Produced by Walter Debeuf Le Mariage de Loti par Pierre Loti. LE MARIAGE DE LOTI "E hari te fau. E toro te faaro E no te taata." _Le palmier crotra, Le corail s'tendra, Mais l'homme prira_. (_Vieux dicton de la Polynsie_) A Madame Sarah Bernhardt Juin 1878. _Madame, A vous qui brillez tout en haut, l'auteur trs obscur _d'Aziyad_ ddie humblement ce rcit sauvage. Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son grand charme potique. L'auteur tait bien jeune lorsqu'il a crit ce livre; il le met vos pieds, Madame, en vous demandant beaucoup, beaucoup d'indulgence....................................................... PREMIRE PARTIE I PAR PLUMKET, AMI DE LOTI Loti fut baptis le 25 janvier 1872, l'ge de vingt-deux ans et onze jours. Lorsque la chose eut lieu, il tait environ une heure de l'aprs-midi, Londres et Paris. Il tait peu prs minuit, en dessous, sur l'autre face de la boule terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomar, o la scne se passait. En Europe, c'tait une froide et triste journe d'hiver. En dessous dans les jardins de la reine, c'tait le calme, l'nervante langueur d'une nuit d't. Cinq personnes assistaient ce baptme de Loti, au milieu des mimosas et des orangers, dans une atmosphre chaude et parfume, sous un ciel tout constell d'toiles australes. C'taient: Ariita, princesse du sang, Famana et Tria, suivantes de la reine, Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique. Loti, qui, jusqu' ce jour, s'tait appel Harry Grant, conserva ce nom, tant sur les registres de l'tat civil que sur les rles de la marine royale, mais l'appellation de Loti fut gnralement adopte par ses amis. La crmonie fut simple; elle s'acheva sans longs discours, ni grand appareil. Les trois Tahitiennes taient couronnes de fleurs naturelles, et vtues de tuniques de mousseline rose, tranes. Aprs avoir inutilement essay de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de Plumket, dont les sons durs rvoltaient leurs gosiers maoris, elles dcidrent de les dsigner par les mots _Rmuna_ et _Loti_, qui sont deux noms de fleurs. Toute la cour eut le lendemain communication de cette dcision, et _Harry Grant_ n'exista plus en Ocanie, non plus que _Plumket_ son ami. Il fut convenu en outre que les premires notes de la chanson indigne: "Loti taman, etc..." chantes discrtement la nuit aux abords du palais, signifieraient: "Rmuna est l, ou Loti, ou tous deux ensemble; ils prient leurs amies de se rendre leur appel, ou tout au moins de venir sans bruit leur ouvrir la porte des jardins..."......................................................... II NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'le de Bora-Bora, situe par 16 de latitude australe, et 154 de longitude ouest. Au moment o commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa quatorzime anne. C'tait une trs singulire petite fille, dont le charme pntrant et sauvage s'exerait en dehors de toutes les rgles conventionnelles de beaut qu'ont admises les peuples d'Europe. Toute petite, elle avait t embarque par sa mre sur une longue pirogue voile qui faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conserv de son le perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la surplombe. La silhouette de ce gant de basalte, plant comme une borne monstrueuse au milieu du Pacifique, tait reste dans sa tte, seule image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une motion bizarre, dessine dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause premire de son grand amour pour lui. III D'CONOMIE SOCIALE La mre de Rarahu l'avait amene Tahiti, la grande le, l'le de la reine, pour l'offrir une trs vieille femme du district d'Apir qui tait sa parente loigne. Elle obissait ainsi un usage ancien de la race maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprs de leur vraie mre. Les mres adoptives, les pres adoptifs (_faa amu_) sont l- bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet change traditionnel des enfants est l'une des originalits des moeurs polynsiennes. IV HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTME), A SA SOEUR, A BRIGHTBURY, COMT DE YORKSHIRE (ANGLETERRE) "Rade de Tahiti, 20 janvier 1872. "Ma soeur aime, "Me voici devant cette le lointaine que chrissait notre frre, point mystrieux qui fut longtemps le lieu des rves de mon enfance. Un dsir trange d'y venir n'a pas peu contribu me pousser vers ce mtier de marin qui dj me fatigue et m'ennuie. "Les annes ont pass et m'ont fait homme. Dj j'ai couru le monde, et me voici enfin devant l'le rve. Mais je n'y trouve plus que tristesse et amer dsenchantement. "C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, l-bas, sous la verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux silhouettes denteles, c'est bien tout cela qui tait connu. Tout cela, depuis dix ans je l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer, potiss par l'norme distance, que nous envoyait Georges; c'est bien ce coin du monde dont nous parlait avec amour notre frre qui n'est plus... "C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions indfinies, des impressions vagues et fantastiques de l'enfance... Un pays comme tous les autres, mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve l, le mme Harry qu' Brightbury, qu' Londres, qu'ailleurs, si bien qu'il me semble n'avoir pas chang de place... "Ce pays des rves, pour lui garder son prestige, j'aurais d ne pas le toucher du doigt. "Et puis ceux qui m'entourent m'ont gt mon Tahiti, en me le prsentant leur manire; ceux qui tranent partout leur personnalit banale, leurs ides terre terre, qui jettent sur toute posie leur bave moqueuse, leur propre insensibilit, leur propre ineptie. La civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale, toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la sauvage posie s'en va, avec les coutumes et les traditions du pass... ........................................................................ "Tant est que, depuis trois jours que le _Rendeer_ a jet l'ancre devant Papeete, ton frre Harry a gard le bord, le coeur serr, l'imagination due. ........................................................................ "John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que dj ce pays l'enchante; depuis notre arrive je le vois peine. "Il est d'ailleurs toujours ce mme ami fidle et sans reproche, ce mme bon et tendre frre, qui veille sur moi comme un ange gardien et que j'aime de toute la force de mon coeur... ........................................................................ V Rarahu tait une petite crature qui ne ressemblait aucune autre, bien qu'elle ft un type accompli de cette race _maorie_ qui peuple les archipels polynsiens et passe pour une des plus belles du monde; race distincte et mystrieuse, dont le provenance est inconnue. Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique, d'une douceur cline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse; ses cils taient si longs, si noirs qu'on les et pris pour des plumes peintes. Son nez tait court et fin, comme celui de certaines figures arabes; sa bouche, un peu plus paisse, un peu plus fendue que le type classique, avait des coins profonds, d'un contour dlicieux. En riant, elle dcouvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de l'mail blanc, dents que les annes n'avaient pas eu le temps de beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries lgres de l'enfance. Ses cheveux, parfums au santal, taient longs, droits, un peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes paules nues. Une mme teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres cuites claires de la vieille Etrurie, tait rpandue sur tout son corps, depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds. Rarahu tait d'une petite taille, admirablement prise, admirablement proportionne; sa poitrine tait pure et polie, ses bras avaient une perfection antique. Autour de ses chevilles, de lgers tatouages bleus, simulant des bracelets; sur la lvre infrieure, trois petites raies bleues transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises; et, sur le front, un tatouage plus ple, dessinant un diadme. Ce qui surtout en elle caractrisait sa race, c'tait le rapprochement excessif de ses yeux, fleur de tte comme tous les yeux maoris; dans les moments o elle tait rieuse et gaie, ce regard donnait sa figure d'enfant une finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle tait srieuse ou triste, il y avait quelque chose en elle qui ne pouvait se mieux dfinir que par ces deux mots: une grce polynsienne. VI La cour de Pomar s'tait pare pour une demi-rception, le jour o je mis pour la premire fois le pied sur le sol tahitien.--L'amiral anglais du _Rendeer_ venait faire sa visite d'arrive la souveraine (une vieille connaissance lui)--et j'tais all, en grande tenue de service, accompagner l'amiral. L'paisse verdure tamisait les rayons de l'ardent soleil de deux heures; tout tait tranquille et dsert dans les avenues ombreuses dont l'ensemble forme Papeete, la ville de la reine.--Les cases vrandas, dissmines dans les jardins, sous les grands arbres, sous les grandes plantes tropicales,--semblaient, comme leurs habitants, plonges dans le voluptueux assoupissement de la sieste.--Les abords de la demeure royale taient aussi solitaires, aussi paisibles... Un des fils de la reine,--sorte de colosse basan qui vint en habit noir notre rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets baisss, o une douzaine de femmes taient assises, immobiles et silencieuses... Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dors taient placs cte cte.--Pomar, qui en occupait un, invita l'amiral s'asseoir dans le second, tandis qu'un interprte changeait entre ces deux anciens amis des compliments officiels. Cette femme, dont le nom tait ml jadis aux rves exotiques de mon enfance, m'apparaissait vtue d'un long fourreau de soie rose, sous les traits d'une vieille crature au teint cuivr, la tte imprieuse et dure.--Dans sa massive laideur de vieille femme, on pouvait dmler encore quels avaient pu tre les attraits et le prestige de sa jeunesse, dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original souvenir. Les femmes de sa suite avaient, dans cette pnombre d'un appartement ferm, dans ce calme silence du jour tropical, un charme indfinissable. --Elles taient belles presque toutes de la beaut tahitienne: des yeux noirs, chargs de langueur, et le teint ambr des gitanos.--Leurs cheveux dnous taient mls de fleurs naturelles et leurs robes de gaze tranantes, libres la taille, tombaient autour d'elles en longs plis flottants. C'tait sur la princesse Ariita surtout, que s'arrtaient involontairement mes regards. Ariita la figure douce, rflchie, rveuse, avec de ples roses du Bengale, piques au hasard dans ses cheveux noirs... VII Les compliments termins, l'amiral dit la reine: --Voici Harry Grant que je prsente Votre Majest; il est le frre de Georges Grant, un officier de marine, qui a vcu quatre ans dans votre beau pays. L'interprte avait peine achev de traduire, que Pomar me tendit sa main ride; un sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel, claire sa vieille figure: --Le frre de Rouri! dit elle en dsignant mon frre par son nom tahitien.--Il faudra revenir me voir...--Et elle ajouta en anglais: "Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute spciale, la reine ne parlant jamais d'autre langue que celle de son pays. --"Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en me montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale... Et je partis charm de cette trange cour... VIII Rarahu n'avait gure quitt depuis sa petite enfance la case de sa vieille mre adoptive, qui habitait dans le district d'Apir, au bord du ruisseau de Fataoua. Ses occupations taient fort simples: la rverie, le bain, le bain surtout:-le chant et les promenades sous bois, en compagnie de Tiahoui, son insparable petite amie.--Rarahu et Tiahoui taient deux insouciantes et rieuses petites cratures qui vivaient presque entire- ment dans l'eau de leur ruisseau, o elles sautaient et s'battaient comme deux poissons-volants. IX Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu ft sans rudition; elle savait lire dans sa bible tahitienne, et crire, avec une grosse criture trs ferme, les mots doux de la langue maorie; elle tait mme trs forte sur l'orthographe conventionnelle fixe par les frres Picpus,--lesquels ont fait, en caractres latins, un vocabulaire des mots polynsiens. Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins cultives assurment que cette enfant sauvage.--Mais il avait fallu que cette instruction, prise l'cole des missionnaires de Papeete, lui et peu cot acqurir, car elle tait fort paresseuse. X En tournant droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis une demi-heure le chemin d'Apir, on trouvait un large bassin naturel, creus dans le roc vif.--Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se prcipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise fracheur. L, tout le jour, il y avait socit nombreuse; sur l'herbe, on trouvait tendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes journes tropicales causer, chanter, dormir, ou bien encore nager et plonger, comme des dorades agiles.--Elles allaient l'eau vtues de leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes mouilles sur leur corps, comme autrefois les naades. L, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; l trnait Ttouara la ngresse;--l se faisait l'ombre une grande consommation d'oranges et de goyaves. Ttouara appartenait la race des Kanaques noirs de la Mlansie.--Un navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une le avoisinant la Caldonie, et l'avait dpose mille lieues de son pays, Papeete, o elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait gare parmi des misses anglaises. Ttouara avec une inpuisable belle humeur, une gat simiesque, une impudeur absolue, entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement. Cette proprit de sa personne la rendait prcieuse ses nonchalantes compagnes; elle tait une des notabilits du ruisseau de Fataoua... XI PRSENTATION Ce fut vers midi, un jour calme et brlant, que pour la premire fois de ma vie j'aperus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes, habitues du ruisseau de Fataoua, accables de sommeil et de chaleur, taient couches tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans l'eau claire et frache.--L'ombre de l'paisse verdure descendait sur nous, verticale et immobile; de larges papillons d'un noir de velours, marqus de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent t trop lourdes pour les enlever; l'air tait charg de senteurs nervantes et inconnues; tout doucement je m'abandonnais cette molle existence, je me laissais aller aux charmes de l'Ocanie... Au fond du tableau, tout coup des broussailles de mimosas et de goyaviers s'ouvrirent, on entendit un lger bruit de feuilles qui se froissent,--et deux petites filles parurent, examinant la situation avec des mines de souris qui sortent de leurs trous. Elles taient coiffes de couronnes de feuillage, qui garantissaient leur tte contre l'ardeur du soleil; leurs reins taient serrs dans des _pareos_ (pagnes) bleu fonc grandes raies jaunes; leurs torses fauves taient sveltes et nus; leurs cheveux noirs, longs et dnous... Point d'Europens, point d'trangers, rien d'inquitant en vue... Les deux petites, rassures, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit s'parpiller plus bruyamment autour d'elles... La plus jolie des deux tait Rarahu; l'autre Tiahoui, son amie et sa confidente... Alors Ttouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine sur laquelle brillait un galon d'or,--l'leva au-dessus des herbes dans lesquelles j'tais enfoui,--et la leur montra avec une intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un pouvantail. Les deux petites cratures, comme deux moineaux auxquels on montre un babouin, se sauvrent terrifies,--et ce fut l notre prsentation, notre premire entrevue... XII Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Ttouara se rsumaient peu prs ceci: --Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une femme principes, qui leur dfend de se commettre avec nous. Elle, Ttouara, et t personnellement trs satisfaite si ces deux filles se fussent laiss apprivoiser par moi; elle m'engageait trs vivement tenter cette aventure. Pour les trouver, il suffisait, d'aprs ses indications, de suivre sous les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas conduisait un bassin plus lev que le premier et moins frquent aussi.--L, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se rpandait encore dans un creux de rocher qui semblait fait tout exprs pour le tte-- tte ou trois personnes intimes.--C'tait la salle de bain particulire de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que l s'tait passe toute leur enfance... C'tait un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient vote de grands arbres--pain aux paisses feuilles,--des mimosas, des goyaviers et de fines sensitives. L'eau frache y bruissait sur de petits cailloux polis; on y entendait de trs loin, et perdus en murmure confus, les bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de crcelle de Ttouara. XIII ..................................................................... --Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomar, de sa grosse voix rauque--Loti, pourquoi n'pouserais-tu pas la petite Rarahu du district d'Apir?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te poserait davantage dans le pays... C'tait sous la vranda royale que m'tait faite cette question.-- J'tais allong sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait de me servir mon amie Tria; en face de moi tait tendue ma bizarre partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'cart une passion extrme; elle tait vtue d'un peignoir jaune grandes fleurs noires, et fumait une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roule sur elle-mme. Deux suivantes couronnes de jasmin marquaient nos points, battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant curieusement sur nos paules. Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tides, parfumes, qu'amnent l-bas les orages d't; les grandes palmes des cocotiers se couchaient sous l'onde, leurs nervures puissantes ruisselaient d'eau. Les nuages amoncels formaient avec la montagne un fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne de Fataoua. Dans l'air taient suspendues des manations d'orage qui troublaient le sens et l'imagination... ...................................................................... "pouser la petite Rarahu du district d'Apir." Cette proposition me prenait au dpourvu, et me donnait beaucoup rflchir... ............................................................. Il allait sans dire que la reine, qui tait une personne trs intelligente et sense, ne me proposait point un de ces mariages suivant les lois europennes qui enchanent pour la vie. Elle tait pleine d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle s'efforait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux principes chrtiens. C'tait donc simplement un mariage tahitien qui m'tait offert. Je n'avais pas de motif bien srieux pour rsister ce dsir de la reine, et la petite Rarahu du district d'Apir tait bien charmante... Nanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'allguai ma jeunesse. J'tais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est une chose fort coteuse, mme en Ocanie... Et puis, et surtout, il y avait l'ventualit d'un prochain dpart,--et laisser Rarahu dans les larmes, en et t une consquence invitable, et assurment fort cruelle. Pomar sourit toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait convaincue. Apres un moment de silence, elle me proposa Famana, sa suivante, que cette fois je refusai tout net. Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement ses yeux se tournrent vers Ariita la princesse: --Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-tre aurais-tu accept avec plus d'empressement, mon petit Loti?... La vieille femme rvlait par ces mots qu'elle avait devin le troisime et assurment le plus srieux des secrets de mon coeur. Ariita baissa les yeux, et une nuance rose se rpandit sur ses joues ambres; je sentis moi-mme que le sang me montait tumultueusement au visage et le tonnerre se mit rouler dans les profondeurs de la montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue d'un mlodrame... Pomar satisfaite de sa factie riait sous cape. Elle avait mis profit le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _t tn_ (l'homme), c'est--dire _le roi_... Pomar, dont un des passe-temps favoris tait le jeu d'cart, tait extraordinairement tricheuse, elle trichait mme aux soires officielles, dans les parties intresses qu'elle jouait avec les amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner n'taient certes pour rien dans le plaisir qu'elle prouvait rendre capots ses partenaires... XIV Rarahu possdait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose, qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son _pareo_ bleu et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants, Papeete. Ces jours-l, ses cheveux taient spars en deux longues nattes noires trs paisses; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille ( l'endroit o les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus, dont le rouge ardent donnait une pleur transparente sa joue cuivre. Elle restait peu de temps Papeete aprs le service religieux, vitant la socit des jeunes femmes, les choppes des Chinois marchands de th, de gteau et de bire. Elle tait trs sage, et en donnant la main Tiahoui, elle rentrait Apir pour se dshabiller. Un petit sourire contenu, une petite moue discrte, taient les seuls signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete... XV ... Nous avions dj pass bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les goyaviers, quand Pomar me fit l'trange proposition d'un mariage. Et, Pomar, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela fort bien. Bien longtemps j'avais hsit.--J'avais rsist de toutes mes forces, --et cette situation singulire s'tait prolonge, au del de toute vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous tentions sur l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un prs de l'autre, peu prs comme deux frres. C'tait une bien enfantine comdie que nous jouions l tous deux, et personne assurment ne l'et souponne. Le sentiment "_qui fit hsiter Faust au seuil de Marguerite_" prouv pour une fille de Tahiti, m'et peut-tre fait sourire moi-mme, avec quelques annes de plus; il et bien amus l'tat-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'et combl de ridicule aux yeux de Ttouara........................................................... Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de dsoler d'abord, avaient sur ces questions des ides tout fait particulires qui en Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tard m'en apercevoir. Ils s'taient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une enfant, et n'a pas t cre pour vivre seule... Elle n'allait pas se prostituer Papeete, et c'tait l tout ce qu'ils avaient exig de sa sagesse. Ils avaient jug que mieux valait Loti qu'un autre, Loti trs jeune comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , aprs rflexion, les deux vieillards avaient trouv que c'tait bien... John lui-mme, mon bien-aim frre John, qui voyait tout avec ses yeux si tonnamment purs, qui prouvait une surprise douloureuse quand on lui contait mes promenades nocturnes en compagnie de Famana dans les jardins de la reine,--John tait plein d'indulgence pour cette petite fille qui l'avait charm.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa grande affection pour moi; il tait dispos tout pardonner son frre Harry, quand il s'agissait d'elle............................................................. Si bien que, quand la reine me proposa d'pouser la petite Rarahu du district d'Apir, le mariage tahitien ne pouvait plus tre entre nous deux qu'une formalit... XVI CHOSES DU PALAIS Ariifait, le prince-poux, jouait la cour de Pomar un rle politique tout fait effac. La reine, qui tenait donner aux Tahitiens une belle ligne royale, avait choisi cet homme, parce qu'il tait le plus grand et le plus beau qu'on et pu trouver dans ses archipels.--C'tait encore un magnifique vieillard cheveux blancs, la taille majestueuse, au profil noble et rgulier. Mais il tait peu prsentable, et s'obstinait se trop peu vtir; le simple pareo tahitien lui semblait suffisant; il n'avait jamais pu se faire l'habit noir. De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort peu. De ce mariage taient issus de vrais gants qui tous mouraient du mme mal sans remdes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent en une saison et meurent l'automne. Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un aprs l'autre partir, avec une inexprimable douleur. L'an, Tamatoa, avait eu de la belle reine Mo sa femme, une petite princesse dlicieusement jolie,--l'hritire prsomptive du trne de Tahiti,--la petite Pomar V, sur laquelle se portait toute la tendresse de la grand'mre Pomar IV. Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paratre dj les symptmes du mal hrditaire, et plus d'une fois les yeux de l'aeule s'taient remplis de larmes en la regardant. Cette maladie prvue et cette mort certaine donnaient un charme de plus cette petite crature, la dernire des Pomar, la dernire des reines des archipels tahitiens.--Elle tait aussi ravissante, aussi capricieuse que peut l'tre une petite princesse malade que l'on ne contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait pour moi avait contribu m'attirer celle de la reine... XVII Pour arriver parler le langage de Rarahu,--et comprendre ses penses,--mme les plus drles ou le plus profondes,--j'avais rsolu d'apprendre la langue maorie. Dans ce but, j'avais fait un jour Papeete l'acquisition du dictionnaire des frres Picpus,--vieux petit livre qui n'eut jamais qu'une dition, et dont les rares exemplaires sont presque introuvables aujourd'hui. Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la Polynsie d'tranges perspectives,-tout un champ inexplor de rveries et d'tudes. XVIII Au premier abord je fus frapp de la grande quantit des mots mystiques de la vieille religion maorie,--et puis de ces mots tristes, effrayants, intraduisibles,--qui expriment l-bas les terreurs vagues de la nuit,--les bruits mystrieux de la nature, les rves peine saisissables de l'imagination... Il y avait d'abord _Taaroa_, le dieu suprieur des religions polynsiennes. Les desses: _Ruahine tahua_, desse des arts et de la prire. _Ruahine auna_, desse de la sollicitude. _Ruahine faaipu_, desse de la franchise. _Ruahine nihonihoraroa_, desse de la dissension et du meurtre. _Romatane_, le prtre qui admet les mes au ciel, ou les en exclut. _Tutahoroa_, la route qui suivent les mes pour se rendre dans la nuit ternelle. _Tapaparaharaha_, la base du monde. _Ihohoa_, les mnes, les revenants. _Oroimatua ai aru nihonihororoa_, cadavre qui revient pour tuer et manger les vivants. _Tuitupapau_, prire un mort de ne pas revenir. _Tahurere_, prier un ami mort de nuire un ennemi. _Tii_, esprit malfaisant. _Tahutahu_, enchanteur, sorcier. _Mahoi_, l'essence, l'me d'un Dieu. _Faa-fano_, dpart de l'me la mort. _Ao_, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumire, principe, centre, coeur des choses. _Po_, nuit, anciens temps, monde inconnu et tnbreux, enfers. ... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille: _Moana_, abmes de la mer ou du ciel. _Tohureva_, prsage de mort. _Natuaea_, vision confuse et trompeuse. _Nupa nupa_, obscurit, agitation morale. _Ruma-ruma_, tnbres, tristesses. _Tarehua_, avoir les sens obscurcis, tre visionnaire. _Tataraio_, tre ensorcel. _Tunoo_, malfice. _Ohiohio_, regard sinistre. _Puhiairoto_, ennemi secret. _Totoro ai po_, repas mystrieux dans les tnbres. _Tetea_, personne ple, fantme. _Oromatua_, crne d'un parent. _Papaora_, odeur de cadavre. _Taihitoa_, voix effrayante. _Tai aru_, voix comme le bruit de la mer. _Tururu_, bruit de bouche pour effrayer. _Oniania_, vertige, brise qui se lve. _Tape tape_, limite touchant aux eaux profondes. _Tahau_, blanchir la rose. _Rauhurupe_, vieux bananier; personne dcrpite. _Tutai_, nues rouges l'horizon. _Nina_, chasser une ide triste; enterrer. _Ata_, nuage; tige de fleur; messager; crpuscule. _Ari_, profondeur; vide; vague de la mer... .......................................................... XIX ... Rarahu possdait un chat d'une grande laideur, en qui se rsumaient avant mon arrive ses plus chres affections. Les chats sont btes de luxe en Ocanie, et pourtant leur race est l- bas tout fait manque.--Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et son fort recherchs. Celui de Rarahu tait une grande bte efflanque, haute sur pattes, qui passait ses jours dormir le ventre au soleil, ou manger des languerottes bleues. Il s'appelait Turiri.--Ses oreilles droites taient perces leurs extrmits, et ornes de petits glands de soie, suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure compltait d'une manire trs comique ce minois de chat, dj fort extraordinaire par lui-mme. Il s'enhardissait jusqu' suivre sa matresse au bain, et passait de longues heures avec nous, tendu dans des poses nonchalantes. Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres,--tels que: _Ma petite chose trs chrie_--et _mon petit coeur_ (ta u mea iti here rahi) et (ta u mafatu iti). XX ................................................................. ... Non, ceux-l qui ont vcu l-bas, au milieu des filles demi civilises de Papeete,--qui ont appris avec elles le tahitien facile et btard de la plage et les moeurs de la ville colonise,--qui ne voient dans Tahiti qu'une le o tout est fait pour le plaisir des sens et la satisfaction des apptits matriels,--ceux-l ne comprennent rien au charme de ce pays... Ceux encore,--les plus nombreux sans contredit,--qui jettent sur Tahiti un regard plus honnte et plus artiste,--qui y voient une terre d'ternel printemps, toujours riante, potique,--pays de fleurs et de belles jeunes femmes,--ceux-l encore ne comprennent pas... Le charme de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour tous... Allez loin de Papeete, l o la civilisation n'est pas venue, l o se retrouvent sous les minces cocotiers,--au bord des plages de corail, --devant l'immense Ocan dsert,--les districts tahitiens, les villages aux toits de pandanus.--Voyez ces peuplades immobiles et rveuses;--voyez au pied des grands arbres ces groupes silencieux, indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la contemplation... coutez le grand calme de cette nature, le bruissement monotone et ternel des brisants de corail;--regardez ces sites grandioses, ces mornes de basalte, ces forts suspendues aux montagnes sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette solitude majestueuse et sans bornes: le Pacifique......................................................... XXI ... Le premier soir o Rarahu vint se mler aux jeunes femmes de Papeete, tait un soir de grande fte. La reine donnait un bal l'tat-major d'une frgate, qui par hasard passait... Dans le salon tout ouvert, taient dj rangs les fonctionnaires europens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en habits de gala. En dehors, dans les jardins, c'tait un grand tumulte, une grande confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de fte et couronnes de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles se prparaient danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,- tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de satin. Et les officiers qui avaient dj des amies au dedans et au dehors, dans ces deux mondes de femmes, allaient de l'un l'autre sans dtours, avec le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes... La curiosit, la jalousie surtout avaient pouss Rarahu cette sorte d'escapade, depuis longtemps prmdite.--La jalousie, passion peu commune en Ocanie, avait sourdement min son petit coeur sauvage. Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couche en mme temps que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce que pouvaient bien tre ces soires de Papeete que Loti son ami passait avec Famana ou Tria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette princesse Ariita, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait devin une rivale... --"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout coup derrire moi une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop frache pour tre mle au tumulte de cette fte. Et je rpondis, tonn: --"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!) C'tait bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et donnant la main Tiahoui. C'taient bien elles deux,--qui semblaient intimides de se trouver dans ce milieu inusit, o tant de jeunes femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi- souriantes, demi-pinces,--et il tait ais de voir que l'orage tait dans l'air. --Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habilles et jolies? Elles savaient bien qu'elles l'taient plus que les autres, au contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent point tent l'aventure. --Allons plus prs, dit Rarahu; je veux voir ce qu'_elles_ font dans la maison de la reine. Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchmes des fentres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singulire plus d'un titre: une rception chez la reine Pomar. --Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle montrait de la main un groupe de femmes lgrement bistres, et pares de longues tuniques clatantes, qui taient assises avec des officiers autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pices d'or et de nombreux petits carrs de carton peint, qu'elles faisaient glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs conservaient leur impassible expression de clinerie et de nonchalance exotique. Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle ne saisit que d'une manire imparfaite les explications que je pus lui en donner. Quand les premires notes du piano commencrent rsonner dans l'atmosphre chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu couta en extase... Jamais rien de semblable n'avait frapp son oreille; la surprise et le ravissement dilataient ses yeux tranges. Le tam-tam aussi s'tait tu, et derrire nous les groupes se serraient sans bruit: --on n'entendait plus que le frlement des toffes lgres, --le vol des grandes phalnes, qui venaient effleurer de leurs ailes la flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique. Alors parut Ariita, appuye au bras d'un commandant anglais, et s'apprtant valser. --Elle est trs belle, Loti, dit tout bas Rarahu. --Trs belle, Rarahu, rpondis-je... --Et tu vas aller cette fte; et ton tour viendra de danser aussi avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute seule avec Tiahoui, tristement se coucher Apir! En vrit non, Loti, tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout coup. Je suis venue pour te chercher... --Tu verras, Rarahu, comme le piano rsonnera bien sous mes doigts; tu m'couteras jouer et jamais musique si douce n'aura frapp ton oreille. Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et demain nous serons ensemble... --Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, rpta-t-elle encore, de sa voix d'enfant que la fureur faisait trembler... Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courrouce, elle arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et dchira du haut en bas le plastron irrprochable de ma chemise britannique... En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltrait, me prsenter au bal de la reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant, de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apir... Mais, quand nous fmes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fte, au milieu des bois et de l'obscurit, autour de moi je trouvai tout absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'toiles inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu' la voix de l'enfant dlicieuse qui marchait mon ct... Je songeais Ariita, en longue tunique de satin bleu, valsant l-bas chez la reine, et un ardent dsir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-l fait fausse route, en m'entranant dans la solitude. XXII LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY Papeete, 1872. "Chre petite soeur, "Me voil sous le charme, mois aussi--sous le charme de ce pays qui ne ressemble aucun autre.--Je crois que je le vois comme jadis le voyait Georges, travers le mme prisme enchanteur; depuis deux mois peine j'ai mis le pied dans cette le,--et dj je me suis laiss captiver.--La dception des premiers jours est bien loin aujourd'hui, et je crois que c'est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, aimer et mourir... "Six mois encore passer dans ce pays, la dcision est prise depuis hier par notre commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici qu'ailleurs; le _Rendeer_ ne partira pas avant octobre; d'ici l je me serai fait entirement cette existence doucement nervante, d'ici l je serai devenu plus d' moiti indigne, et je crains qu' l'heure du dpart il ne me faille terriblement souffrir... "Je ne puis te dire tout ce que j'prouve d'impressions tranges, en retrouvant chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garon, au foyer de famille, je songeais l'Ocanie; travers le voile fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devine telle que je la trouve aujourd'hui.--Tous ces sites taient DJA VUS, tous ces noms taient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient mes rves d'enfant, si bien que par instants c'est aujourd'hui que je crois rver... "Cherche, dans les papiers que nous a laisss Georges, une photographie dj efface par le temps: une petite case au bord de la mer, btie aux pieds de cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure...-- C'tait la sienne.--Elle est encore l sa place... "On me l'a indique,--mais c'tait inutile,--tout seul je l'aurais reconnue... "Depuis son dpart, elle est reste vide; le vent de la mer et les annes l'ont disjointe et meurtrie; les broussailles l'ont recouvertes, la vanille l'a tapisse,--mais elle a conserv le nom tahitien de Georges, on l'appelle encore _la case de Rouri_... "La mmoire de Rouri est reste en honneur chez beaucoup d'indignes,- -chez la reine surtout, par qui je suis aim et accueilli en souvenir de lui. "Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais sans doute qu'une Tahitienne qu'il avait aime avait vcu prs de lui pendant ses quatre annes d'exil... "Et moi qui n'tais alors qu'un petit enfant, je devinais tout seul ce que l'on ne me disait pas; je savais mme qu'elle lui crivait, j'avais vu sur son bureau traner des lettres, crites dans une langue inconnue, qu'aujourd'hui je commence parler et comprendre. "Son nom tait Tamaha.--Elle habite prs d'ici, dans une le voisine, et j'aimerais la voir.--J'ai souvent dsir rechercher sa trace--et puis, au dernier moment j'hsite, un sentiment indfinissable, comme un scrupule, m'arrte au moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans ce pass intime de mon frre, sur lequel la mort a jet son voile sacr... XXIII CONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE Le caractre des Tahitiens est un peu celui des petits enfants--Ils sont capricieux fantasques,--boudeurs tout coup et sans motif;-- foncirement honntes toujours,--et hospitaliers dans l'acception du mot la plus complte... Le caractre contemplatif est extraordinairement dvelopp chez eux; ils sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles toutes les rveries de l'imagination... La solitude des forts, les tnbres, les pouvantent, et ils les peuplent sans cesse de fantmes et d'esprits. Les bains nocturnes sont en honneur Tahiti; au clair de lune, des bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des bassins naturels d'une dlicieuse fracheur.--C'est alors que ce simple mot: "Toupapahou!" jet au milieu des baigneuses les met en fuite comme des folles...--(_Toupapahou_ est le nom de ces fantmes tatous qui sont la terreur de tous les Polynsiens,--mot trange, effrayant en lui-mme et intraduisible...) En Ocanie, le travail est chose inconnue.--Les forts produisent d'elles-mmes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades insouciantes; le fruit de l'arbre--pain, les bananes sauvages, croissent pour tout le monde et suffisent chacun.--Les annes s'coulent pour les Tahitiens dans une oisivet absolue et une rverie perptuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre belle Europe tant de pauvres gens s'puisent gagner le pain du jour... XXIV UN NUAGE ... La bande insouciante et paresseuse tait au complet au bord du ruisseau d'Apir, et Ttouara, qui tait en veine d'esprit, versait sur nous tous, demi endormis dans les herbes, des facties rabelaisiennes, --tout en se bourrant de cocos et d'oranges. On n'entendait gure que sa voix de crcelle, mle aux bruissements de quelques cigales qui chantaient l leur chanson de midi, l'heure mme o, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois sortaient des thtres de Paris, transis et emmitoufls, dans le brouillard glacial des nuits d'hiver... La nature tait tranquille et nerve; une brise tide passait mollement sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient gament sur nous, multiplis l'infini par le tamisage lger des goyaviers et des mimosas... Nous vmes s'avancer tout coup une personne vtue d'une tunique tranante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement natts, et, sur le front, une couronne de jasmin... On voyait un peu, travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune fille que n'avait jamais contrarie aucune entrave... On voyait aussi qu'elle avait roul, autour de ses hanches, un _pareo_ somptueux, dont les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la gaze lgre... Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au srieux... Un grand succs d'admiration avait salu son entre... Le fait est qu'elle tait bien jolie ainsi,--et que sa coquetterie embarrasse la rendait encore plus charmante... Confuse et intimide, elle tait venu moi; puis, sur l'herbe, elle s'tait assise mon ct, et restait l immobile, les joues empourpres sous leur bistre, les yeux baisss, comme une enfant coupable qui tremble qu'on ne l'interroge et ne la confonde... --Loti, tu fais trs bien les choses, disait-on dans la galerie... Et les jeunes femmes auxquelles mon tonnement n'avait point chapp, firent entendre dans les hautes herbes de petits clats de rire contenus qui disaient une foule de mchantes choses;--Ttouara, fine et impitoyable, pronona sur la belle robe de gaze ces astucieuses paroles: --Elle est faite d'une _toffe chinoise!_ Et les clats de rire redoublrent;--il en partait de derrire tous les goyaviers,--il en sortait de l'eau du ruisseau; il en venait de partout,--et la pauvre petite Rarahu tait bien prs de fondre en larmes... XXV TOUJOURS LE NUAGE ..."Elle est faite d'une _toffe chinoise!_" avait dit Ttouara... Parole grosse de sous-entendus venimeux,--parole acre triple pointe, qui souvent me revenait en tte... En vrit j'tais tout fait tranger cette robe de gaze verte... Ce n'taient point non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu,-- lesquels vivaient moiti nus dans leur case de pandanus,--qui s'taient lancs dans de telles prodigalits... Et je demeurais plong dans mes rflexions... Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de dgot et d'horreur... Il n'est point de plus grande honte pour une jeune femme que d'tre convaincue d'avoir cout les propos galants de l'un d'entre eux... Mais les Chinois sont malins et sont riches;--et il est notoire que plusieurs de ces personnages, force de prsents et de pices blanches, obtiennent des faveurs clandestines qui les ddommagent du mpris public... Je m'tais bien gard cependant de communiquer cet horrible soupon John, qui et charg d'anathmes ma petite amie Rarahu... J'eus le bon got de ne faire ni reproche ni scandale,--me rservant seulement d'observer et d'attendre... XXVI PERSISTANCE DU NUAGE ... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apir, notre salle de bain particulire sous les goyaviers, il tait trois heures de l'aprs-midi, heure inusite. J'tais venu sans bruit... J'cartai les branches et je regardai... La stupeur me cloua sur place... Une chose horrible tait l dans ce lieu, que nous considrions comme appartenant nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre eau limpide son vilain corps jaune... Il semblait chez lui et ne se drangeait nullement... Il avait relev sa longue queue de cheveux gris natts, et l'avait roule en manire de chignon de femme sur la pointe de son crne chauve... Complaisamment il lavait dans notre ruisseau ses membres osseux qui semblaient enduits de safran,--et le soleil l'clairait tout de mme, de sa lueur discrtement voile par la verdure,--et l'eau frache et claire bruissait tout de mme autour de lui,--avec autant de naturel et de gat qu'elle et pu le faire pour nous... XXVII ... J'observais, post derrire les branches... La curiosit me tenait l attentif et immobile... Je m'tais condamn au spectacle de ce bain, attendant avec anxit ce qui allait s'ensuivre... Je n'attendis pas longtemps; un lger frlement de branches, un bruit de voix douces, m'indiqua bientt que les deux petites filles arrivaient... Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, comme m par un ressort... Soit pudeur, soit honte d'taler au soleil d'aussi laides choses, il courut ses vtements... Les nombreuses robes de mousseline qui, superposes, composaient son costume, pendaient et l, accroches aux branches des arbres. Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les petites arrivrent. Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps trs significatif en apercevant l'homme jaune, et rebroussa chemin d'un air indign... Tiahoui parut ensuite;--elle eut un temps d'arrt en portant la main son menton, et riant sous cape, comme une personne qui aperoit quelque chose de trs drle... Rarahu regarda par-dessus son paule, riant aussi... Aprs quoi toutes deux s'avancrent rsolument, en disant d'un ton narquois: --Ia ora na, Tseen-Lee!--Ia ora na tinito, mafatu meiti! (Bonjour, Tseen-Lee,--bonjour, Chinois, mon petit coeur!) Elles le connaissaient par son nom, et lui-mme avait appel Rarahu... Il avait laiss retomber sa queue grisonnante avec un grand air de coquetterie, et ses yeux de vieux lubrique tincelaient d'une hideuse manire... XXVIII Il tira de ses poches une quantit de choses qu'il offrit aux deux enfants: petites botes de poudres blanches ou roses,--petits instruments compliqus pour la toilette, petites spatules d'argent pour racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait l'usage,--et puis des bonbons chinois aussi,--des fruits confits au poivre et au gingembre... C'tait Rarahu surtout qui tait l'objet de ses attentions ardentes.-- Et les deux petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de mme avec accompagnement de moues ddaigneuses, et de grimaces de ouistitis... Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son paule nue... Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses lvres de celles de ma petite amie,--laquelle s'enfuit toutes jambes, suivie de Tiahoui... Toutes deux disparurent sous bois comme des gazelles, emportant leurs prsents pleines mains-on les entendit de loin rire encore travers la verdure,--et Tseen-Lee, incapable de les rejoindre, demeura sa place, piteux et dcontenanc... XXIX LE NUAGE CRVE ... Le lendemain Rarahu, la tte appuye sur mes genoux, pleurait chaudes larmes... Dans son coeur de pauvre petite croissant l'aventure dans les bois, les notions du bien et du mal taient restes imparfaites; on y trouvait une foule d'ides baroques et incompltes venues toutes seules l'ombre des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant, et il s'y mlait aussi quelques donnes chrtiennes, puises au hasard dans la Bible de ses vieux parents... La coquetterie et la gourmandise l'avaient pousse hors du droit chemin, mais j'tais sr, absolument sr qu'elle n'avait rien donn en change de ces singuliers prsents, et le mal pouvait encore se rparer par des larmes. Elle comprenait que ce qu'elle avait fait tait fort mal; elle comprenait surtout qu'elle m'avait caus de la peine,--et que John, le srieux John, mon frre, dtournerait d'elle ses yeux bleus... Elle avait tout avou, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur; les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de voir pleurer son amie... Ces larmes, les premires que Rarahu et verses de sa vie, produisirent entre nous le rsultat qu'amnent souvent les larmes, elles nous firent davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'prouvais pour elle, le coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariita s'effaa pour un temps... L'trange petite crature qui pleurait l sur mes genoux, dans la solitude d'un bois d'Ocanie, m'apparaissait sous un aspect encore inconnu; pour la premire fois elle me semblait _quelqu'un_, et je commenais souponner la femme adorable qu'elle et pu devenir, si d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune tte... XXX A dater de ce jour, Rarahu considrant qu'elle n'tait plus une enfant, cessa de se montrer la poitrine nue au soleil... Mme les jours non fris, elle se mit porter des robes et natter ses longs cheveux... XXXI ..._Mata reva_ tait le nom que m'avait donn Rarahu, ne voulant point de celui de Loti, qui me venait de Famana ou d'Ariita.--_Mata_, dans le sens propre, veut dire: _oeil_; c'est d'aprs les yeux que les Maoris dsignent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont gnralement trs russis... Plumket, par exemple, s'appelait _Mata pifar_ (oeil de chat); Brown, _Mata ior_ (oeil de rat), et John, _Mata ninamu_ (oeil azur)... Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal; l'appellation plus potique de _Mata reva_ tait celle qu'aprs bien des hesitations elle avait choisie... Je consultai le dictionnaire des vnrables frres Picpus,--et trouvai ce qui suit: _Reva_, firmament;--abme, profondeur;--mystre... XXXII JOURNAL DE LOTI ... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement qu'ailleurs; le temps s'coulait sans laisser de traces, dans la monotonie d'un ternel t.-Il semblait qu'on ft dans une atmosphre de calme et d'immobilit, o les agitations du monde n'existaient plus... Oh! les heures dlicieuses, oh! les heures d't, douces et tides, que nous passions l, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce coin de bois, ombreux et ignor, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de Tiahoui.-Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies, entranant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau. -Le sol tait tapiss de fines gramines, de petites plantes dlicate, d'o sortait une senteur pareille celle de nos foins d'Europe pendant le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien: "poumirirara", qui signifie: _une suave odeur d'herbes_. L'air tait tout charg d'exhalaisons tropicales, o dominait le parfum des oranges surchauffes dans les branches par le soleil du midi.-Rien ne troublait le silence accablant de ces midi d'Ocanie. De petits lzards, bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilit, circulaient autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqus de grands yeux violets. On n'entendait que de lgers bruits d'eau, des chants discrets d'insectes, ou de temps en temps la chute d'une goyave trop mre, qui s'crasait sur la terre avec un parfum de framboise... ... Et quand le journe s'avanait, quand le soleil plus bas jetait sur les branches des arbres des lueurs plus dores, Rarahu s'en retournait avec moi sa case isole dans les bois.-Les deux vieillards ses parents, fixes et graves, taient l toujours, accroupis devant leur hutte de pandanus, et nous regardant venir.-Une sorte de sourire mystique, une expression d'insouciante bienveillance clairait un instant leurs figures teintes: --Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale;--ou bien: "Nous te saluons, Mata reva!" Et puis c'tait tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma petite amie, qui me suivait des yeux en souriant et qui semblait une personnification frache de la jeunesse ct de ces deux sombres momies polynsiennes... C'tait l'heure du repas du soir. Le vieux Tahaaparu tendait ses longs bras tatous jusqu' une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux de _bourao_ dessch, et les frottait l'un contre l'autre pour en obtenir du feu,--Vieux procd de sauvage. Rarahu recevait la flamme des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et faisait cuire dans la terre deux _maiors_, fruits de l'arbre--pain, qui composaient le repas de la famille... C'tait l'heure aussi o la bande des baigneuses du ruisseau de Fatoua rejoignait Papeete, Ttouara en tte,--et j'avais pour m'en revenir toujours compagnie joyeuse. --Loti, disait Ttouara, n'oublie pas qu'on t'attend la nuit dans le jardin de la reine; Tria et Famana te font dire qu'elles comptent sur toi pour les conduire prendre du th chez les Chinois,--et moi aussi, j'en serais trs volontiers si tu veux... Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'o la vue dominait le grand Ocan bleu, clair des dernires lueurs du soleil couchant. La nuit descendait sur Tahiti, transparente, toile. Rarahu s'endormait dans ses bois; les grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du soir, les phalnes prenaient leur vol sous les grands arbres,--et les suivantes commenaient errer dans les jardins de la reine... XXXIII ... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombrages de Papeete, adressa un bonjour moiti amical, moiti railleur,--un peu terrifi aussi,-- une crature baroque qui passait. La grande femme sche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y rpondit avec une raideur pleine de dignit, et se retourna pour nous regarder. Rarahu vexe lui tira la langue,--aprs quoi elle me conta en riant que cette vieille fille, _demi-blanche_, mtis efflanque d'Anglais et de Maorie,--tait son ancien professeur, l'cole de Papeete. Un jour, la mtis avait dclar son lve qu'elle fondait sur elle les plus hautes esprances pour lui succder dans ce pontificat, en raison de la grande facilit avec laquelle apprenait l'enfant. Rarahu, saisie de terreur la pense de cet avenir, avait tout d'une traite pris sa course jusqu' Apir, quittant du coup la _haapiiraa_ (la maison d'cole) pour n'y plus revenir... XXXIV ... Je rentrai un matin bord du _Rendeer_, rapportant cette nouvelle sensation que j'avais couch en compagnie de Tamatoa... Tamatoa, fils an de la reine Pomar, mari de la reine Mo de l'le Raata,--pre de la dlicieuse petite malade, Pomar V,--tait un homme que l'on gardait enferm depuis quelques annes entre quatre solides murailles, et qui tait encore l'effroi lgendaire du pays. Dans son tat normal, Tamatoa, disait-on, n'tait pas plus mchant qu'un autre,--mais il buvait,--et, quand il avait bu, il _voyait rouge_, il lui fallait du sang. C'tait un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force herculenne; plusieurs hommes ensemble taient incapables de lui tenir tte quand il tait dchan; il gorgeait sans motif, et les atrocits commises par lui dpassaient toute imagination... Pomar adorait pourtant ce fils colossal.-Le bruit courait mme dans le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on l'avait vu la nuit rder dans les jardins.-Sa prsence causait parmi les filles de la cour la mme terreur que celle d'une bte fauve, dont on saurait, la nuit, la cage mal ferme. Il y avait chez Pomar une salle consacre aux trangers, nuit et jour ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs attards des districts, et quelquefois moi-mme... ... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde tait endormi quand j'entrai dans la salle de refuge. Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoud sur une table o brlait une lampe d'huile de cocotier... C'tait un inconnu, d'une taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains et broy un homme comme du verre.--Il avait d'paisses mchoires carres de cannibale; sa tte norme tait dure et sauvage, ses yeux demi ferms avaient une expression de tristesse gare... --"La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!). Je m'tais arrt la porte... Alors commena en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant: --... Comment sais-tu mon nom? --Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer prs de moi la nuit. "Tu viens pour dormir?... --Et toi? tu es un chef, de quelque le?... --Oui, je suis un grand chef.--Couche-toi dans le coin l-bas; tu y trouveras la meilleure natte... Quand je fus tendu et roul dans mon pareo je fermai les yeux,--juste assez pour observer l'trange personnage qui s'tait lev avec prcaution et se dirigeait vers moi. En mme temps qu'il s'approchait, un lger bruit m'avait fait tourner la tte du ct oppos, du ct de la porte o la vieille reine venait d'apparatre; elle marchait cependant avec des prcautions infinies, sur la pointe de ses pieds nus, mais les nattes criaient sous le poids de son gros corps. ... Quand l'homme fut prs de moi, il prit une moustiquaire de mousseline qu'il tendit avec soin au-dessus de ma tte, aprs quoi il plaa une feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la lumire, et retourna s'asseoir, la tte appuye sur ses deux mains. Pomar qui nous avait observs anxieusement tous deux, cache dans l'embrasure sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut... La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son apparition, m'ayant confirm dans cette ide que mon compagnon tait inquitant, m'ta toute envie de dormir. Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard tait redevenu vague et atone; il avait oubli ma prsence... On entendait dans le lointain, des femmes de la reine qui chantaient deux parties un _himn_ des les Pomotous.--Et puis la grosse voix du vieil Ariifait, le prince poux, cria: "Mamou!--(silence!)--Te hora a horou ma piti!" (Silence! Il est minuit!)... Et le silence se fit comme par enchantement... Une heure aprs, l'ombre de la vieille reine apparut encore dans l'embrasure de la porte.--La lampe s'teignait, et l'homme venait de s'endormir... J'en fit autant bientt, d'un sommeil lger toutefois, et quand, au petit jour, je me levai pour partir, je vis qu'il n'avait pas chang de place; sa tte seule s'tait affaisse, et reposait sur la table... Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau d'eau frache;--aprs quoi j'allai sous la vranda saluer la reine et la remercier de son hospitalit. --"Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, haere mai parapara!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) Eh bien! t'a-t-il bien reu?... --Oui, dis-je. Et je vis sa vieille figure s'panouir de plaisir quand je lui exprimai ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris de moi... --Sais-tu qui c'tait, dit-elle mystrieusement,--oh! ne le rpte pas, mon petit Loti... c'tait Tamatoa!... Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relch,-- la condition qu'il ne sortirait point du palais; j'eus plusieurs fois l'occasion de lui parler et de lui donner des poignes de main... Cela dura jusqu'au moment o, s'tant vad, il assassina une femme et deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans une mme journe une srie d'horreurs sanguinaires qui ne pourraient s'crire, mme en latin... XXXV ... Qui peut dire o rside le charme d'un pays?... Qui trouvera ce quelque chose d'intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les langues humaines? .................................................................... Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse trange qui pse sur toutes ces les d'Ocanie,-l'isolement dans l'immensit du Pacifique,--le vent de la mer,--le bruit des brisants,-l'ombre paisse,--la voix rauque et triste des Maoris qui circulent en chantant au milieu des tiges des cocotiers, tonnamment hautes, blanches et grles... On s'puise chercher, saisir, exprimer...effort inutile,--ce quelque chose s'chappe, et reste incompris... J'ai crit sur Tahiti de longues pages; il y a l dedans des dtails jusque sur l'aspect des moindres petites plantes--jusque sur la physionomie des mousses... Qu'on lise tout cela avec la meilleure volont du monde,--eh bien, aprs, a-t-on compris?... Non assurment... Aprs cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynsie toutes blanches de corail,--a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois le son plaintif d'un _vivo_?... (flte de roseau) ou le beuglement lointain des trompes en coquillage? XXXVI GASTRONOMIE ..."La chair des hommes blancs a got de banane mre..." Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'le Routoumah, dont la comptence en cette matire est indiscutable... XXXVII ... Rarahu, dans un accs d'indignation, m'avait appel: _long lzard sans pattes_,--et je n'avais pas trs bien compris tout d'abord... Le serpent tant un animal tout fait inconnu en Polynsie, la mtis qui avait duqu Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable avait tent la premire femme, avait eu recours cette priphrase. Rarahu s'tait donc habitue considrer cette varit de "long lzard sans pattes" comme le plus mchante et la plus dangereuse de toutes les cratures terrestres;--c'tait pour cela qu'elle m'avait lanc cette insulte... Elle tait jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir. Ces soires de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels ses vieux parents lui dfendaient de se mler, faisaient travailler son imagination d'enfant.--Il y avait surtout ces ths qui se donnaient chez les Chinois, et dont Ttouara lui rapportait des descriptions fantastiques, ths auxquels Tria, Famana et quelques autres folles filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient.--Loti assistait, y prsidait mme quelquefois, et cela confondait les ides de Rarahu, qui ne comprenait plus. ...Quand elle m'eut bien injuri, elle pleura,--argument beaucoup meilleur... A partir de ce jour, on ne me vit gure plus aux soires de Papeete.-- Je demeurais plus tard dans les bois d'Apir, partageant mme quelquefois le fruit de l'arbre--pain avec le vieux Tahaaparu.--La tombe de la nuit tait triste, par exemple, dans cette solitude;-- mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait un son dlicieux le soir, sous la haute et sombre vote des arbres...-- Je restais jusqu' l'heure o les vieillards faisaient leur prire,-- prire dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui tait celle-l mme que dans mon enfance on m'avait apprise.--"_Notre pre qui es aux cieux..._", l'ternelle et sublime prire du Christ, rsonnait d'une manire trangement mystrieuse, l, aux antipodes du vieux monde, dans l'obscurit de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix lente et grave de ce vieillard fantme... XXXVIII ...Il y avait quelque chose que Rarahu commenait sentir dj, et qu'elle devait sentir amrement plus tard,--quelque chose qu'elle tait incapable de formuler dans son esprit d'une manire prcise,--et surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abmes dans le domaine intellectuel, entre Loti et elle-mme, des mondes entiers d'ides et de connaissances inconnues.--Elle saisissait dj la diffrence radicale de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les notions mme des choses les plus lmentaires de la vie diffraient entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est--dire un de ces hommes venus des pays fantastiques de par del les grandes mers,--un de ces hommes qui depuis quelques annes apportaient dans l'immobile Polynsie tant de changements inous, et de nouveauts imprvues... Elle savait aussi que Loti repartirait bientt pour ne plus revenir, retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune ide de ces distances vertigineuses,--et Tahaaparu les comparait celles qui sparaient Fataoua de la lune ou des toiles... Elle pensait ne reprsenter aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans qu'elle tait,--qu'une petite crature curieuse, jouet de passage qui serait vite oubli... Elle se trompait pourtant.--Loti commenait s'apercevoir lui aussi qu'il prouvait pour elle un sentiment qui n'tait plus banal.--Dj il l'aimait un peu par le coeur... Il se souvenait de son frre Georges,--de celui que les Tahitiens appelaient Rouri, qui avait emport de ce pays d'ineffaables souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-mme.--Il semblait trs possible Loti que cette aventure, commence au hasard par un caprice de Ttouara, laisst des traces profondes et durables sur sa vie tout entire... Trs jeune encore, Loti avait t lanc dans les agitations de l'existence europenne; de trs bonne heure il avait soulev le voile qui cache aux enfants la scne du monde;--lanc brusquement, seize ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert un ge o d'ordinaire on commence penser... Loti tait revenu trs fatigu de cette campagne faite si matin dans la vie,--et se croyait dj fort blas. Il avait t profondment coeur et du,--parce que, avant de devenir un garon semblable aux autres jeunes hommes, il avait commenc par tre un petit enfant pur et rveur, lev dans la douce paix de la famille; lui aussi avait t un petit sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule d'ides fraches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rver dans les bois d'Ocanie, tout enfant il avait longtemps rv seul dans les bois du Yorkshire... Il y avait une foule d'affinits mystrieuses entre Loti et Rarahu, ns aux deux extrmits du monde.--Tous deux avaient l'habitude de l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en silence, tendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient passionnment la rverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et l'eau frache... XXXIX ...Il n'y avait pour le moment aucun nuage notre horizon... Encore cinq grands mois passer ensemble... Il tait bien inutile de se proccuper de l'avenir... XL On tait charm quand Rarahu chantait... Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraches et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent produire de semblables. Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus leves de la gamme,--trs compliques toujours et admirablement justes... Il y avait Apir, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur appel _himn_, lequel fonctionnait rgulirement sous la conduite d'un chef, et se faisait entendre dans toutes les ftes indignes.--Rarahu en tait un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix pure;--le choeur qui l'accompagnait tait rauque et sombre; les hommes surtout y mlaient des sons bas et mtalliques, sortes de rugissements qui marquaient les _dominantes_ et semblaient plutt les sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine.-- L'ensemble avait une prcision dpiter les choristes du Conservatoire, et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent dcrire... XLI ...C'tait l'heure de la tombe du jour; j'tais seul au bord de la mer, sur une plage du district d'Apir.--Dans ce lieu isol, j'attendais Tamaha,--et j'prouvais un sentiment singulier l'ide que cette femme allait venir... Une femme parut bientt, qui m'aperut sous les cocotiers et s'avana vers moi... C'tait dj la nuit; quand elle fut tout prs, je distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un rire de sauvagesse: --Tu es Tamaha? lui dis-je... --Tamaha?... Non.--Je m'appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district de Papetoa; je viens de pcher des porcelaines sur le rcif, et du corail rose.--Veux-tu m'en acheter?... J'attendis encore l jusqu' minuit.--Je sus le lendemain qu'au petit jour la vraie Tamaha tait repartie pour son le; ma commission n'avait pas t faite; elle s'en tait alle sans se douter que pendant plusieurs heures elle avait t attendue sur la plage par le frre de Rouri... XLII LOTI A JOHN B., A BORD DU _RENDEER_ Taravao, 1872. "Mon bon frre John, "Le messager qui te portera cette lettre est charg en mme temps de te remettre une foule de prsents que je t'envoie.--C'est d'abord un plumet, en queues de phatons rouges, objet trs prcieux, don de mon hte le chef de Tehaupoo; ensuite un collier trois rangs de petites coquilles blanches, don de la cheffesse,--et enfin deux touffes de reva-reva,--qu'une grande dame du district de Papouriri avait mises hier sur ma tte la fte de Taravao. "Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui tait un ami de mon frre; j'userai jusqu'au bout de la permission de l'amiral. "Il ne me manque que ta prsence, frre, pour tre absolument charm de mon sjour Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une ide de cette rgion ignore qui s'appelle la presqu'le de Taravao: un coin paisible, ombreux, enchanteur,--des bois d'orangers gigantesques, dont les fruits et les fleurs jonchent un sol dlicieux, tapiss d'herbes fines et de pervenches roses... "L-dessous sont dissmines quelques cases en bois de citronnier, o vivent immobiles des Maoris d'autrefois; l-dessous on trouve la vieille hospitalit indigne: des repas de fruits, sous des tendelets de verdure tresse et de fleurs; de la musique, des unissons plaintifs de _vivo_ de roseaux, des choeurs d'_himin_, des chants et des danses. "J'habite seul une case isole, btie sur pilotis, au-dessus de la mer et des coraux. De mon lit de nattes blanches, en me penchant un peu, je vois s'agiter au-dessous de moi tout ce petit monde part qui est le monde du corail. Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les branchages compliqus des madrpores, circulent des milliers de petits poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer qu' celles des pierres prcieuses ou des colibris; des rouges de granium, des verts chinois, des bleus qu'on ne saurait peindre,--et une foule de petits tres bariols de toutes les nuances de l'arc-en-ciel,--ayant forme de tout except forme de poisson... Le jour, aux heures tranquilles de la sieste, absorb dans mes contemplations, j'admire tout cela qui est presque inconnu, mme aux naturalistes et aux observateurs. "La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de Robinson.-- Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait entendre dans l'obscurit sa grande voix sinistre, alors j'prouve comme une sorte d'angoisse de la solitude, l, la pointe la plus australe et la plus perdue de cette le lointaine,--devant cette immensit du Pacifique,- -immensit des immensits de la terre, qui s'en va tout droit jusqu'aux rives mystrieuses du continent polaire. "Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de Tehaupoo, j'ai vu ce lac de Varia qui inspire aux indignes une superstitieuse frayeur.--Une nuit nous avons camp sur ses bords. C'est un site trange que peu de gens ont contempl; de loin en loin quelques Europens y viennent par curiosit; la route est longue et difficile, les abords sauvages et dserts.--Figure-toi, mille mtres de haut, une mer morte, perdue dans les montagnes du centre;--tout autour, des mornes hauts et svres dcoupant leurs silhouettes aigus dans le ciel clair du soir.--Une eau froide et profonde, que rien n'anime, ni un souffle de vent, ni un bruit, ni un tre vivant, ni seulement un poisson...--"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une race particulire descendaient la nuit des montagnes, et _battaient l'eau de leurs grandes ailes d'albatros_." "...Si tu vas chez le gouverneur, la soire du mercredi, tu y verras la princesse Ariita; dis-lui que je ne l'oublie point dans ma solitude, et que j'espre la semaine prochaine danser avec elle au bal de la reine.--Si, dans les jardins, tu rencontrais Famana ou Tria, tu pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la tte... "Cher petit frre, fais-moi le plaisir d'aller au ruisseau de Fataoua, donner de mes nouvelles la petite Rarahu, d'Apir... Fais cela pour moi, je t'en prie; tu es trop bon pour ne pas nous pardonner tous deux... Vrai, la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon coeur..." XLIII ... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu _Taaroa_, non plus que les nombreuses desses de sa suite; elle n'avait mme jamais entendu parler d'aucun de ces personnages de la mythologie polynsienne. La reine Pomar seule, par respect pour les traditions de son pays, avait appris les noms de ces divinits d'autrefois et conservait dans sa mmoire les tranges lgendes des anciens temps... ... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynsienne qui m'avaient frapp, tous ces mots au sens vague ou mystique, sans quivalents dans nos langues d'Europe, taient familiers Rarahu qui les employait ou me les expliquait avec une rare et singulire posie. --Si tu restais plus souvent Apir la nuit, me disait-elle, tu apprendrais avec moi beaucoup plus vite une foule de mots que ces filles qui vivent Papeete ne savent pas... Quand nous _aurons eu peur ensemble_, je t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des choses trs effrayantes que tu ignores... En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et d'images qui ne deviennent intelligibles qu' la longue, quand on a vcu avec les indignes, la nuit dans les bois, coutant gmir le vent et la mer, l'oreille tendue tous les bruits mystrieux de la nature. XLIV ...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; les oreilles des Maoris ignorent cette musique nave qui, dans d'autres climats, remplit les bois de gat et de vie. Sous cette ombre paisse, dans les lianes et les grandes fougres, rien ne vole, rien ne bouge, c'est toujours le mme silence trange qui semble rgner aussi dans l'imagination mlancolique des naturels. On voit seulement planer dans les gorges, d'effrayantes hauteurs, le phaton, un petit oiseau blanc qui porte la queue une longue plume blanche ou rose. Les chefs attachaient autrefois leur coiffure une touffe de ces plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et de persvrance pour composer cet ornement aristocratique... XLV INQUALIFIABLE ... Il est certaines ncessits de notre triste nature humaine qui semblent faites tout exprs pour nous rappeler combien nous sommes imparfaits et matriels--ncessits auxquelles sont soumises les reines comme les bergres,--"la garde qui veille aux barrires du Louvre, etc..." Lorsque la reine Pomar est aux prises avec ces situations pnibles, trois femmes entrent sa suite dans certain rduit mystrieux dissimul sous les bananiers... La premire de ces inities a mission de soutenir pendant l'opration la lourde personne royale. La deuxime tient la main des feuilles de _bourao_, choisies soigneusement parmi les plus fraches et les plus tendres... La troisime, qui commence son office lorsque les deux premires ont achev le leur,--porte une fiole d'huile de cocotier parfume au santal (_mono_), dont elle est charge d'oindre les parties que le frottement des feuilles de bourao aurait pu momentanment irriter ou endolorir... La sance leve,--le cortge rentre gravement au palais... XLVI ... Rarahu et Tiahoui s'taient invectives d'une manire extrmement violente.--De leurs bouches fraches taient sorties pendant plusieurs minutes, sans interruption ni embarras, les injures les plus enfantines et les plus saugrenues,--les plus inconvenantes aussi (le tahitien comme le latin "dans les mots bravant l'honntet"). C'tait la premire dispute entre les deux petites, et cela amusait beaucoup la galerie; toutes les jeunes femmes tendues au bord du ruisseau du Fataoua riaient gorge dploye et les excitaient: --Tu es heureux, Loti, disait Ttouara, c'est pour toi qu'on se dispute!... Le fait est que c'tait pour moi en effet; Rarahu avait eu un mouvement de jalousie contre Tiahoui, et l tait l'origine de la discussion. Comme deux chattes qui vont se rouler et s'gratigner, les deux petites se regardaient blmes, immobiles, tremblantes de colre: --_Tinito oufa!_ cria Tiahoui, bout d'arguments, en faisant une allusion sanglante la belle robe de gaze verte (mignonne de Chinois)! --_Oviri, Amutaata!_ (sauvagesse, cannibale)! riposta Rarahu qui savait que son amie tait venue toute petite d'une des plus lointaines les Pomotous,--et que si Tiahoui elle-mme n'tait point cannibale, assurment on l'avait t dans sa famille. Des deux cts l'injure avait port, et les deux petites, se prenant aux cheveux, s'gratignrent et de mordirent. On les spara; elles se mirent pleurer, et puis, Rarahu s'tant jete dans les bras de Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par s'embrasser de tout leur coeur... XLVII Tiahoui, dans son effusion, avait embrass Rarahu avec le nez,-- suivant une vieille habitude oublie de la race maorie,--habitude qui lui tait revenue de son enfance et de son le barbare; elle avait embrass son amie en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu, et en aspirant trs fort. C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les Maoris,-et le baiser des lvres leur est venu d'Europe... Et Rarahu, malgr ses larmes, eut encore en me regardant un sourire d'intelligence comique, qui voulait dire peu prs ceci: --Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, Loti, de l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de mme!... Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, l'instant d'aprs, tout tait oubli. XLVIII En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes,-- sur quelque pointe solitaire regardant l'immensit bleue, en quelque lieu choisi avec un got mlancolique par des hommes des gnrations passes,--de loin en loin on rencontre les monticules funbres, les grands tumulus de corail... Ce sont les _mara_, les spultures des chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment l-dessous se perd dans le pass fabuleux et inconnu qui prcda la dcouverte des archipels de la Polynsie. --Dans toutes les les habites par les Maoris, les _mara_ se retrouvent sur les plages. Les insulaires mystrieux de Rapa-Nui ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible; les Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre de fer est le cyprs de l-bas, son feuillage est triste; le vent de la mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides... Ces tumulus rests blancs, malgr les annes, de la blancheur du corail, et surmonts de grands arbres noirs, voquent les souvenirs de la terrible religion du pass; c'taient aussi les autels o les victimes humaines taient immoles la mmoire des morts. --Tahiti, disait Pomar, tait la seule le o, mme dans les plus anciens temps, les victimes n'taient pas manges aprs le sacrifice; on faisait seulement le simulacre du repas macabre; les yeux, enlevs de leurs orbites, taient mis ensemble sur un plat et servis la reine,-- horrible prrogative de la souverainet. (_Recueilli de la bouche de Pomar_.) XLIX Tahaaparu, le pre adoptif de Rarahu, exerait une industrie tellement originale que dans notre Europe, si fconde en inventions de tous genres, on n'a certes encore rien imagin de semblable. Il tait fort vieux, ce qui en Ocanie n'est pas chose commune; de plus il avait de la barbe et de la barbe blanche, objet des plus rares l- bas. Aux les Marquises la barbe blanche est une denre presque introuvable qui sert fabriquer des ornements prcieux pour la coiffure et les oreilles de certains chefs,--et quelques vieillards y sont soigneusement entretenus et conservs pour l'exploitation en coupes rgles de cette partie de leur personne. Deux fois par an, le vieux Tahaaparu coupait la sienne, et l'expdiait Hivaoa, la plus barbare des les Marquises, o elle se vendait au prix de l'or. L ...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une tte de mort que je tenais sur mes genoux. Nous tions assis tout en haut d'un tumulus de corail, au pied des grands bois de fer. C'tait le soir, dans le district perdu de Papenoo; le soleil plongeait lentement dans le grand Ocan vert, au milieu d'un tonnant silence de la nature. Ce soir-l, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; c'tait la veille d'un dpart; le _Rendeer_ allait s'loigner pour un temps, et visiter au nord l'archipel des Marquises. Rarahu, srieuse et recueillie, tait plonge dans une de ses rveries d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement pntrer. Un moment elle avait t illumine de lumire dore, et puis, le radieux soleil s'tant abm dans la mer, elle se profilait maintenant en silhouette svelte et gracieuse sur le ciel du couchant... Rarahu n'avait jamais regard d'aussi prs cet objet lugubre qui tait pos l sur mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les Polynsiens, tait un horrible pouvantail. On voyait que cette chose sinistre veillait dans son esprit inculte une foule d'ides nouvelles,--sans qu'elle pt leur donner une forme prcise... Cette tte devait tre fort ancienne; elle tait presque fossile,--et teinte de cette nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres et aux ossements... La mort a perdu de son horreur quand elle remonte aussi loin... --Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit qu'imparfaitement par le mot _pouvantable_,--parce qu'il dsigne l- bas cette terreur particulirement sombre qui vient des spectres ou des morts... --Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crne? demandai-je Rarahu... Elle rpondit en montrant du doigt la bouche dente: --C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou... ... Il tait une heure trs avance de la nuit quand nous fmes de retour Apir, et Rarahu avait prouv tout le long du chemin des frayeurs trs grandes... Dans ce pays o l'on n'a absolument rien redouter, ni des plantes, ni des btes, ni de hommes; o l'on peut n'importe o s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les indignes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantmes... Dans les lieux dcouverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu tenait ma main serre dans la sienne, et chantait des _himn_ pour se donner du courage... Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut trs pnible traverser... Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derrire, --procd peu commode pour aller vite,--elle se sentait plus protge ainsi, et plus sre de n'tre point tratreusement saisie aux cheveux par la tte de mort couleur brique... Il faisait une complte obscurit dans ce bois, et on y sentait une bonne odeur rpandue par les plantes tahitiennes. Le sol tait jonch de grandes palmes dessches qui craquaient sous nos pas. On entendait en l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son mtallique des feuilles qui se froissent; on entendait derrire les arbres des rires de Toupapahous; et terre, c'tait un grouillement repoussant et horrible: la fuite prcipite de toute une population de crabes bleus, qui notre approche se htaient de rentrer dans leurs demeures souterraines... LI ...Le lendemain fut une journe d'adieux fort agite... Le soir je comptais voir enfin Tamaha; elle tait revenue Tahiti, m'avait-on dit, et je lui avais fait donner rendez-vous par l'intermdiaire d'une des suivantes de la reine, sur la plage de Farete la tombe de la nuit... Quand, l'heure fixe, j'arrivai dans ce lieu isol, j'aperu une femme immobile qui semblait attendre, la tte couverte d'un pais voile blanc... Je m'approchai et j'appelai: Tamaha!--La femme voile me laissa plusieurs fois rpter ce nom sans rpondre; elle dtournait la tte, et riait sous les plis de la mousseline... J'cartai le voile et dcouvris la figure connue de Famana, qui se sauva en clatant de rire... Famana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait amene dans cet endroit o elle tait vexe de m'avoir rencontr; elle n'avait jamais entendu parler de Tamaha, et ne put me donner sur elle aucun renseignement... Force me fut de remettre mon retour une tentative nouvelle pour la voir; il semblait que cette femme ft un mythe, ou qu'une puissance mystrieuse prit plaisir nous loigner l'un de l'autre, nous rservant pour plus tard une entrevue plus saisissante... Nous partmes le lendemain matin un peu avant le jour; Tiahoui et Rarahu vinrent l'heure des dernires toiles m'accompagner jusqu' la plage... Rarahu pleura abondamment,--bien que la dure du voyage du _Rendeer_ ne dt pas dpasser un mois; elle avait le pressentiment peut-tre que le temps dlicieux que nous venions de passer tous deux ne se retrouverait plus... L'idylle tait finie... Contre nos prvisions humaines, ces heures de paix et de frais bonheur coules au bord du ruisseau de Fataoua, s'en taient alles pour ne plus revenir... DEUXIME PARTIE I HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN (Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas trs long.) Le nom seul de Nuka-Hiva entrane avec lui l'ide de pnitencier et de dportation,--bien que rien ne justifie plus aujourd'hui cette ide fcheuse. Depuis longues annes, les condamns ont quitt ce beau pays, et l'inutile ruine. Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette le appartient depuis cette poque la France; entrane dans la chute de Tahiti, des les de la Socit et des Pomotous, elle a perdu son indpendance en mme temps que ces archipels abandonnaient volontairement la leur. Taoha, capitale de l'le, renferme une douzaine d'Europens, le gouverneur, le pilote, l'vque-missionnaire,--les frres,--quatre soeurs qui tiennent une cole de petites filles,--et enfin quatre gendarmes. Au milieu de tout ce monde, la reine dpossde, dpouille de son autorit, reoit du gouvernement une pension de six cents francs, plus la ration des soldats pour elle et sa famille. Les btiments baleiniers affectionnaient autrefois Taoha comme point de relche, et ce pays tait expos leurs vexations; des matelots indisciplins se rpandaient dans les cases indignes et y faisaient un grand tapage. Aujourd'hui, grce la prsence imposante des quatre gendarmes, ils prfrent s'battre dans les les voisines. Les insulaires de Nuka-Hiva taient nombreux autrefois, mais de rcentes pidmies d'importation europenne les ont plus que dcims. La beaut de leurs formes est clbre, et la race des les Marquises est rpute une des plus belles du monde. Il faut quelque temps nanmoins pour s'habituer ces visages singuliers et leur trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse et si parfaite, ont les traits durs, comme taills coups de hache, et leur genre de beaut est en dehors de toutes les rgles. Elles ont adopt Taoha les longues tuniques de mousseline en usage Tahiti; elles portent les cheveux moiti courts, bouriffs, crps, --et se parfument au santal. Mais dans l'intrieur du pays, ces costumes fminins sont extrmement simplifis... Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le tatouage leur paraissant un vtement tout fait convenable. Aussi sont-ils tatous avec un soin et un art infinis;--mais, par une fantaisie bizarre, ces dessins sont localiss sur une seule moiti du corps, droite ou gauche,--tandis que l'autre moiti reste blanche, ou peu s'en faut. Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur donnent un grand air de sauvagerie, en faisant trangement ressortir le blanc des yeux et l'mail poli des dents. Dans les les voisines, rarement en contact avec les Europens, toutes les excentricits des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi que les dents enfiles en longs colliers et les touffes de laine noire attaches aux oreilles. Taoha occupe le centre d'une baie profonde, encaisse dans de hautes et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentes.--Une paisse verdure est jete sur tout ce pays comme un manteau splendide; c'est dans toute l'le un mme fouillis d'arbres, d'essences utiles ou prcieuses; et des milliers de cocotiers, haut perchs sur leurs tiges flexibles, balancent perptuellement leurs ttes au-dessus de ces forts. Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement dissmines le long de l'avenue ombrage qui suit les contours de la plage. Derrire cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boiss conduisent la montagne. L'intrieur de l'le, cependant, est tellement enchevtr de forts et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y passe,--et les communications entre les diffrentes baies se font par mer, dans les embarcations des indignes. C'est dans la montagne que sont perchs les vieux cimetires maoris, objet d'effroi pour tous et rsidence des terribles Toupapahous... Il y a peu de passants dans la rue de Taoha, les agitations incessantes de notre existence europenne sont tout fait inconnues Nuka-Hiva. Les indignes passent la plus grande partie du jour accroupis devant leurs cases, dans une immobilit de sphinx. Comme les Tahitiens, ils se nourrissent des fruits de leurs forts, et tout travail leur est inutile... Si, de temps autre, quelques-uns s'en vont encore pcher par gourmandise, la plupart prfrent ne pas de donner cette peine. Le _popo_, un de leurs mets raffins, est un barbare mlange de fruits, de poissons et de crabes ferments en terre. Le fumet de cet aliment est inqualifiable. L'anthropophagie, qui rgne encore dans une le voisine, Hivaoa (ou la Dominique), est oublie Nuka-Hiva depuis plusieurs annes. Les efforts des missionnaires ont amen cette heureuse modification des coutumes nationales; tout autre point de vue cependant, le christianisme superficiel des indignes est rest sans action sur leur manire de vivre, et la dissolution de leurs moeurs dpasse toute ide... On trouve encore entre les mains des indignes plusieurs images de leur dieu. C'est un personnage figure hideuse, semblable un embryon humain. La reine a quatre de ces horreurs, sculptes sur le manche de son ventail. II PREMIRE LETTRE DE RARAHU A LOTI (Apporte aux Marquises par un btiment baleinier.) Apir, le 10 mai 1872 O Loti, mon grand ami, O mon petit poux chri, je te salue par le vrai Dieu. Mon coeur est trs triste de ce que tu es parti au loin, de ce que je ne te vois plus. Je te prie maintenant, mon petit ami chri, quand cette lettre te parviendra, de m'crire, pour me faire connatre tes penses, afin que je sois contente. Il est arriv peut-tre que ta pense s'est dtourne de moi, comme il arrive ici aux hommes, quand ils ont laiss leurs femmes. Il n'y a rien de neuf Apir pour le moment, si ce n'est pourtant que Turiri, mon petit chat trs aim, est fort malade, et sera peut-tre absolument mort quand tu reviendras. J'ai fini mon petit discours. Je te salue, RARAHU. III LA REINE VAKHU ... En suivant vers la gauche la rue de Taoha, on arrive, prs d'un ruisseau limpide, aux quartiers de la reine.--Un figuier des Banians, dvelopp dans des proportions gigantesques, tend son ombre triste sur la case royale.--Dans les replis de ses racines, contournes comme des reptiles, on trouve des femmes assises, vtues le plus souvent de tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne leur teint l'aspect du cuivre. Leur figure est d'une duret farouche; elles vous regardent venir avec une expression de sauvage ironie. Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent immobiles et silencieuses comme des idoles... C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vakhu et ses suivantes. Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et hospitalires; elles sont charmes si un tranger prend place prs d'elles, et lui offrent toujours des cocos et des oranges. lisabeth et Atria, deux suivantes qui parlent franais, vous adressent alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de la dernire guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et accentuent chaque mot d'une manire originale. Les batailles o plus de milles hommes sont engags excitent leur sourire incrdule; la grandeur de nos armes dpasse leurs conceptions... L'entretien pourtant languit bientt; quelques phrases changes leur suffisent, leur curiosit est satisfaite, et la rception termine, la cour se modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour rveiller l'attention, on ne prend plus garde vous... La demeure royale, leve par les soins du gouvernement franais, est situe dans un recoin solitaire, entoure de cocotiers et de tamaris. Mais au bord de la mer, ct de cette habitation modeste, une autre case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigne, rvle encore l'lgance de cette architecture primitive. Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pices de magnifique bois des les soutiennent la charpente. La vote et les murailles de l'difice sont formes de branches de citronnier choisies entre mille, droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont lis entre eux par des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposs de manire former des dessins rguliers et compliqus. L encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures d'immobilit et de repos, en regardant scher leurs filets l'ardeur du soleil. Les penses qui contractent le visage trange de la reine restent un mystre pour tous, et le secret de ses ternelles rveries est impntrable. Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle quelque chose, ou bien rien? Regrette-t-elle son indpendance et la sauvagerie qui s'en va, et son peuple qui dgnre et lui chappe?... Atria, qui est son ombre et son chien, serait en position de la savoir: peut-tre cette invitable fille nous l'apprendrait-elle, mais tout porte croire qu'elle ignore; il se peut mme qu'elle n'y ait jamais song... Vakhu consentit avec une bonne grce parfaite poser pour plusieurs ditions de son portrait; jamais modle plus calme ne se laissa examiner plus loisir. Cette reine dchue, avec ses grands cheveux en crinire et son fier silence, conserve encore une certaine grandeur... IV VAKHU A L'AGONIE Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier bois qui mne la montagne, les suivantes m'appelrent. Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait mourir. Elle avait reu l'extrme-onction de l'vque missionnaire. Vakhu--tendue terre--tordait ses bras tatous avec toutes les marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour d'elle, avec leurs grands cheveux bouriffs, poussaient des gmissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui exprime parfaitement leur faon particulire de se lamenter). On voit rarement dans notre monde civilis des scnes aussi saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme rvlait une posie inconnue pleine d'une amre tristesse... Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus revenir, et sans savoir si la souveraine tait alle rejoindre les vieux rois tatous ses anctres. Vakhu est la dernire des reines de Nuka-Hiva; autrefois paenne et quelque peu cannibale, elle s'tait convertie au christianisme, et l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur... V FUNBRE Notre absence avait dur juste un mois, le mois de mai 1872. Il tait nuit close, lorsque le _Rendeer_ revint mouiller sur rade de Papeete, le 1er juin, huit heures du soir. Quand je mis pied terre dans l'le dlicieuse, une jeune femme qui semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avana et dit: --Loti, c'est toi?... Ne t'inquite pas de Rarahu; elle t'attend Apir o elle m'a charge de te ramener prs d'elle. Sa mre Huamahine est morte la semaine passe; son pre Tahaaparu est mort ce matin, et elle est reste auprs de lui avec les femmes d'Apir pour la veille funbre. "Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions souvent les yeux fixs sur l'horizon de la mer. Ce soir, au coucher du soleil, ds qu'une voile blanche a paru au large, nous avons reconnu le _Rendeer_; nous l'avons ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et c'est alors que je suis venue ici pour t'attendre. Nous suivmes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par des chemins dtremps; il tait tomb tout le jour une des dernires grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore d'pais nuages noirs. Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'tait marie depuis quinze jours avec un jeune Tahitien nomm Tharo; elle avait quitt le district d'Apir pour habiter avec son mari celui de Papuriri, situ deux jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n'tait plus la petite fille rieuse et lgre que j'avais connue. Elle causait gravement, on la sentait plus femme et plus pose. Nous fmes bientt dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme un torrent, grondait sur les pierres; le vent secouait les branches mouilles sur nos ttes, et nous couvrait de larges gouttes d'eau. Une lumire apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui renfermait la cadavre de Tahaaparu. Cette case, qui avait abrit l'enfance de ma petite amie, tait ovale, basse comme toutes les cases tahitiennes, et btie sur une estrade en gros galets noirs. Les murailles en taient faites de branches minces de bourao, places verticalement et laissant des vides entre elles, comme les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait des formes humaines immobiles, dont la lampe agite par le vent dplaait les ombres fantastiques. Au moment o je franchissais le seuil funbre, Tiahoui me repoussa brusquement droite;--je n'avais pas vu les deux grands pieds du mort qui dbordaient gauche sur la porte;--j'avais failli les heurter,-- un frisson me parcourut le corps, et je dtournai la tte pour ne les point voir. Cinq ou six femmes taient l, assises en rang le long du mur--et, au milieu d'elles, Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et sombre... Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut moi et m'entrana dehors... VI Nous nous tions embrasss longuement, en nous serrant dans nos bras enlacs, et puis nous nous tions assis tous deux sur la mousse humide, prs de la case o dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus avoir peur, et nous causions tout bas, comme dans le voisinage des morts. Rarahu tait seule au monde, bien seule. Elle avait dcid de quitter le lendemain le toit de pandanus o ses vieux parents venaient de mourir. --Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce tait comme un souffle mon oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une case dans Papeete? Nous vivrons comme vivaient ton frre Rouri et Tamaha, comme vivent plusieurs autres qui se trouvent trs heureux, et auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien redire. Je n'ai plus que toi au monde et tu ne peux pas m'abandonner... Tu sais mme qu'il y a des hommes de ton pays qui se sont trouvs si bien de cette existence, qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir... Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de ce charme tout-puissant de volupt et de nonchalance; et c'est pour cela que je le redoutais un peu... Cependant, une une, les femmes de la veille funbre taient sorties sans bruit et s'en taient alles par le sentier d'Apir. Il se faisait fort tard... --Maintenant, rentrons, dit-elle... Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passmes devant, tous deux, avec un mme frisson de frayeur. Il n'y avait plus auprs du mort qu'une vieille femme accroupie, une parente, qui causait demi-voix avec elle-mme. Elle me souhaita le bonsoir voix basse et me dit: --"A parahi o!" (Assieds-toi!) Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indcise d'une lampe indigne.--Ses yeux et sa bouche taient demi ouverts; sa barbe blanche avait d pousser depuis la mort, on et dit un lichen sur de la pierre brune; ses longs bras tatous de bleu, qui avaient depuis longtemps la rigidit de la momie, taient tendus droits de chaque ct de son corps;--ce qui surtout tait saillant dans cette tte morte, c'taient les traits caractristiques de la race polynsienne, l'tranget maorie.--Tout le personnage tait le type idal du Toupapahou... Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombrent sur le mort; elle frissonna et dtourna la tte.--La pauvre petite se raidissait contre la terreur; elle voulait rester quand mme auprs de celui qui avait entour de quelques soins son enfance.--Elle avait sincrement pleur la vieille Huamahine, mais ce vieillard glac n'avait gure fait pour elle que la _laisser crotre_; elle ne lui tait attache que par un sentiment de respect et de devoir; son corps effrayant qui tait l ne lui inspirait plus qu'une immense horreur... ... La vieille parente de Tahaaparu s'tait endormie.--La pluie tombait, torrentielle, sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des bruits singuliers, des fracas de branches, des craquements lugubres.-- Les Toupapahous taient l dans le bois, se pressant autour de nous, pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau personnage, qui depuis le matin tait des leurs. On s'attendait toute minute voir entre les barreaux passer leurs mains blmes... --Reste, mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais morte de frayeur... ... Et je restai toute la nuit auprs d'elle, tenant sa main dans les miennes; je restai auprs d'elle jusqu'au moment o les premires lueurs du jour se mirent filtrer travers les barreaux de sa demeure.-- Elle avait fini par s'endormir, sa petite tte dlicieuse, amaigrie et triste, appuye sur mon paule.--Je l'tendis tout doucement sur des nattes, et m'en allai sans bruit... Je savais que le matin les Toupapahous s'vanouissent, et qu' cette heure je pouvais sans danger la quitter... VII INSTALLATION ... Non loin du palais, derrire les jardins de la reine, dans une des avenues les plus vertes et les plus paisibles de Papeete, tait une petite case frache et isole.--Elle tait btie au pied d'une touffe de cocotiers si hauts, qu'on et dit l-dessous une habitation lilliputienne.--Elle avait sur la rue une vranda que garnissaient des guirlandes de vanille.--Derrire tait un enclos, fouillis de mimosas, de lauriers-roses et d'hibiscus.--Des pervenches roses croissaient tout alentour, fleurissaient sur les fentres et jusque dans les appartements.--Tout le jour on tait l'ombre dans ce recoin, et le calme n'y tait jamais troubl. L, huit jours aprs la mort de son pre adoptif, Rarahu vint s'tablir avec moi. C'tait son rve accompli. VIII MUO-FAR Un beau soir de l'hiver austral,--le 12 juin 1872,--il y eut grande rception chez nous: c'tait le _muo-far_ (la conscration du logis).- -Nous donnions un grand _amurama_, un souper et un th.--Les convives taient nombreux, et deux Chinois avaient t enrls pour la circonstance, gens habiles composer des ptisseries fines, au gingembre,--et construire des pices montes d'un aspect fantastique. Au nombre des invits taient d'abord John, mon frre John, qui passait au milieu des ftes de l-bas comme une belle figure mystique, inexplicable pour les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de son coeur, ni le ct vulnrable de sa puret de nophyte. Il y avait encore Plumket, dit Remuna,--le prince Touinvira, le plus jeune fils de Pomar,--et deux autres initis du _Rendeer_.--Et puis toute la bande de voluptueuse des suivantes de la cour, Famana, Tria, Maramo, Raoura, Tarahu, Err, Taouna, jusqu' la noire Ttouara. Rarahu avait oubli sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes, maintenant qu'elle allait en matresse leur faire les honneurs du logis; --absolument comme Louis XII, roi de France, oublia les injures du duc d'Orlans. Aucun des invits ne manqua au rendez-vous, et le soir, onze heures, la case fut remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline, couronnes de fleurs, buvant gament du th, des sirops, de la bire, croquant du sucre et des gteaux, et chantant des _himn_. Dans le courant de la soire, il se produisit un incident bien regrettable, au point de vue du dcorum anglais. Le grand chat de Rarahu, apport le matin mme d'Apir et qu'on avait par prudence enferm dans une armoire, fit une brusque apparition sur la table, effar, poussant des cris de dsespoir, chavirant les tasses et sautant aux vitres. Sa petite matresse l'embrassa tendrement et le rintgra dans son armoire.--L'incident fut clos de cette manire et, quelques jours plus tard, ce mme Turiri, compltement apprivois, devint un chat citadin, des mieux duqus et des plus sociables. A ce souper sardanapalesque, Rarahu tait dj mconnaissable; elle portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche trane qui lui donnait fort grand air; elle faisait les honneurs de chez elle avec aisance et grce,--s'embrouillant un peu par instants, et rougissant aprs, mais toujours charmante.--On me complimentait sur ma matresse; les femmes elles-mmes, Famana la premire, disaient: "Merahi meneheneh!" (Qu'elle est jolie!) John tait un peu srieux, et lui souriait tout de mme avec bienveillance.--Elle rayonnait de bonheur; c'tait son entre dans le monde des jeunes femmes de Papeete, entre brillante qui dpassait tout ce que son imagination d'enfant avait pu concevoir et dsirer. C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite plante sauvage, pousse dans les bois, elle venait de tomber comme bien d'autres dans l'atmosphre malsaine et factice o elle allait languir et se faner. IX JOURS ENCORE PAISIBLES Nos jours s'coulaient trs doucement, au pied des normes cocotiers qui ombrageaient notre demeure. Se lever chaque matin, un peu aprs le soleil; franchir la barrire du jardin de la reine; et l, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas, prendre un bain fort long,--qui avait un charme particulier, dans la fracheur de ces matines si pures de Tahiti. Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes avec les filles de la cour, et nous menait jusqu' l'heure du repas de midi.-- Le dner de Rarahu tait toujours trs frugal; comme autrefois Apir, elle se contentait des fruits cuits de l'arbre--pain, et de quelques gteaux sucrs que les Chinois venaient chaque matin nous vendre. Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journes.-- Ceux-l qui ont habit sous les tropiques connaissent ce bien-tre nervant du sommeil de midi.--Sous la vranda de notre demeure, nous tendions des hamacs d'alos, et l nous passions de longues heures rver ou dormir, au bruit assoupissant des cigales. Dans l'aprs-midi, c'tait gnralement l'amie Tourahi que l'on voyait arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu.--Rarahu, qui s'tait fait initier aux mystres de l'cart, aimait passionnment, comme toutes les Tahitiennes, ce jeu import d'Europe; et les deux jeunes femmes, assises l'une devant l'autre sur une natte, passaient des heures, attentives et srieuses, absolument captives par les trente-deux petites figures peintes qui glissaient entre leurs doigts. Nous avions aussi la pche au corail sur le rcif.--Rarahu m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, o nous fouillions l'eau tide et bleue, la recherche de madrpores rares ou de porcelaines.--Il y avait toujours dans notre jardin inculte, sous les broussailles d'orangers et de gardnias, des coquilles qui schaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, mlant leur ramure complique aux herbes et aux pervenches roses... C'tait l cette vie exotique, tranquille et ensoleille, cette vie tahitienne telle que jadis l'avait mene mon frre Rouri, telle que je l'avais entrevue et dsire, dans ces tranges rves de mon enfance qui me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays du soleil.--Le temps s'coulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l'Ocanie, qui forment la longue des rseaux dangereux, des voiles sur le pass, la patrie et la famille,--et finissent par si bien vous envelopper qu'on ne s'chappe plus... ... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait diffrentes petites voix d'oiseau, tantt stridentes, tantt douces comme des voix de fauvettes, et qui montaient jusqu'aux plus extrmes de la gamme.-- Elle tait reste un des premiers sujets du choeur d'_himn_ d'Apir... De son enfance passe dans les bois, elle avait conserv le sentiment d'une posie contemplative et rveuse; elle traduisait ses conceptions originales par des chants; elle composait des _himn_ dont le sens vague et sauvage resterait inintelligible pour des Europens auxquels on chercherait les traduire.--Mais je trouvais ces chants bizarres un singulier charme de tristesse,--surtout quand ils s'levaient doucement dans le grand silence des midis d'Ocanie... Quand venait le soir, Rarahu s'occupait gnralement de prparer ses couronnes de fleurs pour la nuit.--Mais rarement elle les composait elle-mme; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en fabriquer de trs extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de vraies fleurs combines ensemble, ils arrivaient produire des fleurs nouvelles et fantastiques,--vraies fleurs de potiches, empreintes d'une grce artificielle et chinoise... Les fleurs de gardnia blanc, l'odeur ambre, taient toujours employes profusion dans ces grandes couronnes singulires, qui taient le principal luxe de Rarahu. Un autre objet de parure, plus _habill_ que la simple couronne de fleurs, tait la couronne de _piia_, faite d'une paille fine et blanche comme la paille de riz, et tresse par les mains des Tahitiennes avec une dlicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le _reva-reva_ (de _reva-reva_, flotter) qui compltait cette coiffure des ftes, et s'ployait comme un nuage, au moindre souffle du vent... Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du coeur des cocotiers. La nuit venue, quand Rarahu tait pare, et que ses grands cheveux taient dnous, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions circuler avec la foule devant les choppes illumines des marchands chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de lune, autour des danseuses de _upa-upa_. De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se mlait rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, tait rpute partout pour une petite fille trs sage... C'tait encore pour nous deux une poque de tranquille bonheur, et cependant ce n'taient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante gat des bois de Fataoua... C'tait quelque chose de plus troubl et de plus triste.--Je l'aimais davantage, parce qu'elle tait seule au monde, parce que pour le peuple de Papeete elle tait ma femme.--Les habitudes douces de la vie deux nous unissaient plus troitement chaque jour, et cependant cette vie qui nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se dnouer bientt par le dpart et la sparation... ... Sparation des sparations, qui mettrait entre nous les continents et les mers, et l'paisseur effroyable du monde... X ...Il avait t dcid que nous irions ensemble rendre une visite Tiahoui, dans son district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'tait promis une grande joie de ce voyage. Un beau matin, par la route de Faaa, nous partmes pied tous deux, emportant sur l'paule notre lger bagage de Tahitiens: une chemise blanche pour moi, deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour Rarahu... On voyage dans cet heureux pays comme on et voyag aux temps de l'ge d'or, si les voyages eussent t invents cette poque recule... Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent; l'hospitalit vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans toute l'le il n'existe d'autres animaux dangereux que quelques colons europens; encore sont-ils fort rares, et peu prs localiss dans la ville de Papeete... Notre premire tape fut Papara, o nous arrivmes au coucher du soleil, aprs une journe de marche; c'tait l'heure o les pcheurs indignes revenaient du large dans leurs minces pirogues balancier; les femmes du district les attendaient groupes sur la plage, et nous n'emes que l'embarras de choisir pour accepter un gte. L'une aprs l'autre, les pirogues effiles abordaient sous les cocotiers; les rameurs nus battaient l'eau tranquille grands coups de pagayes, et sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons antiques; cela tait vivant et original, simple et primitif comme une scne des premiers ges du monde... Ds l'aube, le lendemain, nous nous remmes en route... Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage.--Nous suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, d'o la vue dominait toute l'immensit de la mer;-- et l des lots bas, couverts d'une vgtation invraisemblable; des pandanus la physionomie antdiluvienne; des bois qu'on et dit chapps de la priode teinte du Lias.--Un ciel lourd et plomb comme celui des ges dtruits; un soleil demi voil, promenant sur le Grand Ocan morne de ples tranes d'argent... De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits de chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occups suivre dans un demi-sommeil leurs rveries ternelles; des vieillards tatous, au regard de sphinx, l'immobilit de statue; je ne sais quoi d'trange et de sauvage qui jetait l'imagination dans des rgions inconnues.. Destine mystrieuse que celle de ces peuplades polynsiennes, qui semblent les restes oublis des races primitives; qui vivent l-bas d'immobilit et de contemplation, qui s'teignent tout doucement au contact des races civilises, et qu'un sicle prochain trouvera probablement disparues. XI A mi-chemin de Papuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un moment de surprise et d'admiration... Nous avons rencontr une grande grotte qui s'ouvrait sur le flanc de la montagne comme une porte d'glise, et qui tait toute pleine de petits oiseaux.--Une colonie de petites hirondelles grises avait, l'intrieur, tapiss de leurs nids les parois du rocher; elles voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et s'excitant les unes les autres crier et chanter. Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites cratures taient des _varu_, des esprits, des mes de trpasss; pour Rarahu ce n'tait plus qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle qui n'en avait jamais tant vu, c'tait encore quelque chose de nouveau et de charmant, et volontiers elle ft reste l, en extase, les entendre, les imiter. Un pays idal son avis et t un pays rempli d'oiseaux o tout le jour, dans les branches, on les et entendus chanter. XII Un peu avant d'arriver sur les terres du district de Papuriri, nous nous arrtmes dans un village bizarre construit par des sauvages arrivs de la Mlansie; puis nous trouvmes sur le chemin Tharo et Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer fut extrme et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se retrouvent sont tout fait dans le caractre tahitien. Ces deux braves petits sauvages taient encore dans le premier quartier de leur lune de miel, chose fort douce en Ocanie comme ailleurs; bien gentils tous deux,--et hospitaliers dans la plus cordiale acception du terme. Leur case tait propre et soigne, classique d'ailleurs, dans ses moindres dtails.--Nous y trouvmes un grand lit qui nous tait prpar, recouvert de nattes blanches, et entour de rideaux indignes faits de l'corce distendue et assouplie du mrier papier. On nous fit grande fte Papuriri, et nous y passmes quelques journes dlicieuses. Le soir par exemple c'tait triste, et dans l'obscurit je sentais, quoi qu'on ft pour nous gayer, la solitude et la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand on entendait au loin le son plaintif des fltes de roseau, ou le bruit lugubre des trompes en coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur. Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, auxquels tout le village tait convi: des menus trs particuliers, des petits cochons rtis tout entiers sous l'herbe,--des fruits exquis au dessert, et puis des danses, et de charmants choeurs d'_himn_. J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vtu simplement de la chemise blanche et du pareo national. Rien n'empchait qu' certains moments je ne me prisse pour un indigne, et je me surprenais souhaiter parfois en tre rellement un; j'enviais le tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Tharo; dans ce milieu qui tait le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-mme, plus naturelle et plus charmante;--la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d'Apir reparaissait avec toute sa navet dlicieuse, et pour la premire fois je songeais qu'il pourrait y avoir un charme souverain aller vivre avec elle comme avec une petite pouse, dans quelque district bien perdu, dans quelqu'une des les les plus lointaines et les plus ignores des domaines de Pomar;-- tre oubli de tous et mort pour le monde; -- la conserver l telle que je l'aimais, singulire et sauvage, avec tout ce qu'il y avait en elle de fracheur et d'ignorance. XIII Ce fut une des belles poques de Papeete que l'anne 1872. Jamais on n'y vit tant de ftes, de danses et d'_amuramas_. Chaque soir, c'tait comme un vertige.--Quand la nuit tombait les Tahitiennes se paraient de fleurs clatantes; les coups prcipits du tambour les appelaient la upa-upa,--toutes accouraient, les cheveux dnous, le torse peine couvert d'un tunique de mousseline,--et les danses, affoles et lascives, duraient souvent jusqu'au matin. Pomar se prtait ces saturnales du pass, que certain gouverneur essaya inutilement d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui s'en allait de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et tous les expdients taient bons pour la distraire. C'tait le plus souvent devant la terrasse du palais qu'avaient lieu ces ftes, auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete.--La reine et les princesses sortaient de leur demeure, et venaient au clair de la lune, en spectatrices nonchalantes, s'tendre sur des nattes. Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d'un chant en choeur, rapide et frntique;--chacune d'elles son tour excutait une figure; le pas et la musique, lents au dbut, s'acclraient bientt jusqu'au dlire, et, quand la danseuse puise s'arrtait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre s'lanait sa place, qui la surpassait en impudeur et en frnsie. Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus sauvages, et rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffes d'extravagantes couronnes de datura, bouriffes comme des folles, elles dansaient sur un rythme plus saccad et plus bizarre,--mais d'une manire si charmante aussi, qu'entre les deux on ne savait ce que l'on prfrait. Rarahu aimait passionnment ces spectacles qui lui brlaient le sang, mais elle ne dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes femmes, laissant tomber sur ses paules les masses lourdes de ses cheveux, et se couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures, elle restait assise auprs de moi sur les marches du palais, captive et silencieuse. Nous partions la tte en feu; nous rentrions dans notre case, comme griss de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles toutes sortes de sensations tranges. Ces soirs-l, il semblait que Rarahu ft une autre crature. La upa-upa rveillait au fond de son me inculte le volupt fivreuse et la sauvagerie. XIV Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille appeles _tapa_.--Les siennes, qui taient longues et tranantes, avaient une lgance presque europenne. Elle savait dj distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de corsage, certaines faons laides ou gracieuses. Elle tait dj une petite personne civilise et coquette. Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond, plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de feuilles naturelles ou de fleurs. Elle tait devenue plus ple, l'ombre, en vivant de la vie citadine. Sans le lger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient et que moi j'aimais, on et dit une jeune fille blanche.--Et cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amrique. Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soires du gouvernement, la reine me disait en me tendant la main: --Loti, comment va Rarahu? Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de la colonie s'informaient de son nom; premire vue mme, on tait captiv par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables cheveux. Elle tait plus femme aussi, sa taille parfaite tait plus forme et plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle bleutre, et une toute petite toux sche, comme celle des enfants de la reine, soulevait de temps en temps sa poitrine. Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle, et j'avais peine suivre l'volution de son intelligence.--Elle tait assez civilise dj pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",-- pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien copier la manire des femmes blanches. Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de l'vangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi ardente et mystique; son coeur tait rempli de contradictions, on y trouvait les sentiments les plus opposs, confondus et ple-mle; elle n'tait jamais deux jours de suite la mme crature. Elle avait quinze ans peine; ses notions sur toutes choses taient fausses et enfantines; son extrme jeunesse donnait un grand charme toute cette incohrence de ses ides et de ses conceptions. Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec amour vers tout ce qui me semblait bon et honnte. Dieu sait que jamais un mot ni un doute de ma part ne venaient branler sa confiance nave dans l'ternit et la rdemption, et bien qu'elle ne ft que ma matresse, je la traitais un peu comme si elle et t ma femme. Mon frre John passait une partie de ses journes auprs de nous; quelques amis europens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial franais, nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien; mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la distinguaient comme une personnalit part, ayant droit aux mmes gards qu'une femme blanche. XV Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_ qui est au tahitien pur ce que le _petit-ngre_ est au franais;--mais je commenais aussi m'exprimer sans embarras au moyen des mots corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomar consentait tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes m'aider dans l'tude de cette langue qui bientt ne se parlera plus: Rarahu et la reine. La reine, pendant nos longues parties d'cart, me reprenait avec intrt, charme de me voir tudier et aimer cette langue destine disparatre. Je trouvais plaisir l'interroger sur les lgendes, les coutumes et les traditions du pass... Elle parlait lentement, d'une voix basse et rauque; je recueillais de sa bouche d'tranges rcits sur les temps anciens, sur ces temps mystrieux et oublis que les Maoris appellent: _la nuit_. Le mot _po_, en tahitien, dsigne en mme temps la nuit, l'obscurit et les poques lgendaires dont les vieillards ne se souviennent plus. XVI LA LGENDE DES POMOTOUS (Raconte par la reine Pomar.) "Les les _Pomotous_ (les de la nuit ou les soumises), nom que nous avons chang aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de _Tuamotous_ (les loignes), renferment encore aujourd'hui, tu le sais, de pauvres cannibales. "Elles furent peuples les dernires de toutes les les de nos archipels. Des gnies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait approcher. A une poque for recule, ils furent battus et dtruits par le dieu Taaroa. "C'est depuis leur dfaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter les Pomotous." XVII LGENDE DES LUNES "La lgende ocanienne rapporte que jadis cinq lunes taient au ciel, au-dessus du Grand Ocan. Elles avaient des visages humains, plus accuss que la lune actuelle, et jetaient des malfices sur les premiers hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tte pour les fixer taient pris de folies tranges.--Le grand dieu Taaroa se mit les conjurer. Alors elles s'agitrent;--on les entendit chanter ensemble dans l'immensit, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles chantaient des chants magiques en s'loignant de la terre; mais sous la puissance de Taaroa, elles commencrent trembler, furent prises de vertige, et tombrent avec un bruit de tonnerre sur l'ocan qui s'ouvrit en bouillonnant pour les recevoir. "Ces cinq lunes en tombant formrent les les de Bora-Bora, Emeo, Huahine, Raata et Toubouai-Manou." XVIII Le prince Tamatoa tait assis prs de moi sous la vranda du palais. C'tait un peu avant les scnes atroces qui le firent enfermer de nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa ple petite fille, Pomar V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains terribles. Et la vieille reine les considrait tous deux, avec une expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse. La petite princesse tait fort triste aussi; elle tenait la main un oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de larmes. C'tait un oiseau chanteur, bte peu connue Tahiti, raret qu'on lui avait rapporte d'Amrique, et dont la possession lui avait caus une joie trs grande. --Loti, dit-elle, _l'amiral cheveux blancs_ nous a prvenus que ton navire irait bientt la terre de Californie (_i te fenua California_). Quand tu reviendras de l-bas, je veux que tu m'apportes une trs grande quantit d'oiseaux, une cage entirement pleine: et je les ferai s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui chantent... XIX Dans l'le de Tahiti, la vie est localise au bord de la mer, les villages sont tous dissmins le long des plages, et le centre est dsert. Les zones intrieures sont inhabites et couvertes de forts profondes. Ce sont des rgions sauvages, coupes par des remparts d'inaccessibles montagnes et o rgne un ternel silence. Dans les valles trangement encaisses du centre, la nature est sombre et imposante; de grands mornes surplombent les forts, et des pics aigus se dressent dans l'air; on est l comme au pied de cathdrales fantastiques, dont les flches accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le vent aliz promne sur la grande mer sont arrts au vol; ils viennent s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rose, ou retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes paisses et tides entretiennent dans les gorges une verdure d'une inaltrable fracheur, des mousses inconnues et d'tonnantes fougres. En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la cascade de Fataoua tombe l-bas, en dessous du vieux monde, troublant de son grand bruit monotone cette nature si profondment calme et silencieuse. A environ mille mtres plus haut que la case abandonne de Huamahine et Tahaaparu, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les rochers, on arrive cette cascade clbre en Ocanie, que Tiahoui et Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter. Nous n'y tions pas revenus depuis notre installation Papeete, et nous y fmes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs. En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume dj effondr de son ancienne demeure et regarda en silence les objets familiers que le temps et les hommes avaient encore laisss leur place. Rien n'avait t drang dans cette case ouverte, depuis le jour o en tait parti le corps de Tahaaparu. Les coffres de bois taient encore l, avec les banquettes grossires, les nattes et la lampe indigne pendue au mur; Rarahu n'avait emport avec elle que la grosse Bible des deux vieillards. Nous continumes notre route, nous enfonant dans la valle par des sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de fort vierge encaisss dans les rochers. Au bout d'une heure de marche, nous entendmes prs de nous le bruit sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge obscure o le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argente, se prcipite de trois cents mtres de haut dans le vide. Au fond de ce gouffre, c'tait un vrai enchantement: Des vgtations extravagantes s'enchevtraient l'ombre, ruisselantes, trempes par un dluge perptuel; le long des parois verticales et noires, s'accrochaient des lianes, des fougres arborescentes, des mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, miette, pulvrise par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse chevele et furieuse. Elle se runissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif, qu'elle avait mis des sicles creuser et polir; et puis se reformait en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure. Une fine poussire d'eau tait rpandue comme un voile sur toute cette nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un puits, et la tte des grands mornes moiti perdus dans des nuages sombres. Ce qui frappait surtout Rarahu, c'tait cette agitation ternelle, au milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant; --rien que la matire inerte suivant depuis des ges incalculables l'impulsion donne au commencement du monde. Nous prmes gauche par des sentiers de chvre qui montaient en serpentant sur la montagne. Nous marchions sous une paisse vote de feuillage; des arbres sculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdtres, polis comme d'normes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient partout, et les fougres arborescentes tendaient leurs larges parasols, dcoups comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvmes des buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du Bengale de toutes les nuances s'panouissaient l-haut avec une singulire profusion, et, terre dans la mousse, c'taient des tapis odorants de petites fraises des bois;--on et dit des jardins enchants. Rarahu n'tait jamais alle si loin; elle prouvait une terreur vague en s'enfonant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent gure dans l'intrieur de leur le, qui leur est aussi inconnu que les contres les plus lointaines; c'est peine si les hommes visitent quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y couper des bois prcieux. C'tait si beau cependant qu'elle tait ravie. --Elle s'tait fait une couronne de roses, et dchirait gament sa robe toutes les branches du chemin. Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'taient ces fougres toujours, qui talaient leurs immenses feuilles avec un luxe de dcoupure et une fracheur de nuances incomparables. Et nous continumes tout le jour monter, vers des rgions solitaires que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de temps autre des valles profondes, des dchirures noires et tourmentes; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accuss, qui semblaient dormir appuys contre les mornes, les unes au-dessus de nos ttes, les autres sous nos pieds. XX Le soir nous tions presque arrivs la zone centrale de l'le tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des montagnes;--de formidables artes de basalte partaient du cratre central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour de tout cela l'immense ocan bleu; l'horizon mont si haut, que par une commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait nos yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus hauts sommets; l'Oroena, le gant des montagnes tahitiennes, la dominait seul de sa majestueuse tte sombre.--Tout autour de l'le, une ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du Pacifique: l'anneau des rcifs, la ligne des ternels brisants de corail. Tout au loin apparaissaient l'lot de Toubouaimanou et l'le de Moorea; sur leurs pics bleutres, planaient de petits nuages colors de teintes invraisemblables, qui taient comme suspendus dans l'immensit sans bornes. De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus la terre, tous ces aspects grandioses de la nature ocanienne.--C'tait si admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien nous dire, assis l'un prs de l'autre sur les pierres. --Loti, demanda Rarahu aprs un long silence, quelles sont tes penses? (_E loti, e aho ta o manao iti?) --Beaucoup de choses, rpondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre. Je pense, ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont dissmins des archipels perdus; que ces archipels sont habits par une race mystrieuse bientt destine disparatre; que tu es une enfant de cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces les, loin des cratures humaines, dans une complte solitude, moi, enfant du vieux monde, n sur l'autre face de la terre, je suis l auprs de toi, et que je t'aime. "Vois-tu, Rarahu, une poque bien recule, avant que les premiers hommes fussent ns, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces montagnes; l'le de Tahiti, aussi brlante que du fer rougi au feu, s'leva comme une tempte, au milieu des flammes et de la fume. "Les premires pluies qui vinrent rafrachir la terre aprs ces pouvantes, tracrent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont ternels; ils seront les mmes encore dans des centaines de sicles, quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus qu'un souvenir lointain conserv dans les livres du pass. --Une chose me fait peur, dit-elle, Loti, mon aim (e Loti, ta u here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque aujourd'hui mme ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer avec les les situes en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu venir de ce pays si loign o, d'aprs la Bible, fut cr le premier homme? Notre race diffre tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le soleil, qui allait bientt se lever sur l'Europe pour une matine d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces tableaux gigantesques ses dernires lueurs dores.--Les gros nuages qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient d'extraordinaires teintes de cuivre; -- l'horizon, l'le de Moorea s'panouissait comme une braise, avec ses grands pics rougis,--blouissants de lumire. Et puis tout cet incendie s'teignit par la base, et la nuit descendit, rapide et sans crpuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les toiles australes s'allumrent dans le ciel profond. --Loti, dit Rarahu,--ton pays, quelle hauteur faudrait-il monter pour l'apercevoir?... XXI ... Quand l'obscurit fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire... Le silence de cette nuit ne ressemblait rien de connu. Les brisants, bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas mme un lger craquement de branches, pas mme un bruissement de feuilles; l'atmosphre tait immobile.--On ne peut trouver de silence semblable que dans ces rgions dsertes, o les oiseaux mmes n'habitent pas... Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de fougres, tout comme si nous eussions t en bas, dans des bois bien connus de Fataoua;--mais on apercevait par chappes, la lueur ple qui tombait des toiles, la vertigineuse concavit bleutre de l'Ocan, et on tait comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensit. Tahiti est un des rares pays o l'on puisse impunment s'endormir dans les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougres, avec un pareo pour couverture.--C'est l ce que nous fmes bientt tous deux,-- aprs avoir toutefois choisi un lieu dcouvert, o aucune surprise ne ft redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rdeurs de la nuit qui hantent de prfrence les lieux o des tres humains ont vcu, ne montent-ils gure aussi haut, dans les rgions presque vierges o nous tions couchs... Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des toiles et des toiles... Des myriades d'toiles brillantes, dans l'tonnante profondeur bleue; toutes les constellations invisibles l'Europe, tournant lentement autour de la Croix-du-Sud... ... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien dire; tour tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air... --Les grandes nbuleuses de l'hmisphre austral scintillaient comme des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de grandes troues noires, o l'on n'apercevait plus aucune poussire cosmique,--et qui donnaient l'imagination une notion apocalyptique et terrifiante de l'immensit vide... Tout coup, nous vmes une terrible masse noire qui descendait de l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous enveloppa d'une obscurit si profonde, que nous cessmes de nous voir. Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches mortes,--en mme temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau glace... A ttons, nous rencontrmes le tronc d'un gros arbre contre lequel nous nous mmes l'abri, bien serrs l'un contre l'autre,--tremblant de froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu... Quand cette grande onde fut passe, le jour se leva, chassant devant lui les nuages et les fantmes.--En riant nous fmes scher nos vtements au beau soleil, et, aprs un trs grand frugal repas tahitien, nous commenmes redescendre... XXII ... Le soir, harasss de fatigue, et trs affams aussi, nous arrivions au bas de Fataoua sans incident nouveau... L se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forts; ils taient vtus du pareo national nou autour des reins; en passant dans la zone des rosiers, ils s'taient fait de larges couronnes semblables celle de Rarahu, et portaient au bout de longs btons leur rcolte sur leurs paules nues: de beaux fruits de l'arbre--pain, et des bananes sauvages, rouges et vermeilles. Nous fmes halte avec eux dans un bas-fond dlicieux, sous une vote odorante de citronniers en fleurs. La flamme jaillit bientt entre leurs mains, du frottement de deux branches sches; un grand feu fut allum, et les fruits cuits sous l'herbe nous constiturent un repas excellent dont les deux jeunes hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moiti, comme c'est l-bas la coutume... Rarahu avait rapport de cette expdition autant d'tonnements et d'motions que d'un voyage en pays lointain. Son intelligence d'enfant s'tait ouverte une foule de conceptions nouvelles,--sur l'immensit et sur la formation des races humaines, sur le mystre de leurs destines... XXIII ... Elles taient Papeete deux lgantes personnes, Rarahu et son amie Tourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines couleurs nouvelles d'toffes, certaines fleurs ou certaines coiffures. Elles allaient gnralement pieds nus, les pauvres petites, et leur luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, tait un luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la perfection et la grce antique de leurs tailles, leur permettaient encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air pares et d'tre ravissantes. Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue balancier qu'elles menaient elles-mmes, et aimaient venir en riant passer poupe du _Rendeer_. Quand elles naviguaient la voile, leur frle embarcation, couche par le vent aliz, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout toutes deux, le regard anim, les cheveux flottants, elles glissaient sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles de leur corps, maintenir l'quilibre de cette flche qui les emportait si vite, en laissant derrire elles une longue trane d'cume blanche... XXIV _Tahiti la dlicieuse, cette reine polynsienne, cette le d'Europe au milieu de l'Ocan sauvage,--la perle et le diamant du cinquime monde._ (Dumont D'Urville.) La scne se passait chez la reine Pomar, en novembre 1872. La cour, qui est le plus souvent pieds nus, tendue sur l'herbe frache ou sur les nattes de pandanus, tait en fte ce soir-l, et en habits de luxe. J'tais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ tait ouverte devant moi. Ce piano, arriv le matin, tait une innovation la cour de Tahiti; c'tait un instrument de prix qui avait des sons doux et profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la musique de Meyerbeer allait pour la premire fois tre entendue chez Pomar. Debout prs de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus tard le mtier de marin pour celui de premier tnor dans les thtres d'Amrique, et eut un instant de clbrit sous le nom de Randetti, jusqu'au moment o, s'tant mis boire, il mourut dans la misre. Il tait alors dans toute la plnitude de sa voix et de son talent, et je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus dlicieuse. Nous avons charm nous deux bien des oreilles tahitiennes, dans ce pays o la musique est si merveilleusement comprise par tous, mme par les plus sauvages. Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-mme, o un artiste de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et potise-- tait assise la vieille reine, sur son trne dor, capitonn de brocart rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite Pomar V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la fivre. La vieille femme occupait toute la largeur de son sige par la masse disgracieuse de sa personne. Elle tait vtue d'une tunique de velours cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une bottine de satin. A ct du trne, tait un plateau rempli de cigarettes de pandanus. Un interprte en habit noir se tenait debout prs de cette femme, qui entendait le franais comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti en prononcer seulement un mot. L'amiral, le gouverneur et les consuls taient assis prs de la reine. Dans cette vieille figure ride, brune, carre, dure, il y avait encore de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse de voir la mort lui prendre l'un aprs l'autre tous ses enfants frapps du mme mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la civilisation, s'en aller la dbandade,--et son beau pays dgnrer en lieu de prostitution... Des fentres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par l s'agiter plusieurs ttes couronnes de fleurs, qui s'approchaient pour couter: toutes les suivantes de la cour, Famana, coiffe comme une naade, de feuilles et de roseaux;--Thamana, couronne de fleurs de datura; Tria, Raoura, Tapou, Err, Tara,--Tiahoui et Rarahu. La partie du salon qui me faisait face tait entirement ouverte; la muraille absente, remplace par une colonnade de bois des les, travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit toile. Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se dtachait une banquette charge de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou princesses. Quatre torchres dores, d'un style pompadour, qui s'tonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine lumire, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment lgantes et belles. Leurs pieds, naturellement petits, taient chausss ce soir dans d'irrprochables bottines de satin. C'tait d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise, couronne de pia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de vaisseau franais M.., qui s'tait ruin pour la corbeille de mariage,- -et la main de Kamhamha V, roi des les Sandwich. A ct d'elle, Para, son insparable amie, type charmant de la sauvagesse, avec son trange laideur ou son trange beaut,--tte manger du poisson cru et de la chair humaine,--singulire fille qui vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possde l'ducation d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole... Titaa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la Tahitienne reste belle dans l'ge mr; constelle de perles fines, la tte surcharge de reva-reva flottants. Ses deux filles, rcemment dbarques d'une pension de Londres, dj belles comme leur mre; des toilettes de bal europennes, demi dissimules, par condescendance pour les dsirs de la reine, sous des tapas tahitiennes en gaze blanche. La princesse Ariita, belle-fille de Pomar, avec sa douce figure, rveuse et nave, fidle sa coiffure de roses du Bengale naturelles, piques dans ses cheveux dnous. La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aigus, en robe de velours. La reine Mo (_Mo_: sommeil ou mystre), en robe sombre, d'une beaut rgulire et mystique, ses yeux tranges demi ferms, avec une expression de regard en dedans, comme les portraits d'autrefois. Derrire ces groupes en pleine lumire, dans le profondeur transparente des nuits d'Ocanie, les cimes des montagnes se dcoupant sur le ciel toil; une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits semblables des girandoles termines par des fleurs noires. Derrire ces arbres, les grandes nbuleuses du ciel austral faisaient un amas de lumire bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus idalement tropical que ce dcor profond. Dans l'air, ce parfum exquis de gardnias et d'orangers, qui se condense le soir sous le feuillage pais; un grand silence, ml de bruissements d'insectes sous les herbes; et cette sonorit particulire aux nuits tahitiennes, qui prdispose subir la puissance enchanteresse de la musique. Le morceau choisi tait celui o Vasco, enivr, se promne seul dans l'le qu'il vient de dcouvrir, et admire cette nature inconnue;-- morceau o le matre a si parfaitement peint ce qu'il savait d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de verdure et de lumire.--Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commena de sa voix dlicieuse: Pays merveilleux, Jardins fortuns.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Oh! paradis... sorti de l'onde.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-l frmir de plaisir en entendant ainsi, l'autre bout du monde, interprter sa musique. XXV Vers la fin de l'anne, une grande fte fut annonce dans l'le de Moorea, l'occasion de la conscration du temple d'Afareahitu. La reine Pomar manifesta l'_amiral cheveux blancs_ l'intention de s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-mme la crmonie et au grand banquet qui devait s'ensuivre. L'amiral mit sa frgate la disposition de la reine, et il fut convenu que le _Rendeer_ appareillerait pour transporter l-bas toute la cour. La suite de Pomar tait nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s'tait augmente pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui avaient fait de folles dpenses de _reva-reva_ et de fleurs. Un beau matin pur de dcembre, le _Rendeer_ ayant dj largu ses grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule joyeuse. J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au palais. Celle-ci, qui dsirait s'embarquer sans mise en scne, avait expdi en avant toutes ses femmes,--et, en petit cortge intime, nous nous acheminmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil levant. La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main sa petite-fille si chrie,--et nous suivions deux pas, la princesse Ariita, la reine Mo, la reine de Bora-Bora et moi. C'est l un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les femmes ont leurs heures de rayonnement,--et cette image d'Ariita marchant auprs de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumire matinale,--est celle que je revois encore, quand, travers les distances et les annes, je pense elle... Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses accosta le _Rendeer_, les matelots de la frgate, rangs sur les vergues suivant le crmonial d'usage, poussrent trois fois le cri de: "Vive Pomar!" et vingt et un coups de canon firent retenir les tranquilles plages de Tahiti. Puis la reine et la cour entrrent dans les appartements de l'amiral, o les attendait un lunch leur got compos de bonbons et de fruits,-- le tout arros de vieux champagne rose. Cependant les suivantes de toutes les classes s'taient rpandues dans les diffrentes parties du navire, o elles menaient grand et joyeux tapage, en lanant aux marins des oranges, des bananes et des fleurs. Et Rarahu tait l aussi, embarque comme une petite personne de la suite royale; Rarahu pensive et srieuse, au milieu de ce dbordement de gat bruyante.--Pomar avait emmen avec elle les plus remarquables choeurs d'_himn_ de ses districts, et Rarahu tant un des premiers sujets du choeur d'Apir avait t ce titre convie la fte. Ici une digression est ncessaire au sujet du _tiar miri_,--objet qui n'a point d'quivalent dans les accessoires de toilette des femmes europennes. Ce _tiar_ est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Ocanie se plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de gala.--En examinant de prs cette fleur bizarre, on s'aperoit qu'elle est factice; elle est monte sur une tige de jonc, et compose des feuilles d'une toute petite plante parasite trs odorante, sorte de lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forts. Les Chinois excellent dans l'art de monter des _tiars_ trs artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete. Le _tiar_ est particulirement l'ornement des ftes, des festins et des danses; lorsqu'il est offert par une Tahitienne un jeune homme, il a le mme sens peu prs que le mouchoir jet par le sultan son odalisque prfre. Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-l des _tiar_ dans les cheveux. J'avais t mand par Ariita pour lui faire socit pendant ce lunch officiel,--et la pauvre petite Rarahu, qui n'tait venue que pour moi, m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi abandonne. Punition bien svre que je lui avais inflige l, pour un caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait dj fait verser des larmes. XXVI La traverse durait depuis deux heures, nous approchions de l'le de Morea. On faisait grand bruit au carr du _Rendeer_; une dizaine de jeune femmes, choisies parmi les plus connues et les plus jolies, avaient t convies une collation que leur offraient les officiers. Rarahu en mon absence avait accept d'y prendre part.--Elle tait l, en compagnie de Tourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait essuy ses pleurs et riait aux clats. Elle ne parlait point franais, comme la plupart des autres;--mais, par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation trs anime avec ses voisins qui la trouvaient charmante. Enfin,--ce qui tait le comble de la perfidie et de l'horreur,--au dessert, elle avait avec mille grces offert son _tiar_ Plumkett. Elle tait assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu'elle tombait bien, et que Plumkett ne voudrait pas comprendre. XXVII Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu! De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forts paisses, de mystrieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille;--et, sous les grands arbres, quelques cases parses, parmi les orangers et les lauriers-roses. Au premier abord on et dit qu'il n'y avait personne dans ce pays ombreux;--et pourtant toute la population de Moorea nous attendait l silencieusement, demi cache sous les votes de verdure. On respirait dans ces bois une fracheur humide, une trange senteur de mousse et de plantes exotiques; tous les choeurs d'_himn_ de Moorea taient l, assis en ordre, au milieu des troncs normes des arbres; tous les chanteurs d'un mme district taient vtus d'une mme couleur, --les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes taient couronnes de fleurs,--tous les hommes, de feuilles et de roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, taient rests dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, moiti cachs derrire les arbres. La reine quitta le _Rendeer_ avec le mme crmonial qu' l'arrive et le bruit du canon se rpercuta au loin dans les montagnes. Elle mit pied terre, et s'avana conduite par l'amiral.--Nous n'tions dj plus au temps o les indignes l'enlevaient dans leurs bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille coutume qui voulait que tout territoire foul par le pied de la reine devint proprit de la couronne, est depuis longtemps oublie en Ocanie. Une vingtaine de lanciers cheval, composant toute la garde d'honneur de Pomar, taient rangs sur la plage pour nous recevoir. Quand la reine parut, tous les choeurs d'_himn_ entonnrent ensemble le traditionnel: _Ia ora na oe, Pomare vahine!_ (Salut toi, reine Pomar!) Et les bois retentirent d'une bruyante clameur. On et cru mettre le pied dans quelque le enchante, qui se serait veille soudain sous le coup d'une baguette magique. XXVIII Ce fut une longue crmonie que la conscration du temple d'Afareahitu. Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les _himn_ chantrent de joyeux cantiques l'ternel. Le temple tait bti en corail; le toit, en feuilles de pandanus, tait soutenu par des pices de bois des les, que reliaient entre elles des amarrages de diffrentes couleurs, rguliers et compliqus; c'tait le vieux style des constructions maories. Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes sur la campagne, sur un dcor admirable de montagnes et de hauts palmiers; auprs de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire, triste et recueillie, priant pour sa petite fille, avec sa vieille amie la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupes autour d'elles en robes blanches. Le temple tout rempli de ttes couvertes de fleurs,- -et Rarahu, que j'avais laisse partir du _Rendeer_ comme une inconnue, mle cette foule... Un grand silence se fit quand l'_himn_ d'Apir, qui avait t rserv pour la fin, entonna ses cantiques--et je distinguai derrire moi la voix frache de ma petite amie, qui dominait le choeur.--Sous l'influence d'une exaltation religieuse ou passionne, elle excutait avec frnsie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait comme un son de cristal dans le silence de ce temple o elle captivait l'attention de tous. XXIX Aprs la crmonie, nous passmes dans la salle du banquet. C'tait en plein air, au milieu des cocotiers, que les tables taient dresses sous des tendelets de verdure. Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes taient couvertes de feuilles dcoupes et de fleurs d'amarantes. Il y avait une grande quantit de _pices montes_, composes par des Chinois au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires. A ct des mets europens, se trouvaient en grande abondance les mets tahitiens: les ptes de fruits, les petits cochons rtis tout entiers sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentes dans du lait. On puisait diffrentes sauces dans de grandes pirogues qui en taient remplies et que des porteurs avaient grand'peine promener la ronde. Les chefs et les cheffesses venaient tour de rle haranguer la reine tue-tte, avec des voix si retentissantes et une telle volubilit qu'on les et crus possds. Ceux qui n'avaient point trouv de place table mangeaient debout, sur l'paule de ceux qui avaient pu s'asseoir; c'tait un vacarme et une confusion indescriptibles... Assis la table des princesses, j'avais affect de ne point prendre garde Rarahu, qui tait perdue fort loin de moi, parmi les gens d'Apir. XXX Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le _Fareha_ du district o un logement lui tait prpar. L'_amiral cheveux blancs_ regagna la frgate, et la _upa-upa_ commena. Toute pense religieuse, tout sentiment chrtien, s'taient envols avec le jour; l'obscurit tide et voluptueuse redescendait sur l'le sauvage; comme au temps o les premiers navigateurs l'avaient nomme la nouvelle Cythre, tout tait redevenu sduction, trouble sensuel et dsirs effrns. Et j'avais suivi l'_amiral cheveux blancs_, abandonnant Rarahu dans la foule affole. XXXI A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du _Rendeer_. La frgate, le matin si anime, tait vide et silencieuse; les mts et les vergues dcoupaient leurs grandes lignes sur le ciel de la nuit; les toiles taient voiles, l'air calme et lourd, la mer inerte. Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs silhouettes renverses; on voyait de loin les feux qui terre clairaient le _upa- upa_; des chants rauques et lubriques arrivaient en murmure confus, accompagns contre-temps par des coups de tam-tam. J'prouvais un remords profond de l'avoir abandonne au milieu de cette saturnale; une tristesse inquite me retenait l, les yeux fixs sur ces feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me serraient le coeur. L'une aprs l'autre, toutes les heures de la nuit sonnrent bord du _Rendeer_, sans que le sommeil vnt mettre fin mon trange rverie. Je l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens disaient d'elle: "C'est la petite femme de Loti." C'tait bien ma petite femme en effet; par le coeur, par les sens, je l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait des abmes pourtant, de terribles barrires, jamais fermes; elle tait une petite sauvage; entre nous qui tions une mme chair, restait la diffrence radicale des races, la divergence des notions premires de toutes choses; si mes ides et mes conceptions taient souvent impntrables pour elle, les siennes aussi l'taient pour moi; mon enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait toujours pour elle l'incomprhensible et l'inconnu. Je me souvenais de cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai peur que ce ne soit pas le mme Dieu qui nous ait cres." En effet, nous tions enfants de deux natures bien spares et bien diffrentes, et l'union de nos mes ne pouvait tre que passagre, incomplte et tourmente. Pauvre petite Rarahu, bientt, quand nous serons si loin l'un de l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante et sauvage, tu mourras dans l'le lointaine, seule et oublie,--et Loti peut-tre ne le saura mme pas... A l'horizon une ligne peine visible commenait se dessiner du ct du large: c'tait l'le de Tahiti. Le ciel blanchissait l'Orient; les feux s'teignaient terre, et les chants ne s'entendaient plus. Je songeais que, cette heure particulirement voluptueuse du matin, Rarahu tait l, nerve par la danse, et livre elle-mme. Et cette pense me brlait comme un fer rouge. XXXII Dans l'aprs-midi, la reine et les princesses s'embarqurent de nouveau pour retourner Papeete. Quand elles eurent t reues avec les honneurs d'usage, je restai les yeux fixs sur les canots nombreux, pirogues et baleinires qui ramenaient leur suite; la foule s'tait augmente encore d'une quantit de jeunes femmes de Moorea qui voulaient prolonger la fte Tahiti. Enfin, je vis Rarahu; elle tait l, elle revenait aussi. Elle avait chang sa tapa blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraches dans ses cheveux; on voyait plus nettement son tatouage sur son front dcolor, et les cercles bleutres s'taient accentus sous ses yeux. Sans doute elle tait reste la upa-upa jusqu'au matin, mais elle tait l, elle revenait, et c'tait pour le moment tout ce que je dsirais d'elle. XXXIII La traverse s'tait effectue par un beau temps calme. C'tait le soir, le soleil venait de disparatre; le frgate glissait sans bruit, en laissant derrire elles des ondulations lentes et molles qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De grands nuages sombres taient plaqus et l dans le ciel, et tranchaient violemment sur la teinte jaune ple du soir, dans une tonnante transparence de l'atmosphre. A l'arrire du _Rendeer_, un groupe de jeunes femmes se dtachait gracieusement sur la mer et sur les paysages ocaniens. C'tait une groupe dont la vue me causa un tonnement extrme: Ariita et Rarahu, causant ensemble comme des amies; auprs d'elles, Maramo, Famana et deux autres suivantes de la cour. Il tait question d'un _himn_ compos par Rarahu, et qu'elles allaient chanter ensemble. En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariita, Rarahu et Maramo. La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles, dont aucune ne fut perdue pour moi: --"Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e) --"Humble simplement mme le sommet du _Paia_ (le grand morne de Bora- Bora). i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!... auprs de ma ici douleur pour toi, mon amant! hlas!... --"Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare, --"Ai arrach aussi moi les racines du _tiar_ (la fleur des ftes, c'est--dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni fte), ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!... pour faire connatre ma douleur pour toi, mon amant! hlas! --"Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua, --"Tu es parti, mon amant, pour de France la terre, e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..." --tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! hlas!..." Traduction grossire: --"Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, mon amant! hlas!... --"J'ai arrach les racines du _tiar_ pour marquer ma douleur pour toi, mon amant! hlas!... --"Tu es parti, mon bien-aim, vers la terre de France; tu lveras tes yeux vers moi, mais je ne te verrai plus! hlas!..." Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensit du Grand Ocan, rpt avec un rythme trange par trois voix de femmes, est rest jamais grav dans ma mmoire comme l'un des plus poignants souvenirs que m'ait laisss la Polynsie... XXXIV Il tait nuit close quand le cortge bruyant fit son entre dans Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple. Au bout d'un instant nous nous retrouvmes marchant cte cte, Rarahu et moi, dans le sentier qui menait notre demeure. Un mme sentiment nous avait ramens tous deux sur cette route, o nous avancions sans nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne savent plus comment revenir l'un l'autre. Nous ouvrmes notre porte, et quand nous fmes entrs nous nous regardmes... J'attendais une scne, des reproches et des larmes. Au lieu de tout cela, elle sourit en dtournant la tte, avec un imperceptible mouvement d'paules, une expression inattendue de dsenchantement, d'amre tristesse et d'ironie. Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long discours; ils disaient d'une manire concise et frappante peu prs ceci: Je le savais bien, va, que je n'tais qu'une petite crature infrieure, jouet de hasard que tu t'es donn. Pour vous autres, hommes blancs, c'est tout ce que nous pouvons tre. Mais que gagnerais-je me fcher? Je suis seule au monde; toi ou un autre, qu'importe? J'tais ta matresse; ici tait notre demeure: je sais que tu me dsires encore. Mon Dieu, je reste et me voil!... La petite fille nave avait fait de terribles progrs dans la science des choses de la vie; l'enfant sauvage tait devenue plus forte que son matre et le dominait. Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en avais une immense piti. Et ce fut moi qui demandai grce et pardon, pleurant presque et la couvrant de baisers. Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un tre surnaturel, que l'on pourrait peine saisir et comprendre. Des jours doux et paisibles d'amour succdrent encore cette aventure d'Afareahitu; l'incident fut oubli, et le temps reprit son cours nervant... XXXV Tiahoui, qui tait en visite Papeete, tait descendue chez nous avec deux autres jeunes femmes de ses _fetii_, de Papuriri. Elle me prit part un soir avec l'air grave qui prcde les entretiens solennels, et nous allmes nous asseoir dans le jardin sous les lauriers-roses. Tiahoui tait une petite femme sage, plus srieuse que ne le sont d'ordinaire les Tahitiennes; dans son district loign, elle avait suivi avec admiration les instructions d'un missionnaire indigne: elle avait la foi ardente d'une nophyte. Dans le coeur de Rarahu, o elle savait lire comme dans un livre ouvert, elle avait vu d'tranges choses: --Loti, dit-elle, Rarahu se perd Papeete. Quand tu seras parti, que va-t-elle devenir? En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la diffrence si complte de nos natures, je ne savais qu'imparfaitement saisir tout ce qu'il y avait en elle de contradictions et d'garements. Je comprenais pourtant qu'elle tait perdue, perdue de corps et d'me. C'tait peut-tre pour moi un charme de plus, le charme de ceux qui vont mourir, et plus que jamais je me sentais l'aimer... Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que ma petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et soumise, elle n'avait plus jamais de ses colres d'enfant d'autrefois. Elle tait gracieuse et prvenante pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on la voyait l, assise l'ombre de notre vranda, dans une pose heureuse et nonchalante, souriant tous du sourire mystique des Maoris, on et dit que notre case et nos grands arbres abritaient tout un pome de bonheur paisible et inaltrable. Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il semblait alors qu'elle et besoin de se serrer contre son unique ami et soutien dans ce monde; dans ces moments, la pense de mon dpart lui faisait verser des larmes silencieuses, et je songeais encore ce projet insens que j'avais fait jadis, de rester pour toujours auprs d'elle. Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait apporte d'Apir; elle priait avec extase, et la foi ardente et nave rayonnait dans ses yeux. Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur ses lvres ce mme sourire de doute et de scepticisme qui avait paru pour la premire fois le soir de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait regarder au loin, dans le vague, des choses mystrieuses; des ides tranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses questions inattendues sur des sujets singulirement profonds dnotaient le drglement de son imagination, le cours tourment de ses ides. Son sang maori lui brlait les veines; elle avait des jours de fivre et de trouble profond, pendant lesquels il semblait qu'elle ne ft plus elle-mme. Elle m'tait absolument fidle, dans le sens que les femmes de Papeete donnent ce mot, c'est--dire qu'elle tait sage et rserve vis--vis des jeunes gens europens; mais je crus savoir qu'elle avait de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et feignis de ne pas voir; elle n'tait pas tout fait responsable, la pauvre petite, de sa nature trangement ardente et passionne. Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en Europe distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa taille et sa gorge taient arrondies et correctes comme celles des belles statues de la Grce antique. Et cependant, la petite toux caractristique, pareille celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus frquente, et le cercle bleutre s'accentuait sous ses grands yeux. Elle tait une petite personnification touchante et triste de la race polynsienne, qui s'teint au contact de notre civilisation et de nos vices, et ne sera plus bientt qu'un souvenir dans l'histoire d'Ocanie... XXXVI Cependant le moment du dpart tait arriv, le _Rendeer_, s'en allait en Californie, _i te fenua California_, comme disait la petite-fille de la reine. Ce n'tait pas le dpart dfinitif, il est vrai; au retour nous devions nous arrter encore _l'le dlicieuse_ un mois ou deux, en passant. Sans cette certitude de revenir, il est probable qu' ce moment-l je ne serais pas parti: la laisser pour toujours et t au-dessus de mes forces, et m'et bris le coeur. A l'approche du dpart, j'tais trangement obsd par la pense de cette Tamaha, qui avait t la femme de mon frre Rouri. Il m'tait extrmement pnible, je ne sais pourquoi, de partir sans la connatre, et je m'en ouvris la reine, en la priant de se charger de nous mnager une entrevue. Pomar parut prendre grand intrt ma demande: --Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait parl, Rouri? Il ne l'avait donc point oublie? Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes souvenirs du pass, retrouvant peut-tre dans sa mmoire l'oubli de quelques-uns, qu'elle avait aims, et qui taient partis pour ne plus revenir. XXXVII C'tait le dernier soir du _Rendeer_... Il rsultait des renseignements pris la hte par la reine que Tamaha tait depuis la veille Tahiti;--et le chef des _muto_ du palais avait t charg de lui porter l'ordre de se trouver l'heure du coucher du soleil sur la plage, en face du _Rendeer_. A l'heure du rendez-vous, nous y fmes, Rarahu et moi. Longtemps nous attendmes, et Tamaha ne vint pas;--je l'avais prvu. Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces derniers moments de notre dernire soire.--J'attendais avec une inexplicable anxit; j'aurais donn cher cet instant pour voir cette crature, dont j'avais rv dans mon enfance, et qui tait lie au lointain et potique souvenir de Rouri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne paratrait point... Nous avions demand des renseignements des vieilles femmes qui passaient: --Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez avec vous notre petite fille que voici, qui la connat et vous l'indiquera. Quand vous l'aurez trouve, vous direz notre enfant de rentrer au logis. XXXVIII DANS LA GRANDE RUE La rue bruyante tait borde de magasins chinois; des marchands, qui avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient la foule du th, des fruits et des gteaux.--Il y avait sous les vrandas des talages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de _tiar_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant; quantit de petites lanternes la mode du Cleste Empire clairaient les choppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres. C'tait un des beaux soirs de Papeete; tout cela tait gai et surtout original.--On sentait dans l'air un bizarre mlange d'odeurs chinoises de santal et de mono, et de parfums suaves de gardnias ou d'orangers. La soire s'avanait, et nous ne trouvions rien.--La petite Thamana, notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en reconnaissait aucune.--Le nom de Tamaha mme tait inconnu toutes celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilit de rencontrer un mythe,--et chaque minute qui s'coulait augmentait ma tristesse impatiente. Aprs une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands manguiers noirs,--la petite Thamana s'arrta tout coup devant une femme qui tait assise terre, la tte dans ses mains et semblait dormir. --_Tra!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!) Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir: --Es-tu Tamaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me rpondit non! --Oui! rpondit-elle immobile. --Tu es Tamaha, la femme de Rouri? --Oui, dit-elle encore, en levant la tte avec nonchalance,--c'est moi, Tamaha, la femme de Rouri, le marin _dont les yeux sommeillent (mata mo)_, c'est--dire: qui n'est plus... --Et moi, je suis Loti, le frre de Rouri!--Suis-moi dans un lieu plus cart o nous puissions causer ensemble. --Toi?... son frre? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,-- mais avec tant d'indiffrence que j'en restai confondu. Et je regrettais dj d'tre venu remuer cette cendre, pour n'y trouver que banalit et dsenchantement. Pourtant elle s'tait leve pour me suivre.--Je les pris par la main l'une et l'autre, Rarahu et Tamaha, et m'loignai avec elles de cette foule tahitienne o personne ne m'intressait plus... XXXIX RVLATIONS Dans un sentier solitaire o s'entendait encore le bruit lointain de la foule,--sous l'ombre paisse des arbres, dans la nuit noire,-- Tamaha s'arrta et s'assit. --Je suis fatigue, dit-elle avec une grande lassitude; Rarahu, dis-lui de me parler ici, je n'irai pas plus loin;--c'est son frre, lui?... A ce moment, une ide que je n'avais jamais eue me traversa l'esprit: --N'as-tu pas d'enfants de Rouri?... lui demandai-je. --Si, rpondit-elle, aprs une minute d'hsitation, mais d'une voix assure pourtant;--si, deux!... Il y eut un long silence, aprs cette rvlation inattendue. Une foule de sentiments s'veillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu, impressions tristes et intraduisibles. Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots l'tranget saisissante.--Le charme du lieu, les influences mystrieuses de la nature, avivent ou transforment les motions ressenties, et on ne sait plus, mme imparfaitement, les exprimer. XL Une heure aprs, Tamaha et moi nous quittions Papeete, qui dj s'tait endormi; cette dernire soire du _Rendeer_ tait termine, et quantit de marins du bord taient entrs dans les cases tahitiennes, entours de bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle plein de sduction et de trouble sensuel passait sur ce pays, comme aprs les soirs de grandes ftes. Mais j'tais sous l'empire d'motions profondes, et j'avais pour l'instant oubli jusqu' Rarahu... Elle tait rentre seule, elle, et m'attendait en pleurant dans notre chre petite case, o je devais, dans la nuit, revenir pour la dernire fois. Nous marchions cte cte, Tamaha et moi; nous suivions d'un pas rapide la plage ocanienne. La pluie tombait, la pluie tide des tropiques; Tamaha insouciante et silencieuse laissait tremper la longue tapa de mousseline blanche qui tranait derrire elle sur le sable. On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone de la mer, qui brisait au large sur le corail. Sur nos ttes, de grands palmiers penchaient leurs tiges flexibles; l'horizon les pics de l'le de Moorea se dessinaient lgrement au- dessus de la nappe bleue du Pacifique, la lueur indcise et embrume de la lune. Je regardais Tamaha, et je l'admirais; elle tait reste, malgr ses trente ans, un type accompli de la beaut maorie. Ses cheveux noirs tombaient en longues tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses et de feuilles de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de desse. Exprs, j'avais fait passer cette femme devant une case dj ancienne, moiti enfouie sous la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle avait d jadis habiter avec mon frre. --Connais-tu cette case, Tamaha? lui demandai-je... --Oui! rpondit-elle en s'animant pour la premire fois; oui, c'tait celle-ci la case de Rouri!... XLI Nous nous dirigions tous deux, cette heure dj avance de la nuit, vers le district de Faaa, o Tamaha allait me montrer son plus jeune fils Atario. Avec une condescendance lgrement railleuse, elle s'tait prte cette fantaisie de ma part, fantaisie qu'avec ses ides tahitiennes elle s'expliquait peine. Dans ce pays o la misre est inconnue et le travail inutile, o chacun a sa place au soleil et l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture dans les bois,--les enfants croissent comme les plantes, libres et sans culture, l o le caprice de leurs parents les a placs. La famille n'a pas cette cohsion que lui donne en Europe, dfaut d'autre cause, le besoin de lutter pour vivre. Atario, l'enfant n depuis le dpart de Rouri, habitait le district de Faaa; par suite de cet usage gnral d'adoption, il avait t confi aux soins de _fetii_ (de parents) loigns de sa mre... Et Tamaari, le fils an, celui qui, disait-elle, avait le front et les grands yeux de Rouri (_te rae, te mata rahi_), habitait avec la vieille mre de Tamaha, dans cette le de Moorea qui dcoupait l-bas notre horizon sa silhouette lointaine. A mi-chemin de Faaa, nous vmes briller un feu dans un bois de cocotiers. Tamaha me prit par la main, et m'emmena sous bois dans cette direction, par un sentier connu d'elle. Quand nous emes march quelques minutes dans l'obscurit, sous la vote des grandes palmes mouilles de pluie, nous trouvmes un abri de chaume, o deux vieilles femmes taient accroupies devant un feu de branches. Sur quelques mots inintelligibles prononcs par Tamaha, les deux vieilles se dressrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et Tamaha elle-mme, approchant de mon visage un brandon enflamm, se mit m'examiner avec une extrme attention. C'tait la premire fois que nous nous voyions tous deux en pleine lumire. Quand elle eut termin son examen, elle sourit tristement. Sans doute elle avait retrouv en moi les traits dj connus de Rouri,--les ressemblances des frres sont frappantes pour les trangers,--mme lorsqu'elles sont vagues et incompltes. Moi, j'avais admir ses grands yeux, son beau profil rgulier, et ses dents brillantes, rendues plus blanches encore par la nuance de cuivre de son teint... Nous continumes notre route en silence, et bientt nous apermes les cases d'un district, mles aux masses noires des arbres. --_Tera Faaa!_ (voici Faaa), dit-elle avec un sourire... Tamaha me conduisit la porte d'une case en bourao enfouie sous des arbres-pain, des manguiers et des tamaris. Tout le monde semblait profondment endormi l'intrieur, et, travers les claies de la muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir. Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la porte en nous faisant signe d'entrer. La case tait grande; c'tait une sorte de dortoir o taient couchs des vieillards. La lampe indigne, l'huile de cocotier, ne jetait qu'un filet de lumire dans ce logis, et dessinait peine toutes ces formes humaines sur lesquelles passait le vent de la mer. Tamaha se dirigea vers un lit de nattes, o elle prit un enfant qu'elle m'apporta... --... Mais non! dit-elle, quand elle fut prs de la lampe, je me trompe, ce n'est pas lui!... Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit examiner d'autres lits o elle ne trouva point l'enfant qu'elle cherchait. Elle promenait au bout d'une longue tige sa lampe fumeuse, et n'clairait que de vieilles femmes peaux-rouges immobiles et rigides, roules dans des _pareo_ d'un bleu sombre grandes raies blanches; on les et prises pour des momies roules dans des draps mortuaires... Un clair d'inquitude passa dans les yeux velouts de Tamaha: --Vieille Huahara, dit-elle, o donc est mon fils Atario?... La vieille Huahara se souleva sur son coude dcharn, et fixa sur nous son regard effar par le rveil: --Ton fils n'est plus avec nous, Tamaha, dit-elle; il a t adopt par ma soeur Tiatiara-honui (Araigne), qui habite cinq cents pas d'ici, au bout du bois de cocotiers... XLII Nous traversmes encore ce bois dans la nuit noire. A la case de Tiatiara-honui, mme scne, mme crmonie de rveil, semblable une vocation de fantmes. On veilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de sommeil; il tait nu. Je pris sa tte dans mes mains et l'approchai de la lampe que tenait la vieille _Araigne_, soeur de Huahara. L'enfant, bloui, fermait les yeux. --Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Tamaha qui tait reste la porte. --C'est le fils de mon frre?... lui demandai-je d'une faon qui dut la remuer jusqu'au fond du coeur. --Oui, dit-elle, comprenant que la rponse tait solennelle, oui, c'est le fils de ton frre Rouri!... La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais l'enfant s'tait rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et le recouchai sur na natte. Puis je fis signe Tamaha de me suivre, et nous reprmes le chemin de Papeete. Tout cela s'tait pass comme dans un rve. J'avais peine pris le temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'taient gravs dans ma mmoire, de mme que, la nuit, une image trs vive, qu'on a perue un instant, persiste et reparat encore, aprs qu'on a ferm les yeux. J'tais singulirement troubl, et mes ides taient bouleverses; j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien tre. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste temps pour le dpart du _Rendeer_ sans pouvoir retourner dans ma chre petite case, ni mme embrasser Rarahu que peut-tre je ne reverrais plus... XLIII Quand nous fmes dehors, Tamaha me demanda: --Tu reviendras demain? --Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie. Un moment aprs, elle demanda avec timidit: --Rouri t'avait parl de Tamaha? Peu peu Tamaha s'animait en parlant; peu peu son coeur semblait s'veiller d'un long sommeil.--Elle n'tait plus la mme crature, insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix mue, sur celui qu'elle appelait _Rouri_, et m'apparaissait enfin telle que je l'avais dsire, conservant, avec un grand amour et une tristesse profonde, le souvenir de mon frre... Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux dtails que Rouri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on me donnait jadis dans mon foyer chri; elle me le redit en souriant, et me rappela en mme temps une histoire oublie de ma petite enfance. Je ne puis dcrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs, conservs dans la mmoire de cette femme, et rpts l par elle, en langue polynsienne... Le ciel s'tait dgag; nous revenions par une nuit magnifique, et les paysages tahitiens, clairs par la lune, au coeur de la nuit, dans le grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein d'enchantement et de mystre. Je reconduisis Tamaha jusqu' la porte de la case qu'elle habitait Papeete.--Sa rsidence habituelle tait la case de sa vieille mre Hapoto, au district de Taroa, dans l'le de Moorea. En la quittant, je lui parlai de l'poque probable de mon retour, et voulus lui faire promettre de se trouver alors Papeete, avec ses deux fils.--Tamaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle tait redevenue sombre et bizarre; ses dernires rponses taient incohrentes ou moqueuses, son coeur s'tait referm; en lui disant adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard, incomprhensible et sauvage... XLIV Il tait environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille o Rarahu m'attendait; on sentait dj dans l'air la fracheur humide du matin.--Rarahu, qui tait reste assise dans l'obscurit, jeta ses bras autour de moi quand j'entrai. Je lui contai cette nuit trange, en la priant de garder pour elle ces confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oublie ne redevint pas la fable des femmes de Papeete. C'tait notre dernire nuit... et les incertitudes du retour, et les distances normes qui allaient nous sparer, jetaient sur toutes choses un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se montrait sous un jour suave et dlicieux; elle tait bien la petite pouse de Loti; elle tait doucement touchante dans ses transports d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et dsole, la tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille passionne de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des expressions sauvages et des images tranges. XLV Les premires lueurs indcises du jour vinrent m'veiller aprs quelques moments de sommeil. Dans cette confusion, dans cette angoisse inexplique, qui est particulire au rveil, je retrouvai mles ces ides: le dpart, quitter l'le dlicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage,--et puis, Tamaha et ses fils,--ces nouveaux personnages peine entrevus la nuit, et qui venaient encore, la dernire heure, m'attacher ce pays par des liens nouveaux... La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fentres ouvertes... Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'veillai en l'embrassant: --... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me rveilles, et il faut partir. Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique; elle mit sur sa tte sa couronne fane et son _tiar_ de la veille, en faisant le serment que jusqu' mon retour elle n'en aurait pas d'autres. J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu nos arbres, nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas, une touffe de pervenches roses,--et le chat nous suivit en miaulant, comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apir... Au jour naissant, ma petite pouse sauvage et moi, en nous donnant la main, nous descendmes tristement la plage, pour la dernire fois. L, il y avait dj assistance nombreuse et silencieuse; toutes les filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le _Rendeer_ enlevait des amis ou des amants, taient assises terre; quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir. Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme,--et le dernier canot du _Rendeer_ m'emporta bord... Vers huit heures, le _Rendeer_ leva l'ancre au son du fifre. Alors je vis Tamaha, qui, elle aussi, descendait la plage pour me voir partir, comme, douze ans auparavant, elle tait venue, dix-sept ans, voir partir Rouri qui ne revint plus. Elle aperut Rarahu et s'assit prs d'elle. C'tait une belle matine d'Ocanie, tide et tranquille; il n'y avait pas un souffle dans l'atmosphre; cependant des nuages lourds s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand dme d'obscurit, au-dessous duquel le soleil du matin clairait en plein la plage d'Ocanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en robes blanches. L'heure du dpart apportait son charme de tristesse ce grand tableau qui allait disparatre. XLVI Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la case abandonne de mon frre Rouri fut encore longtemps visible au bord de la mer, et mes yeux restrent fixs sur ce point perdu dans les arbres. Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur Tahiti; ils s'abaissrent comme un rideau immense, sous lequel l'le entire fut bientt enveloppe.--La pointe aigu du morne de Fataoua parut encore dans une dchirure du ciel, et puis tout se perdit dans les paisses masses sombres; un grand vent aliz se leva sur la mer, qui devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commena tomber. Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu, dchir par les pines des bois, que Rarahu portait autrefois pour vtement dans son district d'Apir... Et tout le jour, je restai l tendu, ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, ce bruit triste des lames qui venaient l'une aprs l'autre battre la muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plong dans cette sorte de mditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et o venaient se confondre des tableaux d'Ocanie et des souvenirs lointains de mon enfance. Dans le demi-jour verdtre qui filtrait de la mer, travers la lentille paisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers pars dans ma chambre,--les coiffures de chefs ocaniens, les images embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaantes, les branches de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arraches, la dernire heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes fltries et encore embaumes, de Rarahu ou d'Ariita,--et le dernier bouquet de pervenches roses, coup la porte de notre demeure. XLVII Un peu aprs le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le visage, me ramenrent aux notions prcises de la vie relle, au sentiment complet du dpart. Celui que je remplaais pour le service de nuit, c'tait John B..., mon cher frre John, dont l'affection douce et profonde tait depuis longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie: --Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me _rendant le quart_; elles sont l-bas derrire nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer, tu les connais... Deux silhouettes lointaines, deux nuages peine visibles l'horizon: l'le de Tahiti, et l'le de Moorea... John resta prs de moi jusqu' une heure avance de la soire; je lui contai ma soire de la veille, il savait seulement que j'avais fait la nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurit du banc de quart, personne ne le vit que mon frre John: auprs de lui je pleurai l comme un enfant. La mer tait grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit noire. C'tait comme un rveil, un retour au dur mtier des marins, aprs une anne d'un rve nervant et dlicieux, dans l'le la plus voluptueuse de la terre... ...Deux silhouettes lointaines, deux nuages peine visibles l'horizon: l'le de Tahiti et l'le de Moorea... L'le de Tahiti, o Rarahu veille cette heure en pleurant dans ma case dserte,--dans ma chre petite case que battent la pluie et le vent de la nuit,--et l'le de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le front et les yeux de mon frre..." Cet enfant qui est le fils an de la famille, qui ressemble mon frre Georges, quelque chose trange! c'est un petit sauvage, il s'appelle Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille mre ne le verra jamais. Pourtant cette pense me cause une tristesse douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui tait Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui... Moi aussi, qui serai bientt peut-tre fauch par la mort dans quelque pays lointain, jet dans le nant ou l'ternit, moi aussi, j'aimerais revivre Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-mme, qui serait mon sang ml celui de Rarahu; je trouverais une joie trange dans l'existence de ce lien suprme et mystrieux entre elle et moi, dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une mme crature... Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attach d'une manire irrsistible et pour toujours; c'est maintenant surtout que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Ocanie! J'ai deux patries maintenant, bien loignes l'une de l'autre, il est vrai;- -mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-tre y finirai-je ma vie... TROSIME PARTIE I Vingt jours plus tard, le _Rendeer_ fit Honolulu, capitale des les Sandwich, une relche fort gaie qui dura deux mois. L, c'tait la race maorie arrive dj un degr de civilisation relative plus avanc qu' Tahiti. Toute une cour trs luxueuse; un roi lpreux et dor; des ftes l'europenne, des ministres et des gnraux empanachs et lgrement grotesques; tout un personnel drle, repoussoir multiple sur lequel se dtachait la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite trs lgantes et pares. Des jeunes filles du mme sang que Rarahu transformes en _misses_; des jeunes filles qui avaient son type, son air un peu sauvage et ses grands cheveux,--mais qui faisaient venir de France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants plusieurs boutons et leurs toilettes parisiennes. Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre mlange de population; des Hawaens tatous dans les rues, des commerants amricains et des marchands chinois. Un beau pays, une belle nature; une belle vgtation, rappelant de loin celle de Tahiti, mais moins frache et moins puissante pourtant que celle de l'le aux valles profondes et aux grandes fougres. Encore la langue maorie, ou plutt un idiome dur, issu de la mme origine; quelques mots cependant taient les mmes, et les indignes me comprenaient encore. Je me sentis l moins loin de l'le chrie, que plus tard, lorsque je fus sur la cte d'Amrique. II A San-Francisco de Californie, notre seconde relche, o nous arrivmes aprs un mois de traverse, je trouvai cette premire lettre de Rarahu qui m'attendait. (Elle avait t remise au consulat d'Angleterre par un btiment amricain charg de nacre, qui avait quitt Tahiti quelques jours aprs notre dpart.) A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire vapeur _Rendeer_. O mon cher petit ami! O ma fleur parfume du soir! mon mal est grand dans mon coeur de ne plus te voir... O mon toile du matin! mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!... . . . . . . . . . . . Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrtienne. Ta petite amie, RARAHU. Je rpondis Rarahu par une longue lettre, crite dans un tahitien correct et classique,--qu'un btiment baleinier fut charg de lui faire parvenir, par l'intermdiaire de la reine Pomar. Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de l'anne, et la priais d'en informer Tamaha, en lui rappelant les serments. III HORS-D'OEUVRE CHINOIS Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui prcde, encore moins avec ce qui va suivre,--qui n'a avec cette histoire qu'un simple lien chronologique, un rapport de dates: La scne se passait minuit,--en mai 1873,--dans un thtre du quartier chinois de San-Francisco de Californie. Vtus de costumes de circonstance, William et moi, nous avions gravement pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, machinistes,--tout le monde tait chinois, except nous. On tait un moment pathtique d'un grand drame lyrique que nous ne comprenions point. Les dames des galeries cachaient derrire leurs ventails leurs tout petits yeux retrousss en amande, et minaudaient sous le coup de leur motion comme des figurines de potiches. Les artistes, revtus de costumes de l'poque des dynasties teintes, poussaient des hurlements surprenants, inimaginables, avec des voix de chats de gouttires;--l'orchestre, compos de gongs et de guitares, faisait entendre des sons extravagants, des accords inous. Effet de nuit. Les lumires taient baisses.--Devant nous, le public du parterre,--un alignement de ttes rases, ornes d'impayables queues que terminaient des tresses de soie. Il nous vint une ide satanique,--dont l'excution rapide fut favorise par la disposition des siges, l'obscurit, la tension des esprits: attacher les queues deux deux, et dguerpir... O Confucius!... IV ... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amrique russe... Six mois d'expditions et d'aventures qui ne tiennent en rien cette histoire. Dans ces pays, on se sentait plus prs de l'Europe et dj bien loin de l'Ocanie. Tout ce pass tahitien semblait un rve, un rve auprs duquel la ralit prsente n'intressait plus. En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par l'Australie et le Japon; "l'amiral cheveux blancs" voulait traverser l'ocan Pacifique dans l'hmisphre nord, en laissant d'effroyables distances dans le sud _l'le dlicieuse_. Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au coeur... Rarahu avait d m'crire plusieurs lettres, mais la vie errante que nous menions sur les ctes d'Amrique les empchait de me parvenir, et je ne recevais plus rien d'elle... V ... Dix mois ont pass. Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige toute vitesse vers le sud. Il s'est engag depuis deux jours dans cette zone qui spare les rgions tempres des rgions chaudes, et qui s'appelle: _zone des calmes tropicaux_. Hier, c'tait un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les rgions tempres; l'air tait froid, un rideau de nuages immobiles et tout d'une pice nous voilait le soleil. Ce matin nous avons pass le tropique, et la mise en scne a brusquement chang; c'est bien ce ciel tonnamment pur, cet air vif, tide, dlicieux, de la rgion des alizs, et cette mer si bleue, asile des poissons volants et des dorades. Les plans sont changs, nous revenons en Europe par le sud de l'Amrique, le cap Horn et l'ocan Atlantique; Tahiti est sur notre route dans le Pacifique, et l'amiral a dcid qu'il s'y arrterait en passant. Ce sera peu, rien qu'une relche de quelques jours, quand aprs, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout aprs avoir craint de ne pas revenir!... ... J'tais accoud sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur l'paule: --Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien quoi vous rvez: nous y serons bientt, dans votre le, et mme nous allons si vite que ce sont, je pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent elles...! --Il est incontestable, docteur, rpondis-je, que si elles s'y mettaient toutes... VI 26 novembre 1873. En mer.--Nous avons pass hier par un grand vent au milieu des les Pomotous. La brise tropicale souffle avec force, le ciel est nuageux. A midi, la terre (Tahiti) par bbord devant. C'est John qui l'a vue le premier; une forme indcise au milieu des nuages: la pointe de Faaa. Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord, au-dessus d'une panne transparente. Les poissons volants se lvent par centaines. _L'le dlicieuse_ est l tout prs... Impression singulire, qui ne peut se traduire... Cependant la brise apporte dj les parfums tahitiens, des bouffes d'orangers et de gardnias en fleurs. Une masse norme de nuages pse sur toute l'le. On commence distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les montagnes dfilent rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahna, Fataoua, et puis la pointe Vnus, Fare-Ute, et la baie de Papeete. J'avais peur d'une dsillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur. Toute cette verdure dore fait de loin un effet magique au soleil du soir. Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne sur la plage, nous regarder arriver. Quand je mets pied terre il fait nuit... On est comme enivr de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous le feuillage pais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur trange de se retrouver dans ce pays... ... Je prends l'avenue qui mne au palais. Ce soir elle est dserte. Les bouaros l'ont jonche de leurs grandes fleurs jaune ple et de leurs feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurit profonde. Une tristesse inquite, sans cause connue, me pntre peu peu au milieu de ce silence inattendu; on dirait que ce pays est mort... J'approche de l'habitation de Pomar... Les filles de la reine sont l, assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu l ces cratures indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant de nous... Cependant elles se sont pares; elles ont mis de longues tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent. Une jeune femme qui se tient debout l'cart, une forme plus svelte que les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers elle. --_Aue! Loti!_... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses bras... Et je rencontre dans l'obscurit les joues douces et les lvres fraches de Rarahu... VII Rarahu et moi, nous passmes la soire errer sans but dans les avenues de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantt nous marchions au hasard dans les alles qui se prsentaient nous; tantt nous nous tendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis pais des plantes... Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite toute une vie;--ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la nature d'Ocanie jetait son charme indfinissable, et son trange prestige. Et pourtant nous tions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de nous revoir; tous deux nous sentions que c'tait la fin, que bientt nos destines seraient spares pour jamais... Rarahu avait chang; dans l'obscurit, je la sentais plus frle, et la petite toux si redoute sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au jour, je vis sa figure plus ple et plus accentue; elle avait prs de seize ans; elle tait toujours adorablement jeune et enfant; seulement elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est convenu d'appeler _distinction_, elle avait dans sa petite physionomie sauvage une distinction fine et suprme. Il semblait que son visage et pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir... Par une fantaisie bien inattendue, elle s'tait fait admettre au nombre des suivantes du palais; elle avait prcisment demand d'tre au service d'Ariita, laquelle elle appartenait en ce moment, et qui s'tait prise beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puis certaines notions de la vie des femmes europennes; elle avait appris, surtout mon intention, l'anglais qu'elle commenait presque savoir; elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naf; sa voix semblait plus douce encore dans ces mots inusits, dont elle ne pouvait pas prononcer les syllabes dures. C'tait bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de la bouche de Rarahu; je l'coutais avec tonnement, il semblait que ce ft une autre femme... Nous passmes tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans la grande rue qui jadis tait pleine de mouvement et d'animation. Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes tales sous les vrandas. L mme tout tait dsert. Je ne sais quel vent de tristesse, depuis notre dpart, avait souffl sur Tahiti... C'tait jour de rception chez le gouverneur franais; nous nous approchmes de sa demeure. Par les fentres ouvertes, on plongeait dans les salons clairs; il y avait l tous mes camarades du _Rendeer_, et toutes les femmes de la cour; la reine Pomar, la reine Mo, et la princesse Ariita. On se demanda plus d'une fois sans doute: "O donc est Harry Grant?..." Et Ariita put rpondre avec son sourire tranquille: --Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de la reine. Le fait est que Loti tait avec Rarahu, et que pour l'instant le reste n'existait plus pour lui... Une petite crature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus tranquille du salon, m'avait seule aperu et reconnu; sa voix d'enfant, dj bien affaiblie et presque mourante, cria: --_Ia ora na, Loti!_ (Je te salue, Loti!) C'tait la petite princesse Pomar V, la fille adore de la vieille reine. J'embrassai par la fentre sa petite main qu'elle me tendait, et l'incident passa inaperu du public... Nous continumes errer tous deux; nous n'avions plus de gte o nous retirer ensemble; Rarahu tait influence comme moi par la tristesse des choses, le silence et la nuit. A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprs de la reine et d'Ariita. Nous ouvrmes sans bruit la barrire du jardin et nous avanmes avec prcaution pour examiner les lieux. C'est qu'il fallait viter les regards du vieil Ariifait, le mari de la reine, qui rde souvent le soir sous les vrandas de ses domaines. Le palais s'levait isol, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se dessinait clairement la faible clart des toiles; on n'entendait nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomar prenait ce mme aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans mes rves d'enfance. Tout tait endormi l'entour; Rarahu, rassure, monta par le grand perron, en me disant adieu. Je descendis la plage, prendre mon canot pour rentrer bord; tout ce pays me semblait ce soir-l d'une tristesse dsole. Pourtant c'tait une belle nuit tahitienne, et les toiles australes resplendissaient... VIII Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariita qui ne s'y opposa point. Notre case sous les grands cocotiers, qui tait reste dserte en mon absence, se rouvrit pour nous. Le jardin tait plus fouillis que jamais, et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches roses avaient pouss et fleuri jusque dans notre chambre... Nous reprmes possession du logis abandonn avec une joie triste. Rarahu y rapporta son vieux chat fidle, qui tait demeur son meilleur ami et qui s'y retrouva en pays connu.... Et tout fut encore comme aux anciens jours... IX Les oiseaux commands par la petite princesse m'avaient donn la plus grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient t d'abord, encore se trouvaient-ils trs fatigus de leur traverse,-- une vingtaine de petits tres dpeigns, gluants, piteux, qui avaient t autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.-- Cependant ils furent agrs par l'enfant malade, dont les grands yeux noirs s'clairrent leur vue d'une joie trs vive. --_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!) Les oiseaux avaient conserv un de leurs plus grands charmes;-- dplums, souffreteux, ils chantaient tout de mme,--et la petite reine les coutait avec ravissement. X Papeete, 28 novembre 1873. A sept heures du matin,--heure dlicieuse entre toutes dans les pays du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Tamaha, qui j'avais fait donner rendez-vous. De l'avis mme de Rarahu, Tamaha tait une incomprhensible crature qu'elle avait peine pu voir depuis mon dpart et qui ne lui avait jamais donn que des rponses vagues ou incohrentes au sujet des enfants de Rouri. A l'heure dite, Tamaha parut en souriant, et vint s'asseoir prs de moi. Pour la premire fois je voyais en plein jour cette femme qui, l'anne prcdente, m'tait apparue d'une manire moiti fantastique, la nuit, et l'instant du dpart. --Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premires questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois j'avais charg le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur de la mer, et il a refus de venir. Atario, lui, n'est plus Tahiti; la vieille Huahara l'a fait partir pour l'le de Raiata, o une de ses soeurs dsirait un fils. Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les inexplicables bizarreries du caractre maori. Tamaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication ne la toucheraient plus. Je savais que ni prires, ni menaces, ni intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des dlais si courts on me ft venir de si loin cet enfant que je voulais connatre. Et je ne pouvais prendre mon parti de m'loigner pour toujours sans l'avoir vu. --Tamaha, dis-je aprs un moment de rflexion silencieuse, nous allons partir ensemble pour l'le de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frre de Rouri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mre, pour lui montrer ton fils. Et pourtant j'tais bien avare de ces quelques jours derniers passs Papeete, bien jaloux de ces dernires heures d'amour et d'trange bonheur... XI Papeete, 29 novembre. Encore le chant rapide, et le bruit et la frnsie de la _upa-upa_; encore la foule des Tahitiennes devant le palais de Pomar; une dernire grande fte au clair des toiles comme autrefois. Assis sous la vranda de la reine, je tenais dans ma main la main amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une profusion inusite de fleurs et de feuillage. Prs de nous tait assise Tamaha, qui nous contait sa vie d'autrefois, sa vie avec Rouri. Elle avait ses heures de souvenir et de douce sensibilit; elle avait vers des larmes vraies, en reconnaissant certain pareo bleu,--pauvre relique du pass que mon frre avait jadis rapporte au foyer, et que moi j'avais trouv plaisir ramener en Ocanie. Notre voyage Moorea tait dcid en principe; il n'y avait plus que les difficults matrielles qui en retardaient l'excution. XII 1er dcembre 1873. Le dpart pour Moorea s'organisa de grand matin sur la plage. Le chef Tatari, qui rejoignait son le, donnait passage Tamaha et moi sur la recommandation de la reine.--Il emmenait aussi deux jeunes hommes de son district, et deux petites filles qui tenaient des chats en laisse. Ce fut en face mme de la case abandonne de Rouri que nous vnmes nous embarquer; le hasard avait amen ce rapprochement. Ce n'tait pas sans grand'peine que ce voyage avait pu s'arranger, l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle fantaisie me prenait d'aller courir dans cette le de Moorea, et, en raison du peu de temps que le _Rendeer_ devait passer Papeete, il m'avait pendant deux jours refus l'autorisation de partir. De plus, les vents rgnants rendaient les communications difficiles entre les deux pays, et la date de mon retour Tahiti restait problmatique. On mettait l'eau la baleinire de Tatari; les passagers apportaient leur lger bagage et prenaient gament cong de leurs amis; nous allions partir. A la dernire minute, Tamaha, changeant brusquement d'ide, refusa de me suivre; elle alla s'appuyer contre la case de Rouri, et, cachant sa tte dans ses mains, elle se mit pleurer. Ni mes prires, ni les conseils de Tatari ne purent rien contre la dcision inattendue de cette femme, et force nous fut de nous loigner sans elle. XIII La traverse dura prs de quatre heures; au large, le vent tait fort et la mer grosse, la baleinire se remplit d'eau. Les deux chats passagers, fatigus de crier, s'taient couchs tout mouills auprs des deux petites filles, qui ne donnaient plus signe de vie. Tout tremps, nous abordmes loin du point que nous voulions atteindre, dans une baie voisine du district de Papetoa,--pays sauvage et enchanteur, o nous tirmes la baleinire au sec sur le corail. Il y avait trs loin, de ce lieu au district de Mataveri qu'habitaient les parents de Tamaha et le fils de mon frre. Le chef Tauro me donna pour guide son fils Tatari, et nous partmes tous deux par un sentier peine visible, sous une vote admirable de palmiers et de pandanus. De loin en loin nous traversions des villages btis sous bois, o les indignes assis l'ombre, immobiles et rveurs comme toujours, nous regardaient passer.--Des jeunes filles se dtachaient des groupes, et venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau frache. A mi-chemin, nous fmes halte chez le vieux chef Tarapa, du district de Tharosa. C'tait un grave vieillard cheveux blancs, qui vint au- devant de nous appuy sur l'paule d'une petite fille dlicieusement jolie. Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. Il nous conta ses impressions d'alors et ses tonnements; on et cru entendre le vieux Chactas contant aux Natchez sa visite au Roi-Soleil. XIV Vers trois heures de l'aprs-midi, je fis mes adieux au chef Tarapa, et continuai ma route. Nous marchmes encore une heure environ, dans des sentiers sablonneux, sur des terrains que Tatari me dit appartenir la reine Pomar. Puis nous arrivmes une baie admirable, o des milliers de cocotiers balanaient leur tte au vent de la mer. On se sentait sous ces grands arbres aussi crass, aussi infime, qu'un insecte microscopique circulant sous de grands roseaux.--Toutes ces hautes tiges grles taient, comme le sol, d'une monotone couleur de cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose charg de fleurs jetait une nuance clatante sous cette immense colonnade grise.- -La terre nue tait seme de dbris de madrpores, de palmes dessches, de feuilles mortes.--La mer, d'un bleu fonc, dferlait sur une plage de coraux briss d'une blancheur de neige; l'horizon apparaissait Tahiti, demi perdu dans la vapeur, baign dans la grande lumire tropicale. Le vent sifflait tristement l-dessous, comme parmi des tuyaux d'orgues gigantesques; ma tte s'emplissait de penses sombres, d'impressions tranges,--et ces souvenirs de mon frre, que j'tais venu l invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, travers la nuit du pass... XV --Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de Tamaha; l'enfant que tu cherches doit tre l, ainsi que sa vieille grand'mre Hapoto. Nous apercevions en effet devant nous un groupe d'indignes assis l'ombre; c'taient des enfants et des femmes dont les silhouettes obscures se profilaient sur la mer tincelante. Mon coeur battait fort en approchant d'eux, la pense que j'allais voir cet enfant inconnu, dj aim,-pauvre petit sauvage, li moi- mme par les puissants liens du sang. --Celui-ci est Loti, le frre de Rouri,--celle-ci est Hapoto, la mre de Tamaha, dit Tatari en me montrant une vieille femme qui me tendit sa main tatoue. --Et voici Taamari, continua-t-il, en dsignant un enfant qui tait assis mes pieds. J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon frre;--je le regardais, cherchant reconnatre en lui les traits dj lointains de Rouri. C'tait un dlicieux enfant, mais je retrouvais dans sa figure ronde les traits seuls de sa mre, le regard noir et velout de Tamaha. Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, o les hommes et les plantes poussent si vite, j'attendais un grand garon de treize ans, au regard profond comme celui de Georges, et pour la premire fois un doute amrement triste me traversa l'esprit... XVI Vrifier l'poque de la naissance de Taamari tait chose difficile,-- et j'interrogeai inutilement les femmes. L-bas o les saisons passent inaperues, dans un ternel t, la notion des dates est incomplte,-- et les annes se comptent peine. --Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des crits qui taient comme les actes de naissance de tous les enfants de la famille,--et ces papiers taient conservs dans le _farehau_ du district. Une jeune fille, ma prire, partit pour les chercher, au village de Tehapeu, en demandant deux heures pour aller et revenir. Ce site o nous tions avait quelque chose de magnifique et de terrible; rien dans les pays d'Europe ne peut faire concevoir l'ide de ces paysages de la Polynsie; ces splendeurs et cette tristesse ont t cres pour d'autres imaginations que les ntres. Derrire nous, les grands pics s'lanaient dans le ciel clair et profond. Dans toute l'tendue de cette baie, dploye en cercle immense, les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes tiges; la puissante lumire tropicale tincelait partout.--Le vent du large soufflait avec violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le corail faisaient grand bruit... J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient diffrents de ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient une expression plus sauvage. L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait tout,--aux sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extra- ordinaires. A certaines heures pourtant, quand l'esprit s'veille et se retrouve lui-mme, on est frapp tout coup de l'tranget de ce qui vous entoure. Je regardais ces indignes comme des inconnus,--pntr pour la premire fois des diffrences radicales de nos races, de nos ides et de nos impressions; bien que je fusse vtu comme eux, et que je comprisse leur langage, j'tais isol au milieu d'eux tous, autant que dans l'le du monde la plus dserte. Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me sparait de ce petit coin de la terre qui est le mien, l'immensit de la mer, et ma profonde solitude... Je regardai Taamari et l'appelai prs de moi: il appuya familirement sur mes genoux sa petite tte brune. Et je pensai mon frre Georges qui dormait cette heure, du sommeil ternel, couch dans les profondeurs de la mer, l-bas, sur la cte lointaine du Bengale.--Cet enfant tait son fils, et une famille issue de notre sang se perptuerait dans ces les perdues... --Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer dans ma case, qui est cinq cents pas d'ici sur l'autre plage. Tu y trouveras de quoi manger et dormir; tu y verras mon fils Tharo, et vous conviendrez ensemble des moyens de retourner Tahiti, avec cet enfant que tu veux emmener. XVII La case de la vieille Hapoto tait quelques pas de la mer; c'tait la classique case maorie, avec les vieux pavs de galets noirs, la muraille jours, et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents- pieds.--Des pices de bois massives soutenaient de grands lits d'une forme antique, dont les rideaux taient faits de l'corce distendue et assouplie du mrier papier.--Une table grossire composait, avec ces lits primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table tait pose une Bible tahitienne, qui venait rappeler au visiteur que la religion du Christ tait en honneur dans cette chaumire perdue. Tharo, le frre de Tamaha, tait un homme de vingt-cinq ans, la figure intelligente et douce; il avait conserv de mon frre un souvenir ml de respect et d'affection, et me reut avec joie. Il avait sa disposition la baleinire du chef du district, et nous convnmes de repartir pour Tahiti ds que le vent et l'tat de la mer nous le permettraient. J'avais dit que j'tais habitu la nourriture indigne, et que je me contenterais comme le reste de la famille des fruits de l'arbre--pain. Mais la vieille Hapoto avait ordonn de grands prparatifs pour mon repas du soir, qui devait tre un festin. On poursuivit plusieurs poules pour les trangler, et on alluma sur l'herbe un grand feu, destin cuire pour moi le _feii_ et les fruits de l'arbre--pain. XVIII Cependant le temps s'coulait lentement. Il fallait plus d'une heure encore avant que la jeune fille qui tait alle chercher les actes de naissance des enfants de Tamaha pt revenir. En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux amis, une promenade qui m'a laiss un souvenir fantastique comme celui d'un rve. Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel nous nous dirigions, le pays n'est plus qu'une troite bande de terrain, longue et sinueuse, resserre entre la mer et les mornes pic,--au flanc desquels sont accroches d'impntrables forts. Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le soir, l'isolement, la tristesse inquite qui me pntrait, prtaient ces paysages quelque chose de dsol. C'taient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en fleurs et des pandanus, tout cela tonnamment haut et frle, et courb par le vent. Les longues tiges des palmiers, penches en tous sens, portaient et l des touffes de lichen qui pendaient comme des chevelures grises.-- Et puis, sous nos pieds, toujours cette mme terre nue et cendre, crible de trous de crabes. Le sentier que nous suivions semblait abandonn: les crabes bleus avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier qu'ils font le soir.--La montagne tait dj pleine d'ombres. Le grand Tharo marchait prs de moi, rveur et silencieux comme un Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frre. De temps autre, la voix douce de Taamari s'levait au milieu de tous les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant taient incohrentes et singulires.--J'entendais cependant sans difficult le langage de ce petit tre, que bien des gens qui parlent Tahiti le _dialecte de la plage_ n'eussent pas compris; il parlait la vieille langue maorie peu prs pure. Nous vmes poindre sur la mer une pirogue voile, qui revenait imprudemment de Tahiti; elle entra bientt dans les bassins intrieurs du rcif, presque couche sous ce grand vent aliz. Il en sortit quelques indignes, deux jeunes filles qui se mirent courir toutes mouilles, jetant au vent triste la note inattendue de leurs clats de rire. Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arrta pour caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gteaux qu'il lui donna. Cette prvenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me donnrent une ide horrible... Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos ttes, secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue... Je fis cette rflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester plusieurs jours dans cette le avant qu'il ft possible une pirogue de prendre la mer; cela arrive frquemment entre Tahiti et Moorea.--Le dpart du _Rendeer_ tait fix aux premiers jours de la semaine suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle. Quand nous revnmes, la nuit tombait tout fait.--Je n'avais prvu cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche. Je commenais sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fivre; --les impressions si vives de cette journe l'avaient dtermine sans doute, en mme temps qu'un grand excs de fatigue. Nous nous assmes devant la case de la vieille Hapoto. Il y avait l plusieurs jeunes filles couronnes de fleurs, qui taient venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'tranger)--car il en vient rarement dans ce district. --Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata- reva!... Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu m'avait donn jadis et contre lequel avait prvalu celui de Loti. Elle avait appris ce nom dans le district d'Apir, au bord du ruisseau de Fataoua, o l'anne prcdente elle m'avait vu. La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects tranges et imprvus, sous l'influence de la fivre et de la nuit.--On entendait dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des fltes de roseau. A quelques pas de l, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de bourao, on faisait la cuisine mon intention.--Le vent balayait terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux bouriffs, taient accroupis l, comme des gnomes, autour d'une paisse fume.--Le mot "Toupapahou!", prononc prs de moi, rsonnait trangement mes oreilles... XIX Cependant la jeune fille qui avait t envoye chez le chef du district arriva,--et je pus encore lire cette dernire lueur du jour les quelques phrases tahitiennes qui rtablissaient la vrit par des dates: Ua fanau o Taamari i te Tamaha, Est n le Taamari de la Tamaha, I te mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o Atario i te Tamaha. Est n le Atario de la Tamaha, I te mahana piti no Aote 1865... le jour deux de aot 1865... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur, --et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose trange, je m'tais attach l'ide de cette famille tahitienne,--et ce vide qui se faisait l me causait une douleur mystrieuse et profonde; c'tait quelque chose comme si mon frre perdu et t plong plus avant et pour jamais dans le nant; tout ce qui tait lui s'enfonait dans la nuit, c'tait comme s'il ft mort une seconde fois. --Et il semblait que ces les fussent devenues subitement dsertes,-- que tout le charme de l'Ocanie ft mort du mme coup, et que rien ne m'attacht plus ce pays. --Es-tu bien sr, disait d'une voix tremblante la mre de Tamaha,-- pauvre vieille femme moiti sauvage,--es-tu bien sr, Loti, des choses que tu viens nous dire?... Je leur affirmai tous ce mensonge.--Tamaha avait fait ce que fait plus d'une incomprhensible Tahitienne; aprs le dpart de Rouri, elle avait pris un autre amant europen; on ne voyage gure, entre le district de Matavri et Papeete; elle avait pu tromper sa mre, son frre et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le dpart de celui auquel ils l'avaient confie,--aprs quoi elle tait venue le pleurer Moorea.--Elle l'avait rellement pleur pourtant, et peut-tre n'avait-elle aim que lui. Le petit Taamari tait encore prs de moi, la tte appuye sur mes genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se cacha la figure dans ses mains rides et couvertes de tatouages; un peu aprs, je l'entendis pleurer... XX Je restai l longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du chef, et cherchant rassembler mes ides embrouilles par la fivre. Je m'tais laiss abuser comme un enfant naf par la parole de cette femme; je maudissais cette crature, qui m'avait pouss dans cette le dsole, tandis qu' Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps irrparable s'envolait pour nous deux. Les jeunes filles taient toujours l assises, avec leurs couronnes de gardnias qui rpandaient leur parfum du soir; tous taient immobiles, la tte tourne vers la fort, groups, comme pour s'unir contre l'obscurit envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois. Le vent gmissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit... XXI Je fis peu d'honneur au souper qui m'tait offert, et, Tharo m'ayant abandonn son lit, je m'tendis sur les nattes blanches, essayant du sommeil pour calmer ma tte trouble. Lui, Tharo, s'engageait veiller jusqu'au jour, afin que rien ne retardt notre dpart pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait s'apaiser. La famille prit son repas du soir,--et tous s'tendirent silencieusement sur leurs lits de chaume, rouls comme des momies d'gypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant l'antique sur des supports en bois de bambou. La lampe d'huile de cocotier, tourmente par le vent, ne tarda pas mourir, et l'obscurit devint profonde. XXII Alors commena une nuit trange, toute remplie de visions fantastiques et d'pouvante. Les draperies d'corce de mrier voltigeaient autour de moi avec des frlements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait sur ma tte. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonns... O trouver en franais des mots qui traduisent quelque chose de cette nuit polynsienne, de ces bruits dsols de la nature,--de ces grands bois sonores, de cette solitude dans l'immensit de cet ocan,--de ces forts remplies de sifflements et de rumeurs tranges, peuples de fantmes;--les Toupapahous de la lgende ocanienne, courant dans les bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents aigus et de grandes chevelures... Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne: C'tait Tharo qui venait voir si j'avais encore la fivre. Je lui dis que j'avais aussi le dlire par instants, et d'tranges visions,--et le priai de rester prs de moi. Ces choses sont familires aux Maoris, et ne les tonnent jamais. Il garda ma main dans la sienne, et sa prsence apporta du calme mon imagination. Il arriva aussi que, la fivre suivant son cours, j'eus moins froid,-- et finis par m'endormir. XXIII A trois heures du matin, Tharo m'veilla.--A ce moment je me crus l- bas, Brightbury, couch dans ma chambre d'enfant, sous le toit bni de la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la cour remuer sous ma fentre leurs branches moussues,--et le bruit familier du ruisseau sous les peupliers... Mais c'taient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au dehors,--et la mer qui rendait sa plainte ternelle sur les rcifs de corail. Tharo m'veillait pour partir; le temps s'tait calm, et on apprtait la pirogue. Quand je fus dehors, j'en prouvai du bien; mais j'avais la fivre encore, et la tte me tournait un peu. Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurit les mts, les voiles et les pagayes. Je m'tendis, puis, dans l'embarcation, et nous partmes. XXIV C'tait une nuit sans lune.--Cependant la lueur diffuse des toiles on distinguait nettement les forts suspendues au-dessus de nos ttes,- -et les tiges blanches des grands cocotiers penchs. Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au moment de passer en pleine nuit la ceinture des rcifs; les Maoris exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps dans l'obscurit. La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les redoutables rameaux blancs corchrent sa quille avec un bruit sourd, mais ils se brisrent, et nous passmes. Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballotts par une houle norme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il fallut pagayer. Cependant la fivre tait passe; j'avais pu me lever, et prendre en main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme tait tendue au fond de la pirogue; c'tait Hapoto, qui nous avait suivis pour aller parler Tamaha. Quand la mer se fut calme comme le vent, le jour tait prs de paratre. Nous apermes bientt les premires lueurs de l'aube;--et les hauts pics de Moorea, qui dj s'loignaient, prirent une lgre teinte rose. La vieille femme tendue mes pieds tait immobile et semblait vanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que lui avaient donn la fatigue et l'excs de la frayeur; ils parlaient bas pour ne point la troubler. Chacun de nous procda sans bruit sa toilette, en se plongeant dans l'eau de la mer.--Aprs quoi nous fmes des cigarettes de pandanus en attendant le soleil. Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantmes de la nuit s'taient envols; je m'veillais de ces rves sinistres avec une intime sensation de bien-tre physique. Et bientt, quand j'aperus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle de mon frre, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et fantastique, mais baigne de lumire, je vis combien j'aimais encore ce pays, malgr ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la chre petite case o Rarahu m'attendait... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . XXV ... Le jour fix par la petite princesse pour lcher dans la campagne les oiseaux chanteurs tait arriv. Nous tions cinq personnes qui devions procder cette importante opration, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant dposs l'entre des sentiers de Fataoua, nous nous enfonmes sous bois. La petite Pomar qu'on nous avait confie marchait tout doucement entre Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes venaient par derrire, portant sur un bton la cage et ses prcieux habitants. Ce fut dans un recoin dlicieux du bois de Fataoua, loin de toute habitation humaine, que l'enfant dsira s'arrter. C'tait le soir; le soleil dj trs bas ne pntrait plus gure sous l'pais couvert de la fort; au-dessus de toute cette vgtation, il y avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une lumire bleutre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait terre sur un tapis de fougres fines et exquises; sous les grands arbres s'talaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;-- autrement, c'tait toujours ce silence des bois de la Polynsie,-- sombre pays enchant, auquel il semble qu'il manque la vie. La petite-fille de Pomar, grave et srieuse, ouvrit elle-mme la porte aux oiseaux,--et puis nous nous retirmes tous pour ne point troubler ce dpart. Mais les petites btes avaient l'air peu disposes prendre la vole. Celle qui la premire passa la tte la porte,--une grosse linotte sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle rentra, effraye de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Crateur n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour nous." Il fallut les prendre tous la main pour les dcider sortir, et quand toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air inquiet,--nous retournmes sur nos pas. Il faisait dj presque nuit. Nous les entendmes derrire nous jusqu'au moment o nous fmes hors des grands bois... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . XXVI ...Je ne puis exprimer l'effet trange que me produisait Rarahu lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle tait sre de ce qu'elle allait dire, et dsirait que j'en fusse particulirement frapp. Sa voix avait alors une douceur indfinissable, un bizarre charme de pntration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle prononait bien;--et alors il semblait que ce ft une jeune fille de ma race et de mon sang; il semblait que tout coup cela nous rapprocht l'un de l'autre, d'une manire mystrieuse et inattendue... Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer me garder auprs d'elle, que ce projet d'autrefois tait abandonn comme un rve d'enfant, que tout cela tait bien impossible et bien fini pour jamais. Nos jours taient compts.--Tout au plus parlais-je de revenir, et encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants europens, c'tait tout ce que j'avais dsir apprendre.--J'avais conserv au moins sur son imagination une sorte de prestige que la sparation ne m'avait pas enlev, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; mon retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionne de seize ans, elle me l'avait prodigu sans mesure,--et pourtant, je le voyais bien, en mme temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu s'loignait de moi; elle souriait toujours de son mme sourire tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de dsenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions effrnes des enfants sauvages. Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant! Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue... --Oh! ma chre petite amie, lui disais-je, ma bien-aime, tu seras sage, aprs mon dpart. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons encore dans l'ternit. "Pars, toi aussi, lui disais-je genoux; va, loin de cette ville de Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district loign o ne viennent pas les Europens;--tu te marieras comme elle, tu auras une famille comme les femmes chrtiennes; avec de petits enfants qui t'appartiendront et que tu garderas prs de toi, tu seras heureuse... Alors et toujours, ce mme incomprhensible sourire paraissait sur ses lvres;--elle baissait la tte et ne rpondait plus.--Et je comprenais bien qu'aprs mon dpart elle serait une des petites filles les plus folles, et les plus perdues de Papeete. Quelle angoisse c'tait, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,-- tout ce que je trouvais de suppliant et de passionn lui dire,--elle souriait de son mme sourire de sombre insouciance, de doute et d'ironie... Y a-t-il une souffrance comparable celle-l: aimer, et sentir qu'on ne vous coute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi que vous fassiez?--que le ct sombre et inexplicable de sa nature reprend sur lui sa force et ses droits?... Et pourtant on aime de toute son me cette me qui vous chappe. Et puis, la mort est l qui attend; elle va prendre bientt ce corps ador, qui est la chair de votre chair. La mort sans rsurrection, sans espoir, --puisque celle-l mme qui va mourir ne croit plus rien de ce qui sauve et fait revivre... Si cette me tait tout fait mauvaise et perdue, on en ferait le sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre, savoir qu'elle a t douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile de tnbres qui l'enveloppe,--une mort anticipe qui l'treint et qui la glace. Peut-tre ne serait-il pas impossible de la sauver encore,-- mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et on ne peut rien!... Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut s'enivrer la dernire heure de tout ce qui va vous tre enlev sans retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on peut arracher la vie de joies dlirantes et de sensations fivreuses... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . XXVII ...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route d'Apir. C'tait l'avant-veille du dpart. Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air tait charg de senteurs de goyaves mres; toutes les plantes taient nerves. De jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur un ciel noir et plomb; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes et chaudes sur nos ttes, et oppresser nos penses comme nos sens. Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se levrent notre approche et s'avancrent vers nous. L'une qui tait vieille, casse, tatoue entranait par la main l'autre, qui tait encore belle et jeune;--c'tait Hapoto, et sa fille Tamaha. --Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne Tamaha... Tamaha souriait de son ternel sourire en baissant les yeux comme un enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et n'en prouve aucun remords. --Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui! Je pardonnai cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne nous est pas possible, nous qui sommes ns sur l'autre face du monde, de juger ou seulement de comprendre ces natures incompltes, si diffrentes des ntres, chez qui le fond demeure mystrieux et sauvage, et o l'on trouve pourtant, certaines heures, tant de charme d'amour, et d'exquise sensibilit. Tamaha avait me remettre un objet bien prcieux,--une relique d'autrefois,--le pareo de Rouri que, sur sa demande, je lui avais confi. Elle l'avait blanchi et rpar avec un soin extrme. Elle parut mue cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce souvenir--qui allait retourner avec moi l-bas, Brightbury d'o je l'avais emport. XXVIII Dans une dernire visite que je fis Pomar, je lui recommandai Rarahu. --... Et quand mme, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?... --Je reviendrai, rpondis-je en hsitant. --Loti!... ton frre aussi devait revenir!... Vous dites tous cela, continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.-- Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynsie; de tous ceux que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus... "En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.- -Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus... XXIX Le soir, Rarahu et moi, nous tions assis sous la vranda de notre case; on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d't. --Les branches non mondes des orangers et des hibiscus donnaient notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous tions moiti cachs sous leurs masses capricieuses et touffues. --Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance, qu'autrefois tu savais prier avec amour? --Quand l'homme est mort, rpondit lentement Rarahu, et enfoui sous la terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir? --Pourtant, dis-je encore, en me rattachant certaines croyances sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des fantmes; tu sais bien qu' cette heure mme, autour de nous, dans ces arbres, peut-tre il y en a... --Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--aprs, il y a peut-tre le Toupapahou; aprs la mort, il y a le fantme qui, quelque temps, parat encore, et rde incertain dans les bois;--mais je pense que le Toupapahou s'teint aussi, quand, la longue, il n'a plus de forme sous la terre,--et qu'alors c'est la fin... Je n'oublierai jamais cette voix frache d'enfant, prononant dans sa langue douce et singulire d'aussi sombres choses... XXX C'tait le dernier jour... Le soleil d'Ocanie s'tait lev aussi radieux qu' l'ordinaire sur "Tahiti la dlicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'ternelle nature, et n'entrave jamais ses ftes inconscientes. Depuis le matin nous tions debout tous deux, et bien empresss.--Les prparatifs du dpart apportent souvent une diversion heureuse la tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas tait le ntre... Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pches, de toutes nos expditions sur les rcifs; tous nos coquillages, tous nos madrpores rares, qui, en mon absence, avaient sch sur l'herbe du jardin, et ressemblaient maintenant de grands lichens fins et compliqus plus blancs que de la neige. Rarahu dployait une activit extrme, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se dchirait en me voyant partir; je la retrouvais elle-mme, et je reprenais un peu de confiance et d'espoir... Nous avions emballer une quantit d'objets,--une foule de choses qui eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers d'Apir, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de l'corce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case... Plusieurs couronnes fanes de Rarahu,--toutes celles des derniers jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de fougres, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes de reva-reva, renfermes dans des botes de bois odorant, et de dlicates couronnes en paille de pea, qu'elle avait fait tresser pour moi. Et tout cela emplissait des caisses en quantit, tout cela constituait un train de dpart norme... XXXI Vers deux heures nous emes termin ces grands prparatifs. Rarahu mit sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaa des gardnias dans ses cheveux dnous,--et nous sortmes de chez nous. Je voulais avant de partir revoir une dernire fois Faaa, les grands cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apir, et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je dsirais dire adieu une foule d'amis indignes; je voulais voir tout et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir... Ceux-l seuls qui ont d abandonner pour toujours des lieux et des tres chris peuvent comprendre cette agitation du dpart, et cette tristesse inquite, qui oppresse comme une souffrance physique... Il tait dj tard quand nous arrivmes Apir, au ruisseau de Fataoua. Mais tout tait encore l comme dans le bon vieux temps; au bord de l'eau, la socit tait nombreuse et choisie; il y avait toujours Ttouara la ngresse, qui trnait au milieu de sa cour, et une foule de jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la plus insouciante gat du monde. Nous passmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant doucement bonjour de droite et de gauche tous ces visages connus et amis. A notre approche les clats de rire avaient cess; la petite figure douce et profondment srieuse de Rarahu, sa robe blanche tranante comme celle d'une marie, son regard triste avaient impos le silence... Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la douleur. On savait que Rarahu tait la _petite femme de Loti_; on savait que le sentiment qui nous unissait n'tait point une chose banale et ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernire fois. Nous tournmes droite, par un troit sentier bien connu.--A quelques pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, tait ce bassin plus isol o s'tait passe l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous considrions un peu comme notre proprit particulire. Nous trouvmes l deux jeunes filles inconnues, trs belles, malgr la duret farouche de leurs traits: elles taient vtues, l'une de rose, l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit taient crps comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi l'expression de sauvage ironie. Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des Marquises. Elles se sauvrent en nous voyant paratre, et, comme nous l'avions dsir, nous restmes seuls. XXXII Nous n'tions pas revenus l depuis le retour du _Rendeer_ Tahiti.-- En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis tait nous, nous prouvmes une motion vive,--et aussi une sensation dlicieuse, qu'aucun autre lieu au monde n'et t capable de nous causer. Tout tait bien rest tel qu'autrefois, dans cet endroit o l'air avait toujours la fracheur de l'eau courante; nous connaissions l toutes les pierres, toutes les branches,--tout, jusqu'aux moindres mousses.-- Rien n'avait chang; c'taient bien ces mmes herbes et cette mme odeur,--mlange de plantes aromatiques et de goyaves mres. Nous suspendmes nos vtements aux branches,--et puis nous nous assmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et pour la dernire fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau de Fataoua. Cette eau, claire, dlicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande cascade.--Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs frles des goyaviers.--Les branches de ces arbustes se penchaient en vote au-dessus de nos ttes, et dessinaient sur ce miroir lgrement agit les mille dcoupures de leur feuillage.--Les fruits mrs tombaient dans l'eau; le ruisseau en roulait; son lit tait sem de goyaves, d'oranges et de citrons. Nous ne disions rien tous deux;--assis prs l'un de l'autre, nous devinions mutuellement nos penses tristes, sans avoir besoin de troubler ce silence pour nous les communiquer. Les frles poissons et les tout petits lzards bleus se promenaient aussi tranquillement que s'il n'y et eu l aucun tre humain; nous tions tellement immobiles, que les _varos_, si craintifs, sortaient des pierres et circulaient autour de nous. Le soleil qui baissait dj,--le dernier soleil de mon dernier soir d'Ocanie,--clairait certaines branches de lueurs chaudes et dores; j'admirais toutes ces choses pour la dernire fois. Les sensitives commenaient replier pour la nuit leurs feuilles dlicates;--les mimosas lgers, les goyaviers noirs, avaient dj pris leurs teintes du soir,--et ce soir tait le dernier,--et demain, au lever du soleil, j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien- aime allaient disparatre, comme s'vanouit le dcor de l'acte qui vient de finir... Celui-l tait un acte de ferie au milieu de ma vie,--mais il tait fini sans retour!... Finis les rves, les motions douces, enivrantes, ou poignantes de tristesse,--tout tait fini, tait mort... Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui tombaient presses, comme d'un vase trop plein... --Loti, dit-elle, je suis toi... je suis ta petite femme, n'est-ce pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va, tout ce que tu m'as demand, je le ferai... Demain je quitterai Papeete en mme temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec Tiahoui, je n'aurai point d'autre poux, et, jusqu' ce que je meure, je prierai pour toi... Alors les sanglots couprent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux bras autour de moi et appuya sa tte sur mes genoux... Je pleurai aussi, mais des larmes douces;--j'avais retrouv ma petite amie, elle tait brise, elle tait sauve. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos destines nous sparaient d'une manire irrvocable et fatale; ce dpart aurait moins d'amertume, moins d'angoisse dchirante; je pouvais m'en aller au moins avec d'incertaines mais consolantes penses de retour,-- peut-tre aussi avec de vagues esprances dans l'ternit!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . XXXIII Le soir il y avait grand bal chez Pomar, bal d'adieu offert aux officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu' l'heure de l'appareillage, que "l'amiral cheveux blancs" avait fix pour le lever du jour. Et Rarahu et moi, nous avions dcid d'y assister. Il y avait normment de monde ce bal, pour un bal de Papeete; toutes les Tahitiennes de la cour, quelques femmes europennes, tout ce qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires franais. Rarahu naturellement n'tait point admise dans le salon de la fte; mais, pendant que la foule dansait fivreusement la _upa-upa_ dans les jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation semblable, privilgies de la reine, avaient t invites prendre place sous la vranda, sur une banquette d'o elles pouvaient, tout aussi bien qu' l'intrieur, voir et tre vues.--Et avec le laisser- aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent m'accouder la fentre, pour causer avec ma petite amie. En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle tait claire comme une vision, par la lueur rouge des lampes, mle aux rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles brillaient sur le fond sombre du dehors. Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite- fille malade qui avait exig qu'on l'habillt pour ce bal.--La petite Pomar avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir. Malgr tout, ce bal tait triste; les officiers du _Rendeer_, qui taient en majorit, y jetaient une impression de dpart et de sparation contre laquelle on ne pouvait ragir.--Il y avait l de jeunes hommes, qui allaient dire adieu leurs matresses, leur vie de nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou trois fois dans le courant de leur existence taient venus Tahiti, qui savaient que maintenant leur carrire tait finie, et dont le coeur se serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus... La princesse Ariita vint moi, plus anime que de coutume, et parlant plus vite: --La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer trs vite; de la continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par une troisime,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir. Je jouai avec fivre, en m'tourdissant moi-mme, tout ce que je trouvai au hasard sur le piano.--Je russis pour une heure ranimer le bal; mais c'tait une animation factice,--et je ne pouvais pas plus longtemps la soutenir. XXXIV Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, j'tais encore au piano, jouant je ne sais quels airs insenss, accompagns dans le lointain par la _upa-upa_ qui rlait au dehors. J'tais seul avec la vieille reine, qui tait reste pensive et immobile dans son grand fauteuil dor.--Elle avait l'air d'une idole incorrecte et sombre, pare avec un luxe encore sauvage. Le salon de Pomar avait cet aspect triste des fins de bal; un grand dsordre, une grande salle vide; des bougies s'teignant dans les torchres, tourmentes par le vent de la nuit. La reine se leva pniblement, dans les plis de sa robe de velours cramoisi.--Elle vit Rarahu qui se tenait prs de la porte, debout et silencieuse.--Elle comprit et lui fit signe d'entrer. Rarahu entra... timide, les yeux baisss, et s'approcha de la reine.-- Apparaissant aprs ce bal, dans cette salle dserte, dans ce silence, avec sa longue trane de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs cheveux flottants, sa couronne de gardnias blancs,--et ses yeux agrandis par les larmes,--elle avait l'air d'une willi, d'une vision dlicieuse de la nuit. --Tu as me parler, Loti, sans doute; tu veux me demander de veiller sur elle, dit la vieille reine avec bienveillance. Mais c'est elle, je le crains, qui ne le voudra pas... --Madame, rpondis-je, elle va partir demain pour Papuriri, demander l'hospitalit Tiahoui son amie.--L-bas comme ici, je vous supplie de ne pas l'abandonner. On ne la reverra plus Papeete. --Ah!... dit la reine, de sa grosse voix tonne, et visiblement mue... C'est bien, cela, mon enfant; c'est bien... Papeete tu aurais t bien vite une petite fille perdue... Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les trois: la vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux d'ordinaire si durs se mouillaient de larmes. --Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas diffrer ce dpart.-- Si tes prparatifs, comme je le pense, ne sont pas longs faire, veux- tu partir ce matin mme, un peu aprs le soleil, vers sept heures, dans la voiture qui emmnera ma belle-fille Mo? Mo s'en va Atimaono, prendre le navire qui doit la conduire dans sa possession de Raata.-- Vous coucherez la nuit prochaine Maraa, et demain matin vous serez Papuriri, o, en passant, la voiture te dposera. Rarahu sourit travers ses larmes, cette ide qui lui causait une joie d'enfant, de partir avec la jeune reine de Raata. Il y avait entre Rarahu et Mo une affinit mystrieuse;--trangement malheureuses toutes deux, et brises, elles avaient le mme caractre, les mmes allures et le mme genre de charme. Rarahu rpondit qu'elle serait prte.--La pauvre petite en effet n'avait gure emporter que quelques robes de mousseline de diverses couleurs,--et son fidle vieux chat gris... Et nous prmes cong de Pomar, en serrant avec effusion et de tout notre coeur ses vieilles mains royales.--La princesse Ariita, qui avait reparu dans le salon, vint en tenue de bal nous accompagner jusqu' la porte du jardin; elle disait Rarahu pour la consoler des choses aussi douces que si elle et t sa soeur... Et pour la dernire fois nous descendmes la plage... XXXV Il faisait nuit close encore. Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes les filles de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les officiers du _Rendeer_.--Si on n'et entendu quelques jeunes femmes pleurer, on et dit plutt une fte qu'un dpart. Et ce fut l que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la dernire fois ma petite amie. En mme temps que le _Rendeer_ quittait l'le dlicieuse, la voiture qui emportait Rarahu et Mo quittait Papeete,--et longtemps Rarahu put voir, par les chappes des cocotiers, travers les rideaux de verdure, --le _Rendeer_ s'loigner sur l'immensit bleue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . QUATRIME PARTIE _"Aue! Aue! a munaiho te tiar iti tarona menehenehe!... "Aue! Aue! i teienei ra, na maheahea!..." (Hlas! Hlas! autrefois elle tait jolie, la petite fleur d'arum!... Hlas! Hlas! maintenant elle est fane!...) (RARAHU)_ I Quelques jours plus tard, le _Rendeer_, poursuivant sa route travers le Pacifique, passa en vue des mornes de Rapa, la plus australe des les polynsiennes. Et puis cette dernire terre des Maoris disparut elle- mme de notre grand horizon monotone,--et ce fut fini de l'Ocanie. Aprs avoir relche au Chili, nous sortmes du Grand Ocan par le dtroit de Magellan, pour rentrer en Europe par la Plata, le Brsil et les Aores. II Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins Brightbury, frapper la porte de ma maison chrie... On ne m'attendait pas encore. Je tombai dans les bras de ma vieille mre, qui tremblait d'motion et de surprise.--Le bonheur et l'tonnement furent grands de me revoir. Aprs les premiers moments, une impression de tristesse succde la joie; un serrement de coeur se mle au charme du retour: des annes ont pass depuis le dpart; on regarde ceux que l'on chrit: le temps a laiss sur eux ses traces,--on les trouve vieillis... Heureux encore, s'il n'y a point de place vide au foyer!... C'est triste une matine d'hiver dans nos climats du Nord,--surtout quand on a la tte toute remplie des images ensoleilles des tropiques. C'est triste, le jour ple, le ciel morne et sans rayons,--le froid qu'on avait oubli,--les vieux arbres sans feuilles,--les tilleuls humides et moussus,--et le lierre sur les pierres grises. Pourtant, qu'on est bien au foyer!--quelle joie de les revoir tous, y compris les vieux serviteurs qui ont veill sur votre enfance; de retrouver les douces coutumes oublies, les bonnes soires d'hiver d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Ocanie semble un rve singulier!... Le matin o je revins Brightbury frapper la porte de ma maison, j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses normes. Tout ce dballage est une des distractions du retour. Les armes sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynsiens, les coquilles et les madrpores, faisaient bizarre figure, en revoyant la lumire dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J'prouvai surtout une motion vive, en dballant les plantes sches, les couronnes fanes, qui avaient conserv leur odeur exotique, et embaumaient ma chambre d'un parfum d'Ocanie. III Quelques jours aprs mon retour on me remit une lettre couverte de timbres amricains qui m'arrivait par la voie d'Overland.--L'adresse tait mise de la main de mon ami Georges T., de Papeete, que les Tahitiens appelaient Tatehau. Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse criture enfantine et applique de Rarahu, qui m'envoyait son cri de douleur travers les mers. _RARAHU A LOTI Papuriri, le 15 janvier 1874. Cher ami, mon petit Loti, mon petit poux chri, toi ma seule pense Tahiti, je te salue par le vrai Dieux. Cette lettre te dira ma tristesse pour toi. Depuis le jour o tu es parti, rien ne donne la mesure de ma douleur. Jamais ma pense ne t'oublie depuis ton dpart. O mon ami chri, voici ma parole: ne pense pas que je me marierai; comment me marierais-je, puisque c'est toi qui es mon poux. Reviens pour que nous restions ensemble dans mon pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans mon pays de Bora-Bora--Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et sois-moi fidle. Voici encore une parole: reviens Bora-Bora; peu importe que tu n'aies pas de richesses, je ne demande pas beaucoup, ne t'occupe pas de cela, et reviens Tahiti. Ah! quel contentement d'tre ensemble, Ah! quelle joie de mon coeur d'tre runie de nouveau toi, ma pense, et mon amour de chaque jour. Ah! cette pense chrie que tu sois mon poux. Ah! combien je dsire ton corps pour manger beaucoup de toi!... Voici une parole sur mon sjour Papuriri: je suis sage, je reste bien tranquille. Je me repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'tre bonne pour moi-- mon petit ami (et mon grand chagrin) je te fais savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis bien, je suis retombe dans ce mal que tu savais sur moi cesser, ce mme mal, pas un autre; et cette maladie, je la supporte avec patience, parce que tu m'as oublie; si tu tais prs de moi, tu me soulagerais un peu... Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur amiti pour toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais tu ne seras oubli des hommes de mon pays... J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit poux chri. Je te salue mon Loti, De Rarahu ta petite pouse, RARAHU_ _J'ai donn cette lettre Tatehau oeil-de-rat, je ne sais pas bien le nom de l'endroit o je dois t'crire. Je te salue, mon ami chri, RARAHU._ IV NOTE DE PLUMKETT Loti crivit Rarahu une longue lettre, dans laquelle il exprimait en langue tahitienne son grand amour pour sa petite amie.--Il racontait, d'une manire intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images particulires, sa traverse de six mois sur le _Rendeer_; la tempte du cap Horn, qui avait mis son navire en danger, et lui avait enlev beaucoup de ses caisses remplies de souvenirs d'Ocanie.--Et puis il lui parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mre,--et lui disait que, malgr ces douces choses, il rvait de revenir encore dans le Grand-Ocan, pour y retrouver son le bien-aime et sa petite pouse sauvage. V RARAHU A LOTI (_Un an aprs_.) _Papeete, le 3 dcembre 1874. O mon petit ami chri, mon cher objet de ma peine, je te salue par le vrai Dieu. Je suis bien pniblement tonne de ne pas recevoir de lettre de toi, parce que voil cinq fois que je t'ai crit, et jamais un mot de toi ne m'est encore parvenu. Peut-tre arrive-t-il que tu ne te souviens plus de moi, voici je vois que mes lettres t'ont t envoyes, jamais tu ne m'en as informe. Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu? Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la douleur... Mais si tu m'crivais un peu, cela rchaufferait mon coeur, mais jamais tu ne penses cela. Mais quant moi, mon amour pour toi reste le mme, et aussi mes larmes pour toi; comme s'il restait dans ton coeur un peu d'amour pour moi, toi-mme tu penserais moi. Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, mais mon projet et t inexcutable... --Voici une parole concernant Papeete: Il y a eu grande fte Papeete le mois pass, pour la petite-fille de la reine. Et c'tait trs beau, et les femmes ont dans jusqu'au matin.--Et j'y tais aussi; j'avais sur la tte une couronne de plume d'oiseau,--mais mon coeur tait bien triste... Et maintenant, la reine Pomar et les siens. Et sa petite-fille Pomar, et Ariita, te disent: ia ora na. Jamais rien de nouveau Tahiti, except que, le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois d'aot... Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon poux!... Hlas! Hlas! la petite fleur d'arum est aussi fane maintenant!... Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum tait jolie!... Maintenant elle est fane, elle n'est plus jolie!... Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le sommet de Paea, pour que personne ne me puisse plus voir... Hlas! Hlas! mon poux chri, mon ami tendrement aim!... Hlas! Hlas! mon ami chri!... J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai Dieu. RARAHU._ VI JOURNAL DE LOTI Londres, 20 janvier 1875. Je passais neuf heures du soir dans Regent Street.--La nuit tait froide et brumeuse;--des milliers de becs de gaz clairaient la fourmilire humaine, la foule noire et mouille. Derrire moi une voix cria: _Ia ora na, Loti!_ Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,--celui que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais laiss Papeete, o il avait rsolu de finir ses jours. VII Quand nous fmes confortablement assis au coin du feu, nous nous mmes causer de l'le dlicieuse. --Rarahu... dit-il avec un certain embarras,--oui, elle tait, je crois, bien portante quand j'ai quitt le pays; il est probable mme que si j'avais pris cong d'elle, elle m'aurait donn des commissions pour vous. "Comme vous le savez, elle avait quitt Papeete en mme temps que vous- mmes, et on disait dans le pays: Loti et Rarahu n'ont pas pu se sparer; ils sont partis ensemble pour l'Europe. "Je savais seul qu'elle tait chez son amie Tiahoui, moi qui recevais de Papuriri ses lettres, avec cette aimable suscription: _ Tatehau Oeil- de-rat, pour remettre Loti._ "Lorsqu'elle reparut Papeete, six ou huit mois aprs, elle tait plus jolie que jamais; elle tait plus femme aussi, et plus forme.--Sa grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la grce d'une lgie. "Elle devint la matresse d'un jeune officier franais, qui eut pour elle une passion qui n'tait pas ordinaire.--Il tait jaloux mme de votre souvenir. (On l'appelait encore: _la petite femme de Loti._)--Il lui avait fait le serment de l'emmener en France avec lui. "cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la plus lgante et la plus remarque des femmes de Papeete. "Au bout de ce temps-l, il se produisit chez la reine un vnement depuis longtemps prvu: la petite Pomar V s'teignit une belle nuit,-- peu de jours aprs une grande fte qu'on avait donne pour la distraire, et dont elle avait elle-mme arrt le programme. "La vieille reine, par parenthse, fut tellement accable par cette dernire et suprme douleur, que sans doute elle n'y survivra gure (1). Elle s'est retire pour le moment dans une case isole, btie auprs du tombeau de sa petite-fille, et ne veut plus voir me qui vive. _(1) La reine Pomar est morte en 1877, laissant le trne son second fils Ariiaue. Elle avait survcu environ deux ans sa petite-fille.-- On peut considrer qu' dater de ce jour commence la fin de Tahiti, au point de vue des coutumes, de la couleur locale, du charme et de l'tranget._ "Rarahu observa dans cette circonstance la mme coutume que les suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper tout ras ses admirables cheveux noirs. "La reine lui en sut gr, mais ce fut le sujet d'une querelle entre elle et son amant,--et comme elle ne l'aimait gure, elle profita de l'occasion pour le quitter. "Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retourne Papuriri auprs de son amie.--Mais, malheureusement, la pauvre petite est reste Papeete, o je crois qu'elle mne aujourd'hui une vie absolument drgle et folle. VIII NOTE DE PLUMKETT A partir de cette poque on ne trouve plus que de loin en loin dans le journal de Loti quelques traces de souvenirs conservs au fond de son coeur pour la lointaine Polynsie;--dans sa mmoire, l'image de Rarahu s'loigne et s'efface. Ces fragments sont mls aux aventures d'une vie enfivre et lgrement excentrique, qui se droulent un peu partout,--en Afrique principalement,--et plus tard en Italie. FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI Sierra-Leone, mars 1875. O ma bien-aime petite amie, nous retrouverons-nous jamais l-bas-- dans notre chre le,--assis le soir sur les plages de corail?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Bobdiara (Sngambie), octobre 1875. C'est la saison des grandes pluies, _l-bas_,--la saison o la terre est couverte de fleurs roses, semblables nos perce-neige d'Angleterre; les mousses sont humides, les forts pleines d'eau. Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes de sable. Il est trois heures du matin _l-bas_, il fait nuit noire, les toupapahous rdent dans les bois... Deux annes ont pass dj sur ces souvenirs, et j'aime ce pays comme aux premiers jours:--l'impression persiste comme celle de Brightbury, celle de la patrie,--quand tant d'autres se sont effaces depuis. Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure,--et ma petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je jamais,- n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, sous les cocotiers des plages?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Southampton, mars 1876. (Journal de Loti) ... Tahiti, Bora-Bora, l'Ocanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu! Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je prsent,--sinon les dsenchantements amers, et les regrets poignants du pass?... Je pleure, en songeant au charme perdu de ces premires annes,-- ce charme qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,-- tout cela que je n'ai mme pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui dj s'obscurcit et s'efface dans mon souvenir. Hlas! o est-elle notre vie tahitienne,--les ftes de la reine,-- les _himn_ au clair de lune?--Rarahu, Ariita, Tamaha, o sont- elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes motions, tous mes rves d'autrefois, o est-ce tout cela?... O est ce bien-aim frre John, qui partageait avec moi ces premires impressions de jeunesse vibrantes, tranges, enchanteresses?... Ces parfums ambrs des gardnias, ce bruit du grand vent sur les rcifs de corail,--cette ombre mystrieuse, et ces voix rauques qui parlaient la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurit... O est tout le charme indfinissable de ce pays, toute la fracheur de nos impressions partages, de nos joies deux?... Hlas, il y a pour moi comme un attrait navrant repasser ces souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les veille,--une page crite l-bas,--une plante sche, un reva-reva, un parfum tahitien gard encore par de pauvres couronnes de fleurs qui s'en vont en poussire,--ou un mot de cette langue triste et douce, la langue de _l-bas_ que dj j'oublie. Ici, Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets, logis de hasard, camarades de hasard;--on se runit on ne sait pourquoi, on s'tourdit comme on peut... J'ai bien chang depuis deux annes, et je ne me reconnais plus quand je regarde en arrire.--A corps perdu je me suis jet dans une vie de plaisirs; c'est l, il me semble, la seule faon logique de prendre une existence que je n'avais pas demande,--et dont le but et la fin sont pour moi des problmes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . IX Ile de Malte, 2 mai 1876. Nous tions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique runis dans un caf de la Valette, l'le de Malte. Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans le Levant o on venait de massacrer les consuls de France et d'Allemagne, et o de graves vnements semblaient se prparer. J'avais rencontr dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait vcu en Ocanie,--et nous nous tions isols pour causer ensemble de nos souvenirs tahitiens. X --Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux. "Elle tait tombe bien bas, les derniers temps,--mais c'tait une singulire petite fille. "Toujours des couronnes de fleurs fraches sur une figure de petite morte. Elle n'avait plus de gte la fin, et tranait avec elle un vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables. "Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgr tout avait conserv pour elle une piti et une bienveillance extrmes. "Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle ft devenue dcharne.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui taient un peu beaux. "Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'tait mise boire de l'eau-de-vie, son mal allait trs vite. "Un beau jour--(c'tait en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit ans)--on apprit qu'elle tait partie, avec son chat infirme, pour son le de Bora-Bora, o elle s'en tait alle mourir, et o, parat-il, elle ne vcut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . XI Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile passa devant mes yeux... Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en m'veillant la nuit je la revoyais encore;--malgr tout, je retrouvais son image, avec je ne sais quelle douceur triste, quelle esprance vague, avec je ne sais quelles ides de pardon et de rdemption,--et tout tait fini dans la fange, dans l'abme de l'ternel nant!... Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur.--Un voile passa devant mes yeux... Et je restai l, impassible,--et nous continumes causer de nos souvenirs d'Ocanie. Et moi aussi, la lumire gaie des lampes reflte par les glaces, au bruit joyeux des conversations, des rires, des toasts britanniques et des verres entrechoqus,--je participais au concert gnral des banalits et des inepties; comme eux, je disais d'un ton dgag: --C'est un beau pays que l'Ocanie;--de belles cratures, les Tahitiennes;--pas de rgularit grecque dans les traits, mais une beaut originale qui plat plus encore, et des formes antiques... Au fond, des femmes incompltes qu'on aime l'gal des beaux fruits, de l'eau frache et des belles fleurs. "J'ai vu Tahiti trop dlicieuse et trop trange, travers le prisme enchanteur de mon extrme jeunesse... En somme, un charmant pays quand on a vingt ans; mais s'en lasse vite, et le mieux est peut-tre de ne pas y revenir trente.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . XII ...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et l'obscurit, un rve sombre s'appesantit sur moi, une vision sinistre qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,--un de ces fantmes qui replient leurs ailes de chauves-souris au chevet des malades, ou viennent s'asseoir sur les poitrines haletantes des criminels. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . NATUAEA (_Vision confuse de la nuit.) ...L-bas, _en dessous_, bien loin de l'Europe... le grand morne de Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et crpusculaire des rves... ... J'arrivais, port par un navire noir, qui glissait sans bruit sur la mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui marchait toujours... Tout prs, tout prs de la terre, sous des masses noires qui semblaient de grands arbres, le navire toucha la plage de corail et s'arrta... Il faisait nuit, et je restai l immobile, attendant le jour,--les yeux fixs sur la terre, avec une indfinissable horreur. ... Enfin le soleil se leva, un large soleil si ple, si ple, qu'on et dit un signe du ciel annonant aux hommes la consommation des temps, un sinistre mtore prcurseur du chaos final, un grand soleil mort... Bora-Bora s'claira de lueurs blmes; alors je distinguai des formes humaines assises qui semblaient m'attendre, et je descendis sur la plage... Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste colonnade grise, des femmes taient accroupies par terre la tte dans leurs mains comme pour les veilles funbres; elles semblaient tre l depuis un temps indfini... Leurs longs cheveux les couvraient presque entirement, elles taient immobiles; leurs yeux taient ferms, mais, travers leurs paupires transparentes, je distinguais leurs prunelles fixes sur moi... Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, tendue sur un lit de pandanus... Je m'approchai de ce fantme endormi, je me penchai sur le visage mort... Rarahu se mit rire... A ce rire de fantme le soleil s'teignit dans le ciel, et je me retrouvai dans l'obscurit. Alors un grand souffle terrible passa dans l'atmosphre, et je perus confusment des choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous l'effort de brises mystrieuses,--des spectres tatous accroupis leur ombre,--les cimetires maoris et la terre de l-bas qui rougit les ossements,--d'tranges bruits de la mer et du corail, les crabes bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurit,--et au milieu d'eux, Rarahu tendue, son corps d'enfant envelopp dans ses longs cheveux noirs,--Rarahu les yeux vides, et riant du rire ternel, du rire fig des Toupapahous... _"O mon cher petit ami, ma fleur parfume du soir! mon mal est grand dans mon coeur de ne plus te voir! mon toile du matin, mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!... "Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrtienne. "Ta petite amie, RARAHU."_ FIN End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti License: Share Alike