Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) MAGIE PASSIONNELLE LA DEUX FOIS MORTE PAR JULES LERMINA PARIS CHAMUEL, DITEUR 79, Rue Du Faubourg-Poissonnire (Prs la rue Lafayette) 1895 I A peine eus-je pos le pied sur la terre de France--au retour de la longue mission qui m'avait retenu pendant prs de trois annes dans l'extrme Orient--que je me mis en route pour le coin de Sologne o s'taient clotrs mes amis. J'avais nagure trouv assez trange cette ide de s'aller enfermer avec une jeune femme, presque une enfant, dans une solitude morose, et cela ds le lendemain d'un mariage que j'avais d'ailleurs fort approuv, en raison de la camaraderie qui avait unis enfants ceux qui devenaient poux. Je les avais ds lors surnomms Paul et Virginie, et je continuerai les dsigner ainsi, estimant que l'impersonnalit convient aux faits singuliers dont je veux en ce rcit conserver le souvenir. De dix ans plus g que Paul, je m'tais toujours intress son caractre. Sa nervosit excessive souvent m'avait effray, quoique en somme elle ne me part exercer sur ses actes aucune influence mauvaise et ne se traduist d'ordinaire que par une rare tnacit de volont. J'ai toujours eu grand got pour les sciences naturelles, avant mme que l'ducation et les circonstances aient fait de moi le trs modeste savant que je suis. Mais je n'ai jamais t dou que d'une mmoire trs relative. Ce qui me fait surtout dfaut, c'est la mmoire dite visuelle. Par exemple, si je rencontre dans mes excursions de botaniste quelque fleur dont l'clat ou l'originalit de structure m'enchantent, il m'est presque impossible, une fois dans mon cabinet, de reconstituer en image crbrale la silhouette ou la couleur qui m'ont ravi tout l'heure. Il en allait tout autrement de Paul. S'tait-il trouv avec moi au moment de l'observation, le lendemain et mme plusieurs jours aprs il me suffisait de lui rappeler le moindre dtail pour qu'aussitt, du crayon et du pinceau, il reproduist avec une tonnante exactitude, en les plus minutieuses particularits, la plante qui avait attir mon attention. Bien plus, ses yeux, qui devenaient fixes et regardaient droit devant lui comme s'ils eussent perc la muraille pour retrouver le modle, avaient, dans leur tonnante facult de vision--rtrospective--vis, reconnu, conserv des accidents de tissus ou de teintes qui m'avaient chapp. A ce point qu'il m'arrivait d'aller vrifier par moi-mme s'il n'obissait pas un jeu de sa fantaisie. En ce sens, jamais je ne le pris en dfaut. Aussi, lorsque je le conduisais au thtre, la ville voisine du chteau qu'habitait sa famille, pendant plusieurs jours, je le surprenais immobile, tranger tout ce qui l'entourait. A mes questions, il rpondait qu'il tait occup revoir la pice vue. Si je le pressais, alors il me peignait d'une voix lente et recueillie toutes les pripties thtrales, leur rendant une vie que nous aurions qualifie de factice, mais qui pour lui, je l'ai compris depuis, tait absolument relle. Ces facults exceptionnelles ne firent que se dvelopper avec l'ge. Je pourrais dire qu'il vivait deux fois chaque jour de sa vie, occupant son lendemain revivre la veille. Peut-tre plus exactement ne vivait-il que la moiti d'une vie, dpensant l'autre se souvenir. Oserai-je tout avouer? En ces trangets, on craint toujours, quelles que soient sa conviction et sa sret d'intellect, de passer pour un imposteur ou une dupe. Ce qui dpasse la limite de ce qu'on appelle le possible--comme si on en pouvait fixer la mesure--apparat toujours au vulgaire comme le produit d'une imagination malade ou imbcile! Un jour--Paul avait alors quinze ans et cette facult de recommencement s'affirmait en lui de plus en plus--il me rappela un mendiant que nous avions rencontr ensemble, tellement sordide et malingreux que jamais Callot ni Goia n'eussent dsir modle plus... raliste. Trs affin, poussant mme la dlicatesse jusqu' l'affterie, il avait horreur de ces types dgrads par la misre et l'ivrognerie. Celui-ci qui il avait jet une aumne lui avait caus un profond dgot, et je puis dire que sa mmoire en tait hante. Je m'en apercevais, et je m'efforais de dtourner le cours de ses mditations. Mais toujours il me rpondait: --Que veux-tu? Je le vois... il est l! Et il ajouta, en me prenant brusquement le bras--nous nous trouvions alors dans un coin assez sombre du parc: --Mais il est impossible que tu ne le voies pas toi-mme! En vrit, pendant un espace de temps qui fut infiniment court--je ne pourrais trouver de terme d'exacte fixation--je vis, oui, je vis quelques pas de nous le mendiant gibbeux, loqueteux, hirsute, je le vis positivement en sa forme, en sa couleur, apparition et disparition instantanes. Trs peu sentimental de ma nature et peu dispos admettre l'inexplicable, je m'irritai contre moi-mme, attribuant ma complaisance pour ce nvros l'influence presque fascinatrice qui m'avait domin, et je me promis de ne plus prter tant d'attention des songeries morbides. Sans grande fortune et ayant me crer une position, il ne me seyait pas de jouer avec mon cerveau. II Virginie tait orpheline de pre et de mre. Elle avait t recueillie par sa famille maternelle: oncle et tante, qui l'levaient comme leur propre enfant. Ce n'avait pas t tche facile, car c'tait bien la plus fragile crature qui se pt imaginer. De cinq ans plus jeune que Paul, elle paraissait encore une enfant alors qu'il entrait dj hardiment dans l'adolescence. Nous l'appellions petite Mab, tant sa gracilit, son ariformit--si je puis employer si grand mot pour si petite personne--rappelait la fe cossaise, ne d'un rayon de lune. Je me souviens de la premire apparition de cette aimable poupe dans la maison de Paul, o je remplissais d'abord le rle assez ingrat de prcepteur, devenu plus tard un compagnon et un ami. Ai-je dit que Paul, orphelin lui-mme, habitait chez une cousine loigne qui restait seule la force, tant demi paralytique, d'aimer et d'tre indulgente? C'tait par une de ces matines d't o le ciel se nimbe d'une bue blanche, avec de vifs piquetages d'argent. Nous tions dans le jardin, juste au-devant de la vieille maison qu'gayaient des lances de vignes vierges et de glycines. La grille extrieure, sur la route, tait reste entr'ouverte, aprs la sortie de quelque fournisseur. La malade tait tendue sur sa chaise longue, souriante, avec cette expression d'amnit naturelle ceux qui, ne pouvant plus vivre, se complaisent voir vivre les autres. De la grille, le panneau plein, infrieur, tait assez lev. Nous avions install une table au bord d'un massif o dj peraient les pointes roses des silnes, et, accouds, nous tudiions, en la concentration d'esprit ncessaire, un des problmes les plus ardus de Wronski, cet trange savant dont Lagrange disait qu'il avait invent toutes les mathmatiques et qui a cr pour ses dmonstrations une langue de toutes pices, indchiffrable pour les non initis. J'avais besoin de condenser toute mon intention pour conserver mon attitude de matre; car avec Paul, dou d'une merveilleuse intuition, je craignais fort parfois de descendre au rang d'lve. --Il y a quelqu'un derrire la grille, me dit Paul. Ceci d'une voix pose, calme, comme s'il et nonc le fait le plus simple du monde. Je tournai la tte, et mes yeux rencontrrent le soubassement de la grille, plein et large. --De l'autre ct? fis-je. On ne peut voir travers le mtal! Mais je ne dis rien de plus, car je m'aperus alors que d'une giration trs lente, la grille tournait sur elle-mme. Paul tenait ses regards dans cette direction, et ses yeux, dont je connaissais si bien les nuances, avaient une tonnante fixit. Enfin l'arrivante--car c'tait une petite fille--se rvla tout entire: quand l'ouverture fut assez large pour qu'elle se glisst, elle se mit courir, comme obissant une attraction violente et ne s'arrta qu' un mtre de Paul, le regardant avec une expression la fois soumise et heureuse qui me fit sourire. Mlle de B., la cousine de Paul, considrait elle aussi cette apparition blonde, rose, jolie, qui semblait une pave choue de quelque ferie shakespearienne. C'tait la petite voisine laquelle sa tante avait dit:--Va donc faire un petit tour! Elle tait sortie de la proprit qui jouxtait celle de Paul, puis tout naturellement, voyant une porte entr'ouverte, l'avait pousse. Elle avait alors douze ans. Mlle de B., regrettant peut-tre son clibat, tait bonne aux enfants: aussi de ce jour Virginie eut-elle droit de cit chez elle et en usa souvent, plus que souvent. Une indniable sympathie l'attirait vers Paul: en quelque coin du parc qu'il se trouvt--et le jardin et le bois taient vastes--tout droit elle arrivait lui, comme si de partout elle l'apercevait, et elle s'arrtait devant lui, souriante et mignarde. Un jour qu' notre grande surprise l'heure de sa visite quotidienne tait passe depuis longtemps, Paul, engag dans une dissertation des plus suggestives sur la prononciation du C dans les langues pr-latines, eut un mouvement d'impatience et s'cria vivement: --Pourquoi ne vient-elle pas? Je veux qu'elle vienne! Quelques secondes s'coulrent, puis j'entendis un bruit de pas prcipits, et d'une touffe de mimosas, l'enfant, ayant coup travers les massifs, surgit trs ple. En mme temps accourait l'oncle: --Mais il n'y a pas de bon sens, s'cria-t-il. Comprenez-vous cette petite qui est souffrante et que nous retenions la maison? Elle s'est chappe de nos mains et s'est lance dehors. Oh! nous savions bien que nous la retrouverions ici! III Entre ces deux tres--la chose ne pouvait tre discute--existait une attraction intressante qui se dveloppait chaque jour davantage. L'ge vint. Paul avait alors vingt-trois ans, Virginie avait atteint sa dix-huitime anne. Mon lve n'avait fait dans les sciences pratiques que des progrs trs relatifs. Tout ce qui tait de connaissance courante, quotidienne, lui tait plus qu'indiffrent, et, sans sa prodigieuse mmoire, on aurait pu le taxer d'ignorance sur plus d'un point. Par contre, il possdait un degr tonnant les facults spciales qui ont fait des Mondeux et des Inaudi de vritables prodiges. La mmoire persistante des formes, de l'expression graphique des choses, s'accroissait: il semblait aspirer les images extrieures pour les emporter dans le laboratoire de sa pense et les tudier loisir. Mais--et ici, je puis peine rendre l'ide qui s'impose moi--en cette sympathisation qui unissait les deux jeunes gens, Paul s'emparait de Virginie, il la conqurait, se l'appropriait. J'avais suivi jour par jour, minute par minute, ce sentiment qui tait bien l'amour, en sa hantise complte et dlicieuse, mais avec un caractre tout spcial. Lui ne vivait que pour elle, mais elle ne vivait que par lui; mme s'il tait absent, elle restait imprgne des effluves dont il l'avait enveloppe. Elle absente, il la gardait prs de lui, et je l'avais bien des fois surpris, lui parlant comme si elle avait t ses cts, et, comme je le raillais de sa mprise: --Comment se peut-il, disait-il en pointant son doigt dans le vide, que vous ne la voyiez pas? Elle est l! Phrases d'amoureux, c'est possible: mais ds lors un instinct m'avertissait qu'il y avait l autre chose, comme une vocation, la fois intrieure et extrieure, de l'objet qui remplissait sa pense et qui, pour lui seul, se matrialisait hors de lui. Je dis--pour lui seul--n'osant pas encore affirmer davantage. La bonne Mlle de B. avait suivi avec intrt les progrs de cette affection qui pour elle ne prsentait aucun caractre mystrieux. Paul tait riche, ses gots et ses aptitudes le destinaient videmment la vie placide de la campagne. L'oncle de Virginie tait mort, sa tante tait valtudinaire. Il parut donc trs naturel que Paul manifestt la volont d'pouser son amie, et, toutes convenances de famille et de situation se trouvant runies, aucun motif n'existait de contrecarrer ses dsirs. Pour moi, cette union tait de longue date indique. J'avais compris que Paul ne serait jamais apte prendre un rle dans la vie active. tant rveur, tout chez lui voluait dans le sanctuaire intrieur. Le dernier des niais, manoeuvre de la civilisation, aurait eu raison de son inexprience. Quant Virginie, elle ne s'appartenait plus. A mesure que leur intimit s'tait resserre, elle s'tait pour ainsi dire anantie en lui, d'abord de sa propre volont, et aussi, surtout peut-tre, en raison de cette main mise qu'il exerait sur son tre moral et qui tait une possession anticipe, plus absolue que celle du mariage. De lui elle, il y avait change, flux et reflux de vitalit. Ils faisaient plus que de s'appartenir, ils s'absorbaient l'un en l'autre. Ce mariage, vritable conscration, dans le sens pur et lev du mot, eut lieu. De ma vie je n'oublierai la crmonie nuptiale, lumineuse et rayonnante, qui les fit pour jamais--je le croyais alors--compagnons de joies et de peines, unis pour le bonheur comme pour le malheur, ainsi que dit la liturgie calviniste. Sous le faisceau de rais tombant des vitraux, j'eus un instant cette illusion que ces deux tres--par un effet de synchromatisme,--se fondaient en un seul. Il y avait en ce moment quilibre entre ces deux cratures qui se donnaient l'une l'autre avec une mutuelle abngation du Soi. Au matin mme de la crmonie, j'avais accept une mission en Orient, avec obligation de dpart immdiat. Il me plaisait, ayant t tmoin de leur bonheur naissant, de n'en point gner l'closion de ma prsence. Au sortir de l'glise, je fis mes adieux, et, serrant leurs deux mains qui se mlaient dans les miennes, je ne pus discerner quelle tait celle de l'un ou de l'autre. Je leur jetai un dernier signe d'adieu, convaincu d'ailleurs que tt ou tard la vie pratique s'emparerait de mes deux hros de ferie, qui, rentrs dans la norme des banalits sociales, vieilliraient en bons poux prosaquement assagis. Une lettre trouve Hong-Kong branla mes esprances: ils s'en taient alls se blottir au fond de la Sologne o, parat-il, ils vivaient compltement seuls, heureux de n'entendre aucun cho de la vie vraie. Je rpondis par des souhaits de bonheur, certes bien sincres. Un an aprs, au pays de Laos, je reus une lettre de Paul. Elle me frappa par son tranget: si bizarre qu'elle soit, elle doit faire partie de cet crit qui est une sorte de dossier. Je la transcris donc textuellement: IV --Ami, te souviens-tu de l'intressante tude qu'un jour tu me fis entreprendre du deuxime chapitre de la Gense, alors que, grce aux lumineuses restitutions de Fabre d'Olivet, ce voyant de la linguistique, nous avions suivi pas pas le mystrieux travail de la nature cratrice, cherchant le fait sous le symbole, le sens matriel sous l'nigme sotrique. Parvenus au sublime verset qui en quelques mots manifeste la cration de la femme, de l'Aischa, de l'Eve, nous nous tions arrts, hsitant devant la suggestion intime et profonde qui nous sollicitait reconstituer cette scne, dont la beaut dpasse les rves les plus enthousiastes de l'imagination. Nous passmes outre. Mais j'avais gard dans l'oreille comme un cho qui ne devait plus jamais s'teindre, le cantique rayonnant de l'Adam Kadmon s'criant: --Wa-iamer ha-Adam-Zoth... Celle-l est rellement substance de ma substance et forme de ma forme... Ce nom d'Aischa, formule vritable de la Volont dont la femme tait la Ralisation, me hantait comme l'nonc d'un problme la solution toujours refuse. Or cette solution, avec quelle gloire je l'ai trouve! Toi seul peut-tre pourras me comprendre, parce que ton intellect volue sur le plan suprieur de l'Intuition. Rien ne me parat moi plus vident et plus clair. Vois plutt: En l'homme, reprsentation concrte de l'humanit collective, toutes les aspirations existaient l'tat latent et pour se manifester n'attendaient que l'effort volitif, si je puis dire, la pousse du dedans au dehors. L'Homme-Adam, alors mle et femelle, jouissait gostement de la nature extrieure, s'panouissant dans l'blouissement des splendeurs. Et plus il admirait de beauts, et plus il avait soif de la beaut. Et cette Beaut suprme laquelle il aspirait, il ne la voyait pas, puisqu'elle tait en lui, dans sa double nature encore inspare. Comprends-tu ce supplice: sentir en soi la beaut, l'Amour, en possder la notion, la sensation intime, et ne les pouvoir contempler face face, ne les pouvoir treindre! Songe ce qu'prouverait l'avare qui aurait un lingot d'or dans la poitrine et ne pourrait s'arracher le coeur pour le possder! En vain autour d'Adam s'pandaient les immensits vibrantes, en vain flamboyaient les astres, en vain poudroyaient les Nbuleuses en gsine des astres mondes... Qu'tait tout cela auprs de ce qu'il dsirait, la Compagne, la Suprme Beaut,--ceci est le texte mme,--qui, devant maner de lui, alors seulement lui prsenterait le reflet de sa sensation intime... Et ce fut dans une de ces crises de Dsir sublime et torturant que s'accomplit le miracle de l'Extriorisation de la Beaut et de l'Amour,--qui taient en lui et qui jaillirent de lui, en la Forme Idale, Grce et Harmonie condenses en l'tre qui tait vraiment substance de sa substance, Essence formellement radieuse de l'Humanit triomphante... la Femme! Et l'Adam Kadmon s'agenouilla devant Elle, reconnaissant de l'exquise souffrance de l'arrachement, et il balbutia le premier Hosannah d'amour!... V Ayant l'esprit positif, je ne me suis jamais plu ces rveries aigus d'une imagination surexcite. En dirigeant Paul dans ses tudes d'hbrasant, mon seul dessein avait t de lui donner la notion claire et non routinire de la science des racines et rien de plus. Si Fabre d'Olivet m'intresse comme linguiste, j'ai toujours voulu--et je veux--m'arrter en de de ses hypothses thosophico-bouddhiques. Aussi prouvai-je un rel chagrin en constatant que mon lve non seulement s'entichait de ces chimres, mais encore en exagrait les outrances. Je lui rpondis quelques mots en ce sens, insistant sur les dangers que peuvent faire courir la raison ces fantaisies dont le moindre dfaut est de dtourner l'esprit de proccupations plus pratiques. Je comptais d'ailleurs sur le mariage et sur la paternit pour donner son activit morale une pture plus substantielle. Ma lettre partie, j'eus mme quelques remords, craignant, cause de ses susceptibilits un peu maladives, d'avoir donn mes conseils un tour trop ironique. Aprs tout, ne poursuivais-je pas ma chimre, moi aussi, en mes recherches sur les peuples prhistoriques, identifiant aux Cimmriens d'Hrodote les anciens Khmers du Cambodge! L'hypothse est la grande charmeuse, et qui n'a pas poursuivi sa trace folle ignore les plus grandes joies humaines. Finalement, aprs trois ans d'absence, je me dcidai rentrer en France, fort riche d'ailleurs de notes et de documents l'appui de mes thses favorites. Revenu dans nos ports coloniaux, j'prouvai une vritable dconvenue ne point trouver de lettre de Paul. tait-ce donc que je l'eusse bless par quelques railleries inoffensives? J'en aurais t marri, et je me promis bien, une fois dbarqu, de m'expliquer avec lui et de lui arracher, s'il le fallait, coups de _me culp_ un amical pardon. Je pris juste le temps ncessaire pour rgler Paris quelques affaires indispensables. Puis, sans prvenir d'ailleurs celui que je comptais surprendre en plein bonheur, je m'installai dans un wagon, filant sur Vierzon. Je m'arrtai, selon les indications que m'avait donnes Paul dans une de ses premires lettres, la station de Salbris, gros bourg dont le nom est li l'un des pisodes les plus honorables de la guerre de 1870. Je me htai d'entrer l'auberge pour y commander un frugal repas. On touchait la fin du mois d'octobre, et les journes, devenues courtes, me conseillaient d'arriver le plus tt possible au chteau de Pierre-Sche, o demeuraient mes amis. J'avais encore cinq heures devant moi. Je m'enquis d'une voiture, qui me fut procure avec la meilleure volont du monde. --O va Monsieur? demanda l'aubergiste. Je lui nommai le chteau que j'ai dit. L'homme prit une figure contrite. --C'est plus de 4 lieues, en plein marais, sur la rive gauche de la Sauldre, me dit-il. J'avais remarqu le changement de sa physionomie: je ne m'imaginai pas que ce fussent la distance ou la mauvaise qualit des terrains qui l'eussent provoqu. En une vague inquitude, je repris: --Sans doute, vous connaissez les propritaires? Cette fois son embarras fut indniable. --Monsieur veut parler de M. Paul X.? --En effet, je suis de ses amis. J'arrive d'un long voyage, et il me tarde de lui serrer la main. --Monsieur arrive de voyage?... alors il ne sait peut-tre pas... --Quoi donc? --Que M. Paul ne reoit jamais personne et que nul ne se peut vanter de l'avoir vu depuis plus de six mois... Ah! c'est une grande piti, Monsieur, une vraie piti! --Que voulez-vous dire?... Il est arriv quelque malheur?... --Quand je disais que Monsieur ne savait pas... la pauvre petite dame est morte... --Morte! m'criai-je avec une angoisse profonde. Quoi! vous voulez parler de la femme de Paul, de cette chre et exquise crature! --Monsieur a bien raison, 'a t une grande perte pour le pays. Vous me croirez si vous voulez, Monsieur, mais tout le monde l'aimait et la plaignait aussi, car elle a t longue dprir. Elle tait si faiblotte! Voyez-vous, le chteau est mal plac, et on y a des fivres. Je ne comprends pas que M. Paul ait amen l une femme dlicate comme a! Ainsi c'tait bien elle qui tait morte! Jamais je n'avais ressenti heurt plus douloureux. Sa brutalit m'avait littralement suffoqu, et des larmes tombrent de mes yeux. --Je vois que Monsieur est un ami, reprit l'hte. Je n'aurais peut-tre pas d lui dire la chose tout nettement, mais Monsieur l'aurait bien vite apprise. Est-ce qu'il faut toujours commander la voiture? --Certes, m'criai-je, et pourquoi non? Est-ce quand nos amis sont dans la douleur qu'il les faut abandonner? Ah! plt Dieu que je fusse revenu plus tt, j'aurais peut-tre empch cet horrible malheur! --C'est douteux, Monsieur, car la petite dame tait bien malade. Je dois dire aussi que M. Paul l'a soigne! Ah! tenez, c'tait beau et douloureux en mme temps... jamais il ne la quittait, et, quand ils se promenaient, lui la soutenant, vrai, on aurait dit qu'il la buvait des yeux! Il l'aimait bien, allez! Aussi on comprend son dsespoir. Depuis le jour o on a port la pauvre dame en terre, avec tout le pays derrire--et des vraies pleurs comme les vtres de tout l'heure--M. Paul s'est enferm chez lui, et plus jamais--vous entendez--plus jamais il n'est sorti de Pierre-Sche... Les dtails taient navrants. Paul vivait seul dans ce chteau qui, disait-on, serait son tombeau--comme il avait t celui de sa chre femme. Il n'avait avec lui qu'un vieux domestique qui, lui aussi--c'tait l'expression de l'aubergiste--filait un mauvais coton. Et puis... et puis il y avait autre chose. J'eus quelque peine obtenir de mon interlocuteur qu'il s'expliqut plus clairement: de fait, cela lui tait assez difficile. Naturellement, partout o la mort passe, elle laisse un sillage d'effroi. Voil que des bruits tranges s'taient rpandus dans le pays: on parlait de lumires fantastiques apparaissant la nuit aux fentres du chteau. Une femme qui avait t engage pour des services d'intrieur s'tait refuse revenir, dclarant qu'elle ne rentrerait pas dans une maison que hantaient des revenants. Oh! l'aubergiste ne croyait pas un mot de ces folies. Mais peut-on empcher le monde de parler? Aussi n'tait-il pas bizarre qu'un homme de l'ge de Paul se cloitrt ainsi? Il s'tait absolument refus recevoir personne, mme des gens bien intentionns qui auraient voulu lui apporter des consolations. La porte leur tait reste impitoyablement ferme. Le vieux Jean--c'tait le nom du domestique que je connaissais bien--bousculait les gens d'un air gar. C'tait croire que lui-mme devenait fou! --Enfin, Monsieur, continuait le brave homme, si vous voulez entrer dans ce chteau de malheur, je crois que vous en serez pour votre peine. --J'essaierai quand mme, repartis-je. Au fond, je ne doutais pas que je ne dusse tre reu. Connaissant l'exquise dlicatesse de Paul, je ne m'tonnais pas outre mesure d'une claustration qu'expliquait suffisamment un dsespoir aussi justifi. Je le verrais, je lui parlerais, je parviendrais galvaniser cette me engourdie, revivifier ce coeur mort. C'tait ma tche d'ami, et je ne m'y soustrairais pas. VI Vous souvenez-vous de la phrase glaciale d'Edgar Poe: --Comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en face de la morne maison Usher. Je ne sais comment cela se fit, mais, au premier coup d'oeil que je jetai sur elle, une intolrable tristesse pntra mon me... Cette rminiscence--la maison Usher--m'obsda pendant toute la route, alors que sous la lourdeur grise de cette soire d'automne je suivais, blotti dans la voiture que conduisait un silencieux Solognot, jauni par d'anciennes fivres, la route borde de marcages qui, sur la rive gauche de la Sauldre, conduisait la Pierre Sche. Mon conducteur n'tait pas de ceux qu'on interroge et dont on qute les racontars. C'tait un de ces non pensants qui rpugnent toute expansion intellectuelle. Il allait droit devant lui, sans regarder de ct ni d'autre, ruminant quelque chose de sa mchoire prognathe et lourde. Cette socit nulle ne me dplaisait pas, laissant intacte ma rverie qui peu peu se condensait en somnolence. Pourtant je n'avais pas ferm les yeux: entre mes paupires mi-closes passait la lande mate et grise o parfois clatait le reflet d'acier d'une mare, cingle d'une lame. Sur la route dure, les roues allaient sans bruit, tandis que le cheval s'tirait, silhouette macabre. Je ne pourrais dire que la route me semblt longue, car je n'avais plus aucune notion du temps, non plus que la claire comprhension des choses. J'tais pris tout entier dans l'tau d'une angoisse inanalyse, mais si serrante que j'en tais touff. Et dans la plaine vide et plate, entre les tangs, plaques noirtres sur une peau d'un bistre sale, j'allais toujours, sans savoir o, instinctivement inquiet. Ce fut alors que le ressouvenir de la maison Usher plus despotiquement s'imposa, quand en face d'une flaque d'eau, plus large de quelques mtres, l'entre d'un pont de bois que fermait une grille, l'homme se retourna et, parlant pour la premire fois, dit: --La Pierre Sche. Je fus veill en sursaut. Pour un peu, j'aurais demand ce que pouvait m'importer la Pierre Sche. Mais une impression me saisit, bien diffrente de celle que j'attendais. De l'autre ct de l'tang, dans lequel dormaient de longues herbes, oscillant de leurs grappes ainsi que des pis murs, se dressait au sommet d'un monticule de quelques pieds, et qui semblait de rocailles et de mosaques, une sorte de castel dont une aile se projetait en face de moi, hardiment dcoupe sur le ciel que rougeoyait le soleil couchant. A la vision de la morte maison Usher, qui me devait apparatre, en mes prvisions attristes, comme la face d'un hypocondriaque se substituait un profil lanc, avec je ne sais quel raffinement d'lgance. Des vignes folles, aigrettes rouges, couraient le long des murs, ayant pour canevas les nervures du lierre accroch au silex, broderie de pourpre sur velours vert. Cette forme s'enveloppait d'une bue claire, irise, qui estompait les contours et attnuait les angles. En ma disposition d'esprit, ce tableautin me ravit, la fois inattendu et charmant. Cependant l'homme restait, attendant que je me dcidasse descendre. Je compris que, son office rempli, il s'tonnait que je ne lui rendisse pas sa libert: il n'avait pas compter avec mes fantaisies d'imagination. Je sautai sur le sol et lui tendis une pice de monnaie. --Alors, lui dis-je, ceci est bien le chteau de Pierre Sche? --Puisque je vous l'ai dit... --Merci donc. Vous pouvez retourner Salbris. Il me regardait de ses yeux sans couleur: je crus qu'il n'tait pas satisfait: --N'est-ce pas le prix convenu? demandai-je. --Si... mais voici la grille. Il y a une sonnette. Bon! il estimait que son devoir tait de ne m'abandonner que lorsque je serais entr. Mais justement, dans mes vagues pressentiments d'incidents singuliers, il ne me plaisait pas de le rendre tmoin, peut-tre, d'une dconvenue. --Allez, lui dis-je. Ne vous occupez plus de moi. Alors il se dcida, le cheval tourna, s'allongea, partit. Je restai seul en face de la grille. Elle barrait toute la largeur du petit pont dont j'ai parl et dont le tablier sans balustrade ne pouvait tre atteint du dehors. Au-dessous, l'tang, immobile et moussu. Au del, une alle gravissait le monticule, puis disparaissait en se contournant. Les fentres--j'en comptais trois--qui faisaient face l'tang taient closes. Les ombres des vignes et des lierres noircissaient les vitres; on et dit des yeux trs noirs voils de cils. J'eus la sensation qu'ils me regardaient: mais alors, si quelqu'un de l'intrieur avait constat ma prsence, pourquoi nul ne se prsentait-il la grille? Je me dis alors que j'tais bien fou de raisonner et que vraiment je me crais loisir des impressions de mystre, puisqu'il y avait une cloche et une chane. Je donnai une secousse. VII Je vis la cloche s'lever et s'abaisser: elle tait d'un assez fort calibre, et un instant je craignis d'avoir sonn trop fort, mais elle ne tinta pas. Je rcidivai, mme rsultat. Le battant avait t enlev. Ceci me contraria, car cette hypothse se prsenta pour la premire fois mon esprit que je me trouverais, la nuit venant, stupidement arrt cette porte, ayant manqu le but de mon voyage et presque perdu dans un pays que je ne connaissais pas. Cependant je ne me tins pas pour battu. Je m'loignai un peu, m'efforant de voir quelque chose dans le chteau ou dans le petit parc. Il n'y avait pas apparence de vie ni de mouvement. Je suivis l'tang, pensant le tourner et atteindre Pierre-Sche par quelque autre point, mais je m'aperus bientt qu'il enveloppait la proprit de tous les cts. L'espce de rocher sur lequel le castel tait construit formait une le vritable. De plus, le terrain tait marcageux ce point que je risquais chaque pas de m'enliser dans la vase. Il faut avouer que ma situation tait assez trange, voire mme ridicule. Je me trouvais en pleine France, la porte d'un ami, cent fois plus embarrass que je ne l'aurais t en pays barbare. Le pis, c'est que la tension crbrale qui m'nervait nuisait la lucidit de mon esprit et que j'eus grand'peine trouver un expdient, pourtant d'une imagination bien simple. La cloche n'avait pas de battant, mais elle existait: de plus elle tait fixe au poteau mme de la grille, en dedans, il est vrai, mais non hors de porte. Je me hissai aux barreaux d'une main et, de l'autre, brandissant ma canne, j'assnai sur le mtal un coup vigoureux. Cette fois, je fus servi souhait: le son vibra trs clair, et le succs couronna mon ingniosit tardive. A peine deux minutes s'taient-elles coules que je vis quelqu'un paratre au bout de l'alle qui descendait du tertre; seulement le personnage, qui sans doute tait en dfiance, me parut placer ses mains au-dessus de ses yeux pour examiner l'intrus, puis avec de grands gestes trs significatifs lui enjoindre de s'loigner. Ceci ne faisait pas mon affaire. Je compris que, si l'homme disparaissait, il me serait inutile de le rappeler de nouveau, et, me souvenant que, d'aprs l'aubergiste, le seul habitant de la maison, avec mon ami, tait son vieux serviteur que j'avais fort bien connu nagure, j'appelai de toutes mes forces:--Jean! eh Jean, c'est moi! Et le c'est moi! n'tant pas suffisamment suggestif, je lanai mon nom pleins poumons. Victoire! Je ne m'tais pas tromp. L'homme dvala rapidement, atteignit le petit pont, arriva la grille et me dit: --Vous! c'est bien vous! Ah! quel hasard! mon Dieu, pourquoi n'tes-vous pas venu plus tt? --Tt ou tard, rpliquai-je, me voici. Ouvre cette porte, mon brave, et, si je puis rendre ici quelque service, tu sais que l'on peut compter sur moi. Jean tait un vieillard, presque septuagnaire, maigre et vot. De la main, il me fit signe de modrer les clats de ma voix. --coutez, me dit-il, j'ai l'ordre formel, absolu, de ne jamais laisser entrer personne. Mais vous, c'est autre chose, je prends sur moi de violer ma consigne. Seulement promettez-moi de m'obir... oui, oui, je dis de m'obir. Il y a eu de la mort ici, et je ne suis pas sr qu'il n'y en ait plus... L'accent du bonhomme respirait une motion profonde. Je fis de mon mieux pour lui donner confiance, la grille s'ouvrit et j'entrai. --Voyez-vous, reprit-il, avant tout il faut que je vous parle: j'ai beaucoup, beaucoup de choses vous dire. Vous tes plus savant que moi, vous comprendrez peut-tre. Moi, j'ai bien peur que mon pauvre matre ait la cervelle dtraque... Pas par l, fit-il brusquement au pied du chteau, il ne faut pas qu'il vous voie. S'il se doutait que vous tes ici, peut-tre qu'il s'enfuirait. Suivez-moi; dans un instant, nous allons tre tranquilles. Il prenait les plus grandes prcautions pour ne faire aucun bruit, et je l'imitai. Nous atteignmes une petite porte, seule ouverture sur la faade de l'Ouest, et nous nous trouvmes dans une sorte d'office, de fruitier plutt. La nuit tait presque complte. --Asseyez-vous, me dit Jean. Je vous demande pardon de vous recevoir ainsi, mais il le faut... il le faut, rpta-t-il en secouant la tte. Je vais voir si tout est en ordre et surtout... s'il ne se doute de rien. J'tais impatient: aprs tout, je connaissais assez mon ami Paul pour ne rien redouter d'une premire entrevue. Dt-il avoir en me revoyant une crise de dsespoir, je prendrais sur lui l'empire ncessaire, et mme cette explosion, trop longtemps contenue, lui serait salutaire. Jean revint bientt. --Monsieur ne s'est aperu de rien. Il est dans son cabinet, comme toujours cette heure. En voil pour jusqu' demain matin. Nous sommes seuls, bien seuls, nous pouvons causer. Tenez, je me demande maintenant si vous avez bien fait de venir. --Que j'aie eu tort ou raison, repris-je assez vivement, c'est ce qu'il sera temps d'examiner lorsque je t'aurai entendu; ds maintenant, je puis t'affirmer que je saurai bien soustraire Paul cette abominable tristesse. Nous tions dans l'ombre, et je distinguais peine la physionomie du vieux Jean. Pourtant je le vis se redresser avec un sursaut de surprise: --Triste! fit-il. Qui vous a dit que M. Paul ft triste? --N'est-ce pas naturel aprs l'affreux malheur qui l'a frapp! --Ah oui!... eh bien non! ce n'est pas a, vous n'y tes pas, mais du tout. Attendez que je fasse de la lumire. Je ne suis pas poltron, ayant t soldat, mais--ici--je n'aime pas rester dans la nuit. Je commenais me demander si le vieillard avait lui-mme son bon sens et si, en me parlant du cerveau dtraqu de son matre, il ne lui attribuait pas sa propre faiblesse d'esprit. La lampe allume, je le regardai: il tait trs robuste. Les traits jadis grossiers s'taient affins sous la patine de l'ge; les yeux taient clairs, trs droits. --Voyons, mon brave, lui dis-je avec rondeur, ni toi ni moi ne sommes des enfants, nous savons ce que sont les douleurs humaines et combien elles peuvent troubler les mes les mieux organises. Vous menez ici une vie solitaire qui n'est pas faite pour vous claircir les ides. Moi j'arrive la tte frache et l'intellect bien quilibr. Dis-moi ce qui se passe, aprs quoi j'aviserai. Jean s'tait assis en face de moi, sans faon, les mains sur les genoux. --Oui, Monsieur, je vous connais pour un homme de sens, de coeur aussi; sans cela, vous ne seriez pas entr. Mais il y a ici des choses dont vous ne pouvez pas avoir ide, et vous n'aurez besogne si aise que vous le croyez; a ne m'tonnerait mme pas que vous repartiez sans l'avoir essaye. --Allons donc, Paul est vivant, c'est le principal. Est-il malade, nous le gurirons; est-il fou... --Ne faites donc pas de suppositions, laissez-moi tout vous raconter. Ne m'interrompez pas, j'ai dj assez de peine assembler tout a dans ma tte... Le meilleur moyen d'en finir tait de le laisser parler sa guise. Je me tins coi. Des premiers temps du mariage, il ne m'apprit rien qui me surprt. Virginie adorait son mari, dans la saine et profonde acception du mot. Il lui rendait cette affection avec une nuance trs accentue de domination aimante, absorbante aussi. Ces deux tres taient l'un pour l'autre tout l'univers. Leur entente tait si parfaite, il y avait adaptation si complte de leurs deux natures, qu' vrai dire--c'tait le mot de Jean--ils ne faisaient qu'un eux deux. L'intimit de leurs consciences rendait presque inutile l'emploi des paroles. On les voyait pendant de longues heures se contempler sans dire un mot. --On aurait dit qu'ils ne parlaient pas, continuait Jean, mais je suis sr qu'ils causaient; ils s'entendaient en dedans. Bien souvent madame me donnait un ordre qui venait de monsieur, j'en tais sr, et pourtant il ne lui avait rien dit, elle l'entendait penser. Ce qui ressortait de ces observations, plus subtiles que je ne les eusse attendues d'un ignorant, c'est que Virginie avait abdiqu toute volont et toute initiative. L'amour avait produit ce phnomne que son individualit s'tait fondue en celle de Paul. --Ce que je vais vous dire va vous paratre drle, mais il me semblait qu'elle ne se donnait mme plus la peine de penser; sa voix n'tait qu'un souffle, comme s'il lui et t inutile de parler. Bien plus, je dirai qu'elle disparaissait physiquement: oui, quand je la regardais, je me faisais cette ide qu'elle s'effaait, comme ces photographies qu'on a laisses au soleil et qui s'en vont. Bref, sous les circonlocutions un peu phraseuses de matre Jean, il tait vident que la pauvre Virginie avait t atteinte d'une maladie d'puisement, anmie, phtisie, je ne pouvais prciser. Il me parut que le bon serviteur, de par l'intrt qu'il portait ses matres, les avait vus sous des couleurs quelque peu fantastiques. Il n'y avait l que des faits douloureux, mais parfaitement naturels: peut-tre la passion de Paul n'avait-elle pas t assez mnagre des forces de la pauvrette. Le positif, c'est qu'elle tait morte, et je m'irritais involontairement de la prolixit du bonhomme, alambiquant des incidents trop explicables. --Enfin, repris-je, avec une impatience mal contenue, la pauvre Virginie dclina de plus en plus, et Paul eut la douleur de la perdre. Je ne doute pas de l'intensit de son dsespoir... --Pendant le premier mois, Monsieur, il fut comme assomm: il passait ses journes immobile, tendu, les yeux ferms, ple comme la morte qu'on avait emporte... --Et cet tat s'est compliqu d'une prostration toujours plus grande, si bien qu'aujourd'hui... --Mais non, mais non! s'cria Jean en essayant de m'imposer silence avec de grands gestes, Monsieur ne me laisse pas parler, videmment il croit que je veux lui en imposer. Vous supposez que M. Paul est triste, dsespr, et que c'est pour a qu'il ne veut recevoir personne. Vous vous trompez du tout au tout. M. Paul n'est pas triste, il n'est pas malade, c'est tout autre chose... --Mais encore, explique-toi donc! --Environ un mois aprs la mort de madame, comme j'entrais un matin dans la chambre de monsieur, je fus tout surpris de voir qu'il ne s'tait pas couch. Le plus tonnant de tout, c'est ceci, oui, il souriait pour la premire fois depuis de longs jours. Il mangea beaucoup, avec un apptit que je ne lui connaissais plus, il but mme mon avis plus que de raison. Puis, la fin du repas, il tomba dans un sommeil si profond, si rapide surtout, que je le laissai tendu sur le canap et me retirai discrtement. Plusieurs fois dans la journe, je montai pour m'assurer qu'il n'avait besoin de rien; il dormit ainsi jusqu'au soir. Enfin il s'veilla et je lui conseillai de se mettre au lit. J'admettais fort bien que le dsespoir l'et bris au point de lui imposer un repos de vingt-quatre heures. Mais il me rpondit assez vivement que j'eusse lui pargner mes conseils. Tout ce qu'il me demandait, c'tait de ne monter dans son appartement sous aucun prtexte, moins d'appel. Je me le tins pour dit, et, depuis ce jour-l, jamais je ne suis entr chez mon matre de six heures du soir dix heures du matin. --Que fait-il pendant ce temps? --Ah! le sais-je? Toujours est-il que sa vie est ainsi rgle: dix heures du matin, il sonne, je viens dans sa chambre; il est debout, toujours souriant avec une expression de bonheur qui a quelque chose de surnaturel... oui, presque d'effrayant. Son cabinet est toujours ferm clef, et jamais depuis cinq mois je n'y ai pntr. Aprs le repas, il s'tend sur le canap et s'endort. Vers cinq heures, il sonne de nouveau, me donne quelques ordres. Je me retire... et c'est tout! Ceci commenait en effet me paratre singulier et prsentait les symptmes d'un drangement d'esprit. --Tu me dis que Paul parat heureux, joyeux... Jamais il ne reoit personne... --Oh! je puis vous en rpondre. Le matin, je guette les fournisseurs, je les attends devant la porte, pour qu'ils ne sonnent pas. J'avais enlev le battant, j'terai la cloche elle-mme... --En somme, repris-je avec assurance, il me semble qu'il y a amlioration dans son tat: il boit, il dort. Je ne vois plus que cette manie de claustration et aussi ce renversement des habitudes normales qui le fait dormir le jour et veiller la nuit. Quel est son tat physique? Est-il faible ou fort, vigoureux ou anmi? --Il y a quelque chose qui m'pouvante, c'est sa pleur, et puis... faut-il que je vous avoue tout--ici Jean baissa la voix--je crois, oui, je crois bien qu'il... Et, sans prononcer le mot, il leva le pouce au-dessus de ses lvres. --Ce serait plus affreux que tout le reste, m'criai-je. Mais tu sais bien, je suppose, s'il te demande de l'eau-de-vie, de l'absinthe... --Non, ce n'est pas cela. Il ne me fait apporter qu'une liqueur, que je ne connais pas, d'un got et d'une odeur si forts... Tenez, j'en ai l un flacon que je lui monterai demain matin... Le flacon tait bouch l'meri, mais l'odeur caractristique me frappa aussitt: c'tait de l'ther. Je frissonnai: dans l'Extrme-Orient, j'ai rencontr des buveurs d'ther, et jamais l'ivresse ne m'est apparue plus meurtrire. C'est plus que de l'empoisonnement, c'est la combustion lente, irrsistible, corrodant tous les organes... --Mais, si tu dis vrai, tu as d remarquer en lui des tremblements nerveux. Son haleine doit tre imprgne de cette odeur. --Non, je n'ai rien remarqu de cela. Du reste, sa chambre ne sent pas cette odeur-l, je crois bien la reconnatre travers la porte de son cabinet. Ceci me droutait un peu. --Bon! fis-je encore. On se gurit de toute passion mauvaise. Je comprends tes inquitudes, mon ami, mais j'espre pouvoir les dissiper avant peu. Je verrai ton matre, tu vas lui annoncer mon arrive avec telles prcautions que tu jugeras ncessaires. Sois tranquille, je saurai bien faire excuser ta dsobissance, je reprendrai sur lui l'influence que m'assurent mon amiti et mon sang-froid. Ne perdons pas une minute. Monte, mon cher Jean, je t'attends ici. Mais, loin de m'obir, Jean secouait la tte. --Pourquoi hsiter? Tu ne doutes pas de l'affection de Paul pour moi. Il ne reoit personne, soit, mais moi! Jean s'tait lev, dambulant par la chambre, en proie un visible embarras. Comme je le regardais curieusement, me demandant quelle lubie nouvelle le troublait, soudain il s'arrta devant moi, et, me fixant de ses yeux grands ouverts: --Monsieur, pas ce soir, pas ce soir. J'essaierai demain dix heures, mais pas ce soir! --Et pourquoi? --Parce que... Il sembla rassembler tout son courage: --Parce que la nuit... il n'est pas seul! --Hein? fis-je en bondissant sur mon sige. --Ah! voil! Maintenant vous vous demandez si le vieux Jean n'est pas fou, fou lier. Voyons, croyez-vous de bonne foi que je n'aie pas cherch me rendre compte. Je suis un homme... et un domestique--il ricana.--Croyez-vous que je n'aie pas espionn mon matre? --Espionnage trs honorable, puisqu'il n'a d'autre but que son intrt. Mais enfin, pour qu'il ne soit pas... seul, il faudrait que quelqu'un se ft introduit dans le chteau, et tu m'affirmais... Mais alors, courb vers moi, Jean me dit des choses si bizarres que je l'coutai comme dans un cauchemar, et ces choses taient telles que je me dcidai ne faire cette nuit-l aucune tentative pour voir Paul. Il fut convenu que je serais annonc le lendemain dix heures. VIII Ce fut avec une vritable anxit que le lendemain j'attendis le vieux Jean pendant que, selon sa promesse, il avertissait son matre de ma prsence. J'avais peu et mal dormi, ce qui se serait suffisamment expliqu par mes proccupations, si je n'avais t en proie des sensations d'un ordre tout particulier. Dans le courant de la nuit, j'avais t pris d'une sorte de suffocation, comme si tout coup l'air me manquait ou plutt changeait de nature et ne convenait plus au jeu de mes poumons. Il se passait autour de moi quelque chose d'incomprhensible, d'invisible aussi.--Oserai-je dire toute ma pense?--C'tait comme une impression d'autre monde, un glissement sur un plan qui n'tait plus d'ordre vivant. Je n'avais ni l'nergie ni mme le dsir de rsister, me complaisant en cet coeurement qui confinait la syncope, avec une ineffable jouissance d'abandon. Pourtant, le raisonnement aidant, je me demandai s'il n'y avait pas dans ma chambre quelque bottele de fleurs qui m'enttaient. Je cherchai et ne trouvai rien: enfin, je tombai dans une prostration qui ne laissa plus subsister en mon cerveau que des cauchemars vagues o des vapeurs dilues, formes nuageuses, bauches d'tres, m'enveloppaient. Par bonheur, le jour avait dissip ces angoisses. --Victoire! fit Jean en entrant chez moi, la chose a mille fois mieux march que je ne l'esprais. M. Paul vous attend. --C'est au mieux. Un seul mot, mon brave. Comment va-t-il ce matin? --Il est comme toujours: souriant, heureux. Si ce n'tait cette maudite pleur!... On dirait qu'il n'a plus une seule goutte de sang dans les veines. --Nous verrons cela. Confiance, mon bon Jean, conduis-moi. --Vous n'avez pas loin aller, car vous occupez la chambre juste au-dessus de son cabinet. Quelques marches descendre, et c'est tout. Allons. J'eus un dernier embarras, me demandant quelle physionomie je devais prendre, mais je n'avais pas le temps de raisonner: une porte s'tait ouverte, et Paul s'avanait vers moi, les mains tendues. Trs ple en effet, comme exsangue; cependant l'apparence gnrale n'tait pas inquitante. L'homme tait vigoureux, je m'en convainquis la forte treinte de ses doigts. Je n'avais pas os prononcer une seule parole, craignant de tomber faux; seulement je le considrais de toute mon attention. --Oui, oui, regarde-moi, ami, me dit-il, regarde bien celui qui est devant toi et qui, toi venu, n'a plus rien dsirer. L'accueil dpassait toutes mes esprances: j'en fus parfaitement heureux: --, me dit-il, nous allons djeuner, et, le verre en main, nous causerons coeur ouvert. Es-tu toujours connaisseur en vins? J'ai l un certain cru dont tu me diras des nouvelles! Ha, ha! cher, bien cher ami, tu ne saurais croire combien je me sens joyeux, panoui. C'est si bon d'tre hors du monde, hors de tout avec ceux que l'on aime! Dirai-je que cette attitude me gnait. Tout en redoutant une crise de douleur, je ne m'tais pas imagin qu'elle pt tre vite, alors que six mois peine s'taient couls depuis la mort de la pauvre Virginie; j'prouvais un dsappointement et aussi une vague colre contre cette si prompte gurison morale. J'eus un instant l'ide qu'il jouait une comdie pour rassurer mon amiti, mais je ne pus m'y arrter, tant ses effusions taient empreintes de naturel. Il m'avait attir sur un canap ct de lui, et, tandis que Jean, impassible en apparence, mais en vrit trs intrigu de ce qui se passait, disposait la table auprs de la haute fentre vitraux, Paul m'interrogeait sur ce que j'avais fait depuis notre sparation, s'intressant mes travaux et mes succs. Je rpondais de mon mieux, essayant de secouer le souci qui pesait sur moi et nuisait la clart de mon esprit. --Bah, fit-il, le bon vin te dliera la langue: car en vrit tu ne sembles pas dans ton quilibre ordinaire... Tu n'es pas malade, au moins? La chose devenait presque comique: c'tait lui qui maintenant s'inquitait de ma sant! Jean parfois me questionnait du regard, la drobe. M'et-il interrog tout haut que j'aurais t fort embarrass de lui rpondre, tant je me sentais troubl et hors d'tat de formuler une apprciation quelconque. Paul tait en parfaite libert d'esprit, et, quand nous nous trouvmes table, l'un en face de l'autre, certes nul ne se ft imagin qu'il existt entre nous un sujet de chagrin. Il me poussait parler de moi: je crus deviner qu'il loignait sciemment de l'entretien tout ce qui avait trait lui-mme. Il mangeait largement, intelligemment, dois-je ajouter, en homme qui tient dfendre sa sant et conqurir des forces. Il buvait un vin un peu capiteux mais gnrateur d'nergie. Je n'tonnerai personne en disant que je songeais continuellement la faon d'aborder la seule question qui me brlt les lvres. Je m'ingniais pressentir les motifs d'une insensibilit que je m'obstinais croire apparente. Mais pourquoi cette dissimulation? prouvait-il quelque sotte honte laisser transparatre ses vritables sentiments devant son serviteur? Jouait-il le stocisme pour moi? Quand le caf fut servi, il adressa Jean un signe expressif. Il voulait rester seul avec moi. Jean cligna de l'oeil mon adresse: comme moi, il estimait que le moment des confidences, des franchises, tait arriv. Paul s'tira sur son fauteuil et dit: --Ah! mon cher Paul, qu'il fait bon vivre! Voyons sincrement, comment me trouves-tu? En bonne condition, n'est-ce pas? Pour moi, je ne me suis jamais senti plus solide. Regarde-moi et donne-moi nettement ton avis... J'ai dit qu' part une pleur extraordinaire, il prsentait tous les caractres de la sant. Je pus donc lui rpondre en toute franchise comme il le dsirait; mais, malgr moi, prenant, comme on le dit, le taureau par les cornes, j'ajoutai: --Je suis d'autant plus heureux de te trouver ainsi que je redoutais tout autre chose, aprs l'pouvantable malheur qui t'a frapp! Prononant cette phrase qui rsumait toutes mes proccupations, je le regardais bien en face. Il remuait en ce moment son caf et de sa main libre saisissait un flacon de liqueur: il n'eut pas un tressaillement, pas le moindre frisson de nerfs. --Oui, oui, je sais, fit-il en souriant. De ton amiti, le contraire m'et tonn, mais tu vois que je supporte assez gaillardement la situation... Dcidment il tait fou! Ce ton de lgret, presque d'ironie, tait rvoltant! Pauvre petite! se pouvait-il que vous fussiez si promptement, si abominablement oublie! Il s'tait vers de la chartreuse et la dgustait petits coups. J'eus un mouvement d'indignation que je ne contins qu' grand'peine. Je me contentai de dire schement: --Ma foi, c'est affaire toi! J'avais craint, je l'avoue, que la mort de ta femme t'et port un coup terrible; mais je vois que mon amiti n'a pas se dpenser en consolations... Le visage panoui, il rpliqua: --Non, non, ce serait inutile! Je faillis bousculer la table en un geste encolr. --Alors reois mes excuses. Je constate qu'il s'est produit en toi de grands changements, car il fut un temps o la pauvre Virginie occupait en ton me une place plus grande. Mais enfin tu l'adorais! m'criai-je impuissant jouer plus longtemps le sang-froid, tu l'adorais comme elle t'adorait elle-mme. Et la pauvrette est morte, et aprs six mois je te trouve la lvre souriante et l'oeil sec! Pardonne-moi quelque surprise. Je ne doute pas que tu n'aies d'excellentes raisons pour supporter si gaillardement--selon ta propre expression--une douleur dont d'autres--sans doute moins bien dous--seraient morts; mais, si tu daignes me les faire connatre, du moins tu me permettras de rserver mon apprciation en toute libert... J'avais dbit tout cela d'un trait, impatient de vider mon coeur et risquant nettement une rupture. Lui, trs calme, avec son ternel sourire, ne m'avait pas interrompu. Quand je me tus, il haussa lgrement les paules: --Alors toi aussi, fit-il simplement, tu crois que Virginie est morte? Je tressautai sur mon sige, tandis qu'une sueur froide montait mes tempes. L'vidence s'imposait. La folie! Le malheureux avait perdu la raison... Ainsi tout s'clairait d'une lueur sinistre! Ah! comme j'avais t injuste! Le coup avait t si violent que, ne pouvant me matriser instantanment, je balbutiai: --Mais oui... je croyais... on m'avait dit!... --Aussi ne te fais-je pas un crime de ta sortie un peu vive. Si les gens qui t'ont renseign avaient dit vrai, je serais un grand coupable, et je mriterais les reproches que ton amiti a trop attnus. Virginie morte!... A cette seule pense, regarde... mes yeux se remplissent de larmes. --Alors... on m'a tromp, Virginie est vivante!... Je t'en prie, Paul, ne te joue pas de moi!... Je t'aime vraiment, sincrement; ta joie ou ta douleur sont miennes... Au fait, la chose est possible! Mais comment expliquer que ces gens m'aient affirm...? Ils disent avoir assist la crmonie funbre, avoir suivi la pauvre enfant jusqu'au cimetire, et, moins de supposer qu'ils aient t tous victimes d'une hallucination, je ne pouvais douter... Comme j'levais la voix, Paul d'un geste me ramena au calme. --Ils ne sont pas fous, non plus malveillants. Ils parlent d'aprs les apparences, leur bonne foi ne fait pas question. Ce qu'ils t'ont dit de l'enterrement, du cimetire, est parfaitement exact. Je passai mes mains sur mon front. Dcidment je m'garais en plein cauchemar. J'avais besoin de rentrer dans la ralit, dans la logique. --Veux-tu rpondre nettement mes questions? lui dis-je. --Volontiers, pose-les. --Dans ces obsques auxquelles tout le pays a assist, est-ce que la bire tait vide? --Non pas! --Entre les planches de chne, tait-ce, oui ou non, le corps de Virginie qui dormait son dernier sommeil? --C'tait son corps. --L'inhumation s'est-elle accomplie jusqu'au bout... --Jusqu'au bout! --coute, Paul. Je crois comprendre, et cependant j'hsite t'interroger encore. Aurais-tu, avec un effroyable courage, quelque nuit, dans la solitude, port une main sacrilge sur cette tombe peine ferme; lui aurais-tu arrach son dpt sacr?... Et alors, ainsi que le fait s'est dj rencontr, aurais-tu trouv la malheureuse vivante, l'aurais-tu emporte dans tes bras, puis, en je ne sais quelle terreur qu'on ne te la reprt, l'aurais-tu cache, squestre ici? Et je regardais autour de moi, saisi d'une crainte quasi superstitieuse. Il rit. --Eh donc, voil que tu te perds en plein roman. C'est du feuilleton, cela... sommes-nous donc des enfants pour nous arrter pareilles billeveses... --Mais enfin, morte ou vivante, il n'y a pas de milieu... Il redevint trs grave soudainement. --Voil bien les parleurs, fit-il mi-voix, se grisant de mots, posant des axiomes avec une audace qui n'a d'gale que leur lgret. Morte ou vivante!... cet _ou_ est merveilleux! Il se tut comme craignant d'en trop dire, mais je n'entendais pas qu'il s'arrtt en si beau chemin. Pour moi la chose tait indubitable: dans ce cerveau en apparence trs sain, il y avait ce que j'appellerai irrvrencieusement une flure... --Pourquoi cet _ou_ te semble-t-il si singulier? Il me regarda bien en face. --Parce qu'il implique antagonisme, me rpliqua-t-il nettement, parce qu'il signifie incompatibilit entre les deux tats... --Oserais-tu prtendre qu'on peut tre la fois mort... et vivant?... Entre sa dernire rplique et la mienne, il s'tait pass un fait subit, presque inquitant. La lumire qui clairait les yeux de Paul s'tait tout coup voile, quasi teinte, et les paupires brusquement alourdies taient demi tombes sur les globes. --Qu'as-tu donc? m'criai-je, on dirait que tu t'endors! Il fit videmment un effort violent pour rouvrir les yeux. --Oui, oui, c'est bien cela, murmura-t-il, je n'y songeais plus. Il faut... que je dorme! je ne puis rsister, et le pourrais-je que je n'en ai pas le droit... oui, ce serait un crime! Il parlait d'une voix sourde, sans accent, comme dans un rve. Effray, je m'tais lev et approch de lui. --Ne crains rien, continua-t-il, et surtout ne me questionne pas. --Je ne sais encore si je pourrai tout te dire. Il faut que j'interroge, que je consulte. Tu restes ici, n'est-ce pas? La maison t'appartient, je ne me rserve que cet appartement, je vais dormir, dormir... et puis... Sa tte tombait sur sa poitrine; c'tait un affaissement brutal. --Je suis tes ordres, lui dis-je, je veillerai auprs de toi. Il tressaillit: --Non, non, je ne veux pas. Va-t'en, je te dis... Il tendit la main et agita violemment la sonnette. Jean accourut. Paul s'tait dress et, s'appuyant aux meubles, se dirigeait vers le canap. Il parla en haletant: --Jean, mon ami est ici chez lui. Qu'on ne cherche pas me voir! sous aucun prtexte, jusqu' demain... Mais allez vous-en donc!! Je ne veux pas dormir avant que cette maudite porte soit ferme... et de ne pas dormir, cela me tue... et la tuerait!... Il et t cruel et imprudent de lui dsobir. J'assistais une crise dont l'tude immdiate m'tait impossible. Il tait tomb sur le canap et restait les yeux fixes, comme morts, tandis que son bras tendu nous montrait imprieusement la porte. Nous sortmes, et nous entendmes derrire nous le bruit des verrous violemment tirs. Je passe rapidement sur la conversation qui s'ensuivit entre Jean et moi. Je n'avais rien lui apprendre, et lui-mme n'apportait pas mes apprciations d'lments nouveaux. Il y avait chez le brave homme un fond de crdulit paysanne, et, si je l'avais pouss, il n'et pas t loign d'attribuer l'tat de son matre quelque malfice. Je finis par me soustraire ses bavardages. La maison et le parc taient ma complte disposition, il s'agissait maintenant de passer mon temps de la meilleure faon possible: l'inaction qui m'tait impose pendant douze ou quinze heures me paraissait lourde, mais je me trouvais en somme plus avanc que je ne l'esprais la veille. C'tait un important rsultat que d'avoir pu causer avec Paul et d'tre certain que cette causerie se renouerait le lendemain. Je n'avais pas me dissimuler que dans l'entretien de tout l'heure je m'tais trouv dans un tat de relle infriorit. Tout m'tait surprise: les mots, les actes, les ides. J'tais pareil au mdecin qui voit un malade pour la premire fois, ignorant de sa constitution, de ses antcdents, et qui se sent drout par les phnomnes morbides d'apparence contradictoire. Il ne me dplaisait pas de prendre le temps de la rflexion. Je m'efforai donc de dbarrasser mon esprit des ombres qui l'entnbraient et de me tracer un plan pour l'entrevue du lendemain. Il me fallait oublier que Paul tait mon ami, afin de le pouvoir ausculter loisir et sans que mes nerfs se missent de la partie. Je fis une longue promenade, seul dans le parc, m'intressant cette flore curieuse, ne force de soins, comme au chteau de Cintra, dans un terrain de roches, et peu peu je recouvrai dans ces observations le calme de ma raison et de ma conscience. Puis, comme tait venue tomber une fine pluie d'automne, je rentrai dans la maison. Elle comprenait un rez-de-chausse et deux tages: l'appartement de Paul se trouvait au premier, au second c'taient des chambres d'amis dont j'occupais la plus grande. Au rez-de-chausse, un salon dont les fentres ouvraient sur la campagne, invisible d'ailleurs par ce temps gris; puis un fumoir, une salle de jeux, avec billard, toupie hollandaise, tout cela--je dois rendre cette justice Jean--parfaitement entretenu et dans un tat d'exquise propret. Enfin j'avisai une petite pice, presque compltement obscure, avec une fentre garnie de vitraux. Une bibliothque avec rayons autour et au milieu une table de chne. On se sent tout de suite entre amis. A la lueur d'une lampe, je commenai l'examen des planchettes et dcouvris l ma grande satisfaction les meilleurs et les plus rcents travaux de philosophie et de sciences naturelles, mais aussi une srie d'ouvrages relatifs aux plus tranges et aux plus embrouills problmes de psychologie transcendante, de psychisme et mme--pourquoi reculer devant le mot--de magie, d'sotrisme oriental et d'occultisme haute pression. --Ouais! me dis-je, voil qui me donnera trs probablement la clef du mystre. Ces volumes sont couverts de notes, de soulignages, de rappels: il est vident que Paul les a ressasss. Il faut avoir l'esprit trs net et trs quilibr pour se pencher sur ces profondeurs sans prouver la sensation du vide, le vertige. La tte de Paul lui aura tourn trop vite, c'est une affection gurissable, une varit de la nvrose dont la suggestion aura rapidement raison. J'tais rassrn. Connaissant les causes, je redoutais moins les effets. Je n'tais pas ds lors un ngateur impnitent des phnomnes mystrieux dont plusieurs--et non des moins troublants--ont dj acquis droit de cit dans nos cliniques. Mais j'estime que rien n'est plus dangereux que de poser le pied--en touriste fantaisiste--sur ces terrains mal connus o la folie vous guette. Paul n'tait pas arm pour la lutte, les douleurs prouves l'avaient prdispos l'branlement mental; il avait trbuch, tourdi, aux premiers pas. Je lui tendrais la main et le relverais, c'tait mon devoir d'homme sens, d'ami, et je n'y faillirais pas. Mon souci s'allgeait. Je soupai de bon apptit, coupant court aux dissertations de Jean qui me fit tout l'effet d'avoir subi la contagion du dtraquement ambiant, et je me retirai de bonne heure dans ma chambre, dsireux de me reposer, pour le lendemain tre en possession de toute ma lucidit d'esprit. Je me sentais calme et je m'endormis sans fivre. Mais, aprs un temps que je ne puis apprcier, je m'veillai soudain avec un hoquet nerveux; et, chose curieuse, c'tait exactement la mme impression que la veille, une angoisse inexplicable complique d'une bizarre difficult respirer. Je sautai sur le tapis, ragissant de toute ma force contre cette torpeur. Ou j'tais la victime d'une illusion,--et en ce cas la raison la dissiperait,--ou le phnomne tait rel et j'en dcouvrirais la cause. Or je vis que la lampe que j'avais laisse allume brillait d'un clat singulier, comme si la flamme et t excite par un apport excessif d'oxygne. Aussi une vive odeur d'ther me saisit aux narines. C'taient ces effluves qui me montaient au cerveau. L'effet physique tait si patent qu'un instant ma vue trouble crut percevoir dans la chambre des formes, ondulant et girant. Je m'habillai la hte et ouvris ma fentre. L'air me fit du bien. La nuit tait noire, on n'entendait pas le moindre bruit. Je me penchai pour mieux aspirer la fracheur vivifiante et, dans ce mouvement, je remarquai qu'une fentre de l'tage infrieur tait claire d'une lueur blanchtre, trs douce: on et dit qu'un nuage d'infinitsimales poussires s'exhalt l'extrieur. Or, en examinant la maison mieux que je ne l'avais encore fait, je m'aperus que ma propre fentre ouvrait sur un balcon qui contournait une partie de l'tage, et cette pense me vint que de l'angle le plus loign, je pourrais peut-tre plonger mes regards dans la pice si singulirement claire qui, je le constatais maintenant, touchait la chambre o Paul m'avait reu le matin. C'tait le cabinet toujours clos dont Jean m'avait parl. Sans discuter un seul instant mon droit l'indiscrtion, je m'engageai sur le balcon, et, prenant soin d'touffer le bruit de mon pas, je suivis la rampe de fer, en pleines tnbres, certain par consquent de n'tre pas vu, mme par le vieux domestique, supposer qu' cette heure il ne dormt pas encore. J'arrivai ainsi l'angle de saillie et me trouvai quelques mtres de la chambre en question, la voyant de biais, trs nettement. Des tentures intrieures en masquaient la majeure partie, mais, dans leur cartement, une lueur apparaissait ple ou plutt bleutre, tamise, et comparable--ce fut la pense qui me vint aussitt-- celle qui se dgage des lucioles. Je restai accoud, plus mu que je ne l'aurais voulu, avec le lger battement de coeur que connaissent les enfants en faute. Or je ne me dissimulais pas que ma curiosit ft un peu coupable. Pendant un assez long temps, je n'observai rien de plus que ce reflet d'un invisible foyer et je songeais regagner mon lit, quand tout coup je vis la tenture se relever et... Deux ombres se profilrent sur les carreaux. Je dis bien deux ombres, elles taient penches l'une vers l'autre, comme enlaces. Et de ces deux silhouettes, je ne pus mconnatre l'une qui tait celle de mon ami Paul. Quant l'autre, impossible de s'y mprendre, c'tait une forme de femme, un galbe bizantin, gracile. Cette apparition dura le temps d'un clair: le rideau retomba. Quelle que ft la rsistance de ma raison, toute objection se brisait contre le fait: il y avait une femme dans l'appartement de Paul, et, le dirai-je, autant que mes souvenirs pouvaient me servir,--et j'avais la conviction qu'ils taient prcis,--cette silhouette fine, au dessin mystrieux, prraphalite, rappelait tonnamment celle de Virginie. En tous cas, Jean ne s'tait pas tromp. Pendant ces nuits o l'accs de son cabinet tait interdit tous, Paul n'tait pas seul. En mme temps s'imposait l'hypothse que j'avais repousse nagure: Virginie vivante, une mort simule, de par on ne sait quel caprice morbide, et enfin l'isolement deux, dans une squestration sans doute volontaire. Il y avait l quelque drame macabre que la folie de l'un ou peut-tre des deux aggravait chaque jour en le prolongeant. L'aube venait, j'avais froid, je rentrai dans ma chambre et dormis jusqu'au matin. X --Accorde-moi deux jours, me dit Paul le lendemain, et je te rvlerai mon secret. Je ne lui avais pas avou ma dcouverte de la nuit, prfrant l'amener une plus lente confidence. Mais, ma grande surprise, il venait de lui-mme au-devant de mes curiosits. Son attitude devait paratre fort trange, il en convenait loyalement, mais il se trouvait dans des conditions inordinaires qui autorisaient les suppositions les plus fantastiques. Loin de me les interdire, il dclarait que je resterais quand mme au-dessous de la ralit: le mieux tait de ne me point perdre en hypothses inutiles. S'il ne me donnait pas satisfaction immdiate, c'est qu'il n'tait pas seul matre de ses dcisions: il avait de grands mnagements garder. --Il est des pudeurs, ajouta-t-il, dont nous autres vivants ne pouvons concevoir l'ide! Bref, j'tais prt lui accorder le dlai sollicit: aprs quarante-huit heures, il se faisait fort de m'initier au mystre de sa vie. Le pis, c'est que je ne concevais pas la nature de ce mystre. L'examinant attentivement, j'tais frapp de l'altration de sa physionomie: ses traits taient tirs, ses yeux cerns de bistre; sa voix mme sonnait d'un timbre trange, diminu. Du reste, il ne dissimula pas une intense fatigue et me pria d'abrger ma visite. Bien entendu, pendant les deux jours de rpit qu'il m'imposait, je prenais l'engagement de ne pas chercher le voir. --Te parler, t'couter, t'entendre mme serait pour moi une fatigue que je n'ai pas le droit d'affronter: je dois concentrer, synthtiser toute mon nergie, sans en dpenser vainement une parcelle. Je consentis tout, sans mme discuter, tant je redoutais, en mon ignorance, de prononcer un mot qui modifit ses rsolutions. Seulement, craignant de ne pas rester matre de mes curiosits encore surexcites par l'obscurit de ses promesses, je lui dclarai que je m'absenterais pendant ces deux jours, m'engageant me trouver prt, l'heure dite, profiter de son bon vouloir. --Tu me donnes ta parole, lui dis-je, que tu ne commettras aucune imprudence? --Aucune, fit-il avec un sourire. A ton tour, je te veux donner un conseil... --Lequel? --Pour que la transition entre le connu et... l'inconnu te soit moins brusque, il faut que pendant le dlai que je sollicite de toi tu t'tudies combattre en toi le vieux scepticisme qui, en dpit de ton ouverture d'esprit, est toujours imminent reparatre. Mdite cette belle parole d'Arago: Hors des mathmatiques pures, le mot impossible n'est pas. --C'est dj mon opinion, rpondis-je en lui serrant les mains, du diable si je ne crois point un peu dj au surnaturel. Je faisais en moi-mme allusion aux trangets de la nuit. Il haussa les paules. --N'emploie donc pas de mots sans signification. Le surnaturel n'est pas. L'lectricit parat surnaturelle un sauvage, et le phonographe un acadmicien. Il n'y a que des changements de plan et de perspective. Mais ne m'induis pas en discussion, c'est de la force perdue. Jean tait dsol de me voir m'loigner: ne s'imaginait-il pas que j'abandonnais son matre la folie, la possession; il croyait trs navement une action dmoniaque. Je le rassurai de mon mieux et partis. Je revins Paris et, en vrit, je respirai largement. L'atmosphre de la Pierre-Sche avait en quelque sorte contract mes poumons, et ce fut avec dlices que je vcus ces quarante-huit heures de la vie normale. Mme il me vint cette pense que, si j'tais contraint passer quelque temps l-bas, ne ft-ce que pour tenter la gurison morale de mon ami, il me fallait faire provision d'air parisien. J'achetai les pices en vogue, les romans les plus la mode, je m'abonnai aux journaux vivants, je priai une amie de m'crire souvent et de me tenir au courant des mille incidents de la vie quotidienne, bref, ne sachant pas au juste ce que l'avenir me rservait dans cette maison bizarre, je pris mes prcautions pour combattre des hantises redoutes. Avec cela les plus rcents ouvrages scientifiques me ramneraient mes tudes favorites. J'tais par, ainsi qu'un passager qui prvoit une traverse difficile. Muni de mon viatique intellectuel, dans lequel j'avais fait une large place aux distractions de l'imagination, je repris le chemin de Salbris. J'arrivai au castel avant le moment fix; c'tait avec intention: je voulais avoir le temps de ranger mes livres, pour les avoir sous la main en cas de besoin. Jean m'attendait la porte dans un tat d'exaltation qui d'abord m'effraya. Rien de bien grave d'ailleurs. Depuis vingt-quatre heures, Paul n'avait pas ouvert sa porte. Jean avait cout, espionn; ce qui l'effrayait le plus, c'est qu'il n'avait rien dcouvert. Mais Paul tait vivant: c'tait le seul point acquis et celui qui me touchait le plus. J'tais l maintenant, la tte parfaitement saine et dcid tout pour triompher d'une monomanie quelconque. Nous transportmes mes caisses dans la bibliothque, et les livres de science occulte dont les rayons taient garnis durent frissonner de colre, forcs qu'ils furent de se serrer pour faire place des oeuvres de raison saine et d'imagination bien pondre. Cela fait, et comme je consultais ma montre qui marquait prcisment six heures, la sonnette de Paul retentit. Jean monta. Je redoutais un peu que Paul rclamt une augmentation de dlai; mais je n'eus pas dpenser une nouvelle dose de patience. Paul m'attendait. Je montai rapidement sa chambre. Il me reut fort bien: j'eus mme la satisfaction de constater qu'il ne paraissait pas plus affaibli qu'avant mon dpart. --Eh bien, dis-je gaiement, tu vois que je suis exact: de ton ct, tu parais dispos tenir ta promesse. Me voici donc, l'oreille et l'esprit ouvert, prt couter tes contes de fes. --Ne prends pas ce ton lger, me rpliqua-t-il, car jamais, jamais, entends-moi bien, il n'y eut dans notre vie minute plus grave. Je lui tendis la main, il y mit la sienne. --Avoue, reprit-il, que tu me crois fou... --- Moi, je te jure... --Ne jure pas, car aussi bien il fut telle heure o je crus moi aussi que ma raison m'abandonnait, et tu me comprendras plus tard quand tu apprcieras ce qu'il faut d'nergie pour rester matre de son cerveau, alors que, sous un souffle venu on ne sait d'o, s'ouvre lentement la porte profonde de l'inconnu. Sa voix avait lgrement trembl. J'tais plus mu que je ne le voulais paratre. --Je t'affirme, repris-je vivement, que tu ne te heurtes en moi aucun prjug, aucun parti pris, non plus qu' des ironies de mchant got. Parle-moi donc en toute confiance. Je t'ai toujours aim, et nous avons creus ensemble les problmes les plus ardus. Quel que soit le terrain o tu m'entraneras, tu m'y retrouveras ferme et de bonne foi... J'coute. Il me remercia d'un sourire reconnaissant. J'avais dit vrai, je trouve ridicule toute ngation priori. Il pencha alors son front sur ses deux mains, et pendant une minute, je pus me demander s'il songeait encore que je fusse l. Mais il releva la tte, me regarda bien en face; puis, allongeant la main vers un flacon de cristal, demi plein d'une chartreuse dore, il le plaa en pleine lumire et me dit: --Regarde ceci attentivement, de tous tes yeux, comme on dit, avec le ferme dsir de te souvenir de la forme et de la couleur... Ne parle pas, ne pense pas... regarde! Pris d'un intrt dont je n'tais pas matre de me dfendre, domin aussi, je puis bien l'avouer, par l'autorit de son geste et de sa voix, je concentrai toute mon attention visuelle sur le flacon qu'il me montrait. Il tait de cristal trs pur, avec, autour du col quelques tailles dlicates en formes d'olives allonges. La panse mme du flacon tait d'une jolie rondeur, et vers le fond d'autres olivettes s'tiraient vers la base. La liqueur, toute d'or, vibrait autour d'un point ensoleill presque blouissant. Tout cela, je le vis en une seconde, en une acuit d'attention dtailleuse que je ne m'tais jamais connue. --Ferme les yeux maintenant, me dit-il du mme ton brusque auquel j'obtemprai immdiatement. --Encore une fois, regarde, en toi... le flacon, ne le vois-tu pas? --Je le vois, m'criai-je. Pendant un temps que je ne puis apprcier, je vis, aussi nettement que si j'avais eu les yeux ouverts, le flacon, les stries du cristal, les tincellements de la liqueur. J'eus la volont de retenir cette image, cette photographie intrieure. Mais tout s'effaa. --Bah! fis-je en rouvrant les yeux, c'est le phnomne bien connu de la mmoire visuelle. Il eut un geste d'impatience et s'cria: --Mmoire visuelle! Ah! voil bien votre mthode scientifique, des mots rpondant des mots! Qu'est-ce que la mmoire... vous l'ignorez, mais vous avez dnomm, tiquet une facult; vous l'avez catgorise, catalogue dans vos dictionnaires, et... vous voil satisfaits! Bien plus, il faut que tous le soient avec vous, sous peine d'anathmes! Voyons, parle, rpondsmoi en toute sincrit! Qu'est-ce que la mmoire?... Comment s'exerce-t-elle?... Quel est son organe?... Ah! oui, l'image se forme sur la rtine, est transmise par un rseau de nerfs ton cerveau... par quel mcanisme? Je le voyais s'exalter; je voulus le calmer. --Remarque que je ne formule aucune thorie; je ne suis pas un adversaire, mais un ami, peut-tre fort ignorant, mais en tous cas de bon vouloir... --Tu m'avais promis de ne pas user d'ironie. Eh bien, oui, je t'instruirai, malgr toi... et voici ma formule: La mmoire visuelle, c'est la projection hors de nous d'une forme emmagasine en nous. --La dfinition n'est pas pour me dplaire... --J'appelle ton attention sur la projection que j'appellerai physique, celle de la forme, de la coque extrieure des choses. Quand tu songes un livre, tu en vois plus ou moins nettement la forme... --C'est vrai... --Si tu te souviens d'un cheval, tu as devant les yeux la silhouette plus ou moins correcte de l'animal... --C'est encore exact. --Eh bien, suppose que tu exerces ta volont perfectionner, accentuer cette silhouette, comme le fait un peintre par exemple. Tu projetteras ton souvenir hors de toi, et tu t'en serviras comme d'un modle, adquat, toutes proportions gardes, au modle vivant qui se placerait devant tes yeux... --Je ne nie pas... --Alors admets que tu concentres de plus en plus ton nergie volitive dans le sens de ce perfectionnement, de cette accentuation. Augmente force de contemplation, augmente ta facult de restitution mentale, puis extrieure, tu arriveras peu peu crer ce que je n'appelle encore que l'illusion de l'existence relle de la chose souvenue. Mais la vrit, c'est qu'il n'y a pas illusion, mais ralit. Cette forme que tu as absorbe par ton attention, que tu possdes en toi, tu la projettes rellement au dehors. Entends-tu, elle existe, elle est--voici le mot vrai--la restitution des particules d'infinitsimale matire que tu t'es appropries en regardant l'objet, en l'aspirant par ton attention, en les emmagasinant en toi. Cette reconstitution est non une illusion, mais une entit existante, elle est... Je l'interrompis: --A mon tour, laisse-moi te dire que ce ne sont l que des hypothses qui, pour ingnieuses qu'elles soient, devraient tre appuyes sur des preuves... Il ne me laissa pas achever: --Abandonne donc tes procds de sophiste universitaire. Pourquoi la forme que tu vois hors de toi existe-t-elle moins, qu'elle soit produite par le fait banal de la prsence ou par ce que tu appelles l'imagination?... --Parce que je puis toucher l'une et non l'autre, et ainsi constater l'existence de la ralit. J'avais prononc ces derniers mots vivement, un peu agac la fin... --Et, si je te prouve que tu peux toucher... ton illusion! cria-t-il. As-tu d'ailleurs jamais possd en toi le souvenir d'une forme imprim assez profondment dans ton me, pour qu'elle y soit relle, vivante et pour que tu puisses la projeter hors de toi, comme elle est en toi, avec tous les attributs de la ralit et de la vie? Ah! il faut aimer, avoir aim, il faut avoir aspir, rsorb, inhal toutes les effluves de l'tre ador, pour qu'il soit rest vivant en vous... et qu'alors au dbut de la solitude, fermant les yeux, vous le puissiez revoir en sa radieuse et parfaite ralit... Mais est-ce tout?... Non!... Parvenez vous abmer dans cet unique dsir, dans cet immense vouloir de communiquer cette forme tout ce qu'il y a en vous d'nergie et de puissance vitale... et alors vous le reconstituerez, cet tre de votre me, sang de votre sang, chair de votre chair, substance de votre substance, individualit vivante, ressuscite, recre, comme, de l'Adam Paradisiaque, Aischa, Eve fut voque sous la lumire sublime des sphres ternelles!... --Ami, m'criai-je, prends garde, cette exaltation te tue! --Non pas, c'est ma vie! Ah! tu as pu croire que ma Virginie tait morte, et que moi, goste ou insens, j'avais le honteux courage de lui survivre. Non, non, elle n'est pas morte, je l'ai... elle vit en moi, ici, dans mon coeur, dans ma poitrine, dans mon cerveau... Elle vit, je la vois adorable et souriante, et, comme un oiseau frileux qui dort dans mon tre, je puis, quand je le veux, lui ouvrir la porte de sa cage... Viens, viens, tu la verras, toi aussi, car elle va sortir de mon coeur!... XI Il m'avait saisi par la main, m'entranant. Je ne lui rsistai pas, estimant qu'en ces sortes de crises la contradiction est inutile et prilleuse la fois. Nous tions arrivs la porte du cabinet, jusque-l toujours clos; posant les doigts sur la clef: --coute, me dit-il voix basse et avec une extrme volubilit, pour toi, mais pour toi seul, je vais commettre un sacrilge; je violerai le sublime secret, mais Elle l'a permis. Surtout pas un mot. Retiens ton souffle et regarde. Nous tions entrs en pleine obscurit. Au dehors maintenant, la nuit tait profonde; pas un rayon ne filtrait travers les pais rideaux. De longue date sans doute ses yeux taient habitus ces tnbres, car sans hsitation il me conduisit au fond de la pice et me poussa dans un fauteuil. S'tonnera-t-on que je fusse saisi d'une angoisse profonde? Ainsi les Latins appelaient _horror_ l'motion qui treignait la poitrine du nophyte au seuil du bois sacr. Je n'osais pas faire un mouvement: le buste en avant, la tte chaude, j'attendais, dans une agonie d'anxit. Je ne voyais pas Paul, mais peu peu je percevais le bruit grandissant de sa respiration ou plutt de longs soupirs qui brusquement s'arrtaient, pour quelques secondes aprs s'achever en une expiration profonde. Je ne mesurais pas le temps, mais ces pauses me semblaient interminables... Alors, d'un des points de la pice--je vis bientt que Paul se trouvait l, sur un canap--s'panouit une lueur blanchtre que je compare la fume trs tenue d'un cigare. Cette bue condense en un filet s'agitait indcise, tendant monter. Puis elle s'largit, s'tendit, montant encore en un jet plus fort. Trs lentement elle tournoyait sur elle-mme, se multipliant maintenant d'autres pousses de bues qui venaient se fondre en elle, formant un nuage dont les particules paraissaient animes d'un mouvement d'une intensit vertigineuse. De ce tourbillon de molcules se dgageait une lueur faible, mais cependant suffisante pour que je visse mon ami dans la position que j'ai dite, la tte appuye sur un coussin, les yeux ferms, comme dormant, si ple! d'une blancheur lunaire! La bue se condensait: la giration qui l'agitait se faisait plus lente, elle se figeait pour ainsi dire, et, peu peu, une forme se prcisait, des contours se dlinaient: cela devenait une image d'abord trs vague, d'un pastel trs effac. A mesure que cette prcision s'accentuait, de la poitrine de Paul des soupirs plus forts s'chappaient, presque des gmissements, et la forme toujours plus nette--c'tait clairement celle d'une femme--ondulait exactement l'unisson des inspirations et des expirations. A chacun de ses mouvements, elle prenait plus de solidit, si je puis dire, comme si ce souffle et t une nourriture vitale. Entre lui et elle courait un filet de vapeur qui paraissait avoir sa racine dans la poitrine du dormeur. Et ce fut alors que je compris ce qu'il avait voulu expliquer... Elle naissait de son coeur! Oui, c'tait bien de son coeur que s'exhalait, que s'extriorisait cette forme qui prenait une vitalit... qui, d'abord spectrale, peu peu revtait toutes les apparences--dois-je dire les apparences?--de la vie! tais-je fou moi-mme quand prsent je reconnaissais Virginie, la pure et chre enfant, non pas un fantme plus sinistre que le cadavre lui-mme, mais un tre qui avait un regard, qui respirait, qui avait tous les attributs de l'existence?... Non, je ne puis me mentir moi-mme, c'tait bien elle, ressuscite, revenue de ce monde d'o nul--croyait-on--jamais ne pouvait revenir, Virginie, l'adore, revivifie par l'amour. Oui, miracle de l'amour en sa toute-puissance: elle revivait de celui qui l'avait conserve en lui et qui, par un sublime don de lui-mme, restituait, animait, vitalisait la tant aime qu'il portait toujours vivante au dedans de lui-mme! Il avait maintenant les yeux tout grands ouverts et les tenait ardemment fixs sur ses yeux elle, ces yeux dont je reconnaissais la teinte bleute, avec des paillettes d'argent bruni. Je m'tais dress demi, dsireux de m'approcher, n'osant pas. Il me fit un signe, et je compris qu'il m'appelait: il me dsignait un flacon qui se trouvait sur une console. Je le pris et l'ouvris. L'thylique parfum de l'ther se rpandit, et je constatai, ma grande surprise, que sous les effluves de l'odorante substance l'apparente vitalit du fantme plus encore s'affirmait. La jeune femme s'tait agenouille auprs de Paul, et ses mains se mlaient aux siennes. Se parlaient-ils? Je n'entendais pas de mots, et pourtant je devinais qu'ils se disaient silencieusement des choses exquises. Comment se fit-il que je me trouvai moi aussi agenouill auprs d'eux et que Paul souriant mit ma main dans celle de Virginie? Elle me regardait de cet air d'entente qui est le renouement des anciennes amitis, et je sentais dans ma main ses petits doigts si souples qui rpondaient ma discrte treinte. Et aussi--Paul m'y avait autoris sans doute--je posai ma main sur son coeur, et ce coeur battait. XII Pendant un mois je vcus dans ce monde de rves, sans essayer mme de me soustraire l'enveloppement qui chaque jour plus troitement me circonvenait. Le mystre est un engourdisseur, le sphinx la fois hypnotise et enivre. Un jour enfin, je m'veillai de cette torpeur. Allons donc! Est-ce que j'allais comme tant d'autres--comme le Zanoni de Bulwer,--me laisser vaincre par le gardien du seuil? Est-ce que paralys, bris, j'oublierais lchement les obligations de la vie relle, pour me griser perptuellement de l'absinthe de l'au-del? Est-ce que j'avais le droit de me trahir moi-mme, de me livrer pieds et poings lis l'imbcile brit de l'occulte? Ces jouissances malsaines de la dsquilibration valaient-elles les normales satisfactions que donne l'tude positive et forte? J'avais assist des phnomnes stupfiants, inattendus surtout, mais pourquoi aprs tout me troubleraient-ils plus que les expriences tonnantes cent fois excutes dans le laboratoire? Il y avait l, je le concdais, une ouverture sur un monde nouveau, mais pourquoi s'hypnotiser devant l'entre-billement d'une porte? N'tait-il pas indiqu au contraire de fourbir avec plus de passion tous ses outils scientifiques, afin de ne pntrer que mieux arm dans l'inconnu et saisir le secret la gorge? Le surnaturel n'existe pas... il n'y a que des changements de plans... L'homme qui le premier fit du feu ne resta pas ptrifi devant ce foyer pour lui incomprhensible: il en apprit l'usage et s'en rendit matre. Moi aussi je me rendrai matre de l'occulte, mais sans cette impatience qui trouble la raison et dsorganise l'effort. Je commencerai par bien apprendre ce qui est de norme, aprs quoi je pousserai jusqu' ce qui semble encore l'anormal. Quand ces penses--par la raction de ma conscience--s'imposrent moi, j'prouvai l'ineffable bonheur du nageur en pril qui sent la terre solide sous ses pieds; moi aussi je ressuscitais, je redevenais moi-mme, je me librais d'une hantise nervante. Mais en mme temps je compris que ma tche ne devait pas tre purement goste. En s'absorbant dans la contemplation de l'inconnu, mon ami marchait videmment la folie. En admettant mme que ses forces rsistassent une hyperexcitation quotidienne, en admettant que les ressorts de sa volont, trop tendus, ne se brisassent pas dans une catastrophe mortelle, il tait certain que l'absorption par l'ide fixe aurait pour consquence la monomanie sentimentale jusqu' l'accident dcisif de la dsagrgation crbrale. Chose assez curieuse, je dus peut-tre cette excursion sur la limite de l'alination une plus inattaquable fermet de raison et aussi une plus irrductible tnacit de volont. Je m'imposai une double mission. Je n'eus point grand'peine accomplir la premire partie: huit jours s'taient peine couls depuis ma rsolution prise que j'assistais avec le plus parfait sang-froid au phnomne renouvel de l'extriorisation. J'avais tu en moi l'excessive curiosit, mme le dsir de soulever le voile qui recouvrait encore la gense du mystre. Je savais qu'un jour viendrait o mes tudes, logiquement suivies, me conduiraient la solution du problme. Le but second tait plus malais atteindre. On l'a devin, je voulais gurir mon ami, je voulais l'arracher l'au del-- ses illusions--oui, illusions, puisque c'tait lui et lui seul qui donnait la vie une apparence, une coque vide, je voulais le ramener en la ralit. Je fus par bonheur assez matre de moi pour ne pas dvier de la ligne que je me traai ds le premier jour et dont la premire tape se pourrait indiquer ainsi:--la division de son attention. Nous ne nous quittions plus. Le vieux Jean me regardait d'un air nvr, s'avisant que j'tais aussi fou que son matre. Je n'avais pas cru utile de le dtromper, redoutant de sa part une intervention qui aurait tout compromis. Comme je n'levai aucune prtention nier la ralit de l'apparition--comme j'acceptai sans l'ombre d'une contradiction les thories mystiques de Paul, il vint un moment o entre nous ce sujet de conversation fut puis. Ce fut alors que je lui parlai de mes propres tudes. J'avais organis dans les sous-sols du petit chteau un laboratoire de chimie, et j'avais pris pour thme de recherches la Gense des lments d'aprs les travaux de William Crookes. Ces travaux me passionnaient un tel point que je me sentis bientt dou de l'nergie ncessaire pour imposer mon influence mon ami. Je sus en les quelques heures dont il pouvait disposer chaque jour veiller d'abord, puis dvelopper, puis surexciter ses curiosits scientifiques, pour qu'il devnt un zl collaborateur. Oh! je me demandais parfois si je ne commettais pas une action mauvaise, presque lche, puisque mon adversaire... c'tait Elle, c'tait l'aime que je voulais chasser, c'tait l'intruse que je voulais renvoyer... la tombe de silence et d'immobilit!... Et un jour dans une merveilleuse exprience d'analyse spectrale des mtaux premiers, j'arrivai ce rsultat inou... que Paul oublia l'heure ordinaire de son macabre rendez-vous... Il laissa passer ainsi plus de cinquante minutes. Quand il s'en aperut il eut un vritable accs de dsespoir, presque de rage. Je le calmai de mon mieux et l'accompagnai. Mais il avait dpens une telle somme d'attention suivre les changements du prisme qu'il eut une peine infinie voquer l'image attendue: et tel fut l'effort qu'au moment o rellement je commenais concevoir de graves inquitudes sur l'issue de cette sance, les ressorts de son nergie se dtendirent et il s'endormit profondment. J'prouvai la plus grande difficult, on le comprend du reste, renouveler ma tratrise. J'avais d prendre l'engagement d'honneur de ne plus jamais permettre qu'il oublit l'heure de son funbre rendez-vous. Mais, mesure que je l'tudiais mieux, mon machiavlisme trouvait de nouveaux moyens d'action. J'arrivais peu peu l'intresser non seulement des sciences arides, mais encore au mouvement contemporain des ides. Bien qu'il s'en dfendt d'abord, le dmon de l'examen, de la discussion s'emparait de lui. Je provoquais moi-mme ses contradictions, et de cet effort crbral rsultait une diminution d'nergie qui nuisait la nettet de l'apparation. J'assistais rarement cette vocation, toujours semblable elle-mme, avec seulement une moindre prcision. Pendant quelques jours je le vis plus triste, plus absorb que de coutume. Je n'osais pas l'interroger, sentant bien toute ma part de responsabilit dans ses mlancolies. Il se refusa toute causerie, se renfermant dans sa chambre et verrouillant sa porte. Je savais qu'ils se cloitrait de bonne heure dans le cabinet secret. Les fioles d'ther se vidaient rapidement. Il ne me demandait plus de l'accompagner. Mais je veillais son insu, je m'tais mme procur de doubles clefs de sa chambre et du cabinet. Tandis qu'il se livrait ses douloureuses expriences, je restais de l'autre ct de la porte, l'oreille colle au panneau, dans un tat d'indicible angoisse. Un soir, il tait enferm depuis plus de deux heures, j'entendis un cri navr, comme un rle et en mme temps le bruit d'une chute. En une seconde je fus auprs de lui. Il tait terre au milieu du cabinet, en proie des convulsions pileptiformes. Je le relevai, l'emportai dans mes bras, hors de cette atmosphre sature d'ther. Il tait livide avec un masque de mort... Je parvins le ramener: mais alors il se dressa demi, le visage contract, criant: --Elle ne m'aime plus... elle m'abandonne... Virginie, Virginie, pourquoi donc n'es-tu pas venue?... Puis ce fut une crise qui ressemblait un accs de folie furieuse. Le lendemain Paul tait pris d'une fivre intense, complique d'un dlire aigu. J'appelai par tlgraphe un ami, grand praticien de Paris, qui accourut et je lui dis tout... Il eut l'audace de prendre une rsolution violente. A tous risques, il fallait enlever Paul au milieu qui entretenait sa douloureuse passion. Il tait certain que s'il restait Pierre-Sche, la hantise le ressaisirait au moindre clair raisonnable, et la tension de sa volont, s'exerant sur des organes las, amnerait infailliblement la mort. --Transportons-le Paris chez moi, me dit ce grand mdecin. Il faut abolir en lui le souvenir du pass. J'obis. Ce fut un triste plerinage. Mais la commotion crbrale avait t trop forte pour que le malade se rendt compte de ce qui se passait. Nous pmes l'enlever de Pierre-Sche et l'installer dans l'appartement du docteur sans mme qu'il et la sensation d'un dplacement. Pendant plus de trois mois, nous dsesprmes de le sauver. Nous tions admirablement seconds dans notre tche par une soeur du docteur, jeune veuve intelligente et jolie que des malheurs prmaturs avaient faite compatissante aux souffrances d'autrui. Elle s'tait prise de sympathie pour ce grand garon qui maintenant semblait n'avoir pas plus de volont qu'un enfant et qui, dans les premiers temps de sa convalescence, prouvait d'infinies jouissances se sentir vivre. Naturellement j'avais cart le vieux Jean, et moi mme je me tenais le plus possible hors de sa vue, voulant que son intelligence s'veillt dans un milieu tout nouveau. Oserai-je dire que j'avais eu l'audace de tout rvler la soeur de mon camarade, lui expliquant que Paul avait failli mourir de regretter une morte et que peut-tre il vivrait... d'tre aim d'une vivante. On ne s'adresse jamais en vain la piti des femmes: d'ailleurs celle-ci ne l'aimait-elle pas dj de tous les dvoments qu'elle lui avait consacrs, des longues heures passes son chevet, des boissons approches de ses lvres, des douces gronderies dont ne se peuvent dispenser les plus patientes garde-malades. Quant moi, si c'tait un sacrilge de repousser Virginie dans sa tombe, je le commettais en toute sret de conscience. Ce fut sur ce gracieux visage de femme, saine et jeune, avec dans les yeux un rayon de malice, que tout d'abord se posrent les yeux de Paul. Le charme dont elle l'enveloppa, en un hrosme de coquetterie misricordieuse, empcha, retarda le rveil du souvenir. Je reparus moi-mme son chevet, et il sembla comme surpris de me voir. Notre intimit se renoua. Aucune allusion n'tait faite aux vnements de Pierre-Sche. Je devinais bien parfois qu'il voulait m'interroger, mais aussi je comprenais que ses souvenirs taient assez vagues pour qu'il doutt de leur ralit. Aid de la femme, je le guidai pas pas en sa rentre dans la vie: sans contrainte, je dirigeai ses ides dans le sens de la pratique et de la normalit, je l'intressai aux actualits, assez pour qu'il n'et pas besoin de recourir l'aliment intellectuel du souvenir. Puis, tout dire, mon plus puissant auxiliaire, ce fut l'amour--fait de reconnaissance et de soumission--qu'il vouait celle qui l'avait sauv. Ce ne fut qu'aprs six mois de convalescence, au moment o ses forces taient compltement revenues, qu'il se hasarda me questionner sur le pass. Il tait dit que je commettrais tous les crimes moraux. Je mentis hardiment, lui expliquant que depuis la mort de sa premire femme il s'tait trouv dans un tat de sant intellectuelle qui avait parfois les apparences de l'hallucination. Il n'osait pas me pousser fond, mais j'eus l'audace de rpondre ses plus secrtes penses en lui racontant que, dans des accs de dlire, il avait cru revoir celle qu'il avait perdue. Par bonheur son cerveau dtendu n'tait plus apte renouer la chane des raisonnements abstrus, ncessaires aux conceptions mystiques. Il me crut par lassitude, et parce qu'il voulait me croire et se librer du pass. Et ce fut ainsi que la pauvre Virginie--j'ai l'hypocrisie de la plaindre!--mourut une seconde fois, jamais plus voque, image jamais efface, emporte par l'ternel reflux de la mer d'oubli, selon la loi inluctable--et bienfaisante--qui rgit les tres et les choses. ______________________________________________________ IMP. E. ARRAULT ET Cie, 6, RUE DE LA PRFECTURE, TOURS. End of the Project Gutenberg EBook of La deux fois morte, by Jules Lermina License: Share Alike