Produced by Chuck Greif BIBLIOTHQUE CONTEMPORAINE PIERRE LOTI L'ACADMIE FRANAISE LE CHTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT C-L PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3 E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY AVANT-PROPOS Ceci est un bien petit livre, et sans doute je n'aurais pas d le publier; il ne semblera tolrable qu' mes amis, connus ou inconnus. Que les lecteurs indiffrents me le pardonnent, d'autant plus que ce sera le dernier peut-tre.... P. LOTI. LA MAISON DES AEULES Avril 1899. Combien est singulier et difficilement explicable le charme gard par des lieux qu'on a connus peine, au dbut lointain de la vie, tant tout petit enfant,--mais o les anctres, depuis des poques imprcises, avaient vcu et s'taient succd! La maison dont je vais parler,--la maison de l'le, comme on l'appelait dans ma famille autrefois,--la maison de mes anctres huguenots avait t vendue des trangers aprs la mort de mon arrire-grand'mre, Jeanne Renaudin, il y a plus de soixante ans. Quand je vins au monde, elle appartenait un pasteur, ami de ma famille, qui n'y changeait aucune chose, y respectait nos souvenirs et n'y troublait point le sommeil de nos morts, couchs au temps des perscutions religieuses dans la terre du jardin. Pendant les premires annes de ma vie ma mre, mes tantes et grand'tantes, qui avaient pass dans cette maison une partie de leur jeunesse, y venaient souvent en plerinage; on m'y conduisait aussi et il semblait que, malgr les actes notaris, elle n'et pas cess de nous appartenir, par quelque lien secret, insaisissable pour les hommes de loi. Ensuite, nous nous tions peu peu dshabitus d'aller dans l'le,--o, d'ailleurs, les dernires de nos vieilles tantes taient mortes,--et je n'avais plus revu l'antique demeure. Mais je ne l'avais point oublie, et il restait dcid au fond de moi-mme que je la rachterais un jour, quand le pasteur, qui l'habitait depuis si longtemps, y aurait achev son existence d'aptre. * * * * * Tout arrive la longue: depuis une semaine, j'ai sign l'acte qui me rend possesseur de ce lieu ancestral. Et aujourd'hui, pour le revoir aprs plus de trente annes, je pars de Rochefort avec mon fils, un matin pluvieux d'avril. Mon fils n'y est jamais venu, lui, dans l'le; depuis quelques jours peine il a commenc d'en entendre parler,--et, cependant, sous je ne sais quelles influences ataviques, sa petite imagination de dix ans s'est trangement tendue vers ce pays et cette demeure o je vais le conduire. La pluie tombe incessante d'un ciel noir. Nous roulons d'abord en chemin de fer dans les plaines d'Aunis, dont les grands horizons monotones confinent l'Ocan. Arrivs ensuite au port o l'on s'embarque, sous une onde plus furieuse, nous courons nous enfermer, sans rien voir, dans la cabine d'un bateau. Et, la courte traverse accomplie, nous remettons pied terre, devant des remparts gris: c'est le Chteau, la premire ville d'Oleron. Mais il pleut si fort que cela finit par noyer toute pense, toute motion de retour; les choses de l'le me semblent trangres et quelconques. On attelle pour nous une carriole, o nous montons la hte, sous le dcevant arrosage,--et, en une heure maintenant, nous arriverons Saint-Pierre, l'autre petite ville qui est l-bas loin des plages, sur les terres du centre, et o gt mlancoliquement la vieille maison familiale.... Dans l'le.... Quand j'tais tout petit enfant, j'entendais prononcer ces mots avec une nuance de respect et de regret par ma grand'mre, qui tait une exile de sa demeure et de ses terres d'Oleron; de mme, par ma bonne qui tait une exile de son village d'ici.... Et l'le avait en ce temps-l pour moi un mystrieux prestige: que rien, sans doute, dans ma promenade de ce jour, ne me rappellera plus.... Mon fils a dsir emmener son domestique et il a aussi recrut en route un de ses grands amis, qu'il a connu nagure matelot, planton mon service, et qui est maintenant pcheur sur cette cte. Nous sommes donc quatre prsent, pour ce plerinage. Il pleut toujours, il pleut verse, et, dans cette voiture ferme, on voit peine la campagne qui fuit, tout embrouille d'eau; aussi bien pourrait-on se croire n'importe o. Mais voici pourtant que le sentiment d'tre dans l'le me saisit d'une faon brusque et presque poignante, avec un rappel soudain des mlancolies de mon enfance.... tre dans l'le, tre dj un peu spar du reste du monde, tre entr dans une rgion plus tranquille et moins change depuis le vieux temps!... C'est un petit hameau, aperu travers les vitres rayes de pluie, qui m'a jet au passage ce sentiment-l, un petit hameau tout blanc, tout blanc, d'une blancheur orientale, avec des portes et des fentres vertes: ses trois maisonnettes invraisemblablement basses, son moulin vent qui tourne, les moindres pierres de ses enclos, tout cela, blanc comme du lait jusque par terre. Et, se dtachant sur cette laiteuse blancheur, de naves bordures de girofles rouges.... Le caractre du pays d'Oleron est presque tout entier dans cette chaux immacule dont les plus humbles logis s'enveloppent, et dans ces fleurs, closes profusion le long des petits murs. Maintenant mon fils, chaque maison du chemin, me demande si celle-ci tait du temps de mon enfance, si elle est nouvelle ou si je la reconnais. Cette enfance, qui me parat, moi, si proche encore et pour ainsi dire prsente, lui fait, lui, videmment, l'effet d'tre dj trs recule dans le pass, comme me semblait, son ge, l'enfance de mon pre ou de ma mre. Dans la monotonie de la route, de la voiture ferme et de la pluie, mon esprit, par instants, se rendort; j'oublie o nous allons et o nous sommes. Mais chaque nom de ferme ou de village, redit quand nous passons, par le matelot qui nous accompagne, chante mon oreille un refrain d'autrefois.... A prsent, grand'mre, raconte-moi des histoires de l'le d'Oleron!--C'tait gnralement la tombe d'une nuit d'hiver que je disais cela, en venant m'asseoir, tout petit, au pied de la chaise de l'aeule. Je me faisais dcrire l'ameublement de la vieille demeure, le costume et la figure d'anctres morts il y aura bientt cent ans. Mais je demandais surtout les aventures de route, le rcit des grands orages qui vous surprenaient, en rase campagne ou sur la mer, quand on allait visiter des vignes loignes ou bien quand on se rendait de la maison de Rochefort la maison de l'le,--et tout cela, bien entendu, les noms de ces villages et de ces fermes revenaient se mler constamment.... Il pleut toujours. Dj loin, derrire nous, le clocher de Dolus (un village mi-chemin) se profile sur le gris des nuages, au-dessus d'un bois. Cela, c'est un aspect de jadis, qui n'a pu changer. Jadis, au temps de l'enfance de ma mre, ou mme au temps plus recul de l'enfance de mes aeules, quand avait lieu ce va-et-vient de la famille entre Rochefort et Oleron, quand s'accomplissaient, la manire ancienne, sur des chevaux ou sur des nes, tous ces voyages,--qui plus tard me furent conts entre chien et loup, aux crpuscules d'hiver,--jadis, ce clocher de Dolus, dans les ciels pluvieux d'alors, se dressait pareil au-dessus de ce mme bois. D'ailleurs, Saint-Pierre n'est plus trs loin, et cette approche, semble-t-il, suffit pour aviver en moi des images qui s'effaaient, fait sortir de l'ombre et reparatre aux yeux de ma mmoire les respectables et chers visages, aujourd'hui retourns la poussire.... Notre voiture, plus bruyamment tout coup, roule sur des pavs, dans des petites rues paisibles, dsertes et blanches;--et c'est Saint-Pierre, o nous venons enfin d'entrer!... Mais la banalit de l'htel campagnard o l'on nous arrte, les dtails ordinaires de l'arrive, tout cela est pour couper mon rve, ds l'abord. Et je ne retrouve plus rien; j'ai seulement le coeur serr, cause de ce temps sombre, je suis du et je m'ennuie. Cependant, par les petites rues mornes que les averses ont laves, rencontrant quelques bonnes femmes en coiffe et en quichenotte,[1] nous allons nous acheminer prsent vers cette maison qui est le but de notre voyage. [Note 1: Une sorte de bguin en toile cartonne, pour garantir le visage de la pluie et du soleil.] Je crains de ne plus m'y reconnatre, aprs tant d'annes, et je questionne une jeune fille qui nous regardait passer. --Ah! la maison du dfunt pasteur! me rpond-elle. Tout droit, monsieur, et, aprs le tournant l-bas, vous la trouverez votre gauche. Un calme un peu angoissant mane aujourd'hui pour moi de cette petite ville, assombrie de nuages marins. Derrire des vitres, a et l, d'honntes figures nous observent, avec une curiosit discrte. Et cela m'oppresse de sentir partout alentour des existences bornes et encloses--auxquelles devaient ressembler beaucoup, avec seulement un peu d'apparat et de grandeur patriarcale, les existences des mes anctres d'ici. Mon fils, qui me suit entre ses deux amis, a fini pour un temps djouer avec eux et ne dit plus rien, les yeux trs ouverts, l'imagination trs inquite de ce qu'il va voir. La pluie a cess, mais le vent d'ouest souffle avec violence; le ciel reste lourd et obscur, exagrant la blancheur des pavs, la blancheur de la chaux sur les vieilles murailles. Quelques pas encore, aprs le tournant indiqu.... Et tout coup, avec une commotion au coeur que je n'attendais pas, me croyant moins prs d'arriver, je la reconnais, l devant moi, l'antique maison familiale.... Elle est d'ailleurs exquise dans sa vtust bien plus que je ne l'esprais; la plus vaste et visiblement l'ane de celles du voisinage; toute ferme, il va sans dire, avec un air de paix et de mystre, d'immobilit presque dfinitive, comme si elle sommeillait depuis dj des annes sans nombre et ne devait plus tre rveille. Son grand portail cintr,--que j'avais vu reproduit, l'automne dernier, au thtre, dans _Judith Renaudin_,--sa petite porte latrale et ses vieux auvents, tout cela est d'un vert dlicieusement dcolor, dans la blancheur des couches de chaux qui l'ensevelissent. Elle semble tre l'me de ce vieux petit quartier mort qui l'entoure et qui, en plus de sa tristesse d'abandon, exhale aussi l'inexprimable tristesse des les.... Les clefs, je les trouverai, m'a-t-on dit, chez une certaine vieille Vronique, laquelle fut servante du dfunt pasteur, et s'est place prsent dans une maison vis--vis de la mienne. Je frappe donc au logis d'en face,--et une porte s'ouvre: mon Dieu, mais c'est l prcisment que s'taient retires mes vieilles tantes!... Moi, qui n'y avais pas fait attention du dehors!... C'est l que j'tais venu pour la dernire fois, en vacances de Pques, sjourner chez elles, quand j'avais l'ge de mon fils.... Je reconnais cette cour, ce petit jardin, comme si hier peine je les avais quitts. Et ces vieilles tantes, cousines de ma mre, je les revois si bien toutes les trois, dans leurs pareilles robes de soie noire, dont l'usure dcente tait perceptible mes yeux d'enfant!... Leurs attitudes et leurs yeux disaient que d'tranges malheurs s'taient appesantis sur elles; on les sentait trs pauvres,--malgr d'anciennes jolies choses, des bagues, des ventails, des porcelaines de Chine, conserves encore dans leurs armoires. Et j'avais pass chez elles huit jours de mlancoliques et solitaires vacances, en un mois de mars dj fort lointain, sous des nues basses comme celles de cette heure, tandis que soufflait un continuel grand vent d'quinoxe.... Vronique, coiffe la mode de Saint-Pierre,--le toquet blanc laissant paratre deux bandeaux bien lisses sur le front et un petit rouleau de cheveux bien net sur la nuque,--est une bonne vieille, trs brune, suivant le type de l'le, avec un calme visage et un profil de mdaille. Elle devine aussitt qui je dois tre, et s'en va chercher son trousseau de clefs. Mon fils, entre ses deux amis, attend impatiemment, au seuil de la maison muette, o il va pntrer comme dans un chteau de la Belle-au-Bois-Dormant. Et moi, avec des sentiments autres, plus complexes, plus graves, avec une sorte de crainte religieuse, j'attends aussi que s'ouvre le portail vnrable. La clef ne veut pas tourner. Le vent souffle en rafales chaudes. La maison, obstinment ferme, prend sous le ciel noir la blancheur des vieux logis arabes. Et, tandis que se prolonge notre attente, je regarde au bout de cette petite rue vide, tout de suite finie, tout de suite ouverte sur la campagne sans arbres, je regarde et je reconnais le dploiement de ces champs et de ces marais plats, tout cet horizon de quasi-dsert qui, en cet endroit, figurant comme fond de ce quartier mort, me glaait l'me pendant mes sjours d'enfant chez les tantes de l'le.... Elle tourne enfin, la clef, et Vronique pousse devant nous la lourde porte. Oh! comment dire l'motion de voir rapparatre, sous ces nuages de deuil, cette cour silencieuse des anctres!... Devant la faade intrieure aux auvents ferms, ce vieux perron, ces vieilles dalles verdies, tout cela envahi par la mousse et les herbes!... Je ne prvoyais pas ces aspects de cimetire. Et voici que j'ai le sentiment de pntrer chez les morts, chez les aeules mortes. Nulle part autant qu'ici et cette heure le pass ne m'avait envelopp de son linceul. Des fantmes,--mais des fantmes dbonnaires et discrets, qui ne feraient aucune peur,--doivent revenir se promener dans cette cour, lorsque le soir tombe: les aeules en robe noire.... D'ailleurs, rien de chang, sans doute, depuis l'poque o elles vivaient ici. Sur les murailles, sur le perron, sur la margelle du puits, sur les dalles, une mme usure sculaire atteste la longue dure antrieure de ces choses. Non, rien de chang nulle part. Il manque seulement un amandier l-bas, qui avait plus de cent ans et qui a d mourir de vieillesse; la place o je me rappelais l'avoir connu, son tronc large se voit encore, sci prs des racines. D'autres arbres, bout de sve, ont pris une certaine parure frache, par la grce de l'avril une fois de plus revenu. Un grenadier est entirement rouge de ses pousses nouvelles. Mais surtout l'herbe verte, l'herbe a foisonn d'une faon trange, depuis deux annes peine que personne n'habite plus ici; entre les pavs, des fleurs sauvages ont pris place, et de hautes avoines folles qui aujourd'hui se courbent et se froissent, tourmentes par le vent d'ouest. Et vraiment cette herbe donne la cour des aspects d'enclos funraire. Vronique va nous introduire prsent dans le principal corps de logis, par o commencera notre visite songeuse. Et nous gravissons avec respect les marches de ce perron--o, vers la fin du XVIIIe sicle, ce que l'on m'a souvent cont, de joyeuses petites filles (qui furent mes grand'tantes, mon aeule, et moururent octognaires) avaient pour jeu favori de monter et descendre en courant, sur des chasses. Il fait noir, dans la maison close. Vronique, mesure que nous avanons, ouvre les contrevents un un, et de la lumire pntre par degrs dans cette ombre: une lumire grise que diminuent les branches des arbres et les nues du ciel. D'abord, la salle manger, qui a gard ses boiseries Louis XV; c'est l que, les soirs de jadis, matres et domestiques runis coutaient avant de s'endormir une lecture faite dans une grosse bible au frontispice enlumin de rouge, que je possde aujourd'hui par hritage. On n'a pas enlev encore, du salon sur la rue, le mobilier du pasteur dfunt. Mais c'est un mobilier qui n'est gure moderne et qui ne dtonne pas dans ce lieu, car il est d'une simplicit austre--et la sombre figure de Calvin, encadre la muraille, tmoigne que les habitants, ici, n'ont point cess d'tre des huguenots. La silencieuse demeure n'a pas t plus modifie au dedans qu'au dehors. Les dtails mmes sont rests intacts. Et, en montant l'tage suprieur, j'ai la fantaisie d'ouvrir certain placard de l'escalier, qui, dans les histoires d'enfance de mes aeules, jouait souvent un rle: sur ses tagres, se tenaient des pots remplis de sucre des les, objet d'habituelle convoitise pour les petites filles aux chasses, et des confitures faites avec les raisins mris au soleil d'il y a cent ans.... De l'autre ct de la cour envahie d'herbes, c'est le quartier des domestiques, plus dlabr, plus fruste, et une chambre o, les jours de pluie, venaient s'amuser les enfants du temps pass. Dans cette chambre-l, je savais que ma mre, tant toute, petite fille et commenant crire, s'tait amuse une fois graver son nom sur une vitre de la fentre, avec le diamant d'une bague. Je n'esprais point retrouver cela; mais le carreau a miraculeusement rsist soixante annes de possession trangre, et la prcieuse inscription y est encore! A ct de quelques griffonnages, de quelques essais moins russis qui doivent dater du mme jour, le cher nom m'apparat trs lisible, trac d'une grosse criture d'enfant qui s'applique: _Nadine_!... A l'angle du carreau poussireux et verdtre, le nom se dtache, en rayures lgres qui brillent, sur l'image trouble de la rue o la pluie tombe.... _Nadine_!... Alors, je ferme demi les yeux et me recueille plus profondment pour me reprsenter, dans sa petite toilette suranne, l'enfant qui crivit cela, vers 1820, un soir d'ennui sans doute, en regardant tristement cette mme vieille rue de village toujours pareille, un soir o la pluie devait tomber comme aujourd'hui. Le long de la cour, des btiments, plus djets sous des couches de chaux, taient des greniers pour les rcoltes, des chais pour le vin, des pressoirs pour les vendanges. Ils disent la coutume patriarcale des anctres, qui vivaient du produit de leurs terres et du sel de leurs marais. Ensuite, aprs un portail vert, le jardin. L, c'est un enchantement pour mon fils, qui n'avait pas prvu tant de fleurs, une telle mle d'arbustes fleuris. Sous le ciel toujours noir, menaant d'averses prochaines, on dirait une sorte de bocage, qui s'en va tout en longueur, bien clos pour plus de tristesse, entre de hauts murs gris tapisss de vignes. Les plantes y sont presque retournes l'tat de sauvagerie; mais cependant les buis des bordures, si grands qu'ils soient devenus, donnent encore l'ensemble son caractre jardin, jardin d'autrefois, l'abandon. Toutes sortes de vieilles fleurs de France, de ces fleurs qui se perptuent sans tre cultives, tulipes, anmones, narcisses, jacinthes et lis, sont panouies profusion, foisonnant jusque dans les sentiers. Les lilas sont des gerbes violettes ou blanches; les poiriers, les pchers, d'normes bouquets blancs ou roses. Il est en harmonie avec la maison, ce jardin--et celui de la Belle-au-Bois-Dormant devait un peu lui ressembler, refleurissant ainsi tout seul, au renouveau, sous l'arrosage des nues d'avril. Tout au fond, entre des ifs taills et la muraille, est une place o l'on recommandait autrefois aux enfants de la famille de ne pas courir et de parler bas: l, dans la terre, dorment des anctres huguenots, exclus des cimetires catholiques au temps des perscutions du roi Louis XIV. Et enfin, par un autre portail, o une date: 1721, est inscrite, nous arrivons un petit bois qui continue notre domaine et qui finit dans la campagne,--dans cette campagne de l'le, dnude et plate, battue par les grands vents d'ouest, et cerne, l'horizon extrme, par la ligne enveloppante de la mer.... Chez des gens du voisinage, que je n'avais pas vus depuis mon enfance, j'ai deux ou trois visites faire, puisque me voici redevenu quelqu'un du pays: je laisse donc mon fils, avec son domestique et son matelot, dans le vieux jardin qui l'enchante, leur donnant mission tous trois de fourrager parmi les branches et les fleurs mouilles pour composer une gerbe que nous porterons demain au cimetire de Rochefort, la tombe des aeules--afin qu'il soit pour elle, le premier bouquet cueilli par nous sur leur terre aujourd'hui rachete. Et, mes courses finies, quand je reviens cette maison, seul, par les petites rues vides o l'on ne me regarde mme plus passer, quand j'ouvre la porte _moi-mme_, avec la grosse clef que Vronique m'a remise, alors, pour la premire fois, j'ai vraiment l'impression que je rentre chez moi, ici, l'impression que ce logis vnr m'appartient, avec tout ce qu'il renferme encore de souvenirs. Et comme c'est trange de se trouver tout coup matre de ces choses, qui ne semblaient presque plus relles, tant l'loignement et les annes en avaient, si l'on peut dire, dmatrialis l'image!... Donc, j'ouvre moi-mme la porte des aeules, et, dans la cour,--qui me fait nouveau son accueil dsol, avec ses tapis de mousse, son herbe funbre, son air de vtust et de mort,--j'aperois mon fils, assis entre ses deux amis sur les marches du perron et tenant la gerbe qu'il a fini de cueillir, une gerbe de lilas et de tulipes, toute ruisselante de pluie tide. Son ravissement n'a pas faibli; il me fait promettre que je la remeublerai comme autre fois, cette demeure, qu'il y passera ses vacances prochaines et que mme nous reviendrons nous y fixer. Je lui dis oui, comme on dit aux enfants, surtout lorsqu'il s'agit de l'avenir loign. Mais, en ralit, qu'en ferons-nous bien, de cette maison? Rsider ici, ft-ce mme en passant, rsider au milieu de cette le, redevenir quelqu'un de cette petite ville morne, voir chaque matin mon rveil ce jardin-cimetire, non je ne pourrais plus!... A moins que ce ne soit plus tard dans la suite des annes, si, quelque part en Orient, je ne tombe pas au bord d'un chemin.... Oui, plus tard, qui sait, rentrer ici pour le dclin de ma vie, puis dormir dans ce vieux sol o gisent des ossements d'anctres.... Et qu'on inscrive alors sur ma pierre ce verset de l'Ecriture: Celui-l est venu de la grande tribulation!... * * * * * A ct de mon fils, sur les marches du seuil, je m'assieds pour songer, dans ce silence, au milieu dcs herbes. Jamais avec autant d'effroi je n'avais entrevu l'abme, le dfinitif abme ouvert entre ceux qui vivaient ici et l'homme que je suis devenu. Eux taient les sages et les calmes, et ma destine, au contraire, fut de courir tous les mirages, de sacrifier tous les dieux, de traverser tous les pandmoniums et de connatre toutes les fournaises.... En ce moment, des phrases me reviennent la mmoire, prononces par mon cher Alphonse Daudet, un jour o nous causions de mes origines et de mes ascendants de Saint-Pierre-d'Oleron: Toi, vois-tu,--me disait-il, en riant avec compassion et mlancolie,--tu as surgi l comme un diable qui sort d'une bote. Plusieurs gnrations, qui touffaient de tranquillit rgulire, ont tout coup respir perdument par ta poitrine.... Tu paies tout a, Loti, et ce n'est pas ta faute.... Est-ce que je sais, moi, si je suis responsable, ou si c'est mon temps qu'il faut accuser, ou si simplement je paie ou j'expie? Mais ce que je vois bien, c'est que la mousse et les fleurettes sauvages ont pris possession de ces marches sur lesquelles nous sommes, et que nous n'aurions pas d les troubler par notre prsence trangre. Et, ce que je sens bien, c'est que l'ombre triste de ces vieux arbres descend comme un reproche sur ma tte.--Non, ils ne me reconnatraient point pour un des leurs, les anctres de l'le, et leur maison ne saurait plus tre la mienne. Ils avaient la paix et la foi, la rsignation et l'ternel espoir. L'antique posie de la Bible hantait leurs esprits reposs; devant la perscution, leur courage s'exaltait aux images violentes et magnifiques du livre des _Prophtes_, et le rve ineffablement doux qui nous est venu de Jude illuminait pour eux les approches de la mort. Avec quelle incomprhension et quel tonnement douloureux ils regarderaient aujourd'hui dans mon me, issue de la leur!... Hlas, leur temps est fini, et le lien entre eux et moi est bris jamais.... Alors, revenir ici, pourquoi faire? D'ailleurs, une seconde fois, je ne retrouverais sans doute mme pas les impressions profondes de cette journe; il n'y aurait plus, pour mes suivants retours, ces nuages et cette saison, ce renouveau d'avril entre ces murs abandonns, ce jardin refleuri sous ce ciel noir, rien de ce qui agit cette heure sur le misrable jouet que je suis de mes nerfs et de mes yeux. Le mieux serait donc, il me semble, de laisser sommeiller toutes ces choses, de refermer respectueusement cette porte, comme on scellerait une entre de spulcre,--et de ne plus l'ouvrir, jamais.... LE CHTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT Il y a deux choses que Dieu mme ne peut pas faire: un vieil arbre et un gentilhomme. (_Vieux proverbe de Bretagne_.) Souvent j'ai jet un appel d'alarme vers mes amis inconnus pour qu'ils m'aident secourir des dtresses humaines, et toujours ils ont entendu ma voix. Aujourd'hui il s'agit de secourir des arbres, de nos vieux chnes de France que la barbarie industrielle s'acharne partout dtruire, et je viens implorer: Qui veut sauver de la mort une fort, avec son chteau fodal camp au milieu, une fort dont personne ne sait plus l'ge? Cette fort-l, j'y ai vcu douze annes de mon enfance et de ma prime jeunesse; tous ses rochers me connaissaient, et tous ses chnes centenaires et toutes ses mousses. Le domaine appartenait alors un vieillard qui n'y venait jamais, vivait clotr ailleurs, et qu'en ce temps-l je me reprsentais comme une sorte d'invisible personnage de lgende. Le chteau restait livr un rgisseur, campagnard solitaire et un peu farouche, qui n'ouvrait la porte personne; on ne visitait pas, on n'entrait pas; j'ignorais ce que pouvaient cacher les liantes faades closes et ne regardais que de loin les grandes tours; mes promenades d'enfant en fort s'arrtaient au pied des terrasses moussues, enveloppes de la nuit verte des arbres et de leur silence. Ensuite, je m'en suis all courir par toute la Terre, mais le chteau ferm et ses chnaies profondes hantaient mon imagination toujours; entre mes longs voyages, je revenais comme un plerin ramen pieusement par le souvenir, me disant chaque fois que rien des lointains pays n'tait plus reposant ni plus beau que ce coin si ignor de notre Saintonge. Le lieu du reste se maintenait immuable: aux mmes tournants des bois, entre les mmes rochers, je retrouvais les mmes gramines fines, les mmes fleurettes exquises et rares; dans les clairires, sur les tapis des lichens jamais fouls, je voyais, a et l, comme autrefois, pareilles des turquoises, les petites plumes bleues tombes de l'aile des geais; dans les fourrs, les renards en maraude poussaient leurs mmes glapissements du soir. Rien ne changeait; seulement les mousses paississaient leurs velours sur les marches des perrons, les capillaires dlicats gagnaient lentement les terrasses, et, dans les marais d'en bas, les fougres d'eau se faisaient plus gantes. Or cette situation de dlaissement, invraisemblable notre poque utilitaire, s'tait prolonge plus d'un demi-sicle, et on se disait que ce sommeil du chteau peut-tre durerait longtemps encore, comme il arriva pour celui de la Belle-au-Bois-Dormant. Mais voici que le vieillard invisible vient de mourir, rassasi de jours; ses hritiers vont vendre le domaine enchant, et des coupeurs de forts sont l prts acheter pour abattre: songez donc, il y aurait deux cent mille francs de bois ralisables tout de suite, et la terre resterait! Avec quelle mlancolie, l'autre jour, un aprs-midi de fin d't, je suis revenu l faire un plerinage qui pourrait bien tre le dernier! L'un des nouveaux hritiers--jusqu'alors un inconnu pour moi,--averti de ma visite, avait eu la bonne grce de me prcder pour me recevoir. Mais je voulais d'abord tre seul, et, laissant ma voiture une demi-lieue du chteau, en familier de ces bois, je me suis gliss par d'troits sentiers dans le ravin o j'avais eu, au temps de mon enfance, mes visions les plus passionnes de nature et d'exotisme. C'est un lieu certainement unique dans nos climats. La petite rivire sans nom, qui traverse toute la fort dans une valle trs en contre-bas, s'attarde l, plus enclose de rochers, plus enfouie sous l'amas des verdures folles; elle s'pand au milieu des tourbes et des herbages pour former un semblant de marais tropical. Avant que j'aie vu les vraies flores exotiques, ce ravin dj les rvlait mon imagination d'enfant. Les arbres qui y font de la nuit verte sont singulirement hauts, sveltes, groups en gerbes qui se penchent la manire des bambous. A l'abri de ces votes de feuillage et de cette sorte de falaise qui garantit comme un mur contre le vent d'hiver, toute une rserve de nature vierge demeure blottie dans une humidit et une tideur presque souterraines; les roseaux jaillissent de souches si vieilles et si hautes qu'on les dirait monts sur un tronc, comme les dracnas; de mme pour la plus grande de nos fougres, l'osmonde, qui y semble presque arborescente. C'est aussi la rgion des mousses prodigieuses, qui sur toutes les pierres du sol imitent des plumes frises, et de mille autres plantes inconnues ailleurs, d'une fragilit et d'une dfiance extrmes, qui ne se risquent paratre que sur les terrains tranquilles depuis toujours.--Il faudrait prserver jalousement de tels dens, sans doute millnaires, que ni volont, ni fortune ne seront capables de recrer.--Dans la pnombre de sous-bois, je prends le sentier, plutt l'incertaine battue, qui passe tout au pied de la falaise d'enceinte. Les roches surplombent, des roches d'un gristre un peu rose, tellement frottes par les sicles qu'elles n'ont plus que des surfaces arrondies. Voici d'abord dans cette muraille une trange et adorable niche, toute festonne de stalactites et frange de capillaires, d'o s'chappe une source. Un peu plus loin, les roches lisses, ayant l'air de se plisser comme des draperies qu'on relve, dcouvrent peu peu de profondes entres obscures,--et ce sont les grottes prhistoriques ouvertes le long de cet ombreux marcage; rien n'a d beaucoup changer aux entours, depuis les temps o des htes primitifs y aiguisaient leurs couteaux de silex. Il y en a plusieurs, de ces grottes, qui se suivent, montrant des porches en plein cintre ou bien dentels et d'un dessin ogival. Et enfin j'arrive la plus grande, dont la salle d'entre a comme un dme d'glise; le demi-jour verdtre des feuilles n'y pntre pas trs loin, et on aperoit au fond, entre les piliers trapus que lui ont faits les stalactites, des couloirs qui s'en vont plonger en pleine nuit. J'aimais m'y aventurer jadis avec une lampe et un fil conducteur, et je me rappelle qu'une fois, vers ma quinzime anne, j'avais failli me perdre dans le ddale de ces galeries, que tapissaient comme d'paisses coules de neige ou de lait, et qui taient toutes de la mme blancheur de suaire. Le sentier, toujours couvert et demi-sombre, mais de plus en plus facile, remonte enfin au niveau de la plaine, dans des bois touffus o la flore devient tout autre, sur un terrain sec, feutr de mousses diffrentes. Maintenant une large avenue droite, dans la direction du nord, va me conduire au chteau. Elle passe au milieu des bois, les pervenches lui font au printemps des tapis tout bleus, et les chnes-verts la recouvrent, lui donnant l'air d'une interminable nef; on s'en contenterait ailleurs, de ces chnes-l, mais ce ne sont que des arbres d'une soixantaine d'annes, autant dire des arbrisseaux, compars ceux qui m'attendent plus loin. Au bout de l'avenue, la nuit verte tout coup s'paissit davantage; ici, les grands chnes ont des sicles, les mousses et les fougres se sont installes sur les vigoureuses ramures. Et enfin commence d'apparatre cette demeure de Belle-au-Bois-Dormant. Dans la mme pnombre toujours, c'est d'abord la vieille grille en fer forg et le perron moussu d'une immense et royale terrasse balustres, et puis, au del, encore loin, dans une chappe entre les branches, une faade et des tours dores au soleil d'automne. Deux pavillons Louis XIII, ferms depuis cent ans, se dressent aux angles de cette terrasse dserte, qui domine de trente ou quarante pieds la rivire enclose, le monde frmissant des peupliers et des yeuses, la mle des herbages, des joncs, des fougres d'eau et des nnufars, toute l'inextricable jungle d'en bas.... Celui des nouveaux matres de cans qui m'attendait vient ma rencontre. Il va donc me donner accs dans le chteau, prs duquel j'ai vcu si longtemps sans y pouvoir entrer. Premier portail en pierre rougetre, o des bas-reliefs de quatre sicles reprsentent des lions endormis. Puis, donjon avanc du guet, ancien pont-levis, cour d'honneur. Et les tours du chteau mme sont prsent au-dessus de nos ttes, avec leurs crneaux du moyen ge fodal et leurs toits d'ardoise ajouts lors de la Renaissance. La porte s'ouvre et nous sommes dans la place. Bien que les murailles extrieures n'eussent point de lzarde, je prvoyais un dlabrement de logis abandonn. Non, rien n'a souffert. Les parois, il est vrai, sont badigeonnes de modeste chaux paysanne, mais tous les plafonds ont gard leurs normes solives, peinturlures la Renaissance, et il suffirait d'un lavage pour en ressusciter compltement les dessins et le coloris. a et l, des meubles fans point, des soies qui s'teignent, du Louis XV, du Louis XVI ou du Directoire.... Vraiment un acqureur, assez affin pour comprendre cette sorte de simplicit seigneuriale qui fut celle de nos chteaux de province la fin du dix-huitime sicle, n'aurait ici que la peine de prendre place. Une salle pourtant dtonne par son luxe plus surcharg. Des artistes de la Renaissance italienne, mands par les seigneurs d'alors, y avaient prodigu les peintures et les ciselures; aux murailles et au plafond, des encadrements sculpts en plein bois, avec une prcieuse finesse, entourent de curieux tableaux, d'une poque indcise et transitoire, o certains visages ont la navet des primitifs, tandis que des clairs-obscurs et des dtails de muscles sentent l'influence de Michel-Ange. Mais ce qui est sans prix, ce qui est sans gal nulle part, c'est la vue que l'on a des fentres d'en haut et des chambres des tours: au del des grandes terrasses superposes et des vieux jardins la franaise, partout, n'importe o l'on regarde, un lointain qui fait oublier le sicle prsent, un lointain qui n'indique aucune poque de l'histoire; si l'on veut, c'est le moyen ge, ou mme c'est le temps des Gaules; rien que le tranquille dploiement des branches, la paix infinie des choses que l'homme n'a pas encore dranges. On respire l'ternelle senteur des arbres, des mousses et de la terre. Vers le sud, il y a les bois par lesquels je suis arriv et qui tombent dans le ravin des grottes. Dans tout l'ouest, au-dessus de la rivire et d'une ligne rocheuse, ces autres bois trs embroussaills--o je connais des spultures gallo-romaines et qui, en dehors du champ de la vue, confinent un trange petit dsert de pierrailles. Vers le nord, enfin, c'est un moutonnement de cimes plus hautes et plus sombres, d'un vert intense o jamais l'automne ne met ses teintes de rouille: la fort de chnes-verts que nous visiterons tout l'heure. Et, devinant dj aux allures de mon hte, son esprit distingu, qu'il saura comprendre, je lui reprsente quel crime il commettrait en livrant des barbares ce domaine. En effet, il tait pleinement de mon avis. Mais, pour des questions de partage (nombreux hritiers tous disperss et tablis en d'autres sites), il fallait vendre, et les coupeurs d'arbres renouvelaient des offres pressantes. --Vous, me dit-il, achetez-le! Rponse prvoir, videmment. Mais ce serait une peu raisonnable fantaisie, et pour ne venir jamais, car j'ai dj, moi aussi, fix ma vie ailleurs.... * * * * * Le soleil dclinant, nous sommes alls terminer ce plerinage dans la fort de couleur sombre qui, du ct nord, commence tout de suite, ds que finissent les terrasses et les vieux balustres. J'ai dit que le ravin des grottes tait un lieu unique; de mme pour cette fort-l, en courant le monde je n'en ai pas rencontr qui lui ressemble, si ce n'est peut-tre en un coin perdu de la Grce. Le chne-vert, qui en France n'existe l'tat d'arbre forestier que dans nos rgions sud-ouest tempres parle vent marin, porte des feuilles d'une nuance fonce, un peu gristres en dessous comme celles de l'olivier, et, l'hiver, quand tout se dnude ailleurs, il reste en pleine gloire. C'est un arbre d'une vie trs lente, auquel il faut des priodes infinies pour atteindre son complet panouissement. Lorsqu'il a pu se dvelopper dans une tranquillit inviolable, comme ici, son tronc multiple s'arrange en gerbe, en bouquet gigantesque; alors, avec son branchage touffu du haut en bas qui descend jusqu' terre, avec sa belle forme ronde, il arrive presque la majest du banian des Indes.--Or ce coin de fort n'a jamais t touch au cours des temps, il s'est fait comme il lui a plu de se faire; les arbres ne s'y sont pas serrs les uns aux autres, mais dploys avec calme, laissant entre eux des intervalles comme en une sorte de mystrieux jardin. Le sol y est d'une qualit rare: un plateau calcaire sur lequel les sicles n'ont dpos qu'une mince couche d'humus, et qui ne convient qu' de patientes essences d'arbres, ainsi qu' de trs exquises petites gramines, des mousses et des lichens. Par endroits, ce sont les lichens qui dominent; les pelouses alors prennent des teintes d'un gristre trs doux, le mme gristre que l'on voit ici sur toutes les ramures et l'envers de toutes les feuilles, et c'est un peu comme si la cendre des ges avait poudr la fort. Jadis on avait trac au travers des chnaies deux ou trois larges avenues,--jadis, on ne sait plus quand; elles subsistent sans qu'il soit besoin de les entretenir, car ce terrain ne connat ni la boue, ni les ajoncs, ni les broussailles; elles sont adorables, en dcembre surtout, ces avenues, puisque les grands chnes-verts, et les phyllireas, qui forment parfois des charmilles leurs pieds, jamais ne s'effeuillent; on peut y cheminer plus d'une demi-lieue sans voir autre chose que ces arbres magnifiquement pareils, et lorsqu'on arrive enfin au bord de la muraille rocheuse, qui limite le plateau et ses futaies, pour descendre la zone plus basse des roseaux et de l'eau courante, l'horizon que l'on dcouvre est encore un horizon sans ge. Et le charme si singulirement souverain de cette fort, c'est l'espace, les passages libres partout. Entre les touffes majestueuses des feuillages vert-bronze attnus de grisailles, on circule aisment sur de trs fins tapis, et, cela donne une impression de bois sacre, de parc lysen. Sjour pour le calme peine nostalgique ou mme pour le dfinitif oubli, dans l'enveloppement des vieux arbres et des vieux temps.... * * * * * Comme nous rebroussions chemin, sur les velours dlicatement nuancs des mousses vertes ou grises, et que les tours du chteau, rougies par le soleil couchant, commenaient de rapparatre entre les normes chnes tranquilles, mon hte me dit tout coup: --Non! c'est trop beau, et nous serions trop coupables! Ecoutez, nous allons essayer de surseoir la vente, si vous voulez nous aider trouver l'acheteur qui ne dtruirait pas.... Voil donc pourquoi j'adresse cet appel tous, et vraiment j'ai conscience de remplir un devoir envers ma province de Saintonge, mme envers mon pays. Il y aura, je le sais, des imbciles pour dire que je fais une rclame intresse, mais cela me sera gal parce qu'ils resteront seuls le croire. A notre poque, qui est celle de la laideur envahissante, cette rage honte de dboiser partout arrive son paroxysme, et, lorsque nos descendants comprendront enfin l'tendue de notre stupidit sauvage, il sera trop tard, car il faut des sicles et des sicles pour recrer de vraies forts. Aux Pyrnes, restait celle d'Iraty, qui tait immense et o la cogne n'avait jamais t mise; or la voici bientt rase jusqu'au sol, par des fabricants de je ne sais quel carton-pte. Toutes celles de l'Est, vendues des juifs allemands, et celle d'Amboise, condamne mort. L'Institut de France, qui, semble-t-il, devrait tre gardien de toute beaut, donne lui-mme l'exemple du meurtre. Prs d'Hendaye o j'ai mon ermitage, deux vieillards que j'affectionnais tendrement avaient en 1902 lgu l'Acadmie des sciences leur chteau et leurs bois qui s'tendaient jusqu'au bord des hautes falaises marines; averti par la rumeur publique trs accusatrice, j'y suis all hier pour me rendre compte: hlas! je n'ai plus trouv trace des alles o je me promenais nagure avec ces vnrables amis; les chnes taient coups et par endroits les souches arraches. Ainsi une compagnie d'hommes distingus ou illustres, qui sparment dsapprouveraient tous, a pu fermer les yeux sur ce vandalisme. Dans notre pays cependant, tous les gens riches ne sont pas les grossiers brasseurs d'affaires qui abattent pour alimenter des scieries mcaniques ou des usines papier. A mon appel surgira peut-tre quelque acheteur d'lite, digne d'tre l'habitant du chteau enchant et capable de respecter alentour la vie des grands chnes sculaires. Mais qu'il se hte, car la menace est pressante! Par discrtion envers celui-l, oh! je m'engagerais de bon coeur renoncer au plerinage que tous les ans je faisais dans certains sentiers, satisfait avec la seule certitude que la chre fort, o sont rests mes rves d'enfant, poursuivrait le cours indfini de sa dure, mme aprs que j'aurai cess de vivre. P.-S.--Il faut pourtant bien que je me rsigne faire une sorte d'annonce plus prcise, car je m'aperois que l'on ne saurait mme pas de quoi je veux parler. Il s'agit du chteau et de la fort de La Roche-Courbon, sis en Sainteonge, vingt-deux kilomtres de Rochefort, environ trente-cinq de Royan et onze de la gare lapins prochaine. NOYADE DE CHAT Les chats ont un cri spcial pour l'heure de la grande angoisse, l'heure o ils voient la mort apparatre. Tous ceux qui les frquentrent et surent les comprendre le connaissent aussi bien qu'eux-mmes, ce cri, tellement peu semblable leurs habituels miaulements de demande, de vague ennui, dcolre ou d'amour. C'est leur appel on ne sait quelle piti suprieure, obscurment conue par eux,--piti des tres ou peut-tre piti latente des choses; on pourrait dire que c'est leur prire, leur prire d'agonie.... Hier aprs midi, au grand resplendissement de trois heures, au milieu du silence coutumier de ma maisonnette qui baigne dans l'estuaire basque, par ma fentre, j'entendis ce cri-l venir d'en bas, monter du bord de l'eau, et je vis les deux chats gardiens du logis, qui dormaient voluptueusement dans le jardin sur l'herbe, tout coup dresser la tte, puis se lever, prendre leur course ensemble vers le balcon d'une terrasse qui domine la grve, pour voir quel drame se passait. Quand je vins les rejoindre, leur attitude tait caractristique, et rvlait un monde de penses diffrentes dans ces deux petites cervelles fantasques, pour moi impntrables jamais. L'un, tout jeune, un matou de dix-huit mois, n dans la maison, heureux depuis l'enfance et par suite trs confiant dans l'humanit, regardait, les oreilles droites, le cou tendu, les yeux dilats, comme n'arrivant pas bien comprendre et se refusant croire. L'autre, sa mre, une vieille chatte violente et rancunire, qui a connu des jours sans pte et amass maintes preuves de la malice des hommes avant de trouver enfin chez moi le bon refuge, l'autre tait furieuse; en grondant, elle allait et venait, tournait sur elle-mme la faon des btes froces dans leur cage, et videmment devinait tout, ayant assist souvent des noyades pareilles; mme mon arrive elle me fit la grimace et: Pft! pft! comme me rendant responsable aussi et m'englobant dans son dgot de l'espce humaine. Ce que j'aperus quand je regardai sur cette grve au-dessous de moi, dans la premire minute, comme le jeune matou naf, je ne compris pas bien. Une fille en cheveux--quelque servante du voisinage--tait l debout, et prs d'elle, se rfugiant tout contre sa robe, un pauvre chaton d'environ deux mois, mouill, tremp, avec sur le museau un peu de sang qui coulait d'une blessure. C'tait lui qui poussait le cri de la grande angoisse, ouvrant tant qu'il pouvait sa petite gueule rose borde de perles blanches, levant vers la fille ses petits yeux pleins d'eau et pleins de larmes. Dans la terreur de la mort entrevue, il exhalait pleine voix sa suprme prire, tout enfantine: Qu'est-ce que j'ai fait de mal, moi? Je ne suis qu'un pauvre petit chat innocent? C'est donc possible qu'on me tue comme a? Mais je demande grce, vous voyez bien; je crie au secours! On n'aura donc pas de piti!... Oh! le dernier cri des btes condamnes, leur pauvre cri qui est si inutile et qui, on le sait d'avance, ne touchera personne!... celui d'un boeuf l'abattoir, mme celui d'une humble poule qu'un marmiton gorge pour la faire cuire!... Ce qui s'tait pass avant mon arrive sur la terrasse, je le reconstituai, bien entendu, presque aussitt. La fille voulant noyer le chaton, sans avoir mme la pudeur de lui mettre une pierre au cou pour que ce ft fini plus vite, avait d le lancer d'abord du haut de son logis, par quelque fentre: d'o la blessure et le petit museau saignant. Ensuite, ayant vu qu'il nageait avec tant de courage pour essayer encore de survivre, elle tait descendue afin de l'achever. Mais voici maintenant qu'elle prolongeait son attente et ses grands cris, ayant commenc de rire avec un batelier qui passait justement dans sa barque le long du bord et l'intressait davantage. Enfin, elle se baissa vers la petite chose impuissante et blesse qui l'implorait de toutes ses forces, et sans me laisser le temps d'intervenir, elle l'avait jete nouveau, d'une grosse main brutale, trs loin, en plein courant. Quelques secondes on vit surnager deux oreilles minuscules, le bout d'une mince queue noire qui se tordait; et puis, plus rien: la petite chose qui avait tant suppli et tant souffert tait rentre dans la paix. Alors elle s'en alla tranquillement, la sauvagesse, en gardant aux lvres, l'adresse du batelier, son sourire de brute. * * * * * Un moment plus tard, la chatte de ma maison, qui s'tait rendormie sur l'herbe avec son fils, se rveilla inquite; puis, jetant de vilains cris de haine, retourna vers la terrasse d'o elle avait vu tuer. Mais en route, distraite tout coup, elle fit halte pour se lcher une griffe; videmment les images se brouillaient dans sa tte, elle ne se souvenait plus bien, et, calme, indiffrente, elle revint se coucher. Les btes ont leurs ides surtout par clairs, d'une faon aussi vive que nous peut-tre, bien que toujours incomplte et sans suite. La grande Pense, immanente au fond de tout, et qui depuis les origines continue la lutte pour se dgager, s'est fourvoye, comme en autant d'impasses, dans ces pauvres ttes-l, obscurcies de matire, et du reste peu prs imperfectibles,--fourvoye bien plus maladroitement encore que dans les ntres, qui restent cependant si inaptes concevoir le pourquoi de la vie. Mais il est croyable que certains animaux suprieurs, pendant les minutes o ils sont lucides (chiens qui hurlent la lune, chats qui se lamentent sur les toits les soirs d'hiver), sentent aussi dsesprment que nous la tristesse d'tre l'un des milliers d'chelons, si vite briss, sur lesquels cette Pense essaye sa marche ascendante,--l'indicible tristesse d'exister et l'horreur de finir. Et nos vangiles, pourtant si admirables dans les leons de charit qu'ils nous donnent, ont une droutante lacune: la piti pour les btes n'y est mme pas indique, alors que le Brahmanisme, le Bouddhisme et l'Islam nous l'enseignent en termes que l'on n'oublie plus. L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA Hendaye, fvrier 1908. Au pays basque, notre hiver, qui est plutt nuageux, plutt tourment, nous rserve pourtant d'adorables surprises de tideur, ds que se met souffler le vent du sud, grand magicien de la rgion. Ce matin, quand se sont ouvertes mes fentres qui regardent l'Espagne, une fte de lumire commenait, sous un ciel idalement pur. Pendant la nuit, le vent du sud, en un rien de temps, avait clarifi l'atmosphre; il soufflait doucement, pour nous apporter les langueurs, les limpidits du Midi espagnol, et c'tait une trve de quelques jours ces longues bourrasques d'ouest, ces plaies persistantes, qui font de ce pays une autre Bretagne, plus chaude que la vraie, mais aussi verte et aussi mouille. Donc, aujourd'hui, fte de soleil partout sous mes yeux. En face de moi, Fontarabie--qui, dans un avenir prochain, va tre, hlas! irrmdiablement dfigure,--l'antique Fontarabie, aux couleurs de cuivre et de basane, trnait encore telle qu'autrefois, sur son rocher, au pied de la chane des Cantabres. Et plus loin la mer--qui va bientt, hlas! m'tre cache derrire une ligne de modernes villas--traait l'horizon sa tranquille ligne bleue. A un tel matin une journe a succd, douce comme en juin. Et l'aprs-midi j'ai pris la route de la plage. Une petite route troite, que j'ai connue jadis paisible et charmante; prsent, rtrcie encore par un tramway, et dfonce par les autos, si impraticable qu'il faut prendre ct dans les champs. Elle tait tranquille et comme recueillie aujourd'hui, cette plage, dans une quasi-solitude que l'hiver lui a rendue et qui rappelait encore un peu ses chers aspects d'autrefois. Mais pourtant que de dgts, commis dj sur ces dunes et ces sables, depuis deux ans peine que des spculateurs s'y sont abattus, les ont achets pour les _mettre en rapport_! Jadis, c'tait un sol exquis, feutr et brod de ces plantes dlicates qui demandent des sicles de paix pour se produire: des mousses d'un velours spcial, des immortelles odorantes et des milliers de petits oeillets roses, parfumant les entours avec leur baume sauvage. De ce sol prcieux, il ne reste plus que a et l des lambeaux; tout est boulevers, dnivel, coup de larges avenues empierres que vont border les villas de demain. Les tapis d'oeillets roses ne seront bientt plus ici qu'une lgende du vieux temps. En cette belle journe d'hiver, les intrus cependant n'taient en vue nulle part, chasss sans doute vers les villes par tant de bourrasques et de pluies qui viennent de passer. On apercevait seulement au loin, sur le sable lisse et mouill, tout au bord des lames qui dferlaient, des essaims de petits tres, d'une taille de pygme, cheminant avec lenteur et sans jeux: trois cents petits garons et petites filles; les convalescents de la tuberculose; les htes de l'immense sanatorium que j'ai vu tout rcemment fonder sur cette plage jusqu'alors dserte, et qui, de saison en saison, dveloppe toujours plus ses maisonnettes toit rouge, grandit, envahit comme un puissant village. Oh! les pauvres petits, loin de moi la pense de protester contre leur prsence, si peu dcorative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le sanatorium envahisseur. Mais les villas, les htels, le casino, les croupiers, j'en saisis moins les bienfaits. Du ct sud de la grande plage, je regardais maintenant se dtacher, sur le fond sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont surgi depuis une anne, avec une stupfiante vitesse,--et je me sentais forc de convenir qu'elles n'taient pas laides; que, si l'on s'en tenait l, ce serait acceptable encore. En effet, dans notre infortune, nous avons t assez heureux pour que le chef de l'exploitation ne ft qu'un demi-barbare; quelqu'un de dj volu, qui a dpass tout de mme l'poque du chalet polychrome clochetons en zinc. Il a compris ce qui n'avait pu entrer jusqu'ici dans les cervelles bouches des amnageurs de villes d'eaux, savoir qu'ils ont intrt, mme pour attirer leurs clients, laisser chaque pays-un peu de son caractre. Et ces aillas dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques, interprtes avec une assez louable recherche d'exactitude; du toc s'y est gliss, il va sans dire; cependant, bnissons le destin qui nous a prservs du modem style! Mais quelle mentalit ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs inconscients qui entreprennent d'amnager notre plage? Avant sans doute obscurment senti--puisqu'ils sont venus--le charme de l'Euzkalerria, ils ne s'aperoivent pas qu'ils le dtruisent! Ce charme, ont-ils vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu'en recopiant, ou peu prs, l'architecture de quelques maisons surannes? Et restent-ils incapables de comprendre ce qui va manquer leur pastiche je ville basque: l'empreinte du pass, le mystre et l'indfinissable calme, la protection latente des vieilles glises et le chant de leurs cloches, tout l'indicible de ce pays, et son me enfin,--son me ombrageuse qui bien entendu fuit et se drobe leur seule approche?... Nous vous amenons la richesse, disent-ils, de bonne foi sans doute. Et les gens, pris comme des alouettes au miroir, battent des mains cette annonce, maudissant le prophte de malheur que je deviens, accueillent en nafs ce semblant de luxe qui leur arrive. Dj tout change dans la rgion contamine et la tradition s'oublie, le bret se dmode, la couleur s'teint; des boutiques, qui taient gentilles et campagnardes, s'affublent de vitrages art nouveau; le fandango, sur la place de l'glise, disparat devant le quadrille de barrire. Les besoins et les convoitises vont croissant; telle Basquaise, que j'ai connue charmante un foulard nou sur les cheveux, dsoriente aujourd'hui sous son grand chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller jouer la dame touriste en rdant autour du casino le soir. Parmi les humbles, quelques-uns des plus aviss commencent bien dire: Mais nous payons tout plus cher, et bientt comment pourrons-nous vivre? Attendez, mes pauvres amis; ce n'est encore que le dbut; il ne sera pas pour vous, pcheurs, ouvriers ou modestes marchands, l'or que jetteront peut-tre ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui s'installent toujours leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres l'usage des trangers. Quant vos filles, ce sera pire; instruisez-vous d'ailleurs en observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui s'ouvre au tourisme abdique sa dignit, en mme temps que son lot de paix heureuse.... * * * * * Le dclin magnifique du soleil m'annonant l'heure o j'avais donn rendez-vous mes partenaires de pala, je me suis dirig vers ce fronton du jeu de pelote, qui nagure attirait sur la plage une affluence purement basque. Et l encore tout tait drang, meurtri,--car la destruction de cette place du jeu national est, hlas! dcrte par les nouveaux amnageurs de notre bord de mer. A peine avions-nous commenc de jouer quand mme, au milieu de ce dsarroi d'abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient de prs nous enserrer: toujours les htes du sanatorium, les petits tuberculeux dj cicatriss, en train de refaire ici leurs bonnes joues roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien empresss toujours nous rapporter les pelotes lances trop haut qui s'garaient. Certes, j'aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet t--si je' n'ai pas dj dit adieu ce pays,--viendront m'observer avec malveillance. Mais l'poque, si rcente, o il n'y avait personne! Songer qu'hier encore cette plage admirable n'appartenait qu'aux Hendayais, aux paysans des hameaux d'alentour, et quelques discrets artistes! La ligne fire des grands brisants et des sables fuyait alors ininterrompue, s'en allait mourir l-bas au pied de l'abrupte et dserte falaise cantabrique. Et lorsqu'on revenait du jeu de paume, par ces soirs de Biscaye qui sont tantt limpides et dors, tantt alourdis de gros nuages fauves, on avait autour de soi d'exquises solitudes, o la silhouette de Fontarabie trnait dans le lointain comme une apparition des vieux temps. Et on tait gris par la senteur des dunes, toutes fleuries d'immortelles et d'oeillets roses. Elle est donc imminente, disais-je, la destruction de ce fronton de pelote, o tant de braves paysans, le dimanche, au lieu d'aller au cabaret, passaient des heures bienfaisantes![2] Ayant un peu contribu faire connatre au monde ce jeu traditionnel des Basques, je croyais qu'on aurait, sur ma prire, pargn ce vieux pan de mur, o je joue moi-mme depuis douze ans, et j'avais de confiance adress ma protestation aux autorits locales, mais, hlas! pour n'en rien obtenir.[3] [Note 2: Hlas! les fils de l'Euzkalerria dlaissent de plus, en plus ce jeu du haute lgance pour le grossier football!] [Note 3: J'crivais ceci il y a deux ans. Or, ce jeu de pelote a t, sur ma prire, maintenu et amlior par l'amnageur de la plage, par celui-l mme que je qualifiais plus haut de demi-barbare. Le mot d'ailleurs tait injuste: homme de got, artiste, aurais-je d dire plutt. Sur nos sables tapisss d'oeillets et d'immortelles, il avait rv de fonder une ville de bains qui n'enlevt pas au pays la couleur ancienne, et ses tudes de la vieille Euzkalerria lui avaient permis de dessiner des maisonnettes d'un archasme exquis.. Mieux valait pour tout le monde ne rien btir du tout, bien entendu, et respecter cette solitude; sa conception toutefois tait acceptable,--mais allez donc la faire entrer dans des cervelles vulgaires, ou seulement moyennes! Il a t dbord. Un petit quartier purement basque, construit depuis deux annes d'aprs ses plans, semble un joyau rare en comparaison des horreurs qui viennent de pousser alentour: donjons moyengeux en ciment arm; fermes pseudo-normandes; tristes maisons noirtres toits d'ardoise que l'on dirait chappes de la banlieue de quelque ville ouvrire du Nord;--jusqu' une espce de gteau de Savoie tout rond, tout peinturlur, tellement saugrenu que les gens s'arrtent devant pour sourire. Et, si une croisade de dfense ne s'organise au plus vite, cette presque dernire de nos plages franaises non violes, finira, comme toutes les autres, dans le ridicule. (Mars 1910.)] Je n'ai du reste aucune influence dans ce petit pays d'Hendaye. Oh! peut-tre, si j'y avais bti quelque villa pompeuse.... Mais je n'ai voulu y possder qu'une maison de pcheur et j'essaye, pour me reposer, d'y vivre de la vie des simples: alors, plus l'ombre de prestige. Et c'est tel point que l'un quelconque de ces industriels venu; pour spculer sur les terrains la plage, prouvant le besoin de m'invectiver par crit parce que je n'applaudis pas son oeuvre, a laiss tomber dans sa lettre, aprs quelques impertinences dnues d'originalit, cette perle dont il est srement incapable d'apprcier toute la mlancolique bouffonnerie: Si a ne vous plat pas, allez-vous-en, monsieur Loti; vous _n'tes plus_ la curiosit d'Hendaye. Mon Dieu, combien je l'accepterais volontiers, le rle que ce monsieur m'assigne, en une phrase si lapidaire! Etre une curiosit qui a fini son service de rclame pour la rgion et qui cesse d'attirer le regard des badauds, mais voil justement ce qui raliserait mon rve! Quant m'en aller, c'est entendu. Et les quelques artistes qui frquentaient aussi l'estuaire de la Bidassoa vont, je suppose, imiter ma fuite: quoi bon rester, si Hendaye devient une succursale de Biarritz ou de Trouville? Il m'est pourtant cruel de dire adieu ce coin de la terre que j'aime encore, et j'aurai peut-tre la faiblesse dfaire traner mon dpart quelques saisons, tant qu'on ne m'aura pas jet bas ce pauvre mur de pelote auquel sont attachs mille souvenirs,--et surtout tant que Fontarabie, l-bas sur la rive d'en face, gardera intacte sa silhouette que connut Charles-Quint. Mais Fontarabie est menace du mme coup, et l est le plus grave, l est le vrai motif de ce cri d'alarme que je veux jeter,--oh! bien vainement hlas! je le sais d'avance. En effet, les exploiteurs de notre plage ayant demand la commission des Pyrnes le droit de combler une partie de la rivire, ct franais, pour y asseoir leur future ville et leurs grands htels, les Espagnols, en change, demandent qu'on les autorise combler aussi et tablir, en avant du rocher o trne leur vieille cit hroque, un terre-plein pour y poser des ranges de villas qui masqueront tout, les adorables maisons du moyen ge, le chteau de Jeanne la Folle et l'glise. Si l'autorisation est accorde de part et d'autre, ce sera fini de cette ville du pass, qui tait une relique miraculeusement conserve, qui devenait un lieu de plerinage pour tous les peintres du monde, qui dtenait elle seule toute l'tranget charmante de l'estuaire. Et qu'est-ce que cela va tre, ces chalets qui, en guirlande, surgiront de la rive espagnole? Lorsqu'on observe ce qui se btit de nos jours Irun et autour de Saint-Sbastien (de l'art nouveau allemand, du prtentieux, du saugrenu), il y a bien de quoi frmir! Je voudrais donc supplier, conjurer nos amis d'Espagne de suivre au moins l'exemple que leur donnent, de ce ct-ci de la frontire, les amnageurs franais, et de construire comme eux en style basque, par un dernier respect pour leur Fontarabie, et afin de ne pas ridiculiser trop piteusement un site qui fut si beau. Nous sommes, c'est vrai, l'ge de la laideur utilitaire et de la destruction stupide. Mais une tendance ragir s'indique toutefois; on regrette, on proteste; un semblant de got s'infiltre peu peu du haut en bas des couches sociales. Ce scrupule qui fait que, sur notre plage, on va btir, au lieu d'une horreur quelconque, une ville pseudo-basque, de loin presque jolie, est un signe des temps, et les fils des demi-barbares dj capables d'une telle ide seront peut-tre les vrais artistes de demain. Il faut songer la gnration qui suivra la ntre, craindre son jugement et ne pas commettre de trop irrmdiables sacrilges. * * * * * Pauvre pays basque, si longtemps intact, comme une sorte de petite Arabie, dfendu qu'il tait par sa fidlit aux traditions ancestrales et par son langage qui ne peut s'apprendre, le voici donc qui s'en va tout d'un coup! Depuis trs peu de saisons, le tourisme, qui semblait l'ignorer, l'a enfin dcouvert. Des milliers d'oisifs, de snobs accourus des quatre vents de l'Europe, s'y dversent en troupeau chaque anne; alors, pour les accueillir et les ranonner, on multiplie les btisses faade tapageuse, les casinos, les voies ferres et les fils lectriques. D'invraisemblables _articles de modes_ arrivent pleins wagons pour coiffer les jolies Basquaises de la campagne. Bientt, plus un village qui ne soit dfigur comme plaisir; pas une chaumire qui ne soit honteusement macule par les criteaux de l'Oxygne verte ou de l'Amer Picon. Rien faire contre tout cela, je le sais bien. Mais voici un projet nfaste, en ce moment l'tude, que je dnonce la socit Protectrice des paysages franais. Entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye, subsiste encore par miracle une tendue de cte magnifiquement dserte, des falaises restes fires et sauvages. Eh bien, on veut, tranchant les rochers, nivelant les sables, y faire passer une ligne de tramway, pour l'amusement des snobs en voyage. Il y en a dj tant et tant, de lignes ferres, l'usage de ces gens-l, et tant de plages travesties suivant leur got! Ne pourrait-on songer un peu aussi aux vrais artistes, et leur rserver un lieu de paix le long de la mer? Vraiment, il est des sites qu'il faudrait respecter et qui devraient devenir intangible proprit nationale, comme nos monuments ou les objets d'art de nos muses. Dans l'avenir, aux yeux de nos descendants plus affins, ils seront de grands malfaiteurs, ces hommes qui, pour amasser de l'or, dtruisent si aveuglment, dans nos horizons de France, les dernires rserves de calme et de beaut. LE GAI PLERINAGE DE SAINT-MARTIAL Hendaye, huit heures du matin, le 30 du beau mois de juin. Un peu tard pour me rendre dans la montagne espagnole, au gai plerinage du jour. Les autres plerins, j'en suis sr, sont dj en marche et j'arriverai le dernier. Tant pis! En voiture, afin de regagner le temps perdu, je pars pour Saint-Martial, esprant rattraper encore la procession qui m'a certainement beaucoup devanc. Au sommet d'un coteau pointu, en avant de la grande chane Pyrnenne, la vieille chapelle de Saint-Martial est perche, et, d'ici, des bords de la Bidassoa, on l'aperoit en l'air, toute blanche et toute seule, se dtachant sur le haut cran sombre des montagnes du fond. C'est l que, depuis quatre sicles peu prs, il est d'usage de se rendre tous les ans mme date, pour une messe en musique et en costumes, la mmoire d'une ancienne bataille qui laissa sur cette petite cime nombre de morts couchs dans la fougre. Il a plu toute cette nuit; les campagnes mouilles sont vertes l'infini, vertes de ce vert frais et printanier qui dure peu prs jusqu' l'automne, en ce pays d'ombre et d'averses chaudes. Surtout cette montagne de Saint-Martial est verte particulirement, cause des fougres qui la recouvrent d'un tapis, et il y crot aussi des chnes, aux feuilles encore tendres, qui y sont clairsems avec grce comme, sur une pelouse, les arbres d'un parc. Puisque je suis en voiture cette fois, c'est par la nouvelle route carrossable que je monte vers la chapelle blanche de la cime. Mais d'autres chemins,--d'troits sentiers, des raccourcis peine tracs dans l'herbe et les fleurettes sauvages,--conduisent plus directement l-haut. Et tout cela qui, en dehors de ce jour consacr, reste d'un bout de l'anne l'autre solitaire, tout cela est plein de monde cette heure, plein de plerins et de plerines en retard comme moi, qui se dpchent, qui grimpent gaiement avec des rires. Oh! les gentilles toilettes claires, les gentils corsages roses ou bleus des jeunes Basquaises, toujours si bien attifes et si bien peignes, qui aujourd'hui promnent des nuances de fleurs sur tout ce manteau vert de la montagne! Par les sentiers ardus grimpent aussi des marchands de bonbons, de sucreries, de vins doux et de cocos, portant sur la tte leurs marchandises, en difices extravagants. Et des bbs, des bbs innombrables, grimpent par troupes, par familles, allongeant leurs petites jambes, les plus jeunes d'entre eux la remorque des plus grands, tous en bret basque, bien entendu, et empresss, affairs, comiques. On en voit qui montent quatre pattes, avec des tournures de grenouilles, s'accrochant aux herbes. Ce sont du reste les seuls plerins un peu graves, ces petits-l, les seuls qui ne s'amusent pas: leurs yeux carquills expriment l'inquitude de ne pas arriver temps, la crainte que la montagne ne soit trop haute; et ils se dpchent, ils se dpchent tant qu'ils peuvent, comme si leur prsence cette fte tait de ncessit capitale. La route carrossable, en grands lacets, o mes chevaux trottent malgr la monte roide, croise deux, trois, quatre, cinq fois les raccourcis des pitons, et chaque tour je rencontre les mmes gens, qui, pied, arriveront aussi vite que moi avec ma bte de voiture. Il y a surtout une bande de petites jeunes filles de Fontarabie, en robes d'indienne rose, que je rencontre tout le temps. Nous nous connaissions vaguement dj, nous tant vus des ftes, des processions, des courses de taureaux, toutes ces runions de plein air qui sont la vie du pays basque, et ce matin, aprs le deuxime tournant qui nous met l'un en face des autres, nous commenons de nous sourire. Au quatrime, nous nous disons bonjour. Et, amuses de cela, elles se htent davantage, pour que nos rencontres se renouvellent jusqu'en haut. Mon Dieu! comme j'ai t naf de prendre une voiture pour aller plus vite, sans songer que ces lacets n'en finiraient plus! Aux points de croisement, elles arrivent toujours les premires, un peu moqueuses de ma lenteur, un peu essouffles aussi, mais si peu! la poitrine gentiment haletante sous l'toffe lgre et tendue, les joues rouges, les yeux vifs, le sang alerte, des contrebandier et des montagnards en mouvement dans toutes leurs veines.... A mesure que nous nous levons, le pays, qui alentour parat grandir, se rvle admirablement vert au loin comme au prs. A notre altitude, tout est bois et feuillu, c'est un monde d'arbres et de fougres. Et, plus verte encore que la montagne, la valle de la Bidassoa, dj trs bas sous nos pieds, tale, jusqu'aux sables des plages, la nuance clatante de ses mas nouveaux. Au del ensuite, vers l'horizon du nord, le golfe de Biscaye se dploie, infiniment bleu, le long des dunes et des landes de France, dont on pourrait suivre la ligne, comme sur une carte, jusqu'aux confins de la Gascogne. Mais, tandis que toute cette rgion des plaines et de l'Ocan s'abme en profondeur, au contraire les Pyrnes, du ct oppos, derrire le coteau que nous gravissons, nous font l'effet de monter avec nous, toujours plus hautes et plus crasantes au-dessus de nos ttes; au pied de leurs masses obscures, encore enveloppes des nuages et des dernires averses de la nuit, on dirait un peu des jouets d'enfant, cette petite montagne o nous sommes et cette petite chapelle o nous nous dpchons d'aller. Dcidment, je suis en retard, car j'aperois, en levant les yeux, la procession bien plus prs d'arriver que je ne croyais; elle est dj dans le dernier lacet de la route, presque toucher le but; la multitude de ses brets carlistes chemine en trane rouge, dans le vert magnifique des fougres. Et voici la cloche de la chapelle qui, son approche, entonne le carillon des ftes. Et bientt voici les coups de fusil, signalant qu'elle arrive! C'est fini, nous aurons manqu son entre. A part quelques pauvres bbs, rests en dtresse parmi les herbes, nous sommes les derniers ou peu prs, ces petites filles et moi, ces petites filles en robe rose ou bleue, qui n'ont pas perdu leur distance dans les raidillons de la fin. Ma voiture en va rejoindre d'autres, qui sont l au repos, avec quelques chevaux de selle, quelques mules dteles, et je commence de fendre pied la joyeuse foule, groupe sur l'esplanade que la chapelle domine. Tant de brets rouges, sur ces grands fonds verts, on dirait vraiment un champ de coquelicots, et la vieille chapelle, derrire eux, est toute blanche de la couche de chaux qu'on lui a mise au printemps. La messe que l'on va nous dire ce matin sur cette cime, tant commmorative d'une victoire remporte jadis ici mme par les milices basques sur des troupes franco-aile mandes, sera une messe militaire, avec mouvements d'armes et sonneries de trompettes. Et la procession aussi est militaire, ou tout au moins a l'intention de l'tre; en montant par les chemins en zigzag, elle tranait avec elle un canon de campagne; prcde d'une vnrable bannire du moyen ge, elle avait peu prs l'aspect et l'ordonnance d'une petite arme. Soldats et officiers d'un jour, dans des uniformes de fantaisie, jeunes hommes quelconques, dguiss pour la circonstance et manoeuvrant des fusils de chasse. Cantinires surtout, cantinires profusion, chaque compagnie d'une dizaine de ces soldats ayant sa cantinire, pimpante et rieuse: quelque tille de contrebandier ou de pcheur, aujourd'hui en courte jupe de velours et en corsage dor, coiffe du bret carliste et marchant allgrement au pas, tout en jouant de l'ventail. Cette petite arme est l maintenant, la dbandade et bavardant jusqu' ce que la messe commence. Malgr le vent frais des hauteurs, les ventails des cantinires s'agitent toujours, comme s'il faisait trs chaud. Au bord mme de l'esplanade, sur un mur bas que verdit la mousse, elles s'asseyent un instant pour se reposer, ces cantinires, aprs avoir soigneusement relev leurs belles jupes de velours. Et elles s'ventent, elles s'ventent, avec leur aisance espagnole varier ce geste-l. Elles se penchent aussi, pour s'amuser voir le pays qui se droule en-dessous: Fontarabie, Hendaye, Irun, Behobia, maisonnettes de couleur rousse, a et l groupes autour d'un vieux clocher, au milieu de l'envahissante verdure des arbres; et la Bidassoa, avec ses circuits et ses lots, contourne en arabesques bleues dans le royaume des mas verts.... Ces jeunes filles,-- peine jolies pourtant,--la grce de leurs poses, le clinquant de leurs costumes, tout cela arrive s'harmoniser d'une faon dlicieuse avec les lointains riants et clairs qui vont se perdre l-bas vers l'Ocan. Et, par contraste, l'autre ct de l'immense tableau, le ct des montagnes, demeure ce matin dans l'ombre farouche; sur nous, les Pyrnes brunes, gardant leurs nues d'orage, s'obstinent composer en haut des fonds dantesques et sombres, qui dtonnent avec les gaiets ambiantes. C'est en plein vent que la messe sera dite, sur la terrasse, en vue de cet incomparable panorama du golfe de Biscaye. L'autel, garni d'une draperie rouge et d'une mousseline, a t dress contre le vieux mur blanc de la chapelle, au-dessus de l'ossuaire o dorment les restes des combattants de jadis, et on y apporte un un, avec respect, les objets sacrs qui taient dans le choeur: des flambeaux qu'on allume et dont le grand air tourmente la flamme; un ostensoir, une clochette; enfin, l'antique statue de saint Martial, qui tous les ans une fois quitte la pnombre humide pour venir voir un peu le soleil du nouvel t. Maintenant, un appel de trompette, l'enfantine arme, les petits soldats et leurs petites cantinires, essayant de se recueillir pour un instant, s'alignent autour des prtres, et la messe commence. Sans doute parce qu'il y a trop d'air ici, trop d'espace vide, elle prend un son frle, cette trompette, un son tremblotant et comme perdu. De mme, la fanfare d'Irun, qui est de la crmonie, s'entend comme en sourdine, le vent, l'altitude peut-tre attnuant les notes de ses cuivres. Tout le monde vient de plier le genou dans l'herbe: l'lvation!... Une minute de vrai religieux silence. La musique entonne trs doucement la marche nationale; les brets rouges s'inclinent de plus en plus, jusque par terre, et des vieilles femmes prosternes, le visage cach sous des mantilles de deuil, grnent des chapelets. C'est adorablement joli, au soleil, ces prtres en dalmatique de soie d'autrefois, ces groupes agenouills, et cette musique qui semble lointaine. Quelque chose peut-tre monte ce moment vers le ciel, quelque chose de cette prire dite sur une montagne, au-dessus des clochers et des villages, au milieu de la magnificence des verdures de juin, entre les Pyrnes sombres elle dploiement bleu de la mer.... Mais l'impression religieuse est furtive ici, avec toute cette jeunesse excite. La fanfare, qui d'abord jouait des morceaux presque lents et pensifs, ne peut longtemps s'y tenir, passe bientt des rythmes plus gais--et oui coup se lance dlibrment dans un air de fandango. _Ite, missa est_! Tout le monde se relve. La petite arm aux brets rouges fait au pas acclr le tour de la chapelle, puis dcharge ses fusils en l'air. Et c'est fini, on va pouvoir s'amuser! D'abord, on s'tend sur l'herbe, pour manger des bonbons et boire du rancio. Puis, musique en tte, on va redescendre en se dandinant. Avec force parades, contremarches et saluts, on ira remiser la mairie d'Irun la bannire sacre. Et, tout de suite aprs, on dansera sur la place; on dansera perdument jusqu'au milieu de la nuit. P.-S.--Samedi 1er juillet. Deux jeunes plerins se sont poignards hier au soir mort, au retour de Saint-Martial, l'un ayant jug que sa fiance s'tait assise trop prs de l'autre, l-haut, dans la fougre. PREMIER ASPECT DE LONDRES Juillet 1909. Que de surprises me rservait l'Angleterre,--outre la plus grande, qui fut celle de m'y voir! D'abord Londres: une ville o j'avais jur de ne jamais venir, mais qu'aujourd'hui je me pique vraiment d'avoir dcouverte. Sous son ciel de pluie, je me l'imaginais compacte et oppressante, avec de trop hautes maisons comme en Amrique, et je la trouve au contraire tale paisiblement, presque diffuse si l'on peut dire, parmi ses jardins aux grands arbres, ses prairies et ses lacs. Cette expression suranne, qui servait nos pres pour dsigner Paris, lui conviendrait merveille: le grand village.[4] A chaque instant, au dtour de quelque rue lgante, c'est se croire en pleine campagne; entre des berges de haute verdure, une rivire coule, propre et tranquille; ou bien, sous des ormeaux sculaires, s'en vont perte de vue des pelouses mouilles o paissent des moutons.... Oh! ces moutons au milieu de Londres!... Or, ils sont l--tant ce pays est respectueux de son pass--en vertu de certains droits de pacage consentis jadis des communauts, il y a des sicles, quand la ville s'tendait peine et que ces squares restaient de simples champs.--Se reprsente-t-on, Paris, une communaut rclamant des droits pareils sur quelque terrain entre l'Opra et la Madeleine? [Note 4: Il ne s'agit ici, bien entendu, que du London South-West o j'habitais.] Je crois bien que la brume est complice dans l'illusion de profondeur que nous donnent ces parcs anglais; plus ou moins tnue, elle veille toujours l, pour estomper les lointains, simuler des rideaux de fort, et c'est elle aussi qui, ds les seconds plans, agrandit l'excs tous les arbres. Pas une heure sans pluie, et, ds le soir, une humidit glace qui vous pntre. Il parat que je tombe sur une saison exceptionnelle et on m'affirme que d'ordinaire le mois de juillet, mme ici, est lumineux.--(Dans chaque pays nouveau, on tombe immanquablement sur un mauvais temps d'exception.)--Donc, le ciel terne est comme rapproch de la terre. Sans trve, il pleut, mais cela n'empche pas les petites rivires, entre les pelouses en velours et les massifs de fleurs, d'tre sillonnes de yoles par centaines o des jeunes misses font du canotage, vtues de blanc comme pour un vrai t. Le long de ces eaux, sur les bords irrprochables, quel art soigneux dans l'arrangement des plantes, le choix des fleurs! Par nuances qui se font valoir, on a group tout cela; les rables rouges du Japon ct des fusains dors, les pavots jaunes d'Irlande parmi les hortensias bleus. Des rhododendrons, fleuris follement, semblent d'normes bouquets roses. Des palmiers qui hivernent en serre, de grands arbustes des Indes sont plants a et l comme au hasard, afin de donner une impression de pays tropical tant que dure le ple t. Et,--dtail trs anglais,--des botes tout fait commodes attendent, de distance en distance, que les passants veuillent bien y dposer journaux ou enveloppes; sur ces prairies artificielles, on ne voit point traner les mille chiffons de papier qui sont des laideurs de chez nous. Toute cette exubrance imprvue de la verdure me fait retrouver au fond de ma mmoire une phrase oublie depuis l'poque des versions latines: _Tempora sunt mitiora quam in Galli_, crivait Jules Csar, en parlant de ces les o dj les Romains avaient constat les tideurs du Gulf-Stream. En effet, si nos fruits de France ne mrissent pas ici, en revanche ce ciel, toujours voil et peine plus froid que celui de notre Midi franais, peut couver d'admirables fleurs et dvelopper lentement des ramures prodigieuses. Les ormeaux, les chnes, les cdres de Londres, respects d'ailleurs depuis des sicles, trnent avec des airs de gants sur l'herbe si bien tondue. Et ce peuple anglais,--trop destructeur, hlas! hors de chez lui,--trouve des soins touchants mme pour ses vieux arbres morts, qu'il ensevelit sous des amas dplantes grimpantes, au lieu de les arracher comme nous ne manquerions pas de faire. Mais, au sortir des jardins dlicieux, dans ces rues de grande ville o l'on retombe sans transition, combien Londres apparat banal et quelconque! Des maisons de pltre ou de brique, qui ont tourn tristement au noir, force de baigner dans les fumes de houille. Tout le mauvais got qui svissait au commencement du sicle dernier: colonnades en toc, faux italien, faux corinthien, faux dorique, plus pitoyables sous la lumire du Nord. Nulle part ces belles grisailles de la pierre, nulle part ces belles lignes sobres, droites, ininterrompues qui rcemment encore (avant les Elyse-Palace et les htel Meurice) caractrisaient Paris. Rien non plus d'un peu comparable cette avenue souveraine qui commence l'Arc de Triomphe pour aboutir si magnifiquement au Louvre. Il existe pourtant un quartier qui est comme le coeur de cette ville parse, un lieu d'une beaut trange, sombrement dominateur, que je connais d'avance par les images ainsi que tout le monde: le long de la Tamise, ct de Westminster, ce palais du Parlement, sorte d'immense futaie de flches gothiques, dresse tout au bord de l'eau comme une falaise en dentelles grises, et mirant dans le fleuve de hautes silhouettes lgres. C'est l que je vais, pour ma premire sortie dans Londres; mais il y a loin, et en chemin mille dtails amusent mes yeux qui n'avaient jamais vu l'Angleterre. Tant de fleurs partout! Le moindre balcon, la moindre fentre ressemble une corbeille de jardinier; voici mme des plantes sous globe, par prcaution contre la fume et la pluie. Il passe des cossais en courte jupe, qui jouent de la cornemuse. Il passe des enfants, chantres de chapelle protestante, qui sont coiffs d'une petite toque suranne et gentiment cocasse. Beaucoup de misses en robe blanche, claircissant la tonalit gnrale qui serait plutt triste. Beaucoup de soldats en dolman vermillon; assis ct de leur payse sur les bancs des squares, ils clatent comme des coquelicots dans de l'herbe. Des squares, des squares plus encore que de maisons; c'est un jardin, un bois, autant qu'une ville. Mais les moutons, qui paissent dans ces prairies encloses, ont bien la laine un peu noirtre, passe la fume de houille, comme sont toutes les choses de Londres, l'exception des verdures nouvelles. Du reste les moineaux aussi, les moineaux qui picorent terre, ont les ailes comme charbonnes. Combien tout est correct, mthodique, dans ces rues, dans la manire de circuler de ces foules! Ni encombrement, ni disputes; personne n'lve la voix, pas mme les cochers en collision. A tous les carrefours, d'innombrables agents de police, sans rien dire, d'un geste qui vise la grce, de minute en minute arrtent les voitures, les automobiles, font traverser les pitons, qui ne disent rien non plus. Et combien la mise des femmes est discrte, trs _province_ mme, dirait-on chez nous; les lgances d'ici--et il en est d'extrmes--se rservent pour le soir et d'ailleurs ne descendent gure jusqu' la classe moyenne. Nulle part de ces stupfiants chapeaux qui, en pleine avenue de l'Opra, font songer au promenoir d'un asile d'alines. Le diable sans doute n'y perd rien; mais les apparences, oh! les apparences, avec quel soin on les sauvegarde! Et c'est bien quelque chose, de ne pas faire impudent talage. Malgr de frquentes ondes, les parcs ombreux, les petits batelets des pices d'eau ne dsemplissent pas; ces gens veulent quand mme jouir de la courte saison qui devrait tre belle, et s'asseoir sous leurs grands arbres vnrables. C'est trange, je me figurais qu' Londres tout me serait antipathique, et au contraire j'y sens flchir par degrs mes haines de race contre ce peuple, ternel ennemi du ntre. Ceci est du reste proverbial: on ne connat les Anglais qu'en les rencontrant chez eux. L'envie me prend mme de descendre de voiture, pour me mler aux gens de la rue, ou pour flner dans les squares, regarder canoter les misses en robe blanche. J'oublie le Parlement et Westminster; me voici sans but, promenant pied, sous une vague pluie qui tombe d'une faon presque aimable et ne mouille pas. Beaucoup de bonhomie chez ces promeneurs de Londres,--et, sans nul doute, _individuellement_, de la bont. Un malheur pour l'Angleterre est d'avoir confi les affaires du Transvaal et de la valle du Nil des hommes de proie, en qui s'exagraient les plus implacables durets _collectives_ de la race anglo-saxonne, et qui l'ont fait pour longtemps honnir. Mais dj au Transvaal la bont personnelle du Roi a prvalu, et l'heure peut-tre viendra pour les Egyptiens de sentir se desserrer l'inique treinte.... A nouveau des perspectives d'arbres se dplient devant moi, ramenant l'illusion qu'une fort doit tre proche. Sur les pelouses, un feu d'artifice en graniums tout rouges, et, ma droite, un palais plutt maussade, aux murailles enfumes, presque noires: Buckingham Palace, la rsidence royale; n'tait alentour cet espace libre qui lui donne grand air, il ne semblerait ni assez beau ni assez vaste pour de tels souverains. La foule est l, qui stationne, range le long des trottoirs, attendant quelqu'un ou quelque chose. Une voiture vient de passer, trs salue, qu' peine j'ai eu le temps d'apercevoir, et des ouvriers, arrts aussi pour regarder, m'apprennent que c'taient le prince et la princesse de Galles;--(ils prononcent leurs noms avec une nuance de respect que nous n'aurions plus en France). Ils sont polis, ces ouvriers, l'air bon enfant. Si je veux rester, me disent-ils, je verrai le Roi et la Reine, qui vont sortir bientt.--Certainement je resterai, car c'est aussi une manire de faire connaissance avec les Majests, que de les observer d'abord d'en bas, ml aux plus humbles sur leur parcours. normment de monde. Et le spectacle cependant doit tre us ici, car les souverains, parat-il, sortent souvent. Mais leurs sujets aiment bien les revoir et s'amassent toujours, comme nagure, dans nos campagnes franaises, on accourait sur le passage du Saint Sacrement. Le Roi, pour les Anglais, reprsente encore l'me de l'Angleterre,--et on comprend tout ce qu'une telle ide doit donner un peuple de cohsion et de solidit. Je regarde les pelouses, empourpres de graniums, et le palais morose, qui semble au milieu d'un bois. A chaque porte se tiennent des soldats rouges, plus roides que les ntres, coiffs d'un haut bonnet poils qui chez nous figurerait un objet prhistorique; ils sont placides, dcoratifs, et d'ailleurs inutiles, tant la rsidence parat garde par le respect de tous. Enfin, la voiture royale! Elle s'avance au trot rapide, prcde d'une escorte de cavaliers rouges qui ont trs noble allure. J'aperois le visage du Roi, au moment o il rend le salut un groupe de presque misreux; il a l'air bienveillant et bon; il sourit, on devine qu'il se sent en confiance, comme vraiment au milieu des siens. Et, ct de lui, est-ce possible que ce soit la Reine? cette encore si jeune femme dont le profil exquis, plus fin que ceux que Ton grave sur les cames, accuse peine trente ans. BERLIN VU DE LA MER DES INDES Novembre 1899. De loin et par contraste, des choses, des lieux, que Ton avait assez distraitement vus en passant, vous rapparaissent quelquefois en souvenir, sous leurs dfinitifs aspects, et l'on en demeure obsd. Ainsi aujourd'hui, au milieu de tout ce bleu de la mer des Indes--o je m'en vais doucement, berc sous le soleil--l'image d'une ville du Nord, que je visitai il y a vingt jours peine, revient me poursuivre. Oh! l'oppressante et triste ville!... Je ne sais quelle curiosit me prit de la connatre, cette capitale allemande, que je me refusais croire ennemie, et c'est la veille mme de mon dpart pour l'Inde profonde que brusquement je dcidai de l'aller voir. Le trajet, par l'express de Lige, fut dj pour me serrer le coeur. Octobre finissait, sur notre Europe effeuille,--et il y a toujours une mlancolie s'en aller, les soirs d'automne, trs vite vers le Nord: on sent baisser d'heure en heure la lumire, non pas seulement parce que le jour dcline, et aussi la saison, mais parce que l'obliquit du soleil augmente et que ses rayons se dcolorent dans de plus htifs crpuscules. Donc, je roulais vers la Prusse, vers Berlin. Au milieu des campagnes belges, de plus en plus dnudes, passaient les villes et les villages, en briques rouges et ardoises, avec force tuyaux d'usine,--tout cela d'une couleur si sombre, aprs les maisons blanches de mon sud-ouest franais! La lumire baissait, baissait; on percevait aussi raccourcissement de la journe, d ces latitudes plus hautes; le soleil, paiement rose, semblait s'enfoncer avant l'heure dans des brumes dj hivernales. Et, de s'en aller si vite, si vite, la faon moderne, ne m'tait point la notion de toute la distance parcourue vers les rgions grises; alors, dans l'engourdissement d'un demi-sommeil, me venait presque une anxit nerveuse--oh! tout fait enfantine, je le reconnais-- l'ide que, si cette vitesse extrme faisait dfaut, allait se dtraquer avant le retour, il faudrait beaucoup de temps ensuite pour rebrousser chemin vers mon pays plus clair.... La Belgique et la moiti de l'Allemagne, franchies toute vapeur, en pleine nuit, grand fracas de sifflets et de ferraille: un voyage de cauchemar, eussent dit nos pres, mais cette faon de voyager devient universelle, notre poque affole. Parfois, aux instants d'arrt, des milliers de feux, reflts dans de l'eau noire, indiquaient la grandeur et le pullulement des villes fluviales, au milieu de rgions sans doute humides et grasses. Je me rappelle surtout--quand des voix germaniques crirent un nom de ville dont nous avons fait en franais Cologne,--je me rappelle les alignements infinis de lampes qui se rptrent en tranes dans le Rhin. Mon Dieu, que de feux allums sur le monotone parcours: mme au milieu des campagnes, des lampes lectriques clairaient blme et froid dans le brouillard obscur, des sries de hauts fourneaux lanaient vers les tnbres du ciel leurs flammes rouges,--tout cela rvlant une vie nocturne anormale, surmene, fbrile, puisante. En vrit, ce coin de notre pauvre petite Europe, dj si use partout et dfrachie, semblait plus particulirement travaill par le microbe humain.... Oh! les nuits limpides et silencieuses en Orient, les nuits o les hommes sommeillent, rvent et font leur prire!... Repassant ensuite en plein jour, pour revenir vers la France, je les vis, ces usines, ces manufactures allemandes, monstrueuses btisses en briques, rougetres ou charbonnes sous le gris des nuages,--et d'ailleurs toutes neuves, car la fivre de l'industrie est dans ce pays-l un mal rcent. J'avais envie de leur crier, ces pauvres ouvriers conduits en troupeau: Vous vous trompez, ou l'on vous trompe. Le bonheur n'est point dans le surmenage des fabriques; ni la prosprit durable, dans l'excs de produire. Bientt, invitablement, vous connatrez de terribles lendemains. Retournez donc plutt dans les champs, o vos pres travaillaient. Je dis cela... mais c'est peut-tre moi, l'gar. J'avoue ne point connatre grand'chose aux questions sociales. En ce moment surtout, je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, vers la paix de l'Inde,--autant dire quelqu'un _qui n'y est plus_.... * * * * * Berlin, o j'arrivai au petit jour, me surprit ds l'abord par son luxe tourdissant, tout flambant neuf, son luxe de parvenu, si l'on peut dire ainsi lorsqu'il s'agit d'une ville. Sur l'avenue des Tilleuls--qui tait le centre lgant d'autrefois, avant le grand empire, et qui a conserv, au milieu du clinquant des rues nouvelles, un certain air de discrtion comme il faut,--le hasard me fit loger dans un htel genre vingtime sicle, o svit d'une faon intolrable la tyrannie de l'lectricit, du soi-disant confort, des trop ingnieuses petites inventions. Et je passai l trois ou quatre jours de morne ennui, m'vertuant m'intresser quelque chose, et n'y arrivant jamais. On me disait: Visitez les muses, les palais. Mais qu'est-ce que a pouvait me faire, ces muses garnis de tableaux venus d'ailleurs, ces palais en style de partout, sans une note d'art local nulle part? Et j'errais au milieu des foules, par les rues o l'on respirait du froid. Bien inlgantes, ces foules, mais polies et bonnes personnes. Des femmes au frais visage, d'un rose exquis d'hortensia, mais portant des chapeaux mal emplums et des bottines lastiques, avec des chaussettes cachou.--Mon Dieu, combien je trouve puril que ce dtail de leurs chaussettes cachou vienne me faire sourire jusqu'ici, dans la srnit hautaine de la mer!--Malgr la brume pntrante et mauvaise, les passants--qui avaient l'air de fort braves gens, je le reconnais--s'exclamaient entre eux sur la clmence du ciel: Ah! le beau temps, l'incomparable automne que nous avons!... Mais, par exemple, si le vent de Russie vient souffler.... Et l'envie me prenait de m'en aller plus vite, pour viter ce vent-l. Cependant, par exception, il ne gelait pas encore, c'est vrai. Et dans ce grand bois de chnes, qui est une surprise et un repos en plein centre de la ville, on pouvait presque se promener sans hte, sous la pluie des feuilles jaunes et des feuilles rousses: un lieu charmant, malgr la pauvret de sa flore et malgr l'invasion un peu barbare des statues neuves; des recoins tranquilles et quasi sauvages, jouant les dessous de fort, deux pas des tramways, des brasseries,--et, le soir, comme on n'claire point, des amoureux partout, dans le brouillard glac. Il y avait aussi pour moi, l'entre de ce bois, un petit coin de patrie, o je revenais d'instinct, comme un exil: l'ambassade de France, avec son square o des rosiers du Bengale fleurissaient encore, grce la douceur inusite de la saison. Et je me rappelle, sur ces fleurs, un matin de soleil, le passage d'un pauvre grand papillon, engourdi et lent, qui semblait s'tonner de si longtemps vivre.... Un papillon sur des roses, Berlin, en novembre, on sentait l'anomalie de cela, et je ne saurais vraiment dire pourquoi c'tait si mlancolique. Et, quand je m'tais longtemps ennuy dans les rues, je remontais, au dclin du jour, m'ennuyer dans ma chambre, que des radiateurs avaient clandestinement chauffe sans y amener de gaiet. Accoud ma fentre, derrire les vitres doubles, je regardais le va-et-vient de l'avenue des Tilleuls, les pitons, les cavaliers, les voitures. Quelle lugubre lumire, cette tombe de jour!... Au-dessus des maisons, l-bas, la coupole du Reichstag allemand, lourde et magnifique, toute dore, toute neuve, l'air dominateur. Plus loin, toute neuve aussi et toute dore, une Victoire gante, sur une colonne, ouvrait ses ailes dans le ciel ple. Mais de hideux tuyaux d'usine, soufflant des fumes sombres, montaient plus haut que ces choses somptueuses, et d'innombrables rseaux d'lectricit couraient au-dessus de tout cela, enveloppant ces toits, ces monuments, cette ville, de leurs cheveaux sans fin, comme si des tisserands fantastiques ou des araignes avaient travaill dans l'air pour emprisonner Berlin dans leurs milliers de fils. Et le soleil du Nord mourait avec lenteur sur les chemines de l'usine colossale, sur le dme du Reichstag allemand, sur la grande femme aux ailes d'oiseau dployes dans le ciel incolore. Il tait si tristement rose, ce soleil oblique, et il semblait venir de si loin!... Et, quand je m'tais longuement ennuy dans ma chambre, je redescendais, la nuit, m'ennuyer par les rues, o les myriades de lampes faisaient un semblant de jour blme sur les visages, sur les boutiques, les cabarets bire et les restaurants choucroute. Le grouillement de cette ville de prs de deux millions d'mes, pousse en hte comme un champignon, emplissait les larges voies droites, sillonnes de rails de fer, et, grce au jeu de ces lampes dans la brume, les maisons cinq ou six tages--en fouie, il est vrai, et en carton-pte, mais barioles, dores, surcharges de clochetons et de moulures--simulaient une vraie magnificence, crasante pour nos maisons parisiennes, moins hautes, qui gardent des lignes plus sobres, avec le ton gris des pierres. Jusque dans les faubourgs extrmes, habits par les ouvriers socialistes, toujours la mme prtention des faades; pas de vieux quartiers, pas de maisonnettes, rien que des btisses normes, ultra-modernes et satures d'lectricit.--J'avais ds le premier jour appris qu'ici, o tout est rgl d'une faon pratique et militaire, il y a le haut du trottoir pour les promeneurs qui vont dans un sens, le bas pour ceux qui vont dans l'autre, et machinalement je suivais, sans me tromper, les sillages humains. La nuit, quand des souffles plus froids s'engouffraient aux carrefours, la lourde gaiet de la bire s'pandait sur la ville. Que de brasseries partout, que de brasseries musiquettes et tambourinages de foire! Et tant de sortes de bire: la ple, la blonde, la brune ou la noirtre, servies chacune dans des chopes de forme spciale, mme dans des pots en sapin pour donner un got de rsine! Tous les sous-sols du mtropolitain berlinois, amnags en interminables sries de lieux boire, s'clairaient pour la fte nocturne: sous le va-et-vient des locomotives, cabarets bas, plafond de tle et de fonte, dcoration simili-orientale ou pseudo-japonaise; chanteurs genre tyrolien, orchestres s'efforant de paratre tziganes. Et, de minute en minute, branlant tout, couvrant d'un roulement de tonnerre les violons' et les cuivres, des trains en marche au-dessus de la tte des buveurs.... Pauvres gens, dont le seul plaisir des soirs est de s'entasser l, quand il vente ou qu'il neige! Petits bourgeois, ouvriers trop endimanchs, dpensant dans ces dessous irrespirables du chemin de fer toute leur paye, et _n'pargnant point_, entrans par la nouveaut du faux confort qui leur est venu et du faux luxe.... De l bire et de la bire!... De grosses filles rougeaudes, navement costumes en bergres des Alpes, vendant des tranches de raifort qui excitent boire. Et, dans les recoins discrets, de petits _vomitorium_ adosss au mur, avec une inscription de peur des mprises sur l'usage en faire.... Pauvres buveurs! Leur licence un peu tale n'avait point notre dsinvolture, et l'attitude des amants ct des amantes se montrait plutt sentimentale; sans doute ils entendaient autrement que chez nous l'amour--sous l'gide des lois allemandes, plus favorables que les ntres l'closion des petits soldats pour l'arme, des petits ouvriers pour l'usine.... Pauvres buveurs entasss! D'ici surtout, d'ici o l'on vit dans l'air et la lumire, leur cas parat lamentable. Mais ils n'taient point antipathiques; ils avaient plutt la bonhomie au visage et tmoignaient mme d'une certaine politesse inconnue chez nous: les hommes restaient dcouverts, aprs avoir, en arrivant, distribu la ronde des petits saluts qu'on leur rendait soigneusement.... Nos ennemis, ces gens-l! Mais pourquoi donc? Que de malentendus intresss au fond des haines nationales, et quelle absurdit que les frontires, pour qui les regarde de loin et de haut!... * * * * * Et cependant... je me souviens de mon motion soudaine et de ma rvolte, en apercevant, un matin, sur une place de cette ville, un canon franais exhib comme un trophe. Je m'tais arrt court, devant cette silhouette aussitt reconnue. Un canon de marine, hlas! amen du Mont-Valrien pour parader l, entre des obusiers de chez nous, sur cette place prussienne!... Un canon pareil ceux de certaine corvette, dont j'eus l'honneur autrefois de commander la batterie pendant un bombardement.... Ce mcanisme de combat, jadis si familier, vieilli aujourd'hui, semi-barbare ct des perfectionnements nouveaux et devenu objet de curiosit chez des Allemands, attestait pour moi le recul de mes jeunes annes,--ce qui tait dj nostalgique, par ce matin brumeux de novembre. Mais surtout un sentiment d'un ordre moins personnel m'avait pris au coeur--et mes yeux s'taient voils tout coup.... Oui, je crois bien que tout l'heure je me trompais; il y a des frontires encore, et, malgr mon dtachement de voyageur qui s'en va vers les ddaigneuses srnits bouddhiques, comme je reviendrais vite, l'appel de guerre! Quel effondrement, en ce cas-l, n'est-ce pas, de toutes nos fraternelles thories! De longtemps encore, on aura beau faire, le vieux mot de patrie ne sera pas remplaable, et un drapeau de certaines couleurs gardera le mystrieux pouvoir, rien qu'en apparaissant, d'entraner nos mes et de les grandir. C'est surann, si l'on veut; c'est absurde tant qu'on voudra; mais c'est irrsistible et peut-tre sublime. * * * * * Un quartier, dans ce Berlin, arrive toutefois une certaine beaut inquitante, dont j'ai gard l'image: celui des palais, des arsenaux et des muses. Une rivire l'entoure, la Spre froide et noire, que traversent en ce lieu des ponts balustres de marbre ou de porphyre, bords de statues ou de grandes urnes trpieds de bronze. Les voies y sont moins peuples, il y rgne un certain silence et, parmi de massives constructions en pierres uniformment sombres, on se repose du clinquant, des boutiques et des bariolages. Toutefois, rien de local, pas plus ici qu'ailleurs; toujours la servile imitation de la Grce, les colonnes doriques et les statues,--d'o ce titre d'Athnes de la Spre donn par les Prussiens leur ville. Tout cela, lourdement pompeux, accusant des prtentions, sans doute illusoires, la souverainet et la dure. Trop de statues, vraiment, alignes terre le long des rampes, ou bien perches en haut sur les frises. C'est inimaginable, la quantit de bonshommes ou de btes qui se dtachent sur le ciel incolore: grandes silhouettes figes, grands gestes tragiques sur les nuages, chevaux cabrs aux angles des toits, battant l'air de leurs pattes. Et aussi tant d'ailes, noires ou dores, de Gnies, de Victoires, d'aigles surtout; d'aigles prts fondre et lacrer. Il n'est pas jusqu' la religion protestante qui, dvie de son vrai sens, ne paraisse ici devenir ambitieuse et antichrtienne, dans cet immense temple de luxe, trop surcharg de colonnes, de coupoles, et n'ayant pas, comme les admirables cathdrales gothiques, l'excuse du temps, puisqu'il date d'hier.... Oh! les humbles temples, blancs et simples, o j'ai ador dans mon enfance _en esprit et en vrit_!... Le palais imprial d'autrefois, inhabit depuis le nouveau rgne, se dresse sinistre, sous le revtement noir que lui ont fait les pluies et les fumes. Sa haute porte, au blason d'or terni, est masque prsent par le monument tout neuf lev l'empereur Guillaume (le grand, l'anctre); ici encore, pour immortaliser cette gloire, une dbauche de statues, un amas de porphyre et de bronze; d'normes aigles, prts dchirer, du bec et de la serre; d'normes lions, la griffe ouverte et les dents montres.... Toujours l'oiseau de proie, toujours la bte de proie, en des attitudes de provocation, de rapt et de conqute. Est-ce bien le gnie de cette race de potes, de penseurs, de calculateurs, que symbolisent ces marbres et ces bronzes? Ou bien n'y a-t-il pas; malentendu encore l-dessous, et incomprhension du peuple par les chefs qui le mnent?... * * * * * Mon Dieu, que de soldats Berlin, surtout dans ce quartier des palais! Des factionnaires partout, des postes partout, des fusils dehors tals en faisceaux: petits soldats tout jeunes et roses, aux figures d'anodines poupes sous le casque, ayant un geste irrprochablement machinal pour porter ou prsenter les armes, du matin au soir, aux officiers qui ne cessent de passer, en cette ville ultra-militaire, encombre d'uniformes. Oh! ils n'ont rien de l'aigle ni du lion, ces bons petits soldats aux yeux nafs. Et l encore, n'y aurait-il pas malentendu peut-tre?... Tel paysan bavarois ou wurtembergeois, pre d'une bande de ces enfants-l, n'aimerait-il pas mieux s'arranger avec quelque puissance voisine afin d'avoir plus de colonies o s'en iraient prosprer ses fils, que de les envoyer la frontire, dans le troupeau innombrable et merveilleusement automatique, et de les faire tuer l, pour qu'on ajoute ensuite quelques nouvelles btes froces en mtal autour du palais des rois de Prusse?... Je dis cela.... Aprs tout, je n'en sais rien. Et, pour l'heure, je me sens dtach de ce problme; je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, chercher la paix religieuse auprs des vieux sages, dans des rgions hautes, o n'atteint point le vol des pauvres petits vautours de bronze qui dploient leurs ailes l-bas au bord de la Spre dans le ciel septentrional.... Non, je n'en sais rien.... Mais, ce que je sais par exemple, c'est qu'en rentrant dans mon pays, ma joie fut immense de rentendre tout coup des voix franaises. J'aurais embrass les douaniers de chez nous, par qui je fus rveill la frontire,--et pourtant je ne suis pas suspect de partialit envers ce corps-l.--Jamais, au retour des plus longues campagnes dans les plus lointains pays, jamais je n'avais connu tel soulagement me retrouver en France. C'est que sans doute, malgr mon parti pris de fraternit, malgr la nature si visiblement dbonnaire du peuple berlinois, malgr la courtoisie des grands et l'aimable accueil, un sr instinct m'avait avis: je revenais de chez _l'ennemi_. VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER Au quai de Thrapia, pour passer sur l'autre rive du Bosphore, il s'agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient l, toutes prtes, jolies pour la plupart, bien peinturlures, avec de beaux coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides. Seule, la plus proche, celle qui c'tait le tour, avait l'air d'une pauvresse ct des autres; point de velours sur les coussins, mais des housses d'indienne en petits morceaux de diffrentes couleurs; bien propre pourtant, cette barque, bien soigne, mais si vieille, avec des rapiages, et monte par un batelier caduc, en costume si misreux!--Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la suivante, qui tait frache et dore. Mais quand elle s'carta pour me laisser place, je vis avec quels soins ingnieux ces morceaux d'indienne taient assembls et raccommods: oeuvre sans doute de quelque vieille femme, pouse de ce bonhomme, pour essayer de donner encore un peu d'apparence la barque dfrachie, et ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux batelier, un regard charg de reproche contenu, de rsignation et de dtresse.... Alors une piti dsole me serra le coeur, ma journe en fut assombrie. Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-l entre tous, de le complimenter sur le bon got de ses modestes embellissements, mme de le reprendre chaque fois que je passerais. Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver. Et,--c'est peut-tre bien puril,--de toutes les mauvaises actions de ma vie, aucune ne m'a laiss plus de remords que l'affront fait ce pauvre vieux, ses petites housses d'indienne serties d'humbles galons rouges et si laborieusement arranges.... PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE Depuis quinze ans bientt, ce qui marque surtout dans ma mmoire les ftes de Pques--mais je ne saurais dire pourquoi,--c'est, au pays basque, Irun, cet instant qui suit la rentre de la procession du vendredi saint dans l'glise sombre et amne le retour soudain du silence sur la vieille petite ville, aprs l'agitation de l'archaque dfil. Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore incertain, avec des tideurs qui dj grisent un peu, et avec des feuilles dplies peine aux arbres de la place que l'glise domine de ses hauts murs austres. Immuable, ce dfil de la procession depuis quinze ans que je le connais: la mme musique; les mmes saints et les mmes saintes en bois peint, promens sur des brancards; les mmes douze pcheurs basques, au visage dur, aux joues rases comme celles des moines, figurant les douze aptres en toge romaine;--seulement, d'une anne l'autre, je les vois vieillir. Les mmes humbles dvotes, figurant les trois saintes femmes, en longs vtements noirs, plores derrire le cercueil du Christ;--seulement, d'une anne l'autre, je les vois vieillir.... Et toujours, ces centaines de vieux paysans, l'expression si triste et ferme, qui suivent, le cierge la main. Quand tout cela, aprs la promenade lente par la ville, s'est engouffr sous le grand portail de l'glise, dj obscure, alors commence pour moi cet instant d'indicible mlancolie, sur cette place du moyen ge redevenue silencieuse, et o l'on sent tout coup le froid du soir, tandis que l'air reste imprgn d'une odeur d'encens, et le sol cribl de mille taches de cire par le passage de tous ces modestes cierges de pauvres.... UN VIEUX COLLIER Mon Dieu! les pauvres petites choses, bien ranges, bien classes, bien ensevelies, sur les tagres de ce placard profond, que dissimulent des soies d'Orient et des armes, en ce recoin le plus cach de ma demeure!... Pour ouvrir cet ossuaire, il faut, dans une continuelle et dcourageante pnombre, tirer un divan, dcrocher des poignards: aussi reste-t-il clos et oubli durant des saisons ou mme des annes, et les pauvres petites choses, qui sont des souvenirs entasss de mes premires campagnes de marin, continuent de durer au milieu d'obscurit et de silence. Il n'y a rien l qui ait moins de vingt-cinq ans; c'est le dpt des reliques les plus anciennes de ma vie errante, c'est le reliquaire de la priode passe aux les du Grand-Ocan, au Chili, et ensuite sur les sables du Sngal, depuis 1872 jusqu' mon arrive en Orient et mon initiation l'Islam. Dans des botes, les unes en feuille de fer, en carton, les autres en bois exotique fabriques jadis mon usage par des matelots,--dans de bien humbles botes qui me sont devenues prcieuses pour avoir jadis couru les mers avec moi, au temps dlicieux de ma pauvret et de ma jeunesse,--dorment des fleurs de Polynsie, vieillissent et s'miettent des couronnes qui Bornrent des chevelures de Tahitiennes, l-bas, pour des ftes nocturnes, la lueur des toiles australes. On y trouve aussi des noeuds de satin; de gentils signets brods, avec des devises; des mches brunes ou blondes attaches par des faveurs roses: souvenirs de jeunes filles de Valparaiso ou de Lima,--que je revois souples et ples, cachant derrire des cils trs longs le jeu de leurs prunelles noires,--et qui pourraient bien tre des jeunes grand'mres aujourd'hui..., belles encore, sans doute, malgr le sournois travail du temps, mais assurment trs mtamorphoses, ne ft-ce que par la fantaisie des modes et des coiffures.... Qui peut dire quelle serait l'impression de nous revoir?... Qui sait, aprs tant d'annes, si je m'intresserais encore la jolie nigme de leurs yeux? Et les pauvres petites choses, bien mortes pourtant, bien momifies dans de la poussire, ont gard le pouvoir toujours d'veiller en moi des images de vie et de jeunesse,--de me rappeler surtout les grves blanches, les nues et les brises du Grand-Ocan. Oh! certain collier en fleurs d'hibiscus, lies par des fils de roseau! Tout ce qu'il voque, celui-l, lorsqu'il me rapparat! A des annes d'intervalle seulement, j'ouvre son petit cercueil fan, car j'aurais crainte, si j'en usais trop, de laisser vaporer son charme et la vague senteur de l-bas qu'il conserve encore. Ds que je le regarde, la lointaine Polynsie revient pntrer mon me de son mystre:--son grand mystre de solitude et d'ombre, que j'ai vainement cherch traduire dans un de mes livres d'autrefois. Du vent et des nuages; un vent puissant, rgulier, ternel comme s'il tait l'haleine du monde; l'Alise austral, poussant les houles d'un ocan immense vers des les aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur des grves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de forts sombrement silencieuses, o s'amassent et s'emprisonnent ces nuages que l'Alise promne au-dessus du dsert des eaux.... Je retrouve tout cela et tant d'autres choses encore,... l'allure balance des filles aux pieds nus, l'ambre de leur chair, la caresse sauvage et triste de leurs yeux, et puis leurs chants du soir, sous l'obscurit des hauts palmiers si frles qui s'agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant d'autres choses encore je retrouve, de trs indicibles choses, quand je regarde le pauvre collier en fleurs d'hibiscus, tout dessch aujourd'hui et qui, avec les annes, dpose au fond de sa bote une mince couche de cendre. Il me vient, ce collier, d'une jeune fille rencontre une fois, au crpuscule, sur une plage solitaire, et aime ardemment l'espace d'une heure, tandis que soufflait avec violence dans nos poitrines une brise humide et chaude qui tait comme sature de vie. Je me rappelle combien cette plage devenait blanche, au milieu de l'obscurit envahis sant; des coraux, mietts l depuis des sicles, lui faisaient un tapis de neige qui bruissait lgrement sous nos pieds. Le lieu se dployait autour de nous en lignes infinies dans la pnombre du soir; il avait l'unit puissante d'un site des poques primitives, et le Grand-Ocan l'encerclait de sa courbe souveraine. La surface des eaux luisait encore, par places, aux derniers reflets du soleil teint, et, sur un rideau de nues qui entnbrait toute la base du ciel, l'horizon marin se dessinait en clarts ples. Derrire la blanche plage, aussitt commenait, sur un sol gris, la colonnade grise des cocotiers--qui sont les arbres du bord de la nier dans ces archipels de Polynsie. Leur verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous ne voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et trop minces, ce qu'il semblait, pour supporter en l'air toutes ces palmes; rien que les gerbes des tiges, la fort des tiges gantes qui se courbaient au souffle du large comme d'effrayants roseaux, nous faisant tout petits et ngligeables, nous deux, sous leur agitation de choses immenses. La beaut de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et rapproche de moi par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils froncs, dans ses yeux de hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits tombaient sur ses flancs comme de lourdes coules de lave noire. Elle avait inconsciemment la grce exquise des attitudes, avec la perfection absolue de la forme, toute l'originelle splendeur humaine que les peuplades de ces les ont conserve. Et je regardais le collier en fleurs d'hibiscus, d'un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose de la gorge nue: cette respiration de jeune fille semblait le bercer l, au rythme d'une vie frache et superbe.... L'heure crpusculaire, la tristesse de l'heure, les aspects terribles ou dsols des choses furent complices pour plus troitement nous unir,--enfants que nous tions, enfants seuls et perdus au milieu d'ambiances trop farouches. L'effroi du soir, l'horreur magnifique du lieu avivaient pour nous ce besoin qu'a toute me d'une autre me, et,--dans un ordre plus humble, mais, hlas! aussi humain,--ce dsir que tout corps prouve d'un autre corps, d'un corps doux caresser et treindre, pour tromper l'angoisse de se sentir seul devant le mystre des impassibles choses. Tandis que la Nature s'attestait alentour indiffrente et fatale, nous changions, nous, plein coeur, d'un mme lan spontan, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les trs jeunes, mle la brutalit de l'amour je ne sais quoi d'infiniment bon et de suprieurement fraternel. Dans cette tendresse-l, qui fit nos fronts s'appuyer l'un l'autre, il y avait, si l'on peut dire ainsi, un peu de l'universelle piti qui rapproche les hommes ou les btes aux heures d'imprcise angoisse,--et, sans doute, y avait-il aussi pour moi l'ivresse de fondre en cette crature, trs voisine de l'humanit primitive, l'enfant trop raffin hrditairement que j'avais dj conscience d'tre.... Quand ce fut l'instant de nous sparer, la nuit tait peu prs venue,--la nuit qui, pour l'imagination des Polynsiens, amne sous ces grandes palmes l'effarante promenade des fantmes tatous visage bleu. Toujours il y avait l-bas, sur les rebords les plus lointains du cercle de la mer, ces lueurs ples qui faisaient les eaux moins obscures que les voiles du ciel. Je revois encore, aprs tant d'annes, l'clairage sinistre qui persistait l'horizon ce soir-l. Elle, avant de s'enfuir, ta son collier en fleurs d'hibiscus pour le passer mon cou; puis, s'avana brusquement tout prs, tout prs pour me regarder, son front presque sur le mien; je vis alors, toucher mes yeux briller ses yeux elle, trs dilats et mouvants. Dans l'tranget de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgr la tendresse change, un abme d'incomprhension, comme entre deux tres d'espce diffrente, incapables de se pntrer jamais. Le lendemain, nous devions nous retrouver la mme heure; mais une grande bourrasque s'tait dchane, il tombait une pluie de dluge, elle ne fut pas au rendez-vous. Et, le matin suivant, notre frgate quitta cette le pour n'y plus revenir. J'en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s'expliquait pas, avec un dsir attendri de la revoir,--comme il arrive quelquefois pour des jeunes femmes entrevues et aimes en rve, qu'on ne peut esprer retrouver puisqu'on sait leur inexistence. Pour moi, celle-l semblait bien aussi impossible ressaisir et aussi perdue qu'une vision de rve, car je n'avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que j'tais, de ramener un navire vers l'Ocanie. Entre nous deux sans doute quelque chose avait jailli de plus que le dsir de nos jeunes chairs, sans quoi je n'aurais pas eu ce long serrement de coeur et je ne me souviendrais plus. Mais c'est surtout ce regard, l'interrogation de ce dernier regard trop prs du mien, c'est cela qui a grav dans ma mmoire l'heure et le lieu, tout le grand dcor crpusculaire et le cercle ple de l'horizon. Et maintenant, l'vocation finie, je vais renfermer, pour des annes peut-tre, l'humble collier dans son humble bote. C'est d'ailleurs une vocation dj confuse, et il faut prsent l'effort de ma volont pour l'obtenir, car il s'loigne de plus en plus vite, l'instant, si furtif au milieu du glissement rapide et infini des dures, l'instant o ces quelques brins de paille dcolors taient de larges fleurs vivantes, d'un rouge de pourpre, posant sur cette nave poitrine nue.... La gorge qui fut jeune et admirable, comment est-elle aujourd'hui, et comment sont les grands yeux interrogateurs? Et qui sait entre quelles mains il sera froiss, puis jet aux immondices, et dans quelle poussire il finira, ce collier qui devrait tre depuis longtemps retourn l'humus des les ocaniennes, mais que ma fantaisie s'obstine maintenir dans une quasi-existence, dessche et fragile comme l'existence des momies. PRFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLI Mon cher ami, Combien m'ont impressionn ces mots que tu as mis en tte de ton livre: vieille marine! C'est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte un quart de sicle, et qu'elle est dj vieille, dmode, finie.... Au temps de nos dbuts, il y avait encore des pays _qui taient loin_, des ports o l'on se sentait vraiment _ailleurs_; il y avait encore quelques dernires frgates, vierges d'escarbilles et de fume de houille, qui s'en allaient lgres, silencieuses et propres, manoeuvres par des hommes vtus de toile blanche, et traversaient l'ocan sous la seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait encore l'exercice de manoeuvre, qui sans doute ne valait dj plus celui que nos pres faisaient, mais qui demeurait cependant une incomparable cole d'agilit et de force. Et nos navires de guerre n'taient point tout fait devenus ces machines pour tueries lectriques, qui cheminent sournoises et demi-noyes, en soufflant d'infectes nuages noirs. Oh! le Sngal de notre poque, comme tu en as bien rendu la dsolation languide et fivreuse!... Oh! le Dakar d'autrefois, o nous possdions en commun une case, une case de bois btie, disais-tu, avec des dbris de caisses vermouth, et hante par les fourmis blanches, les serpents, les lzards!... Trois maisons, en ce temps-l, dans ce pays, et un seul magasin: vaste bazar o l'on vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires et des verroteries pour ngres; l trnait une svre grosse dame de Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un pass mystrieux et des tatouages obscnes sur le bas du corps. C'tait tout; des villages yoloffes venaient ensuite, o l'on entendait le soir des bamboulas furieuses, rythmes grands coups de calebasses; puis commenaient les sables, les mornes dploiements du dsert, jaunes sous le soleil torride.... On dit que c'est une ville prsent.... Non, mais te reprsentes-tu a: notre Dakar jouissant d'tablissements publics et dot d'un chemin de fer?... Et l'lot de Core, son hpital triste et brlant, o tu faillis mourir! Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n'en ai retrouv l'oppression, l'touffement et le silence: Gore, vieille petite ville du sicle dernier, colonie de nos pres, aujourd'hui abandonne et qui mlancoliquement s'miette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin. En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud la tte, avec un fourmillement dans les cheveux, comme l-bas quand vous prend la fivre. Dj un quart de sicle, depuis notre exil au Sngal! Le temps a dispers nos camarades d'alors, et la fivre jaune en a fauch plus d'un. Quant notre navire, il n'existe plus.... J'y levais, non loin de ta chambre, trois jeunes camans orphelins, t'en souviens-tu encore, qui s'vadaient parfois et jetaient dans ton existence une note inquite. Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouvs l'cole d'Escrime et Gymnastique, et je m'attendais voir reparatre dans tes notes cette priode joyeuse et drle durant laquelle nous tions du matin au soir en quilibre ou en garde, ou bien encore, tantt par les pieds, tantt par les mains, suspendus quelque chose. Et c'est dommage que tu n'en aies point parl, car tu aurais employ l si bien cette ironie immense, mais compatissante et bon enfant, qui t'est particulire. Dans tes courts rcits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu violents comme toi-mme mais pleins de gnrosit et de coeur, je te retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaiet de notre chre marine et l'esprit de nos carrs de bord. Et cependant, j'ai un reproche te faire, un reproche assez grave. Tu as bafou comme il convenait deux ou trois de nos gaux ou de nos chefs, et, quand tu cingles la pitre ligure de certain amiral, aujourd'hui remis, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi n'as-tu parl que des mauvais? Il s'en trouve aussi de bons et de charmants, de braves et d'hroques; tu en es convaincu plus que personne, toi qui as laiss dans la marine des amis que tu aimes si sincrement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux que tu regrettes? ni de ceux que tu vnres et que tu admires? Tu aurais su le faire si bien! Il manque des chapitres des petites histoires, je t'assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te connaissent pas, un air d'avoir crit une oeuvre de dnigrement et de rancune--ce qui serait cependant tout fait au-dessous de ta pense et de ton coeur.... Maintenant, bonne chance ton livre, et pardonne le franc parler de ton trs ancien camarade d'Afrique et autres lieux. QUELQUES PENSES VRAIMENT AIMABLES I C'est incroyable ce qu'il y a de gens chez qui l'ge ingrat dure toute la vie. II On rencontre souvent chez les choses une certaine btise, un certain mauvais vouloir entt, qui sont bien plus rvoltants encore que chez les personnes. III Je n'arrive plus m'irriter srieusement contre mon prochain. Non, les seuls tres qui me causent encore des indignations exaspres sont les boutons de mes cols ou de mes devants de chemise, lorsqu'on voyage je me trouve seul leur merci. IV La bienfaisante science des laboratoires invente des remdes merveilleux pour prolonger quelques pauvres chtifs, perfors de microbes, mais, dans sa sollicitude pour l'humanit, invente aussi des poudres dtonantes, capables de dtruire par milliers la minute les jeunes sujets mles de l'espce. V _Aspect sous lequel rapparat moi-mme ce que de bonnes mes appellent ma notorit_. Une grosse cloche exasprante, que des mauvais plaisants m'auraient accroche derrire le dos et qui, ds que je remue, se mettrait sonner, pour faire hurler les imbciles et les chiens. VI _conomie politique et sociale_. Tout est vrai. Mais le contraire l'est galement. VII _Religion_. Tout est faux. Mais le contraire l'est encore bien davantage, et notoirement plus absurde. VIII _Progrs_. Propagation de l'alcool, de la dsesprance et des explosifs. IX _Bienfaits de la civilisation_. A deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus mon aise dans la jungle indienne que dans les rues de la ville la plus civilise de la Terre. X _Chasse_. L'homme est, je crois, la seule bte qui tue pour le plaisir de tuer. Les bons tigres, les braves lions ne chassent que quand ils ont faim; encore le font-ils d'une faon moins piteuse et moins lche, avec leurs propres griffes pour dchirer, leurs propres jarrets pour courir, sans fusils perfectionns ni rabatteurs. XI _Automobilisme_. Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les gavs qui y font aujourd'hui du 120 ou mme du 60 l'heure; ils taient du reste bien plus excusables devant l'humanit et sentaient, je pense, moins mauvais. Il faut admirer les villageois, les travailleurs dbonnaires des champs, qui sont srs d'tre crass un jour, eux ou leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne courent pas sus ces bouffis-la. P.-S.--J'ai quelques amis qui chassent, et qui, hlas! font du 73 en auto. Mais je les aime quand mme; c'est donc eux que je ddie, avec permission, ce gracieux bouquet de penses. EN PASSANT A MASCATE ...Nous avions quitt depuis trois jours le Beloutchistan sinistre, aux solitudes miroitantes de sable et de sel sous un soleil qui donne la mort; la ligne de ses affreux dserts nous avait longtemps poursuivis, monotone dentelure violette qui n'achevait pas de se drouler aux confins de notre horizon. Et puis, nous n'avions plus vu que la mer,--mais une mer incolore, chaude et molle, sur laquelle perptuellement tranait un vague brouillard d'une malsaine tideur. Comme c'tait en avril, le soleil tirait de cette mer d'Arabie les immenses brumes fcondantes, tout le trsor des nues que les vents allaient emporter vers l'Inde, pour le grand arrosage des printemps. Elles s'en iraient au loin vers l'Est, les ondes qui naissaient ici, la surface des eaux languides; pas une ne rafrachirait les rivages desschs d'alentour,--qui sont une rgion spciale, rebelle la vie des plantes, rappelant les dsolations lunaires. Nous nous acheminions vers le golfe Persique, le golfe le plus touffant de notre monde terrestre, nappe surchauffe depuis le commencement des temps, entre des rives qui sont mortes de chaleur et o tombe peine quelque rare pluie d'orage, o ne verdissent point de prairies, o, dans l'ternelle scheresse, resplendit presque seul le rgne minral. Et cependant on se sentait oppress d'humidit lourde; tout ce qu'on touchait semblait humide et chaud; on respirait de la vapeur, comme au-dessus d'une vasque d'eau bouillante. Et le malfaisant soleil, qui nous maintenait nuit et jour une temprature de chaudire, se levait o se couchait sans rayons, tout jaune et tout terni, tout embu d'eau comme dans les brumes du Nord. Mais, le matin du quatrime jour, ce mme soleil, son lever, apparut dans une pure splendeur. L'Arabie tait l prs de nous, surgie comme en surprise durant la nuit, les cimes de ses montagnes se profilant dj trs haut, dans l'air tout coup clarifi, infiniment limpide et profond; l'Arabie, terre de la scheresse, soufflait sur nous son haleine brlante, qui tait dnue de toute vapeur d'eau et qui balayait vers le large les brouillards marins. Alors, les choses taient redevenues lumineuses et magnifiques, les choses talaient leur resplendissement sans vie, dans des transparences absolues, ainsi qu'il doit arriver quand le soleil se lve sur les plantes qui n'ont pas d'atmosphre. Ensuite, ds que fut pass l'enchantement rose de l'extrme matin, ces montagnes d'Arabie prirent pour la journe des teintes violentes et sombres d'ocr et de charbon; avec leurs milliers de trous et leurs brlures noires, elles affectrent des aspects de monstrueux madrpores calcins, de monstrueuses ponges passes au feu; elles apparurent comme les vieilles scories inutilisables des cataclysmes primitifs. Cependant nous arrivions Mascate, et des forteresses sarrasines, des petites tours de veille fantastiquement perches, commenaient de montrer a et l leurs blancheurs de chaux, au fate blouissant des montagnes. Et, une baie s'tant ouverte dans ce chaos des pierres noircies, nous apermes la ville des Imns, toute blanche et silencieuse, baigne de soleil et comme baigne de mystre, au pied de ces amas de roches qui simulaient toujours de colossales ponges carbonises. Point de navires vapeur, point de paquebots au mouillage devant la muette ville blanche qui se mirait dans l'eau; mais quelques grands voiliers, comme au temps pass, des voiliers qui arrivaient, charmants et tranquilles, toute leur toile tendue la brise chaude; et quantit de ces hautes barques d'Arabie qu'on appelle des _boutres_ et qui servent aux pcheurs de perles. Avec ces navires d'autrefois entrant au port, et avec ces tours crneles, partout l-haut sur les cimes, on et dit une ville des vieux contes merveilleux, au bord de quelque rivage sarrasin du temps des croisades. Ainsi qu' Damas, Maroc ou Mquinez, ainsi que dans toutes les pures cits de Mahomet, ds l'entre Mascate, nous sentmes s'abattre sur nos paules le manteau de plomb de l'Islam. La ville, de loin si blanche, tait un labyrinthe de petites rues couvertes, o rgnait une demi-nuit, sous des toitures basses. L-dedans, un charme et une angoisse venaient ensemble vous treindre; on subissait l'excs ce trouble sans nom qui, dans tout l'Orient, mane du silence, des visages voils et des maisons closes. Il y avait pourtant des ruelles vivantes,--mais de cette vie uniquement et farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait, comme dans tous les autres ports du Levant, des sries de petites choppes o mille objets de parure se vendaient dans l'ombre, toujours dans l'ombre: toffes grands ramages barbares, harnais brods, pesants colliers de mtal, et poignards courbes gaine prcieuse en filigrane d'argent. Mais ces choppes taient encore plus obscures qu'autre part, et cette ombre d'ici, plus paisse, plus jalouse qu'ailleurs. Partout, une chaleur de forge, l'impression constante d'tre trop prs d'un brasier, et parfois, sur la tte, une sensation de brlure soudaine; quand un rayon de soleil tombait travers les planches des plafonds. On rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand Dsert, l'attitude sauvage et magnifique, dtournant leur fin profil cruel, se reculant par ddain pour ne pas vous frler. Et les femmes, aux chevilles alourdies par des cercles d'argent, taient, il va sans dire, d'indchiffrables fantmes, qui se plaquaient craintivement aux murailles quand on passait, ou bien s'engouffraient dans les portes; elles portaient des petits masques noirs, des espces de petits loups brods d'or et de perles, avec des trous carrs pour les yeux,--chacune d'elles semblant personnifier un peu de ce mystre d'Islam qui pesait sur toutes choses. Et cette ville sacre de l'Iman,--au pied des abruptes montagnes qui avaient l'air de la murer dans su baie, de l'isoler au bord de sa mer bleue,--communiquait cependant par des dfils, par des couloirs de sable entre les roches brlantes, avec la grande Arabie impntrable, avec les oasis inconnues et les immensits dsertes; elle commandait les rgions obstinment fermes, elle tait la clef des solitudes. Au consulat de France, o je passai la matine, les fentres taient grandes ouvertes la bonne brise des sables, qui entrait partout, ardente et desschante. Il y vint des missaires de l'Iman-Sultan,--personnages aux allures de noblesse et d'lgance, draps de fine laine,--chargs de rgler l'heure de ma visite Sa Hautesse et la faon dont je serais reu. C'tait une ancienne maison de vizir, ce consulat franais; aux murs des salles, sous les couches neigeuses de la chaux, s'indiquaient lgrement, comme en bas-relief effac, des arcades aux festons gomtriques, d'une simplicit exquise,--ternels dessins des portes de mosques ou de palais arabes, que les hommes en burnous ont transports avec eux, en suivant la ligne des grands dserts, jusqu'en Algrie, jusqu'au Moghreb et en Espagne; et elles disaient elles seules, ces arcades blanches, dans quel pays on tait, elles suffisaient dsigner pour moi l'Arabie,--la vieille Arabie que j'adore, et o je suis chaque fois gris de revenir, sans avoir jamais su comprendre au juste par quel charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste.... La plus haute des maisons closes qu'en arrivant nous avions vues, presque baignes dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c'tait le palais du Sultan. Quelqu'un vtu d'une robe blanche et drap d'un burnous brun glands d'or; de grands yeux trs beaux, un visage de trente ans couleur de bronze clair, aux traits rguliers et dlicats, illumins par un franc sourire de bienvenue: tel m'apparut, au seuil de sa demeure o il avait bien voulu descendre, cet Iman-Sultan de Mascate, qui rgne sur l'un des derniers tats d'indpendance arabe, sur l'un des derniers pays o les cinq prires du jour ne sont jamais troubles par l'ironie des infidles. Les anctres de cet homme taient dj des souverains nombre de sicles avant que fussent sorties de l'obscurit nos plus anciennes familles rgnantes d'Europe; il a donc de qui tenir son affinement aristocratique et son aisance charmante. La grande salle d'en haut, o il me fit asseoir, tait dconcertante de simplicit ddaigneuse, avec ses murs uniment blanchis et ses siges de paille; mais elle donnait par toutes ses fentres sur le bleu admirable de la mer d'Arabie, avec les beaux voiliers au mouillage et la flottille immobile des pcheurs de perles. --Autrefois, me disait le Sultan, on voyait souvent Mascate des navires de France; pourquoi ne viennent-ils plus? Hlas! Que rpondre? Comment lui donner les raisons complexes pour lesquelles, depuis quelques annes, notre pavillon a presque absolument disparu de la mer d'Arabie et du golfe Persique, nos navires peu peu remplacs par ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne?... Le Sultan, ensuite, d'accord avec notre consul, voulut bien me proposer de m'arrter ici quelques jours, et c'tait une manire de tmoigner sa sympathie pour notre pays, cet accueil au voyageur franais qui passait. J'aurais eu des chevaux, des escortes. On m'offrait d'aller vers l'intrieur, voir des villes mornes sous l'tincelante lumire, des villes o les Europens ne vont jamais; de visiter les tribus des oasis, qui seraient sorties ma rencontre en faisant des fantasias et en jouant du tambour. Et la tentation d'accepter me prit trs fort, l, dans cette salle blanche o agissait sur moi la grce aimable du souverain des dserts. Mais je me rendais en Perse, et je me souvins d'Ispahan, o, depuis des annes, je rvais de ne pas manquer la saison des roses. Je refusai l'honneur, n'ayant pas de temps perdre, puisque l'avril tait commenc. Pour ce voyage de Perse, dont nous causions maintenant, le Sultan voulut me donner un beau cheval noir, lui, qui gambadait par l sur la plage. Mais comment l'emmener par mer, et comment rsisterait-il, ce coureur des plaines de sable, dans les terribles dfils qui montent Chiraz? Aprs rflexion, je dus refuser encore. Et, vers la fin du jour, je me retrouvai sur le bateau qui allait m'emporter au fond du golfe Persique. C'tait l'instant o la ville couleur de neige commenait bleuir au dclin du soleil, sous son linceul de chaux, tandis qu'alentour le chaos des pierres se teintait comme du cuivre. Aucun bruit n'arrivait nous de ces maisons fermes, devenues paiement bleues, qui se recueillaient plus profondment dans leur mystre l'approche du soir. Seuls, les oiseaux de mer s'agitaient, tourbillonnaient en nue au-dessus de nos ttes, avec des cris, golands et aigles pcheurs; il n'y avait qu'eux de vivants, car les barques mmes demeuraient engourdies de chaleur et de sommeil, poses sur l'eau tide comme des choses mortes. Avec un peu de mlancolie, je regardais Mascate, o j'avais refus de rester.... Les villes ignores des oasis, les fantasias des tribus nomades, je venais de repousser l'occasion unique de voir tout cela.... Peut-tre accordais-je aussi un petit regret au beau cheval noir, que j'aurais eu plaisir ramener dans mon pays, en souvenir du donateur. On levait l'ancre. Alors une barque, qui se htait venant du rivage, la dernire minute m'apporta de la part du Sultan deux prcieux cadeaux: un poignard fourreau d'argent, qui avait t le sien, et un sabre courbe, poigne d'or. Au crpuscule, disparut l'Arabie. A mesure que nous nous avancions vers le large, l'air perdait sa lgret impondrable et sa transparence; il s'paississait de vapeur d'eau, et bientt la lune se leva funbre, norme et confuse, parmi des cernes jaunes. Nous retrouvmes la mauvaise et lourde humidit chaude. Et l'horizon trouble, les grisailles de la mer sans contours, firent plus trangement clatantes par contraste ces images de la journe qui restaient encore si vives dans notre mmoire. L'Arabie et le dsert saharien sont vraiment les rgions de la grande splendeur terrestre; nulle part au monde, il ne se joue des fantasmagories de rayons comme l, sur le silence du sable et des pierres.... Cette ville, peine entrevue aujourd'hui, laissait dans mes yeux comme une trane de couleur et de lumire, tandis que je m'loignais maintenant sous l'paisseur du ciel sans toiles.--Je repensais aussi l'accueil du Sultan, qui tait pour attester combien, par tradition, par souvenir, on aime encore la France, dans ce pays de Mascate o nos navires, hlas! ne vont plus.--Et cet accueil, j'ai voulu le faire connatre, voil tout.... APRS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909. Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart sur quelque navire de guerre, je l'avais tant frquent, ce pauvre dtroit de Messine! Le jour, tous ses alignements m'taient familiers, et la nuit tous ses feux. Il reprsentait pour moi la vraie porte de l'Orient; si on le traversait en s'en allant de France, tout de suite, quand de l'autre ct s'ouvrait l'Adriatique, on se sentait _loin_, et bien en route pour l'aventure; par contre, au retour il marquait le terme du voyage; ds qu'on l'avait franchi on se croyait chez soi et on piait au ciel les premiers indices de notre mistral franais. Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c'tait un regret, parce qu'on aurait aim le revoir; il est vrai, pour rappeler l'Italie quand mme, il y restait l'odeur exquise des orangers; et puis quelque chanson, presque toujours, quelque gaie srnade vous arrivait des barques ou de la rive. Le jour, quel enchantement pour les yeux! Couloir un peu tragique, malgr tout, entre les cimes tourmentes de la Calabre et l'immense Etna soufflant sa fume ternelle. Mais ces tmoins des grandes convulsions mondiales se tenaient immobiliss, trs haut en l'air, comme perdus dans le ciel, et, leurs pieds, la vie s'talait si confiante et heureuse, sous une lumire de fte! Au-dessous de la rgion des neiges, des torrents et des pierres farouches, les orangers commenaient, formant partout des jardins en terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer que Ton et dit inoffensive jamais, des villes aux jolis noms de mlodie italienne groupaient leurs maisons, leurs glises,--et Messine, la plus luxueuse de toutes, alignait toucher l'eau bleue ses faades rgulires que le soleil avait longuement dores. Plus qu'aux autres il nous appartenait, nous marins de n'importe quelle nation, ce dtroit enjleur qui, mme par les gros temps, au milieu des traverses mauvaises, ne manquait jamais de nous offrir son abri momentan, une heure de trve si calme, avec les parfums de ses vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pense que nous n'y trouverions plus en ce moment que l'horreur et la mort, nous met tous en profond deuil. PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI Au temps de mon enfance, certain beau mois de mai de je ne sais quelle anne lointaine.... A cette poque, c'taient les dbuts de la photographie; les amateurs ne se risquaient point en faire, et l'une de mes tantes,--la tante Corinne, si douce et jolie avec ses boucles grises,--qui s'y adonnait dans le seul but de m'amuser, passait pour une novatrice un peu excentrique. Elle ne connaissait encore que les positifs directs sur verre,--ce qui, d'ailleurs, convenait bien mieux mon impatience enfantine, car ainsi je voyais tout de suite la vraie image apparatre. Les modles (qui taient en gnral ma mre, ma soeur, ma grand'mre, mes autres tantes) posaient au plein air de ce mois de mai-l, presque toujours en un recoin de notre cour ensoleille, tout prs de la porte du caveau qui servait de chambre noire; pour fond, il y avait un adorable vieux mur, tapiss de lierre, de chvrefeuille et de glycine; pour accessoire, une banquette aux pierres moussues, o refleurissait chaque renouveau le mme dielytra rose. Et je me rappelle ma joie, mon merveillement lorsque, enferm avec ma tante-photographe dans l'obscurit du petit souterrain o elle combinait ses drogues magiques, j'piais sur chaque plaque nouvelle l'apparition de ces marbrures d'abord indcises qui, peu peu, s'accentuaient pour dessiner des visages aims. L'preuve une fois fixe, c'tait moi qui, triomphalement, la rapportais la lumire du soleil, toujours dans le recoin aux glycines et au dielytra rose, o la famille assemble l'attendait. Oui, mais tout cela n'tait jamais que grisailles et, la fin, je ne m'en contentais plus:--Dis donc, bonne tante, est-ce que tu ne connatrais pas un moyen de faire aussi sortir les couleurs? --Oh! a, par exemple, mon petit!... A moins qu'un diablotin ne s'en mle.... Et, pour achever sa phrase, elle fit de la main un geste qui signifiait combien ce rve tait irralisable. Cependant je ne perdis pas tout espoir: elle trouverait peut-tre, un de ces jours. C'tait dj si merveilleux, ce qui se passait au fond de ses cuvettes de porcelaine; un peu plus ou un peu moins, pourquoi pas? Une fois, comme on me ramenait de la promenade, ma grand'mre, assise l'ombre des chvrefeuilles au fond de la cour, m'appela joyeusement de loin: --Viens, mon petit, viens!... Si tu savais ce que ta tante a fait! Jamais tu n'as vu rien de pareil en photographie. --Quoi?... Qu'est-ce que c'est? Dis vite, grand'mre!..._Les couleurs_?... Pas encore les couleurs, non. Mais un portrait pos et admirablement venu de M. Souris, surnomm La Suprmatie (un vieux chat trs laid, qui m'appartenait en propre). J'adorais M. Souris, auquel ma grande camarade Lucette avait, par jalousie, donn ce surnom-l, parce qu'il reprsentait, disait-elle, mes suprmes affections. Sous des dehors sans grce, c'tait une me suprieure de chat, qui m'aimait d'une tendresse exclusive; au piano, ds que je commenais d'tudier mes sonates de Mozart, il reconnaissait mon jeu, et, du fond du jardin ou du haut des toits, accourait pour se promener harmonieusement sur le clavier. Certes, j'tais content de son portrait, d'autant plus qu'il avait su prendre une expression souriante et naturelle, et l'preuve d'ailleurs tait si nette que l'on et compt les brins de sa moustache. Mais c'est gal, la phrase de ma grand'mre m'avait fait esprer les _couleurs_, ces couleurs que je souhaitais toujours davantage, mesure que je les sentais vraiment impossibles. Je restais donc plutt du; ces images gristres, la fin, me lassaient.... Et le mois suivant, tante Corinne s'tant aperue, non sans mlancolie, que le jeu tait us, remisa pour toujours son appareil au fond d'un placard,--o il est encore, pauvre chose dmode que je garde prsent par respect, tandis qu'elle-mme, la chre tante-photographe, s'en est alle dormir au cimetire. Des annes ont pass, beaucoup d'annes, hlas! Nous sommes en 1909, au dbut d'un mois de mai qui est sensiblement pareil ceux de mon enfance, avec autant de lumire, autant de fleurs. Et la scne se passe dans le mme petit dcor rest immuable, prs des mmes vieux murs tapisss de lierre, o les glycines, qui ont seulement beaucoup grossi, accrochent leurs mmes branches, devenues semblables d'normes serpents. Mais ce n'est plus tante Corinne qui photographie, c'est Gervais-Courtellemont, et il ralise sur ses plaques le miracle auquel j'avais tant rv jadis, le miracle des couleurs! L'hiver dernier, Paris, j'tais all, non sans dfiance, regarder ces vues colores qu'il a prises en pays d'Islam et qu'il projette agrandies sur des crans. Je ne prvoyais pas quelles seraient ma surprise et mon motion, devant tout ce qui m'attendait l: des horizons du dsert arabique, me rapparaissant avec leurs sables brls et leurs ciels fauves; d'impntrables mosques dont je reconnaissais tout de suite les colonnades de porphyre, les panneaux de faence bleue, et les tapis o des verts de turquoise morte s'entrecroisent parmi des rouges de pourpre; des incendies de soleil couchant sur les minarets et les toits roses de Damas; Stamboul, les cimetires d'Eyoub avec la peuplade de leurs stles dores et de leurs cyprs noirs, me donnant le frisson de ces nostalgies soudaines qu'aucun mot n'exprime.... Pour finir, ce fut un crpuscule au Bosphore, presque la nuit et, au milieu des gris d'un ciel couvert, un nuage gardant seul des tons encore roses.--Oh! ce nuage d'on ne sait quel soir de Turquie, cette chose essentiellement changeante et sans dure, que l'on avait pu capter ainsi pour toujours, avec son dernier coloris d'un instant, envoy par le soleil en fuite!... Aujourd'hui donc, ce Gervais-Courtellemont qui sait fixer l'phmre, l'insaisissable de toutes les fantasmagories, est chez moi: et qui surtout l'a dcid y venir, c'est l'Orient que j'y ai transplant, car il est un fervent de l'Islam. Et, depuis deux jours, il a pris quantit de vues dans ma mosque, dans mon logis oriental.--Il a mme portraitur par jeu, non pas ce pauvre M. Souris depuis longtemps dfunt, mais la dame Gribiche, baronne des Gouttires, une vieille chatte que mon fils adore, peu prs autant que j'adorais La Suprmatie. Lui non plus ne fait autre chose que des positifs directs sur verre, et il s'en va les dvelopper justement dans ce mme caveau obscur o je m'enfermais jadis avec tante Corinne. Parfois j'y descends avec lui, curieux de regarder par-dessus son paule le mystre qui s'accomplit dans ses petites cuvettes de porcelaine; mais, au lieu des monotones grisailles que j'avais connues du temps de mon enfance, je vois natre, s'aviver peu peu, sur la glace d'abord blanchtre et baigne d'un liquide aux transparences incolores, des mosaques d'clatantes couleurs. Les murs de ma mosque sont venus se fixer l, comme en des miniatures trop patiemment finies, avec leurs panneaux en vieilles faences o les bleus adorables d'autrefois se mlent des rouges de corail que l'on n'imite plus; et aussi les vieux tapis d'Ispahan sur lesquels on jette des roses qui s'effeuillent, et les couvre-tombeaux en velours d'un vert teint brod d'argent ple, et les coussins en brocart zbr d'or. Tous ces jeux de nuances auxquels j'ai amus un instant mes yeux et que je ferai peut-tre changer demain, les voici fixs sur ces plaques, et fixs sans doute de manire durer plus que moi-mme: il y a pour sr un peu de sorcellerie l-dedans. Au sortir du souterrain des manipulations magiques, lorsque nous rapportons les preuves la lumire du soleil pour les juger mieux, c'est toujours dans ce recoin de verdure et de fleurs, o je me souviens d'tre venu tant de fois montrer en triomphe les modestes oeuvres si imparfaites de tante Corinne. Non, rien n'a chang l, dans l'arrangement des lierres, des chvrefeuilles et des glycines; les mmes varits de mousses tendent leurs velours sur les pierres des banquettes.... Mais tous les chers visages, qui autrefois guettaient ici mme mon pas remontant de la chambre noire, sont cachs et dcomposs prsent sous la terre,--et c'est cela, le seul et le grand changement apprciable dans les ambiances.... En outre, moi qui jadis aurais saut d'une joie folle, et peut-tre aussi trembl d'un peu d'pouvant, si j'avais vu tant de belles couleurs clater sur les glaces images, je reste plutt impassible aujourd'hui devant cette merveille.... C'est que, voil, dans l'intervalle, il s'est pass une chose effarante, plus implacablement dfinitive que le soudage d'un couvercle de cercueil: la vie qui, l'poque des premires photographies en grisailles, tait en avant de ma route, a gliss vite, vite, sournoisement, sans faire de bruit, sans me laisser de fatigue, comme sur une pente o tout s'acclre en vertige,--et prsent elle est presque toute derrire moi, demain elle sera partie; demain je ne percevrai plus ni les couleurs ni le soleil, et dj sans doute je commence par m'en dsintresser. Donc, en prsence de la ralisation si complte de ce que j'avais rv autrefois comme l'impossible, je me contente de dire Courtellemont: Merci, mon cher ami; c'est vraiment trs bien! CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU[5] Messieurs, Avec humilit profonde, dans un sentiment de vnration presque religieuse pour ceux et pour celles que je vais nommer ici, j'essaie d'accomplir la tche que vous m'avez confie. C'est encore en parlant de moi-mme que je commencerai mon discours, et cette faon de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre, puisqu'elle constitue, parat-il, un de mes dfauts coutumiers. [Note 5: Discours prononc l'Acadmie franaise l'occasion des prix de vertu.] Mais beaucoup d'mes, en ces temps de vertige, ressemblent la mienne, et, pour l'adresser plusieurs qui m'coutent ici, je pourrais emprunter Victor Hugo son trange phrase: Ah! insens, qui crois que tu n'es pas moi! Donc, un enseignement peut-tre jaillira pour quelques-uns, lorsque j'aurai dit en toute sincrit comment mon me, d'abord ennuye et hautaine devant cette tche que l'on m'imposait, est peu peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes frres par la souffrance, mes frres par l'orgueil, mes frres par le doute et par le trouble, combien je voudrais pouvoir communiquer le bien que je me suis fait moi-mme et l'apaisement que j'ai trouv, en vivant par la pense, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et de ces admirables que l'Acadmie franaise glorifie en ce jour! Tous, n'est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque bien, a et l; du bien qui, en gnral, nous a donn peu de peine, nous a privs de peu de chose. Et nous nous sommes magnifis alors, disant en nous-mmes: La bont habite notre coeur. Comme nous tions loin cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier de ces aptres obscurs, dont j'ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde, quelles que soient nos dtresses intimes et caches, nous restons les favoriss sur cette terre. Tous, brls plus ou moins de dsirs inassouvis, d'ambitions, de convoitises, tourments d'irralisables rves, nous puisons en notre propre coeur nos souffrances,--parfois infinies, je le sais bien, mais qui s'attnueraient par la patience et l'oubli de soi-mme. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien la fume d'un peu de gloire, ou tout au moins les commodits de la vie, nos lendemains assurs, du bien-tre en perspective jusqu' l'heure de la mort. Ceux dont je vais vous parler n'ont rien, n'ont jamais eu rien; pour la plupart, ils n'ont plus la sant ni la jeunesse, pas seulement le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d'tre bons, de l'tre inpuisablement, toute heure, durant des mois et durant des annes; ils trouvent le moyen d'tre secourables et doux, de donner comme par miracle ce qu'ils n'ont pas,--et, dans leur dnuement sublime, ils sont heureux par la charit.... La charit, que vous m'avez confi la mission, pour moi un peu crasante, de clbrer aujourd'hui, je la trouve glorifie d'une faon dfinitive et magnifique dans un livre qui rsistera l'croulement des religions et de la foi, dans le livre ternel qui survivra toutes choses et qui se nomme l'vangile: Quand mme, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n'ai point la charit, je ne suis que comme l'airain qui rsonne et comme la cymbale qui retentit. Et quand mme je connatrais tous les mystres et la science de toutes choses, et quand mme j'aurais la foi jusqu' transporter les montagnes, si je n'ai point la charit, je ne suis rien. Et quand mme je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des pauvres, et que je livrerais mon corps pour tre brl, si je n'ai point la charit, cela ne me sert rien. Oh! ils ont la charit, ceux-ci, tous ces ignors d'hier, auxquels nous allons offrir aujourd'hui, avec un semblant d'clat, de bien insuffisantes rcompenses: travailleurs la journe accabls par les ans, vieilles servantes que la fatigue puise, pauvres et pauvresses, infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop mesquine apothose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec un peu d'argent que nous leur donnons et que, soyez-en srs, ils ne garderont point pour eux-mmes. Ils ont la charit, et la vraie, ainsi qu'elle est dfinie par saint Paul, que je veux citer encore; car il ne suffit pas de faire le bien, il faut surtout le faire comme ils l'ont fait, d'une faon patiente et tendre, d'une faon aimable et avec un bon sourire.... La charit, crit l'aptre ses amis de l'glise de Corinthe, la charit est patiente; elle est pleine de bont; la charit n'est point envieuse; la charit n'est point insolente; elle ne s'enfle point d'orgueil. Elle n'est point malhonnte; elle ne cherche point ses intrts; elle ne s'aigrit point; elle ne souponne point le mal.Elle excuse tout, elle croit tout, elle espre tout, elle supporte tout. C'est bien cela. Depuis deux mille ans, la charit n'a point vari, et, telle la comprenait l'aptre, telle la pratiquent notre poque ces tres d'exception et d'lite que l'Acadmie, tous les ans, va rechercher et dcouvrir, tonns et confus, dans les faubourgs populaires, au fond des provinces, dans les campagnes ignores. J'ai dit: tonns et confus,--car ils ont aussi la modestie, et ils sont tous inconscients de ce que vaut leur coeur. Ils n'ont point sollicit nos suffrages; oh! non, et la plupart d'entre eux apprendront aujourd'hui seulement, avec stupeur, que nous les avons distingus. Ils nous ont t dsigns d'abord par la rumeur publique,--qui s'gare si souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu'il s'agit au contraire de remercier et de bnir. Toute la population d'un village, ou d'un canton, ou d'une banlieue, s'est unie pour nous dire ceci, par quelque lettre couverte de naves signatures: Il y en a un parmi nous qui n'est pas comme les autres, qui ne sait faire que du bien tout le monde, qui est un modle de douceur et de dvouement; vous qui donnez des prix de vertu, venez donc y voir. Alors, l'enqute a t commence, avec discrtion, avec mystre, pour ne pas effaroucher le candidat,--et l'enqute presque toujours nous a rvl une existence admirable. Cette anne, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a fallu choisir, oprer, parmi ces hros du sacrifice quotidien, un trs difficile triage.... Oh! je voudrais pouvoir les nommer tous, les lus et mme ceux qui auraient mrit de l'tre! Mais ce serait interminable et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en gnral, sont si plbiens, si vulgaires et inlgants, que le sourire peut-tre vous viendrait cette nomenclature. Non seulement il a t impossible de les rcompenser tous, mais de plus, comme le choix s'est port sur ceux qui avaient donn au prochain le plus de leur force et de leur vie, sur les plus prouvs par les longues patiences et les longs sacrifices, sur les trs uss et les trs vieux, plusieurs que l'on venait d'lire sont morts depuis nos sances du printemps; dans la liste que j'ai l, je vois beaucoup de noms barrs l'encre, avec, en regard, l'annotation: dcd.... Mon Dieu, je n'en suis pas en peine, de ces derniers. Ils s'en sont alls, peut-tre, dans quelque rgion mystrieuse et rayonnante, chercher des couronnes plus belles que nous n'en saurions donner ici; ou, tout au moins, jouissent-ils de dormir sans trouble et sans rve, et de n'tre plus nulle part.... Au premier rang de vos lus, Messieurs, je trouve un prtre,--un prtre des environs de Belfort, la ville hroque,--le Pre Joseph, de l'ordre des Barnabites, auquel vous avez accord la plus haute des rcompenses prises sur le legs de M. de Montyon. C'est pour celui-l surtout que vous avez cru devoir agir avec mystre, connaissant sa modestie, et voici ce que nous apprennent son sujet vos renseignements, recueillis dans le plus grand secret, comme s'il se ft agi de dpister un malfaiteur. En 1870, quand clata la guerre, le Pre Joseph, qui s'tait dj signal par sa charit dans une petite paroisse de Genve, demanda du service comme aumnier dans nos armes et se fit envoyer aux avant-postes d'Alsace. Enferm bientt dans Strasbourg, il passa ses jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna, sous le feu de l'ennemi, la croix de la Lgion d'honneur. Quand Strasbourg eut capitul, les Prussiens le trouvrent aux ambulances et l'arrtrent; leur gnral cependant lui offrit la libert, qu'il refusa pour s'en aller en captivit au milieu des prisonniers les plus humbles. Souponn d'espionnage par nos ennemis, que surprenait un dvouement pareil, il fut d'abord cantonn Rastadt, surveill de prs et malmen, jusqu'au moment o l'archevque de Fribourg, le reconnaissant pour un pur aptre, le couvrit de sa protection. Voulez-vous aller la mort?--lui crivit un jour ce mme archevque.--La fivre typhode svit Ulm; dj deux mille de vos compatriotes en sont atteints, et pas un prtre franais n'est avec eux. Quelques heures aprs, il tait Ulm. Il y resta neuf mois, nuit et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil. Entre-temps, il crivait ses amis de France, leur demandant de l'argent, des vtements chauds, des secours de toute sorte, pour ceux qu'pargnait la contagion, mais que tourmentaient le froid et la misre. A son appel, les dons arrivaient comme par miracle, et il distribua, durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L'admiration alors s'imposa nos ennemis, qui le voyaient de prs l'oeuvre, et ils lui offrirent la croix de l'Aigle noir. Mais, de mme qu'il avait nagure refus la libert, il dclina l'honneur, demandant, comme seule grce, que l'Impratrice Augusta voult bien lui accorder une audience, et, une fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d'elle ce qui avait t refus jusqu' ce jour aux autres sollicitations franaises: le rapatriement immdiat de tous les prisonniers pargns par le typhus. Plus de vingt trains chargs de jeunes soldats prirent la route de nos frontires dvastes, et des centaines d'enfants de France furent ainsi sauvs par ce prtre. La guerre finie, le Pre Joseph revint s'enfermer obscurment dans sa petite glise de Genve et consacra son activit aux enfants orphelins ou errants, qu'il groupa autour de lui, qu'il recueillit dans son presbytre. Cela dura jusqu'au jour o l'intolrance religieuse le fit expulser du territoire suisse, en mme temps que son vque. Se sparer ainsi de tous ses fils d'adoption lui causa alors un tel dsespoir qu'il suivit, sans plus rflchir, une ide hroque et folle: avec son modeste patrimoine, d'une trentaine de mille francs, il acheta sur le sol franais, tout prs de la frontire, une ferme o il runit ses chers protgs. Mais, pour nourrir tout ce petit monde, qui s'tait rendu, si confiant, son appel, il n'avait plus rien; alors, sans perdre son aisance sereine, il se multiplia, il fit des prires, des prdications, des qutes.... Il y a vingt-deux ans aujourd'hui qu'il a fond, avec cette irrflexion admirable, un orphelinat de 150 enfants, et jamais ses lves, sans cesse renouvels, n'ont manqu du ncessaire. C'est par centaines qu'il a ramass, dans la boue des grandes villes, des petits abandonns, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles laboureurs, ou bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi, ou mme de braves officiers de notre arme. Tout cela, n'est-ce pas? est bien admirable, et mme un peu merveilleux, et il est certain que, parmi tous ceux dont j'ai mission de vous parler ici, le Pre Joseph est celui qui a rempli la tche la plus fconde; l'Acadmie a donc bien jug en lui dcernant sa plus haute rcompense--dont il va faire, d'ailleurs, l'usage dsintress que l'on peut prvoir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur mme de son ide et de son oeuvre, le succs toujours croissant de sa parole d'aptre; c'est au grand jour qu'il a vcu et qu'il a lutt. Donc, comme il est un prtre et presque un saint, son humilit chrtienne me pardonnera de dire que je m'incline encore davantage devant les pauvres tres moins bien dous, plus obscurs, dont je parlerai tout l'heure, et qui ont pein dans l'ombre, de plus rebutantes besognes. Cette hroque folie de fonder des asiles d'enfants, alors que Ton ne possde rien ou presque rien, est moins rare que l'on ne pense, et, le plus surprenant, c'est qu'elle russit toujours! L'Acadmie, qui en trouve constamment des exemples, a dcouvert cette anne, Mary, tout prs de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille demoiselle, appele du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses modestes revenus, entretient un asile d'orphelines, une cole gratuite, un autre asile encore pour les bbs du pays, et qui conduit elle-mme tout ce petit monde avec une bont et une douceur maternelles. Une autre sainte fille, plus que septuagnaire, Marie Lamon, accomplit, depuis vingt-cinq annes aussi, un miracle de chaque jour dans son orphelinat de Tarbes, fond, semble-t-il, envers et contre tous les avertissements du sens commun. Cela a commenc par un petit abandonn qu'elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu deux, puis trois, puis dix, puis quarante. Et voici dj plus de mille orphelins qui ont t levs et placs par ses soins. Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de voir leur visage et leur sourire, d'pier les promesses de l'avenir chez ces petits tres qu'elles faonnent leur guise, de les suivre plus tard dans le dveloppement heureux de leur vie.... Et je trouve plus tonnantes encore et plus surhumaines celles qui recueillent les vieillards, car, de ceux-l, il n'y a jamais rien attendre, que la lente dcomposition et la mort. Au nombre de ces dernires est la demoiselle Josphine Guillon, qui d'abord rvait de fonder un orphelinat djeunes filles, mais qui, la suite de je ne sais quelle vision mystique, pendant l'extase d'un plerinage, crut comprendre que le Christ lui demandait un sacrifice plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles pauvresses. De la mme cole, mais d'une plus humble origine, est cette Mariette Favre, qui, aprs avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit sa libert vers la quarantaine, dans, le but bien arrt de consacrer des vieillards sans foyer ses petites conomies et le reste de ses forces puises. Sa premire recrue fut une vieille mendiante aveugle, avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique ne tarda point venir s'installer en troisime dans le singulier mnage; puis, naturellement, la porte tant ouverte, il en arriva d'autres, toujours d'autres.... Et aujourd'hui plus de cinquante dbris humains sont groups autour de Mariette Favre, loge dans des btiments qu'elle a fait construire avec le fruit de ses qutes, nourris, chauffs comme par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela, on doit renoncer comprendre. Et il faut tre Fange de patience, d'ingniosit et de douceur qu'est cette fille, pour gouverner si discordante rpublique; car ces pensionnaires ont t ramasss Dieu sait o; en arrivant l, les bons petits vieux--c'est ainsi qu'elle les nomme--sont pour la plupart insupportables, et, quant aux bonnes petites vieilles, inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la communaut marche souhait quand mme; au milieu de tout ce monde, la chre vieille fille, coiffe toujours de son vnrable bonnet blanc d'ancienne servante, volue en souriant, aimable, enjoue; elle calme les uns, elle amuse les autres; tout en pansant des plaies, en lavant des mains sales, en chassant la vermine des lamentables chevelures, elle ramne la bonne humeur chez les hargneux et les sombres. Et puis, sous ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au bien-tre d'autrui. Tel bon petit vieux qui a les pieds encore solides, mais qui est aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle bonne petite vieille dont l'oeil est rest vif, mais qui n'a plus de jambes. Quant au travail, il est rparti, d'une faon merveilleusement entendue, entre chacun suivant les facults qu'il conserve; ceux-ci labourent le jardin aux lgumes, ceux-l coupent le bois ou bien mettent des pices aux souliers qui s'usent; et des grand'mres paralytiques, dont les doigts sont agiles encore, tricotent jusqu'au soir, sur leur lit, des chaussettes ou des jupons. Il y a certainement des jours d'inquitude dans le phalanstre, c'est quand le pain va manquer, ou bien c'est, par les temps de gele, quand s'puise la rserve de charbon. Mais la sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus blanc, pour s'en aller tendre la main chez les riches--et chaque fois l'on s'en tire!... Oh! il y a aussi des jours de liesse; il arrive que de bonnes mes, l'occasion de certaines ftes, envoient quelques friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-l, on s'assemble pour des repas qui ont la nave gaiet des dnettes d'enfants, et, au dessert, les bons petits vieux se mettent en frais d'innocentes galanteries, pour les bonnes petites vieilles, qui leur chantent des chansons. Il y a une dlicatesse exquise apporter ainsi, non seulement un peu de bien-tre ou de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de sourire ces dcrpitudes, ces lentes agonies, qui semblaient voues l'horreur du dlaissement et du froid, sur des grabats solitaires. D'ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en bonnet de linge, qui prsident ces choses, paraissent elles-mmes toujours gaies et doivent possder certainement une paix et un bonheur dj ultra-terrestres, que nous ne saurions comprendre. Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs. Et il en est un, cette anne, qui prsente une physionomie bien particulire, un rude Breton de Port-Navalo, nomm Georges Pouplier; ancien marin, il va sans dire, ancien second matre de manoeuvre, dont la large poitrine est couverte des dcorations les plus glorieuses: avec la Lgion d'honneur et la Mdaille militaire, tout un jeu de mdailles de sauvetage en argent et en or,--auprs desquelles paraissent ngligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des gens de cour. La vie de Georges Pouplier est un long roman d'aventures, qui semble compos par quelqu'un de nos anciens conteurs franais. Il a, pendant des annes, promen par le monde sa vigueur de Celte, nageant, plongeant, comme un dieu marin, dans les grandes houles glaces des mers du Nord, ou bien dans les eaux quatoriales o les requins habitent, et toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient prir, marins, femmes ou petits enfants. Ces dernires annes, il tait aux postes les plus prilleux de l'Afrique centrale, sous les ordres de mon camarade et ami de Brazza--un autre hros, ce dernier, que la France ingrate a jet par-dessus bord, comme nous disons en marine. En 4873, tout jeune gabier de l'quipage du _Beaumanoir_, dans les mers d'Islande, il avait fait ses dbuts en sauvant ensemble un officier et un novice. Et en 1894, enfin, il termina la longue srie de ses sauvetages--il nous pardonnera bien lui-mme d'en soutire un peu, tant c'est imprvu--en repchant d'un seul coup douze ngres du Congo. A ct de ce roi des sauveteurs, l'Acadmie en a prim nombre d'autres qui se sont jets l'eau, dans le feu, qui ont arrt des chevaux emports ou des taureaux furieux.... A Dieu ne plaise que j'aie l'air de ddaigner ces braves. Mais je fais leur sujet mes restrictions, comme j'en ai fait tout l'heure au sujet du Pre Joseph. Dans les choses admirables, il y a des degrs comme en tout. A la faveur d'un lan superbe, second presque toujours par u/ne impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver celle d'un autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n'en serions pas tous capables; mais cela n'est pas soutenu, cela n'a pas de dure. Oh! combien je trouve plus difficiles et plus loin de moi--je puis bien dire plus loin de nous--ces sacrifices, accomplis avec un visage serein, qui durent des mois, des annes, des dizaines d'annes, sans une minute de faiblesse, sans un retour d'gosme, sans un murmure.... Aussi je me sens plus tonn encore, plus respectueux et plus petit, devant le troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des vieux ouvriers, des vieilles couturires, de tous les pauvres gens qui sont comme les abonns annuels des prix Montyon. Les vieilles servantes! L'Acadmie, cette anne, en a couronn dix-huit, qui semblent vraiment des tres de lgende, tant leur abngation et leur bont confondent nos gosmes mondains. Mon Dieu, leur histoire toutes est peu prs pareille. En gnral, elles sont entres presque enfants dans quelque famille que le malheur ensuite est venu frapper, et alors elles ont voulu rester sans gages au service de leurs matres d'autrefois; peu peu, elles leur ont tout donn, leurs petites conomies, leur force, leur saine jeunesse de paysannes, ou mme leur beaut,--car plusieurs taient jolies, aimes, dsires, et elles ont sacrifi cela aussi, conduisant de braves amoureux qui les voulaient pour pouses. Il en est qui se sont mises travailler fivreusement n'importe quel rude ou ingnieux mtier de leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d'argent ou un peu de nourriture aux anciens matres devenus infirmes, qu'il faut encore soigner et panser avant de s'endormir. Telle, cette bonne Savoyarde, appele Claudine Buevoz, qui s'est faite dvideuse de soie et qui pelotonne sans trve ses cheveaux, pour nourrir sa pauvre vieille matresse d'autan, aujourd'hui veuve, misrable et impotente. Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s'est improvise revendeuse de lgumes et-de poulets aux porte de Marseille, pour subvenir aux besoins d'une vieille douairire et de sa fille, toutes deux malades et sans pain. Elle tait ne dans une demi-aisance, cette Emilie Aubert, fille d'un notaire de province qui possdait quelque bien, et personne n'et pu prvoir pour elle tant de dchance et de misre. Lorsque, aprs avoir tout perdu, elle se dcida entrer comme gouvernante chez les nobles dames qu'elle soutient aujourd'hui par son trafic puisant, ces dernires habitaient le chteau familial dont elles portent le nom, et d'o elles ont t chasses depuis tantt vingt ans, la suite de revers inous. Les voil donc aujourd'hui, ces trois femmes, unies dans une commune dtresse matrielle. Et c'est Emilie, l'ancienne gouvernante, d'ailleurs la seule valide de l'trange trio, qui pourvoit toutes choses. Sous les brlants soleils d't, sous les pluies d'hiver, elle va courir pied les villages, pour acheter les lgumes qu'elle revient vendre au march de la ville, russissant payer ainsi la nourriture de ses chres matresses et leurs vtements modestes. Il y a encore--parmi tant d'autres--cette ravaudeuse de vieux parapluies et de vieux tamis, qui s'appelle Josphine Bnteau. Une fille du bas peuple, celle-l, qui est entre comme servante quatorze ans, il y a un demi-sicle peu prs, dans une famille de forgerons vendens. Les enfants taient nombreux au logis; mais, malgr les soins de leur bonne, les uns aprs les autres ils sont morts de la poitrine; le pre son tour les a suivis au cimetire, et bientt il n'est plus rest que la veuve, avec le dernier des fils: un jeune garon tout frle, qui s'est mis travailler seul dans la forge dlaisse, pour gagner le pain de la maison. Travailler, forger, battre le fer, il le fallait bien, et d'ailleurs le petit ne connaissait point d'autre mtier moins dur; mais la brave Josphine, le trouvant bien maigre et bien ple, ne le perdait plus de vue et, pour lui viter les fatigues excessives, surtout les sueurs dangereuses, c'tait elle, le plus souvent, qui grand effort frappait sur l'enclume. Il s'en est all quand mme, ce dernier enfant, vaincu, lui aussi, par le mal invitable. C'est alors que pour faire vivre la maman de tous ces morts, puise du reste parla maladie et le chagrin, la servante a imagin de rparer les parapluies, les tamis ou les paniers. Et tout le jour donc, elle s'en va dans les villages, trottinant par les sentiers, poussant son cri de raccommodeuse, son pauvre cri chant, qui s'teint de plus en plus avec les ans; le soir ensuite, quand elle rentre extnue, elle trouve le moyen encore d'gayer un peu sa vieille matresse, par de bons sourires, d'amusants propos, tout en lui prparant le repas qu'elle lui a si pniblement gagn dans sa journe. Parmi nos prix Montyon, nous n'avons pas, bien entendu, que des servantes, mais aussi quantit d'ouvriers, de petits employs obscurs, entre lesquels on ne sait vraiment qui choisir, ni qui plus admirer; quantit de braves mnages, dj chargs d'enfants, qui ont recueilli avec tendresse des orphelins, des grands-pres, des grand'mres, de vieilles tantes aveugles ou en enfance snile, et qui ont travaill avec plus d'acharnement pour faire la vie douce tout ce monde. Des mnages, par exemple, comme celui des Raunier, qui sont des petits artisans de Lodve. Ils ont pass leur vie, ces Raunier, autant la femme que le mari, faire du bien, veiller des malades, secourir des malheureux. Et la femme, un jour, ne sachant plus que donner, a eu l'ide d'offrir son lait; elle a nourri successivement plusieurs pauvres bbs, qui languissaient parce que la poitrine de leur mre avait t tarie par la souffrance ou la faim.... Parmi ces tres capables ainsi de tout sacrifier pour leur prochain, il s'en trouve qui, par surcrot, sont des impotents, des malades, des infirmes; alors cela devient de leur part, n'est-ce pas? quelque chose de surhumain, quelque chose d'anglique. Il nous est bien arriv tous, au cours de nos existences surmenes, de nos voyages, de nos plaisirs, d'tre frls plus ou moins lgrement par l'aile brlante de quelque fivre qui passait, et chacun de nous se rend compte peu prs de l'abattement qu'une souffrance cause. Eh bien! il y a sur terre des cratures qui ont souffert toute leur vie, dont l'enfance rachitique a t sans soleil et sans jeux, qui ont tout le temps vgt dans des logis sombres, qui ont atteint pniblement la vieillesse sans rencontrer une heure de joie ni de sant, mais dont le courage et le dvouement n'ont, malgr cela, jamais connu de dfaillance. Ainsi, cette sainte fille appele Eugnie Lucas, infirme, traneuse de bquilles, demi percluse force de douleurs, endurant un continuel martyre; mais, sans se plaindre, travaillant nuit et jour des ouvrages de couture peine pays, pour faire vivre son vieux pre, sa vieille mre aveugle qu'elle adore. Ainsi cette Eugnie Philippart, infirme et contrefaite, leve par charit jusqu' quinze ans dans un asile de bonnes soeurs. Une tante la recueillit sa sortie de l'hospice et lui apprit son mtier de repasseuse. Travaillant toutes deux, elles vcurent d'abord sans trop de misre. Mais bientt la tante sentit ses yeux s'obscurcir; quelque temps encore, elle put promener son fer sur des surfaces unies, des nappes, des rideaux, que sa nice tendait sur une table,--et puis il a fallu y renoncer: elle n'y voyait plus. Et voici aujourd'hui vingt ans qu'elle est aveugle, tendrement soigne par sa nice, qui a refus de la laisser partir pour l'hpital. Elle travaille, elle repasse tant qu'elle peut, la pauvre nice infirme et bossue, et pourtant sa dtresse augmente de jour en jour, car dcidment ses yeux l'abandonnent; alors il y a souvent, comme elle dit, des malfaons dans son ouvrage, et ses pratiques commencent de la quitter. Mais, se privant de tout, mme de nourriture, afin de pouvoir dorloter encore la vieille tante aveugle, elle ne cesse de lui faire, d'un ton enjou, d'innocentes et pieuses petites histoires, pour lui donner entendre que l'ouvrage va bien, que les demandes affluent et que l'aisance est au logis. Les dernires dont je parlerai, Messieurs, sont les soeurs Michaud, qui vgtent au hameau perdu de la Vermanche, dans le dpartement du Cher, et auxquelles vous avez accord un prix de 500 francs. Celles-l sont aveugles de naissance, toutes deux. Sous leur vieux toit de paille, sur leur sol de terre battue, elles ont commenc ds l'enfance travailler comme deux bienfaisantes petites fes. Pendant que leurs parents labouraient la terre, cultivaient le verger qui les faisait tout juste vivre, elles arrivaient, force de volont, tenir propre le mnage et mme prparer les repas; en ce temps-l, qui fut pour elles le temps prospre de la vie, tout reluisait dans la chaumire; sur les pauvres meubles bien cirs, les moindres objets s'alignaient dans un ordre minutieux. Quand les voisins alors s'bahissaient de voir les choses si bien ranges, les petites filles navement rpondaient: Eh! si nous n'avions pas soin de remettre nos affaires aux mmes places, comment les retrouverions-nous aprs, puisque nous n'y voyons pas? La famille ainsi vivait presque heureuse quand, il y a une dizaine d'annes, le pre mourut, laissant le verger l'abandon, laissant la mre puise de travail et demi infirme. A ce moment on pensa bien faire, la mairie du plus prochain village, en offrant de placer la veuve dans un hpital; mais l'ide de se sparer de leur vieille mre jeta les deux soeurs aveugles dans un dsespoir affreux: Plus tard, supplirent-elles, plus tard, s'il le faut absolument; laissez nous d'abord essayer de vivre ensemble; _nous ferons tout ce que nous pourrons_! Et, quand je vais dire ce qu'elles ont fait, vous croirez entendre un conte embelli plaisir. Elles ont appris filer de la laine, et, en prolongeant leurs heures d'tudes jusqu'au milieu de la nuit, bien entendu sans avoir besoin de lumire, elles sont aussi parvenues apprendre coudre, assez bien pour gagner quelque argent, avec de l'ouvrage confi par les bonnes mes d'alentour. Elles ont appris laver leur linge, s'asseyant au lavoir ct d'une voisine obligeante qui les avertit si c'est assez propre, ou bien s'il faut frotter un peu plus. Dans les commencements elles possdaient une chvre, dont le laitage composait d'ailleurs, avec du pain, leur presque seule nourriture, et la vieille maman avait encore la force de la mener patre le long des routes, tout en ramassant du bois mort pour le feu des veilles. Puis, la pauvre veuve est devenue en enfance, gardant l'envie de s'en aller comme autrefois sur les chemins, la grande inquitude de ses filles qui n'osaient plus perdre le contact de sa robe: Mon Dieu, disaient-elles, si elle s'garait, si elle allait choir dans quelque foss! Comment ferions-nous pour courir sa recherche, puisque nous n'avons point d'yeux? Aujourd'hui, cette crainte n'est plus, car la mre est alite, et elle est devenue aveugle son tour! Et les deux soeurs redoublent de tendresse, pour celle que jamais elles n'ont vue et qui ne peut plus les voir. Elles redoublent de travail aussi, afin de lui procurer tout ce qui peut adoucir son dclin. Elles s'ingnient la distraire, elles s'vertuent la tenir bien propre, et, dtail qui me semble adorable, quand il s'agit de la changer de linge, elles font chaque fois pieusement chauffer la pauvre grossire chemise, la flamme de quelques branches mortes ramasses ttons dans les bois. Jamais elles n'ont demand l'aumne, jamais on n'a entendu sortir de leurs bouches un murmure ni une plainte. Au milieu de leur ternelle nuit, ttonnant sans cesse et cherchant avec leurs mains, toutes les deux pour aider cette mre, qui ttonne et cherche aussi dans une obscurit pareille, elles ont une douceur toujours gale et une sorte d'inaltrable contentement.... La source de telles rsignations nous demeure bien inaccessible, et, tout cela, n'est-ce pas? est d'ailleurs plein de mystre, car nous restons confondus devant la destine de ces mes hautes et sereines, qu'emprisonnent ainsi, comme par chtiment, des enveloppes de tnbres. Mais ce que nous pouvons constater, sans arriver le bien comprendre, c'est qu'un bon sourire calme et clair est demeure sur le visage de tous ces dshrits, de tous ces sacrifis, dont je n'ai pu vous donner la liste trop longue. Au contraire, nous, gens quelconques du tourbillon de ce sicle, notre lot, presque tous, est l'agitation vaine, le dsir et la dtresse.... Mon Dieu, devant la banqueroute de nos plaisirs, le vide pitoyable de nos lgances, le nant de nos petits rves purils, devant la fuite des jours et l'effeuillement de tout, que faire, aux approches si solennelles du grand soir, o nous rfugier, o nous jeter?... Il y a bien les clotres, restes d'un autre temps, dbris qui subsistent et o l'on va encore; mais ils ne conviennent qu'au petit nombre de ceux qui ont gard la croyance en des dogmes prcis, et je ne sais pas d'ailleurs s'ils y trouvent tant que cela le repos, ces rvolts et ces solitaires qui vont orgueilleusement s'y enfermer. Alors, considrons de plus prs le cas trange de nos prix Montyon, qui ne se sparent point des autres hommes leurs frres, mais qui trouvent la paix en s'oubliant pour eux. Avant de finir, je veux citer l'aptre une fois encore: Maintenant, donc, dit-il, ces trois forces demeurent: la foi, l'esprance et la charit; mais la plus grande est la charit. De nos jours, nous ne pouvons plus, hlas! parler ainsi. Malgr ce demi-rveil de mysticisme, auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une chose de mode, la foi, sape par tant d'ouvriers de mort, s'en est alle avec l'esprance. O sont-ils ceux d'entre nous qui oseraient dire, avec une certitude triomphante, qu'ils ont la foi et qu'ils ont l'esprance? Mais la charit reste.... A la charit, nous pourrions encore accrocher nos mains dcourages et lasses.... Et, aprs nous tre inclins trs humblement devant ceux dont j'ai eu mission de parler, devant ces vieux serviteurs aux doigts calleux, devant ces vieilles servantes uses et infirmes, devant ces aveugles, devant ces pauvres et ces pauvresses, peut-tre pourrions-nous essayer--oh! trs petites doses, suivant nos faibles moyens, et seulement aux instants o nous nous sentons meilleurs,--peut-tre, aprs leur avoir fait ici notre rvrence profonde, pourrions-nous essayer... de les imiter un peu. LES PAGODES D'OR En mer, l'extrme matin, dans les brumes de l'Iraouaddy, devant les bouches du grand fleuve, au milieu du tourbillon des golands et des mouettes. Partis depuis trois jours de Calcutta, nous devons tre toucher la terre de Birmanie, dont rien pourtant ne se devine encore. L'eau, si bleue la veille, quand nous traversions le golfe de Bengale, est devenue blonde et n'a plus de contours, sous cette bruine couleur de perle qui tout de suite se confond avec elle. Le lever du jour n'claire pour nous qu'un monde inconsistant, qui n'a pas de limites apparentes, mais qui, cependant, n'est pas le vide; un monde de vapeurs chaudes, satures de germes. Innombrables, s'agitent les golands et les mouettes. Des cris, des battements de plumes. Blanches ou teintes de gris, des milliers, des milliers d'ailes encombrent l'tendue imprcise; des ailes nerveuses, rapides, cinglantes, qui fouettent l'air pais avec des bruits d'ventail; la vie intense des oiseaux pcheurs nous enveloppe, dans cette bue, pour nous peine respirable, que le grand fleuve exhale toujours sur la fin des nuits. Midi. Comme au thtre un rideau se lve, la brume en une minute se dtache des choses terrestres; elle monte et se dissout dans le ciel, c'est fini. Un soleil torride, soudainement dvoil, fait luire autour de nous des eaux jauntres. De tous cts apparaissent des ctes basses, demi noyes, dirait-on, et que recouvre un tapis d'humides verdures. Et, dans le lointain de ce pays plat, au fond de ces plaines trop vertes o rien d'humain ne se dessine, quelque chose d'unique arrte et droute les yeux; on croirait une grande cloche d'or, surmonte d'un manche d'or.... C'est bien de l'or, n'en point douter: cela brille d'un clat si fin! Mais c'est tellement loin qu'il faut que ce soit gigantesque; cela excde toutes les proportions connues; avec cette forme trange, qu'est-ce que cela peut tre? C'est la pagode pour laquelle j'ai entrepris ce long plerinage, la plus sainte des pagodes de Birmanie, qui contient des reliques des cinq Bouddhas, et trois cheveux de Gaudama, le dernier venu des cinq. Elle est millnaire; depuis les vieux temps, les fidles y accourent de tous les points de l'Asie, apportant des richesses et de l'or, de l'or surtout, des plaques et des feuilles d'or, pour paissir cette couche magnifique dont sa grande tour est revtue et qui miroite l-bas sous ce soleil. Et il y a des sicles qu'elle brille ainsi, la pagode, toujours pareille elle-mme; malgr tant de modernes bouleversements qui, parat-il, ont eu lieu ses pieds, dans la ville de Rangoun, son premier aspect au loin est demeur inchangeable; pendant tout notre moyen ge, les plerins sans nombre, que lui amenaient de la Chine ou de l'Inde les somptueux et bizarres navires, l'apercevaient, sur l'horizon et au soleil de ces temps-l, telle que je la vois en ce moment: cloche d'or, comme pose au milieu de cette tendue d'ternelle verdure. * * * * * Donc, la ville o nous allons aborder, c'est Rangoun, et trs vite elle s'approche,--tandis que cette cloche d'or l-bas s'obstine rester invraisemblable et lointaine. Oh! la stupfiante laideur de ce qui nous apparat! Aux rives jadis dniques de l'Iraouaddy, les nouveaux conqurants ont vomi des ferrailles, de la houille, des hauts-fourneaux qui empestent l'air; car c'est ici, hlas! Rangoun, que la grande pieuvre appele _Civilisation d'Occident_ est venue appliquer sa principale ventouse pour tirer soi les richesses et les forces vives de la Birmanie. Cinq ou six kilomtres de toits en zinc, de hangars en briques, de cargo-boats amarrs la file contre les berges. Et les pauvres belles pagodes d'autrefois--pas l'inaccessible, l-bas, mais quantit d'autres qui s'taient leves confiantes au bord du fleuve,--mlent prsent leurs pointes dores aux mille tuyaux noirs des usines. Et les pauvres Birmans, associs par force toute cette rcente agitation ouvrire, se dmnent, se fatiguent dans le charbon, dans la fume. Et les pauvres lphants travaillent aussi, chargent sur leur dos les rails de tramway, les madriers, contribuent pour leur part ce mouvement gnral, qui s'appelle _Le Progrs_. Aprs les horreurs du quai, les horreurs de la ville. Une Rangoun immense et toute neuve, dote de squares aux gazons tondus correctement. Le long des rues sans fin, bien tires au cordeau, s'aligne tout ce qui a pu germer dans des cervelles europennes en dlire colonial: temples grecs (stuc et pltre) o l'on vend de la charcuterie; manoirs fodaux (zinc et lattis) qui sont des magasins de chaussures; cathdrales gothiques (brique et fonte) habites par des brocanteurs chinois!--Car les Chinois en plus, les Chinois par milliers se sont abattus sur ces pauvres Birmans.... On sait que les Europens, dans ces pays de mortelle chaleur, ne sortent que le soir. Je dois donc attendre le dclin du soleil pour me rendre cette pagode, aperue de si loin ds mon arrive, dans les blouissements de midi. Ma voiture ferme n'en finit pas de traverser toute l'horrible ville, toute l'horrible banlieue de brique et de zinc, et, depuis un moment, je me laisse conduire, coeur, sans plus regarder rien, quand mon cocher hindou m'arrte, s'avance la portire et me dclare que nous sommes arrivs. Je prvoyais donc la grande cloche d'or toute proche et surplombante. Non, je ne J'aperois nulle part. Mais je suis au pied d'une colline aux bords abrupts, comme fortifie, dfendue par un foss d'enceinte. Or, cette colline est un bois de haute futaie, o les longues palmes et les ventails immenses de la flore quatoriale entremlent en fouillis leurs puissantes nervures. Et, a et l, parmi les cimes des arbres, entre leurs grands panaches verts, s'lancent des espces de clochetons en dentelle d'or, donnant entendre que ces masses de feuillages abritent des palais feriques, cachent de trs fastueux difices, d'un art inconnu et exquis. Par-dessus le large foss, un seul pont donne accs ce bocage de la colline sacre, un pont ascendant qui a des marches comme un escalier. Il aboutit une porte qui s'ouvre sur de l'ombre, sur de la nuit, comme une bouche de tunnel, mais qui est toute dore, cisele, guilloche, autant qu'un joyau. Et, de chaque ct de cette dlicate entre des enchantements, deux monstres en pierre blanchtre, de quarante pieds de haut, tonnants d'normit et de massive barbarie, font la garde, accroupis sur leur derrire dans la pose des chiens; au-dessus de tous les palmiers, de toutes les verdures, de tous les ors, leurs ttes se profilent sur le ciel, gueule ouverte, crocs dgains dans un rictus qui sent dj le voisinage de la Chine et de son Dragon Cleste. Sans doute ils ont mission d'avertir les arrivants qu'il n'y aura pas que de la magnificence et de la grce dans cet den, mais qu'il y planera aussi du mystre et un peu d'effroi, parce que c'est le domaine des Esprits, c'est l'autel que les hommes de cette contre ont, suivant leur rve particulier, lev l'Inconnaissable. Je franchis la belle porte, au couronnement tout hriss de clochetons d'or, et je m'engouffre dans la monte obscure. On y est surpris par la pnombre; d'ailleurs, le soir approche elle soleil torride va s'teindre. On glisse un peu sur les marches, uses, polies par le continuel passage des plerins aux pieds nus. Dans ce couloir ascendant, une capiteuse odeur de fleurs imprgne l'air qui est chaud et lourd, qui sent la fivre et le gardnia, qui a je ne sais quoi de voluptueusement mortel. Des gens montent et descendent, me frlent sans bruit. Ce sont des Birmans, des vrais, en costume; part les pauvres ouvriers des docks, je n'en avais pas encore rencontr en traversant l'affreuse ville d'en bas, qui ne m'avait sembl peuple que de Chinois et d'Anglais. Et surtout ce sont des Birmanes, les premires que je vois; dans les lointains du couloir, leurs groupes se dtachent en couleurs vives et claires. Je monte, je monte toujours. Des dorures brillent aux poutres ciseles des interminables plafonds. Maintenant, de chaque ct de l'escalier, il y a des marchands de sucreries, de jouets, de statuettes, de fleurs; tant et tant de fleurs, pour les Bouddhas qui habitent l-haut, des mannes remplies de bouquets qui embaument, des lis, des jasmins, des tubreuses; on est troubl par l'excs et le mlange dcs parfums dans la chaleur molle du soir. Oh! les gentilles et rieuses petites personnes, ces Birmanes, si pares, sous leurs soies de nuances tendres! Aux paules, elles ont des charpes d'impalpable gaze, tantt rose, tantt vert d'eau, aurore ou bleu de ciel. Des fleurs naturelles dans les cheveux, toutes,--et souvent le cigare aux lvres, avec le rire. Figures qui sentent dj l'Extrme-Asie, je suis forc de le reconnatre; rien cependant du regard brid, ni du profil plat des Japonaises; mais quand mme un peu de race jaune, juste ce qu'il en faut pour retrousser le coin des yeux et donner une cline expression de chatte. Celles qui montent les marches apportent de gros bouquets l-haut en offrande; celles qui descendent n'ont plus de fleurs qu' la coiffure: gardnias toujours et roses pompons. L'amusement de les rencontrer me distrait de toutes choses, le long de ce chemin couvert, qui monte aux pagodes. Je franchis encore des portes dores que gardent des monstres, et les marches se succdent dans une croissante pnombre o scintillent les ors des votes. Birmans et Birmanes qui ne cessent d'arriver pour l'adoration du soir, achtent en habillant des gteaux, des bouquets, aux petits talages qui bordent les escaliers; ils ont la pit rieuse et lgre, au dehors du moins; au fond de leurs mes, qui peut savoir? Ce sont des Aryens, mais trs croiss de Chinois, autant dire des tres pour nous incomprhensibles. Un marchand veut me vendre des fleurs; alors des jeunes filles qui redescendaient s'arrtent pour me faire signe que je dois en offrir, comme les autres, aux Bouddhas habitant l-haut.--Cela ne se refuse pas: oh! certainement, je veux bien en porter, moi aussi, des fleurs, aux Bouddhas,--mme l'image, au reflet un peu dform, que leurs grandes mes de piti ont pu laisser dans ces cervelles d'Extrme-Asie.... Ces femmes semi-jaunes, par un raffinement de coquetterie un peu dcadente, sont jupes comme autrefois chez nous les Merveilleuses; la soie du pagne qui leur serre les reins semble toujours mesure trop juste et, pendant la marche, s'entr'ouvre pour laisser passer une jambe nue, trs jolie avec sa couleur d'ambre. D'abord j'avais cru un cas exceptionnel chez une qui se serait habille trop vite; non, chez toutes c'est ainsi; chaque pas qu'elles font, chaque mouvement, on prvoit que cela va s'ouvrir trop haut, mais toujours cela s'arrte point, et les convenances restent sauves. Pour obir aux jeunes filles, j'ai achet une gerbe, dont le parfum vraiment me grise un peu, dans ces escaliers trop encombrs, o il fait si chaud, o la foule sent dj si fort le musc de Chine, le jasmin et la chair. Enfin, tout coup, au dbouch de la dernire porte, l'air libre, la grande lumire retrouve,--l'blouissement des pagodes d'or! Et, tant c'tait chose inimaginable, il y a une minute de stupeur et d'arrt, avec un imperceptible: Ah! que l'on n'a pu retenir. Je me souviens d'avoir vu jouer, quand j'tais enfant, une ferie qui dveloppait les aventures de la jeune princesse du pays des Sonnettes, perscute par de mauvais Enchanteurs. Le premier acte se passait dans la capitale du roi Drelindindin, son pre, une ville d'or et de pierreries, o les palais, ajours comme des dentelles, dardaient de tous cts vers le ciel bleu d'tourdissants clochetons pointus. Et tout cela, qui tait de la toile peinte et du clinquant, avait la prtention de figurer une magnificence telle qu'il n'en pourrait exister nulle part. Mais ce que j'ai ici devant les yeux,--et qui est de l'or vrai, du bronze d'or, des mosaques de cristal,--dpasse mille fois, en richesse et en extravagance, la conception de ces dcorateurs. L'escalier d'ombre par lequel je viens de monter a jou le rle des vestibules noirs qui, chez nous, prparent et augmentent l'effet des panoramas. Au sommet de cette colline, je suis dans une sorte de ville, oh! si tincelante et fantastique, sous le ciel vert du soir o s'effilent des petits nuages couleur de braise rouge et de braise orange; une ville en or, que le bois de palmiers enveloppait entre ses rideaux de larges ventails et d'immenses plumes. Au milieu, trne cette pyramide d'or, en forme de cloche long manche, qui ce matin m'tait apparue du large, celle qui se voit de si loin, de toutes les vertes plaines par o les plerins arrivent; sa pointe, presque effrayante de monter si haut,[6] brille comme du feu au soleil couchant, et sa base, qui s'largit pour former un cne immense, ressemble une colline tout en or. De l'or partout; auprs et au loin, de l'or se dtachant sur de l'or. Alentour de cette pyramide centrale, se groupent en cercle une multitude de choses aussi follement dores et aussi pointues, qui toutes s'amincissent en flches dans l'air; on dirait presque, au pied de la colline d'or, des bosquets de longs ifs d'or;--mais ce sont des pagodes d'un luxe inou, entirement brillantes depuis le fate des clochetons jusqu'au sol; ou bien, dans de gigantesques vases d'or, ce sont des gerbes de fleurs d'or, des gerbes allonges comme des arbres.... [Note 6: Un peu plus de deux fois la colonne Vendme.] Les Birmans, les Birmanes, en adoration souriante, avec des gardnias plein les mains, font lentement le tour de cet amas de joailleries, par une voie circulaire qui, du ct extrieur, est borde d'autres pagodes aussi tout en or, et qui est close au-del, un peu sombrement, par l'pais rideau vert des feuillages, par les grandes palmes et les grands ventails du bois. Aprs le saisissement de l'arrive, l'esprit se heurte l'inconnu des symboles,--ou bien s'amuse aux bizarreries des architectures, l'art singulier des dtails.... Ah! dans le quartier du milieu, parmi les ifs d'or, il y a des monstres, demi cachs derrire les frondaisons rigides et, magnifiques: ce sont des sphinx dors, de taille tout fait colossale, assis dans la mme pose que ceux de l'Egypte et portant trs haut, entre les gerbes de fleurs d'or, leur placide visage de femme; ou bien ce sont des lphants blancs, agenouills, montrant a et l leur norme dos de pierre ou de marbre, tout caparaonn d'or.... On entend une vague musique trs douce, qui parat venir de partout la fois et dont l'air est comme imprgn;--et elle mane de tous ces bouquets en or, dont les tiges s'lancent des grands vases: chacune de leurs fleurs est une sonnette lgre, que le moindre souffle agite.... Mme l-haut, l-haut en plein ciel, le sommet de la pyramide souveraine est couronn d'une sorte de gigantesque chapeau-chinois, d'o les cloches et les clochettes oliennes retombent en grappes, en grappes d'or, il va sans dire, et chantent aussi dans l'indfinissable concert. Ce qui surtout donne ces difices et leurs flches un aspect d'orfvrerie prcieuse, ce qui, plus encore que les dorures, jette tant de feux le long des piliers, des couronnements, des frises, c'est une profusion de mosaques, en cristal de diffrentes couleurs taill facettes comme les pierres fines; on dirait que tout ruisselle de saphirs, de rubis et d'meraudes. Avec la foule soyeuse, je suis conduit cheminer doucement, par cette rue pave d'antiques dalles blanches, qui tourne travers la ville en or. Toutes ces pagodes si miroitantes, aux toitures si perdument pointues, sont ouvertes et laissent paratre leurs dieux. Sous les votes, inimaginables de richesse, entre ces colonnes ciseles avec des patiences chinoises, dans ces intrieurs qui ne sont qu'or et pierreries, on les aperoit, les Bouddhas, de taille surhumaine, assis en cnacle, l'abri de parasols brods et rebords d'or; devant eux, des urnes d'or pour les encens qui fument, des vases d'or pour les gardnias et les tubreuses qu'on leur apporte chaque soir, et des candlabres d'or qui, avant le crpuscule, viennent dj de s'allumer. Ils sont de deux sortes, les Bouddhas de Birmanie; les uns en or si poli qu'ils refltent les mille petite flammes des cires; les autres en albtre, blmes comme des cadavres; mais tous, gardant les yeux baisss dans la mme attitude rituelle, ont le mme sourire et le mme visage de mystre. L'air peut-tre semble un peu moins lourd ici, sur cette colline, que dans la ville et les prairies d'en bas; mais il est si chaud encore, et puis si charg de la fume des cassolettes, du parfum des bouquets, de la senteur qu'exhalent alentour les bois et la terre, avec on ne sait quoi de troublant et de morbide!... J'en suis mon deuxime, mon troisime tour,--je ne sais plus,--dans cette rue circulaire borde de faades en or. Le grand rideau d'arbres, qui enferme tout, se fait plus sombre; vers l'ouest, une sorte d'incendie, qui doit tre au ras des plaines, nous envoie des reflets rouges travers les branchages, il crible le bois sacr de longues rayures en feu,--et c'est le soleil qui, dcidment, va s'teindre. Auprs de moi cheminent toujours les groupes de jeunes femmes, jupes en Merveilleuses et drapes d'charpes de gaze; sans cesser de sourire, elles chantent demi-voix des hymnes bouddhiques, en battant des mains pour marquer la mesure lente: adorations frivoles et gaies. Il y a aussi des petits garons, qui, tout en faisant le tour des autels comme les grandes personnes, jonglent des pieds et des mains avec des ballons lgers, mais sans bruit, sans cris, d'une manire facile et discrte, en conservant une grce un peu fminine. Beaucoup d'autres fidles sont accroupis en prires, devant toutes ces pagodes ouvertes o Ton aperoit, dans l'or des fonds, les compagnies de Bouddhas aux yeux baisss; en chantant leurs vagues litanies, ils se cachent le visage derrire des touffes de fleurs blanches qu'ils tiennent au bout de btonnets, et qu'ils iront ensuite dposer dans les vases d'or, aux pieds des dieux d'or. Et des cortges de bonzes, de temps autre, traversent la foule; ils passent empresss avec des bouquets; tous pareils et tous, suivant l'immuable rite, vtus de jaune deux tons: robe jaune orange, draperie jaune soufre. Comme leurs ttes rases sont jaunes aussi, et leurs bras nus, d'un jaune d'ambre, on dirait, sous cet clairage du soir qui les avive, des personnages en or, dans la ville d'or. Ces pagodes du tour, aux mille flches si dores, diffrent l'infini de formes, d'ornements et de ciselures; mais toutes font scintiller leurs innombrables petits cristaux facettes, et toutes s'allongent, s'tirent perdument vers le ciel, se terminent en minces aiguilles effiles; leurs piliers courts, que l'on dirait tendus de brocarts, leurs petits portiques festons tranges, sont comme crass sous la hauteur exorbitante et l'extravasement des toitures d'or,--toitures cinq ou six tages qui ne sont que des prtextes pour multiplier en l'air des cornes et des pointes. Mon Dieu, si pointu, tout cela, pointu jusqu' l'invraisemblance!... Et comme c'est singulier, cette conception de la pointe, du faisceau de pointes, qui persiste depuis des sicles hanter l'imagination des peuples de la Birmanie et du Siam: en ces pays-l, temples, palais, casques de dieux ou de rois, doivent tre surmonts de quelque chose d'aigu et d'infiniment long,--sans doute pour attirer les effluves clestes comme les paratonnerres attirent les orages. Outre les pagodes, il y a quantit d'dicules en or, kiosques bizarrement frles, ou simples clochetons qui s'lancent du sol, s'amincissent en fuseau, et portent tous au bout de leur flche un chapeau-chinois garni de clochettes oliennes; il y a des oblisques d'or, entirement: gemms comme de rubis et d'meraudes, avec des sphinx d'or assis au sommet, cm bien des petits lphants d'or. Et, un peu partout, des hampes gigantesques, du haut en bas scintillantes d'or et de pierreries, soutiennent en l'air des oriflammes transparentes, ou de longs _boas_ en soie, presque impondrables, que le moindre souffle remue, soulve, enchevtre aux palmes ou aux branches du bocage voisin. Ces arbres, qui se serrent autour de la ville en or, qui se penchent sur elle comme pour la tenir plus enclose, sont des cocotiers empanachs de plumes gantes, des lataniers aux troncs aussi droits et lisses que des colonnes de marbre, et de monstrueux banians des Indes dploys en votes d'ombre. Si les uns ou les autres ont pouss trop prs des pagodes, au lieu de les arracher on les a revtus de splendeur: il y a des ramures toutes cercles de bijouterie, des palmiers dont la tige est entirement gaine d'or et de cristal. Tant de dlicates merveilles amonceles sur cette colline reprsentent des sicles de patient travail, car tout cela fut commenc au temps nbuleux de la premire expansion bouddhiste. Malgr les couches d'or, entretenues si brillantes, a et l se dnote un archasme trs lointain. Et mme la caducit, parfois, s'indique au flchissement des lignes; vers la terre surtout, l'usure des socles de marbre et des dalles, le dnivellement de la voie, disent les ans sans nombre, donnent ce _sentiment du pass_ sans lequel les lieux d'adoration nous font l'effet de n'avoir pas d'me; on sent qu'elles sont trs vieilles, ces pagodes, et que beaucoup de gnrations mortes les ont satures de leurs prires tranges.... Toutes ces jeunes femmes au pagne de soie, qui ont des gardnias ou des roses pompons sur leurs cheveux lisses et noirs, on les prendrait pour des petites fes du sourire, et cependant il est visible qu'elles prient aussi, elles,-- leur nigmatique et un peu chinoise manire. Comme moi, elles passent et repassent. Leurs groupes, qui se dtachent en teintes fraches sur ce dcor de fantasmagorie, me croisent chaque tour dans la rue enchante, et il en est que je commence reconnatre. L'une,--qui, cependant, me restera jamais aussi indchiffrable que les autres,--est devenue mes yeux l'incarnation de la beaut birmane; ds que je vois apparatre son pagne couleur de jonquille, involontairement je deviens attentif; malgr moi j'ai presque concentr sur elle ma rverie de solitaire, et d'gar ici, par ce soir troublant o il y a trop de parfums, dans l'air trop chaud.... Ah! l-bas, ces haillons que je n'avais pas vus! Toute une pouillerie humaine, choue entre deux palais d'or, au pied d'une haute gerbe de fleurs d'or! Je m'approche et l'on me tend des mains sans doigts, on tourne vers moi des figures manges, on me parle avec des bouches sans lvres; les lpreux de Rangoun! C'est leur poste de chaque soir pour guetter les aumnes. Dans ce lieu o tout tait luxe de songe, charme et grce, il fallait bien quelque chose, en un recoin, pour rappeler ces ralits que l'on et risqu d'oublier: la pourriture et la mort.... * * * * * Les derniers rayons du couchant rouge viennent peine de s'teindre, et le ciel en une minute se fait crpusculaire, et la foule s'apprte quitter ce lieu magique; dans les pays trs proches de l'quateur, il est si court, l'instant de la vritable vie diurne; il commence tard, quand le terrible soleil n'est plus qu' son dclin, et finit presque subitement ds qu'il se couche; les soirs ne se prolongent pas comme les ntres en lumire adoucie; soudain c'est l'ombre,--accentuant l'impression de dpaysement et d'exil. Rien d'ailleurs, pour nous, Europens, ne contribue la mlancolie de ces rgions comme la brusque tombe de leurs nuits. Dj le rideau des arbres alentour est devenu presque un rideau noir, au-dessus duquel, a et l, quelque palmier, qui a jailli avec plus de fougue, dcoupe en silhouette ses grandes plumes sur le ciel jaune et vert. Et les petites bandes de nuages, qui taient roses, passent au violet assombri, liser encore d'un peu de flamme orange. Pour toutes les orfvreries des pagodes, c'est l'heure d'tinceler plus singulirement dans la pnombre; ce qui reste de lumire joue sur les faades prcieuses et frles, s'accroche aux saillies des dorures, aux mille facettes du cristal. Objets de vitrine, dirait-on, bibelots si fragiles qui, imprudemment, s'talent au plein air du soir,--et qui, par sortilge, sans doute, ont rsist depuis des sicles aux lourdes pluies tropicales. Maintenant des souffles plus violents et plus chauds commencent de passer, des bouffes soudaines qui sentent l'orage. Alors, toutes les banderoles suspendues et tous les boas de soie au bout des hampes magnifiques se tordent l-haut, convulsivement, et tous les palmiers, avec un bruit de papier qui se froisse, agitent leurs plumets ou leurs ventails. Et toutes les campanules d'or dans les buissons d'or font entendre leurs sonnailles lgres; toutes les cloches, les clochettes, les chapeaux-chinois, la pointe des flches d'or, enflent en crescendo dans le ciel leurs musiques oliennes, au-dessus de la foule qui chante mi-voix en battant des mains. Chaque rafale passe, l'air redevient accablant, avec ces parfums et ces senteurs de chair que le coup de vent n'a pas su emporter. La terre et les arbres semblent attendre quelque averse qui rafrachirait, mais qui sans doute ne viendra pas ce soir, car les petits nuages tirs en queue de chat continuent de rester seuls, perdus dans la belle vote limpide qui, peu peu, tourne au bleu des nuits. On allume toujours plus de bougies aux pieds des Bouddhas de taille surhumaine qui tiennent cercle sous les plafonds d'or des pagodes ouvertes; c'est eux maintenant qui prennent le plus d'importance, dans cette ferie qui s'teint; ils accaparent, sur leurs graves assembles, toute la lumire des cires. Eclairs par en dessous, ceux qui sont en or ont aux lvres, aux arcades sourcilires, des reflets qui changent en un rictus leur sourire. Ceux qui sont en albtre inquitent davantage, si ples et blmes, avec de longues oreilles mortes qui pendent sur les paules, et cet air de rire en dormant, ces grands yeux toujours clos, que l'on a peints d'une frange noire pour marquer les cils baisss. Il y a moins de monde autour d'eux; leurs adorateurs peu peu se retirent, par le tunnel de descente, et cette quasi-solitude, o ils vont rester bientt, les rend pour moi plus prsents. Je m'en irai quand sera partie la jeune femme au pagne couleur jonquille, que je croise chaque tour de ma promenade circulaire; dans l'espce d'hypnose o m'ont jet ces parfums, ce dfil toujours recommenant, et ces vagues symphonies ariennes des sonnettes d'or, son image elle commence trop m'occuper, je cde la fascination de ses jolis yeux de chatte.... Le mlancolique effroi qui me vient, me sentir ici tellement tranger, je le reconnais pour l'avoir prouv dj en tant d'autres lieux du monde; effroi d'tre si inapte comprendre les conceptions de ces gens-l sur le Divin et sur la Mort.... Pendant ma brve existence d'homme, jamais, jamais je n'aurai le temps de rien dchiffrer de cette race, trop foncirement dissemblable de la mienne; or, je sens en moi sourdre un triste et ardent dsir d'en pntrer l'me, et,--ceci pour me confondre comme un rappel d'en bas,--c'est surtout cause de cette petite crature qui passe et repasse entre les pagodes dores: son regard et tout son tre m'attirent plus que de raison. De temps autre, l'un des bonzes draps de jaune vient frapper sur une norme cloche suspendue tout prs du sol, une cloche qui a la forme d'une pagode et que surmonte aussi une pointe effile. Il frappe longs intervalles, comme chez nous pour les glas, et le marteau est si envelopp, si moelleux, qu'on dirait des vibrations d'orgue. Ce doit tre quelque signal pour la fin des prires; d'ailleurs, les groupes se font de plus en plus clairsems, les adorateurs s'en vont. Ah!... Elle est partie, la jeune femme au pagne couleur jonquille; donc, c'est fini, jamais, jamais plus je ne saurai rien d'elle. Son dpart me laisse intolrablement seul, et je prfre m'en aller aussi. Mais justement, vers l'entre du couloir de descente, se dirige une foule spciale, o l'on cause et l'on rit de belle humeur: robes dpenailles; voix sinistrement bouffonnes, comme de gens qui n'auraient plus ni larynx ni palais; rires mouills, qui gargouillent dans de la pourriture. C'est le clan des lpreux, qui se retire content parce que les aumnes sans doute ont t larges ce soir.... Redescendre en si lamentable compagnie, non; plutt je recommencerai le tour des pagodes une dernire fois. La nuit vient, la vraie nuit d'toiles; son recueillement peu peu descend sur toutes les belles flches dores. Je reste l'unique promeneur, et les innombrables petites bougies, qui font grimacer les masques brillants des Bouddhas, achveront de se consumer dans la solitude. Les rafales ont cd la place une brise tide et rgulire qui agite en symphonie d'ensemble les milliers de clochettes au son pur; une musique sans nom, qui semble joue par des lytres d'insectes, plane au-dessus des pagodes d'or, au niveau de leurs pointes extrmes, trs haut en l'air, tandis qu'en bas, au fond de quelque tabernacle, des bonzes chantent des litanies bouche close. Je crois bien que me voici hypnotis tout fait. Je rve en marchant: je suis dans la ville du roi Drelindindin; des fes, des bonnes et des mchantes fes, habitent la fort voisine; quant la jolie Birmane au pagne jonquille, elle n'est pas loin de se confondre pour moi avec cette princesse que les Gnies perscutaient.... A la fin de mon dernier tour, avant de redescendre, je m'arrte sur le seuil et me retourne pour regarder. Ces pagodes de Rangoun, elles sont au nombre des merveilles qu'en passant sur la terre il faut avoir vues; mais j'y aurai fait un plerinage sans lendemain, car je vais rentrer ce soir mme bord du paquebot qui doit partir la pointe du jour pour me ramener au Bengale. Et mon regard d'adieu, sur tout cela que je ne reverrai jamais, m'en laissera une plus inoubliable vision. Les ors continuent de briller, on ne sait trop comment puisqu'il fait nuit. La pyramide gante qui est au milieu se dtache en luisances claires sur le bleu sombre du ciel, et la colline d'or qui lui sert de base garde ses reflets. Alentour, se pressent les petites pagodes aux prodigieuses toitures, les hautes gerbes de feuillages en bronze dor, toutes choses dont l'obscurit ne permet prsent de voir que les silhouettes trangement pointues et l'clat de mtal prcieux. Plus que jamais on dirait des bosquets de longs ifs d'or. Mais ce sont des ifs chargs de fleurs qui sonnent, et leurs myriades de campanules remuent doucement pour donner dans l'air une sorte d'immense concerto diffus, comme avec des sonorits de tympanons et des voix grles de cigales.... Le lendemain, de bonne heure, quand je m'veille bord du paquebot qui me ramne aux Indes, l'hlice tourne dj depuis longtemps, et nous sommes aux bouches du fleuve, comme hier dans les voiles nacrs des matins de l'Iraouaddy, au milieu de la nue des mouettes et des golands gardiens du seuil. Mme dcor imprcis d'eau gris perle et de brume gris perle, mmes cris d'oiseaux et mmes tourbillonnements d'ailes blanches. Et l, en route, on me conte sur les Birmans une touchante histoire: Il y a une vingtaine d'annes, quand les Anglais,--pour venger un de ces griefs, comme les Europens en ont toujours contre les peuples rveurs de l'Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l'agneau,--vinrent surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en captivit Bombay, et les jetrent sur une de ces grossires charrettes boeufs o l'on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se rangea silencieux sur le parcours. Sans s'tre concerts, tous, hommes et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs souverains et leur indpendance, se prosternaient la face contre terre, dployaient leur, longue chevelure, retendaient devant eux en tapis, et les roues, jusqu'au sortir des murailles, foulrent cette noire jonche vivante.... Pauvre gracieuse Birmanie! FIN TABLE AVANT-PROPOS LA MAISON DES AEULES LE CHTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT NOYADE DE CHAT L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA LE GAI PLERINAGE DE SAINT-MARTIAL PREMIER ASPECT DE LONDRES BERLIN VU DE LA MER DES INDES VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE UN VIEUX COLLIER PRFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLI QUELQUES PENSES VRAIMENT AIMABLES EN PASSANT A MASCATE APRS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909 PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU LES PAGODES D'OR E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19215-4-10. End of the Project Gutenberg EBook of Le chteau de La Belle-au-bois-dormant by Pierre Loti License: Share Alike