Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) [Notes au lecteur de ce ficher digital: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.] COURS FAMILIER DE LITTRATURE UN ENTRETIEN PAR MOIS PAR M. A. DE LAMARTINE TOME CINQUIME. PARIS ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43. 1858 L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction l'tranger. COURS FAMILIER DE LITTRATURE REVUE MENSUELLE. V Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob, 56. [Illustration: Lamartine.] PRAMBULE DE L'ANNE 1858. MES LECTEURS. I Une partie de la presse retentit, depuis quelques semaines, d'un concert de malveillance, et d'un redoublement d'invectives contre cette modeste publication, et surtout contre son auteur. Trois sortes de journaux, qui ne paraissaient pas destins par leur nature se faire cho l'un l'autre, se signalent par plus d'acharnement contre ce qui porte mon nom: Un journal d'exagration religieuse, qui donnerait la tentation d'tre impie si l'on ne respectait pas la pit jusque dans les aberrations du zle; Les revues et les journaux des partis de 1830, qui ne pardonnent pas leurs revers ceux qui ont prserv la France et eux-mmes des contre-coups de leur catastrophe; Enfin un journal de sarcasme spirituel, qui tout est bon de ce qui fait rire, mme ce qui ferait pleurer les anges dans le ciel: la drision pour ce qui est terre. Ces journaux, nous viterons de les nommer. Nous ne nous plaignons pas de cette recrudescence de colres; nous avons bu depuis dix ans le calice jusqu' la lie et nous n'y trouvons plus rien d'amer; mais nous nous demandons quelquefois nous-mme d'o vient un tel redoublement d'outrages personnels. Est-ce que ce _Cours familier de Littrature_, ouvrage essentiellement neutre et tranger aux querelles du temps, ne laisse pas scrupuleusement en dehors toutes ces questions inviolables de conscience et toutes ces questions irritantes de partis qui ne sont propres qu' distraire, hors de propos, la jeunesse de l'tude des belles oeuvres de l'esprit humain? Est-ce que, pendant le peu de jours o la ncessit, et non l'ambition, nous donna un rle politique, nous avons abus des circonstances, de la popularit et de la force, par quelques-uns de ces svices, contre les partis ou contre les personnes, qui laissent dans les coeurs de justes et implacables ressentiments? Est-ce que nous avons laiss (comme Saint-Germain-l'Auxerrois ou l'archevch de Paris, en 1830) violer ou saccager le temple, vocifrer contre le prtre, attenter la libre et inviolable opinion des mes, la foi? Est-ce que, sous le feu mme de l'vnement du 24 fvrier, ct du chef du sacerdoce de Paris, Mgr Affre, de vaillante mmoire, nous n'avons pas rouvert les glises sous l'gide des citoyens arms, et mis le Dieu et l'autel libres hors la loi des rvolutions et des sacrilges? Est-ce que nous n'avons pas fait respecter, au pril de notre popularit et de notre vie, la porte des journaux menacs, le droit de nous injurier nous-mme? Est-ce que nous avons montr une arme charge dans nos mains ailleurs que sur le champ de bataille de Paris, pour dfendre la socit civile attaque non pas par la libert, mais par le meurtre? Est-ce que nous avons allum une de ces guerres rvolutionnaires qui flattent un moment les passions militaires d'un peuple, mais qui font crier le sang des nations contre leurs auteurs longtemps aprs que ce sang est tari? Est-ce que, la rvolution finie, l'avnement de l'Assemble constituante Paris, il a manqu un cheveu une tte, une borne un hritage, un grain de sable au champ du plus riche ou du plus pauvre des citoyens, une patrie un innocent? Est-ce que nos paroles n'auraient pas t aussi respectueuses pour les personnes que nos actes pour la souverainet du pays? Est-ce qu'il nous serait chapp, des lvres, non du coeur, la plus lgre offense aux vaincus? Est-ce que nous n'avons pas dcrt d'enthousiasme qu'il n'y avait pas de vaincus, pas de vainqueurs? qu'il n'y avait que la France appartenant du mme droit tous ses enfants? D'o viennent donc ces reprsailles sans griefs, sans justice et sans gnrosit? Hlas! faut-il le dire la honte de notre espce? Ce n'est pas parce que nous sommes coupable, c'est parce que nous sommes malheureux!... renversement trange du sens moral dans ces coeurs contre nature! Soyez malheureux, on vous achve. Le vrai crime aux yeux de ces gens-l, c'est d'tre sans crime: ils vous hassent par dpit de n'avoir rien vous pardonner. Il fallait vous servir contre nous de la force des rvolutions quand vous l'aviez en main, nous disent aujourd'hui avec une amre ironie ces crivains qui nous battent la joue de leur plume. Eh bien! non; nous ne voudrions pas ce prix de vos loges; nous aimons mieux tre invectiv pour notre innocence que d'tre lou pour la peur que nous aurions faite au plus timide de nos concitoyens. Vous nous apostrophez en ricanant du nom drisoire de _Sylla d'un jour_! Ah! si nous avions fait comme Sylla, peut-tre baiseriez-vous le pan de notre manteau quand nous passons dans les rues de Rome. Mais tous ces sarcasmes ne nous font ni changer de pense, ni changer de coeur; nous vivrions mille vies que nous les dvouerions encore vous prserver autant qu'il serait en nous, non pas seulement d'une blessure au coeur, mais d'une piqre l'piderme. Les gards font partie de la charit civique. Si vous l'oubliez quelquefois, c'est une raison pour nous de nous en souvenir. Des dieux que nous servons connais la diffrence II Et de quoi nous accusent ces crivains? De ce qu'il y a de plus ignominieux dans le mtier des lettres: de chercher, selon leurs viles expressions, DU BRUIT POUR DE L'ARGENT. Du bruit? Hlas! qu'ils savent mal lire au fond des mes! Ce que nous trouvons de plus amer dans les disgrces de la fortune, c'est prcisment d'tre contraint laisser retentir le nom quand l'homme a disparu. Le bonheur de la mort, c'est d'tre enseveli. L'argent? Oh! c'est diffrent; plt Dieu que nous en eussions recueilli juste assez pour pouvoir retirer, sans remords, cette partie de nous-mme qu'on appelle notre nom de cette dure, quoique honorable servitude, qui nous expose tous les jours ces fastidieux retentissements et ces odieuses interprtations de la publicit! Si ces ennemis parviennent (comme je ne le crains que trop) briser dans ma main cette plume de l'homme de lettres, mille fois plus respectable quand elle cherche le salaire par honneur que quand elle cherche la gloire par vanit, ces ennemis apprendront trop tard (et avec regret, je n'en doute pas) que ce qu'ils appellent la mendicit du travail n'tait que le devoir de la stricte probit. Mais la postrit seule appelle les choses par leur vrai nom; les contemporains les appellent par le nom qui les dshonore. Tant mieux! Ce n'est pas assez pour le travail d'tre le travail, il faut encore qu'il soit un opprobre; cela le rend plus mritoire aux yeux de cette Providence qui en a fait, pour ceux qui l'acceptent, non-seulement une loi, mais une vertu. Et que ne diraient-elles pas, ces langues deux tranchants, si je me reposais dans un insoucieux loisir, tandis que ceux qui je dois compte de mes journes et de mes veilles priraient par mon indiffrence et par mon oisivet? Vous m'accuseriez, avec raison alors, du plus lche et du plus coupable gosme; car enfin daignez raisonner un moment avec vous-mmes. Qu'est-ce qu'un homme qui sait un mtier quelconque, un mtier de la main ou un mtier de l'esprit? Cet homme est un capital. Qu'est-ce qui fait valoir ce capital? C'est le travail. Supposez que cet homme, au lieu de faire fructifier ce capital honorablement et fidlement pour ceux auxquels il en doit le produit, strilise, enfouisse, anantisse ce capital en se croisant les bras par fausse dignit ou par insouciance d'autrui: que fait cet homme? Il fait banqueroute de lui-mme ceux auxquels il doit le produit de son activit et le pain de leur vie. Que pensez-vous de cet homme? Qu'il est mprisable aux yeux de Dieu et aux yeux des autres hommes. Eh bien! que pensez-vous alors de vos insultes, vous qui me reprochez de travailler, c'est--dire vous qui m'outragez parce que je fais... quoi? ce qu'il serait dshonorant moi de ne pas faire!!! Vos mpris seront donc un jour des loges; laissez-moi les prendre ds aujourd'hui de votre bouche pour ce qu'ils sont. Je vous rends grces; en cherchant me dshonorer, vous avez, votre insu, glorifi le travail. Quelle cruelle inconsquence de dire un homme: Tu dois, et si tu ne payes pas ce que tu dois, tu es dshonor; et de lui dire dans la mme phrase: Si tu continues travailler pour payer ce que tu dois, nous te dshonorons encore. Voil cependant votre logique; ce n'est ni celle de Dieu, ni celle des hommes, ni celle de l'honneur, ni celle de l'conomie politique! Mais c'est la logique de la malignit humaine, qui veut enfermer un ennemi dans un cercle vicieux et l'touffer entre deux sophismes. Vous pouvez m'touffer, oui, mais vous ne me dshonorerez pas; je travaillerai jusqu' mon dernier soupir, et si je succombe ce ne sera pas ma faute: ce sera celle de mes ennemis. III Au reste, ce n'est pas la premire fois qu'une coalition d'inimitis littraires ou politiques ressasse ces griefs, et qu'elle me reproche tantt mon opulence, tantt ma mdiocrit; j'y suis accoutum, je pourrais dire, j'y suis bronz. Lorsque, aprs la rvolution de 1830, que j'avais vue avec douleur, je voulus entrer dans les assembles publiques pour y dfendre la tribune, selon mes forces, non cette rvolution, mais la libert, un pote fameux alors, tomb depuis, relev aujourd'hui par sa noble rsipiscence, crivit contre moi une satire sous le titre de _Nmsis_. Il m'y reprochait aussi mes prtendus trsors; il y refusait, lui pote, un pote son droit de citoyen! Je lui rpondis en vers avec indignation, mais sans injures. Nous sommes devenus bienveillants l'un pour l'autre depuis. Peut-tre vivrai-je assez pour que les crivains qui m'insultent aujourd'hui en prose regrettent un jour leur injuste inimiti. Je ne la leur rendrai jamais; en fait de haine je veux mourir insolvable. IV Cependant, qu'ils me permettent une seule observation sur la diffrence des temps et des procds entre la _Nmsis_ et leur diatribe. Quand l'auteur de la _Nmsis_, Barthlemy, me dcochait ses _iambes_ mordants pour arrter ma marche au dbut de ma carrire civique, j'tais jeune, riche, heureux, entour de ces illusions du matin de la vie que trompe si souvent le soir, arm de mes vers pour le combat potique, arm de ma parole aux tribunes pour le combat politique; il tait peut-tre injuste, mais il tait loyal et courageux de m'attaquer dans ma force. Aujourd'hui, je ne succombe pas, mais je chancelle sous le poids de beaucoup de choses plus lourdes que les annes: je suis pauvre des besoins d'autrui; sous ma fausse apparence de bien-tre je ne suis pas heureux; je n'blouis personne de tous mes prestiges teints ou clipss; je dispute des proches, des amis, des clients, un berceau, un spulcre, l'encan des revendeurs de tombes; je suis dsarm, je veux l'tre; il n'y a ni mrite, ni force, ni gloire m'outrager; il y en aurait m'aider dans mon travail si l'on avait un autre coeur! Que ces hommes irrflchis comparent les circonstances dans lesquelles Barthlemy me raillait de mes prosprits et les circonstances dans lesquelles ils m'invectivent de mes disgrces, et qu'ils prononcent! Je ne dirai pas le mot; mais qu'ils l'entendent dans le fond de leur conscience et qu'ils rougissent! Je ne veux pas d'autre vengeance qu'un regret! _P. S._ Nous croyons devoir donner ici nos lecteurs la bagatelle potique ci-jointe; nous l'crivmes dans une heure de loisir drobe l'tude pendant ces dernires matines d'automne. Nous l'adressmes un homme de coeur et de talent; cet homme fut aussitt associ, pour ce crime d'amiti, aux injures qu'on nous rservait. C'tait une goutte de parfum que nous voulions jeter sur sa route; cette goutte d'huile a servi attiser encore le feu des rancunes. Que le lecteur juge de ce grand crime commis en badinant; il y a des gens auxquels il n'est permis ni de pleurer ni de sourire! LAMARTINE. LETTRE ALPHONSE KARR, JARDINIER. Esprit de bonne humeur et gat sans malice, Qui mme en le grondant badine avec le vice, Et qui, levant la main sans frapper jusqu'aux pleurs, Ne fustige les sots qu'avec un fouet de fleurs! Nice t'a donc prt le bord de ses corniches Pour te faire au soleil le nid d'algue o tu niches; C'est donc l que se mle au bruit des flots dormants Le bruit rveur et gai de tes gazouillements! Oh! que ne puis-je, hlas! de plus prs les entendre? Oh! que la libert lente se fait attendre! Quand pourrai-je, ce monde ayant pay ranon, Suspendre comme toi ma veste ton buisson, Et, dchaussant mes pieds saignants de dards sans nombre, Te dire, en t'embrassant: Ami, vite un peu d'ombre! Nous avons trop hl notre front et nos mains Aux soleils, au roulis des ocans humains; chapps tous les deux d'un naufrage semblable, Faisons-nous sur la plage un oreiller de sable, Et qu'insensiblement, flot flot, pli sur pli, La mare en montant nous submerge d'oubli! Il faut tout beau soir son Jardin des Olives! N'est-il pas, sur le bord du champ que tu cultives, Parmi les citronniers, les cyprs et les buis, Un maigre champ portant sa maison et son puits? Le figuier, tronc qui vit et qui meurt avec l'homme, N'y fait-il pas briller sa figue en pleurs de gomme? N'y pend-il pas aux murs ses rameaux tortueux, Comme pour subsister ou crouler avec eux? Vingt ou trente oliviers, l'ombre diaphane, N'y sont-ils pas penchs par la corde de l'ne? Sur l'corce en lambeaux de leurs troncs caills N'y voit-on pas courir les lzards veills? N'entend-on pas, au creux du sillon qui la brle, La cigale aux cent voix chanter la canicule? Dans le ravin plus vert, sous l'ombre du coteau, N'y voit-on pas filtrer goutte goutte un peu d'eau, O, pourvu que le Ciel avare un jour y pleuve, Altr par ses chants, ton rossignol s'abreuve? N'y voit-on pas du seuil luire entre les rochers La plaine aux bleus sillons que fendent les nochers, O la vague la vague, en jetant son cume, Passe dans la lumire et se perd dans la brume? N'en respire-t-on pas, jusque sur la hauteur, Comme d'un foin fauch l'enivrante senteur? Le choc de ses flots lourds, quand l'autan les soulve, N'y fait-il pas voguer, rouler, trembler en rve? Le terrible infini qu'on voit l'horizon N'y refoule-t-il pas le coeur la maison? N'y bnit-on pas Dieu de cet arpent de terre O l'on repose en paix sous l'arbre sdentaire, O l'on s'veille au moins comme on s'est endormi, Sur cette fourmilire o l'homme est la fourmi? Enfin, autour du seuil de la hutte cache, Ne voit-on pas toujours la terre frais bche Verdoyer du duvet des semis printaniers Dont les coeurs de laitue enfleront les paniers? La bche au fil tranchant que le gazon essuie, L'arrosoir au long cou qui simule la pluie, L'chelle qui se dresse aux espaliers des toits, La serpette qui tond, comme un troupeau, le bois, Le long rteau qui peigne et qui grossit en gerbes, Quand la faux a pass, les verts cheveux des herbes; Outils selon la plante et selon la saison, N'y sont-ils pas pendus aux clous sur la cloison? S'il est prs de ta mer une telle colline, Ami! pour mon hiver retiens la plus voisine. On dit que d'crivain tu t'es fait jardinier; Que ton ne au march porte un double panier; Qu'en un carr de fleurs ta vie a jet l'ancre Et que tu vis de thym au lieu de vivre d'encre? On dit que d'Albion la vierge au front vermeil, Qui vient comme _Baa_ fleurir ton soleil, Achetant tes primeurs de la rose closes, Trouve plus de velours et d'haleine tes roses? Je le crois; dans le miel plante et got ne sont qu'un: L'esprit du jardinier parfume le parfum! Est-on dshonor du mtier qu'on exerce? Abdolonyme roi fit ce riant commerce. Tout homme avec fiert peut vendre sa sueur! Je vends ma grappe en fruit comme tu vends ta fleur, Heureux quand son nectar, sous mon pied qui la foule, Dans mes tonneaux nombreux en ruisseaux d'ambre coule, Produisant son matre, ivre de sa chert, Beaucoup d'or pour payer beaucoup de libert! Le sort nous a rduits compter nos salaires, Toi des jours, moi des nuits, tous les deux mercenaires; Mais le pain bien gagn craque mieux sous la dent: Gloire qui mange libre un sel indpendant! La Fortune, semblable la servante agile Qui tire l'eau du puits pour sa cruche d'argile, levant le seau double au chanvre suspendu, Le laisse retomber quand il est rpandu; Ainsi, pour donner l'me des foules avides, Elle nous monta pleins et nous descendit vides. Ne nous en plaignons pas; elle est esclave, et fait Le mnage divin de son matre parfait; Bnissons-la plutt, retombs dans la vase, De n'avoir pas bris tout entier l'humble vase, D'avoir bu dans l'cuelle et de nous avoir pris Tantt pour le pouvoir, tantt pour le mpris. L'un et l'autre sont bons, pourvu qu'on y respecte Le rle de l'toile ou celui de l'insecte: L'homme n'a de valeur qu' son jour, son lieu, Brin de fil enchss dans la toile de Dieu!... Te souviens-tu du temps o tes _Gupes_ caustiques, Abeilles bien plutt des collines attiques, De l'Hymte embaum venaient chaque saison Ptrir d'un suc d'esprit le miel de la raison? Ce miel, assaisonn du bon sens de la Grce, Ne cherchait le piquant qu' travers la justesse. Aristophane ou Sterne en et t jaloux; On y sentait leur sel, mais le tien est plus doux. Ces insectes, volant en essaim d'tincelles, Cachaient leur aiguillon sous l'clair de leurs ailes; leur bourdonnement on souriait plutt; La grce comme une huile y gurissait le mot! C'tait aussi le temps o ces jouets de l'me, Tes romans, s'effeuillaient sur des genoux de femme, Et laissaient leurs sens, ivres du titre seul, L'indlbile odeur de la fleur du _Tilleul_! Enfin te souviens-tu de ces jours o l'orage la hauteur du flux fit monter ton courage, Prompt tout, prt tout, la mort, l'exil, Quand il fallait conduire un peuple avec un fil, Et que tu traversais la grande Olympiade, Aristippe masqu du front d'Alcibiade? As-tu donc oubli comme au fort du pril Ton coeur en clatant rpondait au fusil? Ah! je m'en souviens, moi! Je crois te voir encore, l'heure o sur Paris montait la rouge aurore, Quand ma lampe jetait sa dernire lueur, Et qu'un bain de ma veille tanchait la sueur; Tu t'asseyais tranquille au bord de ma baignoire, Le front ple et pourtant illumin d'histoire; Tu me parlais de Rome un Tacite la main, Des victoires d'hier, des dangers de demain, Des citoyens tremblants, de l'aube prte natre, Des excs, des dgots et de la soif d'un matre, Du dfil terrible passer sans clart, Pont sur le feu qui mne au ciel de Libert! Tu regardais la peur en face, en homme libre, Et ta haute raison rendait plus d'quilibre mon esprit frapp de tes grands -propos Que le bain n'en rendait mes membres dispos! J'appris t'estimer, non au vain poids d'un livre, Mais au poids d'un grand coeur qui sait mourir ou vivre. Ils sont passs ces jours dont tu dois tre fier; C'tait un autre sicle, et pourtant c'est hier! Les regretterais-tu? Pour bcher plus l'aise, Il fait bien moins de vent au pied de la falaise; Heureux qui du gros temps, o sombra son bateau, A sauv comme toi sa bche et son rteau! Quand l'homme se resserre sa juste mesure, Un coin d'ombre pour lui, c'est toute la nature; L'orateur du _Forum_, le pote badin, Horace et Cicron, qu'aimaient-ils? Un jardin: L'un son Tibur tremp des grottes de Neptune, L'autre son Tusculum plein d'chos de tribune. Un jardin qu'en cent pas l'homme peut parcourir, Va! c'est assez pour vivre et mme pour mourir! J'ai toujours envi la mort de ce grand homme, Esprit athnien dans un consul de Rome, Dou de tous les dons parfaits, quoique divers, Fulminant dans sa prose et rveur dans ses vers, Cicron en un mot, me encyclopdique, Digne de gouverner la saine rpublique, Si Rome, riche en matre et pauvre en citoyen, Avait pu supporter l'oeil d'un homme de bien! Peut-tre sous Csar trop souple au diadme, Mais par piti pour Rome et non pas pour lui-mme! Quand sous le fer tromp Csar fut abattu, Antoine eut peur en lui d'un reste de vertu; Fulvie aux triumvirs mendia cette tte; Octave marchanda; Lpide, un jour de fte, Ne pouvait refuser ce bouquet au festin; La courtisane obtint ce plaisir clandestin; La meute des soldats, qu'un dlateur assiste, Sortit de Rome en arme et courut sur la piste. Cicron, cependant, par ce divin effroi Qui glace la vertu lorsque le vice est roi, De Rome, avant l'arrt, l'me dj bannie, Parcourait en proscrit sa chre Campanie, Tantt quittant la plage et se fiant aux flots, Tantt montrant du geste une le aux matelots; Enfin, las de trembler de retraite en retraite, Il se fit dbarquer dans ses bains de Gate, Dlicieux jardins bords de mers d'azur O le soleil reluit sur le cap blanc d'Anxur, O les flots, s'engouffrant dans ces grottes factices, Lavaient la mosaque, et, par les interstices, Laissant entrer le jour flottant dans le bassin, Des rayons sur les murs faisaient trembler l'essaim. Mais des soldats rdeurs les pas sourds retentirent; Par leurs gazouillements ses oiseaux l'avertirent: Quelques reflets de hache avaient d les frapper; Remontant en litire, il tenta d'chapper. Il descendait dj le sentier du rivage O sa galre sec s'amarrait la plage, Quand on lui demanda sa tte!--La voil! Il tendit son cou maigre au glaive; elle roula. Le jardin qu'il aimait but le sang de son matre... De son bouquet sanglant ardente se repatre, Fulvie, en recevant la tte dans son sein, Passa sa bague au doigt du tribun assassin; Puis, dans l'organe mort pour punir la harangue, De son pingle d'or elle pera la langue, Et sur les _Rostres_ sourds fit clouer les deux mains Qui rpandaient le geste et le verbe aux Romains! Ainsi mourut, au site o se plaisait sa vie, La gloire des Romains, l'ennemi de Fulvie! Son beau cap, ses jardins, sa mer, ses bois, ses cieux, Lui prtrent la place et l'heure des adieux; Ses oiseaux familiers, voletant dans la nue, Lui chantrent au ciel sa libre bienvenue! Le sort garde-t-il mieux ses grands favoris? Qui ne voudrait trembler et mourir ce prix, Lguant comme ce sage, au sortir de la vie, Son me l'univers et sa tte Fulvie? Il n'est plus de Fulvie et plus de Cicron; Notre Fulvie, nous, c'est quelque amer Frron Dont la haine terrestre au feu du ciel s'allume Et qui nous percera la langue avec sa plume! LAMARTINE. COURS FAMILIER DE LITTRATURE XXVe ENTRETIEN. Premier de la troisime Anne. LITTRATURE GRECQUE. L'ILIADE ET L'ODYSSE D'HOMRE. I Reprenons les plus belles oeuvres de l'esprit humain, le livre d'Homre. Nous avons commenc par l'_Odysse_, parce que, l'_Odysse_, c'est l'homme; l'_Iliade_, c'est le pote. Mais d'abord une rflexion gnrale. Entre la littrature de l'Inde et celle de la Chine, littratures qui ont prcd de bien des sicles la littrature grecque, il y a eu l'gypte; l'gypte, grand mystre, grand arcane, grande clipse aujourd'hui, civilisation, religion, politique, langue, livres dont nous ne savons rien ou presque rien, tant que les innombrables _papyrus_, ces _momies_ de la pense humaine aux bords du Nil, ne nous auront pas rvl leurs nigmes, que nos savants cherchent dchiffrer depuis cinquante ans! Mais, si nous en jugeons par les monuments crasants de masse et imposants de solidit, par les montagnes des Troglodytes troues comme des alvoles de ruches humaines, par les temples de granit d'un seul bloc, par les pyramides, ces Alpes du dsert lances au ciel d'un seul jet, par les canaux creuss main d'homme comme des lits au plus dbordant des fleuves, par ces bassins intrieurs que tout le sable de l'thiopie ne suffirait pas boire et que le percement de l'isthme de Suez s'efforce aujourd'hui de surpasser pour dverser trois mers en une et pour placer trois continents sous la main de l'Europe; si nous en jugeons, dis-je, par ces gigantesques alphabets de pierre qui couvrent le sol de l'gypte, sa littrature dut tre aussi puissante que son architecture, car tous les arts prennent en gnral leur niveau dans une civilisation. Quand vous voyez les traces d'un immense travail d'un peuple sur la matire, vous pouvez conclure avec certitude que, chez un tel peuple, le travail de la pense a t gal au travail de la main; l o vous contemplez un temple de Memphis, vous pouvez tre sr qu'il y a eu une religion; l o vous contemplez une pyramide, vous pouvez tre sr qu'il y a eu une administration civile; l o vous contemplez le Parthnon, vous pouvez tre sr qu'il y a eu un Homre. Mais, je le rpte, nous ne connaissons de l'gypte que son cadavre, couch tout habill dans la valle du Nil. L'gypte est clipse; l'gypte ressemble ces toiles dont les astronomes du temps de Ptolme nous parlent, mais qui se sont ou teintes ou enfonces dans les distances incommensurables de l'ther: leur lueur, inconteste alors, n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir du firmament. L'gypte avait t le pont d'une seule arche qui avait uni intellectuellement la Chine et les Indes littraires et religieuses la Grce; mais ce pont s'est croul dans le Nil, et nous ne connaissons de cette intelligence disparue que ce qui en avait pass en Grce ou Rome. Tout date pour nous de la Grce dans les chefs-d'oeuvre de la troisime poque de l'esprit humain. Les littratures primitives de la Grce sont elles-mmes un mystre, jusqu' Orphe, Hsiode, Homre. Pour mieux dire, tout date pour nous d'Homre. L'antiquit grecque sort des tnbres un chef-d'oeuvre la main. Ce chef-d'oeuvre, c'est l'_Iliade_ et l'_Odysse_. Un mot sur leur auteur. Les savants disent: Ces deux pomes furent longtemps des posies populaires conserves seulement dans la mmoire des conteurs ou chanteurs ambulants de la Grce. Denys de Thrace raconte ainsi comment elles furent recueillies: une certaine poque, dit-il, les pomes d'Homre furent entirement anantis, soit par le feu, soit par un tremblement de terre, soit par une inondation; et, tous ces livres ayant t perdus et disperss de toutes parts, on n'en conservait que des fragments dcousus; l'ensemble des pomes allait tomber entirement dans l'oubli. Alors Pisistrate, gnral des Athniens, dsirant s'acqurir de la gloire et faire revivre les pomes d'Homre, prit la rsolution suivante. Il fit publier par toute la Grce que ceux qui possdaient des vers d'Homre recevraient une rcompense dtermine par chaque vers qu'ils apporteraient. Tous ceux qui se trouvaient en avoir se htrent de les apporter et reurent sans contestation la rcompense promise. Pisistrate ne renvoyait mme pas ceux qui lui remettaient des vers qu'il avait dj reus d'un autre. Quelquefois dans le nombre de ces vers il en trouvait un, deux, ou mme davantage, qui taient de trop; de l il arriva que quelques-uns en apportrent de leur faon. Aprs avoir rassembl tous ces fragments, Pisistrate appela soixante-douze grammairiens, afin que chacun en particulier, et sur le plan qui lui paratrait le meilleur, fit un tout de ces divers morceaux d'Homre, moyennant un prix convenable pour des hommes habiles et de bons juges en fait de posie. Il remit chacun d'eux tous les vers qu'il avait pu recueillir. Quand chacun les eut runis selon son ide, Pisistrate rassembla ces compilateurs. Chacun fut oblig d'exposer son travail particulier en prsence de tous. Eux, ayant entendu la lecture de ces divers pomes, et les jugeant sans passion, sans esprit de rivalit, n'coutant que l'intrt de la vrit, et ne considrant que la convenance de l'art, dclarrent unanimement que la compilation d'Aristarque et celle de Znodote taient les meilleures; enfin, jugeant entre les deux, celle d'Aristarque eut la prfrence. Cependant, comme nous l'avons dit, parmi ceux qui portrent des vers Pisistrate, quelques-uns, pour obtenir une plus grande rcompense, en ajoutrent de leur faon, que l'usage ne tarda pas consacrer aux yeux des lecteurs. Cette supercherie n'chappa point la sagacit des juges; mais, cause de la coutume et de l'opinion reue, ils consentirent les laisser subsister, marquant toutefois d'un _obel_ ceux qu'ils n'approuvaient pas, comme tant trangers au pote et indignes de lui; ils tmoignrent par ce signe que ces mmes vers n'taient point dignes d'Homre. II Cicron et les critiques romains de son poque ont admis cette opinion sur ce chef-d'oeuvre de l'art grec et sur ce chef-d'oeuvre des langues crites. Quant nous, nous n'en croyons rien, ou plutt nous n'en croyons qu'une seule chose: c'est que le tyran lettr d'Athnes, Pisistrate, fit en effet rechercher et recueillir en corps d'ouvrage, par les rudits de son temps, les fragments dissmins des posies homriques confis la seule mmoire des peuples de l'Hellnie et de l'Asie Mineure, aprs des sicles inconnus de barbarie et d'ignorance qui avaient submerg plus ou moins longtemps ces admirables monuments de l'esprit. Mais nous ne croyons point et nous ne croirons jamais qu'une langue aussi parfaite de construction, d'image, d'harmonie, de prosodie, que la langue de l'_Iliade_, n'et pas t crite avant l'poque o Homre dicta ou chanta ses pomes aux pasteurs, aux guerriers, aux matelots de l'Ionie. Une langue n'est pas l'oeuvre d'un homme ni d'un jour; une langue est l'oeuvre d'un peuple et d'une longue srie de sicles, et quand cette langue, comme la langue employe par Homre, prsente l'esprit et l'oreille toutes les merveilles de la logique, de la grammaire, de la critique, du style, des couleurs, de la sonorit et du sens qui caractrisent la maturit d'une civilisation, vous pouvez conclure avec certitude qu'une telle langue n'est pas le patois grossier des montagnards ni des marins d'une pninsule encore barbare, mais qu'elle a t longtemps construite, parle chante, crite, et qu'elle est vieille comme les rochers de l'Attique et rpandue comme les flots de son Archipel. Voici, au reste, comment nous avons reconstruit nous-mme, une autre poque et dans un autre ouvrage, la vie et les oeuvres d'Homre, d'aprs les monuments les plus anciens et les plus authentiques de la critique et de l'rudition grecque. C'est une des facults les plus naturelles et les plus universelles de l'homme que de reproduire en lui par l'imagination et la pense, et en dehors de lui par l'art et par la parole, l'univers matriel et l'univers moral au sein duquel il a t plac par la Providence. L'homme est le miroir pensant de la nature; tout s'y retrace, tout s'y anime, tout y renat par la posie. C'est une seconde cration que Dieu a permis l'homme de feindre en refltant l'autre dans sa pense et dans sa parole; un _verbe_ infrieur, mais un _verbe_ vritable, qui cre, bien qu'il ne cre qu'avec les lments, avec les images et avec les souvenirs des choses que la nature a cres avant lui: jeu d'enfant, mais jeu divin de notre me avec les impressions qu'elle reoit de la nature; jeu par lequel nous reconstruisons sans cesse cette figure passagre du monde extrieur et du monde intrieur, qui se peint, qui s'efface et qui se renouvelle sans cesse devant nous. Voil pourquoi le mot _posie_ veut dire _cration_. La mmoire est le premier lment de cette cration, parce qu'elle retrace les choses passes et disparues notre me; aussi les _Muses_, ces symboles de l'inspiration, furent-elles nommes _les filles de mmoire_ par l'antiquit. L'imagination est le second, parce qu'elle colore ces choses dans le souvenir et qu'elle les vivifie. Le sentiment est le troisime, parce que, la vue ou au souvenir de ces choses survenues et repeintes dans notre me, cette sensibilit fait ressentir l'homme des impressions, physiques ou morales, presque aussi intenses et aussi pntrantes que le seraient les impressions de ces choses mmes, si elles taient relles et prsentes devant nos yeux. Le jugement est le quatrime, parce qu'il nous enseigne seul dans quel ordre, dans quelle proportion, dans quels rapports, dans quelle juste harmonie nous devons combiner et coordonner entre eux ces souvenirs, ces fantmes, ces drames, ces sentiments imaginaires ou historiques, pour les rendre le plus conformes possible la ralit, la nature, la vraisemblance, afin qu'ils produisent sur nous-mmes et sur les autres une impression aussi entire que si l'art tait vrit. Le cinquime lment ncessaire de cette cration ou de cette _posie_, c'est le don d'exprimer par la parole ce que nous voyons et ce que nous sentons en nous-mmes, de produire en dehors ce qui nous remue en dedans, de peindre avec les mots, de donner pour ainsi dire aux paroles la couleur, l'impression, le mouvement, la palpitation, la vie, la jouissance ou la douleur qu'prouvent les fibres de notre propre coeur la vue des objets que nous imaginons. Il faut pour cela deux choses: la premire, que les langues soient dj trs-riches, trs-fortes et trs-nuances d'expressions, sans quoi le pote manquerait de couleurs sur sa palette; la seconde, que le pote lui-mme soit un instrument humain de sensations, trs-impressionnable, trs-sensitif et trs-complet; qu'il ne manque aucune fibre humaine son imagination ou son coeur; qu'il soit une vritable lyre vivante toutes cordes, une _gamme_ humaine aussi tendue que la nature, afin que toute chose, grave ou lgre, douce ou triste, douloureuse ou dlicieuse, y trouve son retentissement ou son cri. Il faut plus encore, il faut que les notes de cette gamme humaine soient trs-sonores et trs-vibrantes en lui, pour communiquer leur vibration aux autres; il faut que cette vibration intrieure enfante sur ses lvres des expressions fortes, pittoresques, frappantes, qui se gravent dans l'esprit par l'nergie mme de leur accent. C'est la force seule de l'impression qui cre en nous le mot, car le mot n'est que le contre-coup de la pense. Si la pense frappe fort, le mot est fort; si elle frappe doucement, il est doux; si elle frappe faiblement, il est faible. Tel coup, tel mot; voil la nature! Enfin, le sixime lment ncessaire cette cration intrieure et extrieure qu'on appelle posie, c'est le sentiment musical dans l'oreille des grands potes, parce que la posie chante au lieu de parler, et que tout chant a besoin de musique pour le noter, et pour le rendre plus retentissant et plus voluptueux nos sens et notre me. Et si vous me demandez: Pourquoi le chant est-il une condition de la langue potique? je vous rpondrai: Parce que la parole chante est plus belle que la parole simplement parle. Mais si vous allez plus loin, et si vous me demandez: Pourquoi la parole chante est-elle plus belle que la parole parle? je vous rpondrai que je n'en sais rien, et qu'il faut le demander celui qui a fait les sens et l'oreille de l'homme plus voluptueusement impressionns par la cadence, par la symtrie, par la mesure et par la mlodie des sons et des mots, que par les sons et les mots inharmoniques jets au hasard; je vous rpondrai que le rhythme et l'harmonie sont deux lois mystrieuses de la nature qui constituent la souveraine beaut ou l'ordre dans la parole. Les sphres elles-mmes se meuvent aux mesures d'un rhythme divin, les astres chantent; et Dieu n'est pas seulement le grand architecte, le grand mathmaticien, le grand pote des mondes, il en est aussi le grand musicien. La cration est un chant dont il a mesur la cadence et dont il coute la mlodie. Mais le grand pote, d'aprs ce que je viens de dire, ne doit pas tre dou seulement d'une mmoire vaste, d'une imagination riche, d'une sensibilit vive, d'un jugement sr, d'une expression forte, d'un sens musical aussi harmonieux que cadenc; il faut qu'il soit un suprme philosophe, car la sagesse est l'me et la base de ses chants; il faut qu'il soit lgislateur, car il doit comprendre les lois qui rgissent les rapports des hommes entre eux, lois qui sont aux socits humaines et aux nations ce que le ciment est aux difices; il doit tre guerrier, car il chante souvent les batailles ranges, les prises de villes, les invasions ou les dfenses de territoires par les armes; il doit avoir le coeur d'un hros, car il clbre les grands exploits et les grands dvouements de l'hrosme; il doit tre historien, car ses chants sont des rcits; il doit tre loquent, car il fait discuter et haranguer ses personnages; il doit tre voyageur, car il dcrit la terre, la mer, les montagnes, les productions, les monuments, les moeurs des diffrents peuples; il doit connatre la nature anime et inanime, la gographie, l'astronomie, la navigation, l'agriculture, les arts, les mtiers mme les plus vulgaires de son temps, car il parcourt dans ses chants le ciel, la terre, l'ocan, et il prend ses comparaisons, ses tableaux, ses images, dans la marche des astres, dans la manoeuvre des vaisseaux, dans les formes et dans les habitudes des animaux les plus doux ou les plus froces; matelot avec les matelots, pasteur avec les pasteurs, laboureur avec les laboureurs, forgeron avec les forgerons, tisserand avec ceux qui filent les toisons des troupeaux ou qui tissent les toiles, mendiant mme avec les mendiants aux portes des chaumires ou des palais. Il doit avoir l'me nave comme celle des enfants, tendre, compatissante et pleine de piti comme celle des femmes, ferme et impassible comme celle des juges et des vieillards, car il rcite les jeux, les innocences, les candeurs de l'enfance, les amours des jeunes hommes et des belles vierges, les attachements et les dchirements du coeur, les attendrissements de la compassion sur les misres du sort: il crit avec des larmes; son chef-d'oeuvre est d'en faire couler. Il doit inspirer aux hommes la piti, cette plus belle des sympathies humaines, parce qu'elle est la plus dsintresse. Enfin il doit tre un homme pieux et rempli de la prsence des dieux et du culte de la Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission est de faire aspirer les hommes au monde invisible et suprieur, de faire profrer le nom suprme toute chose, mme muette, et de remplir toutes les motions qu'il suscite dans l'esprit ou dans le coeur de je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est l'atmosphre et comme l'lment invisible de la Divinit. III peine daignerai-je rfuter ceux qui, comme Denys de Thrace, Cicron et tant d'autres, ont cru que le pote appel Homre n'avait jamais exist, mais que l'_Iliade_ et l'_Odysse_ n'taient que des _rapsodies_ ou des fragments de posies recousus ensemble par des _rapsodes_, chanteurs ambulants qui parcouraient la Grce et l'Asie en improvisant des chants populaires. Cette opinion est l'athisme du gnie; elle se rfute par sa propre absurdit. Cent Homres ne seraient-ils donc pas plus merveilleux qu'un seul? L'unit et la perfection gale des oeuvres n'attestent-elles pas l'unit de pense et la perfection de main de l'ouvrier? Si la Minerve de _Phidias_ avait t brise en morceaux par les barbares, et qu'on m'en rapportt un un les membres mutils et exhums, s'adaptant parfaitement les uns aux autres et portant tous l'empreinte du mme ciseau, depuis l'orteil jusqu' la boucle de cheveux, dirais-je, en contemplant tous ces fragments d'incomparable beaut: Cette statue n'est pas d'un seul Phidias; elle est l'oeuvre de mille ouvriers inconnus qui se sont rencontrs par hasard faire successivement ce chef-d'oeuvre de dessin et d'excution? Non; je reconnatrais, l'vidence de l'unit de conception, l'unit d'artiste, et je m'crierais: C'est Phidias! comme le monde entier s'crie: C'est Homre! Passons donc sur ces incrdulits, vestiges de l'antique envie qui a poursuivi ce grand homme jusque dans la postrit. Ce pre et ce roi des potes a prcd de prs de mille ans la naissance de Jsus-Christ. Son berceau fut plac au bord de la mer enchante qui spare l'Asie Mineure de la Grce, en face de Chio et de l'Archipel, point de vue le plus ravissant o l'oeil d'un homme puisse s'ouvrir la lumire. Les hautes montagnes du _Taurus_ qui meurent derrire Smyrne, la mer tincelante qui cume dans toutes ses anses, le ciel serein qui encadre les flots, les cimes, les les, les tides haleines qui soufflent de tous les golfes, font de ce beau lieu l'den d'une imagination potique. L'le flottante de Dlos est l'image de ce berceau d'Homre flottant de mme sur ces horizons et sur ces vagues. Son histoire n'est pas si obscure qu'on le prtend; tous les crivains de ces lieux et de ces temps s'accordent parfaitement sur les principales circonstances de cette vie. Les rves n'ont pas tant d'uniformit et de concordance dans leurs chimres. Voici ces principales circonstances, qui se retrouvent partout, en Ionie, en Grce, sur tous les cueils de l'Archipel. Il y avait dj d'autres grands potes avant lui et de son temps; son apostrophe aux jeunes filles de Dlos l'attesterait seul. Si jamais, leur dit-il dans la dernire strophe, si jamais parmi les mortels quelque voyageur malheureux aborde ici et qu'il vous dise: --Jeunes filles, quel est le plus inspir des chantres qui visitent votre le, et lequel aimez-vous le mieux? coutez, rpondez toutes alors en vous souvenant de moi:--C'est l'homme aveugle qui habite dans la montagneuse Chio; ses chants l'emporteront ternellement dans l'avenir sur tous les autres chants! Maintenant relisons sa vie travers le demi-jour des traditions et des rcits populaires de l'Archipel. IV Il y avait dans la ville de Magnsie, colonie grecque de l'Asie Mineure, spare de Smyrne par une chane de montagnes, un homme originaire de Thessalie, nomm Mlanopus. Il tait pauvre, comme le sont en gnral ces hommes errants qui s'exilent de leur pays, o ne les retiennent ni maison ni champ paternels. Il se transporta donc de Magnsie dans une autre ville neuve et peu loigne de Magnsie, o cette valle, dj trop peuple, jetait ses essaims. Cette ville s'appelait Cym. Mlanopus s'y maria avec une jeune Grecque aussi pauvre que lui, fille d'un de ses compatriotes, nomm Omyreths. Il en eut une fille unique, laquelle il donna le nom de Crithis; il perdit bientt sa femme, et, se sentant lui-mme mourir, il lgua sa fille, encore enfant, un de ses amis qui tait d'Argos, et qui portait le nom de Clanax. La beaut de Crithis porta malheur l'orpheline et porta bonheur la Grce et au monde. Il semble qu'Homre, le plus merveilleux des hommes, ft prdestin ne pas connatre son pre, comme si la Providence avait voulu jeter un mystre sur sa naissance afin d'accrotre le prestige autour de son berceau. Crithis inspira de l'amour un inconnu, se laissa surprendre ou sduire. Sa faute ayant clat aux yeux de la famille de Clanax, cette famille craignit d'tre dshonore par la prsence d'un enfant illgitime son foyer. On cacha la faiblesse de Crithis, et on l'envoya dans une autre colonie grecque qui se peuplait en ce temps-l au fond du golfe d'Hermus, et qui s'appelait Smyrne. Crithis, portant dans son sein celui qui couvrait alors son front de honte, et qui devait un jour couvrir son nom de clbrit, reut asile Smyrne chez un parent de Clanax, n en Botie et transplant dans la nouvelle colonie grecque; il se nommait Ismnias. On ignore si cet homme connaissait ou ignorait l'tat de Crithis, qui passait sans doute pour veuve ou pour marie Cym. Quoi qu'il en soit, l'orpheline ayant un jour accompagn les femmes et les filles de Smyrne au bord du petit fleuve _Mls_, o l'on clbrait en plein champ une fte en l'honneur des dieux, fut surprise par les douleurs de l'enfantement. Son enfant vint au monde au milieu d'une procession la gloire des divinits dont il devait rpandre le culte, au chant des hymnes, sous un platane, sur l'herbe, au bord du ruisseau. Les compagnes de Crithis ramenrent la jeune fille et rapportrent l'enfant nu, dans leurs bras, Smyrne, dans la maison d'Ismnias. C'est de ce jour que le ruisseau obscur qui serpente entre les cyprs et les joncs autour du faubourg de Smyrne a pris un nom qui l'gale aux fleuves. La gloire d'un enfant remonte pour l'clairer jusqu'au brin d'herbe o il fut couch en tombant du sein de sa mre. Les traditions racontent et les anciens ont crit qu'Orphe, le premier des potes grecs qui chanta en vers des hymnes aux immortels, fut dchir en lambeaux par les femmes du mont Rhodope, irrites de ce qu'il enseignait des dieux plus grands que les leurs; que sa tte, spare de son corps, fut jete par elles dans l'Hbre, fleuve dont l'embouchure est plus de cent lieues de Smyrne; que le fleuve roula cette tte encore harmonieuse jusqu' la mer; que les vagues, leur tour, la portrent jusqu' l'embouchure du Mls; que cette tte choua sur l'herbe, prs de la prairie o Crithis mit au monde son enfant, comme pour venir d'elle-mme transmettre son me et son inspiration Homre. Les rossignols, prs de sa tombe, ajoutent-ils, chantent plus mlodieusement qu'ailleurs. Soit qu'Ismnias ft trop pauvre pour nourrir la mre et l'enfant, soit que la naissance de ce fils sans pre et jet quelque ombre sur la rputation de Crithis, il la congdia de son foyer. Elle chercha pour elle et pour son enfant un asile et un protecteur de porte en porte. Il y avait en ce temps-l, Smyrne, un homme peu riche aussi, mais bon et inspir par le coeur, tels que le sont souvent les hommes dtachs des choses prissables par l'tude des choses ternelles; il se nommait Phmius; il tenait une cole de chant. On appelait le chant, alors, tout ce qui parle, tout ce qui exprime, tout ce qui peint l'imagination, au coeur, aux sens, tout ce qui chante en nous, la grammaire, la lecture, l'criture, les lettres, l'loquence, les vers, la musique; car ce que les anciens entendaient par musique s'appliquait l'me autant qu'aux oreilles. Les vers se chantaient et ne se rcitaient pas. Cette musique n'tait que l'art de conformer le vers l'accent et l'accent aux vers. Voil pourquoi on appelait l'cole de Phmius une cole de musique: musique de l'me et de l'oreille, qui s'emparait de l'homme tout entier. Phmius avait, pour tout salaire des soins qu'il prenait de cette jeunesse, la rtribution, non en argent, mais en nature, que les parents lui donnaient pour prix de l'ducation reue par leurs fils. Les montagnes qui encadrent le golfe d'Hermus, au fond duquel s'lve Smyrne, taient alors, comme elles sont encore aujourd'hui, une contre pastorale riche en troupeaux; les femmes filaient les laines pour faire ces tapis, industrie hrditaire de l'Ionie. Chacun des enfants, en venant l'cole de Phmius, lui apportait une toison entire ou une poigne de toison des brebis de son pre. Phmius les faisait filer par ses servantes, les teignait et les changeait ensuite, prtes pour le mtier, contre les choses ncessaires la vie de l'homme. Crithis, qui avait entendu parler de la bont de ce matre d'cole pour les enfants, parce qu'elle songeait d'avance sans doute lui confier le sien quand il serait en ge, conduisit son fils par la main au seuil de Phmius. Il fut touch de la beaut et des larmes de la jeune fille, de l'ge et de l'abandon de l'enfant; il reut Crithis dans sa maison comme servante; il lui permit de garder et de nourrir avec elle son fils; il employa la jeune Magnsienne filer les laines qu'il recevait pour prix de ses leons. Il trouva Crithis aussi modeste, aussi laborieuse et aussi habile qu'elle tait belle; il s'attacha l'enfant, dont l'intelligence prcoce faisait prsager je ne sais quelle gloire la maison o les dieux l'avaient conduit; il proposa Crithis de l'pouser, et de donner ainsi un pre son fils. L'hospitalit et l'amour de Phmius, l'intrt de l'enfant touchrent la fois le coeur de la jeune femme; elle devint l'pouse du matre d'cole et la matresse de la maison dont elle avait abord le seuil en suppliante, quelques annes avant. Phmius s'attacha de plus en plus au petit _Mlsigne_. Ce nom, qu'on donnait familirement Homre, veut dire enfant de _Mls_, en mmoire des bords du ruisseau o il tait n. Son pre adoptif l'aimait cause de sa mre et aussi cause de lui. Instituteur et pre la fois pour cet enfant, il lui prodiguait tout son coeur et tous les secrets de son art. Homre, dont l'me tait ouverte aux leons de Phmius par sa tendresse, et que la nature avait dou d'une intelligence qui comprenait et d'une mmoire qui reproduisait toutes choses, rcompensait les soins du vieillard et rjouissait l'orgueil de Crithis. On le regardait comme bientt capable, malgr sa tendre jeunesse, d'enseigner lui-mme dans l'cole et de succder un jour Phmius. Les dieux lui destinaient son insu moins de bonheur et une autre gloire: le monde enseigner, et la gloire immortelle pour hritage. Aprs la mort de Phmius et de Crithis, sa mre, Homre erra par le monde, enseignant de ville en ville les petits enfants. Puis il s'embarqua et visita toutes les ctes de la Mditerrane si bien dcrites dans l'_Odysse_. Toutes les aventures de l'_Odysse_ sont ses propres aventures transfigures dans la langue des dieux. Il devint aveugle. Il revint Smyrne, puis il alla ouvrir une cole Chio, le voisine de Smyrne. Ce Blisaire du gnie est aussi touchant que l'autre Blisaire. Sa mort est pathtique. Malade sur une barque qui le transportait de Samos Chio, on le dposa sur la grve pour se rtablir. Au retour du printemps, des vagues aplanies et des vents tides, il reprit sa navigation vers le golfe d'Athnes. Les matelots du navire qui le portait ayant t retenus par la tempte dans la rade de la petite le d'Ios, Homre sentit que la vie se retirait de lui. Il se fit transporter au bord de l'le pour mourir plus en paix, couch au soleil, sur le sable du rivage. Ses compagnons lui avaient dress une couche sous la voile, auprs de la mer. Les habitants riches de la ville loigne du rivage, informs de la prsence et de la maladie du pote, descendirent de la colline pour lui offrir leur demeure et pour lui apporter des soulagements, des dons et des hommages. Les bergers, les pcheurs et les matelots de la cte accoururent pour lui demander des oracles, comme une voix des dieux sur la terre. Il continua parler en langage divin avec les hommes lettrs, et s'entretenir, jusqu' son dernier soupir, avec les hommes simples dont il avait dcrit tant de fois les moeurs, les travaux et les misres dans ses pomes. Son me avait pass tout entire dans leur mmoire avec ses chants; en la rendant aux dieux il ne l'enlevait pas la terre: elle tait devenue l'me de toute la Grce; elle allait devenir bientt celle de toute l'antiquit. Aprs qu'il eut expir sur cette plage, au bord des flots, comme un naufrag de la vie, l'enfant qui servait de lumire ses pas, ses compagnons, les habitants de la ville et les pcheurs de la cte lui creusrent une tombe dans le sable, la place mme o il avait voulu mourir. Ils y roulrent une roche, sur laquelle ils gravrent au ciseau ces mots: Cette plage recouvre la tte sacre du divin Homre. Ios garda jamais la cendre de celui qui elle avait donn ainsi la suprme hospitalit. La tombe d'Homre consacra cette le, jusque-l obscure, plus que n'aurait fait son berceau, que sept villes se disputent encore. La tradition de la plage o le vieillard aveugle fut enseveli se perdit malheureusement dans la suite des temps et dans les vicissitudes de l'le. Sa spulture fut dans tous les souvenirs, son monument dans ses propres vers. On montre seulement dans l'le de Chio, prs de la ville, un banc de pierre semblable un cirque, et ombrag par un platane qui s'est renouvel, depuis trois mille ans, par ses rejetons, qu'on appelle l'cole d'Homre. C'est l, dit-on, que l'aveugle se faisait conduire par ses filles et qu'il enseignait et chantait ses pomes. De ce site on aperoit les deux mers, les caps de l'Ionie, les sommets neigeux de l'Olympe, les plages dores des les, les voiles se repliant en entrant dans les anses ou se dployant en sortant des ports. Ses filles voyaient pour lui ces spectacles, dont la magnificence et la varit auraient distrait ses inspirations. La nature, cruelle et consolatrice, semblait avoir voulu le recueillir tout entier dans ces spectacles intrieurs, en jetant ce voile sur sa vue. C'est depuis cette poque, dit-on dans les les de l'Archipel, que les hommes attriburent la ccit le don d'inspirer le chant, et que les bergers impitoyables crevrent les yeux aux rossignols, pour ajouter l'instinct de la mlodie dans l'me et dans la voix de ce pauvre oiseau. * * * * * Voil l'abrg de l'histoire d'Homre; elle est simple comme la nature, triste comme la vie; elle consiste souffrir et chanter: c'est en gnral la destine des potes. Les fibres qu'on ne torture pas ne rendent que peu de sons. La posie est un cri: nul ne le jette bien retentissant s'il n'a t frapp au coeur. Job n'a cri Dieu que sur son fumier et dans ses angoisses. De nos jours, comme dans l'antiquit, il faut que les hommes qui sont dous de ce don choisissent entre leur gnie et leur bonheur, entre la vie et l'immortalit. Et maintenant quelle fut l'influence d'Homre sur les moeurs des hommes, et en quoi mrita-t-il le nom de moraliste? Pour rpondre cette question, il suffit de lire. Supposez, dans l'enfance ou dans l'adolescence du monde, un homme demi sauvage, dou seulement de ces instincts lmentaires, grossiers, froces, qui formaient le fond de notre nature brute, avant que la socit, la religion, les arts eussent ptri, adouci, vivifi, spiritualis, sanctifi le coeur humain; supposez qu' un tel homme, isol au milieu des forts et livr ses apptits sensuels, un esprit cleste apprenne l'art de lire les caractres gravs sur le papyrus, et qu'il disparaisse aprs en lui laissant seulement entre les mains les posies d'Homre! L'homme sauvage lit, et un monde nouveau apparat page par page ses yeux. Il sent clore en lui des milliers de penses, d'images, de sentiments qui lui taient inconnus; de matriel qu'il tait, un moment avant d'avoir ouvert ce livre, il devient un tre intellectuel, et bientt aprs un tre moral. Homre lui rvle d'abord un monde suprieur, une immortalit de l'me, un jugement de nos actions aprs la vie, une justice souveraine, une expiation, une rmunration, selon nos vertus ou nos crimes, des cieux et des enfers; tout cela altr de fables ou d'allgories, sans doute, mais tout cela visible et transparent sous les symboles, comme la forme sous le vtement qui la rvle en la voilant. Il lui apprend ensuite la gloire, cette passion de l'estime mutuelle et de l'estime ternelle, donne aux hommes comme l'instinct le plus rapproch de la vertu. Il lui apprend le patriotisme par le rcit des exploits de ses hros, qui quittent leur royaume paternel, qui s'arrachent des bras de leurs mres et de leurs pouses pour aller sacrifier leur sang dans des expditions nationales, comme la guerre de Troie, pour illustrer leur commune patrie; il lui apprend les calamits de ces guerres dans les assauts et les incendies de Troie; il lui apprend l'amiti dans Achille et Patrocle, la sagesse dans Mentor, la fidlit conjugale dans Andromaque; la pit pour la vieillesse dans le vieux Priam, qui Achille rend en pleurant le corps de son fils Hector; l'horreur pour l'outrage des morts dans ce cadavre d'Hector tran sept fois autour des murs de sa patrie; la pit dans Astyanax, son fils, emmen en esclavage dans le sein de sa mre par les Grecs; la vengeance des dieux dans la mort prcoce d'Achille; les suites de l'infidlit dans Hlne; le mpris pour la trahison du foyer domestique dans Mnlas; la saintet des lois, l'utilit des mtiers, l'invention et la beaut des arts; partout, enfin, l'interprtation des images de la nature, contenant toutes un sens moral, rvl dans chacun de ses phnomnes sur la terre, sur la mer, dans le ciel; sorte d'alphabet entre Dieu et l'homme, si complet, et si bien pel dans les vers d'Homre, que le monde moral, le monde matriel, rflchis l'un dans l'autre comme le firmament dans l'eau, semblent n'tre plus qu'une seule pense et ne parler qu'une seule et mme langue l'intelligence de l'aveugle divin! Et cette langue encore cadence par un tel rhythme de la mesure est pleine d'une telle musique des mots que chaque pense semble entrer dans l'me par l'oreille, non-seulement comme une intelligence, mais aussi comme une volupt! N'est-il pas vident qu'aprs un long et familier entretien avec ce livre l'homme brutal et froce aurait disparu, et l'homme intellectuel et moral serait clos dans ce barbare, auquel les dieux auraient enseign ainsi Homre? Eh bien! ce qu'un tel pote aurait fait pour un seul homme, Homre le fit pour tout un peuple. peine la mort eut-elle interrompu ses chants divins que les rapsodes ou les homrides, chantres ambulants, l'oreille et la mmoire encore pleines de ses vers, se rpandirent dans toutes les les et dans toutes les villes de la Grce, emportant l'envi chacun un des fragments mutils de ses pomes, et les rcitant de gnration en gnration aux ftes publiques, aux crmonies religieuses, aux foyers des palais ou des cabanes, aux coles des petits enfants; en sorte qu'une race entire devint l'dition vivante et imprissable de ce livre universel de la primitive antiquit. Sous Ptolme Philopator, les Smyrnens lui rigrent des temples et les Argiens lui rendirent les honneurs divins. L'me d'un seul homme souffla pendant deux mille ans sur cette partie de l'univers. En 884 avant J.-C., Lycurgue rapporta Sparte les vers d'Homre pour en nourrir l'me des citoyens. Puis vint Solon, ce fondateur de la dmocratie d'Athnes, qui, plus homme d'tat que Platon, sentit ce qu'il y avait de civilisation dans le gnie, et qui fit recueillir ces chants pars, comme les Romains recueillirent plus tard les pages divines de la Sibylle. Puis vint Alexandre le Grand, qui, passionn pour l'immortalit de sa renomme, et sachant que la clef de l'avenir est dans la main des potes, fit faire une cassette d'une richesse merveilleuse pour y enfermer les chants d'Homre, et qui les plaait toujours sous son chevet pour avoir des songes divins. Puis vinrent les Romains, qui, de toutes leurs conqutes en Grce, n'estimrent rien l'gal de la conqute des pomes d'Homre, et dont tous les potes ne furent que les chos prolongs de cette voix de Chio. Puis vinrent les tnbres des ges barbares, qui envelopprent pendant prs de mille ans l'Occident d'ignorance, et qui ne commencrent se dissiper qu' l'poque o les manuscrits retrouvs d'Homre, dans les cendres du paganisme, redevinrent l'tude, la source et l'enthousiasme de l'esprit humain. En sorte que le monde ancien, histoire, posie, arts, mtiers, civilisation, moeurs, religion, est tout entier dans Homre; que le monde littraire, mme moderne, procde moiti de lui, et que, devant ce premier et ce dernier des chantres inspirs, aucun homme, quel qu'il soit, ne pourrait, sans rougir, se donner lui-mme le nom de pote. Demander si un tel homme peut compter au nombre des moralisateurs du genre humain, c'est demander si le gnie est une clart ou une obscurit sur le monde; c'est renouveler le blasphme de Platon; c'est chasser les potes de la civilisation; c'est mutiler l'humanit dans son plus sublime organe, l'organe de l'infini! c'est renvoyer Dieu ses plus souveraines facults, de peur qu'elles n'offusquent les yeux jaloux et qu'elles ne fassent paratre le monde rel trop obscur et trop petit, compar la splendeur de l'imagination et la grandeur de la nature! LAMARTINE. COURS FAMILIER DE LITTRATURE XXVIe ENTRETIEN. 2e de la troisime Anne. POPE. HOMRE.--L'ILIADE. I Voil l'homme, maintenant voyons l'oeuvre. L'_Iliade_ est un pome tout la fois religieux, historique, national, dramatique et descriptif. C'est le pome pique par excellence, car il embrasse tout, le ciel, la nature et l'homme. Laissez-moi vous le drouler page page, non pas avec la fastidieuse minutie d'un scoliaste grec qui s'extasie sur chaque aventure et sur chaque vers, mais avec la critique libre, impartiale, sincre, d'un Europen, cosmopolite d'esprit, qui n'adore pas servilement toutes les reliques, mais qui sent et qui raisonne la fois ses impressions. Bien des choses ont vieilli dans ce pome: le ciel d'abord, qui a t dpeupl de ses dieux; les nations ensuite, telles que les Troyens et les Hellnes, petits groupes d'hommes qui n'ont laiss que des cendres sur le cap Sige et un nom sur les pages imprissables de leur pote; les moeurs enfin, qui ne ressemblent pas plus aux ntres aujourd'hui que la barbarie la civilisation et que Troie ou Argos, bourgades classiques, ne ressemblent Paris, Rome, Constantinople ou Londres. Mais deux choses n'ont pas chang: la nature et le coeur humain. Ce sont ces deux choses surtout que nous allons rechercher avec vous dans les pomes d'Homre. Nous les y retrouverons chaque pas, et nous les y retrouverons avec d'autant plus de charme que la langue merveilleuse dans laquelle Homre retrace la nature et l'homme avait alors sur sa palette, en apparence indigente et novice d'un peuple naissant, une transparence d'images, une fracheur de coloris, une navet de tours qui semblent associer dans les vers d'Homre l'enfance, la jeunesse, la maturit et la vieillesse d'un idiome. Nous nous servirons, pour faire comprendre cette perfection des vers homriques, de la traduction d'un de nos savants amis, M. Dugas-Montbel, esprit assez studieux pour interprter laborieusement le grand pote, assez potique pour ne pas dflorer la posie par la science. Nous modifierons nous-mme la traduction par quelques coups de pinceau, toutes les fois qu'elle nous paratra susceptible de plus de grce ou de plus de force. Tout notre mrite, s'il y en a, dans ce commentaire, sera de vous prsenter ces deux monuments de l'esprit humain en Grce dans leur vrai jour et de ne pas nous interposer entre Homre et vous. Le vrai commentaire du gnie, c'est son ouvrage. Lisons! II Le pote commence son _Iliade_ ou son rcit de la chute d'_Ilion_ (Troie) par une invocation l'inspiration divine que les anciens appelaient la muse. Tout homme qui entreprend une oeuvre surhumaine prouve le besoin d'invoquer en dehors de lui une puissance plus forte que lui. L'acte de gnie est en mme temps un acte de pit. L'homme s'humilie et se rduit l'tat d'instrument sous la main divine. Cet exorde religieux est toujours le plus beau, car il donne plus d'autorit au pote, ou l'artiste, ou au lgislateur, ou au guerrier, ou l'orateur, sur les autres hommes. Ce n'est plus l'homme qui chante, ou qui parle, ou qui agit en lui; c'est la Divinit. Ainsi procde le pieux Homre: Chante, muse, la colre d'Achille, fils de Ple; colre fatale qui entrana tant de dsastres pour les Grecs, qui prcipita aux enfers les mes intrpides de tant de hros, et qui fit de leurs cadavres la proie des chiens et des vautours! Puis le pote s'interroge sur les causes qui produisirent ces dissensions fatales entre les guerriers chefs de la confdration hellnique contre Troie. Agamemnon, le gnralissime de l'arme grecque, a refus de rendre Chryss, prtre d'Apollon, sa fille captive. Non, a-t-il dit au malheureux pre, je ne dlivrerai point ta fille avant qu'elle ait vieilli dans mon palais d'Argos, loin de sa patrie, occupe filer le lin et prparer ma couche! Le prtre tremblant se retire ces cruelles paroles, et _marche en silence_ sur la grve de la mer sonore; il demande en son coeur vengeance cet Apollon dont il dessert les autels. Apollon l'exauce. Sa descente sur la terre rappelle celle de l'ange exterminateur dans la thogonie chrtienne. Le coeur chaud de colre, il s'lance des hauteurs de l'Olympe, ses paules charges de l'arc et du carquois. Sa course rapide fait rsonner derrire lui les dards du dieu courrouc. Il s'approche, sombre, terrible comme la nuit, s'arrte loin des vaisseaux et lance un de ses traits. L'arc d'argent retentit d'un son sinistre, etc. Chacun de ces traits porte la mort aux animaux et aux hommes. Apollon, reprsent ici comme le dieu de la sant, sme la peste dans le camp. La mort svit; les chefs s'assemblent en conseil. Achille demande avec une audace encore contenue d'o peut venir la colre d'Apollon. Un devin, nomm Calchas, lui dit qu'il lui rvlera la vritable cause de ces malheurs s'il veut le garantir contre la vengeance d'un homme puissant qui rgne sur Argos. Calchas, rassur par la promesse d'Achille, dnonce Agamemnon, ravisseur de Chrysis. Agamemnon maudit le devin et dclare qu'il rendra Chrysis son pre pour sauver le peuple, si les autres chefs veulent lui donner une autre dpouille quivalente. Une altercation sanglante s'lve entre Achille et Agamemnon; les deux chefs se renvoient d'atroces injures. Les moeurs sauvages de ces chefs de montagnards de l'Albanie clatent dans toute leur rudesse. Achille menace de se retirer dans son pays avec ses barques et ses guerriers, abandonnant les Grecs leur malheureux sort.--Eh bien! fuis, si tu veux; je te mprise! Je me ris de ta colre, je dfie tes menaces, lui dit Agamemnon. Je renverrai Chrysis son pre, puisque Apollon me l'enlve; mais j'irai moi-mme dans ta tente et j'enlverai la belle Brisis, qui t'chut en partage dans les dpouilles, afin que tu apprennes combien mon autorit est au-dessus de la tienne et que nul ne s'gale moi! III Achille, saisi d'une douleur poignante, veut tirer son glaive. Minerve le retient par ses cheveux blonds, mais il laisse dborder au moins sa rage en paroles: Misrable ivrogne! toi qui as tout la fois les yeux insolents d'un chien et le coeur d'une biche, je jure, par ce sceptre, par ce sceptre qui ne poussera dsormais ni rameau ni feuillage, par ce sceptre qui ne reverdira plus, depuis que, coup du tronc qui le porta sur les montagnes, il a t dpouill par le fer de ses feuilles et de son corce;--je jure que tu te rongeras le coeur pour avoir outrag en moi le plus intrpide des Grecs! Nestor alors, vieillard la parole persuasive, orateur loquent de Pylos, Nestor qui avait rgn dj sur trois gnrations d'hommes, s'efforce, en les flattant tous deux, de concilier le diffrend. Son loquence y choue. Les injures et les dfis redoublent. Achille se retire sous ses tentes. Agamemnon ordonne ses deux cuyers ou hrauts, Eurybate et Taltibius, d'aller enlever Brisis Achille. Achille la cde, en prenant les dieux et les hommes tmoin; puis il s'assied pour pleurer loin de ses compagnons, sur la plage de la mer blanchissante, et regarde les flots azurs. Thtis, divinit de la mer, dont il est le fils, lui apparat et lui demande la cause de ses larmes. Elle pleure elle-mme son rcit; elle lui prsage une funeste et courte destine; elle lui promet nanmoins d'aller sur l'Olympe implorer pour lui le souverain des dieux, Jupiter. IV Le pote profite de cette suspension du drame pour peindre, en vers techniques qui ont toute la posie de la mer et du navire, les manoeuvres d'une barque qui jette l'ancre dans une rade. Aussitt que les compagnons d'Ulysse ont franchi l'entre de la rade de _Chrysa_, ils carguent et plient les voiles, ils les roulent sous le pont du navire, ils relchent les cbles pour abattre le mt, et avec les seules rames ils approchent de la plage. Alors ils jettent l'ancre, attachent avec des cordages la poupe la rive, et se dissminent sur les bords de la mer, etc. Le prtre de Chrysa, qui Ulysse vient de ramener sa fille Chrysis, invoque Apollon pour Agamemnon. On immole des victimes, on prpare un banquet. Homre, en vritable pote, ne se contente pas de raconter; il dcrit tous ces apprts et prsente l'imagination tous ces dtails pittoresques du sacrifice, du feu, du repas, dtails qui sont la vie des tableaux; puis, quand les matelots se rembarquent avec Ulysse, il peint cette autre scne de mer des mmes couleurs que la scne du dbarquement. Quand le soleil a termin sa course et que les ombres commencent se rpandre sur la terre, les Grecs vont se dlasser de leur journe dans leur navire. Le lendemain, ds que l'Aurore aux doigts roses, fille du Matin, a lui dans le firmament, un vent propice et durable souffle sur la mer; ils redressent le mt, ils dploient les voiles blanchissantes qu'enfle l'haleine des vents; la vague bleutre rsonne sur les flancs du navire qui fend en voguant la plaine liquide. V Ici le pote, qui voit, avec autant de raison que de posie, toutes les actions des hommes gouvernes invisiblement par les puissances suprieures nommes divinits, transporte, sans transition, la scne et la pense de la terre au ciel. Thtis, agenouille devant Jupiter, implore le roi des dieux pour son fils Achille. Jupiter, qui craint de mcontenter son pouse, la fire Junon, protectrice des Troyens, promet Thtis d'couter ses prires, pourvu que Junon ignore son intercession. Il se contente de lui faire un signe de tte muet, serment des dieux. Il fronce ses noirs sourcils; sa chevelure divine ondoie sur sa tte immortelle, et tout le vaste Olympe en est secou. Mais Junon s'aperoit que son poux a promis quelque chose _Thtis aux pieds d'argent_, personnification de la mer aux plaines blanchies d'cume. Jupiter, qui vite l'explication par une indignation feinte, gourmande son pouse Junon et la renvoie s'asseoir en silence. Vulcain, fils de Junon, conseille sa mre la soumission; il lui reprsente le danger d'irriter le matre des dieux, qui, dans un mouvement d'impatience, le prcipita lui-mme par le pied du ciel dans l'le de Lemnos. Puis, il verse tous les dieux rconcilis et souriants le nectar, breuvage des immortels. Un rire inextinguible drida tous les dieux et toutes les desses en voyant le ridicule Vulcain, poux de Vnus, s'empresser, en boitant, autour des tables, dans le palais de l'Olympe. Apollon, le dieu de l'intelligence sous toutes ses formes, et les muses, inspirations incarnes, compltent la fte par les chants et par la musique. Jupiter feint de s'endormir sur sa couche, dans les bras de Junon. VI Le second chant s'ouvre par un songe, messager trompeur que Jupiter envoie Agamemnon. Le songe obit; il prsage Agamemnon la chute d'Ilion pour ce jour-l. Agamemnon se confie ce prsage. Il se lve de sa couche, il revt une riche et moelleuse tunique, nouvellement tisse, il s'enveloppe d'un ample manteau, il attache ses pieds de riches sandales, il suspend ses paules un glaive tincelant d'argent, il prend dans sa main le sceptre de ses pres et s'avance vers les navires des Grecs. Il monte dans le vaisseau du vieux Nestor, roi de Pylos. Il lui raconte le songe de sa nuit. Nestor convoque les confdrs. coutez le pote peignant l'attroupement des rois et de l'arme la voix de Nestor: Tous les rois, porteurs de sceptre, se lvent, obissent au pasteur des peuples et accourent en foule avec les Grecs. Ainsi d'une roche caverneuse sort en tourbillon la foule innombrable des abeilles; leurs essaims, toujours plus pais, se groupent sur les fleurs printanires ou voltigent pars dans les airs; ainsi tous ces peuples sortent, les uns de leurs tentes, les autres de leurs navires, se rpandent sur la vaste plage de la mer et se pressent par groupes au lieu assign pour le conseil. Agamemnon leur adresse un discours trs-loquent et trs-pathtique pour relever leur courage par leur nombre et par leur patriotisme. On voit qu'Homre et t facilement Dmosthne, s'il n'avait t Homre. Agamemnon feint de vouloir lever le sige aprs neuf annes d'efforts inutiles. l'ide de cet abandon les Grecs frmissent de honte. L'agitation d'une assemble du peuple est dcrite comme par un historien qui aurait assist cent fois ces temptes d'hommes dans les assembles politiques. La multitude est ondoyante comme les flots de la mer Icarienne, que soulvent en sens contraire les vents d'Eurus et de Notus, chapps du sein des nuages; tel que, dans sa course, le Zphire courbe une vaste moisson, fougueux il s'lance et fait ondoyer les pis; de mme se soulve et s'abaisse l'immense runion! etc. Ulysse, confident habile et discret d'Agamemnon, inspir propos par Minerve, sagesse divine, se rpand alors de groupe en groupe et rvle voix basse, aux chefs tonns, que le discours d'Agamemnon n'est qu'une preuve qu'il veut faire sur l'esprit public de l'arme. Homre ici se montre aussi expriment en effervescence populaire et aussi contempteur de l'anarchie qu'un homme qui aurait travers les factions de la multitude et de la soldatesque dans les dissensions civiles de sa patrie. Sa personnification de la dmagogie des camps dans la personne de Thersite, gourmand par le sage Ulysse, est une leon de politique par la posie. Les soldats taient assis et gardaient leurs rangs; le seul Thersite, intarissable parleur, prolongeait le tumulte; son esprit tait fertile en impudentes apostrophes; sans cesse, avec effronterie, et dfiant toute honte, il outrageait les chefs afin d'exciter le rire de la multitude. Le plus vil des combattants accourus sur ces bords, il tait louche et boiteux; ses paules courbes comprimaient sa poitrine; sur son crne, aminci en cne au sommet, flottaient quelques rares cheveux. Les discours aux soldats qu'Homre met dans sa bouche sont d'envieuses ironies contre Achille et contre Agamemnon livr en drision la populace. Ulysse le confond en prsence de ses partisans et le frappe impunment de son sceptre sur les paules. Les soldats, indigns de la lchet de ce factieux, qui pleure au lieu de combattre, se retournent avec la mobilit populaire contre leur insolent instigateur. Cette scne serait de la haute comdie de Molire, par le mpris, si elle n'tait pas de l'pope par l'nergie de l'loquence. Ulysse harangue alors l'assemble mue par la description pathtique d'un oracle. Nestor le seconde. Agamemnon se reconnat coupable de la premire insulte Achille; il le provoque la rconciliation et ordonne le combat: Que les courroies qui attachent le large bouclier au cou des guerriers soient humides de sueur, que la main se lasse lancer le trait, que le coursier attel au char tincelant ait ses flancs blanchis d'cume, que le lche soit livr aux chiens et aux vautours! ces mots, les Grecs jettent une immense clameur. Ainsi que les vagues, sous un cap lev, battu de tous cts par les vents, retentissent contre le roc escarp qui les brise, etc. On sacrifie aux dieux. Le sang, le feu, la fume qui monte de la graisse des victimes, sont dcrits avec une puissance de vrit qui, sans tomber dans le dgot et dans l'horreur, font respirer aux sens l'odeur de l'holocauste. Les guerriers, semblables la flamme qui court de valle en valle en dvorant une fort, font tinceler l'clat de leurs armures sur toute la plage. Les bataillons, compars aux nombreuses bandes d'oies sauvages, de grues, de cygnes au cou allong, qui volent en se jouant sur les rives du _Caystre_ (fleuve des environs de Smyrne, o j'ai plant moi-mme un jour ma tente), se rpandent dans la plaine arrose o coule le Scamandre, fleuve tari d'Ilion. Une revue des chefs, des soldats et des peuples, dnombrs et dnomms par la muse au pote, revue seme d'anecdotes nationales et qui donne toutes les peuplades de la Grce leur caractre et leur gloire propre, termine magnifiquement ce chant. C'est la gographie chante et l'histoire en peinture. Le pome, ici, descend la prcision sans cesser d'tre sublime. Homre est historien et gographe, mais c'est encore Homre. VII Le troisime chant fait marcher cette arme au milieu de la poussire qu'elle soulve, et que le pote compare aux brouillards levs sur les montagnes par le vent du midi. _Pris_, le beau ravisseur d'Hlne, sort de la ville et rencontre au premier rang des Grecs Mnlas, dont il a ravi l'pouse. Mnlas le provoque en vain; Pris, dont la beaut martiale dguise mal la lchet, s'enfuit et se perd dans la foule des Troyens. Son frre Hector, autre fils de Priam, lui reproche durement son crime et sa faiblesse. Pris s'excuse et demande combattre en prsence des deux armes contre Mnlas. Hector porte cette proposition aux Grecs; ils y consentent. Les deux armes s'arrtent immobiles et heureuses de cette trve. Le pote, pendant cette suspension d'armes, reporte l'esprit dans la ville de Priam, aux portes Sces. L, dit-il dans son inpuisable fertilit d'analogies, charme de l'intelligence, l, Priam et les vieillards de la ville taient assis sur la plate-forme au-dessus de la ville. Pleins d'exprience, ils discouraient ensemble, semblables des cigales qui, sur la cime d'un arbre, font rsonner la fort de leur mlodieuse voix. La belle Hlne, sortie de son palais pour contempler le combat, afflige des malheurs qu'elle cause, compatit aux peines de Priam, s'agenouille devant lui et lui nomme un un les principaux chefs des Grecs, mesure qu'ils dfilent sous ses yeux dans la plaine. Chacun de ces portraits laisse une empreinte vivante dans l'imagination. L'ide de faire dcrire au vieux Priam par la coupable et malheureuse Hlne, cause de cette guerre, les guerriers qui vont tout l'heure immoler ses fils et l'immoler lui-mme et brler son palais, est un trait du pathtique qui fait de cette revue tout un drame. L'invention de l'esprit n'est point fconde, l'invention du coeur donne seule la vie. On sent partout qu'Homre invente comme la nature, c'est--dire en _sentant_ ce qu'il _pense_ et en _pensant_ ce qu'il _sent_. C'est la diffrence entre le pote purement ingnieux et le pote crateur; l'un fait admirer son esprit, l'autre communique son me. Homre est immortel comme il est universel, parce qu'il est l'me de tous impressionne et exprime dans un seul. VIII Le portrait qu'Hlne fait de la sagesse d'Ulysse est relev par le portrait qu'Antnor, autre fils de Priam, fait de son loquence. L'loquence de Mnlas, dit-il, tait brve; il parlait peu, mais fortement; toujours sobre, il ne divaguait point hors de la question, bien qu'il ft le plus jeune. Quand au contraire le sage Ulysse se levait pour parler, immobile, les yeux baisss, les regards attachs la terre, il tenait son sceptre sans mouvement dans sa main sans le balancer droite et gauche, comme un adolescent novice dans son art; vous auriez cru voir un homme foudroy de colre ou bien un faible idiot; mais, aussitt que sa voix harmonieuse s'chappait de son sein, ses paroles se prcipitaient semblables d'innombrable flocons de neige dans la saison d'hiver! Les hros viennent inviter le vieux Priam descendre dans la plaine pour sceller la trve par ses serments. Son char, guid par Antnor, l'emporte au milieu des deux armes. Il se retire aussitt aprs dans Ilion, pour ne pas assister au combat o son fils Pris peut perdre la vie sous ses yeux. Le combat s'engage; Pris, bless par Mnlas, va succomber; Vnus, qui protge ce beau ravisseur, le drobe sous une nue miraculeuse au glaive de Mnlas. Hlne, indigne de la fuite de Pris, rentr dans son palais peine effleur d'une lgre blessure, refuse de le voir. Mais Vnus (la passion) contraint Hlne pardonner son poux et l'aimer encore pour sa seule beaut. Pris l'attendrit par de douces paroles. Jamais, dit-il, tant de dsirs n'ont enivr mon me, mme le jour o, port sur mes vaisseaux agiles, je te ravis de la gracieuse Lacdmone, et que dans l'le de _Crana_ l'amour et le sommeil nous runirent. Il l'entrane vers la chambre nuptiale, o ils reposent ensemble sur une couche d'or pendant que Mnlas le cherche encore sur la poussire pour l'immoler. IX La scne du quatrime chant est dans l'Olympe. Jupiter, enivr de nectar par Hb, dfie Junon son pouse en lui vantant le succs de la protection de Vnus en faveur de Pris et des Troyens. Junon, humilie, dfend encore Ilion, capitale de son culte. Jupiter consent l'intervention de Minerve pour provoquer les Troyens rompre les premiers la trve, afin de les prendre en faute et d'avoir le droit de les abandonner. La descente de Minerve sur la terre est peinte d'un coup de pinceau qui fend le ciel de la nuit. Tel qu'un astre nouveau que Jupiter, fils de Saturne, fait resplendir tout coup aux yeux des nautonniers ou d'une nombreuse arme, globe blouissant d'o jaillissent mille lueurs, ainsi Pallas fond d'en haut sur la terre, balanant son vol entre les Troyens et les Grecs. Pallas se transfigure; elle persuade _Pandarus_, hros auxiliaire des Troyens, de lancer une flche contre Mnlas. Pandarus, homme de peu de sens, obit. coutez par quelle trange et pittoresque diversion d'esprit le pote, descriptif autant qu'pique, reporte l'attention d'un combat une chasse. Soudain, dit-il, Pandarus empoigne son arc poli, fait avec les cornes d'une chvre sauvage que lui-mme avait frappe au poitrail pendant qu'elle s'lanait de la crte d'un rocher. Le guerrier, qui l'piait cach dans l'ombre, lui traversa le flanc. Elle tomba la renverse sur le roc; ses cornes, hautes de seize palmes, s'levaient au-dessus de son front. Un ouvrier consomm les lima avec soin pour les rendre luisantes, les souda et dora leurs pointes. Pandarus, pour tendre avec plus de force cet arc, l'appuie par un bout en inclinant l'autre sur la terre, etc. Quelle imagination rsisterait des tableaux si achevs et si cisels de vrit! tableaux jets en passant dans une comparaison ou dans un dtail technique qui blouit l'oeil sans le distraire, comme l'cume marque sur la vague qui emporte le vaisseau le sillage du navire sans arrter le navigateur! Suivez encore: Pandarus ajuste la flche avec la corde, il tire lui la fois la corde et le cran de la flche, il fait toucher le fil de boyau sa poitrine et le fer aigu de la flche la corne de l'arc. peine a-t-il tendu cet arc immense et recourb, l'arc rsonne, la corde vibre; la flche acre siffle et vole ardente percer le groupe des Grecs. Mnlas, peine atteint travers son bouclier, voit un filet de sang couler sur ses cuisses. coutez par quelle autre comparaison inattendue le pote dtend ici lui-mme l'anxit de l'imagination de ses auditeurs, tout en peignant les moeurs de l'Ionie o il est n: Ainsi, quand une femme de Carie ou de Monie a color en pourpre les plaques d'ivoire destines parer la tte des coursiers, beaucoup de guerriers dsirent les possder; mais ces ornements prcieux, rservs un roi, seront un jour tout la fois la parure et l'orgueil de son matre. Ainsi, Mnlas! le sang colora tes cuisses, tes jambes, et ruissela jusque sur tes pieds. Agamemnon, son frre, s'apitoie en termes d'une hroque lgie sur le hros bless; la Bible n'a pas d'accents plus nafs ou plus misricordieux. Il n'y a pas une noble tendresse du coeur humain qui n'ait sa note sur le clavier d'Homre; il ne charme pas, il n'meut pas seulement, il ptrit le coeur humain de vertus naturelles. On ne le lit aux jeunes gens que comme cours de posie, on devrait le leur lire comme cours de bont et de morale. X L'habile mdecin, Machaon, panse la blessure. L'opration est dcrite avec le pieux respect qu'inspirait dj, du temps d'Homre, ces fils d'Esculape, au coeur de femme et _la main divine_, qui soulagent les douleurs des hommes. Tout le reste du chant est employ par Agamemnon parcourir le camp et encourager les confdrs par de belles harangues militaires. L'arme se groupe et s'branle; coutez le tumulte de tant de pas: Comme sur la plage sonore les vagues de la mer s'accumulent et se droulent les unes sur les autres au souffle du vent du midi; elles commencent s'lever dans la pleine mer et viennent se briser en mugissant sur le rivage; l, s'arrondissant autour des cueils, elles se gonflent et rejettent au loin la blanche cume; de mme se succdent les rangs pais des Grecs marchant au combat. Les Troyens, au contraire, sont comme de nombreuses brebis qui, dans l'table d'un homme opulent, pendant qu'on trait de leurs mamelles le lait clatant de blancheur, poussent de longs blements en entendant les cris de leurs agneaux spars des mres, etc. Je passe la bataille, semblable toutes les batailles, mais diversifie au cinquime chant par des pisodes et des attendrissements de pote qui mlent propos les larmes au sang, l'humanit la fureur, la piti la gloire. Les divinits s'y confondent aux hommes, pour prendre la part du ciel et du destin aux vnements de la terre. Le chantre s'arrte chaque instant pour faire respirer le lecteur dans des comparaisons lentement droules qui reportent l'me des scnes champtres ou maritimes: Diomde s'lance; tel un lion, hardi de coeur, franchissant les palissades d'une bergerie, fond sur les brebis la laine paisse; s'il est lgrement bless, mais non terrass par le berger qui les dfend, sa rage et sa vigueur s'accroissent de sa blessure. cet aspect, le berger, cessant de dfendre son troupeau, se cache lui-mme dans le bercail, tremblant de rester au grand jour; les brebis, groupes par la terreur, se pressent les unes contre les autres, tandis que le lion plus ardent bondit dans le vaste enclos, etc. XI Les coursiers, ces combattants auxiliaires de l'homme, jouent dans les batailles un rle presque gal celui des hros. Homre les dcrit en peintre questre et les chante en pote convaincu de l'intelligence, du coeur, de l'hrosme des animaux, avec tous les dtails de leur race, de leur ducation, de leur nourriture, de leur attelage aux chars de guerre. Vnus elle-mme, en voulant drober son favori ne la mort, est blesse la main par Diomde; elle remonte au ciel et se plaint Jupiter. Jupiter la rprimande amoureusement de son imprudence. Mars, le dieu de la guerre, va encourager les Troyens dans leurs murs. Le vaillant Hector, fils belliqueux de Priam, ramne les siens au combat. Le choc est terrible: Comme le vent, dans une aire o l'on bat le froment consacr, lorsque la blonde Crs spare au souffle des zphyrs le grain de son corce lgre, comme on voit alors blanchir tous les lieux voisins, de mme les combattants sont couverts d'une blanche poussire! Elle tourbillonne jusqu' la vote solide des cieux, sous les pas des chevaux qui revolent aux combats. Les Grecs plient devant Hector. Junon s'attendrit sur leur sort. Elle fait atteler par Hb son char de guerre cleste, dont la description technique attesterait seule qu'Homre avait t apprenti chez l'armurier consomm Tychius. Pallas monte avec Junon sur ce char. Autant qu'un homme assis sur un roc lev dcouvre d'espace dans l'horizon quand il regarde la mer azure, autant les coursiers divins en franchissent d'un bond! Les deux desses forcent Mars bless abandonner les Troyens pour aller se faire panser dans le ciel. Le combat reprend au sixime chant avec une abondance de dtails et une continuit de meurtres qui fatigue dj le lecteur. Des harangues injurieuses, changes entre les guerriers des deux camps, en accroissent la monotonie. On sent l'ennui, ce poison presque invitable des longues popes. Mais les Grecs contemporains ou survivants d'Homre ne devaient pas le sentir, parce que tous ces hros taient leurs anctres, tous ces dieux leurs dieux. Mais l est le vice des pomes nationaux; ils n'ont plus, aprs un certain temps, le mme intrt pour tous les hommes. Le coeur humain et la nature sont seuls d'un attrait universel et qui se renouvelle avec tous les temps. XII Mais cet intrt renat la rentre d'Hector dans Ilion. Il traverse aux portes Sces, auprs d'un grand htre, les vieillards, les femmes, les filles des Troyens, qui l'interrogent sur leurs fils, leurs frres, leurs poux, leurs amis. Il monte au palais de Priam, son pre. On voit par la description de ce palais combien les arts de l'architecture et de la dcoration taient antrieurs mme aux poques recules chantes par le premier des piques. Dans ce palais, cinquante appartements contigus taient revtus d'un marbre poli et clatant; l reposaient les enfants de Priam, prs de leurs lgitimes pouses. En face et dans l'intrieur des vastes cours s'ouvraient douze autres appartements, aussi contigus, aussi lambrisss de marbre clatant, destins aux filles du roi et o reposaient les gendres de Priam auprs de leurs pouses. C'est l qu'Hector rencontre sa mre chrie, qui se rendait vers Laodice, la plus belle de ses filles. Elle lui offre un vin fortifiant pour le raffermir. Hector le refuse pour conserver son sang-froid. Il engage sa mre aller prier les dieux la citadelle. Hcube, sa mre, s'y rend avec les femmes pieuses et ges de la ville. Pendant cette prire, Hector va dans le palais de son frre Pris, ravisseur effmin d'Hlne. Cette scne domestique meut vivement le coeur par le contraste du patriotisme dvou d'Hector, de la mollesse de Pris, de la honte d'Hlne, qui admire Hector et qui aime Pris tout en le mprisant. Ce dialogue prpare admirablement l'esprit l'entrevue d'Hector et d'Andromaque, son pouse. Voyez et coutez cette scne conjugale entre Hector, son pouse et son enfant, scne qui a servi et qui servira ternellement de texte toutes les posies de l'pope, du drame, de la peinture et de la sculpture. C'est la nature dans ses plus tendres et dans ses plus gnreux instincts, transfigure par la posie et divinise par le devoir! Hector, rentr tout sanglant dans Ilion, au lieu d'aller d'abord embrasser Andromaque et son fils, commence par accomplir son premier devoir de citoyen envers sa patrie: il va gourmander Pris et l'appeler au secours de la ville menace. Ce n'est qu'aprs ce devoir rempli qu'il cde l'amour conjugal et l'amour paternel et qu'il court embrasser Andromaque. Le rcit de cette entrevue est simple comme la Bible, et dialogu comme une lgende populaire du moyen ge. Femmes, dites-moi la vrit, demande-t-il aux suivantes. O donc est-elle alle la belle Andromaque hors de son palais? Est-ce chez une de ses soeurs? est-ce chez l'pouse d'un de ses frres? est-ce au temple de Minerve, o les autres femmes flchissent en ce moment par leurs prires la divinit terrible? --Ce n'est point chez une de ses soeurs, ce n'est point chez l'pouse d'un de ses frres, ce n'est point au temple de Minerve, o les autres femmes flchissent par leurs prires la divinit terrible; mais elle est monte sur la plate-forme de la haute tour d'Ilion, ds qu'elle a appris la dfaite des Troyens et la victoire des Grecs. Elle a couru vers les remparts comme une femme hors de sens, et derrire elle la nourrice portait le petit enfant! Hector, sans en entendre davantage, court aux portes Sces, par o l'on sort dans la plaine o les ennemis sont rpandus; Andromaque, qui l'aperoit du haut de la tour, descend et se prcipite vers son mari. Une seule femme l'accompagne, portant entre ses bras leur enfant encore en bas ge. L'enfant s'appelait pour les Troyens Astyanax, et pour son pre Scamandrius. la vue de son enfant, Hector sourit sans parler, tandis qu'Andromaque s'approche, du hros, et lui prenant la main dans les siennes, lui parle ainsi: Infortun! ton courage te perdra. Tu n'as point de piti pour ce tendre enfant ni pour moi, malheureuse, qui serai bientt veuve, car les Grecs t'immoleront en se runissant tous contre toi seul! Il vaudrait mieux pour moi d'tre ensevelie dans la terre! Hlas! je n'ai plus ni mon pre ni ma mre! Le terrible Achille tua mon pre quand il saccagea la ville populeuse des Ciliciens; mais en le tuant il ne le dpouilla pas de ses vtements, tant il fut retenu par le respect; il lui leva une tombe autour de laquelle les nymphes des montagnes plantrent des ormeaux. J'avais aussi sept frres dans nos palais, mais tous, en un mme jour, descendirent dans la nuit ternelle, gorgs par le froce Achille pendant qu'ils paissaient leurs nombreux troupeaux de boeufs et de blanches brebis. Ma mre, pour laquelle il reut une ranon, prit dans les palais de mon pre sous une flche de Diane..... Hector, tu es pour moi mon pre, ma mre vnre, tu es mes frres, tu es mon poux! Si beau de jeunesse, prends donc piti de mon dsespoir; reste ici sur la plate-forme de cette tour; ne laisse pas ton pouse veuve, ton fils orphelin! Place tes soldats sur la colline des Figuiers; c'est par l que la ville est accessible! --Chre pouse, rpond Hector, toutes ces penses taient aussi en moi, mais j'aurais trop rougir devant les Troyens et les femmes troyennes si je me retirais du combat comme un lche..... Oui, je le pressens au fond de mon coeur, un jour se lvera o la ville sacre d'Ilion, et Priam, et le peuple courageux de Priam priront ensemble! Mais ni les malheurs futurs des Troyens, de ma mre Hcube elle-mme, ni ceux du roi Priam et de mes frres ne me touchent autant que ton propre sort, quand un Grec froce t'entranera tout en pleurs, prive de ta douce libert; quand dans Argos tu tisseras la toile sous les ordres d'une femme trangre, et que, force par l'inflexible ncessit, tu iras chercher l'eau des fontaines de Messide ou d'Hypre. Alors, en voyant fondre tes larmes, on dira: C'est donc l cette pouse d'Hector, qui fut le plus vaillant des guerriers troyens quand ils combattaient autour d'Ilion! Ah! que la terre amoncele couvre mon corps sans vie avant que j'entende ces paroles et que je te sache enleve de ce palais! ces mots le magnanime Hector veut prendre son fils entre ses bras; mais l'enfant, inquiet la vue du geste de son pre, se rejette en criant dans le sein de sa nourrice. Il est effray par l'clat de l'airain et par la crinire qui flotte hrisse sur la crte du casque. Le pre et la mre sourient tous les deux de son pouvante. Le magnanime Hector dtache soudain le casque tincelant qui brille sur sa tte et le dpose terre; il embrasse son fils chri, le berce dans ses bras; puis, adressant Jupiter et aux autres dieux sa prire: Jupiter, s'crie-t-il, et vous tous, dieux qui ne mourez pas! faites que cet enfant soit, ainsi que moi, illustre parmi les Troyens; qu'il ait ma vigueur et mon intrpidit pour rgner et commander dans Ilion; qu'on dise, un jour venir, de lui: Il est encore plus brave que son pre! Il dit, et repose son fils entre les mains de sa chre pouse, qui reoit l'enfant dans son sein avec un sourire tremp de larmes. Le hros, cette vue, attendri de piti, nomme Andromaque par son nom et lui parle en ces mots: Chre Andromaque, ne t'abandonne pas un dsespoir prmatur! Aucun guerrier ne peut me prcipiter dans la tombe avant l'heure marque, et, du moment o il respire, nul mortel, qu'il soit brave ou timide, ne peut chapper la destine! Mais retourne dans ta maison et reprends-y tes travaux de femme, la trame et le fuseau! Surveille les ouvrages de tes suivantes! En achevant ces paroles, Hector reprend son casque ombrag d'une crinire paisse. Sa chre pouse reprend le chemin de sa maison, mais en retournant souvent la tte et en versant d'abondantes larmes. Elle y trouve rassembles dans le palais d'Hector ses nombreuses femmes, et sa prsence redouble leurs sanglots; toutes ces femmes du palais pleurent sur Hector, bien qu'il soit encore vivant. cet admirable tableau de famille du hros sans jactance, qui sacrifie modestement son amour d'poux, sa tendresse de pre, sa vie de soldat sa patrie, Homre oppose l'instant le contraste scandaleux de la femme adultre et du lche guerrier qui tale avec ostentation aux yeux le courage qui lui manque au coeur. Cependant Pris ne s'est point arrt longtemps dans son splendide palais; revtu de ses armes clatantes d'airain poli, il traverse la ville, se confiant dans la lgret de ses pieds. Tel un coursier, largement nourri dans une table, brisant ses entraves et galopant par bonds dans la plaine, s'lance vers le fleuve rapide o, superbe, il a l'habitude de se plonger; il dresse, en la secouant, sa tte, fait ondoyer sur son encolure une crinire touffue, et, fier de sa beaut, ses membres souples le portent sans fatigue vers les prairies connues o paissent les jeunes cavales! Pris et Hector se rencontrent aux portes Sces et descendent ensemble vers la plaine o ils vont combattre. Leur entretien est plein de dfrence dans la bouche de Pris, plus lger que pervers, plein d'indulgence et de mesure dans la bouche d'Hector, aussi politique que brave, et qui cherche non humilier, mais relever le coeur de son frre. Homre, dans cette sagesse prcoce et accomplie qu'il attribue au hros d'Ilion, a eu videmment pour but de montrer qu'Hector tait n aussi propre gouverner un jour sa patrie qu' combattre pour elle; faire ressortir davantage la sauvage et capricieuse frocit d'Achille par opposition toutes les vertus du fils de Priam; enfin redoubler le pathtique de la mort prochaine d'Hector par l'admiration et par le regret de tant de vertus fauches dans leur fleur. XIII Ces scnes, les unes publiques, les autres domestiques, de ce sixime chant; ces amours voluptueuses dans la chambre d'Hlne; ces amours chastes dans le palais d'Andromaque; ces adieux sur la tour de la porte Sces; ce coeur d'pouse qui flchit sous ses alarmes; ce coeur d'poux qui s'affermit tout en s'attendrissant sous le sentiment de son devoir; cette habilet instinctive de la mre, qui se fait suivre par la nourrice et par l'enfant pour doubler sa puissance d'amante par le prestige de sa maternit; ce dialogue, dont chaque mot est pris dans les instincts les plus vrais, les plus dlicats et les plus saints de la nature; cette passion lgitime par la chaste union des deux poux; cette loquence qui coule sans vaines figures et sans fausse dclamation des deux coeurs; cet pisode puril et attendrissant la fois de l'enfant effray du panache et se replongeant dans le sein de la nourrice en se dtournant des bras de son pre; ce pre qui berce l'enfant de ces mmes bras forts qui vont tout l'heure lancer le javelot d'airain contre Achille; le pressentiment sinistre de cette pouse, qui se rappelle tout coup et comme involontairement que c'est ce mme Achille qui a tu jadis son pre et ses sept frres; enfin jusqu' ces ormeaux plants autour de la tombe de ce pre d'Andromaque qui s'lancent tout coup de son souvenir comme des flches de cyprs dans un ciel serein; puis les larmes mal contenues qui voilent les yeux; puis le dpart en sanglotant, et ce visage qui se retourne tout en pleurs pour apercevoir une dernire fois celui qui emporte son me; puis ce retour dans sa maison vide de son mari, mais pleine de femmes indiffrentes, et cette prsence d'Andromaque, seule avec l'enfant et la nourrice, excitant, par la compassion qu'elle inspire, sans parler, plus de sanglots que la chute et l'incendie d'Ilion n'en feront bientt clater sur la colline des Figuiers, ce sont l autant de coups de pinceau qui galent le peintre la nature et qui font du pote plus qu'un homme, un interprte vritablement divin entre la nature humaine et le coeur humain! Et si on ajoute cette admiration que cet interprte si intelligent, si fidle et si loquent, dcrit, parle et chante dans une langue aussi divine et aussi harmonieuse que sa pense; si on ajoute que cette langue cadence et transparente comme les vagues et comme l'ther dont il est entour dans ses paroles rhythmes, l'ordre logique des ides, le noeud puissant et serr du verbe qui relie en faisceau la phrase, la clart du plein jour sous un soleil d'Orient, la force de l'expression, la dlicatesse des nuances, la saillie du marbre, la vivacit des couleurs, la sonorit des armures d'airain dans le combat, des vagues de la mer dans les cavernes du rivage, le sifflement de la tempte dans les vergues et dans les voiles, le susurrement du zphire dans les brins d'herbe ou dans les feuilles des forts, enfin jusqu'aux plus imperceptibles palpitations du coeur dans la poitrine des hommes, on reste confondu, en prsence d'un tel prodige d'expression, de tout ce que les sens peroivent, de tout ce que l'me sent et pense, et l'on se demande par quel trange phnomne le plus ancien des potes en est en mme temps le plus parfait, par quel contre-sens apparent le gnie potique de la Grce sort des tnbres le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre la main; et on ne peut s'empcher de se rcrier sur le blasphme ou sur la ccit de ceux qui prconisent notre vieille jeunesse au dtriment de cette jeune antiquit. La thorie superbe du progrs incessant et indfini de l'humanit dans tous les arts reoit ici d'un pauvre chanteur aveugle le plus clatant et le plus ternel dmenti. Les ges ont progress en mcanique peut-tre, mais en posie!... Placez sur un des plateaux de la balance une locomotive de chemin de fer qui emporte les populations entires d'une cit une autre avec le grondement de la flamme et la rapidit du vent; placez sur l'autre plateau l'_Iliade_ d'Homre, et demandez-vous vous-mme lequel de ces deux plateaux porte le plus de gnie humain dans ces deux chefs-d'oeuvre? Je le sais bien, mais je n'oserais pas le dire, de peur d'offenser l'esprit humain dans l'une ou dans l'autre de ses facults galement divines. Cependant l'un de ces plateaux porte une machine et l'autre porte une me. Mais la machine aussi contient une me, me dira-t-on. Oui, mais c'est l'me applique par le calcul la matire; l'autre, c'est l'me applique par la posie au sentiment, la pense, la nature universelle, la Divinit. Que le mcanicien prfre la machine, je le veux bien; mais que le philosophe, le pote, le politique, le spiritualiste prfrent sans comparaison l'_Iliade_, je suis de la religion du philosophe, du pote, du politique, du spiritualiste. Avec l'_Iliade_ et le temps je ferai cent mille machines; avec cent mille machines je ne ferai jamais l'_Iliade_. Honneur et profit au mcanicien, mais culte au pote! Voil le mot de la vrit. Cette admiration de l'antiquit, admiration fonde en moi sur la connaissance prcoce de ses chefs-d'oeuvre dans toutes les langues et dans tous les arts, m'inspirait, il y a quelques annes, au nom d'Homre, les vers suivants: Homre! ce grand nom, du Pinde l'Hellespont, Les airs, les cieux, les flots, la terre, tout rpond. Monument d'un autre ge et d'une autre nature, Homme, l'homme n'a plus le mot qui te mesure! Son incrdule orgueil s'est lass d'admirer, Et, dans son impuissance te rien comparer, Il te confond de loin avec ces fables mme, Nuage du pass qui couvrent ton pome. Cependant tu fus homme: on le sent tes pleurs; Un dieu n'et pas si bien fait gmir nos douleurs! Il faut que l'immortel qui touche ainsi notre me Ait suc la piti dans le lait d'une femme. Mais dans ces premiers jours, o d'un limon moins vieux La nature enfantait des monstres ou des dieux, Le ciel t'avait cr, dans sa magnificence, Comme un autre Ocan, profond, sans rive, immense; Sympathique miroir qui, dans son sein flottant, Sans altrer l'azur de son flot inconstant, Rflchit tour tour les grces de ses rives, Les bergers poursuivant les nymphes fugitives, L'astre qui dort au ciel, le mt bris qui fuit, Le vol de la tempte aux ailes de la nuit, Ou les traits serpentants de la foudre qui gronde, Rasant sa verte cume et s'teignant dans l'onde! Cependant l'univers, de tes traces rempli, T'accueillit comme un dieu... par l'insulte et l'oubli! On dit que, sur ces bords o rgne ta mmoire, Une lyre la main tu mendiais ta gloire!... Ta gloire! Ah! qu'ai-je dit? Ce cleste flambeau Ne fut aussi pour toi que l'astre du tombeau! Tes rivaux, triomphant des malheurs de ta vie, Plaant entre elle et toi les ombres de l'envie, Disputrent encore ton dernier regard L'clat de ce soleil qui se lve si tard. La pierre du cercueil ne sut pas t'en dfendre; Et, de ces vils serpents qui rongrent ta cendre, Sont ns, pour dvorer les restes d'un grand nom, Pour souiller la vertu d'un ternel poison, Ces insectes impurs, ces tnbreux reptiles, Hritiers de la honte et du nom des Zoles, Qui, pareils ces vers par la tombe nourris, S'acharnent sur la gloire et vivent de mpris! C'est la loi du destin, c'est le sort de tout ge: Tant qu'il brille ici-bas, tout astre a son nuage. Le bruit d'un nom fameux, de trop prs entendu, Ressemble aux sons heurts de l'airain suspendu, Qui, rpandant sa voix dans les airs qu'il veille, branle au loin le temple et tourmente l'oreille, Mais qui, vibrant de loin, et d'chos en chos Roulant ses sons teints dans les bois, sur les flots, Comme un cleste accent dans la vague soupire, Dans l'oreille attentive avec mollesse expire, Attendrit la pense, lve l'me aux cieux, De ses accords sacrs charme l'homme pieux, Et, tandis que le son lentement s'vapore, Au bruit qu'il n'entend plus le fait rver encore. ................................................ ................................................ Nous allons reprendre ce commentaire de l'_Iliade_. Admirer, c'est monter. L'admiration de l'antiquit, c'est le progrs de l'avenir. XIV Nous avons laiss, la fin du sixime chant, les Troyens runis aux portes Sces, discourant sur le sort de leur ville pendant qu'Hector et Pris s'lanaient de nouveau dans la plaine pour combattre les Grecs. Le septime et le huitime chant, bien que chants avec la mme sublimit de vers, n'ajoutent rien l'intrt de la situation pique. Ce sont toujours ces dfis et ces combats un peu fastidieux pour des lecteurs trois mille ans de ces vnements, mais qui devaient avoir un immense intrt national pour les diffrentes peuplades de la Grce, de l'Ionie et de l'Archipel, constamment cites, dcrites, clbres dans leurs anctres par le pote. Hector dfie en combat singulier le plus audacieux des chefs de la Grce; Mnlas se prsente; Nestor et Agamemnon ne le jugent pas de force combattre le hros troyen. On tire au sort, dans un casque, parmi un certain nombre de noms fameux, le nom de celui qui aura la gloire de lutter contre Hector. Le nom d'Ajax, ami d'Achille, sort de l'urne. Ajax et Hector combattent entre les deux camps sans que la victoire se dcide pour l'un ou pour l'autre. Jupiter les enveloppe d'une nue tnbreuse pour suspendre divinement le combat. Les deux hros, lasss, mais non blesss, se sparent en se faisant des prsents magnifiques. Ils se rendent gnreusement justice l'un l'autre. Cette gnrosit, que nous appellerions aujourd'hui chevaleresque, atteste que la chevalerie, cette grce dans l'hrosme, tait invente bien avant les moeurs arabes et chrtiennes, et qu'elle tait sortie du coeur de l'homme, mme dans les temps que nous nommons barbares, comme une beaut inne des sentiments humains, beaut qui n'a pas d'autre date que celle du coeur humain lui-mme. XV Les Grecs, aprs ce combat singulier, hroque, mais sans issue, prouvent dans une mle gnrale une demi-dfaite qui les refoule au bord de la mer, derrire une enceinte de fosss et de palissades qu'ils ont construits pour protger leurs vaisseaux. Les Troyens campent, vainqueurs, sur le champ de bataille reconquis, derrire le Simos. Le huitime chant se termine par une de ces comparaisons larges, splendides, saisissantes, qui jettent sur les tableaux d'Homre un vernis clatant. Ainsi parle Hector, et les Troyens applaudissent ses paroles par une grande clameur. Aussitt ils soulagent du joug les chevaux baigns de sueur, et chaque guerrier les attache son char par des courroies.... Les Troyens, fiers de leur victoire, reposent, pendant toute la nuit, sur le champ de bataille, la lueur des feux qu'ils ont allums. Ainsi, lorsque, dans le firmament, la lueur de la lune argente, les radieuses toiles scintillent, lorsque les vents se taisent dans les airs et que la transparence de la nuit laisse dcouvrir au loin les collines, les valles, les hautes cimes des montagnes, le vaste espace des cieux qui s'tend devant nous laisse apercevoir tous les astres, et le coeur du berger est plein de joie... Ainsi brillent et l les feux que les Troyens ont allums devant Ilion et le Xanthe aux flots rapides. Mille foyers resplendissent travers la plaine; la vive lueur de chacun de ces feux claire cinquante guerriers assis l'entour, et les chevaux qui broient l'orge blanche et l'avoine attendent auprs des chars que l'Aurore remonte sur le trne des cieux. XVI On parle de nouveaut dans le style; mais quelle nouveaut de style pourrait surpasser cette vrit pittoresque des feux d'un camp pendant la nuit, compars aux lueurs de l'arme des astres brillant de tous cts dans le firmament? Et qu'on juge d'ailleurs de l'effet de cette comparaison, lorsque ces magnifiques antiquits de la posie pique taient les nouveauts d'une littrature dont nous sommes spars par _trois mille ans_! prsomptueuse vieillesse de nos jours! cessez de calomnier cette verte jeunesse de l'esprit humain dans l'antiquit! Respectez la jeunesse du monde, ou montrez-nous une langue et un vers suprieurs une pareille langue et de pareils vers. XVII L'loquence de passion et l'loquence de raison remplissent tout le chant suivant. Agamemnon, intimid des prils du lendemain, envoie une dputation, avec Phnix et Ulysse pour organes, aux tentes d'Achille. La description de la tente d'Achille, de l'hospitalit, du festin qu'il offre aux envoys, est de la posie pastorale, nave et fruste comme une Bible chante aux Grecs. Ulysse parle en diplomate consomm; Phnix, vieillard qui a lev jadis Achille sur ses genoux, parle en vieillard verbeux et en pre tendre. Ton pre, dit-il Achille, me reut tout jeune dans son royaume; il m'aima comme un pre aime son fils unique, l'enfant de sa vieillesse, qu'il obtint au sein de sa flicit. C'est moi, divin Achille, qui t'ai fait ce que tu es! Je t'aimais de toute la tendresse de mon coeur; aussi jamais tu ne voulais aller dans les festins avec un autre que moi; jamais tu ne voulus prendre tes repas dans le palais avant que je t'eusse assis sur mes genoux et que j'eusse coup tes morceaux et port la coupe tes lvres. Combien de fois, couch sur mon sein, n'as-tu pas tach ma tunique en rejetant le vin de ta bouche dans ces jours de ta dlicate enfance! J'ai beaucoup souffert pour toi, beaucoup support, pensant en moi-mme que, si les dieux ne m'avaient pas accord de famille, je t'adopterais pour mon fils, illustre Achille! esprant qu'un jour tu ferais alors tout mon soutien contre les rigueurs de la destine! Il ne faut pas avoir un coeur impitoyable: les dieux eux-mmes se laissent flchir!... Les Prires sont filles du souverain Jupiter; humbles et le front pliss, osant peine lever un timide regard, elles marchent avec anxit sur les pas de l'injure... Celui qui respecte en elles les filles de Jupiter, lorsqu'elles s'approchent pour implorer, en reoit une puissante assistance et voit ses propres voeux exaucs par elles; mais, si quelqu'un les renie et les repousse d'un coeur sans pardon, elles remontent vers le fils de Saturne et le conjurent d'attacher l'injure aux pas de l'homme impitoyable et de les venger elles-mmes en le frappant! XVIII On voit comment ces temps, prtendus barbares, connaissaient le pardon des injures et la puissance invisible de la prire; on voit de plus comment la posie personnifiait allgoriquement cette divine philosophie du pardon. Achille reste inflexible; il ne craint pas mme d'avouer un lche amour de la vie que les modernes prouvent, mais qu'ils n'avouent pas; il veut, dit-il, se retirer dans l'heureuse Phthie, royaume de son pre, et s'y marier. Rien n'gale pour moi le prix de la vie. On peut toujours enlever la guerre des troupeaux de boeufs et de grasses brebis, on peut ravir des trpieds et des coursiers la crinire d'or, mais rien ne peut retenir l'me de l'homme; elle fuit sans retour quand la dernire respiration s'est exhale de ses lvres!... Ces supplications sur diffrents tons, et toujours repousses par Achille, se poursuivent en discours et en rpliques de la plus haute loquence pendant toute la dure de ce chant. Le dixime chant nous dcrit l'insomnie inquite d'Agamemnon dans sa tente pendant la nuit qui prcde un combat ingal. Chaque fois, dit le pote, que ses regards tombent sur la plaine de Troie, il regarde avec effroi les feux innombrables qui brillent autour d'Ilion, il entend le son des fltes, des chalumeaux et les tumultes des guerriers! Agamemnon se lve et va chercher, dans la nuit, conseil auprs du vieux Nestor. Leur confrence nocturne est peinte en traits aussi pntrants que naturels. Homre semble avoir assist tous les dtails de la guerre comme tous les mouvements du coeur humain. Aucun pote dramatique n'a mieux grav, mieux vari et mieux conserv tous les caractres. L'histoire n'a pas plus de justesse et plus de physionomie que son pinceau. Nestor se lve la voix d'Agamemnon; il se revt de sa tunique, il attache ses pieds de riches sandales, il agrafe son manteau de pourpre sur lequel se moire un lger duvet, il empoigne une forte lance arme l'extrmit d'une pointe d'airain et s'avance vers les vaisseaux des Grecs. Ulysse, rveill son tour par Nestor et par Agamemnon, marche avec eux dans la nuit tnbreuse pour veiller les autres chefs. Ils trouvent Diomde couch hors de sa tente, tout arm; autour de lui dorment ses compagnons, la tte appuye sur leurs boucliers, leurs lances plantes en terre par la poigne, les pointes d'airain resplendissant au loin la lueur des feux, semblables des traits de foudre de Jupiter. Diomde dormait aussi sur la peau d'un boeuf sauvage, et sous sa tte tait enroul un tapis aux couleurs clatantes! Notre destine tous est sur le tranchant d'un glaive, lui dit Nestor. Tout ce rveil successif et voix basse des chefs par le roi des rois est la plus solennelle scne nocturne de guerre qui ait jamais t conue et dcrite. On reste confondu d'admiration quand on pense qu'elle est en mme temps chante dans les plus beaux vers imitatifs de la plus belle des langues! Le conseil de guerre s'assemble. Diomde se dvoue pour faire une sortie et une reconnaissance dans la plaine; il choisit Ulysse pour son compagnon de guerre. Les dtails de l'armement et de la coiffure de combat des deux hros sont aussi techniques que si le pote et t un armurier ou un corroyeur, et cette toilette ne cesse pas d'tre sous sa main aussi potique qu'un son de la lyre. C'est l le cachet de ce gnie, prcis comme un ouvrier, lgant comme un artiste. Il dcrit toutes les choses matrielles les plus vulgaires par le ct o elles touchent l'imagination la plus pittoresque ou au sentiment le plus pathtique. La nature entire devient posie sans cesser d'tre la nature. Mais il faudrait tout vous traduire, et l'heure ne me permet que de vous guider vol d'oiseau sur un pome o tout est merveille. XIX De son ct Hector ne dort pas dans son camp; il envoie un espion, nomm Dolon, observer de prs les vaisseaux. Diomde et Ulysse se cachent derrire les cadavres dans la plaine et se laissent dpasser par le Troyen de toute la longueur du sillon que tracent dans une terre grasse deux mules plus agiles que les boeufs traner la pesante charrue. Dolon, poursuivi par eux, les aperoit et veut leur chapper. Mais, tels que deux limiers la dent cruelle, exercs la chasse, poursuivent, sans relche et sans rpit, travers une contre boise, soit un livre, soit un faon timide qui fuit en blant; tels, etc. Dolon, atteint et interrog, trahit les secrets d'Hector et n'en est pas moins immol avant qu'il _ait pu toucher avec la main le menton_ de Diomde, geste qui rendait le prisonnier sacr. Les deux hros pntrent dans le camp, y font un sanglant carnage, enlvent les coursiers du roi Rhsus, alli des Troyens. Ils les ramnent au camp, et, aprs s'tre baigns et parfums d'une huile onctueuse, ils s'asseyent pour prendre leur repas et puisent dans les jarres pleines un vin dlectable. La bataille s'engage au lever de l'aurore. Chaque coup de lance dans la mle retentit comme un cho dans le vers. Nous ne reviendrons pas sur ces scnes trop prolonges d'Homre. Tels que des moissonneurs, parcourant des sillons d'orge ou de froment dans les domaines d'un homme opulent, courbent les gerbes en monceaux, tels tombent les Troyens et les Grecs. Tant que dure le matin et que s'lve l'astre sacr du jour, la foule jonche le sol; mais, l'heure o le bcheron apprte son repas dans les clairires de la fort, quand ses bras se sont fatigus couper les grands arbres et que le besoin de prendre une salutaire nourriture se fait sentir, alors, etc. Remarquez avec quelle complaisance habile et gracieuse la fois Homre rappelle l'esprit dtendu de l'horreur des combats aux plus sereines scnes de la vie rurale! Agamemnon, hros de ce chant, gale Achille et fait tout succomber ou tout fuir devant lui. Hector mme est bless et rentre au camp. Ulysse, aprs de nombreux exploits, est cern par les Troyens, comme, sur le sommet d'une montagne, des loups carnassiers, altrs de sang, entourent un cerf bless par la flche d'un chasseur; mais le cerf lui a chapp en courant d'un pas rapide, tant qu'un sang encore tide coule de sa blessure et que ses genoux peuvent le porter; enfin, lorsqu'il s'arrte nerv par la douleur aigu, les loups froces des montagnes vont le dvorer sous le bois tnbreux; mais si le hasard conduit en ces lieux un lion redout, soudain les loups s'enfuient et le lion se rue sur leur proie! XX coutez maintenant la description du char d'Hector poursuivant les Grecs. Il dit et presse les coursiers du fouet retentissant; les coursiers, obissant la main qui les flagelle, entranent sans effort le char au milieu de la mle des Troyens et des Grecs. Leurs pieds foulent les cadavres et les boucliers, l'essieu tout entier est souill de sang; le sang tache aussi les anneaux d'airain qui tiennent au timon; les gouttes sanguinolentes que font clabousser les jantes des roues et les sabots des chevaux rejaillissent et se collent sur ces anneaux. Ajax, le rival d'Achille en valeur, aperoit Hector, en est pouvant, recule et se perd dans la foule, n'osant se mesurer au fils de Priam. Tel un lion affam que les chiens et les bergers repoussent loin de l'table; ils veillent toute la nuit de peur que le lion ne se repaisse de la chair de leurs grasses gnisses. En vain le lion altr de sang rde et se prcipite sur l'enceinte; mille dards acrs sont lancs la fois contre lui par des mains courageuses; des torches sont allumes, et l'animal, malgr sa rage imptueuse, s'pouvante de leurs lueurs; enfin, quand le jour commence se lever, il s'loigne triste dans son coeur; tel Ajax, etc. XXI Achille, cependant, debout sur la poupe d'un de ses vaisseaux, contemple immobile les chances de ces batailles et les prils des Grecs. Il se rjouit avec une indiffrence maligne des revers de ses compatriotes. Je les verrai bientt venir en suppliants embrasser mes genoux, dit-il son ami Patrocle. Il envoie cet ami dans le camp des Grecs pour lui rapporter des nouvelles. Patrocle va pour en apprendre dans la tente de Nestor, o ce vieux guerrier est table avec le mdecin de l'arme, Machaon. Ils sont servis par la captive Hcamde, la belle chevelure. D'abord elle place devant eux une table clatante, polie avec soin, et dont les pieds sont teints de couleur d'azur; puis elle sert dans un plat d'airain l'oignon qui irrite la soif, le miel frachement coul de la ruche et les pains ptris de la farine du froment sacr. Sur la table brille la coupe magnifique que le vieux Nestor apporta de Pylos; elle est enrichie de clous ttes d'or; quatre anses arrondies et releves l'entourent; sur chacune de ses anses deux colombes d'or semblent se pencher pour becqueter leur nourriture. Hcamde, semblable aux desses, verse dans cette coupe du vin de Pramme; elle y dlaye du fromage de chvre qu'elle a rduit en poussire avec une rpe d'airain et elle le saupoudre de la blanche fleur de farine! On voit avec quel don de posie dans la vrit le chantre des hros et des dieux sait potiser les plus vulgaires ustensiles du mnage et de la cuisine domestique. On voit aussi, par la description de la coupe aux colombes, de la table aux pieds d'azur, des plats de bronze, que l'ameublement de campagne de ces temps prtendus barbares ne le cdait gure nos verres de cristal, nos plats de faence et nos tables d'acajou. C'tait un autre luxe, mais c'tait un luxe o l'art n'tait pas moins associ l'ornementation intrieure qu'il l'est de nos jours. Pour quiconque lit Homre avec attention, il est impossible de ne pas conclure une civilisation morale et industrielle trs-avance derrire cette apparente rusticit. Le discours interminable, mais trs-riche en dtails historiques, de Nestor Patrocle, dlasse les guerriers des fatigues du jour et retrace loquemment la verbeuse nonchalance de la vieillesse qui aime se vanter. Ce discours, trs-habile en mme temps, attendrit Patrocle, qui court le rapporter son ami Achille. XXII Cependant Hector et les Troyens donnent l'assaut aux retranchements des Grecs. Cet assaut, o les guerriers de toutes les peuplades de la Grce et tous ceux de la Troade sont tour tour le sujet rapide d'un chant du pote, est pour chaque race, pour chaque ville et pour chaque le une inscription populaire qui rpartit chacun sa part de gloire ternelle. Les Troyens, prts franchir le retranchement, s'tonnent de se voir arrter par deux combattants inbranlables sur la muraille. Mais tels, disent-ils, que des abeilles ou des gupes corsage de diverses couleurs, qui, ayant construit leurs ruches sur les bords d'un chemin rocailleux, n'abandonnent point leurs creuses demeures, et, rsistant leurs ennemis, dfendent leur race avec hrosme, tels ces deux guerriers, quoique seuls, ne veulent pas dserter les portes, etc., etc. La victoire est indcise, quand un prodige, o le naturel des animaux est dcrit comme par Pline ou par Audubon, attire et suspend l'attention des deux armes. coutez, ou plutt voyez! Un aigle intrpide, laissant sa gauche l'arme des Troyens en s'levant dans les airs, emporte entre ses ongles un serpent norme, sanglant, vivant, palpitant encore. Le reptile n'a point cess de combattre, mais, se repliant en arrire, il mord et dchire le flanc de son ennemi, qui l'touffe dans ses serres; l'oiseau, vaincu par la douleur, le rejette loin de lui sur la terre. Le serpent tombe au milieu des combattants, et l'aigle, avec des cris aigus, s'envole dans les airs, emport par le souffle des vents. On raconte avec effroi ce prodige Hector, littralement dans les mmes vers que nous venons de citer. Que m'importe, dit le hros, le vol capricieux des oiseaux? Je ne m'en proccupe pas; je ne me demande pas si ma droite ou ma gauche ils volent du ct de l'aurore et du soleil, ou si ma gauche ils volent vers le tnbreux Occident. Pour nous, n'obissons qu' la volont souveraine du grand Jupiter. Le plus sr des augures, c'est de combattre pour sa patrie. Ces vers d'Homre tmoignent assez qu'il y avait ds ces jours antiques une pit raisonne et srieuse qui ddaignait les crdulits populaires, et qui croyait la conscience, seul oracle du patriotisme et du devoir. La raison n'est pas plus nouvelle dans l'humanit que l'humanit n'est nouvelle sur la terre. L'homme a t cr complet. XXIII Tout se trouble la voix d'Hector. Comme les flocons pais de la neige se pressent de tomber, dans la saison d'hiver, jusqu' ce qu'elle couvre les flancs levs des montagnes et leurs crtes denteles, et les plaines fertiles, et les riches semences du laboureur, elle s'amoncelle sur les portes et sur les plages de la mer cumeuse, o les vagues tides les balayent promptement; mais tout le reste en est revtu tant que pse sur le sol la neige de Jupiter; ainsi volent et tombent les pierres sans nombre, les unes frappant les Troyens, les autres crasant les Grecs, etc., etc. Les succs et les revers se balancent. Admirez en quels termes le pote distrait du champ de carnage par le charme intime d'une image domestique: Telle qu'une femme juste, qui vit de l'oeuvre de ses doigts, prenant sa balance, place d'un ct le poids et de l'autre la laine file, afin de rapporter ses petits enfants son modique salaire, tel le sort du combat se balance, etc., etc. Dans quel pote moderne trouverez-vous une comparaison pareille, tout la fois si gracieuse, si intime, si tendre, et cependant si hardie et si neuve par le lieu o elle est aventure par le pote antique? Plus on est intelligent de ce qui est la moelle de l'homme dans la posie, plus on s'anantit devant de pareilles simplicits, qui sont en mme temps de pareilles audaces. Hector saisit une pierre norme, large la base, conique au sommet; deux hommes forts, tels qu'ils existent aujourd'hui, ne pourraient l'arracher du sol pour la placer sur un chariot. (Voyez comme la tradition de la diminution mme physique de l'homme est primordiale!) Hector la balance facilement lui tout seul; ainsi le berger porte lgrement et d'une seule main la toison d'un blier!... La porte est enfonce, les Troyens pntrent dans l'enceinte fortifie des Grecs. Hector, la tte des Troyens, se prcipite imptueux sur les Grecs, semblable la pierre arrondie, dtache du rocher natal, que le torrent roule sur sa pente, lorsque, grossi par une longue pluie, il a dfonc les appuis de cette norme pierre; elle roule en bondissant, et ses bonds font retentir la fort; elle court avec imptuosit jusqu' ce qu'elle arrive la plaine; alors elle cesse de rouler, malgr son lan rapide; tel est Hector, etc. XXIV Les innombrables pisodes de bataille de ce treizime chant sont crits la pointe du fer et en traits de flamme et de sang sur le champ du meurtre. Nous ne les reproduirons pas; le temps nous emporte. Les vers, les images sont aussi frappants que les coups de lance. Ajax, fils d'Ole, est toujours auprs d'Ajax, fils de Tlamon; il ne le quitte pas d'un moment. Tels, dans un champ labourer, deux boeufs noirs tranent avec la mme ardeur une pesante charrue; de leurs fronts hrisss de cornes dcoule une abondante sueur. Spars seulement par le joug brillant, ils creusent un sillon profond et fendent le sein de la terre! Malgr sa valeur, Hector est refoul avec les siens. Nestor, cependant, pendant qu'il buvait en paix dans sa tente, entend les clameurs du combat. Reste ici, dit-il Machaon bless, reste ici et continue boire ce vin color, en attendant que la blonde Hcamde ait chauff le bain pour que tu y laves le sang de tes blessures. Je vais monter sur ce tertre afin de tout voir de loin! Les chefs des Grecs, consterns, accourent en fuyant vers lui et racontent leur dsastre. Ici Homre remonte au ciel pour y chercher la cause des vnements humains. Junon, qui tremble pour les Grecs, aperoit son poux Jupiter sur le sommet du mont _Ida, riche en fontaines_; elle veut le sduire et l'endormir pour profiter de son sommeil en faveur des Grecs. Elle emprunte Vnus ce charme indfinissable qui fait aimer, charme figur par la _ceinture de Vnus_. Junon invoque aussi le Sommeil. Ce dieu monte sur la cime d'un pin du mont Ida pour en descendre sous la forme de murmure et d'ombre sur les yeux de Jupiter. La ruse de Junon russit; Jupiter aperoit son pouse: il se sent pris d'elle aussi vivement que le jour o ils furent unis par l'Amour l'insu de Saturne et du pre des dieux. Un nuage descend sur le gazon de l'Ida, germant le lotus, le safran, l'hyacinthe. Le Sommeil ferme les yeux des divins poux; il profite de cet assoupissement de Jupiter pour aller rveiller les Grecs et les ramener contre les Troyens. Les combats recommencent. Hector est cras sous une pierre norme lance par Ajax. Ses compagnons l'emportent, respirant peine, dans Ilion. Jupiter, en se rveillant, s'indigne contre Junon, la gourmande avec mpris et injure, et lui ordonne de retourner au ciel. Aussitt, dit le pote, la belle Junon, docile aux ordres de son poux, vole des sommets de l'Ida jusque dans le vaste Olympe. Ainsi s'lance la pense de l'homme qui jadis a parcouru de nombreuses contres; il se les retrace dans son esprit avec une mmoire intelligente, se disant: J'tais ici, j'tais l, et se reprsentant une foule de souvenirs. Aussi rapide s'lanait l'impatiente Junon, etc., etc. Ne diriez-vous pas une comparaison crite d'hier par un pote spiritualiste qui fait disparatre devant la pense l'espace, la distance, le temps? XXV D'interminables et monotones combats remplissent les quinzime et seizime chants. Hector incendie une partie des vaisseaux des Argiens. Le pote transporte soudain le drame dans la tente d'Achille. Pourquoi pleures-tu, Patrocle, comme une jeune fille, courant aprs sa mre pour tre emmene, s'attache sa robe, la retient son dpart et lve vers elle ses yeux en pleurs afin que sa mre la prenne dans ses bras? Patrocle lui raconte les dsastres de l'arme et des vaisseaux. Achille, sans vouloir encore se mler aux Grecs pour prvenir la mort de tant de chefs odieux, permet Patrocle d'aller, avec les seuls Thessaliens, teindre l'incendie des vaisseaux. Patrocle, revtu de l'armure d'Achille, dlivre, en effet, les vaisseaux et refoule les Troyens hors de l'enceinte dans la plaine. L'excs des scnes de guerre donne ce milieu du pome la confusion et la satit d'une ternelle mle. Homre, s'il n'avait pas crit pour des guerriers, aurait donn plus de charme l'_Iliade_ en abrgeant ces coups de lance et ces coups de pierre perptuels, et en reposant l'esprit sur d'autres scnes de la nature. Patrocle succomba sous le fer d'Hector. L'intelligence et la sensibilit des coursiers d'Achille, animaux belliqueux, assimils avec raison aux guerriers eux-mmes par le pote, forment le seul pisode touchant et mlancolique de ces deux chants. coutez ces vers comparables ceux de l'Arabe pleurant son coursier. Admirez combien la conviction de l'me relative des animaux, conviction si oblitre en nous aujourd'hui, tait puissante et hardie dans le pre des potes! Les coursiers d'Achille pleurent loin du champ de bataille depuis qu'ils savent que Patrocle, qui les conduit, est tomb dans la poussire, terrass par l'homicide Hector. En vain leur conducteur nouveau, Automdon, les presse du fouet rapide, les encourage par de flatteuses paroles ou les intimide par des reproches; ils ne veulent ni retourner au bord du large Hellespont, ni se rejeter dans la mle contre les Grecs. Semblables une colonne immobile sur le tombeau d'un homme ou d'une femme, ils demeurent sans mouvement, attachs au char magnifique et la tte baisse vers le sol. De leurs yeux des larmes brlantes coulent terre, car ils regrettent leur noble matre; leur crinire d'or toute souille de poussire flotte des deux cts du timon sur le joug. Jupiter, en les contemplant, est attendri de piti; il secoue la tte et dit dans son coeur: Ah! malheureux coursiers! pourquoi vous avions-nous donns Pele, ce roi soumis au trpas? tait-ce donc pour que vous eussiez supporter les peines des misrables mortels? Hlas! de tous les tres qui respirent et rampent sur la terre, l'homme est sans doute le plus infortun! Cependant Hector ne montera pas sur votre char! Je ne le permettrai jamais, etc. La douleur d'Achille, en apprenant la mort de Patrocle, est le triomphe de l'amiti sur l'amour mme de la vie. Thtis, sa mre, et les Nrides, divinits subalternes de l'Ocan, accourent pour calmer sa douleur et pour encourager sa vengeance. Les dieux lui prtent une armure divine la place de ses propres armes, que la mort de Patrocle a livres Hector. Il jure ses soldats qu'il ne clbrera pas les funrailles de Patrocle avant de lui avoir rapport les armes et la tte d'Hector. Jusque-l, cher cadavre, repose prs de ces navires! Les Troyennes captives au sein arrondi te pleureront tout le jour et toute la nuit. XXVI Ici le pote change de note sur sa lyre et dcrit en vers presque burlesques les travaux et les aventures de Vulcain, ce dieu forgeron, poux de Vnus, condamn faire rire l'Olympe comme un bouffon de cour. Il dit: le dieu massif et difforme s'loigne en boitant de l'enclume; ses jambes grles flageolent sous son corps; ensuite il place ses soufflets loin de la flamme, et dans un coffre d'argent il rassemble tous les outils de son mtier. Puis avec une ponge il essuie son front, ses mains, son cou robuste et sa poitrine velue... Il marche avec un disgracieux effort, prend la main de Thtis et lui dit ces mots, etc. Thtis lui demande des armes pour Achille; il lui en fabrique de si belles que leur description, et surtout la description du bouclier d'Achille, sont elles seules, sous la main d'Homre, un pome de paysage accompli. Combien je regrette que l'tendue trop considrable de ce chef-d'oeuvre m'empche de vous le traduire en le commentant ici! Les bas-reliefs de ce bouclier sont une civilisation tout entire. Rien n'est comparable ce tableau en relief dans toutes les oeuvres didactiques de l'antiquit et des sicles modernes. Homre n'aurait chant que ce bouclier qu'il serait le premier des sculpteurs, des peintres, des pasteurs, des armuriers, des politiques, des philosophes et des potes. C'est le Phidias de la parole, sept sicles avant le Phidias du ciseau. XXVII Achille, revtu de ses armes, reparat au camp des Grecs. Agamemnon se dcide lui rendre Brisis. La belle Brisis, semblable la belle Vnus, aperoit, en sortant de la tente d'Agamemnon, le corps du bon Patrocle, son protecteur dans le temps qu'elle appartenait Achille; elle meurtrit son sein, elle ensanglante son cou dlicat, son doux visage; elle s'crie en pleurant: Patrocle! toi l'ami le plus cher d'une malheureuse, je te laissai plein de vie quand je quittai les tentes d'Achille, et maintenant que j'y retourne je te retrouve sans vie, pasteur des peuples! Non, je ne cesserai point de pleurer ta mort, toi qui fus toujours doux envers moi! Homre, dans ce passage, pleure comme il chante, aussi incomparable de naturel dans l'lgie que dans la bataille. Achille devient femme lui-mme pour pleurer son compagnon et son ami; puis il revt son bouclier, d'o rejaillit une lueur semblable la lune. Ainsi sur la haute mer apparat de loin aux matelots la flamme d'un feu allum sur les montagnes. Sa harangue ses coursiers est une preuve de plus de l'intelligence presque humaine que les hommes primitifs attribuaient ces nobles animaux. Le plus apprivois de ces coursiers, _Xante_, rpond son matre par un mouvement de tte qui rpand sa crinire, en signe de deuil, sur le collier, sur le joug et jusqu' terre. Xante prdit son matre une mort prochaine. Xante, rplique Achille, pourquoi me prdire la mort? Cela ne te sied pas, toi! Je sais que ma destine est de prir ici, loin de ma mre et de mon pre! Il dit, et, poussant un cri terrible, il lance ses gnreux coursiers au combat. XXVIII Les vingtime et vingt et unime chants ne sont encore qu'une magnifique, mais interminable mle d'hommes et de dieux, combattant, avec des succs divers, sous les murs d'Ilion. Le sang coule comme l'eau du Simos et du Scamandre. Achille immole des hros sans nombre sa fureur; les Troyens sont refouls prs de leurs murailles. Le vieux roi priam, debout sur la plate-forme de la tour sacre d'Ilion, aperoit le hros redoutable. Il descend de la tour et ordonne aux gardes de fermer les portes aussitt que les Troyens fugitifs les auront franchies. Au vingt-deuxime chant, Hector seul, rest en dehors des portes prs du htre, attend Achille pour le combattre. L'infortun Priam parle en vain son fils, du haut des murailles, pour le conjurer de s'abriter derrire les remparts. Son discours est une des plus pathtiques lgies qu'un vieillard puisse profrer sur lui-mme. Prends piti de ton malheureux pre, que le puissant Jupiter rservait au terme de ses jours pour le rendre tmoin des dernires ruines! Mes fils gorgs, mes filles captives, mes palais profans, mes petits-enfants crass contre la pierre, et les pouses de mes fils entranes par les mains froces des Grecs! Moi-mme, le dernier de toute ma race, demeur seul sur le seuil de mon palais, les chiens se repatront de ma chair palpitante, lorsque, abattu par la lance ou le javelot, j'aurai rendu ma vie sous le fer d'un ennemi. Ces chiens, gardiens fidles que je nourrissais dans nos cours, autour de nos tables, lcheront mon sang, et, rassasis de carnage, ils s'tendront pour dormir sous les portiques. Ah! il n'appartient qu'au guerrier jeune d'tre couch sur la poussire, frapp dans le combat par le tranchant du fer. Quoique mort, son corps tout entier laisse admirer sa beaut; mais lorsque des chiens cruels souillent la barbe blanche, la chevelure et les tristes restes d'un vieillard gorg, ah! c'est le comble de l'horreur pour les malheureux mortels! Hcube, pouse de Priam et mre d'Hector, en termes aussi touchants, mais plus fminins, adresse en vain la mme prire son fils. XXIX Le pote cependant pntre, avec la sagacit d'un sondeur expriment du coeur humain, dans les derniers replis de l'me d'Hector, indcis entre l'opprobre de rentrer dans la ville et le danger d'affronter Achille. La nature l'emporte mme un moment sur la gloire, et Hector s'enfuit l'approche du hros des Grecs. Achille le poursuit sous les murailles, prs de la colline et du figuier que secouent les vents; Hector, ne pouvant atteindre les murs, se rsout combattre. Le combat rsume toutes les pripties, toutes les harangues, tous les coups de lance et de javelot dont Homre a fait tant de fois le tableau dans les vingt chants de ce pome de la guerre. La pointe aigu du dard que brandit Achille cherche la poitrine d'Hector derrire son bouclier, comme, au sein d'une nuit tnbreuse, Vesper, la plus tincelante de toutes les toiles, brille dans les cieux! Hector tombe perc la gorge; il lui reste assez de voix pour implorer son vainqueur; il le supplie seulement de ne pas livrer son cadavre aux chiens dvorants autour des vaisseaux des Grecs. Achille, implacable, lui rpond en forcen de vengeance qu'il voudrait le dvorer lui-mme. Il lui perce les pieds, passe entre la cheville et le talon une forte courroie, l'attache son char et laisse traner la tte terre. Hector est ainsi tran par Achille dans un nuage de poussire o flotte sa noire chevelure; sa tte, autrefois si belle, est ensevelie dans la poudre. Hcube, sa mre, ce spectacle, s'arrachant les cheveux, rejette loin d'elle son voile clatant; son pre pousse des cris lamentables. Ces lamentations du vieux Priam, qui se roule de douleur aux pieds des guerriers, et qui veut sortir pour aller implorer d'Achille le corps de son fils, sont comparables aux plus pathtiques hurlements de la Bible. Andromaque, retire dans son palais, ignorait encore son malheur; elle prparait le bain de son poux pour la fin du jour. Les gmissements qui retentissent au sommet de la tour arrivent enfin jusqu' elle. Ses membres dfaillent; la navette glisse de ses mains; elle appelle ses femmes, elle court au-devant de la fatale nouvelle, semblable une Mnade. Elle s'arrte sur le mur en regardant de toutes parts; elle voit Hector tran autour des murs de la ville. La nuit se rpand sur ses yeux; elle tombe la renverse et son me est prte s'exhaler; de sa tte se dnouent les riches bandelettes qui retiennent sa chevelure. Ses soeurs et ses belles-soeurs l'entourent; elle s'crie au milieu des Troyennes: Hector, que je suis malheureuse! Nous sommes ns tous les deux sous le mme destin, toi au sein d'Ilion dans les palais de Priam, moi Thbes, prs des forts de Placus, qui m'leva quand j'tais enfant, pre infortun d'une fille plus infortune encore! Ah! plt aux dieux qu'il ne m'et point donn le jour! Maintenant te voil dans les demeures de Pluton, profonds abmes de la terre, pendant que moi, dans un deuil ternel, tu me laisses veuve notre foyer! Ce fils encore enfant (Astyanax) auquel, malheureux que nous sommes, nous avons donn la vie, Hector, puisque tu ne vis plus, tu ne seras point son appui et lui ne sera jamais le tien? Lors mme qu'il chapperait cette dsastreuse guerre, toujours les peines et les chagrins s'attacheront ses pas et les trangers usurperont son hritage. Le jour qui le fait orphelin laisse un enfant sans protecteur: sans cesse il baisse les yeux et ses joues sont mouilles de ses larmes; dans sa pauvret il aborde les anciens amis de son pre, arrte celui-ci par son manteau, cet autre par sa tunique; et si, touch de compassion, l'un d'eux lui tend une coupe, elle humecte peine le bord de ses lvres, mais son palais n'en est pas dsaltr. Celui qui a le bonheur de possder ses parents vivants le repousse de sa table en l'offensant par d'amres paroles. Va-t-en, lui dit-il; ton pre ne nous convie plus ses festins. Ainsi tout en pleurs reviendra notre pauvre enfant vers ta veuve mprise, lui Astyanax, qui jadis sur les genoux de son pre se nourrissait de moelle succulente et de la chair tendre de nos troupeaux! Lui qui, lorsque le sommeil s'emparait de lui et qu'il interrompait ses jeux d'enfance, s'endormait sur une couche molle o, sur le sein de sa nourrice, son coeur gotait une douce joie..... Ils sont encore dans ton palais, Hector, tes riches vtements ourdis par la main des femmes! Eh bien! je les jetterai sur la flamme dvorante, puisqu'ils te sont dsormais inutiles et que tu ne les porteras plus! Ainsi parlait en sanglotant Andromaque, et ses femmes se lamentaient autour d'elle. On voit, par cette incomparable scne et par cette incomparable lgie, qu'Homre aurait t aussi dramatique qu'il tait pique, lui, la source inpuisable de tous les drames que son pome a inspirs toutes les scnes de l'univers! XXX Ainsi finit le vritable intrt du pome avec le vingt-deuxime chant. Le vingt-troisime est le chant de la barbarie aprs celui du pathtique et de la famille. L'amiti cependant y retrouve de divins accents. Patrocle apparat son ami Achille et lui demande d'tre runi lui dans le mme tombeau! Achille clbre les funrailles de son ami. Il fait brler avec son corps douze jeunes captifs troyens qu'il a gorgs[1]. Il refuse Hector le bcher pour rserver sa dpouille aux chiens dvorants: sa colre froce survit la mort de son adversaire; mais les chiens, plus pitoyables que les hommes, respectent le corps du hros. [Note 1: Une peinture trouve tout rcemment Vulci, sur les parois de l'un des tombeaux dcouverts lors des fouilles entreprises par MM. Nol des Vergers, A. F. Didot et Franois, dans les maremmes d'trurie, peinture dont le style rappelle les plus beaux temps de l'art hellnique, reprsente cet pisode de l'_Iliade_. On y voit Achille gorgeant les prisonniers troyens en prsence des principaux chefs de l'arme des Grecs: l'ombre de Patrocle assiste cette immolation. Chaque personnage est dsign par une inscription en lettres trusques.] Des jeux, trs-dplacs selon nous en ce moment dans l'conomie du pome, remplissent de courses de chars, de luttes et de pugilats, le reste de ce chant. Cela est beau d'excution, mais inopportun et fastidieux. Nous ne croirons jamais qu'un gnie aussi sens et aussi expriment du coeur humain qu'Homre ait plac lui mme ces jeux prolongs entre le bcher d'Hector et les larmes d'Andromaque, de Priam et d'Hcube. Nous pensons plutt qu'aux poques o Pisistrate et Alexandre le Grand recueillirent de la bouche des rapsodes ces chants immortels, pars dans la mmoire des homrides, les diteurs du pome dplacrent machinalement ces jeux de la place qu'Homre leur avait assigne dans sa composition, et relgurent la fin ce qui ne pouvait avoir de convenance et de beaut qu'au commencement du pome. Quoi qu'il en soit, c'est un dfaut choquant (et c'est le seul) dans la composition de l'_Iliade_. XXXI Le plus sublime pathtique se retrouve bientt aprs ces jeux, au vingt-quatrime et dernier chant. Achille, aprs ses funrailles, pleure en pensant ce cher compagnon perdu de sa vie, Patrocle. Le sommeil, qui triomphe de toutes les peines, ne peut fermer ses paupires. Il s'agite en tous sens sur sa couche en regrettant la force et le gnreux courage de son ami; il songe tout ce qu'ils ont autrefois accompli ensemble, soit en combattant, soit en traversant les mers imptueuses. ce souvenir il rpand des larmes brlantes, tantt couch sur le flanc, tantt sur le dos, tantt sur la poitrine. Tout coup, se levant, il s'en va errer triste sur le rivage de la mer; l'Aurore l'y retrouve quand elle revient clairer l'Ocan et ses plages. Le froce Achille attache son char le cadavre d'Hector et le trane trois fois dans la poussire autour du tombeau de Patrocle. Les dieux indigns se soulvent la voix d'Apollon. Jupiter dcide qu'Achille recevra enfin la ranon du corps d'Hector par son pre, le vieux Priam. Il envoie la messagre cleste, Iris, pour donner ce conseil au hros des Grecs. Entre les rochers d'_Imbros_ et de _Samos_, Iris, dit le pote, se prcipite dans les noires ondes et la mer gmit sous son immersion. Elle plonge au fond de l'abme, comme le plomb suspendu la corne d'un boeuf sauvage s'enfonce sous les vagues et porte l'appt meurtrier aux poissons dvorants. Cette trange et pittoresque comparaison rvle des procds de pche en usage aux bords de l'Ionie et inconnus aujourd'hui. Thtis, mre d'Achille, se rend l'ordre de Jupiter, et va dans la tente d'Achille parler son fils. Admirez avec quelle connaissance de la nature Homre fait insinuer la piti par la bouche d'une femme, dont le coeur est ptri de plus de larmes et de plus de tendresse que le ntre. mon fils, dit Thtis aprs avoir caress de sa main divine la tte de son fils, jusqu' quand, triste et chagrin, rongeras-tu ton coeur, oubliant la nourriture et le doux sommeil? Il est bon cependant de s'unir d'amour une pouse. Hlas! tu n'as pas longtemps vivre! Rends la libert au corps inanim d'Hector, accepte la ranon de son cadavre. XXXII Iris, aprs avoir fait flchir Achille par sa mre Thtis, se rend dans Ilion au palais de Priam. Les fils de ce roi, assis sur les portiques autour de leur pre, trempaient de larmes leurs riches vtements. Au milieu d'eux, le vieillard est envelopp d'un manteau qui le couvre tout entier. Un nuage de poussire, ramass de ses propres mains pendant qu'il se roulait terre, couvre sa tte et ses paules. Ses filles et les femmes de ses fils se lamentent dans le palais, au souvenir de ceux si nombreux et si vaillants qui ont perdu la vie sous le fer des Grecs. Priam consulte la vieille Hcube, son pouse, sur l'ide qui le possde d'aller racheter le corps de son fils dans le camp d'Achille. Hcube, pouvante sur le sort du vieillard, l'en dissuade. Ah! plutt, dit-elle, pleurons l'cart dans notre palais. Lorsque j'enfantai Hector, la Parque inflexible fila sa destine pour qu'il ft un jour livr aux chiens dvorants par un froce ennemi! Ah! que ne puis-je l'treindre et dvorer son coeur pour venger le malheur de mon cher fils! Priam ne cde pas ces craintes d'Hcube; il tire de ses coffres les prsents magnifiques, tapis, vtements, talents d'or, trpieds, vases, coupes, dont il compose la ranon du corps de son fils. Puis, importun par les lches gmissements des Troyens et de ses fils, il entre en fureur et les chasse du portique avec des reproches injurieux. Que n'tes-vous morts tous la place d'Hector! On attelle les mules au char. Ce dpart, qu'on voudrait citer en entier, est une des scnes les plus splendidement dcrites et les plus pathtiquement pleures de l'_Iliade_. La tragdie antique n'a rien de plus clatant sur les larmes des rois. Priam sort de la ville. Ses amis le suivent des yeux en versant des larmes abondantes, comme s'il allait la mort. Les dieux invisibles protgent son voyage. Mercure, sous le dguisement d'un compagnon d'Achille, raconte Priam, pendant qu'il fait boire les mules dans le fleuve, la conservation miraculeuse du cadavre de son fils. Le dieu dguis monte sur le char, prend les rnes, fouette les mules, endort les avant-postes; le vieux roi franchit les retranchements, arrive sans avoir t aperu, pntre dans la tente d'Achille, embrasse les genoux du meurtrier d'Hector, baise ces mains homicides qui lui ont ravi tant de fils. coutons le pote lui-mme ce dchirant pisode, dnoment de son pome: Lorsqu'une grande misre pse sur un homme qui a commis un meurtre dans sa patrie, il se retire chez un peuple tranger, dans la maison d'un hros opulent, et tous ceux qui l'aperoivent sont frapps de surprise. De mme Achille se confond d'tonnement en voyant devant lui le majestueux Priam; tous les assistants s'tonnent aussi, et muets se regardent les uns les autres. Priam, dans l'attitude et de la voix d'un suppliant, fait entendre ces mots: Souviens-toi de ton pre, Achille gal un Dieu; ton pre est du mme ge que moi; il touche comme moi le seuil funeste de la vieillesse; peut-tre qu'en ce moment mme des voisins nombreux l'assigent, et il n'a personne pour carter ces malheurs et ces prils; mais du moins, sachant que tu vis encore, il se rjouit secrtement dans le fond de son coeur, et tous les jours il se flatte de voir son fils chri revenir d'Ilion... Et moi, malheureux! j'avais aussi des fils vaillants dans la vaste ville de Troie; je crois qu'il ne m'en reste plus un seul! Ils taient cinquante quand dbarqurent les enfants de la Grce; dix-neuf avaient t enfants par les mmes flancs et dans mes palais; les autres taient ns de femmes trangres; le cruel Mars (la guerre) a tranch la vie du plus grand nombre d'entre eux; un seul me restait: il dfendait notre ville et nous-mmes! Mais tu viens de l'immoler pendant qu'il combattait en faveur de sa patrie. C'tait Hector! Pour lui maintenant je viens jusqu'aux vaisseaux des Grecs; c'est pour le racheter que j'apporte de nombreux prsents... Crains les dieux, Achille! Prends compassion de moi en songeant ton pre. Je suis plus plaindre que lui; j'ai fait ce que n'a jamais fait aucun mortel: j'ai coll mes lvres sur la main du meurtrier de mon fils! ces loquentes et plaintives paroles, Achille s'attendrit au souvenir de son pre; il prend la main du vieillard et l'carte doucement; tous deux s'abandonnent leurs souvenirs. Priam, prostern aux pieds d'Achille, pleure amrement sur Hector; Achille pleure sur son pre, mais par moments aussi sur Patrocle; la tente retentit de leurs sanglots. Mais, quand ce hros gal aux dieux est rassasi de larmes et qu'il a assoupi ses regrets dans son coeur, il se lve de son sige et tend sa main au vieillard; car il est touch de tendre compassion la vue de ces cheveux blancs et de cette barbe vnrable. XXXIII Achille parle cette fois au pre d'Hector en homme pitoyable, sage et rsign au destin qui dispose de tout malgr les mortels. Mon pre aussi n'a qu'un fils, dit-il, un fils qui prira bientt! Je n'assisterai point mon pre dans sa vieillesse, et maintenant, loin de ma patrie, me voil sur ce rivage pour ton malheur et pour celui de ta race!... Priam veut rpliquer; Achille sent bouillonner en lui sa colre au souvenir de Patrocle, et, se craignant lui-mme, il sort de la tente. Il prend les prsents, il fait laver et parfumer le corps d'Hector, il le fait envelopper d'un manteau pour viter Priam l'horreur de voir le visage de son fils. Il rentre aprs ces soins rendus au hros; il annonce Priam que son fils, plac sur un char, lui sera rendu le lendemain. Il le console, le fait asseoir sa table. Priam, aprs avoir mang et bu, contemple Achille, si grand et si fort semblable un dieu. Achille contemple son tour et admire le vieillard au visage majestueux. Ils s'entretiennent sans ressentiments mais non sans larmes. Achille fait prparer pour son hte un lit recouvert de riches tapis et de moelleuses couvertures sous le vestibule de sa tente, de peur que quelques-uns des princes, en entrant pour tenir le conseil la nuit dans sa tente, ne reconnaissent Priam et n'avertissent Agamemnon. XXXIV Avant l'aube du jour, le vieillard et son cuyer attellent les mules au char qui porte le cadavre d'Hector, et reviennent, sans avoir t vus par Agamemnon, sous les murs d'Ilion. La pit filiale d'une fille de Priam, Cassandre, veille au sommet d'une tour de la ville. Cassandre reconnat la premire le cortge de son pre et de son frre. Elle jette un cri, et ses gmissements remplissent la ville. Venez! voyez-le de vos propres yeux, Troyens, et vous, Troyennes, s'crie Cassandre, vous qui pendant sa vie le receviez avec tant de triomphe son retour des combats! Alors il tait la joie d'Ilion et de tout son peuple! Hcube et Andromaque, la mre et l'pouse, s'lancent les premires sur le char pour toucher la tte d'Hector! Cher poux, dit Andromaque en soutenant cette tte dans ses bras pendant que le char traverse la ville, tu perds la vie la fleur de tes jours, et tu me laisses veuve dans nos demeures. Ce fils (Astyanax), encore dans sa tendre enfance, ce fils que nous engendrmes tous les deux, malheureux que nous sommes! ne parviendra pas, je pense, jusqu' son adolescence. Ilion, avant ce temps, sera prcipite de son lvation! car tu n'es plus, toi qui sauvais les chastes pouses des Troyens et leurs tendres enfants! Bientt elles seront entranes captives sur les vaisseaux ennemis, et moi sans doute avec elles!... Tu me suivras, mon enfant! et, raval d'indignes emplois, tu travailleras pour un matre cruel; ou bien un de ces Grecs, t'arrachant de mes bras, te prcipitera du sommet d'une tour, pour venger la mort d'un frre, d'un pre ou d'un fils immol par la main d'Hector; car un grand nombre de Grecs, sous le poids du bras d'Hector, a mordu la terre, et ton pre, mon fils! n'tait pas faible dans la chaleur funeste des batailles. Aussi, vois comme tout le peuple le pleure dans Ilion!... Ah! tu laisses tes parents un deuil inconsol, cher Hector; mais c'est moi surtout que sont rserves les amres douleurs. Hlas! de ton lit funbre tu ne m'as pas tendu ta main, tu ne m'as point dit les dernires paroles, dont je me serais souvenue sans cesse, et les jours et les nuits, en versant des larmes! XXXV La vieille Hcube parle aprs l'pouse, et poursuit le pangyrique touchant et glorieux de son fils. Enfin Hlne elle-mme, la cause de tous ces deuils, achve ce pangyrique en paroles entrecoupes de ses gmissements: Hector! de tous mes beaux-frres toi le plus aim de mon coeur, puisqu'il est trop vrai que Pris est mon poux, et qu'il m'a ravie pour me conduire en Ilion. (Que ne ce suis-je morte avant ce jour!) Voici la vingtime anne que j'abordai en ces lieux, que j'ai perdu ma patrie, et jamais je n'entendis de ta bouche une parole outrageante ou mme dure; au contraire, si une de mes soeurs ou ma belle-mre Hcube m'adressait quelques reproches dans nos palais (car Priam, lui, fut comme un pre toujours doux envers moi), toi, Hector, en les rprimandant avec bont, tu les adoucissais par tes douces et indulgentes paroles. Aussi dans mon coeur amer je pleure la fois sur toi et sur moi, malheureuse, qui dsormais n'aurai plus ni ami ni soutien dans la vaste Ilion, o je suis pour tous un objet de mpris et d'horreur! Aprs ces lamentations si loquentes et si naves, le corps du hros est plac sur le bcher par le vieux Priam. Les flammes du bcher se confondent avec celles de l'aurore, et une urne d'or reoit les cendres du dernier dfenseur d'Ilion. XXXVI Le pome finit l, comme tout finit dans le monde, par des gmissements, par des sparations, par des larmes et sur un tombeau. Voil l'_Iliade_! Ce n'est que l'pope de la guerre, le livre du hros; il ne faut pas y chercher encore le pome pique de la vie domestique, le livre du foyer, l'pope intime du coeur humain. Le mme chantre, Homre, va nous la donner tout l'heure, cette pope, dans l'_Odysse_, et nous allons la drouler devant vous avec plus de charme encore que nous n'en avons prouv en vous droulant l'_Iliade_. (Nous l'avons fait dans le dernier de ces Entretiens, en 1857.) Et cependant, mme dans cette pope qui est presque exclusivement consacre au rcit des combats et la glorification des hros, que manque-t-il au tableau presque universel de toute la nature anime ou inanime? Homre n'a-t-il pas su, comme un peintre divin, rattacher par des pisodes rapides et par des coups d'oeil naturels, tantt en arrire, tantt ct, tantt en avant de son sujet, le monde moral et le monde physique tout entier ce petit coin de sable de la plage de Troie o s'agite le sort de la Troade et de la Grce? N'est-ce pas en vingt-quatre chants l'univers sous tous ses aspects, reproduit tantt en larmes, tantt en sang, mais toujours dans une musique de paroles ravissantes l'imagination des hommes? Les Grecs de ce temps, qui avaient grav ce pome dans leur mmoire, avaient-ils besoin d'autre livre? N'tait-ce pas pour ainsi dire la Bible des guerriers, des pasteurs, des matelots, des philosophes, des thologiens, des historiens, des artistes, des artisans de son temps, des dieux et des hommes? l'encyclopdie chante par un pote universel aux hommes de son temps? Les paysages terrestres y sont retracs avec autant de transparence, de clart, de vrit que les sommets neigeux des montagnes, les caps sourcilleux, les falaises boises, les collines vertes sont retracs en pleine lumire dans le miroir de la mer d'Ionie, refltant ses bords dans ses flots. Les paysages maritimes, la vaste tendue des vagues, leur azur ou leur noirceur, selon le ciel et le vent, leurs oscillations, leurs murmures, les voiles qui les sillonnent en traant un sentier qui se referme sous leur cume ptillante, le mt qui se dresse ou qui s'incline, l'ancre qui mord le fond, la quille qui rsonne en touchant la rive, n'y sont-ils pas reproduits en vers aussi limpides et aussi harmonieux que la vague elle-mme? Voulez-vous connatre l'origine, le costume, le caractre, la gographie, les moeurs des nations qui peuplaient alors les confins de l'Asie et de l'Europe: le pote vous les montre du doigt, vous les dcrit et vous les raconte, peuplade par peuplade, et pour ainsi dire homme par homme, dans cette double revue passe sous vos yeux dans la plaine de Troie! Voulez-vous des combats: cette plaine, ces vaisseaux, ces remparts regorgent de sang et de cadavres diversement tus pendant vingt-quatre chants, qui sont vingt-quatre batailles! Voulez-vous des passions froces d'orgueil, d'ambition, d'envie, dcouvertes comme des nids de serpents enrouls dans le nid venimeux du coeur humain: regardez Achille sous sa tente, se rjouissant en secret des revers et des meurtres de ses coaliss! Voulez-vous des passions nobles et patriotiques: contemplez Hector! Voulez-vous des attachements domestiques: coutez Phnix, le prcepteur d'Achille, rappelant envers son lve les soins d'une nourrice ou d'une mre! Voulez-vous l'amiti: admirez Patrocle! Voulez-vous l'amour coupable: entendez Hlne! Voulez-vous l'amour chaste et conjugal: sanglotez aux sanglots d'Andromaque! Voulez-vous l'amour paternel: assistez l'adieu d'Hector son enfant, balanc dans ses bras et pouvant de son panache! Voulez-vous l'loquence verbeuse et la sagesse infaillible du vieillard dans les conseils des peuples: mditez les paroles de Nestor! Voulez-vous l'excs de l'infortune humaine: suivez le vieux Priam aux genoux du meurtrier de son fils ou ramenant dans la nuit son pouse, la vieille Hcube, le cadavre inanim et souill de poussire de son dernier enfant! Voil pour la terre. Et maintenant voulez-vous le ciel tel que la brillante et voluptueuse imagination des Grecs l'avait peupl d'allgories personnifies en divinits lmentaires: suivez le pote sur l'Olympe, sur l'Ida aux riches fontaines; dans le nuage dont Jupiter s'enveloppe avec Junon; dans les forges de Vulcain, o tous les arts se rsument en un chef-d'oeuvre pour former le bouclier d'Achille! dans les grottes des Nrides! dans les palais liquides de Thtis! dans les molles retraites de Vnus! dans les nues sanglantes o la Terreur attelle les coursiers de Mars! vous avez toute la nature, tous les hommes et tous les dieux de l'Olympe, le monde matriel complt par le monde immatriel; l'univers, enfin, entendu dans la plus large acception du mot; l'univers, expos, non racont, non dcrit, non analys seulement par la froide main de la science, mais l'univers senti, peint et chant par la voix la plus mlodieuse et dans la plus musicale des langues prosodies qui enchantrent jamais l'oreille humaine. Encore une fois, voil l'_Iliade_! voil Homre! On ne s'tonne, en fermant ce pome, que d'une seule chose: c'est que la nature, l'tude, l'art et le gnie aient suffi pour produire en un seul homme un pareil homme, et que les Grecs, qui divinisaient tout, n'aient pas fait d'un pareil homme un dieu! LAMARTINE. COURS FAMILIER DE LITTRATURE XXVIIe ENTRETIEN. 3e de la troisime Anne. POSIE LYRIQUE. I L'me humaine est un grand mystre. Celui-l seul qui l'a cre pourra l'expliquer. Les psychologistes, ces espces de chimistes de l'esprit, s'vertuent en vain la dcomposer, en la divisant en facults diverses et distinctes. Ils disent: Ceci vient des sens, ceci vient de l'tre immatriel. Ils n'arrivent qu' s'embrouiller dans leurs dfinitions, se contredire dans leurs distinctions, se perdre dans leur analyse; et, comme les chimistes, leurs mules, quand ils veulent retirer de leur creuset les principes de l'me humaine et dire: La voil! ils ne tiennent sous leur plume ou sous leurs doigts qu'une pince de cendre; la substance s'est vapore, et ils n'entendent, comme l'alchimiste allemand des vieilles ballades, que le ricanement du mystre invisible et impalpable qui clate dans les tnbres, autour de leurs ttes, et qui se moque de leur sacrilge curiosit. Ne faisons pas comme eux; disons franchement le premier et le dernier mot de l'homme: MYSTRE! Nous ne savons rien des principes constitutifs de l'me humaine. Elle est ce qu'elle est; nous ne la connaissons que par ses phnomnes. Ils sont assez beaux, assez nombreux, assez merveilleux pour que nous nous abmions pendant les sicles des sicles dans une ineffable contemplation des facults de l'me. II Nous avons dit qu'une des plus merveilleuses facults de l'me tait celle de s'exprimer elle-mme par la parole crite ou parle, autrement dit par la littrature universelle. Ajoutons ici que l'me prouve le besoin ou l'instinct de s'exprimer, selon la nature de ses sensations, tantt en paroles, tantt en chant. L'instinct de chanter est aussi naturel l'me, et surtout l'me mue, que l'instinct de parler. De l la musique, ce chant sans paroles, qui s'crit en notes intraduisibles dans aucune langue, et qui dit cependant l'oreille de l'homme plus de choses, et des choses plus douces et plus fortes, qu'aucune parole articule n'en peut exprimer. De l aussi la posie lyrique, dans laquelle l'me se chante elle-mme ou chante aux autres mes ce que la simple parole parle ou crite lui semble insuffisante rvler. III Ce besoin de chanter, besoin tout fait irrflchi, mais imprieux comme un instinct, n'est pas seulement propre aux potes; il est sensible dans tous les hommes, dans toutes les femmes, dans tous les enfants, et mme dans certaines races d'animaux, comme les oiseaux, ces potes de l'air, du chaume ou des bois. Cet instinct est surtout dvelopp dans tous ces tres chantants par les circonstances intrieures ou extrieures de leur vie, par l'ge, par les climats, par les saisons. Il est une sorte de surabondance de vie et de sensations qui dborde des sens, et qui a besoin de se rpandre en effusions mlodieuses, mme quand ces effusions mlodieuses n'ont pas d'autre cho que notre oreille. C'est l'ivresse de l'me qui ne raisonne plus ses impressions, mais qui crie et qui fait crier ou gmir le coeur et la voix sous le poids de bonheur, d'amour, de tristesse ou d'admiration qui le surcharge. Chanter, c'est clater devant l'homme ou devant Dieu. Tout chant est une explosion du coeur ou de l'esprit. Voil pourquoi il est si doux d'entendre un chant; voil pourquoi aussi, dans tous les temps et dans tous les lieux, les nations aiment leurs potes et leurs musiciens. Le pote et le musicien sont les voix de ceux qui n'ont pas de voix, mais qui ont des coeurs et qui aiment retrouver leurs impressions inexprimes dans ces vers ou dans ces notes en consonnance avec leur me. Les potes sont les instruments sacrs sur lesquels les races humaines entendent rsonner leurs propres mlodies. IV Nous vous l'avons dit tout l'heure, certaines prdispositions intrieures ou extrieures sont ncessaires l'me de l'homme et l'me des animaux pour que cet instinct du chant se manifeste en eux dans toute sa force. L'airain lui-mme ne rsonne que quand il est frapp. L'motion est le battant de l'me. Sortez un beau jour de printemps de l'enceinte fangeuse et enfume des villes, garez vos pas dans la campagne, au bord du fleuve, au bord des ruisseaux, au bord de la mer calme, au bord des bois retentissants; un chant sort du calice de chaque fleur sous vos pas, du dme de chaque arbre dans la fort, du creux de chaque sillon dans les bls en herbe; l'insecte ivre dans sa coupe de parfum, la caille dans le chaume, le merle dans le buisson, le rossignol sur la branche morte, la cigale elle-mme dans la poudre ardente du champ labour, tout chante devant le soleil. L'astre rchauffe la fois ces myriades de vgtaux bouillants de sve et ces myriades de petits coeurs qu'on entend palpiter dans ces myriades de voix. L'air, la terre, les eaux, les plantes, les tres anims ne forment qu'un concert dont la note universelle est la joie de vivre. C'est le bruissement de la vie animale ou vgtale, vie qui coule, qui cume, qui palpite et qui murmure en coulant avec la sve, avec le sang, avec la sensation, avec la pense, dans ces torrents anims de la cration. On dit que les sphres ont leur harmonie, je le crois bien, puisque le moindre flot de l'air au printemps roule des voix et des chants. Quand le grain de poussire est ivre, comment ces globes lumineux du firmament, qui contiennent plus de vie et qui rflchissent le Crateur de plus prs, conserveraient-ils leur sang-froid et leur silence? V Cette ivresse de vie qui monte de la voix de tous les oiseaux et de tous les insectes de l'air, au printemps, rveil de la vie, est communicative. L'homme ne peut entendre ces concerts sans y mler lui-mme sa voix. coutez comme la flte du berger, assis sur un cap avanc de la mer ou du fleuve, s'efforce d'imiter les modulations tantt gaies, tantt languissantes du chant du rossignol ou les gmissements du ramier! coutez comme la jeune fille, en sarclant le bl vert et en emportant sous sa faucille les gerbes de pourpre des pavots o se noie son visage, s'encourage elle-mme l'ouvrage par un chant demi-voix dont elle n'a pas mme la conscience! coutez comme le laboureur, en gouvernant le double manche de sa charrue, distrait ses boeufs et se distrait lui-mme par des notes qui se mlent aux mugissements de son attelage et au bruit criard et monotone de ses roues! coutez comme les pcheurs ou comme les matelots de la mer, couchs, l'ombre de la voile, sur le pont de leur barque, prolongent sans y penser, d'une voix lointaine, des accents cadencs de vague en vague qui viennent mourir jusqu'au rivage! Si vous demandez chacune de ces voix, pourquoi elle chante, elle ne saurait pas vous rpondre. La voix chante de la plnitude du coeur, voil tout. Quand l'homme est heureux de son loisir et de son travail, il chante; c'est l'enthousiasme du bien-tre qui lui donne alors la mlodie et le diapason; c'est Dieu lui-mme qui a compos cette musique universelle qui cherche ses notes dans les motions inarticules de l'air crit dans le coeur, et c'est le coeur qui bat la mesure avec ses vives ou lentes palpitations. VI Mais ce n'est pas seulement le loisir, le bien-tre, le travail, le bonheur qui font chanter l'homme; ce sont toutes les grandes motions du coeur. Les deux plus habituelles de ces motions inspiratrices du chant dans l'me humaine sont l'amour et l'adoration. Toute tendresse est mlodieuse, tout enthousiasme est lyrique; disons plus, il est pieux. Dans tous les pays l'amant chante sous la fentre de sa fiance; la mre chante prs du berceau de son enfant; la nourrice chante en souriant l'oreille de son nourrisson pour le bercer ou l'endormir; les couples heureux de jeunes hommes et de belles filles, destins les uns aux autres par leurs parents, chantent en se tenant par le bout des doigts, en revenant le soir des veilles dans l'table aux lueurs de la lune, sous les orangers de la Sicile ou sous les pins tnbreux de l'Helvtie. Les temples, pleins de l'ombre de Dieu, sont aussi pleins du chant des hommes; les cantiques sont l'encens des coeurs; ils jaillissent des lvres ds que l'homme se croit en prsence de la Divinit. Il semble que la statue de Memnon, rendue musicale par un rayon de soleil, est la parfaite image du coeur humain, que la prsence divine rend plus mlodieuse que le marbre. Le prtre, ce musicien de nos soupirs, chante la naissance, au mariage, au sacrifice, la mort de tous les enfants d'Adam. Joie et larmes deviennent des hymnes dans sa voix. Le plus noble et le plus saint des sentiments de l'homme, la pit, soit qu'elle gmisse, soit qu'elle implore, soit qu'elle contemple, soit qu'elle se plonge dans le sacr dlire de l'adoration, s'exhale en hymnes et fait clater par le chant ses extases. Enfin le patriotisme, cette noble passion de l'homme pour le sol menac de ses pres, de son berceau, de sa tombe, de ses enfants; le patriotisme, quand il est pouss jusqu' l'hrosme par la terreur de voir ses foyers ravags, ou par le dvouement des Trois-Cents aux Thermopyles antiques ou aux Thermopyles modernes; le patriotisme chante comme Tyrte, comme Rouget de Lisle ou comme Branger dans quelques-unes de ses odes nationales la veille des combats; et, quand une victoire inespre a sauv par l'hrosme, soit une ville de la sdition et de la subversion civiles, soit des frontires de l'invasion, et, avec les frontires, ses toits, ses foyers, ses compagnes, ses vieillards, ses enfants, ses mres, l'arme victorieuse traduit instinctivement en chant sa joie et son cri de salut. Aucune victoire n'est complte qu'aprs que le _Te Deum_, qui pousse l'arme et le peuple au pied des autels du Dieu de la patrie, a port ses notes triomphales et reconnaissantes jusqu'au ciel! Les Marseillaises et les _Te Deum_ sont les deux plus clatants symptmes de cet instinct lyrique de l'me humaine, qui la porte chanter quand elle dborde de sensations et quand la parole devient impuissante vaporer ce qu'elle sent en elle d'enthousiasme, d'nergie ou de flicit. Tout le monde est pote lyrique en ces moments-l. Qui ne l'a pas prouv quelquefois dans sa vie prive ou dans son existence publique? Quel coeur d'amant ou de citoyen, quel coeur pieux surtout n'a pas eu les explosions de son me dans sa voix! Je ne parle pas de nous autres potes: la nature impressionnable, et jusqu' un certain point maladive, de notre fibre, a d nous arracher plus souvent qu' d'autres ces enthousiasmes de coeur et d'esprit, ces dlires d'amour, de pit ou de patriotisme, qui toufferaient la poitrine si on ne les criait pas en chants ou en vers. Mais je parle des hommes les plus froids, les plus simples, les plus illettrs: ils ont des heures o ils deviennent leur insu de grands lyriques. Qu'on me permette d'en citer un exemple dont je fus tmoin dans mon enfance, et dont l'impression, quoique purile, s'est retrouve toujours dans mon souvenir. VII J'avais douze ans; j'habitais le vaste chteau d'un de mes oncles, l'abb de Lamartine. Ce chteau tait situ dans la sombre valle d'Urcy, aux environs de Dijon. Isol de toute habitation, il ressemblait une immense abbaye de chartreux, btie dans les plus pres solitudes des forts. Cette demeure claustrale tait de tous cts entoure et comme touffe par les grands bois. Les loups et les sangliers traversaient souvent par bandes les pelouses perte de vue des jardins, pour venir boire dans les tangs et dans les sources, sous les htres. L'difice, construit et appropri avant la Rvolution pour la nombreuse famille de mon grand-pre, tait trop vaste pour un clibataire. Mon oncle vivait en simple gentilhomme de campagne, dans l'obscurit et dans la libert de son dsert. Un petit mnage de solitaire squestr du monde aurait t perdu dans ces grandes salles et dans ces immenses parterres. Pour animer ce sjour et pour occuper ses loisirs, cet ermite avait donc pris le parti de faire valoir lui-mme ses terres considrables, dfriches et l sur les lisires de ses grands bois. Le chteau, malgr sa belle architecture italienne et ses traces d'antique lgance, tait devenu ainsi une magnifique ferme. Les chevaux de labour, les boeufs d'attelage, les troupeaux de moutons imports d'Espagne remplissaient de mugissements, de blements les nombreuses tables. Une trentaine de serviteurs, valets de ferme, charretiers, bouviers, laboureurs, bergers, peuplaient cette demeure. Ils s'asseyaient, le matin, midi et le soir, la longue table de noyer borde de bancs, sous les votes enfumes de la vaste cuisine. Un vieux cuisinier, nomm le pre Joseph, et qui tait en mme temps l'intendant de confiance de mon oncle, gouvernait de son fauteuil, au coin de l'tre, les servantes et prsidait aux repas. Le vieux Joseph, qui m'avait vu natre et qui voyait en moi l'hritier prsomptif du chteau, m'aimait presque comme une nourrice aime son nourrisson. Je passais une partie des jours ct de lui, la cuisine, couter les vieilles lgendes de la famille, qu'il se plaisait lui-mme me raconter. J'assistais ainsi habituellement au repas des serviteurs de la ferme; je regardais fumer le lard apptissant sur son lit de choux dors, au milieu de la table, le fromage cumant de crme blanchir sur les longues tranches de pain bis dans la main du laboureur. Le vin, modrment, mais libralement distribu par rations ingales, selon le travail et l'ge, brillait dans les verres. La conversation, anime par ces petites gouttes de vin la fin du repas, n'tait nullement gne par ma prsence. VIII Je connaissais ainsi toute la chronique sentimentale du chteau et des deux villages voisins d'Urcy et d'Arcey. Je connaissais mme les personnages de cette chronique, car, aux poques des sarclages, des moissons, de la tonte des brebis, travaux de ferme, les jeunes filles de ces deux villages venaient rsider en masse au chteau, portant leurs ciseaux et leurs faucilles pour sarcler les bls, couper les orges, lier les gerbes, faner les sainfoins, laver ou tondre les moutons. Le soir, aprs la journe, mon oncle leur permettait de se runir, avec les garons de la ferme, dans une immense salle du rez-de-chausse, pave en marbre et dcore de lambris vermoulus. Elles y dansaient des rondes au chant d'une musicienne du village. Je ne manquais jamais de me mler ces rondes, et je bondissais de joie nave et prcoce, en tenant par mes deux mains les mains complaisantes des plus jeunes et des plus jolies faneuses du pays. Parmi ces jeunes filles des champs, il y en avait une, peine ge de seize ans, qui faisait dj l'admiration et l'envie de toute la jeunesse des villages voisins. On l'appelait la _Jumelle_, parce que sa mre l'avait mise au monde le mme jour qu'un frre qui ne la quittait jamais, et qui venait habituellement avec elle faner ou moissonner pour le chteau. IX Je la vois encore en ide, et, toutes les fois que je passe en chemin de fer en vue des sombres croupes des forts d'Urcy, d'Arcey et du pont de Pany, croupes boises qui me cachent le toit du chteau dsert, j'ai envie de descendre pour revoir la _Jumelle_, et pour savoir si elle conserve encore, aprs tant d'annes, quelques traces des charmes vritablement attiques dont cette _Chlo_ des Gaules enchantait mon enfance, mes yeux et presque mon coeur. Son front tait troit, peu lev, comme celui que les sculpteurs de Chypre ou de Milo donnent leurs statues de femmes, parce que la Grce et l'antiquit savaient bien que la vraie beaut de la femme n'est pas dans l'intelligence de la physionomie, mais dans la tendresse de l'expression du visage; des cheveux d'un blond dor poussaient trs-bas sur ce front et l'encadraient dans les boucles peine ondes de ces cheveux. Leur duvet, plus color de teintes cuivres leur extrmit que sur les tempes, les faisait reluire comme des rayons de soleil du matin jouant au bord de sa peau. Des yeux rveurs, une bouche pensive, des dents de lait, petites, ranges dans leurs alvoles roses comme celles d'un agneau sa premire herbe; un teint que l'ombre perptuelle des feuilles dans ce pays de forts conservait aussi blanc, mais moins dlav, que celui d'une enfant des villes; une taille ferme, des bras ronds, des mains effiles, des pieds cambrs et dlicats, qui brillaient comme deux pieds de marbre d'une statue quand elle les plongeait nus dans le courant de la source en lavant les toisons dans l'eau courante; un caractre doux, srieux avant l'ge; des silences, des rougeurs, des timidits qui la faisaient aimer de toutes ses compagnes et respecter de tous ses compagnons de travail dans la maison et dans les champs, telle tait la _Jumelle_. Je n'ai gure retrouv que dans les les de l'Archipel grec ou sous les tentes des Arabes de Syrie des rminiscences de cette jeune bergre de nos montagnes. X l'insu de tout le monde et de moi-mme, cette Chlo avait son Daphnis. Ce Daphnis tait un jeune toucheur de boeufs du chteau, que mon oncle avait pris par charit une pauvre veuve du village d'Arcey, et qui, de berger de chvres, tait devenu avec l'ge toucheur de boeufs. Il avait vingt ans, mais il n'en montrait que seize sur son visage. Le vieux Joseph, les charretiers, les laboureurs, les batteurs en grange, ses compagnons de domesticit table et aux champs, l'avaient vu grandir sans s'en apercevoir; accoutums ne le compter que pour un enfant, on le traitait en Benjamin de cette tribu rurale. Il ne s'asseyait jamais pour prendre ses repas avec les autres sur l'extrmit du banc, mais il mangeait silencieusement, l'cart, debout, son morceau de lard ou sa tranche de choux sur son morceau de pain bis, et, quand il avait soif, au lieu de boire comme les autres dans un verre, il buvait son eau puise au seau de la cuisine dans une cuelle de cuivre pendue derrire la porte. On l'appelait par habitude le petit Didier. C'tait cependant un grand et vigoureux garon, aux cheveux touffus, au duvet naissant sur ses joues roses, aux pieds massifs, aux paules arques, au poing solide comme des noeuds de chne. Mais une certaine navet naturelle, qu'il tenait de sa mre et qu'on prenait mal propos pour de la niaiserie, et de plus une longue habitude de se regarder comme le dernier de la maison partout, lui donnaient une apparence d'infriorit entre tous ses camarades. On tait accoutum sa complaisance, qui tait infatigable. Chacun en abusait tout en l'aimant. On se servait de lui pour faire ce qu'il y avait de plus rude dans tous les ouvrages. Il ne se rebutait jamais. Toujours le premier lev pour donner le foin aux boeufs, l'avoine aux chevaux, le trfle aux brebis, on ne le rcompensait de tous ces services de surcrot qu'en le raillant sur son obligeance envers tout le monde. Il supportait la raillerie, les surnoms, les quolibets, en penchant sa belle tte enfantine sur sa poitrine et en souriant d'un air un peu confus qui encourageait le railler davantage. Il tait ce que les paysans, dans leur langage expressif, appelaient le souffre-douleurs du chteau. Sa patience et son silence allaient jusqu' l'apparence de l'apathie. force de le voir patient, on se figurait qu'il tait impassible. Il n'en tait rien cependant; sa navet n'tait que l'excs de sa bonne foi. Son idiotisme d'attitude, dmenti par la lucidit et par l'intelligence vive et claire de ses yeux, n'tait que la bont de son coeur serviable tous. Il avait pris l'habitude invtre de ne jamais rpondre ces railleries; il ne les prenait avec raison que pour des familiarits caressantes. Didier m'aimait beaucoup, je l'aimais moi-mme comme celui qui tait le plus rapproch de mon ge parmi les serviteurs de la ferme. Je le suivais souvent pas pas, pendant des heures entires, pendant qu'il touchait ses quatre boeufs blancs et fauves attels la charrue, dans les longues pices de terre bordes de frnes, le long des avenues du chteau. Je ramassais les vers de terre coups par le coutre du soc pour en nourrir mes rossignols en cage. Il me dcouvrait les nids d'o il avait vu s'envoler les mres sur les buissons du champ; souvent il me remettait pour un moment sa longue gaule de noisetier, arme l'extrmit d'un aiguillon, et je touchais sa place les flancs fumeux de l'attelage, en appelant chacun de ses boeufs par leur nom, et en imitant, autant qu'il m'tait possible, la voix criarde et tranante du bouvier qui gouverne la charrue. XI Le petit Didier n'avait pu voir impunment, depuis son enfance, la Jumelle grandir et embellir ct de lui; il l'aimait sans savoir ce que c'tait qu'aimer. Pauvre enfant d'une veuve presque mendiante, recueilli par charit dans le chteau, il se considrait comme si subalterne, en naissance, en rang, en esprit, tout le monde dans la ferme et tous les jeunes garons des deux villages voisins, qu'il aurait regard comme un sacrilge de penser seulement courtiser honntement cette belle jeune fille, objet de tous les regards et de toutes les ambitions de ses camarades. Aussi ne levait-il jamais les yeux jusqu' elle, et, le seul symptme auquel on pt souponner son amour, c'tait la rougeur de son visage ordinairement ple et le tremblement de sa forte main en lui prsentant, comme aux autres faneuses, l'cuelle de cuivre pleine d'eau de la source o elle buvait debout quand on se levait de table aprs le repas de midi. la danse des veilles, dans le grand vestibule, le petit Didier n'osait pas mme se mler aux rondes ou prendre la main de la Jumelle. Au contraire, toutes les fois que la Jumelle entrait dans la danse, et qu'un danseur, l'levant de terre dans ses deux bras, comme c'est l'habitude la fin de l'air, poussait un de ces grands cris de triomphe et de joie qui sont l'_voh_ rustique de ces ftes de village, Didier baissait les yeux; il trouvait un prtexte pour s'loigner, comme s'il avait entendu une voix qui l'appelait au jardin ou l'table. Except le vieux cuisinier Joseph et la Jumelle, personne dans la maison ne se doutait de ce sentiment contenu du petit Didier. Ses camarades auraient rpondu par un clat de rire toute allusion un amour si disproportionn. On tait si accoutum ne le compter pour rien, et confondre sa purilit silencieuse avec une espce d'idiotisme, qu'on ne se demandait mme pas s'il avait un coeur. Mais la Jumelle s'en tait aperue depuis longtemps elle toute seule; sans se rendre compte de ses sentiments, elle prenait sa voix la plus douce en lui parlant; elle recevait, table, la maison ou dans les champs, tous les petits services qu'il lui rendait instinctivement, avec une familiarit confiante et avec une sorte de plaisir muet qui contrastait avec les exigences et les railleries des autres jeunes filles. Si rien n'indiquait qu'elle l'acceptt pour son prtendant, tout indiquait qu'elle l'acceptait pour son _serviteur_. C'est le nom dont les paysannes de mon pays dsignent ces aspirants timides leur amour, qui veulent, comme Jacob, mriter beaucoup avant de demander quelque chose. XII Cependant la merveilleuse beaut de la Jumelle, clbre dj dans tous les villages voisins, attirait son pre de nombreuses demandes en mariage; mais, chaque fois que son pre lui parlait de ces propositions, faites pour flatter sa vanit, elle rpondait qu'elle tait trop jeune, qu'elle y penserait la moisson, aux foins ou la Nol de l'anne suivante. Les soupirs des plus beaux et des plus riches garons du voisinage n'taient pas mieux accueillis. Elle aimait, sans oser l'avouer, celui qu'on la souponnait le moins de regarder avec prdilection parmi tous les autres. Didier ne flattait pas sa vanit, mais il avait touch son coeur. Sans se parler jamais, la Jumelle et Didier finirent par comprendre qu'il y avait entre eux deux un secret, qu'aucun des deux n'osait tout fait ni rvler ni comprendre. Ces espces de limbes de l'amour mutuel, mais inexprim, sont trs-frquents dans les mes timides et simples des villageois. L'oeil plus perant et plus exerc d'une jeune couturire nomme Nicette, qui travaillait habituellement au chteau, finit par tout entrevoir; elle parla la Jumelle des attentions du petit Didier; elle parla au petit Didier des prfrences de la Jumelle; elle finit ainsi par en savoir assez sur l'tat de ces deux coeurs pour que le toucheur de boeufs crt pouvoir s'enhardir jusqu' la pense de faire parler de mariage au pre de la jeune fille. XIII Le pre parla de cette ouverture sa fille en riant, comme d'un badinage qui ne mritait pas mme rflexion, et auquel les garons et les filles du chteau avaient sans doute encourag le pauvre enfant pour se moquer de la candeur du fils de la veuve; mais la Jumelle, au lieu de rire avec son pre, avait rougi sans rien rpondre; elle s'tait retire seule dans la grange o sa mre la surprit, pleurant sans savoir de quoi. Le pre parut avoir chang d'ide. Dans la soire il dit, en secouant la tte, comme un homme qui se ravise, qu'au fond le petit Didier, quoique un peu trop bon garon, avait toute son estime comme excellent ouvrier; qu'il faisait au besoin l'ouvrage de tout le monde; qu'il tait trop grand pour rester jamais toucheur; que la Jumelle ne pouvait pouser un enfant qui piquait encore les boeufs au labour comme une fille, mais que, si sa condition se relevait un peu au chteau avec ses gages, et que, si par exemple on le faisait garon de charrue en titre avec cent vingt francs par an, deux paires de sabots, une paire de souliers et six chemises de toile de chanvre, on pourrait penser sa proposition, l'autoriser courtiser la Jumelle, et que, toute belle et toute recherche qu'elle tait, sa fille pourrait rencontrer pis que le fils de la veuve. La Jumelle, ces mots, se leva de table en s'essuyant les yeux avec un coin de son tablier. Elle s'en alla, comme le matin, pleurer seule dans la grange; mais cette fois c'taient des larmes de joie. XIV Le lendemain, la couturire Nicette apprit tous ces dtails par la Jumelle; elle m'en parla. J'en parlai mon oncle: c'tait l'esprit le plus accommodant et le coeur le plus facile mouvoir qu'il y et sous une poitrine d'homme. Eh bien! me dit-il en souriant, nous allons faire deux heureux et bien des envieux. Va dire Didier qu'il remette son aiguillon son petit frre, que je lui donne une charrue conduire, cent vingt francs de gage, quatre paires de sabots, une paire de souliers, six chemises de toile, et que de plus je me charge de faire la noce au chteau, et que tu y danseras tant que tu voudras avec la Jumelle. Tout fut fait avec la promptitude et l'entrain que cet excellent homme, toujours press du bonheur d'autrui, mettait une bonne action. Didier remit l'aiguillon en donnant gravement son petit frre tous les prceptes et toutes les traditions du mtier, avec de tendres instructions sur les caractres divers de ses quatre boeufs: comme quoi celui-ci regimbait si on le piquait l'paule; comme quoi celui-l tait plus sensible la voix qu' l'aiguillon; comme quoi le roux avait besoin d'entendre toujours chanter ou siffler autour de lui pour reprendre coeur l'ouvrage; comme quoi le blanc tait si apprivois et si doux qu'on pouvait s'accouder en sret, pour se reposer, sur son joug, entre ses deux cornes, sans qu'il secout seulement la tte pour chasser les mouches, tant il avait peur de blesser un enfant! Puis il se hta d'atteler les quatre taureaux une charrue neuve, et il laboura tout le jour une longue pice de terre, derrire les jardins, d'o l'on apercevait, sur la colline oppose, travers les bois, le village d'Ancey et la fume du toit de la maison de la Jumelle. Tantt il regardait le soleil, trop lent baisser pour lui ce jour-l, tantt la maison de pierres grises qui renfermait sa destine. XV la fin de la journe, aprs avoir dtel, jet le trfle dans le rtelier, chauss ses souliers et pass sa veste, il ne parut point la cuisine pour recevoir, comme l'ordinaire, son cuelle des mains du vieux Joseph. Il se glissa inaperu dans le creux du ravin qui descend du chteau dans l'troite valle d'Arcey; il gravit, non s'en s'arrter bien des fois, de peur et d'angoisse, la colline escarpe au sommet de laquelle est btie la petite et noire glise du village, et il entra tout en sueur, en poussant de la main la claire-voie, dans la maison de la Jumelle. Elle l'avait bien vu venir de loin par le sentier des chvres, mais elle n'avait rien os dire, et elle s'tait en alle dans le verger, derrire la maison, pour le laisser seul avec son pre. Ce qui se dit dans cette entrevue entre le petit Didier et le pre de sa future on ne peut que le deviner; mais tout se passa sans doute de bon accord et de bonne grce, car la nuit tait dj tombe toute noire sur la montagne et sur la valle que le pre et le prtendu, le visage ouvert par la confiance et par la bonne amiti, taient encore assis chacun sur un coin du banc, la table entre eux deux et la nappe mise devant une bouteille de vin, un morceau de pain et un fromage blanc, pendant que la Jumelle, rappele du verger, debout et modeste derrire son pre, tait invite par lui et rsistait longtemps boire un doigt de vin dans le verre de son fianc. XVI Cette soire fut sans doute la plus belle et peut-tre la seule belle de la vie du pauvre Didier jusqu' ce jour. Son coeur s'ouvrit pour donner et pour recevoir toutes les promesses d'une innocente flicit. Au lever de la lune, il sortit de la maison pour revenir au chteau; la Jumelle, avec la permission de son pre, l'accompagna jusqu' la croix de pierre qui marque la place o finit le village et o commencent les bois. Il n'osa ni l'embrasser ni la regarder; il sentait qu'il l'emportait dans sa poitrine. Il s'loigna, les yeux baisss, en retenant son souffle et sa voix, tant qu'il fut porte d'tre entendu du village. Mais quand il eut descendu les rampes de rocailles qui descendent du plateau d'Arcey dans la noire valle du pont de Pany, et quand il commena remonter le ravin plus troit, plus rapide et plus sombre qui mne par les bois au chteau, alors son coeur trop plein ne put se contenir davantage, et il clata, comme une dtonation de l'me trop charge, dans le silence, dans le dsert et dans la nuit. XVII Cette explosion de son me ignorante et simple donna sa voix, ordinairement faible et douce, un volume de son et une nergie de vibration qui faisaient frmir les feuilles des arbres comme un souffle de tempte, tempte de sentiments et de joie dans un coeur d'adolescent, qui se communiquait par l'cho des rochers de la valle la nature inanime, et qui semblait vouloir porter jusqu' la cime des montagnes et jusqu'aux astres du firmament la nouvelle, le retentissement, l'enthousiasme de son bonheur. Un hasard me rendit tmoin de cette scne nocturne du dlire lyrique d'un pauvre toucheur de boeufs. Au souper des laboureurs et des moissonneurs, le soir, aprs l'ouvrage, on s'tait aperu au chteau de l'absence du petit Didier. Les rumeurs de la matine dans les champs et les indiscrtions de la couturire avec les jeunes filles en avaient divulgu le motif. Tout le monde, l'exception des rivaux un peu jaloux, se rcriait sur le bonheur du toucheur de boeufs. On en plaisantait la table rustique; on ne pouvait comprendre que la plus belle jeune fille de tout le pays, qui avait le choix entre les prtendants de tous les villages, et choisi pour son fianc un pauvre adolescent qu'on se figurait encore enfant cause de la candeur de son esprit et de la docilit de son caractre. Ses camarades l'appelaient l'_innocent_, mot qui confine chez eux avec l'idiotisme. On se promettait de rire du fianc son retour, et, comme la nuit tait tide, la lune blouissante dans le ciel, on voulut devancer ce retour de Didier en allant en masse, filles et garons, au-devant de lui par le sentier d'Arcey, les uns pour le fliciter, les autres pour le railler, ceux-ci pour jouir de son bonheur, celles-l pour lui faire un de ces enfantillages par lesquels on prouve, dans les campagnes, la crdulit ou le courage des jeunes gens. Je partis avec la bande joyeuse, suivi du vieux Joseph, qui voulait jouir aussi de la surprise mnage maladroitement au pauvre Didier. XVIII La gorge, profondment encaisse entre les rochers, est encore rtrcie par l'ombre des grands chnes qui descend du chteau dans la valle d'Arcey. Elle est interrompue au milieu par un rocher taill pic qui la ferme compltement dans toute sa largeur. Cette roche, semblable un degr d'escalier colossal de trente coudes de hauteur, a t polie et rendue glissante comme le marbre, sans doute par la chute de quelques cascades que la terre a bues depuis plusieurs sicles. Pour la rendre un peu moins inaccessible aux bergers et aux journaliers qui veulent abrger le chemin d'Arcey au chteau, mon grand-pre y avait fait complaisamment creuser au ciseau, par le tailleur de pierre, cinq ou six entailles en corniches, de la largeur d'une demi-main, pour que les paysans qui veulent la descendre ou la gravir pussent s'y cramponner avec les doigts ou y appuyer l'orteil sans crainte d'accident. Des buissons, touffus de genvriers, surmonts et assombris par d'normes htres, couronnent le sommet de la roche du ct du chteau. Les garons et les filles de la ferme taient drobs aux rayons de la lune par l'paisseur obscure de ce fouillis. Le vieux Joseph et moi nous tions assis avec eux, attendant en silence le fianc. XIX Aux premiers chos de la voix de Didier qui remplissait le fond de la valle d'un tonnerre roulant de joie, tout le monde se leva pour l'apercevoir de plus loin dans le sentier au clair de la lune. Il marchait d'un pas tantt lent, tantt prcipit, comme si ses pas avaient involontairement suivi les rhythmes tantt suspendus, tantt acclrs des mouvements du sang dans son coeur. Les cailloux bruissaient en roulant sous ses souliers ferrs; il tenait la main, par suite de sa vieille habitude, la longue gaule de noisetier corc, arme de l'aiguillon de ses boeufs; il en frappait par intervalles, coups rpts, les buissons du sentier et les branches pendantes des rameaux des bois sur la route, comme s'il et port un dfi toute la nature. Il brandissait par moment son autre poing contre les troncs de chnes blanchis par la lune sur la lisire de la fort. Il suspendait alors son chant pendant quelques respirations, puis il le reprenait avec une force nouvelle, mesure qu'il approchait du fond de la valle et de la clairire de gazon et de rocaille o la gorge du chteau commence monter vers la roche. Sa voix plus accentue et plus rapproche nous permettait de saisir l'oreille ses paroles confuses et dsordonnes. Ces paroles taient son insu une ode ou un dithyrambe. J'en fus tellement frapp, et elles se gravrent tellement dans la mmoire des gens du chteau, par suite de l'motion de la scne qui les suspendit, que je me les rappelle en ce moment aussi nettement qu'au moment o elles rsonnaient du creux de la valle dans mes oreilles d'enfant. XX Place au petit Didier! chantait-il sur un rhythme lent et sur un air pastoral du pays dont je voudrais pouvoir crire ici les notes tantt tranantes comme la charrue, tantt fougueuses comme le galop des poulains dans les prs, tantt liquides et ruisselantes du gosier comme les refrains inarticuls des tyroliennes. Place au petit Didier! disait-il aux chemins, aux arbres, aux rochers surplombant sur sa tte: C'est moi qui suis le fianc, le fianc de la Jumelle! Place moi! place moi! place moi! Le pre m'a pris par la main! La mre a tendu la nappe! La fille a rougi! Elle a rougi de bonne grce, comme le vin dans le verre! Elle s'est en alle, en alle au verger, derrire le gros poirier! Le pre m'a vers boire! Il m'a vers boire! Il m'a dit:--Parle, je t'coute! Et je n'ai rien dit, rien dit pendant la premire bouteille. --Femme, apportes-en une seconde! Et je n'ai rien dit encore! Mais la troisime il m'a dit: --Je te comprends; tu auras ma fille. Et mon verre m'est tomb des doigts! Et des gouttes de mes yeux ont mouill mon pain! --Est-ce bien vrai? que j'ai dit. --Mre, va chercher la Jumelle derrire le poirier, et qu'elle le dise elle-mme! Et elle est venue, et elle m'a dit:--Je te veux bien. Et nous avons bu dans le mme verre! Et nous serons fiancs samedi qui vient! Place moi! place moi! Rochers, buissons, cailloux, branches qui me barrez le chemin, me reconnaissez-vous? Je suis le petit Didier. Je suis le toucheur de boeufs! Je suis le garon de charrue! Je suis le roi! je suis le roi! je suis le roi des hommes! Et, en battant les buissons avec le manche de son aiguillon qui rveillait les oiseaux sous les feuilles: Merles, continua-t-il, envolez-vous! Envolez-vous, merles! Allez dire aux nids des bois d'Arcey que vous m'avez vu! Que vous avez vu le petit Didier, qui chante prsent mieux que vous! Rossignols, rossignols, mes amis, dont la femelle est dans le nid comme la Jumelle est l-haut qui m'coute, allez le dire vos petits! Vous n'tes pas plus joyeux que moi! Vous ne savez pas de plus douces chansons! J'tais muet, j'tais muet comme vous en hiver; le vin et l'amour m'ont fait chanter! Chanter comme vous. coutez-moi! coutez-moi, et taisez-vous! Silence! ruisseaux qui me coupez la parole en tombant de l'cluse! Silence! roue du moulin qui fais trop de bruit dans la nuit! On ne doit entendre que moi aujourd'hui depuis le clocher d'Arcey jusqu' la roche de Sombernon! Lune, regarde-moi et va le dire aux toiles! Tu as vu le fianc de la Jumelle! C'est moi! c'est moi! Allons! mes boeufs, mes amis, allez-vous aussi me reconnatre? Je jetterai le trfle pleines brasses dans la mangeoire! J'y jetterai le sel pleine poigne! Il faut que tout le monde soit content aujourd'hui! Demain je tiendrai le manche de la charrue ferme dans le sillon! Nous labourerons droit! mes amis, droit et profond! au lever du soleil, et les alouettes partiront joyeuses sous vos pieds! Partez! alouettes; partez en chantant! Montez dans le ciel bleu! Vous n'y monterez pas plus haut que mon coeur qui chante avec vous! Je suis le fianc! je suis le fianc de la Jumelle! Place moi! XXI Tout le monde se taisait sous l'ombre des branches qui faisait une double nuit au-dessus de la roche coupe. Est-ce bien lui? est-ce bien possible, se disaient tout bas les garons en retenant leur rire, que ce pauvre Didier, qui n'a jamais dit un mot plus haut que l'autre, chante aujourd'hui comme un mntrier qui s'en retourne de la fte?--Et qu'il parle aux merles, la lune, aux toiles, aux boeufs et aux alouettes? ajoutaient les filles. Mais ce _Te Deum_ de l'amour continuait et se renforait toujours en se rapprochant. Dans les intervalles on entendait le bruit des souliers clous du toucheur de boeufs sur la rocaille, les coups de la gaule de noisetier sur les buissons, et la forte respiration d'un homme qui gravit une pente. Bientt le petit Didier, parvenu au pied de la roche qui lui barrait le sentier, ta ses souliers, accrocha ses doigts aux interstices du rocher, fixa son orteil sur les petites corniches en saillie dcoupes par le tailleur de pierre pour faciliter l'ascension aux bergers, et se hissa presque au niveau du dernier chelon de pierre o nous tions cachs pour le surprendre. ce moment les garons et les filles, se levant tous la fois de leur cachette, jetrent un de ces grands cris qu'on appelle dans le pays _chuffer_, cris que poussent de temps en temps, pour s'gayer, les bcherons dans la fort, les vendangeurs dans les vignes, les faucheurs dans les prs, les moissonneurs la fin du champ de bl! XXII Le petit Didier, surpris et effray de cette clameur inattendue dans la solitude et dans la nuit, et des clats de rire qui suivirent cette exclamation, s'arrta suspendu sur le flanc de la roche, les deux mains crispes sur des touffes de bruyre qui portaient le poids de son corps. Les garons et les filles se montrrent alors, et, s'avanant en ricanant vers lui: Pauvre innocent, lui criait-on de toutes parts, tu ne vois donc pas qu'on se moque de toi depuis ce matin? Toi! le fiance de la plus belle fille du pays? Est-ce que tu rves? Est-ce que tu n'as pas vu que le pre t'a fait boire pour rire ses trois bouteilles de vin qui te font chanter, et que la fille, d'accord avec nous pour t'attraper, t'a fait croire qu'elle se fiancerait avec un toucheur de boeufs, elle qui a refus des fils de meunier et des fils de propritaire? Allons! mon pauvre Didier, rentre dans ton bon sens et ravale ta joie et ta chanson; tu ne seras jamais que le jouet de tout le monde et de la Jumelle. ces mots, qui jetrent tout coup le froid de la moquerie sur le feu de l'enthousiasme, le petit Didier, concevant un humble doute, sentit son coeur lui manquer dans la poitrine. Ses doigts, ouverts comme par une main de force, se dtachrent des deux touffes de bruyre qui le soutenaient sur l'abme; son orteil dtendu glissa sur l'troite corniche qu'il avait saisie comme point d'appui pour enjamber le sommet du prcipice; il glissa le long du rocher et roula vanoui et sanglant le front sur les pierres, sans pousser un cri. XXIII Effrays de l'imprudence qu'ils avaient commise, les garons et les filles se prcipitrent par tous les sentiers au bas de la roche son secours. On le crut mort; les cris d'effroi et de douleur retentirent jusqu'au village d'Arcey. La Jumelle, assise sur le banc de sa porte, coutait d'en haut le chant de son fianc; elle entendit sa chute et les cris d'effroi; elle accourut les pieds nus et tout saignants, sa coiffe reste aux branches du chemin, ses cheveux pars, les bras tendus. Jamais je ne vis rien de si pathtiquement beau que cette Niob de chaumire sur le corps de son fianc, au clair de la lune. Sa voix, ses larmes, qui tombaient sur le front de son amant, le rappelrent la vie. La premire parole du toucheur de boeufs fut le nom de la Jumelle. Ce n'est pas la chute dit-il, qui m'a fait mourir, c'est l'ide que tout mon contentement n'tait qu'un songe. Pour bien le convaincre que le consentement du pre et celui de la fiance taient srieux, la Jumelle et son pre le ramenrent, en le soutenant du bras, coucher dans leur grange. Quelques jours aprs on clbra Arcey et au chteau les fianailles du petit Didier et de la jolie paysanne. Voil la premire ode que j'entendis; voil comment je compris que le besoin de chanter, quand l'me est mue jusqu' l'enthousiasme par la joie, est un instinct inn de l'homme chez le paysan comme chez le lettr. Le chant n'est pas moins naturel, instinctif et forc, pour ainsi dire, dans l'homme, quand l'me est mue jusqu' la stupeur de ses facults par une poignante douleur. J'en fis l'exprience sur moi-mme bien des annes aprs l'aventure lyrique du petit bouvier. XXIV Je venais de perdre ma mre. Ce fut la plus grande douleur de ma vie; je me croyais peine la force de survivre. Absent de la maison paternelle l'poque de l'accident qui abrgea ses jours, je revins en hte auprs de son cercueil pour ensevelir ses chres dpouilles dans le cimetire de campagne du village que nous habitions dans notre enfance, et dont elle prfrait le sjour de paix tous les lieux de la terre. J'avais suivi pied le cercueil port bras, par quatre paysans de nos amis, travers les sentiers escarps d'une chane de montagnes, creuss dans un ocan de neige. La prostration de l'me m'empchait de sentir la fatigue et le froid d'un pre hiver pendant ce lugubre convoi. midi, quand j'eus accompli ce funbre devoir, et dpos avec le cercueil, la meilleure partie de ma vie dans le caveau de la chapelle de famille, entre l'glise rustique et le jardin du chteau de Saint-Point, je rentrai dans cette maison vide pendant l'hiver, et mille fois plus vide depuis que celle qui l'animait de son sourire dormait les premiers jours de son ternel sommeil. Pendant que les porteurs, avec lesquels je devais retourner le soir par les mmes sentiers de la montagne, se reposaient et se rchauffaient table, au feu de la cuisine, je m'enfermai seul dans une petite cellule vote qui servait autrefois d'archives au chteau. Cette cellule est situe au dernier tage d'une tour d'o le regard domine le cimetire du village, l'glise et le clocher. Bris de lassitude et de dsespoir, je me couchai sur le tapis poudreux qui recouvrait les dalles, comme le chien qui se couche sur la fosse de son matre. tendu ventre terre sur le carreau, je soutenais ma tte sur mes deux mains accoudes du ct de la fentre. Je pouvais voir ainsi tomber flocons la neige qui recouvrait dj le toit de la tombe et le cdre pyramidal qui sert de cyprs ce tombeau du Nord. Je voyais ainsi, travers les ogives du clocher, le branle alternatif de la cloche. Cette cloche prsentait sa large gueule et sa lourde langue aux ouvertures du clocher comme pour jeter son cri de douleur aux nuages et se retirer d'horreur, aprs avoir cri, dans l'ombre des votes. Ses lentes vibrations se rpercutaient si mcaniquement sur le tympan de ma tte brise de douleur et d'insomnie que mes penses suivaient involontairement le branle de l'airain, et qu'elles prenaient insensiblement pour gmir et pour pleurer le rhythme de cette sonnerie des morts. Aussi, aprs quelques voles, toute ma douleur chantait en moi, en me dchirant les sens et le coeur; mais ce dsespoir chantait vritablement, sur les deux ou trois notes de la cloche, l'hymne de deuil et de tendresse ma mre absente jamais de mes yeux. Comme dit _Dante_, le divin pote du surnaturel, semblable en cela _celui qui parle et qui sanglote la fois_, mes sanglots prenaient le rhythme de ce glas funbre, et je chantai ainsi en moi une ode de larmes la mmoire de cette mre chrie et perdue, ode que je ne retrouverai jamais dans mes souvenirs, et que, si je l'y retrouvais, je n'crirais pas, car l'extrme douleur a son mystre de pudeur comme l'extrme amour. Ce qu'il y a de plus divin en nous ne s'exprime jamais, car les langues sont des _moyennes_, selon l'expression des gomtres, et les _moyennes_ ne s'lvent jamais aux excs des sensations et aux nergies ineffables du coeur humain. Du berceau et de la mamelle jusqu'au dernier soupir dans lequel une mre lgue son me ses enfants et jusqu'aux bndictions qu'elle va rpandre du ciel sur eux, ce gmissement, cette ode, ruisselante de plus de larmes que de notes, contenait tout ce qui rchauffe, tout ce qui console, tout ce qui bnit le fils de l'homme sur la terre, le plein et le vide de la vie! Je ne sentais pas que je chantais ainsi au branle de la cloche, et, quand elle se tut, je me relevai de terre indign contre moi-mme d'avoir chant. XXV Mais ce n'tait pas la volont qui avait chant en moi, c'tait l'instinct. Les grandes motions, mme celle de la mort, sont lyriques. J'ai vu expirer un jeune homme et une jeune femme en chantant. Leurs mes s'envolrent dans deux strophes dont la cadence musicale faisait un horrible contraste avec la mort. Ils se pleuraient eux-mmes en harmonieux gmissements, et leurs oreilles semblaient jouir de leurs propres lamentations. XXVI Quant au patriotisme, on sait, par l'exprience de Tyrte et de tous les potes, ces musiciens nationaux, combien la mort mme pour la patrie inspire le chant. Nous n'avons qu' citer pour la France cette explosion merveilleuse de _la Marseillaise_, dont nous avons connu l'auteur et dont nous avons fait le rcit dans une de nos histoires: c'est la posie du sol, le lyrisme de la patrie, le chant des trois cents Spartiates dont un cho s'est retrouv en France dans les montagnes du Jura en 1792. Voici ce rcit. Tout se prparait dans les dpartements pour envoyer Paris les vingt mille hommes dcrts par l'Assemble. Les Marseillais, appels par Barbaroux sur les instances de madame Roland, s'approchaient de la capitale. C'tait le feu des mes du Midi venant raviver Paris le foyer rvolutionnaire, trop languissant au gr des girondins. Ce corps de douze ou quinze cents hommes tait compos de Gnois, de Liguriens, de Corses, de Pimontais expatris et recruts pour un coup de main dcisif sur toutes les rives de la Mditerrane, la plupart matelots ou soldats aguerris au feu, quelques-uns sclrats aguerris au crime. Ils taient commands par des jeunes gens de Marseille, amis de Barbaroux et d'Isnard. Fanatiss par le soleil et par l'loquence des clubs provenaux, ils s'avanaient aux applaudissements des populations du centre de la France, reus, fts, enivrs d'enthousiasme et de vin dans des banquets patriotiques qui se succdaient sur leur passage. Le prtexte de leur marche tait de fraterniser, la prochaine fdration du 14 juillet, avec les autres fdrs du royaume. Le motif secret tait d'intimider la garde nationale de Paris, de retremper l'nergie des faubourgs, et d'tre l'avant-garde de ce camp de vingt mille hommes que les girondins avaient fait voter l'Assemble pour dominer la fois les feuillants, les jacobins, le roi et l'Assemble elle-mme, avec une arme des dpartements toute compose de leurs cratures. La mer du peuple bouillonnait leur approche. Les gardes nationales, les fdrs, les socits populaires, les enfants, les femmes, toute cette partie des populations qui vit des motions de la rue et qui court tous les spectacles publics, volaient la rencontre des Marseillais. Leurs figures hles, leurs physionomies martiales, leurs yeux de feu, leurs uniformes couverts de poussire des routes, leur coiffure phrygienne, leurs armes bizarres, les canons qu'ils tranaient leur suite, les branches de verdure dont ils ombrageaient leurs bonnets rouges, leurs langages trangers mls de jurements et accentus de gestes froces, tout cela frappait vivement l'imagination de la multitude. L'ide rvolutionnaire semblait s'tre faite homme et marcher, sous la figure de cette horde, l'assaut des derniers dbris de la royaut. Ils entraient dans les villes et dans les villages sous des arcs de triomphe. Ils chantaient en marchant des strophes terribles. Ces couplets, alterns par le bruit rguliers de leurs pas sur les routes et par le son des tambours, ressemblaient aux choeurs de la patrie et de la guerre, rpondant, intervalles gaux, au cliquetis des armes et aux instruments de mort dans une marche aux combats. On y entendait le pas cadenc de milliers d'hommes marchant ensemble la dfense des frontires sur le sol retentissant de la patrie, la voix plaintive des femmes, les vagissements des enfants, les hennissements des chevaux, le sifflement des flammes de l'incendie dvorant les palais et les chaumires; puis les coups sourds de la vengeance frappant et refrappant avec la hache, et immolant les ennemis du peuple et les profanateurs du sol. Les notes de cet air ruisselaient comme un drapeau tremp de sang encore chaud sur un champ de bataille. Elles faisaient frmir, mais le frmissement qui courait avec ses vibrations sur le coeur tait intrpide. Elles donnaient l'lan, elles doublaient les forces, elles voilaient la mort. C'tait l'eau de feu de la Rvolution qui distillait dans les sens et dans l'me du peuple l'ivresse du combat. Tous les peuples entendent de certains moments jaillir ainsi leur me nationale dans des accents que personne n'a crits et que tout le monde chante. Tous les sens veulent porter leur tribut au patriotisme et s'encourager mutuellement. Le pied marche, le geste anime la voix, la voix enivre l'oreille, l'oreille remue le coeur. L'homme tout entier se monte comme un instrument d'enthousiasme. L'art devient saint, la danse hroque, la musique martiale, la posie populaire. L'hymne qui s'lance ce moment de toutes les bouches ne prit plus. Semblable ces drapeaux sacrs suspendus aux votes des temples et qu'on n'en sort qu' certains jours, on garde le chant national comme une arme extrme pour les grandes ncessits de la patrie. Le ntre reut des circonstances o il jaillit un caractre particulier qui le rend la fois plus solennel et plus sinistre: la gloire et le crime, la victoire et la mort semblent entrelacs dans ses refrains. Il fut le chant du patriotisme, mais il fut aussi l'imprcation de la fureur; il conduisit nos soldats la frontire, mais il accompagna nos victimes l'chafaud. Le mme fer dfend le coeur du pays dans la main du soldat et gorge les victimes dans la main du bourreau. XXVII _La Marseillaise_ conserve un retentissement de chant de gloire et de cri de mort; glorieuse comme l'un, funbre comme l'autre, elle rassure la patrie et fait plir les citoyens. Voici son origine. Il y avait alors un jeune officier du gnie en garnison Strasbourg. Son nom tait Rouget de Lisle. Il tait n Lons-le-Saulnier, dans ce Jura, pays de rverie et d'nergie, comme le sont toujours les montagnes. Ce jeune homme aimait la guerre comme soldat, la Rvolution comme penseur; il charmait par les vers et par la musique les lentes impatiences de la garnison. Recherch pour son double talent de musicien et de pote, il frquentait familirement la maison du baron de Dietrich, noble Alsacien du parti constitutionnel, ami de Lafayette et maire de Strasbourg. La femme du baron de Dietrich et ses jeunes amies partageaient l'enthousiasme du patriotisme et de la Rvolution, qui palpitait surtout aux frontires, comme les crispations du corps sont plus sensibles aux extrmits. Elles aimaient le jeune officier; elles inspiraient son coeur, sa posie, sa musique; elles excutaient les premires ses penses peine closes, confidentes des balbutiements de son gnie. C'tait dans l'hiver de 1792. La disette rgnait Strasbourg. La maison de Dietrich, opulente au commencement de la Rvolution, mais puise de sacrifices ncessits par les calamits du temps, s'tait appauvrie. Sa table frugale tait hospitalire pour Rouget de Lisle. Le jeune officier s'y asseyait le soir et le matin comme un fils ou un frre de la famille. Un jour qu'il n'y avait eu que du pain de munition et quelques tranches de jambon fum sur la table, Dietrich regarda de Lisle avec une srnit triste et lui dit: L'abondance manque nos festins, mais qu'importe si l'enthousiasme ne manque pas nos ftes civiques et le courage aux coeurs de nos soldats? J'ai encore une dernire bouteille de vin du Rhin dans mon cellier; qu'on l'apporte! dit-il, et buvons-la la libert et la patrie! Strasbourg doit avoir bientt une crmonie patriotique; il faut que de Lisle puise dans ces dernires gouttes un de ces hymnes qui portent dans l'me du peuple l'ivresse d'o il a jailli. Les jeunes femmes applaudirent, apportrent le vin, remplirent les verres de Dietrich et du jeune officier jusqu' ce que la liqueur fut puise. Il tait tard. La nuit tait froide. De Lisle tait rveur; son coeur tait mu, sa tte chauffe. Le froid le saisit; il rentra chancelant dans sa chambre solitaire, chercha lentement l'inspiration, tantt dans les palpitations de son me de citoyen, tantt sur le clavier de son instrument d'artiste, composant tantt l'air avant les paroles, tantt les paroles avant l'air, et les associant tellement dans sa pense qu'il ne pouvait savoir lui-mme lequel de la note ou des vers tait n le premier, et qu'il tait impossible de sparer la posie de la musique et le sentiment de l'expression. Il chantait tout et n'crivait rien. XXVIII Accabl de cette inspiration sublime, il s'endormit, la tte sur son instrument, et ne se rveilla qu'au jour. Les chants de la nuit remontrent avec peine dans sa mmoire comme les impressions d'un rve. Il les crivit, les nota et courut chez Dietrich. Il le trouva dans son jardin, bchant de ses propres mains des laitues d'hiver. La femme du maire patriote n'tait pas encore leve; Dietrich l'veilla; il appela quelques amis, tous passionns comme lui pour la musique et capables d'excuter la composition de de Lisle. Une des jeunes filles accompagnait. Rouget chanta. la premire strophe, les visages plirent; la seconde, les larmes coulrent; aux dernires, le dlire de l'enthousiasme clata. Dietrich, sa femme, le jeune officier se jetrent en pleurant dans les bras les uns des autres. L'hymne de la patrie tait trouv! Hlas! il devait tre aussi l'hymne de la Terreur. L'infortun Dietrich marcha peu de mois aprs l'chafaud, au son de ces notes nes, son foyer, du coeur de son ami et de la voix de sa femme. Le nouveau chant, excut quelques jours aprs Strasbourg, vola de ville en ville sur tous les orchestres populaires. Marseille l'adopta pour tre chant au commencement et la fin des sances de ses clubs. Les Marseillais le rpandirent en France en le chantant sur leur route. De l lui vint le nom de _Marseillaise_. La vieille mre de de Lisle, royaliste et religieuse, pouvante de la voix de son fils, lui crivait: Qu'est-ce donc que cet hymne rvolutionnaire que chante une horde de brigands qui traverse la France et auquel on mle votre nom? De Lisle lui-mme, proscrit en qualit de fdraliste, l'entendit, en frissonnant, retentir comme une menace de mort ses oreilles en fuyant dans les sentiers du Jura. Comment appelle-t-on cet hymne? demanda-t-il son guide. _La_ _Marseillaise_, lui rpondit le paysan. C'est ainsi qu'il apprit le nom de son propre ouvrage. Il tait poursuivi par l'enthousiasme qu'il avait sem derrire lui. Il chappa avec peine la mort. L'arme se retourne contre la main qui l'a forge. La Rvolution en dmence ne reconnaissait plus sa propre voix! LAMARTINE. COURS FAMILIER DE LITTRATURE XXVIIIe ENTRETIEN. 4e de la troisime Anne. POSIE SACRE. DAVID, BERGER ET ROI. I La posie lyrique est donc, dans tous les pays et dans toutes les langues, la manifestation de ce besoin mystrieux de chanter qui saisit l'me toutes les fois que l'me est saisie elle-mme par ces fortes motions qui tendent les fibres de l'imagination jusqu' l'inspiration ou jusqu' ce dlire, dlire potique, religieux, amoureux, patriotique. Cet tat de l'me est appel par l'antiquit le dlire sacr. Dieu, l'amour, la patrie sont les inspirations les plus habituelles des grands lyriques, parce que la religion, l'amour, la patrie sont les plus sublimes, les plus intimes ou les plus gnreuses motions de l'homme. Mais, parmi ces lyriques, ceux qui chantent Dieu l'hymne ou la prire sont les premiers de tous. L'amour est l'enthousiasme du coeur, la patrie est l'enthousiasme de la terre, mais la prire est l'enthousiasme de Dieu. Bien qu'il soit impossible de diviser les facults indivisibles de notre nature pensante, on appelle _me_, dans les langues des ides, cette partie de notre tre immatriel qui est la plus distincte de nos sens et qui se confond ainsi le plus avec l'essence divine. On appelle aussi me, dans la langue des lettres, cette partie de notre tre immatriel qui touche le plus prs l'organe de nos affections, le coeur, c'est--dire la partie pathtique, aimante, passionne de l'intelligence. L'me, ainsi entendue, est la partie la plus divine, la plus complte, la plus sentante, et par l mme la plus mue et la plus expressive de nos facults pensantes. C'est par elle que la pense a du coeur, et c'est par ce coeur immatriel de la pense que l'motion de l'me devient plus vivante en nous et plus communicative hors de nous. Aussi les seuls livres vritablement immortels sont-ils les livres qui sont crits avec de l'me, et plus il y a d'me dans un livre, dans un pote, dans un orateur, dans un historien, plus le livre, le pote, l'orateur, l'historien sont srs de ce que nous appelons l'immortalit sur la terre. L'esprit, l'imagination, le gnie mme (si le gnie n'est pas de l'me) n'y peuvent rien; l'me seule fait vivre, parce que seule elle fait sentir. Or l'humanit est sentiment bien plus qu'elle n'est intelligence. L'intelligence est froide, l'me est chaude; voil pourquoi elle est seule fconde! C'est le secret du succs prodigieux et durable de certains noms d'hommes et de certains livres; mais c'est un secret qu'on ne peut drober: c'est le secret de Dieu. L'me, pour bien rsumer ici notre pense, est le gnie du coeur. L'me est par consquent le gnie essentiel du pote lyrique ou de l'orateur, car le pote ou l'orateur ne produiront d'motions religieuses, amoureuses ou patriotiques qu' proportion de ce qu'ils auront t eux-mmes mus. Ils ne chanteront ou ils ne parleront du coeur que s'ils ont plus de coeur que le reste des hommes. Cela dit, pour nous amener au lyrique le plus pathtique de l'univers littraire, _David_, disons un mot de la littrature sacre. La posie lyrique, autrement dite l'ode, le psaume, le cantique, y tiennent la plus grande place dans tous les temps et chez tous les peuples. Les livres sacrs sont presque universellement composs de chants, comme si le chant tait la forme du langage qui descendt le plus naturellement du ciel et y remontt le plus naturellement aussi. II Nous ne prtendons pas discuter ici pour ou contre la nature d'inspiration directe ou indirecte de ces livres sacrs; ce n'est ni la place, ni le sujet de ces controverses dans un Cours de littrature. Si Dieu s'tait dclar l'auteur de ces livres ou de ces chants, l'historien de ses propres mystres, le pote de ses propres oeuvres, quel serait donc l'insecte assez superbe, assez insens et assez sacrilge pour se poser en critique du Crateur de la pense et de la parole? Admirer, dans ce cas, serait presque aussi insolent et aussi impie que critiquer. Il n'y aurait qu' s'abmer devant le Barde suprme dans le silence et dans la poudre! La langue blasphmerait contre le palais! l'argile en remontrerait au potier! Nous pensons cet gard comme _La Harpe_ dans son Cours de Littrature ou plutt de rhtorique sacre. Quand les pomes de Mose, de David, d'Isae, ne nous auraient t donns que comme des productions purement humaines, ils seraient encore, par leur originalit, par leur antiquit, dignes de toute l'attention des hommes qui pensent, et, par les beauts littraires dont ils brillent, dignes de l'admiration et de l'tude de ceux qui ont le sentiment du beau. Lisons donc ces chants inspirs; ils ont pass par des bouches humaines, et, sous ce point de vue au moins, ils ressortent du jugement humain. III Les livres sacrs ou divinement inspirs tiennent une place immense dans la gographie littraire du globe, et surtout du globe antique. L'imagination, plus impressionnable, jouait, dans ce monde antique, un plus grand rle que dans les temps modernes; la critique n'y existait pas. Les _Vdas_ chez les Indiens, les _Kings_ chez les Chinois, le _Zend-Avesta_ chez les Persans, les _Chants orphiques_ chez les Grecs, les feuilles mme de la _Sybille_ chez les Romains, la Bible et les Psaumes chez les Hbreux, sont les principaux monuments sacrs de ces diffrentes zones de la terre. Toute civilisation, toute religion reposent sur un livre. Les livres sont les pyramides des penses de l'homme, ou plutt les livres sacrs sont les temples intellectuels qui semblent avoir pouss d'eux-mmes et sans architectes du sol, pour contenir les ides de l'humanit sur Dieu ou les dieux. Les potes lyriques (ceux qui chantent), les auteurs des hymnes, des cantiques, des psaumes, des prophties, taient alors les inspirs d'en haut, les oracles vivants, les prophtes. Plus tard cette inspiration de l'enthousiasme chant, descendit plus bas dans les littratures purement profanes, et, de sacre qu'elle tait, cette inspiration devint purement littraire. Alors naquirent les lyriques patriotes, comme Tyrte, les lyriques philosophes, comme Orphe ou Solon, les lyriques rotiques, comme Anacron et Sapho, les lyriques purement potiques, comme Horace (chantant pour chanter et pour plaire); enfin les lyriques acadmiques de nos derniers sicles, comme Hafiz en Perse, Ptrarque en Italie, Dryden en Angleterre, Klopstok, Gthe, Schiller en Allemagne, Malherbe, Racine, Jean-Baptiste Rousseau, Lefranc de Pompignan et les grands chanteurs contemporains de notre pays, au sommet desquels chantait Victor Hugo, enfant, ce Benjamin de la tribu de la lyre. Aujourd'hui nous ne parlons que des lyriques hbreux, et principalement de David, le pote berger, le pote guerrier, le pote roi, le plus complet, le plus pathtique, le plus religieux de ces prophtes. David n'est pas seulement le plus inspir, mais le mieux inspir de tous ceux qui coutrent chanter en eux l'inspiration humaine en s'accompagnant d'une harpe. David fait ternellement couler les larmes de son coeur dans le coeur d'autrui, avec le doux murmure du suintement de la source du Silo dans la valle des Lamentations. IV Parlons d'abord de sa harpe, symbole sans doute, mais instrument rel aussi de son inspiration. cette poque, dit le philosophe allemand Herder dans sa belle Histoire de la Posie des Hbreux, cette poque de l'ge du monde, la posie et la musique taient troitement unies; les potes et les musiciens n'taient presque toujours qu'une mme personne. _Asoph_ et _Hmon_ prophtisaient, c'est--dire potisaient en faisant rsonner les cordes de leur harpe. lyse fit venir un joueur d'instrument pour qu'il veillt en lui le don de prophtie ou l'inspiration. La puissance potique s'accrot quand elle est soutenue par la musique. Mose avait donn ce don de prophtie ou d'inspiration une immense autorit, en faisant de son peuple, gouvern par Dieu mme, une rpublique thocratique dont la tribu de Lvi avait exclusivement le sacerdoce, organe alors de la souverainet divine. Ce gouvernement d'une rpublique fdrative par une thocratie sacre et centrale, continue le philosophe allemand, tait le plus idal des gouvernements. Quant moi, j'avoue que je souhaiterais pour tous une telle Constitution, car elle seule ralise ce que tous les hommes dsirent, ce que tous les politiques sages ont cherch leur donner, ce que Mose seul sut concevoir et excuter, c'est--dire une organisation sociale qui fait comprendre au peuple que c'est la loi, et non l'homme, qui rgne, que la nation doit librement accepter ce gouvernement divin de la raison et de la loi, et l'exercer sans tyrannie, que nous n'avons pas t crs pour tre enchans et contraints comme des esclaves, mais pour tre guids et conseills par une puissance invisible, sage et providentielle. Telle tait la Constitution thocratique de Mose. La loi rgnait seule; fonde sur la volont de Dieu, et soutenue par la voix unanime du peuple, elle avait son trne dans le temple national. Ce temple tait la tente du Dieu du pays. Il appartenait aux douze tribus qui, en s'y runissant pour recevoir ses oracles, ne formaient qu'une seule famille, la famille de Jhova! Les affaires publiques s'y traitaient par la dcision des _Juges_ et par les exhortations des prophtes. V Les prophtes taient donc non-seulement des potes, des inspirs, mais des tribuns sacrs qui enseignaient le peuple par la parole, qui rchauffaient, qui l'entranaient par l'loquence. Seulement, dans ce peuple de l'enthousiasme, l'loquence et la posie fondus ensemble n'taient qu'une seule puissance, la puissance de la parole inspire ou de ce qu'on appelle la parole de Dieu! La langue, image, mais monotone comme la solitude, tait oratoire et loquente comme la libert. C'tait de l'arabe concentr, une langue forte et brve, qui n'exposait pas la pense, mais qui la lanait au ciel ou aux hommes. On voyait qu'elle avait t construite, comme celle de Job, pour un dialogue quelquefois familier, quelquefois pre et terrible, entre la foudre humaine et la foudre divine. C'tait par consquent l'idiome le plus lyrique qu'un pote pt trouver tout prpar pour lui; car tout homme inspir tait prophte, tout le peuple tait choeur, et Jhova lui-mme prenait la parole chaque instant, souverain pote qui parlait par le tonnerre et l'clair dans les nues. VI Telle tait la langue que David allait avoir faire chanter, prier, pleurer pour toutes les prires, pour tous les hymnes et pour tous les sanglots des sicles. Mais s'il avait la langue toute faite par Isae, o allait-il prendre les inspirations et les sentiments? Dans sa propre vie. Y en eut-il jamais une o le pote et l'homme aient t plus confondus en un seul cri? Y en eut-il jamais une la fois plus lyrique, plus pique et plus dramatique? Nous venons de la relire, cette vie, avec une attention que nous ne lui avions jamais donne, dans la Bible. Nous avions en mme temps Homre sous notre oreiller, comme Alexandre; nous passions des nuits rcentes d'insomnie feuilleter tantt l'_Iliade_ d'Homre, tantt la vie de David dans la Bible. Nous confessons que la vie du prophte berger et du pote roi dans la Bible est par elle-mme un pome mille fois plus riche en aventures, en pittoresque, en intrt, en pathtique, en drame, que l'_Iliade_. Il y a dans une telle vie de quoi faire vingt potes, si David n'avait pas t dj pote en naissant. Qu'on en juge par l'esquisse abrge de cette existence. VII L'orageuse libert du gouvernement rpublicain, sous les Juges, a fatigu le peuple d'Isral. Les prtres, pour s'appuyer sur un pouvoir unitaire qui leur sera la fois secourable et asservi, l'imitation du gouvernement gyptien, ont donn des rois au peuple. Sal, leur instrument, est sacr par eux. Il rgne, il combat, il est un grand homme; mais ce grand homme est, comme Jules Csar, sujet aux infirmits mentales du gnie. Il a des accs d'pilepsie ou de dmence. Ces accs assombrissent et enveniment par moments son caractre. Il flotte dans une anxit tragique entre la ncessit de servir les prtres qui l'ont fait roi et la crainte de perdre sa couronne avec la victoire. Il lui faut des auxiliaires hroques dans son arme, et dans chaque hros qu'il suscite il redoute de rencontrer un comptiteur la souverainet. Fils du prophte, il dteste en secret les prophtes de lumire, et il cherche leur opposer les devins, prophtes de tnbres. Samul, le roi du sacerdoce, s'en aperoit et rejette Sal de son coeur; ce prophte reoit de l'inspiration l'ordre de sacrer secrtement un roi plus docile. Il se rend, sous des apparences de paix, Bethlem, qui tait la ville sainte (le Reims de la Jude). Il fait comparatre devant lui les chefs de la ville et leurs enfants, pour que Jhova lui dsigne sur place le roi futur, et pour qu'il le sacre lui-mme au nom de la prophtie. La scne est plus qu'homrique, elle est patriarcale et sacerdotale la fois. Les chefs amnent leurs fils, les premiers ns, les plus beaux, les plus forts, devant le prophte. Il les carte l'un aprs l'autre au nom de Jhova. Enfin un chef de pasteurs, un pre de famille, nomm Isa, de Bethlem, lui amne ses sept fils; ils sont rejets. Et le prtre dit Isa, le pre de famille: Sont-ce l tous tes fils? Isa rpondit: Il y a encore un tout petit garon qui garde les brebis. Et Samuel dit Isa: Envoie-le chercher et prsente-le-moi. Le petit berger vient, amen par son pre par pure obissance, et Jhova parle dans le coeur du prophte. Il lui dit: Lve-toi et rpands de l'huile sur sa tte, car c'est celui-l! VIII Pendant que cela se passait Bethlem, l'insu de Sal et de l'arme, le roi est saisi d'un de ces accs de dmence que la musique seule, ce remde de l'me, a le don de calmer. On cherche un musicien, on n'en trouve pas dans le camp. Quelqu'un dit: J'ai entendu un petit berger des montagnes de Bethlem, fils d'Isa, qui joue merveilleusement de la harpe en gardant ses brebis. On fait venir le jeune musicien. Il endort en effet par les sons de sa harpe les convulsions du roi. Sal s'attache cet enfant, comme le malade celui qui le soulage; il le garde quelques jours au camp; puis l'enfant retourne son troupeau, vers Bethlem. IX Nous avons parcouru nous-mme, non loin de Bethlem, cette charmante valle du Trbinthe. Sal y tait alors camp devant les Philistins pour leur fermer l'accs des groupes de montagnes et des plateaux levs de Jude qui portent Sion et Bethlem. C'est une valle de Grce cache entre les pres montagnes de Chanaan. Les flancs abaisss en larges degrs de ces montagnes descendent comme des plis de terre gristre vers le fond du vallon; les pentes sont taches et l de groupes de grands arbres noirs, cyprs, cdres, sapins. Ces arbres rares gardent un pan de leur ombre aux troupeaux sur ce sol calcin. Un torrent traverse la valle en serpentant peine; son lit, dessch l'poque o je le traversai, semble rouler des galets et des rochers au lieu d'ondes. Mes chevaux et mes nes n'y trouvrent pas une flaque d'eau pour y tremper leurs langues. C'est ce torrent qui sparait le camp de Sal du camp des Philistins. On se rend parfaitement compte, l'aspect des lieux, de la situation des deux armes et de la stratgie trs-militaire de Sal, pour couvrir les villes et les pturages de son petit peuple. De lgers monticules, entre lesquels les Philistins, venant du ct de la Syrie, cherchaient se glisser, font onduler la valle au del du lit du torrent. Plus loin l'horizon se noie dans la brume lumineuse que le soleil de Jude fait rejaillir des rochers, des flancs des collines et des pierres roules des fleuves taris. Cette scne des premiers exploits de l'enfant pote surgit devant moi comme une pastorale de Thocrite. Je la vois encore aujourd'hui, et j'y vois l'enfant prs du trbinthe, avec sa harpe d'corce et avec sa fronde de berger. X Cependant l'immobilit des deux armes se prolongeait; l'une n'osait pas avancer, l'autre ne pouvait pas reculer sans livrer le peuple. Tout se bornait des insultes et des bravades entre les postes avancs. Un guerrier colossal, un btard de Geth, une espce d'Achille asiatique, nomm Goliath, dfiait et immolait tous les jours les plus valeureux guerriers de Sal. Le pre de David, Isa, qui avait ses trois fils les plus avancs en ge l'arme, dit un jour au petit David: Va au camp, et porte manger, tes frres, ces pains d'orge et ces dix fromages; tu me rapporteras de leurs nouvelles. David obit, remet son troupeau un berger et va dans le camp. On ne s'y entretenait que du gant, l'effroi de l'arme et du peuple; on n'y parlait que des rcompenses promises par Sal celui de ses guerriers qui abattrait l'insolence du btard de Geth. Le berger laisse ses dix pains et ses dix fromages aux mains des gardes des bagages, aux barrires du camp. Il s'avance jusqu'aux avant-postes pour voir la bataille; il y rencontre l'an de ses frres. Celui-ci le gronde de sa curiosit. Pourquoi es-tu venu? Et pourquoi as-tu laiss ce peu de brebis abandonnes au dsert? Je reconnais bien l ton orgueil et la malice de ton coeur. Tu es descendu pour regarder la bataille! L'enfant se dtourne humblement et continue s'informer du prix que l'on propose celui qui rprimera les outrages du btard de Geth. Il va enfin s'offrir Sal pour accomplir cet exploit. Tu n'es qu'un faible adolescent, lui dit le roi avec incrdulit, et ce Philistin est un guerrier consomm ds sa jeunesse!--Quand l'ours ou le lion venait pour enlever un mouton du troupeau de mon pre, j'ai tu l'ours et le lion, rpond David. XI On revt le berger de la cuirasse, du casque, des armes du roi.--Je ne puis marcher sous cette armure, dit-il, car je n'en ai pas l'habitude. Il dpouille ces armes; il ne prend que son bton de berger, sa fronde et cinq pierres polies et aigus dans le lit du torrent. On connat le combat. Le btard tombe sous la fronde du berger. David lui coupe la tte et la rapporte au roi, au milieu des bndictions de la multitude. Quelle scne pastorale, quelle scne hroque et quelle vrit! quelle simplicit, quelle navet de moeurs et de dialogue dans ce chapitre de la Bible! Homre est emphatique ct. Except dans l'_Odysse_, il n'a point d'invention potique comparable cette histoire des anciens jours. Ajoutons: et quel dbut pour la vie d'un pote et d'un hros! XII Cette fois Sal garde David dans son camp. Le fils du roi, Jonathas, s'attache au jeune berger de l'amour d'un frre, d'un _amour de femme_, dit la Bible, pour en exprimer la tendresse. Aprs la bataille remporte par les Isralites, l'arme rentre en Jude aux acclamations de la multitude. Le peuple, qui aime surtout le merveilleux, et qui prfre partout les Jeanne d'Arc et les _Dunois_ aux vieux rois, s'enthousiasme pour ce berger; il l'lve au-dessus de Sal lui-mme dans ses bndictions sur la route. Le roi prend ombrage de cette popularit naissante. Il se souvient qu'il a t appel au trne lui-mme par Samuel, qui l'avait rencontr cherchant les nesses de son pre. Il souponne dans ce favori du peuple un instrument des prophtes. De quelle famille est sorti cet enfant? demande-t-il son gnral _Abner_, et que lui faut-il de plus pour tre roi? XIII Saisi d'un accs de son mal sur la route, il veut frapper de sa lance le jeune harpiste qui chante et qui joue de son instrument auprs de sa couche. La lame mal dirige est dtourne par la Providence, ce hasard des grands hommes; elle ne perce que le mur. Cette prservation divine tonne et intimide de plus en plus le roi. Il cherche lier l'enfant par la reconnaissance sa famille, il lui donne sa fille Michol pour femme; mais il la lui donne pour sa ruine, dit-il lui-mme, car il lui demande pour dot cent dpouilles d'ennemis, esprant qu'il prira dans tant de combats. Deux cents dpouilles sont apportes. La popularit du hros s'accrot de tant de gloire; avec la popularit, la jalousie du roi. Sal propose Jonathas, son fils, de le dlivrer de David par l'assassinat. Jonathas avertit son ami, le fait cacher, intercde pour lui, le justifie, obtient sa grce. Mais cette rconciliation, ouvrage de l'amiti dsintresse du fils de Sal, ne dure pas. Une seconde fois Sal, saisi d'une fureur relle ou simule, pendant que son pote l'endort aux sons de ses vers et de sa harpe, cherche le percer de sa lance. David s'enfuit. Le roi le fait poursuivre et envelopper dans sa maison par ses gardes, pour le tuer quand il en sortira le matin. La tendresse de sa jeune pouse, Michol, veille sur lui, dcouvre les assassins, fait descendre David par la fentre et place une statue revtue d'un casque sur sa couche, afin de faire croire aux gardes que son mari dort et de lui laisser, par ce subterfuge, plus de temps pour la fuite. XIV David fuit, en effet; il va trouver Samuel, qui a prophtis sur lui Bethlem. Sal l'y poursuit; mais, au lieu de frapper, Sal se couche terre, vaincu par on ne sait quel esprit de terreur du sacerdoce, et il prophtise, c'est--dire il tombe en extase devant le prophte. David revient en secret Jrusalem. Jonathas et lui se jurent alliance dans un champ hors de la ville. La manire dont Jonathas promet son ami de le prvenir des dispositions du roi son gard est tout fait pastorale. Cache-toi cette place, lui dit-il, prs de cette pierre. Je viendrai demain avec mes serviteurs tirer de l'arc sur la colline; je tirerai trois flches comme pour atteindre la pierre; j'enverrai un de mes serviteurs pour me les rapporter. Si je dis mon serviteur: Les flches sont en de de la pierre, cela voudra dire: Reviens avec assurance; je te le jure par le Dieu vivant, il n'y a pas de danger; mais si je dis mon serviteur: Les flches sont au del de la pierre, alors sauve-toi, car le roi t'aura disgraci. Fils d'une courtisane, dit Sal Jonathas son fils, pourquoi aimes-tu le fils d'Isa de Bethlem? Tant qu'il vivra sur la terre il n'y aura de sret ni pour toi ni pour le royaume. Amne-le-moi donc, car il est le fils de la mort. XV Mais tout se passa comme il avait t convenu entre Jonathas et son ami. Les flches furent lances, le but dpass; l'enfant qui les rapportait fut cart, sous prtexte de rapporter l'arc la ville. David et son ami pleurrent en s'embrassant et en se sparant. Quelle scne pathtique que cette double amiti entre laquelle s'interpose vainement la comptition d'un royaume! Aucun pome pique ne prsente une plus touchante contradiction entre l'ambition et le coeur dans la destine de deux adolescents qui s'aiment, pendant que leur destine s'abhorre! XVI David, rduit au dsespoir, s'en va vers Bethlem. Dans une caverne, ses frres, ses amis, les bergers, les proscrits de la contre se rassemblent autour de lui, au nombre de quatre cents hommes. Ils s'arment pour sa dfense, et pour vivre non en factieux, mais en aventuriers, sur les frontires du royaume. Le jeune chef va demander asile au roi voisin des Moabites. La fureur contenue de Sal fait enfin explosion contre les prtres qui favorisaient David; il en fait massacrer quatre-vingt-cinq par ses gardes idumens, Arabes du dsert qui ne respectent pas le sacerdoce hbraque. Ce coup d'tat sanglant de Sal contre ceux qui l'ont lev la souverainet ne fait qu'exasprer la situation. David grossit sa bande de tous les partisans du sacerdoce. Tantt vainqueur, tantt vaincu, il erre dans les forts des bords du Jourdain qui servent de limites au dsert. Sal le poursuit avec trois mille hommes au dsert d'Engaddi; le roi entre pour se reposer dans une de ces immenses cavernes creuses par les eaux dans les flancs des roches d'Engaddi. Nous y avons souvent dormi nous-mme, pote sans harpe et sans pe de l'Occident. XVII Cette caverne avait deux branches ramifies sous la montagne. David et ses soldats taient abrits sous l'une pendant que Sal dormait sous l'autre. La vie du roi tait dans les mains du proscrit. Le proscrit, toujours respectueux envers le perscuteur, se contente de couper pendant son sommeil le bord du manteau de Sal pour lui montrer qu'il aurait pu aussi impunment lui couper la tte. Puis il se repent mme de cette lgre atteinte au respect d la royaut. Quand Sal s'veilla et sortit de la caverne, David le suivit de loin avec ses compagnons de guerre, le bord du manteau coup dans la main. Et il s'en allait, dit la Bible, l'invoquant de loin par derrire et disant: Mon matre mon roi! mon matre et mon roi! Et Sal se retourna; et David, touchant la terre de son front, l'adora! Voyez dans mes mains le pan coup de votre manteau! Quand vous dormiez dans la caverne je n'ai point voulu porter ma main sur vous!... --Oui, je vois que tu es meilleur que moi, rpondit Sal. Tu rgneras certainement sur Isral! Jure-moi seulement par Jhova que tu ne feras pas prir ma famille aprs moi! que tu n'effaceras pas mon nom de la maison de mon pre! Et David jura. Puis il remonta sur les hauts lieux avec ses compagnons de guerre. David parat avoir t cette poque un des premiers exemples de cette chevalerie errante et hroque, toujours pratique en Arabie, redressant les torts, protgeant les faibles, punissant, pillant, tuant les oppresseurs, et se faisant ainsi parmi les tribus des campagnes une renomme de tuteur ou de vengeur du peuple qui devait invitablement le porter au trne ou au supplice. Le Tasse et l'Arioste n'ont rien d'aussi romanesque dans leurs aventures de chevalerie que la rencontre de David et de la belle Abigal, son second amour, sur la montagne du Carmel. Nous avons vu de nos yeux des scnes presque aussi pittoresques, aussi patriarcales, entre les Arabes de notre caravane et les femmes du pays, dans le sentier entre la mer et les bois, sur les flancs de cette mme montagne. Voici la rencontre, d'aprs la Bible. XVIII David, sachant qu'un homme riche, nomm Nabal, habite sur le plateau du Carmel, ordonne ses compagnons mourants de faim de respecter ses troupeaux; puis il lui envoie demander des vivres pour lui et pour eux. L'avare Nabal refuse. David choisit quatre cents hommes d'lite parmi les siens pour aller arracher par la force ce qu'il n'a pu obtenir par des services. La belle Abigal, pouse de Nabal, apprend, en l'absence de son mari, que David s'avance vers sa demeure. Elle prend deux cents pains, deux outres de vin, cinq moutons cuits, cinq corbeilles d'orge, cent grappes de raisin, deux cents corbeilles de figues, et elle en charge ses nes. Monte sur une nesse, elle descend, accompagne de ses serviteurs, au pied de la montagne, au-devant de David, l'insu de son mari. Lorsqu'elle aperut David, dit le pome, elle descendit de son ne, s'inclina, agenouille sur la pierre du chemin, et, adorant le jeune chef, elle lui dit: Remettez Nabal son iniquit et sa dmence, et, s'il s'lve un jour un homme qui vous perscute et qui recherche votre vie, votre me sera prserve parmi les mes des vivants, et l'me de vos ennemis sera agite comme la pierre tournoyante lance en l'air par la fronde! Et alors, quand vous serez roi, souvenez-vous de votre servante! David, frapp de la beaut d'Abigal et touch de son loquence, accepta les prsents et renona sa vengeance. Abigal, revenue en sa maison, trouve son mari ivre au milieu d'un festin; elle lui raconte le danger qu'il avait couru. Il en mourut de peur. David, apprenant sa mort, demanda par ses envoys Abigal pour pouse: Laquelle, se levant, dit le verset, se prosterne terre, adore Jhova et dit: Voici votre servante; que je sois comme une servante pour laver les pieds des serviteurs de mon matre! Et elle monta sur une nesse, et cinq jeunes filles la suivirent, et elle pousa le hros. Sal avait enlev David sa premire pouse Michol; il l'avait donne un autre de ses favoris, Phalti, fils de Las, qui tait de Gallim. XIX Poursuivi de nouveau par Sal, le jeune chef ose descendre une nuit dans le camp avec Abisa, un de ses plus intrpides compagnons. Ils entrent dans la tente du roi endormi. Abisa veut profiter de l'occasion pour le frapper; David, toujours fidle et respectueux, retient encore sa main; il se contente d'emporter la lance et la coupe du roi. On voit que sa seule pense est de flchir son matre force de preuves de fidlit. Sal enfin succombe avec Jonathas, aprs une bataille perdue contre les ennemis d'Isral, et il se perce de son pe. On apporte ses armes et ses habits David, migr alors chez les Amalcites. Il pleure sur le roi et sur Jonathas; il chante un chant funbre. On y sent la sincrit de la douleur et le remords du patriotisme, au milieu des nations trangres qui se rjouissent de leur victoire sur son pays. Il rentre en Jude et habite Hbron en attendant que la nation et les prtres se dcident entre les fils de Sal et lui. Abner, le gnral le plus accrdit de Sal, soutient pendant sept ans la cause de la famille royale. la fin, il cde l'amour que lui avait inspir _Respha_, jeune concubine de Sal, et il l'pouse. On lui reproche cette audace. Il s'indigne et jure de se venger de cet outrage en reconnaissant David. Abner est tu en trahison pendant sa ngociation perfide avec David. Bientt le fils de Sal lui-mme est assassin pendant son sommeil. Le peuple entier se prcipite vers Hbron pour reconnatre roi son hros expatri. Son rgne, qui commence alors, n'est qu'une vicissitude d'exploits et mme de crimes. La souverainet l'enivre, le sang l'allche, l'amour le corrompt; mais il ne perd point son gnie potique avec sa vertu; il est lui-mme son propre barde. Enfin il aggrave ses crimes par l'ingratitude et la perfidie la plus odieuse dans ses amours avec Bethsabe, qu'il aperoit au bain, qu'il arrache de sa demeure, et dont il fait tuer le mari pendant que ce guerrier se dvoue pour lui sur le champ de bataille. Le prophte Nathan, courageux vengeur du crime, force David se condamner lui-mme par la parabole de la brebis unique drobe son pauvre possesseur. Mais le pauvre n'avait qu'une petite brebis qu'il avait achete en nourrice, et qui avait t leve sous son toit avec ses enfants, mangeant son pain, buvant dans son cuelle et dormant sur son sein, et il l'aimait comme sa fille! Quel pote pique a de pareils accents sortis du coeur? Quelle justice parle au coeur en pareilles images? Quel talion de misricorde demande ainsi au coupable des larmes pour du sang? XX De ce jour, en effet, le pote-roi est frapp par la main de Jhova dans sa vieillesse; il est tmoin des dchirements de sa maison, des outrages de ses enfants leur propre soeur, des rvoltes et des comptitions au trne de ses fils entre eux. Il erre, chass et poursuivi comme un proscrit, sur ces mmes hauteurs et dans ces mmes forts d'o il est descendu pour anantir la dynastie de Sal. Il n'a d'autre consolation que sa harpe, qui se trempe de ses pleurs et qui sanglote sous la main de ses repentirs. Nous le demandons Homre, Virgile, Dante, Milton, au Tasse, y eut-il jamais une vie d'homme qui fut aussi naturellement un pome pique? y eut-il jamais pour un pote une source plus abondante, dans son propre coeur, d'motions, d'hymnes ou de larmes? Et si Dieu lui-mme a voulu se faonner, dans un coeur d'homme, un instrument capable de crier, de chanter ou de pleurer pour l'humanit tout entire, Dieu lui-mme aurait-il pu ptrir autrement le coeur de cet homme? Aussi David est-il devenu le pote des mes et le pote des temples. Lisons maintenant ses chants, et essayons de recomposer cette vie avec ses hymnes ou avec ses gmissements immortels. Le pote et la posie sont ici une seule chose. Il n'y a pas une note de cette harpe qui ne soit un homme; il n'y a pas une fibre du coeur de cet homme qui ne soit une note! Et, pour comble de merveille, tout ce chant monte Dieu, et toute cette posie est un holocauste, une prire, une humilit ou une sanctification. XXI Maintenant, pour nous faire une ide juste de ce qu'est la posie lyrique, coutons chanter dans un mme homme d'abord ce pauvre petit berger des montagnes de Bethlem; puis cet adolescent arm de sa fronde, librateur de son pays; puis ce musicien favori de Sal assoupissant avec sa harpe les convulsions d'esprit de son roi; puis ce proscrit cherchant asile dans les cavernes de Moab; puis ce chef de bande et de parti courant les aventures sur les frontires de la Jude; puis ce roi choisi par les prtres et acclam par le peuple pour teindre la race de Sal et pour fonder sa propre dynastie; puis ce souverain exalt par sa haute fortune, ne refusant rien ses intrts ni ses amours, et ternissant ainsi sa vieillesse aprs avoir couvert d'innocence et de gloire ses jeunes annes; puis le vieillard puni, repentant, rappel Dieu par l'extrmit de ses chtiments, et convertissant encore ses sanglots en cantiques pour flchir et pour attendrir son juge l-haut. On voit qu'aucune note de la vie humaine ne manque cette harpe, dont les vibrations rsonnent encore jusqu' nous. XXII Mais pour sortir du style figur, qu'tait-ce en ralit que cette harpe dont les potes hbreux, et surtout David, accompagnait ses chants? Il parat, d'aprs l'criture, que David, tout la fois musicien et pote, avait deux instruments, l'un pour la _mlodie_, l'autre pour l'_accompagnement_ de ses vers. L'criture, en effet, nous parle d'abord d'un petit berger, fils d'un nomm Isa, de Bethlem, que les officiers de la tente de Sal ont entendu jouer dlicieusement de la flte sur la colline en gardant les brebis de son pre. C'est pour cela qu'on songe lui et qu'on le fait venir la premire fois au camp, afin d'amuser et de calmer la maladie mentale du roi. Mais, indpendamment de ce talent de joueur de flte, quand l'ge eut dvelopp le gnie potique et la valeur hroque du jeune berger, il parat, par le langage subsquent de l'criture, que David, comme les autres prophtes de la Jude ou de l'Arabie, rejeta la flte et prit la harpe, instrument plus viril, aux cordes graves, qui inspirait ou accompagnait toujours les vers en ces temps-l. Cette harpe hbraque tait sans doute un instrument deux ou trois cordes, semblable celui que les Grecs appelaient _lyre_, et dont Achille s'accompagne pour pleurer Brisis sous sa tente ou au bord des flots de la mer, au ravissement de son ami Patrocle. XXIII Et quelle tait la forme, la mesure, le rhythme, la consonnance, le mtre de ces chants potiques, de ces vers sacrs? Avaient-ils l'hmistiche, les pieds, la rime de ce langage _nombreux_ et musical que les Grecs, les Latins et nous, nous appelons aujourd'hui des vers? Il parat que la langue hbraque, quoique dj trs-image et trs-savante, n'tait pas encore arrive cette invention parfaite des vers, qui change les mots en notes, et qui fait chanter le style comme une musique laquelle on bat la mesure avec une rigoureuse prcision. Il parat que la forme potique et versifie de cette langue alors consistait principalement dans la _rptition_ ou dans l'_cho_ de la mme pense, se retrouvant dans la mme phrase, peu prs dans le mme nombre de mots, de manire se faire consonnance elle-mme, comme l'cho fait consonnance au cri qu'on lui jette. Cette prosodie de la consonnance de deux penses se rpondant, comme deux voix, du commencement du vers et la fin de la strophe, avait sans doute t inspire aux premiers potes ou prophtes hbreux par la nature de leur contre. La forme creuse des valles et des ravins, la sonorit des rochers qui percent partout la terre, le retentissement des nombreuses cavernes qui dchirent partout aussi le creux de ces roches, y multiplient les chos. Les pasteurs de cette nation pastorale, frapps sans doute de la symtrie avec laquelle ces ravins, ces rochers, ces cavernes rptaient leurs fltes ou leur voix, cherchrent naturellement imiter cette rptition musicale dans leur prosodie. De l ce que les rudits appellent le _paralllisme_, dans les chants piques ou lyriques de la Bible; paralllisme dont nous croyons, nous, ignorant, trouver la vritable origine dans l'imitation de l'cho. Et ce n'est pas seulement l'oreille qui est frappe et instinctivement charme par cette consonnance du mot avec le mot; c'est l'me. S'il y a cho dans nos oreilles, il y en a un galement dans nos penses; l'esprit de l'homme aime se rpter deux fois ce qu'il pense et ce qu'il sent, comme pour s'affirmer davantage lui-mme ce qu'il a pens ou ce qu'il a senti, et comme pour jouir ainsi deux fois de sa propre facult de penser et de sentir. Qu'est-ce que la rime elle-mme dans nos langues modernes, si ce n'est la consonnance du premier vers se faisant cho dans le second? Cette rptition de la mme ide dans la premire partie du verset, et se reproduisant presque en mmes termes dans la seconde partie, avait chez les anciens et chez les Hbreux videmment une autre cause. Cette cause, c'tait la facilit que cette rptition donnait au peuple ou au _choeur_ de s'associer au chant du pote, en rptant aprs lui ce qu'il avait dj dit ou chant. Cette intention de prter ainsi une espce de refrain au choeur ou au peuple est frappante dans certains psaumes de David. En les lisant, on entend d'ici le choeur ou le peuple, auquel on jette le refrain, qui le reoit sur les lvres et qui le faire retentir en le prolongeant jusqu'au ciel. Cela dit, il est facile de se rendre compte de la flte, de la harpe et de la prosodie du berger musicien et du roi-pote. coutons-le chanter. XXIV Mais, d'abord, pourquoi coutons-nous chanter de si loin ce lyrique Hbreu, et pourquoi n'coutons-nous _Pindare_ que dans nos acadmies et dans nos coles? Pourquoi n'coutons-nous Anacron ou Horace que dans nos loisirs voluptueux d'esprit? Disons-le d'un mot: ce n'est pas seulement parce que le christianisme, hritier du judasme, s'est empar de ces pomes lyriques de David comme il s'est empar des vases et des parfums du temple de Salomon, et qu'il en a fait le manuel de nos crmonies, de nos pits ou de nos larmes; non, c'est que Pindare, Anacron, Horace ne sont que des lyres, et que David est une me. La lyre profane n'a son cho que dans les oreilles raffines d'un peuple ou d'un temps; l'me a son cho dans toutes les mes et dans tout l'univers sensible. Or, nous le rptons ici, le caractre spcial de David, c'est d'exprimer l'me de l'humanit dans toutes les phases, dans tous les sentiments, dans tous les lieux, dans tous les temps. Toute me qui jouit, qui souffre, qui combat, qui triomphe, qui prie, qui gmit, qui sanglote, qui se reconsole, qui se repent, qui se replie du monde et qui se rfugie au ciel, cherche en elle-mme des paroles, et, ne les trouvant pas en elle, elle ouvre les Psaumes et elle trouve des milliers de versets qui jouissent, souffrent, luttent, prient, gmissent, pleurent, invoquent ou s'extasient l'unisson de son me. Ces Psaumes sont le vocabulaire universel des joies ou des douleurs de l'homme. C'est que ce pote tait plus qu'un pote; il tait l'inspir de l'humanit passe et de l'humanit future. XXV Il y a dans le premier chapitre du livre des Rois, intitul _Samuel_, un ou deux versets tout fait caractristiques des moeurs du temps et du genre d'inspiration qui distingue David des autres potes lyriques de toutes les langues. Voici ce passage de la Bible: Un homme de la montagne d'phram, nomm Elcana, avait une femme strile, nomme Anne. Et celle-ci, honteuse de sa strilit devant ses compagnes, pleurait et refusait toute nourriture. Anne! est-ce que je ne vaux pas mieux par ma tendresse pour vous que dix enfants? lui dit son mari. Or cette femme, ces paroles, consentit boire et manger, et elle s'en alla au Temple pour supplier, dans sa douleur et dans ses larmes, le Seigneur de lui accorder l'objet de son voeu. Et, pendant qu'elle articulait voix basse ses prires qui se pressaient sur ses lvres, le grand prtre aperut cette femme. Et, n'entendant aucune voix distincte sortir de sa bouche, mais voyant seulement le mouvement convulsif de ses lvres balbutiant, le grand prtre crut que cette femme tait ivre de vin, et il dit cette femme: Jusqu' quand durera votre ivresse? Laissez vaporer la vapeur du vin qui vous agite. Mais la femme lui rpondit: Je ne suis qu'une pauvre femme dans l'anantissement de sa douleur; je n'ai point got de jus de la vigne ni d'aucune boisson qui enivre l'homme; mais _je rpandais mon me_ ici devant mon Dieu. Ne me confondez pas avec les femmes qui adorent les dieux trangers, parce que dans la mer de mon angoisse j'ai pri obstinment et sans me rebuter le Seigneur! Cette femme qui parat ivre du jus de la vigne, qui balbutie jusqu' extinction de voix et de mouvement inarticul de ses lvres, et qui _rpand son me_ devant l'autel jusqu' ce que son Dieu l'exauce et que l'homme s'y trompe, n'est-elle pas la plus parfaite et la plus touchante image du dlire lyrique de David? XXVI Le seul caractre de ce lyrisme dans toutes les nations, et surtout dans les nations jeunes, que leur jeunesse mme enivre de posie, est prcisment ce dlire, ce balbutiement confus des lvres de cette femme et des hymnes du berger de Jude. Ils rpandent leur me l'une en larmes, l'autre en cantiques; on les croit dans l'ivresse, et ils ne sont ivres que de leurs penses, de leurs pleurs, de leur Dieu. On sent tout de suite qu' une pareille posie il n'y a d'autres rgles que l'inspiration, le dlire et le gnie; le plus grand pote lyrique sera prcisment celui qui sera possd de plus d'ivresse. Si cette ivresse est simule et profane, il sera _Pindare_; si cette ivresse est sincre et sacre, il sera David. XXVII Le premier des potes lyriques profanes est le pote grec Pindare. L'homme le plus capable de le comprendre par l'intuition littraire et de le transvaser d'une langue dans une autre sans laisser perdre une goutte de cette posie, c'est parmi nous M. Villemain. Il va nous en donner incessamment une traduction: c'est une bonne fortune pour la Grce. Le procd de Pindare est de feindre cette ivresse de la femme qui rpand son me dans le Temple et de s'abandonner en apparence au vol dsordonn de ses penses. Il donne ainsi sa puissante imagination des coups d'aile qui le font perdre de vue dans l'ther, et qui le transportent d'un sujet l'autre et d'une image une autre avec la rapidit et l'blouissement de l'clair. Certes, si ce grand pote, au lieu de natre dans une nation vaniteuse de rhtoriciens et d'artistes, comme les Grecs, tait n dans une nation de pasteurs, de prtres, de prophtes, comme les Hbreux; s'il avait vcu la vie du berger de Bethlem, d'abord gardien de brebis dans les lieux dserts, joueur de flte aux chos des rochers de son pays, barde d'un roi qu'il assoupissait aux sons de sa harpe, sauveur d'un peuple par sa fronde, proscrit de caverne en caverne avec une bande d'aventuriers, puis le hros populaire de sa nation, puis roi, tantt triomphant, tantt dtrn de l'inconstant Isral, puis couvert de cendre sur sa couche de douleur, noy dans les larmes de sa pnitence, et n'ayant de refuge, comme les colombes dans les creux des rochers d'Engaddi, que dans la misricorde de Jhova qui avait exalt sa jeunesse; si Pindare, disons-nous, avait eu toutes ces conditions inoues du gnie lyrique du fils d'Isa, il aurait peut-tre donn la Grce des psaumes comparables ceux de la Jude. XXVIII Mais Pindare tait tout simplement un barde hellnique, un pote laurat la solde de toutes les villes grecques ou de tous les vainqueurs qui se disputaient le prix aux jeux olympiques. On sent l'art partout sous l'inspiration, ds le dbut de ses plus belles odes. Ainsi qu'un architecte consomm (dit-il avant de chanter les mules d'Agsias); ainsi qu'un architecte consomm dcore de colonnes semblables l'or la faade d'un palais, ainsi, avant de clbrer la victoire de ce grand pontife de Jupiter qui habite Syracuse, dois-je faire prcder cet hymne sa gloire d'un exorde resplendissant! Phinths, poursuit le pote, attelle au timon mes mules infatigables, afin que, mont sur mon char, je m'lance d'un vol rapide dans des sentiers non encore frays, et que je remonte la tige illustre de tant de hros couronns aux jeux Olympiques. Puis, sans transition, et comme emport dj par les mules potiques aux bords de l'Alphe, il assiste en esprit la naissance miraculeuse d'Evadn. Il raconte la filiation des hros de cette maison. Dans toutes ses odes l'artiste en gloire suit la mme marche: une invocation et un rcit qui parat tranger d'abord au sujet, et auquel il rattache les plus potiques aventures des dieux et des hommes. Revenant sans cesse au prix inestimable des louanges distribues par le pote ses hros: Comme le vent emporte le navigateur sur la plaine liquide, Comme les roses abondantes engraissent la terre et la fcondent, Ainsi les louanges des potes contemporains aux hommes qui veulent illustrer leurs noms par leurs vertus ou par leurs victoires, Les hymnes plus douces que le miel, transmettent leurs exploits aux sicles venir!... Il est temps, dit-il lui-mme la fin de ces interminables digressions qui semblent l'loigner de sa route, il est temps que mes mains cessent de lancer ces poignes de flches qui volent loin du but que je veux atteindre! Il s'arrte et redescend quelquefois dans les plus sages considrations de la sagesse humaine. Insens, dit-il alors, celui qui entreprend de lutter contre les dieux. Leur volont lve les uns, abaisse les autres, distribue son gr les faveurs ou les revers. Mais rien ne flchit la haine vivace de l'envieux. L'ulcre qui ronge son coeur lui fait souffrir d'insatiables douleurs! Que faire contre le sort et contre lui? Allger par la patience le poids du joug que la fortune nous impose! Ne ressemblons pas au taureau attel au soc qui s'extnue et s'ensanglante davantage mesure qu'il regimbe contre l'aiguillon! Se consoler en s'entretenant avec les hommes de bien qui plaisent mes chants, C'est le seul bien auquel j'aspire! tre enfant avec les enfants, homme avec les hommes, vieux avec les vieillards; se proportionner aux trois ges de la vie humaine, c'est le secret de plaire tous; et cependant il y a pour les mortels une quatrime condition de bonheur plus difficile: S'accommoder de sa fortune prsente! Puis des maximes telles que celles-ci: La louange, compagne de la lyre, est plus douce que l'onde attidie des bains chauds; elle dlasse les membres roidis par la fatigue. La parole qui coule avec les grces de la profondeur du gnie est plus mmorable que les grandes actions. La pense nous fait dieux! s'crie-t-il ailleurs. Mais ces grandes images, ces fortes penses, ces sages maximes, cette philosophie pratique ne sont que des excursions rapides qui interrompent par moment son enthousiasme de commande pour les villes, les les, les rois, les citoyens qui payent ses chants. On sent le gnie sublime, mais le gnie attel au char olympique et soumis au frein de l'or ou de la vanit potique. Quant l'me, on n'en voit pas la trace, on n'en entend pas le cri, on n'en recueille pas les larmes douces ou amres dans le vase du coeur vers devant Dieu. LAMARTINE. COURS FAMILIER DE LITTRATURE XXIXe ENTRETIEN. LA MUSIQUE DE MOZART. La parole n'est pas le seul mode de communiquer la pense, le sentiment ou la sensation d'homme homme; chaque art a son langage, sa posie et son loquence. La peinture s'exprime par le dessin et par la couleur; la sculpture, par la forme, le marbre et le bronze; l'architecture, par l'difice et le monument; la danse elle-mme, par l'attitude et le mouvement. Chacun de ces arts est aussi une littrature, quoique sans lettres. La musique est, de tous ces arts, celui qui se rapproche le plus de la parole; elle l'gale souvent et parfois mme elle la dpasse; car la musique exprime surtout l'inexprimable. Si nous avions la dfinir nous dirions: La musique est la littrature des sens et du coeur. ce titre la musique a sa place dans un cours de littrature universelle. Nous allons vous parler aujourd'hui du sublime musicien Mozart, comme nous vous parlerons dans quelque autre entretien de Phidias et de Raphal, ces deux grands littrateurs de la pierre ou de la toile, qui ont parl aux sicles par la main au lieu de parler par les lvres. Ce qui nous amne aujourd'hui vous entretenir de la musique, c'est un petit livre traduit de l'allemand qui vient de tomber par hasard sous nos yeux. Ce livre nous a fait prouver un charme de suavit, et nous pourrions dire de saintet, que nous n'avons pas prouv plus de trois ou quatre fois pendant toute notre vie, la lecture de quelques pages intimes, ces confidences du coeur l'oreille. Ce petit livre a t admirablement interprt par M. Goschler, ancien directeur ecclsiastique d'une grande institution de Paris. C'est la triple correspondance du pre de Mozart avec sa femme, de la femme avec le mari, et enfin du pre avec son fils, et du fils avec son pre, avec sa mre et avec sa soeur. Vous connaissez de nom et de gnie Mozart, l'ange de la musique moderne, le Raphal de la mlodie, l'enfant surnaturel, le jeune homme fauch dans sa fleur, mais aprs avoir exhal dans cette fleur plus de chant cleste de son me musicale qu'aucun chrubin mortel n'en rpandit jamais au pied du trne de Dieu. Pour bien vous faire comprendre et sentir la musique, il fallait vous la personnifier dans une incarnation qui la ft vivre, sentir, palpiter, chanter et mourir pour ainsi dire sous vos yeux. Mozart est cette incarnation. Je vais vous retracer sa naissance, ses inspirations, son chant et sa mort, ou plutt je vais le laisser parler, vivre, chanter et mourir lui-mme devant vous. Mais, d'abord, un mot sur l'art dont il fut, selon nous, avec Beethoven et avant Rossini, le plus complet et le plus miraculeux inspir. Cet art, comme tous les arts, est le mystre des mystres. Par quel divin mcanisme, moiti sensuel, moiti intellectuel, une lgre commotion de l'air devient-elle un son, comme si l'air tait un cristal sonore, frapp une de ses extrmits par la voix ou par l'instrument corde, et rpercutant jusqu' l'infini l'cho du doigt qui l'a frapp? Comment ce mouvement produit-il ce qu'on appelle une note, c'est--dire une lettre harmonieuse de cet alphabet de bruit? Comment, parmi ces notes, les unes sont-elles justes, les autres fausses? Comment y a-t-il une grammaire de l'oreille dont les rgles, non inventes par l'homme, mais imposes par Dieu, satisfont notre audition quand ces rgles sont suivies par la voix ou l'instrument, et blessent l'oreille quand elles sont violes? Comment ces notes en si petit nombre forment-elles, au gr des musiciens, des phrases musicales qui renferment des millions de mlodies? Comment ces mlodies ou ces combinaisons de notes, heureusement ou malheureusement poses les unes ct des autres, selon le gnie ou selon la strilit du musicien, forment-elles des concerts divins ou des discordances stupides? Comment discerne-t-on le style et l'me d'un musicien d'un autre musicien, dans ces compositions chantes ou excutes, aussi infailliblement qu'on discerne le style d'un grand crivain ou d'un grand pote du style d'un crivain ou d'un pote mdiocre? Comment ce style du compositeur inspir ou inhabile nous donne-t-il des ravissements ou des dgots qui nous enlvent jusqu'au troisime ciel, ou qui nous laissent froids et mornes au vain bruit de ses notes sans ide et sans me? Comment enfin notre me immatrielle est-elle remue par cette commotion purement matrielle de l'air? Comment l'artiste communique-t-il cet air immobile et muet les ides, les sentiments, les passions de son me en langage de son, et comment cet air immobile et mort tout l'heure communique-t-il son tour notre me les ides, les sentiments, les passions du musicien? _Tes_ comment, _dit le Dieu, ne finiront jamais_. Si nous tentions d'y rpondre, nous ne parviendrions qu' prouver une fois de plus l'insuffisance de l'esprit humain rien expliquer et rien dfinir. C'est le secret de Dieu, ce n'est pas le ntre. Nous ne savons le _comment_ de rien; nous ne savons pas plus comment la note contient en soi l'impression que nous ne savons comment la parole contient la pense. Nous savons seulement que la parole nous fait penser et que la musique nous fait sentir. II Cette musique ou cette parole inarticule, qui exprime on ne sait quoi, semble avoir t rpandue dans toute la cration. Dieu n'a laiss ni vide, ni lacune, ni mort dans son oeuvre de vie. O ne l'entendez-vous pas sous ce qu'on a appel de tout temps l'_harmonie chantante_ des sphres ou le grand concert de la cration? Ne semble-t-il pas, ceux qui savent couter les bruits de tous les lments et qui croient les comprendre, ne semble-t-il pas que tous ces bruits sont des voix, et que dans toutes ces voix on entend les palpitations sourdes, plaintives, clatantes, d'une me qui cherche exprimer sa douleur, sa joie, son cantique son Dieu? Qui n'a pas pass des heures, des jours, couter involontairement ces voix de toutes choses, ces musiques lmentaires qui gmissent, hurlent, pleurent, jouissent, chantent ou prient dans la nature? Qui n'a pas surtout pi de l'oreille ces musiques de la nuit sereine dans les beaux climats de l'Orient, dans les belles saisons de l'Occident, sur les margelles des eaux courantes, sur les rives des grands fleuves, au bord retentissant de la mer? Combien, dans ces lieux et dans ces heures, le grand Musicien des mondes dpasse-t-il, par les mlodies et par les harmonies de ses majestueux instruments, les Timothe, les Beethoven et les Mozart, dans les opras et dans les concerts qu'il se donne lui-mme! Il est accord l'homme dou du sens musical d'y assister quelquefois et de saisir, travers la distance et la solitude, comme un passant sous les balcons d'un palais, quelques faibles chos de ces concerts que la terre, l'air, les eaux et les feux donnent leur Auteur. C'est l, pour ma part, la musique entre toutes les musiques, celle qui m'a donn les plus vives ivresses d'oreille dont j'aie t enivr dans le cours de ma vie. C'est par ces concerts terrestres ou ariens que j'ai compris l'art pieux, amoureux, pathtique, sublime, des Mozart et des Rossini. J'ai pass bien souvent des heures, et surtout des heures de nuit transparentes, savourer ces sons surhumains, tantt sous la voile d'un navire au pied du mt, tantt sur les ctes de Syrie, entre les cimes du Liban et les plages mugissantes de la mer. Ces concerts innots des lments sont en gnral prcds d'un long et complet silence, comme pour faire faire en mme temps silence dans les sens et dans les penses de l'homme. Les cdres qui pyramident en noir sur votre tte sont aussi immobiles que les flches noirtres d'une cathdrale dtaches sur le bleu cru du firmament. La mer au loin n'a pas une ride sur ses volutes liquides et tincelantes, o elle roule pesamment la lune de lame en lame jusqu' la plage assoupie. On entendrait le frlement des poils de la chenille de nuit entre les brins d'herbe qu'elle courbe sous son poids. Tout coup on sent une fracheur au visage, comme si l'esclave indienne agitait l'ventail humide asperg d'eau de senteur au-dessus de la tte de la sultane endormie; un frisson parcourt les cimes de l'herbe; une poussire impalpable, enleve par les premires palpitations de la brise sur le sable du dsert, retombe en pluie sche sur vos cheveux; on respire l'odeur pre de l'cume de mer exhale de la vague qui semble se rveiller. Un coup de l'archet invisible effleure les hautes branches du cdre; puis tout rentre dans un silence plus absolu, comme les excutants aprs un prlude. Ce silence est interrompu tout coup par le gosier clatant d'un bulbul, rossignol de l'Asie, qui entonne sans exorde sa mlodie arienne dans les tnbres sur un rameau du trbinthe. ce signal, toute la nature inanime, comme un orchestre, lui rpond. Le vent, endormi dans les bois et sur la mer, parcourt en s'veillant peu peu toutes les gammes de ses instruments; il siffle entre les cordages des mts et des vergues dpouills de toiles, des barques de pcheurs l'ancre dans l'anse du rivage; il ptille dans l'cume lgre qui commence franger la crte des flots; il gronde avec les lourdes lames qui s'amoncellent sur la pleine mer; il tonne avec les neuvimes vagues qui couvrent par intervalle le cap ruisselant de leur cume; il s'interrompt pendant les repos de la mer qui semble battre par le rhythme de ses cadences la mesure du concert des lments; l'oreille entend plus prs d'elle dans la valle les gazouillements du ruisseau grossi par la fonte des neiges du Liban. Les cascades sment comme une sueur des eaux, les flocons d'cume sur l'herbe de ses rives: elles plient peine les roseaux de son lit en approchant de son embouchure. Les feuilles denteles du pin parasol, tantt secoues, tantt caresses par le vent de mer, rendent des hurlements, des gmissements, des plaintes inarticules, des soupirs, des respirations et des aspirations mlodieuses qui parcourent en un instant toutes les notes de l'air, et qui font rendre l'me, par consonnance, toutes les notes de la sensation, depuis l'infini des bruits jusqu' l'infini des silences. Il y a dans tous ces sons, tantt distincts, tantt confondus dans un bruissement vague o l'oreille s'assourdit de volupt, il y a une telle harmonie, prtablie par le divin Accordeur de ses lments sonores, qu'aucun son, quoique dissemblable, ne discorde dsagrablement avec l'autre, et qu'un accord ineffable, contrast, mais jamais heurt, en compose pour l'oreille de l'homme ou des anges une harmonie qu'aucun compositeur ne pourrait crire, bien que l'me du chamelier du dsert ou du berger du Liban en soit enivre autant que pouvait l'tre l'me de Beethoven ou de Mozart. C'est la musique de Dieu entendue de toutes ses cratures, mme de celles que nous appelons inintelligentes. Combien de fois n'ai-je pas vu, pendant les haltes de nuit sous les cdres ou sur les plages de la Syrie, la lueur de la lune, mon cheval et mon chien, couchs sur le sable, tendre le cou et prter l'oreille ces concerts de la vague, du cdre, du rossignol, et tmoigner leur attention et leur jouissance par leur attitude et par les frissons de leurs poils sous ma main? Qui ne sait combien les serpents, sensibles aux airs de la flte, s'approchent en rampant du joueur de chalumeau, et se meuvent en cadence, charms par les accords de l'instrument? La parole est la langue des hommes, les sons musicaux sont la parole de la nature. Tout est musique dans les bruits du ciel, de la terre, de la mer, parce que c'est Dieu mme qui, par ses lois occultes, a tabli les rhythmes, les accords, les consonnances, les distances, les mesures, les harmonies de tous les sons rendus par ses lments. Le son rendu par l'air est donc l'lment fondamental de toute musique; seulement tout son isol n'est pas musical; il faut, pour qu'il le devienne, que ce bruit, consonnant avec les fibres de l'oreille de l'homme, soit concordant par le rhythme et par le ton avec d'autres bruits formant un sens doux, tendre ou pathtique pour l'oreille. La musique est ainsi une association et une combinaison de bruits pour produire une sensation; cette sensation produit son tour en nous une impression, une pense, un sentiment, une passion. C'est pour cela que la musique est un art. III Combien n'a-t-il pas fallu de temps, de rflexion, d'tude et de gnie l'homme pour saisir tous ces bruits de la nature, pour se rendre compte des impressions que ces bruits produisaient en lui, pour les imiter avec sa voix ou avec des instruments vent et fibre, pour faire avec ces sons des notes et demi-notes, pour combiner et coordonner ces notes d'une manire qui leur fit rendre non-seulement des sons, mais un sens, et pour donner enfin ces notes et demi-notes les places, les accents, les dures, les rapports qu'elles doivent avoir dans le chant? On ignore l'invention des langues, et mme si les langues furent inventes ou innes; les notes, qui ne parlent qu' l'oreille, sont moins divines sans doute que les langues qui parlent l'intelligence; nanmoins on ignore galement comment elles furent inventes: les origines de la musique sont pleines de mystres. L'crivain de sentiment et de science qui a su donner tant d'attraits cette tude scientifique, M. _Scudo_, le pense comme nous. L'histoire des origines de la musique, dit-il, est partout enveloppe de fables et de lgendes qui cachent toujours sous un voile plus ou moins transparent de profondes vrits. Les Chinois racontent d'une manire fort ingnieuse comment a t fixe la srie de sons qui constitue l'chelle musicale. Sous le rgne de je ne sais plus quel empereur, qui vivait deux mille six cents ans avant Jsus-Christ, le premier ministre fut charg de mettre un terme au dsordre qui existait dans les chelles musicales. Obissant son matre, le ministre se transporta sur une haute montagne qui tait couverte d'une fort de bambous. Il prit un de ces bambous, le coupa entre deux noeuds, enleva la moelle qui le remplissait, et, soufflant dans le roseau vid, il en fit sortir un son qui n'tait ni plus haut ni plus bas que le ton qu'il prenait lui-mme lorsqu'il parlait sans tre affect d'aucune passion. Ainsi fut fix le son gnrateur de la srie. Pendant que le ministre poursuivait d'autres expriences ncessaires au but qu'il se proposait, un couple d'oiseaux, mle et femelle, vint se percher sur un arbre voisin. Le mle se mit chanter et fit entendre six sons; la femelle, lui rpondant, en articula six autres, et il se trouva que les douze sons runis ensemble formaient les douze degrs de l'chelle chromatique. Le ministre, profitant de la leon qu'on venait de lui donner, coupa douze bambous et en fixa la longueur ncessaire pour produire les douze demi-tons ou degrs chromatiques qui sont contenus dans l'unit de l'octave. Cette fiction charmante, qui touche au caractre moral de la musique et la constitution physique de l'chelle sonore, contient des vrits fondamentales qui ont t confirmes depuis par des expriences plus rigoureuses et entrevues dans l'antiquit par Pythagore. De tous les contes dont ce grand philosophe a t le sujet, il reste dmontr qu'il fut le premier souponner que le monde tait soumis des lois immuables dont il appartenait aux gomtres de trouver la formule. En consquence de ce principe, qui a eu de si grands rsultats, Pythagore a soumis au calcul les phnomnes des corps sonores et fix la justesse absolue des intervalles qui sont contenus dans les limites de l'octave. Par une exprience ingnieuse et fort connue, Pythagore prouva qu'il avait le pressentiment de cette belle pense de Leibniz: La musique est un calcul secret que l'me fait son insu. Dfinition admirable, qui semble drobe la langue de Platon, et qui concilie la libert indfinie du gnie crateur de l'homme avec l'ordre absolu qui rgne dans la nature. On voit par ces trois dfinitions du ministre chinois, de Pythagore et de Leibniz, que, pour les trois peuples reprsents par ces trois grands hommes, la musique est d'origine purement divine, et qu'il faut demander ses lois l'instinct et non la science. Leibniz aurait mieux dit en disant: La musique est une gomtrie de l'oreille. Quant la tradition des deux oiseaux au sexe diffrent, dont l'un chanta six notes graves et l'autre six notes douces, on voit que l'opinion des Chinois tait qu'il y avait des notes mles et des notes femelles. C'est de l'accouplement de ces sons de deux sexes que naquit, selon eux, la musique, cette ineffable _volupt de l'oreille_. IV Nous ne dirons rien de l'effet de la musique sur l'me: la parole en a de plus prcis; mais, selon nous, la parole n'en a pas de si puissant. La gamme des sons, parcourue par des voix mlodieuses ou par des instruments habilement touchs, fait en un clin d'oeil parcourir l'me toute la gamme des sentiments, depuis la langueur jusqu'aux larmes, depuis les larmes jusqu'au rire, depuis le rire jusqu' la fureur. La consonnance de toutes les passions qui dorment muettes sur nos fibres humaines s'veille la consonnance des notes qui vibrent dans la voix ou sous l'archet de l'instrument. L'me devient l'cho sensitif du musicien. Ces impressions sont si vives sur certaines natures prdisposes l'effet de la musique que ces natures doivent se sevrer svrement de ce plaisir, qui dpasse leur puissance de sentir, afin de conserver l'quilibre de leur raison et l'empire sur leurs passions. C'est une abstinence philosophique ou chrtienne commande quelques organisations trop musicales. Quant moi, je ne sais pas au juste quel degr d'exaltation, d'ivresse ou d'hrosme, ne me porterait pas la musique, si je ne m'en sevrais par sobrit de sensation. Le tambour mme, au lieu d'tre pour moi un coffre vide, est une urne pleine d'enthousiasme; semblable ces enfants qui le suivent dans les rues quand il prcde nos bataillons en frappant le pas de la guerre, je le suivrais jusque sous la pointe des baonnettes ou jusqu' la gueule de feu des canons sans voir la mort et sans la sentir. La plus belle invention de la guerre, c'est la musique mtallique et militaire, qui lance les hommes sur le champ de bataille et qui couvre de ses fanfares la glorieuse agonie des combattants. On ne sent pas la mort quand on meurt ces accents: le dernier soupir s'exhale au rhythme des instruments. Quant au plaisir, aux langueurs, aux rveries, l'amour, l'institution moderne du drame musical ou de l'opra compos par des musiciens de gnie, tels que l'Italie et l'Allemagne italienne en donnent au monde de nos jours, et chant par les Malibran, les hommes n'inventrent jamais une effmination et une corruption plus dlicieuses, mais plus dangereuses, de la virilit des mes. V Cette toute-puissance de la musique sur les sens et sur l'me a t clbre par le pote anglais Dryden dans la plus belle ode, selon _Walter Scott_, l'historien de Dryden, qui ait jamais t chante aux hommes depuis Pindare et depuis Horace. La voici; elle servira mieux que des pages de dissertation vous attester la contagion du son sur les sens. Dryden reprsente dans cette ode le plus fameux musicien et compositeur de la Grce, Timothe, appel pour charmer les oreilles d'Alexandre le Grand et de ses compagnons de guerre Perspolis. L'ode est adresse _sainte Ccile_, la grande musicienne sacre du christianisme. coutez, et supplez par la pense aux rhythmes tantt lents et tantt rapides que le pote emploie dans ses vers, et qui ne peuvent tre rendus par la prose. LE FESTIN D'ALEXANDRE, OU LA PUISSANCE DE LA MUSIQUE, ODE POUR LA FTE DE SAINTE CCILE, Par Dryden. C'tait au festin royal, pour clbrer la Perse conquise par le fils belliqueux de Philippe. Dans son imposante majest, le hros, semblable un dieu, sigeait sur son trne imprial; ses braves compagnons taient rangs autour de lui, le front ceint de myrtes et de roses (c'est ainsi qu'on doit couronner l'hrosme). La charmante Thas s'asseyait ses cts, belle comme une fiance d'Orient, dans toute l'orgueilleuse fleur de la jeunesse et de la beaut. Heureux, heureux, heureux couple! Les braves seuls, les braves seuls, les braves seuls mritent d'obtenir l'amour de la beaut! Timothe, plac parmi le choeur harmonieux, de ses doigts agiles toucha la lyre; les notes tremblantes montrent jusqu'au ciel en inspirant les joies clestes. Il chanta d'abord Jupiter, qui abandonna le sjour des dieux (_tel est l'empire du tout-puissant amour_). Ce fut la forme flamboyante d'un dragon que revtit le dieu, lorsque, traversant les sphres lumineuses, il vola vers la belle Olympie pour crer son image un souverain du monde! La foule attentive applaudit au chant orgueilleux et acclame sous les votes retentissantes la prsence d'un dieu! D'une oreille ravie le monarque coute, se pose en dieu, et en remuant la tte semble branler l'univers. Le mlodieux musicien chanta ensuite Bacchus, Bacchus toujours jeune et beau. Voici venir en triomphe le dieu de la joie! Sonnez les trompettes, et que le tambour rsonne! Il montre son visage ouvert tout rougissant d'une grce empourpre! Il vient! il vient! Bacchus, toujours jeune et beau, cra le premier les joies de l'ivresse. C'est le trsor de Bacchus, le plaisir du soldat. Riche trsor! Doux plaisir! Le plaisir est doux aprs la peine! Sous l'empire de ce chant, la vanit du roi s'veille dans sa pense; il livre de nouveau toutes ses batailles; trois fois il dfait ses ennemis, trois fois il retue les morts! Le musicien vit la dmence guerrire qui bouillonnait sur le visage d'Alexandre, il remarqua ses joues enflammes, ses yeux ardents, et, tandis que le hros dfiait la terre et le ciel, il changea de ton et abattit son orgueil. Il invoqua une muse plaintive, inspiratrice de la tendre piti. Il chanta Darius le Grand, le Bon, poursuivi par un destin trop svre, et tomb, tomb, tomb, tomb du haut de sa grandeur et nageant dans son sang. Abandonn l'heure de la peine par ceux que sa bont avait nourris, il est couch sur la terre nue sans qu'une main amie lui ferme les yeux. Les regards teints, le vainqueur attendri coute et rflchit aux vicissitudes de la fortune ici-bas; de temps en temps il exhale un soupir, et les larmes s'chappent de ses yeux. Le musicien sourit; il sait que l'amour doit tre facile veiller son tour; ce n'est qu'une note sympathique faire rsonner, car la piti prpare l'amour. Il chante mlodieusement sur le mode lydien et dispose l'me au plaisir. La guerre, dit-il, n'est que labeur et tourments; l'homme est une bulle gonfle d'air; ne jouir jamais, recommencer toujours! toujours combattre, toujours dtruire! Si la terre vaut qu'on la conquire, elle vaut bien qu'on en jouisse. Regarde la belle Thas tes cts; prends ce que les dieux t'envoient! La foule remplit l'air de ses acclamations. L'amour fut couronn, mais c'tait la musique qui avait vaincu. Le prince, ne pouvant dissimuler son tourment, regardait la beaut qui causait sa peine; il soupirait et regardait, regardait et soupirait encore, jusqu' ce que, succombant la double ivresse du vin et de l'amour, le vainqueur vaincu s'affaissa sur le sein de Thas. Frappe de nouveau la lyre d'or, plus fort! et plus fort encore! Fais voler en clats les chanes qui retiennent Alexandre dans le sommeil, et rveille-le comme avec le fracas de la foudre. Vois comme ce bruit formidable le hros soulve la tte comme s'il sortait du tombeau et regarde autour de lui avec tonnement. Vengeance! vengeance! crie Timothe. Vois se dresser les Furies! vois ces serpents qu'elles agitent! Comme ils sifflent et quelles tincelles s'chappent de leurs yeux! Vois cette troupe funbre! Tous ceux qui la composent portent une torche; ce sont les ombres des hros grecs tus dans le combat, et qui gisent sans spulture et sans honneur dans la plaine. Accorde cette vaillante phalange la vengeance qu'elle rclame. Vois comme ces ombres agitent en l'air leurs torches en montrant du doigt les palais des Persans et les brillants temples des dieux ennemis! Les princes applaudissent avec fureur; le roi, transport d'un zle destructeur, saisit une torche, et Thas, montrant le chemin ainsi qu'une nouvelle Hlne, incendie une nouvelle Troie. Ce fut ainsi qu'autrefois, avant qu'on et invent le soufflet aux puissants poumons, lorsque l'orgue tait encore muet, Timothe sut, l'aide de la flte et de la lyre sonore, veiller tour tour la colre et le tendre dsir dans l'me des hommes. Enfin parut la divine Ccile, qui inventa l'harmonieux instrument, agrandit le domaine restreint de la musique, et prolongea les sons graves par un art inconnu jusqu'alors. Que Timothe lui cde la victoire, ou plutt qu'ils se partagent la couronne; car, s'il sut lever un mortel jusqu'aux cieux, elle fit descendre sa voix le ciel sur la terre! VI Il y a des hommes qui naissent avec une organisation inne pour entendre, comprendre, parler et inventer un degr infiniment suprieur au reste des hommes cette langue de la musique, plus puissante encore sur leurs propres sens que sur les sens d'autrui: ce sont les potes du son. De tous ces hommes privilgis de l'oreille, le plus prcoce, le plus complet et le plus divin, selon nous, jusqu' Rossini, son seul rival, c'est Mozart. Nous avions tort de dire un homme; Mozart n'tait pas un homme, mais un phnomne. L'Allemagne le revendique pour son enfant. Nous ne voulons pas enlever cette gloire un pays qui a produit _Gluck_, _Beethoven_ et _Meyerbeer_; mais, en ralit, Mozart est un enfant des Alpes italiques plus qu'un fils de l'Allemagne. Il tait n Salzbourg, charmante petite ville allemande qui tient plus du Tyrol que de la Germanie par le site, par la physionomie, par les moeurs et par la langue. On rencontre cette petite ville inattendue au tournant d'un rocher avanc d'une chane de montagnes alpestres qui se dtachent du Tyrol et qui se prolongent, comme le bras d'un cap, dans la plaine; deux belles rivires confluent et serpentent autour de ses murs; la ville s'y baigne, d'un ct, en regardant des prairies; de l'autre ct elle se groupe et s'assombrit l'abri d'un rocher perpendiculaire d'o suinte sur ses toits d'ardoise l'obscurit et l'humidit du roc; une aiguille de granit dtache et isole de la montagne s'lve comme une borne gigantesque la porte de la ville. Les aigles, les vautours, les corneilles des Alpes tournoient dans le ciel bleu autour de sa cime inaccessible. Des escaliers rampes, incrusts dans la pierre vive, serpentent contre le flanc du plateau de roches contre lequel la ville est adosse; ils conduisent les habitants et les plerins pieux de la contre des plerinages de dvotion btis par les moines et les chevaliers du moyen ge sur la crte de la montagne. Les cloches y sonnent mlodieusement les heures des offices aux fidles de la ville. Ces bruits, adoucis par la distance, chantent le soir et le matin, avec des mlodies vagues, au-dessus des toits de la ville, comme des voles d'oiseaux invisibles qui gazouillent en passant trs-haut dans le ciel au-dessus de la valle. Les murailles de pierre grise des maisons s'harmonisent merveilleusement par leur couleur avec la vive verdure des arbres et des prs baigns par les deux rivires. Le soleil, au lieu de s'y rpercuter en blanc comme sur les murailles blouissantes des villes neuves, s'y reflte en teintes lgrement azures qui donnent de l'antiquit aux difices et de la srnit aux penses. C'est une ville du soir, qu'il faut contempler au soleil couchant. Tout y respire le calme, le recueillement, la religion, l'amour contenu, le silence propice au chant intrieur que l'homme musical coute en lui. Je n'ai vu en Europe que la ville de Chambry, l'issue des gorges de Savoie, disputant le bassin aux montagnes et aux lacs, avec ses toits d'ardoise, ses maisons de roche grise, son chteau et sa tour dominant ses rues et ses places, ses ruisseaux, dans les faubourgs ses jardins allant se fondre dans la verdure illimite de ses valles, qui rappelle Salzbourg. Le gnie aime ces petites capitales recueillies, o l'me ne s'vapore pas dans la foule et dans le bruit comme dans les Babels de l'industrie moderne. Elles sont presque toutes marques par la naissance ou par la prdilection d'un grand artiste, Chambry par J.-J. Rousseau, Zurich par Gessner, Salzbourg par Mozart; Mozart, mon avis, plus grand artiste que ces enfants des Alpes; il n'a parl qu'avec des sons, mais quelle est la chose divine qu'il n'ait pas exprime dans cette langue dont la nature lui avait donn en naissant la clef? VII Donc, vers la fin du sicle dernier vivait Salzbourg un pauvre matre de musique, organiste de la cathdrale, aux appointements de quelques cus par an, donnant des leons en ville, et, en cumulant ainsi ces deux salaires, logeant, nourrissant, vtissant et levant sa chre famille, compose de sa femme, d'une fille et d'un fils. Le chant tait toute la providence de ce petit nid humain abrit sous l'ombre du clocher de la cathdrale. C'est ainsi qu'on voit, pendu un clou au bord de la fentre d'une couturire, un bouvreuil mle chanter dans sa cage pour gagner le grain de millet et la goutte d'eau dont sa matresse rcompense ses symphonies, puis porter en voltigeant au-dessus du nid de sa femelle ce grain de millet ses petits encore sans plumes, ouvrant leurs becs pour recevoir leur nourriture. Le pre du plus grand gnie qui ait jamais fait rendre au son tout ce que le son contient de consonnance pour l'oreille tait lui-mme un gnie de pressentiment; il n'avait pas toute la cration, mais il avait toute l'intelligence de la musique; il en avait de plus la passion. Le fils devait tre le gnie, le pre tait l'instinct; c'est presque toujours ainsi que procde la nature: la sve est dans le tronc, le fruit est dans la branche. Ce fruit du gnie longtemps labor de gnration en gnration ne mrit et ne tombe qu' la dernire; aprs ce phnomne l'arbre devient strile et le progrs humain dans la famille s'arrte; car, s'il continuait indfiniment, comme le prtendent certains philosophes, la famille ne produirait plus un homme, mais un Dieu. VIII Il n'existait que trois choses au monde pour le pre de Mozart: Dieu, sa famille et la musique. La vive pit dont il tait anim lui venait sans doute encore de sa passion inne pour la musique; car, quand on aime un art avec passion, cet amour qu'on a pour cet art ne tarde pas s'lever jusqu' l'infini, et, quand on s'lve, l'infini de l'art touche l'infini de la cration, c'est--dire Dieu. L'amour que ce modle des poux et des pres portait sa femme, son fils et sa fille, devait tre aussi dans son coeur une cause incessante de sa tendre pit; car il fallait une providence cette pauvre et sainte famille de l'art, et le pre, sans cesse proccup du soin de la nourrir et de la rendre heureuse, ne pouvait trouver cette providence secourable qu'en Dieu. Cette pit, assujettie de petites pratiques de dvotion, avait sans doute quelque chose d'un peu fminin; mais la touchante superstition qui vient des tendresses et des anxits du coeur d'un pre ou d'une mre pour leurs enfants est sacre comme le sentiment d'o elle mane. Si la raison des philosophes ne cherche son Dieu que dans l'infini, il faut pardonner la famille pieuse et indigente de chercher le sien dans son coeur et dans son foyer domestique. C'tait le caractre de cette pit tendre du pre, de la mre et des enfants, dans la maison de Mozart, Salzbourg. IX Le Ciel, qui rcompense nos vertus plus que nos ides, parut exaucer visiblement ces voeux, ces prires et ces saintets du pre de Mozart, en lui accordant un miracle. Ce miracle, qui n'eut jamais rien d'analogue sur la terre par la prcocit du gnie humain, fut la naissance d'un fils. Ce fils, Wolfgang Mozart, ds les premiers mois de son existence, ne parut pas tre un enfant des hommes, mais, selon la belle expression de ses biographes, une _inspiration_ musicale revtue d'organes humains. Le pre et la mre, qui s'en aperurent les premiers, tombrent genoux pour remercier le Ciel de leur avoir donn pour fils un vritable ange de la musique. Ils s'tudirent, avant mme que l'enfant pt parler, cultiver son oreille plus encore que sa parole. La maison du pre de Mozart tait un atelier des sons, depuis le clavecin jusqu' la guitare, depuis le violon jusqu' la basse, depuis la flte jusqu'au tuyau d'orgue. Tous les instruments de musique, galement familiers au pre et la mre, taient les seuls meubles pars sur le plancher ou contre les murs. C'taient les outils, les gagne-pain et les dlassements du pre. Ces instruments devinrent les premiers et les uniques jouets de l'enfant. L'enfant ne s'veillait ou ne s'endormait qu'au son du clavecin, des violes ou du violon de son pre. Quand il sortait de la maison, la main dans la main de sa mre, c'tait pour aller s'enivrer des vibrations majestueuses de l'orgue de la cathdrale ou des couvents de Salzbourg, touch par son pre dans les crmonies religieuses des ftes cathdrales. Son pre le conduisait ds l'ge de deux ans avec lui chez les jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie de la ville auxquelles il donnait des leons; et l'enfant, tout en recevant leurs caresses, profitait son insu des enseignements rpts de son pre ses lves. Les rgles mmes de la composition entraient dans sa frle intelligence; avant de comprendre les lettres il lisait les notes et comprenait la grammaire des sons; l'ge de quatre ans et quelques mois il jouait du petit violon de poche la proportion de sa taille, et il tudiait par imitation le doigt de l'orgue sur les genoux de l'organiste; semblable aux anges du tableau de Raphal, accouds aux pieds de sainte Ccile, esprits enfantins qui savent tout sans avoir rien appris. Un vieillard de Salzbourg, voisin de la maison du matre de chapelle, et qui se souvient d'avoir vu dans sa jeunesse ce prodige de prcocit, racontait, il y a peu de jours, un de nos amis une anecdote merveilleuse de l'enfance de Mozart dont il avait t tmoin. L'enfant de quatre ans, sa petite pochette sous le bras, descendait quelquefois dans la boutique d'un serrurier voisin qui jouait lui-mme du violon; l'artisan et l'enfant s'amusaient excuter ensemble des duos inhabiles dont l'enfant inventait les motifs. Un jour que l'enfant rentrait la maison aprs un de ces concerts, le pre, prenant son propre violon sur la table, s'amusa donner maestralement quelques coups d'archet sur les cordes. Comment trouves-tu ces sons de mon instrument? dit-il son fils; valent-ils ceux du violon de ton ami le serrurier?--Ces deux instruments, rpondit l'enfant, ne pourraient pas s'accorder ensemble; le violon du serrurier est juste d'un demi-ton plus bas que le tien. Le pre, tonn du discernement exquis de l'oreille d'un enfant, voulut s'assurer si la diffrence d'un demi-ton entre son violon et celui du serrurier tait relle; il descendit, l'archet la main, chez son voisin, et, s'tant assur par lui-mme que la dissonance tait prcisment du demi-ton peru par son fils, il embrassa l'enfant les larmes aux yeux, appela sa femme et sa fille, et bnit Dieu en famille en s'extasiant sur l'organisation prcoce et miraculeuse du grand homme futur dont la Providence avait dot leur humble foyer. Le vieillard de Salzbourg, tmoin de la scne, s'attendrissait encore lui-mme en la racontant. Ces traditions des petites villes sur les gnies avec lesquels leurs vieillards ont vcu dans la familiarit du voisinage sont les grces de l'histoire; elles rendent aux froids souvenirs la vie, l'intimit, la navet et la chaleur de la famille. Le coeur de l'histoire est dans la tradition, mais ce coeur est plus palpitant dans les commerces pistolaires des membres de la famille entre eux. X La renomme du jeune prodige musical de Salzbourg clos dans la maison du pauvre matre de chapelle s'tait rpandue dans toute l'Allemagne avant que le petit Wolfgang et atteint sa septime anne. Le pre, sollicit par la misre et par la curiosit des princes et des villes, fut oblig de conduire son fils dans plusieurs cours, petites ou grandes, de l'Allemagne. La cour impriale de Vienne dsira, une des premires, jouir de cette merveille de prcocit et de gnie. La premire lettre du pre de Wolfgang, date du 16 octobre 1762, rend parfaitement compte de l'esprit et des incidents de ce voyage d'artiste ambulant, montrant pour un peu d'argent ou pour quelques cadeaux son phnomne vivant aux bourgeois, aux grands et aux princes. La navet de ses joies ou de ses peines, selon que l'enfant est plus ou moins admir sur sa route, s'exprime dans ses lettres avec une inimitable candeur. La premire de ces lettres est adresse un ami de Salzbourg, qui suivait du coeur et des yeux les deux plerins de l'art et de la gloire. Mozart le pre venait d'arriver Vienne avec l'enfant. Lisez: Nous sommes partis de Linz le jour de Saint-Franois et arrivs le soir Matthausen. Le lendemain, nous sommes parvenus Ips, o deux minorites et un bndictin, qui avaient t aux eaux avec nous, dirent la messe. Pendant ce temps, notre Woferl se trmoussait si bel et si bien sur l'orgue que les Pres franciscains, qui venaient de se mettre table avec quelques htes, quittrent tous le rfectoire et coururent au choeur. Ils n'en revenaient pas de stupfaction. Malgr l'abominable temps qu'il fait, nous avons dj t un concert chez le comte Collalto; la comtesse Sinzendorff nous a conduits chez le comte Wilschegg et chez le vice-chancelier de l'Empire, comte de Collordo, o nous avons trouv les ministres et toutes les grandes dames de Vienne, avec lesquelles nous avons caus. Il y avait entre autres le chancelier de Hongrie, comte Palffy; le chancelier de Bohme, comte Chotsek; l'vque Esterhazy. La comtesse s'est donn beaucoup de peines pour nous, et toutes ces dames sont folles de mon fils. Notre rputation s'est dj rpandue partout. Ainsi j'tais le 10 l'Opra, et j'y entendis l'archiduc Lopold dire, hors de sa loge, une loge voisine: Il est arriv Vienne un petit bonhomme qu'on dit jouer admirablement du clavecin, etc. Le mme jour, onze heures, je reus l'ordre de me rendre Schoenbrunn. Le lendemain on nous remit au 13, parce que le 12, fte de saint Maximilien, tait jour de gala et qu'on voulait avoir le temps d'entendre les enfants tout l'aise. Chacun est en admiration devant mon petit garon, et l'on s'accorde lui trouver des dispositions inconcevables. La cour a exprim le dsir de l'entendre avant que nous ayons demand tre reus. Le jeune comte Palffy, en passant Linz, apprit de la comtesse Schlick que nous donnions un concert dans la soire; elle fit tant qu'il laissa sa voiture devant la porte et accompagna la comtesse au concert. Il fut extrmement tonn, et en parla ds son arrive l'archiduc Joseph, qui son tour en entretint l'impratrice. Ds qu'on sut que nous tions Vienne, on nous transmit l'ordre de paratre la cour. Je vous aurais rendu compte immdiatement de notre prsentation si nous n'avions pas t obligs d'aller droit de Schoenbrunn chez le prince de Hildburghausen... et six ducats ont prvalu contre le plaisir de vous crire sur-le-champ. Aujourd'hui encore je n'ai que le temps de vous dire que Leurs Majests nous ont reus avec une faveur si extraordinaire qu'un rcit dtaill vous paratrait fabuleux. Woferl a saut sur les genoux de l'impratrice, l'a prise au cou et l'a mange de caresses. Nous sommes rests auprs de Sa Majest de trois six heures, et l'empereur lui-mme est venu dans la seconde pice me chercher pour me faire entendre l'infante, jouant du violon. Hier, jour de Sainte-Thrse, l'impratrice nous a envoy son trsorier intime, qui est arriv en grand gala devant notre porte, apportant deux habillements complets pour mes deux enfants. C'est ce personnage qui est charg de venir chaque fois nous chercher pour nous conduire la cour. Cette aprs-midi, ils doivent aller chez les deux plus jeunes archiduchesses, puis chez le comte Palffy. Hier nous avons t chez le comte de Kaunitz et avant-hier chez la comtesse Kinsky et le comte Udefeld. LE MME AU MME. Vienne, 19 octobre 1762. J'ai t appel aujourd'hui chez le trsorier intime; il m'a reu avec la plus grande politesse, et m'a demand, au nom de l'empereur, si je ne pourrais pas rester encore quelque temps Vienne. Je me mets aux pieds de Sa Majest, ai-je rpondu. L-dessus, le trsorier m'a remis cent ducats, en ajoutant que Sa Majest nous ferait bientt rappeler. Aujourd'hui nous allons chez l'ambassadeur de France, et demain chez le comte Harrach. Tous ces personnages nous font chercher et ramener dans leurs voitures et avec leurs gens. On nous engage quatre, cinq, six et huit jours d'avance, pour ne pas arriver trop tard. Dernirement, nous avons t de deux heures et demie quatre heures dans une maison. De l le comte Hardegg nous a fait chercher dans sa voiture et amener au grand galop chez une dame, o nous sommes rests jusqu' cinq heures et demie. De l il a fallu encore se rendre chez le comte de Kaunitz, chez lequel nous sommes demeurs neuf heures. Voulez-vous savoir quel est le costume apport Woferl? Il est du drap le plus fin, couleur lilas, la veste en moire de la mme couleur, habit et veste garnis d'une double bordure en or. On l'avait command pour le petit archiduc Maximilien. Le costume de Nanerl tait fait pour une archiduchesse; c'est du taffetas blanc brod, avec toutes sortes de garnitures. LE MME AU MME. Vienne, 30 octobre 1762, Flicit, fragilit! elle se brise comme le verre. Je sentais, pour ainsi dire, que nous avions t trop heureux pendant quinze jours. Dieu nous a envoy une petite croix, et nous rendons grce son infinie misricorde que tout se soit pass sans trop de mal. Le 21, nous avions t de nouveau, le soir, chez l'impratrice. Woferl n'tait pas dans son assiette ordinaire. Nous nous sommes aperus un peu tard qu'il avait une espce de scarlatine. Non-seulement les meilleures maisons de Vienne se sont montres pleines de sollicitude pour la sant de notre enfant, mais elles l'ont vivement recommand au mdecin de la comtesse de Sinzendorf, Bernhard, qui a t plein d'attentions. La maladie touche sa fin; elle nous cote cher: elle nous fait perdre au moins cinquante ducats. Faites dire, je vous prie, trois messes Lorette, l'autel de l'Enfant-Jsus, et trois Bergl, l'autel de Saint-Franois de Paule. LE MME AU MME. Vienne, 6 novembre 1762. Il n'y a plus de danger, et, Dieu merci! mes angoisses sont passes. Hier, nous avons pay notre excellent mdecin par une srnade. Quelques familles ont envoy demander des nouvelles de Wolfgang et lui ont fait souhaiter une bonne fte; mais c'en est rest l: c'taient le comte Harrach, le comte Palffy, l'ambassadeur de France, la comtesse Kinsky, le baron Prohmann, le baron Kurz, la comtesse de Paar. Si nous n'tions pas rests prs de quinze jours la maison, la fte ne se serait pas passe sans cadeau. Maintenant il faut que nous tchions de reprendre les choses o elles en taient avant cette maladie de l'enfant. XI Ils partent pour Munich. L'lecteur de Bavire est grand amateur de musique; il reoit bien les musiciens ambulants. Mais que voulez-vous! dit Mozart le pre son ami, il est pauvre. Stuttgart ils ne parviennent pas se faire entendre; les artistes italiens sont matres de l'oreille du prince; ils cartent ddaigneusement les rivaux, mme enfants. Le pre et l'enfant descendent le Rhin sans plus de succs, s'arrtent Bruxelles, et viennent enfin Paris. Leur rputation les y avait devancs; ils sont admis se faire entendre Versailles: les princesses, filles de Louis XV, comblent de caresses l'enfant miraculeux. Figurez-vous, crit le pre son ami, l'tonnement de tout le monde ici quand on voit les filles du roi s'arrter pendant les dfils d'apparat dans les grands appartements, ds qu'elles aperoivent mes enfants, s'approcher d'eux, les caresser, s'en faire embrasser plusieurs reprises. Il en est de mme de madame la Dauphine. Ce qui a paru encore plus extraordinaire MM. les Franais, c'est que, au grand couvert qui eut lieu dans la nuit du nouvel an, non-seulement on nous fit place tous prs de la table royale, mais Monseigneur Wolfgangus dut se tenir tout le temps prs de la reine, lui parla constamment, lui baisa souvent les mains, et mangea ct d'elle les mets qu'elle daignait lui faire servir. La reine parle aussi bien l'allemand que nous. Comme le roi n'en comprend pas un mot, la reine lui traduisait tout ce que disait notre hroque Wolfgang. Je me tenais prs de lui. De l'autre ct du roi, o taient assis M. le Dauphin et madame Adlade, se tenaient ma femme et ma fille. Or vous saurez que le roi ne mange pas en public; seulement tous les dimanches soir la famille royale soupe ensemble; on ne laisse pas entrer tout le monde. Quand il y a grande fte, comme au nouvel an, Pques, la Pentecte, la fte du roi, etc., alors il y a grand couvert. On admet toutes les personnes de distinction. L'espace n'est pas grand, et par consquent il est bientt rempli. Nous arrivmes tard, les suisses durent nous ouvrir le passage, et l'on nous conduisit dans la pice qui est tout prs de la table, et que traverse la famille royale pour rentrer au salon. En passant, les uns aprs les autres parlrent avec notre Wolfgang, et nous les suivmes jusqu' la table. Vous n'attendez sans doute pas de moi que je vous dcrive Versailles. Seulement je vous dirai que nous y sommes arrivs dans la nuit de Nol, et que nous y avons assist, dans la chapelle royale, la messe de minuit et aux trois saintes messes. Nous tions dans la galerie lorsque le roi revint de chez madame la Dauphine, qu'il avait t voir l'occasion de la mort de son frre, le prince lecteur de Saxe. J'entendis une bonne et une mauvaise musique. Tout ce qui se chantait par une voix seule et devait ressembler un air tait vide et froid, misrable; mais les choeurs sont tous bons et trs-bons. Aussi ai-je t tous les jours avec mon petit homme la messe de la chapelle pour y entendre les choeurs des motets qu'on y excute. Nous avons en quinze jours dpens Versailles environ douze louis. Peut-tre trouverez-vous que c'est trop et ne le comprendrez-vous pas; mais Versailles il n'y a ni carrosses de remise ni fiacre; il n'y a que des chaises porteurs; chaque course cote douze sous; et, comme bien souvent nous avons eu besoin sinon de trois, au moins de deux chaises, nos transports nous ont cot un thaler par jour et plus, car il fait toujours mauvais temps. Ajoutez cela quatre habits noirs neufs, et vous ne serez plus tonn que notre voyage de Versailles nous revienne vingt-six ou vingt-sept louis. Nous verrons quel ddommagement nous en reviendra de la cour. Sauf ce que nous avons esprer de ce ct, Versailles ne nous a rapport que douze louis, argent comptant. En outre, madame la comtesse de Tess a donn matre Wolfgang une tabatire en or, une montre en argent, prcieuse par sa petitesse, et Nanerl, ma fille, un tui cure-dents en or, fort beau. Wolfgang a encore reu d'une autre dame un petit bureau de voyage en argent, et Nanerl une petite tabatire d'caille incruste d'or, d'une extrme dlicatesse, puis une bague avec un came et une foule de bagatelles que je compte pour rien, comme des noeuds d'pe, des manchettes, des fleurs pour des bonnets, des mouchoirs. Dans quatre semaines j'espre vous donner quelques nouvelles plus solides de ces fameux louis d'or, dont il faut faire une plus grande consommation. Wolfgang Mozart a quatre sonates chez le graveur; figurez-vous le bruit qu'elles feront dans le monde quand on saura et qu'on verra sur le titre qu'elles sont l'oeuvre d'un enfant de sept ans! S'il y a des incrdules, on les convaincra par des preuves, comme il nous arrive tous les jours. Nous avons fait crire dernirement par un artiste un menuet, et aussitt, sans toucher le clavecin, notre petit bonhomme a crit la basse et il crira aussi couramment si l'on veut le second violon. Vous entendrez combien ces sonates sont belles; je puis vous assurer que Dieu fait tous les jours de nouveaux miracles dans cet enfant. Lorsque nous serons de retour Salzbourg, il sera en tat de servir la cour du prince-vque. Il accompagne ds prsent dans les concerts publics, il transpose premire vue les morceaux les plus difficiles avec une nettet extraordinaire, au point que les matres ne peuvent dissimuler leur basse jalousie contre cet enfant. Faites, je vous prie, dire quatre messes Maria Plain et une l'Enfant-Jsus de Lorette aussitt que possible; nous les avons promises, ma femme et moi, pour nos deux pauvres enfants qui ont t malades. J'espre qu'on continuera dire les autres messes Lorette tant que nous serons absents, comme je vous l'avais recommand. Tout le monde veut me persuader de faire inoculer mon garon; quant moi, je prfre tout remettre la grce de Dieu; tout dpend de lui; il s'agira de savoir si Dieu, qui a mis dans ce monde cette merveille de la nature, veut l'y conserver ou l'en retirer. Je veille sur lui tellement qu'tre Salzbourg, ou Paris, ou en voyage, c'est pour lui mme chose; c'est aussi ce qui rend notre voyage si dispendieux. Le trsorier des _menus plaisirs_ du roi a remis hier l'enfant, de la part du roi, quinze louis et une tabatire d'or. Nous allons donner un concert. Faites dire des messes pour nous pendant huit jours de suite partir du 17 avril. Je voudrais de plus que quatre messes fussent dites; ces messes sont sur la demande expresse du duc de Chartres, du duc de Duras, du comte de Tess, et de beaucoup de dames du plus haut parage. Nous voici connus ici des ambassadeurs de toutes les puissances trangres. Milord Bedford et son fils nous sont trs-favorables; le prince Galitzin nous aime comme ses enfants. Les sonates que M. Wolfgangerl a ddies la comtesse de Tess seraient graves si on avait pu persuader la comtesse d'agrer la ddicace que M. Grimm, le meilleur de nos amis, avait faite pour elle; on a t oblig de la changer: la comtesse ne veut pas tre loue; c'est dommage, car cette ddicace la dpeignait trs-bien, ainsi que mon fils. Outre d'autres cadeaux elle a donn une montre en or Wolfgang, un tui prcieux Nanerl. Ce M. Grimm, mon grand ami, qui a tout fait ici pour nous, est secrtaire du duc d'Orlans; c'est un homme instruit et un grand philanthrope. Aucune des lettres que j'avais pour Paris ne m'aurait absolument servi rien, ni les lettres de l'ambassadeur de France Vienne, ni l'intervention de l'ambassadeur de l'empereur Paris, ni les recommandations du ministre de Bruxelles, comte de Cobenzl, ni celles du prince de Conti, de la duchesse d'Aiguillon, ni toutes celles dont je pourrais faire une litanie! M. Grimm seul, pour qui j'avais une lettre d'un ngociant de Francfort, a tout fait! C'est lui qui nous a introduits la cour, c'est lui qui a soign notre premier concert. lui seul il m'a plac trois cent vingt billets, c'est--dire pour quatre-vingt louis; il nous a valu de ne pas payer l'clairage: il y avait plus de soixante bougies; c'est lui qui nous a obtenu l'autorisation pour le premier concert et pour un deuxime, dont dj cent billets sont placs. Voil ce que peut un homme qui a du bon sens et un bon coeur! Il est de Ratisbonne, mais il y a quinze ans qu'il est Paris; il sait tout mettre en train et faire russir les choses comme il le veut. M. de Mchel, le graveur, travaille force nos portraits peints par un amateur, M. de Carmontelle: Wolfgang joue du piano; moi, derrire lui, du violon; Nanerl s'appuie d'une main sur le piano, et tient dans l'autre un morceau de musique, comme si elle allait chanter. Qui peut lire sans attendrissement ces pieuses superstitions d'un coeur de pre et d'un coeur de mre vouant l'autel d'un Dieu-enfant des sacrifices propitiatoires pour l'enfant de leur amour, afin que l'analogie des ges attendrt plus puissamment l'enfance du Dieu pour l'enfance de l'homme! Ce n'est pas la philosophie qu'il faut chercher dans cette sainte famille d'artistes chantants, c'est la nature. Est-ce de la philosophie qu'on demande au chant du rossignol sur son nid? Non, ce qu'on cherche dans ses accords, c'est de la tendresse: la tendresse du pre de Mozart n'est si touchante que parce qu'elle ressemble une tendresse de femme. XII Comble de soins par son compatriote Grimm, passionne pour la musique, mais pauvre d'or parce que la dpense du voyage dpasse souvent la recette des concerts, la famille va Londres, est entendue la cour, se dgote de la froideur des Anglais pour son art, revient en Hollande, repasse par Paris, rentre en Allemagne par la Suisse, est arrte Olmtz par la petite vrole de son fils. _Te Deum laudamus!_ s'crie le pre dans sa vingt-neuvime lettre ses amis de Salzbourg; _in te, Domine, speravi; non confundar in ternum_. L'enfant est guri par les soins d'un chanoine de Salzbourg tabli Olmtz, et qui prte l'hospitalit la plus affectueuse aux plerins de sa ville natale. Ils reprennent leur course vers la capitale de l'Autriche. Le 19 janvier, crit le pre, nous avons t chez l'impratrice, o nous sommes rests de deux heures et demie quatre heures et demie. L'empereur vint dans l'antichambre, o nous attendions que le caf ft pris, et nous fit entrer lui-mme. Il y avait le prince Albert et toutes les archiduchesses: pas une me de plus. Il serait trop long de vous crire tout ce qui s'est dit et fait. Il est impossible d'imaginer avec quelle familiarit l'impratrice a trait ma femme, s'informant de la sant de nos enfants, s'entretenant de notre grand voyage, la caressant, lui serrant les mains pendant que l'empereur causait avec moi et Wolfgang de musique et de toutes sortes de sujets, et faisait, diverses reprises, rougir la pauvre Nanerl. Je vous raconterai tout de vive voix. Je n'aime pas crire des choses que mainte tte carre de notre pays traiterait de mensonges en devisant derrire le pole. Toutefois, n'allez pas conclure que les faveurs positives et sonnantes dont on nous honore sont en proportion de cette bienveillance intime et extraordinaire. La faveur du public et de la cour veille dj l'envie contre cet enfant comme par un pressentiment de sa supriorit future. On songe lui faire crire un opra, c'est--dire le pome pique du chant, avant l'ge o les passions ont donn leur note dans un coeur d'homme. Sur ma vie! crit le pre enthousiaste, sur mon honneur! je ne puis dire autre chose, si ce n'est que cet enfant est le plus grand homme qui ait jamais vcu dans ce monde! Et l'avenir a ratifi cette prophtique conviction du pre. Pour convaincre le public de ce qu'il en est, je me suis dcid une preuve tout fait extraordinaire: j'ai rsolu qu'il crirait un opra pour le thtre. Que pensez-vous qu'ont dit tous ces gens, et quel vacarme n'ont-ils pas fait! Quoi! on aura vu aujourd'hui Gluck assis au clavecin, et demain ce sera un enfant de douze ans qui le remplacera et qui dirigera un opra de sa faon? Oui, malgr l'envie. J'ai mme attir Gluck dans notre parti; du moins, s'il n'y est pas de coeur, il ne peut pas le faire voir, car nos protecteurs sont aussi les siens; et, pour m'assurer les acteurs, qui causent d'ordinaire le plus de dsagrment aux compositeurs, je me suis mis en rapport direct avec eux sur les indications que l'un d'entre eux m'a donnes; mais la vrit est que la premire ide de faire composer un opra Wolfgang m'a t suggre par l'empereur, qui lui a demand par deux fois s'il ne voulait pas composer et diriger lui-mme un opra. Le bonhomme a naturellement rpondu oui; mais l'empereur ne pouvait rien ajouter, vu que les opras regardent le seigneur Affligio. Je n'ai donc plus regretter aucun argent, car il nous rentrera aujourd'hui ou demain. Qui ne tente rien n'a rien; il faut vaincre ou mourir, et c'est au thtre que nous trouverons la mort ou la gloire. Ce ne sera pas un opra sria: on n'en donne pas ici, on ne les aime pas; ce sera donc un opra buffa. Non pas un petit opra, car il durera bien de deux heures et demie trois heures. Il n'y a pas ici de chanteurs d'opra sria. L'opra tragique de Gluck, _Alceste_, mme a t chant par les bouffes. Il y a d'excellents artistes en ce genre, les signori Caribaldi, Caratoli Poggi, Laschi, Polini; les signore Bernasconi, Eberhardi, Baglioni. Qu'en dites-vous? La gloire d'avoir crit un opra pour le thtre de Vienne n'est-elle pas la meilleure voie pour obtenir du crdit non-seulement en Allemagne, mais en Italie? L'opra est crit. L'incrdulit et la jalousie l'attribuent au pre; mais les calomniateurs n'eurent pas le triomphe qu'ils en attendaient, dit le pre. Je fis ouvrir au hasard, devant le public prvenu, le premier volume du pote Mtastase, le _Quinault_ de l'Italie, et l'on mit sous les yeux de mon petit Wolfgang les premires paroles qui se rencontrrent. L'enfant prit la plume, et il crivit sans hsiter un instant, devant beaucoup de personnes considrables, la musique et l'accompagnement grand orchestre, avec une incroyable promptitude. Rien ne prvaut contre l'envie naissante attache au gnie en germe: l'opra n'est pas reprsent. Cent fois j'ai voulu faire mon paquet et m'en aller. S'il avait t question d'un opra sria, je serais parti sur-le-champ et je l'aurais offert Sa Grandeur le prince-archevque; mais, comme c'est un opra buffa, qui demande, en outre, des personnes bouffes spciales, il a fallu sauver notre honneur, cote que cote, et celui du prince par-dessus le march; il a fallu dmontrer que ce ne sont pas des imposteurs, des charlatans qu'il a son service, qui vont, avec son autorisation, en pays trangers pour jeter de la poudre aux yeux comme des bateleurs, mais bien de braves et honntes gens qui, l'honneur de leur prince et de leur patrie, font connatre au monde un miracle que Dieu a produit Salzbourg. Voil ce que je dois Dieu, sous peine d'tre la plus ingrate des cratures; et si jamais ce m'a t un devoir de convaincre le monde de ce miracle, c'est prcisment en un temps o l'on se moque de tout ce qui s'appelle miracle, o l'on nie toute espce de miracle. Il faut donc que je convainque le monde. Et ce n'a pas t une petite joie et un mince triomphe pour moi que d'entendre un voltairien me dire dernirement avec stupeur: Eh bien! j'ai enfin vu un miracle; c'est le premier. Et comme ce miracle est par trop vident et ne peut tre ni, on cherche l'anantir. On ne veut pas _en laisser la gloire Dieu_. On pense qu'il suffit de gagner encore quelques annes, qu'alors il n'y aura plus rien que de fort naturel, et que ce ne sera plus un miracle divin. Il faut donc l'enlever aux yeux du monde; et qu'est-ce qui le rendrait plus visible qu'un succs dans une grande et populeuse ville, en plein thtre? Mais faut-il s'tonner de trouver des perscutions en pays trangers, quand mon pauvre enfant en a subi dans son propre lieu natal! XIII L'indignation d'avoir chou, la honte de reparatre Salzbourg sans avoir cueilli cette palme de l'art Vienne, le dsir de faire respirer l'enfant l'atmosphre musicale de l'Italie, cette terre du chant, quelques secours de l'empereur pour soutenir la famille errante dans ce long voyage, font franchir les Alpes aux deux Mozart. La mre et la soeur Nanerl se sparent des deux artistes et rentrent seules et dsoles Salzbourg. Le jeune compositeur, ivre de son voyage, commence avec sa soeur, de toutes les villes o il s'arrte, une correspondance moiti enfantine, moiti inspire, o le badinage lutte avec les larmes. Ces charmantes lettres sont le commentaire des notes les plus gaies ou les plus pathtiques du jeune artiste. L'me chante avant de parler; c'est le privilge du musicien de n'avoir pas besoin des annes pour mrir son gnie, parce que son gnie est tout entier inspiration, et que les souffles du matin sont aussi harmonieux et plus frais que ceux du soir. On remarque aussi dans ces lettres un caractre tout spcial aux musiciens; caractre qui nous a souvent frapp nous-mme dans les grands compositeurs que nous avons connus: c'est la gaiet, le badinage, l'enjouement; en d'autres termes, la _verve_. La verve, sorte d'ivresse gaie du gnie, n'est pas ncessaire aux autres arts, par exemple aux potes, parce qu'ils se nourrissent plutt de rflexion et de mlancolie; mais elle est indispensable aux musiciens, parce que leur me est une perptuelle explosion du chant man en cascades de sons de leur mlodie intrieure. On sent cette verve musicale, cette ivresse de la vie jusque dans les oiseaux chantants. Il y a des moments o le rossignol contient toutes les gaiets de sons inspirs par le printemps de l'amour dans une roulade; souvent il chancelle et tombe de la branche, l'oreille blouie de sa propre mlodie, ivre-mort de l'ivresse musicale. Tel est le musicien, tel est le jeune Mozart dans sa jovialit de badinage et de gnie avec sa soeur Nanerl. Mais la fin de ces lettres, dates des diffrentes villes d'Italie qu'il parcourt, il y a toujours la note tendre: c'est le moment o il pense sa mre absente et au foyer attrist de Salzbourg. Baise la main de maman, chre Nanerl; quant toi, je t'embrasse un million de fois. Le pre et l'enfant vont ainsi visitant, crivant, chantant, jouant de leurs instruments chez les petits et chez les grands, du Tyrol Milan, de Milan Bologne, Florence, Rome. La faon dont le jeune Mozart s'introduit auprs du cardinal Pallavicini, pour lequel il avait des lettres de recommandation, est navement raconte par le pre la mre. Nous voici Rome depuis le 11. Viterbe nous avons vu sainte Rose, dont le corps est intact comme celui de Catherine de Bologne, Bologne. Nous avons emport des reliques de toutes deux, en souvenir. Ds le jour de notre arrive, nous avons t Saint-Pierre, dans la chapelle Sixtine, pour y entendre le _Miserere_. Le 12, nous avons vu les fonctions; nous nous sommes trouvs tout ct du pape pendant qu'il servait la table des pauvres. Nos beaux habits, la langue allemande et ma libert habituelle, que j'employai fort propos en commandant en allemand mon domestique d'appeler les hallebardiers suisses pour nous faire faire place, me servirent merveille et nous permirent partout de nous mettre en avant. Ils prenaient Wolfgang pour un gentilhomme allemand; d'autres l'ont mme pris pour un prince; le domestique les laissait dans cette croyance; on me considrait comme un chambellan. C'est ainsi que nous sommes arrivs la table des cardinaux, o Wolfgang est parvenu se fourrer entre les fauteuils de deux cardinaux, dont l'un tait prcisment le cardinal Pallavicini. Celui-ci fit signe Wolfgang, et lui demanda: Ne voudriez-vous pas en confidence me dire qui vous tes? Wolfgang le lui dit. Le cardinal lui rpondit avec le plus grand tonnement: Comment! vous tes cet enfant clbre dont on m'a tant crit! Sur quoi Wolfgang lui demanda: N'tes-vous pas le cardinal Pallavicini?--Sans doute; pourquoi? Wolfgang reprit que nous avions des lettres de recommandation lui remettre, et que nous aurions l'honneur de nous prsenter chez Son minence. Le cardinal en tmoigna une grande joie, disant que Wolfgang parlait bien l'italien. Au moment de partir, Wolfgang lui baisa la main, et le cardinal, tant sa barrette, lui fit un salut des plus gracieux. Tu sais que le _Miserere_ de la chapelle Sixtine est estim si haut qu'il est dfendu aux musiciens de la chapelle, sous peine d'excommunication, d'en emporter une partie hors la chapelle, de la copier ou de la donner qui que ce soit; ce qui n'empche pas que nous l'avons dj. Wolfgang l'a crit de mmoire, et nous vous l'aurions envoy dans cette lettre Salzbourg, si notre prsence n'tait ncessaire pour l'excuter. L'enfant ajoute de sa main, pour sa soeur Nanerl: cris-moi comment se porte notre canari. Chante-t-il encore? siffle-t-il toujours? Sais-tu pourquoi je pense notre canari? parce qu'il y en a un dans notre antichambre qui s'en donne comme le ntre. Cette pense de l'enfant, envoye travers les Alpes l'oiseau domestique dont les mlodies ont peut-tre veill les siennes dans son berceau, est une des plus significatives rminiscences de la sympathie humaine avec les musiciens ails de la cration. Pendant ce loisir Rome et Naples, l'enfant crit dj, par un engagement contract avec le directeur du thtre de la Scala, un opra pour Milan. Ils reviennent Rome au mois de juin. Le pre raconte sa femme, comme une nourrice, les soins qu'il a pour cette tte d'enfant qui roule dj des opras sous ses cheveux blonds. On m'a fait, dit-il, un profond salut la porte de Rome. Nous n'avions dormi que deux heures pendant nos vingt-quatre heures de route; notre arrive dans notre logement, nous avons mang un peu de riz et quelques oeufs. J'ai plac le petit Wolfgang sur une chaise; il s'est mis aussitt ronfler et s'est endormi si profondment que je l'ai dshabill compltement et mis au lit sans qu'il ait donn le moindre signe de vouloir se rveiller. Il a continu ronfler, quoique j'aie t oblig de temps autre de le soulever, de le remettre sur sa chaise, et finalement de le traner toujours dormant sur son lit. Lorsqu'il s'est veill ce matin neuf heures, il ne savait o il tait, ni comment il tait parvenu sur son lit; il n'avait pas fait un mouvement de toute la nuit. Ces lettres sont pleines de ces minuties de pre, de mre, de nourrice, qui se mlent comme dans la vie commune aux miracles de l'enfance du gnie. La Providence, pour cet enfant unique, semblait avoir fait ce pre, cette mre, cette soeur, uniques comme lui. On y passe sans cesse des larmes de l'admiration aux larmes de l'attendrissement. La pit la plus confiante occupe une grande place dans ces confidences des deux voyageurs. Nous vous flicitons, crivent-ils Salzbourg, pour votre commun jour de fte (la mre et la fille s'appelaient Nanerl), en vous souhaitant une bonne sant et avant tout la grce de Dieu: c'est l'unique ncessaire, le reste vient par surcrot. Nous avons entendu une messe _Civita-Vecchia Castellana_, aprs laquelle Wolfgang a jou de l'orgue Lorette; il s'est trouv que nous avons justement fait nos dvotions le 16, jour de votre fte. J'y ai achet diffrentes choses; outre diverses reliques, je t'apporte une particule de la vraie croix. Si Wolfgang continue grandir comme il fait, il vous reviendra passablement grand. L'enfant prend la plume. Je complimente ma chre maman l'occasion de sa fte, ajoute-t-il. Je souhaite qu'elle vive encore cent ans, toujours en bonne sant: c'est ce que je demande Dieu dans ma prire pour elle; et pour ma soeur Nanerl, je ne puis rien lui offrir que les clochettes, les cierges bnits, les rubans que nous avons achets Lorette et que nous lui rapportons. Je reste en attendant son fidle enfant... Il m'est impossible, ajoute-t-il, de mieux crire; la plume est faite pour les notes et non pour les lettres. Mon violon a de nouvelles cordes et j'en joue tout le jour. Je te dis cela parce que ma mre a dsir savoir si je joue encore du violon. Mon unique rcration est dans les cabrioles que je me permets de temps autre. Ah! que l'Italie est un pays endormant! L't on y dort toujours. Tout en voyageant, il ne cesse pas de composer son opra. Ma chre maman, dit-il, je ne peux pas crire tant les doigts me font mal force d'crire des rcitatifs; je te prie, chre mre, de prier pour moi que mon opra russisse, et qu'aprs cela nous nous trouvions tous runis heureusement ensemble. Le jour terrible de la reprsentation de son premier opra Milan approche. Le jour de la Saint-tienne, crit-il sa soeur, une bonne heure aprs l'_Ave Maria_ (six heures du soir), vous pourrez vous reprsenter le compositeur Wolfgang assis au clavecin, son pre en haut de la salle, dans une loge, et vous voudrez bien nous souhaiter en pense une heureuse reprsentation, en y ajoutant quelques _Pater_. Dieu soit lou! crit son tour le pre sa femme le 29 dcembre 1770; la premire reprsentation de l'Opra a eu lieu le 26 avec un plein et universel succs, et avec des circonstances qui ne se sont jamais prsentes Milan, savoir que, contre tous les usages de la premire _sera_, un air de la prima donna a t rpt, tandis que d'habitude, la premire reprsentation, on n'appelle jamais _fuora_; et, en second lieu, que presque tous les airs, sauf quelques airs _delle vecchine parti_, ont t couverts d'extraordinaires applaudissements, suivis des cris: _Evviva il maestro! Evviva il maestrino!_ Le 27, on a rpt deux airs de la prima donna, et, comme c'tait jeudi, qu'on allait par consquent entrer dans le vendredi, il fallait tcher d'en finir plus promptement, sans quoi on aurait aussi rpt le duo, car le tapage recommenait dj. Mais la majorit du public voulait rentrer pour pouvoir manger encore; et l'opra, avec ses trois ballets, avait dur six bonnes heures. Aujourd'hui la troisime reprsentation. Les deux triomphateurs vont jouir de leur renomme Venise. Ils racontent l'enthousiasme dont ils sont l'objet dans cette capitale des sensualits de l'oreille. Nous sommes tellement tourments, tirs en tous sens, que je ne sais pas qui l'emportera de ceux qui demandent. C'est dommage que nous ne puissions pas nous arrter plus longtemps ici, car nous avons fait ample connaissance avec toute la noblesse, et partout, dans les salons, table, dans toutes les occasions, nous sommes tellement combls d'honneurs que non-seulement on nous fait chercher et ramener dans les gondoles par le secrtaire de la maison, mais encore que le matre de la maison lui-mme nous accompagne chez nous; et ce sont les premiers personnages de Venise, les Cornero, Grimani, Mocenigo, Dolfin, Valier. Je crains de trouver de bien mauvais chemins, car il y a des pluies effroyables. Basta! il faut prendre les choses comme elles viennent. Tout cela me laisse dormir tranquillement. Ils songent au retour. Les premires rminiscences des premires amours remontent au coeur du jeune compositeur. Dis mademoiselle de Moelk, crit Wolfgang sa soeur, que je me rjouis bien de revenir Salzbourg, rien seulement que pour recevoir en prix de ma _srnade_ un cadeau comme celui que j'ai reu d'elle aprs un certain concert. Elle saura bien de quel cadeau je veux parler. La srnade a un succs fou sur le thtre de Milan. Les deux artistes partent de cette ville au bruit des bravos, qui les suivent de ville en ville jusqu' Salzbourg. Ils y jouissent quelque temps de leur flicit domestique dans une indigence que la gloire n'a pas encore adoucie. Puis le pre, le fils et la fille Nanerl reviennent, en 1772, tenter la renomme et la fortune Milan. La pauvre mre, cette fois, reste seule Salzbourg par conomie. Ce dchirement de famille empoisonne tous les succs des trois artistes spars de ce qu'ils aiment. Le regret de la mre absente les rappelle vite Salzbourg. L'ambition de leur art les ramne en 1773 Vienne; ils n'y recueillent que des applaudissements et vingt ducats, insuffisants pour payer leur retour. Le mme espoir de meilleure fortune les attire Munich; cette fois c'est la mre qui accompagne sa fille et son fils la cour de Bavire: le pauvre pre, fix par ses appointements de second violon et de second matre de chapelle auprs du prince-vque, avare et brutal protecteur, reste dsol et seul avec le canari et le chien de la maison. Munich trompe toutes les esprances de la famille. La mre renvoie sa fille son pre et emmne son fils Paris; ils y passent deux ans chercher et attendre en vain une destine digne du gnie croissant de Wolfgang. La description de ces angoisses du talent mconnu attendrit jusqu'aux larmes dans la correspondance du fils et de la mre avec la soeur et le pre. Ces quatre mes l'unisson pleurent, esprent, se dcouragent, se consolent, s'entranent, se confient travers la distance de Salzbourg Paris et de Paris Salzbourg. C'est le pome intime de la douleur, de la patience, de la sparation, de la pit dans la correspondance de quatre exils du ciel ici-bas. On comprend en la lisant combien le coeur de Mozart, ptri par toutes les douleurs du gnie de l'isolement et de la dception, et resserr seulement contre le coeur de sa mre, dut concentrer en soi de ces notes plaintives ou pathtiques qui clatrent plus tard dans ses symphonies, dans ses _Requiem_, dans ses messes, et surtout dans son chef-d'oeuvre, _Don Juan_. Notre coeur ne peut rien inventer quoiqu'il puisse tout sentir; c'est le malheur, l'amour, la pit, la mort qui le rendent harmonieux. Dfiez-vous des potes et des musiciens heureux. Lisez au moins cette lettre du pre, le lendemain du jour o il resta dans sa maison vide, et jugez ce que la sparation devait tre pour cette famille de quatre coeurs. La soeur Nanerl tait dj revenue la maison auprs de son pre. La mre et le fils allaient partir pour Paris. LOPOLD MOZART SA FEMME ET SON FILS, MUNICH. Salzbourg, 25 septembre 1777. Lorsque vous ftes partis, je montai pniblement l'escalier et me jetai dans un fauteuil. J'avais pris toutes les peines du monde pour me retenir au moment de nos adieux, pour ne pas les rendre plus douloureux, et dans mon trouble j'ai oubli de donner ma bndiction mon fils. J'ai couru la fentre et je vous la donnai tous deux de loin, mais sans pouvoir plus vous apercevoir; vous aviez probablement dj travers la porte de la ville, car j'tais rest longtemps assis sans penser rien. Nanerl pleurait et sanglotait sans mesure, et j'eus bien de la peine la consoler. Ainsi s'est coule cette triste journe, laquelle je ne pensais pas tre jamais destin. Ce matin j'ai fait venir M. Glatz, d'Augsbourg, et nous sommes convenus que vous deviez descendre Augsbourg chez Lamb, dans la rue Sainte-Croix, o vous dnerez 1 f. par personne, o vous trouverez de belles chambres, et o descendent des personnes fort distingues, des Anglais, des Franais, etc. Vous y tes tout prs de l'glise. XIV Mais le chef-d'oeuvre de la pit paternelle est cette lettre admirable, vritable testament du coeur de Mozart le pre, adresse comme une recommandation de l'me son fils pour le prserver contre les dangers de Paris, et pour faire en mme temps devant Dieu, devant sa femme et devant ce fils, l'examen de sa conscience de pre pendant les tribulations de son existence. Nous ne pouvons rsister au dsir de la reproduire ici tout entire. C'est une de ces pages dchires du livre du coeur qui doivent tre recueillies pour l'immortalit dans le manuel des vertus de famille. L. MOZART SA FEMME ET SON FILS. Salzbourg, 16 fvrier 1778. J'ai reu votre lettre du 7 et l'air franais qu'elle contenait. Ce morceau de musique m'a fait respirer un peu plus librement, car je revoyais enfin quelque chose de mon Wolfgang et quelque chose de si parfait. Tous ceux qui disent que tes compositions russiront Paris ont raison, et tu es convaincu comme moi que tu es capable d'crire dans tous les genres. Tu n'as pas t'inquiter des leons donner Paris. D'abord, personne n'ira ds ton arrive renvoyer son matre pour te prendre. En second lieu, personne ne te prendra, si ce n'est peut-tre quelques dames qui jouent dj bien, qui veulent perfectionner leur got, et, dans ce cas, elles payeront bien. De plus, ces dames se donneront toutes sortes de peines pour obtenir des souscriptions pour tes compositions. Les dames sont tout Paris: elles sont grands amateurs du clavecin, et il y en a qui jouent admirablement.--Ce sont l tes gens, et les compositions sont tes affaires; car tu peux acqurir gloire et argent en publiant des morceaux de clavecin, des quatuors de violon, des symphonies, puis un recueil d'airs franais avec accompagnement de clavecin, comme celui que tu m'as envoy, et enfin des opras.--Quelle difficult vois-tu cela? Tu t'imagines que tout doit tre fait sur-le-champ, avant mme qu'on t'ait vu ou qu'on ait entendu quelque chose de toi. Relis les tmoignages de nos anciennes connaissances Paris. Ce sont tous, ou du moins la plupart, les plus grands personnages de cette ville. Tous auront envie de te voir, et il n'y en a que six (un seul grand suffirait) qui s'intressent toi; tu feras ce que tu voudras. Comme, selon toutes les probabilits, cette lettre est la dernire que tu recevras de moi Manheim, elle s'adresse surtout toi. Tu peux bien te figurer en partie, mais tu ne peux sentir comme moi combien ce nouvel loignement me pse au coeur. Si tu veux prendre la peine de penser mrement ce que j'ai entrepris avec vous, mes deux enfants, dans vos annes les plus tendres, tu ne m'accuseras pas de pusillanimit, et tu me rendras justice, avec tout le monde, qu'en tout temps j'ai t un homme ayant le courage de tout entreprendre. Seulement j'ai toujours agi avec toute la prvoyance et la rflexion que l'homme peut y mettre. On ne peut rien contre le hasard; Dieu seul voit l'avenir. Nous n'avons t jusqu' ce jour, en vrit, ni heureux, ni malheureux. Nous avons, Dieu merci, flott entre les deux extrmes. Nous avons tout tent pour te rendre heureux et faire notre bonheur par le tien, ou du moins pour te fixer dans ta vraie carrire; mais le sort a voulu que nous n'ayons pas pu russir. Notre dernire dmarche nous a compltement abattus. Tu vois clair comme le jour que dsormais la destine de tes vieux parents, celle de ta si jeune, si bonne et si aimante soeur, est uniquement entre tes mains. Depuis votre naissance, et bien avant, depuis mon mariage, j'ai fait certes assez de pnibles sacrifices et men une vie assez dure pour entretenir, avec 25 fl. de revenu mensuel assur[2], une femme, sept enfants et ta grand'mre, pour supporter des frais de couches, de mort, de maladie, frais et dpenses qui, si tu veux y penser, te convaincront que non-seulement je n'ai pas employ un kreutzer pour le moindre plaisir personnel, mais encore que, sans une grce spciale de Dieu, je n'aurais jamais pu, avec toutes mes spculations et mes amres privations, m'en tirer et vivre sans faire de dettes; et cependant je n'ai jamais eu de dettes qu'aujourd'hui. Je vous ai sacrifi tous deux toutes mes heures, dans l'espoir que non-seulement vous parviendriez vous tirer honorablement d'affaire, mais encore que vous me procureriez une tranquille vieillesse, me permettant de rendre compte Dieu de l'ducation de mes enfants, de songer au salut de mon me sans autre souci, et d'attendre paisiblement la mort. Mais la Providence et la volont de Dieu ont ordonn les choses de faon qu'il faut que de nouveau je me rsigne la dure ncessit de donner des leons, et cela dans une ville o la peine est si mal paye qu'on ne peut en tirer de quoi s'entretenir soi et les siens; et, malgr cela, il faut tre content et s'extnuer parler pour encaisser du moins quelque chose au bout du mois. Or, non-seulement, mon cher Wolfgang, je n'ai pas la moindre mfiance ton gard, mais je place toute ma confiance tout mon espoir en ta filiale affection. Tout dpend de ta raison d'abord, et tu as certainement de la raison, quand tu veux la consulter; puis des circonstances plus ou moins heureuses. Celles-ci on n'en est pas matre; la raison, tu la consulteras toujours, je l'espre et je t'en prie. Tu vas entrer dans un monde nouveau, et il ne faut pas que tu t'imagines que c'est par prjug que je tiens Paris pour une ville si dangereuse; au contraire, je n'ai, par ma propre exprience, aucun motif de considrer Paris comme dangereux; mais ma situation d'alors et ta position actuelle diffrent comme le ciel et la terre. Nous demeurions dans la maison d'un ambassadeur, et la seconde fois dans une maison prive. J'tais un homme fait, vous tiez des enfants. J'vitai toute connaissance, et surtout toute espce de familiarit avec les gens de notre profession. Rappelle-toi que j'en fis de mme en Italie. Je ne cherchais la connaissance et l'amiti que des gens d'un haut rang, et de ceux-l seulement qui taient poss; jamais de jeunes hommes, quand ils eussent t de la plus haute vole. Je n'invitai personne venir me voir chez moi pour conserver ma libert, et je tins toujours comme plus raisonnable d'aller visiter les autres quand cela me convenait; car, s'ils me dplaisent et si j'ai travailler, je puis ne pas les aller voir, tandis que, si les gens viennent chez moi et s'ils m'ennuient, je ne sais comment m'en dbarrasser; s'ils me conviennent d'ailleurs, ils peuvent prcisment me gner dans mon travail. Tu es un jeune homme de vingt-deux ans; tu n'as par consquent pas le srieux de l'ge qui peut empcher de rechercher ta connaissance ou ton amiti tant de jeunes hommes de quelque rang qu'ils puissent tre, tant d'aventuriers, de mystificateurs, d'imposteurs, jeunes ou vieux, qu'on rencontre dans le monde de Paris. On se laisse entraner on ne sait comment, et on ne sait plus comment s'en tirer. Je ne veux pas mme parler des femmes, car l il faut une extrme retenue et toute la raison possible, puisque, sous ce rapport, la nature elle-mme est notre ennemie, et que quiconque n'emploie pas toute sa raison pour se modrer et se maintenir dans les bornes lgitimes l'appellera en vain son secours quand il sera tomb dans l'abme: c'est l un malheur qui ne se termine ordinairement qu' la mort. Avec quel aveuglement on se laisse d'abord attirer par des plaisanteries, par des caresses, par des jeux tout fait insignifiants, dont rougit plus tard la raison en s'veillant! Peut-tre l'as-tu dj appris quelque peu par ta propre exprience. Je ne veux pas te faire de reproche; je sais que ta m'aimes non-seulement comme ton pre, mais comme ton ami le plus sr et le plus fidle, et que tu es convaincu que c'est entre tes mains, aprs Dieu, pour ainsi dire, que se trouvent aujourd'hui notre bonheur ou notre malheur, ma vie ou ma mort prochaine. Si je te connais, je n'ai attendre de toi que de la joie, et c'est ce qui me console de ton absence, laquelle me ravit la paternelle joie de t'entendre, de te voir, de t'embrasser. Vis donc comme un vrai chrtien, comme un bon catholique; aime et crains Dieu; prie-le avec confiance et avec ardeur, et mne une vie tellement chrtienne qu'au cas o je ne devrais plus te voir l'heure de ma mort ne soit pas pour moi une heure de trouble et d'angoisse. Je te donne de tout mon coeur ma paternelle bndiction, et suis jusqu' la mort ton pre dvou, ton ami le plus sr. [Note 2: 53 francs 50 centimes; ainsi 642 francs par an.] * * * * * Il n'y a pas de pre qui puisse lire une telle lettre sans larmes; il n'y a pas de fils qui, en la lisant, ne reconnaisse la Providence dans cette paternit divine du pre et de la mre ici-bas. Hlas! le pauvre jeune artiste ne devait pas tarder en perdre la moiti la plus prsente et la plus adore dans la personne de cette mre qui tait devenue pour lui tout un univers pendant son isolement Paris. Il avait trouv Paris quelques leons donner et quelques concerts pour se faire entendre. Il raconte, avec des souvenirs amers, dans plusieurs lettres, les tribulations de l'artiste cherchant des protecteurs et ne trouvant que des indiffrents. C'est l'histoire de tous les sicles. Lisez celle-ci: LE FILS AU PRE. Paris, le 1er mai 1778. Nous avons reu votre lettre du 12 avril. J'ai tard vous rpondre, esprant toujours pouvoir vous raconter quelque chose de nouveau relativement nos affaires; mais je suis oblig de vous crire sans avoir rien de certain, rien de positif vous mander. M. Grimm m'a donn une lettre pour madame la duchesse de Chabot, et j'y ai couru. Le but de cette lettre tait de me recommander madame la duchesse de Bourbon (qui tait alors au couvent), et de me rappeler au souvenir et l'intrt de madame de Chabot. Huit jours se passent sans que j'entende parler de rien. Mais on m'avait engag revenir au bout de huit jours; je n'y manque pas, et j'accours. J'attends d'abord une demi-heure dans une pice norme, sans feu, sans pole, sans chemine, froide comme la glace. Enfin la duchesse de Chabot arrive avec la plus grande politesse, et me prie de me contenter du clavecin qu'elle me montre, aucun des siens n'tant prt; elle m'engage l'essayer. Trs-volontiers, lui rpondis-je; mais en ce moment cela m'est impossible, car j'ai les doigts tellement gels que je ne les sens plus. Je la prie de vouloir du moins me faire entrer dans une pice ou il y aurait une chemine et du feu. Oh! oui, Monsieur, vous avez raison. Ce fut toute sa rponse. Alors elle s'assit, se mit pendant une heure dessiner en compagnie de quelques messieurs qui taient runis en cercle autour d'une table. L j'eus l'honneur d'attendre encore pendant toute une heure. Portes et fentres taient ouvertes. J'tais glac, non-seulement des mains et des pieds, mais de tout le corps, et la tte commenait me faire mal. Il rgnait dans le salon _altum silentium_, et je ne savais plus que devenir de froid, de migraine et d'ennui. J'eus plusieurs fois envie de m'en aller roide: je n'tais retenu que par la crainte de dplaire M. Grimm. Enfin, pour abrger, je jouai sur ce misrable piano-forte. Le pire, c'est que ni madame ni ces messieurs n'interrompirent un instant leur dessin, et que je jouai pour la table, les chaises et les murailles. Enfin, excd, je perdis patience. J'avais commenc les variations de Fischer; j'en jouai la moiti et je me levai. Alors une masse d'loges. Quant moi, je leur dis ce qu'il y avait dire, qu'avec un pareil clavecin il n'y avait pas moyen de se faire honneur, et qu'il me serait fort agrable de jouer un autre jour sur un meilleur instrument. Mais elle n'eut pas de cesse que je ne consentisse rester encore une demi-heure pour attendre son mari. Celui-ci, son arrive, s'assit prs moi, m'couta avec la plus grande attention, et alors j'oubliai le froid, la migraine, l'attente, et, malgr le misrable clavecin, je jouai comme lorsque je suis en bonne disposition. Donnez-moi le meilleur instrument de l'Europe et des auditeurs qui n'y comprennent rien ou n'y veulent rien comprendre, et qui ne sentent pas avec moi ce que je joue; je perds toute joie, tout honneur jouer. J'ai plus tard tout racont M. Grimm. Vous m'crivez que vous pensez que je fais force visites pour faire de nouvelles connaissances ou renouveler les anciennes; mais c'est impossible. Il n'y a pas moyen d'aller pied; tout est trop loin, et il y a trop de boue; car Paris est une ville horriblement boueuse, et pour aller en voiture on a l'honneur de jeter quatre ou cinq livres par jour sur le pav, et encore _pour rien_, car les gens se contentent de vous donner des compliments et pas autre chose. On me prie de venir tel ou tel jour; j'arrive, je joue, on s'crie: _Oh! c'est un prodige, c'est inconcevable, c'est tonnant!_ et puis: _Adieu._ En ai-je jet ainsi par les rues, de l'argent, dans les commencements, le plus souvent sans mme connatre les gens! On ne croit pas de loin combien cela est fatal. En gnral, Paris a beaucoup chang. Quand on pense que ce pauvre frileux touchant de ses doigts engourdis le clavecin vermoulu d'une antichambre pour des oreilles inattentives tait le Raphal de la musique, l'auteur futur du _Mariage de Figaro_ et de la tragdie de _Don Juan_ dans un mme homme, les yeux se mouillent et le coeur se crispe; de tous les dboires du gnie en ce monde, le plus amer c'est l'ignorance de ses juges. S'il y avait ici Paris, s'crie-t-il en versant tous ces dboires dans le coeur de son pre, s'il y avait un coin seulement o les gens eussent de l'oreille pour entendre, un coeur pour sentir, du got pour comprendre quelque chose la musique, je rirais volontiers de toutes ces misres, mais je vis malheureusement parmi les brutes (en ce qui concerne la musique). Non, il n'y a pas au monde, ne croyez pas que j'exagre, une ville plus sourde que Paris. Je remercierai le Dieu tout-puissant si j'en reviens avec le got sain et sauf! Je le prie tous les jours de me donner la grce de persvrer ici, afin que je fasse honneur toute la nation allemande, que je gagne quelque argent pour tre en tat de vous venir en aide, qu'en un mot nous nous runissions tous les quatre, et que nous passions le reste de nos jours dans la paix et dans la joie. XV Cette paix et cette joie, qu'il aimait voir en perspective, se changrent peu de jours aprs en larmes ternelles et en complet isolement: la seule joie de sa solitude, sa mre, malade de tristesse et d'exil, lui donnait de temps en temps des apprhensions sur sa sant; il la soignait comme le souffle de ses lvres, il passait seul les jours et les nuits composer, prier, esprer et dsesprer son chevet. Tout coup la lettre du 3 juillet 1778 l'abb Bullinger de Salzbourg prpare la fatale nouvelle pour son pauvre pre. La main de la religion lui parat seule assez forte et assez douce pour la lui faire accepter sans mourir. WOLFGANG MOZART M. L'ABB BULLINGER. Paris, 3 juillet 1778. Excellent ami (pour vous tout seul), Pleurez avec moi, mon ami! Ce jour est le plus triste de ma vie.--Je vous cris deux heures du matin.--Il faut que je vous le dise: ma mre, ma mre bien-aime n'est plus! Dieu l'a rappele auprs de lui. Il l'a voulu!--C'est ce que j'ai bien vu, et je me suis abandonn la volont divine. Il me l'avait donne, il pouvait me la reprendre. Reprsentez-vous les inquitudes, les angoisses, les tourments que j'ai prouvs durant ces quinze jours. Elle est morte sans en avoir conscience; elle s'est teinte comme une lampe; elle s'tait confesse trois jours auparavant, elle avait communi et reu l'extrme-onction. Les trois derniers jours elle a eu un constant dlire, et aujourd'hui, vers cinq heures vingt et une minutes au soir, elle est tombe en agonie et a perdu en mme temps tout sentiment. Je lui serrai la main, je lui parlai; elle ne me vit pas, ne m'entendit plus, ne sentit rien, et elle resta ainsi pendant cinq heures, jusqu'au moment de sa mort, vers dix heures vingt et une minutes du soir. Il n'y avait personne auprs d'elle que moi, un de nos bons amis, que mon pre connat, M. Haine, et l'htesse. Il m'est impossible de vous dcrire aujourd'hui toute la maladie. Je suis convaincu qu'elle devait mourir; Dieu l'a ainsi voulu. Je n'ai d'autre prire vous faire que de vous demander de prparer le plus doucement possible mon pauvre pre cette triste nouvelle. Je lui cris par ce mme courrier qu'elle est dangereusement malade. J'attends sa rponse pour savoir comment j'aurai lui crire. Mon ami, ce n'est pas d'aujourd'hui, c'est depuis fort longtemps que je suis prpar! J'ai, par une grce toute particulire de Dieu, tout support avec fermet et rsignation. Lorsque le danger devint imminent, je ne priai Dieu que de deux choses, savoir: d'accorder une mort bienheureuse ma mre, et moi force et courage; et le bon Dieu m'a exauc et m'a dparti ces deux grces dans la plus grande mesure. Vous donc, mon excellent ami, n'ayez d'autre souci que de me conserver mon pre; encouragez-le; qu'il ne se laisse point abattre et dsoler lorsqu'il apprendra cette fatale nouvelle. Je vous recommande aussi ma soeur de toute mon me. Allez les voir sans retard, je vous en supplie; ne leur dites pas encore qu'elle est morte, mais prparez-les; tchez que je puisse tre tranquille, et que je n'aie pas craindre un nouveau malheur. Conservez-moi mon cher pre, ma soeur bien-aime. Rpondez-moi immdiatement, je vous prie. Adieu; je suis votre trs-obissant et reconnaissant serviteur, WOLFGANG-AMDE MOZART. XVI Voil le pauvre artiste tranger seul devant le lit vide de sa mre, dans une chambre haute et sombre d'une htellerie Paris; et, pour comble de contraste entre son coeur et son art, tout en pleurant il faut chanter. La lettre qui suit la spulture fait frissonner. Le jour est pris pour un concert d'o dpend son pain et le pain de son pre, et le payement des funrailles de sa mre; concert o l'on doit excuter une de ses compositions et o il doit diriger lui-mme l'orchestre! coutez le rcit fait le lendemain son pre. Je priai Dieu d'y suffire, et voil! La symphonie commence; Raff tait ct de moi, et ds le milieu du premier allegro il y avait un passage que je savais devoir plaire. Tous les auditeurs furent ravis, et il y eut un immense applaudissement; mais comme je savais en l'crivant quel effet produirait ce passage, je l'avais fait reparatre la fin, puis rpter encore; les mains partirent, et les bravos s'unirent au choeur des instruments. Aussitt aprs la fin j'allai dans ma triste joie au jardin du Palais-Royal. Je dis le chapelet, comme je l'avais promis l'me de ma mre, et je rentrai dans sa chambre vide!... Arrtons-nous l, et, aprs avoir racont le musicien, coutons la musique. LAMARTINE. (_La fin au mois prochain._) COURS FAMILIER DE LITTRATURE XXXe ENTRETIEN. LA MUSIQUE DE MOZART. (2e PARTIE.) I Le malheur du musicien, c'est de ne pouvoir parler sa langue seul; il lui faut emprunter, pour se faire entendre (au thtre surtout et dans les temples) une foule d'instruments et de voix, les unes pour le chant, les autres pour l'accompagnement. Si un seul de ces instruments ou une seule de ces voix discorde, son oeuvre manque son effet dans l'oreille de ses auditeurs; et s'il ne peut trouver ni voix ni instruments pour lui donner l'tre, son oeuvre n'existe pas. Except la posie ou l'loquence, arts immatriels qui n'ont besoin que d'une parole ou d'une plume, il faut un matriel tous les arts: des blocs de marbre au statuaire, des toiles, des couleurs au peintre; mais au musicien, il faut un monde d'excutants. Voil pourquoi on peut si rarement se donner la jouissance d'entendre l'me d'un grand musicien dans son oeuvre. Mais il semble qu'il y ait une Providence pour le plaisir comme il y en a une pour toute autre chose. Pendant que nous crivions ces pages sur Mozart, et que nous regrettions vivement de ne pas pouvoir nous rafrachir l'oreille dans l'audition de ces dlicieuses mlodies entendues autrefois et restes en tronons dans notre mmoire comme des chos de jeunesse et d'Italie, voil que nous lisons par hasard, sur une affiche de thtre, LES NOCES DE FIGARO, au Thtre-Lyrique, sur le boulevard de Paris; et pour comble d'tonnement et de bonne fortune, voil que nous recevons, sans nous y attendre, du spirituel et savant directeur de ce thtre, M. Carvalho, un billet de loge pour la douzime reprsentation de ce chef-d'oeuvre. Il semble que le hasard m'avait inspir d'crire sur Mozart la mme heure o ce mme hasard inspirait, aux artistes transcendants groups dans ce petit sanctuaire du boulevard, de faire chanter Mozart par leurs voix d'lite devant ce peuple si peu musicien des quartiers tumultueux de Paris. Je n'tais certes pas en ce moment dans cette disposition de l'me qui fait rechercher ou savourer un plaisir thtral; mais cette reprsentation n'tait pas un plaisir pour moi: c'tait un devoir de situation, une tude d'crivain; ayant parler ce jour-l du musicien de Salzbourg, il fallait, puisqu'une occasion si inespre s'offrait moi, me retremper dans cette musique dont j'avais analyser le charme, et, pour ainsi dire, la divinit pour mes lecteurs. C'tait l un -propos que je ne pouvais mconnatre sans ingratitude envers le hasard et envers M. Carvalho. Je m'acheminai donc tristement par le long boulevard vers le Thtre-Lyrique. Mon me souffrait en moi de ce contraste forc entre un homme qui entre au thtre, pour y chercher l'ivresse d'une jouissance, et ce mme homme qui, plong dans une mer d'angoisses, voudrait ramener son manteau sur ses yeux pour que personne ne pt lire sa tristesse sur son visage. II N'importe, j'entrai; et, grce aux bonts du directeur inconnu, je trouvai place l'avant-scne dans une loge rserve, en face de la scne et derrire une colonne qui jetait son ombre entre la foule et moi. L'ouverture faisait scintiller comme un prlude ses premires notes: une ouverture, c'est plus qu'une prface en musique, c'est une exposition; c'est plus qu'une exposition, c'est un rsum; c'est plus qu'un rsum, c'est comme un cho anticip de toutes les mlodies parses dans le pome, et qui en jette et l d'avance dans l'oreille les souvenirs ou les pressentiments. En coutant une de ces ouvertures bien crites par Mozart, par Rossini, par Meyerbeer ou par leurs mules, on dirait qu'un sylphe de l'air a entendu avant vous l'opra que vous allez entendre, ou qu'il en a retenu seulement quelques _motifs_, et qu'il s'amuse comme un enfant en rve en balbutier en se jouant des notes parses aussitt interrompues par un autre souvenir qui brise son balbutiement sur ses lvres pour lui en suggrer un autre. Pour une oreille trs-intelligente de musique telle que la mienne, par exemple, quand on a bien cout une ouverture, on sait l'opra. L'ouverture des _Noces de Figaro_ me fit apparatre d'avance toutes ces scnes badines, gaies, rieuses, amoureuses, semi-srieuses, intrigues, noues et dnoues comme des fils d'or et de soie qui s'entre-croisent, qu'on trouve, qu'on perd et qu'on retrouve dans la trame de la comdie de Beaumarchais. Aussi une ouverture est la dernire chose que doit crire un compositeur. C'est une vocation: avant d'voquer, il faut que les objets de l'vocation existent. Bien que les belles proportions de l'opra de Mozart eussent t forcment tronques pour entrer dans ce lit de Procuste d'une petite salle des boulevards de Paris; bien que la langue franaise, forcment employe aussi sur cette scne semble mettre une sourdine ces notes clatantes crites pour la langue sonore de l'Italie, la perfection avec laquelle cette musique tait excute par les trois cantatrices, par les chanteurs et par l'orchestre m'enleva pendant quelques heures au sentiment de mes afflictions pour m'enivrer tantt de cette jeunesse et tantt de cette amoureuse folie des notes de Mozart. Le duo roucoul plutt que chant la fois entre madame _Carvalho_ et mademoiselle _Duprez_ est un de ces miracles d'excution qu'on n'entend pas deux fois dans sa vie. On comprend, de tels accents du beau page et de la comtesse, associant leur talent prdestin au gnie du Chrubin de la musique, on comprend que les religions antiques et modernes aient fait des concerts divins une des ternelles batitudes du ciel, sans doute parce qu'il n'y a que les anges dignes de les chanter. Je sortis ivre de cette soire, et je suis rest ivre de souvenir. La figure de madame Carvalho, trop pure pour le rle du page, chante dans les yeux comme sa voix chante dans l'oreille. Ce visage est un concert de deux sens! Reprenons la correspondance de Mozart, ce journal de son me et de son gnie. III Ce qu'il y a de remarquable dans ce jeune homme, Wolfgang Mozart (la plus prodigieuse organisation musicale qui fut jamais), c'est que la musique et l'homme en lui ne sont, pour ainsi dire, qu'un seul tre; la musique est couche avec lui dans son berceau, il balbutie l'ge de trois ans, sur les genoux de son pre ou de sa mre, des airs au lieu de paroles; la musique joue avec lui sur tous les instruments sonores comme avec les jouets de ses premires annes; la musique crit par sa main des sonates pour le clavecin, des fugues pour l'orgue des cathdrales ou des opras pour les thtres d'Italie ds son adolescence; elle voyage avec lui de Milan Naples, de Naples Venise, de Venise Vienne, de Vienne Paris, enlevant toutes ces langues, tous ces climats, toutes ces vagues, tous ces vents, leurs harmonies, comme la brise, en parcourant la terre, lui enlve tous ses parfums pour s'embaumer elle-mme. La musique sanglote avec lui au chevet du lit de mort de sa mre et s'associe ses funrailles. La musique se mle ses amours; elle crit avec lui de sa main mourante son anglique _Requiem_; elle note ainsi son premier et son dernier soupir; elle l'exhale avec son me et va se joindre au concert cleste dont toute sa vie n'a t que le prlude ici-bas. C'est le caractre de l'existence de Mozart: ce n'est pas un musicien, c'est la musique incarne dans une organisation mortelle. IV Aprs la perte de sa mre Paris, le pauvre artiste fut recueilli par Grimm, son compatriote et son protecteur, dans la maison de madame d'pinay, cette amie clbre de Grimm et de J. J. Rousseau. Cette maison tait situe dans la rue de la Chausse-d'Antin, sur le boulevard des Italiens. Il cherche vendre ses oeuvres musicales un diteur; il ne parvient pas en trouver quinze louis. L'archevque de Salzbourg marchande le pre et le fils aux appointements de 500 francs par an; Wolfgang part sur ces offres pour l'Allemagne: ses concerts lui payent son voyage. J'ai encaiss hier Strasbourg trois louis! crit-il avec jubilation son pre. Il fait reprsenter avec succs son opra d'_Idomne_ Munich; il s'tablit Vienne comme musicien de l'archevque de Salzbourg. Trait par ce prince de l'glise en domestique de l'ordre le plus infrieur, il mange avec les marmitons la table de cuisine. Son brutal protecteur l'injurie grossirement de parole et de geste; il est mis la porte par les paules et pourchass jusqu'au bas de l'escalier avec les pithtes les plus abjectes. Il donne des leons et des concerts par souscription Vienne; il se marie avec Constance Weber, soeur d'Alose Weber, artiste clbre dont il avait demand la main, mais qu'il n'avait pu convaincre de son gnie cause de son extrieur souffrant et timide. Sa soeur Nanerl se marie peu prs en mme temps Salzbourg; son pauvre pre reste seul; Mozart se dvoue ses vieux jours et l'appelle auprs de lui Vienne. C'est l qu'il compose son premier opra triomphal, _les Noces de Figaro_. Son nom et son gnie se rpandent sur les mlodies divines de ce drame musical dans tout l'univers. L'atmosphre d'Allemagne, de France et d'Italie ne roule que les airs de Mozart devenus populaires, NON PIU ANDRAI, comme nous avons vu de nos jours les chos de l'Europe entire faire chanter aux murs, aux arbres et aux fleuves les airs de Rossini, _Di tanti palpiti!_ L'oreille du monde n'est pleine que de l'me du pote de Salzbourg. Mais ce succs populaire ne le satisfait pas: il veut s'lever, par un drame musical plus complet et plus tragique, jusqu' ce point culminant de l'art o l'artiste, indiffrent au jugement de la foule, parvient se satisfaire lui-mme: le succs dans l'lite, la popularit du petit nombre, voil la popularit du gnie. Il demande son pote un sujet qui comporte tous les tons, tous les accents, tous les cris de l'me humaine. Son pote lui propose le drame de _Don Juan_, Mozart accepte: le pote crit, le musicien compose. V Le pote que Mozart s'tait associ, pour lui donner les thmes de ces compositions dramatiques pour le thtre, tait lui-mme une espce de _Don Juan_ subalterne qui voulait crire et faire chanter sa propre histoire dans l'histoire de son hros, immoral, sducteur, impnitent, et puni par le ciel de ses amoureux forfaits. Ce pote tait un certain _Lorenzo d'Aponte_, Vnitien de la race enjoue, insouciante, amoureuse et artiste de Venise. Il est mort rcemment, pauvre et oubli, l'ge de quatre-vingt-dix-sept ans, aux tats-Unis, o le flot de ses aventures et de ses malheurs l'avait port; il a crit, dans ses dernires annes, des Mmoires dignes de ceux du comte de Grammont. Nous venons de les lire en italien, pour y trouver quelques traces justes et vives de son intimit artistique avec Mozart. Le pote recevait le premier les confidences du musicien, en assistant l'closion de ses accords, accoud sur le dossier de sa chaise, devant le clavecin. Ces Mmoires sont de vrais prludes de _Don Juan_, dans la jeunesse dissipe et voluptueuse d'un fils des Lagunes. Lisons rapidement. D'Aponte, n dans la petite ville de CNEDA, dans l'tat vnitien, est chass de la maison paternelle par le second mariage de son pre avec une jeune Vnitienne de dix-huit ans, que son pre pouse en secondes noces. Les jalousies de cette belle-mre le forcent chercher un refuge dans un sminaire de sa petite ville. Sa prcocit d'esprit, la beaut de ses traits, son aptitude oratoire et potique le font discerner par l'archevque. Ses tudes acheves, il devient professeur son tour dans le sminaire o il a t lev. On lui offre tous les honneurs et tous les bnfices de l'glise, s'il veut entrer dans l'tat ecclsiastique; sa nature lgre et libre se refuse la gravit de cette profession. Il va chercher fortune Venise; il trouve amour et fortune dans sa premire liaison avec une belle courtisane de la capitale. La jalousie de cette femme et l'exigence d'un frre de sa matresse l'obsdent. Il croit leur chapper par une autre liaison avec une jeune et belle princesse napolitaine fugitive de la maison d'un odieux poux; rencontr la nuit dans une gondole du grand canal, l'inquisition de Venise lui enlve cette conqute, jete par ordre du conseil des Dix dans un couvent de terre ferme. Il revient sa premire passion; cette femme et son frre l'entranent au Ridotto, sorte de club, o la rpublique encourageait, pendant le carnaval, toutes les vicissitudes corruptives du jeu: ils finissent par y perdre les monceaux d'or qu'ils y avaient d'abord gagns. Un vieillard mystrieux, qui avait amass une fortune de cinquante mille ducats en mendiant sur le pont de Venise, remarque la bonne grce et la charit de d'Aponte envers les pauvres. Il l'appelle dans sa maison, lui montre son trsor; il lui propose de lui donner en mariage sa fille unique, beaut accomplie qui vient de sortir du couvent, et qu'il fait apparatre devant lui dans toute la fracheur de son adolescence: d'Aponte est enivr la fois par l'amour et par la fortune, mais sa fatale passion pour la courtisane qu'il aime et qu'il redoute le fait hsiter. Il s'loigne en gmissant de la chambre du vieillard, il retombe dans ses liens et dans ses dsordres. Les reprsentations d'un frre an qui vient l'arracher ses libertinages le ramnent Trvise; il y professe les belles-lettres avec un applaudissement qui rpand son nom dans Venise. Des vers satiriques contre le conseil des Dix le font arrter par l'inquisition d'tat: on le juge; le professorat public lui est interdit pour toute peine. Recueilli dans le palais d'un patricien de Venise, amateur et protecteur des lettres, le pote raconte l'empire exerc sur ce vieillard par une jeune fille nomme Trsa qui finit par pouser le patricien. Les moeurs tranges de Venise sont peintes, dans ce rcit de d'Aponte, en traits de Molire et de Ptrone. Un sonnet en patois vnitien contre les grands, chant par les gondoliers, et dont il est l'auteur; un jambon mang en carme dans une htellerie de la ville, servent de prtexte contre lui. Les deux inquisitions le menacent la fois; ses amis lui conseillent de prvenir sa condamnation par la fuite, il quitte Venise pour jamais. VI Il arrive Goritz, charmante petite ville de Frioul. Il se prsente la premire htellerie venue, sans autre bagage qu'un _Horace_, un _Dante_ et un _Ptrarque_ annots par lui, seule fortune d'un philosophe, d'un amoureux et d'un pote. La peinture de la jeune htesse allemande qui l'accueille, et dont il devient pris au premier coup d'oeil, est d'une grce, d'une fracheur et d'une candeur qui galent les pages de Daphnis et Chlo ou les primeurs d'imagination de J. J. Rousseau dans le verger des Charmettes. Le souper du voyageur, auquel assistent les servantes et la belle htesse, la scne de la dclaration d'amour faite l'aide d'un dictionnaire allemand-italien, o le doigt muet de la jeune veuve et du jeune pote marquent les mots qui rvlent leur inclination naissante est une scne suprieure celle du page dans les _Noces de Figaro_ que d'Aponte et Mozart devaient crire et chanter bientt ensemble: nous n'en connaissons pas de pareille en franais. Dans la scne suivante, l'htesse, appele un moment par l'arrive d'autres voyageurs, disparat; elle revient bientt, accompagne d'une de ses servantes, qui elle fait chanter un air allemand dont les paroles signifient: J'aime un homme du pays d'Italie. Le pote allemand Gthe n'est pas plus sduisant dans Marguerite, plus naf dans Mignon; d'Aponte joue sans prmditation le rle de Faust et de don Juan, son premier pas sur la terre des magies de la posie et de l'amour. Le besoin d'argent le force quitter cette dlicieuse halte et chercher des ressources dans son talent potique. La jeune htesse lui offre en vain sa bourse et son coeur, il a la dlicatesse de refuser. Il prend une chambre dans un faubourg de Goritz, il vit de ses improvisations et de ses odes en l'honneur de l'impratrice et des hommes d'tat de l'Autriche. Une srie d'aventures bizarres lui fait quitter Goritz; il se rend Vienne et Dresde: le premier ministre, comte Marcolini, gote son talent et le protge. Il crit des opras et des psaumes; il s'prend la fois de la mre et des deux filles d'un peintre italien tabli Dresde; ce triple amour, quoique contenu dans les bornes de l'honntet, amne une explication svre entre la mre et le pre, avec le sducteur innocent. On somme d'Aponte de se dclarer pour l'une ou pour l'autre des jeunes filles ou de cesser ses visites. Le mariage pouvante ses amours; il confie ses anxits un vnrable ecclsiastique de Dresde, le pre Huber, amateur passionn de musique et de vers; le pre Huber lui donne les conseils de la vertu, et le fait partir tout en larmes pour Vienne, aprs avoir gliss dans sa poche cent sequins et une _Imitation de Jsus-Christ_. VII Arriv Vienne, il est recommand au clbre Salieri, compositeur et directeur d'opra italien la cour de l'empereur Joseph; le grand pote Mtastase, le Quinault de l'Italie, l'accueille. Par la protection de Salieri et de Mtastase, il est introduit auprs de l'empereur, qui le charge de composer des _libretti_ pour son thtre italien de Vienne. Mtastase meurt, et d'Aponte aspire lui succder. L'abb Casti, son rival en posie thtrale, prvaut injustement sur ce jeune homme. Pasiello, le grand compositeur napolitain, emprunte Casti ses pomes; d'Aponte choue dans sa premire tentative thtrale, sur la musique de Salieri. L'amour le console de ce revers. Un chirurgien italien, jaloux de la prfrence obtenue par d'Aponte dans le coeur d'une belle Viennoise, lui donne un remde contre un lger mal, qui lui fait tomber vingt-neuf ans toutes les dents. Il cherche en vain atteindre son assassin pour le punir de sa perfidie; la fuite le drobe pendant huit ans sa vengeance. VIII C'est dans cette situation dsespre que d'Aponte rencontre Mozart, peu prs aussi disgraci que lui de la faveur des cours, des directeurs de thtres et du public que d'Aponte l'tait lui-mme. Il est curieux de lire ce que d'Aponte raconte, dans ses Mmoires, de sa premire entrevue et de sa liaison constante ensuite avec le gnie encore mconnu de la musique. Wolfgang Mozart, dit d'Aponte, que j'eus l'occasion de rencontrer enfin Vienne chez le baron de Vetzlar, son grand partisan et son ami; Wolfgang Mozart, quoique dou par la nature d'un gnie musical suprieur peut-tre tous les compositeurs du monde pass, prsent et futur, n'avait jamais pu encore faire clater son divin gnie Vienne, par suite des cabales envieuses de ses ennemis; il y demeurait obscur et mconnu, semblable une pierre prcieuse qui, enfouie dans les entrailles de la terre, y drobe le secret de sa splendeur. Je ne puis jamais penser sans jubilation et sans orgueil que ma seule persvrance et mon nergie furent en grande partie la cause laquelle l'Europe et le monde durent la rvlation complte des merveilleuses compositions musicales de cet incomparable gnie. L'injustice, l'envie de mes rivaux, des journalistes et des biographes allemands de Mozart, ne consentiront jamais accorder une telle gloire un Italien comme moi; mais toute la ville de Vienne, tous ceux qui ont connu Mozart et moi en Allemagne, en Bohme, en Saxe, toute sa famille, et surtout le baron de Vetzlar lui-mme, son enthousiaste, dans la maison duquel naquit la premire tincelle de cette divine flamme, me sont tmoins de la vrit de ce que je dis ici... Et vous, continue-t-il en prenant tmoin et en apostrophant leur protecteur commun, M. de Vetzlar, vous, monsieur le baron, qui venez de me donner des preuves rcentes de votre fidle et gracieux souvenir; vous, qui avez tant aim et tant apprci cet homme vraiment cleste, et qui avez une si juste part dans sa gloire, dans cette gloire devenue plus grande et plus sacre par l'envie qui l'a constate et par notre sicle, qui la ratifie unanimement aprs sa mort, rendez-moi le tmoignage que je revendique aujourd'hui de vous pour la postrit. Je compris facilement, ajoute-t-il, que l'immensit du gnie musical de Mozart exigeait un sujet de drame vaste, multiforme, sublime. En causant un jour avec lui, il me demanda si je pourrais aisment rduire en drame la comdie de Beaumarchais intitule _les Noces de Figaro_. Le succs fut soudain et universel. Bientt aprs, Mozart, s'en remettant moi du choix d'un drame plus lev, plus vaste et plus surnaturel appropri son gnie, je pensai _Don Juan_, dont l'ide le sduisit compltement. J'crivais pendant le jour pour Salieri, et la nuit pour Mozart. Aprs avoir lu quelques pages de l'_Enfer_ du Dante pour donner le diapason mon inspiration, je me mettais ma table de travail vers l'heure de minuit: une bouteille d'excellent vin de Tokay tait droite, mon critoire ma gauche, une tabatire pleine de tabac de Sville devant moi. En ce temps-l, poursuit-il, une jeune et belle personne de seize ans, que je n'aurais voulu aimer que comme un pre, habitait avec sa mre dans ma maison; elle entrait dans ma chambre de travail pour les petits services de l'intrieur chaque fois que je sonnais pour demander quelque chose; j'abusais un peu de la sonnette, surtout quand je sentais ma verve tarir ou se refroidir. Cette charmante personne m'apportait alors, tantt un biscuit, tantt une tasse de caf, tantt seulement son beau visage toujours gai, toujours souriant, fait exprs pour rassrner l'esprit fatigu et pour ranimer l'inspiration potique. Je m'assujettis ainsi travailler douze heures de suite, peine interrompues par quelques courtes distractions, pendant deux mois de suite. Pendant tout ce temps, la belle suivante restait avec sa mre dans la chambre voisine, occupe, soit la lecture, soit la broderie, soit au travail de l'aiguille, afin d'tre toujours prte venir au premier coup de sonnette. Craignant de me dranger de mon travail, elle s'asseyait quelquefois immobile sans ouvrir la bouche, sans cligner les paupires, me regardant fixement crire, respirant doucement, souriant gracieusement, et quelquefois paraissant prte fondre en larmes sur l'excs du travail dans lequel j'tais absorb. Je finis par sonner moins souvent et par me passer de ses services pour ne pas me distraire et ne pas perdre mon temps la contempler. C'est ainsi qu'entre le vin de Tokay, le tabac de Sville, la sonnette sur ma table, et la belle Allemande, semblable la plus jeune des muses, j'crivis pour Mozart le drame de _Don Juan_. Et nous ajoutons: C'est ainsi que _Don Juan_ devait tre crit, par un aventurier, un amant, un pote, un homme de plaisir et de dsordre inspir du vin, de l'amour et de la gloire, entre les tentations de la dbauche et le respect divin pour l'innocence, homme sans scrupule, mais non sans terreur des vengeances du ciel. D'Aponte, l'impnitence prs, crivait le drame de sa propre vie dans le drame de _Don Juan_. IX Mais pour que le drame ft complet, il fallait qu'il ft retouch, transfigur, idalis et pour ainsi dire sanctifi par une me pure aussi pleine de divinit que l'me de d'Aponte tait pleine de souillure. C'est le sort que le dieu de l'art rservait ce chef-d'oeuvre potique et musical, crit par un impie, not par un saint. C'est l'immortel caractre de ce monument musical: on y sent la fois bouillonner le vice, prier l'innocence, dfier le ciel, foudroyer le crime, clater la justice divine, rayonner l'immortalit rmunratrice travers les fausses joies et les faux triomphes d'un sclrat de plaisir. Et c'est ainsi qu'un vrai critique dcouvrirait presque toujours dans le pote, dans le musicien, dans le peintre, dans le pote, les vritables sources de l'oeuvre de ces grands artistes. L'oeuvre, c'est toujours l'homme: creusez bien, vous trouverez toujours une ralit sous une fiction. X Nous ne sommes pas assez musicien nous-mme, et nous ne pouvons pas chanter assez aux yeux nos paroles pour suivre la partition de _Don Juan_, et pour vous montrer chaque scne l'esprit satanique du pote transform, converti et divinis par l'me idale, morale et sainte du musicien. Mais un homme consomm dans l'art de Mozart et Hayden, commentateur original et loquent du drame de _Don Juan_, M. _Scudo_, va nous prter ici sa science et sa plume. Laissons d'Aponte, qui ne nous rvle que des anecdotes; prenons Scudo, qui nous rvle deux mondes superposs dans la partition de _Don Juan_: le monde des passions dans le pome, le monde des saintets dans la musique; la nature corruptrice et corrompue en bas, la nature surnaturelle et incorruptible en haut. Ce commentaire, la fois musical et littraire de Scudo, est une des clefs d'or qui ouvrent le mieux le sanctuaire du gnie de la musique dans l'me du plus thr des musiciens. XI Mozart, tout fervent de verve musicale qu'il ft en ce temps-l, avait un fond de mlancolie dans l'me. Son coeur venait d'tre du par l'objet de son premier amour. Mademoiselle Alose Weber, dit Scudo, tait une jeune et jolie cantatrice de grand talent que Wolfgang Mozart avait entendue et connue Munich avant son dpart pour Paris. Il dsirait passionnment l'pouser son retour; il tait revenu demander sa main sa famille avec un espoir ml de doute. Mais lorsque la virtuose coquette et adule par les grands seigneurs vit arriver chez elle, aprs un an d'intervalle, un jeune homme maigre, au long nez, aux gros yeux, la tte exigu, revtu d'un habit rouge boutons noirs qu'il portait en deuil de sa mre, elle le toisa d'une manire si froide et si cruelle que Mozart ne se le fit pas dire deux fois. Il refoula dans son coeur la flamme qui le tourmentait depuis un an, et reporta la partie indcise de son affection sur Constance Weber, la plus jeune des soeurs d'Alose. C'est ainsi que les vrais potes changent d'objet sans changer d'amour, parce qu'ils impriment sur tout ce qu'ils adorent l'image que Dieu a grave dans leur me. Cette premire dception de coeur, quoique compense par une heureuse union avec la soeur d'Alose, Constance Weber, tait une blessure mal gurie qui se rouvrait quelquefois dans ses souvenirs; il y avait donc, non-seulement des gmissements sourds, mais des cris dchirants, bien que comprims, dans la voix de ce gnie qui chantait en lui; il y avait de plus un sentiment trs-amer de l'injustice et de la perversit des choses, si ce n'est des mes. C'est ce dsespoir de l'amour tromp, ce sont ces indignations et ces maldictions des victimes du sort, ce sont ces joies courtes, malignes et ironiques du vice triomphant que Mozart prouvait le besoin d'exprimer dans un drame. C'tait surtout la voix sereine, impassible, mais terrible de la Providence vengeresse qu'il voulait faire prdominer sur toutes ces joies, sur toutes ces douleurs et sur tous ces dfis du coeur humain. Voil pourquoi, quand les habitants de Prague qui venaient de sentir les premires, les puissantes dlices de son talent dans un drame purement comique, _les Noces de Figaro_, lui demandrent un drame la fois comique et tragique, il s'associe le pote d'Aponte pour lui crire presque sous sa dicte le pome de _Don Juan_. _Je veux peindre les passions violentes_, crivait-il son pre; _mais les passions violentes ne doivent jamais tre exprimes ni en posie ni en musique jusqu' provoquer le dgot mme dans les situations horribles; la musique, selon moi, ne doit jamais blesser les oreilles ni cesser d'tre la musique, c'est--dire la beaut de l'expression chante._ C'est la doctrine de l'antiquit dans la thorie des beaux-arts, dit avec raison M. Scudo en citant ces paroles si justes; c'est la doctrine pratique par Phidias, par Virgile, par Raphal, doctrine contraire celle du musicien rival de Mozart, Gluck, qui voulait au contraire que la musique ne ft que la traduction littrale de la parole... Le principe de Gluck, qui est celui de la France, nous prouve, ajoute le commentateur, que si Mozart s'tait fix Paris, il n'aurait jamais crit le chef-d'oeuvre de beaut et de sentiment de _Don Juan_. XII Sous cette haute inspiration de Mozart nous avons vu comment d'Aponte, son pote, composait les scnes et les dialogues entre deux ivresses, le vin et l'amour, et en la prsence nocturne des fantmes de Dante, ouvert sur sa table. mesure que le pote vnitien avait dispos et crit la pice, il la communiquait Mozart, qui appropriait son tour le chant au drame et le drame au chant. La mort du pre de Mozart venait d'ajouter la note suprme de la tristesse sans consolation au clavier de l'me du compositeur. l'poque, dit Scudo, o Mozart se disposait crire la musique de _Don Juan_, il avait trente et un ans. Il tait arriv cette heure suprme de la vie d'un grand artiste, o sa main peut crire couramment sous la dicte de son coeur, et raliser, comme il disait, les rves de son gnie. Son esprit profondment religieux, sa pit nave, semblaient pressentir confusment l'approche d'une rvolution qui viendrait dtruire tout ce qu'il adorait. Des circonstances particulires taient venues accrotre encore sa tristesse naturelle. Mozart avait perdu son pre, qui mourut Salzbourg, le 28 mai 1787, l'ge de soixante et dix ans, dans un tat voisin de la misre, mais heureux devant Dieu et devant les hommes d'avoir accompli sa mission en donnant au monde le plus sublime des compositeurs. Lopold Mozart tait venu visiter son fils Vienne sur la fin de l'anne 1785. Ils se virent alors pour la dernire fois. la mort de son pre chri, Mozart crivit sa soeur une lettre touchante o nous avons remarqu le passage suivant: Comme la mort, lorsqu'on y rflchit, parat tre le vrai but de la vie... Je me suis tellement familiaris avec cette ide, que je ne me couche jamais sans penser que peut-tre je ne verrai plus la douce et amre lumire du jour!... Quelque temps aprs cet vnement, Mozart fut assez gravement malade. Il tait peine rtabli qu'il eut encore la douleur de voir mourir le meilleur de ses amis, le docteur Siegmund Barisani, premier mdecin de l'hpital, Vienne, dont les soins clairs et affectueux avaient contribu prolonger jusqu'alors sa frle existence. Cette nouvelle perte, ajoute celle de son pre, fit sur Mozart une impression profonde dont il a consign le tmoignage sur un album, de la manire suivante: Aujourd'hui, 2 septembre 1787, j'ai eu le malheur de perdre, par une mort imprvue, cet homme honorable, mon meilleur et mon plus cher ami, le sauveur de ma vie. Il est heureux, tandis que moi et tous ceux qui l'ont connu nous ne pouvons plus l'tre, jusqu' ce que nous ayons le bonheur de le rencontrer dans un monde meilleur pour ne plus nous sparer. XIII Frapp coup sur coup dans ce qu'il avait de plus cher au monde, Mozart se sentit dfaillir. Le pressentiment d'une fin prochaine envahit peu peu son me. Une voix secrte semblait lui dire qu'il fallait se hter d'accomplir son oeuvre. Une douce tristesse voilait son regard habituellement tremp de larmes, o se lisait le regret de la vie qui allait lui chapper dans la force de l'ge et dans la maturit du talent. C'est dans de telles dispositions qu'il partit pour Prague avec le libretto de _Don Giovanni_, dont il avait trac les principales ides et achev mme plusieurs morceaux. Suivi de sa femme, il descendit d'abord l'htel des Trois-Lions, sur la place au Charbon. Quelques jours aprs, il accepta un logement dans la maison de son ami Dusseck, situe l'extrmit d'un faubourg pittoresque qui dominait la ville. C'est l, dans une chambre bien claire, ayant sous ses fentres l'aspect rjouissant des beaux vignobles de Kosohirz chargs de fruits, de parfums et de feuilles jaunissantes, o venaient expirer les rayons mlancoliques du soleil d'automne; c'est l que Mozart a termin le pome o gmit encore son me immortelle. C'est pendant les heures tranquilles de la nuit que Mozart, comme Beethoven, aimait travailler, et qu'il trouvait ses plus heureuses inspirations. Spar ainsi du monde extrieur, dbarrass des soucis vulgaires de la vie, promenant son regard mu dans l'infini des cieux, en face de son piano et de son idal, il s'abandonnait au souffle du sentiment qui l'enlevait sur ses ailes divines. On sait comment fut crite l'ouverture de _Don Juan_. La veille de la premire reprsentation, Mozart passa gaiement la soire avec quelques amis. L'un de ceux-ci lui dit: C'est demain que doit avoir lieu la premire reprsentation de _Don Giovanni_, et tu n'as pas encore termin l'ouverture! Mozart feignit un peu d'inquitude, se retira dans sa chambre, o l'on avait prpar du papier de musique, des plumes et de l'encre, et se mit composer vers minuit. Sa femme, qui tait ct de lui, lui avait apprt un grand verre de punch, dont l'effet, joint la fatigue extrme, assoupissait frquemment le pauvre Mozart. Pour le tenir veill, sa femme se mit lui raconter des contes bleus, et, trois heures aprs, il avait termin cette admirable symphonie. Cependant, ainsi que le fait observer trs-judicieusement M. Oulibicheff, ce miracle est peut-tre moins grand qu'on ne le pense. Mozart, comme Rossini, ayant l'habitude de composer de tte ses plus grands morceaux, les gardait trs-longtemps dans sa mmoire, et, lorsqu'il se mettait crire, il ne faisait gure que copier. Il est au moins probable que c'est ainsi qu'a t compose l'ouverture de _Don Juan_. Le lendemain, sept heures du soir, un peu avant le lever du rideau, les copistes n'avaient pas encore fini de transcrire les parties d'orchestre. peine avaient-ils apport les feuilles encore humides, que Mozart fit son entre l'orchestre et se mit au piano, salu par de nombreux applaudissements. Quoique les musiciens n'eussent pas eu le temps de rpter l'ouverture, conduits par un chef habile, Strobach, ils l'excutrent premire vue avec une telle prcision, que l'assemble clata en transports d'enthousiasme. Pendant que Leporello chantait l'introduction, Mozart dit, en riant, ses voisins: Quelques notes sont tombes sous les pupitres, nanmoins l'ouverture a bien march. XIV Le succs fut prodigieux Prague; _Don Juan_ y devint si populaire, qu'on fut forc de traduire le pome en langue allemande, pour que le peuple pt chanter dans son idiome les airs que son oreille musicale avait si bien retenus. Le Bohme est le Napolitain de l'Allemagne, il vit par l'oreille et s'enivre de sons. Quant au reste de l'Allemagne, de l'Italie, et quant la France, le chef-d'oeuvre de la musique moderne eut le sort d'_Athalie_, le chef-d'oeuvre de la posie franaise: il fallait que cette musique surhumaine attendt trente ans ses juges. Les Viennois eux-mmes, l'exception de l'empereur Joseph II et de quelques connaisseurs transcendants, seul public des grands novateurs, restrent froids cette sublimit de l'art. Le grand art en tout est trop haut pour la foule; il faut qu'elle grandisse quelquefois un sicle ou deux pour former ce jury du gnie qui juge enfin avec connaissance de cause, sans appel et pour la postrit. Je ne l'ai crit, disait modestement Mozart aux hommes qui n'taient pas aptes l'apprcier de son temps, je ne l'ai crit que pour mes chers habitants de Prague, pour moi et pour quelques amis. XV Nous voudrions pouvoir donner ici nos lecteurs l'analyse savante et sentie de cette oeuvre accomplie de littrature musicale, telle que la donne M. Scudo dans son commentaire; mais on n'analyse des sons que par des notes, et les notes dont l'crivain est oblig de se servir n'ont pas de sonorit ni de mlodie pour l'oreille. Lisons seulement le passage o le commentateur reproduit l'impression de la vengeance divine personnifie, dans l'entre en scne de la statue de pierre, du commandeur au festin de Don Juan, dans son chteau plein de ses victimes dj sduites, ou des victimes qu'il va sduire. Leporello ayant ouvert une fentre pour laisser pntrer dans la salle du festin la fracheur du soir, on entend les violons du petit orchestre qui est derrire les coulisses dgager les premiers accords d'un menuet adorable. Voyez un peu, monseigneur, les beaux masques que voil, s'crie Leporello.--Eh bien! fais-les entrer, rpond Don Juan d'un air dgag et courtois.--Approchez donc, _signore Maschere_, rplique le majordome; mon matre serait heureux si vous daigniez prendre part la fte. Aprs un moment d'hsitation, aprs s'tre consults et avoir comprim un tressaillement d'horreur qu'ils prouvent la vue de l'homme fatal qui pse sur leurs destines, donn'Elvira, donn'Anna et don Ottavio se dcident poursuivre jusqu'au bout leur dangereuse entreprise; mais, avant d'entrer dans le chteau qui cache tant de nombreux mystres, ils s'arrtent sur le seuil, et, l'me mue d'une sainte terreur, ils adressent au ciel l'une des plus touchantes prires qui aient t crites par la main des hommes. L'hymne qu'ils chantent est le fameux trio des masques; c'est un de ces rares morceaux qui, par la clart de la forme, par l'lgance et la profondeur des ides, meuvent la foule et charment les doctes. Satisfaire la fois l'intelligence des forts et le coeur de tous, n'est-ce pas le but suprme de l'art? Un changement de dcoration nous introduit dans la salle du festin magnifiquement illumine. Des deux cts de la scne, on voit deux orchestres qui n'attendent qu'un ordre du matre pour donner le signal de la fte. Don Juan, plein de verve et de bonne humeur, se promne au milieu de ses nombreux convives qu'il excite la joie. Le thme six-huit et en _mi-bmol_ majeur, sur lequel don Juan brode ses propos galants, est plein de franchise et d'lgance. Les rponses de Zerlina, le dialogue de Leporello avec Masetto, dont la jalousie est constamment en veil, les clats de la foule, tout cela forme un ensemble que dessinent harmonieusement les _apart_ des divers personnages. Cette brillante conversation est interrompue par l'arrive de trois masques que nous avons laisss la porte du chteau, et dont la prsence est annonce par un nouveau changement de mesure et de tonalit. Leporello, puis don Juan, vont au-devant d'eux avec courtoisie, et les engagent prendre leur part au plaisir commun. Ma maison est ouverte tout le monde, ajoute le matre avec l'ostentation d'un grand seigneur, et tout ici invite la libert. Sur un ordre de don Juan, le bal commence par le dlicieux menuet dont le rhythme onduleux trois-huit, confi au grand orchestre, se prolonge indfiniment comme une pense fondamentale. Peu peu et successivement les deux petits orchestres qui sont sur le thtre entament, l'un une contredanse, et l'autre une valse, dont le rhythme diffrent venant se superposer sur le rhythme primitif du menuet, agace l'oreille et pique l'attention. Pendant que don Juan danse avec Zerlina en lui disant mille douceurs, Leporello cherche distraire Masetto; les trois personnages masqus observent dans un coin la conduite de don Juan, qui leur arrache de temps en temps des soupirs douloureux et des exclamations d'horreur. Un cri perant s'lve tout coup du milieu de cette foule enivre. _Gente aiuto! aiuto!_ s'crie Zerlina perdue, que don Juan vient d'entraner dans une chambre voisine. Les musiciens s'enfuient pouvants, et les convives irrits enfoncent la porte d'o s'chappent les cris de la victime. Don Juan en sort prcipitamment, l'pe la main, tenant par les cheveux Leporello, qu'il feint de vouloir immoler pour dtourner sur lui les soupons des assistants; mais sa ruse infernale ne trompe personne. Donn'Anna, donn'Elvira et don Ottavio se dcouvrent et apostrophent don Juan d'une voix terrible en lui disant: _Tutto gia si s_, on sait tout et vous tes connu. Surpris d'abord et dcontenanc, don Juan se rassure bientt et, se retournant tout coup comme un lion poursuivi dans son dernier refuge, il affronte la multitude courrouce, qu'il brave et dfie. L'orage monte dans l'orchestre, qui se soulve et monte par un crescendo et un unisson formidables, spirale infinie qui sillonne l'espace et qui, comme la _buffera infernale_, balaye les cieux et en obscurcit les clarts. Le tonnerre gronde dans les basses, les clairs jaillissent de toutes parts; et don Juan, intrpide, _impavidus_, au milieu de cette conflagration de tous les lments harmoniques et de la colre des hommes, puisant dans l'idal qui l'illumine une force hroque, se fraye un passage travers la foule tremblante, qu'il accable de son mpris. Tel est ce morceau incroyable qui, par la multiplicit des pisodes, par la varit des caractres, par l'infinie dlicatesse des dtails, par la grandeur du plan et la puissance des effets, ne peut tre compar qu'au _Jugement dernier_ de Michel-Ange. C'est tout un drame o la passion se mle au sourire de la tristesse religieuse, conu et excut par un gnie qui unissait la grce de Raphal, la mlancolie de Virgile, la sombre vigueur de Dante et de Shakspeare. Rien de ce qui a t fait depuis ne s'approche de ce final incomparable o tous les matres ont puis larges mains. La stretta qui termine le finale du _Barbier de Sville_ procde videmment du premier finale de _Don Juan_, o Mozart a concentr toutes les beauts partielles de son oeuvre. Le dnoment gronde de loin dans l'orchestre; dans une belle salle du palais de Don Juan, claire _ giorno_, on voit une table somptueusement servie et des musiciens tout prts gayer de leurs concerts le souper du matre. Celui-ci s'assied en chantant avec dsinvolture que ce monde ne doit pas tre une valle de larmes, et que quand on est riche on a raison de se divertir. Les musiciens du petit orchestre entament alors un petit air lgant dont le rhythme six-huit ptille comme les vins gnreux que Leporello ne cesse de verser dans la coupe avide de don Juan, qui s'panouit et rayonne ce banquet de la vie o il a toujours t un fortun convive. Au milieu de fraches bouffes d'harmonie et de gais propos de table qu'il change avec Leporello, dont il se plat surprendre la gourmandise, survient donn'Elvira tout plore. Plus amante qu'pouse, toujours inquite sur le sort de celui qui a troubl son coeur et sa destine, elle vient faire un dernier effort pour le ramener de meilleurs sentiments et dtourner le coup qui le menace. Ses prires, ses larmes, ses imprcations, qui attendrissent Leporello, n'arrachent don Juan qu'un sourire moqueur et un loge magnifique du vin et de la femme, gloire et consolation de l'humanit. Tout cela forme un trio plein de verve, de contraste et de passion. En se retirant dsespre, donn'Elvira pousse un cri d'effroi dans la coulisse, qui se propage dans l'orchestre et en agite les profondeurs. Va voir ce que c'est, dit don Juan sans s'mouvoir davantage; et Leporello, revenant tout effar, raconte qu'il a vu la figure du commandeur, dont il imite la marche pesante et cadence. Il serait impossible d'exprimer par des paroles l'agitation fivreuse qui rgne dans l'orchestre pendant tout ce dialogue. Voulant s'assurer de la cause de cette frayeur, don Juan prend une bougie et va lui-mme au-devant de son convive, qui frappe la porte coups redoubls. L'entre de la statue est annonce par une succession de longs et lourds accords en r _mineur_, que nous avons dj entendus au dbut de l'ouverture, et qui branlent le sol de leurs vibrations formidables. Tu m'as invit souper, me voici, dit le commandeur. Et sur un ordre de don Juan, qui ordonne Leporello de prparer un nouveau souper, l'esprit de la mort lui crie: Arrte! Ce sont d'autres besoins qui m'amnent ici. Je t'invite aussi venir partager le pain dont je me nourris; viendras-tu?--Je viendrai, rpond don Juan avec une intrpidit que rien n'arrte. Et pendant ce dialogue sublime, les accompagnements reproduisent les progressions chromatiques, les dissonances cres et terribles qui ont t entendues au premier acte au moment du duel. Donne-moi donc ta main, rpond le commandeur. Et soudain un froid mortel pntre le coeur de don Juan sans branler son courage. Repens-toi.--Non.--Repens-toi, te dis-je, sclrat!--Non, non, jamais! rplique don Juan, qui, au milieu mme de douleurs surhumaines et dj livr aux esprits infernaux, conserve la foi d'un nophyte souriant l'aurore d'une vie nouvelle. Il disparat ainsi sous la terre, qui s'entr'ouvre pour l'engloutir. Le gnie de Mozart, on peut le comprendre maintenant, runit les dons les plus rares, et c'est l'alliance mme de facults si diverses qui prpare merveilleusement l'auteur de _Don Juan_ oprer une conciliation fconde entre toutes les parties de l'art. Enfant, Mozart tonne le monde musical par les prodiges de son talent d'excution; homme mr, il tient et surpasse tout ce qu'avait promis sa jeunesse. Il excelle dans tous les genres, il tend sa domination sur tout le vaste empire de l'art, depuis la canzonetta jusqu'au pome dramatique, depuis la sonate jusqu' la symphonie: son imagination, aussi varie que profonde, aussi tendre que sublime, exprime tous les sentiments de la nature humaine, depuis le demi-sourire jusqu' la grce, et les transports de l'amour jusqu'aux sombres terreurs de l'me religieuse; car il ne faut pas oublier que c'est la mme plume qui a crit le _Mariage de Figaro_ et la messe de _Requiem_. Aprs avoir ainsi trait tous les genres et parl toutes les langues dans les oeuvres diverses, Mozart se rsume dans un effort suprme et nous donne, avec la partition de _Don Juan_, la plus complte expression de son gnie. Lord Byron, le plus grand pote des temps modernes, a voulu rendre en posie ce caractre de _Don Juan_, que Mozart a rendu en musique; mais quelle diffrence entre la verve moqueuse, ironique, impie ou cynique du pote anglais, et la foi dans l'art sincre, convaincue, communicative et religieuse du musicien de Salzbourg! Le _Don Juan_ du pote anglais n'est que la bouffonnerie du gnie. Les notes du musicien ont vaincu d'avance les vers, comme l'me croyante de Mozart a vaincu l'me incrdule de Byron. Lisez Byron pour le faux rire, allez entendre Mozart pour voir transfigurer en mlodies diverses et dlicieuses, en sourires ou en larmes, toutes les passions du coeur humain, depuis les amours de la terre jusqu'aux enthousiasmes du ciel. XVI Bientt aprs il crivit, pour un autre thtre d'Allemagne, la _Flte enchante_, musique arcadienne qui est la musique ce que le _Songe d'une nuit d't_ de Shakspeare est la posie, une rverie entre ciel et terre, une coupe d'opium divin qui endort l'me dans la couche des nuages. Hlas! il avait dj les pressentiments de l'autre monde; la vie se retirait de lui et s'exhalait, en se retirant, en mlodies! Les gnies prcoces n'ont pas de soir; ils ont tout donn le matin. Au reste, les longues vies ne sont pas ncessaires aux grands artistes, dont le talent n'est que sensation; elles sont ncessaires aux potes, aux philosophes, aux historiens, aux orateurs politiques, parce que l'exprience et la pense, ces fruits de l'ge, sont les produits de la maturit, souvent mme de l'extrme vieillesse. La mort de son pre avait profondment attrist Mozart; il ne savait qui offrir la joie de ses triomphes; il reportait sur sa femme, Constance, et sur ses quatre petits enfants toute sa tendresse; il vivait d'amour conjugal et d'amour paternel comme il avait vcu, plus jeune, d'amour filial et d'amour fraternel; il n'avait encore que trente et un ans, et dj il ne tenait plus la vie que par ses rejetons. Le caractre de sa musique devenait de plus en plus religieux; il prfrait l'cho du sanctuaire aux applaudissements des thtres: ses chants montaient d'avance son Dieu. XVII Quant son ami et son collaborateur d'Aponte, il semble que la frquentation de Mozart avait amlior et comme converti ce don Juan de Venise. En lisant ses Mmoires, comparables aux pages des _Confessions_ de J. J. Rousseau, mais plus candides, plus naturels, moins sophistiqus et moins dclamatoires, on s'aperoit qu'aprs ses relations avec Mozart, le got, ou du moins le regret de la vertu, respire dans cet homme d'aventures qui a respir de prs l'me d'un homme de rgularit et de pit. D'Aponte enlve Trieste le coeur d'une jeune et belle Hlose, fille d'un ngociant anglais: les parents de son colire lui accordent sa main. Il part avec elle pour Londres la premire nuit de ses noces; il passe plusieurs annes en Angleterre, attach au thtre italien de cette capitale en qualit de compositeur de _libretti_, pote de commande charg de fournir des drames ou des paroles aux musiciens. Il fait une certaine fortune ce mtier; le directeur des thtres, Taylor, l'envoie en Italie, la bourse pleine d'or, la recherche des cantatrices les plus capables d'illustrer et d'enrichir son administration thtrale. D'Aponte, suivi de sa charmante femme, ne manque pas de trouver un prtexte pour passer par Venise et pour aller _Cnda_ surprendre sa famille, embrasser son vieux pre, blouir ses frres, ses soeurs, ses amis d'enfance du spectacle de sa prosprit. Nous ne pouvons rsister au dsir de traduire ce dlicieux retour de Lorenzo d'Aponte dans sa petite ville de l'tat de Venise: nos lecteurs nous le pardonneront. D'Aponte et Mozart sont insparables dans la postrit; d'ailleurs mme, dans les confidences de saint Augustin, si tendre et si pieux pour sa mre, il n'y a pas beaucoup de pages en littrature intime suprieures ce retour d'un fils aventurier dans la maison paternelle. Lisez. Mais supposez, de plus, qu'au lieu de lire dans ma traduction franaise, langue trop virile et trop peu souple pour ces mollesses effmines de l'me, vous lisez en vnitien, langue aussi balbutiante et aussi transparente que le murmure des lagunes sur le sable du Lido. Lorenzo part, il arrive Hambourg, il traverse l'Allemagne et les Alpes; il arrive ivre d'amour pour le ciel retrouv de sa patrie, Castelfranco, non loin de Venise et de Cnda, sa ville natale; laissons-le maintenant parler. XVIII Arriv Castelfranco, dit-il, et dsirant savourer de toutes les manires possibles les dlices et les surprises du retour que je me promettais, je laissai ma jeune et belle compagne de voyage seule Castelfranco, et je lui donnai rendez-vous pour nous rejoindre Trvise. Trvise n'est distant que de douze milles de Castelfranco. Nous devions nous y retrouver le 4 novembre de bonne heure. Je partis, et j'arrivai dans la soire Conegliano, qui n'est qu' huit milles de distance de Cnda, ma chre patrie. En moins d'une heure je me trouvai la porte de la maison paternelle; au moment o mes pieds touchrent la terre o j'avais eu mon berceau et o je respirai les tides haleines de ce doux ciel natal qui m'avait nourri, et qui m'avait donn l'aliment de la vie pendant tant de jeunes annes, je fus pris d'un tremblement de tous mes membres, et une telle sensation de reconnaissance et de pit courut dans mes veines, que je restai pendant un certain temps immobile et comme incapable de tout mouvement, et je ne sais combien de temps je serais demeur dans cet tat si je n'avais entendu tout coup, du haut du balcon, une voix qui sembla m'branler doucement le coeur, et que je crus reconnatre pour une voix anciennement connue de mon oreille. J'tais descendu de la voiture de poste quelque distance de la maison paternelle, afin de ne pas veiller l'attention et de ne pas laisser souponner l'arrive d'un tranger dans la ville par le bruit des roues et le pas des chevaux. J'avais envelopp ma tte d'un mouchoir qui me retombait sur le visage, de peur qu' la lueur des lanternes on ne me reconnt par les fentres; et quand, aprs avoir enfin frapp timidement la porte, j'entendis rpondre du haut du balcon: Qui est l? je m'efforai de dguiser le son de ma voix, et je ne dis que: Ouvrez! Mais ce seul mot suffit me faire reconnatre, au son de la voix, par celle de mes soeurs qui m'avait entendu et qui, jetant un grand cri de surprise et de joie, s'cria en parlant mes autres soeurs: C'est lui! c'est Lorenzo! Elles se prcipitrent toutes avec la rapidit de la foudre par l'escalier, se jetrent l'envi mon cou, m'touffant presque de caresses, et, tout en me couvrant de leurs baisers, me conduisirent mon pauvre pre qui, en entendant retentir mon nom dans l'escalier, et surtout en me revoyant ses pieds, tait rest immobile et comme ptrifi pendant quelques instants. Outre le plaisir et la surprise de mon arrive imprvue, il y avait une circonstance antrieure qui rendait cette surprise et ce bonheur infiniment plus frappants pour lui, car ce jour-l tait prcisment le second jour du mois de novembre ou le jour des Morts, fte funbre particulirement solennise dans tous les pays catholiques. Ce jour-l tous les parents et tous les amis de la maison se runissent dans la soire pour passer quelques heures ensemble en veilles de famille et en divertissements innocents. En ce moment, mon pre se trouvant donc table, entour de ses fils, de ses gendres, de ses petits-fils, de ses petits-neveux, venait de les convier boire ma sant, et en portant un _brindizi_ (un toast) il venait de se lever de sa chaise et de dire: _ la sant de notre Lorenzo, absent depuis tant d'annes; et prions Dieu qu'il nous accorde la grce de le revoir avant l'heure de ma mort!_ Les verres n'taient pas encore vids qu'on entendit frapper la porte, et que les cris de Lorenzo! Lorenzo! avaient tout coup retenti dans tous les coins de la maison. Il faudrait n'avoir point de coeur dans la poitrine pour ne pas concevoir l'tat d'un vieillard qui passait de beaucoup quatre-vingts ans dans un vnement si surnaturel. Quant moi, je peux surtout le sentir par ce que j'prouvai moi-mme. Nous demeurmes entrelacs (_avitichiati_) comme la vigne l'ormeau pendant plusieurs minutes, et, aprs un change l'envi entre nous de baisers, de caresses, d'embrassements qui durrent, cessrent, reprirent jusqu'aux douze heures de nuit, j'entendis la porte de la maison des hurlements de joie, des voix confuses qui appelaient grands cris: Lorenzo! Lorenzo! cris qui, m'ayant attir la fentre, je vis, la clart de la lune, une foule de personnes demandant entrer; la porte leur fut ouverte, et voil tout coup la chambre remplie de mes bons et chers amis de la ville, qui, la nouvelle de mon retour, taient accourus pour me voir. Je compris vritablement ce soir-l de quelles dlices peut se remplir un coeur d'homme, et combien est vrai ce vers du pote: Dulcis amor patri, dulce videre suos. _Il est doux, l'amour du pays; il est doux de revoir les siens!_ Je laisse penser ceux qui savent aimer l'impression que fit sur moi la prsence de tous ces amis plus ou moins chers, venant, aprs vingt ans d'absence, fter mon arrive au milieu de la nuit, comme si leur impatience n'avait pu attendre le jour. Aprs quelques heures de dlicieux entretiens entre eux et moi, nous nous sparmes. Alors mon pre voulut que j'allasse enfin me reposer, et m'offrit la moiti de son lit pour dormir ensemble. Je me couchai un peu avant le bon vieillard, et je le vis s'agenouiller auprs d'un crucifix qui tait attach la muraille au-dessus du second lit, pour dire ses prires accoutumes; elles durrent prs d'une demi-heure, et je l'entendis les terminer d'une voix de componction et d'attendrissement par ces paroles des psaumes: _Seigneur, congdiez maintenant votre serviteur, qui n'a plus rien vous demander!_ Aprs sa prire il se mit au lit, et, me serrant dans ses bras: mon enfant! me dit-il, maintenant que je t'ai revu, je mourrai content! Il souffla la lampe, et nous restmes quelques moments en silence, attendant le sommeil; mais entendant soupirer plus fortement qu' l'ordinaire ce tendre pre, je le priai de me dire la cause de son insomnie. Dors! dors! mon enfant, me rpondit-il avec un nouveau soupir qu'il ne pouvait comprimer, nous causerons demain. Un instant aprs il parut dormir, et je m'endormis enfin moi-mme. En me rveillant le matin avec le soleil levant, je m'aperus que j'tais seul dans le lit; il s'tait lev doucement avant le jour, et il tait all de bonne heure au march de la ville pour acheter temps les plus beaux fruits et les mets les plus recherchs de la saison pour le djeuner et pour la collation du jour. Mes jeunes soeurs, leurs maris, les enfants de celles qui taient dj mres, mes deux petits frres, Henri et Paul, taient tous runis en silence et attendant la porte de la chambre, prts s'y prcipiter au premier bruit qui leur annoncerait mon rveil; je ne sais si un mouvement, une respiration, un craquement du lit les avertit que je cessais de dormir, ce que je sais, c'est que je vis tout coup et tout la fois entrer une foule d'hommes, de femmes, de petits enfants, ouvrir les volets et se jeter confusment sur mon lit pour m'embrasser, me serrer dans leurs bras et presque m'touffer d'embrassements, de baisers et de caresses. Peu aprs cette invasion dans la chambre, mon pre rentra; ce bon vieillard tait charg, au del de ses forces, de fruits et de bouquets dont mon lit fut l'instant submerg par toute cette chre famille; ils m'en couvrirent littralement des pieds la tte en poussant des cris de joie. Dans ce tumulte de tendresse, pendant ce temps, une jolie petite servante, trs-accorte, m'apporta le caf; toute la compagnie fit cercle autour du lit; je m'assis sur mon sant, tout le monde s'assied et se met en attitude de prendre la collation en famille. En vrit, je ne me souviens pas d'avoir vu, ni avant ni aprs dans toute ma vie, une scne de gaiet et de flicit comparable cette matine de Cnda. Je me figurais plutt tre au milieu d'un groupe d'anges du paradis que d'habitants mortels de ce bas monde. Ces jeunes femmes, mes soeurs, taient toutes charmantes de visage; mais _Faustina_, la plus jeune de ces sept soeurs, tait un vritable ange de beaut; je lui proposai, en badinant, de la conduire Londres avec moi: mon pre y consentait, mais elle, ne rpondant ni oui ni non, je souponnai, non sans fondement, que bien qu'elle n'et encore que ses quinze ans accomplis, elle ne ft dj plus entirement matresse de son propre coeur. On passa insensiblement d'autres sujets d'entretien. Comme personne ne me parlait de mes deux autres frres chris, Jrme et Louis, enlevs par la mort la fleur de leur ge, je me gardais bien d'en prononcer moi-mme le nom, de peur d'attrister, par quelques douloureuses rminiscences, la joie de ce beau jour. Mais un nouveau soupir chapp de mon pre me rappela ses respirations pnibles de la nuit, et je lui en demandai encore une fois la cause: il ne me rpondit pas, mais moi, m'apercevant que ses yeux se remplissaient de larmes, j'en devinai trop la source, et je me htai de changer de discours. Comme je n'avais jusque-l parl ni peu ni beaucoup de ma chre compagne de voyage, je pensai que c'tait le moment opportun de faire mention de mon bonheur la famille; et, pour ramener sur les lvres la gaiet que les larmes mal contenues du pre avaient contriste sur les visages, je parlai ainsi: Ne pensez pas pourtant, mesdemoiselles mes soeurs, que je sois venu seul de Londres revoir mon pays; j'ai amen avec moi une belle jeune femme qui a dans comme vous sur ce thtre, et que j'aurai probablement le plaisir de vous prsenter, demain ou aprs-demain, comme une huitime soeur.--Est-elle vraiment aussi belle que vous la faites? me dit Faustina.--Plus belle encore que toi, lui rpondis-je.--Nous verrons donc ce bijou, reprit elle! Ce petit dfi de beaut rappela la bonne humeur, on demeura encore quelque temps ensemble; la fin, ils sortirent tous et toutes pour me laisser la libert de m'habiller. Mon pre resta seul prs de moi. Comme son coeur avait besoin de se soulager, je pensai que c'tait le moment de lui parler de ses deux fils perdus pendant mon absence. Ah! si ces deux pauvres enfants taient avec nous prsent, s'cria-t-il, quelle ne serait pas leur joie et la ntre? Nous pleurmes ensemble, lui ses fils, moi mes frres; je parvins le consoler en lui promettant qu'avant de partir de Cnda je lui ferais voir une chose qui compenserait un peu les pertes de famille que nous avions faites (sa jeune femme). Nous revnmes insensiblement la gaiet; j'allai rendre visite toutes les personnes qui taient venues nous visiter la veille au soir; je revis quelques-unes de mes anciennes amies de jeunesse, qui m'accueillirent avec une joie et une courtoisie tendre, pareille aux sentiments que j'prouvais moi-mme les revoir; et ce ne fut qu' l'heure du dner, l'aprs-midi, que je prvins la famille et les amis que je devais partir, ds le lendemain, pour Trvise et peut-tre pour Venise. Le quatrime jour de novembre, je me disposai en effet partir pour Trvise. Comme mon intention tait de revenir promptement Cnda, avec ma femme, je me proposais d'emmener avec moi au-devant d'elle, dans ce petit voyage, la plus jeune de mes soeurs, Faustina, et mon plus jeune frre, Paulo, qui avait connu autrefois ma femme pendant qu'elle tait encore ma fiance Trieste. Mais, peine le bruit de mon dpart avec eux se fut-il rpandu dans la ville, que toute la jeunesse de l'endroit se pressa autour de la porte pour attendre que je sortisse de la maison. Je pensais que c'tait dans l'intention de me souhaiter un heureux voyage et un prompt retour; pas du tout: c'tait pour me conjurer, d'une voix unanime, de ne pas emmener avec moi la belle Faustina; et comme ces supplications avaient presque l'accent de la dfiance et de la menace, je dus promettre avec serment que je la ramnerais Cnda avant que trois jours fussent couls. Nous arrivmes le mme soir Trvise; ma femme, contre mon attente, n'y arriva que le lendemain matin; j'tais la fentre de l'auberge l'attendre avec impatience, quand je vis approcher la voiture; je descendis prcipitamment l'escalier pour courir la recevoir dans mes bras. Mon frre, qui m'avait plaisant sur mon anxit de la revoir et sur mon agitation pour ce retard de quelques heures, ne croyait voir qu'une danseuse de thtre, comme je l'avais dit Cnda. Nous allons donc voir enfin cette perle incomparable, plus belle que toi! avait-il dit Faustina. Nous montmes les degrs, ma jeune femme et moi; comme elle portait un voile qui lui couvrait entirement la figure, mon frre, qui se souvenait du voile noir de Trieste que j'avais soulev par badinage la premire fois que je la vis, fit le mme geste que moi; il avait aim tout enfant, Trieste, celle qui tait devenue ma femme, d'une tendresse passionne. Il m'avait demand mille et mille fois des particularits sur elle; je lui avais rpondu toujours par des gnralits, sans lui laisser ni souponner ni esprer que ma _Nancy_ tait celle que j'avais pouse; comment imaginer et surtout comment peindre sa surprise, en la reconnaissant sous le voile qui venait de l'autre? Bien que la Faustine ft vritablement d'une beaut accomplie et assez orgueilleuse pour savoir parfaitement combien elle tait admire, elle ne put s'empcher de s'crier: _C'est vrai, c'est vrai, elle est encore plus belle que moi!_ Cette surprise fut le premier et le plus grand plaisir que j'prouvai Trvise. Son retour Cnda avec sa Nancy, sa Faustine et son frre, et la sparation dfinitive de cette aimable famille pour retourner Londres, sont peints avec la mme vivacit et la mme candeur d'me et de style. Nous ne connaissons dans aucune langue des scnes domestiques qui remuent plus doucement et plus profondment les fibres de famille. Les Mmoires de d'Aponte en sont partout mus; c'tait un de ces coeurs vicis la surface par les ballottements d'une vie aventureuse, mais en qui il reste le fond d'o toute vertu peut renatre, la nature. Il part de Cnda pour Londres, il y prospre un moment dans des spculations de thtre et de librairie; il y succombe ensuite sous un dluge d'adversits domestiques et de dettes; il se rfugie avec sa femme et ses enfants aux tats-Unis, il y professe la littrature italienne un peuple qui n'est pas encore parvenu l'ge littraire; il y meurt donc de misre, mais toujours jeune quatre-vingt-dix-sept ans! C'est la rsipiscence de _Figaro_, c'est la vieillesse de _don Juan_, mille fois pire que le coup de tonnerre de son drame. C'est l'ge de soixante-seize ans qu'il crit sur les brumes de New-York ces pages ivres encore d'adolescence, d'amour et de gloire; la jeunesse de ces hommes est dans leurs adversits. Leur longue lutte avec la fortune est un exercice qui les rajeunit en les terrassant. Ils boivent leur sueur comme des naufrags du sort, pour se dsaltrer et retremper leurs forces. Nous regretterions de n'avoir pas connu ces Mmoires rests obscurs de d'Aponte; c'est un trsor de littrature vnitienne qui vaut un regard de ce sicle et la traduction d'une main lgre. Nous ne nous tonnons plus de l'amiti de Mozart pour cet aventurier d'lite; l'homme religieux a ses indulgences, qui sont les grces de la vertu. XIX Quant Mozart lui-mme, il n'tait pas destin par la nature jouer longtemps ainsi avec les malignits du sort. Tout tait srieux en lui, parce que tout tait sublime; sa pit, qui tait l'hritage de son pre et de sa mre, lui faisait lever sans cesse sa pense vers ce ciel chrtien o il les voyait des yeux de sa foi. Quelques passages de ses lettres sa soeur, heureuse Salzbourg dans un mariage d'inclination, rvlent les srnits pieuses de sa pense. Cette pense se traduisait en musique d'glise; il pensait en sons, ces sons remplissaient d'me les votes des cathdrales. Une phrase musicale de Mozart convertit autant de coeurs qu'un sermon, car tout ce qui lve convertit. Dieu est en haut, son gnie montait toujours. Semblable au pote franais Gilbert, qui chanta mourant sa propre mort, Mozart se chanta lui-mme l'ternelle paix sur son lit d'agonie dans son _Requiem_. Il expira trente-cinq ans, en 1791. La terre ne se doutait pas de ce qu'elle perdait: il fallut trente ans son nom pour mrir la gloire que ce nom possde aujourd'hui. Mais Rossini allait natre au moment o Mozart mourait, comme si la Providence avait voulu que la voix et l'cho ne fussent spars que d'un instant dans l'oreille du sicle. Quand nous disons l'cho, nous ne prtendons pas dgrader le gnie original de Rossini au rle de rpercussion du gnie de Mozart; Rossini c'est Mozart heureux, Mozart c'est Rossini grave. Ils sont diffrents mais gaux; Mozart est la mlodie pensive du Tyrol et de l'Allemagne, Rossini c'est la gaiet et l'ivresse de Naples; nous portons nos climats en nous. Rossini tait plus fait pour le drame musical, Mozart pour la mlodie lyrique isole de l'orchestre et de l'acteur. Sa musique se suffisait elle-mme; il chante pour chanter, Rossini pour mouvoir et pour plaire. XX Maintenant si l'on nous demande laquelle des musiques nous prfrons, de celle qui chante seule sans parole, ou de celle que le dialogue accompagne des paroles sur la scne, nous n'hsitons pas prfrer la musique non dramatique la musique thtrale. Ce n'est que pour le vulgaire qu'un art se popularise en se msalliant. Que penseriez-vous de la sculpture qui emprunterait les couleurs de la peinture pour rendre les divines formes de Phidias plus semblables aux figures de cire colories devant lesquelles s'extasie l'ignorante multitude de nos places publiques? Que penseriez-vous de la peinture qui relverait en bosse les dessins de Raphal ou de Titien pour donner plus d'illusion et plus de saillie ses tableaux? Vous penseriez que ces deux arts sortent des conditions propres que la nature leur a assignes, pour produire plus d'effets peut-tre; mais quels effets! des effets grossiers, sensuels, des enthousiasmes de populace, au lieu des extases de vritables amateurs d'lite. Or, en fait d'art, la sensation est dans la foule, mais le jugement est dans l'lite. Eh bien, c'est l prcisment ce que fait le musicien, ce parleur sans parole de la langue des sens, quand il s'associe au pote dramatique pour faire dialoguer, frmir, sangloter, crier, hurler sa musique dans ce qu'on appelle un opra sur un thme donn par son pote. Il augmente l'effet matriel de son art; mais il l'augmente en altrant sa nature, en abdiquant son indpendance, en mlant un art un autre art, et mme plusieurs autres arts, de manire en accrotre l'effet sur les sens, mais en diminuer la vritable magie sur l'me. Nous comprenons trs-bien que le musicien, le pote, le dcorateur, le chanteur, le danseur, le dclamateur dramatique, le peintre et le statuaire aient eu la pense de s'associer en un seul groupe d'arts confondus sur la scne, afin de produire sur la multitude un prestige souverain l'aide de tous ces prestiges runis. Nous n'chappons pas nous-mme la toute-puissance sensuelle de ce spectacle o le pote compose et versifie, o le peintre dcore, o l'architecte construit, o la danseuse enivre l'oeil par la beaut, le mouvement, l'attitude; o le dclamateur rcite, o le personnage tragique ou comique rit et pleure, se passionne, tue ou meurt en chantant; o l'orchestre enfin, semblable au choeur de la tragdie antique, accompagne et centuple toutes ces impressions du drame par ces soupirs ou par ces tonnerres d'instrumentation savants qui caressent ou qui brisent chaque fibre sonore du faisceau de nos nerfs en nous. Mais, quelle que soit la force irrsistible de cette impression des arts coaliss sur notre nature, tout en la subissant nous la jugeons, et en la jugeant du point de vue vritablement spiritualiste, c'est--dire du point de vue lev et vrai de l'art, nous ne pouvons nous empcher de regretter pour chacun de ces arts en particulier cette coalition, ou plutt cette promiscuit qui altre chacun dans son essence. Nous ne pouvons nous empcher de croire que la peinture est plus belle sur un tableau isol de Raphal, dans la solitude d'une galerie du Vatican, que sur une toile de dcoration d'opra; que la posie est plus divine dans une page d'Homre, de Virgile, de Dante ou de Ptrarque, que dans la vocalisation d'un chanteur et d'une cantatrice; que l'acteur tragique est plus puissant en rcitant simplement son rle sur sa planche entre deux lampes, sans autre prestige que son me, son accent, son geste, qu'en le chantant au milieu des fantasmagories de la dcoration du costume, du ballet et de l'orchestre; qu'enfin le musicien est plus loquent et plus pathtique dans la sublime nudit de ses notes que dans l'alliance htrogne de ses notes avec la posie, le drame, la dclamation, la dcoration, la danse et les oripeaux. Il y a de l'adultre entre un art et un autre art: leur vraie nature leur interdit certaines unions, sous peine de se diminuer en croyant se grandir. L'antiquit le savait: la Grce, qui avait tout invent, n'avait pas invent ces associations contre nature. Chaque art y tait d'autant plus complet qu'il tait plus isol et plus lui-mme. Nous n'accusons pas ces derniers compositeurs, tels que Mozart, Rossini et leurs mules, de se prter ces alliances forces; nous les plaignons: la dclamation n'est pas faite pour chanter, la musique n'est pas faite pour dclamer. chacun sa sphre. Nous concevons que la foule s'y trompe et que la musique ne dise rien ses oreilles sourdes, moins qu'un orchestre immense ne lui fasse du bruit, que des paroles ne lui interprtent des notes, et qu'une tragdie ne lui traduise ces paroles et ces notes par ses gestes, par son accent et par sa physionomie. Mais les hommes dous du sens musical, tels que ces grands compositeurs ou tels que ceux qui sont dignes de les comprendre, qu'en ont-ils besoin? Est-ce que la musique n'est pas une langue complte, une langue aussi expressive, une langue aussi gnratrice d'ides, de passions, de sentiments, de fini et d'infini que la langue des mots? Est-ce que cette langue des sons, par son vague mme et par l'illimitation de ses accents, n'est pas plus illimite dans ses expressions que les langues o le sens est born par la valeur positive du mot et par la syntaxe, cette place oblige du mot dans la phrase! Est-ce que l'homme qui parle le mieux ou qui crit le mieux sa langue n'prouve pas, chaque instant, qu'il y a des nuances, des spiritualits, des inexpressibilits, de ces sensations, de ces penses, de ces sentiments qui meurent sur ses lvres ou sous la plume, faute de paroles assez indfinies pour les rendre? Est-ce qu'on n'est pas touff quelquefois dans l'amour, dans l'enthousiasme, dans la prire, par l'impossibilit de produire au dehors en paroles l'impression qui vous oppresse? Est-ce que le soupir, le gmissement, le cri inarticul ne sont pas alors la seule jaculation des ides ou des sentiments? Est-ce que la musique est autre chose que ce soupir, ce gmissement, ce cri mlodieux qui commence sur nos lvres juste o l'inexprimable par les mots commence? Est-ce qu'une symphonie de Beethoven n'est pas mille fois plus dramatique, pour une imagination rveuse de l'amateur prdestin et passionn de musique, que tous les drames crits par un pote pour servir de texte ou de cadre un drame musical sur le thtre? Est-ce que vous avez jamais prouv dans aucun thtre une impression musicale comparable un chant religieux de la voix ou de l'orgue solitaire exhalant autour des autels ou des tombeaux, sous les arches d'une cathdrale, l'_Hosanna_ mlodieux, le _Stabat_ sanglotant, le _Requiem_ suppliant ou rsign de Mozart? Est-ce qu'un air populaire jaillissant tout coup l'oreille des voyageurs d'une vague de la mer de Naples, d'une gorge du Tyrol, d'une le de la Grce, d'un lac d'cosse, ou par la flte ou par la voix d'un berger, d'un pcheur, d'une jeune fille sur la terrasse de sa chaumire, n'a pas fait monter et vibrer en vous mille fois plus de cordes sympathiques l'me que tous les orchestres d'opra? Et cela, pourquoi? Parce que les paroles, bien qu'en expliquant la musique pour le vulgaire, limitent cette musique pour le coeur et pour l'imagination de l'homme bien organis: la parole, c'est le fini; la musique, c'est l'infini: voil son domaine! Les paroles sont un poids de plomb que le musicien est oblig, cause de la foule, d'attacher ses notes pour les retenir terre et pour les empcher de s'envoler trop haut, trop loin dans l'espace. Quant nous, nous aimons mieux dtacher ce plomb des ailes du musicien et nous laisser emporter par lui seul au troisime ciel. XXI Un homme d'un gnie tout fait fantastique, et par consquent tout fait musical, le somnambule Hoffmann, compatriote et adorateur de Mozart, a dcrit dans quelques pages l'impression qu'il ressentait de la musique de l'auteur de _Don Juan_. Nous aimons retrouver ainsi dans Hoffmann nos propres enthousiasmes pour les divines mlodies du Raphal de Salzbourg. coutez ce rve veill: Un bruit assourdissant, le cri rpt: Le thtre commence! me tirrent du doux sommeil dans lequel j'tais tomb. Les basses murmuraient de concert, un coup de timbales, un accord de trompettes, un _ut_ chapp lentement d'un hautbois, les violons qui s'accordent: je me frotte les yeux. Le diable se serait-il jou de moi dans mon enivrement? Non, je me trouve dans la chambre de l'htel o je suis descendu hier demi rompu. Prcisment, au-dessus de mon nez, pend le cordon rouge de la sonnette. Je le tire avec violence: un garon parat. Mais, au nom du ciel, que signifie cette musique confuse si prs de moi? Va-t-on donner un concert dans la maison? --Votre Excellence (j'avais bu du vin de Champagne la table d'hte), Votre Excellence ne sait peut-tre pas que cet htel touche au thtre? Cette porte tapisse conduit un petit corridor d'o l'on entre dans la loge n 23: c'est la loge des trangers. --Comment! la loge des trangers?--Oui, une petite loge qui ne contient que deux personnes, trois au plus: elle est rserve aux gens de distinction; tout proche du thtre, grille et tapisse de vert. S'il plaisait Votre Excellence... On donne aujourd'hui _Don Juan_, du clbre Mozart. Le prix de la place est d'un cu et de huit gros; nous le mettrons sur le compte. Il pronona ces derniers mots en ouvrant dj la porte de la loge, tant au seul nom de _Don Juan_, je m'tais empress de me prcipiter dans le corridor par la porte tapisse. La salle tait vaste, dcore avec got et claire d'une faon brillante; les loges et le parterre taient chargs de monde. Les premiers accords de l'ouverture me convainquirent que l'orchestre tait excellent; et si les chanteurs le secondaient quelque peu, je devais m'attendre toutes les jouissances que me promettait le chef-d'oeuvre. Dans l'andante, l'effroi du terrible et souterrain _regno del pianto_ s'empara de moi; l'horreur pntra dans mon me. La joyeuse fanfare, place la septime mesure de l'allgro, rsonna comme les cris de plaisir d'un criminel; je crus voir des dmons menaants sortir de la nuit profonde; puis des figures animes par la gaiet danser avec ivresse sur la mince surface d'un abme sans fond. Le conflit de la nature humaine avec les puissances inconnues qui la circonviennent pour la dtruire, s'offrit clairement mon esprit; enfin, la tempte s'apaisa, et le rideau fut lev. Gel et mal content sous son manteau, Leporello s'avance vers le pavillon, par la nuit noire, et commence: _Notte e giorno fatigar._ Ainsi de l'italien, me dis-je: _Ah! che piacere!_ Je vais donc entendre tous les airs, tous les rcitatifs tels que le grand matre les a conus dans son esprit, et tels qu'il nous les a transmis! Don Juan se prcipite sur la scne, et, derrire lui, donn'Anna retenant le coupable par son manteau. Quel aspect! Elle et pu tre plus lgre, plus lance, plus majestueuse dans sa dmarche; mais quelle tte! Des yeux d'o s'chappent, comme d'un point lectrique, l'amour, la haine, la colre, le dsespoir; des cheveux dont les anneaux flottants volent sur le cou d'un cygne; ce blanc nglig qui recouvre et trahit la fois des charmes qu'on ne vit jamais sans danger. Encore soulev par l'motion, son sein s'abaisse et s'lve violemment. Et quelle voix! coutez-la chanter: _Non sperar se non m'uccidi._ travers le tumulte des instruments s'chappent, comme par clairs, les accents infernaux. L'actrice qui a reprsent donn'Anna se glisse pendant l'entr'acte dans la loge d'Hoffmann. Il la reconnat, il cause avec elle. Tandis qu'elle parlait de _Don Juan_ et de son rle elle dans le drame, il semblait que tous les trsors secrets de ce chef-d'oeuvre s'ouvraient moi, et que je pntrais pour la premire fois dans un monde tranger. Elle me dit que la musique tait sa vie entire, et que souvent elle croyait comprendre, en chantant, mainte chose qui gisait ignore en son coeur. Oui, je comprends tout alors, dit-elle l'oeil tincelant et la voix anime; mais tout reste froid et mort autour de moi, et lorsque, au lieu de me sentir, de me deviner, on m'applaudit pour une roulade difficile ou pour une _fioritura_ agrable, il me semble qu'une main de fer vienne comprimer mon coeur! Mais vous, vous me comprenez, car je sais que l'empire de l'imagination et du merveilleux o se trouvent les sensations clestes vous est ouvert aussi. --Quoi! femme divine!... tu... vous connaissez?... Elle sourit et pronona mon nom. La clochette du thtre retentit: une pleur rapide dcolora le visage dpouill de fard de donn'Anna; elle porta sa main son coeur, comme si elle et prouv une douleur subite, et, disant d'une voix teinte: Pauvre Anna, voici tes moments les plus terribles! Elle disparut de la loge. Le premier acte m'avait ravi; mais, aprs ce merveilleux incident, la musique opra sur moi un effet bien autrement puissant. C'tait comme l'accomplissement longtemps attendu de mes plus doux rves, comme la ralisation de mes pressentiments les plus secrets. Dans la scne de donn'Anna, je me sentis soulev par une voluptueuse atmosphre qui me balanait lgrement, mes yeux se fermaient malgr moi, et j'prouvais comme la sensation d'un baiser sur mes lvres; mais ce baiser avait toute l'impalpabilit du son le plus harmonieux. Le choeur avait consomm l'oeuvre; je m'enfuis dans la disposition la plus exalte o je me fusse jamais senti dans ma chambre. Je me sentais l'troit dans cette triste chambre d'auberge. Vers minuit je crus entendre du bruit prs de la porte tapisse. Qui m'empche de visiter encore une fois le lieu de cette singulire aventure? Peut-tre la reverrai-je encore! Il m'est facile d'y porter cette petite table, deux bougies, ce pupitre. J'y cours. Le garon vient m'apporter le punch que j'ai demand; il trouve ma chambre vide, la petite porte ouverte; il me suit dans ma loge et me lance un regard quivoque. un signe que je lui fais, il pose le bowl sur la table et s'loigne, tout en se retournant encore vers moi, une question sur les lvres. J'appuie mes deux coudes sur le bord de la loge, et je contemple la salle dserte, dont l'architecture, magiquement claire par mes deux lumires, se projette bizarrement en reflets merveilleux. Le vent, qui pntre travers les portes entr'ouvertes, agite le rideau. S'il se levait! si donn'Anna venait encore m'apparatre! Donn'Anna! m'criai-je involontairement. Mon cri se perdit dans l'espace vide, mais il rveilla les esprits des instruments de l'orchestre. Il en sortit un accent faible et singulier, comme s'ils eussent murmur ce nom chri. Je ne pus me dfendre d'une terreur secrte, mais qui n'tait pas dpourvue de charme. Maintenant, je suis plus matre de mes sensations, et je me sens en tat, mon cher Thodore, de t'indiquer ce que j'ai cru saisir dans l'admirable composition de ce divin matre. Le pote seul comprend le pote; les mes qui ont reu la conscration dans le temple devinent seules ce qui reste ignor des profanes. Si l'on considre le pome de _Don Juan_ sans y chercher une pense plus profonde, si l'on ne s'attache qu'au drame, on doit peine comprendre que Mozart ait pens et compos sur un thme si lger une telle musique. Mais cette musique, c'tait lui; le drame, c'tait le pote................... Deux heures sonnent! une commotion lectrique me saisit. Je sens les douces vapeurs des parfums italiens qui me firent pressentir hier la prsence de ma voisine; un sentiment indfinissable, que je ne pourrais exprimer que par le chant, s'empare de moi. Le vent s'engouffre avec plus de bruit dans la salle, les cordes du piano de l'orchestre frmissent. Ciel! il me semble entendre comme dans le lointain, porte sur les sons ails d'un orchestre vaporeux, la voix d'Anna, qui chante: _Non mi dir bell' idol mio!_ Ouvre-toi, royaume loign et inconnu, patrie des mes! paradis plein de charmes, o une douleur cleste et indicible remplit mieux qu'une joie infinie toutes les esprances semes sur la terre. Laisse-moi pntrer dans le cercle de tes ravissantes apparitions; puissent les rves qui tantt m'inspirent l'effroi, et tantt se changent en messagers de bonheur, tandis que le sommeil retient mon corps sous des liens de plomb, dlivrer mon esprit et le conduire aux plaines thres! CONVERSATION TABLE D'HTE. UN HOMME RAISONNABLE (frappant sur le couvercle de sa tabatire). Il est bien fatal que nous ne puissions entendre de sitt un opra bien excut! Mais cela vient de cette maudite exagration. UN HOMME BASAN. Oui, oui! je l'ai dit assez souvent! le rle de donn'Anna lui fait toujours mal! Hier, elle tait comme possde. On dit que, pendant tout l'entr'acte, elle est reste vanouie, et, aprs la scne du second acte, elle a eu des attaques de nerfs. UN INSIGNIFIANT. Oh! contez-moi donc cela?.... L'HOMME BASAN. Eh! sans doute, des attaques de nerfs, et si terribles, qu'on n'a pas pu l'emporter du thtre. MOI. Au nom du ciel! ces attaques sont-elles dangereuses! Reverrons-nous bientt la signora?... L'HOMME RAISONNABLE (prenant une prise de tabac). Difficilement, car la signora est morte cette nuit, au coup de deux heures. Cette catastrophe de la reprsentation de _Don Juan_, de Mozart, raconte ainsi par un indiffrent Hoffmann, une table d'auberge, le lendemain de cette nuit qui avait transfigur l'amateur en pur esprit, nous rappelle la mort de madame Malibran, la plus extatique apparition de la beaut, de l'enthousiasme et de la musique incre, morte aussi d'excs d'impression musicale, aprs une reprsentation de Mozart. N'ai-je pas vu aussi un rossignol tomber de la branche, aprs avoir chant jusqu' la mort, pour sa compagne, le coeur clat de mlodie?... Si je devais renatre sur la terre, je demanderais de renatre avec le gnie de Mozart ou de Rossini, et avec la voix de Malibran, prfrant leurs notes aux plus beaux vers, et la langue de l'infini la langue des mots. Les hommes parlent, les anges chantent. LAMARTINE. End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 5), by Alphonse de Lamartine License: Share Alike