemain, et les choses roulent comme ma roue, tantt dans l'ornire, tantt sur le trottoir. Eh! allez donc, ajouta-t-il en parlant son cheval, et en faisant le geste de faire claquer son fouet, qui ne claquait plus. Voil comment, pouss par la foule enthousiaste la porte et dans l'escalier d'un pair de France destitu l'avant-veille par un dcret de ma propre main, j'allais en aveugle chercher sous ses auspices un refuge contre l'enthousiasme populaire, et j'y chappais l'ombre de son nom et de son mur! N'tait-ce pas un aruspice? un symbole? un augure? et ne pouvait-on pas y voir le gnie gar d'une rvolution qui allait son insu en chercher une autre? _Sibi lampada tradunt!_ Moquez-vous des potes, hommes de prose, mais craignez-les: ils ont le mot des destines, et, sans le savoir, ils le prononcent! XVI. Hugo, certes, tait bien loin de songer alors reprendre en sous-oeuvre une rvolution sociale, pendant que nous tions occups, au risque de notre popularit, de notre fortune et de notre vie, en restreindre et en rgulariser une autre. Il publia, quelques semaines aprs, une profession de foi conservatrice, o le courage parlait la langue de la raison au peuple. Ses fils travaillaient dans mon cabinet, aux Affaires trangres; j'tais fier du nom, et, en lisant dans les journaux ce programme de la rpublique de proprit, d'ordre et de vraie libert sign Hugo, je me flicitais qu'un si puissant esprit s'engaget dans l'arme o je servais moi-mme la cause des amliorations populaires possibles, contre les dmagogues de la rue, ces rveurs de sang et de guerre, et contre les utopistes, ces dmagogues de l'ide. Une telle loquence tait une grande force que Dieu nous prtait pour imposer la multitude. On sait, ou on ne sait pas comment tout cela, si bon et si consolant sous l'Assemble constituante, c'est--dire sous la France reprsente, s'est brouill sous l'Assemble lgislative, reprsentation des partis qui ne sont plus la France, mais le fantme de la France de 1793. Puis le coup d'tat, trop appel par la panique de la France, est venu, puis la confusion des langues, puis les exils, puis les amnisties, puis des pamphlets que nous dplorons, puis des posies vengeresses, dont nous n'admirons que la verve, diatribes du gnie qui stigmatisent des noms propres, que la colre peut crire d'une main, mais que l'autre main doit raturer: car, en politique, on peut combattre, jamais insulter! Puis les MISRABLES, dont nous allons vous parler, critique excessive, radicale et quelquefois injuste d'une socit qui porte l'homme har ce qui le sauve, l'ordre social, et dlirer pour ce qui le perd: le rve antisocial de l'_idal indfini_! XVII. Mais tout cela, bien que cela m'et quelquefois contrist et attrist, n'avait pas effleur nos coeurs, ni altr notre amiti; les intentions taient sauves, le prodigieux talent grandissait au lieu de dcrotre, et des vers o l'amiti s'immortalise, vers gnreux que je retrouve aujourd'hui avec orgueil dans mon coeur, s'levaient entre Hugo et moi comme une muraille de diamant contre toute division possible de nos coeurs, quels que fussent les dissentiments sociaux ou politiques. Comment pourrais-je oublier jamais cette ode de 1825, Lamartine, qui leva mon nom plus haut cent fois que la ralit, sur le souffle d'un tourbillon d'amiti, vent d'quinoxe du printemps, qui prend une feuille et qui la porte aussi haut qu'un astre? Ces vers, les voici: qu'on me permette d'ouvrir quelquefois mon crin, comme un roi fugitif et dcouronn, et d'y contempler le plus beau joyau de ma couronne quand Hugo m'avait fait roi, maintenant que le sort m'a fait mendiant, mendiant non pour moi, mais pour mes frres! Ces vers, lisez, encore une fois, les voici; j'oublie, en les transcrivant, celui pour qui ils furent crits, mais jamais celui qui les crivit: ODE M. A. DE LAMARTINE PAR M. VICTOR HUGO. I. Pourtant je m'tais dit: Abritons mon navire; Ne livrons plus ma voile au vent qui la dchire; Cachons ce luth. Mes chants peut-tre auraient vcu!.. Soyons comme un soldat qui revient sans murmure Suspendre son chevet un vain reste d'armure, Et s'endort, vainqueur ou vaincu! Je ne demandais plus la muse que j'aime Qu'un seul chant pour ma mort, solennel et suprme! Le pote avec joie au tombeau doit s'offrir; S'il ne souriait pas au moment o l'on pleure, Chacun lui dirait: Voici l'heure! Pourquoi ne pas chanter, puisque tu vas mourir? C'est que la mort n'est pas ce qu'une foule en pense! C'est l'instant o notre me obtient sa rcompense, O le fils exil rentre au sein paternel. Quand nous penchons prs d'elle une oreille inquite, La voix du trpass, que nous croyons muette, A commenc l'hymne ternel. II. Plus tt que je n'ai d, je reviens dans la lice; Mais tu le veux, ami! ta muse est ma complice; Ton bras m'a rveill; c'est toi qui m'as dit: Va! Dans la mle encor jetons ensemble un gage. De plus en plus elle s'engage. Marchons, et confessons le nom de Jhova! J'unis donc tes chants quelques chants tmraires. Prends ton luth immortel: nous combattrons en frres, Pour les mmes autels et les mmes foyers. Monts au mme char, comme un couple homrique, Nous tiendrons, pour lutter dans l'arne lyrique, Toi la lance, moi les coursiers. Puis, pour faire une part la faiblesse humaine, Je ne sais quelle pente au combat me ramne. J'ai besoin de revoir ce que j'ai combattu, De jeter sur l'impie un dernier anathme, De te dire, toi, que je t'aime, Et de chanter encore un hymne la vertu! III. Ah! nous ne sommes plus au temps o le pote Parlait au ciel en prtre, la terre en prophte! Que Mose, Isae, apparaisse en nos champs, Les peuples qu'ils viendront juger, punir, absoudre, Dans leurs yeux pleins d'clairs mconnatront la foudre Qui tonne en clats dans leurs chants. Vainement ils iront s'criant dans les villes: Plus de rbellions! plus de guerres civiles! Aux autels du Veau d'or pourquoi danser toujours? Dagon va s'crouler; Baal va disparatre. Le Seigneur a dit son prtre: --Pour faire pnitence, ils n'ont que peu de jours! Rois, peuples, couvrez-vous d'un sac souill de cendre: Bientt sur la nue un juge doit descendre. Vous dormez! que vos yeux daignent enfin s'ouvrir. Tyr appartient aux flots, Gomorrhe l'incendie: Secouez le sommeil de votre me engourdie, Et rveillez-vous pour mourir! Ah! malheur au puissant qui s'enivre en des ftes, Riant de l'opprim qui pleure, et des prophtes! Ainsi que Balthazar ignorant ses malheurs, Il ne voit pas, aux murs de la salle bruyante, Les mots qu'une main flamboyante Trace en lettres de feu parmi les noeuds de fleurs! Il sera rejet comme ce noir gnie Effrayant par sa gloire et par son agonie, Qui tomba jeune encor, dont ce sicle est rempli. Pourtant Napolon du monde tait le fate, Ses pieds peronns des rois pliaient la tte, Et leur tte gardait le pli. Malheur donc!--Malheur mme au mendiant qui frappe, Hypocrite et jaloux, aux portes du satrape! l'esclave en ses fers! au matre en son chteau! qui, voyant marcher l'innocent aux supplices Entre deux meurtriers complices, N'tend point sous ses pas son plus riche manteau! Malheur qui dira: Ma mre est adultre! qui voile un coeur vil sous un langage austre! qui change en blasphme un serment effac! Au flatteur mdisant, reptile deux visages! qui s'annoncera sage entre tous les sages! Oui, malheur cet insens! Peuples, vous ignorez le Dieu qui vous fit natre; Et pourtant vos regards le peuvent reconnatre Dans vos biens, dans vos maux, toute heure, en tout lieu! Un Dieu compte vos jours, un Dieu rgne en vos ftes; Lorsqu'un chef vous mne aux conqutes, Le bras qui vous entrane est pouss par un Dieu! sa voix, en vos temps de folie et de crime, Les rvolutions ont ouvert leur abme. Les justes ont vers tout leur sang prcieux; Et les peuples, troupeau qui dormait sous le glaive, Ont vu, comme Jacob, dans un trange rve, Des anges remonter aux cieux. Frmissez donc! Bientt, annonant sa venue, Le clairon de l'archange entr'ouvrira la nue. Jour d'ternels tourments! jour d'ternel bonheur! Resplendissant d'clairs, de rayons, d'auroles, Dieu vous montrera vos idoles, Et vous demandera: Qui donc est le Seigneur? La trompette, sept fois sonnant dans les nues, Poussera jusqu' lui, ples, extnues, Les races grands flots se heurtant dans la nuit; Jsus appellera sa mre virginale; Et la porte cleste, et la porte infernale, S'ouvriront ensemble avec bruit! Dieu vous dnombrera d'une voix solennelle. Les rois se courberont sous le vent de son aile; Chacun lui portera son espoir, ses remords. Sous les mers, sur les monts, au fond des catacombes, travers le marbre des tombes, Son souffle remuera la poussire des morts! sicle, arrache-toi de tes pensers frivoles! L'air va bientt manquer dans l'espace o tu voles. Mortels! gloire, plaisirs, biens, tout est vanit! quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures Voulez voir en riant entrer toutes les heures!... L'ternit! l'ternit! IV. Nos sages rpondront: Que nous veulent ces hommes? Ils ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes. Ces potes sont-ils ns au sacr vallon? O donc est leur Olympe? o donc est leur Parnasse? Quel est leur Dieu qui nous menace? A-t-il le char de Mars? a-t-il l'arc d'Apollon? S'ils veulent emboucher le clairon de Pindare, N'ont-ils pas Hiron, la fille de Tyndare, Castor, Pollux, l'lide et les jeux des vieux temps, L'arne o l'encens roule en longs flots de fume, La roue aux rayons d'or de clous d'airain seme, Et les quadriges clatants? Pourquoi nous effrayer de clarts symboliques? Nous aimons qu'on nous charme en des chants bucoliques: Qu'on y fasse lutter Mnalque et Palmon. Pour dire l'avenir notre me dbile, On a l'cumante sibylle, Que bat coups presss l'aile d'un noir dmon. Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une ombre? Pourquoi nous dvoiler dans sa nudit sombre L'affreux spulcre, ouvert devant nos pas tremblants? Anacron, charg du poids des ans moroses, Pour songer la mort se comparait aux roses Qui mouraient sur ses cheveux blancs. Virgile n'a jamais laiss fuir de sa lyre Des vers qu' Lycoris son Gallus ne pt lire. Toujours l'hymne d'Horace au sein des ris est n; Jamais il n'a vers de larmes immortelles: La poussire des cascatelles Seule a mouill son luth de myrtes couronn! V. Voil de quels ddains leurs mes satisfaites Accueilleraient, ami, Dieu mme et ses prophtes! Et puis tu les verrais, vainement irrit, Continuer, joyeux, quelque festin foltre, Ou, pour dormir aux sons d'une lyre idoltre, Se tourner de l'autre ct. Mais qu'importe? Accomplis ta mission sacre. Chante, juge, bnis; ta bouche est inspire! Le Seigneur en passant t'a touch de sa main; Et, pareil au rocher qu'avait frapp Mose Pour la foule au dsert assise, La posie en flots s'chappe de ton sein. Moi, fuss-je vaincu, j'aimerai ta victoire. Tu le sais, pour mon coeur, ami de toute gloire, Les triomphes d'autrui ne sont pas un affront. Pote, j'eus toujours un chant pour les potes; Et jamais le laurier qui pare d'autres ttes Ne jeta d'ombre sur mon front! Souris mme l'envie amre et discordante; Elle outrageait Homre, elle attaquait le Dante: Sous l'arche triomphale elle insulte au guerrier. Il faut bien que ton nom dans ses cris retentisse: Le temps amne la justice: Laisse tomber l'orage et grandir ton laurier! VI. Telle est la majest de tes concerts suprmes, Que tu sembles savoir comment les anges mmes Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts: On dirait que Dieu mme, inspirant ton audace, Parfois dans le dsert t'apparat face face, Et qu'il te parle avec la voix! XVIII. On est homme public, mais on est homme avant tout. Comment rpudier jamais de pareils souvenirs? Ces souvenirs m'imposaient un devoir quand Hugo m'envoya ses _Misrables_. Je me sentis, en les lisant, tout la fois bloui et alarm. Je sentis que la socit, qui est mon idole, recevait l un coup trs-rude, pas mortel, car elle est de Dieu, et rien de divin ne peut prir de main d'homme; mais une de ces contusions sourdes, une de ces blessures profondes sur lesquelles il faut verser beaucoup d'huile et de baume pour en teindre le feu, et en assainir la malignit. Je me sentis press d'crire ce que je pensais de cette critique loquente, passionne, radicale, proltaire, de la socit. Mais l'ide d'crire sur l'oeuvre d'un homme proscrit par lui-mme sans doute, mais enfin proscrit par les circonstances, comme ferait peine un ennemi, cette ide, sans convenance et sans mmoire, ne me vint mme pas; il y a des tentations qui ne surgissent que dans des mes infimes, dignes d'tre tentes par ce qui est abject comme elles. J'crivis Hugo pour lui dire que je l'avais lu, que j'tais tour tour ravi du talent, bless du systme; que la critique radicale de la socit, chose sacre parce qu'elle est ncessaire, chose imparfaite parce qu'elle est humaine, m'tait antipathique; que, si j'crivais sur son livre, je respecterais avant tout l'homme, l'amiti, le suprme talent, le gnie, cette pope du talent; mais qu'en confessant mon admiration pour le talent, il me serait impossible de ne pas combattre armes cordiales le systme; et qu'en combattant le systme, je froisserais peut-tre involontairement l'homme et l'oeuvre; que par consquent j'attendrais sa rponse avant d'crire une ligne de l'admiration et de la rprobation qui bouillonnaient en moi; et que, s'il craignait que la condamnation des ides du livre ne blesst le moins du monde en lui l'homme et l'ami, je n'crirais rien, car, mme pour dfendre la socit, il ne faut jamais, comme un vil side, enfoncer mme une pingle au coeur d'un ami, et qu'il me rpondt donc, s'il le jugeait propos; que, s'il ne me rpondait pas, j'interprterais son silence, et je n'crirais rien. Il me rpondit deux ou trois fois, en me remerciant et en m'octroyant, comme un homme fort, pleine licence d'crire ma pense contre sa pense. Si le _radical_ c'est l'_idal_, oui, je suis radical, disait-il dans les justifications loquentes de ses intentions d'crivain; oui, tous les points de vue, je comprends, je veux et j'appelle le mieux; le mieux, quoique dnonc par un proverbe, n'est pas l'ennemi du bien, car cela reviendrait dire: Le mieux est l'ami du mal.... Oui, une socit qui admet la misre... oui, une humanit qui admet la guerre, me semblent une socit, une humanit infrieures, et c'est vers la socit d'en haut, vers l'humanit d'en haut que je tends, socit sans rois, humanit sans frontires... Je veux universaliser la proprit, ce qui est le contraire de l'abolir, en supprimant le parasitisme, c'est--dire arriver ce but: tout homme propritaire et aucun homme matre. Voil pour moi la vritable conomie sociale, et, parce que le but est loign, est-ce une raison pour n'y pas marcher?... Oui, autant qu'il est permis l'homme de vouloir, je veux dtruire la fatalit humaine; je condamne l'esclavage, je chasse la misre, j'enseigne l'ignorance, je traite la maladie, j'claire la nuit, je hais la haine... Voil ce que je suis, et voil pourquoi j'ai crit les MISRABLES. Dans ma pense, les _Misrables_ ne sont autre chose qu'un livre ayant la fraternit pour base, et le progrs pour cime. Maintenant, prenez ce livre et pesez-le. Les conversations littraires entre lettrs sont ridicules; mais le dbat politique et social entre pairs, c'est--dire entre philosophes, est grave et fcond. Vous voulez videmment, en grande partie du moins, ce que je veux. Seulement, peut-tre souhaitez-vous la pente encore plus adoucie; quant moi, les violences et les reprsailles svrement cartes, j'avoue que, voyant tant de souffrances, j'opterais pour le plus court chemin! Cher Lamartine, Il y a longtemps, en 1820, mon premier bgayement de pote adolescent fut un cri d'enthousiasme devant votre blouissant soleil se levant sur le monde. Cette page est dans mes oeuvres et je l'aime; elle est l avec beaucoup d'autres qui vous glorifient. Aujourd'hui, vous pensez que l'heure est venue de parler de moi, j'en suis fier; _nous nous aimons depuis quarante ans et nous ne sommes pas morts_. Vous ne voudrez gter ni ce pass ni cet avenir, j'en suis sr; faites donc de mon livre ce que vous voudrez: il ne peut sortir de vos mains que de la lumire! Votre vieil ami, Victor HUGO. Cette belle lettre, aussi cordiale que confiante en soi-mme et dans mon amiti, tant reue, j'crivis, sans crainte de blesser l'homme en combattant le systme, ce qui suit, mais sans crainte aussi de dmontrer ce que je crois la vrit sociale suprme tous les hommes et mme tous les gnies. Je pris la forme qui me parut la plus naturelle et la plus instructive, celle du dialogue entre un vrai _misrable_ de ma connaissance et moi. Je dis un vrai _misrable_, parce que le titre du livre de Victor Hugo est faux, que ses personnages ne sont pas les _misrables_, mais les _coupables_ et les _paresseux_, car presque personne n'y est innocent, et personne n'y travaille, dans cette socit de voleurs, de dbauchs, de fainants, de filles de joie et de vagabonds; c'est le pome des vices trop punis peut-tre, et des chtiments les mieux mrits. C'est l ce qui a frapp au premier coup d'oeil tous les lecteurs. Jean Valjean est un voleur bien intentionn d'abord, puis un _rcidiviste_ bien conditionn, et bien prs d'tre un assassin, quand il rpond l'hospitalit confiante de l'vque, son hte, son sauveur et son bienfaiteur, par le vol domestique et par la forte tentation de l'gorger pendant son sommeil, et quand il met le pied sur la pice de quarante sous du pauvre enfant son guide, en fermant le poing pour l'assommer. Les Thnardier sont des vampires humains suant le sang des morts et des blesss sur le champ de bataille, volant un enfant la pauvre mre Fantine, volant leurs propres htes, volant ou cherchant voler les trsors qu'ils n'ont pas enterrs, cherchant voler Marius par le chantage de la dnonciation, et s'en allant avec le prix de leurs crimes voler en Amrique, parce que le terrain du vol leur manque en Europe. Les tudiants volent l'honneur des grisettes; les grisettes, le temps et l'argent des tudiants, et les conomies de leurs mres. Les mmes tudiants, ivrognes prcoces ou libertins blass, devenus meutiers par dsoeuvrement, puis rpublicains par fantaisie, volent la vie et le sang de leurs concitoyens dans une barricade servie par des gamins de Paris et par des filles des rues, et se font tuer eux-mmes avec autant d'hrosme que d'indiffrence. Vertueux meurtriers, vertueux suicides autour d'une table de cabaret! Si l'on demandait l'innocent Marius lui-mme: Pourquoi tes-vous l? il serait bien embarrass de rpondre, Par ennui, rpondrait-il peut-tre, mais coup sr pas par opinion. Dans tout cela, je vois bien l'cume ou la lie d'une socit qui fermente, mais de vrais misrables sans cause, je n'en vois point, except les pauvres filles et les petits enfants de Thnardier couchs, par la charit d'un jeune bandit des rues, dans la vote de l'lphant de la Bastille. XIX. Ce livre d'accusation contre la socit s'intitulerait plus justement l'_pope de la canaille_; or la socit n'est pas faite pour la canaille, mais contre elle. Prendre les ordres de Valjean contre le vol, de Thnardier contre le maraudage, des tudiants contre la dbauche, des gamins hroques de Paris et des jeunes meutiers de la barricade sur l'organisation savante du travail et de la socit parfaite, contre le luxe des riches et contre la misre du chmage du peuple, est une homopathie par le vice, l'ignorance et le sang, qui nous laisse quelque doute sur la gurison du corps social. Or, de bonne foi, nous ne voyons gure d'autre conclusion tirer de ce beau livre des songes o tout est coupable, except le coupable lui-mme, et o la socit est responsable de tout le mal qu'on fait ou qu'on subit contre ses prescriptions ou contre ses institutions. Voici l'histoire de mon misrable moi. Il existe encore, et on la lira bientt. XX. Un jeune paysan est lev, dans un hameau isol des hautes montagnes, par un pre vertueux et par une tante pieuse, avec une cousine du mme ge, fille de sa tante. Les deux enfants grandissent en s'aimant, sans savoir ce que c'est que l'amour. La fille garde le troupeau, aide du chien de la maison. Elle est d'une beaut virginale qui excite l'admiration de la contre. Le garde des forts la voit et il en est pris; il la demande en mariage. On la lui refuse; il fait susciter, par un avou complaisant de la ville voisine, un mauvais procs de dpossession aux pauvres gens, possesseurs de la chaumire, de quelques champs limitrophes et de quelques chtaigniers dont ils vivent. La maison presque seule leur reste; ils y souffrent les extrmits de la misre. Un jour, la jeune fille laisse par inadvertance ses chvres et ses chevreaux s'chapper pour aller marauder un brin d'herbe dans la partie du domaine qu'ils avaient l'habitude de patre. La bergre s'en aperoit trop tard, lance le chien aprs les chevreaux pour les ramener dans ses limites; les gardes, aux ordres de leur chef, se dcouvrent, tirent sur le troupeau, tuent les chevreaux, cassent une jambe au petit chien, atteignent de grains de plomb gars les vtements et le cou de la jeune fille. Elle se sauve et se rfugie tout en sang dans la maison. Le jeune homme, qui travaillait tout prs de l, croit qu'on assassine sa cousine; il saisit une carabine au rtelier de la chemine, court au bruit, voit les meurtriers, fait feu et tue involontairement le chef des gardes entour de sa bande. On s'empare de lui, on le trane la ville comme meurtrier d'un fonctionnaire public dans l'exercice de ses fonctions. On le juge, on le condamne mort; il marche au supplice des assassins, etc., etc. Qu'on se peigne ces quatre misres: l'amante dont on va faire mourir le sauveur dans l'ignominie; la tante qui va perdre sa fille unique; le pre qui va voir tuer son fils et son gagne-pain par la mort du coupable involontaire; le fils, enfin, couch sur la paille de son cachot, qui pense sa cousine expirant de douleur, sa tante, son pre expirant de misre, de faim et de honte dans leur masure rprouve des honntes gens, sa propre mort, lui, et sa propre mmoire entache d'un meurtre innocent. Un hasard l'arrache au bourreau; sa peine est commue en un bagne ternel. Voil le misrable! Voil l'injustice de la socit; voil une de ces mille et mille pripties inhrentes la vie humaine, o les membres vertueux, laborieux, pieux de la famille, sont en mme temps les plus vertueux et les plus torturs de la socit innocente. Aussi l tout le monde est malheureux, et personne n'est coupable; la socit elle-mme n'est qu'aveugle, et le juge, en rendant un arrt consciencieux, ne fait qu'un acte de justice et de protection envers elle. Voil une pope digne du gnie de Victor Hugo. Valjean n'est qu'une erreur du pote. Premirement, le pote calomnie involontairement la justice humaine de nos jours, en supposant qu'un jury, qu'on n'accuse pas, coup sr, d'excs de svrit, condamne aux galres pour un morceau de pain, emprunt plutt que vol, pour deux enfants qui n'ont plus de lait dans la mamelle de leur mre! Secondement, ce mme Valjean devient parfaitement digne des galres par le vol, dpourvu de toutes circonstances attnuantes, de l'argenterie de l'vque, et parfaitement caractris d'une vraie perversit aggravante, par l'hsitation entre assassiner ou pargner son sauveur, et parfaitement surcharg d'une criminalit odieuse par le vol de la pice de quarante sous, main arme, du pauvre enfant sans force et sans armes! Le souvenir de toutes ces frocits de caractre poursuit le lecteur travers le livre; malgr tous les actes de vertu gratuits et toutes les philanthropies transcendantes de ce galrien philanthrope, on ne voit pas comment tant de raison est survenue dans cet ignorant, tant de dlicatesse dans cette brute, tant de notions raffines de perfection dans ce forat qui commence par le larcin, qui marche vers le vol, qui se laisse tenter par l'assassinat, et qui finit par accuser tout le monde! Cela nuit terriblement et radicalement l'intrt pour cet honnte raisonneur, mais auquel, si ce n'tait pas le prodigieux talent de son biographe, personne de sens ne serait tent de s'intresser, que comme on s'intresse un monstre d'inconsquence!--C'est un chef-d'oeuvre, oui; mais c'est un chef-d'oeuvre d'impossibilit! LAMARTINE. LXXXIVe ENTRETIEN. CONSIDRATIONS SUR UN CHEF--D'OEUVRE, OU LE DANGER DU GNIE. LES MISRABLES, PAR VICTOR HUGO. DEUXIME PARTIE. I. Pour bien lucider mon sujet, et pour faire constater le livre par ses pairs, comme on dit quelquefois, je rsolus d'opposer forat forat; je prtai mon exemplaire un forat condamn mort, et, quand il l'eut bien lu, bien rumin, bien absorb dans le solitaire confinement o il est encore, j'allai le trouver un jour de loisir, et je lui demandai de m'analyser en libert ce qu'il avait prouv en lisant les _Misrables_. Mais, comme ces hommes simples sont aussi les plus impressionnables et les plus sductibles de tous les hommes, et en mme temps les plus incapables d'analyser en masse un ouvrage de dix volumes, accumuls d'une main de gant pour mler le vrai et le faux, le raisonnement et le sentiment dans un mouvement d'art inextricable, je lui proposai d'en causer loisir, et de me permettre de l'interroger en notant ses rponses. Il se sentit soulag de la confusion de ses ides et de l'incertitude de ses jugements par ce mode de dialogue; et, bien qu'il soit rest sensible, et qu'il soit devenu homme d'esprit par la longueur de ses dtentions, et par ses penses retournes en dedans force de rveries, il fut heureux de n'avoir pas faire lui-mme le triage formidable de sensations et de raisonnements dont il avait eu peur ma premire proposition, et il me dit: Parlez, Monsieur; je ne saurais pas parler, mais je saurai peut-tre rpondre. --Eh bien! parlons, lui dis-je, et un dialogue de huit matines commena entre nous. Le voici, peu de chose prs, littral: MOI. Eh bien! mon cher Baptistin, vous avez donc lu les _Misrables_? Quelle impression ce livre vous a-t-il faite? LE FORAT. Ma foi! Monsieur, la tte m'en a tourn. J'ai t comme bloui; j'ai cru sentir la vote du ciel s'crouler sur moi, le plancher manquer sous mes pieds, le soleil et la nuit se confondre et entrer ple-mle, comme sous un coup de marteau, dans ma tte; je n'ai pas eu le temps de respirer, j'tais essouffl, ou plutt il m'a sembl que j'tais pouss par une main puissante travers des espaces incommensurables, tantt rpugnants, tantt dlicieux, tantt par force, tantt par plaisir; ici affreuse strilit, l fcondit prodigieuse, hurlements affreux d'un ct, musique caressante de l'autre; allant o je ne voulais pas aller, m'arrtant o je ne voulais pas m'arrter, mais allant toujours, comme si la poigne du Juif errant m'et dracin de terre pour me contraindre le suivre jusqu'en enfer; en un mot, Monsieur, ce livre m'a souvent rvolt, toujours entran, et je suis arriv au bout en maudissant la route; mais, comme la roue prcipite sur une pente d'abmes o il lui est impossible de s'arrter, j'tais moulu quand j'ai t au fond. MOI. C'est l l'effet du talent de l'crivain, mon ami. On se livre lui malgr soi; il s'empare de vous; on ne croit que la moiti de ce qu'il dit, l'autre moiti vous fait peur ou horreur; on voudrait raisonner contre lui, on n'en a pas le temps, on va, on va, on va; c'est ce qu'on appelle la verve, la couleur, le feu du gnie, le dlire de la langue, la folie du mouvement. On se dit: Allons toujours, je rflchirai aprs. Les peuples grande imagination sont tous habitus cet effet du grand style sur leur esprit. C'est ainsi que les Grecs furent enivrs jadis par les rveries d'un sublime rveur appel Platon, qui, dans un livre appel sa _Rpublique_, leur crivit des absurdits contre nature qu'un enfant rfuterait, mais qui font les dlices du monde depuis plus de deux mille ans. C'est ainsi qu'en Angleterre Thomas Morus crivit un autre livre appel _Utopie_, o l'homme tait reconstruit, non pas sur la nature humaine, mais sur la fantasmagorie d'un tre idal. C'est ainsi que Fnelon crivit dans _Tlmaque_ son utopie de la lgislation de Salente, pour s'tre trop gris de platonisme et aussi de christianisme radical. C'est ainsi que J.-J. Rousseau, presque de nos jours, crivit de verve trois livres d'un style entranant qui vous empche de rflchir: un livre chimrique sur l'ducation, appel _mile_; un livre immoral et raisonneur sur l'amour, appel _Hlose_; enfin un livre de fanatique, sur la lgislation des empires, appel le _Contrat social_, livre o toutes les lois sont faites l'inverse de l'homme, un livre qui exalte la libert et finit par la plus atroce des tyrannies. C'est ainsi qu'un autre homme du mme talent, de la mme honntet dlicate que ces quatre ou cinq prophtes des peuples, a vu les misres de son sicle et de tous les sicles, a t touch du gnreux dsir de les pallier, a pris la plume et a crit les _Misrables_, livre plus puissant et aussi inconsquent que les livres de ses devanciers sur la route des songes; livre populaire, qui fera beaucoup de mal au peuple, en le dgotant d'tre peuple, c'est--dire homme et non pas Dieu! Mais enfin, poursuivis-je, que pensez-vous de son hros, Jean Valjean, le forat philanthrope? LE FORAT. prsent que je suis de sang-froid, Monsieur, me rpondit Baptistin, le forat de l'amour, que sa cousine attendait la gele de sa maison de dtention pour le rcompenser de tant de malheur souffert pour elle, et qui achevait entre l'esprance et l'amour ses dernires semaines de captivit; prsent que je suis de sang-froid, il me semble que le hros de M. Victor Hugo est bien mal choisi ou bien mal imagin pour en faire l'objet d'un intrt si tendre, et le modle de si patientes vertus l'oeil de ses lecteurs. MOI. Et pourquoi le pensez-vous? LE FORAT. Parce que ce Valjean est au fond un trs-vilain homme, un homme si pervers, si incorrigible, que moi, qui ai frquent les bagnes, j'en ai vu bien peu d'aussi foncirement sclrats, d'aussi dnaturs, soit par leur dpravation naturelle, soit par le dfaut de bonne ducation dans leur famille, soit par la passion inne et organique du vol et du meurtre, passion qu'on dit hrditaire dans certaines races d'hommes, comme chez le renard, le loup ou le tigre. C'est peut-tre un prjug, Monsieur, je n'ose pas le dcider, mais il n'en est pas moins vrai que, mme parmi nous, les plus pauvres, les plus ignorantes des familles du peuple, soit la ville, soit la campagne, un instinct, absurde peut-tre, mais invincible, nous inspire partout et toujours une rpugnance naturelle pour certaines familles entaches de crimes fameux dans quelques-uns de leurs membres, et capables, nous le supposons du moins, de retrouver cette capacit du crime de gnration en gnration; nous nous en loignons tant que nous pouvons, nous disons que cette race est mal fame, nous ne leur donnons pas nos filles, nous ne permettons pas nos garons de chercher des femmes parmi eux. Encore une fois, c'est peut-tre un tort, mais c'est un tort tellement irrflchi, tellement naturel, que personne n'y chappe, et que cela ressemble terriblement une rvlation du ciel. Faut-il tout vous dire? je doute fort que M. Victor Hugo, qui a, dit-on, une charmante pouse, des fils de talent, des filles de vertu dans sa famille, voult accorder leur main aux fils ou aux filles de son hros Jean Valjean, si Jean Valjean, malgr son trsor dont le premier centime tait l'argenterie de son vque ou la pice de quarante sous du pauvre enfant qui lui avait servi de guide, tait de condition gale la condition d'un honnte homme de gnie. MOI. Je crois que vous avez raison, mon cher Baptistin, et que l'instinct, cette raison occulte, compose de mille raisons non raisonnes, raisonne mille fois mieux que le prjug, contre lequel tout le gnie de M. Hugo ne gagnera pas un pouce de terrain. Amenez-lui un frre de Lacenaire, converti en un Jean Valjean philanthrope, et vous verrez s'il lui donnera sa fille, et s'il jouera ses' enfants et le renom si pur de sa famille ce _croix ou pile_ du rformateur! LE FORAT. Comment? si j'ai raison, Monsieur? Mais examinez donc, selon moi, la profondeur d'atrocit, et d'atrocit mle d'ingratitude et d'injustice, de ce brave homme auquel M. Hugo veut nous intresser! Voil une espce de brute, comme nous dit l'crivain dans le commencement de son histoire, qui a une bonne pense dans sa vie: celle de trouver tout risque un morceau de pain pour sa belle-soeur et ses sept petits enfants. Il fallait que la Brie et le village de Faverolles, o il travaillait quinze sous par jour pour nourrir neuf personnes, fussent bien dpourvus de toute humanit, pour qu'en frappant dans cette extrmit la premire porte venue o il y avait du pain noir ou blanc dans la huche, riche ou pauvre, mme mendiant, ne lui prtt pas un peu de son superflu ou de son ncessaire pour sauver la vie d'un soir ces pauvres petits affams. Jamais la charit en nature ne fut plus prodigue de ses secours que dans les pauvres chaumires exposes tour tour ces dnments; l'aumne est ne partout de la misre: aujourd'hui toi, demain moi. J'ai t paysan, Monsieur, et je n'ai jamais vu dans nos montagnes le pain, le mas, la rave, le lait de la chvre ou de la vache manquer l'innocence des enfants ou la pnurie des vieillards, quelque porte que Dieu vnt y frapper par la main de ces privilgis de sa Providence. Qu'est-ce donc qu'on dit aux pauvres quand on leur dit: _Frappez et on vous ouvrira?_ N'y a-t-il pas une Providence derrire la porte? MOI. C'est vrai, mon ami! J'habite depuis soixante-dix ans les plus pauvres montagnes de France. J'ai vu des annes o le bl tait rare et cher, et o les chtaignes mmes manquaient; mais je dois dclarer en toute vrit que je n'ai jamais vu une famille indigente souffrir de froid et de faim pendant qu'il y avait une table pour la rchauffer chez le voisin, des galettes sur la nappe crue de la table, du lait dans l'cuelle des autres enfants! Pour les villes et pour les palais des riches, je ne dis pas non: ils sont trop haut pour sentir ces misres, ils n'y croient pas. Ils n'ont pas les moyens de savoir si c'est le vagabondage qui veut les exploiter, ils craignent d'tre tromps; ils font l'aumne autrement, grandes proportions, souvent par des mains indirectes. On peut mourir de faim la porte des palais, jamais la porte des chaumires. Or le village de Faverolles n'tait qu'un groupe de pauvres gens; Valjean n'avait qu' arrter dans le sentier un camarade, un voisin, un homme aussi pauvre que lui, et lui dire: On risque de mourir de faim cette nuit chez la veuve aux sept enfants, et le pain serait venu avec les larmes: voil le peuple! D'ailleurs, en admettant qu'un jury, sauvage apprciateur des circonstances, de l'urgence, de la piti du misrable, l'et condamn cinq ans de travaux forcs pour cette bonne action d'un oncle devenu un moment fou de misricorde pour sa famille, quand la loi de 1795 ne le condamnait qu' un an de prison; quand on l'aurait ensuite condamn mort pour le vol d'une pice de quarante sous un enfant qui n'avait de tmoin que ses larmes; quand toutes ces pnalits romanesques seraient aussi vraies qu'elles sont heureusement fausses, y avait-il l quelque chose qui ft de nature changer en bte froce un pauvre homme injustement condamn, et en faire un assassin d'occasion du seul homme de Dieu qu'il et rencontr son premier pas sur sa route, l'vque de Digne? LE FORAT. Oh! certainement non, Monsieur. Voyez donc le brigand! Il se sauve du bagne pour la cinq ou sixime fois, au risque de tuer et en tuant peut-tre ces malheureux soldats, gendarmes, gardes-chiourmes, trs-innocents son gard, et chargs par la socit de lui rpondre des hommes criminels ou dangereux qu'ils surveillent innocemment par devoir. Sa mauvaise mine et son air de loup parqu lui font fermer toutes les portes: c'est naturel; qui s'en prendrait-il? C'est le droit et l'instinct de tout le monde de suspecter les hommes suspects et de ne pas se lier avec les vagabonds de mauvaise renomme; c'est triste, mais c'est fatal. C'est la force des choses, on ne peut en accuser que la prudence humaine. J'ai t bien autrement victime moi-mme d'une prvention et d'une erreur des hommes, quand, ayant eu le malheur d'atteindre le chef des gardes de notre fort en croyant dfendre ma cousine, mon oncle et ma tante audacieusement attaqus coups de fusil, j'ai t jug digne de mort et miraculeusement sauv de la guillotine: eh bien! cela m'a inspir une douleur mortelle, une honte immrite, une rsignation religieuse, mais cela ne m'a donn aucune haine injuste et brutale contre les hommes. J'ai dit: Ils sont hommes, ils se trompent, ils ne voient pas la vrit; s'ils la voyaient, ils se garderaient bien de m'excuter. Voil tout! Mais voil un homme qui a commis une faute plutt qu'un crime, bonne intention, et qui devrait tre fier de son innocence foncire et des cinq ans de peine infligs sa bonne action; le voil qui, aprs s'tre nourri dix-neuf ans de son venin, s'chappe de ses fers et rentre dans le monde de la libert. Il est recueilli par ce bon saint vque, qui ne lui fait pas l'aumne du soir seulement, mais l'aumne de son honneur, l'aumne de sa dignit d'homme, qui l'appelle: mon frre, qui le fait asseoir sa table, pour le rhabiliter par cette galit chrtienne de l'innocence constante avec l'innocence reconquise du repentir justifi, qui lui montre la confiance absolue du juste dans le repentant, qui le croit incapable mme d'une mauvaise pense, qui lui prpare son lit dans son antichambre, qui y laisse l'argenterie, son seul trsor, qui ne ferme pas mme le loquet, et qui s'endort sans peur ct du crime mal assoupi dans ce coeur inconnu! Eh bien! ce vagabond n'est ni mu, ni rconcili avec lui-mme et avec les hommes, par un tel miracle de bienfaisance et de vertu surhumaines: il se rveille avant l'aube, avec la premire pense de profiter de cette incrdulit au mal de son sauveur, pour lui voler le trsor des pauvres, son argenterie. Ce n'est rien, bien que ce soit aussi vil que contre nature; il te ses souliers pour n'tre pas entendu, il s'arme d'un levier de fer bien aiguis qu'il tire de son sac, pouvant servir au triple usage, dit l'auteur, de forcer la porte de l'armoire o l'on a eu l'imprudence hroque de serrer sous ses yeux l'argenterie, de percer le sein ou d'assommer le crne de l'vque. Il vole rsolument son hte; il s'avance pas de loup vers son lit, bien rsolu de tuer le dormeur s'il ouvre les yeux au bruit; il pie le rveil, il mdite la mort, il regarde. Nul ne peut dire ce qui se passait en lui, pas mme lui, dit M. Hugo; pour essayer de s'en rendre compte, il faut rver ce qu'il y a de plus violent en prsence de ce qu'il y a de plus doux... Mais quelle tait sa pense, il et t impossible de le deviner... La seule chose qui se dgaget clairement de son attitude et de sa physionomie, c'tait une trange _indcision_: il semblait prs de briser ce crne ou de baiser cette main; sa casquette dans la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hrisss sur sa tte farouche... Heureusement l'vque dormait; le forat Valjean emporte rsolument le panier d'argenterie, et se sauve en escaladant la fentre avec un trsor de plus et un crime (mais un crime inutile) de moins. Et voil le misrable avec lequel l'auteur veut qu'on sympathise pendant dix longs volumes! Ah! c'est impossible! force d'loquence, il est vrai, l'auteur y parvient, quand il parvient faire oublier cette horrible rvlation d'une infernale nature; mais il ne peut y parvenir dans ceux qui se souviennent en lisant de ces antcdents de tigre; il veut vainement faire dtester la socit en la calomniant, il ne russit vritablement en ceci qu' calomnier le crime! Jean Valjean peut gagner tous les millions qu'il voudra dans ses manufactures, il peut protger les filles, doter les enfants, etc.; maire de sa bourgade, il peut se relever la sublimit vertueuse du repentir, se vouer lui-mme l'infamie pour carter le soupon de la tte d'un coupable: il ne sera jamais que le sclrat mille fois relaps, debout dans la nuit, sa massue la main sur la tte de son bienfaiteur, _indcis_, comme dit l'crivain, prt frapper s'il s'veille, et finissant par ne pas frapper parce qu'un cadavre l'accuserait plus que l'hte endormi! Oh! non, Monsieur, je ne pardonnerai jamais cela ce Valjean: cela dpasse l'homme, cela dpasse le tigre, car le tigre qui ouvre ses griffes sur l'homme ne sait pas que cet homme lui voulait du bien: il l'trangle comme ennemi, mais non comme bienfaiteur! Je lis malgr cela, parce que le tableau est admirablement peint, mais je lis avec un remords: c'est de m'intresser quelquefois pire qu'un tigre. Certes, la socit avait eu tort de condamner Valjean aux galres: il tait innocent du pain vol Faverolles. Mais peut-on dire que la socit fut mal inspire en enfermant vie le _misrable_, dans le sens criminel du mot, oui, le misrable qui, en rcompense d'un jour de pardon, d'un dner d'ami, d'une nuit de confiance, passe une heure ou une minute dans l'honorable indcision de cet assommeur? MOI. J'ai senti tout ce que vous sentez, mon cher Baptistin, et c'est l, selon moi, le vice fondamental de cette trange, morbide, sublime composition. Intresser au crime quand le crime n'est que passion, c'est le chef-d'oeuvre du paradoxe; mais intresser au crime quand le crime est atroce, comme l'assassinat du Christ par le Samaritain, c'est le crime du talent. Passons. Et que dites-vous de ce brave vque? LE FORAT. Ah! que c'est bien commencer son livre, Monsieur, que de le commencer par ce qu'il y a de plus doux, de plus saint dans l'espce humaine: la religion! Je vous avoue que cette promenade pas pas dans l'me de l'vque de Provence, quoique un peu longue, m'a fait beaucoup de bien au commencement, et que je ne l'ai pas trouv aussi niais que l'on dit, parce qu'il est vraiment bon pour nous autres pauvres gens. Il m'a rappel ce vieux frre quteur du couvent de la montagne, auquel je dois le miracle de charit qui m'a sauv et le bonheur de retrouver mon pre, ma tante et ma cousine. Qu'on dise des bons prtres ce qu'on voudra: ils sont de la famille de ceux qui n'ont plus de famille; ne faut-il pas que les misrables aient quelques parents sur la terre et un bout de patrimoine l-haut? Quant la fin du chapitre, l'endroit o l'vque se laisse dbiter un tas de choses inintelligibles par ce vieux terroriste qui va mourir, et qui dclame encore sur son lit de mort des nigmes au-dessus de ma porte en l'honneur de la guillotine, et qui font apostasier d'admiration le saint vque, jusqu'au point de tomber genoux et de demander sa bndiction cet entt d'impnitent: franchement, vous devez comprendre cela, vous, Monsieur, c'est votre affaire; mais, moi, je n'y ai rien compris du tout. Vous me ferez plaisir de me l'expliquer. MOI. Cette peinture vanglique de l'me de l'vque, me chrtienne parce qu'elle est populaire, et populaire parce qu'elle est chrtienne, mon ami, est ce qu'on appelle un tableau de genre suspendu dans un vestibule pour prdisposer, par une bonne impression, les yeux, l'esprit, le coeur des lecteurs aux sentiments religieux et doux, qui sont l'dification de ce triste monde. L'auteur a senti que les religions bien entendues sont, comme tant la fois divines dans leur objet, humaines dans leurs ministres, pleines de controverses, d incrdulits et de crdulits populaires dans leurs dogmes, mais qu'en masse les religions sont des vases clestes transmis de gnrations en gnrations aux peuples, et dans lesquels les philosophes de tous les ges ont vers tour tour, en les clarifiant, la plus pure morale, les plus saintes rgles de vie, les plus admirables pratiques de charit et de fraternit qui aient honor les sicles; en sorte que, sans disputer sur leur nature rvle par la raison, lumire de Dieu, ou par Dieu lui-mme, quand une religion se brise, toute la morale se rpand, et le peuple risque de mourir de soif. Il faut donc que les hommes bien intentionns, comme l'auteur de ce livre, touchent avec une extrme prudence et un extrme respect ces vases divins qui contiennent l'me du peuple, mme quand ils aspirent videmment, comme lui, verser le plus de raison possible dans les institutions religieuses et dans ces saintes croyances des nations. Pour cela, il faut leur faire respecter, aimer et admirer ses ministres, comme l'vque de Digne, en faisant de sa vie un tableau d'abngation et de saintet pratique qui ravisse les pauvres, les vieillards, les petits enfants, toute la partie souffrante de l'humanit dont Dieu est le seul hritage. C'est ce que M. Hugo a parfaitement compris, admirablement excut dans le portrait de son vque M. Myriel, et, convenons-en, il l'a fait avec une gnreuse intrpidit dans un moment o la littrature, disons le mot, une littrature mdiocre, scolastique, sans feu, sans ailes, sans imagination, se retourne niaisement vers l'athisme, cette btise sans fond, et croit avoir invent quelque chose en inventant le nant! Oui, toute la biographie quelquefois un peu purile, un peu niaise mme, de l'vque Myriel, de sa soeur, de sa dame de compagnie, la description de sa pauvret volontaire, de son dvouement Dieu et aux pauvres, ces privilgis de la misricorde, de son hpital, de ses meubles, de son jardinet, de sa messe sur l'autel de bois, de ses visites pastorales parmi les pasteurs des Hautes-Alpes, tout cela a un charme, une vrit un peu exagre, un peu ostentatoire, un peu dclame, mais en ralit trs-touchante et fidlement peinte par un peintre de premier ordre. On croit voir des portraits de famille dans certaines figures du tableau, telles, par exemple, que la transparente soeur madame Baptistine et la vieille madame Magloire, soeur volontaire aussi plutt que servante de la maison piscopale; on croit deviner que le pote, comme le peintre Rubens, mettant partout sa femme ou sa soeur dans ses tableaux, s'est souvenu de son heureuse enfance de la rue du Colombier, et a retrac le profil de sa mre ou la face rjouie de quelque bonne tante auxiliaire de sa mre, dans les figures de ces deux saintes femmes de l'vangile, domestiques du saint vque de Digne. Jusque-l, je suis comme vous, je ne sais qu'admirer. La posie ne droge pas du tout en dessinant la saintet et en coloriant la pit sous trois formes, le frre, la soeur et la servante: trio de candeur et de vertu qui psalmodie, chacun dans sa langue, le mme hymne Dieu dans le peuple! II. Ce n'est pas que cette rencontre d'un vque migr avec ce froce conventionnel, presque rgicide, ne soit peinte aussi avec l'nergie du pinceau de l'crivain. ...Le conventionnel mourant, le buste droit, la voix vibrante, tait, dit-il, un de ces grands octognaires qui font l'lment du physiologiste; la rvolution a eu beaucoup de ces hommes proportionns l'poque; on sentait, dans ce vieillard, l'homme l'preuve; si prs de sa fin, il avait conserv tous les gestes de la sant; il y avait dans son oeil clair, dans son accent ferme, dans ses robustes mouvements d'paules, de quoi dconcerter la mort. Azal, l'ange mahomtan du spulcre, et rebrouss chemin, et et cru se tromper de porte..... Il semblait mourir parce qu'il le voulait; il y avait de la libert dans son agonie; les jambes taient immobiles, les tnbres le tenaient par l, les pieds taient morts et froids, la tte vivait de toute la puissance de la vie, et paraissait en pleine lumire. En ce moment il ressemblait ce roi du conte oriental, chair par en haut, marbre par en bas. Une pierre tait l, l'vque s'y assit; l'exorde fut _ex abrupto_. Les potes seuls posent ainsi les figures: ce qu'on appelle posie n'est que la reproduction vivante et colore de la vrit. Les autres crivent, les potes peignent. La posie, c'est la vie des choses, on ne sait si son pinceau est pinceau ou torche, tant il jette d'ombre et de lumire sur tous les contours de ce qu'il voit ou de ce qu'il veut faire voir. Mais ici le pote cesse tout coup de voir: son regard se trouble, sa vue s'obscurcit, le soleil de Dieu ne l'claire plus. Il veut suppler cette clart qui tombe du ciel, des toiles, de la conscience du coeur, par je ne sais quel jour faux qu'il emprunte un systme qui n'est pas mme le sien, le systme de la terreur justifi par le sophisme; la beaut de l'homicide, l'innocence de la frocit, la vertu du crime, la saintet de la guillotine politique, la lgitimit de l'assassinat juridique de sang-froid, tout ce qui fait horreur aux hommes, tout ce qui fait resplendir d'une lueur sanglante, d'une tache de feu, les noms malheureux des hommes qui ont tu en masse ou en dtail leurs frres innocents, il le comprend, il le justifie, il l'exalte, il le transfigure, il le divinise. --La rvolution franaise est le sacre de l'humanit, dit le mourant. L'vque, atterr, ose murmurer seulement: --Et 93? Le conventionnel se dresse sur sa chaise avec une solennit presque lugubre, et, autant qu'un mourant peut s'crier, il s'crie: --Ah! vous y voil, 93! J'attendais ce mot-l. Un nuage fut form pendant quinze cents ans; au bout de quinze sicles il a crev. Vous faites le procs au coup de tonnerre! L'vque sentit, sans se l'avouer peut-tre, que quelque chose en lui tait atteint; pourtant il fit bonne contenance. Il rpondit: --Le juge parle au nom de la justice, le prtre parle au nom de la piti, qui n'est autre chose qu'une justice plus leve; un coup de tonnerre ne doit pas se tromper. Et il ajouta, en regardant firement le conventionnel: --Louis XVII? Le conventionnel tendit la main et saisit le bras de l'vque: --Louis XVII! Voyons! sur qui pleurez vous? Est-ce sur l'enfant innocent? Alors soit, je pleure avec vous. Est-ce sur l'enfant royal? Je demande rflchir; pour moi, le frre de Cartouche, enfant innocent, pendu par les aisselles jusqu' ce que mort s'ensuive, en place de Grve, pour le seul crime d'avoir t le frre de Cartouche, n'est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent martyris dans la tour du Temple, pour le seul crime d'avoir t le petit-fils de Louis XV... Cartouche, Louis XV, pour lequel des deux rclamez-vous? Il y eut un moment de silence. L'vque regrettait presque d'tre venu, et pourtant il se sentait vaguement, fortement branl. Le conventionnel reprit: --Ah! monsieur l'vque, vous n'aimez pas les crudits du vrai; Christ les aimait, lui; il prenait une verge et il poussetait le temple. Son fouet, fait d'clairs, tait un rude diseur de vrits. Quand il s'criait: Laissez venir moi les petits enfants, il ne distinguait pas entre les petits enfants, il ne se ft pas gn pour rapprocher le dauphin de Barrabas du dauphin d'Hrode; l'innocence n'a que faire d'tre altire, elle est aussi auguste dguenille que fleurdelise. --C'est vrai, dit l'vque voix basse. --J'insiste, continua le conventionnel; vous m'avez nomm Louis XVII, entendons-nous. Pleurez-vous sur tous les innocents, sur tous les martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en haut? j'en suis: mais alors, je vous l'ai dit, il faut remonter plus haut que 93, et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes; je pleurerai sur les enfants du roi avec vous, pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple. --Je pleure sur tous, dit l'vque. --galement, insiste le conventionnel; et, si la balance doit pencher, que ce soit du ct du peuple: il y a plus longtemps qu'il souffre! Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit (car videmment l'vque, confondu, ne savait plus que dire); il se souleva sur un coude, prsenta son pouce et son index repli un peu vers sa joue, comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge (c'tait donc maintenant le conventionnel qui, arrogamment, interrogeait et jugeait l'vque; le pnitent intervertissait les rles, et jetait ses pieds le confesseur au nom de ses doctrines glorifies); il interpella l'vque avec un regard plein de toutes les nergies de l'agonie. Ce fut presque une explosion. --Oui, Monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre! Et puis, tenez, ce n'est pas tout cela: que venez-vous me questionner et me parler de Louis XVII? je ne vous connais pas moi! Puis, dans une longue digression, railleuse et crasante pour l'vque, il lui fait une longue satire, acerbe et mprisante de langage, qui ne s'applique en rien ce pauvre mendiant volontaire et charitable d'vque de Digne, qui vit d'humilit et de lait dans une masure, pour se mettre au-dessous de tout le monde, et pour donner la moiti de sa farine aux pauvres de son diocse. Par une sublime rticence, l'vque se laisse accuser des fautes dont il est lav par sa puret et par son asctisme. --Qu'est-ce que cela a de commun avec 93? dit-il simplement, et comment cela prouve-t-il que 93 ne fut pas inexorable? (Il n'ose pas dire inique et atroce.) --Revenons l'explication que vous me demandez, dit le conventionnel; o en tions-nous? Que me disiez-vous? Que 93 a t inexorable? (Remarquez que l'vque, par charit, ne lui disait rien, ne lui demandait rien, et qu'il s'tait content de jeter voix basse un mot d'incrdule piti, en rponse aux brutalits du terroriste malade.) --Oui, dit l'vque, inexorable; que pensez-vous de Marat battant des mains la guillotine? --Que pensez-vous de Bossuet chantant le _Te Deum_ sur les dragonnades? La rponse tait dure, mais allait au but avec la rigidit d'une pointe d'acier; l'vque en tressaillit; il ne lui vint aucune riposte. --Disons encore quelques mots et l. --Je le veux bien, continua le conventionnel, rendu clment par la conviction de son triomphe de logique, et consentant pargner un peu l'vque, par politesse; en dehors de la Rvolution, qui est une immense affirmation humaine, 93 est une rplique. Vous la trouvez inexorable? Mais toute la monarchie, Monsieur!... Je plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine; mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote de 1685 qui, etc. Et l-dessus l'histoire, sans doute trs-vraie, d'une normit infernale commise, au nom du roi Louis XIV, par quelque abominable soldatesque, trouvant moyen de raffiner sur les supplices de religion en suppliciant la nature! Puis, revenant sur l'vque avec l'orgueilleuse satisfaction d'un mauvais raisonneur qui a rduit son adversaire au silence: Monsieur, dit-il l'vque perdu, retenez bien ceci: la Rvolution franaise a eu ses raisons (peu s'en faut qu'il n'ait dit ses mystres); sa colre sera absoute par l'avenir. Son rsultat, c'est le monde meilleur; de ses coups les plus terribles il sort une _caresse_ pour le genre humain. J'abrge;... je m'arrte;... j'ai trop beau jeu. D'ailleurs, je me meurs. La bonne excuse pour se taire! --Oui, continua-t-il cependant encore, tant il tait plein de ses raisons, oui, les brutalits du progrs s'appellent rvolutions. Quand elles sont finies, on reconnat ceci: que le genre humain a t rudoy, mais qu'il a march. Le conventionnel, ajoute l'auteur, ne se doutait pas qu'il venait d'emporter l'un aprs l'autre tous les retranchements intrieurs de l'vque; celui-ci rclama cependant, timidement, indirectement, en faveur de Dieu. Le vieux reprsentant du peuple voulut bien ne pas rpondre cette fois. Il eut un tremblement, il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. Quand la paupire fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il dit presque en bgayant, bas, et se parlant lui-mme, l'oeil perdu dans les profondeurs: toi! idal! toi seul tu existes! L'infini est; il est l! continua-t-il en levant le doigt vers le ciel. Si l'infini n'avait pas de moi, le moi serait sa borne, il ne serait pas infini, en d'autres termes il ne serait pas; or il est, donc il a un moi; ce moi de l'infini, c'est Dieu! Patmos est vaincu; l'Apocalypse de la rvolution finit l par l'idal d'un faible ver de terre, divinis et ador. L'infini, c'est--dire l'oeuvre inpuisable, perptuelle, mille aspects, bonne, mauvaise, intelligible et inintelligible du Crateur; l'oeuvre de l'univers, dont l'homme ne voit qu'un fil; la bont, la perversit; le bien, le mal; la nuit, le jour; l'ordre et le chaos, confondus ple-mle, avec l'auteur de tout et le seul explicateur de tout, dans une unit sans liens: le panthisme, enfin, dernier mot de l'absurde, est prononc! Voil le Dieu qui fait pleurer de tendresse et d'admiration le conventionnel. On s'attend, sinon une rclamation modeste, au moins une rserve de conscience de l'vque; pas du tout. Le conventionnel avait prononc ces dernires paroles d'une voix haute, et avec le frmissement de l'extase, comme s'il voyait quelqu'un. Quand il eut parl, ses yeux se fermrent. L'effort l'avait puis: il tait vident qu'il venait de vivre, en une minute, les quelques heures qui lui restaient. Ce qu'il venait de dire l'avait rapproch de celui qui est dans la mort (sans doute Dieu); l'instant suprme arrivait. L'vque, ajoute l'crivain, le comprit; le moment pressait; c'tait comme prtre qu'il tait venu; de l'extrme froideur il tait pass par degrs l'motion extrme, il regarda ces yeux ferms, il prit cette vieille main ride et glace, et se pencha vers le moribond. Cette heure est celle de Dieu! dit-il; ne trouvez-vous pas qu'il serait regrettable que nous nous fussions rencontrs en vain? Le conventionnel rouvrit les yeux: une gravit o il y avait de l'ombre s'imprgnait sur son visage. Monsieur l'vque, lui dit-il avec lenteur (en lui faisant la confession de toutes ses vertus patriotiques et de sa sobrit d'aliment et de vin, en opposition avec sa prodigalit de sang)... maintenant, j'ai quatre-vingt-six ans, je vais mourir; qu'est-ce que vous venez me demander? --Votre bndiction, dit l'vque, et il s'agenouilla (devant cette saintet intacte de la rvolution). Quand l'vque releva la tte, la face du conventionnel tait devenue auguste. Il venait d'expirer. III. L'vque rentra chez lui profondment absorb dans on ne sait quelles penses. Il passa toute la nuit en prires. Le lendemain, quelques braves curieux essayrent de lui parler du conventionnel. Il se borna montrer le ciel. Un jour, une douairire, de la varit impertinente qui se croit spirituelle, lui adressa cette saillie: Monseigneur, on se demande quand Votre Grandeur mettra le bonnet rouge. --Oh! oh! voil une grosse couleur, rpondit l'vque. Heureusement que ceux qui la mprisent dans un bonnet la vnrent dans un chapeau. Saillie peu dcente dans la bouche d'un vque, assimilant par un jeu de mots le bonnet rouge du terroriste au chapeau du cardinal, d'un vque, exaltant ce dont Robespierre et d'autres avaient rougi: le terroriste avait fait un digne proslyte! IV. Et maintenant, parlons srieusement notre tour; prenons-nous corps corps sur cette dification du terrorisme, et raisonnons aprs avoir racont. Il serait trop douloureux de laisser au peuple des doctrines paradoxales crites du style de Pascal ou de Bossuet. Heureusement, la vrit n'a pas besoin de style. Sa lumire luit d'elle-mme; se montrer, c'est se prouver; tons-lui son voile et cachons-nous! La rvolution franaise est, comme toutes les choses humaines, mle de bien et de mal. J'ai essay comme un autre, dans une de ces rares occasions nes d'elles-mmes, de la continuer en l'innocentant, en lui tant son venin comme la vipre, en lui arrachant sa dent malfaisante avant de la cacher dans mon sein comme le psylle d'gypte; j'ai proclam toutes ses vrits sans lui concder ni crime ni colre. Je ne suis donc pas suspect d'injustice ou de ressentiment son gard, encore moins de complicit, quoi qu'en puissent dire les vieilles femmes qui n'ont pas lu l'_Histoire des Girondins_, o pas un accs de fureur et de terreur n'est racont sans tre fltri; quoi qu'en puisse crire M. Nettement, leur historiographe, qui, malgr les _Girondins_, malgr le drapeau rouge repouss les armes la main, malgr l'abolition de la guillotine, propose et arrache au peuple, pour premier acte de la rsipiscence populaire, le 27 fvrier 1848, n'en persiste pas moins faire de moi un buveur de sang. _Risum teneatis!_ La belle image de M. Hugo en parlant du terrorisme: _un nuage form par quinze sicles, d'o sort un coup de tonnerre; le coup de tonnerre qui ne doit pas se tromper_, est une dfinition explicative, selon moi, mais nullement justificative, encore moins laudative: car le coup de tonnerre du terrorisme s'est dix mille fois tromp; il a fait de la lueur, mais il a fait des cadavres, des victimes innombrables, pures, innocentes, augustes; il a laiss dans toutes les mes quelque chose de sinistre, pareil une horreur chez les uns, un remords chez les autres; des noms abhorrs chez les bourreaux, des noms consacrs chez les victimes. Les vnements innocents ne laissent rien de pareil. Ce remords national, cette horreur irrflchie quoique gnrale, tout cela n'est au fond que le jugement non raisonn, mais infaillible, du genre humain, le dgot instinctif qui se voile la face l'aspect d'une mare de sang. Je ne puis comprendre que Victor Hugo, qui prononce de si nergiques protestations contre cette machine meurtre appele guillotine, leve sur nos places publiques contre une seule tte coupable dont la socit veut se dfaire pour prmunir ses membres innocents; je ne puis comprendre, dis-je, qu'il innocente, qu'il excuse et qu'il exalte cette machine dix mille coups, monte par la mort et pour la mort, pour faucher, comme une moissonneuse la vapeur, des milliers d'innocents, de vieillards, de femmes, d'enfants de quinze ans, assez vaincus pour se laisser conduire, en charrettes pleines, travers les places et les faubourgs de Paris, leur roi en tte, guillotiner, dsarms et sans rsistance! Il pensait, certes, bien autrement quand il crivait, dans sa verte et pure jeunesse, l'ode sur Louis XVII, ou celle sur les filles de Verdun! C'est de lui que je m'arme aujourd'hui contre lui-mme; mais je m'arme pour le dsarmer de la mauvaise arme qu'il a ramasse sur ce champ de carnage qu'il a pris pour un champ de bataille. Un champ de bataille? Non, la Rvolution n'a gagn aucune de ses victoires sur la place de la Guillotine, ou sur la place d'Auray dans la Vende, ou sur la place des Brotteaux dans les mitraillades de Lyon, ou sur les bords de la Loire dans les noyades de Nantes. Elle n'y a gagn que l'horreur qui suit le massacre des prisonniers vaincus dans tous les temps, dans toutes les causes, dans toutes les nations du monde! Barbarie ne fut jamais vertu! Fureur et lchet ne seront jamais excuse! V. Et de quelles excuses ou plutt de quelles glorifications le brave vque se laisse-t-il payer, puis rduire au silence, puis fanatiser d'admiration par le terrorisme agonisant dans ce livre? Louis XVII, pauvre enfant d'un pre tomb du trne, d'un pre et d'une mre gorgs en crmonie par tout un peuple, Louis XVII compar au frre de Cartouche, innocent, supplici en place de Grve! Rapprochement de frocit, oui; rapprochement de situation, non. La nature physique assimile les deux victimes, oui; la nature morale, non. De tout temps, l'lvation du rang d'o l'on est prcipit fait partie, sinon du supplice de sang, du moins du supplice de l'me: les Romains, si froces dans la guerre, ne pensaient pas que tomber dans un trou fut la mme chose que tomber de la roche Tarpienne sur le pav du Capitole. Voir du mme oeil le mme supplice dans la mme chute, c'est une grave erreur: on plaint les deux victimes d'une gale piti, on ne les plaint pas du mme respect. Tomber du trne dans les mains meurtrires du savetier Simon jusqu' ce que mort s'ensuive, ne fut jamais la mme chose que tomber d'un mur de dix pieds sur le pav de la rue. La nature se refuse ces parallles, parce qu'ils sont, non pas, comme ils en ont l'air, les audaces de la vrit, mais les paradoxes du radicalisme. Or le coeur humain est sympathique, mais il n'est jamais radical, parce qu'il pse d'un juste poids, et non au poids seul de la chair et du sang, les innombrables diffrences du pass et du prsent dont le mme malheur se compose, pour le frre de Cartouche ou pour le fils de Louis XVI. Oublier ces diffrences, ce n'est pas seulement oublier le respect, c'est dnaturer la nature. Si l'auteur et mieux rflchi, il n'aurait jamais crit ces deux noms sur la mme ligne. Aussi, tout en gmissant sur le frre innocent et supplici du fameux filou, quand on lit sous la mme larme les deux noms accols, on ne peut s'empcher de faire un geste de tte en arrire, et de crier: Oh! Ce cri est un jugement. C'est le cri du scandale. Qui a jamais plaint Charles Ier d'Angleterre, ou Marie Stuart d'cosse, ou les enfants d'douard, ou Louis XVI dcapit, ou Marie-Antoinette immole, ou sa jeune et pure belle-soeur, madame lisabeth, sacrifie malgr son innocence; qui est-ce qui les a jamais plaints de la piti qu'on doit, au mme titre charnel, tous les meurtres commis par tous les meurtriers religieux, royaux ou rvolutionnaires de la terre? _Sunt lacryma rerum!_ L'histoire, le trne, la dignit des victimes, ont leur biensance; les supplicis ont leur autorit; les tombes ont leurs privilges sous leurs cendres. Quand on a vid les caveaux de Saint-Denis, on a fait plus que quand on a vid un cimetire banal de Saint-Eustache: ici on dplace des ossements, l on profane des mmoires. Comment un crivain d'un si sympathique caractre que Victor Hugo a-t-il pu l'oublier? Il a beau dire, plus on place haut le drame du supplice sur l'chafaud, plus l'univers est attendri: le respect se joint la compassion; ce sont deux douleurs! Mais ceci n'est qu'affaire de prestige, de dcence, de convenance entre la piti publique et l'chafaud matriel; que serait-ce si nous raisonnions le sentiment? VI. En quoi l'erreur, du le crime, ou la lgislation de la France sous Louis XV ou sous ses prdcesseurs, quand la QUESTION tait un article stupide du code criminel du pays; en quoi les immanits atroces de l'inquisition; en quoi les crimes des rois, des prtres, des sectes religieuses; en quoi les souffrances du peuple de ces temps nfastes, ces souffrances aussi ternelles que la misre humaine, lgitiment-elles les svices que les prtendus vengeurs du peuple, en 1793, exercrent contre d'autres classes de la socit? Comment Victor Hugo, qui est et se dclare radical, professe-t-il, comme le philosophe M. de Maistre, cette mystrieuse et absurde solidarit de la victime de 1793 et des sclrats du treizime sicle? En quoi, parce que le peuple souffre depuis qu'il est peuple, le peuple est-il autoris se venger sur les innocents tant qu'il sera peuple? Les souffrances iniques qu'il fait subir ses victimes les plus pures seront donc l'ternelle rcrimination des classes l'une contre l'autre? Quelle justice! quelle morale et quel progrs! Le peuple a eu faim, soif, il a souffert des douleurs dans tous les ges, et, pour cela, le peuple sera innocent, clbr, glorifi, canonis dans ses bourreaux vengeurs en 1793 ou en 1862! O finira ce droit de vengeance abstraite, cette justice du talion entre classes? Et, d'ailleurs, le conventionnel y a-t-il rflchi? Celui qui tait peuple dans un sicle n'est-il pas devenu, par la rotation des choses et des races, aristocrate dans un autre sicle? victime dans un temps, oppresseur dans un autre? Qui fera le triage dans cette chambre ardente des droits de vengeance d'une famille humaine contre une autre famille? O sera le droit de se venger, le droit de la colre, comme dit Victor Hugo, dans une nation qui a toute galement ce droit de colre dans toutes ses classes tour tour? La socit terroriste, toujours et partout, ne serait donc qu'une ternelle et rciproque extermination? Et quel droit donne au peuple de Paris de 1793 de supplicier, en la bafouant sur sa charrette, l'archiduchesse d'Autriche, reine de France, le supplice hideux et lamentable de cette pauvre femme des Cvennes de 1685? O est la relation volontaire entre cette victime du peuple en 1793 et cette victime des prtres en 1685? En quoi le sang de l'une lave-t-il le sang de l'autre? Le conventionnel a recours lui-mme cet pouvantable mystre de la criminalit abstraite pour justifier et lgitimer ses doctrines. Monsieur, dit-il d'un ton doctoral l'vque confondu, retenez bien ceci: la rvolution franaise a eu ses raisons; sa colre sera absoute par l'avenir; de ses coups les plus terribles il sort une _caresse_ pour le genre humain. J'ai trop beau jeu. Je m'arrte. D'ailleurs, je me meurs! Le terroriste ne se doutait pas qu'il venait d'emporter successivement l'un aprs l'autre tous les retranchements de l'vque (qui n'avait pas mme rpliqu). Il faut convenir que ce pauvre vque avait peu de prsence d'esprit contre les paradoxes du terrorisme, et l'on ne doit pas s'tonner qu'il tombe, comme saint Paul sur le chemin de Damas, atterr et sans paroles, aux genoux de celui qui daigne l'instruire des droits de la colre et de la sublimit des vengeances du peuple, pour adorer le rvlateur du mystre de l'chafaud et pour montrer, le lendemain, le ciel comme le seul sjour digne de ce prophte du comit de salut public! quels excs d'aveuglement le gnie mme de la parole peut conduire! La glorification du bourreau par M. de Maistre ne va pas si loin, car le philosophe de Chambry fait du bourreau l'_ultima ratio_ du droit social dans les mains de la justice humaine, et il fait du supplice un vengeur de Dieu. Le terroriste cre le droit de la colre, la raison mystrieuse, la raison d'tat du peuple en rvolution dont il faut adorer, respecter, bnir la hache; et l'vque, en se taisant et en adorant, en montrant du doigt le terroriste dans le troisime ciel, donne son tour raison la vengeance. N'est-ce pas l aduler le peuple dans ses plus mauvais instincts? N'est-ce pas lui prparer pour l'avenir des justifications toutes faites pour d'autres crimes, que de lui dire d'avance: Ne t'inquite pas, Dieu est pour toi; tu as tes raisons, tu as le droit de colre; les consciences faibles, les esprits timides, la piti mme, autant que la justice, se soulveront btement contre toi, incapables qu'ils sont de comprendre ta foudroyante divinit, ton coup de tonnerre form des misres de tous les ges! Mais les plus grands potes et les plus loquents crivains des sicles qui suivront tes crimes en feront des vertus, et proclameront la saintet du supplice inflig par toi tes ennemis! Telle est la leon de dmocrate ou d'autocrate, galement sanguinaires, contenue en germe dans les paradoxes de M. de Maistre ou de M. Hugo. Ces grands crivains, certes, ne pensaient pas la consquence de ces prceptes lorsque, comme l'vque du roman, ils se sont donn une entorse de peur d'craser une fourmi; mais ils faucheront le genre humain en fanatisme ou en rvolution avec leurs entorses la logique! VII. Mais, me direz-vous, l'vque tait cependant un bon chrtien, un disciple modle de Celui qui a dit: Tu ne frapperas pas, mme pour me dfendre! Bonhomme, oui; bon chrtien, je n'en sais rien. Le fait est que, quand il a entendu le terrible vangile du terroriste qui lui confesse son patriotisme sans scrupule pour toute faute ou plutt pour toute vertu, il tombe ses pieds, et ne lui demande ni confession, ni repentir, ni sacrements: sa confession, c'est sa vertu mise au jour; son repentir, c'est l'orgueil avec lequel il s'en va Dieu, avec son bonnet rouge sur la tte et sa hache en main; son viatique, c'est l'_idal, ce moi de l'infini!_ Que voulez-vous dire un pareil saint? Aussi l'vque se prosterne devant son impnitence, l'adore, et montre le ciel son troupeau. Cela peut tre trs-charitable, trop charitable, mme pour les victimes du terroriste, mais cela n'est pas trs-misricordieux en dtail. L'vque est en gros, comme on le voit aprs son entretien avec le terroriste, trs-large sur le sang rpandu flots par droit de colre du peuple. Cela est peu conforme au christianisme, qui est conome en gros comme en dtail du sang des hommes, et qui dit: _Rendez Csar ce qui est de Csar!_ parler franchement, j'aimerais mieux que l'vque ft franchement philosophe, accusation dont le dfend M. Hugo; car, si la franchise est une vertu ncessaire, c'est envers Dieu et cause de Dieu envers les hommes, et cause de soi-mme envers soi-mme. Or voici comment je raisonne. Si l'vque est un brave homme non croyant dans la divinit de son Matre, pourquoi, en conservant ses vertus, n'abandonne-t-il pas l'autel o il adore le Christ comme Dieu, quand il le vnre seulement comme le saint crucifi du monde? En continuant son apostolat d'vque sur la terre, il retient donc dans son coeur le dernier mot de sa foi; il trompe donc pour le bien son troupeau: mais enfin tromper, mme pour le bien, ce n'est pas d'un parfait honnte homme. Ou l'vque est chrtien selon la lettre et selon l'esprit, et alors pourquoi coute-t-il avec complaisance et approbation les doctrines trs-peu chrtiennes du terroriste, et pourquoi, aprs l'avoir entendu se vanter du sang vers pour le peuple, ne lui propose-t-il aucune bndiction de sa religion, et, au contraire, lui demande-t-il simplement la sienne? C'est trs-humble, mais trs-peu catholique. Entre le Christ-Dieu de l'vque et l'_idal_ du terroriste, il y a l'infini, il y a le disme. VIII. Nous ne blmons pas dans le terroriste, dans l'vque, le disme qui croit, qui adore et qui pratique; c'est une religion autre, la religion de Cicron, de Marc-Aurle, des philosophes avant, pendant et aprs les religions rvles. Mais, si l'vque n'est qu'un vertueux diste, pourquoi ne le dit-il pas, et ne dpouille-t-il pas le vieux prtre? La rticence est la moiti de la tromperie. Cela n'est pas seulement peu chrtien, cela n'est pas trs-probe pour celui qui est charg d'enseigner Digne le catchisme de Montpellier. Voil pour la religion de l'vque. Elle laisse dans l'esprit un certain scrupule qui nuit beaucoup l'dification. Enfin, il y a l'conomie politique, qui n'est pas son fort. La charit populaire a ses excs, qui sont des erreurs, et qui feraient simplement mourir de faim, dans un grand empire, d'abord dix ou douze millions d'ouvriers proltaires de l'industrie, dont le travail est le seul patrimoine, et le salaire la seule Providence; ensuite vingt ou trente millions de propritaires, dont la consommation est la seule richesse, et qui laisseraient toute la terre inculte, si l'aisance, le luxe, le commerce, ne consommaient pas et ne payaient pas leurs produits. Ces dclamations contre le luxe, c'est--dire contre l'usage de l'aisance, sont donc tout simplement des dcrets contre la vie du peuple, ouvriers ou propritaires, c'est le _maximum terroriste_ contre ceux qui commandent le travail et contre ceux qui vivent du salaire. Cela ne soulverait pas une minute de discussion entre hommes srieux. Il faut tre juste, Victor Hugo le sent, le dit, et restreint aux prtres sa condamnation radicale du luxe. Mais, si le prtre n'a pas aussi un peu de superflu par son traitement, avec quoi fera-t-il la charit que tout le monde lui demande comme magistrat de la vertu? La premire vertu, aux yeux du pauvre peuple, n'est-elle pas la charit? S'il est trop pauvre pour donner, le prtre ne paratra pas assez vertueux, et, s'il est trop peu vertueux, il ne sera pas assez populaire. IX. L'auteur est plus austre contre l'impt. Il convient aussi de rectifier, aux yeux du peuple, les ides trs-faussement populaires sur l'impt. On dirait, entendre ces dclamations souverainement ignorantes sur l'impt, que l'impt est la dme des pauvres au profit des riches: c'est le contraire qui est vrai, l'impt est la dme que le riche paye au pauvre pour galiser, autant que possible, sans dpossession violente, le riche et le pauvre. Examinez bien ce qu'on appelle un budget de l'tat; voyez o vont les sommes perues: presque toutes en salaires de l'tat aux ouvriers et aux salaris de toutes espces, et parmi ces salaris les gros traitements ou les gros salaires sont, aux petits traitements ou aux petits salaires, ce que _un_ est _mille_! Ceci devrait clairer l'conomiste indign de Victor Hugo sur l'impt des fentres, contre lequel il gmit comme nous avons tous gmi en rhtorique. Je ne veux pas dire qu'il ne ft pas plus sain de faire payer tant par toise du toit, ou tant par pouce carr de l'espace occup par la maison du riche; mais enfin c'est un impt du riche pay exclusivement par le propritaire: en cela c'est un impt populaire pay au bnfice du proltaire, qui ne possde que sa place quand il l'a loue. Si la maison ne payait pas, il faudrait en forcer les portes pour loger les dix millions de proltaires qui n'en ont pas, pour abriter leur famille, car c'est l'impt pay par le propritaire de murailles, de portes et de fentres, qui sert salarier le travail du proltaire, et qui lui permet de payer son loyer sans faire violence personne. L'impt, que vous condamnez par une exclamation irrflchie, est donc presque en entier en faveur du pauvre. L'impt est le grand rpartiteur du superflu du riche entre les pauvres; l'impt, comme cela est juste, est support, en immense majorit, par celui qui possde pour celui qui n'a pas encore le bonheur de possder: c'est la pompe sans cesse aspirante et foulante qui soutient tous les ans la richesse publique de l'pargne de chaque propritaire, qui la condense en nue dans les coffres de l'tat, et qui la distribue ensuite en travail, en salaire, en services publics entre les mille mains et les mille bouches des travailleurs qui en vivent. Blasphmer contre l'impt superflu des riches qui en gmissent, mais qui le payent, c'est tout simplement blasphmer contre le pauvre qui en vit! L'conomie politique de l'vque est donc tout bonnement une irrflexion meurtrire du pauvre, qui prirait le jour o le propritaire en serait dcharg. Ce meurtre, par fausse charit, ne serait pas moins cruel dans ses rsultats que le meurtre par gosme. L'vque sent juste, mais raisonne mal; ce sont l des paradoxes qu'il est trs-dangereux de donner au peuple, car le peuple vit d'ides justes et non de rhtorique humanitaire. Les ides courtes de J.-J. Rousseau ont contribu produire les meurtres juridiques de 1793; les ides fausses de l'vque produiraient la disette, la suppression du travail, l'extinction des salaires, la colre contre les riches et la mort des peuples. X. Rectifions-les partout o nous les rencontrons, mme sur les lvres d'un saint; les bonnes intentions n'excusent que les incapables. L'vque pousse l'incapacit jusqu' la disette du peuple en matire d'conomie sociale, comme il la pousse jusqu'au crime en matire de dmocratie. C'est un pauvre raisonneur prsenter comme modle au peuple. Il s'exprime en dmagogue saisi de la verve du terrorisme, et applaudissant aux fureurs de 1793; il s'exprime en ignorant socialiste, en dclamant charitablement contre l'impt, en oubliant que l'impt est le superflu du riche et le trsor du pauvre. Mais il sent juste, et il s'exprime en style magique, quand il oublie ses sophismes pour mditer la nuit sur l'oeuvre infinie du Crateur dans ses contemplations nocturnes devant les toiles. Relisez ces pages, aussi vastes et aussi profondes que la vote du ciel: XI. Comme on l'a vu, la prire, la clbration des offices religieux, l'aumne, la consolation aux affligs, la culture d'un coin de terre, la fraternit, la frugalit, l'hospitalit, le renoncement, la confiance, l'tude, le travail, remplissaient chacune des journes de sa vie. _Remplissaient_ est bien le mot, et certes cette journe de l'vque tait bien pleine jusqu'aux bords de bonnes penses, de bonnes paroles et de bonnes actions. Cependant elle n'tait pas complte si le temps froid ou pluvieux l'empchait d'aller passer, le soir, quand les deux femmes s'taient retires, une heure ou deux dans son jardin avant de s'endormir. Il semblait que ce fut une sorte de rite pour lui de se prparer au sommeil par la mditation en prsence des grands spectacles du ciel nocturne. Quelquefois, une heure assez avance de la nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas, elles l'entendaient marcher lentement dans les alles. Il tait l seul avec lui-mme, recueilli, paisible, adorant, comparant la srnit de son coeur la srnit de l'ther, mu dans les tnbres par les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son me aux penses qui tombent de l'Inconnu. Dans ces moments-l, offrant son coeur l'heure o les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allum comme une lampe au centre de la nuit toile, se rpandant en extase au milieu du rayonnement universel de la cration, il n'et pu peut-tre dire lui-mme ce qui se passait dans son esprit; il sentait quelque chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. Mystrieux changes des gouffres de l'me avec les gouffres de l'univers! Il songeait la grandeur et la prsence de Dieu; l'ternit future, trange mystre; l'ternit passe, mystre plus trange encore; tous les infinis qui s'enfonaient sous ses yeux dans tous les sens; et, sans chercher comprendre l'incomprhensible, il le regardait. Il n'tudiait pas Dieu; il s'en blouissait. Il considrait ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects la matire, rvlent les forces en les constatant, crent les individualits dans l'unit, les proportions dans l'tendue, l'innombrable dans l'infini, et par la lumire produisent la beaut. Ces rencontres se nouent et se dnouent sans cesse; de l la vie et la mort. Il s'asseyait sur un banc de bois adoss une treille dcrpite; il regardait les astres travers les silhouettes chtives et rachitiques de ses arbres fruitiers. Ce quart d'arpent si pauvrement plant, si encombr de masures et de hangars, lui tait cher et lui suffisait. Que fallait-il de plus ce vieillard qui partageait le loisir de sa vie, o il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la contemplation la nuit? Cet troit enclos, ayant les cieux pour plafond, n'tait-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour tour dans ses oeuvres les plus charmantes et dans ses oeuvres les plus sublimes? N'est-ce pas l tout, en effet, et que dsirer au del? Un petit jardin pour se promener, et l'immensit pour rver. ses pieds ce qu'on peut cultiver et recueillir; sur sa tte ce qu'on peut tudier et mditer: quelques fleurs sur la terre, et toutes les toiles dans le ciel. XII. Nous venons de voir ce que c'est que le paradoxe en matire de sentiment sous la plume d'un crivain de gnie: une absolution de mauvais exemple chante comme un _Te Deum_ aux excs et aux forfaits de la dmagogie de 1793 sur les lvres d'un saint; des maximes pernicieuses de fausse conomie sociale dans la bouche d'un homme charitable gar par sa passion de soulager le pauvre peuple. N'en parlons plus, et souvenons-nous tour tour tantt d'adoucir, tantt de rprouver les tranges disparates de cette philosophie tiroir. Ceci est en effet un roman tiroir, comme l'_mile_ de J.-J. Rousseau, comme la _Nouvelle Hlose_, comme tout ce qui est beau dans l'art d'crire. Ce livre, comme tous ces livres d'art suprieur, n'est videmment pas son but lui-mme. C'est un cadre dans lequel l'crivain, tour tour philosophe, penseur, sophiste, pote, prend, comme l'aigle, son lecteur terre, l'emporte avec lui a et l dans l'irrsistible lan de son style, lui fait parcourir un pan de l'espace, lui donne le vertige, l'enthousiasme, le dlire de son talent, puis ne se souvient plus ni de lui, ni de sa composition, ni de son sujet parcouru grand vol, le dpose terre sr de le reprendre son gr et lui dit de nouveau: Allons! comme le cheval de Job ou comme l'hippogriffe de l'Arioste. Ce ne sont pas les lois ordinaires du roman conu, mdit, crit par un crivain consciencieux et humain; c'est le procd d'un dieu de la plume, d'un possd de la verve, qui se dit soi-mme: quoi bon composer du vraisemblable? quoi bon faire natre la curiosit, l'intrt, le sentiment, et les nourrir pour attacher mes lecteurs? Je n'ai pas besoin de ces procds vulgaires: je suis moi, j'ai mon talisman en main, j'ai mes ailes au talon, je vais o je veux; qui m'aime me suive! XIII. Et on le suit, car, si on n'est pas attach, on est entran, on est tonn, on est bloui. D'ailleurs c'est le roman du peuple. Le peuple jusqu'ici n'avait pas de roman lui, de roman tantt crapuleux, tantt sublime, tantt rveur, surtout utopiste, quelquefois dangereux, souvent hroque, fait son image. Enfin Victor Hugo a senti le vide d'un livre o le proltaire lit, o le dmagogue pense, o l'ouvrier songe. Il s'est dit: Je vais me jeter avec mon talent au milieu de tout cela, je vais me donner le vertige et le donnerai cette foule sans savoir comment je la nourrirai! Et il y a longtemps, bien longtemps avant la rvolution de 1848, que cette ide lui est venue: car je me souviens parfaitement qu'avant 1848 il y pensait, il s'en occupait, il avait peut-tre commenc l'crire. Les misres humaines sont si vastes, si incurables, si diversifies, si inhrentes notre nature physique et morale, qu'il n'est aucun crivain sympathique et rflchi qui n'ait t tent, depuis Job jusqu' Hugo, d'crire une des pages de ce livre de nos misres. Misre du coeur qui s'attache et qui se brise en se sentant enlever ce qu'il aime plus que la vie; misre du sage qui se dessche et qui s'effeuille comme une racine de cyprs sur une tombe, et qui ne vgte plus que par l'corce; misre de l'amour qui est spar de l'amour par les impitoyables obstacles de la vie, qui meurt ou qui voit mourir tout ce qui fait passer l'homme sur la dure ncessit de vivre; misre de la condition dans laquelle Dieu nous a fait natre, comme des mineurs dans l'onde humide et froide des puits de mtal ou de charbon o il faut aller puiser le salaire, pain du soir; misre du dnment qui menace tous les jours de la faim du lendemain le salari quelconque qui se sent gagn par la vieillesse ou l'infirmit, comme l'homme qui s'enfonce dans le sol du marcage qui va l'touffer; misre de l'inexorable maladie paralysant sur son grabat le jeune travailleur, qui ne peut rpondre aux larmes de sa femme et aux cris affams de ses petits enfants qu'en tordant ses bras dsesprs et qu'en maudissant l'imprudence qui l'a pouss devenir pre; misre de l'homme sans ressources, chass par ses cranciers impitoyables du toit qui l'a vu natre, de l'ombre qu'il a plante, pour aller errer sans asile, sans pain, sans tombeau et sans berceau sous des cieux inconnus! Misres du coeur, de l'esprit, de l'me et du corps, misres surtout qui frappent ce que vous aimez cause de vous, et qui font un devoir de vivre pour d'autres encore aprs avoir perdu toute raison de vivre pour vous-mme! Dsespoirs qui font mourir tous les jours et qui contraignent cependant vivre comme si l'on esprait! Misre qui cloue un infirme sur le matelas d'un hpital, qui lui fait sentir la rpugnance que les infirmits inspirent ceux qui le servent par salaire ou par charit, et qui lui font implorer contre lui-mme une mort qui s'annonce toujours comme une illusion et qui ne vient jamais! Misre du suicid qui s'est manqu et qu'on repche du flot, humble, contraint, et mditant peut-tre un deuxime suicide! impossibilit de souffrir, impossibilit de vivre, impossibilit de mourir! XIV. Qui n'a pas senti, souffert, pens, song, sur tant de misres? Quel pote ne les a pas prouves toutes par la sympathique facult de saisir tout ce que l'humanit souffre encore en lui? Qui n'a pas senti que le plus inpuisable et le plus lamentable des sujets est une de ces misres? Et que serait-ce si c'tait toutes la fois! Moi-mme, peu prs vers le mme temps o Hugo concevait son pope des _Misrables_, ce retentissement du gmissement des choses humaines rsonnait dans mon coeur, et j'crivais aussi, non un livre entier, non un livre dogmatique, mais un pisode de toutes ces misres rsumes en moi. Puis le besoin de venir en aide mon pays, ce grand misrable, m'enlevait le loisir ncessaire mon oeuvre; puis les calamits relles de la misre relative m'atteignaient en me forant un travail de manoeuvre arrir pour que d'autres ne souffrissent pas par ma faute; je fermais dans mon coeur la source de larmes sympathiques, et je travaillais saignant, comme je saigne encore, sous le fouet de la ncessit. Je comprends trs-bien que Victor Hugo, plus libre, plus plein de loisirs que moi, ait t tent par ce seul sujet, vritablement digne de l'homme, par ce pome, terrible et touchant l'invraisemblable, de la misre des tres humains: seulement je ne comprends pas autant pourquoi il fait de cette souffrance universelle des tres un sujet d'amertume, de critique acerbe, d'accusation contre la socit. Qui fait cela? Est-ce la socit qui a fait la vie? est-ce elle qui a fait la mort? est-ce elle, enfin, qui a fait l'ingalit, inexplicable mais organique, des natures et des conditions? Non, c'est Dieu; ce n'est pas elle. La plaindre, oui; la conseiller, bien: mais l'accuser, non; c'est irrflchi et c'est barbare. Elle souffre assez de ces misres: ne la faites pas souffrir davantage de l'impuissance de les supprimer toutes; adressez-vous Dieu, qui a fait l'homme misrable, et n'ajoutez pas le supplice de har au malheur de vivre ensemble pour mourir si vite des mmes supplices! XV. Quoi qu'il en soit, les _Misrables_ de Victor Hugo sont sortis, comme un coup de foudre contre la socit mal faite, de cette prmditation de vingt ans, faisant maudire et har, au lieu d'en sortir comme une commisration secourable, faisant pleurer, plaindre et bnir, ainsi que j'avais de mon ct conu mon triste sujet. Le coup de foudre s'est tromp! Il a aggrav la condition malade, au lieu de la consoler et de la gurir en ce qu'elle a de gurissable. La socit n'en sera pas moins impuissante corriger l'incorrigible, la misre n'en sera pas moins incurable dans ses infirmits organiques. Seulement il y aura une erreur de plus entre les hommes, L'IDAL, exagr par l'imagination, l'accusation rciproque des uns contre les autres, la haine aveugle rsultant de la mauvaise volont suppose de tous contre tous, par consquent un surcrot de calamits incurables. XVI. Belle oeuvre d'imagination, mauvaise oeuvre de raison. Semer l'_idal_ et l'impossible, c'est semer la fureur sacre de la dception dans les masses. Quand on a tant promis l'idal, il faut dtromper avec la ralit. Alors la fureur commence, et les potes, comme Andr Chnier, portent leur tte sur l'chafaud. Et remarquez dj, chose tonnante dans ce pome des travailleurs illusionns: c'est que personne n'y travaille, et que tous sortent du bagne ou sont dignes d'y tre, l'exception de l'vque et de Marius, de la religion et de l'amour. _Les Misrables_ de Victor Hugo seraient beaucoup mieux intituls _les Coupables_; quelques-uns mme _les Sclrats_, tels que Valjean. LAMARTINE. (_La suite au prochain Entretien._) FIN DU TOME QUATORZIME. End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 14), by Alphonse de Lamartine License: Share Alike