Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) [Notes au lecteur de ce ficher digital: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.] COURS FAMILIER DE LITTRATURE UN ENTRETIEN PAR MOIS PAR M. A. DE LAMARTINE TOME QUATRIME. PARIS ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43. 1857 L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction l'tranger. COURS FAMILIER DE LITTRATURE REVUE MENSUELLE. IV Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob, 56. XIXe ENTRETIEN. 7e de la deuxime Anne. LITTRATURE LGRE. ALFRED DE MUSSET. (Suite.) I Maintenant que nous avons vu l'homme et l'influence, voyons les oeuvres. Notre tche devient ici trs-difficile. Un jour que le pote Hafiz, ce Musset voluptueux mais philosophe de la Perse, tait mollement couch sur son tapis l'ombre des platanes, au bord des sources de Chiraz, et qu'il s'enivrait la fois des parfums cumants de sa coupe, des chants des courtisanes, des pas des danseuses, et des scintillements des yeux de sa jeune pouse Lela, ces lueurs du ciel de l'me, un de ses amis s'avisa de lui dire: Hafiz! qu'est-ce que l'ivresse? Le pote acheva de vider la coupe demi-pleine que cette interrogation inattendue avait suspendue un moment entre la main et les lvres; il regarda amoureusement le front rougissant de Lela, il respira longue haleine le bouquet de fleurs de jasmin et de citronniers qui jonchaient le tapis, puis, gardant un long silence comme un sage qui cherche une rponse et qui n'en trouve pas dans son esprit: L'ivresse? dit-il, je ne sais pas, mais enivre-toi, c'est ma seule rponse. Prenant alors sur le tapis un des bouquets des mille fleurs diverses dont ses esclaves avaient par la table de nacre du festin et couronn les jarres, il le donna respirer son ami: Rponds ton tour, lui dit-il, et analyse si tu peux, dans l'odeur enivrante qu'exhale ce bouquet, chacun des mille parfums dont ce parfum innomm se compose; dis-moi ce qui est sant et ce qui est poison dans l'invisible haleine de toutes ces fleurs? L'ami respira et se tut longtemps comme Hafiz, aprs avoir respir le bouquet de fleurs. Je ne sais pas ce qui est sain; je ne sais pas ce qui est mphitique, dit-il au pote, je ne puis pas dcomposer ce qui chappe mes yeux et mes doigts, mais les couleurs sont ravissantes et le parfum est dlicieux.--Laisse-moi donc vider ma coupe et regarder Lela, poursuivit Hafiz, et il acheva nonchalamment de savourer son double dlire. II Quant nous, en face de ces deux volumes de posie d'Alfred de Musset, notre rle de critique est bien diffrent du rle d'Hafiz et de son ami en face du festin et des danseuses de Perse. Nous ne pouvons pas dire comme Hafiz: Laissez-moi vider ma coupe sans savoir quelle lie amre il peut y avoir au fond du verre, et quel dboire suivra l'ivresse? Nous ne pouvons pas dire comme le convive d'Hafiz: Laissez-moi respirer le bouquet sans savoir quelle salubrit ou quel poison contiennent les coupes colores de ces fleurs. Nous crivons pour la chaste jeunesse et pour les sages, nous n'crivons pas pour les voluptueux. Laissez-nous donc analyser lourdement et pniblement cette double ivresse, l'une saine, l'autre malsaine qui sort des coupes et des fleurs de ce charmant pote, et si nous sommes trop svres, trop dlicats, trop froisss par le mauvais pli d'une feuille de rose comme le Sybarite, ne vous y trompez pas, ce n'est pas mollesse, c'est conscience; rien de ce qui froisse l'me ou de ce qui ternit la pudeur ne doit tre pardonn celui qui crit pour la jeunesse, ce printemps de la puret. III J'ouvre donc le premier et je lis; mais non, je ne lis pas _Don Paez_, premire fantaisie potique d'Alfred de Musset presque encore enfant. C'est une dbauche de verve cumante, c'est une gaze sur laquelle tincellent dj et l des paillettes de faux clinquant et quelques diamants, mais le tissu de gaze est trop clair. C'est du Ptrone en vers. On ne comprend gure comment ce jeune homme, au lieu de dbuter, comme nous dbutons tous, par un excs d'enthousiasme, dbute par un excs de licence d'esprit. C'est une originalit coup sr, mais une triste originalit. Un pote plus mr et plus grand que Musset, venait de mettre l'Espagne la mode par quelques fantaisies andalouses o l'on croyait entendre grincer les guitares sous les balcons aux lueurs de la lune de Sville. Tout tait espagnol en ce temps-l dans le costume potique. Byron lui-mme avait popularis dans Child-Harold les coquetteries de Cadix. La jeunesse de Londres et de Paris ne rvait que Dulcines d'Andalousie. Musset fait aussi son rve: seulement au lieu de le composer d'amour et de larmes, il le compose de libertinage, de rire et de sang. La dame dont ici j'ai dessein de parler tait de ces beauts qu'on ne peut galer; Sourcils noirs, blanches mains, et pour la petitesse De ses pieds, elle tait Andalouse, et comtesse! Juana est son nom, elle aime _don Paez_, lansquenet de la garnison; la description de leur amour ne dissonnerait pas mal dans une page obscne de l'_Aretin_. La sensualit grossire y tue tout amour et par consquent toute vritable posie. Don Paez, en quittant la chambre de Juana, va au corps-de-garde. Dans une scne d'ivrognerie et de rixe qui rappelle trop un tableau flamand de _Teniers_, il apprend que don tur, un de ses camarades, se vante de l'amour de Juana. Il lui donne un dmenti en vers qui soulvent le coeur de dgot. . . . . . . . . . . . .--Ta lvre srement N'a pas de ses baisers sitt perdu la trace? --Je vais te les cracher, si tu veux, la face. Cette anne-l, on admirait cela en France. Le sensualisme obscne des tableaux produisait ce cynisme grossier de l'expression; il faut le pardonner un enfant qui prenait l'engouement pour le got; le temps prenait bien l'ordure du mot pour la force du style. Les deux rivaux se battent en duel sur le rempart. On pressent dj de grandes qualits de posie pique dans la description du combat. Comme on voit dans l't, sur les herbes fauches, Deux louves, remuant les feuilles dessches, S'arrter face face, et se montrer la dent; La rage les excite au combat; cependant Elles tournent en rond lentement, et s'attendent; Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent. Tels, et se renvoyant de plus sombres regards, Les deux rivaux, penchs sur le bord des remparts S'observent,--etc., etc. Don Paez est vainqueur. tur est tu. Amour! . . . . . . . . . . . . s'crie le pote, un moment mu involontairement lui-mme par son propre rcit, Amour, flau du monde, excrable folie, Toi qu'un lien si frle la volupt lie, Quand par tant d'autres noeuds tu tiens la douleur, Si jamais, par les yeux d'une femme sans coeur, Tu peux m'entrer _au ventre_ et m'empoisonner l'me, Ainsi que d'une plaie on arrache une lame, (Plutt que comme un lche on me voie en souffrir) Je t'en arracherai, quand j'en devrais mourir. Ces vers sont vigoureux. Mais voyez comme la matrialit de la sensation se rvle jusque dans ces lans par la brutalit des mots. Tu peux m'entrer _au ventre_. . . . . . . . . . . Un pote spiritualiste, surtout un jeune pote aurait dit: tu peux m'entrer au coeur, mais cela aurait ennobli l'amour en l'levant du rang de sensation au rang de sentiment. Entre ces deux mots il y a la distance qui existe entre l'me et la chair, entre don Juan et Platon. Alfred de Musset s'tait fait le pote de la chair et des nerfs, il devait dire: tu peux m'entrer au ventre! Ce n'tait pas une affectation de style, c'tait une consquence de principes. Il y a plus de rapports qu'on ne le suppose entre la vie et le got. Don Paez, non content d'avoir immol son rival un caprice, veut venger froidement ce caprice trahi sur sa matresse. Il va chez une bohmienne vendeuse de crimes, il achte un poison et un poignard pour accomplir sa vengeance avec le raffinement d'un voluptueux qui veut trouver mme la saveur de la dbauche dans le dernier soupir de la vie, paradoxe qui se trouve dans toutes les compositions de ce temps et qui n'est jamais dans la nature; car entre deux passions extrmes dans le coeur de l'homme, il n'y a jamais quilibre. Si c'est la vengeance qui remporte en lui, il ne caresse pas la victime qu'il va frapper, il la hait et il la dchire comme le tigre; si c'est l'amour qui l'emporte, il ne tue pas, il pleure et il pardonne. Mais la description de la masure sordide habite par la bohmienne vendeuse de philtres est neuve, pittoresque et grave au noir dans la posie qu'on pourrait appeler flamande de la France. Connatriez-vous point, frre, dans une rue Dserte, une maison sans porte, moiti nue; Prs des barrires, triste;--on n'y voit jamais rien, Sinon un pauvre enfant fouettant un maigre chien; Des lucarnes sans vitre, et par le vent cognes. Qui pendent, comme font des toiles d'araignes; Des pignons dlabrs, o glisse par moment Un lzard au soleil;--d'ailleurs nul mouvement. Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnires, S'accroupir vers le soir de vieilles filandires, Qui, d'une main calleuse agitant leur coton, Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton; De mme l'on dirait que, par l'ge lasse, Cette pauvre maison, honteuse et fracasse, S'est accroupie un jour au bord de ce chemin. C'est l que don Paez, le lendemain matin, Se rendait.--etc. . . . . . . . . . . . . . Sur la porte Pendait un vieux tapis de laine rousse, en sorte Que le jour en tout point trouait le canevas; Pour l'carter du mur, Paez leva le bras. Cette seule bauche du paysage trahissait dans la jeune main un vrai pote. Cela n'gale pas en grce, mais cela surpasse en prcision pittoresque le chef-d'oeuvre de La Fontaine, la description de la maison de Philmon et de Beaucis. Don Paez emporte le philtre qui donne la fois le dlire de l'amour et le dlire de l'agonie. Juana attend avec impatience son amant. Ici le pote se retrouve comme malgr lui amant et pote. Lisez le portrait de Juana, vous le diriez trac par la main de Byron ou d'Hugo, non du Byron de _Don Juan_, mais du Byron d'_Had_. Comme elle est belle au soir, aux rayons de la lune, Peignant sur son cou blanc sa chevelure brune! Sous la tresse d'bne on dirait, la voir, Une jeune guerrire avec un casque noir! Son voile droul plie et s'affaisse terre. Comme elle est belle et noble! et comme, avec mystre L'attente du plaisir et le moment venu Font sous son collier d'or frissonner son sein nu! Elle coute.--Dj, dressant mille fantmes, La nuit comme un serpent se roule autour des dmes; Madrid, de ses mulets coutant les grelots, Sur son fleuve endormi promne ses falots. --On croirait que, fconde en rumeurs touffes, La ville s'est change en un palais de fes, Et que tous ces granits dentelant les clochers Sont aux cimes des toits des follets accrochs. La seora pourtant, contre sa jalousie, Collant son front rveur sa vitre noircie, Tressaille chaque fois que l'cho d'un pilier Rpte derrire elle un pas dans l'escalier. --Oh! comme cet instant bondit un coeur de femme! Quand l'unique pense o s'abme son me Fuit et grandit sans cesse, et devant son dsir Recule comme une onde, impossible saisir! Alors, le souvenir excitant l'esprance, L'attente d'tre heureux devient une souffrance; Et l'oeil ne sonde plus qu'un gouffre blouissant, Pareil ceux qu'en songe Alighieri descend. Silence!--Voyez-vous, le long de cette rampe, Jusqu'au fate en grimpant tournoyer une lampe? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ici la mort les saisit dans l'affreux contre-sens de la passion et du meurtre. Le rideau tombe sur deux cadavres et la moralit est digne du drame. . . . . . . . . . Sous une nue obscure La lune a drob sa clart faible et pure.-- Nul flambeau, nul tmoin que la profonde nuit Qui ne raconte pas les secrets qu'on lui dit. --Qui le saura?--Pour moi, j'estime qu'une tombe Est un asile sr o l'esprance tombe, O pour l'ternit l'on croise les deux bras, Et dont les endormis ne se rveillent pas. travers ces lueurs d'un talent nfaste mais nergique, on entrevoit nettement que si la posie est vivante, l'me est morte avant d'tre ne. Le vent du matrialisme l'a teinte dans la poitrine de ce jeune homme. l'absence complte de toute autre sensibilit que la sensibilit des sens et des instincts, correspond en lui la foi complte et avoue dans l'ternit du sommeil de la mort. Aussi, dater de ce premier pome applaudi avec frnsie par une jeunesse sature d'idal et ennuye de platonisme, Alfred de Musset se dclara-t-il de plus en plus le pote des sens contre les potes de l'me. Il n'avait vers dans _Don Paez_ qu'une goutte du philtre empoisonn de la bohmienne, Circ de faubourg: il le versa pleines coupes dans ses pomes suivants. Il s'tait enivr lui-mme du philtre qu'il avait compos pour endormir et pour tuer l'me de Juana. IV _Les Marrons du feu_ sont une dbauche complte de posie et de licence qui dpasse en talent et en scandale d'images _Don Paez_. C'est un pome dialogu plus qu'un drame. Un certain Raphal aime une danseuse, la Camargo. Le temps et la jouissance ont us chez lui l'amour; cet amour est toujours jeune et brlant dans le coeur de la danseuse. Il faut rendre justice au pote, il fait comme la nature, il donne toujours le beau rle la femme. Parmi tous ses sacrilges, il se refuse au moins celui-l. . . . . . . . . . . . . . . La pense D'un homme est de plaisirs et d'oublis traverse; Une femme ne vit et ne meurt que d'amour; Elle songe une anne quoi lui pense un jour! Don Desiderio est le rival malheureux de Raphal. Raphal et don Desiderio se grisent ensemble pendant que la Camargo danse au thtre. Raphal propose don Desiderio de lui fournir l'occasion de dclarer son amour. Il n'a pour cela qu' prendre le manteau de Raphal et se prsenter sous son nom pendant les tnbres au logis de la danseuse. Ce tour de Scapin s'accomplit, la Camargo dcouvre la supercherie, elle jure de se venger du mpris que Raphal a fait de sa passion pour lui. Elle promet don Desiderio d'couter ses soupirs, s'il tue Raphal. Le meurtre, prix de l'amour est consomm, don Desiderio jette le cadavre la mer, il triomphe et se promet le prix de son assassinat: Va, ta mort est ma vie, insens! Ton tombeau Est le lit nuptial, o va ma fiance S'tendre sous le dais de cette nuit glace! Maintenant le hibou tourne autour des falots. L'esturgeon monstrueux soulve de son dos Le manteau bleu des mers, et regarde en silence Passer l'astre des nuits sur leur miroir immense. La sorcire accroupie et murmurant tout bas Des paroles de sang, lave pour les sabbats La jeune fille nue; Hcate aux trois visages Froisse sa robe blanche aux joncs des marcages; coutez.--L'heure sonne! et par elle est compt Chaque pas que le temps fait vers l'ternit. Va dormir dans la mer, cendre! et que ta mmoire S'enfonce avec la vie au coeur de cette eau noire! Vous, nuages, crevez! essuyez ce chemin! Que le pied, sans glisser, puisse y passer demain. On ne sait pas pourquoi l'assassin burlesque don Desiderio dclame ces vers shakspeariens et fantastiques sur le corps de son rival. Mais les vers sont splendides comme un clair de lune entre deux nuages. L'assassin va demander la danseuse la rcompense de son forfait. Elle se moque de lui et le congdie. C'est la moralit de cette comdie, dit le pote au dernier vers. On ne conoit pas bien pourquoi Alfred de Musset a rim cette factie tragique. Elle est pleine d'entrain et vide de sens; ou si elle a du sens, elle ne peut en avoir qu'un; une moquerie de l'amour, la dernire chose dont puisse se moquer un pote. V Une petite nouvelle de Boccace en vers, intitule _Portia_, vient aprs ce pome. Ce n'est plus une dbauche, c'est une ballade; mais cette ballade est crite en style de pote pique. Juliette et Romo dans Shakspeare, Lara dans Byron n'ont pas d'accents la fois plus fantastiques et plus tranges. La fantaisie ici touche l'pope, mais le sujet est toujours monotone: un crime d'amour puni par la jalousie ou par la satit. Un vieux seigneur a pous la belle vnitienne Portia. Un jeune cavalier aime Portia, il en est aim. Dalti, c'est le nom de l'amant, attend le signal des entretiens secrets dans une glise. La saintet du lieu rpand ici sa solennit grave sur le style. L'glise tait dserte, et les flambeaux funbres Croisaient en chancelant leurs feux dans les tnbres. Quand le jeune tranger s'arrta sur le seuil. Sa main n'carta pas son long manteau de deuil Pour puiser l'eau bnite au bord de l'urne sainte. Il entra sans respect dans la divine enceinte, Mais aussi sans mpris.--Quelques religieux Priaient bas, et le choeur tait silencieux. Les orgues se taisaient, les lampes immobiles Semblaient dormir en paix sous les votes tranquilles; Un cho prolong rptait chaque pas. Solitudes de Dieu! qui ne vous connat pas? Dmes mystrieux, solennit sacre, Quelle me, en vous voyant, est jamais demeure Sans doute ou sans terreur?--Toutefois devant vous L'inconnu ne baissa le front ni les genoux. Il restait en silence et comme dans l'attente. --L'heure sonna.--Ce fut une femme tremblante De vieillesse sans doute ou de froid (car la nuit tait froide), qui vint lui.--Le temps s'enfuit, Dit-il, entendez-vous le coq chanter? La rue Parat dserte encor, mais l'ombre diminue. Ces vers attestent que le pote ne restait terre terre que par systme, mais qu'il pouvait, s'il l'avait voulu, dployer des ailes dans une rgion plus haute de la pense. Il le pouvait aussi dans la rgion des sentiments, tmoin l'entretien de Dalti et de Portia dans les lassitudes du coeur: Portia le vit plir: mes seules amours, Dit-il, en toute chose il est une barrire O, pour grand qu'on se sente, on se jette en arrire; De quelque fol amour qu'on ait empli son coeur, Le dsir est parfois moins grand que le bonheur; Le ciel, ma beaut, ressemble l'me humaine: Il s'y trouve une sphre o l'aigle perd haleine, O le vertige prend, o l'air devient le feu, Et l'homme doit mourir o commence le Dieu! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'poux cach derrire un pilier se dcouvre, les dagues se croisent, le mari tombe mort sur le pav de l'glise. Les amants s'vadent. quelque temps de l, on les retrouve ensemble Venise, dans une de ces rveries nocturnes qui sortent de la mer et de l'ombre des palais de cette capitale des songes. La description gale ici, si elle ne les surpasse pas, les notes les plus sonores du pote de Venise, Byron. coutez: Une heure est Venise,--heure des srnades; Lorsqu'autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades, Les pieds dans la rose, et son masque la main, Une nuit de printemps joue avec le matin. Nul bruit ne trouble plus, dans les palais antiques. La majest des saints debout sous les portiques. La ville est assoupie, et les flots prisonniers S'endorment sur le bord de ses blancs escaliers. C'est alors que de loin, au dtour d'une alle, Se dtache en silence une barque isole, Sans voile, pour tout guide ayant son matelot, Avec son pavillon flottant sous son falot. Telle, au sein de la nuit, et par l'onde berce, Glissait, par le zphir lentement balance, La lgre chaloupe o le jeune Dalti... Agitait en ramant le flot appesanti. Longtemps, au double cho de la vague plaintive, On le vit s'loigner, en voguant, de la rive; Mais lorsque la cit qui semblait s'abaisser, Et lentement au loin dans les flots s'enfoncer, Eut, en se drobant, laiss l'horizon vide, Semblable l'alcyon qui, dans son cours rapide, S'arrte tout coup, la chaloupe carta Ses rames sur l'azur des mers, et s'arrta. --Portia, dit l'tranger, un vent plus doux commence se faire sentir.--Chante-moi ta romance. De tels vers font pleurer de regret de ce qu'un pote capable de les avoir sentis et crits ait tremp sa plume si souvent dans le ruisseau trivial de Paris, au lieu de la tremper toujours dans la mer limpide et inspiratrice des lagunes. Mais il semble se complaire, comme un violoniste impatient, briser la corde laquelle il vient de faire rendre de si dlicieux accords. Il n'y manque pas ici comme ailleurs. La romance est une tragdie, et pis qu'une tragdie, une drision. Quel homme fut jamais si grand, qu'il se pt croire Certain, ayant vcu, d'avoir une mmoire O son souvenir, jeune et bravant le trpas, Pt revivre une vie, et ne s'teindre pas? Les larmes d'ici-bas ne sont qu'une rose Dont un matin au plus la terre est arrose, Que la brise secoue, et que boit le soleil; Puis l'oubli vient au coeur, comme aux yeux le sommeil. Le pote prpare par cette rflexion de l'indiffrence, la confidence cruelle que Dalti va faire Portia dans la gondole.--Vous repentez-vous, lui dit-il, de ce que vous avez, fait?--J'ai fait cela pour vous, rpond-elle. Je ne m'en repens pas.-- nature, nature! Murmura l'tranger, vois cette crature; Sous les cieux les plus doux qui la pouvaient nourrir, Cette fleur avait mis dix-huit ans s'ouvrir. A-t-elle pu tomber et se faner si vite, Pour avoir une nuit touch ma main maudite? Aprs cette exclamation o le remords du sducteur prvaut sur la flicit mme de l'amant, Dalti avoue Portia qu'il n'est rien de ce qu'il parat tre; qu'il est le fils d'un pcheur de Venise, corrompu de bonne heure par les vices de cette ville dbauche; qu'aprs avoir frquent les plus viles courtisanes et les maisons de jeu de Venise, il a tromp Portia sur son rang et sur sa fortune; que ce rang est drob; que cette fortune, acquise un moment au jeu, est perdue jusqu' la dernire obole, et qu'il ne lui reste que cette barque achete la veille pour gagne-pain. Cette confidence tonne, sans l'branler, le coeur intrpide de Portia. Ici encore le pote laisse le rle sublime du dvouement la femme. Portia, ds le berceau, d'amour environne, Avait vcu comtesse ainsi qu'elle tait ne, Jeune, passant sa vie au milieu des plaisirs. Elle avait de bonne heure puis les dsirs, Ignorant le besoin, et jamais, sur la terre, Sinon pour l'adoucir, n'ayant vu de misre. Son pre, dj vieux, riche et noble seigneur, Quoique avare, l'aimait, et n'avait de bonheur Qu' la voir admirer, et quand on disait d'elle Qu'tant la plus heureuse, elle tait la plus belle. Car tout lui souriait, et mme son poux, Onorio, n'avait pli les deux genoux Que devant elle et Dieu. Cependant, en silence, Comme Dalti parlait, sur l'ocan immense Longtemps elle sembla porter ses yeux errants. L'horizon tait vide, et les flots transparents Ne refltaient au loin, sur leur abme sombre, Que l'astre au ple front qui s'y mirait dans l'ombre. Dalti la regardait, mais sans dire un seul mot. --Avait-elle hsit?--Je ne sais;--mais bientt, Comme une tendre fleur que le vent dracine. Faible, et qui lentement sur sa tige s'incline, Telle, elle dtourna la tte, et lentement S'inclina tout en pleurs jusqu' son jeune amant. --Songez bien, dit Dalti, que je ne suis, comtesse, Qu'un pcheur; que demain, qu'aprs, et que sans cesse Je serai ce pcheur. Songez bien que tous deux Avant qu'il soit longtemps nous allons tre vieux. Que je mourrai peut-tre avant vous. --Dieu rassemble Les amants, dit Portia; nous partirons ensemble. Ton ange en t'emportant me prendra dans ses bras. Mais le pcheur se tut, car il ne _croyait_ pas. Dans ces douze pages de ballade ou de pome de _Portia_, il y a pour nous une rvlation d'un pote de premire race. On sent que la richesse d'imagination et la jeunesse encore saine du coeur s'agitent en lui sous la froide ironie du sceptique. La nature prvaut un moment sur le paradoxe; mais, hlas! ce moment est court, le paradoxe littraire, consquence du paradoxe moral, l'emporte, et le pote retombe de l'amour dans l'ironie. Chute sans fond d'o l'on ne remonte que le coeur bris et par un effort surhumain de vigueur morale. Mais o est la vigueur morale quand toute foi dans sa propre nature manque l'me? Elle n'est plus que dans le repentir, car le repentir est la dernire force de l'me; c'est celle qui se rveille quand toutes les autres sont assoupies. Neuf fois sur dix, l'homme qui va quitter ce monde expire en se frappant la poitrine et en implorant le divin pardon. Mais, ce jeune homme dbordant de vie tait loin du jour o l'on se demande: Pourquoi et comment ai-je vcu? VI Viennent ensuite quelques chansonnettes vtues de mantilles espagnoles et la guitare la main. Elles appartiennent une littrature trop dbraille pour que nous les citions dans un catalogue de choses immortelles; cela se chante entre deux vins, cela ne se lit pas. Il faut reconnatre cependant que la gaiet franche a aussi ses chefs-d'oeuvre d'inspiration et ses immortalits d'un soir, et que parmi ces chansonnettes de Musset, il y en a une, _Mimi Pinson_, dont chaque vers est un grelot de folie qui tinte joyeusement et dcemment l'oreille. La langue de la mansarde qui est une langue aussi, n'a rien de plus dlicat et de plus svelte. C'est du grec et du gaulois fondus ensemble dans le mme vers. On est tonn du milieu de ces chansons moqueuses, d'entendre tout coup une note triste dissonner par moment dans la voix du jeune Anacron et trahir quelque chose qui ressemble au dboire aprs l'ivresse. Tels sont les vers adresss par Alfred de Musset Ulric Guttinger, pote jeune, tendre et pathtique alors comme Musset lui-mme, mais dj touch au coeur par cette pointe salutaire de la premire douleur, qui gurit ceux qu'elle blesse. L'accent de ces vers Guttinger a un pressentiment de gravit qui annonce un commencement d'amertume dans la joie. On sent que l'homme qui chante va bientt pleurer. Ulric, nul oeil des mers n'a mesur l'abme, Ni les hrons plongeurs, ni les vieux matelots. Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime, Comme un soldat vaincu brise ses javelots. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais laisse-moi du moins regarder dans ton me, Comme un enfant craintif se penche sur les eaux; Toi si plein, front pli sous des larmes de femme! Moi si jeune, enviant ta tristesse et tes maux! La _Ballade la lune_, grotesque parodie de l'cole romantique et insolent dfi l'cole classique, qui se disputaient en ce temps-l le got franais pour le laisser dfinitivement au bon sens, cette cole ternelle, succde ces vers Ulric Guttinger. C'tait, dans la nuit brune, Sur le clocher jauni, La lune Comme un point sur un i. Ces strophes de Scarron prises au srieux par les classiques, firent plus pour la clbrit prcoce du pote que les plus beaux vers. Mais malheur aux clbrits qui clatent par un scandale d'esprit! Il ne faut pas plaisanter avec la gloire. Le pome de _Mardoche_ vient aprs ces fantaisies dans le premier volume. Ce pome n'est lui-mme qu'une triste fantaisie crite avec la plume fatigue de Byron, quand il griffonnait un chant trivial et bouffon de _Don Juan_. Nous en dirions autant de la nouvelle en vers intitule _Suzon_. L'analyse seule offenserait la dcence. Le pote redevient homme et citoyen dans une magnifique apostrophe la Grce que la posie essayait alors de ressusciter par reconnaissance. Il intitule cette aspiration: _Les voeux striles._ Grce, mre des arts, terre d'idoltrie, De mes voeux insenss ternelle patrie, J'tais n pour ces temps o les fleurs de ton front Couronnaient dans les mers l'azur de l'Hellespont. Je suis un citoyen de tes sicles antiques; Mon me avec l'abeille erre sous tes portiques. La langue de ton peuple, Grce! peut mourir. Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes; Mais qu'en fouillant le sein de tes blondes campagnes, Nos regards tout coup viennent dcouvrir Quelque dieu de tes bois, quelque Vnus perdue... La langue que parlait le coeur de Phidias Sera toujours vivante et toujours entendue; Les marbres l'ont apprise, et ne l'oublieront pas. Un secret remords de talent perdu semble par moment l'avertir qu'il ne faut pas ainsi rpandre la posie, cette huile des parfums, sur les pieds des courtisanes. coutez ce remords dans ces beaux vers: Tu te frappais le front en lisant Lamartine, Ami, tu plissais comme un joueur maudit; Le frisson te prenait, et la foudre divine, Tombant dans ta poitrine, T'pouvantait toi-mme en traversant ta nuit. Ah! frappe-toi le coeur, c'est l qu'est le gnie. C'est l qu'est la piti, la souffrance et l'amour; C'est l qu'est le rocher du dsert de la vie, D'o les flots d'harmonie, Quand Mose viendra, jailliront quelque jour. Ne sent-on pas qu'il aurait pu tre un de ces _Moses_ de la posie? Et que disons-nous nous-mme qu'il ne dise mieux que nous dans cette exclamation qui contient en un vers toute une littrature? Ah! frappe-toi le coeur, c'est l qu'est le gnie! C'est pour avoir trop souvent frapp son front au lieu de son coeur qu'il n'a t qu'une grande esprance, au lieu d'tre un grand monument, et qu'il a cr cette cole des potes actuels de l'esprit au lieu de crer l'cole des prophtes du coeur. VII La note du coeur? il l'avait sous la main, il la laissait dormir. Quels accents de ce sicle dpassent en pathtique et en charme ce soupir adress l'astre des nuits qu'il a tout l'heure terni de son ironie dans la _Ballade la lune?_. toile qui descends sur la verte colline, Triste larme d'argent du manteau de la Nuit, Toi qui regarde au loin le ptre qui chemine, Tandis que pas pas son long troupeau le suit; toile, o t'en vas-tu dans cette nuit immense? Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux? Ou t'en vas-tu si belle, l'heure du silence, Tomber comme une perle au sein profond des eaux? Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tte Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux, Avant de nous quitter, un seul instant arrte; toile de l'amour, ne descends pas des cieux! Quand on peut chanter si haut, comment peut-on descendre soi-mme des cieux pour ricaner dans la fange avec un grossier _vulgus?_ _Odi profanum vulgus et arceo!_ Ce pome du _Saule_ est plein d'accents de cette solennit et de cette spiritualit sublimes. On n'est embarrass que du choix des citations. Voulez-vous la prire, coutez: Comme avec majest sur ces roches profondes Que l'inconstante mer ronge ternellement, Du sein des flots mus sort l'astre tout-puissant, Jeune et victorieux,--seule me des deux mondes! L'Ocan fatigu de suivre dans les cieux Sa desse voile au pas silencieux, Sous les rayons divins retombe et se balance. Dans les ondes sans fin plonge le ciel immense. La terre lui sourit.--C'est l'heure de prier: tre sublime! esprit de vie et de lumire, Qui, reposant ta force au centre de la Terre, Sous ta cleste chane y restes prisonnier! Toi, dont le bras puissant, dans l'ternelle plaine, Parmi les astres d'or la soulve et l'entrane Sur la route invisible o d'un regard de Dieu Tomba dans l'infini l'hyperbole de feu! Tu peux faire accourir ou chasser la tempte Sur ce globe d'argile l'espace jet, D'o vers son Crateur l'homme levant sa tte, Passe et tombe en rvant une immortalit; Mais comme toi son sein renferme une tincelle De ce foyer de vie et de force ternelle, Vers lequel en tremblant le monde tend les bras, Prt s'anantir, s'il ne l'animait pas! Son essence la tienne est gale et semblable. Lorsque Dieu l'en tira pour lui donner le jour, Il te fit immortel, et le fit prissable.... Il te fit solitaire, et lui donna l'amour. Amour! Torrent divin de la source infinie! Dieu d'oubli, Dieu jeune, au front ple et charmant! Toi que tous ces bonheurs, tous ces biens qu'on envie Font quelquefois de loin sourire tristement, Qu'importe cette mer, son calme et ses temptes, Et ces mondes sans nom qui roulent sur nos ttes, Et le temps et la vie, au coeur qui t'a connu? La conception de ce pome du _Saule_ est indcise et obscure, mais dans l'excution et dans l'inspiration de certaines scnes, la posie moderne ne monte pas plus haut et ne plane pas plus vaporeusement dans l'ther; mais le pote est insaisissable comme le caprice. La _Coupe et les lvres_, drame crit aprs le pome du _Saule_, est une profession de scepticisme dans son dbut, une imitation trs-savante, mais trop servile du _Manfred_, de lord Byron, dans les scnes. C'est l'histoire d'un bandit tyrolien amoureux d'une autre Marguerite. Il y a des dtails ravissants, tels que cette premire rencontre du bandit et de sa matresse. C'est _Frank_ qui parle: Fatigu de la route et du bruit de la guerre, Ce matin de mon camp je me suis cart: J'avais soif; mon cheval marchait dans la poussire; Et sur le bord d'un puits je me suis arrt. J'ai trouv sur un banc une femme endormie, Une pauvre laitire, une enfant de quinze ans, Que je connais, Gunther.--Sa mre est mon amie. J'ai pass de beaux jours chez ces bons paysans. Le cher ange dormait les lvres demi-closes.-- (Les lvres des enfants s'ouvrent, comme les roses, Au souffle de la nuit).--Ses petits bras lasss Avaient dans son panier roul les mains ouvertes. D'herbes et d'glantine elles taient couvertes. De quel rve enfantin ses sens taient bercs, Je l'ignore.--On et dit qu'en tombant sur sa couche Elle avait moiti laiss quelque chanson, Qui revenait encor voltiger sur sa bouche, Comme un oiseau lger sur la fleur d'un buisson. Nous tions seuls.--J'ai pris ses deux mains dans les miennes. Je me suis inclin,--sans l'veiller pourtant, Gunther! J'ai pos mes lvres sur les siennes, Et puis je suis parti, pleurant comme un enfant. Goethe n'a pas plus de navet, Byron plus de fracheur. Ajoutons qu'ils n'ont ni l'un ni l'autre plus de force et plus de dsespoir de pense que dans les vers suivants, imprcations de Frank qui se cramponne la vie. Et toi, morne tombeau, tu m'ouvres ta mchoire. Tu ris, spectre affam. Je n'ai pas peur de toi. Je renierai l'amour, la fortune et la gloire; Mais je crois au nant, comme je crois en moi. Le soleil le sait bien, qu'il n'est sous sa lumire Qu'une immortalit, celle de la matire. La poussire est Dieu;--le reste est au hasard. Qu'a fait le vent du nord des cendres de Csar? Une herbe, un grain de bl, mon Dieu, voil la vie. Mais moi, fils du hasard, moi Frank, avoir t Un petit monde, un tout, une forme ptrie. Une lampe o brlait l'ardente volont, Et que rien, aprs moi, ne reste sur le sable, O l'ombre de mon corps se promne ici-bas? Rien! pas mme un enfant, un tre prissable! Rien qui puisse y clouer la trace de mes pas! Rien qui puisse crier d'une voix ternelle ceux qui tteront la commune mamelle: Moi, votre frre an, je m'y suis suspendu! Je l'ai tte aussi, la vivace martre; Elle m'a, comme vous, livr son sein d'albtre... --Et pourtant, jour de Dieu, si je l'avais mordu? Si je l'avais mordu, le sein de la nourrice; Si je l'avais meurtri d'une telle faon Qu'elle en puisse jamais garder la cicatrice, Et montrer sur son coeur les dents du nourrisson? Qu'importe le moyen, pourvu qu'on s'en souvienne? Le bien a pour tombeau l'ingratitude humaine. Le mal est plus solide: rostrate a raison. Empdocle a vaincu les hros de l'histoire, Le jour qu'en se lanant dans le coeur de l'Etna, Du plat de sa sandale il souffleta la gloire, Et la fit trbucher si bien qu'elle y tomba. Que lui faisait le reste? Il a prouv sa force. Les sicles maintenant peuvent se remplacer; Il a si bien grav son chiffre sur l'corce Que l'arbre peut changer de peau sans l'effacer. Les parchemins sacrs pourriront dans les livres; Les marbres tomberont comme des hommes ivres, Et la langue d'un peuple avec lui s'teindra. Mais le nom de cet homme est comme une momie, Sous les baumes puissants pour toujours endormie, Sur laquelle jamais l'herbe ne poussera. Je ne veux pas mourir.--Regarde-moi, Nature! _ quoi rvent les jeunes filles_ n'est qu'une bouffonnerie en vers faciles, une scne de _Don Quichotte_ rime, un proverbe jouer aprs souper entre deux paravents. L'esprit rapetisse tout, mme le gnie. Le pome burlesque de _Namouna_, imitation littrale d'un chant de _Don Juan_, n'est qu'une jolie mystification potique o l'auteur vous mne jusqu' la fin de ses trois chants sans sortir de l'exorde. On a fini sans avoir commenc. Le badinage est gai, mais il est trop long et trop us. Cela rappelle ces espigleries d'enfants qui promnent sur les lvres fermes d'autres enfants comme eux, la barbe d'une plume pour les faire rire; la lvre rit, mais l'me ne rit pas; purilit indigne d'un talent qui se respecte mme dans ses jeux! VIII _Rolla_ est selon nous l'apoge du talent d'Alfred de Musset. Mais quel usage du talent que ce pome! Un jeune homme a us sa vie, son me et sa fortune en quelques annes de dbauches. Corrompu jusqu' la moelle, il veut corrompre toute innocence autour de lui; il veut que son dernier soupir soit un dernier crime. Il achte d'une mre infme une pauvre victime innocente de la misre et du libertinage; il s'en fait aimer; puis quand il a dpens sa dernire obole, il savoure un infme suicide dans les bras de la courtisane involontaire dont il a tu l'me avant de se tuer lui-mme. Il lgue un cadavre un lieu de dbauche! Voil le pome. Ce sujet plaisait tant l'imagination dprave de l'auteur qu'on le retrouve avec quelques variantes dans cinq ou six de ses oeuvres en prose et en vers. C'est toujours le suicide rflchi qui est le dnoment d'un amour des sens, dtestable image offrir l'imagination des jeunes hommes! La fume d'un rchaud, la pointe d'un stylet, la goutte d'opium dlaye dans un verre de vin de Champagne sont des issues plus faciles pour sortir d'embarras avec le sort, qu'un effort gnreux pour reconqurir l'innocence et l'honneur, et qu'une vie d'honnte homme pour racheter une jeunesse de dbauches. C'est l le danger de cette posie ou de cette littrature du suicide aprs l'orgie. C'est la dernire tentation et en mme temps la dernire impunit du libertinage. Werther se tuait, mais au moins c'tait pour chapper au crime; Rolla et les hros de Musset se tuent, mais c'est pour chapper la satit ou la punition de leurs fautes. Voyez quel progrs dans l'immoralit! Byron, Heine, Musset et tant d'autres ont fait faire un demi-sicle de chemin la posie sur la route du mal! IX On ne pourrait pas vous analyser ici le pome de _Rolla_; il est plein de pages souilles de lie, de vin, de sang, de tout ce qui tache. C'est une nuit de l'_Aretin_ crite malheureusement par un grand pote. Mais les pages qui mritent d'tre conserves sont nombreuses aussi et tincelantes. Il y a plus, elles sont neuves dans notre langue. Jamais, avant ce jeune homme, la posie n'avait vol avec autant de libert et d'envergure du fond des gouts au fond des cieux. Musset, dans _Rolla_, donne vritablement la chauve-souris les ailes du cygne ou de l'aigle. Lisez au dbut la comparaison sublime entre Rolla, qui n'a que trois ans vivre avant son suicide calcul jour fixe, et entre la cavale du dsert qui n'a que trois jours marcher sans eau dans le sable avant de mourir aussi de soif. Lorsque dans le dsert la cavale sauvage, Aprs trois jours de marche, attend un jour d'orage, Pour boire l'eau du ciel sur ses palmiers poudreux; Le soleil est de plomb, les palmiers en silence Sous leur ciel embras penchent leurs longs cheveux; Elle cherche son puits dans le dsert immense, Le soleil l'a sch; sur le rocher brlant Les lions hrisss dorment en grommelant. Elle se sent flchir; ses narines qui saignent S'enfoncent dans le sable, et le sable altr Vient boire avidement son sang dcolor. Alors elle se couche, et ses grands yeux s'teignent, Et le ple dsert roule sur son enfant Le flot silencieux de son linceul mouvant. Elle ne savait pas, lorsque les caravanes Avec leurs chameliers passaient sous les platanes, Qu'elle n'avait qu' suivre et qu' baisser le front, Pour trouver Bagdad de fraches curies, Des rteliers dors, des luzernes fleuries, Et des puits dont le ciel n'a jamais vu le fond. Lisez quelques vers de l la description du sommeil de l'innocence. Est-ce sur de la neige, ou sur une statue, Que cette lampe d'or, dans l'ombre suspendue, Fait onduler l'azur de ce rideau tremblant? Non, la neige est plus ple, et le marbre est moins blanc. C'est un enfant qui dort.--Sur ses lvres ouvertes Voltige par instants un faible et doux soupir; Un soupir plus lger que ceux des algues vertes Quand le soir sur les mers voltige le Zphyr, Et que, sentant flchir ses ailes embaumes, Sous les baisers ardents de ses fleurs bien-aimes, Il boit sur ses bras nus les perles des roseaux. C'est une enfant qui dort sous ces pais rideaux, Une enfant de quinze ans,--presque une jeune femme; Rien n'est encor form dans cet tre charmant. Le petit chrubin qui veille sur son me Doute s'il est son frre, ou s'il est son amant. Ses longs cheveux pars la couvrent tout entire. La croix de son collier repose dans sa main, Comme pour tmoigner qu'elle a fait sa prire, Et qu'elle va la faire en s'veillant demain. Elle dort, regardez:--quel front noble et candide! Partout, comme un lait pur sur une onde limpide Le ciel sur la beaut rpandit la pudeur. Elle dort toute nue et la main sur son coeur. Les pas silencieux du prtre dans l'enceinte Font tressaillir le coeur d'une terreur moins sainte, vierge! que le bruit de tes soupirs lgers. Regardez cette chambre et ces frais orangers, Ces livres, ce mtier, cette branche bnite Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix; Ne chercherait-on pas le rouet de Marguerite Dans ce mlancolique et chaste paradis? N'est-ce pas qu'il est pur, le sommeil de l'enfance? Que le ciel lui donna sa beaut pour dfense? Que l'amour d'une vierge est une pit Comme l'amour cleste, et qu'en approchant d'elle Dans l'air qu'elle respire on sent frissonner l'aile Du sraphin jaloux qui veille son ct? Y a-t-il rien dans la langue de si vrai, de si frais, de si pur, que ce coin de sainte famille de Raphal ct de l'infme famille qui va spculer tout l'heure sur la chaste innocence de cette enfant? Poursuivons, car le pote ne se lasse pas lui-mme de rpandre les odeurs de l'den sur ce mphitisme du mauvais lieu. Oh! sur quel ocan, sur quelle grotte obscure, Sur quel bois d'alos et de frais oliviers, Sur quelle neige intacte au sommet des glaciers. Souffle-t-il l'aurore une brise aussi pure, Un vent d'est aussi plein des larmes du printemps, Que celui qui passa sur ta tte blanchie, Quand le ciel te donna de ressaisir la vie Au manteau virginal d'un enfant de quinze ans! Quinze ans?-- Romo! l'ge de Juliette! L'ge o vous vous aimiez! o le vent du matin, Sur l'chelle de soie, au chant de l'alouette, Berait vos longs baisers et vos adieux sans fin! Quinze ans!--l'ge cleste o l'arbre de la vie, Sous la tide oasis du dsert embaum, Baigne ses fruits dors de myrrhe et d'ambroisie, Et pour fconder l'air, comme un palmier d'Asie, N'a qu' jeter au vent son voile parfum! Quinze ans!--l'ge o la femme, au jour de sa naissance, Sortit des mains de Dieu si blanche d'innocence, Si riche de beaut, que son pre immortel De ses phalanges d'or en fit l'ge ternel! Oh! la fleur de l'den, pourquoi l'as-tu fane, Insouciante enfant, belle ve aux blonds cheveux? Tout trahir et tout perdre tait ta destine; Tu fis ton dieu mortel, et tu l'en aimas mieux. Qu'on te rende le ciel, tu le perdras encore. Tu sais trop bien qu'ailleurs, c'est toi que l'homme adore; Avec lui de nouveau tu voudrais t'exiler, Pour mourir sur son coeur, et pour l'en consoler! X Rolla s'veille aprs une nuit de dlices contre nature, car l'amour et l'agonie s'excluent comme la vie et la mort. Quel contre-sens qu'un corps qui jouit pendant que l'esprit agonise? Or, Rolla savait que l'aurore pour lui tait la mort; il mourait d'avance dans sa pense. Tout sophisme de morale entrane au sophisme de composition. C'est le vice fondamental de ce pome. Il repose sur un mensonge de nature comme sur un mensonge de situation. Mais que la description de cette aurore funbre contemple de la fentre d'un lieu de dbauche est poignante! Comme le pote retrouve dans le dtail, la vrit et le pathtique perdu dans l'ensemble! Rolla s'crie en regardant le ciel: Vous qui volez l-bas, lgres hirondelles, Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir? Oh! l'affreux suicide! oh! si j'avais des ailes, Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir! Dites-moi, terre et cieux, qu'est-ce donc que l'aurore? Qu'importe un jour de plus ce vieil univers? Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers, Quand des feux du matin l'horizon se colore, Si vous n'prouvez rien, qu'avez-vous donc en vous Qui fait bondir le coeur et flchir les genoux? terre, ton soleil qui donc t'a fiance? Que chantent tes oiseaux? Que pleure ta rose? Pourquoi de tes amours viens-tu m'entretenir? Que me voulez-vous tous, moi qui vais mourir? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et qu'y a-t-il de plus touchant que ce retour de la pense au chaste amour, du sein de la dbauche blase et du suicide dj consomm en esprit? Rolla, ple et tremblant, referma la croise. Il brisa sur sa tige un pauvre dahlia. J'aime, lui dit la fleur, et je meurs embrase Des baisers du zphyr, qui me relvera. --J'ai jet loin de moi, quand je me suis pare, Les lments impurs qui souillaient ma fracheur. Il m'a baise au front dans ma robe dore; Tu peux m'panouir, et me briser le coeur. J'aime!--voil le mot que la nature entire Crie au vent qui l'emporte, l'oiseau qui le suit! Sombre et dernier soupir que poussera la terre, Quand elle tombera dans l'ternelle nuit! Oh! vous le murmurez dans vos sphres sacres, toiles du matin, ce mot triste et charmant! La plus faible de vous, quand Dieu vous a cres, A voulu traverser les plaines thres, Pour chercher le soleil, son immortel amant. Elle s'est lance au sein des nuits profondes. Mais une autre l'aimait elle-mme;--et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament. Et ce retour amer et dlicieux l'ge de puret et d'innocence par l'air oubli et retrouv d'un orgue dans la rue, comme il est compris et rendu dans ces vers funbres. Quand Rolla sur les toits vit le soleil paratre, Il alla s'appuyer au bord de la fentre. De pesants chariots commenaient rouler. Il courba son front ple, et resta sans parler. En longs ruisseaux de sang se dchiraient les nues; Tel, quand Jsus cria, des mains du ciel venues Fendirent en lambeaux le voile aux plis sanglants. Un groupe dlaiss de chanteurs ambulants Murmuraient sur la place une ancienne romance. Ah! comme les vieux airs qu'on chantait douze ans Frappent droit dans le coeur aux heures de souffrance! Comme ils dvorent tout! comme on se sent loin d'eux! Comme on baisse la tte en les trouvant si vieux! Sont-ce l tes soupirs, noir Esprit des ruines? Ange des souvenirs, sont-ce l tes sanglots? Ah! comme ils voltigeaient, frais et lgers oiseaux, Sur le palais dor des amours enfantines! Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps passs, Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercs! En entendant de tels soupirs au milieu de tels blasphmes, on ne sait en vrit s'il n'y a pas plus de vertu que de scepticisme dans une pareille me, et si Musset n'est pas un esprit cleste, masqu en esprit satanique pendant ce triste carnaval de sa vie humaine? Le pome finit par un dvouement enfantin et tendre de la jeune fille et par un baiser du jeune homme sur la croix de son collier. Puis une goutte de poison endort pour jamais le coeur de Rolla qu'un amour inattendu allait vivifier peut-tre! Hlas! tout finit par ce mot peut-tre, pour le hros comme pour le pote. XI dater de ce jour, Alfred de Musset semble devenir un autre homme. Cette tristesse du lendemain, qui est l'expiation des voluptueux aprs le plaisir, se fait sentir son me. Cette tristesse qui n'est que le sentiment douloureux du vide pousse les uns au suicide, les autres la religion; entre quelques rares clats de gaiet on entend dans sa posie je ne sais quels longs soupirs qui trahissent une salutaire souffrance sous ce masque de rieur. Il y a, au salon de peinture de cette anne, Paris, un petit tableau de Grme, que j'ai admir hier et qui me semble reprsenter parfaitement la disposition d'esprit d'Alfred de Musset cette poque de sa vie. C'est une scne de mascarade la porte d'un bal public pendant une nuit de carnaval. Un jeune homme encore vtu de son costume bouffon, de _Pierrot_, vient de se battre en duel avec un de ses compagnons de fte, sans doute pour quelques querelles d'amour ou de table. Il est bless mort, il s'affaisse entre les bras de ses tmoins; une tache de sang suinte travers son habit blanc de Pierrot; les traits de son visage dcolor voudraient rire encore, mais ils agonisent malgr lui, et sous ce faux rire on sent que la pointe de l'pe a touch le coeur. Tel se montre Alfred de Musset dans presque toutes les posies qui ont suivi le pome de _Rolla_. On voit la porte du bal masqu, on entend la musique folle de la danse, mais dans cette musique il y a un sanglot; le sanglot demande comme Desdemona un saule pleureur sur une tombe. Mes chers amis, quand je mourrai Plantez un saule au cimetire. J'aime son feuillage plor; La pleur m'en est douce et chre, Et son ombre sera lgre la terre o je dormirai! XII Il intitula ces posies d'un nouvel accent _les Nuits_. C'est la corde grave de sa lyre muette jusque-l, aussi mlancolique et aussi pathtique que les plus graves mlodies de ses rivaux. Ce sont des dialogues voix basses entre le pote et ce qu'il appelle encore la muse, c'est--dire entre le coeur de l'homme et son gnie. Ce coeur et ce gnie cherchaient se mettre d'accord en lui comme en nous tous. Nous ne connaissons rien dans la posie franaise, anglaise, allemande, de plus harmonieux, de plus sensible et de plus gmissant que les _oratorios_ nocturnes de Musset. Lisez-en ici quelques strophes, puis lisez tout; vous serez saisi comme je le suis en ce moment moi-mme d'un immense repentir de n'avoir pas lu plus tt et de n'avoir pas apprci assez un pareil musicien de l'me. Ah! que la mort est un grand rvlateur! LA MUSE. Pote, prends ton luth, et me donne un baiser; La fleur de l'glantier sent ses bourgeons clore. Le printemps nat ce soir; les vents vont s'embraser; Et la bergeronnette, en attendant l'aurore, Aux premiers buissons verts commence se poser. Pote, prends ton luth, et me donne un baiser. LE POTE. Comme il fait noir dans la valle! J'ai cru qu'une forme voile Flottait l-bas sur la fort. Elle sortait de la prairie; Son pied rasait l'herbe fleurie; C'est une trange rverie; Elle s'efface et disparat. LA MUSE. Pote, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse, Balance le zphyr dans son voile odorant. La rose, vierge encor, se referme jalouse Sur le frelon nacr qu'elle enivre en mourant. Ce soir, sous les tilleuls, la sombre rame Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux. Ce soir, tout va fleurir; l'immortelle nature Se remplit de parfums, d'amour et de murmure, Comme le lit joyeux de deux jeunes poux. LE POTE. Pourquoi mon coeur bat-il si vite? Qu'ai-je donc en moi qui s'agite, Dont je me sens pouvant? Ne frappe-t-on pas ma porte? Pourquoi ma lampe demi morte M'blouit-elle de clart? Dieu puissant! tout mon corps frissonne. Qui vient? qui m'appelle?--Personne. Je suis seul; c'est l'heure qui sonne; solitude! pauvret! LA MUSE. Pote, prends ton luth; le vin de la jeunesse Fermente cette nuit dans les veines de Dieu. Mon sein est inquiet, la volupt l'oppresse, Et les vents altrs m'ont mis la lvre en feu. paresseux enfant, regarde, je suis belle. Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas, Quand je te vis si ple au toucher de mon aile, Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras? Ah! je t'ai consol d'une amre souffrance! Hlas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour. Console-moi ce soir, je me meurs d'esprance; J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour. De tels vers ne se font pas avec une plume et de l'encre, mais avec la moelle de son coeur et le doigt du dieu de l'inspiration! Il continue et il s'interroge lui-mme en vers ails sur les diffrents sujets de chant qui s'offrent dans ce temps-ci sa lyre? Cela rappelle un chant de moi, les _Prludes_, mais cela est mille fois plus vagabond et plus emport d'imagination; le disciple dpassait de bien loin le matre. Gilbert lui-mme, dans ses satires, n'a pas de morsures plus saignantes contre ses ennemis. Clouerons-nous au poteau d'une satire altire Le nom sept fois vendu d'un ple pamphltaire, Qui, pouss par la faim, du fond de son oubli, S'en vient tout grelottant d'envie et d'impuissance, Sur le front du gnie insulter l'esprance, Et mordre le laurier que son souffle a sali? Prends ton luth! prends ton luth! Je ne peux plus me taire. Mon aile me soulve au souffle du printemps. Le vent va m'emporter; je vais quitter la terre. Une larme de toi! Dieu m'coute; il est temps. Quels vers modernes, mme ceux de Byron le premier des modernes, galent ceux qui clatent la fin de cette nuit de mai? LA MUSE. Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne, Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau, Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau? pote! un baiser, c'est moi qui te le donne; L'herbe que je voulais arracher de ce lieu, C'est ton oisivet: ta douleur est Dieu. Quel que soit le souci que ta jeunesse endure, Laisse-la s'largir cette sainte blessure Que les noirs sraphins t'ont faite au fond du coeur; Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. Mais, pour en tre atteint, ne crois pas, pote, Que ta voix ici-bas doive rester muette. Les plus dsesprs sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. Lorsque le plican, lass d'un long voyage, Dans les brouillards du soir retourne ses roseaux, Ses petits affams courent sur le rivage En le voyant au loin s'abattre sur les eaux. Dj, croyant saisir et partager leur proie, Ils courent leur pre avec des cris de joie, En secouant leurs becs sur leurs gotres hideux. Lui, gagnant pas lents une roche leve, De son aile pendante abrite sa couve, Pcheur mlancolique, il regarde les cieux: Le sang coule longs flots de sa poitrine ouverte; En vain il a des mers fouill la profondeur; L'Ocan tait vide, et la plage dserte; Pour toute nourriture il apporte son coeur. Sombre et silencieux, tendu sur la pierre, Partageant ses fils ses entrailles de pre, Dans son amour sublime il berce sa douleur; Et regardant couler sa sanglante mamelle, Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle. Ivre de volupt, de tendresse et d'horreur. Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, Fatigu de mourir dans un trop long supplice, Il craint que ses enfants ne le laissent vivant; Alors il se soulve, ouvre son aile au vent, Et se frappant le coeur avec un cri sauvage, Il pousse dans la nuit un si funbre adieu, Que les oiseaux des mers dsertent le rivage Et que le voyageur attard sur la plage, Sentant passer la mort, se recommande Dieu. Pote, c'est ainsi que font les grands potes. Ils laissent s'gayer ceux qui vivent un temps; Mais les festins humains qu'ils servent leurs ftes Ressemblent la plupart ceux des plicans. Quand ils parlent ainsi d'esprances trompes, De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur, Ce n'est pas un concert dilater le coeur. Leurs dclamations sont comme des pes; Elles tracent dans l'air un cercle blouissant; Mais il y pend toujours quelque goutte de sang. XIII Et ceux-ci de _la Nuit d'aot_. Il rpond la muse qui lui reproche de ne plus chanter. Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore Sur la branche o ses oeufs sont briss dans le nid; Puisque la fleur des champs entr'ouverte l'aurore, Voyant sur la pelouse une autre fleur clore, S'incline sans murmure et tombe avec la nuit; Puisque au fond des forts, sous les toits de verdure, On entend le bois mort craquer dans le sentier, Et puisque en traversant l'immortelle nature, L'homme n'a su trouver de science qui dure, Que de marcher toujours, et toujours oublier; Puisque, jusqu'aux rochers, tout se change en poussire; Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain; Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre; Puisque sur une tombe on voit sortir de terre Le brin d'herbe sacr qui nous donne le pain; muse! que m'importe ou la mort ou la vie? J'aime, et je veux plir; j'aime, et je veux souffrir; J'aime, et pour un baiser je donne mon gnie; J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible tarir. Et ceux-l de _la Nuit d'octobre_ o le pote s'est souvenu trop amrement de l'inconstance de la femme qu'il a aime la premire, et o la muse le flicite d'avoir enfin pleur: Pote, c'est assez. Auprs d'une infidle Quand ton illusion n'aurait dur qu'un jour, N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle; Si tu veux tre aim, respecte ton amour. Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui, pargne-toi du moins le tourment de la haine; dfaut du pardon laisse venir l'oubli. Les morts dorment en paix dans le sein de la terre; Ainsi doivent dormir nos sentiments teints. Ces reliques du coeur ont aussi leur poussire; Sur leurs restes sacrs ne portons pas les mains. Pourquoi, dans ce rcit d'une vive souffrance, Ne veux-tu voir qu'un rve et qu'un amour tromp? Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence, Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frapp? Le coup dont tu te plains t'a prserv peut-tre, Enfant; car c'est par l que ton coeur s'est ouvert. L'homme est un apprenti, la douleur est son matre, Et nul ne se connat, tant qu'il n'a pas souffert. C'est une dure loi, mais une loi suprme, Vieille comme le monde et la fatalit, Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptme, Et qu' ce triste prix tout doit tre achet. Les moissons pour mrir ont besoin de rose; Pour vivre et pour sentir l'homme a besoin des pleurs. La joie a pour symbole une plante brise, Humide encor de pluie et couverte de fleurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Est-ce qu'il n'y a pas vritablement une posie moderne, se demande-t-on aprs avoir lu ces pages dlicieuses de mlancolie? Est-ce qu'Ovide, Anacron, Tibulle, Properce, Bertin, Parny, ont de telles profondeurs dans le sentiment? Ah! que je me reproche cruellement aujourd'hui de n'avoir pas connu le coeur d'o coulaient de pareils vers, moi vivant! je ne les lis qu'aujourd'hui, et le coeur d'o ils ont coul ne bat plus. Il est trop tard pour l'aimer. Mais il n'est pas trop tard pour s'extasier de regret et d'admiration devant ces chefs-d'oeuvre. XIV Ici se trouve dans le volume un magnifique fragment de posie lyrique qui aurait pu, si je l'avais entendu temps, rapprocher nos deux destines et nos deux coeurs. C'est la _lettre Lamartine_, une des plus fortes et des plus touchantes explosions de sa sensibilit souffrante. coutez: LETTRE M. DE LAMARTINE. Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne, Et chercher sur les mers quelque plage lointaine O finir en hros son immortel ennui; Comme il tait assis aux pieds de sa matresse, Ple, et dj tourn du ct de la Grce, Celle qu'il appelait alors sa Guiccioli Ouvrit un soir un livre o l'on parlait de lui. Avez-vous de ce temps conserv la mmoire, Lamartine, et ces vers au prince des proscrits, Vous souvient-il encor qui les avait crits? Vous tiez jeune alors, vous, notre chre gloire. Vous veniez d'essayer pour la premire fois Ce beau luth plor qui vibre sous vos doigts. La muse que le ciel vous avait fiance Sur votre front rveur cherchait votre pense, Vierge craintive encore, amante des lauriers. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Recevez-moi maintenant comme vous dsiriez alors tre accueilli par le chantre d'Harold, poursuit-il. Puis il me raconte les dboires de sa premire passion trompe. Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumire, Trouve le soir son champ ras par le tonnerre, Il croit d'abord qu'un rve a fascin ses yeux, Et, doutant de lui-mme, interroge les cieux. Partout la nuit est sombre, et la terre enflamme. Il cherche autour de lui la place accoutume O sa femme l'attend sur le seuil entr'ouvert; Il voit un peu de cendre au milieu d'un dsert. Ses enfants demi-nus sortent de la bruyre, Et viennent lui conter comme leur pauvre mre Est morte sous le chaume avec des cris affreux; Mais maintenant au loin tout est silencieux; Le misrable coute, et comprend sa ruine. Il serre, dsol, ses fils sur sa poitrine; Il ne lui reste plus, s'il ne tend pas la main, Que la faim pour ce soir, et la mort pour demain. Pas un sanglot ne sort de sa bouche oppresse; Muet et chancelant, sans force et sans pense, Il s'asseoit l'cart, les yeux sur l'horizon, Et regardant s'enfuir sa moisson consume, Dans les noirs tourbillons de l'paisse fume L'ivresse du malheur emporte sa raison. Tel, lorsque abandonn d'une infidle amante, Pour la premire fois j'ai connu la douleur, Transperc tout coup d'une flche sanglante, Seul, je me suis assis, dans la nuit de mon coeur. Ce n'tait pas au bord d'un lac au flot limpide, Ni sur l'herbe fleurie au penchant des coteaux; Mes yeux noys de pleurs ne voyaient que le vide, Mes sanglots touffs n'veillaient point d'chos. C'tait dans une rue obscure et tortueuse De cet immense gout qu'on appelle Paris. Autour de moi criait cette foule railleuse Qui des infortuns n'entend jamais les cris. Sur le pav noirci les blafardes lanternes Versaient un jour douteux plus triste que la nuit, Et, suivant au hasard ces feux vagues et ternes, L'homme passait dans l'ombre, allant o va le bruit. Partout retentissait comme une joie trange; C'tait en fvrier, au temps du carnaval. Les masques avins, se croisant dans la fange, S'accostaient d'une injure ou d'un refrain banal. Dans un carrosse ouvert une troupe entasse Paraissait par moment sous le ciel pluvieux, Puis se perdait au loin dans la ville insense, Hurlant un hymne impur sous la rsine en feux. Cependant des vieillards, des enfants et des femmes, Se barbouillaient de lie au fond des cabarets, Tandis que de la nuit les prtresses infmes Promenaient a et l leurs spectres inquiets. On et dit un portrait de la dbauche antique, Un de ces soirs fameux, chers au peuple romain, O, des temples secrets, la Vnus impudique Sortait chevele, une torche la main. Dieu juste! pleurer seul par une nuit pareille! mon unique amour, que vous avais-je fait? Vous m'aviez pu quitter, vous qui juriez la veille Que vous tiez ma vie, et que Dieu le savait! Ah! toi, le savais-tu, froide et cruelle amie, Qu' travers cette honte et cette obscurit, J'tais l, regardant de ta lampe chrie, Comme une toile au ciel, la tremblante clart? Non, tu n'en savais rien, je n'ai pas vu ton ombre; Ta main n'est pas venue entr'ouvrir ton rideau. Tu n'as pas regard si le ciel tait sombre; Tu ne m'as pas cherch dans cet affreux tombeau! Lamartine, c'est l, dans cette rue obscure, Assis sur une borne au fond d'un carrefour, Les deux mains sur mon coeur, et serrant ma blessure, Et sentant y saigner un invincible amour; C'est l, dans cette nuit d'horreur et de dtresse, Au milieu des transports d'un peuple furieux Qui semblait en passant crier ma jeunesse: Toi qui pleures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux? C'est l, devant ce mur o j'ai frapp ma tte, O j'ai pass deux fois le fer sur mon sein nu; C'est l, le croiras tu, chaste et noble pote, Que de tes chants divins je me suis souvenu. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Eh bien! bon ou mauvais, inflexible ou fragile, Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gmissant, Cet homme, tel qu'il est, cet tre fait d'argile, Tu l'as vu, Lamartine, et son sang est ton sang. Son bonheur est le tien; sa douleur est la tienne; Et des maux qu'ici-bas il lui faut endurer, Pas un qui ne te touche et qui ne t'appartienne; Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer. Dis-moi, qu'en penses-tu dans tes jours de tristesse? Que t'a dit le malheur, quand tu l'as consult? Tromp par tes amis, trahi par ta matresse, Du ciel et de toi-mme as-tu jamais dout? Non, Alphonse, jamais. La triste exprience Nous apporte la cendre, et n'teint pas le feu. Tu respectes le mal fait par la Providence, Tu le laisses passer, et tu crois ton Dieu. Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances Je ne sais pas son nom, j'ai regard les cieux. Je sais qu'ils sont lui, je sais qu'ils sont immenses, Et que l'immensit ne peut pas tre deux. J'ai connu, jeune encor, de svres souffrances; J'ai vu verdir les bois, et j'ai tent d'aimer. Je sais ce que la terre engloutit d'esprances, Et, pour y recueillir, ce qu'il y faut semer. XV L'ptre finit par un hymne en strophes de pit et d'apaisement dignes de ce sublime rcitatif. Eh bien! croira-t-on que de tels vers restrent sans rponse? Croira-t-on que ce frre en sensibilit et en posie qui passait ct de moi dans la foule du sicle ne fut ni aperu, ni reconnu, ni entendu par moi dans le tumulte de ma vie d'alors? J'en pleure aujourd'hui; mais ce n'est plus le temps de se retourner et de lui dire: donne-moi la main, nous sommes de la mme famille! Il ne donne la main maintenant qu'aux esprits immortels qui ont trbuch quelquefois sur cette poussire glissante de la vie, mais qui ont lav les taches de leurs genoux dans les larmes de leurs yeux et dans les roses du ciel. Voici par quel hasard je ne connus pas ces vers, je n'y rpondis pas et je parus dur de coeur, quand je n'tais qu'emport et distrait par le tourbillon des affaires. Je vivais peu en France pendant les belles annes de 1828 1840 que Musset remplissait de ses pages presque toujours dtaches et jetes au vent. J'tais en Italie, en Angleterre, au fond de l'Orient, ou voguant d'une rive l'autre de la mer d'Homre; plus tard, j'tais absorb par la politique, passion srieuse obstine et malheureuse de ma vie, bien qu'elle ne ft en ralit, pour moi, que la passion d'un devoir civil (et plt Dieu, pour mon bonheur, que je n'eusse jamais eu d'autres passions que celles des beaux vers, de l'ombre des bois, du silence des solitudes, des horizons de la mer et du dsert! Plt Dieu que je n'eusse jamais touch comme Musset ce fer chaud de la politique qui brle la main des orateurs et des hommes d'tat! _Omnia vanitas_, dit le Sage; mais de toutes les vanits, la plus vaine, n'est-elle pas de vouloir semer sur le rocher, au vent d'un peuple qui ne laisse rien le temps de germer et de mrir!) Bref, je lisais peu de vers alors, except ceux d'Hugo, de Vigny, des deux _Deschamps_, dont l'un avait le gazouillement des oiseaux chanteurs, dont l'autre avait, par fragments, la rauque voix du Dante; j'entendais bien de temps en temps parler de Musset par des jeunes gens de son humeur; mais ces vers badins, les seuls vers de lui qu'on me citait cette poque, me paraissaient des jeux d'esprit, des _jets d'eau de verve_ peu d'accord avec le srieux de mes sentiments et avec la maturit de mon ge. J'coutais, je souriais, mais je ne lisais pas. Une seule fois, je lus jusqu'au bout, parce que la page tait politique et parce que j'avais chant moi-mme une ode patriotique sur le mme sujet. Voici en quelle occasion: XVI C'tait en 1840, au moment o la politique agitatrice et guerroyante du ministre franais, qu'on appelait le ministre de la _coalition_, menaait, sans vouloir frapper, tous les peuples de l'Europe, pour soutenir, sans aucun intrt pour la France, un pacha d'gypte, rvolt contre son souverain, le plus trange caprice de guerre universelle sur lequel on ait jamais souffl pour incendier l'Europe. L'Allemagne, menace comme le reste du continent, sentait raviver, non sans cause, ses vieilles animosits nationales contre nous. Un de ses potes, nomm Becker, venait de publier un chant populaire et patriotique qui retentissait dans tous les coeurs et dans toutes les bouches sur les deux rives du Rhin. Ils ne l'auront pas, notre Rhin allemand, tant que les ossements du dernier des Germains ne seront pas ensevelis dans ses vagues. Musset rpondit ces strophes brlantes et fires par des strophes railleuses et prosaques auxquelles l'esprit national (dirai-je esprit, dirai-je btise) rpondit par un de ces immenses applaudissements, que l'engouement prodigue ses favoris d'un jour, engouement qui ne prouve qu'une chose: c'est que le patriotisme n'tait pas plus potique qu'il n'tait politique en France en ce temps-l. Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand. Il a tenu dans notre verre. Nous l'avons eu, votre Rhin Allemand. Si vous oubliez votre histoire, Vos jeunes filles, srement, Ont mieux gard notre mmoire; Elles nous ont vers votre petit vin blanc, etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'avoue que ces strophes me parurent au-dessous de la dignit comme du gnie de la France. Les ailes de l'aigle ne seyaient pas ce rossignol. Je combattais alors de toutes mes forces la tribune la coalition soi-disant parlementaire, et la guerre universelle pour la cause d'un pacha parvenu. J'crivis dans une heure d'inspiration, la _Marseillaise de la paix_, seule rponse faire, selon moi, l'Allemagne justement offense par nos menaces. Roule libre et paisible entre tes larges rives, Rhin, Nil de l'Occident, coupe des nations, Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives Emporte les dfis et les ambitions. Il ne tachera plus le cristal de ton onde Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain; Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde, Ces ponts qu'un peuple l'autre tend comme une main; Les bombes et l'obus, arc-en-ciel des batailles, Ne viendront plus s'teindre en sifflant sur tes bords; L'enfant ne verra plus du haut de tes murailles Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles Ni sortir des flots ces bras morts. Ce ne sont plus des mers, des Alpes, des rivires Qui bornent l'hritage entre l'humanit: Les bornes des esprits sont leurs seules frontires: Le monde en s'clairant s'lve l'unit. Ma patrie est partout o rayonne la France, O son gnie clate aux regards blouis; Chacun est du climat de son intelligence. Je suis concitoyen de tout homme qui pense; La vrit c'est mon pays. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Amis! voyez l-bas!--la terre est grande et plane, L'Orient dpeupl s'y droule au soleil, L'espace y lasse en vain la lente caravane La solitude y dort son immense sommeil! L des peuples taris ont laiss leurs lits vides, L d'empires poudreux les sillons sont couverts, L, comme un stylet d'or, l'ombre des Pyramides Mesure l'heure morte des sables arides Sur le cadran nu du dsert! Allez-y, etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ces vers que je relis aujourd'hui avec plus de satisfaction d'artiste qu'aucun des vers politiques que j'aie crits, plirent compltement devant le _petit verre_ et le _petit vin blanc_ des strophes de Musset. Je fus dclar un rveur et lui un pote national: la _Marseillaise de la paix_ ne se releva qu'aprs la chute de la coalition parlementaire. On voulait un refrain de caserne, on bafoua la note de paix. Ces vers de Musset, les seuls que je connusse de lui, me confirmrent malheureusement dans le prjug que j'avais de la mdiocrit lyrique de ce jeune homme. Ce fut quelques annes aprs, qu'tant seul et de loisir, un soir d't, sous un chne de ma retraite champtre de Saint-Point, un petit berger qui me cherchait dans les bois, pour m'apporter le courrier de Paris, me remit dans la main un numro de Revue littraire. Ce numro contenait l'ptre _de Musset Lamartine_. Je la lus non-seulement avec ravissement, mais avec tendresse; je pris un crayon dans ma poche, j'crivis, sans quitter l'ombre du chne, les premiers vers de la rponse que je comptais adresser cet aimable et sensible interlocuteur. Ces vers les voici: M. DE MUSSET. 1840. Maintenant qu'abrit des monts de mon enfance Je n'entends plus Paris, ni son murmure immense Qui, semblable la mer, sur un cap cumant Rpand loin de ses murs son retentissement; Maintenant que mes jours et mes heures limpides Rsonnent sous la main comme des urnes vides, Et que je puis en paix les combler plaisir De contemplations, de chants et de loisir; Qu'entre le firmament et mon oeil qui s'y lve Aucun plafond jaloux n'intercepte mon rve, Et que j'y vois surgir ses feux sur les coteaux, Comme de blanches nefs de l'horizon des eaux; Rassasi de paix, de silence et d'extase, Le limon de mon coeur descend au fond du vase; J'entends chanter en moi les brises d'autrefois, Et je me sens tent d'essayer si mes doigts Pourront, donnant au rhythme une me cadence, Tendre cet arc sonore o vibrait ma pense. S'ils ne le peuvent plus, que ces vers oublis Aillent au moins frmir et tomber tes pieds! Enfant aux blonds cheveux, jeune homme au coeur de cire, Dont la lvre a le pli des larmes ou du rire, Selon que la beaut qui rgne sur tes yeux Eut un regard hier svre ou gracieux; Potique jouet de molle posie, Qui prends pour passion ta vague fantaisie, Bulle d'air color dans une bulle d'eau Que l'enfant fait jaillir du bout d'un chalumeau, Que la beaut rieuse avec sa folle haleine lve vers le ciel, y suspend, y promne, Pour y voir un moment son image flotter, Et qui, lorsqu'en vapeur elle vient d'clater, Ne sait pas si cette eau, dont elle est arrose, Est le sang de ton coeur ou l'eau de la rose; mule de Byron, au sourire moqueur, D'o vient ce cri plaintif arrach de ton coeur? Quelle main, de ton luth en parcourant la gamme, A chang tout coup la clef de ta jeune me, Et fait rendre l'esprit le son du coeur humain? Est-ce qu'un pli de rose aurait froiss ta main? Est-ce que ce poignard d'Alep ou de Grenade, Potique hochet des douleurs de parade, Dont la lame au soleil ruisselle comme l'eau, En effleurant ton sein t'aurait perc la peau. Et, distillant ton sang de sa pointe rougie, Ml la pourpre humaine au nectar de l'orgie? Ou n'est-ce pas plutt que cet ennui profond Que contient chaque coupe et qu'on savoure au fond Des ivresses du coeur, amre et fade lie, Fit dtourner ta lvre avec mlancolie. . . . J'en tais l, quand le son de la corne du ptre qui rassemble les vaches pour les ramener l'table se fit entendre dans la prairie au bas des chnes, et me rappela moi-mme au foyer o j'tais attendu. Je jetai ces vers bauchs dans un tiroir de ma table pour les achever le lendemain; mais il n'y eut point de lendemain; un vnement politique inattendu me rappela soudainement Paris; le courant des affaires et des discussions de tribune emporta ces penses avec mille autres; les beaux vers d'Alfred de Musset restrent sans rponse et s'effacrent de ma mmoire. Ce ne fut que cinq ou six ans aprs que, rouvrant par hasard Saint-Point un tiroir longtemps ferm, je relus ce commencement de rponse, et que, me repentant de mon impolitesse involontaire, je rsolus de la complter; mais il y avait apparemment ce qu'on appelle un guignon entre Musset et moi, car un nouvel incident m'arracha encore la plume de la main, et dans mon impatience d'tre ainsi interrompu, je me htai de coudre ce commencement un mauvais lambeau de fin, sans qu'il y et ni milieu, ni corps, ni me ces vers: aussi restrent-ils ce qu'ils sont dans mes oeuvres, aussi mdiocres et aussi indignes de lui que de moi-mme. Je rougis en les relisant de les avoir laiss publier. XVII Je me souviens parfaitement aujourd'hui de l'air potique et tendre que je me proposais de chanter demi-voix dans cette rponse Alfred de Musset. Mon intention tait de lui montrer, par mon propre exemple, la supriorit, mme en jouissance, de l'amour spiritualiste sur l'amour sensuel. Et moi aussi, voulais-je lui dire, j'ai aim l'ge de l'amour, et moi aussi j'ai cherch, dans l'enthousiasme qu'allume la beaut, l'tincelle qui allume tous les autres enthousiasmes de l'me. Cet amour, bien qu'il aspire la possession de la Batrice visible laquelle on a vou un culte pur, n'a pas besoin pour tre heureux de ces plaisirs doux et amers dans lesquels tu cherchas jusqu'ici la sensualit plutt que l'immortelle volupt des _Ptrarques_, des _Tasses_, des _Dantes_, seule aspiration digne de celui qui a une me satisfaire dans le plus divin sentiment de sa nature. Je lui racontais ici deux circonstances de ma vie, circonstances bien dgages de toute sensualit et dans lesquelles cependant j'avais got plus de saveur du vritable amour que, ni lui, ni moi, nous ne pourrions en goter jamais dans les possessions et dans les jouissances o il plaait si faussement sa flicit de voluptueux. Dans l'une de ces circonstances, je me rappelais trois longs mois d'hiver passs Paris dans la premire fleur de mes annes. J'aimais avec la pure ferveur de l'innocence passionne une personne anglique d'me et de forme, qui me semblait descendue du ciel pour m'y faire lever jamais les yeux quand elle y remonterait avant moi. Sa vie, atteinte par une maladie qui ne pardonne pas aux tres trop parfaits pour respirer l'air de la terre, n'tait qu'un souffle; son beau visage n'tait qu'un tissu ple et transparent que le premier coup d'aile de la mort allait dchirer comme le vent d'automne dchire ces fils lumineux qu'on appelle les fils de la Vierge. Sa famille habitait une sombre maison du bord de la Seine, dont l'ombre se rflchissait au clair de lune dans le courant du fleuve. Les convenances m'empchaient d'y tre admis aussi souvent que mon coeur m'y portait et que le sien m'y appelait par son affection avoue de soeur. Pendant ces trois mois de la saison la plus rigoureuse, je ne manquai pas une seule soire de sortir de ma chambre trs-loigne de l, la nuit tombante, et d'aller me placer en contemplation, le front sous les frimas, les pieds dans la neige, sur le quai de la rive droite, en face de la noire maison o battait mon coeur plus qu'il ne battait dans ma poitrine. La rivire large et trouble d'hiver roulait entre nous; j'entendais pour tout bruit gronder les flots de la Seine ou tinter les rverbres des deux quais aux rafales des nuits. Une petite lueur de lampe nocturne qui filtrait entre deux volets entr'ouverts m'indiquait seule la place o mon me cherchait son toile. Cette petite toile de ma vie, je la confondais dans ma pense avec une vritable toile du firmament; je passais des heures dlicieuses la regarder poindre et scintiller dans les tnbres, et ces heures, cruelles sans doute pour mes sens, taient si enivrantes pour mon me, qu'aucune des heures sensuelles de ma vie ne m'a jamais fait prouver des flicits de prsence comparables ces flicits de la privation. Voil, disais-je Musset, les bonheurs de l'me qui aime; prfre-leur, si tu l'oses, les bonheurs des sens qui jouissent! Cette belle personne, poursuivais-je, mourut au printemps; je n'tais pas Paris; j'y revins deux ans aprs, je parvins avec bien de la peine me faire indiquer sa tombe sans nom dans un cimetire de village loin de Paris. J'allais seul pied, inconnu au pays, m'agenouiller sur le gazon qui avait eu le temps dj d'paissir et de verdir sur sa dpouille mortelle. L'glise tait isole sur un tertre au-dessus du hameau, le prtre tait absent, le sonneur de cloches tait dans ses champs, les villageois fanaient leur foin dans les prairies: il n'y avait dans le cimetire que des chevreaux qui paissaient les ronces et des pigeons bleus qui roucoulaient au soleil comme des mes dcouples par la mort. J'tendis mes bras en croix sur le gazon, pleurant, appelant, rvant, priant, invoquant, dans le sentiment d'une union surnaturelle qui ne laissait plus mon me la crainte de la sparation ou la douleur de l'absence. L'ternit me semblait avoir commenc pour nous deux, et quoique mes yeux fussent en larmes, la plnitude de mon amour, dsormais ternel comme son repos, tait tellement sensible en moi pendant cette demi-journe de prosternation sur une tombe qu'aucune heure de mon existence n'a coul dans plus d'extase et dans plus de pit. Voil, lui disais-je, encore une fois ce que c'est que l'amour de l'me en comparaison de tes amours des yeux; celui-l trouve plus de vritables dlices sur un cercueil qui ne se rouvrira pas, que tes amours toi n'en trouvent sur les roses et sur les myrtes d'Horace, d'Anacron ou d'Hafiz. XVIII Mais je ne lui dis rien, en effet, de ce que je voulais ainsi lui dire dans mes vers; Musset mourut lui-mme avant qu'un seul mot de moi lui ou de lui moi et expliqu ce malentendu du hasard entre nous. Le dirai-je? Ce n'est que depuis sa mort prmature, ce n'est qu'en ce moment o j'cris, que j'ai ouvert ses volumes ferms pour moi et que j'ai lu enfin ses posies. Ah! combien, en les lisant, ai-je accus le sort qui m'a priv d'apprcier et d'aimer, pendant qu'il respirait, un homme pour lequel je me sens tant d'analogie, tant d'attrait, et, oserai-je le dire? tant de tendresse aprs sa mort! Oh! que ne l'ai-je connu plus tt! Je me fais de cruels reproches moi-mme quand je me dis: il n'y a pas deux mois que j'ai coudoy ce beau et triste jeune homme en entrant ensemble dans un lieu public; il n'y a pas deux mois que je me suis assis silencieux et froid ct de lui dans une foule. Je l'ai regard, il m'a regard, et nous ne nous sommes rien dit, comme si nous tions deux trangers parlant des langues diverses et n'ayant de commun que l'air qu'ils respirent. Musset! pardonne-moi du sein de ton lyse actuel! Je ne t'avais pas lu alors. Ah! si je t'avais lu, je t'aurais adress la parole, je t'aurais touch la main, je t'aurais demand ton amiti, je me serais attach toi par cette chane sympathique qui relie entre elles les sensibilits isoles et maladives pour lesquelles la temprature d'ici-bas est trop froide, et qui ne peuvent vivre que de l'air tide de l'idal de la posie et de l'amour, cette posie du coeur! Les juvnilits de ta vie et de tes vers, les gracieuses mollesses de ta nature ne m'auraient pas cart de toi, au contraire; il y a des faiblesses qui sont un attrait de plus, parce qu'elles mlent quelque chose de tendre, de compatissant et d'indulgent l'amiti, et qu'elles semblent inviter notre main soutenir ce qui chancelle et relever ce qui tombe. Je t'aurais compris, et je t'aurais compati toi vivant, comme je te comprends et comme je te compatis dans la tombe. Et qu'as-tu donc fait de ta jeunesse et de ton talent, que nous n'ayons plus ou moins fait nous-mme, quand nous commencions trbucher comme des enfants sans lisire sur tous les achoppements de la jeunesse, de la beaut, de la sensibilit et du gnie? Tu t'es laiss prendre par les yeux aux apparences sduisantes du plaisir, au lieu de rechercher les saintes fidlits du sentiment; qui est-ce qui en a souffert, si ce n'est ton coeur? Il a poursuivi des feux follets dans la nuit putride des lagunes de Paris, au lieu de suivre dans le ciel l'toile immortelle d'une _Laure_ ou d'une _Batrice_ digne de toi. Et nous donc, si nous avons t plus heureux, avons-nous donc t plus sage? Tu as chant sur une guitare italienne ou espagnole les tarentelles enivrantes des nuits de Sville ou de Naples, au lieu de rejeter cet instrument avin des orgies nocturnes, de saisir l'instrument sacr de Ptrarque, et de confondre, dans des hymnes rivaux des siens, les deux notes du coeur humain qui s'immortalisent l'une par l'autre, l'amour et la pit. Et nous donc, n'avons-nous pas brl au feu qui purifie tout deux volumes de posies juvniles que des amis mrs et svres nous conseillrent d'anantir, pour ne pas jeter derrire nous, sur la route de la vie, de ces pierres de scandale qu'on retrouve avec honte au retour, et qui font rougir le front sous ses rides. Que t'a-t-il manqu? un ami, pour t'arracher aussi d'une main impitoyable quelques pages qui sont du talent, mais qui ne sont pas de la gloire? Tu as t trop indiffrent aux causes publiques de ta patrie et du monde, et le choc des verres t'a empch d'entendre le choc des ides, des opinions, des partis, qui germaient, combattaient, mouraient pour la cause du bonheur ou du progrs du peuple?--Hlas! puisque tu n'avais pas la foi politique, qui pourrait t'accuser de n'avoir pas eu le zle? Et ce zle qui nous a dvor, nous, et qui nous dvore encore, quoi, grand Dieu! nous a-t-il servi? et quoi a-t-il servi nos frres? Regarde d'en haut ce bas monde: qu'y a-t-il de chang ici que des noms? Tu fus sceptique avant l'exprience, voil tout ton crime! Ce scepticisme te porta te dtourner de la mle, comme tu t'tais, au premier dboire, dtourn de l'amour; tu cherchas dans ta tristesse savourer la vie sans la sentir, et goter dans un opium assoupissant les sommeils et les rves d'un autre Orient?--Et nous donc, n'avons-nous pas cherch de mme l'oubli de la terre dans les platonismes calmants des philosophies spiritualistes, et dans l'_opium_ divin des esprances infinies, qui donnent, ds ici-bas, les songes ternels? Enfin, tu as chang de temps en temps de corde et de note sur ton instrument de joie, tu lui as fait rendre, au soir de tes annes assombries, des accents inattendus d'inspiration, de douleur, de pit, de pathtique, d'enthousiasme pour la nature, d'invocation son auteur, qui ont fait frmir l'unisson d'abord, puis taire d'admiration ensuite nos propres lyres tonnes que les musiciens du temple fussent tout coup surpasss par un mntrier du plaisir! Puis, tu t'es endormi avec tes refrains moiti sacrs, moiti profanes sur les lvres, et nous t'accuserions?--Non, je n'aurais eu le droit de t'accuser de rien dont je ne sois moi-mme coupable; mais j'aurais eu le droit de t'aimer, de te consoler, de te dire d'avance le got de tes larmes, d'entendre le premier les confidences de tes chants, et, puisque tu devais mourir avant moi, d'en recueillir peut-tre pieusement le difficile hritage, afin d'augmenter ta gloire en diminuant tes oeuvres de tes fautes! Oui, si j'tais ton frre de sang, aussi bien que je me sens ton frre de coeur, je voudrais anantir d'abord toutes tes juvnilits en prose, idylles de mansardes, pastorales de tabagies o la finesse et la grce du style ne rachtent pas mme la monotone trivialit du sujet commenant toujours par une orgie pour finir par un suicide. J'arracherais ensuite avec douleur, mais avec une douleur sans piti, la moiti des pages de tes deux volumes en vers! Je ne ferais grce qu'aux divins fragments enchsss et l dans tes pomes comme des tronons de statues de marbre de Paros dans la muraille d'une taverne de Chio. J'encadrerais dans le vlin le plus pur et dans l'or _tes Nuits_, incomparables rivales de celles d'_Hervey_, de _Novalis_, de _Young_, et je composerais avec le tout deux petits volumes que j'intitulerais _Sourires_ et _Soupirs_; l'un les plus frais sourires de la jeunesse, l'autre les plus pathtiques soupirs de l'humanit. Ce serait mon hommage et ton pitaphe, pote endormi dans nos larmes! LAMARTINE. _P. S._ Aprs ces deux entretiens, purement pisodiques, nous allons reprendre l'examen critique et philosophique du Dante. XXe ENTRETIEN. 8e de la deuxime Anne. DEUXIME PARTIE. DANTE. I Lisons maintenant ensemble _la Divine Comdie_ dans l'ordre o Dante crivit ce pome: l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis. Si nous voulions le lire en vers, nous n'aurions que le choix entre les traductions de M. Antony Deschamps, esprit dantesque de notre ge; celle de M. Mongis, tude pique devant laquelle aucune obscurit n'a pu subsister dans le texte, et celle de M. Ratisbonne, acheve en ce moment. Si nous voulions le lire en prose, nous ouvririons la traduction peine dite de M. Mnard, dont la renomme se rpand tout coup dans la littrature savante. Mais, d'abord, est-ce bien l un pome pique? Examinons: Qu'est-ce qu'un pome pique? C'est un rcit chant. Un rcit suppose un fait. O est le fait dans le pome de Dante? Il n'y a l d'autre fait que le songe d'un homme veill, qui est enlev au monde rel par sa vision et qui se transporte imaginairement dans les mondes surnaturels: voyage travers l'infini. Sous ce premier rapport, il n'y a donc point l de pome vritablement pique. En second lieu, un pome pique suppose un hros, un dieu, un personnage quelconque, historique ou fabuleux, accomplissant le fait chant par le pote. Ici il n'y a point de hros, point de personnage historique ou fabuleux accomplissant le fait pique; il y en a mille, groups dans ces visions, sans fil qui les relie entre elles: les trois personnes de la Trinit, le Pre, le Fils, l'Esprit-Saint, la Vierge, les saints, les anges, les divinits de l'Olympe, celles des enfers paens, les habitants de l'empyre chrtien mls aux figures fabuleuses de l'empyre antique. Ces personnages ne concourent aucune action une ou collective; ils passent, comme une revue de fantmes, devant les yeux du pote et du lecteur; c'est la procession des ombres dans la nuit des temps; c'est comme la _Danse des Morts_ des peintres allemands du moyen ge. Cette foule n'agit pas; elle s'coule, semblable une cataracte de l'humanit, dans les abmes. Cela n'attache pas; cela blouit. Le vertige du pote donne le vertige au lecteur. En troisime lieu, un pome pique suppose un rcit continu, un commencement, un milieu, une fin, rcit inspirant, par ses pripties, un intrt pique ou dramatique celui qui lit ou qui coute. Telles sont les grands pomes piques de l'Inde, de la Perse, de la Grce, de Rome, de l'Europe moderne mme. Les potes indiens chantent les aventures humaines ou divines de Rama ou de Chrisna; Ferdousi, celles de Rustem et des hros de la Perse; Homre, celles d'Achille; Virgile, celles d'ne; le Tasse, celles des croiss; Milton, celles du premier homme et de la premire femme; Klopstock, celles du Christ, revtant la forme humaine pour subir la mort en satisfaction des crimes de la terre. Dans tous ces pomes, la grande loi littraire de l'unit de sujet, qui est en mme temps la condition absolue de l'intrt, est rigoureusement observe. Dans _la Divine Comdie_, au contraire, il n'y a, comme on voit, ni unit de personnages, ni unit d'action; c'est une succession d'pisodes sans rapport les uns avec les autres, o l'intrt se noue et se brise chaque nouvelle apparition de personnages devant l'esprit, et o cet intrt, sans cesse nou, sans cesse bris, finit par se perdre dans la multiplicit mme de personnages, et par donner au lecteur l'blouissement d'une foule. Sous ces trois rapports donc on ne peut donner lgitimement cette oeuvre le nom de pome pique. Qu'on l'appelle pome mtaphysique, pome platonique, pome thologique, pome scolastique, pome politique, ce sont ses vrais noms. Ce n'est pas l'pope, c'est l'cole. Le vritable hros, s'il y en avait un, ce serait saint Thomas d'Aquin, car ce sont ses penses que chante le pote. Mais quel pote divin! Nous allons vous l'exposer, non par l'ensemble: il n'en a pas, mais par tronons. Il n'y en a point de plus gigantesques, de plus frustes, et cependant de plus beaux, dans aucune langue, depuis le _sanscrit_, la langue des rvlations surnaturelles de l'Inde. Les chants sont tronqus comme le sujet. La plupart n'ont que cent deux cents vers, l'espace d'une rapide vision. Je vais les feuilleter pour vous. II Le premier chant de _l'Enfer_ commence par une allgorie et une allusion. Au milieu de la route de la vie, chante le pote dans le premier tercet (strophe de trois vers), ayant perdu le droit chemin, je me trouvai gar dans une obscure fort. zchias avait dit avant lui: Au milieu de ma vie j'irai aux portes des enfers! Comment j'y pntrai, continue le pote, je ne saurais le dire, tant j'tais plein de sommeil quand je perdis la vraie voie! Le soleil, qu'il aperoit rverbr sur les paules d'une haute colline, le rassure un peu; il regarde avec moins d'effroi on ne sait quel passage troit et terrible qui est sans doute la mort: il ne le dit pas; le sens est inintelligible; puis, sans dire s'il a franchi ou non ce passage, il commence gravir la colline. Une panthre au poil tachet (personnification de l'amour des sens) lui barre la route. Ici cinq ou six vers resplendissants de la douce srnit du premier matin qui claira le premier homme quand le soleil monta escort des toiles qui l'accompagnrent, grce au mouvement imprim par l'amour divin ces beaux luminaires. Il se livrait la douce impression de cette lumire matinale quand une seconde apparition de bte froce, un lion, symbole de la violence, l'pouvante. Puis vient une louve maigre (symbole de l'inextinguible avidit de la Rome papale). La louve le fait reculer on ne sait o (allusion son exil provoqu par le pape). Ici l'obscurit redouble. Pendant, dit-il, que je glissais dans un enfoncement du sol (allusion sans doute ses adversits), s'offrit mes yeux CELUI QUI PAR UN LONG SILENCE PARAISSAIT AVOIR PERDU L'USAGE DE LA PAROLE. Cela dsigne Virgile, par allusion la longue ignorance de ces sicles qui avaient oubli la langue latine. Dante l'apostrophe et l'implore. Virgile lui rpond et lui rvle son nom par ses oeuvres. Virgile, touch des louanges filiales du pote toscan, le remet dans le droit chemin, en lui faisant viter une foule d'autres btes froces qui s'accouplent avec la louve (tnbreuses allusions Rome et ses allis). Virgile lui propose d'tre son guide dans une des demeures de l'ternit, _loco eterno_. Quand tu auras entendu ses hurlements dsesprs et travers ensuite le sjour o ceux qui brlent sont encore heureux parce qu'ils esprent, lui dit-il, une me plus digne que moi d'entrer dans le ciel te guidera, parce que le Dieu qui gouverne l-haut ne veut pas que je pntre dans son empire. Dante le remercie de vouloir bien le conduire la porte de saint Pierre (allusion au paradis ouvert ou ferm, selon les croyances catholiques, par cet aptre), et il suit son guide. Tel est ce premier chant, qui laisse l'esprit dans le demi-jour des allusions. On marche ttons la suite de ces deux potes, sans savoir si c'est dans la ralit ou dans la vision, dans le sicle ou dans l'ternit, qu'on avance. III Le jour se retirait, chante le pote au commencement du second chant, et l'air rembruni enlevait au sentiment de leur peine tous les tres anims qui sont sur la terre, quand, seul veill, je me prparais soutenir la double preuve de la lassitude et de la compassion, preuves que va retracer ma mmoire, qui ne dfaillit jamais! Puis une invocation paenne la _muse_ ou l'intelligence, puis une apostrophe nouvelle Virgile, son guide. Pour venir ici, je ne suis ni ne, ni Paul, lui dit-il.--Pourquoi trembles-tu? reprend Virgile. Alors le Romain raconte, en vers pathtiques, au Dante comment il fut appel son aide par une femme cleste, dans laquelle on entrevoit soudain Batrice. J'tais, lui dit-il, parmi ceux qui sont en suspens (entre l'enfer et le ciel), quand je fus appel par une femme si entoure de batitude et de beaut qu' l'instant je la priai de m'imposer ses dsirs. Ses yeux brillaient plus que l'toile. Et, avec une physionomie de charme et de paix, et d'une voix d'ange, elle me dit dans sa langue d'en haut: me compatissante de Mantoue! dont la renomme dure encore dans ce bas monde et durera autant que ce monde lui-mme; L'ami de mon coeur, et non de ma fortune, est l sur la plage dserte, tellement embarrass de trouver sa voie que l'effroi lui fait rebrousser son chemin! Et je tremble de m'tre lance trop tard pour le secourir, en apprenant sur lui ce que j'en ai entendu dans le ciel, tant il est dj enfonc dans son garement! Va donc! et, avec ta parole suave et avec tout ce qui est ncessaire son salut, aide-le dans sa route, afin que j'en sois rjouie ici! Moi, qui t'en conjure, je suis Batrice! Je viens d'un sjour o le dsir me rappelle. L'amour qui m'attendrit me fait parler! Quand je retournerai en prsence du Seigneur mon Dieu, je me louerai de toi devant lui! Alors s'engage entre Virgile et Batrice une conversation mtaphysique o la scolastique tient plus de place que l'amour, et o une certaine _Lucia_, vierge et martyre, personnifie, ce qu'on croit, la grce divine, et sollicite Batrice voler au secours de son premier amour. Dante reprend courage l'aspect et aux paroles de Batrice, carte la bte qui obstrue son chemin, remercie Virgile et se trouve aux portes de l'enfer. IV Le troisime chant s'ouvre par cette magnifique inscription devenue le proverbe du dsespoir; Dante la lit en lettres noires sur la porte: C'est par moi qu'on va dans la cit des larmes; c'est par moi qu'on va dans l'ternit de douleur; c'est par moi qu'on va chez la race condamne! Vous qui entrez, laissez jamais toute esprance! Le bruit confus et strident des sanglots, des imprcations, des coups ports et reus dans l'ombre, jette le pote dans la stupeur. Il interroge son guide. Ce sont, lui dit Virgile, les mes mdiocres et lches qui vcurent sans mriter ni louange ni blme. Ne parle pas d'elles, mais regarde seulement, et passe! Les supplices de ces misrables, _qui ne vcurent jamais_, taient d'tre piqus par des taons et des mouches faisant dgoutter de leur visage des larmes rougies de sang qui abreuvaient des vers immondes leurs pieds! L'_Achron_, fleuve des ombres, et _Caron_, leur nautonier, apparaissent, on ne sait pourquoi, dans l'enfer chrtien. Caron frappe de sa rame des troupeaux d'mes. La descente dans les tnbres commence au quatrime chant. L sont les mes qui vcurent avant le christianisme et qui vivent maintenant dans le supplice du _dsir sans espoir_. Une grande tristesse me saisit le coeur cet aspect, dit le Dante, car je reconnus l en suspens des mes d'une grande nature et d'une haute vertu! Virgile, l'une d'entre ces mes, est reconnu par ses pareils GLOIRE AU SOUVERAIN POTE! ONORATE L'ALTISSIMO POETA! s'crie cette foule. _Homre_, _Horace le Satirique_, _Ovide_ et _Lucain_ l'accueillent et accueillent Dante avec lui. En sorte, dit-il, que je fus le sixime parmi ces grands esprits. Puis la confusion de l'imagination du pote jette la confusion dans ses tableaux. lectre, ne, Hector, Csar _aux yeux d'oiseau de proie_, Penthsile, Lavinie, le premier Brutus, Lucrce, Saladin, Aristote, Socrate, Platon et cent autres ombres apparaissent et disparaissent sans intrt pour le drame. _Minos_, qui personnifie la justice divine, juge et chtie au cinquime chant les mes coupables d'avoir cd aux passions sensuelles. Toutes les femmes clbres par leurs faiblesses criminelles sont l; elles ne semblent y tre que pour servir de cadre au plus dlicieux et au plus pathtique pisode du pome: _Franoise de Rimini._ V Ici ce n'est plus le pote scolastique, c'est l'amant qui parle; il se souvient de son propre amour, et reconnat que la sparation est le vritable enfer de ceux qui aiment. Cette histoire tait rcente quand Dante y fit cette immortelle allusion. _Franoise de Rimini_, une des beauts les plus touchantes de l'Italie l'poque o crivait le Dante, tait fille du seigneur de Ravenne. _Guido di Polenta_, son pre, l'avait force pouser _Lanciotto_, fils an du tyran de Rimini, _Malatesta_. Lanciotto, disgraci de la nature, tait d'une laideur repoussante, difforme, boiteux, avare et froce. Son frre, Paolo Malatesta, tait, par sa jeunesse, par sa beaut et par son caractre, le contraste le plus dangereux pour le coeur de Francesca. Il plaignit sa belle-soeur, il l'aima, il en fut aim. Surpris ensemble par l'poux souponneux, Lanciotto pera du mme coup d'pe les deux amants. Ce drame avait rempli l'Italie de bruit, de piti, de larmes. Dante ne pouvait manquer de retrouver dans l'autre monde ceux dont la triste aventure l'avait si fortement mu dans celui-ci. VI coutons le pote. Il dcrit d'abord, en vers qui frissonnent, l'ouragan glac par lequel sont ternellement fouettes et entranes dans un ocan tumultueux de frimas les ombres dont le feu de l'amour ici-bas consuma les sens et les mes. Le Dante est mu et attendri; la piti lui fait oublier le crime. Il se souvient d'avoir aim, il aime encore. pote! dit-il son guide Virgile, je serais curieux d'adresser la parole ces deux mes qui semblent insparables et qui cdent si lgrement l'haleine du mme vent qui les emporte travers l'espace! Et le pote moi: Observe, me rpondit-il, le moment o elles vont passer le plus prs de toi, et alors prie-les au nom de cet amour qui les entrane encore runies l'une l'autre; elles ne rsisteront pas un tel appel, elles viendront toi! Et aussitt que le vent qui les chassait les eut rapproches de moi: mes en peine! leur criai-je, daignez venir nous parler, si cela vous est permis par le souverain matre de ce sjour! Telles que deux colombes, attires par le dsir, fendent l'air qui porte leur vol, et viennent, les ailes ouvertes et sans mouvement, s'abattre ensemble sur le doux nid de leur amour, telles elles s'lancrent du groupe des femmes punies pour avoir trop aim; et ces deux mes volrent moi travers la tourmente, tant elles avaient senti de compassion et de tendresse pour elles dans l'accent du cri que j'avais jet en les appelant! douce et affectueuse crature! me dirent-elles, qui parcours ainsi cet air rprouv et qui viens nous visiter dans notre supplice, nous qui avons teint le monde o tu vis de notre sang; S'il nous tait permis d'invoquer pour un autre le matre de l'univers, qui nous afflige et nous punit, nous lui demanderions de te combler de sa paix, toi qui ressens une si tendre piti pour nos peines sans remde! De ce que tu sembles dsirer entendre nous sommes prtes parler avec toi, pendant que ce vent, un moment immobile, fait silence autour de nous comme prsent. La terre o je vis le jour, dit alors Francesca, s'tend sur la pente marine o l'ridan, fatigu du tumulte des eaux qu'il roule, se perd dans la mer pour y trouver enfin le repos. L'amour, qui s'allume rapidement dans un coeur sensible et tendre, s'alluma dans le coeur de _celui-ci_ pour le corps que j'avais alors, et qui me fut ravi par une mort dont l'horreur irrite encore ma mmoire. Ce mme amour, qui ne permet aucun tre aim de ne pas aimer son tour, m'attira vers _celui-ci_ d'un si invincible attrait que, comme tu le vois, cet attrait ne me laisse pas me sparer de lui, mme dans ces tourments. Cet amour nous conduisit une mme mort. Le sjour de Can, premier meurtrier de son frre, attend ici celui qui nous arracha tous deux du mme coup la vie. Telles furent les paroles qui arrivrent jusqu' nous. la voix de ces mes blesses, je baissai de piti la tte et je tins mon visage inclin vers le sol. la fin mon guide me dit: quoi penses-tu? Quand je pus recouvrer la parole: Hlas! lui rpondis-je, combien de douces rveries, combien d'ardents dsirs ont d mener ces deux mes leur dernier pas de douleur! Ensuite je me tournai de leur ct et je leur parlai, et je commenai ainsi: Francesca! l'image des peines qui font couler tes larmes me remplit de mlancolie et d'attendrissement sur toi. Mais, dis-moi: au temps de tes doux soupirs, quoi l'amour vous accorda-t-il de reconnatre que vous vous aimiez? Comment vous contraignit-il vous avouer l'un l'autre le mystre encore douteux de vos dsirs? Et elle moi: Il n'y a pas, soupira-t-elle, de plus grande douleur pour l'me que de se retracer, dans le jour de son dsespoir, les jours de sa flicit. Ton matre, qui est l avec toi, le sait, lui! Mais, puisque tu as un si violent dsir de connatre jusqu' sa premire racine l'amour qui nous perdit, je parlerai comme celui qui parle en pleurant. Nous lisions un jour par entranement comment l'amour treignit le coeur de Lancelot. Nous tions seuls et sans aucune dfiance de nous-mmes. plusieurs pages cette lecture nous clipsa le jour dans les yeux et nous dcolora d'un frisson le visage; mais une seule image fut celle qui nous fit succomber et qui nous perdit. Quand nous lmes que le sourire entr'ouvert sur les lvres de l'amante avait t drob ainsi par le plus tendre des amants, alors celui qui ne sera jamais dsuni de moi pendant l'ternit imprima tout tremblant un baiser sur ma bouche. Le livre et l'auteur qui l'crivit furent les seuls complices de notre faute. Ce jour-l nous n'en lmes pas davantage. Pendant que l'une de ces mes parlait ainsi, l'autre me pleurait avec de tels sanglots que je m'vanouis de piti, comme si j'allais mourir, et je tombai terre comme un corps mort tombe! Nous nous servons, pour la traduction de cette lgie tragique, du travail de M. Artaud, retouch et modifi par notre propre travail. VII Sapho, dans sa strophe de feu, n'a rien de plus incendiaire que ces deux amants seuls avec ce livre complice qui interprte leur silence, que ce baiser involontaire qui les gare, et enfin que ce supplice chang en flicit amre par le souvenir de leur sparation sur la terre et par le sentiment de leur indivisibilit dans le chtiment. Si le Dante avait beaucoup de pages comme celle de Francesca, il surpasserait son matre _Virgile_ et son compatriote _Ptrarque_. On voit, sa tendre curiosit sur les secrets de cet amour, combien il avait aim lui-mme _Batrice_, et combien il aimait encore cette image au del de la vie. Peu de pages de posie galent en sublime et mlancolique beaut ces quelques vers. Le tableau est troit, la peinture est sobre de couleurs, et l'impression est ternelle. Je me demande: Pourquoi cela est-il si beau? C'est que l'motion, par tout ce qui constitue le beau dans l'expression, y est complte et pour ainsi dire infinie: la jeunesse, la beaut, la nave innocence de deux amants qui ne se dfient ni d'eux-mmes ni des autres; leurs deux fronts penchs sur le mme livre, qui, semblable un miroir peine terni par leur haleine confondue, leur retrace et leur rvle tout coup leur propre image, et les prcipite, par la fatale rpercussion du livre contre leur coeur et du coeur contre le coeur, dans le mme dlire et dans la mme faute. Ravissante glogue qui commence comme _Daphnis et Chlo_. Le tyran qui les pie leur insu, et qui, les perant la fois du mme glaive, confond dans un mme ruisseau leur sang sur la terre et dans un mme soupir leur premire et leur dernire respiration d'amour; Le ciel qui les chtie avec une svrit morale, mais avec un reste de divine compassion, dans un autre monde, et qui leur laisse au moins, travers leur expiation rigoureuse, l'ternelle consolation de ne faire qu'un dans la douleur, comme ils n'ont fait qu'un dans la faute; La piti du pote mu qui les interroge et qui les envie (on le reconnat son accent) tout en les plaignant; Le principal coupable, l'amant, qui se tait, qui sanglote de honte et de douleur d'avoir caus la mort et la damnation de celle qu'il a perdue par trop d'amour; la femme qui rpond et qui raconte seule pour tous les deux, en prenant tout sur elle, par cette supriorit d'amour et de dvouement qui est l'hrosme de la femme dans la passion; Le rcit lui-mme, qui est simple, court, naf comme la confession de deux enfants; Le cri de vengeance qui clate la fin de ce coeur d'amante contre ce Can qui a frapp dans ses bras celui qu'elle aime; Cette tendre dlicatesse de sentiment avec laquelle Francesca s'abstient de prononcer directement le nom de son amant, de peur de le faire rougir devant ces deux trangers, ou de peur que ce nom trop cher ne fasse clater en sanglots son propre coeur elle si elle le prononce, disant toujours _lui_, _celui-ci_, _celui_ dont mon me ne sera jamais dsunie; Enfin la nature du supplice lui-mme, qui emporte dans un tourbillon glac de vent les deux coupables, mais qui les emporte encore enlacs dans les bras l'un de l'autre, se faisant l'amre et ternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes, mais y retrouvant au fond quelque arrire-goutte de leur joie ici-bas, flottant dans le froid et dans les tnbres, mais se complaisant encore parler de leur pass, et laissant le lecteur indcis si un tel enfer ne vaut pas le ciel... Quoi de plus dans un rcit d'amour? La posie ou l'motion par le beau, n'est-elle pas produite ici par le pote en quelques vers plus compltement que par tout un pome? Aussi c'est pour ces soixante vers surtout que le pome a survcu. Le pote de la thologie est mort, celui de l'amour est immortel. VIII Au sixime chant, nous retombons froid dans les supplices de la pluie ternelle et glaciale o les noys sont, pour comble d'ennui, poursuivis et mordus par le chien Cerbre. Le pote y lance quelques imprcations, aujourd'hui aussi froides que ce marais du Styx, contre Florence et contre ses ennemis politiques, papes, cardinaux, magistrats souills de diffrents vices, et contre les hrsiarques. Les chants suivants sont pleins de dfinitions des sciences, des vertus, des orthodoxies de l'cole. Ce sont des thses en vers d'une philosophie tnbreuse. Tout cela est parsem de vers qui grincent et qui hurlent comme des cloches d'airain dans les tours des cathdrales gothiques. Les centaures, les Harpies, les lacs de bitume d'o s'lvent en mugissant de douleur des bustes demi consums, des mes lies des arbres morts, des chiennes affames poursuivant des esprits en fuite, des damns transforms en buisson, des pluies de feu sur des dserts de sable et qui l'allument comme l'_amadou_ le _briquet_, tous les hros de la Fable confondus avec ceux de l'histoire et du temps, des rencontres inattendues du pote avec les mes de ses contemporains morts avant lui, et des signalements grotesques, tels que celui de _Brunetto Latini_, premier matre de Dante: Ces mes clignaient les yeux en nous regardant, comme le vieux tailleur regarde le trou de l'aiguille; Des vers sublimes, tels que celui-ci du disciple au matre en le rencontrant: Tu m'enseignais l-haut comment l'homme s'ternise! Des voyages souterrains sur le dos d'une bte amphibie, en croupe derrire Virgile; des nues d'allusions, d'images, de prophties, d'nigmes aujourd'hui sans mots; des promenades de bastion en bastion sur les remparts de l'horrible enceinte; des damns qui ont le cou tordu, dont le visage regarde les reins, et dont les larmes des yeux baignaient la croupe (encore ici n'employons-nous pas le mot cynique employ par le pote); des dmons qui mordent la langue tire contre eux par le chef de leur bande; des damns jouant au cheval fondu sur les paules les uns des autres au-dessus d'un lac d'asphalte qui englue leurs ailes; des dialogues sans intrt et sans fin entre le pote florentin et les obscurs concitoyens de sa ville, qu'il cherche dans la foule et qu'il interpelle; des serpents qui lancent le feu, au lieu de venin, dans la blessure, et qui font flamboyer le damn plus vite que la plume n'crit un _o ou un i_: Ne _o_ si tosto ma ne _i_ si scrisse; Des nigmes rebutantes d'obscurit, dgotantes de lascivet, mais souvent merveilleuses de versification; des flammes qui parlent; des schismatiques le ventre trou par le glaive, et laissant, comme des tonneaux qui fuient par les douves, pendre leurs boyaux entre leurs jambes: Rotto dal mento insin dove si trulla! Vers que je rougirais de traduire, et que M. de Lamennais lui-mme a t oblig d'envelopper d'une dcente circonlocution; des bustes sans ttes portant dans leurs mains ces ttes en guise de lanterne: Di se faceva a se stesso lucerna; Des galeux qui se dchirent la peau en se grattant avec leurs ongles, _comme le couteau qui enlve les cailles du poisson_; Ante, qui prte son dos gigantesque au pote pour lui faire franchir un foss des enfers; des crnes de ses ennemis qu'il empoigne par la chevelure pour les sommer de parler; d'autres damns qui se dchirent coups de dents comme des tigres; des rcits sans cesse briss qui fuient derrire vous en laissant dans l'esprit l'impression de l'horreur succdant l'horreur; puis tout coup un rcit qui dpasse tous les autres, au trente-troisime chant, mais celui-l horreur sublime, le supplice et la mort d'Ugolin! C'est un coup de pinceau satanique enfonc travers le coeur par la griffe des dmons. Je l'ai traduit, non pour ses hideux dtails de supplice, mais pour quelques cris profondment humains que la torture arrache aux victimes. La posie n'a jamais hurl de tels cris. Qu'on ne s'tonne pas de la crudit du style: c'est celui du sicle de Dante. Traduire, ce n'est pas mentir; il faut calquer, non-seulement l'image, mais le dgot sur le dgot. IX Nous avions dj quitt l'ombre de ce tratre qui ouvrit aux ennemis les portes de Fanza pendant le sommeil de la ville, quand je vis au bord d'une fosse creuse dans l'tang de glace deux ombres. La tte de l'une semblait servir de coiffure la tte de l'autre. Et de mme qu'on mange le pain quand on a faim, de mme celui qui tait au-dessus mordait avec les dents la tte de celui qui tait au-dessous, l'endroit o la cervelle s'unit la nuque. toi qui montres un si bestial instinct de haine contre celui que tu manges ainsi, dis-moi pourquoi? lui criai-je; et alors: Si tu as raison de te plaindre de lui, quand je saurai qui vous tes l'un et l'autre et quelle est sa faute, je parlerai de vous dans le monde d'en haut, si toutefois cette langue avec laquelle je vous parle ne se dessche pas d'horreur. Le pcheur releva sa bouche de sa froce pture, et, l'essuyant aux cheveux de la tte qu'il avait ronge par derrire, il commena ainsi: Tu veux que je renouvelle la douleur dsespre qui me tenaille le coeur, rien qu'en pensant d'avance ce que je vais te raconter. Mais, si mes paroles doivent tre une semence qui fructifie la honte du tratre que je ronge, tu me verras parler et pleurer la fois. J'ignore qui tu es et par quel privilge tu as pu descendre ici; mais, ton accent, tu me parais vritablement n Florence. Apprends d'abord que je suis le comte _Ugolino_, et que celui-ci est l'archevque _Ruggieri_. Maintenant je te dirai pourquoi il est mon voisin ici. Comment, par l'effet de ses perfidies et de ma confiance en lui, je fus d'abord captif, puis mort: cela est oiseux te dire. Mais ce que tu ne peux avoir appris de personne, c'est combien cette mort fut atroce. C'est ce que tu vas entendre, et tu jugeras aprs si ce monstre m'a assez tortur. Une troite lucarne travers les murailles de _la tour de la Faim_, qui a reu son nom de moi, et qui se referma encore sur tant d'autres, m'avait dj laiss entrevoir plusieurs fois la clart du jour par ses fissures, quand je fis un rve qui dchira pour moi le voile de l'avenir. Ugolino raconte ici son rve, qui n'est qu'une allusion symbolique aux partis qui se combattaient entre Lucques, Pise et Florence. mon rveil, au premier crpuscule du jour naissant, j'entendis mes petits enfants, qui taient enferms avec moi, pleurer en dormant et me demander du pain. Tu es bien cruel si dj tu ne t'attristes pas en pensant ce que ceci faisait pressentir mon coeur; et si tu ne pleures pas de cela, de quoi pleureras-tu jamais? Dj ils taient veills et dj s'approchait l'heure o l'on avait coutume de nous apporter la nourriture; mais, cause des songes qu'il avait faits, chacun d'eux commenait s'inquiter dans son doute. Et moi j'entendis fermer et sceller pour jamais, l'tage infrieur de la tour, la seule porte par laquelle on y pntrait, d'o je regardai au visage mes pauvres petits enfants sans rvler d'un mot mon angoisse. Je ne pleurai pas, tant je me sentis au dedans ptrifi d'horreur; ils pleuraient, eux, et mon petit Ancelmino me dit: Pour nous regarder de ce regard, mon pre, qu'as-tu? Mais ni je ne pleurai, ni je ne rpondis pendant toute cette journe et pendant toute la nuit d'aprs, jusqu'au moment o l'autre soleil se leva de nouveau sur l'horizon. Quand un peu de clart eut pntr dans le cachot de douleur, je parcourus de l'oeil les quatre visages de mes fils; j'y retrouvai avec horreur l'image du mien. Dans l'excs de ma douleur, je me mordis les deux mains, et eux, pensant que c'tait la faim qui me faisait chercher manger ma propre chair, se levrent en sursaut et me dirent: Pre, ce sera moins affreux pour nous si tu te nourris de nos corps; c'est toi qui nous as revtus de ces misrables chairs, c'est toi nous en dpouiller s'il le faut. Je me calmai alors pour ne pas les attrister davantage. Tout ce jour et tout le jour suivant nous restmes muets les uns devant les autres. terre cruelle! pourquoi ne t'entr'ouvris-tu pas pour nous engloutir? Quand nous emes atteint ainsi le quatrime jour, Gaddo vint s'tendre mes pieds en me disant: Mon pre, pourquoi ne viens-tu pas mon secours? Il mourut l, et, de mme que tu me vois l devant toi, je vis tomber et mourir successivement les trois autres, un un, entre le quatrime et le sixime jour. Moi-mme, dj presque aveugl par la faim, je me tranai en chancelant de l'un l'autre, et j'en appelai deux d'entre eux aprs qu'ils taient morts. Ensuite, ce que la douleur n'avait pu faire, la faim l'acheva. X En cartant les dgotantes images du commencement de ce rcit, la posie ou l'motion par le beau ne peut aller plus loin. Quel beau? me dira-t-on. Le beau dans la douleur; le pathtique, le serrement de coeur par la piti au spectacle de la douleur d'autrui; la consonnance sublime entre le sanglot d'autrui et notre propre sanglotement intrieur; la jouissance douloureuse, mais enfin la jouissance morale, de notre sympathie humaine pour la peine d'un tre humain comme nous, l'_homo sum, humani nihil a me alienum_ du pote latin; cette sympathie dsintresse qui fait la fois la nature, la vertu et la dignit de l'tre humain, sont partout dans cette scne potique. Ils sont dans ce pre infortun, enferm avec ses quatre fils dans les demi-tnbres de cette tour. Ils sont dans l'enfance et dans l'innocence de ces quatre fils punis pour le crime de leur pre. Ils sont dans l'angoisse muette qui saisit le pre jusqu' le ptrifier au bruit inusit des verrous de la porte basse qu'on scelle et qu'on rive pour jamais. Ils sont dans ce regard effar et nigmatique que le pre attache sur ses pauvres enfants ce bruit qui renferme cinq condamnations une mort lente. Ils sont dans l'tonnement du plus jeune de ses fils, qui, voyant ce regard et n'en comprenant pas encore la signification, demande son pre: _Padre, che hai (qu'as-tu, pre)?_ Ils sont dans cette lueur du jour qui pntre tous les matins par le soupirail dans le cachot pour marquer aux condamns un espace de moins, un supplice de plus, et pour leur rappeler qu'un soleil de vie, de joie et de libert, claire pendant leurs tnbres le reste du monde. Ils sont dans ce songe sanglotant des petits enfants endormis qui rvent la faim avant de la sentir, et qui demandent en songe cette nourriture que la crainte de dchirer le coeur de leur pre les empche de demander veills. Ils sont dans ce second regard du pre, aprs la troisime nuit, qui interroge avec terreur le visage de ses fils, et qui reconnat sur ces quatre _suaires vivants_ de sa passion l'empreinte de son propre visage. Ils sont dans ce silence des deux jours et des deux nuits suivantes, o les cinq victimes se taisent de peur que le son de leur voix ne porte un coup de plus au coeur les uns des autres. Ils sont dans ce plus jeune et plus aim des enfants qui se jette et s'tend pour mourir aux pieds de son pre, et qui lui adresse dans le dlire de l'agonie ce mot plus cruel que mille morts, ce reproche dchirant du mourant au mourant: Mon pre, pourquoi ne me secours-tu pas? Ils sont dans l'erreur des enfants qui, voyant le pre se ronger les mains de rage, croient qu'il veut dvorer sa propre chair et lui offrent celle qu'il leur a donne avec la vie; Ils sont enfin dans ces quatre fils venant successivement se coucher et mourir aux pieds du pre, un un, dit le pote, et le faisant mourir ainsi quatre fois en eux avant sa propre mort. Le beau moral, le beau humain gale dans ce rcit l'horreur pathtique. C'est ce qui en fait la posie. Placez l quatre sclrats mourant de faim dans les convulsions et les imprcations de rage: vous dtournez les yeux avec dgot; vous n'aurez qu'un gibet au lieu d'un calvaire. Mais le pre est beau quand il frmit au bruit de la clef, et qu'il pense non lui, mais ses fils; Il est beau quand il interroge, le lendemain, leurs visages, pour y mesurer les progrs de la faim; Il est beau quand il se tait, sous le remords et sous le dsespoir d'avoir entran ses enfants innocents et adors dans sa peine; Il est beau quand il les voit, comme Niob, former lentement ses pieds le groupe de la famille morte avant le pre. Il ne manque l que la mre ou le souvenir de la mre absente; mais le pote a senti avec un merveilleux instinct qu'il fallait carter la mre de ce groupe; sans quoi on n'aurait pas pu achever la lecture: le coeur se serait bris son premier sanglot ou seulement sa premire mmoire. Ni le pre ni les enfants ne la rappellent, de peur de s'entre-dchirer par ce souvenir. Divine rticence de ces cinq coeurs! Enfin les enfants sont beaux dans leur innocence, beaux dans leur ignorance de la signification du bruit de la porte qu'on mure sur eux, beaux dans leur songe quand ils rvent la nourriture, beaux dans leur silence pour ne rien reprocher leur malheureux pre, beaux dans leur cri pour lui offrir leur propre corps, qui lui appartient, dvorer; beaux dans leur dlire quand, s'adressant encore lui comme une Providence, ils lui demandent pourquoi il les laisse mourir ainsi sans secours; beaux enfin dans ce dernier mouvement filial de leur agonie qui les rapproche de lui et les pousse se coucher sur ses pieds pour mourir son ombre. Si l'immense pote n'est pas l, o est-il? Ni Homre, ni Virgile, ni Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'et-il eu que ces deux scnes, Dante mriterait d'tre nomm ct d'eux. XI Le reste du pome de _l'Enfer_ ne contient pas d'autres beauts de composition de ce genre; mais il clate toujours en beauts et en horreurs alternatives de style. Ici ce sont des damns dans l'enfer du froid, dont les larmes se glacent en coulant des yeux; l des mes dj tortures dans l'enfer pendant que les corps de ceux qui portent leur apparence et leurs noms sur la terre continuent y vivre; ailleurs le roi des dmons broyant trois damns la fois dans ses mchoires: ces trois damns sont _Judas_, _Brutus_ et _Cassius_. La partialit de Dante pour le csar d'Allemagne explique le supplice des meurtriers du csar romain. Puis Virgile et Dante remontent de l'abme, en se servant, en guise d'chelle, _des poils du corps de Lucifer_, prcipit du ciel la tte en bas! Nous montmes ainsi, moi le premier, lui le second, jusqu' une ouverture ronde par o nous apermes les belles choses qu'enveloppe le ciel! Ainsi finit, par une grotesque ascension plus digne de _Gulliver_ que de Virgile, le pome de _l'Enfer_ du Dante; pome dont les conceptions sont au-dessous des _Mille et une Nuits_ arabes, mais dont le style (aux cynismes prs) est la plus robuste nudit de posie qui ait jamais manifest la force des muscles intellectuels sur les membres d'un Hercule de la pense! Passons aux deux autres pomes de _la Divine Comdie_. DEUXIME PARTIE. LE PURGATOIRE. C'est une des ides philosophiques les plus naturelles l'humanit que celle d'un lieu d'preuve continue aprs cette vie, et d'achvement de la destine des mes dans un sjour de purification et d'initiation appel _Purgatoire_. On a toujours eu une peine, pour ne pas dire une impossibilit, d'esprit admettre une ternit de supplices infinis et irrmdiables en punition de fautes temporaires, bornes dans leur dure, dans leur porte comme dans leur criminalit mme; on n'a pu, sans une rpugnance invincible de l'esprit et du coeur, associer l'ide de la bont divine du Rmunrateur suprme une continuit et une ternit de supplices qui excluraient de l'tre divin une partie essentielle et ncessaire de cet tre, la misricorde. La plus douce vertu de la terre, la piti, exclue ainsi du ciel, a rvolt les coeurs tendres; les supplices indescriptibles de ses cratures faisant partie de la flicit du Crateur ont rendu le dogme des enfers perptuit un des textes de la foi moderne les plus difficiles inculquer dans le coeur des chrtiens les plus orthodoxes. Beaucoup de commentateurs des dogmes chrtiens ont cherch par des dfinitions et par des distinctions attnuantes rduire les enfers une privation douloureuse de la prsence et de la lumire de Dieu dans des climats ternels toujours chargs de nuages; beaucoup d'autres crivains ou prdicateurs religieux ont dclar ne comprendre le mot _ternel_ appliqu ce supplice que comme expression d'une longue dure; mais ils n'ont pas interdit au rayon de la misricorde infinie de traverser une fois ces cachots des mondes surnaturels, et d'apporter aux crimes expis le pardon divin. M. de Chateaubriand lui-mme, dans son pome chrtien des _Martyrs_, cite l'autorit des Pres de l'glise pour expliquer en ce sens l'ternit des peines et pour effacer de la porte de l'enfer ce vers infernal du Dante: ABANDONNEZ TOUTE ESPRANCE, VOUS QUI ENTREZ! XII Cette rpugnance de l'esprit humain admettre l'irrmdiabilit et l'ternit des peines a tourn de prfrence toutes les imaginations du ct de cet _enfer temps_ qu'on appelle le _Purgatoire_. L entrent avec le coupable le crpuscule de la flicit future, l'esprance, le repentir, la prire, non-seulement la prire de celui qui expie, mais la prire des compagnons qu'il a laisss sur la terre, et dont l'amiti, prolonge au del du tombeau, le suit d'un monde l'autre et paye par ses voeux et par ses pnitences la ranon de son me. Ce divin commerce, cette touchante communaut, cette communion des vivants et des morts, cette violence faite la clmente justice de Dieu par l'amour de ceux qui prient en faveur de ceux qui expient, cette parent efficace enfin que la mort ne rompt pas entre les mes de la terre et les mes du Purgatoire, sont une des plus ravissantes conceptions de la posie surnaturelle. Cette conception semble avoir attendri, amolli tout coup l'me du Dante, et avoir donn son vers l'accent suave et quasi cleste de l'cho des mes qu'il va visiter dans ce vestibule souterrain du paradis. Pour qui a visit l'Italie, cela n'est pas tonnant; le Purgatoire est la grande popularit de la religion chrtienne chez ce peuple grandes passions et grands repentirs. La page du Purgatoire, pome de toutes les mes veuves et aimantes ici-bas, est crite ou peinte sur toutes les murailles de ses glises, de ses chapelles, de ses monastres, de ses ermitages, et jusque dans les carrefours de ses grands chemins. Le premier monument qu'lve la pit italienne son premier deuil, c'est une peinture murale en l'honneur ou au soulagement des mes du Purgatoire; les rochers mmes de ses Alpes, de ses Apennins ou de ses Abruzzes, en sont sanctifis. Combien de fois, en voyageant pied dans ces montagnes, n'ai-je pas t tonn et attendri par la rencontre inattendue d'un de ces monuments invocatoires dans des sites inaccessibles aux pas des voyageurs, mais non la pieuse commmoration des veuves, des fiances, des enfants, des frres, des amis! Le souvenir d'un de ces monuments de larmes, de ces pierres milliaires du plerinage de la vie au ciel, se reprsente avec tous ses accidents de lumire, d'ombre et de nature pittoresque ma mmoire. XIII Le sentier rampe en serpentant sous de hautes falaises de rochers blouissants, qui fument, comme la gueule d'un four, sous les rayons rpercuts d'un soleil d't. Des chnes verts, au tronc tortueux, aux branches bizarrement coudes, aux noirs feuillages, des pins-liges et quelques pins-parasols au dme aplati dentellent et l la corniche des escarpements. Quelques chvres noires se posent sur les blocs dtachs de la montagne comme des statues gyptiennes d'animaux symboliques sur des pidestaux de marbre. Elles regardent passer le voyageur en tournant leurs cous luisants et leurs cornes bronzes vers le vieux berger, qui les garde, comme pour l'avertir ou l'interroger du regard. Le sentier, en s'levant vers le sommet, s'enfonce tout coup dans une fente de la montagne. L chaque muraille forme une dent qui se perd en s'brchant dans le bleu sans fond du firmament. Cette fente ou ce ravin, tenu l'ombre par ces deux pans de rochers, est tapiss de chtaigniers en taillis. La feuille lustre ruisselle de l'humidit d'une cave. Tout coup le dfil s'ouvre entre deux remparts de rochers dont la surface, frappe par les rayons du soleil couchant, prsente tantt la blancheur du marbre qu'on vient d'extraire, tantt les teintes roses de la joue d'une jeune fille rougissante. Le ciel d'abord, la grande mer ensuite apparaissent perte de vue l'ouverture du dfil. De grands aigles fauves secouent lourdement leurs ailes sur les corniches des deux murailles de marbre; des voiles latines tachent et l d'une tache triangulaire la vaste tendue de la mer. Les deux azurs de l'onde et du ciel se confondent tellement l'horizon qu'on ne sait si ces voiles reposent sur la mer ou nagent dans le firmament. Pendant que vous contemplez tout bloui ce spectacle, vous croyant seul entre ciel et terre mille pas au-dessus des sjours humains, une musique vague, ou plutt une brise psalmodie, entremle d'un bourdonnement de voix d'enfants et de femmes, vous arrive, travers les myrtes et les pins, du fond d'une caverne qui s'ouvre gauche dans les vastes chancrures du rocher taill main d'homme. On s'approche en se glissant travers les blocs d'une carrire de marbre abandonne; on voit une chapelle grossirement bauche sous la concavit du pan de la montagne. Quelques mes en peine, reprsentes sous des traits de femmes avec des mains suppliantes et de grosses larmes sous les paupires, se dgagent demi des langues de flammes qui lchent la muraille. Un ciel pur et bleu, o quelques ailes d'anges traversent l'ther, brille au-dessus. Sur les marches de l'oratoire, une femme jeune et belle encore est agenouille entre deux petites filles d'ge ingal. C'est la veuve et ce sont les deux derniers enfants d'un pauvre carrier de marbre de ces montagnes, cras trois ans avant par la chute d'un des blocs qu'il dtachait de la carrire. Derrire la veuve et ses filles, un jeune adolescent de douze treize ans presse sous son bras gauche une grosse musette des Abruzzes. Les notes pastorales et prolonges accompagnent sous le rocher les litanies psalmodies par sa mre en mmoire de son pre. Une vieille femme, l'aeule sans doute, se tient quelques pas en arrire, accroupie la tte dans son tablier; ses cheveux blancs dcouverts remuent, lgrement agits par le vent de la musette, comme des duvets de chardon mort sous l'haleine du chameau qui broute ct. Je m'arrte quelque distance, sans tre aperu mme du chien, attentif l'instrument de son jeune matre. Je me dcouvre, par respect pour cet entretien de la vie avec la mort, et j'ai sous les yeux et dans le coeur toute la posie du _Purgatoire_. Ce sont ces images, si frquentes en Italie, ce sont ces oratoires, ces peintures, ces musiques, ces larmes, ces offrandes, ces prires, dont l'air d'Italie est rempli, qui inspirrent, je n'en doute pas, des images si suaves et des vers si fminins au Dante dans son pome du _Purgatoire_. L'me bucolique de Virgile, son matre, semble vritablement cette fois avoir pass en lui. Jugez-en par les citations que je puise, non au hasard, mais presque toutes les pages de ce dlicieux plerinage travers les larmes, que la prire console et que l'esprance essuie. On ne peut prendre dans ce pome du _Purgatoire_, comme dans celui du _Paradis_, que des citations. Il n'y a pas de sujet, pas d'unit, pas de composition; c'est une revue, c'est une _pope tiroir_, pour me servir d'une expression de la scne. Il y a des scnes et point de drame. Mais quels exordes ravissants toutes ces scnes! XIV Et d'abord il faut renoncer comprendre l'architecture fantastique de la montagne idale sur laquelle le pote place son _Purgatoire_ et o il est accueilli par Caton d'Utique, qu'on s'attend peu trouver l. Caton, qui n'a, dit-il, rien su refuser Marcia, son pouse, pendant qu'il vivait, reoit Dante en commmoration de cette Batrice dont le pote se rclame. La lumineuse srnit d'un jour semblable une aurore frappe le Dante en abordant dans ce sjour d'attente: Dolce color d'oriental zaffiro, etc. Une douce teinte de saphir oriental, qui se rpercutait dans la srnit d'un air transparent jusqu'au premier cercle, rendit la joie mes regards, aussitt que je sortis de l'air mort qui m'avait si longtemps contrist les yeux et le coeur. La belle plante qui invite aimer faisait sourire l'Orient tout entier, etc., etc. Un ange qui ses ailes servent de rames lui fait traverser la mer qui entoure l'le des mes en suspens. Les mes qui se prparaient m'accueillir, s'apercevant ma respiration que j'tais encore vivant, dit le pote, plirent du prodige. Et, de mme qu'un messager de paix qui porte la branche d'olivier la main entrane sur ses pas la multitude presse d'apprendre les nouvelles sans que personne s'inquite s'il foule autrui, de mme, etc. Une de ces mes le reconnat et l'embrasse; sans la connatre il veut lui rendre son embrassement; mais, surprise! Trois fois, dit-il, je passai mes bras derrire elle pour la serrer contre mon coeur, et trois fois mes bras vides revinrent frapper ma poitrine. Cette me est celle d'un musicien de ses amis qui lui chante un des vers amoureux de la jeunesse de Dante: _Amour, qui dans le coeur me parles!_ Les mes ravies coutent. Caton les gourmande sur leur indolence. Telles que des colombes groupes autour du froment ou de l'ivraie qu'on leur jette, tranquilles et sans montrer leur turbulence accoutume, si quelque chose apparat qui les inquite, laissent soudain l leur nourriture, parce qu'elles en sont distraites par un plus grand souci;--ainsi vis-je cette nouvelle foule d'mes abandonner l'attention qu'elles donnaient ce chant et s'enfuir sur la plage, semblables quelqu'un qui va machinalement sans savoir o ses pas le mnent! Ce sont de pareilles peintures, vritablement homriques, qui blouissent ou charment chaque instant les yeux, presque chaque page du _Purgatoire_. La fibre irrite du pote de _l'Enfer_ s'tait dtendue dans un plus long exil, et son talent avait videmment grandi avec ses annes. XV Plus loin Dante demande son chemin aux mes pour escalader le rocher, et il reprsente encore ici par une nave comparaison pastorale l'empressement des mes le lui indiquer. Telles que les brebis enfermes sortent de l'table, d'abord une, puis deux, puis trois, pendant que les autres s'arrtent tout intimides sur le seuil, baissant l'oeil et le museau terre,--et ce que fait la premire les autres le font, s'adossant celle-ci si elle s'arrte, naves et soumises, et ne sachant pas elles-mmes le pourquoi; telles, etc. L'expression des choses mtaphysiques, les dfinitions et les distinctions de la philosophie transcendante ne sont pas rendues par le pote avec moins de vigueur et de clart que les scnes de la nature visible. Il peint l'me du mme pinceau qu'il peint la matire. coutez ces quatre stances du quatrime chant. Aristote ou saint Thomas d'Aquin n'auraient pas plus rigoureusement dfini ou distingu en prose; et cependant quelle posie ajoutent la concision, la saillie, la couleur, la vibration, la vie, cette mtaphysique! Quand notre me se recueille et se concentre fortement en elle-mme sous une impression de plaisir ou de douleur qui s'empare tout entire d'une de ses facults, il nous semble que toute autre facult en nous est absorbe, et ce phnomne rfute l'erreur de ceux qui croient qu'au-dessus de notre me unique une seconde me nous anime!--Et aussi, quand on voit ou qu'on entend quelque chose qui tient puissamment notre me tendue par l'attention vers un seul objet, la perception du temps nous chappe, et l'homme ne s'aperoit pas de sa fuite;--parce que autre est la facult qui regarde ou qui coute, et autre est l'ensemble des facults qui composent l'me tout entire. La premire est enchane, tandis que la seconde reste indpendante! XVI Ailleurs il peint, avec l'nergie laconique de Pascal, la sparation de l'me et du corps sous le fer d'un assassin: Et je tombai et ma chair demeura seule! Caddi et rimase la mia carne sola. Des accents pathtiques interrompent et l, par un contre-coup donn au coeur humain, les visions surnaturelles et souvent apocalyptiques de ses chants. Six vers lui suffisent pour attendrir toute l'Italie sur le sort de _la Pia_, femme de _Nello della Pietra_, qui, sur un soupon de son mari, avait t prcipite du balcon dans les fosss de son chteau. Dante la rencontre; elle le reconnat. Ah! quand tu seras remont dans le monde des vivants et repos de ton long voyage, lui dit-elle, souviens-toi de moi, qui suis _la Pia_. Sienne m'enfanta, la Maremme me dtruisit! Il le sait celui qui en m'pousant m'avait pass le premier son anneau nuptial au doigt. Cette rticence accusatrice et vengeresse est plus sinistre que le rcit tout entier de l'assassinat. Une pre et sublime imprcation l'Italie, imprcation devenue immortelle dans la bouche de tous les patriotes, clate tout coup au sixime chant; mais c'est l'imprcation d'un _Gibelin_ qui gourmande son peuple pour avoir rejet son Csar. Ah! Italie esclave! htellerie de douleur, navire sans nocher dans la grande tempte, non reine des provinces, mais lieu infme de prostitution! Et pas un de ceux qui vivent maintenant dans ton sein n'est en paix au milieu de tes guerres civiles! Et ceux qu'enferment dans la mme ville un mme rempart et un mme foss se mangent entre eux. Regarde, misrable! sur tous les rivages que baignent tes mers, et puis regarde dans l'intrieur de tes provinces s'il y a une seule parcelle de toi qui soit en paix! quoi bon Justinien ressaisit-il les rnes, si la selle est vide? Sans cela, peut-tre moins mrit serait ton opprobre! Ah! peuple qui devrais tre plus dvou ton vrai matre et laisser ton Csar s'asseoir sur ta selle, si tu comprenais mieux ce que Dieu veut de toi! Regarde comme cette bte froce est devenue indompte depuis qu'elle n'est plus mutile par l'peron et que tu as port la main l'trier! Albert l'Allemand qui l'abandonnes elle-mme et qui la laisses devenir rtive et sauvage, tandis que tu devrais enfourcher l'aron! Qu'un juste chtiment tombe des toiles sur ta race, et que ce chtiment soit nouveau et vident, afin qu'il fasse trembler ton successeur! Viens! viens! Vois ta Rome qui pleure, veuve de toi, solitaire, et qui te crie la nuit et le jour: Mon Csar, pourquoi t'loignes-tu de moi! On ne peut invoquer plus clairement l'invasion de sa patrie par l'tranger. L'exil peut dnaturer jusqu'au patriotisme dans les mes qui ont plus de vengeance que de vertu. Tel tait Dante. Il faudrait autant de pages de commentaires que de vers pour expliquer les innombrables allusions des chants qui suivent. Cependant le huitime chant s'ouvre par des stances aussi suaves que le soir d't, aussi mlancoliques qu'un adieu sans retour. Traduisons-les. C'tait l'heure qui reporte le regret des navigateurs vers le rivage et qui attendrit leurs cours la fin du jour o ils ont dit l'adieu ceux qu'ils aiment!--l'heure qui poigne d'amour le voyageur peine parti, s'il entend rsonner dans le lointain la cloche qui semble pleurer le jour mourant! etc. La description du matin, au neuvime chant, n'est pas moins vive, quoique moins connue. l'heure o, prs du matin, l'hirondelle commence gazouiller ses tristes _lais_, peut-tre en souvenir de ses premiers malheurs, heure pendant laquelle notre me errante pleure dgage du corps, et, plus reprise par la pense pour ses visions, est presque leve sa nature divine,--je vis en songe un aigle aux ailes d'or, etc. On retombe bientt dans les tnbres d'un texte obscur et incohrent, o brillent, par moments, quelques vers de diamant comme ceux-ci: Orgueilleux chrtiens! dj fatigus de vos misres, vous qui, demi privs de la vue de l'intelligence, n'avez foi que dans les pas en arrire,--ne savez-vous donc pas que nous ne sommes que des vers de terre ns pour devenir l'anglique papillon qui vole invincible au-devant de l'ternelle justice?... XVII Aprs plusieurs autres chants o le pote, de plus en plus inintelligible, fatigue le lecteur de ses innombrables rencontres avec des personnages plus ou moins inconnus de la Bible, de la fable ou de l'histoire florentine, il se ressouvient enfin de _Batrice_, qui semble reprsenter pour lui l'amour et la foi. Mon fils, lui dit Virgile, entre ta Batrice et toi il n'y a plus de mur. De mme qu'au nom de sa chre Thisb Pyrame prt mourir rouvrit sa paupire et la regarda l'heure o le mrier devint vermeil, ainsi, ma scheresse s'amollissant tout coup, je me tournai vers le sage guide en entendant le nom qui me reverdit ternellement dans la mmoire! Une scne, d'autant plus ravissante qu'elle est plus rare dans ce pome, est dcrite ici par le Dante en vers emprunts aux glogues de son matre. Les trois sages s'tendent pour dormir au coucher du soleil sur les gradins de la montagne. Telles que les chvres, indociles et vagabondes avant d'avoir brout sur les cimes, deviennent apprivoises et paisibles en ruminant leur nourriture,--et se rangent silencieuses l'ombre pendant que le soleil darde ses rayons, sous la garde du berger debout, qui s'accoude sur sa houlette, et qui veille leur sret, et tel que le pasteur, qui couche en plein air, immobile, passe la nuit auprs de son troupeau, attentif ce que la bte froce ne vienne pas le disperser;--tels nous tions tous les trois en ce moment, moi comme la chvre, eux comme les bergers rangs de ci et de l sous la caverne.--On voyait de l peu de chose du dehors; mais par ce peu d'espace je voyais les toiles plus scintillantes et plus grandes qu' l'ordinaire. Ainsi rvant et regardant, le sommeil me prit, le sommeil qui souvent, avant que les choses soient, sait les choses qui vont tre! Il s'endort, un songe le visite. Il me sembla, dit-il, voir en songe une femme jeune et belle aller et venir dans une lande en cueillant des fleurs et en chantant. Elle disait: Que ceux qui me demanderont mon nom sachent que je suis _Lia_, et j'gare et l mes belles mains dans l'herbe pour me faire une guirlande;--pour que mon miroir me prsente une image qui me charme ici, je me pare.--Mais ma soeur Rachel, elle, ne s'loigne jamais du miroir, et tout le jour elle y reste assise;--elle se complat dlicieusement contempler ses beaux yeux, comme moi m'embellir avec mes mains. Voir est son bonheur, agir est le mien. XVIII Et dj, travers les lueurs du crpuscule, d'autant plus douces aux voyageurs qu'ils sont plus prs de leur demeure, les tnbres s'enfuyaient de tous les cts de l'horizon, et le sommeil s'enfuyait de mes yeux avec elles. Je me levai, et voyant les sages dj debout, etc. Virgile lui annonce mtaphoriquement qu'il touche au bonheur de revoir Batrice; il brle d'y atteindre. Tant de dsir sur tant de dsir, dit-il, me vint de m'lever plus haut qu' chaque pas de plus je sentais des ailes sortir de moi pour voler. Vois le soleil qui te frappe au front, dit Virgile, vois l'herbe tendre, et les fleurs, et les arbrisseaux que cette terre enfanta d'elle-mme,--tandis que les beaux yeux (de Batrice), dont les larmes m'attendrirent pour me prier de venir toi, deviennent maintenant sereins et joyeux ton approche.--Tu peux maintenant t'asseoir ou errer ton gr dans ces bocages, etc. Cette dlicieuse halte au milieu des plus fraches et des plus amoureuses images rappelle le chantre de Francesca de Rimini, le disciple de Virgile, le prcurseur de Ptrarque. C'est une oasis dans ce dsert de scolastique; mais, hlas! l'oasis y est rare et ne s'tend jamais au del de quelques vers. On retombe bientt dans les aridits et dans les froideurs de l'allgorie. Cependant, mesure que le pressentiment de l'approche de Batrice le rchauffe, ses vers reprennent de plus en plus l'accent de ses premires posies amoureuses. la fin, au sortir d'une fort enchante, peuple des plus charmantes apparitions fminines,--Batrice elle-mme lui apparat de l'autre ct d'un ruisseau. Regarde-moi bien, regarde-moi bien, lui dit-elle; oui, c'est bien moi, oui, c'est bien moi qui suis Batrice. Tu as donc enfin daign gravir cette montagne? Ne savais-tu point qu'ici l'homme est heureux? Mes yeux, continue le pote, tombrent sur la claire fontaine; mais, en m'y reconnaissant, je les reportai sur l'herbe, tant la honte me chargea le front.--Telle qu'une mre parat svre son fils, telle elle me paraissait alors, parce que la saveur d'une compassion suprieure est mle d'une certaine amertume;--comme la neige souffle et amoncele par les vents du nord se congle sur les paules de l'Italie,--puis, liqufie, se fond sous elle-mme, lorsque la terre qu'elle ne recouvre plus l'amollit de sa respiration, comme la cire se fond la flamme;--ainsi restai-je sans larmes ni soupirs avant d'avoir entendu le chant de ceux qui accompagnaient toujours de leur harmonie les volutions des astres ternels. Mais, aprs que j'eus compris que ces esprits clestes me tmoignaient par leur accent une plus tendre compassion que s'ils avaient dit: dame, pourquoi le gourmandes-tu ainsi?--la glace qui s'tait resserre autour de mon coeur se fit l'instant eau et souffle, et sortit avec angoisse de mes yeux et de mon sein! XIX Batrice parle d'abord dans une langue mystique, semblable celle des anges, et avec un accent qui rappelle l'impassibilit des purs esprits; puis insensiblement la femme et l'amante se retrouvent dans l'immortelle, et elle reproche svrement son amant les distractions amoureuses qu'il a laisses empiter dans son coeur sur le souvenir sacr de leur premier amour. L'aspect de mon visage le soutint quelque temps, dit-elle aux mes attentives, et, en laissant briller sur lui mes jeunes yeux, je le guidai dans le droit chemin.--Mais si tt que je fus au seuil de mon second ge et que j'eus chang de vie en ces lieux,--celui-ci, ajoute-t-elle avec un geste de reproche, se dtacha de moi pour se donner d'autres.--(Allusion poignante aux nombreux amours profanes que Boccace et les autres historiens reprochent au Dante aprs la mort de Batrice.) Puis elle reprend: Quand de la chair je fus transfigure en esprit pur, et que ma vritable beaut se fut accrue avec ma vertu, je lui devins moins chre et moins sduisante.--Il tourna ses pas vers de fausses voies, fausses images du vrai beau, qui ne tiennent rien de ce qu'elles promettent.--Et rien ne me servit de demander pour lui des inspirations, par lesquelles, et en songe et autrement, je le rappelais moi, tant il en avait peu de mmoire.--Il tomba si bas que tous les moyens de le sauver taient puiss et qu'il ne restait qu' l'pouvanter en lui montrant la race perdue des damns.--C'est pour cela que je visitai la porte des morts, et que mes prires et mes larmes furent adresses _celui_ qui l'a conduit ici en haut!--Le dcret suprme de Dieu serait vain si l'on passait ce fleuve de l'oubli, et si l'on gotait la manne cleste en ces lieux sans avoir vers une larme de pnitence, en signe d'absolution! Ainsi finit le trentime chant du _Purgatoire_. Les olympes et les enfers d'Homre, de Virgile, de Milton, de Fnelon, n'ont ni une plus belle scne, ni une rencontre plus pathtique, ni un plus divin langage. La saintet de l'me batifie, le ressentiment amoureux de la femme, la honte silencieuse de l'amant infidle, la foi du chrtien repentant, la joie du pote qui retrouve sa jeunesse, son innocence et sa vertu dans la premire crature qu'il a aime, y sont fondus dans une telle harmonie de couleurs, de sentiments, de remords, de joie, de larmes, d'adoration, qu'ils rendent la fois le drame aussi divin qu'humain dans l'me des deux amants sur les confins des deux mondes. Il est impossible de ne pas reconnatre que Ptrarque s'est inspir de ce platonisme prcurseur de Dante dans ses amours avec Laure, et que Milton a imit, sans les surpasser, ces peintures et ces dialogues dans ces scnes d'den entre la premire des femmes, et le premier des poux. Si Dante avait beaucoup de pareilles inspirations, il aurait runi la sauvage rudesse du pinceau de Michel-Ange la suave innocence de la palette du Corrge. XX Batrice, au dbut du trente et unime chant, semble jouir un peu, comme d'une vengeance, du silence et de la confusion de son amant. Dis donc si cela est vrai, poursuit-elle. une si grande accusation il faut que ton aveu se joigne! Dante ne peut trouver de voix pour rpondre. Que penses-tu? lui dit-elle encore. Est-ce que tes honteux souvenirs n'ont pas dj t effacs par l'eau de ton coeur?... Le _oui_ que balbutie le pote fut si imperceptible l'oreille qu'il ne put tre entendu que par les yeux au mouvement de ses lvres. Quels charmes, quelles chanes t'ont donc li? continue l'amante, moiti femme, moiti allgorie de la foi. Hlas! rpond le coupable, les choses prsentes garrent mes pas par leurs faux attraits, aussitt que votre visage me fut voil! coute! reprend Batrice encore impitoyable dans ses reproches, jamais la nature ou l'art ne t'offrit un attrait comparable l'attrait de cette forme mortelle dans laquelle je fus incarne, et qui maintenant n'est que poussire; et si cet attrait te manqua lorsque je mourus, quelle autre forme mortelle devait dsormais t'attirer par un tel dsir?--Devais-tu appesantir tes ailes pour aller chercher si bas d'autres blessures ou de quelque autre jeune fille ou de quelque autre vanit d'une si courte jouissance?--Le petit oiseau peine clos se trompe deux ou trois fois avant de connatre le danger; mais ceux qui sont dj emplums on prsente en vain le pige ou on lance en vain la flche. Tels que de petits enfants, muets de honte et les yeux en terre, restent immobiles, se reconnaissant coupables et regrettant leur faute,--tel j'tais; et elle me dit alors: Puisque tu prouves une telle douleur entendre, lve la barbe, et tu en sentiras bien plus en me regardant! Je levai, son ordre, le menton; et, quand elle avait dsign mon visage par la barbe, j'avais bien compris la malignit vnneuse de l'intention. (Elle voulait signifier par l qu'il n'tait plus un enfant, mais un homme d'ge mr, quand il avait commis ces fautes.) Elle m'apparut, poursuit le pote, de l'autre ct du ruisseau verdi par l'ombre de ses bords; elle m'apparut travers son voile, et elle effaait sa beaut premire par sa beaut prsente autant que jadis elle effaait toutes les autres beauts d'ici-bas. Et l'ortie du remords me piqua si cruellement au coeur que, plus j'avais aim les autres choses qui m'avaient dtourn d'elle, plus je les pris en dgot. XXI Ici l'allgorie toujours froide et confuse de la foi reprsente par une femme et de la vertu reprsente par l'amour recommence. Batrice passe son bras d'amante autour du cou de son amant; elle lui plonge la tte dans les eaux purifiantes du ruisseau. Le ruisseau reprsente sans doute la _grce_. Puis elle l'introduit dans la socit de quatre belles femmes qui chantent: _Ici nous sommes nymphes, et dans le ciel nous sommes toiles. Avant que Batrice ft descendue du ciel, nous lui fmes donnes pour suivantes._ Tourne, Batrice, tourne les yeux vers ton fidle, qui, pour te revoir, a fait tant de pas! Accorde-nous, par grce, de dvoiler devant ses yeux ta bouche, afin qu'il contemple la seconde beaut que tu lui drobes encore! Un griffon, un char o montent avec le griffon ces nymphes, un arbre qui mue ses feuilles, un aigle qui sme ses plumes sur le char, un dragon qui en sort et qui y replonge sa queue, sept ttes qui sortent ensuite du timon et des quatre coins du char, un gant qui embrasse une courtisane impudique dont je n'ose traduire ici le nom obscne, un vaisseau bris par un serpent, des naades qui trouvent le mot des nigmes, les _sept nymphes l'extrmit d'une ombre ple_, des dialogues prophtiques et inintelligibles entre Batrice et son amant, une eau salutaire bue grands flots par le Dante et par Virgile et Stace, ces guides, sont les dernires visions du pome. Mais parce que mon papier est plein, dit le pote, que j'avais destin ce second cantique, le frein de l'art m'interdit de le continuer plus longtemps. Je me sens pur et dispos monter jusqu'aux toiles. Voil le pome du _Purgatoire_, plein d'allgories glaciales, d'allusions obscures, d'inventions tranges, de rencontres touchantes, de vers surhumains. Montons avec le Dante au Paradis, o les fortes ailes de son gnie taient faites pour le porter sur des imaginations plus senses. TROISIME PARTIE. LE PARADIS. Ds les premiers vers on reconnat le mme pote, pote des limbes, entre les fantmes du moyen ge et les crpuscules de la Renaissance. la gloire, commence-t-il, de celui qui meut toute chose (_mens agitat molem_), qui pntre de son essence l'univers entier, et qui resplendit avec plus d'vidence dans certaines parties de son oeuvre, avec moins de clart dans d'autres; je suis mont, moi, dans le ciel, et j'y ai vu des choses qu'on ne peut redire quand on est redescendu ici-bas! Puis il invoque, aussitt aprs, le bon Apollon et le Parnasse au double sommet, afin que ce dieu de l'Olympe le tire, comme il tira Marsyas, de la gane de ses membres. Cette fois, c'est Batrice qui vole devant lui; elle fixait la lumire des soleils, et lui regardait cette lumire en elle. Je m'absorbai tellement dans son essence, dit-il, que je devins semblable _Glaucus_, qui, en se repaissant de l'herbe marine, devint de la nature des autres dieux. Amour qui gouvernes le ciel, tu le sais, toi qui me soulevas par ta lumire! Cette ide de s'ouvrir le ciel par l'amour et de voir Dieu par les yeux de la femme qu'il a tant aime rappelle sans cesse l'amant dans le thologien. On pressent Ptrarque et Abailard dans le philosophe et dans le pote toscan. Il s'pouvante des ocans de lumire qu'il traverse; il interroge Batrice; elle rectifie ses ides. Avec un soupir de tendre compassion, dit-il, elle abaissa ses regards sur moi avec ce visage d'une mre qui se penche sur son petit enfant en dlire. Elle lui explique, dans un admirable langage, les lois de l'ordre matriel et de l'ordre moral. C'est Aristote et Platon en vers. vous, s'crie alors le pote saisi d'enthousiasme, vous qui, sur une trop petite nacelle, dsirez suivre mon navire qui chante en voguant,--rebroussez chemin vers les bords, ne vous lancez point sur cette vaste mer; car, si vous veniez me perdre de vue, vous resteriez gars!--Les ondes sur lesquelles je m'aventure ne furent jamais parcourues. Minerve m'inspire, Apollon me conduit, des muses nouvelles me montrent l'toile de l'Ourse!--Vous ne pouvez affronter la haute mer qu'en suivant le sillon que je trace dans ces vagues qui se referment derrire moi! Aprs ce second exorde lyrique il vogue. Batrice, dit-il de nouveau, regardait en haut, et moi je regardais en elle! Il entre avec elle dans la premire toile. coutez le pote. La perle ternelle nous reut dans son sein, comme l'eau reoit, sans se rider, le rayon de lumire! Ici une leon d'astronomie scolastique et mystique qui reporte malheureusement dans la posie toutes les subtilits de l'cole. Dante rencontre l une religieuse de Florence, nomme _Piccarda_; il lui demande si les mes relgues ce dernier rang du ciel dsirent monter plus haut pour mieux comprendre et mieux aimer. Elle lui rpond que la conformit la volont divine est le vrai ciel, et que, si l'me dsirait s'lever plus ou aimer davantage, elle cesserait d'tre en conformit avec celui qui lui assigne ces bornes de flicit et d'intelligence. Dans sa volont est notre paix! On croit lire l'_Imitation de Jsus-Christ_, qui allait paratre bientt aprs, pome moral plus chrtien et plus pathtique que celui de Dante. C'est l que M. Ozanam et ses disciples devraient chercher les titres de la philosophie chrtienne du moyen ge. XXII Batrice explique son amant, cette occasion, tant bien que mal, l'quilibre des deux dsirs dans le coeur des bienheureux. Les chants suivants sont une srie de dfinitions de casuistes plus que de philosophes et de potes. Il y a l une charmante comparaison, propos des controverses du chrtien discutant sa soumission l'glise. Ne faites pas comme l'agneau qui abandonne la mamelle et le lait de sa mre, en s'amusant, simple et foltre, jouter lui-mme avec elle! Un chant tout entier est consacr un rcit des destines politiques de l'Italie et la gloire de Justinien; Un autre expliquer le mystre de Dieu sacrifiant son fils innocent reprsentant d'une nature coupable. Le pote s'y perd dans la mtaphysique la plus subtile et la moins potique. Cypris et Cupidon reparaissent dans la plante Vnus, qui inspire le fol amour. Batrice y est revtue par cette influence d'un surcrot de beaut. Des lueurs s'y meuvent en rond. Ce sont les esprits habitants du troisime ciel; il faudrait une clef historique chaque nom pour comprendre ce que ces esprits disent au Dante. Des soleils y chantent, des roues y argumentent, les chefs des ordres monastiques y dfilent devant le pote; le pape et les cardinaux y sont injuris comme des dserteurs de cette crche de Nazareth o l'ange de Dieu replia ses ailes. Saint Thomas d'Aquin, saint Franois d'Assise, saint Dominique y sont exalts en vers, pleins d'allusions toutes claustrales. On entre ensuite dans les vritables tnbres palpables du pome. On s'y blouit de nuit en y regardant. Dante y fait parler tantt saint Thomas, tantt Batrice. On ne croirait pas ces fantasmagories du ciel scolastique si je les traduisais ici. Celui-ci, dit une des lueurs, est _un_, _deux_ et _trois_, qui toujours vit et rgne en _trois_ et _deux_ et _un_ non circonscrit, mais tout circonscrivant. Bnis sois-tu, _toi trin_ et _un_, qui dans ma semence fus si gnreux!--Tu crois que ta pense vient moi de celui qui est le premier, comme de l'_un_, si on le sait, procde le _cinq_ et le _six_! Voil sur quoi s'extasient les fanatiques dchiffreurs de ces quinze chants d'hiroglyphes! XXIII Un retour de l'esprit du pote vers l'ingrate Florence, au dix-septime chant, ramne enfin quelque chose d'humain et de rel l'esprit du lecteur. Ces vers seront l'ternelle complainte et l'ternelle consolation des exils. Tel qu'Hippolyte sortit d'Athnes par le crime de sa perfide et impitoyable martre, tel il te faudra partir de Florence!--La rumeur publique, comme l'ordinaire, s'acharnera sur l'innocent perscut; mais la vrit, qui dispense la vengeance, s'lvera un jour en tmoignage!--Tu quitteras tout ce que tu aimes le plus tendrement, et ceci est le trait que l'arc de la proscription dcoche le premier!--Tu prouveras combien le pain de l'tranger est pre la bouche, et combien c'est un rude effort que de monter et de descendre l'escalier d'autrui! Batrice interrompt son amant dans le rcit de son infortune, de ses exils et de ses asiles. Change de pense, lui dit-elle, et songe que je m'approche de celui qui soulage de toute iniquit et de toute injure. Et regarde au-dessus de toi, car le paradis n'est pas seulement dans mes yeux. Et comme, mesure que l'homme sent plus de satisfaction bien faire, il s'aperoit de jour en jour que sa vertu s'accrot en lui,--ainsi m'aperus-je que la circonfrence du ciel sous lequel je planais s'tait largie devant moi et m'offrait ses prodigieuses extases! XXIV Aprs ces belles strophes Dante retombe dans les plus singulires trivialits de style, faisant figurer par les danses des mes heureuses les lettres de l'alphabet. Or _d_, or _i_, or _l_ in sue figure. Puis il dcrit des contredanses des voyelles et des consonnes; puis des lueurs descendant comme des lampions pour couronner un _m_ et s'y reposer en chantant; puis un bec qui parle et qui dit _io_ et _mio_, _je_ et _moi_, pendant que dans sa pense il y avait _noi_ et _nostro_, _nous_ et _notre_; puis des images bnies, qui entr'ouvrent leurs cils et qui battent des ailes; puis des stances descriptives aussi neuves et aussi resplendissantes que celles-l sont opaques et grotesques, telles que ce dbut du vingtime chant: Quand l'astre qui allume de ses splendeurs le monde descend de notre hmisphre et qu'il teint le jour sur tous nos horizons, le ciel, qui tout l'heure ne s'embrasait que de ses reflets, redevient tout coup transparent de plusieurs lumires, parmi lesquelles une seule resplendit entre toutes. Ainsi il me sembla entendre le murmure d'un fleuve dont l'cume tincelle en courant de rocher en rocher, en tmoignant de l'inpuisable fcondit de sa source; et de mme que le son prend sa forme et sa note dans le cou de la harpe, et de mme que l'air sonore s'insinue par les trous du chalumeau attach la musette, ainsi ce murmure du fleuve monta par le cou de l'aigle comme s'il et t creux; et l il devint voix, et de son bec sortirent des paroles telles que les attendait mon coeur, o je les crivis! etc., etc. Le mysticisme ici submerge la posie. Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que tantt le pote exalte, tantt il objurgue les ordres monastiques, dont les membres, dit-il grossirement, jadis maigres et les pieds nus, Couvrent maintenant leurs palefrois de leurs vastes manteaux fourrs, en sorte que sous une mme peau cheminent deux btes: Si che due bestie van' sott' una pelle! Des _perles_ qui parlent se prsentent lui, et il entend des paroles saintes dans l'intrieur de leurs cailles. Elles l'entretinrent des vices des moines. Il retrouve tout coup sa palette d'amant en revoyant Batrice. Comme l'oiseau parmi les feuilles dont il aime l'ombre, tendu sur le nid de ses deux nouveau-ns pendant la nuit qui nous voile toute chose, pour jouir de la vue de ses chers petits, et pour chercher la nourriture dont il les embecque, soins qui lui font trouver douces les plus dures fatigues, devance l'heure matinale sur la plus haute branche nue et attend avec une ardente impatience le soleil, regardant fixement le ct o l'aube se lve... C'est par ces vers qu'il prlude l'apparition de la Vierge Marie, laquelle il chante, dans le vingt-troisime chant, un _Te Deum_ de l'amour. La maternit y est peinte dans un divin tercet: Comme un petit enfant qui tend encore ses bras vers sa mre aprs qu'il en a puis le lait, attir vers elle par la puissance de l'amour qui mane du dedans jusqu'au dehors! Le mysticisme se change ensuite en vritable dlire. Les feux conversent, les flammes chantent; le pote lui-mme, interrog sur la foi, rpond des choses plus dignes du pdantisme de l'cole que des vidences clestes dans lesquelles il nage. La foi, dit-il, est la substance des choses espres et l'argument des choses invisibles, et cela en vrit me parat la _quidit_, l'essence de la foi; et de cette foi il convient de _syllogiser_, sans en avoir d'autre vue, puisque l'intention y tient lieu de preuve. Et ce syllogisme-l conclut en moi avec tant de subtilit que toute autre dmonstration me parat stupide. Il part de l pour chanter le _Credo_ de la Trinit dans ces trois vers: Et je crois en trois personnes ternelles; et je les crois si _triples_ et si _une_ la fois qu'elles admettent la fois pour les nommer _sunt_ et _est_ (elles sont ou elle est). Ici un potique orgueil s'empare pindariquement du Dante, et il commence son vingt-cinquime chant par un triomphe anticip qu'il se dcerne lui-mme. Si jamais il arrive, s'crie-t-il, que ce pome sacr, auquel ont mis la main le ciel et la terre, et qui pendant tant d'annes m'a extnu de maigreur, triomphe de la cruaut de ma _patrie_, qui me relgue hors du beau bercail o je dormis petit agneau, ennemi des loups qui lui font la guerre; avec une autre voix alors, avec un autre vtement reviendra le pote, et sur les fonts de mon baptme je prendrai la couronne! Il dcrit, pendant trois autres chants, l'indescriptible nature des Anges, des Trnes, des Sraphins; puis, tout coup, comme lass lui-mme de ces anatomies de l'invisible, il se retourne contre les arguties de la thologie et les flagelle en vers acerbes. Le Christ n'a point dit son premier cnacle: Allez, et prchez au monde ces bavardages; mais: Donnez un fondement solide ma doctrine. Maintenant avec des quolibets et des bouffonneries on s'en va prcher, et, pourvu qu'on fasse rire, le capuchon s'enfle, et on n'en demande pas davantage! Mais sous le capuchon se niche un tel oiseau que, si le vulgaire le voyait, il verrait aussi la niaiserie de ceux qui s'y fient! C'est de cela que le cochon de saint Antoine s'engraisse, et bien d'autres qui sont pires que des porcs, payant le monde en fausse monnaie! Aprs cette burlesque imprcation il rentre dans les contemplations extatiques du paradis. Mais, dit-il, ce pas difficile je me sens vaincu plus que ne le fut jamais, aucun tournant de son pome, aucun pote ou tragique ou comique! XXV En effet, jusqu' la fin du dernier chant, son pome, sans action, sans drame, et par consquent sans dnoment, n'est plus qu'un blouissement d'tincelles, de feux, de flammes, de lueurs, d'ailes, de fleurs volantes, de trinits lumineuses, resplendissantes dans une seule toile, de visages rayonnants d'auroles, de cercles infrieurs se fondant dans d'autres cercles suprieurs, comme les plans superposs de bienheureux chelonns par tous les peintres d'apothoses dans les dmes des cathdrales; saint Bernard, la Vierge Marie, Rachel, Sara, Rebecca, Judith, saint Jean, saint Benot, saint Augustin, saint Pierre, sainte Anne, sa, Jacob, Mose, sainte Lucie, patronne de Palerme, y chantent des _Hosanna_ ternels. La tte du pote se trouble, les paroles lui manquent; il compare lui-mme l'anantissement de son esprit: la neige qui fond et se distille au soleil, au vent qui expire dans les feuilles lgres et immobiles, aux oracles de la sibylle qui se perdent dans leur obscurit. Je vis, ajoute-t-il, tout ce que l'univers renferme reli en un _volume_ par l'amour. Enfin il discerne, dit-il: Dans la profonde et lumineuse substance d'un haut foyer, trois cercles de trois nuances et d'une mme surface. Et l'une par l'autre paraissait se rflchir comme _Iris_ dans une autre _Iris_, et le troisime ressemblait un feu qui rayonne galement d'ici et de l! Et je voulais voir, ajoute-t-il, comment _l'image s'adapte au cercle et comment elle s'y incorpore_. Mais dj l'amour, qui donne le mouvement au soleil et aux toiles, tournait mon dsir et mon _velle_ (ma volont) comme une roue qui circule sous une impulsion universelle. XXVI Et ainsi finit par ce dernier vers le triple pome, comme le rve d'un thologien qui s'est endormi dans un clotre aux fumes de l'encens et aux chants du choeur, et qui son imagination reprsente en songe les images incohrentes des tableaux de sacristie qu'il regardait sur les murailles en s'endormant. Que l'Italie et la France du dix-neuvime sicle s'extasient froid sur ces peintures monacales d'un paradis du treizime sicle; que le fanatisme du moyen ge compare de telles conceptions et une telle langue aux conceptions lysennes ou chrtiennes d'Homre, de Virgile, du Tasse, de Milton, de Fnelon, de Ptrarque, de Klopstock mme dans sa _Messiade_, nous ne le comprenons que dans ceux qui jugent sur parole, et qui ne se sont pas donn, comme nous, la tche rude de suivre vers vers, pendant quatre-vingt-seize chants, ce rveur immortel dans cet garement mystique de son incontestable gnie. Quant nous, lecteur de bonne foi et sans prvention, nous rptons hardiment en finissant ce que nous avons dit en commenant: sublime pote, dplorable pome, mais imprissable monument de l'esprit humain! Ce monument, qu'il faudra compulser sans cesse toutes les fois qu'on voudra tudier, pour s'y modeler soi-mme, l'empreinte d'un puissant gnie d'expression dans une langue qui tient plus du Titan que de l'homme, n'est point un monument de conception, mais un monument de style. Le style, en effet, n'a t, ni avant, ni aprs, ni dans les vers, ni dans la prose, lev par personne une plus forte saillie sculpturale, une plus clatante couleur pittoresque, une plus nergique concision lapidaire que dans les chants du Dante. Un mot est un bloc taill en statue, d'un seul geste, par ce sculpteur de paroles; un coup de pinceau est un tableau vivant, o rien ne manque, parce que l'image frappe, vit et remue sur la toile de ce coloriste d'ides; chaque pense tombe proverbe de chaque vers en sortant de cet esprit ou de ce coeur dont le contre-coup, aussi puissant que le coup du balancier sur le mtal, frappe en monnaie ou en mdaille tout ce qui passe par sa pense d'airain. Pascal n'est pas plus profond, Bossuet n'est pas plus saillant, Platon n'est pas plus thr, Homre n'est pas plus resplendissant, Virgile n'est pas plus sonore, Thocrite n'est pas plus gracieux, Ptrarque n'est pas plus fminin, Eschyle n'est pas plus tragique; mais tout cela par moment, par pages, par demi-pages, par filons d'or ou de diamants, dans une mine de sable, de scories, et quelquefois de fange. Ce style me rappelle chaque instant ce buste inachev de Brutus, par Michel-Ange, compatriote du Dante, dans la galerie de Florence, bloc de marbre dont le ciseau effrn de l'artiste, en emportant grandes dchirures le marbre, a fait un chef-d'oeuvre, mais n'a pu faire un visage. XXVII Certes les Italiens ont raison de se glorifier d'avoir produit ce Titan de la posie, qui, en jetant derrire lui les cailloux du patois toscan, en a fait la divine langue de l'trurie. Nous convenons mme avec eux, et plus qu'eux, qu'il est malheureux pour leur littrature moderne que les potes qui sont venus aprs le Dante, tels que Tasse, Ptrarque, Arioste et leurs disciples, ne se soient pas colls davantage sur les traces du pote de _la Divine Comdie_ pour conserver leur langue l'nergie un peu fruste, mais plus simple et plus latine, de sa diction. Mais nous ne conviendrons jamais que _la Divine Comdie_ soit une pope comparable aux popes antiques de l'Inde, de la Perse, de la Grce, de Rome, de l'Italie elle-mme, deux sicles aprs le Dante. Les antiquaires de style ont quelquefois les mmes superstitions et les mmes prventions que les antiquaires de monuments. Dante est une merveilleuse antiquit, mais il n'est pas lui seul le gnie italien. Une nation qui a produit aprs lui, par la main du Tasse, un pome pique moins irrprochable, mais plus enchanteur que l'_nide_; une nation qui a produit, par la main de l'Arioste, le plus immortel caprice de gnie qui ait jamais drid la muse svre de l'pope; une nation qui a produit, dans un homme plus grand qu'eux tous, dans Ptrarque, le Platon de l'amour cleste et de l'amour humain en un seul homme, pour faire parler la fois la pit, l'imagination et au coeur, leurs trois idiomes surhumains, dans des vers qui ne furent et qui ne seront jamais chants que dans le ciel; une telle nation est ingrate envers ses autres enfants en voulant tre trop reconnaissante envers un seul. Dante fut l'an, mais il n'a pas emport avec lui tout l'hritage. Nous le dmontrerons bientt en traitant de l'Arioste, de Machiavel, du Tasse, de Ptrarque et des grands crivains italiens de notre sicle, et en cela nous croirons faire une oeuvre de pit filiale envers cette Italie que nous reconnaissons comme la mre du gnie moderne europen. Elle a des Galile pour philosophes, des Machiavel pour historiens, des Tasse pour potes piques, des Arioste pour potes chevaleresques, des Ptrarque pour potes mystiques, des Dante pour potes crateurs de langue; mais, quoi qu'elle en dise, et quoi que redisent aprs elle les fanatiques engous de la scolastique, elle n'a dans _la Divine Comdie_ qu'une apocalypse de gnie rve dans _Patmos_ et crite dans Florence, par le saint Jean du moyen ge, avec la plume de l'aigle toscan. LAMARTINE. XXIe ENTRETIEN. 9e de la deuxime Anne. LE 16 JUILLET 1857 OU OEUVRES ET CARACTRE DE BRANGER. I Le 16 juillet 1857 sera une date pour la France! Ce fut le jour o, dans des funrailles aussi grandioses et plus unanimes que celles de Mirabeau, la France ensevelit son pote favori dans la personne de Branger, et o elle parut tout coup ressusciter elle-mme avec tout son coeur national et tout son esprit public, pour dire ceux qui l'accusent d'une somnolence irrmdiable: Dtrompez-vous! je palpite encore! Je suis encore la nation des grands sentiments, le peuple des grands rveils, la terre des grands sursauts de l'humanit! Dans ma capitale seule, cinq cent mille mes tressaillent au premier glas d'une cloche de faubourg qui leur annonce le dernier soupir d'un homme de gloire et d'un homme de bien. J'avoue que peu de choses, depuis que je vis, m'ont autant consol de vivre et m'ont rendu plus d'estime pour mon pays, et surtout pour la saine multitude de mon pays, que cette motion de Paris et que ces funrailles! Un homme que l'on pouvait croire redevenu obscur force de temps et d'oubli, un homme retir de toute scne par sa modestie, et retir presque de la vie par sa vieillesse; un homme cach sous les toits, dans une maison muette d'une rue loigne du coeur de la ville; un homme qui n'affectait pas, comme Diogne ou comme J. J. Rousseau, l'orgueilleuse nudit du tonneau ou du haillon pour se faire un trophe de sa misre; mais un homme dont la mdiocrit sans apparat ne pouvait exciter ni l'envie du pauvre, ni la piti du riche; un homme qui n'avait rempli, pendant sa vie, aucun de ces rles clatants ni occup aucune de ces fonctions puissantes qui laissent ceux qui en sont sortis ou dchus de vieux clients de leur puissance ou de jeunes clients de leur renomme; un tel homme meurt dans sa petite chambre, entre une garde-malade, deux servantes en pleurs et quelques amis. La nouvelle de sa mort se rpand de bouche en bouche depuis le palais jusqu' l'choppe, dans tous les quartiers de Paris: aussitt la vie publique et la vie prive paraissent suspendues dans une vaste capitale; le bruit tombe, le travail cesse dans les ateliers. L'ouvrier, sur le seuil de sa porte, accoste le passant, et lui demande avec des larmes dans la voix s'il est vrai que Branger soit mort. Les groupes se forment entre inconnus pour s'entretenir voix mue des circonstances de cet vnement. Un serrement de coeur universel oppresse cette multitude; elle n'a rien esprer personnellement, rien redouter de cette respiration de moins dans la poitrine d'un vieillard, au milieu de cette respiration immense et ternellement renouvele de tout un peuple: n'importe; elle donnerait un des morceaux de pain de la famille pour que cet homme, pour ainsi dire collectif, respirt un jour de plus l'air de la France. Elle l'aimait: l'amour est aussi une puissance! Elle apprend que ses funrailles auront lieu le lendemain; elle se promet de se trouver debout, chapeau bas, tout entire, dussent les rues tre trop troites, la suite de son convoi, non pas pour que la famille du vieillard note la prsence d'un million de visages anonymes dans le cortge, mais pour que le soleil la voie payer un tribut de conscience, de respect et de patriotisme ce cercueil qui lui semble renfermer quelque chose de mort dans l'image de la patrie. C'est un jour ouvrable; le salaire d'un jour manquant est un vide sur la table frugale de la famille de l'ouvrier: n'importe encore; elle sacrifiera volontairement le salaire d'un jour au devoir pieux qu'elle s'impose pour chmer en l'honneur de ce cercueil d'un inconnu; elle fera plus, elle portera son deuil comme si elle avait perdu un des siens. Elle fouille dans les coffres de ses mansardes pour y trouver la veste noire, le chapeau de feutre, le morceau de crpe qu'elle rserve aux tristes solennits de ses propres convois; elle les tale sur le lit; elle se promet de les revtir en masse au lever du soleil, pour que la ville ait chang de couleur pendant cette triste nuit. Ce ne sera pas le deuil d'une maison, ce sera une nation en deuil! De son ct, le Gouvernement lui-mme, craignant que ces honneurs populaires n'anticipent sur les honneurs dont il se rserve jalousement l'initiative, prpare ses armes, ses drapeaux, ses temples, ses pompes. Une arme entire prend position ou poste depuis la porte de la maison jusqu' la porte de l'ternit, dans le champ des morts. Le convoi s'avance travers une haie de troupes et une muraille de peuple; pas un pav qui ne porte un homme attendri, pas une fentre qui ne regarde passer en pleurant le char, pas un toit qui ne vocifre son cri d'adieu ou son acclamation d'amour, pas un pan du ciel d'o ne tombe sur le suaire une pluie de couronnes d'immortelles, fleurs funbres qui n'ont pour rose que des larmes, et qui n'ont de parfum que dans le souvenir et dans l'ternit! Ah! quel peuple! On peut le maudire pour ses inconstances, mais il faut l'adorer pour ses fidlits et pour ses retours! Qu'on dise ce qu'on voudra, l'me de cette terre est mobile, mais c'est une belle me parmi toutes les mes populaires de l'antiquit ou du temps prsent. On peut se plaindre quelquefois d'y vivre, mais il faut se fliciter au moins d'y mourir! II Or quel tait donc cet homme si immense qu'un peuple tout entier se trouvait trop peu nombreux encore pour suivre et pour illustrer son convoi? coutez! C'tait un petit vieillard visage sans distinction au premier coup d'oeil, moins qu'on ne pntrt ce visage avec le regard divinatoire du gnie, tant il y avait de simplicit sur sa finesse. Il portait le costume d'un Alcinos rustique, sous lequel il tait impossible de souponner sa presque divinit dans la foule: des souliers nous par un fil de cuir, fortes semelles sonores dont j'aimais tant le bruit lourd (hlas! que je n'entendrai plus dans mon escalier); des bas gris ou bleus de filosle, souvent mouchets d'une tache entre le soulier et le pantalon; le pantalon relev pour le prserver de la boue ou de la poussire de la rue; un gilet d'indienne propre, mais commune, un peu dbraill sur sa large poitrine, et laissant voir un linge blanc, mais grossier, tel que les mnagres de campagne en filent avec leur propre chanvre pour le tisserand de la maison; une redingote de drap gristre, dont le tissu rp montrait le fil sur les coudes, et dont les basques ingalement pendantes battaient trs-bas ses jambes chaque pas sur le pav. Enfin un chapeau de feutre gris aussi, larges bords et sans forme ou dform, tantt pos de travers sur la tte, tantt profondment enfonc sur le front et laissant flotter quelques boucles de cheveux incultes, mais presque blonds encore, sur son collet ou sur ses joues, compltait ce costume. Il portait la main un bton de bois blanc sans pommeau et sans douille; ce n'tait pas un bton de vieillesse, mais une habitude de la main: il ne s'y appuyait pas; il dcrivait du bout de cette branche de houx des cercles capricieux sur le parquet, sur le pav ou sur le sable. Voil l'homme extrieur: personne ne se retournait aprs l'avoir vu passer inaperu dans la foule. C'tait une des apparences d'artisan retir dans l'oisivet d'une modique aisance, allant visiter, le dimanche, ses enfants tablis dans la banlieue, comme vous en coudoyez cent mille par semaine dans les rues de Londres ou de Paris. Mais si par hasard vous le reconnaissiez, et que, selon sa cordiale et gracieuse habitude, il vous mt sa grosse main sur l'paule, et qu'il vous retnt par le collet de votre habit, la manire de Socrate, pour vous sourire ou pour causer un moment avec vous, alors ce geste, ce sourire, ce regard, cette physionomie, ce son de voix, vous rvlaient un tout autre homme, et, si vous tiez le moins du monde physionomiste, c'est--dire sachant lire les caractres de Dieu sur le livre du visage humain, vous ne pouviez vous empcher de regarder et de regarder encore cette dlicieuse laideur transfigure par l'intelligence, qui, de traits vulgaires et presque informes, faisait tout coup, force de coeur et d'me, un visage qu'on aurait voulu embrasser! III Ses traits taient bauchs grands coups de pouce dans l'argile, comme dans la rude et fidle statuette en bas-relief que le jeune sculpteur Adam Salomon nous a ptrie de lui. Le front large et bossu, l'oeil bleu et fleur de front, le nez gros et arqu, les pommettes releves, les joues lourdes, les lvres paisses, le menton fossette, le visage rond plutt qu'ovale; le cou bref, mais reli par de beaux muscles la naissance de la poitrine; les paules massives, la taille carre, les jambes courtes; la stature pesante en apparence, mais souple au fond, tant il y avait de ressort physique et moral pour l'allger; mais ce front tait si pensif, ces yeux si transparents et si pntrants la fois, le nez si aspirant le souffle de l'enthousiasme par ses narines mues, les joues si modeles de creux et de saillies par la pense ou par les sentiments qui y palpitaient sans cesse, la bouche si fine et si affectueuse, le sourire bon, l'ironie douce et la tendresse compatissante s'y confondaient tellement pour plaisanter et pour aimer sur les mmes lvres; le menton si tmraire, si sarcastique, si dfiant et si gracieux tout ensemble en se relevant contre la sottise; de si belles ombres tombes de ses cheveux, et de si belles lumires coules de ses yeux flottaient sur cette physionomie pendant qu'elle s'animait de sa parole; l'accent de cette parole elle-mme, tantt grave et vibrante comme le temps, tantt sereine et impassible comme la postrit, tantt mlancolique et casse comme la vieillesse, tantt badine et double note comme le vent lger de la vie qui se joue le soir sur les cordes insouciantes de l'me! tous ces traits, toutes ces expressions, toutes ces intonations diverses, avaient un tel charme qu'on se sentait retenu, fascin, ravi de contemplation par ce visage, et qu'on se disait intrieurement ce qu'Alcibiade disait de Socrate aprs l'avoir entendu parler des choses divines et des choses humaines: Il faut qu'une divinit se soit rpandue notre insu sur ce visage. Cet homme si laid est le plus beau des hommes! IV Son logement n'tait pas plus fait que sa personne pour attirer l'attention de la foule indiffrente, qui ne se prend ordinairement que par les sens. l'extrmit la plus recule de la rue de Vendme, une des rues mortes du vieux Paris, dort un de ces vastes htels des anciennes familles du parlement. L'herbe y crot dans les cours; des jardins, pargns par le constructeur de l'difice cause de l'loignement du centre, conservent encore, dans leurs alles tires au cordeau, quelques arpents de silence et quelques claboussures du soleil sur le sable, sous les fentres des appartements. C'est l que le solitaire s'tait cach pendant ces dernires annes, comme l'hirondelle sous les corniches des vieilles demeures. En entrant dans la cour, on laissait en face devant soi une belle faade grand porche et grands appartements, habits par des familles opulentes. Quand une concierge, qui semblait sentir la dignit et la responsabilit de gardienne du repos d'un philosophe favori du peuple, vous avait indiqu sa demeure, vous tourniez, droite en entrant dans la cour, sous une petite vote conduisant des curies; vous rencontriez sous la vote le premier degr d'un escalier de bois; cet escalier vous conduisait de palier en palier, par des marches douces, comme il convient l'ge essouffl, jusqu'au dernier palier, sous les toits, o vous n'aviez plus au-dessus de vous que les tuiles et le ciel. Un large et long corridor, sur lequel s'ouvraient des portes nombreuses et uniformes, semblables des portes de cellules dans les clotres d'un monastre ou des portes d'infirmeries spares dans un vestibule d'hospice, servait d'avenue l'appartement du sage. C'tait l sans doute que, dans le temps de l'opulence et de la puissance des parlementaires, l'antique famille logeait les intendants, les aumniers, les prcepteurs des enfants de la maison. L'appartement tait tout au bout du long corridor. On sonnait. Une femme ge d'environ quatre-vingts ans, dont la figure conservait des traces de noblesse et de beaut plies par la souffrance, vous indiquait du geste la porte de la chambre adjacente, d'o l'on communiquait par l'intrieur avec sa chambre elle. Elle vous ouvrait elle-mme cet appartement contigu, mais spar extrieurement du sien. Un second corridor noir s'offrait vous; vous le suiviez; un jour de reflet vous indiquait au fond du corridor la lumire rpercute d'une pice claire par le soleil. La porte en restait toujours ouverte. Cette pice tait vaste et nue; elle n'avait pour tout ameublement que deux larges fentres sans rideaux, une chemine antique sans feu, un paravent qui cachait un lit de camp de servante, quelques chaises de paille et une centaine de volumes de hasard, amoncels sous la poussire sur des rayons de sapin. l'extrmit de cette chambre, prs des fentres, une porte basse, que vous ouvriez vous-mme, vous introduisait dans la chambre habite par l'ermite. Un lit, un canap, une table ronde o les journaux et les brochures du jour faisaient place leur heure la bouteille de verre noir et au frugal repas du matin, une chemine au fond de laquelle couvait un petit feu de fagots dans un massif de cendres, une ou deux gravures pendues des clous contre la muraille, reprsentant les amis de sa jeunesse, dieux lares de son coeur: _Manuel_, le favori de ses souvenirs, prs de qui il doit lui tre doux de reposer dans son tombeau d'emprunt; _Laffitte_, le Mcne bienfaisant des factions, dans un temps o les factions vendaient et achetaient la gloire; _Chateaubriand_, qu'il avait cru aimer, et dont il avait pris les morosits monarchiques pour des convictions rpublicaines; _Lamennais_, dont il estimait le courage, mais dont il aimait peu le caractre; un masque mort du premier Napolon couch sur le grabat de Sainte-Hlne, relique oblige chez ce dvot railleur la grande arme: ce masque est moiti pathtique et moiti lugubre. On y lit dans l'immobile physionomie de l'autre monde la confiance dans le jugement irrflchi des multitudes et l'inquitude sur les jugements de Dieu, qui pse le sang rpandu contre l'ambition satisfaite. Enfin un buste de moi sur une planche de noyer, dans un coin de la chambre, buste qui n'tait pour Branger ni celui d'un pote, ni celui d'un orateur, mais tout simplement le buste d'un ami de la dernire heure: ces amis sont souvent les plus chers, parce qu'ils sont les plus inattendus, et que, s'tant rencontrs tard, ils se donnent rendez-vous dans l'ternit pour s'aimer plus longtemps qu'ici-bas. Voil le portrait, voil le sjour, fidlement copis d'aprs nature, de l'homme cach que tout un peuple allait dcouvrir sur son matelas, son cinquime tage, pour lui faire ce que Mirabeau mourant appelait les funrailles d'Achille, et ce que nous appellerions plus justement les funrailles d'un Washington gaulois. Cet homme, c'tait Branger! V Or, quoi tient cette popularit fabuleuse, posthume, et par consquent sincre, qui abandonne tant de noms vivants ou morts, et qui s'obstine au nom et l'amour de Branger jusque sous la terre? Comment se fait-il qu'un peuple souvent ingrat, toujours oublieux, se fasse de soi-mme l'excuteur testamentaire d'un de ses plus pauvres citoyens perdus dans la foule? Comment se fait-il que ce peuple proclame ce pauvre citoyen parent de tout le monde, pre de la patrie, cendre nationale? Comment se fait-il que tout ce peuple offre ses bras en masse pour porter cette dpouille au tombeau plus prs de son coeur? Comment se fait-il enfin que ce peuple, passionn d'ardeur funbre, pitine si fortement cette cendre au cimetire, comme pour la sceller dans son sol sous les pieds d'un million et, s'il le fallait, de vingt millions de Franais? Mystres des inconstances et des constances populaires! s'criera-t-on.--Mystre, oui; mais le mtier de l'crivain philosophe est prcisment de sonder par sa sagacit ce qui parat mystre la foule, et de mettre nu ce coeur du peuple, pour lui dire: Tiens! lis toi-mme dans tes caprices ou dans tes fidlits mystrieuses; comprends pourquoi tu abandonnes cet homme qui t'a servi, et pourquoi tu conserves cet homme qui t'a plu une inexplicable et inalinable popularit. VI La popularit persistante et dsormais immortelle de Branger s'explique, selon nous, par trois causes: Les circonstances de sa patrie; Son talent; Son caractre. Nous allons examiner rapidement avec vous et coeur ouvert ces trois explications de sa gloire et de la tendresse d'un peuple pour lui. Hlas! nous nous tonnons le premier que ce soit nous qui fassions ici cette commmoration pieuse de Branger? Qui nous l'aurait dit il y a vingt-sept ans, quand les rois de nos pres, rentrs de longs exils et sacrs pour nous par le sang de Louis XVI, rgnaient, le testament de leur frre dans une main, une charte librale dans l'autre main, sur un peuple frmissant, mais demi libre? quand nous gmissions de ce sophisme, machine de guerre qu'on renverse aprs l'assaut, sophisme qui reprsentait l'arme de Brumaire, de Moscou, et du 20 Mars 1815, comme une collection de tribuns du peuple, comme une tribu de Mahomets de la libert? quand les vers de Branger faisaient explosion sous le trne comme la poudre dans la mine? quand ses chansons grondaient comme la foudre des coeurs entre les dents des soldats et du peuple? quand les clats de rire que ces chansons soulevaient dans les multitudes prcdaient et prsageaient les clats du tonnerre qui allaient pulvriser la dynastie des Bourbons? Nous aimions ces Bourbons cause de leurs malheurs et de leurs services; nous avions dans les veines un sang qui avait coul pour eux; on nous avait appris leur histoire comme un catchisme de famille; nous avions dans l'me un vif instinct de libert presque rpublicaine qui trouvait sa satisfaction dans la presse dmusele, dans la tribune clatante dans l'opinion cosouveraine avec la royaut; nous faisions des voeux d'honnte jeunesse pour que les incitations du parti militaire d'alors ne parvinssent jamais semer la zizanie entre les Bourbons lgitimes et la libert, plus lgitime encore par son droit que les Bourbons ne l'taient par nos sentiments. Voil nos opinions d'alors; nous n'en rougissons pas mme aujourd'hui. Le temps peut changer les devoirs, il ne change pas les prfrences. Qu'on juge, d'aprs ces dispositions, ce qu'tait pour nous, cette poque, le nom de Branger. Nous admirions ses vers, comme la victime admire l'clat et le tranchant du couteau qu'on va lui plonger dans la gorge. Plus cela tait beau, plus cela nous donnait le frisson. Encore une fois, si on nous avait dit dans les jeunes annes: Vous aimerez un jour cet homme; vous l'aimerez, non-seulement d'attrait, mais d'estime; vous l'aimerez passionnment d'une de ces passions tardives et rflchies de l'ge mr qui ne meurent plus qu'avec nous, nous aurions dit: Non, jamais! Eh bien! nous l'avons aim, nous l'avons estim, nous l'avons chri comme un pre et comme le plus tendre des amis. Comment cela? Est-ce lui ou vous qui avez chang, nous dira-t-on, pour que ces antipathies devinssent des tendresses? Un peu tous les deux, ni l'un ni l'autre peut-tre; mais les choses, les temps, les hommes, avaient chang autour de nous. Vous allez voir. Ceci me ramne l'explication des causes de la popularit de Branger. VII J'ai dit que la premire de ces causes tait dans les circonstances de notre patrie au moment o il commena chanter, comme on dit, mais, en ralit, dmolir par le rire. Il m'est interdit de raconter ici sa vie; je n'en sais, au reste, que ce qui chappe et l un vieillard dans des conversations propos interrompus, dont je vous rendrai compte. Tout ce que je sais, c'est qu'en 1814 Branger, constern, comme tout le monde, des dsastres que l'esprit de conqute avait accumuls sur la France, tait d'autant moins partisan des conqutes qu'il tait meilleur Franais. Je ne rpondrais pas mme qu' l'avnement de Louis XVIII ramenant la paix ncessaire et prsentant la libert future la nation, un soupir involontaire d'humanit et de bonne esprance ne se soit chapp de la poitrine du pote citoyen. J'en trouve la preuve dans la premire prface de ses oeuvres; lisez-la. Je ne pense pas non plus que l'irruption en France d'une poigne d'hommes hroques de l'le d'Elbe, au 20 mars 1815, irruption qui aboutit Sainte-Hlne en passant par Waterloo, tentative qui fit bouillonner _Benjamin Constant_, plir Laffitte, frmir La Fayette, ces patrons et ces amis de Branger; je ne pense pas que ce retour du rgime militaire ait eu les voeux, les honneurs, les applaudissements secrets du coeur jeune et rpublicain de Branger. Je suis certain du contraire. Tyrte et fait, non une chanson, mais une Nmsis contre la guerre civile venant exposer la Grce une seconde invasion des Perses. Mais, 1814 et 1815 passs, et passs dans des flots de sang dont les soldats ne voulaient pas voir la source, tout changea dans les opinions populaires. Nous ne pensons pas non plus que la conqute universelle, que la civilisation subordonne l'arme, qu'une volont sans rplique ses dcrets, qu'un concordat rtablissant lgalement un sacerdoce d'tat sur les consciences, que la rsurrection des noblesses, des baronnies du moyen ge, des majorats, des substitutions, des principauts, des fodalits recrpies de gloire, nous ne pensons pas que tant d'autres institutions du premier empire fussent des articles du programme philosophique et rpublicain de Branger et de ses amis politiques de 1814. Nous ne voyons donc pas bien clair dans cette confusion de militarisme et de libralisme qui caractrise, dater de ce jour et pendant quinze ans d'quivoque ou d'inconsquence, la posie double refrain et double entente de Branger. L'esprit d'opposition toute arme peut seul expliquer ce malentendu du pote et de ses principes. Or, d'o venait cet esprit d'opposition toute arme? Il venait des malheurs rcents de la patrie, et par cela seul il tait excusable. Le malheur aigrit le coeur, et le coeur aigri fausse l'esprit. Telle tait, aprs 1814 et 1815, la situation morale de la France: elle avait de l'humeur contre le destin, elle attribuait aux Bourbons les torts de la guerre. C'tait naturel, mais tait-ce juste? Le culte de la gloire et le dnigrement de la paix taient-ils bien l'vangile du progrs vritablement rationnel du monde? tait-ce bien au son des tambours qu'on pouvait lever et conduire ce peuple la libert? tait-ce bien mme coups de canon qu'on pouvait faire entrer notre philosophie dans la tte des peuples? Branger avait trop de sagacit pour le croire. Quinze ans d'entretien coeur ouvert avec lui, et son applaudissement sans rserve des doctrines tout opposes, dont je fus l'organe en 1848, ne me laissent pas le moindre doute sur ses vraies opinions cet gard. Le culte de la gloire rtrospective, c'tait la guerre; ce n'tait pas la rvolution. La guerre, en prsentant aux peuples l'ambition de la France au lieu de son exemple, et l'invasion des territoires au lieu de l'apostolat des principes, la guerre devait paratre un outrage franais l'indpendance des nations; la guerre devait, tt ou tard, les rallier dans l'intrt d'une dfense dsespre. Les nationalits ne pouvaient manquer de se soulever contre une libert impose par les armes. Les rois devaient profiter de ce soulvement d'orgueil bless de leurs peuples pour transformer leurs sujets en soldats. Le premier empire arma, de son ct, en proportion des forces leves contre lui; il chercha mme des ennemis jusque parmi les amis de la France, comme en Espagne. Le sang coula pendant quinze ans entre nous et les nations du continent. Cette guerre fatale les empcha de se reconnatre et de fraterniser dans la mme foi. Les victoires de la France humilirent ses ennemis, nos revers les enhardirent; en France mme l'engouement pour les gnraux populariss dans les camps se substitua trop aisment, dans le peuple, l'enthousiasme de la libert; la rvolution philosophique et tous ses principes furent jets comme en drision aux soldats; toutes les forces du patriotisme furent retournes contre la rvolution de 89, qui avait excit ce noble patriotisme. La guerre, qui ne pense pas, mais qui tue, tua la pense en France et en Europe. VIII La guerre dfensive, qui avait t le caractre des guerres de la Rpublique, est le triomphe de la Rvolution, parce que le patriotisme et le libralisme se confondent dans une telle guerre, et centuplent les forces en centuplant le sentiment du droit et de la lgitimit de la gloire. La guerre offensive fut et sera toujours le pige de la Rvolution. La Rvolution est ide, et n'est pas conqute. Ce sont les ides, invisibles et invulnrables de leur nature, qui doivent combattre pour elle dans l'esprit des peuples; mais, pour que ces ides se naturalisent dans l'esprit de ces peuples, il faut dsarmer ces ides. Une vrit prsente la pointe des baonnettes n'est plus une vrit: c'est un outrage. Ce temps-ci l'a du moins compris; c'est une des justices que nous ne refusons pas de lui rendre. IX Voil la vritable philosophie politique de la rvolution de 89, sainement comprise et pratique. C'tait certainement celle de Branger, comme ce fut la ntre, comme ce sera celle de tout homme sens et patient qui ne voudra pas substituer son impatience au progrs naturel et spontan des peuples. C'tait aussi la philosophie politique de la grande majorit des hommes de bien en France en 1814 et en 1815. Ils taient libraux, ils taient patriotes, ils taient affligs du pass, ils taient rsigns au prsent, expiation logique, quoique douloureuse, du pass. Ils taient pleins d'espoir dans un meilleur avenir pour la rvolution rgulire, mais ils ne confondaient pas une conqute hroque avec une philosophie. X Cependant, ainsi que nous le disions tout l'heure, le malheur aigrit le coeur, et le coeur aigri fausse l'esprit. C'est ce qui arriva la France aprs les dsastres de 1814 et de 1815: elle pleurait des larmes de sang. Il lui en cotait de rentrer dans ses limites territoriales, aprs avoir tant dbord sur le monde. Ce peuple, qui on avait donn, depuis l'Empire, des ambitions vastes comme l'univers, trouvait la France bien petite pour sa taille de gant de la guerre; et encore cette France si petite tait occupe et ranonne par les garnisaires de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de l'Angleterre! On ne se rsigne pas la servitude chez soi, bien qu'on ait port soi-mme son omnipotence chez les autres; de plus, la gloire humilie se venge par la colre et par la menace. On demande une revanche, un autre coup de d au dieu des armes; on reproche Moscou, Leipsick, Waterloo Louis XVIII, et l'on dit dans son dlire ce malheureux gouvernement: C'est toi qui m'as bless! C'est toi qui m'enchanes dans les fers forgs par mes vainqueurs! C'est toi qui m'empches de lever mes armes de 1792, d'Austerlitz, d'Ina, de Wagram, et de reconqurir toutes ces capitales! Et l'on oublie que toutes ces armes de morts hroques sont couches au nombre de quinze cent mille cadavres dans les neiges de la Russie, dans les flots de la Brzina, dans les sillons de l'Espagne, dans les champs de bataille d'Austerlitz, d'Ina, de Wagram, de Leipsick, de Waterloo! hlas! couches, o ni la diane, ni le tambour, ni les refrains du Tyrte de la France ne les rveilleront de leur sommeil! XI Ce n'est pas tout: de ces restes, et surtout de ces tats-majors survivant ces armes licencies au del de la Loire, s'lve un immense murmure: Nous nous tions promis, sur les pas de ce conqurant de capitales, les dpouilles opimes de l'univers! Beaucoup devaient mourir, sans doute, mais la fortune au dernier! Et maintenant, nous voil rentrs jeunes encore dans le village paternel, sans autre perspective qu'une pe pendue au mur et une demi-solde dpenser dans un indigne loisir! qui nous en prendre? Aux Bourbons, qui sont l pour recevoir toutes les imprcations de la gloire trompe, de l'ambition due! Haine aux Bourbons! Vive l'arme! Napolon n'est qu'un captif, mais ne sommes-nous pas captifs avec lui? Ce n'est qu'une ombre, mais c'est l'ombre de notre ambition, de notre gloire et de notre fortune! Le peuple, qui ne comprenait pas bien d'abord ce murmure, parce que l'esprit de conqute l'avait fauch comme un pr, finit par s'y associer sans le comprendre, par la puissance d'une ternelle rptition. Les rcits villageois de batailles, de conqutes, d'exploits nationaux, faits tous les foyers et toutes les tables populaires par des guerriers, ses fils, ses voisins, ses compatriotes, dont les grades, les uniformes, les blessures, ajoutaient l'autorit de l'hrosme l'aigreur du mcontentement, fanatisrent peu peu de gloire posthume la France irrflchie des campagnes et des villes. XII Un troisime lment d'irritation vint se joindre ce murmure sourd de l'arme dissmine dans ses foyers: ce fut l'opposition inattendue d'une ligue inexplicable entre le militarisme humili, le rpublicanisme impatient, et l'orlanisme encore irrprochable, mais qui laissait le temps s'approcher de lui avec une couronne dans la main! Ces ambitions coalises, ayant besoin de recruter des forces dans le peuple qui ne comprend que les ides simples, s'avisrent de raviver l'esprit de conqute teint, de souffler sur la gloire assoupie, de verser des larmes trs-hypocrites sur les cendres de l'empereur, dont les libraux avaient t les premiers dserteurs et les plus acharns blasphmateurs en 1814. Ces hommes construisirent l'envi ce sophisme, qui jure Dieu et aux hommes, de despotisme militaire, de rpublicanisme couronn, et de royaut rvolutionnaire confondus dans la mme quivoque d'opposition. XIII Cependant ce sophisme ne marchait pas encore assez vite au gr de ces ambitieux. Il leur fallait un porte-voix sonore et populaire qui multiplit l'cho de l'opposition, depuis la table de l'opulente bourgeoisie jusqu' la gamelle de la caserne et jusqu' la nappe avine de la guinguette. Ce porte-voix, c'tait un chansonnier. Ce chansonnier devait runir en lui, pour porter coup dans tous les rangs de la socit franaise, l'lgance attique qui se fait entendre demi-mot l'homme lettr, l'accent martial qui fait frissonner le soldat, la bonhomie cordiale qui fait larmoyer dans son rire le bon et rude peuple des champs. Ces trois gnies, le gnie fin et classique du sous-entendu et du ridicule, le gnie patriotique et martial du corps de garde, le gnie lgiaque et pastoral de la chaumire, taient difficiles rencontrer dans un mme homme. Un Anacron pour les amants, un Aristophane pour les malveillants, un Tyrte pour les escouades, un Thocrite pour les paysans; une lyre, un sifflet, un clairon, une flte ou un flageolet dans la mme main! quel prodige! mais aussi quelle bonne fortune! Ce prodige et cette bonne fortune se rencontrrent, l'heure o cela tait ncessaire, dans Branger. XIV Si le parti dut beaucoup au pote, le pote, il faut le reconnatre, dut beaucoup au parti. Heureux les potes qui trouvent, leur premier vers, un million d'chos chelonns d'avance sur leur chemin, pour porter leur nom obscur et leurs vers prdestins aux oreilles, l'esprit, au coeur de tout un peuple! Ceux-l n'ont pas se faire lentement, oreille par oreille, leur auditoire troit et difficile, conqurir, coeur par coeur, leur pnible renomme, subir la critique et le dnigrement de leur sicle, pour jouir de cette renomme pendant quelques heures du soir de leur vie, et pour arriver bien vite, avec un nom dj posthume, avant leur mort, l'oubli dfinitif d'un froid tombeau. Un peuple, un gouvernement, une arme, ne se disputent pas la prsance dans leur cortge funbre; une veuve, un enfant, un vieux serviteur, un chien fidle, quelquefois suivent seuls leur convoi, travers les brouillards du matin, dans un faubourg inattentif qui ne sait pas leur nom. Un petit volume enlac de deux ou trois feuilles de laurier de famille est le seul trophe de leur pauvre cercueil. Pour que le monde se passionne sur votre tombe, il faut avoir servi, volontairement ou involontairement, les passions du monde! XV Branger, en naissant, eut ce bonheur ou ce malheur de natre en pleine popularit, comme ces oiseaux qui closent, sans qu'on les couve, en plein soleil. Aussitt que cinq ou six hommes d'esprit de la conspiration contre les Bourbons, le banquier Laffitte, l'orateur Manuel, le sophiste Benjamin Constant, le diplomate Sbastiani, le rpublicain la Fayette, le _Crassus_ loquent Casimir Perrier, l'historien Thiers, l'orateur Foy, Mirabeau probe de l'arme, et vingt autres chefs d'opinion plus subalternes, eurent entendu quelques-unes des chansons de Branger, ils ne s'y tromprent pas (la haine est clairvoyante); ils s'crirent: Voil notre homme! Branger ne les rechercha pas, ils le recherchrent; ils lui offrirent tout, patronage, solde, honneurs, puissance dans les victoires futures du parti. Il n'accepta rien que la gloire. Faites-moi des chos tant que vous pourrez et tant que vous voudrez, leur rpondit-il; quant moi, je ne chante qu' mon heure et qu' mon got. J'aime la Rvolution, je sers le peuple, j'honore l'arme, j'illustre la gloire, je pleure les malheurs de la patrie, j'espre sa vengeance; je vois en perspective la rpublique: je ne la refoulerai pas, comme je n'anticiperai pas sur elle; mais point de solidarit entre vous et moi. Je hais comme vous la contre-rvolution, les Bourbons surtout; cette haine commune sera le seul pacte entre nous. Je veux rester indpendant, mme de vous, en respect de moi-mme. Je veux rester simple chanteur des rues et des camps quand vous aurez triomph, pour ne pas tre responsable de vos ambitions et de vos fautes! Je veux rester pauvre pour rester plus grand que vous par l'abngation de vos richesses. Je veux rester peuple pour vivre et mourir plus prs du peuple! Ces hommes, peu accoutums tant de vertu, crurent que cette vertu n'tait qu'une affiche, que tant d'abngation n'tait qu'une prtention plus habile et plus haute, et qu'au jour des rtributions le dsintressement de ce _Chansonnier du Danube_ cderait, comme tant d'autres, la sduction du pouvoir et aux blandices de la fortune. XVI La campagne des chansons de Branger contre les Bourbons commena. Nous savons comment elle a fini en 1830. C'est ici le moment d'examiner le talent de cet homme de guerre. Nous le ferons sans prvention, sans flatterie la mort, sans feint enthousiasme, sans hypocrisie d'amiti, car nous avons toujours trouv dans Branger l'homme immensment encore au-dessus du pote. En veut-on la preuve? Nous avons t quinze ans son ami, et, pendant les innombrables entretiens que nous avons eus ensemble, nous ne lui avons pas parl une seule fois de ses chansons, de mme qu'il ne nous a jamais parl de nos oeuvres en vers. Entre nous, c'tait l'homme qui aimait l'homme; le pote tait rserv. Cette rticence tait honnte des deux cts. Il m'aurait fallu louer des chansons qui avaient renvers les dieux et banni les rois de ma famille; il lui aurait fallu louer des vers qu'il avait raills sans doute, comme son parti les raillait pendant la bataille. Nous aurions manqu l'un et l'autre ou de sincrit ou de dignit. Le silence sous-entendu sauvait tout; il nous empchait de nous apostasier, il ne nous empchait pas de nous chrir. Je suis donc trs-libre aujourd'hui de parler de son talent potique dans la mesure juste de mon estime et de mon admiration, sans ajouter et sans retrancher un gramme au poids vrai de ses oeuvres dans la balance de l'avenir. XVII On a beaucoup dit et crit que le talent de Branger tait gaulois; nous croyons plutt que ce talent est grec. L'atticisme, cette qualit indfinissable des choses grecques, est le don par excellence de cet crivain franais. La grandeur de ce talent est dans sa finesse; c'est un pote politique et philosophique, exquis dans ses proportions. Qu'est-ce en effet qu'un pote pindarique? C'est un homme possd et souvent gar par l'enthousiasme. Branger a trop d'esprit pour avoir tant d'enthousiasme; il possde son enthousiasme, il n'en est pas possd; il le conduit avec un fil imperceptible, mais sr, partout o il veut passer, comme le conducteur des chars, aux jeux Olympiques, conduit au mouvement du doigt ses coursiers qui ne s'emportent jamais dans la carrire: Rasant la borne, et ne la touchant pas. Il n'y brise jamais son essieu, il n'y fait mme ni bruit ni poussire; il arrive sans qu'on s'aperoive qu'il est arriv juste, et court au but qu'il s'est propos. D'ailleurs la raillerie est exclusive de l'enthousiasme, et Branger est souvent un pote moqueur. Il cherche d'un regard malin le dfaut de cuirasse de ses ennemis, les rois, les Bourbons, les nobles, les prtres, pour lancer sa flche au point vulnrable et pour rire de la goutte de sang que le dard rapporte l'arc avec lui. Que ferait-on de l'enthousiasme ce jeu d'adresse? C'est comme si l'on demandait Molire de s'enthousiasmer en livrant Tartuffe la rise d'un parterre. L'enthousiasme de Branger tait dans son coeur, et pas dans son verre; il le gardait pour sa vie, pour la libert, et pour la vertu pratique dont il tait srieusement et intimement possd. Il faisait ses vers petit feu, comme on fond la cire: il ne les chauffait grande flamme que pour la gloire et pour la patrie. Ajoutons qu'un pote pindarique ne s'attache, par l'instinct mme de son gnie, qu' chanter des choses grandes, permanentes, ternelles s'il le peut, des choses suprieures aux lieux, aux temps, aux mobiles opinions des hommes, aux passions variables et fugitives des partis et des factions, des choses, en un mot, aussi intressantes et aussi vraies dans la postrit la plus recule qu'aujourd'hui. l'exception du peuple, de la libert et de l'hrosme, auxquels il consacre quelquefois un sublime refrain, Branger ne chante en gnral que des choses circonstantielles, relatives, passagres, des passions politiques enfin. Or, la politique tant de sa nature une chose courte, temporaire, mobile comme les vnements, les systmes, les factions qui sont les lments de la politique, la grandeur et l'immortalit du sujet manquent souvent au pote politique. Il est comme l'orateur politique: l'heure passe, la passion morte, la faction oublie, on ne l'coute plus. C'est le malheur des posies de parti; elles sont presque toujours aussi des posies de circonstance. Mais la patrie, l'hrosme, le peuple, terniseront le nom du pote. C'est la partie divine de ses chants. XVIII Enfin le vritable pote pindarique ne chante que des vrits absolues et divines, dont la saintet et la vertu se communiquent, pour ainsi dire, son gnie. La posie politique, la posie de parti surtout, est oblige de chanter souvent le sophisme et le mensonge convenus des gouvernements ou des oppositions, pour que ses vers servent d'armes offensives ou dfensives au gouvernement qu'elle sert ou aux oppositions qu'elle caresse. Ces vrits conventionnelles, ces sophismes, ces mensonges du moment, prissent avec les passions qui les fomentent. La beaut mme des vers qui les contiennent ne les prserve pas toujours de l'vaporation. Malheur aux posies politiques dans la postrit! Comprises par les contemporains, elles ne le sont plus par les descendants. La critique historique, vraie, arrive avec le temps; elle souffle sur toutes ces vrits de convention, inventes par les factions rgnantes leur usage, et elle plaint le grand pote qui leur a prt un jour son gnie. La postrit est impartiale, et c'est pour cela qu'elle est vridique. Et cependant ce n'est pas tout. Le pote pindarique s'adresse, dans sa pense et dans ses oeuvres, l'auditoire le plus vaste, le plus lev de coeur et d'esprit, le plus universel et le plus ternel qu'il puisse concevoir. Ses chants doivent porter dans tous les temps et dans tous les lieux. _Homo sum! humani nihil a me alienum puto._ Homme je suis, rien de ce qui est de l'homme ne doit rester tranger moi. Telle est, Paris comme Rome, la devise du pote lyrique ou pique, tre essentiellement collectif pour rester unanimement compris, universellement sympathique. Branger, au commencement, s'est choisi un auditoire restreint, un auditoire born, non-seulement par les frontires de la nation que le chansonnier clbre, mais par la condition sociale et par les opinions partielles de cette fraction du pays. Le peuple, le soldat, l'officier en retraite, l'orlaniste en perspective, toute l'opposition aux Bourbons de 1814, voil l'auditoire exclusif pour lequel il chante. Ses plus beaux pomes de ce temps sont des pamphlets amers et quelquefois sublimes la gloire d'un des partis, la confusion ou la perte de l'autre; chacun de ses chants est une spirituelle _Marseillaise_ de parti, non pas mme une _Marseillaise_ contre l'tranger, comme celle de _Rouget de Lisle_, un tocsin de la patrie en danger, rveillant en sursaut une nation entire, et faisant vibrer dans chacune de ses notes l'unanime palpitation de tout coeur franais; mais une _Marseillaise_ d'opinions civiles, glorifiant les uns, humiliant les autres, faisant rire ceux-ci et pleurer ceux-l, et provoquant la rise des Franais d'une date contre les Franais d'une autre date. Et mme, parmi ces Franais de son opinion ou de sa faction, Branger, cette poque, rtrcit encore son auditoire. Il a en vue surtout, et il le manifeste par son refrain tantt grivois, tantt patois, tantt soldatesque, l'ouvrier du faubourg, le paysan du village, le soldat, le sergent, la cantinire de la caserne; il affecte, en chantant, l'accent, les moeurs, le costume, le geste, les gallicismes intentionnels de ces classes particulires de la nation. De son oeil malicieux et fin, il les regarde avec un sourire d'intelligence qui leur dit: Je suis un d'entre vous, je suis votre compre, je suis votre mntrier. Tour tour jovial, populaire, hroque, on voit (et il ne le cache ni dans ses prfaces, ni dans ses chansons) qu'il s'adresse exclusivement, dans ses couplets ou dans ses strophes, la guinguette du faubourg, la mansarde de l'artisan, au cabaret de la banlieue, la chambre de la compagnie de vieille garde. La nature restreinte et professionnelle de ces auditoires, et la nature mme de la langue qu'il leur fait parler quelquefois pour en tre compris, s'opposent fatalement l'universalit d'intrt, la dignit d'images, l'lvation de sentiments et la posie de langage, qui sont le caractre des potes lyriques universels; l'artisan, le laboureur, le soldat, sont de grandes et dignes catgories dans la nation, mais elles ne sont pas la nation tout entire. S'il s'agit de droits, d'estime, de sollicitude, de piti, de tendresse, de gloire mme, on ne saurait trop leur en porter et leur en rendre; mais, s'il s'agit de littrature, de philosophie et de posie, ce n'est pas l qu'il faut en chercher les types et les modles. Ces classes sont la base immense, solide, respectable de la nation, mais elles n'en sont pas la tte; c'est l qu'on multiplie, c'est l qu'on travaille, c'est l qu'on prouve le patriotisme du sol plus vivement, parce qu'on y est plus prs de terre; c'est l qu'on rpand son me et son sang pour la patrie; c'est l qu'on sent juste et fort, parce que c'est l qu'est le coeur de ce grand tre collectif qu'on appelle un peuple: mais ce n'est pas l qu'on pense, qu'on lit, qu'on pure le got, qu'on crible les langues, qu'on mdite les livres universels, qu'on chante les pomes immortels, qui sont les monuments intellectuels de la nationalit ou de l'esprit humain. C'est dans les rgions suprieures, occupes sans distractions du travail de la pense, qu'on trouve le gnie d'un peuple; c'est sur les hauteurs que resplendit le plus de jour. Ceux mmes parmi les hommes de gnie qui sont ns dans ces rgions du travail manuel se htent de monter aux rgions du loisir plus calme et de la pense plus vaste, pour crire. Ils quittent comme Homre la boutique de l'armurier de Smyrne, ils quittent comme Socrate l'atelier du sculpteur d'Athnes, ils quittent comme Virgile la charrue du laboureur de Mantoue, ils quittent comme J. J. Rousseau l'tabli de l'horloger, pour tendre et pour polir leur intelligence, et pour apprendre la langue du pays des ides, du beau, des arts, avant de parler, d'crire ou de chanter pour l'univers pensant. Branger n'agit pas ainsi, soit par amour vanglique des classes laborieuses, avec lesquelles il lui plaisait de se confondre par la langue et par les prjugs comme par le coeur; soit pour poser son levier d'opinion sur les masses plus rsistantes, afin d'y trouver plus de force contre le trne des Bourbons; soit enfin pour complaire ses amis, et pour servir par une action plus vive la triple opposition monarchique, rpublicaine et militaire, qui le couronnait alors d'une triple popularit. tous ces titres on ne peut le classer encore au rang des lyriques universels. Il pouvait y tre class dj, s'il avait voulu; il ne voulut tre alors que le premier des potes populaires, des potes de parti. Au lieu d'Homre ou de Racine, il ne fut qu'Anacron, Aristophane ou Tyrte. Il faut le prendre pour ce qu'il voulut tre; ses funrailles hroques nous disent assez s'il a russi se faire adopter par le coeur de la France. S'il y a un jour une commotion du sol menac en France, elle partira du tombeau de Branger. Son ombre sera la terreur des invasions futures; la chanson tiendra l'pe de la patrie et de la libert, comme la statue de la Jeanne d'Arc d'un autre peuple une autre date! XIX Nous ne parlons pas encore ici du caractre de Branger, sa vritable puissance. Nous ne parlons encore que de son talent. Ce talent, quand on l'analyse froid aujourd'hui, se compose surtout de trois choses: L'art de la composition; La finesse du style; La vibration du coeur sous le mot. Branger compose une chanson comme un pome pique ou comme un drame en cinq actes. Il n'y a point de hasard dans son inspiration, ni par consquent de ngligence, de dfaillance ou de longueur. Tout est conu lentement dans son esprit, port longtemps dans sa mditation, aiguis loisir par sa sagacit, poli jusqu'au scrupule par son got, combin pour l'effet qu'il veut produire, adapt l'air populaire le plus propre faire danser les paroles, rire le refrain, vibrer les couplets; puis tout est lanc par le pote son adresse avec la sret du coup d'oeil et du doigt de la brodeuse de dentelle qui lance le fil aminci sur les lvres dans l'oeil de l'aiguille. Il y a tel de mes couplets, disait-il, qui m'a cot des semaines de rflexions. Il ne s'en cachait pas, il ne se donnait pas pour un improvisateur comme nous, fils du hasard, tantt bien tantt mal servis par la loterie de leur inspiration, mais toujours incorrects, mme dans leurs bonheurs de style; il tait, lui, le fils du travail, qui fait quelquefois attendre ses dons, mais qui ne trompe jamais l'homme de gnie et de patience. Les regards trs-exercs comme les ntres aux ouvrages d'art s'aperoivent seuls de ces limures assidues du doigt de Branger sur ses vers. On n'y pourrait pas changer un mot; mais aussi ses chansons manquent un peu de cette ngligence qui est la souplesse de la force: elles ne sont pas assez jeunes, mme quand elles chantent l'amour; elles ne sont pas assez folles, mme quand elles clbrent la folie; elles ne sont pas assez ivres, mme quand elles simulent l'ivresse. Votre jambe droite n'est pas assez avine, disait le grand comdien anglais Garrick Prville qui lui demandait conseil pour bien rendre un rle d'ivrogne sur la scne. Votre main droite, celle qui tient la plume, n'est pas assez avine, pourrait-on dire Branger quand il raturait une chanson boire. Dsaugiers, son contemporain, dlire plus sincrement; il est ivre lui-mme de l'ivresse de verve qu'il rpand plein verre autour de lui; le plaisir est la seule politique de cet Anacron de Paris. Les chansons de Branger ont un but; elles visent aux passions d'un parti, au coeur d'un peuple, au trne des rois; le regard tendu de l'archer roidit la main, la flche vole plus haut, mais elle vole moins leste; les chansons de Branger sentent un peu la lampe et l'huile de ses veilles, au lieu de sentir le raisin de la vendange et la mousse du banquet. cela prs, chacune de ses chansons est une combinaison acheve et russie de facture, une miniature de patience. Le Branger des odes, le Branger philosophique se rservait pour les derniers chants. XX La finesse de style est le second caractre distinctif de ces compositions; Branger crit pour le peuple avec une plume de diplomate et avec une dlicatesse de courtisan. L'allusion transparente, la double entente malicieuse, le sous-entendu furtif suspendu sur ses lvres, le demi-mot plus incisif que le gros mot, le sens qui s'arrte pour que la malignit l'achve; l'injure qui ne dit pas tout pour que le peuple, en la compltant lui-mme, devienne, pour ainsi dire, le complice intelligent du chansonnier, voil les figures ordinaires du style de Branger. Chacune de ses chansons prenait ainsi la physionomie de son visage: le front candide, les yeux cligns, la bouche quivoque, les joues joviales, le regard narquois, le demi-sourire, le doigt sur les lvres! Sa figure tait sa chanson, sa chanson tait sa figure. La vrit mme ne devient franaise qu' la condition d'avoir le sourire sur la bouche. Cette finesse de style me fit douter longtemps que le peuple ft assez raffin pour le comprendre; mais la passion est un grand dchiffreur de sphinx. La passion du peuple tait si acerbe, cette poque, contre les Bourbons, contre la noblesse, contre le clerg surtout, que cette passion aidait le cabaret et la caserne comprendre les finesses trop littraires de ce style; mme quand il ne les comprenait pas, le peuple y entendait malice de confiance. Il applaudissait jusqu' ces obscurits. Il y avait une telle entente prtablie entre la multitude et son chansonnier qu'un seul geste de Branger aurait t aussi communicatif qu'une de ses chansons, et que la France aurait ri ou frmi avec lui sur un signe du tlgraphe! Hlas! il faut en convenir, les funestes amis de la Restauration, dans les Chambres de 1815 et depuis, commenaient prter trop d'armes au pote. La France avait accept dans les Bourbons la rvolution raisonnable et la rconciliation des partis dans la libert; on lui prsentait la contre-rvolution insatiable, et la monarchie se faisait parti malgr elle. XXI Revenons au talent. Cette finesse de style, qui aurait t un dfaut grave dans un pote populaire, devenait, grce l'esprit de parti, un mrite de plus dans Branger. Le buveur illettr croyait se montrer aussi fin que lui en affectant de l'entendre, et l'amour-propre flatt du peuple concourait la popularit du chansonnier! Mais la qualit dominante du talent de Branger n'tait ni dans l'habilet de ses compositions, ni dans la finesse de son style; elle tait dans son coeur. Ce coeur, vritablement collectif, tait le coeur d'un pays plus encore que le coeur d'un homme; tout y vibrait d'une motion plus universelle que personnelle. Il devinait tout parce qu'il sentait tout: une grandeur ou une douleur de la patrie, un tambour battant la charge des grenadiers sur quelque champ de bataille de la Rpublique ou de l'Empire, un tocsin du 14 juillet appelant les citoyens l'assaut de la Bastille, un coup de canon de Waterloo mutilant les dbris des derniers bataillons dcims de Moscou ou de Leipsick, un adieu funbre de Csar vaincu ses lgions ananties dans une cour de Fontainebleau; le dchirement d'un dernier drapeau tricolore qui dchirait, avec ce mme lambeau, l'orgueil et le coeur d'un million de vtrans humilis; un soupir du Promthe imprial enchan sur son rocher, apport par le vent travers l'Ocan du rivage de Sainte-Hlne; un bruit de pas des bataillons trangers sur le sol de la patrie, un murmure encore sourd du peuple contre la moindre atteinte sa rvolution; un gmissement de proscrit de 1815, le bruit d'un coup de feu d'un peloton de soldats dans l'alle de l'Observatoire, dans la plaine de Grenelle, Toulouse, Nmes, Lyon, balle sous laquelle tombait un marchal, un colonel ou un sergent des vieilles bandes franaises; une plainte de prisonnier dans le cachot, un cri de faim dans la chaumire, de souffrance dans la mansarde, une agonie du bless dans un lit d'hpital; une mre pressant ses trois enfants contre sa mamelle puise prs de son mari mort sur son grabat, sans suaire, dans un grenier; un sanglot touff de veuve dont le fisc emporte la chvre nourricire; une voix d'enfant aux pieds nus sur la neige, collant ses mains roidies aux grilles du palais du riche pour y respirer de loin l'haleine du feu de ses festins: tout cela retentissait dans l'me de Branger, comme si un autre Asmode avait dcouvert ses yeux les toits des capitales ou le chaume des huttes. Sa sensibilit, non feinte, mais vraie, l'associait, par une universelle sympathie, toutes ces vibrations de la fibre frmissante ou souffrante des multitudes. On a crit que le tyran de Syracuse avait construit un difice o tous les entretiens et tous les murmures secrets du peuple venaient, par un effet d'acoustique, se rpercuter et se grossir dans un centre sonore qu'on appelait l'_Oreille de Denys_: l'oreille vivante de Denys, c'tait vritablement, de nos jours, le coeur de Branger. Cette puissance de souffrir pour tous, et cette puissance de compatir tous, lui donnaient la puissance d'exprimer pour tous, et tous aussi reconnaissent leurs gmissements dans sa voix. Son talent, c'tait sa nature; sa popularit, c'tait son patriotisme; sa puissance, c'tait son humanit! Toute rumeur cherche son cho dans la nature: quand cet cho est insensible, il rend un son; quand cet cho est anim, il rend une me. Branger tait l'cho de la Rvolution, l'cho de l'arme; le peuple et l'arme s'coutaient sentir, penser, aimer, har, conspirer en lui. C'tait l'homme-nation. XXII Or pourquoi la chanson avait-elle t choisie par Branger pour devenir ainsi l'cho du sentiment des penses, des haines, des amours, des conspirations du peuple et de l'arme? C'est que la nature des choses avait choisi d'elle-mme et avant lui ce mode de propagande des instincts du peuple et du soldat. C'est au peuple et au soldat que Branger avait parler; il faut parler chacun sa langue, si l'on veut tre compris, et surtout si l'on veut tre rpt. Si Branger avait eu parler l'imagination enthousiaste et potique des Grecs du Ploponse ou de l'Archipel, il aurait compos quelques-uns de ces chants de klephtes, de matelots ou de pasteurs, qui clbrent des brigandages hroques, des pirateries froces, des martyres fanatiques, des amours nafs et tragiques, tels que les _Chants populaires de la Grce moderne_, renaissance d'Homre et de Thocrite, en contiennent par milliers aujourd'hui; pomes piques et nafs en miniature, qui attestent, mme sous la grotte du brigand, sous la tente du berger, sous la voile du corsaire, la fcondit et la beaut de l'imagination indlbile du peuple homrique. Si Branger avait eu parler la rverie oisive des pcheurs, des matelots, des lazzaroni du golfe de Naples, il aurait compos des popes merveilleuses en rcitatifs interminables; il les aurait accompagnes de quelques notes de guitare et du bruit des flots sur la plage; il les aurait chantes sur le mle des ports de cette mer, au coucher du soleil derrire les les, rideaux mystrieux de l'Ocan. Si Branger avait eu mouvoir l'me aventureuse et voluptueuse du peuple qui gmit, de souvenirs et de tristesse, au bord des quais de Venise, il aurait crit des stances d'Arioste et du Tasse, en vers dignes d'tre soupirs sous ce beau ciel, et il les aurait jets, comme rminiscence classique, dans la mmoire des gondoliers. Qui mieux que lui aurait chant la glorieuse lgie de Manin? S'il avait eu mme parler des cossais, race ossianique, contemplative, rveuse et mlancolique comme ses grves, ses lacs, ses montagnes, il aurait compos quelques-unes de ces ballades touchantes qui font, comme dit Dante: CHANTER ET PLEURER LA FOIS. Mais il avait faire un peuple sarcastique de capitale, de caserne, de faubourg, de champs de bataille. Ce peuple dpasse les Grecs en hrosme, mais il n'gale ni les Campaniens en rverie, ni les Vnitiens en posie, ni les cossais en sensibilit. Ce peuple rabelaisien n'est pas encore arriv son ge potique dans ses couches profondes, et peut-tre n'y arrivera-t-il jamais. Son origine gauloise, son got excessif pour la raillerie, son pre spirituel Rabelais, son trop d'_esprit_, facult si nuisible au gnie potique d'une race humaine, l'empcheront peut-tre toujours d'tre un peuple pique, et encore plus un peuple lyrique. C'est le peuple du rire; il chante des nols, et il a invent le vaudeville, deux funestes augures pour qu'il chante jamais des stances hroques ou des barcaroles srieuses. Il n'a bien chant que l'hymne de la guerre, _la Marseillaise_, en 1792, parce qu'il la chantait en face des armes trangres, avec l'accompagnement du tambour et du canon! Mais la partie du peuple franais des capitales et des camps laquelle s'adressait Branger tait peu capable de s'engouer pour une posie longue haleine et grand vol; cette posie aurait pass par-dessus sa tte: le cygne et l'aigle ne s'abattent pas dans la rue. Il fallait videmment ce peuple des chansons. XXIII La chanson est la littrature de ceux qui ne savent pas lire. On savait peu lire alors dans les campagnes, dans les casernes et dans les ateliers o Branger voulait retentir. L'air populaire qui court les rues en sortant du Vaudeville, et que les bornes apprennent d'elles-mmes force de l'entendre rpter par les orgues ambulants, est un vhicule ncessaire pour porter la posie narquoise ou politique de porte en porte, comme le facteur quotidien y porte une lettre, cent mille adresses. L'air musical est ncessaire aussi pour graver le couplet dans la mmoire du peuple par l'obsession d'un cho qui redit un million de fois le mme refrain. Cette musique usuelle qui parle l'esprit, et ce couplet rhythm qui danse dans l'oreille, se prtent l'un l'autre un mutuel secours pour pntrer partout. On entend malgr soi la mlodie banale, semblable la voix du crieur public; souvent mme on rpte soi-mme, en dpit de soi, l'air dont on est obsd et les paroles qui rpugnent vos opinions. Telle est la puissance de la chanson sur le peuple illettr des capitales en France: c'est l'enseignement mutuel de la borne et du pav; l'air monte souvent jusqu'au grenier du pauvre; il pntre mme dans le salon du riche; mais son thtre par excellence est le caf. Le caf, o les Orientaux rvent, o les Franais chantent, est le vritable centre d'acoustique de la chanson grivoise ou de la chanson politique, ce pamphlet en musique. L'oreille de la France est l pour entendre et retenir. XXIV Il ne faut donc nullement s'tonner qu'un esprit de la plus exquise dlicatesse, tel qu'tait Branger, ait choisi la forme de la chanson pour se faire l'cho, mais l'cho hroque de la nation. La chanson tait la langue du pays; tant pis pour le pays sans doute, tant pis surtout pour Branger! Il aurait sans doute bien prfr crire l'ombre des rochers de Sicile, comme Thocrite, ou des htres du Mincio, comme Virgile, ou des oliviers de l'Hymte, comme Anacron, ou des figuiers de Tibur, comme Horace, ou des orangers de Sorrente, comme le Tasse. Il aurait aim y crire, soit des glogues pastorales, soit des ivresses et des amours attiques, soit des odes ngliges et badines, soit les popes de la libert et de l'hrosme de son pays. Les sicles et l'univers lettrs l'auraient adopt, mais le jour et la rue ne l'auraient jamais connu. C'est au jour, la rue, la passion publique, la faction rgnante qu'il avait faire. Il fallait donc chansonner, et-il envie de chanter; et-il mme envie de pleurer, il fallait rire. D'ailleurs la chanson joviale ou politique, la chanson boire ou la chanson tuer un gouvernement, n'tait pas entirement une langue trangre pour ce jeune pote de 1810 1820. C'tait par l qu'il s'tait dj rvl quelques esprits d'lite dans ce _monde des bons vivants_ dont le dogme, sous l'Empire, tait la _Clef du Caveau_. La _Clef du Caveau_, que nous avons vue alors entre les mains de plusieurs de nos condisciples, devenus des chansonniers et des vaudevillistes, tait un livre o se trouvaient nots, figurs et aligns, pour la facult des dbutants, tous les airs populaires sur la mesure desquels il fallait, comme sur le lit de Procuste, allonger ou raccourcir son gnie quand on voulait crire pour _le Caveau_. _Le Caveau_ tait l'acadmie chantante. Le premier Empire, en comprimant par la censure la pense, qui vit de libert, et qui quelquefois en meurt, avait respect et mme favoris la libert bachique. La police tait de l'avis de Csar: Les hommes gras et gros qui chantent table ou au lit ne sont pas dangereux. Encourageons la chanson; elle tuera la satire. Une foule d'esprits plus ou moins sincrement bachiques, depuis Laujon jusqu' Dsaugiers, s'taient donc relgus au _Caveau_, et ils y clbraient tous les mois les mystres du vin, de l'amour et du refrain. Un ou deux bons couplets rims spirituellement par un jeune homme taient un titre d'admission dans cette acadmie de la goguette. Branger y avait t reu. _Le Chansonnier des Grces_ tait le Moniteur officiel de ce snat d'Horaces et d'Anacrons de restaurateur. La gloire mensuelle de ces publications faisait clore un nom sur une page de ces recueils, comme un rayon de soleil fait clore le ver soie sur une feuille de mrier. La seule littrature populaire de la France, de 1805 1815, tait table dans ce Caveau. Branger y avait connu _Laujon_, _Dsaugiers_, et tous les matres de la gaie science. Avec cette flexibilit de caractre qui est la faiblesse et la grce de la jeunesse, il est naturel qu'il y ait admir ces matres; on comprend qu'il ait t possd, au dbut, d'une certaine mulation pour rivaliser de jovialit et de gaudriole avec eux. N'ai-je pas pris moi-mme, en sortant du collge, Dorat pour un Anacron et Parny pour un Tibulle? Ce mode bachique d'ajuster sa posie sur un air des rues tait donc dj familier comme une habitude Branger avant qu'il en et fait un systme. Faire chanter l'amour et le vin, c'tait vieux comme le vin et l'amour; mais faire chanter le pamphlet, c'tait le gnie et la nouveaut du genre. XXV Je rpte que je n'cris pas ici et aujourd'hui la vie de Branger; je l'crirai peut-tre ailleurs, et certes ce serait, si j'en avais le talent, un charmant pome que cette histoire qui a voulu se circonscrire elle-mme entre l'atelier d'un ouvrier et la mansarde d'un chansonnier, entre l'aiguille et la plume, deux outils de travail, l'un pour le pain de la famille, l'autre pour la gloire de la patrie. Je ne sais de cette histoire que ce que Branger m'en a souvent racont pisodiquement propos de lui ou des autres; j'en ai entendu assez cependant pour savoir que ce jeune homme, devenu une grande mmoire, n'tait nullement dpourvu d'ducation, ni mme d'instruction classique. On a affect de le dire pour flatter l'ignorance; on a voulu faire croire au peuple que l'ducation tait inutile aux moeurs, que l'instruction tait inutile l'esprit, et que, dans les couches neuves et incultes de la nation, le gnie n de lui-mme portait sans racines les fruits exquis de la littrature, de la philosophie, de la politique et de l'art. Rien n'est moins vrai et rien n'est moins srieusement populaire que cette adulation la majest srieuse du peuple. Rien n'clt sans racine et rien ne fructifie sans culture, except l'ivraie, dans le champ de l'esprit. La culture de l'me, on la reoit dans l'honnte famille: la profession de cette famille n'y fait rien, l'indigence encore moins; mais la moralit, ordinairement hrditaire, y fait tout. La culture de l'esprit, on la reoit de ses matres et de ses livres. Ni cette ducation qui forme les moeurs, ni cette instruction qui achve l'esprit, n'avaient totalement manqu Branger. Il y avait mme dans sa famille des traditions de vieilles souches et de vieille sve de nature lever l'me plus haut que le sort. Il dit, dans deux de ses chansons, qu'il est n en pleine roture; il y parle cinq ou six fois de son grand-pre le pauvre tailleur d'habits de la rue Montorgueil; il prend pour armoiries les ciseaux et l'aiguille de cet honnte artisan de Paris. Avec une affectation inverse des ridicules affectations de fausses noblesses, il rpudie l'origine plus illustre que la particule DE, jointe dans ses premires oeuvres son nom de Branger, donnait sa naissance. Le pote ennobli par lui-mme ne voulait dater que de soi. De plus, il faut tout dire, il tait de la politique du pote qui voulait personnifier compltement le peuple dans ses obscurits, dans ses misres, dans ses passions fires ou jalouses, selon le temps; il tait de la politique de Branger de se confondre, depuis la cime jusqu' la souche, avec ce peuple dont il voulait tre la fois l'image et l'orgueil. Il ne fallait pas deux natures entre ce peuple et lui: le pote aurait t moins populaire, le peuple aurait t moins confiant. C'est ainsi que Mirabeau s'tait fait marchand de drap Marseille pour se confondre dans le tiers tat; et, si nous remontons plus haut, c'est ainsi que Tibrius Gracchus s'tait fait plbe Rome pour faire trembler l'aristocratie de son pays. Nous n'approuvons pas cette politique, qui fait droger le nom de famille pour faire monter plus haut l'ambition, la puissance, la popularit de l'individu. Il faut, quand on est vraiment philosophe, vraiment citoyen, vraiment galitaire, se rsigner avec la mme indiffrence sa noblesse ou sa roture: l'une ne dgrade pas plus que l'autre n'avilit le vrai grand homme. Roture ou noblesse ne sont ni des mrites ni des torts; ce sont des lots que nous avons reus en naissant, dans la loterie de la Providence. Il y a faiblesse s'en glorifier, faiblesse en rougir, faiblesse les abdiquer. Branger, quand il fut devenu ce qu'il devait tre, un aussi grand coeur qu'il tait un grand esprit, pensait exactement comme nous. Mais alors il n'tait encore qu'un homme de parti. On comprend qu' cette poque de sa vie il ait fait ce petit sacrifice l'envie, divinit de la rue qui vit aussi de fume, comme les divinits antiques. XXVI Mais plus tard, et bien souvent, dans la franchise de ses entretiens demi-voix, voici littralement ce qu'il me disait moi-mme: Je me nomme bien vritablement DE BRANGER. Ma famille, quoique dchue par des revers de son ancienne aristocratie, est bien rellement noble; elle est une branche spare et sche de la trs-ancienne maison de ce nom, enracine dans plusieurs provinces de France, et surtout en Provence, en Anjou et en Dauphin. Ma famille a conserv prcieusement les titres de cette filiation dans nos pauvres archives domestiques; elle s'en est toujours entretenue, portes fermes, avec une certaine vanit pieuse de grandeur dchue, qui est de la niaiserie, si vous voulez, mais la niaiserie vnrable des souvenirs. Il y a plus, ma famille a toujours espr que, par une vicissitude quelconque du sort, elle remonterait au rang lgitime d'o elle tait tombe par la misre, et qu'elle se ferait reconnatre, ses titres la main, pour ce qu'elle est. Je n'ai jamais partag, quant moi, ajoutait-il, ces vanits ni ces esprances; je me suis toujours moqu d'eux quand ils me parlaient de notre noblesse vraie ou fausse; je n'ai jamais voulu voir leurs titres et leurs parchemins; mais je sais qu'ils existaient. Il est donc trs-naturel qu' mon entre dans la vie et dans les lettres, j'aie port et sign le nom qui tait lgitimement celui de notre famille. Cette famille, poursuivait-il, avait vritablement aussi des purets de moeurs et des dignits de sentiment la hauteur de ce qu'elle appelait son origine. Il citait, entre autres, comme un type de distinction, d'intelligence et de coeur, une de ses tantes, qui lui servit de mre l'ge o le coeur des mres est l'me de leurs enfants grandis ce que la mamelle est leurs lvres quand ils sont au berceau. De sa vritable mre il ne m'a jamais parl, soit qu'elle ft morte avant qu'il ait pu la connatre, soit que cette femme, ainsi que l'insinue Alexandre Dumas dans sa remarquable confidence au public sur Branger, n'ait pas laiss son enfant devenu homme l'image d'une assez tendre mre. On en est rduit cet gard aux conjectures. Une seule personne vivante pourrait les rectifier: c'est la vnrable soeur de Branger, religieuse dans un couvent de Paris; femme de prires dont l'homme de chansons aimait parler avec respect et avec de tendres rminiscences. Quand l'homme a fait le tour de sa vie et qu'il se rapproche par la mmoire du foyer d'o il est parti enfant, il revoit par la pense les soeurs qui jouaient dans des berceaux ct du sien, et, s'il en existe une encore, ft-ce derrire les grilles d'un monastre, toute son me y reflue: les feuilles en automne tombent sur les racines. XXVII Quoi qu'il en soit, Branger, qui ne me parla jamais de sa mre, m'a parl presque tous les jours de son pre. Ce qu'il me disait de ce pre, bien que cela fut un peu confus dans ses discours, est la preuve que le pote avait reu par ses soins et par ceux de son grand-pre une ducation trs-au-dessus de la profession laquelle il se dit prdestin dans ses chansons. Un enfant vou l'tabli, l'aiguille et aux ciseaux, n'aurait pas eu besoin de passer six ans dans une maison d'tudes librales de Paris. Or le petit-fils du tailleur tudia pendant ce nombre d'annes chez un prcepteur ecclsiastique, log dans les environs de la Bastille. Il y a videmment dans ce dnuement prtendu de toute ducation, dont Branger parle au public, la mme exagration de subalternit que dans le titre de _garon d'auberge_ qu'il se donne dans la mme chanson. On va voir ce qu'il entendait par garon d'auberge. J'avais, me disait-il trs-souvent, une excellente tante, qui me recueillit dans sa maison aprs la mort de mon grand-pre. Elle habitait une province du nord de la France. Son mari y jouissait d'une large aisance. Il associait au travail rural de ses champs les profits d'une htellerie de faubourg, que ma tante dirigeait, l'aide de ses nombreux domestiques de ferme. Non-seulement c'tait une femme du coeur le plus maternel pour moi, qu'elle traitait comme son propre fils, mais c'tait une femme d'une ducation suprieure son tat; je lui dois tout ce qui a pu germer ou fleurir plus tard en moi de bons instincts, de haute raison, de tardive sagesse. Je ne pense jamais sans m'attendrir aux bonts de cette femme accomplie pour moi; ses conseils, qui sont devenus mes proverbes; aux soins qu'elle se donnait pour me procurer, Pronne, l'ducation et l'instruction les plus propres faire de moi, un jour, ou un artisan suprieur sa condition, ou un homme distingu dans les professions librales, vers lesquelles elle se complaisait me diriger. On peut lire cet gard de trs-intressants dtails justificatifs de mon opinion dans le _Petit vangile de la jeunesse de Branger, selon un artisan son disciple, M. Savinien Lepointe_. M. Mornand, dans une srie d'articles coeur ouvert, le juge avec autant d'amour et plus de libert. On voit qu'il y a loin de cette situation de l'enfant de quatorze ans chez le modle des tantes la situation de garon d'auberge rinant les verres et changeant l'assiette des rouliers de Pronne. C'tait une tutelle, ce n'tait point une domesticit. Une laborieuse et fidle domesticit ne l'aurait pas, mes yeux, subalternis moralement davantage; mais il faut appeler les choses par leur nom: le petit Branger n'tait pas garon d'auberge; il tait le neveu et le pupille chri d'une tante aise, pieuse, lettre pour sa condition, qui lui prtait sa maison, sa bourse et son coeur pour l'lever, par une ducation vigilante, une honorable profession dans la socit. XXVIII Ce que Branger nous a dit tant et tant de fois de cette tante s'accorde parfaitement avec ce qu'Alexandre Dumas a recueilli de sa propre bouche ou des traditions de Pronne. L'enfant reprit, sous la surveillance de sa tante, les tudes au moins lmentaires commences Paris. La tante y ajouta les tudes religieuses. Elle le nourrissait de Fnelon et de Racine, de _Tlmaque_ et d'_Athalie_. Quel garon d'auberge ne deviendrait un enfant d'lite un pareil rgime? Enfin elle le fit entrer Pronne dans une carrire la fois lucrative et librale, carrire qui ncessitait par sa nature des tudes pralables, et qui par sa nature aussi devait complter ces tudes. Cette carrire tait l'imprimerie. seize ans le pote futur tait apprenti typographe. La typographie est le vestibule de la littrature; elle suppose dans la classe trs-lettre qui l'exerce une instruction assez universelle, car elle suppose la connaissance minutieuse de la langue, et la langue est la clef de tout savoir. Les typographes sont par leur art une sorte de noviciat de la littrature; ils sont par leur mtier les premiers confidents de l'ide: on pourrait les appeler les secrtaires intimes de leur sicle. Cette intimit confidentielle dans laquelle ils vivent avec les crivains, les orateurs, les potes, les savants, initient forcment ces ouvriers de la pense la science, la politique, aux lettres. Pourrait-on supposer un copiste de musique qui ne comprendrait pas les notes? Pourrait-on supposer un graveur de tableaux qui ne saurait pas le dessin? Il en est de mme des typographes. C'est la profession la plus rapproche de celle de l'crivain, si toutefois penser, sentir et crire est une profession. C'est du moins la plus intellectuelle des professions manuelles. Une foule d'hommes de science ou de style, chez toutes les nations, est sortie des ateliers de la typographie. Sans parler de Diderot, de Mercier, et de tant d'autres en France, la typographie en Amrique ne fut-elle pas le mtier de Franklin, cet homme qui fondait la libert religieuse et la libert rpublicaine dans le mme moule o il fondait les caractres de la pense? Branger n'tait donc ni un manoeuvre, ni un garon d'auberge Pronne et ensuite Paris; il tait le Franklin en germe de la France. Son talent futur ne naissait donc nullement d'une enfance illettre et mercenaire; ce talent naissait d'une famille dchue, mais qui se respectait elle-mme dans son pass; il naissait des soins d'une tante qui rvait pour son pupille une restauration du nom de la famille; enfin il naissait d'une premire profession essentiellement lettre, et qui, ayant fait natre un Franklin dans un autre monde, pouvait bien faire clore un Branger dans celui-ci. Voil la vrit sur l'ducation du pote. XXIX Il a laiss dire et il a fait entendre lui-mme qu'il ne savait pas le latin, cette langue mre de la littrature occidentale. C'est possible; mais cela ne serait pas une raison d'impuissance dans un homme n pour penser par lui-mme et pour crire dans la langue usuelle de son pays. Il y a si longtemps qu'on parle, qu'on crit et qu'on traduit le latin dans notre Occident, que l'esprit de l'loquence, de l'histoire, de la posie latine, a t tout entier transvas dans les langues de l'Europe. Qu'importe le mot, quand la latinit de l'ide a pass dans les moeurs et dans le style? J. J. Rousseau lui-mme ne savait gure le latin quand il commena crire, et cette ignorance l'empcha-t-elle de se faire le plus pntrant, le plus harmonieux et le plus loquent des styles? Nous avons peine croire cependant la complte sincrit de cette ignorance de la langue d'Horace dans le pote des chansons politiques. Le tour de ces chansons est, selon nous, trop essentiellement latin, sous sa prtention gauloise, pour n'y pas reconnatre chaque construction de couplet des rminiscences savantes, et trop savantes peut-tre, de latinit. Si ces chansons ont un dfaut pour les classes mercenaires auxquelles elles sont ddies, c'est prcisment la construction un peu laborieuse, un peu antique et un peu obscure de la phrase. Il y a trop de _Tacite_, dans ce prtendu mntrier des tavernes de la Gaule, pour croire qu'il n'ait pas frquent dans son enfance les historiens, les satiristes et les politiques de Rome. XXX Aprs son retour Paris, l'ge de dix-huit ans, en 1796, on perdait mme dans sa conversation le fil de sa vie et de ses tudes. Il parat que son grand-pre et son pre l'avaient rappel auprs d'eux pour une tout autre occupation que celle de typographe. On le destinait alors ce qu'on appelle aujourd'hui les affaires, c'est--dire la banque, aux fournitures d'arme et aux spculations d'argent et de papier, qui avaient pris une grande place dans la vie des Parisiens de cette poque, comme sous la _Rgence_ et comme de nos jours. Les conspirations politiques s'y mlaient aux agiotages de finances. Le pre du jeune Branger, homme spirituel, entreprenant, lger et aimable, disait son fils, s'tait jet tout la fois dans les jeux de la banque et dans les aventures contre-rvolutionnaires. C'tait un homme bien charmant et bien tourdi que mon pre, me disait souvent Branger. Quoique je n'eusse que dix-huit ans, j'tais plus sens et plus prudent que lui dans les affaires auxquelles il m'initiait, et qu'il avait fini par me remettre presque entirement pour s'occuper plus librement de ses plaisirs et de ses machinations politiques. Le croiriez-vous? mon pre tait un royaliste de ce qu'on a appel la _Jeunesse dore_ du temps. Il avait la main dans toutes les conspirations bourboniennes pour la restauration de la monarchie; il tait li d'opinion et d'amiti avec les chefs vendens qui rvaient de rtablir, par les bras de quelques braves paysans, le trne renvers par la rpublique. Il sacrifiait ses intrts de banque ses affections d'homme de parti; il encourait, pour ses amis de l'aristocratie, les procs, les exils, les prisons du gouvernement rpublicain. Sa fortune tout entire y coula; il disparut et me laissa moi, seul et inexpriment, le soin de sauver ses dbris et d'honorer ses revers. Je m'en acquittai avec dvouement et honneur, la satisfaction de tous les cranciers. Ce fut alors que je pris cette intelligence nette et active des affaires qui a si souvent tonn en moi ceux qui ne peuvent pas ajuster deux flches sur le mme arc. Ce fut alors aussi que je pris cet esprit d'ordre, de ponctualit, d'aisance dans l'troit, qui me caractrise encore aujourd'hui. Mais j'y pris en mme temps ce dgot de la fortune et ce got de la mdiocrit qu'on appelle mon dsintressement, qui est vrai, et ce qu'on appelle ma pauvret, qui est simplement ma libert. Je n'ai pas voulu entendre parler des affaires pour moi-mme, mais j'ai toujours t apte les bien comprendre et les bien conseiller dans les autres: les puissances financires, les Laffitte, les Pereire, qui ont t et qui sont mes amis, vous en rendraient au besoin tmoignage. J'ai manqu ma vocation; j'aurais t un grand financier.--Je le crois, lui rpondis-je, et surtout un trs-grand politique. Bah! reprenait-il, quoi bon? Emporte-t-on son or ou sa puissance la semelle de ses souliers? J'ai mieux aim n'tre rien. J'ai eu l'ambition de Diogne; mais mon tonneau est plus commode et plus grand que le sien, poursuivait-il avec un fin sourire; il contient bien des amis, et il a contenu un fidle amour; il dpasse encore mes dsirs. Je me suis mesur, et je me suis bti une destine juste la proportion de mon ombre au soleil. XXXI Quant aux annes qui suivirent le dsastre de son pre, la mort de son grand-pre, la dispersion et l'indigence de cette famille, il ne m'en dit jamais rien. Il parat, d'aprs ses chansons et ses notes, que tout tomba cette poque autour de lui dans une pauvret irrmdiable, et que le jeune pote chercha pour la premire fois dans son esprit les ressources bien douteuses et bien prcaires que le talent littraire encore ignor du public et de soi-mme peut offrir une famille croule. Ce fut alors aussi que ce jeune homme fut confondu quelque temps par l'adversit avec ceux qui souffrent de la vie dans les misres d'une capitale. Il y contracta des opinions rpublicaines et soldatesques trs-opposes celles de son pre; il y respira le sentiment plbien, noblesse inverse du proltaire, jusqu'au ddain pour des classes plus favorises du sort. Enfin il y fut initi par les moeurs communes la langue triviale du peuple dont il gotait les larmes au fond du verre. Mais ce qu'il y contracta surtout, ce fut la piti pour ce peuple et l'amour rel des dshrits. Cette compassion et cet amour du peuple honnte et souffrant des ateliers des grandes villes devint sa seconde nature: le malheur fut sa famille. Cela se conoit; on s'attache ce que l'on frquente. C'est ainsi que moi-mme, lev dans les champs et N PARMI LES PASTEURS, comme je l'ai chant un jour, j'ai contract, en vivant presque constamment parmi les ouvriers de la campagne, une estime, un got, une tendresse pour les paysans, qui me firent toujours et qui me font encore prfrer la table, la veille d'une chaumire aux banquets et aux ftes des palais. Branger ne connaissait pas les paysans, moi je ne connaissais pas les proltaires des villes avant 1848; j'avais chant des idylles, il devait chanter des couplets. XXXII Ce fut alors, si l'on en croit l'esquisse biographique d'Alexandre Dumas, que l'me de Branger s'ouvrit pour la premire fois, et peut-tre pour la seule fois de sa vie, l'amour. Rien n'est plus prs d'aimer qu'un malheureux: les larmes communes sont la soudure des coeurs. L'aventure raconte par Dumas est si trange qu'elle doit tre vraie: on n'invente jamais autant de posie que la nature, la vie et les hasards du coeur en jettent sur le chemin des hommes d'aventures. Le grand pote, c'est le sort; nous ne sommes que les personnages avec lesquels il compose ses drames. J'ai connu les deux personnages vieillis de ce drame de jeunesse et d'amour. Je parlerai tout l'heure de celle qui fut Lisette, compagne de la jeunesse, de l'ge mr, de la posie et de la vieillesse de Branger. Voici comment, selon la biographie intime, ces deux enfants se connurent, s'aimrent, et mlrent leurs destines qui devaient se confondre jusqu'au tombeau. XXXIII Dans le temps o le jeune Branger, sans souci de sa fortune, se consolait de l'indigence par l'tourderie, il frquentait la salle d'armes d'un matre d'escrime du faubourg Saint-Antoine, nomm Valois. Ce Valois, par une bizarrerie qui servait peut-tre achalander sa salle d'armes, avait pris pour prvt, c'est--dire pour second dans ses exercices, une de ses nices, jeune fille de quatorze quinze ans, nomme Judith Frre. Cette jeune fille, d'une taille leve, d'une souplesse nergique d'avant-bras, d'une physionomie noble et douce, d'un regard de reine tempr par une dlicate rserve, montrait encore quatre-vingts ans les traces d'une beaut qui avait d blouir les lves du matre d'armes. La sandale retentissante sur la dalle, chausse au pied droit, le gant de combat la main, le plastron sur le sein, l'pe mouchete au poing, le masque de fil de fer sur le visage, treillis travers lequel brillait l'ardeur des joues colores par le jeu du combat, tout ce costume oblig d'un prvt de salle d'armes devait faire, de la belle Judith, une Clorinde de quinze ans, plus facile admirer qu' combattre. Judith et Branger ne tardrent pas s'aimer et s'avouer leur amour. Quelles furent les vicissitudes de cet attachement contrari par leur ge et par leur misre; comment triompha-t-il de longs obstacles; comment, sous le nom plbien de Lisette, Branger clbra-t-il constamment la mme personne potise dans ses chansons; comment Judith sembla-t-elle disparatre pendant quelques annes, non de son coeur, mais de la vie de son pote; comment la vit-on reparatre dans son ge mr; comment un mariage demi secret, demi avou dans une lettre quivoque et transparente cependant de Branger au public, laissa-t-il ses amis dans une ambigut d'affirmation ou de doute sur la nature de cette vieille amiti; comment Judith et son pote finirent-ils pourtant par se runir sous le mme toit pour mourir ensemble; c'est ce qu'il n'appartient qu'aux historiens de la vie de Branger de savoir et de dire. La seule chose qui nous importe dans un examen des vers et du caractre du pote, c'est que la Lisette dont parle Chateaubriand fut un sentiment de son coeur, et non une rime de ses couplets; c'est que le pote aima pendant soixante ans, avec dlicatesse, avec estime, avec constance, et que les apparentes lgrets de ses chansons ne furent que des convenances du genre, et nullement des dbauches du coeur. XXXIV C'est sans doute cet amour, amour qui rend le coeur bien plus prudent, parce qu'il le force penser deux, c'est sans doute cet amour qui pressa instinctivement Branger de songer se crer par les lettres une existence qui pt suffire deux vies. Judith pourtant, me disait-il souvent, n'tait pas si pauvre que moi: d'abord elle avait par ses parents un modique patrimoine, et puis elle avait cause de moi un esprit d'ordre et d'pargne fminine qui doublait sa modique aisance. C'est elle qui a pourvu cent fois toutes mes ncessits dans les moments pnibles de ma vie. Je lui ai d beaucoup d'argent, et, si nous liquidions nos petites fortunes, c'est moi qui serais redevable Judith. Branger ne commena pas par des chansons. Ce genre de posie spirituel, mais plbien, qu'il n'avait pas transfigur encore, lui paraissait au-dessous de la dignit de la posie. Comme tout le monde il rva plus haut. Il composa le plan et les premiers chants d'un pome pique intitul _Clovis_; puis il crivit dans les intervalles des _Mditations potiques_; enfin il pensa chercher dans la tragdie une de ces renommes soudaines et clatantes qui grandissent comme l'alos en un soir, aux rayons du lustre, sur une scne dix mille chos. Chose singulire et cependant exacte, moi-mme, quinze ans plus tard, je composais le plan et les premiers chants d'un pome pique de _Clovis_; j'crivais, sous le titre de _Mditations potiques_, des vers qui ne trouvaient pas exprimer leur nature sous un autre titre; enfin j'bauchais cinq ou six tragdies avortes pour une scne o ma destine n'tait pas de monter au rang des Sophocle, des Shakspeare, des Corneille, ou de leurs rivaux d'aujourd'hui! XXXV Nous possdons quelques fragments de ce pome de _Clovis_ et de ces _Mditations_, de ces lgies de Branger de vingt ans. L'lvation, la puret, la mlancolie de ces vers inachevs dmontrent qu'il serait devenu aussi pote en suivant ces voies des grandes lettres, mais il ne serait pas devenu aussi populaire. Or il tait press de gloire et de pain; il ne devait pas tarder changer de note: le pote devait se faire chansonnier. Cependant on ne peut viter son sort; il allait trouver une gloire historique dans un refrain o il ne cherchait que l'cho de la rue et l'engouement d'un soir. Mais, avant de feuilleter ses chansons, citons, pour caractriser son gnie naissant, une ou deux de ces posies srieuses et lgiaques qui tombaient de son me sensible, plus printanires et plus irrflchies peut-tre que ses couplets. Un studieux et pieux commentateur de Branger, M. Fournier, nous a restaur hier une de ces bauches dans le _Courrier de Paris_; nous ne la connaissions pas; elle gisait enfouie dans les phmrides potiques des premires annes de l'Empire. Elle est intitule _Glycre_. Je voudrais bien qu'elle ft une page de mes propres _Mditations_. Cette lgie est aussi grecque et plus grecque encore que franaise; elle ressemble s'y mprendre une feuille de cyprs d'Andr Chnier. coutez ces vers: GLYCRE. UN VIEILLARD. Jeune fille au riant visage, Que cherches-tu sous cet ombrage? LA JEUNE FILLE. Des fleurs pour orner mes cheveux. Je me rends au prochain village. Avec le printemps et ses feux, Bergres, bergers amoureux Vont danser sur l'herbe nouvelle. Dj le sistre les appelle; Glycre est sans doute avec eux. De ces hameaux c'est la plus belle; Je veux l'effacer leurs yeux. Voyez ces fleurs, c'est un prsage. LE VIEILLARD. Sais-tu quel est ce lieu sauvage? LA JEUNE FILLE. Non, et tout m'y semble nouveau. LE VIEILLARD. L repose, jeune trangre, La plus belle de ce hameau. Ces fleurs, pour effacer Glycre, Tu les cueillis sur son tombeau!... J. P. DE BRANGER. Une autre _Mditation_ dialogue du mme style a t dcouverte par M. Fournier dans le mme recueil; elle est date de 1803 et signe du mme nom. Branger avait alors vingt-cinq ans. LE CONQURANT ET LE VIEILLARD. LE CONQURANT. Je me suis, en chassant, gar dans ces bois; Guide-moi, bon vieillard, jusques la sortie. LE VIEILLARD. Quittez votre coursier, les chemins sont troits; Allons, et soutenez ma marche appesantie. LE CONQURANT. Te serais-je inconnu? LE VIEILLARD. Jamais je ne vous vis... LE CONQURANT. dfaut de mes traits tu connais mon histoire? LE VIEILLARD. Le silence est profond sous le chaume o je vis. LE CONQURANT. Depuis vingt ans le monde est rempli de ma gloire; C'est moi dont le courage a soumis tant d'tats Que mon nom, prononc dans la paix, dans la guerre, Fait trembler l'univers. LE VIEILLARD. Je ne vous connais pas! Mes bras sont pourtant las de cultiver la terre. LE CONQURANT. Homme qui me confonds, quel est donc ton destin? LE VIEILLARD. Je suis n dans ces bois, j'y passai ma jeunesse; Une pouse et deux fils embellissent ma fin. Six chvres et nos bras, voil notre richesse; Elle nous a suffi: nous en bnissons Dieu. Mais voici le chemin, seigneur, et je vous laisse. Pardonnez mon ge... LE CONQURANT. Heureux vieillard, adieu. J. P. DE BRANGER. XXXVI On voit que le chantre futur de l'amour de la gloire sentait dj le nant de la gloire et de l'amour, et qu'il avait le pressentiment lointain de ce dtachement des grandeurs humaines, qui devint longtemps aprs la sagesse de ses vieux jours. On voit aussi que, si Branger avait persvr dans ce genre srieux et mlancolique de posie, qui tait plus qu'on ne le croit la tendance de son me, il aurait gal les potes les plus sensibles et les plus mlodieux de son sicle. C'est peu prs la mme poque qu'il composa une ptre sur le rtablissement du culte public en France, et une mditation funbre sur les rvolutions des empires, dans laquelle il parle ainsi des Bourbons immols ou proscrits: Des hommes taient ns pour le trne du monde; Huit sicles l'assuraient leur race fconde. Dieu veut! soudain, aux yeux de cent peuples surpris, Les uns sont gorgs, les autres en partage Portent, au lieu de sceptre, un bton de voyage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Au milieu des tombeaux qu'environnait la nuit, Ainsi je mditais, par leur silence instruit. Les fils viennent ici se runir aux pres, Qu'ils n'y retrouvent plus, qu'ils y foulaient nagures, Disais-je, quand l'clat des premiers feux du jour Par le chant des oiseaux ranima ce sjour. Le soleil voit, du haut des votes ternelles, Passer par des palais des familles nouvelles. Familles et palais, il verra tout prir. Il a vu mourir tout, tout renatre et mourir; Sortir l'homme, produit par la cendre des hommes; Et, lugubre flambeau du spulcre o nous sommes, Lui-mme, ce grand deuil fatigu d'avoir lui, S'teindra devant Dieu, comme nous devant lui!... ces lgies grecques, ces vers sur le rtablissement du culte des aeux, ces mditations bibliques sur l'croulement des Bourbons gorgs ou proscrits, ces vocations au nouvel empire fond, selon le pote, par un homme suscit de Dieu, ne croit-on pas entendre un nophite de Fontanes, de Chateaubriand, dans ce jeune homme qui sera un jour l'ennemi du trne, la terreur du temple, le moqueur des Bourbons, l'Homre populaire de la Grande-Arme, le rpublicain, non du prsent, mais de l'avenir?... On a beaucoup parl de l'instabilit des choses humaines; mais l'instabilit de l'esprit humain, y a-t-on jamais fait assez d'attention? Et cette instabilit, comme on l'a trop dit, est-elle toujours mobilit, intrt, faiblesse, apostasie dans les hommes pensants? Non, elle s'appelle aussi progrs dans les fortes ttes capables de contenir plus d'une ide pendant la dure d'une longue vie. Cette vie ne change-t-elle pas constamment le point de vue de l'homme et l'aspect des choses? Quand le navire qui vous porte vogue sur le fleuve, voyez-vous donc toujours le mme rivage? Et quand le rivage mobile a chang en effet, est-ce donc un devoir stupide de soutenir que vous voyez toujours le mme arbre ou la mme masure devant vous? Non, ce n'est pas l devoir; c'est obstination ou ccit! Changer en mal, c'est faiblesse; changer en bien, c'est vertu. Branger changea d'abord en mal, selon nous; puis il changea en bien; et c'est de ce dernier changement que nous parlons ici. Quoi qu'il en soit, voil le Branger de vingt ans; nous allons voir le Branger de quarante. Mais j'avoue que j'ai hte d'arriver au Branger de soixante; car je n'ai pas connu d'homme qui ait t aussi labor, aussi perfectionn moralement par les annes que ce vieillard. Nul ne fut plus prs d'arriver la sublimit de sa nature, quand le temps le cueillit mrissant toujours. Le vrai nom de Branger, selon moi, c'tait PROGRS: progrs de la raison, progrs de la philosophie, progrs de la politique, progrs de la charit, progrs de la vrit dans un ami sincre du bien, progrs du peuple dont il tait le symbole et qui il devait apprendre grandir en lui. LAMARTINE. XXIIe ENTRETIEN. 10e de la deuxime Anne. SUR LE CARACTRE ET LES OEUVRES DE BRANGER I Nous avons laiss Branger jeune, pauvre, cherchant son talent en lui-mme, et cherchant sa voie dans le monde, indcis comme tout homme l'est cet ge sur ses propres opinions, rvant un pome pique national et monarchique, attendri sur les destines tragiques des Bourbons, clbrant le rtablissement du culte d'tat dans sa patrie, applaudissant l'inauguration providentielle d'une dynastie militaire sur un trne recrpi de gloire et de force; en un mot nous avons laiss ce jeune homme faisant tout ce que M. de Fontanes, M. de Chateaubriand, M. de Bonald auraient pu faire pour la restauration potique du pass: disons mieux, nous l'avons laiss ne sachant pas ce qu'il faisait, colier du hasard bauchant les thmes de l'inexprience et de l'imagination. Il lui fallait des patrons; il eut le malheur de les trouver dans le groupe des potes laurats de l'Empire. Ce groupe tenait cette poque les clefs de la fortune et de la renomme. Cette cole des potes administratifs se composait d'une centaine d'hommes d'esprit et de talent parmi lesquels primaient au-dessus de tous les Fontanes, les Arnault, les tienne. Cette cole, trs-monarchique alors, ne devait pas tarder devenir trs-librale, rvolutionnaire contre les Bourbons; il faut en excepter M. de Fontanes, qui ne vit plus qu'un usurpateur dans son demi-dieu aussitt que ce demi-dieu fut le vaincu de l'Europe. Ces administrateurs de la posie officielle eurent bien vite le pressentiment du talent futur de ce jeune homme; ils songrent l'accaparer pour le parti du gouvernement par une de ces petites places qui soldent mal, mais qui enrgimentent souvent pour toujours le gnie indigent. Mais, indpendamment de ces patrons littraires, le jeune Branger en avait trouv un plus haut et plus puissant dans Lucien Bonaparte. Lucien Bonaparte avait quelque chose de romain de la vieille rpublique dans le caractre et dans l'attitude. Bien qu'il et t le complice le plus press, le plus intrpide et le plus loquent du coup d'tat de famille au dix-huit brumaire; bien qu'il et t le ministre le plus intime et le plus habile de la dictature de son frre sous le Consulat, Lucien conservait contre la monarchie je ne sais quel vieux levain de rpublicain dchu qui le faisait chef d'une certaine opposition bien sante. Cette opposition n'avait pas de danger pour la monarchie, mais elle avait encore une certaine grce fire qui plaisait aux anciens conventionnels: quand on ne veut plus agir on aime encore murmurer. Lucien tait le reprsentant de ce murmure sourd de la rpublique due; il tait de plus orateur et pote; tous ces titres une popularit aussi littraire que politique s'attachait son nom. Il a montr depuis, par son noble exil pendant la monarchie universelle de son frre et par son ddain des trnes offerts, qu'il avait rellement un grand coeur et que l'honnte homme dominait en lui l'ambitieux. II Branger lui adressa ses premires posies comme au Mcne naturel des jeunes talents qui se souvenaient de la Rpublique et qui voulaient, tout en aspirant la renomme, garder la dignit de leurs prfrences. La lettre de Branger, dit-il lui-mme, tait admirablement calcule pour que le rpublicanisme avou par le jeune pote fut une caresse noble aux opinions prsumes de Lucien, sans tre une brutalit dmagogique. On ne connat pas la lettre, mais on peut s'en rapporter en fait de nuance la dignit fire et fine de Branger, un des plus habiles crivains qui aient jamais aiguis sur une page la pointe d'une plume de diplomate. Lucien lut la lettre, accueillit le jeune homme, le caressa et lui conseilla d'tre neuf par le sujet sans cesser jamais d'tre classique par le style. Il fit mieux; joignant la libralit la leon, il pria Branger d'accepter son propre traitement de 1,500 francs comme membre de l'Institut. Il voulait, disait-il, lui assurer ainsi le loisir potique. Branger ne crut pas droger sa dignit en acceptant de l'amiti ce qu'il aurait refus de la puissance. Ce traitement, tout littraire de sa nature, inutile l'opulent csarien, n'tait que le gage de l'indpendance au lieu d'tre la solde de la servilit. Jamais le jeune pote n'oublia ce service: il avait coul du coeur de Lucien comme une prire, il avait touch le coeur de Branger comme un sentiment. Il y eut peut-tre toujours un peu de cette reconnaissance honorable dans la faiblesse de Branger pour la gloire militaire du hros de la famille. III Quelque temps aprs, le pote Arnault, qui occupait une haute situation dans le gouvernement des lettres, obtint pour Branger de M. de Fontanes, grand matre de l'Universit, un emploi de bureau au traitement de 1,800 francs dans l'administration de l'instruction publique. C'tait un premier degr des fonctions littraires plus lucratives et plus leves, un prtexte traitement. C'tait le temps o Parny, qu'on appelait le Tibulle franais, tait commis dans les bureaux de M. Franais de Nantes, directeur des droits runis, et o Chateaubriand tait ministre plnipotentiaire dans une bourgade des Alpes un peu moins grande que Nanterre. On voulait discipliner le gnie en soldant la littrature. Tout prtexte tait bon. Un autre patronage, moins lev et plus dangereux pour Branger, fut celui de cette runion bachique de chansonniers dont nous avons parl en commenant, le Caveau. Il y avait l une gloire joviale, facile, enivrante, gloire de table qu'on se renvoyait au dessert de convive convive, qui ne cotait que l'cot d'un dner et un refrain grivois ou gastronomique, et qui cependant se rpandait assez promptement de la salle manger dans la rue, par la voix des chanteurs publics. Branger fut tent de cette gloriole. C'tait naturel un jeune employ de bureau qui dbordait d'esprit et qui ne savait o le rpandre. Le plus sduisant, le plus naf et le plus sincre des chansonniers de tous nos sicles chantants, _Dsaugiers_, introduisit Branger dans cette acadmie des couplets de table. Branger eut la mauvaise fortune d'y tre applaudi. Son talent, au commencement, prit le pli de la nappe. Son inspiration se rtrcit la mesure des cinq ou six vers auxquels on attachait le refrain comme un grelot de folie la robe d'picure. L'pigramme remplaa l'enthousiasme. Il s'en fallut peu que le pote ft perdu dans le chansonnier et que la posie ne ft noye dans son propre verre. Heureusement le gnie rsiste tout; la nature avait fait Branger politique et philosophe, le Caveau ne put jamais en faire un buveur. Il n'emporta de la table du restaurateur que le sel piquant et amer dont Dsaugiers et Coll avant lui salaient leur atticisme dans leurs inimitables gaiets de vers. Cependant Branger les gala quelquefois, force de travail cach, dans quelques chansons de cette poque picurienne de sa vie, notamment dans la chanson du _Roi d'Yvetot_. On croit y voir ressusciter Coll, un sicle aprs sa mort, pour fustiger lgrement l'Empire et la gloire avec une barbe de plume qui chatouille, mais qui ne fouette pas jusqu'au sang. Il tait un roi d'Yvetot Peu connu dans l'histoire, Se levant tard, se couchant tt, Dormant fort bien sans gloire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il faisait ses quatre repas Dans son palais de chaume, Et sur un ne, pas pas, Parcourait son royaume. Joyeux, simple, et croyant le bien Pour toute garde il n'avait rien Qu'un chien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il n'agrandit point ses tats. Fut un voisin commode, Et, modle des potentats, Prit le plaisir pour code. Ce n'est que lorsqu'il expira Que le peuple qui l'enterra Pleura. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ajoutez les refrains, c'est _Coll_; tez les refrains, c'est _La Fontaine_. Mais dj entre _La Fontaine_ et _Coll_ il y a Branger. Ces couplets, qui n'ont l'air que de sourire, cachent sous la jovialit la pointe de l'pigramme. Branger les chanta, dit-on, M. de Fontanes, son patron; celui-ci les lut son tour l'empereur. Il fallait que l'empereur et le ministre fussent bien aveugls par la fortune pour ne pas entendre demi-mot, sous ces premiers couplets d'opposition, le murmure sourd de l'opinion qui commenait le sarcasme contre le despotisme et la conqute. La chanson, dit-on encore, drida Csar: dans ce grotesque miroir il ne reconnut pas son image renverse. Mais le peuple la reconnut, et cette chanson, devenue proverbe populaire, fut une des premires flches de l'opinion contre le dominateur du monde. La chanson du _Snateur_, modle achev de raillerie grivoise contre la vanit snatoriale et l'obsquiosit bourgeoise, fut un autre trait qui passa par-dessus la tte de Napolon pour aller effleurer d'un premier ridicule un corps jusque-l inviolable de l'tat. On en rit au palais, et l'empereur, dit-on, la chanta lui-mme, sans se douter que le rire viendrait un jour ricocher de son snat jusque sur son trne. Le prodigieux succs de ces deux bluettes fit comprendre tout de suite Branger combien la politique tait un assaisonnement piquant la chanson, et combien l'opposition tait suprieure l'ivresse ou l'amour pour la popularit d'un couplet. Bientt aprs il commena caresser le plbianisme proltaire dans sa remarquable chanson des _Gueux_, vritable philosophie de la misre. Un grain de sel d'opposition relevait aussi ces couplets: Vous qu'afflige la dtresse, Croyez que plus d'un hros Dans le soulier qui le blesse Peut regretter ses sabots. Du faste qui vous tonne L'exil punit plus d'un grand; Diogne, dans sa tonne, Brave en paix un conqurant. D'un palais l'clat vous frappe, Mais l'ennui vient y gmir: On peut bien manger sans nappe, Sur la paille on peut dormir. IV L'invasion de 1814 interrompit peine ces chansons; ds le mois de mai de cette anne, nous retrouvons Branger au Caveau, en compagnie de Dsaugiers, chantant en convive patriote, mais toujours gai, les meilleures esprances de la patrie aprs ses revers. Quatre vers de sa chanson autorisent suffisamment croire qu'il n'accusait point alors les Bourbons des dsastres de l'Espagne, de Moscou, de Leipsick. Un de ces couplets fait une allusion approbative au mot de Charles X: Il n'y a qu'un Franais de plus. Un autre couplet fait une allusion reconnaissante aux secours que Louis XVIII avait distribus aux prisonniers franais en Angleterre. On voit que le royalisme, rsign, sentiment presque unanime de cette poque, respirait son insu dans ses vers: . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lorsqu'ici nos coeurs mus Comptent des Franais de plus, Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays. Et plus loin: Louis, dit-on, fut sensible Aux malheurs de ces guerriers Dont l'hiver le plus terrible seul fltri les lauriers. Prs des lis, qu'ils soutiendront, Ces lauriers reverdiront. Mes amis, mes amis, Soyons de notre pays. Enchan par la souffrance, Un roi fatal aux Anglais[1] A jadis sauv la France Sans sortir de son palais. On sait, quand il le faudra, Sur qui Louis s'appuiera. Aimons, Louis le permet, Tout ce qu'Henri Quatre aimait. [Note 1: Charles le Sage.] On parle de l'inbranlable fixit des hommes, fixit qui ne serait qu'une incorrigible stupidit! Que l'on concilie cependant de pareils vers dans le pote de 1814 avec ceux qu'il crivit quelques annes plus tard! Le pote ne songeait videmment alors, comme tout le monde, qu' panser les plaies de la France et de l'Europe et qu' rallier tous les combattants pacifis dans une concorde patriotique. En veut-on une autre preuve? Qu'on lise les deux couplets suivants de la chanson de cette date, intitule: LA GRANDE ORGIE: Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. Fi d'un honneur Suborneur! Enfin du vrai bonheur Nous porterons les signes. Les rois boiront Tous en rond, Les lauriers serviront D'chalas nos vignes. L'opposition prmature et inique y reoit mme un coup de marotte: Graves auteurs, Froids rhteurs, Tristes prdicateurs, Endormeurs d'auditoires, Gens pamphlets, couplets, Changez en gobelets Vos larges critoires. Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris Gris. V Au mois de juin, la note commence changer avec le souffle populaire; mais l'opposition, dans les couplets de cette anne, ne s'adresse encore qu' la Chambre obsquieuse, l'aristocratie gourme du faubourg Saint-Germain, au clerg envahissant, la censure ombrageuse. On voit cependant que le pote, accoutum, sous M. de Rovigo et sous M. de Fontanes, la rude discipline de la pense, avait pris vite au srieux la libert de la presse. Il s'en explique avec une loyale modration dans la chanson du NOUVEAU DIOGNE: O je suis bien, aisment je sjourne; Mais, comme nous, les dieux sont inconstants; Dans mon tonneau, sur ce globe qui tourne, Je tourne avec la fortune et le temps. Pour les partis, dont cent fois j'osai rire, Ne pouvant tre un utile soutien, Devant ma tonne on ne viendra pas dire: Pour qui tiens-tu, toi qui ne tiens rien? J'aime fronder les prjugs gothiques, Et les cordons de toutes les couleurs; Mais, trangre aux excs politiques, Ma _Libert_ n'a qu'un chapeau de fleurs. Pendant les Cent-Jours on n'entend pas sa voix. Il est vident qu'il gmit en secret sur l'invasion de la France par l'le d'Elbe et sur les funrailles de Waterloo. Mais, aussitt aprs cet holocauste de notre malheureuse arme, sa voix s'attriste et se rsigne ironiquement au deuil patriotique de son pays. Sa chanson intitule: PLUS DE POLITIQUE avait tellement l'accent tragique du coeur constern de la France qu'elle associa, plus qu'aucune autre, le nom de Branger aux larmes et aux indignations sourdes de la nation. L'arme adopta l'homme qui la pleurait ainsi: Moi, peureux dont on se raille, Aprs d'amoureux combats, J'osais vous parler bataille Et chanter nos fiers soldats. Par eux la terre asservie Voyait tous ses rois vaincus. Rassurez-vous, ma mie: Je n'en parlerai plus. Sans me lasser de vos chanes, J'invoquai la libert; Du nom de Rome et d'Athnes J'effrayais votre gat. Quoiqu'au fond je me dfie De nos modernes Titus, Rassurez-vous, ma mie: Je n'en parlerai plus. Oui, ma mie, il faut vous croire; Faisons-nous d'obscurs loisirs. Sans plus songer la gloire, Dormons au sein des plaisirs. Sous une ligue ennemie Les Franais sont abattus. Rassurez-vous, ma mie: Je n'en parlerai plus. Ces vers ne sont pas d'une bien haute posie, mais ils sont d'un profond accent de patriotisme, qui est la posie du pote politique. O est la grande pense de la Marseillaise? Dans l'accent! Elle chantait mal, mais c'tait la voix des frontires; la voix de Branger tait le cri de Waterloo. VI Le chansonnier devenait de plus en plus un pote politique; c'est sous ce rapport seulement que nous le considrons ici. Les chansons de table ou de jeunesse dont ce premier volume est enrichi suivant les uns, macul selon nous, ne sont pas de la comptence de la critique; elles sont de la comptence de la morale. Nous n'en mconnaissons pas la double verve, mais cette verve bachique ou rotique n'est pas de la littrature, encore moins de la politique: c'est de l'agrment, de la folie, de l'ivresse, du scandale, du badinage si l'on veut; mais, quand on a l'oreille du peuple, il ne faut pas badiner avec le vice. D'ailleurs la critique est jeun et le pote est ivre; il n'y a pas de parit entre eux, ils ne pourraient s'entendre: l'un raisonne et l'autre dlire. Ne relisons donc pas ces pages. Toutefois nous ne pouvons nous empcher d'prouver un sentiment de tristesse quand nous rencontrons sous nos doigts les dbauches de gaiet folle dans ces volumes, dont les mres dchireront bien des pages pour prserver l'innocence de leurs fils. Ces pages nous font l'effet de ces couronnes de roses, de ces boucles de cheveux blonds nous de faveurs dteintes que l'on trouve quelquefois au fond d'une cassette, dans l'inventaire aprs dcs d'un vieillard, souvenirs des joies de la vie qui jurent avec la gravit du moment. Ces roses qu'on a respires un jour avec dlices, table ou au bal, ont un aspect morose et une odeur malsante sur le cercueil d'un sage que nous n'avons jamais connu que sous la couronne de ses cheveux blancs. Laissons donc le pote des heureux, et revenons au pote du peuple. VII mesure que le gouvernement de la Restauration durait, sa nature, ses difficults, ses fautes, et surtout celles de son parti et de ses Chambres parlementaires, alinaient de la royaut des Bourbons une plus grande masse d'opinions dsaffectionnes, aigries ou hostiles. Les impts et les emprunts dont il avait fallu charger la proprit, aprs les deux invasions dont la Restauration tait innocente, puisqu'il fallait payer la ranon du territoire, les fureurs mal contenues de la Chambre de 1815, les massacres de Nmes et de Toulouse, les listes de proscription dresses regret par le roi sous le doigt imprieux d'une Chambre vengeresse; les meurtres inclments et impolitiques des gnraux, de Labdoyre, du marchal Ney, meurtres qui, dans quelques hommes, atteignaient l'arme tout entire; les procs pour cause de libelles, les prisons pour cause de couplets, les missions plus royalistes que religieuses parcourant le pays, prsentant la croix la pointe des baonnettes, et rpandant sur toute la surface de la France moins des aptres de religion que des proconsuls d'agitations civiles; la guerre d'Espagne, guerre qui tait en ralit franaise, mais qui paraissait une guerre intresse de la maison de Bourbon seule contre la libert des peuples; enfin la mort de Louis XVIII, ce modrateur emport malgr lui par l'emportement de son parti; l'avnement de Charles X, qu'on supposait le Joas vieilli d'un souverain pontife prt lui infoder le royaume; les oscillations de son gouvernement, jet, des mains prudentes de M. de Villle, aux mains conciliantes de M. de Martignac, pour passer aux mains gares de M. de Polignac; l'abolition de la garde nationale de Paris, cette dclaration de guerre entre la bourgeoisie et le trne: toutes ces circonstances, tous ces malheurs, tous ces excs, toutes ces fautes, toutes ces faiblesses, toutes ces violences, toutes ces folies avaient progressivement fait de l'opposition populaire en France une puissance plus forte que le Gouvernement. Branger avait ressenti ces torts dans son coeur par le contre-coup du coeur du peuple. On pourrait crire par ses chansons l'histoire de l'esprit public pendant la Restauration; elles sont vritablement l'almanach chantant des drames divers, comiques ou srieux, qui firent rire, gronder, saigner la France jusqu' la chute tragique de la monarchie des Bourbons. Jamais un pays ne se personnifia davantage dans son pote. Il faut dire aussi, la gloire du pote des rvolutions, que son talent, d'abord badin et moqueur, grandit avec les circonstances, et qu'aprs avoir jou avec l'opinion il finit par frmir avec elle; la passion publique le trouva la hauteur de ses colres. Il avait t l'Aristophane du trne, de l'aristocratie, de l'glise; il devint le Tyrte de la nation et de la Rvolution. C'est alors que ses chansons devinrent, en ralit, des odes. Ce sont celles-l surtout que nous citerons. VIII Mais, d'abord, disons un mot des trois lments qui concoururent alors former cette opposition terrible contre les Bourbons de 1814 et qui donnrent Branger cette popularit combine et irrsistible sous laquelle il fit crouler une dynastie, hlas! pour en relever une autre moins lgitime. La dcomposition historique de ces trois lments nous donnera le secret de ce qu'il y a eu de fugitif et de ce qu'il y aura de permanent dans la popularit du nom de Branger. Ces trois lments d'opposition taient, de 1826 1830, d'abord le bonapartisme de l'arme, force immense dans un peuple de soldats o cent mille lgionnaires, gnraux, officiers ou sous-officiers, licencis ou aigris par les revers et par l'inaction, semaient dans toutes les villes et dans toutes les chaumires l'ternelle lgende des exploits de leur Csar et l'ternelle complainte de leur propre dchance. Branger, en faisant vibrer la corde de la gloire, faisait vibrer du mme doigt la corde de cet innombrable parti. Le second de ces lments tait la Rvolution. La libert dont on jouissait depuis la chute de l'Empire rveillait les mes. On ne peut pas impunment laisser penser la France; ds qu'elle pense, elle conspire: elle conspire haute voix sous les gouvernements despotiques; elle conspire voix basse sous les gouvernements absolus. Or dans ce qu'on appelle la Rvolution en France il y a deux natures: une nature irrflchie, inquite, convulsive, incapable de repos, sans autre but que sa propre agitation, envieuse des supriorits et inhabile en produire elle-mme; toujours prte renverser sans savoir ce qu'elle veut construire, sorte de fivre nerveuse nationale qui donne des convulsions au corps social au lieu de lui donner la croissance rgulire et l'action progressive qui forment ce qu'on appelle la civilisation: c'est ce qui distingue l'esprit de faction et de dmagogie de l'esprit de civisme et de libert. Cet esprit de faction et de dmagogie a sa langue part, langue triviale, dnigrante, quelquefois ordurire, jetant le mpris, l'offense, l'injure, le ridicule sur les choses et sur les hommes qu'elle veut saper; prtant des pierres la multitude pour lapider les noms qui l'offusquent, comme les dmagogues d'Athnes prtaient des coquilles aux Athniens pour proscrire Aristide. Les tribuns ambitieux se servent de cette langue des dmagogues, tout en les redoutant, comme on se sert de la poudre pour faire clater le rocher. Branger a eu le tort de s'en servir quelquefois dans ses chansons de guerre contre le gouvernement des Bourbons. Nous n'offensons pas sa chre mmoire en l'avouant ici, car lui-mme, quand il eut gnreusement dpos les armes aprs la victoire, reconnaissait devant nous que la sainte colre de la libert l'avait emport quelquefois, dans sa jeunesse, au del du juste. Qui de nous, hommes qui avons travers un demi-sicle de combats d'opinion, de presse, de tribune, peut se rendre tmoignage qu'il ne regrette pas un mot tomb de sa bouche ou de sa plume? Un tel homme ne serait pas un homme, ce serait le dieu de l'impartialit! IX Nous en avons dit assez pour montrer notre dsapprobation de ce genre d'opposition dans les opinions. Nous ne l'approuvons pas davantage dans le style. Ce genre de littrature, quand on s'y livre, a l'inconvnient de ne faire considrer les choses et les hommes que du ct ridicule, et, par consquent, de rabaisser, de ravaler, de fausser l'esprit, comme de dgrader la langue. _Vad_ tait un poissard, ce n'tait pas un Franais. Il en est exactement de ces chansonniers de carrefour ce qu'il en est des peintres de caricatures, qui s'tudient prendre la figure humaine en moquerie et la traduire en drision. force de peindre le laid ils finissent par ne plus pouvoir peindre le beau. C'est Callot et Raphal: il y a un monde entre eux. Voil pourquoi j'ai toujours ha la caricature, cette ironie de l'oeuvre de Dieu, ce blasphme au crayon. Branger n'tait pas fait pour ce jargon; aussi le dpouilla-t-il bientt comme une grimace de la langue qui n'allait pas son gnie. Il reprit sa langue naturelle, celle d'Anacron, d'Horace, de Pindare et de Racine. Mais il y avait un troisime lment dans l'opposition de Branger, lment qui purifiait et qui transformait en lui les deux autres: c'tait la charit du peuple, le _charitas generis humani_ de Cicron; son me en tait rellement ptrie. Cette charit du genre humain le dvorait d'un amour patient, mais actif, des progrs de la raison humaine, d'une sainte haine contre les barbaries, les ignorances, les crdulits, les langes, les lisires de toute espce dans lesquels l'esprit humain est envelopp par des institutions plus propres l'enfance qu' la maturit des peuples. Il voulait une libert de penser et de croire respectueuse pour la pense et pour la foi d'autrui; une indpendance mutuelle de l'tat, qui est le gouvernement des corps par les lois, et de la religion, qui est le gouvernement de Dieu par la conscience; une galit, non de nivellement, galit contre nature, qui n'a fait que des ingalits dans toutes ses oeuvres, galit qui ne serait pas la perptuelle violence des infriorits aux supriorits naturelles. Mais il voulait une galit de droit qui donne chacun la facult de s'lever par le travail et la vertu au niveau relatif de ses forces, une assistance paternelle et fraternelle des gouvernements et des citoyens aux classes les plus dshrites de lumires et de fortune; une Providence de tous pour tous, exprime et administre par un gouvernement de la misre publique, sans faiblesse pour la paresse, sans indulgence pour le vice, mais sans insensibilit pour le vrai malheur. Enfin il concevait un amour svre, intelligent, mais efficace et ardent, du peuple: c'tait la passion inne de ce bon et grand citoyen; c'tait l'me cache de son opposition tous les rgimes qui ne ralisaient pas sa pense; c'tait le feu sacr de ses posies comme de sa vie; c'tait sa philosophie politique; c'tait tout son rpublicanisme. De ces trois lments de son opposition, les deux premiers devaient mourir parce qu'ils n'taient que des esprits de parti; mais le troisime lment de l'opposition de Branger tait immortel comme la philosophie de la raison et comme la charit des peuples dont il tait l'expression. Par ces deux premiers lments de sa posie aussi Branger devait mourir; par le troisime il devait durer autant que le souvenir et la reconnaissance du peuple. L'homme de l'opposition bonapartiste est mort; l'homme de l'opposition orlaniste contre les Bourbons de 1815 est mort; l'homme de la raison humaine et de la charit populaire ne mourra pas! Voil, selon nous, le secret de la popularit vivace, renaissante, ternelle en France de Branger. On a enseveli avec lui les passions de sa jeunesse, mais on n'a pas enseveli sa vertu publique: elle percera les pierres de son tombeau, et elle refleurira tant qu'il y aura une me du peuple en France pour la recueillir! X Revenons aux chansons. Nous remarquons d'abord _les Oiseaux_, chanson touchante adresse son protecteur, le pote Arnault, partant pour l'exil: elle rappelle la fidlit de La Fontaine Fouquet. Elle n'est pas de l'opposition, elle est de la reconnaissance. LES OISEAUX. L'hiver, redoublant ses ravages, Dsole nos toits et nos champs; Les oiseaux sur d'autres rivages Portent leurs amours et leurs chants. Mais le calme d'un autre asile Ne les rendra pas inconstants; Les oiseaux que l'hiver exile Reviendront avec le printemps. l'exil le sort les condamne, Et plus qu'eux nous en gmissons! Du palais et de la cabane L'cho redisait leurs chansons. Qu'ils aillent d'un bord plus tranquille Charmer les heureux habitants. Les oiseaux que l'hiver exile Reviendront avec le printemps. Oiseaux fixs sur cette plage, Nous portons envie leur sort. Dj plus d'un sombre nuage S'lve et gronde au fond du nord. Heureux qui sur une aile agile Peut s'loigner quelques instants! Les oiseaux que l'hiver exile Reviendront avec le printemps. Ils penseront notre peine, Et, l'orage enfin dissip, Ils reviendront sur le vieux chne Que tant de fois il a frapp. Pour prdire au vallon fertile De beaux jours alors plus constants, Les oiseaux que l'hiver exile Reviendront avec le printemps. _Le Marquis de Carabas_ et _la Marquise de Pretintailles_, deux petits pamphlets double but, l'un de drider la bourgeoisie, l'autre de dsinfoder le paysan, sont rests des proverbes de gaiet et de comique dans l'oreille du peuple. Les prtentions surannes de la noblesse, exagres par le pinceau d'un autre Molire, y sont livres la rise de la multitude comme des tartufes de vanit. Le pote s'lve dans la chanson du _Dieu des bonnes gens_ jusqu' des hauteurs lyriques; la patrie humilie frmit dans ces vers: Il est un Dieu: devant lui je m'incline, Pauvre et content, sans lui demander rien. De l'univers observant la machine, J'y vois du mal, et n'aime que le bien. Mais le plaisir ma philosophie Rvle assez des cieux intelligents. Le verre en main, gament je me confie Au Dieu des bonnes gens. Dans ma retraite, o l'on voit l'indigence, Sans m'veiller, assise mon chevet, Grce aux amours, berc par l'esprance, D'un lit plus doux je rve le duvet. Aux dieux des cours qu'un autre sacrifie! Moi, qui ne crois qu' des dieux indulgents, Le verre en main, gament je me confie Au Dieu des bonnes gens. Un conqurant, dans sa fortune altire, Se fit un jeu des sceptres et des lois, Et de ses pieds on peut voir la poussire Empreinte encor sur le bandeau des rois. Vous rampiez tous, rois qu'on difie! Moi, pour braver des matres exigeants, Le verre en main, gament je me confie Au Dieu des bonnes gens. Dans nos palais, o, prs de la Victoire, Brillaient les arts, doux fruits des beaux climats, J'ai vu du Nord les peuplades sans gloire De leurs manteaux secouer les frimas. Sur nos dbris Albion nous dfie; Mais les destins et les flots sont changeants: Le verre en main, gament je me confie Au Dieu des bonnes gens. On regrette seulement dans ces beaux vers que le refrain, sans rapport avec la pense, vienne terminer la strophe, qui serait une ode, et qui redevient ainsi malheureusement un couplet. Quelle logique y a-t-il entre l'Empire qu'on pleure en larmes piques et le dieu des bonnes gens auquel on se confie _gament_? C'est le vice du genre, et c'est en mme temps sa trop grande facilit; le refrain remplace le coup de massue que doit frapper l'ode la fin de la strophe. XI _Le Retour dans la patrie_, lgie chante par un soldat ou un proscrit, n'a pas ce vice. Le refrain y est le cri de l'amour de la patrie l'aspect du rivage paternel: Qu'il va lentement le navire qui j'ai confi mon sort! Au rivage o mon coeur aspire Qu'il est lent trouver un port! France adore! Douce contre! Mes yeux cent fois ont cru te dcouvrir. Qu'un vent rapide Soudain nous guide Aux bords sacrs o je reviens mourir. Mais enfin le matelot crie: Terre! terre! l-bas, voyez! Ah! tous mes maux sont oublis. Salut ma patrie! Oui, voil les rives de France; Oui, voil le port vaste et sr, Voisin des champs o mon enfance S'coula sous un chaume obscur. France adore! Douce contre! Aprs vingt ans enfin je te revois! De mon village Je vois la plage, Je vois fumer la cime de nos toits. Combien mon me est attendrie! L furent mes premiers amours; L ma mre m'attend toujours. Salut ma patrie! Au bruit des transports d'allgresse Enfin le navire entre au port. Dans cette barque o l'on se presse, Htons-nous d'atteindre le bord. France adore! Douce contre! Puissent tes fils te revoir ainsi tous! Enfin j'arrive, Et sur la rive Je rends au Ciel, je rends grce genoux. Je t'embrasse, terre chrie! Dieu! qu'un exil doit souffrir! Moi, dsormais je puis mourir. Salut ma patrie! Il est impossible de ne pas remarquer combien l'art exquis du pote sait contenir comme un paysagiste un grand horizon dans le petit cadre de ses couplets! La ncessit d'abrger le rend prcis: il a peu de notes, mais il frappe toujours sur la note juste, et la brivet ajoute la force du sentiment. XII La chanson de _la Sainte Alliance des peuples_ est moins une chanson qu'un _chant_; j'y trouve une grande analogie de principes politiques avec _la Marseillaise de la paix_, chant lyrique que je composai aprs lui sur le mme thme, mais qui n'avait pas les ailes de la musique pour le porter aux oreilles des peuples. Il y a d'ailleurs dans cette chanson de Branger un accent de bonhomie, et on dirait presque de vieillesse anticipe, qui donne bien plus de charme et bien plus de persuasion populaire sa philosophie. coutez! vous croiriez entendre Platon politique devenu chansonnier pour apostoliser le peuple d'Athnes: J'ai vu la Paix descendre sur la terre, Semant de l'or, des fleurs et des pis; L'air tait calme, et du dieu de la guerre Elle touffait les foudres assoupis. Ah! disait-elle, gaux par la vaillance, Franais, Anglais, Belge, Russe ou Germain, Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main. Pauvres mortels, tant de haine vous lasse; Vous ne gotez qu'un pnible sommeil. D'un globe troit divisez mieux l'espace: Chacun de vous aura place au soleil. Tous, attels au char de la puissance, Du vrai bonheur vous quittez le chemin. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main. Chez vos voisins vous portez l'incendie; L'aquilon souffle, et vos toits sont brls; Et, quand la terre est enfin refroidie, Le soc languit sous des bras mutils. Prs de la borne o chaque tat commence Aucun pi n'est pur de sang humain. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main. Des potentats, dans vos cits en flammes, Osent, du bout de leur sceptre insolent, Marquer, compter et recompter les mes Que leur adjuge un triomphe sanglant. Faibles troupeaux, vous passez sans dfense D'un joug pesant sous un joug inhumain. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main. Que Mars en vain n'arrte point sa course: Fondez les lois dans vos pays souffrants; De votre sang ne livrez plus la source Aux rois ingrats, aux vastes conqurants. Des astres faux conjurez l'influence; Effroi d'un jour, ils pliront demain. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main. Les vers sont de cette correction classique et de cette sobrit vigoureuse qui caractrisent les chefs-d'oeuvre du dix-septime sicle; la bonhomie y est sincre, mais elle y est habile: elle retourne contre la Restauration impuissante et contre les rois de l'Europe coaliss les calamits de la guerre dont son hros n'tait certes pas innocent. XIII _Les Enfants de la France_, peu prs de la mme date, sont un cri consolateur de patriotisme qui relve par la main de la posie la patrie de sa prostration d'un jour. Reine du monde, France! ma patrie! Soulve enfin ton front cicatris; Sans qu' tes yeux leur gloire en soit fltrie, De tes enfants l'tendard s'est bris.... De tes grandeurs tu sus te faire absoudre, France, et ton nom triomphe des revers. Tu peux tomber, mais c'est comme la foudre, Qui se relve et gronde au haut des airs.... _Le Vieux Drapeau tricolore_ est la complainte hroque du soldat dsarm de la Rpublique et de l'Empire. Il est cach sous l'humble paille O je dors pauvre et mutil, Lui qui, sr de vaincre, a vol Vingt ans de bataille en bataille! Charg de lauriers et de fleurs, Il brilla sur l'Europe entire. Quand secouerai-je la poussire Qui ternit ses nobles couleurs? Ce drapeau payait la France Tout le sang qu'il nous a cot; Sur le sein de la Libert Nos fils jouaient avec sa lance. Qu'il prouve encore aux oppresseurs Combien la gloire est roturire. Quand secouerai-je la poussire Qui ternit ses nobles couleurs? Son aigle est rest dans la poudre, Fatigu de lointains exploits. Rendons-lui le coq des Gaulois: Il sut aussi lancer la foudre. La France, oubliant ses douleurs, Le rebnira, libre et fire. Quand secouerai-je la poussire Qui ternit ses nobles couleurs? Las d'errer avec la Victoire, Des lois il deviendra l'appui. Chaque soldat fut, grce lui, Citoyen aux bords de la Loire. Seul il peut voiler nos malheurs: Dployons-le sur la frontire. Quand secouerai-je la poussire Qui ternit ses nobles couleurs? Mais il est l, prs de mes armes: Un instant osons l'entrevoir. Viens, mon drapeau! viens, mon espoir! C'est toi d'essuyer mes larmes. D'un guerrier qui verse des pleurs Le Ciel entendra la prire. Oui, je secouerai la poussire Qui ternit tes nobles couleurs! Ici le refrain n'a rien de banal ou de pastiche, comme dans tant d'autres de ses meilleures chansons. Il sort du sujet, il en fait partie; sa rptition mme lui donne de la force; c'est le cri de guerre comprim dans la poitrine du soldat, c'est le cri du peuple, c'est la clameur du choeur antique qui semble rpondre aux larmes du vtran. L'habilet du pote d'opposition n'y est pas moins sensible que dans les chansons prcdentes; car, en face du drapeau blanc qui rgne par la paix, le cri de la gloire devient un cri sditieux. Derrire le rideau il y a un tribun dans le soldat, dans le peuple, dans le pote. XIV L'audace de Branger s'accrot avec le succs. La chanson de _Louis XI_ est plus qu'un cri sditieux, c'est une invective sanglante, disons-le, injuste contre le vieux roi libral, Louis XVIII, qui sa vieillesse et ses infirmits mmes sont imputes crime. Ce sont des villageois qui parlent: Notre vieux roi, cach dans ces tourelles, Louis, dont nous parlons tout bas, Veut essayer, au temps des fleurs nouvelles, S'il peut sourire nos bats. Quand sur nos bords on rit, on chante, on aime, Louis se retient prisonnier: Il craint les grands, et le peuple, et Dieu mme; Surtout il craint son hritier. Voyez d'ici briller cent hallebardes Aux feux d'un soleil pur et doux. N'entend-on pas le _Qui vive_ des gardes Qui se mle au bruit des verrous? Il vient! il vient! Ah! du plus humble chaume Ce roi peut envier la paix. Le voyez-vous, comme un ple fantme, travers ces barreaux pais? Dans nos hameaux quelle image brillante Nous nous faisions d'un souverain! Quoi! pour le sceptre une main dfaillante! Pour la couronne un front chagrin! Malgr nos chants il se trouble, il frissonne; L'horloge a caus son effroi. Ainsi toujours il prend l'heure qui sonne Pour un signal de son beffroi. Mais notre joie, hlas! le dsespre: Il fuit avec son favori. Craignons sa haine, et disons qu'en bon pre ses enfants il a souri. Or le favori tait le bourreau! Qu'on se figure jusqu' quelle bullition de haine ou de mpris de pareils chants, insaisissables par la loi, trop saisissables par l'allusion, portaient l'opinion d'un peuple irritable et illettr, qui voyait un Louis XI dans son roi et un bourreau dans M. de Martignac. Aussi l'opinion personnifie et incrimine dans Branger, son organe et son provocateur, commenait-elle tre poursuivie dans les tribunaux. Mais les emprisonnements du pote donnaient des ailes plus fortes ses chants. La chanson devenait tragdie! Plus le dnoment approchait, plus Branger ravivait le bonapartisme par la gloire; ses chansons sur Sainte-Hlne ont l'accent d'un remords national qui ronge la conscience d'un peuple dcouronn. Peut-tre il dort ce boulet invincible Qui fracassa vingt trnes la fois. Ne peut-il pas, se relevant terrible, Aller mourir sur la tte des rois? Ah! ce rocher repousse l'esprance: L'aigle n'est plus dans le secret des dieux. Pauvre soldat, je reverrai la France: La main d'un fils me fermera les yeux. Il fatiguait la Victoire le suivre; Elle tait lasse: il ne l'attendit pas. Trahi deux fois, ce grand homme a su vivre. Mais quels serpents enveloppent ses pas! De tout laurier un poison est l'essence; La mort couronne un front victorieux. Pauvre soldat, je reverrai la France: La main d'un fils me fermera les yeux. Ds qu'on signale une nef vagabonde: Serait-ce lui? disent les potentats; Vient-il encor redemander le monde? Armons soudain deux millions de soldats. Et lui, peut-tre accabl de souffrance, la patrie adresse ses adieux. Pauvre soldat, je reverrai la France: La main d'un fils me fermera les yeux. Grand de gnie et grand de caractre, Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil? Bien au-dessus des trnes de la terre Il apparat brillant sur cet cueil. Sa gloire est l comme le phare immense D'un nouveau monde et d'un monde trop vieux. Pauvre soldat, je reverrai la France! La main d'un fils me fermera les yeux. Bons Espagnols, que voit-on au rivage? Un drapeau noir! Ah! grand Dieu, je frmis! Quoi! lui mourir! Gloire! quel veuvage! Autour de moi pleurent ses ennemis. Loin de ce roc nous fuyons en silence; L'astre du jour abandonne les cieux. Pauvre soldat, je reverrai la France: La main d'un fils me fermera les yeux. Indpendamment de la magnificence du style, vous voyez avec quelle diplomatie d'instinct le pote des oppositions combines associe des regrets de rpublique des glorifications de conqute. Comment le peuple, mauvais historien, pouvait-il faire ce triage et sparer la Rpublique de l'Empire dans ses voeux contre la Restauration? Son pote lui-mme lui jetait la poussire dans les yeux. Il devait s'y tromper un jour. Aussi 1830 ne tarda-t-il pas emporter le trne des Bourbons. Certes les saccades de gouvernail donnes par Charles X sa politique et le coup d'tat des ordonnances contre la Charte furent l'occasion trop lgitime offerte aux oppositions pour renverser ce trne dans le sang; mais on a dit avec raison que les chansons de Branger ont t les cartouches du peuple pendant le combat des trois journes de Juillet. XV Ici le rle du pote change tout coup: il devient homme d'tat. Ajoutons, la gloire de son caractre et de son gnie, qu'il fut, d'aprs le tmoignage universel, le seul homme d'tat de ce coup de feu. Fut-il galement inspir le lendemain? C'est ce que nous allons voir. Branger avait renvers un trne; mais peine ce trne tait-il en poudre qu'il en reconstruit et en lve un autre. Ce trne d'expdient ne fut ni celui de Napolon, son hros, ni celui de l'hritier naturel de la couronne, la victime des trois jours; ce fut le trne du duc d'Orlans. Ainsi, la rpublique? il l'carta aprs l'avoir appele; l'empire? il le rpudia aprs l'avoir provoqu; l'hritier naturel? l'orphelin? il le dshrita sans avoir aucun crime reprocher un berceau; la monarchie? il la rappela en toute hte aprs l'avoir dcrdite: trois inconsquences tranges dont nous lui avons souvent demand compte dans nos conversations seul seul aux pieds des chnes du bois de Boulogne. Ici nous le laisserons parler lui-mme avec autant de fidlit que notre mmoire, aide de quelques notes prises au crayon sur le fait, peut donner d'exactitude et de littralit ses paroles. XVI Mais disons d'abord comment je l'ai connu. On voit assez par ce qui prcde que je n'tais nullement prdispos, par mes antcdents si contraires aux siens, le rechercher, encore moins l'aimer. Personne peut-tre en France n'avait dplor plus amrement et plus prophtiquement que moi la rvolution de 1830. Je n'avais pas moins dplor la construction illogique et inopine d'un trne de rechange qui ne portait sur aucun principe, mais qui portait sur de justes mcontentements. Ce n'tait pas un intrt personnel qui me faisait rpugner ce trne de 1830; au contraire, j'aurais pu m'y faire de fte, comme on dit en langage vulgaire. Je n'avais pas tremp dans la _congrgation_, sorte de ligue sacre et sourde qui se nouait derrire l'autel et qui s'assurait mutuellement les importances du gouvernement. Je m'tais absolument refus la confiance et la faveur de M. de Polignac: j'aimais sa personne, je plaignais ses hallucinations, je voyais avec la certitude de l'vidence sa catastrophe. Je connaissais l'auguste famille d'Orlans, j'honorais ses vertus prives, je ne croyais pas la conspiration; mais je voyais avec regret, comme je l'ai dit plus tard, que, si ce prince _ne conspirait pas, sa situation conspirait_. Or il n'tait pas suffisamment innocent, selon moi, de laisser conspirer mme sa _situation_. Il fallait s'abstenir, s'loigner, se laver les mains des fautes; mais, aux jours des revers, il fallait tre le plus fidle sujet d'un roi d'autant plus roi qu'il tait plus dcouronn; il fallait tre le plus fidle tuteur d'un pupille d'autant plus inviolable qu'il tait plus orphelin et plus abandonn! J'avais donc rsist inflexiblement, le lendemain de la rvolution de Juillet, toutes les avances du prince nouveau et son gouvernement, qui m'offraient avec instance un rle dans le drame. J'avais mme cess avec scrupule de voir le roi que je ne pouvais en conscience ni approuver ni servir. Je m'tais retir de toutes fonctions diplomatiques; je m'tais ferm rsolument, quoique regret, toute carrire; j'avais voyag, puis j'tais rentr dans mon pays: j'y avais t nomm dput indpendant, pour dbattre les intrts de la nation. Sans lien avec le gouvernement, sans affiliation avec les oppositions dynastiques et antidynastiques, je m'tudiais l'loquence par les beaux exemples que j'avais sous mes yeux dans les Chambres; je cultivais la posie dans les intervalles, ou j'crivais l'histoire pour bien comprendre la politique dont elle est l'interprte. XVII Je venais de publier l'_Histoire des Girondins_. Accoutum aux alternatives presque rgulires de gloriole et de revers qui marquent la carrire des potes, des crivains, des politiques, je doutais encore du succs de l'_Histoire des Girondins_. La publication datait peine de trois jours quand je reus une lettre trs-inattendue de Branger. Cette lettre, la premire que je dcachetais depuis la publication du livre, respirait un enthousiasme grave et profond qui faisait encore vibrer le papier sous la main du patriote. Elle tait longue; elle contenait des maximes et des considrations d'homme d'tat; elle me prophtisait je ne sais quelles destines grandioses trompes depuis. J'ai encore cette lettre; je la chercherai loisir dans l'innombrable archive d'opinions diverses que trente ans de littrature, de tribune, de politique, ont accumule dans mes portefeuilles, et je la donnerai aux diteurs de la correspondance de Branger. J'avoue que cette lettre de l'oracle du pass, qui pouvait bien tre aussi l'oracle de l'avenir, me fut une satisfaction de coeur et d'esprit suprieure tout le retentissement de cette histoire. Les hommes de gnie ont l'oreille fine, ils entendent de loin venir la postrit; on peut se fier eux quand ils parlent pour elle. Cette lettre de Branger sur les _Girondins_ me rappela tout coup une lettre de M. de Talleyrand sur les _Mditations potiques_, lettre plus tonnante encore et plus littrairement prophtique. Les _Mditations_ avaient paru le soir du 13 mars 1820. Le lendemain matin, mon rveil, on m'apporta une lettre du prince de Talleyrand une femme de ses amies, qui lui avait prt le livre la veille. Ce billet tait dat de cinq heures du matin; le prince, que l'on aurait suppos si peu susceptible d'une impression potique et d'une insomnie littraire, disait son amie qu'il n'avait pas dormi avant d'avoir lu le volume, et qu'un pote tait n cette nuit. M. de Talleyrand et Branger, deux hommes si semblables d'esprit, si divers de caractres, parrains de mon avenir!... Je fus frapp et je le suis encore; je fus mme tent de croire leur don prophtique. Je n'y crois plus: toutes mes gloires ont menti, ainsi que toutes mes fortunes; mais je croirai toujours leur amiti. XVIII Quelque temps aprs, je m'informai de la demeure de Branger, et j'allai visiter l'oracle. Branger demeurait alors Passy, dans une jolie maisonnette de faubourg, l'extrmit de la rue Vineuse. Cette rue tait attenante ces vastes terres laboures et creuses d'ornires qui s'tendent entre le village de Passy et les lisires du bois de Boulogne. La demeure de Branger n'avait rien d'indigent; au contraire, une lgante propret d'appartements et de meubles; une femme ge et gracieuse qu'on entrevoyait sous la tonnelle de lilas d'un petit jardin; une belle jeune fille, plus semblable une pupille qu' une servante, qui ouvrait la porte; un chien caressant sur l'escalier, des oiseaux en cage la fentre, des fleurs sur la chemine: tout respirait un air de _Charmettes_ de J.-J. Rousseau plutt que la sordidit d'une maison de faubourg. On voyait que c'tait l une existence troite, mais une existence qui s'tait borne elle-mme par modration et non par dnment, une indigence philosophique en un mot. XIX Je fus accueilli dans cette retraite avec une simplicit de coeur et avec un naturel de manires qui doublait le prix de l'accueil; aucun compliment, aucun embarras, aucune de ces crmonies feintes et fastidieuses qui retardent la familiarit entre deux hommes dcids d'avance s'aimer. Nous emes l'air de deux amis qui reprennent sans prambule le lendemain la conversation de la veille. Rien sur nos antcdents opposs, rien sur nos opinions, rien sur nos ouvrages: tout le pass resta sous-entendu entre nous. Je me retirai ravi d'avoir trouv un homme l o je ne m'attendais qu' voir un gnie. Je pouvais me figurer en sortant que je sortais d'un de ces presbytres de campagne o j'allais si souvent, dans mon enfance, visiter quelque aimable cur de village, voisin de mon pre. Branger, au costume prs, rappelait compltement l'extrieur et la rondeur d'un de ces hommes noirs des champs, nichs comme l'hirondelle sous le clocher. Je m'aperus que je lui avais plu aussi, et que la sincrit de mon attrait pour lui avait promptement prvalu, dans son esprit si scrutateur, sur les ombrages que la naissance, la fortune, les opinions, les prtentions supposes devaient lui avoir inspirs contre moi. dater de ce jour, tantt chez lui, tantt chez moi, nous ne cessmes pas de nous voir et nous commenmes nous aimer. XX Cette amiti devint plus troite et ces visites plus frquentes mesure que les circonstances politiques devinrent plus menaantes pour le gouvernement de Louis-Philippe, et que les crises, dont ce gouvernement et la France taient agits par l'ambition des orateurs et des crivains dont ce gouvernement tait l'ouvrage, se rapprochrent davantage d'un tragique et invitable dnoment. On a vu que la royaut de 1830 tait son origine aussi antipathique mon coeur qu' ma raison; tort ou droit, je ne croyais ni son titre, ni son utilit, ni sa dure; mais puisque la France, qui a tous les droits, l'avait adopte, et puisque le pire des gouvernements est d'tre sans gouvernement, je ne conspirais pas contre cette royaut; je la subissais en bon citoyen qui ne veut pas, pour des prfrences ou pour des rpugnances, prcipiter son pays dans l'anarchie et l'Europe dans une mer de sang. Le roi m'avait fait appeler dj deux fois pour vaincre ma rsistance et pour me sduire. Il avait employ, avec l'habilet qui lui tait naturelle, tout ce qui peut toucher le coeur, convaincre l'esprit, flatter l'amour-propre, griser l'ambition; tout, jusqu'aux confidences les plus abandonnes, jusqu'aux prires, et, le croira-t-on? jusqu'aux larmes de situation, en pressant mes deux mains dans les siennes. J'tais rest respectueux, mu, mais inbranlable. Je ne juge pas votre conduite en 1830, lui avais-je rpondu: votre conscience est votre seul juge. Vous pouvez avoir cru que votre royaut tait ncessaire pour sauver votre patrie; mais il n'y a que vous en France qui ayez le droit de vous croire ncessaire; quant nous, simples et obscurs citoyens, ces sacrifices de nous-mmes et ces sacrifices de notre famille ne nous sont jamais commands. Nous pouvons donc rester fidles nos sentiments et nos convictions sans nuire au pays; mes sentiments et mes convictions sont galement opposs ce qui a t fait par votre parti et accept par vous en juillet 1830. Je ne puis donc aucun prix me rallier votre gouvernement autrement qu'en votant et en parlant la Chambre dans l'intrt impartial de mon pays. C'est le rle ingrat que j'y ai pris et que je suis rsolu y tenir. Vous m'avez touch par votre loquence; vous seriez un orateur trs-minent et trs-persuasif dans les conseils de votre pays, si vous n'tiez pas son roi; mais vous ne m'avez pas convaincu. Je vous admire comme homme et je vous plains comme roi. Restons chacun ce que nous sommes: vous sur ce trne auquel vous vous tes condamn; moi dans l'obscurit, mon seul apanage et mon seul devoir. Je n'attaquerai pas votre gouvernement; je pourrai mme avoir le dfendre comme volontaire de l'ordre, mais je ne m'y rallierai jamais par un intrt. Ceci fut dit dans les formes indirectes et respectueuses commandes par l'usage un simple dput parlant un roi. XXI Je n'avais pas tard dfendre en effet presque seul ce gouvernement de raison si dloyalement et si impolitiquement attaqu par ce qu'on a appel la _coalition parlementaire_; il n'y avait pas mme besoin de l'intrt vident de l'ordre en France et de la paix en Europe pour me dcider le dfendre; il suffisait de l'indignation d'honnte homme. Cette gnreuse indignation tait souleve en moi par cette coalition malsante des hommes de 1815, des hommes de la Rpublique, des hommes de l'anarchie et des hommes sortis le plus rcemment des conseils de Louis-Philippe, tout courbs sous ses faveurs et devenus tout coup des _Coriolans_ de ministres ameutant de la voix et du geste les ennemis les plus acharns de leur prince, et menant la France l'assaut de cette royaut dont ils taient les fondateurs. Ce crime contre la biensance a eu son expiation en 1848; leur gouvernement, min par eux, est tomb sur eux, hlas! et il est tomb sur moi, innocent, plus que sur eux, coupables. Qu'ils disent ce qu'ils voudront! j'ai fait la rpublique quand il n'y avait plus, grce eux, pierre sur pierre dans mon pays; mais ils ne diront pas du moins que j'ai fait la coalition de 1840! chacun ses oeuvres. XXII Branger, en homme honnte et vraiment politique, bien qu'il ft comme moi partisan des grands dveloppements de la libert et de la charit populaire en France, ne trempa pas de coeur ou du doigt dans cette coalition des ministres de Louis-Philippe contre leur propre trne. Il fut vivement mu de quelques harangues prononces par moi la Chambre pour soutenir, au nom de la conscience publique, le ministre de M. Mol contre les assauts des anciens amis du roi, devenus ses plus implacables adversaires. Il accourut chez moi. Bravo! me dit-il; jusqu'ici je ne vous croyais qu'un pote, plus tard je vous ai cru un orateur; dater de ce jour je vous crois un homme politique. Ces hommes ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font. Ils sapent l'difice que nous avons construit ensemble, et, quand ils auront russi, il n'y aura plus de place pour personne. Jugez de leur conduite, puisqu'elle rvolte mme des rpublicains comme moi! car le cri de la conscience est au-dessus mme des opinions! Continuez, et lavez-vous les mains de leurs coalitions! Ces hommes ne sont pas des Samsons! Ils ne soutiendront pas le toit quand ils auront branl le pilier! Si jamais ils russissent, vous nous aiderez sauver le peuple qui est dessous! Ce furent ses propres paroles; elles eurent des tmoins qui parlent encore. Nos liens furent resserrs par cette approbation, et notre relation devint familiarit; plus tard encore elle devint tendresse. C'est ainsi que j'avais connu Branger. Revenons son grand rle dans la rvolution de 1830 et l'explication qu'il donnait volontiers de ce rle tant reproch par les impatients de son parti. Les rvolutions, me dit-il, sont toujours des surprises; voil pourquoi elles sont si dangereuses. Nous fmes surpris par les journes de Juillet; nous ne nous attendions pas tant d'audace et tant d'tourderie de la part de Charles X. La partie n'tait pas lie entre nous; nous tions une (ligue) de mcontents, nous n'tions nullement une conjuration avec un but, un mot d'ordre, un chef nomm d'avance. Les uns taient des soldats, comme les officiers de la Loire; les autres des rpublicains, comme Lafayette; ceux-ci des constitutionnels, ceux-l des anarchistes, le plus grand nombre des combattants sortis du pav et anims par la poudre sans autre but que de verser leur sang pour quelque chose, peu importe quoi! Il y a des heures o le sang a besoin de se rpandre gnreusement en France: le peuple a plus de sang que d'ides; enfin il y avait les vaniteux, parti inconsquent, immense Paris, dans l'industrie, le commerce, la banque. Ce parti qui voulait bien substituer son orgueil plbien au vieil orgueil aristocratique, mais il ne voulait pas lever le peuple sa hauteur par une galit prilleuse. Dans cette Babel d'opinions qui se fusillaient dans les rues de Paris, nul n'entendait l'autre. Je sentis qu'une fusillade n'tait pas une socit, qu'une rvolution n'tait pas elle-mme son propre but, et qu'il fallait se hter de lui imposer elle-mme un gouvernement pour qu'elle et un terme et un nom. J'tais li d'opinions avec tous les hommes principaux de l'opposition et d'amiti plus troite avec Laffitte. Son htel tait devenu le quartier gnral des meneurs et des mens: je m'y rendis pour souffler la paix dans les rues, une ide dans les ttes, une initiative dans les coeurs. J'y vis Thiers, Sbastiani, Mauguin, le duc de Choiseul, Lafayette, Mignet, Benjamin Constant et cent autres. Ils coutaient les bruits de la rue et ils attendaient pour se dcider l'heure du hasard. C'tait le conseil de l'hsitation; nul n'osait dire ce qu'il voulait, le plus grand nombre ne le savait pas. Chaque flot du peuple qui pntrait dans les vastes cours et dans les vestibules de l'htel faisait changer, par ses cris de victoire ou de colre, les paroles sur les lvres des orateurs dlibrants. Ma popularit librale parmi la jeunesse lettre, mon rpublicanisme prsum parmi les rpublicains, mon nom, mes chansons dans la mmoire du peuple, mon costume d'artisan ais qui coudoie sans l'offusquer la multitude, me faisaient passer, entrer, sortir, acclamer partout. Je ne haranguais pas: ce n'est pas ma manire; chacun me prenant part dans une embrasure de croise ou dans une cour pour me demander: Que faut-il faire? Je ne le disais pas, je l'insinuais; je voyais que cette rvolution allait se perdre si on ne lui creusait pas vite son lit. Les uns voulaient ngocier avec Charles X et se contenter d'un changement de ministre; les autres taient satisfaits d'une abdication et d'une rgence; ceux-ci formaient un gouvernement municipal et provisoire l'htel de ville avec Mauguin; ceux-l exhumaient l'honnte et intrpide Lafayette de ses quarante ans d'obscurit pour exhumer avec lui la rpublique dont il tait le symbole; le plus grand nombre flottait sans parti pris dans les rues et sur les places publiques, dans l'ivresse d'une victoire o Paris n'avait gagn qu'un champ de bataille. Laffitte, dont j'tais l'oracle et l'ami, tait tendu sur un fauteuil, son pied foul sur un tabouret, coutant tout le monde, souriant tous les avis, semant selon son habitude les mots spirituels l'oreille de l'un et de l'autre, penchant secrtement pour la monarchie et pour le duc d'Orlans, mais n'osant le dire trop haut de peur d'avorter dans un cri de trahison pouss par le peuple. Il m'envoyait chercher chaque instant dans ses jardins ou dans ses cours, pour avoir un conseil ou un appui dans ma personne; il ne craignait pas de se tromper s'il se trompait avec moi: n'tais-je pas la popularit vivante? Dpchez-vous de proclamer la royaut du duc d'Orlans, lui dis-je l'oreille, accoud sur le dossier de son fauteuil, sans quoi la rvolution ne sera qu'une meute. Je me retirai. Dans la nuit, les ngociations avec le duc d'Orlans aboutirent ce que vous savez. Le lendemain matin j'tais chez Laffitte quand on commena jeter le nom du roi futur dans le peuple. Il y eut un frmissement de mauvais augure dans la multitude qui remplissait les cours. Mes amis m'interpellrent quand je sortis.--Eh quoi! vous aussi, Branger, vous, rpublicain, vous nous crez un roi?--Je pris part les plus chauffs.--Non, leur dis-je, comprenez-moi bien, je ne cre pas un roi, je jette une planche sur le ruisseau! Et je m'en allai. Ce ruisseau tait de sang, ne l'oubliez pas! Lafayette ne fit-il pas comme moi quelques heures aprs? Cependant Lafayette tait plus engag que moi avec la rpublique; moi je n'tais engag qu'avec le peuple. On m'aborda de tous cts dans les rues pour me demander compte de ce qu'ils appelaient mon revirement et mon imprudence.--N'tait-ce pas le moment, me disaient-ils, d'abolir la royaut, qui s'tait abolie elle-mme?--Patience, mes amis, disais-je avec impatience: on n'abolit pas la royaut, on l'use. Allez par degrs la libert, si vous ne voulez pas que votre triomphe soit une chute. Cette royaut sera use avant peu d'annes. Quant moi, je l'ai prise comme un expdient qui vous est utile aujourd'hui, mais je n'en prends pas la responsabilit, et j'en sors avant d'y tre entr, pour me conserver libre de la combattre si elle s'arrte ou si elle recule! Voil, mon ami, ajouta-t-il, tout mon rle dans les journes de 1830: j'ai t le souffleur de l'vnement, j'ai laiss la responsabilit aux ambitieux et aux dupes: qu'en pensez-vous? --Je pense sincrement que vous avez eu tort cette poque, lui dis-je, tort non pas de refaire une monarchie constitutionnelle pour terminer vite la guerre civile par une transaction prompte et souveraine entre tous les partis, mais tort d'avoir pris votre monarchie ailleurs qu'o elle tait. Rappeler Charles X, vous ne le pouviez pas: c'tait vous dclarer vaincus; relever une dynastie napolonienne, vous ne le pouviez pas: vous n'aviez pas sous la main le rejeton, et l'Europe ce moment aurait vu dans le rtablissement d'un Napolon une dclaration de guerre au genre humain peine pacifi. La Rpublique! Elle s'appelait alors _terreur_; elle n'avait pas montr alors, comme en 1848, qu'elle pouvait tre innocente contre les ttes et les proprits, et qu'elle pouvait se dfendre contre les utopies et les dmagogismes avec le bras de la France. Le duc d'Orlans! vous ne le deviez pas: pour faire respecter une monarchie vous commenciez par abaisser le monarque, car vous ne lui offriez un trne qu' la condition de rpudier son devoir de prince, de proscrire sa famille et d'loigner les royalistes. Une telle contradiction entre le nom d'un prince du sang et son rle de roi rvolutionnaire faisait du duc d'Orlans un instrument de parti, votre complice, mais n'en faisait pas un vrai roi. Quelle force vouliez-vous qu'il et contre les rpublicains qu'il avait carts, contre les royalistes qu'il avait offenss, et contre vous-mme de qui il avait reu la couronne par une mauvaise complaisance? Vous vouliez user la royaut en sa personne, vous n'aviez pas besoin de temps pour cela: en un jour vous l'aviez descendue de sa base! Vous n'aviez donc, vous et vos amis, puisque vous reculiez d'effroi, vous n'aviez qu' couronner l'hritier lgitime dans la personne d'un enfant sorti du trne et innocent du rgne. Cet enfant tait roi de l'ancien rgime, vous l'auriez fait roi du nouveau sicle. Une rgence, dont vous tiez les conseillers, des Chambres, dont vous tiez les lus, vous garantissaient le gouvernement. L'Europe vous admirait, les royalistes se ralliaient vous, les constitutionnels vous livraient la Constitution comme ceux qui avaient su la dfendre et la sauver! Vous auriez t vous-mme moins populaire pendant trois jours, mais plus approuv pendant un sicle. Ah! si j'avais cru comme vous, en 1848, qu'il fallait rtablir une royaut, et si j'avais eu dans la main un enfant-roi, hritier lgal d'un trne sculaire, un berceau aurait pu tre cette poque une politique! Mais je ne l'ai pas cru. --Peut-tre avez-vous raison, me dit-il en penchant sa lourde tte, mais moi je n'avais pas tort: vous tiez Lamartine, j'tais Branger. XXIII Quoi qu'il en soit, Branger se tint parole lui-mme et se retira stoquement dans l'ombre et dans la mdiocrit volontaire. Aussitt que son oeuvre de 1830 fut accomplie, il souffla ce ballon, coupa la corde et l'abandonna aux vents. Mais il reprit avec son opposition sa popularit et ses chansons, contre tous les hommes de la royaut de juillet, except contre Laffitte et Dupont de l'Eure: il aimait l'un et respectait l'autre. Je n'ai pas connu Laffitte et je ne crois pas que j'eusse jamais aim un homme dans lequel l'inconsquence et la gloriole se mlaient, dit-on, des qualits relles; mais j'ai vu de prs Dupont de l'Eure dans les preuves les plus prilleuses de 1848, et j'ai gard de son intrpidit civique et de son patriotisme dvou une vnration que je reporte tous les jours sa tombe. Peu de temps aprs, Branger se dclare franchement en opposition contre ses amis; il prend cong d'eux. Il se dclare nettement rpublicain dans sa chanson du _Dluge_, pitaphe de tous les trnes; enfin, il caresse de nouveau l'Empire dans son sublime _Chant du Cosaque_, hymne de vengeance o le patriotisme prend la forme de l'ironie. Lisons ces strophes du Pindare gaulois: Viens, mon coursier, noble ami du Cosaque! Vole au signal des trompettes du Nord; Prompt au pillage, intrpide l'attaque, Prte sous moi des ailes la Mort. L'or n'enrichit ni ton frein ni ta selle; Mais attends tout du prix de mes exploits. Hennis d'orgueil, mon coursier fidle! Et foule aux pieds les peuples et les rois. La Paix, qui fuit, m'abandonne tes guides; La vieille Europe a perdu ses remparts. Viens de trsors combler mes mains avides; Viens reposer dans l'asile des arts. Retourne boire la Seine rebelle, O, tout sanglant, tu t'es lav deux fois. Hennis d'orgueil, mon coursier fidle! Et foule aux pieds les peuples et les rois. Comme en un fort, princes, nobles et prtres, Tous assigs par des sujets souffrants. Nous ont cri: Venez, soyez nos matres! Nous serons serfs pour demeurer tyrans. J'ai pris ma lance, et tous vont devant elle Humilier et le sceptre et la croix. Hennis d'orgueil, mon coursier fidle! Et foule aux pieds les peuples et les rois. J'ai d'un gant vu le fantme immense Sur nos bivacs fixer un oeil ardent. Il s'criait: Mon rgne recommence! Et de sa hache il montrait l'Occident. Du roi des Huns c'tait l'ombre immortelle: Fils d'Attila, j'obis sa voix. Hennis d'orgueil, mon coursier fidle! Et foule aux pieds les peuples et les rois. Tout cet clat dont l'Europe est si fire, Tout ce savoir qui ne la dfend pas, S'engloutira dans les flots de poussire Qu'autour de moi vont soulever tes pas. Efface, efface, en ta course nouvelle, Temples, palais, moeurs, souvenirs et lois. Hennis d'orgueil, mon coursier fidle! Et foule aux pieds les peuples et les rois. Dans _le vieux Sergent_, le rpublicain et le bonapartiste se confondent: De quel clat brillaient dans la bataille Ces habits bleus par la victoire uss! La Libert mlait la mitraille Des fers rompus et des sceptres briss. Les nations, reines par nos conqutes, Ceignaient de fleurs le front de nos soldats. Heureux celui qui mourut dans ces ftes! Dieu, mes enfants, vous donne un beau trpas! Dans _les Souvenirs du peuple_ il saisit mieux que jamais l'accent populaire pour enfoncer l'enthousiasme et le remords de voir abandonner son hros dans le coeur des enfants et des femmes. LES SOUVENIRS DU PEUPLE. On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps; L'humble toit, dans cinquante ans, Ne connatra plus d'autre histoire. L viendront les villageois Dire alors quelque vieille: Par des rcits d'autrefois, Mre, abrgez notre veille. Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, Le peuple encor le rvre, Oui, le rvre. Parlez-nous de lui, grand'mre, Parlez-nous de lui. Mes enfants, dans ce village, Suivi de rois il passa; Voil bien longtemps de a: Je venais d'entrer en mnage. pied grimpant le coteau O pour voir je m'tais mise, Il avait petit chapeau Avec redingote grise. Prs de lui je me troublai. Il me dit: Bonjour, ma chre, Bonjour, ma chre. --Il vous a parl, grand'mre! Il vous a parl! L'an d'aprs, moi, pauvre femme, Paris tant un jour, Je le vis avec sa cour: Il se rendait Notre-Dame. Tous les coeurs taient contents; On admirait son cortge. Chacun disait: Quel beau temps! Le Ciel toujours le protge. Son sourire tait bien doux; D'un fils Dieu le rendait pre, Le rendait pre. --Quel beau jour pour vous, grand'mre! Quel beau jour pour vous! Mais quand la pauvre Champagne Fut en proie aux trangers, Lui, bravant tous les dangers, Semblait seul tenir la campagne. Un soir, tout comme aujourd'hui. J'entends frapper la porte; J'ouvre: bon Dieu! c'tait lui. Suivi d'une faible escorte. Il s'assoit o me voil, S'criant: Oh! quelle guerre! Oh! quelle guerre! --Il s'est assis l, grand'mre! Il s'est assis l! J'ai faim, dit-il; et bien vite Je sers piquette et pain bis; Puis il sche ses habits, Mme dormir le feu l'invite. Au rveil, voyant mes pleurs, Il me dit: Bonne esprance; Je cours, de tous ses malheurs, Sous Paris venger la France. Il part; et, comme un trsor, J'ai depuis gard son verre, Gard son verre. --Vous l'avez encor, grand'mre! Vous l'avez encor! Le voici. Mais sa perte Le hros fut entran. Lui, qu'un pape a couronn, Est mort dans une le dserte. Longtemps aucun ne l'a cru; On disait: Il va paratre; Par mer il est accouru, L'tranger va voir son matre. Quand d'erreur on nous tira, Ma douleur fut bien amre! Fut bien amre! --Dieu vous bnira, grand'mre; Dieu vous bnira. La gloire devient douce de sanglante qu'elle est, quand elle est ternise ainsi dans les veilles de chaumires, arrose des larmes des mres; mais ces larmes avaient coul sur les cadavres de tant de fils! Dans la chanson _la Comte de 1832_, il s'impatiente sans piti contre les amis qu'il a lancs au trne et au pouvoir, et contre un monde qui s'agite, mais qui ne se transforme pas. N'est-on pas las d'ambitions vulgaires, De sots pars de pompeux sobriquets, D'abus, d'erreurs, de rapines, de guerres, De laquais-rois, de peuples de laquais? N'est-on pas las de tous nos dieux de pltre; Vers l'avenir las de tourner les yeux? Ah! c'en est trop pour si petit thtre; Finissons-en: le monde est assez vieux, Le monde est assez vieux. Les jeunes gens me disent: Tout chemine: petit bruit chacun lime ses fers; La presse claire, et le gaz illumine, Et la vapeur vole aplanir les mers. Vingt ans au plus, bonhomme, attends encore; L'oeuf clra sous un rayon des cieux. Trente ans, amis, j'ai cru le voir clore; Finissons-en: le monde est assez vieux, Le monde est assez vieux. Dans la touchante _ballade_ de _Jeanne la Rousse_, il descend par sa piti jusqu'aux haillons de la misre. Il y a du Shakspeare dans ce chansonnier: coutez! JEANNE LA ROUSSE OU LA FEMME DU BRACONNIER. Un enfant dort sa mamelle; Elle en porte un autre son dos. L'an, qu'elle trane aprs elle, Gle pieds nus dans ses sabots. Hlas! des gardes qu'il courrouce Au loin le pre est prisonnier. Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse! On a surpris le braconnier. Je l'ai vue heureuse et pare; Elle cousait, chantait, lisait. Du magister fille adore, Par son bon coeur elle plaisait. J'ai press sa main blanche et douce En dansant sous le marronnier. Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse! On a surpris le braconnier. Un fermier riche et de son ge, Qu'elle esprait voir son poux, La quitta, parce qu'au village On riait de ses cheveux roux. Puis deux, puis trois; chacun repousse Jeanne, qui n'a pas un denier. Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse! On a surpris le braconnier. Mais un vaurien dit: Rousse ou blonde, Moi, pour femme, je te choisis. En vain les gardes font la ronde; J'ai bon repaire et trois fusils. Faut-il bnir mon lit de mousse: Du chteau payons l'aumnier. Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse! On a surpris le braconnier. Doux besoin d'tre pouse et mre Fit cder Jeanne, qui, trois fois Depuis, dans une joie amre, Accoucha seule au fond des bois. Pauvres enfants! chacun d'eux pousse Frais comme un bouton printanier. Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse! On a surpris le braconnier. Quel miracle un bon coeur opre! Jeanne, fidle ses devoirs, Sourit encor; car de leur pre Ses fils auront les cheveux noirs. Elle sourit, car sa voix douce Rend l'espoir son prisonnier. Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse! On a surpris le braconnier. XXIV _Le Vieux Vagabond_ va plus loin encore; il y a des grincements de dents de la faim et des imprcations de dsespoir contre la socit et contre la nature. On y pressent le souffle de feu des premires chimres antisociales. Ces chimres, excusables quand elles sont les cauchemars de la faim, sont dplorables quand elles sont les aberrations de l'esprit, criminelles quand elles sont la solde en fausse monnaie du radicalisme. Ces chimres taient nes aprs 1830; elles agitaient convulsivement les dernires annes du gouvernement de Juillet. La Rpublique, que l'on accuse tort de leur avoir donn naissance, les touffa vigoureusement au contraire entre les bras du peuple tout entier aux journes de juin. On remarque avec peine la mme aigreur, trop consonnante avec l'aigreur croissante du peuple et avec les rcits subversifs des rnovateurs de fond en comble de l'difice social, dans la _Chanson philosophique des Fous_. Branger n'tait rien moins que sectaire, encore moins radical, pas mme systmatique. Il y avait contradiction ici entre ses couplets et ses ides. Il ne faut chanter au peuple que des vrits utiles ou des passions pratiques, telles que la patrie, la libert, la charit fraternelle entre les classes et entre les citoyens. C'est de la force, et non du dlire, qu'il faut donner au peuple pour qu'il grandisse. Il y a de la force dans l'enthousiasme, il n'y en a point dans l'ivresse. La chanson _des Fous_, en glorifiant toutes les sectes, mme les plus tmraires, n'tait propre qu' devenir la Marseillaise des chimres contre les frontires sacres de la socit connue. Si cette Marseillaise avait t sincre sous la plume du pote, il aurait fallu plaindre son esprit; si elle n'avait t qu'une complaisance, il aurait fallu la reprocher sa conscience. Elle n'tait ni tout fait sincre, ni tout fait complaisante; elle n'tait qu'une boutade philosophique travers l'infini des ides, un coup de plume qui cherche aventure dans l'inconnu. Mais la socit, sur qui tout repose, ne doit point chercher aventure comme l'imagination qui ne rpond de rien, elle doit chercher progrs et raison. Elle n'a pas pour guide la conjecture, elle a pour guide l'exprience. Nul ne le disait mieux, dans les dernires annes, que Branger. Aprs cette chanson, Branger se tut et s'enveloppa de plus en plus dans son manteau, attendant les orages. Le 24 fvrier 1848 le rveilla, comme tout le monde, en sursaut. La royaut de Juillet, expression confuse des trois oppositions incompatibles, mal concilies par Branger en 1830, bonapartisme, rpublicanisme, orlanisme, ne pouvait aboutir, un jour ou l'autre, qu' un avortement. Cette royaut, mal conue elle-mme, avorta en effet, le 24 fvrier, sous une secousse qui n'aurait pas dracin un hysope. Par un hasard que j'tais loin de prvoir la veille, c'est moi qui reus l'enfant sur mes bras; mais l'enfant tait mort! La France, selon l'expression de Branger, n'avait pas eu le temps de le concevoir encore et de le porter maturit. XXV Je ne fis qu'entrevoir Branger pendant les trois mois de modration et de prils, toujours sauvs par le civisme inespr de ce grand peuple, mois qui prcdrent l'avnement de l'Assemble constituante, seule souverainet que nous pussions retrouver sous ces dbris. Je le vis cependant un soir, aprs la mmorable journe du 16 avril 1848; journe inconnue et mystrieuse, o tout fut sauv par ma confiance dans le peuple seul contre ce qu'on appelait faussement le peuple. --O en sommes-nous? me dit-il l'oreille, le visage tout mu et tout transfigur d'anxit pour la patrie.--_Au port_, lui rpondis-je tout bas; cette journe est le neuf thermidor des terroristes et des communistes. J'ai os tter le pouls la France; tranquillisez-vous, elle est immortelle. --Il me serra dans ses bras, ses yeux se mouillrent de larmes. --Encore un mot, lui dis-je, puisque vous voil, et que vous tes un des oracles de ce peuple.--Qu'auriez-vous fait ma place le 24 fvrier, dans ce grand sauvetage d'une nation sous laquelle sombrait votre royaut de Juillet?--Belle demande! me rpondit-il; j'aurais fait ce que vous avez fait; et d'ailleurs pouviez-vous faire autre chose?--C'est bien, lui dis-je, je suis satisfait; ce mot de vous me donne confiance. Voici la France qui va arriver dans sa reprsentation impartiale et souveraine: dater de ce matin je suis sr de la faire entrer sans rsistance dans Paris. Au nom de la France et du salut du peuple, laissez-vous lire parmi les reprsentants qui vont la personnifier. Il est si rare de rencontrer dans un mme homme la popularit, la rsistance et la politique: donnez ce spectacle au monde et cette consolation aux bons citoyens. La rpublique a cent fois plus de force qu'il ne lui en faut; tout son danger est dans l'excs: en voyant voter Branger pour la sagesse, qui donc osera tre fou? il y a une heure dans la vie o il faut savoir dpenser et perdre toute la popularit acquise en soixante et dix ans de dsintressement; autrement c'est un trsor d'avare, un trsor perdu, qui ne profite ni vous ni aux autres. Voyez! ajoutai-je: je me dpense, je me perds, en rsistant aux folies des uns, aux dictatures prmatures des autres; je ne sortirai pas de l bon gouverner un village, mais la reprsentation nationale en sortira toute-puissante et invincible. Souvenez-vous du mot de Danton, appliqu un crime; appliquons-le une vertu: Prisse notre nom et que la France soit sauve! XXVI Sa modestie combattait son dvouement; mais le dvouement l'emporta, il se laissa nommer un million de voix l'Assemble constituante. Une immense popularit y entra avec lui: c'tait le seul service qu'il consentit rendre sous cette forme la patrie. Une fois l'Assemble nationale assise et consolide dans Paris, il se dit: Que ferai-je l? Je suis philosophe et je ne suis point politique; je suis chansonnier et je ne suis point orateur; je suis rpublicain et je ne suis point dmagogue; je suis peuple et je ne suis point bourgeoisie; je suis vieux et je n'ai plus la main assez ferme pour rsister une multitude qui tendra longtemps emporter les rnes et ronger le frein de la rpublique. De grandes questions vont se poser, de gros orages s'accumulent; il faudra me dessiner par mes votes et par mes actes pour ou contre le peuple accoutum voir en moi sa personnification: si je me dessine pour lui, je donnerai de la force ses excs et je contribuerai le perdre; si je me dessine contre lui, je me trouverai group avec les royalistes et les ractionnaires qu'il regarde comme ses ennemis, et je ne conserverai plus dans le peuple que le renom d'un tratre ou d'un apostat. Retirons-nous; rfugions-nous dans ma vieillesse et dans mon obscurit: c'est plus sage; ne nous sparons plus de ce peuple o est ma force: je serai plus vritablement utile l que dans le gouvernement. Le peuple, en me voyant rentrer dans son sein, ne se dfiera pas de moi, et j'aurai plus d'empire sur lui dans ses propres rangs que je n'aurais d'ascendant sur les bancs de ses matres. Ce furent videmment l ses penses; je ne les approuve pas, je les explique. Branger donna sa dmission. L'Assemble nationale, qui sentait unanimement comme moi l'utilit et l'honneur de ce grand nom d'honnte homme populaire dans son sein, se leva tout entire de douleur et de respect la lecture de cette dmission; elle la refusa et fit supplier le simple citoyen de ne pas faire une lacune dans la reprsentation de la France en remettant son mandat au peuple. Branger fut touch, mais inflexible. Il demanda indulgence pour sa vieillesse. Moi-mme je ne pus le vaincre.--Vous tes de ceux qui ne sont jamais vieux, lui dis-je, parce qu'ils vivent aprs leur mort bien plus que pendant leur vie, et que leur temps eux est la postrit; mais, d'ailleurs, fussiez-vous vieux et n'eussiez-vous plus de sang dans les veines, dans des crises comme celle-ci il n'y a ni jeunes gens ni vieillards: on doit autant sa patrie la dernire goutte de son sang que la premire. --Non, me dit-il tristement, je me suis bien interrog, je sens que mon devoir n'est pas l, et qu'il est ici, ajouta-t-il en me montrant du geste sa petite chambre, sa petite table et sa petite critoire. J'ai encore la force de penser, je ne me sens pas la force d'agir. Je tiendrais la place d'un homme utile la patrie; m'effacer pour qu'elle soit mieux servie c'est encore la servir. XXVII Je ne tardai pas moi-mme, non pas me retirer du service de mon pays, mais tre cart par mes concitoyens. L'obscurit m'abrita salutairement sans que j'eusse la peine et peut-tre la faiblesse de la chercher. L'adversit ne m'y laissa pas le repos, cet _otium cum dignitate_ qui est l'oreiller des disgrces, loisir et silence que Branger, plus sage que moi, avait eu la prvoyance et la modration de dsirs de prparer sa retraite. Cette adversit, qui attirait Branger comme la bonne fortune attire le commun des hommes, le rapprocha plus assidment et plus intimement de moi. Ds que j'eus besoin d'un consolateur il me prodigua sa prsence, son intrt, sa tendresse. La reconnaissance lui ouvrit mon coeur tout entier. Il se forma insensiblement entre nous une de ces amitis tardives qui n'ont pas les primeurs d'me et les soudainets d'attrait de celles de la jeunesse, mais qui ont les souvenirs, les recueillements, les retours en arrire, les srnits et les mlancolies des jours avancs. Les expriences, les confidences, les repentirs y tombent de plus haut de l'me de l'un dans l'me de l'autre, comme les grandes ombres des montagnes dont parle Virgile tombent sur leurs pieds mesure que le soleil baisse: _Majoresque cadunt altis de montibus umbr._ Ce fut alors que j'appris connatre le vrai caractre de ce grand homme de coeur et les vraies opinions de ce grand homme de sens. XXVIII Ce grand homme avait peut-tre le caractre un peu vert d'un homme de parti; dans les premires priodes de sa vie, il avait pu prendre quelquefois la popularit pour la vertu et l'opposition pour la politique; il avait pu verser trop pleine coupe le souvenir de ses victoires comme consolation un peuple affaiss par ses revers; il avait pu badiner un peu trop vivement avec le vin et l'amour pour se faire rechercher en bon convive et en indulgent moraliste la table et dans les rondes suburbaines du peuple. Socrate gaulois dguis chez Aspasie en Anacron, il avait pu faire une rvolution plbienne qui s'tait transforme en trois jours en royaut oligarchique. Voil ses fautes: il ne se les dguisait pas lui-mme. Mais la rflexion, l'exprience, le temps avaient compltement tu en lui le vieil homme et enfant l'homme nouveau. Jamais peut-tre, dans aucun esprit suprieur de nos jours, ce travail intrieur du temps, qui tue les illusions, qui convertit les faiblesses, qui fait clore les vrits du sein de l'exprience et qui rgnre les vertus naturelles dans les rsipiscences d'esprit; jamais, disons-nous, ce travail de vivre pour s'amliorer ne fut aussi sensible et aussi _russi_ que dans Branger. C'tait lui qui tait son pome; il le revoyait, il le retouchait, il le raturait tous les jours, et il avait fini par en faire ce chef-d'oeuvre de gnie, de bont, de raison que nous avons connu. Qui aurait os seulement se souvenir du chansonnier quand on avait comme moi le bonheur de voir agir et d'entendre parler l'homme qui avait t Branger, mais qui savait tre Tacite ou Montaigne selon l'heure? Mon ami, me disait-il un jour, il faut aimer le peuple malgr le peuple, comme on aime un enfant malgr ses lgrets, ses ignorances et ses inconstances. Et pourquoi faut-il aimer le peuple? Parce que c'est la partie la plus nombreuse de l'humanit, et parce que, notre devoir tant d'aimer nos semblables (puisque c'est l encore nous aimer nous-mme), c'est dans le plus grand nombre que nous devons aimer l'homme ou nous aimer vritablement nous-mme. Si je n'ai pas le bonheur d'avoir la religion du Dieu de la paroisse, j'ai toujours eu et j'ai de jour en jour davantage la religion du Dieu de l'univers. Eh bien! l'amour du peuple est ma religion moi! Je me suis dit de bonne heure: l'homme sens ne peut pas vivre sans Dieu et sans religion: ce serait un effet qui voudrait subsister sans relation avec sa cause; mais la foi en Dieu suppose un culte qui l'adore, une morale qui se conforme ses perfections, une action qui concourt sa divine et souveraine volont. Ce culte qui l'adore, je le pratique dans mon intelligence, qui s'lve lui comme l'encens de l'me, qui le glorifie en s'humiliant dans mon nant. Cette morale qui se modle de si loin sur ses perfections ineffables, je la trouve crite par lui-mme dans ma conscience. Cette action qui concourt ses desseins et sa bont, je tche de m'y conformer le plus que je peux par ma charit d'esprit et de main (quand, hlas! ma main n'est pas vide) envers les hommes, et surtout envers cette classe des hommes, mes semblables, qu'on appelle le peuple. Si tout le monde faisait cela dans la proportion de son amour et de ses forces, tout le monde serait heureux, ou du moins tout le monde serait consol; donc ma religion, au moins pour moi, est bonne; donc mon devoir religieux est d'aimer et de servir le peuple. Ne concluez pas, ajouta-t-il, que je croie que la politique, qui est la science du gouvernement, soit un vain mot, et qu'il faille s'en rapporter la libert, la fraternit, la charit pour laisser le peuple se gouverner lui-mme par ses seuls instincts et par ses seules vertus; non! Je n'ai jamais donn dans ces utopies de liberts illimites et de vertus infaillibles qui sont les paradoxes de la nature humaine, et qui seraient en huit jours la perte de tous par tous. Je suis plus politique qu'on ne pense. Vous m'avez compar, dans un de vos crits, M. de Talleyrand: on a ri de vous et de moi; mais ce mot prouve que vous m'avez mieux regard que bien d'autres. M. de Talleyrand, que j'ai beaucoup connu, qu'on a fait bien pire qu'il n'tait, et qui vous avez rendu justice, tait un trs-profond politique sous son apparente nonchalance, un politique inn, un politique d'instinct, ce qui veut dire un politique de gnie, car on ne sait bien que ce qu'on n'a pas appris; mais, dans sa politique, il avait principalement pour but son intrt propre; quant moi, je n'ai jamais eu dans ma politique d'autre intrt que ce que j'ai cru l'intrt du peuple. Toute saine politique, selon moi, se compose de deux lments indivisibles: une philosophie et une action. La philosophie imprime l'action sa tendance divine l'amlioration du sort de toutes les classes, sans exception, de la socit humaine; l'action donne cette philosophie politique son efficacit, sa force, sa mesure, son opportunit, sa modration. Selon moi, ajouta-t-il, il faut donc d'abord une vertu, puis une force dans toute politique. Voil pourquoi, bien que je paraisse un rvolutionnaire dans mes rimes, je suis trs-gouvernemental dans mes instincts. La rpublique elle-mme, qui parat quelques-uns la dissmination des forces du peuple, doit en tre, mon avis, la plus puissante concentration. Quand le droit de tous est reprsent, quand la volont de tous est exprime, cette volont doit tre irrsistible. Qu'a-t-il manqu votre rpublique de 1848? Un gouvernement, que l'Assemble nationale n'a pas su ou n'a pas voulu lui faire. Vous ne pouviez pas le lui faire, vous, le lendemain de l'croulement du trne: une dictature proclame par vous ce jour-l aurait paru, avec raison, un outrage la France, une mise hors la loi de la nation, une tyrannie insolemment prise au nom de la libert sur un peuple terre! La rpublique mme et t l'instant dpopularise par un pareil acte dans la main des rpublicains. Je ne suis pas de ceux qui vous accusent de ne l'avoir pas fait alors; aucune faute du peuple, aucun pril vident de la libert ne motivait une telle violence de ceux qui s'taient jets entre les ruines du trne et l'anarchie; mais, une fois la France interroge, une fois l'Assemble nationale assise dans Paris, une fois la bataille de la rpublique gagne contre les dmagogues et les communistes dans les rues de Paris, mon avis est qu'il fallait donner la rpublique un gouvernement plus concentr et plus dictatorial encore que vos gouvernements parlementaires, meilleurs pour saccader des trnes que pour fonder des pouvoirs forts. Et croyez-moi, poursuivait-il en plaisantant, si jamais vous ressuscitez sur cette pauvre terre et que la Providence vous rende, dans une rvolution de votre pays, un rle semblable celui qu'elle vous a donn en 1848 en France, demandez pour vous, ou pour tout autre, une dictature de dix ans ou une dictature vie, avec facult de dsigner votre successeur, pour donner la libert le temps de devenir une habitude, pour refrner vigoureusement les factions et pour modrer svrement les sectes qui perdent la libert. La libert a tout autant besoin de gouvernement que la monarchie; le peuple est un beau nom, mais il lui faut une forme: le chef-d'oeuvre de l'humanit, c'est un gouvernement. XXIX Ces penses taient prcisment les miennes. On comprend que je me gardais bien de les rfuter. Elles expliquent la profonde tristesse civique qui saisit Branger quand, la place de l'unanime et patriotique enthousiasme qui soulevait le peuple et l'Assemble nationale au-dessus de terre en 1848, il vit l'Assemble lgislative jouer, comme une assemble d'enfants en cheveux blancs, l'utopie, la Terreur, la Montagne, la raction, l'orlanisme, au militarisme, l'anarchie, tous les jeux o l'on perd la libert, la dignit, l'ordre social et la patrie. Il s'efforait, dans sa sphre prive, comme moi dans la mienne, d'inspirer un peu de raison ces sectes imprudentes: il n'y russit pas. Il avait, comme moi aussi, prvu le dnoment. Il ne fallait pas tre grand prophte pour prophtiser la ruine d'une assemble souveraine qui portait tous les jours des dfis sans force des armes hors du fourreau et des intrts sans scurit. C'est peut-tre ce sentiment de secret mpris pour l'Assemble lgislative qu'il faut attribuer le peu d'tonnement que Branger eut de la catastrophe et le peu de ressentiment qu'il manifesta contre le nouveau gouvernement napolonien. Ceci, lui dis-je un jour aprs l'lection qui ressuscita l'Empire, est une chanson de Branger! Il dtourna la tte, secoua ses cheveux gris, rougit, se pina les lvres et ne rpondit pas. Je vis que ce souvenir de l'immense influence de ses chansons impriales sur les suffrages de la multitude lui tait importun devant moi. Je n'y fis plus la moindre allusion pendant tout le reste de sa vie. Il tait afflig sans aucun doute de l'avortement de la rpublique, mais peut-tre, sous cette affliction sincre, y avait-il une secrte consolation d'amour-propre. Peut-tre pensait-il qu'il avait bien eu le premier le sens de ce peuple plus soldat que citoyen. Ceci, du reste, n'est qu'une supposition de ma part; jamais un seul mot de lui ne m'a donn le droit d'une conjecture cet gard. Mais, pourvu que la nationalit ft sauve, il tait trs-patient pour la dmocratie. Ceci, il me le disait tous les jours: les ambitions ou les factions sont presses, la philosophie est patiente; Branger tait avant tout philosophe. XXX Dans ces dernires annes il s'tait tellement rapproch de moi que nous passions rarement deux jours sans nous voir; c'tait tantt chez moi, au milieu du jour, lorsque les affaires, les travaux ou les tristesses me retenaient forcment dans ma chambre d'angoisse; tantt chez lui, l'heure o le tumulte des rues de Paris rend plus intime et plus recueilli l'entretien deux deux au coin du feu d'un solitaire; tantt dans les alles dsertes alors du bois de Boulogne, o les paroles tombaient et l et demi-voix de sa bouche comme les feuilles jaunies sous le vent d'automne. Ah! que ces arbres de la longue avenue de marronniers qui mne de la porte Maillot au chteau de Madrid, que j'habitais alors, ont entendu de belles choses! Quand Branger, s'arrtant tout coup comme saisi au pan de sa redingote par quelque main invisible, et prenant deux mains son gros bton de bois blanc pommeau d'ivoire, il dessinait sur le sable des figures inintelligibles, tout en dissertant avec une loquence rude, mais fine, sur les plus hautes questions de religion, de philosophie ou de politique! Ces dissertations taient en gnral mles d'anecdotes qui les rendaient vivantes. Voil, me disait-il, ce que je conseillais mon ami Laffitte; voil ce que je confiais Manuel, l'homme que j'ai le plus aim parce qu'il a t, selon moi, le plus dsintress, le plus calomni et le plus salari d'ingratitude; voil ce que j'essayais de faire comprendre Chateaubriand, que j'aimais par admiration littraire et dont j'avais eu la niaiserie de prendre l'amiti au srieux, lui qui n'aimait de moi que son plaisir et ma popularit; voil ce que je rptais vainement ce grand enfant de Lamennais, qui voyait partout des trappes et des tratres de mlodrame! XXXI Souvent il tait interrompu par quelques noces de paysans ou d'ouvriers qui venaient passer leur journe de miel dans les guinguettes de Neuilly et qui le reconnaissaient sous son chapeau de feutre gris et sous sa redingote couleur de muraille. Ils se rangeaient respectueusement et se chuchotaient l'un l'autre le nom du _Pre la joie_, comme disent les Arabes; ils levaient leur chapeau et criaient, quand il avait pass: _Vive Branger!_ Branger se retournait, leur souriait d'un sourire moiti attendri, moiti jovial. Merci, mes enfants! merci, leur disait-il; amusez-vous bien aujourd'hui, mais songez demain. Chantez une de mes chansons puisqu'elles vous consolent, mais surtout suivez ma morale: le bon Dieu, le travail et les honntes gens! Ces scnes se renouvelaient pour lui chaque promenade que nous faisions ensemble. Il y avait autant de couplets de Branger chants que de verres de vin verss dans les jours de fte de ce pauvre peuple. Combien de fois moi-mme, dans des runions d'un ordre moins plbien, la campagne, avec le riche cultivateur, le cur, le notaire, le mdecin, l'officier en retraite groups autour d'une table rustique la fin du jour, combien de fois n'ai-je pas entendu le coryphe libral du canton entonner au dessert, d'une voix chevrotante, la chanson du _Dieu des bonnes gens_, du _Vieux Sergent_, de _la Bonne Vieille_, tandis que la table tout entire rptait en choeur, except moi, le refrain avin, et qu'une larme d'enthousiasme mal essuye sur la manche du vieil uniforme tombait entre la poire et la noix dans le verre du vtran!... Branger, pour ces ouvriers, pour ces soldats, pour cette bourgeoisie franaise, n'tait rellement plus un homme; c'tait un mntrier national dont chaque coup d'archet avait pour cordes les coeurs de trente millions d'hommes exalts ou attendris. XXXII Il en tait reconnaissant, et il aimait vritablement sa patrie dans sa gloire et sa gloire dans sa patrie. Il aimait surtout les plus malheureux. Depuis que la politique avait tour tour accompli ou tromp ses esprances, il avait repli son me, pour ainsi dire, dans la bienfaisance. Il avait trouv plus facile et plus sr de faire tout le bien qu'il pouvait faire, homme par homme, dans un cercle priv autour de soi, que de faire un bien abstrait, incertain et problmatique aux nations et l'humanit dans l'ordre social ou politique. Il avait, si j'ose dire toute ma pense, rtrci son devoir, afin de l'accomplir toujours et d'tre plus sr de l'accomplir. Car il ne faut pas croire qu'il n'y et un coin de scepticisme, de dcouragement triste, de laisser-faire et de laisser-aller dans cette belle me, quand il considrait le monde en masse dans ses ternelles aspirations et dans ses ternelles rechutes. Il dsirait l'amlioration de l'humanit en masse plus qu'il n'y croyait. L'histoire, qui se rpte avec tant de monotonie de sicle en sicle, lui faisait peur. Si elle allait se rpter encore aprs nous? me disait-il quelquefois... Mais ces courts moments de doute ne prvalaient pas sur sa charit active pour le genre humain. Le _misereor super turbam_, ce mot de l'vangile, tait devenu le sien. Il se consolait de moins esprer en agissant de jour en jour davantage pour le soulagement des misres humaines. De pote de fte qu'il avait t jadis il s'tait fait pote de douleurs, soeur de charit de tout ce qui recourait lui, soit pour une misre de corps, soit pour une misre d'esprit; ses journes entires appartenaient la foule. Il faut avoir assist cent fois comme moi ces consultations de ce mdecin des mes, dans son antichambre, pour se faire une ide du bien qu'il avait fait la fin de sa journe, avant de reposer sa tte sur son oreiller de bonnes oeuvres. On sonnait, il allait ouvrir. C'tait un pauvre ouvrier qui venait de perdre sa femme dans la nuit et qui n'avait pas de quoi lui acheter un linceul ou une bire! Branger le faisait asseoir, pleurait avec lui, lui donnait un verre de vin pour relever ses forces, ouvrait son tiroir, comptait en petites pices de monnaie la somme strictement ncessaire pour le pieux devoir, l'enveloppait dans une page dchire de ses vieilles ditions pour la glisser dans les doigts du pauvre veuf, afin de mnager sa pudeur en ne laissant ni briller ni sonner le mtal de l'clat ou du bruit de l'aumne. Il accompagnait l'ouvrier jusque sur l'escalier; je l'entendais embrasser l'inconnu et lui adresser de marche en marche, avec sa grosse voix voile, un adieu aussi mu et aussi prolong que si cet inconnu avait t son frre. Puis venait une belle jeune fille dont le pre, mcanicien ou typographe, avait parl de Branger sa pauvre famille; elle entrait en rougissant et demandait parler en particulier au vieux pote. Il l'emmenait dans une embrasure de croise au fond de la chambre, et j'entendais de ma place des sanglots mal touffs, interrompus de dlicates confidences: c'tait une consultation de l'amour indcis pour savoir si elle devait accueillir ou repousser des propositions de mariage d'un jeune ouvrier sans fortune, dont la demande n'agrait pas ses parents. Il fallait que Branger se charget de la ngociation sans connatre ni le pre, ni la mre, ni le prtendant. Il s'en chargeait, aprs une enqute scrupuleuse sur la situation, sur le caractre et jusque sur le coeur des deux amants. Il prenait son crayon, il crivait les noms, les adresses, les heures. --J'irai, mon enfant, j'irai demain, disait-il; je tcherai d'arranger cela pour le mieux. Votre mre me dira ses raisons, votre fianc ses ressources. Je le recommanderai nos bons amis les Pereire, qui font du travail le ministre de l'opulence. La jeune fille, dans sa joie, jetait navement ses bras autour du cou du pote. --Allons, allons! pourquoi m'embrasser ainsi avant le succs? lui disait, en se refusant ses treintes, le vieillard; je n'ai pas encore mrit ma rcompense. Mais les larmes de la belle enfant mouillaient dj ses mains. Puis deux vieux concierges infirmes, l'un soutenant l'autre, sonnaient timidement la porte de ce cinquime tage. Branger les conduisait lui-mme son canap de paille; il coutait patiemment le rcit de leur dtresse et les voeux de leur vieillesse: c'taient deux lits dans le mme hospice, pour ne pas mourir spars aprs une longue vie de bonheur, de travail et de souffrance en commun. Branger crivait l'instant pour eux une lettre quelques-unes des administrations de la charit publique; son nom tait une clef qui ouvrait les coeurs comme les ministres. On savait assez qu'il ne demandait jamais que pour les autres et qu'il se dpensait lui-mme jusqu'au nu avant de demander une obole de la piti d'autrui. Les pauvres infirmes s'en allaient consols; on entendait leurs bndictions monter mesure qu'ils descendaient, du fond de l'escalier: Ah! quelle bonne pense nous avons eue de monter lui en voyant son portrait dans notre loge! XXXIII Puis c'taient de jeunes ouvriers en grand nombre qui se trompaient de vocation en prenant leur travail manuel en dgot et qui s'admiraient eux-mmes dans des vers incultes qu'ils prenaient pour des promesses de gnie, parce qu'ils ignoraient les conditions rares et providentielles du vrai gnie. Ils venaient, leur rouleau crasseux sous le bras, solliciter un encouragement du matre. Branger avait la patience de les lire ou de les couter, mais il avait la conscience de les dcourager rudement. Allez, allez, cela ne vaut rien; faites des souliers, faites des chapeaux, faites des habits, et ne faites jamais de vers. Vous me voulez du mal aujourd'hui de contrister votre amour-propre dplac, vous m'en voudriez bien davantage dans dix ans de l'avoir encourag. Laissez chanter les rossignols pour les heureux oisifs de la terre qui se lvent tard; quant vous, mes amis, n'coutez chanter que le coq, qui est le rveille-matin du bon ouvrier! XXXIV Ainsi se passait toute sa matine jusqu' l'heure o ce courtier des misres prenait sa canne et son chapeau pour sortir. Il s'en allait pied, dans la poussire ou dans la boue, d'une extrmit de Paris l'autre: il prsentait ses requtes toutes les administrations, il qutait pour le pauvre chez tous les riches, il visitait dans tous les hpitaux les malades pour lesquels il avait obtenu un lit; puis, quand il lui restait un peu de marge de sa journe, aprs ces sacrs devoirs accomplis, il venait s'asseoir et causer au coin de mon foyer ou au chevet de mon lit avec la quitude d'une conscience qui a la satisfaction de sa journe sur le coeur. Et cette vie il ne la dvouait plus aucune vaine et secrte popularit; il la dvouait vritablement et uniquement Dieu et aux hommes: on le voyait au recueillement respectueux de sa physionomie et au timbre mu de sa voix quand la conversation dviait vers les choses ternelles. Sa pit philosophique croissait en lui avec les annes srieuses de la vie. Ses oeuvres n'taient pas seulement des instincts satisfaits, ses oeuvres taient ses prires. Une des femmes qui le servaient dans ses derniers mois raconte qu'elle le surprit quelquefois agenouill dans sa chambre, les mains jointes sur le bord du lit, comme l'enfant qui se souvient des attitudes de sa mre. Il avait trop de got pour tre impie; il avait trop d'me pour tre sans conversation dans la langue des soupirs avec le pays des mes. XXXV La mort rcente de la compagne de sa vie jeta une ombre visiblement plus grave sur sa physionomie. Je le vis le lendemain de cette perte: il n'affecta point un de ces deuils qui refusent d'tre consols. Il sentait que l'heure naturelle des dparts tait arrive pour tous les deux, et que les douleurs qui finissent la vie ne peuvent pas tre dplores comme celles qui les commencent. Cette pauvre Judith, me disait-il en essuyant ses yeux encore humides de la matine des funrailles, cette pauvre Judith me prcde de peu dans le voyage. J'aurais regrett qu'elle m'et survcu, infirme et isole comme elle tait! Je serais mort avec des angoisses sur son sort, et tout est pour le mieux. Je vais faire mes prparatifs afin que le peu que je laisserai en m'en allant ne soit pas perdu pour ma pauvre famille. Vous ne le croiriez pas, mon ami, ajouta-t-il avec un accent de tendresse qui vibre encore dans mon oreille, vous ne croiriez pas que ce qui m'inquite le plus maintenant, c'est vous! O en tes-vous de vos lourdes affaires? J'en suis plus tourment que de mon propre sort! Je songe vous le jour et la nuit. Je le remerciai et je le rassurai en lui affirmant que, si la Providence me laissait encore quelques heures de travail avant le soir, j'tais sr de suffire tout et de ne laisser personne dans la peine ou dans l'embarras aprs moi, et j'entrai avec lui dans quelques dtails de coin du feu. Ah! que vous me faites de bien! reprit-il en me serrant la main dans ses deux mains. Je m'en irai plus content si je vous laisse, vous et ce qui vous appartient, dans le repos et dans la srnit des derniers jours. XXXVI La femme ge qu'il venait d'ensevelir s'tait appele Lisette dans sa folle jeunesse, elle s'tait appele madame Judith dans son ge mr; on a cru qu'on pouvait l'appeler tout bas du nom du pote dans sa vieillesse: je l'ignore; c'tait une femme de quatre-vingts ans passs, d'un port d'impratrice dchue, d'une conversation contenue, mais trs-distingue et trs-fine, la hauteur de tout esprit et de toute me. Je ne suis pas la rose, mais j'ai habit avec elle. On voyait que Branger, Manuel, Chateaubriand, Lamennais, Hugo, Michelet, Benjamin Constant, Thiers, Mignet et cent autres, Lebrun, Havin, homme d'lite, avaient pass par cette chambre qui prcdait celle du solitaire, salle d'attente de cette royaut de l'esprit et de la bont qu'on venait saluer dans Branger. Je m'y arrtais souvent pour attendre le pote quand par hasard il n'tait pas rentr l'heure de mes visites. Cette femme tait si belle, si gracieuse, si intelligente demi-mot, d'une sagesse si souriante et cependant si srieuse sous son poids d'annes, que je ne trouvais jamais l'heure longue dans son entretien. J'aurais aim connatre son histoire; d'autres la raconteront sans doute. En traversant la chambre vide de Judith, quelques jours aprs sa mort, je fus tonn et attendri de voir un chapelet encore suspendu un clou contre la muraille, la place o avait t son lit; tout auprs, un petit portrait de Branger jeune tait suspendu un autre clou. Tout se rencontre dans ces longues vies qui traversent mille hasards, qui passent par tous les caprices du sort et par toutes les aventures du coeur, depuis l'amour jusqu' la clbrit et depuis la clbrit jusqu' la solitude. Nous sommes tous un pome ou une chanson: il ne faut que savoir y lire! XXXVII Cette mort, que je ne croyais qu'un accident, fut un signal; depuis ce jour Branger s'affaiblit, non de la tte ni du coeur, mais des jambes. Il regretta vivement de ne plus avoir la force de traverser pied la ville pour venir, comme l'anne dernire, s'asseoir quelques heures au foyer de ses amis loigns et souvent au mien. Je multipliai mes visites la rue de Vendme: rien n'tait chang, ni dans ses entretiens, ni dans son visage, ni dans la gracieuse nonchalance de ses habitudes dans sa chambre. Il entrevoyait bien la pente, mais nullement la mort; nous en parlions quelquefois, mais comme d'une ventualit gnrale qui ne menaait aucune vie en particulier. Du reste, me dit-il avec un ton d'indiffrence la dernire fois que je causai assis avec lui, j'en ai assez; j'approche de quatre-vingts ans, je n'ai rien de nouveau voir et peu de choses aimer devant moi: quoi bon traner dans le vestibule quand les paquets sont faits et qu'on n'attend plus personne? Il y aura cette diffrence entre ma naissance et ma mort que je suis arriv malgr moi et que je partirai de mon plein gr! Que Dieu fasse donc pour le mieux, ajouta-t-il. Puis il se reprit rouler une boulette de mie de pain dans ses doigts, comme Danton en roulait devant le tribunal o l'on dlibrait sa mort. Il tait table, ce jour-l, en manches de chemise, accoud le bras droit sur la nappe devant un morceau de pain et un morceau de fromage, et une bouteille de vin; il avait essay d'en boire une goutte pour se rendre un peu de force en rentrant de son jardin, o il tait descendu prendre un dernier rayon de soleil. Un homme de bon coeur et de bon esprit, M. Havin, assistait, hlas! cette agape. Je vis de l'humidit dans ses yeux. XXXVIII Je commenais m'alarmer de cet affaiblissement sans cause, mais j'esprais qu'il descendrait trs-lentement ces annes qui sont les dernires marches de la vie et qui touchent au plain-pied de la tombe. Les circonstances me forant m'loigner de Paris, j'allai lui dire adieu la veille de mon dpart. C'tait le 1er juillet de cette anne, cinq heures de l'aprs-midi. Je trouvai le visage du concierge constern: on venait de rapporter le malade presque vanoui de son jardin. Je montai; les deux servantes presque en larmes me chuchotrent voix basse dans la premire chambre les inquitudes des mdecins et l'affaiblissement progressif. Il veut vous voir, me disaient-elles, mais il ne faut pas le faire parler. Elles m'introduisirent: il tait entre les bras de M. et de Mme Antier, ses pieux amis, qui demeuraient dans la mme maison pour tre plus porte de son coeur et de sa voix. Le mari et la femme l'tendaient avec des soins de mre et de pre sur son canap; ses pieds sans force touchaient encore terre; son visage tait ple, mais serein. Son regard reprit en me voyant toute sa lumire intrieure, et sa bouche mme un doux sourire.--C'est un adieu, me dit-il en me tendant sa grosse main et en serrant fortement la mienne.--Oui, lui dis-je, mais ce n'est pas un long adieu: je reviendrai plusieurs fois Paris dans le cours de l'automne; en attendant, ne m'crivez pas, mais faites-moi souvent donner de vos nouvelles par M. Antier, qui sera votre main et votre coeur.--Eh bien! adieu! me rpta-t-il plus tendrement; que Dieu vous ramne, et je vous en prie, ajouta-t-il plusieurs reprises, parlez bien de moi, de mes regrets, de mon attachement Mme de Lamartine et votre charmante nice. Dites-leur de prier pour votre ami! Je ne souffre pas, je ne me sens pas bien malade encore. J'ai bon apptit, mais vous voyez comme je suis faible. Adieu encore! et adieu votre maison! Je m'loignai, je descendis cet escalier que je ne remonterai plus. Quelques jours aprs, je reus plusieurs lettres successives de M. Antier, qui m'crivait les phases de la maladie, tantt alarmantes, tantt rassurantes. Les journaux du 16 juillet m'apprirent la fois la mort et les funrailles. La France avait perdu beaucoup, moi davantage. Si je sondais mon coeur, j'y dcouvrirais un vide immense d'affection, d'habitudes, de consonnances d'esprit, d'heures nonchalantes, mais ncessaires la journe, creus en moi par cette seule chambre vide maintenant dans une maison de la rue de Vendme! Ah! les dernires amitis!... Il n'y a plus rien devant que des indiffrences, il n'y a plus rien derrire que des tombes! Il faut mourir! XXXIX Mais il y a une vraie consolation cependant pour l'homme qui aime son pays: c'est que, celui que vous regrettez comme un ami, tout un peuple le regrette avec vous comme un citoyen irrparable; c'est que le peuple a t digne de soi-mme le jour o il a port en terre ce grand plbien! peuple! qui t'es montr si sensible, si reconnaissant et si pieux ce jour-l, autour d'un cercueil, que ce jour te soit compt devant l'histoire, devant les hommes et devant Dieu comme une victoire! Garde dans ta mmoire et transmets celle de tes enfants ce beau mouvement de ton coeur national. Il atteste que, si tu aimas trop la gloire, cette hroque faiblesse des soldats, des potes et des peuples, tu aimas du moins du mme amour la probit, le dsintressement, le patriotisme, la libert personnifie dans un cercueil qui n'emporte pas tout avec lui dans la terre, puisqu'il reste tant de millions d'hommes pour l'honorer! Et quand on te reprochera, comme je l'ai fait quelquefois moi-mme, ton got excessif pour le bruit et la fume des champs de bataille, tes distractions de la libert par le clairon, le tambour, le refrain de caserne ou de cantine, tes tourderies d'enfant, tes inconstances, tes versatilits, tes oublis, tes bullitions et tes prostrations alternatives, baisse la tte et rougis devant tes fils et devant tes pres; mais relve-la aussitt avec un fier repentir, et dis-leur pour toute rponse: Tout cela est vrai peut-tre, mais, tel que je suis, _j'tais au convoi de Branger_. Savez-vous ce que cela veut dire? Cela veut dire: Je suis encore le peuple franais. XL levons un mausole cet homme de notre chair et de notre sang, cet homme qui personnifie si bien nos faiblesses dans son ge de faiblesse, nos vertus dans son ge de vertu! Il n'a fait que des chansons! direz-vous. Il a fait plus, il a fait exemple; il a fait plus encore, il a fait l'me d'un peuple! Et _Solon_, donc, qui avait rtabli un moment la libert d'Athnes, sa patrie, n'avait-il pas fait des chansons pendant toute sa jeunesse? n'tait-il pas le Branger de la Grce? Construisons ce mausole _re publico_, sou par sou, avec le denier du pauvre et du riche, afin que ce spulcre impartial, vot par les uns, adopt par les autres, soit l'autel de la concorde et devienne la proprit commune de tous ceux qui aiment la patrie jusque dans ses garements, la libert jusque dans ses clipses, la probit jusque dans ses haillons! Appelons nos plus illustres sculpteurs pour tailler dans le marbre penthlique de ce tombeau du pauvre grand homme les bas-reliefs d'une immense frise commmoratoire de ses chants, de sa vie, et surtout de sa vieillesse, la vraie gloire pure de sa vie. Que les sujets de ces bas-reliefs soient choisis avec scrupule pour l'dification et non pour la corruption du peuple. Les tombeaux ne doivent chanter que l'immortalit! Ils ne doivent parler que de vertu! Nous n'y reprsenterons ni la dmocratie en goguette, ni la jeunesse en orgie, ni l'arme de 1815 venant imposer les lois de la baonnette une nation libre et pacifie, ni le trne tomb sous les chansons de 1830. Non, mais nous y graverons en reliefs de marbre: ici, la victoire dfensive remporte, non pour la gloire d'un homme, mais pour les frontires de la patrie; l, le drapeau tricolore ralliant trois fois en soixante ans le peuple invincible, deux fois contre l'tranger, une fois contre lui-mme et contre l'anarchie!--Ailleurs, la sainte alliance des peuples se garantissant dans une quit fraternelle la mutuelle indpendance par le respect des nationalits.--Plus loin, la tolrance religieuse affranchissant les consciences de la loi des tats pour laisser la croyance sa seule conviction pour rgle, et la pit sa seule sincrit pour honneur. Chaque mdaillon de ce monument sera une page de la vie intime, plus belle encore que la vie publique du grand homme. Dans le premier de ces bas-reliefs, on le verra, dans la maison de sa pauvre tante, Pronne, coutant les leons de la Providence par la bouche de cette seconde mre, leons qui devaient lui remonter un jour au coeur comme ces sves d'automne qui donnent les fruits l'homme aprs que les fleurs folles sont tombes. Dans le second, on le verra, dans l'atelier d'imprimerie de M. Laisney, prenant dans le casier et maniant d'une main novice ces lettres qui contiennent toute l'me de l'humanit et auxquelles il devra un jour son immortalit. Dans le troisime, il sera reprsent dans son costume populaire, entr'ouvrant la porte d'une mansarde o un ouvrier malade repose sur son grabat, au milieu d'une famille sans pain, apportant ces misres, qu'il a connues lui-mme, l'assistance dans la main, la charit dans le coeur, le sourire de l'esprance sur les lvres. Dans le quatrime, on le verra dans sa chambre d'artisan au repos, recevant la visite des puissants du monde qui viennent le tenter par des honneurs et des richesses, et refusant tout de tout le monde pour rester salari de Dieu seul et pour demeurer plus semblable ce peuple qui ne le comprendrait plus si bien s'il tait plus haut que sa condition. Dans le cinquime, on le verra s'entretenir des plus hautes questions de diplomatie avec M. _de Talleyrand_, de politique avec _Manuel_, de gloire avec le gnral Foy, d'conomie publique avec Laffitte ou Pereire, d'loquence civile avec Royer-Collard, de rpublique avec Lafayette, d'histoire avec Mignet, Thiers, Michelet; de monarchie avec Chateaubriand, de posie avec Hugo, de Dieu avec Lamennais, d'amiti avec Antier. On passera ainsi successivement dans une revue immobilise par le ciseau de nos grands statuaires toutes les heures ressuscites de cette vie trange d'homme d'lite et d'homme de foule, qui, par un privilge unique, a touch aux fates et aux profondeurs de sa nation et de son sicle. Et puisse un de ces statuaires amis m'baucher moi-mme, dans le dernier et dans le plus obscur de ces mdaillons, agenouill au pied de cette tombe, et pleurant dans l'ombre, non des larmes politiques, mais des larmes cordiales sur l'ami que je ne reverrai plus que l o il n'y a plus de larmes! LAMARTINE. Adam Salomon, auteur de la nave et sublime statuette en bas-relief de Branger, Fontainebleau. XXIIIe ENTRETIEN. 11e de la deuxime Anne. I.--UNE PAGE DE MMOIRES. COMMENT JE SUIS DEVENU POTE. I Rompons la monotonie de ces tudes ncessaires sur la littrature antique ou rcente par un retour sur nos propres temps et sur nous-mme. Je vais vous dire comment je devins pote, ou plutt comment je conus ce got pour la posie qui fit de moi, non pas un vritable et grand pote, mais un de ces hommes qu'on appelle en italien _un dilettante_, en franais 24 un amateur de posie et de littrature; car je ne me fais aucune illusion, et je ne me suis jamais donn moi-mme, en posie, une autre importance et un autre nom. Un pote vritable, selon moi, est un homme qui, n avec une puissante sensibilit pour sentir, une puissante imagination pour concevoir, et une puissante raison pour rgler sa sensibilit et son imagination, se squestre compltement lui-mme de toutes les autres occupations de la vie courante, s'enferme dans la solitude de son coeur, de la nature et de ses livres, comme le prtre dans son sanctuaire, et compose, pour son temps et pour l'avenir, un de ces pomes vastes, parfaits, immortels, qui sont la fois l'oeuvre et le tombeau de son nom. Je ne fus point cet homme et je ne fis pas cette oeuvre. II Je ne veux cependant ni m'exalter ni m'abaisser outre mesure sous le rapport potique. Il me semble que je me juge bien en convenant, avec une juste modestie, que je ne fus pas un grand pote, mais en croyant, peut-tre avec trop d'orgueil, que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps j'aurais pu l'tre. Il aurait fallu pour cela que la destine m'et ferm plus hermtiquement et plus obstinment toutes les carrires de la vie active. Ma sensibilit et mon imagination, qui me poussaient violemment l'action sous toutes les formes, auraient t refoules en moi, et elles auraient fait explosion par quelque grande oeuvre potique. Si j'avais concentr toutes les forces de ma sensibilit, de mon imagination, de ma raison, dans la seule facult potique; si j'avais conu lentement, crit paisiblement, retouch svrement mon pope sur un de ces grands et ternels sujets qui touchent la fois la terre et au ciel; si j'avais sem travers les dogmes et les hymnes de la philosophie religieuse ces pisodes d'hrosme, de martyres et d'amour qui font couler autant de larmes que de vers dans les popes du Tasse, de Camons ou du Dante; si j'avais encadr mes drames piques dans ces grandioses descriptions du ciel astronomique ou dans ces descriptions de la nature pastorale et maritime, de la terre et de la mer; si j'avais emprunt les pinceaux et les couleurs tour tour des grands potes piques de l'Inde, d'Homre, de Virgile, de Thocrite, et si j'avais rpandu grandes effusions toute la tendresse et toute la mlancolie de l'me moderne d'Ossian, de Byron ou de Chateaubriand, dans ces sujets; je me flatte, sans doute, mais je crois, de bonne foi, que j'aurais pu accomplir quelque oeuvre, non gale, mais parallle aux beaux monuments potiques de nos littratures. Il en a t autrement; il est trop tard pour revenir sur ses pas: _sic voluere fata!_ J'y pense souvent, je le regrette quelquefois; cependant, faut-il tout dire? je regrette bien davantage encore de n'avoir pas suffisamment agi que de n'avoir pas suffisamment chant. Une grande destine militaire, une grande destine civique, une grande destine oratoire, ou plutt toutes ces destines actives et littraires la fois, comme Rome, auraient t bien plus selon ma nature. Ces regrets mmes de l'action perdue sont une preuve pour moi que j'tais n bien plutt pour l'action que pour la posie. Qu'est-ce que l'action, en effet, si ce n'est une posie ralise? III l'poque o j'entrai dans la vie, Bonaparte tait dj consul. Ma famille m'interdisait de le servir; mes traditions paternelles m'auraient port la carrire des armes; il n'y fallait plus penser. On se borna me faire poursuivre ces tudes classiques, sans but dtermin, qui sont le premier aliment de nos intelligences et l'exercice de nos jeunes facults. Le mcanisme des langues n'eut ni attrait ni difficult pour moi jusqu'aux classes vritablement lettres o l'on traduit et o l'on compose. L, ce n'est plus la mmoire seulement, c'est l'intelligence, l'imagination et le got qui entrent en jeu. Je commenai trouver du charme dans ces leons, parce que j'y trouvais l'exercice de ma propre imagination et de mon propre discernement. La posie d'Homre, de Virgile, d'Horace, de Racine, de Boileau, de J.-B. Rousseau, entrait petite dose choisie et pure dans ces tudes. Cette langue antique, toute compose de syllabes sonores et d'images rayonnantes, m'tonnait et me ravissait; il me semblait n'avoir entendu jusque-l que des mots; mais ici c'tait de la musique dans l'oreille, de la peinture dans les yeux, de l'enivrement dans tous les sens. J'tais comme un musicien inn qui l'on ferait entendre pour la premire fois un instrument vent ou cordes, o ses mlodies intrieures prennent tout coup une voix relle. J'tais comme un peintre encore sans palette, devant qui on dcouvrirait lentement _la Transfiguration_ de Raphal. C'tait surtout la partie descriptive et pastorale de ces posies et de ces images qui m'enivrait; c'est tout simple: j'tais n dans les champs; mes premiers spectacles avaient t les ombres des bois, les lits des ruisseaux, les grincements de la charrue faisant fumer les gras sillons au lever du soleil dans le brouillard d'automne, les gnisses dans l'herbe, les chevreaux sur les rochers, les bergers et les bergres accroupis sur les gazons au pied des blocs de grs, l'entre des cavernes, autour des feux de broussailles dont la fume bleue lchait la colline et se fondait dans le firmament. Je devais retrouver avec dlices, dans les descriptions de Thocrite, de Virgile, de Gessner, les images connues et embellies par l'imagination de ces potes. Et, ce sujet, je ne puis m'empcher de vous faire observer, en passant, que l'enfant, l'adolescent, le jeune homme, l'homme fait prendraient bien plus de got la littrature et la posie si les matres qui la leur enseignent proportionnaient davantage leurs leons et leurs exemples aux diffrents ges de leurs disciples; ainsi, aux enfants de dix ou douze ans, chez lesquels les passions ne sont pas encore nes, des descriptions champtres, des images pastorales, des scnes peine animes de la nature rurale, que les enfants de cet ge sont admirablement aptes sentir et retenir; aux adolescents, des posies pieuses ou sacres, qui transportent leur me dans la contemplation rveuse de la Divinit, et qui ajournent leurs passions prcoces en occupant leur intelligence l'innocente et religieuse passion de l'infini; aux jeunes gens, les scnes dramatiques, hroques, piques, tragiques des nobles passions de la guerre, de la patrie, de la vertu, qui bouillonnent dj dans leur coeur; aux hommes faits, l'loquence, qui fait dj partie de l'action, l'histoire, la philosophie, la comdie, la littrature froide, qui pense, qui raisonne, qui juge; la satire, jamais! littrature de haine et de combat, qu'il faut plaindre l'homme d'avoir invente! Un enseignement littraire ainsi gradu sur l'ge, sur le got, sur les forces, sur la temprature des annes de notre vie auxquelles elle s'adapte rationnellement, donnerait l'enfance, l'adolescence, la jeunesse, l'ge mr, un attrait bien plus naturel et bien plus universel pour les belles choses de l'esprit en harmonie avec l'ge et le sexe des disciples. Mais revenons aux circonstances qui me prdisposrent moi-mme la posie. IV Le collge des jsuites o je faisais mes premires tudes tait le collge de Belley. Les sites sont pour moi, comme pour toutes les natures impressionnables, la moiti des choses. Les lieux nous entrent dans l'me par les yeux et s'incorporent nos sensations, et ces sensations deviennent des caractres. La petite ville de Belley, l'extrmit de la Bresse qui touche la Savoie, a dj la physionomie alpestre et recueillie des profondes et noires valles qui s'engouffrent, vers Chambry, dans la Maurienne. En quittant, pour se rendre Belley, les plaines grasses et monotones de la Bresse, cette Lombardie franaise, on traverse la rivire d'Ain. Cette rivire, qui participe du fleuve et du torrent par sa largeur, par sa limpidit et par sa course effare travers les rochers, coule sur un lit de cailloux de toutes couleurs. Quoique son eau soit aussi bleue que si les laveuses de ses bords les avaient teintes de leur azur, leur prodigieuse transparence laisse voir jusqu'au fond les veines blanchtres ou roses de la mosaque de pierres roules qu'elle lave et qu'elle polit sans fin. On y voit mme glisser, comme des ombres indcises et fuyantes, les innombrables truites qui remontent le courant, et qui frissonnent, sous le rayon du soleil, au bruit du filet du pcheur. Tantt cette rivire s'pand en circulant gracieusement dans les larges bassins du Dauphin, tantt elle se resserre et se contracte entre les rochers gris du Jura o elle prend sa source. V Aprs l'avoir traverse dans un bac, on roule rapidement dans une plaine aride et rocailleuse, sous les coteaux chargs de vignobles et de maisons blanches du beau village d'Ambrieux; puis la plaine s'trangle et s'assombrit entre deux hautes chanes de montagnes, et on pntre avec une secrte terreur dans les gorges clbres de Saint-Rambert. C'est la frontire de la petite province du Bugey, dont Belley tait la capitale. L, tout prend un caractre sauvage, pre et presque sinistre. Les deux chanes de montagnes se rapprochent comme si elles voulaient se confondre et fermer hermtiquement la route au voyageur. Leurs ombres noires et humides, assombries encore par le reflet des sapins qui les couvrent, impriment une imposante mlancolie l'me. Ces montagnes ne sont bientt plus spares que par un petit torrent troit et encaiss entre les murailles du rocher. Cette rivire s'appelle l'Albarine; elle cumait dj ainsi du temps des Romains, qui lui ont donn ce nom emprunt la blancheur de cette cume. Elle remplit la gorge d'un bruit tantt caverneux, tantt gai comme le gazouillement de milliers d'oiseaux invisibles qui empche le voyageur de s'entendre. Elle s'enfonce et disparat en petites cascades dans les cavits invisibles de son lit, puis elle reparat en nappe scintillante o tremblent les rayons briss du soleil travers les larges feuilles des aunes. Elle semble jouer avec le passant, causer avec lui et l'gayer par mille caprices, comme pour l'empcher de sentir la longueur du chemin. La petite ville de Saint-Rambert, noire comme une usine, est btie si l'troit sur ses deux bords que, dans certains endroits, l'Albarine, traverse et retraverse par de petits ponts de bois, lui sert de rue. VI En remontant toujours le cours de la mme rivire, les rochers s'cartent un peu pour faire place aux ruines d'un vieux chteau fort o fut retenu longtemps prisonnier l'infortun sultan Djem, frre du sultan Bajazet. Cette sinistre ruine est pleine encore des souvenirs des malheurs et des amours de ce prince ottoman avec la belle fille de son gelier. La route ensuite se poursuit travers le Bugey montagneux, pays trs-aride et trs-pittoresque, qui rappelle les paysages de Calabre peints par Salvator Rosa. Du sommet d'une dernire colline on aperoit ses pieds la ville de Belley; elle rpand confusment ses maisons, bties en pierres grises, dans une plaine ondule aboutissant au Rhne. Un faubourg toits de chaume ou d'ardoises brches, une place irrgulire o sont les halles et les auberges, une large rue presque toujours dserte, un lourd et noir clocher de cathdrale, l'extrmit de la rue une porte gothique ouvrant sur la campagne; gauche de la place, une plate-forme entoure d'un parapet, plante de tilleuls sculaires et servant de promenoirs aux oisifs et aux enfants, complte la capitale de province. On n'y entend d'autre bruit que le marteau du forgeron matinal et le pas de la mule ferre sur le pav; le paysan, aux longs cheveux et au large chapeau sans forme du Bugey, la chasse devant lui, charge de sacs de farine de son moulin ou de charbon de sa fort. VII Bien que le collge soit adhrent la ville, il n'a ni la tristesse morne, ni l'enceinte obscure d'un difice born par d'autres difices ou par des rues. Bti sur la pente de la colline qui conduit Belley, il est la premire maison du faubourg. Grce cette situation suburbaine, il participe de trois cts la vue, l'air libre, la solitude de la campagne. De toutes ses fentres le regard tombe ou sur des jardins plants de bouquets de charmille, ou sur un coteau o les vignes hautes d'Italie sont entrecoups de larges sillons de culture et d'arbres fruitiers, amandiers, pchers, aux fleurs prcoces, aux feuilles sans ombre, ou sur de vertes prairies fuyantes l'horizon, dans lesquelles paissent de blanches gnisses. Les longs corridors, les hauts dortoirs, la vaste glise attenant l'difice, les portiques et les cours espaces sur lesquelles s'ouvrent les salles d'tude, donnent tout l'ensemble de ce btiment l'aspect d'une magnifique abbaye de cnobites pris des champs, plutt que la physionomie murale d'une prison d'enfants, physionomie trop habituelle ces monuments d'tude. l'exception des heures o nous tions penchs, le livre ou la plume la main, sur nos tables, nous pouvions plonger librement nos regards et nos penses sur le ciel, sur la campagne, sur les spectacles agrestes, si dlicieux l'enfance. Nous pouvions nous croire encore dans la libert des champs et des demeures paternelles. Les jsuites qui gouvernaient cette maison d'ducation n'pargnaient rien, il faut le reconnatre, pour donner leur enseignement et leur discipline l'agrment et mme la grce du foyer tant regrett o l'enfant avait laiss sa mre, ses soeurs, ses vergers, ses horizons du premier ge. VIII Je sortais d'une autre maison d'ducation toute vnale, dans un sombre et sordide faubourg de Lyon. Les matres y taient froids comme des geliers, les enfants aigris et mchants comme des captifs. Tout y tait contrainte ou terreur, violence ou rvolte. J'y avais pris l'horreur de ces bercails d'enfants. Le mal du pays ou plutt le mal du foyer natal me dvorait. Je m'attendais, hlas! retrouver les mmes chanes et les mmes supplices au collge de Belley. Je fus agrablement surpris d'y trouver dans les matres et dans les disciples une physionomie toute diffrente. Les matres me reurent des mains de ma mre avec une bont indulgente qui me prdisposa moi-mme au respect; les coliers, au lieu d'abuser de leur nombre et de leur supriorit contre les nouveaux venus, m'accueillirent avec toute la prvenance et toute la dlicatesse qu'on doit un hte tranger et triste de son isolement parmi eux; ils m'abordrent timidement et cordialement; ils m'initirent doucement aux rgles, aux habitudes, aux plaisirs de la maison; ils semblrent partager, pour les adoucir, les regrets et les larmes que me cotait la sparation d'avec ma mre. En peu de jours j'eus le choix des consolateurs et des amis. cet accueil des matres et des lves mon coeur aigri ne rsista pas; je sentis ma fibre irrite se dtendre et s'assouplir avec une heureuse mulation. La discipline volontaire et toute paternelle de la maison, un autre rgime firent de moi un autre enfant. Je ne puis pas dire que j'aimai jamais cette captivit du collge: n et lev dans la sauvage libert des champs, les murs me furent toujours odieux; ils psent sur mon me encore aujourd'hui: je vis dans l'horizon plus que dans moi-mme. IX Mais, s'il y avait encore des murs entre la nature et moi, au moins il y avait au del de ces murs l'horizon champtre et pittoresque dont j'ai parl tout l'heure. Mes penses l'habitaient avec mes regards. Mon lit, dans le dortoir lev, tait l'angle de la vaste salle, auprs d'une fentre ouvrant sur le coteau et sur les prairies en pente demi voiles de saules et de frnes; au printemps, les senteurs des fleurs de pchers, de vignes, d'amandiers, y montaient pour m'enivrer des suaves rminiscences de mon pays. J'y entendais le rossignol darder dans la nuit taciturne ces notes tantt clatantes, tantt plaintives, qui semblent avoir, dans une seule voix, toutes les consonnances de la joie et de la tristesse de la nature. Ces notes plongent si avant dans le coeur que l'oiseau-pote de l'amour est aussi l'oiseau-pote de l'infini. Comment un si petit coeur peut-il contenir, exprimer, remuer de telles ondes de sensations dans l'air qu'il remplit de ses gmissements ou de ses hymnes? Les vents sonores qui sortent des forts, et qui semblent conserver les bruissements de leurs feuilles, tintaient par bouffes contre les vitres et me faisaient frissonner de dlices et de souvenirs dans ma couche. Quand la lune se rpandait comme une silencieuse inondation de la lueur du ciel sur les prairies, je me soulevais sur le coude pour m'garer en ide d'arbre en arbre et de ruisseau en ruisseau dans ces valles; des flots de penses, ou plutt d'ombres de penses, montaient de ces horizons mon me. Je ne pouvais plus m'endormir; je plaignais ceux qui dormaient ct de moi, et j'coutais avec une secrte piti la respiration rgulire de toutes ces poitrines assoupies, qui rpondaient du dedans aux mlodies des oiseaux, des moissons, des feuillages, des cascades du dehors. Il y avait alors en moi des ocans de choses vagues dont je ne savais ni la nature ni le nom, et qui taient dj posie. J'ai conserv par hasard et j'ai retrouv rcemment, au fond d'une vieille malle pleine de papiers demi rongs des rats dans le grenier de mon pre, quelques vers au Rossignol de ces nuits d't Belley, que je ne me souvenais pas d'avoir composs; mais l'criture peine forme, le papier jaune et raboteux du collge attestent bien que ces vers furent un des premiers jeux de mon imagination. Je vous demande indulgence pour les rimes et pour les csures; mais j'y dcouvre dj le germe de la mlancolie, cet infini du coeur, qui, ne pouvant pas s'assouvir, s'attriste. Que dis-tu donc la lune, Pauvre oiseau qui ne dors pas? Cesse ta plainte importune; Silence, ou gmis plus bas. Tu vois bien qu'elle n'coute Ni la cascade, ni toi, Et qu'elle poursuit sa route Sans te rpondre; mais moi, De la fentre o je veille, Tout pensif, tes accords, Pendant qu'ici tout sommeille, Mon me s'enfuit dehors. Ah! si j'avais donc tes ailes, mon cher petit oiseau! Je sais bien o tu m'appelles, Mais regarde ces barreaux!... Je crois que mes soeurs absentes T'ont dit l-bas leur secret, Et que les airs que tu chantes Sont tristes de leurs regrets. Ah! dis-moi de leurs nouvelles, Gris messager de la nuit; Sous l'glantier rose ont-elles, Au printemps, trouv ton nid? Ont-elles pench leur tte Et jet leurs cris joyeux En voyant, tout inquite, Ta femelle sur ses oeufs?... Ont-elles pi l'heure O tes petits sont clos, Tout prs de notre demeure, Pour jouir de tes sanglots? Dis-moi si tu les vois toutes Foltrer, comme jadis, Dans l'herbe o tu bois les gouttes Qui tombent du paradis. Dis-moi si le sycomore Prend ses feuilles de printemps; Si ma mre y vient encore Garder ses jolis enfants; Si sa voix, qui les appelle, A des accents aussi doux; Si la plus petite pelle Le livre sur ses genoux; Si sa harpe dans la salle Fait toujours, l'unisson, Tinter, comme une cigale, Les vitres de la maison; Si la source o tu te penches, Pour boire avant le matin Dans le bassin des pervenches, Jette un sanglot argentin; Si ma mre, qui l'coute, En retenant mal ses pleurs, De ses yeux mle une goutte l'eau qui pleut sur ses fleurs; Et si ma soeur la plus chre, En regardant le ruisseau, Voit l'image de son frre Passer en rve avec l'eau. Je ne lus ces vers qu' mes deux amis, Aymon de V.... et Louis de V..... Ils se rcrirent sur mon prtendu talent; ils copirent mon chef-d'oeuvre pour le montrer leurs parents; mais nous nous gardmes bien de le laisser voir nos matres, car on nous interdisait avec raison de composer des vers franais avant d'avoir des ides ou des sentiments exprimer dans cette langue. L'amusement oiseux de la csure et de la rime nous aurait dgot des tudes lmentaires et srieuses auxquelles on appliquait nos mmoires et notre intelligence. Cependant l'encouragement de mes deux amis plus gs que moi suffisait pour me confirmer dans le got prmatur des vers. X Aprs la nature, ce fut la religion qui me fit un peu pote. J'en retrouve les traces dans ce passage des _Confidences_ qui peint vaguement ces premires sensations de l'infini dans un coeur d'enfant. Ces sensations de la nature se mlaient de jour en jour davantage dans mon me avec les penses et les visions du ciel. Depuis que l'adolescence, en troublant mes sens, avait inquit, attendri et attrist mon imagination, une mlancolie un peu sauvage avait jet comme un voile sur ma gaiet naturelle et donn un accent plus grave mes penses comme au son de ma voix. Mes impressions taient devenues si fortes qu'elles en taient douloureuses. Cette tristesse vague que toutes les choses de la terre me faisaient prouver m'avait tourn vers l'infini. L'ducation minemment religieuse qu'on nous donnait chez les jsuites, les prires frquentes, les mditations, les sacrements, les crmonies pieuses rptes, prolonges, rendues plus attrayantes par la parure des autels, la magnificence des costumes, les chants, l'encens, les fleurs, la musique, exeraient sur des imaginations d'enfants ou d'adolescents de vives sductions. Les ecclsiastiques qui nous les prodiguaient s'y abandonnaient les premiers eux-mmes avec la sincrit et la ferveur de leur foi. J'y avais rsist quelque temps sous l'impression des prventions et de l'antipathie que mon premier sjour dans le collge de Lyon m'avait laisses contre mes premiers matres; mais la douceur, la tendresse d'me et la persuasion insinuante d'un rgime plus sain, sous mes matres nouveaux, ne tardrent pas agir avec la toute-puissance de leur enseignement sur une imagination de quinze ans. Je retrouvai insensiblement auprs d'eux la pit naturelle que ma mre m'avait fait sucer avec son lait. En retrouvant la pit je retrouvai le calme dans mon esprit, l'ordre et la rsignation dans mon me, la rgle dans ma vie, le got de l'tude, le sentiment de mes devoirs, la sensation de la communication avec Dieu, les volupts de la mditation et de la prire, l'amour du recueillement intrieur, et ces extases de l'adoration, en prsence de l'ternel, auxquelles rien ne peut tre compar sur la terre, except les extases d'un premier et pur amour. Mais l'amour divin, s'il a des ivresses et des volupts de moins, a de plus l'infini et l'ternit de l'tre qu'on adore! Il a, de plus encore, sa prsence perptuelle devant les yeux et dans l'me de l'adorateur. Je le savourai dans toute son ardeur et dans toute son immensit. Il m'en resta plus tard ce qui reste d'un incendie qu'on a travers: un blouissement dans les yeux et une tache de brlure sur le coeur. Ma physionomie en fut modifie; la lgret un peu vapore de l'enfance y fit place une gravit tendre et douce, cette concentration mditative du regard et des traits qui donne l'unit et le sens moral au visage. Je ressemblais une statue de l'Adolescence enleve un moment de l'abri des autels pour tre offerte en modle aux jeunes hommes. Le recueillement du sanctuaire m'enveloppait jusque dans mes jeux et dans mes amitis avec mes camarades. Ils m'approchaient avec une certaine dfrence, ils m'aimaient avec rserve. J'ai peint dans _Jocelyn_, sous le nom d'un personnage imaginaire, ce que j'ai prouv moi-mme de chaleur d'me contenue, d'enthousiasme saint rpandu en lancements de penses, en panchements et en larmes d'adoration devant Dieu, pendant ces brlantes annes d'adolescence, dans une maison religieuse. Toutes mes passions futures encore en pressentiments, toutes mes facults de comprendre, de sentir et d'aimer encore en germe, toutes les volupts et toutes les douleurs de ma vie encore en songe, s'taient, pour ainsi dire, concentres, recueillies et condenses dans cette passion de Dieu, comme pour offrir au Crateur de mon tre, au printemps de mes jours, les prmices, les flammes et les parfums d'une existence que rien n'avait encore profane, teinte ou vapore avant lui. Je vivrais mille ans que je n'oublierais pas certaines heures du soir o, m'chappant pendant la rcration des lves jouant dans la cour, j'entrais par une petite porte secrte dans l'glise dj assombrie par la nuit et peine claire au fond du choeur par la lampe suspendue du sanctuaire; je me cachais sous l'ombre plus paisse d'un pilier; je m'enveloppais tout entier de mon manteau comme dans un linceul; j'appuyais mon front contre le marbre froid d'une balustrade, et, plong, pendant des minutes que je ne comptais plus, dans une muette, mais intarissable adoration, je ne sentais plus la terre sous mes genoux ou sous mes pieds, et je m'abmais en Dieu, comme l'atome flottant dans la chaleur d'un jour d't s'lve, se noie, se perd dans l'atmosphre, et, devenu transparent comme l'ther, parat aussi arien que l'air lui-mme et aussi lumineux que la lumire. Voici comment, sous le nom de _Jocelyn_, j'exprimais plus tard en vers moins novices ces inexprimables extases qui s'lvent de l'me jeune Dieu. On y sent l'ivresse du mysticisme. Le mysticisme est le crpuscule de cette communion future de toute crature avec son Crateur; on n'y voit que des ombres demi lumineuses, mais ce sont des ombres d'une autre vie. Souvent lorsque des nuits l'ombre, que l'on voit crotre, De piliers en piliers s'tend le long du clotre; Quand, aprs l'Anglus et le repas du soir, Les lvites pars sur les bancs vont s'asseoir, Et que, chacun cherchant son ami dans le nombre, On panche son coeur voix basse et dans l'ombre, Moi, qui n'ai pas encore entre eux trouv d'ami, Parce qu'un coeur trop plein n'aime rien demi, Je m'chappe; et, cherchant ce confident suprme Dont l'amour est toujours gal ce qu'il aime, Par la porte secrte en son temple introduit, Je rpands ses pieds mon me dans la nuit. Ossian, Ossian! Lorsque, plus jeune encore, Je rvais des brouillards et des monts d'Inistore; Quand, tes vers dans le coeur et ta harpe la main, Je m'enfonais l'hiver dans des bois sans chemin, Que j'coutais siffler dans la bruyre grise, Comme l'me des morts, le souffle de la bise, Que mes cheveux fouettaient mon front, que les torrents, Hurlant d'horreur aux bords des gouffres dvorants, Prcipits du ciel sur le rocher qui fume, Jetaient jusqu' mon front leurs cris et leur cume; Quand les troncs des sapins tremblaient comme un roseau Et secouaient leur neige o planait le corbeau, Et qu'un brouillard glac, rasant ses pics sauvages, Comme un fils de Morven me revtait d'orages; Si, quelque clair soudain dchirant le brouillard, Le soleil raviv me lanait un regard, Et d'un rayon mouill, qui lutte et qui s'efface, clairait sous mes pieds l'abme de l'espace, Tous mes sens, exalts par l'air pur des hauts lieux, Par cette solitude et cette nuit des cieux, Par ces sourds roulements des pins sous la tempte, Par ces frimas glacs qui blanchissaient ma tte, Montaient mon me au ton d'un sonore instrument Qui ne rendait qu'extase et que ravissement. Et mon coeur l'troit battait dans ma poitrine, Et mes larmes tombaient d'une source divine, Et je prtais l'oreille, et je tendais les bras, Et comme un insens je marchais grands pas, Et je croyais saisir dans l'ombre du nuage L'ombre de Jhovah qui passait dans l'orage, Et je croyais dans l'air entendre en longs chos Sa voix, que la tempte emportait au chaos; Et de joie et d'amour noy par chaque pore, Pour mieux voir la nature et mieux m'y fondre encore, J'aurais voulu trouver une me et des accents, Et pour d'autres transports me crer d'autres sens. Ce sont de ces moments d'ineffables dlices Dont Dieu ne laisse pas puiser les calices; Des clairs de lumire et de flicit Qui confondent la vie avec l'ternit; Notre me s'en souvient comme d'une pense Rapide dont en songe elle fut traverse. Ah! quand je les gotais, je ne me doutais pas Qu'une source ternelle en coulait ici-bas! Eh bien! quand j'ai franchi le seuil du temple sombre, Dont la seconde nuit m'ensevelit dans l'ombre; Quand je vois s'lever entre la foule et moi Ces larges murs ptris de sicles et de foi; Quand j'erre pas muets dans ce profond asile, Solitude de pierre, immuable, immobile, Image du sjour par Dieu mme habit, O tout est profondeur, mystre, ternit; Quand les rayons du soir, que l'Occident rappelle, teignent aux vitraux leur dernire tincelle, Qu'au fond du sanctuaire un feu flottant qui luit Scintille comme un oeil ouvert sur cette nuit; Que la voix du clocher en sons doux s'vapore; Que, le front appuy contre un pilier sonore, Je la sens, tout mu du retentissement, Vibrer comme une clef d'un cleste instrument, Et que du fate au sol l'immense cathdrale, Avec ses murs, ses tours, sa cave spulcrale, Tel qu'un tre anim, semble, la voix qui sort, Tressaillir et rpondre en un commun transport; Et quand, portant mes yeux des pavs la vote, Je sens que dans ce vide une oreille m'coute, Qu'un invisible ami, dans la nef rpandu, M'attire lui, me parle un langage entendu, Se communique moi dans un silence intime, Et dans son vaste sein m'enveloppe et m'abme; Alors, mes deux genoux plis sur le carreau, Ramenant sur mes yeux un pan de mon manteau, Comme un homme surpris par l'orage de l'me, Les yeux tout blouis de mille clairs de flamme, Je m'abrite muet dans le sein du Seigneur, Et l'coute et l'entends, voix voix, coeur coeur. Ce qui se passe alors dans ce pieux dlire, Les langues d'ici-bas n'ont plus rien pour le dire; L'me prouve un instant ce qu'prouve notre oeil Quand, plongeant sur les bords des mers prs d'un cueil, Il s'essaye compter les lames dont l'cume tincelle au soleil, croule, jaillit et fume, Et qu'aveugl d'clairs et de bouillonnement, Il ne voit plus que flots, lumire et mouvement; Ou bien ce que l'oreille prouve auprs d'une onde Qui des pics du Mont-Blanc s'panche, roule et gronde, Quand, s'efforant en vain, dans cet immense bruit, De distinguer un son d'avec le son qui suit, Dans les chocs successifs qui font trembler la terre, Elle n'entend vibrer qu'un ternel tonnerre. Et puis ce bruit s'apaise, et l'me qui s'endort Nage dans l'infini, sans aile, sans effort, Sans soutenir son vol sur aucune pense, Mais immobile et morte, et vaguement berce, Avec ce sentiment qu'on prouve en rvant Qu'un tourbillon d't vous porte, et que, le vent Vous prtant un moment ses impalpables ailes, Vous planez dans l'ther tout sem d'tincelles, Et vous vous rchauffez, sous des rayons plus doux, Au foyer des soleils qui s'approchent de vous: Ainsi la nuit en vain sonne l'heure aprs l'heure, Et, quand on vient fermer la divine demeure, Quand sur les gonds sacrs les lourds battants d'airain Tournent en branlant le caveau souterrain, Je m'loigne pas lents, et ma main froide essuie La goutte tide encor de la cleste pluie!... XI De telles extases que je gotai alors sans songer les exprimer sont la pubert de l'me; elles sont aussi la posie elle-mme dans sa substance la plus thre. Du jour o je les eus savoures dans la coupe enivrante de mon mysticisme d'adolescent, je sentis en moi comme une confuse rvlation de posie nouvelle. La mythologie classique de l'Olympe ne me donnait pas de tels enivrements; je sentais que ces fables taient mortes et qu'on nous faisait jouer aux osselets avec les os d'une posie sans moelle, sans ralit et sans coeur. Je m'ennuyais de ce nant de mensonges; le vrai m'attirait: je le pressentais dans la nature et dans son Auteur. Une circonstance accidentelle contribua, la mme poque, dvelopper davantage en moi ces pressentiments de pote. Une croissance rapide et une imagination qui croissait en proportion plus acclre encore que mes annes m'avaient jet dans des langueurs et dans des pleurs qui alarmaient mes matres. Ils avaient, je dois le reconnatre, une prdilection vraiment maternelle pour leur lve favori. Le mdecin du collge, consult par eux, leur dit qu'il fallait me fortifier par quelques gouttes d'un vin gnreux, de qualit suprieure la fade boisson de mes condisciples, par un air moins renferm que celui des cours et des salles, et par quelques heures d'un vigoureux exercice dans la campagne. Un des pres jsuites, professeur de belles-lettres, d'une sant dlicate aussi, fut charg par ses suprieurs de me conduire deux ou trois fois par semaine dans ces lointaines excursions travers les montagnes du Bugey. Ce professeur de belles-lettres s'appelait le pre _Varlet_. Il tait du pays de Calvin, de cette Picardie, pays pre, o la terre froide, la culture uniforme, l'horizon bas, triste et sans autre borne que l'ternel sillon succdant un sillon semblable, semblent refouler l'imagination de l'homme en lui-mme et lui faire creuser l'infini, cet horizon intrieur de l'me. La religion, qui est extrieure et sensuelle dans le Midi, est morne et contemplative dans ces climats. Le pre Varlet avait l'austrit de foi et de physionomie de l'homme de son pays. C'tait un prtre de quarante-cinq ans, d'une taille grle et un peu courbe par l'habitude de lire en marchant ou de rester courb longtemps sur l'autel en adoration fervente et tremblante devant l'hostie qu'il venait de consacrer. Cette ferveur asctique tait le caractre dominant de son visage; ses yeux bleus et vifs tant presque toujours perdus dans des regards qui ne voyaient de l'horizon que le ciel; quelquefois ils taient si visiblement retourns en sens inverse de la vision ordinaire qu'ils semblaient regarder en dedans plus qu'en dehors. Sa conscience, sans cesse et scrupuleusement examine, tait son seul horizon; le monde extrieur n'existait pas pour lui; sa pit toute littrale n'avait ni panchement, ni onction, ni jouissance. C'tait par obissance qu'il s'garait avec moi presque sans rien voir sous les alles des bois, aux bords des torrents et sur les montagnes de ce beau pays pendant ce printemps. On lui traait le matin son itinraire, ici ou l, et il allait parce qu'on lui avait dit d'aller. Il ne m'adressait pas deux paroles pendant les demi-journes que devaient durer nos promenades. Je marchais quelque distance derrire lui, cueillant les fleurs, dcouvrant les nids, coutant les merles, regardant l'cume des ruisseaux floconner sur les roches de leurs lits profonds, sans m'occuper davantage de lui que je ne m'occupais de l'ombre de mon corps, qui marchait devant moi quand je tournais le dos au soleil couchant. Il tenait toujours un livre ouvert la main; ce n'tait pas un livre profane: c'tait bien assez pour lui de les lire et de les expliquer par devoir aux lves de sa classe l'heure des leons. Toute cette littrature paenne et mythologique n'avait aucun charme pour lui; ce livre tait son brviaire, son psautier, ou l'_Imitation de Jsus-Christ_, ou quelque livre latin de dvotion l'usage de son ordre et recommand par ses suprieurs. Il s'arrtait de temps en temps, sans mme s'en apercevoir, pour faire le signe de la croix, aprs l'antienne, avec une telle componction de visage qu'on voyait sa tte dcouverte, prmaturment chauve, fumer de zle plus que de sueur au soleil. Il ne vivait rellement pas sur la terre; sa conversation, comme disent les mystiques, tait toute avec les anges; mais c'taient des anges svres, qui ne souriaient jamais aux charmes terrestres de la cration. XII Tel tait l'homme qui ses suprieurs avaient assign le rle, importun sans doute, de me conduire, pour ma sant et pour la sienne, travers les plus beaux sites de cette pittoresque contre. Il n'y avait pas de guide plus mal choisi pour faire voir la belle nature, car lui-mme ne voyait que son livre. Cette prodigieuse contention d'une pense unique, dans un homme qui n'a certainement pas eu une heure de dtente ou de dlassement dans sa vie, ne devait cependant pas abrger ses jours, car il y a trs-peu de temps que j'ai reu une lettre d'un de ses neveux qui me recommandait quelque chose ou quelqu'un en son nom. Cette lettre me disait que le saint vieillard ne m'crivait pas lui-mme, parce qu'il pensait que les opinions et les vnements avaient lev trop de barrires entre lui et moi. Il se trompait bien: les opinions et les vnements ne prescrivent pas contre les devoirs du coeur. Quelques mois aprs, son neveu m'crivit de nouveau pour m'apprendre la mort de son oncle; il avait vcu, ou plutt il avait pens et pri jusqu'au del de quatre-vingts ans; pur esprit qui ne laissait pas une pense la terre: elle n'avait t pour lui qu'un marche-pied de son autel. La seule dpouille qu'il y laissa tait son manteau de prtre et sa pince de cendres. Revenons nos courses silencieuses dans les gorges du Bugey. XIII Le pre Varlet, tout absorb dans ses mditations sur les psaumes et dans ses prires, balbuties demi-voix, ne m'adressait pas quatre paroles pendant les quatre ou cinq heures que durait notre promenade. Il me gardait seulement vue comme le chevrier garde le chevreau qu'on lui a confi et qu'il doit ramener au bercail. Quelquefois il s'arrtait au bord d'un ruisseau, l'ombre d'un bois ou sur un tertre de gazon, pour essuyer sa sueur et pour respirer entre deux psaumes. Pendant ces haltes, je m'asseyais moi-mme quelque distance de mon guide, ou bien je m'garais dans les prs et dans les clairires pour cueillir les muguets et les violettes qui embaumaient le printemps. Mais, le plus souvent, le long et obstin silence de mon guide, la componction de son visage et de son attitude, le livre qu'il feuilletait, le mouvement imperceptible de ses lvres qui prononaient demi-voix ses hymnes, les tnbres de la fort, le bruit des feuilles sous mes pieds, la fuite de l'eau gazouillant entre ses rives, le chant des oiseaux, les senteurs vives et enivrantes des simples de ces collines me portaient aussi la contemplation. dfaut d'autres passions que mon coeur ne pressentait pas encore, je concevais une sourde et fervente passion de la nature, et, l'exemple de mon surveillant muet, au fond de la nature j'adorais Dieu. Je me souviens que je composais des prires fleuries, toutes formes, comme d'autant de grains de chapelet, des plus jolies fleurs champtres cueillies et l sur ma route, et enfiles, en alternant les couleurs, par un fil arrach mes bas. Les violettes y reprsentaient les saintes tristesses du repentir, les muguets l'encens qui s'lve de l'autel, l'aubpine la misricorde qui pardonne et sourit aprs les svrits divines, l'glantine la joie pieuse qui rentre dans le coeur et qui l'enivre, l'oeillet rouge de pote y reprsentait le cantique, les marguerites et les boutons d'or les volupts et les passions mprisables du monde, qu'il faut fouler aux pieds, sans les voir ou sans les compter, en marchant au ciel. Je m'amusais et je m'difiais moi-mme ainsi. En revenant vers la ville, je roulais entre mes doigts et entre mes penses les dizaines de ce chapelet vgtal, et je le jetais sur la route, moiti fan, en repassant la grande grille du collge, pour en recommencer un autre le lendemain. XIV Quelquefois aussi je composais en silence des psaumes enfantins, l'imitation de ceux de David que j'entendais sans cesse murmurer par le pre Varlet rcitant son brviaire. J'en ai conserv quelques strophes incompltes que j'avais donnes mes soeurs en revenant la maison aux vacances, et que j'ai retrouves, il n'y a pas longtemps, en feuilletant les modles d'criture et de dessin livrs aux rats dans un cabinet noir de notre maison paternelle. Les voici: on y verra la pente et la premire goutte de ce ruisseau de posie qui devint plus tard des _Harmonies_. L'enfant est le germe d'un homme. CANTIQUE SUR LE TORRENT DE TUISY PRS DE BELLEY. I Qu'as-tu donc vu l-haut, torrent suant d'cume, Pour reculer d'effroi comme un coursier rtif, Pour te cabrer d'horreur dans le ravin qui fume, Pour te briser hurlant de rcif en rcif? Tes bonds, tes secousses, Les cris que tu pousses Dans leur nid de mousses Font peur aux oiseaux. La mre, qui tremble, Aux branches du _tremble_. Appelle et rassemble Ses petits, tout tremps de la poudre des eaux! II L'aigle seul, assez fort pour lutter avec l'onde, Se prcipite en bas du sommet du rocher; Il se rit de ta peur, il te brave, il te sonde, Il remonte, il descend comme un hardi nocher. Son aile intrpide Bat le roc humide, Se renverse, et ride Ton flot, qui s'enfuit; L'abme rpte Le cri qu'il te jette; Son duvet reflte L'clair de son soleil, qu'il porte dans ta nuit! III As-tu donc vu l-haut ton Dieu dans le nuage, Torrent pouvant, pour te sauver ainsi? Du Jhovah des eaux as-tu vu le visage? Du froid de ses frissons es-tu rest transi? Fuis! c'est ton matre et ton juge; Fuis! c'est le Dieu sans refuge Qui scha l'eau du dluge, Qui refoula le Jourdain; Qui, pour ouvrir une route son peuple ingrat qui doute, Prit la mer, et la tint toute Un jour au creux de sa main! IV Tu n'es qu'un lment, mais moi, je suis un homme! Tu fuis, et moi j'adore, stupide torrent! Quoi! tu ne sais donc pas le nom dont il se nomme? Quoi! tu ne lis donc pas dans ton flot transparent? Moi, je le lis sans nuages Dans le livre mille pages Que la nature et les ges Droulent incessamment; Dans les syllabes divines Qui luisent sur les collines, Majuscules cristallines Dont l'toile l'imprime au bleu du firmament. V Ah! si tu le savais, flot sans yeux et sans me, Tu ne t'enfuirais pas avec ces cris d'horreur, Tu ne te fondrais pas comme l'eau sur la flamme, Tu ne remplirais pas ces rocs de ta terreur! Tu courrais, de cime en cime, De sa gloire grandir l'hymne; Tu t'tendrais dans l'abme Comme un limpide miroir; Et ses anges sur leur plume Lui feraient monter ta brume Comme l'encens qu'on allume Monte en sentant le feu du creux de l'encensoir. VI Et des petits oiseaux l'harmonieuse troupe Aux soupirs de tes bords viendrait s'unir en choeur, Boirait ta goutte d'eau comme dans une coupe, Et riderait ton sein d'un battement de coeur. Ton cume vagabonde, Le limon, la feuille immonde, Qui roulent avec ton onde, Ne terniraient plus tes flots; Las de ta fuite insense, Ta vague, en sa main berce, Serait, comme ma pense, Tout lumire au dehors, au dedans tout repos! VII Et les enfants viendraient, penchs sur tes eaux vives, Regarder ce que Dieu sous la vague accomplit, Et le sacr vieillard qui me guide tes rives S'assoirait pour prier sur les fleurs de ton lit, Et de ses saisons passes Les images retraces Feraient jouer ses penses Autour de ses cheveux blancs, Comme, quand l'hiver assige Le chaume qui les protge, On voit dehors, sur la neige, Au seuil de leurs maisons jouer de blonds enfants! VIII Mais tu ne me rponds que par des coups de foudre; Tu ne fais que du vent, de l'cume et du bruit; Ton flot semble press de se rduire en poudre Et d'chapper au vent dont l'aile te poursuit! Cours donc o va le tonnerre, Et le tremblement de terre, Et l'aigle chapp de l'aire, Et le coursier qui dit: Va! Toutes choses insenses, Par un vague instinct chasses, Et qui semblent si presses D'chapper Jhovah! IX. Mais moi, l'enfant du Pre, et que ce nom rassure, Je m'y sens attir d'un invincible aimant. Ce nom chante pour moi dans toute la nature, Et mon coeur sans repos le sait mme en dormant. Ainsi, fatigu de veille, L'enfant de choeur qui sommeille, Du cierge, qu'ourdit l'abeille, Laisse vaciller le feu; Sur le parvis qu'il traverse, En dormant sa main le berce: La torche en vain se renverse; La flamme se redresse et monte encore Dieu! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . XV Je montrai un jour, en revenant la ville, ce petit cantique au vieux prtre. Il ne put s'empcher de drider les plis toujours un peu svres de sa bouche; il applaudit mme deux ou trois de mes images, surtout celle des saintes penses des vieillards compars des enfants qui jouent en hiver sur la neige sans sentir le froid, et celle de l'enfant de choeur assoupi qui laisse pencher le cierge sans que la flamme cesse de monter Dieu. Il me demanda de lui crire plus correctement ce cantique pour le faire lire au pre Debrosse, suprieur du collge, mais il ne le lut point ses lves dans la classe, sans doute de peur de manquer la discipline antipotique de nos leons. Les jsuites cependant en eurent connaissance; ils m'en firent plusieurs fois compliment depuis pendant les rcrations, et, aprs leur dispersion, on dut retrouver cette bauche, parmi les papiers du pre Debrosse, dans les balayures des greniers du collge. Cette bauche ne mritait pas un autre sort. La posie se compose de trois choses: sentiment, peinture, musique. Dans ce cantique d'enfant, il n'y avait encore que de la musique et un peu de peinture; le rhythme m'enivrait dj; mais le rhythme seul ressemble ce chef d'orchestre qui bat la mesure avec son archet pendant les silences de la mlodie. XVI Cependant les aspects tour tour riants ou grandioses qui se droulaient mes yeux d'enfant, pendant ces longues et muettes excursions de quatre ou cinq heures dans ce beau pays, avant-scne des Alpes me remplissaient l'imagination d'images d'autant plus imprimes en moi que le silence obstin de mon guide me permettait moins de distractions. Il me rendait contemplateur par force. Cette belle et pittoresque nature tait comme un livre qu'on m'aurait contraint lire pendant un certain nombre d'heures par jour, en dchiffrant tout seul le sens. Je n'tais que trop prdispos m'y absorber tout entier; je m'y plongeais par tous mes sens, ciel sur ma tte, herbes et fleurs sous mes pieds, Alpes lointaines, Rhne rapide, cascades cumantes, horizons sinistres ou gracieux sous mes regards; bruits des eaux, des feuilles, des oiseaux, des insectes mes oreilles, ombres des forts sur mon front; odeurs enivrantes des prs fauchs du matin, schant en meules sur les revers des coteaux; bains d'air rafrachissants ou attidis qui rendaient tous mes membres la premire lasticit de l'enfance, sentiment d'une telle lgret et d'une telle volatilisation de corps qu'il me semblait que la brise n'avait qu' souffler pour m'emporter avec l'insecte ail ou avec la feuille flottante dans l'ocan bleu de l'air des montagnes circulant autour de moi. Ces impressions auraient rendu le rocher pote. Je le devenais davantage chaque jour, mais je ne savais gure encore ce que c'tait que la posie. Une lecture que nous fit exceptionnellement dans notre salle de rhtoriciens un de nos matres les plus aims, le pre Bquet, m'en apprit davantage que tous les vers classiques de Virgile ou d'Horace interprts pniblement jusque-l. Je revois d'ici le lieu, la place, le jour et l'heure. Toutes les grandes lectures sont une date de l'existence! XVII Le pre Bquet n'tait nullement, comme le pre Varlet, un cnobite ptrifi dans sa cellule par son austre pit ou comme le limaon fossile dans sa coquille: c'tait un homme du monde. Il tait entr tard, et aprs une vie rpandue, dans l'ordre; il avait voulu recueillir la maturit de sa vie et utiliser l'instruction littraire de la jeunesse ses talents et ses gots, gots et talents d'un lettr accompli. La littrature tait pour lui la moiti de l'existence: sa pit mme tait littraire. Il croyait que l'esprit humain est comme la glace de cristal, et que plus on le polit, plus il reflte de divinit dans ses oeuvres. Nous l'aimions tous, surtout les plus grands et les plus lettrs d'entre nous. Il tait plutt pour nous un condisciple avanc en annes qu'un matre. Ses conversations familires avec nous dans les jardins, pendant les heures de dlassement, taient les meilleures et les plus charmantes de ses leons. Son got raffin tenait un peu de la douce et exquise mollesse de son caractre. Ce caractre tait gracieusement exprim sur sa physionomie. Son visage tait presque toujours drid, non par un rire bruyant et ouvert, mais par ce sourire fin et pensif qui semble relever sur les lvres une demi-pense et un demi-mot. On voyait que ce qu'il contemplait en lui-mme tait toujours bon, spirituel, agrable lui et aux autres. Ses lvres en avaient contract un pli: c'tait la rticence de la bont qui mdite un plaisir faire ou une amabilit dire. Le seul dfaut littraire de cet excellent homme tenait ses qualits de coeur et d'esprit: il y avait un peu d'effmination dans son got et de fleurs dans son style. Il y a un genre d'ornementation gothique qu'on appelle le gothique fleuri; le style du pre Bquet tait du franais fleuri. On juge de son attrait pour M. de Chateaubriand, le grand gnie de cette magnifique corruption du style. XVIII M. de Chateaubriand venait de faire paratre alors le _Gnie du Christianisme_. Le sicle militaire incarn dans Bonaparte allait s'incarner littrairement dans cet crivain; tout tait raction en France depuis la caserne jusqu'aux acadmies. Il fallait un dcorateur du pass qu'on voulait faire revivre et rgner sous ses deux formes de trne absolu et d'autel populaire; l'auteur du _Gnie du Christianisme_, grand pote qui cherchait un pome, s'offrit avec ses magiques pinceaux. Il fit un prodige d'imagination, il blouit et il enchanta le monde avec son livre, il fut le gnie des Ruines, tout par de fleurs spulcrales, de souvenirs, de traditions, de mystres, de sentiment, opposant le coeur l'esprit, et reconstruisant le vieux temple avec ses dbris; il fut l'Esdras du christianisme aprs la captivit de Babylone. Le gouvernement le favorisait sous main; M. de Fontanes tait le lien cach entre le trne nouveau et l'antique autel. Ami et patron de M. de Chateaubriand, il prsentait le pote au soldat. Le soldat et le pote s'entendirent au premier mot. On a prtendu qu'il y avait eu antagonisme de nature et de tendance entre ces deux hommes du pass, Bonaparte et M. de Chateaubriand: rien n'est plus faux; ces deux hommes s'entendaient merveille alors. Refaites-moi un temple avec votre posie, disait le consul au pote, je vous referai un trne avec mon pe. Et le _Gnie du Christianisme_ ne tarda pas paratre. Le pote, rcompens par le consul, ne fut nullement retenu alors par le royalisme qu'il manifesta depuis pour les Bourbons; il entra hardiment par un emploi diplomatique Rome, et ensuite dans le Valais, dans la fortune de Bonaparte. Bonaparte, devenu Napolon, fut prsent comme un nouveau Cyrus au monde, dans l'exorde du discours l'Acadmie franaise de M. de Chateaubriand. Les jsuites, trs-favoriss alors par l'empire et par le cardinal Fesch, oncle de Napolon, salurent le _Gnie du Christianisme_ avec moins d'enthousiasme que le parti de l'empire et que le parti royaliste ne l'avaient salu; ils ne se dissimulrent pas que le secours apport en apparence par ce livre la religion tait un secours dangereux, plus potique que chrtien, et que les sensualits d'images et de coeur par lesquelles l'crivain allchait, pour ainsi dire, les mes, taient au fond trs-opposes l'orthodoxie littrale et la svrit morale de dogme et de l'esprit chrtien. Mais, tout en laguant trs-prudemment du livre les parties romanesques ou passionnes trop propres allumer ou effminer les passions prcoces de leur jeunesse, ils le laissrent circuler demi-dose dans leurs collges. Un abrg en deux volumes, pur d'_Atala_, de _Ren_ et de plusieurs autres chapitres trop remuants pour des mes dj mues, furent mis par eux dans les mains de leurs matres d'tude. titre de professeur de belles-lettres, le pre Bquet possda le premier exemplaire. Il tait trop ravi pour renfermer en lui-mme son ivresse, et trop communicatif pour ne pas nous associer son bonheur. XIX Un jour de printemps, les rayons du soleil de mai entraient avec les senteurs des jardins et des prs par la fentre ouverte de sa classe, au rez-de-chausse; la sve rajeunie de la saison circulait dans nos veines comme dans les plantes; ces lueurs, ces odeurs, ces bourdonnements d'insectes, ces parfums de la campagne apports par les bouffes du vent tide appelaient toutes nos penses au dehors. Je ne sais quel vague ennui, phnomne ordinaire du printemps sur les hommes sdentaires, se trahissait en nous par l'inattention, les nonchalances d'attitude, les billements mal contenus sur les bancs de bois de la salle. Le pre Bquet lui-mme, trs-indulgent de sa nature, semblait atteint comme nous de cette sorte de somnolence gnrale; il nous lisait et nous commentait, sans got et sans verve, je ne sais quels vers ou quelle prose des livres classiques dont les images et les penses taient aussi uses pour lui et pour nous que le parchemin tach d'encre de nos livres d'tude. Un autre livre broch en papier de couleur tait ferm sous son bras, entre son habit noir et son coude; on voyait qu'il y pensait malgr lui; son regard, distrait de ses textes grecs et latins ouverts sur le pupitre de sa chaire, se dtournait involontairement et tombait obliquement sur le livre press contre son coeur. Nous-mmes nous regardions avec curiosit ce livre, dont la couverture inusite excitait notre tonnement. Nous avions comme le pressentiment ou comme l'attente de quelque chose d'extraordinaire contenu dans ce mystrieux volume. XX Tout coup le pre Bquet ferma ses livres grecs et latins. Il nous dit que la classe tait finie par exception pour cette matine, mais que, pour remplir plus agrablement l'heure qui nous restait encore avant la sortie, il allait nous faire une lecture dans un livre mondain qui venait de paratre, et dont l'auteur, inconnu jusque-l, s'appelait Chateaubriand. Ce petit prologue, prononc avec l'accent d'un homme qui annonce une bonne nouvelle son auditoire et qui fait entendre plus qu'il ne dit, rveilla tout coup notre attention. La srnit du jour de fte entrant par la fentre grille de la classe, le chant des oiseaux sous la charmille, l'espoir d'aller bientt nous-mmes respirer librement dans ces alles l'air du printemps, nous prdisposaient au plaisir. Nous fermmes donc nos livres d'tudes dans nos pupitres, et, les coudes appuys sur la table, la tte dans nos mains, nous prmes l'attitude des disciples qui coutent le matre dans le tableau de _l'cole d'Athnes_ de Raphal. Mes amis, nous dit alors le bon professeur, je vais faire une chose inusite, peut-tre rprhensible, je vais tenter sur vos esprits une preuve de got; je vais voir si l'impression qu'un livre tout moderne m'a faite ce matin en parcourant ses pages est une illusion de la nouveaut, ou si c'est une admiration lgitime et motive pour des images et pour un style aussi rellement beaux que l'antique o nous cherchons ensemble le beau. coutez avec attention les pages que je vais vous lire; recueillez bien vos impressions et vos jugements; je vous interrogerai ensuite sur vos propres sentiments, et je vous donnerai pour sujet de composition demain l'analyse raisonne de ces pages. Ceux d'entre vous qui prfrent, cause de leur ge plus tendre, les promenades et les jeux de cette belle matine des dlassements d'esprit peuvent se retirer; les autres resteront librement avec moi pour jouir d'autres plaisirs. La foule s'lana dans les jardins avec des cris de joie qui se confondirent avec les gazouillements des oiseaux libres des charmilles; huit ou dix adolescents des plus gs ou des plus lettrs restrent, retenus par la confiance qu'ils avaient dans le got dlicat du matre et par leur attrait dj prononc pour les plaisirs d'esprit. J'tais du nombre; mes deux rivaux et mes deux amis, Louis de V. et Aymon de V., se grouprent avec moi au pied de la chaire. Nous tions tout regard et toute oreille pour le phnomne promis. XXI Il est un Dieu, commena le matre d'un accent solennel qui tenait la fois du prtre et du pote, il est un Dieu! Les herbes de la valle et les cdres de la montagne le bnissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'lphant le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait clater sa puissance, et l'ocan dclare son immensit. L'homme seul a dit: Il n'y a point de Dieu. Il n'a donc jamais, celui-l, dans ses infortunes, lev les yeux vers le ciel, ou dans son bonheur abaiss ses regards vers la terre? La nature est-elle si loin de lui qu'il ne l'ait pu contempler, ou la croit-il le simple rsultat du hasard? Mais quel hasard a pu contraindre une nature si dsordonne et si rebelle s'arranger dans un ordre si parfait? On pourrait dire que l'homme est _la pense manifeste de Dieu_, et que l'univers est _son imagination rendue sensible_. Ceux qui ont admis la beaut de la nature comme preuve d'une intelligence suprieure auraient d faire remarquer une chose qui agrandit prodigieusement la sphre des merveilles: c'est que le mouvement et le repos, les tnbres et la lumire, les saisons, la marche des astres, qui varient les dcorations du monde, ne sont pourtant successifs qu'en apparence et sont permanents en ralit. La scne qui s'efface pour nous se colore pour un autre peuple; ce n'est pas le spectacle, c'est le spectateur qui change. Ainsi Dieu a su runir dans son ouvrage la dure _absolue_ et la dure _progressive_. La premire est place dans le _temps_, la seconde dans l'_tendue_; par celle-l les grces de l'univers sont unes, infinies, toujours les mmes; par celle-ci elles sont multiples, finies et renouveles: sans l'une il n'y et point eu de grandeur dans la cration; sans l'autre il y et eu monotonie. Ici le temps se montre nous sous un rapport nouveau; la moindre de ses fractions devient un _tout complet_, qui comprend tout, et dans lequel toutes choses se modifient, depuis la mort d'un insecte jusqu' la naissance d'un monde: chaque minute est en soi une petite ternit. Runissez donc en ce moment, par la pense, les plus beaux accidents de la nature; supposez que vous voyez la fois toutes les heures du jour et toutes les saisons, un matin de printemps et un matin d'automne, une nuit seme d'toiles et une nuit couverte de nuages, des prairies mailles de fleurs, des forts dpouilles par les frimas, des champs dors par les moissons: vous aurez alors une ide juste du spectacle de l'univers. Tandis que vous admirez ce soleil, qui se plonge sous les votes de l'occident, un autre observateur le regarde sortir des rgions de l'aurore. Par quelle inconcevable magie ce vieil astre, qui s'endort fatigu et brlant dans la poudre du soir, est-il dans ce moment mme ce jeune astre qui s'veille humide de rose, dans les voiles blanchissants de l'aube? chaque moment de la journe, le soleil se lve, brille son znith et se couche sur le monde; ou plutt nos sens nous abusent, et il n'y a ni orient, ni midi, ni occident vrai: tout se rduit un point fixe d'o le flambeau du jour fait clater la fois trois lumires en une seule substance. Cette triple splendeur est peut-tre ce que la nature a de plus beau; car, en nous donnant l'ide de la perptuelle magnificence et de la toute-puissance de Dieu, elle nous montre aussi une image clatante de sa glorieuse Trinit. Conoit-on bien ce que serait une scne de la nature si elle tait abandonne au seul mouvement de la matire? Les nuages, obissant aux lois de la pesanteur, tomberaient perpendiculairement sur la terre ou monteraient en pyramides dans les airs; l'instant d'aprs, l'atmosphre serait trop paisse ou trop rarfie pour les organes de la respiration; la lune, trop prs ou trop loin de nous, tour tour serait invisible, tour tour se montrerait sanglante, couverte de taches normes, ou remplissant seule de son orbe dmesur le dme cleste. Saisie comme d'une trange folie, elle marcherait d'clipse en clipse, ou, se roulant d'un flanc sur l'autre, elle dcouvrirait enfin cette autre face que la terre ne connat pas. Les toiles sembleraient frappes du mme vertige; ce ne serait plus qu'une suite de conjonctions effrayante: tout coup un signe d't serait atteint par un signe d'hiver; le Bouvier conduirait les Pliades, et le Lion rugirait dans le Verseau; l des astres passeraient avec la rapidit de l'clair; ici ils pendraient immobiles; quelquefois, se pressant en groupes, ils formeraient une nouvelle Voie lacte; puis, disparaissant tous ensemble et dchirant le rideau des mondes, selon l'expression de Tertullien, ils laisseraient apercevoir les abmes de l'ternit. Mais de pareils spectacles n'pouvanteront pas les hommes avant le jour o Dieu, lchant les rnes de l'univers, n'aura besoin pour le dtruire que de l'abandonner. XXII ....... Nous tions dj sous le charme de cette langue o les images dont nous ne pouvions pas contester la justesse se pressaient au fond de nous aussi nombreuses et aussi vagues que les toiles dans la Voie lacte. Le matre sourit et reprit: La nature a ses temps de solennit, pour lesquels elle convoque des musiciens des diffrentes rgions du globe. On voit accourir de savants artistes avec des sonates merveilleuses, des vagabonds troubadours qui ne savent chanter que des ballades refrain, des plerins qui rptent mille fois les couplets de leurs longs cantiques. Le loriot siffle, l'hirondelle gazouille, le ramier gmit: le premier, perch sur la plus haute branche de l'ormeau, dfie notre merle, qui ne le cde en rien cet tranger; la seconde, sous un toit hospitalier, fait entendre son ramage confus ainsi qu'au temps d'vandre; le troisime, cach dans le feuillage d'un chne, prolonge ses roucoulements semblables aux sons onduleux d'un cor dans les bois. Enfin le rouge-gorge rpte sa petite chanson sur la porte de la grange, o il a plac son gros nid de mousse. Mais le rossignol ddaigne de perdre sa voix au milieu de cette symphonie: il attend l'heure du recueillement et du repos, et se charge de cette partie de la fte qui se doit clbrer dans les ombres. Ici nouveau silence de nos haleines peine entendues; puis vint la page du rossignol, aussi mlodieuse que l'oiseau. Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les valles; lorsque les forts se taisent par degrs, que pas une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel, que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la cration entonne ses hymnes l'ternel. D'abord ils frappent l'cho des brillants clats du plaisir: le dsordre est dans ses chants; il saute du grave l'aigu, du doux au fort; il fait des poses; il est lent, il est vif: c'est un coeur que la joie enivre, un coeur qui palpite sous le poids de l'amour. Mais tout coup la voix tombe, l'oiseau se tait. Il recommence! Que ses accents sont changs! quelle tendre mlodie! Tantt ce sont des modulations languissantes quoique varies; tantt c'est un air un peu monotone comme celui de ces vieilles romances franaises, chefs-d'oeuvre de simplicit et de mlancolie. Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que de la joie. L'oiseau qui a perdu ses petits chante encore; c'est encore l'air du temps du bonheur qu'il redit, car il n'en sait qu'un; mais, par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la clef, et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la douleur. Ceux qui cherchent dshriter l'homme, lui arracher l'empire de la nature, voudraient bien prouver que rien n'est fait pour nous. Or le chant des oiseaux, par exemple, est tellement command pour notre oreille, qu'on a beau perscuter l'hte des bois, ravir leurs nids, les poursuivre, les blesser avec des armes ou dans des piges, on peut les remplir de douleur, mais on ne peut les forcer au silence. En dpit de nous il faut qu'ils nous charment, il faut qu'ils accomplissent l'ordre de la Providence. Esclaves dans nos maisons, ils multiplient leurs accords: il y a sans doute quelque harmonie cache dans le malheur, car tous les infortuns sont enclins au chant. Enfin, que des oiseleurs, par un raffinement barbare, crvent les yeux un rossignol: sa voix n'en devient que plus mlodieuse. Cet Homre des oiseaux gagne sa vie chanter, et compose ses plus beaux airs aprs avoir perdu la vue. Dmodocus, dit le pote de Chio en se peignant sous les traits du chantre des Phaciens, tait le favori de la muse; mais elle avait ml pour lui le bien et le mal, et l'avait rendu aveugle en lui donnant la douceur des chants. XXIII Une exclamation d'enthousiasme clata dans tout le jeune auditoire; le pre Bquet, qui s'tait attendri, reprit sa voix virile en poursuivant la page. L'oiseau, continua-t-il lire, semble le vritable emblme du chrtien ici-bas: il prfre, comme le fidle, la solitude au monde, le ciel la terre, et sa voix bnit sans cesse les merveilles du Crateur. Il y a quelques lois relatives aux cris des animaux, qui, ce nous semble, n'ont point encore t observes, et qui mriteraient bien de l'tre. Le divers langage des htes du dsert nous parat calcul sur la grandeur ou le charme du lieu o ils vivent et sur l'heure du jour laquelle ils se montrent. Le rugissement du lion, fort, sec, pre, est en harmonie avec les sables embrass o il se fait entendre, tandis que le mugissement de nos boeufs charme les chos champtres de nos valles; la chvre a quelque chose de tremblant et de sauvage dans la voix, comme les rochers et les ruines o elle aime se suspendre; le cheval belliqueux imite les sons grles du clairon, et, comme s'il sentait qu'il n'est pas fait pour les soins rustiques, il se tait sous l'aiguillon du laboureur et hennit sous le frein du guerrier. La nuit, tour tour charmante ou sinistre, a le rossignol et le hibou; l'un chante pour le zphyre, les bocages, la lune, les amants, l'autre pour les vents, les vieilles forts, les tnbres et les morts. Enfin presque tous les animaux qui vivent de sang ont un cri particulier, qui ressemble celui de leurs victimes. L'pervier glapit comme le lapin et miaule comme les jeunes chats; le chat lui-mme a une espce de murmure semblable celui des petits oiseaux de nos jardins; le loup ble, mugit ou aboie; le renard glousse ou crie; le tigre a le mugissement du taureau, et l'ours marin une sorte d'affreux rlement, tel que le bruit des rcifs battus des vagues o il cherche sa proie. Cette loi est fort tonnante, et cache peut-tre un secret terrible. Observons que les monstres parmi les hommes suivent la loi des btes carnassires. Plusieurs tyrans ont eu des traces de sensibilit sur le visage et dans la voix, et ils affectaient au dehors le langage des malheureux qu'ils songeaient intrieurement dchirer. Nanmoins la Providence n'a point voulu qu'on s'y mprt tout fait, et, pour peu qu'on examine de prs les hommes froces, on trouve sous leurs feintes douceurs un air faux et dvorant, mille fois plus hideux que leur furie. XXIV Nous frmissions. Bientt nous sourmes de nouveau aux suaves peintures de l'industrie des oiseaux, si suprieurement dcrite depuis par Audubon, Wilson, Toussenel, madame Michelet, ces historiographes de l'intelligence et de l'amour des animaux. Une admirable providence se fait remarquer dans les nids des oiseaux; on ne peut contempler sans tre attendri cette bont divine qui donne l'industrie au faible et la prvoyance l'insouciant. Aussitt que les arbres ont dvelopp leurs fleurs, mille ouvriers commencent leurs travaux: ceux-ci portent de longues pailles dans le trou d'un vieux mur, ceux-l maonnent des btiments aux fentres d'une glise, d'autres drobent un crin une cavale ou le brin de laine que la brebis a laiss suspendu la ronce. Il y a des bcherons qui croisent des branches dans la cime d'un arbre; il y a des filandires qui recueillent la soie sur un chardon. Mille palais s'lvent, et chaque palais est un nid; chaque nid voit des mtamorphoses charmantes: un oeuf brillant, ensuite un petit couvert de duvet. Ce nourrisson prend des plumes; sa mre lui apprend se soulever sur sa couche. Bientt il va se pencher sur le bord de son berceau, d'o il jette un premier coup d'oeil sur la nature. Effray et ravi, il se prcipite parmi ses frres, qui n'ont point encore vu ce spectacle; mais, rappel par la voix de ses parents, il sort une seconde fois de sa couche, et ce jeune roi des airs, qui porte encore la couronne de l'enfance autour de sa tte, ose dj contempler le vaste ciel, la cime ondoyante des pins et les abmes de verdure au-dessous du chne paternel. Et pourtant, tandis que les forts se rjouissent en recevant leur nouvel hte, un vieil oiseau qui se sent abandonn de ses ailes vient s'abattre auprs d'un courant d'eau; l, rsign et solitaire, il attend tranquillement la mort au bord du mme fleuve o il chanta ses amours, et dont les arbres portent encore son nid et sa postrit harmonieuse. C'est ici le lieu de remarquer une autre loi de la nature. Dans la classe des petits oiseaux, les oeufs sont ordinairement peints de la couleur dominante du mle. Le bouvreuil niche dans les aubpines, dans les groseilliers et dans les buissons de nos jardins; ses oeufs sont ardoiss comme la chape de son dos. Nous nous rappelons avoir trouv une fois un de ces nids dans un rosier; il ressemblait une conque de nacre, contenant quatre perles bleues; une rose pendait au-dessus, toute humide. Le bouvreuil mle se tenait immobile sur un arbuste voisin comme une fleur de pourpre et d'azur. Ces objets taient rpts dans l'eau d'un tang avec l'ombrage d'un noyer qui servait de fond la scne, et derrire lequel on voyait se lever l'aurore. Dieu nous donna, dans ce petit tableau, une ide des grces dont il a par la nature..... XXV L'heure sonna trop prompte la lugubre horloge de la chapelle: nous aurions voulu que le temps n'et plus d'heures; le grand peintre d'impressions et le grand musicien de phrases nous avait enlev le sentiment du temps coul. Le livre tait ferm que nous lui demandions encore des pages. Nous remercimes le matre de nous avoir fait anticiper ainsi sur le plaisir que nous nous promettions, en sortant, la fin de l'anne d'tudes, de lire satit ces volumes. Ces quelques gouttes n'avaient fait qu'irriter notre soif. Nous n'emes pas d'autre entretien tout le reste du jour; nous en rvmes la nuit; nous en recherchmes les mlodies de penses dans notre mmoire au rveil. De ce moment le nom de M. de Chateaubriand fut une fascination pour nous; il remplit notre esprit d'un blouissement d'images et notre oreille d'un enivrement de musique qui nous donnait le vertige de la posie. Il fit le mme effet sur Branger plus avanc en ge. Pourquoi? Parce qu'indpendamment des beauts relles de ce style, ce style tait neuf, et qu'il y a dans la nouveaut une primeur de sensations qui est elle seule une beaut littraire. De mme que chaque peuple, chaque civilisation et chaque sicle portent leurs penses, ils portent aussi leur style. M. de Chateaubriand nous rvlait le style du dix neuvime sicle: style composite, comme le genre d'architecture auquel on applique ce nom; style qui mle tous les genres, qui associe le raisonnement, l'loquence, l'lgie, le lyrisme, la peinture, la posie, et qui recouvre le tout d'un vernis magique de paroles musicales pour faire illusion souvent sur le peu de solidit du fond. XXVI Aussi les oeuvres de M. de Chateaubriand furent-elles un des premiers livres sur lesquels nous nous prcipitmes comme sur la proie de nos imaginations la fin de nos tudes, en rentrant dans les bibliothques de famille. Je dirai ailleurs, en examinant le mrite de ce grand prestidigitateur de style, ce que _Ren_ et _Atala_, _les Martyrs_ donnrent de dlires mon imagination; mais je dois dire aussi que, ds ces premires lectures au collge, tout en tant plus mu peut-tre qu'aucun autre de mes condisciples de la peinture, de la musique et surtout de la mlancolie de ce style, je fus plus frapp que tout autre aussi du dfaut de raisonnement, de naturel et de simplicit qui caractrisait malheureusement ces belles oeuvres. Je me souviens qu'un jour, assis avec quatre de ces condisciples sur un tronc d'arbre au bord du Rhne, nous lmes pendant toute la rcration quelques chapitres du _Gnie du Christianisme_ et que nous en fmes mus jusqu'aux larmes d'admiration. Quand le livre fut ferm, nous nous interrogemes les uns les autres sur nos impressions rflchies; tout le monde s'cria que c'tait le plus beau des livres qui ft jamais tomb sous nos yeux dans le cours de nos lectures.--Et toi? me demandrent mes camarades.--Moi, rpondis-je, je pense comme vous; c'est bien beau, mais ce n'est pas du vrai beau encore.--Et pourquoi? ajoutent-ils.--Parce que c'est trop beau, rpondis-je, parce que la nature y disparat trop sous l'artifice, parce que cela enivre au lieu de toucher, et s'il faut tout vous dire en un mot, ajoutai-je, parce que les larmes que nous venons de verser en lisant ces pages sont des larmes de nos nerfs et non pas des larmes de nos coeurs. Mes amis se rcrirent alors sur la svrit de ce jugement prcoce, qu'ils ont ratifi depuis; ils m'ont rappel bien souvent plus tard cette prcocit de bon sens qui se laissait sduire, mais qui ne se laissait pas tromper par ce grand gnie de dcadence. Cependant M. de Chateaubriand fut certainement une des mains puissantes qui m'ouvrirent ds mon enfance le grand horizon de la posie moderne. XXVII Les potes antipotiques du dix-huitime sicle, Voltaire, Dorat, Parny, Delille, Fontanes, La Harpe, Boufflers, versificateurs spirituels de l'cole dgnre de Boileau, furent ensuite mes modles dpravs, non de posie, mais de versification. J'crivis des volumes de dtestables lgies amoureuses avant l'ge de l'amour, l'imitation de ces faux potes. Andr Chnier n'avait pas encore t recueilli en volume; je n'en connaissais que la sublime et divine lgie de _la Jeune Captive_, cite en partie par M. de Chateaubriand. Bien qu'Andr Chnier, dans son volume de vers, ne soit qu'un Grec du paganisme, et par consquent un dlicieux pastiche, un pseudo-Anacron d'une fausse antiquit, l'lgie de _la Jeune Captive_ avait l'accent vrai, grandiose et pathtique de la posie de l'me. L'approche de la mort, qui attendait le pote la porte de sa prison sur l'chafaud, avait chang le diapason de ce jeune Grec en diapason moderne. L'amour et la mort sont deux grandes muses; grce leur inspiration runie, la manire trop attique d'Andr Chnier tait devenue du pathtique. Ces vers avaient coul, non plus de son imagination, mais de son coeur, avec ses larmes. Voil le secret de cette lgie tragique de _la Jeune Captive_, qui ne ressemble en rien cette famille d'lgies grecques que nous avons lues plus tard dans ses oeuvres. XXVIII Je m'criai tout de suite en la lisant: Voil le pote! Cette rvlation donna malgr moi le ton plusieurs des essais de posie vague et informe que j'crivais au hasard dans mes heures d'adolescence. On en retrouvera quelque trace dans l'lgie intitule _la Fille du pcheur_, qui n'a jamais t ni acheve ni publie par moi. Je l'achve et je la publie ici pour la premire fois. On a lu avec indulgence une page en prose de mes _Confidences_ sous le nom de _Graziella_. J'ai dit, dans cette demi-confidence de premire jeunesse, que, pendant notre sjour dans l'le, j'crivais de temps en temps des vers mentalement adresss la charmante fille du pcheur, bien qu'elle ignort ce que c'tait que des vers et dans quelle langue ces vers taient crits. _La Fille du pcheur_ est une de ces lgies que j'esquissai au crayon sous le figuier et sous la treille dore par le soleil de l'le; on y retrouvera, travers les rminiscences grecques de Thocrite et d'Anacron, quelque pressentiment d'Andr Chnier, mais avant que la muse d'Andr Chnier et pleur, et quand elle jouait encore sur le sable de la mer d'Ionie avec les bas-reliefs et les dbris des Vnus grecques rouls par les flots. LA FILLE DU PCHEUR GRAZIELLA. I Quand ton front brun flchit sous la cruche deux anses O tu rapportes l'eau du puits pour le gazon; Quand, la nuit, aux lueurs de la lune, tu danses Sur le toit aplati de la blanche maison, Et que ton frre enfant, pour marquer la cadence, Pinant d'un ongle aigu les cordes de laiton, Fait gronder la guitare ainsi qu'un hanneton, Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense? II L'autre jour je te vis (tu ne me voyais pas); Tu portais sur ton front ta cruche toute pleine; Son poids de tes pieds nus rapetissait les pas, Et la pente escarpe essoufflait ton haleine. Un vieillard en sueur montait par le chemin (Un frre mendiant qui glane sur la terre); Il rapportait le pain et l'huile au monastre. Il s'approcha de toi, son rosaire la main; Toi tu compris sa soif et t'arrtas soudain. Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense? III Avant qu'il et parl, tu lisais sa requte; Tu levas tes deux bras, anses de ton beau corps; Tu descendis la cruche au niveau de sa tte, Et du vase inclin tu lui tendis les bords. Il y but longs traits, en relevant sa manche. Il regardait ton front de honte color, Et l'eau que le bouquet de tamarisque tanche Ruisselait de sa lvre et de sa barbe blanche, Comme travers les joncs s'goutte l'eau d'un pr. Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense? IV Moi, cependant, cach par la vigne et l'rable, Je regardais, muet, la scne d'Orient, L'ombre que ce beau groupe allongeait sur le sable, Ton visage confus, le vieillard souriant; Il te donna, pour prix de ta cruche d'eau pure, Un chapelet de grains colors de carmin, Une croix de laiton, qui battait sa ceinture; Et toi, courbant ton cou sous sa manche de bure, Tu plias les genoux et tu baisas sa main. Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense? V Je retenais de peur mon haleine insensible; Je pensais voir en toi sous ces cieux clatants Une apparition d'Homre ou de la Bible: La Jeunesse au coeur d'or faisant l'aumne au Temps! Ou quelque parabole empreinte d'vangile: La Charit, dont l'me est l'unique joyau, Au Dieu qui du mme oeil voit l'opale ou l'argile Donnant mille trsors dans une goutte d'eau!... Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense? VI Ah! que ne suis-je n pcheur comme ton frre? Que n'ai-je eu pour berceau ces rcifs inconnus? Pour berceuse la mer dont l'cume lgre Trempe ce sable tide o plongent tes pieds nus? Que n'ai-je eu pour jouet et pour seul hritage La barque, l'aviron, la mer creuse, et la plage O le soir, quand la proue accoste le rivage, Le filet, tout gonfl d'caille au jour changeant, Tombe lourd sur la grve, avec un son d'argent? Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense? VII Sans sonder l'horizon qui s'enfuit sous la brume, Sans rver au del je ne sais quel grand sort, Dans ton le, au soleil toute enceinte d'cume, Aucun de mes dsirs n'en passerait le bord. N'est-ce donc pas assez, belle enfant de ces treilles, De te voir tous les jours, et puis de te revoir Tantt suant tes doigts de l'ambre des abeilles, Tantt cousant la voile, ou tressant les corbeilles Pour porter deux mains la feuille au chevreau noir? Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense? VIII Ou bien sous le figuier, de son sucre prodigue, Assise sur le toit entre l'ombre et le fruit, plucher en automne et retourner la figue Que le vent de mer sale et que le soleil cuit? Ou quand le grand filet, fatigu par la pche, S'tend d'un arbre l'autre et sur la grve sche, Jeune Parque tenant le fil et le ciseau, Pour renouer la maille o l'cueil a fait brche, Entrevue demi derrire ce rseau, Passer et repasser comme une ombre sous l'eau? Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense? IX Ou sur le bord moussu de la fontaine obscure T'asseoir, te croyant seule, la fin du soleil, Comme un moineau son cou, lisser ta chevelure, Dans tes petites mains prendre ton pied vermeil, En laver d'un bain froid la blessure amortie, Arracher de la peau l'pine des cactus, Ou le dard de l'abeille, ou la dent de l'ortie, Et d'une gouttelette avec elle sortie Teindre d'un peu de sang la fleur d'or du lotus? Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense? X Sous la grotte o jaillit le seul ruisseau d'eau douce, Une figure en marbre est taille au ciseau, Vierge ou nymphe, on ne sait; de sa conque de mousse Un triton sur ses pieds verse une nappe d'eau; Dans l'une de ses mains un petit poisson joue; Dans l'autre un coquillage, enfant du bord amer, Tout prs de son oreille est coll sur sa joue Comme pour lui chanter les chansons de la mer. Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense? XI De lichens et de joncs sordidement vtue, De ses habits mouills le flot s'goutte en vain; Dans ses haillons verdis la charmante statue Sous l'outrage du sort conserve un front divin; Le filet de cristal que sa robe distille Abreuve le pasteur, l'enfant, le matelot, Fait boire l'oranger dans les ravins de l'le, Et, quand il a rempli mille cruches d'argile, Va jusque dans la mer se perdre petit flot. Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense? XII Eh bien! je crois te voir dans cet humble symbole, Toi, source de mon coeur!... Quand tes filets plis Dgouttent d'eau de mer sur ton bras, o les colle L'cume du rcif qui te blanchit les pis; Ou bien quand tes cheveux, que la lame pouvante, Battant ta maigre paule, aiment s'y jouer Avec le flot qui monte, avec la mer qui vente, Et que, tes bras levs, comme une urne vivante, Tes deux mains ton front veulent les renouer! Jeune fille aux longs yeux, c'est toi que je pense! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . C'est ainsi que d'abord la nature, puis l'imagination, puis la pit, puis l'amour me donnrent les premiers instincts, puis les premires leons de posie. Je n'ai jamais eu une pense dont je ne retrouve la racine dans un sentiment; tout vient du coeur: _nascuntur poet_. J'ai trouv l'autre jour cette inscription au crayon, et signe seulement d'une initiale, sur la vieille porte vermoulue de ma maison de village, Milly. L'anonyme a raison, les potes y naissent, et puissent-ils aussi y mourir!... LAMARTINE. XXIVe ENTRETIEN. 12e de la deuxime Anne. POPE. HOMRE.--L'ODYSSE[2]. [Note 2: Nous dirons dans le prochain Entretien pourquoi nous commenons par l'_Odysse_ notre tude en trois Entretiens sur Homre, au lieu de la commencer par l'_Iliade_.] I L'_Iliade_ est le pome de la vie publique; l'_Odysse_, que j'ouvre en ce moment devant vous, est le pome de la vie domestique. Il y a autant de diffrence entre l'_Iliade_ et l'_Odysse_ qu'il y en a entre le champ de bataille ou le conseil des princes et le foyer de famille. L'_Iliade_ clbre l'hrosme, l'_Odysse_ raconte le coeur humain. La premire de ces popes est le livre des hros, la seconde est le livre de l'homme. Homre est plus sublime peut-tre dans l'_Iliade_, il est plus intressant dans l'_Odysse_; la gloire a des accents plus clatants, la nature en a de plus intimes et de plus pathtiques. Dans l'un et dans l'autre de ces pomes diffremment divins, Homre est gal lui-mme, c'est--dire suprieur tout ce qui a t racont ou chant avant lui. Faisons donc faire silence tous les bruits du jour dans notre me et reportons-nous l'poque hroque et pastorale du monde, dans une de ces les, vritables _dens_, de la mer sur l'Archipel, et coutons. II Cependant, avant de vous drouler ces vers admirables qui semblent avoir conserv dans leur harmonie et dans leur couleur les ondulations sonores de la vague contre les flancs du vaisseau, le rhythme des rames d'o dgoutte l'onde amre, les frmissements des brises du ciel dans les cyprs, les mugissements des troupeaux sur les montagnes de l'Ionie ou de l'Albanie, et les reflets des feux de bergers dans les anses du rivage, permettez-moi de vous faire une remarque qui appartient moins la rhtorique qu' l'observation du coeur humain: c'est que, pour bien comprendre et bien sentir Homre dans l'_Odysse_, il faut tre n et avoir vcu dans des conditions de vie rurale, patriarcale ou maritime, analogues celles dans lesquelles le pote de la nature a puis ses paysages, ses moeurs, ses aventures et ses sentiments. La vrit du tableau ne peut nous frapper qu'autant que nous avons connu le modle. Malheur l'homme qui, soit par le trop d'lvation, soit par le trop de dfaveur de sa destine, est n dans les villes, et qui a t lev distance des scnes primitives, naves, agricoles, champtres ou maritimes de la nature! Celui-l ne comprendra jamais l'_Odysse_. Le fils de prince qui a eu son berceau dans le palais d'une capitale moderne, le fils du mercenaire qui est n comme la _paritaire_ des murs d'une cit et qui n'a vu le soleil qu'entre les toits parallles de la ville o son atelier le nourrit et le dvore, ne doivent pas mme ouvrir ces pomes d'Homre; l'pope de la mer, des montagnes, des matelots, des pasteurs, des laboureurs, n'est pas faite pour eux. C'est l une des privations intellectuelles, une des injustices du sort dont il faut galement les plaindre, qu'ils soient grands ou petits, princes du peuple ou cardeurs de laine dans une capitale! Le monde champtre et ses ineffables charmes pour les yeux, pour les oreilles, pour l'imagination et pour le coeur, leur sont interdits! Ayons mme compassion de leur grandeur ou de leur misre! Qu'ils assistent aux drames plus ou moins dclamatoires des grands ou petits potes de la scne; qu'ils applaudissent aux froces ambitions des hros de cour ou de rue dans les cours et dans les cits; qu'ils savourent bien la connaissance du coeur humain tal devant eux, en horreur, en admiration ou en ridicule, par les Eschyle, les Corneille, les Racine, les Shakspeare, les Aristophane, les Trence ou les Molire, ces sublimes choristes des hommes rassembls, c'est l leur lot eux; mais quant Homre, et surtout l'Homre de l'_Odysse_, qu'ils y renoncent! Ils n'ont pas respir en naissant l'me des champs, des montagnes, des cieux et des mers, qui s'exhale de la nature l'aube de la vie et qui fait chanter ou adorer du moins les chants des potes piques! Quant moi et la plupart d'entre vous, nous avons t plus favoriss du ciel; nous sommes ns ou nous avons grandi loin de l'ombre morbide des villes, l'ombre salubre du verger de notre toit rustique, sur une colline laboure, l'ombre du rocher, au bord de la mer, o les chants des bergers et des pcheurs nous ont bercs tout prs de la terre, entre les genoux de nos mres ou de nos Eurycles (servante vieillie de Tlmaque dans la maison de Pnlope, Ithaque). Aussi pouvons-nous lire et relire l'_Odysse_ avec une intelligence et une dlectation aussi compltes que si les images et les souvenirs du pote taient nos images natales et nos souvenirs de berceau. Il y a en effet une tonnante ressemblance de famille entre les sites et les moeurs dcrites dans le pome d'Homre et entre les sites et les moeurs des provinces recules du midi de la France. L, ce qu'on appelle improprement la civilisation, c'est--dire le luxe, le proltariat, la misre et l'abrutissement de l'ouvrier, sans toit, sans famille, sans ciel et sans air, n'est pas encore parvenu. l'poque o je suis venu au monde surtout, les vestiges et les traditions du rgime fodal volontaire, vestiges encore mal effacs entre les chteaux et les chaumires, rappelaient s'y tromper les moeurs et les habitudes de cette fodalit primitive et rurale qui existait du temps d'Homre dans Ithaque et sur le continent grec des bords de la mer Adriatique. Des chefs hrditaires de peuplade ou de village, appels _rois_ du temps d'Ulysse, s'appelaient _seigneurs_ de nos jours. Ces pres de famille, plutt que ces souverains, taient peuple eux-mmes, quoique premiers entre le peuple. Ils ne se distinguaient des autres habitants des valles et des montagnes que par une maison plus vaste, des troupeaux plus gras, des champs plus fertiles, des serviteurs et des servantes plus nombreux. Ils portaient les armes et ils tenaient le manche de la charrue de la mme main. Ils rendaient une certaine justice sommaire dans leurs cantons; ils exeraient une hospitalit sans faste, mais librale. Leurs chteaux, en gnral dmantels depuis les guerres de religion, depuis le nivellement royal du cardinal de Richelieu et depuis le nivellement populaire de la Convention nationale, ne conservaient pour signe de supriorit et de noblesse que quelques tourelles dcapites. Leur majest tait toute dans leurs ruines. Les paysans, mancips de toute fodalit oppressive par les lois, ne leur payaient plus tribut ni redevances, mais ils leur payaient toujours spontanment l'amour d'habitude, la dfrence de tradition, le respect hrditaire. Ces liens, d'autant plus forts qu'ils taient tout fait volontaires, unissaient la chaumire au chteau. On y menait la mme vie, seulement un peu plus large dans le chteau, un peu plus mercenaire dans le village. Ces gentilshommes militaires et laboureurs auraient t rois dans la langue de _la Bible_ ou d'Homre; ils n'taient plus en France que citoyens gaux en tout au peuple des campagnes, mais c'taient des rois rcemment dcouronns. Ils rgnaient encore, quand ils taient dignes d'tre aims, par le souvenir, par la vieille affection du pays et par la dfrence volontaire, sur les populations affranchies. C'est dans cette classe homrique et biblique que j'tais n. Je ne m'en glorifie pas, puisque les berceaux sont tirs au sort pour ceux qui viennent au monde, mais je ne m'en humilie pas non plus, puisque le premier bonheur de la vie est de natre une bonne place au soleil et une bonne place dans le coeur de ses contemporains. Heureux ceux, dit Homre, qui sont ns de race libre. La race libre, avant le temps meilleur ou tous furent libres, c'tait nous. III Cette condition sociale dans laquelle j'avais eu le hasard de natre, le pays pastoral et agricole que nous habitions, la maison, les vergers, les champs, les aspects, les relations fires, mais douces, des paysans avec le chteau et du chteau avec les chaumires; les nombreux serviteurs, jeunes ou vieux, attachs hrditairement la famille par honneur et par affection plus que par leurs pauvres salaires; mon pre, ma mre, mes soeurs, les occupations pastorales, rurales, domestiques, des champs ou du mnage, toutes ces habitudes, au milieu desquelles je grandissais, taient tellement semblables aux moeurs des hommes de l'_Odysse_ que notre existence tout entire n'tait vritablement qu'un vers ou un chant d'Homre. On va en juger par cette esquisse du paysage, du chteau, de la ferme et des habitants. IV La rvolution franaise, peine finie, avait supprim les substitutions et les droits d'anesse, qui perptuaient quelquefois utilement pour les familles, quelquefois iniquement pour les enfants, la transmission des terres de pre en fils. Mon grand-pre, charg de jours, tait trs-riche en territoires dans la Bourgogne et dans les montagnes de la Franche-Comt. Il venait de sortir des prisons de la Terreur. Il se reposait dans cette douce halte de la vie qu'on appelle une belle vieillesse, avant de mourir. Aprs sa mort, son vaste hritage s'tait partag entre ses six enfants, trois fils et trois filles. De cette nombreuse maison, mon pre seul, quoique le dernier n, s'tait mari. Chacun de ses fils ou de ses filles avait eu pour sa part une terre avec un chteau dans l'une des deux provinces o nos biens paternels ou maternels taient situs. On prsume aisment qu' l'exception de la terre principale, voisine de la ville et habite plus ordinairement par mon grand-pre, la plupart de ces terres, livres des fermiers ou des intendants, taient ngliges, et que les demeures, quoique anciennement fodales, portaient les traces d'abandon et de dlabrement qui prcdent la ruine des difices humains. Le second de mes oncles par ordre de naissance avait eu pour son lot un domaine riche en forts et en pturages, quelque distance de Dijon. Cette terre est situe au milieu d'un groupe ou d'un noeud confus de montagnes noires dont j'aperois et dont je reconnais encore les gorges sombres avec l'motion des jeunes souvenirs, quand je passe en chemin de fer la station alors inconnue de _Mlins_. La fume des chaumires du village d'Ursy, qui s'lve en lger brouillard bleutre au-dessus de cette mer de verdure, est inaperue des voyageurs; mais elle me fait monter moi les larmes aux yeux. Je pourrais dire de quel foyer de bcheron ou de laboureur cette fume s'lve, et quelle mre de famille, autrefois servante ou bergre au chteau, jette le fagot dans l'tre pour chauffer, au retour des bois humides, les mains de son mari et de ses petits enfants. Ce groupe de noires montagnes est perc peine de quelques valles troites et tortueuses. Les chnes, des deux cts du ravin, entre-croisent leurs branches et rpandent leur nuit en plein jour sur ces solitudes. Chacune de ces gorges sert de lit un sentier creus de profondes ornires. C'est par ces chemins creux que les bois de la contre, sa seule richesse, descendent, aprs les coupes, sur la rive gauche de la rivire d'Ouche, qui roule plutt qu'elle ne coule des hauts plateaux de la Bourgogne vers la ville de Bossuet. Le chteau, cach aux regards par deux mamelons et par des rideaux de grands frnes, n'est aperu que par les corneilles et par les geais des collines leves qui l'entourent; les petits bergers paissent leurs moutons dans les clairires nues des sommets. C'tait autrefois un chteau tours, fosss, ponts-levis; on en voit encore les vestiges mal recouverts par les constructions modernes. Il ressemble aujourd'hui une immense abbaye d'Italie ou d'Allemagne. Il est perc de quinze fentres balcons de pierres moules sur sa faade; il est orn d'architecture peine brche par le temps; il est dcor, au-dessus de la corniche, par une balustrade lgante plus digne d'une villa de Rome que d'un manoir de la Bourgogne. Les avenues de cerisiers, les buis sculaires, ces ifs du Nord, ce velours des murs d'enceinte, les larges parterres, les immenses jardins, les pices d'eau dormante dans leurs bassins de roseaux et de marbre, les fontaines bouillonnantes par la gueule des dauphins moussus sous le htre colossal, les longs mandres de charmilles tailles en murailles arrondies en berceaux, les gradins de gazon fuyant en perspective pour conduire le regard jusqu'au coeur des bois, enfin les forts paisses et silencieuses qui entourent la demeure, tout donnait au chteau de mon oncle un caractre de mlancolique grandeur et de sauvage majest. Il rappelle le clotre des _Camaldules_ de Naples ou de _Vallombreuse_ de Florence, plus que l'habitation d'une famille de simples gentilshommes de campagne. C'est peut-tre ce caractre claustral qui avait, son insu, port mon oncle prfrer ce sjour toute autre habitation moins svre dans le partage des biens de la maison. Cet oncle tait destin l'glise avant la Rvolution; il tait entr contre son gr dans cet ordre, avec la perspective toute mondaine d'un vch ou d'une abbaye. Il en tait sorti sans regret, expuls par la Rvolution. De son tat il n'avait conserv que la dcence. Pour viter le contraste entre son ancienne profession et sa vie nouvelle de simple agriculteur cultivant le domaine de ses pres, il s'tait retir jamais hors du monde dans cette thbade opulente. De prtre sans vocation il s'tait fait patriarche, par dgot du monde. Ses bois, ses champs, ses serviteurs, ses troupeaux, sa figure de srnit et de paix, sa philosophie orientale et contemplative, tout rappelait en lui un Abraham sans pouse. Seulement sa tente tait un chteau, ses palmiers taient des chnes, et ses chameaux taient les plus forts taureaux de la province; leurs couples mugissants, attels ds l'aurore la charrue, faisaient fumer les collines dfriches de leur haleine et de leurs sueurs, comme des chaudires vivantes de force animale vapores au soleil d't sur les sillons. V Cet oncle, qui sa profession sacerdotale interdisait le bonheur d'avoir une famille, aimait tendrement mon pre; il nous avait adopts pour ses enfants. Nous quittions tous les ans notre maison moins pastorale du Mconnais pour aller passer l't et l'automne dans sa belle demeure; elle m'tait destine aprs lui. Notre pre et notre mre nous y conduisaient tout petits pour y continuer notre ducation domestique et pour animer un peu cette solitude par ce doux tumulte dont six enfants en bas ge remplissent la maison d'un homme sans famille. C'est l que nous avons pris tous le got passionn et l'habitude de la vie des champs, qui largit l'me, en opposition avec le sjour des villes, qui la rtrcit. L'espace grand devant les pas, le ciel libre sur la tte rendent l'me vaste et l'esprit indpendant: les murs sont l'esclavage, les champs sont la libert. VI Les moeurs, les travaux, les loisirs, les habitudes la fois dignes et rurales que nous avions l sous les yeux, taient bien propres nous faonner l'me et les sens la vie antique et patriarcale des hommes homriques de l'_Odysse_. Le chteau tait une tribu dont le chef grec ou le scheik arabe tait notre oncle; les matres et les serviteurs y vivaient presque dans l'galit et dans la familiarit de la tente antique; la diffrence n'tait que dans la diversit des soins et des travaux. L'autorit, tablie d'elle-mme par l'habitude et par le respect, avait peine besoin du commandement pour tre obie. Chacun des nombreux serviteurs du chteau allait de soi-mme ses fonctions, comme les troupeaux qui l'on ouvre l'table vont d'eux-mmes, ceux-ci au joug, ceux-ci aux chars, ceux-ci aux pturages. Presque tous taient ns ou avaient grandi dans la maison. Une hirarchie naturelle et ascendante faisait, anne par anne, passer le berger d'agneaux au rang de berger de gnisses, de berger de gnisses au rang de toucheur de boeufs, du rang de toucheur de boeufs celui de valet de charrue, du rang de valet de charrue celui de conducteur de chevaux, charg d'aller toutes les semaines conduire aux marchs les chars de grains et d'en rapporter le prix au matre. Il en tait de mme pour les ouvriers bcherons, tous habitants du village voisin: les hommes mrs abattaient les chnes avec la hache, les enfants branchaient l'arbre abattu, les femmes et les filles liaient les fagots et les entassaient par douzaines sur les clairires. Il en tait de mme aussi pour les moissons et pour les foins; chacun avait sa fonction proportionne son sexe, sa force, son aptitude, ses annes: les uns maniaient la faux l'heure de la rose; les autres, la faucille l'heure o la paille sche brle la plante des pieds; ceux-ci nouaient la gerbe, ceux-l la chargeaient sur les chariots; les jeunes filles parpillaient sur la pelouse tondue le sainfoin coup et suspendu aux dents de bois de leur rteau; les enfants, les glaneuses cueillaient et l les pis et les herbes oublis, pour en rapporter de maigres fascines sous leurs bras; d'autres se suspendaient droite et gauche aux ridelles du char pour le tenir en quilibre dans le chemin raboteux et pour empcher le monceau d'pis de crouler en route avant d'arriver aux granges. VII Quand le soir tombait, toute cette tribu rentrait en chantant dans les cours; on allait se laver les mains et le visage aux fontaines; on rentrait dans la cuisine pour prendre en commun le repas du soir. La cuisine n'tait pas moins homrique que l'table, que le labour, que la fenaison, que la moisson ou que le battage des gerbes sur l'aire. La table tait gouverne par le vieux Joseph, semblable Patrocle dpeant les viandes d'Achille. Il tait assist par cinq ou six servantes, _Brisis_ ou _Eurycles_ de ce ministre en chef des festins. D'immenses chaudires suspendues aux chanes d'airain des crmaillres fumaient en bouillonnant sur la flamme, sans cesse nourrie de bois vert, du foyer. On puisait dans ces chaudires avec de larges cuillers de cuivre, luisantes comme l'or, les portions de lgumes ou de lard qu'on servait aux ouvriers de la ferme sur des plats d'tain qui couvraient la table. Cette table sans nappe, de noyer poli, entoure de bancs, s'tendait d'un mur l'autre sous la vote immense et enfume de la cuisine vote. La flamme du foyer et quelques lampes grecques bec de grue l'clairaient de lueurs fantastiques. Les chefs d'attelage s'asseyaient au bout le plus honorable, parce qu'il tait le plus rapproch du grand fauteuil de bois o le cuisinier Joseph, pareil un roi, prsidait au festin, assis lui-mme sous le vaste manteau de pierre de la chemine; puis les bouviers, puis les simples journaliers, puis les bergers, presque tous enfants en bas ge, l'exception du berger en chef des moutons, vieillard respect, pensif, jaseur et philosophe, qui s'asseyait en tte des bouviers par le droit de ses annes et de sa profonde sagesse. Quant aux femmes et aux filles, selon la coutume des sicles d'Homre et de notre pays, elles n'avaient point de place table ct des hommes; elles mangeaient debout derrire les bergers, les unes adosses aux piliers de la vote, les autres groupes et accroupies sur le seuil des fentres, et quand elles voulaient boire elles allaient une une puiser l'eau frache dans un seau suspendu derrire la porte. Une poche de cuivre tam, au long manche de fer, leur servait de coupe ou de verre; elles y trempaient leurs lvres comme des agneaux dans le courant limpide du lavoir. Ce repas s'accomplissait en silence, interrompu seulement de temps en temps par quelques remarques profondes, fines ou malicieuses, du vieux berger, aussi sage que Nestor, ou par quelques rires contenus des jeunes filles rougissantes, qui se retournaient contre le mur pour cacher leur visage ou qui s'enfuyaient en foltrant dans les cours pour rire en libert. Le repas termin, notre mre, qui ne ngligeait aucune occasion d'lever Dieu l'me de ceux dont elle tait charge, paraissait, suivie de ses filles et un livre la main, la porte de la cuisine. Aussitt le bruit des services, les conversations, les rires se taisaient; sa physionomie noble, gracieuse et grave, mme dans le sourire, apaisait tout ce bruit du jour comme l'huile rpandue apaise le lger tumulte des petits flots bouillonnants dans la vasque d'une fontaine. Les hommes se levaient, les fronts se dcouvraient, les enfants et les jeunes filles se rapprochaient. Elle faisait une courte lecture de pit approprie l'intelligence et la condition de cette famille: c'tait le plus souvent un petit pisode tout rural et tout pastoral de _la Bible_, suivi d'un petit commentaire qui faisait sentir ces pauvres gens la similitude de leur vie la vie des patriarches aims de Dieu, puis une courte prire pour bnir le jour et le lendemain. Ainsi rien ne manquait cette existence de la famille agricole, pas mme l'lvation de la pense au-dessus de cette terre, pas mme ce _sursum corda_ qui manque toute chose quand on ne la relie pas avec l'infini, l'horizon de l'me. VIII La tonte des brebis, le lavage des agneaux dans le bassin d'eau courante; la dernire gerbe qui arrivait dans l'aire sur le dernier char de la moisson, festonn de bleuets, de pavots, de guirlandes de chne; la dernire gerbe battue, dont on apportait le grain dans une cuelle au matre du chteau pour la rpandre sous ses pas et pour qu'il remplt son tour l'cuelle vide de petites monnaies pour les batteurs; la visite des tables, o les boeufs, les vaches, les taureaux, lis aux mangeoires par de grosses cordes, talaient leurs flancs luisants et leurs litires dores, tmoignages des soins et de la propret des bouviers; les curies des chevaux de trait, tapisses de harnais aux boucles de cuivre aussi clatantes que l'or, le bruit de leurs mchoires qui moulaient l'orge, la fve ou l'avoine entre leurs dents, dlicieuse musique des rteliers bien garnis aux heures o le laboureur dtle trois fois par jour ses attelages; les mugissements lointains des boeufs de labour rpercuts d'une colline l'autre, le matin avant que le soleil se lve; les cris intermittents de l'enfant qui les chatouille de la pointe de l'aiguillon; les claquements du fouet du charretier qui revient vide de la ville o il a dcharg ses sacs de bl; le roucoulement perptuel des pigeons sur le toit du colombier ou sur la paille des basses-cours, ou ils disputent l'pi mal vid aux poules ou aux passereaux; les ftes champtres au chteau, ftes qui marquaient pour les serviteurs et pour les mercenaires des hameaux voisins la fin de chaque travail essentiel de l'anne; les danses dans la grande salle dlabre quand la pluie ou le froid s'opposait aux danses sur les pelouses des parterres; les prfrences naissantes, les inclinations devines, avoues, combattues, ajournes, triomphantes enfin entre les jeunes serviteurs de la ferme et les jeunes servantes de la maison; les aveux, les fianailles, les noces, les joies des pouses devenant la joie et l'entretien de toute la tribu; enfin ces repos et ces silences complets des dimanches d't succdant aux bruits de la semaine, silences dlassants pendant lesquels on n'entendait plus autour du chteau et jusqu'au fond des bois que le bourdonnement des abeilles sur le sainfoin autour des ruches et le ruminement assoupissant des boeufs couchs sur les grasses litires dans les tables; toutes ces scnes de la vie prive, quoique vulgaire, rurale, domestique, n'taient-elles pas aussi riches de vritable posie pique ou descriptive que les scnes de la vie publique dans l'_Iliade_, que les tentes des hros, les conseils des chefs, les champs de bataille d'Ilion? C'est ce qu'Homre, le pote complet, le pote suprme, le pote du coeur autant que le pote des yeux, avait merveilleusement senti bien avant nous. C'est pourquoi il avait fait d'abord l'pope hroque dans l'_Iliade_, puis l'pope intime, prive, domestique, dans l'_Odysse_, et c'est pourquoi (car plus l'homme se rapproche du coeur, plus il est pathtique et intressant), c'est pourquoi cette seconde pope d'Homre, l'_Odysse_, est mille fois plus pntrante au coeur que l'_Iliade_; c'est pourquoi on lit une fois l'_Iliade_ et on relit sans cesse l'_Odysse_. L'_Iliade_, c'est une scne de la vie des guerriers ou des princes; l'_Odysse_, c'est notre vie de tous les jours tous! L'_Iliade_, c'est le camp, l'_Odysse_, c'est la maison! Ouvrez la maison, vous ouvrez le coeur de l'homme! clairez cette maison et ce coeur de l'homme des rayons de la posie divine d'Homre, et vous y dcouvrirez des trsors mystrieux de moeurs, de pittoresque et de sentiment qui dpassent mille fois ceux de la vie hroque. Pour qui sait voir et sentir, la nature a mis la posie partout, comme le feu cach dans les lments; il ne s'agit que de frapper le caillou pour que la flamme jaillisse; il ne s'agit que de toucher juste le coeur pour que la posie en dcoule grandes ondes comme le sentiment. IX Toute cette posie de la vie domestique, tout ce beau pome du foyer de famille, dont nous tions notre insu tmoins et acteurs dans notre Ithaque de Bourgogne, nous pntrait jusqu' la moelle de ses motions. Ces motions, qui n'taient que les motions de la nature et du coeur pour nous, auraient t les motions de l'art pour un grand pote primitif. C'taient des pages de _la Bible_, c'taient des pages d'Homre que ces journes. Nous l'ignorions, parce que nous tions trop enfants pour dcouvrir l'art suprme sous les simplicits de la vie paysanesque dont nous faisions partie; notre mre, aussi sensible et plus intelligente que nous, ne l'ignorait pas. Trs-verse par les habitudes de sa pit dans _la Bible_, trs-teinte des couleurs homriques dans son imagination par ses lectures de jeunesse sous des matres illustres, on voyait, sa physionomie fine et sous-entendue devant les grandes scnes de la vie rurale, qu'elle en jouissait aussi navement que nous par le coeur, mais plus littrairement que nous par l'esprit. chacun de ces beaux ou gracieux tableaux des labours, des semailles, des foins, de la moisson, des glaneuses, des chars fleuris, des repas champtres, des moutons rentrant ou sortant de la bergerie sous la garde des chiens, des taureaux prsentant leur cou nerveux aux jougs entrelacs de feuillages pour carter de leurs yeux les mouches; ces pisodes des danses sur l'aire, des noces villageoises, et des crmonies religieuses qui potisent tout en rattachant tout au premier anneau qui porte le monde, une allusion inattendue une de ses lectures, une citation d'un verset des critures, d'un vers traduit d'Homre ou de Virgile, d'un passage de Fnelon ou de Bernardin de Saint-Pierre, s'chappait comme involontairement de ses lvres et gravait dans notre mmoire une empreinte juste et pittoresque du spectacle que nous avions sous les yeux. On voyait que cette belle nature rustique, dont nous n'apercevions que la face extrieure, lui apparaissait double elle, d'abord dans cette nature elle-mme, et ensuite dans un miroir crit de cette nature qui la refltait son me. Ce miroir, c'tait un de ces livres dont elle faisait sa lecture ordinaire pendant que nous courions dans les prs ou dans les bois, car tous les livres au fond ne sont que des miroirs: celui qui ne sait pas lire ne voit qu'un monde; celui qui sait lire en voit deux. X Cette femme si jeune, si belle et si touchante alors au milieu de son mnage et de ses enfants, n'tait pas cependant trs-rudite; elle n'tait pas doue d'une de ces imaginations transcendantes qui colorent de tant d'clat, et souvent de tant d'blouissements, la vie, les ides ou les passions des femmes artistes; elle n'avait de transcendant que la sensibilit; toute sa posie tait dans son coeur: c'est l en effet que doit tre toute celle des femmes. L'art est une dchance pour la femme: elle est bien plus que pote, elle est la posie. La sensibilit est une rvlation, l'art est un mtier; elles doivent le laisser aux hommes, ces ouvriers de la vie; leur art, elles, est de sentir, et leur posie est d'aimer. Ce sont ces rflexions, que je n'ai faites que plus tard, qui m'ont appris comment cette femme, dont l'imagination n'tait qu'ordinaire et dont l'instruction ne dpassait pas celle de son sexe, tait cependant si suprieure par l'inspiration et par la grandeur d'me. C'est que le gnie a deux natures: flamme dans la tte de l'homme, chaleur dans le coeur de la femme. C'est cette flamme qui illumine le monde extrieur des ides; c'est cette chaleur qui couve et qui fait clore le monde intrieur du sentiment. Malheur aux femmes qui excellent dans les lettres ou dans les arts! Elles se sont trompes de gnie. Si elles se ravalent imaginer, soyez srs que c'est qu'il leur a manqu quelque chose aimer: leur gloire publique n'est que l'clat de leur malheur secret. Hlas! il ne faut pas les envier, il faut les plaindre d'tre admires. Demandez-leur si elles ne troqueraient pas tout le bruit de leur nom contre un soupir qui ne serait entendu que de leur coeur? XI Mais cette mre de famille d'une sensibilit si juste et si exquise jouissait plus qu'une autre, par cette justesse et par cette dlicatesse de sensibilit, des oeuvres de l'art antique. La nature et le coeur humain s'y rvlent, avant l'ge des dclamations et des affectations littraires, dans toute la simplicit et dans toute la navet du premier ge, de cet ge d'innocence des livres, si l'on ose se servir de cette expression. Le lyrisme la touchait peu: il tient de trop prs la dmence. L'enthousiasme qui extravague entre ciel et terre sur des flots d'images, d'apostrophes, d'jaculations, n'est au fond qu'une sublime dmence du gnie. Il blouit beaucoup les yeux, il dit peu de chose au coeur, moins qu'il ne soit prire et qu'il ne fonde en larmes comme la nue clatante fond en eau, comme David fondait en gmissements sur sa couche de cendres. Mais la posie pique la ravissait en extase, et non pas tant la posie hroque, comme l'_Iliade_ et l'_nide_, dont les personnages et les aventures sont trop dissemblables nos conditions et trop loin du coeur, mais la posie pique de _la Bible_ ou de l'_Odysse_. Ces pomes soulvent la toile de l'entre de la tente dans le dsert, ils entr'ouvrent la porte de la maison dans la cit antique; ils y surprennent, dans la vie commune et dans le secret de toutes les familles, une posie qui sort de terre comme la fontaine de Silo, dans _la Bible_, sort de l'antre, sans fracas, sans tonnerre et sans clair, semblable un hte qui vient petit bruit. Ce sont l les peintures qui, sans l'enlever aux ralits de sa vie de mre de famille et de matresse de mnage rustique, la ravissaient dans ce monde antique, profane ou sacr; elle y retrouvait les mmes moeurs, les mmes images et le mme coeur humain que dans sa maison. C'est par ces tableaux nafs, pathtiques, si propres colorer de couleurs vraies et toucher de sentiments justes l'imagination et le coeur des enfants, qu'elle voulut cette poque nous lire elle-mme l'_Odysse_ d'Homre. L'_Odysse_ est l'histoire de toutes les fidlits du coeur aux devoirs naturels: fidlit du pre, dans Ulysse, sa patrie et sa famille; fidlit de l'pouse, dans Pnlope, son mari; fidlit du fils, dans Tlmaque, son pre; fidlit des serviteurs, dans Eume, son roi; fidlit de l'esclave, dans Eurycle, sa matresse; fidlit du chien lui-mme, dans Argus, son matre; et tout cela dans un cadre immense de paysages, de scnes champtres, de scnes maritimes, de moeurs diverses, mais toutes fraches et primitives, qui rendent la bordure aussi intressante que le sujet. XII Je vois d'ici le coin retir et silencieux des jardins o, pendant les longues chaleurs d'un t sans nuages, l'heure o les flaux se taisent dans les granges, o les batteurs dorment la tte sous leur bras en plein soleil sur les gerbes rpandues dans l'aire, toute la famille, oncle, enfants, se runissaient aprs dner (on dnait alors au milieu du jour) pour assister cette lecture de l'_Odysse_ par la mre de famille. C'tait l'extrmit d'une longue avenue de charmilles; elle commence au bout du parterre et elle conduit jusqu' la profondeur sombre des bois. Il y avait l, et sans doute il existe encore (car les arbres ont de bien plus longues destines que ceux qui empruntent tour tour leur ombre), il y avait l, au bas d'une pente veloute de fougres, un htre immense dont les feuilles, portes en tous sens par une charpente vivante de branches et de rameaux, couvraient d'une demi-nuit un arpent d'ombre transparente. Entre les racines gonfles de sicles de ce htre, un puits naturel, dont on pouvait toucher l'eau avec la main, paraissait dormir sous un nuage de feuilles mortes, tombes du htre sur son orifice. Mais il ne dormait pas, car, par un canal souterrain creus de main d'homme, il traversait une large toile de sentiers convergents dessine l entre les avenues de charmilles, et il allait ressortir un peu plus bas en nappe bouillonnante et ternelle par la bouche d'un dauphin de pierre grise toute barbue de mousse d'un vert cru. Il ruisselait ensuite dans un bassin, s'engouffrait de nouveau sous terre, et allait s'tendre et se reposer enfin dans un tang au pied du monticule de mousse. Ce monticule, taill en gradins trs-larges, tait ombrag d'une fort rgulire d'arbres minces et haute tige, tels que des frnes, des saules, des peupliers. Les racines de ces arbres trempaient dans un sol toujours frais, arros par la poussire humide du dauphin. Ils s'lanaient perte de vue vers le ciel, afin de voir le soleil et de respirer l'air par-dessus la cime du grand htre qui les engloutissait dans son ombre. travers le rideau lger de leurs troncs peine festonns de feuilles basses, on voyait luire au soleil, en bas, l'eau dormante et argente de l'tang. Ce miroir, o se peignaient les arbres renverss et les nuages blancs passant sur le ciel, rflchissait toute cette scne. Des bancs de pierre, une table massive de marbre, toujours sems de feuilles sches, avaient t construits, il y a bien longtemps, sur un petit plateau quelques pas du dauphin, pour y goter pendant l't la fracheur et le bouillonnement sonore de la source. C'est l que la famille et jusqu'aux chiens s'acheminaient tous les beaux jours aprs le dner, pour laisser passer en lectures, en doux entretiens, en sommeils, les heures trop chaudes, dont le murmure des feuilles et de l'eau abrgeait la lenteur ou notait les rves. Un jour notre mre y parut un livre inconnu la main. la forme du volume et la couleur de la couverture en bois noir, nous pensions que c'tait un vieux brviaire de notre oncle ou un missel de sacristie, dans le temps qu'il y avait au chteau l'aumnier de notre grand-pre. Nous savions que notre mre aimait lire dans ces volumes d'autel pleins de prires et qui conservaient encore dans leurs pages l'odeur d'encens dont l'encensoir des enfants de choeur les avait jadis parfums. Nous fmes donc agrablement surpris quand elle ouvrit tout coup le mystrieux volume, et quand elle nous dit, avec un sourire de bonne promesse: Je vais vous lire aujourd'hui, et bien des jours de suite, une longue et belle histoire, la plus longue et la plus belle que je connaisse aprs les histoires de _la Bible_. Elle vous apprendra bien des choses sur les hommes et sur les pays d'autrefois. Elle ouvrit alors le gros volume, dont les marges, ronges par les rats, laissaient bien des vides sur le bord des pages: c'tait la traduction de l'_Odysse_ d'Homre par madame Dacier. Il n'y en a point de plus inexacte et de plus libre, et cependant il n'y en a point de plus fidle. Pourquoi? Parce que la bonne et savante madame Dacier adorait Homre, son modle, plus qu'aucun autre traducteur ne l'a jamais ador; parce que l'amour est une rvlation; parce qu'enfin, sans s'inquiter jamais de sa propre gloire d'crivain, cette femme, forte de l'rudition antique, ne s'appliquait qu' faire sentir, non littralement, mais par analogies et par priphrases quelquefois ridicules, mais toujours sincres, la pense ou le sentiment de son pote; miroir souvent terni, mais miroir vivant, qui dfigure parfois l'image, mais qui rend ce qu'il y a de plus intraduisible dans l'image: la ressemblance et la vie! Nous restmes impatients et attentifs, assis sur l'herbe porte de la voix. L'attention de notre pre et de notre oncle, veille par cette lecture, augmenta la ntre. Ils fermrent les petits volumes qu'ils tenaient dans leurs mains, comme si tout devait cder l'intrt de ce gros livre, et ils prirent l'un et l'autre sur leur banc l'attitude d'hommes qui coutent. XIII Il faut d'abord, mes enfants, nous dit notre mre, que je vous apprenne ce que c'est qu'un pome pique. Un pome pique est une histoire dont le fond est vrai, mais dont les aventures et les dtails sont plus ou moins imaginaires. Le pote, c'est--dire celui qui raconte aux hommes cette histoire en l'embellissant, ne la raconte pas seulement, il la chante. Cela veut dire qu'il la rcite ou qu'il l'crit en phrases cadences et musicales qu'on appelle vers. L'agrment qui rsulte de ces sons rguliers et harmonieux pour l'oreille, ainsi que l'agrment qui rsulte des images, des peintures, des compositions, pour les yeux de l'me, enchantent l'auditeur ou le lecteur de son histoire, et la gravent ainsi, comme un air dont on se souvient ou comme un tableau qu'on se retrace, dans la mmoire des hommes. Homre tait un de ces historiens qui chantent au lieu de raconter. Il vivait il y a trois mille ans. Il avait chant une guerre entre les Grecs et les Troyens d'Ilion, appele l'_Iliade_; aprs cette histoire, il voulut chanter une histoire moins hroque et plus familire, dans laquelle, non pas les hros seulement, mais tout le monde, depuis le hros jusqu'au berger, depuis la princesse jusqu' la servante, retrouvt l'image de sa propre vie. L'_Odysse_ est un pome pique familier, le pome de la vie humaine tout entire, sans acception de conditions ou de rangs dans la socit. Si je le lisais la servante de la basse-cour _Genevive_, qui prend la poigne de grains dans son tablier et qui la jette en nuage poudreux aux poules; si je le lisais au vieux _Jacques_, le berger qui trait ses chvres descendues de la montagne et qui cause avec ses chiens couchs au soleil ses pieds, Genevive et Jacques s'y reconnatraient; ils prendraient, en s'y reconnaissant, autant d'intrt qu'un roi ou qu'une reine cette histoire. Vous-mmes, mes enfants, votre pre, votre oncle, l'un sous le nom d'Ulysse, l'autre sous le nom d'Alcinos, moi-mme, sous le nom de Pnlope, nous y sommes tous.--Lisons donc! nous crimes-nous en battant des mains.--Eh bien! je vais lire, dit-elle. Mais d'abord sachez ce que c'tait qu'Ulysse, dont il est tant question dans cette histoire. Ulysse tait un roi d'une petite le grecque appele Ithaque, dans la mer Adriatique, en face de la grande Grce. Il avait accompagn Agamemnon, autre petit roi d'un canton de la Grce appel Argos, la guerre contre les Troyens. Aprs la destruction d'Ilion, Ulysse avait err longtemps sur la mer sans pouvoir aborder dans Ithaque. Sa femme, Pnlope, et son fils, Tlmaque, dont M. de Fnelon nous a racont les aventures, gmissaient de son absence. La belle Pnlope, dont le rang, la beaut, les richesses excitaient l'ambition d'une foule d'autres chefs de la Grce, tait obsde dans son palais par des prtendants sa main. Ils ddaignaient son fils, Tlmaque; ils dvoraient ses biens; ils exigeaient, la menace la bouche, que Pnlope choist entre eux un poux. Elle demandait du temps; elle leur avait promis de se prononcer enfin quand elle aurait fini de broder un voile, mais elle dfaisait la nuit ce qu'elle avait fait le jour, afin de prolonger le dlai. Ici commence le pome. Le pote, avec la rapidit du vol de la pense, qui ne connat point de distance, plane tantt sur un lieu, tantt sur un autre; maintenant avec Ulysse, tout l'heure avec Pnlope; aujourd'hui Troie ou Argos, demain Ithaque. Il voit comme un dieu tout ce qu'il veut regarder la fois ou tour tour. Alors elle nous lut d'une voix lente, grave et cadence, le premier chant. Je ne vous le relirai pas ici, vous avez en main le livre. Quand elle en fut ces vers o Minerve supplie Jupiter de permettre Ulysse d'aborder enfin dans sa patrie: Ulysse, dont l'unique dsir est de revoir au moins s'lever de loin la fume de la maison o il est n et o il voudrait mourir! --Voyez, mes enfants, nous dit-elle, quelle profonde analyse des sens et du coeur de l'homme dans ce seul mot: _la fume de la maison de ses pres!_ Supposez que vous soyez gars depuis des annes et des annes dans l'immensit de ces forts qui nous entourent; supposez que du haut d'une montagne vous aperceviez enfin, le soir, une lgre vapeur bleue s'lever dans le ciel au-dessus du toit du chteau: que ne vous dirait pas au coeur cette petite colonne bleutre sortant de la chemine de votre pre et de votre mre? que ne verriez-vous pas des yeux de l'me travers cette fume? Vos berceaux, votre pre, votre mre, vos oncles, vos tantes, vos nourrices, vos serviteurs, vos chiens, vos troupeaux, la table, le foyer o l'on prpare les aliments de la famille, les entretiens au coin de l'tre, les embrassements au coucher et au rveil de vos lits! toute votre vie, enfin, dans une seule lgre fume, sortant du fagot de buis que la servante jette le soir sur les cendres chaudes! Eh bien! voil comment Homre, qui apparemment sentait tout cela, parce qu'il avait t si souvent lui-mme errant loin du foyer perdu de son enfance; voil pourquoi, dis-je, il veille toutes ces dlices et tous ces regrets dans une seule image! Mais cette image est prise dans le coeur, et aucune autre image ne pourrait rendre aussi vivement ce qu'il veut faire sentir! Voil le pote! le pote, bien suprieur l'historien, car l'historien raconte, et le pote peint! XIV Elle reprit et s'arrta bientt aprs ces vers o Homre raconte l'entre de Tlmaque dans le palais de sa mre Pnlope. Minerve vient d'y arriver sous la figure d'un tranger. Tlemaque, conduisant son hte, le dbarrasse de sa lance, la pose d'abord contre une colonne, puis la place dans l'armoire luisante o sont ranges les lances d'Ulysse, son pre. Il le conduit vers un sige qu'il recouvre d'un beau tapis de lin, orn de riches broderies; au-devant du sige tait un tabouret pour reposer ses pieds... Alors une servante, portant deux mains une aiguire d'or, verse l'eau qu'elle contient dans un bassin d'argent, pour que Tlemaque et son hte y lavent leurs mains. Elle dresse ensuite devant eux une table polie. La femme charge des provisions dans le palais y dpose des pains et des mets nombreux; un autre serviteur apporte des plats lourds de diverses espces de viandes. Il leur distribue des coupes d'or; un hraut s'empresse d'y verser le vin. --Ne diriez-vous pas, mes enfants, reprit notre mre, que ces usages domestiques, qui existaient il y a plus de trois mille ans, sont d'hier? Ne vous semble-t-il pas que vous assistez la rception que votre pre ou votre oncle font un de leurs voisins de distinction, quand ils le reoivent au chteau, fatigu d'un voyage ou d'une chasse? Ne reconnaissez-vous pas la femme de charge qui tient les clefs de l'office? la jeune servante qui porte l'eau et la cuvette dans les chambres des trangers? le domestique qui va dterrer le flacon de vin vieux, dans le sable du caveau, et qui le verse dans le verre avant qu'on s'asseye table? puis les serviteurs qui apportent de la cuisine les plats de viande et de lgumes dans la salle manger? Tout cela est aussi vulgaire que ce que vous voyez tous les jours sans y prendre garde. Mais tout cela n'est-il pas rendu dans ces vers avec tant de vrit que cela frappe vos imaginations comme si vous assistiez pour la premire fois cette scne d'intrieur, et que la simplicit mme des dtails et des expressions en relve vos yeux la nave beaut? Cela ne vous apprend-il pas qu'il y a autant d'intrt et de ce qu'on appelle posie dans la domesticit d'une maison bien tenue que dans la solennit des actes de la vie hroque, et que tout le gnie de celui qui raconte une histoire ou un pome comme celui-l est de faire sortir, par la fidlit de sa description, ce que Dieu a mis de grce, de beaut, de dignit et de sentiment en toute chose humaine? En un mot, ne sentez-vous pas pour la premire fois que tout est posie dans la nature, et que nous-mmes, qui ne nous en doutons pas, nous sommes peut-tre, notre insu, un tableau d'intrieur aussi intressant et aussi pittoresque, si nous tions aussi bien peints par un Homre que Tlmaque et son hte Mentor? Cette source, ces beaux arbres, cet tang qui brille entre les joncs, ces hirondelles qui y boivent au vol, votre pre, votre oncle qui se reposent dans des attitudes pensives sur ces bancs, vous-mmes qui m'coutez, les yeux ouverts, au pied de ces peupliers qui se balancent sur vos ttes blondes, moi enfin, mon livre antique la main, qui vous raconte des choses antiques et toujours jeunes, tout cela ne serait-il pas au besoin une scne d'Homre, s'il y avait un Homre parmi nous? Mais poursuivons. Elle nous lut alors la conversation de table entre Tlmaque et son hte divin; comment les prtendants la main de Pnlope abusent du veuvage de cette mre pour ruiner et dshonorer sa maison; comment Minerve, sous la figure de l'hte, s'indigne de cette obsession et engage Tlmaque quiper un vaisseau pour aller la recherche de son pre; comment, s'il n'a pas le bonheur de le retrouver, il reviendra lui-mme, plus grand et plus robuste, Ithaque, o il immolera par sa force ou par sa ruse les indignes perscuteurs de Pnlope; comment Pnlope, entendant de sa chambre haute le chantre Phmius chanter devant ses prtendants le retour des Grecs du sige de Troie, descend les escaliers du palais, suivie de ses servantes, s'arrte, modeste et voile, appuye sur le montant de la porte et les yeux humides de larmes, en pensant Ulysse qui n'est pas revenu avec les Grecs; comment elle supplie Phmius de changer le sujet trop triste de ses chants; comment Tlmaque, dj rus comme son pre, feint de gourmander respectueusement sa mre, pour qu'elle rentre dans sa chambre. Laissez chanter ce qu'il veut ce pote: les chants les plus nouveaux sont toujours ceux que les hommes rassembls prfrent; retournez dans votre appartement; reprenez vos travaux habituels, la toile et le fuseau. Le droit de parler appartient tous les hommes, et surtout moi, car c'est moi qu'appartient par ma naissance l'autorit dans cette maison! Pnlope, ravie en secret d'admiration, retourne dans sa chambre haute avec ses servantes; elle y pleure, en souvenir de son poux absent, jusqu' ce que le sommeil pse enfin sur ses paupires. Nous nous rcrimes d'admiration, nous autres enfants, sur cette tendresse et sur cette douleur voile de Pnlope, sur cette feinte habile et respectueuse du fils. C'est ainsi que je ferais, dis-je demi-voix.--C'est ainsi que j'aurais fait, dit ma mre; je me serais fie mon fils; je ne me serais pas offense d'un manque de respect dont j'aurais compris l'intention pieuse; je m'en serais rapporte lui pour venger la femme et la maison de son pre. Les plus jeunes soeurs avaient les larmes aux yeux, en comprenant, la voix de leur mre, ce qu'elles n'avaient pas bien compris d'abord. Mon pre et son frre souriaient d'orgueil ce tableau de famille. XV Le premier chant finit avec le jour. Notre mre appuya avec accent sur les dtails intimes et domestiques du coucher du fils d'Ulysse. Il se retire enfin dans la vaste chambre qui lui avait t construite dans l'enceinte de la cour, une place o il pouvait tout voir autour de lui. C'est l qu'il va chercher le repos, roulant dans sa tte une foule de penses. ct de lui Eurycle portait des flambeaux clatants,--la sage Eurycle, fille d'Aps, elle que Larte, le pre d'Ulysse, avait achete jadis de ses propres richesses, et, quoiqu'elle ft encore alors presque dans l'enfance, il donna vingt taureaux pour l'obtenir. Il l'honora dans sa maison l'gal d'une chaste pouse et ne partagea jamais sa couche.--En ce moment elle porte les flambeaux clatants devant Tlmaque. De toutes les servantes de sa mre, c'est elle qu'il aimait le plus, parce qu'elle l'avait lev pendant qu'il tait encore enfant. Elle ouvre les portes de sa chambre solidement btie. Tlmaque s'assied sur le bord du lit et quitte sa souple tunique; il la remet aux mains de cette femme soigneuse; Eurycle plie dlicatement la tunique, la suspend la cheville du lit et se hte de sortir de la chambre. Elle retire elle la porte par l'anneau d'argent, puis elle abaisse le pne en tirant la courroie. C'est l que durant la nuit entire Tlmaque, recouvert de la fine toison tisse des brebis, roule en lui-mme le plan du voyage que lui conseille Minerve. --Que pensez-vous d'Eurycle, mes enfants? nous demanda notre mre aprs avoir ferm le livre. Chacun de nous, chacun de vous n'a-t-il pas eu son Eurycle, cette seconde mre des enfants de la maison, par l'habitude de les avoir vus natre, par le lait ou les soins qu'elle leur a donns tout petits, par le plaisir qu'elle a eu en les voyant grandir, par l'orgueil qu'elle a en les voyant grands et respects dans la maison? Eurycle, n'est-ce pas exactement ma Jacqueline, sur les mains de qui vous m'avez vue pleurer quand elle revient tous les ans me visiter du fond de son village? Elle s'y repose dans la petite maison que votre pre lui a achete par tendresse pour moi. Eurycle, n'est-ce pas votre Philiberte, qui vous a ports tous votre tour dans son tablier, qui vieillit avec nous, et qui me remplacerait auprs de vous et de votre pre si je venais mourir avant elle? N'est-ce pas elle qui porte la lampe dans vos chambres quand vous allez vous coucher et qui suspend la cheville du lit les vtements plis avec conomie. Est-ce qu'Homre a vcu avec nous pour connatre ainsi tous les secrets de la domesticit et de coeur qui caractrisent notre famille? Non, mais c'est qu'il a vcu par son coeur sensible et par son gnie observateur dans toutes les familles; c'est que tous les lieux et tous les temps se ressemblent par ces intimits de la maison et par ces mystres d'intrieur qui sont les mmes pour tous les hommes ptris de la mme chair et du mme sang par la mme nature! Et nous ajournmes, tout tonns, au lendemain la lecture de ce livre dlicieux, o il nous semblait nous lire nous-mmes. XVI Le lendemain, la mme heure et au mme lieu, notre mre rouvrit le vieux livre. Notre attention devanait le mouvement de ses lvres. Tlmaque se rveille, inspir par la sagesse et par la pit. Il convoque l'assemble du peuple; il s'y rend: son chien, fidle comme les ntres, suit son jeune matre. Il parle avec une loquence modeste des maux que les prtendants font souffrir sa mre, lui, son pays. On lui rpond, il rplique; tous les caractres diffrents des orateurs honntes ou pervers se dessinent dans cette assemble. Antinos, un des prtendants, raille avec ironie le fils d'Ulysse sur sa jeunesse. Tlmaque refuse de vider une coupe avec lui. Il se dcide partir.--coutez ces dtails du dpart secret et du chargement du navire; vous croirez assister au dpart de votre pre et de moi quand nous quittons notre maison des champs pour la ville. Cependant Tlmaque descend dans le vaste et haut cellier de la maison de son pre, o taient dposs les habits dans des coffres, et l'huile odorante (la richesse d'Ithaque) dans de nombreuses jarres. L taient rangs contre la muraille des tonneaux de vin vieux et dlectable, contenant une boisson pure et divine. C'tait rserv pour Ulysse, si jamais il devait revoir sa demeure aprs tant de revers. l'entre de la cave s'levaient deux grandes portes deux battants, troitement jointes l'une l'autre. Une femme de charge de la maison veillait nuit et jour dans cet endroit et gardait ces trsors avec un esprit plein de prvoyance. C'tait Eurycle. Tlemaque l'appelle dans le cellier et lui parle en ces mots: Nourrice! puisez dans des urnes un vin dlicieux, le meilleur aprs celui que vous rservez pour le divin Ulysse, si toutefois il doit jamais revoir ses foyers! Remplissez de ce doux breuvage douze vases que vous boucherez tous avec leurs couvercles. Disposez la farine dans les outres soigneusement cousues; mettez-y en tout vingt mesures de cette farine pulvrise par la meule. Connaissez seule mon dessein, et distribuez avec soin toutes ces provisions. Ce soir je les prendrai au moment o ma mre montera dans ses chambres hautes pour retrouver sa couche. Il dit; aussitt la nourrice Eurycle se prend pleurer, et travers ses larmes elle fait entendre ces paroles... Eurycle lui dit (vous l'entendez!) tout ce qu'une servante attache ds l'enfance la maison dit au fils de ses matres pour le dtourner d'un dpart qui l'alarme. Tlmaque la rassure et la console. Jurez-moi, nourrice, de ne rien dire ma mre bien-aime avant le onzime ou douzime jour aprs mon dpart; je craindrais trop qu'en pleurant elle perdt sa beaut! Eurycle jure et obit. La nuit vient; Tlmaque s'embarque en secret.--coutez, mes enfants, comme tous les dtails de la mer prennent dans la bouche de ce pote universel la mme prcision et la mme vie que les dtails de la maison. Vous avez vu des barques sur la Sane; figurez-vous le navire sur l'Ocan. On lche les cbles; les rameurs montent tour tour leur place et se rangent sur les bancs. Aussitt Minerve fait souffler de terre un vent favorable, l'imptueux Zphire, qui rebondit sur la mer tnbreuse. Ils dressent le mt; ils le placent dans le creux qui lui sert de base; ils l'assujettissent avec des cordages; puis ils dplient les blanches voiles tendues par de fortes courroies. Le vent s'engouffre dans le creux de la voile; la lame bleue retentit autour de la coque du navire qui laboure la mer. Aprs avoir bien attach par des cbles les agrs du navire, ils remplissent des coupes de vin et font des libations aux dieux. XVII Minerve, sous les traits de Mentor, conduit d'abord le fils d'Ulysse chez Nestor, le plus sage et le plus vertueux des Grecs revenus de l'expdition de Thrace. Toute la posie de l'hospitalit clate dans ce rcit en inexprimable simplicit de style. Voyez, nous dit notre mre, comment il faut recevoir et retenir par de bonnes paroles et par une douce violence les htes malheureux et timides que la Providence envoie notre foyer? N'est-ce pas ainsi que votre pre et votre oncle accueillent et retiennent ici les trangers que l'adversit jette si souvent leur porte? Puis elle nous lut ces vers du troisime chant, prononcs par Nestor quand Mentor et Tlmaque veulent se retirer le soir. Que les dieux immortels me prservent de vous laisser aller loin de nous coucher dans votre barque, comme si je n'tais qu'un indigent dnu de tout, qui n'a dans sa maison ni manteaux ni couvertures son usage, et qui ne peut offrir un lit moelleux ses htes! Je possde des manteaux et de belles couvertures. Non, non! tant que je vivrai, jamais le fils d'Ulysse ne couchera ici sur le pont d'un navire... Quand le festin du soir est achev, Nestor fait dresser pour Tlmaque un lit moelleux plac sous le vestibule. son rveil, Tlmaque est conduit au bain par la belle Polycaste, la plus jeune des filles de Nestor. Aprs qu'on l'a baign et parfum d'huile odorante, Polycaste le couvre d'une tunique et d'un riche manteau. Il s'avance et va s'asseoir prs de Nestor... Ds que les viandes sont rties, on les retire du foyer, et tous s'asseyent pour prendre le repas du matin. Alors des hommes robustes se lvent et versent le vin dans des coupes d'or... puis on prpare tout pour le voyage par terre que Nestor conseille son hte. Mes enfants, dit le vieux roi, htez-vous d'amener pour Tlmaque les chevaux la belle crinire et de les atteler au char, afin que cet tranger accomplisse son voyage!... Aussitt ils attellent au char les chevaux agiles. La femme qui veille aux provisions dans la maison dpose dans le char le pain et le vin, toutes les choses destines la nourriture des rois, fils des dieux. Tlmaque monte sur le char brillant; le fils de Nestor se place ct de lui, prend les rnes dans ses mains, et du fouet il frappe les coursiers. Durant tout le jour, chacun des deux coursiers agite tour tour, en secouant la tte, le joug qui les rassemble et qui les lie au timon. -- l'exception du joug qui unissait alors les encolures des deux chevaux pour les faire marcher d'un pas gal, joug qui n'est plus aujourd'hui que sur le cou des boeufs, ne croyez-vous pas voir, dit la lectrice aux enfants, votre pre, quand le chef de l'curie lui prsente les rnes, qu'il fait monter ct de lui, dans sa voiture, un de ses htes pour le conduire la ville, et que de la mche de son fouet sonore, il caresse alternativement le flanc des deux chevaux? Elle continua lire le rcit du voyage des deux jeunes gens jusqu' leur arrive Lacdmone chez le roi Mnlas, le mari d'Hlne, rendue enfin son poux. coutez, dit-elle, l'arrive du char chez le roi. L'cuyer de Mnlas, tomne, appelle les autres serviteurs et leur commande de le suivre. Ils s'empressent d'ter le joug aux chevaux baigns de sueur et leur apportent de l'peautre ml avec l'orge blanche. Ensuite ils dressent le char, le timon en haut, contre la muraille de la cour.--N'est-ce pas ainsi que vous voyez ici le bouvier ranger le tombereau pour qu'il tienne moins de place dans les cours, dit-elle, et auriez-vous pens qu'un dtail si vulgaire de mnage rustique pt tre chant en vers magnifiques la postrit? C'est cependant l ce que fait Homre, et ce sont prcisment ces navets descriptives, si fidles et si minutieuses, qui portent l'intrt dans ses chants et qui gravent l'ensemble du pome dans la mmoire. Le gnie sait voir les choses les plus communes sous un aspect qui ne frappe pas les hommes ordinaires, et c'est cet aspect qu'on appelle posie. Elle poursuivit sa lecture sans s'interrompre jusqu'au passage o Mnlas raconte ses htes ses propres voyages. J'ai longtemps err sur mes navires, et je ne suis arriv qu' la fin de la huitime anne. J'ai visit les gyptiens, les thiopiens, les habitants de Sidon, la Libye, o les agneaux naissent avec des cornes; les brebis y ont trois portes par an. Jamais dans ce pays le possesseur d'un champ, ou mme son berger, ne manquent ni de fromage, ni de la chair des troupeaux, ni d'un lait savoureux... Mais Mnlas fait dans la conversation mention du courage et de la sagesse d'Ulysse. ces mots des larmes tombent des yeux de Tlmaque en entendant parler de son pre, et de ses deux mains, prenant son manteau de pourpre, il se couvre le visage. ce geste Mnlas reconnat le fils d'Ulysse. --N'est-ce pas, nous dit notre mre, le geste de la pauvre orpheline du village qui je demandais, l'autre jour, des nouvelles de sa mre dont j'ignorais la mort? Ne prit-elle pas les bords de son tablier et ne le releva-t-elle pas sur son visage pour cacher ses sanglots? Pourquoi les hommes et les femmes de tous les temps ont-ils ainsi la pudeur de la douleur? continua-t-elle.--C'est que la douleur dfigure le visage, rpondit une de mes soeurs, et que nous n'aimons pas nous laisser voir enlaidies par les larmes.--N'est-ce pas aussi, rpondis-je mon tour, parce que la douleur est une faiblesse et que l'homme doit se montrer fort, mme contre le chagrin?--Ce seraient deux mauvais sentiments, reprit ma mre; la vanit doit s'oublier quand le coeur est bris par une perte du coeur, et, la douleur tant dans les desseins de la Providence une loi de la nature, il n'y a point de lchet pleurer ceux qu'on aime; mais il y a orgueil ou hypocrisie se prtendre impassible et lutter contre sa juste sensibilit. Le seul motif pour se tenir l'cart ou voil quand on pleure, c'est de ne pas contrister les autres du chagrin dont Dieu nous afflige. Mon pre, mon oncle applaudirent cette explication du passage d'Homre. Et puis vous oubliez, dirent-ils, que Tlmaque, ce moment, voulait cacher sa naissance et son nom; ses larmes l'auraient trahi. XVIII Hlne cependant le reconnat, continue notre mre; elle fait part de ses soupons Mnlas, son mari.--Chre pouse, reprend Mnlas, la mme pense m'occupait au mme moment. Oui, ce sont bien l les pieds d'Ulysse! (dans ce temps-l on ne portait pas de souliers, et les pieds avaient leur physionomie comme les mains); ce sont ses mains, l'clat de ses yeux, sa tte, et mme la chevelure dont elle est couverte. D'ailleurs, quand dans mes discours j'ai rappel le souvenir d'Ulysse, ce jeune prince a rpandu des larmes amres, et de son manteau de pourpre il s'est cach le visage! La reconnaissance a lieu. N d'un pre prudent, dit Mnlas au jeune homme, vous parlez avec prudence. On reconnat aisment la postrit d'un homme qui les dieux ont fil d'heureuses destines deux choses: au jour de leur naissance et au jour de leur mariage.--Remarquez, dit mon pre, combien, ds ces temps reculs, tre n d'une famille honnte passait pour une bonne fortune de la vie. Quand vous serez grands, songez conserver cette bonne fortune ceux qui natront aprs vous! C'est ainsi que chaque passage remarquable du pome servait de texte une observation ou une leon indirecte pour nous. Nous avons pass la soire parler des exploits d'Ulysse. Tlmaque, encourag par la bonne rception de Mnlas et d'Hlne son pouse, la plus belle des femmes, ose enfin dire ce qui l'amne. Fils d'Atre, dit-il, chef du peuple, je suis venu dans l'espoir d'apprendre auprs de vous quelques nouvelles de mon pre. Mes biens sont dissips, mes champs fertiles sont ravags, ma maison est remplie d'ennemis qui dvorent mes nombreux troupeaux de boeufs et de brebis, et qui prtendent insolemment la main de ma mre! --Ah! grands dieux! s'crie Mnlas en soupirant avec force, ils osent aspirer, ces lches insenss, reposer dans la couche du hros! Lorsqu'une biche a dpos par hasard ses jeunes faons qui tettent encore dans la caverne d'un fort lion, elle parcourt la montagne et va patre les herbes des valles. Alors l'animal terrible rentre dans son antre et les gorge tous sans piti! Ainsi Ulysse immolera un jour ces jeunes insenss! Mnlas raconte alors ce qu'il sait des aventures d'Ulysse, naufrag sur les mers aprs le sige de Troie. Il offre des prsents de coupes et de chevaux Tlmaque. Je n'accepte que la coupe, reprend le jeune homme; dans Ithaque il n'y a point de plaines tendues ni de prairies, mais ce pturage de chvres m'est plus agrable qu'un pturage de coursiers. --Vous souriez, mes enfants, dit notre mre ce passage, parce que vous pensez comme le fils d'Ulysse: la maison ruine de votre pre et les collines de chvres de son domaine vous sont plus chres que les grasses plaines de Chlon et de Dijon et que les plus belles demeures de villes o vous n'tes pas ns! Eh bien! la nature n'a pas chang en trois mille ans; l'amour du lieu natal et du toit de son pre est toujours la passion et la vertu mme du coeur des enfants! XIX Ici le pote revient par son rcit Ithaque. Les prtendants, furieux du dpart de Tlmaque, complotent de l'immoler son retour. Pnlope, dsespre, est instruite du complot. cette nouvelle elle ne peut demeurer en place sur son sige; quoiqu'elle en ait beaucoup dans son appartement, elle s'asseoit sur le seuil de sa chambre, en rpandant des larmes abondantes. Autour d'elle sanglotent toutes ses servantes, les plus jeunes comme les plus vieilles! Ne fut-ce pas exactement ainsi, mes enfants, dit notre mre en fermant demi le livre, le jour o l'on rapporta au chteau votre pre, bless la chasse, d'un coup de fusil, par un chasseur, pendant que le mdecin sondait la blessure? Pouvais-je me tenir en place? Ne courais-je pas d'un sige l'autre, et, bien qu'il y et plusieurs fauteuils dans la chambre, ne me jetai-je pas sur le seuil de la porte, entoure des servantes, jeunes et vieilles, qui pleuraient comme moi, autour de moi? Ne dirait-on pas qu'Homre est entr dans la chambre de toutes les familles et dans le coeur de toutes les femmes? Tous les gestes qu'il leur prte sont aussi fidlement rendus que leurs sentiments. Ne nous tonnons plus que les anciens aient appel les potes des devins; ils devinent le pass comme l'avenir. Ils sont les lecteurs du pome de Dieu! XX La fidle Eurycle, sa servante favorite, console sa matresse. Pnlope se couche enfin et rve son fils.--Hlas! quel autre rve visite les mres quand leurs fils sont absents ou exposs aux dangers de la vie? dit ici la ntre. Nous lmes ainsi jusqu' la fin du sixime chant les aventures d'Ulysse. Peu d'observations interrompirent ces chants, moins faits pour des enfants que pour la populace crdule, jusqu'au passage o Nausicaa, la fille du roi Alcinos, sauve Ulysse dans l'le des Phaciens. Mais ici notre mre, retrouvant toutes les navets du mnage antique restes les usages du mnage moderne dans notre vie rurale, redoubla d'intrt dans sa voix et redoubla notre attention par la sienne. coutez bien, nous dit-elle, la description d'un tableau de mnage dont vous tes si souvent tmoins, ici mme, au bord de l'tang o on lave le linge, sans vous tre dout qu'une lessive faite par nos servantes pouvait tre un des plus ravissants tableaux de pome qui ait jamais t crit par les hommes. Alors elle lut ces vers immortels: Nausicaa, dit Minerve invisible l'esprit de la fille d'Alcinos son rveil, que votre mre vous a donc faite paresseuse! Vos plus belles robes restent ngliges dans vos coffres; cependant le jour de votre mariage approche, et vous devez vous orner de vos plus belles parures, et mme en offrir votre poux. C'est par de tels soins que vous acquerrez une bonne renomme parmi les hommes; votre pre et votre mre s'en glorifieront avec joie. Ds que brillera l'aurore, allons donc ensemble au lavoir, o je vous accompagnerai pour vous aider, afin que tout se fasse plus vite; car maintenant, songez-y, vous n'avez pas longtemps rester vierge; les plus riches d'entre les Phaciens vous recherchent en mariage, parce que vous tes d'une illustre origine. Ainsi donc, ds demain matin, engagez votre noble pre faire prparer les mules et le char pour transporter vos ceintures, vos voiles, vos superbes mantes. Il vous est plus sant d'aller ainsi qu' pied, car les lavoirs sont loigns de la ville... Nausicaa, frappe de ce songe, se lve... Elle trouve son pre et sa mre retirs dans l'intrieur de leur appartement. La reine, sa mre, assise auprs du foyer, filait une laine couleur pourpre au milieu de ses servantes... --Mon pre chri, dit Nausicaa, ne me ferez-vous point la grce d'ordonner qu'on me prpare un chariot magnifique aux roues arrondies, pour que j'aille laver dans le fleuve les beaux vtements de la maison qui sont couverts de poussire? Il vous convient vous-mme, lorsque vous assistez au conseil avec les premiers citoyens, que vous soyez vtu d'habits clatants d'une grande propret. D'ailleurs vous avez cinq fils dans vos demeures: deux sont maris, mais les trois plus jeunes ne le sont pas encore, et ceux-l veulent toujours des vtements nouvellement blanchis quand ils se rendent aux assembles o l'on danse, et c'est sur moi que ces soins reposent... Par pudeur elle ne parla pas son pre du doux mariage; mais Alcinos, pntrant toute la pense de sa fille, lui rpondit: Mon enfant, je ne vous refuserai ni mes mules ni autre chose. Allez! mes serviteurs vous prpareront un char clatant, aux roues arrondies, et pourvu d'un coffre solide. Les serviteurs obissent; les uns sortent de la remise le rapide chariot, les autres amnent les mules et les rangent sous le joug. La jeune fille apporte de sa chambre une riche parure et la place sur le char clatant. Sa mre dpose dans une corbeille des mets savoureux de toute espce et verse le vin dans une outre de peau de chvre. La jeune fille monte sur le char, et la reine lui donne une essence liquide contenue dans une fiole d'or pour se parfumer aprs le bain, ainsi que les femmes qui l'accompagnent. Nausicaa saisit le fouet et les rnes blanches, et touche les mules pour les exciter partir. On entend le bruit de leurs sabots sur le sol; sans se ralentir, elles courent, emportant le linge et la princesse accompagne de ses servantes. Bientt elles arrivent dans le limpide courant du fleuve. C'est l qu'taient creuss de larges lavoirs o coulait avec abondance une eau pure propre nettoyer les vtements, mme les plus souills. Elles dtellent les mules et les laissent en libert, prs du fleuve rapide, brouter les gras pturages; puis de leurs mains elles tirent du chariot le linge et le plongent dans l'onde; elles le foulent l'envi dans ces profonds bassins. Aprs l'avoir bien lav et en avoir dtach toutes les souillures, elles l'tendent sur la plage dans un endroit sec et recouvert de cailloux nettoys par le flot de la mer quand il cume. Aprs s'tre baignes et parfumes de l'essence onctueuse, elles prennent leur repas sur les rives du fleuve pendant que le linge sche aux rayons du soleil. --Ne dirait-on pas, s'cria notre mre, qu'Homre avait suivi cent fois les laveuses l'tang pour les voir fouler le linge, l'tendre sur les pierres, dner sur l'herbe et danser le soir autour du chariot qui rapporte la lessive blanchie la maison? Vous-mmes trouvez-vous ici un seul dtail de mnage ou de la maison qui manque au tableau, depuis la demande timide de la jeune fille, qui se fait une fte de cette journe passe avec ses compagnes au bord de l'eau courante, jusqu'au chariot o l'on entasse le linge, le pain, le vin, les provisions du repas, jusqu'au savon onctueux et parfum pour s'oindre elles-mmes aprs l'ouvrage, et jusqu'aux danses, le soir, la lune, ici, sous les peupliers? Nous battions des mains de plaisir ces ressemblances, et nous nous demandions comment on pouvait faire un livre divin avec le tableau fidle d'une lessive la campagne? Il est divin parce qu'il est fidle, disait notre pre. Les livres ne sont que des miroirs de paroles au lieu d'tre des miroirs de verre: si le miroir est limpide, il rflchit avec un charme gal une chaumire ou un palais, une montagne ou un brin d'herbe, le coeur d'une reine ou le coeur d'une laveuse; car le charme est dans la vrit.--Et la vie aussi, dit notre oncle. Voyez comme tout est vivant dans ce tableau d'Homre, parce qu'il n'y a omis aucun des dtails qui vivifient le tableau.--D'ailleurs il est bien choisi, ajouta notre mre, car je connais peu de scnes, la campagne, plus animes, plus gaies et plus pittoresques que la conduite du linge de la famille par le char mules ou boeufs au lavoir, que les jeunes filles aux bras et aux jambes nues foulant le linge dans l'cume bleue du ruisseau azur par le savon, et que les draps blancs tals sur les arbustes du pr comme des tentes o le vent s'engouffre, en y faisant pleuvoir les fleurs d'glantier ou d'aubpine. XXI La lecture de tous les chants se continua ainsi pendant quinze jours d'une saison sans nuages. La description du palais d'Alcinos nous blouit. Il y a donc bien longtemps, demandions-nous notre pre, que les hommes ont des palais orns de colonnes de marbre, de statues de bronze, de vases d'or cisels? Les arts sont donc aussi vieux que le monde! Et les jardins! ajoutions-nous. Celui d'Alcinos ressemble exactement celui o nous en lisons aujourd'hui la description. Au del de la cour, disait le livre, est un jardin de quatre arpents; de toutes parts il est ferm par une enceinte; l croissent les arbres levs et verdoyants, les poiriers, les grenadiers, les pommiers aux fruits clatants, les figuiers sacrs, les oliviers qui ne perdent jamais leurs feuilles. Les fruits de ces arbres ne cessent pas de se succder pendant toute l'anne; ils ne manquent l'homme ni l't, ni l'hiver; sans cesse le vent tide, en soufflant, fait clore les uns et mrir les autres. La poire vieillit auprs de la poire, la pomme auprs de la pomme, la grappe auprs de la grappe, et la figue auprs de la figue.--Tenez, ajoutait mon oncle en nous montrant du doigt sa vigne nouvellement plante: l fut aussi plante une vigne. Nous nous attendrmes ces beaux vers o Homre, se reprsentant lui-mme sous les traits du chanteur Dmodocus, chante Ulysse, qu'il ne connat pas, ses propres exploits sous les murs d'Ilion. Tels taient les chants de l'illustre Dmodocus; en l'coutant, Ulysse, relevant des deux mains son manteau de pourpre, en couvrit sa tte et drobait son beau visage. Il avait honte devant les Phaciens de laisser couler les larmes de ses yeux. Quand Dmodocus suspendait ses accents, le hros schait ses pleurs, dcouvrait sa tte et versait le vin grands flots dans sa coupe; mais lorsque les convives excitaient Dmodocus chanter, parce qu'ils taient charms de ses rcits, alors Ulysse de nouveau pleurait en se couvrant le visage. Nous arrivmes ainsi de chant en chant jusqu'au dnoment de tant de merveilleuses histoires commentes des enfants par les lvres intelligentes d'une mre. La lecture de ce pome tait-elle mme un pome. Ulysse, revenu dans Ithaque, est transform en vieillard et en mendiant par la Sagesse, pour tromper les yeux des prtendants.--Peindriez-vous autrement aujourd'hui, mes enfants, le vieux bcheron du village de Clemencey, qui vient tous les samedis appuyer son bton derrire la porte de la cuisine et dposer sa besace deux poches sur le banc, pour que le cuisinier Joseph la remplisse des crotes du pain de la semaine, des os du jambon et de la bouteille du vin qui soutiennent sa pauvre vie et qu'il porte sa femme plus infirme que lui? Minerve, aprs avoir montr de loin Ulysse sa chre Ithaque, le frappe de sa baguette, lui ordonne de se rendre auprs du fidle berger qui prend soin des porcs et qui lui est rest secrtement dvou, ainsi qu' Pnlope et son fils.--Tu le trouveras veillant sur les troupeaux; ils paissent sous le rocher du Corbeau, prs de la fontaine Arthuse, dont ils boivent l'eau sombre pour entretenir leur graisse succulente. Pendant ce temps j'irai Lacdmone, fconde en belles femmes, avertir ton fils et l'amener Ithaque. ces mots elle le frappe de sa baguette; elle ride la peau unie et fine d'Ulysse sur ses membres; elle dgarnit sa tte de ses blonds cheveux et lui donne toute l'apparence d'un vieillard cass par l'ge; elle rpand un nuage sur ses yeux autrefois si transparents; elle le revt d'un manteau en haillons, d'une tunique dchire et noircie par la fume; elle lui jette sur les paules la peau rpe d'un cerf agile; elle met dans ses mains une besace toute rapice: cette besace est suspendue par une corde qui lui sert de bandoulire. --Que vous semble de la fidlit de cette description d'un vieux mendiant? nous demanda notre mre; vous frappe-t-elle moins vivement et moins agrablement l'esprit que la description de l'armure clatante d'un roi?--Oh! non, dmes-nous tous en choeur, et mme elle nous touche davantage.--Vous voyez donc bien, reprit-elle, que votre pre avait raison de vous le dire: la beaut du rcit n'tait pas dans la condition des personnages, mais dans la vrit et dans l'motion de la peinture: un haillon ici est aussi beau qu'un diadme. Maintenant la vrit et l'motion vont redoubler dans la rencontre de ce faux mendiant et de ce gardeur de pourceaux. Je n'aurai pas besoin de solliciter votre attention; vous couterez de vous-mmes. Ulysse obit. Il trouve Eume, le gardeur de porcs, assis au soleil dans un endroit o furent btis les murs levs de la cour large et ronde. Ce fut le pasteur qui la construisit lui-mme pour les troupeaux pendant l'absence d'Ulysse, et qui, sans l'assistance ni de sa matresse Pnlope, ni du vieux Larte, pre d'Ulysse, lui fit une enceinte de grosses pierres et d'pines. --C'est ce que vous voyez faire tous les jours au vieux Jacques quand il veut parquer ses moutons sur les flancs de la colline d'Arcey, et c'est ce que vous l'avez souvent aid faire vous-mmes enroulant les grosses pierres et les fagots de bruyre. Reprenons la description des tables, et voyez encore si elles sont moins vives vos yeux que celle du palais. Tout autour de l'enceinte extrieure se dressait une forte palissade de pices serres les unes contre les autres et tailles dans le coeur du chne. Douze tables rapproches entre elles avaient t bties par lui dans l'intrieur de cette cour, o couchaient les porcs. Dans ces tables, cinquante truies fcondes reposaient sur le sol; les mles, moins nombreux, couchaient dehors dans l'enceinte. L veillaient aussi quatre dogues, semblables des lions, auxquels le berger donnait leur nourriture. En ce moment le berger tait occup ajuster ses pieds une semelle qu'il avait taille lui-mme dans le cuir rougetre d'un boeuf. l'instant les chiens la voix retentissante aperoivent Ulysse; ils s'lancent en aboyant avec fureur contre lui. Ulysse, employant l'adresse, s'assied terre, et le bton glisse de sa main. L, dans sa propre demeure, il allait souffrir une indigne insulte des chiens; mais le gardien des porcs, s'lanant d'un pied rapide, franchit le vestibule, et le cuir de boeuf tombe de sa main. Il carte, en leur lanant des pierres, les chiens, et dit au hros: vieillard! combien il s'en est fallu peu que ces dogues ne vous aient dchir en pices et que je n'aie t couvert de honte par eux! N'ai-je pas assez de chagrin et d'amertume sans cela, moi qui gmis sans cesse et qui pleure mon malheureux matre, et qui engraisse avec soin ses troupeaux pour qu'ils soient mangs par des trangers? Lui, pendant ce temps-l, priv de nourriture, erre misrablement dans quelques villes lointaines, au milieu de peuples inconnus, si toutefois il respire et jouit encore de la clart du soleil. Mais suivez-moi, venez dans ma cabane, pauvre vieillard! afin de vous rassasier de pain et de vin votre faim et votre soif. En parlant ainsi, le pasteur au coeur noble conduit Ulysse dans la bergerie, et, l'y ayant introduit, il rpand sur le sol des branchages pais; il tend sur les feuilles la peau velue d'un chvre sauvage, et prpare une couche large et molle. Ulysse le remercie.--Non, dit le berger, il n'est pas bien de mpriser un tranger, arrivt-il plus misrable que vous! Les trangers et les pauvres nous sont envoys par les dieux. Notre mre s'interrompit ici pour nous faire remarquer combien l'hospitalit, cette soeur ane de la charit, tait antique, et combien la divine Providence avait mis de tout temps, dans la conscience des hommes, les vertus naturelles ncessaires la socit humaine. Ne voyez-vous pas tous les jours cette scne de respect pour l'ge et pour la misre la porte de la cour de votre oncle? ajouta-t-elle. Nous reprmes: peine a-t-il ainsi parl qu'il relve sa tunique autour de sa ceinture et court l'table, o les porcs taient renferms. Il en prend deux et les immole aussitt. Il les passe la flamme, les partage en morceaux, les enfile des broches. Aprs que les viandes sont rties, il les apporte devant Ulysse, encore toutes brlantes autour des broches. Il y rpand une blanche farine. Alors, dans une cuelle de racine de lierre, prparant du vin aussi doux que le miel, il s'assied en face du hros et lui dit: Mangez! --Il parat, dit mon pre en souriant et en regardant ma mre, que la cuisine est aussi antique que la morale dans le monde; car n'est-ce pas prcisment ainsi que le cuisinier Joseph prpare les rtis et les grillades de porc frais?--Mais tout autre pote qu'Homre, ajouta mon oncle, aurait recul devant la description potique de ces broches et de cette farine rpandue sur les ctelettes, pour paner comme aujourd'hui les morceaux.--Vous en plaignez-vous, mes enfants? dit notre mre.--Non assurment, rpondmes-nous tous; la description est si vive que le vers d'Homre, dans ce passage, sent la fume de la broche. On reprit; on lut l'numration la fois touchante et orgueilleuse des anciennes richesses en troupeaux de son matre, faites par le gardeur de pourceaux au mendiant attentif. Le berger dsespre de revoir jamais son matre. Il reviendra! s'crie Ulysse prt se trahir.--Ne me trompez pas, dit Eume, je hais l'gal des portes de l'enfer l'homme qui pense d'une faon et qui parle de l'autre! --Voyez comme le mensonge tait odieux aux hommes d'autrefois, dit notre mre. XXII La conversation devient plus pressante, plus glissante et plus pathtique. Ulysse raconte sur lui-mme au berger une longue histoire imaginaire. Il lui demande, pour l'prouver, de descendre le lendemain la ville, pour aller mendier dans le palais de Pnlope. Eume l'en dtourne avec horreur; il lui annonce les mpris qu'il aura supporter. Pendant cet entretien, Tlmaque, rapport de Lacdmone sur un lger navire, dbarque, lui-mme inconnu, Ithaque. Il monte comme son pre la bergerie d'Eume. Les chiens, qui n'avaient pas connu Ulysse, parti avant leur naissance, le reconnaissent et le flattent. Eume tout en larmes baise la tte, les yeux, les mains de son jeune matre. D'o nous vient cet tranger? demande Tlmaque l'aspect du mendiant inconnu. Ulysse reprend sa forme hroque; la reconnaissance du pre et du fils se fait au foyer du berger fidle. Tlmaque, tenant son pre embrass, gmissait de tendresse, en rpandant des pleurs. Un immense besoin de larmes s'lve dans tous les deux; ils laissent enfin clater des cris plus presss que ceux des aigles et des perviers auxquels des laboureurs ont enlev leurs petits avant qu'ils puissent voler. --Pourquoi me reprochez-vous quelquefois de pleurer de tendresse au retour de votre pre ou de mes enfants, dit notre mre, quand vous voyez deux hros, le pre et le fils, crier comme des aigles en s'embrassant et en gmissant ainsi que des femmes? Peut-on empcher le coeur d'clater quand il est trop plein? et qui peut le remplir plus dlicieusement que l'amour d'un fils pour son pre, d'un pre pour ses enfants, de l'pouse pour son mari? Si vous m'accusez de faiblesse, accusez donc Homre et ses hros; ne sont-ils pas aussi femmes que moi? On ne rpondit pas, parce qu'il y avait dj des larmes naissantes dans tous les yeux, des sanglots qui resserraient la gorge au fond de toutes les poitrines. XXIII Les chants qui suivent sont consacrs au complot tram entre Ulysse, son fils, les bergers, contre les prtendants, et aux complots des prtendants contre Tlmaque, dont ils ont appris le retour. Ulysse, obstinment dguis en mendiant, descend la ville, guid par le gardien des pourceaux. Il jette sur ses paules une besace toute dchire; une corde lui servait de ceinture. Eume lui donne le bton. Ils se mettent en route; les bergers et les chiens restent seuls pour la garde des bergeries. Ainsi le sage Eume conduit la ville son roi, qui s'appuyait sur un bton comme un pauvre vieux mendiant, ses membres couverts de livides haillons. Tous ces dguisements, toutes ces vicissitudes, tous ces prils du pre, du fils, de l'pouse, inspiraient de jour en jour plus d'intrt nos mes neuves encore aux hasards de la destine humaine. Cet intrt redoubla quand Ulysse, introduit dans la ville, y est insult par le mendiant effront Irus, vil adulateur des prtendants, dont il consomme les restes. L'attention centupla quand le faux mendiant extermine les usurpateurs de son palais, les oppresseurs de sa femme et de son fils. Nous fondmes en larmes quand la chaste Pnlope, ne se fiant pas ses yeux, exige, avant de reconnatre son poux et son roi, qu'il lui dcrive le lit conjugal, renferm dans les appartements secrets, et que lui seul peut connatre, s'il est vritablement Ulysse. Dans ce lit artistement sculpt, il existe un signe de reconnaissance ignor de tous, except de moi. Dans l'enceinte de la cour croissait un olivier aux feuilles allonges; jeune et vigoureux, il s'levait comme une large colonne. Je construisis autour de ce pilier la chambre nuptiale, et je la recouvris d'un toit; j'abattis ensuite les branches de l'olivier. Coupant alors le tronc peu de distance de la racine, j'en polis la surface avec le rabot, je le ciselai avec soin, je l'alignai au cordeau, j'en formai la base du lit; je le perai des deux cts avec la tarire. C'est sur ce fondement que je faonnai le lit. Je l'incrustai d'or, d'argent et d'ivoire; je tendis d'un ct l'autre des sangles de cuir recouvertes de pourpre! Pnlope, ce signe, sent son coeur se fondre et ses genoux se drober sous elle. Les poux se reconnaissent; rien ne manque au groupe triomphant de la famille que l'aeul Larte; ce pre d'Ulysse vit retir dans une maison des champs, loin de la ville, depuis le dpart et les malheurs d'Ulysse. --Sans la vieillesse, nous dit notre mre, la famille n'a point de srnit ni de saintet; un vieillard retir du monde est la couronne de la famille dpose pour les jours de fte dans le trsor de la maison. Souvenez-vous, mes enfants, de votre grand'pre! Avant de mourir, il vivait dans la solitude et dans la paix de sa demeure de Monceaux, o nous vous conduisions les jours de fte pour jouer entre ses genoux. Homre connaissait cette grce des cheveux blancs qui correspond dans une famille complte la grce de l'enfance. coutez comme il mne Ulysse et Tlmaque, le fils et le petit-fils, reporter leur victoire et leur bonheur sa source, chez le vieillard Larte, leur aeul. Reconnaissez dans la description de son petit domaine champtre les vergers de votre grand'pre, vieux et fconds en fruits comme l'ge avanc. Elle lut alors: C'est l qu'tait la maison de Larte; tout autour rgnait une galerie o mangeaient, se reposaient et dormaient les domestiques attentifs travailler sous ses ordres et lui complaire. Auprs de lui vivait une femme ge de Sicile, qui prenait grand soin du vieillard dans cette campagne loigne de la ville... Ulysse, voulant prouver si son pre le reconnatra, se rend au verger; il y trouve Larte occup creuser la terre autour d'un olivier pour y retenir l'eau du ciel. Larte tait revtu d'une pauvre et mauvaise tunique toute rapice; ses jambes taient entoures de lanires de cuir mal recousues, pour prvenir les piqres des reptiles ou des insectes; ses mains portaient des gants cause des broussailles pineuses, etc. --N'est-ce pas ainsi que vous avez surpris cent fois votre pre et votre oncle, en costume de jardinier, autour de leurs ceps ou de leurs ruches? Mais continuons. XXIV Ulysse cet aspect s'arrte sous un poirier et rpand des larmes; puis il aborde le vieillard.-- vieillard! lui dit-il, vous ne semblez pas inhabile dans l'art du jardinage et dans le soin de ce jardin, car il n'est ici aucune plante, ni le figuier, ni la vigne, ni l'olivier, ni le poirier, ni les planches de lgumes, qui ne soit bien entretenue. Toutefois, ne vous fchez pas contre moi, vous ne prenez pas un soin gal de vous-mme; vous tes la fois abattu par la vieillesse, par une coupable ngligence et par la sordidit de vos vtements. Cependant vos traits et votre stature ne sont point d'un pauvre esclave; au contraire, vous avez l'apparence d'un roi; vous ressemblez l'homme riche qui, lorsqu'il s'est baign, qu'il a mang, se repose paresseusement dans son jardin. Tel est le juste partage des vieillards... La reconnaissance a lieu; Ulysse se nomme; Larte cependant hsite encore et veut quelques preuves de plus de l'identit de son fils avec l'tranger. Eh bien! je vais vous dsigner tous les arbres que dans ce riche verger vous m'avez donns jadis lorsqu'tant encore enfant, et accompagnant vos pas ici, je vous demandai de m'en donner pour moi tout seul: treize poiriers, dix pommiers, quarante figuiers. Vous me promettiez encore de me donner cinquante ranges de vigne, dont chaque cep tait charg de grappes!... Le vieillard ces mots sent son coeur et ses genoux dfaillir; il jette ses deux bras autour de la tte d'Ulysse, son fils!... Nous aurions cout sans fin et sans lassitude pendant dix ts de suite un si dlicieux pome, si Homre, par la voix de notre jeune mre, avait continu raconter ainsi; mais le pome finit avec les beaux jours. Depuis je l'ai relu cent fois voix basse, en mettant au rcit, dans ma pense, les inflexions de voix de cette femme antique plus nave que Nausicaa, plus laborieuse qu'Eurycle, plus reine, plus femme, plus mre que Pnlope! Ah! c'est ainsi que l'_Odysse_ doit tre lue pour que tout son charme coule des lvres dans l'intelligence et dans le coeur; c'est le pome des mres de famille, des poux, des pouses, des aeuls, des fils, des petits-enfants! c'est l'vangile de la vie rurale: l'esclave et le matre y sont gaux devant la posie et devant la nature. Ce n'est pas seulement le plus beau pome de paysage qui existe dans toutes les langues; c'est le cours le plus complet, le plus vivant et le plus familier de morale qui ait jamais t chant aux hommes depuis l'origine du monde. Que celui qui nie la posie lise l'_Odysse_, et, s'il n'est pas converti au gnie d'Homre, qu'il soit maudit de tous ceux qui ont une imagination et un coeur! Il peut tre un gomtre et un jansniste, il n'est ni un philosophe ni un homme. Il n'a reu de Dieu ni le sens de la nature, ni le sens de la famille, ni le sens de la vertu. Non ragionam di loro ma guarda e passa! Quant moi, aucune langue ne rendra jamais mon admiration et ma pit pour Homre, et, s'il y avait sur la terre quelque ordre de crature intermdiaire entre la divinit et l'humanit, je dirais: Homre est de cette race divine. Il y a trop de grandeur et d'infini dans son oeuvre pour qu'il soit un homme; il y a trop de nature, de sensibilit et de larmes pour qu'il soit un dieu! Il est _Homre_, c'est assez! Je vais remonter maintenant l'_Iliade_; il fallait d'abord vous allcher. LAMARTINE. Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, 56, rue Jacob. End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 4), by Alphonse de Lamartine License: Share Alike