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(2e PARTIE) I Nous avons dit, en finissant le dernier Entretien, qu'il y avait un amour d'abord innocent, puis imprudent, puis mortel, mais toujours inspirateur, dans le gnie de Lopold Robert, et que le secret de ses tableaux tait dans son me. Racontons ce qu'on sait de ce mystre; cela nous aidera comprendre le prodigieux effet des peintures de ce jeune homme, ds qu'elles parurent aux regards du public. Il en sortit comme une flamme, parce qu'il avait dlay ses couleurs sur sa palette avec des larmes et avec du feu. Telle inspiration, tel effet; voil le secret de l'impression qu'on produit dans tous les arts, soit avec la parole crite, soit avec les notes, soit avec le pinceau; car l'art, au fond, ne vous y trompez pas, ce n'est que la nature. II En ce temps-l vivaient, tantt Florence, tantt Rome, tantt en Suisse, au bord du lac de Constance, des familles exiles, dont les prodigieuses vicissitudes d'lvation et de chute seront l'tonnement de l'histoire. Elles taient alors le spectacle de l'Italie: c'taient des branches de la famille des Bonaparte. Plusieurs de ces branches, dtaches du tronc par l'exil de Napolon Sainte-Hlne, s'taient rfugies en Italie, terre des ruines et patrie de leurs anctres. C'tait d'abord la mre de Napolon, _Hcube_ de cette race, vivant l'ombre, avec ses orgueils et ses mmoires d'aeule, dans le palais du cardinal son frre. C'tait Lucien Bonaparte, dont le nom rpondait autant la Rpublique qu' l'Empire, caractre deux aspects des hommes de deux dates, la Rpublique et l'Empire. Il avait ddaign un trne offert au prix de la rpudiation d'une pouse de son choix; il levait une belle et nombreuse famille de fils et de filles qui portent tous, dans un coin de leur nature, le sceau d'une trange puissance d'originalit et de volont. Parent de la femme de Lucien par ma mre, j'ai eu moi-mme l'occasion de connatre cette femme, que son mari avait prfre un sceptre. Ceux de ses enfants que j'ai connus par elle avaient une empreinte de son nergie: Romains, Corses, Toscans, natures granitiques. III C'tait ensuite Louis Bonaparte, roi volontairement descendu du trne de Hollande, homme n pour tre le contraste avec le chef de sa maison, fait pour la vie prive, ambitieux de repos, de mrite littraire, et non de puissance. Je l'ai connu mystrieusement Florence, pendant plusieurs annes, sans que le public souponnt nos rapports, que les convenances politiques de ma situation m'empchaient d'bruiter. Je n'allais jamais dans son palais; il venait chez moi, la nuit, dans une voiture sans armoirie, suivi d'un seul valet de chambre qui aidait ses pas infirmes monter l'escalier de ma villa, hors des murs de Florence. Nous passions de longues soires, tte tte, dans des entretiens purement littraires ou philosophiques qu'il avait la complaisance de rechercher. Je servais les Bourbons; il tait Bonaparte: il y avait cette incompatibilit entre nous; mais il tait avant tout philosophe et pote; il me lisait ses compositions; j'oubliais qu'il tait roi d'une dynastie que je ne reconnaissais pas: les lettres nivellent tout pendant qu'on en parle. L'entretien termin, bien avant dans la nuit, je le reconduisais respectueusement jusqu' sa voiture; il laissait aprs lui dans ma pense un parfum d'honntet que je crois respirer encore. IV C'tait la famille de Joseph Bonaparte, ex-roi de Naples et d'Espagne, rfugi en Amrique avec d'opulents dbris de ses royauts. C'tait la princesse Borghse, soeur de Napolon. Je vivais familirement avec son beau-frre, le prince Aldobrandini, et je voyais habituellement son mari, le prince Borghse, le Crassus de l'Italie moderne. Il tait n pour jouir et pour faire jouir, non pour gouverner; homme fminin, mari indulgent, prince nul. Il habitait ses palais de Toscane; sa femme habitait son palais et ses villas impriales de Rome. Je ne l'ai jamais connue, mais je l'ai entrevue quelquefois dans ses promenades en voiture sous les pins parasols, travers les statues, moins belles qu'elle, des jardins Borghse. C'tait dans les dernires annes de sa courte vie; elle resplendissait encore des reflets de son soleil couchant, comme une tte de Vnus grecque effleure, dans un muse, par un dernier rayon du soir. Je ne sais par quel caprice, dans une femme o tout tait caprice, jusqu' la mort, elle menait ordinairement avec elle un pauvre capucin, assis ses cts dans sa voiture. Le contraste de ce capuchon de laine brune, de cette tte de l'asctisme chrtien, ct de ces cheveux sems de fleurs et de ce visage de beaut mourante aprs tant d'clat, faisait monter le sourire aux lvres ou les larmes aux yeux. Charmante crature qui mourait enfant! V C'tait la reine Hortense, femme de Louis Bonaparte, qui venait de temps en temps Rome ou en Toscane voir ses fils, et qui retournait vite sa solitude de Suisse. J'tais dj prmaturment connu littrairement alors; elle tait illustre par son rang, ses malheurs, son got pour les lettres, son talent pour la musique; elle voulait me voir; elle me fit tmoigner le dsir de me rencontrer, comme par hasard, dans une alle _des Cascines_, o j'avais l'habitude de me promener cheval; elle m'assigna plusieurs fois la place et l'heure. J'y manquai toujours; j'avais contre elle les prventions vives d'un partisan de Louis XVIII; j'accusais cette reine d'avoir tremp dans le retour de l'le d'Elbe, en 1815. Je me privai d'un grand plaisir pour ne pas faire une infidlit de simple politesse aux rois que je servais. C'tait enfin le prince Napolon, fils an du roi de Hollande et de la reine Hortense, frre du prince, alors inconnu, qui les versatilits du peuple, les inexpriences de la libert, les impatiences de la multitude et les pripties du sort prparaient de loin, dans l'ombre, un second empire. Ce prince, fils d'Hortense (nous parlons de celui qui n'est plus), tait un des hommes que les dons de la nature et les perfectionnements de l'ducation avaient faonns pour toutes les fortunes. On venait, par un mariage de famille, de lui donner pour pouse sa cousine, la princesse Charlotte, fille ane de Joseph Bonaparte: cette famille, impriale par le souvenir, proscrite par le prsent, ne pouvait gure s'unir qu'avec elle-mme. Je n'ai fait qu'entrevoir cette princesse Charlotte, cause innocente ou fatale de la mort de Lopold Robert. J'en dirai peu. Quant son mari, le prince Napolon, l'attrait empress qu'il tmoignait pour moi tablit entre nous des rapports gns par la politique, mais bizarres, qui ressemblaient ces inclinations furtives qu'on s'avoue du regard et qu'on se dissimule des lvres. Il avait l'extrieur d'un hros de roman, mais tempr par la modestie, ce voile du vrai mrite. Sa taille tait lgante; sa tte, dgage de ses paules minces, semblait s'incliner de peur d'humilier la foule; son oeil tait limpide, sa bouche ferme; sa physionomie intressait avant qu'on et appris son nom; il y avait dans ses traits cette dignit qui survit aux clipses du sort. Il n'y avait pas de mre qui n'et dsir l'avoir pour poux de sa fille, pas d'homme qui n'et voulu en faire son ami. Je n'ai connu que le duc d'Orlans, en France, qui reprsentt si bien l'esprance d'une dynastie; mais le duc d'Orlans avait trop d'intention dans l'attitude: on voyait qu'il posait involontairement pour un trne populaire. Le prince Napolon ne posait pas, il primait et il charmait. S'il n'avait t Bonaparte je l'aurais aim avec plus de libert. VI Nous nous rencontrions souvent la cour: les convenances politiques ne nous permettaient pas de nous voir ailleurs; mme la cour, et confondus par le mouvement du salon dans les mmes groupes, nous ne pouvions pas, sans veiller les ombrages de la diplomatie, nous adresser directement la parole. Il avait donc t convenu entre nous, par l'intermdiaire d'un ami commun, que nos conversations seraient double entente; que nous ne nous regarderions jamais face face en causant ensemble, mais que nous aurions l'air de nous adresser un troisime interlocuteur dans la confidence des deux; que chacun de nous paratrait adresser ce tiers complaisant ce que nous avions nous dire; que nous nous entretiendrions obliquement, par ricochet, et que nos paroles, insaisissables ainsi la foule, ressembleraient ces projectiles qu'on dirige d'un ct pour frapper ailleurs. Nous observmes longtemps, avec une gale adresse, cette convention diplomatique de salon. La conversation y perdait en abandon, mais elle y gagnait en piquant; la gne inspire, et l'attrait d'esprit que nous prouvions l'un pour l'autre s'en accrut encore. Il n'esprait pas me ramener ses opinions de famille; je n'avais rien flatter en lui que la proscription: il y avait entre nous toute une dynastie. VII Un jour cependant, et sans avoir concert la rencontre, nous nous trouvmes inopinment rapprochs par un de ces accidents de voyage qui ont l'air de prmditation et qui sont des hasards. C'tait dans une chaude semaine du mois de juillet, en Italie. Nous allions chercher, ma jeune femme et moi, les sites pittoresques et la fracheur des eaux et des bois dans les hautes gorges du groupe des Apennins, _Vallombrose_ et aux _Camaldules_, deux clbres abbayes presque inaccessibles, comme la Grande-Chartreuse de Grenoble. Aprs avoir pass l quelques-uns de ces jours qui ressemblent des haltes du temps o la vie cesse de fuir, dans les vastes cellules, dans les longs corridors frais, au bord des bassins glacs et sous les sapins aux murmures lyriques de Vallombrose, nous redescendmes dans la profonde valle qui spare de la Toscane habite cette oasis de paix, et nous reprmes cheval la route d'une autre oasis encore plus enfonce dans le ciel au del des nuages: les _Camaldules_. La saison tait caniculaire, malgr les haleines du torrent presque dessch dont nous suivions les bords, et qui montrait ses blocs rouls nu dans son lit, comme Job montrait ses os Dieu dans sa nudit sur sa couche. La rverbration du soleil contre les parois de marbre de la valle incendiait l'air respirable; nous cherchmes, vers le milieu du jour, un abri sous un vaste _caroubier_, espce d'oranger sauvage et gigantesque qui affecte la rgularit immobile de l'oranger taill par la main de l'homme, qui porte des fves succulentes pour les chevaux du dsert, et qui verse, de son dme touffu et toujours vert, une ombre impermable au soleil de midi. Nous nous oublimes trop longtemps, sur la foi de nos guides, dans cette sieste sous l'arbre. Quand nous remontmes sur nos vigoureux petits chevaux de Corse, pour gravir le plateau rocheux qui monte aux Camaldules, la nuit en descendait grandes ombres. Avant d'atteindre la cime du plateau, et de tourner gauche dans la gorge sombre de pturages, de torrents, de grands bois qui servent d'avenues l'abbaye, la nuit tait faite; on ne voyait plus le chemin sous les pas de son cheval; quelques rares lueurs, travers les branches d'arbres, indiquaient seules une ou deux chaumires parses, chlets des pasteurs de l'Apennin plaqus sur les flancs de la montagne, notre gauche; droite, le murmure d'un torrent invisible et profondment encaiss montait comme une terreur dans la nuit. VIII Aprs avoir suivi longtemps ttons le sentier tnbreux qui mne l'abbaye, nos guides arrtrent nos chevaux; ils sonnrent aux grilles pour demander l'hospitalit habituelle aux plerins et aux voyageurs. On leur rpondit rudement des fentres que l'heure tait indue, qu'on n'ouvrait plus de nouveaux htes, et que d'ailleurs le monastre tait plein de visiteurs arrivs avant nous. Les guides eurent beau rpliquer qu'ils conduisaient le ministre de France et sa famille, que nous avions des lettres du tout-puissant ministre d'tat _Fossombroni_, qui nous recommandait au prieur, les fentres se refermrent, les lueurs des flambeaux s'teignirent dans le monastre, et il nous fallut reprendre, pour trouver un abri, le sentier par lequel nous tions venus. IX Pendant que nous vaguions ainsi, la froide rose de la nuit, de chlet en chlet, sans qu'une porte voult s'ouvrir la voix des guides, les frissons qui sortaient des sapins et des cascades nous saisissaient; la faim et le sommeil, aprs une journe de marche, faisaient transir et grelotter les femmes; une nuit sans foyer, sans toit et sans nourriture, sur une couche d'herbe humide de neige, au sommet de l'Apennin, alarmait ma tendresse pour des sants chres et dlicates. Je commenais maudire ma curiosit, quand un bruit de pas, travers le feuillage, sous les arbres sur notre droite, appela notre attention. C'tait un ptre d'un chlet voisin qui accourait, envoy vers nous par deux trangers abrits, comme nous cherchions nous abriter nous-mmes, sous son toit de feuilles. Ces deux jeunes et aimables trangers, nous dit le ptre, taient le prince Napolon et la princesse Charlotte, sa femme, arrivs un peu avant nous au monastre, et, comme nous, repousss du seuil par l'affluence des plerins aux Camaldules. Ils venaient d'apprendre que le ministre de France et sa suite avaient t renvoys comme eux, sans gards, des portes du couvent, et qu'ils cherchaient en vain un toit de berger pour y reposer leur tte. Bien que le chlet o ils nous avaient devancs ft troit, ils nous en offraient avec empressement la moiti. Le prince avait charg son envoy d'ajouter de sa part que, si nous avions quelque scrupule loger ainsi les reprsentants de deux dynasties opposes dans la mme chaumire, nous serions libres de ne pas nous voir, et qu'il se retirerait avec la princesse dans la partie spare du chlet o les montagnards gardent le foin des vaches pour l'hiver. Nous acceptmes, avec les expressions d'une vive reconnaissance, l'obligeante proposition; seulement nous insistmes pour que rien ne ft drang l'tablissement nocturne dans le chlet intrieur, et nous ne consentmes accepter que le logement du fenil. Nos htes ajoutrent, cette exquise politesse, l'envoi de la moiti de leur souper; mais les frontires furent fidlement respectes de part et d'autre, et, malgr le dsir de nous voir plus intimement cette hauteur, au-dessus des petites convenances diplomatiques, nous ne franchmes, ni l'un ni l'autre, la palissade de branches de chtaignier qui sparait le fenil du chlet. X Nous passmes une nuit dlicieuse, sous les couvertures de nos mules, tendus sur le foin embaum par les fleurs du th de montagnes, au bruissement des feuilles de sapin et des chtaigniers, qui faisaient chanter, sur des modes diffrents, les brises de la nuit. Le torrent des Camaldules grondait dans le fond de son ravin, comme un mouvement convulsif de la terre qui fait mieux goter l'immobile srnit du ciel; les aigles jetaient des cris sur leurs rochers au lever de la lune et de chaque grande toile qu'ils prenaient pour l'aurore. Une bande blanche et jaune l'horizon de la mer Adriatique annona le jour. Le prince et la princesse, qui voulaient poursuivre leur voyage plus loin que nous, sortirent, couverts de leur manteau, du chlet, au premier crpuscule du matin. Nous les salumes respectueusement du geste par la fentre sans vitres du fenil, et nous nous sparmes pour ne plus nous revoir. La princesse Charlotte, jeune, mince, grle, flexible comme un roseau qui n'a pas encore ses noeuds, tait plus semblable un enfant qu' une jeune femme. On n'entrevoyait sa puissance d'attraction future qu' l'extrme finesse de sa physionomie et la profondeur prcoce de son regard; la passion encore absente pouvait un jour se rpandre de l sur les traits pour tout animer. C'tait un visage qui ne charmait pas au premier regard, mais qui saisissait l'oeil et qui forait y revenir. La beaut de son mari jetait encore une ombre de plus sur elle. cette poque, cette femme tait quelque chose de fragile qui pouvait se consolider ou se briser, selon le sort. Telle tait cette princesse; elle devait tuer un jour, bien involontairement, le jeune peintre qui aurait pu devenir le Raphal de son sicle et qui ne fut que Lopold. J'ai pass souvent bien des heures, au palais Barberini de Rome, contempler cette nave et opulente figure de la belle _Fornarina_, dont l'attrait consuma Raphal. Quelle diffrence entre ces deux visages! Mais l'amour se cache sous la laideur comme sous la beaut: ce n'est pas le regard qui aime, c'est le coeur. XI C'est dans cette famille des Bonaparte, rfugis pour la plupart Rome, et protgeant les arts afin de prolonger au moins ses rgnes phmres sur les peuples, en rgnant sur les talents, que Lopold Robert passait ses soires Rome: on lui avait command quelques tableaux. Son gnie, encore nigmatique, jouissait d'tre compris par anticipation sur sa gloire. tre compris, pour un artiste, pote, peintre, musicien, statuaire, c'est tre oblig. L'admiration, voil le salaire des grandes mes! Lopold frquentait surtout le palais de la princesse Charlotte; cette jeune femme s'essayait sous sa direction dessiner, peindre, graver les oeuvres du matre; l'intimit des occupations amena l'intimit des coeurs. Lopold Robert, timide d'abord, encourag ensuite, familier enfin, devint l'habitu de ce salon. Le sauvage montagnard du Jura oublia une distance qu'on s'tudiait effacer par tant d'gards. Il se plaisait l o il plaisait lui-mme; il n'avait rien de sduisant, ni dans les traits du visage, ni dans les grces de l'entretien, except son gnie, mais il tait attachant par son dvouement modeste et exclusif ses amis. Silencieux, rserv, susceptible, comme toutes les dlicates natures, il intressait vivement par son silence mme. On aime ouvrir ce qui est ferm; le prince et la princesse lisaient seuls dans l'me de Robert; cette me tait un abme de mystres du beau qui ne sortaient qu'un un, non de ses lvres, mais de ses pinceaux. C'tait une faveur que d'y lire avant le public: voir clore les oeuvres de gnie, c'est presque participer la jouissance de les enfanter. Lopold Robert avait renonc tout, mme la pauvre Thrsina, son premier amour[1], sans se rendre compte lui-mme du vrai motif de son inconstance. On lui parlait en vain de mariage avec quelque jeune fille de son pays, dont la chaste affection aurait anim l'isolement de son atelier: il cartait toutes ces perspectives de sa pense; il cherchait (comme on le voit dans ses lettres) tous les sophismes de situation pour se justifier lui-mme sa vie solitaire. [Note 1: Voir l'Entretien prcdent.] XII Une si vive imagination ne pouvait cependant se sevrer si jeune d'amour. Il tait vident que son coeur tait assez rempli d'un rve pour ne pas sentir le vide de toute affection domestique. La douce intimit dans laquelle il vivait avec le prince et la princesse suffisait son existence; lui-mme paraissait ncessaire leur bonheur. Ces trois personnes de rangs si diffrents, mais galement exiles dans la patrie des arts, associaient leurs talents comme leurs coeurs. Le prince composait de grands paysages historiques avec les pages de la nature que la mer, les montagnes, les ruines droulaient sous ses yeux; Lopold Robert y jetait des groupes humains et pittoresques qui les animaient de leurs scnes; la princesse Charlotte les gravait sous l'inspiration du jeune matre. Rien n'tait plus innocent que ces rapports du professeur l'lve; mais cette innocence mme cachait un pige Lopold Robert: ce pige, c'tait la perfide _habitude_, qui fait germer, sans qu'on s'en aperoive, les premires racines d'un sentiment innom dans les coeurs: si le danger tait connu on le fuirait; on s'y expose parce qu'on ne le voit pas. L'histoire clbre d'Hlose et d'Abeilard, mille autres histoires domestiques aussi fatales attestent le danger de ces rapprochements trop habituels entre une lve innocente et un matre imprvoyant; le pril pour tous les deux nat prcisment de l'ignorance du pril. Quelques crivains, selon nous trop austres, ont paru reprocher amrement la princesse Charlotte trop de complaisance laisser natre cet amour dans le coeur de son matre et de son ami; rien ne justifie nos yeux ce reproche: elle tait trop exclusivement attache au prince son mari, un des hommes les plus sduisants de l'Italie, pour songer seulement la nature des sentiments qu'elle pouvait inspirer un pauvre artiste, fils d'un chlet du Jura et enfoui dans les ruines de Rome. D'ailleurs, nous l'avons dit, la physionomie ingrate et le caractre concentr du jeune artiste ne laissaient ni prvoir en lui, ni clater hors de lui, des sentiments contre lesquels la princesse aurait pu avoir se dfendre. Elle fit une victime sans prmditation; pas une goutte de ce sang ne doit rejaillir sur sa mmoire. Ses lettres, aprs la mort de Robert, ont la candeur de l'tonnement et de la douleur, mais aucun remords ne s'y mle aux profonds regrets. C'est une soeur qui pleure un frre; ce n'est nullement une amante qui s'accuse de la mort d'une victime. Ce sentiment, confus et non analys dans l'me de Robert, se rvle cependant, dans ses grands ouvrages cette poque de sa vie intrieure, par deux symptmes de l'art qui sont en mme temps deux symptmes de la passion. Ces deux symptmes sont la grande posie et la grande mlancolie de ses oeuvres. C'est en effet ces jours heureux de sa jeunesse que se reportent la conception et la lente excution de son tableau qu'on peut appeler le portrait de l'Italie: _les Moissonneurs_. XIII Qu'est-ce que _les Moissonneurs_? En contemplant bien ce magnifique tableau, et en entrant, par tous les pores, dans la pense du peintre, c'est la posie du bonheur, c'est l'idal de la paix des champs, c'est l'infini dans la calme jouissance de la nature, c'est l'idylle de l'humanit, dans son premier den, devant le Crateur: idylle transpose aujourd'hui sous le soleil, dans ce monde de travail et de sueur, mais pleine encore de toute la flicit que cette terre corrompue peut offrir l'homme. Telle est videmment, selon nous, la pense du tableau: c'est un hymne, c'est un _voh_, c'est un cantique peint en formes et en couleurs sur la toile! Toute la toile chante, nous le rptons. De Thocrite, de Virgile dans ses glogues, de Gesner, ce compatriote de Robert, nous le demandons au spectateur, qui est-ce qui a le mieux chant? qui est-ce qui a t le plus pote de ces potes ou de ce peintre? Nous ne craignons pas de rpondre: C'est le peintre, c'est Robert, c'est le grand lyrique des _Moissonneurs_. XIV Asseyez-vous avec nous devant cette incomparable page, et regardez la scne, et puis retournez-vous et regardez en vous-mmes: que sentez-vous? Je vais vous le dire. l'ge de quinze vingt ans, cette poque de l'existence o l'horizon de la vie est tout voil d'une brume chaude qui noie et qui colore les contours secs de toutes choses; ce moment o la vie, commence sans qu'on en aperoive le terme, parat longue comme l'infini; cette heure o cette vie n'a pas dit encore son dernier mot l'adolescent qu'elle caresse; cette minute o l'amour, qui n'est au fond que l'ternit de la vie, dborde du coeur dans les sens et des sens dans le coeur, comme un ocan de cette vie qui baigne tous les objets et qui les transfigure; cette priode de votre jeunesse, disons-nous, avez-vous jamais voyag en Italie, en rvant, veill, la flicit d'den sous le ciel d't de la campagne de Naples ou de Rome? Vous souvenez-vous des impressions que vous a fait prouver l'heure de midi, un jour de canicule, l'ombre d'un caroubier ou d'un pan d'aqueduc romain entre les Abruzzes? Si vous ne vous en souvenez pas, je vais m'en souvenir pour vous: coutez, et reconnaissez vos impressions physiques et morales dans les miennes. Je suis ivre d'Italie depuis que j'ai respir son atmosphre. XV La plaine est grise comme une cendre d'herbes brles par le soleil; autour de vous une vapeur ambiante sort des pierres et rampe presque visible sur le sol; de lgers nuages de poussire rose s'lvent et retombent et l sous les pieds de l'alouette qui secoue en partant la tige des pavots saupoudrs de terre; le silence du sommeil, l'heure de la sieste, pse sur l'espace; on entend seulement, de loin en loin, le frlement mtallique de l'pi contre l'pi, quand la brise de mer effleure en passant les grands champs de bl; les ombres crues de l'aqueduc se replient, comme pour fuir la chaleur du milieu du jour, sous les arcades. Les montagnes de Tivoli, de Frascati, d'Albano, du Soracte, s'lvent, grandies par le mirage de la vapeur diurne, et semblent danser derrire vous dans le firmament; l'horizon de la mer ne se distingue de l'horizon du ciel que par un ruban d'azur fonc qui indique au pcheur le premier frisson du vent qui se lve; une ou deux voiles commencent palpiter dans le lointain; la lumire qui descend de la vote cleste, qui rejaillit des montagnes, qui flotte sur les vagues, qui se rpercute du sol au mur de l'aqueduc et de l'aqueduc au sol, vous immerge dans un blouissement tide, o vous croyez voir, sentir, respirer le jour sans ombre et sans fin; il vous semble nager en Dieu, la lumire des penses. Votre me se transfigure en rayons et se rpand, comme cette pluie de feu, dans toute l'tendue; vous n'tes plus ici ou l; vous tes partout, vous contractez l'ubiquit de cette lumire: elle est si transparente que vous croyez lire jusqu'au fond du firmament, comme on voit dans une eau claire, l'ombre d'un cap, jusqu'aux grains de sable de la plage. Une silencieuse contemplation qui flotte sur tout, qui ne s'attache rien, s'empare de vous, semblable un sommeil imparfait o l'on se sent rver, mais o on sait qu'on rve. XVI Cependant le soleil, qui marche toujours, a dpass les arcs de l'aqueduc et penche vers les montagnes; un souffle fait voler et l le duvet des chardons qui floconnent vos pieds; de temps en temps le gmissement d'un chariot rustique rsonne sur la route; la cigale, cette guitare de la terre chaude, grince dans le sillon. On voit se dessiner sur la ligne de la mer les profils de quelques vieilles glaneuses qui portent une gerbe sur leurs ttes, ou de quelques belles jeunes filles balanant la cadence de leur pas, sur leurs paules, une urne trusque contenant l'eau pour les lieurs de bl mr; leur ombre lapidaire les suit sur la route comme un pli de leur lourde robe. Les sons de la musette de Calabre, sur laquelle les _pfifferari_ prludent dans le lointain aux danses du soir, grondent en approchant de la plaine. Une indescriptible impression de bien-tre, de paix, d'existence, de scurit, de plnitude des sens et du coeur, pntre l'me avec les rayons, avec l'air, avec le son, avec l'horizon sans bornes de la campagne de Rome; on se sent noy dans la batitude du soleil d't; la vie surabondante cume et murmure, comme une cascade de _Terni_, dans la poitrine; on craindrait de troubler par une parole, par le bruit mme d'une respiration, l'extase qui vous soulve d'ici-bas on ne sait o; on se tait, et ce silence est l'hymne inarticul de la saison o l'homme fructifie avec l'herbe des champs. XVII C'est l l'impression qui avait videmment saisi Lopold Robert, homme des champs lui-mme, dans ses haltes frquentes sous le chne ou sous le rocher de _Sonnino_, pendant ses excursions pittoresques avec la sauvage et tendre Thrsina. C'est cette flicit de l'humanit nave, laborieuse, opulente de peu, qu'il avait rve, qu'il avait vue, et qu'il voulait reproduire en un groupe, comme une image complte du bonheur terrestre, comme l'hymne sans mots de la cration. Il pouvait prendre cette image de l'extase humaine sous mille aspects, sous mille formes, dans mille attitudes et dans mille scnes plus leves du drame de la vie: les palais, les temples, les bosquets, les bords des fontaines lui offraient ces images de la flicit ou de la volupt, dans les champs de victoire, dans les triomphes des guerriers ou des orateurs sauveurs de la patrie et idoles des peuples, dans les actes de foi et de culte qui unissent les hommes Dieu par la pit, cette plnitude de l'me; par les langueurs de l'amour heureux, dans les jardins d'Armide et d'Alcine, o le Tasse et l'Arioste enlacent leurs hros dans les bras de beauts ivres de regards. Tout cela lui parut ou trop abstrait, ou trop conventionnel, ou trop mystique, ou trop sensuel: il conoit, plus prs de terre, une flicit rurale et domestique plus accessible l'universalit de l'espce humaine, flicit fonde non sur les chimres d'esprit ou de coeur, mais sur les instincts inns de l'homme et sur les ralits pniblement douces de la vie. La famille, l'amour, le travail, l'enfance, la jeunesse, la maturit, la sainte vieillesse, la rcolte aprs la moisson, la mort dans l'esprance, aprs la vie dans la sueur. En un mot, sa flicit ce n'est pas l'den c'est la terre. Regardez! voil le groupe. XVIII C'est l't; le ciel est pur; on ne le voit qu' sa clart; il revt tout de sa lumire, dans laquelle il se noie et se confond lui-mme; l'air, on ne le voit pas non plus, mais on le sent: il est chaud, mais dj tremp de ces premires moiteurs d'un beau soir qui se mlent, sur le front, avec la sueur de la journe de l'homme, pour la rafrachir et pour l'embaumer; on distingue l'heure, non-seulement aux lourdes ombres qui s'allongent derrire les roues du char et derrire les paules des jeunes filles, mais on la discerne plus visiblement encore aux deux ou trois lgers nuages qui flottent trs-loin dans le ciel et qui se teignent, seulement par le haut, des lueurs rpercutes du soleil. Quelques lignes indcises des Abruzzes s'articulent peine dans l'horizon, derrire le groupe anim. Une longue plaine basse, vers laquelle le char va descendre, s'incline vers la mer et se relve gauche par le cap Circ. On est sur un plateau intermdiaire entre l'Abruzze et la grande mer. l'extrmit du plateau, qui commence incliner vers les marais Pontins, une mer d'pis prlude une mer de vagues: pas un arbre l'horizon; rien que la glbe nue et chaude sous le soleil, la terre cultive et non ombrage, la terre fconde, la terre nourricire, _Alma parens!_ Admirez la profonde rflexion du peintre, qui pouvait tre tent par un beau chne aux bras tortueux ou par quelques fraches fleurs de lotus endormies sur le lit des eaux. Non, rien pour l'agrment, tout pour l'ide, tout pour l'homme, tout pour le travail. Quel rigorisme de conception! et cependant quel charme! Qui songerait regretter l'arbre ou la source, une fois qu'on a port ses regards sur le groupe humain? Or voici le groupe. XIX Un char robuste deux roues massives, un char de moisson dans la campagne de Rome, vient, vide de gerbes, chercher aux champs les meules du jour. Le char se prsente au spectateur la pointe du timon en avant; il est tran ou plutt il tait tran tout l'heure par une paire de buffles robustes, attels au timon par une longue tringle de bois arrondi qui passe par-dessus le timon; ce joug y est fix par le milieu au moyen d'une chane, en anneaux luisants de fer, qu'on voit briller et qu'on croit entendre cliqueter au branle du front des buffles. Des cordes de chanvre redoubles relient le joug aux cornes pates des deux animaux domestiques. Un large collier, en lames de cuivre, pend sous leur poitrail, luxe du riche laboureur plutt qu'une ncessit de l'attelage. Les deux larges ttes des buffles, dans lesquelles on distingue l'obissance affectionne dans l'indpendance naturelle, tendent vers le marais leurs naseaux relevs; on voit qu'ils aspirent de l l'air salin et marin de leurs mares habituelles, dans le marais au del du champ qu'on moissonne; leurs yeux sont doux et rsigns. Des poils d'un noir fauve se rebroussent sur leurs larges fronts; leurs lourdes paupires clignottent pour carter les mouches par le mouvement de leurs cils; une cume sanglante, mle de poussire, suinte autour de leurs bouches et de leurs naseaux. On aime ces deux colosses apprivoiss qui souffrent l'ardeur du jour et qui semblent jouir de souffrir pour l'homme. Ils sentent leur dignit et font corps avec la famille humaine. XX Un jeune homme, d'une beaut apollonienne sous le costume d'un bouvier des Abruzzes, est debout entre les deux ttes de buffles: c'est le fils de la maison; il tient renverse la baguette arme de l'aiguillon, comme on tiendrait un sceptre: il pse en arrire, de tout son poids, sur le timon pour arrter le char sur sa pente; un de ses coudes pose avec confiance sur le cou d'un des buffles; son autre coude s'tend nonchalamment sur le joug. Son attitude rappelle, sans les imiter, les attitudes les plus naturelles et les plus articules des figures de Phidias, dans les bas-reliefs du Parthnon. Le costume de ce jeune homme mme, quoique conforme celui des paysans des montagnes de Rome, parat aussi antique et aussi sculptural que s'il tait copi sur une mdaille d'Athnes ou d'Argos. Il en est de mme de tous les costumes d'hommes, de femmes, d'enfants, de pcheurs, de bergers, de laboureurs, de mendiants, dans les tableaux de Lopold Robert. On voit que le costume, cet cueil de tous les peintres modernes, et l'homme sont sortis du mme jet de son imagination pittoresque; ses figures naissent toutes vtues; il a l'inspiration du haillon comme du soulier, de la gutre, du manteau. Mrite prodigieux qu'on n'a pas assez remarqu dans ses oeuvres, le choix et l'ajustement de ses costumes sont tellement adapts aux figures qu'on ne s'aperoit pas si ces vestes, ces chemises, ces pourpoints, ces chausses sont coups par un tailleur ou draps par un statuaire. Il n'a pas eu besoin de dnaturer le costume moderne pour peindre des hommes et des femmes d'hier en habits antiques; son oeil groupe la toile, le drap, le cuir, comme il groupe les personnages; en restant vrai il transfigure tout en beau: le vulgaire devient idal sous sa touche. L'expression de ce bel adolescent qui gouverne les boeufs est fire, pensive et mle; son front est encadr dans des boucles paisses de cheveux noirs; ses cheveux sont surmonts d'une calotte brune; il penche l'oreille d'un ct pour couter la _zampogna_ des _pfifferari_; il regarde, de l'autre ct, un groupe de trois femmes de diffrents ges qui marchent prs des roues pour ramasser les pis tombs du char. Il nous a sembl reconnatre, dans le visage d'une de ces jeunes femmes, le portrait un peu idalis de la princesse Charlotte. XXI Un homme d'un ge plus mr, quoique jeune encore, est assis, les jambes pendantes, sur la croupe du second buffle: c'est le gendre du pre de famille; sa femme est derrire lui, debout sur le plancher du chariot; adosse aux ridelles, elle tient entre ses mains un petit enfant de trois mois, emmaillott comme une chrysalide. La figure de cette _sposa_, toute majestueuse et maternelle, rappelle la chaste matrone impassible aux lgrets de la jeunesse; elle a quelque chose de saint et de froid qui imite une Madone de pierre dans sa niche sur le chemin. Elle coute cependant aussi la _zampogna_, mais comme un souvenir de ses jeunes annes, ou plutt elle la fait couter son enfant, dont le sourire est toute sa joie. Au fond du char, le vieillard matre du champ, et pre, beau-pre ou aeul de toute cette famille, gouverne. Assis sur une botte de foin des buffles, il tmoigne de son rang et de son autorit en posant avec une imprieuse douceur la main sur le bras d'un serviteur qui replie, l'ordre de son matre, les toiles tendues tout l'heure sur le char pour le garantir contre le soleil. Nous ne connaissons pas, dans toute la sculpture antique, ni dans toute la peinture moderne, de groupe pastoral plus simple et plus classique la fois que ces buffles, ce bouvier, ce gendre, cette jeune femme, ce vieillard, ce serviteur, ces glaneuses, dans leurs attitudes, dans leurs perspectives, dans leurs contrastes, dans leurs expressions diffrentes et concordantes sur le char et autour du char de la moisson. C'est un pome plus qu'un tableau. Le pome expose, mais il faut qu'il chante. Il va chanter. XXII gauche du timon, deux _pfifferari_, joueurs de cornemuse des Calabres, dansent lourdement aux sons de leur musette devant les buffles, comme pour clbrer la bienvenue du matre de la maison sur son champ; leurs pas pesants et malhabiles touchent au grotesque sans dpasser le sourire; l'ivresse de la rcolte respire dans leurs pieds; leurs coudes pressent l'outre musicale pleine d'air modul; l'brit est dans leurs paules, dans leurs genoux. L'un d'eux recourbe sur sa tte, en la tenant par la pointe et par le manche, la mince faucille avec laquelle il va faucher les pis mrs; c'est le dlire du travail heureux, le _Te Deum_ de la vie domestique. On sent que le peintre fut paysan comme nous, dans le champ paternel de la Chaux-de-Fonds: nous ne sommes bien inspirs que par nos souvenirs. Moi aussi j'ai chant l'pisode des _Laboureurs_ dans mon pome domestique de _Jocelyn_; mais combien mon encre est ple cot de cette palette! XXIII Un peu au-dessous des deux joueurs de musette dansants on aperoit les ttes de quelques moissonneuses courbes sur le sillon. La premire et la plus rapproche du char se relve aux sons de la _zampogna_, et tourne aux trois quarts son visage du ct du groupe. Ce visage est un des plus ravissants qui soient jamais sortis d'une toile. La belle moissonneuse de Lopold Robert compte dix-neuf ans; la dlicatesse et la force de cette saison de la vie se marient, dans un harmonieux ensemble, sur ses traits; elle regarde avec un demi-sourire de distraction et de raillerie les grotesques gambades des danseurs maladroits de l'Abruzze; mais son oeil large, ouvert et tendu par une arrire-pense, lance au-dessus d'eux un regard charg de rverie vers le bel adolescent qui retient les buffles; on voit qu'elle a l'esprance d'tre bientt la fiance de cet Antinos rustique et de monter son tour sur le char comme fille du matre du champ. Il ne manquait ce drame rural que l'amour: le voil! Il sort, tout voil, mais tout brlant, du regard de la belle moissonneuse et de l'attitude langoureuse, pensive et fire, du toucheur de buffles. videmment cette tte est un portrait encore. Est-ce la princesse? Est-ce Thrsina? Qui sait si ce n'est pas l'une et l'autre, fondues et transfigures en une seule rminiscence? XXIV C'est l tout le tableau; c'est--dire ce sont l tous les personnages; mais l'expression profonde, varie, nave, et pourtant auguste, de toutes ces figures; mais les attitudes, ces physionomies du corps; mais les costumes, ces draperies de la statue anime de l'homme et de la femme; mais le geste, cette langue du silence; mais l'ombre, cette contre-preuve de la ralit des personnages; mais le jour, cet lment de la couleur; mais l'horizon, cet infini de la toile; mais l'air, cet lment impalpable qu'on ne doit voir qu'en ne le voyant pas, quelle plume pourrait donner l'impression d'un tel pinceau? Tout est inspiration dans la conception, et tout est rflexion dans l'excution. Le groupe monte du sol au sommet du char en concentrant le regard et l'intrt sur toutes les figures en particulier, puis en reportant cet intrt de chacune toutes et de toutes chacune, en sorte que la beaut de l'une contraste et concourt avec la beaut de l'ensemble, et qu'il en rsulte un rejaillissement gnral de splendeur et de flicit qui produit en un instant l'enthousiasme. On ne peut trouver qu'un mot pour exprimer l'impression des _Moissonneurs_: Raphal a fait la _transfiguration_ d'un Dieu, les _Moissonneurs_ sont la _transfiguration_ de la terre. XXV Le succs fut soudain, universel, immense; Rome l'acclama tout entire dans l'atelier; Paris l'acclama avec la mme unanimit involontaire dans le Louvre; ce ne fut qu'un cri. Ce cri, vidence du gnie, fut bien, comme l'ordinaire, suivi de ce murmure sourd de l'tonnement et de l'envie, qu'est la basse continue des acclamations humaines; mais la critique fut submerge dans l'enthousiasme: le graveur vendit en peu de mois pour plus d'un million d'estampes[2]. Jamais aucun livre ne se rpandit un si grand nombre d'exemplaires dans la circulation de l'Europe; jamais pote ou crivain ne communiqua sa pense plus d'mes la fois dans le monde. Avions-nous tort, en commenant, de ranger la peinture dans la catgorie des littratures? Quelle imprimerie a multipli une ide plus que cette gravure de Mercuri? Quel pote a soupir comme ce peintre? [Note 2: La photographie, contre laquelle j'ai lanc, dans le premier Entretien sur Lopold Robert, un anathme inspir par le charlatanisme qui la dshonore, en multiplia les copies. La photographie, c'est le photographe. Depuis que nous avons admir les merveilleux portraits saisis un clat de soleil par Adam Salomon, le statuaire du sentiment, qui se dlasse peindre, nous ne disons plus c'est un mtier; c'est un art; c'est mieux qu'un art, c'est un phnomne solaire o l'artiste collabore avec le soleil!] XXVI C'est surtout dans les yeux et dans le coeur de ses amis, le prince et la princesse Bonaparte, qu'il savoura sa gloire. La gloire est un _isoloir_ qui spare l'artiste de son humble berceau, qui l'lve dans la sphre des abstractions, qui confond tous les rangs une hauteur o il n'y a plus de mesure humaine pour discerner les distances; la gloire seule est au-dessus des distinctions sociales, parce qu'elle est la distinction divine, l'ennoblissement par la nature, le sacre d'en haut. Lopold Robert dut jouir, avec plus de dlices encore que d'orgueil, de ce rapprochement par la gloire avec ceux qu'il aimait d'en bas et qu'il pouvait ds lors aimer de plain-pied. Cependant il prouva le besoin, la voix de ses amis et de ses protecteurs en France, de venir Paris tudier son succs afin de le dpasser encore. L'histoire doit conserver les noms de ces rares patrons du gnie de Robert: M. Marcotte, M. Paturle, M. de Lcluse, sans lesquels le gnie lui-mme ne serait qu'une clatante mendicit. Ces hommes de coeur et de got furent la Providence de sa fortune et de sa renomme: que son nom rayonne sur eux, ce n'est que justice; leur opulence et leur amiti ont rayonn longtemps sur son obscurit; la postrit doit reconnaissance ceux qui furent les nourriciers de ses grands artistes. XXVII Lopold s'achemina donc vers Paris l'appel de ces amis, mais dj triste; la gloire a ses mlancolies comme la religion, comme l'amour: plus on monte, plus l'on voit de profondeur sous ses pieds; plus on possde, plus on sent le nant de ce qu'on atteint. D'ailleurs, ce qu'il aimait au fond, sans peut-tre se l'avouer, il ne le possdait pas, il ne pouvait se flatter de le possder jamais. Il s'achemina lentement, trs-lentement, vers Paris; la chane d'amiti qui le retenait en Italie tait lourde; il accompagna Florence le prince et la princesse qui fuyaient Rome. La rvolution de 1830 venait d'clater en France et de triompher en trois jours. chaque secousse de la libert en France on sent trembler par sympathie le sol antique de l'Italie indpendante, hlas! de coeur. Les tats romains s'agitaient: les populations les plus vivaces habitent ces montagnes. Le prince Napolon tait dans une pnible perplexit d'esprit: d'un ct sa famille et lui devaient une gnreuse hospitalit au pape; reconnatre l'asile qu'ils avaient reu par une participation aux insurrections contre leur hte, c'tait une ingratitude; d'un autre ct, agrandir la rvolution franaise, incomplte, selon eux, en France, o elle venait de couronner un autre Bourbon, la fomenter, la servir, la transformer en rvolution gnrale en Italie, c'tait ouvrir des perspectives leur dynastie napolonienne ici ou l; c'tait de plus acqurir des titres de popularit hroque dans cette ancienne patrie de leur famille, redevenue la patrie de leur exil. Enfin ils taient jeunes, et les rvolutions sont l'instinct de la jeunesse, parce qu'elles pressent le pas du temps et parce qu'elles arrachent violemment l'avenir le mot du destin. L'impatience, dans l'me vraiment italienne du fils an de la reine Hortense, l'emporta sur la convenance de sa situation envers le pape; il se laissa entraner la voix des patriotes romains, ses amis; il marcha en volontaire avec eux contre les troupes du pape. Le feu de l'insurrection s'amortit avant de s'tre propag jusqu' Rome: l'Italie se lve, mais ne se tient pas assez longtemps debout. Les fatigues d'une campagne d'hiver, les agitations d'un esprit qui ne savait pas bien o tait le devoir, les fivres contractes dans les campements nocturnes au milieu des rgions insalubres de la _malaria_, emportrent en peu de jours le prince. Il mourut sans gloire, quoique n pour la gloire: il se pressa trop de la saisir l o il crut apercevoir son ombre; le Ciel lui devait peut-tre une meilleure occasion, et une meilleure mort. L'impatience est le dfaut, mais aussi la vertu de la jeunesse. Il fut jeune; la mort l'en punit: c'tait une grande duret du destin. XXVIII Pendant que le prince mourait dans une bourgade des montagnes de Rome insurges, la princesse Charlotte tait reste Florence, chez sa mre mourante. Lopold Robert donnait aux deux femmes les soins de l'amiti. Lopold Robert, quoique rpublicain de patrie et plbien de naissance, n'aimait pas les rvolutions.--Je ne les trouve bonnes, crit-il cette poque son ami, M. Marcotte, que quand elles sont faites par la plus grande masse, quand personne n'est sacrifi, et quand elles satisfont tout le monde. Je suis bien aise d'tre Florence, o tous les habitants aiment trop leur tranquillit et leur prince pour remuer! Un pareil rvolutionnaire tait peu compter parmi les patriotes d'Italie, car toute rvolution est un dplacement, et tout dplacement drange quelque chose ou quelqu'un dans le monde. Une rvolution voulue et faite par tout le monde n'est plus une rvolution; c'est un progrs dans l'ordre. Mais le peintre raisonnait en politique comme Platon: c'est le dfaut des artistes. XXIX La perte de son ami causa une profonde douleur Robert; cette douleur mme le rendit plus empress consoler le deuil de la princesse. Sa mre et elle ne voyaient que lui, dans les premiers moments, Florence. Voici en quels termes il en crit son correspondant le plus intime de Paris, M. Marcotte. Florence, 1831. Je vois tous les jours ici les Bonaparte. Je connaissais particulirement ce pauvre prince Napolon; sa femme et sa belle-mre, qui sont naturellement trs-affliges, m'engagent tant y aller que chaque jour j'y vais un moment. Je les connaissais de vieille date. Elles sont extrmement simples et accueillantes. Mais figurez-vous la situation de cette jeune veuve qui vient de faire une perte si cruelle! La mre est infirme et ne peut vivre longtemps; la fille est menace de se voir bientt seule au monde, ce qui rend sa position si intressante. Vous me demandez pourquoi ce jeune prince Napolon se trouvait avec les insurgs. C'est une de ces destines qu'on peut dire malheureuses. Homme charmant, runissant toutes les qualits, estim de tous, aimant l'tude et fort instruit. Quand la fatalit amena ici son jeune frre, qui avait t renvoy de Rome comme suspect, ces deux jeunes gens, ayant appris que leur mre (la reine Hortense) partait de Rome pour venir les rejoindre Florence, cause des troubles de la Romagne, voulurent aller au-devant d'elle; ils furent reus Perugia, Foligno, Spoleto, Terni, avec de si vives dmonstrations de joie, on leur fit tant d'instances pour se joindre aux insurgs et pour leur prter l'appui d'un grand nom, qu'ils se laissrent entraner, Napolon par faiblesse. Quand je le vis Terni, je m'aperus combien il tait proccup de la position o il mettait sa famille; il m'en parla beaucoup, mais enfin le sort tait jet. Il a succomb l'agitation d'une vie trop rude pour lui, accoutum au calme et au repos; on ne sait pas bien encore par quelle mort; on parle de fivre, de duel, de poison; pour moi, je crois sa mort naturelle. Sa veuve est dans les larmes; je n'ose encore la revoir. Quelques jours aprs il s'excuse, dans une lettre du 16 mai 1831, d'avoir suspendu son voyage vers Paris. On devine ses expressions quel intrt tendre l'attache presque son insu ce sjour. Que vous dirai-je, sinon que Florence m'est chre par plus d'un motif, et que je pensais bien peu y trouver des _empchements si forts_ pour la quitter. Croyez cependant que ce n'est rien d'indigne d'un honnte homme qui me lie ici, et, sans vous donner pour le moment d'autres dtails, conservez-moi toute votre estime! Le scrupule parle dans la rticence. XXX Le secret est maintenant dvoil par la mort: il aimait; peut-tre se flattait-il d'tre aim un jour! L'isolement et les malheurs de cette jeune et intressante princesse, poursuivie par la politique et par le sort, et jete par ses adversits mmes dans une intimit plus fraternelle avec ce seul ami de ses meilleurs jours, avaient chang la douce amiti de Rome en une irrmdiable passion. Cette flamme qui avait couv sept ans dans le coeur du jeune homme, amortie par le devoir et par le respect, venait d'clater sous la main mme de la mort. Ds qu'il s'en aperut il eut le courage de s'enfuir jusqu' Paris. Il y resta peu et il n'y jouit de rien. Il attrista ses amis par sa mlancolie, crite sur ses traits. Il repartit soudainement pour Neuchtel; il chercha quelques souvenirs de ses jours obscurs dans sa famille, la Chaux-de-Fonds. Il ne s'arrta de nouveau qu' Florence. J'y ai retrouv, dit-il, la princesse Charlotte; sa mre et elle ne sortent pas du tout. Leur socit m'est trs-agrable, parce qu'elle est douce, naturelle, simple, droite de coeur, vraie et franche. Je voudrais travailler mon tableau des _Saisons_, mais il y a une pine dans ma vie qui me pique; il faut que je m'loigne; peut-tre distance la sentirai-je moins! L'pine, c'tait le regard de Charlotte. Les lettres de Robert cette poque sont pleines d'inspirations mystiques vers _cette autre vie_ o l'on sera runi ce qui est digne d'tre aim dans ce bas monde. Il dessine son tombeau d'artiste, symbole des sombres pressentiments qui travaillaient son me. Il s'enfuit de Florence Venise pour excuter ce tombeau. Qu'est-ce qui le dcida cette fois se dtacher d'un sjour et d'une socit intime qui le possdaient par tous les liens mystrieux de l'me? On l'ignore; peut-tre une jalousie maladive qu'il n'osait s'avouer lui-mme, mais dont la suite des vnements a rvl quelques symptmes dans la vie de la princesse comme dans les lettres de Robert. XXXI Venise, le secret de son amour lui chappe dans quelques-unes de ses lettres son ami d'Argenteuil, M. Marcotte. Quant des sentiments autres que ceux de l'estime et d'une vive amiti de la part de la princesse, je crois qu'ils n'existent pas. Ne serait-ce pas d'ailleurs une grande folie moi de m'abandonner un attrait toujours combattu par la raison? Car, enfin, quelle illusion puis-je me faire, cher ami? Cette liaison, je vous le rpte, ne peut que m'lever l'me et me donner le dsir de me maintenir dans le sentier de la vertu. Quel avantage n'y a-t-il pas dans ces attachements qui donnent de l'intrt la vie et qui retrempent l'nergie du coeur?...--Elle part pour l'Angleterre, crit-il en novembre de la mme anne, elle laisse sa mre malade pour aller secourir son pre infirme, qui l'on ne permet pas de passer la mer. J'en prouve une peine mortelle, et c'est le jour des Morts que j'ai appris cette triste nouvelle. Sans tre superstitieux, il y a des concidences qui frappent, quoique la raison les carte; il me semble que je suis encore plus seul depuis hier!.... Tant que j'ai conserv l'espoir de la revoir, je croyais mes sentiments pour elle trs-naturels; prsent ils me possdent trop. Tenez, voil cette page que je vais vous confier et qui vous fera connatre cette inclination que vous avez souponne et que je voulais me drober moi-mme. Nous n'avons pas la page, mais, dans plusieurs lettres conscutives, il s'tudie en homme scrupuleux justifier la princesse, non-seulement de toute faiblesse, mais mme de toute sduction volontaire avec lui... Moi, moi seul, dit-il, je suis la cause d'un malheur que j'aurais d renfermer en moi seul. Ne pensez pas qu'un autre que moi en soit coupable ou qu'elle ait le moindre reproche se faire envers moi ou envers le monde. Mon ami! crit-il encore trois mois avant sa mort, cet attachement ne me rend pas malheureux autant que vous le pouvez penser, et, vous le dirai-je? toute remplie qu'en soit mon me, je trouve cet tat moins pnible que le vide du coeur. Je ne puis penser Florence sans motion; la raison, le devoir, le caractre de mon attachement peut-tre ne permettent pas une tristesse violente de s'emparer de moi; c'est seulement une mlancolie qui ne peut nuire mes travaux. Une inclination qui n'a pour objet que les sens tourmente et abaisse; celle qui ne s'attache qu' la beaut de l'me, la bont du coeur, aux charmes de l'esprit, ne peut qu'lever. Vertu, candeur, simplicit, tout est en elle! Je ne romprai jamais des relations qui me sont si chres..... J'aime mieux que le temps amortisse une inclination que vous croyez trop passionne et qu'il la transforme en amiti. Je dirai plus: je n'aurais point fait mon tableau (_Les Pcheurs_) si mon coeur n'et t nourri de cette tendresse. Elle m'a donn une nergie, une inspiration, un ressort que je n'aurais pas eus sans elle... Quant la religion, si elle condamne les passions qui conduisent au vice, dfend-elle les penchants qui en loignent? XXXII Ce tableau des _Pcheurs_, c'tait sa vie et c'tait sa mort; il y peignait ses pressentiments et son dernier soupir. Aussi ce tableau fut-il son chef-d'oeuvre. Jetons-y un long et dernier regard. _Les Moissonneurs_ avaient t l'apothose de la flicit humaine; _les Pcheurs_ sont l'agonie de la terre, le _Dies ir_ de l'art, le prlude de mort du gnie frapp au coeur, l'angoisse des cruelles sparations. Le ciel bas et brumeux de Venise en automne, le silence des grves interrompu seulement par le bruit des pierres de ses quais qui tombent une une dans l'eau morte de ses lagunes, taient un site et un sjour admirablement choisis d'instinct pour la conception et pour l'excution d'une telle oeuvre. L'oeuvre, la voici. La scne se groupe sur un quai de Venise, en face de la mer; une grande barque ponte de pcheurs est l'ancre sur le bord du quai. On passe du quai au navire par une planche qui sert de pont pour le chargement. Le mt se dresse dans le ciel; la vergue, lourde de voile demi droule, se hisse sur le mt; un matelot, charg d'un paquet de filets, passe sur la planche et jette son fardeau sur le pont. Au del du navire on voit se drouler une mer terne et indcise entre le calme et la tempte; le ciel est gris; un gros nuage noir gauche renferme des _grains_ sinistres dans ses flancs; de lgers flocons de nuages, dtachs et effils en charpie sur la droite, annoncent que le vent souffle dj imptueux dans les hautes rgions de l'atmosphre, quoiqu'on ne le sente pas encore en bas. Quelques voiles lointaines rentrent au port en dansant sur les premires lames, comme des mouettes fouettes par l'ouragan de la haute mer. Les prsages sont douteux; la saison mme n'est pas propice, l'heure ne l'est pas davantage; on reconnat le soir aux grandes ombres qui tranent sur la terre et aux reflets ples d'un soleil couchant sur le sommet des difices. Une branche de vigne demi dfeuille, et dont les dernires feuilles, rougies par la gele, pendent mortes le long d'un mur de clture, pronostique l'hiver, qui double les prils du flot. Les pcheurs sont runis sur l'extrme bord du quai, un pied sur la terre, prts mettre l'autre sur le pont du navire. C'est l que se droule tout le drame muet du tableau. XXXIII La premire figure qui attire le regard, au sommet du groupe, est celle du pre de famille, matre de la barque, roi de l'quipage. Il est dj vtu de sa capote de laine de pcheur; d'une main il s'appuie sur le trident et le harpon, instruments de pche; de l'autre il montre, par un geste inquiet, le nuage qui plombe dans le lointain sur la mer; il sonde l'horizon d'un regard plein de pressentiments. sa gauche est un vieillard, compagnon rsign et insoucieux de la fortune du navire, qui apporte sur son paule les diverses provisions de la navigation. Devant lui, deux petits enfants, dont il est l'aeul vont faire leur premire campagne sur les flots. L'un des deux enfants, vtu d'une capote capuchon qui retombe sur son visage mouill des larmes de sa mre, s'appuie sur l'paule de son frre, en cherchant la main de son camarade pour y enlacer ses doigts: l'autre, plus jeune encore, mais d'un visage plus rflchi, tourne et lve son joli visage vers la figure de son grand-pre; il semble lire dans les yeux du chef de la famille les terreurs de la prochaine nuit. Ce groupe, qui fait contraster la mort et l'enfance, est digne, par l'expression des figures et par la navet des poses, de Corrge, ce pote des enfants. XXXIV En face de ce groupe, et plus rapprochs du navire, sont deux hommes de mer dans la vigueur de l'ge et de la rude profession. L'un est accroupi sur un tas de voiles; il regarde obliquement le bord qu'on va quitter, sans savoir s'il le reverra jamais; l'autre, debout, en beau costume dalmate, s'appuie d'une main sur une borne du quai, et tient de l'autre la boussole, prte tre encastre dans l'_habitacle_; on voit que c'est le pilote de la barque et vraisemblablement le gendre du pcheur. Il dtourne ses regards du quai et les plonge dans le lointain pour ne pas voir sa jeune pouse et son nouveau-n, qui sont debout aussi sur une marche du quai, assistant l'embarquement en silence. Entre le quai et le bord, un bel adolescent, au geste d'Achille, droule et jette hroquement sur la barque les lourds filets qui ruissellent en mailles et en cordages sur ses pieds. Ces trois figures sont d'une mle beaut qui rappelle aussi l'antique; quelques critiques les trouvent trop belles; ils accusent l'expression de leur physionomie et leur attitude de trop de majest pour des hommes de leur profession. Mais ces critiques de Paris ne sont jamais alls en Italie ou en Grce; ils auraient vu partout des physionomies et des poses hroques, dans des groupes de pasteurs ou de matelots. Cette terre est majestueuse de naissance; la nature humaine y porte la couronne, une empreinte de dignit et de noblesse qu'aucune profession ne fait droger. Voyez Homre: est-ce que Nausicaa n'est pas princesse en lavant ses robes la fontaine? Est-ce que le conducteur de boeufs, de porcs ou de mules, n'y tient pas le fouet ou l'aiguillon comme les rois y tiennent le sceptre? Les regards de tous ces hommes, admirablement groups dans leurs attitudes diverses, ont l'unit du mme sentiment: l'attention sombre l'horizon menaant; la proccupation muette du vent qui va sortir du nuage. Une transe courageuse, mais prvoyante, jette le mme frisson sur tous ces visages, l'exception du jeune adolescent; celui-l n'a sur la figure que la mle fiert de son mtier et la prsomption de son ignorance. Le danger, pour lui, n'existe pas. On le regarde, on l'admire; il suffit. XXXV Mais deux pas de l'adolescent sont sa mre et sa soeur; le pathtique commence l avec la femme et l'enfant: la mre, vieillie par la maladie plus que par l'ge, est languissamment assise sur une des marches du quai des Esclavons, adosse au mur d'une masure qui est sans doute la sienne; son bton, qui chappe sa main affaisse, atteste qu'elle est infirme et qu'elle s'est trane avec effort jusque-l, pour voir une dernire fois l'embarquement de son mari et de ses jeunes enfants; elle les recommande Dieu de ses lvres ples et balbutiantes. Son regard est attach sur le mari et sur les enfants. L'adieu est dj dit; ces chers parents ont le pied sur le pont de la barque; la mer les ramnera-t-elle? la retrouveront-ils quand ils reviendront? Problme touchant qui se pose sur tous les visages! Pour elle, le problme semble dj rsolu; elle n'a plus qu'un souffle de vie, ce souffle est dans son coeur. Une larme monte aux yeux quand on la regarde. XXXVI ct d'elle, mais debout, est une toute jeune femme, sa fille sans aucun doute; elle tient sur son bras un petit enfant nouveau-n, sur la tte duquel elle incline et elle presse son front, comme si cette tendre pression s'adressait son mari qui s'embarque. Son mari est un de ces deux beaux et vigoureux marins, tout pensifs, qui se prparent au dpart; elle ne les regarde dj plus, car elle ne verrait plus travers ses larmes; ses joues sont ples et fanes de sa douleur; mais cette douleur est calme et belle comme l'habitude de la rsignation dans une profession qui vit de prils mortels. Son attitude et son pauvre costume de _contadine_ de Chioggia rappellent les madones de _Perugin_ ou de _Sasso-Ferato_; mais la divinit ici n'est que dans la tristesse: c'est la figure du pressentiment; on voit, dans la mre malade, le tombeau; on voit, dans la jeune femme et dans l'enfant, la future indigence. Nul doute, cependant, qu'une rminiscence de la princesse Charlotte ne se retrouve dans le charmant visage de la jeune mre. La main ne peut pas s'abstraire du coeur; quand le modle est sans cesse dans l'me, il se reproduit notre insu dans le tableau. XXXVII Lopold Robert travaillait au tableau des _Pcheurs_ avec patience et assiduit, comme au monument de sa vie, tantt ardent l'oeuvre, tantt dcourag et laissant tomber ses pinceaux. Enferm avec le seul compagnon de sa vie, son frre Aurle Robert, dans le grenier d'un palais de Venise qui lui servait d'atelier, il retouchait et modifiait infatigablement ses figures. Il finit par leur donner toutes cette impression de terreur tragique ou de douleur anticipe qui en fait un drame pathtique, intelligible au premier regard, et indlbile dans le souvenir une fois qu'on l'a regard. On voit dans ses lettres, cette poque, qu'il tremble galement de l'achever ou de le laisser imparfait. C'est son adieu au monde ou c'est le chef-d'oeuvre qu'il veut faire acclamer par l'univers, pour que l'excs de sa gloire lui mrite l'excs du bonheur dans la possession de ce qu'il aime. Il rvait videmment, pendant ce travail Venise, ce que le Tasse avait rv Ferrare pendant qu'il composait le huitime chant de _la Jrusalem_, de lgitimer, force de renomme, ses prtentions la main d'une autre lonore. Son secret, concentr dans son coeur, s'y envenimait par le silence; tantt il songeait revenir Florence, aprs avoir fini son tableau, tantt fuir plus loin encore de l'idole qui le retenait et qui le repoussait tour tour. Une correspondance frquente, et dont on ne connat pas les termes, existait entre la princesse et lui. Son frre Aurle, cependant, voyait quelquefois les lettres, brles depuis; si l'on en croit ce tmoin consciencieux et vridique, ces lettres n'exprimaient que l'amiti la plus vive, mais la plus irrprochable. L'homme souvent traduit mal le coeur de la femme; souvent aussi l'expression, sous une plume de femme, dpasse la pense, quand elle crit celui par qui elle se sent aime; il y a une politesse tendre du coeur qui flatte et qui prolonge l'illusion d'un ami. On laisse trop croire, de peur de trop dtromper. Si c'est une faute, c'est la faute de la bont. Les lettres de la princesse que j'ai vues, dit le frre de Lopold, taient empreintes d'un intrt constant, qui pouvait provenir seulement de l'estime pour le talent et pour le caractre de Lopold. Il aurait fallu des yeux plus clairvoyants que les miens pour y dcouvrir d'autres sentiments, car il y rgnait une rserve d'expressions toute platonique... Peut-tre, ajoute-t-il, est-ce l ce qui a fait durer l'illusion. Si le gnie ne se croit pas gal au rang, pourquoi s'approche-t-il de ce qui est au-dessus de lui (par les convenances de ce monde)? Ces expressions du frre et du confident du grand artiste ne laissent aucun doute sur la cause de sa mort; on ignore seulement quelle en fut l'occasion immdiate et dterminante. Des rvlations subsquentes, et que le double respect de deux tombes ne permet pas d'approfondir, laissent seulement entrevoir dans ce mystre une vague probabilit. La princesse n'avait donn qu'une tendre amiti au fidle artiste. Un jeune et hroque tranger, d'un grand nom, exil comme elle de sa patrie et errant en Italie, comme elle, aprs l'ombre de la libert, avait son amour. Cet amour se dnoua bientt aprs par une catastrophe dont elle fut la victime. Elle n'en avait pas fait la confidence encore son ami de Venise. On conoit tout ce qu'il devait en coter cette femme, qui recevait de Lopold plus qu'elle ne pouvait rendre, de lui faire un pareil aveu; cet aveu ne se fait jamais que par l'vnement un ami jeune et passionn, qui regarde toujours comme drob son esprance ce qu'on a donn de tendresse un autre. Peut-tre y eut-il un jour, une heure, une lettre de la princesse Lopold, o cet aveu s'chappa, par devoir ou par ncessit, de sa plume. Peut-tre une rumeur publique, venue de Florence et mentionne par hasard dans une conversation devant lui, un soir Venise, lui apporta-t-elle la fatale rvlation. On n'a pas lu la dernire lettre, on n'a pas su avec quel indiscret tranger Lopold s'tait entretenu, ce jour-l, sur le quai de Venise. Tout est rest mystre, conjecture, nigme, dont un seul homme a le mot, l'illustre tranger aim d'une femme morte, et qui ne peut, sans sacrilge, trahir sa vie et sa mort! Lopold Robert semble avoir pris soin lui-mme, peu de moments avant sa fin, de prvenir toute interprtation offensante l'honneur de la princesse. Je ne veux pas quitter ce sujet (sa tristesse), crit-il M. Marcotte, sans vous faire une prire... c'est de ne faire aucune supposition qui puisse tre dsavantageuse une personne dont les qualits et les mrites appellent non-seulement la considration, mais l'attachement de tous ceux qui l'approchent. D'ailleurs mes sentiments pour elle sont nobles et purs, et, quand ils auront plus de calme, ils me feront trouver un bien dans ce qui m'a tant agit... Il cherchait ce bien et cet apaisement dans la religion et dans la prire; la Bible de sa mre tait sans cesse dans ses mains; il y trouvait des souvenirs; il n'y puisa pas assez la rsignation et la force; il ne trouva pas non plus en lui-mme la mle et tendre impassibilit de Michel-Ange, qui, voyant dans son cercueil, couvert de fleurs, passer le visage ador de Vittoria Colonna, s'cria: QUE NE L'AI-JE DU MOINS BAISE AU FRONT!... Mais Michel-Ange tait un hros; Lopold Robert n'tait qu'un homme; et puis, ne se console-t-on pas plus virilement de la mort que de l'indiffrence de celle dont on se flattait d'tre aim?.... XXXVIII Quoiqu'il en soit, le 20 mars 1835, aprs avoir entendu dans la soire de la veille le _Requiem_ de Mozart, chant, sa prire, par deux Allemands musiciens de sa connaissance; aprs avoir donn quelques coups de pinceau son tableau et aprs avoir lu en silence quelques versets de sa Bible, il tait mont son atelier, o son frre, en entrant, le trouva sans vie au pied de son chevalet. Il s'tait frapp la gorge d'un seul coup qui avait tranch sa destine, son amour, sa gloire: malade, comme il l'avait dit une fois lui-mme, DE LA MALADIE DE CEUX QUI ONT ASPIR TROP HAUT!... Il dort dans la patrie de _Canova_, avec lequel il eut tant de ressemblance par le sentiment du beau, ce vrai but de l'art. Son corps est indiqu au passant par une simple pierre o ses amis ont grav son nom. Il repose dans la petite le de Saint-Christophe, parmi les lagunes de Venise. La mer qu'il peignit de l, dans ses _Pcheurs_, se droule terne et brumeuse autour de l'lot. tait-ce une prvision de sa destine? Son tombeau tait dans son horizon, sa tristesse tait dans les physionomies de ses figures; le navire sur lequel cette famille va s'embarquer ressemble un catafalque, au sommet duquel la vergue et le mt figurent une croix funbre sur la spulture des vagues! Que les voyageurs sympathiques la mlancolie de l'me et la maladie mortelle du gnie (trop aspirer) aillent penser et prier sur ce petit tertre de sable qui recouvre sa tombe. Son me n'tait pas responsable de sa main; la nature ne l'avait pas dou ou il n'avait pas exerc en lui la force ncessaire ces grands hommes, destins lutter avec ce qu'on nomme l'idal; l'idal fait plus de victimes qu'on ne pense: c'est la maladie des grandes imaginations qui ont un faible coeur. O Michel-Ange aurait survcu, Lopold Robert succomba. Plaignons-le, ne l'accusons pas. Sa mort ne fut pas une dlibration de sa raison, mais un accs de dfaillance qui _anantit_ sa raison. Il y a des organisations qui n'ont pas la trempe de leur volont; la vie les tue par leur puissance mme de trop sentir. Nous ne l'excusons pas, Dieu ne plaise! Nous l'interprtons. XXXIX Tel fut Lopold Robert. Quand on mesure par la pense tout ce qu'il y a de sensibilit dans ses deux oeuvres capitales: _les Moissonneurs_ et _les Pcheurs_ de l'Adriatique; quand on le voit passer, comme par une gamme prodigieuse, des impressions humaines de l'excs de vie, de jeunesse, d'amour, de bonheur, dans le char des _Moissonneurs_, l'excs de mlancolie et d'abattement dans la barque des _Pcheurs_; quand on parcourt la distance morale qu'il y a de la figure de la fiance couronne d'pis et de pavots, dansant devant les boeufs du tableau de la _Madonna dell' Arco_, la figure de la jeune pouse transie des frissons du dpart, pressant son nourrisson dans ses bras, ou la figure de la femme ge et mourante, voyant partir pour la premire fois ses deux petits-fils et voyant partir, pour la dernire fois aussi, le mari vieilli de ses beaux jours, qu'elle ne verra plus revenir, on comprend tout ce qu'a d sentir, dans la moelle de ses nerfs, le peintre capable d'avoir exprim ainsi les deux ples extrmes de la sensibilit humaine: l'excs de la flicit, l'excs de la douleur. Une telle puissance de sentir tait, pour Robert, une impuissance de vivre. Notre facult de souffrir est en raison de notre facult de sentir: tel meurt d'un vnement dont tel autre sourit; en lui la note avait bris le clavier. XL Le succs des _Pcheurs_ de l'Adriatique, qui arrivait Paris le jour ou l'me de Robert s'envolait rejoindre ailleurs l'me de Titien et de Raphal, ne fut pas un succs, mais un triomphe. La couronne d'enthousiasme, comme celle du Tasse, ne dcora qu'un tombeau; les gravures, millions d'exemplaires, cette dition des tableaux, rpandit, du palais la chaumire, l'oeuvre posthume de Lopold. Depuis ce jour on n'a pas cess de s'extasier sur ces deux pendants de la joie et de la tristesse, _les Moissonneurs_ et _les Pcheurs_. La critique, qui constate la gloire comme l'ombre constate le corps quand il y a du soleil en haut, n'a pas cess non plus de protester contre notre enthousiasme nous ignorants; mais l'ignorance aura le dernier mot, car elle est l'instinct des sens et de l'me. L'me et les sens ne se trompent pas, tandis que la critique se trompe et que l'envie blasphme au lieu de juger. Lopold Robert survivra, parce qu'il est, comme le tendre et pieux Scheffer, qui vient de mourir, un novateur, un initiateur, un inventeur d'un nouveau genre de peinture: la peinture d'expression, la peinture spiritualiste, la peinture qui vient de l'me, qui s'adresse l'me, qui meut l'me presque sans passer par les sens. C'est un dfaut, disent les savants; cette peinture n'est qu'une sorte de gravure, cette peinture fait penser et sentir, mais elle ne fait pas assez voir; elle n'accentue pas assez les objets; elle ne colorie pas assez la nature; elle ne sculpte pas assez les figures sur la toile, par le jeu savant et puissant des jours et des ombres, pour faire saillir en relief les objets de la surface plane du tableau; elle n'tonne pas comme Michel-Ange; elle n'illumine pas comme Raphal; elle n'blouit pas comme Titien; elle n'clabousse pas comme Rubens; oui, mais elle rappelle Van Dyck, ce traducteur de l'me sur les traits presque incolores de la physionomie. XLI Tout cela est vrai! Nous ne voulons pas louer un genre par ses dfauts, ni donner deux grands peintres quelques qualits de mtier qui peuvent leur manquer. Sans doute il y a eu et il y a, aujourd'hui surtout, en France, o une gnration de grands peintres prpare un second sicle de Lon X, en de des Alpes, il y a des peintres qui peignent, comme Gricault, ou dessinent, comme Michel-Ange, avec le crayon fougueux et infaillible qui calque les formes du Crateur, qui sculpte la charpente des os et des muscles du corps humain; il y en a qui ont ravi Titien le coloris, Raphal la grce, Rubens l'blouissement et l'emptement profond, dlays dans des rayons par leurs pinceaux ruisselants; il y en a qui font nager, comme _Huet_, leurs paysages, svrement rflchis par un oeil pensif, dans les lumires sereines de _Claude Lorrain_ ou dans les ombres transparentes de _Poussin_; il y en a qui ptrissent, comme _Delacroix_, en ptes splendides, les teintes de l'arc-en-ciel sur leurs palettes; il y en a qui, comme _Gudin_, font onduler la lumire et tinceler l'cume sur les vagues remues par le souffle de leurs lvres; il y en a, comme _Meyssonnier_, qui donnent aux scnes et aux intrieurs de la vie domestique l'intrt, la ralit, le pittoresque et le classique de la peinture hroque; il y en a qui, comme mademoiselle _Rosa Bonheur_, transportent avec une vigueur masculine, sur la grande toile, les pastorales de Thocrite, les chevaux de charrette ou les taureaux fumants dans le sillon retourn par le soc luisant; il y en a qui, comme les deux _Lehmann_, dont le plus jeune, dans sa Graziella coutant le livre qu'on lui lit la lueur du crpuscule, sur la terrasse de l'le de Procida, au bord de la mer, semblent avoir retrouv sur leur palette l'me mlodieuse de Lopold Robert. Mais y en a-t-il qui, avec tout leur art, quoique techniquement trs-suprieurs Lopold Robert, fassent penser et parler la toile, la langue, l'me, en termes aussi expressifs et aussi pathtiques que l'_crivain_ des _Moissonneurs_ et des _Pcheurs_? Y en a-t-il qui donnent en quelques traits de pinceau une motion si profonde et si durable au coeur? En un mot, y en a-t-il qui sentent plus et qui exprimeraient mieux? Or peindre n'est-ce pas exprimer? Que me font le dessin et la couleur si vous ne me faites pas penser et sentir? Un rayon de soleil sur la plaque du photographe dessine mieux encore que votre crayon, et un arc-en-ciel a plus de couleurs que vos palettes. Mais prenez un enfant, menez-le devant le tableau des _Moissonneurs_, demandez-lui ce que disent ces deux ttes de buffles attels au timon.--Ils disent, rpondra l'enfant, la fatigue du jour qui se repose et l'obissance des animaux heureuse d'obir au jeune bouvier qui caresse de sa main distraite leurs rudes poils entre leurs cornes sur leurs fronts. C'est l'association volontaire de l'animal domestique et de l'homme, l'amour entre deux.--Que disent ces deux joueurs de cornemuse, par leurs gestes et par le mouvement gauche et avin de leurs pieds poudreux? Ils disent l'ivresse de la moisson qui commence, et la joie de la terre qui fait bondir les pieds de l'homme la rception des dons de Dieu.--Que dit le visage de cette jeune et belle moissonneuse, regardant de loin les musiciens des Abruzzes? Elle dit que les pas grotesques des danseurs la font sourire en dedans, mais qu'elle pense au jour prochain de ses noces avec le fils du matre du champ qui gouverne les buffles, jour o elle formera elle-mme, avec ses compagnes, aux sons de la mme _zampogna_, des pas plus lgers et plus gracieux.--Et que dit le toucheur de buffles? Il dit qu'il est fier et content de son attelage, qu'il a le consentement de son pre sa prochaine union avec la belle Coupeuse des gerbes voisines, et qu'il dfie avec assurance le destin de lui ravir sa jeunesse et son bonheur.--Et que dit la jeune mre, debout sur le char, son nouveau-n dans les bras? Elle dit qu'elle mprise dsormais ces musiques, ces danses, ces joies folles de la jeunesse, qu'elle a recueilli toute sa pense dans la tendresse svre de son mari, assis sur le buffle, et tout son avenir dans ce nourrisson press sur son sein.--Et ce vieillard, matre du champ, accoud sur les sacs, regardant avec une affectueuse indiffrence les musiciens, les danseurs, la moisson, le soleil couchant, que dit-il? Il dit que son soleil, lui, baisse aussi, que sa famille est tablie et prospre, que ses champs sont riches de gerbes, que ses cheveux blancs, qui s'chappent de son chapeau sur ses tempes amaigries et ples, lui annoncent la fin des labours et des moissons ici-bas, et que l'automne de la terre lui prdit sa propre automne. XLII Passons l'autre tableau: _les Pcheurs de l'Adriatique_, et continuons d'interroger l'enfant sur la signification si diffrente de ces visages attrists, par ce nuage, sur ce dpart.--Que dit le matre de la barque? Il dit que le coup de vent est l-bas sous ce nuage lointain, qu'il montre du geste l'quipage, et qu'il faut s'attendre de rudes lames en pleine mer.--Que disent les deux ttes de ces deux petits enfants sous leur capuchon? Elles disent qu'elles affrontent pour la premire fois la mer, qu'elles sont toutes tides encore des baisers de leur aeule malade, qu'elles frissonnent au vent froid de la vague sale, et qu'il faut bien couter et bien regarder le pre, leur seule et tendre providence sur les flots pendant la manoeuvre. --Et que disent ces deux mles, mais sombres visages de pilote et de chef d'quipage, adosss la barque et dtournant leurs regards du quai, d'o les femmes regardent l'embarquement? Elles disent que la rsolution et le pril visible luttent dans leurs penses, muettes sur leurs lvres, et qu'il y a l'horizon un point noir d'o la mort peut tomber avec le vent.--Et que dit le visage du jeune fils qui dplie si majestueusement les filets, sans rien regarder ni sur terre ni sur mer? Il dit l'orgueil de son premier embarquement pour une grande traverse et la prsomption de la jeunesse qui ne peut pas croire la mort.--Et que dit la jeune marie, debout, son nouveau-n dans le pli de son manteau sur ses bras? Elle dit que son coeur n'est dj plus dans sa poitrine, mais qu'il est dj sur la barque, demi mort, au milieu de la bourrasque, avec son mari qui la quitte pour la premire fois.--Et que dit la femme malade, assise sur la marche du quai, auprs du cep de vigne dfeuill par le vent de mer? Elle ne dit plus rien; elle est dj morte, morte d'angoisse autant que de maladie, sans avoir revu ni son mari, compagnon encore robuste de sa longue vie, ni ces deux petits garons, ces derniers-ns lancs la mer avant l'ge.--Et que dit l'ensemble de toutes ces figures et de toutes ces physionomies rpercutes les unes sur les autres? Il dit l'agonie sur la terre et le naufrage sur la mer, l'angoisse de la mort partout, l'ternelle sparation. XLIII Or combien n'a-t-il pas fallu de rflexion, de sensibilit, de cration mentale et manuelle, au peintre de ces deux grandes scnes de la vie humaine, pour avoir conu, reproduit, exprim tant de sentiments divers dans les physionomies de tant de personnages, si heureusement ou si douloureusement impressionns? Combien n'a-t-il pas fallu de gnie expressif pour traduire tant d'me et tant de nuances d'me sur les traits de ces visages? et, ajoutons, sur des traits toujours beaux; car, dans Lopold Robert comme dans la statuaire grecque, l'expression n'enlve jamais rien au _beau_, cette premire condition de l'idal dans l'art. Et comment distinguerez-vous, dans des oeuvres si fortement empreintes de penses et si communicatives de sentiment, comment distinguerez-vous, disons-nous, la peinture de la littrature, le dessinateur du pote, le peintre du philosophe, le tableau du livre? Est-ce que l'un ne vous parle pas aussi clairement et aussi loquemment que l'autre? Est-ce que la toile ne vaut pas la page? Est-ce que le pinceau ne rivalise pas avec la plume? Est-ce qu'il y a plus de langage dans un mot crit que dans un trait peint? Est-ce que Michel-Ange n'est pas aussi foudroyant que Bossuet? Est-ce que Raphal n'est pas aussi lyrique dans _la Transfiguration_ qu'_Isae_? Est-ce que Scheffer n'est pas aussi mystique que saint Augustin? Est-ce que Lopold Robert n'est pas aussi pathtique que Bernardin de Saint-Pierre dans son naufrage de Virginie? Est-ce qu'en sortant d'une galerie du Louvre ou du Vatican vous ne vous sentez pas l'me aussi remue qu'en fermant les plus beaux livres d'une bibliothque? S'il en est ainsi, pourquoi donc vous tonneriez-vous que j'aie fait entrer, pour la premire fois, la musique et la peinture, et bientt la statuaire, dans un cours de littrature? Et pourquoi n'aurais-je pas choisi, pour cette innovation, un des plus littraires des peintres de ce temps, Lopold Robert? Car c'est vritablement pour moi celui dont le crayon se rapproche le plus de la plume, le plus pensif et le plus senti, avec Scheffer, de tous ceux qui ont crit leur me avec des formes et des couleurs sur une toile. Ce ne sera pas un peintre si vous voulez, dirai-je ces critiques, mais ce sera le plus lyrique, le plus pathtique, le plus dramatique, le plus idal des crivains l'huile! Et si vous doutez de son talent, regardez sa vie et regardez sa mort; il a vcu de ses rves, il a peint du sang de son coeur, il est mort de son gnie. Blmons son acte; plaignons sa dfaillance; mais aimons son me. Tout est infini en Dieu, mme le pardon! LAMARTINE. XXXVIIIe ENTRETIEN LITTRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE. LE DRAME DE FAUST PAR GOETHE. I Pour bien comprendre une littrature il faut d'abord bien comprendre un peuple; car la littrature d'un peuple, ce n'est pas seulement son gnie, c'est son caractre. La race allemande est une branche de la famille orientale. Sa langue l'atteste non-seulement par son antique construction et par sa primitive fcondit, mais elle l'atteste plus encore par ses tymologies, qui la rattachent videmment la vieille langue sacre des Indes, le _sanscrit_. Creusez le mot, vous trouvez l'Inde sa racine. L'histoire, qui perd tant de choses sur la route des sicles, a compltement perdu les traces de cette filiation de la race allemande avec les Indes; mais la langue est un tmoin qu'on ne peut rcuser. Le caractre allemand est un autre tmoin de cette parent loigne de l'Allemagne avec les Indes. Le peuple allemand est rveur et mystique comme l'enfant dpays du Gange; il s'enivre de sa propre imagination, il aime le surnaturel, il se dlecte dans les traditions populaires, il ressasse ternellement les vieilles lgendes, il a la pense pleine de hros qui n'ont jamais exist; le monde visible occupe moins de place pour lui que le monde invisible; il converse la moiti de sa vie avec des fantmes: l'Allemagne est la terre des hallucinations. Cette disposition somnolente et rveuse de l'Allemagne la rend prompte l'ide, lente l'action; penser lui suffit, peu lui importe de conclure, encore moins d'agir; aussi la lenteur un peu lourde de l'Allemagne est-elle passe en proverbe. Il n'y a rien de si paresseux que le bien-tre; le _kef_ des Orientaux, cet tat des sens o l'me contemplative se dtache du corps pour planer dans l'espace imaginaire, est l'tat naturel de l'Allemagne. Pourquoi s'agiterait-elle? Elle n'est pas o elle est; elle vit dans la rgion des chimres; elle est bien. Cette paresse pensive du gnie de l'Allemagne se retrouve jusque dans sa constitution politique. Cette constitution est illogique, gnante, nationalement impuissante; l'Allemagne la dplore, mais elle ne la modifie pas. Dchire plus que constitue en empires, en royauts, en fodalits ecclsiastiques, en principauts, en municipalits ou en rpubliques souveraines, cette terre manque essentiellement d'unit; elle est constamment en dites ou en dlibrations avec elle-mme. Pendant qu'elle dlibre on la frappe la tte ou au coeur; avant qu'elle ait runi ses contingents on est au centre de ses provinces, Mayence, Francfort, Vienne, en Saxe, Munich, Berlin. Quoique trs-belliqueuse de courage, elle est, de toutes les races, la plus ouverte aux invasions; on la frappe tous les membres sans que la tte le sente; avant qu'elle ait port la main la blessure elle est conquise; mais aussi elle ne meurt d'aucune de ces blessures, parce que sa vie nationale est partout et que son patriotisme, qui enfante des armes sur des champs de dfaites, est immortel. Il est heureux peut-tre pour l'Europe que le caractre de l'Allemagne se refuse ainsi l'unit; car, si l'Allemagne tait une, l'Europe serait peut-tre vassale de la Germanie. II La littrature allemande a toutes les qualits et tous les dfauts de ce caractre national des Germains; elle est lente et contemplative comme cette race; elle a mis treize cents ans se dvelopper en littrature digne d'tre tudie, et, malgr ces treize cents ans de vieillesse, elle a encore aujourd'hui les balbutiements, la navet, disons le mot, la purilit d'une premire enfance. Ce n'est pas le gnie cependant qui manque aux Allemands, fortes ttes de la famille europenne, c'est l'emploi de leur gnie; ils jouent avec leur imagination comme des enfants avec leurs jouets. Au lieu de lui demander ces oeuvres srieuses que l'Italie, la France, l'Angleterre font produire leurs grands hommes de lettres, les Allemands rvent, et nous pensons. Le Rhin et le Danube sont des _Lths_ qui semblent ne rouler que des songes. III Nous remonterons incessamment avec vous ce cours lent de la pense allemande par ses oeuvres, depuis nos jours, c'est--dire depuis Klopstock, Schiller, Goethe, ces potes culminants du dix-huitime sicle, jusqu' l'anne 1152 du douzime sicle, o parut l'_Iliade_ des Germains, le pome barbare et sublime des _Nibelungen_. Aujourd'hui, selon notre habitude de ne caractriser les littrateurs que par leur chef-d'oeuvre, nous allons vous introduire dans le thtre allemand par l'analyse du _Faust_ de Goethe, drame qui contient, dans l'imagination d'un pote aussi philosophe que Voltaire, aussi mlodieux que Racine, aussi observateur que Molire, aussi mystique que Dante, tout le gnie de la littrature allemande et tout le caractre du peuple allemand. L'auteur de ce drame de _Faust_, Goethe, presque notre contemporain, est incontestablement nos yeux le plus grand gnie de la race allemande. tudions un moment l'homme avant d'tudier l'oeuvre: l'homme dans Goethe n'est pas moins caractristique que l'oeuvre. IV Un de ces hommes d'lite littraire, mais trop modestes, qui font pendant toute une vie d'tudes le travail pour ainsi dire souterrain de la pense de leur sicle, hommes de silence qui ne demandent rien au bruit, tout au mrite, M. Blaze de Bury, crivain de l'cole asctique, renferm comme dans les clotres studieux de la religion littraire, a publi, il y a douze ans, une complte tude sur le gnie de Goethe et une incomparable traduction du drame de _Faust_; nous nous en servirons, comme on se sert, dans les tnbres d'une langue inconnue, d'une lumire emprunte qui fait rejaillir de tous les mots les couleurs mmes de cette langue, ou comme on se sert, dans un souterrain, d'un cho qui rpercute le bruit de tous les pas de ceux qui vous devancent dans sa nuit. En marchant sa lueur et sur sa trace nous retrouverons Goethe tout entier. V Avant de dire quelques mots notre tour de la vie de Goethe, voyons d'abord en lui l'homme extrieur. L'homme est dans ses oeuvres, sans doute, mais il est aussi dans ses traits: la nature moule le visage sur l'me. Prenons la figure de Goethe cette poque fugitive o la fleur de la jeunesse clate encore sur les traits, mais o le fruit de la pense ou du sentiment commence se former et s'entrevoir sous cette jeunesse qui s'effeuille. Nous avons de ce grand homme d'excellents portraits tous les ges. Le voil vingt-six ans. Sa taille est leve; sa stature est mince et souple; ses membres, un peu longs comme dans toutes les natures nobles, sont rattachs au buste par des jointures presque sans saillie; ses paules, gracieusement abaisses, se confondent avec les bras et laissent s'lancer entre elles un cou svelte qui porte lgrement sa tte sans paratre en sentir le poids; cette tte, veloute de cheveux trs-fins, est d'un lgant ovale; le front, sige de la pense, la laisse transpercer travers une peau fminine; la vote du front descend par une ligne presque perpendiculaire sur les yeux; un lger sillon, signe de la puissance et de l'habitude de la rflexion, s'y creuse peine entre les deux sourcils trs-relevs et trs-arqus, semblables des sourcils de jeune fille grecque; les yeux sont bleus, le regard doux, quoique un peu tendu par l'observation instinctive dans l'homme qui doit beaucoup peindre; le nez droit, un peu renfl aux narines comme celui de l'Apollon antique: il jette une ombre sur la lvre suprieure; la bouche entire, parfaitement modele, a l'expression d'un homme qui sourit intrieurement des images toujours agrables; le menton, cet organe de la force morale, a beaucoup de fermet, sans roideur; une fossette le divise en deux lobes pour en temprer la svrit. Toute la physionomie exprime la beaut apollonienne en elle-mme, et hors d'elle-mme l'amour et la jouissance de la beaut. L'intelligence heureuse s'y joue sans paratre s'y briser sur aucun point, comme la lumire s'y joue sans se heurter aucun angle. C'est le portrait vivant de la facilit dans la toute-puissance. La terre est dj un ciel pour ces figures de prdestins de l'amour, du bonheur et du gnie sans obstacles. Je ne vois gure que Raphal, dans les portraits de son adolescence, qui puisse lutter avec cette svrit rayonnante d'un visage humain; mais Raphal devait mourir jeune, et Goethe devait mourir vieux, aprs avoir pass sans se fltrir par tous les ges et en empruntant successivement au contraire tous les genres de beaut chacun des ges de la vie. Remontons maintenant son berceau, et suivons-le de l, de destine en destine et de chefs-d'oeuvre en chefs-d'oeuvre, jusqu' l'apothose; car la tombe pour lui n'a t qu'une apothose: ce n'est pas un homme comme nous, c'est un immortel. VI Le 28 aot 1749, dit-il lui-mme dans son mmorial domestique, je vins au monde Francfort-sur-le-Mein, pendant que l'horloge sonnait midi. Il tait n dans une ville libre; heureusement n, ni trop haut, o l'on est facilement corrompu par l'orgueil de la naissance, ni trop bas, o l'on est facilement avili par la servilit d'une condition infrieure; il tait n ce degr prcis de l'chelle sociale o l'on voit juste autant d'hommes au-dessus de soi qu'au-dessous, et o l'on participe, par gale portion, de la dignit des classes aristocratiques et de l'activit des classes plbiennes; heureux milieu qui est le vrai point d'optique de la vie humaine. Son pre tait le premier magistrat lu de la bourgeoisie de Francfort; la maison gothique et sombre qu'il habitait dans une rue dserte de Francfort rappelait, par sa vtust, par ses escaliers tournants, par ses vestibules ferms de grilles de fer sur la rue, et par ses fentres sans symtrie, chelonnes sur la faade, la demeure forte du gentilhomme allemand, interdite aux sditions du peuple comme aux assauts de la fodalit. Francfort tait la Florence de l'Allemagne, moins les Mdicis; ville o le ngoce ne drogeait pas la noblesse, et o les arts illustraient les mtiers. L'enfance de Goethe, sur laquelle il s'appesantit trop dans ses Mmoires, l'exemple de Jean-Jacques Rousseau dans ses _Confessions_, ne mrite pas d'tre regarde avant l'ge o les sensations deviennent des ides. On trouve les premires prdispositions de l'enfant la rverie, maladie fconde des grandes imaginations, dans la description de la chambre haute o son pre lui faisait tudier ses leons. Qui de nous ne se reconnat pas dans cette peinture de l'enfant captif au dernier chelon de quelque cage paternelle? Au second tage de notre maison, dit-il, il y avait une chambre dont les fentres taient couvertes de plantes, afin de remplacer un vritable jardin que nous ne possdions pas. La vue donnait sur les jardins de nos voisins et sur une plaine fertile, qu'on dcouvrait par-dessus les murs de la ville. C'est dans cette chambre qu'en t je venais apprendre mes leons, contempler un orage, admirer le coucher du soleil et soupirer aprs la campagne. J'y voyais aussi nos voisins se promener dans leurs jardins, arroser leurs fleurs, regarder jouer leurs enfants, et se livrer avec des amis toutes sortes d'amusements. Plus d'une fois le bruit d'une boule qu'on lanait et des quilles qu'elle faisait tomber arrivait sourdement jusqu' moi. Tout ceci veillait dans mon jeune coeur d'incertains dsirs et un besoin de solitude tellement en harmonie avec mes dispositions la gravit rveuse et aux vagues pressentiments que je ne tardai pas en tre visiblement influenc. Au reste, notre maison, si pleine de recoins obscurs, tait trs-propre entretenir de semblables penchants. Pour comble de malheur on croyait alors que, pour gurir les enfants de la crainte du surnaturel, il fallait les accoutumer de bonne heure l'envisager sans effroi. Dans cette conviction on nous fora coucher seuls, et lorsque, ne pouvant plus matriser nos terreurs, nous nous chappions du lit pour nous glisser dans la compagnie des valets et des servantes, notre pre, envelopp dans sa robe de chambre mise l'envers, et, par consquent, suffisamment dguis pour nous, nous barrait le passage et nous faisait retourner sur nos pas. Le rsultat de ce procd est facile comprendre. Le moyen de se dbarrasser de la peur quand on se trouve entre deux situations galement propres l'exciter! Ma mre, dont l'affabilit et la bonne humeur ne se dmentaient jamais, et qui aurait voulu voir tout le monde dans les mmes dispositions d'esprit, eut recours un moyen plus aimable et qui lui russit merveille: celui d'entre nous qui n'avait pas eu peur la nuit recevait, le matin, une ample distribution de friandises. Bientt nous vainqumes compltement nos terreurs, parce que nous trouvmes notre intrt le faire. Mon pre avait suspendu, dans la salle d'entre, une collection de vues de Rome, grave par quelques habiles prdcesseurs de Piranese, qui avaient une entente merveilleuse de l'architecture et de la perspective. Grce ces gravures, je contemplais chaque jour la place du Peuple, le Colise, la place et l'glise de Saint-Pierre. Ces divers points de Rome m'impressionnrent si vivement que, malgr son laconisme habituel, mon pre se plut souvent me les expliquer. Il avait, au reste, une grande prdilection pour tout ce qui tenait l'Italie, et il employait une partie de son temps composer et revoir la relation du voyage qu'il avait fait en ce pays, et d'o il avait rapport une collection de marbres et de curiosits naturelles. VII C'est par ces fentres que la mlancolie entrait dans les sens et dans l'me du pote futur. C'est ainsi qu'elle entrait plus tard dans la mienne, par les fentres au couchant de ma chambre dans la maison de mon pre, ouvrant sur des toits clabousss d'une morne lumire et attrists encore par le roucoulement de pigeons blancs qui bordaient les tuiles de la rue voisine. La posie y entra aussi malgr le pre de Goethe; il rpugnait, comme beaucoup de vieillards, ces innovations du gnie; elles drangent les vieilles admirations dans l'esprit compartiments des hommes qui ont fait leurs provisions d'ides pour leur vie, et qui s'impatientent quand on les force d'y ajouter ou d'en retrancher quelque chose. Les dix premiers chants du pome pique de _la Messiade_, par Klopstock, venaient de paratre; l'Allemagne s'tonnait et frmissait d'enthousiasme cette posie srieuse comme une religion, o le drame du Calvaire se droule entre le ciel et l'enfer et o l'enfer lui-mme laisse entrer le rayon de la misricorde. Un vieil ami du pre de Goethe apporta un jour ces pages la maison et voulut les lire; le pre s'indigna au premier vers de cette posie qui prenait au srieux sa mission jusque-l futile en Allemagne; il rejeta avec fureur le livre sur le parquet et pria son ami de ne jamais lui prononcer le nom de Klopstock. L'ami contrist s'loigna; mais la mre, encore jeune, de Goethe l'arrta, l'insu de son mari, dans l'antichambre, lui redemanda le volume et le lut en secret comme un objet d'dification de ses enfants. Les enfants furent ravis et retinrent les passages les plus pathtiques dans leur mmoire. Quelques jours aprs, pendant que le pre de Goethe se faisait raser dans le salon, Goethe et sa soeur se rcitaient l'un l'autre, au coin du feu, demi-voix, les amours d'Abbadonna et de Satan. Tout coup la jeune fille, oubliant dans son enthousiasme l'aversion de son pre pour ce livre, jette pathtiquement ses bras au cou de son frre en dclamant haute voix, et avec des larmes, l'apostrophe de l'amante de Satan. ce geste, ces accents, ces larmes, le barbier, croyant un accs de dmence de la jeune fille, laisse tomber son bassin rempli d'eau de savon dans la poitrine du pre; le pre se lve, indign d'tre poursuivi jusque dans la mmoire de ses enfants par la posie de son aversion, il s'emporte contre sa famille et proscrit plus svrement le livre de sa maison. VIII Aprs les premires tudes faites sous l'oeil de son pre, le talent potique se rvla dans le jeune adolescent par le premier amour, ce rvlateur du beau dans tous les coeurs ns pour aimer. Des jeunes gens de son ge, mais d'une condition trs-infrieure la sienne, l'entranrent dans des compagnies suspectes des faubourgs de Francfort. C'est dans une de ces tavernes, frquentes par ces jeunes corrupteurs de son adolescence, qu'une jeune fille anglique, puret morale dpayse dans la boue, lui apparut pour la premire fois et lui fit sentir la beaut de la vertu en contraste avec les vices. Cette jeune fille se nommait _Gretchen_, abrviation familire du nom de Marguerite; elle fut videmment pour Goethe le type de ces deux figures de _Marguerite_ et de _Mignon_, figures de femmes dgrades par la condition, divinises par la nature, qui devinrent les plus touchantes crations de son gnie. Les premires impressions sont les vraies muses de notre me. Cette jeune fille servait boire, dans la maison de sa tante, ses cousins, jeunes dbauchs amis de Goethe. La premire fois qu'il la vit rayonner comme une toile du firmament au-dessus de cette lie, Goethe rougit de lui-mme et de ses amis. Il ne continua les frquenter que pour la revoir. La scne de la premire entrevue de Goethe avec _Gretchen_ est biblique par sa navet; lisez-la de sa main: Quand le vin commena manquer sur la table, un des jeunes gens appela la servante, et je vis entrer une jeune fille d'une beaut blouissante, et d'une modestie d'attitude et d'expression qui contrastait avec le lieu o nous tions. Elle nous salua avec une grce timide. --La servante est malade, dit-elle; elle vient de se coucher; que lui voulez-vous? --Nous n'avons plus de vin, dit un des jeunes buveurs; tu serais bien aimable si tu voulais aller nous en chercher. La jeune fille prit quelques flacons vides et sortit; je la suivis des yeux avec admiration. Un joli bonnet noir la mode allemande s'adaptait troitement sa petite tte, qu'un col long et mince attachait gracieusement une nuque souple et des paules d'une forme statuaire. Tout en elle tait accompli, et je jouissais tranquillement du charme de sa personne en la regardant s'en aller, car, lorsqu'elle tait devant moi, mon imagination tait fascine par ses yeux si purs et si calmes et par sa bouche si dlicate. Je fis des reproches mes amis de ce qu'ils avaient fait sortir cette enfant si tard dans la soire. Ils se moqurent de moi, en me disant qu'elle n'avait que la rue traverser pour aller chez le marchand de vin. _Gretchen_, c'tait le nom de cette jeune fille, revint en effet au bout de quelques minutes. On la fit asseoir la table de ses cousins; elle trempa ses lvres dans un verre de vin notre sant; puis elle se retira en recommandant ses cousins de ne pas faire trop de bruit, parce que sa tante, leur mre, allait se mettre au lit. Depuis cet instant l'image de Gretchen me poursuivit partout; n'osant aller chez elle, je me rendis l'glise de sa paroisse; j'eus le bonheur de la voir. Les cantiques du culte protestant ne me parurent pas trop longs cette fois, car, tandis que tout le monde chantait, je m'enivrais du bonheur de regarder cette adorable jeune fille. Je sortis immdiatement derrire elle; je n'eus cependant pas le courage de lui parler, je me bornai la saluer; elle me rpondit par un lger signe de tte. IX une seconde runion dans la mme maison, les deux cousins de Gretchen prirent Goethe d'crire des vers amoureux au nom d'une jeune fille un jeune homme qu'ils voulaient tromper par cette feinte dclaration d'amour. Je cherchai leur complaire en crivant ces vers; mais, m'impatientant contre moi-mme, je jetai la plume. Cela ne va pas! m'criai-je. --Tant mieux! dit Gretchen demi-voix; vous ne devriez pas vous mler de cette tromperie. Et, quittant son rouet, elle vint s'asseoir prs de moi. Mes cousins, me dit-elle, ne sont au fond ni mchants ni vicieux, mais l'amour du divertissement les entrane quelquefois des plaisanteries dangereuses. Je suis entirement dans leur dpendance, et cependant j'ai refus de copier votre dclaration d'amour. Comment donc un jeune homme riche et indpendant comme vous l'tes peut-il se prter une mauvaise plaisanterie qui finira mal? Elle lut mes vers. C'est bien joli, dit-elle; c'est dommage qu'on ne puisse pas en faire un usage srieux. --Vous avez raison, lui dis-je; mais supposez un moment qu'un jeune homme qui vous adore mette cette dclaration de tendresse sous votre main en vous conjurant de la signer de votre nom; que feriez-vous? Elle rougit, sourit, rflchit un moment, prit la plume, et crivit sans rien dire son nom au bas des vers. Je me levai tout hors de moi, et j'allais la serrer dans mes bras; mais elle me repoussa doucement. --Point de familiarit lgre, me dit-elle: c'est trop vil; mais de l'amour innocent, si vous en tes capable. Maintenant partez avant que mes cousins reviennent du jardin. Je n'avais pas la force de me retirer; elle prit, pour m'y dcider, une de mes mains entre les siennes. Mes larmes taient prs de couler, je crus voir ses yeux se mouiller. J'appuyai mon front un instant sur ses mains et je m'enfuis prcipitamment. Jamais encore je ne m'tais senti si troubl!... X Quelques jours aprs, les deux cousins, ses amis, l'invitrent de nouveau se divertir avec eux leur table. la fin du souper ils lui demandrent un conte pour leur abrger la veille; il y consentit. Jusque-l, dit-il, _Gretchen_ n'avait pas cess de filer au rouet dans l'embrasure de la fentre. ce moment elle se leva, vint s'asseoir au bout de la table, y appuya ses deux bras enlacs sur lesquels elle posa ses deux mains, attitude qui lui seyait admirablement, et qu'elle conservait quelquefois pendant plusieurs heures sans faire d'autre mouvement que quelques lgers signes de tte provoqus par ce qu'elle voyait, entendait autour d'elle, ou par ce qu'elle pensait en elle-mme. XI Ces amours pures, tantt contraries, tantt servies par des circonstances d'un intrt touchant dans le rcit de Goethe, finirent, comme toutes les fleurs folles de la vie, par un coup de vent qui en disperse les illusions et les parsme sur le sol: le jeune Goethe, rprimand par ses parents et compromis par ses mauvaises relations avec les cousins de Gretchen, fut envoy Strasbourg pour y achever ses tudes de droit. L il connut le philosophe allemand Herder, neuve, vaste et forte pense dont M. Quinet, nature allemande dans un talent franais, a donn pour la premire fois la France la traduction, le sens et le commentaire. La frquentation de Herder mrit de bonne heure le gnie aussi philosophique que potique de Goethe. Un second pisode d'amour pastoral avec Frdrica, la fille d'un pasteur protestant de village, sur les bords du Rhin, entremla des songes dors de la jeunesse les graves occupations de l'tudiant de Francfort. Cet amour, peint avec les couleurs du _Vicaire de Wakefield_, ne fut qu'une distraction attachante pour Goethe et causa la mort de la pauvre Frdrique. Rappel dans sa famille par son pre, Goethe, chez qui l'imagination dominait le sentiment, s'attacha passionnment sa soeur, me ardente et souffrante, qui s'attacha elle-mme ce frre comme si elle et vcu en lui plus qu'en elle-mme. Il alla, aprs quelques mois de sjour chez son pre, se mler Leipzig tout le mouvement des tudes, des littratures et des factions scolastiques de la haute Allemagne. Il y connut tout ce qui illustrait alors l'Allemagne dans les lettres; il commena lui-mme s'y faire connatre comme un jeune crivain et comme un futur pote d'un immense avenir. C'tait le moment o la vieille littrature nave de la Germanie se greffait, sous l'influence du grand Frdric, sur la philosophie et la littrature de la France. Voltaire tait le missionnaire de cette posie et de cette philosophie chez les Allemands. Le monde germanique et le monde franais luttaient dans les universits, dans les livres et sur les thtres. Goethe, avec cette impartialit clectique qui est la force du gnie original et qui prend son point d'appui en soi-mme, mprisa ces vaines controverses et crivit sous la seule inspiration de sa nature. Cette nature tait allemande par le terroir, grecque par la beaut, franaise par l'indpendance des prjugs des lieux et des temps. XII Son premier essai, qui tient plus de J.-J. Rousseau que de Voltaire, fut le livre de _Werther_. Ce livre, dont l'exagration sentimentale et maladive ressemble aujourd'hui un accs de folie du coeur, a t cependant l'origine et le type de toute une littrature europenne qui a boulevers pendant plus d'un demi-sicle les imaginations jeunes et fortes de l'Occident. La _Corinne_ de Mme de Stal, le _Ren_ de M. de Chateaubriant, le _Lara_ de lord Byron, les mlancolies de nos propres posies franaises depuis Andr Chnier jusqu' nos potes d'aujourd'hui, l'exception de Branger et de M. de Musset, potes de raction et d'ironie contre le srieux des mes, toutes ces oeuvres sont de la famille de Werther. Quant moi, je ne m'en cache pas, Werther a t une maladie mentale de mon adolescence potique; il a donn sa note aux _Mditations potiques_ et _Jocelin_; seulement la grande religiosit qui manquait Goethe, et qui surabonde en moi, a fait monter mes chants de jeunesse au ciel au lieu de les faire rsonner comme une pellete de terre sur une bire dans le spulcre d'un suicide. XIII Il y a toujours une ralit sous une fiction dans l'oeuvre, quelle qu'elle soit, d'un homme de gnie. Goethe raconte lui-mme l'origine de ce roman, qui commence par une idylle et qui finit par un coup de feu. Goethe, d'une beaut dj olympienne et d'une clbrit dj entrevue, tait Wetzlar. Le jeune _Jrusalem_, fils d'un prdicateur renomm de l'Allemagne, y vivait en mme temps et dans les mmes socits. _Jrusalem_ tait pris d'une passion violente pour la femme future d'un de ses amis (la Charlotte du livre): Charlotte tait fiance un employ de la chancellerie impriale de Wetzlar. Elle tait orpheline. Goethe, introduit chez elle par Jrusalem, adorait dans Charlotte l'image anglique et nave de la maternit dans les soins qu'elle avait de ses petits frres et de ses petites soeurs; elle tait leur unique providence. Goethe, Charlotte et son fianc ne formaient qu'un coeur. On ne savait lequel des trois occupait la meilleure place dans l'affection innocente et confiante des deux autres. Bientt cependant, dit Goethe, je devins inquiet et rveur; il me sembla que j'avais trouv tout ce qui manquait mon bonheur dans la fiance d'un autre. Charlotte aimait m'avoir pour compagnon de ses promenades; le fianc se joignait nous toutes les fois que son emploi le lui permettait. Nous contractmes ainsi l'habitude de vivre constamment ensemble; c'tait ensemble que nous parcourions les champs encore humides de rose, que nous coutions l'hymne de l'alouette et le gai rappel de la caille. Quand la chaleur du jour nous accablait, quand des orages d't clataient sur nos ttes, nous nous rapprochions les uns des autres, et, sous influence de ce constant amour mutuel, tous les petits chagrins de famille disparaissaient. Goethe, oblig de s'loigner un moment, trouva Charlotte refroidie pour lui son retour; il s'loigna pour plus longtemps, et il apprit, sur les bords du Rhin, le suicide du jeune _Jrusalem_. Il en attribua, peut-tre imaginairement, la cause au mme sentiment qu'il avait ressenti pour Charlotte et au dsespoir qu'avait prouv Jrusalem en contemplant le bonheur paisible de cette jeune femme unie son fianc. XIV Goethe alors conut _Werther_, et personnifia ses propres sentiments dans ce personnage fantastique. Il crivit en quatre semaines de solitude et de fivre cette maladie du coeur et cette catastrophe de la mort qui devinrent, l'apparition de ce livre trange, le manuel de l'Allemagne et bientt aprs de l'Europe tout entire. Nos temps n'ont pas d'exemple d'une commotion pareille imprime par quelques pages l'imagination du monde. Pourquoi? On ne saurait le dire aujourd'hui, si ce n'est parce qu'un miasme de cette maladie morale du suicide par malaise de vivre tait rpandu dans l'air du sicle, et que ce miasme, concentr dans quelques pages d'un homme de gnie, acqurait tout coup une puissance irrsistible de corrompre l'imagination, d'nerver l'me et de tuer des milliers de vies! De nombreux suicides suivirent en effet ici la lecture de ce livre. Le sicle tait malade; il sentait qu'il portait en lui sa propre mort prochaine par la foi mourante dans son me et par les rvolutions couves sous ses institutions; il tendait devancer par des morts volontaires l'effet de ces germes morbifiques qu'il portait dans ses veines. Un livre succs n'est jamais qu'une de ces deux choses: l'explosion dans une seule me d'une disposition presque universelle quoique encore latente du temps, ou bien la prophtie d'une vrit venir qui n'claire encore qu'une tte suprieure l'humanit. Dans le premier cas le livre n'attend pas son succs une heure: il est l'tincelle sur la poudre des imaginations; dans le second cas il parat comme s'il n'avait pas paru, et il attend son public pendant des annes ou pendant des sicles. _Werther_, comme le _Gnie du Christianisme_, n'attendit pas son succs une heure: l'lectricit ne court pas plus vite d'un ple l'autre; le monde entier des jeunes gens, des amants, des femmes, des malades de coeur, se jeta sur ce livre. Ce livre tait plein cependant de purilits qui touchaient au ridicule, de navets qui touchaient la niaiserie, de germanismes de moeurs qui touchaient la caricature; c'est vrai, mais le feu y tait. Quand le feu est dans un livre, peu importe qu'il brle de la paille, des haillons ou des immondices; c'est toujours la flamme; elle ne s'entache pas de ses impurs aliments; elle brle, elle brille, elle blouit, et le monde est fascin. XV Il fut fascin par _Werther_; mais, par un phnomne moral trs-connu chez les grands artistes comme Goethe, pendant que le livre incendiait le monde l'auteur resta froid. Son imagination seule s'tait chauffe en le composant; son coeur tait rest tide et dans ce parfait quilibre qui permet l'crivain de juger son ouvrage. C'est l la particulire puissance du gnie de Goethe, puissance qui le fit accuser d'insensibilit. Plus tard il se sparait en deux parts en crivant ses pomes et ses romans; l'une de ces deux parts regardait penser et crire l'autre, afin de pouvoir la diriger et la juger. Le suprme et impassible bon sens sigeait ainsi dans sa tte au-dessus de la fconde imagination, comme dans l'oeuvre de la Providence l'homme travaillait et le dieu regardait. On a fait un reproche Goethe de cette impassibilit artistique; si le reproche s'adressait l'homme, il pouvait tre fond; s'il s'adressait l'artiste, il tait absurde. Qu'est-ce qu'un artiste qui ne dominerait pas sa propre inspiration? Ce serait un fou. Qu'on ait regrett dans Goethe, homme, l'absence de cette sensibilit qui fait aimer et souffrir, nous le concevons; mais qu'on ait reproch Goethe, artiste, son impassibilit presque divine, nous ne le concevons pas; l'impassibilit n'est-elle pas le signe de la force? Vous lui voudriez une faiblesse, il ne vous prsente qu'une toute-puissance. Vous ne le comprendrez jamais: c'est un Phidias qui ne sent pas dans sa chair les coups que son ciseau donne au bloc de marbre dont il fait un dieu! XVI Presque en mme temps qu'il crivait _Werther_ pour les masses, il crivait, pour l'lite, son premier drame, _Goetz de Berlichengen_. C'tait un drame national pour l'Allemagne, puis dans les sources historiques du monde chevaleresque et fodal. Ce drame imprim rallia ce jeune homme la srieuse admiration de toute la patrie allemande. Du fond de la sombre maison de son pre, Francfort, le nom de Goethe, port la foule par _Werther_, port l'lite et aux universits par _Goetz de Berlichengen_, grandit, comme l'alos, en un soleil. Les hautes socits de Francfort recherchrent ce beau jeune homme, obscur de prs dans leur bourgeoisie, rayonnant au loin sur toute l'Europe. Une jeune fille, belle, riche, sduisante, mais capricieuse, nomme _Lilli_, lui donna le dsir d'un mariage d'amour et de raison runis en elle. Ainsi que cela a lieu en Allemagne, ces amours, favoriss par les deux familles, allrent jusqu'aux plus douces intimits et jusqu'aux plus saintes promesses; quelques caprices d'humeur de _Lilli_, quelques impatiences de Goethe rompirent tout. Il voyagea pour se consoler en Italie et en Sicile. Son voyage, qu'il a imprim dans ses Mmoires, n'a qu'un seul intrt, l'enthousiasme d'un homme du Nord pour le soleil, l'ivresse de la nature respire sur place dans les parfums de Naples et de Palerme. L'homme sensuel y clate partout, l'homme sensible nulle part. peine quelques frissons d'amour la brise tide du midi, l'aspect d'une blonde Milanaise Rome, d'une brune Espagnole Naples, rappellent-ils que le voyageur est jeune, beau, pote; ces frissons ne vont pas jusqu' l'me: c'est de la jeunesse, ce n'est pas de la tendresse; ce coeur d'artiste pose toujours devant lui-mme; les passions ne sont que ses tudes. Aussi ne vieillit-il pas, bien qu'il touche sa quarantime anne: il est comme ces statues de marbre de la galerie du Vatican, qui prennent des sicles sans prendre une ride! Goethe est un homme de marbre aussi; il meut son sicle, il ne s'meut pas. XVII Aprs ce voyage Naples et en Sicile, voyage qu'il faut faire quand on veut chanter, car tout y chante dans la nature, mer, ciel, montagnes, atmosphre et impressions, Goethe s'arrta quelques annes Rome. C'est l qu'il partagea son temps, comme l'horloge partage les heures, entre des socits douces, des promenades philosophiques, des tudes varies et universelles, telles que la peinture, la chimie, la philosophie, la posie, la prose. Il se prte tout, ne se donne rien; il ressemble un de ces philosophes scythes de l'cole d'Anacharsis, qui prenait un portique d'Athnes pour une habitation, et qui suivait tantt les leons de Platon, tantt les ateliers de Zeuxis ou de Phidias. Il envoyait de l ses amis d'Allemagne les drames, les romans, les pomes, les lgies qui tombaient de sa plume, selon la saison, au vent des sept collines. _Herman et Dorothe_, pastiche admirable d'_Homre_, pome qui a la simplicit des scnes de _Nausicaa_; _le Comte d'Egmont_, tragdie moderne; enfin _Faust_, moiti drame, moiti pome, toujours rve, mais rve du gnie, selon nous le plus vaste, le plus haut, le plus universel de ses chefs-d'oeuvre. Il employa douze ans le composer; il y rsuma, comme dans un pome sculaire, toute la passion, toute la foi, tout le scepticisme, toute la beaut morale et toute la laideur infernale de l'humanit. C'est le pome d'un Manichen; c'est le ciel et l'enfer dans un mme cadre; c'est le drame du bon et du mauvais principe dont la nature porte malgr elle l'empreinte sur toutes ses surfaces. C'est la mdaille l'endroit et l'envers de l'humanit, l'une portant l'effigie du bien, l'autre l'effigie du mal, sans que le monde, incertain, puisse dire: J'appartiens ce dieu: ou, Je suis la victime de ce dmon. L'esprit humain n'avait jamais os, mme dans l'antiquit, concevoir un pareil drame. Il faudrait convoquer la terre, le ciel et l'enfer y assister. XVIII Ce drame de _Faust_, le voici. Mais d'abord htons-nous de vous dire que l'invention n'en appartient pas Goethe, pas plus que l'invention d'_Ahasverus_, l'homme immortel, n'appartient aux innombrables potes qui ont chant ce songe universel de l'expiation par la vie; pas plus que l'invention de _don Juan_, cette moquerie incarne de la vertu, de l'amour dans la fidlit de don Juan, ce vampire de la femme, n'appartient l'Espagne ou la France. _Faust_ est une vieille tradition populaire de la vieille Allemagne, tradition si populaire que le docteur _Faust_, ce type de l'homme vendu au diable, joue un rle dans les marionnettes comme pouvantail des petits enfants. De tout temps et en tout pays l'homme aspire plus haut que sa nature borne ici-bas, immortelle ailleurs; de tout temps, disons-nous, l'homme, ambitieux d'infini, s'est cass la tte contre les murs de sa prison terrestre; il a voulu tre dieu, au moins pour un temps, au moins ici-bas, et, pour conqurir cette puissance surhumaine, il l'a emprunte tantt Dieu par la prire, tantt au diable, cette parodie malfaisante de la Divinit. Ne pouvant faire un pacte avec le souverain Bien, il a tent d'en faire un avec le souverain Mal, et il a dit au dmon: Donne-moi la terre, je te donnerai mon me. De ce pacte imaginaire, que les peuples enfants ont cru quelquefois ralis, sont nes les lgendes innombrables qui ont pouvant le moyen ge et amus plus tard les ges suivants. C'est un magnifique thme pour une imagination la fois passionne et mtaphysique. Oui, ce sujet est le plus beau de tous pour une me forte; nous comprenons qu'il ait tent Goethe: combien de fois ne nous a-t-il pas tent nous-mmes! Mais nous avons craint de paratre impie envers le Crateur en prenant la cration en flagrant dlit de mchancet ou de ridicule: le vase mme mal faonn, mme bris, doit respecter le potier. Goethe n'tait pas retenu par ce scrupule, parce qu'il tait mille fois plus pote que nous et mille fois moins respectueux envers l'oeuvre divine, dont les imperfections apparentes sont d'ineffables perfections. XIX Quoi qu'il en soit, Goethe eut ce bonheur de trouver son drame tout conu dans l'esprit des peuples et tout popularis dans l'oreille mme des enfants que la lanterne magique des potes de rue familiarisait ds le berceau avec le docteur Faust et le diable. Il ne lui manquait que ce personnage ironique, la pire forme du diable, riant du bien et jouissant du mal, Mphistophls. Mais nous nous trompons, ce personnage mme ne lui manquait plus, car un pote anglais, _Marlow_, l'avait dj invent dans un premier drame de Faust sous le nom de _Mphistophlis_. Goethe trouva ce caractre satanique tout fait; il n'eut qu'une voyelle changer dans le nom de cet infernal personnage. Mphistophls, c'est le diable de nos jours, c'est le Satan civilis, c'est le dmon de bonne compagnie qu'on appelle _ricanement_ quand il dnigre l'enthousiasme, _envie_ quand il salit la gloire, _libertinage_ quand il profane l'amour, _scepticisme_ quand il ridiculise la vertu, _force d'me_ quand il nie Dieu en le respirant par tous les pores. Mphistophls, c'est un personnage que les jeunes crivains et les potes de ces derniers temps en France ont beaucoup trop frquent, et qui donne leur prose trop ricaneuse ou leurs vers lestes et ingambes des grces de mauvais aloi, aussi loignes de la vritable grce que le dnigrement est loin de l'enthousiasme. L'Allemand _Heyne_, ce petit-fils de Mphistophls, croyant et sceptique, religieux et impie, pathtique et ironique, est de cette famille. Mais il y a aussi du _Faust_ dans les imprcations de _Job_ sur son fumier quand il interpelle son Crateur; il y a du _Faust_ dans Pascal quand il prend l'homme dans le creux de la main, comme le fossoyeur d'_Hamlet_ quand il pse sa poussire et qu'il la jette son nant. Il y a du _Faust_ grande dose dans lord Byron, ce disciple de Goethe, quand il fait ricaner _Manfred_ devant un crne vide. Un disciple de _Heyne_, qui vient de mourir Paris, a t le spirituel et dplorable modle de cette jeunesse infatue de mauvais rire allemand. Mphistophls inspire bien toujours la perversit; mais il n'inspire le gnie qu' Goethe et Byron, et aux hommes de leur grande race. L'_Olympio_ de Victor Hugo a les tristesses et les amertumes de ce dsespr du doute; il n'a ni la bouffonnerie ni la grimace de ces jeunes saltimbanques de la philosophie et de la posie; ceux-l dansent sur une corde tendue du ciel la terre comme les baladins sur leur ficelle tendue entre deux mts vnitiens. Hugo est un pote, ceux-l sont des rimeurs. Musset, qui leur est bien suprieur, s'est trop inspir de _Heyne_, au lieu de s'inspirer de lui-mme; il a donn dans ses boutades de scepticisme l'exemple et l'excuse ses imberbes mules. La posie est descendue avec lui d'un degr du ciel: paix sa cendre! Il faudra bien que la posie y remonte si elle ne veut pas salir sa robe dans la lie des ruisseaux o l'on s'efforce de l'entraner depuis quelque temps. Un cho de Mphistophls, ce corrupteur du bien et ce moqueur du beau, se fait entendre de loin dans tous les livres de cette jeune cole. _Heyne_ lui a donn l'accent allemand Paris; Byron, l'accent anglais; Musset et ses imitateurs soi-disant lgers, l'accent franais. Prenons garde! la pire des corruptions, c'est celle qui rit d'elle-mme. _Sese ipsum deserere turpissimum est!_ Que nous reste-t-il si nous perdons le respect au moins de notre misre? Mais revenons _Faust_; nous en sommes bien loin, car nous n'en sommes qu' ses parodistes. XX _Faust_ est la tragdie du coeur humain dans le personnage de Marguerite. _Faust_ est la tragdie de l'esprit humain aux prises avec les deux principes du bien et du mal dans le personnage de _Faust_! Enfin _Faust_ est la tragdie de Dieu et de Satan, le bien et le mal, dans le personnage de _Mphistophls_. Marguerite, c'est le bien ou l'amour! Faust, c'est l'homme ou le doute, l'indcision, la fluctuation, le crime, la chute, le repentir tardif. Mphistophls, c'est la propagande perverse du mal par le gnie du mal pour corrompre et ruiner l'oeuvre de Dieu, l'homme et la femme. Y eut-il jamais un sujet de drame plus humain et plus surhumain la fois? Suivez avec attention l'analyse de ce pome pique en dialogue, que nous allons feuilleter avec vous. Supposez-vous spectateur, mais spectateur loisir, spectateur solitaire; non devant une scne bruyante, mais devant votre livre et votre lampe, ayant le temps et le silence ncessaires aux impressions rflchies, et mesurez l'tendue et la profondeur de cette oeuvre incomparable du gnie moderne en Allemagne. XXI Il est nuit; c'est le jour de la pense, parce qu'elle s'y recueille et qu'elle y recueille le monde extrieur avec elle. La scne reprsente une chambre haute dans un vieux chteau gothique des sicles de fodalit. Un beau jeune homme, le front dj pli par la mditation et les yeux fatigus par la veille, est renvers sur le dossier d'un fauteuil de bois. Il est entour de volumes sur les sciences occultes, documents scientifiques ou cabalistiques. On voit que, las de la terre, il a tent d'escalader le ciel par des chelons surnaturels qui se sont briss sous ses pieds. Ah! philosophie, science, thologie; ainsi j'ai tout sond avec une infatigable obstination, dit-il avec amertume, et maintenant, pauvre insens, me voil aussi avanc qu'en commenant, et j'ai appris qu'il n'y a rien savoir! Aucun scrupule cependant ne m'a entrav; je ne crains ni enfer ni diable; je n'ai ni biens, ni argent, ni honneurs, ni crdit dans le monde: un chien ne voudrait pas de la vie ce prix-l! C'est pourquoi, la fin, je me suis prcipit dans la magie.... Oh! si, par la force de l'esprit et de la parole, certains arcanes m'taient enfin rvls! Si je pouvais dcouvrir ce que contient le monde dans ses entrailles! (Il regarde le firmament.) Oh! que ne jettes-tu un dernier regard sur ma misre, rayon argent de la lune, toi qui m'as vu tant de fois aprs minuit veiller sur ce pupitre! Alors c'tait sur un monceau de livres et de papiers, ma pauvre amie de l-haut, que tu m'apparaissais.... Hlas! si je pouvais au moins, sur les cimes des montagnes, errer dans ta douce lumire, flotter au bord des grottes profondes avec les esprits incorporels, m'tendre sur les prs avec ton crpuscule, et, libre de toutes les angoisses de la science, me baigner, plein de vie et de sant, dans tes roses! Qu'ai-je pour horizon au lieu de cela? un amas de livres rongs des vers, couverts de poussire; partout autour de moi des tlescopes, des botes, des instruments de physique ou de chimie vermoulus, hritages de mes anctres! Et cela est un monde! Et l'on appelle cela un monde! Aprs une longue et vaine lamentation sur la vanit de la science pour le bonheur ou mme pour la lumire, Faust ouvre ngligemment un volume cabalistique; il tombe par hasard sur le signe qui donne l'homme la toute-puissance sur la nature et la toute-flicit. Ciel! s'crie-t-il, comme tous mes sens viennent de tressaillir ce signe! Je sens tout coup la jeune et sainte sve de la vie bouillonner dans mes nerfs et dans mes veines. Suis-je devenu un dieu? Tout m'est rvl clair et facile. Ici un hymne magnifique, semblable sans doute celui qui fit explosion des lvres de la premire crature intelligente, quand le monde entra avec son premier regard dans sa prunelle! Nous ne le reproduisons pas, cet hymne, cause de son tendue; mais que le lecteur se reprsente le chant de la joie cleste dans la prsence de Dieu. Puis Faust tourne le feuillet, et tout se voile, tout se trouble, tout se transfigure. Le ciel se couvre; la lune retire sa lumire; la lampe s'teint, elle fume; des lueurs de feu rouge tremblent sur mes tempes. C'est l'Esprit corrompu de la terre qui s'approche et qui lui apparat. XXII L'Esprit se dvoile dans la flamme de l'enfer. Un dialogue doublement infernal s'tablit entre Faust et l'Apparition. Faust brave courageusement l'horreur que l'Esprit lui inspire; il s'abandonne lui. L'Esprit lui parle un langage lyrique comme les toiles du firmament, mystrieux comme les sept sceaux de l'abme. Au moment o Faust va lui rpondre, un de ses lves, Wagner, apprenti prdicateur, entre pour le consulter sur l'loquence. L'Esprit infernal s'vanouit, et Faust, impatient, se moque de l'histoire et de la rhtorique comme de mensonges convenus pour amuser les sots. Faust, aprs le dpart de son disciple, le maudit d'avoir fait ainsi vanouir l'Apparition; il se rpand en invectives dignes de Job sur la vanit de la science; il foule aux pieds tous les livres entasss dans la bibliothque de ses pres.--Trouverai-je en eux ce qui me manque? dit-il; irai-je feuilleter ces milliers de volumes pour lire que partout les hommes se sont agits de mme pour amliorer leur sort et qu'un homme heureux n'a jamais vcu? Et toi, crne vide, qui parais rire de mes aspirations, ton ricanement veut-il me dire que l'esprit qui l'habitait s'est jadis fourvoy comme le mien? Tu cherchais la pure lumire, n'est-ce pas? et tu as err misrablement dans les tnbres avec la vaine soif de la vrit!... Mystrieuse mme en plein jour, la nature ne se laisse pas dpouiller de ses voiles, et, ce qu'elle veut cacher ton esprit, tous tes efforts ne l'arracheront pas de son sein. Il aperoit une fiole d'opium qui se trouve sur les tablettes de son laboratoire; l'instant l'ivresse d'un bonheur imaginaire s'empare de ses sens, et il chante des flicits inoues. Buvons courageusement, se dit-il; il est temps de franchir ce pas de la vie la mort, dt-il nous conduire au nant!... Sors maintenant de ton antique tui, coupe limpide, coupe de cristal si longtemps oublie; tu brillais jadis aux ftes des aeux, et, lorsque tu passais de main en main, les fronts soucieux se dridaient; c'tait le devoir du convive de clbrer en vers la beaut et de te vider d'un seul trait. Tu me rappelles maintes nuits de ma folle jeunesse; cette fois je ne te passerai plus mon voisin, et mon esprit ne s'exercera plus vanter l'artiste qui t'a faonne; en toi repose une liqueur qui donne une rapide ivresse; je l'ai prpare, je l'ai choisie; qu'elle soit pour moi le suprme breuvage! Je la consacre comme une libation solennelle l'aurore du jour. Il porte la coupe ses lvres. ce moment un chant de voix clestes se fait entendre dans les airs; c'est le matin du jour de Pques. Le choeur invisible chante en vers et en musique triomphale: Christ est ressuscit! Paix sur la terre! etc. La main de Faust s'abaisse; la coupe lui chappe. Les cloches de la cathdrale rsonnent et se mlent l'anglique mlodie du jour de Pques dans le ciel et sur la terre. L'homme endurci s'amollit ses joies religieuses d'enfance. Cantiques clestes, s'crie-t-il, puissants et doux! pourquoi me cherchez-vous dans la poussire? Rsonnez aux oreilles de ceux que vous pouvez consoler. J'entends bien le message que vous m'apportez, mais la foi me manque pour y croire! Le miracle n'existe que pour la foi. Je ne puis m'lever vers ces sphres d'o la bonne nouvelle retentit; et cependant, accoutum d'enfance cette voix, elle me rappelle la vie. Autrefois un baiser du divin amour descendait sur moi dans ce recueillement solennel du dimanche; le bruit des cloches remplissait mon me de pressentiments, et ma prire tait une voluptueuse extase; une ardeur sereine, ineffable, me poussait travers les bois et les champs, et l, seul, je fondais en larmes, et je sentais comme clore en moi tout un monde. Ce souvenir vivifie mon coeur rajeuni et me dtourne de la mort! chantez! sonnez, chantez encore, anges et cloches! Une larme a coul, la terre m'a reconquis! Les chants et les cloches recommencent se faire entendre: Christ est ressuscit!... Etc., etc., etc. XXIII Ici le lieu de la scne est chang; la nuit s'est coule. C'est l'heure o le peuple, vieillards, ouvriers, femmes, soldats, jeunes filles, sortent en foule de la porte de la ville pour se rpandre en repos, en libert et en joie, dans la campagne. Les entretiens entrecoups de tous ces groupes qui passent sont une parfaite imitation des moeurs du peuple; c'est le choeur dans les tragdies antiques. Ces conversations tiennent au sujet, comme on le verra plus tard, par le tableau de la candeur des jeunes filles de la bourgeoisie qui tremblent d'tre sduites ou compromises aux yeux de la petite ville si elles se laissent approcher par la mauvaise compagnie. On pressent les prils, les malheurs et la honte de Marguerite, sans doute confondue dans ces groupes timides et charmants. Ce tableau repose les yeux par le contraste de la douce ignorance du peuple, qui ne souffre que du travail, avec les philosophes, qui souffrent de la pense. XXIV _Faust_ parat son tour; il se promne avec son disciple Wagner; son coeur se dilate l'aspect de cet essaim d'heureux peuple au premier sourire du printemps. Regarde, dit-il Wagner dans des vers semblables des odes d'_Horace_ ou d'_Hafiz_; voil le fleuve et le ruisseau dlivrs de leur couche de glace, etc. Tourne maintenant, du haut de ces sommets, les regards vers la ville; hors de la sombre porte, toute une foule varie se penche; chacun veut s'ensoleiller aujourd'hui. Ils ftent la rsurrection du Seigneur, et eux-mmes semblent des ressuscits du fond de leurs demeures, de leurs chambres troites, de leurs servitudes de ngoce ou de mtiers, de leurs bouges infects, de leurs rues fangeuses, de la nuit livide, de leurs cathdrales. Regarde un peu comme dans les jardins et les prs cette foule s'extravase, comme la rivire balance mainte barque joyeuse! J'entends dj la musique des mntriers dans les villages; c'est le paradis du peuple. XXV Des paysans chantent une ronde joviale et amoureuse. Ils proposent respectueusement Faust de trinquer avec eux; les services que Faust a rendus ce peuple pendant une pidmie rcente le font acclamer, de groupe en groupe, par le peuple reconnaissant. Quelle joie ce doit tre pour toi, grand homme! lui dit son disciple, de te voir ainsi honor par cette multitude! Bienheureux celui qui peut faire un si puissant et si salutaire emploi de ses facults! Le pre le montre son enfant; on s'informe, on s'attroupe, on s'empresse; la musique s'interrompt, la danse s'arrte. Tu passes; ils se rangent en haie, les bonnets volent en l'air. Peu s'en faut qu'ils ne s'agenouillent comme devant l'image de la Divinit! _Faust_ dprcie loquemment ces hommages et se dnigre lui-mme. Regarde plutt dcliner le soleil couchant, le jour expir!... Oh! que n'ai-je des ailes pour m'enlever dans les airs et tendre incessamment vers lui? Je verrais dans un ternel crpuscule ce globe dont je n'entendrais pas le bruit mes pieds. Voici la posie de l'infini devenue mlancolie lyrique; elle dicte Faust des vers dignes d'tre rpts par l'cho des firmaments. Nous souffrons de ne pas les reproduire votre oreille; mais ces entretiens seraient un volume si je n'abrgeais pas la partie extatique de ce prodigieux pome pour laisser au drame pathtique l'espace qui lui appartient. Plaignez-moi d'abrger et plaignez-vous vous-mmes de ne pas tout entendre. XXVI L'entretien de Faust et de Wagner est interrompu par un chien barbet, en apparence gar, qui circule autour d'eux et qui finit par les flatter en rampant leurs pieds. Wagner s'tonne; Faust souponne demi un esprit dguis sous la forme caressante de ce charmant animal. Il entre, suivi de Wagner et du chien, par la porte sombre de la ville. XXVII La scne change de place; on est de nouveau dans le cabinet d'tude de Faust. Il y est seul avec le mystrieux animal, le chien barbet. Faust ouvre l'vangile, le chien s'agite et grogne. _Au commencement tait le Verbe._--Non, non, se dit-il lui-mme, au commencement tait la force! la force, le dieu du monde! Le chien gmit et hurle ct de lui. Ici une imitation de la scne des sorcires de Shakspeare dfigure un peu cette belle oeuvre. Le chien, aux paroles enchantes de Faust, apparat tout coup sous forme humaine derrire le pole du jeune docteur. Ceci est videmment de la part de Goethe un sacrifice la triviale popularit de la tradition purile de l'Allemagne. Il faut laisser cette scne aux enfants et au peuple infatus de la sorcellerie du moyen ge, et ne voir dans le barbet chang en homme, et en homme cachant un esprit dmoniaque sous ses formes humaines, que l'inspiration manichenne du mal conseillant le mal tout ce qui respire. Ceci admis, le rle du mal, cach sous la forme de Mphistophls, devient vrai comme le monde rel et pittoresque comme l'incarnation de toute perversit. Goethe, quoique bien peu avanc dans la vie, puisqu'il n'avait que quarante ans quand il composait _Faust_, se montre un observateur consomm de la malice humaine et de la sduction par la passion. S'il avait peu senti par lui-mme, il avait tout compris dans les autres. Jamais la force lyrique et la force impassible et analytique de l'observation ne furent plus trangement runies dans un mme homme. Poursuivons. XXVIII ce moment Mphistophls apparat sous le costume d'un tudiant allemand lgamment vtu, l'pe au ct, le manteau rejet avec grce sur l'paule, le sourire du sceptique sur les lvres, le ricanement ironique dans l'accent, la physionomie indcise entre l'homme d'esprit moderne et le satyre antique; ses gestes sont saccads et forcs comme ceux de l'homme qui dit une chose et qui en pense une autre. On dirait que Goethe a frquent, dans les tavernes de Francfort, ces tres dpravs qui masquent demi le vice sous l'lgance et le crime sous l'hypocrisie. _Faust_, en esprit fort qui a si souvent voqu les puissances occultes de la nature, n'est nullement tonn; il conserve son sang-froid; il cause familirement avec l'hte infernal de sa solitude. --Qui es-tu?--Je suis l'Esprit qui _nie tout et toujours_; je lutte contre tout ce qui est pour le vicier ou le dtruire, et je ne puis russir: tout renat et subsiste malgr moi. Ceci est dit en vers d'une mtaphysique aussi potique qu'elle est profonde, mais c'est le sens. On voit combien Goethe, tout esprit sceptique qu'il tait, avait compris, jeune, que l'extrme scepticisme tait l'extrme forme, la forme satanique de tout mal. Car le scepticisme complet mne au mpris de la cration, de soi-mme et de Dieu: c'est le suicide par le blasphme, c'est le dicide par le dsespoir. Dans la scne suivante, Mphistophls, transfigur en jeune et brillant gentilhomme, pervertit de plus en plus l'esprit malade de Faust. Il lui fait apparatre, tantt dans ses songes, tantt dans ses veilles, des esprits secondaires qui jouent avec la cration ou qui la raillent. Aprs l'avoir ainsi fascin, il propose Faust d'tre son serviteur ici-bas, pourvu qu'il s'engage se donner lui dans l'autre monde. Le pacte, dlibr en dialogue, est conclu et sign. --Je te mnerai loin, se dit tout bas Mphistophls, car tu es une de ces mes qui ne s'arrtent jamais dans leur course effrne vers la science ou vers la puissance! XXIX Un disciple de Faust frappe la porte. Mphistophls revt la robe et la figure du docteur; il reoit l'tudiant; il rpond ses questions sur la logique, la mtaphysique, la jurisprudence, la mdecine, en embrouillant tellement la tte du jeune homme de dfinitions scolastiques et absurdes que Pascal lui-mme ne dmontrerait pas mieux le nant emphatique de l'esprit humain et la vanit sonore de ce que nous appelons _savoir_. Mon cher ami, finit-il par dire l'colier stupfait, la thorie est grise et l'arbre de la vie est vert; cueillez ses fruits. Va maintenant, ajoute-t-il part et voix basse; crois dans ton orgueil que tu es semblable Dieu, _qui sait le bien et le mal_; suis ce vieux dicton de ton cousin le serpent. Ta prtendue ressemblance avec Dieu pourra bien t'inquiter quelque jour! Il rentre ensuite auprs de Faust et l'emmne, en brillant quipage, travers le monde, qui ne le reconnat plus. La toile tombe. XXX Encore un changement de scne; on est transport dans une taverne de dbauchs Leipzig. Les convives boivent, chantent, se racontent leurs amours. Mphistophls entre avec Faust, lie conversation avec ces buveurs; il fait jaillir pour eux tous les vins qu'ils dsirent du bois de la table; puis il allume une flamme qui leur brle les doigts, et s'envole, en se moquant d'eux, hors de la tabagie. Voil, mes amis, ce que c'est qu'un miracle! dit-il en riant. Les deux personnages, l'un menant l'autre, apparaissent ensuite dans un long sabbat de sorcires, vaine imitation de Shakspeare, purilit potique grotesque de dtails, qui n'est propre qu' amuser l'imagination d'enfants ou de la populace dans un conte de fe. Les esprits srieux se dtournent de ces dbauches d'imagination, qui ne servent qu' dtruire la belle illusion du drame pathtique dans lequel nous allons enfin entrer. XXXI Attention! nous y voici. On est dans une rue de la ville; Marguerite passe seule et les yeux baisss auprs de Faust. FAUST. Ma belle demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et ma protection pour vous conduire o vous allez? MARGUERITE. Je ne suis ni demoiselle ni belle, et je n'ai besoin de personne pour me conduire la maison. FAUST. Par le ciel! cette enfant est la beaut accomplie! Je ne vis de ma vie rien de pareil. Si convenable, si modeste, et cependant si entranante. Le rose de ses lvres, l'clat de ses joues! non, jamais je ne saurais l'oublier. La manire dont elle baisse les yeux s'est incruste fond dans mon coeur. Et cette robe courte qui laisse entrevoir ses pieds fugitifs! D'honneur, c'est ravir les yeux et la pense. (_Survient Mphistophls._) Il faut que tu me procures cette charmante jeune fille. MPHISTOPHLS. Laquelle? FAUST. Celle qui vient de passer l'instant. MPHISTOPHLS. Celle-l? Bon! Elle vient de chez son prtre, qui lui a donn bon droit l'absolution; je m'tais gliss derrire le confessionnal. Mais c'est l'innocence mme que cette enfant: je n'ai aucun pouvoir sur elle! Faust insiste avec l'autorit et la vhmence de la passion qui veut tre servie et non conseille: Quelque chose seulement d'elle, un fichu de son cou, une chose qui l'ait touche!--Eh bien! dit Mphistophls, je ferai plus: elle est maintenant sortie de sa demeure, je vais t'introduire dans sa chambre; l tu pourras tout seul te repatre dans l'atmosphre qu'elle habite en paix, atmosphre d'esprance et d'illusion. XXXII La scne change; c'est le soir du mme jour. Marguerite, rentre, est seule dans sa chambre, tresse ses nattes de cheveux et les relve de ses mains enfantines autour de sa tte. Elle rve haute voix en se parant. Je voudrais bien savoir, murmure-t-elle, quel tait ce jeune seigneur d'aujourd'hui. Il est bien beau et il doit tre de noble race; cela se lit sur son visage; autrement il n'aurait pas t si familier. (_Elle sort de nouveau._) Mphistophls et Faust paraissent sur le pas de la porte; c'est l une des plus charmantes scnes inventes par le gnie divin ou satanique de l'amour, et dont on ne trouve de trace ni dans le drame antique ni dans le moderne. Shakspeare mme dans son chef-d'oeuvre, _Romo et Juliette_, n'a pas cette dlicieuse invention: la respiration de l'atmosphre aime dans laquelle respire la personne qu'on aime! la visite au vide anim qui a contenu l'idole de ses yeux. coutez: MPHISTOPHLS, _ Faust intimid par ce sanctuaire_. Entre tout doucement; allons! entre! FAUST, _aprs un moment de silence_. Je t'en supplie, laisse-moi tout seul. MPHISTOPHLS, _furetant dans toute la chambre_. Toute jeune fille n'a pas cette lgante propret dans son pauvre asile. FAUST, _parcourant la chambre d'un regard avide et enthousiasm, sent son libertinage se changer en respect de l'innocence dans son coeur_. Oh! salut, doux demi-jour qui rgnes dans ce sanctuaire! Empare-toi de mon coeur, douce peine du dsir d'amour qui vis altr de la rose de l'esprance! Comme tout respire ici la paix, l'ordre et le contentement! Dans cette pauvret que de richesse! Dans ce rduit sombre, que de flicit! (_En s'approchant du fauteuil de famille_:) toi qui, dans leur joie ou dans leur douleur, as reu les aeux sur tes bras ouverts! combien de fois des groupes d'enfants, les mains tendues, ont d se suspendre autour de ce trne patriarcal! Ici mme, peut-tre, ma bien-aime, reconnaissante envers son divin Christ, enfant aux joues fraches et saines, est venue pieusement baiser la main amaigrie de l'aeul. Je sens, jeune fille, ton esprit d'ordre et d'conomie murmurer autour de moi; cet esprit d'arrangement nature l ton sexe, qui te souffle comment on tend proprement le tapis sur la table cire, comment on saupoudre le parquet de sable! douce main, semblable la main d'une crature cleste, tu fais de cet asile un paradis! (_L'aspect de cette chambre lui inspire des penses dlicieuses, mais toujours pures. Il ne se reconnat plus; l'air saint qu'il respire le sanctifie son insu._) Quelle atmosphre surnaturelle m'enveloppe? Je venais ici pour prcipiter par la violence le moment de la possession, et je me perds en songes de respectueux amour. Sommes-nous donc le jouet de chaque impression de l'air? Et si tout coup elle venait entrer, comme tu expierais vite l'audace d'avoir profan son asile! comme il serait petit devant toi, comme il rentrerait en terre sous tes pieds, le grand homme! MPHISTOPHLS. Vite! je l'aperois en bas qui monte! FAUST. loignons-nous; je ne reviendrai jamais! Mais, avant qu'il s'loigne, Mphistophls, habile prparer de loin la sduction, prsente une cassette Faust. MPHISTOPHLS. Voici une cassette passablement lourde; je suis all la prendre quelque part; glisse-la toujours dans cette armoire, et je te jure que la tte lui tournera. J'ai mis dedans bien des petites choses pour en gagner une autre. Tu sais, un enfant est enfant, un jeu est un jeu. FAUST, _retenu maintenant par un scrupule, hsite_. Je ne sais si je dois!... Pouss par Mphistophls, il finit par glisser la cassette dans l'armoire.--Ils s'vadent sans tre vus. XXXIII Marguerite entre, sa lampe la main. Elle est toute trouble; elle chante pour se rassurer la ballade du roi de _Thul_, comme Desdmona chante la romance du _Saule_: le chant est un compagnon de l'me peureuse. J'touffe ici! dit-elle. Elle ouvre machinalement l'armoire pour serrer ses habits de fte; la cassette se rencontre sous sa main. Elle s'tonne, elle se demande comment cette cassette a t dpose l, elle l'ouvre en tremblant: les bijoux la frappent et l'blouissent. Je voudrais voir comment ce collier sirait mon cou. Elle s'en pare et va se regarder au petit miroir. --Si seulement les boucles d'oreilles taient moi? Je suis tout autre ainsi. quoi te sert donc la beaut, jeunesse? Personne ne fait attention nous; tout va l'or, tout dpend de l'or! Ah! pauvres, pauvres que nous sommes!... XXXIV La toile tombe sur l'blouissement et l'hsitation de la pauvre enfant. La toile se relve sur Faust et Mphistophls qui causent ensemble. --Pensez donc, dit Mphistophls avec humeur; la parure que je m'tais procure pour _Gretchen_, un prtre l'a escamote. La mre vient dcouvrir la chose; aussitt un frisson la prend, la pauvre femme. Elle a toujours son front plong dans son livre de prires; elle flaire un un tous les meubles pour s'assurer si l'objet est saint ou profane; elle sentit donc clairement que l'objet n'apportait pas grande bndiction dans sa maison. Mon enfant, s'cria-t-elle, bien mal acquis pse sur l'me et brle le sang. Consacrons ceci la Mre de Dieu, et la manne du ciel descendra sur nous. La petite Marguerite fit un peu la moue. Il ne peut tre impie, dit-elle, celui qui a si galamment apport cette cassette ici. La mre fait venir un prtre: il leur promet toutes les joies du paradis et les laisse tout difies.--Et Gretchen? demande Faust.--Elle est maintenant inquite, agite, ne sait ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle doit, rve nuit et jour aux bijoux, et bien plus celui qui les a apports!--Faust supplie Mphistophls de lui procurer un autre crin plus riche pour remplacer celui que la mre de Gretchen a enlev sa bien-aime. XXXV Le lieu change; on est dans la maison d'une voisine pauvre, laquelle Marguerite vient raconter navement qu'elle a trouv une seconde cassette pleine de merveilles dans son armoire. --Ne va pas le dire cette fois ta mre, lui recommande la voisine; elle la porterait encore en prsent l'glise. La voisine ajuste la parure au front, au cou, aux doigts de Marguerite.--Quel dommage, dit la belle enfant, de ne pouvoir ainsi me montrer ni dans la rue ni dans l'glise!--Viens me voir souvent, lui dit la voisine; l tu pourras t'en parer en cachette et te promener une petite heure devant le miroir. La scne est dlicieuse d'enfantillage d'un ct, de bavardage de l'autre. Mphistophls l'interrompt en paraissant. Il semble frapp de respect la vue de Marguerite tincelante de bijoux; il raconte la voisine que son mari absent est mort Padoue, laissant un trsor, et comment il peut lui amener un tmoin de sa mort, le soir, dans son petit jardin derrire la maison, pourvu que la charmante Marguerite s'y trouve aussi la nuit tombante. Il obtient ainsi par astuce une entrevue de Marguerite et de Faust. L'innocente jeune fille y consent par obligeance pour la voisine, sans prvoir le pige. Faust, prvenu par Mphistophls du rendez-vous promis, s'y rend avec son guide satanique. La scne dans le jardin de la veuve est une dlicieuse pastorale de l'den, dont Mphistophls, qui converse avec la veuve, est le serpent sous l'herbe. XXXVI Faust se plaint Marguerite de sa triste condition de voyageur, qui le condamne ne rien aimer de permanent; il touche de piti le coeur naf de la belle enfant. MARGUERITE. Oh! moi!.... songez moi quelquefois un petit moment; j'aurai assez de temps pour me souvenir de vous! FAUST. Vous tes donc beaucoup seule? MARGUERITE. Hlas! oui. Notre mnage est petit, encore faut-il s'en occuper; il faut faire le feu, prparer les aliments, balayer, tricoter et coudre, et courir ici et le soir et le matin. Cependant nous pourrions, ma mre et moi, nous donner moins de tracas; mon pre a laiss en mourant un joli petit avoir, une maisonnette et un jardin hors de la ville. Mon frre est soldat; ma petite soeur est morte. La pauvre enfant m'a caus bien des peines; pourtant je ne regretterais pas de les reprendre pour elle: la pauvre enfant m'tait si chre! FAUST. Un ange! si elle te ressemblait. MARGUERITE. C'tait moi qui l'levais, et elle m'aimait de tout son coeur. Elle tait ne aprs la mort de mon pre; le chagrin avait tari le sein de ma mre; vous comprenez qu'elle ne pouvait penser allaiter le pauvre petit vermisseau. Je l'levai toute seule avec du lait et de l'eau, au point que c'tait mon enfant; dans mes bras, sur mes genoux, elle me souriait, jouait, grandissait. FAUST. N'as-tu pas senti alors le bonheur le plus pur? MARGUERITE. Oh! oui! Mais il y avait aussi bien des heures pnibles: le berceau tait plac la nuit auprs de mon lit; son moindre mouvement me rveillait; il fallait lui donner boire, la coucher ct de moi, et, si elle ne se taisait pas vite, se lever du lit et marcher pieds nus travers la chambre en la berant; ce qui n'empchait pas, sitt le jour venu, d'tre au lavoir, au march, et ainsi de suite, comme je serai demain. Dame! Monsieur, on n'a pas le coeur bien l'aise, mais on en gote mieux son repas et son repos. Ce charmant babillage de jeune fille, qui parat oiseux peut-tre ici au lecteur, a un triple but cach dans l'esprit de l'auteur, qui prpare ainsi son pathtique dans le drame. D'abord il prouve l'innocente et nave confiance de la jeune fille; puis il annonce au spectateur qu'elle a un frre chri au service, frre dont la mort accidentelle sera bientt un crime de son amour pour Faust; puis enfin cette tendresse pour sa petite soeur, qu'elle lve si maternellement au berceau, prpare un contraste terrible avec le crime de dlire qui lui fera plus tard sacrifier la fivre le propre fruit de ses entrailles. Ce sont les trois coups de pinceau qui paraissent flotter au hasard sur la toile et qui sont trois merveilleuses combinaisons calcules du grand peintre de caractre et de situation! Pendant cet entretien des deux amants, Mphistophls s'entretient l'cart avec la voisine. Il lui fait astucieusement entendre demi mot que son coeur est tendre et libre, et qu'il pourrait bien, s'il l'osait, se prsenter elle pour finir son dur veuvage. La voisine va au-devant de ces galanteries de Mphistophls, et sa ruse diabolique a un complice tout styl dans la vanit de la voisine veuve, intresse la sduction de Marguerite pour mieux sduire elle-mme le coeur de Mphistophls. (_Ils passent._) Faust et la jeune fille passent leur tour devant le spectateur en se promenant dans le jardin. FAUST. Ainsi tu m'as reconnu, petit ange, ds que j'ai mis le pied dans le jardin? MARGUERITE. Ne l'avez-vous pas vu? Je baissais les yeux. FAUST. Et tu me pardonnes la libert que j'ai prise de t'aborder et de te parler l'autre jour, au moment o tu sortais de l'glise? MARGUERITE. Je me sentais toute trouble; jamais rien de pareil ne m'tait arriv, et personne n'avait rien dire sur mon compte. mon Dieu! me disais-je, il faut qu'il ait trouv dans ton air quelque chose de bien hardi et de bien immodeste pour se croire en droit d'aborder ainsi sans inconvenance une jeune fille! Je l'avouerai, cependant, je ne sais quoi s'est remu l (sur son coeur) pour vous. Toujours est-il que j'tais mcontente de moi de n'tre pas assez indigne contre vous! FAUST, _voulant la serrer contre son coeur_. Chre me! MARGUERITE. Laissez un peu! (_Elle cueille une marguerite du jardin et elle l'effeuille en rvant._)--Il m'aime!--Il ne m'aime pas!--Il m'aime! (_Elle jette un cri de joie._) FAUST. Oui, cleste enfant; laisse la voix d'une fleur tre pour nous l'oracle de Dieu! Il t'aime! Comprends-tu ce que ce mot veut dire: il t'aime! (_Il lui prend les deux mains dans les siennes._) MARGUERITE. Je me sens toute tressaillir. FAUST, _avec un sincre et ardent enthousiasme_. Oh! ne tremble pas! Que ce regard, que cette treinte te disent l'inexprimable par les paroles! Se livrer sans rserve l'un l'autre, s'enivrer d'une flicit qui doit tre ternelle, oui, ternelle! car la fin d'un tel bonheur serait le dsespoir! Oh! non, non! point de fin! point de fin! Marguerite serre sa main, se dgage et s'chappe. Mphistophls et la veuve repassent en causant tout bas par l'alle du jardin rapproche du spectateur. MARTHE (c'est le nom de la voisine). Voici la nuit. MPHISTOPHLS. Oui, nous nous retirons. MARTHE. Je vous engagerais bien rester plus longtemps, mais on est si mchant ici! Et notre jeune couple? MPHISTOPHLS. Enfuis l-bas dans l'alle, les joyeux papillons! MARTHE. Il en parat bien pris. MPHISTOPHLS. Et elle aussi prise de lui; c'est le cours du monde. Ils sortent du jardin. Pendant qu'ils s'loignent, une scne de badinage amoureux, nave et tendre, se laisse entrevoir et entendre dans un petit pavillon du fond du jardin entre les deux amants heureux de leurs aveux, affligs de leur sparation. C'est de l'_Albane_ ct d'un _Rembrandt_, la lumire et l'ombre. XXXVII La scne suivante se passe quelque temps aprs sur les plus hautes cimes du Tyrol. Faust, non rassasi, mais ennuy de son bonheur, est all se reposer de sa flicit dans la solitude et dans la contemplation extatique de la nature. Mphistophls l'y a suivi, comme le doute suit la foi, pour l'empcher de s'enraciner dans l'me pieuse. Ici Goethe s'tend dans ses penses aussi loin que l'espace et s'lve aussi haut que les toiles. Sa vraie nature intellectuelle, son panthisme vritablement indien, c'est--dire une divinisation vague de l'oeuvre au lieu de l'ouvrier; une immersion les yeux ferms, tout risque de l'me, dans le sein de la nature matrielle et intellectuelle, clatent dans les monologues de Faust comme dans son dialogue avec le gnie du doute et du mal. Nous ne vous en donnerons ici que les principales jaculations. Elles sont les plus beaux clairs de paroles qui entr'ouvrent aux regards l'me mystrieuse du grand pote. Esprit sublime! s'crie-t-il en s'adressant je ne sais quelle toute-puissance occulte, qui est peut-tre la science, peut-tre la foi, peut-tre le gnie infernal auquel il s'est donn pour disciple, esprit sublime! tu m'as donn tout ce que je demandais. Ce n'est pas en vain que tu as tourn vers moi ton visage travers le feu! Tu m'as donn la puissante nature pour royaume, la force de la sentir, la volupt d'en jouir! Tu fais passer en revue devant moi la foule de tout ce qui a vie; tu m'apprends reconnatre mes frres dans le buisson silencieux, dans l'air, dans les eaux; et lorsque la tempte mugit et gronde dans la fort, roulant les pins gigantesques, secouant avec fracas leurs branches et dracinant leurs souches; lorsque le bruit de leur chute fait retentir de coups sourds l'cho des montagnes, alors tu me conduis dans l'asile paisible des grottes, et les merveilles de ma propre conscience se rvlent par la rflexion moi; et la lune pure et sereine monte mes yeux, apaisant sous ses rayons toutes choses... Oh! combien je sens cependant que rien de parfait n'est la part de l'homme! Tu m'as impos, au milieu de ces dlices qui me confondent avec la Divinit, un compagnon dont je ne saurais dj plus me passer. Froid et superbe, d'un souffle de sa parole il rduit tous tes dons nant! Il nourrit dans ma poitrine une ardeur insatiable qui me pousse sans cesse vers cette douce image (Marguerite). Ainsi je vais, comme un homme ivre, des dsirs la jouissance, et dans la jouissance je regrette le dsir! Mphistophls le raille sur cet enthousiasme vide. Tu appelles cela, lui dit-il, un plaisir surnaturel? S'tendre sur les montagnes dans la nuit et la rose, embrasser dans ses extases le ciel et la terre, se gonfler jusqu' se croire un dieu, creuser avec la perplexit du pressentiment la moelle de la terre, sentir se rsumer dans sa poitrine l'oeuvre entire des six jours, jouir je ne sais de quoi, et conclure l'extase sublime (en ricanant) je n'ose dire comment! --Fi sur toi! s'crie avec dgot Faust indign de voir profaner par cette ironie Dieu, la nature, la pense, l'amour. MPHISTOPHLS. Ta bien-aime, en attendant, est dans la sombre ville, et tout lui pse, tout la chagrine; elle t'aime au del de sa puissance de sentir; le temps lui parat lamentablement long; elle s'accoude sa fentre, regarde passer les nuages au-dessus des vieux murs gris de la ville. _Que ne suis-je un petit oiseau?_ Ainsi chante-t-elle en elle tout le long du jour, la moiti des nuits! FAUST. Serpent, vil serpent! MPHISTOPHLS. Peu m'importe, pourvu que je t'enlace. FAUST. Sors d'ici, misrable, et ne prononce pas le nom de l'anglique crature, et ne viens pas prsenter ma passion sainte un profane dsir! MPHISTOPHLS. Qu'en rsulterait-il? Elle croit que tu t'es enfui! FAUST. Non, je suis de coeur et d'esprit auprs d'elle; je ne puis jamais l'oublier, jamais la perdre. Oui, j'envie le corps du Seigneur quand ses lvres pieuses y touchent! MPHISTOPHLS. Bravo! mon cher. Je vous ai souvent envis, moi, couple de jumeaux couch parmi les roses! Faust, qui se sent domin et entran perdre ce qu'il aime, s'invective lui-mme et pleure sur sa victime. Mphistophls rit et raille. XXXVIII La scne se transforme: on voit Marguerite seule dans sa petite chambre, filant au rouet; elle chante une complainte dlicieuse et mlancolique sur son propre sort: Adieu mes jours de paix! Mon me est navre! etc. O il n'est pas, L est ma tombe! etc. C'est lui qu' ma fentre Je cherche l'horizon! etc. Et son air noble! Et sa parole pntrante! Et sa main qui presse la mienne! ciel! Et son baiser! etc. Adieu mes jours de paix! Mon me est navre! etc. Aprs cette apparition et cette complainte mlancolique qui fait lire dans le coeur muet de Marguerite, la scne est transporte de nouveau au jardin de Marthe, la voisine veuve, entremetteuse des entrevues. coutez ce dialogue que Goethe a surpris mot mot entre les lvres de l'amant et l'oreille de l'amante. Qui ne l'a pas entendu une fois au moins dans sa vie? L'me pieuse de la femme, tre plus divin que nous dans ses aspirations, parce qu'il est moins distrait et plus sensible, s'y retrouve tout entire. Dans quel drame antique, dans quel drame franais trouverez-vous une telle scne? Racine lui-mme, qu'on appelle tendre, a-t-il soupir ainsi dans _Esther_? Il y a aussi loin de ces tragdies d'apparat cette tragdie de l'me qu'il y a loin de la dclamation thtrale au sang chaud qui crie en suintant de la blessure secrte du coeur. MARGUERITE, FAUST, _seuls au jardin_. MARGUERITE. Promets-moi, Henri! FAUST. Tout ce qui est en ma puissance. MARGUERITE. Eh bien! dis-moi, comment te comportes-tu avec la religion? Tu es un bon, un excellent coeur; mais je crois que tu n'en as pas beaucoup. FAUST. Laissons cela, mon enfant! Tu sens ma tendresse envers toi; pour ceux que j'aime je donnerais mon sang et ma vie; je ne veux troubler personne dans ses sentiments et sa foi. MARGUERITE. Ce n'est pas tout; il faut y croire. FAUST. Faut-il? MARGUERITE. Ah! si je pouvais quelque chose sur toi! Tu ne respectes pas non plus les saints sacrements. FAUST. Je les respecte. MARGUERITE. Mais sans les dsirer. Depuis longtemps tu n'es pas all la messe, confesse. Crois-tu en Dieu? FAUST. Ma douce amie, qui oserait dire: Je crois en Dieu? Interroge les prtres ou les sages, et leur rponse ne te semblera qu'une raillerie l'adresse de celui qui leur aura fait cette question. MARGUERITE. Ainsi tu n'y crois pas? FAUST. Tu me msentends, gracieux visage! Qui oserait nommer Dieu et faire cette profession: Je crois en lui? Quel tre sentant pourrait prendre sur lui de dire: Je ne crois pas en lui? Celui qui contient tout, soutient tout, ne contient-il et ne soutient-il pas toi, moi, lui-mme? La vote du firmament ne s'arrondit-elle pas l-haut? Ici-bas, la terre ferme ne s'tend-elle pas? Et les toiles ternelles ne se montrent-elles pas en nous regardant avec amour? Mon oeil ne se plonge-t-il pas dans ton oeil, et alors tout n'afflue-t-il pas vers ton cerveau et vers ton coeur? Tout ne flotte-t-il pas dans un ternel mystre, invisible, visible, autour de toi? Remplis-en ton coeur aussi grand qu'il est, et, quand tu nageras dans la plnitude de l'extase, nomme ce sentiment comme tu le voudras: nomme le bonheur! foi! amour! Dieu! je n'ai point de nom pour cela! Le sentiment est tout; le nom n'est que bruit et fume, obscurcissant la cleste flamme. MARGUERITE. Tout cela est bel et bon; le prtre dit bien peu prs la mme chose, mais avec des mots un peu diffrents. FAUST. En tous lieux tous les coeurs que la clart des cieux illumine parlent ainsi chacun dans sa langue; pourquoi ne le ferais-je pas, moi, dans la mienne? MARGUERITE. l'entendre ainsi, la chose peut paratre raisonnable; cependant j'y trouve encore du louche, car tu n'as point de christianisme. FAUST. Chre enfant! MARGUERITE. Dj depuis longtemps je souffre de te voir dans la compagnie.... FAUST. Que veux-tu dire? MARGUERITE. Cet homme que tu as avec toi m'est, au fond de l'me, odieux. Rien dans ma vie ne m'a enfonc le trait plus avant que le repoussant visage de cet homme. FAUST. Chre mignonne, ne le crains pas. MARGUERITE. Son approche me tourne le sang. Je suis cependant bienveillante pour les autres hommes; mais autant je brle du dsir de te regarder, autant l'aspect de cet homme m'inspire une secrte horreur; et c'est ce qui fait que je le tiens pour un coquin! Dieu me pardonne si je lui fais injure! FAUST. Il faut bien qu'il y ait aussi de ces oiseaux-l. MARGUERITE. Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. S'il se montre la porte, il a toujours l'air si ricaneur et presque fch. On voit qu'il ne prend aucune part rien. Il porte crit sur son front qu'il ne peut aimer personne. Je suis si bien dans tes bras, si libre, si l'aise! et sa prsence me serre le coeur. FAUST. Ange plein de pressentiments! MARGUERITE. Cela me domine tel point que, ds qu'il s'approche de nous, je crois en vrit que je ne t'aime plus. Aussi, lorsqu'il est l, je ne saurais prier et j'ai le coeur rong intrieurement. Il en doit tre, Henri, de mme pour toi. FAUST. C'est de l'antipathie! MARGUERITE. Il faut que je te quitte. FAUST. Ah! ne pourrai-je jamais passer tranquillement une heure sur ton sein, serrer mon coeur contre ton coeur et confondre mon me dans la tienne! MARGUERITE. Encore si je dormais seule, je laisserais bien volontiers pour toi les verrous ouverts ce soir; mais ma mre a le sommeil lger, et, si elle nous surprenait, j'en mourrais sur la place. FAUST. Chre ange, sois sans inquitude. Tiens! ce flacon: trois gouttes de ce breuvage suffiront pour que la nature s'endorme doucement en un sommeil profond. MARGUERITE. Que ne ferais-je point pour toi! J'espre qu'il ne lui en peut rsulter aucun mal? FAUST. Autrement, cher amour, est-ce que je te le conseillerais? MARGUERITE. Quand je te vois, je ne sais quoi me force vouloir tout ce que tu veux, et j'ai dj tant fait pour toi qu'il ne me reste plus rien faire. (_Entre Mphistophls._) MPHISTOPHLS. La brebis est-elle partie? FAUST. Viens-tu encore d'espionner? MPHISTOPHLS. Non, mais j'ai tout saisi fort scrupuleusement. Matre docteur, on vous a fait la leon, et j'espre que vous en profiterez. Les filles trouvent toutes leur compte ce qu'on soit pieux et simple, la vieille mode. S'il cde sur ce point, pensent-elles, nous en aurons bon march notre tour. FAUST. Monstre, ne vois-tu pas combien cette me fidle et sincre, toute remplie de sa foi, qui suffit la rendre heureuse, souffre saintement de se sentir force croire perdu l'homme qu'elle chrit entre tous? MPHISTOPHLS. Amoureux insens et sensible, une petite fille te mne par le nez! FAUST. Grotesque bauche de boue et de feu! MPHISTOPHLS. Et la physionomie, comme elle s'y entend ravir! En ma prsence elle se sent toute je ne sais comment; mon masque lui rvle un esprit cach; elle sent, n'en pas douter, que je suis un gnie, peut-tre bien aussi le diable. Eh! eh! cette nuit... FAUST. Que t'importe? MPHISTOPHLS. C'est que j'en ai aussi ma part de joie. XXXIX Aprs cette scne, o l'on pressent deux crimes involontaires dans une imprudence souffle aux deux amants par le gnie qui corrompt tout, jusqu' l'amour, beaucoup de mois se passent sans qu'on sache ce qui est advenu de Marguerite et de Faust. Une scne biblique d'une simplicit patriarcale ou helvtique rvle au spectateur le fatal secret de la sduction accomplie de Marguerite: la pauvre coupable porte dans son sein une accusation cache de sa faute. Voici la scne. Marguerite est alle, sa cruche la main, chercher l'eau du mnage la fontaine; elle y rencontre une jeune fille du voisinage, jaseuse et mdisante comme les commres dsoeuvres des petites villes. On va voir comment un simple accident de conversation plonge le poignard jusqu'au sang dans le sein de la pauvre sduite. Le thtre reprsente un puits dans une rue dserte. Marguerite, sa cruche pose sur la margelle du puits, la tte basse et les deux mains croises avec langueur sur sa robe, cause avec Lieichen, jeune fille la langue affile. LIEICHEN, _ Marguerite_. N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe? MARGUERITE. Pas un mot; je vois si peu de monde! Lieichen alors raconte Marguerite la chute enfin bruite de la petite Barbe, abandonne par son sducteur, qui s'est enfui sans l'pouser, aprs avoir abus de sa tendresse. Marguerite l'coute les yeux baisss, la rougeur sur les joues, comme si la honte de Barbe tait dj sur son propre front. Elle revient atterre la maison, rentre dans sa chambre et arrose machinalement un pot de fleurs plac pieusement par elle devant une image de la sainte Vierge dans une niche au-dessus de son lit. Oh! daigne, toi dont le coeur a saign, Incliner ton front vers ma douleur! etc. Ce _Stabat Mater dolorosa_ en vers nafs, dont le contre-coup frappe chaque verset le coeur de la pauvre fille, produit ici une dchirante impression dans la bouche de cette enfant qui sera bientt mre d'un fils repouss par le monde! Autrefois, l'aube naissante, En allant cueillir ces bouquets, J'arrosais de mes pleurs de dit Les pots de fleurs sur ma fentre! Et maintenant le premier rayon du soleil M'a surprise encore veille, Assise sur mon sant Dans ma couche de tristesse! XL La scne est transporte dans la rue, la nuit, sous la fentre de Marguerite. Un soldat, demi ivre de douleur plus que de vin, revient de l'arme; il a appris en approchant de la ville la honte de sa soeur chrie, qu'il clbrait partout comme la gloire et la beaut de la famille. Il a noy son humiliation et sa douleur dans quelques verres de vin; il vient ttons chercher le seuil de son enfance et s'assurer si sa soeur n'a pas t calomnie par la malignit des voisins. En s'approchant de la maison il chante en s'accompagnant d'une mandoline quelques couplets grivois sur les filles qui se laissent sduire. Faust et Mphistophls se rencontrent au mme instant dans la rue, rapportant un crin plein de bijoux des montagnes Marguerite. Une querelle s'engage entre le soldat et le sducteur. Le soldat tombe frapp mort sur le seuil de la maison par l'pe de Faust. Mphistophls et Faust s'vadent; le peuple s'attroupe. Marguerite descend cependant pour recevoir le dernier soupir de son frre ador; il la reconnat avec horreur, l'appelle des noms les plus infmes en prsence de toute la ville, et meurt intrpide en la maudissant. Arrtons-nous l pour aujourd'hui, l o le pathtique commence, et rservons pour le prochain entretien les dveloppements d'un drame qui se joue dans l'me plus encore que sur la scne, et dont on ne peut omettre un dtail, parce que chaque dtail est un coup de sympathie mille fois plus acr qu'un coup de poignard. Il y a assez rflchir et admirer sur cette premire moiti de l'oeuvre du pote, qui, en crant Faust et Marguerite, a cr non plus la tragdie des cours, des dieux ou des rois, mais la vritable tragdie du coeur humain! LAMARTINE. (_La suite au mois prochain._) XXXIXe ENTRETIEN. LITTRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE. LE DRAME DE FAUST PAR GOETHE. (2e PARTIE.) I Nous avons interrompu le dernier entretien au moment o l'expiation de l'amour commence pour le coeur de l'infortune Marguerite, dj trois fois involontairement coupable, mais reste toujours intressante comme une victime tombe au pige de l'esprit infernal de Mphistophls: une fois coupable de faiblesse contre l'amour surnaturel que lui inspirait Faust; une autre fois coupable d'avoir endormi sa mre du sommeil ternel en ne croyant lui donner qu'une goutte de pavot pour assoupir sa surveillance; une troisime fois coupable accidentellement du meurtre de son frre chri par son amant, par suite de la mauvaise renomme que sa liaison fatale avec un sducteur tranger avait porte jusqu'aux oreilles de ce brave soldat, son frre. Entrons fond maintenant dans la pathtique horreur de ce drame, et voyons comment le pote allemand, qui a jou jusqu'ici avec la riante et nave imagination, va torturer de la mme main les fibres les plus sanglantes du coeur! Thocrite devient Sophocle au besoin; mais nous nous trompons, ni Thocrite n'a de telles purets virginales au commencement, ni Sophocle n'a de telles mlancolies la fin. Goethe est Goethe: ne le rabaissons pas ici en le comparant. L'Allemagne lui doit de n'avoir rien envier la Grce ou Rome. Cet homme olympique montait de la terre au ciel et descendait du ciel la terre avec la souplesse et la prestance d'un demi-dieu. D'une main il portait le monde antique, de l'autre le monde chrtien. Assistons la dernire partie de son oeuvre, et laissons son divin gnie le louer mieux que nous. II Quelque temps sans doute aprs le meurtre de son frre, dont le dernier soupir a t une maldiction, la pauvre Marguerite, dshonore, mais toujours pieuse, prouve le besoin de prier, brebis gare et souille, au milieu du troupeau du peuple. La scne reprsente la cathdrale de la petite ville, pendant une solennit l'glise. Belle, humble, incline vers le pav du temple, loin derrire la foule de ses compagnes, elle prie voix basse. On voit derrire elle l'esprit mphitique et implacable de Mphistophls, qui, jaloux de ce moment d'oubli et de paix, souffle la dvote enfant ces infernales inspirations, ces hontes homicides plus fortes que la nature. Pauvre Marguerite, lui murmure-t-il voix basse et en vers mordants comme une posie corrosive du coeur, o est-il le temps o, l'me encore parfume d'innocence, tu osais t'approcher de l'autel? lorsque, dans ce missel aujourd'hui accusateur, tu balbutiais, toute petite, d'une voix tremblante, quelque sainte oraison? Les joies de l'enfance et les joies de Dieu dans un mme coeur! (_Une voix tonnante, quoique sourde comme un remords, se fait entendre._) Marguerite! Marguerite! O donc la tte? o donc le coeur? Viens-tu prier ici pour l'me de ta mre, Que ta faute a mise au cercueil? Et quel est ce sang sur le seuil de ta porte? Et l, l, plus bas que ton coeur, Ne sens-tu pas dj dans ton sein Remuer quelque chose qui en s'agitant T'agite aussi toi-mme? Fatal pressentiment! Hlas! hlas! soupire la pauvre jeune fille, que ne suis-je dlivre des horribles penses qui m'obsdent et qui de toutes parts s'lvent contre moi! Le choeur des chantres de la cathdrale, accompagn du mugissement des orgues, entonne le premier verset du choeur du spulcre: _Dies ir, dies illa, Solvet sectum in favilla!_ L'infortune Marguerite prend cet cho du jugement dernier pour l'arrt de son jugement personnel. Mphistophls, agenouill derrire elle, murmure lui-mme son oreille des menaces directes en vers de la mme mesure. La colre du Ciel fond sur moi; Les trompettes retentissent, Les spulcres se meuvent, Et ton coeur, comme un mort dans son cercueil, Tressaille dans ton sein. MARGUERITE, _pouvante_. Oh! que ne fuis-je d'ici? Cet orgue m'touffe et me dchire, Ce chant m'crase le coeur Dans le creux secret de mon sein. Le choeur des orgues, des chantres et des enfants de choeur, chante le verset suivant, qui annonce aux coupables que rien ne restera sans clater et sans vengeance au dernier jugement. Ciel! ciel! s'crie Marguerite, Tout s'croule sur moi. Je suis dans un cercle de fer; La vote de l'glise s'abme! De l'air! de l'air! de l'air! MPHISTOPHLS, _ voix basse_. Cache-toi!--Le pch, la honte, la faute ne peuvent se couvrir d'un voile ternel! MARGUERITE, _presque folle_. Oh! de l'air! de l'air! de la lumire! Malheur moi! Le choeur redouble, par un troisime verset, sa terreur; Mphistophls y ajoute par les menaces infernales qu'il murmure son oreille; il pouvante sa victime jusqu'au dsespoir, cette impnitente finale de ceux qui ne croient plus tre pardonns. Oh! voisine, voisine! s'crie-t-elle, un flacon respirer ou je tombe! Elle tombe en effet, vanouie, sur les dalles de l'glise. La toile s'abaisse, au moment de sa chute, sur cette scne, une des plus fantastiques et des plus contondantes que le gnie du drame ait jamais conues. III L'acte qui suit est une purilit savante et potique intercale hors de propos par le pote comme un ballet infernal et vertigineux dans le drame humain. Mphistophls soulve un des coins du voile de la nature; il met Faust en communication avec les sorciers, les monstres, les feux follets, les esprits secondaires qui peuplent, invisibles, tous les lments, et il leur fait chanter des rondes bizarres et sataniques sur les vanits et sur les misres de l'humanit. C'est une superbe dbauche d'imagination, de philosophie et de posie; mais c'est une dbauche. Elle interrompt le rcit, elle glace le coeur, et elle n'amuse pas l'esprit: temps et talent perdus dans les espaces imaginaires. Revenons au drame humain. IV Il se rouvre dans une vaste plaine sans horizon, sous un ciel gris comme le soir d'automne d'un jour qui va bientt rentrer dans l'ternit mystrieuse. Mphistophls cause avec Faust. Le visage dcompos de Faust contraste avec le sourire mal dguis, mais triomphant, du gnie du mal. FAUST. Dans le dnment! elle! dans le dsespoir! misrable sur la terre! un moment insense et maintenant en prison! L'infortune! la douce crature! en tre tombe l! l! (_Se tournant vers Mphistophls._) Esprit de trahison, esprit de nant! tu me l'as cach... En prison!... en prison! elle! dans une irrparable honte! abandonne au jugement humain qui juge et qui n'a point d'me!... Et pendant ce temps tu m'loignais, tu me retenais par d'insipides distractions, tu me drobais son angoisse croissante, et tu la laissais prir sans secours! MPHISTOPHLS, _froidement_. Est-elle donc la premire? FAUST. Chien! excrable monstre! que ne reprends-tu ta forme de ver de terre pour que je puisse t'craser du pied! etc., etc. MPHISTOPHLS. Qui donc l'a pousse dans l'abme, moi ou toi? (_Faust l'accable de mpris et d'imprcations._) MPHISTOPHLS, _en ricanant_. De quoi te plains-tu? Tu veux voler et tu n'es pas prmuni contre le vertige! As-tu fini? FAUST. Sauve-la, ou malheur toi!... La plus affreuse imprcation sur toi pendant des milliers d'annes! MPHISTOPHLS. Sauve-la!...--Le puis-je? Encore une fois, qui donc l'a pousse dans cette prison, moi ou toi? FAUST. Conduis-moi o elle est; il faut que je la dlivre. MPHISTOPHLS. Penses-y bien! Pense qu'un meurtre commis par ta main sur ce brave soldat, son frre, est encore l tout prsent l'esprit de la ville o son cadavre est tomb sous tes coups, et, au-dessus de la place o son sang a coul, plane la vengeance publique qui attend son assassin! FAUST, _en l'injuriant avec plus de colre_. Conduis-moi o elle est, te dis-je; il faut qu'elle soit libre! MPHISTOPHLS. Cela, je le puis. Je peux assoupir les sens du gelier; empare-toi de la clef de la prison pendant sa lthargie. Entrane-la de ta main seule dehors! Je veille, les chevaux sont prts, je vous enlve! Cela, je le puis. FAUST. Promptement, et partons! MPHISTOPHLS. Allons! En avant! en avant! Ils disparaissent et rencontrent en courant dans la nuit vers la ville une horde de sorciers qui s'agitent autour d'un gibet dress dans l'ombre. Passons sur ces sorcelleries dplaces dans le srieux d'un tel drame. V Ici la scne est dans le cachot de Marguerite; nous la mutilerions en l'abrgeant. C'est une de ces scnes o l'imagination et le coeur de l'homme ont recr la nature dans tout son honneur et dans toute sa piti.--Lisez! FAUST, _avec un trousseau de clefs et une lampe, devant une petite porte de fer_. Je suis pntr d'une pouvante dsaccoutume ds longtemps, pntr du sentiment de toutes les calamits humaines. C'est ici qu'elle habite, derrire cette muraille humide; et son crime fut une douce illusion! Tu trembles d'aller elle! tu crains de la revoir! Avance! ton irrsolution hte sa mort. (_Ouvrant la porte._) Elle ne se doute pas que son amant pie, qu'il entend gronder les chanes, la paille qui frmit. MARGUERITE, _sur son grabat, s'efforant de se cacher_. Ah! ah! ils viennent! Affreuse mort! FAUST, _bas_. Chut! chut! je viens te dlivrer! MARGUERITE, _se tranant jusqu' lui_. Si tu es un homme, alors compatis ma misre. FAUST. Tes cris vont veiller les gardiens qui dorment! (_Il saisit les chanes pour les dtacher._) MARGUERITE, _ genoux_. Qui t'a donn, bourreau, cette puissance sur moi? Tu viens dj me chercher, minuit! Aie piti, et laisse-moi vivre. Demain, au point du jour, n'est-ce pas assez tt? (_Elle se lve._) Je suis pourtant encore si jeune, si jeune! et dj mourir! J'tais belle aussi, et ce fut ma perte. Le bien-aim tait prs de moi; maintenant il est loin; ma couronne est arrache, les fleurs disperses. Ne me saisis pas si violemment! pargne-moi! Que t'ai-je fait? Ne me laisse pas implorer en vain: je ne t'ai jamais vu de ma vie. FAUST. Comment rsister tant de douleur? MARGUERITE. Je suis maintenant tout entire en ta puissance. Laisse seulement que j'allaite mon enfant. Je l'ai berc sur mon coeur toute cette nuit; ils me l'ont pris pour me tourmenter, et ils disent maintenant que je l'ai tu! Jamais plus je ne serai joyeuse. Ils chantent des chansons sur moi: c'est mchant de leur part. Un vieux conte finit ainsi; mais qui leur a dit d'y faire allusion? FAUST, _se jetant ses pieds_. Un amant est tes genoux; il vient ouvrir la porte ta captivit lamentable. MARGUERITE, _faisant de mme_. Oui, oui, genoux pour invoquer les saints! Vois sous ces marches, sous le seuil, l'enfer bout; le malin, avec des grincements terribles, mne un train! FAUST, _ voix haute_. Gretchen! Gretchen! MARGUERITE, _d'un air attentif_. C'tait la voix du bien-aim. (_Elle bondit. Les chanes tombent._) O est-il? Je l'ai entendu appeler. Je suis libre! Personne ne me retiendra! Je veux voler son cou, me reposer sur son sein. Il a appel Gretchen; il se tenait sur le pas de la porte. Au milieu des hurlements horribles et du fracas de l'enfer, au milieu des clats de rire des dmons, j'ai reconnu sa voix si douce, si aimante. FAUST. C'est moi! MARGUERITE. C'est toi! Oh! dis-le encore. (_Elle le saisit._) Lui! lui! O sont toutes les tortures? o sont les angoisses des cachots, des fers? C'est toi! tu viens me sauver! Je suis sauve! Oui, voil bien la rue o je te vis pour la premire fois, et le jardin charmant o Marthe et moi nous t'attendions. FAUST, _l'entranant_. Suis-moi! Viens! MARGUERITE. Oh! reste! J'aime tant rester o tu es! (_Elle le caresse._) FAUST. Hte-toi! Si tu ne te htes pas, nous le payerons cher. MARGUERITE. H quoi! tu ne peux plus m'embrasser? Mon ami, loign de moi si peu de temps, et tu as dsappris m'embrasser! D'o me viennent ces angoisses dans tes bras, lorsque, autrefois, tes paroles, tes regards me mettaient tout un ciel dans l'me et que tu m'embrassais m'touffer! Embrasse-moi, autrement je t'embrasse. (_Elle se pend son cou._) Oh! Dieu! tes lvres sont froides; elles sont muettes. O ton amour est-il rest? Qui me l'a ravi? (_Elle se dtourne de lui._) FAUST. Viens, suis-moi, douce amie, prends courage! Je t'aime d'une ardeur infinie! Suis-moi seulement; je ne demande que a. MARGUERITE, _les yeux attachs sur lui_. Est-ce donc bien toi? en es-tu bien sr? FAUST. Oh! oui; mais viens! MARGUERITE. Tu brises mes chanes, tu me reprends dans ton sein! D'o vient que tu n'as pas horreur de moi? et sais-tu, mon ami, qui tu dlivres? FAUST. Viens, viens! dj la nuit se fait moins sombre. MARGUERITE. J'ai tu ma mre; mon enfant, je l'ai noy: ne t'tait-il pas donn toi comme moi? Oui, toi. C'est toi! je le crois peine. Donne ta main! Ce n'est pas un songe! Ta main chrie! Ah! mais elle est humide; essuie-la. Il me semble qu'il y a du sang aprs. Ah! Dieu! qu'as-tu fait? Rengaine cette pe, je t'en conjure. FAUST. Ce qui est fait est fait, n'y pensons plus. Veux-tu donc que je meure? MARGUERITE. Non; il faut que tu vives, toi! Je veux te nommer les tombes dont je te recommande le soin ds demain. Tu donneras la meilleure ma mre; mon frre tout auprs d'elle; moi un peu de ct, seulement pas trop loin, et le petit sur mon sein droit. Personne autre ne voudra reposer prs de moi. Me serrer ton ct, c'tait un doux, un charmant bonheur, mais je ne le ressentirai plus; il me semble que j'ai besoin de me faire violence pour aller toi, que tu me repousses loin de toi. Cependant c'est toi, et tu me regardes avec tant de douceur, de tendresse! FAUST. Si tu sens que c'est moi, viens donc! MARGUERITE. Par l? FAUST. la libert! MARGUERITE. Dehors, c'est le tombeau; la mort guette. Allons! viens d'ici dans le lit de repos ternel, et pas un pas de plus. Tu pars maintenant, Henri? Si je pouvais t'accompagner! FAUST. Tu peux; ah! veuille seulement! La porte est ouverte. MARGUERITE. Je n'ose sortir. Pour moi il n'y a rien esprer. Que sert de fuir? Ils sont nos trousses. C'est si misrable d'tre rduit mendier, et encore avec une mauvaise conscience! si misrable d'errer l'tranger! Et d'ailleurs je ne leur chapperai pas. FAUST. Je reste auprs de toi. MARGUERITE. Vite! vite! sauve ton pauvre enfant! Va, suis le chemin le long du ruisseau, au del du petit pont, dans le bois, gauche, l'endroit de la planche, dans l'tang. Prends-le vite! Il cherche sortir de l'eau; il se dbat encore. Sauve! sauve! FAUST. Reviens toi! Un seul pas, et tu es libre. MARGUERITE. Si nous avions seulement pass la montagne! L ma mre est assise sur une pierre. Le froid me saisit la nuque... L ma mre est assise sur une pierre et branle la tte; elle ne hoche plus, elle ne cligne plus; la tte lui est lourde; elle a dormi si longtemps! Elle ne veille plus. Elle dormait souhait pour nos plaisirs. C'taient d'heureux temps! FAUST. Puisque ni mes paroles ni mes instances ne peuvent rien, il faut que je t'emporte d'ici! MARGUERITE. Laisse-moi; non, pas de violence! Ne me saisis pas si brutalement! Autrefois n'ai-je pas tout fait pour toi par amour? FAUST. Le jour commence poindre! Ma mie, ma bien-aime! MARGUERITE. Le jour! oui, il fait jour! Le dernier jour pntre ici! Ce devait tre mon jour de noces! Ne dis personne que tu as t dj auprs de Gretchen. Oh! ma couronne, c'en est fait! Nous nous reverrons, mais pas la danse. La foule se presse, on ne l'entend pas. La place, les rues ne la peuvent contenir. La cloche appelle, la baguette est rompue! Comme ils me garrottent et me saisissent! Me voil dj enleve vers l'chafaud. Dj palpite sur le cou de chacun le tranchant du couteau qui palpite au-dessus du mien. Le monde est muet comme la tombe. FAUST. Oh! pourquoi suis-je n? MPHISTOPHLS, _paraissant la porte_. Alerte! ou vous tes perdus! Dsespoir inutile, irrsolution et bavardage! Mes chevaux frmissent! L'aube blanchit l'horizon. MARGUERITE. Qu'est-ce qui s'lve de terre? Lui! lui! Chasse-le! Que veut-il dans le saint lieu? Il me veut! FAUST. Il faut que tu vives! MARGUERITE. Justice de Dieu, je m'abandonne toi! MPHISTOPHLS, _ Faust_. Viens! viens! ou je te plante l avec elle. MARGUERITE. Je suis toi, Pre, sauve-moi! Vous, anges, saintes armes, dployez vos bataillons pour me protger! Henri, tu me fais horreur! MPHISTOPHLS. Elle est juge! VOIX D'EN HAUT. Elle est sauve! MPHISTOPHLS, _ Faust_. Viens moi! (_Il disparat avec Faust._) VOIX DU FOND, _s'affaiblissant_. Henri! Henri! VI Une telle oeuvre tait plus qu'un homme; c'tait tout la fois l'pope, le drame, la raison et le surnaturel de l'esprit et du coeur humain. Goethe ne la laissa transpirer que page page de son portefeuille potique. Les premires communications qu'il en fit aux grands esprits dont l'Allemagne tait si riche alors arrachrent un cri d'admiration mme ses rivaux, s'il pouvait en avoir. Je lis dans une des premires lettres de _Schiller_, qui devint plus tard l'ami de Goethe, ce mot qui exprime son impression l'aspect d'un seul fragment de cette oeuvre: Je dsire passionnment lire ce qui n'est pas encore publi de _Faust_, car je vous confesse que ce que j'en ai vu est pour moi le torse d'Hercule. Schiller n'avait lu encore, selon toute apparence, que les grandes contemplations mtaphysiques de Faust et de Mphistophls dans les montagnes; s'il avait lu les scnes pastorales, naves, dchirantes, de la sduction de Marguerite et de ses amours la fentre devant la lune, Schiller aurait ajout au torse d'Hercule le torse de Vnus. La comparaison tait caractristique; car, aprs Phidias, aussi divin dans l'expression de la force que dans l'expression de la grce, il n'y avait eu que Goethe pour crer de la mme main, du mme ciseau et du mme bloc, Faust et Marguerite! VII Goethe, par la haute srnit de son caractre, n'tait nullement press de jouir. Aprs avoir termin _Faust_ dans la paisible solitude de son sjour Rome et en avoir envoy seulement quelques fragments ses amis d'Allemagne, il revint la pure pope, son premier amour potique. On peut remarquer, dans ses Mmoires et dans ses correspondances, qu'Homre tait ses yeux le premier et le dernier mot du gnie humain, la Bible de l'histoire et de l'imagination. Nous partageons entirement cette opinion de Goethe sur Homre; il nous parat non pas plus grand, mais aussi grand que nature, c'est--dire un demi-dieu. On voit dans ces panchements confidentiels de Goethe qu'il tait ramen sans cesse vers les peintures de la vie domestique, si simplement et cependant si potiquement dcrites et chantes dans l'_Odysse_. L'pisode de _Nausicaa_ l'obsde visiblement; il y revient malgr lui dans beaucoup de ses notes de voyage; il rve de reproduire cette idylle pique dans sa langue moderne et en appliquant aux moeurs bourgeoises de son pays allemand les chastes couleurs de la posie homrique. C'tait un rve de gnie. Ce qui dpopularisait, en effet, la posie pique dans nos sicles nouveaux, c'tait l'absence de ralit dans l'pope. Des dieux auxquels on a cess de croire, des hros dont les exploits et les amours sont des fables, des moeurs dont les descriptions nous semblent des inventions tranges du pote au lieu du portrait ressemblant de la civilisation que nous avons sous les yeux, tout cela intresse peu le vulgaire des lecteurs; le savant seul s'y plat, mais la foule se dtourne et court aux lgendes et aux complaintes des chanteurs de rues; de l un triste abaissement du niveau de l'imagination du peuple. Il est priv de posie parce que les potes lettrs lui chantent des choses au-dessus de sa porte et parce que ses potes populaires lui chantent des platitudes ou des cynismes. Cette lacune dans la posie populaire avait vivement frapp le grand esprit la fois mtaphysique et raliste de Goethe, comme elle nous frappa vivement nous-mme, il y a quelques annes, quand nous crivmes le pome domestique et familier de _Jocelyn_. Nous emes, sans nous tre entendus, et la diffrence prs du talent, la mme pense ne du mme temps: faire descendre la posie des nuages, et l'introduire comme un hte de tous les jours et de toutes les conditions au foyer domestique de famille, chez le savant comme chez l'ignorant, chez le riche comme chez le pauvre; changer en pain quotidien de toutes les mes pensantes ou aimantes cette ambroisie potique jusque-l rserve aux dieux de ce monde. VIII HERMAN ET DOROTHE. Goethe baucha Rome la premire conception de ce pome bourgeois, de cette idylle de la petite ville allemande, dans le pome d'_Herman et Dorothe_, un de ses plus dlicieux ouvrages. Il ne le termina que plus tard, et il ajouta alors les principaux dtails pathtiques emprunts l'migration franaise des bords du Rhin; ces scnes de droute dont il avait t tmoin pendant la retraite des Prussiens devant Dumouriez, en 1792, avaient fait sur son esprit une forte impression de piti qu'il reproduisit dans son pome. IX Rien n'est plus simple que le plan de ce pome pique. Comme tout ce qui est rellement beau, le drame ne comporte aucun artifice de composition. C'est la nature bien peinte, le coeur humain bien compris, la posie, c'est--dire la beaut latente de la vie domestique bien chante. Cela n'a point pour but d'tonner, mais de charmer et surtout d'difier l'me par la reproduction mue des plus doux et des meilleurs sentiments de famille. Qu'il y a loin de l _Werther_! Il y a aussi loin que du bon sens au dlire, que de la maladie mentale la sant du coeur et de l'esprit. Lisons ensemble quelques scnes de ce tableau aussi homrique par la forme qu'il est flamand ou allemand par le fond. coutez! X L'htelier du _Lion d'or_, dans une petite ville d'Allemagne, cause avec sa femme, assis sur un banc de bois au seuil de son auberge. La rue est dserte; la ville entire s'est porte en masse hors des murs, au-devant d'une colonne fugitive d'migrs des bords du Rhin, qui se sauvent avec leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs malades, leurs troupeaux, leurs meubles, devant l'arme envahissante des Franais. Le fils unique de l'aubergiste, Herman lui-mme, a attel ses beaux chevaux favoris au chariot de poste de son pre, et il est all porter des vivres, des couvertures, des vtements, ces infortuns surpris par l'irruption dans la nuit. Je ne donne pas volontiers mon vieux linge, dit la femme de mnage au mari conome, car on a mainte occasion de l'employer utilement, et, quand on en a besoin, on n'en trouve pas prix d'argent; mais aujourd'hui j'ai rassembl avec plaisir ce que j'avais de meilleur en fait de chemises et de couvertures, car j'ai entendu dire qu'il y avait dans cette foule des enfants et des vieillards demi-nus. Et, dis-moi, veux-tu me pardonner? j'ai aussi mis contribution ton armoire: j'ai pris ta belle robe de chambre en fine cotonnade, cette indienne fleurs si chaudement double de flanelle; je l'ai donne; mais tu sais qu'elle est vieille et tout fait hors de mode. L'hte regrette sa vieille robe de chambre, mais il pardonne en pensant au bien-tre des infirmes qui s'envelopperont de sa dpouille. L'heure du soir allonge l'ombre des maisons sur la rue; la foule rentre escortant la colonne fugitive. Regarde, dit l'htesse, voici dj les curieux qui rentrent aprs avoir vu les pauvres migrs. Probablement tout a travers la ville maintenant. Vois comme leurs souliers sont couverts de poussire, comme ils ont le visage enflamm; chacun a son mouchoir la main, pour essuyer la sueur de son front. Je ne voudrais pas m'en aller ainsi, par la chaleur d'un pareil jour, courir aprs un si navrant spectacle; c'est bien assez d'entendre le rcit qu'on nous en fera. Oui, rpond l'aubergiste-cultivateur, c'est l un temps de moisson comme nous en avons rarement; nous avons dj rentr le foin bien sch dans le fenil, et nous rentrerons de mme le bl dans la grange. Le ciel est clair, on n'y distingue pas le plus lger nuage, et depuis le matin il s'est lev un vent frais et agrable. Voil un temps frais qui durera. Le bl est mur; demain on commencera faucher la riche moisson! * * * * * Pendant que l'hte et l'htesse s'entretiennent ainsi, on voit rentrer, dans une lgante calche fabrique Landau, le riche marchand, avec ses filles, qui habite la maison nouvellement restaure neuf en face de l'htellerie, de l'autre ct de la place. Voici, dit de nouveau la bonne htesse, voici le pasteur et notre voisin le pharmacien! Ils vont nous dire ce qu'ils ont vu l-bas. * * * * * Le pasteur et le pharmacien entrent; ils s'attablent autour d'un pot bire cumant dans l'arrire-salle de l'auberge. Ils causent, chacun selon son caractre, de l'vnement de la journe. Le pharmacien dcrit en termes pathtiques le douloureux convoi. Rien ne ressemble ce spectacle, dit-il, si ce n'est le jour funbre o l'incendie dvora notre pauvre petite ville, il y a vingt ans. Le pasteur, jeune et modeste ecclsiastique, l'honneur de la ville, recommande ses amis la confiance en Dieu et la charit. Un bruit de fer des chevaux qui font retentir le pav sous la vote de l'auberge interrompt l'entretien et lui fait prendre un autre tour. Le second chant commence. XI C'est le chariot d'Herman, le fils de l'aubergiste, qui revient vide de sa course au-devant des proscrits. Le jeune homme, ordinairement si rserv et recueilli en lui-mme, entre tout rayonnant d'une splendeur intrieure dans la salle. Le pasteur s'en aperoit. On voit, dit-il au jeune homme, que vous revenez tout chang et tout satisfait; jamais il n'y eut tant d'animation dans vos yeux; on voit que vous avez rpandu vos dons parmi les affligs et que de bndictions sont descendues sur vous! Herman raconte sa mre l'pisode le plus touchant de son voyage. En suivant, dit-il, la route qui mne au village o la colonne fugitive va passer la nuit, j'aperus une lourde charrette trane par deux boeufs, les plus gros et les plus vigoureux de ce pays des trangers. ct de la voiture marchait d'un pas ferme et souple une jeune fille tenant la main une longue baguette arme de l'aiguillon et conduisant en le pressant l'attelage. Quand elle me vit, elle s'approcha timidement, mais avec confiance, de moi, et me dit: Nous n'avons pas t toujours dans cette humiliante situation o nous sommes aujourd'hui; je ne suis pas encore habitue demander l'tranger cette aumne qu'il donne souvent regret et seulement pour se dlivrer de l'importunit du pauvre; mais le besoin me force parler. L, sur la paille, languit la femme d'un homme riche de notre village; elle vient d'accoucher, et j'ai eu bien de la peine la sauver avec les boeufs de cette charrette. Nous ne pourrons arriver que bien tard aprs les autres; peine si cette pauvre femme garde un souffle de vie, et son nouveau-n repose tout nu entre ses bras. Si vous tes de ces environs et si vous avez du linge qui vous soit inutile, donnez-le cette malheureuse mre! Ainsi parla la belle jeune fille, et sur la paille o elle tait tendue la pauvre femme, toute faible et toute ple, se lve et me regarde. Moi je rpondis la jeune fille: Il y a souvent un bon gnie qui nous conseille et qui nous fait deviner les plus pressants besoins de nos frres. Ma mre, comme si elle avait pressenti vos besoins, m'a donn, pour ceux qui n'auraient pas de quoi se couvrir, ce paquet de hardes et de linge. Et aussitt, dnouant les cordes par lesquelles il tait li, je remis la jeune fille la robe de chambre de mon pre, les chemises et les draps. Elle me remercia avec des transports de joie et s'cria: Celui qui est heureux ne croit pas qu'il puisse y avoir encore des miracles, mais c'est dans l'angoisse du malheur qu'on reconnat comment le doigt de Dieu conduit les bons coeurs une bonne action. Puisse-t-il vous rendre vous-mme le bien qui nous arrive par vous! La pauvre femme en couches prit en souriant ce linge que la jeune fille lui tendait, et se rjouit surtout en sentant la douce flanelle tide qui doublait la robe de chambre. Htons-nous d'arriver au prochain village, o nos compatriotes doivent faire halte pour la nuit; l je coudrai le linge pour la layette de l'enfant, et j'arrangerai avec soin tout ce qui sera ncessaire. Elle me remercia encore et toucha les boeufs; le char s'loigna. Pour moi, j'arrtai les chevaux et je restai. Un combat s'levait en moi; je ne savais ce qu'il y avait de mieux faire, de courir rapidement au village de la halte et de partager entre les migrs les provisions de bouche que j'avais apportes, ou de les remettre toutes la belle et charitable jeune fille, afin qu'elle les distribut elle-mme entre les ncessiteux. Mon coeur dcida: je courus aprs elle, je la rejoignis bientt et je lui dis: Ma mre n'a pas seulement mis dans mon chariot du linge pour ceux qui en manquent, elle y a joint aussi diverses provisions qui sont l dans les coffres; je veux remettre tout cela entre tes mains; je suis plus sr que, de cette manire, ses intentions seront bien accomplies; car tu partageras ces provisions avec discernement, au lieu que moi je serais oblig de m'en rapporter au hasard.--Je les partagerai avec conscience, rpondit-elle; elles rjouiront celui qui est dans le besoin. J'ouvris les coffres de la voiture, j'en tirai les lourds jambons, le pain, les bouteilles de vin et de bire; je lui donnai tout, et j'aurais voulu lui donner encore plus, mais les coffres taient vids. Elle dposa tout cela aux pieds de la malade; puis elle s'loigna, et je repris avec mes chevaux le chemin de la ville! * * * * * Y a-t-il dans Homre ou dans Virgile une scne plus antique et plus navement raconte? Et cependant la scne est d'hier, les moeurs sont du jour et du pays, et le sentiment en est de tous les temps. On respire nanmoins le christianisme jusque dans l'amour. XII Le pre, le pasteur, le pharmacien, la mre reprennent, chacun dans son caractre, l'entretien sur l'vnement du jour, aprs le rcit d'Herman. La mre, qui commence se douter du sentiment n de la piti et du malheur dans le coeur de son fils, prvient les objections qu'elle pressent dans l'esprit du pre par les souvenirs de leur mnage, contract sous les auspices de la Providence seule, au jour de la ruine, le lendemain du grand incendie de la ville. C'tait un dimanche, dit-elle: le feu consumait tout. J'avais pass la nuit d'angoisse hors de la ville, gardant les lits et les caisses; enfin je m'endormis. Quand la fracheur du matin me rveilla, je vis la fume et les charbons ardents et les murailles toutes noires et toutes nues de la ville. J'avais le coeur lourd, mais le soleil parut plus beau que jamais et le courage me revint. Je me levai la hte, je voulais revoir la place o avait t notre maison, et regarder si les poules que j'aimais tant avaient pu se sauver; car j'avais encore le caractre simple et naf d'un enfant. Quand j'eus mont sur les dcombres de la maison et de la cour qui fumaient encore, pendant que je contemplais cette demeure ainsi dvaste, toi tu arrivais de l'autre ct; tu cherchais la place occupe par l'table: un cheval y tait rest; les dbris jonchaient le sol, mais le cheval avait disparu. Ainsi nous restions l'un en face de l'autre tristes et pensifs, car le mur qui sparait notre cour de la vtre tait tomb. Tu me pris la main et tu me dis: Lise! comment fais-tu pour venir ici? Va-t-en! va-t-en! sur ces dcombres encore enflamms tu brleras tes souliers. Tu me pris dans tes bras et tu m'emportas travers la cour. Le porche de la maison tait encore debout avec sa vote, comme nous le voyons aujourd'hui: c'tait tout ce qui restait! Tu m'assis par terre, tu m'embrassas; moi je me dfendais, et tu me dis avec douceur: Regarde, notre maison est renverse; reste avec nous, aide-moi la reconstruire; j'aiderai ton pre rebtir la sienne. Mais je ne te comprenais pas jusqu' ce que tu eusses envoy ta mre parler mon pre, jusqu' ce que notre mariage ft conclu. Je me souviens encore de ces poutres demi brles et de ce soleil levant pourtant si beau, car ce jour-l m'a donn un mari, et cette dsolation m'est venu un fils! Voil pourquoi, mon Herman, j'aime te voir ainsi penser enfin au mariage avec une douce confiance dans ce jour de calamit; j'aime te voir dcid prendre la jeune fille de ton choix dans le tumulte de la guerre et au milieu des ruines. Le pre loigne, par des propos d'aubergiste conome, l'ide de prendre une fille pauvre.--Heureux, dit-il, celui qui ses parents donnent une maison en bon tat et qui russit la meubler plus richement! Aussi j'espre, Herman, que tu amneras bientt ici une fiance avec une belle dot. (Il fait allusion une des filles du riche marchand, roulant en calche et recrpissant neuf sa haute maison de l'autre ct de la place, en face de l'auberge.) Ce n'est pas en vain, poursuit-il, que la mre de famille prpare, pendant de longues annes, pour sa fille, la toile d'un tissu solide et fin, ce n'est pas en vain que les parrains lui conservent leur belle argenterie, et que le pre enferme dans son armoire la belle pice d'or devenue rare; car, avec tous ces dons, la fiance doit rjouir le jeune homme qu'elle aura prfr. Oui, je sais comme une femme se dlecte dans la maison de son mari en retrouvant les meubles qu'elle y a apports, et le lit et la table dont elle a fourni elle-mme les draps et les nappes. Enfin le pre s'explique plus clairement et mentionne son fils une des filles du riche marchand la maison verte en face de la sienne. Herman rpond avec embarras qu'il a song longtemps, en effet, la plus jeune de ces trois filles, mais que, sa timidit naturelle l'ayant fait railler dans cette maison sur son silence et sur la coupe trop rustique de ses habits, il a laiss chapper, par confusion, son chapeau de sa main, et il est sorti pour jamais de cette maison moqueuse. Le pre s'irrite ces paroles contre la gaucherie et l'obstination de son fils; Herman, humili et contrist de ce reproche, se lve, pose doucement le doigt sur le loquet de la porte et sort. La mre, aprs une douce rprimande son mari, sort son tour pour aller consoler son fils. XIII Pendant que l'aubergiste, le pharmacien et le pasteur continuent l'entretien table, la mre cherche Herman dans les cours et dans l'curie de ses chers chevaux favoris; elle le dcouvre enfin au fond d'un jardin recul qui touche d'un ct aux basses-cours, de l'autre aux murs ruins de la ville. Il tait assis, le dos tourn la maison, le visage dans ses mains, sous un dbris de treille dont les grappes et les feuilles jaunies penchaient de la charpente vermoulue de la treille sur son front. L'entretien de la mre et du fils est aussi familier et aussi pathtique que celui d'Ulysse dans les cours de son palais d'Ithaque. Herman, dsespr, veut s'engager comme soldat dans l'arme de l'Allemagne; sa mre l'en dtourne avec des paroles emmielles d'amour de femme et de tendresse de mre. Mon fils, si tu dsires tant conduire dans ta demeure une fiance afin que la nuit soit aussi pour toi une douce moiti de la vie, et que le jour tu trouves le travail plus agrable et plus rcompens, tu ne peux pas le dsirer plus vivement que ton pre et que ta mre!--Mais je crois maintenant que tu as fait un choix! C'est cette jeune fille fugitive, n'est-ce pas, que tu as choisie? Herman avoue son amour.--Laisse-moi faire, lui dit sa mre attendrie; les hommes se posent en face l'un de l'autre comme des rochers; ton pre est prompt, mais il est bon et tendre. Une fois le soir venu, quand le feu de ses paroles avec ses amis est vapor, il devient doux et maniable, et il sent ses torts envers les autres. Allons ensemble lui parler; nous mettrons dans nos intrts nos deux voisins qui sont table avec lui, et le digne pasteur nous secondera. Elle dit, et ils rentrent en silence la maison. XIV Le pasteur faisait en ce moment un admirable discours dont toutes les allusions indirectes tendaient excuser auprs de l'aubergiste le caractre modeste, timide et sdentaire du pauvre Herman. Ce discours est aussi plein de sagesse que la moelle des Proverbes de Salomon; c'est l'loge de la vie rustique oppose aux hasards de la vie agite et ambitieuse des habitants des villes. Le pre est dj prpar ainsi apprcier mieux le caractre pacifique et laborieux d'Herman. La mre, qui entre tenant son fils par la main, parle pour lui son mari avec une adresse inspire par la plus habile tendresse. Elle dclare le choix fait irrvocablement par Herman. Le pre s'tonne et se tait; le pasteur prend avec une douce loquence le parti de la mre et du fils. Ne mconnaissez pas la jeune fille qui, la premire, a touch l'me muette de votre fils. Heureux celui qui pouse sa premire bien-aime, car alors les plus doux dsirs ne languissent pas au fond de son coeur! Un amour vrai transforme en un moment l'adolescent en homme. Herman n'a pas le caractre lger ou variable; si vous repoussez sa demande, j'ai peur que ses plus belles annes ne se consument dans la douleur. Le pharmacien disserte longuement, en homme qui veut masquer sa sensibilit sous un certain pdantisme de diplomatie bourgeoise. Il propose d'aller pralablement lui-mme avec le pasteur prendre et peser les renseignements sur la jeune fille dans le village o les migrs camps avec leurs familles et leurs bagages ont fait halte pour la nuit. Ce parti, qui concilie la prudence du pre avec la tendresse presse de la mre et l'amour impatient d'Herman, est accept d'un consentement commun. Les deux ngociateurs se proposent de partir dans le chariot de poste d'Herman. Ici la posie allemande redevient homrique sous la plume de Goethe. Toutes les fois qu'on se rapproche de la nature et de la vie du peuple, on redevient antique. Lisez. Herman court a l'curie, o les chevaux vigoureux repuisent leur force en mangeant l'avoine choisie et le foin des meilleures prairies. Il leur glisse entre les lvres le mors luisant, il passe les courroies dans les boucles argentes, il attache les longues et larges rnes et conduit ses limoniers dans la cour. Le serviteur empress, prenant le chariot par le timon, le fait avancer lourdement dans la cour. Herman et lui mesurent la longueur des rnes et attellent les chevaux qui tranent avec rapidit le char. Herman saisit son fouet, s'asseoit sur le sige et conduit la voiture sous la vote de la grande porte; les deux amis, le pasteur et le pharmacien, prennent place au fond du chariot. Il roule rapidement, laissant derrire les roues le pav des rues, les murs de la ville et les tours reblanchies neuf des remparts. Herman ne ralentit la course de ses chevaux qu'au moment o il aperoit tout prs devant lui le clocher du village et les premires maisons entoures de jardins. Descendez maintenant, dit-il ses compagnons de route, et allez vous informer si la jeune exile est vraiment digne de la main que je lui prsente. Si je n'avais que moi consulter, je courrais au village, et elle dciderait d'un mot de mon sort. Allez! vous la distinguerez aisment entre toutes ses compagnes, car il serait difficile de trouver une figure semblable la sienne. Mais je vais vous indiquer seulement comment sont ses vtements: un corset rouge, lac avec souplesse, serre sa poitrine lgrement arrondie; un jupon noir lui embote troitement la taille; le rebord pliss de sa chemise entoure son doux visage et son gracieux menton. Sa figure ovale porte l'empreinte de la paix, de son me et de la franchise de son caractre; ses longs cheveux se reploient sur ses tempes en nattes paisses, retenues au sommet de sa tte par de grosses pingles d'argent; son corset est suspendue une robe bleue qui, dans ses plis multiplis, enserre son beau corps. Mais, je vous en prie, ne lui parlez pas, elle; ne laissez pas souponner vos intentions; interrogez les anciens, et voyez ce qu'ils raconteront d'elle. Voil ce que j'ai pens en route. XV Les renseignements, comme on le pense, sont ceux de l'estime et de l'affection gnrales pour cette jeune fille, la providence visible de ses compagnons de fuite. Le pasteur et le pharmacien retrouvent le jeune homme auprs de ses chevaux, sur la place du village. Ils lui rapportent ces bonnes nouvelles; mais Herman, maintenant, commence trembler de voir sa main refuse par la jeune fille, dont le coeur est peut-tre engag ailleurs. Je crains, leur dit-il, qu'elle n'ait dj frapp dans la main d'un heureux jeune homme de son pays, et je me vois tout honteux devant elle de mes propositions rejetes. Les deux ngociateurs le rassurent en vain; ils lui proposent de sonder le coeur de la jeune trangre. Herman a peine cout ces paroles. Sa rsolution est prise.--Arrive ce qui pourra, dit-il, je veux aller moi-mme apprendre mon sort de sa bouche. J'ai en elle une confiance comme jamais homme n'en a eu pour aucune femme. Ses paroles seront sages, raisonnables, j'en suis sr. Duss-je la voir pour la dernire fois, je veux du moins rencontrer encore le regard plein de franchise de cet oeil noir. Duss-je ne jamais la presser sur mon coeur, je veux contempler encore cette poitrine et ces paules que je voudrais enlacer dans mes bras. Je veux voir cette bouche dont un baiser et un _oui_ me rendront heureux tout jamais, et dont un _non_ peut me perdre aussi tout jamais. Mais laissez-moi aller seul, et ne m'attendez pas. Retournez auprs de mon pre et de ma mre, pour leur dire que leur fils ne s'tait pas tromp et que l'trangre est digne d'tre aime. Laissez-moi seul. Je m'en retournerai par le sentier qui passe auprs du poirier, en bas de la colline. Oh! si j'avais le bonheur de la ramener avec moi! Peut-tre aussi reprendrai-je seul ce sentier, pour ne plus jamais le revoir avec joie. En disant ces mots, il remit les rnes entre les mains du pasteur, qui, matrisant les chevaux, monta dans la voiture et prit la place du conducteur. Mais toi, tu t'arrtes, prudent pharmacien! et tu dis au pasteur: Mon ami, je vous confierais volontiers mon coeur, mon me, mon esprit; mais mes jambes et mon corps ne semblent pas trop en sret si les rnes sont remises entre les mains d'un ecclsiastique. --Asseyez-vous, rpond le pasteur en souriant, et confiez-moi sans crainte votre corps ainsi que votre me. Ma main est depuis longtemps exerce tenir des rnes, et mon oeil prvoir les dtours du chemin. Quand j'accompagnais Strasbourg le jeune baron, nous tions habitus sortir en voiture, et tous les jours le char conduit par moi passait sous la porte sonore, et courait au loin dans la plaine, sous les tilleuls, travers les chemins poudreux et la foule anime des promeneurs. demi rassur, le pharmacien prit place dans la voiture, et s'assit comme un homme prt s'lancer prudemment dehors. Les chevaux galopent, impatients de regagner l'curie. La poussire vole en tourbillons sous leurs pieds rapides. Le jeune homme regarde encore longtemps cette poussire, puis il disparat et reste l comme priv de sentiment. Comme le voyageur qui, le soir, fixant encore ses regards sur les derniers rayons du soleil, voit flotter son image dans un bosquet obscur, puis auprs d'un rocher, et, de quelque ct qu'il se tourne ensuite, croit toujours la voir courir devant lui et se reproduire en couleurs tincelantes, ainsi la suave image de la jeune fille se montre aux yeux d'Herman et parat suivre le sentier qui s'en va travers les champs de bl... Mais, ce n'est pas une illusion, c'est elle-mme! Elle porte une grande cruche et une plus petite anse, et se dirige vers la fontaine. Leur entrevue et leur conversation la fontaine est biblique. Leur image penche sur l'eau limpide se rflchit sur le ciel bleu peint dans le bassin; ils s'y voient en puisant l'eau, ils s'y sourient, et s'y inclinent amicalement l'un devant l'autre.--Laisse-moi boire, lui dit Herman en badinant. Elle lui tend sa cruche; puis tous deux se reposent avec une confiance mutuelle, appuys sur les cruches. Mais ils ne se parlent pas d'amour.--Je suis ici pour toi, dit simplement Herman. Ma mre dsirait depuis longtemps avoir dans sa maison une jeune fille qui lui devnt utile, non-seulement par son travail, mais aussi par son affection, et qui remplat auprs d'elle la fille qu'elle a malheureusement perdue! L'orpheline comprend ce qu'il semble hsiter lui dire; elle accepte le titre de servante dans la maison de la mre d'Herman. Herman cache son secret et sa joie dans son coeur. Il veut porter, au retour de la fontaine, une des cruches de Dorothe; elle refuse. Laissez-moi, dit-elle; celui qui dsormais doit me commander dans la maison de sa mre ne doit pas paratre me servir. Ne me plaignez pas; toute femme apprend de bonne heure servir selon la vocation qui lui est assigne par sa condition. Voyez, la jeune fille sert un frre, elle sert ses parents; toute sa vie se passe aller et venir, porter maint fardeau, prparer ceci ou cela pour les autres. son retour elle soigne la pauvre femme accouche et distribue l'eau et le pain entre tous les autres petits enfants de la pauvre femme. Greuze n'a pas de plus touchant tableau de famille sous son pinceau. Le traducteur est pote ici comme le modle. XVI Dorothe suit Herman vers la ville. Ils s'en vont tous les deux pied aux rayons du soleil couchant; ils causent de la pluie et du beau temps; ils se plaisent voir les hautes tiges des bls que le vent incline, et qui, le long du sentier o ils passent, s'lvent la hauteur de leurs fronts. Cependant Dorothe interroge prudemment son nouvel ami sur le caractre de ses parents qu'elle va servir, afin de leur complaire en toute chose. Et toi, maintenant, lui dit-elle aprs avoir reu toutes ses instructions, dis-moi comment je dois en agir avec toi, fils unique de mes matres, qui seras mon matre aussi. XVII Au moment o elle parlait ainsi, ils arrivaient tous deux auprs du poirier. La lune brillait dans toute sa splendeur; le dernier rayon du soleil avait disparu, et dans l'espace leur regard dcouvrait la fois une clart brillante comme celle du jour et les tnbres de la nuit. Herman avait entendu avec joie la dernire question que lui avait adresse la jeune fille. Ils s'assirent tous deux sous le poirier pour se reposer un instant, et il allait lui ouvrir son coeur en lui prenant la main; mais, en sentant au doigt de la jeune fille l'anneau d'or, signe fatal, il craignit d'entendre un refus, et ils restrent ainsi l'un prs de l'autre assis en silence. Puis Dorothe dit: Que j'aime cette douce lumire de la lune! C'est une clart presque aussi vive que celle du jour. Je vois distinctement les maisons, les tours de la ville, et j'aperois une fentre au-dessous du toit; il me semble que je pourrais en compter les vitres. --Cette maison que tu aperois, dit le jeune homme, est notre demeure; c'est l que je te conduis, et cette fentre est celle de ma chambre, qui deviendra la tienne peut-tre, car nous ferons des changements dans notre maison. Ces bls qui sont mrs pour la moisson de demain sont nous; nous viendrons nous asseoir l'ombre de ce poirier et prendre ici notre repas. Mais, viens, descendons par le sentier de la vigne et du jardin; car, vois, l'orage approche, et le nuage enveloppera bientt la clart de la lune. Tous deux se lvent et descendent dans le champ couvert de blonds pis, heureux de voir la lueur nocturne qui les claire encore; ils avancent ensuite dans la vigne et cheminent dans l'obscurit. Herman conduit la jeune trangre le long des escaliers aux degrs rustiques et informes placs sous la treille qui les obscurcit; elle s'avance pas tremblants en appuyant sa main sur l'paule d'Herman. La lune projetait travers les pampres quelques lueurs vacillantes; mais, bientt voile entirement de nuages, elle laisse le jeune couple dans une complte obscurit. Herman soutient d'un bras robuste et avec prcaution la jeune fille penche sur lui; mais, comme elle ne connat ni le chemin ni ses sentiers difficiles, elle fait un faux pas; le pied lui manque et craque lgrement. Elle est prs de tomber; mais elle glisse sur lui; il tend la hte le bras et soutient sa bien-aime. Elle s'incline doucement sur son paule; leurs poitrines, leurs joues se touchent, et lui reste l, immobile comme le marbre, enchan par son austre volont. Il n'ose l'treindre plus fortement, mais il se raffermit pour lui servir d'appui. Charg de son doux fardeau, il sent les battements du coeur de la jeune fille, il respire le parfum de son haleine et supporte avec un mle sentiment cette femme qui fait l'honneur de son sexe. Cependant elle cache la douleur qu'elle prouve au pied et lui dit en riant: S'il faut en croire les gens bien aviss, quand notre pied craque non loin du seuil de la maison o l'on se dispose entrer, c'est un signe de malheur. J'aurais pourtant voulu recevoir un meilleur prsage. Mais arrtons-nous un moment, afin que tes parents ne te reprochent pas de leur amener une fille boiteuse et d'tre un hte peu intelligent. XVIII Cependant le pre, la mre, le pharmacien et le pasteur, aprs avoir donn et reu les renseignements les plus touchants sur la perfection de coeur de la belle trangre, abrgeaient l'heure table dans les entretiens les plus mus et les plus difiants. Nous regrettons vivement de ne pouvoir les donner ici au lecteur: c'est Homre et la Bible fondus dans la familire sagesse des vieux jours. Mais la porte s'ouvre: Les parents d'Herman et leurs deux amis s'tonnent de la taille et de la beaut de la jeune trangre, qui s'accorde si bien avec celle d'Herman; et, quand ils se prsentent tous deux sur le seuil, la porte semble trop petite pour eux! Des exclamations un peu lgres du pre sur la beaut sduisante de l'trangre amene par son fils blessent le pudique orgueil de la jeune fille; ne sachant pas le sens que le pre donne ses paroles, et croyant qu'on offense ainsi en elle la domesticit chaste laquelle elle se croit encore destine, elle se tient immobile et triste; une rougeur subite colore son cou et son visage; elle reproche doucement au vieillard de n'avoir pas assez de piti envers celle qui franchit le seuil de la porte d'une maison trangre pour y servir. Le pasteur s'interpose, sans s'expliquer encore compltement. Le malentendu gonfle le coeur et fait dborder les larmes de fiert des yeux de Dorothe; elle veut partir l'instant d'une maison o l'on ne la respecte pas assez. Elle avoue son penchant pour Herman et sa joie secrte quand elle l'a vu revenir prs d'elle la fontaine. J'avais conu peut-tre, dit-elle, l'ide de devenir un jour digne de son choix; mais vous me faites sentir ma folie, la diffrence irrmdiable de nos deux conditions, et la distance qui existe entre le jeune homme riche et la jeune fille pauvre. Laissez-moi m'en aller avant d'avoir prouv plus douloureusement cette humiliation; ni la nuit qui enveloppe la terre, ni l'orage que j'entends gronder, ni la pluie d'averse qui tombe, ni le vent qui mugit dans les arbres, rien ne m'arrtera ici. ces mots elle s'avance rsolument vers la porte, portant sous son bras le petit paquet avec lequel elle tait venue; mais la mre la saisit des deux mains et lui dit avec tonnement: Que signifient cette rsolution et ces larmes sans cause? Non, je ne veux pas te laisser partir; tu es la fiance de mon fils. Le pre, toujours un peu aigri par la dception de ses vues ambitieuses, veut aller se coucher pour viter cette scne d'attendrissement, de reproches et de larmes. Herman, soutenu par sa mre et par les voisins, s'avance vers Dorothe et lui dit d'une voix tremblante d'motion et d'amour: Ne regrette pas ces larmes et cette douleur passagre, car elles ont assur mon bonheur et le tien aussi. Non, je ne suis pas all la fontaine du village voisin pour y chercher en toi une servante, mais pour t'amener ici comme ma fiance; mais, hlas! mon regard timide ne pouvait discerner le penchant de ton coeur; quand tu me saluas dans le miroir de la source, je n'aperus que de l'amiti dans tes yeux! Le pasteur explique tout la jeune fille et restitue le vritable sens aux propos mal compris du pre. Les amants s'embrassent. Dorothe tombe aux genoux de l'aubergiste et lui demande pardon de sa fiert. Les devoirs, dit-elle, que la servante s'engageait remplir, c'est la fille qui les remplira dsormais avec amour! Tous se donnent le baiser de paix et pleurent en silence des larmes de joie. Le pasteur change les anneaux et bnit les amants. Le dlicieux pome finit par une allusion patriotique et hroque aux devoirs svres que l'orage du continent et l'invasion franaise imposent tous ceux qui peuvent porter les armes et sacrifier mme la plus tendre pouse la mort accepte pour dfendre son pays. Nous ne connaissons rien dans les langues modernes d'analogue ce charmant et svre morceau d'antiquit transport dans notre ge. On croit, en achevant de le lire, sortir d'une tente des patriarches o l'on s'est entretenu avec _Jacob_ ou avec _Lia_. Un parfum de pit et d'amour sort de tous les vers; le coeur est doucement mu, mais jouit de son motion comme d'une vertu. C'est la posie difiante, c'est la saintet de l'amour portes par un grand pote sa plus simple et sa plus pique expression. Oh! si tous les peuples avaient de pareils pomes feuilleter les jours de loisir entre leurs mains au lieu des salets cyniques de leurs corrupteurs populaires, combien la posie prendrait un rle nouveau et saint dans les moeurs! et combien le gnie des _Goethes_ futurs deviendrait un puissant auxiliaire de la libert et de la vertu! XIX Si nous tions gouvernement, nous ferions imprimer des millions d'exemplaires _Herman et Dorothe_, et nous les rpandrions gratuitement dans les villes et dans les campagnes pour difier en les charmant les veilles des ateliers ou des tables. Aprs avoir appliqu si longtemps la littrature au vice, il serait bien temps de l'appliquer la morale. La morale pour le peuple n'est que dans le sentiment; le plus populaire des vhicules pour le sentiment c'est un beau pome. _Laprade_, _Legouv_ et _Autran_, parmi nous, seraient dignes de prendre la plume de Goethe et de donner leur patrie ces chefs-d'oeuvre de la chaumire que le peuple placerait, ct d'_Herman et Dorothe_ ou de _Paul et Virginie_, au chevet du lit de ses fils et de ses filles. Pendant qu'_Heyne_ et autres sment de fleurs charmantes, mais malsantes, l'imagination de la jeunesse lettre, ces potes smeraient des lis purs et des roses virginales dans le pot de fleurs de la mansarde, sur la fentre de la jeune fille et du jeune homme de nos ateliers ou de nos villages. Je l'avais tent autrefois dans le pome des _Pcheurs_, moiti fini et perdu sans retour dans un voyage aux Pyrnes. Je n'ai plus ni assez de libert d'esprit ni assez de fracheur de palette pour recommencer cette oeuvre d'pope professionnelle; mais Victor Hugo, ce _Goethe_ de la France, pourrait, dans les loisirs de l'exil et de la mer, surpasser _Herman et Dorothe_ de toute la hauteur de son gnie pique. Le lyrisme est fait pour les salons, l'pope pour les chaumires; la popularit durable et honnte est l: le rcit est plus inpuisable que le chant, parce que l'homme a plus de mmoire que d'enthousiasme. XX Goethe quitta enfin l'Italie aprs avoir ou achev ou bauch ces chefs-d'oeuvre. Il tait dans toute la jeunesse et dans toute l'avant-gloire de sa vie. Il rentra en Allemagne comme un triomphateur futur, capable lui seul de restaurer ou de fonder un empire littraire nouveau pour la Germanie. L'Allemagne tait pleine d'hommes sa hauteur en philosophie, en histoire, en science, en politique, en roman, en critique, en posie; il suffit de nommer les Herder, les Kant, les Jacobi, les Schlegel, les Winkelman, les Klopstock, les Wieland, les Schiller, pour assigner au dix-huitime sicle allemand la mme fcondit intellectuelle qu'au dix-huitime sicle franais. Le mouvement imprim l'esprit europen par Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu et leurs disciples s'tait communiqu au del du Rhin. Tout fermentait d'ides, tout clatait de gnie, tout rivalisait d'mulation. Jamais l'Allemagne n'avait prsent dans toutes ses parties du nord ou du midi de pareils groupes d'hommes suprieurs. Le grand Frdric avait secou la torche Berlin, elle illuminait partout. La nature, qui a ses saisons de fcondit morale comme la terre a ses saisons de sve et de fertilit matrielles, semblait avoir enfant en peu d'annes une race de gants pour l'Allemagne. Les princes eux-mmes, plus entrans qu'alarms par ce mouvement vertigineux des esprits en bullition dans leurs contres, participaient ces enivrements de gloire littraire. Ils se disputaient l'envi le patronage des hommes minents propres illustrer leur nom et leur rgne dans l'avenir. Il y avait vingt Pricls dans ces vingt rpubliques athniennes dont l'Allemagne de 1780 tait compose. Berlin, Dresde, Vienne, Hambourg, Koenigsberg, Ina, Goettingue, Leipsick, tous les centres d'universits, toutes les cours taient autant de foyers o se concentrait l'influence d'un de ces nombreux gnies qui rayonnaient de l sur le reste de la Germanie. L'ambition de chacun de ces rois, de ces princes souverains, de ces villes capitales, tait de conqurir et de possder un de ces hommes suprieurs qui portaient avec eux la renomme d'un royaume ou d'une ville. Chacune de ces cits voulait tre une Athnes. Berlin l'tait pour les sciences, Dresde l'tait pour les arts, Leipsick pour la critique, Koenigsberg pour la philosophie; Weymar dsirait l'tre pour la posie. Cette capitale vritablement arcadienne, situe dans la verte Thuringe, entre _Ina_, _Berlin_ et _Dresde_, tait la rsidence d'une cour athnienne. Goethe, trs-jeune encore l'poque o son nom avait clat tout coup par _Werther_ en Europe, avait eu la bonne fortune de rencontrer sur les bords du Rhin le jeune prince hrditaire de Weymar, le duc Charles-Auguste. Deux jeunes amis de Goethe, avec lesquels il voyageait alors, les deux comtes de Stolberg, clbres eux-mmes depuis, avaient prsent leur compagnon de voyage au jeune duc de Weymar. Ce coup d'oeil dcida de la vie entire de Goethe. L'irrsistible attrait qui attacha pour jamais le prince et le pote ressembla un de ces coups foudroyants de sympathie dont Goethe fit plus tard une thorie physiologique et morale dans son roman des _Affinits lectives_. Ils oublirent les distances qui les sparaient, ils se jurrent une amiti indissoluble, ils se promirent de se rejoindre un jour Weymar pour vivre tous deux de la mme vie aussitt que les circonstances leur laisseraient la libert de leurs sentiments l'un pour l'autre. Cet instinct, qui faisait ainsi reconnatre au duc de Weymar le plus grand homme de l'Allemagne dans un jeune crivain peine entrevu par une premire bauche de gnie, tmoigne d'une sorte de divination dans le prince. Par une trange et heureuse concidence, la duchesse Amlie de Weymar, jeune encore et qui voyageait avec son fils, parut partager ds la premire rencontre l'attrait de ce prince pour le pote. De cette rencontre naquit une triple amiti qui ne se refroidit plus jamais entre la princesse, le prince et le pote. La beaut morale du jeune favori transperait cette poque travers la beaut matrielle de ses traits. C'tait _Adrien_ et _Antinos_, moins la divinisation suspecte du favori par l'empereur paen. De ce jour Goethe dvoua sa vie la princesse Amlie et au duc Charles-Auguste; l'une parut tre sa _Lonore d'Est_ la cour de Ferrare, l'autre rappela cette cour _le Tasse_ aim de la mre, favori du fils. Mais le Tasse tait insens de gnie et d'amour, Goethe faisait prdominer dans toute sa vie la raison sur la passion. Il savait conserver son heureuse toile en la voilant. XXI Le prince, la princesse Amlie et le pote s'taient spars regret Francfort, en se promettant une ternelle runion Weymar quand l'heure du rgne du jeune duc serait sonne. Ce sont ces annes d'attente que Goethe tait all passer en Italie. Il revint s'tablir son retour, Weymar. Il y retrouva sa mme place dans la confiance sans bornes du duc Charles-Auguste et dans la prdilection de la duchesse Amlie. Le prince lui avait prpar une charmante maison, retraite silencieuse et potique propre l'entretien du philosophe avec ses ides et du pote avec ses rves. Un jardin l'entourait, un ruisseau en bordait les pelouses; un banc de bois sur le seuil ombrag d'arbustes permettait au solitaire de venir assister le soir aux adieux resplendissants du soleil et aux concerts des oiseaux, dont il interprtait si bien les gazouillements dans ses vers. Mais le prince, tout en prparant ainsi le bien-tre rural de son ami, s'tait rserv d'employer plus utilement son rare gnie et sa sagacit politique au bonheur de ses peuples et l'clat littraire de sa cour. C'est ainsi que la colonne corinthienne qui porte le fronton de l'difice en est en mme temps l'ornement. Il faut lire dans les lettres de Goethe mademoiselle Auguste de Stolberg, soeur de ses deux premiers amis, les comtes de Stolberg, l'panchement de coeur du pote entr en jouissance de sa nouvelle vie. Sans passer, comme tant d'autres hommes de renomme, par les transes du travail et de l'infortune, il avait conquis du premier coup la plnitude du bien-tre, du loisir, des honneurs, de la libert et de l'influence sur son sicle. Il avait trouv tout cela la fois dans une haute amiti et peut-tre dans un respectueux amour. C'tait _le Tasse_ allemand, mais c'tait _le Tasse_ heureux. Il jouait avec l'amour, dans sa correspondance avec _Bettida d'Arnim_, jeune fille de dix-neuf ans, laquelle il permettait de l'adorer sur son dclin; il voulait mourir dans l'ivresse calme des illusions. Ne rien perdre de la vie, c'tait sa sagesse. Le duc de Weymar lui avait donn, indpendamment du ministre de l'instruction publique dans ses tats, la direction absolue des thtres et des nobles plaisirs de sa cour. Il lui avait donn de plus une place innome, mais qui l'levait au-dessus de toute rivalit dans la confiance du prince et dans les affaires d'tat, la place de favori avou et immuable dans son coeur. Il en avait fait un autre lui-mme, un _vizir_ familier, incontest, irresponsable, qui rgnait Weymar sans autre investiture que celle du gnie et de la faveur. La cour et le peuple avaient accept sans discussion cette espce de partage de l'empire entre le souverain lgal et le souverain intellectuel du nord de l'Allemagne. XXII On peut dire qu' dater de ce jour la vie de Goethe ne fut pas une vie, mais un rgne. Il eut la place que Denys de Sicile offrit Platon, que Frdric donna Voltaire, mais sans la tyrannie de Denys et sans l'inconstance de Frdric. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un ascendant aussi continu et aussi paisible d'un grand pote sur un souverain et sur un peuple. Le duc Charles-Auguste ne s'tait rserv que les fatigues et les difficults du pouvoir, pour n'en laisser son ami que les loisirs, les douceurs et les ornements. La cour de Weymar, sous les auspices de ces deux amis, dont l'un prtait sa gloire, l'autre sa puissance une pense commune, devint en peu d'annes le foyer de l'art, du thtre, de la renomme en Allemagne. Tout se groupait autour du nom de Goethe. Son caractre tait minemment propre rallier l'Allemagne intellectuelle autour de lui. La rvolution franaise secouait dj le monde de ses pressentiments; Goethe, au fond plus philosophe et aussi incrdule aux thories populaires du christianisme que Voltaire, dominait du haut d'une indiffrence superbe les querelles religieuses et politiques du temps. Il pensait et parlait librement sur ces matires, mais il ne proscrivait ni n'insultait personne pour sa foi ou pour son incrdulit. Il respectait tout ce qui tait sincre dans les croyances humaines; il considrait la foi religieuse en artiste et non en aptre ou en martyr. Les cultes, selon lui, taient un droit de l'imagination, qui divinisait son gr les superstitions de l'ignorance ou les symboles les plus transcendants de la raison et de la pit humaine. Chaque sicle, chaque peuple, chaque homme, selon Goethe, avait une croyance la hauteur de son intelligence ou la mesure de son horizon. La lumire dans laquelle plongeaient les ttes culminantes comme la sienne ne descendait pas jusqu'aux masses populaires, capables de croire, incapables de raisonner leur croyance. Quant lui, il tait ce qu'on est convenu d'appeler trs-improprement panthiste, c'est--dire ne sparant pas en deux la cration et la crature, et adorant la nature entire comme la divinit des choses sans s'lever la divinit de l'esprit; philosophes pour ainsi dire brutaux et fatalistes dans leur croyance, qui reconnaissent bien en Dieu la force latente de tous les phnomnes visibles ou invisibles, mais qui n'y reconnaissent pas l'individualit et la suprme intelligence, c'est--dire ce qui constitue l'_tre_, refusant ainsi l'tre des tres ce qu'ils sont forcs d'accorder au dernier insecte de la nature. Le panthisme de Goethe ne tombait point dans cette absurdit si injustement attribue aux doctrines primitives de l'Inde, source de toutes les thogonies antiques et modernes. Sa foi se serait plus justement appele polythisme que panthisme, c'est--dire qu'il reconnaissait et qu'il adorait la Divinit dans toutes ses oeuvres sans la confondre avec ses oeuvres: sorte de _paganisme_ sans idoltrie, qui adorait la puissance divine dans la puissance matrielle des lments, mais qui dans l'lment adorait l'impulsion divine et non l'lment lui-mme. Compltement incrdule telle ou telle rvlation historique par des miracles, Goethe admettait seulement cette rvlation naturelle et progressive par la raison humaine, comme miroir de l'intelligence divine, successivement frapp de plus de clart mesure qu'il se dgage davantage des ignorances et des superstitions qui le ternissent. Mais Goethe semblait croire une premire grande rvlation primitive, faite l'homme nouvellement cr par Dieu ou apporte par des messagers demi-dieux, qui avait enseign directement la crature raisonnable les premires notions de la Divinit, de la vertu, des langues, notions que la terre seule tait impuissante dans son silence donner. Selon Goethe, comme selon les philosophes indiens, comme selon les philosophes chrtiens transcendants, comme selon les philosophes grecs et romains eux-mmes (voyez le mot de Cicron _antiquissimum purissimum_!), le monde physique comme le monde moral avait commenc par _un tat plus parfait, plus pur et plus lumineux_, par un _den_ dans lequel l'homme naissant avait entendu les confidences de Dieu par des rvlateurs divins. Ces confidences et ces rvlations de la science suprme avaient longtemps clair et rgi le monde oriental; puis elles s'taient gares, troubles, taries dans les sables, et, pour leur rendre leur puret, il fallait, par des rvlations purement humaines, les passer de sicle en sicle au filtre de la science et de la raison. Voil les vritables croyances religieuses de Goethe. XXIII Quant sa politique, elle participait de cet clectisme calme et de cette superbe indiffrence pour le fanatisme de tels ou tels partis monarchiques ou populaires, aristocratiques ou dmocratiques. Sa vritable thorie, c'tait son mpris des hommes et surtout des masses, incapables, selon lui, de se donner ou de se conserver des institutions suprieures leur nature essentiellement versatile. Goethe, en cela, participait beaucoup du gnie de Machiavel, de Bacon, de Voltaire, de M. de Talleyrand, hommes trs-suprieurs en intelligence, trs-infrieurs en conscience, mais professant tout haut ou tout bas, l'gard des formes sociales, la politique du mpris; politique selon nous coupable, parce qu'elle dsespre, mais politique bien explicable par le spectacle des impuissances ternelles des sages amliorer la condition des insenss. LAMARTINE. (_La suite au mois prochain._) XLe ENTRETIEN. LITTRATURE VILLAGEOISE. APPARITION D'UN POME PIQUE EN PROVENCE. I Je vais vous raconter aujourd'hui une bonne nouvelle! Un grand pote pique est n. La nature occidentale n'en fait plus, mais la nature mridionale en fait toujours: il y a une vertu dans le soleil. Un vrai pote homrique en ce temps-ci; un pote n, comme les hommes de Deucalion, d'un caillou de la _Crau_; un pote primitif dans notre ge de dcadence; un pote grec Avignon; un pote qui cre une langue d'un idiome comme Ptrarque a cr l'italien; un pote qui d'un patois vulgaire fait un langage classique d'images et d'harmonie ravissant l'imagination et l'oreille; un pote qui joue sur la _guimbarde_ de son village des symphonies de Mozart et de Beethoven; un pote de vingt-cinq ans qui, du premier jet, laisse couler de sa veine, flots purs et mlodieux, une pope agreste o les scnes descriptives de l'_Odysse_ d'Homre et les scnes innocemment passionnes du _Daphnis et Chlo_ de Longus, mles aux saintets et aux tristesses du christianisme, sont chantes avec la grce de Longus et avec la majestueuse simplicit de l'aveugle de Chio, est-ce l un miracle? Eh bien! ce miracle est dans ma main; que dis-je? il est dj dans ma mmoire, il sera bientt sur les lvres de toute la Provence. J'ai reu le volume il y a deux jours, et les pages en sont aussi froisses par mes doigts, avides de fermer et de rouvrir le volume, que les blonds cheveux d'un enfant sont froisss par la main d'une mre, qui ne se lasse pas de passer et de repasser ses doigts dans les boucles pour en palper le soyeux duvet et pour les voir dors au rayon du soleil. Or voici comment j'eus, par hasard, connaissance de la bonne nouvelle. II Adolphe Dumas, non pas le Dumas encyclopdique dont chaque pas fait retentir la terre de bruit sous son pied; non pas le jeune Dumas son fils, silencieux et mditatif, qui se recueille autant que son pre se rpand, et qui ne sort, aprs trois cent soixante-cinq jours, de son repos, qu'avec un chef-d'oeuvre de nouveaut, d'invention et de got dans la main; mais le Dumas potique, le Dumas prophtique, le Dumas de la Durance, celui qui jette de temps en temps des cris d'aigle sur les rochers de Provence, comme Isae en jetait aux flots du Jourdain, sur les rochers du Carmel, Adolphe Dumas enfin, que je respecte cause de son ternelle inspiration, et que j'aime cause de sa rigoureuse sincrit, vint un soir du printemps dernier frapper la porte de ma retraite, dans un coin de Paris. Sa tte hbraque fumait plus qu' l'ordinaire de ce feu d'enthousiasme qui s'vapore perptuellement du foyer sacr de son front. Qu'avez-vous? lui dis-je.--Ce que j'ai? rpondit-il; j'ai un secret, un secret qui sera bientt un prodige. Un enfant de mon pays, un jeune homme qui boit comme moi les eaux de la Durance et du Rhne, est ici, chez moi, en ce moment. Depuis huit jours qu'il a pris gte sous mon humble toit, il m'a enivr de posie natale, mais tellement enivr que j'en trbuche en marchant, comme un buveur, et que j'ai senti le besoin de dcharger mon coeur avec vous. Ce jeune homme repart demain soir pour son champ d'oliviers, Maillane, village des environs d'Avignon. Avant de partir il dsire vous voir, parce que la Sane se jette dans le Rhne, et qu'il a reconnu, en buvant dans le creux de sa main l'eau de nos grands fleuves, quelques-unes des gouttes que vous avez laisses tomber de votre coupe dans votre Sane. Bien, lui dis-je; amenez-le demain la fin du jour; je lui souhaiterai bon voyage au pays de Ptrarque, de l'amour et de la gloire, maintenant que les vers, l'amour et la gloire sont devenus une pince de cendre trempe d'eau amre entre mes doigts. Merci, dit-il; et il me serra la main dans sa main nerveuse, qui tremble, qui treint et qui brise les doigts de ses amis comme une serre d'aigle concasse et broie les barreaux de sa cage. III Le lendemain, au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et modeste jeune homme, vtu avec une sobre lgance, comme l'amant de Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse chevelure dans les rues d'Avignon. C'tait Frdric Mistral, le jeune pote villageois destin devenir, comme _Burns_, le laboureur cossais, l'Homre de Provence. Sa physionomie, simple, modeste et douce, n'avait rien de cette tension orgueilleuse des traits ou de cette vaporation des yeux qui caractrise trop souvent ces hommes de vanit, plus que de gnie, qu'on appelle les potes populaires: ce que la nature a donn, on le possde sans prtention et sans jactance. Le jeune Provenal tait l'aise dans son talent comme dans ses habits; rien ne le gnait, parce qu'il ne cherchait ni s'enfler, ni s'lever plus haut que nature. La parfaite convenance, cet instinct de justesse dans toutes les conditions, qui donne aux bergers, comme aux rois, la mme dignit et la mme grce d'attitude ou d'accent, gouvernait toute sa personne. Il avait la biensance de la vrit; il plaisait, il intressait, il mouvait; on sentait dans sa mle beaut le fils d'une de ces belles Arlsiennes, statues vivantes de la Grce, qui palpitent dans notre Midi. Mistral s'assit sans faon ma table d'acajou de Paris, selon les lois de l'hospitalit antique, comme je me serais assis la table de noyer de sa mre, dans son _mas de Maillane_. Le dner fut sobre, l'entretien coeur ouvert, la soire courte et causeuse, la fracheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit jardin grand comme le mouchoir de _Mireille_. Le jeune homme nous rcita quelques vers, dans ce doux et nerveux idiome provenal qui rappelle tantt l'accent latin, tantt la grce attique, tantt l'pret toscane. Mon habitude des patois latins parls uniquement par moi jusqu' l'ge de douze ans, dans les montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible. C'taient quelques vers lyriques; ils me plurent, mais sans m'enivrer: le gnie du jeune homme n'tait pas l; le cadre tait trop troit pour son me; il lui fallait, comme Jasmin, cet autre chanteur sans langue, son pope pour se rpandre. Il retournait dans son village pour y recueillir, auprs de sa mre et ct de ses troupeaux, ses dernires inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers exemplaires de son pome; il sortit. IV Quand il fut dans la rue, je demandai Adolphe Dumas quelques dtails sur ce jeune homme; Dumas pouvait d'autant mieux les donner qu'il est lui-mme un enfant d'_Eyragues_ (Eyragues est un village deux pas de Maillane, patrie de Frdric Mistral). Mais Dumas est un dserteur de la langue de ses pres, qui a prfr l'idiome chtr et lch de la Seine l'idiome sauvage et libre du Rhne. Il en a des remords cuisants dans le coeur, et il pleure quand il entend un cho provenal travers les oliviers de son hameau. Cet enfant, me dit-il, est n Maillane, village situ trois lieues d'Avignon, entre le lit de la Durance, ce torrent de Provence, et la chane de montagnes qu'on appelle les Alpines; la grande route romaine qui menait Arles courait au pied des Alpines et traversait Maillane. Cette valle est d'un aspect la fois grec et romain; c'est un cirque comme celui d'Arles, dont les monticules dgrads des Alpines sont les gradins. Le ciel azur du Midi est coup crment par ces rochers; ce firmament a ces tristesses splendides qui sont le caractre de la Sabine ou des Abruzzes. Cet horizon trempe les hommes dans la lumire et dans la rverie. L'inspiration plane comme les aigles au-dessus des rochers dans le ciel. La maison paternelle de ce jeune homme, maison de paysan riche, entoure d'tables pleines, de vignes, de figuiers, d'oliviers, de champs de courges et de mas, est adosse au village, et regarde par ses fentres basses les grises montagnes des Alpines, o paissent ses chvres et ses moutons. Son pre, comme tous les riches cultivateurs de campagne qui rvent follement pour leur fils une condition suprieure, selon leur vanit, la vie rurale, fit tudier son fils Aix et Avignon pour en faire un avocat de village. C'tait une ide fausse, quoique paternelle; heureusement la Providence la trompa: le jeune homme tudiait le grec, le latin, le grimoire de jurisprudence par obissance; mais la veste de velours du paysan provenal et ses gutres de cuir tann lui paraissaient aussi nobles que la toge rpe du trafiquant de paroles, et, de plus, le souvenir mordant de sa jeune mre, qui l'adorait et qui pleurait son absence, le rappelait sans cesse ses oliviers de Maillane. Son pre mourut avant l'ge; le jeune homme se hta de revenir la maison pour aider sa mre et son frre gouverner les tables, faire les huiles et cultiver les champs. Il se hta aussi d'oublier les langues savantes et importunes dont on avait obsd sa mmoire et la chicane dont on avait sophistiqu son esprit. Comme un jeune olivier sauvage dont les enfants ont barbouill en passant le tronc d'ocre et de chaux, Mistral rejeta cette mauvaise corce; il reprit sa teinte naturelle, et il clata dans son tronc et dans ses branches de toute sa sve et de toute sa libert, en pleine terre, en plein soleil, en pleine nature. Il se sentait pote sans savoir ce que c'tait que la posie; il avait une langue harmonieuse sur les lvres sans savoir si c'tait un patois; cette langue de sa mre tait, son gr, la plus dlicieuse, car c'tait celle o il avait t bni, berc, aim, caress par cette mre. Il avait le loisir du pote dans les longues soires de l'table, aprs les boeufs rattachs la crche ou sous l'ombre des maigres buissons de chnes verts, en gardant de l'oeil les taureaux et les chvres; il tait de plus encourag chanter je ne sais quoi, dans cette langue adore de Provence, par quelques amis plus lettrs que lui, qui l'avaient connu et pressenti Aix ou Avignon pendant ses tudes, et qui venaient quelquefois le visiter chez sa mre pendant la vendange des raisins ou des olives. De ce nombre tait Romanille, d'Avignon, pote provenal d'un haut atticisme dans sa langue; de ce nombre aussi tait Adolphe Dumas, qui tait n dans les ruines d'un couvent de chartreux, sous un rocher de la Durance, et qui en avait respir l'asctisme d'anachorte chrtien du temps de saint Jrme. La mre de Mistral, me racontait hier Adolphe Dumas, nous servait table, son fils et moi, debout, comme c'est la coutume des riches matrones de Provence en prsence de leurs maris et de leurs fils. Je vois encore d'ici ses belles longues mains blanches, sortant d'une manche de toile fine retrousse jusqu'aux coudes, pour nous tendre les mets qu'elle avait elle-mme prpars ou pour remplacer les cruches de vin quand elles taient vides. --Asseyez-vous donc avec nous, Madame Mistral, lui disais-je, tout honteux d'tre servi par cette belle veuve arlsienne, semblable une reine de la Bible ou de l'Odysse. Oh! non, Monsieur, rpondait-elle en rougissant, ce n'est pas la coutume Maillane; nous savons que nous sommes les femmes de nos maris et les mres de nos fils, mais aussi les servantes de la maison. Ne prenez pas garde! Et elle s'en allait modestement manger debout un morceau de pain et d'agneau sur le coin du dressoir, o brillaient, comme de l'acier fin, ses grands plats d'tain, polis chaque samedi par ses servantes. Cette mre vit encore; elle n'a que quelques rares cheveux blancs comme une frange de fil de la Vierge rapporte du verger sous sa coiffe; elle n'aspire qu' trouver bientt une Rbecca au puits pour son cher enfant. Voil toute l'histoire du jeune villageois de Maillane; cette histoire tait ncessaire pour comprendre son pome. Son pome, c'est lui, c'est son pays, c'est la Provence aride et rocheuse, c'est le Rhne jaune, c'est la Durance bleue, c'est cette plaine basse, moiti cailloux, moiti fange, qui surmonte peine de quelques pouces de glaise et de quelques arbres aquatiques les sept embouchures marcageuses par lesquelles le Rhne, frre du Danube, serpente, troubl et silencieux, vers la mer, comme un reptile dont les cailles se sont recouvertes de boue en traversant un marais; c'est son soleil d'une splendeur d'tain calcinant les herbes de la Camargue; ce sont ses grands troupeaux de chevaux sauvages et de boeufs maigres, dont les ttes curieuses apparaissent au-dessus des roseaux du fleuve, et dont les mugissements et les hennissements de chaleur interrompent seuls les mornes silences de l't. C'est ce pays qui a fait le pome: on peint mal ce qu'on imagine, on ne chante bien que ce que l'on respire. La Provence a pass tout entire dans l'me de son pote; _Mireille_, c'est la transfiguration de la nature et du coeur humain en posie dans toute cette partie de la basse Provence comprise entre les Alpines, Avignon, Arles, Salon et la mer de Marseille. Cette lagune est dsormais imprissable: un Homre champtre a pass par l. Un pays est devenu un livre; ouvrons le livre, et suivez-moi. V Donc, il y a six jours que la poste du soir m'apporta un gros et fort volume intitul _Mireo_: c'est le nom provenal de _Mireille_. Ce livre tait le tribut de souvenir que le pote dcouvert par Adolphe Dumas m'avait promis l't dernier. J'ouvris nonchalamment le volume, je vis des vers. J'ai l'me peu potique en ce moment; je lutte dans une fivre continuelle avec une catastrophe domestique qui, si elle s'achve, entranera malheureusement bien d'autres que moi. Mon devoir consciencieux est de lutter mort contre les iniquits, les humiliations, les calomnies, les avanies de toute nature dont la France me dshonore et me travestit en retour de quelques erreurs peut-tre, mais d'un dvouement, corps, me et fortune, qui ne lui a pas manqu dans ses jours de crise, elle. Chaque soir je me couche en dsirant que ce jour honteux soit le dernier; chaque matin je me rveille en me disant moi-mme: Reprends coeur, bois ton amertume; lutte encore, car, si tu faiblis un moment ou si tu quittes ta patrie en abandonnant tes cranciers des terres que nul n'ose acheter, ta lchet perdra ceux que tu dois sauver; tu es leur otage, ne t'enfuis pas; sois le _Rgulus_ de leur salut. La France, qui te raille et qui t'outrage aujourd'hui, t'entendra peut-tre demain. Encore un jour! Voil mes jours. VI Je rejetai donc le volume sur la chemine, et je me dis: Je n'ai pas le coeur aux vers: un autre temps! Cependant, quand l'heure du sommeil ou de l'insomnie fut venue, je pris, par distraction, le volume sur la tablette de la chemine, et je l'emportai sous le bras dans ma chambre. Je le jetai sur mon lit, j'allumai ma lampe, et, comme je n'arrive plus jamais quelques heures de sommeil que par la fatigue des yeux sur un livre, je rouvris le livre et je lus. Cette nuit-l je ne dormis pas une minute. Je lus les douze chants d'une haleine, comme un homme essouffl que ses jambes fatigues emportent malgr lui d'une pierre milliaire l'autre, qui voudrait se reposer, mais qui ne peut s'asseoir. Je pourrais retourner le vers clbre de Dante dans l'pisode de _Franoise de Rimini_, et dire, comme Francesca: ce passage nous fermmes le livre et nous ne lmes pas plus avant! Moi j'en lus jusqu' l'aurore, je relus encore le lendemain et les jours suivants! Et maintenant relisons, si vous voulez, une troisime fois ensemble; je vais feuilleter page page ce divin pome pique du coeur de la Chlo moderne avec vous; vous jugerez si le charme qui m'a saisi cette lecture vient de mon imagination ou du gnie de ce jeune Provenal. coutez! Mais d'abord sachez que tout le rcit est crit, peu prs comme les chants du Tasse, en stances rimes de sept vers ingaux dans leur rgularit. Ces stances sonnent mlodieusement l'oreille, comme les grelots d'argent aux pieds des danseuses de l'Orient. Les vers varient leurs hmistiches et leur repos pour laisser respirer le lecteur; ils se relvent aux derniers vers de la stance pour remettre l'oreille en route et pour dire, comme le coursier de Job: Allons! Ces vers sont mles comme le latin, femelles comme l'italien, transparents pour le franais, comme des mots de famille qui se reconnaissent travers quelque diffrence d'accent. Je pourrais vous les donner ici dans leur belle langue originale, mais j'aime mieux vous les traduire en m'aidant de la nave traduction en pur franais classique faite par le pote lui-mme. Nul ne sait mieux ce qu'il a voulu dire; notre franais nous serait un miroir terne de son oeuvre: le sien lui est un miroir vivant. nous deux, nous rpondrons mieux aux ncessits des deux langues. Lisons donc: c'est moi qui parle, mais c'est lui qui chante. Ne vous tonnez pas de la simplicit antique et presque triviale du dbut: il chante pour le village, avec accompagnement de la flte au lieu de la lyre. Arrire la trompette de l'pope hroque! C'est l'pope des villageois, c'est la muse de la veille qu'il invoque. Je chante une fille de Provence et les amours de jeune ge travers la _Crau_, vers le bord de la mer, dans les grands champs de bl... Bien que son front ne resplendt que de sa fracheur, bien qu'elle n'et ni diadme d'or, ni mantelet de soie tiss Damas, je veux qu'elle soit leve en honneur comme une reine et clbre avec amour par notre pauvre langue ddaigne; car ce n'est que pour vous que je chante, ptres des collines de Provence, et pour vous autres, habitants rustiques de nos _mas_. (Les _mas_ sont les fermes isoles des plaines d'Arles et de la Crau.) L'invocation au Christ n parmi les pasteurs continue pendant trois strophes; le pote, dans une comparaison ingnieuse et simple, demande Dieu d'atteindre au sommet de l'olivier la branche haute o gazouillent le mieux les chantres de l'air, la _branche des oiseaux_. Puis il dcrit ainsi le lieu de la scne, description fidle comme si elle tait reflte dans les eaux du Rhne qui coule sous la berge du pauvre vannier parmi les osiers. Au bord du Rhne, entre les grands peupliers et les saules touffus de la rive, dans une pauvre cabane ronge par l'eau, un vannier demeurait avec son fils unique; ils s'en allaient aprs l'hiver, de ferme en ferme, raccommoder les corbeilles rompues et les paniers trous. Le pre et le fils, s'en allant ainsi de compagnie au printemps offrir leur service de _mas_ en _mas_, voient venir un orage et s'entretiennent des granges les plus hospitalires o ils pourraient trouver sous les meules de paille un abri contre la pluie et la nuit. Pre, dit Vincent, c'est le nom du fils, apprenti de son pre, combien fait-on de charrues au mas des _Micocoules_, que je vois l-bas blanchir entre les mriers?--Six, rpond le pre.--Ah! c'est donc l, reprend l'adolescent, un des plus forts domaines de la _Crau_? --Je le crois bien, continue le vannier; ne vois-tu pas leur verger d'oliviers, entre lesquels serpentent des rubans de vignes tranantes et de ples amandiers? Il y a, dit-on, autant d'avenues d'oliviers dans le domaine qu'il y a de jours dans l'anne, et chacune de ces avenues compte autant de pieds d'arbres qu'il y a d'avenues. --Par ma foi! dit le fils, que d'_oliveuses_ il faut avoir dans la saison pour cueillir tant d'olives!--Ne t'inquite pas, rpond le vieux vannier; quand viendra la Toussaint, les filles des beaux villages de Provence qui se louent pour la vendange des oliviers, tout en chantant sur les branches, te rempliront jusqu' la gorge les sacs et les _linceux_ d'olives roses et amygdalines! Et le vannier, qu'on appelait matre Ambroise, continuait de discourir avec son enfant; et le soleil, qui sombrait derrire les collines, teignait des plus belles couleurs les lgres nues; et les laboureurs, assis sur leurs boeufs accoupls par le joug et tenant leurs aiguillons la pointe en l'air, revenaient lentement pour souper; et la nuit _sombrissait_ l-bas sur les marcages. --Allons! allons! dit encore Vincent, dj j'entrevois dans l'aire le fate arrondi de la meule de paille. Nous voici l'abri; c'est l que foisonnent les brebis.--Ah! dit le pre, pour l't elles ont le petit bois de pins, pour l'hiver, la plaine caillouteuse. Oh! oh! tout y est, dans ce domaine! --Et toutes ces grandes touffes d'arbres qui font ombre sur les tuiles, et cette belle fontaine qui coule en un vivier, et ces nombreuses ruches d'abeilles que chaque automne dpouille de leur miel et de leur cire, et qui, au renouveau du mois de mai, suspendent cent essaims aux grands micocouliers! --Et puis, en toute la terre, pre, ce qui me parat encore le plus beau, interrompit Vincent, c'est la fille du _mas_, celle qui, s'il vous en souvient, mon pre, nous fit, l't dernier, faire pour la maison deux corbeilles de cueilleur d'olives et remettre deux anses son petit panier. VII Ils arrivent. La jeune fille venait de donner les feuilles de mrier ses vers soie, et, sur le seuil de la grange, elle allait, la rose du soir, tordre un cheveau de fil. La fille _Mireille_ et les trangers se saluent dans les termes de cette simple et modeste familiarit, politesse du coeur de ceux qui n'ont pas de temps perdre en vains discours. Ils demandent l'hospitalit, non du toit, mais des bords de la meule de paille, pour passer la nuit. Et avec son fils, chante le pote, le vannier alla s'asseoir sur un rouleau de pierre qui sert aplanir le sillon aprs le labour; et ils se mirent, sans plus de paroles, tresser eux deux une manne commence, et tordre et entre-croiser vigoureusement les fils flexibles arrachs de leur faisceau dnou de forts osiers. Vincent touchait ses seize ans. Le pote trace rapidement en traits proverbiaux du pays le portrait du beau villageois ambulant et son caractre. Pendant que le pote dcrit, le soir tombe; les ouvriers rentrent des champs; la belle _Mireille_ (la fille du _mas_) apporte, pour faire souper au frais ses travailleurs, sur la table de pierre, la salade de lgumes, et, du large plat chavirant sous le poids, chaque valet de la ferme tirait dj pleine cuillre de buis les fves; et le vieillard et son fils continuaient tresser l'osier l'cart. --Eh bien! voyons, leur dit un peu brusquement Ramon, le riche matre du domaine et l'heureux pre de _Mireille_, allons! laissez l la corbeille. Ne voyez-vous pas natre les toiles? Mireille, apporte les cuelles. Allons! table! car vous devez tre las. --Eh bien! allons! dit le vannier; et ils s'avancrent vers un bout de la table de pierre et se couprent du pain. Mireille, leste et accorte, assaisonna pour eux un plat de fverolles avec l'huile des oliviers, et vint ensuite en courant l'avancer vers eux de sa belle main. Le portrait de Mireille, trac en courant par le pote, en cinq ou six traits emprunts la nature rurale, rappelle la Sulamite, dans le cantique amoureux de Salomon. Son visage fleur de joues avait deux fossettes; sa poitrine, qui commenait se soulever, tait une pche double et pas mre encore. Gaie, foltre et un peu sauvage, ah! si dans un verre d'eau vous aviez vu cette gentillesse et cette grce refltes, d'un trait vous l'auriez bue! Quelle expression neuve, nave et passionne, qu'aucune langue n'avait encore ou trouve ou ose! Aprs le repas, les ouvriers et Mireille prient le vieux vannier de leur chanter un des chants clbres dans la contre, dont il charmait autrefois les veilles.--Ah! rpond-il, de mon temps j'tais un chanteur, c'est vrai, mais les miroirs aujourd'hui sont briss! Mireille insiste.--Belle enfant, lui dit-il, ma voix n'est plus qu'un pi gren, mais pour vous complaire je chanterai. Aprs avoir vid son verre plein de vin, le vannier chante. VIII Que chante-t-il? Un chant militaire, une campagne navale du hros de la Provence, le bailli de Suffren, dans l'Inde. La chanson est un vritable pome hroque, crit avec la poudre et le sang sur le pont d'un vaisseau dmt par le canon. C'est la patrie et la gloire au point de vue du peuple marin des ctes provenales: le pote n'embouche pas moins bien le clairon que la flte. L'auditoire enthousiasm oublie d'abreuver les six paires de boeufs dans la rigole d'eau courante. la fin tout le monde se retire en rptant la cantate du vannier, autrefois matelot sur le vaisseau de Suffren. Mireille et Vincent, le fils du chanteur, restent seuls, attards et jaseurs, sur le seuil de la maison. Leur conversation est une glogue de Provence, et non de Mantoue. Tout est original dans le pome, parce que tout est n de la nature dans le pote. Ah! , Vincent, disait _Mireille_, quand tu as pris ta bourre d'osier sur tes paules pour aller et l raccommoder les corbeilles, en dois-tu voir, dans tes voyages, des vieux chteaux, des dserts sauvages, des villages, des ftes, des plerinages! Nous, nous ne sortons jamais de notre pigeonnier. --C'est bien vrai, Mademoiselle, dit le jeune apprenti; mais la soif s'tanche aussi bien par l'agacement d'une groseille aux dents que par l'eau de toute la cruche; et si, pour trouver de l'ouvrage, il faut essuyer les injures du temps, tout de mme le voyage a ses moments de plaisir, et l'ombre sur la route fait oublier le chaud. Le rcit que Vincent fait de ses voyages la jeune fille est incomparable en grce, en vrit, en nouveaut et cependant en posie. Quelques notes mal touffes d'amour qui s'ignore commencent tinter son insu dans la voix de l'enfant. Nous regrettons de tronquer ce long et dlicieux gazouillement de l'innocence et de l'amour; mais il faudrait tout copier: le pote a douze chants, nous n'avons qu'une heure. Devant le _mas_ des Micocoules, ainsi Vincent dployait tous les replis de sa mmoire; la rougeur montait ses joues, et son oeil noir jetait de douces lueurs dans la nuit. Ce qu'il disait des lvres, il le gesticulait avec ses bras, et sa parole coulait abondante comme une onde soudaine sur un regain du mois de mai. Les grillons chantant dans les mottes de terre plus d'une fois se turent comme pour couter; souvent les rossignols, souvent l'oiseau de nuit, dans le bois de pins, firent silence. Attentive et mue jusqu'au fond de son me, _Mireille_, assise sur un fagot de feuilles coupes, n'aurait pas ferm les yeux jusqu' la premire aube du jour. --Il me semble, dit-elle en se retirant pas lents vers sa mre, que, pour l'enfant d'un vannier, il parle merveilleusement bien! mre! c'est un plaisir d'aller dormir l'hiver, mais prsent, pour dormir, la nuit est trop claire. coutons-le, coutons encore; je passerais l'entendre ainsi mes veilles et ma vie. Et l finit le premier chant de _Mireille_. On sent que l'amour couve dans ces deux coeurs: on va le voir clore au deuxime chant. IX Que ne puis-je vous le transcrire tout entier! Les fils potiques sont si dlicats et si indissolublement ajusts dans la trame qu'en enlever un c'est faire cheveler la trame entire; citons-en plutt quelques passages au hasard, et par induction jugez de l'ensemble du chant. LA CUEILLETTE DES OLIVES. Chantez, chantez, _magnanarelles_ (filles qui cueillent les olives)! car la cueillette veut et inspire les chants.--Beaux sont les vers soie quand ils s'endorment de leur troisime somme; les mriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps rend alertes et gaies, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui drobent leur miel aux romarins des champs pierreux. En dfeuillant vos rameaux, chantez, chantez, _magnanarelles_! Mireille est la feuille un beau matin de mai; cette matine-l, pour pendeloques, ses oreilles, la foltre avait pendu deux cerises... Vincent, cette matine-l, passa par l de nouveau. son bonnet carlate, comme en ont les riverains des mers latines, il avait gentiment une plume de coq; et en foulant les sentiers il faisait fuir les couleuvres vagabondes, et des sonores tas de pierre avec son bton il chassait les cailloux. -- Vincent! lui cria Mireille du milieu des vertes alles, pourquoi passes-tu si vite? Vincent aussitt se retourna vers la plantation, et sur un mrier, perche comme une gaie coquillade, il dcouvrit la fillette, et vers elle vola joyeux. Eh bien! Mireille, vient-elle bien, la feuille?--Eh! peu peu tout rameau se dpouille.--Voulez-vous que je vous aide?--Oui! Pendant qu'elle riait l haut en jetant de foltres cris de joie, Vincent, frappant du pied le trfle, grimpa sur l'arbre comme un loir. Mireille, il n'a que vous, le vieux matre Ramon? Faites les branches basses; j'atteindrai les cimes, moi, allez! Et, de sa main lgre, celle-ci, trayant la rame: Cela garde d'ennui de travailler (avec) un peu de compagnie! Seule, il vous vient un nonchaloir! dit-elle. Moi de mme; ce qui m'irrite, rpondit le gars, c'est justement cela. Quand nous sommes l-bas, dans notre hutte, o nous n'entendons que le bruissement du Rhne imptueux qui mange les graviers, oh! parfois, quelles heures d'ennui! Pas autant l't; car, d'habitude, nous faisons nos courses l't, avec mon pre, de mtairie en mtairie. Mais quand le petit houx devient rouge (de baies), que les journes se font hivernales et longues les veilles, autour de la braise demi teinte, pendant qu'au loquet siffle ou miaule quelque lutin, sans lumire et sans grandes paroles, il faut attendre le sommeil, moi tout seul avec lui!... --La jeune fille lui dit vivement: Mais la mre, o demeure-t-elle donc?--Elle est morte!... Le garon se tut un petit moment, puis reprit: Quand Vincenette tait avec nous, et que, toute jeune, elle gardait encore la cabane, pour lors c'tait un plaisir!--Mais quoi? Vincent, Tu as une soeur?--Elle est servante du ct de Beaucaire, rpond-il. Elle n'est pas laide non plus, poursuit-il, ma soeur, mais combien tes-vous plus belle encore! ce mot Mireille laissa chapper la branche moiti cueillie. Oh! dit-elle Vincent... Chantez, chantez, magnanarelles! Il est beau le feuillage des mriers; beaux sont les vers soie quand ils s'endorment de leur troisime sommeil! Les mriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps rend gaies et rieuses, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui drobent leur miel dans les champs pierreux. X Ici Vincent, dans des stances timides et indirectes, compare la beaut de sa soeur celle de Mireille, et, chaque compliment qui l'tonne et la flatte, laissant de nouveau chapper la branche de l'olivier: Oh! voyez-vous ce Vincent! dit en rougissant Mireille. Et cependant le jour grandissait, et le soleil que les jeunes filles avaient devanc faisait fumer les brumes du matin sur les roches nues des Alpines. Oh! nous n'avons rien fait! Quelle honte! dit Mireille en regardant les mriers encore touffus de feuilles. Cet enfant dit qu'il est mont pour m'aider, et tout son travail ensuite est de me faire rire. --Eh bien! qui cueillera plus vite, Mademoiselle. Nous allons le voir. Et vite, de deux mains passionnes, ardentes l'ouvrage, ils tordent les branches, ils descendent les grands et petits rameaux. Plus de paroles, plus de repos (brebis qui ble perd sa dente d'herbe); le mrier qui les porte est l'instant dpouill tout nu! Ils reprirent cependant bientt haleine. (Dieu que la jeunesse est une belle chose!) En foulant ensemble la feuille dans le mme sac, une fois il arriva que les jolis doigts effils de la jeune _magnanarelle_ se rencontrrent par hasard emmls avec des doigts brlants, les doigts de Vincent. Elle et lui tressaillirent; leurs joues se colorrent de la fleur vermeille d'amour, et tous deux la fois, d'un feu inconnu, sentirent l'tincelle ardente s'chapper; mais, comme celle-ci avec effroi retirait sa main de la feuille, lui par le trouble encore tout mu: --Qu'avez-vous? dit-il; une gupe cache vous aurait-elle pique?--Je ne sais, rpondit-elle voix basse et en baissant le front. Et sans plus en dire chacun se met cueillir de nouveau quelque brindille; pourtant, avec des yeux malins en dessous, ils s'piaient qui rirait le premier.......... Mais lisez tout entier le passage qui suit cette rencontre involontaire des deux mains dans les feuilles. Le voil: XI Leur poitrine battait!... La feuille tomba, puis de nouveau, comme pluie; et puis, venu l'instant o ils la mettaient au sac, la main blanche et la main brune, soit dessein ou par bonheur, toujours venaient l'une vers l'autre, mmement qu'au travail ils prenaient grande joie. Chantez, chantez, magnanarelles, en dfeuillant vos rameaux!... Vois! vois! tout coup Mireille crie, Vois!--Qu'est-ce? Le doigt sur la bouche, vive comme une locustelle sur un cep, vis--vis de la branche o elle juche, elle indiquait du bras... Un nid... que nous allons voir! --Attends!... Et, retenant son souffle haletant, tel qu'un passereau le long des tuiles, Vincent, de branche en branche, a bondi vers le nid. Au fond d'un trou qui, naturellement, entre la dure corce, s'tait form, par l'ouverture les petits se voyaient, dj pourvus de plumes et remuant. Mais Vincent, qui, la branche tortue, vient de nouer ses jambes vigoureuses, suspendu d'une main, dans le tronc caverneux fouille de l'autre main. Un peu plus leve, Mireille alors, la flamme aux joues: Qu'est-ce? demande-t-elle avec prudence. Des pimparrins! De belles msanges bleues! Mireille clata de rire. coute, dit-elle, ne l'as-tu jamais ou dire? Lorsqu'on trouve deux un nid au fate d'un mrier ou de tout arbre pareil, l'anne ne passe pas qu'ensemble la sainte glise ne vous unisse... Proverbe, dit mon pre, est toujours vridique. Oui, rplique Vincent; mais il faut ajouter que cet espoir ne peut se fondre si, avant d'tre en cage, s'chappent les petits.--Jsus, mon Dieu! prends garde! cria la jeune fille, et, sans retard, serre-les avec soin, car cela nous regarde! Ma foi! rpond ainsi le jouvenceau, Le meilleur endroit pour les serrer serait peut-tre votre corsage...--Tiens! oui, donne! c'est vrai!... Le garon aussitt plonge sa main dans la cavit de l'arbre; et sa main, qui retourne pleine, en tire quatre du creux. Bon Dieu! dit Mireille en tendant la main, oh! combien?... --La gentille niche! Tiens! tiens! pauvres petits, un bon baiser! Et, folle de plaisir, de mille doux baisers elle les dvore et les caresse. Puis avec amour doucement les coule sous son corsage qui enfle.--Tiens! tiens! tends la main derechef, cria Vincent. --Oh! les jolis petits! Leurs ttes bleues ont de petits yeux fins comme des aiguilles! Et vite encore dans la blanche et lisse prison elle cache trois msanges; et chaudement, dans le sein de la jeune fille, la petite couve, qui se blottit, croit qu'on l'a remise au fond de son nid. --Mais tout de bon, Vincent, y en a-t-il encore?--Oui! sainte Vierge! Vois! tout l'heure je dirai que tu as la main fe!--Eh! bonne fille que vous tes! les msanges, quand vient la Saint-Georges, elles font dix, douze oeufs et mme quatorze, maintes fois!... Mais tiens! tiens! tends la main, les derniers clos! Et vous, beau creux, adieu! XII peine le jeune homme se dcroche, peine celle-ci arrange les oiseaux bien dlicatement dans son fichu fleuri... Aie! aie! aie! d'une voix chatouilleuse fait soudain la pauvrette. Et, pudique, sur la poitrine elle se presse les deux mains. Aie! aie! aie! je vais mourir! Ho! pleurait-elle, ils m'gratignent! Aie! m'gratignent et me piquent! Cours vite, Vincent, vite!... C'est que, depuis un moment, vous le dirai-je? dans la cachette grand et vif tait l'moi. Depuis un moment, dans la bande aile avaient, les derniers clos, mis le bouleversement. Et, dans l'troit vallon, la foltre multitude, qui ne peut librement se caser, se dmenant des griffes et des ailes, faisait, dans les ondulations, culbutes sans pareilles: faisait, le long des talus, mille belles roulades. Aie! aie! viens les recevoir! vole! lui soupirait-elle. Et, comme le pampre que le vent fait frissonner, comme une gnisse qui se sent pique par les frelons, ainsi gmit, bondit et se ploie l'adolescente des Micocoules.... Lui pourtant a vol vers elle... Chantez en dfeuillant; En dfeuillant vos rameaux, chantez, _magnanarelles_! Sur la branche o Mireille pleure, lui pourtant a vol. Vous le craignez donc bien le chatouillement? lui dit-il de sa bouche amie. Eh! comme moi, dans les orties, si, nu pieds, maintes fois il vous fallait vaguer! Comment feriez-vous? Et, pour dposer les oisillons qu'elle a dans son corsage, il lui offre en riant son bonnet de marin. Dj Mireille, sous l'toffe que la niche rendait bouffante, envoie la main, et dans la _coiffe_ dj, une une, rapporte les msanges. Dj, le front baiss, pauvrette! et dtourne un peu de ct, dj le sourire se mlait ses larmes; semblablement la rose qui, le matin, des liserons mouille les clochettes lourdes, et roule en perles, et s'vapore aux premires clarts... Et sous eux voil que la branche tout coup clate et se rompt!... Au cou du vannier la jeune fille effraye, avec un cri perant, se prcipite et enlace ses bras; et du grand arbre qui se dchire, en une rapide virevolte, ils tombent, serrs comme deux jumeaux sur la souple ivraie... Frais zphirs (vent), largue et (vent) grec, qui des bois remuez le dais, sur le jeune couple que votre murmure un petit moment mollisse et se taise! Folles brises, respirez doucement! Donnez le temps que l'on rve, le temps qu' tout le moins ils rvent le bonheur! Toi qui gazouilles dans ton lit, va lentement, va lentement, petit ruisseau parmi tes galets sonores; ne fais pas tant de bruit, car leurs deux mes sont dans le mme rayon de feu, parties comme une ruche qui essaime... Laissez-les se perdre dans les airs pleins d'toiles! Mais elle, au bout d'un instant, se dlivra du danger. Moins ples sont les fleurs du cognassier. Puis ils s'assirent sur le talus, l'un prs de l'autre se mirent, un petit moment se regardrent, et voici comment parla le jeune homme aux paniers: XIII Vous tes-vous point fait de mal, Mireille!... honte de l'alle! arbre du diable! arbre funeste qu'on a plant un vendredi! que le marasme s'empare de toi! que l'artison te dvore, et que ton matre te prenne en horreur!--Mais elle, avec un tremblement qu'elle ne peut arrter: Je ne me suis pas, dit-elle, fait de mal, nenni! Mais, telle qu'un enfant dans ses langes qui parfois pleure et ne sait pourquoi, j'ai quelque chose, dit-elle, qui me tourmente; cela m'te le voir et l'our; mon coeur en bout, mon front en rve, et le sang de mon corps ne peut rester calme. Peut-tre, dit le vannier, est-ce la peur que votre mre ne vous gronde pour avoir mis trop de temps la _feuille_? Comme moi, quand je m'en venais l'heure indue, dchir, barbouill comme un Maure, pour tre all chercher des mres.--Oh! non, dit Mireille; autre peine me tient. Mireille, enfin, aprs un naf interrogatoire, finit par avouer Vincent qu'elle l'aime! Oh! dit l'humble enfant du vannier, ne vous jouez pas ainsi de moi, Mademoiselle! Vous la reine des Micocoules! moi le fils vagabond du vannier! L'aveu n'est pas moins involontaire et pas moins franc sur les deux bouches. Eh bien! je le dirai une fois aussi, Mireille, je t'aime! Je t'aime tellement que si tu disais: Je veux une toile, il n'est ni traverse de mers, ni forts, ni torrents en fureur, ni bourreau, ni feu, ni fer qui m'arrtent. Au sommet des pics des montagnes, l o la terre touche le ciel, j'irais la cueillir, et dimanche tu l'aurais pendue ton cou. Mais, la plus belle de toutes! plus j'y pense, plus, hlas! je sens que je me fais illusion. J'ai vu une fois un figuier dans mon chemin, cramponn la roche nue, contre la grotte de Vaucluse, si maigre, hlas! qu' peine aux lzards gris il donnait autant d'ombre qu'une touffe de jasmin. Jusqu' ses racines une seule fois par an vient clapoter l'onde d'une source voisine, et l'arbuste avide se penche pour boire autant qu'il peut au flot abondant qui monte ses pieds pour le dsaltrer. Cela lui suffit toute une anne pour vivre. Cela s'applique moi, Mireille! aussi juste que la pierre la bague! Car je suis le figuier, Mireille, toi la fontaine!... L'entretien s'attendrit entre les deux enfants; au moment o il va s'exalter jusqu'au dlire, on entend la voix grondeuse d'une vieille femme. Les vers soie, midi, n'auront donc point de feuilles manger? dit-elle. Au sommet touffu d'un pin tout retentissant d'un joyeux tumulte d'oiseaux, une vole de passereaux qui s'abat remplit quelquefois l'air d'un gai ramage l'heure o frachit le soir; mais si tout coup d'un glaneur qui les guette la pierre lance tombe sur la cime de l'arbre, de toute part, effarouchs dans leurs bats, la vole s'enfuit dans le bois. Ainsi, troubl dans son bonheur, le couple innocent s'enfuit dans la lande, elle vers la maison, son faisceau de feuilles sur la tte, lui immobile, la regardant de loin courir dans le bl. Et ainsi finit ce second chant, une des plus suaves idylles laquelle on ne peut rien comparer que les gmissements les plus chastes du Cantique des Cantiques. Il y respire une puret d'images, une verve de bonheur, une jeunesse de coeur et de gnie qui ne peuvent avoir t crites que par un pote de vingt ans. La terre y tourne sous les pas, le coeur y bondit dans la poitrine comme dans une ronde de villageois sous les mriers de la Crau ou sous les chtaigniers de Sicile. posie d'un vrai pote! tu es le rajeunissement ternel des imaginations, la Jouvence du coeur. XIV Le troisime chant s'ouvre par une description la fois biblique, homrique et virgilienne d'une assemble de matrones arlsiennes dans une magnanerie, occupes, tout en jasant, faire monter les vers soie rveills sur les brindilles de mriers pour y filer leurs berceaux transparents. Mireille va et vient dans la foule, semblable la jeune me de la maison et de la saison. Elle rougit de quelques propos de jeunes filles, ses compagnes, qui parlent de leurs fiancs sans se douter qu'elle a choisi le sien; elle va cacher sa rougeur subite la cave sous prtexte d'aller chercher la flasque de vin des Micocoules. Les jeunes filles, animes par la goutte de vin, jasent comme des colombes roucoulent; une, entre autres, en supposant par badinage qu'elle a pous un fils de roi de la contre, fait, en contemplant son pays du haut de sa tour, une gographie splendide de la belle Provence. coutez: Je verrais, disait-elle, mon gai royaume de Provence, tel qu'un clos d'orangers, devant moi s'panouir, avec sa mer bleue mollement tendue sous ses collines et ses plaines, et les grandes barques pavoises cinglant pleine voile au pied du chteau d'If. Et le mont Ventoux que laboure la foudre, le Ventoux, qui, vnrable, lve sur les montagnes blotties au-dessous de lui sa blanche tte jusqu'aux astres, tel qu'un grand et vieux chef de pasteurs qui, entre les htres et les pins sauvages, accot de son bton, contemple son troupeau. Et le Rhne, o tant de cits, pour boire, viennent la file, en riant et chantant, plonger leurs lvres tout le long; le Rhne, si fier dans ses bords, et qui, ds qu'il arrive Avignon, consent pourtant s'inflchir pour venir saluer Notre-Dame des Doms. Et la Durance, cette chvre ardente la course, farouche, vorace, qui ronge en passant et cades et argousiers; la Durance, cette fille smillante qui vient du puits avec sa cruche, et qui rpand son onde en jouant avec les gars qu'elle trouve par la route, etc. XV L'une des compagnes de Mireille dcouvre que la jeune fille des Micocoules a caus en secret avec Vincent, l'enfant aux pieds nus; on raille Mireille. Une matrone prend sa dfense et raconte, pour les faire taire, aux mdisantes une lgende provenale qui fait rentrer la raillerie dans leurs bouches. Lisez cela. Il tait un vieux ptre, dit-elle; il avait pass toute sa vie seul et sauvage dans l'pre _Lubron_, gardant son troupeau. Enfin, sentant son corps de fer ployer vers le cimetire, il voulut, comme c'tait son devoir, se confesser l'ermite de Saint-Eucher. Il avait tout oubli dans son isolement, depuis ses premires Pques jusqu' ses prires. De sa cabane il monta donc l'ermitage, et, devant l'ermite, il s'agenouilla, courbant le front terre. De quoi vous accusez-vous, mon frre? dit le chapelain. Hlas! rpondit le vieillard, voici ce dont je m'accuse: Une fois, dans mon troupeau, une bergeronnette, qui est un oiseau ami des bergers, voletait... Par malheur je tuai avec un caillou la pauvre hoche-queue! S'il ne le fait dessein cet homme doit tre idiot, pensa l'ermite... Et aussitt, brisant la confession: Allez suspendre cette perche, lui dit-il en tudiant son visage, votre manteau; car je vais maintenant, mon frre, vous donner la sainte absolution. La perche que le prtre, afin de l'prouver, lui montrait, tait un rayon de soleil qui tombait obliquement dans la chapelle. De son manteau le bon vieux ptre se dcharge, et, crdule, en l'air le jette... Et le manteau resta suspendu au rayon clatant. --Homme de Dieu! s'cria l'ermite... Et aussitt de se prcipiter aux genoux du saint ptre, en pleurant _chaudes larmes_. Moi! se peut-il que je vous absolve? Ah! que l'eau pleuve de mes yeux! et sur moi que votre main s'tende, car c'est vous qui tes un grand saint, et moi le pcheur. Et cela vous fait voir, jeune langue, qu'il ne faut jamais se moquer de l'habit. Comme un grain de raisin (je l'ai vu), notre jeune matresse est devenue vermeille ds que le nom de Vincent a t prononc. Voyons, belle enfant, l est quelque mystre.--Je veux, dit Mireille, me cacher en un couvent de nonnes la fleur de mes ans plutt que de me laisser unir un poux. On rit, on se moque de son serment. Cela amne la belle Nore chanter la ballade provenale de _Magali_. Et telles, comme, quand une cigale grince dans un sillon son chant d't, toutes les autres cigales en choeur reprennent son mme chant, telles les jeunes filles en choeur rptaient toutes ensemble le refrain de la ballade de Nore. Voici la ballade: XVI Magali, ma tant aime, mets la tte la fentre; coute un peu cette srnade de violon et de tambourin! Le ciel est l-haut, plein d'toiles; le vent tombe, mais les toiles en te voyant pliront. --Pas plus que du murmure des branches de ton aubade je me soucie. Mais je m'en vais dans la mer blonde me faire anguille de rocher. Magali, si tu te fais le poisson de l'onde, moi, pcheur je me ferai; je te pcherai. --Oh! mais si tu te fais pcheur, quand tu jetteras tes filets je me ferai l'oiseau qui vole, je m'envolerai dans les landes. Magali, si tu te fais l'oiseau de l'air, je me ferai, moi, le chasseur; je te chasserai. --Aux perdreaux, aux becs-fins, si tu viens tendre tes lacets, je me ferai, moi, l'herbe fleurie, et me cacherai dans les prs vastes. Magali, si tu te fais la marguerite, je me ferai, moi, l'eau limpide; je t'arroserai. --Si tu te fais l'onde limpide, je me ferai, moi, le grand nuage, et promptement m'en irai ainsi en Amrique, l-bas, bien loin! Magali, si tu t'en vas aux lointaines Indes, je me ferai, moi, le vent de mer; je te porterai. --Si tu te fais le vent marin, je fuirai d'un autre ct; je me ferai l'ardeur du grand soleil qui fond la glace. Magali, si tu te fais l'ardeur du soleil, je me ferai, moi, le vert lzard, et te boirai. --Si tu te fais la salamandre qui se cache sous le hallier, je serai, moi, la lune pleine, qui claire les sorciers la nuit. -- Magali, si tu te fais lune sereine, je me ferai, moi, belle brume; je t'envelopperai. --Mais si la belle brume m'enveloppe, pour cela tu ne me tiendras pas; moi, belle rose virginale, je m'panouirai dans le buisson. Magali, si tu le fais la rose belle, je me ferai, moi, le papillon; je m'enivrerai de toi. --Va, poursuivant, cours, cours! jamais, jamais tu ne m'atteindras. Moi, de l'corce d'un grand chne je me vtirai dans la fort sombre. Magali, si tu te fais l'arbre des mornes, je me ferai, moi, la touffe de lierre; je t'embrasserai. --Si tu veux me prendre bras le corps, tu ne saisiras qu'un vieux chne... je me ferai blanche nonnette du monastre du grand saint Blaise. Magali, si tu te fais nonnette blanche, moi, prtre, je te confesserai et je t'entendrai. L les femmes tressaillirent, les cocons roux tombrent des mains, et elles criaient Nore: Oh! dis ensuite ce que fit, tant nonnain, Magali, qui dj, pauvrette, s'est faite chne et fleur aussi, lune, soleil et nuage, herbe, oiseau et poisson. De la chanson, reprit Nore, je vais vous chanter ce qui reste. Nous en tions, s'il m'en souvient, l'endroit o elle dit que dans le clotre elle va se jeter, et o l'ardent chasseur rpond qu'il y entrera comme confesseur.... Mais de nouveau voyez l'obstacle qu'elle oppose. --Si du couvent tu passes les portes, tu trouveras toutes les nonnes autour de moi errantes, car en suaire tu me verras. Magali, si tu te fais la pauvre morte, adoncques je me ferai la terre; l je t'aurai. --Maintenant je commence enfin croire que tu ne me parles pas en riant. Voil mon annelet de verre pour souvenir, beau jouvenceau. Magali, tu me fais du bien!... Mais, ds qu'elles t'ont vue, Magali, vois les toiles, comme elles ont pli! XVII Nore se tait; nul ne disait mot. Tellement bien Nore chantait que les autres, en mme temps, d'un penchement de front l'accompagnaient, sympathiques, comme les touffes de souchet qui, pendantes et dociles, se laissent aller ensemble au courant d'une fontaine. Et vous, lecteur, que dites-vous de ce chant de Nore? Y a-t-il dans les ballades de Schiller ou de Goethe une parabole d'amour comparable par sa candeur et sa gaiet tendre cette parabole villageoise du berger et du pote de Maillane? Cette ballade finit le troisime chant; elle vous laisse dans le coeur et dans l'oreille un cho de musette prolong travers les myrtes de la Calabre. Et vous tes tout surpris, avec le sourire sur les lvres, de trouver une larme sur votre main. Chantons-nous ainsi dans nos villes? XVIII Les demandes de la main de Mireille son pre par ses prtendants remplissent le quatrime chant. C'est la situation de Pnlope transporte du palais au village, c'est Ithaque au mas des Micocoules. Mais, si la situation est analogue, les dtails sont tous originaux; la nature forme des ressemblances, jamais de copies. Quand vient la saison, dit le pote, o les violettes closent par touffes dans les vertes pelouses, les couples amoureux ne manquent pas pour aller les cueillir l'ombre; quand vient le temps o la mer agite apaise sa fire poitrine et respire lentement de toutes ses mamelles, les prames et les barques ne manquent pas pour aller sur l'aile des rames s'parpiller sur la mer tranquille; quand vient le temps o l'essaim des jeunes vierges fleurit parmi les femmes, les poursuivants ne manquent ni dans la Crau, ni dans les manoirs des chtelains, ni au mas des Micocoules. Il en vint trois: un gardien de cavales, un pasteur de gnisses, un berger de brebis, tous les trois jeunes et beaux. Le cortge d'nes, de boucs, de bliers, de chvres, de chevrettes et de petits chevreaux, descendant des montagnes du Dauphin dans la Crau aux sons des clochettes appendues au cou des bliers conducteurs et suivi du ptre envelopp de son lourd manteau, est une de ces scnes calques sur les flancs des montagnes, aux rayons d'un soleil d'automne. Le pasteur, environn de ses chiens blancs et normes, passe avec orgueil cette revue de ses richesses au dfil des monts dans la plaine. Alari, ce riche possesseur des troupeaux ambulants, aborde Mireille sur le seuil du _mas_, sous prtexte de lui demander le chemin, mais, en ralit, pour sonder son coeur. Il lui fait prsent d'une coupe taille dans le buis, cisele de ses mains pendant les longs loisirs solitaires du pturage. Le bouclier d'Achille, dans l'_Iliade_, n'est pas mieux dcrit que cette coupe avec ses bas-reliefs sculpts au couteau. Mireille admire, raille, refuse, et s'enfuit. XIX Un gardien des cavales de la Crau, prsomptueux et superbe, est refus de mme. Pourtant les mille cavales sauvages qu'il possde sont peintes par le pote avec des couleurs de Salvator Rosa. Elles flairent le vent et se souviennent, aprs dix ans d'esclavage, de l'exhalation sale et enivrante de la mer, chappes sans doute de l'attelage de Neptune, leur premier anctre, semblent encore teintes d'cume, et, quand la mer souffle et s'assombrit, quand les vaisseaux rompent leurs cbles, les talons de la Camargue hennissent de joie; ils font claquer, comme une mche de fouet, leur longue queue tranante; ils creusent le sol avec leur sabot, ils sentent pntrer dans leur chair le trident du dieu terrible qui fait bondir les flots. Le matre de ces escadrons de cavales demande Mireille son pre. Raymond l'agre, fait venir Mireille; mais Mireille demande du temps, pleure et se sauve. Pre, dit le cavalier, il suffit; je retire ma demande, car un gardien des cavales de la Camargue connat la piqre du cousin! Il a devin que le coeur de l'enfant n'est plus elle. Triste et rsign, il reprend au repas le sentier pierreux du dsert. XX Un troisime, froce gardeur de taureaux et de vaches, arrive avec la confiance de sa richesse et la duret de son mtier. Combien de fois, dit le pote, n'avait-il pas, dans les _ferrades_ (jour de l'anne o l'on marque les animaux sauvages dans la Camargue), combien de fois n'avait-il pas renvers terre ses taureaux par leurs cornes? Combien de fois, rude sevreur des veaux, ne les avait-il pas sevrs, et sur le dos de la mre irrite rompu des brasses de gourdins, jusqu' ce qu'elle fuie la grle des coups, hurlante et retournant la tte vers son nourrisson entre les jeunes pins? O avez-vous vu dans les popes pastorales, depuis les tentes de Jacob, de pareilles images? Un magnifique combat de taureaux dans la plaine d'Arles diversifie le pome. Le toucheur de boeufs triomphe, mais, jet en l'air par les cornes de l'animal, il reste marqu d'une cicatrice au front. Les couronnes qu'il a reues des filles d'Arles lui donnent la certitude d'honorer Mireille en la demandant pour pouse. Mont sur la jument blanche, il vient, plein de confiance, au mas des Micocoules; il rencontre Mireille lavant, comme Nausicaa, la fontaine. Dieu! qu'elle tait belle, trempant dans l'argent de l'coulement de la source ses pieds au gu! Le dialogue entre le fier toucheur de boeufs et la jeune laveuse est lui seul une idylle accomplie; combien nous regrettons de ne pas le reproduire en entier! Enfin l'amoureux propose Mireille de le suivre au pays de la Camargue, o l'on entend la mer travers les rameaux sonores des pins. Ils sont trop loin, vos pins, rpond-elle.--Prtres et filles, rplique le bouvier, ne peuvent savoir jamais la patrie o ils iront manger leur pain un jour. Il me suffit de le manger avec celui que j'aime. Je ne demande rien de plus pour me sevrer de mon nid.--Belle, alors, dit le bouvier, donnez-moi votre amour! Je vous le donnerai, jeune homme, rplique Mireille; mais, avant, ces orties porteront des grappes de raisins vermeils, votre bton trident de fer fleurira, ces collines de rocher s'amolliront comme de la cire, et l'on ira par mer au village des Beaux sur la roche au milieu des terres! XXI Humili et irrit de ce refus, le bouvier remonte sur sa jument blanche et s'loigne en ruminant sa vengeance. Il rencontre malheureusement le pauvre fils du vannier, Vincent. Droit comme un roseau de la Durance, Vincent cheminait seul vers le mas des Micocoules; son visage blouissait de bonheur, de paix et d'amour, en rvant aux douces paroles que Mireille lui avait dites un matin parmi les mriers. La brise molle de la mer lointaine s'engouffrait dans sa chemise enfle sur sa poitrine; il marchait dans les galets pieds nus, lger et gai comme un lzard. Il venait aussi de temps en temps aux Micocoules, faisait, en imitant le chant d'un oiseau, le signal de son arrive son amante. Le rcit de leurs douces entrevues et de leurs chastes entretiens travers le buisson, au clair de la lune, dpasse en navet et en fracheur tout ce que vous avez lu de Daphnis et de Chlo auprs de la fontaine. Longus est licencieux, Mistral est virginal dans son amour. Du paganisme au christianisme se mesure la distance entre les deux pomes. XXII Le toucheur de boeufs souponne Vincent d'tre la cause cache de l'affront de Mireille; il insulte grossirement le beau vannier. Le combat remplit le cinquime chant. Vincent est laiss inanim sur le sol. La vengeance divine, sous la forme d'une croyance populaire du pays, s'attache au meurtrier: il se noie dans le Rhne en traversant le fleuve avec son cheval pour repasser dans la Camargue. Les ballades allemandes n'ont rien de plus fantastique et de plus lugubre que ce passage du Rhne pendant une nuit d'orage. Ce sont des stances de _Lenora_. Ce pote du Midi a, quand il veut, les cordes surnaturelles et frissonnantes du Nord. Au sixime chant, Vincent inanim est rencontr par trois garons de ferme, qui le portent au mas des Micocoules. Oh! quel spectacle! Abandonn dans le dsert des champs avec les toiles pour compagnes, l le pauvre adolescent avait pass la nuit, et l'aube humide et claire, en frappant sur ses paupires, lui avait rouvert les yeux et ranim la vie dans ses veines froides. Ici le pote, pour peindre le dchirement de coeur de Mireille l'aspect de son amoureux baign de sang, invoque toute la pliade fraternelle des Provenaux vivants, Romanille le premier, Aubanel, Anselme, et toi, Ravan, qui confonds ton humble chanson avec celle des grillons bruns qui examinent ton hoyau quand il fend la glbe; et toi aussi, Adolphe Dumas, qui trempes ta noble lyre dans l'cume de notre Durance dborde! Les chants d'Herminie et de Clorinde, dans la _Jrusalem dlivre_, n'ont pas de scnes plus pathtiques que ce retour du pauvre vannier entre les bras de sa fiance en larmes. Par respect pour le pre de Mireille et pour la rputation de la jeune fille, Vincent ne veut pas avouer la cause de sa blessure; il l'attribue un coup de son outil lame acre, qui, en coupant un fagot d'osier, est venue percer la poitrine. Mireille elle-mme ne souponne pas le pieux mensonge. Ici la scne amoureuse devient une scne des traditions superstitieuses du peuple de Provence. On porte l'infortun vannier la grotte des Fes, dans le vallon d'enfer, pour qu'il soit guri par les sorcires. Les potes du pays s'extasient, selon nous, outre mesure sur ces lgendes superstitieuses de Provence et sur les sorcelleries de la grotte des Fes. Quant nous, nous dchirerions ce chant tout entier sans rien regretter dans le pome. Les vers sont beaux et pittoresques, mais toutes ces fantasmagories sont refroidissantes pour le sentiment, fussent-elles dans Shakspeare ou dans Goethe: les fantmes n'ont pas de coeur. Mistral gagnerait les supprimer. Il n'y a pas de sortilge qui vaille une touchante ralit. XXIII Au septime chant Vincent est guri: il travaille tout pensif ct de son vieux pre, sur la porte de leur cabane, au bord du Rhne. Il avouait son amour timide au vieillard, qui refusait de croire tant d'audace: Pendant que le vent de mer, courbeur puissant des peupliers, hurlait sur leurs ttes au-dessus de la voix du jeune homme; Le Rhne, irrit par le vent, faisait, comme un troupeau de vaches, courir ses vagues troubles la mer; mais ici, entre les cpes d'osier qui faisaient abri et ombrage, une mare d'eau azure, loin des ondes, mollement venait s'alentir. Des bivres, le long de la grve, rongeaient de la saulaie l'corce amre; l-bas, travers le cristal du calme continuel, vous apercevez les brunes loutres, errantes dans les profondeurs bleues, la pche des beaux poissons argents. Au long balancement du vent berceur, le long de cette rive, les pendulines avaient suspendu leurs nids, et leurs petits nids blancs, tissus comme une molle robe, avec l'ouate qu'aux peupliers blancs l'oiseau, lorsqu'ils sont en fleur, drobe, s'agitaient aux rameaux d'aune et aux roseaux. Rousse comme une tortillade, une alerte jeune fille d'un large filet tendait les plis, tremps d'eau, sur un figuier. Les animaux de la rivire et les pendulines des oseraies n'avaient pas plus peur d'elle que des joncs tremblants. C'tait Vincenette, soeur de Vincent, qui, cette jeune fille, revenait du pays d'Arles la hutte de son pre. Pauvrette! c'tait la fille de matre Ambroise, Vincenette. Ses oreilles, personne encore ne les lui avait perces; elle avait des yeux bleus comme des prunes de buisson et le sein peine enfl; pineuse fleur de cpre que le Rhne amoureux aimait clabousser. Avec sa barbe blanche et rude qui lui tombait jusqu'aux hanches, matre Ambroise son fils rpondit: cervel, assurment tu dois l'tre, car tu n'es plus matre de ta bouche!--Pour que l'ne se dlicote, pre, il faut que le pr soit rudement beau! Mais quoi bon tant de paroles? Vous savez comme elle est! Si elle tait Arles, les filles de son ge se cacheraient en pleurant, car aprs elle on a bris le moule!... Que rpondrez-vous votre fils quand vous saurez qu'elle m'a dit: _Je te veux!_ --Richesse et pauvret, insens, te rpondront. Le pre, suppli d'aller demander Mireille sa famille, combat cette pense comme un ridicule orgueil. Les cinq doigts de la main, dit-il, mon enfant, ne sont pas tous gaux. Le matre t'a fait lzard gris; tiens-toi ta place dans ta crevasse nue, bois ton rayon de soleil et rends grce! XXIV Rien n'y fait. Vincent insiste tellement que le pre part pour aller sonder le coeur du pre de Mireille. Il arrive un beau soir de moisson au domaine des Micocoules. Il y a ici un demi-chant descriptif de la moisson, cette bndiction de l'homme des champs, cette fructification de la terre par la charrue, qu'il faudrait copier en lettres d'or comme un catchisme des chaumires. Nous renonons l'abrger; chaque trait contribue au tableau; c'est un tissu d'images dont on ne peut arracher un brin sans dgrader l'oeuvre. Et les six mules, belles et luisantes, suivaient, sans dtourner ni s'arrter, le sillon; elles semblaient, en tirant, comprendre elles-mmes pourquoi il faut labourer la terre sans marcher trop lentement et sans courir, vers le sol baissant le museau, patientes, attentives l'ouvrage, et le cou tendu comme un arc! Ce demi-chant est rempli de stances semblables sur tous les phnomnes de la culture, de la lune, des saisons; ce sont les Gorgiques de la France mridionale, mais les Gorgiques animes par la joie de l'amour et de la rcolte, les Gorgiques passionnes au lieu des Gorgiques purement descriptives du Virgile de Mantoue. Delille, Saint-Lambert, Roucher! qu'tes-vous devant les stances de ce septime chant de Mireille? Raymond refuse sa fille au vannier, table, dans une scne de caractre digne de la plus haute comdie; scne o le pathtique se mle au comique, dans un entretien qu'avouerait Molire. L'insolence de l'aristocratie descend du palais la chaumire, comme une passion inhrente au coeur humain, dont la forme change, mais dont le fond est immuable. Nul homme ne veut descendre, et tout homme veut monter: c'est la nature; les institutions n'y font rien; l'Amricain, qui ne reconnat pas la noblesse du sang, adore la vile noblesse de l'or et s'insurge contre l'galit de la couleur; sa philosophie ne s'tend pas du blanc au noir. Le riche laboureur, dans _Mireille_, ne descend pas jusqu'au pauvre raccommodeur de corbeilles; le pre de Vincent est rudement congdi. Mireille, qui entend tout, dit son pre: Vous me tuerez donc, car c'est moi qui l'aime!--Eh bien! vas-y, rpond l'impitoyable pre sa fille; vas-y, avec ton mendiant, courir les champs. Tu t'appartiens, pars! Bohmienne errante; sur trois cailloux, avec la Chienne (nom d'une bohmienne de la contre), va cuire ta gamelle sous la vote d'un pont! Souviens-toi de ma parole: tu ne le verras plus, ton vilain amoureux. Le vannier se revenge ces insultes en termes d'une dignit modeste, mais virile; il rappelle ses campagnes en mer et sa probit intacte. Le laboureur lui rpond qu'il a servi aussi sa patrie dans les camps, et qu'il a conquis aprs sa richesse force de travail au soleil et la pluie; car la terre est telle, dit-il, qu'un arbre d'avelines (le noisetier): qui ne la frappe pas grands coups elle ne donne rien! Dans ma richesse on compterait les gouttes de sueur qui ont coul de mes membres! Garde ton chien, je garde mon cygne! ces mots le vannier reprit son sac et son bton derrire la porte. Irus, dans Homre, n'est pas un mendiant plus noble ni plus touchant qu'Ambroise. Le coeur de Mireille rugit dans son sein. XXV Qui tiendra la forte lionne quand, de retour son antre, elle n'y retrouve plus son lionceau? Soudain, hurlante, lgre et efflanque, elle court sur les montagnes d'Afrique; elle court pendant qu'un chasseur maure lui emporte son petit travers les broussailles pineuses. Qui vous tiendra, filles amoureuses? Dans sa chambrette sombre, o la lune qui brille allonge sur le plancher son rayon, Mireille est dans son lit, couche, qui pleure toute la nuite avec son front dans ses mains jointes. Notre Dame d'amour, dites-moi ce que je dois faire! sort cruel, qui m'accables d'ennuis! pre dur, qui me foules aux pieds, si tu voyais de mon coeur le dchirement et le trouble, tu aurais piti de ton enfant! Moi, que tu nommes ta mignonne, tu me courbes aujourd'hui sous le joug comme si j'tais un poulain qu'on peut dresser au labour! Ah! que la mer ne dborde-t-elle, et dans la Crau que ne lche-t-elle ses vagues! Joyeuse je verrais s'engloutir ce bien au soleil, seule cause de mes larmes! Ou pourquoi, d'une pauvre femme, pourquoi ne suis-je pas ne moi-mme, dans quelque trou de serpent!... Alors, alors, peut-tre... Si un pauvre garon me plaisait, si Vincent demandait (ma main), vite, vite on me marierait!... mon beau Vincent! pourvu qu'avec toi je pusse vivre et t'embrasser comme fait le lierre, dans les ornires j'irais boire. Le manger de ma faim serait tes doux baisers! Et pendant qu'ainsi dans sa couchette la belle enfant se dsole, le sein brlant de fivre et frmissant d'amour, des premiers temps de ses amours pendant qu'elle repasse les charmantes heures et les moments si clairs, lui revient tout coup un conseil de Vincent. Oui, s'crie-t-elle, un jour que tu vins au mas, c'est bien toi qui me dis: Si jamais un chien enrag, un lzard, un loup ou un serpent norme, ou toute autre bte errante, vous fait sentir sa dent aigu, si le malheur vous abat, courez, courez aux Saintes; vous aurez tt du soulagement. Aujourd'hui le malheur m'abat; partons! Nous en reviendrons contente. Cela dit, elle saute, lgre, de son petit drap blanc; elle ouvre, avec la clef luisante, la garde-robe qui recouvre son trousseau, meuble superbe de noyer, tout fleuri sous le ciselet. Ses petits trsors de jeune fille taient l: sa couronne, de la premire fois qu'elle fit son bon jour (sa communion); un brin de lavande fltrie, un petit cierge us, presque en entier, et bnit pour dissiper les foudres dans le sombre loignement. Elle, avec un lacet blanc, d'abord se noue autour des hanches un rouge cotillon, qu'elle-mme a piqu d'une fine broderie carrele, petit chef-d'oeuvre de couture; sur celui-l, d'un autre bien plus beau lestement elle s'attife encore. Puis dans une casaque noire elle presse lgrement sa petite taille, qu'une pingle d'or suffit resserrer; par tresses longues et brunes ses cheveux pendent et revtent comme d'un manteau ses deux paules blanches; mais elle en saisit les boucles parses, Vite les rassemble et les retrousse pleine main, les enveloppe d'une dentelle fine et transparente; et, une fois les belles touffes ainsi treintes, trois fois gracieusement elle les ceint d'un ruban teinte bleue, diadme arlsien de son front jeune et frais. Elle attacha son tablier; sur le sein, de son fichu de mousseline elle se croise petits plis le virginal tissu. Mais son chapeau de Provenale, son petit chapeau grandes ailes pour dfendre des mortelles chaleurs, elle oublia, par malheur, de s'en couvrir la tte... Cela fini, l'ardente fille prend la main sa chaussure; par l'escalier de bois, sans faire de bruit, descend en cachette, enlve la barre pesante de la porte, se recommande aux bonnes Saintes, et part, comme le vent, dans la nuit qui transit le coeur. C'tait l'heure o les constellations aux nautonniers font beau signe. De l'Aigle de saint Jean, qui vient de se jucher aux pieds de son vangliste, sur les trois astres o il rside, on voyait clignoter le regard. Le temps tait serein et calme et resplendissant d'toiles. Et dans les plaines toiles, prcipitant ses roues ailes, le grand Char des mes, dans les profondeurs clestes du Paradis prenait la monte brillante, avec sa charge bienheureuse; et les montagnes sombres regardaient passer le Char volant. Mireille allait devant elle, comme jadis Maguelonne, celle qui chercha si longtemps, plore, dans les bois, son ami Pierre de Provence, qui, emport par la fureur des flots, l'avait laisse abandonne. Cependant, aux limites du terroir cultiv, et dans le parc o se rassemblent les brebis, les ptres de son pre allaient traire dj, et les uns, avec la main, tenant les brebis par le museau, immobiles devant les abris-vent, faisaient tter les agneaux bruns. Et sans cesse on entendait quelque brebis blant... D'autres chassaient les mres qui n'ont plus d'agneau vers le trayeur. Dans l'obscurit, assis sur une pierre, et muet comme la nuit, des mamelles gonfles celui-ci exprimait le bon lait chaud; le lait, jaillissant longs traits, s'levait dans les bords cumeux de la seille, vue d'oeil. Les chiens taient couchs, tranquilles; les beaux et grands chiens, blancs comme des lis, gisaient le long de l'enclos, le museau allong dans les thyms. Silence tout l'entour, et sommeil, et repos dans la lande embaume; le temps tait serein et calme et resplendissant d'toiles. Et, comme un clair, ras des claies Mireille passe; ptres et brebis, comme lorsque leur courbe la tte un soudain tourbillon, s'agglomrent. Mais la jeune fille: Avec moi aux Saintes-Maries nul ne veut venir d'entre les bergers? Et devant eux elle fila comme un esprit. Les chiens du _mas_ la reconnurent, et du repos ne bougrent. Mais elle, des chnes nains frlant les ttes, est dj loin, et sur les touffes des panicauts, des camphres, ce perdreau de fille vole, vole! Ses pieds ne touchent pas le sol! XXVI Tout le commencement de ce chant est de l'Arioste dans ses plus beaux moments, tout le reste est du Tasse; la fuite d'Herminie dans la nuit n'est pas si furtive et si accentue de beaux dtails. jeune homme de Maillane, tu seras l'Arioste et le Tasse quand tu voudras, comme tu as t homrique et virgilien quand tu l'as voulu, sans y penser! XXVII Mais n'allons pas plus avant; nous enlverions aux lecteurs futurs de ce pote des chaumires l'intrt qui s'attache tout dnoment. Laissons-leur la curiosit, ce viatique des longues routes dans la lecture comme dans le drame. Ce dnoment est triste comme deux lis couchs dans la mme vase aprs un dbordement du Rhne dans les jardins de la Crau. En ceci le pote nous semble manquer de cette habilet manuelle de composition qui a manqu Virgile dans l'_nide_, et qui n'a manqu jamais ni au Tasse ni l'Arioste. Mais, si la composition pouvait tre plus riche de combinaisons dramatiques, la posie ne pouvait pas tre plus neuve, plus pathtique, plus colore, plus saisissante de dtails. Cela est crit dans le coeur avec des larmes, comme dans l'oreille avec des sons, comme dans les yeux avec des images. chaque stance le souffle s'arrte dans la poitrine et l'esprit se repose par un point d'admiration! l'cho de ces stances est un perptuel applaudissement de l'me et de l'imagination qui vous suit de la premire jusqu' la dernire stance, comme, en marchant dans la grotte sonore de Vaucluse, chaque pas est renvoy par un cho, chaque goutte d'eau qui tombe est une mlodie. Ah! nous avons lu, depuis que nos cheveux blanchissent sur des pages, bien des potes de toutes les langues et de tous les sicles. Bien des gnies littraires morts ou vivants ont voqu dans leurs oeuvres leur me ou leur imagination devant nos yeux pendant des nuits de pensive insomnie sur leurs livres; nous avons ressenti, en les lisant, des volupts innarrables, bien des ftes solitaires de l'imagination. Parmi ces grands esprits, morts ou vivants, il y en a dont le gnie est aussi lev que la vote du ciel, aussi profond que l'abme du coeur humain, aussi tendu que la pense humaine; mais, nous l'avouons hautement, l'exception d'Homre, nous n'en avons lu aucun qui ait eu pour nous un charme plus inattendu, plus naf, plus man de la pure nature, que le pote villageois de Maillane. Nous ne sommes pas fanatique cependant de la soi-disant dmocratie dans l'art; nous ne croyons la nature que quand elle est cultive par l'ducation; nous n'avons jamais got avec un faux enthousiasme ces mdiocrits rimes sur lesquelles des artisans dpayss dans les lettres tentent trop souvent, sans gnie ou sans outils, de faire extasier leur sicle; except _Jasmin_, un grand pique, mais qui a trop bu l'eau de la Garonne au lieu de l'eau du Mls; except _Reboul, de Nmes_, qui est n classique et qui semble avoir t baptis dans l'eau du Jourdain, le fleuve des prophtes, au lieu du Rhne, le fleuve des trouvres, nous n'avons vu, en gnral, que des avortements dans cette posie des ateliers. Que chantent-ils, ceux qui ne voient la nature que dans la guinguette? Il pourrait en sortir des Branger; mais des Homre et des Thocrite, non! Ces gnies ne poussent qu'en plein air, ou en plein champ, ou en pleine mer. Vnus tait fille de l'onde. La grande posie est de mme race que la grande beaut: elle sort de la mer. XXVIII Or pourquoi aucune des oeuvres acheves cependant de nos potes europens actuels (y compris, bien entendu, mes faibles essais), pourquoi ces oeuvres du travail et de la mditation n'ont-elles pas pour moi autant de charme que cette oeuvre spontane d'un jeune laboureur de Provence? Pourquoi chez nous (et je comprends dans ce mot nous les plus grands potes mtaphysiques franais, anglais ou allemands du sicle, Byron, Goethe, Klopstock, Schiller, et leurs mules), pourquoi, dans les oeuvres de ces grands crivains consomms, la sve est-elle moins limpide, le style moins naf, les images moins primitives, les couleurs moins printanires, les clarts moins sereines, les impressions enfin qu'on reoit la lecture de leurs oeuvres mdites moins inattendues, moins fraches, moins originales, moins personnelles, que les impressions qui jaillissent des pages incultes de ces potes des veilles de la Provence? Ah! c'est que nous sommes l'art et qu'ils sont la nature; c'est que nous sommes mtaphysiciens et qu'ils sont sensitifs; c'est que notre posie est retourne en dedans et que la leur est dploye en dehors; c'est que nous nous contemplons nous-mmes et qu'ils ne contemplent que Dieu dans son oeuvre; c'est que nous pensons entre des murs et qu'ils pensent dans la campagne; c'est que nous procdons de la lampe et qu'ils procdent du soleil. Oui, il faut finir cet Entretien par le mot qui l'a commenc: IL Y A UNE VERTU DANS LE SOLEIL! Sur chaque page de ce livre de lumire il y a une goutte de rose de l'aube qui se lve, il y a une haleine du matin qui souffle, il y a une jeunesse de l'anne qui respire, il y a un rayon qui jaillit, qui chauffe, qui gaye jusque dans la tristesse de quelques parties du rcit. Ces potes du soleil ne pleurent mme pas comme nous; leurs larmes brillent comme des ondes pleines de lumire, pleines d'esprance, parce qu'elles sont pleines de religion. Voyez Reboul, dans son Enfant mort au berceau! Voyez Jasmin dans son Fils de maon tu l'ouvrage ou dans son Aveugle! Voyez Mistral dans sa mort des deux amants! Et, pendant qu'aux lieux o Mireille vivait ils se frapperont leurs fronts sur la terre de regrets et de remords, elle et moi, envelopps d'un serein azur sous les eaux tremblotantes; oui, moi et toi, ma toute belle, dans une treinte enivre, jamais et sans fin nous confondrons, dans un ternel embrassement, nos deux pauvres mes! Et le cantique de la mort rsonnait l-bas dans la vieille glise, etc., etc. XXIX Voil la littrature villageoise trouve, grce et gloire la Provence! Voil des livres tels qu'il en faudrait au peuple de nos campagnes pour lire la veille aprs les sueurs du jour, au bruit du rouet qui dvide la soie du Midi ou du peigne dents de fer qui dmle le chanvre ou la laine du Nord! voil de ces livres qui bnissent et qui difient l'humble foyer o ils entrent! voil de ces popes sur lesquelles les grossires imaginations du peuple inculte se faonnent, se modlent, se polissent, et font passer avec des rcits enchanteurs, de l'aeul l'enfant, de la mre la fille, du fianc l'amante, toutes les bonts de l'me, toutes les beauts de la pense, toutes les saintets de tous les amours qui font un sanctuaire du foyer du pauvre! Ah! qu'il y a loin d'un peuple nourri par de telles popes villageoises ce pauvre peuple suburbain de nos villes, assis les coudes sur la table avine des guinguettes, et rptant voix fausse ou un refrain grivois de Branger (digne d'un meilleur sort), ou un couplet quivoque de Musset (digne de meilleure oeuvre), ou un gros rire cynique d'Heyne, ce Diogne de la lyre, ricaneur et corrupteur de ce qui mrite le plus de respect ici-bas, le travail et la misre! Quant nous, si nous tions riche, si nous tions ministre de l'instruction publique, ou si nous tions seulement membre influent d'une de ces associations qui se donnent charitablement la mission de rpandre ce qu'on appelle les bons livres dans les mansardes et dans les chaumires, nous ferions imprimer six millions d'exemplaires le petit pome pique dont nous venons de donner dans cet Entretien une si brve et si imparfaite analyse, et nous l'enverrions gratuitement, par une nue de facteurs ruraux, toutes les portes o il y a une mre de famille, un fils, un vieillard, un enfant capable d'peler ce catchisme de sentiment, de posie et de vertu, que le paysan de Maillane vient de donner la Provence, la France et bientt l'Europe. Les Hbreux recevaient la manne d'en haut, cette manne nous vient d'en bas; c'est le peuple qui doit sauver le peuple. XXX Quant toi, pote de Maillane, inconnu il y a quelques jours aux autres et peut-tre inconnu toi-mme, rentre humble et oubli dans la maison de ta mre; attelle tes quatre taureaux blancs ou tes six mules luisantes la charrue comme tu faisais hier; bche avec ta houe le pied de tes oliviers; rapporte pour tes vers soie, leur rveil, les brasses de feuilles de tes mriers; lave tes moutons au printemps dans la Durance ou dans la Sorgue; jette l la plume et ne la reprends que l'hiver, de rares intervalles de loisir, pendant que la _Mireille_ que le Ciel te destine sans doute tendra la nappe blanche et coupera les tranches du pain blond sur la table o tu as choqu ton verre avec Adolphe Dumas, ton voisin et ton prcurseur. On ne fait pas deux chefs-d'oeuvre dans une vie; tu en as fait un: rends grce au Ciel et ne reste pas parmi nous: tu manquerais le chef-d'oeuvre de la vie, le bonheur dans la simplicit. VIVRE DE PEU! Est-ce donc peu que le ncessaire, la paix, la posie et l'amour? Oui, ton pome pique est un chef-d'oeuvre; je dirai plus, il n'est pas de l'Occident, il est de l'Orient; on dirait que, pendant la nuit, une le de l'Archipel, une flottante Dlos s'est dtache de son groupe d'les grecques ou ioniennes, et qu'elle est venue sans bruit s'annexer au continent de la Provence embaume, apportant avec elle un de ces chantres divins de la famille des Mlsignes. Sois le bienvenu parmi les chantres de nos climats! Tu es d'un autre ciel et d'une autre langue, mais tu as apport avec toi ton climat, ta langue et ton ciel! Nous ne te demandons pas d'o tu viens ni qui tu es: _Tu Marcellus eris!_ Un t j'tais Hyres, cette langue de terre de ta Provence que la mer et le soleil caressent de leurs flots et de leurs rayons, comme un cap avanc de Chio ou de Rhodes; l les palmiers et les alos d'Idume se trompent de ciel et de terre: ils se croient, pour fleurir, dans leur oasis natale. Le soir, mon ami M. Messonnier, pote, crivain et philosophe retir sous sa treille et sous son figuier dans la petite maison de Massillon, un des prophtes de Louis XIV, me fit faire le tour de la ville. Il me conduisit au soleil couchant dans un jardin bien expos au midi et la brise de mer; les alos et les palmiers y germent et y fructifient en pleine terre. Je me crus transport dans une oasis de Libye. On sait que l'alos ne fleurit que tous les vingt-cinq ans et qu'il meurt aprs avoir rpandu dans un effort suprme son me embaume dans les airs; il y en avait un dans ce petit jardin dont on attendait la floraison d'un moment l'autre. Or, par une heureuse concidence, ce rare phnomne vgtal semblait nous avoir attendus pour s'accomplir sous nos yeux. Au moment o le soleil touchait la mer, la tige de l'arbre, dont la sve est de l'encens, sortit tout coup de ses noeuds gonfls de vie comme un glaive qu'une main robuste tire du fourreau pour le faire reluire au soleil, et la fleur d'un quart de sicle clata au sommet de la tige dans un bruyant panouissement semblable l'explosion vgtale d'un obus qui sort du mortier. Les oiseaux couchs sur les arbustes voisins s'envolrent d'pouvante, et le parfum, cette me de la fleur, embauma longtemps tout le golfe. pote de Maillane, tu es l'alos de la Provence! Tu as grandi de trois coudes en un jour, tu as fleuri vingt-cinq ans; ton me potique parfume Avignon, Arles, Marseille, Toulon, Hyres et bientt la France; mais, plus heureux que l'arbre d'Hyres, le parfum de ton livre ne s'vaporera pas en mille ans. J'espre que mes lecteurs me pardonneront cette digression. Nous allons revenir l'Allemagne. LAMARTINE. XLIe ENTRETIEN. LITTRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE. TROISIME PARTIE DE GOETHE. SCHILLER. I Revenons l'Allemagne. Au commencement, Goethe avait respir, comme toute l'Allemagne, avec quelque ivresse les ides dmocratiques de la France; il se flattait que la raison, triomphant du mme coup de la monarchie absolue, de l'glise dominante et de la fodalit arrire, allait crer un exemplaire d'institutions et de gouvernement qui servirait de modle au monde moderne. Le fanatisme d'esprance qui avait saisi _Klopstock_, le chantre pique de _la Messiade_, et que ce grand et saint pote exhalait dans des odes enflammes et tonnantes comme des bombes d'enthousiasme allemand, ce fanatisme ne s'tait pas entirement communiqu Goethe, mais il en ressentait quelques reflets. Les premires scnes populaires et tragiques de la rvolution de Paris et de Versailles, les hirarchies sociales qui s'croulaient, les anarchies qui s'entre-dchiraient, et enfin la guerre de 1792, dans laquelle sa chre Allemagne commenait sa carrire de gloire par de mornes droutes en Champagne et dans les Ardennes; enfin, l'affection passionne que Goethe portait son prince et son ami, le duc de Weimar, tout cela avait promptement refroidi le got, plus littraire que politique, du grand pote pour la Rvolution. Le roi de Prusse avait entran avec lui le duc de Weimar et son arme dans la campagne d'invasion en France, de 1792. Goethe, quoique tranger l'art militaire, avait suivi courageusement son cher duc jusque sur les champs de bataille. Aussi calme au feu que dans le silence de ses tudes Weimar, il avait assist de plus prs que les bataillons prussiens la canonnade de Valmy. Bien suprieur _Horace_, qui jetait son bouclier pour mieux fuir la mort des hros, et qui se vantait de sa lchet pour mieux flatter Auguste, le pote allemand bravait pendant deux mois la mort pour son prince, et ne s'en vantait pas; il tait hros comme il tait pote, sans mrite et sans effort. Son me, comme les choses hautes, tait au niveau de tout. Le rcit de cette campagne contre Dumouriez, et des dsastres de cette retraite de 1792, est crit dans les Mmoires de Goethe avec cette placide impartialit qui prouve une me suprieure ses propres impressions. Il rentra Weimar avec son souverain, et reprit, comme aprs une distraction lgre, le cours de ses travaux d'esprit et de ses fonctions politiques, au bruit peine entendu de la monarchie qui croulait en France et des ttes qui tombaient par milliers sur les chafauds de la Terreur. Son retour Weimar fut une fte pour ses amis. J'arrivai chez moi, dit-il, minuit; la scne de famille qui m'attendait tait trs-propre rpandre une illumination joyeuse au milieu de quelque roman fantastique. La maison que mon souverain m'avait destine dans la ville tait presque habitable: cependant il m'avait rserv le plaisir de la faire achever et distribuer ma guise. Bientt j'eus le plaisir d'y recevoir, en qualit de commensal, Henri Mayer, ce digne artiste dont j'avais fait la connaissance Rome. Son secours me fut d'une grande utilit dans les tablissements que mes amis et moi (le duc et la duchesse Amlie) nous nous proposions de crer Weimar, pour le progrs de la peinture et de la sculpture. Mes premiers regards cependant se tournrent vers le thtre... Ce thtre, en effet, grce au grand acteur et auteur Ifland, Kotsbue, Cimarosa, Mozart, tait devenu, pour la tragdie, la comdie et la musique, l'cole du coeur, des yeux et des oreilles de toute l'Allemagne. Goethe s'effaait gnreusement lui-mme pour y faire jouer, chanter et briller les chefs-d'oeuvre de tous ses rivaux. Peut-tre, me dira-t-on, crit-il quelque part, que, pour seconder plus efficacement les progrs du thtre de Weimar, j'aurais d y travailler moi-mme, non en qualit de ministre, mais en qualit d'auteur. Il me serait difficile d'expliquer les motifs qui m'en ont empch... Mes premiers essais dramatiques, ajoute-t-il, l'expliquent peut-tre. Ces essais, embrassant l'histoire morale du monde, se trouvaient tre trop larges pour la scne toujours troite d'un thtre, et, de plus, mes dernires compositions en ce genre sondaient si profondment et si hardiment les plaies secrtes du coeur et de l'esprit humain que presque tout le monde se sentait bless par mon audace. Cette poque de sa vie fut celle de sa liaison avec le seul rival qu'on sut lui susciter en Allemagne, le pote dramatique _Schiller_. Ces deux existences dsormais n'en font qu'une, tellement qu'il est impossible d'crire l'histoire du gnie de l'un sans toucher au gnie de l'autre. Cette fraternit complte, entre deux gloires dont l'une pouvait offusquer ou clipser l'autre, est, aprs l'amiti de Virgile et d'Horace, un des plus beaux exemples de cette supriorit de caractres prfrable mille fois la supriorit de l'esprit. Disons donc un mot de Schiller. Ces deux noms insparables sont eux seuls toute une littrature pour leur pays. II La vie de Schiller, homme plus sympathique au coeur que Goethe, mais gnie, selon moi, trs-infrieur, est devenu, pour ainsi dire, lgendaire en Allemagne. Un crivain franais, explorateur pittoresque des littratures du Nord, M. Marmier, a rsum cette vie dans une prface de sa traduction de ce grand homme. Mais, depuis la publication de cette notice, les correspondances intimes de Goethe et de Schiller, publies par notre _Revue germanique_, excellent cho d'un bord du Rhin l'autre bord, a jet une lumire bien plus domestique jusque dans le coeur de Schiller. On ne sait rien d'un homme tant qu'on n'a pas lu sa correspondance. L'homme extrieur se peint dans ses oeuvres, l'homme intrieur se peint dans ses lettres. Et pourquoi le portrait est-il plus fidle ainsi? C'est que dans ses oeuvres l'crivain se peint tel qu'il dsire paratre et que dans sa correspondance il se peint tel qu'il est: les oeuvres, c'est la volont; les lettres, c'est la nature. On n'est jamais plus ressemblant que quand on se peint son insu au lieu de faonner sa physionomie devant un miroir. Nous avons ces lettres sous nos yeux. Schiller tait n, comme notre cher pote de Nmes, _Reboul_, dans la boutique d'un boulanger, son oncle, dans une jolie bourgade des bords arcadiens du Necker, en Wurtemberg. Son pre servait dans l'arme du duc de Wurtemberg en qualit de chirurgien subalterne, barbier du rgiment. C'tait un homme tendre, pieux et un peu mystique, qui s'occupait de l'me de ses malades autant que de leur corps. Le premier de ses remdes tait la prire; il tournait leur pense vers le Mdecin suprme, et priait volontiers avec eux au pied de leur lit. Ses vertus le firent distinguer par le duc de Wurtemberg, un de ces petits princes qui connaissaient tous leurs sujets par leurs noms. Le duc crait alors ces charmants jardins pittoresques dont son palais de campagne, prs de Stuttgart, tait envelopp. Il confia ce brave homme, las de la guerre, la surveillance de ces dlicieux jardins. la naissance de son fils, le pre de Schiller leva l'enfant dans ses bras et l'offrit Dieu comme le patriarche. la mort de son pre, le jeune pote s'cria devant sa mre plore: Que ne puis-je finir ma vie dans l'innocence et dans la pit o il a pass la sienne! La mre du pote, nave et rveuse comme les filles de l'Allemagne, tait pote elle-mme sans avoir cultiv jamais la posie comme un art. Elle adorait son mari, et elle clbrait chaque anniversaire de leur mariage par des vers o l'on sentait la vibration prolonge de l'amour de la jeune fille dans le coeur de la femme. Le pote de Stuttgart, _Schwab_, que nous avons visit nous-mmes dans sa demeure philosophique, auprs du toit paternel de Schiller, attribuait comme nous l'influence tendre et rveuse de cette mre le germe de la sensibilit potique dans le gnie de Schiller. Les mres sont la prdestination des fils; elle nourrissait son enfant des lectures de la Bible et des chants de Klopstock, dans son pope du Christ; l'enfant suait de ses lvres la pit et la foi. Plus tard la philosophie de Goethe devint son symbole; mais il conserva jusqu' la mort sa pit, parce que sa foi venait des hommes, mais que sa pit venait de sa mre. III La description vivante que Schwab et M. Marmier font des collines o Schiller reut sa premire ducation, dans la demeure d'un pasteur nomm Mozer, explique de mme sa passion pour la nature. L'me est le miroir de la cration; la nature commence par s'y reflter, puis elle s'y anime, et le pote est cr dans l'enfant. Entr dans une espce d'universit militaire Stuttgart, Schiller, d'un extrieur alors grle, ple, maladif, commena sa vie par la tristesse, et conut une rvolte secrte contre la servitude disciplinaire laquelle les lves de cette cole taient assujettis. Charles! crivait-il cette poque son premier ami, le monde rel o je suis jet est tout autre que le monde que nous portions dans notre coeur. La contrainte qu'il prouvait dans cette universit allait jusqu' lui faire un crime de la lecture de Goethe, de Shakspeare et de Klopstock. On le fora tudier la mdecine, pour l'exercer la pratiquer ensuite, l'exemple de son pre, dans quelque rgiment du prince de Wurtemberg; mais sa nature, quoique souple, chappait par l'imagination cette tyrannie de l'cole. Li d'inclination littraire avec quelques-uns de ses compagnons de captivit, il composait dj, l'envi de ses mules, des bauches de posie et de drame. C'est cette poque qu'il crivit son premier ouvrage pour la scne, _les Brigands_. _Les Brigands_ furent pour Schiller ce que _Werther_ avait t pour Goethe, une dbauche d'imagination prise au srieux par la navet du peuple allemand. Il y avait dans cette oeuvre informe beaucoup de passion et peu de sens; c'tait une page de J.-J. Rousseau ou de Proudhon contre l'ordre social, un rve de libert absolue se faisant elle-mme sa propre lgislation par l'nergie du coeur et par la force du bras. La passion pour la posie, crivait-il plus tard en parlant de cette bauche, est ardente et indomptable comme l'amour; on comprimait ma pense: elle fit explosion par la cration d'un _monstre_ (le chef de ses brigands) qui n'a jamais exist dans le monde. Ma seule excuse, c'est que j'ai voulu peindre les hommes deux ans avant de les connatre! N'est-ce pas ce que Rousseau et Proudhon, et tous les utopistes inexpriments de la plume, pouvaient dire de la socit humaine? Ils la faonnaient dans leur imagination avant d'en connatre les lments. Malheur l'imagination, qui se spare de la nature! Elle cre l'impossible, et, aprs avoir enfant la chimre, elle s'abme grand bruit dans le nant. Schiller, homme de bonne foi plus que d'orgueil, reconnut bientt son erreur. Mais ce drame, soulev, comme _Werther_, par les applaudissements frntiques de la jeunesse, clatait dj sur tous les thtres. Scandale pour les uns, augure de gnie pour les autres, bruit immense pour tous. IV Ce succs ne fut, en effet, pour le jeune Schiller que du bruit; la fortune et la gloire ne le suivirent pas. Il entra vingt ans comme chirurgien militaire dans un rgiment. Il s'prit d'une veuve charmante et lgre, laquelle il donna dans ses posies lyriques le nom de Laure: Ptrarque allemand dont l'amour s'vaporait en mtaphysique. Bientt disgraci du prince pour avoir fait diversion ses fonctions subalternes de chirurgien par un drame et par des odes, il s'vade de Stuttgart et va chercher plus d'indulgence Manheim. On refuse d'y reprsenter sa tragdie, un peu froide, en effet, de _Fiesque_; on le pourchasse au nom de son prince mcontent. Il se rfugie sous un nom suppos dans un chteau dsert appartenant la mre d'un de ses amis. Il y devient platoniquement amoureux de la soeur de cet ami, fiance un autre. La jeune fille ne se doute pas des sentiments du pote, se marie, et meurt dans la fleur de son printemps. Des lettres du directeur des thtres de Manheim le rappellent dans cette ville avec un traitement de cinquante louis par an, salaire exigu de ses travaux pour la scne. Ses drames de _Fiesque_ et de _l'Amour et l'Intrigue_ n'y eurent aucun succs. Il se noya de tristesse et se consola par des amours indignes de lui. On lui retira jusqu' son traitement de pote du thtre, et on lui conseilla amicalement de reprendre son mtier de chirurgien militaire. Il chercha fortune dans le journalisme littraire; ses critiques offensrent des acteurs favoris du public; il fut menac; il quitta Manheim et se rfugia Leipsick. On voit par une de ses lettres un de ses amis, qui habitait Leipsick, combien il lui fallait peu pour vivre et pour se croire heureux. Une chambre coucher qui fait en mme temps mon cabinet de travail, une armoire, un lit, une table et quelques chaises, pourvu que cela ne soit ni sous le toit ni au rez-de-chausse. Je ne voudrais pas non plus avoir sous les yeux l'aspect du cimetire; j'aime les hommes, le mouvement et le bruit d'une foule. V Mcontent bientt de cette rsidence la ville, il alla habiter un petit village la lisire de la fort du Rosenthal, non loin de Leipsick. Il y crivit sa tragdie de _Don Carlos_, oeuvre estimable, rflchie, mais tide, o la politique tient la place de l'motion. Schiller s'abmait en mme temps dans la philosophie nuageuse et apocalyptique de Kant, ce mathmaticien de la philosophie. Arrach bientt aprs cet asile studieux par la versatilit de son me et de sa fortune, il alla Dresde; il s'y laissa prendre un amour plus vnal que sincre pour une jeune Saxonne d'une grande beaut. Ses amis l'enlevrent au pige et le conduisirent Weimar. Herder, Wieland l'accueillirent en frre plus jeune, mais du mme sang. Il y pousa, sans autre dot que sa gloire future, Charlotte de _Lengefeld_, jeune fille d'un rang distingu et d'une vertu accomplie. Il connut Goethe chez sa belle-mre. Ces deux hommes diffraient trop l'un de l'autre pour se convenir au premier coup d'oeil: Schiller avait toutes les illusions de l'imagination, Goethe n'en avait que les forces. J'ai vu hier Goethe, crivait Schiller cette date; la grande ide que j'avais de cet homme n'a pas t amoindrie par son aspect, mais je doute qu'il puisse y avoir jamais une liaison bien intime entre lui et moi. Beaucoup des choses qui passionnent mon imagination et mon coeur sont dj puises pour lui; sa nature n'est pas la mienne, son monde n'est pas le mien. Cette diffrence des deux natures se rvlait au premier coup d'oeil entre ces deux hommes. Schiller, le visage allong et mince, le cou long, les membres grles, la physionomie maladive, le regard timide et indcis, le costume triqu et presque ridicule de l'tudiant en mdecine, dpays dans une cour, n'avait rien de l'homme de gnie que la souffrance. Goethe, vritable Apollon dans sa maturit forte et sereine, rgnait par droit de nature encore plus que par droit d'anesse et de rang sur son jeune mule; mais Goethe tait sans jalousie comme la toute-puissance; au lieu d'loigner ou d'clipser son rival de clbrit, il songea gnreusement l'lever jusqu' lui et l'attacher par des liens de reconnaissance la cour de Weimar. Il dcida le duc donner Schiller l'emploi honorable et lucratif de professeur d'histoire l'Universit d'Ina, capitale de l'instruction publique dans ses tats. Schiller, quoique tranger au professorat et l'histoire, ouvrit son cours en 1789 avec un succs qui prouvait son aptitude universelle. Goethe, aussi fier de ce succs que Schiller lui-mme, ne manqua pas une occasion de faire valoir son nouvel ami la cour de Weimar. Frapp des beauts frustes, mais dramatiques, de la pice des _Brigands_, et des beauts littraires de _Fiesque_ et de la tragdie de _Don Carlos_, il songeait dj appeler Schiller d'Ina Weimar, pour y faire crire et reprsenter ses chefs-d'oeuvres sur la scne du palais. Le grand acteur _Ifland_, le _Garrick_ et le _Talma_ de l'Allemagne, avait t fix par Goethe Weimar. Les rles qu'_Ifland_ reprsentait devenaient classiques en sortant de ses lvres. C'est cette poque, et pendant les annes qui suivirent 1789, que Goethe et Schiller, dsormais amis, entretinrent cette correspondance intime qui les dvoile tous les deux. La _Revue germanique_, rdige rcemment Paris, en a traduit et publi des fragments pleins d'intrt pour ceux qui, comme nous, cherchent l'homme sous le pote. Il y a dans ces fragments une bonhomie de grands hommes qui caractrise l'Allemagne, cette terre de la navet dans la grandeur. coutez quelques mots de ce dialogue portes closes entre deux amis sur leurs ouvrages, et mme sur leurs bauches les plus secrtes. Ils se conseillent au lieu de se critiquer; la gloire de l'un et la gloire de l'autre ne semblent tre qu'une mme gloire. On ne sait, en vrit, quel est le matre, quel est le disciple. VI La liaison littraire avait commenc entre ces deux hommes par la publication en commun d'un recueil littraire intitul _les Heures_. Goethe, provoqu par Schiller, avait consenti ce rle de collaborateur, qui semblait incompatible avec son rang, mais qui pouvait tre utile la fortune de son ami. Mon esprit, crit Schiller Goethe, le 23 aot 1794, est absorb dans la contemplation de l'ensemble de votre gnie. Votre regard observateur, qui repose si calme et si limpide sur toutes choses, ne vous gare jamais dans le vague des pures spculations imaginaires; vous suivez droit la marche de la nature. Si vous tiez n Grec ou seulement Italien, ayant sous les yeux, ds le berceau, une nature merveilleuse et un art idal, vous auriez atteint le but ds le point de dpart, et le grand style se serait form en vous sur le modle ternel; mais vous tes n Allemand avec une me grecque, et il vous a fallu vous refaire Grec force de contemplation et d'intuition. --Je vous ai attendu longtemps, rpond Goethe; j'ai march jusqu'ici seul dans ma voie, non compris, non encourag! Combien je me rjouis qu'aprs une rencontre d'intelligence entre vous et moi si tardive, si peu prvue, nous devions dsormais marcher deux! Tout ce qui est moi et en moi je vous en ferai part avec joie; car, sentant bien que mon entreprise (d'arriver la vrit et l'art suprme) est au-dessus de la force d'un seul et de notre dure ici-bas, j'aimerais dposer bien des choses dans votre sein, non-seulement pour les conserver ainsi au monde, mais pour les vivifier. N'est-ce pas ainsi que Socrate pouvait parler au jeune Platon pour se continuer et se grandir aprs lui dans son disciple? --N'esprez pas, rplique Schiller, de rencontrer en moi une grande richesse d'ides; c'est l ce que je trouverai en vous. Vous gouvernez un monde obissant vos intuitions, moi je flotte timidement entre le mtier et le gnie. Mais, hlas! la maladie nerve mes forces physiques; j'aurais difficilement le temps d'accomplir en moi une grande oeuvre intellectuelle. VII Je vais avoir quinze jours de libert, crit Goethe son nouvel ami, pendant un voyage de ma cour; venez me voir pendant ce loisir, nous causerons de nos _Heures_; nous ne verrons que quelques rares amis qui pensent comme nous. Vous vivrez entirement votre guise; de nouveaux points de contact s'tabliront ainsi entre nous. --J'irai, crit l'instant Schiller. Les amis se rencontrent, s'entretiennent et se sparent. --Me voil revenu, crit Schiller, mais mon esprit est toujours avec vous Weimar. Goethe lui envoie Ina les premiers volumes de son roman philosophique, _William Meister_, oeuvre nigmatique que les initis seuls peuvent bien comprendre, et que nous-mme nous avouons ne pas comprendre suffisamment pour en parler. Schiller en est ravi; M. Guillaume de Humboldt, le frre an du savant clbre, partage le plaisir de Schiller. Nous avons connu Rome, en 1811, Guillaume de Humboldt, diplomate, homme d'tat, philosophe curieux du beau et du bon sous toutes les formes. Nous avons visit sa suite les antiquits romaines et le cratre du Vsuve. La srnit de son esprit, la noble gravit de sa parole, la profondeur de ses connaissances historiques et la chaleur tempre de son enthousiasme nous ont donn une ide du caractre de Goethe, son ami. Jamais son image ne s'est efface de notre souvenir: Principibus placuisse viris! La correspondance de Schiller et de Goethe est pleine du nom de Guillaume de Humboldt. On voit qu'il tait pour eux un de ces hommes qui, semblables aux dieux cachs, font peu d'oeuvres, mais rendent beaucoup d'oracles. Guillaume de Humboldt, dit Schiller Goethe, trouve, comme moi, que l'ge vous mrit sans vous affaiblir, et que votre esprit est dans toute sa mle jeunesse et dans toute sa plnitude cratrice.--Puisque j'ai, outre votre suffrage, celui de Guillaume de Humboldt, je continue avec confiance. Combien n'est-il pas plus utile et plus dlicieux de se mirer dans les autres qu'en soi-mme! J'irai bientt vous voir Ina. VIII Schiller travaillait alors son vaste drame historique de _Wallenstein_, sans cesse interrompu par la souffrance, sans cesse repris par l'obstination de la volont. C'est, selon nous, son vritable chef-d'oeuvre; mais ce chef-d'oeuvre est en histoire ce que le _Faust_ de Goethe est en philosophie potique, trop vaste et trop dbordant pour la scne; c'est une pope du moyen ge dialogue avec gnie par un pote moderne. La patience allemande, qui ne dispute pas le temps son plaisir, pouvait seule s'accommoder de ces dveloppements dmesurs du drame rflchi. Schiller avait divis sa pice en trois pices, ce qu'on appelle une _trilogie_ en littrature. L'esprit franais ne s'accommode pas de cette suspension d'une action qui s'arrte un soleil et reprend l'autre. Le plaisir, en France, court plus vite que le temps; il n'attend personne, pas mme le gnie. Schiller envoyait acte par acte son drame de _Wallenstein_ Goethe; Goethe l'apprciait et le corrigeait avec le mme amour qui si cette oeuvre et t la sienne. --Qu'il me parat trange, crivait Schiller son ami, ministre et favori d'un souverain, de vous voir lanc au plus haut et au plus pais de ce monde, tandis que je suis assis entre mes pauvres fentres de papier huil, n'ayant aussi que papiers devant moi, et que cependant, malgr cette diffrence dans nos destines, nous puissions nous comprendre si parfaitement l'un l'autre! Schiller venait d'tre pre; Goethe, le 28 octobre 1795, le flicitait sur ce bonheur de famille: Dieu bnisse le nouvel hte. Je serai bientt prs de vous; j'ai besoin de ces entretiens que vous seul vous pouvez me donner. Goethe lui-mme venait d'avoir un fils. Un de mes soucis, crivait-il, repose maintenant dans le berceau! L'union de la jeune mre de ce fils avec le grand homme n'tait pas encore consacre par le mariage lgal; elle le fut depuis. Les ides de Goethe sur les femmes taient des ides tout fait orientales. Il considrait, en patriarche de Canaan ou en brahmine de l'Inde, la femme comme une crature infrieure en force et en dignit l'homme; elle n'tait ses yeux que la plus charmante dcoration de la nature, un appt la perptuation de l'espce humaine, une source de plaisir sacr, et surtout une esclave charge de rgner sur son matre par ses charmes suprieurs ses droits, une servante antique de la tente arabe ou du gynce grec, dont les fonctions consistaient gouverner dans un bel ordre intrieur les autres agents infrieurs de la domesticit. Ces ides taient conformes en lui ce culte pour le fait grossier de la nature qui a donn la force l'homme, la faiblesse et l'attrait la femme. Le fatalisme s'accommode trs-bien de la servitude; l'homme, aux yeux de Goethe, tait roi par droit de nature; ce roi pouvait aimer ses sujettes, mais il n'tait pas tenu de les respecter. La conduite de Goethe l'gard des femmes, surtout depuis son ge avanc, avait t le commentaire de ces doctrines: s'il aimait, il ne s'enchanait pas par l'amour. IX Cependant les annes de Goethe, qui s'accumulaient, quoique saines et vertes, commenaient lui faire sentir la ncessit de remettre le soin de sa maison et le dpt de son coeur une femme qui ft la fois l'ordre et le charme de sa maison. Comme le patriarche, il tait assis au bord du puits pour examiner les _Sara_ qui venaient puiser l'eau la fontaine. Un hasard lui offrit ce qu'il cherchait vaguement encore. Il faut se souvenir, pour bien comprendre ce mariage prcd d'un long noviciat domestique, que Goethe, aux yeux de la ville de Weimar, n'tait pas seulement un pote, un ministre, un favori du souverain, mais une sorte de dieu antique au-dessus des moeurs et des lois, un tre d'exception qui avait ses moeurs et ses lois part du reste de l'humanit. Or le copiste et l'imprimeur du thtre de Weimar, nomm Vulpius, avait des rapports de service frquents et habituels avec Goethe, la fois ministre, auteur et directeur de la scne. Un jour que ce Vulpius avait porter Goethe les preuves corriger d'une de ses pices, un surcrot d'affaires l'empcha inopinment de remplir ce devoir lui-mme; il chargea une de ses filles de porter sa place le manuscrit et l'preuve d'imprimerie l'auteur de _Faust_ et de lui rapporter les corrections. La jeune fille, peine entre dans son printemps, avait la candeur et la fleur de beaut de Marguerite dans le jardin de la voisine. Elle aborde en tremblant et en rougissant le majestueux vieillard; Goethe, frapp de son innocence et de ses charmes, prouva pour elle ce que Faust avait prouv l'aspect de Marguerite sur les marches de l'glise; il voulut non sduire, mais plaire. Sa mle beaut, sa tendre dfrence, le prestige de son nom, plus grand que nature dans l'esprit de la jeune fille, enlevrent le coeur et le consentement de la jeune messagre. Elle accepta avec ivresse le gouvernement de la maison du grand homme et le rle d'pouse quivoque auquel il conviendrait au pote d'lever sa belle gouvernante. De ce jour elle rgna, servante et reine, dans l'intrieur de la maison de Goethe. Nul Weimar n'aurait os se scandaliser d'une hardiesse de la vie prive ou publique du roi de l'intelligence en Allemagne; il tait, comme Louis XIV, au-dessus de l'humanit: il avait le droit divin du scandale. L'union de Goethe et de la belle jeune fille qu'il avait installe reine subalterne de sa maison fut heureuse. Ce fils en naquit; la mort l'enleva dans son berceau. On voit que Goethe le pleura comme un homme vulgaire. Il faut, dit-il son ami Schiller, laisser ses droits la nature et pleurer quand elle vous envoie des larmes; autrement elles s'accumulent et vous noient le coeur, d'autant plus abondantes que vous les avez plus ajournes; ensuite il faut reprendre le travail, ce consolateur infaillible qui gurit tout en dplaant tout. Un autre fils survint et vcut ge d'homme. Mais, pendant que nous touchons la vie prive du grand homme, disons ce qui l'honore aprs avoir dit ce qui l'inculpe. Il pousa lgalement plus tard la jeune et charmante compagne qu'il s'tait donne, et il l'pousa dans des circonstances qui donnent un grand prix d'honntet et de dsintressement son amour. C'tait le lendemain de la bataille d'Ina; les Franais, vainqueurs, s'avanaient sur Weimar. Le duc, vaincu avec les Prussiens, ses allis, avait abandonn son palais et fuyait vers Berlin. On s'attendait au massacre des habitants et l'incendie de la ville; Goethe envisagea d'un regard calme le pril. Je ne dois pas, dit-il, laisser aprs moi une femme tendre et fidle, mre de mon fils, sans nom et sans asile. Elle aura du moins un titre au bnfice et l'honneur de ma mmoire. Et il pousa mademoiselle Vulpius la veille du jour qu'il croyait tre le jour suprme de sa patrie et de sa vie. Philosophe dans la rgion de la pense, homme de bien dans la rgion des ralits, il consacra son amour au moment peut-tre o il ne l'prouvait plus. Madame Goethe mourut avant lui, et il ne parut la regretter que comme un matre regrette une fidle servante, colonne de sa maison. Il ne laissa jamais de prise sur lui aux douleurs violentes ou ternelles; il voulait conserver tout prix le calme olympien de son intelligence. Vivre, pour lui, c'tait oublier. Madame Goethe, depuis longtemps souffrante, expira en voiture, pendant une des promenades que le pote-ministre faisait autour de Weimar. Ils vont tre bien surpris la maison! dit-il son cocher qui tendait le corps inanim de sa matresse sur le gazon du bord de la route. Ce mot du stocisme ou de l'indiffrence resta le proverbe du superbe gosme du grand homme en Allemagne. Mais reprenons la correspondance des deux amis. X On avait pris souvent en Allemagne des posies de Schiller pour des posies de Goethe et des odes de Goethe pour des odes de Schiller. Goethe ne s'offensait pas, comme on va le voir, de cette promiscuit de gloire entre son ami et lui. Que l'on nous confonde dans nos talents, crivait-il Schiller, ce m'est chose agrable; cela montre que nous nous levons toujours davantage ensemble au-dessus de l'_affectation_ de notre sicle, c'est--dire au _beau_ simple, pour arriver ce qui est universellement _bon_. Il faut convenir aussi qu' nous deux nous tenons un large espace dans le monde de l'intelligence en nous donnant la main et en faisant la chane. Cependant cette poque, 1795, ils drogrent tous deux la noblesse et la dignit de leur gnie en publiant des livres d'pigrammes anonymes, mais mordantes, contre les crivains et les potes leurs contemporains et leurs compatriotes. Badinages grecs peu dignes d'eux; Aristophane et Sophocle dans le mme homme. Cela n'agrandit pas, cela jure et cela rapetisse: jeux d'coliers qu'on s'afflige d'avoir leur reprocher. Les aigles plongent du haut du firmament sur la tte de leurs ennemis et ne les mordent pas au talon. Glissons sur ces misres. XI Goethe et Schiller continuent s'entretenir de la tragdie de _Wallenstein_, laquelle Schiller travaille pendant trois ans. Je vous salue de mon jardin d'Ina (c'est le 1er mai 1797), crit Schiller son ami et son matre; je m'y suis install ce matin. Un doux paysage m'entoure; le soleil se couche en souriant, et les rossignols chantent. Tout m'enveloppe d'accueil et de joie autour de moi, et ma premire soire sur mon propre domaine est du plus heureux prsage. --Avant-hier, rpond Goethe, j'ai fait visite _Wieland_ (le Voltaire rudit et gracieux de l'Allemagne); il habite une jolie et vaste maison dans la plus laide contre du monde. Triste chose que le monde, continue-t-il ailleurs; on y apprend bien des choses, mais qui au fond ne nous apprennent rien; mais quant ce qui nous importe davantage, la seule chose mme qui nous importe vritablement, l'inspiration intrieure, le monde, au lieu de nous la donner, nous la prend. --Je lis madame de Stal, rpond Schiller; elle oublie son sexe sans s'lever au-dessus de lui; c'est une nature raisonneuse, mais trs-peu potique (c'est--dire cratrice). Dans les lettres suivantes, la tragdie de Schiller, _Wallenstein_, est enfin termine. Ils concertent ensemble les moyens de la faire dignement reprsenter sur la scne de Weimar. Goethe prside en l'absence de son ami aux rptitions. Il appelle Schiller Weimar, le prsente au duc, le loge au chteau, le traite en frre. Ses anxits sur le sort du drame la reprsentation sont fivreuses d'amiti. La pice russit et devient la gloire immortelle de Schiller. Goethe la gote comme sa propre gloire. Ou ne sait lequel admirer le plus, ou du matre sans ombrage ou du disciple sans rivalit. Une plus tendre treinte resserre le coeur des deux rivaux aprs ce succs monumental de _Wallenstein_; les lettres deviennent plus presses et plus confidentielles; ils pensent, ils sentent, ils vivent deux. Schiller s'tablit Weimar pour jouir plus habituellement de l'intimit de Goethe. Les lettres s'abrgent sans se refroidir; on n'a plus que des billets. Madame de Stal, fuyant la tyrannie de Napolon, qui l'avait relgue hors de France, s'arrte quelques semaines Weimar, et cherche rpandre autour d'elle, sur Goethe et Schiller, l'blouissement de son esprit. Les deux amis, en Allemands un peu ombrageux, parce qu'ils sont timides, vitent, autant que possible, les rencontres prolonges avec la fille de M. Necker, et se confient l'un l'autre leurs impressions sur cette Sapho de tribune. Ils la jugent svrement. XII C'est pendant cette longue intimit des deux crivains, intimit favorable leur fcondit littraire, que Schiller crivit _Wallenstein_, _Marie Stuart_, _Jeanne d'Arc_, _Guillaume Tell_, drames dont fut constitu son thtre allemand. C'est alors aussi qu'il crivit ces odes et ces ballades germaniques, enthousiastes par la forme, populaires par le fond, qui rivalisrent avec les oeuvres lyriques de Goethe. Dans tous ces genres il approcha Goethe, il ne l'atteignit et ne le dpassa jamais. Pour un observateur expriment du gnie humain, il fut toujours le disciple, jamais le matre. Il calqua son oeuvre sur l'oeuvre de Goethe, sans pouvoir calquer l'incommensurable gnie de son modle. On sent dans sa vie l'imitation puissante et habile, mais enfin l'imitation partout. Goethe crit _Goltz de Berlichengen_, Schiller crit _Wallenstein_; Goethe chante les ballades nationales de la Germanie, Schiller soupire les ballades du moyen ge et les lgendes de la tradition des chaumires; Goethe exhale avec ddain sa mauvaise humeur de gant dans des pigrammes contre la mdiocrit de ses rivaux, Schiller rime des sarcasmes contre les engouements ignares de son pays. Enfin Goethe abjure, dans son omnipotence, toutes les crdulits du vulgaire, et cherche sa divinit universelle dans la divinit individuelle de tout ce qui vit dans la nature; son dieu, c'est la vie; la vie, c'est son dieu. Schiller, d'abord chrtien et pieux, suit son matre, et chante comme lui ses hymnes au Dieu inconnu. Mais Goethe accomplit toutes ces phases de sa posie et de sa philosophie indienne avec la majest d'un dieu de l'Inde, Schiller avec la faiblesse et l'embarras d'un homme qui marche sur les pas d'un dieu. Aussi les traces de Goethe dans l'histoire littraire de l'Allemagne et du monde ne seront jamais effaces; les traces de Schiller, quoique chres aux mes tendres, s'effaceront l'apparition du premier grand pote qui natra en Allemagne. L'un fut le gnie, l'autre ne fut que le talent; je n'ai jamais pu les comparer. Cependant Schiller gala et dpassa un jour son matre dans un pome lyrique presque sans gal dans la posie de toutes les langues modernes, intitul _la Cloche_. Ce dithyrambe, rflchi et vocifr tout la fois sur l'instrument arien qui sonne la fois les prires, les douleurs, les glas funbres, les naissances, les effrois de l'homme, est digne de rester dans la mmoire de la postrit. Schiller ne le composa pas comme l'ode se compose, c'est--dire par une rapide et involontaire explosion de l'me, qui n'clate qu'un instant et qui se rpercute jamais de l'me du pote dans l'oreille des sicles. On voit, par sa correspondance avec Goethe, qu'il le conut un jour d'inspiration, mais qu'il l'excuta en trois ans d'tude et de retouches. Le lecteur va juger, sur une traduction toujours attnuante de l'oeuvre originale, combien Schiller dpassa Pindare et Horace dans ce dithyrambe didactique du pote qui se souvenait d'avoir t chrtien. Nous empruntons cette traduction M. _Marmier_, l'importateur des posies du Nord dans notre langue, pote lui-mme par l'imagination et le sentiment. coutez! XIII LA CLOCHE. Le moule d'argile est encore plong et scell dans la terre; aujourd'hui la cloche doit tre faite. l'oeuvre, compagnons! courage! La sueur doit ruisseler du front brlant; l'oeuvre doit honorer le matre, mais il faut que la bndiction vienne d'en haut. Il convient de mler des paroles srieuses l'oeuvre srieuse que nous prparons: le travail que de sages paroles accompagnent s'excute gaiement. Considrons gravement ce que produira notre faible pouvoir; car il faut mpriser l'homme sans intelligence qui ne rflchit pas aux entreprises qu'il veut accomplir. C'est pour mditer dans son coeur sur le travail que sa main excute que la pense a t donne l'homme: c'est l ce qui l'honore. Prenez du bois de sapin, choisissez des branches sches, afin que la flamme, plus vive, se prcipite dans le conduit. Quand le cuivre bouillonnera, mlez-y promptement l'tain pour oprer un sr et habile alliage. La cloche que nous formons l'aide du feu dans le sein de la terre attestera notre travail au sommet de la tour leve. Elle sonnera pendant de longues annes; bien des hommes l'entendront retentir leurs oreilles, pleurer avec les affligs et s'unir aux prires des fidles. Tout ce que le sort changeant jette parmi les enfants de la terre montera vers cette couronne de mtal et la fera vibrer au loin. Je vois jaillir des bulles blanches. Bien! la masse est en fusion. Laissons-la se pntrer du sel de la cendre qui htera sa fluidit. Que le mlange soit pur d'cume, afin que la voix du mtal poli retentisse pleine et sonore; car la cloche salue avec l'accent solennel de la joie l'enfant bien-aim son entre dans la vie, lorsqu'il arrive plong dans le sommeil. Les heures joyeuses et sombres de sa destine sont encore caches pour lui dans les voiles du temps; l'amour de sa mre veille avec de tendres soins sur son matin dor; mais les annes fuient rapides comme une flche. L'enfant se spare firement de la jeune fille; il se prcipite avec imptuosit dans le courant de la vie; il parcourt le monde avec le bton de voyage et rentre tranger au foyer paternel, et il voit devant lui la jeune fille charmante dans l'clat de sa fracheur, avec son regard pudique. Un vague dsir, un dsir sans nom, saisit l'me du jeune homme; il erre dans la solitude, fuyant les runions tumultueuses de ses frres et pleurant l'cart. Il suit, en rougissant, les traces de celle qui lui est apparue, heureux de son sourire, cherchant, pour la parer, les plus belles fleurs du vallon. Oh! tendre dsir! heureux espoir! jour dor du premier amour! Les yeux alors voient le ciel ouvert, le coeur nage dans la flicit. Oh! que ne fleurit-il tout jamais, l'heureux temps du jeune amour! Comme les tubes brunissent dj! J'y plonge cette baguette: si nous la voyons se vitrifier, il sera temps de couler le mtal. Maintenant, compagnons, alerte! Examinez le mlange, et voyez si, pour former un alliage parfait, le mtal doux est uni au mtal fort. Car de l'alliance de la douceur avec la force, de la svrit avec la tendresse, rsulte la bonne harmonie. C'est pourquoi ceux qui s'unissent tout jamais doivent s'assurer que le coeur rpond au coeur. Courte est l'illusion, long est le repentir. La couronne virginale se marie avec grce aux cheveux de la fiance quand les cloches argentines de l'glise invitent aux ftes nuptiales. Hlas! la plus belle solennit de la vie marque le terme du printemps de la vie. La douce illusion s'en va avec le voile et la ceinture; la passion disparat; puisse l'amour rester! La fleur se fane, puisse le fruit mrir! Il faut que l'homme entre dans la vie orageuse; il faut qu'il agisse, combatte, plante, cre, et, par l'adresse, par l'effort, par le hasard et la hardiesse, subjugue la fortune. Alors les biens affluent autour de lui, ses magasins se remplissent de dons prcieux; ses domaines s'largissent, sa maison s'agrandit, et, dans cette maison, rgne la femme sage, la mre des enfants. Elle gouverne avec prudence le cercle de la famille, donne des leons aux jeunes filles, rprimande les garons. Ses mains actives sont sans cesse l'oeuvre; elle augmente par son esprit d'ordre le bien-tre du mnage; elle remplit de trsors les armoires odorantes, tourne le fil sur le fuseau, amasse dans des buffets soigneusement nettoys la laine blouissante, le lin blanc comme la neige; elle joint l'lgant au solide et jamais ne se repose. Du haut de sa demeure, d'o le regard s'tend au loin, le pre contemple d'un oeil joyeux ses proprits florissantes. Il voit ses arbres qui grandissent, ses granges bien remplies, ses greniers qui plient sous le poids de leurs richesses, et ses moissons pareilles des vagues ondoyantes; et alors il s'crie avec orgueil: La splendeur de ma maison, ferme comme les fondements de la terre, brave la puissance du malheur. Mais, hlas! avec les rigueurs du destin il n'est point de pacte ternel, et le malheur arrive d'un pas rapide. Allons! nous pouvons commencer couler le mtal travers l'ouverture; il apparat bien dentel. Mais, avant de le laisser sortir, rptez comme une prire une pieuse sentence. Ouvrez les conduits, et que Dieu garde l'difice. Voil que les vagues, rouges comme du feu, courent en fumant dans l'enceinte du moule! Heureuse est la puissance du feu, quand l'homme la dirige, la domine. Ce qu'il fait, ce qu'il cre, il le doit cette force cleste. Mais terrible est cette mme force quand elle chappe ses chanes, quand elle suit sa violente impulsion, fille libre de la nature. Malheur! lorsque, affranchie de tout obstacle, elle se rpand travers les rues populeuses et allume l'effroyable incendie; car les lments sont hostiles l'oeuvre des hommes. Du sein des nuages descend la pluie qui est une bndiction, et du sein des nuages descend la foudre. Entendez-vous, au sommet de la tour, gmir le tocsin? Le ciel est rouge comme du sang, et cette lueur de pourpre n'est pas celle du jour. Quel tumulte travers les rues! quelle vapeur dans les airs! La colonne de feu roule en ptillant de distance en distance, et grandit avec la rapidit du vent. L'atmosphre est brlante comme dans la gueule d'un four; les solives tremblent, les poutres tombent, les fentres clatent, les enfants pleurent, les mres courent gares, et les animaux mugissent sous les dbris. Chacun se hte, prend la fuite, cherche un moyen de salut. La nuit est brillante comme le jour; le seau circule de main en main sur une longue ligne, et les pompes lancent des gerbes d'eau; l'aquilon arrive en mugissant et fouette la flamme ptillante; le feu clate dans la moisson sche, dans les parois du grenier, atteint les combles et s'lance vers le ciel, comme s'il voulait, terrible et puissant, entraner la terre dans son essor imptueux. Priv d'espoir, l'homme cde la force des dieux, et regarde, frapp de stupeur, son oeuvre s'abmer. Consum, dvast, le lieu qu'il occupait est le domaine des aquilons, la terreur habite dans les ouvertures dsertes des fentres, et les nuages du ciel planent sur les dcombres. L'homme jette encore un regard sur le tombeau de sa fortune, puis il prend le bton de voyage. Quels que soient les dsastres de l'incendie, une douce consolation lui est reste; il compte les ttes qui lui sont chres: bonheur! il ne lui en manque pas une. La terre a reu le mtal, le moule est heureusement rempli; la cloche en sortira-t-elle assez parfaite pour rcompenser notre art et notre labeur? Si la fonte n'avait pas russi! si le moule s'tait bris! Hlas! pendant que nous esprons, peut-tre le mal est-il dj fait! Nous confions l'oeuvre de nos mains aux entrailles du sol. Le laboureur leur confie ses semences, esprant qu'elles germeront pour son bien, selon les desseins du Ciel. Nous ensevelissons dans le sein de la terre des semences encore plus prcieuses, esprant qu'elles se lveront du cercueil pour une meilleure vie. Dans la tour de l'glise retentissent les sons de la cloche, les sons lugubres qui accompagnent le chant du tombeau, qui annoncent le passage du voyageur que l'on conduit son dernier asile. Hlas! c'est une pouse chrie, c'est une mre fidle que le dmon des tnbres arrache aux bras de son poux, aux tendres enfants qu'elle mit au monde avec bonheur, qu'elle nourrit sur son sein avec amour. Hlas! les doux liens sont jamais briss, car elle habite dsormais la terre des ombres, celle qui fut la mre de famille. C'en est fait de sa direction assidue, de sa vigilante sollicitude, et dsormais l'trangre rgnera sans amour son foyer dsert. Pendant que la cloche se refroidit, reposons-nous de notre rude travail; que chacun de nous s'gaye comme l'oiseau sous la feuille. Quand la lumire des toiles brille, le jeune ouvrier, libre de tout souci, entend sonner l'heure de la joie; mais le matre n'a pas de repos. travers la fort sauvage le voyageur presse gaiement le pas pour arriver sa chre demeure. Les brebis blantes, les boeufs au large front, les gnisses au poil luisant se dirigent en mugissant vers leur table. Le chariot charg de bl s'avance en vacillant. Sur les gerbes brille la guirlande de diverses couleurs, et les jeunes gens de la moisson courent la danse. Le silence rgne sur la place et dans les rues, les habitants de la maison se rassemblent autour de la lumire, et la porte de la ville roule sur ses gonds. La terre est _couverte_ d'un voile sombre; mais la nuit, qui tient veill le mchant, n'effraye pas le paisible bourgeois; car l'oeil de la justice est ouvert. Ordre saint, enfant bni du Ciel, c'est toi qui formes de douces et libres unions; c'est toi qui as jet les fondements des villes; c'est toi qui as fait sortir le sauvage farouche de ses forts; c'est toi qui, pntrant dans la demeure des hommes, leur donnes des moeurs paisibles et le bien le plus prcieux, l'amour de la patrie. Mille mains actives travaillent et se soutiennent dans un commun accord, et toutes les forces se dploient dans ce mouvement empress. Le matre et le compagnon poursuivent leur oeuvre sous la sainte protection de la libert. Chacun se rjouit de la place qu'il occupe et brave le ddain. Le travail est l'honneur du citoyen, la prosprit est la rcompense du travail. Si le roi s'honore de sa dignit, nous nous honorons de notre travail. Douce paix, heureuse union! restez, restez dans cette ville! Qu'il ne vienne jamais le jour o des hordes cruelles traverseraient cette valle, o le ciel, que colore la riante pourpre du soir, reflterait les lueurs terribles de l'incendie des villes et des villages! prsent, brisez le moule; il a rempli sa destination. Que le regard et le coeur se rjouissent l'aspect de notre oeuvre heureusement acheve! Frappez! frappez avec le marteau jusqu' ce que l'enveloppe clate; pour que nous voyions notre cloche, il faut que le moule soit bris en morceaux. Le matre sait d'une main prudente et en temps opportun rompre l'enveloppe; mais malheur! quand le bronze embras clate de lui-mme et se rpand en torrents de feu. Dans son aveugle fureur il s'lance avec le bruit de la foudre, dchire la terre qui l'entoure, et, pareil aux gueules de l'enfer, vomit la flamme dvorante. L o rgnent les forces inintelligentes et brutales, l l'oeuvre pure ne peut s'accomplir. Quand les peuples s'affranchissent d'eux-mmes, le bien-tre ne peut subsister. Malheur! lorsqu'au milieu des villes l'tincelle a longtemps couv; lorsque la foule, brisant ses chanes, cherche pour elle-mme un secours terrible! Alors la rvolte, suspendue aux cordes de la cloche, la fait gmir dans l'air et change en instrument de violence un instrument de paix. Libert! galit! voil les mots qui retentissent. Le bourgeois paisible saisit ses armes; la multitude inonde les rues et les places, des bandes d'assassins errent de ct et d'autre. Les femmes deviennent des hynes et se font un jeu de la terreur. De leurs dents de panthres elles dchirent le coeur palpitant d'un ennemi. Plus rien de sacr; tous les liens d'une rserve pudique sont rompus. Le bon cde la place au mchant, et les vices marchent en libert. Le rveil du lion est dangereux, la dent du tigre est effrayante; mais ce qu'il y a de plus effrayant c'est l'homme dans son dlire. Malheur ceux qui prtent cet aveugle ternel la torche, la lumire du ciel! Elle ne l'claire pas, mais elle peut, entre ses mains, incendier les villes, ravager les campagnes. Dieu a bni mon travail. Voyez! du milieu de l'enveloppe s'lve le mtal, pur comme une toile d'or. De son sommet jusqu' sa base il reluit comme le soleil, et les armoiries bien dessines attestent l'exprience du mouleur. Venez! venez, mes compagnons! formez le cercle! baptisons la cloche, donnons lui le nom de Concorde. Qu'elle ne rassemble la communaut que pour des runions de paix et d'affection! Qu'elle soit, par le matre qui l'a forme, consacre cette oeuvre pacifique. leve au-dessus de la vie terrestre, elle planera sous la vote du ciel azur. Elle se balancera prs du tonnerre et prs des astres. Sa voix sera une voix suprme, comme cette des plantes, qui, dans leur marche, louent le Crateur et rglent le cours de l'anne. Que sa bouche d'airain ne soit occupe qu'aux choses graves et ternelles! Que le temps la touche chaque heure dans son vol rapide! Que, sans coeur et sans compassion, elle prte sa voix au destin et annonce les vicissitudes de la vie! Qu'elle nous rpte que rien ne dure en ce monde, que toute chose terrestre s'vanouit comme le son qu'elle fait entendre et qui bientt expire! Maintenant, arrachez avec les cbles la cloche de la fosse; qu'elle s'lve dans les airs, dans l'empire du son! Tirez! tirez! Elle s'meut, elle s'branle; elle annonce la joie cette ville. Que ses premiers accents soient des accents de paix. XIV Le seul dfaut d'un pareil pome c'est d'tre la fois pens, dcrit et chant. Le vritable enthousiasme ne pense pas, ne dcrit pas; il chante. Mais, ce genre mixte une fois admis, le pome de Schiller est digne de tinter ternellement dans l'oreille des hommes. Nous n'avons rien de pareil en France. Ce fut une de ses dernires oeuvres; il n'avait que quarante-sept ans, et il se laissait dj atteindre par la mort. C'tait une de ces organisations frles et maladives qui ne rsistent pas, comme celle de Goethe ou de Voltaire, organisations de chne robuste, aux secousses de leur me et aux secousses de la vie. Il crivit sa profession de foi dsormais philosophique en ces termes: Heureux temps, jours clestes o, les yeux ferms, je suivais avec abandon le cours de la vie! Je me nourrissais de mes songes, et j'tais heureux; j'ai appris penser, et je suis tent de pleurer d'avoir vu le jour. On m'a enlev la foi qui me donnait le calme; on m'a enseign ddaigner ce que j'adorais. Quand je voyais le peuple se rendre en foule l'glise, quand j'entendais les membres d'une nombreuse communion de croyants confondre leurs voix dans une mme prire: Oui, me disais-je, elle est divine cette loi que les meilleurs des hommes professent, qui dompte l'esprit et console le coeur. La froide raison a teint cet enthousiasme; il n'y a rien de vritablement sacr que la vrit et ce que la raison reconnat comme vrit. Ma raison maintenant est le seul guide qui me reste pour me porter Dieu, la vertu, l'ternit..... Toutes les perfections de la nature sont runies en Dieu. _La nature est Dieu divis l'infini_ (profession de foi de son matre Goethe). L o je dcouvre un corps, je pressens une intelligence; l o je remarque un mouvement, je devine une pense motrice. Ce que nous nommons amour est le dsir d'un bonheur hors de nous; l'amour est la boussole aimante du monde intellectuel; c'est l'amour qui nous attire Dieu. Si chaque homme aimait tous les hommes, il possderait le monde entier! C'est dans ces penses qu'il expira peu de temps aprs, en serrant la main de sa femme, en bnissant son enfant, et regardant, comme J.-J. Rousseau, le soleil du soir jouer comme un crpuscule du jour ternel sur les rideaux de son lit. XV Goethe, ferme comme un bloc de marbre jusqu' ses derniers moments, jouait encore comme un jeune homme avec les illusions et avec l'amour. Ses liaisons littraires avec _Bettina d'Arnim_ ressemblent une de ces aurores borales de l'amour que les vieillards, dont l'imagination survit l'ge, aiment voir briller sur leur horizon quand le soleil de l'amour juvnile est dj couch depuis longtemps dans leur ciel. Les amours de l'homme d'tat clbre allemand, M. de Gentz, pour la jeune et clbre Fanny Elssler, sont comme une rptition, peu de distance, des amours de Goethe et de Bettina: seulement M. de Gentz aimait du coeur, et Goethe n'aima jamais que de l'imagination. Il se plaisait jouer le rle d'un Anacron allemand couronn de roses, et voulant mourir la coupe des illusions encore pleine la main. Un mot sur cet pisode trs-curieux de la vieillesse du grand homme. Nous n'avons pas connu nous-mmes Bettina d'Arnim, mais nous avons connu sa fille, et, si l'on doit juger des charmes de physionomie, d'me et d'esprit de la mre, par la figure de la fille, Bettina fut bien digne d'tre l'Hb de ce Jupiter mourant. Son nom de fille tait Bettina Brentano; sa famille tait italienne. Sa beaut portait l'empreinte du climat, son esprit avait la flamme de son ciel. Goethe, dans sa premire adolescence, avait t pris de sa grand'mre, Sophie Laroche, femme illustre par ses talents littraires en Allemagne. Cette jeune fille avait dans son imagination prcoce un foyer d'enthousiasme qui demandait un aliment rel ou imaginaire; elle entendait souvent accuser la froideur et l'gosme de Goethe dans sa famille; elle se figura que Goethe n'tait rest insensible que faute d'avoir rencontr dans sa longue vie une me la proportion de la sienne. Elle voulut le venger de l'injustice des hommes pour un homme plus grand que l'humanit. Elle ne connaissait de Goethe que ses oeuvres; elle s'en fit une image selon son coeur, et de cette image elle se fit une idole: l'adoration naquit dans son coeur de l'enthousiasme. Ces phnomnes de jeunes filles, rpandant, comme Madeleine, leur urne de parfum sur les cheveux blancs d'un homme illustre, sont plus frquents qu'on ne pense. Qui de nous ignore combien de jeunes coeurs se prodiguaient en pense et jusqu'en amour l'auteur de _Ren_ et d'_Atala_, descendant dj l'autre ct de la vie? La beaut est la tentation de l'homme, la gloire est la sduction de la femme. force de rver de Goethe, la jeune Bettina finit par l'aimer. Il y a un ge o les songes ne s'vanouissent pas avec la nuit. XVI Une ombre tragique jete tout coup sur la jeunesse de Bettina accrut son amour en nourrissant sa mlancolie. Elle avait pour amie une femme pote, Caroline de Gunderode, chanoinesse d'un des chapitres d'Allemagne. Caroline de Gunderode, ce Werther fminin, s'exalta jusqu' la folie, et finit par se tuer par dgot d'une vie prosaque en contraste avec une me de feu. Bettina resta seule, et se rfugia d'autant plus dans le sein de ce fantme ador qui portait pour elle le nom de Goethe. Elle alla Weimar pour l'adorer de plus prs; elle enivra le pote, elle ne le flchit pas. Goethe se souvint de son ge, et se contenta du feu et de l'encens, sans toucher au vase fragile d'o cet enivrement montait lui. Cette rserve augmenta et fit durer l'amour dans l'me de la jeune Italienne. Goethe plus sensible lui aurait paru un homme; il ne se montra qu'en divinit. Cet amour dura sept ans. Une correspondance assidue entre la jeune fille et le majestueux pote nourrit ces deux imaginations de rves brlants d'un ct, tides de l'autre. Pendant ces dlicieuses annes, Bettina, aprs sept ans de culte, finit par se marier au comte d'Arnim, gentilhomme d'une illustre maison de la Prusse et pote d'un nom dj distingu dans son pays. Les rapports pistolaires entre Bettina d'Arnim et Goethe se dtendirent et s'interrompirent mme compltement de 1814 1833; mais, peu de mois avant la mort de Goethe, Bettina vint se rconcilier avec son idole nglige et recevoir ses derniers regards et son dernier soupir. Quelque temps avant sa propre mort, Bettina publia elle-mme cette correspondance amoureuse entre la jeune fille et le vieillard. Nous la possdons tout entire en deux volumes; cette correspondance tincelle plus qu'elle ne touche; c'est un feu blouissant, mais c'est un feu d'artifice; une lettre d'Hlose Ablard contient plus de chaleur de passion que ces deux volumes de lettres entre Bettina et l'auteur de _Werther_. Une palpitation du coeur a plus de passion que mille lans d'imagination. Malheur aux amours chimriques! on les regarde, on ne les ressent pas. Une des lettres de M. de Gentz Fanny Elssler attendrit plus que toute la correspondance de Goethe avec Bettina. On sent que l'homme d'tat, quoique snile, souffre et adore; sa snilit mme fait compatir sa passion. Quant Goethe, il joue; il charme, il n'meut pas. Voici deux ou trois de ces lettres devenues un monument de l'Allemagne littraire, un bas-relief du tombeau de Goethe. Vous vous imaginez facilement, crit Bettina la mre de Goethe, dont elle avait fait sa confidente et son amie Francfort pendant que son fils vivait et trnait Weimar; vous vous imaginez facilement ce que je pense l'heure solitaire o le crpuscule cde la nuit, maintenant je l'ai vu!... (C'tait aprs son voyage pour voir son idole Weimar.) Maintenant je l'ai vu, je connais son sourire et le son de sa voix calme et pourtant vibrant d'amour, et ses exclamations qui rsonnent comme un chant! Je sais comme il approuve ou comme il blme ce qu'on dit dans le tumulte de la passion. L'anne passe, quand je me trouvai inopinment avec lui, j'tais hors de moi; je voulus parler, mais la voix me manqua; il posa la main sur ma bouche et il me dit: PARLE DES YEUX, JE COMPRENDS TOUT! Et quand il s'aperut que mes yeux taient remplis de larmes, il les ferma et il ajouta: DU CALME! DU CALME! C'EST CE QUI VOUS CONVIENT A TOUS DEUX. Oui, chre mre, ce fut comme si la paix descendait sur moi! N'avais-je pas tout ce que j'avais uniquement dsir depuis plusieurs annes? vous, sa mre, je vous remercierai ternellement d'avoir mis au monde celui que j'aime!... Il m'est impossible ici, sur les bords du Rhin, continue-t-elle, de ne pas vous crire sur mon amie, la jeune Caroline Gunderode. Hier j'ai t visiter l'endroit o elle s'est tue; les saules ont tellement grandi qu'ils couvrent la place. C'est ici, pensai-je, qu'elle erra dsespre et qu'elle enfona le terrible fer dans sa poitrine. Ce projet l'avait occupe pendant bien des jours, et moi, qui lui tais si prs du coeur, moi qui suis maintenant seule ici dans ce lieu fatal, je parcours ce mme rivage, ne pensant qu' mon bonheur!... Je lui fais des reproches d'avoir quitt cette belle terre. Elle s'est mal conduite mon gard; elle s'est enfouie loin de moi, au moment o j'allais la faire participer mon bonheur. Elle tait pleine de timidit, cette belle chanoinesse; elle s'effrayait d'avoir rciter tout haut le _bndicit_; elle me disait souvent qu'elle avait peur parce que son tour approchait de le prononcer devant les chanoinesses assembles. Notre vie commune tait belle; c'tait l'poque laquelle je commenais avoir la conscience de moi-mme. Ce fut elle qui vint me chercher Offenbach; elle me prit par la main et me pria de venir la trouver la ville. Plus tard nous nous voyions tous les jours; elle m'apprit lire avec rflexion; elle voulait aussi m'enseigner l'histoire, mais elle s'aperut bientt que j'tais beaucoup trop occupe du prsent pour que le pass et le pouvoir de m'enchaner pendant longtemps. Que j'aimais aller la trouver! Je finis par ne plus pouvoir me passer d'elle pendant un seul jour. Je courais la voir tous les aprs-midi. Quand j'arrivais la porte du chapitre, je regardais travers le trou de la serrure jusqu' ce qu'on m'et ouvert. Son petit appartement tait au rez-de-chausse, donnant sur le jardin; un peuplier blanc tait devant sa fentre; je grimpais dessus en lui faisant la lecture; chaque chapitre je montais sur une branche plus leve. Elle m'coutait, appuye la fentre, et me disait de temps en temps: Bettina, ne tombe pas! Maintenant je vois combien j'tais heureuse alors, car tout, la moindre des choses mme, s'est empreint en moi comme une jouissance. Ses traits taient doux et mous comme ceux d'une blonde; pourtant elle avait des cheveux bruns, mais des yeux bleus abrits par de longs cils. Elle ne riait pas haut; c'tait plutt un doux roucoulement sourd, dans lequel la joie et la srnit s'exprimaient parfaitement. Elle ne marchait pas, elle _glissait_; vous comprendrez ce que j'entends par ce mot. Sa robe semblait l'entourer de plis caressants; cela venait de la douceur de ses mouvements. Sa taille tait leve et pour ainsi dire trop coulante pour l'appeler lance. Elle tait timidement gracieuse et trop dpourvue de volont pour avoir jamais cherch se faire remarquer en socit. Un jour qu'elle tait chez le prince primat avec toutes les chanoinesses, portant le costume de son ordre, une robe queue, un col blanc avec la croix d'ordonnance, quelqu'un fit la remarque qu'elle ressemblait une apparition au milieu des autres dames, un esprit qui allait s'vanouir dans l'air. Elle me lisait ses posies, et se rjouissait de mon approbation comme si j'avais t un grand public; c'est qu'aussi je tmoignais un vif dsir de les entendre: non pas que je comprisse ce que j'entendais; c'tait plutt pour moi un lment inconnu, et ses doux vers agissaient sur moi comme l'harmonie d'une langue trangre qui vous flatte sans qu'on puisse la traduire. Nous lisions _Werther_, et nous discutions beaucoup sur le suicide. Elle disait toujours: Beaucoup apprendre, beaucoup comprendre par l'esprit, et mourir jeune! Je ne veux pas voir la jeunesse m'abandonner. Puis enfin s'adressant, aprs ce rcit funbre, Goethe qui se refusait nourrir sa passion d'un retour complet, Bettina s'crie: toi qui lis ceci, tu n'as pas de manteau assez doux pour envelopper mon me blesse! Tu ne me rcompenseras jamais, tu ne m'attireras jamais sur ton coeur! Je le sais, je serai seule avec moi-mme comme je me suis trouve seule aujourd'hui sur le rivage o mourut Gunderode; seule sous les tristes saules o la mort frissonne encore, sur cette place o l'herbe ne crot plus; c'est l qu'elle a meurtri son beau corps! Jsus! Marie!!! Toi, mon seigneur vivant! toi, gnie flamboyant qui es au-dessus de moi, j'ai pleur, non pas sur celle que j'ai perdue, non, j'ai pleur sur moi avec moi-mme. Il faut que je devienne froide et dure comme l'acier; je dois tre impitoyable pour ce coeur passionn qui n'a pas, hlas! le droit de rien demander. Mais tu es doux, Goethe! tu me souris, et ta main frache me caresse et tempre l'ardeur de mes joues; cela doit me suffire! XVII Bettina revient ici la pense de son amie Gunderode. Lorsque je revins visiter sa tombe, j'y trouvai de pauvres gens qui cherchaient leurs vaches; je les suivis; ils devinrent que je venais du tombeau de la dame; ils me dirent que Gunderode leur avait souvent parl et fait l'aumne, et que chaque fois qu'ils passaient prs de l'endroit fatal ils rcitaient un _Pater_. Moi aussi j'ai pri son me et pour son me; je me suis fait purifier par la lumire de la lune, et je lui ai dit tout haut que je la dsirais, que je regrettais ces heures o nous changions ici-bas nos penses, nos sentiments. Un jour elle vint joyeusement ma rencontre, et elle me dit: Hier j'ai caus avec un mdecin, et il m'a appris qu'il tait trs-facile de se tuer. Elle entr'ouvrit sa robe et me montra une place sur son beau sein; ses yeux resplendissaient de joie. Je la regardai fixement; pour la premire fois je me sentis mal l'aise; je lui demandai: Eh bien! que ferai-je quand tu seras morte?--Oh! rpondit-elle, alors je te serai devenue indiffrente; nous ne serons plus aussi lies; je me brouillerai d'abord avec toi! Je me dirigeai vers la fentre pour cacher mes larmes et contenir les battements de mon coeur irrit; elle s'tait mise l'autre fentre et ne disait mot. Je la regardais de ct; ses yeux taient levs vers le ciel, mais le regard en tait bris comme si tout leur feu s'tait concentr l'intrieur. Aprs l'avoir considre pendant quelque temps, je ne pus me contenir: j'clatai en sanglots, je me jetai son cou, je la forai s'asseoir, je m'assis sur ses genoux, je rpandis bien des larmes, je l'embrassai pour la premire fois, j'ouvris sa robe et je baisai la place o elle avait appris atteindre le coeur. Je la suppliai en pleurant amrement d'avoir piti de moi; je me jetai de nouveau son cou, et je baisai ses mains froides et frissonnantes. Ses lvres tremblaient; elle tait roide et ple comme la mort, et ne pouvait lever la voix; elle me dit tout bas: Bettina, ne me brise pas le coeur! Afin de ne pas lui faire de mal, je cherchai surmonter ma douleur. Je me mis sourire, pleurer, sangloter tout la fois; mais sa frayeur augmenta; elle se coucha sur le canap. Je m'efforai alors de lui prouver que j'avais pris tout cela pour une plaisanterie. XVIII Toute cette longue _passion_ de la chanoinesse Gunderode est dcrit par son amie _Bettina_ en pages de _Werther_; on sent que le gnie de Goethe a dteint sur ces jeunes amies. Goethe parut sensible cet amour moiti naf, moiti fantastique de la belle enthousiaste. Un sonnet de lui fait foi de cette motion contenue, mais forte. _La date du vendredi-saint_, dit-il dans ce sonnet, _tait grave en lettres de feu dans le coeur de Ptrarque_; dans mon coeur moi c'est la date d'avril mil huit cent sept qu'on trouvera en traces profondes de feu, grave par le jour o je t'ai connue! Ce jour-l je commenai, non, je continuai aimer celle qu'enfant je portais dj dans mon coeur, etc. La passion idale de Bettina prend chaque jour des teintes plus chaudes dans sa correspondance. J'ai d partir aprs un dernier embrassement, moi qui croyais rester ternellement suspendue ton cou. La maison que tu habites avait disparu dj dans le lointain; je me rappelais tout alors: comment, la nuit, tu t'tais promen avec moi dans le jardin; comment tu souriais quand je t'expliquais les formes fantastiques des nuages et mes beaux rves; comment tu coutais avec moi le murmure des feuilles au vent de la nuit. On croit vritablement entendre les confidences de _Daamanti_ au dieu son amant, dans une scne des drames indiens; l'imagination allemande est teinte des eaux du Gange. Tu m'as aime, je le sais; quand tu me conduisais par la main, je l'ai senti ton haleine, au son de ta voix; oui, j'ai senti quelque chose, comment dirai-je? qui m'enveloppait, qui respirait autour de moi, que tu me recevais dans l'intimit de la pense. Qui m'enlvera ce souvenir? J'ai prouv un grand calme. Qu'est-ce que cela veut dire: _s'endormir dans le Seigneur?_ Je sais maintenant ce que c'est... Il a fait cette nuit un terrible ouragan; je suis sortie pour voir le soleil qui rparait tout. cher ami! quelle joie de savourer la brume du matin, de respirer le frais du vent qui s'apaise, le parfum des plantes qui pntre la poitrine et monte la tte, de sentir battre ses tempes et rougir ses joues, et de secouer les gouttes de rose de ses cheveux!... Je me reposai sur le tronc d'un arbre demi renvers pendant la nuit. Sous ses branches touffues je dcouvris une multitude de nids d'oiseaux; il y avait une famille de petites msanges tte noire et gorge blanche; elles taient sept dans le mme nid; puis des pinsons et des chardonnerets; les pres et les mres volaient sur ma tte, cherchant donner la becque leurs petits. Ah! pourvu qu'ils parviennent les lever dans cette situation critique! Si un de ces petits oiseaux, prcipits du nid par terre, et suspendus au-dessus d'un ruisseau rapide, allait y tomber, il se noierait infailliblement l'instant mme! Pour comble de malheur, tous les nids pendent de travers. Puis, si tu avais vu la vie, le mouvement de ces milliers d'abeilles et de mouches qui bourdonnaient autour de moi! En vrit, il n'y a pas de march si populeux et si anim; tout le monde semblait fort bien s'y reconnatre; chacun allait chercher sous les fleurs une petite auberge o se retirer, puis on en ressortait; on rencontrait le voisin; on passait les uns ct des autres en bourdonnant, comme si on et voulu se dire o se trouve la bonne bire. Mais voil longtemps que je bavarde sur ce tilleul, et pourtant je n'ai pas encore fini. Le tronc tient encore la racine. Je considrai la partie de l'arbre qui est reste, condamne maintenant traner l'autre moiti de sa vie par terre, et je pensais qu'elle mourrait cet automne. Cher Goethe! je suis enferme dans mon amour pour toi comme dans une cabane solitaire; ma vie se passe t'attendre!... Goethe rpond par des sonnets froids et compasss comme des politesses allemandes ces rves de jeune coeur. Le rve se poursuit aussi color et aussi tendre pendant deux volumes. Les billets de Goethe en rponse ce torrent de passion idale sont de la neige sur des fleurs d'avril. XIX C'est dans cette nave et amusante correspondance avec Bettina et avec d'autres jeunes enthousiastes de son gnie que Goethe laissait dcliner son heureuse vie. La vie se retirait peu peu de lui comme le rayon du soir, dans la galerie du Vatican, se retire d'abord des pieds, puis du buste, puis de la tte de l'Apollon de marbre, rougi par les roses des plus hautes clarts du soleil couchant. Impassible jusqu'au dernier moment comme un dieu de marbre, il expira en contemplant avec ravissement le soleil, et en demandant _de la lumire, plus de lumire encore_! Weimar ne le pleura pas comme un mortel, mais lui fit une apothose comme un immortel. On lui a beaucoup reproch, faute de le comprendre, de n'avoir pas t assez homme par la sensibilit qui fait aimer davantage Schiller. Il est beau d'tre un homme, il est plus beau peut-tre d'tre plus qu'un homme. La prtendue impassibilit de Goethe n'est que sa supriorit; certes, on ne peut souponner l'auteur de _Werther_, de _Charlotte_, de _Mignon_, de _Marguerite_, de n'avoir pas eu dans l'me toutes les puissances, et mme les plus dlicates, de sentir, d'aimer, de souffrir; celui qui fait pleurer ne fait que prter ses propres larmes ceux qui le lisent; il en a donc lui-mme une source chaude, amre et abondante dans son propre coeur. Mais la facult de sentir, d'aimer, de souffrir, qui est la plus belle des facults du coeur, n'est pas la plus forte des qualits de l'esprit: la preuve en est que la plus simple des femmes sent, aime et pleure; mais le gnie seul pense et plane au-dessus de ses propres impressions pour les contempler et pour les juger avec la sublime impassibilit d'un dieu. Cette divine impassibilit du grand artiste, qui se spare pour ainsi dire en deux tres, l'tre sentant et l'tre impassible, est suprieure la sensibilit vulgaire, car elle l'lve au-dessus de la rgion des sensations jusqu' la rgion de la pure intellectualit. C'est cette hauteur que l'homme cesse pour ainsi dire d'tre homme pour devenir artiste. L'homme souffre encore en lui, mais l'artiste ne souffre plus, semblable au martyr qui jouit dans sa foi pendant qu'il gmit dans son corps. Le grand artiste se dissque intrpidement lui-mme pour peindre, pour sculpter ou chanter les palpitations les plus douloureuses de ses fibres sans les sentir pendant qu'il les dnude tous les yeux. C'est ce qui constitue prcisment le beau dans l'art, c'est ce qui fait que le pathtique le plus tragique ne dgnre jamais en torture ou en grimace dans l'oeuvre des vritables artistes souverains. C'est ce qui fait que, dans les ouvrages en marbre ou en vers qui nous restent de l'antiquit, la statue ou le personnage dramatique reste toujours beau, mme sous les tortures de la douleur physique ou de la douleur morale. C'est ce qui fait que le Laocoon expire avec beaut sous les noeuds et sous les morsures du serpent; que Niob meurt belle sur les cadavres de ses enfants percs par les traits du dieu de l'arc; que le Christ de Michel-Ange rayonne sur la croix d'une divinit morale pendant que les clous transpercent ses mains et ses pieds; son sang ruisselle de ses blessures, mais son me ne sent que la sainte beaut de son sacrifice. Conserver la beaut dans la douleur, ne dgrader jamais l'homme intellectuel par le dchirement de ses sensations, montrer toujours l'intelligence impassible survivant au coeur tortur, voil le comble de l'art antique, voil la loi du beau; c'est cette loi du beau dans l'art que quelques grands artistes de notre poque ont voulu nier et renverser en cherchant l'expression dans la seule vrit imitative, en peignant le laid avec autant de recherche que le beau, et en inventant ce paradoxe artistique et littraire qu'ils ont appel _l'art pour l'art_! Notre thorie, nous, comme la thorie des anciens, _c'est l'art pour le beau_; c'tait la thorie d'Homre, la thorie de Platon, la thorie de Virgile, de Cicron, celle de Milton, de Corneille, de Racine, de Voltaire, du Tasse, de Ptrarque, de Byron, de Chateaubriand, d'Hugo, dans les premires splendeurs matinales de leurs beaux gnies. La thorie du laid est la parodie de la nature; la thorie de l'art pour l'art ravale l'art en ne lui donnant pour objet que lui-mme. Qu'est-ce que l'art si vous le sparez du bon et du beau? C'est un jeu d'esprit au lieu de la plus sainte aspiration de l'me, un matrialisme de mots au lieu du divin spiritualisme des penses. Telle tait aussi la pense de Goethe: c'tait l'idoltrie du beau. lever l'homme au beau, c'tait, selon lui, lever l'homme la vertu. Voil pourquoi il se tenait soigneusement lui-mme trs-haut, loin de terre, au-dessus de sa propre sensibilit, comme sur un isoloir de toute chose humaine, dans la rgion suprieure de la sublime indiffrence. Voil pourquoi il fut accus d'insensibilit et de personnalit dans sa vie. Mais voil pourquoi aussi il se soutint toujours, pendant sa longue et heureuse vie, dans cette philosophie de calme et de lucidit qui caractrise son gnie. XX S'il est permis de comparer la littrature et la politique, Goethe rappela ce point de vue un homme suprieur auquel les moralistes peuvent refuser leur estime, mais auquel les historiens observateurs et philosophes ne pourraient contester l'admiration: le prince de Talleyrand. Le prince de Talleyrand fut en France dans ces derniers temps le Goethe de la politique; Goethe fut le prince de Talleyrand de l'Allemagne en littrature; tous les deux trs-suprieurs au vulgaire, trs-ddaigneux des vnements, peu soucieux de ces doctrines soi-disant immuables que les partis appellent des principes et que l'histoire appelle des circonstances. Ils n'avaient foi l'un qu' la nature, l'autre qu'aux faits. Tous les deux aussi, voyant les ides et les hommes du haut de leurs ddains pour les engouements passagers, pour les erreurs et pour les passions de la foule, ils dominaient d'autant plus l'humanit qu'ils la mprisaient davantage. Le mpris est une mauvaise puissance, mais c'est une puissance relle sur les hommes; cela prouve qu'on ne partage pas leurs petitesses, leurs enthousiasmes et leurs versatilits. Ce mpris est la base de l'indiffrence philosophique ou politique; cette indiffrence laisse la sensibilit son calme, l'esprit son sang-froid et sa clart. Ce mpris mme est une grandeur de l'intelligence. Ces hommes ne sont jamais dvous, mais ils sont habiles. Si c'est dans l'ordre philosophique et littraire, comme Goethe ils conservent leur indpendance de pense et leur originalit de conception travers toutes les vagues passagres de la mdiocrit subalterne et toutes les aberrations du mauvais got; si c'est dans l'ordre politique, comme le prince Talleyrand ils conservent et grandissent leur haute influence travers tous les vnements secondaires et tous les croulements du sicle; ils se servent des vagues pour exhausser, pour gouverner leur navire au lieu de s'y noyer avec l'quipage. Hommes dont le temps se moque quelquefois faute de les comprendre, mais qui se moquent du temps; ils vivent part des sottises et des vertus vulgaires; solitaires de l'esprit, l'avenir les remarque d'autant plus qu'ils lui apparaissent plus isols dans leur majestueux gosme. Tel fut Goethe, homme aussi peu compris en Allemagne que M. de Talleyrand est encore peu compris en France: grands par leur souverain mpris pour les axiomes de la politique populaire ou pour les mdiocrits de l'esprit humain. Cela ne veut pas dire que ces hommes fussent pervers, cela veut dire qu'ils taient suprieurs. Hlas! quand on a beaucoup vcu, beaucoup pratiqu les ides, les passions, les rois, les peuples, le ddain superbe et tranquille n'est-il pas la dernire forme de la sagesse humaine? Remarquez que nous ne disons pas de la vertu. XXI La mort de Schiller, de Goethe, du grand Frdric, de Klopstock, de Herder, de Wieland, de Kant et de leurs contemporains les plus rapprochs par l'ge, tels que les Stolberg, les Guillaume de Humboldt, les Schlegel, les Jacob, etc., etc., laissa l'Allemagne littraire et philosophique vide, froide et inanime comme une terre puise qui a perdu sa vigueur et qui a besoin de renouveler sa sve par le temps avant de produire de nouvelles moissons de grands hommes. Le gnie a ses saisons comme la nature; aprs la rcolte, la strilit. Ce phnomne d'une strilit relative aprs des poques de merveilleuse fcondit n'est pas seulement spcial l'Allemagne aprs la clture du dix-huitime sicle, il est remarquable dans toute l'Europe. Voyez l'Angleterre; aprs que Chatham, le second Pitt, Gibbon, Fox, Canning, Byron, Walter Scott, eurent disparu, sa littrature, l'exception du roman, de l'histoire et de l'loquence, languit; sa tribune mme, cette littrature de la libert, s'affaisse. L'Angleterre a oubli sa grande parole, l'Italie a perdu sa grande posie, l'Espagne sa grande gaiet comique; la France elle-mme se sent, malgr les jactances de sa jeunesse littraire, dans une sorte de dcadence orgueilleuse qui l'attriste elle-mme. Son printemps ne vaut pas les hivers que nous avons traverss et qui ont blanchi nos fronts. Nous avons vu les Stal, les de Maistre, les Chateaubriand, les Villemain, les Cousin, les Bonald, les Lamennais, les Hugo, les Balzac, et leurs gaux et leurs mules dans tous les genres. Les grands crivains, les grands orateurs, les grands philosophes, les grands potes, les grands critiques, o sont-ils? Dans la tombe ou dans le silence. _Les dieux s'en vont_, mais les moqueurs restent; la littrature du sarcasme remplace la littrature du gnie. C'est un mauvais signe quand l'esprit humain se moque de lui-mme; la drision est le sacrilge de l'enthousiasme. Dieu frappe de strilit ceux qui rient de ses dons. C'est un Anglais, lord Byron, qui a commenc cette dcadence morale par _Don Juan_; c'est un Allemand, le pote satirique Heyne, mort rcemment Paris, qui a aggrav le sacrilge par une srie de facties en vers et en prose qui sont les libelles du gnie contre le gnie; c'est le charmant fantaisiste de la posie en France, _A. de Musset_, qui a tantt raill, tantt ador l'enthousiasme et l'amour, tantt men la bacchanale ces deux chastes divinits des vrais adorateurs du vrai beau. Ces trois hommes ont eu des imitateurs trop tents par les succs faciles du ricanement spirituel; ils rgnent aujourd'hui sur la jeunesse au coeur lger; ils la mnent en chantant et en titubant, comme des mntriers ivres ds le matin, aux ftes d'un carnaval ternel de l'esprit. Je ne veux pas les nommer, leurs oeuvres les nomment; ils s'annonaient, avec la jactance de l'orgueil, comme les rgnrateurs de la littrature franaise; le monde intellectuel semblait n'avoir pas exist avant eux; ils ne se reconnaissaient ni antcdents, ni modles, ni anctres, ni gaux dans le monde de l'esprit. Cette impertinence envers le gnie des sicles passs leur a port malheur, la nature a rpondu leur dfi par l'impuissance; qu'ont-ils produit et que produisent-ils, depuis dix ans, que des sarcasmes et des bulles de savon? Ils sont l'art divin de la pense ce que les parodistes de nos petits thtres sont aux chefs-d'oeuvre de la scne, ce que les grotesques des ballets italiens sont aux statues de Phidias ou aux grces chastes de la Vnus antique. Nous tournons au grotesque; c'est le symptme le plus certain de la dcadence de l'art. Il n'y a plus de jeunesse, comment y aurait-il une maturit fconde? Il n'y a plus de printemps, comment y aurait-il un t? XXII Cette lacune actuelle de gnie en Allemagne est-elle dfinitive? Cette grande poque des Goethe, des Klopstock, des Schiller, est-elle l'apoge de la grande littrature allemande? Nous sommes loin de le penser, sans doute; nous ne pensons pas non plus que la nature produise souvent, et mme produise deux fois un homme suprieur en puissance de tte Goethe. On ne monte pas plus haut que certaines pages extatiques de _Faust_: plus haut, l'air rarfi ne porte plus l'homme; mais il y a de grandes raisons de penser que, si la nature n'enfante pas souvent une individualit potique de la force de Goethe, la littrature allemande dans son ensemble retrouvera une priode de splendeur gale la priode qui porte le nom de Goethe. Nos motifs pour penser ainsi son ceux-ci: L'Allemagne est encore en grande partie une terre vierge, et, par consquent, susceptible d'une culture littraire qui produira des fruits inconnus. Le caractre minemment pensif de cette race germanique lui donne le temps de mrir ses ides; elle est lente comme les sicles et patiente comme le temps; jamais cette race pensive et mme rveuse n'a t assimile aux ides et aux langues de ces races grecques et latines comme l'Italie, l'Espagne, le Portugal et nous, qui drivons d'Athnes ou de Rome; l'Allemagne drive de l'Inde et du Gange; elle parle une langue consomme, savante, circonlocutoire, mais d'une construction et d'une richesse qui la rendent propre exprimer toutes les images et toutes les idalits de la posie ou de la mtaphysique. La philosophie du monde futur couve l dans son berceau; il en sortira quelque Platon. Quant l'histoire, l'loquence, au drame, qui demandent un langage clair comme le fait, vident comme le regard, rapide et foudroyant comme le coup du verbe humain sur l'me, la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, le Portugal paraissent plus aptes ces trois fonctions de la parole que l'Allemagne. Mais la posie mditative, la posie pique, la posie lyrique, la thologie mystique ont un instrument mieux faonn leurs usages dans l'allemand. Novalis, Goethe, Klopstock, l'ont dj merveilleusement dmontr, d'autres viendront qui le dmontreront mieux encore. La primaut littraire fait lentement le tour du monde comme la primaut politique. Le gnie des lettres a ses vicissitudes comme l'pe. Cette primaut passe des Indes en gypte, de l'gypte en Grce, de la Grce en Arabie, de Bagdad en Perse, de la Perse et de l'Orient des califes dans la grande Grce d'Italie; de la grande Grce d'Italie, illumine par Pythagore, Rome; de Rome Florence et Ferrare, de Florence et de Ferrare en Espagne, en France, en Angleterre, o elle fleurit aujourd'hui. Il ne manque cet avnement de la langue allemande qu'une chose, l'unit nationale de ces quarante millions d'hommes qui parlent et qui crivent la langue de Goethe et de Kant. L'absence de cette unit politique, qui rend l'Italie impropre jusqu' prsent conqurir et garder la possession d'elle-mme, rend l'Allemagne impropre conqurir une primaut littraire. Le gnie allemand est individuel et non national. Il n'y a pas une Allemagne, il y en a dix. La gloire littraire, ce stimulant du gnie, y est dmembre comme le territoire; chaque capitale y a son foyer, ses talents, mais il n'y existe pas un foyer _commun_. On dclame beaucoup en France depuis quelques annes contre la centralisation. Je ne voudrais que deux exemples sous nos yeux pour combattre par les faits ce paradoxe en vogue de nos jours. Ces deux exemples sont l'Italie en politique, l'Allemagne en littrature. Que manque-t-il l'Italie pour devenir indpendante et pour rester libre? Une seule capitale souveraine au lieu des sept ou huit capitales secondaires qui se disputent le rang de centre italien. Que manque-t-il l'Allemagne pour rgner son tour par les lettres sur l'esprit europen? Une seule capitale o viennent briller et rayonner les grands talents pars dont ses diverses capitales sont pleines. Malheur aux peuples plusieurs ttes! Il y a du feu, il n'y a point de foyer. Cependant cette dcentralisation, fatale jusqu'ici l'Italie, nuisible l'Allemagne, n'empche pas le gnie germanique d'influer puissamment depuis quelques annes sur la littrature nouvelle de l'Europe dans ce que l'on appelle romantisme, c'est--dire dans cette tendance heureusement novatrice du gnie franais, italien, britannique, sortir de la servile imitation des anciens; manciper nos langues en tutelle, et les rendre enfin originales et libres comme la pense spontane du monde moderne; dans le romantisme il y a une propension vidente germaniser la littrature moderne. Plus nous nous loignons des Grecs et des Latins, plus nous nous rapprochons de l'Allemagne, fille de l'Inde; on dirait que le gnie littraire veut aussi faire le tour du monde comme le fil lectrique, et revenir cet Orient d'o tout est parti. La science des langues orientales, dans lesquelles les Allemands ont t nos prcurseurs et nos matres, dveloppe de plus en plus chez nous cet attrait vers l'Orient; que sera-ce quand nos communications qui s'ouvrent seulement avec la Chine, cette cole lettre de quatre cents millions d'hommes, nous auront initis dans la philosophie et dans la littrature de ce mystrieux sanctuaire du dernier Orient? L'histoire est le grand rvlateur du monde pensant; les rvlations d'ides vont sortir en foule des langues primitives que nous allons lire et couter dans ces rgions de la premire civilisation humaine. Ce sera la gloire de l'Allemagne de nous y avoir introduits par sa langue toute pleine des tmoignages tymologiques de sa filiation orientale. De cette reconnaissance de l'Occident avec l'Orient par l'Allemagne, un grand prodige s'oprera dans l'univers intellectuel: l'identit des ides retrouve par l'identit des langues. Les fils dpayss reconnatront leurs anctres; les philosophies, dpouilles des vtements divers qui les dguisent, s'embrasseront au grand jour de la science dans l'unit des langues, tmoignage de l'unit des ides. Les fils de nos fils verront ces merveilles; il n'y aura plus ni Orient ni Occident intellectuels; il n'y aura qu'une littrature, comme il n'y a qu'une humanit. L'homme est sorti par l'ignorance d'un tat plus parfait qu'on a appel un den, il y rentrera par la science. L'Allemagne aura t un de ses guides vers cette glorieuse rapatriation des esprits. LAMARTINE. XLIIe ENTRETIEN. VIE ET OEUVRES DU COMTE DE MAISTRE. I _Virgilium vidi tantum_; ce qui veut dire ici: J'ai connu personnellement ce grand crivain qu'on nomme le comte de Maistre; je l'ai connu homme, et je l'ai vu passer prophte. C'est un grand avantage pour parler d'un crivain que d'avoir vcu dans sa familiarit, car il y a toujours beaucoup de l'homme dans l'auteur. Vos portraits du comte de Maistre sont des portraits d'imagination; le mien est un portrait d'aprs nature. Je vous disais donc que je l'avais connu homme, et que je l'avais vu avec le temps passer prophte. C'est un trange phnomne que cette transformation, avec l'aide du temps, d'un homme de style, d'un homme d'esprit ou d'un homme de gnie, en prophte, par les enfants de ceux qui l'ont connu simple mortel comme vous et moi. Voici comment ce phnomne s'opre. Un crivain remarquable, original, tmraire de vrit et de paradoxe, surgit dans un coin du monde. Il faut que ce soit loin de Paris, cause du prestige de la distance, du _major e longinquo reverentia_: le lointain donne tout de la majest. Et puis, si cet crivain surgissait Paris, l'envie le dnigrerait sa naissance et l'toufferait longtemps dans son berceau; il aurait subir, comme nous tous, la comparaison avec d'autres hommes gaux ou suprieurs lui; il serait mesur la toise de la jalouse mdiocrit; on ne lui rendrait sa vritable taille qu' sa mort, quand il faudrait mesurer son cercueil sa stature. Il faut donc que cet crivain prdestin devenir prophte naisse et vive dans l'loignement; il faut de plus qu'il naisse et qu'il vive dans un temps de grande dissension de l'esprit humain, poque o chaque parti a besoin de champions clatants pour embrasser, fortifier, diviniser sa cause. Ces deux conditions admises, c'est--dire la distance et l'esprit de parti, qu'arrive-t-il? Le grand homme inconnu crit ou prore dans son coin du monde; pendant qu'il vit on fait peu d'attention lui; on ne le regarde que comme une curiosit littraire; ses volumes s'entassent sans beaucoup de bruit les uns sur les autres; quelques esprits minents et cosmopolites s'aperoivent seuls qu'il y a quelque part on ne sait quelle voix qui rend des oracles dans la solitude. Ces oracles sont d'autant plus recueillis dans l'lite qu'ils se rpandent moins dans la foule. L'auteur de ces oracles meurt sans avoir atteint la grande clbrit europenne; un silence de quelques annes se fait sur sa tombe; mais tout coup un des deux partis d'ides en lutte dans le monde intellectuel, religieux, politique, prouve le besoin de confondre, d'blouir, de foudroyer le parti contraire par l'clat d'un gnie solidaire qui lui prte un style, des armes, des ides et de l'audace contre ses adversaires. On exhume les livres du mort rcent de la poussire o ils dormaient, on les rimprime, on les exalte, on fait un bruit immense autour de son nom. Le parti oppos crie au scandale, lit ces livres, y cherche et y trouve des excs d'esprit et des paradoxes qui vont jusqu'aux dfis du bon sens et jusqu' la justification du supplice comme argument de controverse. Le parti du grand inconnu s'irrite de cette contradiction; il s'acharne l'admiration, il adopte jusqu'aux excentricits de son auteur favori, il prend la lettre jusqu' ses plaisanteries et ses sarcasmes pour en faire des articles de foi, il divinise sa nouvelle cole, il en fait un saint. Le parti adverse en fait un fou ou un sclrat. Le nom longtemps inconnu est lanc et relanc la tte des combattants; cribl tour tour d'auroles ou d'invectives, ce nom se rpand dans le combat; les livres se popularisent dans la dispute; l'un y cherche des ridicules, l'autre des oracles; tout le monde y dcouvre un prodigieux style et une forte vertu. La gnration suivante croit que cet homme dont on parle avec tant de haine ou tant d'amour tait quelque gant d'un autre ge dpassant la taille humaine. Un grand respect la saisit, un grand prestige la subjugue; les phrases de l'crivain font texte, ses opinions font loi, ses rveries mmes font miracle pour ses fidles; et voil l'homme prophte. II C'est ainsi que le comte de Maistre nous apparat aujourd'hui, trente-sept ans de distance du temps o nous nous promenions ensemble sous les chtaigniers de la valle de Chambry, lui me rcitant ses vers sur le _Caucase_ et sur le _Phse_, deux excellentes rimes pour un vieux pote revenant de Russie, moi lui rcitant les premires stances des _Mditations_, sans penser qu'un jour il serait divinis et moi lapid pour de la prose ou pour des vers. plaisante vicissitude des choses humaines qui s'amuse faire jouer aux hommes les rles les plus inattendus de tous et d'eux-mmes! Voil un jeune homme et un vieillard qui se donnent la main en jouant du bout du pied avec les cailloux polis du torrent dessch de l'_Aisse_ dans le bassin de Chambry, et qui causent nonchalamment aprs dner de choses et d'autres, comme deux voyageurs en attendant le dpart sur le banc de l'htellerie; et trente-sept ans de l le vieillard sera devenu prophte, et le jeune homme, aprs avoir t arbitre momentan presque du monde, jugera le vieillard pour gagner sa vie, en intressant ses lecteurs dans un entretien littraire! tonnez-vous donc des volte-faces de la destine, et respectez donc quelque chose aprs cela! Eh bien! ds cette poque je respectais beaucoup l'loquent et le majestueux vieillard avec lequel je m'entretenais au bord du ruisseau ou table, sans souponner cependant que je causais avec un demi-dieu. Je vous ferai son portrait physique comme s'il tait l sous ma plume, mais laissez-moi vous transcrire avant le cadre de ce portrait, aussi original et aussi pittoresque que la figure. Ce que je vous peins l, je l'ai vu. III On a fait un grand seigneur fodal du comte de Maistre. Ce n'est pas cela; c'tait un simple gentilhomme savoyard de peu de fortune et sans illustration jusqu' lui. C'est une existence bien nave et bien pastorale que celle du gentilhomme campagnard des valles de Savoie, et surtout de la valle vritablement arcadienne de Chambry. Qui peut, aprs Jean-Jacques Rousseau et Chateaubriand, essayer de dcrire cette oasis de lumire, d'ombre, de prairies en pente, de chtaigniers en groupes, de chaumires parses, de lacs encaisss et dormants dans le demi-jour, sous l'abri majestueux des montagnes denteles de sapins et de neige? Mais on peut dcrire la vie du gentilhomme savoyard de ces valles quand on a eu, comme moi, le hasard et le bonheur de vivre avec eux et de leur vie dans sa jeunesse. Sur le penchant le plus inclin vers le torrent ou vers le lac qui forme le lit de ces valles; sur quelque colline arrondie et grasse de gazon; au sommet d'un petit promontoire avanc vers les eaux et qui y laisse pendre et tremper les branches de ses chtaigniers; au bord d'une grve expose au soleil du levant ou du midi et o brille de loin une marge de sable fin lav d'cume; dans le creux d'une anse, au sommet d'un monticule bois, semblable une le sur un ocan de roseaux, on voit luire au soleil un petit nombre de maisons toits aigus et bleutres, couverts d'ardoises, sur lesquels des nues de pigeons blancs en repos schent leurs plumes et becquettent le grain vol dans la cour. Ces maisons, en gnral carres et basses, n'ont rien qui les distingue trop des maisons de la petite bourgeoisie, qu'une ou deux tourelles qui flanquent les angles, et qui ressemblent plus des colombiers qu' des bastions. Elles sont bordes d'un ct de quelques petites terrasses en tages qui dominent la plaine ou les eaux; de larges figuiers y tendent leurs branches, qui ont la contorsion et la couleur de grosses couleuvres endormies. De l'autre ct, une basse-cour entoure de mtairies et d'tables couvertes en chaume sert de portique la maison. Au-dessus et au-dessous, un bois de chtaigniers, des groupes de noyers, une vigne presque inculte rampant sur le grs, un champ de mas aux rgimes d'or, un autre de froment, de bl noir ou de raves, enfin une prairie marcageuse tachete de la verdure suspecte des joncs, forment tout le domaine, et avec le domaine tout le patrimoine de la famille. Il faut y ajouter une maison noire de vtust et d'abandon, meuble de meubles antiques, dans quelque rue sombre et serpentante de Chambry, l'ombre des rampes aristocratiques qui montent au chteau du gouverneur de Savoie. IV L vivent, de leurs rcoltes en nature, que leurs boeufs et leurs mules transportent pendant les derniers jours d'automne la ville, un certain nombre de familles qu'on appelle, les unes par authenticit, les autres par courtoisie, la noblesse de Savoie. Leurs titres sont leur uniforme et leur pe consacre hrditairement au service militaire de la maison de Savoie. Ces familles ont, en gnral, cinq ou six enfants par gnration. Les fils entrent, les uns dans la magistrature de Chambry et deviennent snateurs du snat de Savoie, comme fit le comte de Maistre; les autres entrent dans l'glise, et ils deviennent vques de quelque diocse plus ou moins loign, de Sardaigne, de Pimont, de Maurienne ou de Tarantaise; les autres entrent dans l'arme, et ils deviennent de valeureux officiers, et quelquefois des lieutenants-colonels ou des colonels dans la brigade de Savoie, compose de trois quatre mille braves paysans de leurs montagnes; quelques-uns, les plus opulents ou les plus ambitieux, entrent la cour de Turin, deviennent cuyers ou chambellans, et s'lvent, si la faveur ou le mrite les secondent, jusqu'au rang de gouverneur de province. Parmi les filles, un trs-petit nombre se marient, parce que la loi ne leur accorde qu'une parcelle du patrimoine de la famille; les unes entrent dans des couvents, ces spulcres de la jeunesse et de la beaut qui touffent souvent les gmissements secrets de la nature; les autres restent dans la maison, y vieillissent avec une inclination cache dans leur coeur, contractent une physionomie de rsignation et de mlancolie douce qui fait monter les larmes aux yeux quand on les regarde, puis s'accoutument leur sort, se font les providences de la maison, reprennent leur gaiet et deviennent _tantes_, cette seconde maternit de la famille, plus touchante encore que l'autre, parce qu'elle est plus dsintresse et plus adoptive. Ces tantes font le charme de ces intrieurs; ce sont les cariatides gracieuses et vivantes de la maison: elles ne la supportent pas, mais elles la dcorent. V Les moeurs de ces familles de gentilshommes sont, d'un ct, simples et rurales comme les paysans au milieu desquels ils vivent; de l'autre, chevaleresques et militaires comme la cour et l'arme, qu'ils frquentent pendant leur jeunesse. Le contact avec l'Italie, o ils ont leur gouvernement, leur donne l'lgance et l'urbanit des cours d'au del des Alpes; leur sjour la campagne leur laisse la cordiale bonhomie des champs; le voisinage de la France, la communaut de langue laissent infiltrer chez eux nos livres, nos journaux, nos doctrines et nos controverses d'esprit. Cette superficie de littrature franaise donne aux plus lettrs d'entre eux le got et quelquefois l'mulation d'crire. Mais l'esprit de nation, l'esprit de corps, l'esprit d'glise et l'esprit d'aristocratie, hrditaires et obligs dans leur caste, leur dfendent la libert de penser autrement qu'on ne pense la cour de Turin, dans le palais de l'vque ou dans le chteau du gouverneur de Savoie. Ceux qui veulent crire ne peuvent, sous peine de faillir leur ordre, leur glise ou leur trne, crire qu'une de ces deux choses: des badinages d'esprit ou des traditions du moyen ge. C'est ce qui explique peut-tre pourquoi les deux crivains les plus charmants et les plus loquents de Savoie, le comte de Maistre et Xavier de Maistre, son frre, ont crit, l'un de si sublimes platonismes mls de contre-vrits, l'autre de si lgers et de si pathtiques opuscules de pur sentiment et opuscules neutres comme le sentiment. VI Le hasard me les a fait connatre familirement l'un et l'autre; mais, avant de parler de l'un et de l'autre, on ne peut s'empcher de remarquer que, par un phnomne littraire qui doit avoir sa raison cache dans les choses, c'est la mme petite valle de Savoie qui a donn au dix-huitime et au dix-neuvime sicle les deux plus magnifiques crivains de paradoxes du monde moderne: Jean-Jacques Rousseau et le comte de Maistre; l'un, le paradoxe de la nature et de la libert pouss jusqu' l'abrutissement de l'esprit et la maldiction de la socit et de la civilisation; l'autre, le paradoxe de l'autorit et de la foi sur parole, pouss jusqu' l'anantissement de la libert personnelle, jusqu' la glorification du bourreau, et jusqu' l'invocation du glaive du souverain et des foudres de Dieu contre la facult de penser. Un hasard m'a fait connatre familirement, la fleur de mes jours, les trois frres de Xavier de Maistre, l'auteur du _Lpreux_ et du _Voyage autour de ma chambre_, et, plus tard, Joseph de Maistre lui-mme. En voyageant en Savoie, et en visitant un ami d'enfance qui tait le neveu des de Maistre, alors justement estims, mais encore ignors de la gloire, je tombai par accident dans le nid champtre qui avait vu natre cette couve d'hommes extraordinaires. C'tait une maisonnette toute semblable celles que j'ai dcrites plus haut comme la demeure ordinaire des gentilshommes peu opulents de la Savoie. On l'appelait Bissy. Je l'ai clbre dans mes premiers vers par une ptre familire insre sous le titre de _Mditation potique_, et adresse au colonel de Maistre, propritaire de cet ermitage. La maison est situe sur le flanc septentrional de la valle qui court, travers des prairies et des bocages, de Chambry au lac du Bourget. La haute muraille noire du _Mont-du-Chat_ tend et gonfle ses fondements jusque dans cette valle; ses ruisseaux, ses cascades, ses longues ombres s'y versent dans le torrent large et rocailleux de l'Aisse. Tout y est retentissant de leurs murmures et de leur fracheur. C'est sur un de ces renflements des racines du Mont-du-Chat qu'est assise la maison de Bissy. Un petit bois de chtaigniers sauvages toujours jeunes, parce qu'on les coupe toujours pour le chauffage de la mtairie, la domine et la protge du vent du nord; une petite cour pave de cailloux de deux couleurs rouls par l'Aisse et arrose d'une fontaine, comme dans les cours de village en Suisse ou dans le Jura, y coule, petits filets, d'un tronc d'arbre creus et verdi de mousse. Un corridor, une cuisine, une salle manger, quelques chambres basses pour les provisions, les lingeries, les domestiques, composent le rez-de-chausse. On monte par un escalier de pierres grises au premier tage, o l'on trouve un petit salon et cinq ou six chambres de matres ou d'htes. Le sapin, lav et poli par le sable fin des servantes, y rpand, comme en Suisse, sa saine odeur de rsine. Des fentres du salon le regard descend d'abord sur un petit parterre entour d'un mur hauteur d'appui, plant de lgumes domestiques et d'arbres fruitiers, plus anim, selon moi, que des pelouses monotones et des fleurs striles; de l le regard s'tend sur une prairie en pente borde d'immenses noyers, ces oliviers gigantesques du Nord, qui distillent une huile moins limpide, mais plus parfume que celle de l'Attique. Le torrent de l'Aisse, avec ses cailloux rouls, coupe la plaine par une ligne blanchtre que ses eaux, souvent dbordes, laissent sec pendant l't. Au del se relve un plateau verdoyant et bois, sur lequel blanchissent les tourelles du petit manoir de Servolex, qui appartient aujourd'hui mes neveux, et qui appartenait alors aux neveux des de Maistre. Puis la valle se ferme et s'accidente par les murailles pic et semblables des falaises de la montagne de _Nivolet_. VII C'est l que vivait, cette poque, l'aimable et respectable famille. Elle se composait du comte de Maistre, ambassadeur de Sardaigne Ptersbourg, rentrant aprs une longue absence dans sa patrie, et prt publier ses grands et tranges livres qui gonflaient son portefeuille, et qui sont devenus la controverse d'aujourd'hui; de sa femme et de ses filles, retrouves cette halte aprs une longue sparation. Elle se composait du colonel de Maistre, propritaire du domaine de Bissy; de sa femme, toujours souriante, et de quelques nices aussi enjoues et aussi avenantes que cette tante. Elle se composait enfin de l'abb de Maistre, autre frre qui devait bientt devenir vque d'Aoste; et enfin de Xavier de Maistre, dont on regrettait l'absence, et qu'on attendait aussi de Ptersbourg, o un heureux et riche mariage avait fix son sort errant. L'abb de Maistre tait la fois trs-pieux, trs-enjou, trs-semblable par son originalit inattendue un _Sterne_ savoyard ou un doyen de _Saint-Patrick_. Il tait au moins l'gal de ses deux frres par l'esprit, par l'tranget, par la sve locale. Il crivait des sermons, pour la cathdrale de Chambry ou de Turin, du style lgant, succulent et onctueux de nos grands prdicateurs. Il nous en lisait, son neveu et moi, des passages le matin; le soir il crivait, sur un gros livre blanc qu'on appelait le _livre du fou rire_, les anecdotes les plus niaises et les plus bouffonnes recueillies de la vie ou de la bouche de tous les sots d'Italie ou de Savoie pour drider innocemment les plus austres soires. Il va sans dire que le cynisme et l'indcence taient soigneusement carts de ce recueil. Il y avait un abme de vices et un abme de vertus entre Rabelais et l'abb de Maistre; la btise seule, la btise pure, la btise qui s'ignore, qui s'enfle et qui jouit navement d'elle-mme, tait enregistre dans ces pages; le rire qui en sortait tait franc, mais point mchant: l'abb de Maistre mettait de la charit mme dans le ridicule. Sa personne rpondait son caractre: il tait d'un ge dj mr, de taille moyenne, d'paisse corpulence, figure fine d'expression, quoique un peu lourde de joues. La prire et la mditation, auxquelles il consacrait ses matines, rpandaient une ombre de recueillement et de concentration d'esprit sur ses traits; mais le srieux et l'enjouement taient fondus doses si gales dans sa nature que l'on voyait toujours le rire clatant prt trahir la gravit sur ses lvres. Il retenait longtemps le mot gai avant de le laisser chapper. Ce sont toujours les visages graves qui dcochent mieux le rire communicatif, parce qu'il est plus inattendu. VIII Quant au colonel de Maistre, il n'crivait pas, mais il jouissait de ses trois frres, ses ans, comme un pre aurait joui de la supriorit de ses fils. Il avait pass sa jeunesse dans les camps; il passait son ge mr dans sa douce retraite, qui servait de halte et d'asile tous les parents, et l il savourait l'amour d'une cousine adore et adorable qu'il avait pouse tard et qu'il possdait avec dlices, comme les bonheurs longtemps suspendus. Ce bonheur se lisait sur son visage panoui sous ses cheveux blancs comme un soleil d'automne sur la neige; il tait gai, content, repos sans prtention et nullement sans charme, toujours prt fournir l'occasion de la rplique ses frres pour les faire briller en s'clipsant, parlant du comte comme d'un ancien, de l'abb comme d'un saint, de Xavier comme du Benjamin absent et regrett de la tribu. Le colonel n'en tait pas lui-mme la moindre grce ni le moindre mrite, car il en tait par excellence la bont. Ce Benjamin de la tribu, ce Xavier de Maistre, l'auteur du _Lpreux de la cit d'Aoste_, je ne le connaissais pas alors; je l'ai connu depuis. Le connatre, c'tait l'aimer. L'homme dlicat et sensible qui a crit ce livre du _Lpreux_ passe pour le second dans sa famille! Erreur et prjug que le temps rectifiera. Cet homme n'est le second de personne; il est le premier des nafs, et la navet dans le sublime est le plus naturel des gnies, car c'est le gnie qui s'ignore, l'innocence baptismale du talent. Sans doute son frre est un merveilleux jouteur de plume; nous avons nous-mme subi l'blouissement de son style dans la premire jeunesse, cet ge o l'on reoit sur parole les admirations et les cultes de famille, et o l'audace du paradoxe passe pour l'intrpidit de la raison. L'crivain en lui est sans modle et sera peut-tre sans imitateur; mais le philosophe savoyard ressemble trop un sophiste grec de la dcadence. Ce qu'il y a de plus majestueux en lui c'est l'attitude et de plus miraculeux c'est l'crivain. Mais tant qu'une larme chaude demandera couler dlicieusement du coeur de l'homme sensible, mu des souffrances de ses semblables, on relira _le Lpreux_ de Xavier de Maistre, et l'on appellera l'auteur son ami. C'est lui alors qui sera grand, car il n'y a de grand dans le talent que l'motion. Gloire aux larmes! IX Voil le charmant cadre de famille dans lequel clatait alors la figure du comte Joseph de Maistre. Il portait gravement, mais lgrement, son ge de soixante soixante-dix ans. Sa stature, sans tre leve, paraissait grandiose par la dignit un peu exagre avec laquelle il portait la tte en arrire. Un certain air de reprsentation caractrisait son attitude: aprs avoir reprsent devant les cours il reprsentait encore dans sa famille. Sa taille tait forte sans embonpoint. Ses pieds posaient terre avec le poids et la fermet d'une statue de bronze. Ses gestes pittoresques rappelaient l'homme semi-italien qui avait beaucoup caus avec les Pimontais et les Sardes. Son costume, trs-soign ds le matin, tenait de l'homme de cour: cravate blanche, dcoration au cou, grande croix pendante sur la poitrine, plaque sur le coeur, habit de crmonie, chapeau toujours la main; il ne voulait pas tre surpris en dshabill par le plus humble paysan en sabots de la montagne qui apportait sur sa mule les fagots de bois du Mont-du-Chat la maison de ses frres. Ses cheveux, d'un blanc de neige et d'une finesse de soie, taient accommods sur sa tte comme ceux de nos pres, en deux ailes rebrousses sur les tempes, enduits de pommade et saupoudrs de poudre; puis, diviss sur le derrire de la tte en une troisime natte, ils allaient se resserrer dans une queue flottante sur l'habit. La tte, quoique naturellement forte, paraissait ainsi plus grosse encore que nature; son front large et haut sortait plus ample de ce nuage de frisure et de poudre. De grands beaux yeux bleus pleins de lumire, encadrs dans des sourcils encore noirs, un nez carr, des joues fermes, une bouche large et faonne plaisir par la nature pour l'loquence, un menton solide, relev, presque provoquant, une expression hardie, un demi-sourire moiti de bienveillance, moiti de sarcasme, compltaient cette figure. L'ensemble tait d'un homme qui sent sa valeur et qui, sans l'imposer par trop d'orgueil, veut la faire sentir aux autres par quelque emphase dans l'attitude. Sa politesse, quoique parfaite, retenait distance plus qu'elle ne familiarisait avec lui. Il aimait se laisser contempler plus qu' se laisser approcher. Le dialogue n'allait pas son caractre; sa conversation tait un inpuisable monologue. Il causait avec abondance sans jamais s'puiser d'ides; il jouissait d'tre bien cout; pendant la rplique il s'endormait, puis se rveillait trente fois par heure, reprenant le fil de l'entretien comme si ses courts sommeils avaient seulement repos ses yeux sans endormir sa pense. Sa vie tait rgulire comme un cadran dont les chiffres romains divisent en minutes gales les heures. Il se levait avant le jour. Il commenait par la prire et par la lecture des psaumes le cours nouveau du temps. Souvent il allait la messe l'heure o les servantes pieuses y vont avant que les matres soient levs; il crivait ensuite jusqu'au dner. On dnait alors au milieu du jour. Aprs le dner, seul ou en compagnie de l'un ou l'autre d'entre nous, il prenait en main sa canne pommeau d'or cueillie parmi les joncs dans quelque marais du Caucase, et il faisait de longues promenades sur les collines ou dans la valle de ses pres. Il s'arrtait chaque pas pour faire une remarque ou pour conter une anecdote de sa vie de Sardaigne ou de Russie. Il aimait passionnment les beaux vers; il en avait compos beaucoup dans ses loisirs, il nous en rcitait des strophes dont les lambeaux sont rests dans ma mmoire. Aprs ces longues promenades, o l'esprit et les pas s'garaient dlicieusement sa suite, il rentrait la maison; quelquefois il s'arrtait encore un moment l'glise du faubourg ou du village; puis la conversation reprenait jusqu'au souper, aussi diverse, aussi enjoue et quelquefois aussi tincelante qu'en plein soleil. X Cette conversation, ravive par ses frres et par ses neveux, hommes d'un esprit au niveau de ce gnie de famille, roulait en gnral sur ses ouvrages. Ces ouvrages taient presque tous encore en portefeuille. Il consultait tout le monde, et mme moi, malgr le disparate de mon extrme jeunesse avec ses annes. Il me donnait rendez-vous le matin dans sa chambre pour me lire ses volumes et pour couter les observations trs-inexprimentes que j'aurais lui faire sur son style. Il craignait beaucoup Paris, cette Athnes de l'Europe, dangereuse, disait-il, pour un Scythe comme lui. Que diraient-ils de cela Paris? me rptait-il chaque instant avec un sourire moiti triomphant, moiti dfiant, qui attestait la fois sa confiance dans le succs et son apprhension du ridicule. Je lui rpondais avec une affectueuse libert: il l'autorisait par son indulgence. Que de phrases malsonnantes, que d'expressions risques jusqu'au grotesque napolitain, que de constructions russes ou savoyardes ne lui ai-je pas fait effacer avec la docilit du gnie! Quelquefois il rsistait avec une obstination impnitente raturer un mot ou une image. Non, non, disait-il en persistant, cela les amusera Paris; il faut scandaliser un peu cette pruderie de leur langue! Je cdais, quoique regret, ce petit dsir d'effet par l'audace de la phrase. Ce que je lui conseillais alors d'effacer, je l'effacerais encore aujourd'hui de ses pages: toutes les excentricits de style ne sont pas des bonheurs d'expression. Ses sauvageries de style taient des appts tendus la curiosit. Il n'avait pas besoin de ces artifices. Quelque temps aprs je fus charg d'apporter moi-mme Paris un de ses principaux ouvrages en manuscrit pour le faire imprimer. Le manuscrit tait adress M. Martainville, rdacteur en chef du _Drapeau blanc_, journal en sympathie de doctrine et d'exagration avec le comte de Maistre. C'est ainsi que je connus accidentellement Martainville, homme provoquant et intrpide. J'avais eu occasion de le voir un an avant dans un duel o il avait t hroque; il ne me connaissait que de visage; il ne savait pas mon nom, quoique j'eusse pris parti pour lui dans sa querelle. Il craignait en ce moment d'tre assassin par les nombreux ennemis que lui suscitaient ses invectives mordantes contre les adversaires des Bourbons. Il me fallut insister longtemps, donner le nom du comte de Maistre, tre reconnu comme par des sentinelles travers des guichets pratiqus dans des couloirs, pour parvenir avec mon dpt jusqu' lui. Une fois cette glace rompue, je trouvai dans Martainville un brave et jovial combattant de l'pe et de la plume, qui adorait dans le comte de Maistre un tranger de la mme religion politique que lui. Chateaubriand, Bonald, Lamennais (intolrant au nom du Ciel et absolutiste au nom des hommes alors), taient Paris, cette poque, avec Martainville, les correspondants et les patrons de ce grand crivain, dont on veut faire aujourd'hui, Turin et Paris, un agitateur de l'Italie, prcurseur de M. de Cavour, et, qui sait? peut-tre un destructeur du pouvoir temporel des papes. pauvre imagination humaine! tu ne vas jamais si loin que la bouffonnerie des partis! Si les ombres rient dans l'ternit, l'me beaucoup trop rieuse de celui qui fut ici-bas le comte de Maistre doit bien rire en voyant son nom servir d'autorit une rvolution. Mais maintenant que nous avons le portrait de cet homme devenu l'entretien du monde, voyons en peu de mots sa vie, et mlons-y ses oeuvres; car l'homme, la vie et l'oeuvre se tiennent indissolublement dans le philosophe, dans le politique et dans l'crivain. Nous avons une excellente abrviation de la vie du comte de Maistre crite par son fils. C'est le fils qui connat le mieux le pre; la pit filiale est le gnie d'un biographe. Nous ne jugerions pas les oeuvres du pre sur les paroles du fils, mais, quant aux circonstances de la vie domestique, il n'y a pas de plus srs et de plus honntes tmoins que les enfants. Nous faisons toutefois nos rserves sur deux ou trois actes de la vie publique du comte de Maistre, actes que nous caractriserons tout autrement que ne les caractrise son fils. Si la pit filiale a son culte, elle a aussi son fanatisme; nous nous en dfendrons: c'est le droit de la postrit. XI Le comte Joseph de Maistre tait n Chambry en 1754. Son pre, prsident de ce qu'on appelait le _snat de Savoie_, eut dix enfants. Joseph de Maistre tait le premier-n. lev Chambry et Turin, sa naissance le prdestinait la magistrature provinciale dans son pays. D'abord substitut, puis snateur (c'est--dire juge) Chambry, il y pousa mademoiselle de Morand, fille d'une condition gale la sienne. Trois enfants qui vivent encore, ports tous les trois de hautes fortunes en France par la renomme paternelle dans l'aristocratie europenne, furent le fruit de ce mariage. Ces fortunes attestent la vigueur des opinions aristocratiques et religieuses, solidaires depuis Chambry jusqu' Paris et Ptersbourg. Les opinions ennoblissent, les orthodoxies deviennent parents entre les petites et les grandes noblesses. Une des filles du modeste gentilhomme de Chambry se nomme la duchesse de Montmorency en France. M. de Maistre exerait honorablement ses fonctions de magistrature provinciale dans sa petite ville au moment o la Rvolution franaise clata. Son fils prtend qu'il tait libral; peut-tre? En 1793, aprs l'invasion de la Savoie par M. de Montesquiou, le comte de Maistre se retira Turin avec ses frres, qui servaient dans l'arme sarde. Revenu peu de jours aprs Chambry, il y vit natre, dans les angoisses de l'invasion franaise, sa troisime fille, Constance de Maistre, qu'il ne devait pas revoir avant vingt-cinq ans. Il laissa sa femme Chambry, pour y prserver leur petite fortune, et il migra Lausanne. Ses biens paternels, trs-modiques, furent squestrs, mais il portait avec lui une meilleure fortune; ce fut Lausanne qu'il crivit, comme un pamphlet de guerre contre la Rvolution franaise, l'ouvrage qui commena sa rputation parmi les migrs de toute date dont la Suisse, l'Allemagne et l'Angleterre se remplissaient alors. C'tait une captivit de Babylone pour toutes les aristocraties de l'Europe, un peuple dans un peuple, qui avait ses doctrines, ses passions, sa langue part. M. de Maistre parla ds les premiers jours cette langue de l'migration avec une habilet magistrale, une vigueur et une originalit qui crrent son nom. Ses _Considrations sur la France_ clatrent de Lausanne Turin, Rome, Londres, Vienne, Coblentz, Ptersbourg, comme un cri d'Isae au peuple de Dieu. Le style de Bossuet tait retrouv au fond de la Suisse. Le dbut seul annonce un philosophe dans le publiciste. Quelle thorie de la monarchie! Nous sommes tous attachs au trne de l'tre suprme par une chane souple qui nous retient sans nous asservir. Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est l'action libre des tres libres sous la main divine. Librement esclaves, ils agissent tout la fois volontairement et fatalement. Ils font rellement ce qu'ils veulent, mais sans dranger les plans gnraux. Chacun de ces tres occupe le centre d'une sphre d'activit dont le diamtre varie au gr de l'ternel Gomtre qui sait tendre, restreindre ou diriger sans contraindre la nature. Dans les ouvrages de l'homme, tout est pauvre comme l'ouvrier; les vues sont bornes, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les rsultats monotones. Dans les ouvrages de Dieu, les richesses de l'infini se montrent dcouvert jusque dans le moindre lment. Sa puissance opre en se jouant; entre ses mains tout est souple, rien ne lui rsiste; pour lui tout est moyen, mme l'obstacle, et les irrgularits produites par l'opration des tres libres viennent se ranger dans l'ordre gnral. Cela continue ainsi pendant plusieurs pages, pages plus semblables une ode d'Orphe clbrant la Divinit dans ses lois qu' un pamphlet de publiciste dpays contre la rvolution qui l'exile. Les pages de l'_Histoire universelle_ de Bossuet n'ont pas plus de cette moelle de grand sens dans les choses. C'est un Bossuet laque. XII l'instant le monde de l'migration et des cours fut attentif et saisi; tout le monde lettr se dit: coutons! Voil un prophte de consolation qui nous vient des montagnes. Il continue, il console ses coexils par une magnifique thorie de l'irrsistible puissance de la Rvolution qui broie tout devant elle, ses amis comme ses ennemis. Il y voit un de ces flaux divins auxquels il est presque impie de rsister, tant ils sont divins dans leur force. C'est une pierre qui roule d'en haut; sa loi est d'craser ce qui l'arrte. Il disait plus vrai qu'il ne croyait dire. La Rvolution avait une mission qu'elle ignorait elle-mme; mais cette mission n'tait pas tant de renverser le pass que de courir vers un avenir nouveau de la pense et des choses. C'tait une mare quinoxiale de l'ocan humain; de Maistre n'y voyait qu'un accs de fureur et de crime. Fureur et crime y prvalurent, en effet, trop inhumainement de 1791 1794; la Rvolution en a t punie par la strilit. La fureur et le crime ne sment pas, ils ravagent; mais, une fois le sang-froid revenu l'esprit rvolutionnaire, il reprenait un grand sens humain que le philosophe du pass ne pouvait ni ne voulait comprendre. La Rvolution, ajoute-t-il, mne les hommes plus que les hommes ne la mnent. Quelle admirable intuition! et quelle preuve plus sensible qu'elle est mene elle-mme par une force occulte vers un but inaperu encore par ses amis et par ses ennemis! Les rvolutionnaires, dit-il, russissent en tout contre nous parce qu'ils sont les instruments d'une force qui en sait plus qu'eux. Quelle tait donc cette force omnisciente? pouvait-on rpondre au publiciste. Si ce n'tait pas la fatalit, que vous rpudiez avec raison comme un blasphme, c'tait donc un dessein suprieur l'intelligence humaine; une force suprieure l'intelligence humaine, qu'est-ce autre chose que Dieu? Votre Mirabeau, ajoute-t-il, n'est au fond que le _roi des halles_. Il a prtendu en mourant qu'il allait refaire, avec ses dbris, la monarchie, et, quand il a voulu seulement s'emparer du ministre, il en a t cart par ses rivaux comme un enfant. Cela tait vrai de Mirabeau vicieux, factieux et populaire; mais combien faux de Mirabeau philosophe, orateur et lgislateur, quand il avait dpouill ses vices avec son habit de tribun! Il tait alors le prophte inspir de la vraie Rvolution, comme le comte de Maistre tait le prophte inspir de la contre-rvolution. Aussi, ce qu'il y a admirer dans ce premier ouvrage de Joseph de Maistre, ce ne sont pas les vrits, ce sont les vues. Du haut de ses rochers il a le regard de l'aigle; il voit plus loin que le vulgaire, mais il ne voit pas toujours vrai. Il commence sa vie par un magnifique sophisme, comme Jean-Jacques Rousseau, son compatriote. Le sophisme de de Maistre devait aboutir la servitude, mensonge la dignit morale de l'homme, comme le sophisme de libert de Jean-Jacques Rousseau devait aboutir l'anarchie, mensonge de la socit politique. Ce fut un malheur pour Joseph de Maistre d'avoir commenc sa course au milieu de l'migration et sur son terrain; il ne voulut plus revenir sur ses pas. Il mourut le plus honnte et le plus loquent des hommes de parti, au lieu de vivre et de mourir le plus honnte et le plus loquent des philosophes chrtiens. La vrit pure ne lui plaisait pas assez; il lui fallait le sel de l'exagration pour l'assaisonner au got de sa caste. _Inde labes!_ XIII Le livre, partir de l, devient foudroyant contre les rvolutionnaires quels qu'ils soient, savants, lettrs, modrs, rgicides, justement envelopps, s'crie-t-il, dans le nuage de la vengeance cleste contre ceux qui attentent la souverainet. C'est un dithyrambe la _Nmsis_ rvolutionnaire, la hache excuse de tout pourvu qu'elle frappe! Il y a eu, dit-il, des nations condamnes mort, comme des individus coupables, et _nous savons pourquoi_. Tout coup il se tourne inopinment contre les royalistes qui demandent la contre-rvolution, la conqute de la France, sa division, son anantissement politique. Il fulmine contre cette ide son tour. Si la Providence efface, c'est pour crire, dit-il. Il veut que la raction de la France contre la France vienne d'elle-mme, de la France; et en cela il se montre la hauteur des penses d'en haut. Il finit par une prophtie qui n'tait que de la logique en comptant sur la versatilit des peuples et surtout des Gaulois, en annonant la restauration des Bourbons sur le trne. Seulement, s'il tait prophte pour l'vnement, il n'tait pas prophte pour le temps; car ce qu'il annonait pour demain est arriv vingt-cinq ans de distance, et, avant de restaurer les Bourbons, la France a relev un trne militaire et absolu pour un des gnraux qui l'aidrent vaincre l'Europe. Tel est le livre, nul comme prophtie, violent comme philosophie, dsordonn comme politique (relisez le chapitre sur la glorieuse fatalit et sur la vertu divine de la guerre; cela est pens par un esprit exterminateur et crit avec du sang). Mais ce livre est un clair de foudre parti des montagnes des Alpes pour illuminer d'un jour nouveau et sinistre tout l'horizon contre-rvolutionnaire de l'Europe encore dans la stupeur. Ni Vergniaud, ni Mirabeau lui-mme n'avaient eu de pareils clairs dans la parole ni de pareilles vigueurs dans l'esprit. M. de Maistre regardait le premier face face l'croulement du monde religieux et politique avec le sang-froid d'un esprit partial, sans doute, mais surhumain. Le style, nouveau aussi par sa sculpture lapidaire, tait la hauteur de l'esprit. Ce style bref, nerveux, lucide, nu de phrases, robuste de membres, ne se ressentait en rien de la mollesse du dix-huitime sicle, ni de la dclamation des derniers livres franais; il tait n et tremp au souffle des Alpes; il tait vierge, il tait jeune, il tait pre et sauvage; il n'avait point de respect humain, il sentait la solitude, il improvisait le fond et la forme du mme jet; il tait, pour tout dire en un mot, _une nouveaut_. La nouveaut, c'est le symptme des gloires futures. Cet homme tait _nouveau_ parmi les enfants du sicle. XIV Ce fut le sentiment de l'Europe en le lisant. Un vengeur nous est n! s'crirent l'ancien rgime, l'ancienne politique, l'ancienne aristocratie, l'ancienne foi. Mais ce vengeur rajeunissait par la jeunesse de son style la vieillesse des choses. Ce livre, rpandu comme un secret parmi l'migration, fit du gentilhomme savoyard le favori srieux de la contre-rvolution, des camps et des cours. On dit au roi de Sardaigne: Comment ngligez-vous ce prodige que Dieu vous envoie pour vous illustrer et pour vous sauver? Les grandes puissances seraient jalouses de ce don du Ciel. Htez-vous d'en dcorer vos conseils. On l'appela, en 1797, Turin. La faible monarchie sarde fut crase dans les guerres de 1799 entre la France et l'Autriche. Le roi de Sardaigne se rfugia dans son le, sur un dbris de trne. Le comte de Maistre, qui n'avait rien esprer de l'Autriche que l'abandon et de la France que la proscription, suivit le roi en Sardaigne. On lui donna, sous le titre de rgent de la chancellerie, la direction trs-insignifiante des tribunaux de cette petite le. Bientt l'homme parut trop grand pour l'emploi. Cet crivain qui embrassait le monde d'un regard ne pouvait se rsigner l'troitesse d'horizon d'une petite cour insulaire sur un cueil de la Mditerrane, peupl d'habitants presque sauvages. Il fatiguait la cour et les ministres des secousses de son imagination. Son gnie oratoire et inquiet froissait la routine et la mdiocrit de la cour de _Cagliari_. On le voit clairement dans sa correspondance, il importunait les Sardes et les Pimontais favoris de la cour. Ne pouvant nier son mrite, on l'envoya prorer ailleurs. Lui-mme touffait dans cette bourgade dcore du nom de capitale. La Sardaigne anantie et ruine ne pouvait avoir une diplomatie srieuse en Europe; un peu d'intrigue et quelques supplications aux grandes cours taient sa seule politique. Le roi, videmment importun lui-mme des imaginations trop grandioses du comte de Maistre, le nomma son ministre plnipotentiaire Ptersbourg. C'tait un honneur dans la forme, au fond c'tait un exil. Son fils prsente comme un sacrifice douloureux la monarchie l'acceptation du comte de Maistre de ce poste; on peut croire cependant que l'ambition trs-haute du comte de Maistre fut heureuse de cette mission une telle cour. Il lui fallait les grandes scnes, les grands auditoires; il avait besoin d'espace comme tout ce qui veut rayonner de loin. Les appointements (vingt mille francs), conformes la pnurie de cette pauvre cour de Cagliari, taient insuffisants sans doute, mais ils taient cependant bien au-dessus du traitement d'un snateur de Chambry. XV Le comte arriva Ptersbourg plein de penses vagues pour son roi, pour la Russie, pour lui-mme. Sa tte fermentait de restauration; il voulait relever la maison de Savoie par les Russes, peut-tre mme par les Franais. On va voir bientt dans sa correspondance qu'il savait au besoin s'accommoder avec la Rvolution pourvu qu'elle rtablt et qu'elle agrandt le trne de son monarque. L'empereur Alexandre et l'aristocratie russe l'accueillirent, non pour son titre, mais pour son nom. Les _Considrations sur la France_ avaient popularis ce nom jusqu' la cour de Russie. Il devint en peu de temps le favori des salons de Ptersbourg. Il y tait gracieux, enjou, souple, loquent, trange et srieux la fois. Son loquence chanons rompus et brillantes fuses de gnie tait surtout, comme celle de madame de Stal, une loquence confidentielle de coin du feu; il n'avait pas assez de gravit et de solidit pour une tribune, il avait assez d'inspiration, de grce et de dcousu pour un tte--tte. De plus, son rle Ptersbourg tait de plaire et de flatter. Les Savoyards naissent courtisans par la situation subalterne de leur province Turin. Le grand Savoyard plaisait gnralement et flattait merveille. Les ministres trangers, mme les ministres de France en Russie, ne voyaient en lui qu'un reprsentant du malheur et du dtrnement. On ne craignait pas l'ascendant de Cagliari sur le monde; on admirait l'esprit de son reprsentant. Son existence, un peu amre sous le rapport de la fortune, tait trs-douce sous le rapport de la socit. De plus, quoi qu'il en dise et l dans ses lettres sa cour et dans ses lettres familires, il tait loin d'tre insensible aux rangs, aux titres, aux dcorations, aux faveurs de cour. Le titre d'ambassadeur d'un roi la cour de Russie, bien que ce roi ne ft plus qu'un naufrag du trne sur un lot d'Italie, caressait agrablement son orgueil. Je l'ai assez vu pour ne pas croire ce dsintressement d'amour-propre. Cet amour-propre n'enlevait rien sa vertu, mais il transpirait souvent dans sa correspondance. J'en eus un jour une preuve bizarre qui ne s'effacera jamais de mon souvenir. Les petites circonstances sont quelquefois les meilleures rvlations du caractre. l'poque de mon mariage, qui fut clbr Chambry, le comte Joseph de Maistre fut choisi par mon pre absent pour le reprsenter au contrat et pour me servir ce jour-l de pre. Le contrat se signait dans une maison de plaisance nomme Caramagne, quelque distance de la ville, chez la marquise de la Pierre, centre de la socit aristocratique de Savoie. Le comte d'Andezenne, gnral pimontais, gouverneur de Savoie, servait de pre ma fiance. Une nombreuse runion de parents et d'amis remplissait le salon. On lut le contrat, et on appela les tmoins la signature. Le gouverneur de la Savoie fut appel le premier par sa qualit de pre de la fiance et par son rang de reprsentant du souverain dans la province. Il signa et chercha passer la plume la main du comte de Maistre. Le comte, que nous venions de voir dans le salon, tout couvert de son habit de cour et de ses dcorations diplomatiques, avait disparu. On le chercha en vain dans le chteau et dans les jardins; nul ne savait par o il s'tait clips. On fut oblig de laisser en blanc la place de sa signature; mais, une fois le contrat sign, il reparut, sortant d'un massif de charmille o il s'tait drob pendant la crmonie. Nous lui demandmes confidentiellement la raison de cette disparition, qui avait contrist un moment la scne. C'est, dit-il, qu'en qualit d'ambassadeur du roi et de ministre d'tat je ne voulais pas inscrire mon nom au-dessous du nom d'un gouverneur de Savoie. Demain j'irai signer seul et la place qui convient ma dignit. Et il alla, en effet, le lendemain signer le registre. Les uns admirrent cette grandeur de respect pour soi-mme, les autres cette politesse. Quant moi, j'admirai cette force du naturel qui place l'tiquette plus haut que le coeur. XVI Sa correspondance avec sa famille et ses amis, dater de son arrive Ptersbourg, ne laisse rien dans l'ombre de son me et de son esprit, de sa vie publique et de sa vie domestique. Le comte de Maistre, qui tait autant homme de conversation qu'homme de plume, tait par consquent un correspondant exquis, car les lettres ne sont au fond que la conversation crite. Ces deux volumes de correspondance, tantt intime comme les soupirs d'un exil vers sa patrie, sa femme, ses enfants, ses frres, tantt politique, sont une des meilleures parties de ses oeuvres. Elles ont t compltes rcemment par la publication indiscrte de ses dpches la cour de Sardaigne. L'homme se trahit quelquefois dans ces trois volumes. On a dit qu'il n'y avait point de grand homme pour son valet de chambre; on peut dire, aprs avoir lu ces innombrables lettres, qu'il n'y a point de secret pour la postrit. Le comte de Maistre s'y met nu tout entier son insu, et, bien que l'homme y soit toujours brillant et charmant dans sa nature, il disparat souvent sous le diplomate de peu de scrupule. L'adorateur inflexible de l'ancien rgime n'y disparat pas moins sous l'adorateur de la victoire rvolutionnaire, quand la victoire rvolutionnaire donne une chance la fortune de son parti. Il est toujours honnte homme, sans doute, mais il n'est rien moins que l'homme d'une seule pice qu'on a voulu nous faire de lui. Il sait trs-bien se retourner quand la roue tourne. Il sait trs-bien aussi donner la fortune le nom majestueux et divin de Providence. Quand la Providence tourne la page du livre du destin, lui aussi il tourne la page, comme un traducteur obissant du texte sacr. Il continue prophtiser, sans se troubler des contradictions qu'une si haute prtention de confident et de commentateur de la Providence fait encourir son don de prvision. Dangereux mtier que celui d'augure! Malgr sa pit trs-sincre, il y a une certaine impit se mettre au niveau de l'Infini et parler sans cesse au nom de Dieu. Il avait trop lu la Bible; le ton d'oracle avait vici en lui l'accent modeste de ce grain de poussire pensant qu'on appelle un homme de gnie. Nous en trouvons une preuve tonnante ds les premires pages de sa correspondance. Il vient de fulminer, ainsi qu'on l'a vu, contre la Rvolution, ses oeuvres, ses hommes. La lgitimit est son principe, l'ancien rgime est son dogme; les Bourbons, solidaires, selon lui, de la maison de Savoie, sont ses dieux terrestres; il a un culte pour leurs malheurs, il a une correspondance avec leur chef Louis XVIII. Il croit et il espre en eux comme dans la Providence des trnes et des peuples; il est l'ami de leurs reprsentants ou de leurs favoris, le comte d'Avaray et le comte de Blacas. Une pense contraire la restauration du principe de la lgitimit serait une trahison de sa religion politique, une apostasie de son coeur. Tout coup Bonaparte s'assied sur un trne de victoires; les puissances europennes le reconnaissent, l'usurpation se fait dynastie, l'avenir parat s'aplanir et s'tendre sans limites devant la fortune d'un soldat heureux. Les royalistes sont consterns. coutez M. de Maistre dans ses lettres Madame de Pont, migre dsespre Vienne. Tout le monde sait qu'il y a des rvolutions heureuses et des usurpations auxquelles il plat la Providence d'apposer le sceau de la lgitimit par une longue possession. Qui peut douter qu'en Angleterre Guillaume d'Orange ne fut un trs-coupable usurpateur? et qui peut douter cependant que Georges III, son successeur, ne soit un trs-lgitime souverain? (Quelle doctrine que celle en vertu de laquelle l'usurpation de la veille est la lgitimit du lendemain! Quelle morale que celle o le temps transforme le crime en vertu!) Il continue: Si la maison de Bourbon est dcidment proscrite, il est bon que le gouvernement se consolide en France. J'aime bien mieux Bonaparte roi que simple conqurant. Cela tue la Rvolution franaise, puisque le plus puissant souverain de l'Europe (Bonaparte) aura autant d'intrt touffer cet esprit rvolutionnaire qu'il en avait besoin pour parvenir son but. Le titre lgitime, mme seulement en apparence, en impose un certain point celui qui le porte. N'avez-vous pas observ, Madame, que dans la noblesse, qui n'est, par parenthse, qu'un prolongement de la souverainet, il y a des familles uses au pied de la lettre? La mme chose peut arriver dans une famille royale. Il n'y a certainement qu'un usurpateur de gnie qui ait la main assez ferme et mme assez dure pour rtablir... Laissez faire Napolon... Ou la maison de Bourbon est _use_ et condamne par un de ces jugements de la Providence dont il est impossible de se rendre raison, et, dans ce cas, il est bon qu'une race nouvelle commence une succession lgitime, etc. On voit avec quelle souplesse de logique le fidle de l'ancien rgime se convertit aux volonts de la Providence et les justifie mme contre son propre dogme. Il n'y a, crit-il quelques lignes plus bas, qu'une bonne politique comme une bonne physique: c'est la politique exprimentale! Quelle amnistie toutes les infidlits! XVII quelques jours de l on trouve dans une lettre son frre ces dlicieuses mlancolies du regret des temps passs: Moi qui mettais jadis des bottes pour aller _Sonaz_ (chteau prs de Chambry), si je trouvais du temps, de l'argent et des compagnons, je me sens tout prt faire _une course_ Tobolsk, voire au Kamtschatka. Peu peu je me suis mis mpriser la terre; elle n'a que neuf mille lieues de tour.--Fi donc! c'est une orange. Quelquefois, dans mes moments de solitude, que je multiplie autant qu'il est possible, je jette ma tte sur le dossier de mon fauteuil, et l, seul au milieu de mes quatre murs, loin de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impntrable, je me rappelle ces temps o, dans une petite ville de ta connaissance (Chambry), la tte appuye sur un autre dossier, et ne voyant autour de notre cercle troit (quelle impertinence, juste ciel!) que de petits hommes et de petites choses, je me disais: Suis-je donc condamn vivre et mourir ici comme une hutre attache son rocher? Alors je souffrais beaucoup; j'avais la tte charge, fatigue, _aplatie_ par l'norme poids du _rien_. Mais aussi quelle compensation! je n'avais qu' sortir de ma chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis seul; et, mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la peine d'en tre spar. Au reste, je ne sais pas trop pourquoi ma plume, presque mon insu, s'amuse te griffonner ces lignes mlancoliques, car il y a bien quelque chose de mieux t'apprendre. Je ne puis crire autant que je le voudrais, mais jamais je ne vous perds de vue. Vous tes tous dans mon coeur; vous ne pouvez en sortir que lorsqu'il cessera de battre. six cents lieues de distance, les ides de famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma mre qui se promne dans ma chambre avec sa figure sainte, et en t'crivant ceci je pleure comme un enfant. Dlicieux! XVIII Ces sensibilits de coeur contrastent toujours en lui avec les durets de l'esprit. L'crivain tait acerbe, l'homme tait bon; c'est le contraire de tant d'autres, tels que Jean-Jacques Rousseau, hommes trs-humanitaires dans leurs crits, trs-personnels dans leur conduite. M. de Maistre n'aurait pas jet un chien de sa chienne cette voirie vivante o Jean-Jacques Rousseau jetait ses enfants. Ses lettres suivent pas pas les vnements et les commentent sa manire. Aprs la bataille d'Ina, dit-il, j'avais crit notre ami, M. de Blacas: _Rien ne peut rtablir la puissance de la Prusse._ J'ai eu, depuis que je raisonne, une aversion particulire pour le grand Frdric, qu'un sicle frntique s'est ht de proclamer _grand homme_, mais qui n'tait au fond qu'un grand Prussien. L'histoire notera ce prince comme un des plus grands ennemis du genre humain qui aient jamais exist. Sa monarchie tait un argument contre la Providence. Aujourd'hui cet argument s'est tourn en preuve palpable de la justice ternelle. Cet difice fameux, construit avec du sang et de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de brochures, a croul en un clin d'oeil, et _c'en est fait pour toujours_! Voyez le danger des oracles! un demi-sicle aprs cet anathme la Prusse balanait l'empire en Allemagne et prosprait insolemment malgr les vices trs-rels de son origine, et malgr, qui sait? peut-tre cause du machiavlisme de son fondateur et de ses cabinets. Ceci s'adressait au comte d'Avaray, favori de Louis XVIII, alors rfugi Milan sous la protection de la Russie. Tournez la page; vous lirez sur Bonaparte les lignes suivantes pour justifier la paix conclue par la Russie avec l'usurpateur du royaume de Louis XVIII. Je sais tout ce qu'on peut dire contre Bonaparte: il est _usurpateur_, il est _meurtrier_; mais, faites-y bien attention, il est _usurpateur_ moins que Guillaume d'Orange, _meurtrier_ moins qu'lisabeth d'Angleterre. Il faut savoir ce que dcidera le temps, que j'appelle le premier ministre de la Divinit au dpartement des souverainets; mais, en attendant, Monsieur le Chevalier, nous ne sommes pas plus forts que Dieu. Il faut traiter avec celui qui il lui a plu de donner la puissance. Allez plus loin, vous lirez des lettres Louis XVIII lui-mme, roi bien digne par son esprit d'un tel correspondant. Allez encore, vous arrivez bien inopinment une des plus tranges pripties de caractre et d'imagination qui puissent confondre le don de prophtie dans un homme assez hardi pour se l'arroger. Nous voulons parler de la tentative d'un rapprochement personnel du comte de Maistre avec Bonaparte.--Pour quel but? Il est facile de le conjecturer quand on a lu ses lettres familires et les lettres officielles plus rcentes destines excuser sa dmarche auprs de la cour de Sardaigne; et enfin par quel intermdiaire? par l'amiti du duc de Rovigo (Savary), accus alors, tort ou droit, de l'excution sanglante du duc d'Enghien. Le comte de Maistre, qui venait, deux lettres plus haut, d'anathmatiser le meurtre du duc d'Enghien, se rapprochant avec dfrence de Savary qui venait d'assister l'excution de la victime! Et le ministre du roi de Sardaigne se concertant, l'insu de son matre, avec le ministre de Bonaparte pour oprer un rapprochement intime et secret entre l'homme de Vincennes et le roi de Cagliari! La plume tombe des doigts. Laissons le comte de Maistre faire lui-mme cette tonnante confession. Ne vous fiez pas aux princes, dit l'criture. Ne vous fiez pas aux prophtes politiques, dit cette correspondance. Lisez, car, si vous ne lisiez pas, vous ne croiriez pas. XIX On a vu, par les lettres prcdentes, que l'envoy oisif du roi de Sardaigne Ptersbourg flottait entre la rsistance et l'acquiescement la fortune de Napolon, et qu'il commenait prendre au srieux cette fortune qu'il avait d'abord prise en moquerie ou en haine. On a vu de plus que l'envoy du roi de Sardaigne s'ennuyait de son oisivet. Qu'avait-il faire en effet Ptersbourg qu' recevoir de loin les rumeurs des champs de bataille, des ngociations, des congrs, des entrevues d'Erfurt ou de Tilsitt entre les princes, et transmettre sa cour les mille et mille commrages politiques des salons de Ptersbourg, commrages vagues, souvent faux, sur lesquels il chafaudait des dpches, des plans, des combinaisons plus propres amuser sa cour de Cagliari qu' la servir? L'envoy de Sardaigne n'avait en ralit l qu'un seul rle: couter aux portes et faire de l'esprit sur ce qu'il avait entendu par le trou de la serrure. Le mtier n'allait pas une tte si forte et si active. Il rvait un rle plus conforme sa stature; il n'aspirait rien moins qu' rendre son ombre de gouvernement un trne rel sur le continent, _per fas et nefas_. On va le voir. Il voulait imposer son nom la reconnaissance de la maison de Savoie par un de ces services officieux, clatants, qui font d'un sujet le restaurateur de son prince; ou plutt il ne savait pas bien prcisment encore ce qu'il voulait cet gard, car la rsurrection du Pimont lui paraissait radicalement impossible tant que Napolon serait sur le trne, et cependant c'tait dsormais Napolon qu'il allait s'adresser pour relever la monarchie de Sardaigne sur le continent. Il s'agissait donc dans sa pense d'un de ces desseins confus, chimriques, quivoques, qui ont besoin du succs pour tre avous. Or, puisqu' ses propres yeux il tait impossible, Napolon vivant, de rendre Turin, le Pimont et la Savoie au roi de Sardaigne, c'tait donc un autre royaume qu'il fallait obtenir de Napolon en indemnit pour cette cour. Mais, pour que cette indemnit d'un royaume dtach par Napolon lui-mme de ses conqutes pt tre donn au roi de Sardaigne, il fallait deux choses: d'abord consentir tre l'oblig et pour ainsi dire le complice du conqurant distributeur d'empires. Que devenait l'honneur de la maison de Savoie? Il fallait de plus accepter, aprs l'avoir sollicit, un de ces royaumes arrachs par le conqurant une autre maison rgnante pour en gratifier la maison de Savoie devenue usurpatrice son tour. Que devenait la lgitimit? On voit que tout cela n'tait ni trs-digne, ni trs-logique, ni trs-moral. Les politiques n'ont pas de scrupules, mais les prophtes, qui parlent sans cesse au nom de la morale divine, sont tenus d'en avoir. M. de Maistre en manquait ici. Quoi qu'il en soit, le comte de Maistre inventa dans sa fconde imagination, une belle nuit, un plan de restauration, ici ou l, de la cour de Sardaigne. Ce plan, il se garda bien de l'avouer personne, de peur qu'on ne soufflt sur sa chimre: les aventureux craignent les conseils. Ce plan consistait sduire Savary, l'envoy de Napolon en Russie, par les empressements de sa politesse et par les agrments de son esprit; puis, aprs avoir sduit l'envoy, de sduire le matre, de convertir Napolon la contre-rvolution par la puissance d'un entretien tte tte avec le vainqueur du monde, de l'blouir, de le fasciner, de le magntiser, de le dompter force d'audace et d'loquence, de le convaincre de la ncessit de rtablir la maison de Savoie dans quelque grand tablissement monarchique sur le continent; puis, aprs ce triomphe du gnie sur Napolon, de revenir la cour de Cagliari en apportant son souverain un royaume ou un autre. XX On comprend, sans qu'il soit besoin de le dire, que l'envoy du roi de Sardaigne en Russie se garda bien de consulter sa cour sur une si trange hallucination de sa propre politique; la cour proscrite, mais scrupuleuse, de Cagliari aurait, au premier mot, dsavou et rappel son ministre. Comment, en effet, la maison proscrite de Savoie aurait-elle avec dignit mendi un trne son proscripteur? et comment cette maison royale, reprsentant dans son le la fidlit malheureuse la lgitimit des trnes, aurait-elle pu se dmentir en expulsant elle-mme une autre maison royale de ses possessions, par la main de Napolon, pour se dshonorer en acceptant ses dpouilles? Or, nous l'avons dit, on ne pouvait prendre cette indemnit de la maison dpouille de Savoie que sur d'autres dpouilles. Et, de plus, comment le roi de Sardaigne, alli et protg de la Russie, de l'Angleterre, de l'Espagne, de l'Autriche, de la Prusse, parent enfin de la maison de Bourbon, aurait-il justifi aux yeux de ces allis naturels ses relations secrtes avec Napolon, le jour o cette ngociation ou cette intrigue viendrait transpirer du cabinet de M. de Maistre dans le monde? C'tait l une de ces manoeuvres quivoques qui perdent plus que la fortune d'une cour, qui perdent son caractre. Le comte de Maistre en eut le pressentiment sans doute, car il garda un profond silence, silence trs-rprhensible, envers sa cour sur ces aventures de diplomatie trs-compromettantes pour ceux dont il tait cens tre le diplomate. Quand un homme reprsente son souverain, l'homme disparat sous le ministre. Il ne lui est pas permis de dire: J'agis, comme homme priv, dans un sens inverse de mon rle et de mon devoir comme ministre de ma cour. Si l'on veut agir comme homme priv et d'aprs ses propres inspirations au lieu d'agir selon ses instructions, il faut commencer par donner sa dmission de son titre d'envoy de sa cour. Alors on est libre, on n'engage que soi; mais en restant ministre, et en agissant comme homme, on engage sa cour et on forfait sa mission. Voil les principes. Le comte de Maistre les faussait en prtendant agir comme homme et rester revtu de son caractre d'envoy de son roi. On conoit l'tonnement et la juste colre qui saisirent les ministres et le roi Cagliari quand les ministres et le roi apprirent avec stupeur cette incartade de zle et cette folie de fidlit dans leur ministre Ptersbourg. De ce jour data, pour M. de Maistre, rprimand et mal pardonn, une dfiance et un loignement de sa cour son gard qui ne lui permirent jamais de monter jusqu'o son gnie pouvait prtendre en Pimont. Lisons de sa propre main le rcit de cette incroyable chauffoure de zle. XXI Au moment ou je m'occupais de ces ides, crit-il plus tard au ministre des affaires trangres Cagliari pour s'excuser, il arrive ici un _favori_ de Napolon (Savary). Cet homme se prend de quelque intrt pour moi. Il est prsent dans une maison o je suis fort li, M. de Laval, Franais rsidant Ptersbourg et chambellan de l'empereur Alexandre. Je me demande s'il n'y aurait pas moyen de tirer parti des circonstances en faveur du roi. Les hommes extraordinaires (Napolon) ont tous des moments extraordinaires; il ne s'agit que de savoir les saisir. Les raisons les plus fortes m'engagent croire que, si je pouvais aborder Napolon, j'aurais des moyens d'adoucir le lion et de le rendre plus traitable l'gard de la maison de Savoie. Je laisse mrir cette ide, et plus je l'examine, plus elle me parat plausible. Je commence par les moyens de l'excuter, et cet gard il n'y a ni doute ni difficult. Le chambellan, M. de Laval, dont il est inutile que je parle longuement, tait, comme je vous le disais tout l'heure, _fait exprs_. Il s'agissait donc uniquement d'carter de cette entreprise tous les inconvnients possibles, et de prendre garde avant tout de ne pas choquer Napolon. Pour cela je commence par dresser un Mmoire crit avec cette espce de coquetterie qui est ncessaire toutes les fois qu'on aborde l'autorit, surtout l'autorit nouvelle et ombrageuse, sans bassesse cependant, et mme, si je ne me trompe, avec quelque dignit. Vous en jugerez vous-mme, puisque je vous ai envoy la pice. Au surplus, Monsieur le Chevalier, j'avais peu de craintes sur Bonaparte. La premire qualit de l'homme n pour mener et asservir les hommes, c'est de connatre les hommes. Sans cette qualit il ne serait pas ce qu'il est. Je serais bien heureux si l'empereur me dchiffrait comme lui. L'empereur Alexandre a vu, dans la tentative que j'ai faite, un lan de zle, et, comme la fidlit lui plat depuis qu'il rgne, en refusant de m'couter il ne m'a fait cependant aucun mal. Le souverain lgitime intress dans l'affaire (le roi de Sardaigne) peut se tromper sur ce point; mais l'usurpateur est infaillible. Tout paraissant sr de ce ct, et m'tant assur d'ailleurs de l'approbation de la cour de Russie, et mme de la protection que les circonstances permettaient, il fallait penser l'Angleterre. Il confie son ide l'ambassadeur d'Angleterre en Russie; celui-ci, videmment embarrass de la confidence, la lui dconseille aussi poliment qu'il peut. Je comptais commencer la conversation avec Bonaparte, continue-t-il, peu prs de cette manire: _Ce que j'ai vous demander, avant tout, c'est que vous ne cherchiez point m'effrayer, car vous pourriez me faire perdre le fil de mes ides, et fort inutilement, puisque je suis entre vos mains. Vous m'avez appel, je suis venu; j'ai votre parole. Faites-moi fusiller demain, si vous voulez, mais coutez-moi aujourd'hui._ Quant l'pilogue que j'avais galement projet, je puis aussi vous le faire connatre. Je comptais dire peu prs: _Il me reste, Sire, une chose vous dclarer: c'est que jamais homme vivant ne saura un mot de ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, pas mme le roi mon matre; et je ne dis point ceci pour vous; car que vous importe? Vous avez un bon moyen de me faire taire, puisque vous me tenez. Je le dis cause de moi, afin que vous ne me croyiez pas capable de publier cette conversation. Pas du tout, Sire! Regardez tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire comme des penses qui se sont leves d'elles-mmes dans votre coeur. Maintenant, je suis en rgle; si vous ne voulez pas me croire, vous tes bien le matre de faire tout ce qu'il vous plaira de ma personne; elle est ici._ Comment donc cette ide a-t-elle t si mal accueillie Cagliari? Je crois que vous m'en dites la raison, sans le savoir, dans la premire ligne chiffre de votre lettre du 15 fvrier, o vous me dites que la mienne _est un monument de la plus grande surprise_. Voil le mot, Monsieur le Chevalier; le cabinet est surpris. Tout est perdu. En vain le monde croule, Dieu nous garde d'une ide imprvue! et c'est ce qui me persuade encore davantage que je ne suis pas votre homme; car je puis bien vous promettre de faire les affaires de S. M. aussi bien qu'un autre, mais je ne puis vous promettre de ne jamais vous surprendre. C'est un inconvnient de caractre auquel je ne vois pas trop de remde. Depuis six mortelles annes, mon infatigable plume n'a cess d'crire chaque semaine que S. M., _comptant absolument sur la puissance ainsi que sur la loyaut de son grand ami l'empereur d'Autriche, et ne voulant pas faire un pas sans son approbation_, etc. C'est cela qui ne surprend pas! Dieu veuille bnir les armes de M. de Front plus que les miennes! Quand j'ai vu qu'elles se brisaient dans mes mains, j'ai fait un effort pour voir si je pourrais _rompre la carte_. Bonaparte n'a pas voulu m'entendre; si vous y songez bien, vous verrez que c'est une preuve certaine que j'avais bien pens. Il a jug propos, au reste, de garder un silence absolu sur cette dmarche; car je n'ai nulle preuve qu'il en ait crit son ambassadeur ici, et je suis sr qu'il n'en a pas parl au comte Tolsto Paris. Je n'ai demand, ajoute-t-il, qu'une simple conversation avec Napolon _comme simple particulier_. (Nous avons montr que le simple particulier n'existait pas dans le ministre, moins qu'il n'et donn sa dmission.) Il n'y avait que moi de compromis, dit-il encore, car on tait matre de m'emprisonner ou de m'trangler Paris. XXII Nous venons de retrouver dans les _Dpches_ publies rcemment Turin des traces plus explicites de cette affaire. Elle fut la grande faute de la vie publique du comte de Maistre. coutez son entretien secret avec Savary, et lisez quelques phrases du Mmoire que le comte de Maistre adresse cet aide de camp de Napolon pour tre communiqu Napolon lui-mme. On ne croirait pas, avant d'avoir lu, que la confiance dans la toute-puissance de son propre gnie et port si loin un homme de tant de sens. Il faut croire en soi quand on est une intelligence suprieure, mais il ne faut pas y croire jusqu' la folie, sous peine de tenter des choses folles. 2 octobre 1807. Mardi je vis le gnral Savary chez M. de Laval. Aprs les premires rvrences, je lui dis que j'tais extrmement mortifi de ne pouvoir me rendre chez lui, mais que la chose n'tait pas possible, vu l'tat de guerre qui subsistait en quelque manire entre nos deux souverains. En effet, lui dis-je, le vtre chasse les reprsentants ou les agents du roi, et il refuse expressment de le reconnatre pour souverain. Il me rpondit poliment:--C'est vrai. Il engagea d'abord la conversation sur les migrs, sur la justice et l'indispensable ncessit des confiscations, etc.; car il croyait que je voulais parler pour moi, et la veille il avait dit M. de Laval qu'il ne voyait pas quelles esprances je pouvais avoir pour mon matre, mais qu'il en avait de trs-grandes pour moi. Il me semble, lui dis-je, Gnral, que nous perdons du temps, car il ne s'agit nullement de moi dans cette affaire. Supposez mme que je n'existe pas. Je n'ai rien demander au souverain qui a dtruit le mien. Il parut un peu surpris. Alors il tomba sur le Pimont.--Pourriez-vous concevoir, Monsieur, l'ide d'une restitution? etc. Ce fut encore une tirade terrible. Je le laissai dire, car il ne faut jamais arrter un Franais qui fait _sa pointe_. Quand il fut las, je lui dis:--Gnral, nous sommes toujours hors de la question, car jamais je ne vous ai dit que je voulusse demander la restitution du Pimont. --Mais que voulez-vous donc, Monsieur? --Parler votre empereur. --Mais je ne vois pas pourquoi vous ne me diriez pas moi-mme... --Ah! je vous demande pardon, il y a des choses qui sont personnelles. --Mais, Monsieur le Comte, quand vous serez Paris, il faudra bien que vous voyiez M. de Champagny. --Je ne le verrai point, Monsieur le Gnral, du moins pour lui dire ce que je veux dire. --Cela n'est pas possible; Monsieur, l'Empereur ne vous recevra pas. --Il est bien le matre, mais je ne partirai pas, car je ne partirai qu'avec la certitude de lui parler. Il en revint toujours sa premire question:--Mais qu'est-ce que vous voulez? Enfin, Monsieur, la carte gographique est pour tout le monde; vous ne pouvez voir autre chose que ce que j'y vois. Voudriez-vous Gnes? la Toscane? Piombino? Il courait toute la carte. --Je vous ai dit, Monsieur le Gnral, qu'il ne s'agit que de parler tte tte votre empereur, oui ou non. Je vous exprimerais difficilement l'tonnement du gnral, et vraiment il y avait de quoi tre tonn. Cette conversation mmorable a dur, avec une vhmence incroyable, depuis sept heures du soir jusqu' deux heures du matin. Un seul ami prsent mourait de peur que l'un des deux interlocuteurs ne jett l'autre hors des gonds; mais je m'tais promis moi-mme de ne pas gter l'affaire, et, pourvu que l'un des deux ait fait ce voeu, c'est assez. Le gnral Savary m'a dit en propres termes: _On ne l'inquitera point dans sa Sardaigne; qu'il s'appelle mme roi s'il le juge propos; ce sera son fils de savoir ensuite ce qu'il est._ Voil une des gentillesses que j'ai entendues. Je ne vous dtaille point cette conversation; il faudrait un volume, et le livre serait trop triste. Ce que je puis vous dire, c'est que je me suis avanc dans la confiance du gnral, car en sortant il dit au chambellan qui l'accompagnait: Je suis vif; si par hasard j'ai dit quelque chose qui ait pu affliger le comte de Maistre, dites-lui que j'en suis fch. Le rsultat a t qu'il se chargerait d'un Mmoire que je lui remis peu de jours aprs. Dans ce Mmoire je demande de m'en aller Paris avec la certitude d'tre admis parler l'empereur sans intermdiaire; je proteste expressment que jamais je ne dirai aucun homme vivant (sans exception quelconque) rien de ce que j'entends dire l'empereur des Franais, pas plus que ce qu'il pourrait avoir la bont de me rpondre sur certains points; que cependant je ne faisais aucune difficult de faire monsieur le gnral Savary, qui le Mmoire tait adress, les trois dclarations suivantes: 1 Je parlerai sans doute de la maison de Savoie, car je vais pour cela; 2 je ne prononcerai pas le mot de _restitution_; 3 je ne ferai aucune demande qui ne serait pas provoque. Si je suis repouss, je suis ce que je suis, c'est--dire rien, car nous sommes dans ce moment totalement bas. Si je suis appel, j'ai peine croire que le voyage ne produira pas quelque chose de bon, plus ou moins. Savary montre, dans cette entrevue, la rudesse, mais le bon sens d'un soldat. Il ne flatte pas le rve, mais il coute l'homme. Il expdie mme son Mmoire Napolon. Mon Mmoire est parti, dit plus bas le comte. Le vent de l'opinion l'a emport, accompagn, favoris plus qu'il ne m'est permis de vous le dire. Si j'ai vcu jusqu' prsent d'une manire irrprochable, j'en ai recueilli le prix dans cette occasion. Malheureusement tout s'est born la personne, l'exclusion de l'objet politique. XXIII Ce Mmoire, que nous avons sous les yeux, est en tout une aberration de zle. Qu'on en juge par quelques citations. Je n'ai point la prtention de dployer Paris un caractre public; le roi mon matre ignore mme (je l'assure sur mon honneur) la rsolution que j'ai prise. La grce que je demande est donc absolument sans consquence. Arriv en France, je n'ai plus de titre; le droit publie cesse de me protger, et je ne suis plus qu'un simple particulier comme un autre sous la main du gouvernement. Il semble donc que dans cette circonstance la politique ne gne aucunement la bienfaisance. Sa Majest Impriale apprciera d'ailleurs mieux que personne le mouvement qui m'entrane. Au reste, quoique je connaisse les formes et que je sois trs-rsolu m'y soumettre, quoique j'aie la plus grande ide des ministres franais et que la confiance qu'ils ont mrite les recommande suffisamment celle de tout le monde, nanmoins je dois rpter ici M. le gnral Savary ce que j'ai eu l'honneur de lui dire de vive voix: c'est que mon ambition principale, en me rendant Paris, serait, aprs avoir rempli toutes les formes d'usage, d'avoir l'honneur d'entretenir en particulier Sa Majest l'Empereur des Franais. Pour obtenir cette faveur, rien ne me coterait; mais, si je ne puis y compter, le courage m'abandonne. Si l'on peut voir au premier coup d'oeil quelque chose de trop hardi dans cette ambition, la rflexion prouvera bientt que le sentiment qui m'anime ne peut s'appeler audace ni lgret, et que l'homme qui prend une telle dtermination y a suffisamment pens. Je sens d'ailleurs et je proteste que c'est une grce, et que je n'y ai pas le moindre droit; mais, pour la rendre moins difficile, ou pour rendre au moins la demande moins dfavorable, je ne fais aucune difficult de faire M. le gnral Savary les trois dclarations suivantes: 1 Si l'Empereur des Franais avait l'extrme bont de m'entendre, j'aurais sans doute l'honneur de lui parler de la maison de Savoie; 2 Je ne prononcerais pas le mot de _restitution_; 3 Je ne ferais aucune demande qui ne serait pas provoque. J'ose croire que ces trois dclarations excluent jusqu' l'apparence de l'inconsidration, et, quand mme mon dsir serait repouss, j'ose croire encore que Sa Majest l'Empereur des Franais n'y verrait rien qui choque les convenances, rien qui ne s'accorde parfaitement avec la juste ide qu'il doit avoir de lui-mme. XXIV L'empereur Napolon ne rpondit mme pas une demande d'audience si extraordinaire et qui ne pouvait que l'embarrasser. Il ne pouvait sacrifier ses dpartements du Pimont incorpors l'empire une conversation loquente avec un homme d'excentricit. Il ne pouvait improviser un trne pour M. de Maistre sans dtrner ou un autre souverain des vieilles races, ou un nouveau souverain de sa propre maison. Le rve eut un triste rveil. Tout fut connu. La cour de Cagliari, de plus en plus surprise, ne mnagea pas les termes dans sa rprimande son ministre en Russie. Nous voyons le contre-coup de ces mcontentements trs-graves de la cour de Cagliari l'amertume des rpliques du comte de Maistre dans une de ses lettres, du 2 juin, au chevalier _Rossi_, qui lui avait transmis avec une rudesse mal mitige le mcontentement du roi. Il y a une expression de votre lettre, rpond M. de Maistre au chevalier Rossi, qui m'inspire moi les rflexions les plus profondes et les plus tristes. _Ce qui peut vous arriver de plus heureux pour vous_, m'crivez-vous, _c'est que_, etc., etc. (Sans doute _qu'on oublie Cagliari une telle aventure_.) Vous m'obligeriez beaucoup de me dire ce qui pourrait m'arriver de plus malheureux. Entrez dans cette triste analyse, examinez de tous les cts o il est possible de blesser et de punir un homme; vous verrez que tout est fait dj, et qu'il n'y a plus moyen de tuer un cadavre et de frapper sur _rien_.... Vous saisissez votre plume massive, et vous m'crivez comme un jeune homme qui dbuterait dans le monde et qui chercherait une rputation, je pourrais mme ajouter: comme une espce de mauvais sujet. Vous souhaitez pour mon bien _que je ne sois pas parti pour Paris, et vous m'apprenez mme que le roi veut bien ne pas donner une interprtation sinistre ma dmarche_!--tait-ce donc pour mon plaisir que je voulais aller Paris?... la suite de ces reproches et de ces rcriminations, le comte de Maistre accusait trs-injustement sa cour d'ingratitude et mme de perscution envers lui. L'humeur ici manquait, non de fiert, mais de justice. Le peu de biens, dans la Savoie, dont il avait craint un moment d'tre dpouill en qualit d'migr lui avait t rendu; le modeste emploi de snateur au tribunal de Chambry, emploi aussi peu rtribu que peu imposant, n'taient pas de grands sacrifices compars au rang d'ambassadeur une des premires cours de l'Europe, aux titres, aux dignits minentes, aux dcorations, au traitement dont il tait honor par le trsor si pauvre de Sardaigne, et enfin aux faveurs trs-utiles dont il jouissait, lui, son frre et son fils, par l'amiti de l'empereur de Russie. Les plaintes dpassaient videmment ici les griefs. Nous avons vu un autre grand crivain politique, combl de dons et d'honneurs par les princes de la maison de Bourbon, remplir galement le monde de ses plaintes mal fondes contre leur prtendue ingratitude. Il est plus ais d'tre exigeant envers les autres que juste envers soi-mme. Seulement ce grand crivain racontait ses griefs l'univers, et M. de Maistre ne publiait ses amertumes que dans ses dpches confidentielles sa cour. Il manifeste dj demi-mot, dans ses dpches un peu rcriminatoires, l'intention de chercher une plus solide base de sa vie auprs de l'empereur Alexandre. Il obtient, en attendant, du roi de Sardaigne, l'autorisation d'attacher son fils au service de Russie. Cette autorisation lui est accorde; le roi y ajoute une pension de quatre-mille francs pour ce jeune homme. Des commrages politiques sur la cour de Russie remplissent en partie le reste de ces dpches. Le gnral Caulaincourt, ambassadeur de France aprs Savary, le traitait dans ses lettres avec une ddaigneuse brutalit de style. Le silence de Napolon aux avances du grand crivain avait aigri l'encre du comte de Maistre. Quelques-uns de ces commrages sont peu dignes d'une plume srieuse. Les amours de l'empereur Alexandre avec la belle princesse Maria-Antonia, que nous avons connue nous-mmes sur le dclin encore rayonnant de sa beaut, sont raconts avec une lgret qui tonne. Ce n'est point une Montespan, dit-il; c'est une la Vallire, hormis qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera carmlite. Son rle d'ambassadeur courtisan fait flchir son rigorisme. Il va chez la beaut en crdit et se vante de sa faveur auprs d'elle. Dimanche dernier, 3 septembre, il y eut une fte superbe chez la favorite, la campagne: bal, feu d'artifice magnifique sur la rivire et souper de deux cents couverts. Nous ne fmes pas peu surpris de n'y voir ni l'ambassadeur de France ni aucun Franais. Tous les appartements taient ouverts et illumins. Dans le cabinet de la belle dame, dcor avec la plus somptueuse lgance, nous vmes au-dessus du sopha, devinez quoi? le portrait du prince Schwarzenberg. Tout le monde se touchait du coude: _Allez, allez voir!_ Depuis plus d'une anne je n'allais plus dans cette maison, et j'ai su qu'on m'en a lou comme d'un trait de politique, parce qu'on a cru que je m'tais retir pour n'avoir pas l'air d'intriguer et de m'attacher cette ancre pour me tenir ferme. Certes, on me faisait beaucoup d'honneur. Je n'entends rien du tout cette tactique; je n'y allais plus par indolence, et aussi parce que quelque chose m'avait dplu l. Mais cette fois j'ai t invit en personne par le matre de la maison; je lui dis en riant: _Mais, Monsieur, il faudra que vous ayez la bont de me prsenter de nouveau madame comme un homme qui arrive_; ce qui fournit la matire un badinage aimable lorsque j'entrai. La belle Maria-Antonia recevait son monde avec sa robe blanche et ses cheveux noirs, sans diamants, sans perles, sans fleurs; elle sait fort bien qu'elle n'a pas besoin de tout cela. _Le negligenze sue sono artifici._ Le temps semble glisser sur cette femme comme l'eau sur la toile cire. Chaque jour on la trouve plus belle. Je comprends que la sagesse pourrait viter ce filet, mais je ne comprends gure comment elle pourrait en sortir. Elle a d'ailleurs, ce qu'il parat, compltement devin le grand secret de sa position: _Ne faites pas attention aux distractions._ Moyennant cela je la crois invincible, ou, si vous aimez mieux, inbranlable. On s'tait imagin certaines choses, mais tout s'en est all en fume. Quelques dpches confidentielles sa cour vont mme au del; telles sont les lettres semi-plaisantes, semi-srieuses, dans lesquelles il demande, pour pier les secrets diplomatiques des maris, un secrtaire d'ambassade jeune, beau, sduisant, propre s'insinuer dans le coeur des femmes. Nous savons bien que c'tait l une affectation d'habilet diplomatique tout prix, une jactance de lgret qui ne portait point atteinte la svrit de ses vrais principes et la puret de ses moeurs; mais un rigoriste ne doit pas mme badiner avec ces vices de cour, de peur de perdre dans des badinages l'autorit morale avec laquelle il aura les fltrir comme crivain. XXV Quant ses vues politiques sur les destines du Pimont, elles sont parfaitement caractrises dans une de ces dpches. Il comprend l'existence importante, mais ncessairement secondaire, de cet tat. Nous sommes _grain_ de sable, crit-il, et notre intrt vident est de nous maintenir _grain_. Pourquoi agrandirais-je cette maison? dira l'Autriche. Est-ce pour lui livrer une partie de mes possessions en Italie et pour exposer l'autre? Pourquoi l'agrandirais-je? dira la France. Est-ce pour lui donner les moyens de btir quelques citadelles de plus sur les Alpes, et de donner l'Autriche, quand le roi de Sardaigne jugera propos de s'allier avec elle, un poids dcisif contre moi?--Donc tout le monde est intress nous tenir bas. Faites encore, ajoute-t-il, une autre rflexion. Supposez que notre souverain de Pimont, n'ayant qu'un titre de prince ou de duc, se contente de rgner la manire des Mdicis de Florence, par exemple: vous ne trouverez pas en Europe de pays suprieur au ntre; mais si le pays est oblig de supporter une couronne royale et si on y bat le tambour, la chose change de face, et le voil tout de suite trop petit pour tre une plante et trop grand pour tre un satellite. Nouvelle cause de mdiocrit, nous tions trop grands pour tre protgs et trop faibles pour agir seuls. (_Correspondance_, page 73.) Et voil l'homme que ses commentateurs de Turin d'aujourd'hui veulent reprsenter comme un ennemi implacable de l'Autriche et comme un zlateur de la conqute de l'Italie par le Pimont! Il dclamait voix basse contre l'Autriche, en effet, dans ses lettres confidentielles la cour sarde; mais que reprochait-il l'Autriche? De trop complaire la France en lui laissant convertir sans protestation la Savoie, gographiquement franaise, et le Pimont, embouchure des Alpes, en dpartements franais. Quelle que ft sa partialit pour la maison de Savoie, le comte de Maistre avait trop de sens pour imaginer que l'Autriche permettrait jamais un roi de Sardaigne, avec sa brave mais petite arme savoyarde, sarde et pimontaise, de se substituer l'empire et de conqurir l'Italie, que l'empire lui-mme, avec ses six cent mille hommes sous les armes, n'avait jamais pu possder. Il avait trop de sens aussi pour s'imaginer que la France permettrait impunment cette maison de Savoie de constituer contre elle, sur les Alpes et au pied des Alpes, nos portes, une puissance quivoque de quinze ou vingt millions d'hommes, qui, en s'alliant, comme elle l'a toujours fait, avec l'Autriche, formerait une masse de soixante millions d'hommes pesant par leur runion sur notre frontire de l'Est et du Midi d'un poids qui nous craserait en se runissant. Une telle politique serait une tmrit envers la France; car les cabinets de Turin et de Vienne auraient la clef des Alpes dans leurs mains unies. Les traits de 1814, mme aprs le reflux victorieux de l'Europe contre nous, avaient tellement compris cette ncessit, pour la France, de ne pas agrandir dmesurment la maison ambitieuse de Savoie, que ces traits de 1814 nous avaient laiss en souverainet franaise les trois quarts de la Savoie. Les traits de 1815 nous reprirent la Savoie tout entire et agrandirent sans prvoyance et sans justice la maison de Savoie, en lui octroyant, du droit de sa convoitise, la rpublique de Gnes. Les Gnois, violents dans leur nationalit, murmurrent et se soulevrent en vain contre cette confiscation de leur indpendance. La lgitimit trouva cette fois la confiscation trs-lgitime. Le comte de Maistre n'aurait pas conseill cette usurpation de la rpublique de Gnes son pays. Il tait si peu illusionn sur la convenance et sur la possibilit de la domination du Pimont sur l'Italie qu'il crit, presque la mme date, au ministre de son roi Cagliari, en parcourant les hypothses d'une restauration encore bien douteuse: Les considrations morales sont encore plus fortes. Je ne connais point de nation plus vritablement _nation_ et qui ait plus d'unit nationale que la pimontaise; mais cette unit tourne contre la nation, ou, pour mieux dire, contre la maison rgnante, en s'opposant tout amalgame politique. Ne perdez jamais de vue cet axiome: _Aucune nation n'obit volontairement une autre._ Prsentez la maison de Savoie tous les peuples d'Italie qui ont perdu leurs souverains; tous lui prteront serment avec joie _si elle s'tablit parmi eux_; mais, si elle devait toujours siger Turin, tous diraient non. Soumettez les Gnois et les Lombards nos souverains; ils vous diront tous _qu'ils sont tous gouverns par les Pimontais_. Allez ensuite en France; demandez un habitant de Dunkerque ou de Bayonne par qui il est gouvern; il vous rpondra: _Par le roi de France_ (j'aime supposer qu'il est toujours sa place); jamais il ne lui viendra en tte de vous dire _qu'il est gouvern par les habitants de l'le-de-France, que tous les emplois sont pour ces messieurs, qu'ils viennent faire les matres chez les autres, qu'ils veulent tout mener leur manire_, et autres chansons des nations sujettes. Un Franais ne comprend pas seulement cela; l'habitant de Dunkerque est Franais, celui de Paris est Franais; le roi gouverne les Franais par les Franais: ils n'en savent pas davantage. La Providence, en accordant l'unit nationale vingt-cinq millions d'hommes, avait fait de la France _le plus beau des royaumes aprs celui du ciel_, comme l'a dit Grotius; mais si cette unit choit un petit rassemblement d'hommes, plus elle est prononce, plus elle s'oppose l'agrandissement du souverain de ce pays. Je pourrais donner beaucoup plus de dveloppement ces ides; mais, pour abrger, j'arrterai seulement votre pense sur un phnomne remarquable: c'est que _nulle nation n'a le talent d'en gouverner une autre_. Je ne connais aucun peuple que je mette au-dessus des Pimontais pour ce qui s'appelle bon sens et jugement; mais, lorsqu'ils venaient en Savoie pour y commander, ce bon sens n'tait plus le mme. XXVI On a vu en 1848 combien le comte de Maistre avait eu le sentiment de ces antipathies intestines qui empchent tout amalgame durable entre les diverses nationalits italiennes, sous un sceptre italien, et plus peut-tre sous un sceptre italien que sous un protectorat tranger. Le jour o le roi de Pimont Charles-Albert laissa transpirer seulement l'ambition de changer la couronne de Sardaigne contre la couronne d'Italie, Milan bondit sous ses pieds contre Turin, et les peuples de la Lombardie dsavourent leur prtendu librateur pimontais. La confdration seule est le mode futur de l'indpendance italienne, parce qu'elle laisse, chacune des nationalits si diverses et si justement fires de la Pninsule, son nom, sa capitale, ses moeurs, sa langue, sa dignit, son poids personnel dans l'ensemble. La conqute et l'unification par le Pimont n'est qu'un rve. Ce n'est pas le Pimont qu'il faut grandir; c'est l'Italie qu'il faudra constituer libre et diverse comme l'a fait la nature. L'ambition turbulente de la maison de Savoie est un mauvais auxiliaire. La convoitise d'une cour presse de s'annexer la Lombardie n'est pas un _casus belli_ lgitime pour la France. Quand une prtention nouvelle et envahissante de l'Autriche viendra fournir la France ce _casus belli_ lgitime, seule excuse qui puisse justifier une guerre europenne, ce n'est pas avec la maison de Savoie qu'il faudra s'allier offensivement et dfensivement, c'est avec la Pninsule tout entire. Alors vous aurez dlivr la premire race d'hommes de la terre pour attester l'avenir la reconnaissance du monde envers l'Italie, _alma parens_, et votre oeuvre subsistera, parce que l'Italie entire aura sa place dans cette nouvelle ligue des Achens. Autrement vous n'aurez fait qu'agrandir sur votre frontire un ami suspect et un ennemi dangereux, et rien ne subsistera de votre oeuvre sanglante et phmre; car l'Italie veut bien obir elle-mme, mais elle ne consentira jamais obir ce qu'il y a de moins italien en elle: une monarchie compose de braves montagnards, de rudes insulaires et d'hroques Cisalpins, propres la dfendre, inhabiles la dominer. La baonnette n'est pas un sceptre; une confdration libre doit seule tenir dans ses mains collectives le sceptre de l'Italie. Nous pensons cet gard comme le comte de Maistre. XXVII Voil, comme homme, le vritable portrait du comte de Maistre, avant l'poque o il devint illustre par sa plume: une famille anglique, un poux irrprochable, un pre tendre, une pit de femme suce avec le lait d'une mre, une vertu antique, sauf quelques garements d'esprit, une ambition honnte, mais trop active et peu modeste, une fidlit son roi bien rcompense, mais une fidlit imprieuse forant la main son gouvernement, enfin un publiciste trs-contestable et trs-variable, qui, pour conserver sa rputation d'infaillibilit, corrigeait aprs coup ses oracles quand la fortune dmentait ses prvisions, et qui savait tre toujours de l'avis des vnements, ces oracles de Dieu. Voyons maintenant en lui l'crivain et le philosophe. LAMARTINE. (_La suite au mois prochain._) FIN DU SEPTIME VOLUME. Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie. End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 7), by Alphonse de Lamartine License: Share Alike