Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) COURS FAMILIER DE LITTRATURE UN ENTRETIEN PAR MOIS PAR M. A. DE LAMARTINE TOME DIX-NEUVIME. PARIS ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43. 1865 L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction l'tranger. COURS FAMILIER DE LITTRATURE REVUE MENSUELLE. XIX Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et de la Marine, rue Jacob, 56. CIXe ENTRETIEN. MMOIRES DU CARDINAL CONSALVI, MINISTRE DU PAPE PIE VII, PAR M. CRTINEAU-JOLY. (PREMIRE PARTIE.) I Quelle que soit l'opinion qu'on se fasse du principe divin ou humain de l'autorit spirituelle ou temporelle de la papaut en Europe, il est impossible de nier que les papes soient des souverains, soit en vertu d'un mandat de Dieu, soit en vertu d'une antique tradition humaine; qu'en vertu du titre surhumain, leur autorit, sous le rapport spirituel, soit sacre; et qu'en vertu du titre de possession humaine et traditionnelle, leur gouvernement soit respectable. Les gouvernements, monarchies ou rpubliques, traitent avec eux, leur envoient des ambassades ou en reoivent d'eux, concluent des concordats ou des conventions avec eux, et sont tenus de les excuter par le simple respect de leur parole, jusqu' ce qu'ils soient prims ou modifis d'un consentement commun; en un mot ils gouvernent lgitimement la portion d'empire qui leur a t dvolue sur ce globe. _Dtrn pour cause_ de papaut, est un axiome de droit public qui n'a pas encore t admis sur la terre. Qu'on n'admette pas le mlange sacrilge du spirituel et du temporel, c'est libre chacun; mais qu'on ne reconnaisse pas le gouvernement temporel de la papaut parce que le pape exerce comme pape des fonctions ecclsiastiques Rome ou ailleurs, c'est confondre les deux puissances et passer soi-mme d'un ordre d'ides dans un autre. Les papes ont donc comme souverains un gouvernement. Or, du moment o les papes ont un gouvernement, ils ont des ministres; et si au nombre de ces ministres ils ont le bonheur de trouver un homme suprieur, modr, dvou jusqu' l'exil et jusqu' la mort, comme Sully tait cens l'tre Henri IV; si ce rare phnix, n dans la prosprit, prouv par les vicissitudes du pouvoir et du temps, continue pendant vingt-cinq ans, au milieu des fortunes les plus diverses, en butte aux perscutions les plus acerbes et les plus odieuses, partager dans le ministre, sans cause, les adversits de son matre; si le souverain sensible et reconnaissant a pay de son amiti constante l'affection, sublime de son ministre, et si ce gouvernement de l'amiti a donn au monde le touchant exemple du sentiment dans les affaires, et montr aux peuples que la vertu prive complte la vertu publique dans le matre comme dans le serviteur; pourquoi des crivains honntes ne rendraient-ils pas justice et hommage ce phnomne si rare dans l'histoire des gouvernements, et ne proclameraient-ils pas dans Pie VII et dans Consalvi le gouvernement de l'amiti? C'est le vritable nom de ce gouvernement deux ttes ou plutt deux coeurs, qui a travers tant d'annes de calamits sans se diviser, aprs quoi le ministre est mort de douleur de la mort du souverain, laissant pour toute fortune une tombe sacre celui qu'il a tant aim. Voil l'histoire exacte du rgne pontifical de Pie VII et du ministre Consalvi. II J'ai beaucoup connu et familirement frquent le cardinal-ministre, Rome, diffrentes poques, sous les auspices de la duchesse de Devonshire, son amie la plus intime, et j'oserai dire la mienne aussi; elle m'en a lgu une preuve touchante en me lguant une de ses munificences par son testament. Cette munificence acquit mes yeux un triple prix parce qu'elle me fut transmise par madame Rcamier, femme digne de cette socit avec les illustrations de Londres, de Paris et de Rome, et qui m'a lgu elle-mme un souvenir immortel, le beau portrait de notre ami commun le duc Matthieu de Montmorency. J'ai t le tmoin confidentiel, dans des circonstances difficiles, de la mesure, de la sagesse, de l'quilibre de son gouvernement et de l'impassibilit de son courage. Ce n'tait pas seulement un grand ministre, c'tait un grand coeur; j'ai pass avec lui en 1821 les semaines glissantes o l'arme napolitaine de Pp et l'arme autrichienne de Frimont allaient s'aborder Introdocco et se disputer les tats romains envahis des deux cts, et o Rome attendait des hasards d'une bataille son sort et sa rvolution; il tait aussi calme que s'il avait eu le secret du destin: _Experti invicem sumus ego et fortuna_, nous disait-il. Quant au pape, il a touch le fond de l'adversit Savone et Fontainebleau; il ne craint pas de descendre plus bas, laissant Dieu sa providence. N'est-on pas trop heureux, dans ces agitations des peuples et dans ces oscillations du monde, d'avoir son devoir marqu par sa place, et ne pouvoir tomber qu'avec son matre et son ami? III J'attendais, je l'avoue, avec impatience le moment o un hasard quelconque, mais un hasard certain, quoique tardif, ramnerait le nom du cardinal Consalvi dans la discussion des grands noms de mon poque pour lui rendre tmoignage. Ce jour est arriv; un homme que je ne connais pas personnellement, et dont les opinions ne sont, dit-on, pas les miennes sur beaucoup de choses, M. Crtineau-Joly, vient de publier un livre intitul: _Mmoires du cardinal Consalvi._ Il ne faut pas qu'on s'y trompe, le titre ne donne pas une ide prcise du livre; bien qu'il soit d'un grand et vif intrt, il n'a que trs-peu d'analogie avec ce que nous appelons ordinairement _Mmoires_. Ce sont les mmoires diplomatiques plus que les mmoires intimes et personnels du cardinal. Cet homme de bien, trs-dtach de lui-mme, ne se jugeait pas assez important pour s'occuper exclusivement de lui et pour en occuper les autres; il se passe habituellement sous silence; mais, quand il rencontre sur le chemin de ses souvenirs et de sa plume quelqu'une de ces questions historiques qui ont agit et l'glise et le monde, telles que le concordat, le rtablissement du culte en France, le conclave d'o sortit Pie VII, le voyage du pape Paris pour y couronner Napolon, l'emprisonnement de ce pontife Savone, sa dure captivit, sa rsidence force Fontainebleau, les dsastres de Russie et de Leipsick qui forcrent l'empereur tenter sa rconciliation avec Pie VII et renoncer l'empire des mes pour recouvrer demi l'empire des soldats; le retour du pape Rome, l'enthousiasme de l'Italie sa vue, qui le fait triompher seul Rome de l'omnipotence indcise de Murat en 1813; enfin sa restauration spontane sur son trne: alors Consalvi, directement ou indirectement ml toutes ces transactions, prend des notes, les rdige et les confie aux archives du saint-sige pour clairer le gouvernement pontifical et traditionnel sur ses intrts. Ce sont ces notes authentiques dont le gouvernement romain d'aujourd'hui a donn communication M. Crtineau-Joly, et celui-ci nous les livre son tour sous le titre de _Mmoires du cardinal Consalvi_. Elles seraient plus convenablement nommes Mmoires de l'glise de Rome pendant la perscution de Pie VII, rdiges par son premier ministre et son ami. Mais elles sont cependant et effectivement des fragments trs-rels et trs-vridiques des Mmoires du cardinal-ministre; il n'y a aucune supercherie, il y a seulement lacune; ce ne sont pas tous les Mmoires, ce sont les documents originaux, prpars par le ministre lui-mme, pour la rdaction de ses Mmoires. Nous allons suppler, l'aide des documents fournis par M. Crtineau-Joly et par nos notions personnelles, aux commencements de la vie du cardinal, omis ou trop lgrement relats dans ce livre, dont l'objet tait plus vaste. IV Le cardinal Consalvi naquit Rome, le 8 juin 1755, et fut baptis sous le nom d'Hercule; il tait l'an de quatre frres et d'une soeur; son pre tait le marquis Consalvi, de Rome, et la marquise Carandini, de Modne, sa mre. Il aurait d rclamer lgalement le nom de Brunacci, famille plus illustre de Sienne que la famille Consalvi Rome; il n'en fit rien par respect pour son pre, et persuad, dit-il, que la plus prcieuse noblesse est celle du coeur et des actions. Il n'avait que six ans quand il perdit son pre; sa mre alla demander asile la maison du cardinal Carandini, son frre de prdilection; il resta, ainsi que ses petits frres, sous la tutelle du marquis Gregorio Consalvi. Gregorio, avant de mourir, en 1766, les confia la tutelle du cardinal Negroni, homme distingu du sacr collge. Ce cardinal, qui avait t lev Urbino par les frres des coles pies, envoya ces enfants Urbino pour y recevoir la mme ducation que lui. Une circonstance douloureuse m'loigna d'Urbino quatre ans aprs, avant d'y avoir fini mes tudes, dit-il. Mon second frre, Jacques-Dominique, y contracta une horrible maladie. On l'attribua,--je ne veux pas affirmer avec certitude que telle en fut la cause,-- la brutale frocit d'un religieux, surveillant de la division (_prefetto della camerata_) o nous nous trouvions. Ce surveillant frappait avec un gros nerf de boeuf, et pour chaque peccadille commise dans la journe, les faibles enfants revtus seulement de leurs chemises au moment o ils allaient se mettre au lit. Or moi, qui n'avais que dix ans, j'tais l'un des plus gs. Mon pauvre frre se plaignit bientt d'une douleur trs-intense l'un de ses genoux, sans aucun signe extrieur tout d'abord; mais peu peu le genou se dressa presque jusqu'au menton, et demeura ainsi durant le reste de sa vie. Ma mre et notre tuteur le firent revenir Rome pour le soigner. Il fallut envoyer de Rome Urbino la litire du Palais pontifical,--on n'en trouva pas d'autre,--car il tait impossible que mon infortun frre pt faire ce long trajet sans tre port sur un lit. Arriv la maison maternelle, aprs avoir langui dans la souffrance et subi une opration chirurgicale, il mourut vers l'ge de dix ou douze ans et fut enterr Saint-Marcel. Le grand amour que je lui avais vou me fit amrement ressentir sa perte, bien que je ne fusse que petit enfant. Mais ce n'tait pas le coup le plus douloureux que me prparait mon triste sort. Le cardinal tuteur, voyant que, par suite de ce trpas, notre mre en voulait toujours au collge d'Urbino, nous rappela, mon frre Andr et moi, pour nous placer dans le collge Nazaren Rome, tenu, lui aussi, par les Scolopii. Mais une circonstance accidentelle ne lui permit pas de raliser son projet. Le cardinal Negroni, tant prlat, avait t auditeur du cardinal duc d'York, alors vque de Frascati. Or, ce royal cardinal, fils de Jacques III, roi d'Angleterre, rouvrait justement alors son sminaire et son collge, qu'il venait de retirer des mains de la Socit de Jsus. Comme il recrutait de jeunes clercs pour peupler cet tablissement, il demanda au cardinal Negroni de nous y envoyer, lui promettant de nous accorder tous deux sa protection spciale. Le cardinal Negroni ne put pas refuser; il vit mme qu'il commenait notre fortune en nous plaant sous la protection d'un aussi puissant personnage. Nous fmes installs dans le collge de Frascati au mois de juillet 1771 pour y terminer nos tudes. J'acquis de la sorte les faveurs et l'amour infini dont, dater de ce moment, le cardinal duc d'York m'honora jusqu' la dernire heure de sa vie. Je restai Frascati environ cinq ans et demi; j'y terminai la rhtorique, la philosophie, les mathmatiques et la thologie. J'eus le bonheur d'avoir en rhtorique, en philosophie et en mathmatiques deux excellents professeurs, et j'appellerai mme le second trs-excellent. Je puis bien dire que c'est lui que je dois presque entirement ce discernement, cette critique, ce jugement sr,--si toutefois j'en ai un peu,--que l'indulgence des autres, bien plus que la vrit, a fait quelquefois remarquer en moi. Je prie ceux qui par hasard parcourront ces lignes de regarder ce que je dis ce sujet comme un effet de ma reconnaissance pour le matre auquel je rapporte le peu que je sais, et non comme une louange de ma propre personne. C'tait un homme d'un rare mrite: il connaissait la philosophie, les mathmatiques, la thologie et les belles-lettres, et j'ai rarement vu quelqu'un digne de lui tre compar. Je contractai au collge de Frascati une maladie trs-srieuse qui interrompit mes tudes pendant quelques mois, et non sans me causer un vritable prjudice. Je fus appel Rome et plac par mon tuteur dans la maison maternelle, afin de m'y rtablir. Je retournai ensuite au collge. Je fis cette maladie au printemps de 1774, et je me trouvais en convalescence l'poque de la mort de Clment XIV, ainsi qu'au commencement du conclave dans lequel Pie VI fut lu. Ayant achev ma thologie au sminaire de Frascati, je le quittai dfinitivement au mois de septembre 1776. Mon tuteur me plaa, et plus tard il y plaa aussi mon frre Andr, qui tait rest au collge pour achever ses tudes, dans l'Acadmie ecclsiastique ouverte de nouveau Rome par le nouveau pontife Pie VI, qui l'entourait d'une spciale protection. J'y demeurai six ans et mon frre quatre, et j'y tudiai les lois et l'histoire ecclsiastique professe par le clbre abb Zaccaria, autrefois jsuite. En sortant de cette acadmie, je reus une pension de cinquante cus, ainsi que mon frre. Nous penchions l'un et l'autre vers l'tat ecclsiastique, moi plus que lui cependant; c'est pourquoi j'embrassai cette carrire, quoique je fusse l'an de la famille. Quant Andr, il renona au sacerdoce, non pour se marier--ce qu'il ne fit jamais,--mais parce que sa sant ne lui permettait pas de consacrer toutes ses heures, et spcialement celles du matin, aux occupations et aux tudes imposes par les devoirs de cet tat et les emplois qu'il aurait pu remplir. Par dlicatesse de conscience, il ne se crut pas autoris de demander dispense pour conserver un bnfice ecclsiastique de cent cus, qu'il tenait de la gnrosit du Pape. Il le remit loyalement entre les mains du donateur. Sans que je l'eusse sollicit, le Pape dclara au cardinal dataire que ce bnfice tant dj entr, comme on dit, dans ma maison, il ne voulait point l'en retirer, et qu'en consquence on devait m'en attribuer la collation. Ce fut la seule rente ecclsiastique que je touchai jusqu'au cardinalat. La pension dont j'ai parl plus haut cessa de m'tre paye l'poque de l'invasion de Ferrare par les Franais. Nous sortmes, mon frre et moi, de l'Acadmie au mois d'octobre 1782, avec la pense d'entrer dans la prlature. Il nous tait impossible de vivre sous le mme toit que notre mre, qui, demeurant avec son frre, ne pouvait pas se runir nous. Nous choismes donc une habitation prs d'elle, dans le casino Colonna, aux _Tre Canelle_, nous rservant d'en prendre une plus fixe et plus convenable quand je serais devenu prlat. Le 20 avril 1783, tandis que je demeurais dans cet appartement provisoire, je fus nomm camrier secret de Sa Saintet, et par consquent prlat de _mantellone_. la fin du mois d'aot de cette mme anne, je fus prouv par une perte qui me causa une trs-vive douleur. J'avais jusqu'alors frquent plus que toute autre la maison Justiniani: j'tais l'ami du prince et de la princesse Justiniani, ainsi que de leurs deux filles, maries, l'une dans la maison des princes Odescalchi, l'autre dans la maison des princes Ruspoli. Cette dernire fut attaque par la petite vrole, alors qu'elle tait enceinte, et il lui fallut dire adieu la vie l'ge si tendre de dix-huit ans. C'tait un miroir de toutes les vertus, elle apparaissait aussi aimable que sage. Vingt-neuf annes se sont coules, et aujourd'hui je ressens aussi profondment ce malheur que le jour o il arriva. Je puis dire qu'aprs le trpas de mon frre,--alors que j'tais presque enfant,--la mort de la princesse Ruspoli fut pour ma jeunesse et pour mon ge mr la premire de toutes les pertes si cruelles que j'eus dplorer par la suite. Il parat que le Seigneur voulut prouver ainsi la sensibilit peut-tre trop ardente de mon coeur, ou plutt je crois que, dans sa clmence, il chercha punir mes nombreux pchs par ces deuils que mon caractre me rendait plus pnibles. Pendant un an et plus, je fus camrier secret du Pape. Au mois de juin 1784,--si je ne me trompe, car je ne me rappelle pas trs-bien,--ou dans le mois d'aot au plus tard, je devins prlat domestique. J'habitais dj le petit palais au bas de la daterie; je ne le quittai qu' ma promotion au cardinalat et quand je fus nomm ministre. Aux vacances d'automne, j'allai Naples avec mon frre, afin de rtablir ma sant compromise par une maladie assez srieuse que je fis au mois de septembre. Nous revnmes Rome dans les premiers jours de novembre. Autant que je puis m'en souvenir, il se passa encore quatorze ou quinze jours sans que j'eusse aucune charge. J'tais cependant rfrendaire de la signature. La Curie se disait contente de mes services, et personne plus que moi n'tait rapporteur d'autant de causes. Des quarante qui sont le _non plus ultra_ des sances de ce tribunal, moi seul j'en avais vingt-cinq et mme trente. Je fus enfin nomm _ponente del buon governo_ dans une promotion nombreuse que fit le Pape peu prs au mois de janvier 1786,--si j'ai bon souvenir. Mon premier pas ne fut ni trop prompt ni trop inespr, comme celui de plusieurs autres dans cette promotion, et j'aurais pu, si j'avais song en prendre la peine, avancer bien plus vite. Il m'et t facile de marcher pas de gant, ainsi que plus d'un de mes compagnons de l'Acadmie ecclsiastique et d'autres prlats mes confrres, si, l'indulgence que me tmoignait le Pape et la rputation que me crait le grand concours de la Curie, j'avais cherch joindre quelques-uns des bons offices de ceux qui s'offraient de me servir auprs du Souverain Pontife. Mais, outre que mon caractre tait trs-loign de demander, et plus encore de faire la cour au premier venu pour mon avancement, j'avais eu sur cette matire un trop bel exemple dans la personne de mon tuteur, le cardinal Negroni. Cet homme sans ambition, que sa probit, ses moeurs, l'lvation de son esprit, l'affabilit de ses manires et son dsintressement rendaient incomparable, ne fut pas heureux dans sa carrire. Durant sa prlature il n'avait rien obtenu malgr sa capacit et ses mrites, uniquement parce qu'il ne fit la cour personne et qu'il ne sollicita rien. En fin de compte cependant, la vrit pera d'elle-mme, et, sous le pontificat de Clment XIII, il devint auditeur du Pape, et Pie VI le nomma dataire. Or jamais il ne demanda rien, et, chose rare et mme unique, il fut constamment estim et aim par trois papes successifs, Clment XIII, Clment XIV et Pie VI, qui tous, comme on sait, diffraient d'habitudes et de caractre. Il professait donc une maxime, maxime mise par lui en pratique ds le principe et qu'il m'inculquait sans cesse avec beaucoup d'autres excellentes,--je veux payer ce tribut de reconnaissance sa mmoire.--Le cardinal me disait: Il ne faut rien demander, ne jamais faire la cour pour avancer, mais s'arranger de manire franchir tous les obstacles par l'accomplissement le plus ponctuel de ses devoirs et par une bonne rputation. Je suivis toujours ce conseil, et quand j'tais l'Acadmie ecclsiastique, je ne flattai jamais le clbre abb Zaccaria,--que cependant j'estimais beaucoup. C'tait un homme que le Pape aimait et qui, par ses rapports favorables sur les talents et les tudes de plusieurs de mes compagnons, avait commenc leur fortune. Je ne frquentais pas davantage les cardinaux, ou ceux qui approchaient le plus prs du Saint-Pre. Poussant mme les choses au-del des justes bornes, je ne visitai jamais, ainsi que mes confrres, les neveux du Pape, et je n'assistai jamais leurs runions, car j'avais peur qu'on ne crt que l'intrt me guidait. Ce n'est pas ici le lieu de parler de l'importance, de l'tendue, de la direction et de l'administration qu'entrane cette oeuvre gigantesque. Deux des cardinaux de la Congrgation tant morts, comme le Pape avait toujours eu la pense d'abolir cette Congrgation et de faire de Saint-Michel une charge prlatice, il ne les remplaa pas. Le cardinal Negroni, survivant, demeura seul la tte de l'hospice. La Congrgation avait pour secrtaire monsignor Vai. Quand il mourut, le cardinal Negroni, sans me consulter, me proposa au Pape pour le remplacer, et c'est ainsi que je devins secrtaire de la Congrgation. Je m'efforai de mriter de mon mieux la confiance que le cardinal me tmoignait; et, comme l'tat de sa sant ne lui permettait plus de faire de la direction de ce grand tablissement l'objet de ses occupations assidues, ce soin retomba sur moi seul. J'eus traiter toutes sortes d'affaires. L'anne 1789 arriva. Ce fut une poque de grands dsastres gnralement pour tous, cause de la rvolution sans pareille qui clata en France vers la moiti de cette anne, et qui se rpandit comme un vaste incendie dans l'Europe entire et mme au del. Ce fut aussi pour moi, en particulier, une poque de vritables disgrces qui surgirent alors, ou dont les consquences se firent sentir plus tard. V Le cardinal Negroni, son prsident, lui fut enlev par la mort en 1789. Peu aprs, mon coeur reut encore un coup trs-sensible du mme genre. J'avais mon service un jeune homme de vingt ans, de moeurs angliques, d'une prudence, d'une intelligence et d'une capacit trs au-dessus de sa condition, d'une rare intgrit et d'une fidlit sans exemple, d'une propret en tout et d'une amabilit peu communes. Un dimanche,--c'tait le 1er mars,--comme il revenait avec sa femme de Saint-Michel Ripa, quatre soldats, chauffs par le vin et par la luxure, se mirent les suivre. D'abord l'aide de paroles, ensuite par des actes indcents, ils tourmentrent la pauvre femme et cherchrent la faire accder leurs dsirs. Le malheureux jeune homme, avec beaucoup de patience, hta sa course sans oser se retourner vers eux. Mais voyant que, malgr cela, ils voulaient excuter leur projet et qu'ils touchaient les vtements de sa femme, il fit volte-face et leur dit avec douceur que c'tait son pouse, et qu'il les priait de cesser leurs poursuites et leurs obsessions. Il n'en fallut pas davantage pour enflammer leur colre. Les soldats le saisirent avec violence, ils l'arrachrent d'auprs de sa femme. quelques pas de distance, l'un d'eux, malgr ses prires,--il n'avait point d'autre dfense,--lui enfona sa baonnette dans une cte. Le coup, ayant travers l'artre, le tua en peu de minutes, noy dans une mare de sang. Ce genre de mort et la perte de cet excellent jeune homme, qui m'tait trs-attach, me furent plus pnibles qu'on ne saurait se l'imaginer. Cette mme anne, j'eus la douleur de perdre la duchesse d'Albany, nice du cardinal duc d'York, qui m'avait toujours combl de bonts et de gracieusets. Elle mourut trs-jeune Bologne, o elle tait alle prendre les bains d'aprs l'avis de la Facult. Elle cherchait se gurir de deux maladies, restes d'une petite vrole mal soigne, ou qui n'avait pas rendu suffisamment. Enfin la mort d'un autre de mes domestiques, ayant tous les droits mon estime cause de la fidlit et de l'attachement avec lesquels il me servait, mit le comble aux afflictions de cette espce, afflictions, je l'ai dit, par lesquelles mon me a toujours t trs-prouve. VI Consalvi ressentit quelque amertume du refus du pape de le choisir pour successeur du cardinal Negroni dans un emploi infrieur auquel il avait droit. Le pape, sans s'expliquer, le consola de cette disgrce, en montrant ses amis l'intention secrte de le rserver pour d'autres fonctions plus leves et plus intimes. Il attendit patiemment, n'ayant alors pour tout emploi salari que sa pension de deux cents cus romains (1,200 fr.). Je ne restai toutefois que fort peu de temps dans cette incertitude. La mort imprvue d'un des _votanti di segnatura_ fit vaquer une place ce tribunal. Tous mes amis m'engagrent ne pas perdre un moment et la demander. Je n'accdai point leurs instances, et le pape ne m'en aurait point laiss le loisir si j'eusse voulu le faire. C'est le jeudi saint que cette mort arriva. Le matin suivant, bien que ce ft le vendredi saint, bien que les augustes crmonies de ce jour dussent avoir lieu, et que, selon l'usage, la secrtairerie d'tat ft comme ferme, le pape envoya au secrtaire d'tat l'ordre de m'expdier tout de suite _votante di segnatura_, charge de magistrature leve. Ds que ma nomination me fut parvenue, je courus, comme c'tait mon devoir, remercier Sa Saintet. Elle n'avait pas pour habitude de recevoir quand on lui venait offrir des actions de grces. Beaucoup moins imaginais-je tre reu ce jour-l, et au moment o le pape, rentr dans ses appartements aprs la fonction du vendredi saint, et devant retourner quelques heures aprs la chapelle pour les matines que l'on nomme _Tnbres_, rcitait complies et allait, quand il les aurait acheves, se mettre table pour dner. Ayant appris alors que j'tais dans l'antichambre, o il avait donn l'ordre qu'on ne me renvoyt pas, selon l'usage, si je venais,--parce qu'il dsirait me voir,--il me fit entrer immdiatement. Aprs qu'il eut achev ses complies devant moi, il m'adressa des paroles si pleines de bont, que je ne pourrai jamais les oublier tant que je vivrai. Ce fut avec le visage le plus affable et qui tmoignait vraiment la satisfaction de son coeur, qu'il me dit: Cher Monsignor, vous savez que nous ne recevons jamais personne pour les remercments, mais nous avons voulu vous recevoir contre l'habitude, malgr cette journe si occupe, et quoique notre dner soit servi, afin d'avoir le plaisir de vous dire nous-mme ceci: En ne vous comprenant pas dans la dernire promotion, parce que nous avons t contraint d'attribuer un autre le poste qui vous tait destin, nous avons prouv autant de tristesse que nous gotons de joie nous trouver en tat de vous offrir de suite la charge de _votante di segnatura_ maintenant vacante. Nous le faisons pour vous tmoigner la satisfaction que vous nous causez par votre conduite. Nous vous avons enlev de Saint-Michel, parce que nous voulions vous faire suivre la carrire du bureau et non celle de l'administration. Le Saint-Pre daigna ajouter ici quelques paroles sur l'opinion que sa bont, et non mon mrite, lui faisait augurer de moi sous le rapport des tudes, paroles que la connaissance que je possde de moi-mme ne me permet pas de transcrire. Il continua ainsi: Ce que nous vous donnons aujourd'hui n'est pas grand'chose, mais je n'ai rien de mieux, car il n'y a aucune autre place disponible. Prenez-le cependant, comme un gage certain de la disposition o nous sommes de vous accorder davantage la premire occasion. Il est facile de comprendre qu' un semblable discours, prononc avec cette grce, cet air de majest jointe la plus pntrante douceur, et cette amabilit qui taient particulires Pie VI, les expressions me manqurent absolument pour lui rpondre. C'est peine si je pus balbutier: qu'ayant recueilli les paroles si clmentes qu'il avait prononces sur mon compte aprs la promotion, paroles qui m'assuraient que je n'avais point dmrit de sa justice et qu'il n'tait pas mcontent de moi dans la charge de Saint-Michel, j'tais fort tranquille, et que je l'aurais t longtemps encore et toujours; que je n'avais d'autre dsir que celui de ne pas lui dplaire et de ne point faillir mes devoirs dans tous les emplois auxquels il daignerait m'appeler. Il m'interrompit: Nous avons t content, trs-content de vous Saint-Michel; mais nous vous rptons que nous voulons vous attacher d'autres tudes. Nos promesses d'alors taient sincres, mais ce n'taient que des mots; aujourd'hui voici un fait: ce n'est pas grand'chose, mais c'est plus encore que des mots. Prenez donc ceci maintenant; allez! allez! mon dner se refroidit, et nous devons ensuite descendre la chapelle! Ces paroles si bonnes et le got que le caractre grave et la figure gracieuse et modeste du futur cardinal inspiraient au majestueux et beau pontife Braschi, ranimrent les esprances bornes de Consalvi. VII Il refusa, un an aprs, la charge d'envoy Cologne, par crainte d'engager sa responsabilit. Je ne voyais rien de semblable redouter l'auditorat de Rote. Cette charge ne portait avec elle aucune responsabilit, ainsi que je l'ai dit; elle tait trs-envie et ne sortait pas du cercle d'tudes que je m'tais trac. Si le labeur produisait de grandes fatigues une certaine poque, il tait compens par de nombreux mois de vacances et de repos. Enfin, je considrais que, quoique exempt de l'ambition du cardinalat, toutefois, en le regardant comme le terme honorable de la carrire entreprise, l'auditorat de Rote m'y conduisait lentement, c'est vrai, mais certainement, sans avoir besoin de mendier la faveur ou la bienveillance de qui que ce ft, ni de faire la cour personne, puisque le dcanat de la Rote mne la pourpre d'aprs l'usage, quand le doyen n'a pas dmrit et que l'on n'a vritablement rien lui reprocher. J'tais jeune encore,--j'avais environ trente-cinq ans,--et mon ge me permettait d'attendre le dcanat, quelque lenteur qu'il mt venir. J'ajouterai encore que j'avais un autre stimulant pour dsirer si passionnment l'auditorat de Rote. J'prouvais un got trs-prononc pour les voyages, got que je n'avais pu satisfaire jusqu'alors que par une petite course Naples et en Toscane, d'o j'tais revenu depuis peu. Les vacances de la Rote commenaient aux premiers jours de juillet; elles finissaient en dcembre. Je trouvais donc ainsi le moyen de voyager chaque anne pendant cinq mois et plus, sans manquer aucune de mes obligations, et sans avoir besoin de congs et de permissions obtenus l'avance. Toutes ces raisons me firent dsirer si fortement l'auditorat de Rote, que je me crus autoris, pour cette seule fois,--car je ne l'avais pas fait avant et je ne le fis plus aprs,--et pour cette seule charge, me dpartir de la maxime du cardinal Negroni, d'autant mieux que je ne la violais point par ambition, mais par un tout autre motif, et je dirais presque par le motif contraire. Toutefois je ne pus pas m'empcher de me joindre tant d'autres concurrents; et je n'osai pas m'abandonner entirement aux esprances que m'inspiraient les promesses que le Pape m'avait adresses deux ans auparavant, promesses se rsumant en ces mots: Nous veillerons nous-mme votre avancement. Je comptai plutt sur ses bonnes dispositions, et ne me laissai pas arrter par le peu de temps coul depuis ma dernire promotion. Je priai le cardinal secrtaire d'tat (Boncompagni) de parler de moi au Souverain Pontife en mme temps que des autres concurrents. De peur que, press par les affaires qu'il pouvait avoir, il n'exaut pas mon voeu, je demandai l'auditeur du Pape de vouloir bien faire connatre au Saint-Pre que moi aussi j'tais sur les rangs, et rien de plus. Telles furent les seules dmarches que je fis et que j'autorisai faire. Le succs les couronna heureusement, et je passai auditeur de Rote dans le mois de mai ou de juin 1792. Je ne me souviens pas de la date prcise. Je ne puis exprimer l'extrme joie que j'en prouvai. Ayant rendu Sa Saintet les actions de grces qui lui taient dues, je crus de mon devoir de lui en garder, ainsi qu' sa famille, une ternelle reconnaissance. Je me trouvai trs-embarrass pour en porter l'hommage au duc Braschi, son neveu. J'ai racont plus haut qu'un excs de dlicatesse m'avait toujours loign de la maison Braschi, dans l'apprhension que l'on pt s'imaginer que je la frquentais pour faciliter mon avancement. En obtenant l'auditorat de Rote, j'avais touch le but de mes dsirs. Comme j'tais bien rsolu de mourir auditeur ou d'attendre le cours naturel des choses, afin d'en tre le doyen et d'arriver au cardinalat par cette voie, je crus que visiter la famille Braschi, ce serait alors gratitude et non plus intrt. Je surmontai avec peine la crainte que me causait mon entre dans un salon o je n'tais pas vu avec trop de plaisir et non sans motif, car les proches du Pape avaient dsir et sollicit l'auditorat de Rote pour Mgr Serlupi, leur parent. Je fus donc accueilli avec froideur. Avant cette poque, je n'tais jamais all au palais Braschi, si j'en excepte trois ou quatre visites d'tiquette en habit de prlat et confondu dans la foule, pour l'anniversaire de l'lection du Pape. dater de ce jour, je ne laissai jamais passer une seule soire sans me rendre chez les Braschi, et je devins leur plus dvou serviteur et ami. Je crois en avoir fourni par mes actes les preuves les plus certaines et les plus constantes. VIII Au mois de novembre 1794 ou 1795, il visita avec un de ses amis, Bordani, l'Italie et les bords de la rivire de Gnes. son retour Rome, le Pape, pour se dfendre contre les agressions rptes de la rpublique Cisalpine, rsolut d'augmenter son arme et d'en changer l'organisation. Il en donna le commandement au gnral Caprosa, employ alors au service de l'Autriche, et nomma une commission militaire, la tte de laquelle il leva Consalvi, malgr sa jeunesse: il n'avait alors que trente-cinq ans. Les Franais attaqurent les lgations, la paix fut conclue. Le Directoire ordonna au gnral Duphot de fomenter l'insurrection de Rome contre le Pape; un coup de feu l'atteignit; il tomba mort. Vous savez ainsi que moi, crivit l'ambassadeur franais au Directoire, que personne Rome n'a donn d'ordre de tirer ni de tuer qui que ce ft; le gnral Duphot a t imprudent, tranchons le mot, il a t coupable. Il y avait Rome un droit des gens comme partout. Rome fut envahie par quinze mille hommes, sous les ordres du gnral Berthier. Le gouvernement romain ne s'opposa point sa marche; Consalvi est arrt, Pie VI est emmen Sienne; de l la Chartreuse de Florence, puis Brianon, en France. Ce martyre du pape, termin par sa mort, commence. Elle le dlivre dans la citadelle de Valence, la vingt-cinquime anne de son pontificat. Ce pape opulent, magnifique, prodigue envers ses neveux, les Braschi, expia dans l'indigence et la captivit le luxe de sa vie et l'amabilit de ses manires. Consalvi de son ct est conduit Civita-Vecchia. Condamn un ternel exil de Rome, il choisit Livourne pour lieu de son ostracisme dans l'espoir de rejoindre Pie VI la Chartreuse de Florence, pour adoucir la captivit de ce pontife. la sollicitation de ses amis romains, Berthier s'adoucit et le fait reconduire captif dans la capitale. Il est incarcr au chteau Saint-Ange. Le gnral Gouvion Saint-Cyr, qui avait succd Berthier, refuse de ratifier une proscription plus odieuse du gouverneur romain, qui condamnait Consalvi sortir de Rome, ignominieusement mont sur un ne, et en butte la rise de ses ennemis; il fut conduit Terracine, dans la compagnie de vingt-quatre galriens napolitains. quelque distance de Rome, le commandant franais le combla d'gards et le fit conduire Naples. Aprs un mois et demi de captivit, le roi et la reine de Naples le reurent avec empressement; dans le mois de juin 1798, on lui accorda la permission de se rendre Vicina, dans les tats Vnitiens, de l il gagna la Chartreuse de Florence, o le pape Pie VI languissait encore. Je ne rencontrai toutefois, dit-il, chez le ministre du grand-duc que les manires les plus dures et le plus impoli des refus. Je me vis forc d'agir alors comme par surprise. Il me fallait voir le Pape tout prix, et lui prouver au moins ma bonne volont. Je choisis secrtement le jour et l'heure que je jugeai les plus favorables, et je me rendis la Chartreuse, trois milles de Florence, o le Saint-Pre tait prisonnier. Lorsque j'arrivai au pied de la colline, je ne puis exprimer les sentiments dont mon coeur fut agit l'ide de revoir mon bienfaiteur et mon souverain, qui avait eu tant de bonts pour moi, et en pensant au misrable tat dans lequel se trouvait rduit ce Pie VI que j'avais vu au comble des splendeurs. Chaque pas que je faisais pour me rapprocher du Saint-Pre apportait mon me une motion toujours croissante. La pauvret et la solitude de ces murs, le spectacle de deux ou trois malheureuses personnes composant tout son service, m'arrachaient les larmes des yeux. Enfin, je fus introduit en sa prsence. Dieu! que de sensations afflurent alors mon coeur, et en vinrent presque le briser! Pie VI tait assis devant sa table. Cette position empchait qu'on ne s'apert de son ct faible: il avait peu prs perdu l'usage des jambes, et il ne pouvait marcher que soutenu par deux bras robustes. La beaut et la majest de son visage ne s'taient pas altres depuis Rome; il inspirait tout la fois la plus profonde vnration et l'amour le plus dvou. Je me prcipitai ses pieds; je les baignai de larmes; je lui racontai tout ce qu'il m'en cotait pour le revoir, et combien je souhaitais de rester ses cts pour le servir, l'assister et partager son sort. Je lui jurai que je tenterais tous les moyens possibles dans l'espoir d'atteindre ce but. Je renonce rapporter ici le gracieux accueil qu'il me fit, la manire dont il agra mon attachement sa personne sacre, et ce qu'il me dit de Rome, de Naples, de Vienne, de la France, et de la conduite tenue par ceux qu'il devait regarder comme les plus attachs et les plus fidles de ses serviteurs. Le Saint-Pre m'affirma ensuite qu'il croyait de toute impossibilit que je pusse obtenir la permission de rester auprs de lui. Je rpondis que je ne ngligerais rien pour russir, et il me congdia aprs une heure d'audience. Cette heure me combla tout ensemble de consolation, de tristesse et de vnration; elle augmenta, s'il est possible, mon respectueux amour. Revenu Florence, je ne parlai personne de cette visite, et, pour loigner davantage les soupons, je demandai l'autorisation de me rendre Sienne pour voir la famille Patrizi, qui arrivait de Rome. Je n'obtins ce permis qu'avec une limite de quinze jours. Cela me fut d'un trs-fcheux augure pour mes projets de rsider Florence, projets que je voulais ensuite essayer de raliser. Ds que les quinze jours furent couls, le commissaire grand-ducal me fora de quitter Sienne, et je me sparai avec chagrin de cette famille, que j'aimais beaucoup. D'autres jours se passrent Florence, pendant lesquels je tentai tout, je dis tout, j'osai tout, directement et indirectement, pour obtenir ce que je souhaitais avec tant d'ardeur. Mais alors le plnipotentiaire de France demanda expressment au premier ministre du grand-duc de me renvoyer sans retard. Mes efforts devenaient inutiles, et mon esprance s'vanouit. Je fus contraint de quitter Florence et d'aller habiter Venise, ainsi que j'en avais pris la rsolution dans le cas o mon sjour auprs de Pie VI ne serait pas autoris. Tout ce que je pus faire en cachette, et non sans courir certains risques, fut de me rendre une seconde fois la Chartreuse pour communiquer au Pape mes vaines tentatives, pour lui baiser encore les pieds et recevoir sa dernire bndiction. Il prouva quelque peine en apprenant que je n'avais pas russi dans mon projet, mais il n'en fut point tonn. Pendant l'heure entire d'audience qu'il m'accorda, il me prodigua toutes sortes de faveurs, et me donna les plus salutaires conseils de rsignation, de sage conduite et de courage dont les actes de sa vie et son maintien m'offraient un parfait modle. Je le trouvai aussi grand et mme beaucoup plus grand que lorsqu'il rgnait Rome. Au moment o il me chargea de saluer de sa part le duc Braschi, son neveu, qui habitait Venise et qu'il avait eu la douleur, peu auparavant, de voir arracher d'auprs de lui dans cette mme Chartreuse, je jurai ses pieds que je considrerais partout, en tout temps et dans n'importe quelle occasion, comme une dette la plus sacre, d'tre attach sa famille jusqu'au point de devenir pour elle un autre lui-mme. C'est l'expression qui m'chappa alors dans mon enthousiasme. Je me flatte de n'avoir pas failli ma parole dans les circonstances o j'ai pu le faire. Pie VI me remercia avec une bont et une majest que je ne crois pas que l'on puisse galer. J'implorai sa bndiction. Il me posa les mains sur la tte, et, comme le plus vnrable des patriarches anciens, il leva les yeux au ciel, il pria le Seigneur, et il me bnit dans une attitude si rsigne, si auguste, si sainte et si tendre, que, jusqu'au dernier jour de ma vie, j'en garderai dans mon coeur le souvenir grav en caractres ineffaables. Je me retirai les larmes aux yeux. La douleur m'avait presque mis hors de moi; nanmoins je me sentais ranim et encourag par le calme inexprimable de mon souverain et par la srnit de son visage. C'tait la grandeur de l'homme de bien aux prises avec l'infortune. De retour Florence, j'en partis dans les vingt-quatre heures. J'tais Venise la fin de septembre 1798. Aprs y avoir pass quelques jours, je remplis un devoir en allant visiter mon oncle, le cardinal Carandini, qui habitait Vicence. Je restai avec lui presque tout le mois d'octobre, l'exception de cinq ou six jours consacrs par moi des amis que je possdais Vrone. la fin d'octobre, je retournai Venise, o j'avais des connaissances qui offraient de subvenir mon extrme dtresse. Le gouvernement rvolutionnaire avait confisqu mes proprits, sous prtexte que j'tais migr. Sur les reprsentations que mes mandataires firent pour dmontrer la fausset de cette allgation, les Consuls rendirent deux dcrets. Par le premier, on me restituait mes biens comme n'ayant pas migr; par le second, ces mmes biens taient confisqus de nouveau comme appartenant un ennemi de la Rpublique romaine. Quoique toujours dans les transes cause du prilleux sjour Rome de mon cher frre, qui il n'tait plus permis d'en sortir, je restai tranquillement Venise, o l'on ne tarda pas recevoir la nouvelle de la mort du Pape. Elle arriva le 29 aot 1799 Valence, en France, o le Directoire l'avait fait traner sans avoir gard sa dcrpitude et ses incommodits si graves. Pie VI avait perdu l'usage des jambes, et son corps n'tait qu'une plaie. Il tait bien naturel que la nouvelle de cette mort diriget toutes les penses vers la clbration du Conclave pour l'lection de son successeur. Le cardinal doyen rsidait Venise avec plusieurs autres cardinaux; ceux qui habitaient sur le territoire de la Rpublique y arrivrent l'instant, ainsi que ceux qui taient dans les tats les plus voisins. Quand ils furent en majorit, ils s'occuprent tout d'abord de nommer le secrtaire du Conclave, parce que le prlat qui aurait d remplir cette charge, en raison de son emploi de secrtaire du Consistoire, n'tait pas Venise, mais Rome. Du reste, des considrations personnelles interdisaient aux cardinaux de le rappeler; ces mmes considrations l'empchaient de s'offrir de lui-mme. Tous les prlats les plus levs en dignit, et alors Venise, concoururent pour tre nomms ce poste envi. Il y en eut un qui, de prfrence aux autres, fut protg et port cet office avec le plus grand zle par un cardinal fort puissant. Ce cardinal avait beaucoup de bonts pour moi; il poussa l'amabilit jusqu' me demander d'abord si j'avais l'intention de me mettre sur les rangs. Il dclarait que, dans ce cas, il renoncerait son protg. D'un ct, je professais une constante aversion pour tout emploi responsabilit quelconque; de l'autre, je n'avais pas d'ambition qui pt tre flatte des droits ou des affections que l'on devait acqurir dans ce poste, soit auprs du nouveau Pape, soit auprs des cardinaux qui l'approcheraient de plus prs. Je n'hsitai donc pas un seul instant sur la conduite que j'avais tenir. J'affirmai que je ne concourrais en aucune manire pour obtenir cette place. Les Cardinaux se rassemblrent en congrgation gnrale: ils taient assists en premier lieu par tous les concurrents, et d'une faon particulire par celui qui tayait sa candidature sur ses propres mrites et sur les bons offices du cardinal qui le favorisait tant. Le fait est qu' la rserve de quatre ou cinq votes qui lui furent accords, je me vis choisi l'unanimit. IX L'lection d'un Pape dans une circonstance si difficile, o sa souverainet temporelle tait envahie, o sa capitale tait occupe, o son prdcesseur venait d'expirer captif de la France, et o les cardinaux cherchaient en vain emprunter un territoire libre pour se runir en conclave, tait une oeuvre aussi dlicate que prilleuse. Elle dura prs de quatre mois au milieu des intrigues diverses que l'tat dsespr de l'glise ne suspendait pas, et qui finit nanmoins, grce l'intervention du cardinal Consalvi, par l'lection la plus inattendue et la plus pure qui pt difier et sauver cette institution. Nous allons en reproduire, cause de ce rsultat, les principales pripties. Jamais l'action providentielle ne se donna plus videmment en spectacle au monde; le conclave nomma celui qu'il ne cherchait pas, et le cardinal Consalvi lui-mme fit nommer celui auquel il n'avait pas pens: le hasard inspire la sagesse. Voici l'abrg du conclave. X Il se composait de trente-cinq cardinaux prsents. Consalvi en fut nomm secrtaire. C'tait le pouvoir excutif provisoire de ce gouvernement. Le banquier romain Torlonia offrit au conclave de subvenir ses besoins; Consalvi remercia Torlonia au nom de tous ses collgues et n'accepta que la reconnaissance. Le cardinal Herzan reprsentait l'empereur d'Autriche, arriv peu de jours aprs l'ouverture de l'assemble. Dix-huit suffrages taient dj assurs au cardinal Bellisomi; Herzan sent le danger pour sa cour; il obtient un dlai ncessaire pour former la brigue du cardinal Mattei, plus agrable l'empereur. Le conclave, par gard, suspend ses oprations; elles recommencent, deux cardinaux, Zeladi et Gerdil, selon Consalvi, consentent, par une ambition lgitime, dtacher des voix de Bellisomi et de Mattei pour eux-mmes et varier selon la convenance le nombre flottant de leurs adhrents.--Albani dclare Herzan qu'on ne se runira pas Bellisomi, il l'interroge sur Gerdil, cardinal pimontais, pour connatre si l'empereur d'Autriche lui donnera au dernier moment l'exclusion. Herzan le laisse prsumer sans l'affirmer; on y renonce. Mattei et son parti, sans espoir pour eux-mmes, ne songeaient dsormais qu' affaiblir Bellisomi. Le conclave ainsi retard parat interminable; on propose de prsenter diffrents noms jusqu'ici sans espoir, ils sont repousss. Herzan va s'entendre avec Calcaquin pour le sonder avant de lui porter les voix du parti autrichien; il le trouve insuffisant, obstin, quoique honnte. L'archevque de Bologne s'offre au choix, il le mrite par ses vertus; mais il a dsert le parti Mattei dans le commencement, ce parti ne le lui pardonne pas et lui refuse son concours par vengeance; de longs jours s'coulent, on dsespre de s'entendre. la fin, et aprs trois mois d'inaction, le conclave sent qu'il perd l'glise. Consalvi se dvoue pour la sauver. Ce cardinal, dit-il en parlant d'un des membres du conclave, se flattait ainsi de sauvegarder l'amour-propre de tous et de garantir l'affection du souverain ceux qui il devrait son exaltation. Aprs avoir organis cet heureux plan, qui fut un pas dcisif vers le terme de l'affaire, on lui fit remarquer qu'il tait impossible de trouver le Pape dans le parti Mattei, soit parce que cette faction tait trop peu nombreuse, soit parce que, aprs l'exclusion de Mattei lui-mme et des quatre cardinaux dj mis autrefois sur le tapis sans succs, ceux qui restaient avaient tous des exceptions personnelles auprs de la majorit des lecteurs, sans en excepter quelques-uns de leur parti, cause de leur ge ou pour d'autres circonstances qui rendaient chimrique l'espoir de russir leur sujet. Il comprit donc que le parti Mattei n'aurait qu' choisir le nouveau Pape dans le sein du parti Bellisomi. Ce second pas fait, il examina quel serait le cardinal du parti Bellisomi qui, aprs l'exclusion de Bellisomi et des quatre autres cardinaux dont on avait essay l'lection, offrait le moins de difficults pour runir les suffrages de tous. C'est alors qu'il apprcia que, de tous ceux qu'on comptait dans le parti Bellisomi, il s'en trouvait un qui, tout en prsentant des obstacles extrinsques son lvation, n'avait nanmoins aucun empchement personnel militant contre lui. Or chacun sait que ces derniers empchements sont insurmontables, ce qui n'existe pas pour les autres; et il n'tait pas seul porter un semblable jugement sur le cardinal en question. Tous partageaient cette opinion; elle tait donc gnrale. En effet, celui qui crit ces pages peut affirmer qu'aux funrailles du Pape dfunt, il entendit les spectateurs parler des cardinaux assis sur les bancs et dire ces mots: Quel dommage que ce conclave soit celui qui va donner un successeur Pie VI! S'il y avait un Pape entre les deux, en trois jours on nommerait le nouveau, et ce serait celui-l. En parlant de la sorte, ils dsignaient le cardinal, but de leur conversation. Or c'tait le cardinal Chiaramonti, vque d'Imola, qui runissait trs-certainement tous les avantages intrinsques pour succder Pie VI. Il tait de Csne comme lui; il tait assez jeune pour tre Pape, ayant cinquante-huit ans, comme le Pontife dfunt, quand il fut lu. On doit bien croire qu'un rgne qui avait dur prs de vingt-cinq annes dtournait efficacement de l'ide de nommer un successeur qui pouvait vivre aussi longtemps. On tait habitu voir les princes occupant le sige de Pierre changer presque tous les sept ou huit ans, et les esprances de chacun empchent d'ordinaire un choix qui, par sa dure, ne permet pas la ralisation de ces esprances. Bien plus, Chiaramonti tait la crature la plus aime de Pie VI, qui l'avait, quand il n'tait que simple moine sans fonctions dans son ordre, cr vque de Tivoli, puis cardinal, et enfin vque d'Imola. Chiaramonti affectionnait trs-vivement la famille Braschi, dont on le croyait assez proche alli. Mais j'ai su de sa bouche mme, aprs son lvation au pontificat, qu'il n'en tait rien. Toutefois cette seule croyance suffisait pour faire craindre qu'en le nommant on ne vt continuer le rgne des Braschi, dont chacun avait assez aprs vingt-quatre ou vingt-cinq annes. Ces impossibilits extrinsques taient si nombreuses et d'un tel poids, qu'on peut avouer avec certitude qu'en toute autre circonstance, et spcialement si le conclave se ft tenu Rome en temps ordinaire et calme, on aurait loign Chiaramonti du pontificat suprme; tout au moins aurait-il t empch de succder immdiatement Pie VI. C'est pourquoi le peuple disait en le voyant aux _Novendiali_, que c'tait dommage qu'il n'y et pas un Pape entre eux deux. La considration de ces obstacles si puissants avait loign de l'esprit des cardinaux du parti Bellisomi, dont Chiaramonti tait membre, et plus encore de l'esprit du cardinal Braschi, qui en tait le chef en sa qualit de neveu de leur crateur pour la plupart, l'ide et mme le rve de proposer Chiaramonti, quand il avait t question de dsigner trois ou quatre des leurs. Tous taient convaincus de l'absurdit de le mettre sur les rangs et de se flatter de le voir russir. Or tous les obstacles dont je parle tant extrinsques la personne, la personne, si l'on retourne la mdaille, comme dit le vulgaire, ne soulevait aucune rpulsion intrinsque. Une grande douceur de caractre, une trs-aimable gaiet dans le commerce habituel, une puret de moeurs qui n'avait jamais t souille en aucune manire, une svrit de conduite sacerdotale jointe une indulgence parfaite pour les autres, une sagesse constante dans le gouvernement des deux glises confies ses soins, une profondeur peu commune spcialement dans les tudes sacres, aucune contrarit individuelle, aucune hauteur, jamais une querelle avec ses collgues,--il faut en excepter la seule qu'il soutint contre le Lgat de sa province pour la dfense des immunits de ses glises d'Imola,--enfin le renom d'excellent homme dont il jouissait partout, comptaient pour autant de titres et de qualits intrinsques. Dans l'tat actuel des choses, ces titres et ces qualits taient assez forts pour vaincre les obstacles extrinsques numrs plus haut. Aprs avoir pes toutes ces choses, le cardinal dont j'ai parl tout l'heure conclut que Chiaramonti tait celui du parti Bellisomi qui serait choisi et propos avec chance de succs par les cardinaux de la faction oppose. La russite tait certaine, en effet, auprs de ceux de son parti; il semblait donc qu'elle ne devait pas l'tre moins prs de ceux du parti contraire. Ce parti aurait le mrite de l'avoir dsign, et ses membres n'avaient aucun grief articuler contre lui,--si ce n'est tout au plus son ge peu avanc, qui pouvait porter obstacle aux esprances des personnages se flattant de monter sur le trne dans le futur conclave. Ce cardinal, inventeur d'une trame aussi bien ourdie, se promenant un jour dans les corridors du conclave avec Consalvi, dont depuis longtemps il tait l'un des amis, vint parler de la longueur du conclave et des embarras de la nouvelle lection,--car tel tait le sujet des conversations journalires et communes tous.--Il s'ouvrit dans cette occasion au secrtaire, et lui manifesta non-seulement en gnral le projet qu'il nourrissait de faire qu'une faction choist le nouveau pape dans la faction contraire, afin qu' l'heure de l'lection la part ft gale pour tous, mais encore il lui confia l'ide spciale de briser le grand obstacle qui s'offrait aux cardinaux cherchant le pape dans le parti Mattei. Il ne s'agissait que de le prendre dans la faction de Bellisomi en la personne de Chiaramonti. Le secrtaire ne put qu'applaudir cet heureux avis, et il encouragea beaucoup l'inventeur le mettre excution. Dans cette conversation, tous les deux jugrent que le plus difficile consistait s'assurer du chef de la faction Mattei. Si celui-ci gotait sa proposition, tous ou le plus grand nombre des lecteurs de ce parti s'uniraient, par son intermdiaire, aux dix-huit cardinaux donnant leurs voix Bellisomi. Ce cardinal doutait cependant un peu que ces derniers votassent unanimement pour Chiaramonti, parce qu'il s'en rencontrait parmi eux d'aussi jeunes que lui. Un certain amour-propre devait, disait-il, les arrter en pensant que, si l'on voulait faire un Pape jeune, leur position deviendrait humiliante, ce qui n'aurait pas lieu en choisissant le Pape parmi les plus gs. Le prlat lui rpondit qu'il n'y avait dans le parti Bellisomi que trois cardinaux au plus qui pourraient peut-tre bercer leur esprit de semblables ides, puisque les autres ou ne dsiraient pas la papaut, ou apprciaient les difficults qui les en loignaient; qu'au reste il fallait laisser au cardinal Braschi le soin de runir sur Chiaramonti les votes du parti Bellisomi, et que si Son minence le permettait, il allait confier le projet ce cardinal sous la plus grande rserve. Braschi pourrait ensuite agir prs des siens quand on aurait t assur de tous les votes des partisans de Mattei; que cette affaire dpendait, en dernier ressort, de l'adhsion obtenue de leur chef, qui, s'il le voulait, saurait se rendre matre d'Herzan aussi bien que de n'importe quel autre, si l'on s'apercevait de certaines opinitrets. Il termina en disant que tous leurs soins et tous leurs efforts devaient tendre dcouvrir un expdient pour russir auprs de ce chef, afin de ne pas faire un faux pas dans une matire aussi dlicate. Le cardinal (Maury) ayant approfondi toutes ces observations, chercha de son ct comment on parviendrait faire goter au chef du parti Mattei et le plan qu'il venait d'imaginer et Chiaramonti, l'objet de ce plan. On crut d'abord que le cardinal lui-mme devait lui en parler. Sa personne ne pouvait tre suspecte, puisqu'il appartenait sa faction et qu'il jouissait de toute son estime. Cependant, quand on eut bien tudi le caractre de ce chef (Antonelli) qui s'aimait naturellement en lui et en ses oeuvres, et qui n'applaudissait pas toujours celles des autres, parce qu'elles blessaient son orgueil et qu'elles avaient ses yeux le dfaut de venir d'un autre et non de lui, on ne voulut pas exposer le succs de l'affaire qui aurait infailliblement avort si le dessein ne lui et pas t agrable. Je proposai, dit Consalvi, une combinaison qui devait nous conduire au but avec certitude. Il se trouvait alors auprs du cardinal inventeur du projet, en qualit de familier et de conclaviste, un homme qui avait toujours possd la faveur du chef du parti Mattei et qui jouissait de l'affection et de l'estime de tout ce parti. Cette circonstance nous fournit la plus opportune occasion de nous servir de lui pour faire natre dans l'esprit du cardinal chef de ce parti les ides que nous venons d'expliquer tout l'heure. On pensa que cet homme, n'inspirant pas de jalousie et ne soulevant pas de dfiances, ni par sa dignit, ni par aucune autre distinction, pourrait prparer les choses de faon que celui qui il devait souffler la pense semblt presque en tre l'auteur. Nous voulions que ce dernier pt la prsenter ensuite comme sienne, sans craindre de nous enlever le mrite de l'invention. Cet arrangement tait trs en rapport avec son caractre. La bonne volont et l'attachement son matre ne manquaient pas ce familier (l'abb Poloni) pour excuter une telle entreprise de concert avec le cardinal dont il connaissait si bien fond le caractre, qu'il savait toutes les manires de le prendre pour s'en servir utilement. Le plan ainsi arrt sur ce point et dans cette entrevue fournie par le hasard, les deux interlocuteurs, chacun de son ct, s'occuprent de le raliser sans aucun retard. Et pour parler d'abord de ce qui regarde le prlat secrtaire, il alla sans retard, comme on l'y avait autoris, communiquer ses ides au cardinal Braschi. On ne parviendra jamais dcrire la stupeur de Braschi quand il apprit que l'on pensait Chiaramonti. Le plaisir infini qu'il en ressentit n'gala pas son tonnement et en mme temps sa crainte trs-fonde que les choses n'arrivassent pas bon terme, tant lui semblaient insurmontables les obstacles extrinsques contre Chiaramonti. Consalvi crut ncessaire de lui suggrer que, pour ne pas les augmenter et mme pour les diminuer autant que possible, non-seulement il tait indispensable de conserver le secret le plus absolu jusqu' ce que la chose ft bruite par les adversaires, mais encore qu' l'instant o ils la soumettraient aux intresss, lui, cardinal Braschi, pour tmoigner une grande modration et une parfaite indiffrence, devait rpondre que, ses relations particulires avec le cardinal Chiaramonti pouvant faire arguer qu'en le patronnant auprs de ceux de son parti il cherchait plutt satisfaire son amiti et ses gots qu' procurer le bien de tous, il entendait renoncer en une certaine faon l'honneur de chef de parti. Braschi ne veut, devait-il ajouter, participer cette affaire que pour mettre son vote, laissant au cardinal doyen Albani,--lui aussi dans le mme parti,--le soin d'agir auprs des autres cardinaux de la manire qu'il jugerait convenable. Cette conduite tenue plus tard par Braschi au moment favorable contribua beaucoup au succs du dessein form. Quant au cardinal qui en tait l'inventeur, s'il ne rencontra pas de difficults pour faire accepter son conclaviste le rle qu'il devait jouer auprs du chef de la faction Mattei, afin de la disposer en faveur de Chiaramonti, ce conclaviste n'en prouva pas davantage (grce Dieu qui nous aidait) pour faire adopter l'ide ce chef ds qu'il lui en ouvrit la bouche. Ce chef (Antonelli) n'avait rien objecter contre le cardinal Chiaramonti, et il l'estimait comme Chiaramonti mritait d'tre estim. Les obstacles extrinsques eussent sans doute t trs-puissants sur son esprit, si la proposition de l'lection lui et t faite dans un conclave moins avanc, par le parti adverse, ou tandis que l'espoir de nommer un des cardinaux de son parti subsistait encore. Mais, une fois convaincu de cette impossibilit et reconnaissant comme invitable la ncessit de choisir le nouveau pape dans le parti contraire, il accueillit admirablement l'heureuse pense que son parti et l'honneur du choix, et plus encore que cet honneur lui ft attribu de prfrence tous les autres. Plus l'entreprise de couronner Chiaramonti semblait ardue cause des obstacles extrinsques, plus aussi cette difficult flattait son amour-propre. Il entrait dans sa nature de chercher montrer que rien ne lui tait impossible, et qu'il russissait l o le plus habile aurait invitablement chou. Il voyait encore, dans l'espoir qu'il avait de vaincre ces embarras, l'occasion de se faire un grand mrite auprs de l'lu qui il aurait obtenu ce que Chiaramonti lui-mme devait alors regarder comme chimrique. Il se chargea donc avec joie de la ngociation, et, ne doutant pas de son omnipotence prs des siens, il craignit plutt que la jeunesse de Chiaramonti et ses autres obstacles extrinsques lui fissent tort prs de plusieurs cardinaux de son parti. Il jugea en consquence qu'avant de se mettre recueillir les votes du parti Mattei, il tait ncessaire de faire certaines recherches afin de ne pas travailler en vain, et de vrifier si l'empchement qu'il apprhendait dans l'autre parti tait oui ou non insurmontable. Il se transporta donc chez le cardinal Braschi, et, dans un discours tudi, il lui rappela d'abord l'excessive longueur du conclave, aussi scandaleuse pour les fidles que pnible l'glise; les inutiles preuves tentes pour l'lection des cardinaux des deux partis; l'urgence de terminer enfin et d'accorder l'glise un chef alors si ncessaire. Il lui communiqua ensuite l'ide qu'il avait conue d'agir auprs des deux premiers comptiteurs et des cardinaux de son parti pour l'exaltation du cardinal Chiaramonti, ds qu'il compterait avec certitude sur l'actif appui de ceux du parti Bellisomi. Il fit remarquer en mme temps quel tait son zle pour le bien de l'glise, son estime et son intrt l'gard de Son minence, en choisissant comme Pape un membre du parti oppos au sien, li par tant d'attaches au pape Pie VI dont il tait la crature la plus aime, et qui, entre parenthses, tait uni Son minence et la maison Braschi par la gratitude et par l'amour de la mme patrie. Ces rflexions, dit-il, l'avaient dtermin passer pieds joints sur les difficults extrinsques compenses bien certainement par les mrites personnels du sujet. Il ajouta qu'il redoutait toutefois beaucoup ces obstacles, et en particulier la jeunesse de Chiaramonti, et que peut-tre ils auraient trop de force auprs de beaucoup d'lecteurs, surtout quand ces lecteurs rflchiraient que Chiaramonti devait succder un Pape qui avait si longtemps rgn. Il conclut en demandant Son minence si, sachant la manire de penser de ceux de son parti, elle croyait ces craintes tellement fondes qu'il ne ft pas possible de russir. Si le succs tait seulement douteux, il chercherait d'abord assurer le concours des siens, et alors, conjointement avec Son minence, ils assureraient l'adhsion du parti oppos. Le cardinal Braschi rpondit qu'il lui tait impossible d'exprimer sa surprise et de comprendre comment Son minence (Antonelli) avait song au cardinal Chiaramonti, cause justement des difficults extrinsques qu'il avait indiques sommairement; que malgr leur nature, lui, Braschi, ne les croyait pas absolument invincibles prs de ceux de son parti, tant cause des mrites personnels du sujet qu'en vue des circonstances particulires dans lesquelles on se trouvait; que la longueur excessive du conclave, l'inutilit des preuves faites sur les candidats des deux partis que l'on ne pouvait parvenir nommer, la lassitude des lecteurs, aucune exception personnelle contre le sujet et une satisfaction naturelle de voir l'un d'entre eux succder saint Pierre, lveraient beaucoup d'obstacles. Quant lui, Son minence saurait bien comprendre par elle-mme que personne ne devait tre plus content de cette lection, mais que, par rapport aux relations existant entre lui et Chiaramonti, il croyait convenable sa dlicatesse de ne pas prendre la plus petite initiative dans sa promotion, mme l'gard de ceux du parti dont il tait le chef. Qu'il pensait devoir seulement se borner donner son vote quand les autres accorderaient les leurs Chiaramonti; que cependant il croyait devoir offrir un bon conseil Son minence, en lui disant que, dans le cas o les tentatives pour Chiaramonti aboutiraient prs de ceux de son parti, il voult bien alors s'aboucher avec le doyen cardinal Albani, et faire ensemble les dmarches ncessaires auprs des cardinaux du parti Bellisomi, dj invits se concerter avec lui. Le cardinal chef du parti Mattei fut on ne peut plus satisfait de cette rponse. Ayant recommand le secret Braschi jusqu' nouvel ordre, il le quitta et alla se mettre l'oeuvre. La premire personne laquelle il jugea indispensable de s'adresser fut Herzan. Il voulait obtenir son assentiment et acqurir ainsi un appui auprs des autres cardinaux. Il lui exposa donc toute son ide, et lui fit considrer comment, dans l'impossibilit d'arriver l'lection de Mattei ou de tout autre de sa faction, Chiaramonti tait incontestablement le plus capable dans le parti oppos; qu'il fallait en consquence se tourner de son ct, afin de donner un chef l'glise. Il n'oublia pas de lui faire remarquer que Chiaramonti, choisi et port par eux au pontificat suprme, leur devrait son lvation encore bien plus qu' ceux de la faction laquelle il appartenait. Sans leur consentement, en effet, jamais il n'aurait t Pape. Ses adversaires naturels ne se bornaient donc pas concourir pour lui, ils taient encore les promoteurs de son exaltation. Ce cardinal (Antonelli) releva les mrites personnels de Chiaramonti, qui balanaient les exceptions produites par son attachement la personne et la famille du Pape dfunt; puis il finit en disant que, dans la situation actuelle, c'tait la conclusion la plus honorable et la plus avantageuse que l'on pt souhaiter. Il termina par la dclaration qu'il ne doutait pas du plein consentement de Son minence. Herzan se montra convaincu de la vrit et de la justesse de ces rflexions, et tout dispos concourir. Il dit seulement qu'il suspendait sa rsolution pour quelques heures, parce qu'il n'avait pas une connaissance bien positive de Chiaramonti. Ce dernier, habitant toujours son diocse, venait fort rarement Rome, ce qui faisait que Herzan ne l'avait que trs peu vu. Il voulut donc aller le visiter sous quelque prtexte,--comme il tait all chez Calcagnini,--afin de juger si ses manires lui plaisaient, et pour s'entretenir un peu avec lui. Le jour suivant, il se rendit dans sa cellule cet effet, ainsi que c'est l'usage parmi les cardinaux dans les conclaves. Aprs s'tre longuement entretenu avec lui, traitant divers sujets pendant la conversation, il le quitta si enchant de sa douceur, de sa gaiet, de la sagesse de ses rflexions et de ses raisonnements, qu'il assura aussitt de son adhsion complte le chef du parti Mattei, le priant de commencer les dmarches parmi ceux de sa faction. Ces dmarches provoqurent cependant prs de quelques-uns de ce parti certaines objections que leur chef n'avait pas prvues, et qui prirent leur origine dans la qualit mme de ceux qui le composaient. Il s'en rencontrait parmi eux qui aspiraient la tiare. N'tant pas trs-bien convaincus,--comme cela arrive ordinairement dans les choses qui nous sont personnelles,--de l'impossibilit de russir, et honteux pour la plupart de cder la place un candidat qu'ils se croyaient infrieur de beaucoup, cause de son ge, des emplois qu'il avait remplis, de ses amitis ou d'autres circonstances qui lui taient propres, ils tmoignrent une assez vive rpugnance lui accorder leur voix. Peut-tre n'auraient-ils pas montr de semblables rpulsions, si le sujet choisi et t de qualit proportionne la leur. Ces difficults surgirent chez les plus gs de ce parti. On rencontra aussi chez les plus jeunes les obstacles que l'on redoutait dans ceux du parti oppos: mais la prudence de leur chef, et l'autorit dont il jouissait auprs d'eux et dans tout le Sacr-Collge, la joie que Herzan affichait, et par consquent l'esprance de voir se raliser des avantages sur lesquels on comptait, aplanirent en deux jours et peu d'heures les embarras qui furent suscits dans ce parti. Tous consentirent d'autant plus volontiers qu'ils admettaient unanimement le mrite personnel de Chiaramonti, et qu'ils reconnaissaient que les difficults souleves contre lui taient seulement extrinsques. Les cardinaux comprenaient la ncessit d'en finir, et tous furent persuads qu'ils ne pouvaient terminer autrement. Ils n'eurent donc pas besoin, pour admettre Chiaramonti, de l'argument dont leur chef se servit nanmoins, afin d'appuyer son discours auprs de chacun d'eux. Cet argument consistait dmontrer que le refus d'une petite minorit n'empcherait pas l'lection projete, puisque le nombre ncessaire de suffrages tait acquis Chiaramonti. Ce nombre, affirmait-il, tait plus que suffisant, quand bien mme tous n'auraient pas voulu adhrer,--ce qui toutefois arriva. Il n'y eut qu'un seul cardinal de ce parti qui, tout en rendant justice au mrite personnel de Chiaramonti, montra plus de rsistance que tout autre passer sur les obstacles extrieurs. Cette opposition venait, disons-le en taisant son nom, de ce qu'il ne pouvait se rsoudre facilement renoncer l'espoir du pontificat. On doit ajouter aussi, pour tre vrai, qu'aprs quelques hsitations mises en avant par lui plus que par tout autre, il accepta avec ses collgues la proposition qu'on lui ft en faveur de cette lection. Quand le chef du parti Mattei eut ainsi runi sur Chiaramonti les votes de tous les siens, il crut avoir achev son oeuvre, et il ne se trompa pas dans cette croyance. Le cardinal Braschi, inform d'un tel succs, en fit part aussitt, comme c'tait convenu, au doyen cardinal Albani, afin de procurer, de concert avec lui, l'unanimit des votes du parti Bellisomi. Quant au cardinal Braschi, il s'abstint de toute dmarche pour les motifs expliqus plus haut. Il est impossible d'exprimer avec quelle joie Albani apprit cette nouvelle, lui qui avait une particulire estime pour Chiaramonti, et avec quel bonheur il se joignit son collgue, dans le but de recueillir les votes des cardinaux de son parti. On peut avancer trs-sincrement que tout cela fut l'ouvrage de peu d'instants. On commena le matin mme la recherche des voix; en un moment cette tche fut accomplie. l'annonce du choix qui avait t fait de Chiaramonti pour Pape, on ne rencontra mme point parmi les dix-huit les difficults et les hsitations que l'on redoutait de la part de ceux qui avaient son ge. Si, dans un rcit tout historique, des rapprochements taient permis, on dirait ici avec raison que cette lection fut semblable un feu d'artifice dont les tincelles passent d'une fuse l'autre avec la rapidit de l'clair. Tous rptaient sans se cacher et sans mystre: Le Pape est fait! Chiaramonti est Pape! et le conclave retentit de cette nouvelle. Chiaramonti cependant tait all, selon son habitude, se promener dans le jardin, aprs le scrutin de la matine, dans lequel Bellisomi et Mattei avaient obtenu, comme toujours, le mme nombre de voix. L'un des conclavistes courut sa rencontre et l'informa de ce qui se disait dans le conclave sur son lection. Chiaramonti en fut mu et troubl souverainement, d'autant plus qu'il s'y attendait moins et qu'il n'aurait jamais pu le croire. Celui qui lui avait annonc cette nouvelle fut tmoin de l'agitation qu'il ne put cacher dans ce premier moment. Mais Chiaramonti se rendit bientt matre de lui-mme, puis il courut sa chambre, et, se tenant l'cart, il laissa les vnements marcher selon les voeux de la Providence. Le chef du parti Mattei, Herzan et tous les autres ne tardrent pas aller le trouver. Cette nouvelle prit peine consistance que l'on parla de faire le soir mme la crmonie du baisement des mains. Tous les cardinaux prennent part cette fonction la veille de l'lection, d'o il rsulte que le pape est lu avec l'assentiment prmdit de tous, et non par hasard ou par surprise. On fixa l'heure de la crmonie, et, dater de ce moment, la prochaine exaltation de Chiaramonti ne fut plus un secret pour le conclave. On en rpandit ensuite la nouvelle au dehors, par le moyen du tour. Bientt Venise entire l'apprit. Dans cette aprs-dne le scrutin ordinaire eut lieu, comme c'est l'usage, et, chose admirable, qui dut exposer les deux sujets une cruelle preuve, Bellisomi et Mattei eurent encore le mme nombre de voix. Tous aperurent, ou du moins crurent apercevoir, sans se tromper, une srnit et une indiffrence hroques sur le visage du premier, un grand trouble sur celui du second. Ce dernier aura pu exercer les vertus et l'esprit religieux dont il tait si bien dou, pour dominer son motion et ne pas en tre branl. Aprs le scrutin, Chiaramonti pensa qu'il convenait de donner une marque de respect et d'estime au cardinal doyen et Herzan. Il alla les visiter l'un et l'autre quelques instants dans leurs chambres. Le soir venu, le doyen et les cardinaux, runis autour de lui, vinrent en corps baiser la main de Chiaramonti. Son humilit et son naturel affable refusaient de consentir cette crmonie; l'usage enfin prvalut. Aprs le dpart des cardinaux, il songea, pendant les premires heures de la nuit, prparer les choses indispensables pour la fonction du jour suivant, et spcialement les vtements pontificaux, que l'on a l'habitude de tenir prts, et qui allaient mal sa stature plutt petite que grande. Il crivit aussi les lettres de communication aux souverains, et s'occupa de l'expdition des courriers qui, ds qu'il aurait t lu, devaient se rendre auprs des nonces et Rome. Durant cette nuit, on tenta, dit-on, de faire avorter l'lection si solennellement assure par le baisement des mains. On raconte que deux cardinaux du parti de Bellisomi, et deux autres de la faction Mattei, tous de l'ge du nouvel lu, et qui pour la plupart aspiraient la papaut, se ligurent et s'efforcrent de gagner leurs collgues, afin de former un nombre de suffrages contraires Chiaramonti dans le scrutin du jour suivant. Mais leurs efforts furent vains: ils abandonnrent leur projet; puis, comme les autres, ils se montrrent favorables l'lection. J'ai cru ne pas devoir cacher ce fait, parce qu'il en fut gnralement question dans la suite; mais je n'ai pas par-devers moi de preuves qui le confirment. Peut-tre mme ne fut-ce qu'un faux bruit qui augmenta en passant de bouche en bouche, ainsi que cela se pratique ordinairement. On prit pour une tentative ce qui ne fut autre chose qu'un discours au sujet des difficults s'opposant au pape dsign, et l'on fit ressortir ces difficults avec une certaine nergie. Le 14 mars parut enfin. C'tait le jour destin par la Providence pour faire cesser le veuvage de l'glise romaine, et pour donner un suprme pasteur aux fidles, aprs une vacance du saint-sige de six mois et seize jours, et aprs trois mois et quatorze jours de conclave. On se rendit au scrutin l'heure accoutume; Chiaramonti fut lu unanimement et proclam souverain pontife. Afin d'honorer le cardinal doyen, celui-ci lui donna sa voix. L'lection faite, tous les cardinaux assis dans les stalles situes du ct o se tenait Chiaramonti se retirrent du ct oppos, le laissant seul, selon l'usage, en signe de respect. Le secrtaire du conclave, le sacriste et le matre des crmonies entrrent alors pour rclamer l'acte d'lection et d'acceptation, comme cela se pratique toujours. Quand ils furent introduits dans la chapelle, qui se referma sur eux, le cardinal doyen sortit de sa stalle, et, suivi des cardinaux, il se dirigea vers celle o tait assis Chiaramonti, pour savoir s'il acceptait la tiare. Chiaramonti demanda un moment pour prier. Aprs son oraison, il rpondit brivement qu'il se reconnaissait indigne d'une charge si sublime laquelle auraient d tre levs de si nombreux et de si mritants sujets qui taient dans le Sacr-Collge. Il ajouta qu'il adorait les jugements de Dieu; qu'il tait confondu et tremblant l'aspect d'un si lourd fardeau et la vue de son insuffisance; qu'il comptait sur l'aide et sur le concours du Sacr-Collge dans l'exercice du pontificat, auquel il ne croyait pas devoir renoncer dans les circonstances actuelles de l'glise, et dans la ncessit de ne plus prolonger son veuvage. Il dclara qu'il acceptait donc, et qu'il remerciait en mme temps les cardinaux de l'opinion qu'ils avaient eue de lui, sans aucun mrite de sa part. On lui demanda quel nom il dsirait choisir. Il rpondit qu'en souvenir de gratitude pour son prdcesseur, il prenait celui de Pie VII. Aprs son lection et son acceptation, le nouveau pape fut conduit l'autel pour revtir les ornements pontificaux. Pendant qu'il s'habillait, un des cardinaux qui, d'aprs la voix publique, avait tent, dans la nuit prcdente, d'entraver cette lection, fit un jeu de mots, avec la plus grande gaiet, au secrtaire du conclave, prs duquel il s'tait plac. Je ne veux pas l'oublier au milieu de ce rcit. Il lui dit donc que, dans cette matine, les cardinaux avaient prouv que leur puissance tait plus grande que celle du pape. Le secrtaire ne comprenant pas ce que signifiaient ces paroles, le cardinal continua: Vous ne savez donc pas, Monseigneur, que les avocats romains, pour dmontrer l'immense pouvoir du pape, disent qu'il peut faire _ex albo nigrum_. Ce matin, nous avons fait _ex nigro album_, ce qui est bien plus difficile, car pour que le blanc devienne noir, il faut trs-peu. Ce cardinal faisait allusion au changement de costume de Chiaramonti, qui, tout en tant cardinal, s'habillait de noir en sa qualit de bndictin, et qui alors se revtait de blanc comme pape. Aprs qu'on l'eut couvert des vtements pontificaux, les cardinaux firent au nouveau pape l'adoration accoutume, puis la chapelle fut ouverte et on admit les conclavistes l'adoration, tandis que, de la loge, le plus ancien des cardinaux-diacres annonait au peuple, agglomr sur la petite place de l'le, l'exaltation du cardinal Chiaramonti au souverain pontificat, sous le nom de Pie VII. Cette nouvelle fut accueillie avec des transports d'allgresse. On ouvrit alors le conclave, et le peuple se vit admis au baisement des pieds. La foule tait prodigieuse, et la joie cause par cette lection tait vraiment universelle. Le pape sortit aprs dner, et il alla processionnellement, avec le Sacr-Collge, l'glise, au milieu des plus vifs et des plus continuels applaudissements. Il fut plac sur l'autel, selon la coutume, et il reut l'adoration publique des cardinaux et du peuple innombrable qui tait accouru. Il retourna ensuite au couvent, o le conclave s'tait assembl. Je pourrais ici terminer ce rcit, qui a pour objet l'histoire du conclave, car il finit avec l'lection du pape. Mais je ne crois pas devoir me dispenser de rapporter quelques-uns des faits relatifs au pape lu. Quoique postrieurs l'lection, ils ont cependant corrlation avec elle en tant qu'ils servent de preuve ce que j'ai avanc par rapport aux vues de la cour de Vienne sur le choix du nouveau pontife. Je n'ai pas, ainsi que je l'ai dclar tout d'abord, de documents pour appuyer mes assertions. XI Pie VII fut trs-embarrass entre l'glise temporelle qu'il ne voulait pas trahir, et l'empereur d'Autriche qu'il ne pouvait pas mcontenter. L'empereur voulait profiter de l'lection pour lui arracher les Lgations, le pape ne pouvait y consentir; il choisit Consalvi, l'auteur inconnu de son exaltation, et le nomma son pro-secrtaire d'tat. Il partit par mer pour Rome, une frgate vnitienne le porta Ancne; il y arriva le mme soir que la nouvelle de la bataille de Marengo qui humiliait l'Autriche, et qui lui donnait l'espoir de rsister plus efficacement la demande des trois lgations. On ne peut douter que cet vnement ne lui caust une satisfaction secrte. En effet, l'empereur s'abstint de toute initiative dans son gouvernement, et ne garda aucune action que comme police militaire. Rome l'accueillit en pape et en souverain. LAMARTINE. (_La suite au prochain entretien._) CXe ENTRETIEN. MMOIRES DU CARDINAL CONSALVI, MINISTRE DU PAPE PIE VII, PAR M. CRTINEAU-JOLY. (DEUXIME PARTIE.) I Le pape tait rentr Rome le 3 juillet 1801. Le premier consul, qui voulait gouverner en souverain et non en perturbateur de l'Europe, lui fit des ouvertures de paix; il tmoigna au cardinal Martiniani, vque de Verceil, le dsir d'entrer en ngociation pour les affaires religieuses de France. Le cardinal Spina fut envoy Turin pour cet objet. Bonaparte, qui ne s'arrta pas Turin, lui fit dire de se rendre Paris. Il avait connu le cardinal Spina Valence, o ce cardinal avait vu mourir le pape Pie VI. La ngociation avec Spina ne marchait pas. Bonaparte nomma pour la suivre Rome M. de Cacault, dj accrdit Rome sous le prcdent pontificat. Il y tait aim et considr. Bonaparte impatient crivit M. de Cacault de revenir Paris avec le projet de concordat accept, ou de demander immdiatement ses passe-ports. Cette nouvelle surprit beaucoup le Saint-Pre, sans l'pouvanter cependant. Il s'tait restreint, en amendant le projet, retrancher simplement ce que son devoir lui empchait toute force d'accorder. Rempli d'un courage et d'une sagesse vraiment apostoliques, il se dtermina endurer n'importe quelle calamit, y compris mme la perte de sa souverainet temporelle, qu'on avait menace d'une manire expresse, plutt que de cder un seul pouce de terrain aprs s'tre accul ses derniers retranchements. Pie VII se vit second dans sa rsistance par cette nombreuse congrgation des Cardinaux les plus savants, qui avait t forme ds le principe et qui se rassemblait en sa prsence pour l'examen des dpches et des projets reus de Paris. On avait, avec l'assentiment de cette congrgation, corrig le projet renvoy pour la signature rciproque si les corrections eussent t admises. Ce fut encore avec son approbation que le Saint-Pre persista dans ses desseins, et brava les consquences qu'on lui laissait entrevoir. Spina reut donc l'ordre de notifier au gouvernement franais combien il tait impossible au Saint-Pre de se dpartir des amendements joints au projet et de le signer tel qu'il tait, puisque sa conscience et ses devoirs les plus sacrs le lui dfendaient. On le chargea en mme temps de dclarer que Sa Saintet tait prte souscrire le projet corrig, quoiqu'elle se ft flatte de quelque chose de mieux; mais qu'elle voulait se persuader que son esprance se raliserait au moins pour l'avenir. La Cour pontificale, dans la plus vive anxit, comptait les jours, en attendant la rponse de Paris la demande du Saint-Pre. Tout coup, au lieu d'arriver par l'entremise du prlat Spina, comme cela s'tait toujours pratiqu jusqu'alors, cette rponse fut apporte par M. de Cacault. Il fit savoir au pape, d'abord par l'intermdiaire de la secrtairerie d'tat, et personnellement ensuite, qu'il avait reu de Paris l'ordre le plus positif de dclarer que si, cinq jours aprs son intimation, le projet de Concordat envoy nagure de Paris n'tait pas sign, sans qu'on y ft le plus lger changement, la plus petite restriction ou correction, lui, Cacault, devait dclarer la rupture entre le Saint-Sige et la France, quitter Rome immdiatement et se diriger sur Florence auprs du gnral Murat, qui s'y trouvait la tte de l'arme franaise d'Italie. Cet ordre, si brutalement premptoire, du dpart de l'ambassadeur, et cette dclaration de rupture ne produisirent pas l'effet qu'en attendaient M. de Cacault et le gouvernement consulaire. Et cependant les consquences auxquelles il fallait se rsoudre taient videntes, cause de la proximit des troupes franaises. Le Pape fit part de cette nouvelle aux cardinaux. Ils me chargrent tous de rpondre que le Saint-Pre ne pouvait aucun prix acquiescer ce qu'on exigeait de lui, retenu qu'il tait par ses devoirs les plus sacrs; qu'il voyait avec un vritable chagrin le dpart de Cacault, la dclaration d'une rupture immrite et les rsultats qui en dcouleraient; qu'il remettait sa cause entre les mains de Dieu, et qu'il tait prt toutes les ventualits que le Ciel lui rservait dans ses dcrets. Je reus l'ordre de Sa Saintet de transmettre cette rponse l'envoy. Je devais en mme temps lui faire observer et le motif si juste qui l'avait dicte, et l'impossibilit pour le Pape d'agir d'une autre manire. Sa Batitude esprait que M. de Cacault, dans sa sagesse, dans sa droiture et dans la rectitude de ses intentions,--ces qualits distinguaient rellement cet honnte ministre, mort aujourd'hui,--n'aurait pas manqu d'en instruire son gouvernement. Porteur de ce message et des passe-ports rclams, j'allai chez l'ambassadeur. Je lui exposai en dtail et avec la plus grande prcision les motifs qui foraient le Pape se conduire ainsi au prix de n'importe quelle calamit. Il me serait trs-malais, je dirai mme impossible, de dpeindre quelle sincre douleur produisit sur Cacault cette rsolution. Je ne raconterai pas non plus la vive motion qu'il manifesta en apprenant les motifs qui rendaient cette rsolution inbranlable. Il en fut saisi jusqu'au point d'clater en vritable fureur, se voyant les mains lies par une injonction des plus hautaines et qu'il fallait excuter sur-le-champ. Il tait dsol de ne pouvoir retarder son dpart; il aurait voulu exposer son matre les excellentes raisons qui foraient le Pape ne pas consentir, et l'impossibilit pour Rome d'agir diffremment. D'autre part il ne se berait pas d'un heureux succs, quand bien mme il lui serait permis de faire des reprsentations, car le caractre de celui qui ne se laissait pas persuader l'pouvantait, disait-il. Cacault ajoutait que le genre des matires traites, fort peu comprises par les sculiers et par ceux surtout qui professaient des principes diffrents, offrait un obstacle de plus cette persuasion. Il aurait pu se flatter, avouait-il, de convaincre le gnral Bonaparte s'il avait eu l'entretenir d'objets politiques. Il ne pouvait se consoler en rflchissant qu'une rupture qui aurait de si funestes suites allait clater, parce qu'on n'avait pu s'entendre rciproquement, et il manifestait une trs-amre douleur en voyant sacrifier des hommes qui n'affichaient aucune mauvaise intention,--ce sont ses propres termes,--et qui n'agissaient que contraints par leurs propres devoirs. Il se dsolait encore d'assister une nouvelle ruine d'un pays auquel il tait attach d'une faon toute particulire, d'un pays qu'il avait habit pendant les belles annes de sa jeunesse, et dans lequel il tait revenu discuter les affaires publiques sous le pontificat prcdent, et o il avait trouv la plus cordiale rception et la plus clatante bonne foi. Transport de rage,--c'est le mot qui le peindra le mieux,--il rvla dans ce trs-long entretien ses angoisses extrmes. Aprs avoir longtemps mdit, il dcouvrit un biais dont personne ne s'tait avis. Cacault assura donc qu'il ne lui paraissait pas possible que le premier consul, en apprenant directement de ma bouche tout ce que je venais de lui dire, n'en demeurt pas frapp, et qu'il ne se contentt pas de ce que le Pape pouvait et dsirait accorder. Il lui semblait que l'unique moyen de suspendre d'abord et de conjurer ensuite pour jamais les dsastres dont on tait menac, serait de me rendre Paris pour communiquer de vive voix Bonaparte, au nom du Saint-Pre, ce que je lui avais expos. Je devais, disait-il, aller assurer le premier consul que si le Souverain Pontife ne pouvait pas adhrer ses demandes au-del de certaines limites, ce n'tait point par mauvaise volont,--Sa Saintet tant anime des meilleurs sentiments son gard,--mais uniquement parce qu'elle y tait force par la ncessit la plus imprieuse. Je fus trs-surpris de cette ide, et je lui fis remarquer aussitt combien il serait difficile de la mettre excution. J'tais cardinal et premier ministre; or la seconde qualit ne me permettrait point de m'loigner du Pape. D'un autre ct, un cardinal ne pouvait gure se montrer dans un pays o depuis tant d'annes on n'avait pas vu mme les insignes d'un simple homme d'glise. Mais aux objections que je lui soumis, il rpondit toujours que ces qualits de cardinal et de premier ministre, qui me paraissaient des obstacles ce voyage, lui semblaient tre au contraire des titres dcisifs pour l'entreprendre, et le gage le plus certain du succs; que j'en avais vu un exemple dans l'envoi fait par l'empereur Franois Paris de son premier ministre, le comte de Cobenzel, y rsidant actuellement pour les affaires d'Autriche; qu'il fallait connatre comme il les connaissait le caractre et la manire de penser de Bonaparte, pour se convaincre que rien ne devait plus chatouiller son orgueil que de montrer aux Parisiens un cardinal et le premier ministre du Pape; que ce voyage le flatterait encore davantage que celui du premier ministre de l'empereur; que j'aurais, grce mes fonctions, libre accs auprs du chef de l'tat, ce que ni Spina ni aucun autre du mme rang que lui ne sauraient obtenir. Il termina en affirmant que le choix fait expressment par Rome d'un aussi haut dignitaire prouverait avec vidence la bonne volont du Pape. Cette mission en imposerait aux conseillers pervers; elle forcerait le gouvernement consulaire se montrer raisonnable, afin de ne pas amener le public rejeter sur lui la faute d'une rupture. Tout le monde, en effet, aurait vu le Pape risquer tout par cette dmarche, afin d'arriver un accommodement. Ces raisons, que Cacault dveloppa avec autant d'loquence que de franchise et de bonne foi, me parurent, premire vue, avoir un trs-grand poids. Je lui rpondis que ses paroles m'impressionnaient vivement, et que je les jugeais dignes d'tre portes la connaissance du Pape, auquel j'allais les transmettre. Je lui tmoignai aussi que si son discours me semblait trs-fond en ce qui regardait l'envoi d'un cardinal, je ne pouvais cependant pas tomber d'accord avec lui sur le choix de ma personne; que je faisais volontiers abstraction de mon manque de talents et de qualits ncessaires; mais qu'il existait un autre obstacle majeur qui m'empcherait d'tre dsign pour cette mission; que si le proverbe _si vis mittere, mitte gratum_, si vous voulez envoyer, envoyez qui sera agrable, tait vrai (comme il l'est du reste), je n'tais pas aim, et cela apparaissait bien dans les lettres adresses de Paris et dans les conversations que tenaient les amis de la France Rome. Je ne devais donc pas tre charg de cette ambassade. La perscution et l'emprisonnement que j'avais autrefois subis par ordre du gouvernement rpublicain, l'occasion de la chute du pouvoir temporel de Pie VI, alors que l'on m'avait cru excuteur ou tout au moins complice de la mort du gnral Duphot, taient si rcents qu'ils vivaient encore dans la mmoire de tous. Dj l'on murmurait Paris et Rome qu'il n'tait pas tonnant de voir les ngociations du Concordat tourner si mal, puisque le premier ministre de Sa Saintet tait un ennemi jur de la France.--Et, propos du gnral Duphot dont j'ai prononc le nom tout l'heure, je dois affirmer que je n'tais pas moins innocent de son assassinat que le gouvernement pontifical et le peuple lui-mme. Ce gnral, en effet, provoqua sa mort quand, la tte de quelques rvolutionnaires, il se jeta sur la caserne des soldats. L'un d'entre eux, pour se dfendre, lcha le coup de fusil qui le tua. Je fis donc observer au plnipotentiaire franais que je n'tais pas bien vu par le premier consul, et que cela porterait prjudice mon ambassade, ds mon arrive Paris et pendant le cours des ngociations; que du reste son gouvernement ne voyait pas le Concordat d'un oeil trs-favorable, ainsi qu'on pouvait en juger sur les apparences, et que, par consquent, on attribuerait mes refus non la force des motifs et des principes qui empchaient le Pape d'adhrer, mais l'animosit personnelle que l'on me supposait. Je conclus alors en dclarant que, quand bien mme le Pape croirait devoir nommer un ambassadeur, je ne devais pas tre choisi, et que cette dignit tait naturellement rserve soit au cardinal Mattei, trs-connu du premier consul, soit au cardinal Joseph Doria, ayant dj t nonce Paris. Ces princes de l'glise avaient en outre, l'un et l'autre, un nom plus illustre que le mien, et plus capable, videmment, de flatter cet orgueil auquel on venait de faire allusion. Cacault rpondit tout cela que c'tait moins le nom de l'ambassadeur que ses fonctions et son rang qui, par-dessus toute chose, pouvaient toucher cet orgueil; que si ces deux cardinaux avaient des titres de famille plus vieux et plus beaux que les miens, ils n'taient pourtant pas secrtaires d'tat ainsi que moi; que, quant ce qui m'tait personnel et relatif mes tribulations passes et mon inimiti contre la France, ce n'taient que des inepties qui fondraient comme la neige ds que j'aurais t vu et apprci. Il voulut bien me dire encore quelque chose sur les qualits qu'il remarquait en moi (ne me connaissant pas); mais la vrit et la modestie ne me permettent point de rapporter ces compliments. Il conclut enfin en m'avouant que plus il rflchissait sur cette affaire, plus il persistait dans son ide, et qu'il me suppliait d'en instruire tout de suite le Pape, auquel il dsirait me proposer lui-mme comme la seule ancre de salut dans une tempte aussi imminente contre l'glise et contre l'tat. Je ne voulus pas me rendre en ce qui regardait l'envoi de ma personne, et je rpondis ses raisons sur ce point, mais sans aucun succs. Nanmoins je lui promis de transmettre ses raisons au Pape, et de demander l'audience rclame afin qu'il pt lui-mme entretenir le Saint-Pre. Je quittai Cacault l'esprit plein de doutes et d'apprhensions, et le coeur agit en prvision de ce que le Pape rsoudrait. Ne me fiant pas mes propres lumires et l'impression que le discours si srieux de Cacault avait faite sur moi, je me souviens qu'avant de retourner ma demeure, j'allai visiter le nouveau ministre d'Espagne, chevalier de Vargas, arriv depuis peu de jours. Je crus devoir m'ouvrir lui et raconter ce qui venait de se passer. C'tait pour savoir de quelle faon il prendrait ce projet. Vargas tait hors de cause, tierce partie; il devait donc juger sans partialit et sans prvention. L'assentiment complet qu'il donna, aprs les plus srieuses rflexions, au voyage que conseillait Cacault, me dtermina n'en pas diffrer plus longtemps la communication au Pape, pour ne point me rendre responsable des consquences qui dcouleraient peut-tre de mon silence ou de mon retard. Ds que je fus arriv au Quirinal, je montai dans le cabinet du Saint-Pre, et je lui narrai fidlement et exactement tout ce qui avait t suggr sur l'envoi projet Paris et sur le choix de la personne. Je ne lui laissai rien ignorer de ce qui s'tait dit et rpondu entre le plnipotentiaire de France et moi. Le Pape en fut surpris outre mesure. Mais, en homme plein de pntration et de sagacit, il avoua, aprs un long entretien et de mres rflexions, que l'opinion et le projet de M. Cacault lui paraissaient raisonnables et fonds; que toutefois, en affaires si dlicates, il ne voulait pas agir sans demander conseil plusieurs; que je devais donc assembler, pour le jour suivant, une congrgation de tout le sacr-collge, et que cette congrgation se tiendrait en sa prsence; que j'aurais y relater tout ce qui s'tait pass, et que l'on couterait les dires de chacun; qu'il se rsoudrait alors au parti qui lui semblerait le meilleur, et qu'en attendant il accorderait l'audience demande par M. Cacault. Ayant reu les ordres du pontife, je fis convoquer, pour le jour suivant, la congrgation gnrale des cardinaux, dans les appartements de Sa Saintet, et l'envoy franais fut averti qu'il pouvait aller voir le Pape, ainsi qu'il en avait tmoign le dsir. Cacault se rendit auprs de Sa Saintet, et il lui rpta, avec la plus grande nergie, ce qu'il m'avait dj dit quelques heures auparavant. Pie VII n'eut pas de peine lui prouver combien sa dtermination tait juste; il lui dmontra qu'il ne pouvait accepter le plan de concordat trac par le gouvernement franais. Les paroles de Sa Saintet confirmrent l'ambassadeur dans l'ide qu'il avait eue d'abord. Cacault tait persuad, c'est ainsi qu'il s'exprimait, que si le premier consul entendait par lui-mme les motifs du pape, Bonaparte se rendrait ncessairement leur vidence. Il ajouta que si Sa Saintet leur prtait plus de force par l'ambassade dont lui, Cacault, avait pris l'initiative, ambassade qui manifesterait la bonne volont du Pontife, son estime pour la France, et l'intrt qu'il prenait rattacher de nouveau cette nation l'glise, les choses s'arrangeraient, sans aucun doute, surtout si, par une marque de considration personnelle, on flattait le chef du gouvernement franais. Le Pape rpondit qu'il avait convoqu tous les cardinaux pour s'occuper de cette mission et discuter un projet dont la gravit ne lui permettait pas d'agir sans les plus mres rflexions et sans avis pralable. La congrgation gnrale se tint dans les appartements de Sa Saintet. D'aprs l'ordre que je reus du Saint-Pre, je rapportai tout ce que m'avait dit M. de Cacault, soit sur l'ambassade en gnral, soit sur le choix de ma personne. Je ne me permis de faire sur le premier point qu'une relation simple et franche; mais quand j'arrivai au second, j'ajoutai que, dans l'hypothse de la mission, je ne croyais pas devoir tre choisi pour plnipotentiaire. Je dmontrai aussi fortement qu'il me fut possible, et avec les raisons les plus videntes, qu'il ne fallait pas penser moi, mais plutt aux cardinaux Doria et Mattei, dont je fis ressortir les titres, qui devaient, mon avis, leur assurer la prfrence. Je ne manquai pas de faire remarquer d'un autre ct combien je devais apprhender une lgation aussi scabreuse, dont le non-succs dplairait beaucoup, et la russite un trs-petit nombre,--ce qui la rendait fort peu dsirable et poussait mme la dcliner,--et je terminai en dclarant que le choix de ma personne nuirait trs-srement l'affaire par les motifs dduits plus haut. Aucun des cardinaux ne s'opposa l'ambassade projete; tous, au contraire, la regardrent comme la seule ancre de salut dans les circonstances actuelles. Et quand on passa du gnral au particulier, tous aussi me dsignrent, au lieu de choisir les deux cardinaux Doria et Mattei, ou tout autre auquel on aurait pu songer. Pour justifier leurs votes, ils arguaient que ma qualit de secrtaire d'tat semblait, d'aprs l'observation de M. Cacault, devoir rendre plus agrable la lgation du premier ministre du pape celui qui avait dj prs de lui le premier ministre de l'empereur. Mes scrupules taient hors de mise, et personne ne voulut changer d'avis. Voyant que tous dsiraient non-seulement l'ambassade, mais encore l'ambassadeur, le Pape, aprs avoir gard le silence jusqu' la fin, pour ne gner aucun des cardinaux, se joignit au sacr collge. Il dcida qu'on partirait pour Paris, et que ce serait moi qui partirais. Me sera-t-il permis de rapporter ici ce que je ne crains pas de voir dmentir, car le lieu o je m'exprimai fut public, et plusieurs tmoins auriculaires existent encore? Le Pape avait annonc sa rsolution: aprs avoir rendu grces au Saint-Pre ainsi qu'au sacr collge de la confiance qu'ils me tmoignaient,--confiance que je savais ne point mriter,--je dis avec franchise et candeur que j'avais en ce moment un besoin extraordinaire de me souvenir de mes promesses et de mes serments d'obissance aux volonts du Pape, promesses et serments articuls quand il me plaa le chapeau de cardinal sur la tte; que cette foi soutenait mon courage et m'aidait servir le pontife suprme et le saint-sige; que mon dsir de le faire tait ardent, mais que ce secours m'tait indispensable au moment d'accepter une mission si difficile et sa prilleuse, que j'avais tant et de si fortes raisons pour dcliner. II Le cardinal Doria fut choisi par le Pape et par Consalvi pour remplacer le cardinal-ministre en son absence. Consalvi et Cacault partirent ensemble de Rome en plein jour, dans la mme voiture, pour donner confiance au peuple romain. En approchant de Livourne, ils trouvrent un courrier de Murat qui annonait M. Cacault que le gnral l'attendait Pise pour confrer avec lui; ils s'y rendirent. Murat combla d'gards Consalvi; Cacault fut oblig de s'arrter; Consalvi continua seul sa route pour Paris. Il y arriva dans la plus grande anxit. Le premier consul lui envoya l'abb Bernier, Venden rconcili, pour commencer sans aucun dlai la ngociation. Consalvi, sur sa demande, rsuma, dans un mmoire rapide, les points sur lesquels on tait d'accord, ceux sur lesquels on diffrait. Ce mmoire, dit le prince de Talleyrand, fait reculer la ngociation beaucoup plus loin que tous les crits prcdents. Aprs vingt-cinq jours on tomba d'accord, le rendez-vous pour la signature fut assign chez Joseph Bonaparte. Consalvi s'y rendit, mais, au moment de la signature, l'abb Bernier entra. Quelle fut ma surprise, quand je vis l'abb Bernier m'offrir la copie qu'il avait tire de son rouleau comme pour me la faire signer sans examen, et qu'en y jetant les yeux, afin de m'assurer de son exactitude, je m'aperus que ce trait ecclsiastique n'tait pas celui dont les commissaires respectifs taient convenus entre eux, dont tait convenu le premier consul lui-mme, mais un tout autre! La diffrence des premires lignes me fit examiner tout le reste avec le soin le plus scrupuleux, et je m'assurai que cet exemplaire non-seulement contenait le projet que le Pape avait refus d'accepter sans ses corrections, et dont le refus avait t cause de l'ordre intim l'agent franais de quitter Rome, mais, en outre, qu'il le modifiait en plusieurs endroits, car on y avait insr certains points dj rejets comme inadmissibles avant que ce projet et t envoy Rome. Un procd de cette nature, incroyable sans doute, mais rel, et que je ne me permets pas de caractriser,--la chose d'ailleurs parle d'elle-mme,--un semblable procd me paralysa la main prte signer. J'exprimai ma surprise, et dclarai nettement que je ne pouvais accepter cette rdaction aucun prix. Le frre du premier consul ne parut pas moins tonn de m'entendre me prononcer ainsi. Il disait ne savoir que penser de tout ce qu'il voyait. Il ajouta tenir de la bouche du premier consul que tout tait rgl, qu'il n'y avait plus qu' signer. Comme je persistais dclarer que l'exemplaire contenait tout autre chose que le concordat arrt, il ne sut que rpondre qu'il arrivait de la campagne, o il traitait des affaires d'Autriche avec le comte de Cobenzel; qu'tant appel prcisment pour la crmonie de la signature du trait, dont il ne savait rien pour le fond, il tait tout neuf, et ne se croyait choisi que pour lgaliser des conventions admises de part et d'autre. Moi, je n'oserais pas, aujourd'hui, affirmer avec certitude s'il disait vrai ou s'il disait faux. Je ne sus pas le reconnatre alors davantage; mais j'ai toujours inclin, et j'incline encore croire qu'il tait dans une ignorance absolue, tant il me parut loign de toute dissimulation dans ce qu'il fit durant cette interminable sance, et sans jamais se dmentir. Comme l'autre personnage officiel, le conseiller d'tat Crtet, en affirmait autant, et protestait ne rien savoir, et ne pouvoir admettre ce que j'avanais sur la diversit de la rdaction, jusqu' ce que je la leur eusse dmontre par la confrontation des deux copies, je ne pus m'empcher de me retourner vivement vers l'abb Bernier. Quoique j'aie toujours cherch dans le cours de la ngociation viter tout ce qui aurait tendu suspendre la marche des choses et fournir prtexte la colre et la mauvaise humeur, je lui dis que nul mieux que lui ne pouvait attester la vrit de mes paroles; que j'tais trs-tonn du silence tudi que je lui voyais garder sur ce point, et que je l'interpellais expressment pour qu'il nous ft part de ce qu'il savait si pertinemment. Ce fut alors que, d'un air confus et d'un ton embarrass, il balbutia qu'il ne pouvait nier la vrit de mes paroles et la diffrence des concordats qu'on proposait signer; mais que le premier consul l'avait ainsi ordonn, et lui avait affirm qu'on est matre de changer tant qu'on n'a point sign. Ainsi, continua Bernier, il exige ces changements, parce que, toute rflexion faite, il n'est pas satisfait des stipulations arrtes. Je ne dtaillerai pas ce que je rpliquai un aussi trange discours, et par quels arguments je dmontrai combien cette maxime, qu'on peut toujours changer avant d'avoir sign, tait inapplicable au cas actuel. Ce que je relevai bien plus vivement encore, ce fut le mode, la surprise, employs pour russir; mais je protestai rsolment que je n'accepterais jamais un tel acte, expressment contraire la volont du Pape, d'aprs mes instructions et mes pouvoirs. Je dclarai donc que si, de leur ct, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas souscrire celui dont on tait convenu, la sance allait tre leve. Le frre du premier consul prit alors la parole. Il s'effora de la manire la plus pressante d'appuyer sur les consquences de la rupture des ngociations, non moins pour la religion que pour l'tat, et non moins pour la France, cette grande partie du catholicisme, que pour tous les pays o l'on prouvait sa toute-puissante influence. Il faut faire, rptait-il, toutes les tentatives imaginables pour ne pas nous rendre, nous prsents, responsables de si cruels dsastres. III Joseph Bonaparte se rendit aux Tuileries. En moins d'une heure il tait de retour, rvlant sur son visage la tristesse de son me. Il nous apprit que le premier consul tait entr dans la plus extrme fureur la nouvelle de ce qui tait arriv; que, dans l'imptuosit de la colre, il avait dchir en cent morceaux la feuille du concordat arrang entre nous; que finalement, cdant ses prires, ses sollicitations, ses raisons, il avait promis, quoique avec une indicible rpugnance, d'accepter tous les articles convenus, mais que pour celui que nous avions laiss non rgl, il tait demeur aussi inflexible qu'irrit. Joseph ajouta que le premier consul avait termin l'entretien en le chargeant de me dire que lui, Bonaparte, il voulait absolument cet article, tel qu'il l'avait fait rdiger dans l'exemplaire apport par l'abb Bernier, et que je n'avais qu'un de ces deux partis prendre: ou admettre cet article tel quel et signer le concordat, ou rompre toute ngociation; qu'il entendait absolument annoncer dans le grand repas de cette journe ou la signature ou la rupture de l'affaire. On imagine facilement dans quelle consternation nous jeta un pareil message. Il restait encore trois heures jusqu' cinq, heure fixe pour ce repas auquel nous devions assister. Impossible d'numrer tout ce qui fut dit et par le frre du premier consul et par les deux autres pour me dcider le satisfaire. Le tableau des consquences qui natraient de la rupture tait des plus sombres; ils me faisaient sentir que j'allais me rendre responsable de ces maux, soit envers la France et l'Europe, soit envers mon souverain lui-mme et envers Rome. Ils me disaient qu' Rome on me taxerait de roideur inopportune, et qu'on m'attribuerait le tort d'avoir provoqu les effets de ce refus. J'prouvais les angoisses de la mort, je voyais se dresser devant moi tout ce qu'on m'annonait: j'tais (il est permis de l'avouer) comme l'Homme des douleurs. Mais mon devoir l'emporta; avec l'aide du Ciel, je ne le trahis point. Je persistai dans mon refus, pendant les deux heures de cette lutte, et la ngociation fut rompue. Ainsi se termina cette triste sance de vingt-quatre heures entires, commence vers les quatre heures du jour prcdent et close vers les quatre heures de ce malheureux jour, avec une grande souffrance physique, comme on le comprend du reste, mais avec une bien plus grande souffrance morale, et telle qu'il faudrait la ressentir pour s'en faire une ide. J'tais condamn (et c'tait la circonstance cruelle du moment) paratre dans une heure ce pompeux dner. Je devais affronter en public le premier choc de l'imptueuse colre qu'allait soulever dans le coeur du gnral Bonaparte l'annonce de la rupture que son frre devait lui communiquer. Nous retournmes quelques instants l'htel; nous fmes la hte ce qui tait ncessaire pour nous prsenter convenablement, et nous allmes, mes deux compagnons et moi, aux Tuileries. peine tions-nous entrs dans le salon o se trouvait le premier consul, salon que remplissait tout un monde de magistrats, d'officiers, de grands de l'tat, de ministres, d'ambassadeurs, d'trangers les plus illustres, invits ce dner, qu'il nous fit un accueil facile imaginer, ayant dj vu son frre. Aussitt qu'il m'aperut, il s'cria, le visage enflamm et d'un ton ddaigneux et lev: Eh bien, monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre! soit. Je n'ai pas besoin de Rome. J'agirai de moi-mme. Je n'ai pas besoin du Pape. Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtime partie de ma puissance, a su changer la religion de son pays et russir dans ce projet, bien plus le saurai-je faire et le pourrai-je, moi. En changeant la religion en France, je la changerai dans presque toute l'Europe, partout o s'tend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des pertes qu'elle aura faites; elle les pleurera, mais il n'y aura plus de remde. Vous pouvez partir, c'est ce qui vous reste de mieux faire. Vous avez voulu rompre, eh bien, soit, puisque vous l'avez voulu. Quand partez-vous donc? --Aprs dner, gnral, rpliquai-je d'un ton calme. Ce peu de mots fit faire un soubresaut au premier consul. Il me regarda trs-fixement, et la vhmence de ses paroles je rpondis, en profitant de son tonnement, que je ne pouvais ni outre-passer mes pouvoirs ni transiger sur des points contraires aux maximes que professe le Saint-Sige. Dans les choses ecclsiastiques, ajoutai-je, on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles en certains cas extrmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible de prtendre que j'aie cherch rompre du ct du Pape, ds qu'on s'est mis d'accord sur tous les articles, la rserve d'un seul, pour lequel j'ai pri qu'on consultt le Saint-Pre lui-mme; car ses propres commissaires n'ont pas rejet cette proposition. Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qu'il ne voulait rien laisser d'imparfait, et que ou il statuerait sur le tout ou rien. Je rpliquai que je n'avais pas le droit de ngocier sur l'article en question, tant qu'il le maintiendrait prcisment tel qu'il l'avait propos, et que je n'admettrais aucune modification. Il reprit trs-vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de moins ni de plus. Je lui rpondis que, dans ce cas, je ne le souscrirais jamais, parce que je ne le pouvais en aucune manire. Il s'cria: Et c'est pour cela que je vous dis que vous avez cherch rompre, et que je considre l'affaire comme termine, et que Rome s'en apercevra et versera des larmes de sang sur cette rupture. Tandis qu'il parlait, se trouvant proche du comte de Cobenzel, ministre d'Autriche, il se retourna vers lui avec une extrme vivacit, et lui rpta peu prs les mmes choses qu' moi, affirmant plusieurs fois qu'il ferait changer de manire de penser et de religion dans tous les tats de l'Europe; que personne n'aurait la force de lui rsister, et qu'il ne voulait pas assurment tre seul se passer de l'glise romaine (c'est sa phrase), qu'il mettrait plutt l'Europe en feu de fond en comble, et que le Pape en aurait la faute et la peine encore. Puis il se mla brusquement la foule des convis, rptant les mmes choses beaucoup d'autres. Le comte de Cobenzel, constern, accourut de suite vers moi, et se mit me prier, me supplier d'inventer quelques moyens pour dtourner une pareille calamit. Il ne me dpeignait que trop loquemment les consquences certaines qui allaient en rsulter pour la religion, pour l'tat, pour l'Europe. Je lui avouai que je ne les voyais que trop, que je m'en dsolais, mais que rien ne pourrait me faire souscrire ce qui ne m'tait pas permis. Il m'avouait qu'il comprenait parfaitement que j'avais raison de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'tonnait qu'on ne pt pas dcouvrir quelque moyen de conciliation, et tomber d'accord, quand il n'y avait plus qu'un seul article en litige. Je lui rpliquai qu'il tait impossible de tomber d'accord, et de se concilier, lorsqu'on prtendait obstinment ne pas retrancher ou ajouter une seule syllabe l'article dbattu, comme s'en exprimait le premier consul, puisque ds lors on ne pouvait raliser ce qui a coutume de se dire et de se faire en toute ngociation, savoir, que chacune des parties risquant un ou deux pas, on finissait par se rencontrer. On ouvrit dans ce moment la salle manger, et on passa table, ce qui rompit l'entretien. Le dner fut court, et on s'imagine que je n'en gotai jamais un plus amer. De retour au mme salon, le comte de Cobenzel reprit avec moi la conversation interrompue. Le premier consul, nous voyant causer ensemble, s'approcha, et, s'adressant au comte, il lui dit qu'il perdait son temps, s'il esprait vaincre l'obstination du ministre du Pape, et il rpta en partie ce qu'il avait annonc prcdemment, en y mettant la mme vivacit et la mme force. Le comte rpondit qu'il le priait de lui permettre de dclarer qu'il rencontrait non de l'obstination dans le ministre du Souverain-Pontife, mais bien un sincre dsir d'arranger les choses et un extrme regret de cette rupture, mais que, pour arriver une conciliation, c'tait au premier consul seul d'en ouvrir la voie. Et comment? rpliqua-t-il avec vivacit.--C'est, reprit le comte, d'autoriser une nouvelle sance entre les commissaires respectifs, et de vouloir bien leur permettre de chercher le moyen d'introduire dans l'article en litige quelque changement propre satisfaire les deux parties. Puis, ajouta Cobenzel, j'aime penser que votre dsir de donner la paix l'Europe, comme vous me l'avez souvent promis, vous dcidera renoncer cette dtermination de ne souffrir aucune addition, aucun retranchement cet article, d'autant plus que c'est vraiment une calamit de consommer une aussi regrettable rupture pour un seul article, quand on a combin tout le reste l'amiable. Ce discours du comte de Cobenzel fut accompagn de beaucoup d'autres paroles sortant trs-rellement de la bouche d'un vritable homme de cour, toutes pleines de politesse et de grce, ce en quoi il tait fort expert. Et il manoeuvra avec tant d'esprit que le premier consul, aprs quelque rsistance, s'cria: Eh bien! afin de vous prouver que ce n'est pas moi qui dsire rompre, j'adhre ce que demain les commissaires se runissent pour la dernire fois. Qu'ils voient s'il y a possibilit d'arranger les choses; mais si on se spare sans conclure, la rupture est regarde comme dcisive, et le cardinal pourra s'en aller. Je dclare aussi que cet article, je le veux absolument tel quel, et que je n'admets pas de changements. Et l-dessus il nous tourna les paules. Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec elles-mmes, puisque d'une part il nous permettait de nous runir pour aviser un moyen de conciliation, et que de l'autre, en mme temps, il exigeait l'article tel quel, sans aucun changement, ce qui excluait une conciliation, toutefois on s'accorda unanimement profiter de la facult de se runir et de voir si on ne ferait pas surgir quelque biais d'arrangement, dans l'esprance (si on y arrivait) de pousser Joseph, son frre, l'y amener lui-mme. Le comte de Cobenzel, qui traitait avec Joseph des affaires d'Autriche, en tait fort bien vu. Il lui parla chaudement, d'autant plus chaudement qu'il paraissait lui-mme dsirer avec sincrit d'viter une rupture. On convint donc de tenir le jour suivant, midi juste, au mme lieu, cette nouvelle sance, comme on avait tenu la prcdente, qui fut si amre et si dplorable. Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit douloureuse, mais je ne puis taire quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le matin, je vis entrer dans ma chambre le prlat Spina, avec un air triste et embarrass, et que je l'entendis m'avouer que le thologien Caselli sortait de sa chambre, o il tait venu lui annoncer qu'il avait rflchi toute la nuit sur les consquences incalculables de la rupture; qu'elles seraient on ne peut plus fatales la religion, et qu'une fois arrives, elles devaient tre irrmdiables, comme le prouvait l'exemple de l'Angleterre; que, voyant le premier consul dclarer qu'il restait inbranlable sur le point de ne pas admettre de changement dans l'article controvers, il tait dtermin, pour sa part, y adhrer et le signer tel quel; qu'il ne croyait pas le dogme ls, et qu'il pensait que les circonstances, les plus imprieuses qu'on ait pu voir, justifiaient la condescendance dont le pape userait dans ce cas. Il n'y a point de proportion, ajoutait-il, entre la petite perte provenant de cet article et la perte immense qui rsulterait de la rupture. Le prlat Spina me dclara que, puisque le pre Caselli, beaucoup plus savant thologien que lui, pensait ainsi, il n'avait pas le courage d'assumer la responsabilit de consquences si fatales la religion, et qu'il tait rsolu, lui aussi, admettre l'article et le signer tel quel. Spina ajoutait encore que, si je jugeais que leur signature ne pt se donner sans la mienne, ils ne me cachaient pas qu'ils se voyaient dans la ncessit de protester de leur adhsion, et de se garantir par l de toute responsabilit des consquences de la rupture, si elle devait avoir lieu. Je ne puis exprimer l'impression que me firent et cette dclaration, et l'ide de me savoir abandonn seul dans le combat. Mais si cela me surprit et me chagrina l'excs, cela ne m'abattit pas toutefois, et ne m'branla point dans ma rsolution. Aprs avoir inutilement essay de les persuader l'un et l'autre, m'apercevant que mes raisons n'avaient pas dans leur balance de poids l'gal des rsultats qui les pouvantaient, je finis par dire que, n'tant pas, moi, persuad par leurs raisons, je ne pouvais m'y rendre, et que je lutterais tout seul dans la confrence; que je les priais simplement de renvoyer la fin l'annonce de leur adhsion cet article, si, ne parvenant pas concilier la chose, on tait forc de rompre; ce quoi j'tais rsolu en cas extrme, quoique avec une vive douleur, plutt que de trahir ce qui, dans ma pense, tait de mon rigoureux devoir. Ils le promirent, et de plus m'affirmrent qu'ils ne laisseraient pas d'appuyer mes raisons jusqu'au bout, quoiqu'ils ne voulussent pas y persister au moment d'une rupture. On se runit donc l'htel du frre du premier consul, et la discussion commena midi prcis. Si cette sance ne fut pas aussi longue que la premire, assurment elle ne fut pas courte. Elle a dur douze heures conscutives, car elle se termina juste au coup de minuit. Onze heures pour le moins furent consacres la discussion de ce fatal article. Pour bien saisir l'affaire, il est indispensable d'entrer (rien que sur ce point) dans l'intrinsque de la ngociation. Je m'tudierai y porter le plus de clart possible, en restant dans la concision de l'histoire, qui n'admet pas les dveloppements d'une dissertation thologique. IV Consalvi partit pour Rome trois jours aprs cette pineuse ngociation. Le concordat y fut accept, et son crdit sur le pape s'accrut de sa fermet envers le premier consul. Nul ne songea lui contester le titre de ministre pacificateur de l'glise. Marengo avait en un jour reconquis l'Italie. Les vingt-cinq jours du voyage dsespr de Consalvi avaient reconquis l'Europe l'glise. Il envoya le cardinal Caprara Paris et passa d'autres affaires. Mais il tait matre du pape par l'amiti, matre du premier consul par son gnie de conciliation. Bonaparte sentit l'utilit pour lui d'avoir le coeur du pape dans les mains d'un tel homme. V Le cardinal pouvait, depuis cette poque, tre considr comme le favori du vertueux pontife Pie VII, non pas favori du caprice ou de la flatterie, mais favori de conscience et de raison. Toute cette premire partie du pontificat ne fut qu'une longue et difficile diplomatie entre les exigences injurieuses et les prtentions menaantes de l'empire et la faiblesse consciencieuse du pape. Le choix que l'amiti lui avait suggr au conclave de Venise tait devenu le choix de sa politique. Il lui fallait un homme mixte, ml de sacerdoce et de monde, aussi capable de mnager la vertu scrupuleuse du pape, sincrement religieux, que de concder au pouvoir dominateur et absolu de l'empire et du conqurant ce que Dieu lui-mme commande ses ministres de cder ceux auxquels il donne l'autorit irrsistible du champ de bataille. VI On sait que, depuis Marengo jusqu' Wagram, Napolon, favoris et si souvent enivr par la victoire, tait devenu le matre incontest de l'Europe. Aprs Wagram il songea perptuer sa domination en se donnant une pouse plus jeune et des hritiers lgitimes de sa puissance. Il fixa son choix sur une jeune princesse de dix-huit ans, Marie-Louise, que la maison d'Autriche sacrifia pour obtenir des conditions de paix et d'alliance plus intimes, et qui fut officiellement demande son pre par les ambassadeurs de Bonaparte. Josphine fut rpudie, et les conditions du mariage dbattues avec le Pape. Les cardinaux arrivent Paris. Consalvi, priv de ses fonctions de ministre Rome, n'tait plus que le confident officiel de Pie VII. Voici comment il rend compte de sa ruine dfinitive. VII Pendant les annes qui s'coulrent entre le premier ministre du cardinal Consalvi et la rupture violente des relations de l'empereur Napolon avec Pie VII, le Pape, contraint par Napolon, avait donn sa confiance officielle un autre ministre. Le cardinal Fesch, ambassadeur de Napolon, tait trs-mal pour Consalvi. Bonaparte l'estimait et le redoutait, il dsirait son loignement. cette cause, dit le cardinal dans ses Mmoires, s'en joignit une autre que je ne puis passer sous silence. Ainsi que je l'ai dit, le cardinal Fesch tait ambassadeur de Napolon Rome. Il n'y eut pas d'attentions compatibles avec mes devoirs, d'gards dlicats et en toute espce de choses, que je n'eusse pour lui ds le principe. Fesch le savait; il me tmoigna tout d'abord une sincre reconnaissance, de l'estime et mme de l'amiti. Mais plusieurs raisons altrrent ensuite son affection pour moi. Je ne sacrifiais certainement pas mon honneur aux volonts de son matre, auprs duquel il ambitionnait de se faire bien venir. En consquence, pour ne pas paratre vis--vis de l'Empereur ou peu perspicace ou peu habile, il fallait une victime sur le compte de laquelle on pt rejeter l'inflexibilit du Pape ses dsirs. Fesch avait un caractre fort souponneux, et il s'imaginait presque toujours voir en ralit ce qui n'existait pas mme en rve. Enfin, pour ne pas trop m'tendre sur ce sujet, il tait par malheur devenu l'intime ami d'une famille dont le mari, par soif du lucre, et la femme, par vanit, taient mes plus cruels ennemis. Je n'avais jamais voulu sacrifier les intrts du Trsor la cupidit du premier et la biensance la coquetterie de la seconde. Voyant, aprs de nombreux checs, qu'ils n'avaient rien gagner prs de moi et sous mon ministre, ces pauvres gens dirigrent tous leurs artifices et toutes leurs batteries vers l'ambassadeur de Napolon. C'tait dj la puissance qui dictait la loi au monde. Ces gens espraient qu'il leur serait possible de me faire sauter de mon poste. Pour arriver leur but, ils employrent le mensonge, la duplicit, la sduction. Tous ces motifs runis amenrent le cardinal Fesch me reprsenter comme la cause unique de l'opposition du Pape l'Empereur. Et cependant le Pontife n'avait pas besoin de tels mobiles. Mais il suffisait l'ambassadeur de France de voir que le Pontife rsistait pour inculper rsolment son ministre. La douceur du caractre de Pie VII l'avait mal fait juger en France. On ne sut pas distinguer en lui ce besoin d'accomplir ses devoirs, besoin qui l'emportait sur tout le reste. Peu de paroles suffiront relativement ce sujet, c'est--dire l'opinion en partie personnelle et en partie inspire que l'Empereur nourrissait sur mon compte. Il enjoignit son plnipotentiaire de me communiquer la lettre qu'il lui crivait de sa main,--ce qui fut fait.--En parlant de moi dans cette lettre, il termine ainsi: Dites au cardinal Consalvi de ma part que, s'il aime son pays, il n'a qu'une de ces deux choses faire: ou obir tout ce que je veux, ou bien laisser le ministre. Je ne balanai point un instant quand le cardinal Fesch me fit lire cette dpche, et je lui permis de rpondre de ma part que je ne ferais jamais la premire des deux choses, et que j'tais tout prt excuter la seconde ds que le Pape m'y autoriserait, afin de ne pas servir de prtexte ou de motif aux malheurs de mon pays. Pendant tout le temps que le cardinal Fesch rsida Rome, les dclarations les plus imprieuses de l'Empereur contre moi, ainsi que les manifestes les plus premptoires de sa volont de ne plus me voir au ministre, et les menaces des plus grands prils pour l'tat si je restais dans ma charge, se multiplirent l'infini. Les objurgations en vinrent un tel point qu'il fallut toute la fermet de ce caractre que l'Europe a depuis, et son tonnement, admir dans le Pape, pour le faire rsister non moins aux efforts de la France afin de m'loigner de ses cts, qu' mes prires elles-mmes. Je les appuyais sur ma ferme rsolution de n'tre pas l'occasion de tous les dsastres qui fondraient sur Sa Saintet et sur l'tat; je disais qu'il fallait avoir soin de ne pas inculquer aux peuples,--quoique sans raison,--la pense que ces dsastres arrivaient parce que le Pape avait voulu me dfendre, et qu'on les aurait vits s'il et consenti me sacrifier, quoique sans motifs, aux exigences de celui qui pouvait tout. Le Pape resta toujours inbranlable. Il trouvait en moi, disait-il, des qualits appropries son service et celui de l'glise attaque; mais c'tait un pur effet de sa bont, car ces qualits n'existaient pas. La fureur de Napolon, excite par la rsistance de Pie VII ses desseins et ses volonts, allait toujours croissant. Il avait substitu le ministre Alquier au cardinal Fesch, qu'il venait de rappeler, afin que son oncle et cardinal ne ft pas l'excuteur de la dernire ruine de Rome, quand l'heure de la raliser aurait sonn. Alquier reut contre moi les mmes ordres que son prdcesseur, mais ils n'eurent pas plus de succs pendant un certain temps. Enfin le moment arriva o le Pape crut opportun de se rendre l'ide de ma retraite. Peu aprs, l'Empereur rpondit au Pape par une note officielle de M. de Talleyrand, ministre des affaires trangres. On reproduisait dans cette note les prtentions nagure exposes sur sa souverainet dominatrice Rome et dans l'tat ecclsiastique,--_sulla sua soprasovranit di Roma e Stato ecclesiastico_,--ainsi que sur la dpendance du Saint-Sige. Cette note demandait encore que l'on entrt dans le systme de l'Empereur, que le Pape ft la guerre aux Anglais, qu'il reconnt pour ses amis et pour ses ennemis les amis et les ennemis de l'Empereur, et autres choses semblables, consquences de sa prtendue _soprasovranit_. Le Pape rpondit ngativement tout. Mais pour prter cet acte solennel un plus grand poids, pour qu'on ne pt attribuer ce refus une influence trangre, mais la volont spontane et propre du Saint-Pre lui-mme, et pour que ce refus pt amener chez l'Empereur la conviction que l'unique et vritable impossibilit de manquer ses devoirs sacrs et non des inspirations trangres empchaient Pie VII d'accder ses dsirs, on jugea que c'tait le moment de compenser le nom dfinitif donn aux prtentions impriales, par le bonheur qu'il ressentirait en m'arrachant lui-mme du ministre. On prouvait ainsi Napolon que le Pape faisait pour lui plaire, bien qu' contre-coeur, tout ce qu'il tait possible de faire, mais qu'il n'accordait pas ce que ses devoirs sacrs lui interdisaient de cder. Le Saint-Pre se rsolut d'autant mieux consommer son sacrifice,--c'est ainsi qu'il l'appelait, dans sa bont,--que les exigences de l'Empereur et les refus du Pape n'avaient pas t jusqu'alors livrs la publicit. Il tait donc permis d'esprer qu'aprs la satisfaction de mon renvoi obtenue, Napolon se convaincrait de la ralit des obstacles s'opposant ce que Pie VII adhrt ses dsirs, et que, dans ce cas, il se dsisterait de ses prtentions. Il pouvait le faire sans froisser son amour-propre, justement parce que rien n'avait encore transpir dans le public, ainsi que je l'ai dit. Je dois rendre justice la droiture des intentions du Pape et son excessive bont envers moi. Il ne les fit cder qu' cette considration puissante et ne se soumit qu' ces rflexions. Il me sera permis de rendre encore justice, non moi-mme,--ce qui ne serait pas convenable,--mais la vrit, sur une particularit qui me regarde. Je dirai donc que, quoique non-seulement je n'eusse pas ambitionn la secrtairerie d'tat, mais encore que j'eusse fait tout mon possible pour en dcliner les honneurs, cependant ce n'et pas t au milieu des prils qui menaaient le Saint-Sige et le Pape, mon grand bienfaiteur, que j'aurais priv l'un et l'autre de mes services, quels qu'ils fussent. Toutefois je me laissai guider dans ma conduite par la pense dont je viens de parler. Il en cota beaucoup mon coeur cause des circonstances, et aussi parce qu'il fallait quitter celui que je vnrais et chrissais tant. La chose ainsi arrte entre le Pape et moi, le mme courrier extraordinaire portant Paris le nouveau refus de Pie VII propos des grandes affaires qui taient l'objet des convoitises ambitieuses de l'empereur Napolon, lui porta en mme temps l'acceptation pontificale de mon loignement du ministre, et la nomination de mon successeur. C'tait le cardinal Casoni. Cela arriva le 17 juin 1806, si je ne me trompe. Je ne dois pas raconter la douleur du Pape et la mienne cette sparation. Il me sera permis de dire seulement que ce ne fut pas sans des pleurs rciproques et que, dans la suite des temps, le Saint-Pre ne dmentit jamais son immense bienveillance envers moi. Je n'avais donc pas revu depuis mon arrive le ministre Fouch. Voil que ce soir-l, tandis que nous attendions la sortie des souverains de leurs appartements, il s'approche de moi, puis, me prenant par la main, il me conduit dans un coin du salon. Il me dit alors avec cordialit et intrt: Est-il vrai qu'il y a plusieurs cardinaux qui refusent d'assister au mariage de l'empereur? cette question, je me tus, n'ayant rien riposter et ne voulant surtout dsigner personne. Il ajouta: Mon cher Monsieur le cardinal, ne savez-vous pas qu'en ma qualit de ministre de la police, je dois dj tre instruit avec certitude de ce que j'avance? Ma demande n'est donc que de pure politesse. Forc de rpondre, je lui dclarai que je ne savais vraiment ni combien il y en avait, ni qui ils taient, mais que lui, Fouch, s'entretenait avec l'un d'entre eux. Il s'cria alors: Ah! que me dites-vous? l'Empereur m'en a parl ce matin, et il vous a nomm dans sa colre; mais je lui ai affirm que, quant vous, il n'tait pas prsumer que ce ft vraisemblable. Je lui rptai que c'tait vrai, et trs-vrai. Il me plaa aussitt sous les yeux les dangereuses consquences d'une telle action, qui intressait l'tat, la personne mme de l'Empereur, ainsi que la succession au trne, et qui prtait tant de hardiesse aux mcontents. Il n'y eut rien au monde qu'il ne tentt pour m'amener persuader aux autres d'intervenir ou tout au moins,--car il m'entendait rpter que cela n'tait pas possible,-- intervenir moi-mme. Il me faisait remarquer que le plus grand mal tait de me voir parmi ceux qui refusaient d'assister au mariage; car, disait-il, vous marquez, aprs le concordat et aprs avoir t premier ministre si longtemps. Il ajouta quelque chose sur les qualits personnelles qu'il rencontrait en moi, quoiqu'elles n'y fussent certainement pas. Je tins ferme, et je rpondis tout. Je lui exposai les motifs qui nous obligeaient, bien qu' nos risques et prils, observer cette conduite, et je l'assurai que l'accomplissement de mes devoirs tait ce que je voulais et devais avoir en vue plus que tout autre. Je ne lui cachai point ce que nous avions fait pour viter la publicit d'un pareil choc; je lui communiquai notre demande afin de ne pas tre invits, demande reste sans effet. Il serait trop long de rapporter tout ce que nous changemes de paroles dans cette conversation interminable, qui me cota, je le rpte, des sueurs de mort. Jamais il ne s'avouait vaincu, et il mit fin l'entretien en affirmant que si nous ne voulions pas assister au mariage civil, on n'y ferait gure attention, quoique cela dplt beaucoup, mais qu'il fallait absolument nous rendre au mariage ecclsiastique, si nous ne cherchions pas pousser les choses la dernire ruine; puis il me supplia d'en aviser mes collgues. Il obtint sans cesse une rponse ngative, except sa demande de notification aux autres cardinaux, notification que j'excutai fidlement. Notre dialogue fut interrompu par l'entre des souverains, auxquels nous devions tous tre prsents. leur apparition, chacun courut prendre sa place. L'empereur tenait par la main la nouvelle impratrice, et lui dsignait chaque personne mesure qu'il les rencontrait dans le cercle. Quand il arriva la place o nous tions, il s'cria: Ah! les cardinaux! Puis, avec beaucoup d'amabilit et de courtoisie, il nous prsenta un un, nous appelant par notre nom et ajoutant quelques-uns certaines qualits particulires, comme il fit pour moi en disant: Celui qui a fait le concordat. On sut ensuite qu'il ne s'tait montr aussi gracieux que dans le but de sduire les cardinaux rcalcitrants sa volont. Nous rpondmes tous par une inclination, et rien de plus. Ayant parcouru le cercle de notre ct, il alla o se trouvaient les autres grands de l'empire, les ministres, et il sortit enfin des salons pour se rendre au thtre. Nous retournmes Paris, et les treize s'tant rassembls chez le cardinal Mattei, je leur racontai ce que m'avait dit le ministre Fouch. Mes paroles, tout en augmentant la tristesse commune, ne modifirent pourtant pas notre rsolution. Le jour suivant, qui tait le dimanche, on clbra le mariage civil Saint-Cloud. Les treize n'y intervinrent pas. Des quatorze autres dj nomms plus haut, onze assistrent cette crmonie: ce furent les cardinaux Joseph Doria et Antoine Doria, Roverella, Vincenti, Zondadari, Spina, Caselli, Fabrice Ruffo, Albani, Erskine et Maury. Le cardinal Fesch fut le douzime. Le cardinal de Bayane, tant malade, ne put s'y rendre. Les cardinaux Despuig et Dugnani s'excusrent sous prtexte de maladie. Tous les trois, ils crivirent au cardinal Fesch, en dclarant qu'ils ne pouvaient aller Saint-Cloud. Cela arriva le dimanche. Le lundi 2 avril tait le grand jour de l'entre triomphale de l'empereur et de la nouvelle impratrice Paris pour clbrer la fonction du mariage religieux dans la chapelle des Tuileries. On avait espr que les paroles de Fouch Saint-Cloud auraient branl les treize cardinaux, et qu'elles les engageraient pour le moins intervenir au mariage ecclsiastique, s'ils ne voulaient pas assister au mariage civil. On prpara donc des siges pour tout le sacr collge, quoique les treize n'eussent point particip au mariage civil. Quand sonna l'heure dcisive, et que l'on s'aperut que nous manquions encore cette crmonie, on fit enlever promptement les fauteuils vides, afin que le public ne remarqut pas trop notre absence. Douze cardinaux, y compris le cardinal Fesch officiant, assistrent au mariage ecclsiastique, et ce furent ceux-l mmes que j'ai nomms plus haut, l'exception du cardinal de Bayane. Sa mauvaise sant ne lui avait pas permis d'aller au mariage civil; il s'effora, malgr ses douleurs, de se rendre la chapelle, et il assista la solennit. Le cardinal Erskine, trs-souffrant depuis longtemps, s'tait rendu Saint-Cloud la veille, ayant un pied dans la tombe, comme on a l'habitude de le dire. Il se leva le lendemain, et il tait dj prt aller aux Tuileries, quand il prouva deux vanouissements qui le retinrent de force dans son htel. Les deux autres cardinaux, Dugnani et Despuig, s'excusrent cette fois encore, allguant pour motif leur sant, et ils n'assistrent pas au mariage ecclsiastique. Tous trois crivirent aussi ce jour-l mme au cardinal Fesch, et ils lui firent savoir que la maladie les empchait d'intervenir. On les considra donc comme ayant assist, puisque leur abstention n'tait pas volontaire. Ils ne rclamrent point, ils ne se dfendirent point de cette accusation; ils soutinrent mme depuis que l'on devait et que l'on pouvait intervenir. Pendant la clbration du mariage civil et du mariage religieux, les treize cardinaux rests volontairement l'cart ne sortirent point de leurs demeures, pas mme la nuit. Ils renoncrent la curiosit de voir les ftes et les illuminations qui eurent lieu avec tant de pompe dans ces deux journes ainsi que dans la soire. Les convenances leur imposrent cette rserve, et l'on s'imaginera facilement qu'ils eurent alors le coeur tourn vers d'autres penses. Durant ces heures mmorables, ils ressentirent de mortelles angoisses en rflchissant sur la grande action qu'ils entreprenaient et sur les consquences qui devaient en dcouler. Ils restrent tout ce temps dans une ignorance parfaite de l'impression produite par leur abstention sur l'esprit de l'empereur; car, ainsi que je l'ai racont, ils ne quittrent pas leurs appartements, et personne n'osa les visiter. Quand Napolon entra dans la chapelle, il jeta tout d'abord son regard sur les places rserves aux cardinaux. En n'en voyant que onze (le cardinal Fesch tait l'autel pour la fonction), ses yeux tincelrent tellement et son visage prit un tel air de colre et de frocit, que ceux qui l'observaient prsagrent la ruine de tous les princes de l'glise n'assistant pas au mariage. Ils nous firent part de leurs inquitudes, et ce que je vais ajouter prouvera qu'ils ne s'taient pas tromps. Le jour suivant tait rserv pour la quatrime invitation, celle relative la prsentation aux souverains assis sur leurs trnes. Comme il avait t convenu entre les treize qu'ils assisteraient cette crmonie, ils s'y rendirent tous. L'invitation portait qu'il fallait paratre en grand costume, c'est--dire revtu de la pourpre cardinalice. Chacun de nous alla aux Tuileries l'heure prescrite. Deux heures s'coulrent dans les appartements voisins de la salle du trne, o se trouvaient l'empereur et l'archiduchesse, environns des rois, des princes du sang et des hauts dignitaires. Ces appartements taient remplis par les cardinaux, le snat, le corps lgislatif, les vques, les ministres, et les autres corps de l'tat, les chambellans, les dames du palais, etc. Nous y rencontrmes nos collgues qui avaient assist aux deux mariages civil et religieux. Ni les uns ni les autres ne parlrent de cette affaire. Tout le monde tait ple-mle, attendant l'heure de l'entre. Enfin la porte s'ouvrit, et le dfil commena. Les snateurs eurent la prsance sur les cardinaux, et ils furent introduits les premiers. Le cardinal Fesch tant snateur,--je ne puis cacher dans cet crit ce qui est indispensable pour qu'il soit vridique,--fit la faute de marcher avec les snateurs plutt qu'avec les cardinaux. Il prfra donc ainsi ce corps laque celui auquel, par sa dignit, son anciennet et ses serments, il appartenait d'une manire plus troite. L'exemple de nos collgues qui, quoique snateurs, ne voulurent pas se joindre ce corps, mais celui auquel ils appartenaient depuis longtemps, ne produisit sur lui aucune impression. Aprs le snat, le conseil d'tat passa encore avant les cardinaux. Le corps lgislatif eut mme le pas sur nous. Tandis que ces nombreux personnages dfilaient successivement, et que les cardinaux, confondus dans la foule et sans le moindre gard pour leur dignit, dvoraient ces humiliations en attendant que le hraut d'armes ou le matre des crmonies, qui tait la porte, les appelt enfin, on vit tout d'un coup s'lancer de la salle du trne un officier charg d'un ordre de l'empereur. Sa Majest l'avait appel prs du trne sur lequel elle tait assise, et lui avait enjoint de pntrer dans l'antichambre et d'en chasser tous les cardinaux qui n'avaient pas assist au mariage, parce qu'elle ne daignerait pas les recevoir. L'officier allait sortir de la salle du trne quand l'empereur le rappela; puis, changeant subitement son ordre, il lui intima de faire expulser seulement les cardinaux Opizzoni et Consalvi. Mais l'officier, ne saisissant pas bien cette seconde instruction, crut que l'empereur, aprs avoir chass ces cardinaux, voulait que l'on nommt spcialement les deux cardinaux dsigns. Il agit donc ainsi. Il est plus facile d'imaginer que de peindre cette expulsion de treize cardinaux en grande pourpre, expulsion opre dans un lieu si public, la face de tous et avec tant d'ignominie. Tous les yeux se tournrent sur les treize cardinaux que l'on mettait la porte; ils traversrent ainsi la dernire antichambre, les autres qui prcdaient et qui taient remplies de monde, les salles et le grand vestibule. Leurs voitures avaient disparu au milieu de la confusion; ils retournrent leurs logis, pleins des penses qu'un semblable vnement devait provoquer dans leurs mes. Les cardinaux qui taient intervenus au mariage demeurrent dans l'antichambre, et ils subirent encore l'humiliation de se voir prcder dans l'introduction,--je ne sais si ce fut une quivoque ou un ordre pour mortifier le corps auquel ils appartenaient,--par les ministres de l'empire, bien que le crmonial franais lui-mme accorde la prsance sur eux aux cardinaux. C'tait d'un seul coup blesser la justice, les rgles et l'usage, qui les placent au-dessus des grands dignitaires et des princes du sang. Enfin, quand vint leur tour, ils furent admis. La fonction consistait entrer lentement un un, s'arrter au pied du trne, faire une profonde inclination et sortir par la porte de la salle suivante. Ce fut alors,--tandis que les cardinaux arrivaient un un pour saluer respectueusement,--que l'empereur, du haut de son trne, adressant la parole, tantt l'impratrice, tantt aux dignitaires et aux princes qui l'environnaient, dit, avec la plus vive animation et la plus grande colre, des choses trs-cruelles contre les cardinaux absents, ou, pour parler plus exactement, contre deux d'entre eux, ajoutant qu'il pouvait pargner les autres, car il les considrait comme des thologiens gonfls de prjugs, et que c'tait la raison de leur conduite; mais qu'il ne pardonnerait jamais aux cardinaux Opizzoni et Consalvi; que le premier tait un ingrat, puisqu'il lui devait l'archevch de Bologne et le chapeau de cardinal; que le second tait le plus coupable du Sacr Collge, n'ayant pas agi par prjugs thologiques qu'il n'avait point, mais par haine, inimiti et vengeance contre lui Napolon, qui l'avait fait tomber du ministre; que ce cardinal tait un profond diplomate,--l'Empereur le disait du moins,--et qu'il avait cherch lui tendre un pige politique, le mieux calcul de tous, en prparant ses hritiers la plus srieuse des oppositions pour la succession au trne, celle de l'illgitimit. Toujours s'enflammant de plus en plus dans l'irritation de sa parole et dans la violence des expressions, il accumula tant de reproches contre moi que mes amis en furent consterns et me crurent tt ou tard perdu sans rmission, tant taient noires et terribles les couleurs sous lesquelles l'Empereur dpeignait l'acte que j'avais commis, ainsi que les autres, pour accomplir mes devoirs. Cette fureur de Napolon contre moi tait si relle, que dans le premier accs, quand il sortit de la chapelle, le jour du mariage ecclsiastique, il ordonna d'abord de fusiller trois des cardinaux absents, Opizzoni, Consalvi et un troisime dont on ne sait pas le nom avec certitude, mais que l'on croit tre Litta ou di Pietro. Ensuite il se borna un seul, Consalvi. Je pense devoir la non-excution de cette sentence l'amiti du ministre Fouch, qui fit revenir l'Empereur sur sa dtermination. On peut imaginer les motions qu'prouvrent les treize, tant par leur expulsion qu' cause de ce qu'on leur rapportait des faits et des gestes de l'Empereur. Le soir du mercredi, quelques-uns d'entre nous apprirent que ce jour-l mme, on avait demand, par ordre de l'Empereur, aux cardinaux Opizzoni et aux autres des treize promus l'piscopat, la dmission de leurs vchs. Ils taient menacs de prison s'ils ne la donnaient pas immdiatement: ils la signrent, avec cette rserve nanmoins qu'elle serait accepte par le Pape. huit heures, chacun de nous reut un billet trs-succinct du ministre des cultes, dans lequel on nous annonait que, neuf heures prcises, nous devions nous rendre auprs de ce haut fonctionnaire pour recevoir les ordres de l'Empereur. Tous nous y arrivmes, qui par un chemin, qui par un autre, surpris, ignorants et pleins de crainte, en gnral, sans trop savoir que redouter. Nous nous rencontrmes presque tous ensemble dans l'antichambre du ministre, et on nous introduisit dans son cabinet. Il y tait, ainsi que le ministre de la police. Fouch nous dit qu'il se trouvait l par hasard, mais on comprit parfaitement qu'il n'en tait rien. La vrit est que tous les deux avaient l'air trs-afflig de ce qu'ils allaient excuter. Ds que Fouch m'aperut: Eh bien, monsieur le Cardinal, s'cria-t-il, je vous ai prdit que les consquences seraient affreuses. Ce qui me fait le plus de peine, c'est que vous soyez du nombre! Je le remerciai de l'intrt qu'il me tmoignait, et je lui dis que j'tais prpar tout. Il nous firent asseoir en cercle, et alors le ministre des cultes commena un long discours qui ne fut compris que du plus petit nombre, car parmi les treize il y en avait peine trois qui sussent le franais. Il nous dit donc en substance que nous avions commis un crime d'tat, et que nous tions coupables de lse-majest; que nous avions complot contre l'Empereur, et qu'on en relevait la preuve dans le secret observ son gard et l'gard des autres cardinaux intervenus; que nous devions cependant nous en ouvrir lui, ministre des cultes, tant, en cette qualit, notre suprieur; que le secret dont nous nous tions envelopps prouvait aussi la malice de nos penses et notre conspiration contre l'Empereur; que nous n'avions pas voulu tre clairs sur la fausset de notre opinion concernant le prtendu droit privatif du Pape dans les causes matrimoniales entre souverains, car si nous eussions agi de bonne foi, et si cette fausse ide et t le vritable motif de notre conduite, nous aurions cherch tre mieux difis; ce que lui et les autres auraient trs-facilement fait et avec succs, si nous nous tions entretenus de cela avec lui et avec eux; que notre crime aurait de trs-graves consquences pour la tranquillit publique, si l'Empereur, par sa force prpondrante, n'empchait que cette tranquillit ne ft compromise; qu'en agissant de la sorte, nous avions tent de mettre en doute la lgitimit de la succession au trne. Il conclut en dclarant que l'Empereur et Roi, nous jugeant comme rebelles et coupables de complot, lui avait enjoint de nous signifier: 1 Que nous tions dpouills ds ce moment de nos biens tant ecclsiastiques que patrimoniaux, et que dj on avait pris des mesures pour les squestrer; 2 que Sa Majest ne nous considrait plus comme cardinaux, et nous dfendait de porter aucune marque de cette dignit; 3 que Sa Majest se rservait le droit de statuer ensuite sur nos personnes. Et ici il nous fit pressentir qu'un procs criminel serait intent quelques-uns. Quand il eut termin je pris la parole, et je rpondis que nous tions accuss tort de complot et de rbellion, crimes indignes de la pourpre et de notre caractre personnel; que notre conduite avait t trs-simple et trs-franche; qu'il tait faux que nous eussions fait un secret de notre opinion nos collgues intervenus, que nous leur avions mme parl ce sujet, mais avec la mesure qui tait ncessaire afin de nous garantir de l'accusation d'avoir cherch recruter des proslytes pour accrotre le nombre des non-intervenants; que si, malgr notre prudence, on nous traitait de la sorte, on nous aurait blms bien davantage si nous avions endoctrin ceux dont l'avis tait contraire au ntre; qu'aucun d'eux ne pouvait nier de bonne foi que nous ne lui avions pas manifest notre opinion et les motifs sur lesquels elle se basait; que nous n'avions pas, il est vrai, fait des ouvertures au ministre des cultes, mais que nous tions alls chez le cardinal Fesch, auquel, comme notre collgue et l'oncle de l'Empereur, nous avions cru pouvoir parler avec plus de libert et moins de publicit, justement pour envelopper la chose dans le mystre; que le plus ancien d'entre nous lui avait confi, avec abandon et sincrit, notre dtermination; que nous lui avions aussi suggr le moyen d'empcher tout clat, en le priant d'obtenir de l'Empereur qu'on ne nous invitt pas, et qu'il voult bien se contenter de l'intervention de ceux qui taient d'un avis diffrent du ntre, et qu'on n'avait pas accept ce moyen terme. J'ajoutai qu'entretenir d'abord du complot l'oncle de celui contre lequel on nous souponnait de tramer des intrigues, et prier ce mme oncle d'en faire la rvlation au neveu, c'tait un mode tout nouveau de conspirer. Je fis remarquer encore que nous nous tions adresss celui qui, partie intresse au dbat, tait justement dans le cas de nous clairer mieux que personne, s'il avait eu des raisons plus dcisives que les ntres. J'achevai en dclarant que Sa Majest tait libre d'agir notre gard comme il lui plairait; mais, qu'en respectant ses ordres, nous ne pouvions pas nanmoins admettre notre culpabilit pour le crime de rbellion et de complot que l'on nous imputait. C'est dans ce mme sens peu prs que les cardinaux Litta et della Somaglia s'exprimrent aprs moi. Tous les autres se turent, car ils ne comprenaient pas la langue et la parlaient beaucoup moins encore. Les deux ministres furent branls par nos rponses, et comme ils taient dj fort affligs de ce qui arrivait et qu'ils dsiraient, ainsi que du reste la politique le suggrait, arranger l'affaire, ils avourent que si l'Empereur avait entendu ces paroles, on pourrait esprer qu'il couterait la voix de la clmence. Nous rpondmes qu'ils taient autoriss les lui communiquer. Les deux ministres rpliqurent que Napolon n'ajouterait pas foi leur relation, qu'il la considrerait comme un palliatif invent pour le calmer; mais que si telle tait la vrit, il fallait lui crire, ce qui produirait beaucoup plus d'effet. Nous fmes connatre que nous n'prouvions aucune difficult rendre hommage ce qui tait vrai. Les ministres conclurent en annonant que, dans notre lettre, nous pouvions trs-bien affirmer que nous n'avions pas complot, que nous n'tions pas coupables de rbellion et d'autres actes semblables; mais que nous ne devions pas expliquer le motif de notre abstention, c'est--dire qu'il importait de ne pas revenir sur la non-intervention du Pape dans l'affaire, car cette non-intervention tait ce qui irritait le plus et ce qui donnait lieu aux consquences tires contre le nouveau mariage et la descendance future; que dans cette lettre, il fallait arguer d'un motif indiffrent, par exemple la maladie, la difficult d'arriver temps cause de la foule, ou une autre excuse banale. Nous rpondmes que ce biais tait impossible; que, tous, nous tions rsolus ne point trahir la vrit n'importe quel prix; que nous ne voulions pas manquer nos devoirs et nos serments de soutenir les droits du saint-sige; que cette dfense obligatoire exigeait l'allgation du vritable motif de notre conduite l'exclusion de tout autre; que nous ne nous attendions pas aux consquences qui allaient, disaient-ils, dcouler de l'exposition du vrai motif, et que nous n'entrions mme pas dans ces ventualits; que nous ne prtendions point nous riger en juges de l'affaire, mais que nous ne pouvions transiger en aucune faon sur la sincrit des causes qui nous avaient empchs d'intervenir. Alors les ministres, voyant avec peine sacrifier des hommes innocents (car ils ne pouvaient pas s'empcher de nous reconnatre comme tels), et dsirant aussi accommoder la chose afin de contenter l'Empereur et de faire rvoquer les mesures dj prises et dont ils prvoyaient l'clat, proposrent diverses formules. L'un d'eux mme dclara qu'il voulait essayer de trouver des expressions capables de concilier les deux parties. En parlant de la sorte, il se plaa son bureau et rdigea des brouillons de phrases et des projets que l'on aurait pu, sous forme de modle, accepter et copier dans la lettre pour l'Empereur. Alors on vit l ce qu'on voit d'ordinaire lorsqu'on se runit en certain nombre, car il est impossible que plusieurs hommes aient tous les mmes ides et envisagent au mme instant une chose sous le mme aspect. Il arriva donc qu'un de nous, perdant un peu l'quilibre, admit les formules proposes et mme les copia avec assez d'imprudence afin de pouvoir plus facilement se rendre compte de la diffrence qui existait entre elles et cette autre formule qu'un esprit moins troubl et l'union des avis devait adopter plus tard et transcrire pour tre remise l'Empereur. Pendant ce temps, des cardinaux ne comprenant ni ce que l'on disait, ni ce que l'on faisait,--ils ignoraient le franais, nous le rptons, et n'entendaient qu'imparfaitement et confusment ce qu'en rapportaient les autres qu'ils interrogeaient,--ne firent plus attention la prsence des ministres. Ils parlrent en pleine libert de la manire dont ils apprciaient l'affaire, et devinrent ainsi les principaux auteurs du rejet des modles composs peu de minutes auparavant. En somme, ce fut l un triste quart d'heure. Comme les ministres insistaient pour qu'on rdiget et qu'on signt, sance tenante, la lettre qu'ils devaient porter Sa Majest le lendemain matin, en allant lui rendre compte de l'excution de ses ordres, c'est--dire de la communication qu'on nous avait faite, nous courmes le risque d'attacher nos noms un document dont nous n'aurions pas t contents peut-tre en le relisant tte calme et aprs cette pouvantable occurrence. Pour viter un si grand pril, j'insinuai avec dextrit aux ministres qu'il y en avait beaucoup parmi nous qui ne savaient pas la langue, et qu'on ne pouvait pas minuter cette lettre l'impromptu; qu'il fallait d'abord combiner les opinions, et que, dans cette vue, on l'crirait le matin suivant. Les ministres rpondirent que c'tait impossible, puisque le matin mme ils devaient aller faire leur rapport l'Empereur rsidant Saint-Cloud, et qui vers midi partait pour son voyage de Saint-Quentin et des Pays-Bas. Ils pressrent donc pour que la chose se ft instantanment. Quelques-uns d'entre nous, ne saisissant pas bien l'importance de cette prcipitation, y consentirent. M'apercevant que tout ce que l'on pouvait gagner tait de sortir au plus tt de l'appartement officiel et d'aller dans un endroit o il serait possible de s'expliquer avec maturit, je proposai aux ministres de nous laisser nous retirer dans la maison de notre doyen, qui tait voisine. Je leur promis que cette nuit-l mme nous rdigerions la lettre, et que ds les premires heures du jour on la consignerait au ministre des cultes, personnage le plus important de l'affaire et charg par l'Empereur de l'excution de ses ordres. Les raisons que j'allguai furent heureusement gotes. Pour qu'on ne mt pas d'entraves notre sortie, je fis valoir l'ignorance de la langue franaise constate chez plusieurs et mme chez le plus grand nombre. Cette ignorance exigeait, rptais-je sans cesse, une perte de temps considrable pour arranger les termes avec eux. Je russis ainsi nous tirer de ce mauvais pas, et tous ensemble nous nous rendmes chez le cardinal Mattei, qui demeurait trs-peu de distance. Il tait onze heures du soir quand nous nous sparmes du ministre. En prenant cong de lui, on commit l'imprudence de lui donner entendre qu'on avait fidlement copi les expressions suggres par les ministres, expressions qu'il et t fort malheureux d'adopter. Arrivs dans l'appartement du cardinal Mattei, o nous pouvions parler en toute libert, je m'empressai de relever l'inconvenance,--pour ne rien caractriser davantage,--qu'il y aurait souscrire ces formules, et je fis saisir tous ceux qui ne savaient pas la langue qu'ils n'avaient pas compris la porte des mots. Tous furent immdiatement d'avis de ne rien exprimer, dans la missive, en opposition avec nos devoirs ou qui pt altrer tant soit peu la vrit. On convint de l'exposer telle qu'elle tait, en s'abstenant seulement de ce qui ne serait pas ncessaire. Il n'y avait plus redouter que la diffrence existant entre notre lettre ainsi libelle et les formules des ministres. L gisait l'insurmontable difficult, car nous avions perdu le droit de leur confesser que nous ne nous souvenions pas trs-bien de leurs paroles, puisque l'un de nous avait commis la faute d'en prendre copie. On ne se dissimula point combien les ministres et l'Empereur seraient irrits en ne nous voyant pas suivre leurs conseils. Nous savions que le ministre de la police devait voir Sa Majest avant celui des cultes, qu'il lui aurait racont notre entrevue du soir, et que, afin d'tre agrable, il lui annoncerait que notre lettre serait rdige d'aprs leurs inspirations. Cette fcheuse concidence devait encore accrotre la colre de l'Empereur recevant une lettre si diffrente de celle qu'il attendait. Malgr ces rflexions, la volont efficace de ne point faillir nos devoirs et de ne rien tenter qui pt tre rprouv par la conscience prvalut dans nos mes. Nanmoins on chercha, ainsi que l'exigeait la prudence, ne pas trop s'loigner de l'avis des ministres en ce qui n'tait pas indispensable pour ne point trahir la vrit. Dans ce dessein, tous ensemble nous libellmes un crit dont chaque mot fut pes un un, et cinq heures s'coulrent dans ce travail. Notre lettre disait que, blesss par les accusations de complot et de rbellion qui nous avaient t rvles par le ministre de Sa Majest, accusations si incompatibles avec notre dignit et notre caractre, nous nous faisions un devoir d'exposer nos sentiments Sa Majest avec la loyaut et l'nergie convenables la circonstance. Ce commencement donnait notre lettre la forme d'une rponse des inculpations et rien autre, et nous montrions ainsi que notre but tait uniquement de nous laver de la tache de rvolte et de trahison. Nous dclarions ensuite qu'il n'y avait jamais eu de complot entre les cardinaux; que la conduite tenue par nous rsultait de nos sentiments propres, manifests tout au plus dans des entretiens confidentiels; que l'ide de voir le Pape exclu de cette affaire avait t la vritable cause de notre abstention; qu'en agissant de la sorte, nous n'avions pas prtendu nous riger en juges, ni semer dans le public des doutes sur la validit du premier mariage, ou sur la lgitimit des enfants qui natraient du second; qu'enfin il nous restait prier Sa Majest de bien se convaincre de notre obissance. Dans cette lettre, personne ne songea, en aucune faon, glisser quelque demande, afin d'tre rintgrs dans la possession de nos fortunes et d'avoir le droit de porter la pourpre. Nous signmes tous les treize par ordre d'anciennet; puis, vers quatre heures du matin on se spara, et chacun retourna chez soi. Le cardinal Litta, qui habitait chez le cardinal Mattei, porta notre document au ministre des cultes, parce que Mattei ne parlait point franais, et que le ministre n'entendait pas l'italien. Ce haut fonctionnaire, ayant lu la lettre, s'en montra satisfait. Il dit qu'il la remettrait l'Empereur Saint-Cloud, et qu'il nous ferait connatre dans la soire la rponse de Sa Majest. Le soir arriv, nous remes tous un billet du ministre nous annonant que le ministre de la police, parti pour Saint-Cloud avant lui, venait de lui communiquer son retour que l'Empereur avait avanc son dpart, qu'en consquence l'audience n'avait pas eu lieu. Le ministre des cultes ajoutait qu'il ne serait pas en son pouvoir de suspendre les ordres signifis la veille, de la part du matre. En crivant ces mots, le ministre voulait nous faire comprendre qu'il fallait obtemprer aux injonctions reues et nous dpouiller tout de suite de nos insignes cardinalices. C'est ainsi que de _rouges_ nous devnmes _noirs_. De l naquirent les deux noms qui, dater de ce moment, furent partout en usage pour distinguer les Cardinaux noirs et les Cardinaux rouges. On squestra immdiatement tous nos biens, et ce fut un squestre d'un nouveau genre, car, au lieu de laisser les revenus de nos proprits entre les mains des squestrants, ainsi que c'est l'usage afin d'en rendre compte, on eut soin de les verser au trsor public. L'Empereur passa de Saint-Quentin dans les Pays-Bas, et il retourna peu aprs Compigne, ou Saint-Cloud,--je ne me souviens pas trs-exactement de cela, mais je crois que ce fut Compigne.--Nous tions Paris, et, comme nous n'avions plus de rentes, chacun s'empressa de renvoyer sa voiture, son domestique de place, et se contenta d'une habitation moins coteuse. L'Empereur tait revenu des Pays-Bas et chaque jour on apprenait une nouvelle contradictoire. Tantt on rpandait le bruit que Sa Majest avait fait esprer la rvocation de ses ordres contre nous aux ministres des cultes et de la police ainsi qu'au cardinal Fesch. Ce dernier parlait en notre faveur, parce que la distinction des rouges et des noirs lui dplaisait au suprme degr, les seconds tant beaucoup plus aims et respects que les premiers. D'autres fois on affirmait que Napolon avait rpondu en termes qui ne laissaient aucune esprance. Deux mois et demi s'coulrent dans ces alternatives. Le 10 juin, chacun de nous reut un billet du ministre des cultes, qui nous convoquait chez lui une heure marque. Ces billets portaient l'indication d'heures diverses, mais chaque heure tait dsigne pour deux cardinaux la fois. Nous nous rendmes au moment prescrit, sans savoir pourquoi nous tions appels. La premire heure,--onze heures du matin,--avait t fixe au cardinal Brancadoro et moi. J'arrivai avant lui. Le ministre me dit qu'il avait le dplaisir de me notifier que je devais partir dans les vingt-quatre heures pour Reims, o je resterais jusqu' nouvel ordre; puis il me donna mon passe-port, prpar d'avance. Il communiqua la mme nouvelle au cardinal Brancadoro, qui entrait comme je sortais. Tous les autres cardinaux reurent la mme intimation pendant les heures qui se succdrent; le lieu seul de l'exil fut ce que le ministre changea. Le cardinal Brancadoro et moi nous fmes donc destins pour Reims; les cardinaux Mattei et Pignatelli pour Rethel, les cardinaux della Somaglia et Scotti pour Mzires, les cardinaux Saluzzo et Galeffi pour Sedan; plus tard on les interna Charleville, parce qu'il n'y avait point d'appartements Sedan; les cardinaux Litta et Ruffo Scilla furent envoys Saint-Quentin, le cardinal di Pietro Semur, le cardinal Gabrielli Montbard et le cardinal Opizzoni Saulieu. Ces deux derniers se virent bientt runis au cardinal di Pietro. Il faut remarquer qu'en convoquant ainsi les cardinaux, on mit une attention particulire loigner les uns des autres les amis le plus troitement lis. Par exemple, on spara les cardinaux Saluzzo et Pignatelli, qui vivaient ensemble depuis plus de trois ans, les cardinaux Mattei et Litta, Gabrielli et Brancadoro qui habitaient sous le mme toit depuis quelques mois. On m'adjoignit ce dernier, que j'avais vu Paris moins que tous les autres, cause de l'loignement de nos demeures respectives, et je quittai le cardinal di Pietro, mon compagnon de voyage lorsque je vins de Rome Paris. En un mot, chacun de nous fut uni celui avec lequel il l'tait le moins, bien que tous nous fussions de bons collgues. Le ministre des cultes nous offrit 50 louis pour les frais de route. Quelques-uns acceptrent, d'autres remercirent en refusant. Au moment de me rendre ma destination, je fus appel par le ministre. Il avait oubli, la premire fois qu'il m'avait vu, de me dlivrer cet argent, et il me pria de le prendre. Je m'empressai de dcliner avec gratitude une pareille offre. Chacun se dirigea vers l'exil assign. Trs-peu de temps aprs, nous remes une lettre du ministre des cultes annonant que nous avions 250 francs par mois pour notre subsistance. Je remerciai encore, sans vouloir accepter. Je crois que tous les autres rpondirent dans le mme sens. C'est ainsi que cette affaire a t conduite jusqu' cette heure. Seule la Providence sait ce que l'avenir nous rserve. En attendant, nous vivons dans notre exil, nous privant de toute socit, ainsi qu'il convient notre situation comme celle du Saint-Sige et du Souverain Pontife, notre chef. Les cardinaux rouges sont rests Paris, et l'on dit qu'ils frquentent le grand monde. LAMARTINE. (_La suite au prochain entretien._) CXIe ENTRETIEN. MMOIRES DU CARDINAL CONSALVI, MINISTRE DU PAPE PIE VII, PAR M. CRTINEAU-JOLY. (TROISIME PARTIE.) I Il se retira l'abri de tout soupon par sa pauvret et celle de sa famille. Le cardinal d'York, frre du prtendant au trne des Stuarts en Angleterre, l'aimait avec une relle prdilection; il lui lgua en mourant une somme considrable titre d'excuteur testamentaire. Consalvi refusa la somme et remplit le devoir. La mort de son frre lui inspire ici des larmes gales celles de Cicron. Peu aprs la perte du cardinal duc d'York, que je respectais et aimais tant et qui me chrissait si paternellement de son ct, mon coeur fut frapp du coup le plus cruel qu'il pt jamais recevoir. Ah! au moment o je commence ce funbre rcit, les pleurs s'chappent en abondance de mes yeux! Que serait-ce donc si je devais crire longuement sur ce trpas? car, et moi aussi, je puis dire avec vrit: Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater, Tecum una nostra est tota sepulta domus! Omnia tecum una perierunt gaudia nostra, Qu tuus in vita dulcis alebat amor! Oui, il mourut aprs tous les autres, mon cher et unique frre Andr, lui qui m'aimait plus que lui-mme, et qui m'en avait prodigu de si nombreuses et de si incontestables preuves; lui, un miroir de toutes les vertus; lui, religieux, humble, modeste, dsintress, bienfaisant, courtois et aimable; lui, plein de talents, de savoir, et dont l'esprit tait cultiv plus qu'aucun autre; lui, tout mon soutien, toute ma consolation et mon bonheur; lui, enfin, dont je ne pourrai jamais faire assez l'loge pour galer les mrites. Ah! oui, il mourut aprs une pnible maladie de soixante-treize jours, pendant laquelle il offrit de trs-clatants modles de toutes les vertus chrtiennes. Il supporta courageusement ses souffrances. Au milieu des douleurs et dans ses peines continuelles, il se montra dtach de la terre et de moi-mme, qui lui tais nanmoins si cher. Il fut plein de rsignation la volont de Dieu; il l'aimait ardemment, ainsi que sa trs-sainte mre. La ville entire, qui en sut bientt la nouvelle, fut trs-difie de cette mort. Il rendit son me son Crateur le 6 aot 1807, jour _quam semper acerbam, semper honoratam habebo_. Que Dieu le veuille ainsi! J'tais ses cts quand il expira. Je n'avais jamais voulu le laisser un instant. En effet, je lui rendis les derniers devoirs, en faisant la plus extrme violence mon coeur. Et comme je ne l'abandonnai point jusqu' ce que le ciel et reu son me, ainsi je ne l'abandonnerai point aprs mon trpas. Je dsire que nos corps reposent ensemble et soient unis dans la mort, comme nos mes furent unies durant la vie. Je lui en confirmai la promesse presque au moment o il expira. D'une voix affaiblie et tremblante, mais avec toute son me sur ses lvres plies, il m'en fit la touchante demande et en exigea l'assurance formelle. J'espre que le gouvernement sous lequel le ciel me fera mourir sera assez bon et assez humain pour ne pas mettre obstacle, dans une circonstance aussi indiffrente, l'accomplissement de ces voeux innocents de deux frres que les rvolutions purent rendre infortuns,--je parle plutt de moi que de lui,--mais qui ont toujours t honors et honorables, et qui ne firent jamais de mal personne. Je l'espre, et tandis que je nourris de cet espoir le misrable reste d'existence dont je dsire vivement voir le terme, la chre mmoire d'Andr restera toujours grave dans mon esprit et dans mon coeur. dater de ce moment la vie me fut souverainement charge, et il n'y eut plus de plaisir pour moi. Je n'tais plein que de sa pense, et je remplissais mes devoirs dans le but de me rendre le moins possible indigne du secours du ciel et d'aller l'y rejoindre un jour. Depuis l'poque douloureuse de sa mort jusqu'au moment o j'cris, mon existence a t une srie continuelle d'amertumes et de malheurs. Pendant l'espace de cinq mois je vis se succder des jours plus sombres les uns que les autres, prcurseurs de l'irruption des armes franaises venant Rome pour renverser ce gouvernement dont je faisais partie, quoique sans mrite de ma part. J'assistai cette invasion qui eut lieu le 2 fvrier 1808, et si elle ne brisa pas subitement la souverainet apparente du Pape, elle la dtruisit nanmoins en substance. On languit encore dix-sept autres mois, en attendant la crise finale. Les jours et les nuits que l'on passa dans cette anxit furent plus amers que la mort, _morte amariores_. Le 20 juin 1809, cette crise finale clata; on dclara l'abolition de la souverainet pontificale et l'annexion des tats de l'glise l'empire franais. Aprs, je fus tmoin d'un sige de plusieurs semaines que l'on mit devant le palais pontifical et qui arrachait les larmes des yeux de tous les bons; puis, dans les tnbres de la nuit, le sac du Quirinal. On escaladait les murs en diffrents endroits, comme on aurait pu l'effectuer sur une citadelle prise d'assaut. Soldats, sbires, coupe-jarrets, galriens, sujets rebelles et ivres de colre, y pntrrent en armes, aprs avoir fait tomber la porte intrieure. Ils surprirent le Pape au lit, lui laissant peine le temps de se lever. Ils lui proposrent de souscrire aux volonts de l'empereur ou de partir immdiatement, sans dsigner le lieu de l'exil. Le Pape refusa avec courage et fermet. Il fut aussitt enlev de sa rsidence; puis, seul avec le cardinal Pacca, pro-secrtaire d'tat, sans un domestique, sans personne des siens,--on ne permit ensuite qu' un petit nombre de le suivre,--on le jeta dans une mauvaise voiture, sur le sige de laquelle le gnral franais avait pris place. Alors, avec la rapidit de l'clair, et sans lui accorder aucun rpit, on le trana jusqu' Grenoble, o il ne resta prisonnier que onze jours, parce que la pit du peuple inspirait des craintes au gouvernement. Le Saint-Pre fut ensuite transfr Savone, o il est encore captif. On voit que la vertu qui rend le caractre inflexible ne dessche pas le coeur. II Le gnral Miollis gouverna Rome. Il tait doux et lettr, il fit ses efforts pour capter Consalvi. Consalvi fut sensible, mais inbranlable; il ne lui rendit mme pas sa visite. Il crut malsant de montrer aux Romains l'ami de Pie VII en relation avec le remplaant temporel de son souverain emprisonn. Miollis tait frre d'un ces vques si dignes qui Victor Hugo assigne un rle si vertueux et si romanesque dans son livre des _Misrables_. Consalvi avait donn ce frre du gnral franais, migr Rome pendant la terreur et aprs, toute la protection papale sa disposition. Miollis tait reconnaissant. L'empereur Napolon lui fit crire de venir Paris toucher les 30,000 fr. auxquels son titre de cardinal franais lui donnait droit. Il refusa; il fut enlev de Rome avec le cardinal di Pietro, coupable comme lui de fidlit son bienfaiteur. Un rapport prcdent avec les ministres et avec les princes et princesses de la famille impriale lui assurait des protections et des bnfices. Il ne consentit pas les voir, il renvoya son mandat de 30,000 fr. au ministre des cultes. Enfin je rflchissais que le verre s'tant bris, comme on dit, en d'autres mains que les miennes, il s'ensuivait naturellement que celui qui ne prenait pas la peine d'approfondir les choses et qui s'arrtait la seule rupture extrieure,--rupture non de mon fait ni de mes oeuvres,--devait croire que mon loignement du ministre n'tait pas un avantage. Cependant les vnements arrivs tant un effet des principes consacrs, ces vnements eussent t les mmes si j'avais gard le pouvoir. Il paraissait donc trs-faux de prtendre que dans ce cas ce qui tait survenu n'aurait pas eu lieu. Ces considrations, qui prenaient leur source dans l'essence de la nature humaine, me faisaient apprhender, je le rpte, un accueil favorable, et ce fut avec cette pine dans le coeur que, six jours aprs mon arrive, je me rendis l'audience impriale. Nous tions cinq cardinaux que le cardinal Fesch prsentait ce jour-l l'Empereur, tous cinq arrivs seulement durant cette semaine, savoir: le cardinal di Pietro, venu avec moi, et les cardinaux Pignatelli, Saluzzo et Despuig. Le cardinal Fesch nous avait placs part d'un ct, en demi-cercle, tous les autres cardinaux tant de l'autre. Suivaient les grands de la cour, les ministres, les rois, les princes, les princesses, les reines, et autres dignitaires. Voici que l'Empereur arrive. Le cardinal Fesch se dtache et commence par lui prsenter le premier, qui est le cardinal Pignatelli. Nous tions, nous cinq, rangs par ordre de prminence de cardinalat. Fesch disant: C'est le cardinal Pignatelli, l'Empereur rpond: Napolitain, et il passe outre, sans rien ajouter. Le cardinal Fesch prsente le second, en disant: Le cardinal di Pietro. L'Empereur s'arrte un peu et lui dit: Vous tes engraiss. Je me rappelle de vous avoir vu ici avec le Pape l'occasion de mon couronnement, et il passe. Le cardinal Fesch dit en prsentant le troisime: Le cardinal Saluzzo. Napolitain, rpond l'Empereur, et il s'avance. Le cardinal Fesch prsente le quatrime et dit: Le cardinal Despuig. Espagnol, rpond l'Empereur. Et le cardinal plein de frayeur de rpliquer: De Majorque, comme s'il reniait sa patrie. Je ne puis ce trait retenir ma plume. L'Empereur passe outre; arriv jusqu' moi, il s'crie, avant que le cardinal Fesch m'et nomm: cardinal Consalvi, que vous avez maigri! je ne vous aurais presque pas reconnu. Et en parlant ainsi avec un grand air de bont, il s'arrta pour attendre ma rponse. Je lui dis alors, comme pour expliquer mon amaigrissement: Sire, les annes s'accumulent. En voici dix coules depuis que j'ai eu l'honneur de saluer Votre Majest.--C'est vrai, rpliqua-t-il, voil bientt dix ans que vous tes venu pour le Concordat. Nous l'avons fait dans cette mme salle; mais quoi a-t-il servi? Tout s'en est all en fume. Rome a voulu tout perdre. Il faut bien l'avouer, j'ai eu tort de vous renverser du ministre. Si vous aviez continu occuper ce poste, les choses n'auraient pas t pousses aussi loin. Cette dernire phrase me fit tant de peine, que je n'y voyais presque plus. Quelque dsir que j'eusse d'tre bien reu par Napolon, je n'aurais jamais os croire qu'il en arrivt l. S'il pouvait m'tre agrable de l'entendre attester en public qu'il avait t la cause de mon loignement de la secrtairerie, je fus saisi de l'entendre affirmer que, si j'tais rest dans ce poste, les choses ne seraient pas alles aussi loin. Je craignis, si je laissais passer cette assertion sous silence, que cela ne donnt lieu au public de conclure qu'il en tait vraiment ainsi et que j'aurais trahi mes devoirs, comme cela en paraissait la consquence naturelle. Sous l'impression de cette crainte, je ne consultai que mon honneur et la vrit. Au lieu donc de me montrer touch et reconnaissant de sa bont et de cet aveu si extraordinaire et tellement significatif sur les lvres d'un pareil homme, aveu fait en s'accusant d'avoir eu le tort de m'carter du ministre, je me vis dans la dure ncessit de riposter une assertion des plus obligeantes de sa part par une phrase des plus fortes et des plus nergiques. Je lui dis donc: Sire, si je fusse rest dans ce poste, j'y aurais fait mon devoir. Il me regarda fixement, ne fit aucune rponse, et, se dtachant de moi, il commena un long monologue, allant de droite et de gauche, dans le demi-cercle que nous formions, numrant une infinit de griefs sur la conduite du Pape et de Rome pour n'avoir pas adhr ses volonts et s'tre refus d'entrer dans son systme, griefs qui ne sont pas rapporter ici. Aprs avoir ainsi parl pendant un temps assez long, et se trouvant prs de moi, dans ses alles et venues, il s'arrta, puis rpta une seconde fois: Non, si vous tiez rest dans votre poste, les choses ne seraient pas alles aussi loin. Quoiqu'il ft bien suffisant de l'avoir contredit une fois, nanmoins, toujours anim des mmes motifs, j'osai le faire de nouveau et lui rpondre: Que Votre Majest croie bien que j'aurais fait mon devoir. Il se mit me regarder plus fixement. Sans rien rpliquer, il se dtacha de moi, recommena aller et venir, continuant son discours, formulant les mmes plaintes sur les actes de Rome son gard, sur ce que Rome n'avait plus de ces grands hommes qui l'avaient autrefois illustre. Puis s'adressant au cardinal di Pietro, le premier au commencement du demi-cercle, comme moi j'tais l'autre extrmit, il rpta pour la troisime fois: Si le cardinal Consalvi ft rest secrtaire d'tat, les choses ne seraient pas alles aussi loin. Lorsque Napolon articula ces paroles pour la troisime fois, je ne dirai pas mon courage, mais mon peu de prudence dans cette occasion, et comme un zle excessif de mon honneur, me firent passer les bornes. Je l'avais dj contrari deux fois; il ne me parlait pas alors comme prcdemment; il tait assez loign. Nanmoins, cette rptition, je sortis de ma place, puis m'avanant jusqu'auprs de lui, l'autre extrmit, et le saisissant par le bras, je m'criai: Sire, j'ai dj affirm Votre Majest que, si j'tais rest dans ce poste, j'aurais assurment fait mon devoir. cette troisime profession de foi, si j'ose ainsi parler, il ne se contint plus; mais, me regardant fixement, il clata en ces paroles: Oh! je le rpte, votre devoir ne vous aurait pas permis de sacrifier le spirituel au temporel. Dans son ide, il cherchait se persuader que j'aurais adhr ses volonts plutt que d'exposer les intrts de la religion aux dangers de le voir rompre avec Rome. Cela dit, il me tourna les paules, ce qui me fit revenir mon rang. Alors il demanda, en peu de mots, aux cardinaux qui taient de l'autre ct, s'ils avaient entendu son discours. Il revint ensuite nous cinq, et se tenant proche du cardinal di Pietro, il dit que, le collge des cardinaux tant peu prs au complet Paris, nous devions nous mettre examiner s'il y avait quelque chose proposer ou rgler pour la marche des affaires de l'glise. Il ajouta que nous pouvions nous runir en consquence, ou tous la fois ou quelques-uns des principaux d'entre nous. Il expliqua ce qu'il entendait par les principaux: c'taient les plus verss dans les questions thologiques, comme il ressortait de l'antithse qu'il fit en disant au cardinal di Pietro, qui s'adressaient ces paroles: Faites que dans ce nombre se trouve le cardinal Consalvi, qui, s'il ignore la thologie, comme je le suppose, connat bien, sait bien la science de la politique. Il termina en demandant qu'on lui remt les rsolutions par l'intermdiaire du cardinal Fesch, et il se retira. L'issue de cette audience et la rponse que par trois fois j'adressai l'allgation de l'Empereur se rpandirent bientt dans Paris, et de Paris dans la France entire. Ce fut le thme de tous les entretiens, et je ne crois pas convenable de m'tendre davantage sur ce sujet. III Napolon songeait alors sduire les cardinaux afin d'lever autel contre autel, par un concile soumis ses inspirations. Les manoeuvres hostiles du cardinal Fesch contre Consalvi dans cette circonstance se combinent avec la tentative avorte du concile pour exasprer de plus en plus l'Empereur contre l'ami de Pie VII. Jusqu'aux dsastres de 1813 et de 1814, l'histoire de Consalvi n'est que le martyrologe volontaire de ses exils, de ses misres et de ses perscutions. Avant la dernire campagne de Napolon en France, il sentit la ncessit de se rconcilier avec Pie VII, captif Fontainebleau. Il s'y rendit avec la jeune impratrice, sous prtexte d'une partie de chasse. Il promit tout au Pape condition de certaines concessions innocentes, au moyen desquelles il lui restituait ses tats. Le Pape, si fidle quand ses intrts seuls taient en question, fut doux et conciliant devant les caresses de l'Empereur. Il consentit et signa tout, au premier moment. L'Empereur repartit pour Paris avec la signature de ce nouveau trait; mais les cardinaux, conseillers du Pape, lui ayant t rendus, ils l'alarmrent sur ses concessions et le firent regretter sa complaisance. Tout fut rompu et s'envenima. Pie VII reprit le rle de martyr. Aprs l'abdication de 1814, le consentement de l'Empereur et la force des vnements le rendirent libre. Il reprit la route de Rome. Arriv Bologne, il y trouva le roi de Naples Murat, dont l'quivoque intervention hsitait entre la soumission au Saint-Sige et l'appel l'insurrection de toute l'Italie contre l'Autriche et contre la France elle-mme. En prsence du pape Murat n'osa pas se prononcer. Il le laissa passer pour se donner du temps; Pie VII passa et arriva Rome port sur les bras et sur le coeur du peuple. Il reprit les rnes et rappela son ami Consalvi au gouvernement. Pendant cette indcision, Murat se dclara, livra bataille aux Autrichiens, fut dfait et se rfugia Naples d'o il s'embarqua pour Toulon, puis pour la Calabre, o la mort l'attendait; mort cruelle o un roi hroque tombait sous la balle d'un roi peine restaur; tache de sang sur deux couronnes, qui tuait le vainqueur autant que le vaincu! IV Le Pape reconquit sans peine au congrs de Vienne tout ce que Napolon avait drob par la force au domaine de l'glise. Les souverains ne pouvaient pas se porter hritiers des violences de la France vaincue et dpossde. Le prince de Talleyrand, qui y reprsentait la France, avait intrt y faire prvaloir le Pape pour mriter sa propre rconciliation force de services. L'Angleterre elle-mme personnifie dans lord Castelreagh, et servie par la duchesse de Devonshire, amie de Consalvi, favorisait de tout son pouvoir en Italie le rtablissement du pouvoir le plus irrconciliable avec Bonaparte son perscuteur. Le 19 mai 1814, le Pape rappelait Consalvi au ministre par le dcret suivant dat de Foligno, crit de sa propre main et qui respire l'amiti autant que l'estime: Ayant d cder aux imprieuses circonstances dans lesquelles nous nous trouvions, et m par le seul espoir d'amoindrir les maux qui nous menaaient, nous avions t oblig de subir la volont du gouvernement franais dchu, qui ne voulait pas souffrir, dans la charge de notre secrtaire d'tat, le cardinal Hercule Consalvi. Rentr maintenant en possession de notre libert, et nous souvenant de la fidlit, de la dignit et du zle avec lesquels il nous prodigua, notre plus grande satisfaction, ses utiles et empresss services, nous croyons qu'il importe non moins notre justice qu'aux intrts de l'tat de le rtablir dans cette mme charge de notre secrtaire d'tat, autant pour lui donner un public tmoignage de notre estime particulire et de notre amour, que pour mettre de nouveau profit ses qualits et ses lumires qui nous sont si connues. Donn Foligno, du palais de notre habitation, le 19 mai 1814, de notre pontificat l'an XVe. PIUS P. P. VII. V Le premier acte de Consalvi fut d'offrir un asile toute la famille de son perscuteur. Nous ne trouvons d'appui et d'asile que dans le gouvernement pontifical, et notre reconnaissance est aussi grande que les bienfaits, lui crit Madame, mre de l'Empereur, en son nom et au nom de tous ses enfants proscrits. LE COMTE DE SAINT-LEU (LOUIS BONAPARTE, EX-ROI DE HOLLANDE), AU CARDINAL CONSALVI. minence, Suivant les conseils du Trs-Saint Pre et de Votre minence, j'ai vu Mgr Bernetti, spcialement charg de l'affaire en question, et, avec sa franchise bien connue, il m'a expliqu ce que les puissances trangres semblaient reprocher la famille de l'empereur Napolon. Les grandes puissances, et l'Angleterre principalement, nous reprochent de conspirer toujours. On nous accuse d'tre mls implicitement ou explicitement tous les complots qui se trament; on prtend mme que nous abusons de l'hospitalit que le Pape nous accorde pour fomenter dans l'intrieur des tats pontificaux la division et la haine contre la personne auguste du Souverain. J'ai t assez heureux pour fournir Mgr Bernetti toutes les preuves du contraire, et il vous dira lui-mme l'effet que mes paroles ont produit sur son esprit. Si la famille de l'Empereur, qui doit tant au pape Pie VII et Votre minence, avait conu le dtestable projet de troubler l'Europe, et si elle en avait les moyens, la reconnaissance que nous devons tous au Saint-Sige nous arrterait videmment dans cette voie. Ma mre, mes frres, mes soeurs et mon oncle doivent une trop respectueuse gratitude au Souverain Pontife et Votre minence pour attirer de nouveaux dsastres sur cette ville o, proscrits de l'Europe entire, nous avons t accueillis et recueillis avec une bont paternelle que les injustices passes n'ont rendue que plus touchante. Nous ne conspirons contre personne, encore moins contre le reprsentant de Dieu sur la terre. Nous jouissons Rome de tous les droits de cit, et quand ma mre a appris de quelle manire si chrtienne le Pape et Votre minence se vengeaient de la prison de Fontainebleau et de l'exil de Reims, elle n'a pu que vous bnir au nom de son grand et malheureux mort, en versant de douces larmes pour la premire fois depuis les dsastres de 1814. Conspirer contre notre auguste et seul bienfaiteur serait une infamie sans nom. La famille des Bonaparte n'aura jamais ce reproche s'adresser. J'en ai convaincu Mgr Bernetti, et il a voulu lui-mme nous servir de caution auprs de Votre minence. Qu'elle daigne donc entendre sa voix et nous continuer ses bonnes grces et la protection du Trs-Saint-Pre. C'est dans cette esprance que je suis, de Votre minence, le trs-respectueux et trs-dvou serviteur et ami, L. DE SAINT-LEU. Rome, 30 septembre 1821. VI Le duc d'Orlans, plus tard Louis-Philippe, lui crit peu de temps aprs: minence, Le prince de Talleyrand, qui garde de vous le plus tendre souvenir, me disait dernirement que votre seul plaisir tait la culture des fleurs, et votre noble amie la duchesse de Devonshire a bien voulu me confirmer le fait. Votre minence doit savoir que depuis longtemps dj je m'honore d'tre l'un de ses plus dvous serviteurs, et que dans les diverses phases de ma carrire, je me suis toujours fait un devoir de vnrer l'auguste Pontife qui a tant souffert _pour la sainte cause_. Ces sentiments de pit envers le Sige de Pierre, que ma femme et moi sommes si heureux d'inculquer notre jeune famille, sont invariables dans mon coeur. Je prie donc Votre minence de vouloir bien dposer mon plus humble hommage aux pieds du Trs-Saint Pre. Voulant me rappeler votre bon souvenir, j'ai pris la libert de faire adresser Votre minence quelques chantillons de nos serres franaises. Je joins ce trs-modeste envoi, qui n'aura peut-tre de prix vos yeux que l'intention, la manire de les soigner telle que nos horticulteurs l'ont formule. J'espre que cette caisse ne dplaira pas trop Votre minence, et qu'en respirant le parfum de ces fleurs, qui se dvelopperont peut-tre encore davantage sous l'heureux climat et dans la chaude atmosphre de Rome, vous daignerez songer quelquefois un homme qui sera toujours reconnaissant des services rendus. Ma femme et ma soeur se joignent moi pour vous offrir leurs plus affectueux respects. Elles me chargent de tous leurs voeux pour la sant du Pape, qu'il faut conserver le plus longtemps possible la chrtient, car, avec lui et avec vous, la paix de l'glise et la paix du monde sont assures. Je prie Votre minence d'accueillir avec bont mon petit envoi et toutes les amitis respectueuses de son tout dvou LOUIS-PHILIPPE D'ORLANS. Neuilly, lundi..... 1822. VII Le duc de Montmorency-Laval, ambassadeur prs le Saint-Sige, lui crit le jour de la mort de Pie VII. Monseigneur, Je n'ai pas os interrompre les premiers moments de votre douleur. Personne ne sent plus que moi, je l'atteste Votre minence, et ne partage davantage tous les sentiments dont son coeur doit tre dchir. Votre minence a perdu un pre, un ami de vingt-quatre ans, qui elle a rendu plus de services qu'elle n'en a reu de confiance et de bont. C'est un ange dans le Ciel qui prie prsent pour la conservation des jours de Votre minence. Ces jours sont ncessaires pour le bien de ce pays, et vos lumires, Monseigneur, rendront encore de grands et d'minents services la patrie. C'est ainsi que je le pense, que je me plais le dclarer ici et Paris. De grce, Monseigneur, par bont pour vos amis, par attachement pour votre patrie, pargnez votre sant, soignez-vous, modrez votre douleur, et croyez qu'elle est dans le coeur de vos amis; et je m'honore de ce titre. Je supplie Votre minence de ne me point rpondre, je l'exige comme une marque d'amiti. Mais lorsque ma visite ne pourra pas l'importuner, elle me fera prvenir, et je me rendrai chez elle avec empressement. Agrez, Monseigneur, l'hommage de mes plus sensibles et respectueux sentiments, MONTMORENCY-LAVAL. VIII L'amiti personnelle clate partout dans ces tmoignages. Le nouveau pape Lon XII _della Gonga_ tait brouill de longue date avec Consalvi. Il se rconcilia avec lui au moment o les ennemis du cardinal s'acharnrent sur lui. Lon XII l'appela Rome pour prendre la tradition du rgne en prsence de Jurla, son propre ministre. Consalvi se fit porter au Vatican. L'entretien fut long et intime. Il lgua verbalement sa sagesse Lon XII. Quelle conversation! Jamais, dit le Pape, nous n'avons eu avec personne de communications plus instructives, plus substantielles, plus utiles l'glise et l'tat; Consalvi a t sublime. Nous y reviendrons souvent, seulement il faut aujourd'hui ne pas mourir.--Ce voeu ne devait pas tre entendu. Consalvi mourut peu de temps aprs ce dernier entretien. Lon XII le pleura. En annonant au gouvernement franais la perte que le monde venait de faire, le duc de Laval-Montmorency, ambassadeur du Roi Trs-Chrtien prs le Saint-Sige, crivit: Il ne faut aujourd'hui que clbrer cette mmoire honore par les pleurs de Lon XII, par le silence des ennemis, enfin par la profonde douleur dont la ville est remplie, et par les regrets des trangers et surtout de ceux qui, comme moi, ont eu le bonheur de connatre ce ministre, si agrable dans ses rapports politiques, et si attachant par le charme de son commerce particulier. IX C'tait le 24 janvier 1824. L'glise perdit son premier ministre, l'tat son premier politique, la papaut son premier ami; le mme coup tua Pie VII et son ami. Il n'avait plus rien faire sur la terre: il s'tait prpar la mort par un long testament pour une mdiocre fortune. En voici les principales dispositions. Un testament, c'est un homme! Au nom de la trs-sainte Trinit, ce 1er jour du mois d'aot de l'anne 1822; Moi, Hercule Consalvi, cardinal de la sainte glise romaine, diacre de Sainte-Marie _ad Martyres_, aprs avoir fait mon testament plus d'une fois, diverses poques de ma vie, tant pour dsigner mon hritier, qu'afin de pourvoir aux besoins de mes serviteurs et lgataires, ainsi qu' plusieurs affaires d'importance, considrant que, vu la mort de mon bien-aim frre Andr et celle d'autres personnes qui m'taient chres, vu encore le changement des circonstances, mes dispositions prcdentes ne peuvent plus subsister dans la manire et la forme qu'elles ont, je me suis dcid les rvoquer, les annuler et faire un nouveau testament avec les changements opportuns. Me prvalant donc du privilge que je possde, en qualit de cardinal de la sainte glise romaine, de pouvoir tester sur simple feuille, profitant aussi de l'indult que Sa Saintet le pape Pie VII m'a communiqu par bref, maintenant que je suis sain d'esprit et de corps, je fais mon dernier testament ( moins que je ne me dcide le changer en un autre postrieur, dans le courant de la vie qu'il plaira encore Dieu de m'accorder), avec l'expresse dclaration que toutes les autres feuilles de mme date ou de date postrieure au testament, crites de ma main et signes par moi, et contenant une disposition quelconque excuter aprs ma mort, font partie intgrante de mon testament. Et d'abord je recommande humblement et chaleureusement mon me au Seigneur trs-clment, en le priant, par les mrites de son divin Fils Notre-Seigneur Jsus-Christ, qui m'a rachet au prix immense de son trs-prcieux sang, par l'intercession de la trs-sainte Vierge Marie et des Saints, mes patrons, de la conduire en un lieu de salut, et de me pardonner dans sa misricorde infinie mes trs-graves pchs. Je veux qu'on fasse clbrer pour le repos de mon me, dans le plus bref espace de temps qu'il sera possible, deux mille messes, destinant une aumne de cinq paoli pour chaque messe clbre en prsence de mon corps, soit la maison, soit l'glise, et de trois paoli pour chacune des autres messes clbrer Saint-Laurent hors des murs, Saint-Grgoire et dans d'autres glises o se trouvent des autels privilgis avec indulgence spciale, selon l'indication de mon hritier. En expiation de mes pchs, je laisse distribuer en aumnes la somme de trois mille cus. Cette distribution sera faite avec la plus grande sollicitude possible par mon hritier mentionn ci-dessous. Il aura soin, avec l'aide de M. Jean Giorgi, mon trsorier, et Jean Luelli, mon majordome, personnes qui me sont trs-attaches, de consulter les curs et de vrifier quels sont ceux qui ont vraiment besoin de secours. Les pauvres de ma paroisse seront spcialement prfrs tous les autres. Sa Saintet Notre Seigneur le Pape le permettant, mes obsques auront lieu, avec la dcence convenable, dans l'glise Saint-Marcel au Corso, o se trouve la spulture de ma famille. Me souvenant de la promesse que j'ai faite mon bien-aim frre Andr au lit de mort, lorsque, dans les derniers moments de sa vie, il me demanda qu'en signe du trs-tendre amour qui nous avait unis dans la vie, nos corps fussent unis dans la mort et renferms dans le mme spulcre, je veux que si, ma mort, ce spulcre ne se trouve pas dj prpar par moi, mon hritier en fasse faire un trs-modeste, et qui contiendra le cercueil de mon frre et le mien. Aprs avoir pourvu aux besoins de son me, rgl sa spulture et spcifi avec une attention toute particulire les prires qu'il exige pour son salut, le cardinal Consalvi dtermine les legs qu'il accorde ses serviteurs. Aucun d'eux n'est oubli; ils trouvent tous dans la gratitude de leur matre une aisance assure pour le reste de leurs jours. Il s'occupe du payement de ses dettes; puis, par un touchant souvenir, le cardinal pense aux mes des personnes qui lui furent chres et qui le prcdrent dans la tombe, et il crit: Dans ce feuillet, qui fait partie de mon testament, je laisse prendre sur mon hritage la somme ncessaire la clbration de: Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me de ma mre, la marquise Claudia Consalvi, ne Carandini, clbrer dans l'glise de Saint-Marcel au Corso, le 29 avril, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumne de trois paoli; Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me de la princesse Isabelle Ruspoli, ne Justiniani, clbrer dans l'glise de Saint-Laurent _in Lucina_, le 25 aot, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumne de trois paoli; Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me de la duchesse de Ceri, Catherine Odescalchi, ne Justiniani, clbrer dans l'glise des Saints-Aptres, le 24 novembre, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumne de trois paoli; Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me de la marquise Porzia Patrizi, clbrer dans l'glise de Sainte-Marie-Majeure, le..... jour anniversaire de sa mort (puisse Dieu prolonger longtemps ses jours!), avec l'aumne de trois paoli; Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me de la duchesse Constance Braschi, ne Falconieri, clbrer dans l'glise de Saint-Marcel au Corso, le 17 juin, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumne de trois paoli; Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me de D. Albert Parisani, clbrer dans l'glise de Saint-Marcel au Corso, le 26 novembre, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumne de trois paoli; Cinquante messes chaque anne, pour le repos de l'me du clbre mastro Dominique Cimarosa, dire dans l'glise de la Rotonde, le 11 janvier, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumne de trois paoli; Trente messes chaque anne, pour le repos de l'me de Philippe Monti, mon domestique, clbrer dans l'glise de Sainte-Ccile _in Transtevere_, le 1er mars, jour anniversaire de sa mort, avec l'aumne de trois paoli. Dsirant donner un soutenir tous les membres de la secrtairerie d'tat, et ne pouvant disposer d'assez d'objets pour tant de personnes, je me propose de laisser chacun d'eux quelques ouvrages de ma bibliothque, qui leur seront remis (ainsi qu' M. le comte Celano) par mon hritier fiduciaire, d'aprs les instructions que je lui en laisserai, ds que j'en aurai moi-mme fait le choix. Ayant dans mon testament, crit tout entier et de ma propre main et dat de ce mme jour, nomm et institu mon hritier fiduciaire Mgr Alexandre Buttaoni, promoteur de la foi, avec charge de remettre en temps et lieu l'hritage mon hritier propritaire, je dclare par ce feuillet, qui fait partie de mon testament, ne rien possder qui, en vigueur du _motu proprio_ du 6 juillet de l'anne 1816, ne soit parfaitement libre de toute charge et de tout fidicommis; et je nomme, institue, dclare mon hritier universel de tous et chacun de mes biens, crdits, droits, la Sacre Congrgation de la Propagande de la foi, laquelle nanmoins j'interdis formellement et de la manire la plus expresse, la dtraction de la quatrime _Falcidia_, de quelque manire et quelque titre que ce soit. J'entends, je veux, je dclare que, tant que vivra un seul de mes serviteurs gratifis par mon testament, ou de ceux qui ont reu un legs annuel vie, la Sacre Congrgation ci-dessus nomme ne puisse jouir (except de ce qui sera indiqu plus bas) de mon hritage, ni en prendre en aucune manire l'administration, voulant que cette administration soit laisse entire et libre aux mains de mon hritier fiduciaire, Mgr Alexandre Buttaoni (ainsi qu'aux mains de celui ou de ceux qui lui succderont dans son administration). Non-seulement je le dispense de faire un inventaire lgal, mais, pour viter les frais voulus pour cela, je le lui dfends; il suffit qu'il dresse une simple liste des biens tant immeubles que meubles (quoique pourtant ces derniers doivent tre alins et convertis en espces, pour satisfaire aux charges indiques au feuillet, lettre E, annex mon testament, ou dans mon testament mme), liste qui, vu la probit reconnue dudit hritier fiduciaire, devra faire pleine foi. Afin que la susdite Congrgation de la Propagande commence ds ma mort ressentir quelque effet de mon hritage, je veux qu' partir de mon dcs elle jouisse d'une somme annuelle de 600 cus, qui lui seront pays par mon hritier fiduciaire, administrateur de mon hritage, par chance mensuelle ou tous les trois mois, si le manque de fonds ne lui permettait pas d'effectuer les payements mensuels aux serviteurs lgataires et d'acquitter les 50 cus par mois, correspondant la somme de 600 cus assigns plus haut la Sacre Congrgation. Quand, par la mort successive de la majeure partie de mes serviteurs et lgataires annuels, les fonds de mon hritage permettront d'accrotre la somme de 600 cus dtermine plus haut mon hritier fiduciaire pourra (sans pourtant y tre positivement oblig) verser dans la caisse de la Sacre Congrgation la nouvelle augmentation qu'il jugera pouvoir remettre, aprs avoir satisfait aux charges accessoires et aux dispositions reues de vive voix. Aprs la mort de tous ceux qui dans mon testament ont t gratifis et des annuels lgataires, mon hritier fiduciaire devra consigner la Sacre Congrgation l'hritage alors existant. Je dclare en outre que la susdite Congrgation ne pourra jamais obliger l'hritier fiduciaire, ou celui qui lui succdera, donner la fidjussion; comme aussi elle ne pourra le contraindre rendre compte de sa gestion, ni rvler les dispositions reues de vive voix ou par crit de moi, confirmant mme dans ce feuillet ce que j'ai plus amplement dit sur ce sujet dans mon testament. peine entr en possession de son titre, mon hritier fiduciaire, pour prvenir le cas possible (puisse Dieu conserver longtemps ses jours!) d'une mort qui ne lui laisserait pas le temps de nommer son successeur dans l'administration de mon hritage, devra, en vertu du mandat reu, nommer son successeur dans un crit qui sera dpos clos et scell dans un office camral, pour tre ouvert aprs sa mort; et j'entends imposer successivement la mme obligation aux autres administrateurs. Si les premiers venaient manquer avant la mort de mes serviteurs et autres lgataires, et dans le cas o quelqu'un de ces administrateurs et nglig ou et manqu de faire la nomination de son successeur, prescrite plus haut, je prie le doyen du tribunal de la Rote, dont j'ai eu l'honneur d'tre membre, de prendre lui-mme cette administration, et d'accepter l'annuelle rtribution destine l'administrateur, et ainsi successivement jusqu' l'poque indique plus haut. Je ne crois pas pouvoir mieux disposer des tabatires prcieuses qui, durant le cours de mon ministre, m'ont t donnes par divers souverains, et que j'ai conserves par respect et reconnaissance envers les augustes donateurs, qu'en en faisant autant de legs en faveur des maisons et tablissements qui sont le plus dans la ncessit. Je suis chercher une meilleure distribution de ces objets; mais dans le cas o je viendrais mourir avant de l'avoir dfinitivement arrte, je maintiens celle-ci, qui, dans le moment, me parat la plus convenable. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Considrant qu'il serait grandement inconvenant qu'un Pontife de tant de clbrit, qui a si bien mrit de l'glise et de l'tat, comme Pie VII, n'et point aprs sa mort (puisse Dieu prolonger ses jours!) un tombeau dans la basilique Vaticane, comme semble l'indiquer la mdiocrit des revenus qu'il laisse ses neveux; m par mon dvouement et mon attachement sa Personne sacre, inspir par la reconnaissance que je lui dois comme premier cardinal de sa cration, combl des bienfaits de sa souveraine bont, j'ai rsolu de lui faire riger un mausole mes frais dans la susdite basilique. Dans ce but, j'ai tch de faire des conomies, sur les dpenses annuelles destines mon entretien, et de runir une somme de 20,000 cus romains. Si je mourais avant Sa Saintet, comme je le dsire, mon hritier fiduciaire reste charg de consacrer la somme fixe l'rection de ce tombeau, dont l'excution sera confie au ciseau du clbre marquis Canova, et, son dfaut, au clbre chevalier Thorwaldsen, et, si celui-ci ne pouvait l'excuter, un des meilleurs sculpteurs de Rome. L'inscription suivante sera grave sur le tombeau: PIO VII, CHARAMONTIO, COESENATI, PONTIFICI MAXIMO, HERCULES, CARDINALIS CONSALVI, ROMANUS, AB ILLO CREATUS. X Voil la vie d'homme d'tat de ce modle des amis et des hommes de bien; nous ne disons pas des prtres: il ne l'tait pas; il n'avait jamais voulu l'tre; ce n'tait ni sa vocation ni son ambition. L'glise romaine, Rome, reconnat trois classes d'hommes parmi lesquels elle choisit ses serviteurs: Les laques; Les ecclsiastiques; Et les prlats ou monseigneurs. Les laques sont ceux qu'elle emploie soit dans le civil, dans la diplomatie, dans les finances ou dans le militaire, pour les besoins de son administration ou de sa dfense; Les ecclsiastiques sont les moines ou les prtres de tout ordre, dont elle dispose pour tous les services dans le monde chrtien. Mais il y a de plus un ordre neutre qui porte le costume sacerdotal et qui en reoit les titres sans nanmoins en contracter les engagements ni en assumer les obligations, sorte de long et quelquefois d'ternel noviciat. Ceux qui en font partie s'appellent prlats ou monseigneurs, et, depuis les dignits infrieures jusqu'au rang de cardinaux, sont en quelque sorte les ministres libres de l'glise. Il y a peu de grande famille Rome ou dans les lgations qui n'aient des fils dans cette classe. Ils sont Rome ce que les Narseis taient au sein des cours et du gouvernement asiatique dans l'antiquit. Race minemment politique qui tient l'tat sans tre l'tat lui-mme, qui se dvoue sans retour ses fonctions prparatoires, qui se retire de ses emplois sans les compromettre ou qui les continue, et qui peut mme se marier avant d'en avoir fait les voeux, sans prjudice pour l'glise ou eux-mmes. Cette troisime catgorie, dpendante et volontaire du Saint-Sige, a l'immense avantage de se former de bonne heure aux affaires sans que ses fautes puissent nuire au gouvernement, et de s'en retirer sans apostasie. Nous connaissons plusieurs de ces prlats ou monseigneurs qui sont sortis de ces noviciats pour contracter des unions licites et respectes, avec l'approbation du Pape. On les essaye, ils s'essayent eux-mmes, et, si la carrire ne leur convient pas, ils rentrent honorablement dans le monde, sans scandale et sans reproche; ils ont de plus pour le Saint-Sige ces avantages, que ses affaires purement mondaines sont traites avec les hommes du monde par des hommes du monde, et que l'glise, par eux, participant de deux natures, est sacerdotale avec ses prlats et laque avec ses ministres. Le respect et l'habilet y gagnent. Ces hommes commencent en gnral trs-jeunes par tre des secrtaires du Pape, des novices, des ambassadeurs et des cardinaux; ils s'lvent par des grades rguliers de fonction en fonction jusqu'aux premires charges de l'tat. Le Pape voulut, dit Consalvi, me crer cardinal de l'ordre des prtres; je prfrai tre cardinal diacre. XI Voil ce que fut ds son enfance Consalvi; mais, quand Pie VII le fit cardinal, il refusa d'tre prtre. Il se consacra non sa propre sanctification, mais bien comprendre et bien faire les affaires du Pape et de son gouvernement. Il voulut tre dvou, mais nullement enchan ses devoirs. On peut mme entrevoir, d'aprs un passage de ses mmoires relatifs son affection intime pour les familles Patrizzi et Giustiniani, dans sa jeunesse, que la mort prmature d'une jeune princesse de dix-huit ans, la main de laquelle il aurait pu peut-tre prtendre, et dont l'amiti lui laissa d'ternels regrets, fut un coup dchirant port son coeur. La vivacit pathtique de ses expressions laisse voir l'ardeur de ses sentiments pour cette jeune et charmante princesse. Il ne lui tait dfendu ni d'aimer ni de pleurer ce qu'il aurait pu chrir: il avait alors vingt-deux ans. XII Ds son enfance il tait remarquablement beau; non de cette beaut ostentative qui s'tale et qui s'affiche sur la physionomie, mais de cette beaut modeste, pleine de pense et voile de rticences, qui s'insinue dans l'me par le regard. Sa taille, naturellement leve, mais lgrement incline par la modestie, cette convenance de son ge, tait mince et lgante; ses yeux sincres, son front dlicat, sa bouche accentue d'une grce svre. Il tait impossible de le voir sans attrait; le son de sa voix avait toute la dlicatesse de son me; il n'y avait jamais eu ni un geste faux dans sa main fminine, ni un ton affect dans sa voix. Tout tait naturel dans cette franche nature. Sa dmarche lente et rhythmique, sans bruit comme sans prcipitation, rsumait son corps merveilleusement cadenc. Sa physionomie convaincue portait la conviction o portait son regard. Il n'avait aucune coquetterie o Fnelon en laissait trop percer; son dsir de plaire ne s'affectait pas, il plaisait en se montrant; c'tait un tre persuasif, politique sans le savoir, diplomate sans le vouloir; il parlait peu et demi-voix; ce n'tait pas sa voix, c'tait sa personne qui tait loquente. Tel tait tout jeune le cardinal Consalvi. Il avait des envieux, mais point d'ennemis. On peut dire qu'il tait rest jeune jusqu' soixante-sept ans, ge o un chagrin de son coeur fut plus fort que la fermet de son esprit, et o la mort de son ami le tua. Je l'ai connu peu d'annes avant sa fin; le portrait que je fais de ses annes pleines et mres serait certainement le portrait vivant de ses premires. Je crois le voir encore et je crois le revoir vingt ans. L'ge des sens change avec les annes, l'ge de la physionomie ne change pas; c'est l'ge de l'me. Quand je le connus, il touchait la vieillesse; mais cette vieillesse avait toute la grce mme de la jeunesse, la douceur, la srnit, l'accueil souriant des belles annes. Le pressentiment du repos dfinitif se faisait place travers les dernires fatigues du jour; il jouissait moiti de l'apaisement que sa politique, si conforme au gnie de son matre, avait assur l'Europe. XIII Sa vie tait celle d'un sage qui a sem dans les agitations et qui a rcolt ce qu'il a sem, la paix. Je ne sais pas s'il tait dvot, mais il tait honnte homme. La tolrance la plus large tait plus que sa loi, c'tait son instinct, son caractre. Les longs rapports qu'il avait eus ds sa jeunesse avec les hommes d'tat de tous les gouvernements, commencer par le prince rgent, avec Canning, Stuart, Castelreagh, en Angleterre; Talleyrand, Fouch, Napolon, en France; Gentz, Hiebluer, dans le Nord; l'empereur Alexandre, de Maistre, en Russie; Capo d'Istria, en Grce; Cimarosa, Naples, le grand musicien, ami et successeur de Mozart, prdcesseur de Rossini; Pozzo di Borgo, Decazes, sous la restauration; Matthieu de Montmorency, le duc de Laval, Chateaubriand, Marcellus, dans l'ambassade de France Rome; Metternich et son cole, en Autriche; Hardenberg, en Prusse: lui avaient enseign que le vrai christianisme se compose, sans acception, de ces ides gnrales qui, sans se formaliser pour ou contre tel ou tel dogme, gnralisent le bien, la civilisation, la paix sous un nom commun, et font marcher le monde pacifi non dans l'troit sentier des sectes, mais dans la large et libre voie du progrs incontest sous toutes ces dnominations. Le plus chrtien de ces gouvernements, ses yeux, tait le plus honnte. Il n'en hassait aucun, il les aimait tous. Le Pape pour lui tait le pre commun de la civilisation chrtienne. Il n'excluait pas mme les gouvernements de l'Inde, de la Perse, de la Turquie, de la Chine, de ces gards et de ces assistances politiques. Partout o ces gouvernements lui montraient une vertu, il disait et il faisait dire au Pape: C'est une partie de mon glise, et c'est ainsi que je la reois et que je la conserve universelle. Aussi ne peut-on, malgr tous les efforts contraires, montrer sous Pie VII la semence d'un schisme qui ait fructifi dans le monde. Les schismes sont troits; la tolrance, mre de la bienveillance, les tue en les laissant respirer en libert. Cet embrassement universel du coeur tait toute sa politique. Elle avait rsist dans le Pape et dans lui toutes les iniquits et toutes les perscutions; elle avait triomph par toute la terre, et le calme des consciences tait son fruit. Quel est le souverain, quel est le grand ministre en Europe qui et pu dire: Je ne suis pas de la religion de Pie VII et de Consalvi? L'amiti tait sa nature, l'amiti tait sa doctrine, l'amiti tait l'unique charme de sa vie. XIV On ne peut douter qu'il n'et tous les jours de rudes assauts soutenir contre les partis, les ordres ecclsiastiques et les hommes du parti de la haine. Il y a et il y a eu en tout temps des esprits contentieux, ambitieux, impolitiques, mal ns, et qui ne connaissent les doctrines auxquelles ils se prtendent attachs, que par la haine que les partis contraires leur inspirent. Ce ne sont ni les hommes de la religion, ni les hommes de la libert: ce sont les hommes de la personnalit jalouse; l'amour mme n'est chez eux qu'une raction. Si vous vous refusez vous laisser perscuter, vous tes des factieux; si vous ne hassez pas ce qu'ils hassent, vous tes des impies. Ils ne sentent le feu sacr des religions qu' la chaleur des bchers qu'elles allument. Il y avait beaucoup de ces hommes en ce temps-l Rome; rsums dans ce qu'on appelait le parti de la congrgation jsuitique, tort ou raison, et rsums plus loquemment alors par quelques faux prophtes, tels que Lamennais, dans son _Essai sur l'indiffrence religieuse_, dans le comte de Maistre, plus sincre, mais plus fanatique, et par quelques-uns de leurs disciples, brlant de se donner la grce du bourreau, la suite de ces forcens de doctrines. Ils n'aimaient ni le pape Pie VII, ni son ministre; il fallait leur complaire et les rprimer. L'oeuvre tait dlicate et difficile, car ces hommes se faisaient soutenir par leur gouvernement. Ce fut l'oeuvre du cardinal Consalvi; il fit aimer le gouvernement de Pie VII, sans jamais l'induire envers aucune puissance dans la moindre aigreur ou dans la moindre animadversion contre lui. XV Sa vie prive, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu' sa mort, fut l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amiti. On en retrouve des preuves dans ce testament crit loisir o nul n'est oubli ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il a aims sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre; il fait un signe de l'autre ct de la tombe, pour dire: Je vous aime comme je vous ai aims. Nous n'en citerons que deux exemples: Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opras gala au commencement du sicle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne chercha dans la musique que l'organe le plus pntrant de son coeur. Consalvi, jeune encore, avait le dlire de la musique, cette langue sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'me rve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la musique, langue des anges, quand elle avait touch son me, y restait jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition l'me d'un sens suprieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empcher de regarder, comme un inspir du ciel, celui qui trouvait ces chants inaccoutums des hommes. Il entendit pour la premire fois Naples les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reut une telle impression qu'elle s'immobilisa dans son coeur. La musique est la plus immacule et la plus pure des sensations humaines. Elle fait jouir de tout ce que la religion asctique dfend de rver, mme ses saints. Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre affection pour Cimarosa; il parvint le connatre; ils contractrent ensemble la plus imprissable affection. Le futur cardinal et l'immortel compositeur ne firent plus qu'un coeur; il s'attacha la femme et la fille de Cimarosa, il s'incorpora ce gnie, et ne cessa, pendant toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les occasions et les faveurs que son rang dans l'glise lui permettait de prodiguer son ami. On voit aprs trente ans, dans son testament, qu'il lgua (tout ce qu'il pouvait lguer) des sacrifices et des prires pour la famille de cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aim une fois. Il n'eut point le respect humain de l'amiti. Les dons de Dieu lui parurent aussi sacrs que les titres des hommes, le nom de Cimarosa lui parut digne d'honorer la dernire pense de Consalvi. XVI Le second de ces exemples est une femme dont il ne pronona le nom en apparence que par ncessit, comme pour viter les interprtations hasardes du monde: c'est celui de la duchesse de Devonshire. La seconde duchesse de Devonshire jouissait de l'immense domaine de cette maison, et le duc l'avait pouse aprs la mort de sa premire et clbre pouse. Elle menait Londres, Paris, et surtout dans son palais de Rome et Naples, la vie somptueuse d'une femme clbre par sa beaut, par son esprit et par ses richesses; elle s'tait faite cosmopolite, mais surtout Italienne par passion pour le soleil et pour les arts. Elle tait en ralit la reine de l'Italie; son palais sur la place de la colonne Trajane tait le palais des artistes et l'hospice de tous les voyageurs illustres. Son got exquis dispensait la faveur, et sa faveur tait celle du gouvernement romain. Elle tait dj d'un certain ge, et l'on voyait dans toute sa personne, aussi dlicate que majestueuse, les traces plutt que l'clat de sa grande beaut. Mais sa bont et sa grce n'avaient pas vieilli d'un jour. Libre de choisir parmi les plus grands hommes d'tat des gouvernements d'Italie l'homme qu'elle distinguerait de son amiti, elle avait distingu, il y avait plusieurs annes, le cardinal, dj connu d'elle en 1814 Londres. Cette connaissance l'avait attire Rome, o elle faisait son principal sjour. Le cardinal, tel que nous venons de le dpeindre, quoiqu'il et cette poque soixante ans, avait mieux que la beaut: il avait tout le charme que la renomme, le gnie, l'attrait physique et moral pouvaient inspirer une femme lasse d'amour, mais non d'empire. On disait Rome, cette poque, qu'un mariage secret autoris par les rgles, les traditions de l'glise et l'autorisation du Pape pour les cardinaux diacres, les unissait; d'autres pensaient que le prince royal et le gouvernement anglais, ne pouvant avoir d'ambassadeur accrdit auprs du souverain pontife, mais trs-intresss cependant s'y faire reprsenter, avaient choisi pour agent confidentiel la duchesse de Devonshire, pour protger les intrts britanniques, par l'intermdiaire d'une Anglaise sincrement catholique et lie intimement avec le premier ministre de Pie VII. Les habitudes de vie de Consalvi confirmant l'une ou l'autre de ces interprtations, je n'oserais pas affirmer laquelle est la plus vraie. Ce qui est certain et ce qui tait public Rome, c'est l'intimit avoue de la duchesse et du premier ministre. Aussitt que le cardinal avait accompli auprs du Pape ses devoirs du matin, il se rendait rgulirement auprs de son amie et s'entretenait confidentiellement avec elle dans sa chambre, assis ct de son lit couvert de papiers et de correspondances examins en commun. Aprs cette premire sance, le cardinal se retirait pour aller vaquer ses nombreuses affaires de la journe. Le soir, quand le Pape tait couch et que les heures de loisir avaient sonn pour lui, sa voiture le ramenait rgulirement, de dix onze heures, chez la duchesse environne alors d'une troite socit d'artistes ou d'hommes politiques trangers, compose de cinq ou six personnes agrables au cardinal. Il s'y reposait encore une heure des fatigues du jour dans un doux et libre entretien, avec l'abandon de l'intimit et de la confiance. J'y allais presque tous les jours; c'est ainsi que j'ai pu le connatre et l'aimer; sa bont pour moi tait si grande que, bien que l'tiquette diplomatique pour les dners du jeudi saint chez le Pape n'autorist pour ces invitations que les souverains et les ministres trangers, il fit une exception en ma faveur, et il m'invita, malgr ma jeunesse et mon rang secondaire, dner avec le vice-roi de Naples Ferdinand et la duchesse de Floridia, son pouse, ce banquet de ttes couronnes ou augustes. Les crivains, rpondit-il mon modeste refus de cette faveur, n'ont point de rangs que ceux que l'opinion leur donne. Venez toujours; je ne vous fais point inviter comme diplomate, mais comme ami. XVII Indpendamment de ces deux visites de chaque jour chez la duchesse, le peu d'instants qu'il pouvait drober aux affaires taient consacrs la culture d'un petit jardin d'Alcinos qu'il avait achet sur la rive du Tibre, auprs des ruines de Pont-Riltoa; il y cultivait, comme un chartreux, quelques fruits et quelques fleurs: ainsi la culture de ses devoirs assidus auprs du Pape, la culture de l'amiti auprs d'une femme respecte et aime, et la culture des orangers et des oeillets de Rome arross des eaux du Tibre, taient les seuls dlassements de cet homme de la nature et de la religion. XVIII C'est ainsi qu'il vivait, c'est ainsi qu'il mourut. Quand les infirmits de Pie VII, aggraves accidentellement par un accident dans sa chambre qui lui rompit la clavicule, eurent prcipit sa mort sainte comme sa vie, il sentit le flot des ambitions ajournes monter rapidement autour de lui dans le sacr collge pour le submerger; il se retira, pour ne pas le voir, dans une petite et pauvre maison de campagne aux bords de la mer, non loin d'Anzio et de Rome. L'ingratitude l'avertit, il l'attendait, il ddaigna de se dfendre contre elle; il ne pouvait lui opposer que vingt ans d'heureux et fort gouvernement, la tranquillit Rome, sa pauvret volontaire et l'amiti de son matre. Il ne demandait la Providence que de survivre assez de temps pour lui lever un tombeau qu'ombragerait le sien; il en confia le dessin et l'excution Canova, qu'il aimait comme il avait aim Cimarosa. Le Pape son ami tant mort, et avec lui son dfenseur, il se laissa mourir. Bel exemple pour les ministres d'une institution dont le prsent se dtache et qui ne peut vivre que d'honntes et habiles ajournements de la fatalit; heureuse condition des pouvoirs rsigns qui ne peuvent vivre que de leur innocence! LAMARTINE. CXIIe ENTRETIEN. LA SCIENCE OU LE COSMOS, PAR M. DE HUMBOLDT. (PREMIRE PARTIE.) LITTRATURE SCIENTIFIQUE. I Je vais aujourd'hui vous entretenir d'un livre sculaire, le _Cosmos_, de M. de Humboldt. _Cosmos_ veut dire l'_univers_, le _monde_, le _tout_. Je me suis dit, en ouvrant ce procs-verbal de la science universelle: Enfin je vais tout savoir. Je rends grce au ciel de m'avoir fait vivre jusqu' ce jour, o, par la main d'un grand homme, le voile du sanctuaire a t dchir et les secrets de Dieu rvls au grand jour, car cet homme, enflamm d'une si immense ambition, cet homme dont le nom retentit depuis ma naissance dans le monde lettr, cet homme devant qui les savants de tous les pays s'inclinent en lui rendant hommage, ne peut pas tre un homme ordinaire, un jongleur, un charlatan, un joueur de gobelets pleins de vide, un nomenclateur spirituel prenant les noms pour des choses; il doit savoir mieux que moi qu'un dictionnaire n'est pas un livre, qu'un procs-verbal n'est pas une logique, qu'en nommant les phnomnes on ne les dfinit pas, qu'on recule la difficult sans la rsoudre par des dnominations savantes, et qu'en ralit la vraie science ne consiste pas _connatre_, mais _comprendre_ l'oeuvre du Crateur. Je vais donc lire, je comprendrai davantage aprs avoir lu cette magnifique _thologie naturelle_ de la science par laquelle l'auteur des choses permet ses cratures d'lite telles que Newton, Leibniz, les deux Herschel, d'admirer sa puissance et de conjecturer sa sagesse par la perception plus claire de ses magnificences infinies; le doigt savant de l'enthousiasme va m'approcher de lui, et je dirai, quoique ignorant, l'hosanna de la science, les premiers versets du moins de l'hymne l'infini. J'achetai les quatre volumes du prophte scientifique de Berlin, et je passai quatre mois de l't lire. Je vous dirai plus loin ce que j'prouvai aprs avoir lu. Mais, avant, disons ce que c'tait que M. de Humboldt. L'homme sert beaucoup expliquer le livre. II Il y avait, vers la fin du dix-septime sicle, dans les environs de Stettin, en Pomranie, une famille d'antique origine de ce nom qui servait l'lecteur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse, dans les armes et dans la diplomatie. Georges de Humboldt fut le dernier rejeton de cette illustre ligne. Il fut nomm, la fin de la guerre de Sept ans, chambellan du grand Frdric. C'tait en 1765; il avait vaillamment combattu pour la cause du roi comme officier de dragons. Vers la fin de sa vie il dsira se reposer dans un chteau plus prs de Berlin; il quitta ses terres de Pomranie et acheta le manoir champtre de Tgel, ancienne rsidence de chasse de la maison royale de Prusse, et il s'y tablit avec la veuve du baron d'Holwede, qu'il avait rcemment pouse. Le vrai nom de Mme d'Holwede tait Mlle de Colomel, du nom d'une famille franaise de la Bourgogne rfugie en Allemagne aprs la rvocation de l'dit de Nantes. Les Colomel taient des gentilshommes verriers, qui transportrent leur noblesse industrielle en Prusse. Georges de Humboldt en eut deux fils: l'an, que j'ai connu dans ma premire jeunesse, tait Guillaume de Humboldt; le cadet fut Alexandre de Humboldt, l'auteur du Cosmos. Il naquit Tgel, le 14 septembre 1769. Les deux frres passrent leur heureuse enfance dans ce chteau. Plus tard, Guillaume de Humboldt, le diplomate, le fit rdifier sous la forme d'une immense tour qui portait aux quatre angles d'autres tourelles, et qui conservait au manoir royal sa physionomie fodale. Le prince de Prusse venait chaque anne faire visite la famille de Humboldt, ses successeurs dans le domaine de ses pres. Goethe en immortalisa les traditions romantiques dans une de ses ballades. Une fort de pins sauvages et tnbreux environne le chteau de Tgel, et le spare de Berlin. Il a pour horizon, au midi, de beaux jardins, des vergers, et la citadelle de Spandau. L'Homre de l'Allemagne, Goethe, y vint pied pendant l'enfance des deux frres, et son sourire caressant bnit leur avenir. Leur premire ducation tait alors confie Campe, ancien aumnier du rgiment de dragons de leur pre. Campe tait devenu l'ami de la maison; c'tait un homme d'lite, trs-capable et trs-digne d'lever un savant et un homme d'tat, tels que furent Guillaume et Alexandre de Humboldt, deux frres clos du mme nid, pour une double clbrit. En 1789, Campe accompagna Paris l'an de ses lves, Guillaume de Humboldt, et lui fit entrevoir le grand mouvement de la rvolution europenne qui allait modifier le monde. son retour, il quitta le chteau de Tgel, pour aller fonder Hambourg l'institut d'enseignement qui a rendu son nom populaire. Kimth, homme distingu, le remplaa, devint l'ami de la noble famille, et, aprs la dispersion des deux frres, fut charg par eux de gouverner leur terre de Tgel. Les premiers matres de toutes les sciences les achevrent l'universit de Berlin. Guillaume, dou d'une sensibilit plus mre, dpassa son frre Alexandre, et le livre de _Werther_ par Goethe, qui parut alors et qui fanatisa l'Allemagne et l'Europe, communiqua Guillaume de Humboldt un sentiment comparable ce que cra plus tard parmi nous le roman de _Paul et Virginie_, par Bernardin de Saint-Pierre, ou _Ren_, par Chateaubriand. Alexandre resta froid. Il y a des dlices qui annoncent les grands hommes, et qui commencent le festin de la vie, au lieu des ivresses qui ne viennent qu'aprs le banquet: ce sont les meilleures. Guillaume tait fait pour les prouver; son me pleine de combustible tait prte l'incendie; la premire tincelle devait y allumer le feu des passions, et ces passions devaient y laisser la cendre fconde d'une prcoce sagesse. III Les deux frres, quoique cordialement unis, suivaient des voies diffrentes leur entre dans la vie: Guillaume, la voie large et universelle de l'homme destin aux actions vives et gnreuses de la vie publique; Alexandre, les tudes spciales et concentres de la vie scientifique. L'un, sensible la sduction des femmes, li avec les plus belles actrices des thtres de Berlin; l'autre, absorb dans les livres, et ne recherchant que les savants. La mme diversit de penchants les suivit l'universit de Francfort. L'Anglais Forster, compagnon de Cook dans ses voyages, lui en donna le got, pour rivaliser avec Cook. C'est dans ses entretiens avec Forster qu'il conut la premire ide de son voyage terrestre dans l'Amrique du sud. Alexandre, au contraire, se livra aux lucubrations religieuses, potiques et philosophiques des Allemands de distinction qui habitaient Francfort. Guillaume, ayant rejoint Campe, son premier instituteur, Brunswick, alla avec lui assister avec une joie srieuse, Paris, l'closion d'une philosophie politique, en 1789. Alexandre partit avec Forster et sa femme pour les bords du Rhin et la Hollande, afin d'y tudier les phnomnes de la nature purement matrielle. Guillaume, de retour en Allemagne, se lia Weimar avec le pote Schiller, et avec la jeune et spirituelle fille du prsident de Dawscherode, Erfurth. Il fut nomm, bientt aprs, conseiller d'ambassade. Tous ses dsirs tendaient amener chez lui, en qualit d'pouse, la belle Caroline Dawscherode. Alexandre brigua et obtint une place d'inspecteur des mines. Il adopta alors les thories neptuniennes des naturalistes allemands, et crivit des opuscules dans ce sens. La mort de leur mre les surprit alors; ils la pleurrent tous deux comme la racine commune de leur existence. Guillaume prit le chteau et la terre de Tgel, o il continua de vivre avec sa charmante femme. Alexandre vendit les autres domaines de la succession, pour fournir aux frais de son voyage en Amrique, projet depuis son enfance. L'amiti des deux frres ne fut nullement altre; leur amiti fraternelle s'enrichit au contraire de l'affection de la femme aime d'Alexandre. Il en avait dj deux enfants. IV Cependant Alexandre, ayant tout prpar en Prusse pour son immense pense, alla, en 1799, Paris, enrler avec lui un Franais distingu, Amde Bonpland, et partit avec lui pour l'Espagne, afin d'y solliciter de la cour de Madrid les faveurs ncessaires l'accueil qu'il dsirait obtenir des vice-royauts de l'Amrique, et d'y saisir l'occasion d'un passage que la France, en guerre avec l'Angleterre, ne lui offrait pas. Le roi d'Espagne le reut avec bont, et se prta tous ses dsirs. Il obtint un passage avec sa suite sur la corvette _le Pizarro_, et s'embarqua la Corogne, sous les auspices de la reconnaissance pour la royaut espagnole. Le roi lui avait accord les instructions les plus bienveillantes pour tous les dpositaires de son pouvoir en mer et en Amrique. V Il mit la voile le 5 juin 1799; en approchant de Tnriffe, les voyageurs reurent un dernier salut de l'Europe. Une hirondelle domestique, accable de fatigue, se posa sur une voile, assez prs pour tre prise la main; c'tait un dernier, un tardif message de la patrie, inattendu dans un pareil moment, et qui, comme eux, avait t port sur les mers par un penchant invincible. Mais les nouvelles impressions de magnifiques tableaux de la nature se renchrirent l'approche des les que l'on voyait s'lever l'horizon, par une mer tranquille et un ciel pur. Humboldt passa souvent, avec son ami, une bonne partie de la nuit sur le pont. Ils y contemplaient les pics volcaniques de l'le de Lancerote, une des Canaries, claire par les rayons de la lune, au-dessus desquels apparaissait la belle constellation du Scorpion, qui parfois se drobait aux yeux, voile par les brouillards de la nuit surgissant derrire le volcan clair par la lune. L ils virent des feux qui glissaient et l, des distances incertaines, dans la direction du rivage noy dans le lointain; c'taient apparemment des pcheurs qui, se prparant leurs travaux, parcouraient le rivage, et cela conduisit Humboldt se rappeler la lgende des feux mobiles qui apparurent aux anciens Espagnols et aux compagnons de Christophe Colomb sur l'le de Guanahani, dans cette nuit remarquable qui prcda la dcouverte de l'Amrique. Mais cette fois encore ces feux mobiles furent un prsage pour Humboldt, ce Colomb scientifique des temps modernes. Nos voyageurs atteignirent les petites les du groupe des Canaries. Le tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cnes mousss, ces volcans levs, rjouit leur me. La mer leur offrit l d'intressants vgtaux marins, et, de plus, l'erreur de leur capitaine qui prit un rocher basaltique pour un fort, et y envoya un officier, leur fournit l'occasion de visiter la petite le la Gracieuse. C'tait la premire terre que Humboldt foulait depuis son dpart d'Europe, et il rend compte en ces termes de l'impression qu'il en ressentit: Rien ne peut exprimer la joie qu'prouve le naturaliste quand, pour la premire fois, il touche une terre qui n'est pas l'Europe. L'attention se porte sur tant d'objets, que l'on a de la peine se rendre compte des motions que l'on ressent. chaque pas on croit trouver un produit nouveau, et, dans le trouble de son esprit, il arrive souvent que l'on ne reconnat pas ceux qui sont le plus communment dans nos jardins botaniques et nos collections historiques. Le brouillard de l'atmosphre lui voilait le fameux pic de Teyde Tnriffe, que de loin dj Humboldt s'tait rjoui de contempler, et, comme ce rocher n'est pas couvert de neiges ternelles, il est visible une distance prodigieuse, lors mme que son sommet en pain de sucre reflte la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre, d'autant plus qu'il est en mme temps entour de blocs de lave noire et d'une vigoureuse vgtation. Humboldt et son compagnon tant arrivs Sainte-Croix de Tnriffe, et ayant obtenu du gouverneur, sur la recommandation de la cour de Madrid, l'autorisation de faire une excursion dans l'le, ils en profitrent le jour mme, aprs avoir trouv dans la maison du colonel Armiage, chef d'un rgiment d'infanterie, l'accueil le plus gracieux et le plus bienveillant. C'est dans le jardin de son aimable hte que Humboldt vit pour la premire fois le bananier, que jusque-l il n'avait trouv que dans les serres chaudes, le papaya (ou arbre melons) et d'autres plantes tropicales qui croissent en libert. Comme, cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait Humboldt ne pouvait s'arrter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt devait se hter d'arriver avec Bonpland au port d'Orotava, d'o il prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrrent en chemin un troupeau de chameaux blancs que l'on emploie dans le pays comme btes de somme. Mais, avant tout, il s'agissait de gravir ce fameux pic. C'tait la premire des esprances de Humboldt qu'il voulait raliser. Une route charmante le conduisit de Laguna, ville situe 1,620 pieds au-dessous de la mer, au port d'Orotava. Il y fut merveill de l'aspect d'un paysage d'une incomparable beaut. Des dattiers et des cocotiers couvrent le rivage; plus haut, sur la montagne, brillent des dragonniers; les flancs sont garnis de vignes, qui tapissent les chapelles rpandues et l, au milieu des orangers, des myrtes et des cyprs; tous les murs sont chargs de fougres et de mousses, et, tandis que plus haut le volcan est couvert de neige et de glace, il rgne, dans ces valles, un printemps perptuel. C'est au milieu des impressions produites par cette nature de paradis que Humboldt et ses compagnons arrivrent Orotava. Ils suivirent en sortant de l une belle fort de chtaigniers, sur un chemin troit et pierreux qui se dirige vers les hauteurs du volcan. Par le fait, Tnriffe, premire rgion tropicale dont Humboldt faisait la connaissance, tait de nature dvelopper son got pour les voyages, soutenir son courage et le fortifier. Lorsque le naturaliste Anderson, qui accompagna le capitaine Cook dans son troisime voyage autour du monde, recommandait tous les mdecins de l'Europe d'envoyer leurs malades Tnriffe, pour y recouvrer le calme et la sant au sein de la belle nature, au milieu du tableau toujours vert d'une vgtation luxuriante qui sduit l'me, ce n'tait pas une exagration, car Humboldt reprsente aussi cette le comme un jardin enchant. Il fut impressionn par ce magnifique tableau de la nature et l'exprima hautement, quoique, aux yeux des gologues, cette le ne soit qu'une montagne intressante d'origine volcanique et forme diffrentes poques. Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra l-haut d'intressantes observations sur sa formation, son histoire gologique, et sur les diffrentes zones successives de vgtaux qui lui forment une ceinture. Il en dduisit une observation commune tout le groupe des les Canaries, savoir que les produits inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables eux-mmes jusque dans les rgions les plus loignes; mais que les produits organiques (plantes et animaux) ne se ressemblent pas. En passant le long des ctes des les Canaries, Humboldt croyait voir des formes de montagnes depuis longtemps connues et situes sur les bords du Rhin, prs de Bonn, tandis que les espces de plantes et d'animaux changent avec le climat et varient encore d'aprs l'lvation ou l'abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux apparemment que la cause des climats, se montrent les mmes sur les deux hmisphres. Mais cette diffrence dans les plantes et les animaux, qui dpend du climat et de l'lvation du sol au-dessus de la surface de la mer, rveilla chez Humboldt le besoin d'tendre encore ses recherches sur le dveloppement gographique des plantes et des animaux, et ses recherches ultrieures en Amrique firent de lui le premier fondateur de cette science. En gravissant le fameux pic de Tnriffe, il vit dj la preuve vidente de l'influence exerce par les hauteurs sur cette progression du dveloppement des plantes. Il parcourut, immdiatement aprs, la rgion des bruyres arborescentes, puis il rencontra une zone de fougres; plus haut un bois de genvriers et de sapins; plus loin encore un plateau couvert de gents, large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin sur le sol de pierre ponce du cratre volcanique o le beau Retama, arbuste aux fleurs odorantes, et la chvre sauvage qui habite le pic, lui souhaitrent la bienvenue. On devait esprer qu'au sommet du cratre d'un volcan, Humboldt poursuivrait plus particulirement ses recherches gologiques, et il le fit avec grand succs, car il rassembla dans cette occasion de nouveaux matriaux pour les observations et les explications qu'il devait produire plus tard sur l'influence des volcans dans la forme du globe et la production des tremblements de terre. En jetant un regard vers la mer et ses rivages, Humboldt et Bonpland s'aperurent que leur navire, _le Pizarro_, tait sous voiles, et cela les inquita fort, parce qu'ils craignaient que le btiment ne partt sans eux. Ils quittrent en toute hte les montagnes, cherchant gagner leur navire qui louvoyait en les attendant. Mais, dans cette courte excursion, Humboldt avait gagn de riches observations pour ses recherches venir. Le groupe des les Canaries tait devenu pour lui un livre instructif d'une richesse infinie, dont la varit, quoique dans un cercle troit, devait conduire un gnie comme celui de Humboldt l'intelligence de choses plus tendues, plus gnrales. Il vit quelle tait la vritable mission du naturaliste et l'importance des recherches spculatives. Le sol sur lequel, nous, hommes, nous voyageons dans la joie et dans la peine, est ce qu'il y a de plus variable; c'est la destruction et la reproduction qui se succdent avec une incessante activit; il est rgi par une force qui organise et moule la matire informe, qui enchane la plante son soleil, qui donne la masse froide et inerte le souffle vivifiant de la chaleur, qui renverse violemment ce qui a l'apparence de la perfection et que l'homme, dans l'troitesse de sa porte, est oblig d'appeler _grand_; enfin qui substitue incessamment les nouvelles formes aux anciennes. Quelle est donc cette force? Comment cre-t-elle, comment dtruit-elle? Telles sont les premires grandes questions qui se prsentrent Humboldt, et il voulut consacrer toute sa vie scientifique y rpondre.--Que signifie un jour de la cration? s'cria-t-il. Ce jour indique-t-il la rvolution de la terre autour de son axe, ou bien est-ce le produit d'une srie de sicles? La terre ferme a-t-elle surgi hors des eaux, ou bien les eaux ont-elles jailli des profondeurs de la terre? Est-ce la puissance du feu ou celle de l'eau qui a fait lever les montagnes, qui a nivel les plaines, qui a limit la mer et ses rivages? Qu'est-ce que les volcans, comment sont-ils ns, comment fonctionnent-ils? ces questions que s'adressait Humboldt, Tnriffe fournit une premire rponse. Il reconnut la vrit du principe qu'il avait dj suivi prcdemment dans ses recherches: de ne considrer les faits isols que comme une partie de la chane des grandes causes et des grands effets gnraux qui sont en rapports intimes et dcoulent les uns des autres, dans les seuls laboratoires de la nature; il reconnut qu'il faut trouver le fil conducteur dans cette sorte de labyrinthe d'une varit infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec indiffrence le fait isol et ce qui nous parat petit, mais plutt apprendre voir le grand dans le petit, le tout dans la partie. C'est dans cet esprit que le volcan de Tnriffe fut pour Humboldt la clef des grands mystres de la vie gnrale; il dcouvrit les diffrents moyens que la nature emploie pour crer et pour dtruire, il apprit ainsi faire d'un fait isol la mesure des faits gnraux. Le feu du volcan qu'il gravit Tnriffe tait depuis longtemps teint, mais ses vestiges furent pour Humboldt des lettres grandioses qui lui firent comprendre la puissance de cet lment qui mit jadis le globe en ignition, fit clater sa surface, ensevelit dans des tremblements de terre hommes, animaux, plantes et villes, et qui, faisant encore pntrer ses artres dans les profondeurs du globe, branle et l le sol, ou produit par l'ouverture des cratres, sortes de soupapes de sret, ces explosions de flammes et de lave bouillante qui viennent au jour. Voil ce que Humboldt nous fit comprendre. VI Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les flots dans la direction de l'Amrique centrale. Nos voyageurs s'occupaient particulirement, dans leur marche, des vents de mer qui rgnent dans ces parages et qui deviennent de plus en plus constants mesure que l'on approche des ctes d'Afrique. La douceur du climat, le calme habituel de la nature, doublaient le charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arriv dans la rgion septentrionale des les du cap Vert, son attention fut attire par d'immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque sorte un banc de vgtaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouv des tiges de huit cents pieds de longueur. Un nouveau tableau de la nature qu'il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il tudia l'anatomie et la proprit de voler. Mais la pense humaine fait aussi valoir ses droits, dans un voyage travers le vaste ocan; partout o l'oeil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la clart du ciel, et cette contemplation le reporte aux vnements familiers d'autrefois. Les habitants d'un vaisseau recherchent la vue d'un homme tranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une bouche trangre, venant d'un autre pays... c'est donc un vnement qui saisit de joie, quand vient passer un autre navire; on se prcipite sur le pont, on s'appelle, on se demande son nom, son pays, on se salue et bientt on se voit rciproquement disparatre l'horizon. Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgr la richesse des matriaux o chaque jour apportait leur ardeur quelque chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur coeur; aussi Humboldt se rjouissait-il de voir briller une voile l'horizon lointain. Mais la premire douleur qu'prouva le navigateur, ce fut lorsqu'il dcouvrit un jour, au loin, le corps et les dbris d'un malheureux navire que les plantes marines enlaaient de toutes parts. L'pave s'levait comme une tombe couverte de gazon--o devaient tre les restes de ceux que la cruelle tempte avait vus exhaler leur vie dans une suprme lutte contre la mort!... Involontairement nos voyageurs se sentirent le coeur attrist de ces penses. Mais un spectacle plus beau, plus agrable, s'offrit Humboldt, dans la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizime degr de latitude, il aperut pour la premire fois la brillante constellation de la Croix du sud, et l'apparition de ce signe d'un monde nouveau lui fit voir avec motion l'accomplissement des rves de son enfance. L'motion qu'il ressentit cette heure de sa vie, ses propres paroles nous la rvlent: Quand on commence jeter les yeux sur les cartes gographiques, et lire les descriptions des voyageurs, on prouve pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prdilection dont, arriv un ge mr, on ne peut pas trop bien se rendre compte. Ces impressions ont une influence remarquable sur nos rsolutions, et nous cherchons comme instinctivement nous mettre en rapport avec les circonstances qui, depuis longues annes, ont pour nous un attrait particulier. Jadis, lorsque j'tudiais les toiles, je fus saisi d'un mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mnent une vie sdentaire; il m'tait douloureux de penser qu'il faudrait renoncer l'espoir de contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du ple sud. Impatient de parcourir les rgions de l'quateur, je ne pouvais porter mes yeux vers la vote toile du ciel, sans penser la Croix du sud, et sans me rappeler en mmoire le sublime passage du Dante[1].--Tous les passagers, notamment ceux qui avaient dj habit les colonies d'Amrique, partagrent la joie que Humboldt ressentit la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'ocan on salue une toile comme un ami dont on est spar depuis longtemps, et surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse croyance leur rend chre cette constellation. tait-ce cette mme toile que les navigateurs du quinzime sicle, lorsqu'ils voyaient s'abaisser dans le nord l'toile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe d'heureux augure pour continuer joyeusement leur route? [Note 1: Puis, me tournant droit vers l'autre ple, je vis la brillante constellation de quatre toiles, dont la prsence ne se rvle que par la premire paire. Le ciel semblait ravi de voir ses tincelles.-- pays dsert et dsol du Nord, vous ne verrez jamais l'clat de cette brillante lumire!] Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore apprendre connatre les douloureuses angoisses de la maladie bord. Une fivre maligne clata, dont la gravit fit des progrs mesure que le navire approchait des Antilles. Un jeune Asturien de dix-neuf ans, le plus jeune des passagers, mourut, et sa mort impressionna pniblement Humboldt cause des circonstances qui avaient motiv le voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour soutenir une mre chrie qui attendait son retour. Humboldt, livr de pnibles rflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fivre svissait fond de cale); son oeil tait fix sur une montagne ou sur une cte que la lune clairait par intervalle, en traversant d'pais nuages. La mer doucement agite brillait d'un faible clat phosphorescent, on n'entendait que le cri monotone de quelques oiseaux de mer qui gagnaient le rivage. Il rgnait un profond silence; l'me de Humboldt tait mue de douloureux sentiments. Alors (il tait huit heures) on sonna lentement la cloche des morts, les matelots se jetrent genoux pour dire une courte prire; le cadavre de ce jeune homme, peu de jours auparavant si robuste, si plein de sant, allait recevoir, pendant la nuit, la bndiction du culte catholique, pour tre jet la mer, ds le lever du soleil. C'est au milieu de ces tristes penses que Humboldt aborda les rivages du pays qui lui avait dj souri dans ses rves de jeunesse, qu'il avait adopt pour but de tous les projets de sa vie, et vers lequel il avait t si joyeux de naviguer pour y trouver l'image fidle de la nature tropicale. Mais le destin, qui depuis avait suscit dans la vie de Humboldt des retards et des dceptions, en le forant attendre des occasions plus favorables, voulut mettre profit pour lui la maladie qui avait clat sur le navire, en apportant ses plans de voyage une diversion fertile en rsultats. Les passagers que le flau n'avait pas atteints, effrays de la contagion, avaient pris la rsolution de s'arrter au plus prochain lieu de relche favorable, pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au capitaine de se diriger sur Cumana, port situ sur la cte au nord-ouest de Venezuela, et d'y dposer les passagers terre. Cela dtermina aussi Alexandre de Humboldt modifier provisoirement son itinraire, visiter d'abord les ctes de Venezuela et de Paria, qui taient peu connues, et ne gagner que plus tard la Nouvelle Espagne. Les beaux vgtaux que jadis il avait admirs dans les serres chaudes de Vienne et de Schoenbrunn, il les trouvait l, luxuriants, dans leur sauvage libert, sur le sol qui les avait vus natre. Avec quelle indicible volupt il pntra dans l'intrieur de ce pays qui tait encore un mystre pour les sciences naturelles! Humboldt et Bonpland descendirent Cumana, laissrent le navire qui jusqu'alors les avait ports continuer sa route, et c'est ainsi que l'pidmie survenue sur le btiment fut la cause des grandes dcouvertes de Humboldt dans ces rgions de l'Ornoque jusqu'aux frontires des possessions portugaises au Rio Negro. Cette circonstance a aussi pu tre la cause accidentelle de la sant et de la scurit dont ils jouirent pendant leur long sjour dans ces rgions quinoxiales, car, la Havane, o ils auraient dans tous les cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitt prmaturment le navire, et o ils se seraient trouvs depuis longtemps, rgnait une grave maladie qui avait dj enlev beaucoup de leurs compagnons. VII Dbarqu Cumana et recueilli par les mtis espagnols, avec l'empressement que les Europens dpayss tmoignent leurs compatriotes de notre hmisphre, il se hta de faire une excursion passagre dans les pays voisins. Il reut l'hospitalit dans des couvents de missionnaires indiens; il les dcrit avec amour: Le 12 aot, dit-il, aprs une longue ascension, les voyageurs atteignirent le sige principal de la mission, le couvent de Caripe, o Humboldt passa ces belles nuits de calme et de silence qui, dans ses annes de vieillesse, revenaient encore sa pense. Rien, disait-il, n'est comparable l'impression de calme profond que produit la contemplation d'un ciel toile dans ces solitudes.--L, quand, l'approche de la nuit, il jetait les yeux sur la valle qui bornait l'horizon, sur ce plateau couvert de gazon et doucement ondul, il croyait voir la vote toile du ciel supporte par la plaine de l'Ocan. L'arbre sous l'ombre duquel il tait assis, les insectes reluisants qui voltigeaient dans l'air, les constellations qui brillaient vers le Sud, tout lui rappelait vivement l'loignement de la patrie, et, lorsque, au milieu de cette nature trangre, s'levait tout coup du sein de la valle le bruit du grelot d'une vache ou le mugissement d'un taureau, la pense se reportait aussitt vers le sol natal. Humboldt consacra l de saints loisirs au souvenir de la patrie. Il tudia tout en marchant les phnomnes locaux nouveaux pour lui, hauteur des montagnes, moeurs des Indiens demi-civiliss par les moines; volcans, tremblements de terre, grottes, forts, et revint Cumana sans avoir fait aucune dcouverte. De Cumana, une barque le transporta Caracas; il gravit le sommet peu accessible du Silosa avec un vieux moine, professeur de mathmatiques Caracas. Il le mesure, et en gnral son voyage ressemble beaucoup une visite d'amateur dans un cabinet de physique. La pompe des noms relve l'inanit des dcouvertes: _major e longinquo_, c'est son seul rsultat. Il remonte l'Ornoque sur une barque indienne jusqu'aux cataractes d'Aturs. Ses plus grands dangers furent les Mosquitos. Revenu Cuba, il y passe plusieurs mois en repos et expdie en Europe les premiers fruits de ses courses. Un navire espagnol le transporte Carthagne et Bogota. Neuf mois passs dans ces rgions sont employs par Bonpland herboriser, par Humboldt mesurer et dcrire. Il franchit ensuite le Chimborazo, sjourne Quito, franchit les Andes, revient au Prou, visite les mines d'argent, parcourt le Mexique, s'extasie devant Mexico, vritable capitale de l'Europe transplante en Amrique. Il revient encore une fois la Havane, renonce d'autres excursions sur le continent amricain, se rembarque et rentre Bordeaux, ne rapportant de ce voyage soi-disant autour du monde que quelques calculs trigonomtriques vulgaires, quelques tudes insignifiantes sur des phnomnes tudis mille fois avant lui, et quelques phrases prtentieuses o la lgret des aperus et la brivet des excursions taient dguises avec art par la sonorit grandiose des mots. VIII Mais l'artifice habile du voyageur et la flatterie de l'crivain lui prparaient une renomme qui dure encore. Il s'tudia mriter des savants et des crivains clbres en France et en Allemagne des enthousiasmes et des adulations qu'il avait mrits d'avance par ses propres citations intresses. En ralit, qu'apprenait au monde ce voyage dclar classique en naissant? Rien, absolument rien, si ce n'est qu'un gentilhomme prussien avait eu la pense de visiter l'univers, et que son voyage trigonomtrique s'tait born parcourir, le compas et le baromtre la main, deux ou trois moitis des dix-sept vice-royauts de l'Espagne dans le nouveau monde. IX M. de Humboldt n'tait pas un savant, dans le sens lgitime du mot, car il n'avait ni dcouvert, ni invent quoi que ce ft au monde; il n'tait pas un crivain de premier ordre, car il n'avait rien crit d'original. Chateaubriand, sans avoir voyag officiellement en Amrique avec ces appareils scientifiques, et Bernardin de Saint-Pierre, en passant seulement quelques jours l'le Maurice, avaient rapport, comme par hasard, de ces dlicieux climats des trsors nouveaux de style, de moeurs et de sentiment qui ne priront jamais. Qu'y avait-il donc dans le voyage plus pompeux qu'intressant de M. de Humboldt pour en assurer le succs? Une habilet trs-spirituelle de mise en oeuvre, un artifice de popularit, une combinaison de diplomatie, une entente de dcorations qui en assuraient le succs en Europe. La naissance de l'auteur, sa richesse, ses relations de famille avec les principaux reprsentants des diffrentes branches de la science dans les pays de l'ancien continent, et un certain appareil scientifique propre appuyer auprs du vulgaire les pompes fastueuses de son style pour simuler le gnie absent, en faisaient et en font encore tout le mrite. Nous avons plusieurs fois essay de lire ce voyage tant vant, sans pouvoir y dcouvrir autre chose que des prtentions pnibles: l'effort d'un savant rel pour atteindre le gnie, et la volont constante, infatigable, acharne, de mriter, force de flatteries, des flatteurs. Il y russit pendant qu'il vivait; personne n'avait intrt s'inscrire en faux contre cette renomme un peu surfaite, et il jouit pendant quatre-vingt-dix ans de cette gloire convenue et en apparence inviolable. Mais en tudiant d'un peu prs ce grand homme cosmopolite, cet Anacharsis prussien s'imposant la France, on devinait facilement le subterfuge de cette fausse grandeur. Il n'avait qu'un vrai mrite, il tudiait consciencieusement ce que les autres avaient dcouvert; il savait, dans le sens born du mot science, et il prparait dans l'ombre le procs-verbal peu prs complet de tout ce que le monde savait ou croyait savoir de son temps pour crire un jour son _Cosmos_. X Je n'ai jamais t li d'amiti avec M. de Humboldt, mais je l'ai frquemment rencontr dans le monde de Paris, l'poque o j'y jetais moi-mme un certain lustre. Sa figure, minemment prussienne, m'avait frapp, sans m'inspirer ni attrait ni prestige. Il se courbait trs-bas devant moi et devant tout le monde, en m'adressant quelques faux compliments auxquels je rpondais par une fausse modestie, en passant pour aller vite des clbrits plus sympathiques. Sa physionomie, trs-fine et trs-videmment tudie, n'avait rien qui ft de nature sduire une me franche. Sa taille tait petite, fluette, comme pour se glisser entre les personnages, un peu courbe par l'habitude courtisanesque d'un homme accoutum aux prosternations dans les cours et dans les acadmies; quelque chose de subalterne et d'en dessous tait le caractre de cette physionomie. Un sourire sculpt sur ses lvres tait toujours prt au salut; il allait d'un groupe l'autre donner ou recevoir des banalits obsquieuses, ombre d'un grand homme la suite des vritables hommes suprieurs, cherchant tre confondu avec eux. Je l'ai vu avec la mme attitude auprs de Chateaubriand qu'il caressait d'en bas, d'Arago dont l'amiti faisait sa gloire, des hommes politiques les plus dissemblables, royalistes, constitutionnels, rpublicains, affectant auprs de chacun d'eux une dfrence suspecte, et laissant croire que chacun d'eux avait en secret sa prfrence. _Omnis homo_ de tout le monde. Aussi avait-il soin dans ses ouvrages d'effacer compltement toutes les diffrences essentielles d'opinions sur lesquelles les hommes entiers et sincres ne peuvent pas transiger sans cesser d'tre eux-mmes. Une rticence suprme tait sa loi. Dieu lui-mme aurait pu faire scandale, s'il en et profr tout haut le nom. Il ne le prononait pas dans ses oeuvres; il tait du nombre de ces savants issus du matrialisme le plus pur qui, n'osant pas le nier, le passent sous silence, ou qui disent: _Dieu est une hypothse dont je n'ai jamais eu besoin pour la solution de mes problmes._ Insenss qui ne voient pas que l'_tre_ est le premier problme de toute philosophie, que l'existence du dernier des tres est un effet vident qui proclame une cause, et que Dieu est la cause de tous les effets. Si j'tais savant ou philosophe, je proclamerais plutt autant de dieux qu'il y a d'tres existant dans les mondes. Passer Dieu sous silence, c'est le blasphme du sens commun. Les vrits gomtriques sont des vrits de dernier ordre, des axiomes de fait qui n'ont besoin que de l'oeil matriel pour tre aperus, mais que l'oeil intellectuel, la raison, ne peut reconnatre. Telle tait, aprs ce premier ouvrage, la rticence suspecte de M. de Humboldt, disciple de ces matres dans l'art de se taire, ou d'tudier les effets sans remonter jamais aux causes. XI cela prs, il entra dans la science avec tous les heureux privilges de son aristocratie, riche, libre, au niveau ou au-dessus de tout le monde, se consacrant exclusivement, non aux vains plaisirs de son ge, mais aux srieuses tudes de la vie scientifique: vritable savant allemand transport dans Paris. Il retrouva sa belle-soeur, femme de Guillaume de Humboldt, dans cette capitale. C'tait dans l't de 1804. Guillaume, promu de grade en grade de hauts postes diplomatiques, avait laiss sa femme enceinte Paris, et il vivait Rome attach la lgation de Prusse. Alexandre, aprs avoir prpar la rdaction de son grand voyage avec Arago, Cuvier, Vauquelin, Gay-Lussac, et autres savants avec lesquels il s'tait li, partit pour aller voir son frre Rome. Le Vsuve semblait l'attendre en Europe pour clater et se soumettre ses investigations. Une socit d'Allemands et de Franais illustres runis autour de Guillaume le suivirent au pied du volcan. Il quitte son frre. En 1805, 1806 et 1807, il publie Berlin ses _Tableaux de la nature amricaine_, base de son _Cosmos_ dj conu. La Prusse, alors en guerre avec la France, subissait le choc des plus douloureux vnements. Alexandre les dplorait sans se laisser distraire. La science est une patrie. Mais Guillaume, nomm ambassadeur de Prusse auprs de la cour de Rome, retir Albano et plong dans des travaux potiques, lui crivait alors des vers fraternels dignes de Cicron Atticus: Hlas! ceux qui t'avaient ici accueilli avec tant d'amour, ne t'ont confi qu'avec regret aux sentiers de l'Ocan, lorsque tu fuyais loin des rivages de l'Ibrie.-- vent, disaient-ils dans leur prire, que ton haleine soit favorable celui que de lointains rivages convient plonger son oeil pntrant dans un monde inconnu, pour en faire jaillir un monde nouveau! mer, permets son navire de se balancer sur tes flots tranquilles; et toi, sois-lui favorable, pays lointain, o la mort est plus redouter que les flots et l'orage auxquels il se sera soustrait. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tu as heureusement regagn le sol natal, quittant les campagnes lointaines et les flots de l'Ornoque. Puisse le destin, que notre affection implore en tremblant pour toi, t'accorder toujours la mme faveur, toutes les fois que l'autre hmisphre attirera tes pas; puisse-t-il te ramener toujours heureusement aux rivages de ta patrie, le front ceint d'une nouvelle couronne..... Pour moi, dans le sein de l'amiti, je ne demande qu'une maison tranquille, o ton nom rveille dans mon fils le dsir d'atteindre ta renomme, une tombe qui me recouvre, un jour, avec ses frres..... Allez maintenant, mes vers, allez dire celui que j'aime que ces chants vont timidement lui, des collines d'Albano; d'autres porteront plus haut sa gloire, sur les ailes de la posie..... Pendant qu'Alexandre de Humboldt, faisant collaborer son oeuvre tous les savants franais, par un concours de travaux spciaux dont il leur donnait les sujets, et dont il payait les frais de sa fortune, formait une oeuvre _sur les rgions quinoxiales_, dont le prix dpassait dj 5 ou 6 mille francs l'exemplaire, monument plus digne d'une nation que d'un particulier, Guillaume, chass de Rome par Bonaparte, rentrait attrist dans sa patrie. Il y perdit sa femme adore. Alexandre, la chute de l'empire franais, reut du roi de Prusse, indpendamment des sommes ncessaires solder les prparatifs d'un voyage en Perse, en Chine, au Thibet, vingt-quatre mille livres de rente pendant la dure de ce grand voyage. Son frre Guillaume assistait aux congrs o se rglait le sort du monde. XII J'avais eu, tout jeune, Rome, l'occasion de connatre ce diplomate minent, bien diffrent, selon moi, de son frre. Je me trouvais log en 1811, avec le duc de Riario, mon compagnon de voyage, dans un htel, Rome, o logeait aussi Guillaume de Humboldt et plusieurs Allemands de distinction, voyageant comme nous, et mangeant la mme table d'hte. Le duc de Riario me prsenta eux; ma jeunesse ou plutt mon enfance les intressa; ils me permirent de les accompagner dans leurs excursions travers la ville, et de passer la soire avec eux. Je fus particulirement frapp de la majest calme et pensive de M. Guillaume de Humboldt. Sa physionomie disait l'homme d'tat, dont la patrie dchire et opprime criait tout bas dans son me. Il avait pour moi, encore presque enfant, l'indulgence d'un homme mr et suprieur pour un jeune homme qui essaye la vie et la pense. Les quinze jours que je passai dans cette socit me permirent d'tudier en silence ce vritable grand homme, et de sortir de cette demi-intimit d'occasion plein de vnration pour lui. Aucun trait de sa figure ne rappelait son frre: la dignit sans orgueil, la franchise grave, la science des penses, contrastaient chez Guillaume avec cette fausse bonhomie caressante, mais peu sre, d'Alexandre. Je me serais dfi des serments de l'un, j'aurais cru au serrement de main de l'autre. Le seul son de la voix de Guillaume portait dans l'me la conviction; la voie grle et fle du savant masquait des penses toutes personnelles. Le savant tait un diplomate, et le diplomate tait un homme. J'en ai peu rencontr depuis qui m'aient laiss une impression plus pntrante et plus agrable. On sentait en lui un homme digne d'tudier les hommes; on sentait, dans l'autre, un artiste capable de leur faire jouer les rles lgers, divers, personnels d'une existence _tiroirs_. Je n'ai jamais rencontr depuis Alexandre, sans regretter Guillaume. XIII Quelques mois plus tard, me trouvant Naples au moment o le Vsuve faisait sa mmorable explosion de 1811, je retrouvai le ministre prussien dans cette ville. Je sollicitai la permission de me joindre lui pour aller observer de prs, pendant une de ces nuits solennelles, le phnomne du volcan en ruption, pour entendre, de sa bouche savante et loquente, les observations du Pline allemand sur cette illumination du volcan; il eut la bont de me l'accorder. Nous partmes de Naples la nuit tombante; nous quittmes nos voitures Portici, dont le fleuve de lave coupait la route; nous nous avanmes travers les vignes crpitantes et les arbres incendis par l'haleine de feu; nous passmes la nuit et la matine du jour suivant en prsence de l'incendie de la terre. Guillaume crivait, comme autrefois Pline, des notes sur l'ruption pour les envoyer son frre; quant lui, il parlait peu, il frissonnait comme nous aux secousses du sol, et la chute des peupliers envelopps de leurs treillages de flammes. Nous revnmes en silence Naples au milieu du jour. Je ne le revis plus; il fut nomm ambassadeur Londres, puis au congrs de Vienne, et mourut peu d'annes aprs Tgel, o il avait pass son enfance. Homme naturel, grand de sa propre grandeur, modeste, paisible, et ne demandant personne une grandeur suprieure celle que Dieu lui avait permis de dvelopper pour sa patrie. XIV Quant Alexandre de Humboldt, sa vie, disperse comme sa pense, continua se rpandre sur une multitude de sujets scientifiques adresss aux acadmies comme autant de notices destines tre recueillies plus tard dans son oeuvre capitale: pierres plus ou moins tailles pour lever son monument. Il n'en soignait pas moins attentivement les hommes, dont il voulait accaparer le suffrage pour le moment de sa publication, la science et l'habile artifice marchant en lui du mme pas. C'est ce qui nuit aujourd'hui sa gloire: elle tait trop prpare de main d'homme. Il revint Paris en 1819, et accompagna le roi de Prusse au congrs de Vrone en 1822. Il cessa d'affecter alors avec le roi le libralisme bonapartiste qu'il affectait Paris avec ses amis les libraux de France. Il passa quelques mois Tgel, dans la famille de son frre, qui vivait encore. Il et t trs-difficile de dire, cette poque, quelle tait sa vritable opinion, et s'il en avait une en dehors de son amour-propre. Mais il prit auprs du roi de Prusse la place de favori savant, presque ministre des sciences naturelles. Il professait publiquement un cours irrgulier de ces sciences, comme si le roi et voulu tre la fois le philosophe et le souverain de son peuple. Son extrme timidit et son extrme prtention nuisaient au succs de sa parole. Il allait partir, sur l'invitation de l'empereur de Russie, pour un voyage d'exploration dans ce vaste empire, quand la maladie de sa belle-soeur, Mme Guillaume de Humboldt, l'arrta Tgel. Il ne voulait pas abandonner son frre tte tte avec la mort, il aimait sa belle-soeur. Mais la catastrophe n'arriva pas aussi rapidement qu'on le craignait. La malade resta moribonde jusqu'en janvier 1829, et le dimanche 22 janvier, Alexandre, tant prs d'elle Tgel, avait ainsi dpeint la mourante son amie Rachel, en quelques mots qui expriment bien la douleur de son me: Elle tait mourante, disait-il; elle ouvrit les yeux et dit son mari: C'en est fait de moi! Elle attendait la mort, mais en vain. Elle reprit ses sens et put assister tout ce qui se passait autour d'elle. Elle priait beaucoup... La mourante resta dans cet tat jusqu'au 26 mars 1829. Ce fut avec un sentiment de sympathie et de vnration gnrale que Berlin apprit, ce jour-l, que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette femme fut un vnement, car, dans ses voyages, Mme de Humboldt s'tait mise en rapports intimes avec les notabilits de la science et des arts. Sa maison tait devenue, Rome, Vienne, Paris et Berlin, le centre de la socit la plus agrable et la plus spirituelle. Nous comprendrons la douleur d'Alexandre cette perte, en voyant celle de son frre. Tous deux, enchans si troitement d'amiti, dans une vie de communs travaux, avaient, de tout temps, partag peines et plaisir. L'amour de Guillaume pour sa femme avait grandi avec les annes, et cette mort rveilla de nouveau dans son coeur cette tendance naturelle la mlancolie et la rverie. Sa pense accompagna son pouse dans un monde plus lev; l'image de celle qu'il avait perdue ne cessa d'tre prsente son me, elle se mla toutes ses penses, elle ennoblit sa propre existence. Le roi le nomma alors peu prs ministre et appela son frre Berlin pour lui confier la direction des muses. Son voyage en Russie ne fut qu'une rapide rptition de son voyage en Amrique. Mme appareil et mme inanit. Ses considrations sur la temprature de l'Europe parurent conjecturales plus qu'exprimentales. Il ne rapporta de Russie que des problmes sans solutions. Il vit s'teindre son frre, Tgel, peu aprs son retour. Guillaume mourut, heureux de mourir pour rejoindre ce qu'il avait aim. Alexandre crivit, le 5 avril 1835, le billet qui rend compte de cet vnement son ami Varnhagen, de Berlin. Berlin, dimanche, 6 heures du matin, le 5 avril 1835. Mon cher Varnhagen, Vous qui ne craignez pas la douleur et la cherchez mentalement dans la profondeur des sentiments, recevez, dans ces moments pleins de tristesse, quelques mots de la part de cette affection que les deux frres vous ont voue. Le malade n'est pas encore dlivr de ses souffrances. Je l'ai quitt hier soir onze heures, et j'y recours en hte. La journe d'hier a t moins pnible. Un tat de demi-sommeil, c'est--dire un sommeil long mais trs-agit, et chaque rveil des paroles d'affection, de consolation, et toujours cette grande clart d'esprit qui saisit et distingue tout et qui observe son tat. La voix tait trs-faible, rauque et dlicate comme celle d'un enfant, c'est pourquoi on lui a encore pos des sangsues au larynx.--Il a sa parfaite connaissance.--Pensez souvent moi, disait-il avant-hier, avec beaucoup de lucidit.--J'tais trs-heureux, ce jour a t bien beau pour moi, car rien n'est plus sublime que l'amiti. Bientt je serai prs de notre mre, je jouirai de l'aspect d'un monde d'un ordre suprieur.--Je n'ai pas l'ombre d'espoir, je ne croyais pas que mes vieilles paupires continssent tant de larmes. Il y a huit jours que cela dure. XV L'avnement du nouveau roi au trne ne changea rien la situation culminante de Humboldt: les princes regardaient ce vieillard comme une pierre prcieuse dont ils ornaient leur trne. Nous avons parl plus haut de sa promotion au conseil priv du roi, avec le titre d'excellence, et nous ajoutions que non-seulement en gnral toutes les Acadmies clbres des sciences et des arts, ainsi que toutes les socits minentes du monde, recherchaient comme un grand honneur de compter Humboldt parmi leurs membres, mais que les princes de tous les pays s'empressaient de lui payer le tribut de leur considration, ce qui tait en mme temps un hommage rendu la science, en lui confrant leurs ordres les plus levs. Mais, propos de Humboldt, toutes les manifestations extrieures sont ce dont on s'occupe le moins, car l'clat de son gnie et de sa renomme surpasse celui de toutes les dcorations, que l'on ne voit que trs-rarement briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans les localits qu'habite son royal ami. Potsdam, Berlin, dans tous les chteaux royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe pas un jour, quand sa sant le lui permet, sans qu'il aille voir le roi. Malgr ses quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relche dans les heures de libert que lui laisse son existence la cour; il est vif et ponctuel dans son norme correspondance, et rpond avec la plus aimable modestie aux lettres du savant le plus obscur. Les habitants de Berlin et de Potsdam le connaissent tous personnellement; ils lui tmoignent autant de respect qu'au roi lui-mme. Marchant d'un pas sr et prudent, la tte un peu penche en avant, et d'un air pensif, d'une figure bienveillante et d'une grande expression de dignit et de noble douceur, ou bien il baisse les yeux, ou bien il rpond avec une politesse, avec une amabilit dpouilles de tout orgueil, aux tmoignages d'affection et de respect des passants. Vtu simplement et sans recherche, portant quelquefois une brochure dans ses mains qu'il tient derrire le dos, c'est ainsi qu'il chemine souvent travers les rues de Berlin et de Potsdam, et dans les promenades, seul et sans prtention (charmante image d'un riche pi courb sous le poids de ses nombreuses graines dores). Mais partout o il se montre, il reoit les tmoignages de la considration gnrale; souvent le passant s'carte avec prcaution, dans la crainte de troubler les penses de cet homme vnr; l'homme vulgaire lui-mme le regarde attentivement, et dit l'autre: C'est Humboldt qui passe. Son accueil tait toujours poli, quelquefois gracieux; il s'asseyait sa table de travail en face de l'tranger. Sa stature tait de moyenne taille; ses pieds et ses mains taient petits et admirablement faits; sa tte, au front haut et large, tait garnie de cheveux d'un blanc d'argent; ses yeux bleus taient vifs, pleins d'expression et de jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui lui tait propre, la fois bienveillant et sarcastique, comme une expression involontaire de la finesse et de la supriorit de son esprit. Il marchait d'un pas rapide et ingal, la tte lgrement penche. Quand il tait assis, il paraissait courb et parlait en regardant terre, ou bien il levait les yeux pour attendre la rponse des personnes auxquelles il s'adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa physionomie, quand il reconnaissait dans une personne trangre un homme d'esprit. Alors sa conversation devenait ouverte et ptillante d'esprit; nanmoins ses jugements taient pleins de rserve et il tait toujours matre de sa parole. Il possdait plusieurs langues. L'Anglais s'tonnait de la puret et de la douceur avec laquelle il parlait l'anglais; le Franais, de son ct, trouvait la langue franaise trs-agrable dans sa bouche. Depuis trente ans il se levait rgulirement, en t, quatre heures du matin, et recevait les visiteurs partir de huit heures. Il y a huit ans qu'il disait encore qu'il avait besoin de prolonger, la plupart du temps, ses travaux littraires jusqu' une heure o les autres dorment, parce qu'il passait les heures habituelles du travail en grande partie auprs du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement se contenter de quatre heures de sommeil. Mais, dans les derniers temps, les annes de l'illustre octognaire avaient rclam leurs droits naturels. cette poque, il ne se levait plus qu' huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal djeuner, les lettres qu'il avait reues, et s'occupait de faire les rponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annonces, ou pour aller en faire lui-mme. Il avait soin de rentrer chez lui deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, la table royale, o il dnait habituellement, quand il ne s'tait pas lui-mme invit dans quelque famille amie, et de prfrence chez le banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il rentrait au logis o, jusqu' neuf heures, il passait son temps lire ou crire. Ensuite il retournait la cour, ou allait dans quelque socit, pour n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le vieillard, plein d'une vigueur surprenante, reprenait cette activit toute particulire qu'il avait voue son grand ouvrage, et ce n'tait qu' trois heures du matin, quand, pendant l't, la clart du jour venait le saluer, qu'il s'accordait le sommeil de courte dure dont avait besoin ce corps tyrannis par le travail de l'esprit. Toutefois les nombreuses infirmits survenues dans les dernires annes avaient plus ou moins modifi cette distribution habituelle du temps. Humboldt ne s'est pas cr de famille propre; il a vou toute son affection aux fils et aux filles de son frre et la mmoire de feu les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance, tait chaque anne, dans le chteau de Tgel, habit par sa nice, Mme de Blow, une fte de famille laquelle taient convis ses amis, et o l'amiti, la science et les arts lui apportaient un franc et cordial hommage. Quoique menant en apparence la calme existence d'un savant, Humboldt n'en tait pas moins un aimant qui dirigeait sur Berlin tous les rsultats scientifiques de l'poque et les esprits de tous les peuples dont il tait le centre intellectuel. Jusqu' la fin, ce fut sa maison que vinrent se runir toutes les voies de la science et tous les efforts du progrs; il tait en rapports frquents avec tout ce qui tait bon, noble, spirituel, et en outre avec l'austre science. XVI Ses pangyristes allemands le dpeignent ainsi: nous ne l'avons pas connu cet ge. Nous ne pouvons pas savoir ce que l'ge avanc de la vie pouvait avoir ajout cette physionomie complexe et multiple, qui exprimait jadis toute autre chose que la candeur et la sincrit qui conviennent au vieillard. Mais il pensa enfin, en 1844 et 1845, rdiger pour le monde le _Cosmos_, ce testament de sa science universelle, o il esprait immortaliser son nom. L'oeuvre, dj plusieurs fois entreprise, n'tait pas facile mme lui. Nous allons l'examiner tout l'heure. Mais, en attendant, regardons-le vivre les longs jours que Dieu lui avait destins. XVII Pendant qu'il travaillait au _Cosmos_, et jusqu'au jour de sa mort il demeurait Berlin, dans un appartement d'une maison carte de la rue habite par le banquier Mendelssohn, son ancien ami. Mendelssohn finit par acheter la maison pour viter son ami un dplacement possible. Un vieux serviteur de sa jeunesse, nomm Seiffert, pay par le roi, l'habitait avec lui. Seiffert introduisait les visiteurs dans une vaste salle encombre avec ordre des reliques de la nature pendant le voyage de son matre. Humboldt tait insensible la charlatanerie, mme quand elle se prsentait pare des vtements les plus brillants. Mais l o il avait reconnu le bon et le vrai, il s'y sentait port encourager, conseiller, venir en aide, et, des points les plus loigns de l'univers, se concentrrent auprs de lui les demandes, les confidences, les sollicitations de secours, non-seulement pour des intrts scientifiques, mais pour une foule d'intrts publics. Il se faisait un devoir de soutenir le vrai talent. Il ne connaissait ni jalousie ni politesse, l o d'autres opinions le blessaient, pourvu qu'elles fussent guides par le dsir d'arriver la vraie science. Ainsi vivait Humboldt, suivant une rgle extrieure uniforme, mais, au dedans, en relations avec tout l'univers, et les jours de sa vieillesse s'coulaient dous d'une vigueur de facults toute juvnile. Une pension importante du roi et l'argent que ses crits rapportaient en librairie lui fournissaient plus de ressources matrielles que n'en exigeait sa vie d'une si grande simplicit, et ce qu'il conomisait tait consacr par lui la science et la bienfaisance. Dans les derniers temps, il prouva de nombreuses indispositions, surtout des refroidissements, qui prirent chez lui le caractre de la grippe, et, toutes les fois que la nouvelle de sa maladie se rpandait, tout le monde savant y prenait la part la plus affectueuse, les journaux en donnaient des bulletins, et les princes et les princesses s'informaient, ou par le tlgraphe ou en personne, de l'tat de sa sant. Quoique li avec des rois, vivant au sein de l'clat de la monarchie, lui-mme homme de cour et baron, honor de la faveur des cours princires, il tait toujours rest un homme libral, un ami de la libert publique et des droits individuels, un vaillant dfenseur de tout libre dveloppement du vrai, du beau, du juste, des droits lgitimes de l'homme. Jamais il ne prit part aux menes obscures des coeurs troits dont il se trouva souvent entour; il rservait leur adresse, dans l'occasion favorable, quelques mots sarcastiques, pour manifester le fond de sa pense, ou bien se prononait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que le journal d'un parti orthodoxe alors dominant avait trait son _Cosmos_ de _livre de pit_, il rpondit avec un sourire sardonique: Cela pourra m'tre utile. Il y a bien des sentiments qui ont t rpts de bouche en bouche et qui tmoignent des convictions claires que souvent il a publiquement exprimes ou crites. Le sentiment du droit la libert individuelle l'emportait chez lui sur tout, car il savait que le bonheur parfait et la libert sont deux ides insparables dans la nature et dans l'espce humaine. Dans les dernires annes de sa calme existence de savant, Humboldt s'occupa de prfrence de son ouvrage du _Cosmos_, qui parut en 1858, jusqu'aux premires parties du quatrime volume. Sans parler de l'excution progressive de son _Cosmos_, Humboldt avait eu remplir le pieux devoir d'enrichir d'une prface les oeuvres de son ami Arago, que la mort lui enleva, comme elle en ravit tant d'autres, et, tout dernirement, ses amis intimes, Lopold de Buch et le statuaire Rauch. Il devait, hlas! l'occasion d'une supposition fonde sur ses relations personnelles, qui lui attribuait une opinion qui lui tait trangre, avec Arago faire une pnible exprience. Dans une lettre rendue publique et qu'il crivait au beau-frre d'Arago, il se plaignait avec raison en ces termes: Me voil tristement pay de mon zle et de ma bonne volont. XVIII On voit par le sourire sarcastique que l'ami de Berlin lui prte dans ses dernires annes, que son caractre, tempr par les dernires annes, n'avait pas chang. Convive assidu d'un roi, et ami demi-dclar des libraux, il continuait son vrai rle:--capter la faveur des deux partis.--Goethe, envers lequel il tait respectueux comme envers les puissances, crivit de lui le 1er dcembre 1826: Alexandre de Humboldt a pass quelques heures, ce matin, avec moi. Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et nanmoins mon admiration pour lui se renouvelle. On peut dire qu'en fait de connaissances vivantes il n'a pas son pareil. Il y a l une varit comme je n'en ai jamais rencontr. Partout o on touche, il est toujours chez lui, et nous dverse ses trsors intellectuels. Il ressemble une fontaine munie de plusieurs tuyaux prs desquels on n'a besoin que de placer des vases sous les flots qui s'coulent frais et inpuisables. Il restera quelques jours ici, et je sens dj que ce sera pour moi comme si j'avais vcu plusieurs annes avec lui. Son caractre politique paraissait aussi minemment propre la diplomatie qu' la science. Dans sa premire jeunesse, employ l'arme prussienne, il rendit quelques lgers services sa cour dans les ngociations qui succdrent la guerre, et qui firent congdier l'arme de Cond. Aprs son retour d'Amrique, il accompagna le prince de Prusse, envoy Paris aprs la paix de Tilsitt pour tcher de flchir Bonaparte, et de le disposer, force de caresses, se dsister de ses rigueurs envers la malheureuse cour de Berlin; il aida vainement le prince diplomate par l'intercession de ses illustres amis, il n'obtint que des politesses. Il rsida Paris ce double titre jusqu' la fin de 1809. Il tenta alors d'obtenir de la cour de Prusse trop _obre_ les subventions ncessaires la publication de son premier voyage. Il fallut ajourner. En 1814 il suivit son roi Londres; en 1830 ses liaisons avec la famille d'Orlans le firent envoyer Paris, pour fliciter ce prince de son avnement. Il eut alors, pendant deux ans et plus, une correspondance secrte mais avoue avec sa cour sur l'tat des affaires de France. Ces rapports quivoques et mixtes lui valurent des dcorations, des honneurs et des appointements des deux parts. En 1848, j'envoyai M. le comte de Circourt Berlin, pour expliquer, dans un sens inoffensif et favorable, la rvolution inopine qui renversait la famille d'Orlans de son trne mal assis et mal dfendu, pour lui substituer une rpublique conservatrice de la paix de l'Europe. Je lui conseillai de voir M. de Humboldt. M. de Humboldt tait trop habile pour se dclarer ennemi des peuples triomphants. Le roi de Prusse n'hsita pas reconnatre la rpublique et se dclarer au moins neutre. Aprs cette mission trs-habile et trs-heureuse de M. de Circourt, des ncessits motives par des circonstances intrieures m'engagrent lui prparer un autre poste plus important et le rappeler Paris. Sachant l'amiti que M. de Humboldt professait pour M. Arago, j'envoyai Berlin le fils de ce savant illustre, M. Emmanuel Arago, qui venait de montrer beaucoup de courage et beaucoup de modration dans le proconsulat de Lyon. Une fausse dmarche du jeune homme, nanmoins, dans une question de libre circulation des capitaux, ayant t mal interprte, quoique immdiatement rvoque, donna des inquitudes et des prtextes Berlin. On craignait de voir dans le jeune et sage ministre un envoy dmagogue du _socialisme_ franais. Le ministre de Prusse vint, au nom de sa cour, en porter quelques plaintes M. Bastide, qui j'avais laiss ma place de ministre des affaires trangres de France, pour continuer siger dans la commission excutive du gouvernement pendant les premiers mois de la rpublique. M. Bastide communiqua cette injustice de la cour de Prusse M. Arago, pre du jeune diplomate de mon choix. Voici la lettre que ce savant crivit l'instant M. de Humboldt pour carter de son nom ces suspicions offensantes. ARAGO HUMBOLDT. (Lettre crite en franais.) Paris, ce 3 juin 1848. Mon cher et illustre ami, Mon fils est parti ces jours derniers pour Berlin, en qualit de ministre plnipotentiaire. Il est parti anim des meilleurs sentiments, d'ides de paix et de conciliation les plus dcides. Et voil qu'aujourd'hui votre charg d'affaires s'est rendu chez notre ministre des affaires trangres, pour lui rendre compte des _inquitudes_ que la mission de mon fils a excites dans votre cabinet et parmi la population berlinoise. Me voil bien rcompens, en vrit, des efforts que j'ai faits, depuis mon arrive au pouvoir, pour maintenir la concorde entre les deux gouvernements, pour loigner tout prtexte de guerre! qui persuadera-t-on, qu'anim des sentiments dont je fais publiquement profession, j'aurais consenti laisser investir Emmanuel d'une mission diplomatique importante, s'il avait t en dsaccord avec moi, s'il appartenait une secte socialiste hideuse, au _communisme_; car, j'ai honte de le dire, les accusations ont t jusque la! Au reste, j'en appelle l'avenir: toutes les prventions disparatront lorsque Emmanuel aura fonctionn. Votre charg d'affaires regrettera alors la rclamation intempestive qu'il a adresse M. Bastide. J'ai reu, mon cher ami, avec bonheur ton aimable lettre. Rien au monde ne peut m'tre plus agrable que d'apprendre que tu me conserves ton amiti. J'en suis digne par le prix que j'y mets. J'ai la confiance que ma conduite dans les trois derniers mois (j'ai presque dit dans les trois derniers _sicles_) ne doit me rien faire perdre dans ton esprit. Tout toi de coeur et d'me, F. ARAGO. Humboldt rtablit les caractres la cour de Berlin, et le jeune et honnte diplomate y resta justifi et honor comme il le mritait. LAMARTINE. (_La suite au prochain entretien._) CXIIIe ENTRETIEN. LA SCIENCE OU LE COSMOS, PAR M. DE HUMBOLDT. (DEUXIME PARTIE.) LITTRATURE DE L'ALLEMAGNE. I Humboldt vcut ainsi, plein de vie, jusqu'en 1858, o ses forces commencent dfaillir. Un de ses disciples de Berlin, tmoin de sa longue dfaillance, nous y fait assister. Nous remarquions, dit-il, cependant, en 1858, que la force et la rsistance physique diminuaient visiblement, que ce corps si remarquablement privilgi devenait infirme, de sorte qu'il ne pouvait plus obir la juvnilit de l'esprit et suivre ses impulsions. Nous apprmes directement et indirectement que l'esprit avait un secret pressentiment qu'il allait bientt abandonner ce corps puis de fatigue et qu'il l'abandonnerait, plein de confiance, sa vieille amie la Nature. Souvent ce vieillard, autrefois nergique, brillant et laborieux, se laissa aller de srieuses contemplations qui prirent chez lui la douceur d'mouvantes sensations. On connat l'anecdote recueillie partout avec une muette sympathie et qui date de l'automne de 1858. Il revenait un jour d'un cercle d'amis et trouva son vieil oiseau favori blotti dans sa cage avec les plumes gonfles et le regardant tristement; Humboldt lui adressa ces mlancoliques paroles: Quel est celui de nous deux qui le premier fermera les yeux jamais? La tristesse de ces paroles doit avoir t bien expressive, puisque son vieux valet de chambre Seiffert, effray dans son affection, s'empressa de dtourner de semblables penses. Encore, la mort de Bonpland, Humboldt s'tait considr comme un ami qui prend cong pour un temps trs-court de son compagnon, et l'on raconte de lui des conversations qu'il tint dans de petites runions d'amis, o il dsignait, avec une sorte de pressentiment prophtique, l'anne 1859 comme devant tre la dernire de sa vie. Trois signes indiquaient dj que ses forces physiques avaient rapidement dclin, peut-tre plus que son esprit ferme et soutenu par l'ardeur de l'tude n'en avait lui-mme conscience ou ne voulait se l'avouer. Un jour il tmoigna un ardent dsir de repos, d'un entier loignement du monde, au dclin de sa vie. De quelle manire touchante il prvint encore, au printemps de 1859, dans les journaux, le public de tous les continents de s'abstenir dsormais, au moment du dclin de ses jours, de ces nombreux envois de toutes sortes, de ces invitations critiquer, conseiller, recommander les choses les plus htrognes; enfin de ne pas regarder sa maison comme un comptoir public d'adresses! Avec quel serrement de coeur il dut voir qu'une correspondance oblige de plus de 2,000 lettres par an ne lui laissait plus le temps de se livrer son travail particulier! Lorsqu'un esprit aussi nergique, aussi dispos, ne se plaint que de l'abaissement de cette activit laquelle il a t habitu pendant plus d'un demi-sicle et qui a progress d'elle-mme, c'est qu'il doit sentir qu'il lui reste encore bien peu de temps. Un second phnomne qui provoquait nos muettes observations, ce fut la forme et le contenu de ses dernires lettres; elles taient plus courtes, plus dcousues, plus illisibles que jamais; les lignes inclines commenaient tout prs du bord du papier, serres les unes contre les autres et formant un lien qui se dirigeait en bas vers sa signature, comme si elles taient une image de sa vie pleine d'activit sur le bord, mais qui se perd par une pente rapide, son illustre nom. Lui qui, lors des premires ditions de cette biographie, les accueillit d'une faon si amicale, si chaleureuse, et fit l'loge rpt du soin, de la fidlit, de la discrtion de formes de l'ouvrage, exprime encore l'auteur la plus grande satisfaction, lorsqu'il apprit, au commencement de 1859, qu'une nouvelle dition, la troisime, tait sous presse; il nous fournit de nouvelles notices sur Bonpland, nous exprima le voeu sincre que cette nouvelle dition ft adopte dans les tats Argentins comme un souvenir de Bonpland, et s'adressa, pour nous recommander cet effet, ses amis qui rsidaient et gouvernaient dans le pays. Mais son criture tremblante, incertaine, surcharge de corrections, nous disait que peut-tre nous aurions bientt sceller d'une pierre solide et pesante la biographie du vivant. Un troisime signe de forme inquitante fut le grand puisement et le caractre de la maladie que de petits refroidissements produisaient en lui. Dj, au commencement de l'hiver de 1858, ses amis s'taient inquits de le voir alit pendant un accs de grippe, et plus tard, lorsqu'il se releva et renoua ses pleines relations avec le monde, il nous crivit, le 8 dcembre 1858: Je suis toujours trs-dsagrablement gripp. Et quand il se plaignait, il devait se sentir plus faible qu'il ne le paraissait aux autres. II Nous apprmes tout coup, avec frayeur, au commencement de mai 1859, que Humboldt, sortant la fin d'avril d'une runion pour revenir la maison de Mendelssohn, avait prouv un refroidissement qui le tenait au lit. Hlas! le bulletin publi, le 2 mai, par les deux mdecins Romberg et Traube faisait prvoir une issue funeste. Il y avait douze jours qu'il gardait le lit, avant la publication de ces bulletins mdicaux; ses forces physiques avaient visiblement dclin, mais sa vigueur d'esprit avait toute sa puissance, quoique la voix ft un peu plus fatigue. Le 1er mai au soir, d'aprs le bulletin des mdecins, la fivre s'tait un peu calme, le catarrhe avait diminu, mais l'tat d'affaissement des forces tait toujours alarmant. Pendant que son esprit tait matre de lui-mme et qu'il reconnaissait son entourage, la somnolence se joignit l'abattement des forces, la respiration devint courte et irrgulire; les mdecins constatrent dans leur bulletin une faiblesse croissante. Jusque vers la dernire heure, son intelligence resta nette, ses dernires penses se reportrent avec lucidit vers ce roi loign de lui, ce roi malade aussi et qui l'avait tant aim. Il rpondit encore clairement aux questions faites voix basse par les membres de la famille runis avec sollicitude autour de son lit, et surtout de sa chre nice l'pouse du ministre de Blow et de son neveu le gnral de Hedemann, enfin de son fidle serviteur Seiffert... Alors il se tut et ferma les yeux, sans souffrance, le 6 mai, deux heures et demie de l'aprs-midi, l'ge de quatre-vingt-neuf ans, sept mois et quelques jours. III Tout Berlin ressentit, la nouvelle de cette mort, la mme motion que si l'on avait perdu le pre le plus chri. Avec la rapidit de l'clair, l'tincelle lectrique communiqua la triste nouvelle de la mort de Humboldt, leur ami commun, toutes les nations civilises, de pays en pays, d'un hmisphre l'autre. Il tait l'Alexandre le Grand de la science, le plus grand hros de gnie de ce sicle, dans la recherche des phnomnes de la nature et des signes sensibles de l'me. Son hritage prouva la simplicit de sa vie. Cet homme laissait son fidle serviteur Seiffert, par acte de donation, presque toute sa succession, bibliothque, objets prcieux, mobilier. Il ne laissait ni fortune, ni disposition testamentaire. On le conduisit la dernire demeure comme un prince; il avait t longtemps l'ami de la maison royale de Prusse, un haut fonctionnaire distingu, un grand gnie qui s'tait livr aux travaux et aux recherches pendant la dure de plus de deux gnrations, pour dvelopper et clairer l'esprit humain. D'aprs les dispositions prises par le rgent, on lui accorda des funrailles officielles; mais ce ne fut pas l'clat des funrailles dont la pompe accompagne publiquement le simple cercueil de chne qui fit accourir toute la population de Berlin, jusqu'au plus modeste ouvrier, sur le trajet du cortge et leur fit attendre la tte dcouverte le passage du dfunt; non, c'tait le sentiment unanime que l'illustre mort tait un homme auquel le genre humain tait redevable d'une grande partie du progrs de son intelligence. Ds l'heure la plus matinale, les flots du peuple s'assemblrent sous les tilleuls et dans la rue de Frdric. La rue d'Oranienbourg fut interdite la masse du public; la plupart des maisons de cette rue taient pavoises de draperies de velours et de bannires de deuil. Le cortge funbre se runit devant la maison n 67 et dans l'intrieur. Au milieu du laboratoire de ses penses et de ses crits, dans ce cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt avait fait partout connatre, se trouvait une simple bire renfermant la dpouille mortelle. Bien des personnes gravirent en hte les escaliers pour jeter encore un dernier regard sur ce visage muet. De gracieux palmiers ventail et des plantes tropicales en fleurs entouraient le cercueil et rappelaient l'poque de sa vie o Humboldt ouvrit, dans leur lointaine patrie, un nouveau monde la science. Aussitt aprs huit heures, le cercueil, ferm pour toujours, fut apport sur le char funbre attel de six chevaux. La foule attentive le reut, la tte dcouverte. Le cortge s'ouvrit par les serviteurs du dfunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite environ 600 tudiants de l'Universit de Berlin, conduits par leurs marchaux qui portaient des bannires de deuil. Ensuite un corps de musique, huit membres du clerg de Berlin et, devant le char funbre, trois gentilshommes de la chambre, le comte de Frstenberg-Stammheim, le comte de Doennhoff, le baron de Zedlitz; ils taient assists d'un quatrime qui portait, sur un coussin de velours rouge, les insignes de l'ordre de l'Aigle noir, de l'ordre du Mrite et des autres ordres nombreux dont Humboldt tait dcor. Six piqueurs du roi conduisaient les chevaux du char funbre, ct duquel se trouvaient cinq laquais de la cour, un chasseur de la cour et vingt dputs de la socit des tudiants, avec des branches de palmier. Le modeste cercueil de chne tait orn de branches de palmier, de couronnes de laurier et d'une couronne de blanches azales. Derrire le cercueil marchaient les plus proches parents du mort, conduits par les chevaliers de l'ordre de l'Aigle noir; leur tte, le gouverneur de l'ordre, gnral feld-marchal de Wrangel, le gnral prince G. de Radziwil, le gnral comte de Groeben. Venaient avec eux les ministres d'tat en grand uniforme, l'tat-major gnral, les fonctionnaires de la cour, les conseillers privs, bien des trangers de distinction, entre autres, l'ambassadeur de Turquie; aprs eux suivaient les membres des deux assembles des tats, les hauts fonctionnaires publics, les officiers de l'tat-major, les membres de l'Acadmie des sciences dont Humboldt tait le doyen, les professeurs de l'Universit conduits par le recteur Dove et le doyen en costume officiel, les membres de l'Acadmie des beaux-arts, l'ensemble du corps enseignant des coles de Berlin, les magistrats et les conseillers municipaux, conduits par le premier bourgmestre Krausnick, le bourgmestre Raunyn, le commissaire Esse et le prince Radziwil, pour rendre les derniers honneurs au citoyen adoptif de la ville. Un long cortge de personnes de toutes conditions suivait immdiatement, puis, aussitt, les quipages d'honneur et, en tte, les voitures de gala du roi et de la reine, atteles de huit chevaux, puis les voitures du prince rgent, de tous les princes, de la diplomatie, etc., puis le cortge se prolongeait l'infini. Dans la grande rue de Frdric, devant le gymnase de Frdric, se tenaient les lves avec leur directeur; ils salurent le passage du mort de chants religieux; en passant devant l'Universit, au son des cloches, au bruit des chants de la socit chorale des hommes de Berlin, le cercueil arriva devant le dme o l'attendaient, sous le portail, la tte dcouverte, le prince rgent, les princes Frdric-Guillaume, Albert, Albert fils, Frdric, Georges, Adalbert de Prusse, Auguste de Wrtemberg et Frdric de Hesse-Cassel; puis, l'entre principale de l'glise, les chapelains de la cour, conduits par Strauss, reurent le cercueil et l'accompagnrent devant l'autel, o il fut dpos sur une estrade entoure de palmes et de plantes en fleurs, d'innombrables cierges ports par quatre immenses candlabres, et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du dfunt. Prs du cercueil prirent place les proches parents du mort et les princes de la famille royale; dans une loge se trouvaient plusieurs princesses. Le surintendant gnral Hoffmann pronona le discours funbre. Un court cantique chant par la paroisse et un autre choeur de la cathdrale terminrent la crmonie officielle. Le soir, le corps de Humboldt fut transport Tgel, pour reposer dans le caveau de famille, ct de son frre Guillaume qui l'y avait prcd de vingt-quatre ans, cet endroit o, sur une colonne sombre, s'lve comme une amie la statue de l'Esprance, sortie des mains de Thorwaldsen. IV Aussitt qu'il apprit la nouvelle de la mort de Humboldt, Napolon III, au milieu des troubles de la guerre, ordonna d'lever une statue l'illustre savant dans la galerie du chteau de Versailles. Humboldt avait sans doute regard les rechutes frquentes qu'il prouvait dans les derniers temps comme un avertissement de prendre quelques dispositions de sret concernant son hritage littraire. Ses manuscrits et ses journaux furent trouvs classs et attachs, et la deuxime partie du 4e volume du _Cosmos_, dont, jusqu' sa mort, il avait dj fait imprimer sept feuilles, et qui devait en mme temps renfermer une table dtaille des matires de tous les volumes, sera, nous en avons le ferme espoir, bientt acheve par la main exprimente d'un ami...... Puisse ce livre, monument biographique commenc du vivant de Humboldt et pour lequel nous avons mis profit ses actes et les oeuvres de sa pense, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la troisime dition avec son complment nouveau, et qu'il a pay d'un mot de reconnaissance, ne pas tre, aux yeux du monde, au-dessous du grand nom de Humboldt! Nous donnons dans ce monument l'image fidle de son gnie qui a exerc une si puissante influence sur notre poque que mille de ses contemporains ont longtemps vcu et se sont dvelopps sous ses rayons, sans jamais le savoir; car c'tait un soleil d'intelligence qui clairait toutes les branches de la vie et qui faisait prouver son action bienfaisante tous ceux qui ont senti et pens par elle, mme dans les limites les plus troites de leur tre. Ce n'est pas le marbre qui rappelle sa mmoire; mais partout o les lumires, l'amour de la nature, l'intelligence du monde et de notre propre espce, comme membres de la cration, rjouissent notre me, l nous sommes en prsence de son monument, l nous nous sentons pntrs d'un doux sentiment de reconnaissance pour lui, l nous rendons hommage au nom de ALEXANDRE DE HUMBOLDT! V Aucune proccupation religieuse ne se manifesta en lui ses derniers moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientt fermer ses yeux pour jamais. Il entendait par nature _ces ensembles et lois gnrales relatives la matire par qui le monde est gouvern_. On remarque peine dans sa correspondance une certaine honte de son ignorance des phnomnes videmment intellectuels des hommes. Hier, crit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parl avec beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reues; un certain nombre de dames d'Elberfeld se sont engages travailler sa conversion au moyen de lettres anonymes, et lui ont annonc leur intention; ces lettres arrivent de temps en temps. Il a reu de Nebraska une lettre dans laquelle on lui demande o les hirondelles passent l'hiver.--Cette question n'est-elle pas encore pendante? ai-je repris.--Sans doute, a rpondu Humboldt; je suis l-dessus aussi ignorant que qui que ce soit. Puis, prenant un air comique d'importance: Je n'ai pas crit Nebraska. Ce sont l de ces choses qu'un savant ne doit pas avouer. Une dernire lettre de lui Mlle Ludmilla Assing, nice chrie de son ami Varnhagen, tmoigne que l'ombre de la mort n'avait point atteint le coeur. Varnhagen venait de rendre le dernier soupir. Humboldt arrive de Potsdam et ne le retrouve plus. Il crit alors Ludmilla: Berlin, 12 octobre 1858. Quel jour d'motions, de deuil, de malheur pour moi que celui d'hier! J'avais t mand par la reine Potsdam pour prendre cong du roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il tait mu. Je reviens chez moi six heures du soir, j'ouvre votre lettre et j'apprends la douloureuse nouvelle, bien chre et spirituelle amie! Il a donc d tre enlev cette terre avant moi, qui suis nonagnaire, avant le Vieux de la montagne. Ce n'est pas assez de dire que l'Allemagne a perdu un grand crivain qui savait adapter toutes les nuances du plus noble style aux sentiments les plus dlicats; qu'est-ce que la forme ct de tant de pntration, d'esprit, de noblesse d'me, de sagesse et d'exprience! Vous seule savez et pouvez apprcier ce qu'il tait pour moi, l'isolement complet dans lequel me plonge sa perte. J'irai bientt vous voir et vous parler de lui. AL. DE HUMBOLDT. Ainsi l'instinct de l'amiti se fait sentir dans ceux-l mme qui n'en ont pas l'intelligence. Mais la mort de Varnhagen jeta une ombre sur Humboldt. Berlin se repentit de son enthousiasme pour un bonhomme qui n'tait qu'en apparence habile, mais qui dvoilait dans sa correspondance secrte une malignit offensive pour ses meilleurs amis. Humboldt tait prodigieusement soucieux de sa mmoire dans la postrit. Non content de conserver, en les numrotant, toutes les lettres qu'il recevait sa propre louange et la plupart de ses propres billets, il crivait plus confidentiellement son ami Varnhagen, en le faisant dpositaire de ses sentiments secrets envers ses correspondants. Beaucoup de ces billets taient pleins de malice et d'allusions offensantes ceux qu'il honorait en public et qu'il gratignait en secret. Telle tait, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert, poux de la reine Victoria d'Angleterre, qu'il traitait avec une odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingu, lui et tmoign et crit lui-mme des lettres aussi pleines de convenance que d'affection. Il en tait de mme de plusieurs personnages notables de Berlin. Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nice de Varnhagen, aprs la mort de son oncle, dvoilrent des secrets qui parurent des noirceurs, et qui n'taient que des imprudences de la vanit. L'opinion publique y vit un scandale de duplicit et d'ingratitude. La mmoire de Humboldt en fut ternie. On se reprocha d'avoir t la dupe de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacr que lui-mme, et, si sa rputation de savant resta la mme, sa rputation de bonhomme dclina peu de jours aprs sa mort. Je n'en fus point surpris. La nature ne trompe jamais: la physionomie de Humboldt, seul langage par lequel le caractre d'un homme voil se rvle ceux qui savent y lire, n'avait de la vritable candeur que l'affectation. Son faux sourire, expression habituelle de sa bouche, devait clater quand il tait seul, et ses confidences ouvertes devaient dmentir ses prtentions caches. Telle est l'impression que ce double caractre de ses traits avait toujours produite involontairement sur moi: un savant vritable, enclin au mpris de la race humaine et dans lequel la science seule tait vraie; mais une science borne, comme une science moderne, qui faisait calculer, mais qui ne faisait point penser, et qu'on pouvait crire en chiffres au lieu de l'crire en enthousiasme et en contemplation. VI _Cosmos_, en grec, est un terme qui veut dire le _monde_, l'_univers_, le _tout_. Hors du _cosmos_ il n'y a rien. L'homme qui prend ce titre et qui ose dire ses lecteurs: Je vais crire ma pense _cosmique_, dit par l mme: Je vais vous donner le livre universel, l'_vangile de l'univers_. Aprs moi, il n'y a rien. Cet homme s'est trouv. C'est M. Alexandre de Humboldt; Un Allemand, un Prussien, un homme d'une prodigieuse instruction, un voyageur en Amrique et en Europe, un crivain, non pas de premier ordre, car sans me il n'y a pas d'crivain, mais un homme d'un talent froid et suffisant se faire lire; un homme, de plus, qui, par son industrieuse habilet dans le monde, par ses amitis intresses avec tous les savants trangers, et par l'art de les flatter tous, est parvenu les contresser sa gloire par la leur, et se faire ainsi une immense rputation sur parole: rputation scientifique, spciale, occulte, mathmatique, sur des sujets inconnus du vulgaire; rputation que tout le monde aime mieux croire qu'examiner; gloire en chiffres, qui se compose d'une innombrable quantit de mesures gomtriques, baromtriques, thermomtriques, astronomiques, de hauteurs, de niveau, d'quations, de faits, qui font la charpente de la science, et dont on se dbarrasse comme de cintres importuns quand on a construit ses ponts sur le vide d'une toile l'autre; espce de voyageur gratuit, non pour le commerce, mais pour la science, au profit des savants pauvres et sdentaires qui il ne demandait pour tout salaire que de le citer. Qu'est-ce que la gloire? ai-je dit un jour: _C'est un nom souvent rpt._--Jamais nom ne fut ainsi plus rpt que celui de M. Alexandre de Humboldt. VII La premire qualit d'un livre et d'un homme qui s'intitule _Cosmos_, c'est d'tre infini. _Ab Jove principium!_ car le cosmos ou le monde tant l'oeuvre de Dieu, il doit tre divin. Que m'importe cet tre que vous appelez Dieu? Je ne l'ai jamais rencontr dans mes recherches; Dieu est une hypothse dont je n'ai jamais eu besoin dans mes calculs. Aucun homme, qui a reu ce rsum de nos sens qu'on nomme logique, ne peut se contenter de cette ngation: quant moi, dans les effets, c'est la cause seule que je cherche; une pense de Socrate, une ide d'Aristote, une conception de Descartes, m'importent plus que ces milliers de faits sans conclusion de vos _Cosmos_ sans me et sans Dieu. Mon me n'a de sympathie que pour les mes, et d'adoration que pour l'me des mes, l'auteur voil dans son ouvrage, Dieu. Autant une pense infinie est au-dessus d'un fait brutal, autant mes contemplations et mes prires sont au-dessus d'un _Cosmos_ chimique ou gomtrique. Qu'est-ce qu'une rticence qui cache tout en prtendant tout enseigner? Comment M. de Humboldt a-t-il t amen crire son _Cosmos_ en dehors de Dieu, et dcrire le plus magnifique des pomes sans crier _hosanna_ son divin pote? Disons-le hardiment: c'est qu'au fond il tait matrialiste. Or qu'est-ce que la matire? La matire, c'est ce vil compos de fange durcie ou liqufie, terre, argile, sable, feu, fer, soufre, dont les astres sont ptris, petit nombre d'lments abjects qui se combinent ou se combattent dans leur juxtaposition pour produire ces phnomnes de la vote cleste. Relativement l'infini, cela n'a point d'intrt, ou cela ne peut avoir d'autre intrt que l'tendue, l'espace, et les diffrentes impulsions que Dieu leur imprime et qui leur commandent le mouvement. Leur masse mme et leur distance importent peu, car l'auteur de ces ouvrages n'a qu' ajouter, comme la marchande d'herbes dans le bassin de sa balance, un brin un brin, une once de fer ou une pince de charbon, et, brin brin, once par once, il finira par produire une toile un million de fois plus grosse que la terre, sans que cette masse multiplie par l'infini acquire autre chose que du poids de plus. Renouvelez cette opration des milliards de fois dans les cieux, ce sera toujours la mme chose, et sa grandeur ou sa petitesse relative nous n'atteint que deux forces: une force incre qui donne, une force cre qui reoit. Voil tout. Mais l'me ou la pense de cette organisation, o est-elle? Nulle part. VIII Le vritable titre de ce livre, qui n'est que _chimie_, _gomtrie_, _nombres_ et _mesures_, c'tait le _Mcanisme de la matire dont le monde est compos_. Cela a son intrt sans doute, mais l'intrt des mondes ou du _Cosmos_ est bien diffrent et infiniment suprieur. La premire question que M. de Humboldt se ft adresse et t: _D'o vient le monde?_ qu'est-ce qui l'a cr, mesur, organis, balanc sur ses ples? Le premier mot de Job poussait l'esprit de l'homme mille et mille fois plus loin et plus haut que tout le savant verbiage du philosophe prussien: _Ubi est Deus?_ Toutefois prenons ce _Cosmos_ matrialiste pour ce qu'il est, nous le raisonnerons ensuite. Tchons d'abord, malgr notre ignorance, d'en donner une ide nos lecteurs. Pour cela, lisons et analysons. IX L'auteur ouvre son livre par une courte prface que nous donnons ici. Elle est modeste et grave comme l'ombre qui jaillit d'un portique avant de pntrer dans le temple: J'offre mes compatriotes, au dclin de ma vie, un ouvrage dont les premiers aperus ont occup mon esprit depuis un demi-sicle. Souvent, je l'ai abandonn, doutant de la possibilit de raliser une entreprise trop tmraire; toujours, et imprudemment peut-tre, j'y suis revenu, et j'ai persist dans mon premier dessein. J'offre le _Cosmos_, qui est une _description physique du monde_, avec la timidit que m'inspire la juste dfiance de mes forces. J'ai tch d'oublier que les ouvrages longtemps attendus sont gnralement ceux que le public accueille avec le moins d'indulgence. Par les vicissitudes de ma vie et une ardeur d'instruction dirige sur des objets trs-varis, je me suis trouv engag m'occuper, en apparence presque exclusivement et pendant plusieurs annes, de sciences spciales, de botanique, de gologie, de chimie, de positions astronomiques et de magntisme terrestre. C'taient des tudes prparatoires pour excuter avec utilit des voyages lointains; j'avais cependant dans ces tudes un but plus lev. Je dsirais saisir le monde des phnomnes et des forces physiques dans leur connexit et leur influence mutuelles. Jouissant, ds ma premire jeunesse, des conseils et de la bienveillance d'hommes suprieurs, je m'tais pntr de bonne heure de la persuasion intime que, sans le dsir d'acqurir une instruction solide dans les parties spciales des sciences naturelles, toute contemplation de la nature en grand, tout essai de comprendre les lois qui composent la physique du monde, ne seraient qu'une vaine et chimrique entreprise. Les connaissances spciales, par l'enchanement mme des choses, s'assimilent et se fcondent mutuellement. Lorsque la botanique descriptive ne reste pas circonscrite dans les troites limites de l'tude des formes et de leur runion en genres et en espces, elle conduit l'observateur qui parcourt, sous diffrents climats, de vastes tendues continentales, des montagnes et des plateaux, aux notions fondamentales de la _gographie des plantes_, l'expos de la distribution des vgtaux selon la distance l'quateur et l'lvation au-dessus du niveau des mers. Or, pour comprendre les causes compliques des lois qui rglent cette distribution, il faut approfondir les variations de temprature du sol rayonnant et de l'ocan arien qui enveloppe le globe. C'est ainsi que le naturaliste avide d'instruction est conduit d'une sphre de phnomnes une autre sphre qui en limite les effets. La gographie des plantes, dont le nom mme tait presque inconnu il y a un demi-sicle, offrirait une nomenclature aride et dpourvue d'intrt, si elle ne s'clairait des tudes mtorologiques. Dans des expditions scientifiques, peu de voyageurs ont eu, au mme degr que moi, l'avantage de n'avoir pas seulement vu des ctes, comme c'est le cas dans les voyages autour du monde, mais d'avoir parcouru l'intrieur de deux grands continents dans des tendues trs-considrables, et l o ces continents prsentent les plus frappants contrastes, savoir, le paysage tropical et alpin du Mexique ou de l'Amrique du Sud, et le paysage des steppes de l'Asie borale. Des entreprises de cette nature devaient, d'aprs la tendance de mon esprit vers des essais de gnralisation, vivifier mon courage, et m'exciter rapprocher, dans un ouvrage part, les phnomnes terrestres de ceux qu'embrassent les espaces clestes. La _description physique de la terre_, jusqu'ici assez mal limite comme science, devint, selon ce plan, qui s'tendait toutes les choses cres, une _description physique du monde_. La composition d'un tel ouvrage, s'il aspire runir au mrite du fond scientifique celui de la forme littraire, prsente de grandes difficults. Il s'agit de porter l'ordre et la lumire dans l'immense richesse des matriaux qui s'offrent la pense, sans ter aux tableaux de la nature le souffle qui les vivifie; car, si l'on se bornait donner des rsultats gnraux, on risquerait d'tre aussi aride, aussi monotone qu'on le serait par l'expos d'une trop grande multitude de faits particuliers. Je n'ose me flatter d'avoir satisfait des conditions si difficiles remplir, et d'avoir vit des cueils dont je ne sais que signaler l'existence. X Le faible espoir que j'ai d'obtenir indulgence du public repose sur l'intrt tmoign, depuis tant d'annes, un ouvrage publi peu de temps aprs mon retour du Mexique et des tats-Unis, sous le titre de _Tableaux de la nature_. Ce petit livre, crit originairement en allemand, et traduit en franais, avec une rare connaissance des deux idiomes, par mon vieil ami M. Eyris, traite quelques parties de la gographie physique, telles que la physionomie des vgtaux, des savanes, des dserts, et l'aspect des cataractes, sous des points de vue gnraux. S'il a eu quelque utilit, c'est moins par ce qu'il a pu offrir de son propre fonds, que par l'action qu'il a exerce sur l'esprit et l'imagination d'une jeunesse avide de savoir et prompte se lancer dans des entreprises lointaines. J'ai tch de faire voir dans le _Cosmos_, comme dans les _Tableaux de la nature_, que la description exacte et prcise des phnomnes n'est pas absolument inconciliable avec la peinture anime et vivante des scnes imposantes de la cration. Exposer dans des cours publics les ides qu'on croit nouvelles, m'a toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degr de clart qu'il est possible de rpandre sur ces ides: aussi ai-je tent ce moyen en deux langues diffrentes, Paris et Berlin. Des cahiers qui ont t rdigs cette occasion par des auditeurs intelligents me sont rests inconnus. J'ai prfr ne pas les consulter. La rdaction d'un livre impose des obligations bien diffrentes de celles qu'entrane l'exposition orale dans un cours public. l'exception de quelques fragments de l'introduction du _Cosmos_, tout a t crit dans les annes 1843 et 1844. Le cours fait devant deux auditoires de Berlin, en soixante leons, tait antrieur mon expdition dans le nord de l'Asie. Le premier volume de cet ouvrage renferme la partie la plus importante mes yeux de toute mon entreprise, un tableau de la nature prsentant l'ensemble des phnomnes de l'univers depuis les nbuleuses plantaires jusqu' la gographie des plantes et des animaux, en terminant par les races d'hommes. Ce tableau est prcd de considrations sur les diffrents degrs de jouissance qu'offrent l'tude de la nature et la connaissance de ses lois. Les limites de la science du Cosmos et la mthode d'aprs laquelle j'essaye de l'exposer y sont galement discutes. Tout ce qui tient au dtail des observations des faits particuliers, et aux souvenirs de l'antiquit classique, source ternelle d'instruction et de vie, est concentr dans des notes places la fin de chaque volume. On a souvent fait la remarque, peu consolante en apparence, que tout ce qui n'a pas ses racines dans les profondeurs de la pense, du sentiment et de l'imagination cratrice, que tout ce qui dpend du progrs de l'exprience, des rvolutions que font subir aux thories physiques la perfection croissante des instruments, et la sphre sans cesse agrandie de l'observation, ne tarde pas vieillir. Les ouvrages sur les sciences de la nature portent ainsi en eux-mmes un germe de destruction, de telle sorte qu'en moins d'un quart de sicle, par la marche rapide des dcouvertes, ils sont condamns l'oubli, illisibles pour quiconque est la hauteur du prsent. Je suis loin de nier la justesse de ces rflexions, mais je pense que ceux qu'un long et intime commerce avec la nature a pntrs du sentiment de sa grandeur, qui, dans ce commerce salutaire, ont fortifi la fois leur caractre et leur esprit, ne sauraient s'affliger de la voir de mieux en mieux connue, de voir s'tendre incessamment l'horizon des ides comme celui des faits. Il y a plus encore: dans l'tat actuel de nos connaissances, des parties trs-importantes de la physique du monde sont assises sur des fondements solides. Un essai de runir ce qui, une poque donne, a t dcouvert dans les espaces clestes, la surface du globe, et la faible distance o il nous est permis de lire dans ses profondeurs, pourrait, si je ne me trompe, quels que soient les progrs futurs de la science, offrir encore quelque intrt, s'il parvenait retracer avec vivacit une partie au moins de ce que l'esprit de l'homme aperoit de gnral, de constant, d'ternel, parmi les apparentes fluctuations des phnomnes de l'univers. Potsdam, au mois de novembre 1844. XI Aprs cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume, dans une longue analyse, trs-mal place, mais trs-bien rdige, de ce qu'on peut appeler son _cours de contemplation_ de la nature _universelle_. C'est le _Cosmos_ lui-mme, c'est--dire l'analyse anticipe et abrge des phnomnes et des principes que M. de Humboldt va successivement et largement dvelopper. Il commence, en remontant par la science l'chelle des temps inconnus, et jette ses regards de la terre qu'il foule au fond des cieux que le tlescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description astronomique de l'espace infini dont notre globe est environn. Dix-huit millions d'toiles, actuellement visibles, toiles qui chacune sont un soleil et entranent avec elles des systmes de plantes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes de telles distances qu'il faut des milliards de sicles pour que leur lumire parvienne seulement la terre. Quelles lettres pour graver le nom de Dieu! Plusieurs traits de gographie physique, et des plus distingus, offrent dans leurs introductions une partie exclusivement astronomique, tendant faire envisager d'abord la terre dans sa dpendance plantaire, et comme faisant partie du grand systme qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des ides est diamtralement oppose celle que je me propose de suivre. Pour bien saisir la grandeur du Cosmos, il ne faut pas subordonner la partie sidrale, que Kant a appele l'_histoire naturelle du ciel_, la partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression d'Aristarque de Samos, qui prludait au systme de Copernic, le soleil (avec ses satellites) n'est qu'une des toiles innombrables qui remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du monde, ne peut commencer que par les corps clestes, par le trac graphique de l'univers, je dirais presque par une vritable _carte du monde_, telle que, d'une main hardie, Herschel le pre a os la figurer. Si, malgr la petitesse de notre plante, ce qui la concerne exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considrable, et s'y trouve dvelopp avec le plus de dtail, cela tient uniquement la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie cleste la partie terrestre se rencontre dj dans le grand ouvrage de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septime sicle. Il distingua, le premier, la gographie en _gnrale_ et _spciale_, subdivisant celle-l en partie _absolue_, c'est--dire proprement _terrestre_, et en partie _relative_ ou _plantaire_, selon qu'on envisage la surface de la terre dans ses diffrentes zones, ou bien les rapports de notre plante avec le soleil et la lune. C'est un beau titre de gloire pour Varenius, que sa _Gographie gnrale et compare_ ait pu fixer un haut degr l'attention de Newton. L'tat imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne pouvait pas rpondre la grandeur de l'entreprise. Il tait rserv notre temps et ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le tableau de la gographie compare dans toute son tendue et dans son intime relation avec l'histoire de l'homme. Les _nbuleuses_, que l'on suppose tre des entrepts d'toiles et de mondes, sont la vie lumineuse de ces ocans de clart. On les entrevoit comme autant de voies lactes o Dieu range ses crations matrielles avant de les lancer leur place dans ses mondes. Les comtes, la course inattendue et irrgulire, sont les courriers extraordinaires de cette arme des astres. Elles y portent la terreur, et cependant leurs retours annoncent qu'elles sont elles-mmes rgles et qu'elles trouvent leur mission dans d'inaccessibles profondeurs. Considrons en premier lieu cette matire cosmique rpartie dans le ciel sous des formes plus ou moins dtermines, et dans tous les tats possibles d'agrgation. Lorsqu'elles ont de faibles dimensions apparentes, les nbuleuses prsentent l'aspect de petits disques ronds ou elliptiques, soit isols, soit disposs par couples et runis alors quelquefois par un mince filet lumineux; sous de plus grands diamtres, la matire nbuleuse prend les formes les plus varies: elle envoie au loin, dans l'espace, de nombreuses ramifications; elle s'tend en ventail, ou bien elle affecte la figure annulaire aux contours nettement accuss, avec un espace central obscur. On croit que ces nbuleuses subissent graduellement des changements de forme, suivant que la matire, obissant aux lois de gravitation, se condense autour d'un ou de plusieurs centres. Environ 2500 de ces nbuleuses, que les plus puissants tlescopes n'ont pu rsoudre en toiles, sont maintenant classes et dtermines, quant aux lieux qu'elles occupent dans le ciel. De mme on peut reconnatre, dans l'immensit des champs clestes, les diverses phases de la formation graduelle des toiles. Cette condensation progressive, enseigne par Anaximne, et, avec lui, par toute l'cole ionique, parat ainsi se dvelopper simultanment nos yeux. Il faut le reconnatre, la tendance presque divinatrice de ces recherches et de ces efforts de l'esprit a toujours offert l'imagination l'attrait le plus puissant; mais ce qui doit captiver, dans l'tude de la vie et des forces qui animent l'univers, c'est bien moins la connaissance des tres dans leur essence que celle de la loi de leur dveloppement, c'est--dire la succession des formes qu'ils revtent; car, de l'acte mme de la cration, d'une origine des choses considre comme la transition du nant l'tre, ni l'exprience, ni le raisonnement, ne sauraient nous en donner l'ide. XII Nous sommes, nous, habitants de la terre, comme une le gouverne par notre soleil, roi spar de cet amas de 18 millions d'autres soleils. Dans l'tat actuel de la science, le systme solaire se compose de onze plantes principales, de dix-huit lunes ou satellites, et d'une myriade de comtes dont quelques-unes restent constamment dans les limites troites du monde des plantes: ce sont les comtes plantaires. Nous pourrions encore, avec toute vraisemblance, ajouter au cortge de notre soleil, et placer dans la sphre o s'exerce immdiatement son action centrale, d'abord un anneau de matire nbuleuse et anim d'un mouvement de rotation; cet anneau est probablement situ entre l'orbite de Mars et celle de Vnus, du moins il est certain qu'il dpasse l'orbite de la terre: c'est lui qui produit cette apparence lumineuse, forme pyramidale, connue sous le nom de lumire zodiacale; en second lieu, une multitude d'astrodes excessivement petits, dont les orbites coupent celle de la terre ou s'en cartent fort peu: c'est par eux qu'on explique les apparitions d'toiles filantes et les chutes d'arolithes. Les onze plantes qui composent le systme solaire sont accompagnes de quelques plantes infrieures ou lunes. Les comtes, qui laissent quelquefois entrevoir les toiles travers leur queue, semblent tre un compos de matire gazeuse plus apparente que dangereuse. Quant aux pierres tombantes ou toiles filantes qui tonnent souvent nos yeux, Humboldt les considre comme des millions de petites plantes emportes par un mouvement de rotation autour du soleil, et qui frappent aveuglment la terre quand nous les rencontrons, comme des papillons aveugles. Ce systme, qui est aussi celui d'autres astronomes, parat peu digne, peu vraisemblable ou peu conforme la loi gnrale des astres. Leur nature calcine les ferait plutt croire volcaniques: matire leve dans les airs par la force dmesure de projection, et retombant du haut de l'atmosphre terrestre sur notre hmisphre. Elles sont composes identiquement des mmes huit mtaux terrestres analyss par Berzlius, fer, nikel, cobalt, manganse, chrome, cuivre, arsenic, tain, et de cinq terres qu'on retrouve dans notre terre. La lumire zodiacale rcemment dcouverte ne rvle pas sa nature et son origine. Humboldt, qui la reconnat et qui l'admire, conjecture qu'elle est le reflet d'astres innombrables et lumineux noys dans les espaces les plus rapprochs du soleil. L'tendue, la pesanteur, la temprature du globe entier de la terre se dterminent facilement. La force magntique, dont M. de Humboldt s'est spcialement occup, lui semble rsider dans les espaces clestes et diriger de l ces phnomnes. Il examine ensuite l'corce de notre plante et la gographie des plantes vivantes ou fossiles: ce n'est plus qu'un naturaliste; puis la formation des montagnes par l'action du feu ou plutonium; puis les mers, les vents, les climats, l'lectricit; puis la vie, puis les animaux, puis l'homme. Ici il s'arrte et il pense: XIII Le tableau gnral de la nature que j'essaye de dresser serait incomplet, si je n'entreprenais de dcrire ici galement, en quelques traits caractristiques, l'_espce humaine_ considre dans ses nuances physiques, dans la distribution gographique de ses types contemporains, dans l'influence que lui ont fait subir les forces terrestres, et qu' son tour elle a exerce, quoique plus faiblement, sur celles-ci. Soumise, bien qu' un moindre degr que les plantes et les animaux, aux circonstances du sol et aux conditions mtorologiques de l'atmosphre, par l'activit de l'esprit, par le progrs de l'intelligence qui s'lve peu peu, aussi bien que par cette merveilleuse flexibilit d'organisation qui se plie tous les climats, notre espce chappe plus aisment aux puissances de la nature; mais elle n'en participe pas moins d'une manire essentielle la vie qui anime notre globe tout entier. C'est par ces secrets rapports que le problme si obscur et si controvers de la possibilit d'une origine commune pour diffrentes races humaines, rentre dans la sphre d'ides qu'embrasse la description physique du monde. L'examen de ce problme marquera, si je puis m'exprimer ainsi, d'un intrt plus noble, de cet intrt suprieur qui s'attache l'humanit, le but final de mon ouvrage. L'immense domaine des langues, dans la structure si varie desquelles se rflchissent mystrieusement les aptitudes des peuples, confine de trs-prs celui de la parent des races; et ce que sont capables de produire mme les moindres diversits de race, nous l'apprenons par un grand exemple, celui de la culture intellectuelle si diversifie de la nation grecque. Ainsi les questions les plus importantes que soulve l'histoire de la civilisation de l'espce humaine, se rattachent aux notions capitales de l'origine des peuples, de la parent des langues, de l'immutabilit d'une direction primordiale tant de l'me que de l'esprit. Tant que l'on s'en tint aux extrmes dans les variations de la couleur et de la figure, et qu'on se laissa prvenir la vivacit des premires impressions, on fut port considrer les races, non comme de simples varits, mais comme des souches humaines, originairement distinctes. La permanence de certains types, en dpit des influences les plus contraires des causes extrieures, surtout du climat, semblait favoriser cette manire de voir, quelque courtes que soient les priodes de temps dont la connaissance historique nous est parvenue. Mais, dans mon opinion, des raisons plus puissantes militent en faveur de l'unit de l'espce humaine, savoir, les nombreuses gradations de la couleur de la peau et de la structure du crne, que les progrs rapides de la science gographique ont fait connatre dans les temps modernes; l'analogie que suivent, en s'altrant, d'autres classes d'animaux, tant sauvages que privs; les observations positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites la fcondit des mtis. La plus grande partie des contrastes dont on tait si frapp jadis s'est vanouie devant le travail approfondi de Tiedemann sur le cerveau des Ngres et des Europens, devant les recherches anatomiques de Vrolik et de Weber sur la configuration du bassin. Si l'on embrasse dans leur gnralit les nations africaines de couleur fonce, sur lesquelles l'ouvrage capital de Prichard a rpandu tant de lumires, et si on les compare avec les tribus de l'archipel mridional de l'Inde et des les de l'Australie occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafores, Endamnes), on aperoit clairement que la teinte noire de la peau, les cheveux crpus, et les traits de la physionomie ngre sont loin d'tre toujours associs. Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte aux peuples de l'Occident, des vues exclusives dominrent parmi eux. La chaleur brlante des tropiques et la couleur noire du teint semblrent insparables. Les thiopiens, chantait l'ancien pote tragique Thodecte de Phaslis, doivent au dieu du soleil, qui s'approche d'eux dans sa course, le sombre clat de la suie dont il colore leurs corps. Il fallut les conqutes d'Alexandre, qui veillrent tant d'ides de gographie physique, pour engager le dbat relatif cette problmatique influence des climats sur les races d'hommes. Les familles des animaux et des plantes, dit un des plus grands anatomistes de notre ge, Jean Mller, dans sa _Physiologie de l'homme_, se modifient durant leur propagation sur la face de la terre, entre les limites qui dterminent les espces et les genres. Elles se perptuent organiquement comme types de la variation des espces. Du concours de diffrentes causes, de diffrentes conditions, tant intrieures qu'extrieures, qui ne sauraient tre signales en dtail, sont nes les races prsentes des animaux; et leurs varits les plus frappantes se rencontrent chez ceux qui ont en partage la facult d'extension la plus considrable sur la terre. Les races humaines sont les formes d'une espce unique, qui s'accouplent en restant fcondes, et se perptuent par la gnration. Ce ne sont point les espces d'un genre; car, si elles l'taient, en se croisant, elles deviendraient striles. De savoir si les races d'hommes existantes descendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs, c'est ce qu'on ne saurait dcouvrir par l'exprience. XIV Les recherches gographiques sur le sige primordial, ou, comme on dit, sur le berceau de l'espce humaine, ont dans le fait un caractre purement mythique. Nous ne connaissons, dit Guillaume de Humboldt, dans un travail encore indit sur la diversit des langues et des peuples, nous ne connaissons, ni historiquement, ni par aucune tradition certaine, le moment o l'espce humaine n'ait pas t spare en groupes de peuples. Si cet tat de choses a exist ds l'origine, ou s'il s'est produit plus tard, c'est ce qu'on ne saurait dcider par l'histoire. Des lgendes isoles se retrouvant sur des points trs-divers du globe, sans communication apparente, sont en contradiction avec la premire hypothse, et font descendre le genre humain tout entier d'un couple unique. Cette tradition est si rpandue, qu'on l'a quelquefois regarde comme un antique souvenir des hommes. Mais cette circonstance mme prouverait plutt qu'il n'y a l aucune transmission relle d'un fait, aucun fondement vraiment historique, et que c'est tout simplement l'identit de la conception humaine, qui partout a conduit les hommes une explication semblable d'un phnomne identique. Un grand nombre de mythes, sans liaison historique les uns avec les autres, doivent ainsi leur ressemblance et leur origine la parit des imaginations ou des rflexions de l'esprit humain. Ce qui montre encore dans la tradition dont il s'agit le caractre manifeste de la fiction, c'est qu'elle prtend expliquer un phnomne en dehors de toute exprience, celui de la premire origine de l'espce humaine, d'une manire conforme l'exprience de nos jours; la manire, par exemple, dont, une poque o le genre humain tout entier comptait dj des milliers d'annes d'existence, une le dserte ou un vallon isol dans les montagnes peut avoir t peupl. En vain la pense se plongerait dans la mditation du problme de cette premire origine; l'homme est si troitement li son espce et au temps, que l'on ne saurait concevoir un tre humain venant au monde sans une famille dj existante ........ Cette question donc ne pouvant tre rsolue ni par la voie du raisonnement ni par celle de l'exprience, faut-il penser que l'tat primitif, tel que nous le dcrit une prtendue tradition, est rellement historique, ou bien que l'espce humaine, ds son principe, couvrit la terre en forme de peuplades? C'est ce que la science des langues ne saurait dcider par elle-mme, comme elle ne doit point non plus chercher une solution ailleurs pour en tirer des claircissements sur les problmes qui l'occupent. L'humanit se distribue en simples varits, que l'on dsigne par le mot un peu indtermin de _races_. De mme que dans le rgne vgtal, dans l'histoire naturelle des oiseaux et des poissons, il est plus sr de grouper les individus en un grand nombre de familles, que de les runir en un petit nombre de sections embrassant des masses considrables; de mme, dans la dtermination des races, il me parat prfrable d'tablir de petites familles de peuples. Que l'on suive la classification de mon matre Blumenbach en cinq races (Caucasique, Mongolique, Amricaine, thiopique et Malaie), ou bien qu'avec Prichard on reconnaisse sept races (Iranienne, Touranienne, Amricaine, des Hottentots et Bouschmans, des Ngres, des Papous et des Alfourous), il n'en est pas moins vrai qu'aucune diffrence radicale et typique, aucun principe de division naturel et rigoureux ne rgit de tels groupes. On spare ce qui semble former les extrmes de la figure et de la couleur, sans s'inquiter des familles de peuples qui chappent ces grandes classes et que l'on a nommes, tantt races scythiques, tantt races allophyliques. _Iraniens_ est, la vrit, une dnomination mieux choisie pour les peuples d'Europe que celle de _Caucasiens_; et pourtant il faut bien avouer que les noms gographiques, pris comme dsignations de races, sont extrmement indtermins, surtout quand le pays qui doit donner son nom telle ou telle race se trouve, comme le Touran ou Mawerannahar, par exemple, avoir t habit, diffrentes poques, par les souches de peuples les plus diverses, d'origine indo-germanique et finnoise, mais non pas mongolique. Les langues, crations intellectuelles de l'humanit, et qui tiennent de si prs aux premiers dveloppements de l'esprit, ont, par cette empreinte nationale qu'elles portent en elles-mmes, une haute importance, pour aider reconnatre la ressemblance ou la diffrence des races. Ce qui leur donne cette importance, c'est que la communaut de leur origine est un fil conducteur, au moyen duquel on pntre dans le mystrieux labyrinthe, o l'union des dispositions physiques du corps avec les pouvoirs de l'intelligence se manifeste sous mille formes diverses. Les remarquables progrs que l'tude philosophique des langues a faits en Allemagne depuis moins d'un demi-sicle, facilitent les recherches sur leur caractre national, sur ce qu'elles paraissent devoir la parent des peuples qui les parlent. Mais, comme dans toutes les sphres de la spculation idale, ct de l'espoir d'un butin riche et assur, est ici le danger des illusions si frquentes en pareille matire. Des tudes ethnographiques positives, soutenues par une connaissance approfondie de l'histoire, nous apprennent qu'il faut apporter de grandes prcautions dans cette comparaison des peuples et des langues dont ils se sont servis une poque dtermine. La conqute, une longue habitude de vivre ensemble, l'influence d'une religion trangre, le mlange des races, lors mme qu'il aurait eu lieu avec un petit nombre d'immigrants plus forts et plus civiliss, ont produit un phnomne qui se remarque la fois dans les deux continents, savoir, que deux familles de langues entirement diffrentes peuvent se trouver dans une seule et mme race; que, d'un autre ct, chez des peuples trs-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d'une mme souche de langues. Ce sont les grands conqurants asiatiques qui, par la puissance de leurs armes, par le dplacement et le bouleversement des populations, ont surtout contribu crer dans l'histoire ce double et singulier phnomne. Le langage est une partie intgrante de l'histoire naturelle de l'esprit; et bien que l'esprit, dans son heureuse indpendance, se fasse lui-mme des lois qu'il suit sous les influences les plus diverses, bien que la libert qui lui est propre s'efforce constamment de le soustraire ces influences, pourtant il ne saurait s'affranchir tout fait des liens qui le retiennent la terre. Toujours il reste quelque chose de ce que les dispositions naturelles empruntent au sol, au climat, la srnit d'un ciel d'azur, ou au sombre aspect d'une atmosphre charge de vapeurs. Sans doute la richesse et la grce dans la structure d'une langue sont l'oeuvre de la pense, dont elles naissent comme de la fleur la plus dlicate de l'esprit; mais les deux sphres de la nature physique et de l'intelligence ou du sentiment n'en sont pas moins troitement unies l'une l'autre; et c'est ce qui fait que nous n'avons pas voulu ter notre tableau du monde ce que pouvaient lui communiquer de coloris et de lumire ces considrations, toutes rapides qu'elles sont, sur les rapports des races et des langues. En maintenant l'unit de l'espce humaine, nous rejetons, par une consquence ncessaire, la distinction dsolante de races suprieures et de races infrieures. Sans doute il est des familles de peuples plus susceptibles de culture, plus civilises, plus claires; mais il n'en est pas de plus nobles que les autres. Toutes sont galement faites pour la libert, pour cette libert qui, dans un tat de socit peu avanc, n'appartient qu' l'individu; mais qui, chez les nations appeles la jouissance de vritables institutions politiques, est le droit de la communaut tout entire. Une ide qui se rvle travers l'histoire en tendant chaque jour son salutaire empire, une ide qui, mieux que toute autre, prouve le fait si souvent contest, mais plus encore incompris, de la perfectibilit gnrale de l'espce, c'est l'ide de l'humanit. C'est elle qui tend faire tomber les barrires que des prjugs et des vues intresses de toute sorte ont leves entre les hommes, et faire envisager l'humanit dans son ensemble, sans distinction de religion, de nation, de couleur, comme une grande famille de frres, comme un corps unique, marchant vers un seul et mme but, le libre dveloppement des forces morales. Ce but est le but final, le but suprme de la sociabilit, et en mme temps la direction impose l'homme par sa propre nature, pour l'agrandissement indfini de son existence. Il regarde la terre, aussi loin qu'elle s'tend; le ciel, aussi loin qu'il le peut dcouvrir, illumin d'toiles, comme son intime proprit, comme un double champ ouvert son activit physique et intellectuelle. Dj l'enfant aspire franchir les montagnes et les mers qui circonscrivent son troite demeure; et puis, se repliant sur lui-mme comme la plante, il soupire aprs le retour. C'est l, en effet, ce qu'il y a dans l'homme de touchant et de beau, cette double aspiration vers ce qu'il dsire et vers ce qu'il a perdu; c'est elle qui le prserve du danger de s'attacher d'une manire exclusive au moment prsent. Et de la sorte, enracine dans les profondeurs de la nature humaine, commande en mme temps par ses instincts les plus sublimes, cette union bienveillante et fraternelle de l'espce entire devient une des grandes ides qui prsident l'histoire de l'humanit. Qu'il soit permis un frre de terminer par ces paroles, qui puisent leur charme dans la profondeur des sentiments, la description gnrale des phnomnes de la nature au sein de l'univers. Depuis les nbuleuses lointaines, et depuis les toiles doubles circulant dans les cieux, nous sommes descendus jusqu'aux corps organiss les plus petits du rgne animal, dans la mer et sur la terre; jusqu'aux germes dlicats de ces plantes qui tapissent la roche nue, sur la pente des monts couronns de glaces. Des lois connues partiellement nous ont servi classer tous ces phnomnes; d'autres lois, d'une nature plus mystrieuse, exercent leur empire dans les rgions les plus leves du monde organique, dans la sphre de l'espce humaine avec ses conformations diverses, avec l'nergie cratrice de l'esprit dont elle est doue, avec les langues varies qui en sont le produit. Un tableau physique de la nature s'arrte la limite o commence la sphre de l'intelligence, o le regard plonge dans un monde diffrent. Cette limite, il la marque et ne la franchit point. XV Aprs ce savant aperu sur l'astronomie de l'univers, j'ouvre le deuxime volume du _Cosmos_ de M. de Humboldt, et je le trouve redescendu sans transition de ces mondes incommensurables une espce de littrature _cosmique_ qui ne s'enchane en rien ce tableau de l'univers. Je demeure ananti de la petitesse des considrations littraires, aprs ces divagations thres et infinies; c'tait une vaste philosophie que j'attendais, je tombe dans des phrases sans fond et sans suite. Jugez-en vous-mmes. Voici son dbut: MOYENS PROPRES RPANDRE L'TUDE DE LA NATURE. Nous passons de la sphre des objets extrieurs la sphre des sentiments. Dans le premier volume nous avons expos, sous la forme d'un vaste tableau de la nature, ce que la science, fonde sur des observations rigoureuses et dgage de fausses apparences, nous a appris connatre des phnomnes et des lois de l'univers. Mais ce spectacle de la nature ne serait pas complet si nous ne considrions comment il se reflte dans la pense et dans l'imagination dispose aux impressions potiques. Un monde intrieur se rvle nous. Nous ne l'explorerons pas, comme le fait la philosophie de l'art, pour distinguer ce qui dans nos motions appartient l'action des objets extrieurs sur les sens, et ce qui mane des facults de l'me ou tient aux dispositions natives des peuples divers. C'est assez d'indiquer la source de cette contemplation intelligente qui nous lve au pur sentiment de la nature, de rechercher les causes qui, surtout dans les temps modernes, ont contribu si puissamment, en veillant l'imagination, propager l'tude des sciences naturelles et le got des voyages lointains. Les moyens propres rpandre l'tude de la nature consistent, comme nous l'avons dit dj, dans trois formes particulires sous lesquelles se manifestent la pense et l'imagination cratrice de l'homme: la description anime des scnes et des productions de la nature; la peinture de paysage, du moment o elle a commenc saisir la physionomie des vgtaux, leur sauvage abondance, et le caractre individuel du sol qui les produit; la culture plus rpandue des plantes tropicales et les collections d'espces exotiques dans les jardins et dans les serres. Chacun de ces procds pourrait tre l'objet de longs dveloppements, si l'on voulait en faire l'histoire; mais il convient mieux, d'aprs l'esprit et le plan de cet ouvrage, de nous attacher quelques ides essentielles et d'tudier en gnral comment la nature a diversement agi sur la pense et l'imagination des hommes, suivant les poques et les races, jusqu' ce que, par le progrs des esprits, la science et la posie s'unissent et se pntrassent de plus en plus. Pour embrasser l'ensemble de la nature, il ne faut pas s'en tenir aux phnomnes du dehors; il faut faire entrevoir du moins quelques-unes de ces analogies mystrieuses et de ces harmonies morales qui rattachent l'homme au monde extrieur; montrer comment la nature, en se refltant dans l'homme, a t tantt enveloppe d'un voile symbolique qui laissait entrevoir de gracieuses images, tantt a fait clore en lui le noble germe des arts. En numrant les causes qui peuvent nous porter vers l'tude scientifique de la nature, nous devons rappeler aussi que des impressions fortuites et en apparence passagres ont souvent, dans la jeunesse, dcid de toute l'existence. Le plaisir naf que fait prouver la forme articule de certains continents ou des mers intrieures sur les cartes gographiques, l'espoir de contempler ces belles constellations australes que n'offre jamais nos yeux la vote de notre ciel, les images des palmiers de la Palestine ou des cdres du Liban que renferment les livres saints, peuvent faire germer au fond d'une me d'enfant l'amour des expditions lointaines. S'il m'tait permis d'interroger ici mes plus anciens souvenirs de jeunesse, de signaler l'attrait qui m'inspira de bonne heure l'invincible dsir de visiter les rgions tropicales, je citerais: les descriptions pittoresques des les de la mer du Sud, par George Forster; les tableaux de Hodges reprsentant les rives du Gange, dans la maison de Warren Hastings, Londres; un dragonnier colossal dans une vieille tour du jardin botanique Berlin. Ces exemples se rattachent aux trois classes signales plus haut, au genre descriptif inspir par une contemplation intelligente de la nature, la peinture de paysage, enfin l'observation directe des grandes formes du rgne vgtal. Il ne faut pas oublier que l'efficacit de ces moyens dpend en grande partie de l'tat de la culture chez les modernes, et des dispositions de l'me, qui, selon les races et les temps, est plus ou moins sensible aux impressions de la nature. XVI Humboldt passe la posie descriptive, Hsiode; il cite Homre et Pindare. On descend du millime ciel pour assister un cours de littrature. Puis vient Lucrce qui chante la nature, son dieu. Puis Cicron, l'homme d'tat malheureux, se rfugiant dans la nature, conserve dans son coeur, en proie aux passions politiques, un got vif pour la nature et l'amour de la solitude. Il faut chercher la source de ces sentiments dans les profondeurs d'un grand et noble caractre. Les crits de Cicron prouvent la vrit de cette observation. On sait, il est vrai, qu'il a fait de nombreux emprunts au _Phdre_ de Platon, dans le trait des _Lois_ et dans celui de l'_Orateur_; mais l'imitation n'a rien fait perdre de son individualit propre la peinture du sol italique. Platon dpeint en quelques traits gnraux l'ombrage pais du haut platane, les parfums qui s'exhalent de l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l't et dont le murmure accompagne les choeurs des cigales. Pour la description de Cicron, elle est tellement fidle, comme l'a remarqu rcemment un observateur ingnieux, qu'aujourd'hui encore on en peut retrouver sur les lieux mmes tous les traits............ travers les terribles orages de l'an 708, Cicron trouva quelques adoucissements dans ses villas, se rendant tour tour de Tusculum Arpinum, des environs d'Antium ceux de Cumes. Rien de plus agrable, crit-il Atticus, que cette solitude, rien de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprs et la vue de la mer. Il crit encore de l'le d'Astura, l'embouchure du fleuve du mme nom, sur la cte de la mer Tyrrhnienne. Personne ici ne me drange, et quand je vais ds le matin me cacher dans un bois pais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Aprs mon bien-aim Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; l je n'ai de commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes tudes sont souvent interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces. Plusieurs critiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres, ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalit moderne; je n'y vois, pour moi, que l'accent d'une sensibilit profonde, qui, dans tous les temps et chez tous les peuples, s'chappe des coeurs douloureusement mus. Horace, Virgile, Ovide, sont ensuite prsents en exemple. La connaissance des oeuvres de Virgile et d'Horace est si gnralement rpandue parmi toutes les personnes un peu inities la littrature latine, qu'il serait superflu d'en extraire des passages pour rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui anime quelques-unes de leurs compositions. Dans l'pope nationale de Virgile, la description du paysage, d'aprs la nature mme de ce genre de pome, devait tre un simple accessoire, et ne pouvait occuper que peu de place. Nulle part on ne remarque que l'auteur se soit attach dcrire des lieux dtermins; mais les couleurs harmonieuses de ses tableaux rvlent une profonde intelligence de la nature. O le calme de la mer et le repos de la nuit ont-ils t plus heureusement retracs? Quel contraste entre ces images sereines et les nergiques peintures de l'orage, dans le premier livre des Gorgiques, de la tempte qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de l'croulement des rochers et de l'ruption de l'Etna, dans l'nide! De la part d'Ovide, on et pu attendre, comme fruit de son long sjour Tomes, dans les plaines de la Moesie infrieure, une description potique de ces dserts sur lesquels l'antiquit est reste muette. L'exil ne vit pas, il est vrai, cette partie des steppes qui, recouvertes dans l't de plantes vigoureuses hautes de quatre six pieds, offre, chaque souffle du vent, la gracieuse image d'une mer de fleurs agite. Le lieu o fut relgu Ovide tait une lande marcageuse; accabl par une disgrce au-dessus de ses forces, il tait plus dispos se reporter en souvenir aux jouissances du monde et aux vnements politiques de Rome, qu' contempler les vastes dserts qui l'entouraient. Comme compensation, et sans compter les descriptions, peut-tre mme un peu trop frquentes, de grottes, de sources et de clairs de lune, ce pote, qui possdait un si haut degr le talent de peindre, nous a laiss un rcit singulirement exact et intressant, mme pour la gologie, d'une ruption volcanique prs de Mthone, entre pidaure et Trzne. Dans ce tableau que nous avons eu dj l'occasion de signaler ailleurs, Ovide montre le sol se soulevant en forme de colline par la force des vapeurs intrieurement comprimes, comme une vessie gonfle, ou comme une outre forme de la peau d'un chevreau. XVII Pline l'Ancien dcrit en prose la nature; les Indes orientales et la Perse offrent des modles de belles descriptions. La posie biblique est un lyrisme pieux. Grce l'uniformit qui s'est conserve dans les moeurs et dans les habitudes de la vie nomade, les voyageurs modernes ont pu confirmer la vrit de ces tableaux. La posie lyrique est plus orne et dploie la vie de la nature dans toute sa plnitude. On peut dire que le 103e psaume est lui seul une esquisse du monde. Le Seigneur, revtu de lumire, a tendu le ciel comme un tapis. Il a fond la terre sur sa propre solidit, en sorte qu'elle ne vacillt pas dans toute la dure des sicles. Les eaux coulent du haut des montagnes dans les vallons, aux lieux qui leur ont t assigns, afin que jamais elles ne passent les bornes prescrites, mais qu'elles abreuvent tous les animaux des champs. Les oiseaux du ciel chantent sous le feuillage. Les arbres de l'ternel, les cdres que Dieu lui-mme a plants, se dressent pleins de sve; les oiseaux y font leur nid, et l'autour btit son habitation sur les sapins. Dans le mme psaume est dcrite la mer o s'agite la vie d'tres sans nombre. L passent les vaisseaux et se meuvent les monstres que tu as crs, Dieu, pour qu'ils s'y jouassent librement. L'ensemencement des champs, la culture de la vigne, qui rjouit le coeur de l'homme, celle de l'olivier, y ont aussi trouv place. Les corps clestes compltent ce tableau de la nature. Le Seigneur a cr la lune pour mesurer le temps, et le soleil connat le terme de sa course. Il fait nuit, les animaux se rpandent sur la terre, les lionceaux rugissent aprs leur proie et demandent leur nourriture Dieu. Le soleil parat, ils se rassemblent et se rfugient dans leurs cavernes, tandis que l'homme se rend son travail et fait sa journe jusqu'au soir. On est surpris, dans un pome lyrique aussi court, de voir le monde entier, la terre et le ciel, peints en quelques traits. la vie confuse des lments est oppose l'existence calme et laborieuse de l'homme, depuis le lever du soleil jusqu'au moment o le soir met fin ses travaux. Ce contraste, ces vues gnrales sur l'action rciproque des phnomnes, ce retour la puissance invisible et prsente qui peut rajeunir la terre ou la rduire en poudre, tout est empreint d'un caractre sublime plus propre, il faut le dire, tonner qu' mouvoir. De semblables aperus sur le monde sont souvent exposs dans les psaumes, mais nulle part d'une manire plus complte que dans le trente-septime chapitre du livre de Job, assurment fort ancien, bien qu'il ne remonte pas au-del de Mose. On sent que les accidents mtorologiques qui se produisent dans la rgion des nuages, les vapeurs qui se condensent ou se dissipent, suivant la direction des vents, les jeux bizarres de la lumire, la formation de la grle et du tonnerre, avaient t observs avant d'tre dcrits. Plusieurs questions aussi sont poses, que la physique moderne peut ramener sans doute des formules plus scientifiques, mais pour lesquelles elle n'a pas trouv encore de solution satisfaisante. On tient gnralement le livre de Job pour l'oeuvre la plus acheve de la posie hbraque. Il y a autant de charme pittoresque dans la peinture de chaque phnomne que d'art dans la composition didactique de l'ensemble. Chez tous les peuples qui possdent une traduction du livre de Job, ces tableaux de la nature orientale ont produit une impression profonde. Le Seigneur marche sur les sommets de la mer, sur le dos des vagues souleves par la tempte.--L'aurore embrasse les contours de la terre et faonne diversement les nuages, comme la main de l'homme ptrit l'argile docile. On trouve aussi dcrites dans le livre de Job les moeurs des animaux, de l'ne sauvage et du cheval, du buffle, de l'hippopotame et du crocodile, de l'aigle et de l'autruche. Nous y voyons l'air pur, quand viennent souffler les vents dvorants du Sud, tendu comme un miroir poli sur les dserts altrs. L o la nature est plus avare de ses dons, elle aiguise les sens de l'homme, afin qu'attentif tous les symptmes qui se manifestent dans l'atmosphre et dans la rgion des nuages, il puisse, au milieu de la solitude des dserts ou sur l'immensit de l'Ocan, prvoir toutes les rvolutions qui se prparent. C'est surtout dans la partie aride et montagneuse de la Palestine que le climat est de nature provoquer ces observations. La varit ne manque pas non plus la posie des Hbreux. Tandis que, depuis Josu jusqu' Samuel, elle respire l'ardeur des combats, le petit livre de Ruth la glaneuse offre un tableau de la simplicit la plus nave et d'un charme inexprimable. Goethe, l'poque de son enthousiasme pour l'Orient, l'appelait le pome le plus dlicieux que nous et transmis la muse de l'pope et de l'idylle. XVIII Dans des temps plus rapprochs de nous, les premiers monuments de la littrature des Arabes conservent encore un reflet affaibli de cette grande manire de contempler la nature, qui fut, une poque si recule, un trait distinctif de la race smitique. Je rappellerai ce sujet la description pittoresque de la vie des Bdouins au dsert par le grammairien Asmai, qui a rattach ce tableau au nom clbre d'Antar, et l'a runi dans un grand ouvrage avec d'autres lgendes chevaleresques antrieures au mahomtisme. Le hros de cette nouvelle romantique est le mme Antar, de la tribu d'Abs, fils du favori Scheddad et d'une esclave noire, dont les vers sont au nombre des pomes couronns, suspendus dans la Kaaba (Moallakt). Le savant traducteur anglais, M. Terrick Hamilton, a dj appel l'attention sur les accents bibliques qui rsonnent comme un cho dans les vers d'Antar. Asmai fait voyager le fils du dsert Constantinople; c'est pour lui une occasion d'opposer d'une manire pittoresque la civilisation grecque et la rudesse de la vie nomade. Que d'ailleurs, dans les plus anciennes posies des Arabes, la description du sol n'ait tenu que peu de place, il n'y a pas l de quoi s'tonner, si l'on songe, ainsi que l'a remarqu un orientaliste trs-vers dans cette littrature, M. Freitag, de Bonn, que l'objet principal des potes arabes est le rcit des faits d'armes, l'loge de l'hospitalit et la fidlit dans l'amour. On peut citer en outre chez les Anglais Milton, dans sa description d'den; chez les Franais, Rousseau, Buffon, Bernardin de Saint-Pierre; enfin Chateaubriand, que M. de Humboldt appelle son ami. M. de Humboldt est, comme moi, fanatique de _Paul et Virginie_. Voici comment il en parle: Puisque nous sommes revenu aux prosateurs, nous nous arrterons avec plaisir sur la cration qui a valu Bernardin de Saint-Pierre la meilleure partie de sa gloire. Le livre de _Paul et Virginie_, dont on aurait peine trouver le pendant dans une autre littrature, est simplement le tableau d'une le situe dans la mer des tropiques, o, tantt couvert sous un ciel clment, tantt menaces par la lutte des lments en fureur, deux figures gracieuses se dtachent du milieu des plantes qui couvrent le sol de la fort, comme d'un riche tapis de fleurs. Dans ce livre, ainsi que dans la _Chaumire indienne_, et mme dans les _tudes de la nature_, dpares malheureusement par des thories aventureuses et par de graves erreurs de physique, l'aspect de la mer, les nuages qui s'amoncellent, le vent qui murmure travers les buissons de bambous, les hauts palmiers qui courbent leurs ttes, sont dcrits avec une vrit inimitable. _Paul et Virginie_ m'a accompagn dans les contres dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre; je l'ai relu pendant bien des annes avec mon compagnon et mon ami M. Bonpland. Que l'on veuille bien me pardonner ce rappel d'impressions toutes personnelles. L, tandis que le ciel du Midi brillait de son pur clat, ou que par un temps de pluie, sur les rives de l'Ornoque, la foudre en grondant illuminait la fort, nous avons t pntrs tous deux de l'admirable vrit avec laquelle se trouve reprsente, en si peu de pages, la puissante nature des tropiques, dans tous ses traits originaux. Le mme soin des dtails, sans que l'impression de l'ensemble en soit jamais trouble, sans que jamais la libre imagination du pote se lasse d'animer la matire qu'il met en oeuvre, caractrise l'auteur d'_Atala_, de _Ren_, des _Martyrs_ et des Voyages en Grce et en Palestine. Dans ces crations, sont rassembls et reproduits avec d'admirables couleurs tous les contrastes que le paysage peut offrir sous les latitudes les plus opposes. LAMARTINE. (_La suite au prochain Entretien._) CXIVe ENTRETIEN. LA SCIENCE OU LE COSMOS, PAR M. DE HUMBOLDT. (TROISIME PARTIE.) I Humboldt passe la peinture et au dessin. Platon dit quelque part aux Grecs: La terre est petite. Platon laisse voir un sentiment profond de la grandeur du monde, lorsqu'il indique en ces termes, dans le _Phdon_, les bornes troites de la mer Mditerrane. Nous tous qui remplissons l'espace compris entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possdons qu'une petite partie de la terre, groups autour de la mer Mditerrane comme des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais. De l sont parties cependant toutes les expditions navales qui ont agrandi l'ide du monde. Les gyptiens compltent l'ide nouvelle de la grandeur de la terre, en naviguant par le golfe Arabique jusqu'au Gange, et chez les Scythes par le Bosphore de Thrace. L'expdition d'Alexandre fond les races, les ides des deux mondes: la terre est connue. Les livres d'Aristote sur les animaux sont contemporains de l'expdition d'Alexandre, son lve. Les Ptolmes, en gypte, dveloppent la nature; les Romains, en soumettant le monde occidental, prparent Pline les moyens de le dcrire. Sa description est savante et rellement universelle: c'est le Cosmos latin. Le christianisme fait dcouvrir l'_unit_ du genre humain. II Les Arabes apparaissent enfin comme des prcurseurs de la race chinoise; ils rpandent, sous les califes, l'unit de Dieu, la mdecine, les mathmatiques, le commerce, la gographie, la chimie, l'algbre, et disparaissent aprs avoir annonc ces grandes dcouvertes. Ils fondent Bagdad, capitale du monde oriental civilis. L'Espagne, le Portugal, les Anglais, compltent la gographie par la dcouverte de l'Amrique et des Indes orientales. La priode de dcouvertes dans les espaces terrestres, l'ouverture soudaine d'un continent inconnu, n'ont pas ajout seulement la connaissance du globe; elles ont agrandi l'horizon du monde, ou, pour m'exprimer avec plus de prcision, elles ont largi les espaces visibles de la vote cleste. Puisque l'homme, en traversant des latitudes diffrentes, voit changer en mme temps la terre et les astres, suivant la belle expression du pote lgiaque Garcilaso de la Vega, les voyageurs devaient, en pntrant vers l'quateur, le long des deux ctes de l'Afrique et jusque par-del la pointe mridionale du Nouveau Monde, contempler avec admiration le magnifique spectacle des constellations mridionales. Il leur tait permis de l'observer plus l'aise et plus frquemment que cela n'tait possible au temps d'Hiram ou des Ptolmes, sous la domination romaine et sous celle des Arabes, quand on tait born la mer Rouge ou l'ocan Indien, c'est--dire l'espace compris entre le dtroit de Bab-el-Mandeb et la presqu'le occidentale de l'Inde. Au commencement du XVIe sicle, Amerigo Vespucci dans ses lettres, Vicente Yaez Pinzon, Pigafetta, compagnon de Magellan et d'Elcano, ont dcrit les premiers, et sous les couleurs les plus vives, comme l'avait fait Andrea Corsali lors de son voyage Cochin dans les Indes orientales, l'aspect du ciel du Midi, au-del des pieds du Centaure et de la brillante constellation du Navire Argo. Amerigo, littrairement plus instruit, mais aussi moins vridique que les autres, clbre, non sans grce, la lumire clatante, la disposition pittoresque et l'aspect trange des toiles qui se meuvent autour du ple Sud, lui-mme dgarni d'toiles. Il affirme, dans sa lettre Pierre-Franois de Mdicis, que, dans son troisime voyage, il s'est soigneusement occup des constellations mridionales, qu'il a mesur la distance des principales d'entre elles au ple et qu'il en a reproduit la disposition. Les dtails dans lesquels il entre ce sujet font peu regretter la perte de ces mesures. III Les taches nigmatiques, vulgairement connues sous le nom de _sacs de charbon_ (coalbags, kohlenscke), paraissent avoir t dcrites pour la premire fois par Anghiera, en 1510. Elles avaient t dj remarques par les compagnons de Vicente Yaez Pinzon, pendant l'expdition qui partit de Palos et prit possession du cap Saint-Augustin, dans le royaume du Brsil. Le Canopo fosco (Canopus niger) d'Amerigo Vespucci est vraisemblablement aussi un de ces coalbags. L'ingnieux Acosta les compare avec la partie obscure du disque de la lune, dans les clipses partielles, et semble les attribuer l'absence des toiles et au vide qu'elles laissent dans la vote du ciel. Rigaud a montr que ces taches, dont Acosta dit nettement qu'elles sont visibles au Prou et non en Europe, et qu'elles se meuvent, comme des toiles, autour du ple Sud, ont t prises par un clbre astronome pour la premire bauche des taches du soleil. La dcouverte des deux _nues Magellaniques_ a t faussement attribue Pigafetta. Je trouve qu'Anghiera, se fondant sur les observations de navigateurs portugais, avait dj fait mention de ces nuages, huit ans avant l'achvement du voyage de circumnavigation accompli par Magellan. Il compare leur doux clat celui de la Voie lacte. Il est vraisemblable au reste que le Grand Nuage (_Nubecula major_) n'avait pas chapp l'observation pntrante des Arabes; c'est trs-probablement le Boeuf blanc, _el Bakar_, visible dans la partie mridionale de leur ciel, c'est--dire la _Tache blanche_ dont l'astronome Abdourrahman Sofi dit qu'on ne peut l'apercevoir Bagdad ni dans le nord de l'Arabie, mais bien Tehama et dans le parallle du dtroit de Bal-el-Mandeb. Les Grecs et les Romains ont parcouru la mme route sous les Lagides et plus tard; ils n'ont rien remarqu, ou du moins il n'est rest dans les ouvrages conservs jusqu' nous aucune trace de ce nuage lumineux qui pourtant, plac entre le 11e et le 12e degr de latitude nord, s'levait, au temps de Ptolme, 3 degrs, et en l'an 1000, du temps d'Abdourrahman, plus de 4 degrs au-dessus de l'horizon. Aujourd'hui la hauteur mridienne de la _Nubecula major_, prise au milieu, peut avoir 5 degrs prs d'Aden. Si d'ordinaire les navigateurs ne commencent apercevoir clairement les nuages magellaniques que sous des latitudes trs-rapproches du Midi, sous l'quateur ou mme plus loin vers le Sud, cela s'explique par l'tat de l'atmosphre et par les vapeurs qui rflchissent une lumire blanche l'horizon. Dans l'Arabie mridionale, en pntrant l'intrieur des terres, l'azur profond de la vote cleste et la grande scheresse de l'air doivent aider reconnatre les nuages magellaniques. La facilit avec laquelle, sous les tropiques et sous les latitudes trs-mridionales, on peut, dans les beaux jours, suivre distinctement le mouvement des comtes, est un argument en faveur de cette conjecture. IV L'agroupement en constellations nouvelles des toiles situes prs du ple antarctique appartient au XVIIe sicle. Le rsultat des observations faites, avec des instruments imparfaits, par les navigateurs hollandais Petrus Theodori de Emden et Frdric Houtmann, qui vcut de 1596 1599, Java et Sumatra, prisonnier du roi de Bantam et d'Atschin, a t consign dans les cartes clestes de Hondius Bleaw (Jansonius Csius) et de Bayer. La zone du ciel, situe entre 50 et 80 de latitude Sud, o se pressent en si grand nombre les nbuleuses et les groupes toiles, emprunte la distribution ingale des masses lumineuses un caractre particulier, un aspect qu'on peut dire pittoresque, un charme infini d l'agroupement des toiles de premire et de seconde grandeur, et leur sparation par des rgions qui, l'oeil nu, semblent dsertes et sans lumire. Ces contrastes singuliers, l'clat plus vif dont brille la Voie lacte dans plusieurs points de son dveloppement, les nues lumineuses et arrondies de Magellan qui dcrivent isolment leur orbite, enfin ces taches sombres, dont la plus grande est si voisine d'une belle constellation, augmentent la varit du tableau de la nature et enchanent l'attention des observateurs mus aux rgions extrmes qui bornent l'hmisphre mridional de la vote cleste. Depuis le commencement du XVIe sicle, l'une de ces rgions, par des circonstances particulires dont quelques-unes tiennent des croyances religieuses, a pris de l'importance aux yeux des navigateurs chrtiens qui parcourent les mers situes sous les tropiques ou au-del des tropiques, et des missionnaires qui prchent le christianisme dans les deux presqu'les de l'Inde; c'est la rgion de la _Croix du Sud_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Par suite de la rtrogradation des points equinoxiaux, l'aspect du ciel toile change sur chaque point de la terre. L'ancienne race humaine a pu voir se lever dans les hautes rgions du Nord les magnifiques constellations du Midi, qui, longtemps invisibles, reviendront aprs des milliers d'annes. V L're des mathmaticiens succda l're des dcouvertes gographiques et la dcouverte des tlescopes: Kepler, Bacon, Galile, Tycho-Brah, Descartes, Newton, Leibnitz, surgirent. Copernic, le rvlateur du vrai systme de l'univers, proclame hardiment le rle central du soleil en face des prjugs bibliques et thologiques, et sous l'autorit morale du pape lui-mme. L'homme que l'on peut appeler le fondateur du nouveau systme du monde, car lui appartiennent incontestablement les parties essentielles de ce systme et les traits les plus grandioses du tableau de l'univers, commande moins encore peut-tre l'admiration par sa science que par son courage et sa confiance. Il mritait bien l'loge que lui dcerne Kepler, quand, dans son introduction aux _Tables Rudolphines_, il l'appelle un libre esprit, _vir fuit maximo ingenio, et, quod in hoc exercitio_ (c'est--dire dans la lutte contre les prjugs) _magni momenti est, animo liber_. Lorsque Copernic, dans sa ddicace au pape, raconte l'histoire de son ouvrage, il n'hsite pas traiter de conte absurde la croyance l'immobilit et la position centrale de la terre, croyance rpandue gnralement chez les thologiens eux-mmes. Il attaque sans crainte la stupidit de ceux qui s'attachent des opinions aussi fausses. Il dit que si jamais d'insignifiants bavards, trangers toute connaissance mathmatique, avaient la prtention de porter un jugement sur son ouvrage, en torturant dessein quelque passage des saintes critures (_propter aliquem locum Scriptur male ad suum propositum detortum_), il mprisera ces vaines attaques. Tout le monde sait, ajoute-t-il, que le clbre Lactance, qu'on ne peut prendre la vrit pour un mathmaticien, a dissert d'une manire purile sur la forme de la terre, et s'est raill de ceux qui la regardaient comme un sphrode; mais, lorsqu'on traite des sujets mathmatiques, c'est pour les mathmaticiens qu'il faut crire. Afin de prouver que, quant lui, profondment pntr de la justesse de ses rsultats, il ne redoute aucun jugement, du coin de terre o il est relgu, il en appelle au chef de l'glise et lui demande protection contre les injures des calomniateurs. Il le fait avec d'autant plus de confiance que l'glise elle-mme peut tirer avantage de ses recherches sur la dure de l'anne et sur les mouvements de la lune. L'astrologie et la rforme du calendrier furent longtemps seules protger l'astronomie auprs des puissances temporelles et spirituelles, de mme que la chimie et la botanique furent, dans le principe, entirement au service de la pharmacologie. Le libre et mle langage de Copernic, tmoignage d'une conviction profonde, contredit assez cette vieille assertion, qu'il aurait donn le systme auquel est attach son nom immortel, comme une hypothse propre faciliter les calculs de l'astronomie mathmatique, mais qui pouvait bien tre sans fondement. Par aucune autre combinaison, s'crie-t-il avec enthousiasme, je n'ai pu trouver une symtrie aussi admirable dans les diverses parties du grand tout, une union aussi harmonieuse entre les mouvements des corps clestes, qu'en plaant le flambeau du monde (_lucernam mundi_), ce soleil qui gouverne toute la famille des astres dans leurs volutions circulaires (_circumagentem gubernans astrorum familiam_), sur un trne royal, au milieu du temple de la nature. L'ide de la gravitation universelle ou de l'attraction (_appetentia qudam naturalis partibus indita_) qu'exerce le soleil, comme centre du monde (_centrum mundi_), parat aussi s'tre prsente l'esprit de ce grand homme, par induction des effets de la pesanteur dans les corps sphriques. C'est ce que prouve un passage remarquable du trait _de Revolutionibus_, au chapitre 9 du livre premier. VI Cependant le tlescope dcouvert par le _hasard_ en Hollande, en 1608, oprait ses miracles de grossissement et de rapprochement. Galile s'en servait dj Venise; Kepler constate que toutes les toiles sont autant de soleils entours, comme le ntre, de leurs plantes. Ici finit le second volume, qui ne mrite le nom de _Cosmos_ qu' la fin, quand l'auteur se relve de la misrable contemplation littraire des crivains les plus modernes sur la vague nature sa pense astronomique, dont la grandeur grandit tout et le contemplateur lui-mme. Le troisime volume recommence encore l'astronomie. Il rencontre par accident le Dieu crateur du monde dans une phrase d'Anaxagore de Clazomne. Ce philosophe astronome s'lve de l'hypothse des forces motrices de la nature l'ide d'un grand esprit moteur et rgulateur de tout esprit de matire. Mais, un peu plus tard, lorsque la physiologie ionienne eut pris un nouveau dveloppement, Anaxagore de Clazomne s'leva de l'hypothse des forces purement motrices l'ide d'un esprit distinct de toute espce de matire, mais intimement ml toutes les molcules homognes. L'intelligence ([Grec: nous]) gouverne le dveloppement incessant de l'univers; elle est la cause premire de tout mouvement et par consquent le principe de tous les phnomnes physiques. Anaxagore explique le mouvement apparent de la sphre cleste, dirige de l'Est l'Ouest, par l'hypothse d'un mouvement de rvolution gnral dont l'interruption, comme on l'a vu plus haut, produit la chute des pierres mtoriques. Cette hypothse est le point de dpart de la thorie des tourbillons qui, aprs plus de deux mille ans, a pris, par les travaux de Descartes, de Huyghens et de Hooke, une si grande place entre les systmes du monde. L'esprit ordonnateur qui, selon Anaxagore, gouverne l'univers, tait-il la Divinit elle-mme, ou n'tait-ce qu'une conception panthistique, un principe spirituel qui soufflait la vie toute la nature? C'est l une question trangre cet ouvrage. Peut-on plus clairement proscrire la seule ide raisonnable? Relguer l'auteur de son me et, pour viter de nier Dieu, l'carter de l'univers? N'est-ce pas le mot de Laplace ou d'Arago: Je n'ai rencontr Dieu nulle part, et cette hypothse ne m'a t nulle part ncessaire. Illustres blouis qui ne le rencontrez nulle part que parce qu'il est partout!... VII John Herschel, l'aide de son tlescope, arrive cette assertion: C'est que les toiles soi-disant fixes, de la Voie lacte, visibles seulement dans son tlescope de six mtres, sont situes une distance telle de nous que, si ces toiles taient des astres nouvellement forms, il faudrait deux mille ans pour que leur premier rayon de lumire arrivt jusqu' la terre!... Quelle ide de distance et d'tendue!... Et de quoi cette tendue incommensurable est-elle remplie? par l'ther. Et sur quoi flottent ces mondes innombrables? sur l'ther. Et qu'y a-t-il au del? l'_ther_ et d'autres mondes!... La lumire des astres est variable. Sir John Herschel a tent, l'exemple de Wollaston, de dterminer le rapport qui existe entre l'intensit de lumire d'une toile et celle du Soleil. Il a pris la Lune pour point de comparaison intermdiaire, et en a compar l'clat celui de l'toile double [Grec: alpha] du Centaure, une des plus brillantes (la 3e) de tout le ciel. Ainsi fut accompli, pour la seconde fois, le souhait que John Michell formait ds 1787. Par la moyenne de 11 mesures, institues l'aide d'un appareil prismatique, sir John Herschel trouva que la pleine Lune est 27,408 fois plus brillante que [Grec: alpha] du Centaure. Or, d'aprs Wollaston, le Soleil est 801,072 fois plus brillant que la pleine Lune. Ainsi la lumire que le Soleil nous envoie est celle que nous recevons de [Grec: alpha] du Centaure dans le rapport de 22,000 millions 1. En tenant compte de la distance, d'aprs la parallaxe adopte pour cette toile, il rsulte des donnes prcdentes que l'clat absolu de [Grec: alpha] du Centaure est double de celui du Soleil (dans le rapport de 23 10). Wollaston a trouv que la lumire de Sirius est, pour nous, 20,000 millions de fois plus faible que celle du Soleil: son clat rel, absolu, serait donc 63 fois plus grand que celui du Soleil, si, comme on le croit, la parallaxe de Sirius doit tre rduite 0",230. Nous sommes conduits ainsi ranger notre Soleil parmi les toiles d'un mdiocre clat. Ces toiles se renouvellent comme de lentes closions du ciel: les unes vieillies, les autres rajeunies. Avant de passer aux considrations gnrales, il nous parat bon de nous arrter, un moment, un cas particulier, et d'tudier, dans les crits d'un tmoin oculaire, la vive impression que peut causer l'aspect inattendu d'un phnomne de ce genre. VIII Lorsque je quittai l'Allemagne pour retourner dans les les danoises, dit Tycho Brah, je m'arrtai (_ut aulic vit fastidium lenirem_) dans l'ancien clotre admirablement situ d'Herritzwald, appartenant mon oncle Stnon Bille, et j'y pris l'habitude de rester dans mon laboratoire de chimie jusqu' la nuit tombante. Un soir que je considrais, comme l'ordinaire, la vote cleste dont l'aspect m'est si familier, je vis avec un tonnement indicible, prs du znith, dans Cassiope, une toile radieuse d'une grandeur extraordinaire. Frapp de surprise, je ne savais si j'en devais croire mes yeux. Pour me convaincre qu'il n'y avait point d'illusion, et pour recueillir le tmoignage d'autres personnes, je fis sortir les ouvriers occups dans mon laboratoire, et je leur demandai, ainsi qu' tous les passants, s'ils voyaient, comme moi, l'toile qui venait d'apparatre tout coup. J'appris plus tard qu'en Allemagne des voituriers et d'autres gens avaient prvenu les astronomes du peuple d'une grande apparition dans le ciel, ce qui a fourni l'occasion de renouveler les railleries accoutumes contre les hommes de science (comme pour les comtes dont la venue n'avait pas t prdite). L'toile nouvelle, continue Tycho, tait pourvue de queue; aucune nbulosit ne l'entourait; elle ressemblait de tout point aux autres toiles; seulement elle scintillait encore plus que les toiles de premire grandeur. Son clat surpassait celui de Sirius, de la Lyre et de Jupiter. On ne pouvait le comparer qu' celui de Vnus, quand elle est le plus prs possible de la Terre (alors un quart seulement de sa surface est clair pour nous). Des personnes pourvues d'une bonne vue pouvaient distinguer cette toile pendant le jour, mme en plein midi, quand le ciel tait pur. La nuit, par un ciel couvert, lorsque toutes les autres toiles taient voiles, l'toile nouvelle est reste plusieurs fois visible travers des nuages assez pais. Les distances de cette toile d'autres toiles de Cassiope, que je mesurai l'anne suivante avec le plus grand soin, m'ont convaincu de sa complte immobilit. partir du mois de dcembre 1572, son clat commena diminuer, etc., etc. D'autres, selon M. de Laplace lui-mme, sont des astres non dtruits, mais teints, qui gardent leur place dans le ciel et clipsent les autres. Les toiles, par leur changement de place relativement la Terre, servent motiver les pas que notre systme plantaire lui-mme fait en s'avanant dans l'espace absolu. On peut _conjecturer_, sans le savoir, que tous ces mouvements des cieux toils sont gouverns de plus loin par un grand astre universel, dont notre propre soleil dpend. D'immenses numrations et considrations sur les volcans du globe, sortes d'embouchures de ses veines de feu, remplissent ce quatrime volume. Elles ne renferment ni faits ni aperus nouveaux. Aristote en savait autant au temps d'Alexandre. Voil ce procs-verbal de l'univers connu en 1860; ce tableau immobilier et mobilier des mondes, ce domaine de la pense humaine. Ajoutez-y le phnomne de la vie, qui n'est, selon M. de Humboldt, qu'une combinaison d'hydrogne et d'oxygne, que la _nature_ rallume et teint comme une lampe, et qui produit la respiration et la pense, et tout est dit. Voil le Cosmos de M. de Humboldt. IX J'avoue qu'en commenant tudier cette savante apocalypse, je m'attendais autre chose. C'est le _caput mortuum_ de la matire. J'oserais poser ce philosophe une srie de questions _cosmiques_ dont ces quatre normes volumes ne seraient que le premier chapitre. En les lisant qu'ai-je appris? tout, except ce qui intresse l'homme, la nature et Dieu. Il y a quatre mille ans que les premiers philosophes indous, gyptiens, grecs, en savaient davantage. O est donc le progrs? videmment inverse! Triste rsultat de cette philosophie naturelle. Les mots sont changs.--Oui. Mais la cause du _Cosmos_, mais le mot des mots a disparu. Cette philosophie matrialiste a perdu sa lanterne, et cette ignorance savante a paissi les tnbres au lieu de les dissiper. La main de feu qui crivait le MANE THECEL PHARES sur son oeuvre a disparu. Le _Cosmos_ est devenu muet. La plus lmentaire des notions, celle qui remonte et qui descend sans cesse de l'effet la cause et de la cause l'effet, s'est voile. C'tait bien la peine de vivre quatre-vingt-treize ans! Un enfant de trois ans, qui sait balbutier le nom de l'Infini et de l'ternel, en sait un million de fois plus. Le hasard a dcouvert la boussole. Le hasard a dcouvert le tlescope qui a dcouvert les astres. Le hasard a dcouvert l'lectricit. Le hasard a dcouvert le magntisme. Le hasard et la matire ont dcouvert Newton la gravitation. Le hasard a dcouvert Montgolfier la navigation arienne. La science proprement dite n'a dcouvert que des mots pour nommer ces phnomnes, et des chiffres pour les calculer. Qu'est-ce donc que la science purement matrielle? La NOMENCLATURE de l'univers! Il nous faut la logique des mondes. Voyons. X Quant moi,--si j'avais, non pas le gnie des dcouvertes que M. de Humboldt n'avait videmment pas reu du ciel, mais l'aptitude patiente et infatigable aux tudes physiques que cet homme, remarquable par sa volont, a manifeste pendant quatre-vingt-douze ans d'existence; Et si je possdais, comme lui, la notion exacte et complte de tous les phnomnes dont l'univers est compos, de manire me faire moi-mme et reproduire pour les autres le tableau de l'universelle cration, je commencerais par une humble invocation genoux l'auteur cach de ce _Cosmos_ travers lequel il me permet, sinon de l'entrevoir, du moins de le conclure; et une belle nuit d't, soit sur les vagues illumines de l'Ocan qui me porte aux extrmits de l'univers, soit sur un sommet neigeux du Chimborao, soit sur un rocher culminant des Alpes, je tomberais ses pieds; je laisserais sa grandeur, sa puissance, sa bont, me pntrer, m'chauffer, m'embraser, comme le charbon de feu qui ouvrit les lvres du prophte, et je lui dirais en face de ses soleils, de ses toiles, de ses nbuleuses et de ses comtes: Toi qui es! toi dont j'ignore le nom, parce qu'aucun tre et aucun Cosmos n'est assez vaste pour contenir l'image ou le son du nom de son auteur; infini! incr! innomm! source et abme de tout! ocan sans rivage et sans fond, qui, dans ton flux et reflux ternel, laisse couler, sans jamais t'puiser, ces myriades de mondes grands ou petits les uns vis--vis des autres, mais qui, par rapport toi, sont tous galement grands,--depuis le soleil qui arpente d'un pas l'incommensurable tendue, jusqu'aux animalcules impalpables dont l'univers est compos, qu'on ne distingue qu'au tlescope, et dont les corps organiss et couchs par la mort dans leur spulcre commun ne formeraient pas l'ongle du doigt d'un enfant avec deux cent millions de leurs cadavres en poussire! Je me sens saisi devant tes oeuvres, non-seulement de ce tressaillement sacr qui m'crase d'enthousiasme devant tes immensits et tes perfections runies, mais encore de la passion de te rendre gloire dans tes ouvrages, comme un insecte qui, ayant vu la trace du pied d'un gant imprime sur le sable, s'arrte pouvant d'admiration, la mesure, l'adore et la baise, comme une mesure de la grandeur de l'tre inconnu,--avant de la dcrire pour lui et pour les autres. De mme que l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent pour le bien comprendre et pour se rendre compte de ses impressions, en les communiquant ses semblables, de mme mon me, recueillie en soi-mme, sent un foyer croissant de contemplation intrieure qui l'chauffe, l'embrase, l'incendie, et cherche se rpandre au dehors. Je cherche des noms pour te nommer, des formes pour t'incarner, des limites pour te contenir, des couleurs pour te peindre, et, n'en trouvant point que tu ne dpasses, je me tais, je me confonds, je reste bloui et muet de ton incorporit! puis, pouss de nouveau par l'instinct de l'infini qui est en moi, je me relve et je clbre en balbutiant les miracles de ta nature. Je sais que je ne dis que des peu prs, des probabilits, des contre-sens, des ombres; mais tu me pardonneras comme le pre pardonne au murmure confus du nouveau-n qui cherche prononcer son nom! Sa nature est de l'ignorer, son instinct est de le dcouvrir toujours! XI Enfin, cet tre infini et mystrieux dans ses desseins me prte de sicle en sicle des lueurs pour m'approcher de lui par des spectacles rapprochs et plus sublimes; je finis non par comprendre, car l'tincelle ne peut comprendre l'toile, mais par conjecturer je ne sais quoi d'immense, de parfait, d'accompli, qui me contient moi et les univers, et qui, sous le nom de divinit ou de Providence, m'a donn, tout insecte invisible que je suis, la mme place, le mme rang, la mme part d'importance, d'attention et d'amour qu' ses soleils. Convaincu de cette foi vidente, je me rassure en sa prsence, et je me dis: Mon Crateur est l-haut!--Allons lui par la contemplation, et rendons-nous compte de son oeuvre complte, afin de l'adorer plus compltement dans son oeuvre, qu'il me permet d'entrevoir, jusqu'au moment o des instruments intellectuels plus parfaits me rapprocheront encore davantage, et o la science fera tomber les voiles qui me drobent la perfection et l'immensit de l'infini. XII Voici donc comment mon intelligence se poserait la question de l'univers, et comment mon humilit ignorante et sublime s'efforcerait de la rsoudre. Je commencerais par le mot de Descartes: JE PENSE, DONC JE SUIS. Et qui suis-je? un tre sorti d'un autre tre, qui lui-mme tait sorti d'un autre, et ainsi de suite jusqu' l'origine de cette espce d'tres appels hommes.--Mais le premier de cette famille humaine, l'anctre de l'univers, vivant, pensant, aimant, qui lui avait donn la vie? videmment une vie suprieure, un anctre au-dessus de tous les anctres, un crateur au lieu d'un pre. Qui est-il? O est-il? Il a agi, et il s'est cach dans l'blouissement de sa toute-puissance, dans le mystre, cette ombre de Dieu! Il m'a donn une seule vidence pour me parler dans ces tnbres: LA LIAISON DE L'EFFET A LA CAUSE. JE SENS QUE JE SUIS, DONC IL EST! Je ne savais pas en naissant que je devais mourir; l'exprience me l'a enseign. Je vis entre la naissance et la mort, mes deux lois. Deux mystres aussi. L'un, le mystre du pass; l'autre, le mystre de l'avenir. Ma seule science est d'avouer mon ignorance, et de dire: J'ignore et je me soumets. Nul ici-bas n'en sait plus que moi sur l'effet _homme_ et la cause _Dieu_. Seulement je puis penser, et je dois penser, puisque la pense est la vie morale produite en moi par la vie matrielle. Pensons donc!--Les lments de mes penses sont mes sens, entr'ouverts au spectacle de moi-mme et du monde. Mais ma vie ne se compose pas seulement de penses comme celle d'un pur esprit qui n'a d'autre objet que la contemplation. Elle est diversifie, agite, charme, ennuye par une foule d'autres _passions_, parmi lesquelles l'amour est la plus imprieuse et la plus brlante, l'amour qui est le premier et le dernier mot de la nature, l'amour, image terrestre de ce suprme amour qui aspire crer, qui jouit de crer, et qui sans savoir ce qu'il veut prouve, en crant, quelque chose d'analogue au plaisir que la cration divine donne celui qui cre,--l'attrait divin, le plaisir de Dieu en crant l'homme et les mondes;--attrait tel que l'homme y sacrifierait mille fois sa courte vie. Mille autres besoins de mes sens et de mon me se partagent mon existence; puis je meurs, c'est--dire que cette existence cesse ici-bas, que mon me, mon souffle, mon principe d'tre, s'vanouit dans la _douleur_, la douleur mortelle, preuve que l'immortalit est mon premier besoin, et que je vais chercher ma vie nouvelle et suprieure, avec des conditions parfaites ou meilleures, avec ceux ou celles que je quitte en pleurant et regrette dans ce monde. XIII Mais, avant de mourir, le besoin de penser et de conclure me travaille incessamment. Le premier objet de cette pense, partout, chez tous les peuples plus ou moins polics, c'est l'auteur du monde. L'objet de cette pense est infini; aussi occupe-t-il infiniment cette pense, infinie elle-mme dans son objet. Elle s'y enchane comme l'effet la cause, sans repos jusqu' ce qu'elle ait trouv sa paix dans sa foi: EXISTENCE de son me. Elle scrute la nature sous sa double forme matrielle et morale. Elle invoque, elle supplie, elle se consume de dsir, elle brle de volont, puis elle se dit pour dernier mot: MYSTRE! Et elle s'endort dans ce mot humain, seule explication de la divine nigme. Cependant, ne pouvant pas en dcouvrir l'essence, la substance, la nature incomprhensible de son ouvrage, elle contemple de nouveau l'univers et elle le voit sous ses deux formes: MATIRE et ESPRIT. Sous la forme _matire_, cette oeuvre est trs-grande et assez belle pour que ses investigateurs lui aient donn faux le nom de _science_. Faux nom, puisqu'en ralit nous ne savons que ce que nous comprenons, et que, mme dans l'ordre matriel, l'homme ne comprend absolument rien.--Donc il ne sait rien.--Rien que des mots qui n'ont aucune signification, sauf des significations matrielles. Tant que l'intelligence ne remonte pas son principe et n'essaye pas de se rendre compte des mondes, ou qu'elle ne s'incline pas avec confiance devant le mystre videmment voil de la cration, rien n'existe en effet qu'une sombre nigme, et le mot _science_ est une drision de notre superbe ignorance. Lisez les trois volumes de M. de Humboldt, et demandez-vous de bonne foi ce que vous savez de plus qu'avant de les avoir lus. Vous aurez mis dans votre tte beaucoup de mots, beaucoup de nombres, mais pas une ide; vous aurez appris que la mcanique cleste consiste dans la supposition des globes circulant appels plantes, les uns brillants de leur propre lumire, les autres refltant la lumire d'astres par eux-mmes lumineux; qu'au-del de ces soleils immenses, si nous les comparons notre petitesse, il se cache au fond d'un ther sans fond et sans bornes des milliers d'autres soleils gouvernant par leur mouvement d'autres systmes, d'autres plantes; que plus loin encore on aperoit, sans savoir ce que c'est, des voies lactes, vaste panchement d'toiles rpandues dans cet ther et que le tlescope arrive distinguer par leur noyau solide et distinct de cette lumire diffuse avec laquelle on les confondait; que plus loin encore on aperoit les _nbuleuses_, magasin flottant de matires enflammes qui germent dans l'ther pour clore un jour en soleils; que plus loin encore, et des distances que le calcul se refuse calculer, quelques soleils invisibles, auprs desquels le ntre est un atome qui brle un certain nombre de sicles, minutes l'horloge des cieux, repoussent ou attirent d'autres systmes toils, jusqu' ce qu'ils les consument dans un cataclysme du ciel. Mais cela ne vous dit rien que l'immensit d'espace, et l'immensit de dure, et l'immensit de matire rayonnant des oeuvres du grand inconnu! Qu'en concluez-vous? Qu'en ajoutant un poids de plus ces milliers de poids, ces univers, on arriverait les former comme les comprendre? Une anne ou un jour de plus ajout et surajout leur dure formerait leur dure ternelle, car l'ternit n'est qu'un jour ternellement ajout un jour. Quant leurs mouvements, on cherche en vain dans la rotation de la matire la loi qui les chasse ou les rappelle; tous les Newton et tous les Laplace de l'univers ne dcouvriront pas hors de la volont d'un premier moteur divin la loi de leur circulation. Or, comme le _Cosmos_ n'en dit rien, videmment la science ne sait rien des causes et n'crit qu'un procs-verbal de la terre et des cieux:--donc rien! donc nant de la prtendue science!--Vous regarderez ternellement tourner la toupie flamboyante des mondes; que si le doigt qui la lance et l'impulsion qui la continue disparat, vous serez bloui, mais non instruit. En toutes choses, celui qui ne sait pas la cause et la fin d'une oeuvre, ne sait rien! Telle est la science de M. de Humboldt: rien encore! _Tout_ ou _rien_, voil l'nigme du Cosmos! Vous ne voulez pas voir le _tout_ (Dieu): Donc vous ne voyez que nant, noy dans un ocan de mots! Une telle science vaut-elle qu'on s'en occupe? XIV Mais la _chimie cleste_, dites-vous, depuis quelque temps parvient par analogie, par conjecture et mme par exprience (en admettant que les pierres _tombantes_, les toiles filantes dcomposes par vos creusets soient des chantillons du ciel, des composs igns, des plantes ambiantes tombes dans notre atmosphre), analyser les huit ou dix mtaux enflamms qu'elles contiennent, constater que leurs matriaux sont les mmes que ceux de nos volcans, et que les soleils eux-mmes brlent des mmes lments que les entrailles de notre terre! Comme cette dcouverte bien contestable retracerait encore le domaine mystrieux de la science de la matire cleste! Les univers incendis ne seraient que les cinq ou six mtaux de la fournaise solaire. Quelle piti pour la richesse de l'tre Suprme! Vulcain et les cyclopes en avaient autant. Quant au mouvement, silence; la science cosmique n'en connat pas la cause; un de ces jours elle apportera un nouveau mot qui remplacera dans un nant de plus la divine, ineffable et constante _volont_ de l'auteur des mondes. Ces adorateurs de la matire ont oubli qu' ct et au-dessus de la matire il existe une puissance ternelle, la _pense_, la pense qu'ils reconnaissent en eux et qu'ils se refusent reconnatre dans son divin principe, _Dieu_! La pense qui a tout _conu_ avant d'avoir rien cr; La pense ternelle du _Cosmos_, qui est _Dieu_! La _matire_ n'est pas _Dieu_, mais c'est l'esclave organis dont les lois ternelles ou prissables sont cres pour recevoir et subir les lois de Dieu. Donc la pense divine qui cre en pensant, et la matire infrieure qui reoit et excute les lois de Dieu: Voil les deux lments dont le _Cosmos_ se compose. Ils ont oubli la moiti suprieure de l'univers et ils ont dit: Voil du mouvement, voil de vils lments matriels en circulation et en combustion, voil des balances, voil des poids dans ces balances, voil des pesanteurs et des gravitations! mais voil tout! La volont divine, nous ne la voyons pas, donc elle n'est pas. Un gomtre, un physicien plus avanc viendra, qui inventera une nouvelle puissance matrielle, et un tlescope plus parfait nous montrera un _Cosmos_ plus complet. Peut-tre, alors, verrons-nous ce rve sans corps, que vous appelez Dieu! La pense, cet lment du monde intellectuel, n'existe pas. Le monde est un monstre sans pre ni mre, un effet sans cause!--Allons!--et ils vont, et ils s'appellent la science!--Quelle science, que la ngation du seul principe qui peut rendre raison de tout! Moi, je crois que la matire est vile, que la pense est Dieu, et que Dieu pensant est tout le Cosmos! Le vritable tlescope de l'homme n'est pas ce tube de bois peint, multiplicateur de la lumire et abrviateur des distances, plac au sommet d'un observatoire; le vritable tlescope, c'est le bon sens pieux de l'homme ignorant ou savant, peu importe, au travers duquel il ne voit pas, mais il conclut Dieu, le rgulateur des univers qu'il lui a plu de crer, et de crer pour leur faire part de son ternit! Voil le _Cosmos_ des ignorants, voil le mien. Je suis sr que ce _Cosmos_ m'approche plus de la vrit que celui de M. de Humboldt. XV Je prends le monde tel qu'il est aujourd'hui, dans les diffrents hmisphres de ce petit globe terrestre, insignifiant comme pesanteur et comme tendue, mais gal au millime ciel des coeurs, par cette _pense_ dont Dieu le fait participant, communion divine qui nourrit l'homme de l'essence de Dieu lui-mme, et je me place, pour contempler ce _Cosmos_, sur cinq ou six points culminants de l'espace. Suivez-moi, commencez par la _fort vierge_ de l'quateur, ce miracle de la puissance cratrice vgtative. XVI UNE FORT VIERGE. L'immense fort qui relie, dans la zone torride de l'Amrique du Sud, le bassin de l'Ornoque celui de l'Amazone est assurment une des merveilles du monde. M. de Humboldt dcerne cette rgion le nom de _fort vierge_ dans la plus prcise acception du terme. S'il faut, dit-il dans ses _Tableaux de la nature_, regarder comme fort vierge toute vaste tendue de bois sauvages o l'homme n'a jamais port la hache, c'est l un phnomne commun une foule de localits dans les zones tempres et froides; mais si le caractre distinctif d'une fort vierge consiste tre impntrable, ce caractre n'existe que dans les rgions tropicales. Telle est la dfinition du grand voyageur naturaliste, qui fait autorit dans la matire, celui qui, de tous les anciens explorateurs, Bonpland, Martius, Poppig et les Schombourg, c'est--dire avant MM. Wallace et Bates, a le plus longtemps vcu dans les forts vierges de l'intrieur d'un continent. Nous prfrons conserver au terme le sens simple et usuel d'une fort que l'industrie de l'homme n'a point amnage. Disons mme, propos de l'explication assez arbitraire de Humboldt, que l'impntrabilit en question ne tient point, comme on a le tort de le supposer trop souvent en Europe, la prsence d'un fouillis inextricable de lianes grimpantes et de plantes rampantes. C'est la moindre partie du menu bois. Le grand obstacle provient des halliers, qui remplissent tous les intervalles d'un arbre l'autre dans une zone o toutes les formes vgtales ont une tendance devenir arborescentes. Dans ces forts primitives l'homme disparat. On s'accoutume presque, dit ailleurs Humboldt, dans toute une partie de l'intrieur du nouveau continent, considrer l'homme comme ne faisant point une partie essentielle de l'ordre de la cration. La terre est encombre de plantes dont rien n'arrte le dveloppement. Une immense couche de pur humus manifeste l'action continue des forces organiques. Les crocodiles et les boas sont matres du fleuve; le jaguar, le pcari, l'anta et les singes queue prenante parcourent la fort sans crainte et sans danger: c'est leur domaine, leur patrimoine. En un mot, ce que la gologie nous enseigne, que la terre, l'poque o les fougres arborescentes croissaient dans nos climats temprs, o le rgne animal se rduisait une classe d'amphibies monstrueux, o prdominait sans doute une atmosphre chaude et humide, sature d'acide carbonique, n'tait point encore prte recevoir l'homme, cela est vrai aujourd'hui, dans une certaine mesure, des vastes forts primitives de l'Amrique tropicale. Elles ne sont encore habitables que pour le prcurseur de l'homme, pour le singe, part quelques dfrichements. Ce spectacle d'une nature anime o l'homme ne parat point, continue Humboldt, a quelque chose d'trange et de triste. Nous avons peine nous rconcilier avec son absence sur l'Ocan et au milieu des sables de l'Afrique; mais ces dernires scnes, o rien ne rappelle notre esprit nos champs, nos bois et nos rivires, nous laissent moins tonns de l'immensit des solitudes que nous traversons. Ici, c'est dans une contre fertile, pare d'une ternelle verdure, que nous cherchons en vain une trace du pouvoir de l'homme; il semble que nous soyons transports dans un monde diffrent de celui o nous avons vu le jour. L'impression est d'autant plus vive qu'elle est plus prolonge. Un soldat qui avait pass sa vie entire dans les missions de l'Ornoque suprieur, campait avec nous sur les bords du fleuve. C'tait un homme intelligent qui, durant le cours d'une nuit calme et sereine, m'accabla de questions sur la grandeur des astres, sur les habitants de la lune, sur mille sujets propos desquels mon ignorance galait la sienne. Comme mes rponses taient impuissantes satisfaire sa curiosit, il me dit d'un ton convaincu: Quant aux hommes, je suis persuad qu'il n'y en a pas plus l-haut que vous n'en trouveriez si vous alliez par terre de Javita Cassiquaire. Je m'imagine voir dans les toiles, comme ici, une plaine couverte de gazon et une fort traverse par un fleuve. Ces simples paroles sont loquentes et peignent l'impression que cause l'aspect monotone de ces rgions solitaires. Il y a plus, et la philosophie de Humboldt ne donne point le dernier mot de l'nigme. L'homme est profondment humili de sentir que l'antique fort n'est point encore propre lui servir de demeure. Voil pourquoi elle lui inspire une aversion dont triomphent seuls l'esprit d'aventure et la ncessit. Il comprend qu'elle reste jusqu' prsent l'hritage exclusif de l'homme des arbres,--le singe. XVII Une autre catgorie de philosophes, Buckle, par exemple, ont voulu voir dans la vgtation luxuriante de la fort primitive la cause qui doit empcher la civilisation d'y prendre pied: dans une pareille rgion on ne parvient que par une excessive dpense de travail et d'nergie lutter contre les milliers de germes vgtaux qui disputent l'homme la jouissance du sol. Cette faon de parler manque de justesse, et le terme de _population_ serait plus sa place que celui de _civilisation_. Rien au monde ne s'oppose au dploiement de la civilisation la plus avance dans le bassin de l'Amazone. De grands cours d'eau navigables ouvrent des routes naturelles travers les bois. Le terrain est susceptible de culture et les produits seraient de ceux qui permettent l'emploi des engins et des machines les plus perfectionns. C'est l'tablissement et au succs de l'humble colon isol que s'oppose la vigueur excessive de la vgtation. C'est ainsi qu'elle fait obstacle l'extension de la population, mais non point de la civilisation proprement dite. Le premier trait distinctif de la fort vierge tant donc d'tre impntrable, le second de ne point convenir au dveloppement de la race humaine, le troisime est l'nergie sauvage et pour ainsi dire forcene de la vgtation. Un voyageur allemand, Burmeister, a dit que la contemplation d'une fort brsilienne avait produit sur lui une impression pnible, tant la vgtation semblait dployer un esprit d'gosme farouche, de rivalit furieuse, d'astuce. ses yeux, le calme paisible et majestueux des forts de l'Europe offre un spectacle bien plus aimable, o il prtend mme voir une des causes de la supriorit morale des nations de l'ancien monde. Dans cet ordre d'ides, non-seulement la fort vierge ne s'accommode point au dveloppement de l'espce humaine, mais encore elle serait plutt faite pour dgrader ses facults morales et intellectuelles. Une page pittoresque de M. Bates va expliquer ce qu'il peut y avoir de vrai l-dedans: Dans ces forts tropicales, chaque plante, chaque arbre, semble rivaliser avec le reste qui s'lvera plus vite et plus haut vers la lumire et l'air, branches, feuillage et tronc, sans piti pour le voisin. On voit des plantes parasites en saisir d'autres comme avec des griffes, et les exploiter pour ainsi dire avec impudence, comme des instruments de leur propre prosprit. La maxime qu'enseignent ces solitudes sauvages n'est certainement point de respecter la vie d'autrui en tchant de vivre soi-mme, tmoin un arbre parasite dont la varit est trs-commune aux environs de la ville de Para et qui est peut-tre le plus curieux de tous. Il s'appelle _sipo matador_, autrement dit la _liane assassine_. Il appartient la famille des figuiers, et il a t dcrit et dessin dans l'atlas des voyages de Spix et Martius. J'en ai observ un grand nombre d'individus. La partie infrieure de la tige n'est pas de taille porter le poids de la partie suprieure; le sipo va donc chercher un appui sur un arbre d'une autre espce. En cela il ne diffre point essentiellement des autres arbres ou plantes grimpantes. C'est sa faon de s'y prendre qui est particulire et qui cause une impression dsagrable. Il s'lance contre l'arbre auquel il prtend s'attacher, et le bois de la tige crot en s'appliquant, comme du pltre mouler, sur un des cts du tronc qui lui sert de point d'appui. Puis naissent droite et gauche deux branches ou deux bras qui grandissent rapidement: on dirait des ruisseaux de sve qui coulent et durcissent mesure. Ces bras treignent le tronc de la victime, se rejoignent du ct oppos et se confondent. Ils poussent de bas en haut des intervalles peu prs rguliers, et de la sorte, quand l'trangleur arrive au terme de sa croissance, la victime est troitement garrotte par une quantit de chanons rigides. Ces anneaux s'largissent mesure que le parasite grandit, et vont soutenir jusque dans les airs sa couronne de feuillage mle celle de la victime, qu'ils tuent la longue en arrtant le cours de la sve. On voit alors ce spectacle trange du parasite goste qui touffe encore dans ses bras le tronc inanim et dcompos qu'il a sacrifi sa propre croissance. Il en est venu ses fins; il s'est couvert de fleurs et de fruits, il a reproduit et dissmin son espce; il va mourir avec le tronc pourri dont il a caus la mort, il va tomber avec le support qui se drobe sous lui. XVIII Le sipo matador n'est, aprs tout, qu'un emblme parlant de la lutte force des formes vgtales dans ces forts paisses o l'individu est aux prises avec l'individu, l'espce avec l'espce, dans le seul but de se frayer une voie vers l'air et la lumire, afin de dployer ses feuilles et de mrir ses organes de reproduction. Aucune espce ne saurait tre autrement victorieuse qu'aux dpens d'une foule de voisins et d'appuis; mais le cas particulier du matador est celui qui frappe le plus vivement les yeux. Certains arbres n'ont pas moins d'efforts faire pour loger leurs racines que les autres pour gagner de la place en hauteur. De l les troncs arc-bouts, les racines suspendues en l'air et autres phnomnes analogues. La fort vierge impntrable, impropre au sjour de l'homme, vrai champ de bataille des vgtaux, prsente encore d'autres phnomnes particuliers et frappants. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est la docilit des plantes devenir grimpantes, des animaux devenir grimpeurs. Que la tendance grimper se soit impose diverses espces par une ncessit de circonstance, celle d'arriver jusqu' l'air et la lumire au milieu d'une vgtation aussi drue, cela est dmontr jusqu' l'vidence par ce fait, que les arbres grimpants ne constituent ni une famille ni un genre spcial. Point de catgorie exclusive: cette habitude pour ainsi dire adoptive, ce caractre forc, sont communs des espces d'une foule de familles distinctes qui, en gnral, ne grimpent point. Lgumineuses, guttifres, bignoniaces urtices, telles sont celles qui fournissent le plus de sujets. Il y a mme un palmier grimpant dont la varit (_desmoncus_) s'appelle _jacitara_ en langue tupi. Il a une tige grle, fortement tordue, flexible, qui s'enroule autour des grands arbres, passe de l'un l'autre, et atteint une longueur incroyable. Les feuilles pinnes, comme dans le reste de la famille, que cette forme caractrise, sortent du stipe de grands intervalles, au lieu de se runir en couronne, et portent, la pointe terminale, de longues et nombreuses pines courbes. Merveilleuse pour aider l'arbre s'accrocher en grimpant, cette structure est fort dsagrable pour le voyageur, quand le stipe pineux, suspendu sur son passage en travers du sentier, lui arrache son chapeau ou lui dchire ses habits. Les arbres qui ne grimpent point s'lancent une extrme hauteur. Ils sont partout enchans et relis dans tous les sens par les tiges ligneuses et tortueuses des parasites. Grands arbres et parasites confondent leur feuillage, qui n'apparat que trs-loin du sol. De ces parasites, les uns ressemblent des cbles composs de plusieurs torons; les autres ont un gros stipe contourn de mille faons, qui s'enroule comme un serpent autour des troncs voisins, et va former entre les grosses branches des oeils-de-boeuf ou des replis gigantesques; d'autres encore courent en zigzag ou sont dentels comme les marches d'un escalier qui monterait une hauteur vertigineuse. XIX La faune offre, comme la flore, une propension trs-gnrale devenir grimpante. Disons d'abord que, dans les forts vierges, la faune est bien moins nombreuse et bien moins varie qu'on ne le supposerait _ priori_. Elle compte un certain nombre de mammifres, d'oiseaux et de reptiles, mais extrmement dissmins, et fuyant tous l'homme, dont ils ont grand'peur. Dans cette vaste rgion uniformment couverte de bois, les animaux n'abondent que dans certaines localits propices qui les attirent. Le Brsil entier est pauvre en mammifres terrestres, et les espces sont toutes de petite taille; elles ne se dtachent point sur le fond du paysage. Le chasseur y chercherait en vain des groupes analogues aux troupeaux de bisons de l'Amrique du Nord, aux bandes d'antilopes, aux compagnies de pesants pachydermes de l'Afrique du Sud. Au Brsil, la grande majorit de la faune mammifre, qui est aussi la plus intressante, vit habituellement sur les arbres. Tous les singes du bassin de l'Amazone, ou plutt tous ceux de l'Amrique du Sud, sont des grimpeurs. Pas un seul groupe correspondant aux babouins de l'ancien monde, qui vivent terre. On ne connat point d'animaux mieux organiss pour vivre sur les arbres que les singes de l'Amrique mridionale des genres alouate, atle, lagotriche, sapajou, saki, sagoin et nocthore, dont la plupart ont, comme en guise de cinquime main, une queue musculeuse, nue en dessous et prenante. Un genre de carnivores plantigrades voisins de l'ours (les cercoleptes), qu'on ne rencontre que dans les forts de l'Amazone, habite exclusivement les arbres et possde une queue longue et flexible comme celle des singes du nouveau monde. Les gallinacs mmes, qui tiennent ici la place des poules et faisans de l'Asie et de l'Afrique, ont les doigts disposs de manire pouvoir percher, et on ne les voit jamais que sur la cime des arbres. Beaucoup de genres ou d'espces de gophiles, c'est--dire d'insectes carnivores qui vivent ailleurs sous la terre, ont aussi des pattes conformes pour vivre sur les branches et les feuilles. M. Bates, qui adopte les thories de Darwin, voit dans ces faits la preuve que la faune de l'Amrique mridionale s'est insensiblement accommode la vie des bois, et il en conclut qu'il y a toujours eu dans cette rgion de vastes forts, ds l'apparition des mammifres. XX Les reptiles et les insectes ne pullulent point, comme on le croirait, dans les forts vierges. La premire peur d'un nouveau dbarqu sous ces ombrages marcageux est de marcher chaque pas sur des reptiles venimeux. Pour tre nombreux certains endroits, il s'en faut bien qu'ils soient nombreux partout, et encore appartiennent-ils la plupart du temps des espces sans venin. Il n'arriva qu'une fois M. Bates de se trouver enlac dans les replis d'un serpent merveilleusement mince, avec un diamtre maximum d'un demi-pouce sur six pieds de long. C'tait une varit du dryophis. Le hideux sucurugu ou boa aquatique, _eunectes murinus_, est plus redoutable que les serpents des bois (hors les espces les plus venimeuses, comme le javaraca, _craspedocephalus atrox_), et il attaque souvent l'homme. Dans la saison des pluies, les boas sont si communs qu'on en tue jusque dans les rues de Para. On range au nombre des plus communs et des plus curieux serpents les amphisbnes, espce inoffensive, voisine des orvets d'Europe, qui vit dans les galeries souterraines de la fourmi saba. Les indignes l'appellent, en style oriental, _ma das sabas_, mre des fourmis. La fort vierge n'est point en gnral empeste de moustiques et autres diptres du genre _cousin_. L'absence de ce flau, un mlange de varit et d'immensit, la fracheur relative de l'air, les formes diverses et bizarres de la vgtation, la majest de l'ombre et du silence, tous ces lments combins donnent de l'attrait ces solitudes sauvages, que peuplent seuls les arbres et les lianes. Ces lieux, dit M. Bates, sont le paradis du naturaliste, et pour peu qu'il soit port la contemplation, il n'y a point ailleurs de milieu plus favorable l'esprit rveur. Les forts intertropicales produisent sur l'me, comme l'avait dj fait observer Humboldt, une impression analogue celle de l'Ocan. L'homme sent qu'il est en face de l'immensit de la nature. XXI On peut se faire une ide de l'aspect des basses terres en se reprsentant une vgtation de serre chaude qui s'tendrait sur une vaste surface marcageuse, des palmiers mls de grands arbres exotiques semblables nos chnes et nos ormes, couverts de plantes grimpantes et parasites, un sol encombr de troncs dracins et pourris, de branches, de feuilles; le tout illumin par les rayons ardents d'un soleil vertical et satur d'humidit. Vrai pour les bords du fleuve, ce tableau ne l'est plus pour les grandes rgions de la fort vierge que la gographie mesure et qui s'tendent sans interruption des centaines de milles dans tous les sens. Le pays se relve et s'accidente; les plantes aquatiques aux longues et larges feuilles disparaissent; il y a moins de taillis et les arbres sont moins rapprochs. Gnralement ces arbres sont moins remarquables par l'paisseur du tronc que par la grande et uniforme hauteur laquelle ils s'lancent avant d'avoir une seule branche. On rencontre et l un vritable gant. Il ne peut pousser dans un espace donn qu'un seul de ces arbres monstrueux, qui accapare le domaine, et aux abords duquel on n'aperoit que des individus d'une dimension beaucoup plus modeste. Le ft a pour l'ordinaire de vingt vingt-cinq pieds de circonfrence. Von Martius assure en avoir mesur, dans le district de Para, qui avaient de cinquante soixante pieds au bas du ft. Ces normes colonnes vgtales n'ont pas moins de cent pieds de hauteur du sol la branche la plus basse. On peut estimer la hauteur totale, stipe et cime, cent quatre-vingts ou deux cents pieds, et chacun de ces gants lve sa tiare de feuillage au-dessus des autres arbres de la fort, comme une cathdrale fait de son dme au-dessus des maisons de la ville. Les gallinacs perchs dans les couronnes, sont parfaitement l'abri des atteintes d'un fusil de chasse. Ce qui achve de donner ces arbres un aspect original, ce sont des projections en forme de contre-forts qui croissent tout autour du bas du stipe. Les vides compris entre les contre-forts, qui sont gnralement des cloisons ligneuses, forment des chambres spacieuses que l'on peut comparer aux stalles d'une curie; quelques-unes sont assez grandes pour contenir une demi-douzaine de personnes. L'utilit de cette disposition saute aussi vite aux yeux que celle des arcs-boutants de maonnerie destins soutenir une haute muraille. Elle n'est point particulire telle ou telle espce, mais commune la plupart des grands troncs. On se rend fort bien compte de la nature de ces soutiens et de leur faon de crotre, quand on examine une srie de jeunes sujets d'ges diffrents. On voit alors que ce sont les racines qui sont sorties de terre sur tout le primtre de la base et qui ont mont peu peu, mesure que la hauteur croissante de l'arbre exigeait un point d'appui plus solide. Elles sont visiblement destines soutenir la masse du tronc et de la couronne dans ces bois enchevtrs, et elles affectent une forme pivotante, parce qu'il leur serait difficile de s'tendre dans un plan horizontal, cause de la multitude de plantes qui leur disputent le sol. Beaucoup de lianes ligneuses qui pendent aux arbres ne sont point des tiges grimpantes. Ce sont les racines ariennes des piphytes (arodes), qui vivent sur les cimes, en plein air, qui se passent fort bien d'emprunter leur nourriture la terre et sont comme une seconde fort par-dessus la premire, qui s'attachent demeure aux plus fortes et aux plus hautes mres branches, et retombent droit comme un fil sonde, tantt isolment, tantt en paquets, s'arrtant ici moiti chemin du sol, finissant ailleurs par y toucher et par y enfoncer leurs radicules. XXII Le taillis de la fort vierge change d'un endroit l'autre. Ici il se compose surtout de jeunes individus de la mme espce que les grands arbres; plus loin, de diverses sortes de palmiers, dont les uns s'lvent vingt ou trente pieds, dont les autres, grles et dlicats, ont une tige paisse comme le doigt; plus loin encore, d'une varit infinie de buissons et de lianes qui se mlent et se disputent l'espace. Les fougres arborescentes appartiennent aux collines de l'Amazone suprieure. Les fleurs sont en petit nombre. Les orchides sont trs-rares dans les fourrs des basses terres. Il y a bien des arbustes et des arbres fleuris, mais ils chappent la vue. Par une consquence naturelle, les insectes qui vivent sur les fleurs sont tout aussi rares. L'abeille forestire (genre _mlipone_ et genre _euglosse_) est presque partout rduite tirer sa nourriture de la sve sucre que distillent les arbres ou des excrments que les oiseaux dposent sur les feuilles. LAMARTINE. (_La suite au prochain entretien._) CXVe ENTRETIEN. LA SCIENCE OU LE COSMOS, PAR M. DE HUMBOLDT. (QUATRIME PARTIE.) I Les phnomnes de l'anne et de ses subdivisions constituent dans la fort vierge autant de cycles dignes de notre attention. Comme dans toutes les rgions intertropicales, il n'y a gure qu'une seule et mme saison durant le cours entier de l'anne, et on n'y observe ni hiver ni t; on y voit les phnomnes de la vie animale et vgtale se reproduire rgulirement, peu prs vers la mme poque, ou pour toutes les espces, ou pour tous les individus d'une espce donne, comme il arrive dans les zones tempres. La saison sche elle-mme n'amne point de chaleurs excessives. La floraison des plantes et la chute des feuilles, la mue, l'accouplement et la gnration des oiseaux ne sont point assujettis tour tour une sorte de succession collective. En Europe, l'aspect d'un paysage bois varie de l'une l'autre des quatre saisons. Dans les forts de l'quateur, la scne est la mme, ou peu s'en faut, tous les jours de l'anne, ce qui rend d'autant plus intressante l'tude du cycle quotidien: chaque jour voit apparatre des bourgeons, des fleurs et des fruits ou tomber des feuilles dans une espce ou dans l'autre. L'activit des oiseaux et des insectes ne souffre point de relche; chaque famille a ses heures. Pour ne citer qu'un exemple, les gupes ne prissent point annuellement en ne laissant dans les nids que les reines, comme dans les climats froids; mais les gnrations et les essaims se suivent sans interruption. On ne peut jamais dire que ce soit le rgne du printemps, ou de l't, ou de l'automne: chaque journe est un abrg des trois saisons. La dure de la nuit est constamment gale celle du jour, les variations quotidiennes de l'atmosphre se compensent et se neutralisent avant le retour du lendemain, le soleil n'est jamais oblique et la temprature journalire est la mme, deux ou trois degrs prs, tout le long de l'anne. Toutes ces circonstances impriment la marche de la nature un quilibre parfait et un caractre de majestueuse simplicit. II Au point du jour, le ciel est le plus souvent sans nuages. Le thermomtre oscille entre 22 et 23 degrs centigrades, ce qui n'est point une chaleur accablante. La rose abondante ou la pluie de la nuit dernire se dissipe bien vite aux rayons ardents d'un soleil qui se lve en plein orient et monte rapidement au znith. La nature entire se rveille; de nouvelles feuilles, de nouvelles fleurs poussent vue d'oeil. O on n'apercevait la veille qu'une masse informe de verdure, on dcouvre le lendemain un arbre en fleur, une cime, un dme par de vives couleurs et cr, pour ainsi dire, par la baguette d'un magicien. Tous les oiseaux renaissent la vie et l'activit. On distingue entre tous le cri aigu du toucan. De petites bandes de perroquets prennent l'essor. Ils se dtachent nettement sur l'azur du ciel et vont par couples, qui babillent et se suivent des intervalles rguliers. la hauteur o ils se tiennent, on ne distingue pas l'clat de leur plumage. Les seuls insectes qui se montrent en grand nombre sont les fourmis, les termites, des gupes qui vivent en socit, et des libellules dans les clairires. La chaleur augmente avec rapidit jusque vers deux heures aprs midi. cette heure, o la moyenne thermomtrique est comprise entre 33 et 34 degrs centigrades, la voix des mammifres et des oiseaux se tait. Seule la cigale, cache dans les arbres, fait entendre par intervalles son aigre fausset. Les feuilles, si humides et si fraches l'aube, deviennent flasques et pendantes; les fleurs perdent leurs ptales. Les Indiens et les multres, qui habitent des huttes ouvertes tous les vents avec un toit de feuilles de palmier, sommeillent dans leurs hamacs, ou se tiennent du moins assis l'ombre sur des nattes, trop affaisss mme pour causer. En juin et juillet, on a presque tous les jours, et d'habitude dans l'aprs-midi, une forte averse, qui est la bienvenue cause de la fracheur qu'elle amne. L'approche des nuages pluvieux est intressante observer. La brise de mer, qui s'est leve vers dix heures et qui a frachi mesure que le soleil devenait plus fort, tombe et meurt. La chaleur et la tension lectrique de l'atmosphre deviennent presque insupportables. Une langueur qui dgnre en vritable malaise accable tous les tres vivants, jusqu'aux htes de la fort, comme l'atteste la lenteur de leurs mouvements. Des nuages blancs apparaissent du ct de l'orient, et se rassemblent par masses dont le bord infrieur est une frange noire grossissante. Tout coup l'horizon entier se couvre de tnbres qui montent et finissent par obscurcir le soleil. Un violent coup de vent branle alors la fort et courbe la cime des arbres; puis vient un clair blouissant, un coup de tonnerre et une pluie diluvienne. Ces orages ne durent point; ils laissent dans le ciel, jusqu' la nuit, des nuages immobiles d'un bleu noir. La nature entire est rafrachie, mais on voit sous les arbres des monceaux de ptales et de feuilles. Vers le soir la vie reprend: les chants, les cris, mille bruits retentissent de plus belle dans les fourrs et les arbres. Le lendemain matin, le soleil se lve dans un ciel sans nuages, et voil le cycle complt: le printemps, l't et l'automne se sont confondus dans une seule journe tropicale. Ces journes se ressemblent, avec du plus ou du moins, d'un bout l'autre de l'anne. Il y a une lgre diffrence entre la saison sche et la saison humide; mais en gnral la saison sche, qui dure de juillet en dcembre, est entremle d'averses, et la saison humide, qui dure de janvier juin, de jours de soleil. III Les rcits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de la sombre horreur de la fort vierge. Ce sont, au tmoignage de M. Bates, des ralits dont une frquentation prolonge fortifie l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractre mlancolique et mystrieux, plutt fait pour aviver le sentiment de la solitude que pour gayer et pour exciter vivre. Parfois, au milieu du calme, clate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le coeur: c'est celui d'un herbivore surpris et saisi par les griffes d'un carnassier de la famille du tigre, ou dans les replis du boa constrictor. Le matin et le soir, les singes hurleurs font entendre un concert effrayant. La fort, qui paraissait dj inhospitalire, le parat dix fois plus au milieu de ce terrible vacarme. Souvent, midi mme, en plein calme, on entend un craquement soudain qui se prolonge au loin; c'est une grosse branche ou un arbre entier qui tombe. Il ne manque pas d'ailleurs de bruits dont il est impossible de se rendre compte, et qui laissent les indignes aussi embarrasss que M. Bates. C'est parfois un son analogue celui d'une barre de fer avec laquelle on frapperait sur un tronc dur et creux, ou bien c'est un cri perant qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se rptent, et le retour du silence ajoute l'impression pnible qu'ils ont faite sur l'me. Au compte des indignes, c'est toujours le _curupira_, l'homme sauvage, l'esprit de la fort, qui produit tous les bruits qu'ils ne savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanit n'a jamais su inventer que des mythes et de grossires thories pour expliquer les phnomnes de la nature. Le curupira est un tre mystrieux dont les attributs sont fort mal dtermins, car ils varient suivant les localits. Ici la description qu'on en donne est celle d'une sorte d'orang-outang, couvert d'un poil long et rude, qui vit sur les arbres. Ailleurs on dit qu'il a le pied fourchu, avec une face rouge et luisante. Il a femme et enfants, et on l'a vu descendre de son aire pour venir ravager les plantations de manioc. J'ai eu mon service, dit M. Bakes, un jeune _mameluco_ ou mtis qui avait la tte farcie des lgendes et des superstitions de son pays. Je l'emmenais toujours avec moi dans la fort, mais pour rien au monde il n'y serait all seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces bruits tranges dont j'ai parl, il tremblait de peur. Il se faisait petit, se cachait derrire moi et me suppliait de nous en retourner. Il ne se rassurait qu'aprs avoir fabriqu un charme pour nous protger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait une branche au-dessus de notre sentier. Aprs tout, le spectacle et l'exploration de la fort vierge ont de quoi effacer toutes les impressions dsagrables que causent ces divers phnomnes, et notamment l'nergie effrne de la vgtation. En comparaison de ce feuillage d'une beaut et d'une varit incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de l'exubrance qui clatent partout, le plus splendide paysage forestier du nord de l'Europe n'est plus qu'un dsert strile. Si on est afflig par la vue des ruines qu'accumule une invitable rivalit, on est amplement ddommag par l'intensit de la vie individuelle. Nulle part la lutte n'est plus active ni les dangers que court chaque individu plus nombreux, mais aussi nulle part la vie n'est plus belle. Si les vgtaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glac de l'hiver. Dans le rgne animal, la guerre est peut-tre plus meurtrire et les btes de proie plus constamment en veil que dans les climats temprs; mais, d'autre part, les animaux n'ont point se dfendre contre le retour priodique des saisons rigoureuses. certaines poques de l'anne, et dans certains recoins ouverts au soleil, les arbres et l'air fourmillent joyeusement d'oiseaux et d'insectes qui boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumire, une alimentation facile et abondante, animent et surexcitent ces multitudes. Et pourquoi ne pas dire un mot de la parure sexuelle, des brillantes couleurs, des appendices qui distinguent les mles? Cela se retrouve dans la faune de tous les climats, mais nulle part au mme degr de perfection que sous les tropiques. C'est la fois un reflet et un signe avant-coureur de la saison des amours. mon sens, dit ce sujet M. Bates, c'est penser comme les enfants, que de supposer que la beaut des oiseaux, des insectes et des autres cratures leur est donne pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre rflexion dmontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul des deux sexes serait-il si richement par, tandis que l'autre est vtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuad que la beaut du plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualits spcifiques, leur sont dvolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et si ma remarque est fonde, n'est-ce pas une raison pour nous faire des ides plus larges sur la vie intime et les relations mutuelles des tres qui peuplent la terre avec nous? IV Tels sont donc, en rsum, les grands traits, les caractres de la fort vierge par excellence: elle est impntrable, impropre la demeure de l'homme; la vgtation est en guerre contre elle-mme; les plantes et les animaux grimpent; il y a peu d'insectes et point de moustiques; les bas-fonds marcageux contrastent avec les terrains boiss du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur des racines arc-boutes et supportent des plantes pendantes ariennes, comme une seconde fort par-dessus la premire; ple-mle de taillis et de lianes parasites; absence de fleurs; retour invariable des mmes phnomnes dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; ombrages silencieux troubls par des bruits mystrieux et inexplicables; enfin, source inpuisable d'intrt, qui provient de la beaut et de la varit, de la richesse, de l'exubrance et de l'intensit de la vie chez tous les tres organiques. Ce qui prcde n'est en quelque sorte que le cadre des explorations o nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquiss les premires impressions[2]. [Note 2: Je dois cette incomparable description de la fort vierge mon loquent et studieux ami M. Amde Pichot, rdacteur de la _Revue Britannique_, le plus intressant recueil scientifique et littraire de ce sicle, que je lis depuis trente ans en m'instruisant toujours. Ce recueil est le tlescope universel qui rapproche les les et les continents de nous, pour nous faire comprendre le _Cosmos_ intellectuel, le globe pensant.--M. Pichot, qui a traduit Shakespeare avec un homme d'tat de nos jours, est digne de nous traduire Humboldt.] V Voil une oeuvre directe et permanente de Dieu sur l'corce de la terre! la vie rpandue pleine main et renaissant d'elle-mme comme un lment insens, anim la fois de l'existence et rpandant en lui et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le dlire de l'existence, la cascade des crations bouillonnant des mains de l'ternel crateur! Voil la vie. Dieu l'a cre infatigable, inpuisable, innombrable dans les vgtations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans les animaux, except les insectes, parce que l'intelligence les anime, et que la nourriture plus recherche leur manquerait dans leurs pturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et l'intelligence proportion de leurs masses, de leurs besoins; entre eux et l'homme il a plac la barrire des langues qui se parlent, mais qui ne se comprennent pas entre elles, except les animaux domestiques, premiers esclaves et tendres amis de l'homme. L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances acqurir, des mystres profonds sonder par l'intelligence et surtout par la charit, cette langue instinctive, qui balbutie peine entre la nation anime, la nation vgtale et la nation humaine. Un Aristote, un Pline, un Buffon, natront et feront l'histoire naturelle des animaux par l'intelligence au lieu de la faire par la forme. C'est un des progrs assez rapprochs que la divine bont permet l'homme d'esprer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles qui entrent une une dans le cantique du _Cosmos_, dans l'hosanna de la cration. VI En attendant, transportons-nous dans les solitudes mridionales de l'ocan Indien ou l'ocan Austral; il est nuit, l'toile sur la Croix du Sud dessine son trpied sur nos ttes, un vaisseau de guerre nous porte depuis dix mois sans voir de rivage vers quelqu'une de ces les grandes comme des continents. Nous suivons notre route dans les cieux, comme dans un miroir o elle se reflte d'toiles en toiles, teintes le jour, rallumes la nuit au souffle du Crateur. Le vaisseau de cent canons plus vaste que le Lviathan, et organis par l'industrie miraculeuse inspire des hommes, contient deux mille vies d'hommes dans son sein, les uns veillant la manoeuvre et l'orientement des voiles pour balayer et recueillir dans leur ventail gigantesque le moindre souffle d'air qui se repose sur le lit plus lourd de la mer, afin de rcolter ainsi le mouvement ncessaire de la route; les autres, assis sur le pont, fourbissent les armes luisantes qui vont conqurir une rgion inconnue de la patrie. Dans les profondeurs du navire, la patrie a balay avant le dpart quelques centaines d'hommes condamns, de femmes coupables, d'enfants innocents au sein de leurs mres, pour purifier la population saine de l'Angleterre et pour peupler des populations renouveles dans ses colonies. La machine flottante est si vaste et les membres de bois sont si solidement encastrs les uns dans les autres par leurs extrmits et par leurs flancs, que le roulement des canons sur ses ponts y est insensible et qu'il ne sent pas plus le poids d'une foule d'hommes que le cheval de trait dans les rues de Londres ne sent le poids des mouches qui se posent sur sa crinire. La mer porte tout, et le vaisseau ne s'enfonce pas d'une ligne dans ses flots mugissants. Les proscrits migrants qui sont ensevelis dans ses cavernes rvent, pleurent, ou chantent pendant la longue traverse sur ce qu'ils ont laiss de leur vie passe, sur ce qu'ils vont retrouver de leur vie future, dans le hasard des unions que la destine leur prpare sous d'autres cieux. VII La journe, longue pour tous ces passagers, touche son dclin. Le calme complet des airs laisse le navigateur indcis mesurer de combien de vagues il a avanc dans sa route vers un rivage toujours invisible. La cloche sonne, le prtre s'agenouille, le matelot se dcouvre, toutes les figures se rassrnent, toutes les conversations se taisent: c'est l'invisible Infini qu'on va parler. La prire murmure demi-voix par le ministre du Tout-Puissant retentit sourdement sur toutes les lvres qui la rptent, et emporte Dieu les louanges, les actions de grce et les voeux secrets de tout ce monde flottant. Le silence respectueux se prolonge aprs la dernire invocation, et chacun, pour dormir ou pour veiller son poste, va reposer ou surveiller la nuit. VIII La nuit perfide et touffante enveloppe dans un silence redoutable le vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limit et soudain clate tout coup dans ce silence. C'est le coup sourd des vagues qui s'amoncellent et qui viennent de minute en minute heurter les flancs du vaisseau; ce sont les plaintes des madriers et des solives qui, dans cet immense chantier flottant, tendent se dtacher les uns des autres pour reprendre leur libert; ce sont les sifflements des ailes du vent travers les voilures, dont cinq cents matelots intrpides prennent les ris; le tumulte des hommes sur le pont tremblant, la voix et le sifflet du commandant, les voiles qui se dchirent et qui emportent dans les airs la force chappe de leurs plis, les mts surchargs qui se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs cordages sur les bastingages, le pas prcipit des matelots courant o le signal les appelle, les coups de haches qui prcipitent la mer ces dbris pour que leur poids ajout au roulis du navire ne l'entrane pas dans l'abme; le tangage colossal de ces dbris mesur par six cents pieds de quille, tantt semble gravir jusqu'aux nuages la lame cumeuse et la diriger en plein firmament, tantt, arriv au sommet de la vague, se prcipiter la tte la premire, les bras des vergues tendus en avant dans l'abme o il glisse, le gouvernail touchant au fond de l'ocan; les matelots suspendus aux cbles dcrivent des oscillations gigantesques sur l'arc des cieux; les canons dtachs de leurs embouchures roulent et l sur les trois ponts avec des clats de foudre; chaque effondrement du vaisseau entre des montagnes d'cumes qui semblent l'engloutir, un cri perant monte de la prison des condamns, puis des voix de femmes et d'enfants qui croient toucher leur dernire heure. Le vaisseau se relve lentement sous le poids des vagues qui se creusent un berceau au pied des mts et roulent furieuses sur le pont disparu sous l'onde; il flotte au hasard, ras comme un ponton, sans savoir o la tempte le pousse; trois nuits, trois jours l'engloutissent avec ses deux mille habitants dans les caprices de la mer; c'est un tombeau o les morts sont avec les vivants, et o chaque seconde est une agonie renaissante; nul n'espre plus son salut, et le silence funbre a succd au cri de la terreur: tout est mort sur ce jouet de la mort. IX Mais les lames retentissantes semblent enfin se fatiguer de leur fureur, les tangages et les roulis laissent respirer les ponts, les ruisseaux d'cume coulent la mer sur ses flancs, les mts rajusts se relvent avec quelques lambeaux de voiles, le gouvernail rpar plonge dans l'lment liquide et imprime une direction au vaisseau dsempar. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et les matelots remontent un un sur le pont. On navigue au gr des lames aplanies; le coup de vent qui a fait avancer les navigateurs en aveugles sur l'ocan Indien, leur laisse entrevoir distance l'le de Ceylan couverte de ses forts tranges, et approcher d'un continent fleur d'eau, o un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux de la mer. C'est le Gange sacr, qui descend des hautes montagnes des Indes o brillrent, la naissance de l'homme primitif, les premiers crpuscules, les rvlations du Crateur et ses premires crations humaines. Langues, ides, thologies, saintets, invocations, martyres, hrosme, dvouement, prodiges, chants sacrs dont les dbris tmoignent d'une majest divine visible aux potes inspirs, morale surhumaine, mystrieuse, que l'homme n'aurait pu dcouvrir, invocation perptuelle au Crateur, l'anantissement de la matire devant l'intelligence sacre: tels sont les vestiges que ces rvlations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des dieux et des hommes. Les brahmes en gardent encore les monuments crits dans leurs livres. On sent que Dieu a pass par l; on respire les parfums moraux de ses oracles. Il parat vident que c'est l qu'il a par ses instincts manifest sa divine nature aux premiers hommes. Sa premire glise a parl, pri, chant dans ces plaines et sur ces sommets consacrs. Cherchez ses traces, elles sont l; Alexandre en eut la premire vision pour l'occident du globe. Elles se rpandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles sanctifirent Zoroastre et Confucius, et les lgislateurs du pays des pyramides; de l elles passrent en Grce, o l'imagination les colora de ses brillants mensonges adopts par les Romains; puis l'incarnation chrtienne les sentit renatre et les pratiqua en morale parfaite et en asctismes pieux. Puis l'homme, divinis par le dvouement de ses frres, succde l'Homme-Dieu, premire institution de l'humanit! Puis ce crpuscule encore visible plit et s'obscurcit dans l'extrme Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conqurants modernes assujettirent une partie de ces peuples et vinrent purifier les populations et accrotre leurs richesses par leur commerce dans ces rgions o ils adorrent leur Memnon d'or sur les autels du Dieu incorporel. Ils reconnurent le mystre, mais ils ne le comprirent pas; et les tnbres renaquirent o les premires races de cette humanit mystrieuse avaient vu le jour du ciel dans la saintet des fils ans de Dieu. Laissons dbarquer cette lie de notre Occident et les conqurants profanateurs sur ce rivage des Indes asservies, et voyons ailleurs les mystres de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes. X C'est le soir; nous sommes dans la capitale du monde occidental; le Colise, thtre bti par Vespasien la mesure du peuple-roi et bourreau de l'univers alors connu, s'lve des centaines de pieds au-dessus des difices publics et des palais des citoyens de Rome. Des murs percs de vomitoires, entres et issues immenses, s'ouvrent de distance en distance, pour donner accs cent dix mille spectateurs. Une ellipse colossale dessine l'oeil ce thtre. Les galeries superposes et replies les unes derrire les autres, pour laisser les regards embrasser librement la scne, s'avancent l'intrieur comme autant de promontoires sur la mer. Michel-Ange, dj vieux, pendant qu'il mditait d'lever jusqu' cinq cents pieds dans les airs la coupole du temple du christianisme, fut trouv seul, errant, pensif, dans les ruines du Colise. Une neige tombe en abondance la nuit prcdente en faisait ressortir les gigantesques lignes sur l'horizon; un ciel bleu, dcoup par ses jours, clatait dans l'intrieur; il tait absorb dans l'admiration muette, cherchant comment il dresserait dans le ciel le thtre de la grandeur du Dieu des chrtiens. Il avait trouv Saint-Pierre dans le Colise. XI Le jour o Titus fit la ddicace de ce Colise, le spectacle fut digne du monument. Des milliers de btes fauves de tous les dserts soumis l'empire y furent amens pour y mourir pendant une reprsentation qui dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comdiens de la mort, y rcrrent, leur agonie, les regards froces des Romains. La mort seule tait le jeu de ce peuple funbre qui tuait pour triompher, et qui tuait encore pour clbrer ses triomphes. Il jouit pleinement ce jour-l de son ivresse de carnage, et il appelait Titus les dlices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient d'emporter, aux applaudissements de la foule, les carcasses d'animaux et les cadavres de victimes. Le sable renouvel buvait les flots de sang, pour prparer d'autres victimes une autre place pour mourir! Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre tages d'un ordre d'architecture diffrent le composent. Mille fois cent cinquante pieds dcrivent la circonfrence de l'ellipse. La scne a trois cents pieds d'tendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en libert; les oiseaux y chantent comme dans la fort. Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est--dire l'an 526 de notre re, les Barbares de Totila en ruinrent diverses parties, afin de s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pierres. Tous les blocs du Colise sont percs de grands trous. J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux excuts par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller dans les masses normes qui forment le Colise. Aprs Totila, cet difice devint comme une carrire publique, o, pendant dix sicles, les riches Romains faisaient prendre des pierres pour btir leurs maisons, qui, au moyen ge, taient des forteresses. Ces palais dont les matriaux ont t fouills dans cette masse de pierres, n'ont fait que l'brcher. Quelques petits autels, desservis par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arne. On y dit la messe et on y demande pardon au Dieu victorieux du sang de tant de millions de victimes rpandu plaisir pour amuser les Romains! Quand la lune sereine de la campagne romaine se lve dans le ciel et laisse filtrer sa blanche lueur travers les brches du Colise sur l'arne du Cirque, quelques humbles voix de solitaires s'lvent et demandent grce pour les forfaits et pour les orgueils de l'humanit. Le Colise, vu ainsi, est la plus grande image qui soit sur la terre des honteuses vicissitudes de la gloire humaine. On sent la fois tant de grandeur et tant de nant! On s'enorgueillit et on s'humilie d'tre homme. XII Mais, quelques pas de l, Saint-Pierre de Rome, oeuvre encore jeune et vivante de la nouvelle religion des hommes, s'lve trois cents pieds plus haut que l'oeuvre de Vespasien. Entrez avec moi dans l'aire de l'difice chrtien. Un oblisque gyptien en granit marque la borne de l'ombre du temple. Deux fontaines jaillissantes tombent et retombent ternellement avec la profusion de leur eau dans des bassins de porphyre des deux cts de l'oblisque. Leur murmure fait faire silence et parle d'ternit. Ici, droite et gauche, une double colonnade de sept cent trente-huit pieds de long, sur six cents pieds de large, enferme la place qui prcde le temple. Douze cents pieds d'espace ouvrent l'oeil la vue ncessaire pour embrasser la masse et la beaut de l'glise. La place comprise entre les deux parties semi-circulaires de la colonnade du Bernin (mais, je vous en prie, ayez les yeux sur une lithographie de Saint-Pierre), est mon gr la plus belle qui existe. Au milieu, un grand oblisque gyptien; droite et gauche, deux fontaines toujours jaillissantes dont les eaux, aprs s'tre leves en gerbe, retombent dans de vastes bassins. Ce bruit tranquille et continu retentit entre les deux colonnes, et porte la rverie. Ce moment dispose admirablement tre touch de Saint-Pierre, mais il chappe aux curieux qui arrivent en voiture. Il faut descendre l'entre de la place _de' Rusticucci_. Ces deux fontaines ornent cet endroit charmant, sans diminuer en rien la majest. Ceci est tout simplement _la perfection de l'art_. Supposez un peu plus d'ornements, la majest serait diminue; un peu moins, il y aurait de la nudit. Cet effet dlicieux est d au cavalier Bernin, dont cette colonnade est le chef-d'oeuvre. Le pape Alexandre VII eut la gloire de la faire lever. Le vulgaire disait qu'elle gterait Saint-Pierre. La place ovale, dont les deux extrmits sont termines par les deux parties de la colonnade, a sept cent trente-huit pieds de long sur cinq cent quatre-vingt-huit de large. Vient ensuite une place peu prs carre, et qui finit la faade de l'glise. La longueur totale de ces trois places qui prcdent Saint-Pierre est, partir de la rue par laquelle on y arrive, de mille cent quarante-huit pieds. Les deux portiques circulaires du Bernin se composent de deux cent quatre-vingt-quatre grosses colonnes de travertin et de soixante-quatre pilastres; ces colonnes forment trois galeries. Dans de certaines solennits, les carrosses des cardinaux passent sous celle du milieu. La base des colonnes est d'ordre toscan, le ft d'ordre dorique, et l'entablement d'ordre ionique; elles ont trente-neuf pieds deux tiers de haut. Les deux portiques semi-circulaires ont cinquante-six pieds de large et cinquante-cinq de hauteur. La balustrade suprieure est orne de cent quatre-vingt-douze statues de douze pieds de haut, comme celles du pont Louis XVI. Les statues de Rome sont en travertin; elles furent faites sous la direction du cavalier Bernin. Elles sont bien places, et contribuent l'ornement. XIII L'homme qui nous apprend le plus de choses sur l'antiquit, Pline, nous dit que Nuncor, roi d'gypte, fit lever dans la ville d'Hliopolis l'oblisque qui est Saint-Pierre. Caligula le fit transporter Rome; on le plaa dans le cirque de Nron au Vatican. Constantin btit sa basilique de Saint-Pierre sur une partie de l'emplacement de ce cirque; mais, jusqu'en 1586, l'oblisque, chose tonnante, resta debout dans le lieu o Caligula l'avait mis, c'est--dire l'endroit o se trouve maintenant la sacristie de Saint-Pierre, btie par Pie VI. En 1586, presque un sicle avant la construction de la colonnade, Sixte-Quint fit placer l'oblisque o il se voit aujourd'hui. Ce transport, qui cota 200,000 francs, fut excut par l'architecte Fontana, au moyen d'un mcanisme admirable, que de nos jours personne ne pourrait inventer, ni peut-tre mme imiter. la fin du moyen ge, on a transport jusqu' des clochers une distance de soixante ou quatre-vingts pas du lieu qu'ils occupaient d'abord. L'oblisque du Vatican a soixante-seize pieds de haut et huit pieds dans sa plus grande largeur. La croix qui le surmonte est cent vingt-six pieds du pav. Cet oblisque n'a point d'hiroglyphes; il n'est pas le plus grand de ceux de Rome, mais quelques personnes le regardent comme le plus curieux, parce que, n'ayant jamais t renvers, il a t conserv dans toute son intgrit. Aux cts de l'oblisque, on voit les deux fontaines. Les brillantes pyramides d'cume blanche qui s'lvent dans les airs retombent dans deux bassins forms chacun d'un seul morceau de granit oriental de cinquante pieds de circonfrence. Le jet le plus lev monte soixante-quatre pieds. Bramante, Raphal, Michel-Ange, les plus grands artistes furent prodigus aux plus grands pontifes pour concevoir et gouverner la construction de ce prodige de la puissance, de la richesse et du gnie. Le christianisme tout entier se concentre dans son chef-d'oeuvre. La faade trop thtrale y manque seule. Elle est forme d'un portique dont les colonnes ont quatre-vingt-sept pieds de tronc, sans les chapiteaux et les corniches. Quand une des cinq portes de ce portique s'ouvre, l'difice apparat tout entier. XIV VUE GNRALE DE L'INTRIEUR DE SAINT-PIERRE. On pousse avec peine une grosse portire de cuir, et nous voici dans Saint-Pierre. On ne peut qu'adorer la religion qui produit de telles choses. Rien au monde ne peut tre compar l'intrieur de Saint-Pierre. Aprs un an de sjour Rome, j'y allais encore passer des heures entires avec plaisir. Presque tous les voyageurs prouvent cette sensation. On s'ennuie quelquefois Rome le second mois de sjour, mais jamais le sixime; et, si on y reste le douzime, on est saisi de l'ide de s'y fixer. Quand vous serez assez malheureux pour dsirer connatre les dimensions de Saint-Pierre, je vous dirai que la longueur de cette basilique est de cinq cent soixante-quinze pieds; elle a cinq cent dix-sept pieds de large la croise. La nef du milieu a quatre-vingt-deux pieds de largeur et cent quarante-deux de hauteur. Elle est orne de grosses statues de saints de treize pieds de proportion. On peut dire qu'ils donnent l'ide de la magnificence qui ne les examine pas en dtail. Cet effet est d au grandiose de l'architecture, et aux soins infinis que l'on se donne pour que tout, dans Saint-Pierre, rappelle au voyageur qu'il est dans le palais d'un Dieu. XV Vous savez que Bramante avait lev jusqu' la corniche les quatre normes piliers de la coupole, qui ont chacun deux cent six pieds de circonfrence. L'glise de _San-Carlo alle Quattro Fontane_ occupe exactement l'espace d'un de ces piliers et ne parat pas petite. Bramante jeta les quatre grands arcs qui, comme des ponts, unissent ces piliers l'un l'autre. Voil ce que Michel-Ange trouva; c'est l-dessus qu'il leva sa coupole. Elle a cent trente pieds de diamtre, c'est--dire trois pieds de moins que celle du Panthon. Elle commence cent soixante-trois pieds du pav, et sa hauteur, prise depuis sa base jusqu' l'ouverture de la lanterne, est de cent cinquante-cinq pieds. On ne croirait jamais que la petite lanterne qui est au-dessus a cinquante-cinq pieds de haut, l'lvation d'une maison ordinaire. Ainsi, la coupole de Michel-Ange, enleve de dessus les piliers, et place par terre, aurait deux cent soixante pieds de haut, lvation qui surpasse celle du Panthon. Montons sur les combles de Saint-Pierre pour voir la partie extrieure du dme: le pidestal de la boule de bronze a vingt-neuf pieds et demi de hauteur; la boule elle-mme sept pieds et demi. La croix qui couronne l'glise est haute de treize pieds. La hauteur totale de Saint-Pierre, depuis le pav de l'glise jusqu'au dernier ornement de la croix, est de quatre cent vingt-quatre pieds. Les Romains comptent onze pieds de plus, je crois, parce qu'ils mesurent l'lvation partir du pav de l'glise souterraine, o est le tombeau d'Alexandre VI. Cette hauteur fait frmir quand on songe que l'Italie est frquemment agite de tremblements de terre, que le sol de Rome est volcanique, et qu'un instant peut nous priver du plus beau monument qui existe. Certainement jamais il ne serait relev. Deux moines espagnols, qui se trouvrent dans la boule de Saint-Pierre lors de la secousse de 1730, eurent une telle peur, que l'un d'eux mourut sur la place. Pour que l'oeil soit satisfait, le contour extrieur de la partie sphrique d'une coupole ne doit pas tre le mme que le contour intrieur; la coupole de Saint-Pierre a deux calottes, et entre les deux rampes l'escalier par lequel on monte jusqu' la boule. Le _tambour_ de la coupole (la partie cylindrique) est perc de seize fentres; c'est travers ces fentres qu'en se promenant au _Pincio_ on aperoit quelquefois le soleil qui se couche. XVI Depuis la base des piliers jusqu' la cime de cinq cents pieds de la coupole, abme de vide, les murailles lvent avec elles jusqu'au fate le miracle de tous les arts: chapelles, tombeaux, figures, peintures, mosaques, balustrades de marbres prcieux, symbole du crucifi, anges qui l'assistent sur la terre ou qui le reoivent dans son ternit. J'ai eu la curiosit de monter aux trois sommets de Saint-Pierre Rome. Le premier, celui qui rgne au-dessus du niveau des murailles avant la naissance de la vote de la coupole, prsente l'aspect d'une ville immense o les ouvriers vous la conservation de l'difice habitent deux ou trois cents pieds au-dessus du niveau de la place avec leurs familles et les instruments de leurs mtiers. Leurs maisons disparaissent derrire les balustrades et l'ombre de cette montagne de pierre qui prend racine leur pied, sans pour cela leur cacher le soleil. On se repose un moment cette hauteur, avant de tenter l'ascension du dme. Une porte basse y conduit; l'on se trouve forc de se courber et de grimper entre deux votes parallles, l'une extrieure, l'autre intrieure, artifice de l'architecture que je n'ai pas compris, mais qui a t adopt comme une ncessit de l'art dans plusieurs autres votes cathdrale, soit pour consolider la construction de ces dmes portant sur eux-mmes, soit pour rectifier l'oeil du spectateur les lignes harmonieuses de leurs dmes ariens. C'est ainsi que l'insecte ramperait entre l'arbre et l'corce. De temps en temps des fentres, inaperues d'en bas, laissent entrer le jour dans ces demi-tnbres intrieures. On en sort enfin la hauteur de la moiti de la coupole, et l'on entre en frissonnant dans le dme lui-mme. Une galerie troite vous permet d'en contempler la profondeur, en appuyant vos mains crispes sur le parapet et la galerie. Les fidles qu'on aperoit d'en bas sur le pav du temple paraissent des fourmis rampantes sur un morceau de marbre. On rentre pouvant dans la calotte double du dme. On poursuit sa route et l'on retrouve enfin la lumire du jour, mais on la retrouve dans le ciel. L'horizon de Rome avec sa mer, ses montagnes, ses lacs, ses forts, ses dserts, tremble sous vos pieds; le moindre souffle du vent de mer, en se rsumant de cette lvation et en heurtant ses ailes contre cet cueil isol des cieux, rsonne comme un tonnerre et semble prt enlever comme une feuille morte le dme colossal qui tremble sous vos pieds. Une seule pierre, dplace dans ces carrires de pierres superposes tage tage, ferait pencher ce monument et vous arriveriez en poussire impalpable dans la poudre et la ruine. Vous plissez de la seule pense; cependant la volont triomphe de la terreur, il vous reste gravir encore 75 pieds en dehors des murailles pour ramper autour du dernier petit globe, bouton de la grande coupole, et pour embrasser les bras de la croix de fer de 25 pieds qui couronne le tout. Je renonce dcrire le bruit du vent dans l'intrieur de cette oreille de bronze dont les moindres haleines de l'air frappent le tympan (que serait-ce dans la tempte?). N'importe! reprenons force et marchons toujours. Une chelle de fer aux chelons tremblants sort du dernier sommet et vous porte au tronc de la croix, que vous embrassez convulsivement comme un brin de mousse embrasse une aiguille d'un chne; vos yeux se troublent, et vous ne voyez plus que le vide ondoyant cinq cents pieds au-dessous de vous! Est-ce Dieu, sont-ce des hommes qui ont mis la premire et la dernire pierre ce monument de la plus grande pense du _Cosmos_? XVII Vous redescendez en silence, et vous entrez dans le sanctuaire en mesurant de l'oeil au-dessus de votre tte le mme abme que vous mesuriez tout l'heure au-dessous! L'tonnement et la terreur refoulent le cri d'admiration sur vos lvres. Vous parcourez lentement, en silence, en comptant vos pas, les piliers, les colonnes, les murs du saint difice. chaque pas votre enthousiasme redouble. Jamais l'humanit n'a rien rv d'aussi vaste et d'aussi parfait! Rve de Dieu excut par les hommes. Tous les pas que vous faites en parcourant l'enceinte dmesure sont marqus par le nom d'un homme de gnie que les sicles ont conserv comme une relique. Ces ouvriers de Dieu ont t anims et inspirs par lui. De plus grands hommes dans tous les arts ne sont pas ns et ne renatront jamais: architectes, artistes, pontifes, potes, tailleurs de marbre, peintres, sculpteurs, mosastes, ont t runis en faisceau de foi, de puissance, de conception, de richesse, de gnie, de volont, d'inspiration, d'enthousiasme pour enfanter ce miracle! Raphal peignait, Jules Romain dessinait, Buonarotti changeait volont le marteau contre le pinceau, Bramante imaginait et concevait la transfiguration de l'architecture pour lever dans le ciel le Panthon simplifi, exalt, glorifi. Et enfin le gnie humain de toutes les poques se couronnait lui-mme en face de l'ternel, et, son diadme sur le front, disait la religion et au pouvoir politique: Tu n'iras pas plus loin! _Voil Saint-Pierre de Rome!_ XVIII Or, qu'est-ce qui a fait ces trois oeuvres? c'est l'homme! Et qu'est-ce que l'homme selon le _Cosmos_ matrialiste de M. de Humboldt? C'est un peu d'hydrogne enferm dans un canal de peau pour rler quelques heures un certain nombre de respirations, puis pour s'vanouir jamais dans le nant et ne plus tre! lgislateurs! guerriers! potes! artistes! potentats de la terre! savants! qu'est-ce que vous tes? qu'est-ce que vous faites? qu'est-ce que votre gloire? qu'est-ce que votre immortalit? le misrable crpitement de la feuille de ces arbustes que l'enfant qui la presse en jouant dans ses deux doigts fait clater avec un petit bruit, et qu'il jette pour la voir scher et pourrir sous ses pas! Voil, hommes, voil de l'oxygne accumul, que vous appelez la vie! Et vous appelez cela de la science? Appelez donc cela non pas la science, mais la moquerie de la cration, commenant par se moquer de soi-mme afin d'avoir le droit de se moquer de son Crateur! Et que les idiots vous croient! Votre vie et votre _Cosmos_ ne mritent pas mme cette raillerie scientifique. Votre _Cosmos_ et le nant ne sont pas deux. Votre science n'est que le nant ayant conscience de lui-mme! Non, la vie humaine n'est pas cela. Vous retranchez de Dieu, de l'homme, de la vie, de la mort, de la nature, ce qui en fait la divinit; c'est--dire le _mystre_. Ouvrez vos yeux et confessez le _mystre_, le _secret_ de Dieu! XIX LA PENSE. Il n'y a pas longtemps qu'ouvrant par hasard un des cahiers d'tudes de ces jeunes hommes chargs par tat d'tudier le principe de vie chez les animaux, et surtout chez l'homme (et que serait-ce s'il tait descendu jusqu'aux plantes, existences animes, imparfaites encore, dont les racines sont du moins capables de choix et d'appropriation des substances dont elles forment les fruits, et dont le cerveau est en bas au lieu d'tre en haut?); il n'y a pas longtemps, dis-je, que je restai frapp d'admiration et de vrit en lisant ces belles considrations sur le principe de la vie, base et opration progressive du _Cosmos_. Je m'criai: Voil un homme qui pense comme moi, et qui, travers la matire, a devin la _pense_. Lisez et comprenez cette prface d'un autre _Cosmos_: Je crois mme que la question de la vie et des destines humaines ne peut tre bien rsolue que par les enchanements de la vie universelle dont elle fait partie: une mme lumire logique, clairant et fcondant ce vaste ensemble, sera la plus saisissante des preuves pour l'esprit humain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La division la plus infinie de la matire ne pourra jamais vous donner que de la matire. Le sentiment du vrai est comme l'affirmation de la nature en nous.--Le _rien sans rien_, dit le philosophe Royer-Collard, _mais je l'affirme_! De toutes les certitudes, la plus certaine est celle qui rsulte des dpositions du sens intime, parce que la conscience est plus prs du souvenir de l'tre que le raisonnement. Le raisonnement a besoin de faits pour dmontrer; le sens intime croit, voit, conclut, affirme sans aucun argument qu'un regard! Le principe de la vie est-il quelque chose de distinct de la matire? Ou bien est-il, sous le nom de proprit de la matire, inhrent la matire mme? La question, ainsi pose et accepte, est exactement la mme pour le principe de la vie morale que pour le principe de la vie corporelle. On n'hsite pas plus dire de la VERTU que de la divisibilit, qu'elle est une proprit de la matire. Le principe une fois admis, que tout est matire, et rien que matire en nous, cette consquence est naturelle. Il y a mme, la dduire ouvertement et la soutenir, quand on croit le principe, un certain courage et une franchise plus honorables que l'indiffrence. Il ne s'agit donc pas ici d'une simple dispute de mots, comme il semble quelques esprits aveugles ou distraits; sous le voile des mots, la question est pose sur des substances: ici, substance matrielle, qu'admettent galement les deux doctrines; l, substance d'une autre nature, et d'une nature suprieure, dont la matire n'est que le support. Il ne faut pas nous le dissimuler, messieurs: ce n'est rien moins que l'ordre moral qui est en question sous les deux doctrines contraires. Dans un cas, les destines de l'homme sont celles de la matire: la vie humaine est un coulement, qui commence l'organisation, qui finit la dissolution, et qui s'panche, comme le fleuve, sur une pente fatale, des glaciers l'Ocan. Dans l'autre cas, les destines, ou plutt les prdestinations de l'homme, rarement ralises, sont celles du principe suprieur support par la matire; dans la mesure mme o l'homme entre en possession de ce principe suprieur, il en partage la nature et les destines, et par les responsabilits d'ici-bas, et par les esprances immortelles. Il n'est pas un des sentiments, pas une des penses, pas un des actes de l'homme, sur lesquels la doctrine accepte ne retentisse, l'insu mme de l'homme; Comme il n'est pas une seule des ractions chimiques d'un corps, sur laquelle ne rejaillisse sa simplicit ou sa dualit de composition. Introduisez votre doctrine dans la loi, interdisez aux juges la recherche du principe des actes, et l'instant mme o l'intention s'vanouit, o il ne reste plus que l'organisme du fait, toute moralit s'vanouit avec elle, et l'homicide par imprudence devient l'gal du meurtre avec prmditation. Introduisez dans les moeurs votre abstention de la recherche des causes, et bientt, des deux lments prdestins de tout acte humain, l'intention morale et l'action, le droit et le fait, il ne reste plus que le fait. Prise ce sommet humain de la vie, c'est--dire aux rgions morales de l'chelle vitale universelle, la question du principe de la vie n'est donc pas oiseuse. Mais ce sommet est prpar par tout ce qui prcde, et la question de matire pure ou de principe incorpor dans la matire est la mme tous les degrs de l'chelle. Les principes incorpors peuvent varier et varient, en effet, chacun de ces degrs; mais la question de l'incorporation, c'est--dire de la simplicit ou de la dualit de substance, est partout la mme. Abordons franchement la question. XX Ces deux tats, l'un de _pure matire_, l'autre de _pur esprit_, sont aussi trangers l'un que l'autre la nature humaine, forme de leur concours et non de leur exclusion. Aussi, ne pouvons-nous les concevoir spars, que par une violence faite la nature des choses, que par l'abstraction, tout artificielle, de l'esprit du sein de la matire qui le supporte; que par une sparation fictive de la matire d'avec l'esprit qui la vivifie. Et c'est cette violence faite la nature des choses, la nature bi-substantielle de l'homme et de tous les tres de notre univers, qui a caus l'erreur, galement dplorable, du matrialisme, qui confond la vie avec son support, et du mysticisme, qui prtend se passer de ce support, et qui s'gare dans les fictions de l'esprit pur. Le matrialisme, en effet, n'est arriv cette conception de matire pure que par l'abstraction, c'est--dire par la sparation graduelle de toutes les qualits ou proprits qu'on observe aux divers degrs de l'chelle des tres. Il a dpouill, en ide, la substance sensible, de toutes les vertus que la substance suprieure ou vivifiante lui avait communiques: de la sensibilit et de la contractilit de l'animal, des qualits vgtatives, des proprits chimiques et de la plupart des proprits physiques des minraux; et nous a dit ensuite de cette substance infrieure, rduite l'_tendue_ et l'_inertie_: voil la matire dans son tat primitif. Le matrialisme ne s'est pas aperu qu'il donnait ainsi lui-mme et la preuve indirecte de son insuffisance expliquer les phnomnes de la vie, par la matire, c'est--dire par la substance rduite aux deux seules proprits de l'tendue et de l'inertie; et la preuve directe de la ncessit et de la ralit d'une autre substance: car comment l'tendue et l'inertie, combines de toutes les faons, pourraient-elles engendrer ce qui est contraire leur nature? l'tendue: l'unit indivisible de la pense? l'inertie: les activits vitales de toute sorte? L'inertie, d'ailleurs, n'est pas une proprit, mais la ngation de toute proprit; c'est l'tat o l'auteur de la Gense se reprsente la terre avant la vivification par l'esprit crateur: _Terra autem erat inanis et vacua._ Mais, pour passer de cet tat d'inertie l'tat oppos qui se dfinit par des proprits, il a fallu ncessairement que les vertus dont la matire tait dnue par elle-mme lui fussent communiques. Je ne cherche en ce moment ni par qui, ni par quoi, ni comment; je saisis au passage le fait irrcusable de la dualit, l o tait la simplicit; je constate le flagrant dlit des vertus au sein mme de l'incapacit de toute vertu; par consquent, l'intervention d'un suprieur dans le sein mme de l'infrieur, et je dis, avec l'autorit de l'vidence: Les proprits ultrieures de la matire sur lesquelles vous vous appuyez pour repousser tout principe tranger la matire, sont la chose mme que vous niez, sont les manifestations logiques de ce principe mme que vous essayez vainement de dissimuler, d'absorber dans la matire, croyant par l vous viter de le reconnatre. Et c'est vous-mme qui, en dfaisant par abstraction et pice pice l'oeuvre de la vie, en dpouillant la matire des proprits qu'elle n'a pu se donner elle-mme, c'est vous-mme qui faites la preuve, par analyse, de l'intervention ncessaire et progressive d'un agent de la vie. Ramenons donc tous les tres et tous les phnomnes de la vie, de ces abstractions matrialistes et mystiques, aussi fausses l'une que l'autre, leur vritable nature, forme du concours de deux substances. Je sens profondment et srement que ces deux termes sont partout au fond de la vie; car la vie est partout, toujours, proportionnelle leur union. Mais, avouables, vidents l'un et l'autre au sens intime, dans le fait substantiel de leur _tre_, ils sont aussi insaisissables, aussi indfinissables l'un que l'autre, dans leur tat primitif ou essentiel; tellement que nous ne savons les dfinir que par opposition l'un l'autre: La matire, disons-nous, est l'oppos de l'esprit, l'esprit est l'oppos de la matire. Pour moi, l'essence saisissable de leurs caractres relatifs est l: que l'un est suprieur l'autre et, par consquent, prdestin sur l'autre. Ce _quod divinum_ qui s'ajoute progressivement la matire inerte, qui est la substance mme des proprits progressives qu'elle manifeste aux divers degrs de l'chelle, cette substance _suprieure_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais si ces principes (me et matire, vie et mort) sont divers, me dites-vous, o est dans l'organisme vivant le sige organique de la vie? XXI Je rponds: Votre question n'est qu'une nouvelle violation de la nature relle des choses. Le sige organique d'un principe est partout o est sa logique, et sa logique est partout o il a pris, par elle, possession de la matire. Il n'est pas un point vivant de mon organisme corporel o mon principe vital organique ne soit, ne rgne et ne gouverne par sa logique. Ne dites-vous pas vous-mme que l'tat vital s'exprime dans la conscience par une affection permanente, _vaguement localise dans tous les points la fois de la masse vivante et anime?_ O est le sige d'un principe de civilisation dans les socits humaines, du principe chrtien, par exemple? Il est partout o sa logique s'est empare des choses humaines, partout o la vie chrtienne a pntr, c'est--dire dans tous les actes chrtiens. Mais, au-dessus des phnomnes physiologiques qui m'affirment un principe vital organique, j'observe, dans une rgion suprieure de mon tre, un autre ordre de phnomnes parfaitement distincts des prcdents, les phnomnes psychiques, source de tout idal en moi, qui m'affirment un autre principe. Ce principe, ce demi-dieu crateur de nos penses et de nos actes, dont mon corps est le temple, dont ma conscience est le sanctuaire, je ne l'aperois pas seulement en conclusion logique, je le sens en moi de si prs et dans une intimit si absolue avec moi-mme, que je le reconnais pour tre ce moi lui-mme qui sent, qui comprend, qui veut et qui parle en ce moment. Ce principe, je n'en connais pas la nature essentielle, je ne cherche pas ici comment il s'est constitu; le nom qu'on lui donne m'importe peu; ce qui m'importe, c'est l'irrcusabilit de son tre et sa souverainet incontestable sur le monde de mes sentiments, de mes penses, de mes volonts, de mes expressions diverses, qu'il gouverne par sa logique. Voil pour la vie. XXII Cette belle bauche de vrit rvle, dans l'homme qui a su la penser et qui a os l'crire, autant de hardiesse d'instinct que de profondeur de rflexion. C'est la mtaphysique du _mystre_; il n'y en a pas d'autre. L'homme qui prtend tout expliquer par un seul mot n'est pas digne d'en comprendre deux. Le _Cosmos_ de M. FOURNET (c'est le nom du jeune mdecin franais qui a crit ces belles lignes) claire plus le _Cosmos_ du savant prussien que l'intelligence n'claire la matire inerte des poques. Qu'il pense et qu'il crive encore: ses conjectures sont l'aurore des vrits qu'il dcouvrira. Il est entr hardiment dans la logique de Dieu, qui est mystre. Je trouve aussi sous sa plume le mot dont j'avais besoin et que la nature divine du sujet me suggre pour mon _Cosmos_, moi. Celui de M. de Humboldt ne mrite que le nom d'histoire naturelle. Le _Cosmos_ a une me, comme l'homme; cette me, c'est sa loi. Cette loi est vidente, mais ne peut tre comprise que par celui dont elle mane. Les hommes et tous les sicles lui ont donn son vrai nom: Mystre, Humboldt! Je le rtablis et je dis humblement: _Matire et pense_ forment le monde. Mais la matire, soit qu'elle soit compose des mmes lments en _ignition_ que supposait M. de Humboldt, soit qu'elle soit compose d'autres lments inconnus, mais toujours matire, n'est pas _Dieu_. Elle n'est ni infinie, ni indivisible, ni parfaite. Elle est prissable. Elle ne peut par consquent tre _cause_; elle est effet. La pense seule est Dieu. La pense est cratrice. C'est donc la pense divine qui, s'associant avec la matire cre par Dieu, forme le monde. Dieu, en appliquant sa pense ou sa volont la matire ou au _nant_ sorti de ses mains, lui a imprim ses qualits ou ses lois: tendue, poids, grandeur relative, et sa forme, et ses limites, et sa gravitation, et sa vie, et sa mort, et sa transformation quand sa vie est accomplie. Tout ce que les yeux ou le tlescope nous permettent de discerner de ses lois, dans les espaces astronomiques de l'tendue infinie de l'ther, n'est que la volont absolue et mystrieuse de Dieu qu'il a command et commande d'excuter l'infini matriel de ces mondes flottants. Ces mondes nous paraissent petits ou grands, relativement nous comme matire; mais en ralit, et par rapport Dieu qui les cre et qui les gouverne, ils ne sont ni grands ni petits. L'galit de leur cration et de leur illusion les nivelle, ils sont tous l'oeuvre de Dieu et les excuteurs de ses volonts qui sont leurs lois. Ils ont tous, depuis le soleil jusqu' l'imperceptible animalcule vtu d'une impalpable poussire de matire, la mme dignit, la mme saintet, oeuvre de Dieu! Dieu leur a donn tous un atome ou un monde de matire, et une parcelle ou un monde d'intelligence, selon les desseins qu'il a sur eux. Aux derniers l'instinct, aux seconds la sensation, aux premiers la libert mritoire. Leur partie matrielle se disperse leur mort. Leur partie anime, intelligente, mritante, leur _me_ survit tout entire, et va animer, selon ses perfections ou ses imperfections acquises, d'autres lments ou portions d'lments matriels. C'est ce qu'on appelle ciel ou enfer. La mort tend son linceul sur ce _mystre_, et l'existence s'accomplit, ou recommence, au gr des desseins mystrieux de Dieu! XXIII Mais tout est mystre incomprhensible dans ce _Cosmos_, o l'existence, la volont, la Providence de Dieu, le mystre de son action divine et absolue, sont eux-mmes le mystre ncessaire, mais inexplicite. ter les mystres de ce _Cosmos_, c'est ter Dieu du monde, c'est--dire la vrit et la vertu. Donc il n'y a point de matire sans mystre, car qui l'aurait cre? Point de lois physiques sans mystre, car qui les aurait donnes? Point d'_me_ sans mystre, car qui l'aurait allume et teinte? Rien sans _mystre_, car le nom de mystre est le nom de la volont ou de l'action de Dieu dans les deux mondes, le monde physique et le monde de l'me. Nier le mystre, c'est plus que nier la matire et l'intelligence; c'est presque nier l'existence et l'autorit de Dieu. C'est nier la logique. Sans le mystre, je vous dfie d'expliquer un atome. Avec les mystres, tout s'explique, depuis Dieu lui-mme jusqu'aux lois physiques et intellectuelles dans les phnomnes qui composent, en dcoulant de lui, son vritable _Cosmos_. J'ajoute la loi des lois, la loi morale de la cration intelligente et libre. La vertu est fille de la vrit! Chaque vrit impose un devoir. Le _Cosmos_ est un _Tout_. La matire n'explique rien. Jetez dans votre creuset tous vos lments; nommez-les comme vous voudrez, analysez-les! Vous ne trouverez srement au fond du creuset qu'une nigme. Est-ce qu'une nigme explique un monde? Elle ne fait qu'ajouter l'insolubilit des choses l'insolubilit des doctrines soi-disant scientifiques. Quant la conscience, il n'y en a plus! Est-ce que la conscience serait claire par une nigme? Et sans conscience, qu'est le bien et le mal, l'honnte et le dshonnte, le vice et la vertu dans l'univers? Vous voyez donc que votre prtendue science est oblige de se dsavouer elle-mme et de recourir au mystre de son instinct inn pour croire quelque chose de surnaturel, au bien ou au mal moral sur lequel la science matrielle ne dit rien! Car, si votre _Cosmos_ matriel ne dit rien de ce qui est ncessaire l'homme, il n'est pas humain, il n'est ni humain ni divin, il n'est rien. C'est un nant savant, qui est forc de recourir au mystre ou de dsavouer Dieu. C'est un transcendant blasphme! Voil la fin de tout! Quelle fin! XXIV --Mais un mystre, me direz-vous, est la confession de notre ignorance. --Oui, le mystre mesure toute la distance incommensurable qui existe et qui doit exister entre le mode d'action de Dieu sur les mondes et l'ignorance de l'homme. Si Dieu n'tait pas Dieu, il ne serait pas mystre. Tout serait clair comme le jour, palpable comme la pierre, comprhensible comme la main qui contient ce que l'oeil juge. Mais il est Dieu, et par consquent il agit en tout d'une manire incomprhensible notre misre morale. Quel rapport peut-il exister entre le crateur et le cr? Aucun, si ce n'est ce mot qui fait incliner toute tte: MYSTRE! On le conclut, on le prononce, on adore, on croit, et l'on vit en paix jusqu' ce qu'une seconde vie nous introduise dans un autre mystre! Il est permis de le chercher, il est interdit de le dcouvrir. On ne peut que le conjecturer: la conjecture n'est point orgueilleuse; elle est l'humiliation de la raison. Voici la mienne: Dieu, l'auteur des choses cres, n'est pas matire et ne peut pas tre matire, car la matire n'est pas infinie; et lui, Dieu, est infini. Il lui a plu de s'unir pour la visibilit de son tre nos sens avec ce quelque chose d'imparfait, de born, de court, de divisible, que nous appelons _matire_! Il lui a plu de lui donner la vie, le mouvement, des lois de mouvement, de gravitude; de rotation, par lesquelles les mondes visibles oprent ce qu'il leur commande d'oprer. Il l'a soumise au temps, qui lui mesure la dure de l'tre; la dissolution et la mort, qui la dcomposent et la transforment. Les tres qu'il a crs dans ces _conditions_ sont aussi nombreux, aussi innombrables, aussi indescriptibles, aussi infinis que sa pense. Tous ont un corps, parcelle de matire; tous ont une me, parcelle d'intelligence. Les hommes sont un compos; Dieu est simple, parce qu'il est immatriel dans sa nature. Mais, dans son action, il est non-seulement double, il est innombrable, il est infini, il est libre parce qu'il est lui-mme sa propre loi; il n'a de limites que lui-mme. Dans son action sur l'univers, pourquoi voulez-vous qu'il soit _un_? Savez-vous seulement ce que c'est que son unit ou sa dualit? Dites-moi le jour o il a cr cette substance visible qu'on appelle matire? Qui vous dit que cette substance dont il a form votre _Cosmos_ est la mme que sa substance invisible l'oeil du corps? Moi, je suis persuad qu'elle est distincte de Dieu; Et qu'il agit sur les mondes par l'action double de l'esprit et de la matire. XXV Dieu est, selon moi, _pense_; La pense du monde qui conoit et qui rgit tout. La matire n'est que matire. Elle ne pense pas; elle obit la pense divine. C'est par l'union ternelle ou momentane de la pense et de la matire, c'est par ce mariage surnaturel et fcond, que le monde ou le _Cosmos_ est form. Cette union des deux substances, la pense divine et l'obissance matrielle, est le mystre! Ce mystre explique tout! Il a seul le mot du _Cosmos_! Celui qui le prononce sait tout! Il a trouv le fond de la science, il a le pied sur le solide. Il n'a pas besoin d'en savoir davantage; son me est satisfaite, son esprit est en repos. Il n'crit pas de _Cosmos_; il crit l'histoire naturelle, la gographie de la terre ou l'astronomie gographique des cieux. Il ne cherche point sa loi morale alors dans la science, qui ne peut rien lui dire que de matriel. Il la trouve dans sa conscience, gravitation mystrieuse, mais convenable, que Dieu a donne comme une impulsion constante dans tous les pays, dans tous les temps, dans toutes les doctrines civiles ou religieuses, tous les hommes de bonne volont. La _conscience_ est le _mystre_ que nous portons en nous. Nous ne le comprenons pas, mais nous lui obissons. Le christianisme en a simplifi pour nos sicles la formule morale. Il nous a apport le mot, non de la _science_, mais de la _conscience_. Pour tout le reste il a dit comme nous: _Mystre_! Ce mot est terrible pour notre orgueil, mais il _est_ comme Dieu lui-mme, _parce qu'il est_; il faut le subir ou avec rage ou avec amour. Avec rage, c'est la rvolte et l'impit; Avec amour, c'est la raison et la vertu. Peut-on hsiter? XXVI Il s'est form parmi les savants une nouvelle cole qui affecte, comme des sourds et muets, de n'admettre que ce qu'ils touchent et de traiter l'existence et le gouvernement du Crateur avec la plus ddaigneuse indiffrence, affectant de tout expliquer sans Dieu et sans mystre. M. de Humboldt a crit pour eux et comme eux son _Cosmos_. Il a enlev le pivot du monde et il lui a dit: _Tournez_! Les ignorants ont t tonns, et ils ont dit: Voyez, c'est admirable que cela tourne tout seul. Voil quatre volumes qui nous expliquent l'univers, et le nom de Dieu n'y est pas mme prononc. Laissons la divine nigme au fond des espaces, et rptons les vains mots que nous avons mis sa place! Cela nous suffit! XXVII Mais cela suffit-il l'inquite raison humaine, qui n'a de repos que quand elle a trouv son aplomb? Mais cela suffit-il la science, qui n'admet aucun effet sans cause, et qui voit l'effet universel, le _Cosmos_, se dsintressant de la plus grande des causes, son Crateur et son Dieu? Mais cela suffit-il au malheur, qui voit effacer des astres cet astre de l'me, cette divine providence _infinie_ qui compte ses larmes et ses jours et qui met en rserve ses souffrances pour les changer en ocan de justice, de rparation et de dlices au jour ternel o elle donnera l'insecte tout ce qu'elle a promis l'univers pour sa seule existence? Mais cela suffit-il l'esprance, qui, en s'approchant chaque jour de la mort, y marche gaiement pour tancher enfin sa soif d'immortalit? Non, si vous mettez en doute l'existence de la providence et la bont de Dieu, la cration, la conservation, la perfectibilit de ses oeuvres, que votre vie soit une ternelle maldiction, au lieu d'tre une bndiction sans fin! Or, votre conscience vous le dit, un Dieu sans vidence serait, s'il existait, une maldiction sans terme; s'il n'existait pas, le _Cosmos_ n'existerait pas lui-mme! Le mystre est la seule explication du Dieu invisible; le mystre est la seule explication de la matire elle-mme. Confessez que tout commence et que tout finit par le mystre, et adorez! Le mystre est le _passe-partout_ des deux mondes! LAMARTINE. FIN DU TOME DIX-NEUVIME. Paris.--Typogr. de Firmin Didot frres, Imprimeurs de l'Institut et de la Marine, rue Jacob, 56. [Notes au lecteur de ce fichier numrique: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. Les prnoms Guillaume et Alexandre sont intervertis en page 228.] End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 19), by Alphonse de Lamartine License: Share Alike