Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) JEAN LORRAIN ELLEN _Couverture de VAN WLIE_ PARIS PIERRE DOUVILLE, DITEUR 28, RUE DE TRVISE, 28 1906 _Tous droits rservs_ OEUVRES DE JEAN LORRAIN Les Lpillier, roman. Paris, Giraud, 1884, in-18. Trs Russe, roman. Paris, Giraud, 1886, in-18. Dans l'Oratoire (portraits de gens de lettres). Paris, Dalou, 1888, in-18. Sonyeuse. Paris, E. Fasquelle, 1891, in-18. Sensations et Souvenirs. Paris, E. Fasquelle, 1895, in-18. Un Dmoniaque. Paris, Dentu, 1895, in-18. Une femme par jour, illustrations de Mittis. Paris, Borel, 1896, in-18. Ames d'Automne, illustrations d'Heidbrinck. Paris, E. Fasquelle, 1897, in-18. Heures d'Afrique (Notes de voyage). Paris, Fasquelle, 1889, in-18. Madame Baringhel. Paris, E. Fayard. 1899, in-18. _Librairie Ollendorf._ La Petite Classe, prface de Barrs. Histoires de Masques (Couverture de Henry Bataille). Monsieur de Phocas (Couverture de Geo-Dupuis). Poussires de Paris. Princesse d'Ivoire et d'Ivresse (Couverture de Manuel Orazi). Le Vice Errant (Couverture de Lorant-Helbron). Monsieur de Bougrelon. Propos d'mes simples (Couverture de Sem). Fards et Poisons (Couverture de Maignien). L'cole des Vieilles Femmes. _Librairie Universelle, 33, rue de Provence._ La Maison Philibert, roman. _Librairie Douville, 28, rue de Trvise._ Le Crime des Riches (Couverture d'Albert Guillaume). POMES L'Ombre ardente. Fasquelle, 1897. Modernits. Savine, Paris, 1885. Les Griseries. Tresse et Stock, 1887. Le Sang des Dieux, Lemerre. 1882. La Fort bleue. THATRE Brocliande, 1 acte, jou l'OEuvre. Yanthis, 2 actes, jou l'Odon. _Il a t tir de cet ouvrage: Dix exemplaires numrots sur papier de Hollande._ ELLEN I L'ARRT Oui, c'est trs grave, je ne puis vous le cacher, madame, l'tat de votre fille est des plus alarmants. Je ne sais qui a conseill cet t miss Horneby le sjour des lacs italiens d'abord et de Venise ensuite, mais je veux ignorer le nom de ce confrre, pour ne pas avoir porter de jugement sur lui. Rien ne pouvait tre plus mauvais pour la malade que la constante humidit des lacs et la putridit moisie de l'Adriatique; c'est la montagne qu'il fallait, les grandes altitudes, quinze cents, deux mille mtres et plus si possible, Saint-Moritz tait indiqu pour tout l't.--Nous y sommes restes dix jours, hasardait l'trangre en consultation.--Et de l, vous tes descendues Bellagio.--Mais nous tions sur la hauteur, la villa Serbelloni.--A cent cinquante mtres, entre deux lacs, Cme d'un ct et Lecco de l'autre, en pleins brouillards avec toutes les senteurs nervantes d'un jardin d'Italie autour de vous. Il n'est pas possible qu'un mdecin vous ait conseill Bellagio.--Le docteur Trwitz.--Ah! c'tait le docteur Trwitz...--Le docteur Trwitz nous avait conseill Saint-Moritz, mais Ellen s'y ennuyait.--Ah! Ellen s'ennuyait, et, quand votre fille s'ennuie, vous faites ce que veut votre fille. C'est pour ne pas contrarier son caprice que vous tes alles passer octobre dans cette pourriture qu'est Venise, Venise o la malade a certainement pris les germes de la fivre qui l'abat tous les soirs; car ce n'est pas Trwitz, je le connais, qui vous a conseill Venise en octobre.--J'avais entendu dire que le sjour de Venise tait trs bon pour les nerveux, et comme Ellen tait trs surexcite...--Vous vous tes laiss dire et vous prenez sur vous, madame, de contrecarrer les ordonnances d'un mdecin; mais vous tes trs coupable, madame, et vous ne vous doutez pas quel point, vis--vis mme de votre enfant. J'aime mieux vous le dire de suite: si c'est l le cas que vous ferez de mes prescriptions, je prfre ne pas entreprendre la gurison de miss Horneby. Le docteur Hameroy s'tait demi lev; une rgle d'bne entre ses doigts, il en frappait d'un coup sec le bord marquet de la table: Vous ignorez donc que cette enfant est phtisique? Un cri touff de la mre avertissait le praticien qu'il avait t trop loin.--Lady Horneby se levait lentement de son fauteuil, venait s'appuyer des deux mains sur la table et, enveloppant le mdecin de toute la dtresse de ses grands yeux tristes: Pardonnez-moi, monsieur, disait-elle, mais j'en ai dj perdu trois. Harmeroy tressaillait car la rponse l'atteignait dans ses fibres. Il tait pre lui-mme; il daignait regarder attentivement cette grande femme blonde, jeune encore, qu'il avait peine remarque la veille dans son cabinet de consultation, quand elle y tait venue avec sa fille, une longue et mince anglaise de dix-neuf ans, phtisique au troisime degr, la pauvre crature, et dont il n'avait pas eu de peine diagnostiquer l'incurable tuberculose. Des deux femmes trs lgantes et toutes bruissantes de soie et de dessous mousseux, lgrement impertinentes mme, la plus jeune surtout, de ce bel aplomb que donnent les grosses fortunes, Harmeroy avait d'abord fait les deux soeurs. Harmeroy tait sorti du peuple. De son origine, il en avait conserv la brutalit, et c'est par la puissance d'un cerveau de penseur, servi par un diagnostic merveilleux et les plus srieuses tudes, qu'il tait devenu un des princes de la science moderne et le plus consult certes de tous les mdecins des voies respiratoires. Un labeur obstin et un infatigable esprit de recherches l'avaient aussi soutenu dans sa carrire. Il n'avait jamais pu se dpartir, surtout vis--vis de sa clientle riche, d'une certaine rudesse, qu'il devait autant son origine qu'aux atroces misres qu'il coudoyait tous les jours. A l'hpital, dont il dirigeait la clinique, il voyait l'homme et la femme du peuple, la jeune fille du peuple surtout, l'humble apprentie, la petite ouvrire, aux prises avec l'horrible mal qu'il soignait dans la journe chez les riches; il savait combien les pauvres sont dsarms, pis, livrs, exposs la tuberculose dans la dplorable hygine des logis et des ateliers parisiens. Combien de rapports n'avait-il pas crits l-dessus, et combien de fois la Chambre, o il avait sig pendant trois ans, n'avait-il pas pris la parole pour dplorer et dnoncer la fois les atroces conditions imposes par l'insouciance coupable d'une socit de jouisseurs aux classes laborieuses, les dangers grandissants d'une contagion fatale et, chose horrible enfin et que nul n'ignorait aujourd'hui, l'immoralit de certaines professions meurtrires, l'homme et la femme mathmatiquement vous au trpas dans un dlai fix par certains mtiers. Il avait obtenu des commissions et c'tait tout; les belles indignations qu'il avait provoques, les fonds dont il avait obtenu le vote, tout cela s'tait vanoui dans de vagues paperasseries et dans des cartons ministriels. Il n'en avait recueilli que des loges de presse et des compliments mus de belles madames des dners officiels. L'oeuvre que le philanthrope et le savant poursuivaient en lui avait avort dans d'interminables ajournements, et d'ironiques poignes de mains de ses confrres l'avaient averti trop tard qu'en France la politique ne peut servir que les politiciens. Pris alors d'un profond dgot, son mandat termin, il ne s'tait pas reprsent aux lections et s'tait vou tout entier son hpital; l, il luttait de toutes ses forces pour arracher ses malades aux bacilles meurtriers de la tuberculose. Toutes ses matines, il les employait des expriences, souvent couronnes de succs. Dans la journe, il recevait dans son htel de l'avenue du Trocadro sa riche clientle, mais pendant trois ans il avait vu de trop prs les puissants, les puissants de l'argent et les puissants de la politique. Il en avait conserv comme une rancune contre les hautes classes, et lui, Harmeroy, dont on citait les dlicatesses inoues et des tendresses en vrit touchantes pour de misrables phtisiques de son hpital, il lui arrivait de brusquer et de malmener souvent la clientle en quipage de ses lucratifs aprs-midi. Toutes ces belles poitrinaires, aux agonies calques sur celle de la Dame aux Camlias et dont l'oisivet exasprait encore la nvrose, avaient le don de l'irriter. La veille, il avait class ces dames Horneby dans le clan banal et haut cot des belles neurasthniques, qui promnent l'hiver, en Riviera, et l't, de ville d'eaux en ville d'eaux, leurs misres physiques, accables d'ennuis et de millions. Imprieuse et impertinente, la jeune fille, videmment gte, lui avait dplu. Il avait accueilli ces dames froidement. Nanmoins, sa bont native l'avait empch de formuler son arrt en prsence de la malade; d'ailleurs, un regard de la mre l'avait averti. Revenez demain, avait-il dit, impossible de me prononcer aujourd'hui, je dois contrler mes observations, et il avait ajout tout bas: Revenez seule. C'tait cette mre dont il venait d'entendre avec stupeur le rcit des faiblesses, cette mre coupable force de tendresse, mre obissant tous les caprices d'une malade, et cela jusqu' en aggraver l'tat jusqu'au danger. Outr, il venait de secouer d'importance cette damnable faiblesse, et voil que d'un mot l'Anglaise venait de le remuer et de l'attendrir. La misrable femme, dont il avait si durement tanc le manque d'nergie, venait de lui donner le mot de sa dtresse: cette mre avait dj perdu trois enfants. Pardon, faisait le docteur Harmeroy, j'ignorais compltement, madame, et lui dsignant le fauteuil qu'il venait de quitter, pouvez-vous me dire comment vous avez perdu vos autres enfants et depuis quand s'est dclare l'affection de notre malade? sont-ce des filles que vous avez dj perdues?--Deux filles et un fils, sanglotait la pauvre femme; le pre aussi est mort phtisique et faisant un mouvement pour se lever: Mais je vous prends un temps prcieux, monsieur, il appartient vos autres clients.--Non pas, madame, je vous coute, j'ai besoin de savoir, ceci fait partie de ma consultation. Et dans le silence du cabinet de travail assourdi de tapisseries anciennes, lady Horneby commenait la lamentable histoire de sa vie, inutilement sacrifie la sant des siens. Cette douloureuse existence d'une veuve et d'une mre survivant ses affections, combien de fois la misrable femme ne l'avait-elle pas dj confesse dans des circonstances analogues, dans le recueillement austre des vastes pices de luxe o reoivent maintenant les grands mdecins. Lady Horneby tait reste veuve vingt-huit ans. Un mariage d'amour l'avait unie son cousin; une phtisie galopante avait emport en huit jours lord Edwards: il avait pris froid l'poque des chasses, chez un cousin, dans un chteau d'cosse, mais depuis longtemps il tranait une mauvaise fivre. Dans son entourage ce brusque dnouement n'avait tonn personne, lord Edwards Horneby mourait extnu de fatigues de tous genres et surmen de sport. La jeune femme demeurait veuve avec quatre enfants, trois filles et un garon; Ellen tait la dernire. L'me encore pleine du souvenir du mort, lady Horneby s'tait voue passionnment l'ducation de ses enfants, mais ni son abngation, ni ses soins assidus n'avaient pu enrayer chez eux le mal hrditaire. Elle avait vu mourir successivement ses deux anes, Maud et Georgina. Grandes, saines et fortes en apparence, le mal, chez elles, s'tait dclar quinze ans, leur jeunesse s'tait fane dans sa fleur. Comme lady Horneby tait afflige de quelques millions, les mdecins avaient fatalement ordonn la Riviera, pour Maud comme pour Georgina. L'infortune lady Horneby avait connu les douloureuses tapes de Cannes Menton et des Balares Madre. Peines perdues! Maud tait morte dix-huit ans, Georgina dix-neuf. Maud reposait dans le cimetire de La Valette Malte, et Georgina dans le cimetire de Cannes, et la poussire de son amour tait ainsi parse tous les coins du monde. Son fils Edwards avait rsist plus longtemps. Il tait le vivant portrait de son pre, et sa soeur Ellen lui ressemblait. Il s'tait teint dans sa vingt-cinquime anne. Voyageur infatigable, toujours en yacht ou par monts et par chemins, il s'agitait dans une activit dvorante, qui avait fini par le consumer. Lui tait mort Londres, il y avait dj trois ans, et c'tait tout. Elle restait seule maintenant avec Ellen. Le mdecin connaissait mieux qu'elle les symptmes du mal qui lui avait pris ses enfants. A quoi bon lui dtailler les agonies, toutes identiques dans les mmes rles et les mmes touffements. Quatre fois frappe dans les siens, lady Horneby avait espr que Dieu l'pargnerait dans sa dernire affection, mais voil qu'elle recommenait avec Ellen son douloureux calvaire. Ellen avait hrit de son frre de cette avidit de jouissances et de cette fivre de plaisir. Qu'importait que le jeune homme en ft mort, tel une phalne brle aux lumires d'un lustre. Ellen tait imprieuse et fantasque comme tous les tres jeunes que guette la mort, elle vivait dans une trpidation continue, savourant, on et dit, intensment et perdument les minutes d'une existence compte. Lady Horneby connaissait depuis longtemps l'nigme de ses exaltations fbriles. La pauvre femme savait trop quel dnouement se prcipitent ces existences enrages de plaisirs. Voil trois annes que, sans volont contre les caprices de sa fille, elle la suivait et l'escortait de stations en stations dans cette monte au calvaire, qu'tait pour elle la Riviera. Nice les avait vues un hiver, Cannes un autre; le dernier hiver, enfin, elle l'avait pass Menton, mais le voisinage de Monte-Carlo avait t mauvais pour la malade, et, son retour Paris, au printemps, Trwitz avait trouv la jeune fille si extnue, avec des tempes creuses et des yeux si brillants, qu'il avait immdiatement ordonn l'Oberland. A Saint-Moritz, la jeune fille s'tait tellement ennuye, que lady Horneby s'tait dcide descendre avec elle sur les lacs italiens. De Bellagio, Ellen avait voulu aller Venise, et lady Horneby avait encore cd. A leur retour Paris, elles n'avaient pas trouv Trwitz, un Congrs Chicago le retenait en Amrique; en son absence, elles taient venues consulter Hameroy. L'homme de science avait laiss parler, sans l'interrompre d'un mot, la veuve de sir Edwards; sa large face glabre avait gard son masque impassible, mais une immense piti noyait ses yeux gris. Oui, je vois, disait-il enfin d'une voix lente, et Nice, comme Cannes, miss Horneby ne manquait pas un bal, un spectacle, un vglione; c'tait une assidue, n'est-ce pas, de toutes les redoutes et de toutes les batailles de fleurs? Lady Horneby avait baiss la tte, il y eut un silence. Le docteur ajoutait, comme se parlant lui-mme: Leur nombre est lgion sur la Riviera de ces condamns qui htent ainsi perdument leur mort; nous n'y pouvons rien, leurs familles favorisent leur suicide. Je n'ai rien ajouter, madame, vous perdrez votre fille.--Monsieur! la pauvre femme avait joint les mains.--Qu'y voulez-vous? c'est bien moins contre ses caprices que contre votre faiblesse qu'il faudrait dfendre miss Ellen. Que voulez-vous que nous fassions si l'on ne nous seconde pas? Vous tes comme toutes les mres, vous trahissez le mdecin.--Alors, monsieur!--Je n'ai rien prescrire; mes ordonnances ne seront pas suivies.--Mais si je vous promettais.--Vous promettrez, mais vous ne tiendrez pas.--Mais si je vous le jurais.--Sur le salut de votre fille! Vous savez qu'il y va de sa vie. Alors la mre, dans un lan: Ma fille peut encore tre sauve?--Je n'ai pas dit cela, rservait Hameroy; miss Horneby peut tre prolonge. Je me prononcerai d'une faon dfinitive quand je la reverrai au printemps.--Alors vous nous abandonnez.--Non, je vous envoie au soleil. Que faites-vous ici Paris? Chaque minute que vous y vivez est un danger pour la malade.--Alors vous nous envoyez sur la Riviera!--Oui, mais pas sur celle que vous aimez, pas de _Riviera spumante_. Vous allez passer tout l'hiver Hyres, Hyres prs de Toulon, la station la plus calme, la plus morne, j'ose le dire, mais la plus salubre aussi de toute la Cte: une temprature de serre chaude avec la brise alise du large, toutes les conditions de chance possibles pour une gurison. Quand on ne gurit pas Hyres, on ne gurit pas ailleurs. Si j'insiste aussi cruellement, madame, c'est que l'tat de miss Horneby est trs grave. A quoi l'Anglaise avec un demi-sanglot: Oui, je sais, Hyres est la dernire tape. Le docteur Hameroy ne relevait pas le mot, il se mettait debout et tout en jouant avec son couteau papier: Mais voil, miss Horneby voudra-t-elle aller Hyres? L'Anglaise se raidissait: Elle ira, nous irons, scandait-elle.--Bien, je vais rdiger l'ordonnance; je vous l'enverrai demain votre htel, ainsi qu'une lettre pour le docteur Didier. C'est un brave homme qui donnera miss Horneby toute son me et tous ses soins, il a perdu une fille de la poitrine. Lady Horneby avait un sursaut: Hyres ne l'a donc pas sauve?--Le docteur Didier tait venu s'installer Hyres dans cet espoir, mais il y est venu trop tard, et plongeant intensment ses lumineux yeux gris dans ceux de l'Anglaise: Il n'est pas trop tard pour miss Horneby.--Ah! monsieur, vous tes bon, et, se baissant si rapidement que le praticien ne pouvait l'empcher, lady Horneby lui baisait la main. Alors lui, la fois mu et ironique: Pouvez-vous me dire, madame, ce que vous et votre fille comptez faire ce soir?--Mais nous devons aller l'Opra, on donne le _Tannhuser_.--Eh! bien, vous allez me faire le plaisir de demeurer chez vous ce soir, comme tous les autres soirs, jusqu' votre dpart. J'interdis toute sortie aprs quatre heures et demie, et d'ailleurs je veux vous voir parties aprs-demain. II POUR GURIR Comment va mademoiselle? A quelle heure tes-vous rentres? Lady Horneby venait d'entr'ouvrir une porte; la femme de chambre, en train de renouveler les dentelles d'un corsage, levait instinctivement la tte. Ah! c'est vous, madame! Mais mademoiselle va plutt bien, elle doit reposer, je viens de lui donner sa potion de cinq heures.--Il y a longtemps que vous tes rentres?--A peine une heure.--Beaucoup trop tard.--Mais mademoiselle a voulu passer chez Doucet.--Encore!--Madame m'a recommand de ne pas contrarier mademoiselle.--Soit; elle a achet quelque chose?--Non! elle a rapport des cartons qu'elle veut montrer madame.--Mais vous tes alles au Bois?--Certainement, comme tous les jours, d'une heure trois. Nous avons mme un peu march dans l'alle de la Reine Marguerite, au soleil.--Bien, bien, Brigitte; prenez mes chemises et laissez ce corsage, nous n'irons pas au thtre ce soir, et lady Horneby passait dans la chambre de sa fille. Toute l'lectricit allume de la pice, le lustre du milieu comme les candlabres de la chemine et les ampoules de la tte du lit y incendiaient une tenture jaune ple fleurs d'argent, style Liberty. Un paravent de soie japonaise, des tables en laqu vert tige et, dans un grand vase de Gallet d'un bleu de fume, une norme gerbe de chrysanthmes blancs, des chrysanthmes aux ptales aigus et recourbs comme des griffes, lgantisaient la banalit de cette chambre d'htel. Sur les meubles, des cartons entr'ouverts, des fichus de linon et des volants de dentelles attestaient la prsence d'une crature de luxe et de fragilit. Une violente odeur de crosote flottait par toute la pice, domine par un parfum de Chypre ml de vtiver; enfin, dernire note fminine, au dossier d'un fauteuil s'talait une jaquette de loutre et, sur le marbre d'un guridon, une paire de gants de Sude et un gros bouquet de violettes de Parme voisinaient. Dans la chemine dansait la flamme claire d'un feu de bois. Lady Horneby tait entre sur la pointe du pied. Une longue forme blanche tendue sur une chaise longue esquissait un vague mouvement; un peignoir de soie molle se soulevait demi, un bras nu drangeait une cume de lainages blancs, et une voix un peu altre, comme brise par places, mais dlicieusement enfantine, une voix cline, imprieuse et lasse o il y avait un peu de curiosit et beaucoup d'ennui. C'est toi, maman? et miss Ellen Horneby s'tant tout fait assise: Eh bien, qu'a-t-il dit ce mdecin, vais-je mourir, oui ou non, cette anne? O nous envoie-t-on tousser cet hiver? Lady Horneby s'tait assise auprs de sa fille, elle avait pris entre ses doigts une petite main frle et en ttait la moiteur, puis, enveloppant d'un geste tendre la taille souple de l'enfant, l'attirait brusquement contre elle. Ellen tendait sa mre son front un peu humide sous l'envole des cheveux dors et fixait sur elle un regard interrogateur. Avons-nous t raisonnable aujourd'hui? faisait lady Horneby sans rpondre la jeune fille.--Tu le sais bien, puisque tu viens d'interroger Brigitte. Et ce docteur, qu'a-t-il ordonn de si affreux, de si pouvantable, que tu n'oses pas me le dire. Il ne nous envoie pas en Suisse, j'espre. Ah! tu sais que je n'irai pas. Une moue alourdissait l'ovale aminci du visage d'Ellen. Les pommettes lgrement fardes par la fivre, l'clat des plus admirables yeux avivs par une cernure mauve d'une douceur de pastel, Ellen Horneby avait dans sa sveltesse juvnile et lasse une fragilit de tige et une grce alanguie de fleur de luxe, une de ces fleurs de serre, on dirait, extnues de soins et de chaleur. Tout tait rare en elle, tant la maladie l'avait affine, le bleu violet de ses prunelles trop larges, le dessin dlicat de ses lvres, la ciselure de ses narines trop mobiles, la transparence de son teint, l'troitesse de ses paules tombantes, la soie floche de ses cheveux et jusqu' la fluidit de ses mains, tout en elle semblait irrel. C'tait une crature d'aristocratie et d'exception, marque, on le sentait, pour une fin prochaine. Dans cette chambre luxueuse d'htel moderne, miss Ellen Horneby tait dj d'au-del, et c'est ce que semblait sentir et pressentir la pauvre femme blottie contre elle et qui, sans pouvoir lui lcher les mains, la buvait si ardemment du regard. Lady Horneby, en dvisageant ainsi sa fille, se grisait aussi d'une ressemblance, la ressemblance de son fils Edwards, mort il y a trois ans, que la jeune fille lui rappelait trait pour trait. Eh bien, tu ne rponds pas, maman? Lady Horneby s'arrachait enfin son silence. Non, nous n'allons pas en Suisse, ma chrie, nous retournons au soleil.--Sur la Riviera, pas Menton au moins. C'est trop triste.--Peux-tu dire cela aprs la vie que tu m'y as fait mener cet hiver! Non, pas Menton.--A Cannes alors? faisait presque joyeusement la malade.--Non, pas Cannes.--A Nice! le docteur Hameroy n'a pas pu ordonner Nice.--Nous n'allons pas si loin que cela, ma chrie, nous allons Hyres.--Hyres, o est-ce cela? personne ne va Hyres.--Je te demande pardon, mon enfant, on y envoie les gens trs malades, et la voix de l'Anglaise tait devenue grave. Et comme tu peux encore gurir, ma petite Ellen, je veux te gurir. Les yeux de la jeune fille s'taient subitement agrandis, voils de larmes. Une station de malades o il n'y a ni casino, ni carnaval, ni fte de fleurs, mais nous allons y mourir d'ennui, maman, et, avec un redressement de tout son tre, je ne veux pas aller Hyres. Lady Horneby regardait sa fille dans les yeux. Ellen, tu me fais beaucoup de peine; tu sais que je n'ai plus que toi au monde, tu n'ignores pas comment j'ai perdu ton frre et tes soeurs. Je ne t'ai jamais rien refus, Ellen, j'ai toujours cd tous tes caprices. Eh bien, il faut faire enfin quelque chose pour moi. Tu vas consentir passer cet hiver Hyres. La jeune fille s'tait rapproche de sa mre, elle lui prenait les mains et, posant sa jolie tte sur son paule: Maman, je suis donc bien malade?--Il faut gurir, mon enfant. Ellen baissait un front brusquement barr d'une grande ride. Ah! cet Hameroy, je le dteste, et puis redressant sa petite tte obstine, aux traits tout coup arrts par l'nergie saxonne: Oh! maman, je vais mourir d'ennui dans cet Hyres.--Non, faisait Mme Horneby, Toulon est ct, il y a l'escadre.--Tu sais bien que l'escadre est Villefranche pendant tout le carnaval. Ah! il va tre gai, notre mois de fvrier, maman, et moi qui avais command chez Doucet un tas de jolies choses. J'avais apport les modles pour te les soumettre; je n'en veux plus, c'est fini. Dans ce pays de sauvages! et, croisant brusquement ses jambes en tailleur, elle se rencognait dans le fond de sa chaise longue. Lady Horneby se levait, venait s'appuyer des deux mains sur le dossier du meuble et, posant doucement sa joue sur celle de la rvolte: Au contraire, il faut garder toutes ces jolies lingeries et ces modes parisiennes. Il faut songer tre trs belle, ma mignonne. Harry ne revient il pas au printemps.--Harry! et la malade avait un regard la fois effar et joyeux.--Mais oui, il quitte son rgiment fin avril, tu le sais, et il doit tre Londres dans la premire quinzaine de juin, il s'arrtera certainement ici pour saluer sa fiance au passage. Ellen ne veut donc plus plaire son cousin?--Oh! maman. La jeune fille avait lev les bras et tendrement attirait sa mre contre elle. Une longue treinte unissait les deux femmes. En prononant le nom d'Harry, lady Horneby avait touch une des fibres secrtes d'Ellen; les deux jeunes gens avaient t levs ensemble et vaguement destins l'un l'autre dans les projets de leurs parents; miss Horneby adorait son cousin. Depuis quatre ans qu'il tait aux Indes, il n'avait jamais cess de donner de ses nouvelles tous les mois; cette correspondance tait une des grandes joies d'Ellen, une de ses grandes proccupations aussi. Dans ses lettres la jeune fille racontait tout l'officier sur ses dplacements, ses excursions, ses voyages, ses bals, ses vgliones, ses parties de tennis et ses succs mondains; elle lui racontait mme ses flirts, elle y tait parfois hardie, car cette petite fille ardente tait aventureuse et coquette; mais, au cours de ses imprudences, Ellen n'avait jamais oubli la longue moustache blonde et le torse corset de rouge de son beau cousin. Je me soignerai donc, maman, disait la malade blottie comme un petit enfant contre sa mre.--Et il le faut, tu sais, ma chrie, tu as beaucoup maigri; tu es encore jolie, certes, mais ces grands yeux-l sont creux et ce visage est maci par la fivre. Tiens, regarde dans ce miroir, et, atteignant d'une main une petite glace ovale pose sur la table, lady Horneby la tendait sa fille. Il ne faut pourtant pas que ce bel officier ne te reconnaisse pas. La jeune fille tait devenue pensive, elle se regardait longuement dans le miroir. Oui, j'tais plus jolie, et elle faisait un geste vers la chemine. Lady Horneby devinait son dsir, elle allait y prendre un portrait d'homme encadr d'argent cisel: c'tait la photographie d'Harry Astlher. Miss Ellen Horneby le contemplait longuement. Il y eut un silence. Oui, Gladys est plus grasse que moi, mais elle est brune, pensait tout haut la poitrinaire. J'engraisserai Hyres, maman?--Mais certainement, du moment que tu iras mieux, l'embonpoint te reviendra. La jeune fille avait laiss le portrait et repris le miroir. Alors nous allons Hyres, clinait lady Horneby, puisqu'il le faut? Et tu consentiras te soigner srieusement enfin, suivre la lettre toutes les ordonnances, tu ne te rvolteras pas contre les prescriptions des mdecins. On se couchera tt, on ne sortira pas aprs le coucher du soleil, on mangera toutes les bouillies d'avoine sans faire la grimace.--Oui, maman.--Et pour commencer, faisait l'Anglaise enhardie, nous n'irons pas l'Opra ce soir.--Comment!--Le docteur Hameroy l'exige. L'humidit de ces brouillards est tout ce qu'il a de plus mauvais pour toi. Sortir le soir, c'est risquer une rechute. Tu ne voudrais pas m'attrister davantage, dis?--Soit, nous n'irons pas au _Tannhuser_, et tout coup se prcipitant contre sa mre d'un lan un peu sauvage: Mais dis, maman, dis, on me gurira! Lady Horneby pressait sa fille entre ses bras, elle appuyait lentement ses lvres sur ses paupires, mais la mme minute une crispation douloureuse contractait tout son pauvre visage. Elle venait de percevoir dans l'haleine de sa fille la petite odeur de pourriture qu'elle avait si souvent respire sur la bouche de ses autres enfants, et cette petite odeur-l ne la trompait pas. Le rapide de luxe filait travers la Crau incendie de soleil. Adosse dans un angle du sleeping-car, Ellen Horneby, tout emmitoufle de lainages blancs et de fourrures, regardait fuir, sous le ciel implacablement bleu, l'aridit grise des plaines arlsiennes. Assise en face d'elle, lady Horneby semblait dormir, mais son regard veillait sous le rideau de ses paupires. L'Anglaise les avait baisses pour mieux examiner sa fille, elle ne voulait pas que la malade pt lire dans ses prunelles la douleur et l'effroi de ses observations. Une nuit de chemin de fer avait-elle pu ravager ce point la malade, n'tait-ce pas plutt la lumire crue du Midi qui accusait aussi cruellement cette pleur plombe et cette maigreur? et lady Horneby en arrivait maudire ce soleil de Provence qui dfigurait ainsi son enfant. Que de prcautions pourtant n'avait-on pas prises pour allger les fatigues de ce voyage? Les deux femmes avaient quitt Paris l'avant-veille, par le train du soir. Parties dans la brume et le verglas, elles avaient trouv le lendemain matin huit heures, au-dessus des murailles crneles d'Avignon, l'azur clatant d'un ciel gurisseur. Avignon! Elles y avaient pass la journe, Hameroy avait conseill cette tape, elle coupait en deux le voyage et en diminuait d'autant la lassitude. Un tlgramme avait prpar l'htel deux chambres chauffes, o la jeune fille avait paress jusqu' deux heures de l'aprs-midi. Hameroy avait prfr le calme ensoleill de la ville des Papes la vie trpidante et au mouvement nervant de Marseille. La mre et la fille avaient la veille couch Avignon et en taient reparties le matin mme; elles arriveraient Toulon onze heures et seraient midi Hyres. Hameroy avait bien recommand d'abrger le plus possible la vie d'htel, il voulait voir la malade en villa, le plus haut dans la vieille ville, la jeune fille ne dt-elle jamais descendre dans le nouvel Hyres; car il comptait encore bien plus sur le grand air et la lumire que sur la chaleur pour mener bien la gurison; et surtout pas de promenades en voitures, Hameroy les avait formellement interdites. On s'y attarde toujours, avait-il dit, et c'est ainsi qu'on prend froid. Ces dernires recommandations, le grand praticien avait pris la peine de venir les faire lui-mme domicile. Le jour de leur dpart, dans la matine, il avait trouv le temps, en sortant de sa clinique, de passer leur htel. Il avait demand lady Horneby au salon et lui avait donn l les instructions dernires. Didier, le docteur Didier, n'aura qu' vous surveiller, je lui ai crit d'ailleurs; mais maintenant, rappelez-vous ceci, madame, car le salut de votre fille en dpend: vous avez trop longtemps obi, le temps est pass de l'obissance, il faut maintenant vous faire obir, et voil qu'en contemplant le pauvre visage dvast de la malade, lady Horneby s'apercevait avec terreur qu'hier encore elle avait cd et enfreint les prescriptions de la Facult. A quatre heures, Ellen s'ennuyant l'htel avait voulu sortir, elle avait voulu aller revoir en voiture Villeneuve-les-Avignon, de l'autre ct du Rhne, Villeneuve-les-Avignon visit par elle, le printemps dernier, avec Gladys Harvey et toute une bande joyeuse de Monte-Carlo. Villeneuve-les-Avignon et l'incurable mlancolie de cette ville de palais de cardinaux et de prlats, devenus des logis de paysans! L'automne empourpr du Midi n'en avait pas diminu la tristesse; la mre et la fille avaient err, le coeur treint, dans ces ruines dj envahies par l'ombre et le crpuscule. Au fort Saint-Andr, o la jeune fille avait voulu monter, un vent froid s'tait tout coup lev, des tourbillons de poussire avaient brusquement envelopp la masse ronde des tours, et l'Anglaise se rappelait parfaitement son effroi en voyant une vieille croix de fer osciller sous le vent, au milieu des dcombres. Les deux femmes taient revenues, le coeur serr d'une indicible angoisse, dans la bise aigre et les nuages de poussire d'une tombe de nuit quivoque. A l'horizon, un ciel de colre, un ciel on et dit de flamme et de sang silhouettait en noir bleu la haute masse du Dum et les murs crnels de la ville. Pourvu qu'Ellen n'et pas pris froid dans cette promenade! Le train traversait justement les bastions effondrs du vieil Arles. Du remblai de la voie lady Horneby dcouvrait les cyprs des Aliscamps. Leurs hautes quenouilles l'oppressaient comme un prsage et, la mme minute, sa fille assoupie lui apparaissait si livide, si dcharne qu'elle faisait malgr elle un mouvement pour rompre ce sommeil de malade trop semblable la mort. Mais qu'as-tu donc maman, faisait miss Horneby en soulevant ses paupires; elle attachait sur sa mre la transparence bleue de deux prunelles tonnes o se refltait tout l'azur du ciel. Un flot de sang rose clairait le visage blme, la lumire du Midi avait transfigur toute cette lassitude, et lady Horneby se reprenait esprer. III LETTRES DE CANNES Une lettre de Cannes, ma chrie! et lady Horneby, entre sur la pointe des pieds, dposait le courrier sur le lit d'Ellen; la malade entr'ouvrait ses paupires: Une lettre de Gladys, donne! et d'un geste nonchalant la jeune fille prenait la lettre et la glissait sous les dentelles de l'oreiller. Comment! tu ne l'ouvres pas, demandait la mre.--Oh! tout l'heure, j'ai bien le temps; songe, toute la journe, et miss Horneby se retournait dans la blancheur de ses draps.--Tu ne te sens pas plus mal au moins! tu n'es pas fatigue.--Oh, pas plus que les autres matins, je suis toujours un peu lasse au rveil, maman. Quelle heure est-il?--Dix heures.--Comment! voil deux heures que je dors.--Ah! c'est autant de pris sur l'ennemi. Vois, quel beau soleil, Ellen; ah, sommes-nous gtes! quel temps!--Oui, toujours le mme, nous n'avons pas encore eu de pluie depuis bientt trois mois. Il y a des heures o ce sempiternel soleil me donne envie de pleurer.--Oh! Ellen, disait lady Horneby d'un ton de reproche, comme tu es injuste! Tu t'ennuies?--Dame, a n'est pas trs gai.--Nous allons faire une belle promenade aujourd'hui, ma chrie.--Oui, dans les ruines du chteau, ct. Les ruines le samedi, les ruines le lundi, les ruines le mardi, les ruines le dimanche, toujours les ruines. Ah! les plaisirs d'ici ne sont pas varis. Lady Horneby avait un geste dsol. Mais, ma pauvre petite Ellen, puisque c'est pour ton bien!--Oui, je sais, est-ce que le docteur Didier est dj venu?--Oui, mais tu dormais, il repassera tantt.--Il m'ennuie, moi, le docteur Didier.--Ah! Ellen, peux-tu dire! un homme si dvou et qui te soigne si bien!--Oui, un bien brave homme, m'a-t-il encore gurie?--Mais il faut plus de temps que cela, ma chrie.--Oh! maman, comme tu es nave! mais dans le monde on met autant de temps vivre qu' mourir.--Tu es insupportable. Tu ne souffres pas davantage aujourd'hui?--Mais non, tu sais bien que lorsque je suis taquine, c'est que je vais mieux.--Soit, taquine-moi tant que tu voudras, mais ne dis pas de mal du docteur. Que deviendrions-nous sans lui ici, qu'y serions-nous devenues?--Comme s'il n'y avait que lui Hyres. C'est vrai qu'il nous a trouv cette maison.--Et elle n'est pas bien cette maison? Elle te plaisait tant au commencement. Impossible d'avoir une vue plus admirable.--Oh! oui, la vue est admirable, mais je la connais, faisait la jeune fille pendant qu'instinctivement souleve, elle tendait le cou vers les fentres. Les deux croises grandes ouvertes laissaient entrer le bleu du ciel et le bleu du large; une blouissante matine de fin de fvrier pailletait d'argent l'azur moir de la mer, la Mditerrane frotte d'ail, comme disent les pcheurs provenaux, la mer, le ciel et, l'horizon, les dcoupures nettes et prcises de Porquerolles, poses comme plat sur la surface d'un miroir. C'est tout cela qu'on dcouvrait de la villa des dames Horneby; leur maison tait tout fait dans la ville haute, une des dernires du vieil Hyres, aux confins d'un faubourg, deux cents mtres au moins au-dessus de l'glise. Un sentier rocailleux tout cribl de soleil, impraticable pour des voitures, y conduisait entre des vieux murs de jardins. Les bagages de ces dames avaient d y tre transports bras. C'est le docteur Didier qui avait trouv cette maison. Des raisons srieuses avaient motiv son choix; la difficult des communications rendait impossible toute promenade en voiture, c'tait moins une retraite qu'une aire, et dans ce nid d'aigles, Ellen Horneby ne pouvait songer descendre dans Hyres, il et fallu en remonter. Obissant ainsi aux prescriptions d'Hameroy, le docteur Didier coupait court aux _five o'clock tea_ des grands htels et toute tentative de sorties du soir. La malade tait bien isole dans une temprature de serre assainie par toutes les brises du large. Lady Horneby avait aveuglment accept cet exil. La villa Soleil avait dans le pays une lgende qui lui aurait tout fait supporter. Un vieux Matre italien et des plus clbres, il y a quarante annes, y tait mort quatre-vingt-dix-ans. Venu s'chouer Hyres soixante-cinq ans, accompagn de sa femme, trs us et plus gravement atteint, la villa Soleil et le climat des les d'Or lui avaient rendu la sant, mieux, l'avaient prolong de vingt-cinq ans; le vieux Matre s'tait comme dessch et momifi dans le soleil. L'exemple de cette longvit avait immdiatement dcid lady Horneby, elle esprait dsesprment tout de ce calme et de cette situation pour le salut de sa fille. La villa, haute de deux tages, mais assez petite en somme, commandait un petit jardin en terrasse plant de citronniers et d'orangers comme un jardin d'Italie. Des lauriers roses y voisinaient aussi avec les bougainvillias. De la terrasse on dominait tous les toits de la ville, qui dvalaient, dcoups et pointus, le long des rues, en pentes pittoresques comme dans un dcor; mais de la chambre d'Ellen, situe au premier, on ne voyait que le ciel et la mer. Une branche d'amandier en fleurs, jaillie comme une fuse, se dcoupait dlicate et rose sur le bleu lumineux du ciel. C'est cette floconneuse aquarelle que fixaient les yeux de la jeune fille, tandis que ses narines palpitantes humaient les senteurs du jardin. La douceur merveilleuse du climat y faisait clater la fois toutes les sves sans souci des saisons, et de la floraison simultane des bougainvillias, des orangers, des oeillets et des clmatites, montaient des fragrances de vanille, d'encens et de miel. La jeune fille, dans un bien-tre inconscient, y respirait d'une narine avide, nanmoins tourdie. Elle s'tait mme un peu assoupie. Et le docteur, disait-elle d'une voix distraite, il a apport des fleurs?--Comme toujours, tu le demandes?--Fais voir.--Tu les verras en bas, pas dans ta chambre, tu sais. Celles du jardin ne te suffisent pas? l'air en est imprgn.--Soit, quelles fleurs est-ce?--Des roses blanches et rouges, mais splendides.--Ah! toujours des roses, tranait la voix lasse de la malade. Ellen avait dit cela du mme ton que toujours du soleil. Il y eut un silence, la malade tait tombe dans sa torpeur. Lady Horneby ne pouvait s'habituer ces somnolences, elles l'effrayaient; elle prenait sur une commode le vaporisateur rempli d'extrait d'eucalyptus et le faisait manoeuvrer, essayant d'veiller un peu l'atmosphre alourdie de parfums de la pice. Ellen suivait ses mouvements, l'oeil embusqu sous la frange de ses cils. Maman! faisait-elle de sa voix d'enfant gte, je n'entends pas la guitare de Marius, ce matin.--Il est all Toulon, mon enfant.--Ah! Et ce fut tout. Marius Ayrargues tait le neveu de la propritaire des dames Horneby, le neveu chri et choy de la vieille Mme Ayrargues, veuve de M. Thodore Ayrargues, employ de la Mairie, propritaire de la villa Soleil et de quelques autres immeubles Hyres. L't, Mme Ayrargues habitait avec son neveu la villa qu'elle louait l'hiver; la location faite, elle se retirait dans un petit logement htivement bti au bout du jardin, la cuisine demeurait commune. Lady Horneby s'applaudissait maintenant de cette complication qui l'avait effare dans les premiers temps; la vieille Mme Ayrargues cuisinait de merveilleux plats du pays, dont la haute saveur avait souvent rveill l'apptit hsitant d'Ellen. La complaisance de Mme Ayrargues tait sans limite, elle s'tait mise l'entire disposition de ses locataires, leur avait fourni des domestiques du pays, les surveillait, les dirigeant au besoin pendant que lady Horneby tait retenue prs de sa fille; la cuisinire Aliette et Mme Ayrargues faisaient ensemble le march, la table des Anglaises y gagnait. Brigitte, la femme de chambre de ces dames, tait la seule s'offusquer de tant de privauts, elle trouvait la vieille Ayrargues un peu familire. Lady Horneby, elle, s'en amusait; les allures trotte-menu de souris grise et la volubilit de Mme Ayrargues enchantaient Ellen. Marius Ayrargues avait vingt-quatre ans, c'tait l'idole et la seule passion de sa tante. Marius Ayrargues sortait du 7e alpin; il avait fait son service Antibes, il en avait rapport les galons de sous-officier et un got inn pour la paresse; la faiblesse de sa tante l'y encourageait. C'tait un garon trapu, mais aux attaches fines; la race maure, si longtemps matresse absolue du pays, avait laiss en lui de profondes empreintes. Des Sarrasins, dont il tait videmment un lointain descendant, Marius Ayrargues avait le teint mat et ambr, le nez busqu aux narines sensuelles, les dents aigus et blanches dans une bouche paisse et le poil noir, dru et luisant: il en avait surtout la souplesse d'attitudes et les gestes enveloppants. Une langueur caressante y contrastait avec l'extraordinaire agilit de ses mains, le regard seul tait chez lui bien provenal. Il roulait, sous des paupires long cilles de noir, des prunelles d'un bleu de nuit, des vrais yeux de Grec marseillais. Marius, intuitif et roublard comme tous ceux de sa race, jouait merveilleusement de ses yeux. Grce eux, il obtenait tout de sa tante. Marius Ayrargues ne faisait rien. Depuis sa sortie du rgiment, il attendait un emploi dans les Assurances qu'on lui avait promis, Toulon ou Marseille. En attendant, il battait les cartes dans les cafs de la ville neuve, allait au Casino le soir ou, assis sur une chaise de la cuisine, jouait indolemment de la guitare. De temps en temps, il allait Toulon, pour y voir si la place venait, mais la place ne venait pas. On lui en proposait bien une Lyon, mais sa tante ne voulait pas le laisser partir si loin, et Marius tait bien forc de reprendre sa manille au caf du Commerce et les habaneras qu'il grattait vaguement sur les cordes de sa guitare... Le meilleur garon du monde au demeurant. C'est ce Sarrasin mtin de Provenal, que ces dames Horneby avaient rencontr leur premire visite la villa Soleil. Assis sur une chaise de la cuisine, avec, sur ses genoux, son ternelle guitare, leur entre, le Sarrasin ne s'tait mme pas lev. Il en montait tant, de ces Anglaises et de ces Amricaines qui venaient visiter la villa et ne la louaient pas, mais la vue de miss Ellen, toute blonde et toute blanche dans un long manteau de drap blanc, avait veill le regard de Marius; et du bleu profond de ses prunelles tout le clair-obscur de la cuisine avait t soudain illumin. Handsome, avait dit simplement miss Ellen, avec la mme intonation qu'elle et eue devant un bronze de Muse ou un jeune tigre du jardin zoologique de Cimiez. Maintenant, Marius Ayrargues et la jeune Anglaise taient bons amis; le Sarrasin s'tait apprivois et la Saxonne tait un peu descendue de son pidestal, mais nanmoins un mutuel ddain persistait entre eux, marquant la diffrence des races. Pour la fille de lady Horneby, le beau Hyrois n'tait rien de plus qu'un joli bibelot d'art, un bibelot vivant qui cadrait bien avec le ciel et le climat du pays. Il meublait, animait un peu la tristesse de la maison. Marius, lui, avait de la piti, mais une piti mprisante, pour cette anmie et cette maigreur; sa sant vigoureuse avait la peur de la maladie; pour rien au monde il n'et touch les lvres de cette poitrinaire, mais il admirait le luxe de ses robes, les dentelles de ses peignoirs et la soie claire de ses dessous. Marius, en bon mridional, avait le culte et le respect de l'argent: ces dames Horneby reprsentaient la richesse. La malade aimait les vagues bourdonnements dont la guitare du jeune homme emplissait la maison; parfois il lui arrivait de descendre au jardin et de lui demander de jouer pour elle quelques-uns de ses airs d'Espagne. Marius, flatt, s'asseyait sur un pliant auprs de la gurite d'osier o s'tait installe l'Anglaise. Il prenait une pose abandonne et, mettant en valeur sa main qu'il savait belle, il jouait avec toute sa petite me futile et musicienne, en veloutant des oeillades et se cambrant d'un air avantageux. Ses simagres amusaient normment la mre et la fille, elles motionnaient la tante, qui, remplie de vagues esprances, pensait in petto: si la petite pouvait s'prendre de Marius! Le Hyrois apportait presque journellement des fleurs ces dames; elles sont pour rien au march d'Hyres, et puis Marius avait tant de jardiniers parmi ses amis. Le jour des Rois, qui est une grande fte en Angleterre, Mme Horneby, pour distraire Ellen, avait pri Mme Ayrargues et son neveu sa table, le docteur Didier tait du dner. Au dessert, on avait tir les Rois, la fve tait chue Marius. Un caprice du ptissier avait remplac la fve par une bague; rouge de cette allusion, Marius n'avait pas os prendre pour reine miss Ellen, il avait offert la royaut lady Horneby: cet incident avait fait tressaillir Mme Ayrargues. Pour elle, il y avait dans la villa Soleil comme une atmosphre de fianailles. Ellen s'tait de nouveau assoupie, lady Horneby se penchait sur la jeune fille, ramenait sur cette poitrine les couvertures un peu dranges et regagnait la porte sur la pointe des pieds. Elle descendait au rez-de-chausse. Elle y trouvait le docteur Didier. Eh bien?--Ah! vous tombez mal, elle redort, le sommeil vient de la reprendre.--Eh bien, tant mieux, tant mieux, elle rpare pendant qu'elle dort, rien n'est meilleur pour elle, c'est le sommeil qui refait les tissus. L'Anglaise hochait la tte; un doute tait dans ses yeux. Moi, je n'aime pas ces somnolences, docteur car elle ne dort pas vrai dire, ce sont des sortes de torpeur, comme un affaissement de tout son tre.--Mais vous vous forgez des chimres plaisir.--Non, docteur, car je connais ces lassitudes de longue date, je les ai vues des tres chers que j'ai perdus.--Mais vous comptez sans la douceur de ce climat. C'est ce trop de sve et ce trop de parfums qui engourdit et amollit. Tant mieux si miss Ellen s'abandonne dans cette caresse, elle renouvelle et vivifie son sang appauvri.--Mais une chose m'inquite encore davantage que cet engourdissement, c'est son indiffrence. Ellen ne s'intresse plus rien, elle si surexcite, si vibrante, inquite de la mode et de tout, l'afft des nouvelles de Monte-Carlo, de Paris et de Londres, elle vit maintenant sans se proccuper de rien.--Elle se laisse vivre. C'est excellent, la vie d'une plante.--D'une plante qui se meurt, docteur; il me semble moi que son intelligence s'teint.--Vous la prfreriez nerveuse, exaspre de sensations et de rvoltes, usant son peu de force dans des motions et des dperditions de phosphore. Vous n'tes pas raisonnable, milady, je ne vous reconnais plus.--Ah! je suis si malheureuse, docteur! Le vieil homme prenait les mains de l'Anglaise. Voyons, un peu de courage. Alors lady Horneby, avec un sourire amer: Je ne peux plus esprer.--Quel enfantillage! Voyons, vous ne me dites pas tout, vous avez eu une scne avec votre fille?--Oh! j'aimerais bien mieux une scne que ce qui est arriv.--Il est donc arriv quelque chose?--Oui, il est arriv un rien qui pour moi est trs grave, une lettre de Cannes, une lettre de miss Harvey Gladys. Harvey est une amie de ma fille, nous avons pass tout un hiver ensemble Cannes. Gladys est une flirteuse et une yachtman, c'est aussi une fervente d'automobile. Gladys Harvey, elle, a la sant. Nous avions les mmes relations sur la Riviera et Londres; miss Harvey et ma fille avaient les mmes flirts, les mmes succs dans le monde, il y avait mme entre elles une petite pointe de rivalit. Avant le dpart d'Harry pour l'Inde, il y avait quelque chose entre elle et lui; mais il y a encore deux ans, Ellen tait autrement jolie; nanmoins ma fille et miss Harvey sont demeures en correspondance. Il y a encore un mois, Ellen tait trs occupe de ce qui se passait Cannes et des gestes de Gladys. Eh bien, ce matin, ma pauvre enfant a reu une lettre de Cannes lui racontant certainement tout le carnaval, Ellen ne l'a mme pas ouverte et l'a mise sous son oreiller.--Mais elle la lit peut-tre maintenant, chre madame. En effet, sa mre peine sortie, miss Horneby avait dcachet vivement la lettre et ses yeux avides en avaient dvor les huit pages. Maintenant elle les relisait encore travers ses larmes et, la nuit suivante, sa mre une fois endormie, elle rallumait sa bougie et reprenait la lecture douloureuse et excre. IV BAINS DE SOLEIL La villa Soleil et sa petite terrasse, dbordante de feuillages et de fleurs, regardaient la ville et la mer. Derrire, courait un sentier rocailleux, presqu'un calvaire; de l'autre ct du chemin, se dressait un grand mur, un mur de pierres crevass et lzard au chneau croulant, avec des arbustes jaillis des fissures et mlant leurs branches un lierre poussireux. Ce mur, d'o s'lance, tous les cent mtres, la silhouette d'une tour, est la muraille d'enceinte de l'ancien chteau d'Hyres. Le chteau a disparu, mais la ceinture de remparts est demeure, pousant troitement la montagne, escaladant le roc et la pierraille, dominant ici le vide pour s'y prcipiter tout coup, et plus loin se collant contre les blocs de schiste et semblant les soutenir. De loin, c'est comme une charpe de pierre et de granit, mollement noue mi-flanc du sommet: charpe, elle ondule, s'abaissant de ci et remontant de l avec une souplesse d'eau courante; mais cette apparente irrgularit n'est qu'une parfaite comprhension d'un point stratgique. Ainsi pntre d'ouvrages de dfense dans ses moindres replis, la montagne et la citadelle ne formaient qu'un, et dans cette mise profit de tous ces accidents de nature, se reconnat encore, aprs plus de huit sicles, l'ingniosit maure. Les Maures, ces merveilleux architectes et ces plus merveilleux ingnieurs. Les Maures, c'est--dire toute l'Espagne, la grande Espagne: Tolde, Sville, Grenade et Cordoue; et la mosque, cette aeule de la cathdrale. Les Maures sont encore vivants Hyres. L'enceinte de murailles et de tours croulantes ne contient plus que des dcombres, mais, sous le ciel implacablement bleu de l'Espagne, les cours d'alles du Gnraliffe, ses salles de mosaque, et ses fontaines jaillissantes dans leurs vasques de marbre, ses corridors de buis et d'ifs taills ne donnent pas une plus puissante ide de la domination maure que ces quelques pierres parses du chteau d'Hyres, sous l'azur provenal. Oui, les Maures vivent encore Hyres. C'est l'empreinte sarrasine qui ajoute tant de grandeur au paysage; d'ailleurs, le site est africain et les Barbaresques devaient s'y sentir chez eux. Ils avaient devant eux la mer, la Mditerrane qui les avait apports, eux et leurs tartanes, la Mditerrane, c'est--dire pour eux le chemin de la patrie; leurs pieds, la ville conquise et esclave et, derrire eux enfin, comme droite et gauche, cet horizon de montagnes qui est encore plus beau que celui de la mer et qui a conserv leur nom, les Maures! et la molle chevauche de leurs cimes boises, leurs forts de chnes-liges et leurs pins parasols. Voyez, ce sont les vallons de la Kroumirie, avait fait remarquer le docteur Didier lady Horneby, la premire fois qu'il lui avait fait les honneurs des ruines.-- Oui, le paysage est arabe, avait rpondu l'Anglaise qui avait voyag. Et la vgtation donc! avait renchri le docteur. En effet, palmiers nains, figuiers de Barbarie, lentisques et agaves avaient envahi les trois kilomtres de solitude compris entre les murs. Ah! la magie de lumire, la puret d'atmosphre et la transparence de ce ciel, lady Horneby les avait dj rencontres ailleurs, au cours de douloureuses tapes en compagnie de malades chris, que l'Algrie n'avait pas sauvs. Cette odeur d'herbes brles et de roses pmes de chaleur, l'Anglaise l'avait respire dans les cimetires arabes Tlemcem et Blidah, et Biskra aussi plus loin dans le dsert. Oui, tout tait arabe dans ce site, et ils avaient bien choisi, les pirates. Ils dominaient tout de cette citadelle, tout, la montagne et la mer, et dans ces dix-huit tours, observant l'horizon, l'Anglo-Saxonne avait encore reconnu le gnie de la race, cette race de guetteurs..., l'Arabe qui toujours guette, accroupi au flanc de la colline, affal dans le foss du chemin, ou couch parmi l'alfa de la brousse, l'arabe pilleur et dtrousseur, couleur d'herbe roussie, de poussire et de pierre, l'arabe confondu avec le paysage, qu'il surveille et ranonne dans la personne du voyageur. Lady Horneby avait visit Grenade et le palais de Boabdil. Une mlancolie l'treignait, une nostalgie aussi, devant l'abandon de ces ruines, dans ce site voluptueux et sauvage, en face de cette mer borne par des les et la grisaille monotone des Salins d'Hyres. C'est l qu'il faudra venir tous les aprs-midi avec notre malade, avait dclar le docteur, vous n'aurez qu' traverser le chemin, je vous aurai la clef de la petite porte. Il faudra demeurer avec elle parmi ces dcombres, des heures et des heures, au milieu de ces roches et de ces arbustes ptillants de soleil. Des bains de chaleur et de lumire, oui, pas autre chose, et de grand air aussi. Vous ne trouverez cela nulle part ailleurs. Il faut que miss Ellen redevienne une plante, qu'elle participe la pousse des sves, la fermentation vivace de l'herbe et de la fleur. Si l'on souponnait quelle force il y a dans la terre surchauffe par le soleil! Je voudrais notre malade une me vgtale. Vous rentrerez ds que l'air frachira, une heure avant le coucher du soleil; vous emporterez des oreillers, des couvertures, Mlle Horneby s'tendra par terre; vous emporterez des livres aussi; ce sera un peu dur dans les commencements, mais une fois l'habitude prise, le systme nerveux ne fera plus des siennes et la sant reviendra. La solitude et le soleil, on gurit tout avec cela. Et vous n'avez pas guri votre fille, pensait en elle-mme lady Horneby. Elle n'en suivait pas moins la lettre les prescriptions du mdecin. Tous les jours aprs le djeuner, les deux femmes traversaient la route, Brigitte les accompagnait portant des couvertures, des fourrures et des coussins, on ouvrait la petite porte et, une fois dans l'enceinte, on cherchait une place ensoleille o installer Ellen. La malade s'talait l'ombre menue de quelque arbuste grle et la cure de soleil commenait. Autour d'elle dans l'azur intense, des silhouettes de tours crneles s'levaient de place en place, presque plates, tours sarrasines dont l'embrasure des crneaux est si profonde qu'elle semble darder une dentelure de tridents dans le ciel; des broussailles pineuses embaumaient, une flore de montagne inconnue et sauvage avait violent les ruines de corolles clatantes, toute l'enceinte fleurait le miel. Des valles voisines montait une atmosphre de fournaise odorante. Il y avait dj quatre mois qu'Ellen Horneby y venait tous les jours prendre un long bain de soleil. On tait la fin d'avril, Hyres commenait se vider d'trangers, deux htels avaient dj ferm, l'exode des malades pour l'Angleterre et les patries lointaines s'accentuait depuis une quinzaine. Dans le pays dj dsert on sentait s'tablir l'atmosphre lourde de l't; une somnolence avait gagn les rues et les places, mais pour Ellen Horneby le docteur Didier n'avait pas encore permis le dpart, il la voulait garder au moins jusqu'au 15 mai. La jeune fille s'tait rsigne, elle semblait avoir abdiqu toute volont et, cette belle journe d'avril, elle tait donc l comme tous les jours, avec sa femme de chambre et sa mre, parmi les roches brlantes du vieux chteau d'Hyres. L'aprs-midi tait particulirement chaud, et mme ces hauteurs l'air aurait opprim sans la brise du large. Sur la mer tale, comme sur la ville assoupie par la sieste, rien que du silence; mais dans la vaste enceinte, foisonnante de feuilles et de corolles, un murmure ail, continu, fait de vibrations d'insectes, de crissements de cigales et de fermentations de sves, qui est peut-tre la voix de la solitude; parfois, en cho, un claquement de fouet et le bruit amorti de charroi sur une route. Lady Horneby, croyant sa fille assoupie, s'tait un peu carte et vaguait de ci de l, parmi les dcombres en fleurs, mais Ellen ne dormait pas. Abrite sous la soie crue d'une ombrelle, elle lisait et relisait avidement une lettre reue il y a deux mois, la lettre de Cannes dans laquelle son amie Gladys Harvey lui dtaillait les ftes et les joies du carnaval. Ces huit pages d'une criture volontaire et serre, combien de fois ne les avait-elle pas prises et reprises! Sous l'cran de l'ombrelle traverse de soleil, la malade la dchiffrait avidement; certains passages surtout l'enfivraient. * * * * * _Au premier vglione nous avons dguis mon frre Rginald en femme, il tait dlicieux. Il avait un domino de moire rose sur une jupe de satin blanc maman, et un vrai dcolletage tu sais, avec un collier de perles; c'est Albert qui l'avait coiff. La princesse Nydorff a voulu lui servir de cavalier, Rginald lui a prt son frac. Ainsi travestie, Nadge tait parfaite, plus homme encore que Rginald tait jeune fille; ils ont eu un succs fou. Tout le monde les invitait souper, dans les couloirs on les suivait la trace, et dans la salle on se mettait sur des rangs pour les voir passer; moi, j'tais dans la loge avec maman et me suis bien garde d'en sortir, car les masques me font peur; mais au fond je crois que personne ne s'y est tromp, car c'taient les femmes qui taient les plus enrages aprs mon frre et les hommes aprs la princesse... Au bal costum de lady Symmer j'tais en clown bleu turquoise, en clown et non en clownesse, tu m'entends bien. Maman m'avait prt sa barrette de diamants, laquelle vaut deux cent mille, j'en avais fait un bracelet de cheville, c'tait tourdissant; j'avais une norme fraise de tulle d'argent et sur la tte un tout petit bonnet de velours noir orn de deux longues ailes de libellule en gaze transparente ocelle, comme une plume de paon; le Grand-Duc Serge m'a complimente; j'ai soup la table du Grand-Duc Wladimir!... A la bataille de fleurs, notre breack tait tout en oeillets jaunes, dits soleil de Nice, et en hortensias bleu ple, nous tions l une dizaine de fous, dont la princesse Nydorff et sa soeur miss Eacon qu'on prtend aime du Kronprinz. Bob Forgett avait eu une ide lumineuse: il avait achet plus de cinquante cochons en baudruche, gros comme de vrais cochons de lait, et les avait suspendus un peu partout parmi les fleurs de notre voiture. Sur la Croisette tout le monde se tordait; nous avons remport le premier prix, une hideuse et luxueuse bannire tout en satin cerise... Il en est arriv une bien bonne la marquise de Baumanour, l'htel Gallia. L'autre soir, il y avait des musicanti de passage au dner, elle fait remettre un louis un soliste de violon dont le jeu l'avait enchante; dix heures, elle monte chez elle et, sa grande stupeur, trouve le musicien dans sa chambre; elle se rcrie. Mais pour ce prix-l, zzaie le violon obsquieux, ze donne touzours une aubade particulare_, et mille autres folies suivaient. Ellen Horneby s'en grisait passionnment, les pommettes allumes et les prunelles luisantes. * * * * * Mademoiselle! o tes-vous? une lettre pour vous! La voix de Marius Ayrargues appelait travers les ruines, la jeune fille agitait son ombrelle, le Hyrois enjambait les dcombres. En trois bonds il tait auprs d'elle. C'est le facteur qui vient de la remettre, j'ai tenu vous l'apporter moi-mme.--Donnez. La jeune fille s'tait empare prcipitamment de la lettre, elle en avait reconnu l'criture; elle ne daignait mme pas constater combien Marius Ayrargues debout sous le ciel bleu, parmi les agaves et les lentisques ptillants de lumire, tait violemment sarrasin; la lettre tait de Gladys Harvey. Un peu dpit, le beau Marius tournait les talons et s'enfonait dans les ruines. Ellen Horneby n'avait pas reu de lettre de Gladys depuis deux mois. _Ma Beaut_, disait celle-ci, _une grande nouvelle. Nous serons Hyres demain ou aprs-demain, maman, Rginald, la princesse Nydorff, sa soeur Dora, Bob Forgett, toute une bande joyeuse. Nous quittons Cannes avec trois automobiles, nous nous arrtons Hyres exprs pour toi, et un peu pour ce chteau, dont tu me fais de si extraordinaires descriptions. Forgett, qui le connat, prtend que c'est le chteau de Klingsor dans _Parsival_ et que tu dois y ressembler une fille-fleur; j'ai hte de te voir dans ce cadre, car tu dois tre gurie maintenant, dans tout ce soleil, ou ce ne serait pas la peine alors! Nous comptons t'enlever, ta mre et toi, en automobile jusqu' Marseille, nous avons rserv deux places. L, nous trouverons le yacht d'Algernon Histay, le milliardaire amricain, qui n'attend que nous pour gagner l'Espagne: escales Barcelone, Valence et Carthagne. Tu es des ntres, hein? la mer te remettra tout fait. A Carthagne, les timors rentreront en France par l'Espagne, _vi terra_, et les tmraires fileront sur Tanger, nous laissons les autos Marseille. Je ne me tiens pas de joie la pense de te revoir et de t'embrasser; d'ailleurs, je t'expliquerai un tas de choses et tu viendras, car je compte bien te dcider._ _Mes yeux dans tes yeux et tes mains sur mes lvres._ _Ton amie, Gladys._ * * * * * Maman! une lettre de Gladys! Le cri avait t pouss si perant que lady Horneby accourait perdue; elle trouvait sa fille debout, le visage tout rose, transfigure, ressuscite presque et les yeux agrandis d'une telle joie, que cette exaltation lui faisait un peu peur. Qu'y a-t-il, mon enfant.--Il y a, il y a, maman, que Gladys, sa mre, son frre, tous seront demain ici; ils viennent en auto, exprs pour me voir, ils nous emmnent Marseille, de l en Espagne sur le yacht de sir Algernon Histay, oui, ils nous emmnent d'ici, maman, et la malade s'abattait avec de gros sanglots dans les bras de lady Horneby. L'exaltation de miss Ellen Horneby tait enfin tombe. Toute la journe et mme une partie de la soire, elle avait divagu en proie une espce de fivre de voyages et de grands dplacements, toute des projets de traverses et de lointains exodes veills en elle par la lettre de Gladys. Elle parlait, elle parlait, le verbe haut, les prunelles allumes, une fivre dans les yeux et dans ses mains frmissantes. Coupant ses rves par de subits accs de tendresse, elle se levait de table pour venir enlacer sa mre et appuyer sa joue brlante au front glac de lady Horneby. Nous partirons, maman, nous partirons, n'est-ce pas, et l'Anglaise regardait et coutait dans une angoisse monter cette excitation maladive. Elle regardait surtout, et avec quelle pouvante! le visage hallucin d'Ellen; il s'y accentuait une ressemblance alarmante: c'tait effrayant comme la jeune fille rappelait alors son frre Edwards Horneby, le fils ador qu'elle avait perdu vingt-cinq ans. Oui, c'tait bien la mme fivre de mouvement et de dpart. Et puis l'exaltation avait fait place de la prostration, et la malade s'tait couche. Lady Horneby, elle, veillait encore. Dans la solitude claire de la chambre voisine, elle s'attardait seule, debout dans la maison endormie, remuer de douloureux souvenirs. Elle avait atteint des lettres et des papiers de son fils, des lettres enthousiastes sur les pays parcourus par le voyageur. Edwards avait aussi laiss un journal, un journal de ses impressions crites au jour le jour et dans lequel s'affirmait une sensibilit artiste, et c'est ce journal que lady Horneby relisait. * * * * * _Mon premier soir Venise en septembre 1898, l'imprvu, le saisissement et l'motion de mon arrive sur le Grand Canal. Aprs la sensation de solitude et de froid d'une lieue de lagune traverse sur la digue, immenses tendues d'eau triste, d'une pleur livide, dans la mlancolie du soir; tout coup, de la lumire et des cris, des cris d'employs et de facchini... le tumulte des bagages rclams par les voyageurs de tous pays. Venise, jadis auberge de rois, aujourd'hui auberge du monde. Puis, peine sorti de la _Ferrovia_, toute une flotte de gondoles assigeant les degrs de l'escalier: Gondola, gondola! signore, gondola! Les gondoles d'htels avec leurs portiers casquettes galonnes, les gondoles de louage et les gondoles prives, reconnaissables leurs cuivres brillants. Et, dans des lueurs et des clapotements d'eau, le choc et le mouvement de ces longs cercueils en bois noir, qui sont les fiacres de Venise et vont emporter travers canaux et _rii_ cette foule dgorge par le train._ _Un glissement lent en apparence, tant sa marche est fluide et douce, en ralit rapide, car peine entrs dans un couloir obscur et mme un peu sinistre, entre deux ranges de maisons noires qui sont une rue de Venise, nous voici dans le Grand Canal. Une immense alle d'eau s'enfonce devant nous, borde de palais, de vieux palais peine entrevus dans la nuit. Ils dorment, on dirait, irrels dans le recul du pass, et leur haute silhouette immobile et vtuste fait songer une veille de demeures fantmes tout coup surgies dans l'enchantement de l'eau, du silence et de la nuit. Mon gondolier me les nomme au passage: la Casa d'Oro, il palazzo Borgia, il palazzo Vandramine, le palais Venire, le palais Doria, le palais Lordan, le palais Morosini et c'est comme un cho des sicles rveills dans l'ombre. C'est dlicieux et un peu funbre, toutes ces gloires du pass voques d'un mot par une bouche que je ne vois pas, la face confuse du gondolier debout en arrire et dont la maigreur longue et souple s'exagre encore dans cette solitude d'eau nocturne et d'architectures vieillies. Nous descendons toujours le Grand Canal. C'est comme une entre dans une ville de songe, jamais endormie sous le geste nfaste d'un mauvais magicien, et j'ai la sensation de vivre dans une atmosphre de contes. Parfois, une autre gondole nous croise ou nous dpasse, et c'est dans le froissement de l'eau dchire, comme une soie, la vision, l'vocation plutt de quelque barque d'autrefois, emportant le cadavre embaum d'une princesse de lgende. _E poppe_, crient de loin en loin la voix des gondoliers, et c'est une espce de terreur enivrante dont l'angoisse m'treint voluptueusement le coeur._ _Le Rialto, une grande arche de marbre, enjambe ici le canal, le gondolier me la dsigne, et voil que par une merveilleuse concidence, dont le hasard fait toujours bnficier les potes, toutes les cloches de Venise se mettent chanter. L'Angelus tinte aux campaniles des soixante-seize glises; la nuit est devenue musicale, des voix d'allgresse et de prires l'animent. grenes de tous ces clochers, ces sonneries proches et lointaines, portes sur l'eau des canaux, s'panouissent toutes la fois en une cleste et flamboyante retombe de sonorits calmes. La cit-fantme est devenue une ville de fes; des fentres claires flambent joyeusement dans l'eau, _l'Accademia, la Salute, la Dogana_, les grands htels._ _Et ce fut ma premire entre Venise._ * * * * * 3 octobre 96.--_La place Saint-Marc l'heure de la musique!_ _On ne raconte ni Saint-Marc, ni San-Giorgio, ni le lion d'or de la Piazetta. On n'voque pas plus le palais des Doges et la colonnade unique aux chapiteaux ombrs des admirables Procuraties. Venise et la place Saint-Marc, c'est le complet panouissement de la plus fire aristocratie et de l'me artiste d'un peuple, berc pendant des sicles dans de la gloire et de la magnificence, et cela parmi le plus imprvu et le plus splendide dcor. Venise! C'est une apothose de marbre, de mtal orfvr et de pierres prcieuses, closes et figes au milieu d'eaux mres et nuances par les nues soyeuses du plus prestigieux ciel, le ciel de Venise, que Tiepolo a peint dans ses plafonds hants de nudits volantes, et qui est demeur tendu de Saint-Alvize San-Giorgio Maggiore au-dessus des campaniles et des dmes de la ville, comme un dais bni de gloire et de ferveur. Ah! Saint-Marc, la place dalle de marbre, encadre de palais et peuple de statues, qu'est la Piazza, devant les cinq portails et les cinq dmes de marbre et de moire et la double ascension d'anges, des mosaques de ces cintres._ _Et la foule de la place Saint-Marc, la foule des promeneurs et des flaneurs, attabls aux cafs, devant les lentes alles et venues des dentellires et des verriers de la ville dambulant par couples avec les officiers de la flotte, les marins de l'Arsenal, et tous les Allemands et tous les Anglais des Cooks et les derniers descendants des Doges. Toute l'Europe qui voyage est l, Autrichiens vtus de vert et coiffs du petit feutre fleuri d'edelweiss; Anglais casquettes carreaux, cravats de rouge dans des homespuns jauntres; Russes aux doigts chargs de bagues; Franais paonnants et bavards et tous les esthtes du monde curieux de la purulence sublime, que certains veulent voir en Venise, et en mal de se mouvoir en beaut dans la cit du Carpaccio._ _Toutes les laideurs cosmopolites, toutes les extravagances de Londres et de Berlin, toutes les curiosits moscovites et toutes les vanits latines aussi, on les croise et on les toise devant Jsurum et Salviati; et ce soir, je suis du nombre, mais si absorb par les Tiepolo et les Vronse que je vois marcher devant moi en chle de laine et en veston de toile, que je regarde peine les Barbares. Sur une estrade, des musiciens jouent du Wagner; dans les groupes, on annonce que le fils, Siegfried Wagner, vient d'arriver l'htel Danielli._ * * * * * 10 octobre.--_Je reviens de la Judecca, il est minuit, je suis revenu par des canaux abandonns, dserts. Ce soir, un ciel invraisemblable, d'un bleu de fume, tout pommel de nues de givre gris, pousait amoureusement les flches des campaniles et les marbres des balustrades; sur la lagune, une lune de ferie enchantait le glissement silencieux des gondoles. Alors j'ai dit, en passant auprs du Giardinetto:_ Gondoliere! San-Giorgio Maggiore! * * * * * Lady Horneby tournait des pages, cherchant instinctivement des paysages o son fils reparlt de Venise, Venise o, dans sa conviction, il avait pris la fivre dont il tait revenu mourant Londres. * * * * * Londres, novembre 1901.--_Venise, j'ai revu Venise et j'en ai toujours subi le charme; je l'ai toujours trouve la fois la mme et plus neuve encore. L'habitude et quatre sjours conscutifs en six ans n'ont rien chang, ni en moi ni en elle. Chaque fois que je la revois, c'est la mme sensation de griserie nostalgique et d'enivrement calme, faite d'enthousiasme artiste et de ferveur du pass. J'ai achet un coffret Venise, un vieux coffret aux armes de Dandolo. Une devise y court sur un des panneaux:_ Cor magis tibi senescenti pandit. _Mon coeur est plus toi depuis que tu vieillis._ _Eh bien! cette devise est mon tat d'me vis--vis de la ville. Plus je la revois, toute dcrpite et caduque qu'elle soit dans ses marbres devenus pareils de l'ivoire et ses ors plus verdis que ses marbres, plus elle entre en moi et plus je me sens en elle. Certes, je n'ignore rien de ses tares, je la sais devenue une auberge; et, comme l'amant d'une courtisane, je souffre de voir ses palais, ses muses, ses ciels et ses glises en proie la horde affreuse des Cooks et des brasseurs d'affaires trangers. Courtisane, oui, cette dogaresse dchue et ruine l'est devenue; mais c'est Tiepolo qui l'a peinte, c'est Vronse qui lui a donn ses attitudes, et, sous l'arche de ses palais, c'est l'Adriatique qui lui tend son miroir!_ Et plus loin: _Venise, j'en ai gard une impression si harmonieuse et si profonde, qu'en tout autre pays je me sens en exil._ * * * * * Cette phrase terminait le journal, c'tait la dernire qu'et crite Edwards. L'exil! lady Horneby ne connaissait que trop cette sensation d'exil, cette impression de n'tre bien nulle part,--et ce dsir d'ailleurs qu'ont tous ceux qui vont mourir. La sonnette de la porte d'entre, carillonnant dans la nuit, la faisait tressaillir. Une persienne, puis une fentre s'ouvraient, des pourparlers s'engageaient sur la route, puis des pieds nus montaient l'escalier, on frappait sa porte. Madame, c'est une dpche, faisait la voix de Marius. Lady Horneby allait ouvrir en peignoir. Pas de mauvaises nouvelles, au moins, Madame? demandait le Hyrois. La dpche venait de Gnes et tait signe Harry: Serai demain Marseille et le soir Hyres, passerai deux jours, prparez Ellen et toutes mes tendresses la darling, suis en joie. Votre neveu, Harry. Debout prs de la lampe, lady Horneby relisait le tlgramme. Pourquoi n'en prouvait-elle aucun plaisir? V LA MAISON EN FTE Mais on se marie donc ici, voil toute la maison fleurie comme pour un matin de noces! Le docteur Didier venait de pousser la porte de la salle manger. La vieille Mme Ayrargues, en train de garnir les vases de la chemine de branches de cerisier en fleurs, haussait les paules et continuait son travail, une femme de journe la suivait pas pas, lui tendant une grande corbeille plate remplie de fleurs, branches de pommiers, de cerisiers, de pchers mme jetes ple-mle avec des oeillets et des mimosas tardifs; la Hyroise puisait mme et les piquait un peu partout. La porte du salon ouverte deux battants laissait voir une ornementation plus savante: un amoncellement de roses blanches, et des jaillissements d'iris jaunes et violets s'lanant en fuses de tous les vases; toutes les fentres grandes ouvertes laissaient entrer le bleu du ciel et le bleu de la mer, mais c'est surtout par les fleurs que les deux pices semblaient illumines. Tous ces floconnements roses, toutes ces corolles printanires avaient une clart propre dont s'embaumait et resplendissait la fois la demeure. Marius, croul sur une chaise de la salle manger, regardait tous ces prparatifs d'un oeil indiffrent; il tenait bien sur ses genoux son ternelle guitare, mais ne daignait pas mme en toucher les cordes. De l'autre ct du corridor, dans la cuisine, on entendait remuer sur les fourneaux des plats et des casseroles. A travers les effluves de toutes ces fleurs, le docteur Didier fleurait une odeur de victuailles. Mais on n'a pas dvalis que le jardin, on a aussi dvalis le march, souriait-il en brochant des babines, quelle fte prparez-vous donc, maman Ayrargues, on attend un prince ici? La vieille Hyroise gardait sa bouche cousue. Oui, je comprends, reprenait le docteur Didier, encore un caprice de la petite.--Un caprice! et Mme Ayrargues venait se planter devant le mdecin. Un caprice! plt Dieu, et levant les deux bras au plafond pour attester le ciel de son malheur, c'en est bien un autre, il arrive.--Qui a?--Mais le fianc, le cousin de ces dames, l'officier aux Indes, un Anglais comme elles. Ah! pauvre de nous, le tlgramme est arriv cette nuit; la petite ne tient pas en place, elle court dans la maison depuis le matin, il a fallu dpouiller trois vergers. Il y a l pour cinquante francs de fleurs des arbres fruitiers, quelle piti!... Et mon pauvre Marius, faisait-elle en dsignant le jeune homme affal sur sa chaise, mon pauvre Marius, il souffre. Le dsespoir de Mme Ayrargues tait trop comique, le docteur Didier ne pouvait s'empcher de lui rire au nez; la Hyroise tournait les talons et sortait en claquant la porte. Le neveu suivait indolemment la tante. Il y a du nouveau, pensait le docteur, mais un pas lger descendait l'escalier, le mdecin reconnaissait celui de lady Horneby. Il ouvrait la porte du salon au moment mme o l'Anglaise mettait la main sur la poigne. H bien, vous voil heureuse, disait-il, mais il s'arrtait brusquement, lady Horneby avait sa figure soucieuse des mauvais jours, une ride profonde barrait son front, et ses yeux clairs, comme cachs sous l'arcade sourcilire, accentuaient encore le pli amer de la bouche. Vous savez dj, faisait-elle en inspectant rapidement la dcoration de la pice.--Oui, lord Astlher arrive et vous n'tes pas en joie, alors pourquoi toute cette maison en fte, je n'y comprends plus rien, votre gendre arrive et...--Mon gendre! et l'Anglaise avait un mauvais sourire. Vous savez bien qu'il ne l'pousera pas. Tenez, voici son tlgramme, je l'ai reu cette nuit.--Mais ce tlgramme.--Oui, mais il ne l'a pas revue depuis son dpart et, quand il la reverra, il y a quatre ans qu'ils se sont quitts, la reconnatra-t-il seulement?--Mais.--Oh! je vois ma fille telle qu'elle est, la pauvre enfant ne peut plus inspirer d'amour, l'gosme des hommes est si puissant. Harry saura-t-il seulement dissimuler.--Vous dites?--Je ne dis rien, mais je ne veux qu'une chose et celle-l je la veux bien, je veux que ma fille meure heureuse.--Mais miss Ellen n'en est pas l.--Si, docteur, Ellen en est l, je ne m'illusionne pas. Comme ses soeurs, son frre, ma fille est condamne, mais ce que je ne veux pas, c'est qu'elle se voie mourir. Cette douleur est pour moi, je veux la porter seule, je veux que mon enfant s'teigne, ignorante de son mal, dans l'illusion de sa beaut, de son amour et de sa jeunesse, je veux que jusqu' la dernire minute Ellen se croie aime. Je ne voudrais pas que ma petite fille s'en aille de ce monde, le coeur bris, navr de dsespoir. Vous me comprenez, je veux la voir mourir dans un sourire, et la froideur d'Harry, un mouvement de recul de son fianc, ah, cela je le sais, elle n'y survivrait pas. Mais voil, devant cette maigreur et cette pleur Harry aura-t-il la force de soutenir ce mensonge! voil ce qui m'pouvante et m'treint le coeur. Lady Horneby s'tait laisse tomber sur un fauteuil, sa respiration tait entrecoupe, haletante; le docteur Didier lui avait pris les mains, il ne trouvait rien lui dire. C'est comme ces fleurs, disait lady Horneby en fixant d'un oeil gar les branches de cerisier de la chemine, vous savez ce que l'on dit en Irlande sur la maison pare dans l'attente du fianc. Elle appelle l'amour et c'est la mort qui entre.--Mais vous tes folle, milady, c'est vous qu'il faut soigner.--Oui, en effet, je suis un peu folle de terreur, car j'observe ma fille depuis ce matin. Je vois son exaltation et sa fivre grandir, cela avait dj commenc hier aprs une lettre reue de Cannes, de cette Gladys, et, ce matin, quand je lui ai apport le tlgramme de son cousin, la violence avec laquelle elle a saisi mes mains et au cri qu'elle a pouss... je ne lui croyais pas cette force. Elle a bondi hors de son lit, et vous croyez qu'elle s'est jete dans mes bras pour y pleurer, sangloter comme son habitude; non, elle a couru pieds nus son miroir et, ramenant en bandeaux ses cheveux sur ses tempes, ses cheveux un peu dfaits pendant la nuit, elle n'a eu souci que de son visage et s'est contemple longuement, mais avec quels yeux, Docteur! C'taient des yeux de femme, ce n'taient plus des yeux de jeune fille, je ne les reconnaissais plus. Je suis encore jolie, n'est-ce pas, Harry pourra m'aimer encore? dites-moi que je suis encore jolie, maman? C'tait sa seule proccupation, et puis elle a mis un peignoir, est descendue, a donn des ordres, il fallait des fleurs, beaucoup de fleurs pour accueillir le fianc et parer la maison; j'ai vu le moment o elle allait descendre dans Hyres; heureusement a-t-on trouv tout cela dans les jardins voisins. Elle a voulu assister au triage des branches, indiquer la dcoration elle-mme et n'est remonte chez elle que toutes les choses en train, mais elle n'en pouvait plus. Que nous rserve la fin de cette journe! j'en ai le coeur serr, Docteur, et ces gens de Cannes, cette Gladys Harvey et sa bande qui vont peut-tre venir aujourd'hui. S'ils allaient se rencontrer avec Harry! Gladys a t jadis en coquetterie avec lui et Ellen qui ne l'a pas oubli. En vrit, la tte me tourne et le coeur me chavire, Docteur, et puis la chose la plus atroce, la plus alarmante de toutes, l'attitude d'Harry vis--vis Ellen. Pourra-t-il prendre sur lui de surmonter son motion et de n'en laisser rien paratre. Ellen qui s'est mis en tte de l'aller chercher la gare. Ah! cela, il ne le faut pas, vous le lui dfendrez, Docteur, je compte sur vous. Vous resterez au besoin lui tenir compagnie pendant que j'irai la gare prparer mon neveu, l'endoctriner, lui faire la leon, et puis vous dnerez avec nous, Docteur, votre prsence amortira le choc. Ne me refusez pas cela, Docteur, nous avons tant besoin de vous aujourd'hui. Et la pauvre femme ptrissait nerveusement les mains du vieillard. Et notre malade, interrogeait-il, elle repose maintenant?--Non, elle ne repose pas, faisait la jeune fille, tout coup surgie derrire eux, dans l'embrasure de la porte. Elle tait entre pas de loup par le salon; il y eut une stupeur. Non, elle ne repose pas, je vous entends comploter contre moi, mais vous n'empcherez pas la fiance d'tre jolie. Suis-je assez jolie ce matin, Docteur? Toute rose, les yeux d'un bleu violet dans une face, on et dit, d'azale tant elle tait lumineuse, Ellen Horneby se silhouettait mince comme une tige dans les flots de tulle et de surah d'un peignoir corail. La poitrinaire tait resplendissante, l'amour l'avait transfigure. * * * * * C'est nous, tu ne nous attendais pas, hein! Oh! mais c'est joli ici! On dirait une serre, en voil des fleurs! et l'on est dans la mer, quelle vue! Sais-tu que tu es trs bien ici. Et Gladys Harvey s'arrtait comme tourdie la porte du salon. Elle tait l, en tenue de chauffeuse, un lger cache-poussire d'alpaga gris argent ouvert sur une robe de drap mastic; la casquette de velours ctes, trs haute, rabattue sur les yeux. Un gros bouquet d'oeillets roses fleurissait sa boutonnire. Derrire elle, dans le vestibule, se pressaient des ttes rieuses de jeunes femmes et de jeunes gens. Ellen s'tait leve de sa chaise longue trs ple, saisie au coeur par cette brusque entre, qu'elle redoutait depuis le matin. Elle n'avait pas os en parler sa mre, la concidence du passage de Gladys Hyres et de l'arrive de son fianc la bouleversait. Un soupon l'avait mordue. Toute la matine, elle avait craint une rencontre. Mais qu'as-tu donc? faisait miss Harvey en se prcipitant vers la malade, te voil toute ple. Je t'avais prvenue pourtant, tu as bien reu ma lettre. Voil Rginald, et tu ne le reconnais pas! Et puis mon amie Nadge, la princesse Nydorff, tu l'as vue Cannes l'autre hiver, et sa soeur Dora Heacon; n'est-ce pas qu'elle est jolie? et mon flirt Bob Forgett, l'homme le plus inventif des Trois-Royaumes, celui qui a eu l'ide des cochons en baudruche pour la bataille des fleurs. C'est un peu cause de lui que nous sommes ici. C'est lui qui nous a vant ce fameux chteau d'Hyres; mais moi, je suis venue cause de toi. Mais qu'as-tu donc? tu ne parles pas! embrasse-moi donc, Ellen.--Ellen est encore un peu souffrante, intervenait lady Horneby entre au bruit; elle reposait, vous l'avez veille.--Souffrante, mais elle a une mine superbe, peut-tre un peu plus tige que fille-fleur pourtant. Allons, lve-toi, Ellen, que je t'admire. Tu as un peu maigri, mais quel teint!--Un peu de calme, Gladys, Ellen a t trs malade cet hiver. Et l'Anglaise faisait les honneurs de son home aux visiteurs; Gladys recommenait brivement les prsentations. Ellen avait un sourire forc, un vague effroi de tous ces gens qui la dvisageaient. Maman nous suit, reprenait l'infatigable Gladys, elle sera ici dans dix minutes, mais quelle monte pour venir chez vous! elle dsire tant voir Ellen. Nous en as-tu donn de l'inquitude? et elle prenait entre ses mains celles de la jeune fille. Nous vous confions maman, car je ne la vois pas du tout escaladant ces ruines. Ah! je ne vous ai pas amen tout mon monde, j'ai eu piti de vous, il y en a qui nous attendent sur la route et d'autres qui sont rests en bas, les flemmards! Nous sommes partis de Cannes depuis sept heures du matin.--Ah! nous en avons bouff des kilomtres, sentenciait la jolie Dora.--Et vous dnez Toulon ce soir! interrogeait lady Horneby.--Et nous y couchons aussi, nous voulons voir le Casino de Toulon, le Beuglant des matelots, nous serons demain matin neuf heures Marseille. Vous ne venez pas avec nous, madame? Lady Horneby montrait du doigt sa fille retombe sur les coussins de sa chaise longue, la jeune fille se dtendait un peu dans la conversation de miss Heacon et de la princesse Nydorff. Il y avait comme un malaise dans ce salon, miss Harvey le sentait. Tu ne nous fais pas les honneurs des ruines, Ellen, hein! tu es un peu fatigue. Allons vous autres! Et elle se levait donnant le signal du dpart. Nous reviendrons te dire bonjour en repassant, nous te dirons comment nous avons trouv ton domaine, princesse de lgende du chteau d'Hyres. Et sur le seuil de la porte: Vous savez qu'il y a beaucoup trop de fleurs ici, disait-elle lady Horneby, cela la fatigue, je la trouve un peu lasse. Mais ce n'est pas toujours ainsi, disait tourdiment la mre, aujourd'hui nous sommes en fte.--Vous attendez quelqu'un?--Mais oui, mon neveu Harry Astlher qui nous arrive ce soir.--Ah! le fianc arrive, ah vous m'en direz tant! le fianc arrive, tout s'explique, et revenant brusquement sur ses pas: Mes compliments, ma chre, et mes excuses aussi d'avoir troubl ton attente amoureuse. Je comprends ton air distrait. Aprs quatre ans d'absence revoir un fianc. Ah! le bel Harry nous revient, et quelle heure arrive-t-il ici? J'aurais t heureuse de le revoir. Ellen ne disait plus un mot, sa respiration tait devenue sifflante. Mais pour le dner, se htait de rpondre lady Horneby, n'insistez pas Gladys, ajoutait-elle voix basse, Ellen est un peu fantasque depuis quelque temps.--Pour dner, s'exclamait la jolie chauffeuse, nous serons partis depuis longtemps. Nous drapons cinq heures, le temps de visiter les ruines. Tiens! voil maman, allons, viens et ne fais qu'entrer et sortir, Ellen est un peu fatigue, et puis tu les drangerais; on attend le fianc, nous le manquons de deux heures.--Harry Astlher, est-il possible! gloussait, attendrie et moite et joignant les mains, la grosse dame toute rouge sous une guirlande de roses trmires; toute la bande tait dj sortie. Allons, viens, maman. Adieu, ma jolie tige, reprenait d'un ton perfide l'insidieuse Gladys. Harry va te trouver un peu change, mais si lgante! Elle tait dj dans le chemin, la compagnie joyeuse en escaladait la pierraille. Hein! qu'en dites-vous, vous autres? un peu fichue, la fille-fleur. La boutade tait salue de longs clats de rire. * * * * * Madame, il va falloir partir si vous ne voulez pas manquer votre train, j'ai juste cinq heures un quart ma montre.--Maman, tu as command l'omnibus, au moins!--Sois tranquille, il montera jusqu' l'glise, de l Marius portera la valise.--La valise, c'est vrai, il ne vient que pour quarante-huit heures. Il y avait bien cinquante minutes que ce bref entretien avait t chang entre lady Horneby, sa fille et le docteur Didier; le docteur Didier, entr sur la pointe du pied, cinq heures sonnant, dans la chambre o la malade tait remonte aprs la visite de ces dames Harvey. La sortie de sa mre soulageait Ellen comme d'un poids. Depuis trois heures, elle luttait pour dissimuler l'inquitude et l'angoisse o l'avait jete la venue de Gladys. Jusqu' cinq heures, elle n'avait pas respir, comptant les minutes et les secondes s'couler avant le moment fix pour leur dpart; les automobiles devaient maintenant rouler sur la route de Toulon et lady Horneby descendait la route d'Hyres... la gare et l'arrive du train et la descente de wagon d'Harry Astlher... Ellen abandonnait ses deux mains au docteur Didier assis auprs d'elle; la Mditerrane dj baigne d'ombre apparaissait, toute froide, dans un ciel vert; Hyres, le soleil se couche derrire la presqu'le et n'allume jamais d'incendie sur la mer. L'heure tait morne et terne, le mdecin se levait pour fermer les fentres, puis, se rasseyant prs de la malade, il reprenait ses mains dans les siennes. Il en avait tenu jadis d'aussi frles et d'aussi brlantes et connaissait de longue date leur vilaine moiteur; ces longues treintes n'avaient pas retenu l'tre cher dont le souvenir vivait toujours douloureux dans son coeur. Ah! oui, qu'il la connaissait bien, cette heure mlancolique et dangereuse entre toutes de la tombe du jour dans le Midi, l'heure des mauvaises penses, des longs regrets et de la fivre... La fivre, il la sentait monter dans les doigts fluides qu'il tenait. Ellen avait ferm ses paupires, mais de grosses larmes coulaient sur ses joues, un grand silence flottait dans la chambre crpusculaire, et les larmes d'Ellen ne coulaient pas seulement sur son visage ple, elles coulaient aussi dans l'me du vieil homme, et une grande tristesse planait sur ces deux tres, une grande tristesse et une grande douceur. VI HARRY ASTLHER Harry Astlher achevait de djeuner seul dans la petite salle manger de la villa Soleil, les fentres baient toutes grandes ouvertes sur un ciel d'un bleu limpide, si intense que la Mditerrane en paraissait argente, comme embue d'une lgre vapeur. Tout clatait de gaiet dans la salle manger de Mmes Horneby, la nappe rose de la table, l'argenterie et les oeillets rouges du couvert et jusqu'au rose du jambon, auquel l'officier venait de faire largement fte. Il achevait de beurrer des tartines, qu'il arrosait de th imprial et de temps autre d'un petit verre de Porto. Harry Astlher tait grand, robuste, admirablement dcoupl, le buste un peu court peut-tre, les jambes un peu trop longues, mais la poitrine si adroitement bombe, sangle et corsete dans la veste carlate de l'arme coloniale, que ses paules en paraissaient plus larges et sa taille plus mince. Il offrait le type parfait de l'officier anglais qu'on voit dans tous les magazines et les illustrs, les traits rguliers, mais un teint de homard cuit. Une longue, longue moustache couleur de seigle mr, et des yeux d'eau sale, des yeux de vague et non de source, d'autant plus bleus dans tout ce hle, compltaient au physique le cousin de miss Horneby. Au demeurant, cet homme rouge n'tait pas sans charme, malgr son nez busqu et sa face prognathe. Harry Astlher avait de la race, il respirait la force, l'entrain et la sant. Une raie impeccable sparait jusque dans la nuque les cheveux jaunes et luisants du lieutenant; un scarabe d'gypte et deux saphirs de Ceylan bossuaient les doigts de sa main gauche; un rubis sang de pigeon, serti dans du platine, brillait sa main droite, sa bague de fianaille, mais Harry la portait au pouce par originalit. Son apptit, sa belle humeur et le soleil illuminaient la pice. Harry Astlher se coupait une cinquime tranche de jambon et se versait sa huitime tasse de th, une porte s'ouvrait et laissait entrer lady Horneby. Le jeune homme se levait, passait sa serviette sur sa moustache et, respectueusement inclin, baisait la main de sa tante. Eh! bien, comment a va-t-il ce matin.--Mais pas mal.--Ellen a bien dormi?--Hum, comme son ordinaire, Ellen n'a plus beaucoup de sommeil.--a reviendra. Elle n'est pas plus mal au moins... Elle est leve.--Oh! non, nous ne nous levons plus avant onze heures, le matin elle repose, elle rpare.--Ah! elle sera plus frache pour le djeuner. L'officier avait repris sa place et s'tait remis manger. Il ne voyait pas l'air contraint de lady Horneby; l'Anglaise s'tait assise en face, un coude sur la table, le menton dans une main. La manche de son peignoir en glissant dcouvrait un bras blanc encore admirable; lady Horneby avait t une des plus belles femmes de son temps et, involontairement, l'oeil de l'officier considrait le nu et le galbe de ce bras; lady Horneby changeait d'attitude et rabattait sa manche. Vous l'avez trouve change, hein?--Oui, mais pas tant que je le craignais.--Elle est bien maigre, n'est-ce pas?--Dame, elle n'est pas grasse. Et prenant son courage deux mains, L'auriez-vous reconnue, si vous n'aviez t prvenu, Harry?--Dame, dans la rue, si je n'avais pas su que c'tait elle, je ne dis pas. Mais elle a toujours de bien jolis yeux, vous savez, ma tante.--Oui, leurs yeux sont toujours admirables. (L'Anglaise avait parl pour elle-mme). Il y eut un silence, l'officier prouvait un vague malaise. Mais j'ai bien jou mon rle, hein! reprenait-il brusquement, je n'ai pas bronch quand je l'ai revue, j'ai bien cri: bonjour Ellen, c'est toi, hurrah. C'est moi. Comme tu es grandie! et nous nous sommes embrasss comme deux Valentins. L'ai-je assez bien souleve de terre dans mes bras, ah! elle ne pse pas lourd, la cousine. Au fond, j'avais une peur affreuse qu'elle ne s'apert de mon trouble, car, vrai dire, je l'avais trouve fondue... Le lieutenant cherchait ses mots. Mais elle n'y a vu que du feu, n'est-ce pas? elle tait d'une gaiet hier soir! Mais vous avez l'air tout triste ma tante, vous devriez tre contente.--Mais je le suis. Le sourire de l'Anglaise navrait. Ellen, comment m'a-t-elle trouv! ah! c'est que je suis chang, moi aussi, avec le soleil de l-bas! j'ai l'air d'une saucisse fume.--Ellen! Ellen vous aime et encore davantage... hlas!--Comment, hlas!--Mais oui, hlas, car ma pauvre enfant vous aime et vous ne l'aimez plus.--Comment, je ne l'aime plus.--Mais oui, vous l'aimez comme votre cousine, mais plus comme votre fiance, et comme je vous comprends, Harry. L'officier faisait un mouvement, lady Horneby l'arrtait d'un geste. Je vous comprends et je vous absous. Ma fille, ce qui reste de ma fille est si peu femme. Comment votre belle sant pourrait-elle aimer cette anmie! la vie a l'horreur de la mort.--Ma tante!--coutez-moi, Harry, vous tes un brave et loyal garon, et c'est pour cela que je vous aime. Vous ne savez mme pas mentir, vous tranglez et vous touffez dans le mensonge que je vous ai impos. Votre franchise fait clater le masque, et cela serait comique, en effet, si cela ne menaait de tourner au drame, car vous m'entendez, Harry, et l'Anglaise scandait ses mots, Ellen ne survivrait pas la perte de votre amour.--Mais, ma tante je croyais avoir tout fait.--Vous croyez! Eh bien! non, mon pauvre ami, vous avez trs mal tenu votre rle, vous vous tes emptr dans cette comdie comme un enfant dans un costume de thtre. Oh! vous y avez apport tous vos soins et tous vos efforts. Comme je vous sais un grand coeur, je vous ai demand de jouer cette comdie. Votre bont, votre gnrosit s'y sont prtes aussitt; vous tes entr dans ma combinaison, je n'attendais pas moins de vous, mais votre nature vous a trahi; mais aussi demander un officier retour des Indes de jouer des charades de petite fille et quelle charade, celle de l'Amour devant la Mort.--Ma tante.--Je sais ce que je dis. Pourvu qu'Ellen ne s'y soit laiss tromper, elle a t si agite toute cette nuit. Ah! c'est que la souffrance nous affine, nous, mon pauvre ami, et vous ne souponnez pas les subtilits de cette petite me dolente et attentive, son coeur a des oreilles et des perspicacits.--Mais c'est que je ne sais comment faire, ma tante...--Nous y aviserons. Heureusement, hier soir, la prsence du docteur a tout sauv et la joie aveuglait Ellen; mais tantt, table, nous serons seuls tous les trois, seuls au dner encore. Tenez, par exemple, hier, votre arrive, vous ne l'avez pas trouve change, c'tait une faute. Ellen sait parfaitement qu'elle a maigri et pli, vous l'avez trouve trop bien portante.--Mais, ma tante, vous m'aviez dit...--Oui, je vous avais dit, mais vous avez forc la note, et moi qui connais Ellen, j'ai vu de la mfiance dans ses yeux; enfin ce qui est fait est fait, mais ce qu'il faut viter tout prix, Harry, c'est ce regard de bon chien attendri que vous posez sur elle, quand vous croyez qu'elle ne vous voit pas. Ellen a des yeux partout.--Moi, ma tante, je la regarde...--Je vous considrais pendant le dner hier. Oh! c'taient des yeux trs bons et trs doux, les yeux qu'on a pour un petit oiseau tomb du nid ou un petit chat malade, ces chats qu'on rencontre au bord des chemins, grelottants et saigneux, ceux que des gamins ont moiti noys et poursuivis avec des cailloux. Il y a une grande piti dans ces regards-l, mais il n'y a pas d'amour. Ellen mourrait d'un de ces regards, si elle le surprenait.--Mais, ma tante...--Ce sera trs difficile, je le sais, mais enfin ce n'est que pour trente-six heures, puisque vous partez demain. Je vous adjure, Harry, de prolonger l'illusion d'Ellen, de la sauver du dsespoir. Aprs, vous serez libre.--Mais ma tante, j'entends tenir ma parole.--Quelle parole?--Mais je suis le fianc d'Ellen et j'entends l'pouser.--Soyez donc srieux, Harry. Si Ellen a des illusions, moi, je n'en ai plus. D'ici un an, avant peut-tre, ma fille sera morte.--Ma tante, pouvez-vous dire!--J'ai vu mourir les autres, et puis ma fille gurirait-elle, Harry! c'est moi qui m'opposerais ce mariage. J'en ai assez de ce mal hrditaire que lord Horneby a transmis tous les siens, les siens qui taient miens et m'ont laisse seule maintenant. * * * * * Par ici, Harry. Avez-vous jamais vu des agaves de cette grosseur!--Tu dis des enfantillages, Ellen; ton cousin en a vu d'autres dans les Indes.--Mais ces agaves sont trs beaux, ma tante, disait l'officier colonial. Ellen Horneby faisait son fianc les honneurs des ruines du chteau, elle avait tenu le guider elle-mme dans cette enceinte de dcombres et de broussailles, qui tait devenu son domaine. Le djeuner avait march au del des dsirs de lady Horneby, l'officier avait pris coeur de bien jouer son rle. Remont par sa tante, il s'en tait fort bien tir, Ellen tait rayonnante de joie; on est si heureux de croire ce que l'on dsire, son sang fluide de malade lui tait remont aux joues, et la face toute rose, de ce rose dlicat d'azale qui parfois faisait d'elle une vritable fille-fleur, elle escaladait, leste comme une chvre, les boulis de roches et les degrs croulants de l'immense enclos; lady Horneby n'en revenait pas de cette agilit. Sa fille lui semblait comme ressuscite. Ses grands yeux violets baigns de lumire refltaient la fois tout le bleu de la mer et le bleu profond du ciel, ses cheveux lgers semblaient une fume d'or autour de la candeur de son front, et dans la clart de cette solitude ensoleille, parmi ces lentisques et ces agaves engourdis de chaleur, au milieu de toutes ces odeurs brlantes, elle apparaissait irrelle, arienne, fantme solaire, on et dit, n du mirage du Midi. La jeune fille tait comme transfigure, la joie la nimbait de rayons; un lan l'emportait bavarde et bgayante, tant elle en avait dire. Elle allait, elle allait, enjambant les broussailles, l'assaut des ruines, sans mme vouloir accepter l'aide de son cousin; lady Horneby avait peine les suivre. Brigitte venait en arrire, portant des couvertures et des oreillers. Ils avaient presque atteint le sommet de la montagne, ils en descendaient maintenant l'autre versant. Les jeunes gens s'taient engags dans un escalier tournant, dont les degrs dvalaient sous des arceaux en ruine; une rampe de granit, fleurie de roses sauvages, bordait les degrs du ct du vide. Tout coup des voix et des clats de rire montaient d'au-dessous d'eux, une socit tait installe l au pied de l'escalier, une socit joyeuse, car au bruit des toasts, des interpellations se mlaient des dtonations de bouteilles de champagne que l'on dbouchait. Ellen Horneby s'tait arrte interdite, il lui semblait avoir reconnu une des voix, mais les hautes quenouilles d'un petit bois de cyprs drobaient aux regards la socit assise dans le bas. Encore un peu de pt, princesse?--Non, cette langouste est exquise, redonnez-m'en, et des rires fusaient, puis le brouhaha des conversations se calmait. Une voix d'homme prorait... Et de toute cette beaut, de ce climat unique, de cette magie de site et de vgtation ils ont fait une ville d'agonie; oui, la civilisation nous a donn cela: une station pour poitrinaires. La jeune fille s'tait penche avidement, des cris et des hurrahs saluaient l'improvisation du causeur. Bravo, Forgett! Bravo, Bob! A vous, monsieur Mornart, un littrateur, faites-nous quelques phrases. Une voix d'homme se rcusait, et puis tout coup d'un ton de prdication: O l'invasion maure avait mis des citadelles et des palais, toute une cour voluptueuse et guerrire, nous avons construit de grands htels, un casino et des kiosques de concerts, et dans cette enceinte, sous ces portes cintres et sur les marches de ces escaliers tournants, qui ne conduisent plus nulle part, parmi ces dbris o s'voquent des silhouettes de sultanes voiles et des casques enturbanns d'mirs, toute l'pope, enfin, amoureuse et tragique des brlantes Cordoue et des fraches Grenade, des Anglaises phtisiques viennent promener leur toux et leur ennui; et ces murs hroques n'abritent plus que du spleen, de l'angoisse et des rles. Hyres, ville ensoleille des neurasthnies millionnaires. La civilisation a fait cela.--Bravo, monsieur Mornart. a, c'est un vrai morceau de littrature, vous le replacerez dans un de vos livres. Messieurs, un ban pour notre romancier. Cette fois, miss Horneby avait reconnu la voix, c'tait celle de Gladys Harvey; le sang lui avait reflu au coeur. Devenue brusquement toute ple, elle avait d s'appuyer de la main la rampe; dfaillante, Harry l'avait soutenue, tous deux avaient entendu les joyeux discoureurs prononcer leur verdict, l'officier aussi avait reconnu la voix de Gladys. Ellen descendait maintenant l'escalier, elle avait repouss son cousin et se htait vers le vide; en bas une douzaine de ttes se levaient. C'taient les visages d'insouciance et de gaiet des visiteurs de la veille. Ils taient l une douzaine de jeunes gens et de jeunes femmes, assis ou couchs au hasard dans la broussaille et dans les roches, autour d'une nappe tale dans l'herbe et couverte de victuailles: c'taient la princesse Nydorff, sa soeur Dora Heacon, le beau Forgett, lady Harvey, Rginald et d'autres encore, sous la conduite de l'intrpide Gladys. Tout ce beau monde avait laiss la tenue de chauffeuse et de chauffeur, c'tait un assaut de robes claires et de toilettes printanires ple-mle avec des complets d'homespun, des vestons de drap beige et des pantalons de piqu blanc; des bouteilles dbouches, des pts en crote entams et les plus beaux fruits attestaient un djeuner de campagne. Tiens, Ellen et Harry! Gladys venait de se lever, elle dsignait le couple toute la bande. Mes amis, je vous prsente l'me des ruines, Griselidis en personne revenue dans son domaine provenal. Hein! que vous avais-je dit, vous qui ne la connaissiez pas! Mon amie Ellen est-elle assez princesse de conte de fe, une vierge en or fin de livre de lgende, et quel beau couple ils font l en silhouette sur le bleu du ciel! Vous tes trs retour des Croisades, master Harry Astlher. Et tout coup espigle: Bonjour Harry, a va bien? vous tes toujours trs beau, vous savez. Mesdames et messieurs, je vous prsente le plus beau lieutenant de notre arme coloniale, master Harry Astlher, le fianc de mon amie Ellen Horneby; hip, hip, hurrah! un ban pour les amoureux du chteau d'Hyres. Des clameurs accueillaient le toast de Gladys, elle se tenait debout, levant trs haut sa coupe de champagne. Ellen s'tait arrte, glace, au pied de l'escalier. Harry se taisait un peu ahuri, mais incapable de dissimuler sa joie d'avoir retrouv l Gladys; la vue de tous ces jeunes visages et celle aussi des victuailles avaient soudain fait s'panouir sa figure de bon vivant. Mais oui, c'est nous, faisait miss Harvey brusquant la situation; comme tu le vois, nous ne sommes pas partis Marseille, nous avons couch Toulon et nous sommes revenus djeuner dans ces ruines. C'est trop beau, je voulais revivre une journe dans ce dcor, c'est un peu le tien, Ellen, et puis je suis revenue aussi un peu pour vous, ajoutait-elle coquette avec un regard de coin l'officier, je savais que vous arriviez hier soir et j'avais une folle envie de voir quelle mine vous rapportiez de l-bas. Songez, depuis quatre ans qu'on ne s'tait vu. Voyons, Ellen, ne sois pas jalouse, on ne te le prendra pas ton Harry, il n'aime que toi, on le sait. Rien faire, Mesdames, auprs du beau cousin. Nous nous marions fin juin, hein! nous vous avons vus descendre ensemble cet escalier branlant, impossible de nier. Tiens! lady Horneby. Et l'infatigable Gladys se prcipitait au-devant de l'Anglaise, lady Horneby s'tait arrte stupfaite au milieu de l'escalier. La princesse Nydorff et miss Heacon s'taient empares d'Ellen et l'avaient fait asseoir entre elles. Le romancier Mornart, trs intress, s'tait fait prsenter. Rginald Harvey mettait en rapport Harry et Forgett, les prsentations se continuaient, des shake hands s'changeaient; mistress Harvey complimentait lady Horneby sur la sant de sa fille. Mais elle a une mine charmante, cette enfant... Aprs avoir voltig de groupe en groupe, Gladys tait venue s'asseoir auprs du lieutenant et l'avait accapar; les yeux subitement foncs de la malade ne quittaient pas le couple. Et nous revenons ce soir luncher la clart des torches. Nous ne quittons plus Hyres, nous dnons l'htel, mais nous reviendrons ici finir les restes du pt. Voyez-vous ces tours et ces murailles dans le rougeoiement des rsines avec le bleu du clair de lune, dans le ciel! car il y a en ce moment des clairs de lune, une magie! Il n'y a pas de dcor de thtre qui tienne ct de cela. Ah! c'est que je suis une esthte, moi, j'ai le culte de la beaut, vous serez des ntres, monsieur Astlher! Oh! pas pour le dner, pour le clair de lune seulement et la tranche de pt. Tu viendras aussi, Ellen!--Ellen ne sort pas le soir, intervenait lady Horneby, visiblement ennuye du tour de l'entretien.--Alors nous te laissons ton fianc, vous resterez tenir compagnie votre Valentine, monsieur Astlher.--Mais Harry est absolument libre, ripostait la voix un peu rauque d'Ellen.--Alors, nous le cueillerons au passage, nous n'aurons pas trop de porteurs de torche. Oh! a ne durera pas vingt minutes, le temps de faire le tour des ruines. Nous te le restituerons dix heures sonnant; la lune se lve neuf heures et demie, nous devons tre minuit Marseille.--Mais, je ne sais, balbutiait tout bas l'officier.--Vous viendrez, je le veux, insistait la voix assourdie de Gladys. Vous n'tes pas en charte prive, je suppose. J'ai la curiosit de vous voir en tunique rouge la clart fumeuse des rsines, rouge sur rougetre, l'esprit du mal.--Surveillez donc votre prononciation, raillait l'impertinence de Forgett. VII GLADYS HARVEY a ne tient pas debout, ce que tu dis l, Rginald. Astlher n'pousera pas Ellen, on n'pouse pas une agonie. D'ailleurs, elle sera morte avant.--Vous la tuez bien vite, observait le romancier, est-ce que miss Horneby vous gne? L'Anglaise et le Franais changeaient un regard noir. Mon petit Mornart, je vous en prie, cessez donc, une fois pour toutes, de me prendre pour une hrone de roman; vous perdez votre temps en cherchant analyser ma psychologie, je suis beaucoup trop simple pour vous.--Croyez-vous?--J'en suis sre, et puis, vous savez, pas du tout tragique.--Ce n'est pas du tout mon opinion.--Que voulez-vous dire?--Oh! non, Gladys tragique, il n'y a que ces Franais! s'exclamait Forgett, moi, je vous trouve comique!--Ni comique non plus, mon petit Forgett. Allons, vous avez bu un peu trop de champagne, messieurs. Gladys Harvey se levait de table. Mesdames, si vous voulez monter aux ruines, il serait temps d'aller prendre nos manteaux!--Comment, cela tient toujours, cette folie, demandait indolemment la princesse Nydorff.--Mais ce n'est pas srieux, Gladys, gloussait mistress Harvey mre.--Si, c'est parfaitement srieux; j'ai command un guide et des torches. Nous avons mme un guitariste, ce Hyrois aux yeux sarrasins, que Rginald a ramass dans la salle de l'auberge, l'amoureux d'Ellen Horneby.--Comment, l'amoureux d'Ellen!--Parfaitement. C'est le neveu de la propritaire de leur villa. Ce garon demeure au fond de leur jardin. C'est le musicien attitr d'Ellen, il lui donne des aubades le long de la journe, c'est la fable du pays. Quand on a l'habitude des flirts.--Vous dtestez donc bien miss Horneby? reprenait la voix railleuse de Mornart.--Je vous crois qu'elle la dteste. Elle est en train de lui prendre son fianc, et la princesse Nydorff, du bout de ses doigts fins, effeuillait une rose rose dans sa coupe de champagne.--Toi, Nadge!--Je te connais, Gladys.--Querelle d'Allemands. Tout cela, c'est pour ne pas venir avec nous au chteau.--Tu l'as dit, je suis fatigue.--Tu ne vas pas me laisser monter seule avec Forgett, car ds l'instant que tu restes, nous ne pouvons plus compter sur vous, monsieur Mornart.--En effet si la princesse y consent, je tiendrai compagnie la princesse.--A merveille. Psychologie de femme marie, c'est votre fort. Vous vous connaissez moins en jeunes filles.--Cela dpend des jeunes filles, ricanait le Franais. Gladys se mordait les lvres. Alors, qui est-ce qui vient avec moi? vous Forgett, toi Rginald.--Oh! moi, faisait master Harvey, je ne viens que si miss Heacon en est.--Tu nous donnes Dora? demandait Gladys.--Oh! Dora est libre, rpondait la princesse.--Et moi je viens, dclarait la jolie darling du Kronprinz; oh! je n'ai pas peur, j'irais partout, surtout dans les ruines. J'ai l'habitude. Cet hiver, Cannes, nous allions une fois par semaine l'Opra de Nice. La boutade avait du succs. Alors nous sommes quatre en tout, disait miss Harvey, visiblement nerve, et vous les autres, en tes-vous ou n'en tes-vous pas? et elle bousculait du geste et de la voix les convives de l'autre bout de la table, quantit ngligeable ses yeux et seulement emmene par elle pour faire nombre, d'ailleurs seigneurs et seigneuresses authentiquement millionnaires et propritaires et chauffeurs d'autos. Miss Harvey racolait trois autres visiteurs pour les ruines, un mnage hongrois, le comte et la comtesse Zisko, et un Russe, Zanouskine, l'officiel Sigisbe de la comtesse. H bien, nous partons! En route, il est neuf heures moins le quart.--Mais c'est de la dmence, il fait noir comme dans un four, gmissait mistress Harvey.--Mais puisque la lune se lve neuf heures et demie, et puis nous avons les torches, elles sont dj l. Gladys avait travers la salle du restaurant et tait venue carter les rideaux d'une fentre. Neuf heures moins le quart! il doit tre plus, la lune se lve derrire la montagne. On voit la lueur.--Et vous serez rentrs pour onze heures, rclamait l'infortune mistress Harvey.--Avant, maman, avant. Nous devons tre minuit Marseille.--coute, Gladys, et la jeune fille s'tant rapproche de sa mre: J'espre que tu vas laisser de ct la villa Soleil! et ne pas entrer enlever lord Astlher ces dames.--Ne pas entrer la villa Soleil! mais je ne monte l-haut que pour a. On ne lui mangera pas son lieutenant, et pirouettant sur ses talons, Gladys Harvey sortait dans un envol et un bruissement de jupes.--Charmante nature, sentenciait le romancier Mornart. * * * * * Je te dis qu'elle va venir, moi, maman. Elle s'est mis en tte de troubler Harry et de le dtacher de moi.--Tu te forges des chimres; Gladys a dit cela en l'air, mais ce n'est pas srieux. Gladys est mal leve, inconsquente, impertinente, mais ce n'est pas une mchante enfant.--Elle! tu n'as pas vu ses yeux.--Ils sont noirs et les tiens sont bleus, essayait de rire lady Horneby; j'aime mieux les tiens.--Oui, essaie de dtourner la conversation. Tantt, lorsqu'elle tait assise dans l'herbe ct d'Harry, lui la buvait du regard et elle, indiffrente en apparence, n'avait d'yeux que pour le paysage, a lui permettait de poser de profil. Eh bien, je sentais ses prunelles embusques sous ses cils, elle me considrait la drobe, elle piait le chagrin qu'elle voulait me faire, qu'elle me faisait. Ah! ses yeux guetteurs et sournois, ils entraient en moi comme deux lames, ils m'ont fait mal, bien mal, ils me font encore mal, maman! Ellen avait laiss tomber sa tte sur l'paule de sa mre. Ma petite chrie, mon Ellen adore, ma chre petite enfant, et lady Horneby berait contre sa poitrine le corps fragile et redevenu puril de la malade. Tout cela, c'est de la nervosit, vois-tu. Allons, remets-toi, Harry va rentrer, il ne faut pas qu'il voie que tu as pleur. Les hommes, vois-tu, Ellen, les hommes dtestent les larmes. La scne se passait dans la petite salle manger de la villa Soleil, il tait prs de dix heures, une contrainte avait pes sur tout le dner. Harry, comme tous les Anglais aprs le caf, tait sorti dehors pour fumer son cigare; on entendait son pas arpenter la terrasse. C'tait alors que la grosse peine d'Ellen avait clat. Lady Horneby la consolait de son mieux, maudissant la lourde incomprhension de l'officier. Harry tait vraiment par trop naf, mais elle ne pouvait lui en vouloir. D'un geste lent et continu elle caressait le front fivreux de la jeune fille et l'enfant commenait reprendre haleine au milieu de ses sanglots. Maman! c'est elle, ce sont eux! La jeune fille venait de s'arracher l'treinte de sa mre. Elle vibrait toute, l'oreille tendue dans la direction du chemin; la salle manger donnait sur la terrasse, une autre pice la sparait de la route. Mais tu rves, Ellen, d'ici tu ne peux rien entendre.--Toi, peut-tre, mais moi, j'entends trs bien des pas et des voix. La sonnette d'entre carillonnait donnant raison la jeune fille, un bruit de jupes et d'clats de rires remplissait le corridor, la porte s'ouvrait toute grande. Bonsoir, c'est nous, riait la voix mordante de Gladys, nous venons cueillir le fianc. Bonsoir Ellen, bonsoir madame Horneby. O se cache donc le beau lieutenant? il n'est pas dj dans les ruines? Miss Harvey se tenait debout, sa jolie tte encapuchonne de dentelles, toute la gaiet de ses dix-huit ans et toute sa malice d'enfant terrible dans le sourire de ses petites dents blanches et la luisance de ses yeux. Derrire elle, c'taient les cheveux d'or de miss Heacon et les bandeaux noirs de la comtesse Zisko dans des envolements de tulles et de soies; comme un effluve de jeunesse pntrait dans la pice, Harry venait de paratre la porte du jardin, une oeillade de miss Harvey allait le cingler sur le seuil; l'officier colonial ne disait mot, un peu gn. C'est nous, reprenait la voix de tte de Gladys, nous n'avons qu'une parole, nous venons vous chercher. Tu nous prtes bien Harry pour vingt minutes, n'est-ce pas, Ellen? puisque vous avez campo ce soir, monsieur Astlher.--Mais je ne sais, je ne peux, balbutiait l'officier.--Alors nous rentrons Hyres, nous sommes quatre hommes et trois femmes, ce serait shocking, la comtesse a son mari et Zaneskine, c'est trs bien. Dora est dfendue par un flirt princier, mais, moi, je ne puis m'aventurer seule avec Forgett. Forgett est trop compromettant, et puis je comptais sur vous, monsieur Astlher comme porteur de torche. Vous me l'aviez promis.--Mais allez donc, Harry, intervenait Ellen.--Et je vous avais rserv une surprise, un guitariste extraordinaire et qui a des yeux, le plus beau garon du pays. Il est amoureux fou d'Ellen.--Qu'est-ce que c'est que a, faisait l'officier en haussant les paules?--La vrit pure. Lorsqu'il a su que vous tiez de la partie et que nous venions vous chercher ici, il n'a plus rien voulu savoir. Vous ne connaissez pas Marius, il habite ici.--Qu'est-ce que ce garon, je ne l'ai jamais vu.--Je vous crois. Depuis votre arrive ici, il a quitt la villa, il ne peut pas vous voir.--Vous inspirez des passions, Ellen?--Il faut le croire, rpondait la malade raidie dans un sourire qui faisait mal, nous nous trompons dj l'un l'autre. Allez, Harry, ne faites pas attendre Gladys.--Merci.--Mais demandez la clef Brigitte. Quand vous rentrerez, ma mre et moi, nous serons couches.--Mais je te le rends dans vingt minutes, insistait Gladys.--Vingt minutes ou deux heures, qu'importe, ma fille se couche neuf heures, il est dj plus. Bonsoir, Harry. Miss Harvey s'avanait pour baiser la joue d'Ellen, lady Horneby l'arrtait d'un geste. Bonsoir, Gladys. Une prire, en rentrant ne faites pas trop de bruit quand vous passerez devant sa porte, nous dormirons sans doute, mais Ellen a le sommeil trs lger.--Oh maman! faisait miss Horneby en se jetant dans les bras de sa mre, la porte peine ferme sur les intrus.--Que veux-tu, ma chrie! c'est la vie. Tu la commences peine, tous et toutes nous y blessent.--Comme tu as t dure pour eux, maman.--Oh! Harry n'a rien compris, il est dcidment trop bte.--Et tu dfendais Gladys, tu la croyais bonne.--Bonne! Et brise par les motions de la journe jusqu'au blasphme, je ne sais mme plus s'il y a de la bont au ciel. * * * * * Harry Astlher rentrait de son quipe dans les ruines. Si les motions de la journe avaient bris lady Horneby, les pripties de ces dernires vingt-quatre heures, jointes aux effarements de la veille, n'avaient pas moins troubl le calme du bel officier. Sa stupeur en retrouvant sa cousine si change, la certitude qu'elle n'en avait plus pour longtemps vivre, la scne pnible qu'il avait eue, le matin, avec lady Horneby, l'adjurant de mentir sa fille, cette comdie de l'amour impose sa piti, et puis dans la journe l'imprvue rencontre de Gladys et sa socit dans le cadre des ruines; Gladys, son ancien flirt d'il y a quatre ans, retrouve plus jolie et plus tourdissante d'esprit que jamais, sa coquetterie, la hardiesse de ses allures et de ses propos, ses provocations son adresse, tout cela avait boulevers ce pauvre Harry, mais tout cela n'tait rien encore auprs du trouble extraordinaire o venaient de le jeter les vingt minutes passes dans le clair-obscur des dcombres et des broussailles, la lueur des torches, en compagnie de l'endiable Anglaise. Ah! cette lune de printemps dans ce ciel de Provence au-dessous de la silhouette agrandie des tours d'enceinte du vieux chteau, la mtamorphose en choses qui rvent et qui veillent de tous ces agaves et de tous ces lentisques immobiles dans l'ombre, leur aspect de plantes fantmes dans l'enchantement du silence et de la nuit, et, dans cette solitude peuple d'mes vgtales, enivrante de trop de sves et de trop de senteurs parses, le profil dlicat et prcis de Gladys idalis par la clart de l'astre et, contre son torse d'homme, la tideur de ce corps souple et son frlement continu. Elle avait pris son bras la sortie de la villa Soleil, y pesant plaisir et parfois effleurant son paule de ses dentelles et de ses cheveux. Forgett avait ouvert la petite porte et ils avaient pntr dans les ruines; les torches erraient de ci de l, portes en avant par des hommes invisibles dans l'ombre. Leur rougeoiement mettait des lueurs fantastiques dans le bleu nocturne, parfois un pan de muraille jaillissait des tnbres violemment clair, et comme une arme de feux follets prcdaient les visiteurs. Gladys Harvey tourdissait l'officier de son babil. Curieuse et caressante, elle s'inquitait de ses quatre annes de sjour aux Indes, de ses campagnes, des mois qu'il avait passs sous la tente, de ses rapports avec les Cipayes, des habitudes et de la docilit des hommes et des ftes lgendaires de Bnars et de Singapoor. Elle voulait tout savoir; tout l'intressait, et les palais des Maarajahs et les crmonies dans les temples, le mystre des religions millnaires et la veille solennelle des divinits ignores et terribles dans des sanctuaires inconnus. Elle voulait connatre aussi les lgendes des Bouddhas, le culte des forts et celui des montagnes, les rcits effarants que l'on chuchote sur les lacs, les rites des sacrifices, le symbole des offrandes, la beaut des bayadres et le faste des chasses royales. Harry subjugu rpondait d'un mot, sans dtours et sans phrases, sans aucune littrature surtout. L'enjouement de la jeune fille piquait dans le rcit des remarques drles et d'imprvues questions. Elle y mlait aussi de personnels souvenirs, des souvenirs de bals, de fte et de garden-parties auxquels l'officier et elle avaient assist. C'tait avant son dpart, et c'tait, chaque minute, des _vous rappelez-vous, Harry_? Et son incessant verbiage voquait des retours de chasse en cosse et d'piques parties de tennis. D'Ellen, il n'tait pas question. Forgett s'tait un peu retir l'cart. La comtesse Zisko, trs myope, poussait des petits cris en s'accrochant tour tour au bras de Zanouskine et celui de son mari; les voix de Rginald et de miss Heacon, demeurs en arrire, discutaient froidement des cas douteux de gulfs et de foot-ball. Forgett avait pris la tte et dirigeait les porteurs de torches. Les visiteurs parvenaient ainsi au bord d'une rampe dominant pic un petit bois d'oliviers. L'endroit tait vertigineux et sinistre; et, ainsi dforme par la nuit, la joyeuse bande ne reconnaissait plus la terrasse o elle avait djeun midi. Le mur de la citadelle formait l entirement corps avec le roc; le terre-plain s'assombrissait de quenouilles de cyprs, une tour de guetteur dmantele en flanquait un angle. Forgett donnait l'ordre aux porteurs de pencher leurs torches sur le vide. Des agaves monstrueux jaillis de la roche apparaissaient dans la lueur, dardant sur l'abme un hrissement de sabres glauques. Les femmes avaient toutes un mouvement de recul. Forgett jouissait de l'effet qu'il avait prpar. Hein! est-ce assez turc! Quelle merveilleuse et naturelle oubliette pour des favorites infidles! Vous figurez-vous les Fathma et les Zuleka des lgendes musulmanes, pralablement ligotes dans un sac avec le chat, le coq et la vipre rservs la femme adultre comme au parricide, et prcipites dans le ravin? Et prenant une voix de mlodrame: Vous imaginez-vous leur chute travers la rigidit de ces cactus, leurs dards raflant la toile des sacs et la chair des condamnes, et finalement l'crasement flasque et mou des corps sur la roche grise en bas. Quel cadre pour un conte des Mille et une Nuits! Tenez, avec le reflet des torches on croirait voir une tache de sang l-bas, sur cette pierre. Toutes les femmes avaient un frisson; Harry sentait trembler le bras de Gladys, elle se pressait peureusement contre lui. Je n'ai pas cess de vous aimer, Harry. Vous savez que je vous aime toujours. Elle avait parl dans un souffle. Un tressaillement secouait Harry. Srieusement, reprenait-elle, vous n'pousez pas Ellen, n'est-ce pas?--J'ai donn ma parole, rpondait l'officier.--Mais elle se meurt, ce mariage serait un crime. Vous ne voyez donc pas dans l'tat o elle est; elle ne pourra le supporter, votre treinte la tuerait, et y survivrait-elle, voyez-vous les enfants qu'elle vous donnerait, des condamns comme elle et ses soeurs, mais c'est abominable. La vie n'pouse pas la mort.--Je suis son fianc, rpondait le jeune homme.--C'est bien. Miss Harvey avait brusquement quitt le bras de l'officier et s'avanait vers le vide, le jeune homme avait un mouvement de peur. Miss Harvey prenait une torche des mains d'un des porteurs, se penchait dans le noir et y laissait tomber la rsine enflamme. La torche tournoyait, allumant dans sa chute les parois du roc et les pointes des agaves, elle atteignait le fond, et sa flamme rougetre semblait y saigner. Miss Harvey la regardait s'teindre lentement. Je vous aimais, n'y pensons plus, et elle reprenait le bras du jeune homme. Nous rentrons, n'est-ce pas? Ils retraversaient les ruines en silence, toute leur gaiet tait tombe; Harry s'arrtait la porte de la villa, il introduisait la clef dans la serrure. Je vous laisse donc votre cher devoir, persiflait la voix de miss Harvey.--De grce, baissez la voix, Gladys.--Bah! croyez-vous qu'Ellen ignore la comdie que joue votre piti. Mes compliments, Harry, vous tes une belle me. Et miss Harvey prenait le bras de Forgett. La petite troupe s'enfonait dans la nuit, et Harry Astlher rentrait dans la villa. VIII TROIS DAMES DANS L'ILE Harry Astlher se dshabillait. Il avait soigneusement amorti le bruit de ses pas en montant l'escalier. Une lgre angoisse lui avait serr le coeur en entrant dans le silence de la demeure. La maison tait comme morte, toutes ses fentres teintes, et pourtant il avait cru entendre se refermer une croise derrire les persiennes closes, au moment o il prenait cong de Gladys, mais srement il avait rv... quelque domestique peut-tre. La chambre d'Ellen donnait sur la terrasse, de l'autre ct de la route; il y avait beau temps que toutes les femmes de la maison taient couches. Il s'tait gliss comme un voleur dans la solitude du vestibule et avait escalad pas de loup le bois craquant des marches, et maintenant, la porte ferme, il se dvtait dans la petite chambre claire que lui avait donne lady Horneby. Il avait allum trois bougies et, sa tunique dj te, il dgrafait devant la glace le satin noir de son hausse-col: un lger bruit lui faisait dresser l'oreille. On heurtait timidement sa porte; en effet, quelqu'un tait l. C'est vous, ma tante, disait-il en allant ouvrir; il croyait une visite de lady Horneby, il se savait en faute et s'attendait de justes remontrances. Non, c'est moi, moi, Ellen, et la jeune fille, demeure blottie dans l'ombre, pntrait svelte et vive dans la chambre de l'officier. Harry avait un mouvement de recul. C'tait elle, toute blanche dans une longue robe d'intrieur de soie molle. Elle avait jet un grand manteau de drap blanc sur ses paules. La gravit de ses yeux dmentait l'enjouement de son sourire, il y avait comme une dcision inscrite dans l'ensemble de ses traits. Remettez-vous, Harry, quittez cet air effar... Oui, c'est moi, j'ai vous parler. La jeune fille avait referm la porte. Vous m'avez attendu, balbutiait l'officier; au moins vous n'tes pas malade?--Non. Oui, je vous ai attendu puisque j'avais vous parler, Harry. Astlher sentait sa tte chavirer. Mais ici, dans ma chambre, Ellen, vous n'y songez pas, si votre mre souponnait.--D'abord, elle ne souponne pas, elle dort, pauvre mre, elle est si fatigue. Nous lui avons, vous et moi, donn quelques motions aujourd'hui...--Mais...--Il ne peut y avoir d'inconvenance entre nous, Harry, ne suis-je pas votre fiance.--C'est justement cela...--Mais une fiance si platonique. Croyez bien, mon cousin, que je ne serais pas ici si je sentais le moindre dsir entre nous, mais vos regards m'ont avertie, je suis ici chez le plus loyal et le plus dvou de mes amis.--Oh! cela, Ellen.--J'ai dit de mes amis, et la voix de la jeune fille se nuanait de tristesse. Nulle part je ne me sens plus en sret qu'auprs de vous. Vous ne m'avez pas dit de m'asseoir, Harry, je le fais,--et prenant une chaise la malade s'installait auprs de la table, elle s'y accoudait dans une pose de nonchalance, levait vers son cousin la puret de son profil.--Allumez donc une quatrime bougie. Trois lumires, cela porte malheur.--Mais, Ellen, c'est de la dmence, faisait l'officier, interloqu de cette assurance et de ce naturel. Songez qu'il est plus de dix heures et que vous tes dans ma chambre. Allons, assez d'enfantillage, il faut rentrer chez vous.--Il n'y a pas d'enfantillage ici, Harry, je vous assure que c'est trs srieux. Toute la maison repose, personne ne sait que je suis ici, il faut mme que tout le monde l'ignore, ma mre surtout.--Vous me dconcertez, Ellen.--Oh! pour si peu de temps. Et la jeune fille avait un joli geste d'insouciance. C'est la dernire soire que vous passez ici, ne pouvez-vous me la donner, vous ne m'avez pas gte aujourd'hui.--Oui, je sais, j'ai eu tort, vous allez me reprocher Gladys.--Ai-je prononc le nom de Gladys. Il ne s'agit que de nous deux, de moi surtout. Vous partez demain, ne pouvez-vous me donner une heure. Qui sait si nous nous reverrons jamais!--Ah! vous voil bien.--Oui, qui sait si nous nous reverrons jamais! insistait la voix alentie d'Ellen, vous n'avez pas une heure me donner. Si, n'est-ce pas; tenez, je vais allumer une lampe--et la jeune fille se levait,--c'est lugubre, ces bougies, on dirait une veille de mort. Harry s'tait assis l'autre bout de la table. Impatient, ses doigts en tambourinaient le rebord.--a va tre long?--Mais assez, rpondait Ellen en venant s'asseoir, nous allons agiter des choses graves.--Si graves que cela?--Mais oui, puisque je viens les traiter la nuit, et mme assez difficiles aborder. Aussi pour m'aider j'ai apport un livre, et la jeune fille retirait de son corsage un petit album reli en maroquin vert.--Un livre! vous venez me faire la lecture maintenant.--Oh! trois cents lignes au plus, c'est un petit conte de moi.--Un conte de vous! vous crivez donc, maintenant.--Il faut bien passer le temps, une malade.--Ah! c'est votre journal de jeune fille, il fallait le dire.--Non pas, ce serait bien monotone, mon journal, il n'y a rien dans ma vie. C'est un recueil de contes. Vous savez que dans la famille nous avons la manie d'crire. Mon frre Edwards a laiss un trs intressant journal, mais moi qui ne suis qu'une petite fille, j'cris des contes, des contes imits de Gabriel Dante Rossetti et de notre Swinburne.--Ah! vous lisez Swinburne. Vous tes devenue tout fait femme auteur? Ellen ne relevait pas l'impertinence.--Cousine, est-ce que ma tante sait que vous crivez?--Non, ma mre ne sait pas tout ce que je fais, mais mon mari l'aurait su. coutez mon conte, Harry, c'est le dernier que j'ai compos, je l'ai crit ici, je l'ai rv dans les ruines du chteau.--Ah!--Il faut bien faire quelque chose pour les enfants, n'est-ce pas? Et la jeune fille, ayant approch la lampe, commenait d'une voix calme et grave. TROIS DAMES DANS L'ILE _Dans un jardin d't trois dames sont assises, trois dames de jeunesse et de beaut, toutes les trois vtues d'toffes fleuries et de nuances la fois si douces et dfaillantes que le regard semble s'y caresser; leurs pieds nus reposent dans l'herbe et, derrire elles, de claires roses trmires rigent leurs thyrses o des fleurs de soie se fripent et se dploient, rouges comme le vin nouveau et roses comme le dsir._ --En effet, tout fait du Swinburne! Vous avez de la mmoire, Ellen.--Ne m'interrompez pas et laissez-moi lire! La jeune fille reprenait. _Elles se dressent si claires dans le bleu du ciel d'aot, les hautes roses trmires, que l'on dirait des cierges allums en plein midi; l'horizon, le bleu du ciel baise le bleu de la mer qui verdoie et, sur le rivage lisr d'argent, le bleu vert de la mer se confond avec le vert des prairies. Il y neige des aubpines roses, qui sont des pommiers tardifs, et des pommiers nains, qui sont des aubpines prcoces. Des moutons errent dans la prairie et sur les flots en lapis-lazuli s'arrondit la voile d'une blanche galre; mais les trois dames, le dos tourn au paysage, ne s'inquitent ni des troupeaux pars, tels des flocons d'cume, ni de la galre la proue recourbe, tel un cygne._ --Nous nous souvenons de Florence, nous avons vu les Primitifs, souriait l'officier. Ellen le faisait taire d'un geste. _La premire tient la main un cistre, un petit cistre en forme de coeur, dont les cordes sont autant de fils d'or, et ses yeux bleus, du bleu des pervenches d'avril, s'alanguissent de mlancolie._--Votre portrait, cousine.--Si vous voulez. _Elle est la plus ple des trois, et sur sa robe, du vert changeant des mers d'orage, s'effeuillent et l des bouquets de violettes mls de fleurs d'iris. Son voile bleutre a gliss le long de ses paules, ses paules frles d'une blancheur d'hostie, et de ses doigts exsangues, alourdis de joyaux, elle tourmente indolemment les cordes d'or du cistre en marmonnant tout bas des lambeaux de chansons._ _C'est l'Esprance._ --Une bien belle dame, soulignait Harry. _La seconde, gaine dans une longue robe de brocart d'argent qui la fait ressembler un lis, ouvre tout grands deux yeux profonds, deux yeux pleins d'ombre dont le regard brle et dfaille comme une flamme sous la pluie._--Vos yeux, Ellen. La jeune fille haussait les paules.--Vous travaillez d'aprs vous-mme, vous tes la Mme Vige-Lebrun de la plume. La jeune fille poursuivait: _Un lourd ceinturon bossu de rubis treint ses flancs si strictement qu'il les meurtrit; et, couronne de bleus chardons des dunes, elle n'en sourit pas moins sous le feuillage dchiquet qui la pique et, toute la face extasie, elle appuie sur son coeur une gerbe des mmes chardons bleus et de branches de houx._--Oh! imaginative que vous tes, vous avez le culte de la souffrance.--Peut-tre, mais laissez-moi lire. _Un ciboire est ses pieds, qui luit dans l'herbe enrichi de pierreries, et des rubis scintillent dans sa coupe, des rubis ou du sang? La face de la dame resplendit toute rose, toutes roses ses paules, toute rose sa gorge dans sa robe d'argent; mais il y a des fleurs rouges dans les plis de l'toffe, o sa main appuie les chardons et les houx, et parfois c'est la robe entire qui devient rose, tandis que le visage, les bras nus et la gorge blmissent et que la chevelure couleur de tnbres devient soudain rousse, rousse ou rouge de sang!_ _C'est la Ferveur._ --Mais je ne vous souponnais pas ce talent d'crivain. _La troisime, hautaine au profil dlicat, avec une bouche charnue, les ailes du nez mobiles et des yeux de caresse._--Mais c'est Gladys, cette fois, s'exclamait l'officier, et Ellen reprenait... _la troisime, hautaine au profil dlicat... peigne avec un peigne d'or une longue chevelure jaune parseme d'escarboucles_.--Une chevelure jaune! non, ce n'est plus Gladys, je retire ce que j'avais dit. _... Elle peigne sa chevelure et rit de toutes ses dents un miroir poli qu'encadrent deux vipres; elle tient le clair miroir la hauteur de ses lvres, et sa nudit vierge ondule et frmit travers les mailles brillantes et bruissantes d'un troit filet d'or._ _Des aigues-marines, des meraudes et des opales, toute une floraison de gemmes translucides et changeantes, ruissellent le long de ses bras nus, de ses seins et de ses paules prises aux mailles du filet. Elle a des bracelets aux bras, des anneaux aux chevilles, et des bagues aux orteils; tout en elle est reflet, lueur et rayonnement, mais entre ses seins, jaunit un bouquet de roses sches, et son rire sonne faux, et faux le cliquetis de ses joyaux scintillants._ _C'est l'Illusion._ --Notre matresse tous. _Et l'Esprance, dans sa robe verte o des fleurs se fanent, maigrit et plit chaque jour; elle se lasse d'attendre celui qui ne vient plus et de chanter des chants que personne n'coute. Une mortelle tristesse envahit ses yeux bleus, son front de jour en jour flchit, flchit plus lourd sous le ruisseau de ses cheveux d'heure en heure plus ples._ _Ses mains exsangues n'ont mme plus la force de rattacher son voile, son voile transparent couleur de ciel et d'eau, derrire les plis duquel l'Esprance apparaissait jadis dsirable aux hommes, aux hommes qui l'oublient._ _Elle les a tromps si longtemps._ _La Ferveur, dans sa robe de neige ensanglante, elle, continue, indiffrente tout, se meurtrir la poitrine et les tempes; sa souffrance l'exalte et sa chair, perdue de cruelles dlices, palpite et dfaille avec des mots d'amour. Que lui importe la galre et ses nochers peureux, prudemment arrts devant l'le? Elle creuse sa douleur et s'en nourrit, son supplice l'enivre et, prolongeant son angoisse plaisir, elle aime sa torture et boit dans le ciboire brazillant de pierreries son propre sang qui la fait vivre._ --L'Assaoua du trio, goguenardait le jeune homme. _Quant l'Illusion, dans sa gaine dore, elle ne fait plus illusion qu' elle-mme. Il y a des sicles que les hommes la connaissent sans l'avoir jamais vue. Les rcits des aeux ont instruit les petits-fils. Elle s'est appele Circ et Calypso, et les potes eux-mmes, les potes pris des mensonges et des fables, ne croient plus ses fables._ _Seule dans son le, o nul vaisseau n'abordera plus, elle s'affole devant un miroir, prise quelle est de sa forme vaine, elle s'blouit les yeux de l'clat de ses joyaux et se grise l'oreille de leur froid cliquetis._ _Et entre deux rires elle proclame, orgueilleuse Je suis l'Amour et la Jeunesse. Et la Ferveur rpond, les prunelles agrandies, balbutiante d'extase: Ma plaie m'enivre, j'aime et je vis, tandis que l'Esprance morne, attriste et lasse, secoue sa tte blonde et dit: Je n'attends plus. Et l'innocence des brebis blantes et des agneaux errant dans l'le anime seule les prs, les bosquets et les vergers en fleurs o l'homme de ces temps ne vient plus._ _Dans un jardin d't trois dames sont assises, trois dames de jeunesse et de beaut, toutes les trois vtues d'toffes fleuries._ --Eh bien, comment trouvez-vous mon conte?--Admirable! et il finit l?--Il finissait l hier matin, mais depuis aujourd'hui il y a une variante.--Et laquelle? insistait l'officier, dcid entrer dans le jeu de sa cousine pour drouter ses soupons.--La voici, mais je ne l'ai pas encore tablie dans sa forme dfinitive, mais en voici peu prs le fond. Un jeune tranger aborde dans l'le, il la visite et la traverse en tous sens, mais ne remarque pas les trois Dames. Il ne voit pas plus l'Esprance que la Ferveur et pas plus la Ferveur que l'Illusion, mais elles ont suivi du regard le visiteur et quand l'tranger remonte dans sa galre, leurs yeux toutes trois se rencontrent; et elles se voient telles qu'elles sont. Elles s'apparaissent dcrpites, fanes, amaigries, extnues et dfaites dans leur inutile attente et l'inanit de leurs rves striles, elles ne s'taient jamais regardes, absorbes qu'elles taient chacune dans le mensonge de leur extase. Elles s'apparaissent telles qu'elles sont, comprennent l'indiffrence des hommes et leur solitude, mais, incapables de se mentir plus longtemps elles-mmes, elles penchent doucement le front et se laissent mourir, pareilles toutes les trois des lampes qui s'teignent... Et tous ces prambules, mon cher cousin, pour vous dire que vous ne m'aimez plus et que je vous rends votre parole. La jeune fille s'tait leve et, toute droite dans la lueur de la lampe, souriait d'une lvre triste son cousin.--Votre parole! mais vous tes folle, Ellen. Je ne vous comprends pas, s'indignait le jeune homme, lev, lui aussi.--Si, vous me comprenez; l'Esprance, la Ferveur et l'Illusion sont mortes. A quoi bon mentir ces cadavres.--Mais je vous assure, Ellen...--C'est un peu de mon me que je vous ai montre l. L'Esprance, la Ferveur et l'Illusion vivaient en moi, dans l'enceinte de ces ruines, oh! d'une vie bien fragile et bien prcaire, mais elles vivaient enfin. Aujourd'hui elles ne sont plus. Quelque chose a pass qui les a effeuilles comme des fleurs sches. A quoi bon prolonger un mensonge qui ne les fera pas revivre!--Mais vous vous mprenez Ellen, je vous aime.--Oui, je sais, comme une malade et comme une soeur, mais plus comme une fiance. Vous ne savez pas mentir, Harry, et je vous en sais gr. Tout le monde ici ment autour de moi, ma mre, le mdecin, Mme Ayrargues aussi, et moi je mens tous les jours maman, et cette comdie la longue m'excde et me fait mal. Vous au moins vous ne mentez, vous ne savez mme pas mentir, Harry; c'est pour cela que je vous aime et que je suis venue causer en toute loyaut avec vous.--Mais c'est de la folie, je vous jure.--Non, c'est de la clairvoyance. On ne trompe pas une femme amoureuse, et je vous aime encore. Voil pourquoi je vous rends votre parole; je vous veux heureux et vous ne pouvez plus l'tre avec moi.--Je vous prouverai le contraire.--Non, Harry, pour ces sortes de choses la volont ne suffit pas. Je ne veux pas tre un cher devoir, je n'accepte pas votre piti et je ne veux pas abuser de votre belle me. Le jeune homme reconnaissait les phrases insidieuses de miss Harvey.--Vous avez entendu?--Les malades ont l'oue trs fine.--Vous tiez l!--Peut-tre.--Alors vous nous avez pis, vous, Ellen.--On dfend son bonheur comme on peut. Vous voyez que je n'ai pas su garder le mien. L'officier s'tait empar des mains de la jeune fille. Ellen, je vous dfends de parler ainsi. Ellen, je vous aime, et je vous aurai; je vous aime de toutes les forces de mon sang et de mon me. Il l'avait attire brusquement contre sa poitrine. Je vous dfends de blasphmer davantage; j'ai t imprudent, tourdi; mais je n'ai pas cess une minute de vous chrir. Vous ne me souponnez pas d'aimer Gladys?--Je ne vous ai pas dit que vous aimiez Gladys, mais Gladys vous plat et je ne vous plais plus.--Ah! mauvaise tte, mauvaise tte, et malfaisante petite crature. Il avait pris entre ses mains le front d'Ellen dfaillante et lui plongeait ses yeux dans les siens. Quand aurez-vous fini de torturer tout le monde autour de vous, et que vous faut-il de plus que ma parole et mon moi? La jeune fille se tenait renverse dans les bras de son cousin, un sourire alanguissait ses yeux et entr'ouvrait ses lvres. On ne voyait plus dans ce visage extasi que l'mail des dents et la sclrotique de l'oeil. Est-ce au moins vrai ce que vous dites l, Harry, implorait moins une voix qu'un souffle.--Ah mauvaise! mauvaise!--Eh bien, alors embrassez-moi. L'officier se penchait sur la malade et la baisait longuement sur le front; la jeune fille se redressait sous la caresse: Est-ce ainsi qu'on s'embrasse entre fiancs.--Sans doute.--Ah! Ellen se dirigeait vers la porte. Oh! comme il doit tre tard... et mon livre que j'oubliais... Bonsoir, bonne nuit, adieu, mon cousin. La porte tait dj referme sur elle. trange, trange petite fille! faisait Harry Astlher. Je crois qu'il est temps que je parte. IX LA VIE ET LE RVE Lady Horneby se rveillait. Elle s'veillait, la tte lourde et la bouche pteuse. chos rpercuts des incidents de la veille, des visions opprimantes avaient hant son sommeil; elle tait encore toute bouleverse des fresques effarantes surgies dans les tnbres de son angoisse et de sa solitude. Elle se levait prcipitamment, alarme de l'heure que marquait la pendule. Neuf heures! Un soleil dj brlant allumait les lamelles des persiennes, elle les poussait, car lady Horneby dormait toujours les fentres ouvertes, et un flot de clart, un flux de senteurs enivrantes aussi pntraient dans la chambre. Tout le petit jardin de la villa montait, on aurait dit, dans la pice. A l'horizon, une mer scintillante s'talait infiniment plane sous un ciel d'un bleu profond, toute la radieuse allgresse des printemps de Provence enveloppait l'Anglaise de lumire et d'air vif, et, lourds oiseaux de tnbres chasss par le grand jour, dj les visions de la nuit s'effaaient. Lady Horneby respirait largement et passait une main sur son front, le souvenir de ses cauchemars s'tait vanoui. Une vision cependant persistait encore, c'tait la dernire apparue, et de celle-l lady Horneby vivait tous les dtails. Elle tait avec sa fille dans l'enceinte des ruines, elles y avaient pass la journe comme les autres, couches au bon de l'air et du soleil, mais elles s'y taient laiss surprendre par la nuit. Le jour tait tomb trs vite, un vrai crpuscule d'Algrie; les ruines et les broussailles, tout l'heure si lumineuses, taient devenues soudain couleur de cendre. C'tait un coucher de soleil quivoque sans une lueur rouge l'horizon, tout le paysage subitement teint dans une atmosphre terne, et elle et Ellen se htaient travers les dcombres vers la petite porte et de l vers la maison. A ce moment, une lune dcroissante, mince comme une faucille, s'tait leve derrire elle dans le ciel, une nappe d'argent s'tait rpandue sur tout le paysage, et lady Horneby s'tait aperue que sa fille ne la suivait plus. Une forme voile, harmonieuse et inquitante, avait surgi au sommet de l'enclos, l'extrmit des ruines. Elle se profilait debout sous la lune montante et tenait trs haut une torche allume, dont la fume rougetre tournoyait dans la nuit et Ellen tait demeure en arrire et regardait le spectre... A vrai dire, c'tait moins un spectre qu'une femme, et pourtant c'tait bien moins une femme qu'un spectre: il y avait une menace dans cet tre de mystre masqu de longs voiles gris; pourquoi drobait-il son visage? on et dit une statue de cendre. Ellen arrte la regardait toujours, et voil qu'Ellen se mettait marcher vers la forme voile, elle remontait travers les ruines, escaladait les dcombres, sans se soucier d'elle, de lady Horneby, et de ses appels et de ses cris. Le spectre, toujours debout sous le ciel lunaire, agitait sa torche et semblait attirer la jeune fille vers lui, et lady Horneby demeurait l, cloue d'pouvante... Un charme la tenait immobile. Elle parvenait enfin le rompre, elle s'lanait sur les pas de sa fille. Ellen! la forme inconnue venait de disparatre. D'un bond elle atteignait la place o toutes deux s'taient vanouies. Un escalier tournant aux marches descelles s'enfonait vertigineux dans le vide, une file de cyprs l'escortait de grandes ombres, et lady Horneby reconnaissait l'escalier croulant au pied duquel Gladys et sa bande leur taient apparues, djeunant, la veille, dans la gloire ensoleille de midi; mais l'escalier avait considrablement grandi, il tournoyait maintenant dans les tnbres et s'y perdait comme dans le fond d'un puits; et la forme voile descendait dans le vide et, derrire elle, Ellen s'engouffrait dans la nuit. Le spectre la prcdait levant haut sa torche, et c'tait comme un engloutissement lent de sa fille dans du noir et dans de l'inconnu. Ellen! Ellen! avait beau crier lady Horneby, elle ne voyait plus maintenant qu'une blancheur lointaine dans l'abme. L'chevlement rougetre de la rsine la baignait d'une lueur; le spectre s'tait, lui, enfonc dans l'ombre: lady Horneby descendait trbuchante les marches de l'escalier. Elles vacillaient sous ses pas et la conscience de son impuissance lui cassait les jambes. Un vertige l'blouissait, elle se sentait glisser et la distance augmentait toujours entre elle et Ellen, et cette descente durait un sicle. Elle touchait enfin le bas de l'escalier, il aboutissait une grande route, la route tait dserte. Pas d'Ellen, plus de spectre. Une torche demi consume gisait au milieu du chemin, fusant ses dernires tincelles; la mme seconde, une automobile lance toute vitesse passait trpidante, empestant de ptrole l'air pur de la nuit; la machine tait bonde de monde, et parmi les voyageurs l'Anglaise reconnaissait Harry Astlher et Gladys. C'tait moins une automobile qu'une trombe; Ellen n'tait pas avec eux. Maintenant c'tait la solitude et le silence, au milieu de la route la torche s'tait teinte, et c'tait comme un grand dchirement dans tout l'tre de lady Horneby, et la mre clatait en sanglots, sentant que de l'irrparable tait survenu propos d'Ellen et qu'elle ne la reverrait jamais plus. L'affre tait si forte qu'elle prouvait subitement le besoin de voir son enfant. Au risque de la rveiller, elle pntrait brusquement dans sa chambre. Elle trouvait la jeune fille presque dj prte. Ellen tournait vers sa mre un visage extraordinairement calme. Elle tait assise devant sa psych, en train de tordre en cble la soie floche de sa chevelure, elle l'assujettissait sur sa nuque avec une fourche en caille et tendait sa joue sa mre. Dj leve!--Dj une heure que je vais et viens.--Tu as bien dormi?--Admirablement. Lady Horneby trouvait sa fille un air extraordinaire, elle avait dans toute sa personne une srnit et dans les yeux une certitude qu'elle ne lui avait jamais vue. C'est que je craignais qu'aprs la journe d'hier...--Oh! tout est arrang; nous sommes, Harry et moi, les meilleurs amis du monde, nous avons eu une explication cette nuit.--Cette nuit! que dis-tu l.--Oui, j'ai attendu son retour.--Tu ne t'es pas couche?--Non, j'ai attendu, il n'est pas rentr tard d'ailleurs. A dix heures un quart j'ai t le trouver dans sa chambre.--Dans sa chambre! Et lady Horneby s'emparait des mains de sa fille. Dans sa chambre! je ne comprends plus, voyons, tu t'expliques mal, tu n'es pas alle dans la chambre d'Harry la nuit.--Si, maman, j'y suis mme reste une heure.--Mais, malheureuse enfant, tu n'as pu faire cela, que doit penser Harry de toi l'heure qu'il est?--Nous nous sommes expliqus, cela tait ncessaire. Il y avait une petite mprise entre nous, il n'y a plus rien, n'ai-je pas l'air content!--Ellen, Ellen, tu me dconcertes et tu m'pouvantes. Tu n'es pas alle dans la chambre d'Harry? Et il t'a reue?--Il a eu l'air trs ennuy d'abord, encore plus effray que vous, maman, mais je l'ai rassur et je lui ai fait la lecture.--La lecture!--Oui, je lui ai lu un conte de ma composition, il en a t charm.--Tu as crit un conte?--Oh! j'en ai crit plusieurs, vous ne les connaissez pas, mais vous les lirez un jour comme le journal de mon frre.--Ellen! L'vocation de son fils avait port lady Horneby un coup douloureux. Oh! pardon, maman, c'tait pour vous dire que rien n'tait plus simple. Il y avait un petit nuage entre moi et Harry, j'ai tenu le dissiper, et maintenant c'est de la fume (La malade avait un joli geste d'insouciance). Mon petit conte symbolique a beaucoup aid cette explication qui tait en vrit un peu dlicate.--Un peu dlicate, mais tu t'es compromise, ma pauvre petite! Harry doit avoir la plus dplorable opinion et de toi et de moi, de nous deux.--Non, maman, Harry m'pouse la fin juin, notre retour Londres. Harry a la plus grande confiance en moi, maman, comme j'ai, moi, la plus grande confiance en Harry.--Mais, Ellen, une jeune fille ne va pas seule la nuit dans la chambre de son fianc.--Pourquoi pas! si une explication entre eux est ncessaire et qu'ils agissent tous deux en pleine loyaut! Il ne pouvait rien m'arriver auprs de lui, j'tais tout fait en sret.--Mais si le monde savait!--Le monde, le monde! mais le monde ne saura pas, et puis, que nous importe le monde, il n'y a que nous et c'est assez. Le sang-froid de la jeune fille dconcertait lady Horneby, c'tait une nouvelle Ellen qui se rvlait. Nous ne pouvons nous entendre, mon enfant, tu me navres, tu me navres, et l'Anglaise se retirait, en hte de voir Harry et d'apprendre de lui la vrit. Elle trouvait l'officier install dans la salle manger. Eh bien! Harry, Ellen est alle chez vous cette nuit, vous avez eu une explication. Qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci? Le lieutenant levait sa face hle et daignait abandonner une minute la tranche de rosbeaf, qu'il assaisonnait de pickles et de cumin. Tout est vrai, ma tante, Ellen est venue chez moi.--Chez vous! Lady Horneby, les jambes rompues, se laissait tomber sur une chaise. Mais rien de moins grave, ma tante, rassurez-vous. Un coup de tte de petite fille, un peu jalouse; l'attitude de Gladys l'avait alarme.--Mais vous avez t si imprudent, Harry!--Oui, je sais, mais dans l'arme des Indes nous n'avons pas beaucoup l'habitude des jeunes filles; mais cela s'est bien pass et tout est bien qui finit bien. Elle m'a mme lu un petit conte, et l'officier, dans son dsir de rassurer cette mre, racontait la visite d'Ellen sans en omettre un dtail. Et vous vous mariez en juin, concluait lady Horneby avec un hochement de tte.--Mais tout ce qu'elle voudra, ma tante. Ne m'avez-vous pas dit d'abonder dans son sens? je suis maintenant toujours de son avis. Lady Horneby attachait sur le lieutenant deux yeux d'angoisse. Et vous aussi, vous avez l'air tout heureux! Eh bien! moi, toute cette joie me fait peur, je trouve Ellen un air extraordinaire, je n'aime pas ce calme, cette dcision que je lis dans tous ses traits.--Mais, ma tante, je ne sais que faire, et l'officier levait les bras. On peut entrer? C'tait le docteur Didier apparu la porte donnant sur le jardin. Ah! c'est vous, docteur, et l'Anglaise se prcipitait au-devant de lui. Eh bien! comment s'annonce ce dpart, les adieux vont-ils tre trs pnibles?--Mais cela s'annonce trs bien, trs bien, rpondait Harry.--Ah! vous trouvez, vous? Figurez-vous, docteur, qu'Ellen est alle cette nuit dans la chambre de son cousin (et sans reprendre haleine lady Horneby racontait d'un seul trait les vnements de la veille et l'incident de la nuit). Eh bien! qu'en dites-vous, docteur? Le vieux mdecin se grattait la tempe. Je ne lui aurais pas cru cette nergie, mais avec les malades, avec les femmes surtout..., et le vieillard avait un sourire qui en disait long. Mais, en somme, comment va-t-elle ce matin?--Elle est extraordinairement calme.--Tant mieux, tant mieux.--Elle tait dj trs calme hier soir, faisait le lieutenant; elle tait mme enjoue.--Vous faites donc des miracles, monsieur, tous mes compliments. Heureux qui dans la vie peut inspirer un pareil amour!--Oh! tout au plus une vieille affection d'enfance, disait l'officier devenu carlate.--Mais voici votre fiance, et le docteur acclamait l'entre d'Ellen: Quelle mine charmante ce matin, mon enfant.--La mine des adieux, nous sommes comme cela dans la vieille Albion, rpondait joyeusement la jeune fille, nous n'attristons pas les dparts; on se quitte, on va se retrouver. Dans deux mois je serai gurie et nous serons l'un l'autre. Pourquoi des mines et des larmes? je suis vraiment trs heureuse, docteur.--En effet, vous en avez l'air.--Et maintenant, maman, nous allons, Harry et moi, au jardin. Nous avons encore beaucoup de choses nous dire, tu permets? Vous, docteur, je vous laisse avec maman, je suis sre qu'elle a un tas de confidences vous faire. Oh! je la dconcerte et je la trouble beaucoup, madame ma mre; elle a besoin de se soulager auprs de vous, docteur, remontez-la, et puis songez-y, docteur, laborez-moi un nouveau rgime. Venez-vous, Harry? Le jeune homme se levait et suivait sa cousine au jardin. Par les deux fentres ouvertes le docteur regardait le couple aller et venir sur la petite terrasse incendie de soleil; des jasmins de Virginie et des tubreuses en fleurs dcoupaient des toiles de cire blanche dans le bleu violet du ciel. Ellen Horneby tait ce matin blouissante. Une longue robe de crpe de Chine jonquille avivait la nacre rose de sa nuque et de son teint, le docteur Didier tait stupfait, il n'avait jamais vu sa malade ce sang-froid et cette assurance. Ellen avait attir son cousin l'angle de la terrasse, derrire une haie de tamaris; sa physionomie enjoue tait devenue srieuse, elle tirait de son corsage un petit livre reli en maroquin vert. Harry le reconnaissait: c'tait celui dans lequel elle avait lu la veille au soir; elle le tendait au lieutenant. Ce sont mes contes, je vous les donne, emportez-les Londres avec vous. Je les ai crits votre intention. Il y en a cinq, vous les ferez tirer trs peu d'exemplaires... de luxe... cinquante, pas un de plus, mais trs beaux. Vous payerez les frais... C'est le seul cadeau que je vous permets de me faire jusqu' nouvel ordre. Lisez les beaux vers que j'ai mis en exergue sur la premire page. Ils sont de Gabriel Dante Rossetti, et la jeune fille, reprenant le volume des mains de l'officier, rythmait d'une voix lente: Regarde-moi bien dans les yeux, Je suis celui qui aurait pu tre, Et mon nom est jamais plus. Mais pourquoi avoir choisi ces vers, Ellen! ils sont trs tristes.--Ils taient de la nuance de mon me quand j'crivais ces contes, j'tais malade et je croyais ne jamais vous revoir.--Quelle enfant vous faites!--Mais maintenant tout cela est fini, et s'appuyant cline au bras du jeune homme: Regardez-moi bien, Harry. Je suis celle qui aurait pu tre, et mon nom est jamais plus.--Comme vous tes trange, Ellen! * * * * * Allons, Marius, vous prenez la valise, nous partons. Lady Horneby achevait de se ganter sur le pas de la porte, Harry Astlher dans le vestibule s'attardait aux dernires recommandations d'Ellen. A Londres en juin, oui, c'est convenu, Harry. N'envoyez pas de tlgramme de Paris, mais seulement de Calais, vous ne vous arrtez pas Paris, d'ailleurs.--Non, je ne fais que le traverser, je prends Calais, le bateau de minuit.--Bon voyage donc, beau cousin, et se haussant sur la pointe des pieds jusqu' son oreille: Je suis celle qui aurait pu tre, et mon nom est jamais plus.--De quel air bizarre vous dites ces choses! pourquoi compliquer nos adieux de tout ce mystre?--Parce que ce sont des adieux, scandait la jeune fille.--Vous voulez dire un au revoir!--Oui, un au revoir, et se prcipitant vers lady Horneby: embrasse-moi, maman.--Mais certainement, ma chrie.--Mais mieux que cela, bien fort, bien fort.--Mais tant que tu voudras. Comme tu es ple!--Un peu d'motion. Au revoir, Harry. A tout l'heure, maman. Lady Horneby et le lieutenant descendaient dj le chemin, la jeune fille hsitait une minute, puis courait aprs sa mre: Embrasse-moi encore une fois, maman.--Mais qu'est-ce que ce subit accs de tendresse! Tu as quelque chose, Ellen!--Moi, rien, et elle ajoutait tout bas: je ne puis pas embrasser Harry devant Mme Ayrargues et Marius; un dernier baiser, tout l'heure, adieu, et elle remontait en courant vers la villa. Lady Horneby et Harry Astlher tournaient l'angle du mur, elle se penchait en dehors de la porte, essayant d'envelopper sa mre et son fianc d'un dernier regard. Ellen Horneby avait les yeux pleins de larmes, elle touffait un profond soupir et rentrait dans la maison. * * * * * Lady Horneby revenait de la gare, elle avait mis le lieutenant en wagon, avait vu le train partir et pressait le pas en escaladant les pierrailles du chemin. La monte tait rude, le soleil tapait ferme, et l'Anglaise dfaillait un peu sous son large chapeau de paille, elle en avait dnou les brides, elle avait hte de retrouver sa fille. O est mademoiselle? faisait-elle en pntrant dans la fracheur du corridor obscur, dans sa chambre?--Mademoiselle est sortie, rpondait Brigitte.--Comment sortie!--Oui, mademoiselle est dans les ruines, ct. Aprs le dpart de madame, mademoiselle est monte chez elle, a crit deux ou trois lettres, je crois, et puis elle a travers la route et est entre dans l'enclos.--Et vous ne l'avez pas accompagne?--Mademoiselle m'a dit de la rejoindre dans une heure, elle a emport un oreiller, son ombrelle et un livre.--C'est bien, je vais la rejoindre. Enlevez-moi ce cache-poussire, j'touffe, et lady Horneby, sans mme passer chez elle, traversait la route incendie de la lumire et gagnait l'enclos. La porte en tait demeure entr'ouverte, lady Horneby avait la sensation d'entrer dans une fournaise; les broussailles et les dcombres ptillaient. La silhouette des tours ruines en tait devenue comme vaporeuse. C'est de la folie, pensait l'Anglaise, c'est l'insolation sre, et elle gagnait le premier coin d'ombre avec la certitude d'y trouver Ellen. Personne! lady Horneby poursuivait son exploration, elle parcourait successivement tous les endroits o la jeune fille aimait s'tendre et rver, elle ne la trouvait nulle part. Une petite fivre gagnait lady Horneby, sa dmarche devenait saccade et ses gestes hagards. Jamais l'enceinte du chteau ne lui avait sembl si vaste, une angoisse l'treignait. Elle avait peur de crier, et puis, n'y tenant plus, elle se mettait appeler Ellen, Ellen de toutes ses forces. Elle n'veillait que l'cho des ruines, rien ne bougeait dans la solitude des agaves et des lentisques, et tout coup lady Horneby s'arrtait. Son cauchemar de la nuit la hantait jusqu' la souffrance, elle revivait son rve. C'taient les appels dsesprs de sa poursuite vaine aprs la disparition d'Ellen, et l'Anglaise n'osait plus crier, sa voix lui faisait peur. Bah! je deviens folle, Ellen sera rentre la maison par un autre sentier, et avide de donner un dmenti ses pressentiments, lady Horneby regagnait la villa. Elle dvalait travers les dcombres en trbuchant, les jambes coupes d'motion comme dans son cauchemar. Mademoiselle est rentre, n'est-ce pas?--Non, madame!--Mais si. Et la mre s'engouffrait dans l'escalier. Oh! la pesanteur de ses pauvres jambes et la hauteur des marches! Elle ouvrait la porte et entrait en coup de vent dans la chambre; la pice sommeillait frache et calme dans le clair-obscur des persiennes closes. Pose au milieu de la table, une grande enveloppe blanche attirait immdiatement ses yeux. Ellen y avait crit ces simples mots: _Pour ma mre_, et lady Horneby se laissait tomber anantie sur une chaise. Un tremblement l'avait prise, ses dents s'entrechoquaient de peur, elle n'avait mme pas la force de tendre la main vers la lettre. Elle l'atteignait et l'ouvrait pourtant. _Ma mre chrie, je te demande pardon genoux de la grande peine que je vais te faire; je sais que je suis affreusement coupable et que je n'aurais jamais d faire cela toi, surtout toi qui as dj tant souffert. Oui, ma conduite est abominable, mais, vois-tu, maman, je ne peux plus, je ne peux plus, je suis lasse, extnue de jouer la comdie. Le mensonge me tue, je ne vis que dans le mensonge depuis quatre ans; toi, les mdecins, Mme Ayrargues, Harry lui-mme, vous mentez tous autour de moi, moi-mme je mens pour que ta peine soit moins grande de me voir tous les jours un peu mourir. Il y a quatre ans que j'agonise, ma pauvre maman, et je ne veux plus de cette mort lente de toutes les heures et de toutes les minutes; je sais qu'on ne peut pas me sauver. Moi, je ne suis pas comme toi, je suis jeune, je n'ai pas l'habitude de la souffrance, je ne peux plus mentir, je ne peux plus feindre, j'aime mieux en finir!_ _On me trouvera au pied du petit escalier. Adieu et pardonne ton Ellen!_ Un cri de louve blesse mettait debout toute la maison. Mme Ayrargues, Brigitte, Marius et la cuisinire se prcipitaient au premier, ils y trouvaient lady Horneby tombe genoux, effondre, contre le lit de sa fille; elle se tenait l gmissante, cramponne aux matelas et aux oreillers d'Ellen. La literie avait cd sous son poids. Dans les ruines, dans les ruines, courez tous, prenez une litire, Ellen, elle s'est tue, vous la trouverez au... Un long sanglot secouait la malheureuse femme; lady Horneby glissait sur ses genoux et s'affaissait vanouie sur le parquet. PILOGUE Comme elle avait menti! avec quelle dissimulation elle avait prpar l'atroce dnouement de l'irrparable journe, et quelle savante et audacieuse comdie elle avait su jouer tous! Qu'elle et ainsi menti aux autres! mais elle, sa mre!... Il y avait des jours o lady Horneby en voulait la morte; et puis un attendrissement la prenait au souvenir de la fragilit blonde d'Ellen et de ses grands yeux trop brillants. Comme la pauvre enfant avait d souffrir pour en arriver l! et toute sa rancune se fondait dans un sanglot. C'taient ces douloureuses penses que remuait l'Anglaise en promenant son deuil travers les ruines. Il y avait deux mois que miss Horneby tait morte. On l'avait trouve respirant encore, mais dj insensible, la place mme que lady Horneby avait indique, avertie par une trange divination. Ellen s'tait prcipite du haut de la petite terrasse o elle avait surpris Gladys Harvey et la bande joyeuse des chauffeurs de Cannes, sablant le champagne par cette resplendissante journe de mai, le lendemain du retour d'Harry et la veille de son dpart, cette mmorable journe qui avait dcid l'acte suprme d'Ellen. C'tait Marius qui, le premier, avait dcouvert le corps gisant au pied du rempart; il avait dgringol dans le vide, s'accrochant aux broussailles jaillies de la muraille, au risque d'y tre prcipit; les femmes, demeures sur la terrasse, se penchaient avidement avec des cris de terreur et des gestes de dsespoir. Brigitte tait alle chercher de l'aide, et le Provenal tait rest seul genoux auprs de la _pauvre demoiselle_. La chute ne l'avait pas trop dfigure, on et dit que la mort avait eu piti d'elle. C'est la colonne vertbrale que s'tait rompue la frle crature, mais sa tempe avait heurt contre le roc et une plaie profonde bait au-dessus de l'oreille. Un flot de sang en avait coul, Marius Ayrargues avait ramen la blonde chevelure de miss Horneby sur l'entaille sanglante, la soie lourde de ses cheveux avait drob la plaie aux regards, mais un long filet de pourpre humide tachait la robe de l'paule l'ourlet, semblable un flot de rubans. Mme Ayrargues, reste genoux sur la terrasse, rptait machinalement le dicton de Provence: _On pare le logis pour l'amour, et c'est la mort qui y entre._ Et puis les hommes et la civire requise taient venus. Lady Horneby, enfin revenue de son vanouissement, s'tait mise debout et, malgr les efforts de tous, avait voulu voir. Les jambes molles, les mchoires contractes, elle avait descendu lentement l'escalier, elle avait rencontr le cortge et le lugubre fardeau au tournant du chemin, presqu'au seuil de la maison... Et lady Horneby n'avait pas pleur! Les coeurs uss n'ont plus de larmes; Niob ptrifie regardait d'un oeil sec la pluie dore des flches d'Apollon. Lady Horneby fit sa fille de splendides obsques. Harry Astlher, prvenu par tlgramme, revint de Londres pour conduire le deuil, mais il ne connut pas la vrit. Pour lui, comme pour tous, Ellen Horneby tait morte d'un accident. Dans son orgueil de mre, lady Horneby ne voulait pas que sa fille se ft tue par amour. Peut-tre par piti voulut-elle aussi pargner un remords et une douleur l'officier, et puis lady Horneby connaissait de longue date l'gosme effarant des hommes, et le tragique suicide lui semblait sans doute au-dessus de l'me paisse et veule de son neveu. Lady Horneby ne voulut pas pour sa fille du caveau de famille. Le cadavre d'Ellen ne connut pas les promiscuits des fourgons et des attentes dans les gares; contre une somme relativement norme, cinquante mille francs verss la caisse de bienfaisance d'Hyres, lady Horneby obtint de la municipalit la permission d'inhumer sa fille dans l'enclos des ruines. La dpouille d'Ellen repose dans l'enceinte de ces vieilles murailles o elle a err, souffert et rv les trois derniers mois de sa vie. Cette solitude ensoleille, peuple de lentisques, d'arbousiers et de plantes d'Afrique aux senteurs pres et vivifiantes, a-t-elle gard un peu de cette me ardente, passionne et fragile que tant de calme et de beaut ne purent gurir. Lady Horneby, elle, y est demeure. Cette mre douloureuse s'est jamais fixe Hyres, elle y habite toujours la villa Soleil, au sommet de la ville. Elle n'a que le petit chemin traverser pour tre dans les ruines; elle y passe toutes ses journes muette, accable, vieillie, le front de jour en jour plus pench vers la terre, les gestes d'heure en heure plus lourds. La mort, elle aussi, l'a touche. Elle s'teint lentement dans cette splendeur de vgtation et de climat unique, anesthsie, on dirait, par la chaleur et le soleil, la chaleur qui engourdit et le soleil qui endort. Lady Horneby jouit-elle encore des horizons de montagnes et de l'arabesque pique des les sur le miroir tincelant de la mer! Voit-elle la vie et son dcor travers les crpes de ses voiles, et tout est-il devenu pour elle couleur de cendre?... Plus on avance dans la vie, plus tout s'y fane et s'y dcolore. Quel fantme fixent ses prunelles teintes et quel pass rumine son silence. Comment cette femme a-t-elle pu survivre tant de douleur? se survit-elle seulement elle-mme, lady Horneby n'est-elle pas dj morte, et ce que nous voyons d'elle ne s'agite-t-il pas dans un rve? TRAINS DE LUXE DE MILAN A VENISE I CE QUE FEMME VEUT --Oui, c'est ainsi, faisait le gros Dsambrois en se carrant dans son rocking-chair immdiatement mis en mouvement par son poids, oui, c'est ainsi, je suis converti. Moi, l'ennemi jur de l'automobile, l'irrductible adversaire de la vitesse, qu'il n'y a pas deux mois je dclarais le plus stupide et le plus malfaisant des sports, me voil devenu un fervent des Bouton-de-Dion et des Panhard. Je viens d'en commander trois, oui, trois autos, dont une de trente-cinq chevaux, et je viens de liquider les dix canards que j'avais dans mes curies. Et, tout gonfl de l'talage des millions affirms par ses achats, le gros usinier tirait de son porte-cigare en cristal de roche un norme londrs, dont il faisait crier le tabac sec et long sous le ttonnement de ses doigts. --Mais c'est une conversion, saint Paul sur le chemin de Damas! s'criait le petit de Mercoeur. Quand prsentons-nous Dsambrois l'Automobile-Club? Alors, nous t'inscrivons pour la prochaine course Paris-Madrid? Et de Brochart renchrissait sur Mercoeur, envoyait dans le dos de Dsambrois une amicale bourrade qui, rompant brusquement l'quilibre du rocking-chair, manquait de faire taler par terre le gros homme. --Et comment en tes-vous venu l? demandait ngligemment, sans mme ter sa cigarette de ses lvres, l'indolent et long Robert de Fly, moiti couch parmi les coussins d'un divan. Comment? --Ce sont les grves d'Italie qui m'ont amen rsipiscence. --Les grves d'Italie? --Parfaitement! --Nous ne comprenons pas. --Ah! c'est toute une histoire. Et Dsambrois, s'tant recueilli: --Vous savez que nous passons, tous les ans, un mois d'automne Venise, du 15 septembre au 15 octobre. Ce n'est pas que je raffole prcisment des alles d'eaux moisies que sont les canaux, et de tous ces vieux pltras, fatras et patatras que sont les palais de la cit des Doges. Certainement il y a l de belles architectures, mais, en somme, tous ces canaux sont des gouts, et si j'aime assez la gondole--car, la vrit, on est trs bien en gondole--ce ne sont pas que des souvenirs de gloire qu'on remue dans l'eau des canaletti; il y en a l des bouillons de culture pour microbes de typhode, et de la vieille vase, et des trognons de choux! Mais Hlne--Hlne c'est ma femme--s'est mis en tte de passer ses ts en Italie; il parat que c'est le dernier cri. Hlne est une crature parfaite, mais d'un snobisme! Depuis qu'elle connat la princesse Strya et qu'elle a pris le got de l'esthtisme, elle m'en fait voir plutt de grises; mais comme elle demeure, au milieu de tous ses engouements, une parfaite matresse de maison et qu'on mange chez nous ravir, dame, je lui passe quelques fantaisies. Mais on ne m'y reprendra plus, j'en ai soup de l'Italie aprs ce qui nous est arriv cet t. --Le fait est qu'il faut qu'il t'en soit arriv de raides pour avoir fait de toi un chauffeur, ricanait de Mercoeur. --De raides! de sinistres, renchrissait le millionnaire. Donc, cet t comme les autres ts, nous avions ainsi arrang notre temps: un mois en Suisse, quinze cents mtres, pour nous refaire les poumons; quinze jours sur les lacs italiens, et de l nous descendons sur Venise. Hlne y possde quelques amies sur le Grand-Canal. Ah! la neurasthnie et les manies de ces dames, je vous jure qu'il y aurait l de quoi crire des livres. Moi, j'ai horreur des muses, des glises et de toutes ces peintures qu'il faut aller voir d'un bout l'autre de la ville, dans des faubourgs perdus, au fond de je ne sais quelles chapelles en ruine ou dans quelque vieux palais; mais Hlne a la folie de ces petits voyages de dcouverte. Tous les matins, avec une de ses amies, la princesse Strya ou quelqu'autre grande dame esthte, elle partait en gondole, et cela la recherche de je ne sais quel Tintoret, quel Titien, quel Tiepolo ou Bellini non class dans le Bdecker, car trouver un tableau inconnu, tout est l. C'est une mode et c'est un sport. A midi, au restaurant Vapore, ou le soir Florian, ces dames se font part de leurs trouvailles; c'est assez innocent et je laisse ma femme compltement libre. Moi, pourvu qu'on me laisse fumer tranquillement mon londrs dans un rocking-chair, sur la terrasse de l'htel, ou regarder les Vnitiennes passer devant les tables de Quadri, je me dclare parfaitement heureux. Donc, cet t comme les autres, nous tions partis pour Venezia. Fichue ide! nous tions si bien Bellagio, la villa Serbelloni, sur le lac. Un caprice d'Hlne, qui voulait voir Lugano et Pallanza, nous remettait le 16 septembre Milan. Aimez-vous Milan? moi pas; il y a de bons restaurants, a c'est vrai, mais la ville est par trop franaise, ce n'est pas la peine d'tre en Italie; mais il y a une certaine bibliothque Ambrogienne et un certain San-Ambrogio de style roman dont Hlne est folle; il y a aussi un peintre que ma femme a dcouvert Milan et dont personne ne parle, un certain Bramantino et, chaque fois que nous allons Venise, il faut s'arrter Milan pour Saint Ambroise et ce Bramantino. Nous voil donc Milan cinq heures du soir. Il y avait deux jours que nous avalions des lacs; c'est vous dire si nous nous sommes couchs de bonne heure. Le lendemain, je laissais ma femme aller ses basiliques inconnues et ses peintres ignors, et le soir, pendant qu'elle colligeait ses impressions, car elle collige aussi, ma femme, je vais faire un tour dans la galerie Victor-Emmanuel. L il y a des restaurants, des grands magasins, de la lumire, on peut fumer son cigare. Tout coup des cris, une rumeur, un bruit de foule. Comme les autres promeneurs, je vais voir place du Dme ce qu'il y a; des groupes effars la traversaient en tous sens, des officiers de paix couraient aprs des individus; la foule, trs prudente, ne quittait pas le bord des trottoirs. Sciopero, sciopero, crient des monmes de gamins. Sciopero, sciopero, qu'est-ce que c'est que a?--C'est la grve, m'tait-il rpondu; la Chambre du travail vient de la dcrter. C'est une protestation contre ce meurtre en Sicile de paysans dans une mine, des grenadiers qui ont tir sur les mineurs! Vous avez lu dans les journaux, c'est une leon qu'on veut donner au Roi. Demain, personne ne travaillera. L-dessus un coup de feu, un remous pouvant dans les groupes. Un grviste vient de faire acte de manifestant sur un consommateur la devanture d'un caf. Je rentre l'htel. Ils n'ont pas l'air rassur du tout l'htel; nous habitons prs de la Questure, prfecture de police, et il y a un mouvement norme sur la petite place, ordinairement dserte. Le lendemain matin, Hlne entre, outre, dans ma chambre: C'est pouvantable, nous n'allons pas pouvoir partir, je ne puis avoir mon linge. Il y a grve gnrale, mme grve de blanchisseuses. La femme de chambre vient de me dire qu'elle ne peut pas me le promettre pour ce soir, mme pour demain, tant que cette grve durera. Comme c'est agrable!--C'est vous qui avez voulu venir Milan, ma chre.--C'est stupide ce que vous dites l. Et je vais la poste restante, histoire de prendre un peu le vent et de voir la physionomie de la rue; la _Camorra del lavor_ a t obie. Il y a grve, toutes les boutiques sont fermes, les volets mis; les commerants redoutent les pillages de 1898, les boutiques des coiffeurs ont seules une porte entrebille, les muses sont clos. On entre la cathdrale par une petite porte de ct, celles du grand portail sont consignes. Dans les rues, des groupes lisent avidement les placards de la Chambre du Travail colls sur les murs, des bandes d'ouvriers endimanchs parcourent la ville, les journaux lus sont terrifiants, la grve est dclare pour toute l'Italie, et demain la vie sera suspendue dans toute la Pninsule. D'ailleurs, dj plus un fiacre sur la place; quant aux tramways, aucun ne circule depuis la veille au soir. Je rentre atterr l'htel; les abords de la Questure sont fourmillants de foule; des bersaglieri en tenue de campagne, le fusil tenu au niveau de la cuisse, le canon ballant, vont et viennent sur la place. Nous n'avons qu'une chose faire, dis-je Hlne. Allons Pavie visiter la Chartreuse, ou partons immdiatement pour Venise.--Et mon linge? crie ma femme exaspre.--Allons Pavie, d'ici ce soir ce sera chang. Nous gagnons la gare pied. Un indescriptible affolement de dparts assige les guichets; c'est une panique. On dirait un train de plaisir, tant il descend de monde des omnibus d'htels, car les omnibus d'htels circulent encore. Pavie! Pavie ne nous a pas ravis. Nous rentrons Milan cinq heures. Mme panique aux abords de la gare, mais dans les rues plus personne, la ville est vide, absolument dserte. Place de la Questure, des groupes de _scioperanti_ grondent et montrent le poing aux officiers de paix masss devant la porte; chaque instant un fiacre s'arrte, d'o descend un civil entre deux agents; le civil est toujours bien mis, c'est un anarchiste qu'on vient d'arrter, et, chaque arrestation, les menaces, la fureur et les imprcations augmentent dans la foule. Des femmes en cheveux treignent des hommes du peuple et essaient de les ramener au logis; les hommes rsistent, secouent l'treinte et les femmes pleurent. Ces scnes populaires intressent vivement Hlne, qui ne regrette pas d'tre venue. A l'htel, ils sont consterns. Propritaire et personnel, qui ont assist aux massacres de 1898 et se souviennent des pillages, des canonnades et de la foule mitraille dans les rues, augurent les pires choses de la grve, et moi qui, en cherchant des journaux franais, ai t forc de me rfugier dans une _pasticceria_ devant la charge au pas gymnastique d'un bataillon de bersaglieri, je ne suis pas plus rassur. Hlne, trs surexcite, voudrait aller dner au restaurant pour voir, mais tous les restaurants sont ferms. L'htel lui-mme a barricad ses fentres et sa porte, et l'htelier nous empche de sortir; nous dnerons l, prisonniers de notre aubergiste; toute la nuit, des rumeurs et des alles et venues de troupes nous tiendront veills. Je sais les anarchistes coutumiers de la dynamite, et comme notre htel touche la Questure... --Comme vous tes long, Dsambrois. Et cette automobile! nous ne voyons pas d'automobile jusqu'ici. --Mais l'automobile, c'tait Vrone. --A Vrone! mais alors quittons Milan, mon cher, marchons. --Quittons Milan! Si vous croyez que c'tait facile! Il a fallu que je me fche, on ne voulait pas nous conduire la gare; nous avons quitt Milan le lendemain matin, neuf heures. Il tait temps; le mme jour, midi, les grvistes dtelaient les fiacres et renversaient les omnibus d'htels. --Oui, oui, nous avons lu cela dans les feuilles; vous tiez donc Vrone? --Oh! nous avons d'abord t Bergame et au lac de Garde. --Passons, passons, vous tiez donc Vrone; qu'y faisiez-vous, je vous croyais parti pour Venise? --Ah! vous ne connaissez pas Hlne. Il faut toujours s'arrter Vrone l'aller ou au retour. C'est une de ses marottes; il y a la place des _Signori_, il y a les tombeaux des Scaliger, et puis un certain Saint-Znon et un jardin Justi, que personne ne va voir, mais dont elle a la manie. --C'est bon, c'est bon, style tlgraphique, Dsambrois. Vous tiez donc Vrone. --Nous y arrivons le 19 pour djeuner et, pendant que nous tions table, la grve y clate. --Bruit de foule, galopades, bersaglieri en tenue de campagne, boutiques immdiatement closes, passez, passez, passez la description. --Si vous me coupez mes effets... --L'auto, l'automobile! --M'y voil! Si vous croyez que les grves peuvent empcher de sortir une femme qui a envie de sortir! Au lieu de gagner la gare o nous avions nos bagages, Hlne avait tenu revoir quand mme les tombeaux des Scaliger et sa place des _Signori_; nous pouvions nous vanter d'tre les seuls trangers dans les rues ce jour-l. Nanmoins, devant la curiosit hostile de la foule, nous prenions les quais de l'Adige, qui sont toujours dserts. Par l, il y a quelques glises curieuses, que la panique avait aussi fermes. Il tait trois heures et le train partait cinq heures et demie. Un fiacre rencontr, roulant dsempar le long des quais, inspirait ma femme l'ide d'aller voir Saint-Znon, qui est l'autre bout de Vrone. Saint-Znon tait ferm. Si vous croyez que cela dcourageait Hlne. Allons au jardin Justi. Pour aller au jardin Justi, il fallait retraverser toute la ville, mais de cela le cocher ne se souciait pas. Des groupes de figures quivoques rencontrs et des bataillons d'infanterie croiss au pas gymnastique le dcidaient nous conduire tout simplement la gare. Ce n'est pas trs prudent, madame, il vaut mieux gagner la _ferrovia_ tout de suite. Et le voil prenant par des vicoli dserts, longeant des grands murs de couvents et, un moment donn, sortant mme des remparts de la ville, dsireux d'viter toute collision. Nous voil donc en rase campagne sur une route isole, sinistre mme par le voisinage d'un cimetire dont les hauts cyprs dpassaient le mur. Un crpuscule d'automne aggravait la tristesse du lieu; au loin, des rumeurs sourdes, et, tout coup, des groupes surgissent sur la route, des groupes d'ouvriers endimanchs. Des _scioperanti_, murmure notre cocher qui n'a pas l'air fier. Les _scioperanti_ nous dvisagent, se consultent voix basse, et, tout coup, notre voiture est entoure par une bande de grvistes. Deux sont la portire de gauche, deux sont la portire de droite et trois la tte du cheval! ils l'ont pris par la bride. Descendez, descendez, vous n'irez pas plus loin.--Mais nous sommes des voyageurs, nous allons la gare.--A la gare! c'est _sciopero generale_, vous ne partirez pas.--Mais nous sommes Franais, de la France, du pays de la libert.--_Francia, paese della liberta_, alors amis, descendez, venez faire la collation avec nous. La voiture tant secoue d'importance, il nous avait fallu descendre. Nous tions l, ma femme et moi, sur la route, entours d'une dizaine de grvistes, devenus tout coup affectueux. Ils sont trs dmonstratifs, ces scioperanti. C'taient des poignes de mains, des treintes et des accolades, des yeux ardents dvoraient ma femme; il m'avait sembl que des mains palpaient, travers le drap de mon pardessus, le cuir de mon portefeuille, et j'avais six mille francs sur moi, et Hlne avait ses perles ses oreilles. La minute tait angoissante; quatre _scioperanti_ taient installs sur les coussins de la victoria, et deux auprs du cocher qu'ils malmenaient, et alors le bruit d'un teuf-teuf, une trpidation sur toute la route, et toute vitesse une automobile de trente-cinq chevaux au moins. Les _scioperanti_ se garent, laissent la route libre; nous appelons l'aide, l'auto s'arrte. Ce sont des Franais, et mieux que des Franais: Asti du Cercle, et son chauffeur. Asti s'arrte, crie en italien je ne sais quelle proclamation anarchiste aux scioperanti, _Io anche anarchista_. Les grvistes ahuris l'acclament et, pendant ce temps, le chauffeur d'Asti nous cueille, ma femme et moi, plus morts que vifs. Trois minutes aprs, nous tions la gare. Voil comment je suis devenu un fervent de l'automobile. II LA NUIT UNIQUE --Mais vous avez un vritable talent de conteur, mon cher Dsambrois. Gros cachotier, va. Robert de Fly s'tait lev de son divan et venait s'appuyer au dossier du rocking-chair du gros usinier, dont il immobilisait l'quilibre. --Mais oui, on ne raconte pas tout aux amis. --Vous devriez envoyer de la copie l'_Auto_, soulignait le petit de Mercoeur. --Et que non que vous ne racontez pas tout, reprenait le grand de Brochart, car vous ne nous dites pas votre arrive Venise. Si vous avez quitt Vrone le 19 septembre cinq heures et demie du soir, vous avez d arriver Venise vers les huit heures, et vous y avez trouv aussi la grve Venise, et quel _sciopero_! J'y tais. --Ah! vous y tiez--et Dsambrois levait au ciel deux bras perdus--ah! vous y tiez. 'a t gai, je m'en souviendrai. --Oui, ces quarante-huit heures-l ne furent pas prcisment drles, philosophait de Brochart, mais il y a de ces minutes dans la vie, et, encore, vous, vous n'avez eu qu'un soir de _sciopero_. Moi je l'ai eu pendant quarante-huit heures. Il a commenc le dimanche matin pour finir le lundi minuit. Alors, Dsambrois: --Je vous conseille, vous n'avez pas t comme moi forc de porter vos bagages la gare Danielli. Les trois hommes s'esclaffaient. --Comment, mon pauvre Dsambrois, vous avez fait le portefaix, vous, un homme archi-millionnaire! --Moi, et ma femme aussi. --Comment, la baronne Dsambrois a port sa valise? --Parfaitement. Hlne portait l'tui aux cannes et parapluies, moi j'avais les deux mains prises: ma valise d'une main et dans l'autre son ncessaire, et il pse. --Mais vos domestiques? --Nos domestiques! Le valet et la femme de chambre, nous les avions expdis le matin du lac de Garde. Ils taient arrivs Venise une heure de l'aprs-midi, mais, terroriss par la grve, ils s'taient bien gards de venir notre rencontre la gare. D'abord, comment l'auraient-ils trouve, la gare? Ils ne connaissaient pas la ville, et s'orienter Venise, la nuit, et y trouver la _ferrovia_ sans gondole... car il n'y avait pas de gondole, Venise, pendant le _sciopero_. --Naturellement, approuvait de Brochart. --Nos domestiques! Ils avaient dj eu bien du mal trouver Danielli en plein jour, et puis ils taient figs par la peur. Le _sciopero_ visait tout le monde. Dans la matine, les grvistes s'taient prsents dans tous les htels pour emmener avec eux le personnel. --a, c'est vrai, appuyait de Brochart: la Luna, o j'tais descendu, ils avaient rquisitionn les sommeliers et les matres d'htel. --Et Britannia donc! renchrissait Dsambrois. Intimids par le danois de l'htelier, qui avait montr les dents leurs guenilles, les grvistes prtendaient qu'on avait voulu les faire dvorer par le chien de l'tablissement. Ils revenaient en nombre avec des fagots et des bches, les entassaient devant Britannia et voulaient brler l'htel. La troupe fut rquisitionne pour en dfendre les abords. La princesse Strya, qui nous racontait la chose le lendemain, en tait encore toute tremblante; elle avait failli mourir de peur. Ah! l'Italie a t gaie pour les _forestieri_ cet automne. --Mais votre arrive Venise, baron, votre arrive! Comment vous tes-vous tirs de l? --Mais plutt mal. J'aurais bien voulu vous y voir. --Vous voil donc dbarquant en pleine nuit sur le quai de la gare. --Oui, mais il faut reprendre de plus haut. Nous arrivions dj pas rassurs, la baronne et moi. Nous avions fui dans une panique Milan en proie aux _scioperanti_; Vrone, notre voiture avait t arrte en pleine campagne par les grvistes, et nous n'avions d notre salut qu' l'automobile d'Astier. Quant aux journaux italiens lus dans le train, ils donnaient la chair de poule; les _scioperi_ s'taient dclars Gnes, Livourne et Turin; Brescia, des femmes et des enfants s'taient couchs sur les rails pour empcher les trains de partir. Qu'allions-nous trouver Venise? Bah! Venise est une ville de luxe qui ne vit que des trangers, avait dit Hlne, la population y est douce et trop intelligente pour effarer d'un geste inutile la foule des _forestieri_; la moindre manifestation serait la mort de la saison, elle viderait les htels, et mille autres raisonnements chafauds dans sa jugeotte de femme. Venise! le coeur me battait de la revoir; nous tions justement sur la digue, au milieu des tendues d'eau de la lagune morte. Pas drle la pleur livide de ces lieues d'eau morne dans la mlancolie du soir! J'avais beau me pencher la portire, l'horizon demeurait sombre; je ne voyais aucune lumire, et cette obscurit ne laissait pas que de m'inquiter. Enfin nous arrivions. Le train entre en gare, les voyageurs descendent. Sur le quai, aucun porteur, pas un facchino, qu'y a-t-il? _Sciopero, Sciopero generale._ Ici comme partout, la grve a suspendu tout travail; des groupes d'ouvriers silencieux surveillent les abords de la gare. Il y a bien l une bande de portiers d'htels, mais ils n'ont plus leur casquette galonne; on ne sait qui s'adresser. Parvenus sur les marches de l'escalier, c'est bien pis: pas une gondole! Les gondoliers sont aussi en grve. Venise n'a plus ce moyen de locomotion ni de transport; le Grand Caf s'enfonce obscur entre deux hautes ranges de maisons noires. Venise est priv de gaz depuis la veille. Nous dbarquons dans une ville vraiment morte; il va falloir gagner notre htel pied, pied par ses quartiers dserts et misreux qui sont les faubourgs de la gare, et ces quartiers, je ne les connais pas. Les trangers ne s'aventurent jamais pied au del du Rialto. --Mon pauvre ami! riait de Brochart. --Mon pauvre ami! Vous tes superbe. Quand on connat la ville, il y a quarante minutes pied de Danielli, o nous allions, de l'endroit o nous tions, et j'avais deux valises la main, la mienne et le sac de ma femme. A Venise, pas d'auberge auprs de la gare; inutile de songer y coucher. Que faire? Quant nous aventurer sans guide par le ddale de ces rues inconnues, c'et t folie, et les voyageurs arrivs en mme temps que nous avaient disparus. Nous tions l dans l'ombre, environns de groupes d'ouvriers silencieux; ils nous surveillaient, attentifs ce qu'aucun d'entre eux ne nous portt nos valises. Ah! nous avons vcu l une de ces minutes! Un vieil ouvrier s'offre enfin pour nous conduire, les autres s'y opposent; mais comme il est convenu qu'on ne lui donnera pas de pourboire et surtout qu'il ne portera rien, on consent le laisser marcher devant nous. Et nos transes vont alors commencer. Oh! cet exode interminable par des ruelles troites et noires, inextricables, coupes d'escaliers et de ponts; puis ce sont des passages sous des votes, des descentes de marches dans du mystre et de l'obscur, et chaque instant un clapotement d'eau sinistre, l'eau d'un canaletto apparu au bout d'une strada. --Et pas le moindre canot automobile, hein, mon pauvre baron! c'est alors qu'un canot ptrole aurait fait votre affaire, le canot sauveur comme l'automobile d'Astier. Mais vous n'tiez plus dans la plaine de Vrone! --Heureusement y avait-il de la lune. Le vieil homme marchait devant, la baronne suivait, trbuchante, et les valises pesaient lourd; et les trois grvistes qui ne nous quittaient pas. Oh! cette escorte silencieuse de trois inconnus dans la nuit. Ah! nous n'en menions pas large, ma femme et moi; j'avais toujours mes six mille francs en portefeuille et cette fois tous les bijoux d'Hlne dans ma valise, ceux qu'elle emporte en voyage. --Une bagatelle de cent mille francs, gouaillait le petit de Mercoeur. --Quatre-vingt-dix mille francs, faisait modestement Dsambrois. --Nous ne sommes pas loin de compte. --Enfin, aprs vingt minutes d'escorte, les trois hommes s'vanouissaient dans l'ombre et nous respirions. --Et toujours pas le moindre canot automobile, insistait l'ironique de Mercoeur. --Vous tes stupide, mon cher. Non, pas le moindre canot automobile, mais le silence et le complet abandon. Ah! le dlabrement et la misre de ces faubourgs de Venise, quelle dtresse! Parfois des chuchotements dans l'embrasure d'une porte, une lueur filtrait travers des persiennes mal closes, des gens se devinaient embusqus sous une vote, derrire un pilier; des sensations de guet-apens et de coupe-gorge. Ah! les malandrins auraient eu beau jeu dans cette ville sans police et sans lumire, abandonne au bon plaisir des grvistes. Enfin, nous traversons des places toutes blanches de lune; et l surgissent des faades sculptes de palais; nous croisons quelques groupes et c'est le Grand-Canal. Voici les arches du Rialto. Nous n'en pouvons plus. Il y a une heure que nous marchons. Deux jeunes femmes, deux ouvrires de Venise, minces et longues dans leur chle, s'offrent pour soutenir Hlne; l'une lui prend des mains le paquet de cannes et de parapluies, qu'elle portait depuis la gare, et le cache sous son chle, cause des _scioperanti_. Ces scioperanti! Au lieu de prendre par la Merceria, pleine de monde, nous gagnons Saint-Marc par des viccoli dserts. Rencontres par des grvistes, les deux petites Vnitiennes, pour nous accompagner, auraient certainement des ennuis... La place Saint-Marc!... Des groupes silencieux l'emplissent, la lune seule l'claire; des chafaudages dresss pour les rparations des Procuraties et les charpentes montes autour de la Bibliothque changent compltement son aspect. A la place Saint-Marc, d'ailleurs, toutes les boutiques sont fermes, les restaurants clos. Nous traversons la Piazetta, arrivons aux Schiavoni, montons et descendons le pont parallle au pont des Soupirs, et tombons presque morts Danielli. Tout y tait ferm; peine si on voulait nous ouvrir. Le matre d'htel avait eu aussi le matin affaire aux _scioperanti_; une salutaire terreur figeait toute la ville. Ah! madame, ah! monsieur, nous vous avons cru morts! C'est Georgette, la femme de chambre d'Hlne, et Henri, mon valet de chambre. Ils se jettent presque dans nos bras. Nous sommes si ahuris que nous les laissons faire, nous leur rendons presque leur treinte. Dans ces moments-l... --On n'a pas pris les bijoux de madame, s'informa Georgette.--Monsieur a ses valeurs, au moins? s'enquiert Henri. Bons serviteurs, ils ont l'instinct et le sentiment de la proprit comme leurs matres. Nous les rassurons et nous montons enfin nos chambres; l, on nous sert souper, un souper sans pain. Sciopero de boulangers depuis la veille? Un tub, et nous nous mettons au lit, un lit bien gagn, et nous y dormons, oui, nous y dormons, rompus de fatigue et rassurs par l'htelier, qui nous a donn sa parole que le _sciopero_ prendrait fin le soir mme minuit et qu'il n'en serait plus question le lendemain... Et voil notre entre Venise! Je vous assure qu'on ne nous y reverra de longtemps! De Brochart s'tait lev depuis quelques minutes. Il tait venu se camper devant Dsambrois, avait crois ses bras et l'coutait parler avec un visible ddain; le ddain se changeait mme en mpris. --Et vous vous tes couchs sans plus? articulait-il d'une voix lente. Vous n'avez mme pas eu la tentation d'ouvrir la fentre et de regarder les Schiavoni sous la lune, les Schiavoni dserts, sans un passant, sans une gondole, avec le campanile de San-Giorgio Maggiore l'horizon et, l'entre du Grand-Canal, devenu une alle de palais fantmes, la veille de marbre de la Salute et de ses dmes en soie blanche dans le bleu de la nuit! Non, vous n'avez pas eu cette ide-l? Mais vous tes un barbare, Dsambrois, vous aviez l une occasion unique! Vous doutez-vous qu'on ne reverra peut-tre jamais Venise comme elle a t cette nuit-l? Une Venise sans restaurants, sans boutiques, sans gondoles, une Venise recule de huit sicles, la Venise du Carpaccio, presque! Et la voix de Brochart prenait des intonations sourdes de maldiction. Alors le gros usinier, interloqu: --Mais je tombais de fatigue; tant d'motions! Je n'en pouvais plus... Et puis ouvrir les fentres, la nuit! Et les moustiques! --Les moustiques! Et de Brochart levait comiquement les yeux au ciel... Un concours imprvu de circonstances fait ressurgir du fond des sicles la Venise des Doges et des Muses; une lune invraisemblable s'en mle pour achever le dcor en l'an 1904, en pleine civilisation; vous avez cette chance unique de revivre une nuit dans un cadre d'il y a huit cents ans, et vous parlez de moustiques... Mais moi, qui avais pass par bien d'autres motions que vous, puisque j'tais depuis deux jours dans cette grve, cette nuit-l, j'ai err depuis dix heures jusqu' cinq heures du matin dans le silence de la ville dserte, m'attardant des angles de rues, des coins de canaux, parcourant passionnment les vicoli et les places, ravi de m'enivrer de la Venise ressuscite, redevenue de jadis. --Non, vous, le vainqueur de la dernire course de bateaux automobiles. --Oui, moi, Jacques de Brochart, l'enrag yachtman de Cowes et mme de Joinville, et si un canot avait surgi cette nuit-l dans la lagune morte, croyez que j'aurais souhait le voir sombrer, s'enfoncer, prir. --Ah! de Brochart! s'esclaffaient Mercoeur et de Fly. Alors Dsambrois, reprenant son aplomb: --Mais vous, de Brochart, vous tes un artiste! L'injure, lance d'une intonation sre, mettait fin l'entretien. SUR LES LACS I CLASSES DIRIGEANTES! --Et j'ai command la lune pour vous, hein! Quel beau dcor pour un cinquime acte? --Et cela te cote cinquante francs par jour? demandait Namve Thomery. --Non, soixante, rien que la chambre, mais a les vaut. Les Thomery faisaient aux Namve les honneurs de leur appartement l'htel Adria, Gravenna, sur le lac de Cme. Les Thomery, gts par les succs de thtre de Jacques (Thomery se faisait de cent cinquante deux cent mille francs par an avec trois pices, l'une au Franais, l'autre la Renaissance et l'autre au Gymnase), avaient quelque peu sem Paris Namve et sa femme; mais, enchants de les avoir retrouvs sur les lacs, ils les avaient immdiatement invits dner l'Adria et taient monts ensuite prendre le caf dans leur chambre. Ils taient l, assis devant une grande baie donnant sur le lac. Une ferie givre de montagnes s'immobilisait dans le cadre de l'norme fentre; leurs pieds le lac s'talait, devenu de vif argent sous la clart lunaire. Les Alpes ainsi apparues semblaient poses plat sur un immense miroir. --Et c'est l que tu travailles? demandait Namve l'crivain. --Oh non! ici cela me serait impossible. Les grands horizons me dissipent, je travaille ct, dans le salon turc. --Il y a donc un salon turc? demandait le journaliste. --Naturellement, pour ce prix-l! Il y a toujours un salon turc dans les htels allemands. De Namve allait rpondre; une cacophonie de cuivres lui coupait la parole: --Qu'est-ce que c'est que a? s'exclamaient les Namve. --a--et l'auteur dramatique se levait au comble de l'exaspration--a, c'est la musique, oui, tu entends, la musique municipale de Gravenna; car ils ont un orphon ici. Tu entends comme il joue! une batterie de cuisine manie par un orchestre de chats; mais la musique n'est qu'un prtexte, un prtexte costumes. Si tu voyais ces chapeaux panaches! Ah! l'amour du galon et de l'uniforme, de la parade aussi! nous sommes ici en Italie. Comme si ce n'tait pas assez qu'ils jouent la grand'messe et sur la place du Municipe chaque dimanche, il a fallu que le matre de l'htel les commande trois fois par semaine, pour y donner aubade aux imbciles d'en bas, aux imbciles vingt-cinq et trente francs par jour, qui s'embtent quarante francs l'heure, vautrs dans des rocking-chairs sur la terrasse, et ils coutent a sans broncher, les pleutres? Encore si c'tait de la musique italienne, des chansons napolitaines ou des airs de la _Cavalleria_ roucouls par des musicanti, cela serait au moins dans le cadre de ce lac, de ce clair de lune et de ces montagnes; mais ces marches guerrires racles par ces menuisiers de village! --Mon ami, il serait si simple de fermer la fentre, hasardait Mme Thomery. --Non, ma chre. Je vais vous demander de vouloir bien nous hospitaliser chez vous. Nous allons passer dans votre chambre. --Mais, comme vous voudrez, mon ami. Et, arrtant d'un geste la main de sa femme tendue vers le bouton lectrique: --Non, ne sonnez pas, nous ferons le transbordement du caf nous-mmes; j'ai dans le nez tout le personnel gourm de cet htel. * * * Et quand les deux mnages se furent rinstalls dans la chambre de Madame: --Et nous avons ce charivari trois fois par semaine, faisait Thomery, en treignant nerveusement son genou entre ses mains. Oui, tu m'entends, nous avons concert le mardi, le jeudi et le samedi. Trois fois par semaine impossible, avant onze heures, de causer, de travailler ou de dormir, et, moins d'aller en barque sur le lac cueillir le serein et les rhumatismes, il faut subir l'orphon de Gravenna. Il y eut un silence; Namve, qui sentait Thomery en verve, ne soufflait plus mot; il attendait, qutant l'aubaine de la bonne copie parle par l'crivain; Mme Thomery, consciente de l'nervement de son mari et prvoyant qu'il ne pourrait crire une ligne le lendemain, essayait de changer le cours de la conversation, mais le grand homme tait parti. --Ah! ces grands htels o l'on ne peut manger sa faim et passer une soire tranquille! --Comme tu exagres! osait Mme Thomery. --Mais non, mais non! enrageait l'crivain. Tu as vu quel pitre dner nous avons fait faire nos amis, le menu ne varie pas, c'est le mme tous les soirs, on y perd son apptit; mais enfin il faut en passer par l. Il n'y a que chez eux que l'on peut se loger et qu'on est servi. O trouver cet appartement ailleurs? Mais ce qui m'empoisonne autrement la vie que leur nourriture fade, c'est la clientle. Oh! la clientle de Cosmopolis, tous ces bouffis et ces ankyloss du capital, qui viennent l, ostensiblement, dpenser cinquante francs par jour! Tu crois peut-tre qu'ils viennent ici pour voir les montagnes et les lacs? Erreur, ils viennent faire voir aux montagnes leurs complets de Londres et leurs coteux dessous; d'ailleurs, aucune excursion, soit en bateau, soit en voiture. Au bout de huit jours, ils repartent de Gravenna comme ils y sont venus, ils paressent toute la journe dans des rocking-chairs devant la _bella vista_, ou signent des cartes postales destines faire plir d'envie les amies restes Londres ou Paris; dans le fond, ils tombent de fatigue et meurent d'ennui. Comment en serait-il autrement? Ils changent de toilette quatre fois par jour. O prendraient-ils le temps d'excursionner ou d'aller quelque part? Il est parti, hier, une jeune femme jolie comme un amour, une Amricaine, laquelle est reste cinq jours. Elle est arrive et repartie avec deux femmes de chambre et cinquante-deux malles; elle ne tenait pas debout, se tranait plus qu'elle ne marchait, et sa lassitude faisait mal voir. Lasse--on le serait moins: cinquante-deux malles!--elle avait assist au dballage et au remballage de tout cela; sur cinq jours elle a eu vingt-quatre heures elle. Et elle est partie recommencer ce trafic-l ailleurs. Nous la retrouverons srement en septembre Venise. C'est la grande vie que les galriens ne souponnent pas, le _hard-labour_ des damns du luxe. * * * Si je vous disais qu'il y a ici des femmes qui s'habillent pour aller assister l'arrive du bateau! C'est un but et un prtexte. Sur cent Anglais qui descendent de l'Engadine et cinquante Autrichiens qui arrivent du Tyrol, elles ne connaissent me qui vive. Qu'importe! Elles ont sorti leurs guipures et leurs valenciennes, elles ont tois autrui et elles se sont fait toiser par les autres; les mles, pendant ce temps-l, fument des cigares cinq francs pice et boivent des cocktails... C'est cette race-l, qui subit trois fois par semaine ce tohu-bohu exaspr de cuivres et ne rclame pas, avachie qu'elle est jusqu' l'anesthsie finale. Nous sommes, d'ailleurs, ma femme et moi, les btes noires de tout cet htel. Songez, nous faisons bande part, nous ne descendons jamais sur la terrasse, nous n'adressons jamais la parole personne, arrosons d'Asti la fadeur du menu, et l'_Asti spumante_, ici, c'est comme si vous dniez au champagne; Emma ne s'habille que pour le dner, je ne mets pas de smoking et nous n'coutons pas le concert. Nous n'coutons pas le concert! Nous avons dchan contre nous l'animosit gnrale. Songez: ne pas accepter les plaisirs, ne pas subir l'ennui d'autrui. D'abord, on aurait bien voulu dire que nous n'tions pas maris; mais je suis trop connu. Alors on a interprt nos promenades en voiture et nos dners l'asti-champagne; on a trait cela de parties fines d'amoureux; ma femme me subjugue et me retient en flattant mes vices et, quand je m'enferme ici des heures pour travailler et qu'Emma demeure avec moi, peu soucieuse d'errer seule sous les arcades de la ville, Dieu sait ce que nous faisons ensemble! On a t jusqu' demander notre femme de chambre si ma femme n'tait pas une matresse pouse. Et voil le tour d'esprit, la bienveillance et les hypothses ordinaires des honntes gens, des braves oisifs et des bourgeois. * * * Mais une chose vient de mettre le comble l'exaspration gnrale. Avant-hier, il y a eu ici une soire de prestidigitation. Un de ces pauvres hres qui vont de ville d'eaux en ville d'eaux essayer de nourrir leur nombreuse famille et de placer leurs maigres talents. Escamotage de boules, closions de fleurs en papier et divination d'objets cachs dans la salle; le spectacle tait lamentable, mais il tait gratuit, c'est--dire que c'tait plein. Nous y tions; d'ailleurs, tout l'htel y tait. Le prestidigitateur oprait, aid de sa femme et de deux de ses fils. Au milieu de la sance, la femme et un des enfants firent la qute, qute plutt pitre. En Italie, les petites pices de vingt et de vingt-cinq centimes passent facilement pour une lire. Alors le malheureux mit en loterie une couverture de bourre de soie, une de ces couvertures fabriques dans le pays, qu'on vend couramment cinq francs sous les arcades. Le placement des billets n'alla pas tout seul: ils taient d'un franc pice. Des familles de six personnes se cotisrent pour en prendre un. Pour en finir ma femme et moi nous en prmes vingt-cinq nous deux et nous gagnmes la couverture, sous les regards foudroyants d'envie et de mpris de toute la salle. Mais un moment qui fut tragique, moment o cette envie et ce mpris se changrent en haine religieuse et sociale, c'est quand, mu de piti pour ce pauvre prestidigitateur, je refusai de prendre sa couverture et le priai de la garder pour lui. Oh! la stupeur attendrie, les yeux presque en larmes du pauvre homme et de sa femme surtout, mais les sourires pincs des messieurs en smokings et les regards courroucs des grosses dames! Prodigues, immoraux et anarchistes, nous tions tout cela; nous avions ls les droits de la proprit, outrag la fois la socit et la morale. Nous avions rendu la couverture! II LES DESSOUS DE MA FEMME --La malveillance! mais elle est embusque partout. C'est le sentiment naturel de l'homme vis--vis de son prochain, et des femmes vis--vis des autres. Il y a longtemps que la sagesse des nations l'a rsum, ce bon sentiment, dans le clbre aphorisme: _Homo homini lupus_. Ce serait folie de croire que la systmatique hostilit, la calomnie et la mdisance, dont nous avons tous souffrir, soient l'unique apanage des classes dirigeantes. La malveillance est partout, et si nous nous en plaignons surtout chez nos gaux et chez nos pairs, c'est qu'avec eux les contacts sont immdiats. Ne croyez pas un instant que les classes infrieures ou que les inconnus, la rue par exemple, aient la moindre mansutude notre gard et ne nourrissent pas sur nous les plus injustes soupons! Ainsi moi qui vous parle, j'ai toujours dchan sur moi, surtout depuis mon mariage, les pires calomnies et les plus scandaleux racontars. J'ai le malheur d'tre encore trs amoureux de ma femme; nous avons fait, Emma et moi, le mariage d'inclination... et inclination est un mot bien faible pour exprimer l'lan qui nous entranait l'un vers l'autre. Ma femme avait de la fortune, et moi rien; mais j'tais d'un ge o les hommes ordinairement se soucient peu d'aliner leur libert, je n'avais que mon talent de trs jeune auteur; les parents de ma femme s'opposaient ce mariage, mais Emma avait de la tte, elle dclara sa volont et passa outre; elle avait confiance en moi, parce qu'elle m'aimait, et cette confiance nous porta bonheur. Trois mois avant notre mariage, j'obtenais mon premier succs dramatique, avec cette _Fornarina_ qui depuis a fait son tour d'Europe, et c'est toujours ainsi: l'amour partag entrane la chance; il y a une telle force dans l'amour... et ce bonheur, il y a dj dix ans que je le promne travers le monde, et cela au grand dpit de nos amis et connaissances et la stupeur encore plus grande des inconnus... Ah! le bonheur d'autrui ne va pas sans gner les autres, et ce n'est pas une chose si simple qu'on parat le supposer, que d'tre amoureux de sa femme par ce temps courant d'adultres et de mariages d'intrt. Il y a peine deux ans qu'on nous fait l'honneur de nous croire maris; avant, on nous supposait toujours amant et matresse. En Italie, en Allemagne, mme en Espagne, partout on nous prenait pour des irrguliers. Songez, des gens maris qui ne se boudent pas, ne se disputent pas, et qu'on voit toujours ensemble: voil qui dconcerte et dmolit toutes les opinions tablies. En avons-nous assez souvent ri, Emma et moi! Mais, de toutes les mprises et de toutes les aventures dont ce bel amour nous a faits la fois les hros et les victimes, la plus extraordinaire nous arriva Sartor, prs de Domrmy, le Domrmy de Jeanne d'Arc; et celle-l vaut bien qu'on la conte. Thomery venait de dbiter sa tirade tout d'une haleine, avec de lgres interruptions ncessites par son cigare; il en tirait de lgres et courtes bouffes en volupteux qu'il tait et venait enfin de l'achever. Les Namve, intresss, mari et femme, l'coutaient; le clair de lune et la fracheur du lac pntraient par la grande baie ouverte, et dans la chambre obscure, dont Mme Thomery avait teint l'lectricit, une lueur bleutre flottait fluide et douce, argentant le profil et vaporisant les cheveux des femmes, prtant aux objets comme aux tres une apparence de chose rve! --C'tait dans les premiers mois de notre mariage. Nous avions fui perdument Paris, avides d'aller cacher et semer aussi un peu partout notre bonheur. Notre joie tait si profonde, si grande et si folle d'tre enfin l'un l'autre. Les uns montent dans un train de luxe et vont promener leur lune de miel en Italie, en Espagne ou en Tyrol; d'autres (et c'est le dernier cri) s'embarquent sur un yacht et vont tenter de lointaines escales... Les fiords de Norvge pour les maris du dernier bateau, et Venise pour les attards du romanesque demeurent les buts classs des grands plerinages. Nous, nous avions pris tout simplement une chaise de poste! J'avais eu cette fantaisie (et Emma l'avait accepte avec enthousiasme) d'enlever ma femme comme dans un roman de Paul de Koch. Nous retournions carrment cinquante ans, que dis-je? soixante ans en arrire. Nous ferions la France petites journes, la France que nous ddaignons parce que nous ne la connaissons pas, la France unique et qui contient tous les paysages... Nous voyagerions par tapes, nous arrtant o bon nous semblerait, courtant ou prolongeant nos sjours ici ou l, au gr de la nuance d'un ciel, d'une montagne et de l'heure surtout, au gr de la nuance de notre caprice aussi. Nous emportions avec nous nos bagages, trois grandes malles, et n'emmenions qu'une femme de chambre. Ce que fut ce voyage, vibrants tous deux dans la bonne aventure et le vent crisp du matin! Les cent reprsentations de la _Fornarina_, dont le succs suivait son cours, mille et un projets de pices que j'avais en tte, la certitude de mon avenir et la conscience du bonheur que je tenais l dans ma main nous faisaient tous deux l'me alerte et joyeuse. Ce fut le meilleur temps de ma vie, et si nous sommes demeurs de si obstins voyageurs, c'est que nos dplacements actuels nous rappellent cet heureux temps-l! Nous avions fait les bords de la Marne et puis la Champagne petites journes; nous arrivions dans les Vosges. Les Vosges, aujourd'hui, ne satisferaient plus nos gots de globe-trotters; mais, alors, elles furent un enchantement de plus dans notre enchantement. Entre tant de petits pays parcourus Sartor nous sduisit. Sartor, c'est une rivire ou plutt un torrent d'cume et d'eau bleue sous un vieux pont; des sapins et des htres dvalent le long des pentes de deux ctes assez raides; une unique rue de village serpente et tournoie, mal pave et borde de trs vieilles maisons, maisons pignons et toits de tuiles tags de lucarnes. Une assez belle glise romane domine le pays, btie qu'elle est dans un bois de bouleaux, sur une espce de promontoire en aval du pont... un vrai tableau d'horloge... mais qui nous enivra justement par le poncif et le dj-vu de ses dtails! Sartor tait si bien le village de notre chaise de poste! Il y avait naturellement une auberge, trs simple, mais une auberge truites et gibier comme on n'en sert pas dans les grands htels; une forge dont l'enclume retentissante nous veillait l'aube, un presbytre, et, juste devant notre htellerie, un lavoir, dont le bruit de lessive et le chuchotement bavard ne tarissaient qu'avec la nuit! Nous dcidmes de demeurer huit jours Sartor; Emma se sentait un peu lasse; on assurait les environs charmants. --Nous dpenserons quarante francs par jour s'il le faut, avais-je dclar fastueusement l'aubergiste, mais nous voulons la plus belle chambre et entendons, madame et moi, manger comme des rois, et du champagne tous les repas. Et l'aubergiste avait salu jusqu' terre, en nous fixant de deux yeux ronds. Notre installation rvolutionnait le pays: les cheveux onds, la nacrure du teint et les robes d'Emma achevaient de surexciter l'opinion et de porter le trouble dans les mes. Nous ne pouvions sortir de l'auberge sans attirer toute la population aux portes. Le soir, les gars s'assemblaient devant le _Lion d'Or_, pour nous voir dner, et nous ne sortions qu'entre une double haie de badauds. Cette curiosit amusait d'abord Emma et l'nervait bientt. A la curiosit se mlaient dj (il nous sembla, du moins) de l'hostilit et de la malveillance. Deux ou trois fois, de notre balcon, nous avions surpris le cur de Sartor en grande conversation avec les lavandires. A notre vue, il avait tourn les talons et regagn sa cure pas lents. L'aubergiste tait moins dfrent; il y avait comme une impertinence dans les allures des servantes, et, par deux fois, des gars du pays dvisagrent Emma assez grossirement... Il se passait quelque chose. Victorine, la femme de chambre emmene par Emma, nous donnait le fin mot de la chose. Un aprs-midi, o je travaillais, elle entrait assez brusquement dans notre chambre. Elle avait la face contracte, les yeux luisants. --Qu'y a-t-il, ma fille? --Il y a, Madame, que a ne peut pas durer. Je ne puis pas comme a laisser insulter Madame. --Comment, on nous insulte, Victorine? --Oui, Madame. Excusez-moi, Monsieur, mais on dit que Monsieur et Madame ne sont pas maris, que Monsieur est ici avec une cocotte... A moi qui ai assist au mariage de Madame, qui ai connu Madame jeune fille et qui suis avec elle depuis dj deux ans, moi, a me retourne et a me rvolte. Et Victorine fondait en larmes. Nous la consolions de notre mieux. Qu'importaient des propos de paysans! Victorine consentait scher ses paupires, mais de gros soupirs soulevaient sa poitrine. Elle prenait enfin son courage deux mains. --Madame a-t-elle avec elle son acte de mariage? --Mais parfaitement, ma fille, je l'ai mme dans ma malle. --Eh bien! si c'tait un effet de la bont de Madame, Madame serait bien aimable de me le prter... Je serais heureuse de le montrer l'aubergiste et aux autres bonnes, et aussi la femme de l'picier... C'est l'picier qui a fait tout le mal, Madame, et tout a par la faute du cur. --Comment! le cur! --Oui, Madame, le cur tait au lavoir le jour o on lavait le linge de Madame, et quand il a vu les pantalons dentelles et les chemises entre-deux de Madame, il s'est pench pour les regarder de prs, s'est inform, et puis il a dclar que ce n'tait pas l du linge de femme marie... et que Madame tait srement une actrice de la Comdie-Franaise qui voyageait avec Monsieur. Et voil! La chose a fait le tour du pays. La parole du cur, cela fait foi au village, et un opprobre est sur Madame et sur Monsieur. Et Victorine s'essuyait les yeux. Ma femme avait ouvert sa malle: --Tenez, Victorine, le voil, cet acte de mariage. Courez vite le leur montrer, puisque cela les intresse, ces braves gens, et rapportez-le moi. --Ah! Madame. Et Victorine baisait presque nos mains et partait en courant. Nous nous regardions sans rire: notre quipe tournait au tragique. Vingt minutes aprs, Victorine revenait, triomphante: --Je le leur ai montr, je le leur ai fait lire; ils n'en croyaient pas leurs yeux, l'picier surtout... Il m'a demand si Monsieur et Madame consentaient lui prter leur acte de mariage pour cette soire. Il voudrait le montrer au cur et le faire lire, au cabaret, au ferblantier et au forgeron... Il a le coeur de rparer le mal qu'il a fait, cet homme. --Gardez donc cet acte, Victorine, et prtez-le l'picier. Mais qu'il ne le perde pas... Nous en aurons besoin pour les autres villages. Sartor fut-il convaincu? Non. Une rprobation continua planer sur nous; le cur, aprs la lecture, avait hoch la tte et ronchonn: --Marie, peut-tre! mais cette femme-l a du linge et des instincts de cocotte. Les dessous d'Emma l'avaient rvolt. Nous quittmes Sartor accabls du mpris public. On ne va pas contre l'opinion. III RESPECTABILITY --Ah! l'injustice de la vie, de la vie sociale surtout, base sur le soi-disant respect des prjugs, l'hypocrisie des classes moyennes et la sclratesse, oui, je maintiens le mot, la sclratesse des honntes gens! Tout l'apparent scepticisme et le cynisme qu'on me reproche sont faits de la connaissance profonde, acquise mes dpens et chrement acquise, de nos belles mes contemporaines... et contemporaines est de trop, le monde n'a pas chang... Les fanatismes svissent toujours, iniques et passionns sans d'autres noms... Et Thomery, tout fait emball, tailladait coups de canif un excellent londrs qu'il n'entamait pas. Mme Thomery intervenait: --Voyons, Andr... Et, passant derrire son mari, elle imposait aux tempes enfivres de l'crivain la fracheur de ses mains calmes. Thomery levait les yeux vers la jeune femme, happait les doigts fins au passage et, les amenant au niveau de ses lvres, les baisait goulment; puis, la repoussant un peu: --Mais quand je vous exposerais toutes mes thories, les longues raisons que je vous donnerais vaudraient-elles un exemple? Non, n'est-ce pas?... Je vous citerai, au hasard, celui-ci: C'tait il y a une dizaine d'annes, mettons-en onze; je venais d'tre fianc et faisais ma cour ma femme. La famille d'Emma passait Cannes des hivers qu'elle prolongeait jusqu' la fin d'avril. Ses parents y possdaient une magnifique villa la Californie; et, rcemment admis courtiser officiellement Mlle Srigneux, j'tais descendu dans un htel de la ville, un des nombreux htels qui foisonnent dans la rue d'Antibes. Ce n'tait pas un htel de premier ordre; la littrature ne me permettait pas alors de dpenser pour mon gte vingt-cinq francs par jour, mais ce n'tait pas non plus un htel infrieur. J'tais modestement log au troisime, sur la rue d'Antibes, et payais pour ma pension dix francs nets, ma chambre et le repas du matin, car je dnais tous les soirs la villa de mes beaux-parents, Mme Srigneux, trs collet-mont, n'autorisait les flirts des fianailles qu'une fois en vingt-quatre heures. Proccup comme j'tais alors d'Emma, tout la griserie la fois d'un amour de coeur et de tte, je me souciais peu des htes et du personnel de l'htel. Tout distrait que j'tais, il m'aurait fallu pourtant tre aveugle pour ne pas avoir remarqu les allures singulires de la locataire du premier tage sur le jardin. C'tait une grande femme, dsinvolte et dcouple et dont l'extraordinaire souplesse indiquait des habitudes de sport. Elle possdait un yacht en rade, qui disparaissait souvent pour deux ou trois jours, parfois plus, vanoui vers d'autres escales. Elle n'en avait pas moins lou au mois tout le premier de l'htel; elle avait mme une petite clef de la grille du jardin, strictement ferme tous les soirs partir de neuf heures, et ne rentrait jamais par la rue d'Antibes o s'ouvrait la porte principale. On l'appelait la princesse. La princesse? Un nom barbare en ski ou en off couronnait le petit nom assez joli de Nadia. La princesse Nadia n'avait aucune prtention l'lgance. Toujours vtue de drap bleu marine, marron ou beige, coiffe de petits feutres mous ou plus souvent d'une casquette de yachtman, deux normes perles aux oreilles et un trs beau saphir au doigt, dcelaient seuls qu'elle tait un peu femme. Brusque, autoritaire, le profil hautain et les yeux clairs dans un teint cuit et hl comme celui d'un matelot, la princesse Nadia n'avait jamais d tre jolie, mais sa haute stature et de magnifiques cheveux blonds, dcolors par le soleil et les embruns, en faisaient une crature d'exception: elle ne pouvait passer inaperue. Sa conduite aussi tait des plus tranges. Pendant quatre, cinq et six jours, l'appartement de la princesse demeurait ferm; puis il s'emplissait tout coup de bruits de pas, de voix et de chansons et de cliquetis de vaisselle: la princesse Nadia tait terre et donnait dner aux invits de son yacht; elle leur donnait loger aussi. L'appartement contenait quatre ou cinq chambres coucher. On festoyait ferme chez la princesse, et les ftes s'y prolongeaient fort avant dans la nuit. On y sablait gaiement le champagne, mais le personnel de l'htel ne pntrait jamais dans les pices pendant les repas qu'on y donnait. C'taient les marins du yacht qui faisaient le service et prenaient les plats des mains des matres d'htel la porte... On ne rencontrait jamais la princesse Nadia dans les couloirs, le vacarme de ces soupers nocturnes avait seul rvl sa prsence. La princesse devait payer royalement, car tout le monde tait ses genoux. Les autres personnes descendues aux Eucalyptus rentraient dans la banalit des hiverneurs ordinaires de la Riviera. Une massive famille hollandaise, des Van der Goelen quelconques descendus l avec trois jeunes filles, m'aurait laiss absolument froid sans la profonde impression que, toute fatuit mise part, je devais m'avouer avoir produite sur la plus jeune des demoiselles Van der Goelen. Blanches, grasses, blondes d'un blond de lin qui ne s'allumait pas aux lumires, et d'une carnation si frache qu'elle en semblait humide, les trois demoiselles Van der Goelen taient toutes les trois terriblement insignifiantes et se ressemblaient toutes par une extraordinaire absence de traits. Ces trois jeunes Bataves rpondaient aux noms de Dorothe, de Wilhelmine et de Thcla. C'est Thcla que j'intressais, je ne pouvais plus en douter. C'taient, chaque fois que j'entrais dans la salle manger, des rougeurs et des pleurs subites, qui m'auraient peut-tre flatt un autre moment de ma vie; c'taient aussi des frlements de coudes dans nos rencontres dans les couloirs ou dans l'escalier, des gants et des mouchoirs laisss tomber terre, que j'avais d'abord ramasss et rendus, et puis, comme je ne me prtais plus ce mange, des billets doux carrment insinus dans ma serviette et que je trouvais en la dpliant. Cette jeune Hollandaise avait toutes les audaces, toutes les maladresses aussi. Dans ces billets elle m'appelait pote glorieux et romancier de la femme; je souponnais Mlle Thcla Van der Goelen d'tre affreusement romanesque; elle avait toujours la main un volume de Lamartine ou d'Octave Feuillet. Elle tait encombrante et obstine, et, obsd des gros soupirs qu'elle poussait dsesprment vers moi, j'avais fini par changer l'heure de mes repas, pour ne plus sentir peser sur mes yeux la muette interrogation de ses larges prunelles immobiles. Il y avait aussi cet htel une autre personne que j'avais d remarquer malgr moi. De mise sobre et d'allures on ne peut plus discrtes, volontairement efface, l'on et dit, dans le cosmopolitisme de cet htel, Mme Dris tait une grande et mince jeune femme brune, dont le profil de came, le teint mat et les admirables yeux de perles noires m'avaient impos le souvenir d'une telle ressemblance, que je m'tais enquis immdiatement de son nom. Mme Dris tait Cannes pour la sant de sa fille, une pauvre enfant de dix ans secoue d'une mauvaise toux et qu'on ne voyait table qu'au djeuner de midi. A une heure, Mme Dris et sa fille montaient en voiture et rentraient l'htel avant le coucher du soleil. La petite malade dnait dans sa chambre et, sept heures, Mme Dris descendait prendre son repas toute seule une petite table; puis, la dernire bouche avale, remontait vite auprs de l'enfant. La jeune femme ne parlait personne; elle tait toute aux soins et la sant de sa fille, et je n'ai jamais connu dans ma carrire une crature de mise et d'allure aussi distingues et aussi simples... Et pourtant, quand je la regardais la drobe, ce profil, cette jolie attitude pensive et fire, cette dmarche onduleuse et ces longues paupires ombres de cils noirs, j'avais dj vu tout cela quelque part. Mme Dris ressemblait crier Marthe Fancy, une adorable demi-mondaine du quartier Marbeuf qui n'avait fait que passer au thtre, et cette ressemblance m'obsdait; on n'est pas impunment homme de lettres. Cette obsession alarmait-elle Mme Dris? Toujours est-il qu'un matin, sur mon palier, la jeune femme venait vers moi. --Oui, c'est moi, me disait-elle d'une voix entrecoupe, vous m'avez bien reconnue; c'est moi, Marthe Fancy, mais je vous en supplie, ne trahissez pas mon incognito, je vous en supplie, monsieur Thomery: pour vous, que je demeure Mme Dris. Je suis ici pour la sant de ma Jacqueline, de mon enfant que je sais condamne, que je ne sauverai pas et que j'espre sauver encore. Marthe Fancy n'est plus, il n'y a plus ici qu'une mre dsespre et acharne disputer son enfant la maladie, la mort. Partout ailleurs, sur la Riviera, Nice, Monte-Carlo on m'aurait reconnue, mon nom aurait t cit, j'aurais t en butte mille importunits, toutes les poursuites... nous n'avons pas le droit de disparatre, nous appartenons au public. Alors je suis venue me terrer ici dans cette pension de famille, sous un faux nom, mais il a fallu que vous y vinssiez aussi. Monsieur Thomery, vous tes un artiste, c'est--dire gnreux, et puis vous tes fianc, vous allez vous marier, vous aurez des enfants. Eh! bien, au nom des enfants que vous aurez, de la fiance que vous aimez, ne me reconnaissez pas, ne trahissez pas Mme Dris. Et je promis tout ce qu'elle voulut. Malheureusement, il est des misrables partout, et surtout dans les pensions de famille de la Riviera. A quelque temps de l, comme je sortais pour aller dner chez mes beaux-parents, je croisais Mme Dris dans l'escalier, la jeune femme tait tout en larmes. --Qu'y a-t-il, faisais-je tout mu, Jacqueline serait-elle plus mal? --Non, mais je pars, on me met la porte. --Vous! --Oui, le patron de l'htel m'a fait appeler chez lui, il m'a dit ne pouvoir garder dans son htel respectable une cocotte. --Il a dit? --Oui, on m'a reconnue, on m'a trahie. --Et vous souponnez qui? --Je ne souponne pas, je sais. Une bande joyeuse de Monte-Carlo est venue dner l'autre soir ici, deux femmes et trois hommes. Un de ces hommes m'a reconnue et, pris d'un dsir de brute, moiti ivre, m'a demand de passer la nuit chez moi; je l'ai repouss, il a insist, il m'a offert jusqu' cinquante louis, puis, devant ma rsistance, a rican btement en disant que j'aurais de ses nouvelles. Je les ai maintenant, de ses nouvelles: il a rvl qui je suis. On m'expulse. --Et vous savez le nom de ce misrable? --Peu importe! Sur dix viveurs huit auraient agi comme lui; des femmes comme nous, est-ce que cela compte! Mais ne vous attardez pas plus longtemps, monsieur Thomery. Vous pouviez tre vu causant avec Mme Dris, mais pas avec Marthe Fancy. Je partais outr et dnais en maugrant en moi-mme contre la goujaterie des viveurs et des hteliers; ma fiance dut me trouver ce soir-l bien distrait; je rentrais chez moi vers les dix heures et demie. J'allais me mettre au lit quand un lger grattement ma porte me faisait brusquement enfiler mon pyjama; une voix de femme implorait dehors, je ne doutais pas que ce ft Marthe Fancy. La pauvre crature venait me conter ses peines; j'allais ouvrir et Mlle Thcla Van der Goelen entrait dlibrment dans ma chambre. Elle tait en peignoir. Sa gorge trs blanche, dj trs forte, bombait dans les dentelles, elle refermait la porte, et toute souriante: --C'est moi! disait-elle. --Comment, c'est vous! --Oui, c'est moi, je suis venue, je vous aime! Et elle s'asseyait sur un fauteuil, j'tais abasourdi. --Mais votre pre, votre mre, votre famille, mais malheureuse enfant, vous ne rflchissez pas! --Si, j'ai rflchi; quand ils sauront que je suis venue, il faudra bien qu'ils me donnent vous. Je vous aime! Son calme m'exasprait. Je l'aurais battue. Elle demeurait l avec ses grands yeux clairs et le sourire de sa bouche apptissante, trop rouge. --Je vous aime, je vous aime! --Mais moi je ne vous aime pas, je suis fianc avec une jeune fille dont je suis amoureux. C'est de la dmence, de la folie, vous tes une enfant, cela vous passera. Bref, j'eus toutes les peines du monde mettre la porte Mlle Thcla Van der Goelen, qui s'tait mis en tte de se compromettre et d'pouser bon gr mal gr M. Andr Thomery, votre serviteur, _gnial pote_, qu'elle admirait tant. Comme je prparais et surveillais sa sortie, peu soucieux que Mlle Thcla ft aperue se glissant hors de chez moi, un effroyable vacarme clatait dans l'htel. Tout le personnel tait requis pour mettre dehors un des invits de la princesse Nadia, un simple matelot de l'escadre qui, pri ces agapes aristocratiques...--mystre... mystre... mystre--et abominablement gris de Mot, s'tait oubli jusqu' pocher un oeil un Grand-Duc. Le lendemain matin, Mme Dris partait; j'assistais au chargement de ses bagages sur l'omnibus de l'htel. Sa situation y tait maintenant connue et personne ne rpondait plus son salut. Je l'aidais monter en voiture, elle et sa petite Jacqueline, toute plotte et emmitoufle de lainages blancs. Mme Dris allait s'installer au Lavandou. Le matre de l'htel avait, au dpart de l'omnibus, un imperceptible hochement de tte, mais la joie d'une honnte conscience enfin satisfaite clatait sur sa face de pleutre. Il avait une fois de plus assur la respectability de sa maison. MONTE-CARLO I LA QUESTION DU POURBOIRE Ils taient l une dizaine de dneurs dans la grande salle manger de l'htel d'Ostende; les femmes, paules nues, tout l'orient des perles et toute l'eau des diamants en flammes et en reflets sur la nacre des chairs; les mles en smoking, la mollesse des plastrons billant dans l'chancrure des gilets de fantaisie, irrprochables, impeccables, oeillets blancs et gardnias. Il y avait tout Cosmopolis: le baron et la baronne Rodestern, de Vienne; lady Forkett et sa soeur miss Bellah Duncan, d'dimbourg; Lviston, le roi du Trust des cuivres; un attach de l'ambassade de Sude; la comtesse Nadge Azimoff; un prince italien; un Brsilien, possesseur d'innombrables haciendas, et un jeune Espagnol, Argentin d'origine, secrtaire d'un pair d'Angleterre. C'tait le Brsilien qui traitait. Un grand paravent dploy isolait les dneurs du reste de la salle; les valses d'un orchestre de tziganes, install l'autre extrmit de la galerie, arrivaient par bouffes et, tour tour langoureuses ou trpidantes, couvraient le va-et-vient du personnel, dont les semelles feutres n'amortissaient pas assez les pas. L'atmosphre surchauffe fleurait la venaison, le fumet des grands crus, la tubreuse et la chair de femme; la dorure solide des chignons bas miroitait sur les nuques, car toutes les invites du Brsilien taient uniformment blondes, de ce blond lumineux et fluide qui cote cinq louis le flacon chez les grands coiffeurs. Les hommes, le teint fouett par les courses au grand air, excursions en chaloupe vapeur et records d'automobiles; les femmes, leur fracheur ravive par le tub et les joues unies par la dlicatesse d'imperceptibles fards, dgageaient tous une violente impression de haut luxe... Des gains et des pertes la salle de jeu la conversation avait gliss aux potins. Un des dneurs jetait le nom de la princesse Alexanieff. Il venait de lui en arriver une bien bonne. --Qui a, la princesse Alexanieff? demandait miss Bellah Duncan. --Mais cette vieille folle qui ne quitte pas le tapis vert. Vous ne connaissez qu'elle. --En vrit non, insistait la jolie cossaise. --Mais si, mais si. Vous ne pouvez pas entrer dans les salles de jeu sans tomber sur elle. Elle s'y rue dix heures ds le matin, pour n'en sortir qu' une heure. Vous l'y retrouverez trois, pour l'y revoir encore minuit; je ne crois mme pas qu'elle dne. --Un phnomne, alors? --Vous l'avez dit, un phnomne. --Et jolie, cette princesse? --Jolie!--et Lviston clatait de rire--la princesse Alexanieff, mais une vieille joueuse, je vous le dis, dessche par son vice, un vieux fantoche sans ge ni sexe enracin par sa passion sur ce rocher de Monte-Carlo, et qui ne quitte jamais la Principaut. --Mme l't? --Mme l't. Ah! vous ne connaissez pas les mes de joueurs, miss Bellah. La jeune fille tait devenue songeuse. --Et riche, cette princesse? --Des millions et des millions. --trange. Et elle gagne au jeu? --Elle gagne quelquefois, mais elle perd toujours. --a, c'est un mot, et il faudra l'envoyer la Compagnie fermire. --Ah! comme je voudrais la connatre, imploraient les lvres roses de miss Duncan. Lady Forkett intervenait: --Mais tu es insupportable, en vrit, Bellah! Cette vieille dame, toujours vtue de velours rps et d'toffes pisseuses, des manteaux magnifiques d'ailleurs, brods et rebrods, mais dats, dmods et raidis de taches, l'air d'une marchande la toilette! Tu l'as dj remarque! Et des chapeaux comiques, tout fait la vieille excentrique du rle de Max Dearly dans _Country Girl_! --Ah! cette vieille dame qui a l'air si malpropre! Je sais, je sais. Mais elle fait peur. Et elle a des millions? --Plusieurs. --Alors ses colliers, ses pendants de turquoises sont vrais? Je les croyais faux! --Fausses! des turquoises de famille et d'origine impriale! --Les turquoises, ou la famille? --Les deux. La princesse Alexanieff est tout ce qu'il y a de plus authentique: un de ses anctres directs a t l'amant de Catherine II. --Et en Russie, soulignait la comtesse Azimoff, avoir eu un aeul dans le lit de la grande Catherine, c'est le plus beau titre de noblesse dont nous puissions nous enorgueillir. --Comtesse! observait lady Forkett alarme. --Ah! pardon, milady. Vous tes Anglaise, j'oubliais. --Et sa famille? poursuivait tranquillement miss Bellah. Qu'est-ce que fait la princesse de sa famille impriale? --Mais elle l'oublie! concluait Horlofsen, le Sudois de la bande. La princesse a t marie et a srement dans l'Ukraine ou dans le Caucase des gendres, des belles-filles et des petits-enfants. --A Ptersbourg mme, sans aller si loin, souriait la comtesse Azimoff. --Et elle a plant l tout son monde? interrogeait la jeune fille. --Naturellement. C'est une joueuse. Hors Monte-Carlo rien n'existe pour elle. Soyez certaine qu'elle n'a mme jamais vu ce pays. Ce dcor unique de mer et de montagnes, ce bleu du large et ce bleu du ciel, ces palmiers, ces prairies d'oeillets, cette profusion d'arbustes et de fleurs rares, la princesse Alexanieff ignore tout cela. Pour elle tout est rouge ou noir. C'est une hallucine qui ne vit que pour les douzaines, impair et passe, les martingales et les combinaisons... --Et maintenant que tu as camp ton personnage, interrompait Ramirs, le jeune Espagnol un peu Argentin, voyons, mon cher Otto, vas-y de ton histoire? Et le Sudois, ayant pass ngligemment ses doigts dans l'or soyeux de sa moustache: --La princesse, vous le savez, descend depuis dix ans aux Roches rouges. Un de ces derniers soirs, une troupe de musicanti y donnait une aubade aux dneurs. _Cavalliera rusticana_, _E Paillaze_, tarentelles, tout le rpertoire y passait. La princesse prsidait la table, toutes ses turquoises de famille sur l'ossature de ses paules et une perruche dans le chignon, perruche elle-mme, maquille, spectrale, vritable doyenne des poupes macabres du lieu. La vieille joueuse est mlomane. L'amour de la musique est la seule passion que n'ait pas touffe son vice: elle adore surtout les partitions italiennes, les cavatines, les barcaroles et tous les dgueulandos de Sicile et de Naples. Pme sous l'archet des musicanti, les yeux au plafond, dodelinant de la tte, elle laissait s'en aller sa vieille me sentimentale vers des Capri de rve et des Amalfi de lumire au gr des mlodies macaroniques. Elle ne revenait elle qu'au dernier accord d'une chanson napolitaine et, toute lubrifie de reconnaissance (la princesse avait eu ce jour-l de la veine au jeu), elle laissait tomber un louis dans l'assiette du quteur. Les musiciens se retiraient; la princesse passait au salon, s'isolait dans un fauteuil et, fermant ses vieilles paupires, s'abandonnait sa petite sieste quotidienne, son petit somme rparateur. Tout le monde, aux Roches rouges, respecte le sommeil de la princesse: Ne rveillez pas la Gorgone qui dort, avait risqu, un soir, un mauvais plaisant. Le mot a fait fureur. Et trois fois par semaine le personnel des Roches rouges a effacer sur la porte du salon l'inscription suivante: Ici dort la Gorgone. C'est une des joies innocentes de la Principaut. --Mais marchez donc, Otto! Vous n'avancez pas. --M'y voici. A dix heures, la fivre du jeu rveillait la princesse; elle demandait l'ascenseur et remontait chez elle. Son sourire rassujettir, un peu de mouvement donner dans ses bouclettes,--la Gorgone n'a pas tout fait renonc plaire... aux croupiers,--elle entre dans sa chambre, donne l'lectricit et s'arrte, fige de terreur. Un homme est install l au milieu de la pice, ct de son lit. Chemise de soie mauve, pantalonn de blanc, les reins sangls d'une tayolle de soie cerise, c'est un homme large face mate, virgule d'normes moustaches noires; deux yeux sombres en caverne se veloutent de douceur sous une broussaille de cheveux bruns. Le sourire aux lvres, l'chine obsquieuse, l'homme se lve et s'incline crmonieusement: --Commandez ce que vous voulez! _Commandate che volete!_ Et la princesse Alexanieff reconnat le chef d'orchestre des musicanti. --_Che volete lei, che fate cui?_ (Que voulez-vous? Que faites-vous ici?) Et la princesse s'indigne, s'rupe. L'homme est toujours l, souriant, l'chine onduleuse, son violon la main... La princesse reculons s'efforce de regagner la porte. Alors l'homme, dans un mauvais franais mtin d'italien: --_Madame la principessa a mis oune louis dans moun plate; z'ai cru que madama dsirait oune srnade particoulare et ze souis mount z zon altesse. Que madama commande la canzona qu'elle dzire que ze zoue; ze souis tout soun dsir._ Une aubade particulire! La princesse en sentait craqueler l'mail de ses joues; elle retrouvait le geste de son anctre pour montrer la porte au malencontreux musicien: les Roches rouges sont dsormais consignes la bande du trop zl violoniste. Quant la princesse, nous serons au moins une semaine sans la revoir dans les salles de jeu. --Comment! --Sans doute; la princesse Alexanieff est Russe, donc superstitieuse. Cet insolent faquin lui a coup sa chance avec sa dclaration. --Non! Et toute la table s'esclaffait de rire. --Elle le prtend, du moins: Avoir os me dsirer, moi, a-t-elle dclar, le soir mme, l'htel; avoir pens que moi, princesse Alexanieff, je consentirais partager sa passion! Mais voil. Je ne gagnerai plus rien, plus rien de la saison. Chanarde au jeu, dveinarde en amour, la rciproque s'impose. Ce maudit Italien m'a port la guigne! Moralit, concluait le Sudois en allumant un troisime cigare: en Italie il ne faut jamais majorer les pourboires. Il y eut un silence. --Peut-tre, en effet, pensait tout haut la comtesse Azimoff. Elle avait pos un coude sur la table et, le menton en avant, la bouche entr'ouverte, elle fumait lentement une cigarette d'Orient; ses yeux verdtres en suivaient les lgres spirales de fume au plafond. Sa pose tait si naturelle, qu'elle mettait la fois en valeur le galbe de ses seins avancs hardiment sous les yeux des dneurs et l'clair tincelant de petites dents de nacre. L'humidit du sourire soulignait le vague et l'humidit du regard. Une rverie voluptueuse,--peut-tre plus qu'une rverie, un souvenir, qui sait?--noyait toute la face pensive de la comtesse. Toute la splendeur de sa chair blonde en tait comme dramatise, devenue la fois plus lointaine et plus brutale, et, sous le regard aigu des hommes, la comtesse Nadge sentait que toutes les femmes la dtestaient. --Vous qui passez tous vos ts sur les lacs italiens, comtesse, hasardait le baron Rodestern, que pensez-vous de l'opinion formule par notre ami? Faut-il majorer, oui ou non, les pourboires au pays de la barcarole? La comtesse tournait vers le Viennois deux yeux lents: --En vrit, je ne sais trop. Le pourboire, cela dpend aussi de celui qui le reoit et de celui qui le donne. Je n'ai jamais major les miens... et pourtant! Et la comtesse Nadge avait un mystrieux silence. II NUITS D'ITALIE --O comtesse, voil un mot qui sent la poudre. Il y a une aventure l-dessous. --Une aventure... peut-tre? La comtesse Azimoff avait retir son coude de dessus la nappe; ses prunelles, lentement promenes sur chacun des convives, suggestionnaient tous les hommes prsents l'immdiate ide d'une intrigue possible avec la Moscovite. Un frmissement courut, des moustaches tremblrent, il y eut de brusques avances de menton et des palpitations de narines. La comtesse Nadge avait crois ses mains sur ses genoux et dploy devant sa nudit les fulgurances ombres d'un grand ventail de plumes. --Une aventure, en effet, mais avant, je dois vous prvenir que je suis une libre de prjugs, les prjugs encore chers la vieille Europe, et je vais peut-tre scandaliser votre pudeur anglaise, milady, et votre cant amricain, mon cher Lviston. En ma qualit de Russe je suis une Asiatique, mais une Asiatique affranchie, une espce d'chappe du srail, le srail de toutes les conventions et de toutes les tyrannies. Russe, je suis du pays de tous les servages, mais aussi de toutes les liberts, de celles que l'on conquiert au prix de sa rputation, de sa fortune et parfois de sa vie. Je ne retournerai jamais en Russie; le comte Azimoff y a t compromis comme nihiliste. Mieux que veuve, puisque divorce, je suis devenue une nomade par la force des choses et par la force aussi de mes instincts. D'une nomade, j'ai pris le got de la vie aventureuse, l'allure aventureuse aussi, l'habitude des rsolutions soudaines et la passion de la libert. D'une tzigane, en effet, j'ai l'indpendance de penses, la fantaisie dans les actes, les indulgences qu'on prtend coupables, avec, en plus, une certaine avidit jouisseuse de l'occasion. Toute l'assistance se regardait; la comtesse continuait sa profession de foi: --A force d'errer, de ci, de l, le vent des steppes a fini par me fouetter les nerfs et le sang... --L'instinct, concluait le jeune attach d'ambassade sudois. --Cet t, donc, j'tais sur les lacs italiens. La baronne Stourline, une amie d'enfance retrouve Plombires, m'accompagnait. Nous avions commenc par Pallanza, clbr par Barrs, pour finir par Bellagio en brlant Lugano, racont par Rosny! la tourne classique enfin, le lac Majeur, Lugano, le lac de Cme. Bellagio nous avait retenues pendant quinze jours dans l'enchantement de la villa Serbelloni... Bellagio, on ne raconte pas la mlancolie souriante et la langueur heureuse de ce paradis d'eaux bleues, de cimes et de nues dans trop de soleil et trop de fleurs; et maintenant, un peu extnues de quinze jours de nirvana et de songes, nous gagnions petites journes Vrone et la Vntie, o nous devions demeurer tout un mois. Je passe tous mes automnes Venise, une habitude dj ancienne, et je ne m'tais jamais arrte au lac de Garde, le plus grandiose et le plus sauvage pourtant, assure-t-on, non pas que la magie de ses horizons apparue sur la ligne, entre Brescia et Peschiera, ne m'et depuis longtemps tente, mais Dezenano, la station du lac, passe pour un endroit si inconfortable! Cette fois, l'obsession des Alpes du Tyrol entrevues et de leurs dcoupures, on dirait, tailles dans de l'amthyste et de la lazulite, fut la plus forte. Nous dcidmes, la baronne Stourline et moi, de passer deux nuits Dezenano, le temps de visiter le lac, sinon jusqu' Riva, jusqu' Stressa du moins. Nous voil donc parties pour Dezenano; nous avions quitt Milan le matin mme, devions djeuner Bergame, le temps d'y voir le tombeau du Colleone et la basilique, pour en repartir aprs dner et arriver Dezenano onze heures. Nos gros bagages et nos deux femmes de chambre avaient fil directement sur Venise. Je n'avais la main que mon sac bijoux et une enveloppe avec mon linge de nuit, ajoutez un ncessaire trs complet dont s'tait charge la baronne et qui devait nous servir toutes deux, quatre mille francs dans un petit portefeuille insinu dans la doublure de mon corsage, la baronne autant dans la doublure du sien et une lettre de change de dix mille sur les banques de Venise, de Florence et de Rome. Nous voil donc dbarquant minuit dans une petite gare de campagne enfouie sous les arbres et sans autre habitation qu'une auberge de village teinte cette heure de nuit. Nous n'tions gure fires, la baronne et moi, abandonnes avec nos bijoux et nos valeurs dans cette solitude, car nous savions Dezenano vingt minutes au moins de la station, et le Bdeker, consult sur les htels du pays, n'tait gure engageant: _Avis partags_, indiquait-il aprs chaque htel; _avis partags_, en idiome de guide, c'est l'aveu qu'il n'a pas d'opinion donner. _Albergo di Fiori_ (Auberge des fleurs). _Vieil htel italien bon, mais modeste. Cuisine italienne. Chambres de trois cinq francs._ Mieux vaut une bonne auberge qu'un mauvais htel. Nous dcidions pour l'Auberge des fleurs. Mais l'_Albergo di Fiori_ aura-t-elle un omnibus la gare? Celle de Dezenano domine un assez haut remblai. Nous descendions, la baronne et moi, les vingt-cinq marches d'un escalier de marbre du pays et dbouchions sous les grands platanes mouills d'une alle interminable, car, pour comble, il pleuvait cette nuit-l. Il y avait quatre omnibus la station. _Albergo di Fiori_ s'talait en lettres d'or sur la lanterne de l'un d'eux. Un facchino y hissait nos bagages et nous nous installions sur les coussins. _Anda!_ Un coup de fouet, et l'omnibus s'branlait au trot de deux chevaux. Vingt minutes en rase campagne, rien que les grands arbres de la route et la pluie, puis un bruit de ferrailles, et nous nous engagions dans les rues de Dezenano, rues caillouteuses et mal paves, bordes de vieux logis soutenus par des piliers trapus, des files d'arcades basses mal claires par de rares lanternes, des placettes dsertes, et, sur les places comme dans les rues, personne, personne; toute la ville endormie. L'omnibus s'engage enfin sous un grand porche; un immense hangar vot, on dirait une chapelle dsaffecte nous accueille. Une bande de poules s'effare et s'essaime en gloussant dans l'ombre; la lueur d'une lanterne, que promne devant nous le portier de l'htel, des carrioles crottes, une berline hors d'usage, un cabriolet capote dchire, de vieux harnais, toute une carrosserie fantme s'entrevoit dans la nuit; le voisinage du lac s'affirme par une fracheur moisie o tranent des relents de poulailler et d'curies. C'est toute l'incurie italienne aggrave par la dtresse de l'heure et l'effroi de la solitude. --Mais o sommes-nous? me demande la baronne. C'est une ruine! Cependant le cocher dtelle les chevaux. Au son d'une cloche mise en branle par le portier, une espce de gouvernante apparat, les pieds nus dans des sabots. Les yeux gros de sommeil, elle achve de nouer les cordons de sa jupe. --Pour la nuit? demande-t-elle ahurie. --Sans doute, pour coucher une nuit, deux nuits. Cela dpendra. --Une chambre? deux chambres? --Deux chambres, faisais-je impatiente, car j'ai horreur du dshabillage et des toilettes en commun. --_Va bene!_ Au premier. Suivez-moi, mesdames. Et, arme d'un bougeoir de cuivre, l'Italienne s'engage devant nous dans un gigantesque escalier; les marches en oscillent, comme descelles par le poids des sicles; le portier suit avec sa lanterne et nos bagages. L'escalier monte et tourne sous des votes avec de larges paliers toutes les cinq marches. Nous traversons une galerie extrieure. Le vent du lac y teint bougie et lanterne; on les rallume. Et puis c'est un arrt devant une grosse porte. La soeur tourire, comme l'appelle la baronne, a oubli les clefs. Le portier descend les chercher la cuisine. Quel trousseau il rapporte? Celui d'une gele de prison! Elles ont bien trois cents ans, ces clefs; elles tournent pniblement dans des serrures compliques et formidables; et ce sont d'autres salles et des couloirs, des immenses salles aux murs dcors de fresques et dont la peinture s'caille, des chambres dmeubles et tristes, dalles de marbre gristre et qui semblent inhabites depuis cent ans. Des plafonds peints en trompe-l'oeil se lzardent de crevasses; dans des chambres des lambeaux de papier pendent au-dessus des plinthes. Jamais nous n'avons encore vu pareille dtresse et pareil abandon. O sommes-nous? Une mme angoisse nous treint et je regrette d'avoir demand deux chambres. Nous y sommes enfin. Celle de la baronne est vaste comme une cathdrale; un petit lit de fer rideaux de percale, une cuvette sur un trpied, le pot eau dessous, un tapis lim comme descente de lit. C'est tout. Dans un angle une seule fentre, dont l'htelire pousse les persiennes. La chambre donne sur le lac... Il est sinistre, le lac. Une tempte le bouleverse, des blancheurs d'cume zbrent les tnbres, et sur un grand ciel balay de nuages, sous une lueur blmissante de lune, des montagnes tragiques se profilent dans un dcor d'embuscades et de meurtres. La baronne ne dit plus rien. Un silence loquent pse sur nous, mais ses yeux hallucins parlent pour elle: --Sortirons-nous vivantes de cette auberge? Heureusement, la porte, d'une paisseur de dix centimtres au moins, est-elle boulonne de clous et barde de verrous et de lourdes barres de fer. C'est la porte d'une forteresse. La chambre n'a qu'une porte, et, cette porte ferme, y entrer serait impossible: cette porte est une scurit. --Bonne nuit! Je prends cong de la baronne et passe dans le gte que l'on me destine. C'est le portier qui m'en fait les honneurs. L'htelire a regagn son lit. Ma chambre est un peu moins grande que l'autre, mais c'est le mme modle: mme mobilier sommaire et mme impression d'abandon. Ma chambre cependant a deux fentres, mais ces fentres sont grilles, et l'absence de persiennes m'imposera toute la nuit le dcor lugubre du lac dmont sous ce ciel lunaire. Le portier a dpos mon sac et mon enveloppe sur une chaise; il m'explique maintenant le jeu des verrous et des barres pesantes qui me garderont cette nuit. Il s'exprime dans un mauvais italien que je comprends mal. Je saisis enfin ou crois saisir le mcanisme de la clture, et je lui mets trois lire (trois francs) dans la main. Pourquoi, cette minute, regardai-je cet homme? Jusqu'alors je ne l'avais mme pas vu, ce que l'on appelle vu. C'tait un garon de vingt-quatre vingt-cinq ans, trapu, trs brun de peau, et dont les extraordinaires yeux noirs forcrent peut-tre mon regard. Plutt laid avec son nez court, son menton osseux et ses pommettes saillantes, il avait sous sa casquette galonne une face camuse de tte de mort, plus tchque qu'italien de type, en vrit. Mais l'intense avidit de ses prunelles, l'clat des dents petites et dures dans une bouche paisse et large, l'ambre chaud de son teint et surtout la musculature de cet homme pimentaient trangement sa laideur. --Italien? lui demandai-je. --Non, rpondait-il, Autrichien de Trente. Je suis du lac. Et il souriait de toutes ses dents. L'homme ne s'en allait pas. Je regardai ses mains; il les avait noueuses et velues, des mains d'assassin. Ses yeux luisants ne me quittaient plus. --Ah! faisais-je. Puis je lui redonnai deux autres francs, presse de le voir partir. --_Bona sera_, lui disais-je. L'homme gagnait la porte pas lents. --_Bona sera, signora._ D'un bond j'tais aux barres et aux verrous, j'en faisais jouer le mcanisme sculaire, j'assujettissais soigneusement toute cette ferraille et, prudente, ayant tendu ma couverture de voyage devant la porte, pour que l'on ne surprt pas mes faits et gestes, je retirai les crins de mon sac, les cachai sur le haut de l'armoire, ainsi que le portefeuille sous le journal du tiroir de la table, et, ayant sorti mon revolver de son tui, je retirai le cran de sret et posai mon arme sous mon traversin. Cette auberge ne me disait rien qui vaille; il fallait s'y tenir prte toute ventualit. Je ne me dshabillai que toutes ces prcautions prises; j'allai encore m'assurer que la porte tait bien close, et, alors, je consentis me mettre au lit. J'y veillai bien encore une demi-heure, la bougie allume; mais la lune inondait toute la chambre, les deux fentres sans volets l'clairaient comme en plein jour. Je soufflai ma bougie et je m'endormais. Un fracas pouvantable me rveillait en sursaut: la porte venait de s'ouvrir, entranant avec elle le poids de ses verrous et de ses barres. Je me dressai sur mon lit, et j'entendais distinctement le bruit de mon revolver qui venait de tomber. J'avais ferm instinctivement les yeux, il me fallait bien les rouvrir. Un homme en bras de chemise se tenait debout au pied de mon lit. Une lanterne sourde, qu'il braquait sur moi, l'clairait mal; mais l'homme avait pourtant referm la porte. Je remarquai qu'il tait pieds nus. Il y eut un moment de silence horrible. L'homme levait lentement sa lanterne la hauteur de son visage; je reconnaissais le portier de l'htel. Il avait t sa tunique boutons de mtal et se tenait l, vtu seulement d'un pantalon et d'un gilet. --Que voulez-vous? que faites-vous ici? L'homme souriait de toutes ses dents, sa large bouche aux lvres rouges s'ouvrait jusqu'aux oreilles, et, d'une voix rauque: --_No fate rumore_ (ne faites pas de bruit), vous m'avez donn cinq francs, je suis venu. Cinq francs... Il tait venu!... Je ne comprenais pas. L'homme souriait toujours; ses yeux tincelaient dans l'ombre, phosphorescents et bleus comme une flamme d'alcool. Je le voyais frissonner de la nuque aux talons d'un imperceptible tremblement qui me gagnait mon tour. Si je n'tais pas une libre de prjugs, je pourrais dire que je donnai dix autres francs et que je congdiai cet homme, car j'avais enfin compris sa mprise et son dsir. Mais nous tions l, seuls tous les deux dans la nuit, moi, femme de vingt-huit ans, lui, garon de vingt-cinq; je voyais la nudit de son cou robuste; sa chemise entr'ouverte billait sur une poitrine velue et je ne voyais plus que cette poitrine; mes yeux se souvenaient de ses poings noueux et du sourire dents blanches, aigu et goulu; j'teignais la bougie, que j'avais instinctivement rallume dans mon trouble, et le garon teignait sa lanterne. Deux bras nerveux m'treignaient la taille, un genou frlait le mien, le poids d'un corps faisait craquer le lit... et ce fut une de ces treintes... --D'Italie. --Et tout cela pour la somme de cinq francs. Ah! c'est un pays unique pour les femmes qui voyagent seules, et, pourtant, comtesse, vous n'aviez pas major le pourboire... Il y eut un silence. --Et vous tes partie le lendemain? --Sans doute. --Ce pauvre Autrichien! Vous n'avez pas eu la tentation de passer Dezenano une autre nuit? La comtesse Azimoff regardait de haut son interlocuteur; elle avait un imperceptible haussement d'paules, tirait une cigarette d'Orient de son tui d'or incrust d'opales et, avec une souveraine nonchalance: --Faire renatre une occasion n'est plus une surprise des sens, mais du libertinage. Une fantaisie n'est pas une habitude. III PUDEURS ANGLAISES --Nous avons beau tre en France et pis Monte-Carlo, la plaisanterie a des bornes. Pour moi, l'histoire de la comtesse Azimoff est tout fait shocking, shocking. La comtesse a beau tre nihiliste et libre de tout prjug, elle est ne. Vous me voyez au regret que ma soeur Bellah ait assist cet entretien. Et lady Forkett, la maigreur de sa poitrine encore accentue par le haussement d'paules qui la creusait, exagrait plaisir la noblesse de son port de tte et l'indniable aristocratie de son profil. Les dneurs venaient de quitter la salle; la comtesse Azimoff avait dclar qu'elle ne voulait pas manquer le deuxime acte de la _Damnation_. Elle s'tait leve, onduleuse et souple, dans les scintillements noirs de sa robe de jais, et Lviston, le Brsilien, l'attach d'ambassade sudois, presque tous les hommes l'avaient suivie: son sillage avait entran les mles. Le baron et la baronne Rodestern et Ramirs, le jeune Argentin un peu Espagnol, taient demeurs dans la galerie auprs de la richissime Anglaise. Miss Bellah, la soeur, tait remonte dans sa chambre chercher un ventail, avait-elle dit. L'histoire narre par la comtesse Azimoff tait plutt raide en effet; l'irruption, en pleine nuit, dans sa chambre coucher, d'un portier d'htel, sous prtexte qu'elle lui avait donn cinq lire de pourboire, dpassait toutes les hypothses. Mme en Italie, ces choses-l n'arrivaient qu'aux femmes qui le voulaient bien. Cet homme n'avait os l'aventure que parce qu'il s'tait senti autoris. La comtesse avait d regarder ce faquin d'une faon telle que...--cette Moscovite avait des prunelles si singulirement insistantes--et puis, on ne donne pas cinq francs pour monter des bagages. Elle, lady Forkett, voyageait tous les ans en Italie avec sa soeur, et jamais elles n'avaient souponn l'ombre d'une pareille aventure. Les deux hommes changeaient un bref regard... Lady Forkett n'avait pas le physique de la comtesse Azimoff. Et puis qu'est-ce que c'tait que ce systme de verrous et de barres de fer qui ne fermaient pas? Cette Russe y avait mis de la complaisance, et puis, quand cet homme tait entr chez elle, pourquoi n'avait elle pas cri, appel l'aide? Sa version ne tenait pas debout. Ce n'est pas par terreur qu'elle avait cd cette brute. Au fond, elle avait dsir cette prsence, et cette bte sauvage ne s'tait risque auprs d'elle que pralablement apprivoise. Les deux hommes coutaient l'Anglaise ructer l'acrimonie de sa bile; on aurait dit qu'elle dchargeait une ancienne rancune. Sa vertueuse indignation avait comme un arrire-got de fiel. Lady Forkett passait pour avoir, tant dans son domaine de Balgirood, en cosse, que dans sa maison monte Londres, la premire livre des trois Royaumes. Les valets de pied et les cochers de lady Forkett taient clbres dans toute l'Angleterre; son personnel tait recrut avec un soin tout particulier parmi l'humanit la plus muscle et la plus saine de la campagne et des faubourgs. C'tait l une des vanits les plus affiches de la millionnaire. La malignit publique attribuait cette slection de l'antichambre et de l'curie des motifs d'un ordre secret, et pourtant jamais un scandale n'avait atteint la rputation de lady Forkett. Sa morgue puritaine planait au-dessus de tout soupon, mais la mdisance n'en trouvait pas moins son compte dans le physique si prcieusement choisi de son personnel et, quoique trangers, Rodestern et Ramirs taient suffisamment au courant des choses d'outre-Manche et d'ailleurs pour apprcier, comme elles le mritaient, les justes pruderies de l'Anglaise. Lady Forkett ne lchait pas sa proie: --C'tait comme la version que la comtesse donnait de son dpart, le lendemain mme, de cette auberge! Cela ne se soutenait pas. Comment elle se donnait, en pleine nuit, un inconnu, pis, un subalterne, dans la chambre dlabre de cet htel sinistre; elle ne s'tait pas gne pour leur laisser entendre que la nuit avait t... chaude... Ses yeux noys, son sourire en parlant l'accablaient; et aprs cette nuit-l, elle serait partie, elle qui tait venue dans ce pays pour deux jours, cela ne tenait pas debout. Aucune femme dans son cas ne serait partie, c'tait une psychologie de haute fantaisie qu'elle leur avait servie et... --Aucune femme! oh! milady! interrompait le baron de Rodestern, enchant de prendre tant de pudeurs en faute. --Aucune femme, je veux dire une femme du caractre de la comtesse, une libre de prjugs esclave de sa sensualit. Le petit Ramirs croyait devoir prendre la dfense de l'absente: --Pardon, milady, pourquoi la comtesse aurait-elle menti? Si elle manque de retenue, certes elle ne manque pas de franchise; rien ne la forait nous conter cette quipe. Une seconde nuit passe ne l'aurait pas plus compromise nos yeux et, si elle nous a dit avoir quitt le lac de Garde le lendemain, c'est qu'elle est effectivement partie ce jour-l. --Si vous le voulez, faisait l'Anglaise impatiente, et puis, aprs tout, qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci? La comtesse Azimoff l'a peut-tre rv, invent! --Pourquoi invent? --Une vantardise de plus. --Vous dites? --Elle est de la race de ces femmes qui se vantent de ces choses. C'est une dsquilibre, une hystrique. Une aventure avec un portier d'htel, pourquoi pas avec le concierge de la maison qu'elle habite Paris!... Il y a des prcdents dans cet ordre de folies... Et aprs une pause: --La comtesse Azimoff, voulez-vous que je vous dise ce qu'elle est. C'est un cas du docteur Lombroso. Les deux hommes avaient un discret clignement d'yeux. Ramirs touffait un lger accs de toux et d'une voix insidieuse: --Je voudrais me ranger votre avis, milady; malheureusement, l'aventure de la comtesse Azimoff est un fait, l'auberge existe. Elle est mme connue, l'auberge. L'Anglaise bondissait sur son fauteuil: --Vous dites?... --Qu'il y a eu un prcdent du mme genre Dezenano. --Dans la mme auberge? --Je le suppose, car je ne peux croire que tous les portiers d'htels du pays aient cette ardeur et cette audace dans l'irruption nocturne. Il est plus plausible d'attribuer au mme personnage l'aventure de la comtesse et celle de mon amie Sergine. --Comment, une autre femme et une femme que vous connaissez a t victime d'une tentative de ce genre dans une auberge de Dezenano? --Victime, voil un bien gros mot, milady, car notez qu'aucune des belles visites ne s'est plainte, pas plus mon amie que la comtesse. --Quelle abomination! mais c'tait un satyre que cet homme! --Le Bois de Boulogne n'en a pas le monopole, pourquoi n'y en aurait-il pas sur les lacs italiens? --Vous me suffoquez! --Je vous dirais mme que mon amie, elle, n'est pas partie le lendemain. Elle est reste la nuit suivante. --Mais c'tait une fille, alors, que votre amie! --Je ne vous ai jamais dit, milady, que Sergine ft une femme du monde. C'est une fort belle fille, en effet, et qui met une complaisance charmante faire le bonheur de ses contemporains. Oui, Sergine est ainsi. Elle verse gnreusement tous ceux qui l'entourent la capiteuse ivresse d'une relle beaut. Sergine est Basque et, comme vous le savez, milady, les provinces basques ont le sang chaud. Ne Hendaye, elle est alle toute jeune Bordeaux et maintenant Paris la possde, Paris, la Riviera, les villes d'eaux et mme l'Italie l't. Sergine ne se croit pas le droit de priver l'Europe de la clart de ses yeux bleus et du piment de son sourire, elle en gratifie mme au besoin les deux Amriques, elle est ne courtisane, ses yeux consentent mme quand sa bouche dit non. Le hasard intelligent pour elle a voulu que ses quotidiennes faiblesses lui rapportent bon an mal an prs de quatre-vingt mille livres, les vraies vocations russissent toujours. Je vous ai fait le portrait de Sergine... --Et c'est cette crature qu'est arrive... --... Une chose qu'elle a trouve trs simple. Cet t, ou plutt cet automne, Sergine a t appele Vienne et a gagn l'Autriche par Venise, elle est descendue sur Milan par le Saint-Gothard et a eu la curiosit des lacs. Oh! en passant. Aprs Cme et Lecco, le lac de Garde tait tout indiqu; les Compagnies, qu'elles soient Cook ou Lubin, vous tracent toujours le mme itinraire. Sergine quittait donc Lecco un matin pour s'arrter Bergame de midi huit heures, et dbarquait Dezenano minuit. Dezenano est la seule station du lac de Garde. Sergine ne m'a pas dit le nom de l'auberge o elle tait descendue, mais c'tait une vieille _osteria_ italienne, d'un dnuement et d'un abandon absolus, aggravs par le voisinage du lac, et dont les hautes salles votes l'impressionnrent. Sergine se crut descendue dans un couvent, mais les allures du portier de l'htel n'avaient rien de monastique. Sergine voyage avec une femme de chambre. Dans le silence de l'htel endormi, ce fut le portier de l'htel qui conduisit les deux voyageuses leurs gtes. Sergine eut tout de suite l'intuition d'une aventure flottant dans l'air. Les yeux de l'homme la brlaient. En lui remettant son sac de voyage, il avait trouv le moyen de lui frler les mains et, quand il lui montra le systme des verrous et des serrures qui tait trs compliqu, les doigts de l'Italien s'attardrent encore plus qu'il n'aurait fallu dans les siens; mais tous ces travaux d'approche n'pouvantrent pas Sergine. Sergine a l'habitude de l'aventure et le got inn de l'amour. Mon amie est merveilleusement blonde, une blonde savoureuse chair de fruit, frotte de rose aux bons endroits, et ses grands yeux humides sont remplis de promesses. C'est en plus opulent le genre de beaut de la comtesse Azimoff. Il faut croire que cet Italien basan est un friand des cheveux de mtal clair et des peaux lumineuses; aussi, ma belle amie ne fut-elle pas trop tonne de voir surgir ledit portier au milieu de sa chambre dans le silence et l'isolement de la nuit. Sergine est faite ce genre de visites et je n'oserai pas vous affirmer qu'elle et vraiment ferm la porte. Elle m'avoua pourtant que sa surprise fut, cette nuit-l, releve d'un piment de terreur et que l'imprvue apparition de l'homme au milieu des tnbres, pieds nus et la main arme d'une lanterne sourde, emplit toute sa chair d'un frisson sinistre et dlicieux. Lady Forkett tait haletante; ses yeux de faence arrondis de terreur ou d'extase buvaient les paroles du jeune Ramirs: Une sadique, une malade, une impudique crature! --Tout ce que je sais, c'est que cet Italien ne dut pas s'ennuyer, et Sergine non plus ne s'ennuya pas. Elle devait partir le lendemain cinq heures, pour dner et coucher Vrone, elle s'attarda toute la journe sur le lac et ne partit que le surlendemain matin. --Et cette seconde nuit? interrogeait l'Anglaise avec un tremblement dans la voix. --Et cette seconde nuit, Sergine ne ferma pas sa porte, et mal ou bien lui en prit: cela dpend de la faon de juger les gens. --Quoi, ce portier lui vola ses bijoux! --Non, les portiers d'htels de Dezenano sont encore assez honntes, il n'y vient pas assez d'trangers, mais il faut vous dire que dans la journe, l'embarcadre et au dbarcadre du bateau qui fait le service du lac, Sergine, au milieu de tous les omnibus groups sur le quai dans l'attente des voyageurs, avait remarqu un autre portier. --Encore un! --Elle et pu en remarquer plusieurs, mais celui-l tait, parat-il, de ceux qui s'imposent l'attention d'un artiste et mme d'une femme. Aussi blond que celui de l'auberge tait brun, lanc, tandis que l'autre trapu, mais tout aussi muscl, avec des yeux en amande d'un bleu de lac et la plus jolie tte du monde; c'tait le type du parfait officier autrichien. Le Prater, Vienne, voit dfiler journellement des centaines d'hommes de cette allure et de ce poil, mais Dezenano cette rencontre n'en tait pas moins une raret. Sergine n'et pas t la femme qu'elle est, si elle n'et regard un peu longuement ce nouveau portier d'htel, et croyez que dans son for intrieur elle et srement le regret de n'tre pas descendue son auberge. Tout ce personnel d'htellerie se connat et grouille tu et toi, surtout dans ces petits pays. L'homme, examin longuement par l'trangre, s'aperut-il de l'attention dont il tait l'objet et en fit-il part son camarade? Toujours est-il que vers minuit et demi, les omnibus d'htels revenus du dernier train, Sergine entend s'ouvrir doucement la porte de sa chambre. Un pas feutr se glisse vers son lit... et c'est l'treinte... --Passez, monsieur, n'insistez pas. --Sergine reconnut l'treinte de la veille, treinte qui finit par se dnouer: toute chose a un terme ici-bas. Un dernier baiser clt les lvres de la dame, le visiteur saute bas du lit, et comme elle-mme Sergine s'tonne de ce dpart un peu brusqu, l'Italien (ils sont si intuitifs dans ce pays) lui chuchote l'oreille: L'autre va venir, il attend l! L'trange divination des femmes! Sergine comprit tout de suite qu'il s'agissait du portier profil autrichien, et quand la silhouette dans l'aprs-midi remarque se glissa avec des prcautions infinies, la lueur sourde de la lanterne, vers son lit, Sergine n'eut pas le courage d'intimer l'intrus l'ordre de se retirer, et Sergine se rsigna, pareille ses soeurs les courtisanes antiques, redevenue, dans cette chambre d'auberge italienne, une de ces petites captives troyennes dont le pote a dit: Aussi leur chair indiffrente, Lasse de fatigue et d'amour, A chaque amant plus transparente, Se fne et plit chaque jour. Mais elle partait le lendemain la premire heure, car il n'y avait pas de raison pour qu'elle ne ret, la nuit suivante, les hommages de tous les autres portiers d'htels. Il y eut un silence. --Et le nom de cette auberge? interrompit la voix rauque de lady Forkett, le nom de cette auberge, que je n'y descende pas; l'Auberge des Fleurs, a dit, je crois, la comtesse? --Oh! soyez sre, milady, que la comtesse Azimoff a donn un faux nom, et puis le saurions-nous, ce nom, il y a tout lieu de croire que, l'anne prochaine, ce ne sera plus le mme personnel. CHOSES DE LA-BAS I UN SOIR AUX ZATTER Lord Saringham nous traitait, ce soir-l, aux Zatter, la trattoria italienne dont la terrasse enguirlande de pampres commande l'immense trave d'eau de la Zudecca. Une treille en pergola y laisse pendre au-dessus des dneurs la transparence ambre des muscats en grappes, l'ombre mobile des feuilles s'y dcoupe en dentelle sur la blancheur un peu grise des nappes et, si la vaisselle y est en vrit commune et l'argenterie un peu douteuse, le _chianti_ et le _vesuvio_ dans les fiasques de verre fum, panses et cercles de jonc, comme l'asti dans les _botteglia_ de Murano y donnent aux repas une saveur bien italienne. Les Zatter ont une rputation tablie pour les rougets la Livournaise, les ctelettes aux truffes blanches et les scampi la gnoise... Enfin, la mode tait d'y dner cet t-l. Les couchers du soleil sur la Zudecca sont admirables et un peu moins divulgus que ceux du Lido, crpuscules aujourd'hui classiques et classs dans tous les guides de l'Italie du Nord, et que le service organis des bateaux a vraiment mis trop la porte de tous. C'est trs bien de s'embarquer la Piazetta ou San-Zacarria pour aller manger des hutres et regarder la vraie mer au Lido et revenir de l coucher Venise, mais aller en bonne compagnie goter la soupe aux moules de Boracchio, aux Zatter, est chose plus rare. D'abord, on a chance de n'y rencontrer personne et, si l'on y trouve quelques compagnons, on a la volupt entre toutes prcieuse de se reconnatre entre pairs, c'est--dire entre gens du mme monde, de mme rang et de mme culture intellectuelle, entre intoxiqus du mme esthtisme, celui des snobs de demain; bref, entre dlicats atteints des mmes dgots et du mme ddain de la foule, passagers du dernier bateau et amoureux de l'ultime gondole. Lord Saringham traitait donc, ce soir-l, aux Zatter trois ou quatre femmes de la colonie, deux attachs d'ambassade de Vienne, un peintre russe, un autre amricain, un banquier de Hambourg et quelques Vnitiens. Lord Saringham donnait ce dner en l'honneur de la comtesse de Croix-Vimeuse, qui l'avait reu tout l't. Lord Saringham liquidait en mme temps quelques autres politesses, car, bien que cinq fois millionnaire, lord Saringham ne passe pas prcisment pour tresser avec des saucisses les chanes de ses chiens. Il y avait donc l la comtesse de Croix-Vimeuse, une fervente de la ville des doges, qui, dj depuis trois ans, a palais sur le Grand-Canal; la comtesse Azimoff, une des Russes les plus capiteuses de la colonie, et son amie la baronne Stourline, deux fidles de Venise et de Danielli; Stermacheff et Harisson, dont les gondoles, encombres de chevalets et de botes de couleur, stationnent, tout l't, au coin des rios dserts, et quelques autres oiseaux de passage; parmi les autochtones, le comte Framani, dont le palais, converti aujourd'hui en htel, a vu natre et mourir quelques doges; Mandello, clbre par l'amiral du mme nom, qui, plus que don Juan d'Autriche, remporta la victoire de Lpante; Zeno Cantho, le meilleur peintre de Venise, hritier de la palette et des pinceaux du Canaletto, et dont les Salute de marbre argent! dans des brumes gris perle, tels de grands nnuphars de moire sur des eaux de nacre, se vendent au poids de l'or dans toute l'Amrique, et Beppo Sforsina, le pote. Sforsina au dessert, devant la ferie de la Zudecca embrase par le crpuscule et de ses maisons roses et vertes apparues, comme autant de feux de Bengale, entre les hautes vergues des charbonniers anglais et les chemines des steamers, devait nous dire le fameux sonnet de sa _Venise en or_: La splendeur d'un pass de gloire et d'aventures Surgit avec la nuit des canaux et du port. Un horizon de flamme embrase des mtures! Des campaniles d'ambre allument un ciel mort. C'est vous dire que la fte devait tre complte, le choix des invits le promettait. On n'attendait plus, pour se mettre table, que l'arrive de la marquise Amaforti, Polonaise millionnaire, pouse par un marquis romain et, depuis son veuvage, fixe Venise. J'avais beaucoup entendu parler de la marquise. Son luxe et son originalit proccupaient normment la socit de l-bas. Je n'avais jamais eu la chance de la rencontrer. La marquise passait ses ts sur le lac Majeur et ne rentrait que trs tard dans sa villa de la Brenta. --Oui, elle a eu cette fantaisie, dclarait Harisson, et je l'en approuve, de fuir la pestilence de ces eaux fivreuses et de l'touffement de ces petites rues troites encombres de Forestieri, pour la mlancolie souriante et les grands horizons de cette admirable rivire que l'on ne connat pas. La Brenta! Je parie que vous n'y avez jamais t. Elle longe, du ct du nord, toute l'enceinte fortifie de Padoue... Padoue, dont elle baignait autrefois le quartier des palais, et vient en serpentant, travers dix lieues de plaines verdoyantes, se jeter dans la grande lagune quelques kilomtres d'ici, derrire cette Zudecca. Ah! les rives de la Brenta et leurs longues files de peupliers, le reflet tremblant de leurs hautes quenouilles dans une eau lente et bleue. Nulle part, dans la Vntie, les ciels n'ont plus de transparence et plus de douceur. Le dix-huitime sicle, qui fut le sicle des nuances, ne s'y est pas tromp. Sous Casanova, toute la noblesse de la Rpublique migra sur ses rives heureuses; la Brenta se peupla de villas. Les marquis en habits changeants et les belles dames masques de Longhi en avaient assez des nuits de pharaon dans la fivre et le bruit des maisons de jeu, assez des musiques et des illuminations des ftes costumes sur le Grand Canal. Venise aspirait aux joies de la nature et au calme des champs; un besoin d'idylles et d'glogues faisait abandonner aux belles dames, prises de philosophie et de lecture franaise, les vieux palais des aeux. Venise eut des Trianons comme elle eut un Versailles, cet immense et fastueux chteau de Stra, aux salles dcores par Tiepolo que Napolon Ier acheta pour le prince Eugne. Tout le pays a gard le souvenir des Beauharnais. Toutes ces villas colonnades et portiques, bties sur le modle de Brimborion et de Bagatelle, et toutes inspires du grand Trianon, ont un air bien plus Empire que Louis XVI. Pourquoi? C'est qu'une prsence auguste les a animes, et le passage de la famille impriale dans cette partie de la Vntie et le court sjour d'un simulacre de cour dans les vastes btiments de Stra ont suffi pour marquer l'empreinte et dater jamais le pays. --Nous avons lu tout cela dans Frdric Masson, interrompait Mme de Croix-Vimeuse et, coupant la parole Harisson: Bref, la marquise Amaforti a achet une des plus belles villas de la Brenta, il y a surtout des communs admirables. Aprs celles de Stra, la _Palomba_ possde les plus belles curies du pays. Les stalles des chevaux y sont en marbre blanc, c'est tout vous dire, mais dame! c'est une heure de Venise et d'une tristesse que je supporterais, moi, pniblement, mais la marquise sait peupler la solitude de son parc. --Ah! comtesse, comtesse! faisait le peintre Zeno en la menaant du doigt. A quoi la Franaise: --Mais je n'invente rien, mon cher Zeno, il est de notorit publique que la marquise sait animer les ombrages de ses jardins, mais chut! la voici! Toute l'assistance s'tait leve et porte au bord de la terrasse, contre les balustrades. Une gondole de matre cinglait toutes rames dans la direction des Zatter, elle tait deux rameurs: gondole de luxe d'un noir d'bne, dont les cavalis et les cuivres cisels brillaient jaunes comme de l'or. Une femme en longue robe de drap blanc, un manteau de drap rouge jet sur les paules, se tenait nonchalamment renverse sur les coussins de l'arrire; une lourde retombe de drap noir flottait dans le sillage laiss par la gondole, tel un long catafalque qui et tremp dans l'eau. L'avant de la gondole tait fleuri de roses. --Cloptre, hasardai-je dans un chuchotement. --Vous ne croyez pas si bien dire, me glissait Nerbatcheff, regardez les esclaves du bord. Vtus de blanc comme la dame, les deux gondoliers-rameurs offraient, chacun dans son genre, le plus pur type vnitien. Sveltes et dcoupls tous les deux, ils avaient, dans l'enrythmie de leurs mouvements et la souplesse de leurs longs torses penchs sur la rame, la grce un peu fline en mme temps que fire des bateliers du Carpaccio; ils en avaient aussi la silhouette. Tous deux basans, dors et mordus par le hle, avaient le profil hardi et un peu brusque qu'on prte aux aventuriers; mais tandis que l'un tait d'un roux ardent, l'autre avait le front comme mang par d'paisses boucles de cheveux noirs. Tous deux, d'ailleurs, ramaient nu-tte comme des gondoliers de grande maison. --Hein! deux beaux animaux, me faisait remarquer Harisson, la marquise a la main heureuse. Ah! la dame s'y connat. Elle n'est pas Slave pour rien. --Oui, ajoutait Nerbatcheff, la marquise Amaforti a toujours son service les plus beaux gondoliers de Venise. O les dniche-t-elle? Mystre, mais en sortant de chez elle, ils trouvent toujours un facile placement; peintres amricains en qute de modles et patrons de grands htels, tous guettent les gondoliers remercis de la villa Palomba. D'ailleurs, ces braves gens sont prvenus, la marquise ne les garde jamais plus d'une saison. --Ah! faisais-je intress. Mais le ton de ma voix m'avait trahi. --Oh! pas du tout ce que vous croyez, intervenait Zeno Cantho, c'est chez elle pur esthtisme. Les deux hommes que vous voyez sont la figuration d'une mise en scne arrte dans un dcor admirable, dont la marquise comprend merveilleusement l'harmonie. Elle se meut en beaut, et ces deux gondoliers font partie d'un cadre imagin et voulu. Oui, des comparses, et rien de plus. Des hommes de joie! Ah! non! la marquise est autrement complique! Mais sa gondole abordait. Lord Saringham s'tait prcipit au-devant de son invite; la marquise avait ramass en trois brasses les roses parses devant elle et faisait, les mains charges de fleurs, une sensationnelle entre parmi nous. Elle les distribuait maintenant avec de jolis mots et de plus jolies intonations de voix toutes les femmes et tous les hommes prsents: il y avait du gazouillement d'oiseau dans la diction de la marquise; de l'oiseau, elle avait aussi la mobilit inquite et le perptuel sautillement. Lord Saringham me prsentait, la marquise attachait sur moi deux yeux ronds d'un clat presque insoutenable. Elle avait le profil busqu, les lvres minces, le buste plein et les attaches d'une finesse extrme; sa peau, trs blanche, n'tait pas celle de ses cheveux trs noirs. Il y avait comme un dsaccord entre tous ses traits et tous ses mouvements. Bref, cette Polonaise me dplut. Il y avait quelque chose en elle d'armnien et d'asiatique; mais sa voix tait un dlice. On ne pouvait se lasser de l'entendre parler. --Oui, je n'ai pu rsister ce soleil couchant, j'ai fait le tour de San-Giorgio. D'o mon retard. Vous m'excusez! Et avec des gestes vifs elle mettait nues hors de ses gants deux petites mains ornes de bagues. Lord Saringham l'avait mise sa droite, ct de lui. --Quelle ide lumineuse de nous faire dner ici! disait-elle. La vue de ces mtures et de ces btiments de commerce est admirable, et toute cette fume sur la ville, quel Whistler! La gondole tait toujours l, ras de quai, attendant les ordres. La Polonaise s'avisait de sa prsence. Elle interpellait les gondoliers: --Eh bien! Guillermo, et vous, Giovanni, que faites-vous l? Qu'attendez-vous? Retournez la maison, je rentrerai seule. Et, avec un sourire nos regards stupfaits: --Oui, je rentre toujours seule avec une gondole de louage prise au dernier moment. Ces deux-l sont mes gondoliers de jour. Allez! partez! Les deux hommes s'inclinaient et reprenaient leurs rames; la gondole et sa longue retombe de drap noir s'loignaient dans le crpuscule. La ville flotte au loin, immense gemme close Au ras des flots nacrs d'un soir d'apothose! Venise, perle blonde, fabuleux dcor! Sforsina venait de dclamer son sonnet de Venise. Des applaudissements et des bravos couvraient le dernier vers; une vingtaine de bouteilles d'Asti jonchaient les dalles de la terrasse, dont plusieurs brises par la gaiet nerve des dneurs. Les femmes avaient les prunelles brillantes et les joues fardes d'une fivre de plaisir; les hommes affichaient, eux, des propos hardis et des gestes libres. Lord Saringham, qui, en sa qualit de Saxon, supportait mieux l'ivresse, donnait le signal du dpart. --Vous savez qu'il est plus de onze heures, disait-il en consultant sa montre. Nous ne trouverons plus de gondoles. Il est temps de songer au retour. --Des gondoles! ricanait Cantho, mais il y en a au _traghetto_ (station de gondoliers et de passeurs), derrire les Gsuati. Nous n'avons qu' suivre le canal qui longe l'glise. --Suivons donc Cantho, c'est un vieux Vnitien. Et les hommes acclamaient le peintre. Les femmes avaient mis leurs manteaux. --Et quel clair de lune! chuchotait la comtesse Azimoff. Vous l'avez command exprs, mylord. L'Anglais rglait l'addition. La petite troupe se mettait en marche. Tous taient appareills par couples, au hasard des sympathies; la marquise avait pris le bras de Cantho. --Voyons, laissez-moi vous reconduire, clinait la voix du peintre. Vous n'allez pas rentrer seule la Palomba, ce serait une folie! --Allons donc! Pourquoi pas? Je rentre ainsi tous les soirs. C'est mon plaisir de glisser dans l'absolue solitude de la nuit avec un inconnu, dont j'ignore jusqu'au visage. --Voluptueuse! Et le Vnitien hasardait le mot du ton avec lequel il et dit: _Coquine_. Les yeux ronds de la Polonaise tincelaient dans la nuit. Le peintre, un peu gris, devenait insolent. --Guillermo et Giovanni ont donc cess de plaire? --Vous tes fou, Cantho! Vous savez bien que mes gondoliers sont des animaux de luxe au mme titre que mes sloughis et mes chevaux hongrois. Je me caresse les yeux leur physique, videmment voulu, comme des toiles de matre; leur silhouette entre dans la dcoration et achve la ligne de ma gondole. Rien de plus. --Et le gondolier du soir, l'anonyme pris au hasard des traghetti, qu'est-il pour vous, marquise? --Ah! celui-l, c'est le frisson de la petite mort, le dlice de l'angoisse, la volupt de la peur, la transe enivrante de tout pouvoir craindre. --Et de tout esprer! ricanait le peintre. La Polonaise ne relevait pas l'impertinence. --Car, sachez-le, Cantho, peine entre dans la gondole que je vais prendre tout l'heure, je vais commencer trembler, et ce tremblement ne me quittera qu'arrive chez moi. C'est les dents serres d'effroi et les paules transies que je vais remonter pendant plus d'une heure les eaux dsertes de la Branta, sous ce splendide clair de lune, car j'y vais tre la discrtion absolue de cet homme. Il pourra tout oser, tout tenter. Qui entendrait mes cris sur ses rives inhabites? Presque toutes les villas y sont l'abandon. Vais-je assez me sentir dfaillir! Mais c'est l la saveur de la chose, cette conscience et cette apprhension du danger. Et notez que je vais lui laisser voir mes diamants. --Ah! vous mritiez de vivre Rome, sous le rgne de Claude, soulignait le Vnitien. La marquise Amaforti avait un soupir. --Mais tous les gondoliers de Venise sont honntes. Il ne m'est jamais rien arriv! II LE DANGER DES GONDOLES --Venise ondoyante, Venise magnifique, Venise en or..., un conte fabuleux d'amour et de sang, de vin rose et de fleuve enchant, qui entrane au fond de ses eaux une succession de sicles lgendaires...! Et Cantho, la barbe en ventail, les paupires plisses, toute la face hilare, parodiait avec un grand geste l'emphase et l'enthousiasme du pote Sforsina. Nous tions tous deux attabls devant trois douzaines de Natives. Je venais de retrouver ce bon peintre de Venise sur le boulevard, je l'avais laiss en novembre sur la place Saint-Marc et le croyais cet hiver-l au Caire. Le hasard venait de le mettre devant moi, l'angle de la Chausse-d'Antin, et d'autorit je l'avais emmen chez Paillard. Le peintre avait eu beau se dfendre, attendu qu'il tait, parat-il, Montmartre; un johannisberg et un roederer demi-sec avaient eu raison de ses derniers scrupules et, moustills tous deux par la lumire et la prsence des jolies femmes dont le restaurant tait rempli, nous remuions des souvenirs de Venise et quels flambloiements de souvenirs! Il y perait un peu de jalousie contre Sforsina. Ma passionne comprhension de Venise, je la devais autant la peinture du peintre qu'au lyrisme parl du pote; tous deux m'avaient initi la ville et Cantho ne l'ignorait pas. C'est cette conscience de n'avoir pas t mon seul guide et ducateur qui l'animait contre l'absent. Il renversait sa large face camuse en arrire et continuait des phrases retentissantes: --Galre d'or, aux rames d'ivoire, parmi les flammes et les oriflammes le _Bucentaure_ s'avance dans la nacre incendie du couchant. Comme un tapis d'Orient tendu aux vents de mer, le revtement ros du Palais des Doges s'tale au ras de ses piliers trapus, et sur les quais grouillants de peuple chaque Vnitienne reflte dans ses yeux le bleu fervent de l'Adriatique... Hein! est-ce assez cela? Et, tout coup familier, le bon pitre me tapait sur le ventre. J'tais gn, nous avions tous les yeux du restaurant sur nous. Le compre poursuivait: --Et vos vers, votre posie la petite dentellire de chez Jsurum, car vous tes pote vos heures, vous aussi, vous savez qu'ils ont fait le tour de la ville? Un petit journal les a mme imprims. Ah! ils taient en mauvais italien et pas trs forts comme syntaxe, mais d'un si joli sentiment, je m'en souviens. Moi aussi je me souvenais et j'voquais un visage troit et long de petite fille, deux larges prunelles de clarts sous un front de lumire, un front rond cinq pointes comme ceux des femmes du Tintoret et la gracilit d'une nuque dlicate, une nuque jaillie, comme une tige, hors des plis d'un pauvre petit chle noir. --Vous lui avez port bonheur, s'esclaffait Cantho, Harisson l'a prise comme modle et l'a emmene New-York. --Harisson, le peintre amricain? mais elle posait dj chez lui de mon temps. --Mais z'elle n'tait pas za matresse. --Tandis que maintenant... --Vous l'avez lance, que voulez-vous! Vos vers lui ont fait un souczs. Des noms en avaient amen d'autres, ma curiosit fouillait maintenant les deux mois dj lointains de mon automne Venise, je questionnais fivreusement Cantho. Qu'taient devenus Nerbatcheff, et la comtesse Azimoff, et la baronne Stourline? La comtesse de Croix-Vimeuse recevait-elle toujours dans son palais du Grand-Canal, et Mandello et Irimani et tant d'autres, lord Saringham et le beau Sforsina? Cantho rpondait toutes mes questions. La comtesse Azimoff et la baronne Stourline taient descendues sur Florence, Sforsina les avait suivies, un flirt s'tait tabli entre le pote et la Moscovite, mais Mme Sforsina y avait mis le hol. Elle avait couru dare-dare aprs le couple et avait ramen le fugitif; il entretenait maintenant une intrigue avec une danseuse de Padoue, on l'affirmait, du moins; les deux Russes, elles, passaient leur hiver Palerme. Nerbatcheff tait install chez la comtesse de Croix-Vimeuse, il dcorait une des salles de son palais, mais la dcoration n'avanait gure, le jour est si mauvais pour peindre en hiver, et Cantho avait des sourires rticents. Lord Saringham s'tait intress Irimani, il l'avait emmen sur son yacht au Caire. Si Irimani ne faisait pas l le beau mariage et ne cueillait pas la grosse dot avec un tel parrainage (il y a l-bas tant de dollars chous pour la saison), c'est que saint Marc ne protgeait plus Venise. Quant Mandello, il s'occupait de vente de bibelots et brocantait des collections. On le disait commissionn par une Compagnie anglaise, les temps sont durs pour les descendants des doges, et la goguenardise de Cantho se mouillait de tristesse en parlant des choses de l-bas. --Et la marquise Amaforti? Cette brune aux yeux si noirs? --Et qui avait de zi beaux gondoliers, Guillermo et Giovanni! la marquouise Amaforti! Et tout le visage de Cantho prenait une expression comique, tiraill entre le fou rire et un visible effort vers l'apitoiement. --La marquouise Amaforti, la pvre, vous ne la reverrez plus. Elle a quitt Venize et pour touzours. Aprs ze qui loui est arriv. --Que lui est-il donc arriv? --Comment, vous ne zavez pas? Quel zcandale, mon cer monzieur Menard, la marquouise, elle a t dvalize. --On l'a dpouille de ses bijoux. Naturellement cela devait lui arriver, avec sa folie de promenade nocturne en gondole, et quel est le gondolier qui a fait le coup? --Il z'acit bien d'oune gondoulier, z'est oune bande de malfaitours organize, oune bande de malfaitours cozmopolites qui a detrouz la marquouise. --Dtrouss est charmant. --Oh! z'est ze qui vous trompe. Ils z'ont t on ne peut plous rezpectoueux, ils z'y ont mis toutes les fourmes, mais la marquouise a t dvalize dans les grands prix. On ne lui a pas pris que zes bizoux, za villa a t coumpltement dmnaze, tout le moubilier, les bibeloux, les tableaux, les z'obcets d'art, l'arenterie, les tentoures, tout jousqu'au linze et la garde-roube a t enlev, mis z'en caize et embarqu zur deux znormes alands venous de Trieste. Oun a mme emmen les evaux, le doumaine a t vid, nettoy et cela zous les zeux du persounnel ahouri. L'intendant a laiz faire, il y avait des zourdres zigns de la marquouise, le dmnaement a dour prs de deux zours. --Deux jours! et la marquise, pendant ce branle-bas? --Zquestre ou retenoue dans zoune maizon dzerte, dans zoune des zles de la grande lagoune, traite, d'ailleurs, avec tous les zgards. Ah! a a t toute oune hiztoire... --Contez-moi cela en dtails, Cantho. --Eh bien! voil. Vous zavez que la marquouise Amaforti avait lou sur la Brenta une magnifique villa avec des zcouries et des dpendanses prinzires, la Palomba, size oune heure de Venize et quarante minoutes de Stra. Oun merveilloux ardin compltait le doumaine habit, dit-on, zadis par le douc de Ragouse, lors du zjour dou prinze de Beauharnais Stra; la marquouise Amaforti a le coulte de l'poque impriale. Zette prouprit, la marquouise l'avait dizpose et meuble avec le got de l'artiste et la proudigalit de la milliounnaire qu'elle est. Elle avait dpenz l prs d'oun million, mais z'est la femme de toutes les fantaizies, la femme des beaux gondouliers dcoratifs pour ses proumenades de our et des gondouliers inconnous mines patiboulaires et menazantes pour zes retours, la nouit. Mais vous zavez oun zoir zaisi oune partie de zes confidenzes, le zoir dou fameux dner de lord Zaringham aux Zatter. Comme je zerrais de prs zette proie de zoix, elle m'avoua que mon phyzique tourment lui plaizait, mais que malheureusement elle me connaissait trop et que la parfaite zcourit qu'elle aurait avec moi lui terait tout le plaizir, puis, quand arrive la ztazion des gondoules, il lui fallou oizir oun rameur. Zelui-l, me dit-elle en me dzignant oun ezpze de gant tte de broute, oun vrai mouffle de fauve l'oeil bigle, l'air zournois, za laideur m'eite, il doit tre capable de tout! De pareils zinztincts appelaient la catastrophe. --Mais enfin comment cela lui est-il arriv? --Oh! le plous zimplement du monde. Oun zoir qu'elle avait dn cez la comteze de Croix-Vimeuze, e crois, elle prit, zelo zon habitoude, oun gondoulier tout fait inconnou et de mine plous qu'quivoque. La voil filant dans la nouit noire travers les lagounes dzertes, dans la direczion de la Brenta. Elle frizonnait dlizieuzement, car il lui zemblait que l'homme, en la regardant, avait des luizances dans les zoeils. Tout coup, il lui zemble que l'homme a en de direczion; la gondole a tourn droite et file vers Malamoco, pis deux gondoles zuivent la sienne, qui ze rapproent et maintenant l'ezcortent et il y a deux hommes dans aque gondole, et cela fait zinq inconnous, pouis za gondole z'arrte, oune des deux zautres aborde, et oun des deux zhommes zaute auprs d'elle et, la zalouant trs bas: --Ne prenez pas peur, madame, vous trouverez, o nous vous menons, bon zouper et bon ite. Vous tes zizi oune lieue de toutes habitazions et il est oune heure dou matin. Donc inoutile de crier. D'ailleurs on ne vous veut aucun mal, mais ne vous zeffrayez pas zi z'eige que vous vous laiziez bander les yeux. Il est de tout importanze que vous z'ignoriez o l'on vous condouit. La tte farzie de lectoures galantes, la marquize veut croire oun enlvement et, demi-morte d'pouvante, laize faire. Les gondoles repartent, on vogue encore pendant quarante minoutes, pouis on aborde. Deux z'hommes la prennent zous les bras et la font dezendre terre; puis on lui fait monter quelques marces, des portes z'ouvrent et ze referment. Elle traverse des couloirs, puiz on ouvre oune dernire porte et on la dlivre de zon bandeau. Elle est danz oun zalon de campagne, devant oune table zervie. Oun inconnou trs correct z'incline devant elle et avec un ler aczent anglais: --Croyez, madame, que ze souis au regret de la violenze que nous avons t forzs de vous faire; mais comme il est peu probable que vous auriez accord de plein gr ze que z'ai vous demander, nous avons d ouzer de soubterfouze; vous ne courez aucun danzer dans zette maison, mais ze vous prviens qu'elle est trs izole, trois lieues de Venize et dans oune le o perzonne ne peut zouponner votre przence. En dehors de moi et dou gondolier que vous avez pris ze zoir et qui est oun faux gondolier, perzonne izi ne comprend l'italien; z'est vous dire que vouz tes abzoloument ma dizcrtion. Ze pouis tout, tout sur vous: mais, rassurez-vous, ze ne vous veux aucun mal et, zi nous nouz entendons, ze dont ze ne doute pas, vous sortirez d'izi comme vouz y tez entre, emportant le zouvenir d'oune mozion azez rare, et e sais, madame, que vous ne dteztez pas les mozions. Mais vous voil toute ple, marquize, oune verre de marzala et entamez donc ze perdreau. La marquouize levait enfin les yeux zour zon interlocouteur: --Oun voulez-vous en venir, mounzieur, faites vite! --Madame, vouz avez le got le plus sr, oune connaizance dou bibelot, qui vouz a permis de rounir dans votre villa de la Brenta la plous merveilleuse coullection: meubles, vieilles tapizeries, tableaux et statoues, maux, verreries et dentelles, tout zela est eztim prs d'oun million. Malheureuzement, vous avez montr vos trzors pas mal de connaizeurs et la Compagnie que ze reprzente (car ze souis izi qu'oun reprzentant) a acheteurs pour votre colleczion deux millions; c'est oune opration que nous ne pouvons manquer et z'est tout votre mobilier de la Palomba que e viens vous demander de nous zder. --Au prix cotant? --Ze me souis mal expliqu, Madame. Vous tes izi entre les mains d'oune bande, d'oune bande organize. Vous allez crire oun mot votre intendant. Dans ce mot, vous le prierez de faire emballer par votre perzonnel tout votre mobilier et de le laizer zarzer bord des deux zalands qui zeront demain quai de la Palomba. On vous zait fantasque. Votre intendant ne discoutera pas vos ordres. --Et zi ze refouse? --Nous en reparlerons, Madame; vous avez toute la nouit pour y rflchir. Ze conois que l'estrmit o vouz tes trouble oun peu oune olie femme. Votre ambre est au premier, l'on va vouz y conduire. La marquouize, vous le pensez, dormit mal. Le lendemain matin, neuf heures, on frappait sa porte, et le mme inconnou ze przentait: --Ze viens prendre voz ordres. Avez-vous rfli, Madame? --Z'est tout rfli: ze refuze! --Z'est dommae, car un courrier allait partir pour ez vous. Il aurait pou vous ramener votre femme de ambre; vous en pazer doit vouz tre pnible. Un mot, et elle vouz aurait rapport un nzzaire, du linze, des robes et des bioux, voz crins; nous aurions fait un zoix, car nous sommes trop bien levs pour vous priver de voz zoyaux de famille. La marquouise hauzait les paules. --Ze reviendrai donc cinq heures en cauzer oune dernire fois avec vous, Madame. A cinq heures, la marqouise exazpre rezevait de haut l'inconnou. --C'est inoutile, monsieur, ze ne zignerai pas, ze n'crirai pas. D'ailleurs, e ne zuis paz en peine, ma disparizion doit tre zignale; la Questoure, l'heure qu'il est, est zour pied et ma dlivranze n'est qu'oune question de quelquez heures. --Puissamment raizonn, Madame. Votre intendant doit tre, en effet, la Questoure en ze moment; les reeres commenzeront demain. Or, coutez-moi bien, Madame. Notre zozit a fait de grands frais, nous avons lou zette maison exprs pour vouz y conduire; deux alands venous de Triezte attendent dans la lagoune votre bon plaizir pour aller dmnaer votre villa; nouz avons diz hommes bord de chaque: z'est toute oune mize de fonds, comme vous voyez. Si demain matin nos ens ne zont paz la Palomba, nous nous arons d'arrter les reeres de la polize. Le cadavre de la marqouise Amaforti zera retrouv dans la lagoune, auprs des dbris de za gondole, zelle-l mme qui vous a amene izi: vous vous zerez noye dans la nouit. Nous n'en zommes paz oun aident prs. --Mais, monzieur!... --C'est vous qui l'aurez voulou, Madame. Lez affaires zont lez affaires. --Mais, monzieur, ma mort ne vous fera pas entrer en pozezion de mes biens. Que gagnerez-vouz ze crime? --Ze veux bien vous le dire. Votre acte de dzs ouvrira votre zuccezion; votre mobilier zera mis zous scells et il y zera conztitou oun gardien. Ce gardien, notre Compagnie est azez rie pour l'aeter et, z'il est honnte, nouz nouz en dbarazerons. Nous nous zommes miz en tte d'avoir votre mobilier; il vous zerait zi fazile de nouz viter deux meurtres. --Mais, monzieur, z'est horrible, abominable! --Madame, ze reviendrai minouit prendre votre rponze ou vous emmener faire un tour en gondoule. A minouit, l'inconnou ze reprzentait devant la marqouize, et la malheureuze femme crivait tout ze que l'on voulait, lettre zon intendant, lettre za femme de ambre. A midi, la marqouise Amaforti avait za camrizte auprs d'elle; elle lui arrivait avec deux caizes d'effets et de lince et zes crins. Son zelier, galant, lui laizait distraire un bon tiers des zoyaux, ceux de famille. On gardait encore la marqouize et la femme de ambre deux ours dans l'izolement de la maizon inconnoue et de zon le, pouis on faizait monter les deux femmes en gondole, aprs leur avoir band les yeux. Elles s'veillaient comme d'un rve dans oune partie dzerte dou Lido, la marquize retrouvait zes bagaes et zes crins, ceux qu'on lui avait laisss l'htel Danielli; on y tait prvenu de zon arrive. La Palomba tait entirement dmenaze: la Compagnie anonyme y avait fait maizon nette. L'intendant et le perzonnel ahouris ze rclamrent des zordres zigns de la marquize. Des voleurs, pas de traze. La marquize ne pout mme indiquer la direczion da l'le o elle avait t zquestre. Le danger d'aimer trop les promenades sur l'eau avec des gondouliers inconnous, la nouit! III OPERATIONS YANKEES --Les bandes organises en vue de s'emparer des portefeuilles et des crins cots dans le monde du sport et de la finance, mais ce sont de vritables administrations fonctionnant d'aprs des statuts, l'instar de Socits coopratives. Elles ont leurs agences de renseignements, leurs voyageurs et leurs courtiers, leurs pisteurs surtout ou plutt leurs rabatteurs, lancs travers les capitales et les villes de luxe, l'afft du bon coup faire... Ces bandes! mais elles ont mieux! Elles ont leurs maisons de banque et de recel, et celles-l de tout repos et d'absolue scurit, compltement inconnues de la police, car la maison de recel supprime, c'est l'effondrement mme de la combinaison. Le sige de ces Socits est ordinairement en Amrique ou Londres; un grand port de commerce aussi, port d'embarquement et de dpart, est un centre indiqu d'oprations: Marseille, Newhaven, Chicago ou Hambourg. Je ne vous parle pas des villes d'eaux, surtout celles o l'on joue. Le joueur est une proie d'lection et une aubaine pour ces chevaliers du rossignol et de la pince-monseigneur. Et quel admirable outillage la maison-mre ne met-elle pas la disposition de son personnel! Il y a des trousses perfectionnes, o tous les instruments ncessaires forcer une porte, un sac bijoux et mme un coffre-fort s'aplatissent et se rsument, dmonts pice par pice, en une infinit de petites lames et de rouages minuscules, dont l'ensemble ne dpasse pas la longueur et la grosseur d'un pouce. En cas d'arrestation, le malfaiteur porteur de cette trousse a pour la drober les plus subtiles cachettes; et la police, au courant des imaginations oses des cambrioleurs, a dpist depuis longtemps le stratagme des chaussures semelles creuses et des talons tournants. Certaines lgendes littraires, mais dmenties quai des Orfvres, voudraient que le service anthropomtrique ait parfois dcouvert des trousses professionnelles l'endroit o le Ngre de la marchale Lefvre avait cach le diamant drob sa matresse. Mais ce sont l des inventions de chroniqueur. Le corps humain n'a pas cette lasticit, et si sur la frontire belge les filles enrles dans les bandes de contrebandiers trouvent, pour passer tabacs et cigares, d'tranges ressources en elles-mmes, ce moyen, quoi qu'on en ait crit, est refus aux malfaiteurs. La nature a t avare envers l'homme, car les femmes souponnes de porter de la marchandise prohibe et des trousses de caroubles (pour parler argot) ont, en cas de pril, l'paisseur complice de leur chevelure, pour y drober la preuve de leur culpabilit. Mais la police, djoueuse de ruses, a aussi vent le stratagme du chignon. Mais que nous voil loin de compte, mon cher Cantho! Vous m'avez racont, et de faon savoureuse, la manire dont la marquise Amaforti fut dpouille de tout son mobilier d'art dans sa villa de la Brenta, ce dernier automne, et comment, emmene et squestre par une bande audacieuse de malfaiteurs en une le de la lagune, elle avait d, sous les pires menaces, signer l'ordre de laisser dmnager tout son domaine. Je n'ai pas oubli comment l'opration eut lieu sous les yeux baubis de l'intendant et du personnel ahuri de la villa; la chose fut mene et enleve de main de matre. D'aprs ce que vous m'avez dit, ce doit tre une bande amricaine qui fit le coup. Ces gens-l sont hors pair; leur organisation fonctionne sur des rouages administratifs admirables; ils n'oprent que sur des renseignements prcis et n'hsitent pas faire les plus grands frais; la mise de fonds n'est rien pour eux auprs de la russite. La marquise Amaforti devait tre pie, surveille et piste depuis longtemps. Aussi voyez avec quelle sret de main la marquise fut dvalise, et avec quelle impunit s'en tirrent les voleurs. Oui, ce devait tre des Amricains! Ce sont bien l leurs faons de faire. J'ai pour eux la plus vive admiration. Ce sont des mathmaticiens de premier ordre. Ils mettent tous les atouts dans leur jeu par un calcul logique des chances et des probabilits; mais pourtant ils ne russissent pas toujours. Vous avez entendu parler de Nora Lhrys, et peut-tre mme l'avez-vous connue. Nora est maintenant retire du thtre; elle a eu la sagesse de disparatre en plein succs, de quitter, au milieu des ovations et des enthousiasmes, la scne o le public la voulait encore; et de ce dpart en pleine apothose, le calme de sa retraite a gard comme un reflet de splendeur. Nora a rempli le monde d'une rumeur d'loges et de cris de stupeur. Pendant vingt ans, elle traversa l'Europe dans un tumulte de succs, de scandales et d'aventures, affolant les foules ameutes de la vision d'une princesse des sicles hroques, tout coup rapparue parmi ces temps nouveaux; car il y avait dans Nora Lhrys de l'impratrice, de la princesse de contes de fes et de la courtisane. Il y avait de la prtresse aussi; et les matresses de papes, les favorites d'mirs, les reines captives ou guerrires, les saintes un peu fes et les princesses magiciennes, les Cloptre, les Marozia, les Smiramis, les Catherine II et les lisabeth de Hongrie, que la tragdienne, force d'art, de beaut et de volont aussi, voquait hors de la nuit des ges, taient peut-tre moins belles dans la fiction des potes, que les cratures de rve et de passion rincarnes par elle dans la ralit. Eh bien! Nora Lhrys eut deux fois maille partir, dans sa carrire d'artiste, avec une de ces bandes organises de malfaiteurs. Les toiles et les femmes de thtres sont trs vises par ce genre d'associations; les crins des actrices en vedette (et, par ce temps de bluff outrance, la rputation d'une femme s'taye moins sur son talent que sur la valeur de ses bijoux), donc, les crins des artistes en vedette les dsignent tout naturellement l'attention des socits. Le hasard des tournes favorise les entreprises; c'est le transbordement des bagages de gare en gare, l'effarement des arrives dans des villes inconnues, les dbarquements dans des htels trangers et la brusquerie des dparts: autant d'occasions que ces messieurs ne manquent pas de mettre profit; et les actrices le savent bien, qui, maintenant, n'emportent plus que du faux dans leurs tournes. _Chatte chaude craint l'eau froide._ Mais, il y a dix ou quinze ans, les chevaliers du rossignol et du chloroforme avaient moins remu le monde du bruit de leurs exploits; l'Amrique, usine infatigable de bandes syndiques de malfaiteurs modern style, n'avait pas encore inond la vieille Europe et les rseaux de ses chemins de fer de ses produits perfectionns; l'Amrique oprait encore chez elle ou du moins ne passait pas le dtroit, se contentant de quelques oprations, sous bnfice d'inventaire, dimbourg et Londres, oprations entreprises au profit de la communaut,--car l'Anglais et l'Amricain, tant de mme race, ont conserv la mme langue, et s'ils se dtestent cordialement, ils oublient vite leurs anciens griefs, pour s'associer, quand il s'agit de _business_ et de monnaies empocher. Je parle du commerce des voleurs. Donc, il y a quinze ans, le mtier de voleur d'crins tait moins divulgu, et Nora Lhrys tait dans toute sa gloire. A tort ou raison, la tragdienne passait pour avoir les plus beaux diamants du monde, les plus belles meraudes surtout. De quelques liaisons royales, assez adroitement dmenties pour tre immdiatement bruites, Nora avait gard un choix inestimable de colliers. Il y avait le collier du roi de Grce, celui du roi d'Italie et celui de l'empereur d'Allemagne. Nora est Autrichienne et, ce titre, n'avait pas trop pressur les archiducs; mais toute la Russie avait donn dans les parures de turquoises, et Nora possdait les plus belles pierres de l'Oural. L'actrice avait l une authentique fortune et le public tait convi, tous les soirs, admirer la gnrosit des souverains sur les paules et dans les cheveux de l'toile; le snobisme s'tait empar de la chose, et croyez que bien des loges et des avant-scnes applaudissaient l'actrice, plus curieuses des diamants de Berlin et des meraudes d'Athnes que de Poppe ou de Marie Stuart, ce soir-l voques par Nora. Tant d'opulence devait attirer l'attention des voleurs. Nora partait justement pour l'Amrique; c'tait une de ses premires tournes. Elle allait initier le nouveau monde aux subtilits d'Alexandre Dumas et au franais de M. Victorien Sardou. Nora s'embarquait Hambourg; elle venait justement de donner une srie de reprsentations Berlin. Sur le transatlantique la tragdienne tait prvenue que ses crins taient viss. On l'avertissait de se tenir sur ses gardes et d'avoir ouvrir l'oeil. Nora est une femme de tte; elle prenait immdiatement toutes les prcautions: elle confiait ses crins au commandant du bord et, dj libre d'un poids pendant la traverse, accordait ses fltes pour djouer l'arrive les complots dont elle tait l'enjeu. C'tait d'abord, peine dbarque New-York, la nouvelle aussitt rpandue qu'on lui avait vol ses bijoux. Elle n'avait sauv que ses turquoises de l'Oural, car il fallait bien que le public et quelque chose se mettre sous la lorgnette; la presse s'emparait de l'affaire. Le vol dont la tragdienne avait t la victime s'bruitait; le bluff organis portait merveilleusement. Entre temps, l'impresario de l'actrice, homme de tout repos, avait port les joyaux en pril la Caisse des consignations. Ses crins une fois en sret, la tragdienne avait respir; elle savait bien que les voleurs ne risqueraient pas le coup pour ses turquoises. Il y en avait bien pourtant pour cinquante mille francs, mais la tragdienne, en femme avise, en avait dprci la valeur. Elle n'en prenait pas moins toutes espces de prcautions au Baleistry, o elle tait descendue. Elle savait de longue date que les voleurs de bijoux prennent volontiers les couloirs d'htels pour thtre de leurs exploits: elle exigeait pour elle et sa femme de charge une grande chambre au second, sans porte de communication avec les chambres voisines. La pice tant immense, elle y faisait dresser un autre lit pour une amie elle, de toute confiance, attache sa troupe, et, dernire prcaution enfin, elle y faisait monter un lit de camp pour douard, son valet de chambre, un vieux serviteur toute preuve, dj depuis quinze ans attach son service. L'homme coucherait dans un des petits couloirs d'entre de la chambre, car la pice tait ainsi dispose que deux cloisons y formaient l'alcve, et ces cloisons faisaient avec les murs deux petites antichambres donnant sur le palier. Ces deux retraits s'clairaient par les impostes de deux portes, toutes les deux munies de verrous. Nora inspecte la pice, vrifie serrures et fermetures et, le dner expdi (car toute la troupe, dbarque le matin, tombait de fatigue), remonte avec sa garde improvise dans sa chambre; tout ce beau monde s'enferme, la tragdienne se couche, les deux autres femmes en font autant, et douard, derrire un paravent dploy, se met le dernier au lit. Chacun a un revolver sa porte, sur une chaise ou sur une petite table; et, rompu par les motions du voyage, tout ce beau monde s'endort. Le lendemain, Nora se rveille, la tte lourde, dans une atmosphre paisse. Il fait grand jour, en juger par la lumire fusant travers les rideaux, car la chambre est plonge dans l'obscurit. Nora s'tonne d'y trouver tout le monde endormi; elle sonne, elle appelle, on accourt du dehors; tout le monde dort et les portes ne sont plus fermes. Le personnel tire les rideaux, ouvre les fentres; les femmes s'tirent, blanches de sommeil. Toutes ont le coeur fade et mal la tte. Quant douard le valet de chambre, impossible de le rveiller. --Mais qu'est-ce qu'il y a?... a pue le chloroforme ici!... Et Nora s'emporte et s'inquite: --Mais qu'est-ce que vous avez, vous autres? vous tes comme des mortes! quelles figures! Eh bien! vous dormez? Mais quelle heure est-il?... --Une heure. --Une heure!...--Et la tragdienne bondit hors de son lit.--Une heure, et nous nous sommes couches hier neuf! Alors, nous avons dormi seize heures d'affile!... Mais c'est fou, invraisemblable. Il y a quelque chose l-dessous!... Et cette odeur de chloroforme! Vous ne la sentez donc pas?... Et cet autre qui ne se rveille pas!... Et Nora s'agitait, allait et venait dans les flots de dentelles de son peignoir. Et, tout coup, interpellant le personnel de l'htel: --Et vous, comment tes-vous entrs ici? Les verrous taient donc ts, les portes ouvertes. Alors quelqu'un s'est introduit, cette nuit, ici! Et, comprenant soudain: --Et mes turquoises, mes valises, mes bijoux!... Les valises sont aussi ouvertes, les crins ont disparu, les voleurs ont soigneusement visit les bagages de la tragdienne. Ils ont mme emport les revolvers qui leur taient destins. Nora s'est laisse choir, atterre, sur un fauteuil. --On m'avait bien prvenue. Mais par o, par o sont-ils entrs?... Et le matre d'htel, qui vient enfin d'arracher le valet de chambre son vanouissement, s'avise tout coup des deux impostes des portes; les vitres qui les emplissaient n'y sont plus; des vitriers, experts dans le maniement du diamant, les ont coupes et emportes. Et toute la scne du vol se reconstitue. Juchs sur une chelle, les malfaiteurs ont dmont successivement chaque vitre d'imposte et par l'ouverture ont vaporis, adroitement et patiemment, du chloroforme dans la chambre. Les dormeurs une fois anesthsis, nos gens n'avaient eu qu' descendre dans la pice et faire main-basse sur les bijoux convoits; quelques tampons d'ouate imbibs de chloroforme sous le nez des anesthsis trop lents avaient compltement assur la scurit de leur travail. La chose termine, ils n'avaient eu qu' tirer les verrous et tourner les clefs dans les serrures pour se retirer la muette. Nora Lhrys s'veillait dvalise. Mais comment les voleurs avaient-ils pu oprer sans tre inquits dans l'htel? Il est certain qu'ils avaient des complices dans le personnel. Mais ces bandes organises, celles d'Amrique surtout, sont assez riches pour s'assurer des intelligences dans la place, partout o elles en ont besoin. Heureusement, la tragdienne avait-elle t prvenue; les voleurs eux-mmes furent dupes dans cette affaire. Nora Lhrys en fut pour ses turquoises. Les crins de prix taient en sret. IV BANLIEUES DE LONDRES --Nora Lhrys n'a-t-elle pas t une fois dvalise Londres? demandait Cantho. Il me semblait que les journaux, il y a cinq ou six ans, avaient t remplis d'une arrestation sensationnelle de l'actrice entre Greenwich et Wolwich. --Oui, j'ai lu cela, je m'en souviens, rpondis-je. En effet, la tragdienne avec son luxe tait une proie indique pour les bandes organises de l'autre ct du dtroit. Les fabuleux crins que lui prtait la lgende excitaient bien des convoitises. A New-York, Nora Lhrys, prvenue, avait pass travers les mailles du complot tendu pour la dpouiller. De tous les joyaux viss, les malfaiteurs n'taient parvenus qu' soulever les turquoises de l'actrice, dpouilles opimes de la Russie, une bagatelle de cinquante mille o ces messieurs avaient cru trouver plus d'un million. Nora Lhrys se l'tait tenu pour dit. Rentre Vienne, elle avait command, chez un bijoutier de toute discrtion, les garnitures en faux de ses plus clbres pices. C'est quoi se sont rsignes depuis presque toutes les femmes de thtre. Celles qui ont un crin respectable en possdent toutes un double pour les tournes de province et de l'tranger. La plupart du temps mme, ce sont des joyaux faux que nous admirons sur la scne; les vrais sont rservs au public des premires et des rptitions gnrales. Ne croyez pas, d'ailleurs, que ces dames se tirent de toute cette fausse joaillerie bon compte: rien de plus coteux que les faux beaux bijoux; les pierres ne sont rien, la monture est tout, et diamants, meraudes et saphirs faux ne font illusion qu' l'expresse condition d'tre aussi bien monts que les vrais, et il suffit d'avoir pass vingt minutes chez un grand bijoutier pour savoir ce que cotent les belles montures. Voil donc Nora Lhrys Londres. C'tait en pleine saison, en 1895, je crois; elle donnait alors une srie de reprsentations Gaity-Theater. _lisabeth d'Angleterre_, de Carducci; _Lucrce Borgia_ et _Marie Tudor_, de Victor Hugo; la _Cloptre_ de Shakespeare et la _Joconde_ de d'Annunzio alternaient chaque soir sur l'affiche. Nora Lhrys a toujours exerc une sorte de fascination sur les Anglais. Sa plastique, qui tait alors incomparable, y soulevait autant d'enthousiasme que son gnie. Il faut avoir vu la Lhrys descendre, appuye sur ses esclaves, de la galre de Cloptre, au milieu des flabellum, des enseignes et des aigles romaines et la pourpre dploye des tendards, pour comprendre ce qu'a t cette femme. Plus nue que la nudit mme dans la transparence brode d'invraisemblables voiles, les seins fleuris de bryls et la taille pliante sous le poids des joyaux, casque d'or vert et la face encadre de ruisselantes pendeloques, avec partout, dans la clart chatoyante de ses voiles, d'normes scarabes bleus d'gypte, un grand lotus rig dans sa main droite en guise de sceptre, c'tait la desse Isis elle-mme. La nonchalance de ce corps de nymphe n'galait que la profondeur mystrieuse de ses yeux: deux prunelles irradies et violettes, allumes comme des flammes par la volont de l'artiste encore plus que par l'artifice des introuvables fards... et la langueur de ses attitudes et l'attirance de ses gestes. C'tait la Volupt mme qui descendait au-devant d'Antoine, quand, debout sur le praticable figurant les bords du Cydnus, la Lhrys se cambrait, tincelante de pierreries, dans le faste chatoyant de sa cour orientale. Elle n'tait pas moins hallucinante quand, au dernier acte d'_lisabeth_, comme tasse par l'ge et par la maladie, devenue, dans un croulement de chair et d'hermine, une sorte de masse informe et geignante, elle rlait plus qu'elle ne jouait l'agonie de la vieille reine. A la fois boursoufle et hve avec une face cadavreuse de vieux pape, elle mimait, comme je ne l'ai jamais vu faire d'autres, l'angoisse et les affres de la mort, avec en plus le dsespoir rageur, le regret exaspr de la puissance qui va chapper et qu'on ne peut retenir. Oh! la crispation fbrile de ses pauvres mains voulant poser la couronne sur la tte de Norfolk et, la dernire minute, hsitant et retirant le diadme pour le cacher peureusement dans les plis de son manteau! Dans ce mouvement d'avare, blottie sur elle-mme et serrant dsesprment l'emblme de la royaut, l'artiste atteignait une grandeur tragique, que dis-je, une grandeur humaine plus impressionnante encore que la vision de beaut donne dans la reine d'gypte. La Lhrys dans une _lisabeth d'Angleterre_ et dans _Cloptre_, inoubliables souvenirs! Jamais souveraine en voyage ne fut plus acclame, plus adule par un peuple tranger que ne le fut, cet t-l, Nora par toute la population de Londres. C'tait du dlire. Quand elle sortait du thtre, la foule dtelait ses chevaux et se disputait l'honneur de traner son cab. La police devait protger les arrives et les dparts de l'actrice. Dans la socit on disputait la gloire de l'avoir djeuner, souper; on lui offrait des cachets invraisemblables pour une rcitation d'une heure. Les femmes de la cour assigeaient sa loge. Un des enthousiastes de Nora n'avait pas permis que la tragdienne descendt l'htel. Trs riche, il avait mis la disposition de l'actrice une maison merveilleusement installe qu'il avait dans la banlieue de Londres, la maison avec les curies, les chevaux et toute la domesticit. Un grand jardin compltait le domaine: pelouses de velours vert, rouges incendies de graniums en massifs allumant le clair-obscur de profonds ombrages, tout le dcor de luxe des parcs anglais. La tragdienne serait mieux dfendue l qu' l'htel contre les indiscrets et les importuns; la distance et puis le personnel styl de lord Hasting seraient autant de barrires entre elle et les fcheux. Et la tragdienne avait accept. Le domaine tait assez loin du thtre. Le cab de lord Hasting y conduisait Nora tous les soirs; elle en repartait vers sept heures aprs une lgre collation, et y rentrait aprs le spectacle; elle y avait gnralement quelques invits souper. Le mme cab la reconduisait chez elle. La Lhrys n'avait apport Londres que ses faux crins, et bien lui en prit. Les laisser au thtre et t un aveu et une imprudence vis--vis le public. On ne laisse pas pour onze cent mille francs de diamants, d'meraudes et de perles dans une loge d'artiste. Pour l'opinion la tragdienne devait avoir tous ses bijoux. C'taient ses diamants royaux, ses perles fabuleuses et ses meraudes clbres que Londres devait valuer et admirer dans les parures d'lisabeth et les colliers de Cloptre. Nora avait rserv quelques bagues et quelques pendeloques authentiques pour ses soires dans la gentry anglaise; mais elle ne portait que du faux la scne. Nora Lhrys tait trs mange et trs adroite; elle a apport dans la rclame une intuition naturelle et un doigt acquis, qui ont presque autant fait pour sa rputation que son talent et son gnie; et pour entretenir la lgende des crins princiers, tous les soirs, en allant au thtre Nora emportait, prcieusement enferms clef dans une valise, ses fausses perles et ses Lre-Cathelain: elle n'et pas pris plus de prcautions pour du vrai. Et, la nuit, aprs le spectacle, elle les rapportait de mme. Ces prcautions surexcitaient follement la curiosit et l'opinion publique; mais elles attisaient aussi bien des convoitises. Un soir que Gaity-Theater avait justement donn _Cloptre_, la tragdienne, son rouge une fois t, dbarrasse elle-mme enfin de ses costumes, s'enveloppait dans un de ces grands manteaux dont elle a lanc la mode et quittait prcipitamment le thtre; son cab l'attendait la porte. Elle y montait et sa femme de chambre avec elle, porteuse de la valise aux bijoux. Elle avait justement, ce soir-l, quelques amis souper. --Vite, Harry, vite la maison et prenez par le plus court. Le trotteur dtale, et voici le cab filant toute vitesse dans la nuit. Nora Lhrys s'tait lgrement assoupie--Cloptre est un des rles les plus extnuants du rpertoire--et, berce par le mouvement de la voiture, la tragdienne s'tait laisse envahir par la demi-torpeur des dtentes nerveuses. Elle avait appuy sa tte sur l'paule de sa femme de chambre et sommeillait; la femme de chambre, demeure veille, ne reconnaissait pas le chemin. Quelle trange route avait donc prise le cocher! Elle regardait avec stupeur: des haies succdaient des grands murs de proprits et, par-dessus les petites cltures, des grandes prairies s'tendaient perte de vue, coupes, et l, par des files de saules. Ce n'tait pas l la banlieue qu'elles habitaient. Et la stupeur de la camriste devenait de l'inquitude, et cette inquitude se changeait de seconde en seconde en angoisse grandissante... Et la femme de chambre n'osait pourtant pas rveiller sa matresse de peur de l'effrayer. Le cab roulait maintenant en pleine campagne. Tout coup, il s'arrtait court. Trois hommes, surgis d'un bouquet d'arbres, taient la tte du cheval. Le brusque arrt et son cahot avaient arrach Nora sa torpeur. Elle se penchait curieusement en dehors. --Qu'est-ce qu'il y a, Harry? On tait au carrefour de trois routes, et la lune, qui venait de se lever, clairait perte de vue tout un horizon de ptures et d'enclos. La tragdienne s'avisait seulement des trois hommes debout au milieu du chemin; l'un d'eux avait pris une des lanternes et l'approchait de la tragdienne. L'homme tait masqu. --Ne vous effrayez pas, madame! Nous ne vous voulons aucun mal. Veuillez seulement nous remettre votre valise et vos bijoux. Nora est toujours arme. Elle braquait sur l'inconnu le canon de son revolver. L'homme lui avait saisi le poignet et, appuyant sur sa gorge la pointe d'un stylet: --Allons, pas de manires! Ne nous contraignez pas employer la force, il y aurait du vilain et, nous vous le rptons, nous ne vous voulons aucun mal. Excutez-vous, donnez-nous la valise aux bijoux. Un des autres hommes, surgi de l'autre ct du cab, maintenait la femme de chambre demi morte d'pouvante. Le troisime tait toujours la tte du cheval. --Et Harry, mon cocher! s'criait instinctivement l'actrice, vous l'avez tu, vous l'avez assassin, misrables! --Votre cocher! ricanait l'homme d'une voix goguenarde, il ronfle tranquillement dans une curie de White-Chapel, pralablement ligot. Mais il a trop bu pour s'en rendre bien compte. Il vous sera rendu sain et sauf. C'est ce brave garon qui le remplace pour cette nuit. Le cocher, descendu de son sige, s'tait approch. Un cache-nez remont jusqu'aux yeux et son chapeau rabattu sur le front le faisaient impntrable. Mais la tragdienne reconnaissait sur son dos la livre de l'absent. L'homme continuait: --C'est un brave compagnon qui vous reconduira chez vous, cent mtres du moins de la maison, pourvu que vous promettiez de ne pas jeter les hauts cris, ou, sans cela, nous serons forcs de vous abandonner ici, sur la route, et la banlieue de Londres n'est pas trs sre la nuit... D'ailleurs, je me ferai un devoir de vous reconduire moi-mme. Il y aura bien une petite place entre vous. Permettez-moi d'abord de vous dbarrasser de ce revolver. Il vous gne. Et quand il eut cueilli dlicatement l'arme des mains de l'actrice interdite: --Je vous ai dj demand deux fois, madame, de vouloir bien nous remettre votre sac bijoux. La campagne tait absolument dserte; les trois routes s'talaient, puis s'amincissaient, toutes blanches sous la lune, dans des directions inconnues, et la tragdienne savait ses bijoux faux. Elle s'excutait de bonne grce. Elle remettait la valise son interlocuteur. Il la passait l'un des autres hommes et, en un clin d'oeil, la route se trouvait libre. Des quatre hommes debout autour du cab, trois avaient disparu; le cocher tait remont sur son sige, derrire la voiture; les deux autres s'taient vanouis dans la nuit. La valise avait t vritablement escamote. Nora, en racontant la chose prtendait avoir eu la sensation d'un tour de clowns ou d'une sance de magie. L'inconnu beau parleur, demeur auprs des deux femmes, s'installait en s'excusant entre elles deux et le cab repartait au grand trot. Il roulait prs de trois quarts d'heure et s'arrtait de nouveau. L'homme sautait terre et, offrant la main aux voyageuses: --Vous tes arrives, mesdames, votre maison est cent mtres. Vous en reconnaissez les murs d'ici. Vous m'excuserez si je ne vous reconduis pas jusqu' la grille, mais la prudence et la discrtion ont des ncessits que vous comprenez comme moi. La tragdienne regardait les fentres claires de sa villa briller joyeusement dans la nuit. Toute secoue qu'elle ft par l'alerte, elle riait pourtant sous cape en songeant aux bijoux. Elle rendait presque imperceptiblement son salut au voleur inclin trs bas devant elle. --Vous tes tmoin, madame, que nous ne vous avons fait aucun mal, faisait-il d'une voix presque implorante. --Et mon revolver? demandait l'artiste. --Oh! madame, permettez-moi de le garder en souvenir de vous. On n'a pas tous les jours l'honneur de dvaliser Mme Nora Lhrys. Une malice ptillait dans les yeux de l'actrice. --Mes bijoux! Ils sont un peu connus, je vous prviens, et d'un placement difficile. Si vous aviez quelques ennuis, vous savez o les rapporter, je les reprends au prix cotant. Vous avez mon adresse. Et elle se dirigeait vers sa villa. L'homme tait dj remont dans le cab et le cheval filait au grand trot. Voil, mon cher Cantho, l'exacte vrit sur l'aventure arrive Londres Nora. LA CONQUTE DE PARIS --Assez remu de souvenirs et de potins comme cela, mon cher Cantho. Les Alpes du Tyrol doivent se profiler toutes blanches au-dessous de Murano, et j'ai lu dans les journaux d'hier qu'il y avait de la neige Venise. Laissons la ville des doges dormir aux bords de ses canaux fourrs d'hermine dans le noir apparu plus noir de ses vieux palais et parlons de vous, mon cher ami. Qu'tes-vous venu faire ici? Je vous croyais au Caire. Vous avez donc lch les pyramides? Nous achevions de dner. Le matre d'htel venait de servir les fruits rafrachis. Cantho avait un geste d'une insouciance bien italienne: --Il faut vivre, zzayait-il avec un clignement d'oeil; ze zouis venou izi faire oune expozitione... --De vos oeuvres! Je vous prdis un beau succs, Cantho. --De mez oeuvres et de zelles dez autres. Les peintres amricains, ceusse de France et de tous les pays, ils expozent touzours des vues prizes Venize; et les peintres vniziens, ils n'envoient zamais, eux, de leurs toiles en Franze. Alors, z'ai penz avec d'autres camarades qu'il fallait montrer aux Pariziens comment, nous autres de Venize, nous comprenons les ziels et les monuments de notre pays. Ai-ze eu tort? --Non pas. L'ide est admirable, d'autant plus qu'tant le premier peintre de l'Italie du Nord, les toiles de vos chers camarades vont paratre des crotes auprs des vtres! --Ah! mon cer monsieur Mnard, ze vous azoure! protestait le Vnitien. Vous me connaissez mal. --Au contraire, je vous juge trs bien. C'est trs fort, trs fort, ce que vous faites l, Cantho. Vous mritez de russir. --Vous m'y aiderez? --Dans la petite combinazione, mais comment donc! de tout mon possible. Mais vous allez du coup me brouiller avec ces pauvres peintres vnitiens. Toute la face camuse de Cantho ptillait de malice: ses prunelles, ses narines, ses lvres, tout jusqu' ses oreilles semblait rire dans la grimace enflamme de pourpre, qu'tait devenu son visage. --Mais non, mais non! se dfendait Cantho; si leurs peintoures n'ont pas de sucs, ze les zignerai de mon nom et ze les venderai comme des z'tudes de moi et ze les venderai coume du pain. Je me renversais un peu en arrire pour contempler cet homme admirable: --Mon cher Cantho, vous tes plus Parisien que moi et vous avez tout m'apprendre. Vous avez sans doute dj choisi votre salle d'exposition. Puis-je savoir o je serai convi admirer vos toiles et celles de vos amis? Vous tes, vous le savez, le seul, mon avis, qui ayez compris et bien rendu Venise, son atmosphre de nacre humide et les gris infiniment doux et changeants des vieux dmes de marbre sur les ciels de l'Adriatique... Vous exposerez o? --Mais ez Dourand-Ruel ou ez Zeorzes Petit. --A merveille, vous avez du flair. Le loyer est un peu chaud, mais la publicit y est tout installe. --Oh! la poublizit, interrompait Cantho, z'aurai oun zcandale, z'il le faut. Z'ai oune matreze trs zalouse qui tirera oun coup de pistolet zour moi, zi z'est nzzaire. Ze l'ai ammene eprs avec moi d'Italie. --Ah! vous l'avez amene? --Oui, Zinah est capable de tout, za ne dpend que de moi. --Mes compliments, c'est une Vnitienne? --Prezque, elle est de Vrone, le pays dou grand Paolo; des eveux couleur de couivre, oun front a zinq pointes et alouze comme oun tigre. --Tigresse, faisais-je en rtablissant le franais du peintre, et elle tait avant d'tre Mme Cantho? --Modle, dclarait emphatiquement le Vnitien. Ze l'ai connoue dans l'atelier d'oun ami, mais e l'ai connoue vierze. Zamais z'avant moi, par la Madona, ze le zoure, zamais aucun homme! Elle ze dnoudait bien pour les z'autres, maiz elle ne z'est dzhabille que pour moi. J'apprciais la dlicatesse de la restriction. --Et jolie, cette Zinah? Et j'allumais une troisime cigarette. --Admirable, vous la verrez ez moi. Oune Vnus Anadyomne, mais bien plous oune femme dou Tintoret que dou Vronze. Elle est frotte de roze partout, dans les bonz endroits, avec des petits frisons d'or qui z'alloument de zi de l. Zi 'avais la peindre, ah! ze crois qu'il m'en faudrait dou vermillon et dou zaune de chrome zoure ma palette. Oun vrai coucer de zoleil sour le Lido, que la noudit de Zinah! --Et cette nudit-l n'a jamais tent votre pinceau, Cantho? --Oh! moi, ze ne m'attaque pas au nou, ze ne fais que le payzae. --Et c'est peut-tre un tort, entre nous. Un joli modle est chose rare, et la nudit d'une matresse a fait ici la fortune de plus d'un peintre. On est trs friand de morceaux de nu Paris. Nous n'en dmes pas plus ce jour-l; nous nous tions attards bavarder. Il tait prs de dix heures, et Cantho, qui n'avait pas prvenu sa matresse, avait hte de rentrer auprs d'elle. Zinah avait d l'attendre pour dner: quel accueil allait-il trouver auprs d'elle? Mme Cantho tait colreuse et loquace comme une rousse Italienne, et le peintre apprhendait les bordes du seuil. --Baste! a prparera le petit scandale que vous mditez en vue de votre exposition! faisais-je en redressant d'une bourrade le dos vot de Cantho. Le peintre avait les paules trapues et un peu hautes, mais il les bombait encore, en prvision des vhmences qui allaient pleuvoir dessus. Je hlais un rdeur et je mettais mon Vnitien en fiacre. --O faut-il vous conduire? --Rue des Abbesses, 34. --Hum! c'est bien haut et la clientle riche, Cantho, rcalcitre Montmartre. --Oui, ze zais! la plaine Monzeau ripostait ce transalpin averti. Ze vais ercer oun autre zite, z'aurais z'oune autre adreze pour mon catalogue. 34, rue des Abbesses, m'avait dit Cantho en me quittant. A quelque temps de l, me trouvant sur la Butte, je me souvenais de l'adresse et poussais jusque chez le peintre. Mon Vnitien habitait une vritable cit d'artiste, au fond d'une cour dont tous les btiments tageaient, du rez-de-chausse au cinquime, des grandes baies vitres d'atelier. Au troisime, escalier J, avait daign me rpondre un concierge bougon. J'escaladais une soixantaine de marches et sonnais une porte orne de faux cuirs de Cordoue. C'tait Cantho qui venait m'ouvrir et il tait en tenue de travail. --Ah! z'est vous, er ami, quelle anze! --Je vous drange? --Vous, zamais. Ze prpare mon ezpoziion. Vous allez en zuzer. Z'ai modle. --Comment, modle! Vous m'avez dit que vous ne faisiez que le paysage. --Oui, avant de venir Paris, mai z'ai zouivi vos conseils. Maintenant, ze fais le nou. Tout en causant, Cantho m'avait pouss plus que conduit dans le clair-obscur d'un petit couloir. Il ouvrait enfin une porte: un flot de clart inondait un vaste hall; je m'arrtai bloui. Debout sur une table modle, une femme nue donnait la pose. De la cambrure des reins frotte de rose aux frisons d'or roux de la nuque, jamais je n'avais encore vu une pareille splendeur. Les bouts des seins crts et droits, les talons comme vermillonns, les ongles des orteils et jusqu' la fleur ambre du nombril, tout brillait dans cette crature d'un clat humide et nacr de coquillage. Comme une lumire manait de cette chair de pche et de fleur, et, en vrit, ce modle inattendu clairait bien plus l'atelier que la baie du vitrage. --Mme Cantho, faisait le peintre... M. Mnard... Allons, zoiz z'aimable, Zinah. La femme tournait vers moi l'insolence d'un joli profil de dogaresse courtisane. Elle n'avait eu ni surprise, ni pudeur; ses narines seules avaient frmi, comme celles d'une pouliche l'odeur de la poudre. La femme nue me dshabillait froidement d'un oeil clair et scrutateur. Deux hommes assis sur un divan s'taient levs mon entre. --M. Armdo et M. Alfred Lviston. Vous connaizez zans doute zes mezieurs? En effet, je les connaissais de nom. Armdo est un des plus gros courtiers grecs de Marseille, et Alfred Lviston est le richissime banquier amricain de New-York, mais que faisaient-ils dans l'atelier de Cantho? Les deux hommes s'taient rassis et avaient repris leurs cigarettes. Cantho m'avait camp debout devant son chevalet. La nudit de sa matresse y clatait en larges taches roses et or, savoureuses comme un beau fruit. Tourmente comme une flamme, la chevelure tait un vritable claboussement de terre de Sienne et de jaune de chrome d'un effet fantastique et fou; mais la couleur tait admirable. On y reconnaissait tout de suite la palette rutilante et le mtier tourdissant de Cantho. --Eh bien! qu'en dites-vous, er ami? me demandait le peintre. --Moi, j'en suis baba! Je ne trouvais rien autre chose. --N'est-ce pas, c'est tout fait dconcertant, soulignait le Grec Armdo. Qui aurait jamais cru que le paysagiste, qu'est Cantho, russirait ainsi la figure? --Cantho s'est affirm un des premiers peintres du nu, renchrissait le Yankee, il a le mouvement de Boldini dans le tumulte de couleurs de Whistler. Que pouvais-je ajouter aprs cela! Mme Cantho, descendue de sa table, servait ces messieurs des sodas. Elle s'tait drape dans un caftan de velours rose turc, qui en faisait la plus capiteuse odalisque des contes du docteur Mardrus. Ses tonnants talons vermillonns ajoutaient encore l'illusion: ils couraient, on et dit, teints de henn sur les rosaces veloutes d'un tapis d'Orient. Une servante assez malpropre venait d'apporter un plateau charg de verres et de sirops. Zinah, plus indcente encore dans son caftan que dans sa nudit, prsidait trs srieuse la confection des breuvages. Des vues de Venise, des canaux et des rios, o excellait le peintre, et de ses merveilleux ciels de l'Adriatique, il n'tait plus question. En vritable artiste, Cantho ne vivait plus et ne respirait plus que pour son tude de nu. --Z'est zour elle que ze compte pour mon expozicion. D'ailleurs, il avait presque vendu toutes ses Venise: Armdo lui en avait achet dix, et Lviston quinze. Il lui en restait peine une vingtaine. --Et vous attendez certainement un autre amateur? --Mais oui, me rpondait navement le peintre. M. De Lnancourt, le directeur des mines de Cenouilly; za vizite est annonze pour aujourd'hui. Z'est oun amateur clair, m'a-t-on dit. --Mais comment donc, mon cher! Mes compliments. Lnancourt est un homme de got. Il a eu les plus jolies femmes de Paris: c'est un juponnier froce. Aussi, naturellement, est-il collectionneur. L'amour du beau se poursuit en tout. La fortune de Lnancourt lui permet de cultiver l'art dans toutes ses branches; mais je le croyais surtout amateur de bibelots, de vieux Saxe. Vous savez sans doute, mon cher Cantho, ce qu'on est convenu d'appeler objet de Saxe en dialecte parisien. Et, regardant fixement le peintre dans les yeux: --Je vois que mes conseils ne sont pas tombs dans l'oreille d'un sourd. Comme vous avez eu raison, mon cher, d'abandonner le paysage pour le nu. Je vous l'avais bien dit: un beau modle peut conduire tout et vous avez bien fait de compter sur Madame. Et, m'tant inclin bien bas devant le caftan rose de Zinah, je prenais cong du couple averti. Dcidment, ce Cantho tait n coiff ou tout au moins russissait merveilleusement l'tre. Il avait su attirer sur lui attentions, faveurs et protections. On s'occupait de son exposition en haut lieu; des amateurs clairs, enthousiastes de son talent, commanditrent le jeune matre et firent pour lui les frais de location des salles de la rue de Sze. L'inauguration en fut un triomphe. Toute la presse, intresse par les amateurs clairs, clbra l'envie cet vnement bien parisien. En huit jours, Zno Cantho devint clbre sur le boulevard. Lui seul avait compris et bien traduit Venise; des bons camarades venus avec lui des lointaines lagunes et comme Cantho, amoureux fervents de l'Adriatique, la presse, il est vrai, parla moins. On les cita juste comme les comparses de la pice et les satellites obligs de cette nouvelle gloire. Une toile venait enfin de se lever au ciel de l'art... --Et une comte son ciel de lit, insinurent de mauvais plaisants. Mais la calomnie ne s'attaque qu'au vritable mrite; dans les milieux d'amateurs clairs, il n'tait bruit que de la beaut, du charme trange et prenant de la belle Mme Cantho. Toute dvoue la carrire de son mari, elle en tait le modle et l'inspiratrice, et le vrai talent du peintre ne s'tait rvl que du jour o elle avait consenti poser devant lui... --Et quelques autres, ajoutait l'incorrigible groupe de mdisants. Enfin, c'tait le mnage le plus uni, le plus touchant, et des douairires du Faubourg, gagnes par le catholicisme militant de la jeune femme, nice, parat-il, de S. Em. le cardinal Appiani, ex-nonce du pape, la citaient comme exemple aux vapores modern style de la Rive gauche, la prnaient dans les salons les plus ferms. Quant Cantho, il gagnait ce qu'il voulait. Le jeune mnage habitait maintenant un petit htel de la rue Fortuny et y recevait tous les mardis soir l'ambassade ottomane et la colonie romaine et la noblesse roumaine aussi. Cite dans toutes les premires, la jolie Mme Cantho avait le tact exquis de n'y paratre qu'avec un seul rang de perles, les perles tombes des ciels nacrs et flous de son mari. On ne lui connaissait qu'un dfaut: une jalousie maladive et froce pour ce brave Cantho, qui pourtant ne la trompait pas; mais c'tait plus fort qu'elle. Son temprament d'Italienne reprenait le dessus; cette Vronaise ne plaisantait pas avec les infidlits supposes de Cantho. La duchesse de Neurflize, ne Champoiseau, eut mme un bien joli mot propos de cette jalousie: --Cette jolie Mme Cantho, non, ce qu'elle est jalouse de son mari! Cela lui gte la vie. Songez, elle est mme jalouse pour lui. LEURS CRINS I AUTOUR D'UN COLLIER --Bravo, Ponette! comme elle danse! Des femmes s'taient leves et, le buste en avant, les deux mains appuyes au rebord des tables, regardaient la jolie fille avancer et reculer dans un remous de jupes de soie et de dentelles, souplement docile au va-et-vient de son danseur. L'orchestre des Lautars, install entre deux colonnes de l'Atrium, martelait les mesures d'une valse. Ponette et son danseur la bostonnaient, mais avec une telle souplesse et un tel abandon dans l'absolue prcision de leurs pas en avant et de leurs pas en arrire, que la valse en devenait bien moins amricaine qu'espagnole. D'origine espagnole ou tout au moins brsilienne devait tre, en effet, le danseur de Ponette. Et c'tait trs plastique en mme temps que trs excitant, ce presque viol vals par ce fin et souple danseur brun englouti, on eut dit, dans des jupes de femme. Aussi les mains bagues de l'assistance applaudissaient-elles tout rompre, tandis que les colliers de vraies et de fausses perles frissonnaient sur les gorges moites. La scne se passait au Carlston, le Maxim's de Monte-Carlo, Carlston, le cabaret de nuit o viennent se vider les salles de jeux aprs la sortie du thtre. La mode tait, ce dernier hiver, d'y aller voir valser Ponette. C'tait une assez jolie fille d'une souplesse de clown, dans des robes molles et floues qui ne lui tenaient pas au corps. Elle dansait, comme on se dshabille, avec une amusante impudeur. Tous les yeux dvisageaient maintenant un autre couple. Un homme aux paules solides venait d'entrer, la tte haute et les reins cambrs. Une gracilit toute frissonnante de satin paille, des seins menus, des paules tombantes, une chair de pte tendre, tant le grain en tait fin sous le chatoiement des plus belles perles; une femme statuette l'accompagnait: La Disdri, la Disdri. Le nom courait de bouche en bouche. Il y a dix ans peine, marchande d'oranges sur les quais de Naples, aujourd'hui un des bibelots d'alcve les plus coteux de l'Europe, la Disdri, vingt-sept ans peine, mais l'air d'en avoir seize dans sa minceur dlie et souple, est un des vivants exemples de l'omnipotence de la beaut sur les sens, combien oblitrs pourtant! des mles contemporains. La Disdri est le triomphe de la grce nerveuse, de la puret des lignes et de la jeunesse. La Disdri tait alors la fille la plus luxueusement entretenue de tout Paris et, en effet, sir Thomas Forgett l'accompagnait. L'homme aux paules de colosse, qui venait d'entrer avec elle, n'tait autre que le roi du cuivre. Cet espce de gant la lvre rase, au teint cuit de hle, et semblable, en vrit, quelque commodore dans le brutal panouissement d'une quarantaine hle et brle aux vents de tous les Ocans et aux poudres de toutes les mines, rsumait une des plus grosses fortunes d'outre-mer. Thomas Forgett tait deux fois milliardaire, et ce fabuleux capital symbolisait l'nergie de toute une race, car dix-huit ans Forgett tait petit commis chez Lviston, Harvey et Cie, les banquiers de Boston. Ce bon Yankee avait mis vingt-deux ans gagner ses deux milliards; aussi les perles de la Disdri taient-elles admirables. Leurs trois rangs avaient cot trois cents mille francs; le collier venait en droite ligne de Ceylan, c'est--dire que sur le march il et valu le double; et c'tait l une des moindres folies de l'Amricain, car les dbuts de la Disdri Londres avaient cot tout autant, sinon plus, au yankee. Forgett avait eu cette fantaisie de faire consacrer le talent de sa matresse par la presse et l'opinion. La Disdri venait de danser dans un ballet command, partition et pome, aux deux matres les plus en vogue de Milan, puis le ballet avait t impos au thtre. Il se trouvait, d'ailleurs, que l'Italienne dansait miracle. La Disdri tait trop bien faite pour ne pas crer du charme et de l'harmonie dans chacun de ses mouvements, mais ce n'taient ni ce charme ni cette beaut qui proccupaient ce soir-l le Carlston. Toutes les femmes ne voyaient que les trois rangs de perles et la fortune inespre de cette marchande d'oranges entretenue par ce milliardaire. Les hommes, eux, devenus muets avec des prunelles haineuses et des visages ferms, toisaient la fois l'heureux amant de cette adorable fille et le dtenteur d'aussi fabuleuses sommes: le bonheur d'autrui nous parat toujours immrit. --C'est scandaleux! Il a encore gagn ce soir. --Combien? --Soixante-dix mille! Il a une chance de cocu... --... Rtrospectif, car, vous savez, la Disdri ne le trompe pas. --Ah! --Forgett est sur l'oeil. Il paie royalement, mais sa matresse est la Mie du Roy. Un paillon, elle serait casse aux gages. --Alors, Ninetta est fidle? --Ninetta sait compter, elle y perdrait trop. --Songez! un homme qui gagne soixante-dix mille par jour! --A Monte-Carlo et le triple en Amrique. --Aussi, la donzelle a de belles perles. --Ah! pour ce qu'elles cotent son seigneur et matre! --Et puis, ces perles, les gardera-t-elle longtemps? --Que voulez-vous dire? --Je me comprends... Oui, Forgett reprend aussi vite ce qu'il donne, c'est un comptable inexorable. Il a un sens effroyablement exact du doit et de l'avoir. --Je ne saisis pas. --Et son histoire avec va Linires! Vous tes le seul l'ignorer, alors? --Quelle histoire? --Mais l'histoire du collier. Tenez, je vais vous la dire, vous me faites piti. Je m'tais rapproch et je tendais l'oreille. --Vous connaissez va Linires, n'est-ce pas? le piment canaille de ce corps de garon aux jambes hronnires, le charme quivoque de cette gorge plate et de ce ventre absent; va Linires, l'idal androgyne pour collgiens et vieux messieurs; va Linires, l'tre de toutes les perversions et de toutes les perversits, avec ses gestes de clown et ses dhanchements de voyou couronns par le plus adorable visage d'archange de Gozzoli: grands yeux en caverne dans l'ovale le plus pur, lvres rouges et sinueuses, narines vibrantes de petite me perdue; va Linires, le plus excitant des articles parisiens: langueur de poitrinaire et vices de jeune dtenu. va Linires est aussi une des femmes les plus chres de la galanterie cosmopolite, et Thomas Forgett, qui a le got des restaurants cots et des femmes ruineuses, avait, il y a deux ans, tiqu sur ce produit bien parisien de notre civilisation. L'Amricain affichait la petite actrice, et l'actrice affichait le milliardaire. Monte-Carlo tait le thtre de leurs vanits. va ne quittait pas les salles de jeux, gagnant et perdant tour tour, ahurissant la galerie de son sang-froid et de sa prodigalit. Elle puisait sans compter dans la bourse de son amant et promenait, comme aujourd'hui la Disdri, les plus beaux rangs de perles: Forgett a le got des btes de luxe et des exhibitions dispendieuses. Aprs un mois de Monte-Carlo, l'Amricain en eut soudain assez: des affaires le rappelaient Paris, il signifiait l'actrice son dsir de partir et fixait mme le jour. Il devait tre ses bureaux le lundi matin; on partirait le dimanche par le rapide. Le vendredi matin, un chque arrivait recommand l'adresse de l'Amricain, et dix heures il rentrait du Crdit Lyonnais avec la coquette somme de cinquante mille, le denier ncessaire pour solder la note de la semaine, quelques menues crances chez les fournisseurs et les frais de voyage. --De la galette! Chic, faisait la petite actrice. Prte-moi cinq mille. --Soit, mais vous me gnez beaucoup, ma chre; je ne voudrais pas redemander de l'argent Paris. Je serais ridicule. Enfin, soit, vous les voulez. Les voici. --Vous tes tout plein gentil, j'ai les pouces qui me piquent, je sens que je vais gagner. --Je sens que vous allez perdre. Et, ayant distrait dix billets de la liasse, Forgett en remettait cinq l'actrice et en gardait cinq pour lui; il mettait le reste dans sa valise et, forc d'aller Menton prendre cong de quelques parents installs la Grande-Bretagne, disait au revoir sa matresse. va Linires courait au Casino. Le Yankee rentrait le soir pour dner. Il trouvait la jeune femme assez agite. --Eh bien! vous avez gagn? lui demandait-il. --Non, j'ai perdu, et puis j'ai quelque chose vous dire--et la voix d'va devenait enfantine--j'ai pris les quarante mille francs dans la valise, j'ai jou et j'ai aussi perdu. Oh! mon ami, ne me grondez pas, ne me dites pas que cela vous contrarie. J'ai eu tort, je le sais, mais vous n'avez qu' envoyer un tlgramme votre maison demain, et puis ici, sur votre signature, on vous avancera tout ce que vous voudrez. Et la voix implorait, piteuse. --Mais o voyez-vous que cela me contrarie, ma chre? C'est un peu gnant pour l'htel, o je vais laisser ma note en souffrance, mais ils me feront crdit. --Tu parles! Et l'actrice sautait joyeusement au cou de son ami. Le soir, on dna comme si rien n'tait et le couple se couchait de bonne heure. Il fallait ds le lendemain organiser les malles. va Linires s'veillait assez tard et, les yeux gros de sommeil, s'tonnait de se trouver seule au lit. --Monsieur est sorti? --Oui, madame. --Ah! oui, je sais!... Et l'actrice laissait retomber sa jolie tte sur l'oreiller, convaincue que Forgett tait parti chercher de l'argent. L'Amricain rentrait, en effet, presqu' la minute. --Vous avez trouv? demandait joyeusement la jeune femme. --Naturellement. J'ai mme soixante mille francs vous remettre; tenez, les voici. --Comment! soixante mille francs? --Mais oui, il vous sont dus; on m'a prt cent mille francs sur votre collier de perles. --Mon collier!... Vous avez engag mon collier?... --Il le fallait bien; je n'allais pas emprunter aux sommeliers. D'ailleurs, voici la reconnaissance votre nom, ma chre. --Mais c'est abominable!... Un souteneur n'aurait pas fait pis... Mon collier, mais c'est un vol! --Halte-l! je n'ai fait que me rembourser. Je vous ferai observer que c'est vous qui tes une voleuse. M'avez-vous drob, oui ou non, ces quarante mille francs dans ma valise, hier? --Drob, drob!... Voil un bien gros mot. Cet argent, vous me l'auriez donn, si je vous l'avais demand. --Pas hier. J'en avais besoin. va Linires haussait les paules: --Moi aussi, j'en avais besoin, j'avais jou, j'avais perdu, je les ai pris... --Et vous me les avez rendus. La reconnaissance est votre nom, et voici les soixante mille qui vous reviennent sur les cent mille avancs par le joaillier. Oh! la maison est sre. --C'est indigne! Alors, vous ne m'aimez plus? Ne suis-je pas votre matresse? --coutez-moi, va. Vous tes une jolie petite bte de luxe et d'alcve et de caresses aussi, voluptueuse, experte en l'art de donner les sensations les plus vives et les plus rares, suffisamment canaille, nette comme un jonc et dcorative comme un bibelot de prix, mais, au demeurant, une petite bte malfaisante et amusante mme par la flambe de ses vices. C'est pour vos vices que je vous ai prise; je les supporte parce qu'ils m'amusent, mais la condition qu'ils ne me gnent pas. Or, hier, ils ont un peu empit dans le bon ordre de mon existence. Vous m'avez donn une minute de surprise dsagrable, et, averti, mon tour je vous ai avertie. --Des insolences, maintenant! --Non, des vrits et des vrits flatteuses; mais, rsumons-nous: Vous avez de jolies dents de rongeur, va, de dlicieuses petites dents de rate, dont j'admire plus que personne la duret et l'mail; je leur ai donn pas mal de dollars croquer, avouez-le, mais il ne faut pas que ces petites dents-l s'attaquent ma tranquillit, ou j'y mettrais bon ordre. Si dures qu'elles soient, je les userais la lime, vos jolies dents, va, et rien ne m'empcherait mme de les briser. J'ai dit. --Et vous dites m'aimer? --J'ai dit que vous m'amusiez. --Et si je portais plainte, moi... --Vous, contre moi! Mais on claterait de rire; je n'aurais qu' raconter la vrit. --Mais vous seriez dshonor. --Moi, que non! je suis trop riche. Il est certain qu'un amant pauvre n'aurait pu risquer la chose sans tre compromis; mais, moi, c'est une leon que je vous donne, et personne ne pourrait mettre un doute. La petite actrice avait baiss la tte. --Et ces quarante mille francs, o vais-je les retrouver? La jeune femme s'tait laisse retomber sur l'oreiller. --Ces quarante mille francs, mais n'est-ce pas la mensualit que je vous donne? Je vous les verserai la fin du mois. --Un mois vous subir, vous supporter aprs la chose que vous m'avez faite! Non, non, je ne le pourrais pas. --Si, vous le pourrez et d'autant plus que dans trente jours vous serez libre. --Vous dites? --Dans trente jours, fini nous deux. --Alors, c'est mon cong? --Courtois. Donn un mois d'avance, le temps de vous retourner et de chercher ailleurs. Oh! vous trouverez. --Vous tes un goujat. --Comment donc! et maintenant, vous allez me faire une place dans votre lit. Thomas Forgett avait commenc se dshabiller. --J'ai pris froid en allant chez ce joaillier et j'ai besoin de me rchauffer; un goujat, hein! comme vous allez m'aimer aprs ce geste de souteneur! Et Forgett la lcha, comme il l'avait dit, le 28 mars, et la scne avait eu lieu un mois avant. --C'est un homme admirable. --Admirable, oui, mais il faut tre milliardaire pour se permettre de ces beaux gestes. II LA DISDRI Trois couples appareills venaient de mimer un cake walk: les femmes, le buste horizontal force d'tre rejet en arrire, les genoux remonts presque hauteur du ventre, avec toutes, dans le visage, le mme sourire oblique, sourire des lvres peintes et sourire des yeux faits. Le remous des jupes retrousses trs haut les enveloppait quand mme d'une ondoyante grce; les hommes, eux, carrment grotesques, parodiaient plus la danse qu'ils ne l'excutaient. La Disdri se levait: --Cela ne vous attriste pas, Thomas? demandait-elle Forgett. --Non, cela m'humilie de voir des blancs danser si mal une danse ngre. Ils sont simiesques, en vrit. Et puis, avouez-le, Ninetta, vous tombez de sommeil? --Peut-tre bien. Nous avons cinq heures d'auto dans les jambes. --Mais c'est vous qui avez voulu djeuner San-Remo, ma chre! --C'est vrai... Nous partons? --A vos ordres. L'Amricain se levait. Le couple traversait le Carlston au milieu de l'indiffrence hostile de la salle. La mme envie sournoise allumait toutes les prunelles; la danseuse avait au cou pour au moins cinq cent mille francs de perles, et leur merveilleux orient aimantait les regards. Debout dans l'entre-colonnement du seuil, un valet de pied aidait la danseuse s'insinuer dans une ample sortie de bal de moire cerise tout engonce de dentelles d'or, une espce de gurite d'toffe raide, o la gracilit de la Disdri s'amenuisait, plus frle et plus fragile encore. Les danseurs avaient regagn leurs places; les Lautars ne jouaient plus. --Et les perles de la Disdri, ont-elles une histoire? demandait un des soupeurs. --Les trois rangs qu'elle avait ce soir! Non, pas encore. Forgett vient de les lui donner. --Ah! c'est le cadeau!... --De joyeux avnement. Les colliers dans la vie de ces dames marquent toujours le commencement d'un rgne. --Mais Forgett n'est pas le premier prince rgnant? --Est-ce qu'on sait! Il est, en tout cas, le premier amant subi. La Disdri est une fille trange et qui, jusqu'ici, n'a eu que des caprices. --Vous m'tonnez! --Je la connais mieux que vous, j'ai t li avec son premier amant. --Le prince Tschernakine? --Parfaitement. Il n'avait que deux millions, que la Disdri a mangs en trois ans. Tschernakine tait beau comme un dieu, la Disdri l'adorait. --Non! --Si. Elle en tait folle et elle ne l'a jamais tromp. --Mme chez les entremetteuses? L'habit noir avait un haussement d'paules: --La Disdri ne se commet pas; et puis je vous dis que Sacha Tschernakine a t sa grande passion. --Une passion de trois ans. Combien ont dur les autres? Le smoking interpell allumait un cigare. --Et depuis? --Depuis, je n'ai jamais connu Ninetta que des amants jeunes et d'un physique susceptible d'inspirer, sinon de l'amour, du moins un sentiment trs vif une femme. --Ah! cette danseuse a des bguins? --Oui, elle gote les jolis garons. Mais elle les a toujours choisis riches. --Le hasard pour elle a bien fait les choses. --Oui, elle a su aider le hasard. Trs adroite de sa part, cette manire de consacrer le physique de ses soupirants par son choix, et trs amusant, ce concours de beaut de tous les gigolos de chez Maxim's avec brevet suprieur dcern par la brune Ninetta. Je comprends qu'elle ait fait prime. Trs adroit et trs fort! --Oh! toi, reprenait l'habit noir, tu tais hors concours. --Oh! moi, je n'ai pas le physique d'un gigolo, je le sais, mais Forgett non plus, et voil un choix qui dtruit un peu la lgende. La Disdri, que je sache, n'a pris Forgett ni pour la fracheur de son teint, ni pour l'clat de ses yeux. --Oh! pour Forgett, d'accord. La Disdri l'a pris pour ses millions. Lui, c'est le bon entreteneur. --A la bonne heure! Elle se range! --Et cette dchance t'enchante, avoue-le, misogyne que tu es. Eh bien! je veux dfriser un peu ton stupide orgueil, je vais te raconter une aventure de la Disdri. Tu verras quelle me exquise et quelle nature purile et charmante tait encore, il y a deux ans, cette adorable fille. Je te jure qu'elle a le droit de mpriser les hommes. Je sais d'elle une aventure o son amant, si riche qu'il tait, n'eut point le beau rle. Oh! tu as beau froncer la narine et friser ta moustache. Dans cette histoire-l ce fut la Disdri qui fut suprieure aux hommes et aux circonstances, et nous, les mles, nous fmes tous en mauvaise posture. Les femmes, je le constate, ne valent pas cher; mais, quand elles se mlent d'avoir de la valeur, elles valent souvent plus que nous. --Mais, ma parole, tu as t amoureux de la Disdri! --Et je le suis encore. Mais voil le fait. C'tait il y a deux ans, la Disdri tait alors avec Andr Farnier, le fils de l'agent de change. Nous avons tous connu Andr, donc pas de portrait. C'tait un joli garon chtain aux larges yeux violets, un peu bbte, mais trs apprci dans les boudoirs. Andr et Nina s'adoraient: c'tait le parfait amour fil dans le petit htel de la place des tats-Unis, o la Disdri passe tous ses printemps; mais Andr, pourvu d'un conseil judiciaire par papa Farnier, financier prudent, tait rduit la portion congrue. L'agent de change n'avait pu refuser son fils la mensualit de six mille francs, que tout paternel, un peu cot la Bourse, doit moins aux menus plaisirs de sa progniture qu' l'exigence de l'opinion; et soixante-douze mille francs par an, c'tait une bien maigre pitance pour la dlicieuse inconscience de la Disdri. Fille d'une marchande d'oranges du Basso-Porto de Naples et grandie Santa-Lucia, la Disdri a gard d'une enfance peuple une parfaite ignorance de la valeur de l'argent. Habitue se nourrir d'une orange, d'une tranche de pastque et de deux sous de macaroni, elle joint ce beau mpris de l'or la divine insouciance des races nes au soleil. Les asperges quarante francs la botte et les truffes soixante francs le kilo ne l'impressionnent pas plus qu'une mandarine achete via Toledo, la sortie de San-Carlo, un soir de reprsentation populaire. Soyez srs que les cinq cent mille francs de perles que lui a offertes Forgett, il y a huit jours, lui ont fait bien moins battre le coeur que le petit collier de verroterie attach son cou par son premier amant. Bref, elle est ainsi. Aussi la gne relative impose par le conseil judiciaire d'Andr la faisait-elle peu souffrir. Trs amoureuse, elle prenait la chose en riant, et, comme elle a des dents divines, ce rire tait un charme de plus aux yeux blouis de Farnier. Tout en refusant sa matresse les mille et une fantaisies qui lui passaient en une heure par la tte et dont elle tait la premire rire cinq minutes aprs, Andr Farnier s'endettait fort. Malgr les avis insrs dans les journaux, les fournisseurs rsistent mal un nom aussi connu que le sien. Les usuriers aussi taient quelque peu visits par le jeune homme et de tout ceci Mme Farnier mre s'inquitait. Mme Farnier est une figure, la droiture mme, une femme admirable de dvouement et d'indulgence, et laquelle les infidlits du pre et les frasques du fils ont depuis longtemps appris la rsignation. Il y a dj quinze ans que Mme Farnier n'existe plus dans la vie sentimentale de l'agent de change, mais Farnier respecte toujours en elle l'pouse irrprochable et la parfaite associe de la maison. Mme Farnier a pour son fils une adoration aveugle, pis, une prfrence injustifie dont ne s'alarment pas heureusement ses deux filles, conquises son indulgence pour leur frre; et cette mre passionne dplorait amrement la liaison de son fils. Elle la sentait grosse de menaces, pleine d'embches et de surprises: et, pourtant dsarme par la joliesse de la danseuse, flatte peut-tre du got de l'Italienne pour son Andr, n'osait-elle mettre que de rares remontrances, terrorise surtout la pense des ventualits qu'une pareille aventure pouvait faire surgir entre le pre et le fils. Tel tait l'tat d'me de Mme Farnier. Aussi jugez de sa stupeur, la matine de mai o, vers onze heures, comme elle tait occupe avec le matre d'htel vrifier les comptes de la semaine, un valet de pied venait l'avertir qu'une dame demandait la voir et que, malgr l'heure indue, elle insistait pour tre reue; la chose tait, parat-il, urgente. Immdiatement la mre avait le pressentiment qu'il s'agissait de son fils; elle commandait au mouvement nerveux qui lui crispait la face et s'enqurait du nom de la dame. Le valet de pied lui remettait une carte sous enveloppe cachete. La danseuse avait eu la discrtion de drober son nom au personnel de la maison. Mme Farnier dchirait l'enveloppe et y trouvait la carte de la Disdri. Tout son sang lui affluait au coeur. --C'est bien. Recevez, disait-elle, j'y vais. Et, prenant sur elle de dominer son motion, prte dfaillir pourtant (car il s'agissait bien de lui maintenant, le doute n'tait plus possible), Mme Farnier se rendait au salon. Elle y trouvait la danseuse. La Disdri ne lui laissait pas le temps de lui adresser la parole. Les yeux suppliants, avec dans toute sa personne une prenante tristesse et une plus grande confusion, elle se prcipitait au-devant de la mre: --Madame, excusez, pardonnez l'audace de ma dmarche. J'en sens toute l'indiscrtion; ma place n'est pas ici, je le sais. Il a fallu que la chose ft bien grave pour me dcider tenter cette visite, madame. --Si grave que cela, mademoiselle? Parlez et, je vous en prie, veuillez vous asseoir. Une expression de gratitude dtendait la face contracte de la Disdri. --Oh! merci, madame, merci de m'avoir reue. Vous tes bonne. Et la jeune femme s'asseyait. --Je vous attends, mademoiselle. Mme Farnier, elle, ne s'tait pas assise. Il y eut un silence. La danseuse hsitait, puis, dpchant les mots comme un chapelet: --Vous n'ignorez pas, madame, quelle profonde affection nous unit, M. Andr et moi. --Je sais, je sais, mademoiselle. --Cette affection, vous la blmez, vous la dplorez, et pourtant, madame, vous ne pouvez savoir combien elle est vive et dsintresse. Il ne faut pas juger notre liaison sur les apparences. On ne sait pas, on ne sait jamais la vrit sur le sentiment des autres. Le visage de Mme Farnier s'tait fait impntrable. --Et si j'avais pu deviner que mon affection deviendrait dangereuse un jour pour Andr. --Elle l'est donc devenue? Et la mre, arrache tout d'un coup son impassibilit, faisait un pas vers la Disdri. --Mon fils a jou? Il s'est endett pour vous? La jeune femme levait sur la mre la tristesse de deux yeux admirables. --Non, madame, c'est beaucoup plus grave. --Mais alors, quoi! Qu'a-t-il commis? Oh! mon pauvre enfant, o l'avez-vous pouss, mademoiselle? --Oh! madame, coutez-moi sans m'accuser, coutez-moi sans prvention ni colre, vous jugerez aprs. Si je suis ici, c'est que vous seule pouvez le tirer de l. --Le tirer de l! il s'agit donc de le sauver? --Oh! madame, coutez-moi. Je ne sais pas ce que votre fils dpense pour moi, je sais que j'ai rduit mon train depuis que je l'aime. Je lui demande le moins possible, je sais que la pension d'Andr est un peu courte, et j'ai essay de brider un peu mes fantaisies. Dernirement, pourtant, je n'ai pu prendre sur moi de ne pas admirer un merveilleux collier d'meraudes expos par Boehmer. --Aux Arts dcoratifs? Je l'ai vu, mademoiselle. --N'est-ce pas que c'tait une pice admirable? faisait l'Italienne, rendue tout coup ses instincts. Mais devant l'oeil froid de la mre la danseuse se reprenait et d'une voix prcipite: --Ce collier, ah! je le sens maintenant, je ne dissimulais pas assez la convoitise qu'il veillait en moi, je m'extasiais sur la grosseur des pierres, sur leur eau et le travail de la monture; j'avais tout fait oubli qu'Andr m'accompagnait. Dans la soire, il m'arriva peut-tre de reparler de ces meraudes; mais le lendemain, je vous assure, madame, je les avais tout fait oublies. Je suis ainsi. Quand, avant-hier, en me mettant table, j'y trouvai un crin pos ma place. Je regardai Andr assis en face de moi. --Mais ouvrez. Cet crin est pour vous. Et, comme j'hsitais un peu, lui se levait, venait auprs de moi et faisait jouer la fermeture de la bote de satin. Je poussais un cri. C'tait le collier de Boehmer. J'avais reconnu les meraudes. --Quelle est cette plaisanterie? lui disais-je. --Mais il n'y pas de plaisanterie. Ce collier est vous. Vous l'avez dsir, le voil. --Mais vous ne pouvez avoir achet ce collier, mon ami. Il vaut quatre cent mille francs. O avez-vous pris cet argent? Quatre cent mille francs, vous ne les avez pas. --Mais ma signature est bonne. Mlez-vous de vos affaires, je vous prie, et ne vous mlez pas des miennes. --Vous avez achet ce collier crdit. Je ne veux pas de ce collier, Andr. --Ah! quelle singulire petite fille vous faites. Le collier est pay, vous dis-je. --Vous avez fait des billets? Comment les paierez-vous? --Cela me regarde. Et, comme je le voyais s'nerver, je n'insistai pas, je le remerciai du collier, et trois heures j'tais chez Boehmer. Boehmer est un ami pour moi. Je demandai voir les billets et je constatai qu'ils taient bien signs d'Andr, mais qu'il avait imit la signature de son pre. --Mon fils, un faux!... C'est impossible! --Hlas! madame, serais-je ici sans cela? --Vous les avez vus? --Je les ai eus entre les mains. --Et c'est pour vous, mademoiselle, qu'Andr a... --Madame, je vous ai dit la vrit, je n'ai pas demand ce collier. D'ailleurs le voici. Je le rapporte, je n'en veux pas. Et la jeune femme dsignait un paquet qu'elle avait dpos sur la table. --Les voil, ces meraudes; je vous les rends vous, madame, vous sa mre. --Vous craignez d'tre compromise, mademoiselle? --Oh! je sais bien que M. Farnier ne laissera pas protester sa signature, surtout imite par son fils, mais je ne veux tre pour rien dans la rupture qui suivrait cet clat. Voil pourquoi j'ai song vous, madame, vous la mre... oui, voil pourquoi je suis dans ce salon, o vous ne me reverrez jamais plus, madame. Et la Disdri se dirigeait vers la porte. Mme Farnier tait reste debout, le dos la chemine: elle courait aprs la danseuse: --Vous tes une brave fille! et lui saisissant les mains: Pardonnez moi, je vous ai mconnue, je vous croyais... --Comme les autres, soupirait la Disdri. --Oui, Andr a raison de vous aimer. --Merci, madame. Et la jeune femme se retirait. Deux jours aprs, un valet de pied se prsentait chez la danseuse avec une lettre et un crin. La Disdri reconnaissait l'crin: c'tait celui de Boehmer, les meraudes y tincelaient de toute leur eau verte; la lettre tait de Mme Farnier: _Le collier est vous, mademoiselle; vous pouvez le porter, c'est moi qui vous l'offre. Andr et moi nous vous remercions; portez-le en souvenir de nous deux._ Et c'tait sign: _Sa mre._ --Ce qui prouve, mon cher, concluait l'habit noir, qu'il y a parfois d'honntes femmes et des gnrosits inattendues chez des danseuses, comme chez des femmes d'agents de change et des mres de futurs banquiers... Garon, un soda. III LES SAPHIRS DE MILLA --Voyons, vous, Maxence, vous qui connaissez par le menu l'histoire de ces demoiselles et de leurs crins, que pensez-vous du collier de Milla? Lui a-t-il t vol ou a-t-il t vendu? --Les avis sont partags, rservait prudemment l'habit noir. --Vous ne nous apprenez rien, puisque c'est justement la question. Enfin, vous connaissez Milla, vous avez vcu dans son intimit, vous tes mme encore de ses amis... --Une raison pour me taire. --En justice, mais pas dans un souper. Songez, il est trois heures du matin. Si vous n'tes pas franc maintenant, vous ne le serez jamais. Dans votre opinion Milla a-t-elle vraiment t la victime d'un vol, ou tout le bruit soulev autour de cette affaire n'a-t-il t qu'un bluff? --Milla est trs adroite, hasardait l'interpell. --C'est justement pour cela, insistait un des deux autres ftards, avec Milla on ne sait jamais. --Oui, avec elle tout peut arriver. --Et tout arrive. Il y eut des interviews innarrables autour de ce collier. --En effet, ce fut une merveilleuse publicit, mais ce sont ces interviews mmes qui m'ont donn penser. Si circonstancis qu'ils fussent, ils n'ont pas rapport et ne rapporteront jamais en rclame les cinq cent mille francs du collier. --Reste savoir! --Le fait est que l'humanit est si bte. D'ailleurs valaient-ils bien cinq cent mille francs ces saphirs? Vous l'avez vu, ce collier? --J'ai mme vu le faux, c'taient deux pices admirables. --Ah! il y en avait un faux? --Parfaitement, la parure en double que Milla avait fait faire pour ses tournes. --Et c'est le vrai qu'on lui a pris? --Naturellement, ces messieurs ne s'y sont pas tromps... des professionnels!... Moi, je n'y voyais que du feu. Les deux colliers, le vrai et le faux reposaient, comme deux couleuvres jumelles, la porte de la main, dans une grande verrine de Venise, sur la chemine d'un petit salon attenant la chambre; tout le monde pouvait les palper au passage; la maison de Milla est trs accueillante, trs ouverte, son petit htel est plein d'alles-et-venues. Milla aimait beaucoup faire admirer ses saphirs; moi, je ne reconnaissais les vrais des faux que dans la main: les vrais restent trs froids au toucher, les autres prennent trs vite la temprature de la peau. Au cou de Milla je ne faisais pas la diffrence: c'tait la mme eau, le mme clat profond de cristal. --Et ces saphirs lui ont t vols chez elle? --Mais oui, quelqu'un a pass, qui les a cueillis le plus simplement du monde dans leur coupe de verre iris. --Quelqu'un de l'intimit, alors? --Apparemment. --Et Milla a l'intimit trs large. --Forcment. Milla est trs jolie, trs la mode; de plus, elle est artiste et crivain: elle reoit tous les mondes. --Et ce jour-l il n'tait venu que des femmes du monde, je crois. --Et son peintre?... --Et ses peintres. Milla a toujours deux ou trois portraits d'elle en train. --Et tout le monde a t souponn? --Je n'ai pas dit cela, mais tout le monde a t appel chez le juge d'instruction. --Et les domestiques? --Les domestiques, eux, ont accus les femmes du monde, et les trois peintres se sont chargs forcment: haine sociale, rivalit de concurrences. Ce serait mal connatre Paris que de s'tonner des deux noms qui furent le plus compromis dans l'affaire: les suspicions allrent droit aux personnes les plus irrprochables: la comtesse Hinley, jeune innocente venue ce jour-l aux renseignements pour un domestique, et Tito Strezzi qui dans le portrait, bon an mal an, gagne presque ses cent mille francs. Ah! le collier fut drob un jour de rception choisie. Quelle chambre, messeigneurs! nos plus nobles dclasses, tous les hors-concours du Champ de Mars et le Bottin des grands fournisseurs, car le couturier en vogue et le modiste de ces dames avaient t galement reus ce jour-l. Ah! Milla aurait choisi son jour qu'elle n'aurait pas mieux fait! C'est cette assistance d'lite qui m'a toujours laiss un peu perplexe sur l'authenticit du fait. --Bonne me, va! mais ce collier, toi qui l'as vu, valait-il cinq cent mille francs? --Oh! c'tait une pice admirable, mais j'avoue ne pas assez m'y connatre, et puis, vous savez, vous autres, les colliers perdus ont toujours beaucoup de valeur; le contrle est plus difficile. --Maxence, je vous retiens. Les hommes recommandaient du soda; il tait prs de trois heures et demie du matin; le Carlston regorgeait de nouveaux arrivants. Sous les colonnes ioniques d'un portique romain, les Lautars entamaient pour la cinquime fois le motif preste et sautillant de la _Brsilienne_. Les quatre hommes attabls dans un angle de la salle continuaient s'acharner sur les saphirs de Milla, acharnement but dont cinq bouteilles d'extra-dry taient la vague excuse. --Et puis, vol ou bluff, concluait brusquement Maxence, j'en ai assez, moi, de cette histoire du collier... oui, j'en ai assez d'autant plus que j'y ai t indirectement ml. --Toi, Maxence? --Parfaitement.--Et l'habit noir avait un rengorgement de fatuit.--Ce vol, dont Milla a t victime, le lui avais-je assez prdit! Ah! elle n'a pas t prise sans vert. Pour prvenue, elle a t prvenue. Milla a toujours eu un entourage dplorable et une insouciance... coupable. On et dit qu'elle se plaisait attirer le danger. Tenez, pas plus tard qu'il y a quatre ans, je rencontrais Milla ici. Elle y tait venue en compagnie de Lintano, le mime napolitain, donner je ne sais quel spectacle au Palais des Beaux-Arts. La joliesse et la notorit europenne de la courtisane taient, de Cannes Menton, d'un autre appoint que le talent de Lintano. J'ignore le nom de l'impresario qui avait eu l'ide de cette tourne. C'tait un barnum quelconque dont le flair avait tabl sur la curiosit des foules alors surexcites sur la vogue et les crins de Milla. La pantomime que donnait Lintano n'avait que cinq personnages, la petite troupe tait donc rduite sa plus simple expression: une dugne et deux pauvres hres ramasss au hasard des agences thtrales; mais le jeu de l'Italien, sa mimique passionne et la beaut de Milla meublaient la salle, ses saphirs et ses diamants l'illuminaient, car le talent n'est venu Milla que beaucoup plus tard. Sa gaucherie et sa maladresse faisaient alors la joie de toutes ses amies, petites et grandes, et le passe-temps de tous les clubmen en dplacement sur la Riviera. La jolie fille apportait au thtre une candeur tonne et des effarements d'oiselle d'une saveur incomparable pour qui connaissait la rouerie mange dploye par elle la ville. Cette vivante antithse et vraiment dilat les malveillances les plus endurcies. Milla remplissait dans la pantomime de Lintano le rle d'une bohmienne loqueteuse et misrable, dont elle n'avait d'ailleurs ni le physique, ni la violence pimente et sombre. Landolf lui avait chiffonn d'assez curieux haillons. Sur ces loques de thtre Milla arborait triomphalement ses cinq cent mille francs de saphirs et prs du double d'meraudes et de diamants, chimriques et stupides parures, tant donn le personnage qu'elle incarnait; mais si modernes et tellement dans la note du milieu. Malgr ses yeux d'ocan aprs la pluie et la transparence nacre du plus fin et du plus troit visage de pairesse qu'ait jamais peint Reynolds, c'taient, bien plus que sa personne, les joyaux de Milla que le public venait voir. J'tais bien forc de me rendre l'vidence, puisque je ne trouvais aucune place au Palais des Beaux-Arts quand je m'y prsentais trois heures, et le rideau se levait une demi heure aprs. Il ne restait plus une place: Milla faisait salle comble. Je la croisais, deux heures plus tard, dans les jardins, j'avais pris le parti de l'y attendre. Milla y faisait une promenade sensationnelle. Moule dans une ample redingote de drap mauve brode de motifs d'argent, elle jouait ngligemment avec une lourde tole de chinchilla. De larges brides de velours pense amincissaient encore l'ovale de son visage; une brume de gaze violette l'aurolait, elle s'avanait petits pas, appuyant sa main gante de blanc sur le pommeau de Saxe d'une haute canne d'ivoire. C'tait la procession, on eut dit, d'un grand iris mauve anim se promenant avec son tuteur. Le cap Martin et les montages d'Italie, se dgradant au loin en teintes irises, encadraient la courtisane souhait; la minute tait brve, mais inoubliable. Jamais Milla n'avait eu l'air plus fleur rare que ce soir-l. Un groupe de fidles l'escortait; l'escorte, vrai dire, n'tait pas royale. Il y avait l Nathan d'Ymer, jeune compositeur de talent encore venir, rcemment enrichi par la mort d'une vieille actrice mlomane; il y avait l Nitich, leur modiste toutes; le gros Lestoufer, le joaillier usurier de la station, Lestoufer, la Providence cent pour cent des joueurs dcavs et des demoiselles laisses pour compte; Lintano, le mime au visage glabre et poli par le blanc de cruse. L'impresario de la tourne compltait le cortge. Deux grandes dames de la colonie trangre, souponnes de quelques escales Lesbos, marchaient dans le sillage de l'infante. Un murmure flatteur et parfois hostile saluait cette marche d'une toile. J'abordais Milla. --Vous n'tiez pas dans la salle? me disait la douce enfant. --M'aviez-vous rserv une place? Oh! je l'aurais paye, rpondais-je cette attaque. --Mais, mon cher ami, je n'ai mme plus de service, nous faisons salle comble. Il faut retenir son fauteuil trois jours l'avance, n'est-ce pas, Rigobert? et elle me prsentait son impresario. L'homme soulevait un chapeau haut de forme et inclinait une large face graisseuse dans le collet d'une pelisse de fausse loutre. --Monsieur Rigobert, insistait Milla. Tout me dplaisait en cet homme: ses petits yeux clignotants, la bouffissure de ses joues blafardes, sa face la fois effronte et basse, son obsquiosit insolente, tout, jusqu' sa pelisse de cabot en tourne et son chapeau gibus. Le Lintano, que la jolie fille me prsentait, ne me revenait pas davantage; un visage hve et ple aux paupires et la bouche tombantes, comme lches du bas, un profil assez pur d'ailleurs, mais comme maci de chlorose, s'aggravait encore de cheveux luisants et gras. Un foulard de soie jaune, des bagues tous les doigts et des langueurs de poitrinaire, une insupportable prtention rpandue dans toute la personne du mime, et surtout ses airs avantageux vis--vis de Milla m'emplissaient soudain d'une sourde exaspration. En vrit, ce cabot l'affichait; j'ai su, depuis, qu'il se disait son amant. Milla elle, ne se doutait de rien. Tout la joie d'avoir fait salle comble, elle monologuait ses succs, ses triomphes: --Trois rappels, mon cher, oui, trois, l'assistance en dlire, un public comme je n'en ai encore jamais eu: trois grands-ducs et des fleurs!... Et les deux hommes renchrissaient, et le musicien s'enthousiasmait, et les deux fournisseurs aussi; c'tait, dans le plein air de Monte-Carlo, la mme fivre d'enthousiasme que dans la loge de Sarah, un soir de premire. Impossible de placer un mot dans ce flux de paroles. J'tais furieux. --Vous verrai-je ce soir? demandai-je l'infante. --Ce soir, impossible; je suis l'invite de ces dames: la princesse Strasimoff et lady Glanhow. Et Milla me prsentait les deux femmes, demeures un peu en arrire. --Et demain? --Demain, dans la matine, oui, tant que vous voudrez, mais pas avant dix heures. Sem, le caricaturiste attitr de la station, se dirigeait vers nous, son terrible crayon cach dans le creux de sa main. Peu soucieux de figurer dans une planche sensationnelle de son prochain album, je quittais le groupe: --A demain, me rptait Milla. Milla avait pourtant des amis de got. La dcoration du petit salon o j'tais reu le lendemain, en tait une preuve. Toute la pice tait fleurie de branches d'amandiers. C'est au milieu de floconnements roses, dans un cadre, on et dit, d'estampes japonaises, tant l'enchevtrement de toutes ces ramures neigeuses se dtachait, pareil d'invraisemblables coraux ples, que je trouvais Milla, plus rose et plus frache encore que ses fleurs. Les fentres, grandes ouvertes sur le cap Martin, laissaient entrer dans le salon le bleu du ciel et le bleu du large. Drape dans une longue robe de surah chair, Milla semblait plus nue que la nudit et, avec cela, si juvnile de formes et de teint! Et la gracilit de cette nuque nacre sous la fume d'or des cheveux!... --Vous ne boudez plus?... Et elle me tendait la main. --tiez-vous assez de mchante humeur, hier? --Mais aussi quelle compagnie! Avouez, Milla, que... --Mon modiste et mon bijoutier, mais ce sont de trs honntes gens, mon cher. --Vous les payez. --Et puis que vous faut-il de plus? Une lady pairesse, une princesse authentique. Et, avertie par ma moue: --Ah! que voulez-vous? celles qui ne sont pas dans le train entretiennent leurs chauffeurs. Vous ne me reprochez point Ymer, il a du talent. Quant Lintano, c'est mon artiste et, de plus, mon professeur. --Rien que votre professeur?... --Vous voulez rire; et puis, si c'tait mon plaisir. --Oh! je n'ai rien dire. --Je l'espre bien. D'abord, c'est lui que je dois mon talent et notre succs; et notre tourne est une marche triomphale. --Et Rigobert! --Oh! vous ne le gobez pas non plus, celui-l, je l'ai bien vu. Il est trs commun, je vous l'accorde, mais c'est un trs honnte homme. --Je veux bien vous croire. O l'avez-vous connu? --O je l'ai connu? Il est venu chez moi me proposer cette tourne. C'est lui qui en a eu l'ide, une ide gniale, comme vous voyez. --Mais, enfin, d'o sort-il? --Oh! cela, je n'en sais rien. --Eh bien! moi, je le sais. C'est un ancien garon de caf. --Qu' cela ne tienne. La Disdri, qui gagne aujourd'hui cinq mille francs par soire, a vendu des oranges sur les quais de Naples. --Vous avez rponse tout. Vous donnez, je crois, encore deux reprsentations ici. Aprs, que comptez-vous faire? --Mais nous partons en Italie, nous jouons Bordighera, San-Remo, Gnes, puis Nervi. Rappalo, Santa-Marguarita, toutes les stations de la cte Ligure, et puis Livourne, o nous sommes attendus; de l nous descendons sur Naples et remontons sur Florence, Milan et Venise: une vraie tourne, comme vous voyez. --Et toujours avec Rigobert et Lintano? --Naturellement. --Et aucun autre homme ne vous accompagne? --Non, pourquoi? --Vous voyagez avec tous vos bijoux? --Certes. --Et vous en avez pour?... --Mes saphirs, mes diamants, mes meraudes, mes rubis, de douze quinze cent mille francs. --Et vous ne savez pas un mot d'italien? --Non, c'est la premire fois que je vais en Italie. --Eh bien! si vous ne revenez pas dvalise... --Que voulez-vous dire? --Ah! vous tes d'une belle imprudence! Vous allez courir les auberges d'Italie avec, dans votre valise, un denier de douze cent mille francs. --Vous ne souponnez pas Lintano, ni Rigobert, je suppose? --Je ne souponne personne. Rigobert sort on ne sait d'o, et Lintano est Italien. --Mais c'est abominable. --Oh! je n'ai pas dit qu'ils feraient la chose eux-mmes, mais ils peuvent la laisser faire. En somme, une fois hors la frontire, vous tes entre leurs mains. --Je vous dteste. Dites tout de suite que je serai assassine. --Je ne le crois pas. Vous terroriser serait peine inutile. On n'assassine que les vieilles rentires, les jolies proies de votre envergure sont toujours laisses indemnes. --Et si je vous jetais dehors, maintenant?... --Mes conseils valent cela. Oui, fichez-moi la porte, mais mditez ce que je vous ai dit; et puis, un dernier avis, car, moi, je vous aime rellement, Milla. On ne connat vraiment la valeur que des bijoux qu'on a perdus. Au point de vue rclame, un collier vol fait autrement de bruit que la plus grosse vente, corne et annonce dans tous les journaux. J'en avais trop dit. Milla se levait et me montrait la porte. Pourtant elle ne partit pas en Italie; sa sant s'altra subitement, et la jolie fille dut aller se reposer un mois Antibes, dans la plus absolue solitude. Dsespoir de Lintano, cris et rcriminations de Rigobert, rien n'y fit. Milla paya le ddit son barnum et se tint prudemment en de de la frontire. Un an aprs, Milla perdait son collier de saphirs; la pice la plus prcieuse de son crin lui tait vole dans les conditions que vous savez, et Milla prtend que je lui ai port malheur. Et voil pourquoi je ne suis peut-tre pas tout fait tranger au vol des saphirs de Milla. AMERICAN DANCE C'tait encore au Carlston. Il tait trois heures du matin, l'heure lourde o les snobs gars dans ce milieu soldent leur addition et dfilent, raides et gourms, sous l'oeil impertinent des filles et la prunelle avachie des ftards... ftards, bagnards. La noce, quelle tristesse! comme l'a crit judicieusement Donnay. Il tait donc trois heures, et Ponette, la valseuse attitre du lieu, avait fini de danser. Les groupes, maintenant, acclamaient un nouveau couple. Un Amricain, assis une table entre deux soupeuses, venait de se lever. Glabre, les traits nergiques et d'autant plus prcis dans cette face rase, il tait le seul homme de l'assistance qui ne ft pas en smoking; mais, dans son complet d'homespun et cravat de rouge, il trouvait le moyen d'avoir plus grande allure que tous les smokings rassembls ce soir. Des cheveux ras compltement blancs affirmaient cette physionomie dj singulire. Un diplomate ou un de ces brasseurs d'affaires qui remuent, l-bas, des pays et des millions? On pouvait prter toutes les audaces et toutes les combinaisons de gnie ces yeux ples, ptillants d'intelligence dans cette face tourmente et glabre; mais ce n'tait l qu'un masque. L'homme aux cheveux blancs et au regard intense n'tait qu'un noceur ataxique, et le mouvement de curiosit, qui venait de pencher avidement tous les bustes dans sa direction, s'adressait surtout au pitoyable et risible effort du danseur pour quitter sa place. Les reins comme ankyloss, on et dit que l'Amricain ne pouvait se lever de son sige. Galvanis par les premires mesures de la polka, il avait redress son buste et fait signe une des femmes assises auprs de lui. Ce Yankee fourbu tait un enrag valseur. Assidu du Carlston, il y passait ses nuits et faisait la joie de tous les habitus. Ponette et _Jambe de Laine_ (on l'avait surnomm ainsi) taient les deux clous de l'endroit. On venait exprs pour voir valser l'une et tituber l'autre; les polkas et les cake walks de _Jambe de Laine_ taient un spectacle unique et dcevant: c'tait d'abord le pnible travail de ce grand corps, on et dit paralys, pour se mettre debout. Les pieds trpignaient et patinaient sur place, l'arrire-train trop lourd demeurait sur la chaise, et puis l'homme se dressait tout d'un coup, m comme par un ressort: un automate, et, saisissant sa danseuse par la taille, _Jambe de Laine_ partait, s'lanait la fois lger et frntique dans un admirable sentiment de la musique et du rythme. _Jambe de Laine_ tait un danseur mrite, mais ses membres n'obissaient plus sa volont; et parfois il lui arrivait de s'appuyer sur son cou-de-pied en place du talon, et tout son grand corps se ployait, alors, dans une espce de rvrence agenouille, un grand salut plongeon, dont il se relevait pour repartir en mesure, au milieu des bravos et des cris de la salle. Un rire hystrique secouait toutes les femmes; les tables, que frlait le couple en tourbillonnant, le saluaient au passage d'applaudissements et d'ironiques vivats; et puis, tout coup, _Jambe de Laine_ chancelait, pantin disloqu, entre les bras de sa danseuse et celle-ci n'avait que le temps de le dposer sur la premire chaise vacante. _Jambe de Laine_ s'y croulait, comme cass en deux, les cuisses raidies, le buste en avant, toutes ses dents apparues dans un sourire formidable. Il restait l, les yeux noys et le front moite, et une des filles pongeait avec son mouchoir la sueur du Yankee, et c'tait lamentable et grotesque, cette danse ataxique d'attard viveur. --Un peu attristant quand mme, les entrechats de cet chapp de la douche! Regardez ses mouvements. La maison de sant le guette! --La maison de sant et la camisole de force! soulignait Henri Tramsel. --Pourquoi la camisole de force? cet Amricain possde toute son intelligence et, mieux que son intelligence, toute sa volont. douard Harvey adore la danse et s'y acharne avec une dconcertante opinitret. Oui, malgr ses cheveux blancs et son ataxie, Harvey vient toutes les nuits danser ici. La chose n'a rien de ridicule. Les filles qui l'accompagnent ne sont que ses danseuses. Harvey les paie pour cet emploi aussi gnreusement que si elles taient ses matresses, et pourtant, quand il remontera tout l'heure dans son automobile (car il a sa Panhard la porte), il n'y installera ces deux cratures que pour les dposer leur htel, et il regagnera seul avec son chauffeur sa villa du Cap d'Ail. Ce Yankee a la manie du ballet comme le Roi Soleil, il adore s'y produire; il danse et il paie. C'est d'ailleurs un valseur admirable. Je ne connais ici que le danseur attitr de Ponette qui bostonne aussi bien que lui. --Quand ses jambes ne se drobent pas sous lui! --Et c'est l o s'affirme son extraordinaire nergie. Ces danses, qu'il arrive, titubant et flageolant sur ses jarrets, excuter dans leurs rythmes avec cette prcision inoue, douard Harvey y dploie, toutes les nuits, autant de volont qu'il en a dpense pendant vingt-cinq ans pour ramasser sa colossale fortune. --Et puis, son ge, aprs tout, on a le droit de faiblir! lanait tourdiment le petit Marcel Baudran. --A son ge! Quel ge lui donnez-vous donc, mon cher? Ce sont ses cheveux blancs qui vous trompent. Harvey n'a pas plus de quarante-cinq ans. Vous ne l'avez pas regard? Son visage est trs jeune. Il n'a pas une ride, les models n'en ont pas boug, les traits sont fermes, accuss et d'une nettet que je lui envie. C'est une mdaille sans bavure; chez lui, ni bajoues ni engoncements, aucune des tares de nos quarantaines de Latins avachis. Harvey est un magnifique exemple de l'nergie de sa race. Vous le connaissez mal et je sais de lui certaine histoire qui vous campe un monsieur autrement haut que le pidestal du Colleone. --Ah! vous avez une histoire placer! contez-la donc, trs cher. --Oh! conte par moi, ce ne sera plus du tout cela. L'intressant serait de l'entendre raconter par Harvey lui-mme. --Il n'y a pas moyen? --Cette nuit! vous n'y songez pas! D'abord, il est un peu gris et tout sa danse. --Et demain? --Vous plaisantez, il faudrait vous prsenter et Harvey ne se laisse pas prsenter les gens comme cela. --Vous tes poli... --Oh! vous pas plus qu'un autre. Dame! ici, il se mfie des tapeurs. --Et puis tu grilles de la raconter, toi, l'histoire! clatait Baudran devenu familier. --Mais certainement, il grille. Allons, excutez-vous, Maxence. --Eh bien! voil: Il y a quelque dix ou douze ans de cela, Harvey se trouvait l'Exposition de Chicago. Amricains du Sud et Amricains du Nord se prcipitaient alors en masse ces foires mondiales. Le Nouveau-Monde exultait d'orgueil la pense de contrebalancer, coup de millions et d'innovations hardies, la rputation de la vieille Europe. Des pays entiers se dplaaient pour aller applaudir sur les lieux mmes le grandissant progrs de la libre Amrique, et douard Harvey tait trop Yankee pour manquer une telle manifestation. Il tait donc l, corroborant de son faste et de ses dpenses la lgende en train de s'tablir de la prodigieuse activit de l'industrie amricaine. Je ne sais mme pas trop si Harvey n'exposait pas Chicago quelque chose, car, outre sa banque, il dirigeait et commanditait je ne sais quelles usines et entreprises minires dans le Massachusetts et le Connecticut. Cet homme tait trop de son pays pour n'avoir pas en lui l'intuition des trusts. Harvey tait donc Chicago. Il y occupait dans un des nouveaux htels de la ville tout un appartement au premier: la bagatelle de trente cinquante dollars par jour, et il y tait avec Mme Harvey. Mme Harvey, alors dans tout l'clat d'une de ces beauts blondes que l'on ne rencontre que l-bas. Harvey a toujours eu le got des trs jolies femmes... La passion des sports, la folie des fleurs rares et la gourmandise des chairs lumineuses lui ont fait une universelle rputation de gentleman. A New York, Paris, Berlin, comme Londres, les orchides et les matresses d'douard Harvey sont un propos courant, mais les alcves haut cotes, o le banquier, depuis quinze ans, sme sans compter l'or et les bijoux, lui ont-elles jamais fourni un spcimen de beaut pareil celui de sa femme? Grande et muscle, la taille mince avec des seins et des hanches d'un galbe incomparable, Mme Harvey tait la fois une crature de rve et de ralit. Elle avait tout pour elle: le bleu profond des yeux, des yeux de violette aux longs cils soyeux et lustrs, la transparence du teint et la rutilence d'une chevelure aux reflets de mtal. Elle avait la fois la fragilit d'une fleur et la robuste souplesse d'un bel animal; tout en elle commandait le dsir, le rose brillant de ses ongles, la rougeur charnue de sa bouche, la soie duveteuse de sa nuque. Whistler, s'il l'et peinte, et intitul son oeuvre _Symphonie en blanc, rose et or_. Les races jeunes peuvent seules produire des tres aussi rayonnants; et, quoique trs sr de la loyaut, mieux, de la fiert de sa femme, Harvey n'en tait pas moins trs jaloux, mais il se gardait bien de n'en laisser rien paratre. Il aurait trop craint de froisser la jeune femme. Mme Harvey n'en rvolutionnait pas moins tout Chicago. Sa fortune, sa situation unique, sa radieuse jeunesse, son luxe, son train de maison et l'audace ruineuse de ses toilettes en faisaient la professionnelle beaut de la saison. La curiosit souleve autour d'elle flattait et nervait la fois son mari. Harvey n'en suivait pas moins passionnment tous les soirs les parties du Club, tandis que la jeune femme bostonnait et flirtait dans les salons de l'htel. Il y avait bal et comdie tous les soirs, c'est l la vie amricaine. Le millionnaire s'attardait au baccarat jusqu' minuit, une heure, et retrouvait en rentrant sa femme dans leur appartement. Mme Harvey y remontait vers les onze heures, onze heures et demie. Ils occupaient, chacun, une vaste chambre communiquant par un grand salon. Parfois, le banquier rentrait plus tt. Il traversait alors les salons de l'htel et y faisait un ou deux tours de valse avec sa femme, car il fut toujours un merveilleux danseur. Un soir, que la dveine au jeu avait vid son portefeuille, se trouvant la tte un peu lourde, Harvey rentrait vers les dix heures. Il montait directement chez lui. Le portier d'tage lui ouvrait sa porte. Son valet de chambre n'tait pas l. Harvey donnait l'lectricit et commenait se dshabiller. Un bruit lger dans la pice voisine attirait son attention: Mme Harvey tait donc dj rentre, moins que ce ne ft la femme de chambre prparant la couverture. Le banquier entrait chez sa femme, l'lectricit s'y teignait aussitt, des pas couraient sur le tapis et une porte se refermait. Le banquier avait drang quelqu'un..., un amant ou un voleur? Harvey connaissait depuis longtemps les exploits des rats d'htel; les crins de Mme Harvey taient de ceux pour qui l'on peut risquer un coup d'audace, mais la beaut de la jeune femme tait aussi de nature inspirer toutes les tmrits. Rentrer chez lui, y prendre son revolver! l'inconnu pouvait s'chapper... Appeler, c'tait trs bien si c'tait un rat d'htel! Le personnel accouru se saisirait du misrable. Mais si l'individu, qu'il avait drang et qui se cachait certainement l, tait un soupirant de sa femme, pis, s'il s'tait introduit de complicit avec Mme Harvey, c'tait la jeune femme jamais compromise, un irrparable scandale! Et puis, en somme, Mme Harvey n'tait peut-tre pas coupable. Cet amoureux, si c'en tait un, avait peut-tre risqu ce coup d'audace son insu. Le banquier voyait rouge. Il s'armait d'un des chenets de la chemine et se dirigeait vers la porte qu'il avait entendu refermer: c'tait celle du cabinet de toilette. Il tournait l'obturateur, un flot de clart crue inondait la pice. Rien. Le cabinet tait vide. Une espce de penderie, o l'Amricaine entassait ses malles et l'excdent de sa garde-robe, faisait suite ce cabinet. C'tait une vaste chambre sans issue, qui servait aussi de dbarras. Harvey y pntrait. Rien que des peignoirs et des manteaux pendus le long des murs et cinq ou six grandes malles. Le couvercle d'une de ces malles bougeait, c'tait une norme malle en osier. La clef tait demeure sur l'une des serrures. Avec un merveilleux sang-froid Harvey s'approchait de la malle, s'asseyait dessus, et donnait un tour de clef. Mme Harvey entrait au mme instant: --Tiens, c'est vous! que faites-vous donc l? demandait la jeune femme. --Rien. En rentrant, tout l'heure, j'ai cru entendre du bruit. Vous savez, dans ces htels! Rien, en effet! j'avais rv. --Dans ces htels! oh! le Barlster est trop bien surveill! Puis, avec un sourire qui dcouvrait toutes ses dents: --Me feriez-vous l'honneur d'tre jaloux, par exemple? --Pourquoi pas? Harvey continuait de peser de tout son poids sur le couvercle d'osier, il sentait, sous lui, quelqu'un remuer et haleter. --Pourquoi pas? et il fixait la nudit radieuse de la jeune femme debout devant lui. --C'est que, si vous me souponniez, vous m'autoriseriez tout, douard, et du bout de son ventail elle frlait la joue de son mari. --Non, je ne suis pas jaloux, faisait l'Amricain, qui sentait maintenant la malle presque immobile, mais je trouve cette pice bien encombre. Vous tenez tous ces colis? On pourrait en faire descendre quelques-uns la rserve des bagages. Cette malle en osier, par exemple, celle sur laquelle je suis assis, vous n'y tenez pas? --Moi! Pas du tout, elle est vide. --Eh bien! je la ferai enlever demain. Vous avez sommeil, darling? --Si vous voulez, j'ai sommeil, douard, et les deux poux rentraient dans leur chambre coucher. Il fermait soigneusement la porte de la penderie clef, clef la porte du cabinet de toilette et demeurait, cette nuit-l, auprs de Mme Harvey. Le lendemain matin, vers dix heures, il faisait descendre la malle dans les rserves de l'htel, qui sont d'immenses caves construites immdiatement sous les sous-sols. Les Harvey prolongeaient encore un mois leur sjour Chicago. Au dpart, l'Amricain ngligeait de rclamer la malle. Il la laissait dans les rserves, o elle doit tre encore; l'anonyme captif entre ces parois a-t-il russi s'chapper ou y est-il mort touff? En ce cas, la puanteur du corps en dcomposition a d rvler sa prsence, mme travers les remugles moisis des caves du Barlster; mais, en Amrique, les grands htels ont trop le souci de leur respectabilit pour que l'on y dcouvre jamais un cadavre, et voil, mon cher Baudran, un joli trait de sang-froid de cet incorrigible danseur. TABLE DES MATIRES ELLEN I. L'arrt 1 II. Pour gurir 13 III. Lettres de Cannes 25 IV. Bains de soleil 36 V. La maison en fte 54 VI. Harry Astlher 66 VII. Gladys Harvey 79 VIII. Trois dames dans l'le 92 IX. La vie et le rve 105 pilogue 120 TRAINS DE LUXE DE MILAN A VENISE. I. Ce que femme veut 127 II. La nuit unique 139 SUR LES LACS. I. Classes dirigeantes! 149 II. Les dessous de ma femme 157 III. Respectability 166 MONTE-CARLO. I. La question du pourboire 177 II. Nuits d'Italie 186 III. Pudeurs anglaises 198 CHOSES DE LA-BAS. I. Un soir aux Zatter 209 II. Le danger des gondoles 221 III. Oprations yankees 233 IV. Banlieues de Londres 244 La Conqute de Paris 255 LEURS CRINS. I. Autour d'un collier 267 II. La Disdri 278 III. Les saphirs de Milla 290 American Dance 303 16-11-05.--Tours, Imp. E. ARRAULT. PIERRE DOUVILLE, diteur _28, rue de Trvise, Paris_ DERNIRES PUBLICATIONS 3 fr. 50 le volume FLICIEN CHAMPSAUR Dinah Samuel, moeurs de thtre, couv. illustre. 1 vol. L'Ingnue. 100 dessins, tirs en deux tons, de _Maurice de Lambert_. Grand format. 1 vol. Le Coucou. Couverture de _Manuel Orazi_. 1 vol. JEAN BOSC Le Vice Marin, confessions d'un matelot. 1 vol. JEAN LORRAIN Le Crime des Riches. _Couverture d'Albert Guillaume._ 1 vol. PAUL BRULAT L'Aventure de Cabassou. Nombreuses illustrations et couverture en couleurs de _Widhopff_. 1 vol. JULES HOCHE Le Mauvais Baiser. Illustrations et couverture en couleurs de _A. Pecoud_. 1 vol. MAURICE HUET Sabres de Bois, Fusils de Paille!!! Roman de moeurs militaires. 1 vol. FERNAND NIEF Phryn la Courtisane. Illustrations en couleurs d'aprs les peintures de _A. Thivet_. 1 vol. DOCTEUR DE LUSI La Femme Moderne, son Hygine, sa Beaut, ses Enfants. 1 vol. G. de Malherbe. Imprimeur. 12. Passage des Favorites, Paris (XVe) Notes du transcripteur Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. Les passages en italique sonts nots _entre caractres souligns_. End of the Project Gutenberg EBook of Ellen, by Jean Lorrain License: Share Alike