Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) [Notes au lecteur de ce fichier digital: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.] COURS FAMILIER DE LITTRATURE UN ENTRETIEN PAR MOIS PAR M. A. DE LAMARTINE TOME SEIZIME. PARIS ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43. 1863 L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction l'tranger. COURS FAMILIER DE LITTRATURE REVUE MENSUELLE. XVI Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et de la Marine, rue Jacob, 56. COURS FAMILIER DE LITTRATURE. XCIe ENTRETIEN. VIE DU TASSE. (PREMIRE PARTIE) I. De tous les hommes qui ont illustr leur nom dans les oeuvres de l'esprit, le Tasse est peut-tre celui dont la vie et l'oeuvre se confondent le mieux dans une conformit plus complte. Son oeuvre est un pome, sa vie une posie: en lui naissance, patrie, nature, gnie, vie, amour, infortune et mort, tout est d'un pote. On ne sait, quand on le lit, si c'est l'homme qui est le pome ou si c'est le pome qui est l'homme. Nous allons crire son histoire le plus potiquement aussi que nous le pourrons; d'une main qui dans un autre ge crivit des vers; mais nous n'ajouterons aucune circonstance ou aucune couleur imaginaire la merveilleuse vrit de ce rcit. Les tudes de vingt ans d'un de ces hommes studieux que l'enthousiasme attache aux grandes renommes avec une sorte de pit littraire comme la curiosit attache certains rudits la pierre spulcrale des vieilles tombes pour dchiffrer des pitaphes, M. Black, et nos propres recherches en Italie pendant de longues annes de loisir, nous ont rvl sur la vie aventureuse et mystrieuse du Tasse tout ce qui avait t jusqu'ici nigme, conjecture ou prjug historique. Ce rcit en sera peut-tre moins romanesque, mais quel roman eut jamais l'intrt de la vrit? M. Black, guid par la vie du Tasse, crite en 1600 par le marquis Manso, qui avait connu et aim le pote, et par l'histoire plus rcente de l'abb Serassi, a suivi trace trace, dans toutes les archives et dans toutes les bibliothques d'Italie, pendant dix ans, les moindres lueurs de vrit qui pouvaient recomposer le vrai jour sur la vie de son hros; moi-mme, une sorte de pit semblable une parent des mes m'attira de bonne heure vers ce nom comme un plerin vers un spulcre. C'est d'un spulcre en effet que naquit en nous ce premier culte de mon imagination et de mon coeur pour le chantre de _ Jrusalem dlivre_. II. Un soir d'automne de l'anne 1812 je visitais pour la premire fois Rome, ville presque dserte alors par l'enlvement du pape et par la dispersion des pontifes de l'glise romaine, que Napolon avait emprisonns Savone. On ne rencontrait dans les rues que des soldats franais du gnral Miollis, gouverneur de Rome, et des bandes de pauvres moines affams portant la pioche ou roulant la brouette pour gagner quelques _baoques_ (monnaie romaine) en dblayant les monuments de l'antiquit de leur propre ville, la solde des barbares trangers. C'tait la dispersion de Babylone par la main de ce mme guerrier que le pape avait si docilement couronn pour appuyer son autel sur le trne. J'ai revu bien souvent depuis la Ville ternelle, mais jamais sa physionomie dsole ne me parut convenir davantage qu'alors la mlancolie de son nom. Rome est le spulcre du pass; les spulcres doivent tre dans les solitudes, le bruit et les pompes du monde sur un tombeau sont des contre-sens qui choquent l'me. L'Italie est en deuil des religions et des empires, le bruit et la joie attristent dans cette maison de douleur. III. Je passais mes journes solitaires errer souvent sans guide dans les rues et parmi les monuments de Rome; plus j'tais jeune, plus ces images de vtust se refltaient en poignantes impressions sur mon esprit. La jeunesse, en qui la vie semble inpuisable, parce qu'elle est neuve, se complat ces images de mort; elles ne sont pour elle que la mlancolique posie de la destruction et du renouvellement des choses humaines. Ces vestiges de la fortune et des sicles sems sous ses pas ne lui paraissent que des empreintes gigantesques et mystrieuses d'un fleuve qui a roul ces dbris dans le vaste lit du temps; elle ne croit pas que ce fleuve revienne jamais sur son cours pour l'entraner elle-mme avec les hommes et les choses du temps prsent. IV. Ce jour-l, le caprice ou le hasard m'avaient conduit dans les quartiers les plus suburbains et les plus indigents de Rome. Aprs avoir suivi une longue rue presque dserte sur laquelle s'ouvraient seulement les hautes fentres grilles de fer d'un hpital des pauvres, je passai sous des votes de haillons schant au soleil, que des blanchisseuses suspendent des cordes tendues d'un ct de la rue l'autre, et qui flottent au vent comme des voiles dchires pendent aux vergues aprs la tempte. On n'entendait sortir des fentres dmanteles de ces maisons que les voix criardes des _Transtvrines_ qui s'appelaient d'un grenier l'autre, les pleurs d'enfants qui demandaient le lait de leurs mres, et le bruit sourd et cadenc des berceaux de bois que ces pauvres mres remuaient du pied pour les endormir; on n'apercevait et l sur le seuil des maisons ou sur les balcons que quelques figures ples et amaigries de femmes levant leurs bras grles au-dessus de leurs ttes pour atteindre le linge que le soleil avait sch; de temps en temps une jeune fille demi-nue, la taille lance, au profil antique, au geste de statue, la chevelure noire et aussi lustre que l'aile du corbeau, apparaissait sur un de ces balcons sous des nuages flottants de haillons parmi les pots de basilic et de laurier-rose, comme ces girofles qui pendent aux murailles en ruine, trop haut pour tre respires ou cueillies par le passant. Ces belles apparitions de la nature, parmi ces laideurs et ces vulgarits de la misre romaine, attestaient encore, dans cette noble et forte race, la puissance ternelle de la sve qui produisit jadis tant de gloire et en qui germe toujours la beaut. V. l'extrmit de cette rue immonde, une rampe rapide, gravissant le flanc d'une des sept collines, montait vers un petit monastre inconnu, qui s'levait dans une lueur du soleil au-dessus de la fume et du brouillard du faubourg, comme un promontoire clair des rayons du jour qui s'teint, pendant que la mer ses pieds est dj dans l'ombre de la brume. On apercevait au-dessus du mur d'enceinte de ce couvent les cimes vertes de quelques orangers qui contrastaient avec la teinte sale et gristre des pierres, et qui faisaient imaginer entre les murs du clotre un petit pan de terre vgtale, une oasis de prire, une ombre, une fracheur, peut-tre une fontaine, peut-tre un jardin, peut-tre le cimetire du couvent. La petite cloche du campanile, comme une voix timide qui craignait d'veiller l'tranger matre Rome, tintait l'Angelus du soir aux solitaires et aux pauvres femmes du quartier: cette cloche avait dans son timbre argentin quelque chose du gazouillement de l'alouette qui s'lve d'un champ moissonn devant les pas du glaneur. La joie et la tristesse se fondaient dans son accent; le site lev, la touffe de verdure, le son de la clochette, la lueur sereine du soleil sur ce groupe de murailles, attirrent machinalement mes pas vers le couvent. Je gravis lentement la rampe pave de cailloux luisants du Tibre, entre lesquels la mousse et les herbes parasites poussaient sans tre foules. droite, de hautes murailles grises, perces de meurtrires, dominaient la rampe; gauche, un parapet en pierre soutenait le chemin et laissait voir par-dessus ses dalles l'ocan immobile et brumeux des rues, des dbris, des clochers, des ruines de Rome, qui s'tendait sans bornes sous le regard et qui se confondait avec l'horizon des montagnes de la Sabine. VI. Au sommet de la rampe, une petite place pave s'ouvrait droite comme une cour extrieure et banale du petit difice; quelques bancs de pierre polie, adosss aux murs du couvent, semblaient poss l par l'architecte pour laisser respirer les pieux solitaires sur le seuil, avant de sonner la porte, ou pour laisser contempler loisir aux visiteurs le magnifique horizon du cours du Tibre, du tombeau colossal d'Adrien, du Colise, des aqueducs et des pins noirtres du _monte Pincio_, qui se disputaient de l le regard. Cette petite place ou plutt cette cour tait enceinte d'un ct par le portail modeste, mais cependant architectural, de la chapelle des moines; de l'autre, par la porte basse et sans dcoration du couvent; ct de cette porte pendait une chanette de fer pour sonner le portier; en face de la rampe et entre les deux portes de l'glise et du monastre, un petit portique ouvert, lev d'une ou deux marches, et dont les arceaux taient diviss par des colonnettes de pierre noire, offrait son ombre aux plerins; quelques mdaillons de marbre incrusts dans le mur et quelques fresques dlaves par les pluies d'hiver taient le seul ornement de ce portique; un vieil oranger au tronc noir, rid, tortu comme celui des chnes verts qui croissent aux rafales d'un cap pench sur la mer, lanait son lourd feuillage au-dessus du mur du parapet et semblait regarder ternellement les ctes de la mer de Naples, sa patrie. Je m'assis un moment sur le banc de pierre son ombre. J'ignorais tout de ce site jusqu'au nom, mais il semblait m'attacher ce banc comme si l'me du site, _genius loci_, avait parl voix basse mon me. Je me disais _qu'il faisait bon l_, comme l'aptre; j'aimais cette avenue de solitude et de misre par laquelle j'y tais mont, cet escarpement qui le sparait de la foule, cet horizon qui portait la pense au-del des sicles, ce silence, ces portes fermes, ce mystre, cet arbre isol, ce seuil d'glise, ce monastre vide, ces dalles polies sous le portique par les pas, par les genoux et peut-tre par les larmes des voyageurs tels que moi, cherchant sur les hauts lieux l'entretien avec leurs penses et les inspirations de la solitude. Je me disais qu'aprs une vie agite et peut-tre avant les orages et les mcomptes de cette vie, il serait doux d'avoir son tombeau sous ces orangers, d'y dormir ou d'y rver, car l'homme est si essentiellement un tre pensant qu'il ne peut croire au sommeil sans rve, mme de la tombe; j'y coutais mourir le sourd murmure de la grande ville qui s'assoupissait mes pieds, semblable au bruit d'une mer qui diminue mesure qu'on s'lve sur le promontoire; j'y regardais les derniers rayons du soleil, dorant comme des phares les pans de murailles jaunies du Colise. Cependant je ne sais quelle curiosit amoureuse du site et de sa paix me poussait connatre aussi les clotres intrieurs et le jardin que ces murs drobaient mes regards; je m'y figurais des mystres de recueillement et de charmes secrets. Sans savoir si l'difice tait vide ou encore habit par quelques vieillards laisss par charit dans la maison pour y sonner, par souvenir, l'heure des anciens offices, je tirai moi-mme, timidement, la petite chanette de fer qui pendait contre le mur de la porte: la cloche intrieure tinta avec mille chos dans les corridors. Il se passa un long intervalle de temps entre le tintement de la sonnette et la moindre rumeur dans le couvent: j'allais me retirer croyant n'avoir veill que ses chos, quand le bruit lointain d'un pas de vieillard, lent et alourdi par des sandales semelles de bois, retentit du fond du monastre. Un frre, vtu de bure brune, une corde pour ceinture, un capuchon de laine relev sur le visage, quelques rares cheveux blancs ramens en couronne sur ses tempes, ouvrit la porte et me demanda en italien si je dsirais visiter le tombeau du Tasse. Le tombeau du Tasse? m'criai-je: est-ce que je serais ici _Saint-Onufrio_? car j'avais lu les belles pages de Chateaubriand sur le couvent et l'oranger de Saint-Onufrio. Oui, me dit ngligemment le frre, et il m'ouvrit sans autre entretien la porte extrieure de la chapelle, et, me montrant du geste une tablette de marbre incruste dans le pav de l'glise, j'y tombai genoux, et j'y lus l'inscription clbre par sa simplicit, que le marquis Manso, l'ami du pote, obtint la permission de faire graver sur la pierre nue qui couvrait le cercueil de son ami. D. O. M. TORQUATI TASSI OSSA HIC JACENT. HOC NE NESCIUS ESSES HOSPES, FRATRES HUJUS ECCLESI POSUERUNT. C'est--dire: Ici gisent les os de Torquato Tasso. Visiteur, les frres de ce couvent ont pos cette pierre pour que tu saches qui tu foules! Cette humble pierre sur une si glorieuse mmoire me parut l'achvement de la destine potique de ce grand homme. Je ne regrettais pas pour lui un plus somptueux monument: en fait de tombe, la plus ignore est la plus dsirable; les survivants chers savent la trouver, les indiffrents la profanent, les ennemis l'outragent. Plus de bruit au moins autour de ce lit du dernier sommeil! Je restai si longtemps agenouill sur cette pierre et absorb dans mon culte de jeune homme, pour le chantre de l'ingrate Lonora, que le frre fut contraint me rappeler l'heure, et qu'au moment o je sortis de l'glise pour cueillir une feuille de l'oranger de Saint-Onufrio, la dernire lueur du soleil s'tait teinte sur les cimes les plus leves des monts de la Sabine; en rentrant lentement mon logement par les rues tnbreuses de Rome, je songeai que le plus touchant pome du Tasse serait le pome de sa propre vie, s'il se rencontrait un pote gal lui pour l'crire. VII. Un autre hasard de voyageur m'ayant arrt un jour Ferrare, j'allai visiter l'hpital dans lequel le Tasse avait t enferm. Son cachot, ou plutt sa loge, est un petit rduit de quelques pieds carrs, dans lequel on descend une ou deux marches aujourd'hui, mais qui devait tre alors de niveau avec la cour de l'hospice. Une fentre ouvre ct de la porte sur la mme cour d'hospice et claire la loge. Le lit du malade ou du prisonnier tait au fond, en face de la porte. La muraille gratte par les visiteurs curieux de reliques avait perdu son ciment, et laissait voir les briques rouges de la muraille laquelle tait adosse la couche du pote. Cette demeure, quoique mlancolique, n'avait rien de sinistre ou de lugubre. On conoit que le pauvre captif, emprisonn soit pour cause d'indiscrtion dans ses amours, soit pour cause d'garement momentan et partiel de sa raison, servi et soign par les frres ou par les soeurs de cet hospice, pourvu de livres et de papier, attabl devant cette fentre o les rayons de soleil passent travers les pampres entrelacs aux barreaux et visit par sa belle imagination dans ses heures de calme, ait trouv quelque consolation dans ce sjour o ses amis et mme les trangers venaient s'entretenir librement avec lui. Quoiqu'il en soit, je dtachai pieusement avec mon couteau quelques fragments de la brique la plus rapproche du chevet du lit du Tasse, et qui devait avoir entendu de plus prs les soupirs et les gmissements du prisonnier; je les emportai comme un morceau de la croix de ce calvaire potique, et je les fis enchsser depuis dans un anneau d'or que je porte toujours mon doigt. quelques pas de l, je visitai aussi la petite maisonnette carre et le petit jardin de chartreux de l'Arioste, l'Homre du badinage, l'Horace et le Voltaire de l'Italie, mais plus ail qu'Horace et plus gracieux que Voltaire. Celui-l n'avait port son imagination que dans ses pomes; sa vie avait eu la mdiocrit et la rgularit du bon sens. Sous le pote on sentait le philosophe caractre sobre; l'Arioste se retrouvait dans sa maison. Parva sed apta mihi, etc. Rentr le soir l'htellerie, Ferrare, et encore tout mu de mes impressions dans le cachot du Tasse, j'crivis les strophes suivantes qui n'ont jamais, je crois, t imprimes. LE CACHOT DU TASSE. Homme ou Dieu, tout gnie est promis au martyre: Du supplice plus tard on baise l'instrument; L'homme adore la croix o sa victime expire Et du cachot du Tasse enchsse le ciment. Prison du Tasse ici, de Galile Rome, chafaud de Sidney, bchers, croix ou tombeaux, Ah! vous donnez le droit de bien mpriser l'homme Qui veut que Dieu l'claire et qui hait ses flambeaux! Grand parmi les petits, libre chez les serviles, Si le gnie expire, il l'a bien mrit; Il voit dresser partout aux portes de nos villes Ces gibets de la gloire et de la vrit. Loin de nous amollir, que ce sort nous retrempe! Sachons le prix du don, mais ouvrons notre main. Nos pleurs et notre sang sont l'huile de la lampe Que Dieu nous fait porter devant le genre humain! Quelques annes avant, admis par l'obligeante familiarit du grand-duc de Toscane dans la bibliothque rserve du palais _Pitti_ Florence, j'avais souvent feuillet loisir avec ce prince lettr les manuscrits indits de la main du Tasse conservs dans ce trsor des lettres. Beaucoup de pages de ces posies intimes expliquent les mystres de son me et de sa vie. Toutes ces circonstances accidentelles, jointes au culte que j'avais conu ds mon enfance pour le pote de la _Jrusalem_, me portrent tudier pas pas les traces de sa vie; ces dispositions furent fortifies Naples dans l'hiver de 1821 par la lecture accidentelle aussi du volume in-quarto de Black, ce commentateur infatigable de mon pote. Elles furent confirmes enfin en 1844 par de frquents plerinages Sorrente, dlicieuse patrie, non du pote seulement, mais de la posie. C'est ainsi que je fus amen raconter la vie du Tasse: on voit que nul n'y tait mieux prpar, sinon par l'rudition, au moins par l'enthousiasme et par l'adoration de son modle: mais commenons. VIII. Il est rare (nous l'avons dj remarqu ailleurs) qu'un grand homme, surtout dans les lettres, o la fortune n'est pour rien dans la gloire, il est rare qu'un grand homme sorte tout coup de lui-mme comme un hasard sans prcdent et sans prparation d'une famille illettre. Le gnie semble s'accumuler et s'amonceler lentement, successivement et presque hrditairement pendant plusieurs gnrations dans une mme race par des prdispositions et des manifestations de talents plus ou moins parfaits, jusqu'au degr o il clt enfin dans sa perfection dans un dernier enfant de cette gnration prdestine au gnie; en sorte qu'un homme illustre n'est en ralit qu'une famille accumule et rsume en lui, le dernier fruit de cette sve qui a coul de loin dans ses veines. Ce phnomne du gnie hrit, accumul, croissant et enfin fructifiant dans un grand homme frappe l'esprit en tudiant, dans l'histoire ou dans la biographie, les origines morales des hommes suprieurs. Une famille n'arrive pas la gloire du premier coup; il y a croissance dans la famille comme dans l'individu; la nature procde par dveloppement successif et non par explosions soudaines; un gnie qui se croit n de lui-mme est n du temps; ce phnomne se remarque galement dans le Tasse. IX. La famille _dei Tassi_, qui devait produire un jour le plus grand pote pique, hroque et chevaleresque de l'Italie, tait originaire du pays qui enfanta aussi Virgile. Les Tassi, race noble et militaire, dj connus au douzime sicle, avaient leur chteau dans les environs de Bergame, non loin de Mantoue, terre fconde, qui ne parat pas, au premier aspect, favorable l'imagination, mais qui voit d'en bas les Alpes d'un ct, les Apennins de l'autre, et qui ces deux hauts horizons noys dans un ciel limpide inspirent on ne sait quelle grandeur et quelle lvation sereines, qu'on retrouve dans Virgile, dans le Tasse, dans Ptrarque, tous potes de la basse Italie. Les anctres du pote taient seigneurs de Cornello, chteau fort situ sur une montagne du versant des Alpes non loin de Bergame. Aprs la fin des guerres civiles ils taient descendus Bergame, o leur famille subsiste encore aujourd'hui. Le pre du pote s'appelait _Bernardo Tasso_, il tait n en 1493; orphelin de bonne heure, et sans fortune, il fut lev par un de ses oncles, vque de Ricannoti. Ses progrs dans les lettres et surtout dans la posie furent rapides; les vers crits par lui avant l'ge de dix-huit ans peuvent rivaliser avec ceux de son fils. L'vque de Ricannoti, ayant pri par la main d'un assassin en 1520, laissa Bernardo sans appui; il entra comme tous les gentilshommes sans autre fortune que son talent et son pe au service de Guido Rangoni, gnral des armes du pape. Il fut envoy par Rangoni et par le Pontife Paris pour solliciter du roi Franois Ier l'envoi d'une arme en Italie au secours du pape emprisonn par les Impriaux. Il russit dans son ambassade. Aprs la malheureuse expdition de Franois Ier, Bernardo entra au service de la duchesse de Ferrare; il tait pris alors d'une beaut clbre dans ces cours, Ginevra Malatesta, clbre aussi par l'Arioste et par tous les potes du temps comme l'Hlne sans tache de l'Italie. Bernardo osait aspirer la main de Ginevra. Le choix qu'elle fit d'un autre poux l'attrista sans dcourager son admiration pour elle; il lui demande dans ses odes dsintresses de lui permettre seulement de l'adorer de loin jusqu' la mort et de lui promettre dans une autre vie le retour platonique de la passion qu'il lui a voue sur la terre. Ces posies sont un cadre digne du nom et de la merveilleuse beaut de Ginevra; on voit que les amours malheureux pour les princesses taient un exemple de pre en fils dans la maison des Tassi. X. Attrist de l'ingratitude de Ginevra, Bernardo Tasso quitta la cour de Ferrare; il alla Venise imprimer les vers qu'il avait composs sur ses amours, en les ddiant celle qui les avait inspirs. Le bruit que firent ces posies en Italie parvint jusqu' _Ferrante Sanseverino_, prince de Salerne; ce prince lettr appela Bernardo sa cour. Le pote redevenu guerrier accompagna le prince de Salerne dans ses expditions militaires en Italie et en Afrique. Au retour d'une ambassade en Espagne il pousa Naples _Porcia de Rossi_, jeune hritire d'une illustre maison de Pistoia en Toscane, mais dont la famille habitait alors Naples. Ce mariage fit la flicit de Bernardo Tasso. Les charmes, l'amour et les vertus de Porcia lui firent oublier Ginevra; cette flicit fut peine altre par le refroidissement du prince de Salerne qui le congdia de son service et l'exila de sa cour avec une pension de deux cents ducats, on ne sait pour quel motif. Bernardo Tasso se retira Sorrente dans une dlicieuse retraite, entre Salerne et Naples, sur le promontoire avanc dont les deux golfes de Salerne et de Naples, en se creusant sur ses flancs, font la terrasse fleurie de deux mers. XI. Dans ce jardin de dlices, sous le ciel le plus tide de l'univers, au sein du loisir et de l'amour, l'ge o le coeur s'apaise et o l'esprit se possde, poux d'une des femmes les plus belles et les plus lettres de l'Italie, crivant, pour le plaisir plus que pour la gloire, le pome chevaleresque d'_Amadis_, dj pre d'une fille au berceau, dont les traits rappelaient la beaut de sa mre, possesseur d'une fortune plus que suffisante ce sjour champtre, Bernardo jouissait de tout ce qui fait le rve des hommes modrs dans leurs dsirs. Une haie de lauriers, un bois d'orangers, enserraient, du ct des montagnes de _Castellamare_, sa maison ouverte au soleil du midi et la brise embaume des golfes. Nous avons nous-mme respir souvent ces brises au pied de ces mmes lauriers noueux, dont les feuilles tombrent sur le berceau du Tasse. C'est l que naquit, en effet, Torquato Tasso; peut-on s'tonner qu'un enfant d'un tel pre et d'une telle mre, n et lev dans un tel sjour, au sein d'une telle flicit et d'une telle posie, soit devenu le pote le plus tendre et le plus mlodieux de son sicle? _Et in Arcadia ego!_ Y eut-il jamais une plus potique Arcadie? Quelques semaines avant la naissance de cet enfant ardemment dsir par sa mre, Bernardo Tasso crivait de Sorrente sa soeur Afra, religieuse clotre dans un couvent Bergame: Ma petite fille est trs-belle et me donne l'esprance qu'elle aura une vie aussi heureuse et aussi honorable que nous pouvons le dsirer; mon premier fils nous a t enlev par la mort, il est maintenant devant Dieu notre Crateur, o il prie pour notre salut. Ma Porcia est enceinte de sept mois; que ce soit d'une fille ou d'un fils, l'enfant me sera galement et souverainement cher; puisse seulement Dieu, qui me le donne, le faire natre avec la crainte du Seigneur! Priez avec vos saintes soeurs les nonnes, pour que le ciel me conserve la mre, qui est ici-bas mes seules dlices. Les prires du pre, de la mre et de la tante furent exauces; l'enfant, qui fut Torquato Tasso, naquit Sorrente, le 12 mars 1544. Son enfance, comme celle des hommes prodigieux, fut, dans la tradition des paysans et des matelots de Sorrente, pleine de prodiges. Nous ne les rapporterons pas; c'est l'atmosphre fabuleuse des grands hommes, l'imagination frappe voit plus beau que nature ce que la nature ordinaire ne peut expliquer. Le premier jour de la naissance de Torquato fut le dernier jour de la flicit de son pre. Il apportait avec lui le malheur avec la gloire en naissant, triste et commune compensation des voeux satisfaits. Bernardo fut contraint de quitter sa femme peine accouche, pour suivre le prince de Salerne la guerre en Pimont et en Espagne. Le vice-roi de Naples fut parrain de l'enfant; son retour de l'arme, le pre emmena sa femme et ses enfants Salerne o il acheva le pome d'_Amadis_. Conduit de l en Allemagne par le prince de Salerne, qui allait ngocier avec l'empereur, il fut condamn comme rebelle au roi d'Espagne, par le vice-roi de Naples, et dpouill, par confiscation, de sa maison Salerne et de tous les trsors qu'elle contenait; sa femme Porcia, rfugie Naples, dans une situation presque indigente, y continua l'ducation de ses enfants. Loge dans une petite maison peu loigne du collge des jsuites, elle conduisait elle-mme, avant le lever du jour, le jeune Torquato, g de treize ans, une lanterne la main, la porte du collge; les progrs de l'enfant rpondaient la tendre sollicitude de la mre. Pendant ces annes d'exil, le pre, envoy Paris par le prince de Salerne, pour solliciter une seconde expdition franaise contre Naples, vivait retir Saint-Germain, retouchant son pome d'_Amadis_ et adressant des vers italiens Marguerite de Valois. Dsesprant de l'expdition franaise contre Naples, il se rfugia Rome, o il reut l'hospitalit dans le palais du cardinal Hippolyte d'Este. Il y avait donn rendez-vous sa femme Porcia et ses enfants; mais Porcia, perscute cause de son mari par le vice-roi de Naples, et par ses propres frres qui refusaient de lui payer sa dot, fut contrainte d'entrer dans un monastre et de prendre le voile au couvent de _San-Festo_. Son fils, arrach de ses bras, obtint seul l'autorisation d'aller rejoindre son pre Rome; il raconte lui-mme, dans la strophe suivante, le dchirement de deux coeurs que la fortune sparait pour toujours: La cruelle fortune m'arracha, presque encore enfant, du sein de ma mre; ah! je me souviendrai toujours, en soupirant, de quels baisers humides de ses larmes, et de quelles ardentes prires emportes, hlas! par les vents, elle attendrit nos adieux! Je ne devais plus jamais me revoir visage visage avec celle qui me pressait dans ses bras, avec des noeuds si troitement serrs et si inextricables. Ah! malheureux, je suivis comme Ascagne ou Camille, d'un pas chancelant, mon pre errant sur la terre. L'infortun pre, en recevant son fils Torquato Rome et en achevant son ducation, ne put jamais obtenir que les portes du couvent s'ouvrissent, Naples, pour sa chre Porcia; elle mourut soudainement Naples, soit de ses angoisses, soit du poison prpar par ses proches, qui craignaient qu'elle ne revendiqut un jour ses biens retenus par eux. Nous possdons une lettre de Bernardo Tasso qui semble confirmer ces soupons. La fortune, dit-il dans cette lettre, non contente de toutes mes adversits passes, vient, pour me rendre compltement malheureux, de m'enlever cette jeune et charmante femme, mon pouse, et de dtruire par cette mort toute esprance de flicit pour moi, le seul soutien de mes pauvres enfants et la seule perspective de consolation qui me restt pour mes vieux jours; je la pleure nuit et jour et je m'accuse de sa mort, parce que je n'aurais jamais d, par une vaine ambition de grandeur, ou par un attachement trop grand mon prince, l'avoir abandonne ainsi que mes petits enfants et le gouvernement domestique de ma maison, entre les mains non de ses frres, mais plutt de ses plus cruels ennemis!... Mais Dieu l'a permis ainsi pour punir en elle mes propres iniquits, et pour empoisonner par sa mort le reste des jours, peut-tre, hlas! trop longs, qui me restent vivre!... Je dplore par-dessus tout la promptitude de cette mort, qui n'a t prcde que d'une maladie de trente-six heures, suite, comme je le conjecture, ou du poison ou d'un brisement de coeur. Je gmis sur le sort de ma fille, qui malheureusement pour elle reste vivante, jeune, sans direction, entre les mains de ses ennemis, sans autre ami que son misrable pre, pauvre, g, loin d'elle et disgraci de la fortune. Je prie Dieu de m'accorder la patience, car, si mon dsespoir et mes malheurs ne trouvent pas bientt quelque remde, je ne sais ce qui adviendra de moi. Je fais les derniers efforts, ajoute-t-il, pour arracher ma pauvre fille des mains de ses ennemis, pour qu'il ne lui arrive pas ce qui est arriv sa malheureuse mre, laquelle (je le tiens pour avr) a t empoisonne par ses frres pour se librer de sa dot. Je sais, dit-il dans une lettre sa soeur Afra, la nonne de Bergame, que plus j'adorai cette jeune femme, moins je devrais m'affliger de sa perte, puisque la mort est la fin de toutes les adversits dans l'ocan desquelles elle tait incessamment plonge cause de moi. Quelle perspective humaine nous restait-il lui offrir pour nous faire dsirer la continuation de sa vie? Hlas! aucune... Avec une haute intelligence, avec autant de prudence que de vertus et de charmes, elle tait reste par suite de mon bannissement dans une sorte de veuvage sans parents ou avec des parents pires que des trangers; sans amis pour l'aider de leurs conseils dans l'adversit, en sorte qu'elle vivait dans un continuel tat de crainte ou d'anxit; elle tait jeune, elle tait belle; elle tait si jalouse de son honneur que depuis mon exil elle avait souvent dsir d'tre vieille et disgracie de figure! Elle aimait tant notre fils Torquato et moi que, force de vivre loin de nous, sans espoir d'tre jamais tranquille et heureux ensemble, son coeur tait tortur de mille angoisses comme celui de Tityus, dvor par les vautours; elle dsirait vivre avec moi, ft-ce mme en enfer, ajoute-t-il. Rsignons-nous donc ce qui finit ses peines! On voit par ces lettres que la mre du Tasse tait une de ces femmes rares qui forment de leur sang les hommes suprieurs, potes, philosophes, hros. Les grandes mres font les grands fils: il n'y a presque pas d'exception cette vrit dans l'histoire. XII. C'est dans cette tristesse de coeur et dans cette gne de son pre Rome que Torquato, spar de sa mre par la mort, et de sa soeur Cornlia par l'absence, contracta cette mlancolie, charme de ses vers, malheur de son existence. Ceux dont l'enfance fut triste ne renaissent jamais compltement la joie, dit Snque, dans des vers qui semblent d'hier: Pectora longis habitata malis Non sollicitas ponunt curas; Proprium hoc miseros sequitur vitium, Nunquam rebus credere ltis, Redeat felix fortuna licet. Les coeurs comprims par de longues et prcoces infortunes ne dposent jamais compltement les soucis qui ont pes sur leur jeunesse; c'est le propre des malheureux de ne jamais croire aux choses heureuses, mme quand la fortune souriante revient eux. On voit dans une lettre du jeune Torquato crite de Rome, cette poque, la belle et puissante protectrice de tous les gnies et de toutes les adversits, la clbre Vittoria Colonna, combien ce jeune homme sentait prmaturment les malheurs de son pre et de sa soeur. C'est pour cette soeur demeure en captivit Naples que Torquato implorait Vittoria Colonna. Assister un pauvre gentilhomme qui, sans aucun tort de sa part et pour demeurer, au contraire, fidle l'honneur, est tomb dans le malheur et dans l'indigence, est le privilge d'un esprit noble et magnanime tel que le vtre; et sans cette assistance, Madame, mon pauvre vieux pre mourra bientt de dsespoir, et vous perdrez en lui un de vos admirateurs les plus affectionns et les plus dvous. Le porteur de cette lettre vous dira que Scipion Rossi, mon oncle, veut marier ma soeur avec un pauvre gentilhomme qui ne lui promet qu'une vie misrable. C'est une grande infortune, Madame, de perdre ses richesses, mais la pire est de se dgrader du rang o la nature nous fit natre. Mon pauvre vieux pre n'a plus que nous deux, et, depuis que le sort lui a enlev sa fortune et une femme qu'il aimait plus que son me, il ne peut penser sans dsespoir tre priv par la cupidit de ses oncles d'une fille chrie, dans le sein de laquelle il esprait reposer le peu de jours qui lui restent vivre. Nous n'avons plus d'amis Naples, nos parents y sont nos ennemis; et, cause de ces circonstances, chacun craint de nous tendre la main.... Mon angoisse est telle, excellente dame, que le dsordre de mon esprit se communique mes paroles; c'est Votre Excellence se reprsenter l'excs des peines qu'il m'est impossible d'exprimer! Pendant ces touchantes et vaines dmarches de son fils pour dlivrer sa soeur de la tyrannie de ses oncles et pour soulager son pre, ce pauvre pre exhalait sa douleur de la perte de Porcia dans une ode gale aux plus amoureuses complaintes de Ptrarque. La posie, l'indigence, la mort, les larmes, la religion, l'adolescence, la vieillesse, galement dpourvues de secours dans le grenier d'un cardinal Rome, taient _le pre et la mre_, comme dit Job, du pote futur de l'Italie. L'approche de l'arme des Impriaux qui venaient assiger Rome, et la crainte de tomber dans les mains des Espagnols, ses ennemis, chassrent Bernardo de ce dernier asile; il envoya son fils Bergame aux soins d'un prtre de ses parents, pour achever son ducation. Quant lui, seul, pied, ne portant pour tout bagage que deux chemises et son pome manuscrit d'_Amadis_, il se mit en route pour Ravenne et pour Venise, o il esprait faire imprimer son pome. Heureusement pour lui, le duc d'Urbin, qui estimait son caractre et son talent, apprit par hasard son passage travers ses tats; il l'arrta Pesaro et lui donna l'hospitalit dans une maison de campagne situe sur les collines qui entourent la ville, o les prairies, les bois, les eaux et la vue de la mer Adriatique, formaient un horizon inspirateur pour le pote fatigu des vicissitudes du sort. Il s'y livra en paix, et dans la socit lettre de la cour du duc d'Urbin, la rvision de son pome. Pendant ce doux loisir du pre, le jeune Torquato continuait ses tudes Bergame, dans la maison d'une grande dame de la famille des Tassi, qui traitait l'enfant comme son fils. Elle se refusait par tendresse le rendre son pre, qui l'appelait prs de lui Pesaro. Plus tard, Torquato y rejoignit son pre. Le duc d'Urbin, charm de la figure, du caractre et du talent prcoce de Torquato, en fit le compagnon d'tude et l'ami de son propre fils Francisco. Un matre illustre, Corrado, prsidait l'ducation du prince et du gentilhomme. Une amiti qui survcut au malheur et la mort du Tasse, et dont on trouve des traces touchantes dans les lettres du duc d'Urbin, ne tarda pas clore entre les deux adolescents. Le dpart de Bernardo Tasso pour Venise, o il rappela bientt son fils auprs de lui, interrompit malheureusement, aprs deux ans de repos, cette douce intimit. Il employait son fils copier, corriger et mme quelquefois achever son pome. Cette occupation et la socit des potes de Venise dcidrent de plus en plus la vocation du jeune Torquato vers la posie. Il apprit avec horreur, cette poque, que sa soeur Cornlia, marie un jeune gentilhomme de Sorrente nomm Sersale, avait t enleve par les Turcs dans une des frquentes descentes qu'ils faisaient sur les ctes d'Italie. Les angoisses du pre et du fils se calmrent bientt en apprenant que les Turcs avaient respect la rare beaut de Cornlia, et l'avaient rendue son mari pour une modique ranon. XIII. La publication du pome d'_Amadis_ n'amliora pas le sort des deux proscrits. l'exception du duc d'Urbin, qui continua combler l'auteur de sa faveur et de ses bienfaits, Bernardo Tasso ne reut des autres princes de France et d'Italie, auxquels il adressa son oeuvre, que des louanges et des remercments. Il se retira Mantoue, et envoya Torquato tudier la jurisprudence Padoue. Cette tude, si aride et si oppose aux tudes potiques dont il avait pris l'habitude et l'exemple chez son pre, rebuta le jeune homme. Il conut, Padoue, la premire ide d'un pome chevaleresque qui pt rivaliser avec l'_Amadis_ de son pre, et il crivit en quelques mois le pome du paladin _Rinaldo_. Il le ddia, la fin du douzime chant, au cardinal Louis d'Este, son protecteur Rome, et son pre Bernardo Tasso, dans des strophes attendries par la pit filiale. Mais, avant de paratre devant celui pour lequel tu n'es qu'un indigne hommage, dit-il son pome, prsente-toi d'abord celui qui fut choisi par le ciel pour me donner, de son propre sang, la vie; c'est par lui que je chante, que je respire, que j'existe, et, s'il y a quelque chose de bon en moi, c'est de lui seul que j'ai tout reu! Le pre s'affligea d'abord, puis s'enorgueillit bientt aprs de cette oeuvre imparfaite et prmature, mais _merveilleuse_, dit-il, dans ses lettres, _d'un enfant de dix-sept ans!_ Il consentit l'impression du pome, et autorisa son fils renoncer l'tude de la jurisprudence, pour se livrer tout entier l'tude des lettres et la philosophie. La renomme naissante dont la publication du pome de _Rinaldo_ entoura le nom de Torquato le fit convier par l'universit de Bologne venir honorer ses leons de sa prsence. C'est Bologne qu'il chercha, avec l'instinct du gnie, le sujet d'une pope moderne gale aux grandes popes nationales d'Homre et de Virgile, et qu'il trouva ce sujet dans les croisades. Cette pope avait sur l'_Iliade_ et l'_nide_ l'avantage d'tre universelle dans le monde alors chrtien. La religion commune est une patrie commune; il y eut dans le choix du sujet autant de gnie que dans le pome lui-mme; les croisades, qui avaient t l'hroque folie des sicles prcdents, taient restes la tradition hroque des peuples chrtiens. Celui qui ferait de ces traditions une pope chrtienne serait assist dans son oeuvre, non-seulement par l'imagination, mais par la foi des hommes; il serait l'Homre d'un culte vivant au lieu d'tre l'Homre de fables mortes. Torquato, de plus, tait sincrement et tendrement religieux; il se sentait pouss vers son pome non-seulement par la posie, mais par la pit; c'tait le _crois_ du gnie potique, aspirant galer, par la gloire et par la saintet de ses chants, les croiss de la lance qu'il allait clbrer. Les noms de toutes les familles nobles ou souveraines de l'Occident devraient revivre dans ce catalogue pique de leurs exploits, et attirer sur le pote la reconnaissance et la faveur des chteaux et des cours. Les croisades taient le _nobiliaire_ de l'Europe, le pote serait l'arbitre et le distributeur de l'immortalit parmi les descendants de ces familles; enfin le pote n'tait pas seulement pote dans Torquato, il tait chevalier. Un sang hroque coulait dans ses veines, il rougissait de polir des vers au lieu de tenir l'pe de ses pres; clbrer des exploits guerriers lui semblait associer son nom aux hros qui les avaient accomplis sur les champs de bataille; la religion, la chevalerie et la posie, la gloire du ciel, celle de la terre, celle de la postrit, se runissaient pour lui conseiller cette oeuvre. Les potes, en ce temps, taient les hros de l'esprit au niveau des hros de l'pe; le chevalier ne drogeait pas en clbrant dans ces chants les hauts faits dont il avait la source dans son sang, l'idal dans son me. Tels furent les instincts qui portrent le Tasse choisir pour gloire l'pope, et pour sujet les croisades. La premire esquisse de ce pome, et quelques centaines de vers des premiers chants conservs Rome dans la bibliothque du Vatican, donnent la date prcise de la pense du Tasse en 1564. De Bologne, il se rendit Mantoue pour rejoindre son pre; mais, quand il arriva la cour de Mantoue, son pre en tait dj reparti pour retourner Rome. Torquato, prsent la cour de Ferrare par une de ses protectrices, Claudia Rangoni, fut enfin admis titre de chevalier et de courtisan officiel parmi les familiers du cardinal d'Este, frre du prince rgnant Ferrare. XIV. Les princes de la maison souveraine d'Este, une des plus puissantes d'Italie, taient les seconds Mdicis de l'Italie en de des Apennins; les armes, les lettres, les arts, les grandes charges la cour des papes, les cardinalats, les papauts mme, frquents dans leur maison, leurs richesses enfin, faisaient de la cour de ces princes, Ferrare, une autre Rome, une autre Florence. La cour de Lon X lui-mme n'a pas t illustre, parmi les sicles, par deux noms plus immortels que les noms de l'Arioste et du Tasse, ces deux clients de ces grands Mcnes du seizime sicle Ferrare. Le prince rgnant Ferrare, au moment o le Tasse entrait au service du cardinal d'Este son frre, tait Alphonse II, fils et successeur d'Hercule II. Alphonse tait, selon l'historien le mieux inform, Muratori, brave, juste, magnifique, religieux, passionn pour la gloire des lettres et des arts; ces qualits, dit-il, taient obscurcies dans ce noble caractre par un mlange d'orgueil, de caprice, de susceptibilit, de ressentiment implacable contre ceux dont il croyait avoir reu quelques offenses. Le luxe de sa cour clipsait mme celui des Mdicis; l'crivain franais Montaigne, l'occasion de sa visite Ferrare, s'extasie, dans ses notes de voyages, sur la prodigieuse splendeur de cette cour, sur le nombre des courtisans, et sur la magnificence des ftes et des costumes. La cour du cardinal Louis d'Este, le plus jeune des frres d'Alphonse II, se composait de plus de cinq cents chevaliers, courtisans, officiers ou serviteurs. Ce jeune prince, que Torquato Tasso avait connu dans son adolescence Rome, avait toutes les qualits de son frre, mais il y joignait de plus la constance dans ses amitis, la modestie, la solidit et la grce du caractre qui le faisaient adorer; il reut Torquato en ami plutt qu'en matre, ne lui demandant pour tout service que d'illustrer sa cour et sa famille par l'clat de renomme littraire qui commenait rayonner de son nom. Le Tasse admis, ds le premier jour, dans la familiarit intime du cardinal, fut tmoin, peu de temps aprs son arrive Ferrare, de l'entre solennelle de Barbara, fille de l'empereur d'Allemagne Ferdinand Ier, et soeur de l'empereur Maximilien II, qui venait pouser le duc de Ferrare, Alphonse II. Pendant les ftes, tournois et spectacles donns l'occasion de ce mariage, et qui durrent six jours et six nuits, le Tasse fut prsent Lucrzia et Lonora, les deux charmantes soeurs du duc et du cardinal. Ces princesses accueillirent le jeune favori de leur frre, dont elles connaissaient dj les vers par le _Rinaldo_, comme un homme qui mriterait bientt la faveur du monde, et qui promettait un rayon de plus la gloire de leur maison. L'extrme jeunesse et la beaut pensive de Torquato ajoutrent l'attrait et la tendresse cet accueil. La nature, en effet, semblait s'tre complu personnifier la posie dans le pote; son portrait par le marquis Manso, son ami, qui l'avait dcrit dans son adolescence, Sorrente et Rome, rappelle le gracieux portrait de _Raphal d'Urbin_, le gnie enfant, avec un trait de plus dans le regard, la fiert martiale du chevalier qui sent l'hrosme dans son sang. Torquato, dit le marquis Manso, qui l'avait revu aprs ses malheurs et un autre ge, tait un homme si accompli de forme, de stature et de visage, que, parmi les hommes de la plus haute taille, il pouvait tre admir comme un des plus imposants et des plus merveilleusement proportionns; son teint tait frais, color, bien que ds sa jeunesse les tudes, les veilles, et plus tard les revers et les souffrances, eussent donn un peu de pleur et de langueur ses traits. La couleur de ses cheveux et de sa barbe tenait le milieu entre le noir et le blond, dans une telle proportion cependant, que le sombre l'emportait sur le clair, mais que ce mlange indcis des deux teintes donnait sa chevelure quelque chose de doux, de chatoyant et de fin; son front tait lev et prominent, si ce n'est vers les tempes, o il paraissait dprim par la rflexion; la ligne de ce front, d'abord perpendiculaire au-dessus des yeux, dclinait ensuite vers la naissance de ses cheveux qui ne tardrent pas se reculer eux-mmes vers le haut de la tte, et le laisser de bonne heure presque chauve; les orbites de l'oeil taient bien arqus, ombreux, profonds et spars par un long intervalle l'un de l'autre; ses yeux eux-mmes taient grands, bien ouverts, mais allongs et rtrcis dans les coins; leur couleur tait de ce bleu limpide qu'Homre attribue aux yeux de la desse de la sagesse et des combats, Pallas; leur regard tait en gnral grave et fier, mais ils semblaient par moments retourns en dedans, comme pour y suivre les contemplations intrieures de son esprit souvent attach aux choses clestes; ses oreilles, bien articules, taient petites; ses joues plus ovales qu'arrondies, maigres par nature et dcolores alors par la souffrance; son nez tait large et un peu inclin sur la bouche; sa bouche large aussi et _lonine_; ses lvres taient minces et ples; ses dents grandes, rgulirement enchsses et clatantes de blancheur; sa voix claire et sonore tombait la fin des phrases avec un accent plus grave encore et plus pntrant; bien que sa langue ft lgre et souple, sa parole tait plutt lente que prcipite, et il avait l'habitude de rpter souvent les derniers mots; il souriait rarement, et, quand il souriait par hasard, c'tait d'un sourire gracieux, aimable, sans aucune malice et quelquefois avec une triste langueur; sa barbe tait clair-seme et, comme je l'ai dj dpeinte, d'une couleur de chtaigne; il portait noblement sa tte sur un cou flexible, lev et bien conform; sa poitrine et ses paules taient larges, ses bras longs, libres dans leurs mouvements; ses mains trs-allonges mais dlicates et blanches, ses doigts souples, ses jambes et ses pieds allongs aussi, mais bien sculpts, avec plus de muscles toutefois que de chair; en rsum, tout son corps admirablement adapt sa figure; tous ses membres taient si adroits et si lestes que, dans les exercices de chevalerie, tels que la lance, l'pe, la joute, le maniement du cheval, personne ne le surpassait. Cependant, ajoute Manso, il ne parlait pas en public, devant les princes ou devant les acadmies avec autant de force, d'assurance et de grce dans l'accent, qu'il y avait de perfection dans le style et dans les penses, peut-tre parce que son esprit, trop recueilli dans ses penses, portait toutes ses forces au cerveau, et n'en laissait pas assez pour animer le reste de son corps; nanmoins, dans toutes ses actions, quelque chose qu'il et dire ou faire, il dcouvrait l'observateur le moins attentif une grce virile et une mle beaut, principalement dans sa contenance, qui resplendissait d'une si naturelle majest qu'elle imposait, mme ceux qui ne savaient pas son nom et son gnie, l'admiration, l'tonnement et le respect. Manso dit que Torquato avait la vue courte et faible par la continuelle lecture laquelle il se livrait sans repos, et mme par celle de sa propre criture prodigieusement fine et souvent illisible. Le costume habituel du Tasse tait, ajoute Manso, conforme la gravit et la simplicit de got d'un homme qui se respecte lui-mme jusque dans ses vtements. Son vtement ordinaire, ds sa jeunesse, tait toujours noir, sans aucun des ornements et des broderies en usage de son temps; il n'tait, en gnral, suivi que d'un seul page; mais, quoique sobre, son costume tait loign de la ngligence. Il aimait le linge blanc et fin, et il en faisait faire d'amples provisions; mais il le portait sans lacet et sans broderie. Pour ses aliments, il n'aimait que les choses lgres, douces, sucres; il avait une invincible rpugnance tout ce qui tait fort ou amer; il ne buvait que de l'eau lgrement coupe des vins liquoreux de Grce et de Chypre; tout tait tempr dans ses gots comme dans son me. Sa conversation, sans vivacit et sans saillies, coulait de ses lvres avec naturel, lenteur et mlancolie; il ne causait point pour blouir, mais pour se rpandre dans le sein de l'amiti, soit par retour de sa pense sur les adversits de son berceau, soit par pressentiment de ses malheurs futurs. L'ombre de la mlancolie, planant sur ses traits, mlait un intrt tendre et une piti vague l'admiration que son nom et sa personne inspiraient partout o il paraissait. Tel est le portrait minutieux qu'un contemporain et un ami trace du Tasse; ce portrait est parfaitement conforme celui que nous possdons nous-mme, copi sur le portrait original, peint sur le Tasse vivant Florence, et qui nous a t prt par notre illustre ami, le marquis Gino Caponi, homme digne de vivre dans sa galerie en socit avec ces grands hommes de sa patrie. XV. La mort du pape interrompit brusquement ces ftes Ferrare. Le cardinal Louis d'Este partit pour Rome afin d'assister au conclave; Torquato resta Ferrare. Pendant l'absence de son protecteur les deux princesses ses soeurs, Lucrzia et Lonora d'Este, filles de Rene de France, admirent le jeune pote dans leur familiarit. Lucrzia, l'ane, avait trente et un ans; la seconde, trente. Toutes deux d'une beaut clbre, quoique diffrente, et d'un esprit cultiv, elles rassemblaient dans leur personne la grce de la France et la passion de l'Italie. L'une et l'autre avaient reu dans le palais lettr de Ferrare l'ducation presque virile des matres, des philosophes et des potes les plus minents de ce sicle. Lonora, ces tudes svres, avait joint l'tude de la posie et excellait elle-mme dans la langue des vers. D'une beaut plus idale et plus dlicate que sa soeur, elle vitait souvent, sous prtexte d'une sant plus frle, les crmonies et les ftes de la cour. Renferme et recueillie dans ses appartements et dans ses jardins hors de la ville, elle n'apparaissait qu'entoure du mystre de sa vertu et de son gnie. Ses charmes, plus voils, n'en avaient que plus de prestige: elle tait la divinit cache de tous les courtisans, de tous les princes, de tous les potes de Ferrare ou de l'Italie. Son entretien avait la grce, le demi-jour et la douce intimit de sa vie; cette tristesse attendrissait les coeurs, mais la pit de son me, toute consacre aux penses divines, dcourageait l'amour. On n'osait aimer une beaut transfigure en anglique apparition, au milieu d'une cour galante et souvent licencieuse d'Italie. L'impression que Lonora fit sur le Tasse, la premire fois qu'il la vit dans une des dernires ftes du mariage d'Alphonse et de Barbara, se devine plus qu'elle ne s'exprime dans quelques vers de sa pastorale de l'_Aminta_, qu'il crivait pendant l'absence du cardinal d'Este. Ah! que vis-je alors! s'crie le pote, dj touch son insu, qu'entendis-je!... Je vis des divinits clestes et charmantes, et, parmi ces nymphes et ces sirnes... je restai frapp de stupeur, et je me sentis tout coup grandir moi-mme la hauteur de ce que j'admirais... Rempli d'une vie inconnue, inond d'une divinit intrieure toute nouvelle... je chantais les exploits et les hros, ddaignant dsormais les humbles idylles... XVI. Cependant, soit que la distance et le respect eussent intimid l'aveu de ces sentiments pour Lonora d'Este, soit qu'il et voulu drober sous un autre nom les hommages potiques secrets qu'il adressait dans son coeur Lonora, le Tasse affecta de clbrer quelque temps dans ses vers une autre beaut de la cour de Ferrare. C'tait Lucrzia Bendidio, jeune fille d'illustre naissance, laquelle presque tous les potes du temps adressaient leurs soupirs et leurs sonnets. Mais Lucrzia favorisait les voeux d'un autre courtisan, pote aussi, nomm Pigna, et qui tait secrtaire et favori du duc rgnant, Alphonse II. Lonora elle-mme prvint le Tasse du danger de cette rivalit potique avec un homme si puissant sur l'esprit de son frre. Le pote se tut et chanta sous des noms de nymphe ou de bergre le seul et vritable objet de sa passion. La nouvelle de la dernire maladie de son pre l'arracha pour quelque temps aux sductions et aux dangers de la cour de Ferrare. Le duc de Mantoue avait pris soin de la vieillesse de Bernardo Tasso, il l'avait nomm gouverneur de la petite forteresse d'Ostie sur le P. C'est l que le pre du Tasse expira aprs une courte maladie, l'ge de soixante-seize ans, le 4 septembre 1569. Torquato tait arriv temps Ostie pour recevoir les adieux et les bndictions de ce tendre pre. Son hritage, dilapid d'avance par des serviteurs avides et infidles, ne suffit ni aux frais de sa maladie ni ceux de ses funrailles. Torquato consacra ces pieux devoirs quelques ducats emprunts sur gage aux juifs usuriers de Ferrare. L'infortun Bernardo, consol au moins par la prsence de son fils, n'avait tmoign sa dernire heure que la joie d'aller rejoindre, dans le sein de Dieu, cette Porcia qu'il avait tant aime, et de laisser sur la terre, pour perptuer son nom, un fils dont la tendresse et la gloire naissante le rcompensaient de ses longues adversits. XVII. Aprs avoir remerci le duc de Mantoue de la protection qu'il avait donne son pre, le Tasse se hta de retourner Ferrare pour assister au mariage de la soeur de Lonora, Lucrzia d'Este, avec le prince d'Urbin, Marie de la Rovre. L'isolement dans lequel le mariage de sa soeur laissa Lonora la cour de Ferrare parut redoubler encore l'inclination qui la portait vers le Tasse. Cette faveur de la princesse pour le pote tait trop pure pour qu'elle chercht la drober aux regards des courtisans. Lonora, idole du peuple de Ferrare par sa beaut et par ses talents potiques, avait en mme temps une si juste rputation de vertu et de pit qu'on la regardait dans tout le duch comme l'intermdiaire visible de la Providence, et qu'on attribuait ses prires la vertu surnaturelle de flchir le ciel et d'carter les flaux. On trouve une trace de cette croyance populaire dans les vers d'un pote du temps, Philippe Binaschi: Quand les ondes souleves du P firent trembler leurs rives et menacrent d'engloutir Ferrare et ses campagnes, une seule prire de toi, chaste Lonora, dtourna de ton peuple les justes et terribles colres du ciel! XVIII. Le Tasse s'encouragea de plus en plus son pome par la faveur que lui tmoignait la princesse. La gloire n'tait plus seulement pour lui dans une vaine et froide renomme, mais dans l'applaudissement d'une femme adore qui donnait un coeur cette gloire. Il en crivit six chants en quelques mois, avec la double inspiration de la posie et de l'amour. Il s'tait dcid enfin l'crire dans le rhythme chantant de l'Arioste, son prdcesseur et son modle, c'est--dire en stances rgulires de dix vers, sorte de rcitatif admirablement appropri au rcit, assez musical pour soutenir l'haleine, pas assez pour fatiguer l'oreille. L'Arioste avait assoupli ce mtre la posie lgre, le Tasse allait l'lever la posie hroque. C'tait une grande audace au Tasse d'affronter de si prs dans Ferrare la comparaison avec l'Homre du badinage italien. Nous trouvons dans une lettre de Voltaire Chamfort du 16 novembre 1774, une apprciation admirablement juste de cet Arioste que le Tasse allait surpasser dans le sujet, en l'imitant dans la forme. Nous sommes heureux de rencontrer dans l'esprit si juste et si infaillible de Voltaire notre propre opinion de l'immense supriorit de l'Arioste sur son copiste naf mais nglig, la Fontaine. propos, Monsieur, dit Voltaire, vous me reprochez, mais avec votre politesse et vos grces ordinaires, d'avoir dit que la Fontaine n'tait pas assez peintre. Il me souvient en effet d'avoir dit autrefois qu'il n'tait pas un peintre aussi fcond, aussi vari, aussi anim que l'Arioste, et c'tait propos de _Joconde_; j'avoue mon hrsie au plus aimable prtre de notre glise. Vous me faites sentir plus que jamais combien la Fontaine est charmant dans ses bonnes fables; je dis dans les bonnes, car les mauvaises sont bien mauvaises; mais que l'Arioste est suprieur lui et tout ce qui m'a jamais charm, par la fcondit de son gnie inventif, par la profusion de ses images, par la profonde connaissance du coeur humain, sans faire jamais le docteur; par ces railleries si naturelles dont il assaisonne les choses les plus terribles! J'y trouve toute la grande posie d'Homre avec plus de varit, toute l'imagination des _Mille et une Nuits_, la sensibilit de Tibulle, les plaisanteries de Plaute, toujours le merveilleux et le simple. Les exordes de tous ses chants sont d'une morale si vraie et si enjoue! N'tes-vous pas tonn qu'il ait pu faire un pome de plus de quarante mille vers, dans lequel il n'y a pas un morceau ennuyeux, pas une ligne qui pche contre la langue, pas un tour forc, pas un mot impropre? Et encore ce pome est tout en stances! Je vous avoue que cet Arioste est mon homme ou plutt un dieu, comme disent messieurs de Florence, _il divin' Ariosto_. Pardonnez-moi ma folie. La Fontaine est un charmant enfant, que j'aime de tout mon coeur; mais laissez-moi en extase devant _messer Ludovico_, qui d'ailleurs a fait des ptres comparables celles d'Horace. _Mult sunt mansiones in domo patris mei_, il y a plusieurs places dans la maison de mon pre; vous occupez une de ces places. Continuez, Monsieur, rhabilitez notre sicle; je le quitte sans regret. Ayez surtout grand soin de votre sant. Je sais ce que c'est que d'avoir t quatre-vingt-un ans malade. Je suis toujours trs-fch de mourir sans vous avoir vu. XIX. Ce jugement du meilleur juge en imagination et en lgret de main dans les rhythmes atteste assez la prodigieuse difficult que le Tasse abordait en s'exposant lui-mme la comparaison avec l'Arioste, son matre. Mais la jeunesse, l'amour et la passion de la gloire pour mriter l'amour, osent tout et triomphent de tout. Les six premiers chants de _la Jrusalem dlivre_ ne furent qu'une aspiration mlodieuse et continue du coeur du pote au coeur et l'enthousiasme de Lonora. Ces huit mois furent certainement l'extase la plus prolonge et la plus fconde qui ait jamais transport l'imagination du pote et de l'amant au-dessus des tristes ralits de la vie. Un second dpart du cardinal d'Este pour la France, o il possdait d'immenses terres de l'glise appeles bnfices, interrompit encore cette flicit. Le Tasse suivit son prince la cour de Charles IX, il s'y lia d'une amiti littraire avec le pote franais Ronsard. Ronsard tait une sorte de Ptrarque franais, qui tentait de donner la posie naissante de son pays les ailes de l'imagination italienne et la sphre leve du platonisme attique; mais le gnie gaulois, prosaque et trivial, rabaissa bientt cette posie au niveau de terre. Un esprit sagace mais commun, Boileau, ravala Ronsard et mprisa le Tasse. La mdiocrit sage, personnifie dans Boileau, triompha comme toujours en France des nobles tmrits du gnie. Sur la foi d'un vers de Boileau, le seul pome pique moderne digne de ce nom passa pendant deux sicles, en France, pour une fausse dorure sur un vil mtal. L'impuissance d'admirer qui vient de l'impuissance de comprendre a une puissance de dnigrement dont Ronsard et le Tasse ont t longtemps les victimes parmi nous. Le Tasse continuait lentement son pome pendant le voyage du cardinal d'Este en France; il en crivit plusieurs chants dans l'abbaye de Chlis, qui appartenait au cardinal. Il se dlassait de ce travail en crivant aussi quelques notes sur la nature du pays et sur le caractre des habitants; il compare, avec assez de justesse pour un tranger, la France l'Italie; il attribue, comme Montesquieu, la mobilit du gnie franais l'inconstante varit du climat. Ce fut l qu'il encourut, on ne sait pas prcisment pourquoi, la disgrce du cardinal son matre. C'tait l'anne o se tramait le massacre de la Saint-Barthlemy; tout tait trouble, lutte et dissimulation, en France, entre les catholiques et les protestants. Le cardinal d'Este, par des raisons de famille, penchait vers la modration et la conciliation des partis dans le royaume. La princesse Marguerite, soeur de Charles IX, tait la matresse du duc de Guise et elle esprait l'pouser un jour; on la donna malgr elle Henri IV, roi de Navarre, qu'elle n'aimait pas. Le ressentiment de cette princesse s'en accrut contre le parti protestant, qui tait celui de son mari; elle parat avoir communiqu au Tasse sa colre contre ce parti. Le Tasse tait galement dvou au duc de Guise, chef militaire et politique du parti catholique. Ces deux liaisons du Tasse avec Marguerite et le duc de Guise lui faisaient blmer trop haut la longanimit du cardinal d'Este envers les _hrtiques_. Une lettre indite du pote semble indiquer clairement que ce fut le motif de sa disgrce: Peut-tre, dit-il dans cette lettre, ai-je d le refroidissement du cardinal au trop grand zle que j'ai montr pour le parti catholique en France, ou par ressentiment de ce que je manifestais pour la religion plus de sollicitude que cela ne convenait la politique de certains ministres de la cour de Ferrare. L'crivain franais Balzac assure que la ngligence du cardinal envers son pote fut pousse jusqu' lui retirer son traitement et lui refuser tout moyen de renouveler ses vtements, uss par un an de sjour en France. Il partit de Paris, dit Balzac, avec le mme habit qu'il portait en y arrivant. C'tait aux approches de la Saint-Barthlemy; il se rendit Rome avec son ami Manzuoli, un des secrtaires du cardinal, et fut accueilli par le pape Pie V, auquel il adressa une ode latine qui lui mrita sa faveur. LAMARTINE (_La suite au prochain entretien._) XCIIe ENTRETIEN VIE DU TASSE. (DEUXIME PARTIE.) I. Mais une autre faveur plus tendre et plus durable que celle des rois, des papes et des cardinaux, veillait de loin sur lui malgr sa disgrce; c'tait celle des deux charmantes princesses de Ferrare, Lucrzia, duchesse d'Urbin, et Lonora, toujours reste la cour de son frre. Elles se concertrent pour obtenir d'Alphonse II, leur frre, qu'il attacht sa personne le jeune Torquato, gloire future de leur maison, et dj souci secret de leur coeur. Alphonse cda leurs sollicitations; il prit Torquato son service personnel, il lui accorda une pension de seize couronnes d'or par mois, et il le dispensa de toute fonction et de toute assiduit pour le laisser tout entier la posie, seul service digne de son gnie. Combl de ces faveurs dont il devinait la source, ce qui les lui rendait plus chres, il accourut Ferrare au mois de mai 1572. Alphonse et ses soeurs le reurent en favori de la famille. On lui permit d'aller faire un court sjour Rome pour consulter les rudits, les thologiens et les critiques du temps, sur les chants dj achevs de son pome. Auguste ne traita pas Virgile avec plus de libralit quand ce pote voulut aller en Grce et en Troade pour polir ses oeuvres. Le Tasse s'exprime ainsi lui-mme dans sa correspondance sur Alphonse: Ce prince me releva avec la main de mon obscure fortune, au grand jour, et l'estime de sa cour; il me fit passer de l'indigence la richesse, il donna lui-mme une considration et un prix de plus mes productions potiques, en assistant frquemment et attentivement la lecture de mes vers, et en traitant leur auteur avec toutes sortes d'gards et de marques d'admiration; il m'admit honorablement et familirement sa table et ses entretiens; il ne me refusa aucune des faveurs que je lui demandai. La flicit du Tasse Ferrare, cette poque, tait de nature inspirer l'envie. Jeune, beau, illustre dj par les promesses de son gnie, honor de la faveur intime de son prince, admir de cette soeur d'Alphonse que toute l'Italie regardait comme suprieure la Batrix de Dante, la Laure de Ptrarque, cher mme comme un ami cette autre soeur Lucrzia, maintenant duchesse d'Urbin, qui partageait pour lui le penchant de Lonora, enivr des plus lgitimes perspectives de gloire potique et peut-tre des plus douces illusions de grandeur par l'amour mystrieux de Lonora, achevant lentement dans le loisir des dlicieux jardins de _Bello Sguardo_, ce Versailles des ducs de Ferrare, le pome qui devait lever son nom au-dessus du nom de ses protecteurs, rien ne manquait sa flicit que ce qui manque toutes les choses humaines: la dure. La mort de la jeune duchesse de Ferrare, Barbara d'Autriche, et celle du cardinal Hippolyte d'Este, oncle d'Alphonse, rpandirent le deuil sur cette cour. Le Tasse crivit Alphonse des consolations o la tendresse s'unit au respect; le pote perdait lui-mme, dans le cardinal Hippolyte d'Este, un de ses protecteurs les plus dclars et les plus puissants Rome. C'est ce cardinal qui venait de construire Tivoli, non loin des cascades et des ruines de la villa de Mcne, ce merveilleux palais d'Este et ces jardins, type de ceux d'Armide, o les difices, les terrasses, les grottes, les arbres, les fleurs et l'eau jaillissant ou courant dans des canaux harmonieux, remplissaient l'oreille de mlodies ternelles semblables aux concerts des harpes oliennes. C'est l qu'il convoquait tous les potes et tous les artistes de l'Italie jouir des magnificences et concourir la gloire de la maison d'Este. Le Tasse, recommand son oncle par Lonora, avait dj joui une fois de l'accueil de ce cardinal, dans son premier voyage Rome. II. Alphonse se rendit Rome pour recueillir l'hritage de son oncle; il y passa l'hiver de 1572 1573. L'absence de ce prince laissa le Tasse Ferrare dans une familiarit plus recueillie avec sa soeur Lonora. C'est sous l'empire des plus tendres rveries de son ge qu'il interrompit alors ses chants piques, et qu'il crivit sa dlicieuse pastorale de l'_Aminta_, drame amoureux et tragique dont l'amour est le sujet, dont des bergers et des bergres sont les personnages, et dont les valles, les montagnes, les forts, sont la scne. L'_Aminta_ est la _Jrusalem dlivre_ ce que les _glogues_ de Virgile sont l'_nide_: une diversion lgre et gracieuse d'un pote souverain, qui change d'instrument sans changer de souffle, qui dpose un moment la trompette pique pour le chalumeau des bergers. Dans l'_Aminta_ du Tasse, comme dans les _glogues_ de Virgile, le pote parat d'autant plus parfait qu'il est moins tendu; il semble se complaire racheter la simplicit du sujet par l'inimitable perfection des images, des sons et des vers. Il se surpassa lui-mme en jouant avec son gnie; on sent en lisant l'_Aminta_ que tous ces vers inonds de lumire, de srnit et de passion, furent crits pour l'oreille, pour le coeur, et sous les regards d'intelligence d'une amante chaste, muette, mais adore. Les larmes mmes y sont douces, l'amour y rend tout mlodieux jusqu'aux sanglots. Un tel pote faisait respirer de tels parfums pour enivrer Lonora en s'enivrant lui-mme, sous le nuage qui drobait leur intelligence tous les yeux. III. Alphonse, son retour de Rome, fit reprsenter l'_Aminta_ au printemps de 1573 dans ses jardins de Bello Sguardo; le succs de cette tragdie pastorale fut immense et universel. L'Italie retentit du nom de l'auteur, son succs cra un genre de composition littraire dans l'Europe lettre. Le _Pastor fido_, de Guarini, fut peu de temps aprs la plus heureuse imitation de l'_Aminta_ du Tasse; mais le Tasse lui-mme ne parut pas attacher cette oeuvre de sa jeunesse l'importance qui s'y attacha dans le got du temps; il aspirait avant tout la gloire pique, ce sommet de l'art selon son sicle; il ne voulut pas donner la mesure de son gnie dans un monument infrieur l'pope. Il refusa de laisser imprimer l'_Aminta_: sa seule dition tait dans la mmoire de Lonora, pour qui il avait crit ce drame de naf amour. Ce ne fut que pendant sa captivit dans l'hospice de Sainte-Anne qu'une copie de l'_Aminta_, drobe par un des spectateurs de cette pastorale, tomba entre les mains des _Aldes_, clbres imprimeurs de Venise, qui la rpandirent par leurs presses dans toute l'Europe. Ce ne fut qu'alors aussi qu'on remarqua dans quelques vers de l'_Aminta_ une sorte de pressentiment secret et prophtique de l'tat mental du pote, qui semblait dcrire les premiers symptmes de sa mlancolie. Ah! tu ne sais pas ce que Tircis m'crivait, quand, dans le dlire de sa passion pour moi, il errait en forcen travers les forts, et qu'il excitait tout la fois la drision et la piti des pasteurs et des nymphes! Non pas que ce qu'il crivait portt les signes de la dmence, bien que ses actes fussent dj souvent d'un insens!... IV. Le succs prodigieux de l'_Aminta_ en Italie, la faveur du duc rgnant, la bienveillance voile, mais persvrante, de Lonora, veillrent la jalousie des potes, des courtisans, et mme des ministres la cour de Ferrare, contre un jeune tranger que la naissance, la beaut, le gnie, l'amour peut-tre, pouvaient lever au-dessus de tous ses rivaux. Une ligue muette se forma de toutes ces vanits et de toutes ces ambitions contre lui. En voyant cette ombre de la haine et de l'envie sur ses pas, il devint ombrageux lui-mme; son imagination lui fit souponner l'inimiti dans tous les coeurs, une embche tous ses pas. C'est le premier symptme de cette mlancolie qui n'est pas, qui ne fut jamais en lui la dmence, mais qui n'est plus la raison. On accuse la fortune d'tre hostile aux grands gnies littraires, potiques, artistiques: nous n'admettons pas qu'un grand don de l'esprit soit une hostilit ou une maldiction de la fortune; nous conviendrons plutt que les grandes imaginations, quand elles ne sont pas en quilibre parfait avec les autres facults du bon sens et du raisonnement, portent leur malheur en elles-mmes. Tout ce qui est excessif est dfaut; tout ce qui n'est pas harmonie est dsordre dans notre organisation. Cette sensibilit exquise, qui est la premire condition de toute supriorit dans les beaux-arts, est aussi le tourment de ceux qui la possdent. Un philosophe anglais a remarqu avec une admirable justesse que si la nature douait un tre d'une facult de sentir et de penser trop suprieure la facult de sentir et de penser du commun des hommes, cet tre en apparence privilgi ne pourrait pas vivre dans le milieu humain, ou vivrait le plus infortun de tous les tres. Avec des sens plus dlicats, plus impressionnables, plus raffins; avec des sensations plus vives et plus pntrantes; avec un got plus dlicat, que tous les objets dont il est entour blesseraient ou ne pourraient satisfaire; oblig de vivre toujours dans une sphre qui rpugnerait la perfection de ses organes, il vivrait de souffrance, ou prirait de dsir. Or, si cette impossibilit de vivre est absolue pour un tre qui serait compltement suprieur la gnralit des hommes, cette difficult de vivre heureux est relative dans les tres dous seulement d'une sensibilit suprieure de quelques degrs celle de leurs semblables. Les hommes puissante imagination, tels que le Tasse, sont au nombre de ces victimes de leur propre supriorit. Beaucoup imaginer, c'est beaucoup prtendre; beaucoup penser, c'est beaucoup souffrir; tre grand, c'est tre disproportionn dans un monde de mdiocrits ou de petitesses; tre disproportionn, c'est tre dplac; tre dplac, c'est crer autour de soi des inimitis, c'est prouver soi-mme une inimiti involontaire et gnrale contre tous ceux qui ne vous cdent pas la place aussi vaste que la demandent vos facults suprieures. Telle est la loi des tres qui sont jets dans le monde avec une prodigalit de nature trop disproportionne au moule humain; ils sont malheureux, mais sont-ils malheureux parce qu'ils sont trop complets? non, ils sont malheureux parce qu'ils ne le sont pas assez; ils sont plaindre, parce qu'une seule de leurs facults est excessive, et que les autres facults correspondantes sont infrieures. S'il y avait galit, quilibre, harmonie entre toutes leurs facults; si la sensibilit tait contre-balance par la raison, l'imagination par la justesse, l'enthousiasme par le bon sens, la passion par le devoir, la douleur par la force, ces hommes puissants dans une seule aptitude deviendraient puissants dans toutes, et leur supriorit spciale, qui fait leur malheur, se changerait en une supriorit universelle qui ferait la gloire de l'humanit. Tels furent les vritables grands hommes dans l'antiquit et dans tous les temps, les Homre, les Aristote, les Socrate, les Cicron, les Solon, les Virgile, les Raphal, les Michel-Ange, les Shakespeare, les Racine, les Fnelon, les potes, philosophes, lgislateurs, hommes d'tat, orateurs, artistes, chez lesquels une imagination grandiose tait en rapport exact avec une infaillible raison. Ces hommes subirent sans doute les vicissitudes ordinaires de la vie de leurs semblables: mais la fortune ne parut pas s'acharner sur eux de prfrence aux autres hommes; ils n'accusrent point le sort d'une partialit exceptionnelle; ils furent plus grands sans tre plus misrables; pourquoi? parce qu'ils furent plus complets, parce que cette mme supriorit pondre d'intelligence, qui leur servit crer leurs oeuvres, leur servit aussi affronter, supporter ou vaincre les difficults de la vie. Ils furent carrs gaux sur leurs quatre faces, offrant la mme tendue d'imagination, de raison, de force et de rsistance la vie. S'ils n'eussent t grands que d'un seul ct, ils auraient faibli comme le Tasse ou comme J.-J. Rousseau; et le monde inintelligent aurait accus leur mauvaise fortune: c'est leur imparfaite nature qu'il fallait accuser. Un prjug puril met les potes en suspicion de dmence; ce prjug est n assez naturellement, dans le monde, de l'opinion que l'imagination prdomine exclusivement dans les potes, et que cette prdominance de l'imagination seule les prdispose l'garement d'esprit. Cela est vrai des mauvais potes, qui n'ont pas cultiv leur raison l'gal de leur imagination; cela est souverainement faux des bons potes, qui sont la raison transcendante et cratrice, vivifie et colore par l'imagination, l'harmonie suprme de l'intelligence, et qui sont par cela mme les plus raisonnables des hommes. Dans le Tasse, la sensibilit et l'imagination seules taient suprieures; la raison, qui ne manquait pas sa posie, manquait sa vie; l'intelligence tait saine, le caractre tait gar; sa mlancolie, faiblesse de sa trame, comme dans Rousseau, obscurcissait sa raison. Ce fut le malheur de son organisation qui amena celui de sa destine. V. La duchesse d'Urbin, soeur compatissante de Lonora, informe par elle des tristesses et des langueurs du Tasse, l'invita venir passer quelques mois de l't auprs d'elle, dans son palais de dlices de _Castel Durante_, prs de Pezaro. Ce site avait t, ds son enfance, propice au Tasse; il y vit reprsenter l'_Aminta_ avec les mmes applaudissements qu' Ferrare; il y composa en l'honneur de Lucrzia, toujours belle dans sa maturit, ce fameux sonnet de la rose, devenu depuis le proverbe potique et consolateur des beauts dont la fleur survit leur printemps: Dans l'pre primeur de tes annes, dit le pote Lucrzia, tu ressemblais la rose purpurine qui n'ouvre encore son sein ni aux tides rayons ni la frache aurore, mais qui, pudique et virginale, s'enveloppe de son vert feuillage; ou plutt (car une chose mortelle ne peut souffrir la comparaison avec toi) tu tais pareille l'aube cleste qui, brillante et humide dans un ciel serein, emperle de ses pleurs les campagnes et embaume les collines de ses senteurs; et maintenant les annes moins vertes de ta vie ne t'ont rien enlev de tes charmes; et bien qu'indiffrente et nglige dans ta parure, aucune beaut puissante, pare de ses plus riches atours, ne peut s'galer toi: ainsi plus resplendissante est la fleur l'heure o elle dplie ses feuilles odorantes; ainsi le soleil, la moiti de son cours, tincelle de plus d'clat et brle de plus de flamme qu' son premier matin. Le duc et la duchesse d'Urbin, sachant que les grces faites au Tasse taient les plus douces flatteries au coeur de Lonora, lui firent prsent d'un anneau orn d'un magnifique rubis, qu'il vendit plus tard Mantoue comme sa dernire ressource contre la faim, pendant ses misres. Le Tasse revint Ferrare avec le prince et la princesse, pour assister au second dpart du cardinal Louis d'Este pour la France. Le dpart de ce frre chri cota des larmes Lonora; le Tasse s'effora de la consoler dans ses vers, qui respirent une respectueuse compassion ses peines. VI. Son pome enfin termin, en 1575, le pote rsolut, avant de le livrer l'impression, d'aller encore une fois le soumettre Rome la rvision et la critique des premiers littrateurs de l'Italie. Soit mcontentement fond du sort subalterne dans lequel Alphonse le laissait languir la cour; soit inquitude d'esprit, suite de sa mlancolie croissante; soit ingratitude envers Lonora dont l'amiti ne pouvait plus suffire son orgueil, on voit, dans les lettres du Tasse de cette date, un dessein arrt de quitter Ferrare aprs avoir pay sa dette Alphonse en lui ddiant son pope: J'irai vivre Rome, crit-il, ft-ce dans l'indigence. Il parat, par sa correspondance indite de cette date, que ce dessein d'abandonner la cour de Ferrare, dessein connu d'Alphonse par des lettres tombes dans ses mains, fit redouter ce prince que le Tasse n'et l'intention de passer au service des Mdicis et de dshriter ainsi sa maison de la gloire d'avoir protg les deux grands potes piques de l'Italie: l'Arioste et l'auteur de la _Jrusalem dlivre_. Du jour o Alphonse souponna cette dfection de son pote favori, la conduite de ce prince envers le Tasse changea; la dfiance et la froideur succdrent la familiarit. La maison d'Este et la maison de Mdicis, bien que lies par des mariages et des traits, se disputaient entre elles non pas tant le sol que les hommes illustres de l'Italie. La gloire d'avoir donn un nouveau Virgile l'Ausonie intressait plus l'orgueil et la passion d'immortalit d'Alphonse, que la possession d'une province de plus annexe ses tats. L'ambition de ce sicle tait littraire, philosophique, artistique; la renaissance des lettres avait ennobli le coeur des princes et des peuples. Un peintre, un architecte, un sculpteur, un pote faisait pencher la balance entre Rome, Florence, Ferrare, Naples, Milan; c'tait le gnie qui donnait la supriorit et la gloire. Le spiritualisme avait triomph des armes; les grands hommes de lettres effaaient les hros. La crainte de perdre le Tasse, et avec le Tasse l'honneur d'avoir produit le plus accompli des pomes, tait devenue une passion jalouse dans le coeur du duc de Ferrare. Cependant la douce intervention de Lonora et de sa soeur Lucrzia parat avoir suspendu ou tempr l'effet du mcontentement de leur frre. Le Tasse obtint l'autorisation de se rendre Rome, Padoue, Venise, pour purer son pome de tout ce qui pouvait blesser les plus lgers scrupules de la thologie, de la philosophie, de la langue ou du got. Il partit et revint Ferrare sans avoir russi faire imprimer son pome Venise, parce qu'on n'y accordait pas de privilge de proprit aux auteurs. Il y trouva le duc Alphonse de plus en plus refroidi envers lui par de nouvelles dcouvertes des ngociations poursuivies secrtement par le Tasse avec les Mdicis. La duchesse d'Urbin s'effora de rconcilier le prince et le pote; Lonora, plus tendre et plus active encore dans son intrt, conjura le Tasse d'accepter d'elle-mme les avantages que son frre s'obstinait lui faire attendre. Hier, dit le Tasse, dans une lettre confidentielle son ami Scalabrino, Madame Lonore m'a dit dans la conversation, sans que rien et amen un pareil sujet, que jusqu'alors ses revenus avaient t extrmement borns; mais qu' prsent que sa fortune s'tait amliore par l'hritage de sa mre, elle serait heureuse d'ajouter mon traitement, de son trsor, tout ce qui pourrait m'assister; ceci, je ne l'ai pas recherch ni ne le rechercherai jamais, et je n'aurai jamais recours ni au duc ni ses soeurs; mais, s'ils m'accordent d'eux-mmes une faveur, quelque petite soit-elle, bien loin de la refuser, je la recevrai avec reconnaissance. Les biographes et les commentateurs les plus verss dans les mystres de la cour de Ferrare en ce moment, ont cru que la froideur avec laquelle le Tasse accueillit la gracieuse prvenance de son amie Lonora tenait une passion passagre qu'il affichait pour une autre Lonora qui clipsait toutes les beauts de son temps. C'tait Lonora, comtesse de Scandiano, alors en visite la cour d'Alphonse. Le sonnet du Tasse adress la comtesse de Scandiano semble, par l'amoureuse recherche de ses images, justifier ce commrage de palais, recueilli par la postrit, qui recueille tout des grands hommes. La comtesse de Scandiano tait clbre surtout par la beaut de ses lvres autrichiennes; cette circonstance est ncessaire l'intelligence de ces vers: Cette lvre, colore par les roses, s'avance lgrement humide et enfle comme par un artifice de l'amour lui-mme, pour faire une insidieuse tentation au baiser. Amants, qu'aucun de vous ne soit assez hardi pour cder au dsir, et pour s'approcher de plus en plus de ce serpent qui s'y cache pour blesser le coeur. Moi qui fus jadis rompu ces amoureuses embches, je les dcouvre et je vous les dnonce, jeunes amants! Ces roses de ces lvres, comme les pommes de Tantale, s'avancent et se retirent; l'Amour seul y reste avec son dard et ses torches pour vous blesser et vous consumer! De tels vers, adresss la plus jeune et la plus enivrante des beauts de la cour d'Alphonse, devaient tre amers Lonora, si les sentiments de Lonora dpassrent jamais l'enthousiasme et l'amiti d'une femme vertueuse pour un respectueux adorateur. C'est quelques jours aprs avoir adress ces vers la comtesse de Scandiano, qu'il consentit, sur quelques scrupules des critiques romains qui examinaient son pome, supprimer le bel pisode d'Olinde et de Sophronie, une des grces les plus dplaces, mais les plus sduisantes, de son rcit. L'opinion gnrale du temps est que le Tasse avait clbr la beaut et l'amour de Lonora d'Este sous les traits et sous le nom de Sophronie. Effacer ce portrait pour quelques mcontentements de courtisan, pour une inconstance de coeur ou pour un scrupule de critique, n'tait pas seulement une offense au pome, c'tait une offense gratuite au coeur de Lonora, innocente des svrits de son frre. L'indulgente Lonora, pardonnant la fois l'amant et au pote, supplia le Tasse de venir passer une partie de l't, seul avec elle, dans une dlicieuse villa au bord du P, nomme _Casandoli_. L'ingrat Torquato suivit la princesse Casandoli, sjour de paix et d'intimit; mais il s'en chappait souvent pour revenir Ferrare adorer et clbrer, dans des vers passionns, la comtesse de Scandiano. La faveur dont il paraissait jouir auprs de la comtesse, et celle que lui continuait, malgr son inconstance apparente, la douce Lonora, redoublrent contre lui la jalousie et la haine de ses ennemis, surtout du clbre pote Guarini, son rival en posie pastorale, auteur du _Pastor Fido_, oeuvre gale l'_Aminta_ du Tasse. L'amiti mme se changea en trahison et en pige contre lui. Ayant acquis la certitude qu'un de ses amis les plus intimes avait abus de sa familiarit, dans sa maison, pour ouvrir avec de fausses clefs ses cassettes, et pour pier ses secrets d'amour et ses vers, il lui fit des reproches publics de sa flonie, en plein jour, sur la grande place du palais. Le tratre donna un dmenti et un soufflet au Tasse; le pote provoqua l'insulteur un duel loyal selon les usages de la chevalerie du temps; mais, au lieu du combat, le lche recourut l'assassinat; il fondit inopinment avec quelques estafiers sur le Tasse, qui se promenait en plein midi dans la ville. Le pote, atteint de quelques lgres blessures, tira sa dague, para les coups, fondit son tour sur ses assassins, en blessa quelques-uns et contraignit les autres la fuite. Le rcit des circonstances de cet assassinat, qu'on trouve dans les lettres de la main du Tasse lui-mme conserves la bibliothque Pitti, et que j'y ai lues, dment les circonstances romanesques ajoutes par ses premiers biographes cette aventure. Ces lettres dmentent surtout les prtendues perscutions et la fausse complicit de la cour de Ferrare dans ce crime. Aprs ce combat, dit-il, je me suis renferm deux jours dans ma chambre, d'o je ne suis sorti que pour faire deux visites, l'une la duchesse d'Urbin, l'autre Madame Lonora; et comme on ne parlait plus de cette rencontre, j'imaginai qu'elle tait compltement assoupie. Hier, cependant, je fus invit de la part de Son Altesse l'accompagner sa campagne, o Elle se rendait avec quelques familiers. Ce matin mme, Crispo, conseiller intime et suprme du duc dans toutes les matires qui concernent la justice, me fit appeler et me rpta quelques bonnes et aimables paroles du duc, prononces en public, la veille, et tmoignant de toute son estime et de toute son affection pour moi; paroles qui ont t confirmes par beaucoup d'autres. Il ajouta que je ne devais pas m'tonner si mon affaire avait march lentement, attendu que ces lenteurs avaient t calcules pour s'emparer plus srement des coupables; mais qu' prsent que le duc tait inform qu'ils s'taient enfuis hors de ses tats, on allait procder contre eux avec la dernire rigueur. J'ai la certitude que le duc a donn ses ordres en consquence. VII. Soit par la flonie de ses amis devenus ses assassins, soit par sa propre indiscrtion lire ou rciter ses vers en public, le Tasse apprit, peu de temps aprs, qu'on imprimait, son insu, la _Jrusalem dlivre_ dans plusieurs villes d'Italie la fois. Ce coup parut abattre son courage; il s'adressa au duc de Ferrare pour prvenir ce larcin de sa gloire et de sa fortune. La lettre qu'Alphonse crivit en faveur du Tasse aux souverains d'Italie atteste un zle aussi ardent que son amiti pour le pote. L'original de cette dpche est sous nos yeux: Alphonse y proteste aussi nergiquement contre cette infidlit qu'il aurait pu le faire contre l'envahissement d'une de ses provinces; on voit aussi par une lettre du cardinal de San Sisto, ministre du pape Grgoire XIII, au gouverneur de Prouse, que les intentions d'Alphonse furent accomplies, et qu'on interdit svrement partout les ditions subreptices de la _Jrusalem_. Le Tasse nanmoins, constern d'une publicit qui lui drobait les bnfices de son oeuvre, et qui la faisait circuler avant la dernire perfection qu'il y apportait encore, parut accuser injustement la cour de Ferrare de connivence ou d'indiffrence dans cette affaire. Invit aux ftes de Modne, au mois de janvier 1577, par la comtesse Tarquinia Molza, gale en beaut et en gnie potique Vittoria Colonna, il se plaint, du sein des dlices, de son malheur, et semble en accuser dj ses bienfaiteurs. J'esprais trouver la tranquillit d'esprit ici, crit-il, et j'y prouve autant de misre qu' Ferrare; mais je suis rsolu prendre toute chose en patience et sourire l'adversit. Cependant je suis de plus en plus dcid ne pas quitter le service du duc, car, outre que mes obligations envers lui sont telles que, quand je lui sacrifierais ma vie, ce ne serait pas encore assez pour payer ma dette, je crains bien de ne pas trouver une autre cour plus de repos que dans ses tats; les maux que je subis sont de telle nature qu'ils m'atteindront partout ailleurs autant qu' Ferrare. Ces lettres sont d'autant moins suspectes d'adulation pour le duc de Ferrare, qu'elles sont crites hors des tats de ce prince, et adresses un de ses ennemis, Scipion Gonzague, parent et ami des Mdicis. Quelques expressions attestent dj, dans ces lettres, que le Tasse portait son mal en lui-mme, et ne l'attribuait pas encore la famille d'Este, qui le comblait d'gards, d'amiti, et peut-tre d'amour. VIII. Cette rsolution mme, manifeste par le pote, de ne jamais abandonner la cour de Ferrare pour celle des Mdicis, offensa et refroidit Scipion Gonzague, son ami. Je vois que vous tes offens, lui crit le Tasse quelques jours aprs, sans doute en rponse des reproches: pardonnez-moi; je ne sais quoi trouble mon esprit! Sa mlancolie, comme celle de Rousseau, se caractrisait de plus en plus par la mobilit de ses rsolutions, et par les soupons les plus injurieux contre ses meilleurs amis. La gloire de son nom, accrue par la cupidit des diteurs de la _Jrusalem_, tait cependant dj tellement sans rivale dans toute l'Italie, qu'un propre neveu du grand Arioste lui crivait Modne pour lui dcerner la couronne et la suprmatie sur son oncle mme. Le Tasse, dans sa rponse pleine de sens, de modestie et d'admiration pour l'Arioste, son modle et son matre, dcline cette gloire. Cette couronne, dit-il, elle est avec justice sur le front homrique de votre oncle, et il serait plus difficile de l'en arracher que d'arracher Hercule sa massue! Pendant l'hiver suivant, 1578, qu'il passa Ferrare, toujours absorb dans la correction de son pome, on voit se dvelopper son humeur ombrageuse dans ses lettres ses amis. Ainsi, dans plusieurs lettres au marquis de Monti, dans le duch d'Urbin, il se plaint de ne pouvoir garder un serviteur sr autour de lui, et il conjure le marquis de Monti de lui envoyer un de ses vassaux pour domestique; il ajoute que, pour prvenir toute pense de trahison dans ce serviteur tranger, il fallait pralablement l'avertir, au nom du duc d'Urbin son souverain, qu'il serait puni de mort s'il trahit jamais le pote qui on l'adresse. Ne sont-ce pas l toutes les ombres qui flottrent plus tard sur l'imagination malade de J.-J. Rousseau, et qui lui firent jeter quatre de ses enfants l'hospice des enfants abandonns sans marque de reconnaissance, de peur que ses fils, sollicits au parricide par ses ennemis, ne devinssent un jour les assassins de leur pre? La mme dmence produit les mmes symptmes dans ces grands hommes. Ils sont plus dnaturs dans Rousseau, ils sont aussi bizarres dans le Tasse. Ces symptmes s'accrurent dans l't suivant jusqu'au dlire: il imagina que ses perscuteurs invisibles l'avaient dnonc l'inquisition pour quelques irrgularits potiques de foi, ou pour quelques allusions aux fables mythologiques semes, son insu, dans ses vers. Le duc de Ferrare et les princesses ses soeurs poussrent la condescendance ses craintes imaginaires jusqu' lui faire crire, par les inquisiteurs, qu'ils avaient fait examiner attentivement son pome par les thologiens, et qu'on l'absolvait jamais de toute faute et de toute peine encourue devant l'glise. Cette assurance ne le calma que pour un jour; ses anxits persistrent et troublrent jusqu' la fureur sa raison. Un soir, dans l'appartement de la duchesse d'Urbin, au palais, il tira son poignard du fourreau et le lana contre un des serviteurs de la duchesse, dans lequel il crut reconnatre un tratre ou un ennemi. On s'empara de lui et on l'enferma dans un appartement de la cour du palais, non comme un coupable, mais comme un malade. On trouve la preuve de cet acte d'insanit dans la correspondance de Maffio Veniero, Vnitien rsidant alors Ferrare, et qui tait charg d'crire la cour des Mdicis les nouvelles de la cour d'Este. Certes, si l'emprisonnement du Tasse et t gratuit de la part d'Alphonse, le correspondant des Mdicis n'aurait pas disculp le duc de Ferrare de cette impit envers le gnie. Le Tasse a t renferm hier, crit Veniero, pour avoir, dans la chambre de la duchesse d'Urbin, lanc un poignard un des serviteurs de la princesse; _mais il a t enferm plutt cause de sa maladie, et dans l'intrt de sa gurison, que pour le punir_. Le pote persvre se croire criminel du crime d'hrsie et s'imaginer qu'on veut l'empoisonner. Je pense que ces dsordres de son esprit viennent de quelques humeurs mlancoliques qui psent sur le coeur et sur le cerveau. L'vnement d'ailleurs est bien dplorable, soit que l'on considre son gnie ou sa bont. Que peuvent rpondre les accusateurs gratuits de la maison d'Este, dans cette circonstance, une preuve aussi authentique de leur innocence, crite sur place aux ennemis de cette maison par l'ambassadeur de ces ennemis? IX. Le Tasse, revenu son bon sens, crivit Alphonse pour le prier de lui rendre la libert. L'cuyer d'Alphonse, Coccapani, ami et admirateur du pote, remit lui-mme la supplique et la rponse. Alphonse chargea l'cuyer de tranquilliser le Tasse et de l'assurer que sa dtention n'tait que temporaire et curative. Peu de jours aprs, Alphonse vint en effet ouvrir lui-mme la porte au pote, et, pour hter sa convalescence, il l'envoya, libre et suivi d'amis et de mdecins, dans son dlicieux palais d't de Bello Sguardo. Le Tasse reconnat lui-mme plus tard, dans deux passages de ses oeuvres, crits hors des tats de Ferrare (huitime et dixime volume de ses lettres), que le duc de Ferrare, dans cette circonstance, lui montra l'affection non d'un matre, mais d'un frre et d'un pre. La paix, la solitude, l'amiti, ne suffirent pas apaiser son imagination inquite Bello Sguardo. Il voulut, comme s'il se ft craint lui-mme, s'enfermer pour le reste de sa vie dans le monastre des Franciscains de Ferrare. Le duc rpondit la supplique que le Tasse lui adressa de Bello Sguardo pour obtenir son cong et son agrment, qu'il ne s'opposait nullement ce que le malade ft remis aux pres franciscains, si ces religieux consentaient le recevoir et rpondre de sa sant par leurs soins; il ajoute que, dans le cas contraire, le Tasse pouvait revenir habiter, libre, son appartement au palais de Ferrare, o il serait servi et soign comme auparavant par deux serviteurs de la cour. Mais les lettres de l'cuyer, ami du Tasse, au grand-duc, cette poque, disent que l'tat de l'esprit du pote tait plus affligeant que jamais, et qu'il fatiguait ses confesseurs par des _montagnes de folies_, dbites comme des accusations contre lui-mme. X. Les religieux franciscains de Ferrare consentirent charitablement recevoir le malade. Il passa quelques jours dans le couvent avec cette paix qui semble, au premier moment, tomber sur l'me, des clotres. Je suis tellement satisfait des pres, crit-il lui-mme au duc Alphonse, qu'aussitt que ma sant sera rtablie, je suis invariablement dcid demander Votre Altesse la permission de me faire _frate_ franciscain. Ce charme dura peu; peine enferm dans le couvent, il se persuada que l'absolution qu'il avait reue de ses hrsies imaginaires par l'inquisition, n'tait pas valable; et il adressa une supplique aux cardinaux et au pape, Rome, pour obtenir d'eux la ratification de sa scurit. Cette supplique attesterait seule sa dmence; elle est aux archives de Modne. Votre Seigneurie, dit-il en s'adressant Scipion Gonzague, son intercesseur Rome, comprendra la situation dans laquelle je me trouve..... Suis-je tout fait fou ou seulement malade d'esprit?..... Je suis trop cruellement tourment..... Je ne vois qu'une manire de me rendre la paix de l'me et de tranquilliser mes penses..... Et je conjure Votre Seigneurie, par l'ancienne amiti qui exista entre nous, par la grande affection qu'elle me porte et par sa charit chrtienne, d'agir envers moi, dans cette affaire, avec la mme franchise qu'Elle m'a toujours montre; prsentez ma supplique au cardinal de Pise ou tout autre cardinal attach l'inquisition, et ne vous laissez dissuader par personne de prsenter ma supplique, sous prtexte que je ne suis pas en parfaite sant d'esprit..... Mais prsentez ma supplique au cardinal de Pise..... Employez toute votre influence, toute votre autorit Rome!..... Travaillez de tous vos efforts ce que Monseigneur le duc dcouvre la vrit, puisque, depuis le commencement de cette affaire, je puis lui rvler bien des choses et reconnatre mes fautes et me soumettre au traitement des mdecins!..... Telle est ma dtresse, que je n'ai que vous au monde qui je puisse me fier, et, si vous m'assurez que ma supplique aux cardinaux sera prsente, je vivrai enfin en paix! Le reste de la lettre est un dsordre si inextricable de mots et de penses, qu'elle devient compltement inintelligible; elle se termine par une invocation Scipion de veiller la sret du Tasse, et de faire intervenir le cardinal de Mdicis pour obtenir qu'on lui rende la libert. On reconnat avec douleur, dans cette incohrence d'ides absurdes et d'expressions tronques, tous les symptmes d'un garement d'esprit trop rel. Je confesse mes fautes, crit-il la mme date au duc de Ferrare, j'avoue que je suis atteint de mlancolie; mais Votre Altesse est trompe, Elle croit qu'Elle m'a fait absoudre par l'inquisition, et il n'en est rien. Je suis poursuivi plus que jamais par elle; grand prince! obtenez-moi cette absolution, et je me soumettrai sans rsistance tous les remdes! Car je suis fou, mais pas cependant si fou qu'on le pense. Les chaleurs de l't de 1577 accrurent tellement ses dispositions maladives, qu'il tomba dans cette terreur stupfiante dont J.-J. Rousseau fut saisi dans l'asile que l'amiti de Hume lui avait procur en Angleterre, quand il se sauva en France, comme s'il et t poursuivi par ses assassins. Le Tasse, comme on l'a vu, n'avait d'autre prison cette poque que ses propres appartements dans le palais de Ferrare, ou dans la villa de Bello Sguardo, sous la surveillance de deux serviteurs de la cour. La fuite tait facile. Tout porte croire qu'elle fut favorise par la tendre piti de Lonora et de sa soeur, la bonne duchesse d'Urbin, qui n'eurent qu' faire fermer les yeux aux deux domestiques du palais. On peut supposer aussi qu'Alphonse lui-mme ne s'opposa pas srieusement une vasion qui le dlivrait de l'apparence, toujours odieuse, d'tre le gelier du gnie. L'indiffrence que ce prince montra bientt aprs l'loignement ou au retour du pote confirme cette supposition; rien jusqu' cette poque ne rvla que de l'affection et de la piti dans le coeur d'Alphonse pour le Tasse. Ce ne fut que plus tard que la sollicitude changea de caractre, et qu'une aigreur cruelle parut succder dans ce prince la piti. XI. Quoi qu'il en soit de cette tolrance ou de cette connivence probable de la cour de Ferrare la fuite du malade, le Tasse, sous l'empire des terreurs du fer, du poison, de la damnation, qui obsdaient son imagination, s'vada de ses appartements dans la nuit du 30 juillet 1579, et seul, pied, sans argent, fuyant les chemins frquents, s'enfona dans les gorges des Apennins. Tout porte croire aussi qu'il ne fut point poursuivi dans sa fuite, car la beaut de ses traits, l'garement de sa physionomie, l'lgance de son costume, ne pouvaient manquer de signaler son passage et de rvler ses traces aux poursuites du duc de Ferrare. Toute la prudence du pote se borna viter les grandes villes, telles que Bologne, Florence, Rome, qui se trouvaient sur sa route, suivre les chemins les moins frays et ne demander l'hospitalit que dans les hameaux ou dans les chaumires. Cette fuite du Tasse, de cette cour qui avait lev sa fortune jusqu' l'amour d'une princesse, vers ce village de Sorrente, o il esprait retrouver l'obscurit et la paix de son berceau, gale en posie et en pathtique les plus touchantes imaginations de son pome. Il y a au fond du coeur des hommes ns sensibles une passion ou une maladie de plus que dans les autres hommes: c'est la passion ou la maladie des lieux qui les ont vus natre et dont le nom, le site, le ciel, les montagnes, les mers, les arbres, les images, voqus tout coup par un puissant souvenir, se lvent devant leur imagination avec une telle ralit et une telle attraction du coeur, qu'il faut mourir ou les revoir. C'est une sorte de mirage moral qui suscite des horizons de verdure, de fontaines et de lacs de l'aridit du dsert; c'est le coup qui frappe au coeur le soldat du Tyrol ou de l'Helvtie, quand il entend, mille lieues de son pays, une note du chant du pasteur des Alpes rassemblant ses troupeaux, et qui le fait languir et se consumer de dsir, jusqu' ce qu'il ait respir de nouveau une haleine de sa premire patrie; c'est cette nostalgie, vritable dmence du souvenir, surajoute une autre dmence, qui dirigeait instinctivement et comme son insu le Tasse vers le royaume de Naples. Comme tous les malheureux et comme tous les malades, il esprait changer de fortune et de sant en changeant de lieux; il ne pouvait croire qu'il ne retrouverait pas le bonheur de ses premires annes et le repos de coeur et d'esprit dans le site o il les avait laisss en quittant Sorrente; il y revoyait son pre, sa mre, sa soeur; il savait que ce pre, exil par ses ennemis, reposait, dans une tombe d'emprunt, sur la rive fangeuse du P; il savait que Porcia, sa mre, ensevelie dans ses larmes, dormait sous les froides dalles du couvent de San-Sisto; mais il lui restait une soeur chrie, marie un pauvre gentilhomme de Sorrente, et qui habitait avec ses enfants la maison et le jardin o il avait lui-mme reu le jour. C'est vers Sorrente qu'il s'avanait comme ttons dans sa lente marche; c'est l qu'il retrouvait d'avance, en imagination, sa libert, sa raison, sa sant, ses tendresses de famille. Son imagination ne le trompait pas dans ce doux rve; il y aurait retrouv tout cela s'il avait pu se retrouver lui-mme. Voil ce que j'ai prouv moi-mme quand j'ai t oblig de vendre la maison de mon pre, Milly, pour payer mes cranciers. XII. Cette soeur du Tasse, Cornlia, objet, comme on l'a vu, de tant de sollicitude de son pre et de son frre, avait t marie malgr eux, par ses oncles avides, un gentilhomme de Sorrente, nomm Mazio Sersale, qui l'aimait, condition qu'il ne rclamerait jamais la fortune de sa femme dans la dot de leur soeur Porcia, femme de Bernardo Tasso. Dix-huit annes s'taient coules depuis ce mariage; la jeune et belle Cornlia tait devenue une grave et tendre mre de famille; elle avait perdu son mari; elle continuait vivre seule et dans une mdiocrit presque indigente dans sa maison Sorrente, sans autre fortune que les orangers et les figuiers du petit domaine de ses pres. Elle ne savait presque rien de son pre et de son frre, si ce n'est que l'un tait mort, et que l'autre tait devenu un chevalier et un pote de renom la cour de la maison d'Este, Ferrare. Elle esprait que ce frre, si chri d'elle dans son enfance, protgerait un jour de sa fortune et de son crdit ses petits enfants. Un bruit vague de disgrce et de revers tait cependant venu jusqu' elle, par les Franciscains du couvent de Salerne et de Sorrente, qui correspondaient avec leurs frres de Ferrare; et ces revers, loin d'attidir ses tendresses pour ce frre absent, n'avaient fait qu'y ajouter la sollicitude et la piti. Cependant le Tasse, ayant laiss Rome et la mer sur sa droite, s'tait enfonc dans les valles des Abruzzes. C'est une chane abrupte et boise de montagnes habites par des pasteurs; elles s'avancent comme un long cap entre le golfe de Gate, le golfe de Naples et le golfe de Salerne, peine spar de Sorrente par un haut promontoire, en approchant de San-Germano, d'Itri, de Fondi, de Gate et de Naples. Le Tasse, soit qu'il craignt d'tre reconnu par des missaires du duc de Ferrare lancs sa poursuite, soit plutt que, par suite de sa maladie mentale, il voult prouver sa soeur elle-mme avant de se dcouvrir elle, changea ses habits de gentilhomme, uss et dchirs par la longue route, contre les habits d'un berger des Abruzzes. C'est dans ce costume, que sa barbe nglige et son teint hl par le soleil rendaient plus complet et plus vraisemblable, qu'il arriva enfin quelques jours aprs la porte de sa soeur. Ici, nous le laisserons, pour ainsi dire, parler lui-mme par la bouche de son ami, le marquis Manso, qui il raconta depuis la scne vritablement homrique ou biblique de sa reconnaissance par sa soeur. tant entr dans le village et dans la maison de sa soeur, il la trouva seule, dit-il, avec ses servantes, car elle tait maintenant veuve, et ses deux fils en bas ge n'taient pas en ce moment la maison. Ayant t introduit auprs d'elle, il s'annona comme un messager charg de lui apporter des lettres et des nouvelles de son frre. Ces lettres, que la soeur ouvrit avec empressement, disaient que Torquato courait des dangers extrmes pour sa vie, moins qu'il ne ft sauv par l'assistance de sa soeur, laquelle il demandait quelques lettres de recommandation dont il avait le plus pressant besoin. Il s'en rfrait pour les dtails aux explications que le messager donnerait de vive voix Cornlia. Consterne et terrifie par cette lecture, Cornlia, aprs avoir fait rafrachir le faux berger, couvert de sueur et de poussire, se hta de lui demander les explications annonces par la lettre de son frre. Le Tasse, exagrant dans ce rcit les prils imaginaires auxquels il se croyait expos, raconta une histoire si vraisemblable, en termes si pathtiques, que sa soeur s'vanouit de terreur et de tendresse en l'coutant. Convaincu alors de l'amour de sa soeur pour lui, et se reprochant lui-mme une feinte qui avait caus tant d'angoisses Cornlia, il commena la rassurer avec de meilleures paroles, et il finit par se dcouvrir elle pour ce qu'il tait, mais peu peu, nanmoins, et par degrs, de peur que la surprise et la joie, succdant sans prparation tant de douleur, ne lui causassent un autre vanouissement qui, cette fois, pourrait tre mortel. Lorsque la tendre Cornlia fut instruite et tranquillise, et qu'elle eut pleinement entendu de la bouche de son frre les causes de sa fuite et de son dguisement, elle rsolut de le retenir secrtement dans sa maison, sans rvler le mystre qu' ses deux enfants et ses plus discrets familiers. On convint de dire aux autres que l'tranger tait un cousin venu de Bergame Naples pour quelques affaires, et qui avait voulu profiter du voisinage pour visiter pendant quelques semaines ses parents de Sorrente. L'aspect des lieux o il avait respir la premire fleur de la vie, la tendresse de cette soeur dont le coeur concentrait pour lui toute la famille teinte ou disperse, celle de ses deux neveux qui la mre avait inculqu l'affection et l'enthousiasme pour cet oncle si grand et si malheureux; cette hospitalit si sre et si chaude, reue dans ces beaux lieux et pour ainsi dire dans l'me mme de cette soeur, avaient produit, comme par enchantement, sur le Tasse tout l'effet qu'il avait rv. Il avait dpouill le vieil homme chacun de ses pas sur la route des Abruzzes. Il retrouvait en lui l'homme de ses fraches annes. Le lieu, les montagnes, le climat, l'horizon, la mer, achevaient le prodige; l'imagination se gurissait par les belles et douces images de ce dlicieux sjour. Le Tasse tant maintenant rendu une complte scurit, dit son confident le plus intime de cette priode de sa vie, le marquis Manso, passa le reste de l't dans la maison de sa soeur. On peut se figurer son bonheur en se retrouvant ainsi sous le toit paternel, et jouissant d'un bien-tre qu'il n'avait jamais got que dans ses souvenirs et une poque o son jeune ge l'empchait de l'apprcier comme aujourd'hui. La beaut et la varit de ce site enchant compltaient sa joie. La contre tait dlicieuse en toutes saisons et favorable aux mditations de l'esprit, mais particulirement riche en fracheur et en douceur d'atmosphre, pendant ces ts o des chaleurs excessives rendent les autres sites inhabitables. Ce bien-tre Sorrente pendant les chaleurs vient du mouvement des vagues qui lchent les falaises, de l'ombre des arbres, de l'haleine continuelle des brises du large, de la fracheur et de la limpidit des ruisseaux qui tombent des montagnes de Salerne, qui murmurent entre les collines et qui serpentent dans les valles. Ajoutez-y la fertilit de ce vaste plateau, la srnit de l'air, le calme habituel des flots endormis dans la baie, les oiseaux, les poissons, les fruits exquis qui semblent rivaliser de saveur, d'abondance et de varit pour la table de l'homme; et, certainement, quand on considre la runion de tant de beauts et de tant d'avantages dans un tel site, l'oeil et l'esprit sont forcs de convenir que Sorrente est un vaste et miraculeux jardin, trac par la nature avec une admirable prodigalit de soins, et perfectionn par l'art avec une diligente assiduit de travail. Dans les promenades incessantes du Tasse, parmi les enchantements de ce sjour natal, Antonio et Alessandro Sersale, ses deux neveux, taient ses compagnons et ses guides. Ces deux adolescents donnaient, depuis leur enfance, les signes de cette bont de caractre et de cette grce de manires qui les ont rendus depuis chers tous les proches et tous leurs compatriotes. XIII. Cornlia, sa soeur, non contente d'entourer de ses soins et de sa tendresse le frre qui lui tait rendu, voulut affermir encore sa convalescence par les soins des plus habiles mdecins de Salerne et de Naples. Le Tasse suivit sous ses yeux le traitement que ces hommes de l'art appliquaient au soulagement de la mlancolie, traitement conforme celui qu'il avait suivi Ferrare, mais second ici par l'air natal, la scurit, la sollicitude d'une soeur. La force revint avec la sant; mais l'inquitude d'esprit revint avec la force. peine le Tasse fut-il rentr dans la pleine possession de son intelligence, qu'il commena se fatiguer de ce repos, cherch si loin et travers tant d'aventures. La privation de ses livres, laisss Ferrare, de ses manuscrits, du bruit de sa renomme qui s'amortissait dans la solitude Sorrente; la monotonie de la maison rustique de sa soeur; la socit douce, mais strile, de ses deux neveux, dont l'enfance ne s'levait pas assez haut pour lui dans la sphre de la posie et de la philosophie qu'il habitait la cour de Ferrare; peut-tre mme l'absence de ces agitations de l'esprit qui fatiguent la vie, mais qui l'occupent, ne tardrent pas lui faire dsirer un autre sjour. Il est juste d'ajouter cette inconstance du pote le sentiment dlicat de la gne que sa prsence imposait une soeur dont l'indigence suffisait peine la nourriture de ses deux fils et de ses deux filles. Ce sentiment perce dans une lettre du Tasse un de ses amis: Tu verras de plus, dit-il, dans une lettre crite par ma soeur, son extrme pauvret, et la ncessit o je suis de venir son aide, et comment, dans un si excessif dnment, moi-mme j'ai t oblig cependant de lui donner quelque assistance. Tous ces motifs, et peut-tre aussi le remords d'avoir attrist le coeur de sa constante protectrice Lonora, dont la tendresse survivait ses propres inconstances, retournrent ses penses vers Ferrare. Il crivit, l'insu de sa soeur, des lettres de repentir au duc, la duchesse d'Urbin, Lonora. Lonora seule lui rpondit, avec l'accent dcourag d'une tendresse qui n'espre plus de retour, mais qui n'abandonne pas mme celui dont elle dsespre. Ce silence du duc de Ferrare et de la duchesse d'Urbin inquita de nouveau le Tasse sur la rception qui l'attendait cette cour. Il voulut se prmunir contre le ressentiment d'Alphonse en intressant sa cause les deux ambassadeurs de ce prince rsidant Rome. Ces ambassadeurs, ainsi que le cardinal Albano, intercdrent pour lui auprs du duc de Ferrare; ils obtinrent, non sans peine, pour leur protg l'autorisation de retourner cette mme cour d'o il s'tait vad si peu de mois auparavant. Ils assurrent que, bien que sa gurison ne ft pas complte, on pouvait esprer que son repentir et sa raison le rendraient digne de recouvrer la faveur de ses protecteurs. Alphonse rpondit de sa propre main au cardinal Albano une lettre que nous possdons, et qui prouve assez que le squestre mis sur les papiers et sur les posies du Tasse Ferrare, n'avait d'autre objet que d'en prvenir la destruction par les mains d'un insens, dans un de ses accs de mlancolie. J'ai tard rpondre, dit Alphonse au cardinal Albano, la lettre que vous m'avez crite concernant Torquato, parce que je dsirais vous envoyer ses manuscrits en mme temps que ma rponse. Une trs-grave indisposition de ma soeur, la duchesse d'Urbin, m'a empch jusqu'ici de les recueillir tous, car un certain nombre de ces crits sont entre les mains de la duchesse. Nous nous occupons maintenant de les rassembler, et ils seront bientt en ordre; je vous le fais savoir, et je dsire que vous le fassiez savoir la soeur du Tasse, parce que cette dame a crit, moi et ma soeur, sur cet objet; ils seront remis aussitt que possible entre vos mains, ou aux mains du Tasse lui-mme; et, de plus, on aura pour lui les plus grands gards et les plus grandes sollicitudes, non-seulement en paroles, mais en faits... Le Tasse, malgr les conseils du cardinal Albano, qui s'efforait de le retenir Rome, tait impatient de retourner Ferrare; le duc finit par y consentir. En ce qui touche Torquato, crivit le duc, le 22 mai 1578, son ambassadeur Rome, mon intention est que vous lui disiez qu'il est libre de faire ce qui lui conviendra, et que s'il veut revenir vers nous, nous serons nous-mmes satisfaits de le recevoir. Il sera pralablement ncessaire cependant de constater qu'il a t rellement afflig de mlancolie, et que ces soupons de malice et de prtendues perscutions qu'il a sems contre nous en Italie, n'ont pas d'autre origine que cette humeur mlancolique; en preuve de ceci est cette accusation absurde qu'il nous a impute d'avoir eu l'intention de le mettre mort, quoique nous l'ayons toujours caress et trait avec la plus extrme faveur; il m'et t bien facile d'excuter ce sinistre projet, si j'avais eu jamais la dmence de le concevoir. Pour ces motifs, s'il dsire revenir, il faut qu'il prenne d'abord la rsolution bien arrte de se tenir en repos, et de se laisser traiter de sa maladie par les mdecins. Quant ce qui regarde ses soupons et les expressions dont il s'est servi par le pass, je ne l'en accuse pas; seulement, une fois qu'il sera ici, s'il ne consent pas se laisser traiter et soigner, nous donnerons des ordres pour qu'il soit expuls dfinitivement de nos tats, avec dfense d'y jamais rentrer. Ce que je viens de dire suffit s'il se dtermine revenir; s'il prfre rester Rome ou ailleurs, nous donnerons ordre pour que les choses qui lui appartiennent et qui sont entre les mains de Coccapani (ami du Tasse, cuyer du prince) lui soient adresses, et il peut crire sur cela Coccapani. Y a-t-il une meilleure preuve qu'une telle lettre, que le duc Alphonse ne tendait point de pige au Tasse pour l'attirer dans ses tats, et pour l'y plonger dans les cachots? Y a-t-il une preuve plus vidente qu'Alphonse ne punissait pas dans le Tasse l'audace d'aimer sa soeur Lonora? Comment ce prince, s'il avait eu l'arrire-pense de torturer le Tasse dans ses cachots, aurait-il employ ses ambassadeurs le dtourner de revenir dans ses tats? Comment aurait-il mis des conditions si senses et si bien stipules d'avance ce retour? Comment enfin, si la prsence du Tasse sa cour et son amour pour sa soeur avaient t le scandale et l'offense du Tasse envers lui, aurait-il permis au pote de revenir auprs de cette mme soeur, et de renouveler publiquement l'offense dont il avait se plaindre? Il faudrait supposer Alphonse plus insens que sa victime! Ces suppositions n'ont aucune base rellement historique. La vrit est moins potique et plus nette; mais elle est la vrit; il faut la dire, dt-elle renverser les hypothses entirement chimriques bties par les romanciers sur le scandale de la passion de Torquato pour Lonora. C'est peu connatre l'Italie et les moeurs de ses cours voluptueuses, que de supposer qu'un amour chevaleresque entre un gentilhomme de haute naissance, devenu le plus grand homme d'Italie, et une princesse libre de sa main et de son coeur, chrie de son frre, honore de toute la cour, et t un crime si monstrueux et si irrmissible aux yeux d'Alphonse. Si ce prince avait eu sur les sentiments de sa soeur une si inquite susceptibilit, comment aurait-il rapproch depuis tant d'annes le Tasse de Lonora? Comment aurait-il encourag la familiarit littraire et domestique entre ses deux soeurs et le pote courtisan, ornement de sa cour? Comment, au commencement de la mlancolie du Tasse, aurait-il remis lui-mme le malade aux soins de Lonora, son amie, dans la solitude de la maison de plaisance qu'elle habitait pendant l't? Comment la douce et tendre Lonora, devenue riche par l'hritage de sa mre, et confidente ncessaire de la fuite du Tasse, aurait-elle laiss son amant s'vader, sans habits et sans argent, de Bello Sguardo? Comment, enfin, instruite comme elle devait l'tre des ressentiments de son frre, n'aurait-elle pas dconseill cet amant de revenir se livrer la vengeance d'Alphonse? Nous verrons, dans la suite du rcit, que cette supposition, incompatible avec le caractre, la vertu, la situation de Lonora, n'a pas plus de ralit dans le caractre et dans la conduite du Tasse lui-mme. D'un ct, une tendre admiration mle de piti pour le gnie d'un grand pote, qui tait en mme temps le plus beau et le plus hroque des jeunes courtisans de la maison d'Este; une reconnaissance chevaleresque et potique de l'autre ct pour une femme accomplie, que son rang et sa pit levaient au-dessus des soupons: voil les seuls rapports que l'histoire srieuse puisse constater entre Lonora et le Tasse. Nous sommes oblig d'ajouter que, si le Tasse eut des torts se reprocher dans le cours de ses relations avec la belle et tendre Lonora, ce ne furent pas des torts de passion, mais des torts d'inconstance, et peut-tre d'ingratitude. Mais on ne peut accuser de rien un infortun comme le Tasse et comme J.-J. Rousseau, dont l'imagination gare le coeur. Plt Dieu que le crime du Tasse et t l'excs d'amour pour Lonora! L'origine de cette dmence en honorerait au moins les consquences, et, au lieu de plaindre un malade dans un hospice, on adorerait en lui une victime dans son cachot! XIV. Le Tasse partit de Rome cheval avec l'ambassadeur d'Alphonse, Gualengo, et fut accueilli Ferrare comme un convalescent revenu la sant, et non comme un coupable rentr en grce. On ne lui parla mme pas de sa fuite; il redevint l'ornement et l'orgueil de cette cour lettre. On voit nanmoins dans ses lettres que cette faveur purement littraire dont il jouissait la cour commenait offenser son ambition, et qu'il aspirait des honneurs plus conformes sa naissance et son got pour les armes et pour les affaires. Alphonse, crit-il, semble vouloir me condamner une existence oisive et effmine; il me traite en fugitif du Parnasse, relgu dans les jardins d'picure. Il confesse, un peu plus loin, qu'au lieu de suivre les conseils des mdecins qu'on lui impose, il se livre quelques excs de table et de vin. Sans gard, dit-il, pour ma sant et pour ma vie, j'ai volontairement aggrav mon mal par les excs d'une intemprance sans borne, de telle faon que ma mort pourrait en tre la consquence (8e volume des Lettres). Je l'ai fait, ajoute-t-il, d'abord pour complaire au duc et gagner sa faveur; ensuite pour dompter mon corps, et par conformit ce que j'ai lu dans certains philosophes grecs, que l'ivresse tait quelquefois salutaire. J'ai pens enfin qu'il serait bon de montrer ainsi au duc que, si j'avais pch autrefois par trop d'ombrages et de dfiance, je me livrais maintenant lui avec un abandon sans rserve. Comment concilier cet aveu avec les aspirations thres et dsintresses d'une passion aussi exclusive et aussi immatrielle qu'un noble amour? XV. Cette ambition trompe du Tasse ne tarda pas donner ses paroles, d'abord respectueuses, le ton du reproche, et bientt de l'invective contre la cour d'Alphonse. Ses amis lui conseillrent de s'loigner pour viter le juste ressentiment du prince. Il fit un voyage Mantoue, o il avait des parents et des amis de son pre. Le jeune fils du duc de Mantoue le combla d'enthousiasme et de dfrence; mais ce prince, encore enfant, ne pouvait puiser dans le trsor de son pre. Le Tasse, dpourvu de ressources, fut oblig de vendre des juifs de Mantoue le magnifique rubis qu'il avait reu autrefois de la duchesse d'Urbin, soeur de Lonora. Cet argent lui servit se rendre Venise. L'garement de sa raison y frappa tellement les indiffrents, que l'ambassadeur de Franois de Mdicis Venise crit, le 12 juillet 1578, sa cour: Le Tasse est ici, agit d'esprit; et, bien qu'on ne puisse pas dire que son esprit soit compltement sain, cependant les symptmes qu'il manifeste sont plutt ceux de la mlancolie que de la dmence. Il demande entrer, et mme avec un modique traitement, votre service; ses facults potiques ne sont nullement affectes; il compose une ode admirable pour Votre Altesse. Je vous supplie de m'crire un mot de consolation que je puisse montrer cet infortun gnie. Peut-tre qu'un peu d'argent apaiserait cette guerre de penses diverses qui troublent sa tte. Le Tasse n'attendit pas la rponse, et partit pour les tats du duc d'Urbin, mari de Lucrzia d'Este. Le jeune duc d'Urbin avait indignement congdi sa femme Lucrzia, qu'il trouvait trop ge pour lui, malgr ses talents et ses charmes. Il tait malsant au Tasse, favori de Lucrzia, d'aller implorer la protection du mari qui la rpudiait si cruellement. Il s'oublia nanmoins jusqu' supplier ce prince d'tre son asile et son port, comme il l'avait dit du duc de Ferrare. Je suis, lui dit-il, _votre crature_! J'en ferai profession le reste de ma vie, et je vous prie de me traiter comme tel; je vous donne tout droit et toute souverainet sans rserve sur ma libert; je baise votre main, et je vous jure que chacune des paroles que je viens d'crire de ma main taient auparavant crites dans mon coeur! XVI. Bientt, aussi mcontent de son nouveau protecteur que du duc de Ferrare, il partit pied de la cour du duc d'Urbin pour se rendre la cour de Turin, o son pome avait popularis son nom. Le rcit qu'il fait de son voyage travers le Pimont est digne de l'auteur de la pastorale hroque de l'_Aminta_, et rappelle les voyages pdestres de J.-J. Rousseau travers le Chablais, retracs avec tant de charme dans les Confessions. C'tait la saison, dit le Tasse, o le vigneron est occup presser les grappes pour en faire ruisseler le vin, et o les arbres (enlacs de pampres dans ces plaines) sont dj moiti dpouills de leurs fruits. Dans le costume d'un simple voyageur, je chevauchais entre Novare et Verceil, commenant m'apercevoir que le jour baissait, et que des nuages chargs de pluie s'abattaient des montagnes sur la plaine. Je pressai de l'peron mon cheval, quand, surprise! j'entendis une meute de chiens qui se ruait avec de grands cris de mon ct. Je me retournai et je vis un bouquetin des Alpes poursuivi par deux lvriers pleins d'ardeur; comme il tait fatigu, ils l'atteignirent bientt, il expira presque mes pieds. Au mme instant vint un jeune homme d'une vingtaine d'annes, grand, beau, lgant, mince et musculeux, qui, grondant et frappant les chiens, leur arracha l'animal qu'ils avaient tu. Il le donna un paysan qui le chargea sur son paule et qui, sur un signe du jeune homme, s'loigna d'un pas rapide. Alors celui-ci, se tournant vers moi, me dit: Noble tranger, o allez-vous, je vous prie? Je vais Verceil, lui rpondis-je, mais je voudrais n'y pas arriver trop tard. Cela se pourrait peut-tre, reprit-il, mais la rivire qui coule devant la ville et qui spare les frontires du Pimont de celles de Milan, a tellement grossi qu'il serait dangereux de la passer. Je vous engage donc accepter l'hospitalit pour cette nuit dans une petite maison que j'ai de ce ct-ci de la rivire; vous y serez mieux que dans aucun autre voisinage. Tandis qu'il me parlait ainsi, je le regardais avec attention, et je crus dcouvrir en lui quelque chose d'extrmement noble et gracieux; je vis bien, quoiqu'il ft pied, que j'avais affaire une personne au-dessus du vulgaire. Donnant alors mon cheval celui qui me l'avait lou et qui m'accompagnait, je dis au jeune homme que j'acceptais son offre, lors mme que je pourrais continuer ma route. En consquence je me plaai derrire lui. J'irai devant, dit-il, non pas que je me croie suprieur vous, mais c'est pour vous conduire. Plt Dieu, repris-je, que la fortune, qui m'envoie aujourd'hui un si noble guide, me ft aussi favorable dans toutes les autres circonstances! Je me tus et je suivis en silence; il se retournait frquemment et m'examinait de la tte aux pieds, comme pour deviner qui j'tais; sentant qu'il tait convenable de satisfaire jusqu' un certain point sa curiosit, je lui dis: C'est la premire fois que je vois ce pays, car quoique, dans un voyage en France, j'aie travers autrefois le Pimont, c'tait par une autre route; mais je ne saurais regretter d'avoir pris celle-ci, car le pays est trs-beau et il est habit par des gens d'une parfaite courtoisie. Lui ayant ainsi fourni l'occasion de causer, il sembla ne pouvoir cacher plus longtemps son dsir de savoir qui j'tais: Dites-moi, je vous prie, reprit-il, qui vous tes, quelle est votre patrie, et quel est le hasard qui vous amne dans ces contres. Je suis n, rpliquai-je, d'une mre napolitaine, et Naples, ville clbre d'Italie; mon pre tait de Bergame, en Lombardie; je cache mon nom, et telle est son obscurit que, si je me nommais, cela ne vous apprendrait rien; je fuis la perscution d'un prince et de la fortune, et je vais chercher un refuge en Savoie. Vous vous retirez, dit-il, dans les tats d'un prince juste, magnanime et affable. Aprs avoir parl ainsi, il n'insista pas davantage sur ce sujet: il voyait que je ne voulais pas me faire connatre. Aprs avoir march environ cinq cents pas, nous arrivmes au bord de la rivire la Sezia; elle s'lanait avec la rapidit d'une flche dcoche par un Parthe; elle avait tellement grossi qu'elle submergeait ses bords. L, j'appris de quelques paysans que le batelier ne voulait pas quitter la rive oppose et qu'il avait refus de passer des cavaliers franais, bien qu'ils lui eussent offert une belle rcompense. La ncessit, dis-je alors en me tournant du ct du jeune homme qui m'avait servi de guide, me contraint de ne pas refuser votre invitation; je dois dire que je l'aurais galement accepte si j'avais eu choisir. J'aurais mieux aim, reprit-il, devoir cette faveur votre volont qu' la fortune; mais enfin, quoiqu'il en soit, j'aurai le plaisir de vous donner l'hospitalit. Telle tait la courtoisie de ses paroles, que je devins de plus en plus convaincu qu'il tait d'une noble extraction, et que son esprit tait la hauteur de sa naissance. Heureux d'avoir rencontr un pareil hte, je lui dis que je serais charm de profiter de son offre le plus tt possible; ces mots, il me montra sa maison. Elle tait peu loigne du bord de la rivire: c'tait un btiment neuf, plusieurs tages; sur le devant s'tendait une pelouse plante d'arbres; de chaque ct de la porte il y avait un escalier de vingt-cinq belles marches. l'entre tait un salon assez grand et presque carr; deux portes droite et deux portes gauche conduisaient diffrents appartements; la mme disposition tait rpte dans les autres tages. Vis--vis de la porte par laquelle nous tions entrs, il se trouvait une autre porte qui donnait sur un escalier par lequel on descendait dans une cour autour de laquelle rgnaient les offices et les chambres des domestiques. On voyait au del un grand jardin plant d'arbres fruits; il tait admirablement dessin et entretenu avec beaucoup de soin. Les murs du salon taient tapisss en cuir dor; le reste de l'ameublement annonait une grande recherche; au milieu tait une table couverte de vases de porcelaine blancs comme la neige, pleins des fruits les plus varis et les plus beaux. Cette habitation, dis-je, est extrmement commode et lgante, et doit certainement tre occupe par un grand seigneur qui n'a laiss rien dsirer dans cette retraite champtre; on y trouvait, au centre des bois, tous les raffinements du luxe des villes. Mais, ajoutai-je, vous en tes peut-tre le matre? Non, rpondit-il, elle appartient mon pre; Dieu veuille lui accorder une longue vie! Quoiqu'il ait pass la plus grande partie de sa vie la campagne, cependant il n'est pas tout fait tranger aux habitudes du monde et des cours; il a un frre qui est depuis longtemps la cour du pape; il est l'ami du cardinal Vercelli, dont le rare mrite est en grande estime dans ce pays. Dans quelle partie de l'Italie ou de l'Europe, rpondis-je, o ce bon cardinal est connu, n'est-il pas estim? Tandis que nous tions ainsi converser vint un jeune homme, moins g que l'autre, mais non moins beau, qui nous dit que son pre tait rentr, et, en effet, il arriva aussitt suivi d'un valet pied et d'un autre cheval. C'tait un homme d'un ge trs-mr, plus prs de soixante ans que de cinquante; il avait l'air tout la fois bienveillant et vnrable; la blancheur de ses cheveux et de sa barbe, qui semblait ajouter son ge, augmentait la dignit de sa personne. M'avanant alors vers ce bon pre de famille, je le saluai avec le respect d ses annes et son extrieur. Il se tourna du ct de son fils an et lui dit d'un air gracieux: D'o nous vient cet hte? je ne me rappelle pas de l'avoir vu, soit ici, soit ailleurs... Il vient de Novare, rpondit le jeune homme, et il va Turin. Au mme instant, s'approchant de son pre, il lui parla voix basse. Celui-ci cessa aussitt ses questions, et dit: Quel qu'il soit, il est le bienvenu dans une maison o l'on aime honorer et secourir les trangers. Je le remerciai de sa courtoisie. Plaise Dieu, ajoutai-je, que je puisse un jour reconnatre cette gnreuse hospitalit! Pendant ce temps un domestique ayant apport de l'eau, nous nous lavmes les mains, et nous nous mmes table. En ma qualit d'tranger on m'avait rserv la place d'honneur. la fin du souper on servit des melons et d'autres fruits en abondance. LAMARTINE. (_La suite au prochain entretien._) XCIIIe ENTRETIEN. VIE DU TASSE. (TROISIME PARTIE.) I. Le Tasse, aprs avoir numr les plats, raconte comment son hte vnrable vint parler de ces fruits et des autres mets, produits de sa basse-cour. Passant d'un sujet un autre, il s'tendit sur l'conomie domestique et particulirement sur l'agriculture. Notre pote traita lui-mme ces divers sujets avec une grande supriorit; mais, lorsqu'il eut parl en termes sublimes et un peu mystrieux de la cration du monde et des mouvements du soleil, il nous raconte que son hte se mit l'examiner avec une plus grande attention, et dit, aprs un moment de silence, qu'il voyait bien qu'il avait donn l'hospitalit un personnage plus illustre qu'il ne l'avait d'abord suppos, et que peut-tre c'tait celui dont on s'entretenait vaguement dans le pays, qui, tant tomb dans l'infortune par suite de quelque faiblesse, tait aussi digne, par la nature de sa faute, du pardon des hommes, qu'il tait digne de leur admiration par son gnie. II. Cette aventure fit, malgr sa simplicit, une vive et douce impression sur le Tasse. Le moindre poids soulev du coeur oppress lui rend l'lasticit et la vie; le Tasse se complut clbrer depuis cette hospitalit du gentilhomme de Novare, dans son charmant dialogue du _Pre de famille_. On ne peut gure douter que l'pisode d'Herminie chez le jardinier, dans la _Jrusalem_, ne soit une rminiscence de cette soire chez l'hte champtre. On sent que le pote retouchait sans cesse son ouvrage, pour y ajouter de nouvelles descriptions ou de nouveaux dtails. Il arriva le surlendemain aux portes de Turin; son costume fltri par la route, son dnment d'argent et de lettres pour le gouverneur, lui firent refuser l'entre par les gardes; il fut contraint traverser de nouveau le P et aller, suivant son habitude, demander un asile pour la nuit au couvent des Capucins. Ce couvent, situ au sommet d'une des collines escarpes qui bordent le fleuve et dominent de trs-haut la ville, est un des sites les plus pittoresques qu'un pote pt imaginer pour son repos. Il rappelle les deux monastres de Monte-Oliveto Naples et de Saint-Onufrio Rome, qui donnrent plus tard au pote, l'un l'asile de ses derniers beaux jours, l'autre l'ternel asile de son tombeau. Le Tasse, son rveil, alla entendre la messe dans la chapelle des capucins. Par une de ces providences qui manquent rarement aux hommes en apparence abandonns du sort, et qui ressemblent un sourire dans les larmes, un homme de lettres, Ingegneri, qui habitait pendant la belle saison la colline de Turin, entra dans la chapelle au bruit de la clochette qui appelait les paysans la messe. Il reconnut le Tasse, qu'il avait vu et cultiv Ferrare, dans l'tranger agenouill au pied d'une colonne. Il l'attendit la porte de l'glise, l'accueillit comme la gloire errante et mconnue de l'Italie, rpondit de lui aux gardiens de la ville et le conduisit chez le marquis Philippe d'Este. Le marquis d'Este, oncle de Lonora, avait pous une princesse de la maison de Savoie; il s'tait tabli Turin, o il commandait la cavalerie de l'arme. Il reut chez lui le Tasse comme un serviteur de la maison d'Este. Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, honora le pote qui portait avec lui l'illustration et l'immortalit; il le conjura de s'attacher lui et lui offrit un traitement et des distinctions analogues la situation qu'il occupait la cour d'Alphonse. Sachez, illustrissime seigneur, crit le Tasse au cardinal Albano, Rome, que je suis Turin, la cour du marquis d'Este, auquel j'ai un dsir infini de m'attacher cause de ma dpendance de son illustre famille et de mon affection pour son beau-frre; il dsire aussi me prendre son service; mais telle est l'instabilit de mon caractre et de ma fortune, que rien, dans ces engagements, ne peut paratre stable, moins qu'une autre main ne stipule pour moi plus que je ne peux garantir moi-mme. Or il n'y a que Votre Seigneurie qui, par le poids de son autorit sur moi, puisse fixer les irrsolutions de mon esprit, dans le cas o il chancellerait par inconstance ou par folie. Par les os de mon pre, qui vous servit avec tant de fidlit, tablissez-moi invariablement ici; moi, je vous promets, de mon ct, que, bien que mon infirmit puisse me rendre coupable de quelque mobilit de rsolution, cependant, ni pour aucune fantaisie d'imagination, ni pour la mort mme, je ne me laisserai entraner une action qui ne serait pas bonne et honorable! Et soyez certain que je serai dsormais aussi plein de reconnaissance que je me suis montr jusqu'ici plein d'ombrages et de soupons! Quand on considre que ces aveux de sa propre inconstance, de sa propre folie et de sa propre injustice, sont crits par le Tasse son protecteur le plus intime et le plus bienveillant Rome; qu'ils sont crits de Turin, o le Tasse tait l'abri de toute influence et de toute crainte du duc de Ferrare; qu'il y demande avec une telle passion la faveur de s'loigner jamais du sjour de ce prince, peut-on considrer sa dmence comme une calomnie d'Alphonse, et sa passion persvrante pour Lonora comme le mobile et la cause de ses infortunes? III. La rponse vritablement paternelle du cardinal Albano cette lettre est un modle de charit samaritaine; elle ne confirme que trop les accusations que le Tasse portait contre lui-mme; la voici. Si la premire mouille les yeux de piti, la seconde les mouille d'admiration; il est impossible de n'tre pas aussi convaincu qu'attendri en lisant ces touchantes paroles: Illustre seigneur! Vous ne pourriez avoir trouv une meilleure mthode pour obtenir votre pardon, recouvrer votre honneur, et pour me consoler moi et vos amis, que de confesser vos torts et de dtruire vous-mme, dans tous les esprits, une opinion aussi ridicule qu'odieuse (ses prtendues perscutions). Dieu fasse que vous reconnaissiez pleinement votre erreur, et que cela vous soit une leon pour l'avenir! Et cela sera ainsi, je l'espre, car je vous jure, sur mon honneur, qu'il n'y a personne au monde qui vous perscute ou qui songe seulement vous nuire ou vous menacer; mais, au contraire, chacun vous aime et dsire ardemment que vous viviez.... Vos craintes, vos suspicions, sont, je vous assure, compltement imaginaires; chassez-les donc, je vous en conjure, de votre esprit! Si vous le faites, nous vous chrirons et nous vous honorerons tous; si vous ne le faites pas, vous perdrez la fois votre sant et votre honneur; et, malgr votre sollicitude fuir la mort, dont vous vous croyez poursuivi, en errant comme vous faites, tantt ici, tantt l, il n'est pas douteux que cette vie vagabonde ne soit prcisment pour vous votre perte; croyez-en quelqu'un qui vous aime avec tant de tendresse que moi. Tranquillisez-vous, et livrez-vous vos travaux littraires; jouissez d'tre auprs du marquis d'Este, qui est un si noble et si vertueux protecteur; en outre, comme il faut enfin laisser sur les chemins cette humeur maladive qui vous travaille, et que cela ne peut avoir lieu sans quelques remdes de mdecins, rsignez-vous vous laisser gouverner pour votre sant par les mdecins et obir aux conseils de vos protecteurs et de vos amis, au nombre desquels sachez bien que je suis et que je serai toujours celui qui vous chrira et qui vous soignera avec le plus de tendresse! Que Dieu vous ait sous sa sainte protection!... Rome, le 29 novembre 1578. Qu'opposer des tmoignages pareils, quand on considre que le cardinal Albano tait un ami des Mdicis peu favorable la maison d'Este? Qu'opposer aussi cette protection empresse du marquis Philippe d'Este, prodigue un pote qui aurait t poursuivi par la haine de son neveu Alphonse, pour cause du dshonneur de Lonora, sa nice? Tout proteste, dans les faits et dans les paroles, contre toute perscution du Tasse cette poque. IV. La maladie du Tasse avait des accs et des intermittences qui laissaient au malade l'exercice de son gnie. Les conseils du cardinal Albano, les bonts du marquis d'Este, les admirations de la princesse Marie de Savoie et des dames de la cour pour le pote qui avait lev dans son pome les femmes jusqu' l'hrosme, rassurrent l'imagination du Tasse. Quelques-uns des vers crits par lui cette poque, pour une des cinq dames qui suivaient la princesse de Savoie, attestent que l'image de Lonora avait fait place une autre image, qui n'clairait pas seulement, mais qui consumait son coeur. Je loue les autres et je les admire, dit-il dans ces vers la belle inconnue; mais toi, je te clbre et je t'adore! Je marche ta seule clart; ta pense fconde mon gnie; ta prsence tempre et rafrachit seule les brlures de mon coeur; toutes les fleurs et tous les fruits que j'ai pu cueillir dans les saisons de mon printemps et de mon t, ne sont que les parures destines orner ton autel dans les jours de fte qui me restent! De tels amours retentissant dans de tels vers Turin, Ferrare, chants dans le palais mme de l'oncle de Lonora, n'auront-ils pas t le plus douloureux ddain ou le plus cruel outrage cette infortune princesse, si Lonora a t pour le Tasse plus qu'une bienfaitrice et une amie? Mais cet amour mme et l'enthousiasme de la cour, Turin, ne purent prvaloir sur l'inconstance du pote. Il crivit, au printemps de 1579, son protecteur le cardinal Albano, pour lui retirer les paroles donnes et pour rclamer son intervention auprs du duc de Ferrare. Aprs cette seconde vasion, il rclamait l'autorisation d'un second retour; le duc Alphonse accorda tout au cardinal, retour, traitement, somme d'argent pour le voyage, amnistie, faveur. Le marquis d'Este s'effora en vain de modrer cette impatience de quitter Turin; il engagea amicalement le pote attendre quelques semaines, aprs lesquelles il le conduirait lui-mme Ferrare et le rconcilierait avec son neveu Alphonse. Le Tasse n'couta rien; il arriva inopinment et inopportunment Florence, la veille du jour o Alphonse allait pouser, en troisimes noces, Marguerite de Gonzague, fille du duc de Mantoue. Dans la proccupation de cette noce et de ces ftes, au milieu du concours de princes et de princesses accourus de toute l'Italie pour y assister, le retour du Tasse fut inaperu, le bruit de sa dmence loignait de lui les indiffrents; la duchesse d'Urbin, Lonora elle-mme, affliges des outrages que les vasions et les accusations du Tasse avaient faites la rputation de leur frre et la gloire de leur maison, taient refroidies, au moins en apparence, pour le pote. Le Tasse oublia qu'il avait se faire pardonner des torts plus qu' exiger des faveurs. Sa colre, contre l'oubli dans lequel on le laissait, s'emporta publiquement jusqu'aux plus violentes invectives contre la maison d'Este. Alphonse, qui ces outrages furent rapports, fit emprisonner le Tasse, soit comme malade, soit comme criminel d'tat, dans l'hpital Sainte-Anne de Ferrare, maison qui servait la fois d'hospice aux infirmes, de prison aux coupables, de refuge aux insenss. C'est de ce jour que le prince, jusque-l indulgent et mme gnreux, mrita et assuma sur son nom les maldictions de la postrit. Le Tasse tait trop sacr pour tre trait en fou, il tait trop fou pour tre trait en criminel, il tait trop malheureux pour tre jet sans piti ces gmonies des vivants, parmi les balayures du monde. Un accs de dlire, dont la nature seule tait coupable, n'tait pas un crime; Alphonse, en le punissant comme d'un crime, devint plus criminel que sa victime. Tous les crivains du temps se sont efforcs de dcouvrir les motifs d'une cruaut si contraire aux sentiments qu'Alphonse avait manifests jusque-l pour le Tasse: les uns ont aggrav cette cruaut en prtendant que la dmence du Tasse tait une calomnie et un prtexte; les autres l'ont attribue la dcouverte des amours du Tasse et de Lonora; le plus grand nombre, la crainte que le Tasse libre n'allt porter quelque autre cour d'Italie la gloire de son gnie et la ddicace de son pome. Aucun de ces motifs n'explique la dure captivit du pote; nous avons trop de preuves de la ralit de sa dmence, nous avons trop d'indices de l'innocence de Lonora; les deux vasions du Tasse des tats de Ferrare, avant cette captivit, sont le dmenti, de fait, le plus formel ces suppositions. Quelle gloire pouvait retirer la maison d'Este d'une ddicace d'un pome qui lui tait dj ddi, arrache par sept ans de captivit aux yeux de l'Italie entire? Cette gloire, arrache par la torture, n'aurait-elle pas t au contraire la fltrissure ternelle d'Alphonse, devenu le bourreau de son pote? Les papes, les cardinaux Rome, les Mdicis Florence, les Gonzague Mantoue, les Sforza Milan, la maison de Savoie Turin, la rpublique de Venise, o le Tasse comptait dj tant d'admirateurs et tant d'amis, n'allaient-ils pas protester unanimement contre l'ignominie de la maison d'Este? Cette supposition impliquerait d'ailleurs le mystre le plus profond rpandu par Alphonse sur l'tat d'esprit et sur le supplice de sa victime. Or le Tasse avait promen partout sa dmence ou sa mlancolie; il avait t incarcr en pleine publicit, au milieu des ftes d'un mariage, en prsence de tous les princes et de tous les ministres d'Italie rassembls Ferrare pour ces ftes. Les seuls motifs plausibles auxquels on puisse raisonnablement attribuer la cruaut et la brutalit de l'emprisonnement du Tasse sont donc une dmence ritre et presque incurable, et l'odieuse impatience que les nouveaux accs de cette dmence avaient suscite contre le Tasse dans l'esprit du duc de Ferrare. Le crime de ce prince fut de vouloir, ou punir un insens qui n'avait pas conscience de son dlire, ou gurir par la svrit et par la violence un dlire sacr qui ne pouvait tre guri que par la douceur, la compassion et la charit. Le prince, en agissant ainsi, fut plus insens que le pote, et plus froce que la nature: l'amiti se lassa en lui, et l'ami se changea en perscuteur. C'est par l qu'il encourut les justes maldictions de la postrit. Les grands hommes sont sacrs par la nature et par la Providence. Dieu, qui a donn le gnie en garde aux princes ou aux nations, ne le donna pas comme un jouet que ces princes ou ces nations peuvent rejeter ou briser selon leur caprice, mais comme un dpt dont ils doivent compte la postrit. Malheur aux princes ou aux rpubliques qui mconnaissent, qui perscutent ou qui ngligent ces lus de l'avenir: les infortunes des grands hommes sont l'ternelle accusation des nations ou des souverains. V. La rclusion du Tasse dans une chambre basse d'un hospice de fous, la solitude, la honte, l'abjection, l'appareil de la force, le tte--tte avec ses penses quelquefois lucides, souvent gares, le dsespoir enfin, dchirant ses mains contre des murailles sourdes et insensibles, aggravrent pniblement l'tat mental du prisonnier, et l'irritrent jusqu' la frnsie. Une tradition unanime de Ferrare accuse le prieur de l'hpital Sainte-Anne, nomm _Mosti_, d'avoir aggrav par sa duret et par son mpris la triste situation du malade. Ce Mosti tait un de ces vils envieux de la gloire vivante, qui ne pardonnent pas un de leurs contemporains de rivaliser avec les grands hommes ensevelis et consacrs dans leur gloire acquise. Il tait fanatique de l'Homre de Ferrare, le divin Arioste; et le crime du Tasse, ses yeux, tait d'oser entrer en parallle avec cette mmoire. Il jouissait d'humilier les partisans du Tasse en leur montrant leur idole dgrade et prive de sens dans une loge de fous. C'est ce prieur de Sainte-Anne qu'on attribue gnralement les indignes traitements qui dshonorrent la cour de Ferrare. Mais ce prieur avait auprs de lui un neveu d'un ge tendre, nomm Julio Mosti, qui compensait autant qu'il tait en lui par ses assiduits, ses entretiens, ses tendresses, la duret de son oncle. Les jeunes gens et les femmes, ces deux charits visibles des malheureux, sont partout la Providence des perscuts: on trouve toujours un disciple ou une femme au pied de l'instrument du supplice, au seuil du cachot ou sur la pierre des spulcres. Le Tasse dut ses premires consolations ce jeune homme, qui fit sans doute rougir son oncle de son inhumanit. Il reprit assez de calme pour crire Scipion Gonzague une lgie de sa propre misre. Hlas! malheureux que je suis, dit-il dans cette lettre Scipion Gonzague; moi qui ai t assez prdestin pour crire, outre deux pomes piques du ton le plus hroque, quatre tragdies, et tant d'ouvrages en prose pour le charme ou pour l'utilit du genre humain; moi qui me flattais de terminer ma vie dans une nue de gloire, j'ai perdu toute perspective d'honneur et de renomme! Je me regarderais maintenant comme trop heureux si je pouvais seulement, sans crainte du poison, tancher satit la soif qui me consume, et, comme l'homme de la condition la plus vulgaire, passer mes jours en paix, mais libre, dans quelque pauvre chaumire de paysan! Ce serait assez pour moi de n'y tre pas avili, et, si je ne pouvais pas y vivre la manire des hommes, de pouvoir du moins y boire ma soif comme les brutes qui se dsaltrent aux ruisseaux et aux fontaines!... La crainte surtout d'une prison perptuelle accrot ma mlancolie! Les indignits que je subis l'augmentent encore; la squalidit de ma barbe, mes cheveux hrisss, mon costume dlabr, la salet de mon linge, les immondices de mon cachot, me pntrent de rpugnance; mais, par-dessus tout, je suis obsd par la solitude, qui fut toujours ma plus cruelle ennemie, tellement qu' l'poque o j'tais le mieux portant, aprs quelques heures de solitude, j'tais oblig de sortir pour aller chercher la compagnie des hommes. Je suis sr que si un seul de ceux qui ont nourri pour moi le plus lger attachement me voyait dans cet tat, il ne pourrait s'empcher de fondre en larmes de compassion. Jules Mosti se cachait de son oncle pour transmettre ces lettres du Tasse et lui rapporter les rponses. Le Tasse s'tait vivement attach ce jeune homme; il lui communiquait les vers qu'il composait encore dans sa prison, et lui permettait d'en prendre des copies sous ses yeux. Une de ces posies les plus pathtiques est l'ode qu'il adressa Lucrzia et Lonora, les deux soeurs de son perscuteur, les deux amies de ses belles annes. vous deux, disent ces vers, nes dans le mme sein, nourries toutes petites ensemble du mme lait!... vous, les deux soeurs du grand et invincible Alphonse! C'est vous que je m'adresse! vous, en qui brillent dans une si parfaite harmonie l'honntet, le gnie, l'honneur, la beaut, la gloire!... C'est vous que je veux raconter ma disgrce, et retracer, hlas! moiti, travers mes sanglots, l'histoire de mes malheurs! C'est en vous que je veux raviver quelque mmoire de moi et quelque mmoire de vous-mmes!... votre accueil si gracieux, mes belles annes coules prs de vous, ce que je suis, ce que je fus, ce que j'implore, le lieu o je languis, ce qui m'y conduisit, ce qui m'y renferma, hlas! ce qui m'inspira confiance et ce qui me perdit! Tout cela, je vous le rappelle en pleurant, vous! deux illustres descendantes des rois et des hros! Et si les paroles manquent mon angoisse, les larmes abondent dfaut des vers; je pleure malheureux et je repleure les lyres, les trompettes, les couronnes de laurier, les tudes, les plaisirs, les affaires, les banquets, les loges, les palais o je fus avec vous, tantt noble serviteur, tantt compagnon familier de vos ftes!... Je pleure ma libert, ma sant, hlas! et les lois de l'humanit violes en moi!... Quoi donc me spare aujourd'hui des autres fils d'Adam? Et quelle Circ m'a relgu parmi les brutes?... hlas! dans un tat pire encore!... Car, ou dans le tronc, ou dans le rameau, l'oiseau vient s'abriter et construire son nid, et la bte froce choisit sa tanire; la nature les guide et leur offre les eaux pures, douces, rafrachissantes, le pr, la colline, la montagne; respirant l'air salubre et vital, le ciel libre et la lumire qui les enveloppe, les rchauffe, les ravive... Ah! j'ai mrit mes peines! J'ai t coupable, je le confesse! Mais coupable de la langue, non du coeur! Et maintenant, je demande piti! Et si vous, vous ne compatissez pas, qui compatira? qui implorera pour moi dans mes dtresses, si vous, vous n'implorez pas? Va donc o je t'adresse, ma plainte! Le bonheur n'est pas avec moi; et, l o tu vas, si tu ne vas pas avec confiance, il n'y a plus de confiance avoir ici-bas. VI. Cette ode, une des plus admirables que le Tasse ait jamais crite, aussi touchante et plus potique que l'ode crite par Gilbert, insens aussi dans l'hpital de Paris, prouve que le pote conservait tout son gnie en pleurant la perte de sa raison. C'est que le gnie n'est que la vibration d'une des cordes de l'organisation intellectuelle de l'homme, et que la raison est l'harmonie de toutes ces cordes ensemble. Une des cordes de l'instrument peut tre saine, intacte, sonore, et l'harmonie gnrale tre dtruite par la tension excessive ou par la rupture d'une des fibres. L'intelligence immatrielle, ou ce qu'on nomme l'me, a t assujettie, par une loi incomprhensible de son Crateur, ne voir juste au dehors d'elle-mme et en elle-mme que par le miroir des sens. Altrez ou brisez une partie de ce miroir, l'intelligence verra juste dans la partie invulnre du miroir; elle verra faux ou elle ne verra rien que tnbres dans la partie lse de la glace. C'est ce qui explique ces folies partielles o l'homme est gnie d'un ct, dmence de l'autre. Le Tasse, Gilbert, Rousseau, n'taient que des fractions de gnie. La nature n'avait bris en eux qu'un coin du miroir qui leur rflchissait l'univers: plaignons l'homme, et demandons Dieu moins d'clat et moins de tnbres. VII. Une lettre pleine de l'loquence du dsespoir, adresse au mme moment par le Tasse au cardinal Albert d'Autriche, frre de l'empereur Rodolphe, pour solliciter l'intervention de l'empereur auprs d'Alphonse, tmoigne de la mme vigueur d'esprit au milieu de la mme infirmit de raison. Je suis ce Torquato Tasso, dit-il dans cette lettre, qui crivis il y a peu de jours l'empereur, votre frre. Si vous ne m'assistez pas, mon nom pourrait bien ne pas parvenir la postrit! Quoi! faudrait-il que l'insens qui, par une frnsie de gloire, brla le temple d'phse, soit parvenu la postrit, malgr la convention que les Grecs avaient faite de ne jamais prononcer son nom, et que mon nom, moi, tombe dans l'oubli? Mais, pendant cette dure captivit, la protectrice du Tasse, Lonora, mourut de langueur dans le palais de Ferrare. Soit que cette mort lui ait t cache jusqu' sa sortie de prison; soit qu'il ait craint, en exprimant sa douleur, d'irriter davantage le duc de Ferrare; soit encore que le neveu du gelier, son jeune confident, pressentant quelque danger laisser bruiter les expressions du dsespoir de Torquato, en ait ananti le tmoignage, rien n'indique, dans les lettres ou dans les posies du Tasse cette poque, un contre-coup de cette mort sur son coeur. On n'a pas retrouv au milieu de ce dluge de vers qui coulent de sa prison avec ses larmes et ses plaintes un seul qui ait t adress cette mmoire ou ce tombeau. La belle et pieuse Lonora avait t au moins sa Providence la cour de son frre pendant les plus brillantes annes de sa jeunesse. Trompe peut-tre par l'inconstance de son pote, elle avait tourn toutes ses penses vers le ciel, sans cesser d'excuser et de protger celui dont elle avait aim au moins l'imagination et la gloire: la reconnaissance seule aurait exig davantage. Elle mourut en rputation de saintet parmi le peuple de Ferrare; les mdailles que nous avons sous les yeux, et ses portraits, la reprsentent comme le profil de la mlancolie et de la douceur; des yeux bleus, une chevelure noire, un front sans nuage, une bouche o l'intelligence fine donne de l'agrment un sourire naturellement rveur, un ovale arrondi des joues, un port de tte un peu inclin en avant, comme celui d'une figure qui coute, ou comme le buste d'une princesse qui se penche pour accueillir avec piti les malheureux, enfin la grce franaise de sa mre mle la gravit pensive d'une Italienne, font aimer cette femme, que son tendre intrt pour le Tasse associe jamais son immortalit. Aime, servie ou nglige par l'infortun pote dont elle avait protg les premiers chants, Lonora d'Este mrita du moins de rester, avec Laure et Batrice, une de ces figures qui deviennent les saintes femmes du ciel ou du Calvaire de la posie. Elle dsirait vivement la mort, crit son frre le cardinal d'Este au cardinal Albano. Vous pouvez tre sr de son ternelle flicit dans le sjour de la bont et de la pit. Elle n'avait que quarante-deux ans quand elle mourut. VIII. Cependant, soit par la connivence secrte du duc Alphonse, press de constater et de revendiquer pour son nom la gloire du patronage sur la _Jrusalem dlivre_, soit par l'avidit des libraires de Venise, de Vicence, de Lyon, les ditions subreptices et inexactes de ce pome paraissaient en foule la ruine et au dsespoir du prisonnier. Il se rsolut enfin en faire donner, sous ses propres yeux, une dition avoue et correcte. Son ami Ingegneri, qui se fit renfermer avec lui pour ce dessein, copia en six jours le pome tout entier. La publication du pome, strile pour la fortune du pote, fut au moins propice l'adoucissement de sa captivit. L'enthousiasme pour son nom devint si passionn et si unanime, qu'Alphonse n'osa retenir plus longtemps dans une loge de fou celui que l'Italie et la France proclamaient l'envi le Virgile de son sicle. Un appartement salubre et dcent fut affect, dans l'intrieur de l'hpital Sainte-Anne, la rclusion du pote. Il put y recevoir de rares visiteurs; le voyageur franais Montaigne, en contemplant cette triste ruine, s'apitoya sur la dgradation du gnie. La princesse de Mantoue et Scipion de Gonzague son ami vinrent le visiter dans sa prison; la princesse Marphise d'Este, cousine d'Alphonse, et le prince de Guastallo lui apportrent des hommages et des prsents; le cardinal Albano, son protecteur Rome, lui crivit pour lui conseiller de mriter sa dlivrance complte en parlant du duc de Ferrare en termes plus respectueux qu'il n'avait fait jusque-l. Mais les accs de sa mlancolie, seule vritable cause de sa rclusion prolonge, succdaient frquemment des amliorations momentanes de son tat. Il en donne lui-mme de tristes tmoignages dans le rcit des apparitions qui troublent ou consolent sa solitude, et dans ses prtendus entretiens avec un esprit cleste dont il est visit. Il crit ses mdecins qu'il se croit ensorcel; il confre avec des capucins de sa maladie. On doit reconnatre que le duc de Ferrare, cette poque, cherchait sincrement le gurir de ses imaginations, derniers assauts de son mal, en lui procurant les distractions propres vaporer ses songes. On le menait visiter les glises et les monastres; on le conduisait mme par l'ordre du duc aux mascarades du carnaval; on le laissait passer des jours et des semaines dans les maisons de ses amis. Il raconte lui-mme les ftes de Ferrare auxquelles il avait assist dans la maison de Gianlucco, un de ses admirateurs; ce dialogue, crit dans sa prison, est intitul _les Mascarades_. Une crise dcisive et favorable, attribue par lui un miracle de la Vierge, se produisit dans son tat au printemps de 1586. Il rentra dans la plnitude, sinon de ses forces, au moins de son intelligence. Le duc de Mantoue, de la maison de Gonzague, qui n'avait pas cess de s'intresser lui depuis le voyage qu'il avait fait autrefois Mantoue avec son pre, vint Ferrare, et passa chaque jour plusieurs heures dans sa prison. Ce prince, charm du rtablissement du pote, demanda le Tasse au duc de Ferrare. Le duc de Ferrare n'hsita pas consentir la libert et au dpart du pote pour la cour de Mantoue. Cette condescendance empresse d'Alphonse aux dsirs du duc de Mantoue dment assez l'odieuse pense qu'on attribue au duc de Ferrare, d'avoir voulu faire mourir le Tasse dans une ternelle captivit, de peur que ce grand homme ne portt son gnie et sa gloire une autre cour. Les Gonzagues, allis aux Mdicis, taient prcisment les princes dont il aurait eu le plus redouter le patronage pour le Tasse. Le tort d'Alphonse tait d'avoir trait pendant sept ans un dlire de gnie comme un crime vulgaire. Le Tasse, aprs avoir rsid quelques semaines libre Ferrare, dans la maison de l'ambassadeur des Mdicis Serassi, pour s'occuper de recueillir sa fortune et ses manuscrits, partit le 15 juillet 1586 de Ferrare, sans avoir vu une dernire fois Alphonse. Le duc devait rpugner contempler sa victime, le pote remercier son gelier. Le duc de Mantoue emmena lui-mme le Tasse avec lui; il fut reu la cour de Mantoue comme une conqute que la maison de Gonzague faisait sur celle d'Este. La jeune princesse Lonora de Mdicis le combla d'un enthousiasme qui ressemblait un culte; ses malheurs semblaient relever son gnie. Le vieux duc de Mantoue, pre du librateur du Tasse, charm de voir son fils li d'affection avec le premier des potes d'Italie, lui fit prparer des appartements somptueux dans son propre palais, le vtit du costume et des armes d'un chevalier, et ordonna qu'il ft trait par ses serviteurs comme le plus illustre des htes. Le Tasse s'enivra de cette libert, de ce respect et de ce bien-tre si diffrents des chanes, des hontes, des peines d'esprit et de corps qu'il venait de supporter pendant six ans de captivit. Je suis Mantoue, crit-il son ami Licinio, log auprs de l'illustrissime prince, servi par ses domestiques de tout ce que je puis dsirer, ft par Leurs Altesses sous tous les rapports; ici je jouis d'une bonne table, d'excellents fruits, d'un pain savoureux, d'un vin doux et sucr, tel que mon pre l'aimait tant, d'admirable poisson, d'abondant gibier et surtout d'un air pur; peut-tre cependant, ajoute-t-il, que l'air de Bergame, ma patrie, est encore plus sain... Je veux rester Mantoue, parce que mon appartement y est magnifique, et que le prince m'y comble de courtoisie; j'y veux jouir d'abord de tout l't et mme de l'hiver prochain. Cependant, poursuit-il, je suis encore poursuivi et obsd, malgr les soins des mdecins, par mes imaginations et mes fantmes. Il y acheva, la requte de la princesse Lonora de Mdicis, sa tragdie commence, de _Torrismond_; il y repolit les derniers chants de la _Jrusalem_. Mais, aprs quelques mois de sjour dans cet den de posie, il commena, selon son usage, se lasser du repos, souponner qu'il n'tait pas libre, quitter Mantoue, se plaindre de ce que les gards dont on l'avait environn son arrive n'avaient plus le mme caractre de vivacit et de chaleur, et parler d'aller Loretto pour y implorer un nouveau prodige de la Vierge. Le srnissime prince, dit-il, me laisse bien circuler dans toute la ville de Mantoue, suivi par un seul page; mais je ne me sens pas sr d'tre libre; d'ailleurs je suis aussi mlancolique ici qu' Ferrare, j'ai besoin d'tre guri ailleurs. Plus loin: Je ne puis continuer, crit-il, vivre dans une ville o toute la noblesse ne me cde pas le premier rang; c'est l mon humeur et mon principe! Cependant le souvenir de la perte de Lonora d'Este occupait si peu son coeur que, pendant le carnaval de 1587, Mantoue, la beaut d'une des jeunes femmes de cette cour parut faire une impression puissante sur son esprit. Peut-tre vous en dis-je trop dans une lettre, crit-il Mori, un de ses confidents; mais jamais je n'ai t plus humili de n'tre plus un heureux pote qu'en ce moment; je passe un dlicieux carnaval au milieu d'un cercle nombreux de belles et gracieuses femmes. En vrit, si ce n'tait la crainte de paratre trop impressionnable ou trop inconstant en faisant un nouveau choix, j'aurais rflchi sur laquelle de ces beauts je devais porter mes penses. La grande-duchesse de Toscane, sans doute l'instigation de la jeune princesse de Mantoue sa fille, envoya au pote un riche prsent en argent, pour payer le voyage qu'il se proposait de faire Florence. Mais, au lieu de partir pour Florence, il partit pour Bergame o le souvenir de ses aeux l'attirait. Il ne tarda pas se lasser de l'accueil que lui fit sa famille et sa ville natale. Je ne jouis, crit-il au cardinal Albano, que d'une ombre de libert; je n'aurai de repos qu' Rome. La mort du vieux duc de Mantoue et l'lvation au trne du jeune prince de Mantoue, son ami, le rappelrent encore dans cette ville. Ce prince s'effora, mme par des refus d'argent, de le dtourner de son voyage de Rome. Rien ne put le retenir: il s'achemina au mois d'octobre 1587 vers Rome, sans autre bagage qu'un porte-manteau contenant son linge, et une malle pleine de ses livres et de ses manuscrits. J'irai en plerin, en marchant, cheval, pied, par mer ou par terre, mais j'irai, crit-il Alario; je suis si malade que je passe pour fou aux yeux des autres et mes propres yeux. Son voyage nanmoins fut un triomphe, partout o il se fit reconnatre ses amis et ses admirateurs. Il s'arrta d'abord Bologne, chez son ami Constantin; la ville savante se pressa tout entire la porte de son hte; de l il alla Loretto; arriv sans argent la porte de la ville, il crivit don Ferrante Gonzagua, qui se trouvait par dvotion Loretto, de lui prter dix cus pour continuer son voyage. Le gouverneur de Loretto, inform par don Ferrante de la prsence du Tasse, sortit en grand cortge pour complimenter le pote et pour lui offrir tout ce qui pourrait faciliter et honorer sa visite au sanctuaire. Le Tasse accomplit pieusement le plerinage, et composa une ode la Vierge, pleine d'invocation et de repentir. Soulag par le voeu qu'il avait fait son autel de ne plus consacrer ses chants qu'aux choses immortelles, il reprit cheval la route de Rome, y arriva le 4 novembre, et descendit chez Scipion Gonzague, qui le reut en pre. Ses lettres du commencement de novembre dbordent de joie et de flicitations qu'il s'adresse lui-mme, pour avoir accompli son projet de venir chercher la sant, le repos, la gloire Rome. Ses lettres, la fin du mme mois, portent dj l'accent du dsillusionnement et de la plainte. Je suis Rome, crit-il, et, mon inconcevable peine, j'y vois dj le renversement de toutes mes esprances; je suis au dsespoir, surtout par la ncessit o je me vois de devenir encore un courtisan, mtier dont j'abhorre le nom, sans parler de la chose; mais, plutt que de le recommencer, je m'enfuirai dans un dsert, tant je suis las des cours et du monde! IX. Sixte-Quint rgnait alors; pape en tout l'oppos de Lon X, ce Pricls de la Rome moderne, Sixte-Quint ddaigna mme d'accorder une audience au pote. Le Tasse se persuada que ce refus humiliant venait des intrigues secrtes du duc de Ferrare, et mme du duc de Mantoue auprs du Pontife. Ils ont rsolu de me tuer ou de me pousser au suicide, crit-il ce jour-l Licinio. Son inconstance et ses plaintes incessantes avaient alin ou refroidi tous ses anciens protecteurs Rome, mme le cardinal Albano. Il crivit sa soeur une lettre que nous possdons aussi, du 14 novembre 1587, pour sonder le dernier coeur qui lui restait ouvert dans le monde, et pour lui annoncer son prochain dpart pour Sorrente. Sa soeur lui devait de la reconnaissance, car il avait plac ses deux fils, ses neveux, l'un au service du duc de Mantoue, l'autre la cour du duc de Parme. Dans cette lettre pathtique il fait la pauvre Cornlia le tableau le plus dsolant de sa situation. Malade de corps, gar d'esprit, le coeur oppress, la mmoire perdue, les amis devenus indiffrents, la fortune obstinment adverse, au milieu de tant de causes de dsespoir j'espre au moins que vous vivez encore pour me recevoir une seconde fois en habit de mendiant, car je ne puis me prsenter dans aucun autre! Je vous conjure d'avoir plus d'gard mon gnie qu' ma misre, car, si je le voulais bien, je pourrais facilement trouver cinq cents cus de traitement et mme plus; mais, malade comme je le suis, que puis-je envisager, si ce n'est de mourir dans un hpital? madame ma chre soeur, mon tat est incurable; je vous supplie, par la mmoire et l'me de notre pre et de notre mre qui nous ont nourris, de permettre que je vienne auprs de vous, je ne dis pas pour goter, mais au moins pour respirer cet air des lieux o je suis n! pour me consoler moi-mme, par la vue de notre mer et de nos jardins, pour m'envelopper de votre tendresse, pour boire de ce vin et de cette eau qui soulagrent autrefois mes infirmits! Dites-moi aussi s'il y a quelque espoir de recouvrer une partie de cet hritage de notre mre, au sujet duquel vous m'avez crit; car autrement je ne vois pas comment vivre, et avec cela tout mal sera supportable et lger, et je remercierai Dieu de sa misricorde, s'il permet au moins que j'expire dans vos bras, au lieu d'expirer dans les bras indiffrents des domestiques d'un hpital d'incurables! Hlas! cette soeur, son unique refuge sur la terre, tait destine mourir avant lui de ses propres peines. Une lettre d'un capucin du couvent de Sorrente, qui mentionne cette mort en passant, laisse croire que le Tasse ne revit jamais sa soeur. X. Il partit de Rome la fin de mars 1588; l'accueil qu'il reut dans sa patrie fut le premier et le dernier sourire de sa fortune. Naples, alors demi espagnole, contre de posie, de chevalerie et d'amour, avait retrouv tout son gnie national dans son pote. Elle l'accueillit comme sa propre gloire et voulut le venger des critiques jalouses des Toscans et des Romains, exprims avec mpris dans un jugement de l'Acadmie florentine de la Crusca, contre la _Jrusalem_. Les lettres y taient cultives avec passion par la jeune noblesse d'Espagne, de Sicile et de Naples, qui voyait dans le Tasse un autre Virgile et un autre Sannazar. Le comte de Paleno, fils du grand amiral du royaume, alla sa rencontre, cheval, avec un cortge d'honneur et voulut loger le pote dans le palais de son pre. Le Tasse, ennuy, comme on l'a vu, du mtier de courtisan, prfra recevoir l'hospitalit tranquille des moines du couvent de Monte Oliveto. Le couvent de Monte Oliveto, sorte d'Escurial de Naples, mais Escurial dlicieux au lieu de l'Escurial funbre de Madrid, rivalisait de site et d'horizon avec le monastre napolitain de San Martino, le plus potique ermitage de l'univers. Quoique enferm dans l'enceinte de la ville si peuple et si bruyante de Naples, le couvent de Monte Oliveto, couronnant de ses clotres une colline d'o le regard plane par-dessus les toits et les quais sur la vaste mer, renfermait dans son enceinte, inaccessible aux rumeurs de la grande ville, des bois de lauriers, des jardins d'orangers, des fontaines aux murmures calmants et rafrachissants. On n'y entendait que les chants sourds des religieux dans leur glise, leurs pas sur les dalles des longs clotres, et le retentissement rgulier des vagues du golfe sur la plage sonnante de la Maddalena, selon l'expression d'Alfieri. Le Tasse y apercevait de sa fentre, au soleil levant, la pointe du cap avanc de Sorrente, les sombres verdures et les murs blanchissants de la chre patrie de son enfance. L'air natal, l'vaporation de ses chimres la lumire splendide de ce ciel, le sentiment de la scurit dans ce port de sa vie, l'admiration de la jeunesse chevaleresque de Naples, les soins attentifs des religieux, fiers d'un hte si illustre, dissiprent en peu de jours, comme son premier voyage, la mlancolie du pote. Il se lia d'une amiti, d'abord potique, puis intime, avec le marquis Manso de Villa, jeune seigneur qui mritait le rle de Mcne du seizime sicle, et qui, aprs avoir t l'ami du Tasse, devint plus tard l'ami de Milton, attachant ainsi, par la plus rare des fortunes, son souvenir par des liens de coeur aux deux plus immortelles popes du monde chrtien. Je ne trouverai jamais d'loquence, lui dit le Tasse dans ses billets, qui arrive galer votre tendre courtoisie pour moi, ni d'images qui puissent peindre votre modestie. Le Tasse, protg par tant de hautes influences Naples, intenta un procs pour rclamer la dot considrable de sa mre, retenue par les oncles de Porcia, et cinq mille cus des proprits confisques de son pre Bernardo Tasso. Il esprait au moins obtenir du roi d'Espagne une indemnit gale dix annes de revenu de ces biens; les lgistes napolitains lui promettaient le gain de ces deux procs. Son grand nom sollicitait pour lui, il l'agrandissait encore par des vers et des chants nouveaux ajouts loisir son pome; il composait, la requte des religieux de Monte Oliveto, un pome pieux sur l'origine de leur ordre, pour leur exprimer sa reconnaissance de leur magnifique et tendre hospitalit. Il quittait quelquefois ses appartements dans le couvent, soit pour aller s'attendrir, pleurer et chanter sur le seuil de la maison de sa soeur Sorrente, soit pour aller habiter la maison de campagne du marquis de Villa, Bizaccio. Les lettres du marquis de Villa y dcrivent familirement la vie du Tasse la campagne: Le seigneur Tasso, dit son hte, est devenu un grand chasseur; il brave toutes les intempries de la saison et des lieux. Quand le temps est contraire, nous passons les journes et les longues heures du soir couter de la musique et des canzones; car un de ses plus vifs plaisirs est d'entendre nos improvisateurs rustiques, dont il envie la facilit versifier, la nature, ce qu'il prtend, ayant t moins prodigue envers lui cet gard. Quelquefois aussi nous dansons avec les jeunes filles de Bizaccio, un des divertissements qui lui fait le plus de plaisir; mais plus souvent nous restons assis au coin du feu, et nous y revenons souvent sur l'esprit qu'il prtend lui tre apparu Ferrare; et vritablement il m'en parle de telle sorte que je ne sais trop qu'en dire et qu'en penser. Pendant cette douce dtente de l'me et de l'adversit du pote, son pome, revu et perfectionn, se multipliait en Italie et en France avec la rapidit surnaturelle d'une oeuvre qui correspondait prcisment au sicle, aux moeurs, la religion, aux contres de l'Europe, dans lesquelles il devenait, en naissant, national. C'est ici le moment de juger l'oeuvre pendant le repos et le glorieux salaire de l'ouvrier. XI. La _Jrusalem dlivre_ est l'pope de la chevalerie. Arioste et ses prdcesseurs en avaient fait l'pope lgre et badine; le Tasse en faisait l'pope hroque. La chevalerie tait ne en Europe du contact de la barbarie du Nord avec le christianisme du Midi. La frocit septentrionale et le christianisme oriental avaient produit, par leur union, cette fleur trange de civilisation destine une brillante et courte floraison en Occident. Les exploits rels ou fabuleux des compagnons de Charlemagne, convertis par des ermites une religion de douceur et d'asctisme, avaient laiss dans les imaginations populaires des traditions tout la fois hroques et saintes, o la lance et la croix s'entrelaaient dans un contre-sens pittoresque. L'invasion des Sarrasins en Espagne, en Calabre, en France, avait exerc la chevalerie des guerres entre les musulmans et les chrtiens, champions de deux cultes opposs, qui avaient cr une espce d'Olympe chrtien aussi peupl de fables et de prodiges populaires que l'Olympe d'Homre. Les croisades, dernier grand choc religieux entre l'Occident et l'Orient, avaient rempli l'imagination des peuples de combats, de miracles, de hros, auxquels la distance ajoutait encore son prestige. Dans ces guerres intentes pour la cause de Dieu, tout paraissait grandiose, surhumain, surnaturel. La crdulit tait prte tout croire, la posie n'avait qu' paratre; c'tait videmment le temps d'un pome pique, et ce pome pique ne pouvait pas avoir d'autre scne que l'Orient, d'autre sujet que les croisades. Un tel pome n'est pas l'oeuvre d'un homme, il est l'oeuvre d'un temps. Voltaire a dit: Les Franais n'ont pas la tte pique. Il nous semble plus juste de dire: Les ges o nous vivons ne sont pas piques. Quand la crdulit manque, le prophte ne prophtise plus; or le pote est le prophte de l'imagination des hommes. XII. Mais le pome de la _Jrusalem dlivre_ est-il bien un pome pique dans la svre acception du mot? et le Tasse, quelque potique qu'il soit, peut-il tre plac par la dernire postrit au rang d'Homre, de Virgile, des grands piques de l'Inde ou de la Perse? Nous ne le pensons pas. Qu'est-ce que l'pope? C'est l'histoire imaginaire, l'histoire altre par les fables, l'histoire encadre dans la posie, mais enfin l'histoire, c'est--dire le rcit, conforme aux temps, aux moeurs, aux costumes, aux vnements, d'une des grandes races qui ont apparu sur la scne du monde, ou d'un des grands faits qui ont imprim leur trace profonde sur la terre. Le pote qui chante un de ces rcits doit donc le chanter avec les accents et les images que la riche imagination lui prte; mais il est tenu aussi le chanter dans un mode srieux, conforme la ralit de la nature humaine l'poque o il la met en scne, conforme surtout la vrit des moeurs de ses hros; en un mot, le pome pique, pour tre national, humain, religieux, immortel, doit tre vrai, au moins dans l'vnement, dans la nation, dans le caractre et dans le costume de ses personnages. Sans cette vrit, le pome n'est plus pique, il est romanesque; le pote ne chante plus, il joue avec son imagination et avec celle de ses auditeurs; on l'admire encore, on ne le croit plus; il fait partie des fables, il ne fait plus corps avec les traditions srieuses, historiques, nationales, religieuses du genre humain. Il a chant des aventures, il n'a pas chant l'pope. C'est cette diffrence fondamentale entre Homre et le Tasse qui nous semble juger les deux potes et les deux pomes. Homre a fait le pome pique, le Tasse a fait le pome romanesque de son temps; l'un a chant une pope, l'autre a chant des aventures. Homre a crit un pome pique, le Tasse a crit un opra en vingt chants: l'un est un pote, l'autre est un _trouvre_, mais le plus accompli des trouvres, le trouvre immortel de la chevalerie, de la religion et de l'amour. XIII. Qu'est-ce que le rcit, en effet, dans la _Jrusalem dlivre_? Un roman de paladin sur un ton plus srieux, mais avec des inventions aussi capricieuses et aussi invraisemblables que celles de l'Arioste ou des contes arabes des Mille et une Nuits. Qu'est-ce que les caractres? Un compos d'hrosme, de fanatisme, de jactance chevaleresque parfaitement uniforme dans les hros chrtiens et dans les hros musulmans; une chevalerie banale et gnrale qui ne laisse diffrencier les personnages que par le costume, le casque ou le turban. Qu'est-ce que les moeurs? Une vritable mascarade pique, o les guerriers des deux races et des deux cultes se confondent dans une galanterie commune, o les femmes elles-mmes, les femmes clotres et invisibles de l'Orient, Clorinde, Armide, Herminie, travesties tantt en bergres de pastorales, tantt en amazones de thtres, tantt en sorcires de sabbat, soupirent des amours de bergerie, livrent des combats d'Hercule, oprent des enchantements et des sortilges, transforment des hros en btes, en poissons, en monstres bizarres, sortent tout coup de leur tente ou de leur armure de fer, vtues en nymphes d'opra ou en princesses de cour, pour parler le langage affect et langoureux d'hrones de roman ou de muses d'acadmie. Aucune vraisemblance, aucune vrit, aucune conformit la posie, la nature des lieux, des temps et des choses. C'est un drame entirement imaginaire et fantastique, qui pourrait aussi bien se jouer entre des ombres dans la lune, qu'entre des chrtiens et des musulmans dans la Palestine; un rve, en un mot, au lieu d'une ralit. Mais un rve chant en vers immortels, mais un roman tissu et racont avec une telle prodigalit d'imagination, de pit, d'hrosme, de tendresse, que le lecteur, oubliant les temps, les lieux, les moeurs, en suit du coeur les touchantes aventures avec autant d'intrt que si c'tait une histoire; mais des scnes qui rachtent par le pathtique des situations et des sentiments l'inconsquence et l'tranget de la conception; mais un charme comparable l'enchantement de son Armide, charme qui dcoule de chaque strophe, qui vous enivre de mlodie comme le pavot d'Orient de ses visions, et qui vous livre sans rsistance aux ravissantes rveries de cet opium potique; mais un style surtout color de telles images, et chantant avec de telles harmonies, qu'on s'blouit de sa splendeur, et qu'on se laisse volontairement bercer de sa musique, comme au roulis d'une gondole vnitienne pendant une nuit d'illumination travers les faades de palais de la ville des merveilles. C'est ce style, c'est cette posie, c'est ce vers jeune, tincelant, musical, tremp de soleil d'Orient, de sang hroque, de larmes, de mlancolie, qui a fait vivre et qui fera vivre ternellement ce pome. Le Tasse, il est vrai, n'a donn la vie qu' des fantmes, mais ces fantmes, qui n'ont point de corps, ont un coeur; voil pourquoi ils ne mourront pas. La _Jrusalem dlivre_ sera jamais le pome pique de la jeunesse, des femmes et de l'amour. Le Tasse restera jamais aussi le pote des beaux jours de la vie o l'imagination sourit ses premiers songes. Il ne sera ni le pote svre de la raison, ni celui de la vrit, ni celui de la religion; mais il sera le pote de l'enchantement. Conu dix-huit ans, termin vingt-cinq ans, ce pome conservera le caractre de l'adolescence de son auteur: le vague, la fleur, l'tonnement, la pubert de l'me. XIV. M. de Chateaubriand l'a jug avec plus de svrit que nous, parce qu'il tait peut-tre plus critique et moins pote que le Tasse. Il n'y a, dit-il, dans les temps modernes que deux beaux sujets de pome pique, les _Croisades_ et la _Dcouverte du nouveau monde_. Malfiltre se proposait de chanter la dernire; les Muses regrettent encore que ce jeune pote ait t surpris par la mort avant d'avoir excut son dessein. Toutefois ce sujet a, pour un Franais, le dfaut d'tre tranger. Or c'est un autre principe de toute vrit, qu'il faut travailler sur un fond antique, ou, si l'on choisit une histoire moderne, qu'il faut chanter sa nation. Les croisades rappellent la _Jrusalem dlivre_: ce pome est un modle parfait de composition. C'est l qu'on peut apprendre mler les sujets sans les confondre; l'art avec lequel le Tasse vous transporte d'une bataille une scne d'amour, d'une scne d'amour un conseil, d'une procession un palais magique, d'un palais magique un camp, d'un assaut la grotte d'un solitaire, du tumulte d'une cit assige la cabane d'un pasteur; cet art, disons-nous, est admirable. Le dessin des caractres n'est pas moins savant; la frocit d'Argant est oppose la gnrosit de Tancrde, la grandeur de Soliman l'clat de Renaud, la sagesse de Godefroi la ruse d'Aladin; il n'y a pas jusqu' l'ermite Pierre, comme l'a remarqu Voltaire, qui ne fasse un beau contraste avec l'enchanteur Ismen. Quant aux femmes, la coquetterie est peinte dans Armide, la sensibilit dans Herminie, l'indiffrence dans Clorinde. Le Tasse et parcouru le cercle entier des caractres de femmes, s'il et reprsent la _mre_. Il faut peut-tre chercher la raison de cette omission dans la nature de son talent, qui avait plus d'enchantement que de vrit, et plus d'clat que de tendresse. Homre semble avoir t particulirement dou de gnie, Virgile de sentiment, le Tasse d'imagination. On ne balancerait pas sur la place que le pote italien doit occuper, s'il faisait quelquefois rver sa Muse, en imitant les soupirs du cygne de Mantoue. Mais le Tasse est presque toujours faux quand il fait parler le coeur; et, comme les traits de l'me sont les vritables beauts, il demeure ncessairement au-dessous de Virgile. Au reste, si la _Jrusalem_ a une fleur de posie exquise, si l'on y respire l'ge tendre, l'amour et les dplaisirs du grand homme infortun qui composa ce chef-d'oeuvre dans sa jeunesse, on y sent aussi les dfauts d'un ge qui n'tait pas assez mr pour la haute entreprise d'une pope. L'octave du Tasse n'est presque jamais pleine; et son vers, trop vite fait, ne peut tre compar au vers de Virgile, cent fois retremp au feu des Muses. Il faut encore remarquer que les ides du Tasse ne sont pas d'une aussi belle _famille_ que celles du pote latin. Les ouvrages des anciens se font reconnatre, nous dirons presque, leur _sang_. C'est moins chez eux, ainsi que parmi nous, quelques penses clatantes, au milieu de beaucoup de choses communes, qu'une belle troupe de penses qui se conviennent, et qui ont toutes comme un air de parent: c'est le groupe des enfants de Niob, nus, simples, pudiques, rougissants, se tenant par la main avec un doux sourire, et portant pour seul ornement dans leurs cheveux une couronne de fleurs. D'aprs la _Jrusalem_, on sera du moins oblig de convenir qu'on peut faire quelque chose d'excellent sur un sujet chrtien. Et que serait-ce donc, si le Tasse et os employer les grandes machines du christianisme? Mais on voit qu'il a manqu de hardiesse. Cette timidit l'a forc d'user des petits ressorts de la magie, tandis qu'il pouvait tirer un parti immense du tombeau de Jsus-Christ qu'il nomme peine, et d'une terre consacre par tant de prodiges. La mme timidit l'a fait chouer dans son _ciel_. Son _enfer_ a plusieurs traits de mauvais got. Ajoutons qu'il ne s'est pas assez servi du mahomtisme, dont les rites sont d'autant plus curieux qu'ils sont peu connus. Enfin il aurait pu jeter un regard sur l'ancienne Asie, sur cette gypte si fameuse, sur cette grande Babylone, sur cette superbe Tyr, sur les temps de Salomon et d'Isae. On s'tonne que sa muse ait oubli la harpe de David, en parcourant Isral. N'entend-on plus sur le sommet du Liban la voix des prophtes? Leurs ombres n'apparaissent-elles pas quelquefois sous les cdres et parmi les pins? Les anges ne chantent-ils plus sur Golgotha, et le torrent de Cdron a-t-il cess de gmir? On est fch que le Tasse n'ait pas donn quelque souvenir aux patriarches: le berceau du monde, dans un petit coin de la _Jrusalem_, ferait un assez bel effet. Ce jugement est d'un chrtien plus que d'un pote. Un pote aurait oubli le sujet pour adorer les dtails. Nous n'en citerons que deux, qui n'ont rien qui les dpasse en grce et en mlancolie dans aucun pome pique: la fuite d'Herminie du champ de bataille, au sixime chant, et la mort de Clorinde au douzime. Nous emprunterons, pour ces citations, la seule traduction peut-tre qui ait gal jamais et quelquefois surpass en got le modle; c'est celle du consul Lebrun, homme de lettres studieux et exquis, avant d'tre homme d'tat et collgue de Bonaparte la premire magistrature de la rpublique. Cependant la belle Herminie est emporte par son cheval dans l'paisseur d'une antique fort: sans sentiment et presque sans vie, ses mains tremblantes laissent flotter ses guides: le coursier fuit et se prcipite par mille sentiers, par mille dtours; enfin les chrtiens la perdent de vue et leur poursuite est inutile. Pleins de colre, la honte sur le front, puiss de lassitude, ils reviennent leur poste: tels, aprs une chasse longue et pnible, des chiens qui ont perdu dans les bois la trace de la bte qu'ils poursuivaient, reviennent haletants, l'oeil morne et la tte baisse: cependant la princesse fuit toujours; craintive, perdue, elle n'ose regarder en arrire si on la suit encore. Elle fuit toute la nuit; tout le jour elle erre sans conseil et sans guide: elle ne voit que ses larmes, elle n'entend que ses cris: enfin, au moment o le soleil dtle ses coursiers et se plonge dans l'Ocan, elle arrive sur les bords du Jourdain, met pied terre et se couche sur le sable. Elle ne se repat que de ses maux, elle ne s'abreuve que de ses larmes: mais le sommeil, ce doux consolateur des humains, qui leur apporte le repos et l'oubli de leurs peines, vient assoupir ses sens et ses douleurs et la couvre de ses ailes bienfaisantes. Cependant l'amour, sous mille formes diffrentes, trouble encore la paix de son coeur. Le gazouillement des oiseaux qui saluent l'aurore, le fleuve qui murmure, le zphyr qui se joue avec les ondes et soupire travers les feuillages, la rveillent aux premiers rayons du jour: elle ouvre des yeux languissants et promne ses regards sur les asiles solitaires des bergers; elle croit entendre une voix qui la rappelle la douleur et aux larmes. Elle pleure; mais tout coup ses gmissements sont interrompus par des chants qui se mlent aux accords des musettes champtres; elle se lve et se trane pas lents vers l'endroit d'o viennent ces sons; elle voit un vieillard assis l'ombre et travaillant une corbeille d'osier; son troupeau pat auprs de lui, et son oreille est attentive aux chants de trois jeunes bergers qui l'entourent. la vue soudaine d'armes inconnues, ils se troublent et s'effrayent; mais Herminie les salue, les rassure, dcouvre ses beaux yeux et sa blonde chevelure: Heureux bergers, leur dit-elle, continuez vos jeux et vos ouvrages; ces armes ne sont point destines troubler vos travaux ni vos chants. vieillard, ajoute-t-elle, comment, au milieu du vaste incendie qui dvore ces contres, tes-vous en paix dans cet asile, sans craindre la guerre et ses fureurs? Il lui rpond: mon fils, ma famille et mes troupeaux ont toujours t l'abri des injures et des outrages, et le bruit des combats n'a point encore troubl notre retraite. Peut-tre le ciel propice veille sur l'humble innocence et la protge; peut-tre que, semblable la foudre qui pargne les vallons et ne frappe que la cime des montagnes, la fureur de ces trangers n'crase que la tte altire des rois. Notre pauvret vile et mprise ne tente point l'avidit du soldat. Pauvret vile et mprise, et cependant si chre mon coeur! Je ne dsire ni les sceptres ni les trsors; les soucis de l'ambition ou de l'avarice n'habitent point dans mon me; une onde pure me dsaltre, et je ne crains point qu'une main perfide y mle des poisons; mes brebis, mon jardin, fournissent ma table frugale des mets qui ne me cotent que des soins. Comme nos besoins, nos dsirs sont borns; mes enfants gardent mon troupeau, et je ne dois rien des mains mercenaires. Les chevreaux qui bondissent dans la plaine, les poissons qui se jouent dans les ondes, les oiseaux qui talent au soleil leur superbe plumage, voil mes spectacles et mes plaisirs. Il fut un temps o, sduit par les illusions de la jeunesse, je connus d'autres dsirs; je ddaignai la houlette des bergers et je fuis loin des lieux qui m'avaient vu natre: je vcus Memphis; je fus admis dans le palais des rois; quoique intendant des jardins, je vis, je connus la cour et ses injustices. Jouet longtemps d'une trompeuse esprance, je souffris les rebuts et les dgots; enfin mes beaux jours s'coulrent, et avec eux mon espoir et mon ambition. Je pleurai les loisirs de cette vie simple et paisible; je soupirai aprs le repos que j'avais perdu; je dis enfin: Adieu, grandeur! adieu, palais! et, rendu nos bois, j'y retrouvai la paix et le bonheur. Pendant qu'il parle, Herminie attentive recueille un discours dont la douceur l'enchante; la sagesse du vieillard pntre son coeur et calme l'orage de ses sens. Enfin, aprs de longues rflexions, elle se dtermine s'arrter dans cette solitude, au moins jusqu' ce que la fortune favorise son retour. mortel trop heureux d'avoir connu la disgrce, si le ciel ne t'envie point la douce destine dont tu jouis, aie piti de mes malheurs! Reois-moi dans ce fortun sjour; je veux y vivre avec toi; peut-tre sous ces ombrages mon coeur se soulagera du poids mortel qui l'accable. Si, comme le stupide vulgaire, tu tais avide de cet or, de ces pierreries qu'il adore, tu pourrais avec moi satisfaire tes dsirs. ces mots des larmes s'chappent de ses yeux; elle raconte une partie de ses infortunes et le berger attendri mle ses pleurs avec les siens. Ensuite il la console et l'accueille avec la tendresse d'un pre; il la conduit sous sa chaumire auprs d'une vieille pouse qui le ciel fit un coeur comme le sien; la fille des rois revt de rustiques habits; un voile grossier couvre ses cheveux; mais son regard, son maintien, tout dit qu'elle n'est point une habitante des bois. Ces vils habits n'clipsent point son clat, sa fiert, sa noblesse; la majest brille encore sur son front au milieu des plus humbles emplois; la houlette la main, elle conduit les troupeaux et les ramne; sa main exprime le suc de leurs mamelles et presse le laitage. Souvent, pendant que ses brebis, couches l'ombre, vitent l'ardeur du soleil, elle grave des chiffres amoureux sur l'corce des lauriers et des htres; elle y retrace l'histoire et les malheurs de sa flamme; en parcourant les traits que sa main a forms, un torrent de larmes inonde ses joues. Elle dit en pleurant: Arbres confidents de mes peines, conservez l'histoire de mes douleurs! Si jamais un fidle amant vient reposer sous votre ombre, sa piti s'veillera la vue de mes tristes aventures; il dira sans doute: Ah! l'amour et la fortune payrent trop mal tant de constance et de fidlit! Peut-tre, si le ciel daigne couter les prires des mortels, peut-tre l'insensible, un jour, viendra dans ces bois; il tournera ses regards sur la tombe qui renfermera ma froide et triste dpouille, et il donnera enfin mes malheurs quelques soupirs et quelques larmes, hlas! trop tardives. Du moins, si je vcus infortune, quelque flicit suivra mon ombre: mes cendres teintes jouiront d'un bonheur que je n'ai pu goter. Ainsi parlait cette amante gare aux arbres insensibles et sourds. Deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux. Cependant Tancrde, que le hasard conduit, va la chercher loin des lieux qui la cachent. Les traces qu'il a suivies ont dirig sa course dans la fort: mais des ombres paisses y rpandent l'horreur et les tnbres: il ne peut plus reconnatre les vestiges; il s'abandonne ses incertitudes; toujours son oreille attentive cherche dmler, ou le bruit des armes, ou le bruit des chevaux. Si le vent murmure travers les feuilles, si quelque oiseau, quelque bte sauvage agitent les rameaux, il croit entendre son amante: il la cherche, et soupire aprs l'avoir cherche en vain. Il sort enfin de la fort; un bruit sourd se fait entendre; la clart de la lune le conduit par des routes inconnues vers les lieux d'o ces sons semblent partir. Il y arrive, et voit du sein d'un rocher jaillir une onde claire et limpide, qui se prcipite et roule avec un doux murmure sur un lit bord de gazon: en proie sa douleur, il s'arrte, il jette un cri; l'cho seul y rpond; enfin l'aurore se lve, etc., etc. Si l'on ajoute cette situation et ces images la mlodie vanouie des stances, trouvera-t-on dans Homre ou dans Virgile un plus dlicieux contraste des champs de bataille et de la nature pastorale? Le baptme et la mort de Clorinde, tue dans un combat de nuit par la main de Tancrde qui l'adore, et de qui elle reoit la mort au lieu de l'amour, ne le cde en pathtique aucune scne des grandes popes, et ici ce pathtique est chrtien par l'immortelle vie que l'amant meurtrier apporte son amante avec l'eau du baptme dans son casque. Lisons encore: l'instant la colre se rallume et le combat se ranime: quel combat! leurs forces sont teintes, ils ne connaissent point l'adresse, il ne leur reste que la rage: ils se dchirent. Sanglants, couverts de blessures, ils ne tiennent plus la vie que par leur fureur. Telle on voit la mer ge, lorsque les vents qui soulevaient ses flots sont rentrs dans leurs grottes profondes: le calme ne rgne point encore sur son sein, et ses ondes obissent toujours au mouvement dont elles furent agites. Tels les deux guerriers, quoique puiss et sans vigueur, sentent encore l'impulsion de leur fureur premire. Mais enfin l'heure fatale qui doit finir la vie de Clorinde est arrive: Tancrde atteint son beau sein de la pointe de son pe. Le fer s'y enfonce et s'abreuve de son sang, l'habit qui couvre sa gorge dlicate en est inond: elle sent qu'elle va mourir; ses genoux flchissent et se drobent sous elle. Tancrde poursuit sa victoire; et, la menace la bouche, il la pousse, il la presse; elle tombe: mais dans le moment un rayon cleste l'claire; la vrit descend dans son coeur, et d'une infidle en fait une chrtienne. D'une voix mourante, elle prononce en tombant ces paroles dernires: Ami, tu as vaincu; je te pardonne: toi-mme, pardonne mon malheur. Je ne te demande point de grce pour un corps qui bientt n'a plus rien craindre de tes coups; mais aie piti de mon me. Que tes prires, qu'une onde sacre verse par tes mains, lui rendent le calme et l'innocence. Ces tristes et douloureux accents retentissent au coeur de Tancrde, le pntrent, teignent son courroux et de ses yeux arrachent des larmes involontaires. Non loin de l un ruisseau jaillit en murmurant du sein de la montagne: il y court, il y remplit son casque et revient tristement s'acquitter d'un saint et pieux ministre. Il sent trembler sa main, tandis qu'il dtache le casque et qu'il dcouvre le visage du guerrier inconnu: il la voit, il la reconnat; il reste sans voix et sans mouvement: fatale vue! funeste reconnaissance! Il allait mourir; mais soudain il rappelle toutes ses forces autour de son coeur: touffant la douleur qui le presse, il se hte de rendre son amante une vie immortelle pour celle qu'il lui a te. Au son des paroles sacres qu'il prononce, Clorinde se ranime; elle sourit, une joie calme se peint sur son front et y claircit les ombres de la mort. Elle semblait dire: Le ciel s'ouvre et je m'en vais en paix. Sur ses joues la pleur des violettes se mle la blancheur des lis: elle fixe ses yeux teints vers le ciel, et, soulevant sa main froide et glace, elle la prsente comme un gage de paix son amant. Dans cette attitude, elle expire et parat s'endormir. cet aspect, les forces que Tancrde avait recueillies le quittent et l'abandonnent: il se remet tout entier sous la main de la douleur qui serre son coeur et le glace. La mort est sur son front et dans tous ses sens. Immobile, sans couleur et sans voix, rien ne vit plus en lui que son dsespoir. Les derniers liens qui arrtaient son me se brisaient l'un aprs l'autre: elle allait suivre l'me de son amante, quand le hasard ou le besoin amena dans ces lieux une troupe de chrtiens. Le chef reconnat le hros ses armes: il accourt; il reconnat aussi Clorinde, et son coeur est perc de douleur. Sans la croire chrtienne, il ne veut pas laisser ce beau corps la fureur des btes farouches: il les fait porter l'un et l'autre sur les bras de ses soldats, et marche la tente de Tancrde. Dans ce mouvement lent et tranquille, le guerrier ne reprend point encore l'usage de ses sens; mais de faibles soupirs prouvent qu'il conserve un reste de vie. Le corps de son amante, immobile et glac, porte partout l'empreinte du trpas. Enfin on les dpose l'un et l'autre dans une tente spare. De telles citations suffisent pour donner ceux qui la langue du Tasse est trangre de quoi pressentir le gnie de son pome. On conoit la popularit d'une pareille posie dans un sicle o le fanatisme des croisades n'tait pas encore teint, o les traditions de la chevalerie subsistaient encore, et o la passion potique de la renaissance italienne faisait des potes tels que Dante, Ptrarque, le Tasse, les vritables hros de l'esprit humain. Le Tasse jouissait compltement de sa gloire; l'envie ne l'avait pas poursuivi jusque-l; sa mlancolie s'affaiblissait en lui avec l'ge et avec la vie. Il savourait au sein de l'amiti ces heures plus calmes du soir que la Providence semble rserver aux grands hommes malheureux comme une compensation de leurs traverses, et comme une aube de leur immortalit. XV. Son inquitude cependant l'arracha encore une fois de ce doux loisir. Il dit adieu ses htes du monastre de Monte Oliveto, o il avait pass des jours si heureux. Il partit pour Rome; il y fut du par la froideur de la rception de ses anciens protecteurs, jaloux peut-tre de ce qu'il en avait trouv de plus affectueux Naples; il fut oblig de chercher un asile dans le couvent de _Santa Maria Nuova_. J'ai retrouv ici, crit-il, toutes mes peines, mais non mes amis; je n'ai pas mme de quoi acquitter les droits de douane pour mes livres et mes hardes; j'ai grand besoin de six cus, et je vous conjure de me les prter. Je n'ai trouv me loger dans aucune htellerie ou dans aucun palais; mon neveu Antonio m'abandonne; il est impossible de vivre ici sans un cheval, et je n'ai ni cheval ni ami pour me conduire dans son carrosse, ni robe de chambre, ni pelisse, ni vtements d't, ni chemises, ni rien!.... Si le duc de Mantoue ne vient pas mon secours, je vais mourir sur le grabat d'un hospice. Le duc de Mantoue pourvut tout, et lui envoya cent ducats pour son voyage, s'il se dcidait revenir Mantoue. Mais ces cent ducats lui furent retenus par l'agent du duc de Mantoue Rome, de peur qu'il n'en ft sans doute un autre usage. Sa dtresse continua d'tre dplorable; une fivre lente le consumait. Probablement, crit-il au mois d'octobre 1589, j'irai bientt puiser ailleurs ma mauvaise fortune, quand je serai devenu aussi importun ces bons religieux de Santa Maria Nuova que je le suis devenu ces cardinaux couverts de pourpre, de qui je ne puis mme obtenir une audience. Il sortit en effet au mois de novembre de son asile, volontairement ou forcment, pour aller mendier un lit de malade dans l'hpital des Bergamasques, ses compatriotes Rome. Cet hpital avait t fond par ses anctres. La Providence lui donnait le lit que la charit de sa famille avait prpar pour d'autres malheureux; le cardinal Gonzague, de retour Rome, le retira dans son palais. Mais cette hospitalit, crit le Tasse, bien loin d'tre un soulagement, n'est qu'une aggravation pour moi, car le cardinal, cette fois, et sa maison, tmoignent si peu de considration pour ma personne, et un tel mpris de ma mauvaise fortune obstine, qu'il ne m'admet point sa table, qu'il ne me fournit ni un lit, ni une chambre, ni un service dcent mon mrite et ses anciennes grces pour moi! Il passa l'hiver de 1589 1590 dans cet isolement et dans cet abandon. Au printemps de 1590, le grand-duc de Toscane l'invita venir honorer sa cour et Florence de sa prsence. Le Tasse partit avec un envoy des Mdicis charg de pourvoir aux ncessits et la dignit de son voyage. Arriv au mois d'avril Florence, il alla, par souvenir des religieux de Monte Oliveto Naples, loger aux portes de la ville, dans un monastre d'Olivetani, situ, comme celui de Naples, sur un monticule bois de cyprs qui domine, du sein de l'ombre et du silence, les murs de la ville, et le cours pittoresque et opulent de l'Arno. Le grand-duc et les gentilshommes de sa cour comblrent le pote d'accueil, d'honneurs et de libralits. La Toscane entire, jalouse de Ferrare, de Naples et de Rome, sembla s'tudier faire oublier au Tasse les envieux dnigrements de l'Acadmie de la Crusca. On ne sait par quel revirement de fortune ou d'humeur on le retrouve deux mois aprs, dans ses lettres, fatigu de Florence, et demandant son ami Constantin un asile dans le palais de Santa Trinit Rome, pour y finir ses jours. En vrit, dit-il, la vie est un triste plerinage, et je suis maintenant au terme du mien! Il faut peu de chose ma vie. peine pendant tout le cours de cet t ai-je achet quatre melons pour ma nourriture; une soupe de laitue et quelques courges me suffisent; mais j'avoue que je me ruine en mdicaments. Le marquis de Villa, son ami de Naples, lui envoya quelques ducats pour renouveler ses habits et pour rentrer dcemment Rome. Le Tasse y arriva pendant le conclave qui nomma Grgoire XIV pape. Ce pape, dont il esprait plus que de Sixte-Quint, trompa encore ses esprances; il fut log pauvrement mais amicalement chez son fidle Constantin, qui tait de retour Rome; il craignait mme d'importuner cet ami. Maintenant, lui crit-il, me voil dcidment prcipit du fate de mes vaines illusions; je suis dcid fuir de ce monde, m'enfuir de la foule dans la solitude, de l'agitation dans le repos. Envoyez-moi mes hardes Maria del Popolo, monastre enfoui dans les arbres hors des murs de Rome. Dans mon opinion, je ne puis trouver un site plus solitaire et moins expos aux outrages odieux! (De votre chambre, pendant votre absence, le 7 fvrier 1591.) Constantin, en rentrant, courut chercher le Tasse Santa Maria del Popolo, lui fit honte de ses dfiances, le ramena au logis, et quelques jours aprs l'accompagna lui-mme Mantoue. XVI. Le duc et la jeune duchesse Lonora de Mdicis, sa femme, le comblrent de consolations, de paix et d'honneurs. Il fit sous leurs auspices une dition de ses posies lyriques en trois volumes. Mais bientt, malgr les efforts presque filials de sa protectrice pour le retenir Mantoue, il repartit pour Rome; il ne fit que traverser cette ville; il se rendit Naples pour y suivre son ternel procs. Le pape Aldobrandini, qui, sous le nom de Clment VIII, rgnait en ce moment Rome, lui tait plus propice que ses prdcesseurs. Le cardinal Cinthio, neveu d'Aldobrandini, avait la passion des lettres et le culte du Tasse; il honora le grand pote, non-seulement pour illustrer le rgne de son oncle, mais pour satisfaire son propre coeur, mu jusqu' la tendresse de piti pour le gnie malheureux. Le cardinal Cinthio voulait lui seul venger l'injustice du sicle et l'injustice de la nature envers le Tasse. XVII. Le pote profita de ces favorables dispositions du neveu du pape pour faire recommander sa cause Naples, au gouvernement et aux lgistes. Il alla lui-mme Naples assister aux plaidoiries; ses avocats rclamaient pour lui, des princes d'Avellino, la moiti du palais Gambacorti, qui avait appartenu sa mre Porcia, et qu'il avait habit lui-mme pendant son enfance. Les avocats de la maison d'Avellino osrent lui opposer sa dmence, qui le rendait, disaient-ils, incapable d'intenter lgalement un procs. On rpondit pour lui ce que Sophocle, accus par son fils de faiblesse d'esprit quatre-vingts ans, avait rpondu pour lui-mme, Or l'homme capable d'avoir produit les chefs-d'oeuvre de gnie de son sicle prouvait assez par ses vers l'intgrit de son intelligence. Toutefois le procs, embarrass en formalits, subissait d'interminables dlais. Le Tasse, lass, s'achemina une dernire fois vers Rome; la noblesse napolitaine lui fit cortge jusqu' Capoue; son passage dans cette ville lettre parut aux habitants de Capoue un vnement assez important pour tre consign comme un honneur dans les archives de la ville. Ses amis de Naples prirent cong de lui aux portes de Capoue. Arriv Mola di Gata, dlicieux promontoire o les ruines de la villa de Cicron, recouvertes de bois d'orangers et de pampres, laissent voir les grottes et les bains de marbre du grand orateur, lavs ternellement par les vagues transparentes de la mer de Tyrrhne, le Tasse et les voyageurs runis en caravane, qui se rendaient avec lui Rome, n'osrent avancer plus loin; un chef de bandits nomm Marco Sciarra, descendu des Abruzzes, interceptait le passage. Hier, crivit le Tasse son ami Constantin, le chef de brigands Sciarra a pill et tu sur la route plusieurs voyageurs; toute la contre retentit des cris de terreur et des gmissements des femmes; j'ai voulu seul aujourd'hui marcher en avant, et essayer de teindre de sang l'pe que vous m'avez donne. Il sortit en effet la tte de quelques braves chevaliers de Mola di Gata, pour clairer intrpidement la route; son caractre hroque et chevaleresque abordait avec audace les plus grands prils. Mais ici son courage lui fut inutile, son nom avait suffi: le brigand Sciarra, qui chantait dj, dans ses rochers, les stances piques de la _Jrusalem_, ainsi que les gondoliers de Venise les chantent encore sur les lagunes, ayant appris que le Tasse tait au nombre des voyageurs arrts par la peur de sa bande Mola di Gata, lui envoya un sauf-conduit avec les expressions du respect et de l'enthousiasme. Le Tasse refusant d'en profiter et de sparer son sort de celui de ses compagnons de route, Sciarra tendit dans un second message sa protection sur tous ceux qui seraient de la suite du pote; il lui rendit, son apparition sur la route entre Itri et Fondi, tous les honneurs qu'il refusait aux rois, donnant ainsi aux rois eux-mmes l'exemple du culte pour le gnie. Dj une exception semblable avait t faite par les brigands de l'Apennin, entre Bologne et Florence, en faveur de l'Arioste; peuple trange, o les brigands mmes ne sont pas trangers au prestige des lettres, et o le crime lui-mme se dsarme devant les lus de la gloire comme devant les lus de Dieu. XVIII. Le cardinal Cinthio accueillit le Tasse avec les mmes honneurs qui l'avaient accueilli partout sur sa route. Le pote reconnaissant rsolut de ddier ce jeune homme la _Jrusalem conquise_, pome pique sur le mme sujet que la _Jrusalem dlivre_, que le Tasse avait compos par pit, pendant son sjour au monastre de Monte Oliveto Naples. La _Jrusalem conquise_, pure des pisodes trop profanes, mais aussi des grces de la _Jrusalem dlivre_, tait destine, selon lui, effacer ce premier pome de la mmoire des hommes, et immortaliser son nom sur la terre en assurant son salut dans le ciel. Le Tasse se trompait; on ne sent dans la _Jrusalem conquise_ ni moins de force ni moins de style que dans la _Jrusalem dlivre_, mais on y sent moins de charme; la fleur du gnie est fltrie, le parfum s'est envol avec elle; c'est le parfum qui avait enivr le sicle, c'est encore le parfum que la postrit a voulu respirer. Malheur aux potes qui refont leurs oeuvres: la posie est de premier mouvement, ce n'est pas le travail et la rflexion qui la donnent, c'est l'inspiration; on ne respire pas midi le souffle matinal de l'aurore; la jeunesse dans le pote fait partie du charme; le gnie est comme la beaut, il a son instant. XIX. Le jeune cardinal, fier de cet hommage, appela de Venise Rome ce mme diteur Ingegneri, qui avait copi en six jours la _Jrusalem dlivre_, dans le cachot du Tasse et sous ses yeux, pour copier, corriger et diter la _Jrusalem conquise_. Elle parut en 1593, le jour o Cinthio fut promu la pourpre par son oncle Clment VIII. Le Tasse baucha en 1594 un autre pome de _la Cration_, en vers libres et non rims. Les premiers chants seuls existent; le charme musical des stances rimes y manque, et la svrit mtaphysique du sujet y contraste pniblement avec l'amoureuse imagination du pote. Pendant qu'il crivait ce pome, les ncessits de son procs et les instances de ses amis le rappelrent encore Naples. Il quitta, non sans regrets cette fois, ses appartements dans le Vatican, la table des cardinaux dont il tait le convive, et surtout la tendre familiarit du neveu du pape. Il descendit Naples au monastre de San Severino, o le marquis Manso et tous les seigneurs lettrs de Naples lui firent une cour assidue d'amis; nanmoins son instinct voyageur lui fit tourner bientt ses regards vers Ferrare. Il crivit Alphonse d'Este pour se rconcilier avec lui; mais Alphonse, justement offens de ce que le pote avait effac dans sa _Jrusalem_ nouvelle la stance ddicatoire: O magnanimo Alphonso! par laquelle il lui avait ddi la premire _Jrusalem_, ne daigna pas rpondre ses lettres; Le Tasse insista en vain, en jurant Alphonse qu'il ne se consolait pas de l'avoir offens, et qu'il n'avait d'autre dsir que de consacrer le reste de ses jours son service. Le silence rpondit seul cette mobilit de sentiment. Mais, pendant que le Tasse ngociait ainsi en vain son raccommodement avec la maison d'Este, son ami le jeune cardinal Cinthio ngociait pour lui auprs du pape son oncle le couronnement potique au Capitole, la royaut du gnie consacre par la religion, par le snat et par le peuple. Le Tasse, si nous en croyons les lettres du marquis Manso de Villa, son confident Naples, reut avec plus de rpugnance que d'ivresse l'annonce de son couronnement. Son me, dit Manso, de plus en plus dtache du monde, et absorbe dans les penses ternelles, voyait trop le nant de toutes choses pour croire l'ternit d'une couronne de laurier, bien que ce laurier et t consacr sur le front de Ptrarque. Il ne consentit cette solennit que parce qu'il n'osa pas contrister Cinthio et le pape en la refusant; mais il retarda sous de vains prtextes son retour Rome. J'irai, dit-il enfin au marquis Manso, qui lui reprochait son hsitation, j'irai, mais ce sera pour mourir, et non pour me parer de la couronne. XX. Il partit enfin la fin d'octobre; il visita en chemin le monastre du mont Cassin, et s'y arrta quelques jours pour mditer sur le tombeau de saint Benot, un des patrons qu'il s'tait choisis dans le ciel. Son ami le cardinal Cinthio, les membres de la famille du pape, les prlats de la cour des deux neveux, et la foule de leurs courtisans s'taient rendus sa rencontre hors des portes de Rome. C'tait le 10 novembre 1594. Le lendemain il fut conduit par le mme cortge l'audience du pape. La couronne que je vous destine, lui dit le pontife, recevra de vous autant de lustre qu'elle en confre aux autres potes. La mauvaise saison fit remettre le couronnement au printemps. Le pote passa l'hiver se prparer la mort plus qu' ce vain triomphe; on lit avec attendrissement une lettre de lui Ingegneri, son diteur de Venise, dans laquelle il lui recommande d'imprimer toutes ses oeuvres, avec ou sans profit pcuniaire pour l'auteur. S'il en rsulte quelque argent, dit-il en finissant, il sera consacr ma spulture. XXI. Une lettre du prlat Nores, qui tait alors la cour du pape Clment VIII, lettre date du 15 mars 1595 et adresse Vincenzo Pinelli, donne sur le Tasse, cette poque de sa vie, d'intressants et pittoresques dtails: J'envoie Votre Seigneurie deux sonnets du Tasse: dans l'un il clbre l'anniversaire du couronnement du pape; dans l'autre il loue et il sollicite, selon son habitude, son auguste bienveillance. Sa Saintet les a gracieusement reus et a libralement rcompens leur auteur en lui accordant deux cents cus de pension en Italie; c'est plus que ce que la _Jrusalem dlivre_ lui a jamais produit. La joie du pote peut peine se dpeindre; le brevet de cette pension lui a t apport par monsignor Paolini. Ce dernier tant rest dner avec le cardinal, le Tasse voulut absolument leur prsenter la serviette, lorsqu'ils se lavrent les mains, malgr notre insistance pour la lui ter. Monseigneur dit alors avec juste raison, je crois, qu'il ne dsirait pas d'autre distinction aprs sa mort que l'honneur qu'il avait reu ce jour-l du Tasse. Cette marque de dfrence est d'autant plus remarquable de la part de notre pote qu'il est de sa nature assez fier, peu propre aux obsquiosits du courtisan et toute espce d'adulation. Sa manire d'tre me rappelle souvent un mot de signor Ansaldo Ceb, qui pouvait, disait-il, deviner le caractre et les penchants secrets de quelqu'un par la simple lecture de ses vers. Vous connaissez la gravit et la tenue du Tasse, combien il est digne dans sa parole, sa tournure, son maintien, dans chacun de ses gestes. Il a la conscience de ce qu'il vaut, et dans toute sa conduite il montre ce lgitime orgueil qui est insparable du gnie. Dernirement je lui demandai avec candeur quel tait celui de nos potes qui, selon lui, mritait la premire place. mon avis, rpondit-il, la seconde est due l'Arioste. Et la premire? repris-je.... Il sourit et dtourna la tte pour me donner entendre, je crois, que la premire lui appartenait. Dans sa seconde _Jrusalem_ ou _Jrusalem reconquise_, comme il la nomme, il fait allusion lui-mme, et, quoique avec modestie, il se compare nanmoins et se prfre l'Arioste. Il s'exprime ainsi: E' d'angelico suon canora tromba Faccia quella tacer, ch'oggi rimbomba. Un jour que le pre Biondo, clbre prdicateur, confesseur du cardinal, tait avec nous dans l'antichambre, en attendant son tour d'tre reu, et que nous parlions du Dante, il le blma d'avoir parl de lui-mme en termes trop prsomptueux. Il ajouta qu'il avait vu un Dante avec des annotations par Muretus, et qu' propos de ce vers: S ch'io fui sesto tra cotanto senno, Et je fus la sixime de ces grandes intelligences, Muretus avait crit en marge: _Diable! vraiment?_ L-dessus le Tasse se mit en colre, et s'cria que Muretus tait un pdant, qu'il admirait l'audace d'un si mince compagnon. Il ajouta que le pote a quelque chose de divin; que les Grecs le nommaient d'aprs un attribut de la divinit, voulant dire par l que rien dans l'univers ne mrite le nom de crateur, si ce n'est Dieu et le pote. Il est juste alors, continua-t-il, qu'il connaisse sa propre valeur, qu'il ne se ravale pas lui-mme. Il cita un passage du _Lysias_ de Platon, d'o, il rsulte que ce philosophe, loin de blmer un pote qui se loue lui-mme, l'exhorte au contraire ne pas s'estimer moins qu'il ne vaut. Je cherchai ensuite ce passage et le trouvai presqu'au commencement du dialogue. la marge se trouvait cette note de la main de mon pre: Alors Lodovico Ariosto doit tre considr comme un mauvais pote, car il dit au commencement: Celle dont l'amour m'a rendu presque insens! Quelques jours aprs, le Tasse m'ayant fait le plaisir de me venir voir, comme cela lui arrive souvent, je lui montrai cette note dont il fut ravi, et ayant pris la plume il crivit dessous: _Divin!_ Je tiens aussi grand honneur d'avoir ce mot sur mon livre que monsignor Paolini peut le faire de s'tre essuy les mains avec une serviette prsente par le Tasse. J'ai runi tous ces fragments parce que je me suis souvenu de la satisfaction que vous a cause une lettre que je vous ai crite l'anne dernire au sujet de ce grand pote. Rome, le 15 mars 1595. XXII. Peu de jours avant celui qui tait fix pour son triomphe potique, le Tasse reut du pape une pension viagre de deux cents cus romains, et le duc d'Avellino, contre qui il plaidait Naples, lui fit offrir, outre deux mille ducats de rente, une somme considrable en argent comptant, pour le dsintresser dans le procs. Mais, comme si la fortune n'avait voulu lui sourire, comme la gloire, que d'un sourire de drision, quand il ne pourrait plus jouir ni de ses biens ni de sa renomme, le printemps, ces _ides_ de mars des hommes d'imagination, redoubla ses langueurs de corps et ses agitations d'esprit. Il supplia le cardinal Cinthio de lui permettre de quitter ses appartements trop bruyants et trop pompeux du Vatican, pour aller habiter l'humble monastre de Saint-Onufrio, sorte d'ermitage au sommet d'une colline leve et silencieuse Rome (le mont Janicule). Le cardinal lui prta sa voiture, deux domestiques de sa maison pour le conduire dans cette retraite, et envoya un de ses gentilshommes annoncer au prieur du couvent et ses religieux l'hte illustre qu'ils allaient recevoir. Au moment o la voiture du cardinal montait la rampe rapide de Saint-Onufrio, un orage de foudre, de grle et de pluie clatait sur la ville et fit craindre aux religieux que les mules pouvantes ne prcipitassent la voiture sur la pente escarpe de la colline. Le prieur et les frres, debout sur le seuil, reurent le pote, et pressentirent sa maigreur, sa faiblesse et sa pleur, qu'il ne sortirait de leur hospitalit que pour l'hospitalit du spulcre. Ils l'accueillirent en homme dont la vie ou la mort devait galement porter un ternel honneur leur maison. Ils le logrent dans une cellule d'o le regard s'tendait sur le solennel et potique horizon de Rome; ils lui prodigurent les respects, les pitis, les soins qu'on doit un hte presque divin, qui emprunte votre toit pour retourner au ciel d'o il est descendu. Le Tasse ne se fit aucune illusion sur son tat; il crivit, le lendemain de son installation Saint-Onufrio, une touchante lettre son ami Constantin. Nous la traduisons comme la dernire parole chappe de son coeur. Que dira mon pauvre ami Antonio quand il apprendra la mort de son Tasse? Et dans mon opinion la chose ne tardera pas! Le terme de ma vie approche d'heure en heure; aucun mdicament ne calme le mal qui s'est joint tous mes autres maux, en sorte que, comme un rapide torrent, je me sens entran sans pouvoir opposer ni rsistance ni obstacle son cours. Il ne me convient plus, dans un tel tat, de parler de ma mauvaise fortune obstine, ou de me plaindre de l'ingratitude du monde qui a remport sa victoire en me conduisant indigent ma tombe, tandis que j'avais toujours espr que cette gloire (quelque chose que soit la gloire) que mon sicle va tirer de mes crits ne m'aurait pas laiss mourir sans rcompense. J'ai demand tre transport au monastre de Saint-Onufrio, non pas seulement parce que l'air, au jugement des mdecins, y est le plus pur de Rome, mais aussi et surtout afin de pouvoir de ce lieu lev, et grce aux dvots religieux de ce couvent, y commencer de plus prs mon entretien avec le ciel. Priez Dieu pour moi, et soyez assur que, de mme que je vous ai toujours chri et honor dans le prsent, maintenant, dans cette vie plus relle que je vais commencer, je ferai pour vous tout ce qui me sera inspir par la plus tendre et la plus parfaite charit du coeur; et dans ces sentiments je recommande vous et moi la divine misricorde. De Rome, au couvent de Saint-Onufrio. XXIII. Le Tasse languit encore quelques jours, affaibli lentement par la fivre qui le consumait; les soins les plus affectueux entourrent ses derniers moments. Les mdecins du cardinal Cinthio et ceux du pape, qui le visitaient, lui annoncrent enfin que leur art tait sans ressource contre son mal, et qu'il fallait se prparer aux derniers adieux. Il reut cet arrt comme une dlivrance, leva les mains au ciel pour remercier Dieu, et ne s'entretint plus que des choses ternelles. La foi tait si jeune et si vive en ce sicle Rome, qu'aucun doute n'en altrait la scurit, et qu'on passait de cette vie l'autre, comme si du sein des tnbres mortelles on et vu luire les splendeurs visibles du ciel chrtien. Le Tasse se confessa avec larmes, et fut descendu sur les bras des frres de Saint-Onufrio dans la chapelle, pour y recevoir, sur les lvres, le corps transfigur de ce Christ dont il avait t le pote. On le rapporta ananti de faiblesse et d'extase dans sa cellule; son ami, le cardinal Cinthio, apprenant qu'il touchait aux derniers moments, sollicita de son oncle le pape la bndiction et l'indulgence plnire qui remet tous les pchs aux mourants par la main du vicaire du Christ. Le pape, dit un tmoin oculaire, soupira et plaignit amrement la destine d'un si grand homme, enlev avant le temps l'Italie et sa gloire; il accorda son neveu tout ce qui lui tait demand pour sa consolation. Cinthio accourut Saint-Onufrio apporter lui-mme son ami cette suprme faveur de son oncle. Le Tasse la reut comme il aurait reu de son Crateur lui-mme son assurance de batitude ternelle. Voil, s'cria-t-il en joignant les mains, voil le char triomphal sur lequel je dsire tre couronn, non pas du laurier du pote, mais de la gloire des saints dans le ciel! l'exemple de Virgile, mais dans un autre sentiment, il demanda au cardinal Cinthio de runir, autant que cela lui serait possible, tous ses crits et de les livrer aux flammes; craignant, disait-il, que les ornements profanes et les voluptueux pisodes dont il avait embelli ses pomes ne fussent indignes des clestes vrits qu'il avait voulu chanter. Cinthio leurra ses pieux scrupules d'une excution impossible, puisque vingt ditions et des traductions sans nombre avaient dj rpandu ses chants dans la mmoire des hommes. Mais le Tasse, aprs ce sacrifice qu'il crut consomm, s'endormit avec confiance au murmure des psaumes du pote couronn que le cardinal son ami, le prieur et deux frres du couvent, rcitaient haute voix auprs de son lit. Son dernier soupir se confondit ainsi avec le murmure d'un hymne du pote: _In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum_, balbutia-t-il en rouvrant les yeux l'aurore du vingt-sixime jour d'avril; et il expira. Le cardinal Cinthio lui ferma les yeux de ses propres mains; il ne voulut pas que ce grand homme quittt la terre autrement que dans le triomphe qui lui tait d; il posa lui-mme la couronne de laurier sur le front du mort, il revtit le cadavre de la magnifique toge romaine qui lui tait destine, et il fit accomplir le couronnement posthume au Capitole, avec tout l'appareil prpar, depuis si longtemps, pour cette crmonie. L'amiti de Cinthio fit ainsi pour le Tasse ce que l'amour avait fait pour Ins. La ville entire assista ce triomphe de la posie devenu ainsi le triomphe de la mort. Jamais le sort, en effet, n'avait prpar aux potes futurs une plus saisissante et plus ternelle image de la dception des penses humaines, que dans ce triomphe o le triomphateur n'assistait que mort sa victoire, et o la fortune, qui avait tenu si longtemps la couronne suspendue sur le front d'un grand homme, ne livrait cette couronne qu' un tombeau! Les peintres et les statuaires qui suivaient le char funraire dessinrent et sculptrent l'envi ce visage maigre, ple, osseux, creus par le doigt de la mort aux tempes, les yeux teints sous les lourdes paupires, les lvres scelles par l'ternel silence, et le front chauve couronn d'un funbre laurier. C'est le portrait le plus rpandu du Tasse dans tous les muses d'Italie. On y retrouve, hlas! jusque dans le calme de la mort, on ne sait quelle obliquit des traits du visage, qui rappelle la dmence luttant avec le gnie. XXIV. On rapporta, avec les mmes honneurs, le cadavre du Capitole au monastre de Saint-Onufrio, o il fut enseveli aux flambeaux, sous une dalle de la chapelle, comme il l'avait demand. Le cardinal Cinthio, aussi fidle sa mmoire qu' sa vie, lui fit prparer un spulcre monumental. Son autre ami, le marquis Manso, de Naples, accouru Rome pour pleurer sur le cercueil de son ami, revendiqua le droit de revtir aussi sa cendre d'une pierre et d'une pitaphe. Cinthio ne voulut cder personne l'honneur et la consolation de construire le spulcre du Tasse. L'un et l'autre mritaient galement cette prfrence: ils avaient devanc leur sicle dans la tendresse pour un malheureux et dans le culte pour un grand homme. La postrit les associe son tour dans son estime et dans sa reconnaissance. XXV. Ainsi vcut, ainsi mourut, ainsi triompha le Tasse, mais aprs sa mort. Cependant, quelle que soit la piti que ses malheurs inspirent aux coeurs gnreux, cette piti ne doit pas se tourner en colre et en accusations injustes contre l'ingratitude de l'humanit envers les gnies qui l'honorent. L'histoire ne dclame pas comme la rhtorique, elle raconte; les malheurs du Tasse furent le tort de la nature, bien plus que le tort de la socit. N d'une race la fois chevaleresque et potique, lev par une mre d'lite et par un pre dj glorieux, recueilli dans la fleur de son adolescence par un prince qui lui ouvrit pour ainsi dire sa propre famille, protg, aim peut-tre par la soeur charmante de ce prince, qui fut pour lui, sinon une amante, du moins une autre soeur, et qui lui pardonna tout, mme ses ngligences et ses distractions de sentiment que tant d'autres femmes ne pardonnent jamais, illustre avant l'ge de la gloire par des pomes que la religion et la nation popularisaient mesure qu'ils tombaient de sa plume; disput comme un joyau de gloire entre la maison d'Este, la maison de Mdicis, la maison de Gonzague, la maison de la Rovre, ces grands patrons des lettres en Italie; misrable et errant par sa propre insanit, mais non par la perscution de ses ennemis; combl d'enthousiasme et de soins par la jeune princesse Lonora de Mdicis; chri Turin, dsir Florence, appel Rome; retrouvant Naples, toutes les fois qu'il voulait s'y rfugier, la patrie, l'amiti, la paix d'esprit, l'admiration d'une foule de disciples fiers d'tre ses compatriotes; enfin rappel pour le triomphe Rome par un neveu du souverain de la chrtient, fanatique de son gnie et providence de sa fortune; mourant dans ses bras avec la couronne du pote en perspective et le triomphe pour tombeau: on ne voit rien dans une telle vie qui soit de nature accuser l'ingratitude humaine, except quelques annes de cruelle squestration dans un hospice de fous, qui n'accusent pas, mais qui dgradent un peu son protecteur devenu son gelier; mais cette infortune n'est-elle pas souvent, dans l'conomie d'une grande destine, l'ombre qui fait mieux ressortir la note pathtique, qui attendrit le coeur de la postrit, et qui donne la gloire quelque chose d'une compassion enthousiaste du monde? Bonheur amer, mais bonheur de plus dans la mmoire des grands hommes perscuts ou mconnus! Tel fut le Tasse, malheureux par lui-mme plus que par les autres; mais son infortune est pour beaucoup dans l'adoration que son nom inspira aux jeunes gens et aux femmes, qui aiment trouver dans la vie de leur pote autant de posie que dans ses vers! Selon nous, s'il n'est pas le chantre le plus pique de la religion du Christ, il est au moins le plus mlodieux narrateur en vers parmi tous les chantres modernes de l'Occident. Ce n'est pas le pote, c'est le _conteur_ divin. LAMARTINE. XCIVe ENTRETIEN. ALFRED DE VIGNY. (PREMIRE PARTIE.) I. J'ai toujours t l'ami et l'admirateur de cet homme de bien et de talent que la France vient de perdre, et, quand la maladie est venue lentement l'atteindre, je me suis toujours promis, si j'avais le malheur de lui survivre, de payer mon faible hommage son modeste gnie, son caractre, ses vertus. Fuss-je mort avant lui, comme c'tait mon droit, coup sr il aurait fait de mme envers ma mmoire; il aurait taill sa pierre et l'aurait incruste dans un monument d'amiti pour me faire honorer et excuser par la postrit. Je dirai mieux, il l'aurait cimente d'une de ses larmes, car il avait trop de grandeur pour tre envieux, trop de justice pour tre exigeant, trop de tendresse pour garder rancune, mme ce qu'il considrait comme une faiblesse humaine. Cet homme tait M. de Vigny. II. Il tait, comme moi, de race militaire; son pre, gentilhomme comme le mien, habitait dans la Touraine, jardin de la France, un petit fief pastoral et agricole, o il s'tait retir aprs avoir t perscut en 1792 et 1793, et forc de briser son pe de capitaine d'infanterie pour ne pas fausser son serment de fidlit au roi martyris par le peuple. Alfred de Vigny y naquit neuf ans aprs cette date: c'tait le moment o la nature, dcime par la rvolution, se vengeait des meurtres et des proscriptions qu'on lui avait fait subir, en produisant de doubles moissons d'pis. Une foule d'hommes minents dans les lettres naissaient pour combler les vides que Roucher et Andr Chnier avaient faits en livrant leurs ttes l'chafaud. C'est ainsi qu'aprs Marius, Sylla, Antoine et les proscriptions sanguinaires des triumvirs dans l'le du Reno, auprs de Modne, Rome livra jusqu' Cicron au poignard des dlateurs, et qu'Horace, Virgile, Ovide, Tibulle et une foule d'autres hommes de gnie se htrent autour du trne d'Auguste, pour qu'il n'y et point de vide dans la gloire romaine, point d'interrgne dans la famille de Romulus. III. Commenons par son portrait vingt-cinq ans, car peu de ses contemporains l'ont connu, tant c'tait un solitaire de la foule; il passait seul dans les rues, sur les promenades, le long de nos quais; on le remarquait l'lgance de son costume, la noblesse sans affectation de son attitude, la srnit de son beau visage, la douceur affable de son regard; on se disait: C'est quelqu'un au-dessus du vulgaire, c'est un diplomate tranger, c'est un jeune homme sur le front duquel la Providence a crit une grandeur future. On s'arrtait, mais on ne savait pas son nom. IV. Je vais vous faire son portrait exact, la moyenne de son apparence, tel qu'il tait dans son brillant uniforme de mousquetaire en 1822, tel qu'il tait en 1825, enfin tel qu'il tait en 1863, quelques mois avant sa mort; toujours jeune et agrable d'esprit, sans que le temps et presque rien chang sa taille et son visage, except quelques lgres nuances imperceptibles de transition, entre les cheveux qui menaaient de blanchir et les ondes molles et blondes de sa chevelure qu'il laissait flotter sur le collet de son habit. Cheveux de sa mre sans doute, qu'il soignait en souvenir d'elle, ne voulant rien livrer aux ciseaux, de ce qui lui rappelait une image adore de femme et de mre! Cette coquetterie de costume, qu'on aurait pu prendre pour une affectation, n'tait qu'un pieux sentiment filial, une relique vivante qui se renouvelait sur sa tte, et qui donnait sa physionomie pensive et souriante quelque chose de la pudeur, de la grce et de l'abandon de la femme. Cela lui donnait aussi un peu de la douce majest de Platon ou de la candide et ternelle enfance de Bernardin de Saint-Pierre; cheveux fins, luisants, ruisselants d'inspiration, autour desquels avaient flott sous les bananiers les immortelles images de _Paul et Virginie_. V. Le front d'Alfred de Vigny, dgag de ses cheveux rejets en arrire, tait moul comme celui d'un philosophe essnien de la Jude pour une pense sensible mais toujours sereine. Poli et lgrement teint de blanc et de carmin, il tait model pour rflchir au dehors la pense qui luisait au dedans; une gracieuse dpression des tempes l'inflchissait en se rapprochant des yeux. On voyait qu'il y avait, non pas effort, mais attention continue dans les nerfs et dans les muscles qui formaient l'encadrement des regards; bien que cette attention intrieure et tourne en dedans produist involontairement une certaine tension des paupires qui rtrcissait le globe de l'oeil, la couleur bleu de mer, de ce liquide qu'aucune ombre ne tachait, et la franchise amicale de son coup d'oeil qui ne cherchait jamais pntrer dans le regard d'autrui, mais qui s'talait jusqu'au fond de l'me chez lui, inspirait l'instant confiance absolue dans cet homme. C'tait limpide comme un firmament. Qu'aurait-il eu cacher? Il n'avait jamais conu la pense de tromper personne; feindre lui aurait paru une demi-duplicit. Il n'y avait, grce ce regard en complte scurit, ni matin, ni soir, ni nuit, sur cette physionomie; tout y tait plein soleil de l'me. Il laissait regarder et il regardait lui-mme sans pier quoi que ce ft dans le regard de son interlocuteur; ce qu'il n'prouvait pas, il ne le souponnait pas. La lumire blouit d'elle-mme, on ne voit pas l'ombre. VI. Son nez fin et mince cependant descendait en ligne droite sur sa bouche; ses lvres, rarement fermes, avaient le pli habituel d'un sourire en songe; son menton solide tait carrment dessin; il portait bien l'ovale, ni trop ferm, ni trop ouvert, de sa figure. Son teint avait conserv jusque sous l'impression de sa maladie, douce quoique mortelle, la fracheur et la blancheur rose de celui d'une vierge. Il y avait plus en lui d'un immortel que d'un malade. Sa voix avait le timbre grave et gal d'un esprit qui parle de haut aux hommes; je n'ai jamais entendu la plus lgre altration dans cette voix: il et t l'orateur d'un autre monde, parlant celui-ci. Sa main tait trs-belle; ses dix doigts, runis et colls ensemble, s'tendaient avec un mouvement rgulier et calme vers son interlocuteur, comme dans la dmonstration la plus pacifique: ce geste de vieillard portait la conviction, jamais la colre, dans l'me de ceux qui l'coutaient; c'tait le geste de la conviction. Il coutait peu la rponse; s'il n'avait pas convaincu, il se retirait modestement du groupe et il se taisait. Sa taille n'tait ni petite ni haute, mais admirablement proportionne; telle vingt ans, telle cinquante: le temps n'y touchait pas; ni gras, ni maigre, la matire n'avait rien faire avec cette nature thre et immuable; temprament du bonheur inaltrable aux passions: il en avait cependant, mais il les contenait par le sang-froid de son caractre; elles n'taient pour lui que les tentations de la vie prouves en silence, parce qu'elles ne demandaient rien la vanit, mais qu'elles taient toutes discrtes comme l'amiti, mystrieuses comme l'amour. Tel tait l'homme presque parfait avec lequel j'ai eu le bonheur d'tre li, depuis le jour o il rpandit son nom dans le monde, jusqu' aujourd'hui o je le pleure; notre liaison n'a jamais eu ni une ivresse ni une dception, mme aux jours les plus orageux de mon existence, parce qu'il a compris mes faiblesses comme j'ai compris sa raison. Mes passions m'ont toujours laiss la justice, et lui son indulgence. Entre cette raison d'un ct et cette indulgence de l'autre, quelle place pouvait-il y avoir que pour l'estime rciproque et la mutuelle amiti? VII. Le pre d'Alfred de Vigny avait migr. Il ne rentra en France avec les Bourbons qu'en 1814; il tait, comme son fils unique le fut plus tard, officier d'infanterie et chevalier de Saint-Louis. Il se logea Paris, dans une modeste maison, rue du Faubourg-Saint-Honor, en face du palais actuel de l'lyse, o j'ai eu moi-mme mon appartement en 1848. Homme d'un esprit littraire, il s'y lia avec mile Deschamps et avec son frre, galement lettrs, qui logeaient dans le voisinage. Il mourut en 1821, dans ce mme appartement qui avait servi d'asile son retour des pays trangers. Les rudes fatigues et la guerre de l'migration, qui lui avaient inflig leurs traces et qui l'avaient courb en deux avant l'ge, n'enlevaient rien, non plus que la modicit de ses ressources, la bont, l'enjouement, la grce de son humeur. Il avait pous, vers la fin de la rvolution, une jeune personne d'une haute distinction, fille de l'amiral marquis de Baraudin, cousin de l'illustre Bougainville. .................................................................... Cette mre, aussi ferme d'esprit que tendre de coeur, se dvoua tout entire son fils unique, aprs la mort de son mari. Ce n'tait pas seulement son enfant, c'tait son image. M. de Vigny ne la quitta jamais. C'est d'elle qu'il prit, avec ses beaux cheveux blonds, cette anglique douceur, cette fiert chevaleresque et ce dgot du cynisme dmocratique qui faisait de lui un aristocrate. Nous avons lev cet enfant pour le roi, crivait madame la comtesse de Vigny, en 1814, au ministre de la guerre, en lui demandant la faveur d'admettre son fils dans les gendarmes de la Maison-Rouge, corps de noblesse qui, avec les _gardes du corps_ et les mousquetaires, donnait le rang d'officier aux fils de l'aristocratie dshrite et un appointement de sous-lieutenant dans l'arme. Ce fut la mme anne et le mme mois o j'entrai, aux mmes conditions et au mme titre, dans les gardes du corps. Fils de la guerre et de la fidlit, Vigny aimait d'origine l'une et l'autre. Il se conduisit, le 20 mars 1815, comme aurait fait son pre. Il accompagna, cheval, le roi et les princes jusqu' Bthune; fut licenci avec nous, le 31 dcembre de la mme anne, aprs le retour du roi, qui fit le sacrifice de ces corps privilgis sa rconciliation avec l'arme de Bonaparte; il entra, comme sous-lieutenant d'abord, dans la lgion de Seine-et-Oise, et un an aprs avec le mme grade dans la garde royale, au 5e rgiment d'infanterie: devenu capitaine aprs treize ans de service, sa faible constitution le fit mettre au traitement de rforme. Ses camarades et le ministre de la guerre le regrettrent comme un officier de grande esprance, qui serait parvenu, avec le temps et la guerre, aux premiers emplois de l'arme. VIII. L'amour filial qu'il portait sa mre, les premiers vers qu'il avait composs dans ses loisirs militaires et qui lui faisaient justement esprer une autre grandeur, le consolrent de cette interruption de sa carrire naturelle. Les Turcs ont une expression historique par laquelle ils dfinissent vaguement, mais heureusement, certaines natures et certains hommes qui ne trouvent pas leur dfinition juste dans les catgories de la vie sociale, et qui donnent cependant une dnomination trs-honorable et trs-distincte aux individualits minentes de leur civilisation. Cette dnomination est celle de _tchilibi_. J'ai souvent demand aux Orientaux le sens vrai de ce mot: _Tchilibi_, me rpondaient-ils, ne signifie officiellement aucune dignit positive, aucun emploi prcis dans l'empire; mais il signifie plus: cette expression reprsente une dignit intellectuelle et morale, une distinction qui n'est point accorde par le sultan, mais par le concours libre, spontan, incontestable et inalinable de l'opinion publique. On est _tchilibi_ comme on est chez vous un _honnte homme_ par excellence: un homme distingu, minent, un homme part. C'est la charge de ceux qui n'en ont pas d'autres que leur propre respectabilit, respectabilit clbre, qui, lorsqu'elle se multiplie de pre en fils dans une famille, finit par former un surnom de la race. Or c'tait prcisment, comme celui de gentilhomme par excellence, le seul titre ambitionn par M. de Vigny, le type de sa vie, le signe distinctif de son caractre, l'aristocratie de sa nature, le rle innom de sa vie. Il ne voulait rien que ce qu'il portait en lui-mme: le PARFAIT GENTILHOMME. C'tait un rle difficile une poque o la noblesse inverse tait odieuse, et o la dmocratie mal comprise hassait le gentilhomme et se vengeait de ses prtentions par une chanson de Branger. Mais cela ne le troublait pas; il avait en lui du sang d'migr et le ddain inn pour les faveurs plbiennes souvent aussi mal acquises que les faveurs de cour. Ce rle s'associait trs-bien avec une certaine clbrit littraire, modeste et demi-jour, qui ne demandait rien personne, mais qui se crait elle-mme, et qui savait attendre sa sanction de la postrit. M. de Vigny se fit donc tchilibi franais, se renferma en lui-mme avec sa mre et quelques amis, et laissa, de temps en temps, s'chapper quelques vers qui ne ressemblaient rien de ce qui avait paru jusque-l. Il tait particulirement sensible ce mrite. Il convenait que l'originalit de cette posie fut en rapport avec l'originalit de l'crivain. Ce fut l'poque o je le connus. Le connatre et l'aimer, c'tait une mme chose. Je l'ai aim jusqu' son dernier jour. IX. Les premiers vers qu'il laissa transpirer furent, selon moi, les plus parfaits de ses vers. Les voici: que le lecteur les juge! MOSE. (POME.) Le soleil prolongeait sur la cime des tentes Ces obliques rayons, ces flammes clatantes, Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs, Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux dserts. La pourpre et l'or semblaient revtir la campagne. Du strile Nbo gravissant la montagne, Mose, homme de Dieu, s'arrte, et, sans orgueil, Sur le vaste horizon promne un long coup d'oeil. Il voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent; Puis, au-del des monts que ses regards parcourent, S'tend tout Galaad, phram, Manass, Dont le pays fertile sa droite est plac; Vers le midi, Juda, grand et strile, tale Ses sables o s'endort la mer occidentale; Plus loin, dans un vallon que le soir a pli, Couronn d'oliviers, se montre Nephtali; Dans des plaines de fleurs magnifiques et calmes Jricho s'aperoit, c'est la ville des palmes; Et, prolongeant ses bois, des plaines de Phgor Le lentisque touffu s'tend jusqu' Sgor. Il voit tout Canaan, et la terre promise, O sa tombe, il le sait, ne sera point admise. Il voit, sur les Hbreux tend sa grande main, Puis vers le haut du mont il reprend son chemin. * * * * * Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte, Presss au large pied de la montagne sainte, Les enfants d'Isral s'agitaient au vallon Comme les bls pais qu'agite l'aquilon. Ds l'heure o la rose humecte l'or des sables Et balance sa perle au sommet des rables, Prophte centenaire, environn d'honneur, Mose tait parti pour trouver le Seigneur. On le suivait des yeux aux flammes de sa tte. Et, lorsque du grand mont il atteignit le fate, Lorsque son front pera le nuage de Dieu Qui couronnait d'clairs la cime du haut lieu, L'encens brla partout sur les autels de pierre, Et six cent mille Hbreux, courbs dans la poussire, l'ombre du parfum par le soleil dor, Chantrent d'une voix le cantique sacr; Et les fils de Lvi, s'levant sur la foule, Tels qu'un bois de cyprs sur le sable qui roule, Du peuple avec la harpe accompagnant les voix, Dirigeaient vers le ciel l'hymne du Roi des Rois. * * * * * Et, debout devant Dieu, Mose ayant pris place, Dans le nuage obscur lui parlait face face. Il disait au Seigneur: Ne finirai-je pas? O voulez-vous encor que je porte mes pas? Je vivrai donc toujours puissant et solitaire? Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. Que vous ai-je donc fait pour tre votre lu? J'ai conduit votre peuple o vous avez voulu. Voil que son pied touche la terre promise. De vous lui qu'un autre accepte l'entremise, Au coursier d'Isral qu'il attache le frein; Je lui lgue mon livre et la verge d'airain. * * * * * Pourquoi vous fallut-il tarir mes esprances, Ne pas me laisser homme avec mes ignorances, Puisque du mont Horeb jusques au mont Nbo Je n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau? Hlas! vous m'avez fait sage parmi les sages! Mon doigt du peuple errant a guid les passages; J'ai fait pleuvoir le feu sur la tte des rois; L'avenir genoux adorera mes lois; Des tombes des humains j'ouvre la plus antique, La mort trouve ma voix une voix prophtique, Je suis trs-grand, mes pieds sont sur les nations, Ma main fait et dfait les gnrations.-- Hlas! je suis, Seigneur, puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre! * * * * * Hlas! je sais aussi tous les secrets des cieux, Et vous m'avez prt la force de vos yeux. Je commande la nuit de dchirer ses voiles; Ma bouche par leur nom a compt les toiles, Et, ds qu'au firmament mon geste l'appela, Chacune s'est hte en disant: Me voil. J'impose mes deux mains sur le front des nuages Pour tarir dans leurs flancs la source des orages; J'engloutis les cits sous les sables mouvants; Je renverse les monts sous les ailes des vents; Mon pied infatigable est plus fort que l'espace; Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe, Et la voix de la mer se tait devant ma voix. Lorsque mon peuple souffre, ou qu'il lui faut des lois, J'lve mes regards, votre esprit me visite; La terre alors chancelle et le soleil hsite, Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux, Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux; Vous m'avez fait vieillir puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. * * * * * Sitt que votre souffle a rempli le berger, Les hommes se sont dit: Il nous est tranger; Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme, Car ils venaient, hlas! d'y voir plus que mon me. J'ai vu l'amour s'teindre et l'amiti tarir, Les vierges se voilaient et craignaient de mourir. M'enveloppant alors de la colonne noire, J'ai march devant tous, triste et seul dans ma gloire, Et j'ai dit dans mon coeur: Que vouloir prsent? Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant, Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche, L'orage est dans ma voix, l'clair est sur ma bouche; Aussi, loin de m'aimer, voil qu'ils tremblent tous, Et, quand j'ouvre les bras, on tombe mes genoux. Seigneur! j'ai vcu puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. * * * * * Or le peuple attendait, et, craignant son courroux, Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux; Car, s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuage Roulaient et redoublaient les foudres de l'orage, Et le feu des clairs, aveuglant les regards, Enchanait tous les fronts courbs de toutes parts. Bientt le haut des monts reparut sans Mose.-- Il fut pleur.--Marchant vers la terre promise, Josu s'avanait pensif et plissant, Car il tait dj l'lu du Tout-Puissant. crit en 1822. Que dire aprs un pareil dbut? Qu'un grand pote vient de natre; Que ce pote ne ressemble personne; Que les sentiments exprims dans son pome sont aussi neufs que grandioses; Que la mlancolie du gnie qui fait subir sa solitude un grand homme n'a jamais trouv ni un pareil type ni une expression si neuve et si excentrique; Que les vers sont dignes du strile Nbo, et que l'ternel Jhova les a inspirs comme il les a entendus retentir dans les chos sonores du dsert. Toutes les oreilles capables de les supporter en restrent retentissantes. Quant moi, je ne pus jamais les oublier. Byron n'avait rien de plus dsespr; Hugo, rien de plus stoque; Mose semblait avoir ressuscit pour se plaindre de sa grandeur. Vigny laissa se prolonger pendant toute sa vie ce retentissement de sa grande me. Sa mre se rjouit d'avoir port, dans l'exil de Babylone, l'enfant qui rveillait sa patrie par des accents si sacrs. X. Elle vivait alors une partie considrable de l'anne dans son petit chteau du _manoir-Giraud_, du pays d'Anjou. Elle y avait lev son fils; il lui tait cher et sacr comme son berceau. C'tait une maison tourelles gothiques, encadre dans de beaux ombrages; il la dessinait souvent avec got et talent. Il aimait montrer ses dessins domestiques ses amis. Il composait ses dessins avec cette posie du coeur, et de la main qui attachait un souvenir chaque fentre et une intention chaque branchage. C'est ainsi que de Maistre, l'auteur du _Voyage autour de ma chambre_, relgu et mari en Russie, peignait son petit manoir de Bissy dans la belle valle de Chambry, qu'il m'apportait Paris en 1842, et qui dcore aujourd'hui seul ma chambre. La petite terre de M. de Vigny consistait surtout en vignoble comme celle d'Horace dans la pittoresque Sabine; il transformait son vin en eau-de-vie pour en augmenter un peu le produit. Ces soins domestiques lui laissaient le loisir non-seulement de mditer et de polir ses vers, mais encore de se livrer comme Frdric II son got pour la musique, et en particulier pour la flte, le plus doux et le plus pastoral des instruments, celui qui s'allie le mieux avec la solitude et la campagne; il y retrouvait l'me de Thocrite de Sicile, et il excellait dans cet instrument. C'tait le seul bruit qu'on entendt sortir de sa demeure travers les silencieux ombrages de l'Anjou. L'amour de l'tude, les tendres soins qu'il rendait sa mre, qui tait en mme temps son univers, des promenades dans la campagne, des lectures, les semences et les rcoltes de ses champs, remplissaient le reste; de grandes esprances de clbrit littraire occupaient ses rves. Il se sentait trop de talent pour envier personne. Il se croyait une destine lui seul, qui lui donnait la scurit de son avenir sans empiter sur aucun de ses contemporains. Pour devenir grand il n'avait besoin de rapetisser personne. Il aimait tous ses rivaux; l'ther, selon lui, tait assez vaste pour contenir, sans les froisser, toutes les toiles. Comme il n'y avait aucun orgueil offensif dans ce pressentiment de lui-mme, il n'y avait aussi aucun ddain; toute la littrature en France lui rendait en amiti son indulgence. La posie tait son premier got. En ce temps-l il en crivait beaucoup, mais lentement, comme on doit crire pour la postrit. Le temps prsent lui importait peu; il visait longtemps et trs-haut. Indpendamment de quelques pomes trs-courts, mais trs-parfaits d'excution, tels que _le Cor_, o l'on retrouve l'instinct musical de son me, et qu'il crivit pendant un voyage dans les Pyrnes avec sa mre, et que voici: LE COR. (POME.) I. J'aime le son du cor, le soir, au fond des bois, Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois, Ou l'adieu du chasseur que l'cho faible accueille, Et que le vent du nord porte de feuille en feuille. Que de fois, seul, dans l'ombre minuit demeur, J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleur! Car je croyais our de ces bruits prophtiques Qui prcdaient la mort des paladins antiques. montagnes d'azur! pays ador! Rocs de la Frazona, cirque de Marbor, Cascades qui tombez des neiges entranes, Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrnes; Monts gels et fleuris, trne des deux saisons, Dont le front est de glace et le pied de gazons! C'est l qu'il faut s'asseoir, c'est l qu'il faut entendre Les airs lointains d'un cor mlancolique et tendre. Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit, De cette voix d'airain fait retentir la nuit; ses chants cadencs autour de lui se mle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui ble. Une biche attentive, au lieu de se cacher, Se suspend immobile au sommet du rocher, Et la cascade unit, dans une chute immense, Son ternelle plainte aux chants de la romance. mes des chevaliers, revenez-vous encor? Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor? Roncevaux! Roncevaux! dans ta sombre valle L'ombre du grand Roland n'est donc pas console? II. Tous les preux taient morts, mais aucun n'avait fui. Il reste seul debout, Olivier prs de lui, L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore. Roland, tu vas mourir, rends-toi! criait le More; Tous tes Pairs sont couchs dans les eaux des torrents.-- Il rugit comme un tigre, et dit: Si je me rends, Africain, ce sera lorsque les Pyrnes Sur l'onde avec leurs corps rouleront entranes. --Rends-toi donc! rpond-il, ou meurs, car les voil. Et du plus haut des monts un grand rocher roula. Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abme, Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime. --Merci, cria Roland; tu m'as fait un chemin. Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main, Sur le roc affermi comme un gant s'lance, Et, prte fuir, l'arme ce seul pas balance. III. Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. l'horizon dj, par leurs eaux signales, De Luz et d'Argels se montraient les valles. L'arme applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de l'Adour; Le vin franais coulait dans la coupe trangre; Le soldat, en riant, parlait la bergre. Roland gardait les monts; tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revtu de housses violettes, Turpin disait, tenant les saintes amulettes: Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu; Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu. Par monsieur saint Denis, certes ce sont des mes Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes. Deux clairs ont relui, puis deux autres encor. Ici l'on entendit le son lointain du cor. L'empereur tonn, se jetant en arrire, Suspend du destrier la marche aventurire. Entendez-vous? dit-il.--Oui, ce sont des pasteurs Rappelant les troupeaux pars sur les hauteurs, Rpondit l'archevque, ou la voix touffe Du nain vert Obron qui parle avec sa fe. Et l'empereur poursuit; mais son front soucieux Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux. Il craint la trahison, et tandis qu'il y songe Le cor clate et meurt, renat et se prolonge. Malheur! c'est mon neveu! malheur! car si Roland Appelle son secours, ce doit tre en mourant. Arrire, chevaliers, repassons la montagne! Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne! IV. Sur le plus haut des monts s'arrtent les chevaux; L'cume les blanchit; sous leurs pieds, Roncevaux Des feux mourants du jour peine se colore. l'horizon lointain fuit l'tendard du More. --Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent? --J'y vois deux chevaliers: l'un mort, l'autre expirant. Tous deux sont crass par une roche noire; Le plus fort, dans sa main, lve un cor d'ivoire, Son me en s'exhalant nous appela deux fois. * * * * * Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois! crit Pau, en 1825. Il mditait un pome plus tendu sur le mode amer et mystrieux de lord Byron: _Dolorida_. C'est une beaut trahie qui empoisonne par jalousie son amant, qui jouit de ses tortures dont il ignore la cause, et qui au moment de son dernier soupir lui rvle son crime, par un vers qui clate comme la lueur d'un poignard tir du fourreau: Le reste du poison qu'hier je t'ai vers! Cette imitation eut un grand succs. Elle en aurait moins aujourd'hui. L'imagination franaise tait alors byronienne. Un mystre d'honneur paraissait ncessaire l'effet de toute oeuvre potique. Mais une autre imitation plus tudie tentait dj l'me douce et tendre de Vigny. Thomas Moore, Irlandais d'un grand talent aussi, venait de publier les _Amours des anges_ et _Lalla Rookh_, pomes indiens. Il tait alors Paris, jouissant dans un applaudissement universel de la fleur et de la primeur de son talent. Je le voyais souvent chez Mme la duchesse de Broglie, fille de Mme de Stal, et femme dont la beaut, la vertu, l'enivrement mystique et la pit cleste, devaient ravir le pote irlandais et faire croire la _soeur des anges_ que Vigny voulait crer pour type idal des amours sacrs. Cela rpondait au temps o la pit de Chateaubriand et d'autres potes confondait le ciel et la terre dans les mmes adorations. Moi aussi, je rvais alors un grand pome bauch seulement depuis, _la Chute d'un ange_, qui devait former un pisode d'une oeuvre en vingt-quatre chants, pendant que Vigny, moins ambitieux, mais plus heureux, donnait au public son _loa_ sous le titre de mystre. XI. loa, dans le mystre de M. de Vigny, est ne d'une larme de Jsus-Christ qu'il pleura du premier mouvement sur Lazare en apprenant sa mort et en venant le ressusciter pour ses soeurs. Cela ne ressemble gure M. Renan, mais l'imagination sera toujours du ct du coeur. Cette origine d'loa, quoique un peu prcieuse et affecte, tait potique et religieuse la fois. Tout le monde, las de douter, s'efforait de croire. Donner pour base un beau pome la premire larme de compassion divine verse par un ami divin sur la mort d'un ami humain, larme si douce au Dieu des mondes qu'il la recueille, la divinise et l'anime en la faisant la premire soeur des anges, c'tait tre dans le coeur du nouveau sicle. loa, accueillie dans la famille anglique par l'entremise des esprits suprieurs, apprend d'eux que les anges tombent et que Lucifer, le plus beau d'entre eux, habite loin d'eux l'enfer. La Piti dont elle est ne la trouble et l'envahit; elle ne peut tre heureuse si un tre et le plus beau des tres souffre; elle s'agite, s'enfuit du firmament et pntre dans les bas lieux o languit Lucifer, son invisible souci. .............................................. .............................................. Souvent parmi les monts qui dominent la terre S'ouvre un puits naturel, profond et solitaire; L'eau qui tombe du ciel s'y garde, obscur miroir O, dans le jour, on voit les toiles du soir. L, quand la villageoise a, sous la corde agile, De l'urne, au fond des eaux, plong la frle argile, Elle y demeure oisive, et contemple longtemps Ce magique tableau des astres clatants, Qui semble orner son front, dans l'onde souterraine, D'un bandeau qu'envieraient les cheveux d'une reine. Telle, au fond du Chaos qu'observaient ses beaux yeux, La Vierge, en se penchant, croyait voir d'autres Cieux. Ses regards, blouis par des Soleils sans nombre, N'apercevaient d'abord qu'un abme et que l'ombre, Mais elle y vit bientt des feux errants et bleus Tels que des froids marais les clairs onduleux; Ils fuyaient, revenaient, puis s'chappaient encore; Chaque toile semblait poursuivre un mtore; Et l'Ange, en souriant au spectacle tranger, Suivait des yeux leur vol circulaire et lger. Bientt il lui sembla qu'une pure harmonie Sortait de chaque flamme l'autre flamme unie: Tel est le choc plaintif et le son vague et clair Des cristaux suspendus au passage de l'air, Pour que, dans son palais, la jeune Italienne S'endorme en coutant la harpe olienne. Ce bruit lointain devint un chant surnaturel, Qui parut s'approcher de la fille du Ciel; Et ces feux runis furent comme l'aurore D'un jour inespr qui semblait prs d'clore. sa lueur de rose un nuage embaum Montait en longs dtours dans un air enflamm, Puis lentement forma sa couche d'ambroisie, Pareille ces divans o dort la molle Asie. L, comme un Ange assis, jeune, triste et charmant, Une forme cleste apparut vaguement. * * * * * Quelquefois un enfant de la Clyde cumeuse, En bondissant parcourt sa montagne brumeuse, Et chasse un daim lger que son cor tonna, Des glaciers de l'Arven aux brouillards du Crona, Franchit les rocs mousseux, dans les gouffres s'lance, Pour passer le torrent aux arbres se balance, Tombe avec un pied sr, et s'ouvre des chemins Jusqu' la neige encor vierge des pas humains. Mais bientt, s'garant au milieu des nuages, Il cherche les sentiers voils par les orages; L, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux, S'il a vu, dans la nue et ses vagues rseaux, Passer le plaid lger d'une cossaise errante, Et s'il entend sa voix dans les chos mourante, Il s'arrte enchant, car il croit que ses yeux Viennent d'apercevoir la soeur de ses aeux, Qui va faire frmir, ombre encore amoureuse, Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse; Il cherche alors comment Ossian la nomma, Et, debout sur sa roche, appelle vir-Coma. * * * * * Non moins belle apparut, mais non moins incertaine, De l'Ange tnbreux la forme encor lointaine, Et des enchantements non moins dlicieux De la Vierge cleste occuprent les yeux. Comme un cygne endormi qui seul, loin de la rive, Livre son aile blanche l'onde fugitive, Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait Sur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait. Sa robe tait de pourpre, et, flamboyante ou ple, Enchantait les regards des teintes de l'opale. Ses cheveux taient noirs, mais presss d'un bandeau; C'tait une couronne ou peut-tre un fardeau: L'or en tait vivant comme ces feux mystiques Qui, tournoyants, brlaient sur les trpieds antiques. Son aile tait ploye, et sa faible couleur De la brume des soirs imitait la pleur. Des diamants nombreux rayonnent avec grce Sur ses pieds dlicats qu'un cercle d'or embrasse; Mollement entours d'anneaux mystrieux, Ses bras et tous ses doigts blouissent les yeux. Il agite sa main d'un sceptre d'or arme, Comme un roi qui d'un mont voit passer son arme, Et, craignant que ses voeux ne s'accomplissent pas, D'un geste impatient accuse tous ses pas. Son front est inquiet; mais son regard s'abaisse, Soit que, sachant des yeux la force enchanteresse, Il veuille ne montrer d'abord que par degrs Leurs rayons caressants encor mal assurs, Soit qu'il redoute aussi l'involontaire flamme Qui dans un seul regard rvle l'me l'me. Tel que dans la fort le doux vent du matin Commence ses soupirs par un bruit incertain Qui rveille la terre et fait palpiter l'onde; levant lentement sa voix douce et profonde, Et prenant un accent triste comme un adieu, Voici les mots qu'il dit la fille de Dieu. Lucifer fait loa la sduisante confidence de son prtendu crime et de sa disgrce. Je suis l'amour, dit-il, le complment des tres; il dcrit merveilleusement les dlices qu'il leur donne. loa est attendrie et charme. Elle passe au parti de l'ange de l'amour, son amant. Elle l'aime. loa sans parler disait: Je suis toi! Et l'ange de la nuit dit tout bas: Sois moi! Ils s'aiment, elle tombe dans son sein; il lui rvle alors d'un mot cruel qu'il est Satan, et qu'il triomphe de l'avoir perdue! XII. _loa_ confirma sa renomme de grand pote parmi la jeunesse de Paris. La conception, malgr son dfaut d'affterie et de mignardise, la mritait en effet; mais c'tait une conception, cela sortait de l'esprit, cela n'tait pas une explosion du coeur. On ne fait pas la posie, on la trouve dans son coeur. Le temps de ces pomes ou de ces opuscules piques tait pass. Le reste du volume, _Mose_ prs, parut empreint des mmes qualits et des mmes dfauts. Vigny se fit un nom, mais ce nom, concentr dans quelques salons, ne fut pas suffisamment populaire. Cette clbrit sourde et demi-voix ne rpondait pas assez ses dsirs de gloire. Mais en 1827 Walter Scott, l'Arioste srieux, mais l'Arioste en prose, de l'cosse, remplissait l'Europe entire de ses romans historiques. M. de Vigny les lisait comme nous; la nature un peu fminine de son talent le portait naturellement l'imitation. Il chercha un sujet dans l'histoire de sa province; il le trouva dans le fils charmant, ingrat et tragique du marchal d'Effiat, ce Cinq-Mars tour tour favori de Louis XIII, rival la fois et jouet du cardinal de Richelieu;--son jouet et bientt sa victime.--Le sujet tait trs riche, la politique s'y mlait l'amour. M. de Vigny le traita en grand matre de l'art. Treize ditions en peu d'annes lui rvlrent son immense succs. Si l'on veut en connatre tout l'intrt, il faut le lire en entier; si l'on veut en dguster le style, lisez seulement les parties purement descriptives de ce bel ouvrage. Le drame, qu'on a accus de ne pas se rapprocher assez de l'exactitude de l'histoire dans les scnes secondaires, n'a qu'un dfaut: c'est celui du genre, c'est celui de Walter Scott lui-mme. C'est un roman; du moment o vous quittez le terrain solide et prcis de l'histoire, il ne faut pas prtendre y rentrer. Le roman historique est un mensonge, et le plus dangereux de tous, puisque l'histoire ici ne sert que de faux tmoin l'invention; c'est mentir avec vraisemblance, c'est tromper avec autorit. Ce m'a toujours paru l'extrme danger de ce genre de composition littraire, invent par Mme de Genlis, idalis par Walter Scott, popularis en France par M. de Vigny. En bonne police littraire, ce devrait tre interdit: Dieu et les hommes n'ont pas livr la vrit historique, hritage du genre humain, au caprice adultre de l'imagination des hommes. C'est un texte, il est par cela mme sacr! L'excellent esprit de M. de Vigny tait de sa nature propre comprendre cette vrit. Mais le talent a ses licences, il les justifie en les couvrant de fleurs. Les chefs-d'oeuvre portent avec eux leur pardon. _Cinq-Mars_ est un chef-d'oeuvre. Lisez le dbut seulement du livre, cette splendide description de la Touraine, pays paternel de l'auteur: Connaissez-vous cette contre que l'on a surnomme le jardin de la France, ce pays o l'on respire un air si pur dans les plaines verdoyantes arroses par un grand fleuve? Si vous avez travers, dans les mois d't, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la Loire paisible avec enchantement, vous aurez regrett de ne pouvoir dterminer, entre les deux rives, celle o vous choisiriez votre demeure, pour y oublier les hommes auprs d'un tre aim. Lorsque l'on accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de perdre ses regards dans les riants dtails de la rive droite. Des vallons peupls de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets, des coteaux jaunis par les vignes, ou blanchis par les fleurs du cerisier, de vieux murs couverts de chvrefeuilles naissants, des jardins de roses d'o sort tout coup une tour lance, tout rappelle la fcondit de la terre ou l'anciennet de ses monuments, et tout intresse dans les oeuvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur a t inutile: il semble que, dans leur amour d'une aussi belle patrie, seule province de France que n'occupa jamais l'tranger, ils n'aient pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus lger grain de son sable. Vous croyez que cette vieille tour dmolie n'est habite que par les oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de vos chevaux, la tte riante d'une jeune fille sort du lierre poudreux, blanchi sous la poussire de la grande route; si vous gravissez un coteau hriss de raisins, une petite fume vous avertit tout coup qu'une chemine est vos pieds; c'est que le rocher mme est habit, et que des familles de vignerons respirent dans ses profonds souterrains, abrites dans la nuit par la terre nourricire qu'elles cultivent laborieusement pendant le jour. Les bons Tourangeaux sont simples comme leur vie, doux comme l'air qu'ils respirent, et forts comme le sol puissant qu'ils fertilisent. On ne voit sur leurs traits bruns ni la froide immobilit du Nord, ni la vivacit grimacire du Midi; leur visage a, comme leur caractre, quelque chose de la candeur du vrai peuple de saint Louis; leurs cheveux chtains sont encore longs et arrondis autour des oreilles comme les statues de pierre de nos vieux rois; leur langage est le plus pur franais, sans lenteur, sans vitesse, sans accent; le berceau de la langue est l, prs du berceau de la monarchie. Mais la rive gauche de la Loire se montre plus srieuse dans ses aspects: ici c'est Chambord que l'on aperoit de loin, et qui, avec ses dmes bleus et ses petites coupoles, ressemble une grande ville de l'Orient; l c'est Chanteloup, suspendant au milieu de l'air son lgante pagode. Non loin de ces palais un btiment plus simple attire les yeux des voyageurs par sa position magnifique et sa masse imposante; c'est le chteau de Chaumont. Construit sur la colline la plus leve du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec ses hautes murailles et ses normes tours; de longs clochers d'ardoises les lvent aux yeux, et donnent l'difice cet air de couvent, cette forme religieuse de tous nos vieux chteaux, qui imprime un caractre plus grave aux paysages de la plupart de nos provinces. Des arbres noirs et touffus entourent de tous cts cet ancien manoir, et de loin ressemblent ces plumes qui environnaient le chapeau du roi Henri; un joli village s'tend au pied du mont, sur le bord de la rivire, et l'on dirait que ses maisons blanches sortent du sable dor; il est li au chteau, qui le protge par un troit sentier qui circule dans le rocher; une chapelle est au milieu de la colline; les seigneurs descendaient et les villageois montaient son autel: terrain d'galit, plac comme une ville neutre entre la misre et la grandeur, qui se sont trop souvent fait la guerre. Ce fut l que, dans une matine du mois de juin 1659, la cloche du chteau ayant sonn midi, selon l'usage, le dner de la famille qui l'habitait, il se passa dans cette antique demeure des choses qui n'taient pas habituelles. Les nombreux domestiques remarqurent qu'en disant la prire du matin toute la maison assemble, la marchale d'Effiat avait parl d'une voix moins assure et les larmes dans les yeux, qu'elle avait paru vtue d'un deuil plus austre que de coutume. Les gens de la maison et les Italiens de la duchesse de Mantoue, qui s'tait alors retire momentanment Chaumont, virent avec surprise des prparatifs se faire tout coup. Le vieux domestique du marchal d'Effiat, mort depuis six mois, avait repris ses bottes, qu'il avait jur prcdemment d'abandonner pour toujours. Ce brave homme, nomm Granchamp, avait suivi partout le chef de la famille dans les guerres et dans ses travaux de finances; il avait t son cuyer dans les unes et son secrtaire dans les autres; il tait revenu d'Allemagne depuis peu de temps, apprendre la mre et aux enfants les dtails de la mort du marchal, dont il avait reu les derniers soupirs Luzzelstein; c'tait un de ces fidles serviteurs dont les modles sont devenus trop rares en France, qui souffrent des malheurs de la famille et se rjouissent de ses joies, dsirent qu'il se forme des mariages pour avoir lever de jeunes matres, grondent les enfants et quelquefois les pres, s'exposent la mort pour eux, les servent sans gages dans les rvolutions, travaillent pour les nourrir, et, dans les temps prospres, les suivent et disent: Voil nos vignes, en revenant au chteau. Il avait une figure svre trs-remarquable, un teint fort cuivr, des cheveux gris argents, et dont quelques mches, encore noires comme ses sourcils pais, lui donnaient un air dur au premier aspect; mais un regard pacifique adoucissait cette premire impression. Cependant le son de sa voix tait rude. Il s'occupait beaucoup ce jour-l de hter le dner, et commandait tous les gens du chteau, vtus de noir comme lui. --Allons, disait-il, dpchez-vous de servir pendant que Germain, Louis et tienne vont seller leurs chevaux; M. Henry et nous, il faut que nous soyons loin d'ici huit heures du soir. Et vous, messieurs les Italiens, avez-vous servi votre jeune princesse? Je gage qu'elle est alle lire avec ses dames au bout du parc ou sur les bords de l'eau. Elle arrive toujours aprs le premier service, pour faire lever tout le monde de table. --Ah! mon cher Granchamp, dit voix basse une jeune femme de chambre qui passait et s'arrta, ne faites pas songer la duchesse; elle est bien triste, et je crois qu'elle restera dans son appartement. Santa Maria! je vous plains de voyager aujourd'hui; partir un vendredi, le 13 du mois, et le jour de Saint-Gervais et de Saint-Protais, le jour des deux martyrs! J'ai dit mon chapelet toute la matine pour M. de Cinq-Mars; mais en vrit je n'ai pu m'empcher de songer tout ce que je vous dis; ma matresse y pense aussi bien que moi, toute grande dame qu'elle est; ainsi n'ayez pas l'air d'en rire. En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau travers la grande salle manger, et disparut dans un corridor, effraye de voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du salon. Et la dernire page, qui est de l'histoire, crite par un complice prsent l'excution: .... C'est par l'une de ces imprvoyances qui empchent l'accomplissement des plus gnreuses entreprises que nous n'avons pu sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions d penser que, prpars la mort par de longues mditations, ils refuseraient nos secours; mais cette ide ne vint aucun de nous; dans la prcipitation de nos mesures, nous fmes encore la faute de nous trop dissminer dans la foule, ce qui nous ta le moyen de prendre une rsolution subite. J'tais plac, pour mon malheur, prs de l'chafaud, et je vis s'avancer jusqu'au pied nos malheureux amis, qui soutenaient le pauvre abb Quillet, destin voir mourir son lve, qu'il avait vu natre. Il sanglotait et n'avait que la force de baiser les mains des deux amis. Nous nous avanmes tous, prts nous lancer sur les gardes au signal convenu; mais je vis avec douleur M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin de lui d'un air de ddain. On avait remarqu notre mouvement, et la garde catalane fut double autour de l'chafaud. Je ne pouvais plus voir; mais j'entendis pleurer. Aprs les trois coups de trompette ordinaires, le greffier criminel de Lyon, tant cheval assez prs de l'chafaud, lut l'arrt de mort que ni l'un ni l'autre n'coutrent. M. de Thou dit M. de Cinq-Mars:--Eh bien! cher ami, qui mourra le premier? Vous souvient-il de saint Gervais et de saint Protais? --Ce sera celui que vous jugerez propos, rpondit Cinq-Mars. Le second confesseur, prenant la parole, dit M. de Thou:--Vous tes le plus g. --Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s'adressant M. le Grand, lui dit:--Vous tes le plus gnreux, vous voulez bien me montrer le chemin de la gloire du ciel? --Hlas! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du prcipice; mais prcipitons-nous dans la mort gnreusement, et nous surgirons dans la gloire et le bonheur du ciel. Aprs quoi il l'embrassa et monta l'chafaud avec une adresse et une lgret merveilleuses. Il fit un tour sur l'chafaud, et considra haut et bas toute cette grande assemble, d'un visage assur et qui ne tmoignait aucune peur, et d'un maintien grave et gracieux; puis il fit un autre tour, saluant le peuple de tous cts, sans paratre reconnatre aucun de nous, mais avec une face majestueuse et charmante; puis il se mit genoux, levant les yeux au ciel, adorant Dieu et lui recommandant sa fin: comme il baisait le crucifix, le Pre cria au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les bras, joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la mme demande au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne grce genoux devant le bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au ciel, et demanda au confesseur:--Mon Pre, serai-je bien ainsi? Puis, tandis que l'on coupait ses cheveux, il leva les yeux au ciel et dit en soupirant:--Mon Dieu, qu'est-ce que ce monde? mon Dieu, je vous offre mon supplice en satisfaction de mes pchs! --Qu'attends-tu? que fais-tu l? dit-il ensuite l'excuteur qui tait l, et n'avait pas encore tir son couperet d'un mchant sac qu'il avait apport. Son confesseur, s'tant approch, lui donna une mdaille; et lui, d'une tranquillit d'esprit incroyable, pria le Pre de tenir le crucifix devant ses yeux, qu'il ne voulut point avoir bands. J'aperus les deux mains tremblantes du vieil abb Quillet, qui levait le crucifix. En ce moment, une voix claire et pure comme celle d'un ange entonna l'_Ave maris stella_. Dans le silence universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au pied de l'chafaud; le peuple rpta le chant sacr. M. de Cinq-Mars embrassa plus troitement le poteau, et je vis s'lever une hache faite la faon des haches d'Angleterre. Un cri effroyable du peuple, jet de la place, des fentres et des tours, m'avertit qu'elle tait retombe et que la tte avait roul jusqu' terre; j'eus encore la force, heureusement, de penser mon me et de commencer une prire pour lui; je la mlai avec celle que j'entendais prononcer haute voix par notre malheureux et pieux ami de Thou. Je me relevai, et le vis s'lancer sur l'chafaud avec tant de promptitude, qu'on et dit qu'il volait. Le Pre et lui rcitrent les psaumes; il les disait avec une ardeur de sraphin, comme si son me et emport son corps vers le ciel; puis, s'agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme celui d'un martyr, et devint plus martyr lui-mme. Je ne sais si Dieu voulut lui accorder cette grce; mais je vis avec horreur le bourreau, effray sans doute du premier coup qu'il avait port, le frapper sur le haut de la tte, o le malheureux jeune homme porta la main; le peuple poussa un long gmissement, et s'avana contre le bourreau: ce misrable, tout troubl, lui porta un second coup, qui ne fit encore que l'corcher et l'abattre sur le thtre, o l'excuteur se roula sur lui pour l'achever. Un vnement trange effrayait le peuple autant que l'horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de Cinq-Mars, tenant son cheval comme un convoi funbre, s'tait arrt au pied de l'chafaud, et, semblable un homme paralys, regarda son matre jusqu' la fin, puis tout coup, comme frapp de la mme hache, tomba mort sous le coup qui avait fait tomber la tte. Je vous cris ces tristes dtails bord d'une galre de Gnes, o Fontrailles, Gondi, d'Entraigues, Beauvau, du Lude, moi et tous les conjurs, sommes retirs. Nous allons en Angleterre attendre que le temps ait dlivr la France du tyran que nous n'avons pu dtruire. J'abandonne pour toujours le service du lche prince qui nous a trahis. XIII. _Stello_ avait paru; quelque chose qui rappelait Sterne, inconsquent, dcousu, fragmentaire, doux, fort, sensible, mu et plaisant tour tour; livre multicolore o perait la philosophie stoque travers la raillerie gauloise. Le succs en fut remarquable et dure encore parmi les sectaires de ce bon coeur et de ce beau gnie. Mais cela n'atteignait pas la foule, c'tait encore un volume d'lite: il fallait M. de Vigny descendre cette foule pour remonter. Il songea au thtre. Il y songeait. Mais la rvolution de 1830, qu'il vit avec dplaisir et qui lui enlevait le roi de sa jeunesse et les salons de sa gloire naissante, le confirma dans l'ide d'crire pour ce public anonyme qui ne donne pas la gloire, mais l'engouement. Il crivit le drame rvolutionnaire ou plutt socialiste de _Chatterton_. Voici comment, dans le secret de son amour-propre, il le jugea lui-mme le jour o il dposa la plume encore humide et chaude qui venait de l'crire. DERNIRE NUIT DE TRAVAIL DU 29 AU 30 JUIN 1834. Ceci est la question. Je viens d'achever cet ouvrage austre dans le silence d'un travail de dix-sept nuits. Les bruits de chaque jour l'interrompaient peine, et, sans s'arrter, les paroles ont coul dans le moule qu'avait creus ma pense. prsent que l'ouvrage est accompli, frmissant encore des souffrances qu'il m'a causes, et dans un recueillement aussi saint que la prire, je le considre avec tristesse, et je me demande s'il sera inutile, ou s'il sera cout des hommes.--Mon me s'effraye pour eux en considrant combien il faut de temps la plus simple ide d'un seul pour pntrer dans le coeur de tous. Dj, depuis deux annes, j'ai dit par la bouche de _Stello_ ce que je vais rpter bientt par celle de _Chatterton_, et quel bien ai-je fait? Beaucoup ont lu ce livre et l'ont aim comme livre, mais peu de coeurs, hlas! en ont t changs. Les trangers ont bien voulu en traduire les mots par les mots de leur langue, et leurs pays m'ont ainsi prt l'oreille. Parmi les hommes qui m'ont cout, les uns ont applaudi la composition des trois drames suspendus un mme principe, comme trois tableaux un mme support; les autres ont approuv la manire dont se nouent les arguments aux preuves, les rgles aux exemples, les corollaires aux propositions; quelques-uns se sont attachs particulirement considrer les pages o se pressent les ides laconiques, serres comme les combattants d'une paisse phalange; d'autres ont souri la vue des couleurs chatoyantes ou sombres du style; mais les coeurs ont-ils t attendris?--Rien ne me le prouve. L'endurcissement ne s'amollit point tout coup par un livre. Il fallait Dieu lui-mme pour ce prodige. Le plus grand nombre a dit en jetant ce livre: Cette ide pouvait en effet se dfendre. Voil qui est un assez bon plaidoyer!--Mais la cause, grand Dieu! la cause pendante votre tribunal, ils n'y ont plus pens! La cause? c'est le martyre perptuel et la perptuelle immolation du Pote.--La cause? c'est le droit qu'il aurait de vivre.--La cause? c'est le pain qu'on ne lui donne pas.--La cause? c'est la mort qu'il est forc de se donner. D'o vient ce qui se passe? Vous ne cessez de vanter l'intelligence, et vous tuez les plus intelligents. Vous les tuez, en leur refusant le pouvoir de vivre selon les conditions de leur nature.--On croirait, vous voir en faire si bon march, que c'est une chose commune qu'un Pote.--Songez donc que lorsqu'une nation en a deux en dix sicles, elle se trouve heureuse et s'enorgueillit. Il y a tel peuple qui n'en a pas un, et n'en aura jamais. D'o vient donc ce qui se passe? Pourquoi tant d'astres teints ds qu'ils commenaient poindre? C'est que vous ne savez pas ce que c'est qu'un Pote, et vous n'y pensez pas. Auras-tu donc toujours des yeux pour ne pas voir, Jrusalem! Trois sortes d'hommes, qu'il ne faut pas confondre, agissent sur les socits par les travaux de la pense, mais se remuent dans des rgions qui me semblent ternellement spares. L'homme habile aux choses de la vie, et toujours apprci, se voit, parmi nous, chaque pas. Il est convenable tout et convenable en tout. Il a une souplesse et une facilit qui tiennent du prodige. Il fait justement ce qu'il a rsolu de faire, et dit proprement et nettement ce qu'il veut dire. Rien n'empche que sa vie soit prudente et compasse comme ses travaux. Il a l'esprit libre, frais et dispos, toujours prsent et prt la riposte. Dpourvu d'motions relles, il renvoie promptement la balle lastique des bons mots. Il crit les affaires comme la littrature, et rdige la littrature comme les affaires. Il peut s'exercer indiffremment l'oeuvre d'art et la critique, prenant dans l'une la forme la mode, dans l'autre la dissertation sentencieuse. Il sait le nombre de paroles que l'on peut runir pour faire les apparences de la passion, de la mlancolie, de la gravit, de l'rudition et de l'enthousiasme. Mais il n'a que de froides vellits de ces choses, et les devine plus qu'il ne les sent; il les respire de loin comme de vagues odeurs de fleurs inconnues. Il sait la place du mot et du sentiment, et les chiffrerait au besoin. Il se fait le langage des genres, comme on se fait le masque des visages. Il peut crire la comdie et l'oraison funbre, le roman et l'histoire, l'ptre et la tragdie, le couplet et le discours politique. Il monte de la grammaire l'oeuvre, au lieu de descendre de l'inspiration au style; il sait faonner tout dans un got vulgaire et joli, et peut tout ciseler avec agrment, jusqu' l'loquence de la passion.--C'est l'HOMME DE LETTRES. Cet homme est toujours aim, toujours compris, toujours en vue; comme il est lger et ne pse personne, il est port dans tous les bras o il veut aller; c'est l'aimable roi du moment, tel que le dix-huitime sicle en a tant couronns.--Cet homme n'a nul besoin de piti. Au-dessus de lui est un homme d'une nature plus forte et meilleure. Une conviction profonde et grave est la source o il puise ses oeuvres et les rpand larges flots sur un sol dur et souvent ingrat. Il a mdit dans la retraite sa philosophie entire; il la voit toute d'un coup d'oeil: il la tient dans sa main comme une chane, et peut dire quelle pense il va suspendre son premier anneau, laquelle aboutira le dernier, et quelles oeuvres pourront s'attacher tous les autres dans l'avenir. Sa mmoire est riche, exacte et presque infaillible; son jugement est sain, exempt de troubles autres que ceux qu'il cherche, de passions autres que ses colres contenues; il est studieux et calme. Son gnie, c'est l'attention porte au degr le plus lev, c'est le bon sens sa plus magnifique expression. Son langage est juste, net, franc, grand dans son allure et vigoureux dans ses coups. Il a surtout besoin d'ordre et de clart, ayant toujours en vue le peuple auquel il parle, et la voie o il conduit ceux qui croient en lui. L'ardeur d'un combat perptuel enflamme sa vie et ses crits. Son coeur a de grandes rvoltes et des haines larges et sublimes qui le rongent en secret, mais que domine et dissimule son exacte raison. Aprs tout, il marche le pas qu'il veut, sait jeter des semences une grande profondeur, et attendre qu'elles aient germ, dans une immobilit effrayante. Il est matre de lui et de beaucoup d'mes qu'il entrane du nord au sud, selon son bon vouloir; il tient un peuple dans sa main, et l'opinion qu'on a de lui le tient dans le respect de lui-mme, et l'oblige surveiller sa vie.--C'est le vritable, LE GRAND CRIVAIN. Celui-l n'est pas malheureux; il a ce qu'il a voulu avoir; il sera toujours combattu, mais avec des armes courtoises; et quand il donnera des armistices ses ennemis, il recevra les hommages des deux camps. Vainqueur ou vaincu, son front est couronn.--Il n'a nul besoin de votre piti. Mais il est une autre sorte de nature, nature plus passionne, plus pure et plus rare. Celui qui vient d'elle est inhabile tout ce qui n'est pas l'oeuvre divine, et vient au monde de rares intervalles, heureusement pour lui, malheureusement pour l'espce humaine. Il y vient pour tre charge aux autres, quand il appartient compltement cette race exquise et puissante qui fut celle des grands hommes inspirs.--L'motion est ne avec lui si profonde et si intime, qu'elle l'a plong, ds l'enfance, dans des extases involontaires, dans des rveries interminables, dans des inventions infinies. L'imagination le possde par-dessus tout. Puissamment construite, son me retient et juge toute chose avec une large mmoire et un sens droit et pntrant; mais l'imagination emporte ses facults vers le ciel aussi irrsistiblement que le ballon enlve la nacelle. Au moindre choc elle part, au plus petit souffle elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes humaines. Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez l'habitude invincible de son me! Ds lors, plus de rapports avec les hommes qui ne soient altrs et rompus sur quelques points. Sa sensibilit est devenue trop vive; ce qui ne fait qu'effleurer les autres le blesse jusqu'au sang; les affections et les tendresses de sa vie sont crasantes et disproportionnes; ses enthousiasmes excessifs l'garent; ses sympathies sont trop vraies; ceux qu'il plaint souffrent moins que lui, et il se meurt des peines des autres. Les dgots, les froissements et les rsistances de la socit humaine le jettent dans des abattements profonds, dans de noires indignations, dans des dsolations insurmontables, parce qu'il comprend tout trop compltement et trop profondment, et parce que son oeil va droit aux causes qu'il dplore ou ddaigne, quand d'autres yeux s'arrtent l'effet qu'ils combattent. De la sorte, il se tait, s'loigne, se retourne sur lui-mme et s'y enferme comme dans un cachot. L, dans l'intrieur de sa tte brle, se forme et s'accrot quelque chose de pareil un volcan. Le feu couve sourdement et lentement dans ce cratre, et laisse chapper ses laves harmonieuses, qui d'elles-mmes sont jetes dans la divine forme des vers. Mais le jour de l'ruption, le sait-il? On dirait qu'il assiste en tranger ce qui se passe en lui-mme, tant cela est imprvu et cleste! Il marche consum par des ardeurs secrtes et des langueurs inexplicables. Il va comme un malade et ne sait o il va; il s'gare trois jours, sans savoir o il s'est tran, comme fit jadis celui qu'aime le mieux la France; il a besoin de _ne rien faire_, pour faire quelque chose en son art. Il faut qu'il ne fasse rien d'utile et de journalier pour avoir le temps d'couter les accords qui se forment lentement dans son me, et que le bruit grossier d'un travail positif et rgulier interrompt et fait infailliblement vanouir.--C'est LE POTE.--Celui-l est retranch ds qu'il se montre: toutes vos larmes, toute votre piti pour lui! Pardonnez-lui et sauvez-le. Cherchez et trouvez pour lui une vie assure, car lui seul il ne saura trouver que la mort!--C'est dans la premire jeunesse qu'il sent sa force natre, qu'il pressent l'avenir de son gnie, qu'il treint d'un amour immense l'humanit et la nature, et c'est alors qu'on se dfie de lui et qu'on le repousse. Il crie la multitude: C'est vous que je parle, faites que je vive! Et la multitude ne l'entend pas; elle rpond: Je ne te comprends point! Et elle a raison. Car son langage choisi n'est compris que d'un trs-petit nombre d'hommes choisi lui-mme. Il leur crie: coutez-moi, et faites que je vive! Mais les uns sont enivrs de leurs propres oeuvres, les autres sont ddaigneux et veulent dans l'enfant la perfection de l'homme, la plupart sont distraits et indiffrents, tous sont impuissants faire le bien. Ils rpondent: Nous ne pouvons rien! Et ils ont raison. --Il crie au pouvoir: coutez-moi, et faites que je ne meure pas. Mais le pouvoir dclare qu'il ne protge que les intrts positifs, et qu'il est tranger l'intelligence, dont il a ombrage; et cela hautement dclar et imprim, il rpond: Que ferais-je de vous? Et il a raison. Tout le monde a raison contre lui. Et lui, a-t-il tort?--Que faut-il qu'il fasse? Je ne sais; mais voici ce qu'il peut faire. Il peut, s'il a de la force, se faire soldat, et passer sa vie sous les armes; une vie agite, grossire, o l'activit physique _tuera_ l'activit morale. Il peut, s'il en a la patience, se condamner aux travaux du chiffre, o le calcul _tuera_ l'illusion. Il peut encore, si son coeur ne se soulve pas trop violemment, courber et amoindrir sa pense, et cesser de chanter pour crire. Il peut tre Homme de lettres, ou mieux encore; si la philosophie vient son aide, et s'il peut se dompter, il deviendra utile et grand crivain; mais la longue, le jugement aura _tu_ l'imagination, et avec elle, hlas! le vrai Pome qu'elle portait dans son sein. Dans tous les cas il _tuera_ une partie de lui-mme; mais, pour ces demi-suicides, pour ces immenses rsignations, il faut encore une force rare. Si elle ne lui a pas t donne, cette force, ou si les occasions de l'employer ne se trouvent pas sur sa route, et lui manquent, mme pour s'immoler; si, plong dans cette lente destruction de lui-mme, il ne s'y peut tenir, quel parti prendre? Celui que prit Chatterton: se tuer tout entier; il reste peu faire. Le voil donc criminel! criminel devant Dieu et les hommes. Car LE SUICIDE EST UN CRIME RELIGIEUX ET SOCIAL. Qui veut le nier? qui pense dire autre chose?--C'est ma conviction, comme c'est, je crois, celle de tout le monde. Voil qui est bien entendu.--Le devoir et la raison le disent. Il ne s'agit que de savoir si le dsespoir n'est pas quelque chose d'un peu plus fort que la raison et le devoir. Certes, on trouverait des choses bien sages dire Romo sur la tombe de Juliette, mais le malheur est que personne n'oserait ouvrir la bouche pour les prononcer devant une telle douleur. Songez ceci! la Raison est une puissance froide et lente qui nous lie peu peu par les ides qu'elle apporte l'une aprs l'autre, comme les liens subtils, dlis et innombrables de Gulliver; elle persuade, elle impose quand le cours ordinaire des jours n'est que peu troubl; mais le Dsespoir vritable est une puissance dvorante, irrsistible, hors des raisonnements, et qui commence par tuer la pense d'un seul coup. Le Dsespoir n'est pas une ide; c'est une chose, une chose qui torture, qui serre et qui broie le coeur d'un homme comme une tenaille, jusqu' ce qu'il soit fou et se jette dans la mort comme dans les bras d'une mre. Est-ce lui qui est coupable, dites-le-moi? ou bien est-ce la socit, qui le traque ainsi jusqu'au bout? Examinons ceci; on peut trouver que c'en est la peine. Il y a un jeu atroce, commun aux enfants du Midi; tout le monde le sait. On forme un cercle de charbons ardents; on saisit un scorpion avec des pinces et on le pose au centre. Il demeure d'abord immobile jusqu' ce que la chaleur le brle; alors il s'effraye et s'agite. On rit. Il se dcide vite, marche droit la flamme, et tente courageusement de se frayer une route travers les charbons; mais la douleur est excessive, il se retire. On rit. Il fait lentement le tour du cercle et cherche partout un passage impossible. Alors il revient au centre et rentre dans sa premire mais plus sombre immobilit. Enfin, il prend son parti, retourne contre lui-mme son dard empoisonn, et tombe mort sur-le-champ. On rit plus fort que jamais. C'est lui sans doute qui est cruel et coupable, et ces enfants sont bons et innocents! Quand un homme meurt de cette manire, est-il donc suicide? C'est la socit qui le jette dans le brasier. Je le rpte, la religion et la raison, ides sublimes, sont des ides cependant, et il y a telle cause de dsespoir extrme qui tue les ides d'abord et l'homme ensuite: la faim, par exemple.--J'espre tre assez positif. Ceci n'est pas de l'idologie. Il me sera donc permis peut-tre de dire timidement qu'il serait bon de ne pas laisser un homme arriver jusqu' ce degr de dsespoir. Je ne demande la socit que ce qu'elle peut faire. Je ne la prierai point d'empcher les peines de coeur et les infortunes idales, de faire que Werther et Saint-Preux n'aiment ni Charlotte ni Julie d'tanges; je ne la prierai pas d'empcher qu'un riche dsoeuvr, rou et blas, ne quitte la vie par dgot de lui-mme et des autres. Il y a, je le sais, mille ides de dsolation auxquelles on ne peut rien.--Raison de plus, ce me semble, pour penser celles auxquelles on peut quelque chose. L'infirmit de l'inspiration est peut-tre ridicule et malsante; je le veux. Mais on pourrait ne pas laisser mourir cette sorte de malades. Ils sont toujours peu nombreux, et je ne puis me refuser croire qu'ils ont quelque valeur, puisque l'humanit est unanime sur leur grandeur, et les dclare immortels sur quelques vers: quand ils sont morts, il est vrai. Je sais bien que la raret mme de ces hommes inspirs et malheureux semblera prouver contre ce que j'ai crit.--Sans doute, l'bauche imparfaite que j'ai tente de ces natures divines ne peut retracer que quelques traits des grandes figures du pass. On dira que les symptmes du gnie se montrent sans enfantement ou ne produisent que des oeuvres avortes; que tout homme jeune et rveur n'est pas pote pour cela; que des essais ne sont pas des preuves; que quelques vers ne donnent pas des droits.--Et qu'en savons-nous? Qui donc nous donne nous-mmes le droit d'touffer le gland en disant qu'il ne sera pas chne? Je dis, moi, que quelques vers suffiraient les faire reconnatre de leur vivant, si l'on savait y regarder. Qui ne dit prsent qu'il et donn tout au moins une pension alimentaire Andr Chnier sur l'ode de _la Jeune Captive_ seulement, et l'et dclar pote sur les trente vers de _Myrto_? Mais je suis assur que, durant sa vie (et il n'y a pas longtemps de cela), on ne pensait pas ainsi; car il disait: Las du mpris des sots qui suit la pauvret, Je regarde la tombe, asile souhait. Jean La Fontaine a grav pour vous d'avance sur sa pierre avec son insouciance dsespre: Jean s'en alla comme il tait venu, Mangeant son fonds avec son revenu. Mais, sans ce _fonds_, qu'et-il fait? quoi, s'il vous plat, _tait-il bon_? Il vous le dit: dormir et ne rien faire. Il ft infailliblement mort de faim. Les beaux vers, il faut dire le mot, sont une marchandise qui ne plat pas au commun des hommes. Or la multitude seule multiplie le salaire; et, dans les plus belles des nations, la multitude ne cesse qu' la longue d'tre _commune_ dans ses gots et d'aimer ce qui est _commun_. Elle ne peut arriver qu'aprs une lente instruction donne par les esprits d'lite; et, en attendant, elle crase sous tous ses pieds les talents naissants, dont elle n'entend mme pas les cris de dtresse. Eh! n'entendez-vous pas le bruit des pistolets solitaires? Leur explosion est bien plus loquente que ma faible voix. N'entendez-vous pas ces jeunes dsesprs qui demandent le pain quotidien, et dont personne ne paye le travail? Eh quoi! les nations manquent-elles ce point de superflu? Ne prendrons-nous pas, sur les palais et les milliards que nous donnons, une mansarde et un pain pour ceux qui tentent sans cesse d'idaliser leur nation malgr elle? Cesserons-nous de leur dire: Dsespre et meurs; _despair and die_?--C'est au lgislateur gurir cette plaie, l'une des plus vives et des plus profondes de notre corps social; c'est lui qu'il appartient de raliser dans le prsent une partie des jugements meilleurs de l'avenir, en assurant quelques annes d'existence seulement tout homme qui aurait donn un seul gage du talent divin. Il ne lui faut que deux choses: la vie et la rverie; le PAIN et le TEMPS. * * * * * Voil le sentiment et le voeu qui m'a fait crire ce drame; je ne descendrai pas de cette question celle de la forme d'art que j'ai cre. La vanit la plus vaine est peut-tre celle des thtres littraires. Je ne cesse de m'tonner qu'il y ait eu des hommes qui aient pu croire de bonne foi, durant un jour entier, la dure des rgles qu'ils crivaient. Une ide vient au monde tout arme, comme Minerve; elle revt en naissant la seule armure qui lui convienne et qui doive dans l'avenir tre sa forme durable: l'une, aujourd'hui, aura un vtement compos de mille pices; l'autre, demain, un vtement simple. Si elle parat belle tous, on se hte de calquer sa forme et de prendre sa mesure; les rhteurs notent ses dimensions pour qu' l'avenir on en taille de semblables. Soin puril!--Il n'y a ni matre ni cole en posie; le seul matre, c'est celui qui daigne faire descendre dans l'homme l'motion fconde, et faire sortir les ides de nos fronts, qui en sont briss quelquefois. Puisse cette forme ne pas tre renverse par l'assemble qui la jugera dans six mois! avec elle prirait un plaidoyer en faveur de quelques infortuns inconnus; mais je crois trop pour craindre beaucoup.--Je crois surtout l'avenir et au besoin universel de choses srieuses; maintenant que l'amusement des yeux par des surprises enfantines fait sourire tout le monde au milieu mme de ses grandes aventures, c'est, ce me semble, le temps du DRAME DE LA PENSE. Une ide qui est l'examen de l'me devait avoir dans sa forme l'unit la plus complte, la simplicit la plus svre. S'il existait une intrigue moins complique que celle-ci, je la choisirais. L'action matrielle est assez peu de chose pourtant. Je ne crois pas que personne la rduise une plus simple expression que moi-mme je ne vais le faire:--C'est l'histoire d'un homme qui a crit une lettre le matin, et qui attend la rponse jusqu'au soir; elle arrive, et le tue.--Mais ici l'action morale est tout. L'action est dans cette me livre de noires temptes; elle est dans les coeurs de cette jeune femme et de ce vieillard qui assistent la tourmente, cherchant en vain retarder le naufrage, et luttent contre un ciel et une mer si terribles que le bien est impuissant, et entran lui-mme dans le dsastre invitable. J'ai voulu montrer l'homme spiritualiste touff par une socit matrialiste, o le calculateur avare exploite sans piti l'intelligence et le travail. Je n'ai point prtendu justifier les actes dsesprs des malheureux, mais protester contre l'indiffrence qui les y contraint. Peut-on frapper trop fort sur l'indiffrence si difficile veiller, sur la distraction si difficile fixer? Y a-t-il un autre moyen de toucher la socit que de lui montrer la torture de ses victimes? Le Pote tait tout pour moi; Chatterton n'tait qu'un nom d'homme, et je viens d'carter dessein des faits exacts de sa vie pour ne prendre de sa destine que ce qui la rend un exemple jamais dplorable d'une noble misre. Toi que tes compatriotes appellent aujourd'hui _merveilleux enfant_! que tu aies t juste ou non, tu as t malheureux; j'en suis certain, et cela me suffit.--me dsole, pauvre me de dix-huit ans! pardonne-moi de prendre pour symbole le nom que tu portais sur la terre, et de tenter le bien en ton nom. crit du 20 au 30 juin 1834. XIV. Or nous, notre tour, examinons la pense de l'oeuvre et l'ide elle-mme. Il y avait Londres, peu d'annes avant la rvolution, un jeune homme d'une mchante nature, d'une profonde immoralit, et d'une immoralit naturelle qui s'appelle ingratitude; il annonait de plus un certain talent d'crivain et de pote. Il s'appelait Chatterton. Lisez les mmoires du temps, vous verrez sa conduite. Nous n'avons heureusement pas en France de nature aussi perverse (le crime en dehors), mais il y a des cas o le vice vaut le crime. Il cherche des bienfaiteurs, il en trouve et il crit contre eux. Enfin, discrdit par son odieux renversement de coeur et d'esprit, il finit par s'adresser un riche bourgeois de la Cit, qui lui offre une place de valet de chambre dans sa maison avec de bons appointements. L'offre tait sincre, Chatterton s'indigne; son orgueil se rvolte contre la servilit apparente d'un emploi qui exige fidlit, attachement et vertu. Il prend cette offre pour une insulte; il rentre humili chez lui, et se brle la cervelle d'un coup de pistolet pour se punir de ses fautes et pour se venger par le suicide d'une socit qui ne veut pas le privilgier sur ses semblables, et qui exige non-seulement des services, mais de l'honneur dans tous ceux qu'elle fait vivre. Ce coup de pistolet retentit comme une accusation contre le monde. On remonte la cause, on trouve au fond l'orgueil d'un grand homme dans l'me d'un misrable. Le rideau tomb, les actes se dvoilent, ils font horreur aux bons sentiments; mais comme l'Angleterre, pays de la libert individuelle et audacieuse, est en mme temps le pays du paradoxe, une partie de l'opinion des jeunes gens et des femmes se laisse prendre l'amorce du coup de pistolet et fait de Chatterton un martyr de gnie et de vertu. Martyr de gnie! il n'y a qu' lire ses vers. Martyr de vertu! il n'y a qu' lire sa vie. C'est l'anathme de la prtention. XV. M. de Vigny, cependant, branl par les secousses de la rvolution qui vient d'clater, son insu possd par la haine fodale contre ceux qui viennent d'expulser son roi et dont il est heureux de se venger, prend en main la cause de ce coupable et malheureux Chatterton, le compose comme la cause d'un pote et d'un homme _incompris_, et en fait un dangereux chef-d'oeuvre, un manifeste socialiste touchant, contre le sens commun et contre la socit de droit et de devoir commun aussi. Mais il le compose avec gnie. Voyons ce gnie, et, tout en blmant l'auteur, tudions l'ouvrage; et, si nous ne connaissions pas Chatterton, voyons si nous n'aurions pas pleur! CHATTERTON. ACTE PREMIER. La scne reprsente un vaste appartement; arrire-boutique opulente et confortable de la maison de John Bell. gauche du spectateur, une chemine pleine de charbon de terre allum. droite, la porte de la chambre coucher de Kitty Bell. Au fond, une grande porte vitre: travers les petits carreaux on aperoit une riche boutique; un grand escalier tournant conduit plusieurs portes troites et sombres, parmi lesquelles se trouve la porte de la petite chambre de Chatterton. Le Quaker lit dans un coin de la chambre, gauche du spectateur. droite est assise Kitty Bell; ses pieds un enfant assis sur un tabouret; une jeune fille debout ct d'elle. SCNE PREMIRE. LE QUAKER, KITTY BELL, RACHEL. KITTY BELL, = sa fille, qui montre un livre son frre.= Il me semble que j'entends parler monsieur; ne faites pas de bruit, enfants. =Au Quaker.= Ne pensez-vous pas qu'il arrive quelque chose? =Le Quaker hausse les paules.= Mon Dieu! votre pre est en colre! certainement, il est fort en colre; je l'entends bien au son de sa voix.--Ne jouez pas, je vous en prie, Rachel. =Elle laisse tomber son ouvrage et coute.= Il me semble qu'il s'apaise, n'est-ce pas, monsieur? =Le Quaker fait signe que oui, et continue sa lecture.= N'essayez pas ce petit collier, Rachel; ce sont des vanits du monde que nous ne devons pas mme toucher.--Mais qui donc vous a donn ce livre-l? C'est une Bible; qui vous l'a donne, s'il vous plat? Je suis sre que c'est le jeune monsieur qui demeure ici depuis trois mois. RACHEL. Oui, maman. KITTY BELL. Oh! mon Dieu! qu'a-t-elle fait l!--Je vous ai dfendu de rien accepter, ma fille, et rien surtout de ce pauvre jeune homme.--Quand donc l'avez-vous vu, mon enfant? Je sais que vous tes alle ce matin, avec votre frre, l'embrasser dans sa chambre. Pourquoi tes-vous entrs chez lui, mes enfants? C'est bien mal! =Elle les embrasse.= Je suis certaine qu'il crivait encore, car depuis hier au soir sa lampe brlait toujours. RACHEL. Oui, et il pleurait. KITTY BELL. Il pleurait! Allons, taisez-vous! ne parlez de cela personne; vous irez rendre ce livre M. Tom quand il vous appellera; mais ne le drangez jamais, et ne recevez de lui aucun prsent. Vous voyez que, depuis trois mois qu'il loge ici, je ne lui ai mme pas parl une fois, et vous avez accept quelque chose, un livre. Ce n'est pas bien.--Allez... allez embrasser le bon quaker.--Allez, c'est bien le meilleur ami que Dieu nous ait donn. =Les enfants courent s'asseoir sur les genoux du Quaker.= LE QUAKER. Venez sur mes genoux tous deux, et coutez-moi bien.--Vous allez dire votre bonne petite mre que son coeur est simple, pur et vritablement chrtien; mais qu'elle est plus enfant que vous dans sa conduite, qu'elle n'a pas assez rflchi ce qu'elle vient de vous ordonner, et que je la prie de considrer que rendre un malheureux le cadeau qu'il a fait, c'est l'humilier et lui faire mesurer toute sa misre. KITTY BELL =s'lance de sa place.= Oh! il a raison! il a mille fois raison!--Donnez, donnez-moi ce livre, Rachel.--Il faut le garder, ma fille! le garder toute la vie.--Ta mre s'est trompe.--Notre ami a toujours raison. LE QUAKER, =mu et lui baisant la main.= Ah! Kitty Bell! Kitty Bell! me simple et tourmente!--Ne dis point cela de moi.--Il n'y a pas de sagesse humaine.--Tu le vois bien, si j'avais raison au fond, j'ai eu tort dans la forme.--Devais-je avertir les enfants de l'erreur lgre de leur mre?--Il n'y a pas, Kitty Bell, il n'y a pas si belle pense laquelle ne soit suprieur un des lans de ton coeur chaleureux, un des soupirs de ton me tendre et modeste. =On entend une voix tonnante.= KITTY BELL, =effraye.= Oh! mon Dieu! encore en colre.--La voix de leur pre me rpond l! =Elle porte la main son coeur.= Je ne puis plus respirer.--Cette voix me brise le coeur.--Que lui a-t-on fait? encore une colre comme hier au soir. =Elle tombe sur un fauteuil.= J'ai besoin d'tre assise.--N'est-ce pas comme un orage qui vient? et tous les orages tombent sur mon pauvre coeur. LE QUAKER. Ah! je sais ce qui monte la tte de votre seigneur et matre: c'est une querelle avec les ouvriers de sa fabrique.--Ils viennent de lui envoyer, de Norton Londres, une dputation pour demander la grce d'un de leurs compagnons. Les pauvres gens ont fait bien vainement une lieue pied!--Retirez-vous tous les trois... vous tes inutiles ici.--Cet homme-l vous tuera... c'est une espce de vautour qui crase sa couve. =Kitty Bell sort, la main sur son coeur, en s'appuyant sur la tte de son fils, qu'elle emmne avec Rachel.= SCNE II. LE QUAKER, JOHN BELL, UN GROUPE D'OUVRIERS. LE QUAKER, =seul, regardant arriver John Bell.= Le voil en fureur... Voil l'homme riche, le spculateur heureux; voil l'goste par excellence, le juste selon la loi. JOHN BELL, =vingt ouvriers le suivent en silence et s'arrtent contre la porte.= =Aux ouvriers, avec colre.= Non, non, non, non!--Vous travaillerez davantage, voil tout. UN OUVRIER, = ses camarades.= Et vous gagnerez moins, voil tout. JOHN BELL. Si je savais qui a rpondu cela, je le chasserais sur-le-champ comme l'autre. LE QUAKER. Bien dit, John Bell! tu es beau prcisment comme un monarque au milieu de ses sujets. JOHN BELL. Comme vous tes quaker, je ne vous coute pas, vous; mais si je savais lequel de ceux-l vient de parler! Ah!... l'homme sans foi que celui qui a dit cette parole! Ne m'avez-vous pas tous vu compagnon parmi vous? Comment suis-je arriv au bien-tre que l'on me voit? Ai-je achet tout d'un coup toutes les maisons de Norton avec sa fabrique? Si j'en suis le seul matre prsent, n'ai-je pas donn l'exemple du travail et de l'conomie? N'est-ce pas en plaant les produits de ma journe que j'ai nourri mon anne? Me suis-je montr paresseux ou prodigue dans ma conduite?--Que chacun agisse ainsi, et il deviendra aussi riche que moi. Les machines diminuent votre salaire, mais elles augmentent le mien; j'en suis trs-fch pour vous, mais trs-content pour moi. Si les machines vous appartenaient, je trouverais trs-bon que leur production vous appartnt; mais j'ai achet les mcaniques avec l'argent que mes bras ont gagn: faites de mme, soyez laborieux, et surtout conomes.--Rappelez-vous bien ce sage proverbe de nos pres: _Gardons bien les sous, les schellings se gardent eux-mmes._ Et prsent, qu'on ne me parle plus de Tobie; il est chass pour toujours. Retirez-vous sans rien dire, parce que le premier qui parlera sera chass, comme lui, de la fabrique, et n'aura ni pain, ni logement, ni travail dans le village. =Ils sortent.= LE QUAKER. Courage, ami! je n'ai jamais entendu au parlement un raisonnement plus sain que le tien. JOHN BELL =revient encore irrit et s'essuyant le visage.= Et vous, ne profitez pas de ce que vous tes quaker pour troubler tout, partout o vous tes.--Vous parlez rarement, mais vous devriez ne parler jamais.--Vous jetez au milieu des actions des paroles qui sont comme des coups de couteau. LE QUAKER. Ce n'est que du bon sens, matre John; et quand les hommes sont fous, cela leur fait mal la tte. Mais je n'en ai pas de remords; l'impression d'un mot vrai ne dure pas plus que le temps de le dire; c'est l'affaire d'un moment. JOHN BELL. Ce n'est pas l mon ide: vous savez que j'aime assez raisonner avec vous sur la politique; mais vous mesurez tout votre toise, et vous avez tort. La secte de vos quakers est dj une exception dans la chrtient, et vous tes vous-mme une exception parmi les quakers.--Vous avez partag tous vos biens entre vos neveux; vous ne possdez plus rien qu'une chtive subsistance, et vous achevez votre vie dans l'immobilit et la mditation.--Cela vous convient, je le veux; mais ce que je ne veux pas, c'est que, dans ma maison, vous veniez, en public, autoriser mes infrieurs l'insolence. LE QUAKER. Eh! que te fait, je te prie, leur insolence? Le blement de tes moutons t'a-t-il jamais empch de les tondre et de les manger?--Y a-t-il un seul de ces hommes dont tu ne puisses vendre le lit? Y a-t-il dans le bourg de Norton une seule famille qui n'envoie ses petits garons et ses filles tousser et plir en travaillant tes laines? Quelle maison ne t'appartient pas et n'est chrement loue par toi? Quelle minute de leur existence ne t'est pas donne? Quelle goutte de sueur ne te rapporte un schelling? La terre de Norton, avec les maisons et les familles, est porte dans ta main comme le globe dans la main de Charlemagne.--Tu es le baron absolu de ta fabrique fodale. JOHN BELL. C'est vrai, mais c'est juste.--La terre est moi, parce que je l'ai achete; les maisons, parce que je les ai bties; les habitants, parce que je les loge; et leur travail, parce que je les paye. Je suis juste selon la loi. LE QUAKER. Et la loi est-elle juste selon Dieu? JOHN BELL. Si vous n'tiez quaker, vous seriez pendu pour parler ainsi. LE QUAKER. Je me pendrais moi-mme plutt que de parler autrement, car j'ai pour toi une amiti vritable. JOHN BELL. S'il n'tait vrai, docteur, que vous tes mon ami depuis vingt ans, et que vous avez sauv un de mes enfants, je ne vous reverrais jamais. LE QUAKER. Tant pis, car je ne te sauverais plus toi-mme, quand tu es plus aveugl par la folie jalouse des spculateurs que les enfants par la faiblesse de leur ge.--Je dsire que tu ne chasses pas ce malheureux ouvrier.--Je ne te le demande pas, parce que je n'ai jamais rien demand personne, mais je te le conseille. JOHN BELL. Ce qui est fait est fait.--Que n'agissent-ils tous comme moi!--Que tout travaille et serve dans leur famille.--Ne fais-je pas travailler ma femme, moi?--Jamais on ne la voit, mais elle est ici tout le jour; et, tout en baissant les yeux, elle s'en sert pour travailler beaucoup.--Malgr mes ateliers et mes fabriques aux environs de Londres, je veux qu'elle continue diriger du fond de ses appartements cette maison de plaisance, o viennent les lords, au retour du parlement, de la chasse ou de Hyde-Park. Cela me fait de bonnes relations que j'utilise plus tard.--Tobie tait un ouvrier habile, mais sans prvoyance.--Un calculateur vritable ne laisse rien subsister d'inutile autour de lui.--Tout doit rapporter, les choses animes et inanimes.--La terre est fconde, l'argent est aussi fertile, et le temps rapporte l'argent.--Or les femmes ont des annes comme nous, donc c'est perdre un bon revenu que de laisser passer ce temps sans emploi.--Tobie a laiss sa femme et ses filles dans la paresse; c'est un malheur trs-grand pour lui, mais je n'en suis pas responsable. LE QUAKER. Il s'est rompu le bras dans une de tes machines. JOHN BELL. Oui, et mme il a rompu la machine. LE QUAKER. Et je suis sr que dans ton coeur tu regrettes plus le ressort de fer que le ressort de chair et de sang: va, ton coeur est d'acier comme tes mcaniques.--La Socit deviendra comme ton coeur, elle aura pour Dieu un lingot d'or et pour Souverain-Pontife un usurier.--Mais ce n'est pas ta faute, tu agis fort bien selon ce que tu as trouv autour de toi en venant sur la terre; je ne t'en veux pas du tout, tu as t consquent, c'est une qualit rare.--Seulement, si tu ne veux pas me laisser parler, laisse-moi lire. =Il reprend son livre et se retourne dans son fauteuil.= JOHN BELL =ouvre la porte de sa femme avec force.= Mistress Bell! venez ici. * * * * * Ce sophisme chattertonien admis, quelle admirable et naturelle exposition en action de la pice et des caractres! comme le malheur du jeune homme, comme la gracieuse piti des enfants, comme l'oppression des ouvriers, comme l'orgueil satisfait et en rgle du bourgeois riche de son travail, font pressentir ce qui va se passer en mettant le coeur du spectateur en complicit avec l'auteur! Il n'y a pas un plus habile dbut de drame dans Molire lui-mme. On voit que M. de Vigny a aiguis sa lame loisir et que le coup portera. Chatterton, pli par les tudes d'une longue nuit d'insomnie, parat. Le deuxime acte est simple et naf, d'un effet immense et cependant sans vnement. Il y a dans la maison un vieux mdecin quaker, ami de Chatterton, protecteur de Mme Kitty Bell, femme du bourgeois. Chatterton, en se promenant avec son ami le quaker, rencontre quelques jeunes lords; revoyant lord Talbot, un de ses camarades de collge, il craint d'en tre reconnu et manifeste au quaker ses sinistres pressentiments. En effet lord Talbot et ses amis entrent quelques moments aprs chez M. et Mme Bell, ils ont demi-voix un entretien railleur avec Chatterton; s'tonnant de le trouver log si pauvrement, ils devinent qu'il aime la femme innocente du bourgeois. Le bourgeois ne s'alarme pas trop de ces insinuations. Il espre que l'amiti de Chatterton lui vaudra la faveur de cette riche et puissante cohue de grands seigneurs. Il les invite souper. Kitty Bell parle pour la premire fois son hte, qu'elle croit riche aussi maintenant, et le prie de prendre un appartement plus convenable sa fortune. Je suis _ouvrier en livres_: _cet atelier me suffit_, rpond-il. Elle se retire; Chatterton dlibre avec le quaker la manire de Werther avec Charlotte. Le suicide transpire dans tous ses mots. Le quaker, aprs sa demi-confidence, jette des soupons dans l'me pure de Kitty Bell. L'acte IIIe n'est au commencement qu'un long et sublime monologue de Chatterton s'efforant travailler dans sa chambre froide. Nous le donnons ici tout entier comme un chef-d'oeuvre de la douleur, le voici: ACTE TROISIME. La chambre de Chatterton, sombre, petite, pauvre, sans feu; un lit misrable et en dsordre. SCNE PREMIRE. CHATTERTON. =Il est assis sur le pied de son lit et crit sur ses genoux.= Il est certain qu'elle ne m'aime pas.--Et moi, je n'y veux plus penser.--Mes mains sont glaces, ma tte est brlante.--Me voil seul en face de mon travail.--Il ne s'agit plus de sourire et d'tre bon! de saluer et de serrer la main! toute cette comdie est joue: j'en commence une autre avec moi-mme.--Il faut, cette heure, que ma volont soit assez forte pour saisir mon me, et l'emporter tour tour dans le cadavre ressuscit des personnages que j'voque, et dans le fantme de ceux que j'invente! Ou bien il faut que, devant Chatterton malade, devant Chatterton qui a froid, qui a faim, ma volont fasse poser avec prtention un autre Chatterton, gracieusement par pour l'amusement du public, et que celui-l soit dcrit par l'autre; le troubadour par le mendiant. Voil les deux posies possibles, a ne va pas plus loin que cela! Les divertir ou leur faire piti; faire jouer de misrables poupes, ou l'tre soi-mme et faire trafic de cette singerie! Ouvrir son coeur pour le mettre en talage sur un comptoir! S'il a des blessures, tant mieux! il a plus de prix: tant soit peu mutil, on l'achte plus cher! =Il se lve.= Lve-toi, crature de Dieu, faite son image, et admire-toi encore dans cette condition! =Il rit et se rassied.= =Une vieille horloge sonne une demi-heure, deux coups.= --Non, non! L'heure t'avertit; assieds-toi, et travaille, malheureux! Tu perds ton temps en rflchissant; tu n'as qu'une rflexion faire, c'est que tu es pauvre.--Entends-tu bien? un pauvre! Chaque minute de recueillement est un vol que tu fais; c'est une minute strile.--Il s'agit bien de l'ide, grand Dieu! ce qui rapporte, c'est le mot. Il y a tel mot qui peut aller jusqu' un schelling; la pense n'a pas cours sur la place. Oh! loin de moi,--loin de moi, je t'en supplie, dcouragement glac! mpris de moi-mme, ne viens pas achever de me perdre! Dtourne-toi! dtourne-toi! car, prsent, mon nom et ma demeure, tout est connu; et si demain ce livre n'est pas achev, je suis perdu! oui, perdu! sans espoir!--Arrt, jug, condamn! jet en prison! Oh! dgradation! oh! honteux travail! =Il crit.= Il est certain que cette jeune femme ne m'aimera jamais.--Eh bien! ne puis-je cesser d'avoir cette ide? =Long silence.= J'ai bien peu d'orgueil d'y penser encore.--Mais qu'on me dise donc pourquoi j'aurais de l'orgueil. De l'orgueil de quoi? je ne tiens aucune place dans aucun rang. Et il est certain que ce qui me soutient, c'est cette fiert naturelle. Elle me crie toujours l'oreille de ne pas ployer et de ne pas avoir l'air malheureux.--Et pour qui donc fait-on l'heureux quand on ne l'est pas? Je crois que c'est pour les femmes. Nous posons tous devant elles.--Les pauvres cratures, elles te prennent pour un trne, Publicit! vile Publicit! toi qui n'es qu'un pilori o le profane passant peut nous souffleter. En gnral, les femmes aiment celui qui ne s'abaisse devant personne. Eh bien! par le Ciel, elles ont raison.--Du moins, celle-ci qui a les yeux sur moi ne me verra pas baisser la tte.--Oh! si elle m'et aim! =Il s'abandonne une longue rverie dont il sort violemment.= cris donc, malheureux, voque donc ta volont!--Pourquoi est-elle si faible? N'avoir pu encore lancer en avant cet esprit rebelle qu'elle excite et qui s'arrte!--Voil une humiliation toute nouvelle pour moi!--Jusqu'ici je l'avais toujours vue partir avant son matre; il lui fallait un frein, et cette nuit c'est l'peron qu'il lui faut.--Ah! ah! l'immortel! Ah! ah! le rude matre du corps! Esprit superbe, seriez-vous paralys par ce misrable brouillard qui pntre dans ma chambre dlabre? suffit-il, orgueilleux, d'un peu de vapeur froide pour vous vaincre? =Il jette sur ses paules la couverture de son lit.= L'pais brouillard! il est tendu au dehors de ma fentre comme un rideau blanc, ou comme un linceul.--Il tait pendu ainsi la fentre de mon pre la nuit de sa mort. =L'horloge sonne trois quarts.= Encore! le temps me presse: et rien n'est crit! =Il lit.= Harold! Harold!... Christ! Harold... le duc Guillaume... Eh! que me fait cet Harold, je vous prie?--Je ne puis comprendre comment j'ai crit cela.-- =Il dchire le manuscrit en parlant.--Un peu de dlire le prend.= J'ai fait le catholique; j'ai menti. Si j'tais catholique, je me ferais moine et trappiste. Un trappiste n'a pour lit qu'un cercueil, mais au moins il y dort.--Tous les hommes ont un lit o ils dorment; moi, j'en ai un o je travaille pour de l'argent. =Il porte la main sa tte.= O vais-je? o vais-je? Le mot entrane l'ide malgr elle... Ciel! la folie ne marche-t-elle pas ainsi? Voil qui peut pouvanter le plus brave... Allons! calme-toi.--Je relisais ceci... Oui!... Ce pome-l n'est pas assez beau!... crit trop vite!--crit pour vivre!-- supplice! La bataille d'Hastings!... Les vieux Saxons!... Les jeunes Normands!... Me suis-je intress cela? non. Et pourquoi donc en as-tu parl?--Quand j'avais tant dire sur ce que je vois. =Il se lve et marche grands pas.= --Rveiller de froides cendres, quand tout frmit et souffre autour de moi; quand la Vertu appelle son secours et se meurt force de pleurer; quand le ple Travail est ddaign; quand l'Esprance a perdu son ancre; la Foi, son calice; la Charit, ses pauvres enfants; lorsque la Terre crie et demande justice au Pote de ceux qui la fouillent sans cesse pour avoir son or, et lui disent qu'elle peut se passer du Ciel. Et moi! qui sens cela, je ne lui rpondrais pas! Si! par le Ciel! je lui rpondrai. Je frapperai du fouet les mchants et les hypocrites. Je dvoilerai Jrmiah-Miles et Warton. Ah! misrable! Mais... c'est la Satire! tu deviens mchant. =Il pleure longtemps avec dsolation.= cris plutt sur ce brouillard qui s'est log la fentre comme celle de ton pre. =Il s'arrte.= =Il prend une tabatire sur sa table.= Le voil, mon pre!--Vous voil! Bon vieux marin! franc capitaine de haut bord, vous dormiez la nuit, vous, et le jour vous vous battiez! Vous n'tiez pas un Paria intelligent comme l'est devenu votre pauvre enfant. Voyez-vous, voyez-vous ce papier blanc? s'il n'est pas rempli demain, j'irai en prison, mon pre, et je n'ai pas dans la tte un mot pour noircir ce papier, parce que j'ai faim.--J'ai vendu, pour manger, le diamant qui tait l, sur cette bote, comme une toile sur votre beau front. Et prsent je ne l'ai plus et j'ai toujours la faim. Et j'ai aussi votre orgueil, mon pre, qui fait que je ne le dis pas.--Mais vous qui tiez vieux et qui saviez qu'il faut de l'argent pour vivre, et que vous n'en aviez pas me donner, pourquoi m'avez-vous cr? =Il jette la bote.--Il court aprs, se met genoux et pleure.= Ah! pardon, pardon, mon pre! mon vieux pre en cheveux blancs!--Vous m'avez tant embrass sur vos genoux!--C'est ma faute! j'ai cru tre pote! C'est ma faute; mais je vous assure que votre nom n'ira pas en prison! Je vous le jure, mon vieux pre. Tenez, tenez, voil de l'opium! si j'ai par trop faim... je ne mangerai pas, je boirai. =Il fond en larmes sur la tabatire o est le portrait.= Quelqu'un monte lourdement mon escalier de bois.--Cachons ce trsor. =Cachant l'opium.= Et pourquoi? ne suis-je donc pas libre? plus libre que jamais?--Caton n'a pas cach son pe. Reste comme tu es, Romain, et regarde en face. =Il pose l'opium au milieu de sa table.= Le quaker survient, il voit l'opium, il devine que c'est l'instrument de la mort; il avoue, pour sauver le pote, que Kitty Bell l'adore, et que s'il se tue il en tuera deux!--Eh bien, je vivrai! s'crie Chatterton, et il crit M. Bekford, le lord-maire de Londres, pour en obtenir audience et protection. M. Bekford, averti par lord Talbot, arrive lui-mme, et propose Chatterton un emploi de cent livres pour commencer. Il ne dit pas lequel. Chatterton croit que c'est un emploi de commis. Il accepte. Le quaker triomphe de sa courageuse rsignation. Chatterton rentre dans sa chambre; il voit que c'est un emploi servile. Il prend la rsolution de mourir. Il jette au feu tous ses papiers. --Skirner sera pay! dit-il.--Libre de tous! gal tous, prsent!--Salut, premire heure de repos que j'aie gote!--Dernire heure de ma vie, aurore du jour ternel, salut!--Adieu, humiliation, haines, sarcasmes, travaux dgradants, incertitudes, angoisses, misres, tortures du coeur, adieu! quel bonheur! je vous dis adieu!--Si l'on savait! si l'on savait ce bonheur que j'ai..., on n'hsiterait pas si longtemps! =Ici, aprs un instant de recueillement durant lequel son visage prend une expression de batitude, il joint les mains et poursuit:= Mort, Ange de dlivrance, que ta paix est douce! j'avais bien raison de t'adorer, mais je n'avais pas la force de te conqurir.--Je sais que tes pas seront lents et srs. Regarde-moi, Ange svre, leur ter tous la trace de mes pas sur la terre. =Il jette au feu tous ses papiers.= Allez, nobles penses crites pour tous ces ingrats ddaigneux, purifiez-vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi! =Il lve les yeux au ciel et dchire lentement ses pomes, dans l'attitude grave et exalte d'un homme qui fait un sacrifice solennel.= SCNE VIII. CHATTERTON, KITTY BELL. Kitty Bell sort lentement de sa chambre, s'arrte, observe Chatterton, et va se placer entre la chemine et lui.--Il cesse tout coup de dchirer ses papiers. KITTY BELL, = part.= Que fait-il donc? je n'oserai jamais lui parler! Que brle-t-il? cette flamme me fait peur, et son visage clair par elle est lugubre. = Chatterton.= N'allez-vous pas rejoindre mylord? CHATTERTON =laisse tomber ses papiers; tout son corps frmit.= Dj!--Ah! c'est vous!--Ah! madame! genoux! par piti! oubliez-moi. KITTY BELL. Eh! mon Dieu! pourquoi cela? qu'avez-vous fait? CHATTERTON. Je vais partir.--Adieu!--Tenez, madame, il ne faut pas que les femmes soient dupes de nous plus longtemps. Les passions des potes n'existent qu' peine. On ne doit pas aimer ces gens-l; franchement ils n'aiment rien; ce sont des gostes. Le cerveau se nourrit aux dpens du coeur. Ne les lisez jamais et ne les voyez pas; moi, j'ai t plus mauvais qu'eux tous. KITTY BELL. Mon Dieu! pourquoi dites-vous: J'ai t? CHATTERTON. Parce que je ne veux plus tre pote; vous le voyez, j'ai dchir tout.--Ce que je serai ne vaudra gure mieux, mais nous verrons. Adieu!--coutez-moi!... Vous avez une famille charmante; aimez-vous vos enfants? KITTY BELL. Plus que ma vie, assurment. CHATTERTON. Aimez donc votre vie pour ceux qui vous l'avez donne. KITTY BELL. Hlas! ce n'est que pour eux que je l'aime. CHATTERTON. Eh! quoi de plus beau dans le monde, Kitty Bell! avec ces anges sur vos genoux, vous ressemblez la divine Charit. KITTY BELL. Ils me quitteront un jour. CHATTERTON. Rien ne vaut cela pour vous!--C'est l le vrai dans la vie! Voil un amour sans trouble et sans peur. En eux est le sang de votre sang, l'me de votre me: aimez-les, madame, uniquement et par-dessus tout. Promettez-le-moi! KITTY BELL. Mon Dieu! vos yeux sont pleins de larmes, et vous souriez. CHATTERTON. Puissent vos beaux yeux ne jamais pleurer et vos lvres sourire sans cesse! Kitty! ne laissez entrer en vous aucun chagrin tranger votre paisible famille. KITTY BELL. Hlas! cela dpend-il de nous? CHATTERTON. Oui! oui!... Il y a des ides avec lesquelles on peut fermer son coeur.--Demandez-en au Quaker, il vous en donnera.--Je n'ai pas le temps, moi; laissez-moi sortir. =Il marche vers sa chambre.= KITTY BELL. Mon Dieu! comme vous souffrez! CHATTERTON. Au contraire.--Je suis guri.--Seulement j'ai la tte brlante. Ah! bont! bont! tu me fais plus de mal que leurs noirceurs. KITTY BELL. De quelle bont parlez-vous? Est-ce de la vtre? CHATTERTON. Les femmes sont dupes de leur bont. C'est par bont que vous tes venue. On vous attend l-haut! J'en suis certain. Que faites-vous ici? KITTY BELL, =mue profondment et l'air hagard.= prsent, quand toute la terre m'attendrait, j'y resterais. CHATTERTON. Tout l'heure je vous suivrai.--Adieu! adieu! KITTY BELL, =l'arrtant.= Vous ne viendrez pas? CHATTERTON. J'irai.--J'irai. KITTY BELL. Oh! vous ne voulez pas venir. CHATTERTON. Madame! cette maison est vous, mais cette heure m'appartient. KITTY BELL. Qu'en voulez-vous faire? CHATTERTON. Laissez-moi, Kitty. Les hommes ont des moments o ils ne peuvent plus se courber votre taille et s'adoucir la voix pour vous. Kitty Bell, laissez-moi. KITTY BELL. Jamais je ne serai heureuse si je vous laisse ainsi, monsieur. CHATTERTON. Venez-vous pour ma punition? Quel mauvais gnie vous envoie? KITTY BELL. Une pouvante inexplicable. CHATTERTON. Vous serez plus pouvante si vous restez. KITTY BELL. Avez-vous de mauvais desseins, grand Dieu? CHATTERTON. Ne vous en ai-je pas dit assez? Comment tes-vous l? KITTY BELL. Eh! comment n'y serais-je plus? CHATTERTON. Parce que je vous aime, Kitty. KITTY BELL. Ah! monsieur, si vous me le dites, c'est que vous voulez mourir. CHATTERTON. J'en ai le droit, de mourir.--Je le jure devant vous, et je le soutiendrai devant Dieu! KITTY BELL. Et moi, je jure que c'est un crime; ne le commettez pas. CHATTERTON. Il le faut, Kitty, je suis condamn. KITTY BELL. Attendez seulement un jour pour penser votre me. CHATTERTON. Il n'y a rien que je n'aie pens, Kitty. KITTY BELL. Une heure seulement pour prier. CHATTERTON. Je ne peux plus prier. KITTY BELL. Et moi! je vous prie pour moi-mme. Cela me tuera. CHATTERTON. Je vous ai avertie! il n'est plus temps. KITTY BELL. Et si je vous aime, moi! CHATTERTON. Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'ai bien fait de mourir; c'est pour cela que Dieu peut me pardonner. KITTY BELL. Qu'avez-vous donc fait? CHATTERTON. Il n'est plus temps, Kitty; c'est un mort qui vous parle. KITTY BELL, = genoux, les mains au ciel.= Puissances du ciel! grce pour lui. CHATTERTON. Allez-vous-en... Adieu! KITTY BELL, =tombant.= Je ne le puis plus... CHATTERTON. Eh bien donc! prie pour moi sur la terre et dans le ciel. =Il la baise au front et remonte l'escalier en chancelant; il ouvre sa porte et tombe dans sa chambre.= KITTY BELL. Ah!--Grand Dieu! =Elle ouvre la fiole.= Qu'est-ce que cela?--Mon Dieu! pardonnez-lui. SCNE IX. KITTY BELL, LE QUAKER. LE QUAKER, =accourant.= Vous tes perdue... Que faites-vous ici? KITTY BELL, =renverse sur les marches de l'escalier.= Montez vite! montez, monsieur, il va mourir; sauvez-le... s'il est temps. =Tandis que le Quaker s'achemine vers l'escalier, Kitty Bell cherche voir, travers les portes vitres, s'il n'y a personne qui puisse donner du secours; puis, ne voyant rien, elle suit le Quaker avec terreur, en coutant le bruit de la chambre de Chatterton.= LE QUAKER, =en montant grands pas, Kitty Bell.= Reste, reste, mon enfant, ne me suis pas. =Il entre chez Chatterton et s'enferme avec lui. On devine des soupirs de Chatterton et des paroles d'encouragement du Quaker. Kitty Bell monte demi vanouie en s'accrochant la rampe de chaque marche; elle fait effort pour tirer elle la porte, qui rsiste et s'ouvre enfin. On voit Chatterton mourant et tomb sur le bras du Quaker. Elle crie, glisse demi morte sur la rampe de l'escalier, et tombe sur la dernire marche.= =On entend John Bell appeler de la salle voisine.= JOHN BELL. Mistress Bell! =Kitty se lve tout coup comme par ressort.= JOHN BELL, =une seconde fois.= Mistress Bell! =Elle se met en marche et vient s'asseoir lisant sa Bible et balbutiant tout bas des paroles qu'on n'entend pas. Ses enfants accourent et s'attachent sa robe.= LE QUAKER, =du haut de l'escalier.= L'a-t-elle vu mourir? l'a-t-elle vu? =Il va prs d'elle.= Ma fille! ma fille! JOHN BELL, =entrant violemment et montant deux marches de l'escalier.= Que fait-elle ici? O est ce jeune homme? Ma volont est qu'on l'emmne! LE QUAKER. Dites qu'on l'emporte, il est mort. JOHN BELL. Mort! LE QUAKER. Oui, mort dix-huit ans! Vous l'avez tous si bien reu, tonnez-vous qu'il soit parti! JOHN BELL. Mais... LE QUAKER. Arrtez, monsieur, c'est assez d'effroi pour une femme. =Il la regarde et la voit mourante.= Monsieur, emmenez ses enfants! Vite, qu'ils ne la voient pas. =Il arrache les enfants des pieds de Kitty, les passe John Bell, et prend leur mre dans ses bras. John Bell les prend part et reste stupfait. Kitty Bell meurt dans les bras du Quaker.= JOHN BELL, =avec pouvante.= Eh bien! eh bien! Kitty! Kitty! qu'avez-vous? =Il s'arrte en voyant le Quaker s'agenouiller.= LE QUAKER, = genoux.= Oh! dans ton sein! dans ton sein, Seigneur, reois ces deux martyrs! =Le Quaker reste genoux, les yeux tourns vers le ciel jusqu' ce que le rideau soit baiss.= Voil la pice!--Qu'on juge de l'effet.--Le sentiment avait noy le sophisme; il n'y a pas de critique devant une larme. Chatterton avait fait pleurer. L'ivresse d'une admiration mrite succda l'motion de la scne, et la France compta un grand dramatiste de plus. LAMARTINE. (_La suite au prochain entretien._) XCVe ENTRETIEN. ALFRED DE VIGNY. (DEUXIME PARTIE.) I. Vigny fut exalt. Voici comment il parle lui-mme de cette soire. Nous la voyons se renouveler encore aujourd'hui. LES REPRSENTATIONS DU DRAME JOU LE 12 FVRIER 1835 LA COMDIE-FRANAISE. Ce n'est pas moi qu'il appartient de parler du succs de ce drame; il a t au-del des esprances les plus exagres de ceux qui voulaient bien le souhaiter. Malgr la conscience qu'on ne peut s'empcher d'avoir de ce qu'il y a de passager dans l'clat du thtre, il y a aussi quelque chose de grand, de grave et presque religieux dans cette alliance contracte avec l'assemble dont on est entendu, et c'est une solennelle rcompense des fatigues de l'esprit.--Aussi serait-il injuste de ne pas nommer les interprtes qui l'on a confi ses ides dans un livre qui sera plus durable que les reprsentations du drame qu'il renferme. Pour moi, j'ai toujours pens que l'on ne saurait rendre trop hautement justice aux acteurs, eux dont l'art difficile s'unit celui du pote dramatique, et complte son oeuvre.--Ils parlent, ils combattent pour lui, et offrent leur poitrine aux coups qu'il va recevoir, peut-tre; ils vont la conqute de la gloire solide qu'il conserve, et n'ont pour eux que celle d'un moment. Spars du monde qui leur est bien svre, leurs travaux sont perptuels, et leur triomphe va peu au-del de leur existence. Comment ne pas constater le souvenir des efforts qu'ils font tous, et ne pas crire ce que signerait chacun de ces spectateurs qui les applaudissent avec ivresse? Jamais aucune pice de thtre ne fut mieux joue, je crois, que ne l'a t celle-ci, et le mrite en est grand; car, derrire le drame crit, il y a comme un second drame que l'criture n'atteint pas, et que n'expriment pas les paroles. Ce drame repose dans le mystrieux amour de Chatterton et de Kitty Bell; cet amour qui se devine toujours et ne se dit jamais; cet amour de deux tres si purs qu'ils n'oseront jamais se parler, ni rester seuls qu'au moment de la mort, amour qui n'a pour expression que de timides regards, pour message qu'une Bible, pour messagers que deux enfants, pour caresses que la trace des lvres et des larmes que ces fronts innocents portent de la jeune mre au jeune pote; amour que le quaker repousse toujours d'une main tremblante et gronde d'une voix attendrie. Ces rigueurs paternelles, ces tendresses voiles, ont t exprimes et nuances avec une perfection rare et un got exquis. Assez d'autres se chargeront de juger et de critiquer les acteurs; moi je me plais dire ce qu'ils avaient vaincre, et en quoi ils ont russi. L'onction et la srnit d'une vie sainte et courageuse, la douce gravit du quaker, la profondeur de sa prudence, la chaleur passionne de ses sympathies et de ses prires, tout ce qu'il y a de sacr et de puissant dans son intervention paternelle, a t parfaitement exprim par le talent savant et expriment de M. Joanny. Ses cheveux blancs, son aspect vnrable et bon, ajoutaient son habilet consomme la navet d'une ralisation complte. Un homme trs-jeune encore, M. Geffroy, a accept et hardiment abord les difficults sans nombre d'un rle qui, lui seul, est la pice entire. Il a dignement port ce fardeau, regard comme pesant par les plus savants acteurs. Avec une haute intelligence il a fait comprendre la fiert de Chatterton dans sa lutte perptuelle, oppose la candeur juvnile de son caractre; la profondeur de ses douleurs et de ses travaux, en contraste avec la douceur paisible de ses penchants; son accablement, chaque fois que le rocher qu'il roule retombe sur lui pour l'craser; sa dernire indignation et sa rsolution subite de mourir, et par-dessus tous ces traits, exprims avec un talent souple, fort et plein d'avenir, l'lvation de sa joie lorsque enfin il a dlivr son me et la sent libre de retourner dans sa vritable patrie. Entre ces deux personnages s'est montre, dans toute la puret idale de sa forme, Kitty Bell, l'une des rveries de Stello. On savait quelle tragdienne on allait revoir dans Mme Dorval; mais avait-on prvu cette grce potique avec laquelle elle a dessin la femme nouvelle qu'elle a voulu devenir? Je ne le crois pas. Sans cesse elle fait natre le souvenir des Vierges maternelles de Raphal et des plus beaux tableaux de la Charit;--sans efforts elle est pose comme elles; comme elles aussi, elle porte, elle emmne, elle assied ses enfants, qui ne semblent jamais pouvoir tre spars de leur gracieuse mre; offrant ainsi aux peintres des groupes dignes de leur tude, et qui ne semblent pas tudis. Ici sa voix est tendre jusque dans la douleur et le dsespoir; sa parole lente et mlancolique est celle de l'abandon et de la piti; ses gestes, ceux de la dvotion bienfaisante; ses regards ne cessent de demander grce au ciel pour l'infortune; ses mains sont toujours prtes se croiser pour la prire; on sent que les lans de son coeur, contenus par le devoir, lui vont tre mortels aussitt que l'amour et la terreur l'auront vaincue. Rien n'est innocent et doux comme ses ruses et ses coquetteries naves pour obtenir que le quaker lui parle de Chatterton. Elle est bonne et modeste jusqu' ce qu'elle soit surprenante d'nergie, de tragique grandeur et d'inspirations imprvues, quand l'effroi fait enfin sortir au dehors tout le coeur d'une femme et d'une amante. Elle est potique dans tous les dtails de ce rle qu'elle caresse avec amour, et dans son ensemble qu'elle parat avoir compos avec prdilection, montrant enfin sur la scne franaise le talent le plus accompli dont le thtre se puisse enorgueillir. Ainsi ont t reprsents les trois grands caractres sur lesquels repose le drame. Trois autres personnages, dont les premiers sont les victimes, ont t rendus avec une rare vrit. John Bell est bien l'goste, le calculateur bourru; bas avec les grands, insolent avec les petits. Le lord-maire est bien le protecteur empes, sot, confiant en lui-mme, et ces deux rles sont largement jous. Lord Talbot, bruyant, insupportable et obligeant sans bont, a t reprsent avec lgance, ainsi que ses amis importuns. J'avais dsir et j'ai obtenu que cet ensemble offrt l'aspect svre et simple d'un tableau flamand, et j'ai pu ainsi faire sortir quelques vrits morales du sein d'une famille grave et honnte; agiter une question sociale, et en faire dcouler les ides de ces lvres qui doivent les trouver sans effort, les faisant natre du sentiment profond de leur position dans la vie. Cette porte est ouverte prsent, et le peuple le plus impatient a cout les plus longs dveloppements philosophiques et lyriques. Essayons l'avenir de tirer la scne du ddain o sa futilit l'ensevelirait infailliblement en peu de temps. Les hommes srieux et les familles honorables qui s'en loignent pourront revenir cette tribune et cette chaire, si l'on y trouve des penses et des sentiments dignes de graves rflexions. II. Un autre amour tait cach sous cet amour de Chatterton pour Kitty Bell... Mme Dorval tait l'idal de M. de Vigny et du public. Cet amour avait vraisemblablement ajout son pathtique au pathtique de la situation. Tout fut complet, except la morale, dans cette oeuvre. On aurait en vain parl raison ce public, on aurait en vain reprsent cet enthousiasme socialiste que la socit ne doit personne, et surtout un enfant de dix-huit ans comme Chatterton, que le prix rel de ses services, et non le prix auquel il value ses rves; qu'il n'y a rien d'humiliant dans un emploi servile bien rtribu, quand cet emploi, qui est celui des dix-neuf vingtimes de la population, est honorable; que le cri de haine contre la socit taye ainsi est le cri d'un fou qui veut avoir raison contre la nature des choses, et que le suicide dix-huit ans par impatience est l'acte d'un frntique. Tout cela ft tomb froid devant la chaleureuse motion de M. de Vigny. Ah! combien depuis ne s'est-il pas accus d'avoir plaid cette cause absurde contre laquelle il s'est arm avec moi et les bons esprits en 1848! Il avait senti, il n'avait pas pens. La pense et le sentiment ne se mirent d'accord en lui qu' l'preuve; et il ne se pardonna cette glorieuse faute qu'aprs l'avoir courageusement expie. Les grands potes doivent surveiller leur sujet. Werther avait fait des suicides de fantaisie, Chatterton fit des suicides de scepticisme. III. Ainsi, pote lyrique de premier ordre dans _Mose_, pote dramatique de premire sensibilit dans _Chatterton_, romancier de premire conception dans _Cinq-Mars_, il ne manquait M. de Vigny qu'un sujet fcond pour tre philosophe de premire vrit. Il le chercha, et il le trouva dans notre civilisation franaise de la dernire anne de nos rvolutions. Le sujet tait neuf et prodigieusement difficile. Le titre seul l'exprimait, mais l'exprimait mal: _Servitude et Grandeur militaires._ C'tait le sujet de l'_arme_. Servitude? il n'y en a point dans le dvouement ncessaire son pays ou son roi. Grandeur? il n'y en a point dans l'obissance volontaire aux crimes d'un peuple ou d'un homme. _Discipline et Honneur_: c'tait le vritable titre. M. de Vigny le sentit la fin de son livre, mais c'tait trop prcis et trop troit pour le grandiose de sa conception. Il s'arrta au premier. IV. L'arme franaise est un mystre pour un pays qui doit tre fort et qui veut tre libre. Fort? c'est tre _un_. Libre? c'est tre dlibrant: entre ces deux mots qui expriment la _France_, il y a opposition organique. On ne peut tre la fois disciplin comme un couvent et libre comme un snat. Il faut un terme qui concilie ces deux ncessits de notre territoire et de notre caractre. Ncessit d'tre fort, prt tout, dans une nation _mditerranenne_, circonscrite par _trois millions_ de soldats ou de matelots, aux ordres absolus des huit puissances militaires qui nous menacent en Europe, toute heure: qui peut nier cette vidence? C'est un fait; nous n'y pouvons rien; Dieu et la force des choses nous ont donn la France ainsi constitue. Toutes les constitutions, toutes les dclamations, n'y changent rien; nous changerons cent fois de gouvernement, nous ne changerons point de nature. Les pays les plus libres subiront toujours la dictature de leur situation gographique; de l, la ncessit d'tre _un_, pour prendre les armes propos et vite, et pour agir et ragir, soit pour la guerre offensive, soit pour la guerre dfensive, avec l'ensemble et la vigueur d'un seul homme. La loi exceptionnelle toutes les lois, la loi militaire ou la _discipline_, est donc la loi, la loi la plus sacre parce qu'elle est la loi vitale de la France. Or, c'est la loi qui fait la _servitude_ volontaire, selon l'expression de M. de Vigny. Ce n'est pas la loi qui fait les hommes dlibrants et libres. Cette loi du caractre franais ne vient qu'aprs, si elle peut venir. Le secret de nos oscillations perptuelles entre la _servitude_ ncessaire et la libert impossible n'est que dans cette balance incessante entre la discipline de l'arme et l'me rvolutionnaire de la nation. Je pourrais ajouter ici ce qui a chapp M. de Vigny, c'est que l'arme forte et dictatoriale de la France lui est aussi nergiquement commande, depuis quelques annes, pour les garanties intrieures de la socit industrielle au dedans, que par ses ennemis au dehors. Une nation qui compte dans sa population active sept millions d'ouvriers, trois cent mille seulement dans sa capitale; une nation o deux ou trois millions de ces ouvriers, jeunes, vigoureux, impressionnables, facilement mus, ou sditieux, peuvent tre tous les jours, par l'industrie nouvelle des chemins de fer, transports en masse dsordonne dans cette capitale ou sur un point quelconque du territoire, pour y imposer leur volont indiscipline, souveraine, irresponsable, a besoin, sous peine de mort, d'une arme nombreuse, puissante, obissante, pour contre-balancer cette foule du _mont Aventin_. Autrement, la servitude militaire serait bien promptement dplace, et, pour n'avoir pas voulu de l'esclavage momentan et disciplin de l'arme, nous aurions perptuit l'esclavage cent fois pire du proltaire, l'arme des factions, des passions, des insurrections, le mal sans remde, la fin turbulente des socits, le dsordre domicile. C'est ce que le bon sens franais a merveilleusement compris en 1793, en 1830, en 1848 surtout. Aussi remarquez avec quel ensemble et quelle promptitude l'arme et ses gnraux se sont rallis comme un seul homme la rpublique qui leur rpugnait, et aux hommes de ce gouvernement qu'ils ne connaissaient pas, mme de nom. L'arme d'Alger, de _quatre-vingt mille hommes_, sous les ordres directs des princes de la maison d'Orlans, n'a pas mme eu une hsitation d'une heure. Elle a remis son pe au premier commissaire nomm par nous, et a laiss partir avec regret, mais avec dignit, ses princes. Elle avait cependant beau jeu pour leur rester fidle; runie en masses, debout sur un sol spar de nous par la mer, elle n'avait qu' se grouper sous son drapeau et dfier, l'arme la main, nos envoys et nos escadres; c'tait la longue impunit de la sdition militaire! En France, avant que la fume du coup de feu du matin entre l'arme du roi et les combattants du peuple ft dissipe, le gnral Bugeaud, dj soumis par la discipline et le patriotisme la cause qu'il combattait quelques heures plus tt, m'crivait pour me dire qu'il se retirait dans ses foyers, mais que, le jour o l'on aurait besoin de lui pour la patrie, il tait la rpublique. Je lui rpondais que je comptais sur lui pour commander l'arme du Rhin. Le gnral Cavaignac, influenc par une lettre de sa mre, inspire par moi, qui l'avait sollicit au nom du pays, partait trois mois aprs d'Alger, et venait accepter de nos mains le commandement de l'arme que nous avions un moment carte de Paris pour viter la corruption ou les rixes, mais que nous faisions rentrer bataillon par bataillon pour dfendre la socit menace. Le gnral Subervie, brave soldat et brave citoyen mal rcompens et calomni par des ambitions obscures, prenait le ministre de la guerre; La Moricire, le bras en charpe d'une balle du peuple, venait l'Htel-de-Ville quatre heures aprs le combat et prenait le commandement de Paris; le gnral Plissier, le commandement des vingt mille hommes de _gardes mobiles_, voqus dans la nuit par moi-mme pour opposer en eux la force dsordonne de la rvolution la force infaillible de la discipline; Bedeau, de mme. Vous n'auriez pas trouv dans l'tat-major de la rpublique, arme ou flotte, un nom qui ne ft pas la veille dans l'tat-major de la royaut; pas un chef, pas un rgiment, ne firent dfaut la patrie. Le gouvernement n'eut qu'un souci, leur assigner les postes les plus prilleux; ils taient la France. Notre dsir tait la paix d'abord pour ne pas donner deux accs de fivre l'Europe la fois. Mais, grce l'arme, reporte par nous cinq cent mille hommes, nous tions prts la guerre comme la paix. L'honneur en revient M. Garnier-Pags et M. Duclerc, ces deux conomes de la patrie, ces Colbert et ces Louvois de la rpublique, qui surent rveiller courageusement le patriotisme de l'argent pour sauver l'argent lui-mme en le forant acheter du fer. En trois mois, l'arme, entrane par la nation, couvrait la France Paris et partout. Voil l'instinct des peuples, voil la loi des lois, l'unit de l'arme et sa discipline. On me dira avec raison: Mais cette loi, en sauvant le sol de l'tranger, compromit la libert des citoyens l'intrieur. C'est vrai; je n'ai rien rpondre, de tristes vnements confirmeraient l'objection. Un avantage est toujours balanc par un danger, ce danger est aussi vident que cet avantage; choisissons le moindre: vaut-il mieux que le sol soit perdu avec la grande race qu'il porte? Vaut-il mieux que cette race s'expose de temps en temps perdre sa libert par une dictature de son arme? En d'autres terme: vaut-il mieux vivre dsarms devant l'Europe ou dsarms devant soi-mme? Que le patriotisme, la premire vertu des nations, rponde. D'ailleurs le joug de l'arme se brise et rend la libert relative au peuple aprs une clipse d'une certaine dure; rien n'est ternel, surtout en France. Le pays se retrouvera libre, grce l'arme. Il n'y a donc pas hsiter entre les services et les dangers de l'arme en France. S'il faut que quelque chose soit expos, il vaut indubitablement mieux que ce soit un mode de gouvernement de la France que la France elle-mme. V. Pendant que je me suis trouv, malgr moi, presque dictateur en France, et charg de fonder de bonne foi le gouvernement rpublicain de mon pays, je me suis presque tous les jours pos cette redoutable question: Faut-il dissoudre l'arme (ce qui nous tait possible)? et, une fois dissoute, comment la recomposer pour qu'elle prserve la fois le territoire et la libert? Ma premire pense fut, non pas de la rduire, c'et t trahir la patrie, mais de la faire plus dpartementale que nationale, c'est--dire de la diviser organiquement en quelques grands corps recruts dans certaines zones dpartementales du pays, y rsidant toujours sous l'influence de l'opinion locale et sous le commandement de gnraux pris, autant que possible, dans les mmes provinces, de peur que l'ascendant naturel d'un _Auguste_ popularis par le nom de _Csar_ ne pt disposer de l'arme entire et rtablir l'empire, oeuvre des soldats, au lieu de la rpublique ou de la monarchie tempre, oeuvre des citoyens.--Les raisons que je me donnais moi-mme pour cette organisation de nos forces taient puissantes. Une considration m'arrta: je savais bien que le parti rpublicain extrme, tout-puissant alors, me seconderait, et que nous l'emporterions aisment dans les conseils. Mais que devenait l'unit de l'arme? Et sans l'unit que devenaient la force et la discipline?--J'y renonai avec regret, et je prfrai consciencieusement laisser courir la France les _hasards csariens_, qui, de trois choses, en sauvaient deux, le sol et l'arme, et qui ne laissaient qu'une troisime chose en souffrance, la libert intrieure. Ai-je bien ou mal raisonn? Le temps nous le dira. VI. C'est l la question que M. de Vigny, homme de lettres, rsolut de traiter fond par le sentiment dans son beau livre de _Servitude et Grandeur militaires_. Il ne se dguise rien de l'abaissement des caractres individuels de l'arme, d'un ct; de la beaut des dvouements, de l'autre. Mais, en homme d'tat franais, il finit par se prononcer comme moi pour le dvouement, c'est--dire pour l'arme. Il le fit piquement, c'est--dire en rcits successifs et dramatiques tels que ceux dont nous allons vous donner l'exemple dans les deux citations suivantes. Ne m'accusez pas de leur longueur. On n'abrge pas l'motion, on n'analyse pas une larme. VII. Il allait seul cheval de Paris Lille.--Il pleuvait. En examinant avec attention cette raie jaune de la route, dit-il, j'y remarquai, un quart d'heure environ, un petit point noir qui marchait. Cela me fit plaisir, c'tait quelqu'un. Je n'en dtournai plus les yeux. Je vis que ce point noir allait comme moi dans la direction de Lille, et qu'il allait en zigzag, ce qui annonait une marche pnible. Je htai le pas et je gagnai du terrain sur cet objet, qui s'allongea un peu et grossit ma vue. Je repris le trot sur un sol plus ferme et je crus reconnatre une sorte de petite voiture noire. J'avais faim, j'esprai que c'tait la voiture d'une cantinire, et, considrant mon pauvre cheval comme une chaloupe, je lui fis faire force de rames pour arriver cette le fortune, dans cette mer o il s'enfonait jusqu'au ventre quelquefois. une centaine de pas, je vins distinguer clairement une petite charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et d'une toile cire noire. Cela ressemblait un petit berceau pos sur deux roues. Les roues s'embourbaient jusqu' l'essieu; un petit mulet qui les tirait tait pniblement conduit par un homme pied qui tenait la bride. Je m'approchai de lui et le considrai attentivement. C'tait un homme d'environ cinquante ans, moustaches blanches, fort et grand, le dos vot la manire des vieux officiers d'infanterie qui ont port le sac. Il en avait l'uniforme, et l'on entrevoyait une paulette de chef de bataillon sous un petit manteau bleu court et us. Il avait un visage endurci mais bon, comme l'arme il y en a tant. Il me regarda de ct sous ses gros sourcils noirs, et tira lestement de sa charrette un fusil qu'il arma, en passant de l'autre ct de son mulet, dont il se faisait un rempart. Ayant vu sa cocarde blanche, je me contentai de montrer la manche de mon habit rouge, et il remit son fusil dans la charrette, en disant: --Ah! c'est diffrent, je vous prenais pour un de ces lapins qui courent aprs nous. Voulez-vous boire la goutte? --Volontiers, dis-je en m'approchant, il y a vingt-quatre heures que je n'ai bu. Il avait son cou une noix de coco, trs-bien sculpte, arrange en flacon, avec un goulot d'argent, et dont il semblait tirer assez de vanit. Il me la passa, et j'y bus un peu de mauvais vin blanc avec beaucoup de plaisir; je lui rendis le coco. -- la sant du roi! dit-il en buvant; il m'a fait officier de la Lgion d'honneur, il est juste que je le suive jusqu' la frontire. Par exemple, comme je n'ai que mon paulette pour vivre, je reprendrai mon bataillon aprs, c'est mon devoir. En parlant ainsi comme lui-mme, il remit en marche son petit mulet, en disant que nous n'avions pas de temps perdre; et comme j'tais de son avis, je me remis en chemin deux pas de lui. Je le regardais toujours sans questionner, n'ayant jamais aim la bavarde indiscrtion assez frquente parmi nous. Nous allmes sans rien dire durant un quart de lieue environ. Comme il s'arrtait alors pour faire reposer son pauvre petit mulet, qui me faisait peine voir, je m'arrtai aussi et je tchai d'exprimer l'eau qui remplissait mes bottes l'cuyre, comme deux rservoirs o j'aurais eu les jambes trempes. --Vos bottes commencent vous tenir aux pieds, dit-il. Il y a quatre nuits que je ne les ai quittes, lui dis-je. --Bah! dans huit jours vous n'y penserez plus, reprit-il avec sa voix enroue; c'est quelque chose que d'tre seul, allez, dans des temps comme ceux o nous vivons. Savez-vous ce que j'ai l-dedans? --Non, lui dis-je. --C'est une femme. Je dis:--Ah!--sans trop d'tonnement, et je me remis en marche tranquillement, au pas. Il me suivit. --Cette mauvaise brouette-l ne m'a pas cot bien cher, reprit-il, ni le mulet non plus; mais c'est tout ce qu'il me faut, quoique ce chemin-l soit un _ruban de queue_ un peu long. Je lui offris de monter mon cheval quand il serait fatigu; et, comme je ne lui parlais que gravement et avec simplicit de son quipage, dont il craignait le ridicule, il se mit son aise tout coup, et, s'approchant de mon trier, me frappa sur le genou en me disant: --Eh bien! vous tes un bon enfant, quoique dans les Rouges. Je sentis dans son accent amer, en dsignant ainsi les quatre Compagnies-Rouges, combien de prventions haineuses avaient donnes l'arme le luxe et les grades de ces corps d'officiers. --Cependant, ajouta-t-il, je n'accepterai pas votre offre, vu que je ne sais pas monter cheval et que ce n'est pas mon affaire, moi. --Mais, commandant, les officiers suprieurs comme vous y sont obligs. --Bah! une fois par an, l'inspection, et encore sur un cheval de louage. Moi, j'ai toujours t marin, et depuis fantassin; je ne connais pas l'quitation. Il fit vingt pas en me regardant de ct de temps autre, comme s'attendant une question; et, comme il ne venait pas un mot, il poursuivit: --Vous n'tes pas curieux, par exemple! cela devrait vous tonner, ce que je dis l. --Je m'tonne bien peu, dis-je. --Oh! cependant, si je vous contais comment j'ai quitt la mer, nous verrions. --H bien, repris-je, pourquoi n'essayez-vous pas? cela vous rchauffera, et cela me fera oublier que la pluie m'entre dans le dos et ne s'arrte qu' mes talons. Le bon chef de bataillon s'apprta solennellement parler, avec un plaisir d'enfant. Il rajusta sur sa tte le schako couvert de toile cire, et il donna ce coup d'paule que personne ne peut se reprsenter s'il n'a servi dans l'infanterie, ce coup d'paule que donne le fantassin son sac pour le hausser et allger un moment son poids; c'est une habitude du soldat qui, lorsqu'il devient officier, devient un tic. Aprs ce geste convulsif, il but encore un peu de vin dans son coco, donna un coup de pied d'encouragement dans le ventre du petit mulet, et commena. VIII. --Vous saurez d'abord, mon enfant, que je suis n Brest; j'ai commenc par tre enfant de troupe, gagnant ma demi-ration et mon demi-prt ds l'ge de neuf ans, mon pre tant soldat aux gardes. Mais comme j'aimais la mer, une belle nuit, pendant que j'tais Brest, je me cachai fond de cale d'un btiment marchand qui partait pour les Indes; on ne m'aperut qu'en pleine mer, et le capitaine aima mieux me faire mousse que de me jeter l'eau. Quand vint la Rvolution, j'avais fait du chemin, et j'tais mon tour devenu capitaine d'un petit btiment marchand assez propre, ayant cum la mer pendant quinze ans. Comme l'ex-marine royale, vieille bonne marine, ma foi! se trouva tout coup dpeuple d'officiers, on prit des capitaines dans la marine marchande. J'avais eu quelques affaires de flibustiers que je pourrai vous dire plus tard: on me donna le commandement d'un brick de guerre nomm _le Marat_. Le 28 fructidor 1797, je reus ordre d'appareiller pour Cayenne. Je devais y conduire soixante soldats et un _dport_ qui restait des cent quatre-vingt-treize que la frgate _la Dcade_ avait pris bord quelques jours auparavant. J'avais ordre de traiter cet individu avec mnagement, et la premire lettre du Directoire en renfermait une seconde, scelle de trois cachets rouges, au milieu desquels il y en avait un dmesur. J'avais dfense d'ouvrir cette lettre avant le premier degr de latitude nord, du vingt-sept au vingt-huitime de longitude, c'est--dire prs de passer la ligne. Cette grande lettre avait une figure toute particulire. Elle tait longue, et ferme de si prs que je ne pus rien lire entre les angles ni travers l'enveloppe. Je ne suis pas superstitieux, mais elle me fit peur, cette lettre. Je la mis dans ma chambre, sous le verre d'une mauvaise petite pendule anglaise cloue au-dessus de mon lit. Ce lit-l tait un vrai lit de marin comme vous savez qu'ils sont. Mais je ne sais, moi, ce que je dis: vous avez tout au plus seize ans, vous ne pouvez pas avoir vu a. La chambre d'une reine ne peut pas tre aussi proprement range que celle d'un marin, soit dit sans vouloir nous vanter. Chaque chose a sa petite place et son petit clou. Rien ne remue. Le btiment peut rouler tant qu'il veut sans rien dranger. Les meubles sont faits selon la forme du vaisseau et de la petite chambre qu'on a. Mon lit tait un coffre. Quand on l'ouvrait, j'y couchais; quand on le fermait, c'tait mon sofa et j'y fumais ma pipe. Quelquefois c'tait ma table, alors on s'asseyait sur deux petits tonneaux qui taient dans la chambre. Mon parquet tait cir et frott comme de l'acajou, et brillant comme un bijou: un vrai miroir! Oh! c'tait une jolie petite chambre! Et mon brick avait bien son prix aussi. On s'y amusait souvent d'une fire faon, et le voyage commena cette fois assez agrablement, si ce n'tait... Mais n'anticipons pas. Nous avions un joli vent nord-nord-ouest, et j'tais occup mettre cette lettre sous le verre de ma pendule, quand mon _dport_ entra dans ma chambre; il tenait par la main une belle petite de dix-sept ans environ. Lui me dit qu'il en avait dix-neuf; beau garon, quoiqu'un peu ple, et trop blanc pour un homme. C'tait un homme cependant, et un homme qui se comporta dans l'occasion mieux que bien des anciens n'auraient fait: vous allez le voir. Il tenait sa petite femme sous le bras; elle tait frache et gaie comme un enfant. Ils avaient l'air de deux tourtereaux. a me faisait plaisir voir, moi. Je leur dis: --Eh bien, mes enfants! vous venez faire visite au vieux capitaine; c'est gentil vous. Je vous emmne un peu loin; mais tant mieux, nous aurons le temps de nous connatre. Je suis fch de recevoir madame sans mon habit; mais c'est que je cloue cette grande coquine de lettre. Si vous vouliez m'aider un peu? a faisait vraiment de bons petits enfants. Le petit mari prit le marteau, et la petite femme les clous, et ils me les passaient mesure que je les demandais; et elle me disait: _ droite! gauche! capitaine!_ tout en riant, parce que le tangage faisait ballotter la pendule. Je l'entends encore d'ici avec sa petite voix: _ gauche! droite! capitaine!_ Elle se moquait de moi.--Ah! je dis, petite mchante! je vous ferai gronder par votre mari, allez.--Alors elle lui sauta au cou et l'embrassa. Ils taient vraiment gentils, et la connaissance se fit comme a. Nous fmes tout de suite bons amis. Ce fut aussi une jolie traverse. J'eus toujours un temps fait exprs. Comme je n'avais jamais eu que des visages noirs mon bord, je faisais venir ma table, tous les jours, mes deux petits amoureux. Cela m'gayait. Quand nous avions mang le biscuit et le poisson, la petite femme et le mari restaient se regarder comme s'ils ne s'taient jamais vus. Alors je me mettais rire de tout mon coeur et me moquais d'eux. Ils riaient aussi avec moi. Vous auriez ri de nous voir comme trois imbciles, ne sachant ce que nous avions. C'est que c'tait vraiment plaisant de les voir s'aimer comme a! Ils se trouvaient bien partout; ils trouvaient bon tout ce qu'on leur donnait. Cependant ils taient la ration comme nous tous; j'y ajoutais seulement un peu d'eau-de-vie sudoise quand ils dnaient avec moi, mais un petit verre, pour tenir mon rang. Ils couchaient dans un hamac, o le vaisseau les roulait comme ces deux poires que j'ai l dans mon mouchoir mouill. Ils taient alertes et contents. Je faisais comme vous, je ne questionnais pas. Qu'avais-je besoin de savoir leur nom et leurs affaires, moi, passeur d'eau? Je les portais de l'autre ct de la mer, comme j'aurais port deux oiseaux de paradis. J'avais fini, aprs un mois, par les regarder comme mes enfants. Tout le jour, quand je les appelais, ils venaient s'asseoir auprs de moi. Le jeune homme crivait sur ma table, c'est--dire sur mon lit; et, quand je voulais, il m'aidait faire mon _point_: il le sut bientt faire aussi bien que moi; j'en tais quelquefois tout interdit. La jeune femme s'asseyait sur un petit baril et se mettait coudre. Un jour qu'ils taient poss comme cela, je leur dis: Savez-vous, mes petits amis, que nous faisons un tableau de famille comme nous voil? Je ne veux pas vous interroger, mais probablement vous n'avez pas plus d'argent qu'il ne vous en faut, et vous tes joliment dlicats tous deux pour bcher et piocher comme font les dports Cayenne. C'est un vilain pays, de tout mon coeur, je vous le dis; mais moi, qui suis une vieille peau de loup dessche au soleil, j'y vivrais comme un seigneur. Si vous aviez, comme il me semble (sans vouloir vous interroger), tant soit peu d'amiti pour moi, je quitterais assez volontiers mon vieux brick, qui n'est plus qu'un sabot prsent, et je m'tablirais l avec vous, si cela vous convient. Moi, je n'ai pas plus de famille qu'un chien, cela m'ennuie; vous me feriez une petite socit. Je vous aiderais bien des choses; et j'ai amass une bonne pacotille de contrebande assez honnte, dont nous vivrions, et que je vous laisserais lorsque je viendrais tourner l'oeil, comme on dit poliment. Ils restrent tout bahis se regarder, ayant l'air de croire que je ne disais pas vrai; et la petite courut, comme elle faisait toujours, se jeter au cou de l'autre, et s'asseoir sur ses genoux, toute rouge et en pleurant. Il la serra bien fort dans ses bras, et je vis aussi des larmes dans ses yeux; il me tendit la main et devint plus ple qu' l'ordinaire. Elle lui parlait bas, et ses grands cheveux blonds s'en allrent sur son paule; son chignon s'tait dfait comme un cble qui se droule tout coup, parce qu'elle tait vive comme un poisson: ces cheveux-l, si vous les aviez vus! c'tait comme de l'or. Comme ils continuaient se parler bas, le jeune homme lui baisant le front de temps en temps, elle pleurant, cela m'impatienta. --H bien, a vous va-t-il? leur dis-je la fin. --Mais... mais, capitaine, vous tes bien bon, dit le mari; mais c'est que... vous ne pouvez pas vivre avec des _dports_, et... Il baissa les yeux. --Moi, dis-je, je ne sais pas ce que vous avez fait pour tre dports, mais vous me direz a un jour, ou pas du tout, si vous voulez. Vous ne m'avez pas l'air d'avoir la conscience bien lourde, et je suis bien sr que j'en ai fait bien d'autres que vous dans ma vie, allez, pauvres innocents! Par exemple, tant que vous serez sous ma garde, je ne vous lcherai pas, il ne faut pas vous y attendre; je vous couperais plutt le cou comme deux pigeons. Mais, une fois l'paulette de ct, je ne connais plus ni amiral ni rien du tout. --C'est que, reprit-il en secouant tristement sa tte brune, quoique un peu poudre, comme cela se faisait encore l'poque, c'est que je crois qu'il serait dangereux pour vous, capitaine, d'avoir l'air de nous connatre. Nous rions parce que nous sommes jeunes; nous avons l'air heureux, parce que nous nous aimons; mais j'ai de vilains moments quand je pense l'avenir, et je ne sais pas ce que deviendra ma pauvre Laure. Il serra de nouveau la tte de la jeune femme sur sa poitrine: --C'tait bien l ce que je devais dire au capitaine; n'est-ce pas, mon enfant, que vous auriez dit la mme chose? Je pris ma pipe et je me levai, parce que je commenais me sentir les yeux un peu mouills, et que a ne me va pas, moi. --Allons! allons! dis-je, a s'claircira par la suite. Si le tabac incommode madame, son absence est ncessaire. Elle se leva, le visage tout en feu et tout humide de larmes, comme un enfant qu'on a grond. --D'ailleurs, me dit-elle en regardant ma pendule, vous n'y pensez pas, vous autres; et la lettre! Je sentis quelque chose qui me fit de l'effet. J'eus comme une douleur aux cheveux quand elle me dit cela. --Pardieu! je n'y pensais plus, moi, dis-je. Ah! par exemple, voil une belle affaire! Si nous avions pass le premier degr de latitude nord, il ne me resterait plus qu' me jeter l'eau.--Faut-il que j'aie du bonheur, pour que cette enfant-l m'ait rappel la grande coquine de lettre! Je regardai vite ma carte marine, et quand je vis que nous en avions encore pour une semaine au moins, j'eus la tte soulage, mais pas le coeur, sans savoir pourquoi. --C'est que le Directoire ne badine pas pour l'article obissance! dis-je. Allons, je suis au courant cette fois-ci encore. Le temps a fil si vite que j'avais tout fait oubli cela. Eh bien, monsieur, nous restmes tous trois le nez en l'air regarder cette lettre, comme si elle allait nous parler. Ce qui me frappa beaucoup, c'est que le soleil, qui glissait par la claire-voie, clairait le verre de la pendule et faisait paratre le grand cachet rouge, et les autres petits, comme les traits d'un visage au milieu du feu. --Ne dirait-on pas que les yeux lui sortent de la tte? leur dis-je pour les amuser. --Oh! mon ami, dit la jeune femme, cela ressemble des taches de sang. --Bah! bah! dit son mari en la prenant sous le bras, vous vous trompez, Laure; cela ressemble au billet de _faire part_ d'un mariage. Venez vous reposer, venez; pourquoi cette lettre vous occupe-t-elle? Ils se sauvrent comme si un revenant les avait suivis, et montrent sur le pont. Je restai seul avec cette grande lettre, et je me souviens qu'en fumant ma pipe je la regardais toujours, comme si ses yeux rouges avaient attach les miens, en les humant comme font les yeux de serpent. Sa grande figure ple, son troisime cachet, plus grand que les yeux, tout ouvert, tout bant comme une gueule de loup... cela me mit de mauvaise humeur; je pris mon habit et je l'accrochai la pendule, pour ne plus voir ni l'heure ni la chienne de lettre. J'allai achever ma pipe sur le pont. J'y restai jusqu' la nuit. Nous tions alors la hauteur des les du cap Vert. _Le Marat_ filait, vent en poupe, ses dix noeuds sans se gner. La nuit tait la plus belle que j'aie vue de ma vie prs du tropique. La lune se levait l'horizon, large comme un soleil; la mer la coupait en deux, et devenait toute blanche comme une nappe de neige couverte de petits diamants. Je regardais cela en fumant, assis sur mon banc. L'officier de quart et les matelots ne disaient rien et regardaient comme moi l'ombre du brick sur l'eau. J'tais content de ne rien entendre. J'aime le silence et l'ordre, moi. J'avais dfendu tous les bruits et tous les feux. J'entrevis cependant une petite ligne rouge presque sous mes pieds. Je me serais bien mis en colre tout de suite; mais comme c'tait chez mes petits _dports_, je voulus m'assurer de ce qu'on faisait avant de me fcher. Je n'eus que la peine de me baisser, je pus voir, par le grand panneau, dans la petite chambre, et je regardai. La jeune femme tait genoux et faisait ses prires. Il y avait une petite lampe qui l'clairait. Elle tait en chemise; je voyais d'en haut ses paules nues, ses petits pieds nus, et ses grands cheveux blonds tout pars. Je pensai me retirer, mais je me dis:--Bah! un vieux soldat, qu'est-ce que a fait? Et je restai voir. Son mari tait assis sur une petite malle, la tte sur ses mains, et la regardait prier. Elle leva la tte en haut comme au ciel, et je vis ses grands yeux bleus mouills comme ceux d'une Madelaine. Pendant qu'elle priait, il prenait le bout de ses longs cheveux et les baisait sans faire de bruit. Quand elle eut fini, elle fit un signe de croix en souriant avec l'air d'aller au paradis. Je vis qu'il faisait comme elle un signe de croix, mais comme s'il en avait honte. Au fait, pour un homme, c'est singulier! Elle se leva debout, l'embrassa, et s'tendit la premire dans son hamac, o il la jeta sans rien dire, comme on couche un enfant dans une balanoire. Il faisait une chaleur touffante: elle se sentait berce avec plaisir par le mouvement du navire et paraissait dj commencer s'endormir. Ses petits pieds blancs taient croiss et levs au niveau de sa tte, et tout son corps envelopp de sa longue chemise blanche. C'tait un amour, quoi! --Mon ami, dit-elle en dormant moiti, n'avez-vous pas sommeil? il est bien tard, sais-tu? Il restait toujours le front sur ses mains sans rpondre. Cela l'inquita un peu, la bonne petite, et elle passa sa jolie tte hors du hamac, comme un oiseau hors de son nid, et le regarda la bouche entr'ouverte, n'osant plus parler. Enfin il lui dit: --Eh, ma chre Laure! mesure que nous avanons vers l'Amrique, je ne puis m'empcher de devenir plus triste. Je ne sais pourquoi, il me parat que le temps le plus heureux de notre vie aura t celui de la traverse. --Cela me semble aussi, dit-elle; je voudrais n'arriver jamais. Il la regarda en joignant les mains avec un transport que vous ne pouvez pas vous figurer. --Et cependant, mon ange, vous pleurez toujours en priant Dieu, dit-il; cela m'afflige beaucoup, parce que je sais bien ceux qui vous pensez, et je crois que vous avez regret de ce que vous avez fait. --Moi, du regret! dit-elle avec un air bien pein; moi, du regret de t'avoir suivi, mon ami! Crois-tu que, pour t'avoir appartenu si peu, je t'aie moins aim? N'est-on pas une femme, ne sait-on pas ses devoirs dix-sept ans? Ma mre et mes soeurs n'ont-elles pas dit que c'tait mon devoir de vous suivre la Guyane? N'ont-elles pas dit que je ne faisais l rien de surprenant? Je m'tonne seulement que vous en ayez t touch, mon ami; tout cela est naturel. Et prsent je ne sais comment vous pouvez croire que je regrette rien, quand je suis avec vous pour vous aider vivre, ou pour mourir avec vous si vous mourez. Elle disait tout a d'une voix si douce qu'on aurait cru que c'tait une musique. J'en tais tout mu et je dis: --Bonne petite femme, va! Le jeune homme se mit soupirer en frappant du pied et en baisant une jolie main et un bras nu qu'elle lui tendait. --Oh! Laurette! ma Laurette! disait-il, quand je pense que si nous avions retard de quatre jours notre mariage, on m'arrtait seul et je partais tout seul, je ne puis me pardonner. Alors la belle petite pencha hors du hamac ses deux beaux bras blancs, nus jusqu'aux paules, et lui caressa le front, les cheveux et les yeux, en lui prenant la tte comme pour l'emporter et le cacher dans sa poitrine. Elle sourit comme un enfant, et lui dit une quantit de petites choses de femme, comme moi je n'avais jamais rien entendu de pareil. Elle lui fermait la bouche avec ses doigts pour parler toute seule. Elle disait, en jouant et en prenant ses longs cheveux comme un mouchoir pour lui essuyer les yeux: --Est-ce que ce n'est pas bien mieux d'avoir avec toi une femme qui t'aime, dis, mon ami? Je suis bien contente, moi, d'aller Cayenne; je verrai des sauvages, des cocotiers comme ceux de Paul et Virginie, n'est-ce pas? Nous planterons chacun le ntre. Nous verrons qui sera le meilleur jardinier. Nous nous ferons une petite case pour nous deux. Je travaillerai toute la journe et toute la nuit, si tu veux. Je suis forte; tiens, regarde mes bras;--tiens, je pourrais presque te soulever. Ne te moque pas de moi; je sais trs-bien broder d'ailleurs; et n'y a-t-il pas une ville quelque part par l o il faille des brodeuses? Je donnerai des leons de dessin et de musique si l'on veut aussi; et si l'on y sait lire, tu criras, toi. Je me souviens que le pauvre garon fut si dsespr qu'il jeta un grand cri lorsqu'elle dit cela. --crire!--criait-il,--crire! Et il se prit la main droite avec la gauche en la serrant au poignet. --Ah! crire! pourquoi ai-je jamais su crire! crire! mais c'est le mtier d'un fou!... J'ai cru leur libert de la presse!--O avais-je l'esprit? Eh! pourquoi faire? pour imprimer cinq ou six pauvres ides assez mdiocres, lues seulement par ceux qui les aiment, jetes au feu par ceux qui les hassent, ne servant rien qu' nous faire perscuter! Moi, encore passe; mais toi, bel ange, devenue femme depuis quatre jours peine! qu'avais-tu fait? Explique-moi, je te prie, comment je t'ai permis d'tre bonne ce point de me suivre ici? Sais-tu seulement o tu es, pauvre petite? Et o tu vas, le sais-tu? Bientt, mon enfant, vous serez seize cents lieues de votre mre et de vos soeurs... et pour moi! tout cela pour moi! Elle cacha sa tte un moment dans le hamac; et moi d'en haut je vis qu'elle pleurait; mais lui d'en bas ne voyait pas son visage; et quand elle le sortit de la toile, c'tait en souriant pour lui donner de la gaiet. --Au fait, nous ne sommes pas riches prsent, dit-elle en riant aux clats; tiens, regarde ma bourse, je n'ai plus qu'un louis tout seul. Et toi? Il se mit rire aussi comme un enfant: --Ma foi, moi, j'avais encore un cu, mais je l'ai donn au petit garon qui a port ta malle. --Ah, bah! qu'est-ce que a fait? dit-elle en faisant claquer ses petits doigts blancs comme des castagnettes; on n'est jamais plus gai que lorsqu'on n'a rien; et n'ai-je pas en rserve les deux bagues de diamants que ma mre m'a donnes? cela est bon partout et pour tout, n'est-ce pas? Quand tu le voudras nous les vendrons. D'ailleurs, je crois que le bonhomme de capitaine ne dit pas toutes ses bonnes intentions pour nous, et qu'il sait bien ce qu'il y a dans la lettre. C'est srement une recommandation pour nous au gouverneur de Cayenne. --Peut-tre, dit-il; qui sait? --N'est-ce pas? reprit sa petite femme; tu es si bon que je suis sre que le gouvernement t'a exil pour un peu de temps, mais ne t'en veut pas. Elle avait dit cela si bien! m'appelant le bonhomme de capitaine, que j'en fus tout remu et tout attendri; et je me rjouis mme, dans le coeur, de ce qu'elle avait peut-tre devin juste sur la lettre cachete. Ils commenaient encore s'embrasser; je frappai du pied vivement pour les faire finir. Je leur criai: --Eh! dites donc, mes petits amis! on a l'ordre d'teindre tous les feux du btiment. Soufflez-moi votre lampe, s'il vous plat. Ils soufflrent la lampe, et je les entendis rire en jasant tout bas dans l'ombre comme des coliers. Je me remis me promener seul sur mon tillac en fumant ma pipe. Toutes les toiles du tropique taient leur poste, larges comme de petites lunes. Je les regardai en respirant un air qui sentait frais et bon. Je me disais que certainement ces bons petits avaient devin la vrit, et j'en tais tout ragaillardi. Il y avait bien parier qu'un des cinq directeurs s'tait ravis et me les recommandait; je ne m'expliquais pas bien pourquoi, parce qu'il y a des affaires d'tat que je n'ai jamais comprises, moi; mais enfin je croyais cela, et, sans savoir pourquoi, j'tais content. Je descendis dans ma chambre, et j'allai regarder la lettre sous mon vieil uniforme. Elle avait une autre figure; il me sembla qu'elle riait, et ses cachets paraissaient couleur de rose. Je ne doutai plus de sa bont, et je lui fis un petit signe d'amiti. Malgr cela, je remis mon habit dessus; elle m'ennuyait. Nous ne pensmes plus du tout la regarder pendant quelques jours, et nous tions gais; mais, quand nous approchmes du premier degr de latitude, nous commenmes ne plus parler. Un beau matin je m'veillai assez tonn de ne sentir aucun mouvement dans le btiment. vrai dire, je ne dors jamais que d'un oeil, comme on dit, et, le roulis me manquant, j'ouvris les deux yeux. Nous tions tombs dans un calme plat, et c'tait sous le 1 de latitude nord, au 27 de longitude. Je mis le nez sur le pont: la mer tait lisse comme une jatte d'huile; toutes les voiles ouvertes tombaient colles aux mts comme des ballons vides. Je dis tout de suite:--J'aurai le temps de te lire, va! en regardant de travers du ct de la lettre.--J'attendis jusqu'au soir, au coucher du soleil. Cependant il fallait bien en venir l: j'ouvris la pendule, et j'en tirai vivement l'ordre cachet.--Eh bien! mon cher, je le tenais la main depuis un quart d'heure que je ne pouvais pas encore lire. Enfin je me dis:--C'est par trop fort! et je brisai les trois cachets d'un coup de pouce; et le grand cachet rouge, je le broyai en poussire.--Aprs avoir lu, je me frottai les yeux, croyant m'tre tromp. Je relus la lettre tout entire; je la relus encore; je recommenai en la prenant par la dernire ligne, et remontant la premire. Je n'y croyais pas. Mes jambes flageolaient un peu sous moi, je m'assis; j'avais un certain tremblement sur la peau du visage; je me frottai un peu les joues avec du rhum, je m'en mis dans le creux des mains, je me faisais piti moi-mme d'tre si bte que cela; mais ce fut l'affaire d'un moment; je montai prendre l'air. Laurette tait ce jour-l si jolie, que je ne voulus pas m'approcher d'elle: elle avait une petite robe blanche toute simple, les bras nus jusqu'au col, et ses grands cheveux tombants comme elle les portait toujours. Elle s'amusait tremper dans la mer son autre robe au bout d'une corde, et riait en cherchant arrter les gomons, plantes marines semblables des grappes de raisin, et qui flottent sur les eaux des Tropiques. --Viens donc voir les raisins! viens donc vite! criait-elle; et son ami s'appuyait sur elle, et se penchait, et ne regardait pas l'eau, parce qu'il la regardait d'un air tout attendri. Je fis signe ce jeune homme de venir me parler sur le gaillard d'arrire. Elle se retourna. Je ne sais quelle figure j'avais, mais elle laissa tomber sa corde; elle le prit violemment par le bras, et lui dit: --Oh! n'y va pas, il est tout ple. Cela se pouvait bien; il y avait de quoi plir. Il vint cependant prs de moi sur le gaillard; elle nous regardait, appuye contre le grand mt. Nous nous promenmes longtemps de long en large sans rien dire. Je fumai un cigare que je trouvais amer, et je le crachai dans l'eau. Il me suivait de l'oeil; je lui pris le bras; j'touffais, ma foi! ma parole d'honneur! j'touffais. --Ah ! lui dis-je enfin, contez-moi donc, mon petit ami, contez-moi un peu votre histoire. Que diable avez-vous donc fait ces chiens d'avocats qui sont l comme cinq morceaux de roi? Il parat qu'ils vous en veulent firement! C'est drle! Il haussa les paules en penchant la tte (avec un air si doux, le pauvre garon!) et me dit: --Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, allez: trois couplets de vaudeville sur le Directoire, voil tout. --Pas possible! dis-je. --Oh! mon Dieu, si! Les couplets n'taient mme pas trop bons. J'ai t arrt le 15 fructidor et conduit la Force; jug le 16, et condamn mort d'abord, et puis la dportation par bienveillance. --C'est drle! dis-je. Les directeurs sont des camarades bien susceptibles; car cette lettre que vous savez me donne l'ordre de vous fusiller. Il ne rpondit pas, et sourit en faisant une assez bonne contenance pour un jeune homme de dix-neuf ans. Il regarda seulement sa femme, et s'essuya le front, d'o tombaient des gouttes de sueur. J'en avais autant au moins sur la figure, moi, et d'autres gouttes aux yeux. Je repris: --Il parat que ces citoyens-l n'ont pas voulu faire votre affaire sur terre, ils ont pens qu'ici ne paratrait pas tant. Mais pour moi c'est fort triste; car vous avez beau tre un bon enfant, je ne peux pas m'en dispenser; l'arrt de mort est l en rgle, et l'ordre d'excution sign, paraf, scell; il n'y manque rien. Il me salua trs-poliment en rougissant. Je ne demande rien, capitaine, dit-il avec une voix aussi douce que de coutume; je serais dsol de vous faire manquer vos devoirs. Je voudrais seulement parler un peu Laure, et vous prier de la protger dans le cas o elle me survivrait, ce que je ne crois pas. --Oh! pour cela, c'est juste, lui dis-je, mon garon; si cela ne vous dplat pas, je la conduirai sa famille mon retour en France, et je ne la quitterai que quand elle ne voudra plus me voir. Mais, mon sens, vous pouvez vous flatter qu'elle ne reviendra pas de ce coup-l; pauvre petite femme! Il me prit les deux mains, les serra et me dit: --Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce qu'il vous reste faire, je le sens bien; mais qu'y pouvons-nous? Je compte sur vous pour lui conserver le peu qui m'appartient, pour la protger, pour veiller ce qu'elle reoive ce que sa vieille mre pourrait lui laisser, n'est-ce pas? pour garantir sa vie, son honneur, n'est-ce pas? et aussi pour qu'on mnage toujours sa sant.--Tenez, ajouta-t-il plus bas, j'ai vous dire qu'elle est trs-dlicate; elle a souvent la poitrine affecte jusqu' s'vanouir plusieurs fois par jour; il faut qu'elle se couvre bien toujours. Enfin vous remplacerez son pre, sa mre et moi autant que possible, n'est-il pas vrai? Si elle pouvait conserver les bagues que sa mre lui a donnes, cela me ferait bien plaisir. Mais, si on a besoin de les vendre pour elle, il le faudra bien. Ma pauvre Laurette! voyez comme elle est belle! Comme a commenait devenir par trop tendre, cela m'ennuya, et je me mis froncer le sourcil; je lui avais parl d'un air gai pour ne pas m'affaiblir; mais je n'y tenais plus:--Enfin, suffit, lui dis-je, entre braves gens on s'entend de reste. Allez lui parler, et dpchons-nous. Je lui serrai la main en ami; et comme il ne quittait pas la mienne et me regardait avec un air singulier. --Ah ! si j'ai un conseil vous donner, ajoutai-je, c'est de ne pas parler de a. Nous arrangerons la chose sans qu'elle s'y attende, ni vous non plus, soyez tranquille; a me regarde. --Ah! c'est diffrent, dit-il, je ne savais pas... cela vaut mieux en effet. D'ailleurs, les adieux! les adieux, cela affaiblit. --Oui, oui, lui dis-je, ne soyez pas enfant, a vaut mieux. Ne l'embrassez pas, mon ami, ne l'embrassez pas, si vous pouvez, ou vous tes perdu. Je lui donnai encore une bonne poigne de main, et je le laissai aller. Oh! c'tait dur pour moi tout cela. Il me parut qu'il gardait, ma foi! bien le secret; car ils se promenrent, bras dessus bras dessous, pendant un quart d'heure, et ils revinrent, au bord de l'eau, reprendre la corde et la robe qu'un des mousses avait repches. La nuit vint tout coup. C'tait le moment que j'avais rsolu de prendre. Mais ce moment a dur pour moi jusqu'au jour o nous sommes, et je le tranerai toute ma vie comme un boulet. * * * * * Ici le vieux commandant fut forc de s'arrter. Je me gardai de parler, de peur de dtourner ses ides; il reprit en frappant sa poitrine: * * * * * --Ce moment-l, je vous le dis, je ne peux pas encore le comprendre. Je sentis la colre me prendre aux cheveux, et en mme temps je ne sais quoi me faisait obir et me poussait en avant. J'appelai les officiers, et je dis l'un d'eux; --Allons, un canot la mer... puisque prsent nous sommes des bourreaux! Vous y mettrez cette femme, et vous l'emmnerez au large, jusqu' ce que vous entendiez des coups de fusil. Alors vous reviendrez.--Obir un morceau de papier! car ce n'tait que cela enfin! Il fallait qu'il y et quelque chose dans l'air qui me pousst. J'entrevis de loin ce jeune homme... oh! c'tait affreux voir!... s'agenouiller devant sa Laurette, et lui baiser les genoux et les pieds. N'est-ce pas que vous trouvez que j'tais bien malheureux?... Je criai comme un fou:--Sparez-les! nous sommes tous des sclrats!--Sparez-les... La pauvre Rpublique est un corps mort! Directeurs, Directoire, c'en est la vermine! Je quitte la mer! Je ne crains pas tous vos avocats; qu'on leur dise ce que je dis, qu'est-ce que a me fait? Ah! je me souciais d'eux en effet! J'aurais voulu les tenir, je les aurais fait fusiller tous les cinq, les coquins! Oh! je l'aurais fait; je me souciais de la vie comme de l'eau qui tombe l, tenez... Je m'en souciais bien!... une vie comme la mienne... Ah! bien oui! pauvre vie... va!... * * * * * Et la voix du commandant s'teignit peu peu et devint aussi incertaine que ses paroles; et il marcha en se mordant les lvres et en fronant le sourcil dans une distraction terrible et farouche. Il avait de petits mouvements convulsifs et donnait son mulet des coups du fourreau de son pe, comme s'il et voulu le tuer. Ce qui m'tonna, ce fut de voir la peau jaune de sa figure devenir d'un rouge fonc. Il dfit et entr'ouvrit violemment son habit sur la poitrine, la dcouvrant au vent et la pluie. Nous continumes ainsi marcher dans un grand silence. Je vis bien qu'il ne parlerait plus de lui-mme, et qu'il fallait me rsoudre questionner. --Je comprends bien, lui dis-je, comme s'il et fini son histoire, qu'aprs une aventure aussi cruelle on prenne son mtier en horreur. --Oh! le mtier; tes-vous fou? me dit-il brusquement, ce n'est pas le mtier! Jamais le capitaine d'un btiment ne sera oblig d'tre un bourreau, sinon quand viendront des gouvernements d'assassins et de voleurs, qui profiteront de l'habitude qu'a un pauvre homme d'obir aveuglment, d'obir toujours, d'obir comme une malheureuse mcanique, malgr son coeur. En mme temps il tira de sa poche un mouchoir rouge dans lequel il se mit pleurer comme un enfant. Je m'arrtai un moment comme pour arranger mon trier, et, restant derrire la charrette, je marchai quelque temps la suite, sentant qu'il serait humili si je voyais trop clairement ses larmes abondantes. J'avais devin juste, car, au bout d'un quart d'heure environ, il vint aussi derrire son pauvre quipage, et me demanda si je n'avais pas de rasoirs dans mon porte-manteau; quoi je lui rpondis simplement que, n'ayant pas encore de barbe, cela m'tait fort inutile. Mais il n'y tenait pas, c'tait pour parler d'autre chose. Je m'aperus cependant avec plaisir qu'il revenait son histoire, car il me dit tout coup: --Vous n'avez jamais vu de vaisseau de votre vie, n'est-ce pas? --Je n'en ai vu, dis-je, qu'au panorama de Paris, et je ne me fie pas beaucoup la science maritime que j'en ai tire. --Vous ne savez pas, par consquent, ce que c'est que le bossoir? --Je ne m'en doute pas, dis-je. --C'est une espce de terrasse de poutres qui sort de l'avant du navire, et d'o l'on jette l'ancre en mer. Quand on fusille un homme, on le fait placer l ordinairement, ajouta-t-il plus bas. --Ah! je comprends, parce qu'il tombe de l dans la mer. Il ne rpondit pas, et se mit dcrire toutes les sortes de canots que peut porter un brick, et leur position dans le btiment; et puis, sans ordre dans ses ides, il continua son rcit avec cet air affect d'insouciance que de longs services donnent infailliblement, parce qu'il faut montrer ses infrieurs le mpris du danger, le mpris des hommes, le mpris de la vie, le mpris de la mort et le mpris de soi-mme; et tout cela cache, sous une dure enveloppe, presque toujours une sensibilit profonde.--La duret de l'homme de guerre est comme un masque de fer sur un noble visage, comme un cachot de pierre qui renferme un prisonnier royal. * * * * * --Ces embarcations tiennent six hommes, reprit-il. Ils s'y jetrent et emportrent Laure avec eux, sans qu'elle et le temps de crier et de parler. Oh! voici une chose dont aucun honnte homme ne peut se consoler quand il en est cause. On a beau dire, on n'oublie pas une chose pareille!... Ah! quel temps il fait!--Quel diable m'a pouss raconter a! quand je raconte cela, je ne peux plus m'arrter, c'est fini. C'est une histoire qui me grise comme le vin de Juranon.--Ah! quel temps il fait!--Mon manteau est travers. Je vous parlais, je crois, encore de cette petite Laurette!--La pauvre femme!--Qu'il y a des gens maladroits dans le monde! l'officier fut assez sot pour conduire le canot en avant du brick. Aprs cela, il est vrai de dire qu'on ne peut pas tout prvoir. Moi, je comptais sur la nuit pour cacher l'affaire, et je ne pensais pas la lumire des douze fusils faisant feu la fois. Et, ma foi! du canot elle vit son mari tomber la mer, fusill. S'il y a un Dieu l-haut, il sait comment arriva ce que je vais vous dire; moi, je ne le sais pas, mais on l'a vu et entendu comme je vous vois et vous entends. Au moment du feu, elle porta la main sa tte comme si une balle l'avait frappe au front, et s'assit dans le canot sans s'vanouir, sans crier, sans parler, et revint au brick quand on voulut et comme on voulut. J'allai elle, je lui parlai longtemps et le mieux que je pus. Elle avait l'air de m'couter et me regardait en face, en se frottant le front. Elle ne comprenait pas, et elle avait le front rouge et le visage tout ple. Elle tremblait de tous ses membres comme ayant peur de tout le monde. a lui est rest. Elle est encore de mme, la pauvre petite! idiote, ou comme imbcile, ou folle, comme vous voudrez. Jamais on n'en a tir une parole, si ce n'est quand elle dit qu'on lui te ce qu'elle a dans la tte. De ce moment-l je devins aussi triste qu'elle, et je sentis quelque chose en moi qui me disait: _Reste devant elle jusqu' la fin de tes jours, et garde-la_; je l'ai fait. Quand je revins en France, je demandai passer avec mon grade dans les troupes de terre, ayant pris la mer en haine parce que j'y avais jet du sang innocent. Je cherchai la famille de Laure. Sa mre tait morte. Ses soeurs, qui je la conduisis folle, n'en voulurent pas, et m'offrirent de la mettre Charenton. Je leur tournai le dos, et je la gardai avec moi. --Ah! mon Dieu! si vous voulez la voir, mon camarade, il ne tient qu' vous.--Serait-elle l-dedans? lui dis-je.--Certainement! tenez! attendez.--H! h! la mule... IX. Et il arrta son pauvre mulet, qui me parut charm que j'eusse fait cette question. En mme temps il souleva la toile cire de sa petite charrette, comme pour arranger la paille qui la remplissait presque, et je vis quelque chose de bien douloureux. Je vis deux yeux bleus, dmesurs de grandeur, admirables de forme, sortant d'une tte ple, amaigrie et longue, inonde de cheveux blonds, tout plats. Je ne vis en vrit que ces deux yeux, qui taient tout dans cette pauvre femme, car le reste tait mort. Son front tait rouge; ses joues creuses et blanches avaient des pommettes bleutres; elle tait accroupie au milieu de la paille, si bien qu'on en voyait peine sortir ses deux genoux, sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous regarda un moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit jouer. Il me parut qu'elle s'appliquait comprendre comment sa main droite battrait sa main gauche. --Voyez-vous, il y a un mois qu'elle joue cette partie-l, me dit le chef de bataillon; demain, ce sera peut-tre un autre jeu qui durera longtemps. C'est drle, hein? En mme temps il se mit replacer la toile cire de son schako, que la pluie avait un peu drange. --Pauvre Laurette! dis-je, tu as perdu pour toujours, va. J'approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main; elle me donna la sienne machinalement, et en souriant avec beaucoup de douceur. Je remarquai avec tonnement qu'elle avait ses longs doigts deux bagues de diamants; je pensai que c'taient encore les bagues de sa mre, et je me demandai comment la misre les avait laisses l. Pour un monde entier je n'en aurais pas fait l'observation au commandant; mais, comme il me suivait des yeux, et voyait les miens arrts sur les doigts de Laure, il me dit avec un certain air d'orgueil: --Ce sont d'assez gros diamants, n'est-ce pas? Ils pourraient avoir leur prix dans l'occasion, mais je n'ai pas voulu qu'elle s'en spart, la pauvre enfant. Quand on y touche, elle pleure, elle ne les quitte pas. Du reste, elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de temps en temps. J'ai tenu parole son pauvre petit mari, et, en vrit, je ne me repens pas. Je ne l'ai jamais quitte, et j'ai dit partout que c'tait ma fille qui tait folle. On a respect a. l'arme tout s'arrange mieux qu'on ne le croit Paris, allez!--Elle a fait toutes les guerres de l'Empereur avec moi, et je l'ai toujours tire d'affaire. Je la tenais toujours chaudement. Avec de la paille et une petite voiture, ce n'est jamais impossible. Elle avait une tenue assez soigne, et moi, tant chef de bataillon, avec une bonne paye, ma pension de la Lgion d'honneur et le mois Napolon, dont la solde tait double, dans le temps, j'tais tout fait au courant de mon affaire, et elle ne me gnait pas. Au contraire, ses enfantillages faisaient rire quelquefois les officiers du 7e lger. Alors il s'approcha d'elle et lui frappa sur l'paule, comme il et fait son petit mulet. --Eh bien, ma fille! dis donc, parle donc un peu au lieutenant qui est l; voyons, un petit signe de tte. Elle se remit ses dominos. --Oh! dit-il, c'est qu'elle est un peu farouche aujourd'hui, parce qu'il pleut. Cependant elle ne s'enrhume jamais. Les fous, a n'est jamais malade, c'est commode de ce ct-l. la Brsina et dans toute la retraite de Moscou, elle allait nu-tte.--Allons, ma fille, joue toujours, va, ne t'inquite pas de nous; fais ta volont, va, Laurette! Elle lui prit la main qu'il appuyait sur son paule, une grosse main noire et ride; elle la porta timidement ses lvres et la baisa comme une pauvre esclave. Je me sentis le coeur serr par ce baiser, et je tournai bride violemment. --Voulons-nous continuer notre marche, commandant? lui dis-je; la nuit viendra avant que nous soyons Bthune. Le commandant racla soigneusement avec le bout de son sabre la boue jaune qui chargeait ses bottes; ensuite il monta sur le marchepied de la charrette, ramena sur la tte de Laure le capuchon de drap d'un petit manteau qu'elle avait. Il ta sa cravate de soie noire et la mit autour du cou de sa fille adoptive; aprs quoi il donna le coup de pied au mulet, fit son mouvement d'paule et dit:--En route, mauvaise troupe!--Et nous repartmes. La pluie tombait toujours tristement; le ciel gris et la terre grise s'tendaient sans fin; une sorte de lumire terne, un ple soleil, tout mouill, s'abaissait derrire de grands moulins qui ne tournaient pas. Nous retombmes dans un grand silence. Je regardais mon vieux commandant; il marchait grands pas, avec une vigueur toujours soutenue, tandis que son mulet n'en pouvait plus, et que mon cheval mme commenait baisser la tte. Ce brave homme tait de temps autre son schako pour essuyer son front chauve et quelques cheveux gris de sa tte, ou ses gros sourcils, ou ses moustaches blanches, d'o tombait la pluie. Il ne s'inquitait pas de l'effet qu'avait pu faire sur moi son rcit. Il ne s'tait fait ni meilleur ni plus mauvais qu'il n'tait. Il n'avait pas daign se dessiner. Il ne pensait pas lui-mme, et au bout d'un quart d'heure il entama, sur le mme ton, une histoire bien plus longue sur une campagne du marchal Massna, o il avait form son bataillon en carr contre je ne sais quelle cavalerie. Je ne l'coutai pas, quoiqu'il s'chaufft pour me dmontrer la supriorit du fantassin sur le cavalier. La nuit vint, nous n'allions pas vite. La boue devenait plus paisse et plus profonde. Rien sur la route et rien au bout. Nous nous arrtmes au pied d'un arbre mort, le seul arbre du chemin. Il donna d'abord ses soins son mulet, comme moi mon cheval. Ensuite il regarda dans la charrette, comme une mre dans le berceau de son enfant. Je l'entendais qui disait:--Allons, ma fille, mets cette redingote sur tes pieds, et tche de dormir.--Allons, c'est bien! elle n'a pas une goutte de pluie.--Ah! diable! elle a cass ma montre, que je lui avais laisse au cou!--Oh! ma pauvre montre d'argent!--Allons, c'est gal; mon enfant, tche de dormir. Voil le beau temps qui va venir bientt.--C'est drle! elle a toujours la fivre; les folles sont comme a. Tiens, voil du chocolat pour toi, mon enfant. Il appuya la charrette l'arbre, et nous nous assmes sous les roues, l'abri de l'ternelle onde, partageant un petit pain lui et un moi; mauvais souper. --Je suis fch que nous n'ayons que a, dit-il; mais a vaut mieux que du cheval cuit sous la cendre avec de la poudre dessus, en manire de sel, comme on en mangeait en Russie. La pauvre petite femme, il faut bien que je lui donne ce que j'ai de mieux; vous voyez que je la mets toujours part. Elle ne peut pas souffrir le voisinage d'un homme depuis l'affaire de la lettre. Je suis vieux, et elle a l'air de croire que je suis son pre; malgr cela, elle m'tranglerait si je voulais l'embrasser seulement sur le front. L'ducation leur laisse toujours quelque chose, ce qu'il parat, car je ne l'ai jamais vue oublier de se cacher comme une religieuse.--C'est drle, hein? Comme il parlait d'elle de cette manire, nous l'entendmes soupirer et dire: _tez ce plomb! tez-moi ce plomb!_ Je me levai, il me fit rasseoir. --Restez, restez, me dit-il, ce n'est rien; elle dit a toute sa vie, parce qu'elle croit toujours sentir une balle dans sa tte. a ne l'empche pas de faire tout ce qu'on lui dit, et cela avec beaucoup de douceur. Je me tus, en l'coutant avec tristesse. Je me mis calculer que, de 1797 1815, o nous tions, dix-huit annes s'taient ainsi passes pour cet homme.--Je demeurai longtemps en silence ct de lui, cherchant me rendre compte de ce caractre et de cette destine. Ensuite, propos de rien, je lui donnai une poigne de main pleine d'enthousiasme. Il en fut tonn. --Vous tes un digne homme, lui dis-je. Il me rpondit: --Eh! pourquoi donc? Est-ce cause de cette pauvre femme?... Vous sentez bien, mon enfant, que c'tait un devoir. Il y a longtemps que j'ai fait abngation. Et il me parla encore de Massna. Le lendemain, au jour, nous arrivmes Bthune, petite ville laide et fortifie, o l'on dirait que les remparts, en resserrant leur cercle, ont press les maisons l'une sur l'autre. Tout y tait en confusion, c'tait le moment d'une alerte. Les habitants commenaient retirer les drapeaux blancs des fentres, et coudre les trois couleurs dans leurs maisons. Les tambours battaient la gnrale; les trompettes sonnaient _ cheval_, par ordre de M. le duc de Berry. Les longues charrettes picardes portaient les Cent-Suisses et leurs bagages; les canons des Gardes du Corps courant aux remparts, les voitures des princes, les escadrons des Compagnies-Rouges se formant, encombraient la ville. La vue des Gendarmes du roi et des Mousquetaires me fit oublier mon vieux compagnon de route. Je joignis ma compagnie, et je perdis dans la foule la petite charrette et ses pauvres habitants. mon grand regret, c'tait pour toujours que je les perdais. Ce fut la premire fois de ma vie que je lus au fond d'un vrai coeur de soldat. Cette rencontre me rvla une nature d'homme qui m'tait inconnue, et que le pays connat mal et ne traite pas bien; je la plaai ds lors trs-haut dans mon estime. J'ai souvent cherch depuis autour de moi quelque homme semblable celui-l et capable de cette abngation de soi-mme entire et insouciante. Or, durant quatorze annes que j'ai vcu dans l'arme, ce n'est qu'en elle, et surtout dans les rangs ddaigns et pauvres de l'infanterie, que j'ai retrouv ces hommes de caractre antique, poussant le sentiment du devoir jusqu' ses dernires consquences, n'ayant ni remords de l'obissance ni honte de la pauvret, simples de moeurs et de langage, fiers de la gloire du pays, et insouciants de la leur propre, s'enfermant avec plaisir dans leur obscurit, et partageant avec les malheureux le pain noir qu'ils payent de leur sang. J'ignorai longtemps ce qu'tait devenu ce pauvre chef de bataillon, d'autant plus qu'il ne m'avait pas dit son nom, et je ne le lui avais pas demand. Un jour cependant, au milieu de 1825, je crois, un vieux capitaine d'infanterie de ligne qui je le dcrivis, en attendant la parade, me dit: --Eh! pardieu, mon cher, je l'ai connu, le pauvre diable! C'tait un brave homme; il a t _descendu_ par un boulet Waterloo. Il avait en effet laiss aux bagages une espce de fille folle que nous menmes l'hpital d'Amiens, en allant l'arme de la Loire, et qui y mourut, furieuse, au bout de trois jours. --Je le crois bien, dis-je; elle n'avait plus son pre nourricier! --Ah! bah! _pre!_ qu'est-ce que vous dites donc? ajouta-t-il d'un air qu'il voulait rendre fin et licencieux. --Je dis qu'on bat le rappel, repris-je en sortant. Et moi aussi, j'ai fait abngation. Qui n'a pleur? qui n'a senti ici jusqu'au fond des entrailles l'horrible obissance de ce soldat qui a remis sa volont dans celle de son chef, qui son chef commande un vritable crime qui tue deux tres en un, et qui se voit oblig d'obir en mer, et quand l'ordre ne peut plus tre discut?--On me rpond: Il pouvait dchirer l'ordre et mourir lui-mme. C'est vrai, mais quelle est la constitution d'arme qui suppose dans chaque soldat un Brutus? X. Le livre continue ainsi de catastrophe en catastrophe. Nous ne dirons qu'un mot de la dernire. C'est le rcit de la mort d'un brave et modeste officier de la garde royale, tu de sang-froid sur un pont par un de ces tourdis d'enfants de Paris, sans savoir pourquoi il tue. L'tourderie brutale est le caractre de ces enfants de la rue qui n'ont d'autre morale que leur instinct railleur tout prix, et qui se croient des hros parce qu'ils ont entendu dire qu'il suffisait pour cela de tuer ou d'tre tu. Le rcit est touchant, nous vous conseillons de le lire et de le faire lire ce peuple plus inconsidr que cruel. XI. Il conclut qu' dfaut de vertu divine, il reste la socit une belle vertu humaine, l'_honneur_, cette vertu inconsquente qui cherche sa rcompense en soi-mme, et qui vit d'illusion. Ces considrations sont trs-belles; les voici: dfaut de la vertu relle qui descend de Dieu, et qui remonte lui, l'honneur est un semblant de vertu, une chelle du nant pose contre le vide, et conduisant au vide et au nant. Mais l'ombre d'une si belle chose que la vertu est encore belle. La socit ne pouvant vivre que de vertu, l'honneur lui en masque l'absence; il faut la respecter comme l'illusion d'une chose divine; c'est la vertu de l'arme, qui on n'en enseigne pas d'autre. Ce n'est pas sans dessein que j'ai essay de tourner les regards de l'arme vers cette GRANDEUR PASSIVE, qui repose toute dans l'_abngation_ et la _rsignation_. Jamais elle ne peut tre comparable en clat la grandeur de l'action o se dveloppent largement d'nergiques facults; mais elle sera longtemps la seule laquelle puisse prtendre l'homme arm, car il est arm presque inutilement aujourd'hui. Les grandeurs blouissantes des conqurants sont peut-tre teintes pour toujours. Leur clat pass s'affaiblit, je le rpte, mesure que s'accrot, dans les esprits, le ddain de la guerre, et, dans les coeurs, le dgot de ses cruauts froides. Les armes permanentes embarrassent leurs matres. Chaque souverain regarde son arme tristement; ce colosse assis ses pieds, immobile et muet, le gne et l'pouvante; il n'en sait que faire, et craint qu'il ne se tourne contre lui. Il le voit dvor d'ardeur et ne pouvant se mouvoir. Le besoin d'une circulation impossible ne cesse de tourmenter le sang de ce grand corps, ce sang qui ne se rpand pas et bouillonne sans cesse. De temps autre, des bruits de grandes guerres s'lvent et grondent comme un tonnerre loign; mais ces nuages impuissants s'vanouissent, ces bombes se perdent en grains de sable, en traits, en protocoles, que sais-je!--La philosophie a heureusement rapetiss la guerre; les ngociations la remplacent; la mcanique achvera de l'annuler par ses inventions. Mais en attendant que le monde, encore enfant, se dlivre de ce jouet froce, en attendant cet accomplissement bien lent, qui me semble infaillible, le soldat, l'homme des armes, a besoin d'tre consol de la rigueur de sa condition. Il sent que la patrie, qui l'aimait cause des gloires dont il la couronnait, commence le ddaigner pour son oisivet, ou le har cause des guerres civiles dans lesquelles on l'emploie frapper sa mre.--Ce gladiateur, qui n'a plus mme les applaudissements du cirque, a besoin de prendre confiance en lui mme, et nous avons besoin de le plaindre pour lui rendre justice, parce que, je l'ai dit, il est aveugle et muet; jet o l'on veut qu'il aille, en combattant aujourd'hui telle cocarde, il se demande s'il ne la mettra pas demain son chapeau. Quelle ide le soutiendra, si ce n'est celle du devoir et de la parole jure? Et dans les incertitudes de sa route, dans ses scrupules et ses rapports pesants, quel sentiment doit l'enflammer et peut l'exalter dans nos jours de froideur et de dcouragement? Que nous reste-t-il de sacr? Dans le naufrage universel des croyances, quels dbris o se puissent rattacher encore les mains gnreuses? Hors l'amour du _bien-tre_ et du luxe d'un jour, rien ne se voit la surface de l'abme. On croirait que l'gosme a tout submerg; ceux mme qui cherchent sauver les mes et qui plongent avec courage se sentent prts tre engloutis. Les chefs des partis politiques prennent aujourd'hui le catholicisme comme un mot d'ordre et un drapeau; mais quelle foi ont-ils dans ses merveilles, et comment suivent-ils sa loi dans leur vie?--Les artistes le mettent en lumire comme une prcieuse mdaille, et se plongent dans ses dogmes comme dans une source pique de posie; mais combien y en a-t-il qui se mettent genoux dans l'glise qu'ils dcorent?--Beaucoup de philosophes embrassent sa cause et la plaident, comme des avocats gnreux celle d'un client pauvre et dlaiss; leurs crits et leurs paroles aiment s'empreindre de ses couleurs et de ses formes, leurs livres aiment s'orner de ses dorures gothiques, leur travail entier se plat faire serpenter, autour de la croix, le labyrinthe habile de leurs arguments; mais il est rare que cette croix soit leur ct dans la solitude.--Les hommes de guerre combattent et meurent sans presque se souvenir de Dieu. Notre sicle sait qu'il est ainsi, voudrait tre autrement et ne le peut pas. Il se considre d'un oeil morne, et aucun autre n'a mieux senti combien est malheureux un sicle qui se voit. ces signes funestes, quelques trangers nous ont crus tombs dans un tat semblable celui du Bas-Empire, et des hommes graves se sont demand si le caractre national n'allait pas se perdre pour toujours. Mais ceux qui ont su nous voir de plus prs ont remarqu ce caractre de mle dtermination qui survit en nous tout ce que le frottement des sophismes a us dplorablement. Les actions viriles n'ont rien perdu, en France, de leur vigueur antique. Une prompte rsolution gouverne des sacrifices aussi grands, aussi entiers que jamais. Plus froidement calculs, les combats s'excutent avec une violence savante.--La moindre pense produit des actes aussi grands que jadis la foi la plus fervente. Parmi nous, les croyances sont faibles, mais l'homme est fort. Chaque flau trouve cent Belzunces. La jeunesse actuelle ne cesse de dfier la mort par devoir ou par caprice, avec un sourire de Spartiate, sourire d'autant plus grave que tous ne croient pas au festin des dieux. Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru solide. Je l'ai vu d'abord avec incertitude, et, dans le premier moment, je n'y ai pas cru. J'ai craint de l'examiner, et j'ai longtemps dtourn de lui mes yeux. Ensuite, parce que j'tais tourment du souvenir de cette premire vue, je suis revenu malgr moi ce point visible, mais incertain. Je l'ai approch, j'en ai fait le tour, j'ai vu sous lui et au-dessus de lui, j'y ai pos la main, je l'ai trouv assez fort pour servir d'appui dans la tourmente, et j'ai t rassur. Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une pense confuse; c'est un sentiment n avec nous, indpendant des temps, des lieux, et mme des religions; un sentiment fier, inflexible, un instinct d'une incomparable beaut, qui n'a trouv que dans les temps modernes un nom digne de lui, mais qui dj produisait de sublimes grandeurs dans l'antiquit, et la fcondait comme ces beaux fleuves qui, dans leur source et leurs premiers dtours, n'ont pas encore d'appellation. Cette foi, qui me semble rester tous encore et rgner en souveraine dans les armes, est celle de l'HONNEUR. Je ne vois point qu'elle se soit affaiblie et que rien l'ait use. Ce n'est point une idole, c'est, pour la plupart des hommes, un dieu et un dieu autour duquel bien des dieux suprieurs sont tombs. La chute de tous leurs temples n'a pas branl sa statue. Une vitalit indfinissable anime cette vertu bizarre, orgueilleuse, qui se tient debout au milieu de tous nos vices, s'accordant mme avec eux au point de s'accrotre de leur nergie.--Tandis que toutes les vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous lever, celle-ci parat venir de nous-mmes et tendre monter jusqu'au ciel.--C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire ne de la terre, sans palme cleste aprs la mort; c'est la vertu de la vie. Telle qu'elle est, son culte, interprt de manires diverses, est toujours incontest. C'est une Religion mle, sans symbole et sans images, sans dogme et sans crmonie, dont les lois ne sont crites nulle part;--et comment se fait-il que tous les hommes aient le sentiment de sa srieuse puissance? Les hommes actuels, les hommes de l'heure o j'cris sont sceptiques et ironiques pour toute chose hors pour elle. Chacun devient grave lorsque son nom est prononc.--Ceci n'est point thorie, mais observation.--L'homme, au nom d'Honneur, sent remuer quelque chose en lui qui est comme une part de lui-mme, et cette secousse rveille toutes les forces de son orgueil et de son nergie primitive. Une fermet invincible le soutient contre tous et contre lui-mme cette pense de veiller sur ce tabernacle pur, qui est dans sa poitrine comme un second coeur o sigerait un dieu. De l lui viennent des consolations intrieures d'autant plus belles, qu'il en ignore la source et la raison vritables; de l aussi des rvlations soudaines du Vrai, du Beau, du Juste; de l une lumire qui va devant lui. L'Honneur, c'est la conscience, mais la conscience exalte.--C'est le respect de soi-mme et de la beaut de sa vie port jusqu' la passion la plus ardente. Je ne vois, il est vrai, nulle unit dans son principe; et toutes les fois que l'on a entrepris de le dfinir, on s'est perdu dans les termes; mais je ne vois pas qu'on ait t plus prcis dans la dfinition de Dieu. Cela prouve-t-il contre une existence que l'on sent universellement? C'est peut-tre l le plus grand mrite de l'Honneur, d'tre si puissant et toujours beau, quelle que soit sa source!... Tantt il porte l'homme ne pas survivre un affront, tantt le soutenir avec un clat et une grandeur qui le rparent et en effacent la souillure. En d'autres temps il invente de grandes entreprises, des luttes magnifiques et persvrantes, des sacrifices inous lentement accomplis et plus beaux par leur patience et leur obscurit que les lans d'un enthousiasme subit, ou d'une violente indignation; il produit des actes de bienfaisance que l'vanglique charit ne surpassa jamais; il a des tolrances merveilleuses, de dlicates bonts, des indulgences divines et de sublimes pardons. Toujours et partout il maintient dans toute sa beaut la dignit personnelle de l'homme. L'Honneur, c'est la pudeur virile. La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est la chose sacre que cette chose inexprimable! Pesez ce que vaut, parmi nous, cette expression populaire, universelle, dcisive et simple cependant:--Donner sa parole d'honneur. Voil que la parole humaine cesse d'tre l'expression des ides seulement, elle devient la parole par excellence, la parole sacre entre toutes les paroles, comme si elle tait ne avec le premier mot qu'ait dit la langue de l'homme; et comme si, aprs elle, il n'y avait plus un mot digne d'tre prononc, elle devient la promesse de l'homme l'homme, bnie par tous les peuples; elle devient le serment mme, parce que vous y ajoutez le mot: Honneur. Ds lors, chacun a sa parole et s'y attache comme sa vie. Le joueur a la sienne, l'estime sacre, et la garde; dans le dsordre des passions, elle est donne, reue, et, toute profane qu'elle est, on la tient saintement. Cette parole est belle partout, et partout consacre. Ce principe, que l'on peut croire inn, auquel rien n'oblige que l'assentiment intrieur de tous, n'est-il pas surtout d'une souveraine beaut lorsqu'il est exerc par l'homme de guerre? La parole, qui trop souvent n'est qu'un mot pour l'homme de haute politique, devient un fait terrible pour l'homme d'armes; ce que l'un dit lgrement ou avec perfidie, l'autre l'crit sur la poussire avec son sang, et c'est pour cela qu'il est honor de tous, par-dessus tous, et que beaucoup doivent baisser les yeux devant lui. Puisse, dans ses nouvelles phases, la plus pure des Religions ne pas tenter de nier ou d'touffer ce sentiment de l'Honneur qui veille en nous comme une dernire lampe dans un temple dvast! qu'elle se l'approprie plutt, et qu'elle l'unisse ses splendeurs en la posant, comme une lueur de plus, sur son autel, qu'elle veut rajeunir. C'est l une oeuvre divine faire.--Pour moi, frapp de ce signe heureux, je n'ai voulu et ne pouvais faire qu'une oeuvre bien humble et tout humaine, et constater simplement ce que j'ai cru voir de vivant encore en nous.--Gardons-nous de dire de ce dieu antique de l'Honneur que c'est un faux dieu, car la pierre de son autel est peut-tre celle du Dieu inconnu. L'aimant magique de cette pierre attire et attache les coeurs d'acier, les coeurs des forts.--Dites si cela n'est pas, vous, vous mes braves compagnons, vous qui j'ai fait ces rcits, nouvelle lgion Thbaine, vous dont la tte se fit craser sur cette pierre du Serment, dites-le, vous tous, Saints et Martyrs de la religion de l'HONNEUR. crit Paris, 20 aot 1835. XII. L s'arrtent les oeuvres imprimes de M. de Vigny. Il en reut la rcompense en 1845, par sa nomination l'Acadmie franaise. Cette journe fut empoisonne pour lui par le discours ironique, railleur, malveillant, d'un homme illustre, charg par l'Acadmie de lui rpondre. Ce discours ressemble aux sifflets de l'insulteur public des Romains, qui perait travers les acclamations du triomphe. Je n'y tais pas; mais, en le lisant, je ne reconnus ni l'insulteur ni l'insult. La seule rponse de M. de Vigny fut le silence. Je fus rvolt en le lisant: et-on se plaindre d'un collgue, il y a des jours de bonheur et de joie qu'il ne faut pas corrompre d'une injure, surtout quand on ne peut pas tre relev. Mais M. de Vigny n'avait certainement donn personne le droit d'une vengeance, pas mme d'une rancune. Je n'ai jamais su de quoi pouvait venir ce caprice d'acrimonie qui donnait le droit de douter de la bont de coeur de ce vieillard. Vous tes un homme de bien que j'ai toujours voulu prendre pour un homme d'tat, parce que la fortune, matresse des destines, vous a fait natre illustre, riche et beau. Vous n'avez jamais rien crit que quelques pages vingt ans, pour flatter le despotisme dont la faveur donnait des emplois et de l'or. Mais, acadmiquement, vous tes trop fier de votre nant, pour que je puisse vous rpondre par des critiques. O les prendrais-je? Le nant n'a pas de rival, et la critique ne mord pas sur rien. Je suis rduit au silence! Ce n'est pas tout d'avoir la physionomie d'un homme agrable, il faut encore avoir l'me d'un hros ou la parole d'un orateur: sans cela, il faut tre poli si l'on ne tient pas tre juste! M. le directeur ne fut ni poli ni juste. Il a d se repentir bien des fois avant sa mort de ce mauvais coup de langue deux tranchants envers un homme d'honneur d'autant plus facile asphyxier de faux loges qu'il tait incapable de comprendre deux sens dans une parole. C'tait la loyaut mme, pousse jusqu' la navet. Il se serait cru dshonor de comprendre ce qu'il se sentait incapable de dire. XIII. Il perdit son admirable mre vers 1837. Elle tait souffrante et infirme depuis plusieurs annes; il ne quittait ni sa maison ni son chevet, dans la rue des curies-d'Artois, o il est mort lui-mme. Elle tait sa socit et son souci, comme si, au lieu d'tre sa mre, elle et t son enfant. Aucun soin ne lui cotait pour elle; il tait jaloux de ceux qu'il ne lui rendait pas. Elle mourut en le bnissant. XIV. Quelques annes avant cette perte, il avait pous, Pau, Mlle Lydia Bunbury. C'tait une jeune Anglaise, d'une candeur et d'une bont modestes, qui lui assurait le bonheur; elle lui promettait aussi un jour une immense fortune. Il jouit assez longtemps de cette fortune en esprance. Ses rves d'or lui permettaient toutes les illusions de la bienfaisance. La perte irrparable d'un procs lui enleva tout. Il ne s'occupa qu' consoler lui-mme sa jeune femme. Son anglique bont, qui l'attacha elle, lui tint lieu de tout; il n'avait point de dettes qui l'obligeassent se dvouer des cranciers; il avait des amis. Il avait l'estime et la gloire modeste de ses travaux auprs d'une pouse digne de son coeur; il fut pour elle ce qu'il avait t pour sa mre. Il la soigna malade jusqu' la veille de sa propre mort. Elle connaissait toutes ses vertus, elle l'adorait: il l'aimait lui-mme comme un enfant infirme. Il n'avait qu'une crainte, en se sentant atteint lui-mme dans son principe de vie, c'tait de mourir avant elle, et de la lguer des mains trangres. C'tait comme une lutte de coeur qui mourrait le premier. Quand elle fut morte, il y a quelques mois, il se sentit soulag de son principal souci. Il attendit patiemment sa propre fin, qui ne pouvait tarder beaucoup. J'ai compris, par moi-mme, ce soulagement du coeur, quand Dieu daigne se charger du dpt sacr que vous craignez de laisser aprs vous, sans affection et sans providence, ici-bas. Que les mes railleuses fassent une ironie de cette consolation du dsespr; Dieu qui la donne les juge: il suffit. XV. On a dit (et je le crois vrai) que M. de Vigny, libre dsormais de ses prfrences politiques, avait nourri l'esprance d'tre appel au rle de gouverneur du Prince imprial. On a attribu cette arrire-pense sa prsence Compigne pendant les ftes de l'empire. L'anne dernire, il n'tait pas courtisan, mais il pouvait aspirer tout bas un rle historique. Je lui en parlai un jour chez moi, tte tte, sans approbation ni blme. Il ne nia ni ne confirma ce bruit; il me jura seulement qu'on ne lui avait jamais fait ce sujet aucune ouverture. J'ignore sa pense secrte cet gard; le rle tait grand, et il tait libre. Ses opinions politiques taient au fond monarchiques, mais ses moeurs, aristocratiques avant tout. La monarchie lgitime pour le pays, pour lui une belle carrire militaire couronne par une haute dignit et un grade illustre sous une maison royale de son choix, c'tait l'idal de sa vie. 1830 avait tout renvers en lui. Il m'avait su gr de m'tre retir alors et d'avoir sacrifi toute ambition l'honneur de mes affections. Quand 1848 m'appela sur une autre scne inattendue, il ne me blma pas, il me calomnia encore moins; il ne cessa pas d'tre mes cts pour me donner applaudissement, courage et conseil.--Vous faites, me disait-il souvent, ce qu'il y a de mieux faire: la rpublique actuellement peut seule nous runir et nous sauver. Marchez et combattez les excs, la France est avec vous! XVI. Quand j'eus fini mon rle, il quitta lui-mme Paris et se retira quatre ans de suite dans sa retraite fodale de Touraine, mettant les forts entre lui et le tumulte menaant des lections, des ambitions, des dissensions civiles qui nous menacrent tous. Il ne revint Paris qu'aprs le coup d'tat qu'il ne m'appartient pas de caractriser aujourd'hui. La monarchie de ses pres carte, il ne lui restait que l'empire. Il tait trop honnte homme et trop patriote pour chercher dans le socialisme un appui ou une vengeance. Il se repentait de l'avoir flatt et encourag littrairement dans _Chatterton, ce toast de vin de Champagne, au dessert d'une utopie mal conue et malfaisante_; il le redoutait pour la socit comme la mort. Rpublique comme moi, empire comme Napolon, celui qui le dlivrerait de ce cauchemar des proltaires tait son idole. Il voulait un sauveur tout prix, mme au prix du parlementarisme, qu'il n'estimait pas plus que moi. Son honneur ne lui imposait pas les mmes rserves. Il ne cacha point ses inclinations vers l'empire. Il avait connu Londres le jeune Napolon sans lui donner ni encouragement ni promesses. Il ne voulait pas lui-mme placer un obstacle de plus sur la route d'une restauration que son pre avait ramene de l'exil. Il se conduisit en homme d'honneur, et resta neutre entre la fortune possible et sa fortune arrire. son retour, le coup d'tat avait prononc; il se dcida pour Napolon. C'tait le sauveur pour lui: il ne protesta pas contre ce qu'il appelait le salut. Il se dclara imprialiste modr; cela ne l'empcha pas de me voir, et cela ne m'empcha pas de l'aimer. J'avais vu d'assez haut les choses pour ne pas accuser lgrement les hommes. Nous avions t amis depuis le premier jour, nous devions l'tre jusqu'au dernier! Nous le fmes. De grandes catastrophes venant de me frapper, je quittai Paris en m'informant de lui et en lui envoyant mes adieux. J'appris qu'il tait mieux, et peu de jours aprs je lus la nouvelle de sa belle et douce mort dans les journaux. _Nulli flebilior!_ Que la France se souvienne qu'elle a perdu en lui un grand crivain, un grand homme de bien, mais surtout le plus galant homme du sicle. Adieu, mon cher Vigny! vous voil arriv, quoique plus jeune que moi, devant Celui qui nous cre et qui nous juge, dans ce monde o toutes nos petites passions meurent avant nous, o nous ne serons apprcis ni par nos amis ni par nos ennemis, mais sur le type ternel du bien ou du mal que nous avons fait! Vous n'avez fait que du bien! Je vous tends la main d'ici-bas, tendez-moi la vtre de l-haut. Il n'y a plus d'hommes o vous tes, il n'y a que l'tre infiniment bon. Vous tes bon, allez lui! LAMARTINE. XCVIe ENTRETIEN. ALFIERI. SA VIE ET SES OEUVRES. (PREMIRE PARTIE.) I. L'instabilit des opinions humaines est telle qu'il y a des enthousiasmes de circonstance et des modes dans la postrit. N'avons-nous pas vu rcemment renatre et remourir la mode de Dante, trs-grand mais trs-barbare pote du moyen ge de l'Italie, et placer son illisible pome pique mille piques au-dessus des pomes, aujourd'hui avilis, du Tasse, de l'Arioste et de Ptrarque, ces trois royauts lgitimes de l'art italien? Si nous parcourions les diffrents pays de l'Europe, nous trouverions partout le mme phnomne du caprice des critiques. J'en suis moi-mme un exemple. Je ne crains pas de l'avouer aujourd'hui. Quand je sortis des collges, et que mes parents, pour me perfectionner dans les arts et dans les lettres, me firent voyager, le pote pimontais Alfieri venait de mourir. Son amie, dont nous allons beaucoup vous parler, venait de lui faire lever un lourd et assez plat monument funraire ct des tombeaux de Machiavel et de Michel-Ange (ces vrais grands hommes!) dans l'glise de Santa-Croce Florence. Canova, manquant de souffle, de force et de grce cette fois, lui avait prt son ciseau, mais non son gnie; un socle, gros comme la terre, pour offrir un champ assez vaste la longueur des pitaphes, porte une statue colossale de l'Italie drape, qui se penche et qui pleure sur le mdaillon exigu de son faux grand homme. En un mot, Alfieri venait d'entrer dans l'immortalit sous les auspices des Pimontais, qui avaient besoin d'un citoyen et d'un pote; et, comme l'amour est indispensable en Italie pour un grand homme, tmoin Batrice pour Dante, Lonore pour le Tasse, Laure pour Ptrarque, la comtesse d'Albany, pouse peu fidle du dernier des Stuarts, et amante peu constante d'Alfieri, avait consenti ce que son nom royal dcort le mausole. Elle voulut bien passer pour Batrice, qui n'avait que dix ans quand Dante l'entrevit, pour Lonore, qui tait douairire quand Tasse lui rcita ses strophes piques, et pour Laure, qui eut douze enfants en attendant le chaste Ptrarque. II. Moi-mme, n'ayant cette poque d'autre littrature et d'autre opinion que l'opinion et la littrature banales, j'achetai Paris, chez le grand Didot, la fameuse dition en douze volumes des dclamations classiques, appeles tragdies, une dition aussi de la vie amoureuse d'Alfieri, et je m'obstinai m'en nourrir pendant trois ou quatre ans comme d'un vangile tragique, malgr le mortel ennui que je prenais candidement alors pour un effet du gnie. J'excepte ses mmoires, dans lesquels ce Jean-Jacques Rousseau gentilhomme raconte d'abord des obscnits trs-sales, puis des amours trs-intressantes avec une amante royale, enleve un peu scandaleusement son vieil poux, le prtendant la couronne d'Angleterre. J'tais de bonne foi comme un enfant qui on a dit tout bas: Admire cet immense gnie, encore peu connu ou pas connu du tout dans ce monde des lettrs que tu viens de feuilleter pendant tes tudes; c'est un grand homme tout entier, c'est un Italien du temps de Machiavel, c'est un Romain du temps de Tacite! C'est un citoyen passionn pour l'antique libert que la Providence des nations vient de faire revivre Turin, pour donner le ton aux murmures confus du Pimont abtardi sous ses rois et sous ses prtres! C'est le pote du civisme! C'est un Lucain! Un hros, la lyre la main, qui chante comme Achille et qui combattrait comme lui. Il fallait un grand citoyen au monde pour le rgnrer en le charmant; le voil! prends et lis! Et de plus c'est un mystre, on n'en parle qu' demi-voix, parce que la langue toscane imite des vieux Toscans, rude et tendue comme du vandale, et force comme par des tenailles, est inconnue aux Italiens eux-mmes, en sorte que cet homme runit en lui tous les prestiges, l'inconnu, l'antique, la vigueur masculine des crivains du seizime sicle: un Tacite en vers du dix-huitime! Qu'est-ce que Boccace, Machiavel, l'Arioste, le Tasse, ct de ce chevalier de la libert sous sa cuirasse de fer? Qu'est-ce que Racine, Voltaire, Rousseau, et tous nos Franais effmins et plagiaires, auprs de ce Snque retrouv pour faire rougir les peuples de leur servitude, et pour faire trembler les tyrans de leur audace? III. Je m'empressai de croire tout cela, et, pendant deux ans du plus prtentieux des ennuis, je n'ouvris pas d'autre livre que mes douze volumes d'Alfieri. Je trouvais bien quelquefois que cette belle langue italienne o le _si suona_ tait bien rude et bien martele, que cela ne ressemblait gure ni la dlicieuse et claire harmonie du Tasse, ni l'amoureuse et rieuse mlodie de l'Arioste, ni l'nergie nationale, sense et abondante de Machiavel; que cet effort continu de l'crivain, en tendant l'esprit du lecteur, lui donnait plus de peine que de plaisir; que les banalits rhtoriciennes, quand on les pressait bien dans la main, ne laissaient que des cailloux mal polis dans l'esprit; que Dieu avait fait de la facilit la vraie grce de l'locution, et que tout ce qui tait difficile n'tait pas rellement beau. Mais, quand j'avouais ces scrupules aux Italiens lettrs, ils taient si infatus de leur grand dclamateur qu'ils me donnaient tort l'unanimit, et que, cras par leur enthousiasme, je me reprochais d'avoir froid avec ce Vsuve dans ma poche, qui aurait d fondre toutes les neiges. La vraie raison, c'est que je n'tais pas du pays, et que la mode du temps ne m'avait pas pli suffisamment cet enthousiasme de convention. IV. Le fait est que les Italiens de 1812, honteux de n'avoir particip que d'esprit au grand drame franais et europen de la rvolution franaise, avaient rsolu d'avoir dans un seul homme un grandissime pote et un grandissime citoyen. C'tait, si vous voulez, une lubie nationale (bien que l'toffe ne manque pas pour les grands hommes dans ce pays de toutes les grandeurs); c'tait un caprice hroque et potique: mais le caprice tait universel et sincre, par consquent jusqu' un certain point respectable. L'Angleterre avait eu Shakespeare, la France Corneille, l'Allemagne Goethe et Schiller, ces frres jumeaux de la scne: pourquoi donc l'Italie moderne, dont le gnie et la langue valent bien la langue et le gnie de l'Angleterre, de l'Allemagne et de la France, n'aurait-elle que des rimeurs de _sonnets_? Non, il lui fallait un tragique, un tragique digne d'elle, un tragique aussi riche d'imagination que Shakespeare, aussi grandiose et aussi forcen que Corneille, aussi surnaturel que Goethe, aussi tendre que Schiller, et de plus il fallait que toutes ces supriorits de pote se rencontrassent confondues avec une supriorit de caractre et de volont, que cet homme la fois littraire et politique allumt la torche de ses actions l'tincelle de son gnie, et ft glorieusement agir l'Italie aprs l'avoir fascine! Ils cherchrent de toute part l'homme vrai ou imaginaire qui pouvait reprsenter ce rle chez eux, et, aprs avoir vainement cherch dans toutes les capitales de l'Ausonie, ils finirent par porter les yeux sur le gentilhomme pimontais Vittorio Alfieri, qui ne demandait pas mieux que de faire Turin et que de se faire lui-mme l'illusion d'un grand tragique et d'un grand citoyen. Cela fait, il n'y eut plus d'hsitation, car les peuples tiennent plus ce qu'ils imaginent qu' ce qu'ils possdent. La preuve en est que tous les vrais grands hommes sont perscuts, et que tous les sophistes font des fanatiques de leurs sophismes. Or voici ce que c'tait que Vittorio Alfieri. coutez-moi bien: je vais vous raconter ici la partie intressante de sa vie, d'aprs lui-mme, d'aprs ses amis, d'aprs sa matresse, d'aprs son successeur dans le coeur de cette femme. Je ne l'ai pas connu personnellement, lui, mais j'ai connu trs-intimement ses parents; son neveu, homme distingu, prsident du snat Turin; ses commensaux de tous les soirs Florence; la comtesse d'Albany, son idole; sa chambre, vide peine; sa bibliothque, pleine encore de volumes grecs ouverts sur sa table. Quand j'entrai chez lui, son lit de mort tait, pour ainsi dire, encore chaud, et il venait d'tre emport sous son pesant mausole Santa-Croce, dans une socit de morts trs-suprieurs lui: Michel-Ange, Machiavel, et, je crois, Galile! V. Il tait n en 1749 Asti, jolie petite ville pimontaise, lgante, et riche par ses bons vins, au pied des Alpes, dans la grande plaine du Pimont. Asti ressemble Mcon, au luxe prs des belles maisons, que l'emphase italienne appelle palais. La famille d'Alfieri tait noble; mais, comme en Italie la noblesse et les arts de la main ne s'excluent pas, un de ses oncles paternels tait architecte du roi, d'autres taient militaires, commandaient Coni ou en Sardaigne. Son pre, mari tard une jolie veuve d'Asti, mourut encore jeune. Sa veuve se remaria encore aprs lui, elle eut ainsi des enfants de plusieurs lits. Il avait hrit seul de son pre d'environ quarante mille livres de rente avant d'tre en ge de les administrer et d'en jouir. Envoy l'universit de Turin, comme toute la jeune noblesse, il y passa huit ans, qu'il raconte aussi purilement que son ge, cherchant avec un soin jaloux et ridicule y faire remarquer ses biographes futurs quelques symptmes de son prodigieux gnie tragique; il n'y dcouvre que des enfantillages sans got et sans valeur. On voit que les _Confessions_ de J.-J. Rousseau sont un modle qu'il cherche imiter. Mais, s'il en a les vices, il n'en a ni l'originalit ni la grce. Qu'importe au lecteur que J.-J. Rousseau ait sali de son urine la marmite d'un voisin, ou qu'Alfieri ait eu la tte teigneuse et port deux ou trois fois perruque dans son enfance? Le cynisme de l'un, l'infirmit de l'autre, n'indiquent que l'incurie ou la malpropret de leurs gardiens: leur gloire future (si gloire il y a) n'a rien faire avec ces vilenies; les polissonneries ne sont pas de l'histoire. Un trait de caractre, un indice de sensibilit, disent quelque chose; une salet ne dit rien que l'orgueil de celui qui s'en vante. VI. seize ans il sort de l'universit aussi ignorant qu'il y est entr. Il commence, avec la permission du roi et sous un gouverneur donn par la cour, quelques voyages prmaturs Gnes, Milan, Florence, Sienne, Rome et Naples. Nous arrivmes Naples le second jour des ftes de Nol: on pouvait se croire au printemps. L'entre de Capo di China, par les tudes et la rue de Tolde, me prsenta cette ville comme la plus riante et la plus peuple que j'eusse encore vue jusque-l, et demeurera toujours prsente ma mmoire. Plus tard, ce fut autre chose, lorsqu'il fallut aller nous loger une espce de cabaret, dans le plus obscur et le plus sale cul-de-sac de la ville. Et il le fallait bien: toutes les htelleries un peu propres taient remplies d'trangers. Cette contrarit rpandit de la tristesse sur mon sjour Naples, car le lieu que j'habite, joyeux ou non, a toujours eu sur mon faible cerveau une irrsistible influence jusque dans l'ge le plus avanc. Ds les premiers jours, notre ministre me prsenta dans plusieurs maisons; et, soit cause des spectacles publics, soit pour le nombre des ftes particulires et la varit des amusements, le carnaval me parut plus brillant et plus agrable qu'aucun de ceux que j'eusse encore vus Turin. Et cependant, au milieu de ce tourbillon nouveau et continuel, entirement libre de ma personne, avec ma fortune, mes dix-huit ans et une figure avenante, je trouvais au fond de toutes ces choses la satit, l'ennui, la douleur. Mon plaisir le plus vif, c'tait la musique des bouffes au thtre nouveau; mais toujours cette mlodie, si dlicate qu'elle ft, me laissait dans l'me un long et triste murmure de mlancolie; et alors s'veillaient en moi, par milliers, les ides les plus sombres et les plus funestes. J'y trouvais un plaisir amer, et j'allais m'en nourrir solitairement sur les plages retentissantes de Chiaja et de Portici. J'avais fait connaissance avec quelques jeunes seigneurs de Naples, mais sans me lier avec eux; mon caractre assez sauvage ne me permettait pas de rechercher les autres, et cette sauvagerie, vivement empreinte sur mon visage, empchait les autres de me rechercher leur tour. Il en tait de mme avec les femmes: je me sentais beaucoup de penchant pour elles, mais je ne trouvais de charme qu' celles qui taient modestes, sans pouvoir jamais plaire qu' celles qui ne l'taient point; toujours mon coeur restait vide. En outre, possd du dsir de voyager au-del des monts, j'vitais avec soin de me laisser surprendre dans quelque lien d'amour. Aussi, pendant ce premier voyage, je ne donnai dans aucun pige. Tout le jour, je courais dans ces petits cabriolets si divertissants, pour voir les merveilles qui taient quelque distance; pour les voir, non, je n'en tais aucunement curieux, et d'ailleurs je n'y entendais rien, mais pour le plaisir de la route. Je n'tais jamais las d'aller, mais, ds que je m'arrtais, aussitt je souffrais. Lorsque je fus prsent la cour, quoique le roi Ferdinand IV n'et alors que quinze ou seize ans, je lui trouvai nanmoins une trs-grande ressemblance de tenue avec les trois autres souverains que j'avais vus jusque-l: c'taient mon excellent roi Charles-Emmanuel, dj vieillissant, le duc de Modne, gouverneur de Milan, et le grand-duc de Toscane, Lopold, fort jeune aussi; d'o je conclus fort bien, depuis lors, que tous les princes n'avaient entre eux qu'un seul visage, et que toutes les cours n'taient qu'une mme antichambre. Pendant mon sjour Naples, j'eus recours une seconde fois la ruse; ce fut pour obtenir de la cour de Turin, par l'entremise de notre ministre de Sardaigne, la permission de quitter mon gouverneur et de continuer seul mon voyage. Je vivais avec ces jeunes gens en parfaite intelligence, et le prcepteur ne me causait jamais, non plus qu' eux, le moindre dplaisir. Toutefois, comme de ville en ville on avait besoin de s'entendre pour le logis, et de se mouvoir de concert, et que le bonhomme tait toujours irrsolu, changeant et temporiseur, cette dpendance me blessait. Il fallut donc me rsoudre prier le ministre d'crire en ma faveur Turin, pour y tmoigner de ma bonne conduite, et assurer que j'tais parfaitement en tat de me diriger moi-mme et de voyager seul. La chose russit ma grande satisfaction, et j'en contractai une vive reconnaissance envers le ministre, qui, de son ct, m'ayant pris en affection, fut le premier qui me mit dans la tte de me livrer dsormais l'tude de la politique, pour entrer dans la carrire diplomatique. La proposition me plut fort, et il me parut alors que, de toutes les servitudes, c'tait la moins servile. Je tournai donc ma pense de ce ct, sans pour cela commencer aucune tude. Renfermant mon dsir en moi-mme, je ne le communiquai qui que ce ft; en attendant, je me bornai tenir en toute occasion une conduite rgulire et dcente, peut-tre au-dessus de mon ge. Mais en ceci mon naturel me servait mieux encore que ma volont. J'ai toujours eu de la gravit dans mes moeurs et dans mes manires, sans hypocrisie toutefois, mettant de l'ordre, je le dirais volontiers, dans le dsordre mme, et n'ayant presque jamais failli qu' bon escient. En attendant, je vivais en tout et partout inconnu moi-mme, ne me croyant aucune capacit pour quoi que ce ft au monde, ne me sentant de vocation dcide que pour cette mlancolie continuelle, ne gotant ni paix ni repos, et ne sachant jamais bien ce que je dsirais: j'obissais aveuglment ma nature sans la connatre ni l'tudier en rien. Plusieurs annes aprs seulement, je m'aperus que mon malheur ne venait que du besoin, ou, pour mieux dire, de la ncessit de sentir en mme temps mon coeur occup d'un noble amour, et ma pense d'une oeuvre leve; chaque fois que l'une de ces deux choses m'a fait dfaut, je suis rest incapable de l'autre, dgot, ennuy et tourment au-del de toute expression. Cependant, pour faire l'essai de ma nouvelle et pleine indpendance, le carnaval peine fini, je voulus absolument m'en aller seul Rome. VII. De Rome Venise, sans plus de profit ni de plaisir, il ne sent rien et ne fait rien sentir. Rentr Turin, il obtient la permission de traverser les Alpes et de venir en France. Mme nant dans ses impressions. C'tait, je ne me rappelle pas bien quel jour du mois d'aot, mais entre le 15 et le 20, par une matine couverte, froide et pluvieuse; je quittais cet admirable ciel de Provence et d'Italie, et jamais je n'avais vu de tels brouillards sur ma tte, surtout au mois d'aot. Aussi, lorsque j'entrai Paris par ce misrable faubourg Saint-Marceau, et qu'il me fallut ensuite avancer comme travers un spulcre ftide et fangeux vers le faubourg Saint-Germain, o j'allais loger, mon coeur se serra fortement, et je n'ai pas souvenance d'avoir prouv, dans ma vie, pour cause si petite, une plus douloureuse impression. Tant se hter, tant s'essouffler, se bercer de toutes les folles illusions d'une imagination ardente, pour venir s'abmer ainsi dans ce cloaque impur! En descendant l'htel, je me trouvais dj compltement dsabus, et, n'et t la fatigue et la honte immense qui en et rejailli sur moi, je repartais immdiatement. Lorsque ensuite je parcourus l'un aprs l'autre tous les recoins de Paris, chaque jour ajouta quelque chose mon dsenchantement. La mdiocrit et le got barbare des constructions; la ridicule et mesquine magnificence du petit nombre de maisons qui prtendent au titre de palais; la salet et le gothique des glises; l'architecture vandale des thtres de cette poque, et tant, tant, tant d'objets dplaisants qui, tous les jours, passaient devant mes yeux, sans compter le plus amer de tous, ces visages pltrs de femmes si laides et si sottement attifes; tout cela n'tait pas assez rachet mes yeux par le grand nombre et la beaut des jardins, l'clat et l'lgance des promenades o se portait le beau monde, le got, la richesse et la foule innombrable des quipages, la sublime faade du Louvre, la multitude des spectacles, bons pour la plupart, et toutes les choses du mme genre. Cependant le mauvais temps continuait avec une obstination incroyable; depuis plus de quinze jours que j'tais Paris, je n'avais pas encore salu le soleil, et mes jugements sur les moeurs, plus potiques que philosophiques, se ressentaient toujours un peu de l'influence de l'atmosphre. Cette premire impression de Paris s'est si profondment grave dans ma tte que maintenant encore (c'est--dire au bout de vingt-trois ans) elle est encore dans mes ides et dans mon imagination, bien que sur beaucoup de points ma raison la combatte et la condamne. La cour tait Compigne, o elle devait rester tout le mois de septembre, et l'ambassadeur de Sardaigne, pour qui j'avais des lettres, n'tant point alors Paris, je n'y connaissais me qui vive, si ce n'est quelques trangers que j'avais dj rencontrs et pratiqus dans diffrentes villes de l'Italie. Eux-mmes ne connaissaient personne Paris. Je partageais donc mon temps entre les promenades, les thtres, les filles et ma mlancolie habituelle. J'attrapai ainsi la fin de novembre, poque laquelle l'ambassadeur quitta Fontainebleau et revint habiter Paris. Il me prsenta dans diffrentes maisons, particulirement chez les ministres des autres puissances. Il y avait un petit pharaon chez l'ambassadeur d'Espagne, et je jouai pour la premire fois. Je ne gagnai ni ne perdis beaucoup; mais le jeu aussi m'ennuya vite, comme tous mes passe-temps de Paris; ce qui me dtermina partir pour Londres au mois de janvier. Las de Paris, dont je ne connaissais gure que les rues, et dj, en somme, passablement refroidi dans ma passion pour les choses nouvelles, je finissais toujours par les trouver de beaucoup au-dessous non-seulement de l'ide que je m'en tais faite dans mon imagination, mais des simples ralits que j'avais pu voir en divers endroits de l'Italie. Londres enfin acheva de m'apprendre bien connatre et bien apprcier et Naples, et Rome, et Venise, et Florence. Avant mon dpart pour Londres, l'ambassadeur m'ayant offert de me prsenter la cour de Versailles, j'acceptai, curieux de voir une cour plus grande que celles que j'avais vues jusque alors, quoique parfaitement dsabus l'gard des unes et des autres. Ce fut le 1er janvier 1768, un jour plus intressant cause des diffrentes crmonies qui s'y pratiquent. On m'avait bien prvenu que le roi n'adressait la parole qu'aux trangers de distinction, et, qu'il me parlt ou non, je n'y tenais gure. Cependant je ne pus me faire au maintien superbe de ce roi Louis XV, qui, mesurant de la tte aux pieds la personne qu'on lui prsentait, ne tmoignait par aucun signe l'impression qu'il en recevait. Mais si l'on disait un gant: J'ai l'honneur de vous prsenter une fourmi, le gant, la regardant, sourirait, ou dirait peut-tre: Oh! le pauvre petit animal! S'il se taisait, son visage le dirait pour lui. Mais ce ddaigneux silence cessa de m'affliger lorsque, un moment aprs, je vis le roi rpandre autour de lui cette monnaie de son regard sur des objets bien plus importants que je ne l'tais. Aprs une courte prire qu'il fit entre deux prlats, dont l'un, si j'ai bonne mmoire, tait cardinal, le roi se dirigea vers la chapelle et rencontra sur son passage, entre deux portes, le prvt des marchands, premier officier de la municipalit de Paris, qui lui balbutia le petit compliment d'usage pour le premier de l'an. Le monarque taciturne lui rpondit par un mouvement de tte, et, se retournant vers l'un des courtisans qui le suivaient, il demanda o taient rests les chevins, qui d'ordinaire accompagnent le prvt. Alors une voix sortit de la foule des courtisans, et dit factieusement: _Ils sont rests embourbs._ Toute la cour se prit rire; le monarque lui-mme daigna sourire, et passa outre pour se rendre la messe qui l'attendait. L'inconstante fortune a voulu qu'un peu plus de vingt ans aprs je visse Paris, dans l'Htel-de-Ville, un autre roi Louis recevoir avec beaucoup plus de bont un compliment bien diffrent que lui adressait un autre prvt, sous le titre de maire, le 17 juillet 1789 (Bailly); et alors c'tait le tour des courtisans de _rester embourbs_ sur la route de Versailles Paris, quoique ce ft en plein t; mais sur cette route la fange alors tait en permanence. Peut-tre je bnirais Dieu de m'avoir rendu tmoin de ces choses, si je n'tais trop convaincu que le rgne de ces rois plbiens peut devenir encore plus funeste la France et au monde que celui des rois captiens. VIII. Il passe son temps Londres au mtier de cocher amateur, montant cheval le matin et conduisant le soir sur son sige son compagnon de voyage de rue en rue; de l en Hollande, o il croit aimer, La Haye, une charmante Hollandaise rcemment marie; spar d'elle par une convenance de situation, il fait semblant de vouloir mourir et se laisse facilement ramener la vie par son domestique. Il repart pour Turin; il passe six mois la campagne chez sa soeur, lisant Voltaire, dont les vers l'ennuient, dont la prose l'enchante; Montesquieu, Helvtius, Plutarque, enfin, qui l'instruit et l'enchane. Il repart pour visiter le reste de l'Europe; autant lire une gographie. De Ptersbourg Turin, il voit tout, sans prouver mme une sensation. Il revient au gte, comme s'il ne l'avait pas quitt. Arrt Londres, il se croit encore amoureux d'une belle et suspecte Anglaise, amoureuse de son groom. Le mari, clair par le groom, le surprend et lui donne pour la forme un lger coup d'pe au bras. Il craint un procs d'adultre et se croit ruin s'il l'affronte; il ne tarde pas se glacer et revient encore Turin, o il reste deux ans; il devient le _chevalier servant_ d'une dame qu'il n'estime pas et qu'il n'aime gure, puis il la quitte et se _fait lier_ par son valet de chambre sur sa chaise pour s'empcher d'aller la revoir! Quelle fantaisie risible l'amoureux prend pour le sublime de la volont! Quand l'envie de sortir est passe, il se fait tranquillement dmailloter par son complaisant serviteur, et s'en va souper en ville. Des niaiseries pareilles peuvent-elles tre crites par un homme srieux? Une dtestable bauche de tragdie classique, intitule _Cloptre_, et quelques sonnets sans sel et sans miel, que l'auteur lit ses commensaux aux applaudissements de l'auditoire, sont le fruit de cette squestration: puis il va, dguis en Apollon, au bal masqu de Turin, et il y rcite tout venant des complaintes misrablement rimes o sa Batrice n'est gure mnage. Tout cela ne dtermine pas encore sa vocation tragique. Et ainsi finit le rcit de sa jeunesse. IX. Il s'aperut alors que deux choses lui manquaient seulement pour tre un Sophocle: un gnie et une langue. Le pimontais n'est pas une langue: c'est un patois, moiti vaudois, moiti allobroge, moiti gnois, moiti milanais, moiti franais, tout, hors de l'italien. En franais les places taient prises, en pimontais il n'y avait que les places burlesques prendre; le burlesque n'a que le patois pour s'exprimer, et le pimontais a de vritables chefs-d'oeuvre dans ce dialecte. Mais Alfieri ne pouvait pas avilir son prtentieux gnie au grotesque. Il lui fallait donc l'italien; mais quel italien? Il y en avait de toute sorte: l'italien de Naples, moiti espagnol, moiti francis, moiti grec, moiti lazzarone; on ne pouvait tenter ce mlange, plus propre faire rire que pleurer. Il y avait le romain, langue sonore, majestueuse, grandiose, mais le pape et les cardinaux taient l; la libert souriait la langue, mais les hommes imposaient la servitude sacre, cela ne pouvait convenir l'ennemi potique de toute tyrannie. Il y avait le vnitien, mais c'tait si frle et si doux que cela ne pouvait tre _susurr_ que par des lvres de femme, cela rpugnait la virilit des hros; il y avait le milanais, c'tait ml d'allemand et de franais, plus jargon que langue; il y avait le gnois et le pimontais, cela n'avait ni syntaxe, ni accent, ni sens, patois de peuples qui ne s'appartiennent pas et qui s'entendent entre eux contre leurs conqurants par signes plus que par le langage. Enfin il y avait le toscan, la vieille langue trusque de Machiavel, de Michel-Ange, de Dante, rugueuse, nerveuse, un peu sauvage, un peu latine, brve, forte, concentrant en peu de mots un grand sens, telle que Dante l'a chante, telle que Machiavel l'a crite, langue faite pour des hros, des potes, des philosophes, et qui ne s'entend bien qu' Florence, entre les deux rives de l'Arno et Pistoia, langue locale s'il en fut jamais, hritire d'un peuple qui n'a point d'hritage sur la terre, langue de puritains et de pdants, qui prtendent avec raison tre eux seuls l'Italie classique... C'est celle-l qu'Alfieri choisit. Mais la savoir exigeait une seconde naissance; il fallait aller dans le pays de ces grands hommes pour y prendre leur accent avec l'extrait baptistaire de leur gnie. Alfieri s'y dcida pour l'amour du toscan. Il commena par aller passer six mois Florence, au milieu des acadmiciens de la Crusca; il bgaya leur vocabulaire et il crut avoir retrouv l'italien, comme les voyageurs qui remontent la quatrime cataracte d'gypte croient rapporter les sources du Nil. Il revint Turin; il essaya quelques scnes de tragdie, alla passer quelques mois Asti pour y cuver ses connaissances nouvelles, et s'aperut qu'il ne savait rien. Il prit alors une des plus fortes rsolutions qu'un hros ou un homme de lettres puisse prendre au commencement de sa vie, celle de s'expatrier pour l'amour du dialecte ou de la gloire: mais il lui fallait un prtexte; il le trouva dans je ne sais quelle haine idale du despotisme de la maison de Savoie. Ce prtexte tait faux, car le despotisme italien-pimontais de la maison de Savoie Turin tait bien paternel et bien doux, en comparaison du despotisme autrichien d'un archiduc Lopold, rgnant absolu Florence, sous le nom et avec les armes d'un proconsul allemand. N'importe, tout est bon pour colorer un sophisme de conduite par un sophisme de raisonnement. Les prtextes ne sont pas difficiles en logique. X. Mais ce n'tait pas tout encore: il fallait dpayser non-seulement son prtendu gnie, mais sa fortune toute fodale et toute territoriale Asti. Pour cela, la permission du roi tait ncessaire. Quelle raison donner un prince bon, mais absolu, que la haine mortelle de sa soi-disant tyrannie! Alfieri n'avait ni tant de folie ni tant d'audace; aussi il tourna humblement la difficult. Il persuada facilement au marquis de Cumiana, son beau-frre, et sa soeur, attachs par des emplois la cour, qu'il voulait leur donner tous ses biens en perdant la moiti au moins, en change d'une rente viagre d'environ trente ou quarante mille livres condition qu'il irait librement voyager et rsider par tout l'univers. On eut bien de la peine accomplir cet arrangement, si nuisible ses intrts, si favorable sa famille. Enfin, on y parvint; il est probable que le roi se vit sans trop de peine dlivr d'un sujet excentrique, mauvais pote, grand dclamateur, qui mprisait son pays, et qui s'en allait _toscaniser_ chez un autre souverain. XI. Aussitt que le contrat fut dress et sign, Alfieri partit pour la Toscane. Je partis dans les premiers jours de mai, muni comme de coutume de la permission qu'il fallait obtenir du roi pour sortir de ses bienheureux tats. Le ministre qui je la demandai me rpondit que j'avais dj t, l'anne d'avant, en Toscane.--C'est pour cela, rpliquai-je, que je me propose d'y retourner encore cette anne.--Cette permission me fut accorde; mais ce mot me donna penser, et fit ds lors germer dans ma tte le dessein que moins d'un an aprs je mis pleinement excution, et qui me dispensa dans la suite de demander aucune permission de ce genre. Comme ce second voyage devait se prolonger plus que l'autre, et qu' mes rves de vritable gloire il se mlait encore quelques bouffes de vanit, j'emmenai avec moi plus de gens et de chevaux, afin de marier ainsi deux rles qui rarement vont d'accord ensemble, le rle de pote et celui de grand seigneur. J'eus donc huit chevaux ma suite et un quipage digne d'un pareil train. Je pris la route de Gnes, o je m'embarquai avec mon bagage et une petite calche, laissant mes chevaux suivre la voie de terre par Lerici et Sarzana. Ils y arrivrent heureusement et avant moi. Pour moi, la felouque o j'tais, presque en vue de Lerici, fut ramene en arrire par un coup de vent, et je fus forc de dbarquer Rapallo, qui n'tait gure qu' deux postes de Gnes. Ayant pris terre sur cette cte et me lassant d'attendre que le vent redevnt favorable pour reprendre la route de Lerici, je laissai la felouque avec mes effets, et, prenant avec moi quelques chemises, mes crits dont je ne me sparais plus et un seul de mes gens, j'enfourchai un bidet de poste, et, travers les prcipices de l'Apennin dpouill, je me rendis Sarzana, o je trouvai mes chevaux, et o il me fallut attendre la felouque plus de huit jours. Bien que j'eusse l mes chevaux pour me distraire, comme je n'avais, en fait de livres, que mon petit Horace et mon Ptrarque de poche, je m'ennuyai beaucoup Sarzana. Un prtre, frre du matre de poste, me prta un Tite-Live dont les oeuvres ne m'taient pas tombes dans les mains depuis l'acadmie, o je ne l'avais ni compris ni got. Quoique passionn admirateur de la rapidit de Salluste, cependant la sublimit du sujet et la majest des discours de Tite-Live me frapprent vivement. Ayant lu dans cet historien la mort de Virginie et les discours enflamms d'Icilius, j'en fus si transport qu'aussitt l'ide me vint d'en faire une tragdie; et je l'aurais crite d'un trait, si ne m'avait troubl l'attente continuelle de cette maudite felouque dont l'arrive serait venue m'interrompre dans le feu de la composition. Ici, pour l'intelligence du lecteur, je dois dire ce que j'entends par ces mots dont je me sers si souvent, _concevoir_, _dvelopper_ et _mettre en vers_. Je m'y prends toujours trois fois pour donner l'tre chacune de mes tragdies, et j'y gagne le bnfice du temps, si ncessaire pour bien asseoir une oeuvre de cette importance, qui, pour peu qu'elle vienne au monde contrefaite, a grand'peine ensuite se redresser. _Concevoir_ une tragdie, ce que j'appelle ainsi, c'est donc distribuer mon sujet en scnes et en actes, tablir et fixer le nombre des personnages; puis, en deux petites pages de mauvaise prose, rsumer, pour ainsi dire, scne par scne, ce qu'ils diront et ce qu'ils doivent faire. Reprendre ensuite ce premier feuillet, et, fidle la trace de mes indications, remplir les scnes, dialoguer en prose, comme elle vient, la tragdie tout entire, sans carter une seule pense, quelle qu'elle soit, et crire avec toute la verve que je puis avoir, sans prendre garde aux termes, c'est l ce que j'appelle _dvelopper_. J'appelle enfin _versifier_, non-seulement mettre la prose en vers, mais, avec un esprit qui j'ai laiss le temps de se reposer, choisir parmi les longueurs du premier jet les penses les meilleures, les lever la forme et la posie. Il faut ensuite, comme dans toute autre composition, limer, retrancher, changer. Mais si d'abord la tragdie n'tait ni dans la conception, ni dans le dveloppement, je doute que plus tard elle se retrouvt dans cette tude du dtail. C'est l le procd que j'ai suivi dans toutes mes compositions dramatiques, commencer par le _Philippe_, et j'ai pu me convaincre qu'il compte au moins pour les deux tiers de l'oeuvre. Et en effet, aprs un certain temps, ce qu'il en fallait pour oublier compltement cette premire distribution de scnes, quand il m'arrivait de reprendre ce feuillet, je sentais tout--coup, chaque scne, gronder dans mon coeur et dans mon esprit un assaut tumultueux de sentiments et de penses qui m'excitaient, et, pour ainsi dire, me foraient crire; j'en concluais aussitt que ce premier plan tait bon et tir des entrailles mmes du sujet. Si, au contraire, je ne retrouvais pas cet enthousiasme, gal ou mme suprieur ce qu'il tait quand j'crivais cette esquisse, je la changeais ou la brlais. Le premier plan approuv, le dveloppement allait trs-vite; j'en crivais un acte par jour, quelquefois plus, rarement moins; et d'ordinaire, ds le sixime jour, la tragdie tait ne, sinon faite. De cette faon, n'admettant de juge que mon propre sentiment, toutes les tragdies que je n'ai pu crire ainsi, et avec cette fureur d'enthousiasme, jamais je ne les ai acheves, ou, si je les ai termines, jamais du moins je ne les ai mises en vers. Tel fut le sort d'un _Charles Ier_, qu'immdiatement aprs le _Philippe_ j'entrepris de dvelopper en franais; au troisime acte de l'bauche, mon coeur et ma main se glacrent en mme temps, et si bien que ma plume se refusa absolument poursuivre. Mme chose arriva une tragdie de _Romo et Juliette_, que je dveloppai pourtant tout entire, mais avec effort et non sans me reprendre. Quelques mois aprs, quand je voulus revenir cette malheureuse esquisse et la relire, elle me glaa tellement le coeur, et j'entrai contre moi dans une telle colre, qu'au lieu d'en poursuivre l'ennuyeuse lecture, je la jetai au feu. De cette mthode, que j'ai voulu caractriser avec dtail, il est peut-tre rsult une chose: c'est que mes tragdies dans leur ensemble, et malgr les nombreux dfauts que j'y vois, sans compter tous ceux que peut-tre je n'y vois pas, ont du moins le mrite d'tre, ou, si l'on veut, de paratre pour la plupart venues d'un seul jet et rattaches un seul noeud, de telle sorte que les penses, le style, l'action du cinquime acte s'identifient troitement avec la disposition, le style, les penses du quatrime, et ainsi de suite, en remontant jusqu'aux premiers vers du premier, ce qui a du moins l'avantage de provoquer, en la soutenant, l'attention de l'auditeur, et d'entretenir la chaleur de l'action. La tragdie ainsi dveloppe, lorsqu'il ne reste plus au pote d'autre souci que de la versifier son aise, et de distinguer le plomb de l'or, l'inquitude que communique l'esprit le travail des vers et cette passion de l'loquence, si difficile satisfaire, ne sauraient nuire en rien au transport et l'enthousiasme qu'il faut aveuglment suivre ds que l'on veut concevoir et crer une oeuvre terrible et passionne. Si ceux qui viendront aprs moi jugent que cette mthode m'a conduit mon but plus heureusement que d'autres, cette petite digression pourra, avec le temps, clairer et fortifier quelque disciple de l'art que je professe. Si je me suis abus, d'autres peut-tre s'aideront de ma mthode pour en trouver une meilleure. Je reprends le fil de ma narration. Enfin arriva Lerici cette felouque si impatiemment attendue; je m'emparai de ma garde-robe et je partis immdiatement de Sarzana pour Pise, ayant ajout mon bagage potique cette _Virginie_ de plus, sujet qui allait merveilleusement mon humeur. Je m'tais bien promis de ne pas rester cette fois plus de deux jours Pise; je me flattais de profiter davantage sous le rapport de la langue Sienne, o l'on parle mieux et o il y a moins d'trangers, sans compter que, durant le sjour que j'avais fait Pise, l'anne d'auparavant, je m'tais pris moiti d'une belle et noble demoiselle, que ses parents m'auraient sans doute accorde pour femme, quoique riche, si je l'avais demande. Mais quelques annes de plus m'avaient mri sur ce point, et ce n'tait plus le temps o, Turin, j'avais consenti que mon beau-frre demandt pour moi cette jeune fille, qui, son tour, ne voulut pas de moi. Cette fois, je ne voulus pas laisser demander pour moi celle-ci qui assurment ne m'et pas refus. Elle me convenait autant par son caractre que sous tout autre rapport, et je dois ajouter qu'elle ne me plaisait pas mdiocrement. Mais j'avais maintenant huit ans de plus, j'avais vu, bien ou mal, presque toute l'Europe, et l'amour de la gloire, qui tait entr dans mon me, cette passion pour l'tude, cette ncessit d'tre ou de me faire libre pour devenir un intrpide et vridique auteur, taient autant d'aiguillons qui me faisaient passer outre, autant de raisons qui me criaient dans le fond de mon coeur que sous la tyrannie c'est dj bien assez, si ce n'est trop, de vivre seul, et que jamais, pour peu que l'on y songe, il ne faut y tre ni mari ni pre. Je passai donc l'Arno, et me voici Sienne. Je bnirai toujours le moment o j'y arrivai, car je m'y composai un petit cercle de six ou sept hommes dous de sens, de jugement, de got et d'instruction, ce qu'on aura peine croire d'un pays aussi petit. Mais j'en distinguai un entre tous, c'tait le respectable Francesco Gori Gandellini: j'en ai souvent parl dans mes divers crits, et sa douce et chre mmoire ne sortira jamais de mon coeur. Une sorte de ressemblance entre nos caractres, une mme faon de penser et de sentir (bien plus rare, bien plus remarquable chez lui, dont la vie tait si diffrente de la mienne), un besoin mutuel de soulager nos coeurs du poids des mmes passions, que fallait-il de plus pour nous unir bientt d'une vive amiti? Ce noeud sacr d'une franche amiti tait, et il est toujours, dans ma manire de penser et de vivre, un besoin de premire ncessit. Mais ma nature austre, rserve, difficile, me rend, et, tant que je vivrai, me rendra peu propre inspirer d'autres ce sentiment qu' mon tour je n'accorde pas sans une extrme difficult. Cela fait que je n'aurai connu dans le cours de ma vie qu'un trs-petit nombre d'amis; mais je me vante de n'en avoir eu que de bons, et qui tous valaient mieux que moi. Pour ma part, je n'ai jamais cherch dans l'amiti qu'un panchement rciproque des faiblesses de l'humanit, o je demande la raison et la tendresse de mon ami de corriger chez moi et d'amliorer ce qu'il y trouverait blmer, de fortifier, au contraire, et d'lever encore le peu de choses louables par o l'homme peut se rendre utile aux autres, et s'honorer lui-mme. Telle est, par exemple, la faiblesse de vouloir devenir auteur, et c'est l surtout que les nobles et affectueux conseils de Gandellini me furent d'un grand secours et m'encouragrent beaucoup. Le trs-vif dsir que j'prouvais de mriter l'estime de cet homme rare donna tout--coup comme un nouveau ressort mon esprit, et mon intelligence une vivacit qui ne me laissait ni paix ni trve, tant que je n'avais pas compos une oeuvre qui ft ou me part digne de lui. Je n'ai jamais joui de l'entier exercice de mes facults intellectuelles et cratrices, que mon coeur ne se trouvt auparavant rempli et satisfait, et que mon esprit ne se sentt appuy, soutenu par une main estimable et chre. Cet appui, au contraire, venait-il me manquer, et me laisser, pour ainsi dire, seul au monde, me regardant comme un tre inutile tous, et qui n'tait aim de personne, je tombais alors dans de tels accs de mlancolie, de dsenchantement et de dgot sur toute chose, et ces accs se renouvelaient si frquemment que je passais des journes entires, et mme des semaines, sans vouloir, sans pouvoir toucher un livre ou une plume. Pour obtenir et mriter l'approbation d'un homme aussi estimable que Gori l'tait mes yeux, je travaillai, cet t, avec beaucoup plus d'ardeur que je n'avais fait encore. C'est de lui que me vint l'ide de mettre au thtre la conjuration des Pazzi. Le fait m'tait compltement inconnu, et il me conseilla de le chercher dans Machiavel de prfrence tout autre historien. Et c'est ainsi que, par une trange rencontre, ce divin auteur qui devait aussi faire, un jour, mes plus chres dlices, venait, une seconde fois, se placer sous ma main, grce un autre ami vritable, semblable sous bien des rapports ce cher d'Acunha que j'avais tant aim, mais beaucoup plus savant et plus instruit que ce dernier. Et en effet, quoique le terrain ne ft pas encore assez prpar pour recevoir et fconder une telle semence, je lus nanmoins et l, pendant le mois de juillet, bien des fragments de Machiavel, outre le rcit du fait de la conjuration; et alors non-seulement je conus sans diffrer le plan de ma tragdie, mais, pris de cette faon de dire si originale et si puissante, il me fallut laisser l pour quelques jours toutes mes autres tudes, et, comme inspir de ce gnie sublime, crire d'une haleine les deux livres de _la Tyrannie_, tels ou peu prs que je les imprimai quelques annes plus tard. Ce fut l'panchement d'un esprit trop plein et bless ds l'enfance par les flches de l'oppression dteste qui pse sur le monde. Si j'avais su reprendre un tel sujet dans un ge plus mr, je l'aurais sans doute trait un peu plus savamment, et l'histoire serait venue au secours de mes opinions. Mais quand j'ai imprim ce livre, je n'ai pas voulu, avec le froid des annes et le pdantisme de mon petit savoir, touffer le feu de la jeunesse, et la gnreuse, la lgitime indignation que j'y vois briller chaque page, et dont l'clat n'te rien une sorte de franche et vhmente logique qui me parat y dominer le reste. Que si j'y remarquai aussi des erreurs ou des dclamations, ce sont filles d'inexprience et non de mauvaise volont que je voulus galement y laisser. Aucune fin cache, aucun sentiment de vengeance personnelle ne me dicta cet crit. J'ai pu me tromper dans ma faon de sentir, ou crire avec trop de passion. Mais peut-il y avoir excs dans la passion que l'on prouve pour le juste et pour le vrai, surtout quand il s'agit de la faire partager aux autres? Je me suis born dire ce que je pensais, moins peut-tre que je ne sentais. Dans l'ardeur bouillante de cet ge, raisonner et juger n'taient peut-tre qu'une noble et gnreuse manire de sentir. XII. Ici nous approchons du seul vritable intrt de cette vie, l'amour conu par Alfieri pour la comtesse d'Albany, reine lgitime d'Angleterre, se rendant alors Florence avec son vieux mari, le prtendant Charles-douard, hros de roman dans sa jeunesse, dcourag et avili par l'adversit. Alfieri raconte ainsi cette aventure: Aprs avoir ainsi soulag mon me ulcre de sa haine contre la tyrannie, haine conue en naissant et chaque jour plus vive, je sentis aussitt se rveiller mon ardeur pour les oeuvres thtrales; mais auparavant, ayant lu mon petit livre mon ami et un trs-petit nombre d'autres personnes, je le cachetai pour le mettre part, et n'y pensai plus pendant nombre d'annes. Cependant, ayant repris le cothurne, je dveloppai en trs-peu de temps et tout ensemble, l'_Agamemnon_, l'_Oreste_ et la _Virginie_. Pour ce qui est d'_Oreste_, il m'tait venu un scrupule avant de le dvelopper; mais, comme ce scrupule tait chose mesquine en soi et peu digne d'arrter, mon ami me le leva avec quelques mots. J'avais conu cette tragdie Pise, l'anne d'avant, et j'en avais pris le sujet dans l'_Agamemnon_ de Snque, pice dtestable, s'il en fut. L'hiver arriva, et, me trouvant alors Turin, un jour que je passais mes livres en revue, j'ouvris par hasard un volume du thtre de Voltaire, o le premier mot qui s'offrit moi ce fut: _Oreste, tragdie_. Je fermai aussitt le livre, dpit de me connatre un tel rival parmi les modernes. Je n'avais jamais su qu'il et fait une tragdie de ce nom. Je pris alors quelques avis, et l'on me dit que c'tait une des bonnes tragdies de l'auteur. Cette rponse m'avait singulirement refroidi dans le dessein de donner suite mon plan. Me trouvant donc Sienne, ainsi que je l'ai dit, et ayant achev de dvelopper l'_Agamemnon_, sans ouvrir mme une seule fois celui de Snque, pour ne pas devenir plagiaire, lorsque je me vis sur le point de dvelopper l'_Oreste_, j'allai consulter mon ami, je lui racontai le fait, et le priai de me prter celui de Voltaire pour y jeter un coup d'oeil, et voir si je devais ou non faire le mien. Gori refusa de me prter l'_Oreste_ franais, et me dit:--Commencez par crire le vtre avant de lire celui-ci, et, si vous tes n pour la tragdie, le vtre pourra valoir plus ou moins ou autant que cet autre _Oreste_, mais du moins sera-ce bien le vtre.--Je fis ce qu'il me dit, et ce noble et gnreux conseil devint pour moi ds lors un systme. Toutes les fois depuis que j'ai entrepris de traiter des sujets dj traits par d'autres modernes, je n'ai voulu lire leur ouvrage qu'aprs avoir esquiss et versifi le mien; si je l'avais vu au thtre, je cherchais aussitt ne plus m'en souvenir, ou si malgr moi je m'en souvenais, je m'attachais faire, autant que possible, le contraire en tout de ce qu'ils avaient fait. Somme toute, j'y ai gagn, ce me semble, une physionomie et une allure tragiques, o peut-tre il y a fort reprendre, mais qui, coup sr, sont de moi. Ce sjour Sienne de prs de cinq mois fut donc un vritable baume pour mon intelligence, et en mme temps pour mon esprit. Outre les compositions dont j'ai parl, j'y continuai avec persvrance et avec fruit l'tude des classiques latins, de Juvnal entre autres, qui me frappa vivement, et que dans la suite je n'ai cess de relire non moins qu'Horace. Mais l'approche de l'hiver, qui, Sienne, n'est nullement agrable, comme d'ailleurs je n'tais pas encore bien guri de ce besoin de changer de lieux, qui est une maladie de la jeunesse, au mois d'octobre, je me dcidai aller Florence, sans savoir au juste si j'y passerais l'hiver, ou si je m'en retournerais Turin. Mais je m'y tais peine tabli tant bien que mal, pour essayer d'y sjourner un mois, qu'une circonstance nouvelle m'y fixa, et pour ainsi dire m'y enferma pour bien des annes. Cette circonstance me dtermina heureusement renoncer pour toujours ma patrie, et je trouvai enfin dans des chanes d'or, qui tout coup me retinrent doucement, cette libert littraire sans laquelle jamais je n'eusse fait rien de bon, si tant est que j'aie fait quelque chose de bon. Pendant l't prcdent, que j'avais tout entier pass Florence, comme je l'ai dit, j'y avais souvent rencontr, sans la chercher, une belle et trs-aimable dame. trangre de haute distinction, il n'tait gure possible de ne la point voir et de ne pas la remarquer, plus impossible encore, une fois vue et remarque, de ne pas lui trouver un charme infini. La plupart des seigneurs du pays et tous les trangers qui avaient quelque naissance taient reus chez elle; mais, plong dans mes tudes et ma mlancolie, sauvage et fantasque de ma nature, et d'autant plus attentif viter toujours entre les femmes celles qui me paraissaient les plus aimables et les plus belles, je ne voulus pas, mon premier voyage, me laisser prsenter dans sa maison. Nanmoins il m'tait arriv trs-souvent de la rencontrer dans les thtres et la promenade. Il m'en tait rest dans les yeux et en mme temps dans le coeur une premire impression trs-agrable; des yeux trs-noirs et pleins d'une douce flamme, joints (chose rare) une peau trs-blanche et des cheveux blonds, donnaient sa beaut un clat dont il tait difficile de ne pas demeurer frapp, et auquel on chappait malaisment. Elle avait vingt-cinq ans; un got trs-vif pour les lettres et les beaux-arts; un caractre d'ange, et, malgr toute sa fortune, des circonstances domestiques, pnibles et dsagrables, qui ne lui permettaient d'tre ni aussi heureuse ni aussi contente qu'elle l'et mrit. Il y avait l trop de doux cueils pour que j'osasse les affronter. Mais dans le cours de cet automne, press plusieurs reprises par un de mes amis de me laisser prsenter elle, et me croyant dsormais assez fort, je me risquai en courir le danger, et je ne fus pas longtemps me sentir pris, presque sans m'en apercevoir. Toutefois, encore chancelant entre le _oui_ et le _non_ de cette flamme nouvelle, au mois de dcembre je pris la poste, et je m'en allai franc trier jusqu' Rome, voyage insens et fatigant, dont je ne rapportai pour tout fruit que mon sonnet sur Rome, que je fis, une nuit, dans une pitoyable auberge de Baccano, o il me fut impossible de fermer l'oeil. Aller, rester, revenir, ce fut l'affaire de douze jours. Je passai et repassai par Sienne, o je revis mon ami Gori, qui ne me dtourna pas de ces nouvelles chanes, dont j'tais plus d' moiti envelopp; aussi mon retour Florence acheva bientt de me les river pour toujours. L'approche de cette quatrime et dernire fivre de mon coeur s'annonait heureusement pour moi par des symptmes bien diffrents de ceux qui avaient marqu l'accs des trois premires. Dans celles-ci, je n'tais pas mu, comme dans la dernire, par une passion de l'intelligence, qui, se mlant celle du coeur et lui faisant contre-poids, formait, pour parler comme le pote, un mlange ineffable et confus qui, avec moins d'ardeur et d'imptuosit, avait cependant quelque chose de plus profond, de mieux senti, de plus durable. Telle fut la flamme qui, dater de cette poque, vint insensiblement se placer la tte de toutes mes affections, de toutes mes penses, et qui dsormais ne peut s'teindre qu'avec ma vie. Ayant fini par m'apercevoir au bout de deux mois que c'tait l la femme que je cherchais, puisque, loin de trouver chez elle, comme dans le vulgaire des femmes, un obstacle la gloire littraire, et de voir l'amour qu'elle m'inspirait me dgoter des occupations utiles, et rapetisser, pour ainsi dire, mes penses, j'y trouvais, au contraire, un aiguillon, un encouragement et un exemple pour tout ce qui tait bien, j'appris connatre, apprcier un trsor si rare, et ds lors je me livrai perdument elle. Et certes je ne me trompai pas, puisque, aprs dix annes entires, l'heure o j'cris ces enfantillages, dsormais, hlas! entr dans la triste saison des dsenchantements, de plus en plus je m'enflamme pour elle, mesure que le temps va dtruisant en elle ce qui n'est pas elle, ces frles avantages d'une beaut qui devait mourir. Chaque jour mon coeur s'lve, s'adoucit, s'amliore en elle, et j'oserai dire, j'oserai croire qu'il en est d'elle comme de moi, et que son coeur, en s'appuyant sur le mien, y puise une force nouvelle. XIII. Deux crivains trs-remarquables, le premier par son zle ardent pour la vrit, le second par le talent et le style, M. de Reumont, ministre de Prusse en Toscane, et M. Saint-Ren Taillandier, rdacteur de la _Revue des Deux-Mondes_, viennent de nous fournir des documents raisonns sur cette liaison d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Nous allons nous en servir librement: cependant, sous beaucoup de rapports, j'en ai plus qu'eux dans ma mmoire. J'ai connu moi-mme la reine dtrne Florence; j'ai t trs-li avec ses amis les plus intimes Paris en 1792; j'ai vu tous les jours M. Fabre de Montpellier, l'ami d'Alfieri et le successeur du pote auprs de son amie, pendant qu'avant M. de Reumont je rsidais Florence, de 1820 1829. XIV. Qu'tait-ce que le prtendant Charles-douard? qu'tait-ce que la comtesse d'Albany? Le voici d'abord: Charles-douard, petit-fils de Charles Ier, le roi dcapit par Cromwell, tait fils de Jacques III, le premier prtendant hroque et malheureux, clbr par Walter Scott, le romancier des rois dtrns, qui venge les prtendants de l'histoire. Jacques III, aprs ses revers et sa fuite en cosse, vivait Rome, trait en roi par le pape. Il avait deux fils, Charles-douard d'abord, dont il est ici question, et le duc d'York, nomm, vingt ans, cardinal. En 1745, Jacques III permit son fils Charles-douard, alors trs-jeune, d'aller tenter en cosse la seconde aventure d'une restauration des Stuarts. Charles-douard dbarque en cosse, runit les clans cossais; avec 50,000 francs et quelques armes il s'empare d'dimbourg et gagne la bataille de Preston-Pans; en 1746 il est dfait l'irrvocable bataille de Culloden. Il fuit travers les Orcades, et, aprs de tragiques aventures, il dbarque en Bretagne, prs de Morlaix, et se rend Paris avec quelques amis compromis dans sa cause. Ni Louis XV, qui venait de conclure la paix avec l'Angleterre, ni l'Espagne, qui suivait la politique franaise, ni Frdric le Grand, roi de Prusse, qui avait besoin de mnager l'Angleterre, tout en admirant et en clbrant de sa plume le jeune prtendant vaincu, ne consentirent lui prter d'appui. Il resta Paris, humili de cet abandon et vivant obscur, en attendant un remords de Louis XV. La cour le traitait en hros digne d'une couronne; le Dauphin lui-mme, pre de Louis XVI, lui laissait esprer un autre avenir avec un autre rgne. XV. Cependant le roi de France voulait rester fidle au trait d'Aix-la-Chapelle, par lequel il s'interdisait d'appuyer les Stuarts contre la maison de Hanovre. Il lui offrait hors de ses tats une hospitalit princire. Je ne cderai qu' la violence, rpondait le jeune souverain. Louis XV, plac entre la fidlit sa parole et l'infidlit son honneur de roi, le fit arrter l'Opra le 10 dcembre 1748. Un chroniqueur, l'avocat Barbier, rend compte ainsi de l'vnement cette date: VNEMENT D'TAT, crit l'avocat Barbier dans son journal.--Hier mardi, 10 dcembre, on a command vingt-cinq hommes par compagnie du rgiment des gardes-franaises pour l'aprs-midi, avec poudre et plomb, sans tambour. Ce jour, le prince douard, connu sous le nom du Prtendant, avait la premire loge l'Opra, son ordinaire; il y est arriv sur les cinq heures, avec deux seigneurs anglais de sa cour. Aussitt qu'il a t descendu de carrosse pour entrer dans le cul-de-sac de l'Opra, M. de Vaudreuil, major du rgiment des gardes, lui a dit qu'il tait charg de l'ordre du roi pour l'arrter, et, dans le moment mme, six sergents aux gardes, qui taient en habits bourgeois, l'ont saisi par les deux bras et par les deux jambes et l'ont enlev de terre; on lui a jet et pass sur-le-champ un cordon de soie, qui lui a embrass et serr les deux bras... Il s'est, dit-on, un peu trouv mal; on l'a pass ainsi par la porte du fond du cul-de-sac qui rend dans la cour des cuisines du Palais-Royal; on l'a mis dans un carrosse de remise dans lequel M. de Vaudreuil l'a accompagn. Ainsi garrott comme un malfaiteur, dpouill de son pe, de ses pistolets (car on poussa l'indignit jusqu' fouiller ses poches), il est conduit immdiatement au chteau de Vincennes. Toutes les prcautions avaient t prises pour que l'arrestation et l'enlvement eussent lieu sans rsistance. Sur la place des Victoires, autour du Palais-Royal, dans toutes les rues voisines de l'Opra, on remarqua pendant cette soire du 10 un dploiement de troupes tout fait inusit. On craignait apparemment une meute du peuple, dit le journaliste. Des gardes-franaises, la baonnette au bout du fusil, et des cavaliers du guet, qui attendaient la voiture place des Victoires, l'envelopprent au passage et lui servirent d'escorte. Neuf de ces hommes, vtus de redingotes et portant des flambeaux, clairaient ce triste cortge. Le guet cheval, ajoute Barbier, l'a conduit le long du faubourg, et il y avait des dtachements de soldats aux gardes, de distance en distance, le long des alles de Vincennes. Pendant ce temps, les deux gentilshommes cossais qui accompagnaient le prince taient entrans dans le corps-de-garde du cul-de-sac de l'Opra, puis jets dans des fiacres et conduits la Bastille. huit heures du matin, Charles-douard partait de Vincennes et on le reconduisait jusqu' la frontire suisse. Cette seconde expdition fut moins brutale que la premire. M. de Frussy, lieutenant gnral des armes du roi, prit place auprs du prince dans une chaise de poste, plus par honneur qu'autrement. Le fait restait le mme nanmoins, et l'opinion y voyait une tache notre honneur. On avait dfendu dans les cafs de Paris de parler du prince douard, parce que l'on se donnait la libert de blmer le roi. Il fut conduit de Vincennes hors du royaume avec dcence, mais le cri public protesta pour lui. Il se cacha sur le continent; il osa reparatre deux fois Londres, o il confra avec ses partisans le duc de Beaufort, lord Somerset, le comte Westmoreland. Il rentra Lige et y vcut obscur et immobile, avec la fille d'un serviteur dvou de son pre, miss Clmentine Walkmischaw, qu'il avait ramene d'cosse o elle s'tait attache lui. Elle passait pour sa femme lgitime, portait son nom, et avait une fille de lui que nous retrouverons bientt modle de son sexe. Ses amis murmurrent et le sommrent de renvoyer miss Clmentine, infidle, disaient-ils, sa cause. Il s'y refusa avec nergie; mais, quelque temps aprs, elle quitta elle-mme le prince, sous prtexte de mettre sa fille au couvent Paris. Ce coup lui fut terrible: l'abandon de ce qui vous a aim dans le malheur est le pire des malheurs. Il le sentit trop; il chercha sa consolation dans le sommeil de ses facults, et il se fit une habitude de l'ivresse, oubli volontaire du sort. Ce fut alors que la cour de France, lasse de l'oublier totalement, songea rveiller dans ce sang des Stuarts une rivalit toujours possible au sang ennemi des Stuarts en donnant des hritiers Charles-douard. M. de Reumont, son biographe, prend trop la lettre les imputations alors prmatures des ambassadeurs d'Angleterre contre les moeurs de ce prince. J'apprends, crit lord Stanley sa cour, que le fils du Prtendant se met boire ds qu'il se lve, et que chaque soir ses valets sont obligs de le porter ivre-mort dans son lit. Les migrs eux-mmes commencent faire peu de cas de sa personne... Ces grossires habitudes, qui ne le quittrent plus, loignrent en effet un grand nombre de ses anciens partisans. Son pre, son frre le cardinal, eussent essay en vain de le rappeler au sentiment de lui-mme; il passait des annes entires sans leur donner signe de vie. la mort de son pre, en 1766, il quitta sa rsidence du pays de Lige; il vint prsider Rome cette petite cour organise un peu purilement par Jacques III, et qui ne rappelait gure, faute d'argent, celle de Jacques II Saint-Germain. La responsabilit nouvelle qui pesait sur lui, ce titre de roi qu'il portait, les marques de dvouement que lui prodiguait encore son entourage, la prsence et les conseils de son frre, rien ne put l'arracher l'ivrognerie. _Il signor principe_, ainsi l'appelaient les Romains, continuait chercher dans le vin l'oubli de ses infortunes, et une fois ivre il battait ses gens, ses amis, les lords et les barons de sa cour, comme il battait Preston-Pans les soldats du gnral Cope. Un jour, en 1770, le duc de Choiseul, qui avait song un instant la restauration des Stuarts, fait exprimer au Prtendant le dsir de lui parler trs-confidentiellement Paris. Charles-douard arrive, et rendez-vous est pris pour le soir mme, minuit, dans l'htel du duc de Choiseul. La confrence doit avoir lieu en prsence du marchal de Broglie, charg de soumettre au prince le plan d'une descente en Angleterre. l'heure convenue, le duc et le marchal sont l, munis d'instructions et de notes; Charles-douard ne parat pas. Ils attendent, ils attendent encore, esprant qu'il va venir d'un instant l'autre. Une demi-heure se passe, l'heure s'coule. Enfin le marchal s'apprte prendre cong de son hte, quand un roulement de voiture se fait entendre dans la cour. Quelques instants aprs, Charles-douard entrait dans le salon, mais si compltement ivre, qu'il et t incapable de soutenir la moindre conversation. Le duc de Choiseul vit bien qu'il n'y avait rien faire avec un prtendant comme celui-l, et ds le lendemain il lui donna l'ordre de quitter la France au plus tt. Tel tait l'homme que le duc d'Aiguillon faisait venir Paris l'anne suivante, en 1771, et qui il offrait, au nom de la France, une pension de deux cent quarante mille livres, s'il consentait pouser sans dlai la jeune princesse de Stolberg. Puisqu'on ne pouvait faire de Charles-douard un chef d'expdition capable de tenir l'Angleterre en chec, on voulait du moins qu'il laisst des hritiers, que la famille des Stuarts ne s'teignt pas, que le parti jacobite ft toujours soutenu par l'esprance, et que ces divisions de la Grande-Bretagne pussent servir point nomm les intrts de la France. Le duc d'Aiguillon ne s'adressait plus, comme le duc de Choiseul, au hros d'dimbourg et de Preston-Pans; il lui disait simplement: Soyez poux et pre... gostes calculs de la politique! Le ministre de Louis XV s'tait-il demand si Charles-douard, avec ses habitudes invtres d'ivrognerie, n'tait pas, cinquante et un ans, le plus misrable des vieillards, et si une me pouvant encore aimer habitait les ruines de son corps? La jeune femme que le duc d'Aiguillon destinait ce vieillard n'avait pas accompli sa dix-neuvime anne. Louise-Maximiliane-Caroline-Emmanuel, princesse de Stolberg, tait ne Mons, en Belgique, le 20 septembre 1752. Elle appartenait par son pre l'une des plus nobles familles de la Thuringe, et se rattachait par sa mre, fille du prince de Hornes, l'antique ligne de Robert Bruce, qui donna des rois l'cosse du moyen ge. Son pre, le prince Gustave-Adolphe de Stolberg-Gedern, tant mort dans cette bataille de Leuthen o le grand Frdric dfit si compltement le prince de Lorraine et le marchal Daun, malgr la supriorit de leurs forces, la princesse se trouva veuve bien jeune encore avec quatre filles, dont la dernire n'avait que trois ans. L'impratrice Marie-Thrse n'oublia pas la famille du gnral qui tait mort sous ses drapeaux; elle accorda une pension sa veuve et assura le sort de ses filles. Il y avait alors dans les possessions flamandes de la maison d'Autriche des abbayes pourvues de dotations considrables, et dont les dignits, c'est--dire les revenus, appartenaient de droit la plus haute aristocratie de l'empire. On choisissait les abbesses, les suprieures, parmi les princesses des maisons souveraines, et pour mriter le titre de chanoinesse il fallait montrer dans sa famille, tant en ligne maternelle que paternelle, au moins huit gnrations de nobles. Les filles de la princesse de Stolberg obtinrent tour tour cette distinction, qui leur procura de riches mariages, car les chanoinesses de ces abbayes ne faisaient pas voeu de renoncer au monde; elles trouvaient au contraire dans cette singulire alliance avec l'glise une occasion de briller plus srement parmi les privilgis de la fortune. leve d'abord dans un couvent, Louise de Stolberg fut bientt chanoinesse comme ses soeurs, et chanoinesse de l'abbaye de Sainte-Vandru, dont la suprieure tait la princesse de Lorraine Anne-Charlotte, soeur de l'empereur d'Allemagne Franois Ier, belle-soeur de l'impratrice Marie-Thrse. Ds l'ge de dix-sept ans, la jeune chanoinesse attirait tous les regards dans cette socit d'lite. Si elle tait Allemande par la naissance et par le nom, elle tait surtout Franaise par le tour de ses ides, et tous les prestiges de la grce taient encore embellis chez elle par une merveilleuse vivacit d'esprit. Instruite sans pdantisme, passionne pour les arts sans nulle affectation, Louise de Stolberg semblait faite pour rgner avec grce sur l'aristocratie intellectuelle de son poque, dans les plus pures rgions de la socit polie. Sans doute elle ne connaissait de la vie de Charles-douard que sa priode hroque, la priode de 1745 1748, lorsque le duc de Fitz-James vint lui offrir la main de l'hritier des Stuarts. Comment une telle offre ne l'et-elle point sduite? C'tait une couronne qu'on lui prsentait, dit M. de Reumont, une couronne tombe assurment, mais si brillante encore de l'clat que lui avaient donn plusieurs sicles sur un des premiers trnes de l'univers, une couronne illustre autrefois et consacre de nouveau par la majest de l'infortune, par le dvouement de ses serviteurs, par le hardi courage de l'homme qui avait essay de la ressaisir tout entire. L'affaire fut mene secrtement. La mre de la princesse ne demanda pas l'autorisation de l'impratrice Marie-Thrse, craignant que la politique autrichienne ne s'oppost un mariage qui devait ncessairement irriter l'Angleterre; elle se rendit Paris avec sa fille, et c'est l que le mariage fut contract par procuration le 28 mars 1772. Le duc de Fitz-James avait reu tous les pouvoirs de Charles-douard pour signer l'acte en son nom. La jeune femme, accompagne de sa mre, se rendit ensuite Venise et s'y embarqua pour Ancne. C'tait dans la Marche d'Ancne, Lorette, que le mariage devait tre clbr; mais, des difficults tant survenues, une grande famille italienne tablie non loin d'Ancne, Macerata, la famille Compagnoni Marefochi, offrit au prince son chteau pour la crmonie. Charles-douard s'y tait rendu en toute hte ds qu'il avait appris le dpart de sa fiance, chargeant un de ses amis, lord Carlyll, d'aller recevoir la princesse Lorette et de la conduire Macerata. La clbration du mariage eut lieu le 17 avril 1772. C'tait, chose singulire, un vendredi saint. Monseigneur Peruzzini, vque de Macerata et de Tolentino, bnit l'union des fiancs dans la chapelle du chteau en prsence d'un petit nombre de tmoins. Charles-douard n'avait oubli aucun de ses titres; ce vieillard, us par l'intemprance, qui s'agenouille pniblement sur ces coussins de velours auprs de cette jeune femme aux yeux bleus, aux cheveux blonds, blouissante de grce et de beaut, c'est Charles III, roi d'Angleterre, de France et d'Irlande, dfenseur de la foi. Les tmoins taient sir Edmond Ryan, major au rgiment de Berwick, monseigneur Ranieri Finochetti, gouverneur gnral des Marches, Camille Compagnoni Marefochi et Antoine-Franois Palmucci de Pellicani, patriciens de Macerata. Une mdaille fut frappe pour perptuer le souvenir de cet vnement; sur l'une des faces, on voyait le portrait de Charles-douard, sur l'autre celui de la jeune femme, et la lgende, inscrite aussi sur la muraille de la chapelle, portait ces mots en latin: _Charles III, n en 1720, roi d'Angleterre, de France et d'Irlande. 1766. Louise, reine d'Angleterre, de France et d'Irlande. 1772._ Deux jours aprs le mariage, le soir de Pques, les nouveaux poux quittrent le chteau de Macerata et se dirigrent petites journes vers Rome, o ils firent leur entre le 22 avril. Ce fut presque une entre royale. Charles-douard, depuis six ans, tait en instance auprs de la cour de Rome pour obtenir la reconnaissance de son titre de roi, comme son pre l'avait obtenue nagure du pape Clment XI. Esprant toujours que le souverain pontife finirait par lui accorder cette faveur, dont Jacques III avait joui pendant quarante-huit ans, il n'avait rien nglig pour maintenir son rang dans une occasion aussi solennelle. Quatre courriers galopaient devant les quipages; puis venaient cinq voitures atteles de six chevaux, la premire, o se trouvaient le prince et la princesse, les deux suivantes, rserves la maison de Charles III, les deux dernires au cardinal d'York et ses gens. Une foule immense se pressait sur leur passage; les trangers, les Anglais surtout, si nombreux Rome, se mlaient avidement une population toujours curieuse de ces spectacles, et l'on peut dire que l'entre de Charles III avec sa jeune femme dans la capitale du monde catholique fut un des vnements de l'anne 1772. vnement d'un jour, et bien vite oubli! Ce bruit, cet clat, ce concours du peuple, tout cela ne valait point pour Charles-douard un simple mot tomb de la bouche du pape. Vainement fit-il notifier au cardinal secrtaire d'tat l'arrive du _roi et de la reine d'Angleterre_; on n'tait plus au temps de Clment XI, et le sage Clment XIV, assis alors sur le sige de saint Pierre, ne voulait pas exposer le gouvernement romain des difficults graves pour l'inutile et dangereux plaisir de protester contre les arrts de l'histoire. Lorsque le prsident de Brosses, en 1739, visitait la ville de Rome, il pouvait dire propos du fils de Jacques II, pre de Charles-douard: On le traite ici avec toute la considration due une majest reconnue pour telle. Il habite place des Saints-Aptres, dans un vaste logement... Les troupes du pape y montent la garde comme Monte-Cavallo, et l'accompagnent lorsqu'il sort... Il ne manque pas de dignit dans ses manires. Je n'ai vu aucun prince tenir un grand cercle avec autant de grce et de noblesse. En 1772, il n'y avait plus Rome de roi d'Angleterre reconnu par le saint-sige, il n'y avait plus de garde papale la porte de son htel, plus de cortge militaire pour l'escorter par la ville; le prtendu Charles III tait simplement Charles Stuart, ou bien encore le comte d'Albany, comme il se nommait lui-mme dans ses voyages. Quant la _reine_ Louise, le peuple romain, pour ne pas lui enlever tout fait sa royaut, l'appelait la reine des aptres, du nom de la place o tait situ le palais Muti, occup depuis un demi-sicle par les descendants de Charles Ier. Elle aurait pu tre la reine des salons de Rome, s'il y avait eu Rome des salons o le roi et la reine d'Angleterre eussent pu maintenir leur rang. Plus tard, auprs d'un des rois de la posie, la princesse Louise retrouvera sa royaut perdue; elle aura une cour d'crivains et d'artistes, elle distribuera des grces, et le chantre des _Mditations_, jeune, inconnu, d'une voix timide, ira lire et faire consacrer ses premiers vers dans le royal salon de la comtesse d'Albany. En attendant ces jours de fte, les prtentions de Charles-douard la condamnaient l'isolement. XVI. C'est ainsi que Louise de Stolberg devint reine exile de la Grande-Bretagne. Ses premires annes de mariage Rome ne tromprent pas entirement ses esprances. Malgr quelques excs habituels de vin, le prince qu'elle avait pous avait l'extrieur et la grce d'un roi dtrn, mais pouvant encore se rhabiliter pour le trne. Une circonstance o l'tiquette allait dterminer la cour de Rome lui refuser authentiquement l'tiquette de la royaut l'obligea quitter son palais romain et aller habiter Florence. L'archiduc Lopold, deuxime fils de Marie-Thrse, y rgnait alors en expectative. La Toscane tait le noviciat de l'empire. C'tait un prince philosophe, extrmement libral d'institutions dans un pays o il semblait faire l'essai des principes de la rvolution franaise, tempre par un despotisme populaire sans danger. Ses moeurs avaient la licence de ses principes. Ses excs en ce genre passent toute vraisemblance: il ne vit point le prtendant anglais, mais il le reut dans ses tats sans ombrage. Cet oubli de son rang acheva d'enlever Charles-douard le soin de sa dignit. Sir Horace Mann, envoy d'Angleterre en Toscane, lui rendait ce triste tmoignage: il maltraitait sa femme de toutes les manires. XVII. C'est peu de temps avant cette lettre d'Horace Mann qu'Alfieri arriva avec sa suite et quatorze chevaux anglais Florence pour s'tablir en Toscane. Nous avons vu plus haut en quels termes il raconte lui-mme son arrive. De ce jour, l'expatriation complte du jeune Alfieri est accomplie. Il parle du Pimont et de ses souverains en Coriolan vengeur; il passe son temps librement en sigisb assidu et tolr dans la maison de son ami. Le froce ennemi des rois ne comprend pas les reines dans son aversion. La cour qu'il leur fait est innocente ses yeux, pourvu que l'amour et sa vanit l'autorisent. Florence, o les moeurs de l'Italie triomphent, n'aperoit pas mme de scandale; tout le monde, mme le grand-duc Lopold, prend parti pour l'infortune jeune femme, perscute par son mari, console par son pote. Il ne faut pas juger ces rapports comme on les aurait jugs en France; en fait de moeurs conjugales le pays des sigisbs absout tout. Alfieri cependant crit tranquillement des tragdies nouvelles, la _Conjuration des Pazzi_, _don Garcia_, _Oreste_, en dfi de Voltaire qu'il mprise et qu'il insulte comme Franais, _Rosemonde_, _Timolon_, _Octavie_; il fouille toutes les histoires antiques ou modernes pour y dcouvrir un prtexte tragdie. On l'applaudit de confiance. Un jeune pote tranger avec quinze beaux chevaux dans ses curies, ami ou amant d'une jeune et belle reine et _affectant_ une horreur de la royaut qui commenait poindre alors, ne pouvait pas trouver des critiques bien svres dans un genre inusit encore en Toscane. On ne lisait pas, mais on vantait voix basse son double hrosme, hrosme d'opinion dans ses oeuvres, hrosme de boudoir dans sa vie. Il commence passer pour grand pote sur la foi de quelques essais d'dition Sienne, et de quelques lectures chez Mme d'Albany. Voici en quels termes le diplomate anglais Dutens, attach alors la diplomatie britannique, Florence, raconte la scne qui affranchit la comtesse de la tyrannie de son mari: Il tait convenu, dit-il, entre Mme d'Albany et Alfieri, qu'elle profiterait de la premire occasion de se soustraire son mari. Le grand-duc, inform du projet, l'approuvait sans rserve. Une amie de la comtesse, Mme Orlandini, qui descendait de la famille jacobite du marquis d'Ormonde, tait dans la confidence, ainsi que son cavalier servant, gentilhomme irlandais, nomm Gehegan. Le difficile tait de djouer la surveillance du comte, qui ne la quittait pas un instant, et la mettait littralement sous clef chaque fois qu'il tait oblig de sortir sans elle. la promenade, la messe, partout on le voyait ses cts, comme un gardien hargneux. Enfin, on tomba d'accord sur le plan; chacun apprit son rle, et au jour fix, l'heure dite, la petite comdie fut enleve avec un merveilleux ensemble. Un matin, Mme Orlandini vint djeuner chez la comtesse et lui proposa, en sortant de table, d'aller faire une visite au couvent des Dames-Blanches (_le Bianchette_), pour y admirer certains travaux d'aiguille, vritables merveilles d'lgance. Volontiers, dit la comtesse, si mon mari le permet. Le comte n'y voit nul obstacle; on monte en voiture, on part, on arrive au couvent, non loin duquel on rencontre M. Gehegan, qui se trouvait l comme par hasard. La comtesse et Mme Orlandini descendent les premires et franchissent les degrs du seuil. Elles sonnent; la porte s'ouvre et se referme immdiatement sur elles. Parbleu! monsieur le comte, s'crie M. Gehegan, qui les suivait, ces religieuses sont d'une exquise politesse: elles viennent de me jeter la porte au nez! Charles-douard s'avanait d'un pas tranant. Attendez, dit-il, je saurai bien me faire ouvrir. Il monte les marches du perron et frappe le seuil d'une main impatiente. Personne ne rpond cet appel; il frappe encore, il frappe coups redoubls: mme immobilit dans le vestibule. Il est vident qu'on lui refuse l'entre du clotre. Alors sa colre clate, il secoue si violemment et marteaux et sonnettes qu'il faut bien que l'abbesse intervienne. La voil qui ouvre le guichet. Monsieur, dit-elle sans s'mouvoir, la comtesse d'Albany a cherch un asile dans ce couvent; elle y est sous la protection de Son Altesse impriale et royale la grande-duchesse. Dire la stupfaction et la fureur de Charles-douard, ce serait chose impossible. Rentr chez lui, il s'adresse au grand-duc; mais toutes ses plaintes, toutes ses prires, toutes ses protestations sont vaines: Pierre-Lopold aimait la justice sommaire et ne rendait pas compte de ses actes. Pendant ce temps, la comtesse d'Albany, qui n'avait pas l'intention de finir ses jours dans le couvent des Dames-Blanches, faisait de son ct des dmarches couronnes d'un meilleur succs. La scne que nous venons de raconter se passait dans la premire semaine du mois de dcembre 1780; le lendemain ou le surlendemain, la comtesse crivit son beau-frre, le cardinal d'York, lui demandant sa protection et un asile Rome. Le plus press pour elle tait de quitter Florence, o elle pouvait craindre tous les jours quelque tentative dsespre du comte. Voici ce que le cardinal lui rpondait le 15 dcembre. Il faut citer cette lettre tout entire, avec ses incorrections de style et son orthographe; on y verra ce que la socit italienne pensait de cette singulire aventure. N'oublions pas que, parmi les dfenseurs de la comtesse, celui qui porte ici la parole est certainement le moins suspect: le cardinal Henry d'York est le propre frre de Charles-douard, comte d'Albany. Frascati, ce 15 dcembre 1780. Ma trs-chre soeur, je ne puis vous exprimer l'affliction que j'ai soufferte en lisant votre lettre du 9 de ce mois. Il y a longtemps que j'ai prvu ce qui est arriv, et votre dmarche, faite de concert avec la cour, a garanti la droiture des motifs que vous avez eus pour la faire. Du reste, ma trs-chre soeur, vous ne devez pas mettre en doute mes sentiments envers vous, et jusqu' quel point j'ai plaint votre situation: mais, de l'autre ct, je vous prie de faire rflexion que, dans ce qui regarde votre indissoluble union avec mon frre, je n'ai eu aucune autre part que celle d'y donner mon consentement de formalit aprs que le tout tait conclu, sans que j'en aie eu la moindre information par avance, et pour ce qui regarde le temps aprs l'effectuation de votre mariage, personne ne peut tre tmoin plus que vous-mme de l'impossibilit dans laquelle j'ai toujours t de vous donner le moindre secours dans vos peines et afflictions. Rien ne peut tre plus sage ni plus difiant que la ptition que vous faites de venir Rome dans un couvent, avec les circonstances que vous m'indiquez: aussi je n'ai pas perdu un moment de temps pour aller Rome expressment pour vous servir et rgler le tout avec notre trs-saint pre, les bonts duquel envers vous et envers moi je ne saurais vous exprimer. J'ai pens tout ce qui pouvait vous tre de plus dcent et agrable, et j'ai eu la consolation que le saint-pre a eu la bont d'approuver toutes mes ides. Vous serez dans un couvent o la reine ma mre a t pendant du temps; le roi mon pre en avait une prdilection toute particulire. On y sait vivre plus que dans aucun couvent de Rome. On y parle franais: il y a quelques religieuses d'un mrite trs-distingu. Monseigneur Lascaris en est la tte. Votre nom de comtesse d'Albany vous mettra l'abri de mille tracasseries, sans droger en rien au respect qui vous est d, et sur ma parole, vous en recevrez des marques de tout ct. Pour ce qui regarde votre sortie pour prendre l'air, qui est trop ncessaire votre sant, le saint-pre a eu la bont de me laisser l'arbitre sur cet arrangement-l, moyennant quoi vous pouvez tre tranquille sur ce point comme sur beaucoup d'autres choses qu'il ne me convient pas de traiter en dtail avec vous. Il suffit que vous soyez sre d'tre en bonnes mains, et que je ne me retire jamais de confesser au public l'assistance que je vous dois dans votre situation, tant sr et trs-sr que vous ferez honneur aux conseils ou avertissements que je pourrai prendre la libert de vous donner dans quelques occasions, et qui srement n'auront d'autre objet que votre vrai bien devant Dieu et les hommes. On crit trs fort au nonce par cet ordinaire, pour rgler avec la cour o vous tes les moyens de votre dpart sr et tranquille: il faut vous en rapporter eux. Je m'imagine que vous viendrez avec Mme de Marzan et au surplus deux filles de chambre. Enfin, ma trs-chre soeur, tranquillisez votre esprit; laissez-vous rgler par ceux qui vous sont attachs, et surtout ne dites jamais qui que se soit que vous ne voulez jamais entendre parler de retour avec votre mari. N'ayez pas peur que, sans un miracle vident, je n'aurais jamais le courage de vous le conseiller; mais comme il est probable que le bon Dieu a permis ce qui vient d'arriver, pour vous mouvoir la pratique d'une vie difiante par laquelle la puret de vos intentions et la justice de votre cause seront justifies aux yeux de tout le monde, il peut se faire aussi que le Seigneur ait voulu, par le mme moyen, oprer la conversion de mon frre. Il est vrai aussi que, si je n'ose me flatter du second, j'ai un vrai pressentiment du premier, qui me console infiniment dans le comble de mon chagrin. Adieu, ma trs-chre soeur, ne pensez rien. Monseigneur Lascaris, Cantini et moi, pensons tout ce qui est ncessaire. Je suis plein de sentiments pour vous, Votre trs-affectionn frre, HENRY, _cardinal_. Le lendemain, 16 dcembre, un bref du pape Pie VI, adress la comtesse d'Albany, lui annonait que les dispositions du cardinal taient compltement approuves, et qu'un asile sr attendait la royale fugitive dans le couvent des Ursulines. La comtesse quitta aussitt le clotre des Dames-Blanches et prit la route de Rome. Ce ne fut pas toutefois sans des apprhensions trs-vives: on savait la fureur du comte, on connaissait la violence de son caractre, et il fallait bien avouer qu'il ne manquait pas de bonnes raisons en ce moment pour se faire justice lui-mme. N'avait-il pas des serviteurs prts tout? Ne pouvait-il rattraper sa proie? Dans cette espce de lutte ouverte entre le grand-duc et lui, son honneur n'tait-il pas doublement engag? On craignait en un mot que le partisan de 1745 ne retrouvt sa vigueur juvnile pour cette expdition d'un nouveau genre; il fallait donc tre en mesure d'empcher un coup de main. Un soir, au tomber de la nuit, une voiture sortit du clotre des Dames-Blanches, emportant la belle rfractaire; une escorte de cavaliers arms galopait ses cts; sur le sige taient Alfieri et M. Gehegan, tous deux dguiss en cochers et le pistolet au poing. Ils occuprent ce poste pendant plusieurs lieues, et ne revinrent Florence qu'aprs avoir laiss la jeune femme l'abri de tout pril. Le voyage en effet s'accomplit sans accident, et la comtesse, arrive Rome, fut reue avec les plus vives marques d'affection et de respect par son beau-frre le cardinal. Alfieri, dans ses Mmoires, se garde bien de raconter ce singulier pisode; il revendique pourtant avec assurance l'honneur d'avoir fait son devoir. On a pu, dit-il, me noircir cette occasion, on a pu forger contre moi des calomnies que je ne m'abaisserai pas relever; quiconque est dans le secret de l'aventure trouvera qu'il n'tait pas si ais de se bien comporter en une pareille affaire et de la mener bonne fin, comme je crois l'avoir fait. La comtesse une fois rfugie en lieu sr, Alfieri fut bien oblig, par convenance au moins, de rester quelques mois Florence. Ce qu'il y souffrit des tourments de l'absence, il l'a dit lui-mme avec sa vivacit habituelle. Elle partit donc pour Rome, continue Alfieri sans dire comment; il l'accompagna dans les premires postes, le pistolet au poing, avec l'Anglais Gehegan, ami de son ami, en sorte que deux cavaliers servants enlevaient deux femmes leurs maris dans la mme voiture. Poggibonsi les amoureux se sparrent: Je restai par convenance Florence, comme un aveugle qu'on abandonne. Je sentis vritablement alors et dans le fond de l'me que sans elle je ne vivais qu' moiti. Absolument inhabile toute occupation, toute oeuvre leve, et n'ayant plus aucun souci de cette gloire si ardemment aime, ni de moi-mme, il est donc bien clair que si dans cette affaire j'avais travaill avec zle pour le plus grand bien de mon amie, je n'avais rien fait pour le mien, puisqu'il n'y avait pas pour moi de plus grand malheur que celui de ne plus la voir. Je ne pouvais avec dcence la suivre Rome immdiatement; je ne pouvais non plus me tenir Florence. J'y restai cependant jusqu' la fin de janvier 1781; mais les semaines taient pour moi des annes, et je ne savais plus ni travailler ni lire. Je pris enfin le parti de m'en aller Naples chercher quelque remde; et l'on se doute bien que si je choisis Naples, c'est que pour s'y rendre il faut passer par Rome. Il y avait dj plus d'un an que s'taient dissips les derniers brouillards de mon second accs d'avarice. J'avais plac en deux fois plus de 160,000 fr. dans les rentes viagres de France, ce qui rendait mon existence indpendante du Pimont. J'tais revenu des dpenses raisonnables. LAMARTINE. (_La suite au prochain entretien._) FIN DU SEIZIME VOLUME. End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 16), by Alphonse de Lamartine License: Share Alike