Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net); produced from images of the Bibliothque nationale de France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr [Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conserve.] JULES LEMATRE DE L'ACADMIE FRANAISE JEAN-JACQUES ROUSSEAU PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3 JEAN-JACQUES ROUSSEAU CALMANN-LVY, DITEURS Droits de reproduction, de traduction et de reprsentation rservs pour tous pays, y compris la Hollande. _Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act approved March third, nineteen hundred and five, by_ Jules Lematre. IMPRIMERIE L. POOBY, 117, rue VIEILLE-DU-TEMPLE, PARIS.--1215-3-07 Au Lecteur, 1 J'ai pu me tromper sur quelques faits. Ceci n'est point une biographie critique de Rousseau: mon principal objet a t l'histoire de ses sentiments. 2 Ce ne sont que des confrences. J'y ai cherch avant tout la simplicit et la clart; et le ton est le plus souvent celui d'une causerie un peu surveille. J. L. PREMIRE CONFRENCE LES SIX PREMIERS LIVRES DES CONFESSIONS Au risque d'tre encore accus de critique impressionniste, personnelle, subjective, je dois vous faire un aveu. Lorsque je choisis pour sujet de ce cours Jean-Jacques Rousseau, ce ne fut point d'abord dans une pense d'extrme bienveillance pour le citoyen de Genve. Pourtant, je l'avais beaucoup aim autrefois, quand j'avais plus d'illusions que je n'en ai aujourd'hui. Mais j'ai fait des expriences, j'ai vu de prs des ralits que je n'avais aperues que de loin; j'ai touch du doigt les consquences de certaines ides de Rousseau. Et c'est pourquoi, quand je promis de parler de Jean-Jacques, je me proposais d'tudier surtout en lui le pre de quelques-unes des plus fortes erreurs du XVIIIe et du XIXe sicle. Mais il fallait d'abord le relire, ou, soyons sincre, le lire srieusement et compltement. Or il m'est arriv une chose que je n'avais pas prvue. Tandis que je cherchais dans cette longue lecture des raisons de le condamner, oh! je les trouvais abondamment, puisqu'elles y sont; mais en mme temps je sentais trop bien comment ces ides lui taient venues, par quelle fatalit de temprament ou de circonstances, la suite de quels souvenirs, de quelles dceptions, de quels regrets, mme de quels remords. Puis, ce qu'il eut de candeur et de vritable pit me touchait malgr moi; et je connaissais de nouveau que cet homme, de qui l'on peut croire que tant de maux publics ont dcoul ( son insu, il est vrai, et principalement aprs sa mort) fut sans doute un pcheur, et finalement un fou, mais non point du tout un mchant homme, et qu'il fut surtout un malheureux. Et puis son cas est si singulier! Il est mme unique dans notre littrature et, je crois bien, dans toutes les littratures du monde. Ce vagabond, ce fainant, cet autodidacte qui, aprs trente ans de rvasserie, tombe un jour dans le plus brillant Paris du XVIIIe sicle, et qui y fait l'effet d'un Huron, mais d'un Huron vrai et de plus de consquence que celui de Voltaire; qui commence publier vers la quarantaine; qui crit en dix ans, pniblement et parmi des souffrances physiques presque incessantes, trois ou quatre livres,--lesquels ne sont pas autrement forts ni rares de pense, mais o il y a une nouvelle faon de sentir et comme une vibration jusque-l inconnue; puis qui s'enfonce dans une lente folie,--et qui se trouve, par ces trois ou quatre livres, transformer aprs sa mort une littrature et une histoire et faire dvier toute la vie d'un peuple dont il n'tait pas: quelle prodigieuse aventure! Donc, je rsolus d'aborder l'oeuvre de Jean-Jacques d'une me gale, craignant de m'irriter inutilement contre un mystre. Je dus ensuite me mettre au courant des dernires tudes publies sur Rousseau. J'eus alors le soupon qu'une tude nouvelle tait peut-tre superflue. Mais, ce compte-l, on ne ferait jamais rien. L-dessus je cherchai un plan. Je voyais bien dj les principales ides dvelopper. Je pouvais montrer ma manire soit l'unit, soit l'incohrence de l'oeuvre de Rousseau;--expliquer, comme M. Lanson, que tout, dans Rousseau et mme le _Contrat social_, se rapporte un seul principe; ou, comme Faguet, que tout s'y rapporte en effet, except le _Contrat social_;--suivre, propos de chacun de ses livres, la fructification posthume des erreurs qu'il y a dposes;--ou bien dmontrer que Jean-Jacques, quel qu'il soit d'ailleurs, est dans le fond, avant et aprs tout, un protestant chez qui le protestantisme a prmaturment produit ses extrmes consquences;--ou bien encore tudier, dans sa vie et dans ses livres, l'histoire d'une me, d'une pauvre me, une trs lente mais trs vritable volution morale... Et je pouvais grouper, sous ces divers chefs, tout ce que m'aurait suggr la lecture de Rousseau.--Le plus simple tait d'ailleurs, premire vue, de prsenter d'abord sa vie, puis ses ouvrages. Mais j'ai vite senti que cette mthode usuelle, et qui convient presque tous les crivains, ne convient peut-tre pas Rousseau, parce que Rousseau n'est pas un crivain comme un autre. Les grands classiques sont pour nous tout entiers dans leurs oeuvres. Cette oeuvre tant toute objective, quand nous l'avons dfinie, nous avons tout dit sur eux; et la connaissance de leur vie, mme agite, n'ajouterait pour nous rien d'essentiel la connaissance de leurs ouvrages. J'en dis autant des crivains du XVIIIe sicle et des encyclopdistes eux-mmes. La vie des Diderot, des d'Alembert, des Duclos est la vie commune aux gens de lettres de ce temps-l. La vie de Voltaire est amusante; mais, quand nous ne la connatrions pas, son oeuvre n'en serait pas moins facile comprendre et juger. Quant Montesquieu et Buffon, leur biographie ne communique, pour ainsi parler, avec leurs livres que par les loisirs et la srnit qu'assurait leur pense leur condition de gentilhommes riches... Mais Rousseau est le plus subjectif de tous les crivains. C'est un homme qui n'a gure parl que de lui, un homme qui a pass son temps expliquer son caractre. Tous ses ouvrages taient dj des sortes de confessions. Mais en outre, il a pris soin d'crire lui-mme ses _Confessions_ expresses, et quelles confessions! Les plus sincres, je ne sais, mais coup sr les plus dtailles, les plus complaisantes, les plus impudentes sans doute, mais aussi les plus candides apparemment et peut-tre les plus courageuses, et en tout cas les plus singulires et les plus passionnantes qui aient jamais t crites. Je crois donc qu'une tude sur Jean-Jacques pourrait tre une biographie morale continue, o l'histoire de ses livres se mlerait intimement l'analyse de ses _Confessions_. Et c'est ce que j'essayerai de faire. * * * * * Je voudrais aujourd'hui suivre les _Confessions_ de Jean-Jacques jusqu' son dernier dpart des Charmettes. Il avait alors vingt-neuf ans. Ce sont donc, proprement, ses annes d'apprentissage. Que le plus beau livre de Rousseau ait t sa confession, c'est--dire le rcit de sa vie la plus intime et la description de son moi le plus secret, c'est dj trs curieux. Si le romantisme est, comme on l'affirme, l'talage de l'individu dans la littrature, les _Confessions_ de Jean-Jacques fondaient donc, du premier coup, le romantisme et en donnaient un modle qui n'a pu tre dpass. Et, en outre, que Jean-Jacques ait eu l'ide d'crire ce livre, et qu'il l'ait crit comme il l'a fait, et qu'il se soit jug lui-mme intressant ce point pour les autres hommes, cela seul est une grande lueur sur son caractre, puisque c'est le plus fort tmoignage de l'orgueil maladif et dlirant qui en formait presque tout le fond. Les _Confessions_ sont, dans leur essence mme, un livre d'impudeur: ce livre est donc bien le pre de la moiti de la littrature du sicle dernier. Il commence ainsi: Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'excution n'aura jamais d'imitateur. Et notez qu'il a raison. Rien de tel avant ni aprs lui. Je ne vous rappellerai pas le caractre religieux et mme thologique des pudiques confessions de Saint-Augustin. Montaigne dans ses _Essais_, Retz dans ses _Mmoires_ ne confessent que des faiblesses ou des fautes qui ont un certain air et qui ne dshonorent point. Mais Rousseau confesse, et sans les attnuer, des choses honteuses, des pchs, des pchs mortels. Et, comme il le prdisait, son entreprise n'a pas eu d'imitateurs. Car sans doute, aprs lui, la bonde est ouverte ce genre immodeste des confessions: mais ni Chateaubriand dans les _Mmoires d'outre-tombe_, ni Lamartine dans les _Confidences_, ni George Sand dans l'_Histoire de ma vie_, ni Renan dans les _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_ n'auront le courage de nous confesser des secrets honteux ou simplement ridicules, (et si vous en concluez que la matire leur en a fait dfaut, c'est donc que vous avez de trs bonnes mes). C'est pourquoi je comprends l'exaltation de cette premire page, et cette invocation Dieu qui se termine ainsi: tre ternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils coutent mes confessions, qu'ils gmissent de mes indignits, qu'ils rougissent de mes misres. Que chacun d'eux dcouvre son tour son coeur au pied de ton trne _avec la mme sincrit_: et puis qu'un seul te dise s'il l'ose: je fus meilleur que cet homme-l. Qu'est-ce dire? Ce cri veut nous tonner et sent son charlatan. Mais songez d'o venait Rousseau, o il avait vcu, qui il se comparait: et vous verrez que ce qu'il exprime l, c'est, en somme,--retourne dans l'expression,--la pense de Joseph de Maistre: Je ne sais pas ce qu'est le coeur d'un coquin; je sais ce qu'est le coeur d'un honnte homme: c'est affreux. Et d'ailleurs, je le dis parce que cela est vrai, Jean-Jacques, quand il commena d'crire les _Confessions_, Motiers, en 1762, tait devenu un fort honnte homme. Les maladies, la perscution avaient dvelopp ses sentiments religieux. Il tait dj dans cette disposition d'esprit presque mystique qui sera si sensible dans ses _Dialogues_. Il me semble que les _Confessions_, oeuvre d'un pnitent superbe qui s'oppose tous les autres hommes et en appelle aux sicles futurs, ont tout de mme aussi, dans bien des pages, quelque chose d'une confession religieuse. Cela seul me ferait assez croire leur vrit, qui du reste a t peu conteste, sauf sur des points de chronologie, et qui s'est vue confirme presque toutes les fois qu'on a pu contrler les rcits de Jean-Jacques par des lettres de lui et de ses correspondants ou de ses contemporains. Il est certain cependant que les _Confessions_, qui sont surtout psychologiques, sont encore en plus d'un endroit, et par la force des choses, apologtiques (surtout la seconde rdaction). Puis, Rousseau crit ses confessions de mmoire; il en crit les premiers livres quarante, trente et vingt ans aprs les vnements. Et nous savons comme il il est difficile de se souvenir, et quel point la mmoire dforme les choses. Mais, d'abord, lorsqu'il nous raconte des actes avilissants, il n'y a pas apparence qu'il les invente ( moins que certains aveux pnibles ne soient l pour faire croire la vrit du reste); mais il y a apparence, au contraire, qu'il s'en est nettement souvenu, justement cause de leur caractre humiliant. (Eh! n'avons-nous pas tous, ou presque tous, dans notre pass, de ces choses dont on dit qu'elles ne s'oublient pas, de ces souvenirs affreusement dsagrables, qui nous reviennent presque tous les jours quand nous sommes seuls un peu longtemps, ou bien que nous rappelons exprs pour nous dgriser?...)--Pour l'ensemble, j'estime que, si la _vracit_ de Jean-Jacques peut tre en dfaut, il faut croire du moins sa _sincrit_. Joignez qu'il a, au plus haut point, le souvenir des lieux, qui l'aide garder celui des faits ou des sentiments. En voici un exemple (et o nous trouvons aussi, dans la vision et dans l'accent, un je ne sais quoi qu'on ne connaissait pas trop avant Jean-Jacques, et qui sera, si vous voulez, le commencement de l'impressionnisme). Les moindres faits de ce temps-l me plaisent par cela seul qu'ils sont de ce temps-l. Je me rappelle toutes les circonstances des lieux. Je vois une hirondelle entrant par la fentre, une mouche se poser sur ma main tandis que je rcitais ma leon; je vois tout l'arrangement de la chambre o nous tions; le cabinet de M. Lambercier main droite, une estampe reprsentant tous les papes, un baromtre, un grand calendrier, des framboisiers qui, d'un jardin fort lev dans lequel la maison s'enfonait sur le derrire, venaient ombrager la fentre et passaient quelquefois jusqu'en dedans. Je sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin de savoir tout cela, mais j'ai besoin de le lui dire... (Livre I). J'ai besoin de le lui dire. individualisme! romantisme! Et encore (souvenir de la matrise d'Annecy, avec le bon M. le Matre (M. Nicoloz)): ...Non seulement je me rappelle les temps, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnants, la temprature de l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne s'est fait sentir que l, et dont le souvenir vif m'y transporte de nouveau. Par exemple, tout ce qu'on rptait la matrise, tout ce qu'on chantait au choeur, tout ce qu'on y faisait, le bel et noble habit des chanoines, les chasubles des prtres, les mitres des chantres, la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux qui jouait de la contrebasse, un petit abb blondin qui jouait du violon, le lambeau de soutane qu'aprs avoir pos son pe, M. le Matre endossait par-dessus son habit laque, et le beau surplis fin dont il en couvrait les loques pour aller au choeur; l'orgueil avec lequel j'allais, tenant une petite flte bec, m'tablir dans la tribune pour un petit bout de rcit que M. le Matre avait fait exprs pour moi; le bon dner qui nous attendait ensuite; le bon apptit qu'on y portait; ce concours d'objets vivement retrac m'a cent fois charm dans ma mmoire, autant et plus que dans la ralit. J'ai gard toujours une affection tendre pour un certain air du _Conditor alme siderum_ qui marche par ambes, parce qu'un dimanche de l'Avent j'entendis de mon lit chanter cet hymne avant le jour sur le perron de la cathdrale, selon un rite de cette glise-l... etc. (Livre III). Mais je ne puis vous lire ainsi toutes les _Confessions_ et je le regrette. Je ne puis que les analyser; et combien de dtails charmants, tranges, mouvants ou irritants je laisserai de ct!--Pour plus de clart, et pour fixer vos propres souvenirs, il me parat indispensable de faire un sommaire trs bref des faits principaux relats dans ces six premiers livres qui nous occuperont aujourd'hui. LIVRE I.--Jean-Jacques nat Genve le 28 juin 1712, d'un horloger. Sa mre meurt en le mettant au monde.--Son pre lui fait lire des romans sept ans. Il l'abandonne huit ans, une affaire d'honneur l'obligeant s'expatrier. On le met en pension, de huit dix ans, Bossey, chez le pasteur Lambercier, qui lui apprend la religion. Ici se placent diverses anecdotes, notamment celle de la fesse donne par mademoiselle Lambercier. On le retire de Bossey. Il reste deux ou trois ans, Genve, chez son oncle Bernard. Il va de temps en temps Nyon, o est son pre; est amoureux de mademoiselle Vulson et polissonne avec mademoiselle Gothon. Il est ensuite plac chez un greffier pour y apprendre le mtier de procureur. Il s'en fait renvoyer et entre chez un graveur, qui le maltraite. Un soir, aprs une promenade dans la campagne, il trouve la porte de la ville ferme. Et il quitte Genve le lendemain pour courir fortune travers le monde. LIVRE II.--Il rde autour de Genve, se prsente au cur de Confignon, qui l'adresse madame de Warens, Annecy. Cette dame, nouvelle convertie, l'envoie Turin dans l'hospice des Catchumnes. Il se laisse convertir, cherche sa vie dans Turin, passe quelques semaines chez la jolie marchande madame Bazile, puis est laquais chez la comtesse de Vercellis. Ici se place l'histoire du ruban. LIVRE III.--Aprs cinq ou six semaines passes sans occupation et signales par de singulires fantaisies sensuelles, il entre chez le comte de Gouvon, toujours comme laquais, mais pour qui on a des gards. Il est amoureux de mademoiselle de Breil, une des filles de la maison. Le fils du comte, l'abb de Gouvon, s'intresse lui, et lui apprend l'italien. On se chargeait de son avenir: mais un beau jour il dcampe avec un camarade des rues ( prs de dix-huit ans), repris par son besoin de vagabondage. Il retourne Annecy, prs de madame de Warens; se laisse nourrir, mais lit, travaille. On le met au sminaire; il n'y reste pas. Il reoit des leons de musique du professeur des enfants de choeur de la cathdrale, un M. Nicoloz, qu'il appelle M. le Matre. Il s'engoue d'une espce de musicien bohme, Venture. Puis, M. le Matre tant oblig de quitter Annecy, Jean-Jacques l'accompagne jusqu' Lyon, o il l'abandonne au coin d'une rue en peine crise d'pilepsie, ou peut-tre de _delirium tremens_. (Ce M. le Matre tait bonhomme, mais fortement ivrogne.) L-dessus, Jean-Jacques revient Annecy, et n'y retrouve plus madame de Warens. LIVRE IV.--Il attend des nouvelles de madame de Warens Annecy. Ici se place la partie de campagne avec mesdemoiselles Galley et de Graffenried. Charg de conduire Fribourg la Merceret, femme de chambre de madame de Warens, il passe par Genve, voit son pre Nyon (pour la premire fois, je crois, depuis huit ou neuf ans), et se rend de Fribourg Lausanne, o, sous le nom de Vaussore, il montre la musique sans la savoir et donne mme un concert (chez M. de Treytorens). Il va Vevey (patrie de madame de Warens), passe l'hiver de 1731-1732 Neuchtel, o il continue de donner des leons de musique. (Il finissait par l'apprendre en l'enseignant.) Vie pnible, dtresse. Il fait la connaissance d'un archimandrite qui qutait pour le rtablissement du Saint-Spulcre; va Fribourg, Berne, Soleure, o M. de Bonac, ambassadeur de France, le retient. Puis M. de Bonac l'envoie Paris pour tre prcepteur. Jean-Jacques fait la route pied; ne s'entend pas avec le pre de son lve, apprend que madame de Warens est retourne en Savoie, et repart pied de Paris. Aprs quelque sjour Lyon, il arrive chez madame de Warens, qui venait de se fixer Chambry. Elle lui obtient un emploi dans le cadastre. LIVRE V.--Il donne des leons de musique des jeunes filles. Pour le mettre en garde contre les sductions de certaines de ses lves, madame de Warens devient elle-mme son initiatrice. Il se laisse faire; il accepte mme le partage avec le jardinier Claude Anet.--Il fait un voyage Besanon pour prendre des leons de composition de l'abb Blanchard; va voir un parent Genve et son pre Nyon (deuxime visite); revient Chambry; fait plusieurs voyages Genve, Lyon, Nyon, tantt pour son plaisir, tantt pour les affaires de madame de Warens. Un accident le rend aveugle pendant quelque temps. Ensuite il tombe srieusement malade. Madame de Warens le gurit, et tous deux vont habiter les Charmettes, campagne prs de Chambry (fin de l't 1736). LIVRE VI.--Aux Charmettes. Maladie bizarre. Il retourne l'hiver Chambry, puis, ds le printemps, aux Charmettes. Il lit beaucoup et tche d'y mettre de la mthode. Au mois d'avril 1738, il va Genve pour toucher enfin sa part de la succession de sa mre. Il la rapporte madame de Warens. Sa maladie s'aggrave. Il s'imagine avoir un polype au coeur et va consulter Montpellier. En route, aventure avec madame de Larnage. Il reste deux mois Montpellier, revient prs de madame de Warens, et trouve sa place prise par le coiffeur Wintzenried. Il n'accepte pas ce nouveau partage; passe une anne Lyon, chez M. de Mably, comme prcepteur de ses deux enfants; revient en 1741 aux Charmettes, y retrouve la mme situation et madame de Warens refroidie. Il invente un nouveau systme pour noter la musique, croit sa fortune faite, et se met en route pour Paris. Il a vingt-neuf ans. * * * * * Ce simple canevas des faits, ce rsum des agitations extrieures de Rousseau jusqu' la trentaine nous prsente dj l'image d'un errant et d'un dclass. Mais pntrons plus avant, et, sous les faits, et grce, en partie, ses propres commentaires, voyons l'homme lui-mme dans la complexit de sa nature. Rousseau (ceci n'est point inutile rappeler), est d'origine franaise et parisienne. Sa famille tait tablie Genve depuis 1529. Son bisaeul et son trisaeul avaient t libraires: profession demi librale et proche des lettres. Autre remarque, essentielle celle-l: Rousseau est n protestant. Son grand-pre maternel tait pasteur. C'est le protestant pur, je veux dire consquent avec le principe de la Rformation, qui crira le rcit de la mort de Julie, la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, les _Lettres de la Montagne_. Puis, nous trouvons chez Jean-Jacques un Genevois trs imprgn des moeurs et de l'esprit de sa petite rpublique,--et qui se souviendra avec tendresse, dans la _Lettre d'Alembert_, d'avoir particip, enfant, aux ftes civiques de sa ville. C'est ce petit Genevois qui crira le _Contrat social_. Notons encore, chez lui, le rejeton d'un sang aventureux. Sa mre, jolie, vive, lettre et musicienne, trs entoure, semble avoir fait innocemment scandale dans la ville de Calvin. Son pre, horloger et matre de danse, lger et romanesque, fut quelque temps (de 1705 1711) horloger du srail Constantinople. Un frre de Jean-Jacques tourna mal et disparut. Un de ses oncles tait all chercher fortune en Perse. Il y a ensuite, dans Jean-Jacques, un pauvre enfant trs draisonnablement lev, passant des nuits lire des romans avec son pre, nourri de d'Urf et de La Calprende (avec du Plutarque, il est vrai, par-dessus), abandonn par son pre l'ge de huit ans, et qui, partir de dix ans, ne fut plus lev du tout et devint, il le dit lui-mme, plusieurs reprises, un polisson, un larron, un parfait vaurien. Il y a aussi un enfant, puis un adolescent, puis un homme d'une sensibilit extraordinaire, et extraordinairement imaginative,--cette sensibilit qui le fera se jeter dans les bras de ses amis en les arrosant de larmes, et mouiller de pleurs tout le devant de son gilet le jour o lui vint la premire ide de son _Discours sur les Sciences et les Arts_. Sensibilit troitement jointe un orgueil galement extraordinaire, par la conscience qu'il a de cette dlicatesse de nature et aussi de sa supriorit intellectuelle. Et, par un jeu naturel, les blessures de sa sensibilit exasprent son orgueil, et son orgueil lui rend plus douloureuses les blessures de sa sensibilit.--Et c'est l'homme sensible qui fera du sentiment le fondement de la morale, et qui crira la plus grande partie de la _Nouvelle Hlose_ et de l'_mile_. C'est justement par cette sensibilit et cet orgueil que s'explique la plus mauvaise action de son adolescence, l'histoire du ruban. C'est Turin, aprs la mort de cette madame de Vercellis dont il tait laquais-secrtaire. Dans le dsordre qui suit cette mort, Jean-Jacques vole un petit ruban couleur de rose et argent, dj vieux. On le trouve, on veut savoir o il l'a pris. On l'interroge devant la famille assemble. Il balbutie et dit enfin que c'est la jeune cuisinire Marion qui lui a donn ce ruban. On les confronte; elle nie, Jean-Jacques persiste; on les congdie tous les deux. J'ignore, dit Rousseau, ce que devint cette victime de ma calomnie; mais il n'y a pas d'apparence qu'elle ait aprs cela trouv facilement se placer... Qui sait, son ge, o le dcouragement de l'innocence avilie a pu la porter? (Et, l-dessus, libre nous d'imaginer quelque historiette en marge des _Confessions_, o nous ferons rencontrer par Jean-Jacques, plus tard, dans quelque rue mal fame de Paris, la petite Marion devenue fille publique... Mais ce serait peut-tre un peu trop prvu, et je ne l'crirai pas.) Il reste que l'acte abominable de Jean-Jacques est extrmement significatif du fond mme de sa nature,--sensibilit, imagination, orgueil,--et cela, par l'explication mme qu'il en donne et qui me parat, ici, toute la vrit: Jamais la mchancet ne fut plus loin de moi que dans ce cruel moment (celui o il accusa faussement Marion); et, lorsque je chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai que mon amiti pour elle en fut la cause. Elle tait prsente ma pense: je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit et je l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire et de m'avoir donn le ruban, parce que mon intention tait de le lui donner... Quand je la vis paratre ensuite, mon coeur fut dchir, mais la prsence de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je ne craignais pas la punition: _je ne craignais que la honte, mais je la craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au monde_. J'aurais voulu m'enfoncer dans le centre de la terre: l'invincible honte l'emporta sur tout; la honte seule fit mon impudence, et plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en convenir me rendait intrpide. Je ne _voyais_ que l'horreur d'tre reconnu, dclar publiquement, moi prsent, voleur, menteur, calomniateur. Un trouble universel m'tait tout autre sentiment. (Quelques difficults subsistent sur cette anecdote. Il s'agit d'un petit ruban et vieux, qui par consquent pouvait valoir quelques sols. Le comte de la Roque, neveu de madame de Vercellis, attacha si peu d'importance l'histoire que, quelques semaines aprs, il procura Jean-Jacques une place excellente... Jean-Jacques aurait-il dramatis? C'est ennuyeux, avec lui on ne sait jamais. Ce qui est sr, c'est qu'il mne un terrible repentir... Il assure que le dsir de se soulager par cet aveu a beaucoup contribu la rsolution qu'il a prise d'crire ses confessions; et, dans un premier manuscrit de ces mmes _Confessions_, il va jusqu' dire qu'il considre la calomnie de David Hume sur son compte, trente ans aprs, comme le chtiment direct du mensonge qu'il fit lui-mme contre la pauvre Marion.) Corollairement cette sensibilit et cet orgueil, il y a dans Jean-Jacques un profond amour de la solitude, de la rverie paresseuse, de l'indpendance et, par suite, de la vie errante et, tranchons le mot, du vagabondage. Le vagabondage est chez lui une passion. Il aime vivre au hasard. Apprenti greffier, graveur, laquais, valet de chambre, sminariste, employ au cadastre, matre de musique, on peut dire que, dans les longs intervalles de ces diverses occupations, il redevient volontairement, et autant qu'il peut, un errant, un chemineau. C'est son got dominant. Quand il s'enfuit de Genve, seize ans: L'indpendance que je croyais avoir acquise, crit-il, tait le seul sentiment qui m'affectait. J'entrais avec srnit dans le vaste monde. Ailleurs il dit que ce qu'il aime dans ses courses solitaires, c'est la vue de la campagne, la libert du cabaret, l'loignement de tout ce qui lui fait sentir sa dpendance. C'est aussi la paresse et la rverie. Il gote tellement cette vie-l que, pouvant esprer, par l'abb de Gouvon, une situation honorable dans la carrire des ambassades (et il n'a pas dix-huit ans), il lche tout pour suivre une espce de voyou genevois, nomm Bascle, dont il s'est pris, et avec qui il court le pays en montrant une machine de physique amusante. (Notons ici un autre trait de caractre: sa facilit s'engouer. Il s'prend de Bascle, comme il s'prendra de Venture, le musicien bohme, comme il s'prendra d'abord de Diderot, de Grimm et de tant d'autres. Il a un grand besoin d'aimer et une crdulit qui le font se jeter la tte des gens; et ce premier mouvement de sensibilit confiante est peu peu suivi de sensibilit dfiante; car il trouve bientt chacune de ses idoles infrieure l'ide que son imagination s'en tait forme; ou bien son orgueil craint trs vite que l'idole ne lui rende pas son affection ou mme ne se moque de lui.) Reprenons. C'est cette vie errante dans un des plus beaux pays du monde, c'est cette vie rveuse et inquite que Rousseau doit son intelligence et son amour de la nature, et d'avoir invent, ou peu s'en faut, la posie romantique. Ses _Confessions_ sont pleines de souvenirs charmants de paysages, et en outre, au commencement du livre II, il parle dj comme parlera Ren: ... J'tais inquiet, distrait, rveur; je pleurais, je soupirais, je dsirais un bonheur dont je n'avais pas d'ide, et dont je sentais pourtant la privation... C'est ce chemineau qui crira les paysages et les morceaux lyriques de la _Nouvelle Hlose_, et les _Rveries d'un promeneur solitaire_. Ce que Jean-Jacques doit encore ses annes de bohme, c'est d'avoir vu de tout prs les vies humbles ou modestes,--et aussi (car il a t deux fois laquais dans de grandes maisons) d'avoir connu et observ les vies brillantes dans des conditions qui ont dpos en lui une amertume dont il fera plus tard de l'loquence. Sur cette souffrance intime, il s'arrte peu, sans doute parce que ces souvenirs lui sont particulirement pnibles, plus pnibles encore, sans doute, que le souvenir de ses actions honteuses: mais on devine ce que ce garon orgueilleux et d'un si beau gnie, d'ailleurs de naissance libre, petit-fils de libraires et de pasteurs, a d ressentir sous la livre, mme quand on le dispensait d'y porter l'aiguillette et que cette livre faisait peu prs un habit bourgeois. Mais il a beau vouloir se taire l-dessus, certains traits qui lui chappent rvlent sa rancoeur: ...Sur la fin, dit-il, madame de Vercellis ne me parlait plus que pour son service. Elle me jugea moins sur ce que j'tais que sur ce qu'elle m'avait fait, et force de ne voir en moi qu'un laquais, elle m'empcha de lui paratre autre chose... Je crois que j'prouvai ds lors ce jeu malin des intrts cachs qui m'a travers toute ma vie et qui m'a donn une aversion naturelle pour _l'ordre apparent_ qui le produit. (Cela, parce que, comme il le dit plus loin, il y avait tant d'empresss autour de madame de Vercellis proche de sa fin, qu'il tait difficile qu'elle et du temps pour penser lui Jean-Jacques.) Ainsi il en veut toute la socit que madame de Vercellis ne l'ait pas distingu davantage.--Ainsi encore, chez les Gouvon-Solar, lorsque, servant table et interrog par le vieux comte, il explique la devise des Solar (Tel fiert qui ne tue pas), et recueille l'admiration de la compagnie: Ce moment fut court, mais dlicieux tous gards. Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel et vengent le mrite avili des outrages de la fortune. Et je rappelle aussi son cri, lorsqu'il entre chez le comte de Gouvon: Encore laquais! Et il apparat que, si c'est le vagabond qui crira l'admirable _Cinquime Rverie_, c'est beaucoup l'ancien laquais qui crira le _Discours sur l'ingalit_ et qui fondera sur l'galit la thorie du _Contrat social_. Par l-dessus, ou, pour mieux dire, sous tout cela, il y a un malade. Il faut, ici, que j'insiste et que je prcise. La pathologie d'un Bossuet ou d'un Racine a peu voir avec leurs sermons ou leurs tragdies: mais la pathologie de Jean-Jacques, c'est presque tout Jean-Jacques. (Son oeuvre elle-mme apparat dans la littrature comme une ruption morbide.) Je naquis, dit Jean-Jacques, infirme et malade... Je suis n presque mourant... J'apportais le germe d'une incommodit que les ans ont renforce. Cette maladie congnitale tait une rtention d'urine, dont il souffrit toute sa vie et qui s'aggrava aprs trente ans. Ajoutez une autre infirmit, que je ne sais comment dfinir, et que vous devinerez par cet aveu qui se rapporte au temps o Jean-Jacques allait de l'Ermitage Eaubonne voir madame d'Houdetot: Je rvais en marchant celle que j'allais voir, l'accueil caressant qu'elle me ferait, au baiser qui m'attendait mon arrive... Ce seul baiser... avant mme de le recevoir, m'embrasait le sang... J'tais oblig de m'arrter, de m'asseoir... De quelque faon que je m'y sois pu prendre, je ne crois pas qu'il me soit jamais arriv de faire seul ce trajet impunment. Ajoutez encore un mal bizarre qui le prit un jour aux Charmettes, et qu'il dcrit ainsi: Un matin que je n'tais pas plus mal qu' l'ordinaire, en dressant une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corps une rvolution subite... Mes artres se mirent battre d'une si grande force, que non seulement je sentais leur battement, mais que je l'entendais mme, et surtout celui des carotides. Un grand bruit d'oreilles se joignit cela; et ce bruit tait triple ou plutt quadruple, savoir: un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus clair comme d'une eau courante, un sifflement trs aigu, et le battement que je viens de dire... Ce bruit tait si grand, qu'il m'ta la finesse d'oue que j'avais auparavant, et me rendit, non tout fait sourd, mais dur d'oreille, comme je le suis depuis ce temps-l. (Livre V des _Confessions_) Il dit que, depuis trente ans jusqu'au moment o il crit, ses battements d'artres et ses bourdonnements _ne l'ont pas quitt une minute_. Il y revient au livre VI, o il parle aussi de vapeurs, des pleurs qu'il versait souvent sans raison de pleurer, de ses frayeurs vives au bruit d'une feuille ou d'un oiseau. Je passe ses autres maux: coliques nphrtiques (croit-il) partir de 1750, esquinancies frquentes, hernie quarante-cinq ans, etc. (sans compter un accident de laboratoire qui, aux Charmettes le rendit aveugle, dit-il, pendant six semaines). En somme, et pour ne retenir que ses maux durables: rtention d'urine (soit par vice de conformation, soit par mouvements spasmodiques), neurasthnie profonde, artrio-sclrose, voil son lot. Il est ais de voir la rpercussion de ces misres physiques sur son tre moral. D'abord sa neurasthnie nous fournit l'explication la plus indulgente des menus vols de son enfance et de sa jeunesse, et aussi de certains actes d'impudence et de hblerie, comme lorsque, Lausanne, il compose et donne un concert sans savoir la musique, ou lorsque, pendant son voyage de Montpellier, il se fait passer pour un Anglais jacobite sans savoir un mot d'anglais. Sa neurasthnie permet de substituer aux mots dsobligeants de menteur et de voleur ceux de simulateur et de cleptomane. Puis, il se peut que la premire de ses infirmits ait contribu son got de la solitude et notamment de la promenade pied, et de la promenade solitaire, et de la promenade dans la campagne et dans les bois, o l'on n'est gn par personne, o l'on peut s'arrter quand on veut. Il nous dira lui-mme qu'aprs le succs du _Devin du Village_, ce fut cette infirmit, plus que sa fiert d'homme libre, qui l'empcha de demander une audience au roi. Mais surtout ses maux physiques ont profondment agi sur sa sensibilit, sur sa vie passionnelle, et par consquent sur ses livres eux-mmes. La vie passionnelle de Jean-Jacques est bien curieuse et bien triste. Sa sensualit s'veille dix ans, sous la fesse qu'il reoit de mademoiselle Lambercier (une fille de trente ans). Je ne puis dcidment descendre dans les dtails et dans ce qu'il appelle le labyrinthe obscur et fangeux de ses confessions. Mais il faut pourtant indiquer ce qui est. Il a une enfance et une adolescence vicieuses: les jeux avec mademoiselle Gothon, ses dtestables habitudes, ses extravagances exhibitionnistes Turin, dans les alles sombres et prs de ce puits o les jeunes filles viennent chercher de l'eau. Et avec cela, corrompu et d'une dpravation maladive, il garde jusqu' vingt-deux ans ce que j'appellerai son innocence. Pourquoi? Par une timidit qui est videmment un effet de son tat pathologique. C'est pour cela qu' vingt-deux ans, la fois vicieux et intact, il arrive aux bras de madame de Warens pour y connatre l'amour dans des conditions qu'il n'est gure possible de ne pas qualifier de dshonorantes. C'est pour cela aussi que, madame de Warens et Thrse mises part, Jean-Jacques n'a eu de sa vie d'autre aventure d'amour que sa rencontre avec madame de Larnage, laquelle, il est vrai, y mit beaucoup du sien, car il crut d'abord qu'elle voulait se moquer de lui. (Le pauvre Jean-Jacques raconte cette unique aventure avec orgueil, et il ajoute: Je puis dire que je dois madame de Larnage de ne pas mourir sans avoir connu le plaisir.)--Et c'est pour cela encore que, plus tard, il se condamnera Thrse. Et ces choses en expliquent d'autres, soit dans la _Nouvelle Hlose_, soit mme dans l'_mile_. (Je n'oublie pas d'ailleurs qu' cette timidit nous devons la grce de son idylle chez madame Basile, la petite marchande italienne.) J'ai nomm plusieurs fois madame de Warens. Elle est assez singulire pour qu'on dt s'arrter sur elle. Mais vous la connaissez. Je n'ai pas vous rappeler sa naissance protestante, son mariage, sa fuite de Vevey, la suite d'on ne sait trop quel incident domestique, son recours au roi de Sardaigne, sous les auspices de qui elle se convertit au catholicisme et qui lui fait une pension de deux mille francs. Elle travaillait elle-mme dans les conversions (comme on le voit par sa premire rencontre avec Jean-Jacques), quoique son catholicisme fut extrmement latitudinaire. Elle tait d'une activit brouillonne, s'occupait de pharmacie et de chimie, dsordonne, chimrique, crdule aux aventuriers et aux inventeurs, et toujours dans les entreprises.--En amour, un vieux monsieur lui avait appris dans sa jeunesse que l'acte est chose indiffrente en soi, et elle l'avait cru. Elle se donnait ses amis pour leur faire plaisir et pour se les attacher, et elle n'tait pas regardante sur leur condition sociale. Elle se disait, avec cela, de temprament froid. Bref, elle tait en amour un homme,--un peu comme notre George Sand, mais moins dcemment: car madame de Warens ne redoutait pas d'tre indulgente plusieurs la fois. Rousseau l'a aime profondment; mais la nature de cette affection est bien marque par les noms qu'ils se donnaient: maman et petit. La premire fois qu'il la voit, elle a vingt-huit ans, il en a seize. C'est un petit vagabond totalement abandonn, trs timide. Elle est la premire femme lgante et belle, et riche ( ses yeux) qu'il ait rencontre. Et tout de suite elle est bonne pour lui, et d'une bont simple et maternelle. Elle tire ce petit malheureux du gouffre. Son premier sentiment pour elle, et qui durera longtemps,--c'est l'adoration. Il faut relire le rcit de leur premire rencontre, car cela est dlicieux: C'tait un passage derrire sa maison... Prte entrer dans l'glise, madame de Warens se retourne ma voix. Que devins-je cette vue! Je me figurais une vieille dvote bien rchigne; la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait tre autre chose mon avis. Je vois un visage ptri de grces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint blouissant, le contour d'une gorge enchanteresse. Rien n'chappa au rapide coup d'oeil du jeune proslyte; car je devins l'instant le sien, sr qu'une religion prche par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener au paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui prsente d'une main tremblante, l'ouvre, jette un coup d'oeil sur celle de M. de Pontverre, revient la mienne, qu'elle lit tout entire, et qu'elle et relue encore si son laquais ne l'et avertie qu'il tait temps d'entrer. Eh! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voil courant le pays bien jeune, c'est dommage en vrit. Puis, sans attendre ma rponse, elle ajouta: Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne djeuner; aprs la messe, j'irai causer avec vous. Et un peu plus loin: Elle avait de ces beauts qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans les traits; aussi la sienne tait-elle encore dans tout son premier clat. Elle avait un air caressant et tendre, un regard trs doux, un sourire anglique, une bouche la mesure de la mienne (Jean-Jacques avait la bouche petite), des cheveux cendrs d'une beaut peu commune, et auxquels elle donnait un tour nglig qui la rendait trs piquante. Et les lignes qui suivent nous font comprendre qu'elle tait boulotte. Les pages o Jean-Jacques nous raconte que madame de Warens lui propose de se donner lui pour le sauver des prils de son ge (il avait vingt-deux ans et elle trente-quatre) et qu'elle lui explique cela gravement et posment, et qu'elle lui laisse huit jours pour rpondre, et qu'il accepte sans grand plaisir et surtout par reconnaissance, en continuant d'appeler sa matresse maman, et qu'il dcouvre un jour qu'il a le jardinier Claude Anet pour collaborateur, et qu'il l'admet sans rsistance, et que madame de Warens les bnit tous deux, et que Jean-Jacques reste plein de respect pour Claude Anet; ces pages o il ne cesse de parler de vertu, ces pages qui semblent une caricature anticipe et violente de l'histoire, beaucoup plus convenable, de Sand entre Musset et Pagello, nous paraissent aujourd'hui d'un norme comique. Et sans doute, dans tout cela, Rousseau n'est qu' demi responsable (nous remarquons souvent chez lui une trange passivit), et sans doute le rcit de la vie aux Charmettes, o s'est form son esprit, est d'une neuve et franche saveur; et je sais bien que Rousseau essaye diverses reprises de gagner son pain; que, lorsqu'il a touch son petit patrimoine, il en fait part son amie, et que, son troisime ou quatrime retour, quand il trouve sa place prise par le perruquier, madame de Warens lui proposant ingnument un nouveau mnage trois (Elle me dit que je n'y perdrais rien) il n'accepte pas ce partage; et je n'oublie pas enfin, que, quelques annes aprs, quand la pauvre femme est totalement dchue, il lui envoie de Paris un peu d'argent: il n'en reste pas moins que le garon a vcu, peu prs dix ans, presque uniquement de madame de Warens, qu'il tait trop son oblig pour pouvoir ni se refuser elle, ni exiger au moins d'elle la fidlit; qu'ainsi son premier amour ne fut ni libre, ni fier, ni dsintress, du moins dans les apparences;--et que cela eut, sur sa conception de l'amour, des consquences que nous noterons dans ses ouvrages. Enfin,--et pour achever l'numration de tous les hommes qu'il porte en lui,--s'il y a chez Jean-Jacques un protestant n, il ne faut pas oublier qu'il y a aussi un catholique. Il se convertit au catholicisme,--encore presque enfant, il est vrai,--pour obir la belle dame d'Annecy et pour sortir de la misre. Peut-tre exagre-t-il aprs coup (mais je n'en sais rien) ses scrupules et ses hsitations au moment de quitter sa religion natale. Peut-tre aussi, propos de l'histoire de l'abominable Maure,--crivant trente-cinq ans de distance,--exagre-t-il, par un retour d'antipapisme, le cynisme de l'administrateur de l'hospice des Catchumnes, et surtout l'trange placidit de l'ecclsiastique qui se trouve l. Mais aprs tout je n'en sais rien. Ce qui m'tonne le plus, c'est que, une fois converti, on le mette dehors avec vingt francs dans la main et sans plus s'occuper de lui. Car quel intrt avait le clerg faire des convertis, si ce n'tait pour se faire des cratures et, par consquent, les suivre et les aider? Il est vrai que les plus pieuses institutions peuvent devenir purement mcaniques et dgnrer jusqu' oublier leur objet. Mais, quoi qu'il en soit de tout cela, une chose est sre: c'est que Jean-Jacques a t catholique pendant vingt-six ans (de 1728 1754), et qu'il a vcu, les dix premires annes, dans une atmosphre purement catholique. Il passe deux mois environ au grand sminaire d'Annecy pour tre prtre. A Annecy, Chambry, aux Charmettes, il pratique sa nouvelle religion. Il y connat des prtres ou des religieux, qu'il dclare avoir t excellents pour lui. Aprs l'accident de laboratoire qui faillit lui coter les yeux, il crit son testament avec tous les termes et formules de la pit catholique, et il fait de petits legs des religieuses, des capucins, d'autres moines. Lorsque madame de Warens entreprend de faire batifier M. de Bernex, l'ancien vque d'Annecy, Jean-Jacques atteste par crit un miracle de ce bon vque (il s'agit d'un incendie teint par les prires de l'vque et de madame de Warens!)--Alors sincrement catholique, dit Jean-Jacques, j'tais de bonne foi. Il commence ainsi le rcit d'une promenade avec maman: Nous partmes ensemble et seuls de bon matin, _aprs la messe_ qu'un carme tait venu nous dire dans une chapelle attenante la maison. Il crit dans le mme livre VI: Les crits de Port-Royal et de l'Oratoire, tant ceux que je lisais le plus frquemment, m'avaient rendu demi-jansniste. Il avait la terreur de l'enfer: Mais _mon confesseur_ qui tait aussi celui de maman, contribua me maintenir dans une bonne assiette. Et, parlant du Pre Hmet et du Pre Coppier: Leurs visites me faisaient grand bien: que Dieu veuille le rendre leurs mes! Enfin, nous verrons que Jean-Jacques, de son propre aveu, n'eut jamais se plaindre du clerg catholique (le mandement contre l'_mile_ except), mais qu'il eut fort se plaindre des ministres protestants. Tout ce que je veux dire ici, c'est que, chez lui, l'empreinte catholique est superpose l'empreinte protestante; que sa sensibilit mme est plutt catholique. Nous expliquerons cela en son lieu: mais pourquoi ne dirai-je pas ds maintenant qu'il y a, dans sa facilit se confesser, et se confesser d'une certaine manire, et l'espce de plaisir qu'il y prend, quelque chose au moins comme la dpravation d'une sensibilit catholique,--disposition qui n'est pas rare, dit-on, chez certaines pnitentes qui la confession auriculaire permet de goter une seconde fois leur pch, jusque dans la honte de l'aveu? * * * * * Tel est l'homme,--oh! avec de la candeur, de la bont, et mme dj des vellits de rforme morale,--et aussi avec cette singulire attnuation que c'est par lui seul que nous savons ses hontes,--mais enfin tel est l'homme, enfant et adolescent vicieux, vagabond indisciplin,--paresseux, faible et chimrique,--menteur et larron, la dernire fois voleur de vin vingt-huit ans, chez M. de Mably,--protestant compliqu d'un catholique,--transfuge excusable, mais transfuge de sa patrie et de sa religion,--longtemps amant tolrant d'une femme excellente et dconsidre dont il est l'oblig--d'ailleurs profondment malade, perdu de nvrose, candidat la folie,--tel est l'homme qui, vingt-neuf ans, s'en va chercher fortune Paris et qui, quelques annes plus tard, entreprendra la rforme de la socit et s'tablira professeur de vertu. DEUXIME CONFRENCE ROUSSEAU PARIS.--THRSE. J'ai dcrit l'trange garon, plein de bizarreries, de souillures et d'orgueil, qui vingt-neuf ans vient Paris, pour y chercher simplement fortune (dans la musique ou dans les lettres), en attendant qu'il s'tablisse, huit ans plus tard, rformateur des moeurs et professeur de vertu. Mais il faut bien dire que, pendant ces huit annes, il n'y songe pas du tout. Quel tait ce monde des lettres o le vagabond de Genve, des bords du lac Lman, de la Savoie, du Pimont et de Turin, le rveur des Charmettes et l'amant de madame de Warens allait entrer?--Si l'on met part le seigneur de Ferney, et Montesquieu et Buffon, gentilshommes un peu ddaigneux qui, la plupart du temps, travaillaient enferms dans leur retraite,--ce monde-l, c'tait alors une vingtaine d'crivains qui se rencontraient dans trois ou quatre cafs et qui taient familiers chez une douzaine, au plus, soit de fermiers gnraux, soit de grands seigneurs et de grandes dames, de ceux et de celles qui se piquaient de libert d'esprit, et qui se plaisaient protger les gens de lettres parce qu'ils les trouvaient amusants, et aussi par un sentiment assez proche de ce que nous appelons aujourd'hui le snobisme. Ce qui est sr, c'est qu'un crivain de ce temps-l, qui voulait arriver, tait condamn aux relations aristocratiques. Le futur auteur du _Discours sur l'ingalit_ et du _Contrat social_ n'chappe point cette obligation, et d'ailleurs ne cherche point y chapper. Et pourtant, nul n'est moins fait que lui pour cette vie de salon, de conversation, et de plaisirs la fois raffins et futiles.--Il tait plbien de gots et d'esprit, rellement ami de la simplicit, d'ailleurs extrmement timide. Il nous parle des balourdises qu'il fait dans les premiers dners lgants o il est admis. Il nous rpte satit, dans cinquante passages de ses _Confessions_ et de ses lettres (ce qui prouve peut-tre qu'au fond il en souffrait) qu'il est timide et gauche, qu'il manque de conversation et d'-propos, et que, pour parler quand mme, il dit souvent des sottises... Mais, d'autre part, il a une figure intressante, des yeux d'un clat extraordinaire; et de temps en temps, quand les choses le touchent, il lui arrive d'tre loquent pendant quelques minutes, avec un effort qui donne alors plus d'accent sa parole. On le considre avec curiosit. Et lui, qui s'en aperoit, il s'y prte, et, sentant qu'il ne sera jamais comme les autres, un causeur tourdissant comme Diderot ou fin et froid comme Grimm ou d'une brusquerie savoureuse comme Duclos, il se rsoudra paratre de plus en plus singulier et part, car cela aussi est un succs. Mais avec cela, je le rpte, jusqu'en 1749, ses ambitions sont purement musicales et littraires. J'arrivai, dit-il, Paris dans l'automne de 1741, avec quinze louis d'argent comptant, ma comdie de _Narcisse_, et mon projet de musique pour toute ressource. Ce projet de musique est un nouveau systme de notation par les chiffres (le mme systme, je crois, qui a t repris et perfectionn par Galin-Paris-Chev, et recommand maintes fois par Francisque Sarcey).--Il lit son projet, le 22 aot 1742, l'Acadmie des sciences, sans succs. Il semble porter assez bien cette dception; et, comme il manque un peu de ressort, il partage son temps entre la lecture et le jeu d'checs. Mais les personnes auxquelles il tait recommand, et aussi ses visites aux acadmiciens, lui ont fait faire des connaissances.--Au reste il dit lui-mme: Un jeune homme qui arrive Paris avec une figure passable et qui s'annonce par des talents est toujours sr d'tre accueilli. (C'est aujourd'hui un peu chang.) Donc il rencontre et frquente Fontenelle, Mably, Marivaux, Bernis, l'abb de Saint-Pierre, Diderot et, un peu plus tard, Grimm. Peu aprs l'chec de son mmoire sur la musique, comme il attendait tranquillement la fin de son argent, un jsuite, le Pre Castel lui dit un jour: Je suis fch de vous voir vous consumer ainsi sans rien faire. Puisque les musiciens, puisque les savants ne chantent pas votre unisson, changez de corde et voyez les femmes. Vous russirez peut-tre mieux de ce ct-l. Ainsi parla ce jsuite. C'est lui que Jean-Jacques dut la connaissance de madame de Beuzenval, de madame Dupin, de M. de Francueil et, par celui-ci, de madame d'pinay et de madame d'Houdetot. Jean-Jacques suit avec M. de Francueil un cours de chimie. Il tombe dangereusement malade et, dans le transport de sa fivre, compose des chants et des choeurs. Ces ides lui reviennent dans sa convalescence; il mdite un plan et commence l'opra des _Muses galantes_. Nous voil bien loin encore du _Discours sur l'ingalit_. Naturellement il devient amoureux,--sans nul danger pour elle,--de madame Dupin (l'aeule de George Sand). Car il ne peut voir une grande dame sans en tomber amoureux et sans btir l-dessus des projets. Il y a dans Jean-Jacques comme un Julien Sorel _sans volont_ (ce qui, vrai dire fait une diffrence notable.) Il crit: Elle me permit de la venir voir. J'usai, j'abusai de la permission. J'y allais presque tous les jours, j'y dnais deux ou trois fois la semaine, je mourais d'envie de lui parler, je n'osai jamais. Plusieurs raisons renforaient ma timidit naturelle. _L'entre d'une maison opulente tait une porte ouverte la fortune_; je ne voulais pas risquer de me la fermer... Madame Dupin aimait avoir tous les gens qui jetaient de l'clat, les grands, les gens de lettres, les belles femmes. On ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs, cordons bleus. Madame la princesse de Rohan, madame la comtesse de Forcalquier, madame de Mirepoix, madame de Brignol; milady Hervey, pouvaient passer pour ses amies. Monsieur de Fontenelle, l'abb de Saint-Pierre, l'abb Sollier, monsieur de Fourmont, monsieur de Bernis, monsieur de Buffon, monsieur de Voltaire taient de son cercle et de ses dners... Voil donc Rousseau dans le plus grand monde, et, s'il faut le dire, dans le plus voluptueux et le plus corrompu, et qui s'y trouve fort bien. Oui, nous sommes loin de Jean-Jacques citoyen de Genve et philosophe selon la nature. Cependant, ces dames s'occupent de lui, lui cherchent une situation. Vers avril ou mai 1743, il va rejoindre, en qualit de secrtaire, M. de Montaigu, ambassadeur de France Venise. Il y passe dix-huit mois. Jean-Jacques s'tend avec complaisance sur cette priode de sa vie. A la vrit, il ne dit pas un mot de la beaut de Venise, tant clbre depuis un sicle par les crivains, et avec des mots si pms! Sbastien Mamerot, prtre natif de Soissons, crivait en 1454, dans les _Passages d'outre mer faits par les Franais_, livre publi en 1518: Venise est une belle cit grande comme la moiti de Paris, assise sur la mer, tout environne d'eau qui court la plupart des rues de la ville; et vont les petits galiots et bateaux parmi les dites rues; et il y a des ponts, tant grands que petits, tant de bois que de pierre, environ de douze quinze cents. Et c'est la ville la plus peuple qu'on puisse gure voir, car on n'y voit point de jardins ni de places vides... Et il y a les plus belles boutiques de toutes marchandises qu'on puisse gure trouver, et la plupart des mtiers sont faiseurs de soie et de velours. Et il y a quantit de belles maisons qu'on appelle palais;... et chaque seigneur a sa barque pour aller o il veut. Et dit-on qu'il y a plus de bateaux Venise qu'il n'y a de chevaux ni de mulets Paris. Et il y a au corps de la ville environ cent vingt glises, etc. Et Sbastien Mamerot dcrit ensuite schement et minutieusement les mosaques de Saint-Marc. Or, Jean-Jacques, l'aeul des romantiques dont Chateaubriand est le pre, ne nous en dit pas mme autant. Justement parce qu'il est, comme descriptif, un prcurseur, il ne s'attache encore qu'aux objets simples: lacs, forts, montagnes modres, et n'a pas eu le temps de raffiner et de renchrir. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que Venise, au milieu du XVIIIe sicle tait une ville extrmement vivante, que ses palais taient neufs ou nettoys et ne menaaient pas ruine, et qu'elle n'avait donc pas alors ce charme de l'agonie et de la dliquescence, sur lequel nous avons appris nous exciter. Mais, surtout, au moment o il nous parle de son sjour Venise, Jean-Jacques est trop rempli du souvenir des fonctions qu'il y exerait, pour se soucier de Saint-Marc, du pont des Soupirs, des canaux et des gondoles. Visiblement, il est fier d'avoir t secrtaire d'ambassade (car il en faisait les fonctions), d'avoir un jour occup un poste honorable, officiel, dans la socit rgulire. coutez le ton, l'accent: Il tait temps que _je fusse une fois_ ce que le ciel, qui m'avait dou d'un heureux naturel, ce que l'ducation que j'avais reu de la meilleure des femmes (madame de Warens avait peut-tre t quelque peu agent diplomatique secret du roi de Sardaigne), ce que celle que je m'tais donn moi-mme m'avait fait tre, et je le fus. Livr moi seul, sans amis, sans conseils, sans exprience, en pays tranger, servant une nation trangre, au milieu d'une foule de fripons qui, pour leur intrt et pour carter le scandale du bon exemple, me tentaient de les imiter: loin d'en rien faire, je servis bien la France, qui je ne devais rien, et mieux l'ambassadeur, comme il tait juste, en tout ce qui dpendait de moi. Irrprochable dans un poste assez en vue, je mritai, j'obtins l'estime de la Rpublique, celle de tous les ambassadeurs avec qui nous tions en correspondance, et l'affection de tous les Franais tablis Venise. Et il numre ses services. Le ton, le srieux, l'air de satisfaction profonde, rappellent Chateaubriand racontant son ambassade Londres. (Combien Chateaubriand, ce fils aristocrate de Jean-Jacques, lui ressemble, c'est ce qui apparat mesure qu'on lit davantage l'un et l'autre.) Mais, si nous en croyons Jean-Jacques, son patron M. de Montaigu tait un homme grossier, avare, ignorant et un peu fou[1]. Il dut se sparer de lui, sans pouvoir, dit-il, se faire payer ses appointements. De retour Paris, il demande inutilement justice de son ambassadeur. Les refus qu'il prouva (il faut dire que, tout en faisant fonction de secrtaire d'ambassade, il n'tait que secrtaire de l'ambassadeur) laissrent dans son me, dit-il, un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles, o le vrai bien public et la vritable justice sont toujours sacrifis je ne sais quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre, et qui ne fait qu'ajouter la sanction de l'autorit publique l'oppression du faible et l'iniquit du fort. [Note 1: J'ai reu de M. Aug. de Montaigu une brochure intitule: _Dmls du comte de Montaigu, ambassadeur Venise, avec son secrtaire, J.-J. Rousseau_ (Plon-Nourrit, 1904). M. Aug. de Montaigu y dmontre, par des pices des archives de Venise, que Rousseau a charg injustement son ambassadeur, qu'il ne fut pas un secrtaire irrprochable, qu'il fit, notamment, de la contrebande, et qu'il fut _congdi_ par le comte de Montaigu.] C'est dommage. S'il avait pu s'entendre avec M. de Montaigu, si Rousseau, content d'tre quelqu'un de class et d'officiel avait pu poursuivre sa carrire diplomatique (et il est probable que ses puissantes amies de Paris l'eussent fait avancer rapidement), il et pris got de plus en plus sa profession, il et envoy son ministre des rapports d'un style admirable; il se ft adonn l'conomie politique pour laquelle il avait du penchant, mais il n'y et pas cass les vitres; il n'et pas crit l'_Ingalit_, l'_mile_ ni le _Contrat_, et nous y aurions perdu au point de vue littraire, mais nous y aurions gagn quelques autres gards, et il n'et pas pous Thrse Levasseur. Mais achevons les souvenirs vnitiens de Jean-Jacques. Dans cette ville d'amours et de plaisirs, dans cette Venise de Casanova (qui s'y trouvait en mme temps que Rousseau), la vie amoureuse de Jean-Jacques se rduit peu. Le malheureux nous dit lui-mme qu'il n'avait pas renonc ses habitudes honteuses. Sa seule rencontre effective, pendant ces dix-huit mois, est avec une personne qu'on appelait la Padoana. Une rencontre plus clbre est avec Zulietta. Je vous renvoie au texte du rcit; mais je dois vous en citer du moins le commencement: J'entrai dans la chambre d'une courtisane comme dans le sanctuaire de l'amour et de la beaut... A peine eus-je connu, dans les premires familiarits, le prix de ses charmes et de ses caresses, que, de peur d'en perdre le fruit d'avance, je voulus me hter de le cueillir. (Nous retrouvons ici la nvrose que j'ai signale l'autre jour.) Tout coup, au lieu des flammes qui me dvoraient, je sens un froid mortel couler dans mes veines, et, prt me trouver mal, je m'assieds, et _je pleure comme un enfant_. Ne nous y trompons pas: bonnes ou mauvaises, c'est peut-tre la premire fois qu'on ait crit des paroles de ce sentiment, de cet accent, de cette couleur. Et, si je ne m'abuse, pour obtenir ce ton, il a fallu (Rousseau crit cela cinquante-cinq ans) toute une vie de timidit douloureuse dans les choses de l'amour, et de sauvagerie, et de sensibilit et d'imagination d'autant plus excites; il a fallu un demi-sicle de maladie, et de dsir non content--et du gnie par l-dessus. Rousseau continue: Qui pourrait deviner la cause de mes larmes et ce qui me passait dans la tte en ce moment? Je me disais: Cet objet dont je dispose est le chef-d'oeuvre de la nature et de l'amour; l'esprit, le corps, tout est parfait; elle est aussi bonne et gnreuse qu'elle est aimable et belle; les grands, les princes devraient tre ses esclaves; les sceptres devraient tre ses pieds. Cependant la voil, misrable coureuse, livre au public; un capitaine de vaisseau marchand dispose d'elle, etc. Sentez-vous que c'est l la premire rdaction parfaite d'un des thmes sur lesquels les romantiques ont vcu: l'attendrissement, volontiers solennel et mystique, sur la courtisane; le respect de la femme dchue, plus touchante et mme plus vnrable d'tre dchue;--oh! mon Dieu, trs bon sentiment, si l'on n'avait tout de mme un peu trop abus de cette substitution du sentiment la raison. Thme romantique, ai-je dit: cela est si vrai, et la page de Jean-Jacques sur Zulietta tait si nouvelle et parut si insense quand les _Confessions_ furent connues, que La Harpe y vit un des signes les plus probants de la folie de Rousseau.--Thme romantique,--qui dvie dans le rcit de, Jean-Jacques, car il s'avise ensuite d'attribuer quelque dfaut physique secret la vile condition o Zulietta est rduite,--mais thme essentiellement romantique dans les lignes que j'ai cites. Jean-Jacques prs de Zulietta, n'est-ce pas dj Rolla prs du lit de Marion? et ne saisissez-vous pas une ressemblance de sentiment et de ton entre la mditation, encore tempre, de Jean-Jacques, et les effusions misricordieuses et effrnes de Rolla: Chaos ternel, prostituer l'enfance!... Pauvret! Pauvret! c'est toi la courtisane, C'est toi qui dans ce lit as pouss cet enfant Que la Grce et jet sur l'autel de Diane!... Et plus loin: Jacque tait immobile et regardait Marie... Il se sentait frmir d'un frisson inconnu. N'tait-ce pas sa soeur, cette prostitue?... Oui, il me semble bien que l'emphase, la draison et ce que j'appellerai la disproportion romantique entre les sentiments et les choses est dj dans cet pisode de la Zulietta. Nous arrivons Thrse. De retour Paris, Jean-Jacques, tomb de ses ambitions, tait fort triste et fort dsempar. Il s'installe de nouveau l'htel Saint-Quentin, rue des Cordiers, prs de la Sorbonne. Les pensionnaires mangeaient avec l'htesse et une jeune lingre de vingt-deux vingt-trois ans, Thrse. La mre, madame Levasseur, avait tenu boutique Orlans, o son mari tait officier de monnaie. Ayant mal fait ses affaires, elle avait quitt le commerce et tait venue Paris avec son mari et ses enfants. (Jean-Jacques nous dit qu'elle avait beaucoup d'enfants, sans prciser.) Et maintenant coutons Jean-Jacques: La premire fois que je vis paratre cette fille table, je fus frapp de son maintien modeste, et plus encore de son regard vif et doux, qui pour _moi n'eut jamais son semblable_. La table tait compose de plusieurs abbs irlandais, gascons, et autre gens de pareille toffe. Notre htesse elle-mme avait rti le balai: il n'y avait l que moi seul qui parlt et se comportt dcemment. On agaa la petite, je pris sa dfense. Aussitt les lardons tombrent sur moi. Quand je n'aurais eu naturellement aucun got pour cette pauvre fille, la compassion, la contradiction m'en auraient donn. J'ai toujours aim l'honntet dans les manires et dans les propos, surtout avec le sexe. Je devins hautement son champion, je la vis sensible mes soins, et ses regards, anims par la reconnaissance qu'elle n'osait exprimer de bouche, n'en devinrent que plus pntrants. Bref, il lui fait la cour... Il lui dclare d'avance que jamais il ne l'abandonnera et que jamais il ne l'pousera. Elle hsite. Un jour enfin, elle lui fit en pleurant l'aveu d'une faute unique au sortir de l'enfance, fruit de son ignorance et de l'adresse d'un sducteur. Il s'crie joyeusement: Ce n'est que cela? Ils se mettent ensemble. Mais, jusqu'en 1749, il garde sa chambre l'htel, et va passer ses journes chez Thrse et sa mre. Sa demeure devint presque la mienne. En 1749 seulement, il s'installe avec elle dans un petit appartement l'htel de Languedoc, rue de Grenelle-Saint-Honor, et y demeure pendant sept ans, jusqu' son dlogement pour l'Ermitage. Arrtons-nous sur Thrse. Je crois bien qu'aucun des critiques ou historiens de Rousseau n'a manqu de dplorer sa rencontre avec Thrse: Liaison indigne de lui, dit-on, et qui eut la plus triste influence sur son sort. Il me semble qu'on exagre. La famille de Thrse a caus Rousseau de grands ennuis, sans doute. D'autre part, la fcondit de Thrse a t pour lui l'occasion de l'acte le plus coupable qu'il ait commis. Mais Thrse elle-mme, malgr ses dfauts, me parat bien lui avoir t, pour le moins, aussi douce, aussi consolante et utile que funeste. Et enfin, qu'il ait form cette liaison, cela s'explique aisment; et il aurait pu tomber plus mal. Jeune, Thrse, dut tre assez jolie fille. (Au reste, elle n'est pas laide sur le seul portrait qu'on ait d'elle, et qui la reprsente cinquante ans environ.) Nous parlant une fois de Diderot, Jean-Jacques nous dit, dans un esprit de rivalit assez divertissant: Il avait une Nanette ainsi que j'avais une Thrse; c'tait entre nous une conformit de plus. Mais la diffrence tait que ma Thrse, _aussi bien de figure que sa Nanette_, avait une humeur douce et un caractre aimable..., au lieu que la sienne, pie-griche et harengre, etc.. Il fallait bien que Thrse ne ft pas si dsagrable, puisque les belles dames lui faisaient des caresses, que madame de Boufflers Montmorency allait goter chez elle, et que la marchale de Luxembourg l'embrassait comme du pain.--Mme plus tard, et quand Thrse a dpass la cinquantaine, un jeune Marseillais, M. Eymar, venu Paris en 1774 pour visiter Rousseau, nous dira: Madame Rousseau tait bien loin de ressembler au portrait hideux qu'un pote clbre a fait d'elle dans ses satires (sans doute Voltaire dans la _Guerre de Genve_), je ne la trouvai ni jeune ni belle, bien s'en faut; mais je la trouvai honnte, polie, vtue proprement dans sa simplicit, et ayant toute l'allure d'une bonne mnagre. Thrse, vingt-trois ans, pouvait plaire. Ceci me parat acquis. Que cherchait Rousseau quand il la rencontra? Une infirmire et une servante autant qu'une compagne. Thrse avait eu un malheur? Tant mieux! Sitt que je le compris, dit Rousseau, je fis un cri de joie. Pourquoi? C'est sans doute parce qu'il avait craint une autre chose qu'il nous dit sans ambages. Mais c'est aussi parce que, peu sr de lui cause de son infirmit et de sa nvrose, il ne tenait pas du tout tre le premier dans un coeur.--Et selon moi, c'est ce qui explique que la jalousie en amour soit absente de sa vie, et peu prs absente de son oeuvre. Thrse tait une ouvrire en linge,--une grisette,--ignorante et d'esprit fort simple: Je voulus, dit-il, d'abord former son esprit; j'y perdis ma peine... Son esprit est ce que l'a fait la nature; la culture et les soins n'y prennent pas. Je ne rougis point d'avouer qu'elle n'a jamais bien su lire, quoiqu'elle crivt passablement... Elle n'a jamais pu suivre l'ordre des douze mois de l'anne, et ne connat pas un seul chiffre, malgr tous les soins que j'ai pris pour les lui montrer. Elle ne sait ni compter l'argent, ni le prix d'aucune chose. Le mot qui lui vient en parlant est souvent l'oppos de celui qu'elle veut dire. Autrefois, j'avais fait un dictionnaire de ses phrases pour amuser madame de Luxembourg, et ses quiproquos sont devenus clbres dans les socits o j'ai vcu. Excellent, tout cela! et c'est bien ce qu'il lui fallait. Il avait alors trente-trois ans. Or il nous dit qu' partir de trente ans sa maladie s'aggrava. Il lui fallait une infirmire. Il lui fallait une femme qui lui ft infrieure socialement et de toutes faons; une fille du peuple, et qui ft pauvre, et qui lui dt de la reconnaissance, et qui ne ft pas la dlicate et la renchrie, et devant qui il n'et pas honte de ses misres physiques ni de ses dfaillances sexuelles, et qui lui donnt les soins les plus intimes. Et voil pourquoi il choisit Thrse. Et il la choisit aussi parce qu'elle tait ignorante et stupide, comme il le dit lui-mme. Il lui fallait une compagne avec qui il n'et pas de frais faire; une femme aussi dont la simplicit d'esprit lui ft un repos, et quelquefois un amusement... Au reste son cas, ici, n'est pas extraordinaire: on a souvent vu des artistes rechercher une compagne inculte et un peu bte,--pour tre plus tranquilles... Rousseau n'pouse pas Thrse. Il en donne, en 1755, la raison (assez vague) madame de Francueil: Que ne me suis-je mari, me direz-vous? Demandez-le vos injustes lois, madame. Il ne me convenait pas de contracter un engagement ternel, et jamais on ne me prouvera qu'aucun devoir m'y oblige.--Il en donne, en 1761, une autre raison madame de Luxembourg: Un mariage public nous et t impossible cause de la diffrence de religion. Mais en 1745 Rousseau tait encore catholique: cette raison ne vaut donc rien. En somme, il n'pouse pas Thrse, pour tre plus libre, pour qu'elle dpende toujours de lui; peut-tre pour n'avoir pas la mener quelquefois avec lui dans les maisons o il va. Il n'pouse pas Thrse. Mais certainement il l'aime. Non d'amour. Il dit au livre IX: Que pensera le lecteur quand je lui dirai que, du premier moment que je la vis jusqu' ce jour (environ 1769) je n'ai jamais senti la moindre tincelle d'amour pour elle, que je n'ai pas plus dsir la possder que madame de Warens, et que les besoins des sens, que j'ai satisfaits auprs d'elle, ont uniquement t pour moi ceux du sexe, sans avoir rien de propre l'individu? Mais il l'aime, on n'en peut gure douter, d'une grande affection. Avant de rappeler sa premire rencontre avec elle, il nous dit: L m'attendait la seule consolation relle que le ciel m'ait fait goter dans ma misre, et qui seule me la rendit supportable. Il crit cela aprs vingt-quatre ans d'union.--Il dit un peu plus loin: Le coeur de ma Thrse tait celui d'un ange.--Dans vingt passages des _Confessions_, dans cinquante passages peut-tre de ses lettres, (et de toutes les poques), il parle de ses bonnes qualits, de ses vertus, notamment de son bon coeur, de son affection, de son dsintressement sans exemple, de sa fidlit sans tache.--Il dit bien, dans une note crite aprs 1768: Elle est, il est vrai, plus borne et plus facile tromper que je ne l'avais cru; mais il ajoute aussitt: Mais pour son caractre, pur, excellent, sans malice, il est digne de toute mon estime et l'aura tant que je vivrai.--Il s'occupe beaucoup d'elle. Aprs sa fuite de Montmorency, il la recommande tendrement madame de Luxembourg et une suprieure de couvent. Une des raisons qui lui font choisir pour sjour Motiers-Travers, c'est qu'il y a, aux environs, une glise catholique o Thrse pourra aller la messe. A Motiers mme, quand il se croit prt mourir, il assure l'avenir de Thrse; il la recommande un cur qui avait t bon pour elle dans le voyage qu'elle avait fait pour rejoindre Jean-Jacques en Suisse... Et l'on pourrait citer vingt faits de cet ordre. Il la voyait par ses meilleurs cts. Il disait ce que disent souvent des hommes suprieurs vivant avec une bte: Elle est simple, mais elle a beaucoup de bon sens, un instinct trs sr. Jean-Jacques, adorateur de la nature et de l'instinct, devait le dire d'autant plus.--Aprs avoir parl des pataqus de Thrse, il ajoute: Mais cette personne si borne et, si l'on veut, si stupide, est d'un conseil excellent dans les occasions difficiles... Devant les dames du plus haut rang, devant les grands et les princes, ses sentiments, son bon sens, ses rponses et sa conduite lui ont attir l'estime universelle, et moi, sur son mrite, des compliments dont je sentais la sincrit. Il y a bien ce passage du livre IX: On connatra la force de mon attachement dans la suite, quand je dcouvrirai les plaies, les dchirures dont elle a navr mon coeur dans le plus fort de mes misres, sans que jusqu'au moment o j'cris ceci, il m'en soit chapp un mot de plainte personne. Mais ces plaies et ces dchirures, il ne nous en dit plus rien.--Ce qui est sr, c'est qu'il a conserv jusqu'au bout, jusqu' la mort, ses sentiments pour Thrse.--Le prince de Ligne le visite Paris vers 1770 et cause longtemps avec lui. Sa vilaine femme ou servante, dit-il (Thrse approchait alors de la cinquantaine), nous interrompait quelquefois par quelques questions saugrenues qu'elle faisait sur son linge ou sur la soupe: il lui rpondait avec douceur et aurait ennobli un morceau de fromage s'il en avait parl.--Et Corancez, l'un des fondateurs du _Journal de Paris_, Corancez, qui avait pous la fille d'un Genevois ami de Jean-Jacques, Corancez qui a connu intimement Jean-Jacques dans ses dernires annes, nous dit expressment: Il n'avait de confiance qu'en elle. D'autre part, Thrse, sans doute, bien des fois lui nuisit malgr elle. D'abord elle avait sa mre, qui jouait la dame, et qui tait fort rapace. Rousseau nous dit: Sitt qu'elle se vit un peu remonte par mes soins, elle fit venir toute sa famille pour en partager le fruit. Soeurs, fils, filles, petites-filles, tout vint, hors sa fille ane marie au directeur des carrosses d'Angers. Tout ce que je faisais pour Thrse tait dtourn par sa mre en faveur de ses affams. Et plus loin: Il tait singulier que la cadette des enfants de madame Levasseur (Thrse), la seule qui n'et point t dote, tait la seule qui nourrissait son pre et sa mre, et qu'aprs avoir t longtemps battue par ses frres, par ses soeurs, mme par ses nices, cette pauvre fille en tait maintenant pille, sans qu'elle pt mieux se dfendre de leurs vols que de leurs coups. Il en faut conclure que Thrse tait une assez bonne bte. Seulement, style par sa mre, elle acceptait, sans le dire Jean-Jacques, des cadeaux de ses riches amies.--Plus tard, l'Ermitage, il parat bien que, jalouse de madame d'Houdetot, elle fut maladroite, bavarde, indiscrte.--Ce n'est pas tout. Jean-Jacques, dans l'endroit mme o il vante le bon sens de Thrse, nous dit: Souvent, en Suisse, en Angleterre, en France, dans les catastrophes o je me trouvais, _elle a vu ce que je ne voyais pas moi-mme_; elle m'a donn les avis les meilleurs suivre; elle m'a tir des dangers o je me prcipitais aveuglment. Ae! Cela signifie sans doute qu'elle lui a dit un jour, je suppose: Tu ne vois donc pas que madame d'pinay te traite comme un valet? ou: Tu ne vois donc pas que ce monsieur Grimm est jaloux de toi? un autre jour, Motiers: Tu ne vois pas donc pas que ce Montmollin s'entend avec ceux de Genve? un autre jour, s'ennuyant Wootton: Est-ce que tu crois que ce monsieur Hume est tant que cela ton ami? enfin, qu'elle entretenait volontiers sa dfiance, par btise, pour le garder, pour se faire valoir, ou parce que la tte de tel ou tel ne lui revenait pas, ou parce que tel ou tel l'avait traite avec trop peu d'gards.--Et, parce que Jean-Jacques avait absolument besoin d'elle, il la croyait. Oui, tout cela est possible; mais, avec tout cela, il me parat certain que Thrse lui a t rellement dvoue. Et, si cela lui fut facile dans les premires annes, quand elle tait son oblige, quand elle le voyait devenir clbre, quand les belles dames s'amusaient causer avec elle, je crois qu'elle y eut ensuite quelque mrite. A dater de sa retraite en Suisse, il me semble bien que Rousseau fut son tour l'oblig de Thrse. A partir de 1755, il ne la traite plus que comme sa soeur. Elle pourrait le quitter; les amis de Rousseau ne la laisseraient pas mourir de faim, et du reste elle a un mtier et pourrait vivre de son travail. Elle reste. Elle le suit travers tous ses exils. Elle le rejoint en Suisse; elle le rejoint en Angleterre; elle le rejoint Trye, Bourgoin, Monquin; elle le suit Paris, Ermenonville; elle recueille son dernier soupir.--Un seul moment de refroidissement, au bout de vingt-quatre ans d'union, en 1769. C'est Monquin. Jean-Jacques lui propose de se sparer, et lui promet d'assurer sa vie, dans une lettre admirable. Thrse refuse, Thrse reste. Ils demeurent en somme presque parfaitement unis, mieux unis que la plupart des mnages rguliers, pendant trente-trois ans. La mort seule de Rousseau dlie Thrse. C'est peut-tre qu'ils taient unis par un crime, par un crime cinq fois rpt, et que cela est un lien srieux. Rousseau eut de Thrse trois enfants de 1746 1750: il en eut deux autres entre 1750 et 1755. Il les mit tous les cinq aux Enfants-Trouvs. Qui nous l'a dit? Rousseau lui-mme, et Rousseau tout seul. Ceux qui en ont parl ou crit au XVIIIe sicle ne le savaient que par Rousseau. Aucun tmoignage qui ne soit fond, directement ou indirectement, sur les confidences de Jean-Jacques (aucun, sauf un tmoignage anonyme dans le _Journal encyclopdique_, en 1791. L'anonyme dit que, voisin de Rousseau dans la rue de Grenelle-Saint-Honor,--donc entre 1749 et 1756,--il avait entendu dire son barbier que M. Rousseau envoyait ses enfants aux Enfants-Trouvs et que cela tait connu dans le quartier. Ce tmoignage d'un anonyme, trente-cinq ou quarante ans aprs les faits, et neuf ans aprs la publication des _Confessions_, ne parat pas trs imposant). O je veux en venir? Voici. Dans le fond, on sent que, _malgr tout_, Jean-Jacques fut plutt meilleur que beaucoup de ses confrres en littrature de ce temps-l. Il y a, dans la vie de Voltaire, des mchancets noires, des mensonges odieux, des platitudes, mme des actes d'improbit. Et il y a bien des hontes dans la vie de quelques autres... Mais voil! cinq enfants aux Enfants-Trouvs, cela est monstrueux; de quelque ct qu'on le prenne; cela semble pire,-- cause de la reprsentation prcise qu'on s'en fait,--que l'abandon mme d'une fille sduite et enceinte. Bref, cela parat un des crimes par excellence contre la nature,--contre cette nature dont Jean-Jacques est l'aptre. Et alors les amis de Rousseau voudraient bien que ce ne ft pas vrai. Moi-mme, jadis, je raisonnais ainsi: --Nulle autre preuve que les aveux de Rousseau, aveux faits sans ncessit, pour que mes amis, dit-il, ne me crussent pas meilleur que je n'tais.--Je le dis tous ceux qui j'avais dclar nos liaisons, je le dis Diderot, Grimm, je l'appris dans la suite madame d'pinay, et dans la suite encore madame de Luxembourg, sans aucune ncessit et pouvant aisment le cacher tout le monde.--Cela est un peu trange: car, qu'il l'ait dit sans ncessit et pouvant le cacher, cela signifie que, de 1747 1755, aucun de ses amis, aucune de ses belles amies qui s'amusaient visiter Thrse ne s'taient aperus d'aucune des cinq grossesses. En somme, si l'on en croit Rousseau, il le dit tout justement parce que, s'il ne l'avait pas dit, personne ne s'en serait dout. (Thrse l'avait dit, raconte-t-il, madame Dupin, et cela fait une difficult: mais on peut croire ici Thrse style par lui, et que, par suite, les aveux de Thrse ne sont pas plus une preuve que les aveux de Jean-Jacques.) En 1761, madame de Luxembourg a l'ide de retrouver les enfants de Rousseau. Elle lui demande quelles sont les dates et les marques de reconnaissance. Il lui crit ce sujet: Ces cinq enfants ont t mis aux Enfants-Trouvs avec si peu de prcautions pour les reconnatre un jour, que je n'ai pas mme gard la date de leur naissance. Cela est-il bien possible? et Thrse aussi l'a-t-elle oublie?--Il se souvient pourtant que le premier enfant est n dans l'hiver de 1746 1747, ou peu prs. Celui-l avait une marque dans ses langes. (Il dit dans les _Confessions_ que cette marque tait un chiffre qu'il avait fait en double, sur deux cartes, dont une fut mise dans les langes de l'enfant.) Les autres enfants n'avaient aucune marque. Laroche, homme de confiance de la marchale, fait donc des dmarches pour retrouver l'an, celui qui avait une marque, et qui en 1761 devait, s'il vivait encore, avoir quatorze ans. Les recherches sont infructueuses. Rousseau crit alors la marchale: Le succs mme de vos recherches ne pouvait plus me donner une satisfaction pure et sans inquitude. (Et cela est vrai: o, dans quel tat allait-il retrouver, s'il le retrouvait, ce garon de quatorze ans? et comment aurait-il t absolument sr que c'tait bien lui? etc...)--Il est trop tard, ajoute-t-il, il est trop tard. Ne vous opposez point l'effet de vos premiers soins; mais je vous supplie de ne pas y en donner davantage. Rousseau, dans la partie de ses _Confessions_ crite en 1769, nomme la sage-femme Gouin. L'a-t-il indique en 1761 madame de Luxembourg? Ou cette sage-femme tait-elle morte? En tout cas Rousseau savait bien qu'elle serait morte quand les _Confessions_ seraient rendues publiques. Oh! tout cela ne prouve pas que les cinq enfants soient une invention de Rousseau. Mais il semble qu'il ait tenu avec madame de Luxembourg la mme conduite que si 'avait t une invention. Et l-dessus on pourrait essayer une hypothse: --Afflig des infirmits que vous savez, cause de cela timide avec les femmes, les adorant toutes et ne concluant jamais; sans autre liaison que celle de Thrse; abstinent dans un monde aux moeurs extrmement relches; devinant ce que sa conduite et le sige mme de son infirmit pouvait suggrer la malignit des gens, le lisant peut-tre dans les yeux de ses amis, et surtout de ses amies,--ne se pourrait-il pas qu'une de ses pires terreurs, et la plus obsdante, ait t de passer pour impuissant?--De l, cette rplique qu'on peut appeler triomphante: la fable des cinq enfants, et, parce qu'il n'aurait pas pu les montrer et que, d'autre part, l'horreur d'un tel aveu en impliquait la vracit, l'histoire du quintuple recours aux Enfants-Trouvs. Peut-tre Rousseau, imaginatif et simulateur comme il tait, a-t-il mieux aim paratre abominable que d'tre souponn d'une des disgrces les plus mortifiantes pour l'orgueil masculin. L'hypothse est fragile, je le reconnais. Il y en a une autre. D'aprs madame Macdonald, Thrse, cinq fois de suite, aurait fait croire Rousseau qu'elle tait enceinte, qu'elle tait accouche chez une sage-femme et qu'elle avait fait porter l'enfant aux Enfants-Trouvs. Le principal argument de madame Macdonald, c'est que Rousseau avoue qu'il n'a vu aucun de ses cinq enfants.--Cette machination se serait faite d'accord avec Grimm et la mre Levasseur. Dans quel dessein? Pour empcher Jean-Jacques de quitter Thrse. Une telle hypothse souffre d'tranges difficults, et matrielles et morales. Au reste, si elle supprime le fait de la naissance et de l'abandon des enfants, elle ne supprime pas le consentement de Rousseau l'abandon de ces enfants qu'il croyait avoir. Donc, elle ne l'absout pas. Ici, se place naturellement une autre explication,--qui tait celle de Victor Cherbuliez:--Oui, Thrse eut cinq enfants et qui furent tous mis aux Enfants-Trouvs. Mais de ces enfants Rousseau n'tait pas et ne pouvait sans doute pas tre le pre. Et, dans ces conditions, la conduite de Rousseau est assurment moins abominable. Je ne repousse pas absolument cette hypothse; mais elle soulve encore bien des objections.--D'aprs Tronchin, Rousseau n'tait pas impropre avoir des enfants; il y fallait seulement certaines conditions, qu'il trouvait auprs de Thrse. Il ne pouvait donc avoir, au plus, que des doutes sur sa paternit.--Et, d'autre part, s'il avait su ou cru Thrse infidle, nous aurait-il parl de sa fidlit sans tache?--A moins de supposer encore une fois qu'il aimait mieux paratre criminel que de passer pour impuissant ou que d'tre ridicule... Tout bien examin, mon hypothse (qui d'ailleurs n'est pas moi tout seul) me plairait mieux.--Mais j'ai t aux Enfants-Trouvs. Dans le dossier de l'anne 1746, j'ai trouv un papier[2] portant cette mention: 2795. _Marie-Franoise Rousaux_ (ce dernier mot ray et surcharg du mot Rousseau correctement crit). _Un garon le_ 19 novembre 1746. Puis, d'une autre criture et d'une autre encre: _Joseph Cathne a t baptis ce_ 20 novembre 1746. _Daguerre, prtre_.--Ce papier est pingl un bulletin de dpt imprim. Et, dans le registre o sont inscrits les dpts de l'anne 1746, j'ai lu ceci: _Joseph Catherine Rousseau, donn Anne Chevalier, femme Andr Petitpas, Guitry (Andelys)_, 1er _mois_, 6 _francs, pays_ 22 _dcembre_ 46; 21 _janvier_ 1747, 5 _f._ 2e (_mois_) _jusqu'au_ 14 _janvier_ 1747, _jour du dcs_, 1 _mois 23 jours_. [Note 2: Cette dcouverts est due madame Macdonald. J'ignore ce qu'elle en a conclu.] Cela est impressionnant. La marque de reconnaissance a disparu. Mais la date concorde avec l'indication de Rousseau. Marie-Franoise. prnoms de la dposante, sont aussi ceux de la mre Levasseur.--D'autre part, pourquoi ce nom de Joseph, et surtout pourquoi ce prnom fminin de Catherine donn un garon? Je n'en sais rien. Et l'on doit remarquer aussi que le nom de Rousseau est et tait fort commun.--C'est gal: la date, le nom de famille, les prnoms de la dposante, cela fait trois, concordances singulires. Mais alors, si l'homme de confiance de madame de Luxembourg a vu ce papier et ce registre, comment a-t-il dclar n'avoir rien trouv du tout?... Faut-il voir l un mensonge charitable de madame de Luxembourg qui n'a pas voulu dire Rousseau que l'enfant tait mort? Quant aux autres enfants, s'il n'y en a nulle trace dans les registres, c'est peut-tre que la dposante ou l'administration leur avait donn, comme cela se faisait, un faux nom de famille.--Je ne sais rien, vous ne savez rien, nous ne savons rien. Allons! je vois bien qu'il faut admettre l'histoire,--sur laquelle, au surplus, aucun des plus grands admirateurs de Rousseau, au XVIIIe sicle, except Sbastien Mercier, n'a jamais eu de doutes[3]. Voyons maintenant comment il la raconte lui-mme, et quelles explications et excuses il nous donne successivement dans ses _Confessions_, dans ses lettres et dans ses _Rveries_. (Car il y revient trs souvent, et cela peut montrer galement la proccupation de soutenir l'imposture ou le trouble d'une me peu peu envahie par le remords.) [Note 3: Dans un _Recueil des airs, romances et duos_ de J.-J. Rousseau publi par souscriptions en 1871, on lit cette note la suite de la liste des souscripteurs: L'diteur a cru devoir sa dlicatesse de prsenter cette liste, pour rendre notoire le montant de tout et bnfice _qu'il a destin l'Hpital des Enfants-Trouvs_.] La premire fois qu'il en parle dans ses _Confessions_ (un peu plus de vingt ans aprs l'acte), c'est d'un ton lger et presque avec dsinvolture. Il s'excuse sur l'influence de la mauvaise compagnie qu'il rencontrait la table d'hte de madame La Selle: J'y apprenais des foules d'anecdotes trs amusantes, et j'y pris aussi, peu peu, non, grce au ciel, jamais les moeurs, mais les maximes que j'y vis tablies. D'honntes personnes mises mal, des maris tromps, des femmes sduites, des accouchements clandestins, taient l les textes les plus ordinaires; _et celui qui peuplait le mieux les Enfants Trouvs tait toujours le plus applaudi_. Cela me gagna, je formai ma faon de penser sur celle que je voyais en rgne chez des gens trs aimables, et dans le fond trs honntes gens, et je me dis: Puisque c'est l'usage du pays, quand on y vit, on peut le suivre. Voil l'expdient que je cherchais. Je m'y dterminai _gaillardemment sans le moindre scrupule_; et le seul que j'eus vaincre fut celui de Thrse, qui j'eus toutes les peines du monde de faire adopter cet unique moyen de sauver son honneur(!) Sa mre, _qui de plus craignait un nouvel embarras de marmaille_, tant venue mon secours, elle se laissa vaincre. On la mne chez une sage-femme prudente et sre, la Gouin, o elle fait ses couches.--L'anne suivante (1748), mme inconvnient et mme expdient, au chiffre prs qui fut nglig. (Donc insouciance plus grande encore.) Pas plus de rflexion de ma part[4], pas plus d'approbation de celle de la mre: elle obit en gmissant. [Note 4: Voyez dans quelle mesure cela peut excuser Rousseau.--Un abonn du Temps me prsente ces observations: ...Dans les milieux les plus honntes et les plus cultivs les rapports des parents et des enfants taient plus distants (au XVIIIe sicle) qu'ils ne le sont de nos jours; si les sentiments constitutifs de la famille avaient autant et plus de force que ceux que nous prouvons, ils taient aussi plus simples, moins nuancs, et il s'y mlait plus de rudesse... Il ne semble pas que l'opinion se soit alors mue de faits qui rvolteraient notre conscience. Ce qui le prouve, c'est qu'un homme de la valeur de Rousseau, aprs ses aveux, ne trouverait pas aujourd'hui un ami pour lui tendre la main... Or, tous les salons s'ouvraient pour l'auteur du _Devin_ et des _Discours_. (Mais quelques-uns seulement de ses amis savaient sa faute, et la savaient _par lui_.) ... Il n'est pas juste ni humain de le juger au nom d'_une morale qu'il a ignore_. (Alors, quoi se rduit son rle de moraliste? Ou pourquoi s'est-il tant repenti? Et l'abonn du _Temps_ ne disait-il pas lui-mme, tout l'heure, que les sentiments constitutifs de la famille avaient autant et plus de force qu'aujourd'hui? Enfin, jugez vous-mmes.)] En 1760, troisime enfant, troisime dpt (sans chiffre, donc sans intention de reprise en des jours meilleurs). Cette fois, il en donne pour raison, qu'en livrant ses enfants l'ducation publique, faute de pouvoir les lever lui-mme, en les destinant devenir ouvriers ou paysans plutt qu'aventuriers et coureurs de fortune, il crut faire un acte de citoyen et de pre et se regarda comme un membre de la rpublique de Platon. Dans la lettre madame de Francueil, 21 avril 1751, voici les raisons qu'il donne: 1 sa misre; 2 il n'a pas voulu dshonorer Thrse, (ce qui est assez plaisant); 3 il n'aurait pu nourrir ses enfants qu'en devenant fripon; 4 on est trs bien aux Enfants-Trouvs. Les enfants ne sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles d'une nourrice. Rousseau sait bien que ces enfants ne sont pas levs dlicatement: tant mieux pour eux! Ils en deviendront plus robustes. On n'en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Ils seront plus heureux que leur pre. Chemin faisant, il prvient une objection: Il ne faut pas faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir.--Pardonnez-moi, madame, la nature veut qu'on en fasse, puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde: mais c'est l'tat des riches, c'est votre tat qui vole au mien le pain de mes enfants. (Ceci est crit aprs le _Discours sur les sciences et les arts_.) Enfin, cinquime raison, dj donne: il a cru agir comme un citoyen de la rpublique de Platon. (Il aurait pu ajouter encore cette excuse,--qui est de M. Gustave Lanson,--que, dans sa vie de vagabond, il avait appris user sans scrupule des tablissements de charit.) Madame de Francueil aurait pu lui rpondre que ses raisons ne valaient pas le diable. La misre? Rousseau, au moment de la naissance des deux premiers enfants, gagnait neuf cents, puis mille francs chez madame Dupin. Il et pu gagner davantage s'il n'et pas t paresseux. Ces dames faisaient d'ailleurs des cadeaux Thrse, et auraient t charmes de s'occuper des enfants. Il dit qu'elles ne les auraient pas fait lever en honntes gens? La raison est un peu faible.--Il est clbre en dcembre 1750. Il a, peut-tre avant 1752, une place lucrative, celle de caissier du fermier-gnral Francueil. Et en 1753, le _Devin du Village_ lui rapporte de cinq six mille francs. Il pouvait donc lever au moins ses deux derniers enfants. Mais sans doute le pli tait pris. Et puis, il ne voulait pas commettre d'injustice envers les trois premiers. N'tait-il donc pas devenu, dans l'intervalle, l'aptre de l'galit? Quant au bonheur qui est l'apanage des enfants trouvs... La plaisanterie est lugubre. Dans la _Neuvime Rverie_ (1776, deux ans avant sa mort), autre explication: La mre les aurait gts; sa famille en aurait fait des monstres... Je frmis d'y penser; ce que Mahomet fit de Side n'est rien auprs de ce qu'on aurait fait d'eux mon gard. Enfin, rappelons ce passage du livre IX des _Confessions_: Je n'avais point de famille; Thrse en avait une, et cette famille, dont tous les naturels diffraient trop du sien, ne se trouva pas telle que j'en pusse faire la mienne. L fut la premire cause de mon malheur. Que n'aurais-je point donn pour me faire l'enfant de sa mre? Je fis tout pour y parvenir et n'en pus venir bout. J'eus beau vouloir unir tous nos intrts; cela me fut impossible. Elle s'en fit toujours un, diffrent du mien, contraire au mien et mme celui de sa fille, qui dj n'en tait plus spar. Elle et ses autres enfants et petits-enfants devinrent autant de sangsues, dont _le moindre mal qu'ils fissent Thrse tait de la voler_. La pauvre fille, _accoutume flchir, mme sous ses nices_, se laissait dvaliser et gouverner sans mot dire; et je voyais avec douleur qu'puisant ma bourse et mes leons, je ne faisais rien pour elle dont elle pt profiter. J'essayai de la dtacher de sa mre; elle y rsista toujours. Je respectai sa rsistance et l'en estimai davantage; mais son refus n'en tourna pas moins son prjudice et au mien. Livre sa mre et aux siens, elle fut eux plus qu' moi, plus qu' elle-mme. Leur avidit _lui fut moins ruineuse que leurs conseils ne lui furent pernicieux_. Enfin, si, grce son bon naturel elle ne fut pas tout fait subjugue, c'en fut assez du moins pour _empcher_ en grande partie, _l'effet des bonnes maximes que je m'efforais de lui inspirer_... Les enfants vinrent; _ce fut encore pis_. Je frmis de les livrer une famille si mal leve pour en tre levs encore plus mal. Les risques de l'ducation des enfants trouvs taient beaucoup moindres. Cette raison du parti que je pris, plus forte que toutes celles que j'nonai dans ma lettre madame de Francueil, fut pourtant la seule que je n'osai lui dire. _J'aimai mieux_ tre moins disculp d'un blme aussi grave et mnager la famille d'une personne que j'aimais. Sur quoi mile Faguet, qui s'est occup de la question dans le _Journal des Dbats_ du 18 juin 1906, conclut ainsi: Ou je me fais bien illusion, ou, pour qui sait lire, cela veut dire: Absolument subjugue par une famille de bandits qu'elle aima toujours plus que moi, Thrse se privait pour eux et me volait et dpouillait pour eux. Vous comprenez bien que cette famille n'a pas voulu que Thrse et d'enfants, qui auraient pris part au gteau et qui auraient, d'autre part, peut-tre dtach Thrse de sa famille par l'affection qu'elle aurait eue pour eux. La famille de Thrse n'a pas voulu que Thrse et d'enfants. Lui obissant toujours, et craignant peut-tre que sa famille ne les assassint, Thrse m'ordonna de les abandonner. Partie par amour pour elle, partie pour ne pas avouer que je lui obissais comme elle obissait sa famille, je n'ai jamais voulu dire que c'tait elle qui avait exig leur sacrifice. Il reste que Rousseau aurait abandonn cinq enfants par peur de Thrse et surtout de la mre Levasseur, en somme par faiblesse, passivit, _aboulie_. Il est possible. Il a connu le remords, du moins partir de 1769. Il crit Moultou (14 fvrier 1769): C'est bien malgr elle (Thrse), c'est bien malgr nous qu'elle et moi _n'avons pu remplir de grands devoirs_: mais elle en a rempli de bien respectables. Et il ajoute cette phrase que j'avoue ne pas bien comprendre: Que de choses qui devraient tre sues vont tre ensevelies avec moi! Et combien mes cruels ennemis tireront d'avantages _de l'impossibilit o ils m'ont mis de parler_!(?) Et dans l'admirable lettre Thrse, quand il songe se sparer d'elle: _Nous avons des fautes pleurer et expier_. Des mots comme celui-l, dans une lettre intime, me paraissent une meilleure preuve des enfants abandonns que les rcits des _Confessions_. Et dans la lettre madame de Chenonceaux (17 janvier 1770): Jamais on ne me verra falsifier les saintes lois de la nature et du devoir pour extnuer (attnuer) mes fautes. J'aime mieux les expier que les excuser. (Il est vrai qu'aprs cela il revient ses mauvaises excuses.) Enfin, dans sa lettre du 26 fvrier 1770 M. de Saint-Germain, qui est une sorte de confession gnrale: L'exemple, la ncessit, l'honneur de celle qui m'tait chre me firent confier mes enfants l'tablissement fait pour cela, et m'empchrent de remplir moi-mme le premier, le plus saint des devoirs de la nature. En cela, loin de m'excuser, je m'accuse... Je ne fis point un secret de ma conduite mes amis, ne voulant pas passer leurs yeux pour meilleur que je n'tais. Quel parti les barbares en ont tir! Avec quel art ils l'ont mise (ma conduite) dans le jour le plus odieux!... Comme si pcher n'tait point de l'homme, et mme de l'homme juste! Ma faute fut grave sans doute, elle fut impardonnable, mais aussi ce fut la seule, et je l'ai bien expie. Il n'y a peut-tre pas l contrition parfaite, mais enfin, il y a trouble et repentir,--comme aussi dans l'audacieuse allusion qu'il fait publiquement l'abandon de ses enfants, au livre Ier de l'_mile_.--Si l'histoire des cinq enfants abandonns tait une simulation, il faut avouer que Jean-Jacques l'aurait soutenue avec une stupfiante et miraculeuse vraisemblance. Hlas, je vois bien qu'il faut le croire... Et alors, de quelque indulgence qu'on se veuille munir pour lui, il parat tout de mme offensant la fois et sinistrement comique que ce soit entre deux abandons de nouveau-ns, au retour du peu austre chteau de Chenonceaux o il avait fait la petite comdie de l'_Engagement tmraire_ et les petits vers de l'_Alle de Sylvie_ pour plaire aux belles dames;--que ce soit dans sa chambre de la rue Pltrire, dictant ses priodes la mre Levasseur qui venait tous les matins allumer son feu;--que ce soit dans ces conditions qu'il ait crit son vertueux _Discours_,--ah! si vertueux!--sur la corruption des moeurs par les sciences et les arts. TROISIME CONFRENCE LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS LA RFORME MORALE DE ROUSSEAU. J'ai trait aussi compltement que j'ai pu la question de Thrse et de l'abandon des cinq enfants. J'ai prsent les diverses explications que donne Rousseau, et celles qu'il ne donne pas. Mais en voici une autre, d'ordre gnral, et qui rend compte de beaucoup d'actes de sa vie. Nous avons, de Joubert, une longue lettre (six ou sept pages) Mol sur Chateaubriand, crite le 21 octobre 1803, et qui est une merveille d'analyse, on pourrait dire d'anatomie psychologique. Nous y lisons vers la fin: Il y a dans le fond de ce coeur (le coeur de Chateaubriand) une sorte de bont et de puret qui ne permettra jamais ce pauvre garon, j'en ai bien peur, de connatre et de condamner les sottises qu'il aura faites, parce que _ la conscience de sa conduite, gui exigerait des rflexions, il opposera toujours machinalement le sentiment de son essence, qui est fort bonne_. Il me semble que cela convient singulirement aussi Rousseau. Et voici un passage des _Confessions_ qu'on dirait crit exprs pour illustrer par Rousseau la remarque de Joubert sur Chateaubriand. C'est dans le voyage que fit Jean-Jacques Genve en 1754. Il revoit madame de Warens, tout fait dchue: Ah! crit-il, c'tait alors le moment d'acquitter ma dette. Il fallait tout quitter pour la suivre, m'attacher elle jusqu' sa dernire heure, et partager son sort, quel qu'il ft. _Je n'en fis rien_. Distrait par un autre attachement, je sentis relcher le mien pour elle, faute d'espoir de pouvoir le lui rendre utile. Je gmis sur elle et ne la suivis pas. De tous les remords que j'ai sentis en ma vie, voil le plus vif et le plus permanent. (L, dcidment, il exagre, car enfin le remords de ses enfants abandonns a d ou aurait d tre pire; mais il passe sa vie exagrer.) Je mritai par l, continue-t-il, les chtiments terribles qui depuis lors n'ont cess de m'accabler. Puissent-ils avoir expi mon ingratitude! _Elle fut dans ma conduite; mais elle a trop dchir mon coeur pour que jamais ce coeur ait t celui d'un ingrat_. Autrement dit: J'ai pu agir comme si j'tais un ingrat; mais je n'ai pu tre un ingrat puisque j'ai un bon coeur. Ou bien encore: J'ai abandonn mes enfants, mais je n'ai pu tre un mauvais pre, parce que je suis un homme plein de sensibilit. C'est l de la psychologie proprement vaudevillesque: car notez que c'est tout fait la logique de Jobelin dans _Le plus heureux des trois_: Nous t'avons tromp, Marjavel!... _Je n'ai pas de remords parce que je me repens_. Ainsi Jean-Jacques, pntr de sa bont intime, se juge toujours sur ses sentiments, non sur ses actes. C'est extrmement commode. C'est en somme une dviation profane de la doctrine de l'amour pur de Molinos et de madame Guyon, doctrine o les actes sont indiffrents pourvu qu'on aime Dieu. Tant il est vrai que toutes les erreurs laques correspondent quelque forme d'hrsie! Nous nous souviendrons de cela quand nous rencontrerons dans _mile_ la morale du sentiment et l'invocation la conscience. * * * * * En attendant, reprenons Jean-Jacques o nous l'avons laiss. Il vient donc de se mettre avec Thrse. Il mne une vie simple et toute populaire, qu'il nous dcrit de faon savoureuse: Si nos plaisirs pouvaient se dcrire, ils feraient rire par leur simplicit; nos promenades tte tte hors de la ville, o je dpensais magnifiquement huit ou dix sous quelque guinguette; nos petits soupers la croise de ma fentre, assis en vis--vis sur deux petites chaises poses sur une malle qui tenait la largeur de l'embrasure. Dans cette situation, la fentre nous servant de table, nous respirions l'air, nous pouvions voir les environs, les passants, et, quoique au quatrime tage, plonger dans la rue tout en mangeant. Qui dcrira, qui sentira les charmes de ces repas composs, pour tous mets, d'un quartier de gros pain, de quelques cerises, d'un petit morceau de fromage, et d'un demi-setier de vin que nous buvions nous deux! Amiti, confiance, intimit, douceur d'me, que vos assaisonnements sont dlicieux! Quelquefois nous restions l jusqu' minuit sans y songer et sans nous douter de l'heure, si la vieille maman ne nous en et avertis. (Ah! que vient faire cette vieille?...) C'est gal, cette simplicit de gots, trs sincre chez Jean-Jacques, est un de ses charmes, et que rien ne pourra lui enlever. Cependant, travers des dcouragements et des paresses, il cherche se faire sa place, soit dans la musique, soit dans la littrature, et particulirement au thtre; et c'est cela qu'il songe entre 1741 et 1749. Plus tard, il rptera satit que son cas est unique, qu'il n'a jamais pens la gloire, qu'il n'a pris la plume que vers quarante ans, et pour son malheur. Cela n'est pas vrai.--De bonne heure il a eu la passion et le don de la musique, et il a rv d'tre compositeur. De bonne heure aussi, et malgr des tudes fort capricieuses et incompltes, il a crivaill en prose et en vers, et il a rv d'tre pote, et surtout auteur dramatique. A son arrive Paris, il avait en portefeuille non seulement _Narcisse_, petite comdie en prose dans le got de Marivaux crite vingt ans, mais des posies, des lgies, des vers amoureux, et une tragdie sur la _Dcouverte du Nouveau Monde_. Et, de 1741 1749, il crit des pitres en vers, la _Dissertation sur la musique moderne_, le _Projet concernant de nouveaux signes pour la musique_, une petite comdie intitule les _Prisonniers de Guerre_, l'opra des _Muses galantes_, le _Persifleur_, premier numro d'un crit priodique qui n'eut pas de second numro, l'_Alle de Sylvie_, l'_Engagement tmraire_, comdie en trois actes, en vers; et j'en passe. En 1745 il entre en rapports avec Voltaire, et il retouche pour lui la _Princesse de Navarre_ qui reparat Versailles sous le titre de _Ftes de Ramire_.--En 1747, son pre meurt; cela lui vaut un peu d'argent, dont il envoie une partie madame de Warens.--La mme anne, il prsente inutilement sa comdie de _Narcisse_ aux Italiens. Ses dners avec Thrse, sur la malle, dans l'embrasure de la fentre, ne l'empchaient pas d'aller dans le monde. Il devient, je l'ai dit, secrtaire de madame Dupin. Francueil l'introduit chez madame d'pinay. Il fait la connaissance de madame d'Houdetot la veille mme du mariage de celle-ci. Il soupe chez mademoiselle Quinault. Et sans doute il frquente Grimm, Diderot, Condillac, dne avec eux toutes les semaines au _Panier Fleuri_ (restaurant du Palais-Royal), connat d'Alembert et l'abb de Raynal, et est considr comme du parti des philosophes; et sans doute, Diderot exerce quelque influence sur lui; et sans doute la religion de Jean-Jacques, jusqu'ici demi-protestant, demi-catholique, tourne au disme pur,-- un disme, il est vrai trs sincre, trs pieux et mme tendre: mais enfin, il n'y a pas un brin ni de rvolte sociale, ni mme de paradoxe, dans les petits vers de l'_Alle de Sylvie_ ni dans les vers un peu chtifs de l'_Engagement tmraire_, crit pendant un automne qu'il passa en trs brillante compagnie, au chteau de Chenonceaux, et jou en 1749, chez madame d'pinay la Chevrette. Le futur citoyen de Genve y tint lui-mme un rle. Le sujet est encore dans le got de Marivaux. L'engagement dont il s'agit est l'engagement que prend un amoureux de ne montrer aucun amour pour sa matresse pendant un jour, moyennant quoi elle l'pousera. Et quant l'_Alle de Sylvie_, c'est peu prs, avec moins de souplesse, du ton et de la force de la _Chartreuse_ de Gresset. Bref, Rousseau est un homme d'allure un peu singulire, il est vrai, mais qui fait de la musique amoureuse et des petites comdies galantes,--la musique avec quelque originalit, les comdies comme tout le monde, et plutt un peu moins bien,--et qui parat ne songer qu' l'Opra, aux Italiens et la Comdie-Franaise.--Cela, jusqu'en novembre 1749. Mais en octobre 1749, il arrive ceci. Quelques mois auparavant, Diderot avait publi la _Lettre sur les Aveugles l'usage de ceux qui voient_. C'tait propos de l'opration de la cataracte pratique par M. de Raumur sur un aveugle-n. Raumur, malgr les demandes, n'avait invit presque personne la sance o il leva le premier appareil. De l, la premire page de la _Lettre_, cette plaisanterie de Diderot: M. de Raumur n'a voulu laisser tomber le voile que _devant quelques yeux sans consquence_. Dans ces yeux sans consquence, madame du Pr de Saint-Maur reconnut les siens. Cette dame tait l'amie de Raumur et aussi du comte d'Argenson, ministre de la guerre. Elle fut ulcre. Il faut dire aussi que certaines ides de la _Lettre sur les Aveugles_ pouvaient paratre hardies. Bref, on fit des perquisitions chez Diderot, sous prtexte de rechercher le manuscrit d'un conte, l'_Oiseau bleu_, qui contenait, disait-on, des allusions madame de Pompadour. En ralit, c'tait pour mettre l'embargo sur les matriaux de l'_Encyclopdie_. Diderot est arrt le 29 juillet et conduit au donjon de Vincennes. Un mois aprs, on lui donna le chteau et le parc pour prison, avec permission de voir ses amis. Il resta l jusqu'au 3 novembre. Et maintenant, coutons Rousseau, puis Marmontel, puis Diderot. Et ne vous plaignez pas que je fasse trop de citations: car ce premier ouvrage de Rousseau: le _Discours sur les sciences et les arts_, celui qui a commenc sa gloire et dtermin l'esprit de ses autres ouvrages, il s'agit de savoir dans quelles conditions, comment et pourquoi il l'a crit, et combien peu il a tenu qu'il ne l'crivt pas ou qu'il l'crivt autrement: ...Tous les deux jours, malgr des occupations trs exigeantes, j'allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui (Diderot), l'aprs-midi ( Vincennes). Cette anne 1749 l't fut d'une chaleur excessive... (La question du _Mercure_ est d'octobre, et octobre n'est pas l't; mais peu importe. Rousseau crit cela vingt ans aprs les vnements.) On compte deux lieues de Paris Vincennes. Peu en tat de paye des fiacres, deux heures aprs-midi j'allais pied quand j'tais seul, et j'allais vite pour arriver plus tt. Les arbres de la route, toujours lagus la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m'tendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modrer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le _Mercure de France_, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question propose par l'Acadmie de Dijon pour le prix de l'anne suivante: _Si le progrs des sciences et des arts a contribu corrompre ou purer les moeurs_[5]. [Note 5: Le vrai texte porte: _Si le rtablissement..._] A l'instant de cette lecture, je vis un autre univers, et je devins un autre homme... En arrivant Vincennes, j'tais dans une agitation qui tenait du dlire, Diderot l'aperut, je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopope de Fabricius crite au crayon sous un chne. Il m'exhorta de donner l'essor mes ides et de concourir au prix. Je le fis et ds cet instant je fus perdu. Il crit cela en 1769. Il avait dj racont la chose en 1762, dans sa _Deuxime Lettre M. de Malesherbes_, et avec plus d'chauffement encore: ... Si jamais quelque chose a ressembl une _inspiration_ subite, c'est le mouvement qui se fit en moi cette lecture... Et il parle de palpitations, d'blouissements, d'un tourdissement semblable l'ivresse, et il dit qu'il se laisse tomber sous un des arbres de l'avenue et qu'il y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu'en se relevant, il aperoit tout le devant de sa veste mouill de ses larmes sans avoir senti qu'il en rpandait. Tout a pour aboutir la prosopope de Fabricius! Tel est le rcit de Rousseau. Mais il y a celui de Marmontel dans ses _Mmoires_ (livre VII). Voici le fait dans sa simplicit tel que me l'avait racont Diderot et tel que je le racontai Voltaire. J'tais (c'est Diderot qui parle) prisonnier Vincennes; Rousseau venait m'y voir. Il avait fait de moi son Aristarque, comme il l'a dit lui-mme. Un jour, nous promenant ensemble, il me dit que l'Acadmie de Dijon venait de proposer une question intressante, et qu'il avait envie de la traiter. Cette question tait: _Le rtablissement des sciences et des arts a-t-il contribu purer les moeurs?_ Quel parti prendrez-vous? lui demandai-je. _Il me rpondit_: _Le parti de l'affirmative_.--C'est le pont aux nes, lui dis-je; tous les talents mdiocres prendront ce chemin-l, et vous n'y trouverez que des ides communes, au lieu que le parti contraire prsente la philosophie et l'loquence un champ nouveau, riche et fcond.--Vous avez raison, me dit-il aprs y avoir rflchi un moment, et je suivrai votre conseil... Ainsi, ds ce moment, ajoute Marmontel, son rle et son masque furent dcids. Et je sais bien qu'il faut prendre garde que Marmontel tient le fait d'un ennemi de Jean-Jacques et le rapporte un autre ennemi de Jean-Jacques. Enfin, dans l'_Essai sur les rgnes de Claude et de Nron_, chap. 67, au cours de la diatribe la plus violente contre Rousseau, Diderot dit simplement ceci: Lorsque le programme de l'Acadmie de Dijon parut, il vint _me consulter_ sur le parti qu'il prendrait. Le parti que vous prendrez, lui-dis-je, c'est celui que personne ne prendra.--Vous avez raison me rpliqua-t-il. Voil les trois versions. Celle de Rousseau est d'un ton bien excessif, et sans doute l'incident s'est amplifi et embelli dans sa mmoire. Il a voulu que son premier livre notable ait t conu tragiquement et avec fracas. Les deux autres versions sont, l'une d'un malveillant (et de seconde main), l'autre d'un ennemi, mais d'un ennemi qui, je crois, avait de la sincrit. Je ne me prononce point. Je remarque seulement que la version de Jean-Jacques ne diffre pas radicalement de celle de Diderot. Jean-Jacques dit lui-mme: Diderot M'EXHORTA _de donner l'essor mes ides et de concourir au prix_. Cela semble indiquer que Rousseau hsitait. Le parti auquel il s'arrta, ce parti dont devait dpendre le reste de son oeuvre et de sa vie, il serait vraiment curieux que Rousseau ne l'et pris que par un hasard et sur le conseil d'un autre. S'il avait pris l'autre parti, s'il avait rpondu que les sciences et les arts favorisent les moeurs, ou s'il avait adopt une thse mitige (et pourquoi non? l'auteur de _Narcisse_ et des _Muses galantes_ ne pouvait tre alors un bien farouche ennemi des arts), il aurait eu le prix tout de mme cause de son excellent style, mais sa vie et t aiguille dans une autre direction... Et s'il n'avait pas lu le numro fatidique du _Mercure de France_?... Je sais bien ce que ces dductions sur des hypothses ont de futile. Mais ici il s'agit la fois d'un homme de gnie et dont l'influence a t prodigieuse, et d'un homme de peu de volont, et d'un homme dont on peut dire que ses oeuvres expriment sa vie individuelle et les incidents de cette vie et sont peu prs toutes des oeuvres de circonstances. Et la grandeur des consquences fait qu'il devient mouvant de les voir sortir de si petites causes et si accidentelles,--et comme tout s'enchane, et comme tout est fatal;--ou providentiel. En tout cas cet crit de cinquante pages, dont la premire conception a boulevers l'auteur jusqu' lui faire tremper de larmes le devant de son gilet, parat aujourd'hui assez peu de chose: une dclamation d'cole. En voici l'analyse. Deux parties. La premire partie est une srie d'affirmations. Nos mes se sont corrompues mesure que nos arts et nos sciences se sont avancs la perfection. Cela est prouv par l'histoire (l'histoire comme on l'enseignait dans les collges). Voyez l'gypte, la Grce, Rome, l'Empire d'Orient, mme la Chine. Et voici la contre-preuve Opposons ces tableaux celui des moeurs du petit nombre des peuples qui, prservs de cette contagion des vaines connaissances, ont par leurs vertus fait leur propre bonheur et l'exemple des autres nations. Tels furent les premiers Perses, tels furent les premiers Romains. Et ici se place la prosopope: Fabricius, qu'et pens votre grande me... Voil comment, conclut Rousseau, le luxe, la dissolution et l'esclavage ont t de tout temps le chtiment des efforts orgueilleux que nous avons faits pour sortir de l'heureuse ignorance o la sagesse ternelle nous avait placs. La seconde partie est un essai d'explication de cette malfaisance des sciences et des arts. L'origine des sciences est impure. L'astronomie est ne de la superstition (comment? il ne le dit pas); l'loquence, de l'ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge; la gomtrie, de l'avarice (allusion un passage d'Hrodote); la physique, d'une vaine curiosit; toutes, et la morale mme, de l'orgueil humain. (Ainsi parle cet homme modeste.) Bref les sciences et les arts doivent leur naissance nos vices. --Mais alors ce ne sont donc pas nos vices qui doivent naissance aux sciences et aux arts? --Si fait; car, leur tour, les sciences et les arts ont pour effets: la perte du temps, cause de leur inutilit; le luxe qui amollit. (Les peuples sans luxe ont t forts: ainsi la Perse de Cyrus, les Scythes, l'ancienne Rome, les Francs, les Saxons, les Suisses contre Charles le Tmraire, les Hollandais contre Philippe II.) Les sciences et les arts ont encore pour effets: la corruption du got par le dsir de plaire (ici, quelques remarques vraies), la diminution des vertus militaires, enfin la frivole et dangereuse ducation donne aux enfants (ici encore de bonnes rflexions). Les philosophes sont des charlatans. L'invention de l'imprimerie est une chose bien regrettable. Il finit par une contradiction. Car il exalte tout de mme Bacon, Descartes, Newton. Il distingue les faux savants ou philosophes et les vrais, et souhaite que les vrais dirigent les tats: mais quoi les reconnatra-t-on? et qui les dsignera? Et puis, la science n'est donc pas toujours et ncessairement funeste? Ce premier discours est donc bien une dclamation pure, un morceau de rhtorique, et o clate dj une grande draison et quelque niaiserie. Aucune prcision. Rousseau parat supposer que le rtablissement des sciences et des arts (par la diffusion des dbris de l'ancienne Grce aprs la prise de Constantinople), s'est opr tout d'un coup et a instantanment corrompu les moeurs, et il ne se demande mme pas ce qu'taient les moeurs auparavant. Il ne pense pas distinguer entre les sciences et les arts, dont il semble pourtant que l'influence corruptrice ne saurait tre tout fait la mme. Il ne s'avise pas non plus que la corruption par les sciences ou les arts ne peut gure tre que la corruption d'un petit nombre, d'autant que, par corruption, il parat surtout entendre les conventions, prjugs et mensonges mondains, le luxe, la mollesse, la frivolit et les artifices de la vie de salon, bref les vices ou travers du monde trs restreint o il vivait lui-mme. Il ne s'avise pas que dix-huit millions de paysans ou d'artisans de France chappaient presque totalement cette corruption-l, et que la petite bourgeoisie n'en tait que modrment atteinte; que d'ailleurs le mal et le bien s'entremlent si inextricablement dans les effets attribuables aux arts et aux sciences qu'il est en tout cas impossible de les dmler ou de dmontrer que le mal l'emporte.--Bref la thse de Rousseau n'est qu'un vague lieu-commun, trs fatigu dj cette poque, presque aussi fatigu que le lieu-commun de la thse contraire. Le lieu-commun de Rousseau (l'innocence de l'tat de nature oppose aux vices de la civilisation) tait dj un peu partout (dans les _Lettres Persanes_ par exemple, deuxime partie de l'_Histoire des Troglodytes_, ou dans Marivaux: L'_Ile des Esclaves_, l'_Ile de la Raison_), et ne tirait pas autrement consquence. (Aujourd'hui, que nous sommes quelques milliers d'auteurs, dont deux ou trois cents clbres, il est clair qu'un morceau comme le premier _Discours_ de Jean-Jacques passerait totalement inaperu.--La question, d'ailleurs, que Jean-Jacques y rsout si facilement ressemble ces questions banales, inutiles et insolubles que les reporters posent aux crivains, justement parce qu'elles prtent un bavardage indfini.) Mais, si le lieu-commun est banal, on pouvait l'illustrer de peintures prcises et assez probantes, car le temps y prtait; et peut-tre n'avait-on pas encore vu la haute socit aussi pervertie, sinon par les sciences et les arts, du moins par les raffinements de l'esprit et par une culture trop tourne vers le seul agrment. Ce que Rousseau omet de faire, Duclos le fait, exactement la mme poque, avec beaucoup de sagacit et quelque vigueur dans ses _Considrations sur les moeurs_ (1751). D'abord Duclos distingue Paris et la province et, dans Paris mme, il considre seulement quelques groupes. Et Duclos saisit et dfinit fort bien les vices ou dfauts caractristiques de cette socit restreinte: non pas tant encore le drglement des moeurs (dont je ne pense pas que Rousseau se crt exempt) que la vanit, la frivolit, l'abus de l'esprit, le persiflage (ce que nous appelons aujourd'hui la blague), la scheresse et la duret du coeur (ce que Gresset avait peint en 1745 dans _le Mchant_), le tout ml a des prtentions philosophiques. Rien, ou presque rien de tout cela dans le _Discours_ de Jean-Jacques qui, au surplus, n'est nullement un observateur. D'o vient donc que l'effet du _Discours sur les sciences et les arts_ ait t tel que Garat, dans son _Mmoire sur M. Suard_, ait pu crire: C'est ce moment mme qu'une voix qui n'tait pas jeune et qui tait pourtant tout fait inconnue, s'leva, non du fond des dserts et des forts, mais du sein mme de ces socits, de ces acadmies et de cette philosophie o tant de lumires faisaient natre et nourrissaient tant d'esprances... Et, au nom de la vrit, c'est une accusation qu'elle intente, devant le genre humain, contre les lettres, les arts, les sciences et la socit mme... Et ce n'est pas, comme on le dit, le scandale qui fut gnral, c'est l'admiration et _une sorte de terreur_ qui furent presque universelles. Comment expliquer cela ( supposer que Garat n'exagre point)? C'est qu'il y avait, dans ce premier livre de Rousseau, l'accent et le style. Il y avait l'accent de l'homme de lettres qui n'a pas russi, du malade qui n'est bien que dans la solitude, de l'homme timide qui a souvent souffert dans les belles compagnies; l'accent de l'ancien vagabond et du plbien rvolt; bref, l'accent d'un homme qui prend au srieux le lieu-commun auparavant inoffensif.--Au reste on peut dire que presque toute son oeuvre,--et c'est par l qu'elle a sduit la btise humaine,--est d'un homme de gnie qui a pris, pour la premire fois, d'antiques plaisanteries ou fantaisies au srieux. D'autre part, le morceau assez banal o vibrait cet accent-l devait tre lu, d'abord, justement par cette petite minorit de privilgis pour laquelle la thse de Rousseau se trouvait tre partiellement vraie. Et, en outre, il s'levait du premier coup contre quelques-unes des idoles les plus chres cette lite: la philosophie, la science, que l'on commenait adorer, et la foi au progrs. Cette gravit et cette vhmence de sermonnaire devaient la fois secouer et sduire des gens qui n'allaient plus gure au sermon... De l le scandale et l'espce de terreur dont parle Garat. (Tel, un peu, le succs des premiers crits vangliques de Tolsto dans les salons parisiens.) Et puis il y avait le style. Il n'a pas encore toutes les qualits que possdera plus tard le style de Jean-Jacques. Mais il est beau dans sa tension, il a le mouvement oratoire, la phrase fortement rythme. Il s'opposait, avec un air de nouveaut, au style court et fin qui tait alors le plus la mode.--J'ajoute qu'on y trouve dj les apostrophes, l'abus de certains mots comme vertu et nature, l'emphase et la fausse rudesse rpublicaine qui caractriseront si fcheusement, quarante ans plus tard, l'loquence des jacobins et des sans-culottes. C'est Jean-Jacques qui a fourni la Rvolution son vocabulaire. Comment, dans la tte du fade versificateur de l'_Engagement tmraire_, s'tait secrtement forme cette prose-l, si pleine, si suivie, si robuste, si grave? Repassons, si vous le voulez, l'histoire des lectures de l'autodidacte Rousseau (je ne parle que de ses lectures franaises). A six ans, il lisait avec son pre l'_Astre_ et les romans de La Calprende.--A sept ans, Ovide et Fontenelle, mais aussi Plutarque, La Bruyre, Molire et le _Discours sur l'Histoire universelle_.--De douze seize ans, tout un cabinet de lecture, au hasard.--Plus tard, et surtout aux Charmettes, en mme temps qu'il apprend le latin, il lit Le Sage, l'abb Prvost, les _Lettres philosophiques_ de Voltaire, mais aussi (avec Locke et Leibnitz) les ouvrages de Messieurs de Port-Royal, Descartes Malebranche, etc... En somme, peu de livres contemporains, mais peu prs tout le XVIIe sicle dvor dans la solitude, loin de Paris. C'est bien ce sicle que Rousseau doit sa formation littraire. Et c'est pour cela,--et aussi parce qu'il avait un don,--que, lorsqu'il se met crire en prose, il retrouve la phrase et le ton des crivains du XVIIe sicle. J'ai dit que son style avait un air de nouveaut: c'est pour cela. Il remonte plus haut que Marivaux, que Fontenelle, que Voltaire, mme que La Bruyre. Il renoue une tradition.--Et il est vrai qu'il y ajoute quelque chose, parce qu'il se sert d'une forme traditionnelle avec une me neuve. Donc, tel qu'il est, le _Discours_ de Rousseau, couronn par l'Acadmie de Dijon le 23 aot 1750, obtient du premier coup un succs inou. Des hommes considrables ou notables en publient des critiques: le roi Stanislas (aid d'un pre jsuite), le professeur Gautier, Bordes, acadmicien de Lyon, Lecat, acadmicien de Rouen, Formey, acadmicien de Berlin, sans compter Voltaire, d'Alembert, Frdric II, qui, l'occasion en disent leur mot. Rousseau rplique successivement Stanislas, Gautier et Bordes. Toutes ces rfutations et rpliques ne prouvent pas grand chose ni d'un ct ni de l'autre, la question tant pose en termes trop gnraux et d'ailleurs, je crois, insoluble. Mais, naturellement, dans cette polmique, Rousseau rtorque mieux qu'il n'est rtorqu, parce qu'il a plus de talent. Il ne remarque pas que ces lettres, dont il veut dmontrer la malfaisance, il leur doit pourtant d'tre vainqueurs contre elles-mmes. Et alors il arrive que les rpliques de Rousseau sont meilleures et plus intressantes que son _Discours_.--D'une part, oblig de mieux mditer son sujet, de le serrer davantage, il attnue habilement et sans trop en avoir l'air ce qu'il y avait tout de mme d'un peu gros dans la premire expression de son facile paradoxe, et il le rend par l plus acceptable. Ainsi, dans sa rponse au roi Stanislas, aprs avoir crit: Quoi! faut-il donc supprimer toutes les choses dont on abuse? Oui, sans doute, rpondrai-je sans balancer, toutes celles qui sont inutiles, toutes celles dont l'abus fait plus de mal que leur usage ne fait de bien; il ajoute aussitt: Arrtons-nous un instant sur cette dernire consquence, et gardons-nous d'en conclure qu'il faille aujourd'hui brler toutes les bibliothques et dtruire les universits et les acadmies. Nous ne ferions que replonger l'Europe dans la barbarie, et les moeurs n'y gagneraient rien. On respire, on se dit: Ah! bien, bien. D'autre part, tandis qu'il dfend et cherche faire accepter son ide, son ide le travaille, et d'elle-mme fructifie en lui. Son futur _Discours sur l'ingalit_ est dj presque contenu dans ses rponses Stanislas et Bordes.--Par exemple, dans sa rponse Stanislas: Ce n'est pas des sciences, me dit-on, c'est du sein des richesses que sont ns de tout temps la noblesse et le luxe. Je n'avais pas dit non plus que le luxe ft n des sciences, mais qu'ils taient ns ensemble et que l'un n'allait gure sans l'autre. Voici comment j'arrangeais cette gnalogie. _La premire source du mal est l'ingalit_: de l'ingalit sont venues les richesses... Des richesses sont ns le luxe et l'oisivet. Du luxe sont venus les beaux-arts, et de l'oisivet les sciences. Autre exemple. La croyance la bont naturelle de l'homme tait implique, mais non formule dans le _Discours_. C'est dans une note de la _Rponse Bordes_ que Rousseau dit pour la premire fois: Je pense que l'homme est naturellement bon. Troisimement, mesure qu'il essaye de prciser l'ide de son premier _Discours_, les sentiments dont cette ide n'est que le produit et l'expression deviennent en lui plus profonds et plus violents. Il prend l'offensive partout o il en trouve le joint. Le ton est plus frmissant dans les _Rponses_ et surtout dans les _Notes_ que dans le _Discours_ lui-mme. Voici une note de la _Rponse Bordes_: Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes et en fait prir cent mille dans nos campagnes. L'argent qui circule entre les mains des riches et des artisans pour fournir leurs superfluits est perdu pour la subsistance du laboureur, et celui-ci n'a point d'habit parce qu'il faut du galon aux autres. (A la vrit il n'explique pas comment.) Le gaspillage des matires qui servent la nourriture des hommes suffit seul pour rendre le luxe odieux l'humanit... Il faut des jus dans notre cuisine, voil pourquoi tant de malades manquent de bouillon. Il faut des liqueurs sur nos tables, voil pourquoi le paysan ne boit que de l'eau. Il faut de la poudre nos perruques, voil pourquoi tant de pauvres n'ont point de pain. Oh! mon Dieu, vous trouverez cela dans La Bruyre, et vous n'aurez pas besoin de le chercher longtemps dans Bossuet et dans Bourdaloue. Mais ici il y a, ce me semble, l'esprit et le ton rvolutionnaire, il y a, malgr la tenue du style, ce que j'appellerai le coup de gueule; il y a le terrible raccourci sophistique: Voil pourquoi... Ce morceau-l dut secouer dlicieusement pas mal de petites femmes de la noblesse, et pareillement de la finance. Enfin, le premier _Discours_ de Rousseau s'empare de Rousseau lui-mme. Par un phnomne connu d'autosuggestion, Jean-Jacques se faonne d'aprs son livre. Il veut ressembler l'ide que ce livre donne de lui. Il veut en raliser l'pigraphe: _Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis_. Il entreprend sa rforme morale. Il ne faut oublier ni son origine et son vieux fond protestant, ni sa priode de pratique catholique et le temps o il composait des prires pour madame de Warens. Je crois qu'il n'avait jamais cess d'tre proccup de vie morale. Plusieurs fois il avait eu des vellits de rforme, et fait des efforts et des tentatives dans ce sens. Par exemple, aprs son aventure avec madame de Larnage (l'unique aventure agrable de sa vie), il avait promis d'aller rejoindre cette dame chez elle Saint-Andiol. Le moment venu, il hsite, et il nous en apprend les raisons. Il s'tait donn madame de Larnage pour un Anglais, et il craint d'tre dmasqu. Puis, il sait que madame de Larnage a une fille de quinze ans, et il craint d'avance d'en tomber amoureux, de la sduire, et de mettre la dissension, le dshonneur et l'enfer dans la maison. (Raison plaisante: le pauvre Jean-Jacques n'tait pas en amour un tel foudre de guerre.)--Enfin, dit-il: A cela se mlaient des rflexions relatives ma situation, mon devoir, cette maman si bonne[6], si gnreuse, qui, dj charge de dettes, l'tait encore de mes folles dpenses, qui s'puisait pour moi et que je trompais si indignement. Ce reproche devint si vif qu'il l'emporta la fin. En approchant de Saint-Esprit, je pris la rsolution de brler l'tape du bourg Saint-Andiol et de passer tout droit. Je l'excutai courageusement, avec quelques soupirs, je l'avoue, mais aussi avec cette satisfaction intrieure... de me dire: Je mrite ma propre estime, je sais prfrer mon devoir mon plaisir. [Note 6: Madame de Warens.] Allons, la petite Larnage l'a chapp belle!--Et l-dessus Jean-Jacques se met mditer, jure de rgler dsormais sa conduite sur les lois de la vertu... et de n'couter plus d'autre amour que celui de ses devoirs. En effet (car les actes vertueux s'enchanent comme les autres) lorsque, de retour Chambry, il trouve sa place occupe par le perruquier Wintzenried et que madame de Warens lui assure que tous ses droits demeurent les mmes et qu'en les partageant avec un autre il n'en sera pas priv pour cela, Jean-Jacques, qui avait accept le jardinier, n'accepte pas le coiffeur. Il se prcipite aux pieds de madame de Warens, il embrasse ses genoux en versant des torrents de larmes et lui tient ce discours tonnant: Non, maman, je vous aime trop pour vous avilir; votre possession m'est trop chre pour la partager. Beau mouvement, que madame de Warens ne lui pardonna jamais. Oh! Jean-Jacques en avait eu plus d'un, de ces beaux mouvements. Mais, jusque-l, cela avait peu de suite. Cette fois, aprs le _Discours sur les sciences et les arts_, c'est tout fait srieux. Il veut dcidment tre un autre homme, et pour toute sa vie. Il nous explique cela au livre VIII des _Confessions_, mais mieux encore dans la _Troisime Rverie_, o il idalise dcidment son pass et se voit tel qu'il aurait voulu tre.--Il est dtermin, non seulement par les belles phrases de son propre _Discours_, mais par son pass religieux qui lui remonte au coeur: N dans une famille o rgnaient les moeurs et la pit, lev ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j'avais reu ds ma plus tendre enfance des principes, des maximes, d'autres diraient des prjugs qui ne m'ont jamais tout fait abandonn. Enfant encore et livr moi-mme..., forc par la ncessit, je me fis catholique, mais je demeurai toujours chrtien (pigramme suggre par son rsidu protestant) et bientt, gagn par l'habitude, _mon coeur s'attacha sincrement ma nouvelle religion_... Les instructions, les exemples de madame de Warens m'affermirent dans cet attachement. La solitude champtre o j'ai pass la fleur de ma jeunesse, l'tude des bons livres... _me rendirent dvot presque la manire de Fnlon_. Et, plus loin, pour signifier sa rforme, il emploie des expressions solennelles, presque toutes d'un caractre religieux: Tout contribuait dtacher mes affections de ce monde... Je quittai le monde et ses pompes... Une grande rvolution venait de se faire en moi, un autre monde moral se dvoilait mes yeux... C'est de cette poque que je puis dater mon entier renoncement au monde... Et, de loin, il le croit. En ralit, sa rforme fut, d'abord, surtout extrieure. Et on ne saura jamais, et sans doute lui-mme n'a jamais su pour quelle part y entrait le dsir de se distinguer et le dsir d'tre meilleur. Il faut dire que c'est au sortir d'une grave maladie (mais chez lui on ne les compte plus) qu'il forme le dessein d'accorder sa vie avec ses maximes sans s'embarrasser aucunement du jugement des hommes,--dessein le plus grand peut-tre, dit-il, ou du moins le plus utile la vertu que mortel ait jamais conu. D'abord il renonce la politesse. Mais il a la franchise de nous en donner cette raison: Ma sotte et maussade timidit que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux biensances, je pris, pour m'enhardir, le parti de les fouler aux pieds. Je me fis caustique et cynique par honte; j'affectai de mpriser la politesse que je ne savais pas pratiquer. Il y arrive peu prs, mais non entirement. Madame d'pinay dit de lui dans ses _Mmoires_: Il est complimenteur sans tre poli. Combinaison btarde. Le contraire serait plus digne d'un sage. Il rforme son costume: Je quittai, dit-il, la dorure et les bas blancs; je pris une perruque ronde; je posai l'pe; je vendis ma montre en me disant avec une joie incroyable: Je n'aurai plus besoin de savoir l'heure qu'il est. Il ne veut plus de cadeaux et devient trs ombrageux sur ce point. Cela ira, comme on le voit cinquante fois dans sa correspondance, jusqu' la susceptibilit la plus maladive. Il est vrai que Thrse continuera en recevoir, mais l'insu de Jean-Jacques. Il quitte l'excellente place de caissier qu'il avait chez le fermier-gnral Francueil, moiti (car il explique loyalement les deux motifs) parce que l'emploi tait trop assujettissant et ne lui donnait que du dgot, moiti parce que ses principes ne se pouvaient plus accorder avec un tat qui s'y rapportait si peu. Et, pour gagner sa vie, il s'tablit copiste de musique ( dix sous la page, un peu plus que le tarif ordinaire).--Et il n'a pas fait ce mtier en passant, durant une seule saison, le temps d'tonner ses contemporains. Il a vcu en partie de ce mtier-l pendant des annes et, semble-t-il, le reste de sa vie, l'exception des annes passes en Suisse, en Angleterre et en Dauphin. Et le plaisir d'tonner est bien vident: mais, trs rellement aussi, cette occupation, qui d'ailleurs ne l'assujettit point, est conforme son got. Il est paresseux et calligraphe. Remarquez que les potes ont presque tous de magnifiques critures et s'y complaisent. Les manuscrits de Racine, de Hugo, de Leconte de Lisle, de Hrdia sont admirables. De mme ceux de Rousseau. Il faisait lui-mme, pour ses amies, des copies calligraphies de ses ouvrages. Il a copi deux fois--pour madame d'pinay, pour madame de Luxembourg,--les douze cents pages de la _Nouvelle Hlose_; il a copi au moins trois fois, les cinq cent quarante pages de ses _Dialogues_. Cet ancien apprenti graveur aimait tracer de beaux caractres, surtout quand ces beaux caractres formaient des phrases dont il tait l'auteur. Mais on peut prendre plaisir aussi dessiner de belles notes, avec de belles clefs, de belles accolades, de belles croches, de beaux dizes... Le jeune Marseillais Eymar s'merveillera, en 1774, sur la perfection des copies musicales de Rousseau. Cette espce de conversion de Jean-Jacques n'avait videmment pas grand rapport avec celle de Pascal ou de Ranc. Aussi jamais rforme morale n'eut un tel succs mondain. Rousseau huron, Rousseau impoli, Rousseau sans pe et sans montre, et surtout Rousseau copiste de musique mit en l'air tout le Paris-lgant de ce temps-l. Toutes les belles dames voulurent de la musique copie de sa main.--Si Tolsto s'tablissait cordonnier Paris, toutes nos belles socialistes iraient lui commander des bottines. Rousseau jouit profondment de cette curiosit suscite par sa conversion. Ma chambre, dit-il, ne dsemplissait pas de gens qui, sous divers prtextes, venaient s'emparer de mon temps... Je ne pouvais refuser tout le monde... Bientt il aurait fallu me montrer comme Polichinelle, tant par personne. Or, au moment mme o il obtient ce succs de vertu, nous sommes bien forcs de croire (car ces choses se passent en 1750 et 1751) qu'il venait de mettre ou qu'il allait mettre aux Enfants-Trouvs son troisime ou quatrime enfant. C'est que sa rforme n'est point intrieure, ou du moins ne l'est pas encore. En dpit de son got pour la solitude matrielle, il n'est proccup que de l'impression qu'il fera sur les autres. Il dit qu'il secoue le joug de l'opinion, qu'il la brave: mais la braver de cet air, c'est toujours songer elle. Une rforme morale aussi peu discrte, aussi peu silencieuse, est bien suspecte.--Au moment o il tche de descendre en lui-mme, l'opration est fausse par ce fait que, s'il s'examine, c'est pour se confesser non un seul, ni un homme revtu d'un caractre sacr, mais tout le monde, et qu'il est moins attentif recueillir le fruit moral de son examen qu' saisir les effets publics de sa confession. A cause de cela, et parce que, tandis qu'un de ses yeux est tourn en dedans, l'autre louche vers l'extrieur, on peut dire que ce solitaire qui s'est tant racont ne s'est peut-tre pas trs bien connu et s'est presque constamment illusionn sur son propre compte. S'aimer l'excs empche de se connatre, et rciproquement. A peine a-t-il rsolu d'tre meilleur qu'il se croit dj meilleur. Le grand ennemi des sciences et des lettres, des arts et du luxe est plus que jamais rpandu dans le monde du luxe, des lettres, des sciences et des arts. Il grogne d'tre envahi, mais il se laisse envahir. Il continue faire de la littrature et de la musique. Il fait jouer _Narcisse_ (sans succs) la Comdie-Franaise en 1752. Vers le mme temps, il compose le _Devin du Village_. Et la contradiction est si flagrante entre ses maximes et ses occupations que lui-mme s'en aperoit et qu'il crit, pour s'en justifier, la curieuse prface de _Narcisse_, imprime en 1753. Il y reprend d'abord sa thse. Il affirme que le got des lettres ne peut natre que de deux mauvaises sources, savoir l'oisivet et le dsir de se distinguer (dsir dont apparemment il tait lui-mme exempt). Quant la science, elle n'est pas faite pour l'homme en gnral, il s'gare sans cesse sa recherche. La philosophie est destructrice des usages et des coutumes... Ici, lui chappe cette magnifique affirmation traditionnaliste: Le moindre changement dans les coutumes, ft-il mme avantageux quelques gards, tourne toujours au prjudice des moeurs; car les _coutumes sont la morale du peuple_; et ds qu'il cesse de les respecter, il n'a plus de rgle que ses passions ni de frein que les lois, qui peuvent quelquefois contenir les mchants, mais jamais les rendre bons. Enfin, la philosophie rend l'homme orgueilleux et dur: ... La famille, la patrie deviennent pour lui des mots vides de sens: il n'est ni parent, ni citoyen, ni homme: il est philosophe. Ainsi, de la partie saine de l'me de Rousseau, de son vieux fond hrditaire jaillissent parfois de belles lueurs. Mais, ajoute-t-il, quand un peuple a t corrompu un certain point par les sciences et les arts, mieux vaut encore les garder... Car les sciences et les arts, aprs avoir fait clore les vices, sont ncessaires pour les empcher de se tourner en crimes; elles dtruisent la vertu, mais elles en laissent le simulacre public qui est toujours une belle chose; elles introduisent la place la politesse et les biensances; et la crainte de paratre mchant elles substituent celle de paratre ridicule. Et plus loin: Il ne s'agit plus de porter les peuples bien faire, il faut seulement les distraire de faire le mal; il faut les occuper des niaiseries pour les dtourner des mauvaises actions. Et enfin: Il est trs essentiel de se servir aujourd'hui des sciences et des lettres comme d'une mdecine au mal qu'elles ont caus, ou comme de ces animaux qu'il faut craser sur la morsure. Allons! on peut s'entendre. Et Jean-Jacques peut, en toute sret de conscience, continuer faire de petites comdies et de petits opras. _Narcisse ou l'amoureux de soi-mme_ est un marivaudage insignifiant.--Le _Devin du Village_, beaucoup meilleur, et surtout par la musique,--o l'on voit un vieux paysan, qui passe pour sorcier, enseigner Colette le moyen de reprendre Colin en excitant sa jalousie,--est une paysannerie enrubanne laquelle ressembleront beaucoup les petits opras comiques de Favart. On ne conoit pas bien, la vrit, en quoi ce joli spectacle, la fois trs factice et assez voluptueux, avec sa musique tendre et ses danses de villageoises de thtre, peut remdier aux maux affreux causs par la science et les arts. Mais il est certain que le succs du _Devin_ a t une des grandes joies de Rousseau. Le _Devin_ fut jou d'abord en 1752, Fontainebleau, devant la cour. Les huit ou dix pages des _Confessions_ o notre sauvage nous raconte cette reprsentation respirent chaque ligne l'ivresse vaniteuse d'un auteur fieff. Il avait gard son costume d'ermite, et avait sa barbe et sa perruque ronde assez mal peigne, dit-il; le roi, la reine, la famille royale, tous les plus grands seigneurs et les plus grandes dames le regardaient comme un animal curieux: quel bonheur! ...Je me livrais pleinement, dit-il, au plaisir de savourer ma gloire... Ceux qui ont vu cette reprsentation doivent s'en souvenir, car l'effet en fut unique. Et voici le revers,--lamentable, hlas!--Le duc d'Aumont lui fait dire de se trouver au chteau le lendemain, et qu'il le prsenterait au roi, et qu'il s'agissait d'une pension, et que le roi voulait l'annoncer lui-mme l'auteur. Et maintenant coutez: Croira-t-on que la nuit qui suivit une aussi brillante journe fut une nuit d'angoisse et de perplexit pour moi! Ma premire ide, aprs celle de cette reprsentation, se porta sur un frquent besoin de sortir, qui m'avait fait beaucoup souffrir le soir mme au spectacle et qui pouvait me tourmenter le lendemain, quand je serais dans la galerie ou dans les appartements du roi, parmi tous ces grands, attendant le passage de Sa Majest. Cette infirmit tait la _principale cause_ qui me tenait cart des cercles et qui _m'empchait d'aller m'enfermer chez des femmes_. L'ide seule de l'tat o ce besoin pouvait me mettre tait capable de me le donner au point de m'en trouver mal, moins d'un esclandre auquel j'aurais prfr la mort. Puis, il craint d'tre gauche, de manquer de prsence d'esprit, de laisser chapper quelque balourdise. Je voulais, dit-il, _sans quitter l'air et le ton svre que j'avais pris_, me montrer sensible l'honneur que me faisait un si grand monarque. Il fallait envelopper quelque grande et utile vrit dans une louange belle et mrite. Et Jean-Jacques a peur de rater son affaire.--Enfin, il se souvient, propos, de ses principes. S'il accepte cette pension, adieu la vrit, la libert, le courage. Comment oser dsormais parler d'indpendance et de dsintressement? Bref, il se drobe. Et nous ne saurons jamais, et lui-mme probablement n'a jamais su si c'est par fiert rpublicaine qu'il a refus l'audience et la pension, ou par crainte d'avoir besoin de sortir pendant l'audience. Quelques mois aprs, le _Devin_ est jou Paris. Rousseau eut cent louis du roi, cinquante louis de madame de Pompadour, cinquante louis de l'Opra, cinq cents francs du libraire Pissot, d'autres profits encore.--Peut-tre ce succs et-il dcidment dtourn Jean-Jacques vers le thtre et la musique. Peut-tre ft-il devenu une sorte de Grtry ou de Gossec. Peut-tre se ft-il rsign remdier toute sa vie la malfaisance des arts en faisant des comdies et des opras. Tout le poussait de ce ct, son got et son intrt. Il et d'ailleurs gard le bnfice de ses singularits extrieures: sa perruque ronde, sa barbe et ses boutades eussent contribu ses succs de joueur de flte... Mais l'Acadmie de Dijon le guettait. L'Acadmie de Dijon le relance, en posant cette question dans le _Mercure_ de novembre 1753:--_Quelle est l'origine de l'ingalit parmi les hommes? Et si elle est approuve par la loi naturelle?_ videmment l'Acadmie de Dijon, fire de son laurat et du bruit qu'il faisait, posait cette question pour Jean-Jacques. Au surplus les lments de sa rponse prvue sont dj pars dans ses rpliques Stanislas et Bordes. Jean-Jacques rpondra. Il ne peut pas ne pas rpondre. C'est fini, il est prisonnier de son rle. L'Acadmie de Dijon tait compose, j'imagine, de fort braves gens, et trs conservateurs, encore que touchs, peut-tre, de l'esprit du temps; de riches bourgeois, de magistrats, d'anciens officiers, de vertueux ecclsiastiques[7]. Et ce sont ces braves gens qui, ressaisissant Jean-Jacques, le contraignent, pour ainsi dire, crire le plus outr et le plus rvolutionnaire de ses ouvrages et le plus gros, avec le _Contrat Social_, de consquences lointaines et funestes!... A moins qu'il n'y ait eu, dans cette benote Acadmie de Dijon, quelque homme particulirement pervers, et que nous ne connatrons jamais. [Note 7: Buffon et Piron taient membres de cette Acadmie, mais n'assistaient presque jamais aux sances.] QUATRIME CONFRENCE LE DISCOURS SUR L'INGALITÉ» ROUSSEAU L'ERMITAGE. La question de l'Acadmie de Dijon tait celle-ci: _Quelle est l'origine de l'ingalit parmi les hommes? Et si elle est autorise par la loi naturelle_? La rponse de Rousseau, dans ce qui se rapporte directement la question de l'Acadmie, est celle-ci:--1 L'origine de l'ingalit, c'est la proprit, tablie et maintenue par la vie sociale.--2 L'ingalit est rprouve par la loi naturelle, car les hommes, l'tat de nature, sont gaux, isols et bons: c'est la socit qui les a corrompus. Mais le _Discours_ de Rousseau est simplement intitul: _Discours sur l'origine et les fondements de l'ingalit parmi les hommes_.--Ce titre mme indique qu'il ne rpond pas mthodiquement aux deux questions de l'Acadmie de Dijon. Il ne rpond pas par des dfinitions ni par des raisonnements, mais par des affirmations, des descriptions, et des tableaux. Il rpond en faisant, sa faon, l'histoire de l'humanit depuis les premiers ges, un peu comme Lucrce au Livre V de son pome, ou comme Buffon dans la _Septime poque de la Nature_, mais avec plus de dveloppement et dans un autre esprit. Son _Discours_ est, en somme, un pome, c'est le roman de l'humanit innocente, puis pervertie. Commenons, dit Rousseau, par _carter tous les faits_ (comme c'est rassurant!), car ils ne touchent point la question. _Il ne faut pas prendre_ les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet _pour des vrits historiques_ ( la bonne heure), mais seulement pour des raisonnements hypothtiques et conditionnels, plus propres clairer la nature des choses qu' en montrer la vritable origine, et semblables ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde. Nous voil prvenus. Il raconte ce qu'il suppose, et l'on peut bien dire ce qu'il rve. Je disais bien:--Lisons son _Discours_ comme un roman.--Il continue: homme, voici ton histoire, telle que _j'ai cru_ la lire, non dans les livres de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la _nature_ qui ne ment jamais. C'est merveille; mais qu'est-ce que la nature?--Je puis vous dire ds maintenant que je ne crois pas que Jean-Jacques ait donn nulle part une dfinition prcise, scientifique, de ce mot mystrieux dont il a us si frntiquement. Il poursuit: Il y a un ge auquel l'homme individuel voudrait s'arrter: tu chercheras l'ge auquel tu dsirerais que ton espce se ft arrte! Cherchons-le donc.--Rousseau entre alors dans sa premire partie: l'histoire de l'humanit primitive, jusqu' l'tablissement de la proprit. En considrant, dit-il, l'homme tel qu'il _a d_ sortir des mains de la Nature..., je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais, tout prendre, organis le plus avantageusement de tous; je le vois se rassasier sous un chne, se dsaltrant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du mme arbre qui lui a fourni son repas; et voil ses besoins satisfaits. Il nous le montre ensuite: Imitant l'industrie des animaux... _s'levant_ (le mot y est) jusqu' l'instinct des btes... runissant en lui les instincts propres chaque espce animale... se nourrissant galement de la plupart des aliments divers que les autres animaux se partagent, et trouvant par consquent sa subsistance plus aisment que ne peut le faire aucun d'eux. Ces premiers hommes sont ncessairement et hrditairement robustes. Sur ce point dj, ils ne peuvent que dgnrer: Le corps de l'homme sauvage, tant le seul instrument qu'il connaisse, il l'emploie divers usages, dont, par le dfaut d'exercice, les ntres sont incapables; et _c'est notre industrie qui nous te la force et l'agilit que la ncessit l'oblige d'acqurir_. S'il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si fortes branches? S'il avait eu une fronde, lancerait-il de la main une pierre avec tant de roideur? S'il avait eu une chelle, grimperait-il si lgrement sur un arbre? S'il avait un cheval, serait-il si vite la course? Donc (et je ne force point la pense de Rousseau, et je n'en tire que la consquence la plus proche), hache, fronde, chelle, domestication du cheval, autant d'inventions tout fait regrettables. L'homme naturel ne peut pas faire un seul progrs sans dchoir. Il plat ensuite Rousseau d'affirmer que l'homme l'tat sauvage n'a pour ainsi dire pas de maladies ni d'infirmits, et que la mort lui vient presque toujours par la vieillesse. (Lucrce n'est pas de cet avis. Il dit que les premiers hommes ne mouraient pas beaucoup plus que les civiliss, _non nimio plus_. Donc, ils mouraient au moins autant.) Jean-Jacques poursuit: La plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et nous les aurions presque tous vits en conservant la manire de vivre simple, uniforme et _solitaire_ qui nous tait prescrite par la _nature_. Solitaire, car il nous explique ailleurs que l'homme de la nature ne s'embarrasse pas d'une femelle demeure, et que, lorsque ses petits peuvent trouver eux-mmes leur nourriture, il les laisse aller de leur ct.--Rousseau reprend et redouble: Si la nature nous a destins tre sains, j'ose presque assurer que _l'tat de rflexion est un tat contre nature et que l'homme qui mdite est un animal dprav_. Voil une phrase qu'il a d crire avec dlices, pour ennuyer les philosophes et pour tonner les belles dames. Elle n'est d'ailleurs qu'impertinente et n'a pas grand sens, si, d'une part, on ne voit pas en quoi la rflexion et ce qui en dcoule empche ncessairement l'homme d'tre en sant; si, d'autre part, l'homme ne peut pas plus s'empcher de rflchir que de manger et de boire, et si l'exercice de son esprit lui est apparemment aussi naturel que l'exercice de ses membres.--Mais Jean-Jacques est lanc: il va, il va! Il affirme que toute invention est au moins inutile: Il est clair, que le premier qui se fit des habits ou un logement se donna en cela des choses peu ncessaires, puisqu'il s'en tait pass jusqu'alors, et qu'on ne voit pas pourquoi il n'et pu supporter, homme fait, un genre de vie qu'il supportait ds son enfance. Donc, l'immobilit intellectuelle serait le souverain bien.--Rousseau reconnat qu'une qualit _distingue_ l'homme de l'animal: la facult de se perfectionner. Mais, si elle distingue l'homme de l'animal, c'est donc qu'elle est naturelle l'homme, qu'elle est conforme la nature, donc respectable. Jean-Jacques ne se fait pas cette objection, et poursuit intrpidement: Il serait triste pour nous d'tre forcs de convenir que _cette facult distinctive et presque illimite est la source de tous les malheurs de l'homme_; que c'est elle qui le tire, force de temps, de cette condition originaire dans laquelle il coulait des jours tranquilles et innocents. (Qu'en sait-il?) Mais ce n'est pas tout, et il n'a pas encore puis son facile paradoxe. Il se demande comment l'homme a pu tant progresser. Il rpond:--Par la parole. Mais comment l'homme a-t-il invent la parole?--On ne sait pas. Il est presque impossible de s'en rendre compte. Rousseau crit ici, sur l'origine du langage, quelques pages que je trouve excellentes. Mais coutez sa conclusion: On voit du moins, au peu de soin qu'a pris la nature de rapprocher les hommes par des besoins mutuels et de leur faciliter l'usage de la parole, combien elle a peu prpar leur sociabilit et combien elle a peu mis du sien pour en tablir les liens. Autrement dit:--L'homme, en inventant le langage, a t contre le voeu de la nature; et la preuve, c'est que cette invention lui a donn un mal de tous les diables.--Ainsi, aprs avoir regrett, dans le premier _Discours_ l'invention de l'imprimerie, Rousseau dplore ici l'invention du langage. Ce point rgl, il affirme de nouveau que les hommes l'tat sauvage taient heureux.--N'ayant d'ailleurs entre eux aucune sorte de relations morales ni de devoirs communs, ils ne pouvaient tre ni bons ni mchants et n'avaient ni vices ni vertus. Ils n'avaient que la piti, sentiment naturel. (L'avaient-ils tous? Qu'est-ce qu'il en sait? Et, s'ils ne l'avaient pas tous, il y avait donc dj des bons et des mchants.) Mais, rendons-lui la parole: C'est la piti qui, dans l'tat de nature, tient lieu de lois, de moeurs et de vertu, avec cet avantage que _nul n'est tent de dsobir_ sa douce voix. (Vraiment?) C'est elle qui dtourne tout sauvage robuste d'enlever un faible enfant ou un vieillard infirme sa subsistance acquise avec peine, si lui-mme espre trouver la sienne ailleurs. (Et s'il ne l'espre pas?) Mais les souffrances, les violences et les dsordres de l'amour?--C'est bien simple: les premiers hommes en taient exempts. Ce sont la socit, la civilisation et les lois qui ont cr ces dsordres... N'ayant pas d'ide de la beaut, le sauvage ne choisit pas: Il coute uniquement le temprament qu'il a reu de la nature, et _non le got qu'il n'a pu acqurir_, et toute femme est bonne pour lui... Chacun attend paisiblement l'impulsion de la nature et s'y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur, et, le besoin satisfait, tout le dsir est teint. Rousseau affirme ensuite que l'ingalit est beaucoup moindre dans l'tat de nature o les hommes vivent _pars_ et n'ont qu'un minimum de besoins, et il conclut ainsi sa premire partie: Aprs avoir montr que l'ingalit est peine sensible dans l'tat de nature, et que son influence y est presque nulle, il me reste montrer son origine et ses progrs... et considrer les diffrents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en dtriorant l'espce, et rendre un tre mchant en le rendant sociable. Et il ajoute (ce qui n'est point inutile) que ce ne sont d'ailleurs que des conjectures. La deuxime partie est une large esquisse de l'histoire politique de l'humanit. Elle commence par ce passage effet: Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci est moi, et trouva des gens assez aveugles pour le croire, fut le vrai fondateur de la socit civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misres et d'horreurs n'et point pargns au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le foss, et cri ses semblables: Gardez-vous d'couter cet imposteur! etc. Aprs ce coup de tam-tam, il revient en arrire, reprend l'histoire humaine o il l'avait laisse, et poursuit la lamentable numration des odieux progrs de l'humanit. Car chaque progrs amne sa misre: Les hommes, jouissant d'un plus grand loisir, l'employrent se procurer plusieurs sortes de commodits... _Mais_ ensuite on tait malheureux de les perdre sans tre heureux de les possder. ...Les hommes connaissent la prfrence dans l'amour. _Mais_ la jalousie s'veille avec l'amour, et la plus douce des passions reoit des sacrifices de sang humain. ...On s'accoutume s'assembler... Chacun commence regarder les autres et vouloir tre regard soi-mme, et l'estime publique a son prix... _Mais_ ensuite, chacun punissant le mpris qu'on lui avait tmoign, les vengeances devinrent terribles et les hommes sanguinaires et cruels. Et ainsi de suite.--(Rousseau tablit ici une distinction, sur laquelle il reviendra trs souvent, entre l'gosme de l'homme sauvage et solitaire, gosme utile et inoffensif, et l'amour-propre des hommes vivant en socit, et qui est funeste.) Cependant, Rousseau arrive l'tape du dveloppement humain o il aurait voulu que l'humanit se ft arrte. C'est aprs les commencements de l'agriculture et de la vie en tribu, et avant l'institution de la proprit individuelle. A vrai dire, on ne voit pas du tout pourquoi il juge que ce fut le meilleur moment de l'humanit, puisqu'il nous a dit auparavant que les prtendus progrs qui l'avaient amene l taient autant de dsastres... Quoi qu'il en soit, voyons son idal: Ainsi, quoique les hommes fussent devenus moins endurants et que la piti naturelle et dj subi quelque altration, cette priode de dveloppement des facults humaines, tenant un juste milieu entre l'indolence de l'tat primitif et la ptulante activit de notre amour-propre... dut tre l'poque la plus heureuse et la plus durable. Plus on y rflchit, plus on trouve que cet tat tait le moins sujet aux rvolutions, le meilleur l'homme, et qu'il n'a d en sortir que par quelque funeste hasard... L'_exemple des sauvages_, qu'on a presque toujours trouvs ce point, semble confirmer que le genre humain tait fait pour y rester toujours, que cet tat est la vritable jeunesse du monde, et que tous les progrs ultrieurs ont t, en apparence, autant de pas vers la perfection de l'individu, _et, en effet, vers la dcrpitude de l'espce_. Et Rousseau continue nous raconter ce qu'il lui plat.--De la culture des terres s'ensuit ncessairement leur partage, et, par consquent, la proprit.--De la proprit naissent les concurrences, les rivalits. Il y a bientt des riches et des pauvres. La lutte devient atroce.--Alors les riches et les habiles proposent d'tablir un gouvernement et des lois dans l'intrt de tous.--Alors naissent les cits et les tats.--Alors clatent les guerres nationales.--Alors les peuples choisissent des chefs pour dfendre leur indpendance.--Alors le chef devient tyran.--Dclamation sur la libert (que l'homme n'a jamais le droit d'aliner).--Dclamation contre le despotisme.--Cependant l'ingalit s'accrot et se multiplie, et avec elle tous les vices... Et voici la conclusion et le rsum de l'ouvrage; conclusion remarquable de lourdeur et, un moment, d'obscurit: Il suit de cet expos que l'ingalit, tant presque nulle dans l'tat de nature, tire sa force et son accroissement du dveloppement de nos facults et des progrs de l'esprit humain, et devient enfin stable et lgitime par l'tablissement de la proprit et des lois. Il suit encore que l'ingalit morale autorise par le seul droit positif est contraire au droit naturel toutes les fois qu'elle ne concourt pas en mme proportion avec l'ingalit physique, cela veut dire, je pense: toutes les fois qu'un individu puissant socialement se trouve tre faible d'esprit ou de corps; distinction qui dtermine suffisamment ce qu'on doit penser cet gard de la sorte d'ingalit qui rgne parmi les peuples polics, puisqu'il est manifestement _contre la loi de nature_, de quelque manire qu'on la dfinisse, qu'un enfant commande un vieillard, qu'un imbcile conduise un homme sage, et qu'une poigne de gens regorge de superfluits, tandis que la multitude affame manque du ncessaire. Sur quoi l'on pourrait dire:--L'hrdit, dont vous citez un inconvnient possible, et l'ingalit des biens peuvent tre contre la justice ou la raison, non contre la nature. Tantt vous opposez la nature la raison; tantt vous les identifiez. Alors on ne comprend plus. Le _Discours sur l'ingalit_ a cent dix bonnes pages. Je vous l'ai analys fidlement, et en me servant autant que possible des phrases mmes de Rousseau, que j'ai tronques quelquefois, mais seulement pour les abrger, jamais pour en altrer le sens. Et l-dessus je songe: --Voil donc un des ouvrages les plus fameux du XVIIIe sicle; celui qui a dfinitivement fond la gloire de Rousseau, et qui, quarante ans aprs, a peut-tre le plus agi (avec le _Contrat social_) sur la sensibilit et l'imagination des hommes. Quelle pauvret, pourtant, sous son apparente insolence! Toute la thse est fonde sur l'opposition de la nature, qui serait le bien, et de la socit, qui serait le mal: et l'auteur ne dfinit mme pas ce mot de nature. Dieu sait pourtant s'il a besoin d'tre dfini! Pour Buffon, la nature parat tre l'ensemble des forces dont se compose la vie de l'univers. Pour Diderot, la nature c'est l'athisme, c'est le contraire des institutions et des lois, et c'est, finalement, le plaisir. Pour Rousseau, il semble bien que la nature, ce soient les instincts et les sentiments avec lesquels l'homme vient au monde. Or, le dsir de durer, celui de ne pas souffrir, celui de vivre en socit, celui mme d'tendre son tre, de possder, de se distinguer et de dominer sont apparemment et ont t de tous temps parmi ces instincts. Mais, aux yeux de Rousseau, l'invention mme de la hache et de la fronde, celle de l'agriculture et de la navigation sont autant de dchances; le choix dans l'amour est une dchance; la formation de la famille est une dchance; la vie sociale est une dchance; la notion du bien et du mal est une dchance. Il nous accorde, il est vrai, que le meilleur moment de l'humanit, 'a t le commencement de la vie en tribu et de la civilisation agricole et patriarcale; mais, cette concession mme, ce qu'il a dit auparavant lui retire le droit de la faire; et son idal c'est, qu'il le veuille ou non (ou bien il a menti auparavant), une humanit compose de sauvages pars dans les forts, sans habits, sans armes, ni bons ni mchants, _solitaires_, _immuables_, et qui ne rflchissent point. Comme si cela tait intressant, et comme si cela valait mme la peine qu'il y et une humanit sur la terre! C'est cette stagnation dans une vie de demi-brutes qui serait contraire la nature! Et pourquoi, dit-il, la prfrer? Parce que, affirme-t-il, l'galit est mieux sauvegarde dans cet tat primitif. D'abord, il n'en sait rien: car l'ingalit des forces musculaires, en un temps o elle ne peut gure tre compense par l'intelligence, pourrait bien tre la plus dure de toutes. Comme si, d'ailleurs, l'galit,--et l'galit dans l'ignorance et dans l'abrutissement,--tait ncessairement le bien suprme, auquel tous les autres devraient tre sacrifis! A vrai dire, ce culte est bien trange dans un livre qui prtend dcouvrir et honorer les intentions de la nature, laquelle apparat si videmment mre et matresse d'ingalit tous les degrs de l'tre. Notez qu'il n'est gure possible que cette niaise adoration de l'galit soit sincre chez un homme qui sent sa supriorit intellectuelle et qui en jouit avec un orgueil dmesur.--A moins qu'il ne soit dans la disposition d'esprit de ce jeune socialiste qui, dans une runion politique, rpliquait un de mes amis: Mais ce que nous voulons, ce n'est pas que tout le monde soit heureux, c'est que tout le monde soit aussi malheureux que nous. Mais non, ce ne peut tre cela, puisque Rousseau, au contraire, ne s'intresse qu' notre bonheur. Tout simplement, c'est que son rle le tient. C'est qu'il lui faut tonner les marquises, les fermiers gnraux et les philosophes. C'est qu'il lui faut renchrir sur le _Discours des sciences et des arts_. Ah! le pauvre homme, comme il s'y applique! Ce n'est pas le paradoxe lger, si cher son temps. C'est le dfi la raison, tout cru, tout nu, et sans esprit, puisque Rousseau n'en a pas et qu'il est condamn au srieux dans l'absurde.--Mais on est vraiment tonn d'une pareille dbilit de pense, aprs les grands livres du XVIIe sicle et ceux mme de Montesquieu et de Buffon. Que ce livre ait eu un tel retentissement et une telle influence, voil une des plus fortes dmonstrations qu'on ait vues de la btise humaine. Mais on peut dire aussi: --Oui, le _Discours sur l'ingalit_ pourrait tre une chose assez plate, sans le style, l'accent, le frmissement intrieur. Les objections sans fin qu'on y peut faire paraissent naves et superflues parce qu'elles sont trop faciles,--si faciles qu'on rougit de les noncer si on a l'esprit un peu dlicat. Il faut prendre le livre autrement. Il faut le considrer comme une sorte de pome, comme une vision de _nabi_, de prophte en chambre, bien ordonne et crite en style didactique et tendu. L'intransigeance, l'intrpidit, l'insolence du paradoxe finit par avoir une espce de grandeur. Les idoles du temps, Science, Progrs, Philosophie, y sont mthodiquement souffletes. L'ouvrage, vu de loin, prend, avec un peu de bonne volont, des aspects de rcit biblique, de mythe religieux. Rousseau recule seulement l'poque de la Chute. L'tat de grce, c'est l'tat de nature; le pch originel, c'est la civilisation qui, engendrant l'ingalit, tue la fraternit. C'est la civilisation qui, pour notre malheur, a cueilli les fruits de l'arbre de la science. Croyez bien que Rousseau se divertit rver. Mais, au surplus, voyez comme, en ayant l'air de le bousculer et de le braver, il reste dans l'esprit du temps. tre ractionnaire au point d'aspirer un idal disparu depuis cinq ou six mille ans, c'est tre rvolutionnaire, puisqu'il faut, pour y retourner, dmolir ce qui nous en a loigns. Qu'il s'agisse de faire l'ge d'or, ou de le refaire, c'est la mme action, vers la mme chimre.--Aujourd'hui encore le rve rvolutionnaire,--l'galit des gamelles avec le moindre effort pour chacun,--n'est-il pas, comme celui de Jean-Jacques, un idal rgressif? D'ailleurs (et nous l'avons dj vu propos de son premier _Discours_), Jean-Jacques a bien soin,--dans sa correspondance, dans sa _Lettre d'Alembert_, mme dans le _Contrat social_ et, plus tard, dans le troisime _Dialogue_,--d'attnuer l'absurdit de son paradoxe. Dj, dans le _Discours sur l'ingalit_, en dpit des exigences de la logique, il se garde de nous offrir comme idal la vie solitaire de l'homme orang-outang: il s'arrte la vie pastorale, l'ge d'or des potes classiques. Au fond, sa pense est celle-ci (c'est Faguet qui la rsume avec une extrme clmence): Conviction que l'homme est, au moins, _trop_ social, qu'il faudrait au moins restreindre l'tat social son _minimum_, revenir, sinon la famille isole, du moins la tribu, au clan, la petite cit; qu'ainsi diminueraient la lourdeur de la tche, et l'intensit de l'effort, et l'normit des ingalits entre les hommes; qu'ainsi seraient attnus les besoins factices, gloire, luxe, vie mondaine, jouissances d'art, qu'ainsi l'homme serait ramen une demi-animalit intelligente encore, mais surtout saine, paisible, repose, affectueuse, qui est son tat de nature, en tout cas son tat de bonheur. Voil qui va bien. C'est ainsi qu'il nous arrive, vous, moi, d'tre excds de ce qu'il y a de factice dans nos moeurs, de penser que nous nous passerions facilement des derniers bienfaits de la science applique, puisque nous nous en passions avant; que l'humanit tourne probablement le dos son bonheur; que la civilisation industrielle est un mal, comme aussi ces amas dmesurs d'hommes qui forment les grandes villes et les grandes nations; qu'il serait bon de revenir la vie naturelle et rustique, etc. Mais ce ne sont l que des impressions sans consquence et vite effaces. Joignez qu'on ne sait pas bien o finit la nature et que les dveloppements mme de l'humanit que nous appelons artificiels sont encore naturels dans leur origine, aussi naturels que les sentiments primitifs d'o, au bout du compte, ils sont sortis. Seulement, si Rousseau s'tait content d'exhorter ses contemporains la simplicit des moeurs et de leur recommander la vie de la campagne ou des petites cits, cela n'aurait pas sembl bien original et n'aurait pas fait beaucoup de bruit. Sa pense aurait paru assez humble s'il ne l'avait pas follement outre. Et c'est pourquoi il a d'abord donn son coup de gong.--Mais il est tout de mme fcheux que les plus chauds amis de Rousseau soient obligs, dans leurs commentaires, de distinguer entre ce qu'il a dit (et qui est souvent inepte) et ce qu'il a probablement pens. Ils semblent faire ce raisonnement: La preuve que ce qu'il a dit n'est pas ce qu'il a voulu dire, c'est que ce qu'il a dit est par trop facile rfuter. Un esprit un peu fin ne le prend pas au mot; ce serait grossier.--Soit. Qu'on le prenne comme on voudra, et plus tard, hlas, des brutes le prendront au mot, (et non pour le rfuter), cette diffrence entre la pense et la parole, c'est du charlatanisme; et il n'est presque pas possible de lui donner un autre nom.--Et c'est, en effet, le nom que lui donnait la partie la plus sense de la socit d'alors, et notamment le groupe de madame du Deffand et des Choiseul. Mais il est clair que ce charlatanisme fut une des causes les plus dterminantes du succs de ce _Discours sur l'ingalit_.--En outre, ce _Discours_ est un des ouvrages de Rousseau o il y a le plus d'pret et d'amertume et o vibre le plus l'accent rvolutionnaire. Cela est beaucoup plus rare dans ses autres livres. D'o lui venait donc ce ton? Rousseau prend soin, dans les _Confessions_, de nous dire, trois ou quatre reprises, que c'est telle aventure de son enfance ou de sa jeunesse qui a veill en lui, pour toute sa vie, la haine de l'injustice. Mais je crois bien que ce sont l des rflexions aprs coup. Les traits qu'il cite: la fesse injuste donne par l'oncle Bernard, l'histoire du paysan qui, terrifi par le fisc, cache ses provisions, ses dmls avec M. de Montaigu, ce n'est peut-tre pas de quoi dterminer une vocation de rvolutionnaire. Il y a bien ses ressouvenirs de laquais, et l'aigreur que lui donnaient ses infirmits... Mais ce qui parat plus vrai, ou aussi vrai, c'est que cette pret lui a t souffle par Diderot, que cela amusait. Jean-Jacques nous le dit dans deux notes des _Confessions_: Je ne sais pas comment toutes mes confrences avec Diderot tendaient toujours me rendre satirique et mordant, plus que mon naturel ne me portait l'tre. Et encore: Diderot abusait de ma confiance pour donner mes crits ce _ton dur_ et cet _air noir_ qu'ils n'eurent plus quand il cessa de me diriger. Quoi qu'il en soit, ce qui dans le _Discours sur l'ingalit_ a probablement le plus secou le beau monde, et ce qui a le plus agi quarante ans plus tard, ce sont probablement des lieux-communs emphatiques ou violents comme ceux-ci (j'en indique seulement le dbut et comme la premire modulation): Sur la libert: Comme un coursier indompt hrisse ses crins, frappe la terre du pied et se dbat imptueusement la seule approche du mors, tandis qu'un cheval dress souffre patiemment la verge et l'peron, l'homme barbare ne plie point la tte au joug que l'homme civilis porte sans murmure, et il prfre la plus orageuse libert un assujettissement tranquille... Sur les riches: ...Je prouverais enfin que, si l'on voit une poigne de puissants et de riches au fate des grandeurs et de la fortune, tandis que la foule rampe dans l'obscurit et la misre, c'est que les premiers n'estiment les choses dont ils jouissent qu'autant que les autres en sont privs et que, sans changer d'tat, ils cesseraient d'tre heureux, si le peuple cessait d'tre misrable... Sur les tyrans: ...C'est du sein de ce dsordre et de ces rvolutions que le despotisme, levant par degrs sa tte hideuse, et dvorant tout ce qu'il aurait aperu de bon et de sain dans toutes les parties de l'tat, parviendrait enfin fouler aux pieds les lois et le peuple, et s'tablir sur les ruines de la rpublique... Et enfin il y a, partout rpandu dans ces pages d'o est absent l'esprit de finesse, ce culte stupide de l'galit que nous retrouverons dans le _Contrat social_, et qui porte en lui une grande force de propagande parce qu'il rpond moins au sentiment de la justice qu'aux instincts envieux.--En somme, on voit dj dans ce second _Discours_ (et mieux que dans le premier) que c'est bien Rousseau qui donnera le ton la Rvolution et qui approvisionnera les hommes de 93 de clichs et de lieux-communs, semeurs de haines aussi aveugles que ces lieux-communs sont brutaux et sommaires. Cette fois, l'Acadmie de Dijon ne couronna pas le discours de Rousseau. Si claire qu'elle ft, ce n'est pas ce discours qu'elle avait espr. * * * * * Les annes qui suivent sont, je pense, parmi les moins malheureuses de la vie de Jean-Jacques. Il jouit de se sentir si bon,--et clbre par-dessus le march. Il se souvient de sa petite patrie, de Genve, o l'on commence tre fier de lui. Il ddie le _Discours sur l'ingalit_ la Rpublique de Genve. Il n'avait plus la foi catholique, si jamais il l'avait eue intgralement. Jugeant qu'un homme doit croire en Dieu et, pour le reste, suivre la religion de sa patrie, il s'en va Genve pour y rentrer publiquement dans la religion protestante et y reprendre son titre de citoyen; et il a la joie de revenir en triomphateur dans cette ville d'o il s'tait chapp, vagabond de seize ans, vingt-six annes auparavant. En allant Genve, il avait pass par Chambry et revu madame de Warens: Je la revis. Dans quel tat, mon Dieu! Quel avilissement! Que lui restait-il de sa vertu premire?... Je lui ritrai vivement et vainement les instances que je lui avais faites plusieurs fois dans mes lettres de venir vivre paisiblement avec moi, qui voulais consacrer _mes jours et ceux de Thrse_ rendre les siens heureux. Quel charmant tableau! Et plus loin, il nous fait ce petit rcit, o il apparat que Thrse aussi tait une femme sensible: Durant mon sjour Genve, madame de Warens fit un voyage en Chablais et vint me voir Grange-Canal. Elle manquait d'argent pour achever son voyage; je n'avais pas sur moi ce qu'il fallait pour cela; je le lui envoyai une heure aprs par _Thrse_. Pauvre maman! Que je dise un trait de son coeur. Il ne lui restait pour dernier bijou qu'une petite bague; elle l'ta de son doigt pour la mettre celui de Thrse, qui la remit l'instant au sien en baisant cette _noble_ main _qu'elle arrosa de larmes_. Et je ne vous dirai pas si cela est touchant ou comique--attendu que je n'en sais rien. Mais nous retrouverons dans la _Nouvelle Histoire_ ce galvaudage des ides de morale et cette espce de scurit bate dans les situations quivoques. A Genve donc il est fort bien reu. Il se sent chez les siens. Il retrouve en lui-mme son premier fond protestant et rpublicain. Il revient trs content. C'est vers cette poque (1755) qu'il commence traiter Thrse comme une soeur; soit (car avec lui on ne sait jamais) parce que sa sant ne lui permettait plus de la traiter autrement, soit pour cette autre raison, fort honorable, qu'il nous donne: Je craignais la rcidive (c'est--dire de nouveaux enfants), et, n'en voulant pas courir le risque, j'aimai mieux me condamner l'abstinence. Il jouit de son hrosme, il jouit de ses singularits, il jouit de la beaut de son masque qu'il ne distingue plus lui-mme de son visage. Il vit dans un tat d'exaltation, d'enthousiasme moral, qui dura quatre ans au moins, dit-il d'abord, ou prs de six ans, dit-il la page suivante. coutez ce morceau magnifique: Jusque-l j'avais t bon: ds lors je devins vertueux ou du moins enivr de la vertu... (Oh! que ce n'est point la mme chose! et que l'ivresse et la vertu vont mal ensemble! Boileau, ce parfait Honnte homme, se dit seulement ami de la vertu, ce qui est dj bien joli.) Cette ivresse avait commenc dans ma tte, mais elle avait pass dans mon coeur. Le plus noble orgueil y germa sur les dbris de la vanit dracine. Je ne jouai rien, je devins en effet tel que je parus, et pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence dans toute sa force, rien de beau et de grand ne peut entrer dans un coeur d'homme dont je ne fusse capable _entre le ciel et moi_. Voil d'o naquit ma subite loquence, voil d'o se rpandit dans mes premiers livres ce feu vraiment cleste qui m'embrasait... J'tais vraiment transform; mes amis, mes connaissances ne me reconnaissaient plus. Je n'tais plus cet homme timide et plutt honteux que modeste, qui n'osait ni se prsenter, ni parler, qu'un mot badin dconcertait, qu'un regard de femme faisait rougir. Audacieux, fier, intrpide, je portais partout une assurance d'autant plus ferme qu'elle tait simple et rsidait dans mon me plus que dans mon maintien. Le mpris que _mes profondes mditations_ m'avaient inspir pour les moeurs, les maximes et les prjugs de mon sicle, me rendait insensible aux railleries de ceux qui les avaient, et j'crasais leurs petits bons mots avec mes sentences comme j'craserais un insecte entre mes doigts. Quel changement! _Tout Paris_ rptait les cres et mordants sarcasmes de ce mme homme qui, deux ans auparavant et dix ans aprs, n'a jamais su trouver la chose qu'il avait dire ni le mot qu'il devait employer. Tudieu! quel homme! Et que va-t-il faire, ce terrible auteur des deux _Discours_, ce contempteur les moeurs, des maximes et des prjugs de la civilisation, ce fanatique de vertu, de sincrit et d'indpendance, et enfin cet amant de la solitude et cet adorateur de la nature? Il pourrait vivre dans son austre petite patrie retrouve; il pourrait accepter la place de bibliothcaire que lui offrent ses vertueux concitoyens. Il serait bien l. L'ancien petit ami de la grosse Warens, l'amant de Thrse, oublieux de ses cinq infanticides probables, enseignerait la morale l'univers entier, du pied mme de la chaire de Calvin. Mais voil! Il serait trop loin de Paris et de ce beau monde qu'il mprise. Tout Paris ne pourrait plus rpter ses cres et mordants sarcasmes.--Au moins, s'il lui faut la fois le voisinage de la grande ville et la solitude, la banlieue de Paris cette poque est charmante et encore toute campagnarde. Il pourrait y louer une maisonnette et un jardin, dont il parait le loyer de ses propres deniers, et o il serait chez lui, et o il ne devrait rien personne. Ce serait le bon sens, ce serait la sagesse. Mais, parmi les grandes dames chez qui il continue de frquenter,--et qui pourtant pratiquent les maximes, talent les moeurs et mnent la vie qui lui sont le plus en horreur,--il y en a une, madame de la Live d'pinay, une petite femme noiraude, raisonneuse, esprit fort, crivailleuse et sensuelle, femme d'un de ces fermiers-gnraux dont le mtier mme devrait paratre particulirement infme l'auteur des deux _Discours_. Il va souvent chez elle, au chteau de la Chevrette, o il rencontre la plus brillante et frivole compagnie, et o il lui est arriv de jouer lui-mme un rle dans sa comdie de l'_Engagement tmraire_. Cette petite femme ardente est curieuse de Rousseau. Elle dit de lui, dans ses _Mmoires_, aprs leurs premires rencontres: Il est complimenteur sans tre poli ou au moins sans en avoir l'air (j'ai dj cit ce mot pntrant). Il parat ignorer les usages du monde; mais il est ais de voir qu'il a infiniment d'esprit. Il a le teint brun; et des yeux pleins de feu animent sa physionomie. Lorsqu'il a parl et qu'on le regarde, il parat joli; mais lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. (Il est vrai qu'elle le dteste au moment o elle crit ses _Mmoires_.) On dit qu'il est d'une mauvaise sant, et qu'il a des souffrances qu'il cache avec soin, par je ne sais quel principe de vanit; c'est apparemment ce qui lui donne, de temps en temps, l'air farouche... On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce n'est pas peu. Et plus loin: Vous n'imaginez pas combien j'ai trouv de douceur causer avec lui. Bref, madame d'pinay en tient un peu pour Jean-Jacques. C'est surtout, semble-t-il, curiosit et vanit. Elle veut avoir son grand homme. Elle l'appelle dj mon ours. Un jour qu'ils se promenaient tous deux, ils avaient pouss jusqu'au rservoir des eaux du Parc, qui touchait la fort de Montmorency, et o tait un joli potager, avec une petite loge fort dlabre, qu'on appelait l'Ermitage. Ah! madame, avait dit Rousseau, quelle habitation dlicieuse, voil un asile tout fait pour moi! Madame d'pinay n'avait pas relev le propos. Mais, quelque temps aprs, Jean-Jacques, refaisant avec elle la mme promenade, trouve, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque entirement neuve. Mon ours, voil votre asile; c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amiti qui vous l'offre.--Je ne crois pas, raconte Rousseau, avoir t de mes jours plus vivement, plus dlicieusement mu: je _mouillai de pleurs_ la main bienfaisante de mon amie. Madame d'pinay nous dit qu'il y avait cinq chambres (fort proprement meubles par elle), une cuisine, une cave, un potager d'un arpent, une source, et la fort pour jardin. Jean-Jacques ne payait pas de loyer. Il payait les gages du jardinier, mais avec l'argent que madame d'pinay lui remettait pour cela. Seulement, il dut plusieurs fois avancer l'argent. N'importe: le grand ennemi des ingalits sociales, l'homme qui se disait si jaloux de son indpendance restait, mme financirement, l'oblig et l'on peut bien dire le parasite d'une femme de traitant. D'autre part, le petit monde, le cercle de madame d'pinay offrait,--comme et dit Rousseau de tout autre cercle du mme genre,--le spectacle des plus mauvaises moeurs. M. d'pinay, toujours chez quelque fille d'Opra, avait, parat-il, communiqu sa femme une maladie que celle-ci avait transmise Francueil. Aprs avoir t la matresse de Francueil, elle allait tre celle de Grimm. Sa belle-soeur, madame d'Houdetot tait la matresse de Saint-Lambert. Sa cousine mademoiselle d'Ette tait la matresse de Valory, etc., etc... C'est dans l'intimit de ce monde, aussi lgant et cultiv que vicieux, qu'allait vivre le dnonciateur de l'influence corruptrice des sciences et des arts, l'homme qui se disait enivr de vertu; et l'homme enfin qui avait crit, vous vous en souvenez: Il faut de la poudre nos perruques, voil pourquoi tant de pauvres n'ont point de pain. Il s'installe l'Ermitage le 9 avril 1756, avec Thrse et la mre Levasseur, aprs s'tre beaucoup fait prier, assure-t-il. Mais enfin il s'installe. Pourquoi? Parce que, bien qu'orgueilleux, il est vaniteux aussi; parce qu'il est trangement faible; parce qu'il n'a jamais eu de volont; parce qu'il rve sa vie au lieu de la vivre; parce qu'il se rve lui-mme au lieu de se connatre, et parce qu'il a le don de ne pas voir les ralits comme elles sont. Donc, il s'installe l'Ermitage. Et il a grand tort. Il y eut mille ennuis (beaucoup par sa faute) et ce fut l que commena se dvelopper en lui, de faon inquitante, la folie de la perscution. Sur le sjour de vingt mois que fit Rousseau l'Ermitage, nous avons le livre IX des _Confessions_, les _Mmoires_ de madame d'pinay et les _Mmoires_ de Marmontel _passim_, notamment le dbut du livre VIII, o Marmontel est l'interprte de Diderot. Quand on a lu tout cela, on s'y embrouille un peu. J'ajoute que les _Mmoires_ de madame d'pinay sont romancs et suspects, et que Marmontel, quand il rapporte ce qu'il ne sait pas directement, m'inspire beaucoup de mfiance. Enfin, voici l'essentiel et, je crois, le vrai. Lorsque Rousseau tait arriv Paris, et ensuite son retour de Venise, il avait t trs bien accueilli par les hommes de lettres. Les encyclopdistes voyaient en lui une recrue; puis, le sachant malade, trs sensible, trs susceptible, ils taient assez disposs le mnager. Peut-tre s'amusaient-ils entre eux de ses bizarreries. Mais ils n'y mettaient, je crois, nulle malveillance. Voici une page de Marmontel qui semble bien donner l-dessus la note juste: Ce fut l[8] que je connus Diderot, Helvtius, Grimm, et Jean-Jacques Rousseau, avant qu'il se ft fait sauvage. Grimm nous donnait chez lui un dner toutes les semaines, et ce dner de garons rgnait une libert franche, mais c'tait un mets dont Rousseau ne gotait que fort sobrement... Il n'avait pas encore pris couleur, comme il a fait depuis, et n'annonait pas l'ambition de faire secte. Ou son orgueil n'tait pas n, ou il se cachait sous le dehors d'une politesse timide, quelquefois mme obsquieuse et tenant de l'humilit. Mais, dans sa rserve craintive, on voyait de la dfiance; son regard en dessous observait tout avec une ombrageuse attention. Il n'en tait pas moins amicalement accueilli: comme on lui connaissait un amour-propre inquiet, chatouilleux, facile blesser, il tait _choy, mnag avec la mme attention et la mme dlicatesse dont on aurait us l'gard d'une jolie femme_ bien capricieuse et bien vaine, qui l'on aurait voulu plaire. Il travaillait alors la musique du _Devin du Village_ et il nous chantait au clavecin les airs qu'il avait composs. Nous en tions charms. Nous ne l'tions pas moins de la manire ferme, anime et profonde dont son premier essai en loquence tait crit. Rien de plus sincre, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa personne et que notre estime pour ses talents. [Note 8: Chez d'Holbach, vers 1750.] (Cela doit tre vrai, on le sent. Nous avons vu cela. Il nous est arriv tous d'tre particulirement gentils pour un confrre de talent qui nous savions un sale caractre.) Telles taient encore, ce semble, les dispositions de ses amis, lorsque Jean-Jacques vint l'Ermitage. Rousseau dit que, tout de suite aprs le _Devin_ ils avaient t jaloux de lui parce qu'ils n'auraient pas su, eux, faire un opra-comique. Il dit aussi qu'ils lui en voulaient de sa rforme morale, qu'ils ne lui pardonnaient pas sa vertu. Cela est bien peu croyable. Sa clbrit subite a pu les ennuyer un moment; mais je crois qu'ils ne lui furent ennemis que plus tard, aprs qu'il les eut lasss par ses dfiances et ses noires humeurs, et surtout aprs qu'il se fut dclar nettement et solennellement contre le parti des philosophes. Mais, auparavant, ils pouvaient bien le taquiner quelquefois comme d'Holbach qui se divertissait le faire monter l'chelle parce que c'est seulement dans ces moments-l que Rousseau tait loquent: ils n'avaient point encore de mauvais sentiments pour lui. Je me figure qu'ils se disaient simplement:--Voil un homme bizarre, mais d'un beau talent. Sa tte va achever de se dtraquer l'hiver dans cette solitude. Et quelle compagnie pour lui que Thrse et sa mre! Si on pouvait le dtacher de Thrse, ou tout au moins le ramener Paris! Or, la mre Levasseur avait soixante-dix ans et tait impotente. Ils imaginrent de dire que c'tait conscience d'obliger cette vieille femme passer l'hiver dans un isolement complet, loin de tout secours. Ils pensaient sans doute que Thrse voudrait suivre sa mre et que Rousseau viendrait lui-mme Paris, dont le sjour serait meilleur pour son cerveau, et o il aurait d'autre socit que celle des deux gouverneuses. Mais ils s'y prirent mal. Ils eurent avec les deux femmes des confrences secrtes dont Jean-Jacques eut vent. Avec lui, Diderot se montra indiscret et despotique, son ordinaire. Jean-Jacques fut vivement bless. Ds lors, il croit un complot form par ses amis (Grimm, Diderot, d'Holbach) pour le rendre odieux. Plus tard il fera entrer tout l'univers dans ce complot. Il entendait vraiment trop peu la plaisanterie. Une fois,--toujours pour le dcider rentrer l'hiver Paris,--Diderot lui crit: Le Lettr[9] a d vous crire qu'il y avait sur le rempart vingt pauvres qui mouraient de faim et qui attendaient le liard que vous leur donniez. C'est un chantillon de notre petit babil. La plaisanterie tait amicale et gentille puisque c'tait une allusion aux habitudes aumnires de Jean-Jacques. Il l'accueillit de la faon la plus rogue et rpondit fort lourdement: Il y a ici un vieillard respectable qui, aprs avoir pass sa vie travailler, ne le pouvant plus, meurt de faim sur ses vieux jours. _Ma conscience_ est plus contente des deux sous que je lui donne tous les lundis que des cent liards que j'aurais distribus aux gueux des remparts... C'est la campagne qu'on apprend servir l'humanit: on n'apprend qu' la mpriser dans les villes. De mme, Diderot ayant crit par hasard dans ses _Entretiens sur le Fils naturel_: Il n'y a que le mchant qui soit seul, Rousseau prit cela pour lui et cria comme un assassin. Ah! ce n'tait pas un monsieur commode. L'autre pisode de son sjour l'Ermitage, ce sont ses amours avec madame d'Houdetot. [Note 9: C'tait le surnom qu'on donnait au fils de madame d'pinay.] Les tudes sur ce sujet sont abondantes. La dernire est le livre prcis et solide de M. Eugne Ritter: _J.-J. Rousseau et madame d'Houdetot_. Mais voici, je crois, tout ce qu'il vous importe de savoir, et ce qui me semble la vrit. En l'absence de son amant Saint-Lambert, qui est l'arme, madame d'Houdetot, belle-soeur de madame d'pinay, trente ans, brune, beaucoup de cheveux, louche et marque de la petite vrole, agrable avec cela, libre, gaie, trs bonne femme, fait des visites Rousseau dans son Ermitage--(la premire fois, crotte comme un barbet). Lui, va la voir son chteau d'Eaubonne. Il s'enflamme, il croit aimer pour la premire fois, et que c'est la grande passion. Il nous parle de son tendre dlire, et de ses rotiques transports. Il crit madame d'Houdetot des lettres brlantes. Elle s'amuse de ses entreprises auxquelles elle n'a pas de peine se drober. En somme, Rousseau la chauffe pour Saint-Lambert. Cependant on se doute de quelque chose dans le petit cercle de la Chevrette. A table, on se moque de lui mots couverts. Madame d'pinay est un peu jalouse. Elle dteste d'ailleurs madame d'Houdetot. Elle potine avec Thrse, que Jean-Jacques, je l'ai dit, ne traite plus que comme une soeur, et qui souffre probablement, elle aussi, de cette aventure. Thrse dtourne des lettres de madame d'Houdetot et les montre madame d'pinay. Puis, Saint-Lambert est averti, soit par une lettre anonyme de Thrse, ou simplement (selon M. Ritter), par une indiscrtion de Grimm. Saint-Lambert est un sage, un homme qui ne se frappe pas. Il sait du reste que Jean-Jacques n'a pu aller trs loin. Nanmoins, il lui bat froid son retour, et madame d'Houdetot aussi: de quoi (dtail charmant) Jean-Jacques se plaignit Saint-Lambert lui-mme. Tout ce qu'il a gagn cette vaine excitation, il nous apprend que c'est une descente qui vient s'ajouter ses autres maux. L-dessus, madame d'pinay devant aller Genve, consulter Tronchin (peut-tre sur une grossesse que sa maladie rendait dangereuse), dit un jour Rousseau: Ne viendrez-vous pas avec moi, mon ours? Rousseau n'en a nulle envie. Dj, il s'est aperu qu'il s'est donn des chanes. Combien de fois a-t-il t appel la Chevrette au moment o il avait envie d'crire, ou de rver dans les bois, ou simplement de rester chez lui! Diderot, indiscret et imptueux comme toujours,--ce bourdonnant Diderot dont le style mme vous tutoie et vous tape sur les cuisses,--le somme de payer sa dette sa bienfaitrice en l'accompagnant. Grimm,--l'Allemand profiteur et sournois, l'amant de madame d'pinay,--l'en presse de son ct. Rousseau lui rpond par une longue lettre explicative, gauche et fire, d'o j'extrais ce passage dlicieux: ...Madame d'pinay, souvent seule la campagne, souhaitait que je lui tinsse compagnie. C'tait pour cela qu'elle m'avait retenu... Il faut tre pauvre, sans valet, har la gne et avoir mon me, pour savoir ce que c'est pour moi que de vivre dans la maison d'autrui. J'ai pourtant vcu deux ans dans la sienne, assujetti sans relche avec les plus beaux discours de libert, servi par vingt domestiques et nettoyant tous les matins mes souliers, surcharg de tristes indigestions et soupirant sans cesse aprs ma gamelle... Il aurait d s'en aviser plus tt. Ds qu'il s'en avise, il devrait partir, cote que cote. Mais il reste sur les prires de madame d'Houdetot, qui craint des histoires. Et il attend que, sous l'influence de ce mauvais chien de Grimm, madame d'pinay, qui est dj Genve, lui signifie son cong. Et, le 15 dcembre 1757, en plein hiver et par la neige, il dmnage,--beaucoup trop tard pour sa dignit. O va-t-il? A Paris, o l'on peut si bien vivre seul? Dans quelque maisonnette de la banlieue, dont le propritaire serait un bourgeois inconnu, qui il n'aurait nulle obligation? Non, mais Montlouis, prs de Montmorency, dans une maison que lui loue M. Mathas, procureur fiscal du prince de Cond, et tout proche du chteau du marchal et de madame de Luxembourg, dont il sera encore, et quoi qu'il fasse, l'oblig, et qui lui feront du mal sans le vouloir. Mais quoi! On dirait que cet ami des sauvages et cet homme d'une indpendance si farouche ne peut absolument pas se passer de la compagnie et de la protection des grands. C'est donc Montmorency que nous le retrouverons,-- Montmorency o il continuera devenir meilleur mesure qu'il deviendra plus fou. CINQUIME CONFRENCE LA LETTRE SUR LES SPECTACLES. ROUSSEAU MONTMORENCY. Voil donc Rousseau install, en plein hiver, dans la maisonnette de M. Mathas, procureur fiscal du prince de Cond. Je crois que, l du moins, il payait un petit loyer: M. Mathas me fit offrir une petite maison qu'il avait son jardin de Montlouis Montmorency. J'acceptai avec empressement et reconnaissance. Le march fut fait. Tout d'abord il fut trs malade. Il nous le raconte, comme toujours, avec une prcision voulue dans le dtail rebutant. Il y met, je pense, une sorte de bravade et de coquetterie amre: A peine fus-je install dans ma nouvelle demeure, que de vives et frquentes attaques de mes rtentions se compliqurent avec l'incommodit nouvelle d'une descente qui me tourmentait depuis quelque temps sans que je susse que c'en tait une. Je tombai bientt dans les plus cruels accidents. Le mdecin Thierry, mon ancien ami, vint me voir et m'claira sur mon tat. Les sondes, les bougies, les bandages, tout l'appareil des infirmits de l'ge[10] rassembl autour de moi, me fit durement sentir qu'on n'a plus le coeur jeune impunment quand le corps a cess de l'tre. La belle saison ne me rendit point mes forces, et je passai toute l'anne 1758 dans un tat qui me fit croire que je touchais la fin de ma carrire. [Note 10: Il n'avait pourtant que quarante-six ans.] Et voici une lettre, encore plus douloureuse, adresse un mdecin inconnu (probablement Thierry) et date du 10 mai 1758 (ce qui prouve que Jean-Jacques se trompe quelquefois sur les dates, puisque tout l'heure il plaait la crise quatre mois plus tt). L'eau de chaux ne m'ayant rien fait, je l'ai quitte. Le lait ayant tout fait supprim les urines, j'ai t forc de le quitter aussi. Il s'est form depuis quelque temps une enflure dans le bas-ventre, un peu au-dessus de l'ane gauche. Cette enflure est en ligne droite et dans une direction oblique. Elle rentre quand je suis couch et reparat l'instant que je me lve. Ce n'est point une descente[11]. Elle n'a que la douleur sourde et lgre qui, _depuis quelques annes, ne me quitte point dans cette rgion_. Du reste l'urine diminue en quantit de jour en jour, et sort plus difficilement, except quand elle est tout fait crue et couleur d'eau claire: alors elle sort avec un peu plus d'abondance et de facilit. Mais en quelque tat que ce soit, il faut toujours presser le bas-ventre pour la faire sortir. Je vous dis cela, persuad que mon mal n'a jamais t connu de personne et qu'on en pourrait peut-tre tirer quelques observations utiles la mdecine. Je ne vous consulte point d'ailleurs; je n'attends ni ne veux plus aucune espce de soulagement de la part des hommes, mais seulement de Celui qui sait consoler les maux de cette vie par l'attente d'une meilleure. [Note 11: Il dit ailleurs que c'en tait une.] Je prends soin de noter souvent, la rencontre, ses maladies et ses infirmits parce qu'il ne faut jamais oublier qu'il fut en effet toute sa vie un malade et un infirme, et de faon cruelle et humiliante. Cela nous conseille l'indulgence dans les moments o nous sommes tents de nous irriter contre lui. Et cela explique en lui bien des choses: ses humeurs, ses brusqueries, et son got de la solitude, et les diversions qu'il cherchait dans l'occupation mcanique de copiste; l'excs mme de son orgueil, la conscience de son gnie lui tant une revanche de ses misres physiques; ses frmissements passionns d'ermite et d'abstinent; le refuge qu'il demande au rve. Et, aussi, cela rend ses sentiments religieux plus vrais et plus touchants, et presque hroques, dans son parti-pris, son optimisme quand mme. Il revint de cette crise, comme de tant d'autres. Et il avait le soulagement d'tre dbarrass de la mre Levasseur. Avant de quitter l'Ermitage, il l'avait fait partir pour Paris avec quelque argent et s'tait engag lui payer son loyer chez ses enfants ou ailleurs, et ne jamais la laisser manquer de pain, tant qu'il en aurait lui-mme. (Il faut dire que Grimm et Diderot faisaient dj madame Levasseur une petite pension, si on en croit madame d'pinay). Peu de temps aprs son arrive Montlouis, il reut le volume de l'_Encyclopdie_ qui contenait l'article de d'Alembert sur GENVE. Dans cet article, concert avec des Genevois du plus haut tage, et o Voltaire avait mis la main, d'Alembert conseillait l'tablissement d'un thtre Genve. Le sang de Rousseau ne fit qu'un tour. Il sentait Voltaire l-dessous, Voltaire magnifiquement install aux portes de Genve, qui attirait chez lui les principaux de la ville pour leur donner la comdie sur son petit thtre, et qui avait videmment entrepris de corrompre la cit de Calvin. Or cette cit tait aussi celle de Rousseau. Il y avait reu, quatre ans auparavant, l'accueil le plus flatteur. Il rsolut donc de dfendre la pudeur de Genve, et crivit sa _Lettre d'Alembert_. Les relations de Rousseau avec Voltaire remontaient au temps (vous vous en souvenez) o Rousseau arrangeait la _Princesse de Navarre_ sous le titre de _Ftes de Ramire_. Ils s'taient ensuite rencontrs dans quelques salons de Paris; et il est bien clair qu'ils n'avaient pas d s'accrocher. Puis, en 1756, Rousseau avait un jour reu le pome de Voltaire sur le _Dsastre de Lisbonne_ (la ville moiti dtruite en 1755 par un tremblement de terre et un incendie; trente mille hommes crass ou brls). Voltaire avait crit l-dessus deux cent cinquante vers lgants et fluides.--d'ailleurs convenablement spiritualistes,--o il se refusait reconnatre que tout ft bien, mme au sens de Leibnitz et de Pope, et concluait qu'il ne faut pas dire: Tout est bien, mais: Un jour, tout sera bien. Ce pessimisme, quoique mitig, avait paru odieux Rousseau: et alors (chose vraiment admirable), Rousseau, pauvre, infirme et malade, avait crit l'auteur une longue lettre qui contient dj plusieurs des principaux lments de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_,--et o il dmontrait que de tous les maux de l'humanit, il n'y en avait pas un dont la nature ne ft disculpe, et qui n'et sa source dans l'abus que l'homme a fait de ses facults plus que dans la nature elle-mme.--Il soutenait mme expressment que la destruction de Lisbonne et de ses habitants, c'tait encore la faute des hommes, puisque c'tait la faute de la civilisation. Il faisait remarquer que ce n'tait pas la nature qui avait rassembl Lisbonne vingt mille maisons de six sept tages et que, si les habitants eussent t disperss plus galement, et plus lgrement logs, le dgt et t moindre et peut-tre nul: Tout et fui au premier branlement, et on les et vus le lendemain vingt lieues de l, tout aussi gais que si rien n'tait arriv. Voltaire rpondit Rousseau, en peu de lignes, qu'tant malade et garde-malade lui-mme, il remettait un autre temps sa rponse. Cette rponse devait tre le dlicieux et pervers Candide (1759). Dans les pages des _Confessions_ o il raconte cet incident, Rousseau nous dit, avec plus d'esprit qu'il n'a coutume d'en montrer: Frapp de voir ce pauvre homme[12] accabl pour ainsi dire de prosprits et de gloire, dclamer toutefois amrement contre les misres de cette vie, et trouver toujours que tout tait mal, je formai l'insens projet de le faire rentrer en lui-mme, de lui prouver que tout tait bien. Voltaire en paraissant toujours croire en Dieu n'a rellement jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu prtendu n'est qu'un tre malfaisant qui, selon lui, ne prend de plaisir qu' nuire. L'absurdit de cette doctrine, qui saute aux yeux, est surtout rvoltante dans un homme combl des biens de toute espce, qui, du sein du bonheur, cherche dsesprer ses semblables par l'image affreuse et cruelle de toutes les calamits dont il est exempt. [Note 12: Voltaire.] On sent bien ici l'abme qui spare ces deux hommes. N'y et-il pas eu entre eux rivalit littraire, Voltaire reprsente justement ce que Rousseau dteste le plus: la vie sociale dans ce qu'elle a de plus artificiel et de plus corrupteur, l'ironie et l'impit; Voltaire, aimable et mchant, Rousseau, dsagrable et bon; Voltaire, riche et aristocrate, Rousseau pauvre et plbien; Voltaire spirituel et lger, Rousseau grave et mme solennel; Voltaire raliste en politique, Rousseau chimrique; Voltaire despotiste et qui se contenterait de rformes prudentes, Rousseau rpublicain du pays d'Utopie; Voltaire impie, Rousseau religieux; Voltaire ami de l'ordre avant tout,--mais voulant ruiner, du moins dans les hautes classes, la religion qui soutient l'ordre; Rousseau menaant cet ordre,--mais dfendant le sentiment religieux: si bien que, chacun d'eux ne russissant que dans la partie ngative de sa tche, l'un portera la religion, et l'autre l'ordre social ncessaire, des coups que, pour ma part, je dplore avec simplicit. Mais revenons la _Lettre sur les spectacles_ ou _Lettre d'Alembert_. C'est un des ouvrages les plus connus de Rousseau. Il ne manque gure de figurer dans les programmes de la licence et de l'agrgation. Dieu seul sait le nombre des dissertations qui ont t composes par de bons jeunes gens sur le _paradoxe du Misanthrope_. Et c'est pourquoi je me contenterai presque de rsumer la _Lettre sur les spectacles_. Voici. Le thtre est le plus artificiel de tous les arts, celui o il y a le plus de feinte et de simulation, puisque, d'abord, l'crivain dramatique prtend y faire une reprsentation directe de la vie, et que l'acteur y fait un personnage qu'il n'est point dans la ralit, et plie ce jeu son corps mme et son me. Bref le mensonge y est complet. L'homme y est aussi loin que possible de l'tat de nature. Le thtre est l'extrme fleur de la civilisation. Sur cela seul Rousseau pourrait le condamner, mais il lui plat d'entrer dans le dtail. La tragdie est mauvaise. Le spectateur y dpense inutilement sa provision de pleurs et de piti, et il n'en a plus pour les souffrances relles. Ou bien il admire les beaux sclrats, et il s'accoutume aux horreurs. La comdie est mauvaise. Sa morale, ce n'est point qu'il ne faut pas tre vicieux, c'est qu'il ne faut pas tre ridicule. Elle conserve les conventions et les prjugs mondains. Elle enseigne les manires du monde, qui ne sont que mensonges; elle ne parle que d'amour et de galanterie; elle consacre le rgne des femmes; elle abaisse les moeurs et amollit les coeurs. On objecte Molire. Ah! oui, parlons-en! Son thtre est une cole de vices. La bont et la simplicit y sont constamment railles. Les sots y sont les victimes des mchants. On y tourne en drision les droits des pres sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des matres sur leurs serviteurs, etc. Voyez le _Misanthrope_ mme, son chef-d'oeuvre. Cette comdie nous dcouvre mieux qu'aucune autre la vritable vue dans laquelle Molire a compos son thtre. Son objet n'est pas de former un honnte homme, mais un homme du monde: Par consquent (crit Rousseau), il n'a point voulu corriger les vices, mais les ridicules; et il a trouv dans le vice mme un instrument trs propre y russir. Ainsi, voulant exposer la rise publique tous les dfauts opposs aux qualits de l'homme aimable, de l'homme de socit, aprs avoir jou tant de ridicules, il lui restait jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu. C'est ce qu'il a fait dans le _Misanthrope_. Vous ne sauriez me nier deux choses: l'une, qu'Alceste dans cette pice est un homme droit, sincre, estimable, un vritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. (Sous-entendez: Donc l'auteur ridiculise la vertu.) C'en est assez pour rendre Molire inexcusable. C'est un syllogisme. Mais il cloche. On n'a qu' dire (et des milliers de candidats la Licence s lettres l'ont rpt depuis cent ans) qu'Alceste est sans doute un homme vertueux et qu'il est aussi un personnage parfois ridicule; mais qu'il n'est pas ridicule en tant qu'il est vertueux. Il n'est ridicule qu'en tant que certaines de ses colres sont excessives dans la forme et disproportionnes avec leur objet. Mais ce n'est rien dire: car, justement, Rousseau ne souffre point cette ide, qu'Alceste puisse paratre ridicule, mme dans ses exagrations. Que dis-je! il ne reconnat mme pas qu'Alceste exagre. Il ne veut pas que nous nous permettions de sourire d'Alceste tout en l'aimant bien. Il ne veut pas, il ne peut pas admettre ce tour et cette attitude d'esprit qui font qu'on raille parfois ce qu'on respecte, et qu'on prtend le respecter tout de mme. Il la connat, cette attitude-l. Ses meilleurs amis l'ont eue envers lui, Jean-Jacques. Ils l'aimaient et le respectaient, mais en s'amusant de lui imperceptiblement. Et Jean-Jacques en a conclu qu'ils taient des hypocrites, et qu'ils le hassaient, et qu'ils conspiraient contre lui. Au fond, il se reconnat avec complaisance dans Alceste. Or, qu'Alceste soit ridicule, et par consquent Jean-Jacques, Jean-Jacques n'admet pas a. Ou, si cela est, c'est donc que le sicle est bien infme. Notons ici un assez curieux exemple de la diversit des jugements humains. Rousseau a fait au thtre de Molire peu prs le mme reproche d'immoralit que, de nos jours, Brunetire (et aussi Faguet, et avant eux Louis Veuillot): mais pour des raisons si diffrentes,--du moins verbalement! Molire parat condamnable Rousseau, parce qu'il a eu pour idal, dans son thtre, l'homme de socit. Mais, au contraire, Molire inquite Brunetire parce qu'il a t le disciple de la nature. En sorte qu'on ne sait pas s'il faut reprocher Molire d'avoir ador la nature ou de l'avoir ddaigne. C'est apparemment que la nature n'est pas tout fait la mme chose pour Jean-Jacques et pour notre contemporain. Toute bonne pour l'un, elle ne vaut pas le diable, ou plutt elle est le diable, pour l'autre... nature, qu'es-tu donc? Nous voudrions bien le savoir. Mais si tu es tout, comme il est probable, nous n'en serons pas plus avancs. En tout cas Rousseau, qui a tant parl de toi, aurait bien d songer un jour te dfinir. Continuons le rsum trs sommaire de la _Lettre sur les spectacles_. Donc, le thtre, qui ne peut rien pour corriger les moeurs, peut beaucoup pour les altrer. En outre, le thtre avilit et corrompt les comdiens et les comdiennes par leur mtier mme, qui est un travestissement de leur tre vritable, et qui est, en outre, pour les femmes, une prostitution de leur personne physique.--Et tout cela est quelquefois vrai, et tout cela ne l'est pas toujours. Et Rousseau se rencontre ici avec Bossuet, comme il s'tait rencontr avec Pascal propos des effets de la reprsentation dramatique des passions de l'amour. Encore, continue Rousseau, le thtre peut-il tre un moindre mal dans l'affreuse corruption des grandes villes. Mais quel divertissement funeste pour les petites cits! Et il se ressouvient de sa patrie; et il voque la vie pastorale, patriarcale, idyllique, simple et parfaite des vertueux Montagnons, qui sont une tribu des environs de Neuchtel.--Aprs quoi, il explique en combien de faons et combien de points de vue (moral, social, civique, conomique) l'tablissement d'un thtre Genve,--petite ville de vingt mille mes,--nuirait Genve. Et ici, il ne me parat pas qu'il ait si grand tort. Mieux valent encore pour Genve, continue-t-il, ses petites socits ou coteries traditionnelles: socits d'hommes et socits de femmes (car Rousseau juge bon que les deux sexes, en gnral, vivent spars l'un de l'autre). Dans les cercles de femmes, on mdit un peu: mais les femmes y font en quelque sorte la police morale de la ville; dans les cercles d'hommes, on boit abondamment, mais avec innocence. Et ici se place un loge du vin, qui a de la grce et quelque chose d'attendrissant, venant d'un homme qui buvait surtout de l'eau et du lait, et n'a jamais bu plus de sa demi-bouteille de vin. --Mais quoi! s'crie Rousseau, ne faut-il donc aucun spectacle dans une rpublique?--Au contraire, il en faut beaucoup. Les Genevois ne sont pas encore assez vertueux pour que Rousseau leur propose les danses nues des jeunes filles de Sparte, et il le regrette. Mais ils ont dj des revues, des prix publics, des rois de l'arquebuse, du canon, de la navigation. Il faut multiplier les ftes de ce genre. Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un _antre_ obscur; qui les tiennent _craintifs_ et immobiles dans le silence et l'inaction; qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu'affligeantes images de la servitude et de _l'ingalit_. (Que vient faire ici l'ingalit? Oh! que voil dj bien une phrase de 93!) --Non, peuples heureux, ce ne sont pas l vos ftes. C'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur... Que vos plaisirs ne soient pas effmins ni mercenaires; que rien de ce qui sent la contrainte et l'intrt ne les empoisonne; qu'ils soient libres et gnreux comme vous; que le soleil claire vos innocents spectacles: vous en formerez un vous-mme le plus digne qu'il puisse clairer. Tout a, pour des espces de ftes de comices agricoles ou de fanfares de pompiers,--ftes dont je ne dis point de mal, et o il m'est arriv de prendre part non sans plaisir, mais o l'on sait bien enfin que l'important est de boire. Pour l'hiver, Rousseau imagine d'autres divertissements. Il propose notamment des bals entre jeunes gens et jeunes filles marier, que prsiderait un magistrat nomm par le Conseil. Je voudrais qu'on formt dans la salle une enceinte commode et honorable, destine aux gens gs de l'un et de l'autre sexe, qui, ayant dj donn des citoyens la patrie, verraient encore leurs petits enfants se prparer le devenir. Et, l-dessus, il s'exalte d'une manire bien surprenante: Je voudrais que personne n'entrt sans saluer ce parquet, et que tous les couples de jeunes gens vinssent, avant de commencer leur danse et aprs l'avoir finie, y faire une profonde rvrence pour s'accoutumer de bonne heure respecter la vieillesse. Je ne doute pas que cette agrable runion des deux termes de la vie humaine ne donnt cette assemble un certain coup d'oeil attendrissant, et qu'on ne vt quelquefois couler dans le parquet des larmes de joie et de souvenir, capables d'en arracher un spectateur sensible... Je voudrais que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne qui, durant les prcdents, se serait comporte le plus honntement et aurait plu davantage tout le monde, fut honore d'une couronne par la main du magistrat, et du titre de reine du bal, qu'elle porterait toute l'anne. Je voudrais qu' la clture de la mme assemble on la reconduist en cortge, etc.. (Hol! et l'galit, monsieur, et l'galit!) Sparte! Lycurgue! Plutarque! prsence du magistrat l o il n'a que faire! publicit et rglementation des sentiments intimes et des scnes familiales! Comme Rousseau, par ses deux premiers _Discours_ donnera son vocabulaire la Rvolution, par la _Lettre sur les spectacles_ il donnera la Rvolution ses ftes,--de mme qu'il lui donnera, par le _Contrat social_, sa conception de l'tat. Sur le fond mme de la _Lettre sur les spectacles_, je crois bien, comme Rousseau, que le thtre ne peut rien, ou ne peut pas grand'chose, pour corriger les moeurs; mais peut-il tant que cela pour les corrompre? Je ne sais, personne ne sait. Oh! que de _distinguo_ il faudrait ici! Gnralement, le thtre ne russit qu'en se conformant la morale du public assembl; et c'est presque toujours ce qu'il fait. Il ne vaut que ce que vaut le public lui-mme.--Rousseau, qui croit les choses mauvaises proportion qu'elles s'loignent de l'tat de nature, estime le thtre le plus dangereux des divertissements parce qu'il en est le plus artificiel; mais ce jugement ne repose que sur l'excellence prsume de ce mystrieux tat de nature. Le thtre est un plaisir qu'on prend en public et en commun. Or, il parat bien que les hommes assembls n'acceptent et n'approuvent que des moeurs et une morale moyennes. Il est donc probable que le thtre ni ne corrompt les moeurs ni ne les amliore.--On a dit cent fois ces choses, et mieux que je ne saurais faire. En tout cas la condamnation prononce par Rousseau parat bien stricte si l'on considre le thtre de son temps, le thtre antrieur 1758. Elle semblerait peut-tre moins injustifie si l'on songeait certaines pices d'aujourd'hui: et encore on ne peut pas dire qu'elles dpravent le public, puisqu'elles se conforment simplement sa dpravation.--Mais le thtre qu'on jouait du temps de Rousseau? Le thtre avant 1758?--Je ne parle point de Corneille, de Racine, de Molire, ni mme de Regnard. Le got d'entendre les trois premiers vaut tout de mme autant que l'ivrognerie ou que les liberts des danses populaires; et quant Regnard, il n'y a que Jean-Jacques pour prendre au tragique l'immoralit du _Lgataire_. Mais peut-on dire que les tragdies de Campistron, de Lagrange-Chancel, de Longepierre, de Lafosse, de Dauchet, de Duch, de Lamotte, de Lefranc de Pompignan, de Lanoue, de Marmontel, de Crbillon, et de Voltaire lui-mme, fussent si dangereuses entendre? Et les comdies de Lesage, de Legrand, de Dufresny, de Dancourt, de Destouches, de Marivaux, de Gresset! Vous n'y trouverez pas un adultre consomm, et la courtisane n'y est encore dsigne que par de dcentes priphrases... Chose noter: le moment o Jean-Jacques brandit ses foudres contre le thtre est un des moments les plus chtifs et les plus inoffensifs de la comdie en France. Aprs Lesage, Dancourt et Marivaux, qui avaient de la saveur, la comdie se trane dans de fades portraits, dans de petites satires de moeurs et dans de petites intrigues amoureuses! Elle est menue et galante. Et il est vrai qu'elle parle beaucoup d'amour, et qu'elle conseille tout au moins une sensualit lgre. Mais on ne voit pas bien pourquoi Rousseau s'insurge l contre, et nous retrouvons ici une de ses habituelles contradictions ou quivoques. Pascal, et Bossuet, et Bourdaloue, et bien d'autres docteurs chrtiens, avaient dfini et rprouv le pouvoir amollissant et corrupteur de la comdie. Ils le faisaient au nom d'un dogme. Les passions de l'amour, ils les appelaient concupiscence. Mais, lui, Jean-Jacques, au nom de quoi condamne-t-il les trop douces impressions qu'on peut recevoir au thtre? Au nom de la nature, dont le thtre, assure-t-il, nous loigne? Mais il parat pourtant bien que le dsir et la volupt sont dans la nature, puisque, prcisment, pour les prdicateurs, combattre la nature veut souvent dire combattre les dsirs des sens. De quelle nature nous parle donc Rousseau? Jamais, jamais nous ne le saurons. (Lui-mme, en ralit, ce n'est pas au nom de la nature, mais c'est, au contraire, au nom de son vieux protestantisme hrit qu'il condamne le thtre.) Avec tout cela, la _Lettre sur les spectacles_ se lit encore avec plaisir. Cela est tout genevois et tout protestant, mais d'un Genevois presque souriant et d'un protestant dtendu. Ce n'est plus l'exagration folle et sombre du _Discours sur l'ingalit_. Tout n'y est pas paradoxe; et les paradoxes mmes y contiennent une part de raison. C'est d'ailleurs celui de ses livres que Rousseau a crit avec le moins d'effort (en trois semaines). Il se rpand en vingt digressions; il se joue, autant qu'il peut se jouer. On sent que cela a t crit entre deux parties de la _Nouvelle Hlose_. L'ouvrage eut beaucoup de succs et provoqua des rponses; notamment une de Marmontel et une de d'Alembert. La rponse de Marmontel est une rfutation sense et un peu superficielle, un morceau d'honnte professeur. Mais la rponse de d'Alembert est distingue et fine, et pleine de ces malices sournoises qu'on appelle aujourd'hui des rosseries. Ce n'est pas mon objet de les recueillir. J'en veux pourtant citer une,--atroce, celle-l, si, comme je le crois, c'est une allusion l'abandon des enfants de Rousseau. Et ce doit bien tre cela; car, si on lit la page qui prcde, on reconnat que le trait est prpar de loin, qu'il ne venait point ncessairement, qu'il a t voulu et prmdit. Voici: D'Alembert vient de reprocher Rousseau d'avoir adopt et dfendu, dans sa _Lettre_, le prjug du temps sur l'ducation des femmes. Et l-dessus il s'crie: Philosophes, c'est vous de dtruire un prjug si funeste, c'est _ ceux d'entre vous qui prouvent la douceur_ OU LE CHAGRIN D'TRE PRES d'oser les premiers secouer le joug d'un barbare usage, en donnant leurs filles la mme ducation qu' leurs autres enfants... On vous a vus si souvent, pour des motifs trs lgers, _par vanit ou par humeur_, heurter de front les ides de votre sicle: pour quel intrt plus grand pouvez-vous les braver que _pour l'avantage de ce que vous avez de plus cher au monde, pour rendre la vie moins amre ceux qui la tiennent de vous_?... (Notez que d'Alembert devait connatre l'abandon des enfants, puisque Rousseau l'avait racont quelques annes auparavant Grimm, Diderot, madame d'pinay, madame de Francueil, etc.) Je passe d'autres sournoiseries moins envenimes. Mais d'Alembert ne pouvait manquer d'opposer l'auteur du _Devin_ l'auteur de la _Lettre sur les spectacles_; et c'est ce qu'il fait en termes bien spirituels: La plupart de nos orateurs chrtiens, en attaquant la comdie, condamnent ce qu'ils ne connaissent pas: vous avez au contraire tudi, analys, compos vous-mme, pour en mieux juger les effets, le poison dangereux dont vous cherchez nous prserver; et vous dcriez nos pices de thtre avec l'avantage non seulement d'en avoir vu, mais d'en avoir fait... Oh! je sais bien, les spectacles, selon vous, sont ncessaires dans une ville aussi corrompue que celle que vous avez habite longtemps; et c'est apparemment pour ses habitants pervers, car ce n'est pas certainement pour votre patrie, que vos pices ont t composes: c'est--dire, monsieur, que vous nous avez traits comme ces animaux expirants qu'on achve dans leurs maladies de peur de les voir longtemps souffrir. Assez d'autres sans vous auraient pris ce soin; et votre dlicatesse n'aura-t-elle rien se reprocher notre gard? Je le crains d'autant plus que le talent dont vous avez montr au thtre lyrique de si heureux essais comme musicien et comme pote, est du moins aussi propre faire au spectacle des partisans que votre loquence lui en enlever. Le plaisir de vous lire ne nuira point celui de vous entendre; et vous aurez longtemps la douleur de voir le _Devin du Village_ dtruire tout le bien que vos crits contre la comdie auraient pu nous faire. C'est d'un joli persiflage, et qui devait enrager Rousseau. Et sans doute il peut rpondre, et il avait peu prs rpondu, en effet, dans la prface de _Narcisse_: J'ai fait du thtre, mais qui ne pouvait plus nuire des tres aussi corrompus que vous; et d'ailleurs je n'en fais plus. Et puis, d'avoir manqu mes prceptes, cela doit-il m'empcher de les proclamer si je les crois vrais? N'importe, il reste que cet homme qui condamne le thtre, a fait des comdies, et prcisment de ce tour artificiel et galant qu'il blme si fort; il reste qu'il a fait le _Devin_, qui, par sa musique, ses danses et ses belles filles exposes, a d conseiller la sensualit et amollir les coeurs un peu plus peut-tre que le _Misanthrope_; il reste qu'il a crit le _Discours_ contre les arts au moment o il faisait du thtre; la _Lettre d'Alembert_ tout de suite aprs en avoir fait; le _Discours sur l'ingalit_ au moment o il tait le protg des grands,--et son trait de l'_ducation_ quelques annes aprs avoir abandonn son cinquime enfant... Et tout cela est gnant, et je ne sais si jamais vie humaine s'est passe dans de telles contradictions, et divisions contre soi-mme. Et si Jean-Jacques n'en avait que faiblement conscience, c'est donc bien, comme je le crois, qu'il tait n avec le coup de marteau. * * * * * Mais rejoignons-le dans sa petite maison de Montlouis. Il y mne une vie assez tranquille les premiers mois. Il fait des connaissances dans le voisinage. Il se lie avec le Pre Berthier, oratorien, et surtout avec M. Maltor, cur de Groslay. Encore un bon prtre, et qui est charmant pour lui. Au reste Jean-Jacques, de son propre aveu, n'en a gure rencontr que de tels. Cependant madame d'pinay regrette de l'avoir si durement trait. Saint-Lambert et madame d'Houdetot ne lui en veulent plus. Ils l'invitent dner Paris. Tout se passe trs bien. Jean-Jacques est lui-mme tonn qu'aprs de tels orages de passion cette entrevue le laisse si paisible. Il s'avise de trouver Saint-Lambert admirable. Il voit dj madame d'Houdetot entre Saint-Lambert et lui, comme il verra Julie d'tanges entre Wolmar et Saint-Preux. Il fait la connaissance de Malesherbes, qui lui facilite beaucoup l'impression de la _Nouvelle Hlose_ (parue en 1760 chez Rey, Amsterdam) et qui indique lui-mme les corrections faire pour que l'ouvrage ait libre cours en France.--Malesherbes lui offre une place de rdacteur au _Journal des Savants_. Rousseau refuse. Il ne saurait pas crire jour fixe et sur un sujet donn. On s'imaginait, dit-il, que je pouvais crire par mtier comme tous les autres gens de lettres, au lieu que je ne sus jamais crire que par passion. Il commence l'_mile_ tout de suite aprs la _Nouvelle Hlose_. On vient le voir de Paris, mais pas trop: juste ce qu'il faut pour le laisser mieux jouir ensuite de sa solitude. Cependant, pour la vingtime fois, il fait des projets de retraite dfinitive et de renoncement. Il est dtermin, dit-il, renoncer totalement la grande socit, la composition des livres, tout commerce de littrature, et se renfermer pour le reste de ses jours dans la sphre troite et paisible pour laquelle il se sentait n... Il est surtout dgot de vivre avec et chez les gens du monde. Il se souvient de tous les ennuis que cela lui a valus la Chevrette ou Eaubonne, et il nous donne l-dessus des dtails d'une franchise amusante: Vivant avec des gens opulents sans tenir maison comme eux, j'tais oblig de les imiter en bien des choses; et de menues dpenses, qui n'taient rien pour eux, taient pour moi non moins ruineuses qu'indispensables... Seul, sans domestique, j'tais la merci de ceux de la maison, dont il fallait ncessairement capter les bonnes grces pour n'avoir pas beaucoup souffrir... Les femmes de Paris, qui ont tant d'esprit, n'ont aucune ide juste sur cet article et force de vouloir conomiser ma bourse elles me ruinaient. Si je soupais un peu loin de chez moi, au lieu de souffrir que j'envoyasse chercher un fiacre, la dame de la maison faisait mettre les chevaux pour me ramener; elle tait fort aise de m'pargner les vingt-quatre sous du fiacre; quant l'cu que je donnais au laquais et au cocher, elle n'y songeait pas. Une femme m'crivait-elle de Paris l'Ermitage ou Montmorency; ayant regret aux quatre sous de port que sa lettre m'aurait cot, elle me l'envoyait par un de ses gens, qui arrivait pied tout en nage, et qui je donnais dner, et un cu qu'il avait assurment bien gagn. Me proposait-elle d'aller passer huit ou quinze jours avec elle sa campagne, elle se disait en elle-mme: ce sera toujours une conomie pour ce pauvre garon et pendant ce temps-l sa nourriture ne lui cotera rien. Elle ne songeait pas aussi que durant ce temps-l je ne travaillais point et que mon mnage et mon loyer, et mon linge et mes habits n'en allaient pas moins; que je payais mon barbier double et qu'il ne laissait pas de m'en coter chez elle plus qu'il ne m'en aurait cot chez moi... Je puis assurer que j'ai bien vers vingt-cinq cus chez madame d'Houdetot Eaubonne, o je n'ai couch que quatre ou cinq fois, et plus de cent pistoles tant pinay qu' la Chevrette, pendant les cinq ou six ans que j'y fus le plus assidu. Ces dpenses sont invitables pour un homme de mon humeur qui ne sait se pourvoir de rien, ni s'ingnier sur rien, ni supporter l'aspect d'un valet qui grogne et qui vous sert en rechignant. Non, non, il n'ira plus chez les gens du monde. Il a enfin reconquis sa libert et il la gardera. Son ternel dessein de rforme morale parat srieux cette fois. On dirait qu'il va devenir capable de vie intrieure. Le libraire Rey le pressant d'crire les Mmoires de sa vie, il raille la fausse navet de Montaigne, qui a soin de ne se donner que des dfauts aimables, tandis que je sentais, dit-il, moi qui me suis cru toujours et qui me crois encore, tout prendre, le meilleur des hommes, qu'il n'y a point d'intrieur humain, si pur qu'il puisse tre, qui ne recle quelque vice odieux. Et cette fin de phrase impliquerait quelque connaissance de soi et quelque humilit, s'il n'y avait tant d'orgueil,--ou peut-tre simplement de gageure,--dans le commencement. N'importe, il n'a jamais paru si sage, et est bien dcid vivre dans son coin. * * * * * Mais, au commencement de l't, le marchal et la duchesse du Luxembourg arrivent leur chteau, qui est proche de la maisonnette de Montlouis, et voil ses projets de retraite renverss. Le duc et la duchesse lui font quelques avances, et presque aussitt il reprend ses chanes. Chanes moins lourdes, il est vrai, que celles de la Chevrette, Jean-Jacques fait ses conditions: on ne le recevra que dans l'intimit; on ne l'obligera pas tre des soupers. Il semble d'ailleurs que monsieur et madame de Luxembourg aient t beaucoup moins indiscrets avec lui que nagure madame d'pinay. Mais, tout de mme, ce n'est dj plus la libert. Notre faux Huron ne pouvait s'empcher ni de la dsirer, ni de l'abdiquer en des mains aristocratiques. Et tant de rcidives nous feraient croire que, dans le fond, il aimait cette servitude-l. Il est vrai qu'il tait tomb, cette fois, sur des gens qui ne la lui faisaient pas trop sentir. Le marchal de Luxembourg tait un excellent homme, de faons simples et cordiales. Il prit tout de suite Jean-Jacques par sa bonhomie. Il l'appelait son cher ami. Jean-Jacques se mit l'adorer, car il allait toujours, pour commencer, jusqu' l'adoration. Mais tout de mme le rang du marchal lui en imposait. Il parat, dans ses lettres, songer ce rang plus que n'y songeait le bon marchal lui-mme. Et cependant Jean-Jacques veut garder l'allure d'un homme libre, que les grandeurs n'blouissent point. Et de l bien des embarras: Vos bonts, crit-il au marchal, m'ont mis dans une perplexit qui augmente le dsir de n'en tre pas indigne. Je conois comment on rejette avec un regard froid et repoussant les avances des grands qu'on n'estime pas: mais comment, sans m'oublier, en userais-je avec vous, monsieur, que mon coeur honore, avec vous que je rechercherais _si vous tiez mon gal_? N'ayant jamais voulu vivre qu'avec mes amis, je n'ai qu'un langage, celui de l'amiti, de la familiarit. Je n'ignore pas combien, de _mon tat au vtre_, il faut modifier ce langage: je sais que mon respect pour votre personne ne me dispense pas de celui que je dois _ votre rang_... Je suis toujours dans le doute de manquer vous ou moi, d'tre familier ou rampant... Et a continue. Mon Dieu, que d'histoires! et que cela est lourd!--Dans une autre lettre: Ah! monsieur le marchal, vous ne songez pas combien il m'est doux de voir que _l'ingalit_ n'est pas incompatible avec l'amiti, et qu'on peut avoir _plus grand que soi_ pour ami. Encore? Il passe son temps rappeler au bonhomme qu'il est marchal et duc. (Ah! nous sommes loin, ici, de la jolie attitude si aise de Voltaire avec les grands seigneurs.) Un jour, le Genevois Coindet tant venu montrer au marchal des projets d'estampes pour la _Nouvelle Hlose_, le marchal le retint dner, et, comme Coindet tait oblig de retourner Paris de bonne heure, il dit la compagnie: Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis; nous accompagnerons monsieur Coindet. Le marchal ne pensait faire l rien de sublime. Mais, aprs nous avoir racont le fait, Jean-Jacques ajoute: Pour moi, j'avais le coeur si mu, que je ne pus dire un seul mot. Je suivais par derrire, _pleurant comme un enfant, et mourant d'envie de baiser les pas de ce bon marchal_. Cela est d'un bon coeur; mais c'est trop, dcidment, c'est trop. Quant la marchale, vous la connaissez. Besenval, parlant du temps o elle tait duchesse de Boufflers, nous la peint comme un monstre de dbauche, d'ivrognerie et de mchancet. Vous en penserez ce que vous voudrez. Et il est vrai que Besenval ajoute: Je ne lui connais qu'un seul mrite, c'est la manire dont elle a lev la duchesse de Lauzun sa petite-fille... On ne peut disconvenir qu'elle ne soit un chef-d'oeuvre d'ducation et la femme la plus parfaite qu'on ait connue. (Quant au marchal, Besenval nous le donne pour un homme extrmement born). La marchale avait cinquante et un ans quand Rousseau entra dans sa quasi-intimit. Elle avait eu publiquement le marchal pour amant avant de l'avoir pour mari. Elle tait encore belle, trs spirituelle, et d'un esprit mordant, mais qui commenait s'adoucir. Aprs la mort du marchal (1764) elle devint, parat-il, tout fait bonne, d'une bont faite d'une longue exprience. Sous Louis XVI, elle fut considre comme l'oracle du bon ton et de l'urbanit, comme celle qui maintenait les rgles de la parfaitement bonne compagnie.--Le genre de madame Geoffrin tait une espce de police pour le got, comme la marchale de Luxembourg _pour le ton et l'usage du monde_. Ainsi s'exprime le prince de Ligne. La marchale eut l'esprit de mourir en 1787. Son rle mondain impliquait une rapide intelligence des hommes, beaucoup de tact et de souplesse. Elle n'eut aucune peine prendre Jean-Jacques, et elle lui fut bien meilleure que n'avait t l'inquite et tourmentante madame d'pinay, d'ailleurs grande dame de second ordre. Avec l'ombrageux Jean-Jacques, la marchale fut toute simplicit, toute srnit, toute tolrance, montra une admiration qui semblait absolument involontaire et se garda d'avoir trop d'esprit.--L'agrable portrait qu'il nous fait d'elle se termine ainsi: Je crus m'apercevoir, ds la premire visite, que, malgr mon air gauche et mes lourdes phrases, je ne lui dplaisais pas. Il ne lui dplaisait pas. Il avait pour lui sa bizarrerie, sa rputation d'ours de gnie, son trange talent (et de tout temps les belles dames ont aim avoir chez elles leur homme clbre). Mais en outre il faut bien admettre que sa personne avait, non seulement de la saveur, mais un charme rel: car nous voyons que jamais les enthousiastes de ses livres ne se sont refroidis sur lui quand ils l'ont connu,--ou que le refroidissement n'est venu qu' la longue. Voil donc, encore une fois, Rousseau captif et oblig d'un grand seigneur et d'une grande dame. Il accepte de loger dans un dlicieux petit chteau du parc de Montmorency pendant qu'on rpare sa maisonnette de Montlouis. Il va tous les jours chez le marchal et madame de Luxembourg. Il y va ds le matin; il y dne; il y passe l'aprs-midi; souvent il y soupe. Je ne la quittais presque point, dit-il. Il lit tous les matins, la marchale couche, le manuscrit de la _Nouvelle Hlose_; et a dure longtemps. Il en crit pour elle une belle copie calligraphie, tant la page. Quand la lecture de la _Nouvelle Hlose_ est termine, il se met lui lire l'_mile_. Madame de Luxembourg s'engoua de la _Julie_ et de son auteur; elle ne parlait que de moi, ne s'occupait que de moi, me disait des douceurs toute la journe, m'embrassait dix fois le jour. Elle voulut que j'eusse toujours ma place ct d'elle; et quand quelques seigneurs voulaient prendre cette place, elle leur disait que c'tait la mienne, et les faisait mettre ailleurs. La petite maison de Montlouis rpare, il y rentre, mais en gardant la jouissance, son gr, du dlicieux petit chteau.--Soit au petit chteau, soit Montlouis, monsieur et madame de Luxembourg lui amnent leurs visiteurs. Ce sont les plus grands seigneurs, et toujours ce sont les plus grandes dames. Car, ne nous y trompons pas, Rousseau a t infiniment plus choy par ces gens-l que Voltaire. Et Thrse leur donne goter, et les grandes dames embrassent Thrse, aprs avoir mang ses fraises la crme. Jean-Jacques vit dans l'enchantement. Mais il tient nous faire savoir que tout cet clat ne l'blouit point et qu'il garde, au milieu de tant de gloire, sa simplicit. (La mme note un peu niaise se retrouvera dans Chateaubriand.) J'interpelle, dit Jean-Jacques un peu solennellement, tous ceux qui m'ont vu durant cette poque, s'ils se sont jamais aperus que cet clat m'ait un instant bloui; que la vapeur de cet encens m'ait port la tte; s'ils m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins simple dans mes manires, moins liant avec le peuple, moins familier avec mes voisins, etc.. Et il se sait un gr extrme de souper quelquefois avec son voisin le maon Pilleu aprs avoir dn chez les Luxembourg. Il trouve cela admirable, il n'en revient pas. Donc, jamais il n'a t plus heureux. Mais il va le payer, et bientt. Et les seigneurs et les dames qui l'applaudissent, le choient et l'embrassent, le paieront aussi,--plus tard. * * * * * La _Nouvelle Hlose_, imprime Amsterdam, parat en France au dbut de 1761 avec un succs prodigieux. _mile_ est prt quelques mois aprs. Rousseau voudrait, par prudence, le faire imprimer et publier, comme la _Julie_, seulement l'tranger. Mais, prenant ses intrts plus que lui-mme, madame de Luxembourg et Malesherbes veulent que l'_mile_ soit publi rgulirement en France en mme temps qu'en Hollande. Malesherbes propose lui-mme les corrections ncessaires. Et, comme l'impression trane et que Rousseau ne sait pas ce qui se passe, il meurt d'inquitude. Mais quoi! Malesherbes, directeur de la librairie, la marchale et mme le prince de Conti se sont chargs de tout, lui rpondent de tout. Tout de mme, cette impression trane bien! Rousseau retombe malade. Cette fois il croit avoir la pierre. Le marchal lui amne le clbre frre Cme. Le frre Cme (Rousseau, je le rpte, n'a jamais eu qu' se louer des prtres ou religieux catholiques) parvient le sonder, et dclare qu'il n'y avait point de pierre, mais que la prostate tait squirreuse et d'une grosseur _surnaturelle_, et que Rousseau souffrirait beaucoup, mais qu'il vivrait longtemps. Et l'impression de l'_mile_ trane toujours!... Il parat enfin, en mai 1762. Mais des bruits inquitants circulent. Le 8 juin, dans la nuit, au moment o Rousseau, selon sa coutume, lisait la Bible avant de s'endormir, il est averti qu'il est dcrt de prise de corps. Il faut qu'il file: il ne rsiste pas. Adieux attendrissants. La marchale, madame de Boufflers, madame de Mirepoix qui se trouvent l, l'embrassent en pleurant, et le bon marchal le conduit lui-mme jusqu' une chaise de poste dj prte. Pourquoi Rousseau tait-il dcrt? Par ce que le Parlement prparait alors l'expulsion des Jsuites et qu'on voulait accorder aux dvots une petite compensation en frappant un philosophe diste. Politique de bascule. On n'avait pas alors la libert de la presse. Nous avons la libert de la presse, mais nous n'avons pas la libert de conscience, ni la libert d'association, ni la libert d'enseignement. On ne peut pas tout avoir. Voil donc le pauvre Rousseau en fuite. Cette fuite allait le condamner huit annes nouvelles de vie errante, et la folie dfinitive. Madame de Luxembourg, le prince de Conti et Malesherbes taient responsables vis--vis de Jean-Jacques de cette cruelle aventure. Mais ils durent tre fort embarrasss. videmment il n'avait pas dpendu d'eux d'empcher le dcret du Parlement.--Au moins, direz-vous, auraient-ils d le prvoir.--C'est bien mon avis. Mais, maintenant que c'tait chose accomplie, que pouvaient-ils faire? Rien, sinon conseiller Rousseau la fuite, lui en laisser le temps et lui en procurer les moyens. C'est ce qu'ils firent; et c'est probablement aussi ce que le Parlement dsirait. Rousseau ne pouvait se dfendre sans dcouvrir madame de Luxembourg, le prince de Conti et Malesherbes. Il ne se dfendit point. Il se conduisit en fort honnte homme. Dans cette circonstance, ses puissants amis furent bien rellement ses obligs. Ils taient tenus de lui rester fidles et mme reconnaissants. Ils le furent, oui,--mais pas assez peut-tre, et pas assez longtemps. Mais l'loignement, les annes, la dfiance croissante de Jean-Jacques leur sont peut-tre une excuse. Au surplus, c'est bien sa faute! coutez cette phrase, qu'on sent avoir t crite avec un sensible plaisir: ...Cette terrasse me servait de salle de compagnie pour recevoir monsieur et madame de Luxembourg, monsieur le duc de Villeroy, monsieur le prince de Tingry, monsieur le marquis d'Armentires, madame la duchesse de Montmorencey, madame la duchesse de Boufflers, madame la comtesse de Valentinois, madame la comtesse de Boufflers, et d'autres personnes de ce rang (il faudrait ajouter le prince de Conti) qui, du chteau, ne ddaignaient pas de faire, _par une monte trs fatigante_, le plerinage de Montlouis. Diable! c'est encore mieux qu' l'Ermitage. Mais qu'est-ce que Jean-Jacques va faire dans ce monde-l? Ils ont des faons parfaites, c'est vrai, et personne ne sait mieux qu'eux et mieux qu'elles tourner un compliment. Mais enfin ces seigneurs et ces dames sont des privilgis entre les privilgis. Ils reprsentent tout ce que Rousseau, dans ses premiers ouvrages, dit excrer le plus: les mensonges et la corruption mondaine et l'ingalit la plus insolente. Ce luxe, ce raffinement, cette vie inimitable ne peut que rappeler Jean-Jacques l'amas prodigieux d'injustices et de misres qu'elle suppose au-dessous d'elle et dont elle se nourrit. Et pourtant, il ne peut plus vivre, dirait-on, qu'avec ces coteux aristocrates, ces scandales de richesse et ces scandales d'ingalit... Il est permis un pauvre sceptique de voir tout le monde: mais un aptre! Nous sommes de faibles cratures, et nous devons tcher de comprendre toutes les contradictions. Mais il y en a aussi de trop voyantes, de trop hontes, et que, vraiment, un peu de probit et de bon got devrait faire viter! Je n'aime pas plus Rousseau chez les Luxembourg que je n'aime un socialiste millionnaire, un gentilhomme anarchiste ou un prtre qui fait le badin et l'mancip. Mais eux, de leur ct, ces princes, ces ducs et duchesses, ces comtesses et ces marquis,--dans un temps o ces noms signifiaient quelque chose,--qu'ont-ils affaire avec Jean-Jacques? Rien que pour vivre, pour rester ce qu'ils sont, ils ont besoin de l'ordre social et politique d'alors, et ils ont besoin de l'glise. Qu'ils se soucient du bien public, qu'ils soient, politiquement, avec Voltaire, avec Montesquieu, plus tard avec Turgot, c'est bien. Mais cet excentrique, ce dtraqu les menace directement et dans ce qu'ils ont de plus prcieux; il menace la vie lgante; il menace, de loin, la proprit mme, et tout l'ordre existant, et l'glise et l'ducation traditionnelles et nationales. Et ils le trouvent bizarre, mais sympathique, et ils l'accablent de caresses.--Est-ce donc qu'ils poussent la gnrosit et l'abngation jusqu' se vouloir dtruire eux-mmes? Non; mais, n'ayant plus de foi, ils ne savent pas. Ce sont des _snobs_, et qu'on a revus. Ils se piquent de libert et de hardiesse d'esprit. Ils croient d'ailleurs n'applaudir qu' des phrases amusantes, qui les brusquent agrablement. Ils ne savent pas que dans une trentaine d'annes les plus grossires de ces phrases, aprs avoir pntr dans les cerveaux des avocats, des procureurs, des professeurs, des hommes de lettres, descendront dans des ttes plus obscures et se traduiront par des actes aveugles. L'excellent, le vertueux M. de Malesherbes, qui s'est donn tant de peine pour faire imprimer la _Julie_ et l'_mile_, sera envoy l'chafaud par des sclrats ivres de Jean-Jacques. En 1760, Amlie de Boufflers, petite-fille de la marchale, future duchesse de Lauzun, avait onze ans. Elle avait une figure, une douceur, une timidit virginale... Un jour Rousseau la rencontra seule dans l'escalier du petit chteau... Faute de savoir que lui dire, il lui proposa un baiser que, dans l'innocence de son coeur, elle ne refusa pas.--Trente-trois ans aprs, la duchesse de Lauzun, la plus pure et la plus douce parmi les femmes connues du XVIIIe sicle, tait condamne mort par des hommes qui taient de fervents adorateurs de Rousseau. Si l'on se remmore rapidement l'enchanement mystrieux et fatal des effets et des causes, serait ce pure dclamation que de dire:--Ce baiser donn la petite Amlie de Boufflers par Jean-Jacques,--qui, lui non plus, ne savait pas,--c'tait dj le baiser de la guillotine? SIXIME CONFRENCE LA NOUVELLE HLOSE Ceux qui veulent absolument ramener une seule et mme thorie tous les livres de Rousseau, nous assurent que le sens de la _Nouvelle Hlose_ est celui-ci: Si nous ne pouvons revenir l'tat de nature, corrompu par la socit, chacun de nous peut, mme dans l'tat actuel de la civilisation, refaire en lui l'homme naturel. Et ils pensent que Rousseau devait forcment, aprs le _Discours sur l'ingalit_ et la _Lettre sur les spectacles_, crire la _Nouvelle Hlose_, comme il devait ncessairement crire ensuite l'_mile_ et le _Contrat social_. Je le veux bien, mais je n'en suis pas sr. Il me semble (et nous l'avons vu jusqu'ici) que les livres de Rousseau ne dcoulent point d'un mme systme prconu (quoi qu'il en dise, aprs coup, dans ses _Dialogues_), mais qu'ils sont tous des oeuvres de circonstances, j'entends des circonstances de sa vie individuelle. Le mme temprament, la mme espce de sensibilit et, en gnral, les mmes sentiments et les mmes rves se retrouvent bien, plus ou moins, dans tous ses ouvrages; cela tait invitable. Ses livres sortent de la mme source profonde et trouble: mais je ne vois pas bien qu'ils s'engendrent logiquement l'un l'autre. (Je reviendrai l-dessus dans mes conclusions.) Voyons comment est ne _Julie_ ou la _Nouvelle Hlose_. Il nous le raconte au livre IX des _Confessions_, abondamment et un peu confusment. C'tait au mois de juin. Il tait l'Ermitage. Il faisait de longues promenades dans les bois. Il rvait. Il lui semblait, dit-il, que la destine lui devait quelque chose qu'elle ne lui avait pas donn. Quoi? L'amiti et l'amour, surtout l'amour. Comment se pouvait-il qu'avec des sens si combustibles, avec un coeur tout ptri d'amour, je n'eusse pas du moins une fois brl de sa flamme pour un objet dtermin? Il revoyait toutes les femmes qui lui avaient donn de l'motion dans sa jeunesse, mademoiselle Galley, mademoiselle de Graffenried, mademoiselle de Breil, madame Basile, madame de Larnage, mes jolies colires, et jusqu' la piquante Zulietta. (Il oublie carrment madame de Warens.) Hlas! il a beau voquer tous ses souvenirs d'amour. Cela est assez maigre, et il le sait bien. Ces aventures ont peine t des bauches. Il n'y a qu'avec la facile madame de Larnage, qui avait tant de bonne volont... Mais ce n'a gure t qu'une rencontre d'auberge.--J'ai pass ma vie, dit-il quelque part, convoiter et me taire auprs des personnes que j'aimais le plus. Oh! avoir enfin un bel amour! Mais Jean-Jacques a quarante-cinq ans; il est trop tard; et puis il ne voudrait pas faire de peine Thrse. Alors, dit-il, l'impossibilit d'atteindre aux tres rels me jeta dans le pays des chimres; et ne voyant rien d'existant qui ft digne de mon dlire, je le nourris dans un monde idal, que mon imagination cratrice eut bientt peupl d'tres selon mon coeur... J'imaginai deux amies... Je fis l'une brune et l'autre blonde, l'une vive et l'autre douce, l'une sage et l'autre faible, _mais d'une si touchante faiblesse que la vertu semblait y gagner_. (Parbleu!) Je donnai l'une des deux un amant dont l'autre fut la tendre amie, et mme quelque chose de plus... pris de mes deux charmants modles, je m'identifiais avec l'amant et l'ami le plus qu'il m'tait possible; mais je le fis aimable et jeune, _en lui donnant au surplus les vertus et les dfauts que je me sentais_. Aprs quoi il leur cherche un sjour, songe pour eux aux Iles Borromes, et finalement les place Vevey, au bord de son cher lac. Il se mit alors, dit-il, crire au hasard, rien que pour donner l'essor au dsir d'aimer qu'il n'avait pu satisfaire et dont il se sentait dvor. Il assure que les deux premires parties de _Julie_ ont t crites de cette manire, _sans qu'il et aucun plan bien form_, et mme sans prvoir qu'un jour il serait tent d'en faire un ouvrage en rgle. Il considre si peu son roman commenc comme un dveloppement ou une application de sa doctrine, qu'il le regarde, au contraire, comme une sorte de dmenti son rle public: Aprs les principes svres que je venais d'tablir avec tant de fracas,... aprs tant d'invectives mordantes contre les livres effmins qui respiraient l'amour et la mollesse, pouvait-on rien imaginer de plus inattendu, de plus _choquant_ que de me voir tout coup m'inscrire parmi les auteurs de ces livres que j'avais si durement censurs? Je sentais cette inconsquence dans toute sa force. Cela parat bien prouver que Rousseau n'avait d'abord conu que les deux premires parties de _Julie_, qu'il ne les avait conues que comme un roman d'amour, et que les intentions moralisatrices ne lui vinrent qu'aprs coup. En attendant il revoit la Chevrette, puis l'Ermitage, madame d'Houdetot. Immdiatement son idal se concrte en elle. Il se figure Julie sous ses traits. Quelle occasion de s'essayer ces sentiments exalts qu'il veut exprimer dans son livre! Dans leurs rendez-vous mystrieux, dans leurs conversations brlantes (du moins de sa part lui) tandis que madame d'Houdetot s'amuse et qu'elle se distrait de l'absence de Saint-Lambert, Jean-Jacques, en ralit, travaille son roman. Et cela explique qu'il se soit si vite consol de l'chec de cette grande passion. Ce n'tait que de la littrature. Cependant, ce qu'il a crit jusqu'ici de la _Julie_, au hasard et sans suite, ne fait mme pas une histoire. Mais, force, nous dit-il, de tourner et retourner mes rveries dans ma tte, j'en formai enfin l'espce de plan dont on a vu l'excution. Et alors il nous dit qu'il se propose, dans son roman, deux objets. Le premier, c'est de montrer un sicle corrompu, en se mettant sa porte, qu'on peut se relever d'une chute, et que mme une erreur d'un moment peut tre la source d'actes sublimes. Si Julie eut t toujours sage, dira-t-il dans sa _Seconde Prface_, elle instruirait beaucoup moins, car qui servirait-elle de modle?--Et son second objet, c'est de rapprocher les croyants et les athes dans une estime rciproque; d'apprendre ceux-ci qu'on peut croire en Dieu sans tre hypocrite, et aux croyants qu'on peut tre incrdule sans tre un coquin. Julie dvote est une leon pour les philosophes, et Wolmar athe en est une pour les intolrants.--Le reste, et notamment le rappel la vie simple, la vie rurale et familiale, et la puret du foyer domestique, ne serait donc venu que subsidiairement. Voil ce que dit Rousseau au livre IX des _Confessions_. Cela est plausible. Mais je crois que le roman de _Julie_ s'est form dans son esprit plus simplement encore. Tout ce que je retiendrai de son rcit, c'est qu'il a conu _Julie_ au printemps, parmi les fleurs et les arbres, pendant des mois de rverie et d'exaltation sentimentale, et que c'est avant tout son propre roman qu'il a rv. Dans ces promenades travers bois, il se souvient de sa jeunesse vagabonde, qui se transfigure ses yeux. Or, un des rves qu'il avait fait le plus souvent dans ce temps-l,--et qu'il a ralis avec madame d'Houdetot tant bien que mal, et trop tard, quarante-cinq ans,--c'est d'tre aim d'une belle aristocrate. vad de Genve, errant par la Savoie et le Pimont, il ne pouvait presque rencontrer un chteau dans la campagne sans faire ce rve: J'entrais avec scurit dans le vaste monde... Mon mrite allait le remplir... En me montrant j'allais occuper de moi l'univers... Mais il ne me fallait pas tant... Un seul chteau bornait mon ambition: favori du seigneur et de la dame, _amant de la demoiselle_, ami du pre et protecteur des voisins, j'tais content; il ne m'en fallait pas davantage. Un peu plus tard, Turin: Mon htesse me dit qu'elle m'avait trouv une place et _qu'une dame de condition_ voulait me voir. A ce mot je me crus tout de bon dans les hautes aventures, car _j'en revenais toujours l_. Mais surtout il se souvient de mademoiselle de Breil, chez les Gouvon, o il tait laquais: Mademoiselle de Breil tait une jeune personne peu prs de mon ge, bien faite, assez grande, trs blanche, avec des cheveux trs noirs et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur des blondes auquel mon coeur n'a jamais rsist. L'habit de cour, si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taille, dgageait sa poitrine et ses paules, et rendait son teint encore plus blouissant par le deuil qu'elle portait alors. On dira que ce n'est pas un domestique de s'apercevoir de ces choses-l (phrase pnible)... A table, j'tais attentif chercher l'occasion de me faire valoir. Si son laquais quittait un moment sa chaise, l'instant on m'y voyait tabli: hors de l, je me tenais vis--vis d'elle, je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, j'piais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je point fait pour qu'elle daignt m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot! Mais point; j'avais la mortification d'tre nul pour elle; elle ne s'apercevait pas mme que j'tais l. Une fois pourtant, et une autre fois encore, il attire son attention, et dans des conditions flatteuses pour lui: Elle jeta les yeux sur moi. Ce coup d'oeil, qui fut court, ne laissa pas de me transporter. Et la seconde fois: Ce moment fut court, mais dlicieux, tous gards... Quelques minutes aprs, mademoiselle de Breil, levant derechef les yeux sur moi, me pria, d'un ton de voix aussi timide qu'affable, de lui donner boire. On juge que je ne la fis pas attendre; mais en approchant, je fus saisi d'un tel tremblement qu'ayant trop rempli le verre, je rpandis une partie de l'eau sur l'assiette et mme sur elle. Son frre me demanda tourdiment pourquoi je tremblais si fort. Cette question ne servit pas me rassurer, et mademoiselle de Breil rougit jusqu'au blanc des yeux. Ruy Blas... c'est bien Ruy Blas, Ruy Blas sous son vrai nom, dans sa premire condition et non encore dguis en don Csar... Mais sans doute la mre avait remarqu quelque chose et elle parla la petite. Jean-Jacques eut beau, ensuite, s'attarder quand il pouvait dans l'antichambre de madame de Breil: il n'obtint plus une seule marque d'attention de la part de la fille. Mme, deux fois, madame de Breil lui demanda d'un ton fort sec s'il n'avait rien faire--Il fallut, dit-il, renoncer cette chre antichambre. Et il conclut: Ici finit le roman. Eh bien, il me parat clair que les deux premires parties de la _Nouvelle Hlose_, c'est l'achvement de ce roman, du roman de toute sa jeunesse, et que ce n'est pas autre chose, et qu'il le conoit et mme l'crit d'abord, pour son plaisir, et sans s'inquiter de la suite. Il faut que Jean-Jacques soit aim de ce qu'il appelle dans les _Confessions_ la demoiselle du chteau; et il faut qu'il la possde. Aprs, on verra. Et voici comment cela s'arrange dans sa tte. Personnages: lui, Jean-Jacques, sous le nom de Saint-Preux; Julie d'tanges; le baron d'tanges son pre, gentilhomme plein de prjugs (cela est impliqu par la donne mme de l'histoire); la baronne d'tanges, mre indolente et efface (pour faciliter et expliquer certains faits). Enfin, comme personnages accessoires: la piquante Claire, en contraste avec la tendre Julie; l'nergique et froid lord douard, en contraste avec le faible et ardent Saint-Preux.--Cadre: le paysage que Jean-Jacques aime et connat le mieux: les bords du lac Lman. Le roman sera par lettres, pour plus de commodit, pour que l'auteur y puisse dborder son gr, et parce que la forme oratoire ou lyrique (discours ou effusions) est celle qui lui est le plus naturelle. Le roman procdera un peu de la _Clarisse Harlowe_ de Richardson, et un peu, trs peu, de la _Marianne_ de Marivaux. Ajoutez, si vous voulez, de vagues et trs indirects souvenirs des romans du XVIIe sicle qu'il lisait, enfant, avec son pre. Mais, pour que la sduction de Julie soit plus vraisemblable, l'auteur prte Saint-Preux une condition sociale un peu plus releve que n'tait celle de Jean-Jacques Turin. Saint-Preux est un jeune bourgeois, d'tat civil incertain,--instruit, intelligent,--d'ailleurs seul au monde, comme Ruy Blas, Didier et leurs frres romantiques; plbien juste assez pour que le prjug social s'oppose ce qu'il pouse Julie.--D'autre part, Julie a t leve par une servante qui tait une commre assez cynique.--En l'absence du baron, la baronne d'tanges, trangement imprudente, a pri Saint-Preux de donner des leons Julie. Saint-Preux vingt ans, Julie en a dix-huit. On prvoit ce qui arrivera. Cela ne tarde pas beaucoup. Aprs quelques lettres fort longues et une rsistance assez courte, Julie, avec la complicit de son amie la piquante Claire, va retrouver, un soir, Saint-Preux dans un bosquet, lui applique un baiser sur la bouche, et s'enfuit. Aprs quoi (et ici je copie simplement les titres de quelques chapitres) elle exige que son amant s'absente pour un temps, et lui fait tenir de l'argent pour aller dans sa patrie vaquer ses affaires.--L'amant obit, et, par un motif de fiert lui renvoie son argent.--Indignation de Julie sur le refus de son amant. Elle lui fait tenir le double de la premire somme.--Son amant reoit la somme, et part. Eh bien, quoi? Les arguments de Julie sont fort persuasifs, je vous assure; et puis, Jean-Jacques n'a-t-il pas t jadis, sans nul embarras, l'oblig de madame de Warens?... Et pourquoi soulve-t-il ici cette question inattendue sinon parce qu'il se souvient?... Pendant l'absence de Saint-Preux, le baron d'tanges revient la maison. On lui parle des mrites de Saint-Preux. Il dclare ce propos qu'il ne donnera jamais sa fille un roturier, mais qu'il veut la marier un gentilhomme de ses amis. Julie tombe malade, rappelle secrtement Saint-Preux, et elle perd son innocence. Elle donne un second rendez-vous son amant. Mais elle le remet ensuite et oblige Saint-Preux s'absenter deux jours pour une bonne action qu'il serait inutile de vous expliquer. Le ciel les rcompense d'ailleurs de ce sacrifice, car l'absence de Saint-Preux les sauve d'un grave pril. Et Julie son tour le rcompense de sa vertu par un rendez-vous nocturne et tout fait srieux. Je passe quelques pisodes.--Puis Julie est enceinte, puis elle fait une fausse couche, tout cela secrtement.--Puis, mylord douard, l'ami de Saint-Preux, ayant conseill au pre de Julie de la marier avec son matre d'tude, le baron fait une scne terrible sa femme et sa fille; et la subtile Claire parvient faire filer Saint-Preux, qui se rend Paris. Julie, auparavant, lui a jur que sans doute elle ne l'pouserait pas sans le consentement de son pre, mais qu'elle ne sera jamais un autre sans le consentement de Saint-Preux. Et voil le roman,--tant refait depuis,--du matre d'tude et de la jeune noble. Je n'en ai retenu que les faits essentiels: car, dans cette surabondante _Julie_ qui contient douze cents pages, il n'y en a pas quatre cents qui se rapportent l' histoire elle-mme; et je viens de vous en analyser le premier tiers. Ce premier tiers est, de beaucoup, le plus ennuyeux (sauf les digressions: le voyage de Saint-Preux dans le Valais et les lettres qu'il envoie de Paris).--Et pourtant c'est probablement la partie de son livre que Rousseau a crite avec le plus de fivre. C'est de ce premier volume de l'_Hlose_ que madame d'pinay a dit dans ses _Mmoires_: Aprs le dner nous avons lu les cahiers de Rousseau. Je ne sais si j'tais mal dispose, mais je ne suis pas contente. C'est crit merveille, mais cela est trop fait et me parat sans vrit et sans chaleur. Les personnages ne disent pas un mot de ce qu'ils doivent dire. C'est toujours l'auteur qui parle. Et madame du Deffand pensait peu prs de mme, et madame de Choiseul, et mme Diderot (alors encore ami de Jean-Jacques). Dans toute l'oeuvre de Rousseau ce volume est, avec certains chapitres de l'_mile_, celui sur lequel il est le plus facile de s'gayer. L'excitation y est purement verbale. On y remarque trois choses dplaisantes (au moins): l'abus du mot de vertu et l'quivoque continuelle sur ce mot; l'indlicatesse des sentiments; l'avnement dfinitif du style dplorable des hommes sensibles. 1 Il est inou qu'un garon et une fille qui font ce que font Saint-Preux et Julie, et qui ne pensent qu' a, parlent de vertu ce point.--Ils disent quelque part que, pour avoir eu une dfaillance, ils n'en sont pas moins vertueux sur le reste et n'ont pas perdu pour cela le droit d'aimer la vertu. videmment: mais leur faute n'est pas seulement une faiblesse de la chair, quoi nous pourrions tre indulgents; elle se complique d'un assez lche abus de confiance, Saint-Preux tant le prcepteur de Julie: et c'est ce dont ils n'ont pas l'air de se douter. Cela rend plus fcheuses encore leurs ternelles invocations la vertu et leur donne un air, soit d'hypocrisie, soit d'inconscience, galement regrettable... Oui, c'est vraiment dsobligeant, cette manire de fourrer la vertu o elle n'a que faire. C'est chose de Rousseau et du XVIIIe sicle. _Rien de semblable au_ XVIIe _sicle_, ni dans l'antiquit. En somme, c'est toujours la grande quivoque de toute la vie de Rousseau, quivoque que j'ai dj signale. Saint-Preux et Julie se croient vertueux parce qu'ils adorent la vertu et qu'ils se sentent un bon coeur. Ils sont bien l'image de leur pre: de beaux sentiments, de beaux discours, et une vilaine vie (du moins jusqu' quarante ans). 2 En second lieu, Julie manque trangement de dlicatesse morale. Elle parat d'abord beaucoup trop informe de ce qu'elle va faire; elle appelle trop les choses par leur nom. Elle dit lourdement: Ma vertu,... mon innocence,... mon dshonneur... Elle parle de ses dsirs vaincus, des plaisirs du vice. Elle dit Saint-Preux (avant la chute): Tche, cher ami, de calmer l'ivresse des vains dsirs. Elle dit, en parlant de sa virginit: Nous autres jeunes filles, nous nous trouvons ds le premier ge _charges d'un si dangereux dpt_!... Il n'est pas non plus dlicieux de la voir crire son amant en lui donnant rendez-vous dans un chalet: Oh! la nature!... C'est l qu'on n'est que sous ses auspices et qu'on peut _n'couter que ses lois_. Et il est moins dlicieux encore de l'entendre disserter avec Saint-Preux sur certaines erreurs des sens: Je me souviens des rflexions que _nous_ faisions, en lisant ton Plutarque, sur un got dprav qui outrage la nature. Quand ces tristes plaisirs n'auraient que de n'tre pas partags, c'en serait assez, _disions-nous_, pour les rendre insipides et mprisables... Malheureux! de quoi jouis-tu quand tu es seul jouir! Ces volupts solitaires sont des volupts mortes. Cela est vraiment extraordinaire sous la plume d'une jeune fille de dix-huit ans![13] [Note 13: Voir aussi la lettre o Saint-Preux raconte Julie qu'il a t entran chez les filles, et la rponse de Julie.] Mais l encore elle est bien l'image de son pre. L'impudeur de Julie nous fait ressouvenir que celui qui la fait parler n'est venu qu'aprs de longues souillures l'amour normal et qu'il l'a connu pour la premire fois dans des conditions tranquillement cyniques et avec une femme pour qui l'amour n'tait qu'un geste comme un autre. 3 Enfin, dans les deux premires parties de la _Julie_, plus que partout ailleurs, c'est l'affreux panouissement de l'abominable style des hommes sensibles. Ce style implique cette convention, que toujours, partout, en toute occasion, les sentiments naturels, affections de famille, tendresse maternelle, paternelle, filiale, conjugale, amour, amiti, piti, humanit ne peuvent tre prouvs qu'avec une extrme intensit, ni exprims que dans le style le plus noble, le plus solennel, le plus emphatique, coup quelquefois d'exclamations, d'apostrophes, de suspensions, de frmissements, de silences... Ce style, vrai dire, prexistait Jean-Jacques. Il se trouvait un peu dans les romans de l'abb Prvost, et surtout dans Diderot. Mais Jean-Jacques en a fait, dans le premier tiers de la _Julie_, un triomphal et effarant abus. Voici quelques courts exemples de ce style, pris vritablement au hasard, car on le trouve presque chaque page. Julie vient de revoir son pre (qu'elle ne doit pas aimer autrement, d'aprs ce que nous savons): toi que j'aime le mieux au monde aprs les auteurs de mes jours, crit-elle Saint-Preux, pourquoi tes lettres, tes querelles viennent-elles contraster mon me?... Tu voudrais que mon coeur s'occupt de toi sans cesse; mais, dis-moi, le tien pourrait-il aimer une fille dnature, qui les feux de l'amour feraient oublier les droits du sang, et que les plaintes d'un amant rendraient insensible aux caresses d'un pre! Et que dites-vous de ce dlire de Saint-Preux: Quelle taille enchanteresse!... Au devant deux lgers contours... spectacle de volupt!... La baleine a cd la force de l'impression... Empreintes dlicieuses, que je vous baise mille fois!... Dieux! dieux! que sera-ce quand... Et la phrase ne s'achve pas.--Du mme Saint-Preux: Oh! si bientt tu pouvais tripler mon tre!... Si bientt un gage ador... Espoir trop tt du, viendras-tu m'abuser encore?... dsirs! crainte! perplexits!... De Julie (tableau de famille): ...Je feignis de glisser; je jetai, pour me retenir, un bras au cou de mon pre; je penchai mon visage sur son visage vnrable, et dans un instant, il fut couvert de mes baisers et inond de mes larmes; je sentis celles qui lui coulaient des yeux qu'il tait lui-mme soulag d'une grande peine; ma mre vint partager nos transports. Douce et paisible innocence, tu manquas seule mon coeur pour faire de cette scne de la nature le plus dlicieux moment de ma vie! Et ctera, et ctera. Je crois, pour moi, que ce style emphatique et pleurard est sincre chez Rousseau; que ce style sans naturel lui est naturel. Pourquoi? Parce qu'il tait malade, atteint d'une profonde nvrose; parce qu'il avait, au sens exact du mot, une sensibilit _morbide_; parce que lui-mme fondait rellement en larmes la moindre occasion. Mais hlas! on l'imita, et ce fut affreux. Au temps de Louis XVI, et plus encore sous la Rvolution, presque toute la littrature fut infeste de cette sensibilit la Rousseau. Elle n'avait gure de la sensibilit que le nom: c'tait surtout l'application paratre prouver jusqu' l'excs les motions altruistes, parce qu'on tenait cet excs pour honorable. Il y entrait donc beaucoup d'artifice et de vanit et, par suite, trs peu de bont relle, puisque cette proccupation d'tre, aux yeux des autres et ses propres yeux, dans une posture qui vous fit honneur, tait contradictoire la vraie bont qui suppose justement l'oubli de soi ou du moins l'effort de s'oublier. Et c'est pourquoi leur sensibilit n'empcha nullement les hommes de la Rvolution d'tre sans piti.--Puis, cette sensibilit tant une mode et, par suite, tant affecte par les tres les plus mdiocres, avait rapidement revtu une forme d'une exprimable sottise.--Et enfin, comme cette sensibilit passait pour noble, elle entrana la noblesse du style, telle que la concevaient les sots, c'est--dire la plus emphatique et la plus niaise phrasologie, un charabia sans nom. Par l, quelques-uns des crivains de la seconde moiti du XVIIIe sicle nous paraissent plus loigns de nous, plus trangers, plus iroquois que les prcieux ou les burlesques du XVIIe sicle ou les pdants du XVIe. Lisez un peu, pour voir, le thtre de Sbastien Mercier, ou la correspondance amoureuse ou mme familiale de certains Conventionnels, et certains romans oublis du temps de la Terreur.--Rousseau n'a pas seulement lgu la Rvolution son vocabulaire politique, ses ftes et sa conception de l'tat: il lui a transmis le style bte. * * * * * Voil donc termine la premire priode des amours du matre d'tude et de la jeune fille noble. Cela est glacial (Jean-Jacques ne l'ayant crit qu'avec sa tte, et d'aprs l'amour artificiel, livresque et voulu qu'il avait conu pour madame d'Houdetot); et cela est souvent ridicule, et cela est souvent ennuyeux. Et je suis content d'en tre sorti: car ce qui viendra aprs sera fort beau d'abord, et ensuite un peu fou, mais toujours intressant. Les deux amants spars, l'un Paris, l'autre Vevey, Rousseau se demande ce qu'il va faire de Julie. Notez que, prcisment ce moment-l, son artificielle passion pour madame d'Houdetot est fort calme.--Je ne pense pas que l'ide lui soit venue un seul instant de marier, aprs quelques pripties, Saint-Preux et son lve: ce dnouement serait par trop fade.--Non: mais, arriv l, il se ressouvient de son rle de rformateur des moeurs et de professeur de vertu. Et pourquoi disons-nous son rle? Il n'tait pas modeste, il se connaissait lui-mme trs incompltement, mais il avait fini par tre sincre dans son projet de rforme et de perfectionnement intrieur. Sa propre vie, quand nous l'embrasserons dans son ensemble, nous apparatra comme une volution, comme un effort, souvent plein d'illusions, mais enfin comme un effort vers la vertu, comme une lente sortie hors de sa fange premire, comme une monte que n'arrtera point sa folie peu peu croissante; au contraire. Et alors (j'en suis persuad) il a l'ide de rapprocher la vie de Julie de la sienne. Julie aussi est un tre malheureux et faible, qui a mal commenc. Eh bien, sa vie, comme celle de Rousseau, sera l'histoire d'une volution morale, d'une conversion (c'est le vrai mot). Et mme il s'avisera (aprs coup, je le crois) qu'il n'a fait Julie d'abord coupable que pour la convertir. Je sens deux hommes en moi, dit Saint-Paul dans son pitre aux Romains. Je vous ai dit qu'il y avait bien plus de deux hommes dans Jean-Jacques. C'est le vagabond plein de dsirs, l'amoureux qui n'a jamais t rassasi, l'ancien laquais pris de la fille de la maison, c'est cet homme-l qui a crit les deux premires parties de la _Julie_. C'est l'amant de la nature et de la vie simple qui dcrira la vie qu'on mne dans la maison de Clarens. C'est le rveur orgueilleux et romanesque qui nous racontera le mnage compliqu Wolmar-Saint-Preux-Julie-Claire.--Et, en attendant, c'est le Genevois, c'est le protestant attendri de catholicisme, c'est l'homme profondment religieux qui convertit Julie d'tanges. Il la convertit en la mariant M. de Wolmar. Les faits sont assez habilement arrangs pour nous faire accepter ce mariage. Madame d'tanges meurt; elle meurt des durets de son mari, mais surtout de la faute de sa fille, et du secret qu'elle garde et qui l'touffe. Julie, dsespre, se fait rendre sa parole par Saint-Preux. Aprs un temps convenable,--et avec l'assentiment de Saint-Preux absent, qui la vrit ne peut le lui refuser,--elle se rsigne pouser M. de Wolmar, cet ami dont son pre lui avait parl. Ce qui la dcide, c'est que son pre l'avait promise Wolmar riche, et que maintenant Wolmar est ruin. Mais enfin elle va au mariage comme un sacrifice. C'est ici que Rousseau a une ide admirable (C'est peut-tre l'endroit de son oeuvre o merge de la faon le plus inattendue son fond traditionaliste, offusqu le plus souvent par son me de rvolte).--La crmonie du mariage opre sur l'me srieuse de Julie la manire d'un sacrement comme le signe sensible de quelque chose de profond, de sacr, de ncessaire, de conforme aux destines et aux intrts de l'humanit. La crmonie du mariage fait comprendre Julie le mariage. Elle ne l'avait point prvu: Dans l'instant mme, crit-elle Saint-Preux, o j'tais prte jurer un autre une ternelle fidlit, mon coeur vous jurait encore un amour ternel, et je fus mene au temple comme une victime impure qui souille le sacrifice o l'on va l'immoler. Mais,--douloureuse comme elle est, et prpare par la douleur,--elle sent, en entrant dans l'glise, une sorte d'motion qu'elle n'avait jamais prouve... Puis, le jour sombre de l'glise, le profond silence des spectateurs, le cortge de ses parents... tout donne ce qui va se passer un air de solennit qui l'excite l'attention et au respect: La puret, la dignit, la saintet du mariage, si vivement exposes dans les paroles de l'criture, ses chastes et sublimes devoirs, si importants au bonheur, l'ordre, la paix, la dure du genre humain, si doux remplir pour eux-mmes: tout cela me fit une telle impression que je crus sentir intrieurement une rvolution subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout coup le dsordre de mes affections et les rtablir selon la loi du devoir et de la nature. Et encore: Je crus me sentir renatre, je crus recommencer une autre vie. Puis, rentre la maison: A l'instant, pntre d'un vif sentiment du danger dont j'tais dlivre et de l'tat d'honneur et de sret o je me sentais rtablie, je me prosternai contre terre, j'levai vers le ciel mes mains suppliantes, j'invoquai l'tre qui soutient ou dtruit, quand il lui plat, par nos propres forces, la libert qu'il nous donne. Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont, toi seul es la source. Je veux aimer l'poux que tu m'as donn. Je veux tre fidle, parce que c'est le premier devoir qui lie la famille et la socit. Je veux tre chaste, parce que c'est la premire vertu qui nourrit toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte l'ordre de la nature que tu as tabli, et aux rgles de la raison que je tiens de loi. Je remets mon coeur sous ta garde et mes dsirs en ta main. Rends toutes mes affections conformes ta volont constante; et ne permets plus que l'erreur d'un moment l'emporte sur le choix de toute ma vie. --Mais, direz-vous, les thories de Rousseau?--Quelles?--L'opposition de la nature et de la socit, et que la socit a corrompu la nature. Le mariage est bien, je pense, une institution sociale, et cependant le mariage pure Julie. Elle dit elle-mme qu'une puissance inconnue a rtabli ses affections selon la loi du devoir et de la nature. La nature et le devoir, qui ne peut tre ici qu'un devoir social: Rousseau y songe-t-il? La nature et la socit ne sont donc plus ennemies? Une institution sociale peut donc tre bienfaisante? La socit ne corrompt donc pas ncessairement la nature?--Eh bien, quoi? Rousseau se contredit, c'est vident. Et c'est pour cela que cette troisime partie de la _Nouvelle Hlose_ est une si belle chose. Et elle renferme bien d'autres contradictions encore aux thories habituelles de Jean-Jacques. Julie aime son mari parce qu'elle est sa femme et qu'elle veut l'aimer. Telle, la Pauline de _Polyeucte_. Et ainsi, pour une fois, Rousseau se rencontre avec Corneille. L'amour de Julie pour Wolmar n'est peut-tre que de l'amiti et de la tendresse. Mais elle dit ce mot d'un bon sens minent: L'amour n'est pas ncessaire pour former un heureux mariage, et cet autre mot d'une sagesse plus haute encore, et qui ruine la morale du sentiment, et qui condamne toute la vie de Rousseau lui-mme, et les trois quarts de son oeuvre: Malgr la scurit de mon coeur, _je ne veux plus tre juge en ma propre cause_, ni me livrer tant femme, la mme _prsomption_ qui me perdit, tant fille. Et de quelle magnifique faon, dans cette troisime partie, les sophismes et les impures sentimentalits du premier volume,--chres pourtant Jean-Jacques quand il les crivit,--sont balayes comme par un vent fort et salubre! Dj, on voyait poindre, dans les premires lettres de Saint-Preux et mme de Julie, la thorie de la fatalit de l'amour et presque du droit souverain de la passion: N'as-tu pas, disait Saint-Preux, suivi la plus pure loi de la nature? Comment veux-tu qu'une me sensible gote modrment des biens infinis? Et encore: Connaissez-le enfin, ma Julie; un ternel arrt du ciel nous destina l'un pour l'autre: c'est la premire loi qu'il faut couter. Et, Julie tombe, il recommenait parler de vertu, et elle aussi.--Mais coutez Julie marie: Je frmis quand je songe que nous osions parler de vertu. Savez-vous bien ce qui signifiait pour nous un terme si respectable et si profane, tandis que nous tions engags dans un commerce criminel? C'tait cet amour forcen dont nous tions embrass l'un et l'autre qui dguisait nos transports sous ce saint enthousiasme, _pour nous le rendre encore plus cher et nous abuser plus longtemps_... Il est temps que _l'illusion cesse_. Et Julie dit encore Saint-Preux: Quand, avec les sentiments que j'eus pour vous et les connaissances que j'ai maintenant, je serais libre encore et matresse de choisir un mari, ce n'est pas vous que je choisirais, c'est M. de Wolmar. Et elle lui dit mme ce mot dfinitif: Si le ciel m'tait cet poux, ma ferme rsolution est de n'en prendre jamais un autre. Pourtant (et cela est fort bien vu), Julie n'atteint pas tout d'un coup la parfaite sagesse. Elle a l'imprudence de dire: Soyez l'amant de mon me, parole dangereuse qui se rpercutera dans des centaines et des milliers de romans du XIXe sicle. Ce n'est pas tout. Quand elle s'est laisse marier, n'ayant encore qu'une conscience hsitante et divise, elle avait jur son pre de ne pas avouer sa conduite passe M. de Wolmar. Maintenant qu'elle rflchit et qu'elle a trouv sa lumire, ce secret lui pse cruellement. Car, dit-elle, une sincrit sans rserve fait partie de la fidlit que je dois mon mari. Elle croit devoir consulter l-dessus Saint-Preux lui-mme. La question est du plus haut intrt. Elle est du mme ordre (malgr les diffrences de dtail), que celle qui est agite dans _Monsieur Alphonse_, dans le _Jacques_ de George Sand, dans la _Dame de la Mer_ d'Ibsen, mme dans la _Princesse de Clves_. Saint-Preux dconseille Julie l'aveu, pour des raisons spcieuses. Elle rpond, il rplique. La discussion est trs serre et fort belle. Julie, incertaine encore, attendra. Mais elle a le courage de donner Saint-Preux un cong dfinitif: Il est temps de devenir sage. Voil la dernire lettre que vous recevrez de moi, je vous supplie de ne plus m'crire. Saint-Preux veut se tuer. Il ne se tue pas, mais il s'embarque pour trois ans. Julie a maintenant vingt-huit ans. Voil six ans qu'elle est marie. Son secret lui pse de plus en plus. Ce qui lui ferme la bouche, c'est la crainte d'affliger trop son mari. Mais elle a un enfant; cela lui rend du courage. Elle avoue tout Wolmar. Mais la scne de l'aveu, que nous attendions, est malheureusement esquive; et nous ne l'apprenons que par cette tonnante lettre de M. Wolmar l'amant de Julie: Quoique nous ne nous connaissions pas encore, je suis charg de vous crire. La plus sage et la plus chrie des femmes vient d'ouvrir son coeur son heureux poux (c'est--dire de lui raconter, je pense, qu'elle a reu Saint-Preux dans sa chambre et dans son lit de jeune fille, qu'elle a t enceinte de lui et qu'elle a fait une fausse couche). Il (l'heureux poux) vous croit digne d'avoir t aim d'elle, et _il vous offre sa maison_. L'innocence et la _paix_ y rgnent; vous y trouverez l'amiti, l'hospitalit, l'estime, la confiance. Consultez votre coeur, et, s'il n'y a rien l qui vous effraye, venez sans crainte. Vous ne partirez point d'ici sans y laisser un ami.--_Post-scriptum de Julie_:--Venez, mon ami, nous vous attendons avec empressement. Je n'aurai pas la douleur que vous me deviez un refus. Et ainsi, aprs cent cinquante pages de lumire presque pure, de raison mue et, somme toute, de vrit humaine, nous rentrons dans la chimre, et dans la plus dsobligeante. Pourquoi? C'est que Rousseau aime Saint-Preux, qui est lui-mme faible, passif, plaintif, incertain et passionn. Qu'est-ce qu'il va faire de Saint-Preux? Il ne peut pas le renvoyer faire le tour du monde; il n'a pas le courage de le faire mourir; il ne veut pas le gurir d'une passion qui se doit elle-mme d'tre incurable... Alors?--S'il le ramenait Clarens, prs de Julie, prs de Wolmar? Pourquoi pas? Tout le monde serait content. Nous n'avons pas affaire des gens ordinaires. Jean-Jacques se rappelle l'imperturbable Saint-Lambert. Est-ce que Saint-Lambert, les premiers jours passs, se sentait gn entre madame d'Houdetot et lui, Jean-Jacques? ou madame d'Houdetot entre Jean-Jacques et Saint-Lambert? ou Jean-Jacques entre Saint-Lambert et madame d'Houdetot? Et lui-mme, autrefois, s'est-il senti gn entre madame de Warens et Claude Anet? ou Claude Anet entre lui et madame de Warens? ou madame de Warens entre lui et Claude Anet? Est-ce qu'on ne s'accommode pas de toutes les situations, quand on est sincre et vertueux?--Il oublie que ni lui ni Anet n'tait le mari de la dame des Charmettes. Il oublie, pour l'autre trio, que lui, Jean-Jacques, n'tait pas et n'avait pu tre l'amant de madame d'Houdetot, et que Saint-Lambert tait bien rassur sur ce point. N'importe. Pourquoi Wolmar ne serait-il pas un Saint-Lambert suprieur, Saint-Lambert tel qu'il aurait pu tre? C'est dit. Il runira, pour qu'ils soient heureux, et pour arroser leur bonheur de ses larmes, tous ceux qu'il aime: Julie, son mari, son amant,--et plus tard, Claire d'Orbe, sa confidente et sa complice. Et tous ces gens vivront trs bien ensemble, car tout est pur aux purs, et, parmi les devoirs de la vertu, Jean-Jacques omet dlibrment la fuite des tentations. Et alors ce qui arrive est vraiment inou. Si M. de Wolmar a t si peu troubl par l'aveu de Julie, c'est qu'il savait dj tout,--tout--lorsqu'il l'a pouse. Ds qu'il apprend d'elle-mme qu'elle a eu un amant, il lui dit (comme vous avez vu): Faisons-le venir. Saint-Preux revient donc. A peine une nuance d'embarras la premire entrevue. Mais bientt Julie se remet parler de son pass avec Saint-Preux devant son mari. Et, comme l'ancien amant se tient un peu sur la rserve: Embrassez-la, dit Wolmar, appelez-la Julie. Plus vous serez familier avec elle, mieux je penserai de vous. Ils vivent tous trois dans de continuels attendrissements, dont voici un exemple (extrait d'une lettre de Saint-Preux mylord douard). Saint-Preux, au cours d'une conversation, a dit tristement Julie: Madame, vous tes pouse et mre, ce sont des plaisirs qu'il vous appartient de connatre. Aussitt, continue-t-il, M. de Wolmar, me prenant par la main, me dit en la serrant: Vous avez des amis; ces amis ont des enfants; comment l'affection paternelle vous serait-elle trangre? Je le regardai, je regardai Julie; tous deux se regardrent, et me rendirent un regard si touchant que, les embrassant l'un aprs l'autre, je leur dis avec attendrissement: Ils me sont aussi chers qu' vous! Et, peu de temps aprs, Wolmar demande Saint-Preux d'tre le prcepteur de ses enfants. Une autre fois, comme ils visitent ensemble un nouveau jardin que les Wolmar ont fait amnager: Je n'ai qu'un reproche faire votre lyse, dit Saint-Preux en regardant Julie: c'est d'tre un amusement superflu. A quoi bon vous faire une nouvelle promenade, ayant de l'autre ct de la maison des bosquets si charmants et si ngligs? (Vous vous rappelez le baiser chang jadis dans un de ces bosquets?). Alors M. de Wolmar intervenant: Jamais ma femme depuis son mariage n'a mis les pieds dans les bosquets dont vous parlez. _J'en sais la raison_, quoiqu'elle me l'ait toujours tue. _Vous qui ne l'ignorez pas_, apprenez respecter les lieux o vous tes; ils sont plants par les mains de la vertu.--Quelle sant, ce Wolmar! Wolmar en donne d'autres tmoignages. Un jour, il leur annonce qu'il va s'absenter une semaine, et qu'il lui plat qu'ils restent ensemble. Pendant son absence, au cours d'une promenade en barque, les deux amants subissent une assez forte tentation, dont ils triomphent, naturellement. A part cela, ils passent leur temps dplorer ensemble l'incrdulit de Wolmar, homme parfait, mais athe. Et ce souci commun de l'me de Wolmar est encore un lien de plus de Julie avec son ancien amant, et qui pourrait devenir dangereux si, ce moment-l, ils avaient des corps... Ici, Rousseau se trouve, pour la quatrime fois, assez embarrass. Que va-t-il faire maintenant de son trio?... Voici: il va le renforcer en quatuor; crer une situation morale encore plus complique, et dont il puisse extraire encore des attendrissements et encore des discours. La piquante Claire, qui avait pous un monsieur d'Orbe, est devenue veuve. Elle revient Clarens. C'est d'abord toute une journe d'effusions et de transports quatre. Cependant,--pour changer un peu,--Saint-Preux est parti pour Rome, o l'appelle mylord douard. Wolmar, ayant vu Saint-Preux dsespr au moment de partir, lui donne de loin ces conseils dlicats: ...Faites votre soeur de _celle qui fut votre amante_... Pensez le jour ce que vous allez faire Rome: vous songerez moins _la nuit ce qui s'est fait Vevey_. Mais Saint-Preux est bientt de retour. La piquante Claire, force d'avoir t la confidente et la complice des amours de Julie, s'est brle la flamme. Julie s'aperoit que Claire aime Saint-Preux. Elle veut les marier, car elle sent elle-mme que a ne peut pas durer comme a. Elle en fait d'abord la proposition Claire, qui fait des faons, qui ne veut pas d'un coeur us par une autre passion.--Puis, elle tte Saint-Preux; elle craint, dit-elle, que, s'il n'pouse pas Claire, il ne se rabatte sur les bonnes de la maison. Saint-Preux se drobe, allguant qu'il n'est pas encore assez sr de lui: La blessure gurit, mais la marque reste. Vous avez remarqu que, dans toute la seconde moiti du roman (six cents pages), tous les personnages sont dans une situation fausse, et cela par leur volont: Julie entre son mari, son ancien amant, et son amie finalement amoureuse de cet amant; Saint-Preux entre son ancienne matresse, le mari d'icelle, et son amie devenue amoureuse de Saint-Preux; Wolmar entre sa femme, l'ancien amant de sa femme, et l'ancienne complice de sa femme; Claire, enfin, entre son amie et l'ancien amant de cette amie, duquel elle est amoureuse... Et ils vivent tous quatre, serrs les uns contre les autres, dans la plus troite intimit. Oh! je sais bien que tout arrive dans le monde des sentiments, et que la psychologie n'est pas une science exacte. Mais, tout de mme, tandis qu'ils se promnent, mangent, conversent et s'attendrissent journe faite, invitablement les mmes images prcises, concrtes, s'veillent sous leurs fronts; et chacun d'eux sait que ces images s'veillent aussi dans l'esprit des trois autres. Je ne parle pas de l'excellent Wolmar, qui recule les limites connues de l'excentricit philosophique: mais il est bien craindre que Saint-Preux, rappel, ne redevint d'abord l'amant de Julie, ou qu'il ne ft l'amant de Claire, ou qu'il ne descendit aux servantes, comme le redoute la prvoyante Julie,--et peut-tre tout cela successivement,--si ces gens-l taient dans l'humanit moyenne. Mais justement ils n'y sont point (et Rousseau a voulu que ce ft leur marque tous dans ce troisime volume); justement ils s'en distinguent avec clat; justement, dans leurs souffrances mmes, ils jouissent de se sentir exceptionnels et d'tre follement romanesques, et tiennent infiniment, partie orgueil, partie raffinement d'imagination, n'tre pas comme les autres (Faguet). Bref, ils ressemblent leur pre Jean-Jacques. Jean-Jacques aime, comme eux, et pour eux comme pour lui-mme, les situations bizarres... D'abord, parce qu'il en a l'habitude, ayant t souvent amoureux tolr de femmes qui avaient des amants; puis, parce que nous l'avons toujours vu trangement exempt de jalousie charnelle (et j'ai essay de dire pourquoi); enfin, parce que ces situations anormales et compliques donnent lieu des sentiments rares, qui par l lui semblent sublimes. Et c'est ainsi qu'il a conduit ses personnages dans une impasse... Arriv ce point, il ne sait dcidment plus que faire d'eux. Les faire faillir? Mais alors quoi bon tout le sublime qui est avant?--Les laisser vieillir, s'apaiser, se dtendre? Fi!--La situation ne comporte pas de dnouement logique (Faguet). Julie donc se jette l'eau pour sauver son petit garon. Elle y gagne un mal que l'auteur ne spcifie pas, et qui est apparemment une pleursie. Sur son lit de malade elle s'attendrit, devant son mari, sur son premier amour; elle dbite d'avance l'essentiel de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, et elle meurt. Voil, je crois bien, comment cette histoire s'est forme et dveloppe dans l'imagination de Jean-Jacques, s'est pour ainsi dire nourrie de Jean-Jacques lui-mme, presque au jour le jour, et sans un plan bien arrt d'avance. Je ne sais pas si j'ai su vous le faire voir. Je n'ai considr que l'action mme du roman,--l'histoire. Elle serait intressante sans les dclamations, qui nous semblent aujourd'hui bien surannes, du premier volume. L'action est simple; les situations et les faits y sont produits par les sentiments.--Wolmar parat bien n'avoir jamais pu exister: mais Claire est assez vivante; Saint-Preux est un des premiers types du hros romantique, faible, inquiet, plein de dsirs et d'impuissance; et Julie, sermonneuse, mais charmante, offre l'exemple, assez rare dans les romans, d'un personnage qui volue, puisque c'est une jeune fille passionne et draisonnable, lentement transforme par sa fonction d'pouse et de mre. Tout cela, on l'a dit bien souvent. Si la _Nouvelle Hlose_ se rduisait l'histoire passionnelle de Julie, de Saint-Preux, de Wolmar et de Claire, la _Nouvelle Hlose_ aurait quatre cents pages, et serait un livre plus parfait, et d'aspect plus classique en dpit d'une composition peu serre. Mais la _Nouvelle Hlose_ a douze cents pages; la _Nouvelle Hlose_ est un norme livre, loquent et dsordonn, o l'auteur a dvers tout ce qui lui est venu. Outre l'histoire elle-mme, il y a les discours, descriptions et digressions de toute sorte: le voyage de Saint-Preux dans les montagnes du Valais; l'pisode du mariage de Fanchon; la dissertation sur la musique franaise et la musique italienne; la discussion sur le duel; les lettres de Saint-Preux sur les moeurs parisiennes; la discussion sur le suicide; la description de la vie qu'on mne chez Wolmar, qui est un vritable trait d'conomie domestique (en cent vingt pages et deux parties); la discussion sur l'art des jardins; la description de vendanges; les considrations sur l'ducation des enfants, sur le caractre des Genevois, sur la prire, sur la libert; la profession de foi spiritualiste de Julie son lit de mort, etc., etc.. (je ne retiens ici que les faits rellement extrieurs l'action elle-mme)--et enfin le rcit des _Amours de mylord douard_, o l'on voit une fille galante refuser d'pouser son amant et se racheter par le sacrifice, ce qui est donc encore une histoire de relvement,--et comme un premier crayon de toutes les dames aux camlias qu'on a vues depuis. Tout cela loquent, harmonieux, et tout cela sincre et presque ingnu; et dans tout cela bien des choses que nous remarquons peine, moins d'tre avertis, mais qui taient neuves alors: un roman qui n'est pas parisien; l'amour, le mariage, l'adultre pris au srieux; un roman plein de penses (les personnages y tant tous des raisonneurs) et plein de paysages (les personnages vivant dans la plus belle nature) et plein de lyrisme (les personnages, et surtout l'amant, qui est le plus souvent passif, s'y complaisant des effusions sur les thmes de l'absence, du dsir, du regret, du souvenir, de la nature indiffrente ou consolatrice, etc.). Et c'est pourquoi,--quelque tendresse qu'on ait pour la _Princesse de Clves_ ou _Manon Lescaut_,--il faut bien dire que, tout de mme, la _Nouvelle Hlose_ est d'un autre ordre et qu'elle renouvelle le roman, tant elle le hausse, l'largit et le diversifie. Nous ne pouvons plus bien concevoir l'effet que produisit la _Julie_. Comparez-la seulement aux _garements du coeur et de l'esprit_, ou mme _Marianne_. La littrature du temps tait, avouons-le, un peu dessche. Le vagabond, le rveur, le solitaire Rousseau y rouvrit de larges sources neuves. De la _Julie_ se rpandirent dans toute la socit d'alors le got de la nature, de la vie campagnarde (ce qui est fort bien), le culte de la sensibilit (ce qui ne serait pas mal), mais de la sensibilit se croyant une vertu (ce qui est dangereux). On fut plus touch, j'en ai peur, des sophismes du premier volume et des paradoxes psychologiques du troisime que de la morale excellente et traditionnelle qui se rencontrait dans le tome du milieu. Et il arriva bientt que les formes du roman auparavant en faveur, le roman navement romanesque et le roman franchement libertin (qui du moins taient faciles distinguer) cdrent le pas au roman la fois srieux et menteur. Et ainsi, au cours des ges suivants, tous les romans o sont affirms la fatalit et le droit de la passion, tous les romans de msalliances sociales ou morales, tous ceux o l'amour triomphe, souvent contre la raison, des prjugs ou des convenances de classes, et ceux o le vice parle le langage de la vertu, et ceux o abondent les courtisanes touchantes, et ceux o les personnages se font une morale particulire, suprieure la morale commune, prennent le sentiment pour la conscience et commettent des actions douteuses avec des discours et des gestes avantageux, tous ces romans o rgne ce que j'appellerai l'illusion sur la moralit des actes, les _Indiana_, les _Llia_, les _Jacques_ et leurs innombrables petits... on peut dire que, directement ou non,--et sans que peut-tre ce soit la faute Rousseau,--ils dcoulent de la _Nouvelle Hlose_, mre gigogne des sophismes romantiques et des rves orgueilleux. Mais, pour ne point finir sur ces mots trop maussades, pour vous faire sentir au bout d'un sicle et demi quel accent nouveau apportait la _Julie_, je veux vous lire un de ces morceaux que j'appelais lyriques, une page qui semble un thme tout prt pour les vers de quelque pote de 1830,--qui d'ailleurs n'auraient pas valu cette prose. (C'est, dans la sixime partie, une lettre de Saint-Preux madame de Wolmar, dans un moment o il est amoureux la fois de Julie et de Claire): Femmes! femmes! objets chers et funestes, que la nature orna pour notre supplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont la haine et l'amour sont galement nuisibles, et qu'on ne peut ni rechercher ni fuir impunment! Beaut, charme, attrait, sympathie, tre ou chimre inconcevable, abme de douleurs et de volupts! beaut, plus terrible aux mortels que l'lment o l'on t'a fait natre, malheureux qui se livre son charme trompeur! C'est lui qui produit les temptes qui tourmentent le genre humain. Julie! Claire! que vous me vendez cher cette amiti cruelle dont vous osez vous vanter moi! J'ai vcu, dans l'orage, et c'est toujours vous qui l'avez excit. Mais quelles agitations diverses vous avez fait prouver mon coeur! Celles du lac de Genve ne ressemblent pas plus aux flots du vaste ocan. L'un n'a que des ondes vives et courtes dont le perptuel tranchant agite, meut, submerge quelquefois, sans jamais former de long cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence, on se sent lev, port doucement et loin par un flot lent et presque insensible; on croit ne pas sortir de la place, et l'on arrive au bout du monde. SEPTIME CONFRENCE MILE. Nous avons vu que, en 1758 probablement, Rousseau, ayant termin la _Nouvelle Hlose_, se mit crire _mile ou de l'ducation_. Qu'il l'ait crit, on peut penser que cela tait peu prs invitable. On s'occupait de plus en plus, depuis une soixantaine d'annes, des choses de l'ducation. Pour ne citer que les principaux livres crits sur ce sujet, il y avait eu l'_ducation des filles_ de Fnelon; _Tlmaque_ (1699); le _Trait des tudes_ du bon Rollin; les _Penses sur l'ducation_, de Locke (traduction franaise, 1728); les _Avis d'une mre son fils et les Avis d'une mre sa fille_ de madame de Lambert (1734). Les mres philosophes, comme madame d'pinay et madame de Chenonceaux, consultaient continuellement Jean-Jacques sur ces questions. Dans les _Mmoires_ de madame d'pinay, il y a un chapitre amusant o cette dame visite, avec Duclos, le prcepteur de son fils, le doux et paresseux M. Linant, et o l'on voit, par les propos de Duclos, que les plus raisonnables hardiesses de l'_mile_ taient, comme on dit, dans l'air. --Monsieur, dit Duclos au prcepteur, peu de latin, trs peu de latin; point de grec, surtout... De quoi cela l'avancerait-il, votre grec?... Il ne s'agit pas ici d'en faire un Anglais, un Romain, un gyptien, un Grec, un Spartiate,... mais un homme _ peu prs bon tout_.--Mais, monsieur, objecte le pauvre Linant, ce n'est pas l une ducation ordinaire... Il faut rformer et refondre, pour ainsi dire, un caractre...--Qui diable vous parle de cela? reprend Duclos... Gardez-vous-en bien, il ne faut pas vouloir changer le caractre d'un enfant; sans compter qu'on n'y russit jamais, le plus grand succs qu'on puisse s'en promettre, c'est d'en faire un hypocrite... Non, monsieur, non; il faut tirer tout le parti possible du caractre que la nature lui a donn; voil tout ce qu'on vous demande, etc. Une autre fois, dans le temps que Rousseau habite l'Ermitage, madame d'pinay a avec lui un entretien o nous voyons dj poindre l'ide de l'_mile_ (_Mmoires de madame d'pinay_, tome III, lettre Grimm.) Joignez cela, dans la _Nouvelle Hlose_ (Partie V, lettre 3), propos des enfants de Julie, une quarantaine de pages, qui sont presque une premire version du premier volume de l'_mile_ mise dans la bouche de monsieur et de madame de Wolmar,--version moins systmatique et plus vraie. On y trouve dj, toutefois, des axiomes tels que ceux-ci: Tous les caractres sont bons et sains en eux-mmes, selon M. de Wolmar. Il n'y a point, dit-il, d'erreur dans la nature; tous les vices qu'on impute au naturel sont l'effet des mauvaises formes qu'il a reues. Il n'y a point de sclrat dont les penchants mieux dirigs n'eussent produit de grandes vertus, etc. Rousseau lui-mme avait t prcepteur (chez M. de Mably, Lyon, pendant une anne environ). Il aimait enseigner. Depuis que la gloire lui tait venue, il tait, aux yeux de tous les agits, le professeur public de vertu, le rformateur de la socit. Or la socit peut tre rforme surtout par l'ducation. Rousseau devait donc faire son trait de l'ducation; il n'y pouvait gure chapper. Et il devait ncessairement concevoir l'ducation comme l'art de respecter chez l'enfant la nature, de la laisser se dvelopper l'aise, en se contentant de la dfendre contre la pernicieuse influence des conventions sociales. Il y tait oblig par ses premiers livres. Et il y tait oblig aussi par sa propre exprience. Lui-mme s'tait dvelopp tout seul, non pas, il est vrai, tout fait en dehors de la socit, mais un peu en marge et, dans tous les cas, en dehors de la famille et en dehors du collge. Il n'avait reu l'enseignement ni des parents, ni des matres, sauf pendant les deux annes passes chez le pasteur Lambercier, et d'ailleurs en jeux et en promenades beaucoup plus qu'en leons. Depuis l'ge de dix ans, il n'avait lu que ce qui lui plaisait. Il n'avait reu de leons que des choses. Ses propres sottises l'avaient form, lui avaient appris la morale et la vie. Et de cette ducation sans famille, ni collge, ni prcepteur, tait sortie cette merveille de sagesse, de vertu, de sensibilit: lui, Jean-Jacques. C'est donc cette ducation-l qu'il donnera son disciple imaginaire; mais, ces leons des choses que Rousseau enfant et adolescent a reues du hasard, c'est lui-mme qui les mnagera mthodiquement son lve. On verra, pour ainsi dire, Jean-Jacques cinquante ans prcepteur de Jean-Jacques dix ans, quinze ans, vingt ans; et ce sera trs beau; et tout portera; et Jean-Jacques aura l'infini plaisir, l encore, d'tre toujours en scne, et tous les ges, et de ne jamais sortir de lui-mme. Entrons maintenant dans l'analyse de l'_mile_. (Je ne dois pas omettre que vers la trentime page du livre I, Jean-Jacques a le courage de faire allusion ses propres enfants.) Celui, dit-il, qui ne peut remplir les devoirs de pre, n'a point le droit de le devenir. (Il avait crit le contraire, en 1751, dans sa lettre madame de Francueil.) Il n'y a ni pauvret, ni travaux, ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les lever lui-mme. Lecteur, vous pouvez m'en croire. Je prdis quiconque a des entrailles et nglige de si saints devoirs, qu'il versera longtemps sur sa faute des larmes amres, et _n'en sera jamais consol_. Et l-dessus on peut galement dire, selon qu'on lui est ennemi ou indulgent, que c'est grande impudence lui d'crire un trait de l'ducation aprs avoir abandonn ses cinq enfants,--ou qu'il l'crit dans une pense d'expiation. Commenons.--L'objet de l'ducation est de former non un citoyen, ni l'homme de telle ou telle profession,--mais un homme. (Je ne sais pas s'il ne serait pas plus simple et plus sr de former d'abord l'homme d'un pays, d'une religion, d'une profession, et si l'homme tout court ne viendrait pas par surcrot: mais passons.) Dans l'ordre naturel, dit Rousseau, les hommes tant tous gaux, leur vocation commune est l'tat d'homme; et quiconque est bien lev pour celui-l ne peut mal remplir ceux qui s'y rapportent... Vivre est le mtier que je veux apprendre mon lve. En sortant de mes mains, il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prtre; il sera premirement homme: tout ce qu'un homme doit tre, il saura l'tre au besoin aussi bien que qui que ce soit; et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours la sienne... Celui d'entre nous qui sait le mieux supporter les biens et les maux de cette vie est mon gr le mieux lev, d'o il suit que la vritable ducation consiste moins en prceptes qu'en exercices. Mais cet objet de l'ducation, comment le raliser? Dans l'article: _conomie politique_ crit pour l'Encyclopdie (en 1745, je crois), Rousseau pensait que l'objet de l'ducation est de former des citoyens, et il rclamait l'ducation en commun, et l'ducation par l'tat. Mais il parat qu'il a rflchi. Dans une socit corrompue, l'ducation publique ne peut tre que corruptrice. Rousseau dcrira donc l'ducation d'un seul enfant par un seul matre. Chose assez vaine, et d'o il n'y aura pas grandes conclusions tirer,--l'auteur, d'une part, imaginant un cas exceptionnel, et l'ducation, d'autre part, devant videmment tre applicable des ensembles d'individus nombreux, rels et divers.--Ici, encore, passons, et voyons l'ducation idale selon Rousseau. Il y faut d'abord certaines conditions: 1 pour l'lve; 2 pour le matre. L'lve que Rousseau choisit, mile, est n sous un climat tempr. Il est vigoureux et sain; riche (parce que nous serons srs au moins d'avoir fait un homme de plus, au lieu qu'un pauvre peut toujours devenir homme de lui-mme); noble (parce qu'mile n'aura pas le prjug de la naissance et que ce sera toujours une victime arrache ce prjug); orphelin (mile a encore son pre et sa mre; mais il est orphelin en ce sens que ses parents remettent tous leurs droits aux mains de son prcepteur). Sa mre doit le nourrir elle-mme. Si sa sant ne le lui permet absolument pas, Rousseau donne ses conseils sur le choix de la nourrice, sur son alimentation, etc. Pas d'emmaillotement; beaucoup d'eau froide. L'enfant doit habiter la campagne: Les hommes ne sont pas faits pour tre entasss en fourmilires, mais pars sur la terre qu'ils doivent cultiver... Les villes sont les gouffres de l'espce humaine. Pour qu'un enfant pt tre bien lev, a dit Jean-Jacques dans le passage des _Mmoires_ de madame d'pinay que je rappelais tout l'heure, il _faudrait commencer par refondre la socit_. Or, on ne le peut pas. Donc, pour empcher que la socit ne corrompe en lui la nature, il n'y a qu'un moyen: c'est de l'isoler de la socit,--et mme de ses parents, ncessairement imbus de prjugs sociaux,--et de le confier totalement un prcepteur, avec qui il devra passer sa vie. Ceci nous amne aux conditions requises pour le prcepteur ou gouverneur. Un gouverneur! s'crie Rousseau. Oh! quelle me sublime!... En vrit, pour faire un homme, il faut tre pre ou _plus qu'homme_ soi-mme. Le gouverneur doit tre jeune, pour devenir, l'occasion le compagnon de son lve. _Il ne sera pas appoint_. Ce sera un ami des parents, clibataire et de loisir, qui, par got, se chargera de l'ducation de l'enfant, et consacrera cette tche la meilleure partie de son existence. Pour moi, je lis ces choses-l avec un peu d'inquitude. On ne peut pas dire ici: C'est sans doute un systme idal d'ducation, mais duquel on peut rapprocher, dans une certaine mesure, l'ducation de tous les enfants. On ne peut pas le dire, puisque ce systme implique,--_essentiellement et pour commencer_,--l'isolement et la richesse.--C'est donc un rve pur. Mais quel rve? Celui d'une ducation plus qu'aristocratique. De telles conditions y sont requises qu'il n'y aurait, dans tout le royaume de France, que quelques centaines d'enfants qui pussent recevoir une ducation de cette sorte. Applicable seulement une si petite minorit, cette ducation, _si elle russit_, donnera une espce de surhommes,--de surhommes sensibles et pleurards selon la conception de Rousseau, mais guris du mensonge social et fidles la nature,--et dont le petit groupe, produisant d'autres surhommes, arrivera peut-tre lentement rformer la socit elle-mme.--Est-ce l la pense de Rousseau? Je ne sais pas. Lui non plus. Mme, on s'aperoit dans la suite que ces conditions poses avec tant de rigueur et de solennit (isolement complet, gouverneur volontaire et perptuel), ne sont pas indispensables aux parties les plus senses de son plan. Mais quoi! Il rve, et cela l'amuse. Donc, l'enfant ainsi isol, il s'agit de laisser la nature agir sur lui, et seulement d'en protger le dveloppement contre les influences funestes. Mais la nature, qu'est cela?--Nous l'avons souvent demand Rousseau. Cette fois enfin il nous rpond; et c'est, je crois, _la seule fois dans toute son oeuvre_. Mais peut-tre, dit-il lui-mme, ce mot de nature a-t-il un sens trop vague; il faut tcher de le fixer... Nous naissons sensibles, et, ds notre naissance, nous sommes affects de diverses manires par les objets qui nous environnent. Sitt que nous avons pour ainsi dire la conscience de nos sensations, _nous sommes disposs_ rechercher ou fuir les objets qui les produisent, d'abord selon qu'elles nous sont agrables ou dplaisantes, puis selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons entre nous et ces objets, et enfin selon le jugement que nous en portons sur l'ide de bonheur ou de perfection que la raison nous donne. Ces _dispositions_ s'tendent et s'affermissent mesure que nous devenons plus sensibles et plus clairs; mais, contraintes par nos habitudes, elles s'altrent plus ou moins par nos opinions. _Avant cette altration, elles sont ce que j'appelle en nous la nature_. * * * * * Je ne vous donne pas cela pour une merveille de clart et de prcision, mais enfin on en peut extraire ceci: La nature, c'est la disposition rechercher ce qui nous est agrable, ce qui nous convient, et, ce que nous croyons tre le bonheur ou la perfection, et fuir le contraire de tout cela. Mais alors, pourquoi, aprs avoir dit (premire ligne de l'_mile_): Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, Rousseau ajoute-t-il: Tout dgnre entre les mains de l'homme, entendez: de l'homme vivant en socit? Il est pourtant bien clair que l'homme est naturellement _social_; que la vie en socit s'explique elle-mme (pour reprendre la dfinition de Jean-Jacques) par une disposition rechercher le bonheur et qu'elle est donc, elle aussi, naturelle. C'est (dit Rousseau, et il est revenu vingt fois sur cette distinction), c'est que le dsir de se conserver et d'tre heureux, bref l'gosme naturel l'homme est forcment inoffensif quand l'homme vit isol, dans l'tat sauvage. Mais cet innocent gosme devient malfaisant lorsque les hommes vivent ensemble: car alors l'gosme de chacun se heurte celui des autres et se transforme en amour-propre, vanit, orgueil, cupidit, haine, envie, etc. Et c'est ainsi que la nature est corrompue par la socit. --Mais, reprendrons-nous, il n'en est pas moins vrai que la socit est dans la nature; que la socit est la nature encore. Lorsque les thologiens parlent des suites du pch originel; lorsque les moralistes parlent des instincts gostes et de l'animalit qui est en nous; et lorsque les uns dclarent la nature mauvaise, et lorsque les autres la jugent fort mle, il est bien vident qu'ils ne parlent pas de l'homme prhistorique, vivant (si toutefois il y a jamais vcu) dans un tat d'isolement dont nous ne savons rien, mais, de l'homme vivant avec ses semblables, car c'est l seulement que nous pouvons observer la nature. Et, l, nous ne pouvons vraiment pas dire que la nature est bonne: mais nous sommes bien obligs de reconnatre qu'elle est plus ou moins bonne ou mauvaise selon les individus,--et que, justement, l'objet de l'ducation est et a toujours t de la combattre sur certains points, de la rformer, de l'purer. Mais Rousseau dirait sans doute: Cela m'est gal. J'appelle naturel ce qui est bon, ce qui me ressemble. Je dis que ce qui n'est pas bon n'est pas naturel. La nature est bonne; la socit n'est pas naturelle puisqu'elle n'est pas bonne; j'lverai mile selon la nature.--A quoi l'on n'a plus rien rpondre, puisque tout cela n'est plus que jeu et abus de mots, et que Rousseau appelle les choses comme il lui plat. Reprenons l'histoire de l'ducation d'mile; nous aurons peut-tre quelques surprises. Pour que l'enfant se dveloppe selon la nature, c'est bien simple, il ne faut rien lui apprendre, Rousseau appelle cela l'ducation ngative. Il faut, d'une part, le laisser libre autant que possible, le laisser jouir du bonheur propre son ge. Mais il faut aussi, d'autre part, le soumettre directement la leon des choses, en sorte qu'il apprenne lui-mme, ses dpens, ce qu'il doit rechercher ou viter. Les choses sont souvent hostiles. Il est excellent qu'il en ptisse, qu'il s'habitue tout seul resserrer sa vie, distinguer ce qui dpend de lui et ce qui n'en dpend pas, accepter la ncessit. Ainsi, l'enfant lev selon la nature, la premire leon muette est une leon de rsignation. homme, dit Rousseau, resserre ton existence au-dedans de toi, et tu ne seras pas misrable. Reste la place que la nature t'assigne dans la chane des tres, rien ne t'en pourra faire sortir; ne regimbe point contre la dure loi de la ncessit, et n'puise pas, vouloir lui rsister, des forces que le ciel ne t'a point donnes pour tendre ou prolonger ton existence, mais seulement pour la conserver comme il lui plat et autant qu'il lui plat. Ta libert, ton pouvoir ne s'tendent qu'aussi loin que tes forces naturelles, et pas au del; tout le reste n'est qu'esclavage, illusion, prestige... Et il dmontre, fort loquemment, que les puissants et les souverains eux-mmes subissent cette condition sans qu'ils s'en doutent. Et pour conclure: Le seul qui fait sa volont est celui qui n'a pas besoin pour la faire de mettre les bras d'un autre au bout des siens... L'homme vraiment libre ne veut que ce qu'il peut... Voil ma maxime fondamentale. Il ne s'agit que de l'appliquer l'enfance. Par suite: Maintenez l'enfant dans la seule dpendance des choses... Ne lui commandez jamais rien... Qu'il sache seulement qu'il est faible et que vous tes fort... Aucune leon verbale. Aucun chtiment, puisqu'il ne comprendrait pas, n'ayant pas encore de sens moral. Il ne faut jamais infliger aux enfants le chtiment comme un chtiment, mais il doit toujours leur arriver _comme une suite naturelle_ de leur mauvaise action. Le prcepteur ne doit intervenir que de deux manires: 1 Pour protger l'enfant contre lui-mme quand il pourrait se blesser, se faire mal. Alors, que le matre dise simplement non, sans autre explication. 2 Pour faire gagner du temps l'enfant (qui a toute la vie apprendre tout seul, ce qui pourrait tre long), le prcepteur doit le placer ingnieusement dans des circonstances telles, que la ncessit l'instruise; et peut mme prparer, amnager ces circonstances. Rousseau en donne plusieurs exemples. Il machine, avec la complicit du jardinier, tout un petit drame pour apprendre mile que le travail est le fondement de la proprit.--mile reoit de temps en temps des billets d'invitation pour un goter, une partie sur l'eau, etc. Il cherche quelqu'un qui les lui lise; on se drobe; alors l'enfant se dcide apprendre lire.--Ou bien, mile ayant le caprice de dranger son matre toute heure pour qu'il le conduise la promenade, on laisse un jour l'enfant sortir seul: mais, peine a-t-il fait quelques pas dans la rue du village, qu'il entend gauche et droite des propos dsobligeants: Voisin, le joli monsieur! O va-t-il ainsi tout seul? il va se perdre.--Voisin, ne voyez-vous pas que c'est un petit libertin qu'on a chass de la maison de son pre, etc. C'est le gouverneur lui-mme qui a prpar cette comdie... (Que d'artifices, Seigneur! o il ne fallait qu'une taloche!) En dehors des interventions de ce genre, le prcepteur laissera agir la nature.--Pas de langues, pas de gographie, pas d'histoire. Pas de livres, pas de lectures jusqu' dix ans. mile n'apprendra rien par coeur, pas mme les fables de La Fontaine, parce qu'il n'est pas capable de les entendre. Mais on dirigera soigneusement, toujours sans en avoir l'air, l'ducation de ses sens. D'excellentes pages l-dessus. On l'amnera (car il ne s'agit pas de l'y contraindre) vivre beaucoup en plein air, exercer beaucoup son corps. Comme nourriture, des lgumes, des fruits, le rgime vgtarien. En somme, ne vous y trompez pas, cette ducation, o on laisse tant de libert l'enfant, est des plus rudes. Il est trs fcheux pour mile qu'il y ait eu jadis une ville-couvent du nom de Sparte.--Les leons de sagesse que donnent les choses sont parfois brutales. On n'oblige point mile travailler: mais, s'il casse exprs une vitre de sa chambre, on ne la remet pas; et tant pis pour lui s'il attrape un gros rhume! La tendresse parat singulirement absente de cette pdagogie. On y voudrait un petit reste de faiblesse maternelle. Et l'on se ressouvient que Rousseau ne connut ni sa mre, ni ses enfants. Cet homme est plein d'imprvu! Bien qu'il n'ait nulle part formul expressment cette sottise: le droit au bonheur, il est certain pourtant que, dans tous ses livres, son objet est le bonheur des hommes. Ici, son objet est le bonheur d'mile. Et voil que, chemin faisant, ce bonheur devient simplement la moindre souffrance. L'art d'tre heureux est l'art de supporter, l'art de resserrer sa vie. C'est la patience, la rsignation, mme la passivit; une sorte de stocisme ou plus exactement de fakirisme que Rousseau a toujours port en lui: admirable philosophie de malade, de solitaire repli sur soi; mais, en tout cas, philosophie d'homme fait, et bien triste et bien dsenchante pour un jeune enfant. Rousseau mne ainsi son lve jusqu' douze ans. Arriv l, il contemple son oeuvre avec admiration. mile est bien portant, vigoureux, franc, loyal. Il a du bon sens, de la fiert, de la volont. Rousseau le voit ainsi parce qu'il le veut, et parce qu'il lui a plu que la nature ft bonne chez mile. Autrement ce beau systme d'ducation et pu tout aussi bien donner un polisson ou un crtin. Car enfin, ce qui russit si bien pour mile russit fort mal pour Victor et Victorine, dans _Bouvard_ et _Pcuchet_. Et pourtant les deux bonshommes de Flaubert possdent leur Rousseau. Mme ils en font des rsums: Pour qu'une punition soit bonne, il faut qu'elle soit la consquence naturelle de la faute. L'enfant a bris un carreau, on n'en remettra pas: qu'il souffre du froid; si, n'ayant plus faim, il demande d'un plat, cdez-lui: une indigestion le fera vite se repentir. Il est paresseux, qu'il reste sans travail: l'ennui de soi-mme l'y ramnera. Mais Victor ne souffre point du froid; son temprament peut endurer les excs, et la fainantise lui convient admirablement. Alors?... Au livre III, de douze quinze ans, se fait l'ducation de l'intelligence et de la rflexion,--toujours par les choses mmes, par l'exprience directe, sans livres,--avec le moindre effort possible pour l'lve. On lui apprend notamment l'astronomie, la gographie, la physique, la chimie: ou plutt on s'arrange de faon que les circonstances et le besoin les lui apprennent. On feint de s'garer dans une promenade, pour qu'il essaye de s'orienter; et ainsi on lui glisse l'astronomie en douceur.--Il y a toute une histoire complique et vraiment grotesque, o le gouverneur s'entend secrtement avec un joueur de gobelets pour apprendre la physique mile tout en corrigeant sa vanit. Ainsi, par grand respect de la nature, on lui enseigne les choses sans les lui enseigner tout en les lui enseignant par de subtils dtours. On met aux mains d'mile _Robinson Cruso_, et on lui fait raliser ce roman autant qu'il se peut. On lui persuade (fort bon, cela) d'apprendre un mtier manuel,--un mtier honnte, bien entendu,--non celui de brodeur, par consquent, ou de doreur, ou de tailleur, ou de musicien, ou de comdien, ou de faiseur de livres,--mais celui de menuisier. Nous voil au Livre IV, o mile fait l'ducation de sa sensibilit, et o son prcepteur le forme aux sentiments sympathiques et sociaux. mile a quinze ans; ge dangereux. (Rousseau, insiste beaucoup sur cette priode dlicate de la vie d'mile. Peut-tre y a-t-il l un ressouvenir de sa propre adolescence.) mile est encore ignorant. Il faut prolonger cette ignorance. Mais si c'est impossible?... Rousseau hsite... Puis il se reprend, et se fait fort de maintenir l'innocence d'mile jusqu' vingt ans. Par quels moyens? Rousseau songe un moment montrer mile un hpital d'avaris... Mais le mieux, pour garder mile pur (et ce souci est beau, et il n'y a pas de quoi sourire), c'est encore d'luder sa sensualit par sa sensibilit, et de faire driver celle-ci vers les sentiments affectueux: reconnaissance, amiti, piti, amour du peuple, amour de l'humanit. Ici se placent des propos loquents et gnreux: C'est le peuple qui compose le genre humain; ce qui n'est pas peuple est si peu de chose que ce n'est pas la peine de le compter... Ft-il plus malheureux que le pauvre mme, le riche n'est point plaindre, parce que ses maux sont tous son ouvrage, et qu'il ne tient qu' lui d'tre heureux. Mais la peine du misrable lui vient des choses, de la rigueur du sort qui s'appesantit sur lui. Il n'y a point d'habitude qui lui puisse ter le sentiment physique de la fatigue, de l'puisement, de la faim; le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l'exempter des maux de son tat... Respectez votre espce; songez qu'elle est compose essentiellement de la collection des peuples; que, quand tous les rois et tous les philosophes en seraient ts, il n'y paratrait gure, et que les choses n'en iraient pas plus mal. En un mot, apprenez votre lve aimer tous les hommes, et mme ceux qui les dprisent; faites en sorte qu'il ne se place dans aucune classe, mais qu'il se retrouve dans toutes; parlez-lui du genre humain avec attendrissement, avec piti mme, mais jamais avec mpris. Homme, ne dshonore point l'homme. Cependant, le moment est venu de faire connatre les hommes mile: d'abord par l'histoire, et surtout par Plutarque. Et le moment est venu aussi de lui faire connatre Dieu. C'est ici que son gouverneur lui rapporte la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. Ici, le gouverneur _enseigne_ enfin, il n'y a pas dire... Jamais mile, livr la seule nature, n'aurait trouv de lui-mme une si belle dmonstration d'un Dieu personnel, de l'immortalit de l'me et de la vie future. Alors, pourquoi ne lui avoir pas enseign cela plutt? cela, et quelques autres choses bonnes connatre? Que de temps de gagn! Rousseau rpond: A quinze ans, mile ne savait point s'il avait une me, et peut-tre dix-huit ans n'est-il pas encore temps qu'il l'apprenne. En tout cas, si on lui avait dit ces choses-l plus tt, il ne les aurait pas comprises. Qui sait? Il en aurait compris ce qu'il aurait pu. Le mme Rousseau crit au livre II des _Confessions_: Quand j'ai dit qu'il ne fallait point parler aux enfants de religion si l'on voulait qu'un jour ils en eussent, et qu'ils taient incapables de connatre Dieu, mme notre manire, j'ai tir mon sentiment de mes observations, non de ma propre exprience; je savais qu'elle ne concluait rien pour les autres. Trouvez des Jean-Jacques six ans, et parlez-leur de Dieu sept, je vous rponds que vous ne courez aucun risque. Oui, nous savons que Jean-Jacques tait un enfant de gnie. Mais mile, ce cher mile, est-il donc un petit idiot? Mais laissons la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, que je traiterai part, et continuons de suivre mile dans son dveloppement. mile est de plus en plus tourment par la crise de la dix-huitime anne. Comment tendre chez lui, jusqu' vingt ans, l'ignorance des dsirs et la puret des sens? Couchez dans sa chambre; qu'il ne se mette au lit qu'accabl de sommeil, et qu'il en sorte l'instant qu'il s'veille. Puis, il faut l'emmener hors des villes, l'exercer des travaux pnibles, l'envoyer la chasse, et lui parler loquemment. Lui parler loquemment? Cela rappelle Bouvard et Pcuchet s'vertuant moraliser Victor: Fnelon recommande de temps autre une conversation innocente. Impossible d'en imaginer une seule... Bouvard et Pcuchet firent lire leurs lves des historiettes tendant inspirer l'amour de la vertu. Elles assommrent Victor... Etc.--Peut-tre bien qu'en ces matires et dans la plupart des cas rien ne vaut ni ne remplace le commandement catgorique d'une foi religieuse. Mais c'est ce que la nature ne fournit pas: au contraire. Reprenons. Si mile continue d'tre tourment, il n'y a plus qu'une ressource: son gouverneur partira avec lui, la recherche d'une compagne, et fera durer la recherche. De mme qu'on avait combin d'avance de petits drames pour apprendre mile enfant ce que c'est que la proprit, ou pour lui ter l'envie de sortir sans son gouverneur, ou pour lui enseigner la fois la physique et la modestie,--ainsi le mariage de l'heureux jeune homme sera l'effet d'une machination longuement prpare par son matre. Voici. Le gouverneur connat depuis longtemps la jeune fille qui convient son lve et qu'il lui destine; il connat ses parents, il sait o elle demeure. Mais il la dcrit d'abord mile comme un objet imaginaire, dont la pense combattra l'impression des objets rels. Il dit ngligemment: Pour lui donner un nom, mettons qu'elle s'appelle Sophie. Et il part avec son lve la recherche de la jeune personne qui ressemblera le mieux cette Sophie de ses rves. mile et son prcepteur vont donc Paris. mile voit le monde, la socit. lev comme il l'a t, la socit et le monde n'ont plus de danger pour lui. Il les voit comme ils sont, mprisables et ridicules. Il est de plus en plus sensible la vie simple et rurale. Et nous rencontrons ici le couplet de la maison blanche avec des contrevents verts et l'apostrophe Paris: Adieu donc, Paris, ville clbre, ville de bruit, de fume et de boue, o les femmes ne croient plus l'honneur ni les hommes la vertu. Adieu, Paris. Nous cherchons l'amour, le bonheur, l'innocence; nous ne serons jamais assez loin de toi! Et, n'ayant pas trouv Paris mme la plus faible reprsentation de la Sophie idale, ils s'en vont la chercher la campagne. Et maintenant, en attendant qu'mile la rejoigne, transportons-nous auprs de la vraie Sophie, chez ses bons parents, dans sa jolie maison rustique. Rousseau nous dit quelle a t l'ducation de cette jeune personne et quelle doit tre l'ducation des filles. C'est l'ducation la plus strictement traditionnelle, la plus diffrente qu'il se puisse de l'ducation d'mile. La nature nous signifie assez qu'elle n'est pas fministe. Rousseau ne l'est pas non plus; il ne l'est pas du tout, pas mme un peu.--Et l'on peut s'tonner que sa turlutaine d'galit ne lui ait pas souffl l'ide d'galiser les deux sexes. Il semblait que pas une chimre ne dt manquer sa collection. Il a pourtant rat celle-l. Rousseau n'est pas fministe. Il est mme anti-fministe. C'est sans doute parce qu'il a beaucoup aim les femmes. Il pense ou sent, sur ce point, comme Michelet, comme Sainte-Beuve, comme tous ceux qui, trs touchs du fminin, auraient voulu, non pas attnuer, mais au contraire entretenir et mme accentuer les diffrences entre les deux sexes. Rousseau pousse si loin ce sentiment (dj exprim dans la _Lettre sur les spectacles_ et ailleurs) qu'il ne retient pour les filles absolument aucun des procds qu'il applique l'ducation des garons; comme si les deux sexes n'avaient intellectuellement rien de commun, et comme si rien de ce qui convient l'un ne pouvait convenir l'autre. Tandis que le gouverneur d'mile lui accordait toute la libert possible et voulait qu'il ne ft jamais puni que par les choses, et tandis qu'il excitait son lve penser par lui-mme et se mettre au-dessus du jugement des hommes,--deux Muses svres, la Contrainte, et le Respect de l'Opinion, prsident l'ducation des filles: Les filles doivent tre gnes de bonne heure... La dpendance est un tat naturel aux femmes, les filles se sentent faites pour obir... (On peut les punir, elles.)--...Il rsulte de cette contrainte habituelle une docilit dont les femmes ont besoin toute leur vie, puisqu'elles ne cessent jamais d'tre assujetties ou un homme, ou aux jugements des hommes, et qu'il ne leur est jamais permis de se mettre au-dessus de ces jugements.--Il n'importe pas seulement que la femme soit fidle, mais qu'elle soit juge telle par son mari, par ses proches, par tout le monde... L'apparence mme est au nombre des devoirs des femmes... La femme, en faisant bien, ne fait que la moiti de sa tche, et ce qu'on pense d'elle ne lui importe pas moins que ce qu'elle est en effet... Toute l'ducation des femmes est relative aux hommes. Pour le surplus, la femme doit plaire. Elle doit soigner sa toilette, pratiquer les arts d'agrment...--Pour la religion:--Toute fille doit avoir la religion de sa mre, toute femme celle de son mari.--Puisque _l'autorit doit rgler la religion des femmes_, il ne s'agit pas tant de leur expliquer les raisons qu'on a de croire, que de leur exposer nettement ce qu'on croit.--Pour la culture de leur esprit:--Pas de livres abstraits, pas de sciences... Leurs tudes doivent se rapporter toutes la pratique... Toutes leurs rflexions, en ce qui ne tient pas immdiatement leurs devoirs, doivent tendre l'tude des hommes ou aux connaissances agrables qui n'ont que le got pour objet. etc. Rousseau, dans ce livre V, parle souvent comme un Chrysale suprieur. C'est l encore un rveil de son me traditionnelle et ancestrale, comme dans la troisime partie de la _Julie_. Mais je crois aussi qu'il le fait un peu exprs pour ennuyer ses belles amies. Oh! que ses belles amies l'agacent par ressouvenir! Oh! qu'il en a assez de ces femmes mancipes, de ces femmes philosophes et athes et qui croient avoir l'esprit libre! Il raille, dans une page fort belle, ce type prtendu distingu et respectable de la femme qui manque la pudeur et au devoir fminin, mais qui a, dit-on, les vertus d'un honnte homme. Il ne croit pas ces vertus: Le grand frein de leur sexe t, dit Rousseau, que reste-t-il qui les retienne? et de quel honneur peuvent-elles faire cas, aprs avoir renonc celui qui leur est propre? Et tant pis pour madame d'pinay, et pour madame d'Houdetot, et mme pour madame de Luxembourg! Mais venons Sophie elle-mme. Son portrait est long, mais agrable. En voici un petit extrait: ...Sophie n'est pas belle, mais auprs d'elles les hommes oublient les belles femmes, et les belles femmes sont mcontentes d'elles-mmes. A peine est-elle jolie au premier aspect; mais plus on la voit, et plus elle s'embellit; elle gagne o d'autres perdent; et ce qu'elle gagne elle ne le perd plus... Sans blouir elle intresse, elle charme, et l'on ne saurait dire pourquoi... Sophie aime la parure et s'y connat... mais elle hait les riches habillements... Sophie a des talents naturels... Sophie est extrmement propre. Cependant cette propret ne dgnre pas en vaine affectation ni en mollesse... Jamais il n'entra dans son appartement que de l'eau simple; elle ne connat d'autres parfums que celui des fleurs; et jamais son mari n'en respirera de plus doux que son haleine. Enfin l'attention qu'elle donne l'extrieur ne lui fait pas oublier qu'elle doit sa vie et son temps des soins plus nobles; elle ignore ou ddaigne cette excessive propret du corps qui souille l'me; Sophie est bien plus que propre: elle est pure. Dlicieux en somme, avec ses lenteurs, tout ce portrait physique et moral de Sophie. Je le rsume ainsi: un ensemble de qualits _moyennes_ d'o se dgage un charme _suprieur_... Je ne vois Sophie qu'avec des jupes rayes de rose, et beaucoup, beaucoup de linge frais, et des yeux facilement humides. Sa mre tait pauvre, mais de condition. Son pre tait riche; il est demi ruin: mais il possde encore la jolie maison aux contrevents verts, un beau jardin, des prs, des champs. Tous deux sont bons et respectables. Sophie est leve selon les principes exposs ci-dessus. On la gronde et on la punit parfaitement, puisqu'elle n'est qu'une fille. Son pre lui tient les discours les plus tendres et les plus senss du monde. Il y a l tout un tableau d'intrieur charmant et cordial, un joli coin de roman bourgeois,--et qui tait neuf alors. Quelques indlicatesses de touche viennent le gter un peu. Sophie languit. Elle est malade d'tre fille. L'auteur nous parle trop des sens et des dsirs de Sophie, et mme de son temprament combustible. Et nous savons bien que les jeunes filles peuvent avoir des sens et des dsirs, mais nous aimons les supposer comme engourdis, et il ne nous est pas trs agrable qu'on nous en parle sans dtour. On s'inquite, on interroge Sophie, et elle laisse chapper son secret. On lui a donn lire le roman de Fnelon, et elle aime Tlmaque! Et c'est cela qui la consume. Or voici que Tlmaque et Mentor, c'est--dire mile et son gouverneur, surpris et mouills par un orage, viennent demander l'hospitalit aux parents de Sophie. Tout cela a t combin entre le gouverneur et le pre. Les voyageurs schs, on se met table. On cause; le pre de Sophie est amen raconter ses malheurs, et les consolations qu'il a trouves dans son pouse: mile, mu, attendri, cesse de manger pour couter. Enfin, l'endroit o le plus honnte des hommes s'tend avec plus de plaisir sur l'attachement de la plus digne des femmes, le jeune voyageur, hors de lui, serre une main du mari qu'il a saisie, et de l'autre prend aussi la main de la femme, sur laquelle il se penche avec transport en l'arrosant de ses pleurs... (Tableau la Diderot et la Greuze. Vous connaissez, et nous avons dfini, propos de la _Nouvelle Hlose_, ce genre de sensibilit.) ...Sophie, le voyant pleurer, est prte de mler ses larmes aux siennes... La mre voit sa contrainte, et l'en dlivre en l'envoyant faire une commission. Ici, coutez bien, nous approchons d'un coup de thtre: Une minute aprs, la jeune fille rentre, mais si mal remise que son dsordre est visible tous les yeux. La mre lui dit avec douceur:--Sophie, remettez-vous... A ce nom de Sophie (vous vous rappelez que c'est ainsi qu'il nommait sa chimre), ce nom de Sophie, vous eussiez vu tressaillir mile. Frapp d'un nom si cher, il se rveille en sursaut, et jette un regard avide sur celle qui le porte, etc. Vous pensez peut-tre qu'arriv l, le gouverneur du jeune homme va le laisser enfin tranquille. Oh! que non pas! Le gouverneur juge propos, vu la combustibilit de leur temprament, qu'mile s'installe deux lieues de Sophie, et qu'ils ne se voient que deux ou trois fois par semaine. Puis, un jour, il tient mile un discours, fort beau en vrit, admirable mme et du plus pur stocisme, o il l'exhorte quitter Sophie pendant deux ans, afin d'assurer par une preuve leur futur bonheur. Et il persuade mile, et mile persuade Sophie, parmi des torrents de pleurs. mile voyage donc pour tudier les gouvernements et les moeurs. Il rapporte de ses voyages un rsum du _Contrat social_--et cette pense, entre autres, qui est peut-tre vraie, mais qui semble peu dmontrable: La France serait bien plus puissante, si Paris tait ananti. Et l'on marie enfin mile et Sophie. Et vous croyez que, cette fois, le rle du prcepteur est termin, et que c'est aux jeunes gens de gouverner eux-mmes leur bonheur conjugal? Non; et l'oeil de l'inlassable prcepteur est encore dans leur alcve. L'impudeur naturelle de Jean-Jacques abonde d'autant plus en conseils aux jeunes maris, qu'il n'a pas t mari, lui; que son initiation par madame de Warens fut passive et cynique, et qu'il n'a pas eu initier Thrse, et que, de par sa vie prive, il ne parat gure mieux qualifi pour l'ducation des poux que pour l'ducation des enfants. Mais passons! Ou plutt disons que, l encore, il rve sa vie, qu'il se donne le spectacle de ce qu'il n'a pu faire, et qu'il s'tend peut-tre sur les jeunes amours d'mile et de Sophie par un sentiment amer de regret et de revanche. Donc, il les prend part pour leur recommander d'tre toujours amants, mme dans le mariage. Obtiens tout de l'amour, dit-il mile, sans rien exiger du devoir, et que les moindres faveurs ne soient jamais pour vous des droits, mais des grces. Et il prcise, et il insiste; et mile se rcrie, et Sophie honteuse tient son ventail sur ses yeux. Et, quelques jours aprs, comprenant, la figure d'mile, que ses conseils ont t pris trop la lettre par Sophie, et comprenant aussi que la dlicate Sophie veut mnager son poux, il lui fait entendre que le chaste mile a des rserves, et vingt autres indcences en style noble... De sorte que l'infortun garon,--que Rousseau a voulu si libre, si indpendant des hommes, jamais puni, jamais rprimand,--a finalement son gouverneur pour belle-mre; et quelle belle mre!--et qu'on ne sait quand il pourra s'en dptrer, et qu'il sera sans doute lve toute sa vie. (Mais, avec cela, je ne dois pas omettre que le discours du gouverneur contient d'excellents conseils pour le temps o les poux seront calms, et que cela ressemble certains chapitres de Michelet, et que Michelet, dans l'_Amour_, a emprunt beaucoup, beaucoup, au livre V de l'_mile_. Michelet me parat d'ailleurs, malgr la diffrence des gnies, le plus fidle continuateur de Rousseau au XIXe sicle.) Voil ce livre clbre... Oh! il renferme des ides excellentes. L'allaitement maternel, l'eau froide, le plein air, c'est trs bien. Trs bien aussi d'aimer l'enfance et de la vouloir gaie et heureuse. Il est bien encore de croire que faire un homme, ce n'est pas fabriquer une machine, mais dvelopper un tre vivant. Les tudes progressives, proportionnes au dveloppement physique et moral de l'enfant; l'enseignement exprimental, par la vue et le contact des choses; le pas donn l'ducation sur l'instruction; la raction contre l'ducation mondaine, et aussi contre l'ducation par les livres et surtout par les manuels ( laquelle est prsentement en proie notre socit de fonctionnaires), le dessein de former un homme complet et arm pour la vie... tout cela est louable et juste. Seulement, l'allaitement maternel, l'eau froide, l'air et l'exercice, c'tait dj prescrit par Tronchin; et, pour le reste, c'tait dj un peu partout, et c'tait notamment, et plus qu'en germe, dans Rabelais, dans Montaigne et dans Locke. Et il est bien vrai que Rousseau a mis sa marque loquente sur ces prceptes connus: mais, il reste, ici encore, que ce qui est bon lui appartient peu, et que ce qui lui appartient parat d'une absurdit insolente. Ce qui lui appartient, c'est l'ide antinaturelle d'une prtendue ducation selon la nature, qui exigerait la dpossession des parents et le sacrifice total de la vie du matre un seul lve; et c'est l'ide d'une ducation qui, si elle tait ralisable, empcherait chaque gnration de profiter du labeur et de la pense des morts. L'utilit de l'ducation, sinon son objet mme, c'est prcisment de dispenser l'enfant de refaire tout le travail des pres: et voil que Rousseau prtend l'obliger refaire lui-mme ce travail. Mais en mme temps, comme il sent que ce serait un peu long, il triche. Nul enseignement ne comporte plus d'artifice que cet enseignement qui croit respecter la nature. Le gouverneur en est rduit truquer les choses et la vie autour de son lve. Il ne l'instruit pas, non; il ne le punit pas: mais en ralit il le mystifie et il l'asservit.--comme Fnelon le duc de Bourgogne. Or, si l'lve _doit_ arriver finalement penser comme son gouverneur, ce n'tait peut-tre pas la peine de prendre tant de dtours. Toute cette ducation est mensonge. Le mensonge est l'me des trois quarts de l'oeuvre de Jean-Jacques. Ou bien, si cette ducation n'est pas l'asservissement entier de l'lve au matre, elle tend la rupture de toute tradition. Or la tradition conomise le temps en transmettant des parents aux enfants des opinions toutes faites. Elle unit ainsi et fait concorder l'effort des gnrations successives. Enseignez aux enfants les croyances des pres. Ils s'en dferont plus tard s'ils veulent: mais, si la plupart s'y tiennent, quelle force la communaut humaine dont ils font partie ne retire-t-elle pas de cette continuit! Que deviendrait un peuple, si chaque enfant devait tre laiss libre de juger la vie et de se faire tout seul une religion et une morale? mile est gentil, trs gentil: mais que dirait son matre si mile, dix-huit ans, l'envoyait promener avec son disme et la profession de foi du vicaire savoyard? Quel vaurien pourrait devenir mile s'il n'tait pas si bien n, ou s'il n'avait pas le plus imprieux, en ralit, des prcepteurs?--Ou anarchiste, ou sde du matre: voil la destine d'un enfant lev strictement selon Rousseau. Rien donc n'a pu tre appliqu de l'_mile_, hormis ce qui tait indiqu dj dans Locke, Montaigne, Rabelais. Mais de la partie originale, de la partie propre Rousseau, je le rpte, on n'a rien pu retenir. Rien? je me trompe. On a retenu le pire. Il en est rest cette niaiserie: le respect de la libert de l'enfant, la crainte d'attenter sa conscience; par suite, nul enseignement religieux,--et pourquoi n'ajoute-t-on pas: nul enseignement moral?--jusqu' ce qu'il soit capable de choisir lui-mme sa religion ou sa philosophie, ou de s'abstenir volontairement de tout choix. Ce qu'on appelle aujourd'hui la neutralit et qui est en fait l'irrligion de l'cole est bien en germe dans l'_mile_, est certainement impliqu par le systme d'ducation de Rousseau;--et nous commenons, je crois, en entrevoir les rsultats,--rsultats qu'on se garde bien d'attnuer en rcitant du moins aux adolescents,--comme Rousseau fait pour mile,--la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, devenue clricale. _mile_ eut un grand succs, moindre pourtant que celui de la _Nouvelle Hlose_. Mais _mile_, plus austre, passa pour le chef-d'oeuvre de l'auteur. Les femmes n'y virent que le roman de Sophie et l'allaitement maternel; et, l'Opra, les belles dames, ces annes-l, se firent apporter leurs petits enfants au fond de leur loge, et leur donnrent tter pendant les entr'actes.--Quant aux hommes, ils virent dans _mile_ ce qu'ils voulurent, car il y a de tout. Je veux du moins vous faire connatre l'interprtation d'_mile_ par ce bon Musset-Pathay (le pre d'Alfred de Musset) qui publia en 1825 une histoire apologtique de Rousseau. C'est bien simple. Rousseau, avec le coup d'oeil du gnie; prvoyant toute la Rvolution franaise, a voulu lever mile, jeune noble, de faon qu'il pt se tirer d'affaire, quels que fussent les vnements. Et c'est pourquoi il lui a appris, notamment, le mtier de menuisier. _mile_ serait donc un trait d'ducation pour les jeunes gentilshommes en vue de la catastrophe rvolutionnaire. videmment Musset-Pathay pensait au duc d'Orlans (Louis-Philippe), form autrefois par madame de Genlis selon quelques-uns des prceptes de Jean-Jacques. C'est assez curieux. Mais l'ide essentielle, originale et absurde de l'_mile_ se plie si mal la pratique, que Jean-Jacques, consult par des mres, des abbs prcepteurs, mme des princes, fait ce qu'il avait dj fait propos du _Discours sur les sciences_ et du _Discours sur l'ingalit_: il avoue sa propre outrances ou bien il l'attnue, ou mme il se contredit.--A madame de T... (6 avril 1771) il conseille nettement d'loigner et de mettre en pension un enfant indisciplinable, et ne se soucie nullement de laisser faire la nature chez ce jeune vaurien.--A l'abb M... (28 fvrier 1770) il crit (et je ne sais trop s'il n'y met pas une ironie sourde de pince-sans-rire, bien que ce sentiment lui soit, en gnral, trs tranger): S'il est vrai que vous ayez adopt le plan que j'ai tch de tracer dans l'_mile_, _j'admire votre courage_: car vous avez trop de lumires pour ne pas voir que, dans un pareil systme, il faut tout ou rien, et qu'il vaudrait cent fois mieux reprendre le train des ducations ordinaires et faire un petit talon rouge que de suivre demi celle-l pour ne faire qu'un homme manqu... Vous ne pouvez ignorer quelle tche immense vous vous donnez: vous voil, pendant dix ans au moins, nul pour vous-mme, et livr tout entier avec toutes vos facults votre lve; vigilance, patience, fermet, voil surtout trois qualits sur lesquelles vous ne sauriez _vous relcher un seul instant sans risquer de tout perdre; oui, de tout perdre, entirement tout_: un moment d'impatience, de ngligence ou d'oubli peut vous ter le fruit de dix ans de travaux, sans qu'il vous en reste rien du tout, pas mme la possibilit de le recouvrer par le travail de dix autres. Certainement, s'il y a quelque chose qui mrite le nom d'hroque et de grand parmi les hommes, c'est le succs d'une entreprise pareille la vtre. Etc. Cela est fou. De qui Rousseau se moque-t-il? Si l'ducation d'un seul petit bonhomme veut cette abngation totale et ce travail herculen de dix annes, l'abb M... n'a qu' y renoncer. Peut-on avouer plus clairement qu'_mile_ n'est que le roman de l'ducation? Enfin, dans un journal sur le sjour de Jean-Jacques Strasbourg en 1765, on lit ceci: Monsieur Anga lui a rendu visite et lui a dit;--Vous voyez, monsieur, un homme qui a lev son fils selon les principes qu'il a eu le bonheur de puiser dans votre _mile_.--Tant pis, monsieur, lui rpondit Jean-Jacques; tant pis pour vous et pour votre fils. Mais Rousseau dtruit encore mieux l'_mile_ par un autre roman dont il n'a crit que deux chapitres et qui est intitul: _mile et Sophie ou les Solitaires_. mile et Sophie sont maris. Ils ont un fils. Vous pensez que, ptris par Jean-Jacques, ils sont pour jamais sages et heureux. Mais ils viennent Paris. Ils voient le monde. Ils se dissipent. Un jour Sophie se refuse son mari. Cela dure plusieurs mois. Presse de questions, elle finit par dire: Arrtez, mile, et sachez que je ne vous suis plus rien: un autre a souill votre lit, je suis enceinte, vous ne me toucherez de ma vie. Quoi! cette Sophie si charmante et si bien leve... Oui, c'est une manie de Rousseau. Il faut que Sophie soit souille comme Julie, afin de pouvoir remonter la vertu comme Julie,--et comme Jean-Jacques lui-mme, dont je vous ai dj dit que la vie est une volution morale, une purification acheve par la dmence. mile s'enfuit dsespr. Puis il rflchit, il se rappelle les leons de stocisme de son matre; il trouve des excuses Sophie; il admire mme ce qu'elle a gard de franchise et de vertu dans la faute. Il lui pardonne, mais il s'en ira, loin, avec son fils. En attendant, il travaille, quelques lieues de Paris, chez un menuisier, pour fatiguer son corps et puiser sa peine. Sophie l'y retrouve, n'ose entrer dans l'atelier, mais s'crie mi-voix, en regardant l'enfant dont elle est accompagne: Non, jamais il ne voudra t'ter ta mre; viens, nous n'avons rien faire ici. Et, en effet, mile renonce emmener l'enfant et part seul, pied. Puis il s'engage comme matelot, est pris par un corsaire. Captif en Alger, il se signale par sa patience, sa douceur, son courage, et devient l'esclave du dey, qui a de la considration pour lui. Ici s'arrte le roman, et nous nous disons: A quoi a servi l'ducation si spciale d'mile, puisque, venu Paris, il s'est mis y vivre comme tout le monde?--Elle lui a servi, dira Rousseau, se ressaisir, se montrer juste et bon envers Sophie, se conduire courageusement en Alger.--Mais un homme bien n n'aurait-il pu faire exactement les mmes choses, quand mme il et t lev au collge de Navarre et selon les anciennes mthodes. Alors?... Mais il y a de vraies beauts dans ce fragment de roman; mais l'adultre y est pris trs au srieux dans un temps o il n'excitait d'ordinaire que des plaisanteries (au moins chez les hautes classes); mais mile tromp pardonne sa femme presque dans les termes et par les considrants d'un mari de Dumas fils; mais, dj, dans la _Nouvelle Hlose_, Jean-Jacques nous avait montr une courtisane encore plus hroque que la Dame aux camlias; mais, plusieurs annes auparavant, dans une note de la _Rponse Bordes_ il avait dclar que la trahison du mari est aussi coupable que celle de la femme, et que femme et mari se doivent une fidlit gale... Car cet homme, qui a crit lui tout seul plus de sottises, beaucoup plus, que tous les autres grands classiques ensemble, est aussi celui qui a ouvert la littrature et au sentiment le plus de voies nouvelles... C'est ainsi. HUITIME CONFRENCE LE CONTRAT SOCIAL LA PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD A mon avis, le _Contrat social_ est, avec le premier _Discours_, le plus mdiocre des livres de Rousseau. Il en est, sous une forme sentencieuse, le plus obscur et le plus chaotique. Et il en a t, dans la suite, le plus funeste. C'est aussi l'ouvrage qui s'insre le moins facilement dans sa biographie, celui dont on voit le mieux qu'il aurait pu ne pas l'crire. Le _Contrat social_ ne s'explique pas, comme les deux _Discours_, comme la _Julie_, comme l'_mile_, comme les quelques autres ouvrages qui suivront, par quelque circonstance imprieuse ou persuasive de la vie de Jean-Jacques. Le texte dfinitif du _Contrat social_ a d tre rdig immdiatement avant ou aprs l'_mile_. Mais le _Contrat_ est un fragment d'un grand ouvrage antrieur: les _Institutions politiques_, commences par Rousseau Venise (1744). Le _Contrat_ est donc le seul ouvrage de Rousseau (avec les _Rveries_) qui n'ait pas t conu et crit sous le coup de la passion. Je crois simplement que Rousseau Montmorency reprit et revit, vers 1760-1761, ses vieux cahiers de Venise, parce qu'il tait trs touch de la gloire de Montesquieu (qu'il raille sans le nommer au livre II du _Contrat_). Puis, il tait encore dans sa priode d'adoration pour Genve. Ce qu'il difie dans le _Contrat social_, c'est le gouvernement de Genve _idalis_. Idalis? Comment?--Genve tait un gouvernement dmocratique, mais attnu.--En dehors des habitants, c'est--dire les trangers domicilis dans la rpublique, et des natifs, ou fils d'habitants (deux classes qui comptaient peu) il y avait les citoyens, fils de bourgeois et ns dans la ville, et les bourgeois, fils de bourgeois ou de citoyens, mais ns l'tranger, ou trangers ayant acquis le droit de bourgeoisie. Ces deux classes: les citoyens et les bourgeois, formaient ensemble le corps lectoral: environ quinze cents votants (on n'tait lecteur qu' vingt-cinq ans). Mais, seuls, les citoyens pouvaient tre membres du gouvernement (appel Petit Conseil). Or, lorsque Rousseau avait publi le _Discours sur l'ingalit_, il l'avait ddi la Rpublique de Genve, et particulirement aux membres du Petit Conseil. Mais ils avaient, parat-il, reu froidement cette ddicace; et, tandis que tout le peuple de Genve s'chauffait pour Jean-Jacques, eux seuls avaient montr quelque rserve. Jean-Jacques, nous le savons, leur en avait gard rancune; et il est donc fort possible qu'en poussant la dmocratie toute pure son tableau idalis d'une petite rpublique, il ait voulu ennuyer un peu ces membres privilgis du Petit Conseil, qu'il avait inutilement traits dans sa ddicace de magnifiques et souverains seigneurs. Ce n'est que par l, je crois, qu'on peut insrer, comme je disais, le _Contrat social_ dans la vie personnelle et intime de Jean-Jacques: Jean-Jacques veut dmocratiser Genve par rancune des sentiments trop tides du gouvernement genevois son gard.--Il n'est pas impossible. D'autre part, il n'tait pas ncessaire sans doute, mais il tait assez naturel que Rousseau, censeur des moeurs dans ses premiers livres, prcepteur d'amour dans la _Julie_, oracle de l'ducation dans l'_mile_, sentt le besoin d'tre enfin lgislateur, pour achever sa mission de bienfaiteur de l'humanit. Car tous ces emplois se tiennent.--Lui-mme avait dit dans l'_mile_ (et l'on y peut voir une amorce au _Contrat social_): Comment faire pour que l'homme, dans l'tat civil, reste aussi libre que possible, ne subisse pas des volonts particulires et arbitraires, ne subisse que des volonts gnrales? Il faut substituer la loi l'homme; armer les volonts gnrales d'une force relle, suprieure l'action de toute volont particulire. Bref, c'est l'homme d'un rle qui a crit le _Contrat social_, et c'est aussi l'homme froiss par les magnifiques seigneurs de Genve; et c'est le Genevois, fils d'une trs petite rpublique; et c'est plus encore le protestant. La souverainet du peuple est un dogme protestant, oppos par les pasteurs du XVIIe sicle au despotisme de Louis XIV. Le ministre Jurieu avait dit en propres termes: Le peuple est la seule autorit qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes. Et, si c'est le protestant qui a crit le _Contrat_, ce n'est donc point l'aptre de la nature; et il parat en effet impossible de faire rentrer ce livre dans la thorie expose par les deux _Discours_. Car le gouvernement selon la nature, le gouvernement naturel,--de quelque faon qu'on l'entende,--ce ne peut videmment pas tre la dmocratie absolue, tardif et artificiel produit des mtaphysiques politiques, (et qui n'a jamais t ralise mme dans les petites rpubliques de l'antiquit, o il y avait les esclaves): le gouvernement selon la nature, ce serait le gouvernement le plus ressemblant l'immmoriale et naturelle institution de la famille; ce serait le gouvernement d'un seul, ce serait la monarchie,--et cela de l'aveu mme de Rousseau qui, dans le _Discours sur l'ingalit_, considre comme le meilleur et le plus heureux le rgime patriarcal de la tribu. Et maintenant voici le dessein du _Contrat social_, dgag de toutes les digressions qui l'obscurcissent. Je veux citer d'abord une partie des principes poss par l'auteur, et d'o le reste est dduit: L'homme est n libre, et partout il est dans les fers (n libre ne me prsente aucun sens; mais passons). Comment ce changement s'est-il fait? Je l'ignore... Qu'est-ce qui peut le rendre lgitime (le, c'est--dire ce changement de l'homme n libre en homme qui n'est plus libre, c'est--dire, au bout du compte, le gouvernement, l'institution sociale)? Je crois pouvoir rsoudre cette question. Il y a, l'origine des socits, un pacte, connu ou suppos. Comment doit se formuler ce pacte? Quelles en doivent tre les clauses,--et ensuite le fonctionnement? ...La difficult peut s'noncer en ces termes: Trouver une forme d'association qui dfende et protge de toute la force commune la personne et les biens de chaque associ, et par laquelle chacun, s'unissant tous, n'obisse pourtant qu' lui-mme et reste aussi libre qu'auparavant. Tel est le problme fondamental dont le contrat social donne la solution. ...Les clauses de ce contrat, bien entendues, se rduisent toutes une seule, savoir l'alination _totale_ de chaque associ avec tous ses droits toute la communaut; car, premirement, chacun se donnant tout entier, la condition est gale pour tous; et, la condition tant gale pour tous, nul n'a intrt de la rendre onreuse aux autres. (Rousseau en est sr...) De plus, chacun, se donnant tous, ne se donne personne; et, comme il n'y a pas un associ sur lequel on n'acquire le mme droit qu'on lui cde sur soi, on gagne l'quivalent de ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a. (Oh! c'est d'une excellente logique, et c'est trs bien sur le papier.) ...A l'instant, au lieu de la personne particulire de chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif, compos d'autant de membres que l'assemble a de voix; lequel reoit de ce mme acte son unit, son _moi_ commun, sa vie, sa volont... Cet tre collectif est appel _tat_ quand il est passif, _souverain_ quand il est actif... A l'gard des associs, ils prennent collectivement le nom de _peuple_, et s'appellent en particulier _citoyens_, comme participant l'autorit souveraine, et _sujets_, comme soumis aux lois de l'_tat_. Et voici comment le systme doit fonctionner, pour que les hommes soient aussi heureux et, parat-il, aussi libres que possible. Le peuple fait la loi en tant que souverain.--Le peuple obit la loi en tant que sujet.--Le peuple applique la loi en tant que prince ou magistrat, en nommant, pour l'appliquer, non pas des reprsentants, mais des commissaires. C'est le gouvernement direct et continu du peuple par le peuple. Et voici ce qui est impliqu dans ce systme: 1 L'galit absolue des citoyens.--Pour que cette galit demeure, il ne faut pas que le citoyen fasse partie d'un autre groupe que l'tat, qu'il subisse une hirarchie prive. Donc, aucune socit partielle, aucune association, aucune corporation. Autrement, on pourrait dire qu'il n'y a plus autant de votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations. Quant l'ingalit des fortunes... Le communisme est envelopp dans Rousseau. Il dit dans le _Contrat_ (L. 9): L'tat, l'gard de ses membres, est matre de leurs biens par le contrat social... Les possesseurs sont considrs comme _dpositaires_ du bien public. Et il avait dit dans l'_mile_ (V): Le souverain (c'est ici le peuple) peut lgitimement s'emparer des biens de tous, comme cela se fit Sparte, au temps de Lycurgue. (Et pourtant, dans la _Nouvelle Hlose_, il crivait la fois le pome et le trait du gouvernement domestique; et cela supposait la fois l'ingalit assez grande des fortunes et une svre hirarchie, et il en rsultait un groupement naturel, conomique et moral, qui formait videmment une socit partielle, interpose entre l'individu et l'tat. Et ce groupement semblait Rousseau utile et dlicieux.) 2 Le systme implique la souverainet du peuple. Cette souverainet va loin. On convient, dit Rousseau, que tout ce que chacun aline, pour le pacte social, de sa puissance, de ses biens, de sa libert, c'est seulement la partie de tout cela dont l'usage importe la communaut: _mais_ il faut convenir aussi que le souverain (c'est--dire le peuple en tant que souverain) est juge de cette importance. Bref, c'est le peuple qui dcidera ce qu'il convient de laisser de libert et de biens chaque citoyen; et cela fait frmir. (Et pourtant, dans ce mme _Contrat social_, Rousseau refuse au peuple la prvoyance et la clairvoyance, et l'appelle une multitude _aveugle_, qui souvent ne sait ce qu'elle veut, parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon.) 3 Troisimement et corollairement, le systme implique le droit illimit du peuple souverain, mme sur la conscience. Le peuple impose sa loi, mme en matire philosophique et thologique. Jean-Jacques rtrograde jusqu' Calvin. Il rtablit l'union du temporel et du spirituel, dont la sparation avait t, selon Auguste Comte, le chef-d'oeuvre du moyen ge. Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile, dont il appartient au souverain (au peuple souverain) de fixer les articles, non pas prcisment comme dogmes de la religion, mais comme sentiments de sociabilit sans lesquels il est impossible d'tre bon citoyen ni sujet fidle. Il indique les dogmes de cette religion civile: l'existence de la divinit puissante, intelligente, bienfaisante, prvoyante et pourvoyante, la vie venir, le bonheur des justes, le chtiment des mchants, la saintet du contrat social et des lois. Et il conclut ainsi sur ce point: ...Sans pouvoir obliger personne croire ces dogmes, le peuple peut bannir de l'tat quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa vie son devoir. Que si quelqu'un, aprs avoir reconnu publiquement ces mmes dogmes, SE CONDUIT COMME NE LES CROYANT PAS (formule terriblement ambigu et inquisitoriale), _qu'il soit puni de mort_; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois. Quand on se rappelle que les dogmes en question, outre l'existence de Dieu et la vie future, comprennent _la saintet du contrat social et des lois_, on croit entendre ici les considrants des arrts qui, trente ans plus tard, enverront tant de gens,--parmi lesquels Malesherbes, Andr Chnier et Lavoisier,-- la guillotine pour cause d'incivisme; ce qui donne bien de la saveur la phrase o Rousseau, tout de suite aprs, condamne l'intolrance. Remarquons en passant que ce ne sont pas les athes que les fils politiques de Rousseau prescriraient aujourd'hui: au contraire. Ainsi varie la folie humaine. Donc, Rousseau dcrte la mort contre l'athe relaps. (Et pourtant, dans la _Nouvelle Hlose_, le vertueux Wolmar est athe, et serait donc proscrit de la Genve idale et condamn mort s'il y rentrait. Et Jean-Jacques admire Wolmar. Partout ailleurs que dans le _Contrat_, Jean-Jacques n'est pas intolrant. Il prche mme la tolrance avec une sincrit mue dans la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. Et justement, lui qui condamne dans le _Contrat_ ceux dont la croyance n'est pas conforme son orthodoxie, il sera condamn, et cause du _Contrat_ et cause de la _Profession de foi_, par deux autres orthodoxies, celle du Parlement de Paris et celle du Petit Conseil de Genve. Si bien qu'il pourra se dire: _Patere quam fecisti legem_. Mais assurment il ne se le dira pas.) Ainsi, le peuple souverain, qui ne devait prendre chaque citoyen que la part de sa libert dont l'usage importe la communaut, lui prend finalement tout.--Et, comme sans doute Rousseau prvoit qu'il y aura de mauvais esprits qui essayeront de rsister ou de se drober, il imagine par surcrot un tas de magistratures imites des rpubliques antiques pour maintenir l'ordre:--la _dictature_, bien entendu, dans les grandes crises; mais aussi la _censure_, pour surveiller les moeurs, dnoncer les mchants et rglementer ce qui pourra rester de plaisirs aux malheureux citoyens,--et le _tribunat_, conservateur des lois et du pouvoir lgislatif et qui servira quelquefois protger le souverain contre le gouvernement (c'est--dire le peuple contre ses commissaires), comme faisaient Rome les tribuns du peuple, quelquefois soutenir le gouvernement contre le peuple, comme fait Venise le Conseil des Dix; et quelquefois maintenir l'quilibre de part et d'autre, comme faisaient les phores Sparte. (Sentez-vous se dresser ici, dj, l'appareil du gouvernement de la Terreur?)--Autant de tyrannies ajoutes, et bientt substitues, plus dures encore, celle de l'tat. Il est clair qu'aprs cela il ne peut rester une parcelle de libert aux citoyens, si ce n'est ceux qui sont de la clientle des magistratures gouvernantes. Quant l'galit, voil longtemps qu'il n'y en a plus trace dans la dmocratie pure invente par Jean-Jacques. Et cependant, ici comme dans les deux _Discours_, l'galit semble son suprme idal. Pourquoi? je n'en sais rien. Amour des symtries abstraites?... A moins de supposer qu'il y et dans son coeur plus d'envie, plus de rancune des abaissements de sa jeunesse qu'il n'en a laiss paratre dans ses livres: car, il faut le reconnatre, jamais ce sentiment d'envie n'y est confess. Pourquoi donc cette superstition de l'galit? L'galit n'est pas un droit (quoique la Rvolution en ait fait le premier des droits de l'homme); et elle n'est pas un fait de nature, Jean-Jacques, prtre de la nature! (Tout ce qu'on peut dire, c'est que le dsir de l'galit concide, _dans certains cas_, avec le dsir de la justice). Elle n'est pas un droit.--Vous imaginez-vous qu'un homme puisse dire en venant au monde:--J'ai _droit_ ce qu'aucun homme ne me soit suprieur, n'ait plus de puissance que moi! (Faguet.) Cela n'a aucun sens. Ce qui est vrai, c'est ceci:--Les hommes ont le devoir de ne pas aggraver les ingalits naturelles et fatales entre les hommes. Le mot _droit_ n'a de sens qu'en corrlation avec le mot _devoir_. L'galit n'est pas non plus un fait de nature. Rousseau ne l'a pas trouve mme chez les hommes primitifs, cela est trop vident. A moins qu'on ne veuille simplement dire:--Tous les hommes naissent en pleurant, tous meurent dans l'angoisse et la souffrance; tous sont soumis aux mmes ncessits naturelles, etc.. Mais, de cela mme, s'il y a quelque chose tirer pour le moraliste et pour le chrtien, il n'y a rien tirer pour l'tat. Je dirai toute ma pense:--Pourquoi regretter qu'il en soit ainsi? Ou pourquoi s'irriter contre ce qui ne peut absolument pas tre autrement? Et enfin pourquoi l'galit parat-elle dlicieuse et dsirable Rousseau, et l'ingalit odieuse?--L'galit relle entre les hommes n'existerait que par leur complte similitude. Et cela ne se conoit mme pas. Les ingalits natives, sauf les cas extrmes, ne sont pas ncessairement intolrables. On est ingaux, mais on vit tout de mme, et on vit sans en souffrir. On est ingaux, mais on est surtout _diffrents_.--La page de La Bruyre (_De l'homme_, 131): Il se fait gnralement dans tous les hommes des _combinaisons infinies_ de la puissance, de la faveur, du gnie, des richesses, des dignits, de la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacit, de la vertu, du vice, de la faiblesse, de la stupidit, de la pauvret, de l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mles ensemble de mille manires diffrentes et compenses l'une par l'autre en divers sujets, forment ainsi les divers tats et les diffrentes conditions, etc., n'a pas cess d'tre vraie depuis la Rvolution.--Louis Veuillot a crit: Si je pouvais rtablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en mettrais pas. Moi non plus. Tout ce que doit la socit, ai-je dit, c'est, autant que possible,--entendez: autant que le permet l'intrt gnral,--de se garder d'ajouter, l'ingalit qui vient de la nature, un surcrot d'ingalit qui viendrait des lois; c'est, autant que possible, d'appliquer ses membres un traitement gal. Or cela est possible dans la vie civile. L'galit devant le Code, quoiqu'elle soit souvent un leurre, nous parat chose due. Voltaire ne rclamait que cette galit-l. Nous l'avons.--Au del, c'est la chimre. L'galit politique (suffrage universel) cre des ingalits pires. L'galit conomique, ou collectivisme, serait un fonctionnarisme, donc une hirarchie, et ramnerait l'ingalit. Le _Contrat social_ dmontre avec clat le premier point (que l'galit politique cre des ingalits pires). Avant les premires socits, au temps des sauvages pars, l'ingalit existe ds qu'ils se rencontrent, et (quoi qu'en dise Rousseau) la plus brutale des ingalits, celle de la force ou de l'adresse physique. On peut sans doute supposer, l'origine des socits, une sorte de contrat tacite, mais qui, les apports tant ingaux, laisse ingaux les contractants; o les forts et les habiles ont le commandement et la puissance, et les autres seulement un peu de scurit. (Au reste, sur ces inconnaissables origines, je ne vois rien de plus raisonnable que les hypothses de Buffon dans la septime _poque de la Nature_.) Mais Rousseau, veut qu'un contrat o les forts auraient bnvolement consenti se considrer comme les gaux des faibles et n'auraient rclam aucun privilge, il veut qu'un tel pacte ait pu tre conclu ou sous-entendu.--ou (mettons tout au mieux) qu'une socit puisse tre organise comme si ce pacte avait t conclu. Soit. Tous les citoyens, gaux entre eux, votent les lois (et lisent en outre ceux qui sont chargs de les appliquer). C'est le rgime du gouvernement direct par le suffrage universel (qu'il est assez tonnant que Rousseau ne nomme pas, soit de ce nom, soit d'un autre quivalent). Mais il est vident que les votes ne seront pas unanimes. Le suffrage universel, c'est la toute-puissance de la moiti des citoyens plus un, et l'autre moiti moins un subit donc des lois qu'elle n'a pas voulues. Et ainsi (je vous dis l des choses bien connues, mais il faut bien les rpter ici), le suffrage universel,--dj sous le rgime parlementaire, mais beaucoup plus forte raison sous le rgime du gouvernement direct par le peuple,--aboutit ncessairement la tyrannie d'un parti. (Sans compter qu'il aboutit, d'une faon gnrale, l'asservissement ou plutt la submersion des capables par les incapables, qui sont les plus nombreux.)--Et nous voudrions bien savoir, comment, ds lors, les votants de la minorit pourraient bien demeurer les gaux des votants de la majorit, lesquels peuvent littralement tout contre les vaincus du suffrage. Rousseau connat l'objection. Il la formule ainsi: Hors le contrat primitif (o l'unanimit est ncessaire) la voix du plus grand nombre oblige tous les autres; c'est une suite du contrat mme. Mais on demande comment un homme peut tre libre et forc de se conformer des volonts qui ne sont pas la sienne. Comment les opposants sont-ils soumis des lois auxquelles ils n'ont pas consenti? Et voici sa rponse: Je rponds que la question est mal pose. Le citoyen consent toutes les lois, mme celles qu'on passe malgr lui, et mme celles qui le punissent quand il ose en violer quelqu'une. La volont constante de tous les membres de l'tat est la volont gnrale; c'est par elle qu'ils sont citoyens et libres. Quand on propose une loi dans l'assemble du peuple, ce qu'on leur demande, ce n'est pas prcisment s'ils approuvent la proposition; mais si elle est conforme la volont gnrale qui est la leur: chacun en donnant son suffrage dit son avis l-dessus, et du calcul des voix se tire la dclaration de la volont gnrale. Quand donc l'avis contraire au mien l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m'tais tromp et que ce que j'estimais tre la volont gnrale ne l'tait pas. Si mon avis particulier l'et emport, j'aurais fait autre chose que ce que j'aurais voulu; c'est alors que je n'aurais pas t libre (IV, 2). (C'est le droit divin de la majorit.) Franchement, cette page n'offre aucun sens. Qu'est-ce donc que la volont gnrale? Nous comprenons, par le chapitre prcdent, que c'est la volont de ce qui est conforme l'intrt gnral, et que chaque citoyen a toujours et ncessairement cette volont-l. Soit. Mais qui dcidera ce qui est conforme, _sur tel point_, la volont gnrale ainsi entendue? Ce sera forcment la majorit; et, comme elle n'est pas infaillible, elle aura donc seulement signifi ce qui est conforme, sur ce point-l, non la volont gnrale, mais la volont de la majorit, et rien de plus; et la minorit n'en sera pas moins lse. Au reste Rousseau, aprs son nigmatique raisonnement, veut bien ajouter: Ceci suppose, il est vrai, que tous les caractres de la volont gnrale (c'est--dire, d'aprs lui-mme, la clairvoyance, la justice et le dsintressement) sont encore dans la pluralit. _Quand ils cessent d'y tre, quelque parti qu'on prenne, il n'y a plus de libert_. Mais comment maintenir dans la pluralit tous les caractres de la volont gnrale? Autrement dit, comment faire que la majorit soit toujours clairvoyante, juste et dsintresse? Rousseau ne rpond pas parce qu'il n'y a rien rpondre. En somme, le rgime rv par Rousseau est tellement horrible, que lui-mme, avec son humeur et son orgueil, n'aurait pas pu y vivre un seul jour.--Pourquoi donc l'a-t-il rv? Comment ce solitaire, cet homme de temprament anarchiste, peut-il bien nous proposer cet _tatisme_ exorbitant? Je vous l'ai dit: pour contredire Montesquieu, pour ennuyer le Petit Conseil; et aussi pour les mmes raisons qui font que, de nos jours, les anarchistes ont l'air de s'entendre avec les collectivistes. Ils ont sans doute cette pense secrte qu'ils n'auront qu' gagner dans une socit totalement galise, o nulle force, nul groupe traditionnel ne s'opposera l'accroissement de leur individu[14]. Ainsi, le socialisme de Rousseau n'est peut-tre que le moyen de son individualisme (Brunetire). D'ailleurs Rousseau ne lgifre pas pour lui, mais pour les autres, ce qui le met bien l'aise. [Note 14: Remarquons cependant que le mouvement syndicaliste, si obscur encore, semble aller contre la dmocratie absolue. Certains syndicalistes traitent Rousseau de thoricien de la servitude dmocratique.] Et enfin il n'en est point, une contradiction prs. Le _Contrat social_ est remarquable d'incohrence et d'obscurit.--Tantt Rousseau suppose le Contrat, tantt il parat croire sa ralit historique.--On ne sait jamais bien s'il constate ou s'il dicte, s'il est Aristote ou s'il est Lycurgue.--C'est un mlange confus de thorie et d'observation prtendue.--Il conseille aux citoyens, sitt le pacte social conclu, de choisir un lgislateur, la manire de Lycurgue ou de Solon; il est lui-mme ce lgislateur: mais, si le peuple est incomptent pour faire sa Constitution, comment se trouve-t-il ensuite si merveilleusement comptent pour faire ses lois?--Aprs avoir raill Montesquieu sur la division des pouvoirs (lgislatif, excutif, judiciaire), il y revient lui-mme en sparant les pouvoirs dlgus aux commissaires de la nation, etc., etc. Je vous avoue que je flaire dans le _Contrat social_ quelques traces de drangement d'esprit. Il y a des choses que Rousseau y a mises, comme a,--et bien qu'elles contredisent par l'esprit la plus grande partie de son oeuvre,--parce qu'elles lui ont pass par la tte,--ou parce qu'elles sont remontes en lui d'un vieux fond atavique. J'ai dj not la confusion calviniste de la politique et de la morale. Il y faut joindre un passage tout fait odieux,--dont on retrouverait peut-tre l'origine chez quelque crivain protestant,--un passage o tout l'antipapisme de sa premire ducation lui revient (avec le dsir peut-tre de flatter ses coreligionnaires de Genve); o il refuse aux chrtiens romains la possibilit d'tre de bons citoyens parce que le chef de leur religion ne rside pas dans leur patrie; o enfin, aprs avoir explicitement banni les athes de sa rpublique, il en bannit implicitement les catholiques. Page homicide, gnratrice et conseillre de perscutions; page crite pourtant par un futur perscut, et de qui? Des protestants. Tel est le _Contrat social_. Entrepris pour rendre les hommes libres et heureux, il se trouve que c'est un des plus complets instruments d'oppression qu'un maniaque ait jamais forg. * * * * * Et maintenant, vous allez voir Rousseau ruiner lui-mme son utopie, et dans le moment o il la construit, et aprs l'avoir difie. Dans son livre mme, il nous confesse qu' l'heure actuelle, les hommes, en gnral, sont trop corrompus par la socit pour que le _Contrat social_ leur convienne. Il conviendrait tout au plus de trs petites cits: Genve, Berne. En ralit, il ne convient compltement qu' des peuples la fois trs petits et encore jeunes, et qui peuvent encore supporter un lgislateur la manire antique: la Corse, par exemple. Rousseau le dit en propres termes: Il est encore en Europe un peuple capable de lgislation, c'est l'le de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrir et dfendre sa libert (avec Paoli) mriterait que quelque homme sage lui apprt la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite le tonnera l'Europe. (Elle l'a tonne, mais pas du tout de la faon qu'avait pressentie Jean-Jacques.) Ainsi, c'est entendu, le gouvernement du _Contrat social_ n'est fait que pour les trs petits tats. Et encore, cette petitesse est-elle une condition suffisante? Rousseau ne le crot pas. Il crit: Que de choses difficiles runir ne suppose pas ce gouvernement! Premirement un tat trs petit, o le peuple est facile rassembler et o chaque citoyen peut aisment connatre tous les autres; secondement, une grande simplicit de moeurs qui prvienne la multitude d'affaires et de discussions pineuses; ensuite beaucoup d'galit dans les rangs et les fortunes, sans quoi l'galit ne saurait subsister longtemps dans les droits et l'autorit; enfin peu ou point de luxe, car le luxe est l'effet des richesses, ou il les rend ncessaires; il corrompt la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la convoitise...; il te l'tat tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous l'opinion... ...Ajoutons qu'il n'y a pas de gouvernement _si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines_ que le dmocratique ou populaire... ...S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait dmocratiquement. Un gouvernement si parfait _ne convient pas des hommes_. Ainsi, il ne convient pas mme aux Corses. Alors qui convient-il? Et pourquoi avoir crit le _Contrat social_?--Ici, comme pour la _Julie_, comme pour l'mile, les amis de Rousseau disent (en de meilleurs termes): Oui, cela parat idiot, mais c'est trs noble: c'est un idal que Rousseau propose et dont il serait beau de se rapprocher.--Pourquoi? Il y a des idaux qui ne sont pas dsirables du tout. Tel idal implique une telle mconnaissance des ralits, ou des sentiments si suspects chez ceux qui l'ont conu ou prn, qu'il peut tre trs dangereux mme d'aspirer un idal de cette louche espce-l. Idal, idal, cela est bientt dit, et ce n'est pas du tout synonyme de bon, de gnreux ou d'utile. Enfin, voil le fait, Rousseau, mme dans le _Contrat_, avoue que le gouvernement du _Contrat_ est absolument inapplicable. Et il le confessera encore mieux, un peu plus tard, dans ses lettres. Nous sommes habitus ces palinodies. Nous l'avons toujours vu attnuer ou mme dmentir dans sa correspondance les paradoxes trop agressifs ou trop draisonnables qu'il avait mis dans ses livres.--En outre, il devait tre d'autant plus dispos renier le _Contrat_, que, tout de mme et quoi qu'on ait fait pour l'y rattacher, le _Contrat_ est en assez vif dsaccord avec ses autres ouvrages.[15] (Dans ceux-ci il a coutume d'accorder le moins possible l'institution sociale; dans celui-l, il livre l'institution sociale l'homme tout entier.)--Enfin, quelques annes ont pass. Ces Genevois, pour qui surtout il avait crit son livre, l'ont odieusement perscut. C'est le moment o il crit au Corse Butta-Foco: J'aime naturellement autant votre clerg (le clerg catholique), que je hais le ntre. J'ai beaucoup d'amis parmi le clerg de France, et j'ai toujours trs bien vcu avec eux. [Note 15: Il ne faut pas oublier que la rdaction primitive du _Contrat social_ est antrieure au premier _Discours_ de Rousseau et sa thorie de la bont de la nature.] Il crit d'Ivernois (13 janvier 1767): Vous avez pu voir dans nos liaisons que je ne suis pas visionnaire, et dans le _Contrat social_ je n'ai jamais approuv le gouvernement dmocratique. (Et il peut le soutenir et mme le croire, le livre tant plein de contradictions.) Il crit au marquis de Mirabeau (26 juillet 1767). Voici, dans mes vieilles ides, le grand problme en politique, _que je compare celui de la quadrature du cercle_ en gomtrie: trouver une forme de gouvernement qui mettra la loi au-dessus de l'homme. (Et c'est bien, en effet, la quadrature du cercle, puisque la loi sera toujours faite par des hommes et applique par des hommes). Si cette forme est trouvable, continue-t-il, cherchons-la... Si malheureusement elle n'est pas trouvable, _et j'avoue ingnument que je crois qu'elle ne l'est pas, mon avis est qu'il faut passer l'autre extrmit, et mettre tout d'un coup l'homme autant au-dessus des lois qu'il peut tre; par consquent tablir le despotisme arbitraire et le plus arbitraire, qu'il est possible_. (C'est peut-tre aussi qu' ce moment-l Rousseau venait d'prouver la bienfaisance du roi de Prusse.) Je voudrais, poursuit-il, _que le despote pt tre Dieu_. En un mot, _je ne vois pas de milieu supportable entre la plus austre dmocratie et le hobbisme le plus parfait; car le conflit des hommes et des lois, qui met l'tat dans une guerre intestine continuelle, est le pire de tous les tats politiques_. Puis, comme effray d'avoir pu crire ces choses: Mais les Caligula, les Nron, les Tibre!... Mon Dieu, je me roule par terre et je gmis d'tre homme. Il se roule par terre en pensant au lointain Nron, c'est trs bien. Mais enfin il ne tient plus du tout au _Contrat_. Il y tient si peu que, six mois aprs (janvier-fvrier 1768), dans de longues lettres son compatriote d'Ivernois, s'occupant des troubles de Genve et de la rforme de sa Constitution, il cherche,--comme ferait Montesquieu lui-mme,--des combinaisons et des balances d'attributions entre les divers pouvoirs politiques (Petit Conseil, Grand Conseil, et Conseil gnral ou corps des lecteurs); et que, finalement, dsesprant de voir les discordes civiles s'apaiser, il jette ses amis de Genve cette exhortation l'antique, qui semble extraite d'un _Conciones_ extravagant: ...Oui, messieurs, il vous reste un dernier parti prendre, et c'est, j'ose le dire, le seul qui soit digne de vous. C'est, au lieu de souiller vos mains dans le sang de vos compatriotes, de leur abandonner ces murs qui devaient tre l'asile de la libert et _qui vont n'tre plus qu'un repaire de tyrans_; c'est d'en sortir tous, tous ensemble, en plein jour, vos femmes et vos enfants au milieu de vous, et, puisqu'il faut porter des fers, d'aller porter du moins ceux de quelque grand prince, et non pas _l'insupportable et odieux joug de vos gaux_. Ces dernires paroles sont fort belles. Elles rsument vraiment toute l'absurdit du _Contrat social_ et de la dmocratie elle-mme. Ainsi, trois tapes: 1 Jean-Jacques, dans son livre mme, dclare le _Contrat_ applicable seulement de petites cits; 2 il le dclare inapplicable de simples mortels; 3 cinq ou six ans aprs il le renie totalement. Or, cette forme de gouvernement que l'auteur avait dcrite l'usage d'une cit de vingt mille mes et de quinze cents lecteurs,--qu'il avait ensuite confesse impraticable mme dans cette petite cit,--et qu'enfin il avait renie avec une sorte de fureur,--la Rvolution, trente ans aprs, s'en emparera comme d'un vangile, et voudra l'imposer un peuple de dix sicles et de vingt-cinq millions d'hommes. Et cet essai s'appellera la Terreur. --Ce n'est pas la faute de Rousseau, direz-vous. Entendons-nous bien. Je ne dis pas que les crits de Rousseau aient amen la Rvolution (laquelle avait des raisons conomiques profondes): surtout je ne dis pas que seuls ils l'aient amene. Mais il se trouve que, plus qu'aucun autre crivain, Rousseau a fourni, a lgu aux plus systmatiques et aux plus violents des hommes qui ont fait la Terreur, et mme aux ttes les plus illettres de la canaille rvolutionnaire, un tat sentimental, une phrasologie--et des formules. D'autant mieux que, outre l'erreur essentielle qui en fait l'armature, le _Contrat social_ fourmille de contre-vrits de dtail.--On y lit que la voix publique n'lve presque jamais aux premires places que des hommes clairs et capables qui les remplissent avec honneur.--On y lit que le peuple se trompe bien moins sur ses choix que le prince;--qu'un homme d'un vrai mrite est presque aussi rare dans le ministre (d'un roi) qu'un sot la tte d'un gouvernement rpublicain. On y lit, propos des rois, que tout concourt priver de justice et de raison un homme lev pour commander aux autres.--On y lit que les rpubliques vont leurs fins par des voies plus constantes et mieux suivies que la monarchie.--Le gouvernement fodal y est appel cet inique et absurde gouvernement dans lequel l'espce humaine est dgrade, et o le nom d'homme est un dshonneur. Etc, etc.. Tous les prjugs les plus ineptes et les plus meurtriers de la Rvolution sont hrits du _Contrat social_. J'ai entendu, crit Mallet de Pan, j'ai entendu, en 1788, Marat lire et commenter le _Contrat social_ dans les promenades publiques, aux applaudissements d'un auditoire enthousiaste. Et, cinq ans aprs, la France connaissait les bienfaits des doctrines du _Contrat social_, et de l'universelle galit, et de la souverainet du peuple, et du droit absolu de l'tat, et des magistratures d'exception telles que le Comit de Salut public et le tribunal rvolutionnaire. Du chapitre 8 du livre IV sortait le prjug anti-catholique, et la Constitution civile du clerg, et la perscution religieuse. Et le _Contrat social_ tait codifi dans l'inapplicable Constitution de 1793. Tout cela, parce qu'il avait plu un demi fou, trente ans auparavant, de rver pour une ville de vingt mille habitants une lgislation qui ne convenait qu' des dieux,--et laquelle, cinq ans plus tard il dclarait prfrer le despotisme le plus arbitraire! Jamais, je crois, grce la crdulit et la btise humaine, plus de mal n'a t fait des hommes par un crivain, que par cet homme qui, semble-t-il, ne savait pas bien ce qu'il crivait, et qui aurait fui sa cit s'il l'avait vue ralise. Vraiment, il y a des cas o l'on est tent de dire que ce malheureux a t un misrable. Et c'est parce que cette ide m'est pnible que j'ai voulu ramasser d'abord ce qui m'est le plus odieux dans son oeuvre, et n'arriver qu'ensuite la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. A partir de l, en effet, nous n'aurons plus qu' plaindre Jean-Jacques, quelquefois l'admirer; car, je le dis trs srieusement, son me se purifie mesure que ses maux et sa folie augmentent. * * * * * Donc, revenons un peu sur nos pas. Lorsque le gouverneur d'mile juge propos de lui enseigner la religion naturelle, il suppose que lui-mme, tout prs jadis de perdre son me, a eu le bonheur de rencontrer un bon prtre, un cur de campagne, un vicaire savoyard, dont les discours l'ont ramen dans le droit chemin. Rousseau juge indispensable que ce bon prtre ait commis autrefois une faute contre les moeurs: car Rousseau ne peut imaginer un personnage sympathique qui n'ait, comme lui, quelque souillure. Mais enfin ce vicaire est plein de vertu et de charit, et je le dirais assez proche de Jocelyn, si Jocelyn n'tait rest pur et si Jocelyn ne gardait mieux, quant au dogme catholique, une sorte d'orthodoxie verbale. Or ce prtre emmne un matin son jeune ami dans la campagne, et, en prsence d'une nature dont le spectacle fortifie ses discours et les appuie d'un magnifique tmoignage, il expose son disciple la doctrine du plus pur et du plus mouvant spiritualisme. Je crois utile de rsumer sa trs simple argumentation. Visiblement une volont meut l'univers. Et, si la matire mue nous montre une volont, la matire mue selon de certaines lois nous montre une intelligence. Voil pour l'univers. Et voici pour l'homme:--L'homme est _libre_ dans ses actions et, comme tel, anim d'une substance immatrielle. Or, si l'me est immatrielle, elle peut survivre au corps et, si elle lui survit, la Providence est justifie de l'existence du mal sur la terre (sans compter que le mal moral est l'ouvrage de l'homme et que le mal physique se rduit presque rien pour l'homme naturel). Une preuve de l'immortalit de l'me, et d'une vie et d'une sanction future, c'est le triomphe terrestre des mchants. Et la cration? faut-il y croire?--Le vicaire croit du moins la formation et la mise en ordre du monde par Dieu. Et Dieu? Que connaissons-nous de lui?--Je puis du moins entrevoir ses attributs: intelligence, puissance, justice, bont. Reste chercher quelle rgle je dois me prescrire pour remplir ma destination sur la terre selon l'intention de Celui qui m'y a plac. Ma lumire, ici, c'est la conscience. En cet endroit se place l'invocation: Conscience! Conscience! instinct divin, immortelle et cleste voix, _guide assur_ d'un tre ignorant et born, mais intelligent et libre, _juge infaillible_ du bien et du mal, qui rend l'homme semblable Dieu! C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralit de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'lve au-dessus des btes, que le triste privilge, de m'garer d'erreurs en erreurs l'aide d'un entendement sans rgle et d'une raison sans principe. La conscience guide assur? La conscience juge infaillible? Infaillible toujours? et jamais abus par l'entendement sans rgle?--Hlas, quel guide et quel juge tait-elle Rousseau lorsque, ayant abandonn son troisime enfant, et cela, nous raconte-t-il, aprs un srieux examen de _conscience_ (_Confessions_, VIII), il crivait: Si je me trompai dans mes rsultats, rien n'est plus tonnant que la scurit d'me avec laquelle je m'y livrai. Et un peu plus loin: Cet arrangement (le dpt aux Enfants-Trouvs) me parut si bon, si sens, si _lgitime_!... --Oh! que Julie, rgnre et devenue dvote, avait raison d'crire: Je ne veux plus tre juge en ma propre cause! La conscience, non appuye sur une rgle fixe, une tradition, une religion dogmatique, ou simplement le Dcalogue, risque tant, dans certains cas, de se confondre avec l'orgueil ou l'intrt secret! La foi de Rousseau dans la conscience,--c'est--dire dans _sa_ conscience, ce n'est pas autre chose que l'individualisme en morale ce qui est une expression contradictoire. Il n'y a pas _la_ conscience en gnral: il y a ma conscience, votre conscience, la conscience de Rousseau, qui a t souvent bien incertaine et bien trouble... Mais je me reproche d'interrompre Jean-Jacques une de ses meilleures heures. Le vicaire continue; il a de belles pages stociennes sur cette ide, que combattre ses passions par got de l'ordre, c'est obir la nature. Puis il disserte sur la prire; il la veut limite: La seule chose que je demande Dieu c'est de redresser mon erreur si je m'gare. Et il arrive la rvlation et aux miracles. Cette dernire partie contient les passages qui ont fait condamner l'mile (j'ai dit en raison de quelles circonstances particulires). Rousseau y montre pourtant une assez grande prudence. En deux mots, il nglige le surnaturel, miracles, rvlation, sans les nier expressment et surtout parce que la constatation en est impossible. Il dit de la rvlation: Je ne l'admets ni ne la rejette: je rejette seulement l'obligation de la connatre. Il dit des miracles que,--sans compter qu'ils sont incontrlables,--ils ne servent de rien, du moment que, tour tour, la vrit de la doctrine se prouve par les miracles, et la vrit des miracles par la doctrine. Il dit de l'vangile: La saintet de l'vangile est un argument qui parle mon coeur; et vous connaissez le fameux passage qui se termine par ces mots, dont je ne sais s'ils expriment une foi srieuse o s'ils ne sont qu'une faon de parler et un effet de rhtorique: Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jsus sont d'un Dieu. Il a d'ailleurs soin de dire sur chaque point dlicat: Je ne me dtermine qu'en tremblant, et je vous dis plutt mes doutes que mon avis. Il professe qu'il y a dans toutes les religions un mme noyau solide: croyance au Dieu personnel, l'me, la vie future, et que, pour le reste, chacun doit suivre la religion de son pays. Donc, soyons tolrants.--Et je veux vous citer la vraie conclusion du vicaire: ...Voil le scepticisme involontaire o je suis rest; mais ce scepticisme n'est nullement pnible, parce qu'il ne s'tend pas aux points essentiels de la pratique, et que je suis bien dcid sur les principes de tous mes devoirs. Je sers Dieu dans la simplicit de mon coeur. Je cherche savoir ce qui importe ma conduite. Quant aux dogmes qui n'influent ni sur les actions ni sur la morale (mais y en a-t-il de tels?...) et dont tant de gens se tourmentent, je ne m'en mets nullement en peine... Je crois toutes les religions bonnes quand on y sert Dieu convenablement. _Le culte essentiel est celui du coeur_. Cette profession de foi du vicaire savoyard reste, je crois, le plus beau _Credo_ du spiritualisme qui ait t crit.--Je crains que cette doctrine ne paraisse un peu superficielle et suranne aux nouvelles gnrations pensantes. Depuis, d'autres mtaphysiques ont paru plus savantes et plus fortes et ont t plus en faveur. Quel jeune professeur de philosophie daignerait se dire simplement spiritualiste et diste?...--C'est qu'on songe toujours au spiritualisme officiel, insincre, fig, mort, de Victor Cousin et des anciens manuels de philosophie. Et pourtant... Les arguments du spiritualisme valent bien ceux des mtaphysiques qui passent pour plus distingues; car, en ces matires, il ne s'agit pas de dmonstration proprement dite. Les preuves de Dieu mtaphysiques, dit Pascal, sont si loignes du raisonnement des hommes, et si impliques, qu'elles frappent peu; et quand cela servirait quelques-uns, cela ne servirait que pendant l'instant qu'ils voient cette dmonstration; une heure aprs, ils craignent de s'tre tromps.--Mais les preuves de Dieu retenues par Rousseau, si elles ne sont certes pas sans rplique, sont les plus simples, les plus accessibles, comme il convenait, la moyenne des intelligences et, pour ainsi parler, les plus portatives; ce sont les plus unies parmi les preuves traditionnelles de Platon, de Descartes, de Malebranche, de Bossuet, de Fnelon... Pensez qu'avant de devenir la philosophie du baccalaurat (j'entends le baccalaurat de ma jeunesse), le spiritualisme fut la philosophie du _Phdon_ et du _Banquet_ et celle du _Songe de Scipion_. Enfin songez que le spiritualisme, s'il n'est pas la plus subtile explication de l'univers, en est la plus gnreuse, celle qui donne au monde de plus beau sens, celle qui contient le plus d'amour et qui fait la Cause premire le plus magnanime crdit. Et c'est bien ainsi que Rousseau l'entend. Son disme n'est point, comme celui de Voltaire, un disme politique, un disme de gendarme. Le disme de Voltaire n'oblige Voltaire rien du tout. Celui de Rousseau l'_oblige_. C'est bien vritablement pour lui une religion mouvante et agissante, et qui influe sur la vie et sur les actes. Le disme de Jean-Jacques est si bien pour lui une religion, qu'il l'oppose nettement l'irrligion, c'est--dire l'athisme et au matrialisme des philosophes (qui ne le lui pardonneront point).--Et le sentiment religieux de Rousseau, et sa persuasion de l'absolue ncessit de la croyance en Dieu et de l'amour de Dieu sont si profonds en lui, qu'il ne craint pas, dans une _Note_, de prfrer le fanatisme l'irrligion. Il faut toujours lire les _Notes_ de Rousseau, car elles sont souvent plus significatives et plus hardies que son texte. Dans cette note, qui est magnifique, il rompt dcidment et nergiquement en visire au parti des philosophes, et ose dire des choses comme celles-ci, qui seraient, aujourd'hui encore, d'une si opportune application: Un des sophismes les plus familiers au parti philosophique est d'opposer un peuple suppos de vrais philosophes un peuple de mauvais chrtiens: comme si un peuple de vrais philosophes tait plus facile faire qu'un peuple de vrais chrtiens... Le fanatisme (religieux), quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui lve le coeur de l'homme, qui lui fait mpriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus: au lieu que l'irrligion et, en gnral, l'esprit raisonneur et philosophique attache la vie, effmine, avilit les mes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l'intrt particulier, dans l'abjection du _moi_ humain, et sape ainsi petit petit les fondements de toute socit,... Le fanatisme, quoique plus funeste dans ses effets immdiats que ce qu'on appelle aujourd'hui l'esprit philosophique, l'est beaucoup moins dans ses consquences. D'ailleurs il est ais d'taler de belles maximes dans les livres: mais la question est de savoir si elles tiennent bien la doctrine... Reste savoir encore si la philosophie, son aise et sur le trne, commanderait bien la gloriole, l'intrt, l'ambition, aux petites passions de l'homme, et si elle pratiquerait cette humanit si douce qu'elle nous vante la plume la main. Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun bien que la religion ne fasse encore mieux, et la religion en fait beaucoup que la philosophie ne saurait faire... Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisme leur plus solide autorit et leurs rvolutions moins frquentes; il les a rendus eux-mmes moins sanguinaires; cela se prouve par les faits en les comparant aux gouvernements anciens. C'est bien Rousseau, ce n'est pas Joseph de Maistre, qui a crit cela. Toutes ces phrases durent faire hurler les Encyclopdistes. Rousseau, ds lors, ne fut plus lui-mme leurs yeux qu'un dangereux fanatique. Rousseau, cependant, n'avait pas chang sur ce point. Dj, vers 1755, je crois, un souper chez mademoiselle Quinault racont par madame d'pinay qui y assistait, Jean-Jacques, indign par l'impit des propos, s'criait: Si c'est une lchet de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu, qui est prsent; et moi, messieurs, je crois en Dieu... Je sors si vous dites un mot de plus. Et il ajoutait: Je ne puis souffrir _cette rage de dtruire sans difier_... D'ailleurs l'ide de Dieu est ncessaire au bonheur, et je veux que vous soyez heureux. Il faut remarquer que, dans cette _Note de la Profession de foi_, Rousseau ne dit point le disme; il ne dit mme plus la religion naturelle: il dit la religion ou le christianisme. Dans la _Profession de foi_, il est peut-tre aussi proche du catholicisme que du protestantisme: car il prend presque tout ce qui est commun aux deux religions; et son accent serait plutt catholique que protestant. Il est d'ailleurs remarquable que, pour enseigner mile la religion vraie, il ait choisi, non un pasteur (comme il et t naturel qu'il le ft aprs sa rentre dans la religion de ses pres), mais un prtre romain, form du souvenir de deux prtres romains: l'abb Gaime et l'abb Gatier. Il faut bien dire pourtant que ce christianisme de Rousseau est un christianisme assez amolli. C'est le christianisme, moins ce qui en fait la solide armature: le dogme du pch originel et toutes ses consquences thologiques. Jean-Jacques, vingt-deux ans, nourri des livres de Port-Royal, avait t quasi jansniste. Ce qui devait le sduire, c'est que le jansniste est l'homme qui entretient avec l'Inconnu les relations les plus tragiques et les plus passionnes. Jean-Jacques, ce moment-l, avait trs peur de l'enfer. Un jour il lana une pierre contre un tronc d'arbre en se disant: Si je le touche, signe de salut; si je le manque, signe de damnation. Mais ses terreurs se calmrent sous l'influence de deux bons pres jsuites et de madame de Warens. Celle-ci avait la religion la plus confiante. Elle tait quitiste (Aimez Dieu et faites ce que vous voudrez). Madame Guyon avait conserv en Suisse des partisans, avec lesquels madame de Warens tait en relations. Et c'est peut-tre pourquoi il y a une sorte de quitisme dans le christianisme latitudinaire et sentimental de Jean-Jacques,--et un peu aussi (pour l'accent) de la tendresse de Fnelon et de l'ancien vque de Genve et prvt de l'glise d'Annecy, Franois de Sales. Ce spiritualisme mu et religieux, ce demi-christianisme de Rousseau sera celui de Bernardin de Saint-Pierre; il sera bien souvent, avec des nuances, celui de Chateaubriand; celui de Lamartine, dont le _Jocelyn_ devra beaucoup au vicaire savoyard; il sera souvent celui de George Sand, mme de Michelet jeune, et de Victor Hugo. Le spiritualisme pris de cette manire est si bien une religion capable d'agir sur la vie, que, jusqu'au milieu du XIXe sicle et jusque dans la premire moiti du second Empire, nous avons eu, dans la bourgeoisie franaise et mme parmi les paysans (j'en ai connus), des aeux et des pres--en trs grand nombre,--dont l'me vivait de cette religion-l, un peu en marge, mais non tout fait en dehors du catholicisme de leurs femmes et de leurs filles. Il est fcheux qu'elle ait dclin (faute, peut-tre, de consistance dogmatique): car, sans suffire tout, elle servait encore quelque chose, et c'tait encore un reflet de christianisme. Et sans doute a t le spiritualisme de Robespierre, de Saint-Just et des thophilanthropes: mais, tout de mme, en souvenir de tant de grands-pres, grands-oncles ou bisaeux qui, sous le premier Empire, sous la Restauration, sous Louis-Philippe, ont un peu mieux valu par ce spiritualisme-l qu'ils n'eussent valu sans lui,--dans tout ce qui me reste dire de la pauvre vie de Jean-Jacques, je n'couterai plus que la piti. NEUVIME CONFRENCE LA LETTRE L'ARCHEVQUE DE PARIS. LES LETTRES DE LA MONTAGNE.--DERNIRES ANNES DE ROUSSEAU.--LES DIALOGUES. Je n'ai point cach mon admiration pour la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. Pourtant ce furent ces trs gnreuses pages qui causrent l'infortune dfinitive de Jean-Jacques. Ainsi vont les choses. Vous vous rappelez dans quelles circonstances, malgr la protection de madame de Luxembourg et du prince de Conti, malgr le patronage de M. de Malesherbes, l'_mile_ fut condamn par le Parlement de Paris, et Rousseau dcrt de prise de corps. On ne tenait, du reste, nullement s'embarrasser de lui. On lui laissa le temps de partir; et il croisa en chemin les hommes chargs de venir l'arrter, et qui le salurent. Rousseau subit la ncessit avec cette passivit ou plutt, il faut le dire, avec cette rsignation qui lui tait coutumire et qu'il avait si loquemment enseigne son mile. Il avait eu tout de suite la pense d'aller s'tablir en Suisse. Dans sa chaise de poste, il lit la Bible et crayonne un pome en prose sur le _Lvite d'Ephram_. Il n'est point trop inquiet. Il aime sa patrie et il croit qu'elle le lui rend. Son gnie fait honneur Genve. Il avait Genve devant les yeux quand il a crit le _Contrat social_. Et comment les pasteurs genevois prendraient-ils mal l'_mile_, eux que d'Alembert (dans son article GENVE, de l'Encyclopdie) souponnait de socianisme, c'est--dire, en somme, de rationalisme? Oui, l-bas, en Suisse, il sera bien. En entrant, dit-il, sur le territoire de Berne, je me fis arrter; je descendis, je me prosternai, j'embrassai, je baisai la terre, et m'criai dans mon transport: Ciel! protecteur de la vertu, je te loue, je touche une terre de libert! Il tait loin de compte. C'tait, pour le malheureux, le commencement de relles perscutions, de trois annes d'une vie errante et lamentable, traque de refuge en refuge; et sa propre glise lui devait tre plus cruelle que l'glise de France. Pourquoi? Vous en trouverez les raisons trs clairement dduites dans le livre excellent de M. douard Rod: _L'Affaire Jean-Jacques Rousseau_. Donc, il arrive Iverdun (territoire de Berne) chez son vieil ami Roguin. A peine arriv, il apprend que l'_mile_ a t condamn et brl Genve ( cause des pages sur les miracles et la rvlation) et lui-mme dcrt de prise de corps par ses chers Genevois (18-19 juin 1762). Cependant un neveu de Roguin lui offre un petit pavillon o il s'installe. Il se croit tranquille: mais, trois semaines aprs, le Snat de Berne l'expulse d'Iverdun. Alors il traverse la montagne et s'en va Motiers-Travers, du comt de Neuchtel. Une nice de Roguin, madame Boy de la Tour, lui offre une maison qu'elle possde Motiers. (Car il faut que Rousseau soit toujours l'hte de quelqu'un.) Le comt de Neuchtel appartenant au roi de Prusse (Frdric II), Rousseau se met sous sa protection par des lettres o il se conjouit (on le sent) de montrer l'univers comment un homme libre sait parler un monarque, avec une fiert toute civique et lacdmonienne. Mais dj il a reni le _Contrat social_ dans son coeur. Thrse est venue le rejoindre. Il fait la connaissance de mylord Keit, marchal d'cosse (mylord Marchal) gouverneur de Neuchtel pour le roi de Prusse,--homme trs bon, un de ceux qui ont t le meilleurs pour Rousseau et que Rousseau a le plus tendrement aims.--Jean-Jacques respire. De nouveau il se croit tranquille. Il se promne; il fait de la botanique; il s'amuse fabriquer des lacets, qu'il offre des jeunes filles de ses amies, condition que, maries et devenues mres, elles allaiteront elles-mmes leurs enfants. C'est cette poque qu'il prend l'habit armnien. Ce n'tait pas, nous dit-il, une ide nouvelle... Elle m'tait souvent revenue Montmorency, o le frquent usage des sondes, me condamnant rester souvent dans ma chambre, me fit mieux sentir les avantages de l'habit long. La commodit d'un tailleur armnien, qui venait souvent voir un parent qu'il avait Montmorency, me tenta d'en profiter pour prendre ce nouvel quipage, au risque du qu'en dira-t-on, dont je me souciais trs peu... Je me fis donc une petite garde-robe armnienne; mais l'orage excit contre moi m'en fit remettre l'usage des temps plus tranquilles, et ce ne fut que quelques mois aprs que, forc par de nouvelles attaques de recourir aux sondes, je crus pouvoir prendre ce nouvel habillement Motiers, surtout aprs avoir consult le pasteur du lieu, qui me dit que je pouvais le porter au temple mme sans scandale. Je pris donc la veste, le caftan, le bonnet fourr, la ceinture; et aprs avoir assist dans cet quipage au service divin, je ne vis point d'inconvnient le porter chez mylord Marchal. Son Excellence, me voyant ainsi vtu, me dit pour tout compliment: _Salamaleki_; aprs quoi tout fut fini et je ne portai plus d'autre habit. En ralit, son infirmit et mme ses sondes n'exigeaient pas ce costume excentrique. Une culotte plus large ou quelque manteau un peu long aurait suffi.--videmment la flure gagne.--Goethe,--qui, lui, n'avait jamais t menac de folie,--crit dans _Wilhelm Meister_ (livre V, chap. XVI) propos du vieux joueur de harpe: Si je parviens, dit Wilhelm, lui faire quitter sa barbe et sa longue robe, j'aurai beaucoup gagn; car rien ne nous dispose plus la folie que de nous distinguer des autres, et rien ne maintient plus le sens commun que de vivre, avec beaucoup de gens, selon le commun usage. C'est, je crois, vers le mme temps, que Rousseau prend ce pli, de substituer souvent au pronom je ou moi son nom et surtout son prnom, de parler de lui-mme la troisime personne, de dire: Jean-Jacques Rousseau ne peut pas...; il ne convient pas Jean-Jacques...; que dirait-on de Jean-Jacques.... Ne vous y trompez pas: cela aussi est signe de flure. Revenons.--Le pasteur de Motiers, Montmollin, commena par tre un chaud partisan de Jean-Jacques et, sur sa demande, l'admit la communion. Jean-Jacques nous dit ce propos: ...Toujours vivre isol sur la terre me paraissait un destin bien triste, surtout dans l'adversit. Au milieu de tant de proscriptions et de perscutions, je trouvai une douceur extrme pouvoir me dire: Du moins je suis parmi mes frres; et j'allai communier avec une motion de coeur et des larmes d'attendrissement qui taient peut-tre la prparation la plus agrable Dieu qu'on y pt porter. (Vers le mme temps, Voltaire Ferney faisait ses pques, et le faisait constater par acte notari. On pourrait mettre en regard la communion sincre et pieuse du pauvre exil Rousseau, et la communion sacrilge et farce,--en mme temps que prudente et conservatrice,--de l'opulent seigneur de Ferney... Il est vrai qu'on ne tirerait pas grand chose de ce parallle,--sinon que c'est encore le plus religieux de ces deux hommes qui nous a t le plus funeste.) Presque le mme jour o Jean-Jacques communiait si dvotement, l'archevque de Paris, Christophe de Beaumont signait un _Mandement portant condamnation de l'mile_ (20 aot 1762). L'archevque faisait son devoir. Il relevait dans ce livre une vingtaine de propositions contraires l'orthodoxie catholique. Le mandement dbutait (ou presque) par un portrait de Rousseau vraiment assez brillant,--et mme assez juste, surtout si l'on songe que le critique tait un archevque. Il faut citer ce morceau. Du sein de l'erreur il s'est lev un homme plein du langage de la philosophie sans tre vritablement philosophe; esprit dou d'une multitude de connaissances qui ne l'ont pas clair et qui ont rpandu des tnbres dans les autres esprits; caractre livr aux paradoxes d'opinion et de conduite; alliant la simplicit des moeurs avec le faste des penses, le zle des maximes antiques avec la fureur d'tablir des nouveauts, l'obscurit de la retraite avec le dsir d'tre connu de tout le monde: on l'a vu invectiver contre les sciences qu'il cultivait, prconiser l'excellence de l'vangile dont il dtruisait les dogmes, peindre la beaut des vertus qu'il teignait dans l'me de ses lecteurs... Dans un ouvrage sur l'ingalit des conditions il avait abaiss l'homme jusqu'au rang des btes; dans une autre production plus rcente il avait insinu le poison de la volupt en paraissant le proscrire: dans celui-ci il s'empare des premiers moments de l'homme afin d'tablir l'empire de l'irrligion. Le reste du mandement tait ce qu'il pouvait et devait tre,--avec, peut-tre, quelques inutiles accusations de mauvaise foi. Jean-Jacques rpondit par la lettre thtralement intitule: _Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genve, Christophe de Beaumont, archevque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, proviseur de Sorbonne_, etc... Cette lettre n'est pas le plus original de ses ouvrages, mais c'en est peut-tre le plus parfait. Naturellement, l'archevque et le protestant latitudinaire ne pouvaient s'entendre, puisque justement Rousseau nie ou conteste ce que le prlat suppose acquis: la rvlation et les miracles. On peut dire que les deux adversaires manient des armes qui ne se rencontrent pas.--D'autre part, la lettre Christophe de Beaumont n'offre rien de nouveau quant au fond; elle rpte seulement, sous une forme adoucie et persuasive, quelques-unes des thories de l'_mile_ et du _Contrat_. Mais la lettre est, dans son ensemble, un chef-d'oeuvre de polmique, une merveille de discussion adroite, vigoureuse, mue, loquente. Le citoyen de Genve affecte d'abord le plus grand respect pour le prlat; il se complait dans son attitude d'homme obscur, d'homme de rien, de citoyen modeste,--mais qui porte en lui la vrit,--en face d'un grand de la terre. Puis, monte peu peu sa plainte d'opprim; puis sa colre clate. C'est vraiment trs bien fait. Et voici quelques lignes de la fin: Que vous discourez votre aise, vous autres hommes constitus en dignit!... Vous accablez firement le faible, sans rpondre de vos iniquits personne... Sur les moindres convenances d'intrt ou d'tat, vous nous balayez devant vous comme la poussire. Les uns dcrtent et brlent, les autres diffament ou dshonorent, sans droit, sans raison, sans mpris, mme sans colre, uniquement parce que cela les arrange, et que l'infortun se trouve sur leur chemin. Monseigneur, vous m'avez insult publiquement (n'est-ce pas que cela a le ton et l'allure de quelque couplet d'un drame de Hugo o un plbien riverait son clou un prince?). Monseigneur vous m'avez insult publiquement; je viens de prouver que vous m'avez calomni. Si vous tiez un particulier comme moi, que je pusse vous citer devant un tribunal quitable, et que nous y comparussions tous deux, moi avec mon livre, et vous avec votre mandement, vous y seriez certainement dclar coupable et condamn me faire une rparation aussi publique que l'offense l'a t. Mais vous tenez un rang o l'on est dispens d'tre juste, et je ne suis rien. Cependant vous qui professez l'vangile, vous prlat fait pour apprendre aux autres leur devoir, vous savez le vtre en pareil cas. Pour moi, j'ai fait le mien, je n'ai plus rien vous dire, et je me tais. Daignez, monseigneur, agrer mon profond respect (Motiers 18 novembre 1762). J'ai dit que, dans le fond, la _Lettre M. de Beaumont_ n'offrait rien que de dj vu. J'en excepte une page intressante. Dans le moment mme o il dfend contre le prlat la religion naturelle, Rousseau continue de se sparer des philosophes. Une de leurs manies tait de traiter tous les fondateurs de religions de fourbes, d'imposteurs, de charlatans, de jongleurs sacrs. Jean-Jacques qui a, lui, l'intelligence des choses religieuses, en juge autrement: Honorez en gnral, dit-il, tous les fondateurs de vos cultes respectifs... Ils ont eu de grands gnies et de grandes vertus: cela est toujours estimable. Ils se sont dits les envoys de Dieu; cela peut tre et n'tre pas; c'est de quoi la pluralit ne saurait juger d'une manire uniforme, les preuves n'tant pas galement sa porte. Mais quand cela ne serait pas, il ne faut point les traiter si lgrement d'imposteurs. Qui sait jusqu'o les mditations continuelles sur la divinit, jusqu'o l'enthousiasme de la vertu ont pu, dans leurs sublimes mes, troubler l'ordre didactique et rampant des ides vulgaires? Dans une trop grande lvation la tte tourne, et l'on ne voit plus les choses comme elles sont... Ici, Rousseau est autrement intelligent que Voltaire. J'imagine qu'aprs sa magnifique rplique l'archevque de Paris, Rousseau crut qu'il allait rentrer en grce auprs de la partie rcalcitrante de ses compatriotes de Genve. Il y avait eu (je vous renvoie l-dessus au beau livre de Rod), il y avait eu, dans le dcret lanc par le Petit Conseil contre Rousseau, une irrgularit de procdure. Jean-Jacques comptait que toute la bourgeoisie protesterait contre cette infraction la loi. Et, en effet, il avait Genve des amis, les meneurs de ce qu'on peut appeler, le parti dmocratique,--et qui mme l'ennuyaient bien fort, et qui l'accablaient de leurs lettres et de leurs visites (deux eurent l'indiscrtion de tomber malades chez lui et de s'y faire soigner). Mais tout se passait en paroles. Aprs avoir attendu plus d'un an que quelqu'un rclamt contre une procdure illgale, Rousseau prit enfin un parti, renona une ingrate patrie, abdiqua, par une lettre au premier syndic, son droit de bourgeoisie. Il dut tre trs malheureux ce moment-l. Nous le voyons dans sa correspondance (qu'il faut toujours consulter en mme temps que ses _Confessions_). Seul, proscrit, se croyant abandonn de tous, ses souffrances physiques ayant redoubl de violence, il crit Duclos (le seul des philosophes avec qui il ne se soit jamais brouill) qu'il est dcid au suicide. ...Ma situation physique a tellement empir... que mes douleurs, sans relche et sans ressource, me mettent absolument dans le cas de l'exception marque par Mylord douard en rpondant Saint-Preux. (Cette lettre de mylord douard est la vingt-deuxime de la troisime partie de la _Nouvelle Hlose_.) Et Rousseau crit en mme temps M. Martinet, chtelain de Motiers, pour lui remettre son testament et lui recommander Thrse, comme il avait fait Duclos. Adieu, monsieur, je pars pour la patrie des mes justes, j'espce y trouver peu d'vques et de gens d'glise, mais beaucoup d'hommes comme vous et moi. Je note ce projet de suicide. Plus tard, en Dauphin, dans la lettre o il propose Thrse la sparation, il lui promet de ne pas se suicider. Tout cela prouve du moins qu'il y songeait quelquefois. Cependant il ne se tue pas. Il se rtablit pour de nouvelles douleurs. L'hiver est dur Motiers. Pendant six mois, il ne peut mettre les pieds dehors. Tout en faisant des lacets, ou en fendant du bois pour suer l'urine dont il a le corps ravag, il mdite sur l'universelle injustice dont il est victime, sur son infortune qu'il juge unique au monde. Thrse devient moins douce, car elle se dplat en pays tranger--et protestant, elle, commre catholique. A Genve, l'agitation continue. Les partisans de Rousseau font au Conseil des reprsentations, dont il ne tient compte. Pour dfendre le Conseil, le procureur gnral Tronchin crit, sur le cas de Rousseau et contre Rousseau, les _Lettres de la Campagne_. Rousseau, dchan cette fois, rpond par _les Lettres de la Montagne_ (neuf lettres en deux parties; trois cents pages environ). Dans la deuxime partie, il dveloppe la constitution de Genve et le mcanisme du droit de reprsentation, et dmontre l'illgalit de la procdure dont on avait us envers lui. La premire partie est reste intressante. Elle est fort belle par endroits. Sans doute, dans la plupart de ces pages, il ne fait que maintenir les ides du _Vicaire Savoyard_ et son droit de les exprimer librement, mme Genve. Mais on y trouve aussi des choses que Rousseau n'avait pas encore dites. D'abord le passage o il ramne la Rformation son vrai principe, qui est le libre examen individuel, et en tire, bien longtemps d'avance, les conclusions du protestantisme libral (qui, vraiment, n'est plus une religion confessionnelle). Rousseau rserve pourtant deux points: Pourvu, dit-il, qu'on _respecte toute la Bible_ et qu'on _s'accorde sur les points principaux_, on vit selon la rformation vanglique. On ne voit pas, vrai dire, pourquoi le libre examen s'arrterait devant la saintet de la Bible et devant certains points de son interprtation. Le propre d'une religion fonde sur le libre examen semble bien tre de se dtruire enfin elle-mme; et c'est ce qui arriverait sans doute la Rforme, si, au bout du compte, le commun des protestants n'taient des hommes comme les autres, plis, par sens pratique, une habitude et une tradition, peu capables de critique, et chez qui la libert d'examen est un principe et une prtention beaucoup plus qu'une ralit. Mais, ceci rserv, les dductions de Rousseau sont irrprochables: Chacun, conclut-il, en demeure seul juge en lui-mme (juge de la doctrine et des interprtations) et ne reconnat en cela d'autre autorit que la sienne propre. Les bonnes instructions doivent moins fixer le choix que nous devons faire, que nous mettre en tat de bien choisir. Tel est le vritable esprit de la Rfomation, tel en est le vrai fondement. La raison particulire y prononce..., et il est tellement de l'essence de la raison, d'tre libre que, quand elle voudrait s'asservir l'autorit, cela ne dpendrait pas d'elle. Portez la moindre atteinte ce principe, et tout l'vanglisme croule l'instant. _Qu'on me prouve aujourd'hui qu'en matire de foi je suis oblig de me soumettre aux dcisions de quelqu'un, ds demain je me fais catholique_, et tout homme consquent et vrai fera comme moi. Et plus loin, contre ces pasteurs qui, avant l'affaire Rousseau, affectaient une extrme libert d'esprit et passaient mme pour sociniens: Ce sont en vrit de singulire gens que messieurs vos ministres: _on ne sait ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ils ne croient pas; on ne sait mme pas ce qu'ils font semblant de croire; leur seule manire d'tablir leur foi est d'attaquer celle des autres_... Et il va plus avant. Il prte aux catholiques ce qu'ils auraient pu rpondre aux premiers rformateurs, et il embarrasse ceux-ci dans leurs propres contradictions par un raisonnement que Bossuet et avou, et d'un accent o Bossuet et seulement mis plus de charit et de douceur. Rousseau fait simplement, ici, le procs de la Rforme mme et de son principe. Le singulier homme! Toute cette seconde _Lettre de la Montagne_ me parat un chef-d'oeuvre, et un chef-d'oeuvre bien inattendu. Ainsi la destine de Jean-Jacques tait d'tre destructeur, mme du protestantisme, et cela en se conformant ce qui est l'essence mme de la Rforme et en se montrant ce que le protestantisme, dans son fond intime, conseille d'tre: un individualiste forcen. Ce heurt de Rousseau contre ceux de sa religion, me plat extrmement, je l'avoue. Cette aventure eut, je crois, pour l'me de Rousseau, des consquences que nous verrons tout l'heure. Mais je ne puis quitter cette premire partie des _Lettres de la Montagne_ sans vous lire une page sur Jsus, qui prouve que ce n'est pas seulement Chateaubriand, Senancour, George Sand, Michelet et Dumas fils qui ont beaucoup lu Rousseau et s'en sont souvenu, mais que c'est aussi Ernest Renan. Je ne puis m'empcher de dire,--crit Rousseau dans la troisime lettre,--qu'une des choses qui me charment dans le caractre de Jsus n'est pas seulement la douceur des moeurs, la simplicit, mais _la facilit, la grce et mme l'lgance_. Il ne fuyait ni les plaisirs ni les ftes, il allait aux noces, il voyait les femmes, il jouait avec les enfants, il aimait les parfums, il mangeait chez les financiers. Ses disciples ne jenaient point, son austrit n'tait point fcheuse. Il tait la fois indulgent et juste, doux aux faibles et terrible aux mchants. Sa morale avait _quelque chose d'attrayant, de caressant_, _de tendre_; il avait le coeur sensible, _il tait homme de bonne socit_. Quand il n'et pas t le plus sage des mortels, il en et t le plus aimable. Est-ce assez Vie de Jsus! Naturellement, les _Lettres de la Montagne_ redoublrent la fureur des ennemis de Rousseau. Elles sont brles Neuchtel, Berne, La Haye, Paris.--Des morts contribuent l'enfoncer dans sa mlancolie. Il perd le marchal de Luxembourg, ce bon seigneur, le seul ami vrai qu'il et en France, qui avait continu lui crire affectueusement depuis son exil, et qui Jean-Jacques avait envoy de longues lettres sur les moeurs du pays de Neuchtel et sur le paysage du Val-Travers.--Vers le mme temps meurt madame de Warens, dj charge d'ans et surcharge d'infirmits et de misres. Rousseau, qui n'a jamais parl d'elle qu'avec tendresse et respect malgr tout, la place dans le ciel,--ce qui est bien,--mais aux cts de Fnelon,--ce qui parat excessif: Allez, dit-il, me douce et bienfaisante, auprs des Fnlon, des Bernex (l'ancien vque d'Annecy), des Catinat, et de ceux qui, dans un tat plus humble, ont ouvert comme eux leur coeur la charit vritable; allez goter le fruit de la vtre, et prparer votre lve la place qu'il espre occuper prs de vous. Ce n'est pas tout. Le meilleur ami (avec le marchal de Luxembourg) et le plus puissant protecteur de Rousseau, mylord Marchal, rappel en Angleterre, quitte Neuchtel. Contre le pauvre Jean-Jacques, malade, triste, dsempar, la perscution continue et s'tend, attise un moment par un atroce pamphlet de Voltaire (_le Sentiment des citoyens_...). Le pasteur Montmollin abandonne Rousseau, puis excite le peuple contre lui. On insulte dans les rues le malheureux que son costume de carnaval dsigne aux gamins. Dans la nuit du 6 ou 7 septembre 1765, on casse coups de pierre quelques carreaux de sa maison. Il s'en va Neuchtel et, de l, l'le Saint-Pierre dans le lac de Bienne. L'le, fort agrable, d'une lieue de tour, appartenait l'hospice de Berne et n'avait pour habitants que le receveur de l'hospice avec sa famille,--de braves gens. Rousseau passe dans cette le six semaines dlicieuses; il herborise, il se promne sur l'eau, et surtout il rve... Vraiment on aurait bien d le laisser l tant qu'il et voulu y vivre; car qui gnait-il? Mais un dcret du Snat de Berne l'en expulse le 17 octobre. Affol, il crit au Snat en lui offrant de se livrer, pour qu'on l'enferme dans une bonne prison tout le reste de sa vie... Puis il s'en va Bienne, o des zls lui assurent qu'il sera tranquille. Il est encore expuls de Bienne. Ah! les pasteurs ne le mnagent pas, eux qui le revendiquent et l'honorent aujourd'hui. Le pauvre homme ne sait plus que devenir. Il songe successivement se rfugier en cosse auprs de mylord Marchal, Venise, Zurich, en Silsie, Berlin, en Savoie, Jersey, en Italie, en Autriche, Amsterdam, en Corse. Finalement, et en attendant de prendre une dcision, il se rend Strasbourg, o l'accueil trs chaud qu'il reoit de toute la socit, le ddommage un peu. Tant de malheurs achvent de le rendre illustre,--commencent le rendre fou,--et le purifient. Je sais bien que Choiseul n'avait pas tort de le considrer comme un crivain dangereux. Mais si, au lieu de le proscrire, Choiseul lui avait offert temps (avant l'_mile_) des honneurs et quelque sincure... qui sait, mon Dieu, qui sait?... L'ambition de Jean-Jacques avait t longtemps d'tre officiel, d'tre un homme en place. Bien qu'il parle souvent de son inaptitude supporter aucun joug, il a souvent, d'autre part, le dsir de s'insrer honorablement dans un ordre de choses bien tabli,--(comme lorsqu'il rentre dans la bourgeoisie genevoise). Puis, incapable de dfendre ses intrts matriels, il avait un peu le besoin d'tre protg, de sentir sa tranquillit assure, d'chapper au souci du lendemain... Oui, Choiseul avait d'autres moyens de l'annihiler qu'en le faisant dcrter de prise de corps. Au reste, il ne l'annihila point par ce moyen-l; au contraire. Ds que Rousseau est perscut par le gouvernement de France, et plus durement par les glises suisses, sa gloire devient unique, et sa rputation europenne. Et c'est autre chose que la gloire de Voltaire: c'est la renomme d'un bienfaiteur des hommes, d'un sage, d'un lgislateur antique. Cela prenait dj la forme d'un culte. L'ermite de Motiers est constamment drang par d'illustres visites. Il ne suffit pas sa correspondance. La Corse lui demande une Constitution. Des princes, de grandes dames, de grands seigneurs, des magistrats, des prtres, des jeunes gens le consultent sur l'ducation, sur la religion, sur des cas de conscience. Et il leur donne de fort bonnes consultations, non seulement loquentes--ou fines,--mais pleines de bon sens et presque toutes empreintes d'un esprit d'ordre et de conservation. Car il a presque toujours t sage pour les autres. Mais aussi cette situation d'oracle europen exalte de plus en plus son orgueil,--en mme temps que ses malheurs trop rels, et l'inquitude continuelle o il vit, dveloppent en lui la folie de la perscution. Mais de ces malheurs mme il jouit en quelque manire, tant il les voit dmesurs et exceptionnels.--Comme Chateaubriand (et ce n'est pas la premire fois que j'ai l'occasion de rapprocher ces deux hommes) Rousseau trouve extraordinaire tout ce qui lui arrive, passe son temps s'merveiller de sa destine, et se console de ses durets par ce qu'elle a d'unique,--Je ne vous en donnerai qu'un petit exemple. Dans le temps qu'on le huait Motiers, Rousseau obtint, par mylord Marchal, une place de conseiller d'tat de Neuchtel pour le colonel Pury, gendre de Dupeyrou: C'est ainsi, dit-il, que le sort, qui m'a toujours mis trop haut ou trop bas, continuait me balloter d'une extrmit l'autre: et, tandis que la populace me couvait de fange, je faisais un conseiller d'tat. (Que de phrases de ce genre,--rappelez-vous,--dans _les Mmoires d'outre-tombe_!) Et cependant, parmi cet orgueil et parmi ces commencements de dmence, il n'est point douteux que Rousseau ne devienne meilleur. Ses infortunes ne le dtachent point de lui-mme, mais le dtachent de beaucoup de choses contingentes et passagres. Il s'exerce cette rsignation qu'il dfinit si bien dans l'_mile_. Entre ses crises d'orgueil ou de dlire, il est patient et doux. Il est noter que toutes les amitis qu'il a faites ou confirmes dans ce temps-l (mylord Marchal, Dupeyrou, Moultou, mme l'ennuyeux d'Ivernois), il leur est rest fidle jusqu' sa mort, et les a peu prs exceptes de sa manie souponneuse. Enfin, l'me religieuse de Jean-Jacques devient plus purement religieuse. Si les pasteurs genevois avaient t indulgents pour lui, son spiritualisme et assez facilement accept la forme confessionnelle de l'glise genevoise. Mais, clair en mme temps qu'irrit par l'intolrance protestante, il se dgage de tout reste de protestantisme, et je ne dirai pas qu'il tend au catholicisme (o il passa, aprs tout, vingt-six ans de sa vie et qu'il pratiqua sincrement pendant une dizaine d'annes); mais je dirai qu'il tend une sorte de _catholicit_. J'entends par l que son Dieu est le Dieu commun toutes les religions, et aussi que son Dieu n'est point le Dieu gendarme de Voltaire, ni le Dieu gomtre de ceux des Encyclopdistes qui ne sont pas tout fait athes, mais que c'est Dieu sensible au coeur, et aussi Dieu-Providence (un Dieu dont il parle presque aussi souvent que Bossuet); quelque chose de plus, en vrit, que le Dieu des distes-rationalistes. Et, en outre, il serait sans doute un peu excessif de dire qu'il incline de _coeur_ au catholicisme: mais pourtant, jugeant cruels et stupides les ministres de la religion du libre examen, lesquels le perscutent la fois par mchancet et par ignorance du vrai principe de la Rformation; considrant d'ailleurs et dcouvrant peut-tre l'infirmit d'esprit de la plupart des hommes, et mme sentant quelquefois sa propre tte faiblir, il n'est pas sans prouver quelque sympathie pour l'esprit de soumission et de non-examen des catholiques, qui eux, au surplus, ne l'ont pas traqu. De trs nombreux passages de ses lettres des annes suivantes manifestent les sentiments que je viens d'indiquer. J'en citerai quelques-uns sans beaucoup d'ordre: A madame de B..., dc. 1763: Vous avez une religion qui dispense de tout examen: suivez-la en simplicit du coeur. --A M. M..., cur d'Ambrier en Bugey, auquel il recommande Thrse: ...Bonjour, monsieur, je suis plein de vous et de vos bonts, et je voudrais tre un jour porte de voir et d'embrasser un aussi digne officier de morale. Vous savez que c'est ainsi que l'abb Saint-Pierre appelait ses collgues les gens d'glise. --A M. Marcel, matre de danse de la cour du duc de Saxe-Gotha: ...Je n'ai jamais aspir devenir philosophe, je ne me suis jamais donn pour tel, je ne le fus, ni ne le suis, ni ne veux l'tre. --A un abb qui a des doutes sur divers points du dogme catholique et qui songe quitter son tat: Quoi, monsieur..., dans un point de pure spculation, dans lequel nul ne voit ce qui est vrai ou faux, et qui n'importe ni Dieu ni aux hommes, nous nous ferions un crime de condescendre aux prjugs de nos frres et de dire oui _o nul n'est en droit de dire non_? --A M. Sguier de Saint-Brisson, un jeune homme inquiet, brouill avec sa mre sur des questions de religion (22 juillet 1764): ...Vous voulez secouer hautement le joug de la religion, o vous tes n? Je vous dclare que, si j'tais n catholique, je demeurerais catholique, sachant bien que votre glise met un frein trs salutaire aux carts de la raison humaine, qui ne trouve ni fond ni rive quand elle veut sonder l'abme des choses... --De mme l'abb de X..., autre prtre troubl (11 nov. 1764): ...De quoi s'agit-il au fond de cette affaire? Du sincre dsir de croire, d'une soumission du coeur plus que de la raison; car enfin la raison ne dpend pas de nous, mais la volont en dpend, et c'est par la seule volont qu'on peut tre soumis ou rebelle l'glise... Je commencerais donc par choisir pour confesseur un bon prtre, un homme sage et sens, tel qu'on en trouve partout quand on les cherche... Je lui dirais: Je sens que la docilit qu'exige l'glise est un tat dsirable pour tre en paix avec soi; j'aime cet tat, j'y veux vivre... Je ne crois pas, mais je veux croire, et je le veux de tout mon coeur. Soumis la foi malgr mes lumires, quel argument puis-je avoir craindre? Je suis plus fidle que si j'tais convaincu. Je ne sais pas bien, n'tant pas thologien, si tout cela est d'une orthodoxie irrprochable; je ne vous dis pas non plus que les prtres troubls qui consultaient Rousseau fussent encore de trs bons prtres... Mais toujours il leur conseille l'effort pour croire et la soumission: voil le fait. A tout mettre au pis, le catholicisme des dernires annes de Rousseau vaut bien celui de Lamartine, par exemple. --Au chevalier d'on (Wootton, 31 mars 1766): ...Si mon principe (le libre examen) me parat le plus vrai, le vtre (l'autorit) me parat le plus commode; et un grand avantage que vous avez est que votre clerg s'y tient bien, au lieu que le ntre (le clerg protestant), compos de petits barbouillons qui l'arrogance a tourn la tte, ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il dit, et n'te l'infaillibilit l'glise qu'afin de l'usurper chacun pour soi. --A M. Roustan (Wootton, 7 sept. 1766): ...Le clerg catholique, qui seul avait se plaindre de moi, _ne m'a jamais fait ni voulu aucun mal_; et le clerg protestant, qui n'avait qu' s'en louer, ne m'en a fait et voulu que parce qu'il est aussi stupide que courtisan. --A Moultou, troubl lui aussi, quoique pasteur, une trs belle lettre de rconfort et d'exhortation croire du moins Dieu (Monquin, 14 fv. 1769).--Et je vous signale surtout la lettre M. de M..., autre esprit inquiet et travaill de doutes, qui est un mouvant commentaire de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. (Bourgoin, 15 janvier 1769.) J'y relve ces mots: ...J'ai cru dans mon enfance par autorit, dans ma jeunesse par sentiment; _maintenant je crois parce que j'ai toujours cru_. Tandis que ma mmoire teinte ne me remet plus sur la trace de mes raisonnements, tandis que ma judiciaire affaiblie ne me permet plus de les recommencer, les opinions qui en ont rsult me restent dans toute leur force... et je m'y tiens en confiance et en conscience. Et plus loin, sur ce qu'il y a un point, dans la recherche, o la raison doit sentir ses limites: Alors, saisi de respect, l'homme s'arrte, et ne touche point au voile, content de savoir que l'tre immense est dessous. Et sur la douceur de Jsus: ...Douceur qui tient plus de l'ange et du Dieu que de l'homme, qui ne l'abandonna pas un instant, mme sur la croix, et qui fait verser des torrents de larmes qui sait lire sa vie comme il faut. Il ne faut rien exagrer. Il est certain que, depuis les Charmettes, Rousseau avait cess d'tre catholique au sens entier du mot, c'est--dire de croire aux dogmes et la hirarchie du catholicisme. Il est certain qu' partir de 1754, l'antipapisme de son enfance lui tait revenu, notamment dans le _Contrat social_. Mais il est certain aussi que, du jour o les protestants l'avaient perscut, il avait cess d'tre anti-catholique. Une partie du clerg de France avait pour lui une sympathie secrte, d'abord en haine des Encyclopdistes, puis parce que Rousseau ne fut jamais impie. Sur la divinit du Christ, il n'a point de ngation formelle. Dans un fragment (_Morceau allgorique sur la Rvlation_) qui est probablement des dernires annes de sa vie, et qui est crit dans le got et le ton des _Paroles d'un Croyant_, il nous montre Socrate pntrant dans le temple des idoles,--puis Jsus. Au moment de l'entre de Jsus: Une voix se fait entendre dans les airs, prononant distinctement ces mots: C'est ici le Fils de l'homme; _les cieux se taisent devant lui_; terre, coutez sa voix. Jsus monte sur l'autel de la principale idole et la renverse sans effort, et, montant sur le pidestal avec aussi peu d'agitation, il semblait _prendre sa place_ plutt qu'usurper celle d'autrui. Puis, il parle... et: On sentait que le langage de la vrit ne lui cotait rien, _parce qu'il en avait la source en lui-mme_. Sur la messe mme, le vicaire savoyard, qui continue de la clbrer, s'exprime ainsi dans la _Profession de foi_: ...Quand j'approche du moment de la conscration, je me recueille pour la faire avec toutes les dispositions qu'exige l'glise et la grandeur du sacrement; je tche d'anantir ma raison devant la suprme intelligence; je me dis: Qui es-tu pour mesurer la puissance infinie? Je prononce avec respect les mots sacramentaux, et je donne leur effet toute la foi qui dpend de moi. Quoi qu'il en soit de ce mystre inconcevable, je ne crains pas qu'au jour du jugement je sois puni pour l'avoir jamais profan dans mon coeur. Tout cela n'est pas la foi entire, et n'est donc pas la foi. Mais ce n'est pas non plus la ngation. C'est d'un homme qui se souvient d'avoir cru. Beaucoup de prtres en France savaient du moins gr Rousseau de n'avoir jamais crit une parole blasphmatoire. Retournons au Rousseau de 1762-1766. Jamais il n'a t plus loquent ni plus mouvant que dans ses professions de foi religieuses de ce temps-l; jamais il n'a t plus sage que dans ces consultations qu'il donnait aux mes troubles: jamais il n'a t plus grand crivain... Et cependant il est dj fou. Fou sur un point. Il souponne tout le monde, mme et surtout ses anciens amis, de le har, de l'espionner, de le trahir, de le perscuter, de former un vaste complot pour le rendre odieux et pour le dshonorer.--Ds l'Ermitage, il montrait des signes de cette maladie mentale. Mais elle le possde prsent, et presque sans relche; et les douze dernires annes de sa vie ne sont plus que l'histoire d'un pauvre animal poursuivi et traqu par une meute qu'il porte dans son imagination, c'est--dire par lui-mme. Nous l'avons laiss Strasbourg, cherchant encore o il s'tablirait. Il semble se dcider pour Berlin. Puis, brusquement, press par la comtesse de Boufflers, il se rend Paris avec un sauf-conduit. Il loge chez le prince de Conti, au Temple, qui est lieu d'asile, et o tout Paris vient le voir et le fatigue. Et, le 4 janvier 1766, il se laisse emmener en Angleterre par David Hume. Hume avait la rputation d'un fort honnte homme, et certainement il avait de la sympathie pour Rousseau et dsirait lui rendre service. Ds leur arrive Londres, Hume crivait la comtesse de Boufflers: _Mon pupille_ est arriv en bonne sant; il est trs aimable, toujours poli, souvent gai, ordinairement sociable. Et la marquise de Barbentane: ...Il est doux, modeste, aimant, dsintress, dou d'une sensibilit exquise... Il a dans ses manires une simplicit remarquable, et c'est un _vritable enfant_ dans le commerce ordinaire. Cette qualit, jointe sa grande sensibilit, fait que ceux qui vivent avec lui peuvent le gouverner avec la plus grande facilit.. Assurment ces phrases sont d'un ami. Mais elles impliquent tout de mme qu'aux yeux de Hume Rousseau est un tre bizarre et faible. Elles le jugent avec bienveillance, mais avec un sourire. Hume tait de la socit de madame du Deffand et d'Horace Walpole, de d'Alembert et de madame Geoffrin. Il aimait bien Jean-Jacques, oui; mais cela ne l'avait pas empch, un jour, chez madame Geoffrin, de collaborer une plaisanterie de Walpole sur Rousseau: une prtendue lettre du roi de Prusse, o Jean-Jacques tait raill sur sa manie souponneuse et son besoin de se croire perscut. Comme, aprs tout, il l'avait t rellement, la plaisanterie devenait assez cruelle, et c'est quoi David Hume n'avait pas pris garde.--Bref il aimait Rousseau, oui; mais avec un peu de compassion ou de protection dans son amiti, et parfois un peu d'ironie. Or, ds que Rousseau devinait ces sentiments-l chez un ami, cela le rendait fou, simplement. Et c'est pourquoi, transport par Hume Londres, puis envoy par lui dans une proprit de son ami Davenport ( Wootton, 60 milles de Londres) o Rousseau ne payait qu'un loyer fort modique,--c'est pourquoi, dis-je, quelques mois plus tard, Rousseau rompt brusquement avec Hume, l'accuse d'avoir conspir son dshonneur avec d'Alembert et le mdecin Tronchin, et dclare Hume l'homme le plus fourbe et le plus mchant de l'univers. Ses griefs? Ils nous clairent tristement sur son cas. Rousseau les expose dans une longue lettre adresse Hume lui-mme, le 10 juillet 1766. Que lui reproche-t-il? Voici:--Hume n'a pas admis Thrse sa table. A peine arriv Londres, les journaux, jusque-l bienveillants Rousseau, lui sont devenus hostiles; cela, videmment, l'instigation de Hume. Hume a affect de mnager l'argent de Rousseau, de le traiter comme un pauvre. Hume, ayant command le portrait de Rousseau, lui a fait donner par le peintre une expression sombre et mchante. Un jour qu'ils taient en tte tte, Hume l'a fix d'un regard sec et moqueur; Rousseau est travers par cette ide, que ce regard est celui d'un sclrat; mais, pris soudain de remords, Rousseau se jette son cou en s'criant d'une voix entrecoupe: Non, non, David Hume n'est pas un tratre; s'il n'tait le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en ft le plus noir. Sur quoi Hume, interloqu, rend poliment ses embrassements Rousseau et, tout en le frappant de petits coups sur le dos, lui rpte plusieurs fois d'un ton tranquille (oh! mon Dieu, comme nous aurions fait nous-mmes sa place): Quoi, mon cher monsieur?... Eh! mon cher monsieur... Quoi donc, mon cher monsieur?...--Et les autres griefs de Jean-Jacques sont l'avenant. Il reste, je crois, que Hume, l'origine, a manqu un peu de dlicatesse,--et qu'ensuite il a manqu d'indulgence. Mais il est vrai qu'il en fallait beaucoup avec un si trange malade. * * * * * Rousseau quitte Wootton en mai 1767. Pendant trois annes encore,--inquiet, effar, malade,--poussant la manie du soupon jusqu' se croire vis par deux vers inoffensifs d'une tragdie de Du Belloy;--quittant brusquement Grenoble parce qu'un bonhomme de prsident, aprs l'avoir accabl de politesses, lui avoue navement qu'il ne connat pas ses ouvrages;--inscrivant sur des portes d'auberge les penses de son orgueil;--entrevoyant quelquefois sa propre dmence, comme lorsqu'il crit M. de Saint-Germain: Si j'avais trouv plutt un coeur o le mien ost s'ouvrir..., ma raison s'en trouverait mieux, ou d'Ivernois: Je commence craindre, aprs tant de malheurs rels, d'en voir quelquefois d'imaginaires qui peuvent agir sur mon cerveau (28 mars 1768); puis ressaisi par ses visions habituelles;--n'ayant plus, pour tous livres, que Plutarque, l'_Astre_ et le Tasse;--incapable, dit-il, de penser;--incapable de demeurer longtemps la mme place,--il reprend, dj vieux, la vie errante de son adolescence et de sa jeunesse; se fait appeler Renou (du nom de famille de la mre Levasseur); s'en va Fleury-sous-Meudon, chez le marquis de Mirabeau; puis Trye, chez le prince de Conti, d'o le dlogent les tracasseries des domestiques qui lui refusent, dit-il, les fruits et les lgumes du jardin; puis Lyon, puis Grenoble, puis Bourgoin, o il pouse Thrse en prsence de Dieu, de la nature et de deux citoyens vertueux; puis Monquin, d'o le chasse la querelle de Thrse avec une servante; puis (de nouveau) Lyon,--et enfin Paris, o il s'installe rue Pltrire son domicile d'autrefois, et reprend l'habit franais. C'est l que, pendant huit ans, il vit--enfin--comme un sage. Il n'est plus--enfin--l'oblig de personne. Il paye--enfin--son loyer comme tout le monde. Il a renonc--enfin--aux grands seigneurs et aux grandes dames. Il ne lit plus gure et n'crit presque pas. Mais il s'amuse la botanique, il se promne, il herborise. Il a peu prs douze cents livres de rente viagre; quoi il ajoute environ cinq cents livres bon an mal an, en copiant de la musique, ce qui est son plaisir. (En six ans, six mille pages de musique dix sous). Nous avons, sur ce Rousseau des dernires annes, beaucoup de tmoignages, parmi lesquels l'_Essai_ (inachev) _sur Jean-Jacques Rousseau_, de Bernardin de Saint-Pierre; les six Lettres de Corancez dans le _Journal de Paris_, an VI; et _Mes visites J.-J. Rousseau_ par M. Eymar, fils d'un ngociant de Marseille et venu Paris pour voir son idole. Pour cette nouvelle gnration, Rousseau est une espce de saint laque. Saint-Pierre, Corancez, Eymar ne voient que ses vertus, qui furent relles et qui, au moment o ils connurent Rousseau, taient peu prs dgages de tout mauvais alliage. On a beaucoup accus Rousseau d'avoir t ingrat. Ce n'est pas mon avis,--deux ou trois mauvais mouvements de sa jeunesse mis part.--Seulement, il se dfend mal contre les bienfaiteurs qui s'imposent lui par vanit, et il parat ingrat lorsqu'enfin, excd, il se drobe brusquement. Mais il n'a t ingrat ni pour madame de Warens, ni pour Thrse, ni pour monsieur et madame de Luxembourg, ni pour Malesherbes, ni pour mylord Marchal, ni pour les Roguin, le Dupeyrou, les Moultou, les Corancez, etc.. Durant ses dernires annes, il apparat dans tout son beau. Rousseau, il faut le dire, est extrmement dsintress. Tout autre que lui aurait, avec ses livres (mme cette poque), fait une petite fortune. Nous le voyons, lui pauvre, renoncer tranquillement une pension du roi d'Angleterre, parce qu'il l'avait eue par l'intermdiaire de Hume.--Il est trs charitable, trs bienfaisant, comme on disait alors. Il est sobre. Il est d'une charmante simplicit de moeurs. Il est doux, poli, aimable. Il est pieux. Il est indulgent. Il ne dit jamais de mal de personne,--(except, vers la fin, de ceux par qui il croit tre perscut, et seulement en tant qu'ils le perscutent; et il est remarquer que, dans ses _Confessions_, il n'est pas mchant, except pour Grimm et un peu pour madame d'pinay). Il a quelquefois, il est vrai, des accs de mfiance, de susceptibilit ombrageuse: mais ses amis de la dernire heure le savent et le lui passent; et toujours il leur revient. A l'ordinaire, c'est un homme simple, doux et rsign, un vritable sage, d'une sagesse passive, un peu la manire d'un brahme. Thrse, racontant sa mort, dira navement: Si mon mari n'est pas un saint, qui est-ce qui le sera? Et pourtant ce sage est un fou. Entre 1772 et 1776, ce sage emploie, de temps en temps, quelques heures dposer dans des cahiers sa folie, ses visions de monomane qui se croit victime d'une conspiration universelle; il crit des _Dialogues_ o un Franais converse sur Jean-Jacques avec Rousseau qu'il ignore tre Jean-Jacques; et cela forme trois dialogues; et cela s'tend sur cinq cent quarante pages, et c'est plein de redites et de rabchages sinistres; mais cela est souvent magnifique et tragique, et jamais Rousseau n'a t plus grand crivain que dans certains passages de ces sombres divagations. Elles n'tonnent pas trop, lorsqu'on a suivi sa correspondance, surtout depuis 1762. Il crit, le 28 septembre 1762, madame de Latour-Franqueville (la plus entte de ses fidles): Quiconque ne se passionne pas pour moi est indigne de moi... Quiconque ne m'aime pas cause de mes livres est un fripon. Le prologue du livre XIIe des _Confessions_, la superbe lettre de quarante-cinq pages M. de Saint-Germain (Monquin, 26 fvrier 1770) qui est la fois son apologie et son examen de conscience, rendent dj, en plein, le son de la folie. A partir du 9 fvrier 1770, il adopte, on ne sait pourquoi, une manire de dater inutilement bizarre, et il met toutes ses lettres, en pigraphe, ces quatre vers (je ne sais o il les a pris; peut-tre sont-ils de lui): Pauvres aveugles que nous sommes! Ciel, dmasque les imposteurs, Et force leurs barbares coeurs A s'ouvrir aux regards des hommes. Dans les _Dialogues_, c'est la folie dfinitive. J'aurais voulu rechercher pour vous, dans certains raisonnements de ce livre, les signes les plus remarquables de draison. Mais je n'en ai plus le temps. Je vous dirai seulement ce que Rousseau croit voir. Voici. ...On dispose autour de lui les murs, les planchers, les serrures pour l'espionner... On l'enveloppe de mouchards, de filles, de mendiants styls... On ouvre toutes ses lettres... S'il entre dans un lieu public, tout le monde l'entoure et le fixe, mais en s'cartant de lui et sans lui parler... Au parterre on a soin de placer ct de lui un garde ou un sergent... On le signale partout aux facteurs, commis, gardes, mouches, savoyards, colporteurs, libraires... S'il cherche un livre, un almanach, il n'y en a plus dans Paris... Les dcrotteurs refusent de le dcrotter... S'il veut passer l'eau vis--vis les Quatre-Nations, on ne passe pas pour lui, mme en payant le coche entier... On lui envoie tous les jours des espions sous forme de solliciteurs... On dit aux mendiants de lui rejeter son aumne au nez... On crache sur lui dans la rue toutes les fois qu'on le peut sans tre aperu de lui... On lui donne tous les signes de la haine, en l'accablant des plus fades compliments... En Dauphin, on cartait de lui toute encre lisible, et celle qu'on lui laissait devenait blanche sur le papier... On ne lui dit que de fausses nouvelles... Pendant huit ans on s'est amus le faire voyager grands frais, lui et sa compagne... On s'arrange pour que, chez les marchands, il paye les denres moins cher que les autres acheteurs, afin de lui faire publiquement l'aumne malgr lui et de l'humilier... On cherche l'amener au suicide... On l'accuse de crimes dont il ne peut se dfendre, puisqu'il ne connat pas les accusateurs. Quels crimes? Il ne sait pas non plus, sinon qu'on raconte qu'il est dbauch et atteint d'une maladie honteuse, et qu'il trompe sur le prix de ses copies de musique.--Pour le reste, il ne sait pas, mais il sait qu'on l'accuse, etc., etc... (Et tout cela revient vingt fois dans les _Dialogues_ parce qu'il les crit sans se relire.) Qui lui fait toutes ces misres? On. Qui, on? Tout le monde, les grands, les auteurs, les mdecins, les hommes en place, les femmes galantes,--l'Europe, l'univers entier,--et particulirement Grimm, madame d'pinay, Diderot, Hume, d'Alembert, et tous les philosophes,--Choiseul leur tte. (Dans la ralit, les philosophes avaient commenc par le traiter assez bien, et mme avec mnagement comme un original et comme un malade; puis avaient commenc le trouver insupportable et, quand il s'tait dclar publiquement leur ennemi, avaient fini par le dtester et par le regarder comme un fou malfaisant: voil tout; et il est vrai que c'tait dj quelque chose, mais rien d'imprvu, d'extraordinaire ni de mystrieux. Quant aux perscutions prtendues qu'il numre en les dramatisant, vous remarquerez que presque toutes s'expliquent par la curiosit du public son endroit et le soin que prenait la police de le protger contre cette curiosit.--Les marchandises qu'on lui vend moins cher qu'aux autres, c'est un souvenir dform d'une attention dlicate de madame de Luxembourg qui, sachant Thrse dpensire, avait recommand l'picier de Montmorency de lui diminuer ses mmoires, se chargeant de la diffrence... Et ainsi, je crois, du reste.) On conspire contre lui. Qui encore, on? Ces messieurs, c'est--dire les philosophes, la secte philosophique.--Ces messieurs! Jean-Jacques traite les philosophes exactement comme les libraux, plus tard, traiteront les jsuites. Il crit dans le deuxime _Dialogue_: Grands imitateurs de la marche des jsuites, ils (les philosophes) furent leurs plus ardents ennemis, sans doute par jalousie de mtier et maintenant, gouvernant les esprits avec le mme empire, la mme dextrit que les autres gouvernaient les consciences... et substituant peu peu l'_intolrance philosophique_ l'autre, ils deviennent, sans qu'on s'en aperoive, aussi dangereux que leurs prdcesseurs. Et il y revient infatigablement dans le troisime _Dialogue_, parle de l'Inquisition philosophique des missionnaires du matrialisme et de l'athisme et des complots de la secte philosophique contre toute religion et toute morale. Et cela est rapprocher d'un passage bien curieux du livre IX des _Confessions_: ...Je me rappelai le sommaire de la morale de Grimm, que madame d'pinay m'avait dit qu'elle avait adopt. Ce sommaire consistait en un seul article, savoir, que _l'unique devoir_ de l'homme est de suivre _en tout_ les penchants de son coeur. Cette morale, quand je l'appris, me donna terriblement penser, quoique je ne la prisse alors que pour un jeu d'esprit. Mais je vis bientt que ce principe tait rellement la rgle de sa conduite, et je n'en eus que trop, dans la suite, la preuve mes dpens. C'est la _doctrine intrieure_ dont Diderot m'a tant parl, mais qu'il ne m'a jamais explique... Et voil donc Jean-Jacques fournissant des arguments quelque historien catholique de la Franc-Maonnerie. Ces jugements de Rousseau sur les Encyclopdistes ne sont peut-tre pas d'un insens. O il dlire, c'est sur le complot organis et sur les perscutions spciales dont il se croit victime. Oui, il est bien fou sur ce point. Mais, au fait, n'a-t-il t fou que sur ce point-l? DIXIME CONFRENCE LES RVERIES.--RSUMS ET CONCLUSIONS. Lorsque Rousseau et termin la rdaction dsordonne et douloureuse des cinq cent quarante pages de ses _Dialogues_, il se demanda comment il ferait parvenir cette apologie la connaissance des hommes. Le plus simple et t de porter son manuscrit chez le libraire Duchesne ou le libraire Pissot qui eussent accueilli avidement cette aubaine. Mais Jean-Jacques se mfiait du monde entier.--Les coquilles qui se rencontraient dans ses livres imprims, il les attribuait la malice de ses ennemis; et il criait qu'on dfigurait ses ouvrages pour le perdre. Il tait dans un tat d'me proprement mystique. Il se voyait comme le saint homme Job sur son fumier, dlaiss de tous, et n'ayant de recours qu'en Dieu. Mais, parmi ses souffrances, son incroyable optimisme,--fils du rve,--ne faisait mme pas Dieu les objections de Job. Il semble qu' ce moment-l, les vertus dont il avait le germe se fussent paracheves en lui et que les autres lui fussent venues: douceur, charit, rsignation, simplicit, dsintressement, got de la sainte pauvret; toutes, dis-je, sauf l'humilit. Mais, du moins, sa soumission Dieu et son dtachement du monde taient complets. Je doute, crit-il, que jamais mortel ait mieux et plus sincrement dit Dieu: Que ta volont soit faite, et ce n'est pas sans doute une rsignation fort mritoire qui ne voit plus rien sur la terre qui puisse flatter son coeur. Et c'est pourquoi il eut la pense de s'en remettre Dieu du sort de son manuscrit. Il le recopia de sa plus belle plume de calligraphe et d'ouvrier graveur et rsolut,--lui calviniste, mais qui communiquait avec Dieu par-dessus les religions,--d'aller dposer le paquet sur le grand autel de l'glise de Notre-Dame, esprant que le bruit de cette action ferait parvenir son manuscrit sous les yeux du roi. Le samedi, 24 fvrier 1776, ayant envelopp le manuscrit des _Dialogues_ et y ayant mis cette suscription: Dpt confi la Providence, il se rendit sur les deux heures Notre-Dame et marcha vers le grand autel. Mais toutes les grilles du choeur taient fermes. Rousseau fut boulevers par cette sorte de refus de Dieu. Il sortit rapidement de l'glise, rsolu, dit-il, de n'y rentrer de ses jours. Il copie ses cinq cent quarante pages une troisime fois, cherche des mains sres o il puisse les remettre, et n'en trouve pas. Il arrive alors la rsignation parfaite: J'ai donc pris enfin mon parti tout fait; dtach de tout ce qui tient la terre et des insenss jugements des hommes, je me rsigne tre jamais dfigur parmi eux... _Ma flicit doit tre d'un autre ordre_; ce n'est plus chez eux que je dois la chercher... _Dlivr mme de l'inquitude de l'esprance ici-bas_, je ne vois plus de prise par laquelle ils puissent encore troubler le repos de mon coeur. Il vit ainsi deux ans encore, rvant, herborisant, copiant de la musique,--consol un peu par quelques adorateurs patients. Mais ses maux physiques redoublent. Thrse aussi tombe malade. Rousseau n'est pas assez riche pour payer une servante. Ses douze cents ou quatorze cents francs de rente viagre (car il varie sur le chiffre) et ce que lui rapportent ses copies, lui permettrait de se mettre en pension, avec Thrse, dans quelque tablissement dcent. Mais ce serait trop simple.--Un peu auparavant, par un geste ordinaire aux monomanes de son espce, il avait crit et fait distribuer deux circulaires au peuple franais, l'une pour protester contre la falsification de ses livres par les libraires, l'autre pour proclamer son innocence et la sclratesse de ses ennemis. Il en rdige une troisime, o il expose sa dtresse depuis la maladie de Thrse et demande, pour lui et pour elle, le vivre et le couvert qui voudra les leur donner, offrant en retour ce qu'il a d'argent, d'effets et de rentes. C'est alors qu'il accepte de s'installer Ermenonville, chez le marquis de Girardin,--homme excellent, qui obligeait ses enfants aller dcrocher leur djeuner au haut d'un mt, et qui finit dans le mesmrisme. Et c'est Ermenonville que Jean-Jacques meurt quarante-deux jours aprs. Et l'on ne saura jamais avec certitude s'il s'est suicid ou s'il est mort naturellement; car les certificats de mdecins, dans ces affaires, ne prouvent pas grand'chose; et l'un de ses meilleurs amis, Corancez, croit au suicide; et M. Berthelot, qui a tenu dans ses mains le crne de Jean-Jacques (le 18 dcembre 1897) carte bien sans doute le suicide par un coup de pistolet dans la tte, mais non par le poison, ou un coup de pistolet au coeur. La pit de Rousseau me ferait croire la mort naturelle; mais cette poque, il n'tait plus toujours matre de ses actes... Donc, je ne sais pas. Or, dans ses deux dernires annes, c'est--dire dans un temps o il donnait les signes les plus vidents de folie, il crivait les dix chapitres des _Rveries d'un promeneur solitaire_, c'est--dire le plus beau (avec les _Confessions_), le plus original, le plus immortellement jeune de ses livres. Ce sont des impressions, des souvenirs, des rcits de promenade, des descriptions, des examens de conscience, souvent des sortes de soliloques d'un ton religieux: Livrons-nous tout entier, dit-il, la douceur de converser avec mon me, puisqu'elle est la seule (cette douceur) que les hommes ne puissent m'ter. J'ai dj, au cours de mes leons, puis plusieurs fois dans les _Rveries_. On y trouve, plus encore que dans les _Dialogues_, un dtachement parfait, l'abandon total Dieu: Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni bien ni mal... et m'y voil tranquille au fond de l'abme, pauvre infortun, mais _impassible comme Dieu mme_. Comme Dieu mme? Rveil d'orgueil. Quand sera-t-il humble? Ne saura-t-il jamais que l'humilit n'est pas seulement la plus religieuse, mais aussi la plus philosophique des vertus? Se rsigner n'tre que le peu qu'on est, et craindre de surfaire ce peu, n'est-ce point l'achvement de la sagesse? Il est sur la voie pourtant... Il est moins indulgent pour lui-mme.--Proche de la mort,--des fautes qui lui reviennent du fond de son pass, il en retient deux seulement: et nous connaissons cela que ce sont ses yeux ses deux plus grandes fautes, ses deux remords. C'est d'abord l'abandon de ses enfants,--et c'est aussi,--cinquante ans aprs,--le mensonge par lequel il accusa la pauvre Marion d'avoir vol le ruban... Et l-dessus vient une dissertation pntrante et stricte sur le mensonge, comme d'un pnitent qui a souvent menti dans sa vie, et qui en souffre. Et cela,--pour la premire fois, et la seule,--l'amne un sentiment qui est bien, enfin, de l'humilit, ou qui en est bien proche: Ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j'avais choisie (_Vitam impendere vero_). Cette devise m'obligeait plus que tout autre homme une profession troite de la vrit... Voil ce que j'aurais d me dire en prenant cette fire devise, et me rpter sans cesse tant que _j'osai_ la porter. Jamais la fausset ne dicta mes mensonges, ils sont tous venus de faiblesse, mais cela _m'excuse bien mal_. Avec une _me faible_, on peut tout au plus se garantir du vice; mais c'est tre arrogant et tmraire d'oser professer de grandes vertus. Ici, vraiment, il commence se connatre. Cependant, il ne voit encore et ne condamne que les mensonges de sa vie,--non les mensonges, plus funestes, de ses livres. Ceux-l, il mourra sans les connatre, car ils sont toute son me, o l'aveugle sensibilit est reine. Enfin, c'est dans la cinquime _Promenade_, plus encore que dans le voyage de Saint-Preux aux montagnes du Valais (_Nouvelle Hlose_, I, lettre 23), plus encore que dans le plerinage de Saint-Preux et de Julie la Meilleraye (IV, lettre 17), que Rousseau apporte, en toute vrit, une faon nouvelle,--nouvelle par le degr, nouvelle par l'insistance,--de voir, de sentir, d'aimer et de dcrire la nature. Sur quoi l'on se demande:--Comment peut-il tre fou, et crire en mme temps des choses si parfaites, si mouvantes et si belles? Je rponds:--C'est peut-tre qu'au fond il l'a toujours t,--par intermittence, mais toujours de la mme manire et toutes les poques de sa vie. En quoi consiste, en effet, la folie avre de ses annes dclinantes?--Il est sensible, tendre, crdule. Il se jette la tte d'un homme qui il prte toutes les vertus et dont il croit tre ador. Puis il s'aperoit que son nouvel ami est infrieur l'image qu'il s'en formait, et aussi que cet ami aime moins qu'il n'est aim. Douloureusement du, il se croit trahi; et de cette prtendue trahison de quelques personnes, il conclut une trahison universelle, un vaste complot organis contre lui. Dformation des choses par la sensibilit et gnralisation htive, tel est le cas de Rousseau, flagrant surtout dans ses _Dialogues_. Mais ne dforme-t-il pas la ralit de la mme manire dans ses autres crits? Croire la nature bonne parce qu'il se sent bon en suivant la nature, c'est--dire en faisant tout ce qui lui plat; croire la socit mauvaise parce qu'il a souffert de la socit, et conclure de tout cela que c'est la socit qui a corrompu la nature;--ou bien, parce qu'il aime la vertu surtout dans ses gestes exceptionnels, et parce qu'il n'a pas les sens jaloux, et qu'il n'a gure connu, de la passion, qu'une certaine langueur la fois brlante et inactive, croire qu'un mari, une femme, son ancien amant et une tendre amie de cet amant pourront vivre tranquillement ensemble sans avoir entre eux rien de cach, trois de ces personnages n'ayant d'ailleurs d'autre occupation que d'adorer, mnager et soigner l'amant, qui est Rousseau lui-mme sous le nom de Saint-Preux;--ou bien, parce qu'il se ressouvient vivement de la cordialit de quelque fte municipale dans sa petite rpublique, et parce qu'un jour il a pleur de tendresse de se sentir en communion civique avec ses chers Genevois retrouvs, croire que c'est assurer le bonheur et la libert de l'homme que de le livrer tout entier l'tat;--ou bien, dans sa vie mme, parce qu'il aime la vertu, se croire vertueux, et, parce qu'il est sensible, se croire le meilleur des hommes, et le croire au point o il le croit;--ou bien enfin, comme dans les _Dialogues_, croire que l'univers le perscute parce qu'il a rencontr quelques amis infidles: tout cela, n'est-ce pas, en somme, la mme opration de l'esprit, le mme triomphe exorbitant de l'imagination et de la sensibilit sur la raison? Et, si Rousseau peut tre qualifi de dment dans le dernier des cas que j'ai numrs, qui osera dire que, sauf le degr, il ne l'tait pas aussi dans les autres? Il l'tait... oh! mon Dieu, comme le seraient beaucoup d'hommes nos yeux, si nous les connaissions, s'ils crivaient des livres et si, parmi leur draison, ils avaient quelque gnie. Joignez cela les maladies de Rousseau, dont je ne veux pas refaire la lamentable liste. Ses maladies ne lui ont point donn sa sensibilit: mais elles l'ont faite plus aigu et plus dominante en lui fournissant plus d'occasions de s'exercer. Elles l'ont souvent condamn la solitude. Elles l'ont forc de vivre repli sur soi. Jamais crivain n'est moins sorti de lui-mme, n'a plus constamment rapport tout lui,--et n'a cru, du reste, la perversit de plus d'individus que cet ami de l'humanit et cet homme si persuad de la bont naturelle de l'homme. Cette draison, cette subordination totale du jugement la sensibilit, lui fait une place unique dans notre littrature. Comparez-le, je ne dis pas aux grands crivains du XVIIe sicle, mais Voltaire, Montesquieu, Buffon, mme l'aventureux Diderot. Oh! qu'ils vous paratront senss! Pourquoi ne pas le dire? D'innombrables pages de Rousseau clatent d'une absurdit ingnument insolente. Je vous ai fait remarquer que ses plus dtermins partisans sont souvent obligs eux-mmes de l'interprter et d'avouer qu'ils l'interprtent: il ne faut pas, assurent-ils, considrer ce qu'il a dit, mais ce qu'il a voulu signifier, et qui est profond ou qui est sublime. Or Rousseau est le seul de nos classiques (si toutefois on lui peut encore donner ce nom) qui ait besoin d'une interprtation aussi complaisante et aussi radicalement transformatrice du texte. Les autres peuvent se tromper: ils disent bien ce qu'ils disent, et non autre chose. Parmi leurs audaces ou leurs caprices, leur raison demeure. Ils restent dans la tradition franaise. Rousseau, cet interrupteur de traditions, Rousseau, cet tranger, insre dans notre histoire littraire un phnomne, un monstre (qui aura pour ligne tous les dsquilibrs, grands ou petits, du XIXe sicle). De l, peut-tre, son attrait. Outre qu'il avait du gnie et, au plus haut point, le don de l'expression, l'humanit est telle que c'est peut-tre la part d'absurdit qui est dans son oeuvre, qui a permis Rousseau d'exercer une si prodigieuse influence. On allait vers lui cause de sa draison brillante et mue de pote-dialecticien, cause des singularits et des contradictions mme de sa personne et de sa vie, cause de la vibration dlirante que son me malade communiquait ses livres. Oui, l'attrait de Rousseau, c'est souvent le mystrieux attrait de l'absurde. Car l'absurde a son attrait, en tant qu'il offre la sensibilit l'image subite et grossire d'une facile revanche contre ce qu'il y a de pnible dans la ralit. * * * * * Rsumerai-je maintenant son oeuvre, et ce qu'on appelle son systme? D'autres l'ont fait, et de telle faon que je ne l'essaierai point aprs eux. Faguet d'abord, et avec quelle pntration! dans son _XVIIIe sicle_. Il avoue seulement n'avoir pu, malgr ses efforts, faire logiquement rentrer le _Contrat social_ dans l'ensemble du systme de Jean-Jacques. --M. Gustave Lanson a t plus heureux. Vous devez lire, dans son histoire de la _Littrature franaise_, son chapitre sur Rousseau, si vous aimez Rousseau avec intransigeance, et si vous dsirez croire la cohrence et l'unit de son oeuvre, et sa bienfaisance inpuise. Cette tude est d'ailleurs un modle d'interprtation subtile et d'ingnieuse reconstruction. Je ne puis vous la remettre sous les yeux; mais un manuel l'usage des lyces se trouve rsumer ainsi le rsum de M. Lanson: Systme de Rousseau.--1 L'tat de nature est bon, l'tat social est mauvais,--voil la thse.--2 Mais on ne peut revenir l'tat de nature, il faut donc se rsigner l'tat social comme un pis-aller ncessaire,--voil l'antithse.--3 D'ailleurs on peut amliorer l'tat social en le rapprochant, par divers moyens, de l'tat de nature,--voil la synthse. Ds lors on aperoit comment le dveloppement du premier et du troisime point se distribue entre ses oeuvres.--La bont de l'tat de nature et les vices de l'tat social, voil le sujet des deux _Discours_ et de la _Lettre d'Alembert_.--Remdier aux maux de l'tat social pour l'individu par une ducation conforme la nature, voil le sujet de l'_mile_;--y remdier pour l'homme en famille par la pratique des vertus de la famille selon la nature, qui sont capables de purger les passions mondaines des deux sexes, voil le sujet de la _Nouvelle Hlose_;--y remdier enfin, pour les hommes soumis un gouvernement, par l'observation loyale des conditions qu'ils mirent jadis cette soumission et que leur dicta la nature (parat-il), voil le sujet du _Contrat social_. Et ainsi: L'homme social sera rconcili avec l'homme naturel comme individu, comme poux, comme citoyen. Les coliers qui liront cela, et qui s'en contenteront, considreront sans doute Rousseau comme l'esprit le plus rectiligne et le plus gomtrique entre les grands crivains. Je crois que ces innocents seront loin de compte. D'abord, un systme qui sous-entend ceci: Mes instincts et mon bon plaisir sont sacrs, et je les appelle nature, et qui tient en ces deux lignes: La nature est bonne, la socit l'a corrompue; donc revenons le plus possible la nature est un systme assez pauvre, et qui repose, en outre, sur le plus arbitraire et le plus imprcis des postulats. Ce n'est pas un systme, c'est un tat sentimental. La rptition continuelle d'un seul principe, et d'un principe aussi douteux, ne suffit pas faire un systme ni une philosophie sociale. Un seul principe, oui, mais dont Rousseau tire, selon son humeur, des consquences dont beaucoup se contredisent entre elles,--sans compter les dsaveux formels que sa correspondance inflige tous ses ouvrages,--(et sans compter encore les contradictions, excusables peut-tre, mais si frquentes, de ses actes avec ses crits). Mais ce principe mme (nature bonne, socit mauvaise)--qui n'est au fond qu'une commode formule de rvolte,--l'aurait-il rencontr, si, lorsqu'il tait dj dans sa trente-huitime anne, tout occup de musique et de thtre galant, la question de l'Acadmie de Dijon ne le lui avait suggr? Et la plus grande partie de son oeuvre n'est-elle pas comme suspendue ce hasard? Et-il conu la superstition de l'galit, sans une nouvelle question de cette fatale Acadmie? Et-il crit la _Nouvelle Hlose_ s'il n'avait pas connu mademoiselle de Breil, puis madame d'Houdetot et Saint-Lambert? Etc., etc..--On peut, direz-vous, se poser des questions de _ce genre_ sur tous les crivains et propos de tous les livres.--Non pas, mais seulement propos d'ouvrages d'imagination, d'ouvrages de potes ou de romanciers: et Jean-Jacques est toujours pote ou romancier.--Et je crois vous avoir montr, en effet, que tous ses ouvrages lui ont t inspirs par des circonstances prives, et qu'ils s'expliquent par l d'abord,--puis par son temprament, son tat physique, par telle ou telle partie de son pass, et, j'oserai dire, par celle de ses mes qui, dans tel ou tel moment, agissait en lui: me de Genevois, me de protestant, me de catholique; me de vagabond et de rvolt; me d'amoureux impuissant, me de simulateur par soif d'motion, me de rveur et presque de fakir, me de malade. Il n'est pas bien surprenant qu'une oeuvre crite par des mes si diverses n'offre point une bien svre unit; et l'on ne s'tonnera donc ni des contrarits intrieures de la _Julie_, de l'_mile_ et du _Contrat social_, ni des contradictions du _Contrat social_ avec la _Julie_ ou l'_mile_, ni des contradictions de tous ces livres avec ses lettres.--O donc est l'unit? Non point, mon avis, dans le systme, mais dans ce fait que toutes ces mes tourmentes dont se compose la personne de Jean-Jacques ont en commun une sensibilit morbide et le plus souvent exclusive du jugement et de l'esprit critique.--Ou plutt simplifions encore. Runissons d'une part le vagabond, le dclass, le rveur alangui, le plbien, le malade, et aussi le protestant, c'est--dire l'homme d'une religion fonde sur le libre examen (et tout cela ensemble fait peut-tre un anarchiste)--et d'autre part... quoi? l'homme qui reste quand mme un peu d'une patrie et d'une tradition, et le protestant marqu de tendresse catholique; et concluons:--Un individualisme outr, avec, et l, quelque vestige, de traditionnalisme par la vertu du sentiment religieux: voil o est peut-tre l'unit, trouble et secrte, des oeuvres de Rousseau, si elle est quelque part. Et encore cette unit demeure-t-elle une dualit. * * * * * Il me reste indiquer les nouveauts de Rousseau et sa double influence, politique et littraire. Parmi ses nouveauts, je vois d'abord son style. La nouveaut, ici, me parat celle d'une chose ancienne retrouve et enrichie. J'ai dj dit propos du premier _Discours_, que Rousseau prosateur renoue une tradition. Nourri, loin de Paris et de la mode, des grands crivains du XVIIe sicle, lorsqu'il se met crire, il en adopte la phrase harmonieuse, complexe, priodique. On a dit qu'il avait retrouv le style de Bossuet: il en retrouve du moins l'ampleur et le mouvement. Il a moins d'images que Bossuet, et moins inventes; mais il en a de fort belles et quelquefois empruntes des objets nouveaux. Sa construction est plus serre, et d'une syntaxe moins libre, d'une plus troite correction que celle du grand orateur. Il recherche plus que lui les antithses et les balancements de mots. Tout en conservant, l'ordinaire, la largeur du rythme, il vise davantage la concision: mais, comme il aime rpter plusieurs fois la mme ide avec des mots diffrents, il arrive qu'une de ses pages paraisse concise dans le dtail et prolixe dans l'ensemble.--Il a un extrme souci de l'oreille. Une des singularits de son style, c'est le soin avec lequel il vite, dans la mme phrase, les rptitions de mots,--remplaant le substantif, autant qu'il le peut, par le pronom personnel, dmonstratif ou possessif selon les cas,--et cela, frquemment, jusqu' rendre la phrase difficile comprendre. Il prfre l'obscurit l'apparence mme de la ngligence. Je vous en donnerai, pour ne pas paratre moi-mme obscur, un exemple, que je n'ai pas eu chercher longtemps. C'est dans la _Nouvelle Hlose_ (deuxime partie, lettre 25), propos du portrait de Julie, que Saint-Preux trouve trop dcollet: Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le dsordre de ton sein; on voit que l'un de ces deux _objets_ doit empcher l'_autre_ de paratre; il n'y a que le dlire de l'amour qui puisse les accorder; et quand _sa_ main ardente ose dvoiler _celui_ que la pudeur couvre, l'ivresse et le trouble de tes yeux dit alors que tu _l_'oublies et non que tu _l_'exposes. (Il faut mettre un peu part les _Confessions_, o le style est plus simple, moins constamment tendu, plus vari, plus libre, plus prs des choses, plus savoureux, plus sensuel, et o le vocabulaire est plus riche de mots familiers ou mme de mots de terroir.) En somme, ce style de Rousseau est un trs beau style. Il contient celui de Bernardin de Saint-Pierre, celui de George Sand, de Lamennais, et des crivains considrations du XIXe sicle,--et, beaucoup plus qu'en germe, le style de Chateaubriand.--Il contient malheureusement aussi celui de beaucoup de publicistes et orateurs publics du genre ennuyeux.--N'importe. On peut certainement dire que le style de Rousseau a relev le ton de la prose franaise. Mais d'autres ont dit cela mieux que moi. Quelles nouveauts encore apportait Rousseau? Je parle d'abord de celles qui ont agi immdiatement sur ses contemporains. On dit qu'il a t un grand rformateur des moeurs; qu'il a restaur la morale individuelle en la faisant reposer sur la conscience (Conscience... instinct divin... guide assur...) et la morale domestique par la rprobation de l'adultre et en prchant le respect du mariage et du devoir paternel et maternel. Il y a du vrai, oui: mais, tout de mme, on exagre un peu. On dirait vraiment que la morale avait cess d'exister en France, qu'il n'y avait plus d'enseignement religieux, que la plupart des bourgeoises de Paris et des provinces taient des pouses dvergondes et de mauvaises mres... En ralit Rousseau (et cela aprs Marivaux, Destouches, La Chausse, qui sont des crivains trs amis de la morale) n'a agi, un peu, que sur un petit monde trs corrompu, mais trs restreint. Parce que Rousseau a dtermin quelques jeunes femmes du monde allaiter leurs enfants et passer un peu plus de temps la campagne, il ne faut pas croire qu'il ait transform et rgnr la socit franaise. La licence des moeurs dans les classes riches a continu, si je ne me trompe, jusqu' la Rvolution; et aussi la littrature libertine. Seulement on s'attendrit plus aisment et on fait plus de phrases sur la vertu. Ce que Rousseau a surtout dvelopp chez ses contemporains,--c'est une affreuse sensiblerie, extraordinairement diffrente de la bont. Il me semble excessif d'affirmer, comme on l'a fait, qu'il a chang l'atmosphre morale de la France. On a dit qu'il avait rappris aux femmes la passion, la grande, la vraie, tout fait oublie, ce qu'on assure. Oh! qu'il me semble bien que les Lespinasse et les Ass,--et d'autres sans doute qui ne nous ont pas fait de confidences--n'eurent pas besoin de ses leons! Il est plus vrai de dire qu'il a agi, mme sur ses contemporains, par la ferveur de son disme. Il a t un homme vraiment religieux, je l'ai montr avec abondance. Il s'est pos en adversaire dclar des Encyclopdistes athes, et c'est par l surtout qu'il s'est attir leur haine. Son protestantisme libre et attendri par vingt-six annes de catholicisme n'est pas si loign du catholicisme sentimental de Chateaubriand. Et un moment, dans les premires annes du XIXe sicle, on peut dire que, si l'action de Rousseau avait men la rpublique jacobine, elle a contribu, peu aprs, la restauration catholique (Lanson). Nouveaut encore, relativement la doctrine des Encyclopdistes, la faon dont Rousseau conoit le progrs. Il n'a pas leur foi bate en cette idole. Il n'a pas cru, comme eux, que le progrs matriel et intellectuel impliqut le progrs moral, ni qu'il assurt le bonheur des hommes. Il n'a pas du tout la superstition de la science.--Rousseau est, d'ailleurs, presque toujours excellent sur les points o il est directement l'ennemi des Encyclopdistes. Il serait possible,--et intressant,--de composer tout un volume de maximes et de penses conservatrices et traditionnalistes tires du libertaire Jean-Jacques Rousseau, et c'est pourquoi il faut renoncer trouver des formules qui le contiennent vraiment tout entier. Tout ce qu'on peut faire, c'est de chercher ses ides ou ses instincts dominants. Mais o Jean-Jacques est le plus incontestablement nouveau, o il l'est avec plnitude, clat et, je crois, bienfaisance, c'est dans le sentiment qu'il a de la nature (et, corollairement, de la vie simple et rustique) et dans les descriptions qu'il en fait. Oh! je n'oublie pas les potes antiques ni ceux de la Renaissance franaise, ni Thophile ou Tristan, ni madame de Svign ou La Fontaine. Je ne dis point qu'avant Rousseau nos pres fussent incapables d'tre vivement touchs des aspects aimables de la terre. Mais ils ne s'appliquaient pas beaucoup en jouir, et leurs sensations de cet ordre, mme les plus vives, taient notes par eux soit avec un extrme artifice (comme chez Thophile, si vous voulez) soit avec une extrme sobrit (comme chez La Fontaine);--jusqu' ce que les champs, les bois, les montagnes et les lacs se fussent reflts dans les yeux solitaires de Jean-Jacques. C'est bien depuis Rousseau et son exemple que nous nous sommes tudis percevoir, goter, savourer les images diverses de la terre cultive ou sauvage, et que nous avons voulu en jouir plus profondment. L'aspect gnral du roman et de la posie lyrique en a t tout transform. J'oserai presque dire que l'homme civilis est, depuis Rousseau, plus mu par la terre qu'il ne l'avait t durant des milliers d'annes. Et Rousseau est all, du premier coup, extrmement loin dans cet art de voir la nature, d'en tre touch et de la peindre. Depuis, on a raffin l-dessus; on a tent des peintures plus minutieuses d'aspects naturels plus rares; on a tourment les mots, quelquefois avec bonheur, pas toujours..... J'avoue, pour moi, que l'art de Rousseau, sa faon la fois large et prcise de peindre les ensembles, me suffit encore aujourd'hui. Ajoutez que ses paysages sont toujours pntrs d'me, qu'ils traduisent toujours un sentiment en mme temps qu'une vision. Et, dans sa _Cinquime Promenade_, il a su exprimer, et compltement, quelque chose de plus neuf encore, ce moment-l, que ses paysages eux-mmes: la rverie _dans_ la nature. Cela, c'est sa grande originalit. C'est par l qu'il nous tient encore. J'ai t tout surpris de dcouvrir dans une page que j'crivais il y a longtemps (plus de vingt ans coup sr) des souvenirs certains, mais probablement inconscients, et comme la vieille empreinte, dans ma sensibilit, de ce Rousseau que je ne lisais gure alors: L'amour de la nature, disais-je, suscite une sorte de rverie qui nous apaise et nous rend plus doux, tant faite d'une vague et flottante sympathie pour toutes les formes innocentes de la vie universelle... Il nous fait prouver que nous sommes entours d'inconnu et rveille en nous le sentiment du mystre, qui risquerait de se perdre par l'abus de la science et de la sotte confiance qu'elle inspire. Il nous procure cette douceur de rentrer, volontaires et conscients, dans le royaume de la vie sans pense, dans notre pays d'origine. Il nous insinue une srnit fataliste, qui est un grand bien; il assoupit en nous toute la partie douloureuse de nous-mme; et ce qui est charmant, c'est que nous la sentons qui s'endort, et que nous nous en souvenons sans en souffrir. Il serait beau de voir un jour l'humanit vieillie, dgote des agitations striles, excde de sa propre civilisation, dserter les villes, revenir la vie naturelle, et employer en bien jouir toutes les ressources d'esprit, toute la dlicatesse et la sensibilit acquises par d'innombrables sicles de culture. L'humanit finirait ainsi peu prs comme elle a commenc. Les derniers hommes seraient, comme les premiers, des hommes des bois, mais plus instruits et plus subtils que les membres de l'Institut, et aussi beaucoup plus philosophes... Au fait, le bonheur final o la race humaine aspire et vers lequel elle croit marcher se conoit bien mieux sous cette forme que sous celle d'une civilisation industrielle et scientifique. * * * * * Ce qui me revenait confusment ce jour-l, n'est-ce pas le songe qui est au fond de l'absurde _Discours sur les Sciences et les Arts_ et du tnbreux _Discours sur l'ingalit_! Ainsi il y a tel mouvement de notre sensibilit par o nous sommes encore disciples de Rousseau sans le savoir. Outre l'amour des aspects de la terre, outre la rverie, il apporte (surtout dans les _Confessions_), une espce de ralisme cordial et souriant. Jean-Jacques n'est point, comme les autres crivains de son temps, un gentilhomme ou un bourgeois form dans les collges. Un souffle frais et libre entre avec lui dans notre littrature. Son charme est grand. Il dure, et, dans les intervalles de sa rhtorique, se fait sentir encore. * * * * * J'ai dit ses nouveauts heureuses. Je n'ai plus qu' indiquer son influence posthume. Dans la politique d'abord. Ce n'est ni Voltaire, ni Montesquieu, et ses disciples qui ont donn sa forme la Rvolution, c'est Rousseau. La thorie de la dmocratie absolue et du droit divin du nombre date de lui. La Terreur, c'est (je vous l'ai fait voir) l'application un grand et vieux royaume d'une thorie de gouvernement rve par un sophiste pour une bourgade... Et le brviaire du jacobinisme, c'est toujours le _Contrat Social_. Rousseau fut le dieu de la Rvolution. Elle le porte au Panthon et lui vote une statue; elle pensionne Thrse remarie, aprs la cinquantaine, un palefrenier.--Vous vous rappelez que, ds 1788, Marat commentait le _Contrat social_ dans les rues et sur les places. Le jargon rvolutionnaire, c'est la langue de Rousseau mal parle. Rousseau enchante le peuple par son affirmation de la bont des pauvres et de la mchancet des riches et des grands. On lui rend un culte. Je possde un recueil d'opuscules composs sur Rousseau de 1787 1793, qui montre quel point l'homme est un animal religieux. Il y a le compte rendu d'une fte champtre clbre Montmorency en l'honneur de Jean-Jacques. Sept discours,--et quels discours!--et des chants, et des emblmes, et des allgories. Une de ces ftes qu'il rvait dans sa _Lettre sur les Spectacles_.--Il y a aussi un _loge de Rousseau, qui a concouru pour le prix de l'Acadmie franaise_ (1790); et l'_loge de Rousseau, citoyen de Genve par Michel Edme Petit, citoyen franais_ (1793). On y voit ce que peuvent devenir les ides de Rousseau dans le cerveau d'un imbcile. C'est d'une sottise extraordinaire, et d'une sottise toute prte devenir froce. Et il y a enfin (car je ne puis tout mentionner) des _Rflexions philosophiques et impartiales sur J.-J. Rousseau et madame de Warens_, o Rousseau est non seulement excus, mais glorifi pour l'abandon de ses enfants, et compar Brutus et Manlius sacrifiant leurs fils la patrie! Rousseau est simplement, pour les nigauds et les coquins de ce temps-l, le sauveur, le rdempteur de l'humanit. Sans lui, sans quelques phrases de cet tranger dans son _Discours sur l'ingalit_, surtout sans son _Contrat social_ (auquel il tenait si peu), il est possible qu'on n'et pas song, en 1792, faire la rpublique. En littrature, ce que Rousseau a lgu aux gnrations qui l'ont suivi, c'est le romantisme, c'est--dire (au fond et en somme, et quoique bien des pomes ou livres de romantiques semblent chapper cette dfinition) l'individualisme encore, l'individualisme littraire, l'talage du moi,--et la rverie inutile et solitaire, et le dsir, et l'orgueil, et l'esprit de rvolte: tout cela exprim, soit de faon directe, soit par des masques transparents auxquels le pote prte son me. (Mais, au reste, je ne saurais mieux faire que de vous renvoyer au beau livre de M. Pierre Lasserre: le _Romantisme franais_.) Au point o Rousseau l'a port (surtout dans les _Confessions_ et les _Rveries_) cet individualisme littraire tait chose insolite, non connue auparavant, et o l'on pouvait voir un emploi indcent et anormal de la littrature. Car videmment elle n'a pas t faite pour a.--A l'origine, le pote chante ou rcite aux hommes assembls des histoires, ou des chansons ou des loges de hros ou des prceptes de morale. Il est clair qu'on ne lui demande pas de confidences intimes. Telle est la littrature primitive et naturelle, la seule qu'aurait d admettre Jean-Jacques, prtre de la nature.--Plus tard, aprs l'invention de l'criture, aprs l'imprimerie, on a instinctivement senti qu'il ne convenait d'exposer au public,--multiplis par la copie ou par la lettre imprime,--que des penses, des rcits, des images propres intresser tout le monde; qu'il tait peu probable que la personne intime et secrte de l'crivain importt aux autres hommes, et qu'il y aurait, du reste, impudeur l'exprimer publiquement.--L'individualisme en littrature, l'antiquit l'a ignor (sauf dans quelques strophes ou distiques d'lgiaques). Le moyen ge, le XVIe sicle, le XVIIe et le XVIIIe, jusqu' Rousseau, ne l'ont presque pas connu. Montaigne lui-mme n'est indiscret qu' la faon d'Horace, par exemple. Il ne se confesse pas tout entier, ni toujours (il s'en faut de beaucoup); et tous ses aveux se rapportent des observations gnrales sur la nature humaine. Rousseau, par ses _Confessions_, a vritablement inaugur le genre et l'a, du premier coup, ralis totalement. Personne ne se confessera plus comme s'est confess Jean-Jacques. Je vous ai, dans ma premire leon, parl de ce livre unique. J'ajoute une rflexion. Rousseau a commenc les _Confessions_ Motiers en 1762, sur l'exhortation d'un libraire et d'abord dans une pense d'apologie. S'il n'avait pas t perscut, il ne les aurait peut-tre pas crites. S'il ne les avait pas crites, d'abord il serait moins illustre; puis, nous le connatrions moins; nous ne saurions pas ses hontes, ni l'abandon de ses enfants; ou du moins nous n'en serions nullement srs; et enfin, son chef-d'oeuvre nous manquant et, par suite, l'trange attrait de sa renomme tant moindre, l'action de ses autres crits n'et peut-tre pas t aussi puissante.--Voil, direz-vous, des hypothses bien vaines.--Attendez. Comme il y a beaucoup d'imprvu et d'aventure dans la vie de Rousseau et que son oeuvre est lie sa vie, il y en a beaucoup aussi dans les causes qui l'ont dtermin crire tel ou tel de ses livres (je vous l'ai fait remarquer vingt fois). Il n'a tenu qu' des hasards apparents que Rousseau n'et pas crit telle chose funeste et redoutable,--et dont lui-mme n'tait pas trs persuad. Il est surtout illustre et puissant par les deux livres qu'il y avait le plus de chances qu'il n'crivt pas: le _Contrat social_ et les _Confessions_. Joseph de Maistre dirait l-dessus (je suppose) que ce que nous appelons la part du hasard dans une vie humaine, c'est la part de la volont divine, et qu'ainsi la destine de Rousseau, plus que celle d'aucun autre crivain clbre, a t dirige, a t voulue par une Providence irrite dont il a t l'instrument aveugle.--Je dirai, moi, simplement que, ce qu'il a crit ayant si fort agi sur des gnrations d'hommes,--et n'tant pas certain cependant qu'il ait pens tout ce qu'il a crit, ni qu'il l'et crit, telle circonstance accidentelle de sa vie venant manquer,--Rousseau m'apparat cause de cela, dans la suite de nos grands crivains (entre lesquels il vient brusquement s'inscrire du dehors), trange, mystrieux, tragiquement prdestin et, bien mieux que celui qui Renan applique cette formule, cr par un dcret spcial et nominatif de l'ternel. Je ferme ma parenthse. Donc, la descendance littraire de Jean-Jacques, c'est Chateaubriand, c'est madame de Stal, c'est Senancour, c'est Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Michelet... Sans Rousseau, ils n'auraient pas t tout ce qu'ils sont. Puis-je regretter, en numrant de si grands crivains, l'individualisme romantique? Oh! non, car ils m'ont trop souvent charm, et trop profondment. Et puis, peut-on dire qu'il n'y ait que des confidences personnelles dans les potes et les crivains romantiques? Sont-ils romantiques tout entiers? Avez-vous rencontr, dans Chateaubriand, Lamartine, Hugo ou Vigny, beaucoup de sentiments personnels, qui ne soient en mme temps gnraux par quelque ct?--Ce qui est peut-tre vrai, c'est que le meilleur et le plus solide de la littrature du XIXe sicle resterait, le romantisme t, et qu'en effet la littrature la plus ancienne, la plus ncessaire et la plus forte, c'est bien la littrature objective, impersonnelle (philosophie, histoire, roman de moeurs et de caractres, thtre mme). Mais que l'autre est souvent sduisante! et que les souffrances, les fautes et les sentiments les plus intimes d'un homme qui a le gnie de l'expression agissent dlicieusement sur notre sensibilit! Un individu de cette sorte, lorsqu'il s'examine et se dcrit, descend quelquefois plus loin dans son me qu'il ne descendrait dans celle des autres... Et je sais que la littrature personnelle est forcment la glorification d'un certain nombre de pchs capitaux: mais, sans elle, bien des choses n'auraient pas t dites, qu'il et t dommage qui ne fussent pas dites. Avouons, si vous le voulez, que cette littrature-l est quelque chose de drgl, quelque chose qui n'est pas tout fait dans l'ordre... Mais, tout de mme, il et t triste que le romantisme,--qui depuis cinquante ans dcline,--ne ft pas n... Suivrai-je l'influence de Rousseau chez les trangers? Ici, je manque par trop de comptence et de science; je ne puis,--aprs vous avoir renvoy au livre excellent de Joseph Texte[16],--que vous rpter ce qu'on a coutume de dire: que l'influence de Rousseau s'est exerce sur Goethe, Schiller, Byron; sur Kant, Fichte, Jacobi, Schleiermacher; et, avec une vidence clatante, sur Tolsto. [Note 16: _Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme littraire_.] J'ai lu Rousseau tout entier, disait Tolsto l'un de nos compatriotes; j'ai lu ses vingt volumes, y compris le dictionnaire de musique. Je l'admirais avec plus que de l'enthousiasme; j'avais un culte pour lui. A quinze ans je portais mon cou, au lieu de la croix habituelle, un mdaillon avec son portrait. Il y a des pages de lui qui me sont si familires qu'il me semble les avoir crites. Et enfin (et je l'ai souvent senti dans cette longue promenade travers son oeuvre), soit par lui-mme, soit par les crivains qui ont subi son influence, il agit aujourd'hui encore sur beaucoup d'entre nous, mme notre insu. Il agit encore sur la part la plus aveugle de nous-mmes, sur notre sensibilit: car lui-mme est un tre sensible prodigieusement, et d'une sensibilit sans rgle, c'est--dire trs distincte de la bont, souvent ennemie de la raison, et souvent matresse d'erreur et instigatrice de rvolte. * * * * * Avant de le quitter, je le considre dans le plus complaisant des nombreux portraits qu'il a laisss de lui-mme: ses quatre _Lettres M. de Malesherbes_. (Et cette manie d'expliquer ternellement son caractre a vraiment quelque chose de peu viril, et est signe, dj, de faiblesse mentale.)--Lorsqu'il compose ces quatre _Lettres_, il est dans son plus beau moment; il vient d'crire la _Julie_, le _Contrat_ et l'_mile_; et sa folie n'est que commenante. Or, comment se voit-il? et comment se dfinit-il? Dans ce portrait,--qu'il veut pourtant aussi avantageux que possible,--il oublie, ou nglige, ou ddaigne les parties les plus saines de lui-mme, celles o se seraient sans doute reconnus ses aeux parisiens et catholiques; il oublie le Jean-Jacques qui a crit des choses si raisonnables sur le patriotisme, par exemple (dans l'article _conomie politique_), ou sur le naf _Projet de paix perptuelle_ de l'abb de Saint-Pierre; celui qui a crit l'admirable troisime partie de la _Nouvelle Hlose_, et, dans l'_mile_, la _Profession de foi du Vicaire_ et les chapitres dlicieux sur l'ducation de Sophie, et certaines pages des _Lettres de la Montagne_ et, dans sa correspondance prive, tant de lettres pleines de raison (car c'est surtout pour le public qu'il osait ses folies). Il oublie, dis-je, ce qu'il eut de meilleur; et voici comme il se peint. Aprs avoir exprim son dgot des hommes, il en cherche la cause. Elle n'est autre, dit-il, que cet _indomptable esprit de libert que rien n'a vaincu_ (car, naturellement, il donne aux choses de favorables noms). Il continue en disant que _personne au monde ne le connat que lui seul_. Il assure connatre ses dfauts et ses vices, mais il ajoute aussitt: Avec tout cela, je suis trs persuad que, de tous les hommes que j'ai connus en ma vie, aucun ne fut meilleur que moi. Il se dfinit lui-mme une me paresseuse qui s'effraie de tout soin, un temprament ardent, bilieux, facile s'affecter, et sensible l'excs tout ce qui l'affecte. Il proclame son mpris absolu de l'opinion. (Or l'opinion, comme il l'entend, peut tre le sentiment des sots, mais peut tre aussi la plus respectable et la plus ncessaire des traditions.) Il crit firement: Je hais les grands, lui qui a si longtemps paru ne pouvoir se passer d'eux.--Son plus grand plaisir, c'est de rver. Il raconte les orgies silencieuses de sa sensibilit et de son imagination travers les bois de Montmorency: Et cependant, dit-il, au milieu de tout cela, le _nant de mes chimres_ venait quelquefois me contrister tout coup. Quand tous mes rves se seraient tourns en ralits, ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais imagin, rv, dsir encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain lancement du coeur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas l'ide, et dont pourtant je sentais le besoin. Qu'est-ce que tout cela, sinon l'clatant portrait d'un pote lyrique--et d'un rvolt? (Et c'est par ce second trait qu'il a sduit beaucoup d'hommes, car la rvolte plat d'abord.) Pote, grand pote, me de dsir, temprament _du mme ordre_ que celui d'un Byron, d'un Lopardi ou d'un Musset,--mais dont la posie tout individuelle s'est, par une srie de hasards, principalement exerce sur des objets qui ne souffrent point la posie, surtout celle-l, et qui veulent de l'observation et de la raison. Et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que ces thories, qu'difiaient son imagination et sa sensibilit servies par une brillante et dcevante dialectique, ces thories qui devaient tre si malfaisantes aprs lui,--de son propre aveu il n'y croyait pas au sens exact du mot: il les rvait; et c'est par des chimres dont il a confess le nant qu'il devait ravager l'avenir. Car ce n'est pas seulement le pote lyrique dont il trace le portrait dans ses _Lettres M. de Malesherbes_: c'est encore,--avec le rveur ivre et engourdi de songes,--le solitaire orgueilleux, l'autodidacte outrecuidant, l'indisciplin, le rvolutionnaire par instinct, l'insociable qui rforme tous les jours la socit, l'homme qui date tout de lui, qui ramne tout lui et subordonne tout son rve ou son caprice; qui fait chaque instant table rase de toute l'oeuvre humaine, et qui croit faire avancer les hommes en rompant la continuit entre les gnrations; l'homme qui peut bien faire complices de ses imaginations les anthropodes ou les Spartiates, mais qui, en ralit, ne tient nul compte des morts de sa race, plus nombreux que les vivants;--bref, exactement le contraire d'un Bossuet ou d'un Auguste Comte. J'ai ador le romantisme, et j'ai cru la Rvolution. Et maintenant je songe avec inquitude que l'homme qui, non tout seul assurment, mais plus que personne, je crois, se trouve avoir fait chez nous ou prpar la rvolution et le romantisme, fut un tranger, un perptuel malade, et finalement un fou. Mais on l'a aim. Et beaucoup l'aiment encore; les uns, parce qu'il est un matre d'illusions et un aptre de l'absurde; les autres, parce qu'il fut, entre les crivains illustres, une crature de nerfs, de faiblesse, de passion, de pch, de douleur et de rve. Et moi-mme, aprs cette longue frquentation dont j'ai tir plus d'un plaisir, je veux le quitter sans haine pour sa personne,--avec la plus vive rprobation pour quelques-unes de ses plus notables ides, l'admiration la plus vraie pour son art, qui fut si trangement nouveau, la plus sincre piti pour sa pauvre vie,--et une horreur sacre (au sens latin) devant la grandeur et le mystre de son action sur les hommes. FIN * * * * * TABLE PREMIRE CONFRENCE Les Six premiers livres des Confessions DEUXIME CONFRENCE Rousseau Paris.--Thrse TROISIME CONFRENCE Le Discours sur les sciences et les arts.--La rforme morale de Rousseau QUATRIME CONFRENCE Le Discours sur l'ingalit.--Rousseau l'Ermitage CINQUIME CONFRENCE La Lettre sur les Spectacles SIXIME CONFRENCE La Nouvelle Hlose SEPTIME CONFRENCE mile HUITIME CONFRENCE Le Contrat social.--La Profession de foi du Vicaire Savoyard NEUVIME CONFRENCE La Lettre l'archevque de Paris.--Les Lettres de la Montagne. --Dernires annes de Rousseau.--Les Dialogues DIXIME CONFRENCE Les Rveries.--Rsums et Conclusions IMPRIMERIE L. POCHY, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE, PARIS.--1215-3-07. * * * * * DU MME AUTEUR FORMAT GRAND IN-18 LES ROIS, ROMAN.......................1 VOL. THTRE L'ANE, comdie en quatre actes. L'GE DIFFICILE, comdie en trois actes. LA BONNE HLNE, comdie en deux actes, en vers. LE DPUT LEVEAU, comdie en quatre actes. FLIPOTE, comdie en trois actes. MARIAGE BLANC, drame en trois actes. LA MASSIRE, comdie en quatre actes. LE PARDON, comdie en trois actes. RVOLTE, pice en quatre actes. LES ROIS, drame en cinq actes. BERTRADE, comdie en quatre actes. _En cours de publication_: THTRE COMPLET Dj parus, tomes I et II.............2 vol. End of the Project Gutenberg EBook of Jean-Jacques Rousseau, by Jules Lematre License: Share Alike