Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) Au lecteur Cette version lectronique reproduit dans son intgralit la version originale. La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections mineures. PIERRE LOTI. [Illustration: LA CHANSON DES VIEUX EPOUX.] PARIS LIBRAIRIE L. CONQUET L. CARTERET & Cie, Successeurs 5, RUE DROUOT, 5 1899 LA CHANSON DES VIEUX POUX 300 EXEMPLAIRES NON MIS DANS LE COMMERCE [Illustration] IMPRIMERIE LAHURE PIERRE LOTI DE L'ACADMIE FRANAISE LA CHANSON DES VIEUX POUX Aquarelles d'aprs Henry Somm PARIS LIBRAIRIE L. CONQUET L. CARTERET ET Cie, Successeurs 5, RUE DROUOT, 5 1899 [Illustration] LA CHANSON DES VIEUX POUX Toto-San et Kaka-San, le mari et la femme. Ils taient vieux, vieux; on les avait toujours connus; les plus anciens de Nangasaki ne se rappelaient mme pas les avoir vus jeunes. Ils mendiaient par les rues. Toto-San, qui tait aveugle, tranait dans une petite caisse roulettes Kaka-San, qui tait paralytique. Jadis ils s'taient nomms Hato-San et Oum-San (monsieur Pigeon et madame Prune), mais on ne s'en souvenait plus. En langue nipponne, Toto et Kaka sont des mots trs doux qui signifient pre et mre dans la bouche des enfants. A cause sans doute de leur grand ge, tout le monde les appelait ainsi; et en ce pays d'excessive politesse on faisait suivre ces noms familiers du terme _San_, qui est honorifique comme monsieur ou madame (_monsieur papa et madame maman_); les plus petits des bbs japonais ne ngligent jamais ces formules d'tiquette. [Illustration] Leur faon de mendier tait discrte et comme il faut; ils ne harcelaient point les gens avec des prires, mais tendaient les mains, simplement et sans rien dire, de pauvres mains rides sur lesquelles il y avait dj comme des plissures de momie. On leur donnait du riz, des ttes de poissons, des vieilles soupes. Trs petite, comme toutes les Japonaises, Kaka-San paraissait rduite rien dans cette bote roulettes, o son arrire-train presque mort s'tait dessch et tass pendant une si longue suite d'annes. Sa voiture tait mal suspendue; aussi lui arrivait-il d'tre trs cahote dans le cours de ses promenades par la ville. Il ne marchait pourtant pas vite, son pauvre poux, et il tait si rempli de soins, de prcautions! Elle le guidait de la voix, et lui, attentif, l'oreille tendue, allait son chemin de juif-errant dans son ternelle obscurit, le trait de cuir pass l'paule et sondant avec un bambou la terre en avant de ses pas. [Illustration] Les moments trs graves, c'tait quand il s'agissait de monter une marche, ou bien de franchir un ruisseau, une crevasse, une ornire,--comment se tirerait-il de l, Toto-San?... Et il fallait voir alors la pauvre vieille s'agiter dans sa bote: cette figure inquite, ces yeux qui brillaient d'anxit intelligente, malgr la bue que les ans avaient souffle dessus pour les ternir..... videmment la frayeur d'tre chavire tait une des choses qui minaient le plus sa fin d'existence. [Illustration] Que se passait-il dans leurs ttes, ces deux vieux qui s'adoraient? Qu'est-ce qu'ils pouvaient se conter l'un l'autre, dans le recueillement du soir? Quels souvenirs exhumaient-ils de leurs jeunes annes, quand ils taient nichs ensemble sous quelque hangar pour dormir, Kaka-San dj encapuchonne dans le mouchoir de coton bleu qui tait sa coiffure de nuit? Comment se faisaient leurs projets de promenade, pour le lendemain, qui allait recommencer tout pareil au jour d'avant, avec la mme lutte pour manger, la mme dcrpitude et la mme misre. Avaient-ils encore des joies, de petits restes d'esprance? Avaient-ils bien encore des penses, seulement, et pourquoi s'obstinaient-ils vivre, quand la terre tait l toute prte pour les recevoir, pour achever de les dcomposer sans plus les faire souffrir?... Ils se rendaient toutes les ftes religieuses clbres dans les temples. [Illustration] Sous les grands cdres noirs qui ombragent les praux sacrs, au pied de quelque vieux monstre en granit, ils s'installaient de bonne heure, avant l'arrive des premiers fidles, et tant que durait le plerinage, beaucoup de passants s'arrtaient eux. Jeunes filles figure de poupe et tout petits yeux de chat, faisant traner leurs hautes chaussures de bois; bbs nippons trs comiques dans leurs longues robes bigarres, arrivant par bandes pour faire leurs dvotions en se tenant par la main; belles dames minaudires chignon compliqu, venant la pagode pour prier et pour rire; paysans longs cheveux, bonzes ou marchands, toutes les marionnettes imaginables de ce petit peuple gai, passaient devant Kaka-San qui les voyait encore et devant Toto-San qui ne les voyait plus. On leur jetait toujours un regard bienveillant, et parfois, d'un groupe, quelqu'un se dtachait pour leur porter une aumne; on leur faisait mme des rvrences, tout comme des gens de bonne compagnie, tant ils taient connus et tant on est poli dans cet Empire. [Illustration] Et ces jours-l, il leur arrivait eux aussi de sourire la fte, quand le temps tait beau et la brise tide, quand leurs douleurs de vieillesse taient un peu endormies au fond de leurs membres puiss. Kaka-San, moustille par le brouhaha des voix rieuses et lgres, se reprenait minauder comme les dames qui passaient, en jouant de son pauvre ventail de papier, se donnait un air d'tre encore bien en vie et de s'intresser comme les autres aux choses amusantes de ce monde. [Illustration] Mais, quand le soir venait, ramenant de l'obscurit et du froid sous les cdres, quand il y avait une horreur religieuse et un mystre rpandus tout coup alentour des temples, dans les alles bordes de monstres, les deux vieux poux s'affaissaient sur eux-mmes. Il semblait que la fatigue du jour les et rongs par en dedans, leurs rides taient plus creuses, les plissures de leur peau plus pendantes; leurs figures n'exprimaient plus que la misre affreuse et la dtresse d'tre prs de mourir. Des milliers de lanternes s'allumaient pourtant autour d'eux dans les branches noires, et des fidles stationnaient toujours sur les marches des sanctuaires. Le bourdonnement d'une gaiet frivole et bizarre sortait de toute cette foule, emplissait les avenues et les saintes votes, contrastant avec le rictus des monstres immobiles qui gardaient les dieux, avec les symboles effrayants et inconnus, avec les vagues pouvantes de la nuit. La fte se prolongeait aux lumires et semblait une immense ironie pour les Esprits du ciel, bien plus qu'une adoration, mais une ironie sans amertume, enfantine, bienveillante et surtout irrsistiblement joyeuse. C'est gal, le soleil couch, rien de tout cela ne ranimait plus ces deux dbris humains; ils redevenaient sinistres voir, accroupis l'cart comme des parias malades, comme de pauvres vieux singes uss et finis, mangeant dans un coin leurs miettes d'aumne. A ce moment, s'inquitaient-ils de quelque chose de profond et d'ternel, pour avoir cette expression d'angoisse rpandue sur leurs masques morts? Qui sait ce qui se passait au fond de ces vieilles ttes japonaises? Peut-tre rien!... Ils luttaient simplement pour tcher de continuer de vivre; ils mangeaient, au moyen de leurs petites baguettes de bois, en s'entr'aidant avec des soins tendres; ils s'enveloppaient pour n'avoir pas trop froid, pour ne pas laisser la rose se dposer sur leurs os; ils se soignaient de leur mieux, avec le dsir d'tre en vie demain et de recommencer, l'un roulant l'autre, leur mme promenade errante... Dans la petite voiture, il y avait, en plus de Kaka-San, tous les objets de leur mnage: cuelles brches en porcelaine bleue pour mettre le riz, tasses en miniature pour boire le th et lanterne en papier rouge qu'ils allumaient le soir. [Illustration] Chaque semaine, une fois, Kaka-San tait soigneusement repeigne et recoiffe par son mari aveugle. Ses bras, elle, ne pouvaient plus se lever assez haut pour construire son chignon de Japonaise, et Toto-San avait appris. A ttons, mains tremblantes, il caressait la pauvre vieille tte qui se laissait tripoter avec un abandon clin, et cela rappelait, en plus triste, ces toilettes deux deux que se font les singes. Les cheveux taient rares, et Toto-San ne trouvait plus grand'chose peigner sur ce parchemin jaune, rid comme la peau des pommes en hiver. Il russissait pourtant former des coques, qu'il disposait avec un got nippon; elle, trs intresse, suivait des yeux dans un casson de miroir: Un peu plus haut, Toto-San!... Un peu plus droite, un peu plus gauche... A la fin, quand il avait piqu l-dedans deux longues pingles en corne, qui achevaient de donner du genre la coiffure, Kaka-San prenait encore une certaine mine de grand'mre comme il faut, une certaine silhouette apprte de bonne femme potiche. Ils faisaient aussi leurs ablutions consciencieusement: on est si propre au Japon! Et, quand ils avaient accompli une fois de plus ce lavage, perptuellement recommenc depuis tant d'annes, quand ils avaient fini cette tche de toilette que l'approche de la mort rendait de jour en jour plus ingrate, se sentaient-ils au moins vivifis par l'eau pure et froide, prouvaient-ils encore un peu de bien-tre, au frais matin? O misre lamentable! Aprs chaque nuit, se rveiller tous deux plus caducs, plus endoloris, plus branlants, et, malgr tout, vouloir obstinment vivre, taler sa dcrpitude au soleil, et repartir pour la mme ternelle promenade roulettes, avec les mmes lenteurs, les mmes grincements de planches, les mmes cahots, les mmes fatigues; aller toujours, par les rues, par les faubourgs, par les villages, jusque dans la campagne lointaine, quand une fte tait annonce quelque temple des bois... Ce fut dans les champs, un matin, au croisement de deux routes mikadales, que la mort, en sournoise, attrapa la vieille Kaka-San. Un beau matin d'avril, en plein soleil, en pleine verdure. Dans cette le de Kiu-Siu, le printemps est un peu plus chaud que le ntre, un peu plus htif, et dj tout resplendissait dans la fertile campagne. Les deux routes se coupaient en plaine, au milieu de rizires veloutes qu'un vent lger rendait chatoyantes comme des peluches vertes. L'air tait rempli de la musique des cigales, qui, au Japon, sont trs bruyantes. [Illustration] A ce carrefour, il y avait une dizaine de tombes dans les herbes, sous un bouquet de grands cdres isols: des bornes carres ou bien d'antiques bouddhas en granit assis dans des calices de lotus. Au del des champs de riz, on apercevait les bois, assez semblables nos bois de chnes, mais o se mlaient quelques touffes blanches ou roses qui taient des camlias fleurs simples, et quelques feuillages trs lgers qui taient des bambous; puis, tout au loin, des montagnes ressemblant de petits dmes, de petites coupoles, dessinaient sur le ciel bleu des formes un peu manires, mais trs gracieuses. [Illustration] C'est au milieu de cette rgion de calme et de verdure que l'quipage de Kaka-San s'tait arrt, et pour une halte suprme. Des paysans et des paysannes, habills de longues robes en cotonnade bleu sombre manches pagode, une vingtaine de bonnes petites mes nipponnes, s'empressaient autour de la caisse roulettes o la moribonde tordait ses vieux bras. a l'avait prise tout d'un coup en chemin, tandis que Toto-San la tranait un plerinage dans un temple de la desse Kwanon. Les bonnes petites mes, qui s'taient attroupes par bienveillance autant que par curiosit, se dmenaient de leur mieux pour la soigner. C'taient pour la plupart des gens qui se rendaient, eux aussi, cette fte de Kwanon, divinit de la Grce. Pauvre Kaka-San! On avait essay de la remonter avec un cordial l'eau-de-vie de riz; on lui avait frott le creux de l'estomac avec des herbes aromatiques et tamponn la nuque avec l'eau frache d'un ruisseau. Toto-San la touchait tout doucement, la caressait ttons, ne sachant que faire, entravant les autres avec ses gestes d'aveugle, et tremblant plus que jamais de tous ses membres dans son angoisse. En dernier lieu, on lui avait fait avaler, en boulettes, des morceaux de papier qui contenaient d'efficaces prires crites par les bonzes et qu'une femme secourable avait consenti retirer de la doublure de ses propres manches. Peine perdue, car l'heure tait sonne; l'invisible Mort tait l, riant au nez de tous ces Nippons et serrant dj la vieille dans ses mains sres. Une dernire contorsion, trs douloureuse, et Kaka-San s'affaissa, la bouche ouverte, le corps tout de ct, moiti tombe de sa bote et les bras pendants, comme la poupe d'un guignol de pauvres qui serait au repos, la reprsentation finie. [Illustration] Ce petit cimetire ombreux, devant lequel s'tait accomplie la scne finale, semblait tout indiqu par les Esprits et comme choisi par la morte elle mme. On n'hsita donc pas. On embaucha des _coolies_ qui passaient et bien vite on se mit en devoir de creuser la terre. Tout le monde tait press, ne voulant pas manquer le plerinage, ni laisser cette pauvre vieille sans spulture, d'autant plus que la journe s'annonait chaude et que dj de vilaines mouches s'assemblaient. En une demi-heure le trou fut prt. On tira la morte de sa bote, en l'enlevant par les paules, et on la mit en terre, assise comme elle avait toujours t, l'arrire-train recoquill comme durant sa vie, semblable une de ces guenons dessches que les chasseurs rencontrent parfois au pied des arbres dans les forts. Toto-San essayait de tout faire par lui-mme, n'ayant plus bien ses ides et gnant les _coolies_, qui n'avaient pas l'me sensible et qui le bousculaient; il gmissait comme un petit enfant et des larmes coulaient de ses yeux sans regard. Il ttait si au moins elle tait bien peigne pour se prsenter dans les demeures ternelles, si ses coques de cheveux taient en ordre, et il voulut replacer les grandes pingles dans sa coiffure avant qu'on jett la terre dessus... On entendait un lger frmissement dans les feuillages: c'taient les Esprits des anctres de Kaka-San qui venaient la recevoir son entre dans le pays des Ombres. Elle avait fait des choses trs malpropres dans sa bote, pendant le laisser-aller bien pardonnable de la fin, et les _coolies_, pris de dgot, parlaient de jeter aussi dans la fosse tout le mnage, souill maintenant de matires immondes: la couverture, les loques de rechange, les petites tasses et la lanterne, jusqu' la bote elle-mme, prtendant que la peste tait dedans. Oh! alors Toto-San perdit tout fait la tte de dsespoir, en voyant qu'on allait lui enlever tous ces souvenirs; puis et pleurant, il se coucha dessus pour les dfendre. Mais une autre vieille mendiante qui se rendait la fte, elle aussi, pour y ramasser des aumnes, s'arrta et eut piti de lui: Je laverai tout a dans le ruisseau, moi dit-elle. Les gens qui s'taient attroups continurent donc leur chemin vers le temple de la desse, laissant ces deux mendiants ensemble au milieu de la solitude verte o les cigales chantaient. [Illustration] Dans le ruisseau d'eau courante et claire, la pauvresse lava tout avec soin, mme la bote et ses roulettes; les dtritus de Kaka-San allrent fconder les fraches plantes qui poussaient le long de la rive et les lotus superbes dont les premiers boutons commenaient monter des vases profondes. [Illustration] Ensuite elle tendit les loques sur des branches, au gai soleil, et, le soir, tout fut sec, bien repli, bien arrang; Toto-San put reprendre sa route errante. Il s'attela et repartit, par habitude de marcher en roulant quelque chose. Mais derrire lui, la petite voiture tait vide. Spar de celle qui avait t son amie, son conseil, son intelligence et ses yeux, il s'en allait au hasard, dbris plus pitoyable prsent, irrvocablement seul sur la terre jusqu' sa fin, ne retrouvant plus ses ides, avanant ttons, sans but ni esprance, dans une nuit plus noire... [Illustration] Cependant, les cigales chantaient pleine voix dans la verdure qui s'assombrissait sous les toiles et, tandis que la vraie nuit descendait autour de l'homme aveugle, on commenait entendre dans les branches les mmes frmissements que le matin pendant la mise en terre; c'taient encore des murmures d'Esprits qui disaient: Console-toi, Toto-San, elle se repose dans cette sorte d'anantissement trs doux o nous sommes nous-mmes et o tu viendras bientt. Elle n'est plus ni vieille ni branlante, puisqu'elle est morte; ni dsagrable voir, puisqu'elle est bien cache parmi les racines souterraines; ni dgotante pour personne, puisqu'elle est de la matire fertilisant le sol. Son corps va se purifier en s'infiltrant dans la terre; Kaka-San va devenir de jolies plantes japonaises,--des rameaux de cdre,--des camlias simples,--des bambous... [Illustration] EN PRPARATION H. DE BALZAC LA MAISON DU CHAT-QUI-PELOTE End of Project Gutenberg's La chanson des vieux poux, by Pierre Loti License: Share Alike