Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. Quelques mots ont t modifis. La liste des modifications se trouve la fin du texte. LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT CALMANN LVY, DITEUR DU MME AUTEUR Format grand in-18 AU MAROC 1 vol. AZIYAD 1 -- FLEURS D'ENNUI 1 -- JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- LE MARIAGE DE LOTI 1 -- MON FRRE YVES 1 -- PCHEUR D'ISLANDE 1 -- PROPOS D'EXIL 1 -- LE ROMAN D'UN ENFANT 1 -- LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- Format in-8 cavalier MADAME CHRYSANTHME, imprim sur magnifique vlin et illustr d'un grand nombre d'aquarelles et de vignettes par ROSSI et MYRBACH 1 vol. Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays, y compris la Sude et la Norvge. IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--13698-7-91. LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT PAR PIERRE LOTI de l'Acadmie franaise DOUZIME DITION [Logo de l'diteur] PARIS CALMANN LVY, DITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES 3, RUE AUBER, 3 1891 A MA MRE BIEN AIME, Je ddie ce livre, Sans crainte, parce que la foi chrtienne lui permet de lire avec srnit les plus sombres choses. AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR Ah! insens qui crois que tu n'es pas moi. V. Hugo. (_Les Contemplations._) Ce livre est encore plus moi que tous ceux que j'ai crits jusqu' ce jour. Il renferme mme un long chapitre (le neuvime, pages 221 286) que je n'ai consenti livrer aucune revue, de peur qu'il ne tombt sous les yeux de gens quelconques, sans que j'aie pu les avertir. D'abord, je voulais ne pas publier ce passage. Mais j'ai song mes amis inconnus: un seul mouvement de leur sympathie lointaine, je regretterais trop de m'en priver... Et puis j'ai toujours cette impression que, dans l'espace et dans la dure, je recule les limites de mon me en la mlant un peu aux leurs; quelques instants de plus, aprs que j'aurai pass, la mmoire de ces frres gardera peut-tre vivantes de chres images que j'y aurai graves. Ce besoin de lutter contre la mort est d'ailleurs--aprs le dsir de faire quelque bien si l'on s'en croit capable--la seule raison immatrielle que l'on ait d'crire. Parmi ceux qui font profession d'_tudier_ les oeuvres de leur prochain, il en est bon nombre avec lesquels je n'ai rien de commun, ni les ides ni le langage. Moins que jamais je me sens capable d'irritation contre eux, tant j'ai appris tenir compte, avant de juger les autres hommes, des diffrences naturelles ou acquises. Mais cette fois est la premire o leur gouaillerie aurait quelque chance de m'tre pnible, si elle parvenait jusqu' moi, parce qu'elle pourra porter sur des choses et des tres qui me sont sacrs; je leur donne vraiment la partie belle en publiant ce livre. Aussi vais-je essayer de leur dire ici: faites-moi donc la grce de ne pas le lire, il ne contient rien qui soit pour vous,--et il vous ennuiera tant, si vous saviez!... PIERRE LOTI. RVE Je voudrais connatre une langue part, dans laquelle pourraient s'crire les visions de mes sommeils. Quand j'essaie avec les mots ordinaires, je n'arrive qu' construire une sorte de rcit gauche et lourd, travers lequel ceux qui me lisent ne doivent assurment rien voir; moi seul, je puis distinguer encore, derrire l'_ peu prs_ de ces mots accumuls, l'insondable abme. Il parat que les rves, mme ceux qui nous semblent les plus longs, n'ont qu'une dure peine apprciable, rien que ces instants toujours trs fugitifs o l'esprit flotte entre la veille et le sommeil; mais nous sommes tromps par l'excessive rapidit avec laquelle leurs mirages se succdent et changent; ayant vu passer tant de choses, nous disons: j'ai rv toute une nuit, quand peine avons-nous rv pendant une minute. * * * La vision dont je vais parler n'a peut-tre pas eu, comme dure relle, plus de quelques secondes, car elle m'a paru moi-mme fort courte. La premire image s'est claire en deux ou trois fois, par saccades lgres, comme si, derrire un transparent, on remontait par petites secousses la flamme d'une lampe. D'abord une lueur indcise, de forme allonge,--attirant l'attention de mon esprit au sortir du plein sommeil, de la nuit et du non-tre. Puis la lueur devient une trane de soleil, entrant par une fentre ouverte et s'talant sur un plancher. En mme temps, mon attention, plus excite, s'inquite tout coup; vague ressouvenir de je ne sais quoi, pressentiment rapide comme l'clair de quelque chose qui va me remuer jusqu'au fond de l'me. Cela se prcise: c'est le rayon d'un soleil du soir, venant d'un jardin sur lequel cette fentre donne;--jardin exotique o, sans les avoir vus, je sais prsent qu'il y a des manguiers. Dans cette trane lumineuse sur le plancher, l'ombre d'une plante, qui est dehors, se dcoupe et tremble doucement,--l'ombre d'un bananier... Et maintenant les parties relativement obscures s'clairent;--dans la pnombre, les objets se dessinent,--et je vois tout, avec un inexprimable frisson! Rien que de trs simple pourtant; un petit appartement dans quelque maison coloniale, aux murs de bois, aux chaises de paille. Sur une console, une pendule du temps de Louis XV, dont le balancier tinte imperceptiblement. Mais j'ai dj vu tout cela et j'ai conscience de l'impossibilit o je suis de me rappeler o, et je m'agite avec angoisse derrire cette sorte de voile tnbreux qui est tendu un point donn dans ma mmoire, arrtant les regards que je voudrais plonger au del, dans je ne sais quel recul plus profond. ... C'est bien le soir, c'est bien la lueur dore d'un soleil qui va s'teindre,--et les aiguilles de la pendule Louis XV marquent six heures... Six heures de quel jour jamais perdu dans le gouffre ternel? de quel jour, de quelle anne lointaine et disparue? Ces chaises ont aussi un air ancien. Dans l'une d'elles est pos un large chapeau de femme, en paille blanche, d'une forme dmode depuis plus de cent ans. Mes yeux s'y arrtent et alors l'indicible frisson me secoue plus fort... La lumire baisse, baisse; maintenant, c'est peine l'clairage trouble des rves ordinaires... Je ne comprends pas, je ne sais pas,--mais, malgr tout, je sens que j'ai t au courant des choses de cette maison et de la vie qui s'y mne,--cette vie plus mlancolique et plus exile des colonies d'autrefois, alors que les distances taient plus grandes et les mers plus inconnues. Et tandis que je regarde ce chapeau de femme, qui s'efface peu peu, comme tout ce qui est l, dans des gris crpusculaires, cette rflexion me vient, faite en ma tte par un autre que par moi-mme: Alors, c'est qu'_elle_ est rentre. --En effet, ELLE apparat. _Elle_, derrire moi sans que je l'aie entendue venir; _elle_, restant dans la partie obscure, dans le fond de l'appartement o ce reflet de soleil n'arrive pas; _elle_, trs vague comme une esquisse trace en couleurs mortes sur de l'ombre grise. _Elle_, trs jeune, crole, nu-tte avec des boucles noires disposes autour du front d'une manire suranne; de beaux yeux limpides, ayant l'air de vouloir me parler, avec un mlange d'effarement triste et d'enfantine candeur; peut-tre pas absolument belle, mais possdant le suprme charme... Et puis surtout c'tait ELLE! _Elle_, un mot qui par lui-mme est d'une douceur exquise prononcer; un mot qui, pris dans le sens o je l'entends, rsume en lui toute la raison qu'on a de vivre, exprime presque l'ineffable et l'infini. Dire que je la reconnaissais serait une expression bien banale et bien faible; il y avait beaucoup plus, tout mon tre s'lanait vers elle, avec une force profonde et comme enchane, pour la ressaisir; et ce mouvement avait je ne sais quoi de sourd, d'affreusement touff, comme l'effort impossible de quelqu'un qui chercherait reprendre son propre souffle et sa propre vie, aprs des annes et des annes passes sous le couvercle d'un spulcre... * * * Habituellement une motion trs forte prouve dans un rve en brise les fils impalpables, et c'est fini: on s'veille; la trame fragile, une fois rompue, flotte un instant, puis retombe, s'vanouit d'autant plus vite que l'esprit s'efforce davantage la retenir,--disparat, comme une gaze dchire dans le vide, qu'on voudrait poursuivre et que le vent emporte au fond des lointains inaccessibles. Mais non, cette fois, je ne m'veillai pas et le rve continua, en s'teignant; le rve se prolongea en trane mourante. Un instant, nous restmes l'un devant l'autre, arrts, dans notre lan de souvenir, par je ne sais quelle sombre inertie; sans voix pour nous parler, et presque sans pense, croisant seulement nos regards de fantmes avec un tonnement et une dlicieuse angoisse... Puis nos yeux aussi se voilrent, et nous devnmes des formes plus vagues encore, accomplissant des choses insignifiantes et involontaires. La lumire baissait, baissait toujours; on n'y voyait presque plus. Elle sortit, et je la suivis dans une espce de salon aux murs blanchis, vaste, peine garni de meubles simples--comme d'ordinaire dans les habitations des planteurs. Une autre ombre de femme qui nous attendait l, vtue d'une robe crole,--une femme ge que je reconnus aussi tout de suite et qui lui ressemblait, sa mre sans doute,--se leva notre approche et nous sortmes tous les trois, sans nous tre concerts, comme obissant une habitude... Mon Dieu, que de mots et que de longues phrases pour expliquer lourdement tout cela qui se passait sans dure et sans bruit, entre personnages diaphanes comme des reflets, se mouvant sans vie dans une obscurit toujours croissante, plus dcolore et plus trouble que celle de la nuit. Nous sortmes tous trois, au crpuscule, dans une petite rue triste, triste, borde de maisonnettes coloniales basses sous de grands arbres; au bout, la mer, vaguement devine; une impression de dpaysement, de lointain exil, quelque chose comme ce que l'on devait prouver au sicle pass dans les rues de la Martinique ou de la Runion, mais avec la grande lumire en moins, tout cela vu dans cette pnombre o vivent les morts. De grands oiseaux tournoyaient dans le ciel lourd; malgr cette obscurit, on avait conscience de n'tre qu' cette heure encore claire qui vient aprs le soleil couch. videmment nous accomplissions l un acte habituel; dans ces tnbres toujours plus paisses, qui n'taient pas celles de la nuit, nous refaisions _notre promenade du soir_. Mais les impressions perues allaient s'teignant toujours; les deux femmes n'taient plus visibles; il ne me restait d'elles que la notion de deux spectres lgers et doux cheminant mes cts... Puis, plus rien; tout s'teignit jamais dans la nuit absolue du vrai sommeil. * * * Je dormis longtemps aprs ce rve,--une heure, deux heures, je ne sais; au rveil, au retour des penses, ds qu'un premier souvenir m'en revint, j'prouvai cette sorte de commotion intrieure qui fait faire un sursaut et ouvrir tout grands les yeux... Dans ma mmoire, je retrouvai d'abord la vision son moment le plus intense, celui o tout coup j'avais song _elle_, en reconnaissant son grand chapeau jet sur cette chaise, et o, derrire moi, _elle_ avait paru... Puis lentement, peu peu, je me rappelai tout le reste: les dtails si prcis de cet appartement _dj connu_, cette femme plus ge entrevue dans l'ombre, cette promenade dans cette petite rue dserte... O donc avais-je vu et aim tout cela? Je cherchai rapidement dans mon pass avec une sorte d'inquitude, d'anxieuse tristesse, _me croyant sr de trouver_. Mais non, rien, nulle part; dans ma propre vie, rien de pareil... La tte humaine est remplie de souvenirs innombrables, entasss ple-mle, comme des fils d'cheveaux brouills; il y en a des milliers et des milliers serrs dans des recoins obscurs d'o ils ne sortiront jamais; la main mystrieuse qui les agite et les retourne va quelquefois prendre les plus tnus et les plus insaisissables pour les amener un instant en lumire, pendant ces calmes qui prcdent ou suivent les sommeils. Celui que je viens de raconter ne reparatra certainement jamais, et reparatrait-il mme, une autre nuit, que je n'en apprendrais pas davantage au sujet de cette femme et de ce lieu d'exil, parce que, dans ma tte, il n'y a sans doute rien de plus qui les concerne; c'est le dernier fragment d'un fil bris, qui doit finir l o s'est arrt mon rve; le commencement et la suite n'existaient que dans d'autres cerveaux depuis longtemps retourns la poussire. Parmi mes ascendants, j'ai eu des marins dont la vie et les aventures ne me sont qu'imparfaitement connues; et il y a certainement, je ne sais o, dans quelque petit cimetire des colonies, de vieux ossements qui sont les restes de la jeune femme au grand chapeau de paille et aux boucles noires; le charme que ses yeux avaient exerc sur un de ces anctres inconnus a t assez puissant pour jeter un dernier reflet mystrieux jusqu' moi; j'ai song elle tout un jour... et avec une mlancolie si trange! CHAGRIN D'UN VIEUX FORAT C'est une bien petite histoire, qui m'a t conte par Yves,--un soir o il tait all en rade conduire, avec sa canonnire, une cargaison de condamns au grand transport en partance pour la Nouvelle-Caldonie. Dans le nombre se trouvait un forat trs g (soixante-dix ans pour le moins), qui emmenait avec lui, tendrement, un pauvre moineau dans une petite cage. Yves, pour passer le temps, tait entr en conversation avec ce vieux, qui n'avait pas mauvaise figure, parat-il,--mais qui tait accoupl par une chane un jeune monsieur ignoble, gouailleur, portant lunettes de myope sur un mince nez blme. Vieux coureur de grands chemins, arrt, en cinquime ou sixime rcidive, pour vagabondage et vol, il disait: Comment faire pour ne pas voler, quand on a commenc une fois,--et qu'on n'a pas de mtier, rien,--et que les gens ne veulent plus de vous nulle part? Il faut bien manger, n'est-ce pas?--Pour ma dernire condamnation, c'tait un sac de pommes de terre que j'avais pris dans un champ, avec un fouet de roulier et un giraumont. Est-ce qu'on n'aurait pas pu me laisser mourir en France, je vous demande, au lieu de m'envoyer l-bas, si vieux comme je suis?... Et, tout heureux de voir que quelqu'un consentait l'couter avec compassion, il avait ensuite montr Yves ce qu'il possdait de prcieux au monde: la petite cage et le moineau. Le moineau apprivois, connaissant sa voix, et qui pendant prs d'une anne, en prison, avait vcu perch sur son paule...--Ah! ce n'est pas sans peine qu'il avait obtenu la permission de l'emmener avec lui en Caldonie!--Et puis aprs, il avait fallu lui faire une cage convenable pour le voyage; se procurer du bois, un peu de vieux fil de fer, et un peu de peinture verte pour peindre le tout et que ce ft joli. Ici, je me rappelle textuellement ces mots d'Yves: Pauvre moineau! Il avait pour manger dans sa cage un morceau de ce pain gris qu'on donne dans les prisons. Et il avait l'air de se trouver content tout de mme; il sautillait comme n'importe quel autre oiseau. Quelques heures aprs, comme on accostait le transport et que les forats allaient s'y embarquer pour le grand voyage, Yves, qui avait oubli ce vieux, repassa par hasard prs de lui. --Tenez, prenez-la, vous, lui dit-il d'une voix toute change, en lui tendant sa petite cage. Je vous la donne; a pourra peut-tre vous servir quelque chose, vous faire plaisir... --Non, certes! remercia Yves. Il faut l'emporter au contraire, vous savez bien. Ce sera votre petit _compagnon_ l-bas... --Oh! reprit le vieux, _il_ n'est plus dedans... Vous ne saviez donc pas? _il_ n'y est plus... Et deux larmes d'indicible misre lui coulaient sur les joues. Pendant une bousculade de la traverse, la porte s'tait ouverte, le moineau avait eu peur, s'tait envol,--et tout de suite tait tomb la mer cause de son aile coupe. Oh! le moment d'horrible douleur! Le voir se dbattre et mourir, entran dans le sillage rapide, et ne pouvoir rien pour lui! D'abord, dans un premier mouvement bien naturel, il avait voulu crier, demander du secours, s'adresser Yves lui-mme, le supplier... lan arrt aussitt par la rflexion, par la conscience immdiate de sa dgradation personnelle: un vieux misrable comme lui, qui est-ce qui aurait piti de son moineau, qui est-ce qui voudrait seulement couter sa prire? Est-ce qu'il pouvait lui venir l'esprit qu'on retarderait le navire pour repcher un moineau qui se noie,--et un pauvre oiseau de forat, quel rve absurde!... Alors il s'tait tenu silencieux sa place, regardant s'loigner sur l'cume de la mer le petit corps gris qui se dbattait toujours; il s'tait senti effroyablement seul maintenant, pour jamais, et de grosses larmes, des larmes de dsesprance solitaire et suprme lui brouillaient la vue,--tandis que le jeune monsieur lunettes, son collgue de chane, riait de voir un vieux pleurer. Maintenant que l'oiseau n'y tait plus, il ne voulait pas garder cette cage, construite avec tant de sollicitude pour le petit mort; il la tendait toujours ce brave marin qui avait consenti couter son histoire, dsirant lui laisser ce legs avant de partir pour son long et dernier voyage. Et Yves, tristement, avait accept le cadeau, la maisonnette vide,--pour ne pas faire plus de peine ce vieil abandonn en ayant l'air de ddaigner cette chose qui lui avait cot tant de travail. Je crois que je n'ai rien su rendre de tout ce que j'avais trouv de poignant dans ce rcit tel qu'il me fut fait. C'tait le soir, trs tard, et j'tais prs de m'en aller dormir. Moi qui dans la vie ai regard sans trop m'mouvoir pas mal de douleurs grand fracas, de drames, de tueries, je m'aperus avec tonnement que cette dtresse snile me fendait le coeur--et irait mme jusqu' troubler mon sommeil: --S'il y avait moyen, dis-je, de lui en envoyer un autre... --Oui, rpondit Yves, j'avais bien pens cela, moi aussi. Chez un oiseleur, lui acheter un bel oiseau, et le lui porter demain avec la pauvre cage, s'il en est encore temps avant le dpart. Un peu difficile. Il n'y a du reste que vous-mme qui puissiez obtenir d'aller en rade demain matin et de monter bord du transport pour rechercher ce vieux dont je ne sais pas le nom. Seulement... on va trouver cela bien drle... --Oh! oui, en effet. Oh! pour ce qui est d'tre trouv drle, il n'y a pas d'illusion se faire l-dessus!... Et, un instant, tout au fond de moi-mme, je m'amusai de cette ide, riant de ce bon rire intrieur qui la surface parat peine. Cependant je n'ai pas donn suite au projet: le lendemain, mon rveil, la premire impression envole, il m'a sembl enfantin et ridicule. Ce chagrin-l, videmment, n'tait pas de ceux qu'un simple jouet console. Pauvre vieux forat, seul au monde, le plus bel oiseau du paradis n'et pas remplac pour lui l'humble moineau gristre, aile coupe, lev au pain de prison, qui avait su rveiller les tendresses infiniment douces et les larmes, au fond de son coeur endurci, moiti mort... Rochefort, dcembre 1889. UNE BTE GALEUSE Un vieux chat galeux, chass sans doute de son logis par ses matres, s'tait tabli dans la rue, sur le trottoir de notre maison o un peu de soleil de novembre le rchauffait encore. C'est l'usage de certaines gens piti goste d'envoyer ainsi _perdre_ le plus loin possible les btes qu'ils ne veulent ni soigner ni voir souffrir. Tout le jour il se tenait piteusement assis dans quelque embrasure de fentre, l'air si malheureux et si humble! Objet de dgot pour ceux qui passaient, menac par les enfants, par les chiens, en danger continuel, d'heure en heure plus malade, et vivant de je ne sais quels dbris ramasss grand'peine dans les ruisseaux, il tranait l, seul, se prolongeant comme il pouvait, s'efforant de retarder la mort. Sa pauvre tte tait toute mange de gale, couverte de crotes, presque sans poils; mais ses yeux, rests jolis, semblaient penser profondment. Il devait certainement sentir, dans toute son amertume affreuse, cette souffrance, la dernire de toutes, de ne pouvoir plus faire sa toilette, de ne pouvoir plus lisser sa fourrure, se peigner comme font tous les chats avec tant de soin. Faire sa toilette! Je crois que, pour les btes comme pour les hommes, c'est une des plus ncessaires distractions de la vie. Les trs pauvres, les trs malades, les trs dcrpits qui, certaines heures, se parent un peu, essayent de s'arranger encore, n'ont pas tout perdu dans l'existence. Mais ne plus s'occuper de son aspect, parce qu'il n'y a vraiment plus rien y faire avant la pourriture finale, cela m'a toujours paru le dernier degr de tout, la misre suprme. Oh! les vieux mendiants qui ont dj, avant la mort, de la terre et des immondices sur le visage, les tres rongs par des lpres visibles qui ne peuvent plus tre laves, les btes galeuses dont on n'a seulement plus piti! Il me faisait tant de peine regarder, ce chat l'abandon, qu'aprs lui avoir envoy manger dans la rue, je finis un jour par m'approcher pour lui parler doucement. (Les btes arrivent trs bien comprendre les bonnes paroles, et y trouvent consolation.) Par habitude d'tre pourchass, il eut d'abord peur en me voyant arrt devant lui; son premier regard fut mfiant, charg de reproche et de prire: Est-ce que tu vas encore me renvoyer, toi aussi, de ce dernier coin de soleil? Puis, comprenant vite que j'tais venu par sympathie, et tonn de tant de bonheur, il m'adressa tout bas sa pauvre rponse de chat: Trr! Trr! Trr! en se levant par politesse, en essayant mme de faire le gros dos, malgr ses crotes, dans l'espoir que peut-tre j'irais jusqu' une caresse. Non, ma piti, moi qui seul au monde en prouvais encore pour lui, n'allait pas jusque-l. Cette joie d'tre caress, il ne la connatrait sans doute jamais plus. Mais, en compensation, j'imaginai de lui donner la mort tout de suite, de ma main, et d'une faon presque douce. Une heure aprs, cela se passa dans l'curie o Sylvestre, mon domestique, qui d'abord tait all acheter du chloroforme, l'avait attir doucement, l'avait dcid se coucher sur du foin bien chaud au fond d'une manne d'osier qui allait devenir sa chambre mortuaire. Nos prparatifs ne l'inquitaient point; nous avions roul une carte de visite en forme de cne, comme nous avions vu faire des chirurgiens dans des ambulances; lui nous regardait, l'air confiant et heureux, pensant avoir enfin retrouv un gte et des gens qui auraient compassion, de nouveaux matres qui le recueilleraient. Cependant je m'tais baiss pour le caresser, malgr l'effroi de son mal, ayant dj reu des mains de Sylvestre le cornet de carton tout imbib de la chose mortelle. En le caressant toujours, j'essayais de le dcider rester l, bien tranquille, enfoncer peu peu son bout de nez dans ce carton endormeur; lui, un peu surpris d'abord, reniflant avec un vague effroi cette senteur inconnue, finit pourtant par se laisser aller, avec une soumission telle que j'hsitai continuer mon oeuvre. L'anantissement d'une bte pensante, tout autant que celui d'un homme, a de quoi nous confondre; quand on y songe, c'est toujours le mme rvoltant mystre. Et la mort d'ailleurs porte en elle tant de majest qu'elle est capable d'agrandir un instant, d'une faon inattendue, dmesure, les plus infimes petites scnes, ds que son ombre est prs d'y apparatre: ce moment, je me fis presque l'effet de quelque magicien noir s'arrogeant le droit d'apporter aux souffrants ce qu'il croit tre l'apaisement suprme, le droit d'ouvrir, ceux qui ne l'ont pas encore demand, les portes de la grande nuit... Une fois il releva, pour me regarder fixement, sa pauvre tte bientt morte; nos yeux se croisrent; les siens interrogateurs, expressifs, avec une intensit extrme, me demandant: Que me fais-tu? Toi qui je me suis confi et que je connais si peu, que me fais-tu? Et j'hsitai encore; mais son cou retomba; sa pauvre tte dgotante s'appuyait maintenant dans ma main que je ne retirai pas; une torpeur l'envahissait, malgr lui, et j'esprai qu'il ne me regarderait plus. Si pourtant, une dernire fois! les chats, comme disent les bonnes gens du peuple, ont l'me cheville au corps. Dans un dernier soubresaut de vie, il me fixa de nouveau, travers son demi-sommeil mortel; il semblait mme avoir maintenant tout fait compris: Alors c'tait pour me tuer, dcidment?... Et, tu vois, je me laisse faire... Il est trop tard... Je m'endors... En vrit, j'avais peur de m'tre gar; dans ce monde o nous ne savons rien de rien, il ne nous est mme pas permis d'avoir piti d'une faon intelligente. Voici que son regard, infiniment triste, tout en se vitrifiant dans la mort, continuait de me poursuivre comme d'un reproche: Pourquoi t'es-tu ml de ma destine? Sans toi, j'aurais pu traner quelque temps de plus, avoir encore quelques petites penses pendant au moins une semaine. Il me restait assez de force pour sauter sur les appuis de tes fentres, o les chiens ne me tourmentaient pas trop, o je n'avais pas trop froid; le matin surtout, quand le soleil y donnait, je passais l quelques heures presque supportables, regarder autour de moi le mouvement de la vie, m'intresser aux alles et venues des autres chats, avoir encore conscience de quelque chose; tandis qu' prsent je vais me dcomposer jamais en je ne sais quoi d'autre qui ne se souviendra pas; prsent _je ne serai plus_... J'aurais d me rappeler, en effet, que les plus chtifs aiment mieux se prolonger par tous les moyens, jusqu'aux limites les plus misrables, prfrent n'importe quoi l'pouvante de n'tre rien, de ne _plus tre_... Quand je revins dans la soire le voir, je le retrouvai raidi et froid dans la pose de sommeil o je l'avais laiss. Alors, je commandai Sylvestre de fermer le petit panier mortuaire et de l'emporter loin de la ville pour le jeter dans les champs. PAYS SANS NOM Une vision qui m'est venue une nuit d'avril, pendant mon sommeil sous la tente, dans un campement chez les Beni-Hassem, au Maroc, environ trois journes de marche de la sainte ville de Mquinez: Le rideau du rve s'est lev brusquement sur un pays lointain,--mais lointain, lointain bien au del des habituelles distances terrestres, tellement que, tout de suite, ds que le dcor a commenc de s'clairer, mme avant d'avoir bien vu, en moi-mme j'ai eu la notion de cet loignement effroyable. C'tait une plaine pierreuse, nue, dserte, o il faisait terriblement chaud et lourd, sous un morne ciel crpusculaire; mais elle n'avait rien de bien particulier dans son aspect,--comme, par exemple, certaines plaines du Centre-Afrique, qui semblent insignifiantes par elles-mmes, qui ont un air quelconque et qui pourtant sont d'un si difficile et dangereux accs. Si je n'avais pas _su_, j'aurais pu me croire n'importe o; mais je savais d'avance, par une sorte d'intuition immdiate, et alors cela m'oppressait d'tre l; je me sentais en proie la peur des distances sans fin, l'angoisse des trop longs voyages dont on ne peut plus revenir. De loin en loin, sur cette plaine, poussaient des petits arbres rabougris, dont les branches noires se contournaient sur elles-mmes par des sries de cassures rectangulaires, comme des bras de fauteuils chinois. Ils avaient chacun seulement trois ou quatre feuilles molles, d'un vert ple, qui pendaient comme nerves de chaleur. J'avais conscience que, d'un moment l'autre, des surprises sinistres, des prils sans nom pouvaient surgir de tous les points de cet horizon trouble, embrouill de nues stagnantes et d'obscurit. Un de mes compagnons de route imaginaires--je devais en avoir au moins deux, dont je sentais la prsence, mais qui taient invisibles: des esprits, des voix,--un de mes compagnons de route me dit l'oreille: Eh bien! puisque nous voil ici, il va falloir se dfier des _chiens crochus_.--Ah! oui, par exemple, rpondis-je d'un ton dgag, comme quelqu'un qui serait aussi trs au courant de ce genre de btes et du danger de leur voisinage... videmment j'tais dj venu l; mais ces _chiens crochus_, leur image subitement rappele mon esprit, accentuant encore la notion de ce dpaysement extrme, me faisaient davantage frmir... Ils apparurent aussitt, voqus au seul prononc de leur nom, grce l'tonnante facilit avec laquelle les choses se passent dans les rves. Ils couraient trs vite travers la pnombre de ce lourd crpuscule, lancs comme des flches, comme des boulets, on n'avait pas le temps de les voir venir: affreux chiens noirs, aux ongles de chats, en crochets, qui au passage griffaient cruellement d'un coup de patte rapide, puis se perdaient dans les lointains confus. Passaient aussi des petites femmes, presque naines, ricanantes, moqueuses, moiti singes (dans la vie relle, j'en ai rencontr ainsi deux, au milieu d'une solitude africaine dvore de soleil, sous l'accablement d'un ciel noir, aux environs d'Obock), des petites femmes qui, sans doute, taient _crochues_ comme les chiens, car, en me croisant, elles me griffaient de mme... Et leur souffle aussi tait _crochu_: quand elles me soufflaient au visage, a cinglait comme des pointes d'aiguilles... Mais les mots humains ne peuvent rendre les _dessous_ de cette vision, le mystre et la tristesse de cette plaine ainsi rapparue, tout ce qui s'bauchait en moi d'inquitudes dsoles rien qu' contempler ces chtifs arbustes aux longues feuilles plies de chaleur... Quand je m'veillai, au petit jour timide qui commenait filtrer travers les toiles de ma tente, la notion me revint peu peu des choses relles, de l'Afrique, du Maroc, des Beni-Hassem, de notre petit campement isol au milieu d'immenses pturages dserts;--alors je reconquis tout de suite une douce impression de _chez moi_, de scurit, d'inespr retour. Et, mon Dieu, bien des gens, que fera sourire ma terreur de ces petites _femmes crochues_, ma place se seraient proccups peut-tre des tribus peu sres d'alentour, des longues journes d'tape faire en plein soleil, sans routes travers les montagnes et sans ponts sur les fleuves. Quant moi, ce territoire des Beni-Hassem me paraissait comparable la plus anodine banlieue de Paris--auprs de ce pays de je ne sais quelle plante, de je ne sais o, entrevu au fond des insondables infinis du temps ou de l'espace, pendant les clairvoyances inexpliques du rve. VIES DE DEUX CHATTES (_Pour mon fils Samuel quand il saura lire._) I J'ai vu souvent, avec une sorte d'inquitude infiniment triste, l'me des btes m'apparatre au fond de leurs yeux;--l'me d'un chat, l'me d'un chien, l'me d'un singe, aussi douloureuse pour un instant qu'une me humaine, se rvler tout coup dans un regard et chercher mon me moi, avec tendresse, supplication ou terreur... Et j'ai peut-tre eu plus de piti encore pour ces mes des btes que pour celles de mes frres, parce qu'elles sont sans parole et incapables de sortir de leur demi-nuit, surtout parce qu'elles sont plus humbles et plus ddaignes. II Les deux chattes dont je vais conter l'histoire s'associent dans mon souvenir quelques annes relativement heureuses de ma vie.--Oh! des annes toutes rcentes, mon Dieu, si on les considre dates en main, mais des annes qui semblent dj lointaines, emportes avec la vitesse toujours de plus en plus effroyable du temps, et qui, vues ainsi dans le pass, se colorent presque de derniers reflets d'aube, de dernires lueurs roses de matin et de commencement, en comparaison de l'heure grise prsente,--tant nos jours se htent de s'assombrir, tant notre chute est rapide dans la nuit... III Qu'on me pardonne de les appeler l'une et l'autre Moumoutte. D'abord je n'ai jamais eu d'imagination pour donner des noms mes chattes: Moumoutte, toujours;--et leurs petits, invariablement: Mimi. Et puis vraiment il n'existe pas pour moi d'autres noms qui conviennent mieux, qui soient plus _chat_ que ces deux adorables: Mimi et Moumoutte. Je garderai donc aux pauvres petites hrones de ce rcit les noms qu'elles portaient dans leur vie relle. Pour l'une: Moumoutte Blanche. Pour l'autre: Moumoutte Grise ou Moumoutte Chinoise. IV Par ordre d'anciennet, c'est Moumoutte Blanche que je dois prsenter d'abord; sur ses cartes de visite, elle avait du reste fait mentionner son titre de premire chatte de ma maison: MADAME MOUMOUTTE BLANCHE _Premire chatte_ Chez M. Pierre Loti. Il remonte peu prs une dizaine d'annes, l'inoubliable joyeux soir o je la vis pour la premire fois. C'tait un soir d'hiver, un de mes retours au foyer, aprs je ne sais quelle campagne en Orient; j'tais arriv la maison depuis quelques minutes peine et, dans le grand salon, je me chauffais devant une flambe de branches, entre maman et tante Claire assises aux deux coins du feu. Tout coup quelque chose fit irruption en bondissant comme une paume, puis se roula follement par terre, tout blanc, tout neigeux sur le rouge sombre des tapis: --Ah! dit tante Claire, tu ne savais pas?... Je te la prsente, c'est notre nouvelle Moumoutte. Que veux-tu, nous nous sommes dcides en avoir une autre: jusque dans notre petit salon l-bas, une souris tait venue nous trouver! Il y avait eu chez nous un assez long interrgne sans Moumouttes. Et cela, pour le deuil d'une certaine chatte du Sngal, ramene avec moi de l-bas ma premire campagne, et adore pendant deux ans, qui un beau matin de juin avait, aprs une courte maladie, exhal sa petite me trangre, en me regardant avec une expression de prire suprme, et puis, que j'avais moi-mme enterre au pied d'un arbre dans notre cour. Je ramassai, pour la voir de prs, la belle pelote de fourrure qui s'talait si blanche sur ces tapis rouges. Je la pris deux mains, bien entendu,--avec ces gards particuliers auxquels je ne manque jamais vis--vis des chats et qui leur font tout de suite se dire: Voici un homme qui nous comprend, qui sait nous toucher, qui est de nos amis et aux caresses duquel on peut condescendre avec bienveillance. Il tait trs avenant, le minois de la nouvelle Moumoutte: des yeux tout flambants jeunes, presque enfantins, le bout d'un petit nez rose,--puis plus rien, tout le reste perdu dans les touffes d'une fourrure d'angora, soyeuse, propre, chaude, sentant bon, exquise frler et embrasser. D'ailleurs, coiffe et tache absolument comme l'autre, comme la dfunte Moumoutte du Sngal,--ce qui peut-tre avait dcid le choix de maman et de tante Claire, afin qu'une sorte d'illusion de personnes se ft la longue dans mon coeur un peu volage... Sur les oreilles, un bonnet bien noir, pos droit et formant bandeau au-dessus des yeux vifs; une courte plerine noire jete sur les paules, et enfin une queue noire, en panache superbe, agite d'un perptuel mouvement de chasse-mouches. La poitrine, le ventre, les pattes taient blancs comme le duvet d'un cygne, et l'ensemble donnait l'impression d'une grosse houppe de poils, lgre, lgre, presque sans poids, mue par un capricieux petit mcanisme de nerfs toujours tendus. Moumoutte, aprs cet examen, m'chappa pour recommencer ses jeux. Et, dans ces premires minutes d'arrive,--forcment mlancoliques parce qu'elles marquent une tape de plus dans la vie--la nouvelle chatte blanche tache de noir m'obligea de m'occuper d'elle, me sautant aux jambes pour me souhaiter la bienvenue, ou s'talant par terre, avec une lassitude tout fait feinte, pour me faire mieux admirer les blancheurs de son ventre et de son cou soyeux. Tout le temps gambada cette Moumoutte, tandis que mes yeux se reposaient avec recueillement sur les deux chers visages qui me souriaient l, un peu vieillis et encadrs de boucles plus grises; sur les portraits de famille qui conservaient leur mme expression et leur mme ge, dans les cadres du mur; sur les objets toujours connus aux mmes places; sur les mille choses de ce logis hrditaire, restes immuables cette fois encore, pendant que j'avais promen par le monde changeant mon me changeante... Et c'est l'image persistante, dfinitive, qui devait me rester d'elle, mme aprs sa mort: une folle petite bte blanche, inattendue, s'battant sur fond rouge, entre les robes de deuil de maman et de tante Claire, le soir d'un de mes grands retours... Pauvre Moumoutte! pendant les premiers hivers de sa vie, elle fut plus d'une fois le petit dmon familier, le petit lutin de chemine qui gaya dans leur solitude ces deux gardiennes bnies de mon foyer, maman et tante Claire. Quand j'tais errant sur les mers lointaines, quand la maison tait redevenue grande et vide, aux tristes crpuscules de dcembre, aux veilles sans fin, elle leur tenait fidle compagnie, les tourmentant l'occasion et laissant sur leurs irrprochables robes noires, pareilles, des paquets de son duvet blanc. Trs indiscrte, elle s'installait de force sur leurs genoux, sur leur table ouvrage, dans leur corbeille mme, par fantaisie, embrouillant leurs pelotons de laine ou leurs cheveaux de soie. Et alors elles disaient, avec des airs terribles et, au fond, avec des envies de rire: Oh! mais, cette chatte, il n'y a plus moyen d'en avoir raison!... Allez-vous-en, mademoiselle, allez!... A-t-on jamais vu des faons comme a!... Ah! par exemple!... Il y avait mme, son usage, un martinet qu'on lui faisait voir. Elle les aimait sa manire de chatte, avec indocilit, mais avec une constance touchante, et, rien qu' cause de cela, sa petite me incomplte et fantasque mrite que je lui garde un souvenir... Les printemps, quand le soleil de mars commenait chauffer notre cour, elle avait des surprises toujours nouvelles voir s'veiller et sortir de la terre sa commensale et amie, Sulema la tortue. Durant les beaux mois de mai, elle se sentait gnralement l'me envahie par un besoin irrsistible d'expansion et de libert; alors il lui arrivait de faire, dans les jardins et sur les toits d'alentour, des absences nocturnes--qui, je dois le dire, n'taient peut-tre pas toujours assez comprises dans le milieu austre o le sort l'avait place. Les ts, elle avait des langueurs de crole. Pendant des journes entires, elle se pmait d'aise et de chaleur, couche sur les vieux murs parmi les chvrefeuilles et les rosiers, ou bien tale par terre, prsentant l'ardent soleil son ventre blanc, sur les pierres blanches, entre les pots de cactus fleuris. Extrmement soigne de sa personne, et, en temps ordinaire, pose, correcte, aristocrate mme jusqu'au bout des ongles, elle tait intraitable avec les autres chats et devenait brusquement trs mal leve quand un visiteur se prsentait pour elle. Dans cette cour, qu'elle considrait comme son domaine, elle n'admettait point qu'un tranger et le droit de paratre. Si, par-dessus le mur du jardin voisin, deux oreilles, un museau de chat, pointaient avec timidit, ou si seulement quelque chose avait remu dans les branches et le lierre, elle se prcipitait comme une jeune furie, hrisse jusqu'au bout de la queue, impossible retenir, plus comme il faut du tout; des cris du plus mauvais got s'ensuivaient, des dgringolades et des coups de griffes... En somme, d'une indpendance farouche, et le plus souvent dsobissante; mais si affectueuse ses heures, si caressante et cline, et jetant un si joli petit cri de joie chaque fois qu'elle revenait parmi nous aprs quelqu'une de ses excursions vagabondes dans les jardins du voisinage. Elle avait dj cinq ans, elle tait dans l'panouissement de sa beaut d'angora, avec des attitudes d'une dignit superbe, des airs de reine, et j'avais eu le temps de m'attacher elle par une srie d'absences et de retours, la considrant comme une des choses du foyer, comme un des tres de la maison--quand naquit trois mille lieues de chez nous, dans le golfe de Pkin, et d'une famille plus que modeste, celle qui devait devenir son insparable amie, la plus bizarre petite personne que j'aie jamais connue: la Moumoutte Chinoise. V MADAME MOUMOUTTE CHINOISE _Deuxime chatte_ Chez M. Pierre Loti. Trs singulire, la destine qui unit moi cette Moumoutte de race jaune, issue de parents indigents et dpourvue de toute beaut. Ce fut la fin de la guerre l-bas, un de ces soirs de bagarre qui taient frquents alors. Je ne sais comment cette petite bte affole, sortie de quelque jonque en dsarroi, saute bord de notre bateau par terreur, vint chercher asile dans ma chambre, sous ma couchette. Elle tait jeune, pas encore de taille adulte, minable, efflanque, plaintive, ayant sans doute, comme ses parents et ses matres, vcu chichement de quelques ttes de poisson avec un peu de riz cuit l'eau. Et j'en eus tant de piti que je commandai mon ordonnance de lui prparer une pte et de lui offrir boire. D'un air humble et reconnaissant, elle accepta ma prvenance,--et je la vois encore s'approchant avec lenteur de ce repas inespr, avanant une patte, puis l'autre, ses yeux clairs tout le temps fixs sur les miens pour s'assurer si elle ne se trompait pas, si bien rellement c'tait pour elle... Le lendemain matin, par exemple, je voulus la mettre la porte. Aprs lui avoir fait servir un djeuner d'adieu, je frappai dans mes mains trs fort, en trpignant des deux pieds la fois, comme il est d'usage en pareil cas, et en disant d'un ton rude: Allez-vous-en, petite Moumoutte! Mais non, elle ne s'en allait pas, la chinoise. videmment, elle n'avait aucune frayeur de moi, comprenant par intuition que c'tait trs exagr, tout ce bruit. Avec un air de me dire: Je sais bien, va, que tu ne me feras pas de mal, elle restait tapie dans son coin, crase sur le plancher, dans la pose d'une suppliante, fixant sur moi deux yeux dilats, un regard humain que je n'ai jamais vu qu' elle seule. Comment faire? Je ne pouvais pourtant pas tablir une chatte demeure dans ma chambre de bord. Et surtout une bte si vilaine et si maladive, quel encombrement pour l'avenir!... Alors je la pris mon cou, avec mille gards toutefois et en lui disant mme: Je suis bien fch, ma petite Moumoutte,--mais je l'emportai rsolument dehors, l'autre bout de la batterie, au milieu des matelots qui, en gnral, sont hospitaliers et accueillants pour les chats quels qu'ils soient. Tout aplatie contre les planches du pont, et la tte retourne vers moi pour m'implorer toujours avec son regard de prire, elle se mit filer, d'une petite allure humble et drle, dans la direction de ma chambre, o elle fut rentre la premire de nous deux; quand j'y revins aprs elle, je la trouvai tapie obstinment dans son mme petit coin, et ses yeux taient si expressifs que le courage me manqua pour la chasser de nouveau.--Voil comment cette chinoise me prit pour matre. Mon ordonnance, qui tait visiblement gagn sa cause depuis le commencement du dbat, complta sur-le-champ son installation en plaant par terre, sous mon lit, une corbeille rembourre pour son couchage,--et un de mes grands plats de Chine, trs pratiquement rempli de sable... (dtail qui me glaa d'effroi). VI Sans sortir ni jour ni nuit, elle vcut sept mois passs, dans la demi-obscurit et le continuel balancement de cette chambre de bord, et peu peu une intimit s'tablit entre nous deux, en mme temps que nous acqurions une facult de pntration mutuelle trs rare entre un homme et une bte. Je me rappelle le premier jour o nos relations devinrent vritablement affectueuses. C'tait au large, dans le nord de la Mer Jaune, par un temps triste de septembre. Les premires brumes d'automne s'taient dj formes sur les eaux subitement refroidies et inquites. Dans ces climats, les fracheurs et les ciels sombres arrivent vite, apportant, pour nous Europens de passage, une mlancolie d'autant plus grande que nous nous sentons plus loin. Nous nous en allions vers l'Est, en travers une longue houle qui s'tait leve, et bercs d'une faon monotone, avec des craquements plaintifs de tout le navire. Il avait fallu fermer mon sabord, et ma chambre ne recevait plus qu'un clairage de cave travers la lentille de verre pais sur laquelle des crtes de lames passaient en transparences vertes, faisant des intermittences d'obscurit. Sur cet troit petit bureau glissires, qui est le mme dans toutes nos chambres de bord, j'tais install crire, pendant un de ces moments assez rares o le service laisse une paix complte et o l'ide vient de se retirer chez soi comme dans la cellule d'un clotre. Moumoutte Chinoise habitait sous mon lit depuis deux semaines peu prs. Elle vivait l trs retire, discrte, mlancolique, observant les conventions et les strictes limites de son plat rempli de sable, se montrant peu, presque constamment cache, et comme prise de la nostalgie de son pays o elle ne devait jamais revenir. Tout coup, je la vis paratre dans la pnombre, s'tirer longuement comme pour se donner le temps de rflchir encore, puis s'avancer vers moi, hsitante, avec des temps d'arrt; parfois mme, en affectant une grce toute chinoise, elle retenait une de ses pattes en l'air pendant quelques secondes, avant de se dcider la poser devant elle pour faire un pas de plus. Et toujours elle me regardait fixement, d'un air interrogateur. Qu'est-ce qu'elle pouvait me vouloir?... Elle n'avait pas faim, videmment: une pte fort convenable lui tait, deux fois le jour, servie par mon ordonnance. Alors, quoi?... Quand elle fut bien prs, bien prs, toucher ma jambe, elle s'assit sur son derrire, ramena sa queue et poussa un petit cri trs doux. Et elle continuait de me regarder, mais de me regarder _dans les yeux_, ce qui dj indiquait dans sa petite tte tout un monde de conceptions intelligentes: il fallait d'abord qu'elle comprt, comme du reste tous les animaux suprieurs, que je n'tais pas une chose, mais un tre pensant, capable de piti et accessible la muette prire d'un regard; de plus, il fallait que mes yeux fussent pour elle _des yeux_, c'est--dire les miroirs o sa petite me cherchait anxieusement saisir un reflet de la mienne... En vrit, ils sont effroyablement prs de nous, quand on y songe, les animaux susceptibles de concevoir de telles choses... Quant moi, je dvisageai pour la premire fois avec attention la petite visiteuse qui, depuis tantt deux semaines, partageait mon logis: d'une couleur fauve de lapin sauvage, toute mouchete de taches comme un tigre, avec le museau et le cou blancs; laide en effet, mais surtout cause de sa maigreur maladive,--et, en somme, plus bizarre que laide, pour un homme affranchi comme moi de toutes les rgles banales sur la beaut. Assez diffrente d'ailleurs de nos chattes franaises; basse sur pattes, allonge en fouine, avec une queue dmesure; de grandes oreilles droites, avec un visage en coin de mur; tout le charme, dans les yeux, relevs aux tempes comme tous les yeux d'extrme Asie, d'un beau jaune d'or au lieu d'tre verts, et sans cesse mobiles, tonnamment expressifs. Et, tout en la regardant, je laissai descendre ma main jusqu' sa bizarre petite tte et la promenai sur son poil fauve, pour une premire caresse. Ce qu'elle prouva assurment fut autre chose et plus qu'une impression de plaisir physique; elle eut le sentiment d'une protection, d'une sympathie dans sa dtresse d'abandonne. Voil donc pourquoi elle tait sortie de sa cachette obscure, la Moumoutte; ce qu'elle avait rsolu de me demander, aprs tant d'hsitations, ce n'tait ni manger ni boire; c'tait, pour sa petite me de chatte, un peu de compagnie en ce monde, un peu d'amiti... O avait-elle appris connatre cela, cette bte de rebut, jamais flatte par une main bienveillante, jamais aime par personne--si ce n'est peut-tre dans la jonque paternelle, par quelque pauvre petit enfant chinois sans jouets et sans caresses, pouss au hasard comme une chtive plante de trop dans l'immense grouillement jaune, aussi misrable et affam qu'elle-mme, et dont l'me incomplte ne laissera, en disparaissant, pas plus de trace que la sienne?... Alors une patte frle se posa timidement sur moi--oh! avec tant de dlicatesse, tant de discrtion!--et aprs m'avoir longtemps encore consult et pri du regard, la Moumoutte, croyant pouvoir brusquer les choses, sauta enfin sur mes genoux. Elle s'y installa en rond, mais avec un tact, une rserve, se faisant toute lgre, peine appuye, presque sans poids,--et me regardant toujours. Elle resta l longtemps, me gnant bien, et je manquai de courage pour la chasser,--ce que j'aurais fait sans nul doute si elle et t une jolie bte gaie dans l'panouissement de vivre. Tout le temps inquite du moindre de mes mouvements, elle ne me perdait pas de vue, non par crainte que je lui fisse du mal, elle tait bien trop intelligente pour m'en croire capable, mais avec un air de me dire: Est-ce que vraiment je ne t'ennuie pas, je ne t'offense pas?... Et puis, ses yeux devinrent plus expressifs encore et plus clins, me disant trs clairement: Par ce jour d'automne, tellement triste l'me des chats, puisque nous sommes ici deux isols, dans ce gte agit et perdu au milieu de je ne sais quoi de dangereux et d'infini, si nous nous donnions l'un l'autre un peu de cette chose douce qui berce les misres, qui a son semblant d'immatrialit et de dure non soumise la mort, qui s'appelle affection et qui s'exprime de temps en temps par des caresses... VII Quand le pacte d'amiti fut sign entre cette bte et moi, des inquitudes me vinrent sur son avenir. Qu'en faire? L'emmener jusqu'en France, travers tant de milliers de lieues et de difficults? videmment mon foyer serait pour elle l'asile inespr o le court petit rve mystrieux de sa vie de chatte pourrait se finir avec le plus de paix et le moins de souffrance. Mais je ne voyais pas bien cette minable chinoise, en fourrure de pauvre, devenue commensale de la superbe Moumoutte Blanche, si jalouse, qui certainement la houspillerait avec indignation ds qu'elle la verrait paratre... Non, cela n'tait pas possible. D'un autre ct, l'abandonner dans une relche, chez des amis de hasard, non plus: je l'aurais fait peut-tre si elle et t vigoureuse et belle, mais cette petite plaintive, aux yeux humains, me tenait par la piti profonde. VIII Notre intimit, faite de nos deux isolements, se resserrait toujours. Les semaines et les mois passaient, au milieu d'un continuel changement du monde extrieur, tandis que tout restait immuablement pareil dans ce recoin obscur du navire o la bte avait fix son gte. Pour nous, les hommes, qui courons sur mer, il y a tout le temps les grands souffles frais qui nous ventent, la vie de plein vent, les nuits de quart la belle toile,--et les courses dans les pays tranges. Elle, au contraire, ne savait rien du monde immense o sa prison se promenait, rien de ses semblables, ni du soleil, ni des verdures, ni de l'ombre. Et, sans sortir jamais, elle vivait l, dans le renferm de cette chambre de bord; c'tait un lieu glacial par instants, quand le hublot s'ouvrait quelque grande brise du travers balayant tout; le plus souvent, c'tait une tuve sombre et touffante, o des parfums chinois brlaient devant de vieilles idoles, comme dans un temple bouddhique. Pour compagnons de rve, elle avait les monstres de bois ou de bronze accrochs aux murs, qui riaient d'un mchant rire; au milieu d'un encombrement de choses saintes de son pays, prises dans des pillages, elle s'tiolait sans air, entre des tentures de soie qu'elle aimait dchirer de ses petites griffes inquites et nerveuses. Ds que j'entrais dans ma chambre, elle apparaissait avec un imperceptible cri de joie, sortant comme un diablotin de derrire quelque rideau, ou d'une tagre, ou d'une bote. Si par hasard je m'asseyais crire, trs cline, trs attendrie, en qute de protection et de caresses, elle prenait lentement place sur mes genoux et suivait des yeux le va-et-vient de ma plume, effaant mme quelquefois, d'un coup de patte toujours imprvu, les lignes qu'elle n'approuvait pas. Les secousses des mauvais temps, le bruit de nos canons, lui causaient de dangereuses terreurs: en ces moments-l, elle sautait aux murs, tournoyait pendant quelques secondes comme une enrage, puis s'arrtait haletante, pour aller se tapir dans un coin, le regard gar et triste. Sa jeunesse clotre avait quelque chose de maladif et d'trange qui s'accentuait de plus en plus. L'apptit cependant restait bon et les ptes continuaient de passer d'une faon rassurante, mais elle tait maigre singulirement, le museau allong, les oreilles exagres en chauve-souris. Ses grands yeux jaunes cherchaient les miens toujours, avec une expression de tendresse craintive--ou d'interrogation anxieuse sur tout l'inconnu de la vie, aussi troublant peut-tre et bien plus insondable encore pour sa petite intelligence que pour la mienne... Trs curieuse des choses du dehors, malgr son obstination inexplicable ne pas seulement franchir le seuil de ma porte, elle ne manquait jamais d'examiner avec une attention extrme tous les objets nouveaux qui arrivaient dans notre logis commun, lui apportant l'impression confuse des exotiques contres o passait notre navire. Dans l'Inde, par exemple, je me la rappelle, une fois, intresse, jusqu' en oublier de djeuner, par un bouquet d'orchides odorantes--si extraordinaires, pour elle surtout qui n'avait jamais connu ni jardins ni forts, jamais vu de fleurs autrement que cueillies et mourantes dans mes vases de bronze. Malgr sa vilaine fourrure rpe, qui lui donnait un premier aspect de chat de gouttire, elle avait dans la figure une distinction rare, et les moindres mouvements de ses pattes trs fines taient d'une grce patricienne. Aussi me faisait-elle l'effet de quelque petite princesse condamne par les fes mchantes partager ma solitude sous une forme infrieure, et je songeais cette histoire de la mre du grand Tchengiz-Khan, que jadis Constantinople un vieux prtre armnien, mon professeur de langue turque, m'avait donne traduire: La jeune princesse Ulemalik-Kurekli, voue avant sa naissance mourir si elle voyait jamais la lumire du jour, vivait enferme dans un donjon obscur. Et elle demandait ses suivantes: --Est-ce ceci, dites-moi, qu'on appelle le monde? Ou bien existe-t-il des espaces ailleurs, et cette tour est-elle _dans quelque chose_? --Non, princesse, ceci n'est pas le monde: il est dehors et bien plus grand. Et puis il y a aussi des choses qu'on appelle toiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune. --Oh! reprit Ulemalik, que je meure, mais que je les voie! IX Ce fut la fin d'un hiver, aux premiers jours tides d'un mois de mars, que Moumoutte Chinoise fit son entre dans ma maison de France. Moumoutte Blanche, que mes yeux s'taient dshabitus de voir pendant ma campagne de Chine, portait encore cette poque de l'anne sa royale fourrure des temps froids et je ne l'avais jamais connue si imposante. Le contraste allait tre d'autant plus crasant pour l'autre, efflanque, avec son pauvre poil de lapin sauvage us par places comme si les teignes l'avaient mang. Aussi me trouv-je trs confus quand mon domestique Sylvestre, revenant de la chercher bord, souleva d'un air semi-narquois le couvercle du panier o il l'avait mise, et qu'il fallut voir, en prsence de la maison assemble, sortir craintivement cette petite amie chinoise... L'impression fut dplorable, et je me rappelle toute la conviction que tante Claire mit dans cette simple phrase: Oh! mon ami... qu'elle est vilaine! Bien vilaine, en effet. Et comment, sous quel prtexte, avec quelle formule d'excuse la prsenter Moumoutte Blanche? N'imaginant rien, je la fis conduire pour le moment dans un grenier isol, afin de les dissimuler d'abord l'une l'autre, de gagner du temps et de rflchir. X Ce fut une chose vraiment pouvantable que leur premire entrevue. Cela se passa inopinment, quelques jours aprs, la cuisine (un lieu d'irrsistible attrait o les chats d'une mme maison, quoi que l'on fasse, finissent toujours par se runir). En toute hte on vint me chercher et j'accourus: on entendait des cris inhumains; une pelote, une boule de poils et de griffes, faite de leurs deux petits corps enchevtrs, roulait et bondissait, chavirant des verres, des assiettes, des plats, tandis que le duvet blanc, le duvet gris, le duvet couleur de lapin, voltigeait en petites touffes alentour.--Il fallut intervenir avec nergie, les sparer en jetant dessus toute l'eau d'une carafe.--J'tais constern... XI Tremblante, gratigne, le coeur battant se rompre, Moumoutte Chinoise, recueillie dans mes bras, se tenait blottie contre moi, et s'apaisait progressivement, les nerfs dtendus par une expression de douce scurit; puis se faisait peu peu inerte et molle comme une chose sans vie, ce qui est, chez les chats, la faon de tmoigner ceux qui les tiennent une suprme confiance. Moumoutte Blanche, assise dans un coin, pensive et sombre, nous regardait de ses pleins yeux, et un raisonnement s'bauchait dans sa petite tte jalouse; elle qui, d'un bout de l'anne l'autre, houspillait sur les murs les mmes voisins et les mmes voisines, sans pouvoir s'habituer leurs minois, venait de comprendre que cette trangre tait moi, puisque je la prenais ainsi mon cou et qu'elle s'y abandonnait avec tendresse; donc, il fallait ne plus lui faire de mal et se rsigner tolrer sa prsence au logis. Ma surprise et mon admiration furent grandes de les voir, un instant aprs, passer l'une prs de l'autre, ddaigneuses seulement, mais calmes, trs correctes, et ce fut fini: de leur vie, elles ne se fchrent plus. XII Le printemps de cette anne-l!... j'en garde bon souvenir. Bien que trs court, comme me paraissent prsent toutes les saisons, il fut un des derniers qui eut encore pour moi le charme, presque l'enchantement mystrieux de ceux de mon enfance,--du reste, dans le mme cadre de plantes et de jardins, au milieu des mmes fleurs, renouveles aux mmes places par les mmes antiques jasmins et les mmes rosiers. Aprs chacune de mes campagnes, j'en viens d'ailleurs trs facilement, en trs peu de jours, ne plus me souvenir des continents et des mers immenses; de nouveau, comme au dbut de ma vie, je limite le monde extrieur ces vieux murs garnis de lierre et de mousse qui m'ont enferm quand j'tais petit enfant; les lointains pays o je suis tant de fois all vivre me semblent aussi irrels qu'aux temps o j'y rvais sans les avoir vus. Les horizons dmesurs se resserrent, tout se rtrcit doucement, et j'en arrive, en fait de nature, presque oublier s'il existe autre chose que nos pierres moussues, nos arbustes, nos treilles et nos chres roses blanches... Je faisais construire, cette poque, dans un coin de ma maison, une pagode bouddhique, avec des dbris de temples dtruits l-bas. Et d'normes caisses s'ouvraient journellement dans ma cour rpandant l'indfinissable et complexe odeur de la Chine, tandis qu'on dballait, au beau soleil nouveau, des fts de colonnes, des sculptures de votes, de lourds autels et des idoles trs vieilles.--Il tait du reste amusant, un peu singulier aussi, de voir un un reparatre, puis s'taler l sur l'herbe et la mousse des vieilles pierres familiales, tous ces monstres d'extrme Asie qui faisaient, notre soleil plus ple, les mmes grimaces que chez eux depuis des annes et des sicles.--De temps autre, maman et tante Claire venaient les dvisager, inquites de leur tonnante laideur. Mais c'tait surtout Moumoutte Chinoise qui assistait avec intrt ces dballages; reconnaissant ses compagnons de route, elle flairait tout, avec de confus ressouvenirs de patrie; puis, par habitude de vivre enferme dans l'obscurit, elle se htait d'entrer dans les caisses vides et de s'y cacher, la place des magots, sous ce foin exotique qui sentait le musc et le sandal... C'tait vraiment un trs beau et clair printemps, avec une musique excessive d'hirondelles et de martinets dans l'air. Et Moumoutte Chinoise s'en merveillait beaucoup. Pauvre petite solitaire, leve dans une touffante pnombre, le grand jour, le vent suave respirer, le voisinage des autres chats, l'pouvantaient et la charmaient en mme temps. Elle faisait prsent de longues promenades d'exploration dans la cour, flairant de bien prs tous les jeunes brins d'herbes, toutes les pousses nouvelles, tout ce qui sortait, frais et odorant, de la terre attidie. Ces formes et ces nuances, vieilles comme le monde, que les plantes reproduisent inconsciemment chaque avril, ces lois d'une si tranquille immuabilit suivant lesquelles se dplient et se dcoupent les premires feuilles, taient choses absolument neuves et surprenantes, pour elle qui n'avait jamais vu de verdure ni de printemps. Et Moumoutte Blanche, autrefois la reine unique et intolrante de ce lieu, avait consenti au partage, la laissant errer sa guise au milieu des arbustes, des pots de fleurs, et le long des vieux murs gris, sous les branches retombantes. C'taient surtout les bords de ce lac en miniature--si intimement li mes souvenirs d'enfance--qui la captivaient longuement; l, dans l'herbe chaque jour plus haute et plus touffue, elle circulait en se baissant comme les fauves en chasse (ayant sans doute hrit cette allure de ses anctres, chats mongols aux moeurs primitives). Elle se cachait derrire les rochers lilliputiens, s'enfonait sous les lierres, comme un petit tigre dans une minuscule fort vierge. Je m'amusais suivre des yeux ses alles et venues, ses arrts subits, ses tonnements; elle, alors, se sentant regarde, se retournait pour me regarder aussi, immobile tout coup dans une pose qui lui tait propre;--pose gracieuse, mais trs manire la chinoise, avec une patte de devant toujours en l'air, la faon de ces personnes qui, en prenant un objet, relvent coquettement leur petit doigt. Et ses drles d'yeux jaunes taient alors expressifs l'excs, parlants comme les bonnes gens disent: Tu me permets bien de continuer ma promenade? semblait-elle me demander. a ne te contrarie pas, au moins? Du reste, je marche et je passe avec tant de lgret, tant de discrtion! Et crois-tu au moins que c'est joli tout a! Toutes ces extraordinaires petites choses vertes qui rpandent des odeurs fraches, et ce bon air si pur, et cet espace! Et ces autres choses aussi, que je vois tour tour l-haut, ces choses _qu'on appelle toiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune_!... Quelle diffrence avec notre ancien logis, et comme on est bien dans ce pays o nous voil arrivs tous deux! Ce lieu, si neuf pour elle, tait prcisment pour moi le plus ancien et le plus familier de tous les lieux de la terre; celui dont les moindres dtails, les plus infimes brins d'herbe me sont connus depuis les premires heures incertaines et tonnes de mon existence. Tellement que je m'y suis attach de toute mon me, tellement que j'aime d'une faon singulire, un peu ftichiste peut-tre, des plantes anciennes qui sont l, des treilles, des jasmins,--et un certain diclytra rose qui, chaque mois de mars, montre la mme place ses pousses rougies de jeune sve, tale bien vite ses feuilles htives, donne ses mmes fleurs en avril, jaunit au soleil de juin, puis brle au soleil d'aot et semble mourir. Et tandis qu'elle se laissait leurrer, la Moumoutte, par tous ces airs de joie, de jeunesse, de commencement, moi, au contraire, qui savais que cela passe, je sentais pour la premire fois monter dans ma vie l'impression du soir, du grand soir inexorable et sans lendemain, du suprme automne qu'aucun printemps ne suivra plus.--Et, avec une infinie mlancolie, dans cette cour gaye de soleil nouveau, je regardais les deux chres promeneuses en cheveux blancs, en robe de deuil, maman et tante Claire, aller et venir, se pencher pour reconnatre, comme depuis tant de printemps, quels germes de fleurs taient sortis de la terre, ou lever la tte pour apercevoir les boutons des glycines et des roses. Et quand leurs deux robes noires cheminaient, s'cartaient de moi, dans le recul de cette avenue verte qui est la cour de notre maison familiale, je remarquais surtout ce que leur allure avait de plus lent et de plus bris... Oh! le temps, peut-tre prochain, o, dans l'avenue verte toujours pareille, je ne les verrai plus!... Est-ce vraiment possible que ce temps vienne? Quand elles s'en seront alles, j'ai presque cette illusion qu'au moins ce ne sera pas un dpart absolu, tant que moi je serai l, appelant encore leur bienfaisante prsence; que les soirs d't, je verrai quelquefois passer leurs ombres bnies sous les vieux jasmins et les vieilles vignes; que quelque chose d'elles demeurera confusment dans les plantes qu'elles ont soignes, dans les chvrefeuilles retombants,--dans le vieux diclytra rose... XIII Depuis que Moumoutte Chinoise vivait de cette vie en plein air, elle embellissait vue d'oeil. Les trous de sa fourrure de lapin rp se regarnissaient de poils tout neufs; elle devenait moins maigre, plus lisse et plus soigne de sa personne, n'avait plus sa mauvaise mine de bte de Sabbat. Il arrivait que maman et tante Claire s'arrtaient pour lui parler, amuses elles aussi de ses manires part, de ses yeux expressifs et des petites rponses si douces: Trr! trr! trr! que jamais elle ne manquait de faire quand on lui avait adress la parole. --Vraiment, disaient-elles, cette Chinoise a l'air heureux chez nous; jamais nous n'avions vu figure de chat plus contente. L'air heureux, en effet; mme l'air reconnaissant envers moi qui l'avais amene.--Et le bonheur des btes jeunes est complet peut-tre, parce qu'elles n'ont pas comme nous l'apprhension de l'inexorable avenir.--Elle passait des journes contemplatives dlicieuses, dans des poses de bien-tre, tale nonchalamment sur les pierres et la mousse, jouissant du silence--un peu mlancolique pour moi--de cette maison que les canons sourds ni les coups de mer ne venaient plus jamais troubler. Elle tait arrive au port lointain et tranquille, l'tape dernire de sa vie,--et s'y reposait sans avoir conscience de la fin. XIV Un beau jour, sans transition, par subite fantaisie, la tolrance de Moumoutte Blanche pour Moumoutte Chinoise se changea en amiti tendre. Elle s'approcha dlibrment et vint lui sentir bout portant les babines, ce qui, entre chattes, quivaut au plus affectueux baiser. Sylvestre, prsent cette scne, se montra sceptique: --As-tu vu, lui dis-je, le baiser de paix des moumouttes? --Oh! non, monsieur, rpondit-il sur ce ton de connaisseur entendu qu'il prend lorsqu'il s'agit des affaires intimes de mes chats, chevaux ou btes quelconques; non, monsieur; c'est que tout simplement la Moumoutte Blanche voulait s'assurer, d'aprs l'odeur du museau, si la Chinoise ne venait pas de lui manger sa viande... Il se trompait pourtant,--et, partir de ce jour, elles furent amies. On les vit s'asseoir sur la mme chaise, manger la pte dans la mme assiette et, chaque matin, accourir pour se dire bonjour en frottant leurs bouts de nez cocasses, l'un jaune sur l'autre rose... XV On disait maintenant: Les moumouttes ont fait ceci ou cela. Elles taient un duo intime et insparable, se consultant, se suivant pour les moindres et les plus triviales actions de leur vie; se peignant, se lchant l'une l'autre, faisant toilette en commun avec une mutuelle tendresse. Moumoutte Blanche continuait d'tre plus spcialement la chatte de tante Claire, tandis que la Chinoise demeurait ma petite amie fidle, avec toujours sa mme faon plus tendre de me suivre des yeux, de rpondre au moindre appel de ma voix. A peine m'asseyais-je, qu'une patte lgre se posait doucement sur moi, comme jadis bord; deux yeux jaunes m'interrogeaient avec une intense expression humaine; puis, houp! la Chinoise tait sur mes genoux,--trs lente ensuite chercher sa position, pilant des deux pattes, se tournant en rond dans un sens, en rond dans un autre, et tout juste installe quand j'tais prt repartir... Mystre immatriel peut-tre, mystre d'me, que l'affection constante d'une bte et sa longue reconnaissance... XVI Trs gtes, les deux moumouttes; admises dans la salle manger aux heures des repas; souvent assises mes cts, l'une droite, l'autre gauche; se rappelant de temps en temps mon souvenir par un petit coup de patte discret sur ma serviette, et guettant des bouches que je leur faisais passer, furtivement comme un colier en faute, au bout de ma fourchette personnelle. En contant cela, je vais nuire encore ma rputation qui, parat-il, est dj si entache de bizarrerie et d'incorrectitude. Je puis cependant dnoncer certain acadmicien qui, m'ayant fait l'honneur de s'asseoir ma table, ne se tint pas de leur offrir chacune, dans sa propre cuillre, un peu de crme Chantilly[1]. 1. _Note de l'diteur._ Ce passage tait crit avant la nomination de M. Pierre Loti l'Acadmie franaise. XVII L't qui survint fut pour la Moumoutte Chinoise une priode de vie absolument dlicieuse. Avec son originalit et son air distingu, elle tait devenue presque jolie, ainsi remplume; alentour, dans le monde des chats, au fond des jardins et sur les toits, le bruit avait circul de la prsence de cette piquante trangre, et les prtendants taient nombreux, qui venaient roucouler sous ses fentres, par les belles nuits chaudes embaumes de chvrefeuille. Vers la mi-septembre, les deux moumouttes connurent presque en mme temps la joie d'tre mre. Moumoutte Blanche, cela va sans dire, tait dj une matrone entendue. Quant Moumoutte Chinoise, les premiers instants de surprise passs, on la vit tendrement lcher l'impayable et minuscule mimi gris, mouchet comme un tigre, qui tait son unique fils. XVIII Ce fut trs touchant ensuite, l'affection rciproque de ces deux familles: le petit Chinois comique et le petit angora, tout rond comme une houppe poudrer, jouant ensemble, et soigns, peigns, nourris par l'une ou l'autre des deux moumouttes, avec une sollicitude presque gale. XIX L'hiver est la saison o les chats deviennent plus particulirement des htes du foyer, des compagnons de tous les instants au coin du feu, partageant avec nous, devant les flammes qui dansent, les vagues mlancolies des crpuscules et les insondables rves. C'est aussi, chacun sait cela, l'poque o ils sont en beaut, en grand luxe de poils, toute fourrure dehors. Moumoutte Chinoise, ds les premiers froids, n'avait dj plus de trous sa robe, et Moumoutte Blanche avait arbor une imposante cravate, un boa d'un blanc de neige, qui encadrait son minois comme une fraise la Mdicis. Leur tendresse s'augmentait du plaisir qu'elles prouvaient se rchauffer mutuellement; prs des chemines, sur les coussins, sur les fauteuils, elles dormaient des jours entiers dans les bras l'une de l'autre, roules en une seule boule o ne se distinguait plus ni tte ni queue. C'tait surtout Moumoutte Chinoise qui ne se trouvait jamais assez prs. Au retour de quelque course en plein air, si elle apercevait son amie Blanche endormie devant le feu, tout doucement, tout doucement elle s'approchait, avec des ruses comme pour surprendre une souris; l'autre, toujours fantasque, nerveuse, agace d'tre drange, quelquefois lanait un lger coup de patte, une gifle... Elle ne ripostait pas, la Chinoise, mais levait seulement sa petite main, en geste de menace pour rire, puis me disait, du coin de l'oeil: Crois-tu au moins qu'elle a un caractre difficile! Mais je ne prends pas a au srieux, tu penses bien! Avec un redoublement de prcautions, elle en venait toujours ses fins, qui taient de se coucher compltement sur l'autre, la tte enfouie dans sa belle fourrure de neige,--et, avant de s'endormir, elle me disait encore, d'un demi-regard peine ouvert: C'tait ce que je voulais!... J'y suis!... XX Oh! nos soires d'hiver en ce temps-l!... Tout au fond de la maison silencieuse, obscure, laisse vide et comme trop grande, dans un petit salon bien chaud du rez-de-chausse donnant sur la cour et sur des jardins, veillaient maman et tante Claire, sous leur lampe suspendue, des places accoutumes depuis tant d'hivers antrieurs et pareils. Et, le plus souvent, je veillais l, moi aussi, pour ne pas perdre le temps de leur prsence sur terre et de mes sjours auprs d'elles. Dans une autre partie de la maison, loin de nous, je laissais noir et sans feu mon cabinet de travail, mon logis d'Aladin, pour tout simplement passer ma soire trois, en leur compagnie, dans ce petit salon qui tait bien la coulisse la plus secrte de notre vie familiale, le chez nous le plus sans faon de tous. (Aucun autre lieu, du reste, ne m'a donn jamais une plus complte et plus douce impression de nid; nulle part je ne me suis chauff avec une plus berante mlancolie que devant les flambes de bois de cette petite chemine.) Les fentres, aux contrevents jamais ferms, par scurit confiante, la porte vitre, presque un peu campagnarde, donnaient sur le noir des feuillages d'hiver, sur des lauriers, des lierres de murailles qu'clairait parfois un rayon de lune. Aucun bruit ne parvenait jusqu' nous de la rue, qui tait assez loigne--et d'ailleurs fort tranquille, peine trouble de temps en temps par des chants de matelots clbrant un retour. Non, nous avions plutt les bruits de la campagne, dont on sentait la prsence presque proche, au del des vieux jardins et des remparts de la ville; l't, l'immense concert des grenouilles, dans ces plaines marines qui nous entourent, unies comme des steppes, et, de minute en minute, la petite note en flte triste des hiboux; l'hiver, ces veilles dont je parle, quelque cri trs rare d'oiseau de marais, et surtout la longue plainte du vent d'ouest arrivant de la mer. Sur la grande table, couverte de certain tapis fleurs connu toute ma vie, maman et tante Claire talaient leurs chres corbeilles ouvrage, o il y avait des choses que j'appellerais _fondamentales_, si j'osais employer ce mot qui, dans le cas prsent, n'aura de sens que pour moi-mme; de ces petites choses qui ont pris place de reliques mes yeux, qui ont acquis dans mon souvenir, dans ma vie, une importance tout fait de premier ordre: ciseaux broder, venus des aeules, qu'on me prtait avec mille recommandations quand j'tais tout enfant, pour m'amuser des dcoupures; bobines fil, en bois rare des colonies, rapportes jadis de l-bas par des marins et qui me donnaient tant rver; porte-aiguilles, lunettes, ds et tuis... Comme je les connais tous et que les aime, les pauvres petits riens si prcieux, tals le soir, depuis tant d'annes, sur le vieux tapis fleurs, par les mains de maman et de tante Claire; aprs chaque lointain voyage, avec quel sentiment attendri je les retrouve et leur dis mon bonjour d'arrive! J'ai employ tout l'heure pour eux le mot: _fondamental_--si impropre, dans l'espce, je le reconnais,--voici comment je puis l'expliquer: si on me les dtruisait, s'ils cessaient d'exister leurs mmes places ternelles, j'aurais l'impression d'avoir fait un grand pas de plus vers l'anantissement de moi-mme, vers la poussire, l'oubli. Et quand elles seront parties toutes les deux, maman et tante Claire, il me semble que ces chers petits objets, religieusement conservs aprs elles, appelleront leur prsence, prolongeront presque un peu leur sjour parmi nous... Les moumouttes, il va sans dire, se tenaient aussi dans ce salon, endormies ensemble en une seule boule bien chaude, sur quelque fauteuil ou quelque tabouret, le plus prs possible du feu. Et leurs rveils inattendus, leurs rflexions, leurs ides drles gayaient nos soires un peu silencieuses. Une fois c'tait Moumoutte Blanche qui, prise d'un dsir subit d'tre plus en notre compagnie, sautait sur la table, et venait s'asseoir avec gravit sur l'ouvrage mme de tante Claire, lui tournant le dos, aprs lui avoir inopinment frl la figure de son imposante queue noire; puis restait l, indiscrte et obstine, en contemplation devant la flamme de la lampe. Ou bien, par quelqu'une de ces nuits de piquante gele qui portent sur les nerfs des chats, on entendait tout coup, dans les jardins voisins, une discussion: Miaou! miaraouraou! Alors la tranquille pelote de fourrure, qui sommeillait si bien, dressait aussitt deux ttes, deux paires d'oreilles... Encore: Miaraou! miaraou!--a ne s'apaisait pas! La Moumoutte Blanche, rsolument leve, le poil hriss en guerre, courait d'une porte l'autre, cherchant une issue pour sortir, comme appele dehors par un devoir imprieux et d'une capitale importance: Mais non, Moumoutte, disait tante Claire, tu n'as pas besoin de t'en mler, je t'assure; a s'arrangera sans toi!--Et la Chinoise au contraire, toujours plus calme et ennemie des prilleuses aventures, se contentait de me regarder du coin de l'oeil, l'air trs intelligent et un peu moqueur pour l'autre, me disant: N'est-ce pas que j'ai raison, moi, de rester neutre? Un certain moi tranquille, rassrn et presque enfant, se retrouvait l le soir, dans ce petit salon doucement silencieux, cette table o travaillaient maman et tante Claire. Et si par instants je me souvenais, avec une sourde commotion intrieure, d'avoir eu une me orientale, une me africaine et un tas d'autres mes encore; d'avoir promen, sous diffrents soleils, des rves et des fantaisies sans nombre, tout cela m'apparaissait comme trs loin et jamais fini. Et ce pass errant me faisait plus compltement goter l'heure prsente, le repos, l'entr'acte, dans cette coulisse tout fait intime de ma vie, qui est si inconnue, qui tonnerait tant de gens et peut-tre les ferait sourire. En toute sincrit d'intention, je me disais que je ne repartirais plus, que rien ne valait la paix d'tre l et d'y retrouver un peu de son me premire; de sentir autour de soi, dans ce nid de l'enfance, je ne sais quelles protections bnies contre le vide et la mort; de deviner, travers les vitres de la fentre, dans l'obscurit des feuillages et sous la lune d'hiver, cette cour qui jadis rsumait presque le monde, qui est reste pareille, avec son lierre, ses petits rochers et ses vieux murs, et qui, mon Dieu, reprendrait peut-tre encore mes yeux son importance, son grandissement d'autrefois et se repeuplerait des mmes rves... Surtout, je me disais que rien, dans le monde immense, ne valait la joie douce de regarder maman et tante Claire assises travailler cette table, penchant vers le tapis fleurs leurs bonnets de dentelle noire et leurs coques de cheveux blancs... Oh! un soir, je me rappelle... Il y eut une scne de chats!... Encore aujourd'hui je ne puis y repenser sans rire. C'tait une nuit de gele aux environs de Nol. Dans le grand silence, nous avions entendu passer au-dessus des toits, travers le ciel froid et tranquille, un vol d'oies sauvages qui migraient vers d'autres climats: un peu une musique de chasse-gallery, un bruit de voix aigres, trs nombreuses, gmissant toutes la fois l-haut dans le vide, puis bientt perdues dans les lointains de l'air.--Entends-tu? entends-tu? m'avait dit tante Claire, avec un petit sourire et une mine inquite pour se moquer de moi, se rappelant que dans mon enfance j'avais grand'peur de ces passages nocturnes d'oiseaux. Pour entendre, il fallait du reste avoir l'oreille fine et tre dans un endroit silencieux. Le calme revint ensuite, si complet qu'on et distingu la plainte du bois flambant dans le foyer et la respiration rgulire des deux chattes assises au coin de la chemine. Tout coup, certain gros matou jaune, que Moumoutte Blanche avait en horreur, et qui la poursuivait de ses dclarations, parut inopinment derrire la vitre de la cour, en lumire sur le noir des feuillages, la regardant d'un air effront et ahuri, avec un formidable Miaou de provocation.--Alors elle bondit cette fentre, comme une paume, comme un balle qu'on lance, et l, nez nez, de chaque ct du carreau, ce fut une impayable bataille, une borde d'injures affreuses grosse voix rauque; des coups de patte toute vole, des gifles travers le verre, qui faisaient grand bruit, pouf, pouf, et qui ne portaient pas... Oh! l'pouvante de maman et de tante Claire, tressautant sur leur chaise la premire minute de surprise,--puis leur bon rire aprs; le comique de tout ce vacarme subit et saugrenu, succdant un tel recueillement de silence,--et surtout la figure de l'autre, le matou jaune, dconfit et gifl, dont les yeux flambaient derrire ce carreau si drlement!... Le coucher des chattes tait en ce temps-l une des oprations importantes, primordiales, dirais-je mme, de notre maison. Elles n'taient point autorises, comme tant d'autres, passer des nuits errantes, dans les feuillages des murs, la belle toile ou en contemplation de la lune; nous avions sur ces questions-l des principes avec lesquels nous ne transigions point. Le coucher consistait les enfermer dans un grenier situ au fond de la cour, dans un corps de logis spar, trs ancien, qui disparaissait sous les lierres, les treilles et les glycines; c'tait prcisment dans les quartiers de Sylvestre, ct de sa chambre; aussi chaque soir partaient-ils tous les trois ensemble, les deux moumouttes et lui. Chaque fois qu'une de ces journes--auxquelles je ne prenais pas garde alors et que j'ai pleures ensuite--tait finie, tait tombe dans l'abme du temps, on appelait ce serviteur, devenu presque de la famille, et maman disait d'un ton demi-srieux, s'amusant elle-mme de ces fonctions remplies comme un sacerdoce: Sylvestre, il est temps d'aller coucher vos chattes. Aux premiers mots de cette phrase, mme prononce voix basse, Moumoutte Blanche dressait une oreille inquite; puis, convaincue que c'tait bien cela, sautait bas de son fauteuil, l'air important, l'air agit, et courait d'elle-mme la porte, afin de passer devant et de partir pied, n'admettant pas d'tre emporte, voulant entrer de son plein gr dans sa chambre coucher ou n'y pas entrer du tout. La Chinoise, au contraire, rusait pour ne pas quitter, si possible, ce salon bien chaud, descendait tout doucement, se coulait sans bruit par terre et, toute baisse pour moins paratre, regardant du coin de l'oeil si on ne l'avait pas vue, s'en allait se cacher sous un meuble. Le grand Sylvestre alors, habitu de longue date ce mange, demandait avec son sourire de petit enfant: O es-tu, Chinoise? Je devine bien, va, que tu n'es pas loin!--Tendrement elle lui rpondait: Trr! Trr!, comprenant qu'il tait inutile de feindre davantage, puis se laissait prendre et asseoir califourchon, trs douillettement, sur l'paule large de son ami. Le cortge enfin se mettait en marche: devant, Moumoutte Blanche, indpendante et superbe; derrire, Sylvestre, qui disait: Bonsoir, monsieur et dames et qui, d'une main, portait sa lanterne pour traverser la cour, de l'autre tenait invariablement la longue queue grise de la Chinoise pendante sur sa poitrine. En gnral, Moumoutte Blanche prenait docilement le chemin de son grenier,--aprs avoir prouv le besoin toutefois de s'arrter en route, de s'isoler un instant dans le noir des feuillages. Mais il arrivait aussi, certaines phases de la lune, que des lubies vagabondes lui venaient, des fantaisies de s'en aller dormir l'angle de quelque toit ou bien au sommet de quelque poirier solitaire, la bonne fracheur de dcembre, aprs s'tre chauffe tout le jour sur un confortable fauteuil. Dans ces cas-l, on voyait bientt reparatre, avec une comique figure de circonstance, Sylvestre, tenant toujours sa lanterne et la queue de la docile Chinoise blottie contre son cou: Encore Moumoutte Blanche qui ne veut pas se coucher!--Comment! rpondait tante Claire indigne. Ah! par exemple!... Et elle sortait elle-mme, pour essayer du prestige de son autorit, appelant: Moumoutte! Moumoutte! de sa pauvre chre voix, que je crois entendre encore, et qui se prolongeait l, dans le silence des jardins, dans la sonorit de la nuit d'hiver... Mais non, Moumoutte Blanche n'obissait pas; du haut d'un arbre ou du haut d'un mur, elle se contentait de regarder, narquoisement assise, sa fourrure faisant tache blanche dans l'obscurit et ses yeux lanant de petites lueurs de phosphore... Moumoutte! Moumoutte!... oh! la vilaine bte! c'est honteux, mademoiselle, cette conduite, honteux! Puis maman sortait son tour, inquite du grand froid, voulant faire rentrer tante Claire. Puis moi-mme, un instant aprs, pour les ramener toutes les deux. Et alors, de nous voir runis dans cette cour, une nuit de gele, y compris Sylvestre tenant sa Chinoise par la queue, et nargus en bloc par cette Moumoutte l-haut perche, cela nous donnait aux dpens de nous-mmes une irrsistible envie de rire, qui commenait par tante Claire et qu'aussitt elle nous communiquait... Du reste, j'ai toujours dout qu'il y et par le monde deux autres bonnes vieilles dames,--oh! bien vieilles, hlas!--capables de si franchement rire avec les jeunes; sachant si bien tre aimables, si bien tre gaies. En somme, je ne m'amuse autant avec personne qu'avec elles,--et toujours propos des plus insignifiantes petites choses dont elles saisissent d'une faon part le ct impayablement drle... Cette Moumoutte en aurait le dernier mot, dcidment!... Nous rentrions trs mortifis, dans le petit salon refroidi par ces portes ouvertes, pour gagner ensuite nos chambres respectives par une srie d'escaliers et de passages sombres.--Et tante Claire, prise d'un regain d'indignation avant de rentrer chez elle, concluait ainsi, sur le pas de sa porte, en me disant bonsoir: Oh! tout de mme, qu'en dis-tu, de cette chatte?... XXI Une existence de chat, cela peut durer douze ou quinze ans, si aucun accident ne survient. Les deux moumouttes virent encore, ensemble, luire un second dlicieux t; elles retrouvrent leurs heures de nonchalante rverie, en compagnie de Sulema (la tortue ternelle que les annes ne vieillissent pas), entre les cactus fleuris, sur les pierres de la cour chauffes l'ardent soleil,--ou bien seules, au fate des vieux murs, dans le fouillis annuel des chvrefeuilles et des roses blanches. Elles eurent plusieurs petits, levs avec tendresse et placs avantageusement dans le voisinage; mme ceux de la Chinoise taient d'une dfaite facile et trs demands, cause de l'originalit de leurs minois. Elles virent encore un autre hiver et purent recommencer leurs longs sommeils aux coins des chemines, leurs mditations profondes devant l'aspect changeant des braises ou des flammes. Mais ce fut leur dernire saison de bonheur, et aussitt aprs leur triste dclin commena. Ds le printemps suivant, d'indfinissables maladies entreprirent de dsorganiser leurs petites personnes bizarres, qui taient d'ge cependant durer quelques annes de plus. Moumoutte Chinoise, atteinte la premire, donna d'abord des indices de trouble mental, de mlancolie noire,--regrets peut-tre de sa lointaine patrie mongole. Sans boire ni manger, elle faisait des retraites prolonges sur le haut des murs, immobile pendant des journes entires la mme place, ne rpondant tous nos appels que par des regards attendris et de plaintifs petits miaou. Moumoutte Blanche aussi, ds les premiers beaux jours, avait commenc de languir, et, en avril, toutes deux taient vraiment malades. Des vtrinaires, appels en consultation, ordonnrent sans rire d'inexcutables choses. Pour l'une, des pilules matin et soir et des cataplasmes sur le ventre!... Pour l'autre, de l'hydrothrapie; la tondre ras et la doucher deux fois par jour grande eau!... Sylvestre lui-mme, qui les adorait et s'en faisait obir comme personne, dclara le tout impossible. On essaya alors des remdes de bonnes femmes; des mres Michel furent convoques et on suivit leurs prescriptions, mais rien n'y fit. Elles s'en allaient toutes deux, nos moumouttes, nous causant une grande piti,--et ni le beau printemps, ni le beau soleil revenu ne les tiraient de leur torpeur de mort. Un matin, comme je rentrais d'un voyage Paris, Sylvestre, en recevant une valise, me dit tristement: Monsieur, la Chinoise est morte. Depuis trois jours, elle avait disparu, elle si range, qui jamais ne quittait la maison. Nul doute que, sentant sa fin proche, elle ne ft dfinitivement partie, obissant ce sentiment d'exquise et suprme pudeur qui pousse certaines btes se cacher pour mourir. Elle tait reste toute la semaine, monsieur, perche l-haut sur le jasmin rouge, ne voulant plus descendre pour manger; elle rpondait pourtant toujours quand nous lui parlions, mais d'une petite voix si faible! O donc tait-elle alle passer l'heure terrible, la pauvre Moumoutte Chinoise? Peut-tre, par ignorance de tout, chez des trangers qui ne l'auront seulement pas laisse finir en paix, qui l'auront pourchasse, tourmente,--et mise ensuite au fumier. Vraiment, j'aurais prfr apprendre qu'elle tait morte chez nous; mon coeur se serrait un peu, au souvenir de son trange regard humain, si suppliant, charg toujours de ce mme besoin d'affection qu'elle tait incapable d'exprimer, et tout le temps cherchant mes yeux moi avec cette mme interrogation anxieuse qui n'avait jamais pu tre formule... Qui sait quelles mystrieuses angoisses traversent les petites mes confuses des btes, aux heures d'agonie?... XXII Comme si un mchant sort et t jet sur nos chattes, Moumoutte Blanche, aussi, semblait la fin. Par fantaisie de mourante, elle avait lu son dernier domicile dans mon cabinet de toilette--sur certain lit de repos dont la couleur rose l'avait sans doute charme. On lui portait l un peu de nourriture, un peu de lait, auquel elle ne touchait mme plus; seulement, elle vous regardait quand on entrait, avec de bons yeux contents de vous voir, et faisait encore un pauvre ronron affaibli, quand on la touchait doucement pour une caresse. Puis, un beau matin, elle disparut aussi, clandestinement, comme avait fait la Chinoise, et nous pensmes qu'elle ne reviendrait plus. XXIII Elle devait reparatre cependant, et je ne me rappelle rien de si triste que ce retour. Ce fut environ trois jours aprs, par un de ces temps de commencement de juin, qui rayonnent, qui resplendissent, dans un calme absolu de l'air, trompeurs avec des apparences d'ternelle dure, mlancoliques sur les tres destins mourir. Notre cour talait toutes ses feuilles, toutes ses fleurs, toutes ses roses sur ses murs, comme tant de mois de juin passs; les martinets, les hirondelles, affols de lumire et de vie, tournoyaient avec des cris de joie dans le ciel tout bleu; il y avait partout grande fte des choses sans me et des btes lgres que la mort n'inquite pas. Tante Claire, qui se promenait par l, surveillant la pousse des fleurs, m'appela tout coup, et sa voix indiquait quelque chose d'extraordinaire: --Oh!... viens voir!... notre pauvre Moumoutte qui est revenue!... Elle tait bien l, en effet, rapparue comme un triste petit fantme, maigre, la fourrure dj souille de terre, moiti morte. Qui sait quel sentiment l'avait ramene: une rflexion, un manque de courage la dernire heure, un besoin de nous revoir avant de mourir! A grand'peine, elle avait franchi encore une fois ce petit mur bas, si familier, que jadis elle sautait en deux bonds, lorsqu'elle revenait de faire sa police extrieure, de gifler quelque voisin, de corriger quelque voisine... Haletante de son grand effort pour revenir, elle restait demi couche sur la mousse et l'herbe nouvelle, au bord du bassin, cherchant se baisser pour y boire une gorge d'eau frache. Et son regard nous implorait, nous appelait au secours: Vous ne voyez donc pas que je vais mourir? Pour me prolonger un peu, vous ne pouvez donc rien faire?... Prsages de mort partout, ce beau matin de juin, sous ce calme et resplendissant soleil: tante Claire, penche vers sa moumoutte finissante, me paraissait tout coup si ge, affaisse comme jamais, prte s'en aller aussi... Nous dcidmes de reporter Moumoutte dans mon cabinet de toilette, sur ce mme lit rose dont elle avait fait choix la semaine prcdente et qui avait sembl lui plaire. Et je me promis de veiller ce qu'elle ne partt plus, afin qu'au moins ses os pussent rester dans la terre de notre cour, qu'elle ne ft pas jete sur quelque fumier,--comme sans doute l'autre, ma pauvre petite compagne de Chine, dont le regard anxieux me poursuivait toujours. Je la pris mon cou, avec des prcautions extrmes et, contrairement son habitude, elle se laissa emporter cette fois, en toute confiance, la tte abandonne, appuye sur mon bras. Sur ce lit rose, salissant tout, elle rsista encore quelques jours, tant les chats ont la vie dure. Juin continuait de rayonner dans la maison et dans les jardins autour de nous. Nous allions souvent la voir, et toujours elle essayait de se lever pour nous faire fte, l'air reconnaissant et attendri, ses yeux indiquant autant que des yeux humains la prsence intrieure et la dtresse de ce qu'on appelle me... Un matin, je la trouvai raidie, les prunelles vitreuses, devenue une bte creve, une chose jeter dehors. Alors je commandai Sylvestre de faire un trou dans une banquette de la cour, au pied d'un arbuste... O tait pass ce que j'avais vu luire travers ses yeux de mourante; la petite flamme inquite du dedans, o tait-elle alle?... XXIV L'enterrement de Moumoutte Blanche, dans la cour tranquille, sous le beau ciel de juin, au grand soleil de deux heures. A la place indique, Sylvestre creuse la terre,--puis s'arrte, regardant au fond du trou, et se baisse pour y prendre avec la main quelque chose qui l'tonne: --Qu'est-ce que c'est que a, dit-il, en remuant des petits os blancs qu'il vient d'apercevoir,--un lapin? Les dbris d'une bte, en effet;--ceux de ma chatte du Sngal, une ancienne moumoutte, ma compagne en Afrique, trs aime elle aussi jadis, que j'avais enterre l une douzaine d'annes auparavant, puis oublie, dans l'abme o s'entassent les choses et les tres disparus. Et, en regardant ces petits os mls de terre, ces petites jambes en btons blancs, cet assemblage figurant encore l'arrire-train d'une bte vue de dos, je me rappelai tout coup, avec une envie de sourire et un demi-serrement de coeur, une scne bien oublie, une certaine circonstance o j'avais vu cette mme petite charpente postrieure de chatte, garnie alors de muscles agiles et de fourrure soyeuse, fuir devant moi comiquement, dtaler, queue en l'air, au comble de la terreur... C'tait un jour o, avec l'obstination propre sa race, elle tait monte encore sur un meuble vingt fois dfendu et y avait cass un vase auquel je tenais beaucoup. Je l'avais d'abord tape, puis, ma colre n'tant pas finie, je lui avais lanc en la poursuivant un coup de pied trop brutal. Elle, tonne seulement de la tape, avait compris, au coup de pied d'aprs, que cela devenait la grande guerre; c'est alors qu'elle avait si lestement dtal toutes jambes, son panache de queue au vent, me montrant d'une faon incorrecte et impayable son petit arrire-train affol; puis, abrite sous un meuble, elle s'tait retourne pour me jeter un regard de reproche et de dtresse, se croyant perdue, trahie, assassine par celui qu'elle aimait et aux mains de qui elle avait confi son sort; et, comme mes yeux restaient toujours mchants, elle avait enfin pouss son cri des grands abois, ce _miaou_ particulier et sinistre des chats qui se sentent en passe de mort.--Toute ma colre tomba du coup; je l'appelai, la caressai, la calmai sur mes genoux, encore toute inquite et haletante. Oh! le cri de dtresse dernire d'une bte, ft-ce celui du pauvre boeuf qu'on vient d'attacher l'abattoir, mme celui du rat misrable qu'un bouledogue tient entre ses dents; ce cri qui n'espre plus rien, qui ne s'adresse plus personne, qui est comme une protestation suprme jete la nature elle-mme, un appel je ne sais quelles pitis inconscientes pandues dans l'air... Deux ou trois os enfouis au pied d'un arbre, c'est ce qui reste prsent de ce petit arrire-train de moumoutte, que je me rappelle si vivant et si drle. Et sa chair, sa petite personne, son attachement pour moi, sa grande terreur d'un certain jour, son cri d'angoisse et de reproche; tout ce qui tait autour de ces os enfin,--est devenu un peu de terre... Quand le trou fut creus souhait, je montai chercher la moumoutte, raidie l-haut sur le lit rose. En en redescendant avec ce petit fardeau, je trouvai, dans la cour, maman et tante Claire, assises sur un banc, l'ombre, avec un air d'y tre venues par hasard et affectant de parler de n'importe quoi: nous assembler exprs pour cet enterrement de chat, nous et peut-tre sembl un peu ridicule nous-mmes, nous et fait sourire malgr nous... Jamais il n'y avait eu plus rayonnante journe de juin, jamais plus tide silence travers de si gais bourdonnements de mouches; la cour tait toute fleurie, les rosiers couverts de roses; un calme de village, de campagne, rgnait dans les jardins d'alentour; les hirondelles et les martinets dormaient; seule, la tortue ternelle, Sulema, d'autant plus veille qu'il faisait plus chaud, trottait allgrement sans but, sur les vieilles pierres ensoleilles. Tout tait en proie la mlancolie des ciels trop tranquilles, des temps trop beaux, l'accablement des milieux de jour. Parmi tant de fraches verdures, de joyeuses et blouissantes lumires, les deux robes pareilles de maman et de tante Claire faisaient deux taches intensement noires. Leurs ttes, aux cheveux blancs bien lisses, se penchaient, comme un peu lasses d'avoir vu et revu tant de fois, tant de fois, prs de quatre-vingts fois, le renouveau trompeur. Les plantes, les choses, semblaient cruellement chanter le triomphe de leur recommencement perptuel, sans piti pour les tres fragiles qui les coutaient, dj angoisss par le prsage de leur irrmdiable fin... Je posai Moumoutte au fond du trou, et sa fourrure blanche et noire disparut tout de suite sous un boulement et des pelletes de terre. J'tais content d'avoir russi la garder, l'empcher de s'en aller finir ailleurs comme l'autre; du moins, elle pourrirait l chez nous, dans cette cour o si longtemps elle avait fait la loi aux chats des voisins, o elle avait tant fln l't sur les vieux murs fleuris de roses blanches,--et o, les nuits d'hiver, l'heure de son coucher capricieux, son nom avait rsonn tant de fois dans le silence, appel par la voix vieillie de tante Claire. Il me semblait que sa mort tait le commencement de la fin des habitants de la maison; dans mon esprit, cette moumoutte tait lie, comme un jouet leur ayant longtemps servi, aux deux gardiennes bien-aimes de mon foyer, assises l sur ce banc et qui elle avait tenu compagnie pendant mes absences au loin. Mon regret tait moins pour elle-mme, indchiffrable et douteuse petite me, que pour sa _dure_ qui venait de finir. C'tait comme dix annes de notre propre vie, que nous venions d'enfouir l dans la terre... L'OEUVRE DE PEN-BRON Je m'tonne moi-mme de prter ma voix cette oeuvre, qui est si en dehors de ma route, qui, premire vue, m'avait presque glac. Je m'tonne surtout de le faire avec conviction, avec un vrai dsir d'tre cout, de persuader, d'entraner, comme j'ai fini par tre entran moi-mme. Cet automne, un trs respect amiral m'crivit pour me prier de m'occuper des _Hpitaux de Pen-Bron_, que j'entendais nommer pour la premire fois. J'avoue que si la lettre n'et pas t signe de ce nom de marin, j'aurais dtourn la tte. Que me demandait-on l, mon Dieu, et quel propos! Un _hpital pour les enfants scrofuleux_, qu'est-ce que cela pouvait me faire, moi? Qu'on les laisst plutt mourir, ces pauvres petits, pour leur pargner une vie misrable--et peut-tre une descendance honteuse. Il y en a bien assez, hlas! d'tiols en France et de tranards dans nos armes... Par vnration pour celui qui s'tait adress moi, je rpondis cependant que je tcherais, que je ferais tout ce que je pourrais mme, avec ma meilleure volont. Et j'crivis, un peu contre-coeur, au fondateur de Pen-Bron--M. Pallu, dont l'amiral me donnait le nom et l'adresse--qu'il pouvait disposer de moi. Deux ou trois jours aprs, M. Pallu en personne arriva de Nantes pour me voir. D'abord sa chaude parole ne me toucha pas. Ces petits tres maladifs, ces petits scrofuleux dont il m'entretenait continuaient de ne me causer qu'un vague effroi, qu'une piti relative mle de je ne sais quel insurmontable dgot.--Je l'coutais avec rsignation.--On lui en apportait, me contait-il, qui avaient les membres tendus dans des gouttires et qui taient rongs par des plaies horribles; dans des petites botes, on lui en apportait qui tombaient presque par morceaux;--et il les remettait sur pied, au bout de peu de mois, leur refaisait des os, une espce de sant, leur assurait la vie... A la fin, lass, je l'interrompis pour lui dire, un peu brutalement: Il serait peut-tre plus humain de les laisser mourir. Avec un grand calme, il me rpondit qu'il tait de mon avis. Alors je commenai prvoir que nous pourrions peut-tre nous entendre: son oeuvre avait sans doute des dessous qu'il m'expliquerait, une porte plus haute que je ne devinais pas encore. Peu peu il m'apprenait des choses encore inoues pour moi, qui m'pouvantaient: les progrs de ce mal, dont le nom seul entrane l'opprobre; les progrs de plus en plus rapides, en ces dernires annes surtout; les misres, l'appauvrissement physique des enfants des grandes villes; le tiers au moins du sang franais dj vici!... Ces gurisons, opres Pen-Bron, sur des petits tres rputs perdus et qui resteraient piteusement dbiles, n'avaient pour lui que la valeur d'expriences probantes; elles dmontraient que ce mal, dont je ne veux plus crire le nom, tait curable, absolument curable, sous certains climats spciaux, par le sel et par la mer. Et alors il rvait d'tendre son oeuvre, d'en faire quelque chose d'immense, de gnral; de tenter un renouvellement de la race tout entire. Aujourd'hui, me disait-il, dans cet hpital si pniblement fond, qui peut tout juste contenir cent enfants, nous n'avons gure que le rebut des autres hpitaux de France: des pauvres petits phnomnes morbides, qui ont tran pendant des annes sur des lits, qui ont lass tous les mdecins et qu'on nous apporte _in extremis_, quand on n'espre plus. Mais si au lieu de cent enfants, nous pouvions en recevoir Pen-Bron des milliers et des milliers, dans de grands btiments chelonns sur des kilomtres de faade, tout le long de cette merveilleuse presqu'le de sable o l'air est toujours tide et imprgn de sel; si, au lieu de ces petits tres dont la chair est perce de trous profonds, on nous amenait tous ceux que le mal a encore peine touchs, tous ceux qui sont menacs seulement;--oh! si on pouvait y faire passer chaque anne tous les petits plots, tous les petits malsains qui croissent sans air dans les usines des grandes villes, et qui deviennent ensuite de faibles soldats couturs--et dont les fils seront plus pitoyables encore; s'ils pouvaient venir tous, cet ge o la constitution s'amliore si vite, demander la mer un peu de cette force qu'elle donne ses marins, ses pcheurs... Et mesure qu'il me dveloppait son ide, mesure qu'il l'agrandissait devant moi avec une conviction ardente, je voyais monter dans ses yeux comme une expression d'aptre; je comprenais que l'oeuvre laquelle il avait vou sa vie tait noble, franaise, humaine. Donc, presque gagn dj sa cause, je lui promis d'aller moi-mme Pen-Bron, pour voir, avant d'essayer d'en parler (je n'ai jamais su parler que de ce que j'avais bien vu), pour voir ce qu'il avait commenc de faire l--sur ses sables merveilleux, comme il les appelait. * * * Quelques semaines plus tard-- la fin de septembre--nous sommes au Croisic, sur le port encombr de barques de pche. Devant nous, l'eau marine a ce bleu plus intense qu'elle prend toujours dans les endroits o, sous l'influence de certains courants, elle est plus particulirement sale et chaude. Et l-bas, au del des premires bandes bleues, un vieux chalet donjon, blanchi de frais, se dresse compltement isol, sur des sables qui paraissent tre une le; ce chalet est Pen-Bron; mais jamais hpital n'eut moins l'air d'en tre un; on a mme grand'peine se figurer que cette gaie habitation de plein vent puisse renfermer tant de pauvres choses sinistres, tant de varits excessives et rares d'un mal horrible. Aprs quelques minutes de traverse, une barque nous dpose sur ces sables--qui ne sont point un lot comme on l'aurait cru de loin, mais qui forment l'extrmit d'une longue, longue et troite presqu'le, d'une espce de plage sans fin resserre entre l'Ocan et des lagunes sel alimentes par la mer. Pen-Bron est l, entour d'eau comme un navire. Devant ses murs, on a esquiss un jardin, que balaient tous les souffles du large, mais o les fleurs poussent tout de mme dans les plates-bandes sablonneuses. Une soixantaine d'enfants se tiennent dehors, petits garons et petites filles, en deux groupes spars. Les petits garons jouent, causent, chantent. Sous la surveillance d'une bonne soeur en cornette, les petites filles en font autant de leur ct, part quelques-unes un peu grandes, qui sont assises sur des chaises et travaillent l'aiguille.--Et c'est comme cela tous les jours, parat-il, except par les grandes pluies; constamment installs dehors, les pensionnaires de Pen-Bron tournent, d'aprs le vent et le soleil, autour des murs de leur maison, regardant tantt la lagune, tantt la grande mer, sans cesse respirant cette brise qui laisse aux lvres un got de sel. Et vraiment--si ce n'tait qu'on aperoit quelques bquilles soutenant de pauvres petites jambes trop faibles, quelques bandages cachant encore des moitis de figure, et, adosss la muraille, trois ou quatre petits fauteuils d'une forme un peu inquitante--on croirait arriver dans un pensionnat quelconque, l'heure de la rcration; tellement, que je sens tout coup s'envoler cette sorte d'horreur physique, d'angoisse irraisonne qui me serrait la poitrine l'abord de ce musum de misres. Je n'ai plus qu'un sentiment de curiosit en approchant de ces petits malades: de loin, je les vois jouer comme n'importe quels autres enfants de leur ge; mais, pour tre l, cependant, il faut qu'ils soient tous, tous sans exception, atteints jusqu'aux moelles par quelque maladie effroyable.--Et alors, quelles figures vont-ils avoir? --Mon Dieu, des figures comme tout le monde; quelquefois mme, mon grand tonnement, des figures trs gentilles, arrondies, pleines, imitant la sant. Et comme ils sont brunis, grills; ils ont sur les joues la patine de la mer, comme de vrais petits pcheurs; on dirait qu'ils ont vol aux enfants des marins ce bon hle de vent et de soleil qui leur donne l'air si fort. C'est une surprise complte de les trouver ainsi. De plus prs, cependant, oui, il y a bien quelques dtails faire frmir; sous les larges petits pantalons de campagnards, des jambes odieusement tordues, contournes, des tibias courbes; sous les petites vestes, des corsets durs soutenant encore des vertbres ramollies qui s'effondreraient; et puis, dans les chairs, de grands trous qui sont peine referms, des cicatrices creuses et horribles; toutes sortes de mystrieux phnomnes, d'un ordre trs lugubre... Mais la gaiet souriante est l quand mme, dans presque tous les yeux; on sent que la confiance et l'espoir sont revenus ces petits atrophis qui ont l'impression d'un retour inespr de la vie dans leurs corps frles... M. Pallu, qui m'accompagne, les appelle les uns aprs les autres, tout fier de me les prsenter avec de si bonnes joues bronzes; et ils me montrent leurs cicatrices sans honte, les pauvres enfants--et chacun mme me conte son pass lamentable. Celui-ci avait depuis six ans une plaie ouverte au ct, en dessous du bras; le trou se creusait toujours et les traitements des hpitaux n'y faisaient rien; il y a quatre ou cinq mois qu'il est Pen-Bron, et c'est ferm, c'est fini; en souriant, il carte sa petite chemise pour que je voie la place, o ne reste plus qu'une longue cicatrice un peu rouge.--Un autre, d'une dizaine d'annes, venait de passer quatre ans sur un lit d'hpital, tendu dans une espce de bote, avec le mal de Pott, un mal dont je n'avais encore jamais entendu parler, mais dont le nom seul a je ne sais quelle consonance qui glace: c'est dans la colonne vertbrale; les anneaux ne se tiennent plus entre eux, la soudure en est ronge, et alors le petit corps du malade, livr lui-mme, s'effondrerait comme une lanterne vnitienne que l'on dcroche et qui se replie. Eh bien! l'enfant qui avait ce mal-l est debout devant moi; on lui a t depuis deux ou trois jours le corset qui lui avait soutenu le dos pendant ses premires sorties; il n'en a plus besoin, et mme son torse restera peine dform. Et tous ont des choses du mme genre me montrer et me dire, avec une navet joyeuse, avec un air de confiance absolue dans leur gurison complte et prochaine. Le grand air sal de Pen-Bron vient bout de toutes ces sinistres dcompositions humaines, presque aussi srement que les vents chauds d't desschent les cloaques putrides, les suintements des murailles et les moisissures. * * * Nous entrons ensuite dans l'hpital qui, pendant la journe, est presque vide. C'est un trs vieux btiment, un ancien magasin sel, que M. Pallu a transform. Et il lui a fallu pour cela une volont et une constance extrmes. Les frais ont t peu prs couverts par des dons. Mais ce n'est pas sans peine, sans dboires de toutes sortes, que l'on arrive recueillir une centaine de mille francs pour une oeuvre pareille, si peu attrayante premire vue. L'hpital de Pen-Bron, dans son tat actuel, contient environ cent lits--cent lits d'enfant, quelques-uns peine plus grands que des berceaux. Les salles toutes blanches ouvrent toujours des deux cts sur la mer; comme si on tait dans une maison flottante, on ne voit par les fentres que de grandes tendues marines, que de grands horizons changeants, avec des barques de pche qui s'y promnent la voile. Et la chapelle, trs simple, avec sa vote de chne, ressemble une chapelle de navire. Les petits malades nouveau-venus, qui ne peuvent pas encore sortir, au lieu de regarder de grands murs gris, comme dans les hpitaux ordinaires, s'amusent, de leur place, voir les bateaux passer et reoivent jusque dans leur couchette le grand air vivifiant du large. Par contraste avec les pensionnaires plus anciens, ils ont, ceux-ci, un teint blme, une transparence de cire et de trop grands yeux cerns. Mais leur temps de stage dans les salles n'est gnralement pas bien long; au plus vite, cote que cote, on les envoie dehors, au soleil, respirer la senteur sale des eaux. Il y a mme pour eux des barques spciales sur lesquelles on les couche, des espces de lits flottants pour les mener sur la lagune. Par une fentre ouverte, on me montre l-bas leur pauvre petite escadre singulire qui s'loigne de la rive, la remorque d'un canot; trois de ces radeaux-lits sont occups par des enfants ples; dans le canot se tient l'aumnier qui les conduit, emportant un livre pour leur faire la lecture pendant les longues heures du mouillage quotidien. Parmi ceux qui ne peuvent sortir encore, il s'en trouve vraiment de bien tiols, de bien blmes, plus attristants regarder que des enfants morts. Mais tous m'accueillent avec un gentil sourire; sans doute on le leur a recommand; avant que je vienne, on a d leur dire que j'tais quelqu'un de dvou leur cause; alors, dans leur imagination toujours en rve, ils m'attribuent peut-tre quelque bienfaisant pouvoir un peu magique. Et il me semble que leurs bons petits regards m'obligent davantage faire pour leur hpital tout mon possible. et l, sur les lits, il y a des jouets. Oh! bien modestes: pour les petites filles, ce sont des poupes, des marottes plutt, habilles en peignoir d'indienne. Ici, un petit garon de quatre ou cinq ans--qui a les deux jambes dans des gouttires avec des poids attachs aux pieds pour empcher ses os ramollis de se recoquiller--s'amuse aligner sur son drap des soldats en carton, cadeau de la bonne soeur. Et puis mes yeux s'arrtent charms sur une dlicieuse petite crature d'une douzaine d'annes, blanche et rose, avec des traits affins trangement, qui ne joue rien, mais qui parat dj rver avec une mlancolie profonde, la tte sur son oreiller tout propre et tout blanc. Je demande quel est son mal, cette petite si jolie. On me rpond que c'est l'horrible mal de Pott, arriv son dernier degr, et qu'on a peur qu'il ne soit bien tard pour la gurir... Son regard, elle, m'impressionne singulirement; il est comme un appel, une supplication douloureuse, un cri de dsesprance clairvoyante et sans borne.--D'ailleurs, aucune parole ni aucune larme n'galent pour moi ces prires d'angoisse qui, certains moments, jaillissent ainsi, muettes et brves, des yeux des dshrits quels qu'ils soient--enfants malades, vieillards pauvres et abandonns, ou mme btes battues qui tremblent et qui souffrent... Oh! la pauvre petite! Et moi qui avais dit, en parlant de ces enfants de Pen-Bron, qu'il vaudrait mieux les laisser mourir! C'est d'une manire gnrale et vague que l'on dit de pareilles choses, _quand on n'a pas vu_; mais ds qu'il s'agit de passer l'application individuelle, on sent tout de suite qu'on ne pourrait plus, que ce serait monstrueux. Et puis, de quel droit, lorsqu'il y a moyen de l'empcher, laisserait-on repartir pour le mystrieux inconnu de la mort des petits yeux clairs, intelligents comme ceux-l, des petits yeux interrogateurs, suppliants--et qui viennent peine de s'ouvrir sur la vie... Quand mme l'ide de dvelopper ces hpitaux jusqu' en faire une oeuvre de rgnration nationale serait une chimre impossible, rien que pour ramener la sant quelques petites cratures comme celles que je viens de voir, il vaudrait la peine cent fois de continuer, d'agrandir... Mais la chimre est trs ralisable--avec de l'argent, par exemple, de l'argent, beaucoup d'argent. Derrire l'hpital actuel, il y a cette interminable presqu'le de sable, qui court perte de vue, comme un ruban jauntre entre les eaux bleues de la mer et les eaux encore plus bleues de la lagune sale. C'est l, dans cette exposition incomparable, que M. Pallu, le fondateur de Pen-Bron, rve de prolonger sur des kilomtres de faade ses ranges de lits blancs, pour que des milliers de petits affaiblis viennent s'y faire, comme les marins, des poitrines bombes et des muscles durs. ...................................................................... Et surtout qu'on ne pense pas que j'ai prt ma voix, par surprise, une spculation intresse. Oh! non, qu'on ne se mprenne pas sur ce point. Celui qui a fond Pen-Bron y a dpens son argent en mme temps que son nergie et sa volont. Il y a l un conseil d'administration qui n'est pas rtribu; un conseil compos de gens d'lite qui, lorsqu'un dficit se produit dans la caisse, le comblent avec leur propre bourse. Il y a l des mdecins qu'on ne paie pas et qui viennent tous les jours de Nantes par pur dvouement. Il y a l des soeurs de charit qui sont admirables, et voici un trait pour peindre la soeur suprieure: faute d'argent, on ne peut pas brler les linges souills qui ont band les plaies, on est oblig de les laver pour les faire resservir et, les femmes de peine refusant toutes cette effroyable besogne, cette soeur a dit simplement: Moi, je les laverai.--Et elle les a lavs, et elle les lave elle-mme chaque jour pendant ses heures de repos. C'est toute une runion de gens de coeur, lis par une foi commune dans leur oeuvre bauche, et soutenus, travers les difficults terribles, par les merveilleux rsultats acquis. Ils ont fond quelque espoir sur moi, sur ce que je pourrais dire pour les rendre un peu moins ignors... et je tremble que leur espoir ne soit du, tant j'ai conscience, hlas! que leur oeuvre admirable est de celles qui, premire vue, n'attirent pas... L'argent leur manque, non seulement pour entreprendre leur grand projet rv, la rgnration en masse des enfants de France, mais mme pour faire face aux plus pressantes misres; chaque jour, faute de place, ils se voient obligs de fermer leur porte des parents qui viennent supplier qu'on prenne leurs petits. Si ma voix pouvait tre entendue! si je pouvais leur attirer quelques dons!... Ou si, au moins, ceux qui ne se laisseront pas convaincre, je pouvais inspirer la curiosit d'aller, pendant leurs voyages de bains de mer, visiter Pen-Bron... je suis sr que, quand ils auraient vu, ils seraient gagns comme je l'ai t--et qu'ils donneraient. DANS LE PASS MORT Le temps pass, tout l'antrieur amoncel des dures, obsde mon imagination d'une manire presque constante. Et souvent j'ai eu ce dsir,--le seul irralisable d'une faon absolue, impossible mme Dieu,--de retourner, ne ft-ce que pour un instant furtif, en arrire, dans l'abme des temps rvolus, dans la fracheur matinale des autrefois plus ou moins lointains. Avec un peu d'attentive volont, la demi-illusion d'un de ces retours peut me venir, certaines heures particulires, quand par exemple je pntre dans des lieux qui n'ont pas chang depuis des sicles, dans des habitations restes intactes,--o de vieux ossements, aujourd'hui parpills on ne sait plus dans quelle terre, vivaient, pensaient, souriaient. Je l'prouve aussi en retrouvant par hasard de ces choses tout fait fragiles, frles, qui parfois se conservent miraculeusement, aprs que les tres auxquels elles ont appartenu sont depuis longtemps retourns la plus mconnaissable poussire.--Alors je revois assez bien, en esprit, des personnages disparus, vieux ou dlicieusement jeunes. Mais jamais je n'arrive me les reprsenter la lumire du plein jour: le vague crpuscule dans lequel ils me rapparaissent d'ordinaire tient la fois de l'extrme matin et de la nuit qui tombe, de l'aube trangement frache et du suprme soir. Mes anctres les plus proches, ceux du commencement de ce sicle ou de la fin de l'autre, que les portraits m'ont appris connatre de visage et de sourire, desquels on m'a dit les allures et les faons habituelles, dont certaines phrases entires m'ont mme t rapportes,--et qui, d'ailleurs, vivaient d'une vie dj si semblable la ntre au milieu d'objets connus,--je les revois parfaitement, ceux-l; mais toujours par des soirs de printemps, par de beaux crpuscules limpides embaums de jasmin. Cette association, qui se fait malgr moi entre les soires de mai, l'odeur de ces fleurs et le temps pass, je lui trouve beaucoup de charme. Je me l'explique d'ailleurs assez facilement. D'abord, le jasmin est une plante de mode ancienne; les vieux murs de notre maison familiale, dans l'le d'Olron, en sont tapisss depuis deux ou trois sicles. Et puis surtout, un soir, dans mes commencements moi, comme je revenais de la promenade, au crpuscule, gris des senteurs de la campagne, du foin nouveau, de la belle verdure partout rapparue, je trouvai au fond de notre cour ma grand'mre et ma grand'tante Berthe, assises l prendre le frais sur un banc, dans la pnombre, sous des branches retombantes dont on distinguait encore confusment les fleurs blanches (vieux jasmins toujours). Elles taient en train de causer de deux de leurs soeurs, mortes accidentellement trs jeunes,--vers 1820 peu prs,--qui, parat-il, s'attardaient aussi dans cette cour, les soirs des printemps d'alors, chanter des duos accompagns de guitares... Alors, il me vint une impression subite de temps pass, la premire vraiment vive depuis que j'tais au monde, saisissante, presque effrayante, avec tout un rappel de sensations qui semblaient ne plus bien m'appartenir moi-mme... On n'en avait encore jamais parl devant moi, de ces deux jeunes filles mortes, et je m'approchai, frissonnant, l'imagination tendue, pour couter avec une crainte avide ce qu'on dirait d'elles. Oh! ces duos qu'elles chantaient, ces voix d'autrefois qui vibraient cette mme place et par des soirs de mai pareils!... Poussire prsent, les lvres, les gosiers, les cordes qui avaient donn, dans la mme tranquillit frache des crpuscules, ces harmonies-l... Et trs vieilles, prs de mourir aussi, les deux aeules qui, les dernires, s'en souvenaient.... J'coutais, je questionnais timidement sur leurs aspects: Comment taient leurs figures, qui ressemblaient-elles?... Dj se dressait devant ma route le sombre et rvoltant mystre de l'anantissement brutal des personnalits, de la continuation aveugle des familles et des races... Pendant tous ces printemps-l, le soir, sous ce berceau de jasmin, je songeai obstinment ces deux jeunes filles, mes grand'tantes inconnues... Et l'association d'ides dont je parlais tout l'heure fut faite dans mon esprit pour toujours. * * * Tout rcemment, un soir de ce dernier mois de mai, la fentre de mon cabinet de travail, je regardais la belle lumire s'teindre peu peu sur notre quartier tranquille, sur les maisons toujours connues d'alentour. Les hirondelles, les martinets, aprs des tournoiements et des cris de joie effrne, intimids maintenant par l'ombre, avaient fait silence tous en mme temps, comme au signal d'un chef, s'taient nichs un un sous les tuiles, laissant libres les champs de l'air pour les rapides et peine visibles chauves-souris. Un reste de splendeur rose planait au-dessus de nous, n'effleurant bientt plus que le sommet des vieux toits, puis remontait toujours, et se perdait en haut dans le vide trop profond du ciel... La vraie nuit allait venir... Une senteur de jasmin m'arriva tout coup des jardins du voisinage,--et alors je songeai au pass,--mais ce pass qui nous prcde peine, celui dont les acteurs ont encore forme sous la terre dvorante et encombrent les cimetires de leurs cercueils presque intacts: hommes qui portaient au cou la cravate plusieurs tours de 1830, femmes qui se coiffaient en papillotes, pauvres dbris qui ont t des grands-pres, des grand'mres tendrement pleurs--et que dj l'on oublie... Sans doute, grce l'immobilit des petites villes de province, ce quartier plac sous mes yeux n'avait d gure changer depuis l'poque antrieure qui maintenant proccupait mon imagination. Reste la mme aussi, cette vieille maison qui nous fait vis--vis et o jadis une de mes grand'mres habitait. Et l'obscurit aidant, je m'efforai, avec toute ma volont, de me figurer que les temps actuels n'avaient pas encore commenc d'tre; que la date de ce jour tait plus jeune de soixante ou quatre-vingts annes.--Si la porte de cette maison d'en face allait s'ouvrir, pour donner passage cette grand'mre peine connue, qui apparatrait l, jeune encore et jolie, avec des manches gigot et une trange coiffure; si d'autres promeneuses aussi, dans des atours de la mme poque, allaient peupler la rue de leurs ombres lgres... Oh! quel charme, quel amusement mlancolique il y aurait revoir, ne ft-ce qu'un seul instant, ce mme quartier par un crpuscule de mai 1820 ou 1830; les jeunes filles d'alors, dans leurs costumes et leurs attitudes suranns, partant pour la promenade ou paraissant aux fentres pour prendre la fracheur du soir!... ...................................................................... Il s'ensuivit que, la nuit d'aprs, je vis en songe ce que je m'tais si intensment reprsent moi-mme pendant cette rverie-l: une tombe de nuit de mai, vers le premier quart de ce sicle prt finir. Dans les rues de ma ville natale, qui n'taient gure changes mais o descendait une pnombre de soir assez sinistre, je me promenais, avec quelqu'un de ma gnration... je ne sais trop qui, par exemple, un tre invisible, pur esprit, comme en gnral mes compagnons de rve,--ma nice peut-tre, ou bien Lo, en tout cas un personnage en communion habituelle d'ides avec moi et hant ma manire par l'obsession du pass. Et nous regardions de nos pleins yeux, pour ne rien perdre de cet instant, que nous savions rare, unique, instable, impossible retenir, instant d'une poque si ensevelie, qui revivait par quelque artifice magique.--On sentait trs bien du reste qu'on ne pouvait compter sur la fixit de ces choses; parfois les images s'teignaient brusquement, pour une demi-seconde, rapparaissaient, puis s'teignaient encore; c'tait comme une ple fantasmagorie clignotante, qu'un effort de volont, trs pnible soutenir, aurait russi faire jouer travers des couches trop paisses d'ombre morte.--Nous pressions le pas, un peu affols, pour voir, voir le plus possible, avant le coup de baguette qui replongerait tout dans la grande nuit dfinitive; il nous tardait d'arriver jusqu' notre quartier, dans l'espoir d'y rencontrer quelque personne de la famille, quelque aeul que nous pourrions reconnatre,--ou, qui sait, peut-tre maman et tante Claire, encore trs petites filles, qu'on ramnerait de la promenade du soir, de la cueillette des fleurs de mai... Les passants se htaient aussi de rentrer, de disparatre, dans les maisons dont ils fermaient vite les portes,--comme des ombres dshabitues d'errer en pleine rue, un peu inquites de se retrouver en vie. Les femmes avaient des manches gigot, des peignes la girafe, des chapeaux si suranns que, malgr notre saisissement et notre vague effroi, il nous arrivait de sourire... Un vent triste, au coin des rues surtout, agitait, dans le crpuscule confus, les jupes, les petits chles, les charpes un peu comiques des promeneuses, leur donnant l'air encore plus fantme. Mais, malgr ce vent-l et malgr cette pnombre funbre, c'tait bien le printemps: les tilleuls taient en fleurs, et, sur les vieux murs, des jasmins embaumaient... Bien prs de nous, passa un couple encore tout jeune, deux amoureux tendrement appuys au bras l'un de l'autre, et je ne sais quoi de dj connu dans leurs figures nous fit les dvisager avec plus d'attention: Oh! dit ma nice, d'un ton moiti attendri, moiti moqueur sans mchancet... les vieux Dougas! (C'tait devenu dfinitivement ma nice, cette personne, imprcise au dbut, qui m'accompagnait; je la voyais mme prsent d'une faon assez nette, cheminant mes cts, trs vite elle aussi, courant presque.) Les vieux Dougas, en effet! c'tait la ressemblance que je cherchais moi-mme. Et nous tions tout mus, non pas prcisment cause d'eux, mais du fait seul d'avoir enfin russi reconnatre quelqu'un dans ce peuple de spectres furtifs. Cela donnait tout coup un charme de plus frappante vrit cette replonge dans le temps et cela jetait sur cette revue de choses effaces une mlancolie encore plus indicible... Ces vieux Dougas, les personnages certes auxquels nous pensions le moins, sous quel aspect inattendu ils venaient de passer prs de nous!... Deux pauvres tres grotesques, connus de vue autrefois dans le quartier, dj caducs et perclus quand nous tions encore enfants, de ces vieillards qui font aux jeunes l'effet d'avoir toujours t ainsi... Et c'taient vraiment eux qui trottaient de ce pas alerte, ce petit vent du soir, avec ces airs de tourtereaux. Elle, absolument jeune, tte penche, cheveux trs noirs, arrangs assez coquettement sous un grand chapeau de son temps. Pas plus ridicules que d'autres, mon Dieu, pas plus laids, transfigurs par la seule magie de la jeunesse, ayant l'air de jouir autant que n'importe qui des heures fugitives du printemps et de l'amour... Et, de les voir amoureux et jeunes, eux aussi, ces vieux Dougas, cela me donnait une comprhension encore plus dsole de la fragilit de ces deux choses, amour et jeunesse,--les seules qui vaillent la peine que l'on vive... * * * Une autre impression trs poignante de temps pass m'est venue tout dernirement, en pays corse. A Ajaccio, o j'arrivais peine et pour la premire fois, des amis m'avaient men voir la maison o naquit Napolon Ier.--C'tait au printemps, toujours,--un printemps plus chaud que le ntre, lourd sous un ciel couvert, avec des senteurs d'orangers et de je ne sais quelles autres plantes presque africaines.--Par avance, je ne m'en souciais gure de cette maison, comme du reste de tous les lieux trs cots dans les guides et o chacun se croit oblig de courir; a ne me disait rien, et je n'en attendais aucune motion. Le quartier cependant me plut assez ds l'abord; on sentait que, dans le voisinage immdiat, rien n'avait d beaucoup changer, depuis l'enfance de cet homme qui a tant boulevers le monde. La maison surtout tait intacte et, ds l'entre, l'heure du soir et le silence aidant, le pass commena de sortir pour moi des tnbres d'en-dessous--voqu comme toujours par les dtails les plus infimes: l'usure des marches de l'escalier, le badigeon fan des murailles, le vieux rcloir en fer plac sur le seuil, pour les pieds crotts du XVIIIe sicle...--Le pass commena de s'agiter d'une vie spectrale, dans ma tte attentive... D'abord la cour, la toute petite cour triste et sans verdure, entoure de hautes maisons trs anciennes... Je vis jouer l-dedans, en costume d'autrefois, l'enfant singulier qui devint l'empereur... Les appartements, o je pntrai au crpuscule, ne s'clairaient qu' travers des jalousies partout fermes, comme pour plus de mystre. Les choses avaient un air d'lgance, un parfum de bon ton dans cette grande demeure; videmment, en tenant compte de l'poque, les matres de cans avaient d tre des gens fort bien. Et puis le sceau du pass tait imprim si fortement partout! L'odeur de poussire, le dlabrement extrme de ces meubles Louis XV ou Louis XVI, mangs par les mites et la vermoulure, donnaient si facilement l'illusion d'un abandon absolu, d'une longue immobilit de spulcre, comme si personne n'et pntr l, depuis tantt cent ans que les htes historiques en taient sortis. Dans la salle manger, donnant sur la petite rue presque dserte, il y avait au milieu leur table encore dresse, avec de bizarres chaises de forme antique ranges autour,--et peu peu j'arrivai me reprsenter, par une soire de printemps effroyablement pareille celle-ci, avec les mmes bruits d'oiseaux sur les toits et les mmes senteurs dans l'air, un de leurs soupers de famille; ils ressuscitaient tous mes yeux maintenant, dans la pnombre favorable aux morts, avec leurs costumes et leurs visages; la ple madame Loetitia, assise au milieu de ses enfants un peu tranges, dont l'avenir nigmatique proccupait dj son esprit grave... C'est si prs de nous, leur poque, quand on y songe; nous sommes encore si voisins les uns des autres, dans la suite profonde et sans commencement des dures... Puis, de cette mre d'empereur, ma pense se reporta sur la mienne, moi l'obscur, et--sans qu'il me soit possible d'expliquer en aucune faon ce sentiment-l--j'prouvai une tristesse subite, quelque chose comme un vertige d'abme, me dire que ce souper des Bonaparte, revu tout coup si nettement, se passait plus d'un demi-sicle avant qu'il ft question dans ce monde de ma mre moi; de ma mre qui est toujours ce que j'ai de plus prcieux et de plus stable, qui est toujours celle contre qui je me serre, avec un reste de confiance tendre de petit enfant, quand la terreur me prend, plus sombre, de la destruction et du vide. Je ne sais comment exprimer cela, mais j'aimerais mieux pouvoir me figurer que ses commencements elle remontent plus haut que tout, que sa foi douce, qui me rassure encore, a des origines un peu lointaines dans le pass;--de mme que j'ai l'inconsquence de presque esprer pour son me, au del de la mort, un prolongement sans fin. Non, songer un temps dj si semblable au ntre et o cependant elle n'avait pas mme commenc d'exister, cela me droute; je crois que cela me donne une perception nouvelle, plus dcevante encore, du rien que nous sommes tous deux dans le tourbillonnement immense des tres et dans l'infinit des temps. * * * L'attention est vite distraite, par fatigue, ds qu'elle a t un peu trop tendue sur un sujet donn. Je continuai maintenant ma visite la maison de l'empereur en pensant autre chose, n'importe quoi, sans m'y intresser plus. Je regardai pourtant encore sa modeste chambre lui, sa chambre de jeune homme, o, dit-on, il coucha pour la dernire fois son retour d'gypte. Elle tait assez saisissante d'aspect, avec tous ses menus dtails respects. Dans notre vieille maison de l'le d'Olron, je me souviens d'en avoir connu une pareille, habite jadis par une arrire-grand'tante huguenote qui avait t presque sa contemporaine. * * * Mais, pour moi, l'me et l'pouvante du lieu, c'est, dans la chambre de madame Loetitia, un ple portrait d'elle-mme, plac contre-jour, que je n'avais pas remarqu d'abord et qui, l'instant du dpart, m'arrte pour m'effrayer au passage. Dans un ovale ddor, sous une vitre moisie, un pastel incolore, une tte blme sur fond noir. Elle lui ressemble lui; elle a les mmes yeux impratifs et les mmes cheveux plats en mches colles; son expression, d'une intensit surprenante, a je ne sais quoi de triste, de hagard, de suppliant; elle parat comme en proie l'angoisse de ne plus tre... La figure, on ne comprend pas pourquoi, n'est pas reste au milieu du cadre,--et l'on dirait d'une morte, effare de se trouver dans la nuit, qui aurait mis furtivement la tte au trou obscur de cet ovale pour essayer de regarder, travers la brume du verre terni, ce que font les vivants--et ce qu'est devenue la gloire de son fils... Pauvre femme! ct de son portrait, sur la commode de sa vieille chambre mange aux vers, il y a sous globe, une crche de Bethlem personnages en ivoire, qui semble un jouet d'enfant; c'est son fils, parat-il, qui lui avait rapport ce cadeau d'un de ses voyages... Ce serait si curieux connatre, leur manire d'tre ensemble, le degr de tendresse qu'ils pouvaient avoir l'un pour l'autre, lui affol de gloire, elle toujours inquite, svre, attriste, clairvoyante... Pauvre femme! Elle est bien dans la nuit, en effet, et le grand clat mourant de l'empereur suffit peine maintenir son nom dans quelques mmoires humaines.--Ainsi, cet homme a eu beau s'immortaliser autant que les vieux hros lgendaires, en moins d'un sicle sa mre est oublie; pour la sauver du nant, il reste peine deux ou trois portraits l'abandon, comme celui-ci qui dj s'efface. Alors, les ntres,--nos mres nous les ignors,--qui s'en souviendra? Qui conservera leur image chrie quand nous n'y serons plus?... En face de ce pastel, un angle oppos de cette mme chambre, une autre petite chose triste attire encore mes yeux, malgr l'obscurit crpusculaire qui tombe: c'est, dans un simple cadre de bois, une photographie jaunie accroche au mur. Elle reprsente, tout enfant et en pantalon court, ce trs jeune prince imprial qui fut tu en Afrique il y a une douzaine d'annes. Une fantaisie singulire, assez touchante, de l'ex-impratrice Eugnie a plac l ce souvenir de son fils, dernier des Napolon, dans la chambre mme o tait n l'autre, le grand qui remua le monde... Je songe ce qu'il y aura de frappant et d'trange, dans un sicle ou deux, pour quelques-uns de nos arrire-fils, passer en revue des photographies d'anctres ou d'enfants morts. Si expressifs qu'ils soient, ces portraits, gravs ou peints, que nos ascendants nous ont lgus, ne peuvent produire sur nous rien de pareil comme impression. Mais les photographies, qui sont des reflets mans des tres, qui fixent jusqu' des attitudes fugitives, des gestes, des expressions instantanes, comme ce sera curieux et presque effrayant revoir, pour les gnrations qui vont suivre, quand nous serons retombs, nous, dans le pass mort... VEUVES DE PCHEURS A l'une des dernires saisons de pche, deux navires de Paimpol, la _Petite-Jeanne_ et la _Catherine_, se perdirent corps et biens dans la mer d'Islande. Il y eut du mme coup trente veuves et quatre-vingts orphelins de plus sur la cte bretonne. M. Pierre Loti fit alors appel la charit publique. Une souscription, ouverte aussitt, rapporta une trentaine de mille francs qui furent distribus aux familles en deuil. C'est le compte rendu de cette distribution que l'on va lire. (NOTE DE L'DITEUR.) A Paimpol, un matin de septembre, par temps de Bretagne sombre et pluvieux... J'ai prouv une premire motion assez poignante quand, l'heure convenue, je suis entr dans la maison du commissaire de la marine o l'on avait rassembl les familles des pcheurs disparus. Le corridor, le vestibule taient encombrs de veuves, de vieilles mres, de femmes en deuil: des robes noires, des coiffes blanches sous lesquelles coulaient des larmes. Silencieuses toutes, tasses l cause de la pluie qui tombait dehors, elles m'attendaient. Dans le bureau du commissaire taient runis, sur sa convocation, les maires de Ploubazlanec, de Plouzec et de Kerity (les trois communes les plus prouves). Ils venaient pour assister comme tmoins la distribution et pour donner des renseignements sur la moralit des veuves qui des sommes relativement considrables allaient tre donnes; j'avais craint que, sur le grand nombre, il s'en trouvt de peu sres, de trop dpensires, en ce pays o svit l'alcool; mais je m'tais bien tromp. Oh! les pauvres femmes, l'assertion des maires, favorable chacune, tait presque inutile tant elles avaient la mine honnte. Et si propres toutes, si soignes, si dcemment mises, avec leur humble toilette noire et leur coiffe repasse de frais. Nous avons commenc par les veuves des marins de la _Petite-Jeanne_. Elles rpondaient l'une aprs l'autre l'appel de leur nom et venaient chercher leur argent, les unes avec des sanglots, les autres avec des larmes tranquilles: ou bien seulement avec un petit salut triste, embarrass, notre adresse. Quand elles se retiraient, en remerciant tout le monde, les maires avaient la bont de leur dire, me montrant elles: C'est celui-l, c'est _Nostre Loti_ (en franais _Monsieur Loti_) qu'il faut faire vos remerciements. Alors quelques-unes avanaient une main pour toucher la mienne; toutes m'adressaient un regard inoubliable de reconnaissance. Il s'en trouvait parmi elles qui n'avaient jamais vu de billet de mille francs et qui retournaient cette petite image bleue dans leurs doigts avec des airs presque effars. En breton, on leur expliquait la valeur de ce papier. Il faudra tre conome, disait le maire, et rserver cela pour vos enfants. Elles rpondaient: Je le placerai, mon bon monsieur, ou bien: J'achterai un bout de champ,--j'achterai des moutons--j'achterai une vache... Et elles s'en allaient en pleurant. * * * L'appel lugubre une fois termin pour les veuves de la _Petite-Jeanne_, un incident assez dchirant s'est produit quand nous avons commenc pour la _Catherine_. Cette _Catherine_, vous savez, a eu un sort mystrieux, comme celui que j'ai cont jadis de la _Lopoldine_; personne ne l'a jamais rencontre en Islande, elle a d sombrer avant d'y arriver; on n'a rien vu, on ne sait rien de ce naufrage. Mais il y a six mois qu'on est sans nouvelles, et cela suffit pour affirmer qu'elle est perdue.--Cependant, quelques veuves, parat-il, espraient encore, contre toute vraisemblance, et je ne m'en doutais pas. La veille, sur l'avis de l'armateur, nous avions dcid, M. le commissaire de l'inscription maritime et moi, que, faute de preuves, on attendrait encore quelques semaines pour distribuer l'argent ces familles de la _Catherine_. Les veuves avaient donc t prvenues qu'on les appellerait ce matin pour les informer seulement des sommes elles destines, et qu'elles ne les toucheraient qu'au 1er octobre, si aucune nouvelle heureuse n'arrivait d'ici l sur le sort du navire. Mais M. de Noul, maire de Ploubazlanec, tant venu nous dclarer, pendant la sance, que des pcheurs de sa commune, rentrs hier d'Islande, avaient rencontr une pave non douteuse de cette _Catherine_, nos hsitations naturellement taient tombes; il n'y avait plus balancer, nous pouvions payer de suite. Les premires veuves appeles--deux toutes jeunes femmes qui se sont prsentes ensemble--pensaient tre seulement informes du chiffre de leur secours. Quand elles ont vu qu'on les payait, elles aussi, comme leurs soeurs de la _Petite-Jeanne_, elles se sont regardes l'une l'autre avec des yeux interrogateurs; en mme temps, une affreuse angoisse contractait leur figure--et c'est devenu alors une explosion inattendue de sanglots qui s'est propage jusque dans le vestibule o les autres taient. Les malheureuses, elles ne dsespraient pas encore tout fait; elles avaient dj pris le deuil, pourtant, mais elles persistaient attendre, obstinment,--et prsent qu'on leur mettait cet or dans les mains, il leur semblait que tout tait plus fini, plus irrvocable; que c'tait la vie de leur mari qu'on leur payait l. Je leur avais port sans le vouloir, par tourderie, un coup cruel. * * * Quand toutes celles de la _Catherine_ furent parties, une dizaine de pauvres robes noires, qui avaient t convoques aussi, attendaient encore la porte... Ici, je suis forc d'avouer que j'ai outrepass mes droits. Mais, comme il et t difficile de ne pas le faire! Et qui pourra m'en vouloir? Depuis la veille, l'htel o j'tais descendu, des femmes en deuil venaient me demander, et me disaient humblement, sans rcrimination, sans jalousie: Moi aussi, j'ai perdu mon mari en Islande cette anne; il est tomb la mer--ou il a t enlev de son navire par une lame--et j'ai des petits enfants. Il fallait leur rpondre: J'en suis bien fch, mais vous n'tes point de la _Petite-Jeanne_ ni de la _Catherine_; or, je n'ai de secours que pour celles-l; vous, je ne vous connais pas. A la fin, j'ai trouv cette ingalit inique et rvoltante. J'en demande pardon aux souscripteurs, mais, aprs m'y tre refus d'abord, j'ai pris sur moi de les faire entrer dans la rpartition; je me suis dcid donner une part d'aumne--une part moindre, il est vrai--aux autres femmes de la rgion de Paimpol _dont les maris se sont perdus en mer dans le courant de cette anne_, et j'ai pri M. le commissaire de l'inscription maritime, qui d'ailleurs approuvait ma dcision, de vouloir bien recommencer dans ce sens le calcul compliqu du partage. * * * Hlas! en ce pays d'_Islandais_, il reste bien des veuves encore auxquelles je n'ai pu venir en aide: des veuves de l'anne dernire, des veuves d'il y a deux ans, d'il y a trois ans, toutes dans une grande indigence et charges de petits enfants bien jeunes. Pour elles, j'ai t oblig de paratre sourd; il a fallu se borner, s'arrter. Il m'a t pnible de ne pouvoir rien pour ces misres plus anciennes; j'ai souffert surtout de pressentir ma complte impuissance soulager les misres futures, imminentes, celles qui vont infailliblement rsulter des prochaines saisons de pche--(car je n'oserai plus maintenant adresser un nouvel appel mes amis inconnus). C'est alors que j'ai mieux compris l'espce de protestation courtoise que m'avaient envoye les armateurs de Paimpol ds le dbut de la souscription; ils s'taient effrays presque de voir l'argent arriver si vite aux veuves de la _Petite-Jeanne_, quand d'autres femmes du mme pays, demeurant porte porte avec elles, ayant eu le mme malheur dans d'autres naufrages, allaient rester dans leur dtresse profonde. Ils m'avaient pri instamment de demander aux donateurs la permission de verser ces fonds la _Socit de Courcy_--et j'avais t sur le point de le faire... Mais voil, si je l'avais fait, j'aurais arrt net l'lan de charit qui se produisait d'une manire si spontane. Nous sommes ainsi, tous: il faut des infortunes spciales et mises d'une certaine faon sous nos yeux, pour nous ouvrir le coeur. Les socits de secours, organises dans un but gnral, nous parlent bien moins, ne nous touchent presque pas. Donc, j'ai _laiss courir_, comme nous disons en marine. A prsent, et pour l'avenir, je suis tout dvou cette _Socit de Courcy_, dont j'ignorais mme l'existence il y a seulement deux mois; si je puis contribuer la faire un peu connatre, j'en serai bien heureux. Il s'est trouv un homme de coeur--M. de Courcy[2]--qui s'est dvou tout entier aux veuves et aux petits orphelins de la mer. En sept ans, il a runi et plac environ huit cent mille francs comme fonds de secours pour les familles de tous les matelots naufrags de France. Il n'y a pas un village de pcheurs o son nom ne soit connu et bni. 2. Le sige de la _Socit de secours aux familles des naufrags_, fonde par M. de Courcy, est Paris, 87, rue de Richelieu. Les secours que la socit envoie ont, sur ceux qui proviennent d'initiatives particulires, cette supriorit trs grande _d'tre toujours gaux pour des infortunes gales_, de n'exciter aucun sentiment de jalousie entre les familles que le malheur a frappes. Mais ces secours sont malheureusement bien infrieurs ceux que j'ai t assez heureux pour apporter aujourd'hui Paimpol: ils sont trs insuffisants parfois--car l'action de la socit s'tend sans distinction sur toutes nos ctes, depuis la Mditerrane jusqu' la Manche, et ils sont nombreux, hlas! les marins qui disparaissent tous les ans. Il faudrait encore M. de Courcy beaucoup de legs, beaucoup de dons, et je voudrais savoir parler de son oeuvre excellente avec des mots assez touchants pour lui en attirer quelques-uns. * * * Grce aux renseignements recueillis avec tant de soin par M. le commissaire de la marine, nous avons pu calculer les parts, d'une faon assez quitable, en tenant compte des sommes dj donnes par M. de Courcy et en tenant compte surtout de la quantit d'enfants dans chaque famille (y compris les bbs attendus, qui taient nombreux). J'ai cru devoir secourir aussi les parents gs, qui avaient perdu leur soutien dans la personne d'un fils. * * * Sur l'tat que nous avions prpar, celles qui savaient un peu crire margeaient en face de leur nom. Pour les autres qui ne savaient pas (les plus nombreuses), les maires prsents signaient comme tmoins. * * * A Pors-Even et Ploubazlanec, o je suis all le soir, aprs la distribution termine, pour voir des amis pcheurs qui habitent par l-bas, j'ai reu bien des poignes de main, des remerciements, des bndictions. Je voudrais pouvoir envoyer aux souscripteurs un peu de tout cela, qui tait si franc, si rude et si bon. * * * Le lendemain mardi, je repartais tranquillement de ce pays, dans le coup de la diligence de Saint-Brieuc, pensant que c'tait fini. Vers deux heures, nous devions traverser Plouzec--la commune la plus frappe--celle des marins de la _Petite-Jeanne_. D'abord, je regardai de loin ce village, ses maisons de granit, ses arbres, sa chapelle et sa flche grise,--songeant tout ce qu'il y avait eu l de deuil et de misre. En approchant davantage, je m'tonnai de voir beaucoup de monde stationnant sur la route: des rassemblements comme pour une foire, mais c'taient des gens silencieux qui ne bougeaient pas; des femmes surtout et des enfants. --Je pense que c'est pour vous... Ils vous attendent, me dit un ami Islandais, qui voyageait ct de moi dans cette voiture. C'tait pour moi en effet; je le compris bientt. On avait su l'heure laquelle je passerais et on voulait me voir. Quand le courrier se fut arrt devant le bureau de la poste, le maire s'avana, levant deux mains une petite fille de six sept ans qui avait affaire moi,--une trs belle petite fille avec de grands yeux noirs et des cheveux qui semblaient tre en soie jaune paille. Elle avait m'offrir un beau bouquet et me dire ce compliment (dans lequel elle s'embrouilla un peu, ce qui la fit pleurer): Je vous remercie, parce que vous avez empch les petits enfants de Plouzec d'avoir faim. Ils taient tous aligns des deux cts de la route, ces petits enfants de Plouzec; et au premier rang aprs eux, je reconnaissais les veuves d'hier, qui avaient les yeux pleins de larmes en me regardant. Derrire elles, peu prs tout le monde du village et quelques trangers aussi,--baigneurs, sans doute, ou touristes. Ce n'tait pas une foule bruyante, une ovation avec des cris; c'tait beaucoup mieux et plus que cela; c'taient quelques groupes, composs surtout de pauvres gens, mus, recueillis, immobiles, qui me regardaient sans rien dire. Le courrier se remit en marche et je saluai de la tte tout le long de la rue, en m'efforant de conserver ma figure ordinaire,--car un homme est trs ridicule quand il pleure... * * * J'ai dj remerci, au nom de ces veuves et de ces orphelins, les souscripteurs qui ont rpondu mon appel. J'ai les remercier aussi pour moi-mme, cause de ce moment d'motion trs douce que je leur dois. TANTE CLAIRE NOUS QUITTE Ah! insens, qui crois que tu n'es pas moi. (V. HUGO.--_Les Contemplations._) _Dimanche 31 novembre 1890._--Hier au soir, le pas douloureux a t franchi; la minute prcise o l'on comprend tout coup que la mort arrive, a t passe. Ceux qui ont eu des deuils le connaissent sans doute tous, cet entretien dcisif avec le mdecin, sur qui on fixe des yeux sombres presque et irrits tandis qu'il parle. Ses rponses, d'abord obstinment quelconques, puis de plus en plus dsolantes mesure qu'on le presse, font leur chemin peu peu, vous enveloppant de couches de froid successives qui pntrent toujours plus avant--jusqu'au moment o l'on baisse la tte, ayant tout fait entendu... On a envie de lui demander grce comme si cela dpendait de lui, et en mme temps on lui en veut de ne rien pouvoir... Alors elle va mourir tante Claire... Et, quand on sait, un certain temps est ncessaire encore pour envisager tous les aspects de ce qui va arriver, mme pour se rendre compte de ce qu'il y a d'effroyablement _dfinitif_ dans la mort... La premire nuit vient ensuite, sur cette certitude, avec l'oubli momentan qu'apporte le sommeil, et il faut avoir l'angoisse de se rveiller en retrouvant plus assise que jamais la mme pense noire... Donc, c'est fini, tante Claire va mourir... * * * _Lundi 1er dcembre._--Jour de grande gele. Un triste soleil d'hiver claire blanc dans un ciel bleu ple plus sinistre que ne serait un ciel gris. Journe passe attendre la mort de tante Claire. Au milieu de sa chambre elle est couche sur un lit bas, o on ne l'avait pose que pour un instant et o elle a demand qu'on la laisst sans la dranger plus. C'est bien toujours sa chambre d'autrefois o j'aimais tant me tenir des journes entires quand j'tais enfant; beaucoup de mes premiers petits rves tranges, sur le grand univers inconnu, y sont rests accrochs un peu partout, aux cadres des glaces, aux aquarelles anciennes des murs,--et surtout enchevtrs aux dessins nuageux du marbre de la chemine, que je regardais de prs les soirs d'hiver, y dcouvrant toutes sortes de formes de btes ou de choses, quand l'heure du crpuscule me ramenait devant le feu... On n'y a rien chang, cette chemine o jadis tante Claire plaait pour moi l'_Ours aux pralines_--et je revois toujours leurs mmes places la table sur laquelle elle m'aidait faire mes pensums, la grande commode que j'encombrais si bien de mon thtre de _Peau d'Ane_, de mes fantastiques dcors et de mes petits acteurs de porcelaine. Toute mon enfance, anxieuse ou enchante, tous mes commencements, inquiets ou blouis de mirages, je les retrouve ici aujourd'hui, avec dj une sorte de mlancolie d'outre-tombe, dans cette chambre o j'ai t tant choy, consol, gt, par celle qui va y mourir... Oh! la fin de tout. Oh! le nant l, tout prs, qui nous appelle et o nous serons demain... * * * Il n'y a plus rien faire et nous restons assis auprs de son lit. Pendant ces heures de lourde attente, o l'esprit quelquefois s'endort et oublie, o il ne semble plus que cette pauvre tte blme et dj presque sans pense, qui est l, soit bien rellement celle de tante Claire, la bonne vieille tante si aime,--mes yeux regardent par hasard les coussins qui la soutiennent... Celui-ci, aux dessins un peu fans, fut brod jadis par elle,--en surprise, je me souviens, pour un premier de l'an, l'poque o cette approche des trennes me transportait d'une telle joie enfantine, il y a vingt-cinq ou trente ans... Oh! le temps jeune que c'tait!... oh! y revenir rien que pour une heure, rebrousser chemin travers les dures accomplies, ou seulement s'arrter un peu, ou seulement ne pas courir si vite la mort... Rien faire. Nous nous tenons l prs d'elle, et de temps autre les petits nouveau-venus de la famille--les tout-petits qui vieilliront si vite--arrivent aussi, mens par la main ou au cou de leurs bonnes, un peu effars sans savoir qu'il y a tant de quoi et les yeux anxieusement ouverts. Ils s'en souviendront mme peine, eux, de celle qui s'en va.--Dehors, il gle pierre fendre sous ce ple soleil hyperboral.--Et ma bien-aime vieille mre, constamment dans le mme fauteuil bien en face de sa soeur mourante, regarde tout le temps ce pauvre visage qui se dcompose et s'anantit, veut voir obstinment jusqu' la fin cette compagne de toute sa vie qui, la premire, s'en retourne la terre. Et je l'entends dire tout bas, avec un accent de douce et sublime piti: Comme c'est long!--Cette chose qu'elle ne nomme pas et que nous connatrons tous, c'est l'agonie. Elle trouve que, pour sa soeur, c'est bien long, que rien ne lui est pargn. Mais elle en parle, elle, comme d'un passage vers un ailleurs radieux et trs sr; elle en parle avec sa foi tranquille que je vnre, qui est la seule chose au monde me donnant certaines heures une esprance irraisonne encore un peu douce. * * * Toujours ce froid, si inusit dans nos pays qui, la tristesse de cette attente de mort, ajoute une impression gnrale sinistre, comme celle d'un trouble cosmique, d'un refroidissement de la terre. Vers trois heures du soir, dans la maison glace, j'tais errer, sans but, pour changer de place, sans savoir que faire et l'esprit distrait pour un moment; j'avais presque _oubli_, comme il arrive quand les attentes mme les plus anxieuses se prolongent trop. Et j'tais par hasard tout en haut, dans la lingerie, d'o l'on apercevait au loin la campagne travers les vitres tachetes de brouillard glac, la campagne unie et morne sous un soleil rose de soir d'hiver... Sur l'appui d'une des fentres, l'extrieur, mes yeux rencontrrent deux brins de laurier-rose dans une pauvre petite bouteille casse qu'une ficelle retenait un clou... Et tout coup je me rappelai avec un dchirant retour... Il y a environ deux mois, quand c'tait encore le bel automne lumineux et chaud, tante Claire se trouvant passer en mme temps que moi dans cette lingerie, m'avait dit, en me montrant cela: Ce sont des boutures de laurier-rose que je vais faire. Je ne sais pourquoi, dans la premire minute, je m'tais senti attrist; cette ide de faire des boutures, quand il tait bien plus simple d'acheter des lauriers tout venus, m'avait paru presque un enfantillage snile. Mais ensuite ma pense s'tait reporte avec un attendrissement trs doux vers le temps pass, vers le temps o nous tions pauvres et o l'activit, l'ordre, l'conomie de maman et de tante Claire, suffisaient donner encore bon aspect notre chre maison; en ce temps-l, comme toujours du reste, c'tait tante Claire qui avait la haute direction de nos arbres et de nos fleurs; elle faisait elle-mme des boutures, des cussons, des semis au printemps, et trouvait le moyen, avec une dpense presque nulle, de rendre notre cour fleurie et dlicieuse.--C'est une chose vraiment exquise que d'avoir t pauvre; je bnis cette pauvret inattendue, qui nous arriva un beau jour, au lendemain de mon enfance trop heureuse, et nous dura prs de dix annes; elle a resserr nos liens, elle m'a fait adorer davantage les deux chres gardiennes de mon foyer; elle a donn du prix mille souvenirs; elle a beaucoup jet de charme sur ma vie; je ne puis assez dire tout ce qu'elle m'a appris et tout ce que je lui dois. Certainement il manque quelque chose ceux qui n'ont jamais t pauvres; un ct attachant de ce monde leur reste inconnu. Ces plantes, que nous achetons maintenant chez des jardiniers, elles sont pour moi impersonnelles, quelconques, je ne les connais pas; qu'elles meurent, je m'en moque. Mais les anciennes qui furent semes jadis ou greffes par tante Claire, pourvu que ce froid inaccoutum ne me les tue pas!... Une frayeur m'en vient tout coup; j'en aurais un surcrot de chagrin... Je vais recommander aux domestiques de rentrer toutes celles qui sont dans des pots, de leur faire du feu, d'y veiller avec plus de soin que jamais... Et je regarde de plus prs, travers les vitres, ces deux brins de laurier-rose que secoue le vent du nord mortel; ils sont dj gels et la glace a fait fendre la bouteille o ils trempaient; personne ne la plantera, ni ne la fera revivre, la pauvre dernire bouture laisse par tante Claire, et cela me dchire cruellement de la regarder, et les sanglots tout coup me viennent, les premiers depuis que je sais qu'elle va mourir... Puis, j'ouvre la fentre, je ramasse pieusement la bouture gele, les dbris de la bouteille, la ficelle qui l'attachait, et je serre le tout dans une bote, crivant, sur le couvercle, ce que cela a t, avec la date funbre.--Qui sait entre quelles mains tombera cette petite relique ridicule, quand je serai moi aussi retourn la terre!... Toujours cette drision lamentable: aimer de tout son coeur des tres et des choses que chaque journe, chaque heure travaille user, dcrpir, emporter par morceaux;--et, aprs avoir lutt, lutt avec angoisse pour retenir des parcelles de tout ce qui s'en va, passer son tour. Le soir, tante Claire respire et parle encore, nous reconnat, rpond aux questions qu'on lui fait, mais d'une voix sourde, gale, sans inflexions, qui n'est plus la sienne. Elle est dj moiti dans l'abme... Je suis de garde la caserne des matelots, o il me faut rentrer pour la nuit. Lo, qui vient m'y reconduire par les rues obscures et glaces, me dit en route, pendant notre trajet silencieux, seulement ces deux petites phrases si naves en elles-mmes, banales force d'tre simples, mais qui expriment prcisment le genre de regret de mon pass lointain qu'en ce moment mme j'prouvais, qui sonnent le glas funbre de toute l'poque matinale de ma vie: Elle ne fera plus vos devoirs ni vos pensums, la pauvre tante Claire;... elle ne travaillera plus votre thtre de _Peau d'Ane_... * * * Nuit de garde passe sans sommeil dans cette caserne. Au dehors, grande gele toujours, le froid persistant sous le ciel net et dessch. Ds que se lve le jour, j'envoie mon ordonnance prendre des nouvelles; un mot au crayon qu'il me rapporte me dit que rien n'est chang; tante Claire est encore l. A la caserne, o je dois rester tout le jour, c'est aussi une fin qui s'opre, ajoutant sa toute petite tristesse la grande. Par suite d'un ordre du ministre rduisant encore notre division, on dsapproprie des locaux o les marins habitaient depuis Louis XIV, entre autres la vieille salle d'escrime, que j'aimais pour y avoir pris mes premires leons d'armes, pour m'y tre, pendant des annes, rompu tous les sports des matelots. Ple-mle, dehors, sur le sol gel, sont jets les masques, les paquets de fleurets, les btons et les gants de boxe, les vieux cussons et les vieux trophes. Et c'est encore presque un peu de ma jeunesse qui s'parpille l par terre... Vers quatre heures du soir, aprs une tourne de service en plein air dans les cours, rentrant dans cette chambre nue de l'officier de garde que j'habite encore jusqu' demain, j'aperois, pos sur ces laids et tristes rideaux jaunes du lit, un pauvre papillon qui bat des ailes comme pour mourir,--un grand papillon d't et de fleurs, une vanesse, dont l'existence en dcembre, aprs cette srie de froids excessifs, inconnus dans nos pays, a quelque chose d'anormal et d'inexpliqu; je m'approche pour le regarder: il est piqu par une grosse pingle qu'on a enfonce jusqu' la tte dans son petit corps affreusement crev.--C'est mon ordonnance qui a d faire cela, sans piti comme les enfants.--Un tremblement de douloureuse agonie agite ses pauvres ailes encore fraches... Dans les tats d'me trs particuliers, pendant les anxits et les dsesprances, de trs insignifiantes petites choses s'agrandissent, ont des dessous insondables, font mal et font pleurer. Voici que l'agonie de ce dernier papillon de l't, dans cette chambre nue, un soir d'hiver et de gele, au reflet mourant d'un terne soleil rose qui se couche, me semble une chose infiniment mlancolique, s'associe pour moi d'une faon mystrieuse l'autre agonie qui va venir... Et des larmes--ces larmes plus amres que l'on verse seul--m'obscurcissent prsent les yeux. Oh! ce bel t pass, dont ce papillon est le dernier survivant, avec quel serrement de coeur je l'ai vu finir, je l'ai senti s'teindre peu peu au milieu des plantes jaunies, au milieu de nos treilles et de nos roses qui s'effeuillaient! J'avais si bien le pressentiment que ce serait le dernier des derniers pendant lequel il me serait donn de voir encore, parmi les fleurs de la cour, dans l'avenue verte, passer ensemble les deux chres robes noires pareilles! * * * Il n'y a rien faire pour ce papillon; il est doublement perdu, cause du froid et cause de ce trou qui lui traverse le corps; rien qu' abrger sa fin. Je le prends, en lui faisant le moins de mal possible, et je le jette au milieu du brasier de la chemine, o il est consum instantanment, son me exhale en une fume imperceptible.. * * * Nuit de garde la caserne,--pendant laquelle je crois entendre chaque instant des pas dans l'escalier: quelqu'un qui viendrait de la maison m'annoncer que la mort a fait son oeuvre. * * * _Mercredi, 3 dcembre._--Je finis le matin ma semaine de service. Toujours ce mme temps de grande gele, avec ce ple soleil. Dans cette chambre de tante Claire o, depuis trois jours, il semble qu'on sente physiquement l'approche de la mort, les choses ont encore leur mme aspect d'attente. Et maman est dans le mme fauteuil en face d'elle, la regardant s'en aller. Sur ce petit lit de fer, d'o elle ne veut plus qu'on l'enlve, trs bas, trs en vue et presque au milieu de l'appartement, tante Claire est couche, se plaint, s'agite et souffre. De moins en moins elle se ressemble elle-mme, dfigure; les coques de ses cheveux blancs, qu'on tait habitu voir si bien faites, prsent tout en dsordre. Son image s'altre et s'efface sous nos yeux, mme avant la fin. Puis elle nous reconnat peine et ne trouve plus pour rpondre que cette voix sourde qui ne parat pas lui appartenir.--Alentour, pourtant, sa chambre a conserv son aspect accoutum, avec toujours, aux mmes places, les mmes petits objets que du temps de mon enfance, et, quand j'arrive bien me reprsenter que c'est la tante Claire d'autrefois, ce pauvre dbris dj mconnaissable, condamn sans esprance, je sens un envahissement de tristesse qui est comme une tombe de nuit d'hiver sur ma vie,--avec aussi une inquitude de ne lui avoir peut-tre pas assez tmoign combien je l'aimais. * * * Le mdecin dclare le soir qu'elle ne passera pas la nuit, qu'il n'y a plus absolument, rien essayer ni esprer; on pourra seulement lui viter un peu la souffrance, avec de la morphine. Sur ce petit lit de hasard, elle est aux prises avec le grand mystre d'pouvantement; elle va finir sa vie qui fut sans joie mme aux heures de sa jeunesse, qui fut toujours humble et efface, sacrifie nous tous. Dans la maison entire, dans les appartements, dans les escaliers, il fait, cette nuit, un froid qui pntre jusqu'aux os, qui resserre l'esprit et le tient fig davantage dans l'unique pense de la mort. On dirait que le soleil s'loigne de nous pour jamais, comme la vie,--et ces plantes que tante Claire soignait depuis tant d'annes dans notre cour vont sans doute aussi mourir. Vers dix heures, maman, aprs l'avoir embrasse, consent la quitter et descendre se reposer dans une chambre loigne o elle trouvera plus de silence; elle se laisse emmener par notre fidle Mlanie--qui est d'une race de vieux serviteurs dvous, devenus presque des membres de la famille. Avant de partir, cependant, elle a prpar, avec ce courage tranquille, ce besoin d'ordre qui a prsid toute sa vie, les choses blanches qui doivent servir la dernire toilette. Moi, qui n'ai jamais vu mourir qu'au loin, sans apprts, dans des ambulances ou sur des navires, je me sens tonn et glac par mille petits dtails qui m'taient tout fait inconnus... On tient conseil voix basse pour cette veille suprme; il est convenu qu'on laissera, cette nuit, dormir les domestiques; ce sont ses nices qui resteront l ensemble. Je coucherai tout ct, dans la chambre arabe, et, quand le moment de l'agonie sera venu, elles me rveilleront. Elles ne frapperont pas ma porte, de peur que maman, d'en bas, dans le silence de la nuit, n'entende et ne comprenne. Non, elles frapperont certain point du mur qui est voisin de ma tte--et o prcisment tante Claire elle-mme avait jadis si souvent cogn avec une canne, de grand matin, des heures toujours exactes de sa grande pendule, quand j'avais quelque corve au petit jour ou quelque dpart; je me fiais beaucoup plus elle qu' mon domestique dormeur,--et elle acceptait volontiers cette charge, comme autrefois celle de coiffer les nymphes et les fes de _Peau d'Ane_ ou de me faire rciter l'_Iliade_, comme en gnral toutes les missions que ma fantaisie imaginait de lui confier... * * * _Jeudi 4 dcembre._--La mme nuit, vers deux heures du matin, aprs quelques moments de ce sommeil particulier que l'on a lorsque plane une angoisse, une attente de malheur ou de mort, je m'veille, frmissant d'une sorte d'horreur glace: on a frapp derrire ce mur,--qui, de ce ct-ci, ressemble celui de quelque lointaine mosque blanche, dpayse l'esprit, mais qui, de l'autre, donne dans l'alcve de tante Claire. Or, j'ai compris presque avant d'avoir entendu; j'ai compris avec la mme pouvante que si la mort elle-mme, de l'os de son doigt, et frapp ces petits coups inexorables dans cette alcve... Et je me lve en hte, dans la nuit de gele, les dents claquant de froid, pour courir o l'on m'appelle... * * * L, c'est la fin, la sombre lutte de la fin. Cela dure encore quelques secondes peine; travers le trouble du rveil, je vois cela comme dans un cauchemar angoissant... Puis la molle immobilit survient, l'apaisement suprme.--Oh! l'horreur de cet instant, l'effroi de cette pauvre tte, si vnre et si aime, qui retombe enfin sur son oreiller pour jamais... Maintenant, il faut faire les plus pnibles choses, s'acquitter des plus effroyables soins. Celles qui sont l dcident de s'en charger elles-mmes, sans vouloir que les domestiques s'en mlent, ni seulement les assistent. Et, jusqu' ce qu'elles aient fini, je me retire pour attendre dans l'antichambre glaciale, transi d'un froid mortel qui n'est pas seulement physique, qui est aussi un froid d'me, pntrant jusqu'aux trfonds de moi-mme. Dans cette antichambre de tante Claire, il y a ces objets familiers que j'ai connus l toute ma vie, mais qu'en cet instant je ne peux plus regarder: ils embrument mes yeux de larmes... Il y a certain petit pupitre elle, certains petits livres et une bible, poss l sur une table ancienne; puis surtout, dans un coin, sa propre chaise d'enfant, rapporte de l'_le_, conserve depuis soixante-dix ou soixante-quinze annes et dans laquelle, tant tout petit, je venais m'asseoir prs d'elle,--essayant de me reprsenter l'poque si recule, presque lgendaire et merveilleuse mes yeux d'alors, o dans cette le d'Olron, tante Claire avait t elle-mme une petite fille... Quand c'est fini, la suprme toilette, on me rappelle. Alors nous prenons deux le pauvre corps, maintenant calme et en vtements blancs, pour l'enlever de l'affreux petit lit de souffrance, qui avait pris, malgr tout ce qu'on avait pu faire, un aspect de grabat, et le porter sur le grand lit, tout blanc et immacul. Puis nous commenons, travers la maison noire et glace, un va-et-vient trange, sans veiller les domestiques, sans bruit pour que maman n'entende rien; emporter pice par pice le lit de mort, toutes les choses sombres qui n'ont plus de raison d'tre, charroyer nous-mmes cela au fond de la maison, dans un chai, traversant vingt fois la cour o commence tomber une pluie d'hiver plus froide que de la vraie neige. Il est environ trois heures du matin; nous avons l'air de faire je ne sais quoi de clandestin et de criminel; nous accomplissons du reste des besognes dont nous n'avions aucune ide jusqu' cette nuit, tonns de le pouvoir sans plus de peine ni de dgot, soutenus par une sorte de pudeur vis--vis des gens de service, par une sorte de sentiment pieux qui s'tend de trs petites choses... Revenus maintenant prs du lit o nous l'avons couche, nous enlevons, avec une anxieuse crainte, ce bandeau funbre que, dans les premires minutes, on met aux morts,--et le visage rapparat, immobilis dans une expression dj rassrne, plus du tout pnible voir. Elles entreprennent maintenant de recoiffer tante Claire, de refaire pour la dernire fois ses vnrables boucles blanches dont elle tait si soigneuse pendant sa vie. Et, sitt que cette coiffure est termine, la blancheur des cheveux encadrant le front ple, c'est une transformation complte, surprenante; le cher visage que, depuis tant de jours, nous n'avions plus vu que contract par la douleur physique, s'est transfigur absolument; tante Claire a pris une expression de paix suprme, une distinction tranquille avec un vague sourire trs doux, un air de planer au-dessus de toutes choses et de nous-mmes. C'est apaisant et consolant de la voir ainsi, dans cet apparat blanc comme neige, dans cette majest tout coup survenue--aprs tout l'horrible de ce petit lit sur lequel elle avait voulu rester pour mourir.... Toujours sans bruit, montant et descendant comme des fantmes, nous allons chercher maintenant tout ce qu'il y a de fleurs dans la maison par ces temps de gele: des bouquets de chrysanthmes blancs, qui taient en bas dans le grand salon; des bouquets trs odorants de fleurs d'oranger, venus du jardin de Lo en Provence; puis des primevres,--et nous coupons aussi, pour les jeter sur les draps, les palmes d'un cyca auxquelles nous attachions une valeur de souvenir parce que, contrairement l'habitude des cycas annuels, elles avaient rsist quatre ts durant, l'ombre, dans notre cour. La figure continue de s'affiner, de s'embellir dans une pleur de cire vierge; jamais morte ne fut plus douce regarder, et nous pensons que les tout petits enfants de la famille, mme mon fils Samuel, pourront trs bien entrer demain pour lui dire adieu. Avant de descendre chez ma mre, pour gagner du temps, pour retarder encore le moment de tout lui dire, nous dcidons de mettre dans un ordre parfait la chambre entire; ainsi, quand elle montera revoir sa soeur, l'aspect des choses alentour n'aura plus rien de pnible, sera plus en harmonie avec le visage infiniment calme qui repose sur l'oreiller blanc. Nous ferons tout cela nous-mmes, comme le reste; de cette faon, aucune trace de la lutte de cette nuit ne demeurera apparente pour ceux qui n'y ont pas assist. Dans le mme silence toujours, marchant sur la pointe des pieds, nous nous remettons l'oeuvre, avec un besoin d'activit qui est peut-tre un peu fivreux: comme des domestiques, nous voici encore emportant des plateaux, des tasses, des remdes, tout l'attirail de la maladie et de la mort; puis nous ouvrons les fentres au vent glac de la nuit, nous brlons de l'encens,--et je me rappelle avoir balay moi-mme les tapis, trouvant plaisir, en ce moment, faire pour elle n'importe quelle plus humble besogne. Cinq heures du matin sonnent quand tout est termin, dans un ordre parfait, et les fleurs arranges. Une petite lampe d'argent, place d'une certaine faon, tamise, travers un abat-jour, de la lumire rose sur le visage mort qui achve de se transfigurer radieusement. Tante Claire est devenue jolie, jolie comme jamais nous ne l'avions vue dans sa vie: l'expression de paix suprme et triomphante semble s'tre fixe pour toujours comme dans du marbre. Son visage actuel est plutt une reprsentation idale d'elle-mme, dans laquelle, en rgularisant tous les traits, on n'aurait conserv que le charme de douceur et de bont reflt au dehors par son me. Et ces palmes vertes, poses en croix sur sa poitrine, ajoutent la tranquille majest inattendue de son aspect. ...................................................................... Allons, maintenant, plus de prtexte pour attendre; il faut se dcider prvenir ma mre, lui dire comment tout s'est pass et quelles choses nous avons faites.--Pour arriver sa chambre, il y a un long dtour prendre, par le rez-de-chausse, cause de mon fils qui dort son sommeil lger de tout petit enfant,--et je trouve interminable notre trajet silencieux, une lampe la main, cette heure inusite, dans les appartements, les escaliers, qui se succdent froids et noirs. C'est horriblement pnible d'apporter un tel message... Ds le premier coup, frapp bien doucement la porte, avant que Mlanie ait eu le temps de se lever pour ouvrir, la voix de maman, qui devine pourquoi nous venons, demande, dans ce silence de la nuit, trs vite, avec une intonation presse d'angoisse: --C'est fini, n'est-ce pas?... * * * Le jour d'hiver se lve enfin, bien ple, beaucoup moins froid que les jours prcdents, attidi par cette neige fondue qui est tombe, la nuit. Ds le matin, les domestiques vont de ct et d'autre annoncer la fin nos amis. On apporte des bouquets, des couronnes de tristes fleurs d'hiver, dont le lit se recouvre peu peu, en attendant les roses de Provence commandes par dpche. On vient de photographier le tranquille visage de cire encadr de boucles blanches, qui demain aura disparu pour l'ternit: l'image qu'on va en faire le fixera pour quelques annes encore,--pour quelques instants de plus, d'une insignifiante dure dans la suite infinie du temps... Des amis montent et descendent; la maison est pleine d'une agitation particulire, sourde, pas touffs--et tante Claire, au milieu de ses fleurs, fait toujours, toujours son mme sourire de triomphante et inaltrable paix. Ma toute petite nice, de cinq ans, qu'on a amene auprs de ce lit, exprime ainsi son impression sa plus petite soeur, qui n'est pas monte encore: On vient de me faire voir tante Claire, en ange, qui partait pour le ciel. Je me rappelle aussi cette scne avec Lo... Depuis tantt quatre ans, il tait son voisin table; ils avaient ensemble de petits mystres, mme de petites querelles comiques--surtout propos d'une certaine paire de ces ciseaux courts pour les broderies qu'on appelle des _monstres_. Lui, inventait mille prtextes, plus saugrenus les uns que les autres, pour avoir trs souvent besoin de ces petits monstres et venir les emprunter tante Claire, qui les lui refusait toujours avec indignation. Une seule et unique fois elle les lui avait confis,--le soir o il avait t reu capitaine. Ce jour-l, elle les avait glisss elle-mme en surprise sous sa serviette table, pour excuter une promesse ancienne: Le jour o vous serez reu, je vous les prterai, si jusque-l vous tes sage.--Et ce matin, quelqu'un ayant prononc devant lui ce nom des petits monstres, il clate en sanglots... * * * Je vais au cimetire, au soleil de midi, pour les dispositions prendre au sujet du caveau et de la crmonie de demain. Un temps doux, aprs ces grands froids passs; un soleil trompeur, jouant la lumire d't. Je crois que les ciels sombres sont moins mlancoliques, en dcembre, que ces demi-soleils, qui chauffent vers le milieu du jour pour faiblir de trs bonne heure devant l'humidit et les brouillards. Dans ce cimetire ensoleill, presque riant, o des milliers de couronnes de perles jettent de fraches couleurs sur les tombes, je me laisse distraire par instants, l'esprit dtendu; puis, tout coup, me reprend un souvenir de mort, je me rappelle que je suis venu l pour faire prparer la place d'anantissement destine tante Claire. * * * La nuit vite revenue, on se dispose pour la dernire veille. Je regarde longuement, avant de me retirer, la figure sereine de tante Claire, cherchant fixer en moi cette suprme image d'elle, qui est si consolante et si jolie. Cet arrangement, ces fleurs sur ce lit, tout cela est tel que je l'avais souhait, et tel que je l'avais, pour ainsi dire, vu par avance avec une tristesse anticipe. Mes souvenirs d'enfance me reviennent ce soir avec une nettet rare. Ils me reviennent pour l'adieu sans doute, car il est certain que tante Claire en emporte une grande partie avec elle dans la terre... Vers mes huit ou dix ans, j'avais un bengali que j'aimais beaucoup. Je savais sa petite existence trs fragile et j'avais eu cette prcaution singulire de prparer de longue date tout ce qu'il faudrait pour l'ensevelir: une petite bote de plomb rembourre de ouate rose et un mouchoir de batiste tante Claire comme drap de deuil. J'aimais ce petit oiseau d'une affection trange, exagre comme taient beaucoup de mes sentiments d'alors; longtemps l'avance, je m'tais reprsent qu'un jour viendrait o il faudrait coucher le bengali dans cette bote et o je verrais la cage, devenue silencieuse, occupe par le tout petit cercueil recouvert de son drap blanc.--Un matin, comme on venait de me ramener du collge, tante Claire, qui m'avait guett par une fentre, me prit part pour m'annoncer, avec des prcautions, que l'oiseau avait t trouv mort, tomb sans cause connue.--Je le pleurai et l'ensevelis comme j'avais depuis longtemps projet. Puis, jusqu'au surlendemain, je laissai dans la cage le cercueil en miniature couvert du fin mouchoir, et je ne pouvais me lasser de la contemplation triste de cela--qui _tait la ralit d'une chose depuis longtemps redoute et imagine l'avance absolument sous le mme aspect_. Il en est un peu ainsi ce soir. Depuis ces derniers hivers, voyant de plus en plus tante Claire s'affaiblir et vieillir, j'avais eu la vision de son lit de mort, de sa toilette dernire, de ses boucles blanches ainsi refaites et de beaucoup de fleurs jetes sur elle. Ce soir, je contemple la ralit d'une chose que j'avais redoute et prvue absolument telle qu'elle devait tre, avec la certitude de son accomplissement inexorable... * * * _Vendredi 5 dcembre._--Grand froid revenu, sous un ciel bas, obscur, funbre. Jamais, depuis que suis au monde, pareil hiver n'avait pass sur notre pays. De nouveau, on a ces vagues impressions de fin de tout, de destruction sous la glace envahissante. Et puis l'esprit se resserre, par des temps semblables, se concentre encore davantage sur la pense dominante du moment--qui, pour nous tous, est la pense de la mort. J'avais peur de ce que serait le visage de tante Claire, ce matin au jour. Une nuit de plus aurait pu nous le changer, et nous avions dcid de le recouvrir s'il avait cess d'tre agrable voir... Aprs quelques heures de sommeil, je vais anxieusement le regarder... Mais non, pas un affaissement dans les traits ples; on dirait plutt que l'ensemble s'est rajeuni, poli et affin encore. Et l'expression de paix et de triomphe, le mystrieux sourire doux, restent toujours identiquement les mmes, comme dcisifs et ternels. Nous aurions pu la conserver et la regarder une journe de plus, si tout n'tait command pour aujourd'hui. * * * Il y a mille prparatifs faire, qui empchent de penser. Les paniers de roses et de lilas de Provence viennent d'arriver de la gare, et c'est presque un enchantement de les ouvrir; le lit, o tante Claire sourit si doucement, est bientt couvert de toutes ces nouvelles fleurs... Maintenant on apporte cette chose lourde et banalement sinistre que je n'avais encore jamais vue entrer dans notre maison,--ayant toujours t au loin sur mer quand la mort nous avait visits,--un cercueil. Et l'heure est venue d'accomplir la plus cruelle besogne: coucher tante Claire dans ce coffre et refermer sur elle le couvercle, pour jamais!... Avant, il y a le dpart de ma mre, que nous avons supplie de quitter cette chambre pour ne pas voir... Oh! le chagrin des personnes trs ges, le chagrin des vieillards qui n'ont presque pas de larmes, c'est, avec le chagrin des petits enfants l'abandon, celui qui me fait le plus de mal regarder. Et, en ce moment, il s'agit de ma propre mre, de son chagrin elle; je crois que jamais rien ne m'a dchir comme son baiser d'adieu sa soeur et l'expression de ses yeux quand elle s'est retourne sur le seuil pour apercevoir encore, une suprme fois, cette compagne de toute sa vie; jamais ma rvolte n'a t plus irrite et plus sombre contre tout l'odieux de la mort... * * * Nous l'ensevelirons nous-mmes, sans qu'elle soit touche par aucune main trangre, mme pas par ces domestiques fidles qui sont presque des ntres. C'est fait trs vite, comme automatiquement... Du reste, il y a l beaucoup de monde, des porteurs, des ouvriers venus pour souder le lourd couvercle, et leur prsence neutralise tout. C'est fini, le visage de tante Claire est voil jamais, vanoui dans la grande nuit des choses passes... Le cercueil s'en va; on l'emporte en bas dans la cour. Elle est partie pour l'ternit, de cette chre chambre, o, toute mon enfance, j'tais venu chercher ces gteries elle, que rien ne lassait,--et o il semblait que sa prsence et apport un peu du charme de l'le, un peu de la vie antrieure de nos anctres de l-bas... Dans la cour, sur des bancs recouverts de verdure, on l'a place l'abri d'une tente; par terre, une jonche de feuillages et, alentour, des arbustes verts. Je fais enlever en hte tout ce que le rude mois de dcembre a dtruit nos espaliers, couper les branches geles, arracher les feuilles mortes. Pour la dernire fois qu'elle est l, dans cette cour o elle avait jardin toute sa vie, o chaque plante et mme chaque imperceptible mousse devait si bien la connatre, je veux que tout fasse, malgr l'hiver, une toilette pour elle. De la crmonie, du convoi, sur lequel tombe une neige fondue, je me souviens peine. En public, on devient presque inconscient, comme un enterrement quelconque.--On retient seulement, parmi tant de manifestations extrieures de sympathie, un regard, une poigne de main qui ont t vraiment bons. Mais le retour!... La maison revue sous ce ciel noir de dcembre, sous cette pluie glace, par ce crpuscule funbre; la maison en dsordre, pitine par la foule, avec la jonche de branches vertes qui trane dans la cour--et l'odeur des substances employes pour les morts qui reste vaguement dans les escaliers o le cercueil a pass. Puis le dner du soir, le premier dner qui nous rassemble tous, tranquilles maintenant, sans proccupation d'aller et venir dans la chambre de la malade; le premier dner qui recommence le train de vie d'autrefois--avec une place ternellement vide au milieu de nous. Et enfin la premire nuit qui suit cette journe!... Couch dans la chambre arabe, j'ai constamment, travers mon demi-sommeil fatigu, l'impression obsdante, infiniment triste, du silence inusit qui s'est fait de l'autre ct du mur,--et pour jamais,--dans la chambre de tante Claire. Oh! les chres voix et les chers bruits protecteurs que j'entendais l depuis tant d'annes, travers ce mur, quand le silence de la nuit s'tait fait dans la maison! Tante Claire ouvrant sa grande armoire qui criait sur ses ferrures d'une faon particulire (l'armoire o est remis pour toujours l'Ours aux pralines); tante Claire changeant haute voix quelques mots, que j'arrivais presque distinguer, avec maman couche plus loin dans la chambre voisine: Dors-tu, ma soeur? Et sa grosse pendule murale--aujourd'hui arrte--qui sonnait si fort; cette pendule qui fait tant de bruit quand on la remonte et qu'il lui arrivait quelquefois, notre grand amusement, de remonter elle-mme avant de s'endormir, au coup de minuit,--si bien que c'tait devenu une plaisanterie lgendaire la maison, ds qu'on entendait quelque tapage nocturne, d'en accuser tante Claire et sa pendule... Fini, tout cela, ternellement fini. Partie pour le cimetire, tante Claire,--et maman, sans doute, prfrera ne plus revenir habiter la chambre voisine de la sienne; alors, le silence s'est fait l pour toujours. Depuis tant d'annes, c'tait ma joie et ma paix, de les entendre toutes deux, de reconnatre leurs chres bonnes vieilles voix, travers ce mur rendu sonore par la nuit... Fini, prsent; jamais, jamais je ne les entendrai plus... * * * Endormi enfin, cette nuit de deuil, aprs la fatigue extrme et le surmenage de ces jours, je rve les choses que je vais essayer de conter et qui sont tout imprgnes de mort. Cela se passait la maison; nous tions runis dans la salle gothique, le soir. Ce devait tre l'heure du coucher du soleil, car de grands rayons rouges nous arrivaient de l'ouest, travers les rideaux et la dentelure des ogives; pourtant, il faisait plus sombre, plus confus, comme aux fins de crpuscules. Il y avait dans cette salle une dsolation de ruine: des murs lzards, des fauteuils tombs, des meubles comme effondrs de vermoulure, des dbris dans de la poussire. Mais nous tions insouciants de ce dsordre,--prcurseur de je ne sais quelles autres destructions ne pouvant tre conjures; nous restions groups sur les stalles, immobiles, dans une attente rsigne de fin de monde. Et maintenant, on commenait voir, par le mur entr'ouvert, les ruines entasses des maisons du voisinage et, au del, l'horizon monotone de la campagne, jusque vers Martrou et la Limoise; de grandes plaines, sur lesquelles posait le disque rouge du soleil couchant, nous envoyant toujours ses longs rayons de soir... Les formes et les figures de ceux qui attendaient l avec moi restaient indcises, d'aspect trs fantme; part ma mre, que je reconnaissais bien, les autres?... peut-tre des anctres jamais vus, de l'le d'Olron, ou des descendants n'ayant pas encore exist; des tres de la famille, c'est tout ce que j'en savais; des enfants d'une mme branche humaine, mais sans poque ni personnalit prcises... Nous tions sous l'impression de la mort de tante Claire, mais cette impression s'amoindrissait de la conscience que nous avions de la fin de tout et de nous-mmes; le regret de ce qu'elle tait perdue se diffusait dans une plus universelle mlancolie d'anantissement. Et ce soleil, qui se couchait si tranquille, comme assur d'une dure encore illimite, nous le regardions avec une sorte de haine... Alors, une des mains de ces demi-fantmes qui taient l avec moi se tendit vers lui, le doigt indicateur lev vers son disque comme pour le maudire, et une voix commena de profrer des paroles qui nous semblaient dvoiler des vrits inconnaissables, en mme temps qu'elles taient l'expression mme de notre plainte tous, de notre rvolte, jusque-l muette, contre le nant invitable et prochain. Les paroles que la voix pronona, retrouves ensuite au rveil, se suivaient incohrentes et dnues de sens; l, au contraire, elles m'avaient paru d'une profondeur apocalyptique, formulant des rvlations suprieures... Dans le rve, peut-tre est-on plus lucide pour les mystres, plus capable de pntrer dans les dessous insonds des origine et des causes... De toutes les phrases que la voix avait profres contre le soleil, cette dernire seulement a gard un sens, du reste banal et ordinaire, pour mon esprit rveill: ... Le mme, toujours le mme!... Le mme qui s'est couch cette place, sur ces mmes plaines, il y a des annes, des sicles et des millnaires, aux ges antdiluviens, quand il s'agissait d'clairer les btes de ces temps-l, les mammouths ou les plsiosaures... Et ce nom de plsiosaure sur lequel la voix s'tait tue, avait vibr trangement, prolong dans le silence comme un appel vocateur des monstruosits et des pouvantes originelles; la plaine crpusculaire, au son de ce mot qui tranait lugubre, s'tait agrandie devant nous dmesurment, avec toujours ce mme terne soleil au fond de son horizon immense; la plaine avait repris son aspect antdiluvien, sa dsolation et sa nudit rudimentaire des poques disparues... Et des choses inexplicables commenaient aussi s'accomplir autour de nous. Au fond de la salle, dans la partie obscure, la porte de ce muse--o jadis mon esprit d'enfant avait t initi la diversit infinie des formes de la nature--s'tait ouverte, sur la galerie haute o elle donne, et des btes commenaient en sortir: les vieilles btes empailles, dont quelques-unes, rapportes par des marins d'autrefois, se desschent depuis si longtemps dans la poussire... Lentement, l'une aprs l'autre, les btes sortaient; du reste, il n'y avait plus ni poque, ni dure, ni vie, ni mort, et, dans cette grande confusion, rien n'tonnait... Les oiseaux, sortis des vitrines, venaient un un, sans bruit, se poser sur les crneaux de la haute chemine--et je reconnaissais surtout les plus anciens, ceux qu'on m'avait donns les premiers, _quand j'tais enfant_: c'est trange comme, aux instants de fatigue ou de douleur, de trs grande surexcitation nerveuse quelconque, ce sont toujours les impressions d'enfance qui reparaissent et qui dominent tout... Les papillons aussi, les papillons morts depuis tant d'ts, avaient fui leurs pingles et leurs cadres de verre pour venir voler autour de nous, dans l'obscurit de plus en plus envahissante. Et il y en avait un surtout que je regardais approcher avec un sentiment de crainte indfinie,--un certain papillon jaune ple, le _citron-aurore_, qui est ml pour moi tout un monde de souvenirs ensoleills et jeunes. Il venait de reprendre comme les autres sa vie lgre, mais ses ailes avaient le tremblement d'agonie de celui que j'avais trouv, trois ou quatre jours auparavant, piqu aux rideaux de mon lit de caserne. Et je m'cartais de lui avec respect pour ne pas gner son vol, m'tonnant mme de voir que les autres formes humaines prsentes ne s'cartaient pas comme moi; car ce papillon tait maintenant devenu une sorte d'manation de tante Claire, un peu d'elle-mme,--peut-tre son me errante... * * * Le lendemain, un rve me revint encore dans ce mme sentiment de la fin de toutes choses, mais avec dj moins de rvolte et d'horreur. Je rvai cette fois qu'aprs de longs voyages sur mer, je revenais au logis familial, ayant vieilli beaucoup et portant chevelure grise. A travers le mme demi-jour crpusculaire, je revoyais les choses de tout temps connues, mais nullement dranges, en ordre comme dans les demeures vivantes--malgr cette anxit de mort qui continuait de planer... J'arrivais seul, attendu par personne, aprs une absence qui avait tant dur. Je trouvai ma mre qui montait lentement l'escalier obscur, ge et affaisse comme je ne l'avais jamais vue; nous nous rencontrmes sans rien nous dire, unis dans cette mme anxit silencieuse. La prenant par la main, je la menai chez moi, dans le salon arabe, o je la fis asseoir et m'assis par terre prs d'elle. Puis, attir par je ne sais quel pressentiment inquiet vers la porte reste ouverte, j'allai jeter les yeux sur l'escalier; je sortis mme, hsitant dans ce crpuscule sinistre, pour essayer de voir jusqu'en bas, si personne ni rien ne montaient aprs nous... La chambre de tante Claire, qui donne aussi sur ce vestibule, tait ouverte, claire par une sorte de lueur jaune d'astre couchant; j'y entrai, pour regarder... Et l, me retournant, je la vis elle-mme derrire moi, rapparue sans bruit, avec de bons yeux souriants, trs tristes. Je n'en eus aucune frayeur; je la touchai seulement pour m'assurer si elle tait bien aussi relle que moi; ensuite, la prenant par la main et toujours sans parler, je l'emmenai dans le salon arabe, vers maman, qui je dis seulement avant d'entrer: Devine qui je te ramne..... Quand elles furent assises toutes deux, et moi leurs pieds, je les pris de nouveau par les mains pour les bien tenir, les empcher de s'teindre avant moi, n'ayant toujours pas trop confiance dans leur ralit ni leur dure... Et nous restmes un long moment ainsi, immobiles et sans paroles, avec la conscience, non seulement d'tre seuls dans la maison dserte, mais seuls aussi dans toute la ville abandonne aux spectres, comme aprs une longue volution des temps n'ayant pargn que nous trois. D'ailleurs nous savions aussi que nous allions disparatre, nous anantir... Et je me disais, avec une dsesprance suprme: j'ai pu fixer un peu de leurs traits dans des livres, les rvler l'une et l'autre quelques milliers de frres inconnus--aussi angoisss que moi-mme par la perspective de la mort et de l'oubli; mais ils sont passs, tous ceux qui m'ont lu, tous ceux de ma gnration, et, prsent, c'est fini mme de cette sorte de vie factice que je leur avais donne toutes deux dans le souvenir des hommes; c'est fini d'elles, fini de moi; notre trace mme va tre efface, perdue dans l'absolu nant... * * * _Mars 1891._--Dj plus de trois mois que tante Claire nous a quitts... Presque au lendemain de sa mort, je suis brusquement parti, laissant la maison encore dans le dsarroi sinistre, et le pays dans le froid sombre du grand hiver; je m'en suis all retrouver le soleil et la mer bleue, appel au loin par mon mtier de marin. Et je suis revenu hier, en cong de quelques heures, par un temps dj printanier, trs lumineux, trs doux. J'ai t presque attrist de l'ordre parfait rtabli partout, de la tranquillit insouciante des choses... Le temps a pass, l'image de tante Claire s'est loigne. Un soleil chaud, un peu htif, surprenant, a recommenc d'gayer notre cour, que j'avais quitte encore toute transie de ces froids noirs--avec les branches vertes de la jonche funraire encore entasses dans un coin sous de la neige. Plusieurs de nos plantes sont mortes, de celles que tante Claire soignait et auxquelles je tenais cause d'elle; on les a remplaces par d'autres, apportes en hte avant mon arrive... Mme dans cette cour, qui avait t son domaine, la trace de son bienfaisant et doux passage sur la terre aura bientt disparu. * * * Nous allons tous ensemble au cimetire, faire visite au caveau o elle dort, mure dans des pierres neuves. Le plus joyeux soleil printanier joue sur nos vtements noirs. Le cimetire secoue, lui aussi, la torpeur de cet hiver long et mortel: les plantes, dont les racines touchent aux morts, bourgeonnent doucement et vont revivre. Il semble presque que nous venons l voir une tombe dj ancienne, avec un commencement d'oubli. * * * Au retour, j'entre dans sa chambre; les fentres sont ouvertes au vent tide de printemps, et l encore rgne un ordre parfait, avec je ne sais quel air de gaiet et de rajeunissement que je n'attendais pas. Sa prsence est remplace par un grand portrait tout frachement peint, qui fixe un peu de son expression et de son bon sourire; mais cette image, enchsse dans cet or trop neuf qui se ternira, mon fils Samuel ne saura mme pas qui elle reprsente, si on ne prend soin de le lui expliquer; aprs moi, elle deviendra, comme tous ces portraits d'ascendants que personne ne connat plus, une chose simplement respectable, que l'on regarde peine. J'ouvre sa grande armoire. L, les menus objets qu'elle touchait chaque jour ont t classs religieusement, rangs par ma mre d'une faon dfinitive, et, derrire diffrentes petites botes de forme dmode auxquelles elle tenait beaucoup, l'_Ours aux pralines_ m'apparat dans un coin... Tout cela restera immobile, sur ces tagres qui ne bougeront pas, dans cette chambre o personne n'habitera plus,--jusqu' l'heure de je ne sais quelles profanations qui finiront tout, plus tard, quand je serai mort... * * * Je retourne chez moi, dans mon cabinet de travail et, accoud ma fentre ouverte, en fumant une cigarette d'Orient, je regarde, comme depuis des annes, la rue familire, le quartier qui ne change pas. De tout temps, j'ai beaucoup song et mdit cette mme fentre, par les longs soirs de juin surtout,--et je voudrais bien que jusqu' ma mort on ne dranget pas l'aspect des vieux toits d'alentour; je m'y suis attach, bien qu'ils soient probablement si banals et quelconques pour ceux qui n'y retrouvent pas de souvenirs.--A chacun de mes sjours au foyer, pendant toutes ces diffrentes phases de ma vie, qui se sont superposes si vite, j'ai pass ici des instants de rve, des heures nostalgiques, me rappeler et regretter mille choses d'Orient ou d'ailleurs. Et, dans ces ailleurs, ensuite, au milieu de leurs mirages, je regrettais par instants cette fentre... Le petit Samuel, mon fils, a commenc d'y venir, lui aussi, apport au cou de sa bonne; plus d'une fois dj il a promen, d'ici mme, sur le voisinage, son petit oeil tonn et peu conscient. Aprs moi, peut-tre, aimera-t-il ce lieu son tour. Il y fait dlicieusement beau aujourd'hui; le ciel est bleu, le vent passe sur ma tte, tide comme un vent d'avril; on sent le printemps partout; on entend dj le chalumeau des meneurs de chvres qui viennent d'arriver des Pyrnes; puis voici ces trois musiciens ambulants, qui, chaque t, reparaissent et rejouent leurs mmes airs; les voici installs leur poste sur le trottoir d'en face, prts recommencer leur musique des belles saisons passes... Et, en ce moment, je me laisse prendre un peu toute cette gaiet-l, des lendemains de soleil que j'aurai peut-tre, de la vie que je sens encore en avant de moi... Mes yeux se portent maintenant sur la fentre la plus voisine de la mienne--une de celles de chez tante Claire--qui est demi ferme et o je vois, par l'ouverture en tuile des persiennes, passer la petite tte odorante d'un vigoureux brin de rsda. (Le rsda tait la fleur choisie de tante Claire; je lui en ai connu presque en toute saison, dans sa chambre,--et maman sans doute en aura conserv la tradition fidlement, comme si elle tait l encore.) Ces deux ou trois derniers ts, elle se tenait souvent derrire ses persiennes ainsi entre-billes, ayant un peu renonc, par fatigue, tous ces ouvrages qui l'occupaient depuis plus d'un demi-sicle; nous l'apercevions donc gnralement l prs de nous; elle nous disait bonjour d'un sourire, par-dessus ses ternels rsdas fleuris, dans les moments o nous quittions, Lo et moi, nos tables de travail--lui, ses livres de mathmatiques, moi, les feuillets o je m'efforais de fixer d'insaisissables choses emportes mesure par le temps,--pour nous reposer la fentre, nous amuser regarder de haut les passants, les chats en contemplation sur les toits et les martinets en vertige dans l'air... C'est que, pour tout dire, je tiens mes passants aussi,--et j'y tiens d'autant plus qu'ils sont plus vieux dans notre voisinage. J'aime non seulement ceux qui, l'occasion, lvent la tte pour me faire un signe de connaissance; mais ceux-l mme qui me jettent un regard mchant et niais, ruminant contre moi quelque petite vilenie anonyme; ils ne se doutent pas, ces derniers, qu'ils font partie de mon dcor familier et qu'au besoin j'offrirais un pourboire la Mort pour qu'elle me les laisse tranquilles quelque temps de plus... Donc, je regarde du ct de chez tante Claire.--Et voici que je trouve mlancolique, prsent, ce vent qui me charmait tout l'heure; je trouve tout coup morne et triste, ce soleil,--et dsole, cette immobile srnit de l'air. Ces persiennes demi ouvertes, entre lesquelles je ne verrai plus jamais, jamais, paratre son bonnet de dentelle noire et ses boucles blanches; ce brin de rsda, qui est l tout seul me montrant innocemment une gentille tte frache, non, je ne peux plus continuer de regarder ces choses;--et je referme vite ma fentre parce que je pleure, je pleure comme un petit enfant... * * * Peut-tre, mon Dieu, est-ce la dernire fois que le regret de tante Claire se produira en moi avec cette intensit et sous cette forme spciale qui amne les larmes, puisque tout s'apaise, puisque tout devient coutume, s'oublie, et qu'il y a un voile, une brume, une cendre, je ne sais quoi, de jet comme en hte et tout de suite sur le souvenir des tres qui s'en sont retourns dans l'ternel rien... VIANDE DE BOUCHERIE Au milieu de l'ocan Indien, un soir triste o le vent commenait gmir. Deux pauvres boeufs nous restaient, de douze que nous avions pris Singapoor pour les manger en route. On les avait mnags, ces derniers, parce que la traverse se prolongeait, contrarie par la mousson mauvaise. Deux pauvres boeufs tiols, amaigris, pitoyables, la peau dj use sur les saillies des os par les frottements du roulis. Depuis bien des jours ils naviguaient ainsi misrablement, tournant le dos leur pturage de l-bas o personne ne les ramnerait plus jamais, attachs court, par les cornes, ct l'un de l'autre et baissant la tte avec rsignation chaque fois qu'une lame venait inonder leur corps d'une nouvelle douche si froide; l'oeil morne, ils ruminaient ensemble un mauvais foin mouill de sel, btes condamnes, rayes par avance sans rmission du nombre des btes vivantes, mais devant encore souffrir longuement avant d'tre tues; souffrir du froid, des secousses, de la mouillure, de l'engourdissement, de la peur... Le soir dont je parle tait triste particulirement. En mer, il y a beaucoup de ces soirs-l, quand de vilaines nues livides tranent sur l'horizon o la lumire baisse, quand le vent enfle sa voix et que la nuit s'annonce peu sre. Alors, se sentir isol au milieu des eaux infinies, on est pris d'une vague angoisse que les crpuscules ne donneraient jamais sur terre, mme dans les lieux les plus funbres.--Et ces deux pauvres boeufs, cratures de prairies et d'herbages, plus dpayses que les hommes dans ces dserts mouvants et n'ayant pas comme nous l'esprance, devaient trs bien, malgr leur intelligence rudimentaire, subir leur faon l'angoisse de ces aspects-l, y voir confusment l'image de leur prochaine mort. Ils ruminaient avec des lenteurs de malades, leurs gros yeux atones restant fixs sur ces sinistres lointains de la mer. Un un, leurs compagnons avaient t abattus sur ces planches ct d'eux; depuis deux semaines environ, ils vivaient donc plus rapprochs par leur solitude, s'appuyant l'un sur l'autre au roulis, se frottant les cornes, par amiti. Et voici que le personnage charg du service des vivres (celui que nous appelons bord: le matre-commis) monta vers moi sur la passerelle, pour me dire dans les termes consacrs: Cap'taine, on va tuer un boeuf. Le diable l'emporte, ce matre-commis! Je le reus trs mal, bien qu'il n'y et assurment pas de sa faute; mais en vrit, je n'avais pas de chance depuis le commencement de cette traverse-l: toujours pendant mon quart, l'abatage des boeufs!... Or, cela se passe prcisment au-dessous de la passerelle o nous nous promenons, et on a beau dtourner les yeux, penser autre chose, regarder le large, on ne peut se dispenser d'entendre le coup de masse, frapp entre les cornes, au milieu du pauvre front attach trs bas une boucle par terre; puis le bruit de la bte qui s'effondre sur le pont avec un cliquetis d'os. Et sitt aprs, elle est souffle, pele, dpece; une atroce odeur fade se dgage de son ventre ouvert et, alentour, les planches du navire, d'habitude si propres, sont souilles de sang, de choses immondes... Donc c'tait le moment de tuer le boeuf. Un cercle de matelots se forma autour de la boucle o l'on devait l'attacher pour l'excution,--et, des deux qui restaient, on alla chercher le plus infirme, un qui tait dj presque mourant et qui se laissa emmener sans rsistance. Alors, l'autre tourna lentement la tte, pour le suivre de son oeil mlancolique, et, voyant qu'on le conduisait vers ce mme coin de malheur o tous les prcdents taient tombs, _il comprit_; une lueur se fit dans son pauvre front dprim de bte ruminante et il poussa un beuglement de dtresse... Oh! le cri de ce boeuf, c'est un des sons les plus lugubres qui m'aient jamais fait frmir, en mme temps que c'est une des choses les plus mystrieuses que j'aie jamais entendues... Il y avait l-dedans du lourd reproche contre nous tous, les hommes, et puis aussi une sorte de navrante rsignation; je ne sais quoi de contenu, d'touff, comme s'il avait profondment senti combien son gmissement tait inutile et son appel cout de personne. Avec la conscience d'un universel abandon, il avait l'air de dire: Ah! oui... voici l'heure invitable arrive, pour celui qui tait mon dernier frre, qui tait venu avec moi de l-bas, de la patrie o l'on courait dans les herbages. Et mon tour sera bientt, et pas un tre au monde n'aura piti, pas plus de moi que de lui... Oh! si, j'avais piti! J'avais mme une piti folle en ce moment, et un lan me venait presque d'aller prendre sa grosse tte malade et repoussante pour l'appuyer sur ma poitrine, puisque c'est l une des manires physiques qui nous sont le plus naturelles pour bercer d'une illusion de protection ceux qui souffrent ou qui vont mourir. Mais, en effet, il n'avait plus aucun secours attendre de personne, car mme moi qui avais si bien senti la dtresse suprme de son cri, je restais raide et impassible ma place en dtournant les yeux... A cause du dsespoir d'une bte, n'est-ce pas, on ne va pas changer la direction d'un navire et empcher trois cents hommes de manger leur ration de viande frache! On passerait pour un fou, si seulement on y arrtait une minute sa pense. Cependant un petit gabier, qui peut-tre, lui aussi, tait seul au monde et n'avait jamais trouv de piti,--avait entendu son appel, entendu au fond de l'me comme moi. Il s'approcha de lui, et, tout doucement, se mit lui frotter le museau. Il aurait pu, s'il y avait song, lui prdire: Ils mourront aussi tous, va, ceux qui vont te manger demain; tous, mme les plus forts et les plus jeunes; et peut-tre qu'alors l'heure terrible sera encore plus cruelle pour eux que pour lui, avec des souffrances plus longues; peut-tre qu'alors ils prfreraient le coup de masse en plein front. La bte lui rendit bien sa caresse en le regardant avec de bons yeux et en lui lchant la main. Mais c'tait fini, l'clair d'intelligence qui avait pass sous son crne bas et ferm venait de s'teindre. Au milieu de l'immensit sinistre o le navire l'emportait toujours plus vite, dans les embruns froids, dans le crpuscule annonant une nuit mauvaise,--et ct du corps de son compagnon qui n'tait plus qu'un amas informe de viande pendue un croc,--il s'tait remis ruminer tranquillement, le pauvre boeuf; sa courte intelligence n'allait pas plus loin; il ne pensait plus rien; il ne se souvenait plus. LA CHANSON DES VIEUX POUX Toto-San et Kaka-San, le mari et la femme. Ils taient vieux, vieux; on les avait toujours connus; les plus anciens de Nangasaki ne se rappelaient mme pas les avoir vus jeunes. Ils mendiaient par les rues. Toto-San, qui tait aveugle, tranait dans une petite caisse roulettes Kaka-San, qui tait paralytique. Jadis ils s'taient nomms Hato-San et Oum-San (monsieur Pigeon et madame Prune), mais on ne s'en souvenait plus. En langue nippone, Toto et Kaka sont des mots trs doux qui signifient pre et mre dans la bouche des enfants. A cause sans doute de leur grand ge, tout le monde les appelait ainsi; et en ce pays d'excessive politesse, on faisait suivre ces noms familiers du terme _San_, qui est honorifique comme monsieur ou madame (_monsieur papa et madame maman_); les plus petits des bbs japonais ne ngligent jamais ces formules d'tiquette. Leur faon de mendier tait discrte et comme il faut; ils ne harcelaient point les gens avec des prires, mais tendaient les mains, simplement et sans rien dire, de pauvres mains rides sur lesquelles il y avait dj comme des plissures de momie. On leur donnait du riz, des ttes de poisson, des vieilles soupes. Trs petite, comme toutes les Japonaises, Kaka-San paraissait rduite rien dans cette bote roulettes, o son arrire-train presque mort s'tait dessch et tass pendant une si longue suite d'annes. Sa voiture tait mal suspendue; aussi lui arrivait-il d'tre trs cahote dans le cours de ses promenades par la ville. Il ne marchait pourtant pas vite, son pauvre poux, et il tait si rempli de soins, de prcautions! Elle le guidait de la voix, et lui, attentif, l'oreille tendue, allait son chemin de juif-errant dans son ternelle obscurit, le trait de cuir pass l'paule et sondant avec un bambou la terre en avant de ses pas. Les moments trs graves, c'tait quand il s'agissait de monter une marche, ou bien de franchir un ruisseau, une crevasse, une ornire,--comment se tirerait-il de l, Toto-San?... Et il fallait voir alors la pauvre vieille s'agiter dans sa bote: cette figure inquite, ces yeux qui brillaient d'anxit intelligente, malgr la bue que les ans avaient souffle dessus pour les ternir... videmment la frayeur d'tre chavire tait une des choses qui minaient le plus sa fin d'existence. Que se passait-il dans leurs ttes, ces deux vieux qui s'adoraient? Qu'est-ce qu'ils pouvaient se conter l'un l'autre, dans le recueillement du soir? Quels souvenirs exhumaient-ils de leurs jeunes annes, quand ils taient nichs ensemble sous quelque hangar pour dormir, Kaka-San dj encapuchonne dans le mouchoir de coton bleu qui tait sa coiffure de nuit? Comment se faisaient leurs projets de promenade, pour le lendemain, qui allait recommencer tout pareil au jour d'avant, avec la mme lutte pour manger, la mme dcrpitude et la mme misre. Avaient-ils encore des joies, de petits restes d'esprance? Avaient-ils bien encore des penses, seulement, et pourquoi s'obstinaient-ils vivre, quand la terre tait l toute prte pour les recevoir, pour achever de les dcomposer sans plus les faire souffrir?... Ils se rendaient toutes les ftes religieuses clbres dans les temples. Sous les grands cdres noirs qui ombragent les praux sacrs, au pied de quelque vieux monstre en granit, ils s'installaient de bonne heure, avant l'arrive des premiers fidles, et tant que durait le plerinage, beaucoup de passants s'arrtaient eux. Jeunes filles figure de poupe et tout petits yeux de chat, faisant traner leurs hautes chaussures de bois; bbs nippons trs comiques dans leurs longues robes bigarres, arrivant par bandes pour faire leur dvotion en se tenant par la main; belles dames minaudires chignon compliqu, venant la pagode pour prier et pour rire; paysans longs cheveux, bonzes ou marchands, toutes les marionnettes imaginables de ce petit peuple gai, passaient devant Kaka-San qui les voyait encore et devant Toto-San qui ne les voyait plus. On leur jetait toujours un regard bienveillant et parfois, d'un groupe, quelqu'un se dtachait pour leur porter une aumne; on leur faisait mme des rvrences, tout comme des gens de bonne compagnie, tant ils taient connus et tant on est poli dans cet Empire. Et ces jours-l, il leur arrivait eux aussi de sourire la fte, quand le temps tait beau et la brise tide, quand leurs douleurs de vieillesse taient un peu endormies au fond de leurs membres puiss. Kaka-San, moustille par le brouhaha des voix rieuses et lgres, se reprenait minauder comme les dames qui passaient, en jouant de son pauvre ventail de papier, se donnait un air d'tre encore bien en vie et de s'intresser comme les autres aux choses amusantes de ce monde. Mais, quand le soir venait, ramenant de l'obscurit et du froid sous les cdres, quand il y avait une horreur religieuse et un mystre rpandus tout coup alentour des temples, dans les alles bordes de monstres, les deux vieux poux s'affaissaient sur eux-mmes. Il semblait que la fatigue du jour les et rongs par en dedans, leurs rides taient plus creuses, les plissures de leur peau plus pendantes; leurs figures n'exprimaient plus que la misre affreuse et la dtresse d'tre prs de mourir. Des milliers de lanternes s'allumaient pourtant autour d'eux dans les branches noires, et des fidles stationnaient toujours sur les marches des sanctuaires. Le bourdonnement d'une gaiet frivole et bizarre sortait de toute cette foule, emplissait les avenues et les saintes votes, contrastant avec le rictus des monstres immobiles qui gardaient les dieux, avec les symboles effrayants et inconnus, avec les vagues pouvantes de la nuit. La fte se prolongeait aux lumires et semblait une immense ironie pour les Esprits du ciel, bien plus qu'une adoration, mais une ironie sans amertume, enfantine, bienveillante et surtout irrsistiblement joyeuse. C'est gal, le soleil couch, rien de tout cela ne ranimait plus ces deux dbris humains; ils redevenaient sinistres voir, accroupis l'cart comme des parias malades, comme de pauvres vieux singes uss et finis, mangeant dans un coin leurs miettes d'aumne. A ce moment, s'inquitaient-ils de quelque chose de profond et d'ternel, pour avoir cette expression d'angoisse rpandue sur leurs masques morts? Qui sait ce qui se passait au fond de ces vieilles ttes japonaises? Peut-tre rien!... Ils luttaient simplement pour tcher de continuer de vivre; ils mangeaient, au moyen de leurs petites baguettes de bois, en s'entr'aidant avec des soins tendres; ils s'enveloppaient pour n'avoir pas trop froid, pour ne pas laisser la rose se dposer sur leurs os; ils se soignaient de leur mieux, avec le dsir d'tre en vie demain et de recommencer, l'un roulant l'autre, leur mme promenade errante... Dans la petite voiture, il y avait, en plus de Kaka-San, tous les objets de leur mnage: cuelles brches en porcelaine bleue, pour mettre le riz, tasses en miniature pour boire le th et lanterne en papier rouge qu'ils allumaient le soir. Chaque semaine une fois, Kaka-San tait soigneusement repeigne et recoiffe par son mari aveugle. Ses bras, elle, ne pouvaient plus se lever assez haut pour construire son chignon de Japonaise, et Toto-San avait appris. A ttons, mains tremblantes, il caressait la pauvre vieille tte qui se laissait tripoter avec un abandon clin, et cela rappelait, en plus triste, ces toilettes deux deux que se font les singes. Les cheveux taient rares et Toto-San ne trouvait plus grand'chose peigner sur ce parchemin jaune, rid comme la peau des pommes en hiver. Il russissait pourtant former des coques, qu'il disposait avec un got nippon; elle, trs intresse, suivait des yeux dans un casson de miroir: Un peu plus haut, Toto-San!... Un peu plus droite, un peu plus gauche... A la fin, quand il avait piqu l-dedans deux longues pingles en corne, qui achevaient de donner du genre la coiffure, Kaka-San prenait encore une certaine mine de grand'mre comme il faut, une certaine silhouette apprte de bonne femme potiche. Ils faisaient aussi leurs ablutions consciencieusement: on est si propre au Japon. Et, quand ils avaient accompli une fois de plus ce lavage, perptuellement recommenc depuis tant d'annes, quand ils avaient fini cette tche de toilette que l'approche de la mort rendait de jour en jour plus ingrate, se sentaient-ils au moins vivifis par l'eau pure et froide, prouvaient-ils encore un peu de bien-tre, au frais matin? O misre lamentable! Aprs chaque nuit, se rveiller tous deux plus caducs, plus endoloris, plus branlants, et, malgr tout, vouloir obstinment vivre, taler sa dcrpitude au soleil, et repartir pour la mme ternelle promenade roulettes, avec les mmes lenteurs, les mmes grincements de planches, les mmes cahots, les mmes fatigues; aller toujours, par les rues, par les faubourgs, par les villages, jusque dans la campagne lointaine, quand une fte tait annonce quelque temple des bois... Ce fut dans les champs, un matin, au croisement de deux routes mikadales, que la mort, en sournoise, attrapa la vieille Kaka-San. Un beau matin d'avril, en plein soleil, en pleine verdure. Dans cette le de Kiu-Siu, le printemps est un peu plus chaud que le ntre, un peu plus htif, et dj tout resplendissait dans la fertile campagne. Les deux routes se coupaient en plaine, au milieu de rizires veloutes qu'un vent lger rendait chatoyantes comme des peluches vertes. L'air tait rempli de la musique des cigales qui, au Japon, sont trs bruyantes. A ce carrefour, il y avait une dizaine de tombes dans les herbes, sous un bouquet de grands cdres isols: des bornes carres ou bien d'antiques bouddhas en granit assis dans des calices de lotus. Au del des champs de riz, on apercevait les bois, assez semblables nos bois de chnes, mais o se mlaient quelques touffes blanches ou roses qui taient des camlias fleurs simples, et quelques feuillages trs lgers qui taient des bambous; puis tout au loin, des montagnes ressemblant de petits dmes, de petites coupoles, dessinaient sur le ciel bleu des formes un peu manires, mais trs gracieuses. C'est au milieu de cette rgion de calme et de verdure que l'quipage de Kaka-San s'tait arrt, et pour une halte suprme. Des paysans et des paysannes, habills de longues robes en cotonnade bleu sombre manches pagode, une vingtaine de bonnes petites mes nipponnes, s'empressaient autour de la caisse roulettes o la moribonde tordait ses vieux bras. a l'avait prise tout d'un coup en chemin, tandis que Toto-San la tranait un plerinage dans un temple de la desse Kwanon. Les bonnes petites mes, qui s'taient attroupes par bienveillance autant que par curiosit, se dmenaient de leur mieux pour la soigner. C'taient pour la plupart des gens qui se rendaient, eux aussi, cette fte de Kwanon, divinit de la Grce. Pauvre Kaka-San! On avait essay de la remonter avec un cordial l'eau-de-vie de riz; on lui avait frott le creux de l'estomac avec des herbes aromatiques et tamponn la nuque avec l'eau frache d'un ruisseau. Toto-San la touchait tout doucement, la caressait ttons, ne sachant que faire, entravant les autres avec ses gestes d'aveugle, et tremblant plus que jamais de tous ses membres dans son angoisse. En dernier lieu, on lui avait fait avaler, en boulettes, des morceaux de papier qui contenaient d'efficaces prires crites par les bonzes et qu'une femme secourable avait consenti retirer de la doublure de ses propres manches. Peine perdue, car l'heure tait sonne; l'invisible Mort tait l, riant au nez de tous ces Nippons et serrant dj la vieille dans ses mains sres. Une dernire contorsion, trs douloureuse, et Kaka-San s'affaissa, la bouche ouverte, le corps tout de ct, moiti tombe de sa bote et les bras pendants, comme la poupe d'un guignol de pauvres qui serait au repos, la reprsentation finie. Ce petit cimetire ombreux, devant lequel s'tait accomplie la scne finale, semblait tout indiqu par les Esprits et comme choisi par la morte elle-mme. On n'hsita donc pas. On embaucha des _coolies_ qui passaient et bien vite on se mit en devoir de creuser la terre. Tout le monde tait press, ne voulant pas manquer le plerinage, ni laisser cette pauvre vieille sans spulture, d'autant plus que la journe s'annonait chaude et que dj de vilaines mouches s'assemblaient. En une demi-heure le trou fut prt. On tira la morte de sa bote, en l'enlevant par les paules, et on la mit en terre, assise comme elle avait toujours t, l'arrire-train recoquill comme durant sa vie, semblable une de ces guenons dessches que les chasseurs rencontrent parfois au pied des arbres dans les forts. Toto-San essayait de tout faire par lui-mme, n'ayant plus bien ses ides et gnant les _coolies_ qui n'avaient pas l'me sensible et qui le bousculaient; il gmissait comme un petit enfant et des larmes coulaient de ses yeux sans regard. Il ttait si au moins elle tait bien peigne pour se prsenter dans les demeures ternelles, si ses coques de cheveux taient en ordre, et il voulut replacer les grandes pingles dans sa coiffure avant qu'on jett la terre dessus... On entendait un lger frmissement dans les feuillages: c'taient les Esprits des anctres de Kaka-San qui venaient la recevoir son entre dans le pays des Ombres. Elle avait fait des choses trs malpropres dans sa bote, pendant le laisser-aller bien pardonnable de la fin, et les _coolies_, pris de dgot, parlaient de jeter aussi dans la fosse tout le mnage, souill maintenant de matires immondes: la couverture, les loques de rechange, les petites tasses et la lanterne, jusqu' la bote elle-mme, prtendant que la peste tait dedans. Oh! alors Toto-San perdit tout fait la tte de dsespoir, en voyant qu'on allait lui enlever tous ces souvenirs; puis et pleurant, il se coucha dessus pour les dfendre. Mais une autre vieille mendiante qui se rendait la fte, elle aussi, pour y ramasser des aumnes, s'arrta et eut piti de lui: Je laverai tout a dans le ruisseau, moi, dit-elle. Les gens qui s'taient attroups continurent donc leur chemin vers le temple de la desse, laissant ces deux mendiants ensemble au milieu de la solitude verte o les cigales chantaient. Dans le ruisseau d'eau courante et claire, la pauvresse lava tout avec soin, mme la bote et ses roulettes; les dtritus de Kaka-San allrent fconder les fraches plantes qui poussaient le long de la rive et les lotus superbes dont les premiers boutons commenaient monter des vases profondes. Ensuite elle tendit les loques sur des branches, au gai soleil, et, le soir, tout fut sec, bien repli, bien arrang; Toto-San put reprendre sa route errante. Il s'attela et repartit, par habitude de marcher en roulant quelque chose. Mais derrire lui, la petite voiture tait vide. Spar de celle qui avait t son amie, son conseil, son intelligence et ses yeux, il s'en allait au hasard, dbris plus pitoyable prsent, irrvocablement seul sur la terre jusqu' sa fin, ne retrouvant plus ses ides, avanant ttons, sans but ni esprance, dans une nuit plus noire... Cependant, les cigales chantaient pleine voix dans la verdure qui s'assombrissait sous les toiles et, tandis que la vraie nuit descendait autour de l'homme aveugle, on commenait entendre dans les branches les mmes frmissements que le matin pendant la mise en terre; c'taient encore des murmures d'Esprits qui disaient: Console-toi, Toto-San, elle se repose dans cette sorte d'anantissement trs doux o nous sommes nous-mmes et o tu viendras bientt. Elle n'est plus ni vieille ni branlante, puisqu'elle est morte; ni dsagrable voir, puisqu'elle est bien cache parmi les racines souterraines; ni dgotante pour personne, puisqu'elle est de la matire fertilisant le sol. Son corps va se purifier en s'infiltrant dans la terre; Kaka-San va devenir de jolies plantes japonaises,--des rameaux de cdre,--des camlias simples,--des bambous... FIN TABLE AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR I RVE 1 CHAGRIN D'UN VIEUX FORAT 17 UNE BTE GALEUSE 27 PAYS SANS NOM 39 VIES DE DEUX CHATTES 47 L'OEUVRE DE PEN-BRON 151 DANS LE PASS MORT 175 VEUVES DE PCHEURS 201 TANTE CLAIRE NOUS QUITTE 221 VIANDE DE BOUCHERIE 287 LA CHANSON DES VIEUX POUX 299 IMPRIMERIE CHAIX.--RUE BERGRE, 20, PARIS.--13698-6-91. Liste des modifications page 88: en remplac par on (on entendait des cris inhumains) page 88: pelotte par pelote (une pelote, une boule de poils et de griffes) page 138: carresse par caresse (quand on la touchait doucement pour une caresse) page 161: moiti par moitis (des moitis de figure) page 209: desespraient par dsespraients (elles ne dsespraient pas encore) page 210: rcrimation par rcrimination (sans rcrimination, sans jalousie) page 258: remboure par rembourre (une petite bote de plomb rembourre de ouate rose) page 265: main-nant par maintenant (tranquilles maintenant, sans proccupation) page 308: de d'ternel par d'ternel (quelque chose de profond et d'ternel) End of Project Gutenberg's Le livre de la piti et de la mort, by Pierre Loti License: Share Alike