Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/American Libraries.) LES DERNIERS JOURS DE PKIN CALMANN-LVY, DITEURS DU MME AUTEUR Format grand in-18. AU MAROC 1 vol. AZIYAD 1 -- LE CHTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 -- LES DERNIERS JOURS DE PKIN 1 -- LES DSENCHANTES 1 -- LE DSERT 1 -- L'EXILE 1 -- FANTME D'ORIENT 1 -- FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 -- FLEURS D'ENNUI 1 -- LA GALILE 1 -- L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 -- JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- JRUSALEM 1 -- LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT 1 -- MADAME CHRYSANTHME 1 -- LE MARIAGE DE LOTI 1 -- MATELOT 1 -- MON FRRE YVES 1 -- LA MORT DE PHIL 1 -- PAGES CHOISIES 1 -- PCHEUR D'ISLANDE 1 -- PROPOS D'EXIL 1 -- RAMUNTCHO 1 -- RAMUNTCHO, pice 1 -- REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 -- LE ROMAN D'UN ENFANT 1 -- LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 -- TURQUIE AGONISANTE 1 -- UN PLERIN D'ANGKOR 1 -- VERS ISPAHAN 1 -- Format in-8 cavalier. OEUVRES COMPLTES, tomes I XI 11 vol. _ditions illustres._ PCHEUR D'ISLANDE, format in-8o jsus, illustr de nombreuses compositions de E. =Rudaux= 1 vol. LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier, illustrations de =Gervais-Courtellemont= 1 -- LE MARIAGE DE LOTI, format in-8o jsus. Illustrations de l'auteur et de A. =Robaudi= 1 -- PIERRE LOTI DE L'ACADMIE FRANAISE LES DERNIERS JOURS DE PKIN PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3 Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays. A MONSIEUR LE VICE-AMIRAL POTTIER Commandant en chef l'escadre d'Extrme-Orient. =Amiral=, Les notes que j'ai envoyes de Chine au _Figaro_ vont tre runies en un volume qui sera publi Paris avant mon retour, sans qu'il me soit possible d'y revoir. Je suis donc un peu inquiet de ce que pourra tre un tel recueil, qui contiendra sans doute maintes redites; mais je vous demande cependant de vouloir bien en accepter la ddicace, comme un hommage du profond et affectueux respect de votre premier aide de camp. Vous serez d'ailleurs indulgent ce livre plus que personne, parce que vous savez dans quelles conditions il a t crit, au jour le jour, pendant notre pnible campagne, au milieu de l'agitation continuelle de notre vie de bord. Je me suis born noter les choses qui ont pass directement sous mes yeux au cours des missions que vous m'avez donnes et d'un voyage que vous m'avez permis de faire dans une certaine Chine jusqu'ici peu prs inconnue. Quand nous sommes arrivs dans la mer Jaune, Pkin tait pris et les batailles finissaient; je n'ai donc pu observer nos soldats que pendant la priode de l'occupation pacifique; l, partout, je les ai vus bons et presque fraternels envers les plus humbles Chinois. Puisse mon livre contribuer pour sa petite part dtruire d'indignes lgendes dites contre eux!... Peut-tre me reprocherez-vous, amiral, de n'avoir presque rien dit des matelots rests sur nos navires, qui ont t constamment la peine, sans une dfaillance de courage ni un murmure, pendant notre long et mortel sjour dans les eaux du Petchili. Pauvres squestrs, qui habitaient entre leurs murailles de fer! Ils n'avaient point comme leurs chefs, pour les soutenir, les responsabilits qui sont l'intrt de la vie, ni le stimulant des rsolutions graves prendre; ils ne savaient rien; ils ne voyaient rien, pas mme dans le lointain la sinistre cte. Malgr la lourdeur de l't chinois, des feux taient allums nuit et jour dans leurs clotres touffants; ils vivaient baigns d'humidit chaude, tremps de sueur, ne sortant que pour aller s'puiser des manoeuvres de force, dans les canots, par mauvais temps, parfois sur des mers dmontes au milieu des nuits noires. Il suffit de regarder prsent leurs figures dcolores et maigries pour comprendre combien a t dprimant leur rle obscur. Mais voil, si j'avais cont la monotonie de leurs fatigues, toujours pareilles, et de leurs dvouements silencieux de toutes les heures, personne n'aurait eu la patience de me lire. PIERRE LOTI I ARRIVE DANS LA MER JAUNE Lundi 24 septembre 1900. L'extrme matin, sur une mer calme et sous un ciel d'toiles. Une lueur l'horizon oriental tmoigne que le jour va venir, mais il fait encore nuit. L'air est tide et lger... Est-ce l't du Nord, ou bien l'hiver des chauds climats? Rien en vue nulle part, ni une terre, ni un feu, ni une voile; aucune indication de lieu: une solitude marine quelconque, par un temps idal, dans le mystre de l'aube indcise. Et, comme un lviathan qui se dissimulerait pour surprendre, le grand cuirass s'avance silencieusement, avec une lenteur voulue, sa machine tournant peine. Il vient de faire environ cinq mille lieues, presque sans souffler, donnant constamment, par minute, quarante-huit tours de son hlice, effectuant d'une seule traite, sans avaries d'aucune sorte et sans usure de ses rouages solides, la course la plus longue et la plus soutenue en vitesse qu'un monstre de sa taille ait jamais entreprise, et battant ainsi, dans cette preuve de fond, des navires rputs plus rapides, qu' premire vue on lui aurait prfrs. Ce matin, il arrive au terme de sa traverse, il va atteindre un point du monde dont le nom restait indiffrent hier encore, mais vers lequel les yeux de l'Europe sont prsent tourns: cette mer, qui commence de s'clairer si tranquillement, c'est la mer Jaune, c'est le golfe du Petchili par o l'on accde Pkin. Et une immense escadre de combat, dj rassemble, doit tre l tout prs, bien que rien encore n'en dnonce l'approche. Depuis deux ou trois jours, dans cette mer Jaune, nous nous sommes avancs par un beau temps de septembre. Hier et avant-hier, des jonques aux voiles de nattes ont crois notre route, s'en allant vers la Core; des ctes, des les nous sont aussi apparues, plus ou moins lointaines; mais en ce moment le cercle de l'horizon est vide de tous cts. A partir de minuit, notre allure a t ainsi ralentie afin que notre arrive--qui va s'entourer de la pompe militaire obligatoire--n'ait pas lieu une heure trop matinale, au milieu de cette escadre o l'on nous attend. * * * * * Cinq heures. Dans la demi-obscurit encore, clate la musique du branle-bas, la gaie sonnerie de clairons qui chaque matin rveille les matelots. C'est une heure plus tt que de coutume, afin qu'on ait assez de temps pour la toilette du cuirass, qui est un peu dfrachi d'aspect par quarante-cinq jours passs la mer. On ne voit toujours que l'espace et le vide; cependant la vigie, trs haut perche, signale sur l'horizon des fumes noires,--et ce petit nuage de houille, qui d'en bas n'a l'air de rien, indique l de formidables prsences; il est exhal par les grands vaisseaux de fer, il est comme la respiration de cette escadre sans prcdent, laquelle nous allons nous joindre. D'abord la toilette de l'quipage, avant celle du btiment: pieds nus et torse nu, les matelots s'claboussent grande eau, dans la lumire qui vient; malgr le surmenage constant, ils ne sont nullement fatigus, pas plus que le vaisseau qui les porte. Le _Redoutable_ est du reste, de tous ces navires si prcipitamment partis, le seul qui en chemin, dans les parages touffants de la mer Rouge, n'ait eu ni morts ni maladies graves. Maintenant, le soleil se lve, tout net sur l'horizon de la mer, disque jaune qui surgit lentement de derrire les eaux inertes. Pour nous, qui venons de quitter les rgions quatoriales, ce lever, trs lumineux pourtant, a je ne sais quoi d'un peu mlancolique et de dj terni, qui sent l'automne et les climats du Nord. Vraiment il est chang, ce soleil, depuis deux ou trois jours. Et puis il ne brle plus, il n'est plus dangereux, on cesse de s'en mfier. L-bas devant nous, sous le nuage de houille, des choses extra-lointaines commencent de s'indiquer, perceptibles seulement pour des yeux de marin; une fort de piques, dirait-on, qui seraient plantes au bout, tout au bout de l'espace, presque au del du cercle o s'tend la vue. Et nous savons ce que c'est: des chemines gantes, de lourdes mtures de combat, l'effrayant attirail de fer qui, avec la fume, rvle de loin les escadres modernes. Quand notre grand lavage du matin s'achve, quand les seaux d'eau de mer, lancs tour de bras, ont fini d'inonder toutes choses, le _Redoutable_ reprend sa vitesse (sa vitesse moyenne de onze noeuds et demi, qu'il avait garde depuis son dpart de France). Et, pendant que les matelots s'empressent faire reluire ses aciers et ses cuivres, il recommence de tracer son profond sillage sur la mer tranquille. Dans les fumes de l'horizon, les objets se dmlent et se prcisent; on distingue, sous les mtures innombrables, les masses de toute forme et de toute couleur qui sont des navires. Pose entre l'eau calme et le ciel ple, la terrible compagnie apparat tout entire, assemblage de monstres tranges, les uns blancs et jaunes, les autres blancs et noirs, les autres couleur de vase ou couleur de brume pour se mieux dissimuler; des dos bossus, des flancs demi noys et sournois, d'inquitantes carapaces; leurs structures varient suivant la conception des diffrents peuples pour les machines dtruire, mais tous, pareillement, soufflent l'horrible fume de houille qui ternit la lumire du matin. On ne voit toujours rien des ctes chinoises, pas plus que si on en tait mille lieues ou si elles n'existaient pas. Cependant, c'est bien ici Takou, le lieu de ralliement vers lequel, depuis tant de jours, nos esprits taient tendus. Et c'est la Chine, trs proche bien qu'invisible, qui attire par son immense voisinage cette troupe de btes de proie, et qui les immobilise, comme des fauves en arrt, sur ce point prcis de la mer, que l'on dirait quelconque. L'eau, en cette rgion de moindre profondeur, a perdu son beau bleu, auquel nous venions si longuement de nous habituer; elle devient trouble, jauntre, et le ciel, pourtant sans nuages, est dcidment triste. La tristesse d'ailleurs se dgage, au premier aspect, de cet ensemble, dont nous allons sans doute pour longtemps faire partie... Mais voici qu'en approchant tout change, mesure que monte le soleil, mesure que se dtaillent mieux les beaux cuirasss reluisants et les couleurs mles des pavillons de guerre. C'est vraiment une tonnante escadre, qui reprsente ici l'Europe, l'Europe arme contre la vieille Chine tnbreuse. Elle occupe un espace infini, tous les cts de l'horizon semblent encombrs de navires. Et les canots, les vedettes vapeur s'agitent comme un petit peuple affair entre les grands vaisseaux immobiles. Maintenant les coups de canon partent de tous cts pour la bienvenue militaire notre amiral; au-dessous du voile de fumes sombres, les gaies fumes claires de la poudre s'panouissent en gerbes, se promnent en flocons blancs; le long de toutes les mtures de fer, montent et descendent en notre honneur des pavillons tricolores; on entend partout les clairons sonner, les musiques trangres jouer notre _Marseillaise_,--et on se grise un peu de ce crmonial, ternellement pareil, mais ternellement superbe, qui emprunte ici une magnificence inusite au dploiement de ces flottes. Et puis le soleil, le soleil la fin s'est rveill et flamboie, nous apportant pour notre jour d'arrive une dernire illusion de plein t, dans ce pays aux saisons excessives, qui avant deux mois commencera de se glacer pour un long hiver. * * * * * Quand le soir vient, nos yeux, qui s'en lasseront bientt, s'amusent, cette premire fois, de la ferie grand spectacle que les escadres nous donnent. L'lectricit s'allume soudainement de toutes parts, l'lectricit blanche, ou verte, ou rouge, ou clignotante, ou scintillante blouir; les cuirasss, au moyen de jeux de lumire, causent les uns avec les autres, et l'eau reflte des milliers de signaux, des milliers de feux, pendant que les longues gerbes des projecteurs fauchent l'horizon, ou passent dans le ciel comme des comtes en dlire. On oublie tout ce qui couve de destruction et de mort, sous ces fantasmagories, dans des flancs effroyables; on est pour l'instant comme au milieu d'une ville immense et prodigieuse, qui aurait des tours, des minarets, des palais, et qui se serait improvise, par fantaisie, en cette rgion de la mer, pour y donner quelque fte nocturne extravagante. * * * * * 25 septembre. Nous ne sommes qu'au lendemain, et dj rien ne se ressemble plus. Ds le matin la brise s'est leve,-- peine de la brise, juste assez pour coucher sur la mer les grands panaches obscurs des fumes, et dj les lames se creusent, dans cette rade ouverte, peu profonde, et les petites embarcations en continuel va-et-vient sautillent, inondes d'embruns. Cependant un navire aux couleurs allemandes arrive lentement du fond de l'horizon, comme nous tions arrivs hier: c'est la _Herta_, tout de suite reconnue, amenant le dernier des chefs militaires que l'on attendait ce rendez-vous des peuples allis, le feld-marchal de Waldersee. Pour lui, recommencent alors les salves qui nous avaient accueillis la veille, tout le crmonial magnifique; les canons de nouveau pandent leurs nuages, mlent des ouates blanches aux fumes noires, et le chant national de l'Allemagne, rpt par toutes les musiques, s'parpille dans le vent qui augmente. Il souffle toujours plus fort, ce vent, plus fort et plus froid, mauvais vent d'automne, affolant les baleinires, les vedettes, tout ce qui circulait hier si aisment entre les groupes d'escadre. Et cela nous prsage de tristes et difficiles jours, car, sur cette rade incertaine qui devient dangereuse en une heure, il va falloir dbarquer des milliers de soldats envoys de France, des milliers de tonnes de matriel de guerre; sur l'eau remue, il va falloir promener tant de monde et tant de choses, dans des chalands, dans des canots, par les temps glacs, mme par les nuits noires, et les conduire Takou, par-dessus la barre changeante du fleuve. Organiser toute cette prilleuse et interminable circulation, ce sera l surtout, pendant les premiers mois, notre rle, nous marins,--rle austre, puisant et obscur, sans apparente gloire... II A NING-HA 3 octobre 1900. Dans le fond du golfe de Petchili, la grve de Ning-Ha, claire par le soleil levant. Des chaloupes sont l, des vedettes, des baleinires, des jonques, l'avant piqu dans le sable, dbarquant des soldats et du matriel de guerre, au pied d'un immense fort dont les canons restent muets. Et c'est, sur cette plage, une confusion et une Babel comme on n'en avait jamais vu aux prcdentes poques de l'histoire; l'arrire de ces embarcations, d'o descend tant de monde, flottent ple-mle tous les pavillons d'Europe. La rive est boise de bouleaux et de saules, et, au loin, les montagnes, un peu bizarrement dcoupes, dressent leurs pointes dans le ciel clair. Rien que des arbres du Nord, indiquant qu'il y a dans ce pays des hivers glacs, et cependant le soleil matinal dj brle, les cimes l-bas sont magnifiquement violettes, la lumire rayonne comme en Provence. Il y a de tout sur cette grve, parmi des sacs de terre qu'on y avait amoncels pour de htives dfenses. Il y a des cosaques, des Autrichiens, des Allemands, des midships anglais ct de nos matelots en armes; des petits soldats du Japon, tonnants de bonne tenue militaire dans leurs nouveaux uniformes l'europenne; des dames blondes, de la Croix-Rouge de Russie, affaires dballer du matriel d'ambulance; des bersaglieri de Naples, ayant mis leurs plumes de coq sur leur casque colonial. Vraiment, dans ces montagnes, dans ce soleil, dans cette limpidit de l'air, quelque chose rappelle nos ctes de la Mditerrane par les beaux matins d'automne. Mais l, tout prs, une vieille construction grise sort des arbres, tourmente, biscornue, hrisse de dragons et de monstres: une pagode. Et, sur les montagnes du fond, cette interminable ligne de remparts, qui serpente et se perd derrire les sommets, c'est la Grande Muraille de Chine, confinant la Mandchourie. Ces soldats, qui dbarquent pieds nus dans le sable et s'interpellent gaiement en toutes les langues, ont l'air de gens qui s'amusent. Cela se nomme une prise de possession pacifique ce qu'ils font aujourd'hui, et on dirait quelque fte de l'universelle fusion, de l'universelle concorde,--tandis que, au contraire, non loin d'ici, du ct de Tien-Tsin et du ct de Pkin, tout est en ruine et plein de cadavres. La ncessit d'occuper Ning-Ha, pour en faire au besoin la base de ravitaillement du corps expditionnaire, s'tait impose aux amiraux de l'escadre internationale, et avant-hier on se prparait au combat sur tous nos navires, sachant les forts de la cte arms srieusement; mais les Chinois d'ici, aviss par un parlementaire qu'une formidable compagnie de cuirasss apparatrait au lever du jour, ont prfr rendre discrtion la place, et nous avons trouv en arrivant le pays dsert. Le fort qui commande cette plage--et qui termine la Grande Muraille au point o elle vient aboutir la mer--a t dclar international. Les pavillons des sept nations allies y flottent donc ensemble, rangs par ordre alphabtique, au bout de longues hampes que gardent des piquets d'honneur: Allemagne, Autriche, Grande-Bretagne, France, Italie, Japon, Russie. On s'est partag ensuite les autres forts dissmins sur les hauteurs d'alentour, et celui qui a t dvolu aux Franais est situ un mille environ du rivage. On y va par une route sablonneuse, borde de bouleaux, de saules au feuillage frle, et c'est travers des jardins, des vergers que l'automne a jaunis en mme temps que ceux de chez nous;--des vergers qui d'ailleurs ressemblent parfaitement aux ntres, avec leurs humbles carrs de choux, leurs citrouilles et leurs alignements de salades. Les maisonnettes aussi, les maisonnettes de bois aperues et l dans les arbres, imitent peu prs celles de nos villages, avec leurs toits en tuiles rondes, leurs vignes qui font guirlande, leurs petits parterres de zinnias, d'asters et de chrysanthmes... Des campagnes qui devaient tre paisibles, heureuses,--et qui, depuis deux jours, se sont dpeuples en grande pouvante, l'approche des envahisseurs venus d'Europe. Par ce frais matin d'octobre, sur la route ombrage qui mne au fort des Franais, les matelots et les soldats de toutes les nations se croisent et s'empressent, dans le grand amusement d'aller la dcouverte, de s'battre en pays conquis, d'attraper des poulets, de faire main basse, dans les jardins, sur les salades et les poires. Des Russes dmnagent les bouddhas et les vases dors d'une pagode. Des Anglais ramnent coups de bton des boeufs capturs dans les champs. Des marins de la Dalmatie et d'autres du Japon, trs camarades depuis une heure, font en compagnie leur toilette au bord d'un ruisseau. Et deux bersaglieri, qui ont attrap un petit ne, en se pmant de rire, s'en vont ensemble califourchon dessus. Cependant le triste exode des paysans chinois, commenc depuis hier, se poursuit encore; malgr l'assurance donne qu'on ne ferait de mal personne, ceux qui taient rests se jugent trop prs et aiment mieux fuir. Des familles s'en vont tte basse: hommes, femmes, enfants, vtus de pareilles robes en coton bleu, et tous, chargs de bagage, les plus bbs mme charriant des paquets, emportant avec rsignation leurs petits oreillers et leurs petits matelas. Et voici une scne pour fendre l'me. Une vieille Chinoise, vieille, vieille, peut-tre centenaire, pouvant peine se tenir sur ses jambes, s'en va, Dieu sait o, chasse de son logis o vient s'tablir un poste d'Allemands; elle s'en va, elle se trane, aide par deux jeunes garons qui doivent tre ses petits-fils et qui la soutiennent de leur mieux, la regardant avec une tendresse et un respect infinis; sans mme paratre nous voir, comme n'ayant plus rien attendre de personne, elle passe lentement prs de nous avec un pauvre visage de dsespoir, de dtresse suprme et sans recours,--tandis que les soldats, derrire elle, jettent dehors, avec des rires, les modestes images de son autel d'anctres. Et le beau soleil de ce matin d'automne resplendit tranquillement sur son petit jardin trs soign, fleuri de zinnias et d'asters... Le fort chu en partage aux Franais occupe presque l'espace d'une ville, avec toutes ses dpendances, logements de mandarins et de soldats, usines pour l'lectricit, curies et poudrires. Malgr les dragons qui en dcorent la porte et malgr le monstre griffes que l'on a peint devant l'entre sur un cran de pierre, il est construit d'aprs les principes les plus nouveaux, btonn, casemat et garni de canons Krupp du dernier modle. Par malheur pour les Chinois, qui avaient accumul autour de Ning-Ha d'effroyables dfenses, mines, torpilles, fougasses et camps retranchs, rien n'tait fini, rien n'tait point nulle part; le mouvement contre l'tranger a commenc six mois trop tt, avant qu'on ait pu mettre en batterie toutes les pices vendues Li-Hung-Chang par l'Europe. Mille de nos zouaves, qui vont arriver demain, occuperont ce fort pendant l'hiver; en attendant, nous venons y conduire une vingtaine de matelots pour en prendre possession. Et c'est curieux de pntrer dans ces logis abandonns en hte et en terreur, au milieu du dsarroi des fuites prcipites, parmi les meubles briss, les vaisselles terre. Des vtements, des fusils, des baonnettes, des livres de balistique, des bottes semelle de papier, des parapluies et des drogues d'ambulance sont ple-mle, en tas devant les portes. Dans les cuisines de la troupe, des plats de riz attendent encore sur les fourneaux, avec des plats de choux et des gteaux de sauterelles frites. Il y a surtout des obus roulant partout, dgringolant des caisses ventres; des cartouches jonchant le sol, du fulmicoton dangereusement pars, de la poudre rpandue en longues tranes couleur de charbon. Mais, ct de cette dbauche de matriel de guerre, des dtails drles viennent attester les cts de bonhomie de l'existence chinoise: sur toutes les fentres, des petits pots de fleurs; sur tous les murs, des petites images colles par des soldats. Au milieu de nous, se promnent des moineaux familiers, que sans doute les habitants du lieu n'inquitaient jamais. Et des chats, sur les toits, circonspects mais dsireux d'entrer en relation, observent quelle sorte de mnage on pourra bien faire par la suite avec les htes imprvus que nous sommes. Tout prs, cent mtres de notre fort, passe la Grande Muraille de Chine. Elle est surmonte en ce point d'un mirador de veille, o des Japonais s'tablissent cette heure et plantent sur un bambou leur pavillon blanc soleil rouge. Trs souriants toujours, surtout pour les Franais, les petits soldats du Japon nous invitent monter chez eux, pour voir de haut le pays d'alentour. La Grande Muraille, paisse ici de sept huit mtres, descend en talus et en herbages sur le versant chinois, mais tombe verticale sur le versant mandchou, flanque d'normes bastions carrs. Maintenant donc, nous y sommes monts, et, sous nos pieds, elle dploie sa ligne sculaire qui, d'un ct, plonge dans la mer Jaune, mais de l'autre s'en va vers les sommets, s'en va serpentant bien au del du champ profond de la vue, donnant l'impression d'une chose colossale qui ne doit nulle part finir. Vers l'Est, on domine, dans la pure lumire, les plaines dsertes de la Mandchourie. Vers l'Ouest--en Chine--les campagnes boises ont un aspect trompeur de confiance et de paix. Tous les pavillons europens, arbors sur les forts, prennent au milieu de la verdure un air de fte. Il est vrai, dans une plaine, au bord de la plage, s'indique un immense grouillement de cosaques, mais trs lointain et dont la clameur n'arrive point ici: cinq mille hommes pour le moins, parmi des tentes et des drapeaux fichs en terre. (Quand les autres puissances envoient Ning-Ha quelques compagnies seulement, les Russes, au contraire, procdent par grandes masses, cause de leurs projets sur la Mandchourie voisine.) L-bas, toute grise, muette et comme endormie entre ses hauts murs crnels, apparat Shan-Ha-Kouan, la ville tartare, qui a ferm ses portes dans l'effroi des pillages. Et sur la mer, prs de l'horizon, se reposent les escadres allies,--tous les monstres de fer aux fumes noires, amis pour l'instant et assembls en silence dans du bleu immobile. Un temps calme, exquis et lger. Le prodigieux rempart de la Chine est encore fleuri cette saison comme un jardin. Entre ses briques sombres, disjointes par les sicles, poussent des gramines, des asters et quantit d'oeillets roses pareils ceux de nos plages de France.... Sans doute elle ne reverra plus flotter le pavillon jaune et le dragon vert des clestes empereurs, cette muraille lgendaire qui avait arrt pendant des sicles les invasions du Nord; sa priode est rvolue, passe, finie tout jamais. III VERS PKIN I Jeudi 11 octobre 1900. A midi, par un beau temps calme, presque chaud, trs lumineux sur la mer, je quitte le vaisseau amiral, _le Redoutable_, pour me rendre en mission Pkin. C'est dans le golfe de Petchili, en rade de Takou, mais de telles distances de la cte qu'on ne la voit point, et que rien nulle part n'indique aux yeux la Chine. Et le voyage commence par quelques minutes en canot vapeur, pour aller bord du _Bengali_, le petit aviso qui me portera ce soir jusqu' terre. L'eau est doucement bleue, au soleil d'automne qui, en cette rgion du monde, reste toujours clair. Aujourd'hui, par hasard, le vent et les lames semblent dormir. Sur la rade infinie, si loin qu'on puisse voir, se succdent immobiles, comme points en arrt et en menace, les grands vaisseaux de fer. Jusqu' l'horizon, il y en a toujours, des tourelles, des mtures, des fumes,--et c'est la trs tonnante escadre internationale, avec tout ce qu'elle trane de satellites ses cts: torpilleurs, transports, et lgion de paquebots. Ce _Bengali_, o je vais m'embarquer pour un jour, est l'un des petits btiments franais, constamment chargs de troupes et de matriel de guerre, qui, depuis un mois, font le pnible et lassant va-et-vient entre les transports ou les affrts arrivant de France et le port de Takou, par-dessus la barre du Pe-Ho. Aujourd'hui, il est bond de zouaves, le _Bengali_, de braves zouaves arrivs hier de Tunisie, et qui s'en vont, insouciants et joyeux, vers la funbre terre chinoise; ils sont serrs sur le pont, serrs tout touche, avec de bonnes figures gaies et des yeux grands ouverts--pour voir enfin cette Chine qui les proccupe depuis des semaines et qui est l tout prs, derrire l'horizon... Suivant le crmonial d'usage, le _Bengali_ en appareillant doit passer poupe du _Redoutable_, pour le salut l'amiral. La musique l'attend, l'arrire du cuirass, prte lui jouer quelqu'un de ces airs de marche dont les soldats se grisent. Et, quand nous passons prs du gros vaisseau, presque dans son ombre, tous les zouaves--ceux qui reviendront et ceux qui doivent mourir--tous, pendant que leurs clairons sonnent aux champs, agitent leurs bonnets rouges, avec des hourras, pour ce navire qui reprsente ici la France leurs yeux et pour cet amiral qui, du haut de sa galerie, lve sa casquette en leur honneur. Au bout d'une demi-heure environ, la Chine apparat. Et jamais rivage d'une laideur plus froce n'a surpris et glac de pauvres soldats nouveaux venus. Une cte basse, une terre grise toute nue, sans un arbre ni un herbage. Et partout des forts de taille colossale, du mme gris que la terre; des masses aux contours gomtriques, perces d'embrasures de canon. Jamais entre de pays n'a prsent un attirail militaire plus tal ni plus agressif; sur les deux bords de l'horrible fleuve aux eaux bourbeuses, ces forts se dressent pareils, donnant le sentiment d'un lieu imprenable et terrible,--laissant entendre aussi que cette embouchure, malgr ses misrables alentours, est d'une importance de premier ordre, est la clef d'un grand tat, mne quelque cit immense, peureuse et riche,--comme Pkin a d tre. De prs, les murs des deux premiers grands forts, clabousss, trous, dchiquets par les obus, laissent voir des brches profondes, tmoignent de furieuses et rcentes batailles. (On sait comment, le jour de la prise de Takou, ils ont tir bout portant l'un sur l'autre. Par miracle, un obus franais qu'avait lanc le _Lion_ tait tomb au milieu de l'un d'eux, amenant l'explosion de son norme poudrire et l'affolement de ses canonniers jaunes: les Japonais, alors, s'taient empars de ce fort-l, pour ouvrir un feu imprvu sur celui d'en face, et aussitt la droute chinoise avait t commence. Sans ce hasard, sans cet obus et cette panique, toutes les canonnires europennes mouilles dans le Pe-Ho taient invitablement perdues; le dbarquement des forces allies devenait impossible ou problmatique, et la face de la guerre tait change.) Nous avanons maintenant dans le fleuve, remuant l'eau vaseuse et infecte o flottent des immondices de toute sorte, des carcasses le ventre gonfl, des cadavres humains et des cadavres de btes. Et les deux rives sinistres nous montrent, au soleil dclinant du soir, un dfil de ruines, une dsolation uniformment noire et grise: terre, cendre et charpentes calcines. Plus rien, que des murs crevs, des croulements, des dcombres. Sur ce fleuve aux eaux empestes, une animation fivreuse, un encombrement au milieu duquel nous avons peine nous frayer passage. Des jonques par centaines, portant chacune les couleurs et, crit l'arrire, le nom de la nation qui l'emploie: France, Italia, United States, etc., en grandes lettres par-dessus des diableries et des inscriptions chinoises. Et une innombrable flottille de remorqueurs, de chalands, de charbonniers, de paquebots. De mme, sur les affreuses berges, sur la terre et sur la vase, parmi les dtritus et les btes mortes, une activit de fourmilire. Des soldats de toutes les armes d'Europe, au milieu d'un peuple de coolies mens la baguette, dbarquant des munitions, des tentes, des fusils, des fourgons, des mulets, des chevaux: une confusion encore jamais vue, d'uniformes, de ruines, de canons, de dbris et d'approvisionnements de toute espce. Et un vent glac, qui se lve avec le soir, fait frissonner, aprs le soleil encore chaud du jour, apporte tout coup la tristesse de l'hiver... Devant les ruines d'un quartier o flotte le pavillon de France, le _Bengali_ accoste la lugubre rive, et nos zouaves dbarquent, un peu dcontenancs par cet accueil sombre que leur fait la Chine. En attendant qu'on leur ait trouv quelque gte, assembls sur une sorte de place qui est l, ils allument par terre des feux que le vent tourmente, et ils font chauffer le petit repas du soir, dans l'obscurit, sans chansons et en silence, parmi les tourbillons d'une infecte poussire. Au milieu des plaines dsertes qui nous envoient cette poussire-l, ce froid, ces rafales, la ville envahie de soldats s'tend dvaste et noire, sent partout la peste et la mort. Une petite rue centrale, rebtie la hte en quelques jours, avec de la boue, des dbris de charpentes et du fer, est borde de louches cabarets. Des gens accourus on ne sait d'o, mtis de toutes les races, y vendent aux soldats de l'absinthe, des poissons sals, de mortelles liqueurs. On s'y enivre et on y joue du couteau. En dehors de ce quartier qui s'improvise, Takou n'existe plus. Rien que des pans de muraille, des toitures carbonises, des tas de cendre. Et des cloaques sans nom o croupissent ensemble les hardes, les chiens crevs, les crnes avec les chevelures. * * * * * Couch bord du _Bengali_, o le commandant m'a offert l'hospitalit. Des coups de fusil isols traversent de temps autre le silence nocturne, et, vers le matin, entendus en demi-sommeil, d'horribles cris, pousss sur la berge par des gosiers de Chinois. Vendredi 12 octobre. Lev la pointe de l'aube, pour aller prendre le chemin de fer, qui marche encore jusqu' Tien-Tsin, et mme un peu au del.--Ensuite, les Boxers ayant dtruit la voie, je continuerai je ne sais encore comment, en charrette chinoise, en jonque ou cheval, et, avant six ou sept jours, ce que l'on vient de me dire, je ne puis compter voir les grands murs de Pkin. J'emporte un ordre de service, afin que l'on me donne ma ration de campagne aux gtes d'tape en passant; sans cela je risquerais de mourir de faim dans ce pays dvast. J'ai pris le moins possible de bagage, rien qu'une cantine lgre. Et un seul compagnon de route, un fidle serviteur amen de France. A la gare, o j'arrive comme le soleil se lve, retrouv tous les zouaves d'hier, sac au dos. Pas de billets prendre pour ce chemin de fer-l: tout ce qui est militaire y monte par droit de conqute. En compagnie de soldats cosaques et de soldats japonais, dans des voitures aux carreaux briss o le vent fait rage, nos mille zouaves parviennent se loger. Je trouve place avec leurs officiers,--et bientt, au milieu du pays funbre, nous voquons ensemble des souvenirs de cette Afrique o ils taient, des nostalgies de Tunis et d'Alger la Blanche... Deux heures et demie de route dans la morne plaine. D'abord, ce n'est que de la terre grise comme Takou; ensuite, cela devient des roseaux, des herbages frips par la gele. Et il y a partout d'immenses taches rouges, comme des tranes de sang, dues la floraison automnale d'une espce de plante de marais. Sur l'horizon de ce dsert, on voit s'agiter des myriades d'oiseaux migrateurs, semblables des nues qui s'lvent, tourbillonnent et puis retombent. Le vent souffle du Nord et il fait trs froid. La plaine bientt se peuple de tombeaux, de tombeaux sans nombre, tous de mme forme, sortes de cnes en terre battue surmonts chacun d'une boule en faence, les uns petits comme des taupinires, les autres grands comme des tentes de campement. Ils sont groups par famille, et ils sont lgion. C'est tout un pays mortuaire, qui ne finit plus de passer sous nos yeux, avec toujours ces mmes plaques rouges lui donnant un aspect ensanglant. Aux stations, les gares dtruites sont occupes militairement par des cosaques; on y rencontre des wagons calcins, tordus par le feu, des locomotives cribles de balles. D'ailleurs, on ne s'y arrte plus, puisqu'il n'y reste rien; les rares villages qui jalonnaient ce parcours ne sont plus que des ruines. * * * * * Tien-Tsin! Il est dix heures du matin. Transis de froid, nous mettons pied terre, au milieu des envoles de poussire noirtre que perptuellement le vent du Nord promne sur ce pays dessch. Des coureurs chinois aussitt s'emparent de nous et, toutes jambes, avant mme de savoir o nous voulons aller, nous entranent dans leurs petites voitures. Les rues europennes, o nous voici courant (ce qu'on appelle ici les concessions), aperues comme travers un nuage de cendre aveuglante, ont des airs de grande ville; mais toutes ces maisons, presque luxueuses, aujourd'hui sont cribles d'obus, ventres, sans toiture ni fentres. Les bords du fleuve, ici comme Takou, semblent une Babel enfivre; des milliers de jonques sont l, dbarquant des troupes, des chevaux, des canons. Dans les rues, o des quipes de Chinois transportent du matriel de combat en charges normes, on croise des soldats de toutes les nations d'Europe, des officiers de toute arme et de tout plumage, cheval, en pousse-pousse ou pied. Et c'est, la course, un perptuel salut militaire. O aller faire tte? Vraiment on n'en sait rien, malgr le dsir que l'on a d'un gte, par ce vent glac, par cette poussire. Et cependant nos coureurs chinois vont toujours, devant eux, comme des btes emballes... Frapp la porte de deux ou trois htels qui se rinstallent dans des ruines, dans des fouillis de meubles briss.--Tout est plein, archiplein; prix d'or, on ne trouverait pas une soupente avec un matelas. Et il faut, bon gr mal gr, mendier la table et le logis des officiers inconnus--qui nous donnent d'ailleurs la plus amicale hospitalit, dans des maisons o les trous d'obus ont t bouchs la hte et o le vent n'entre plus. Samedi 13 octobre. J'ai choisi de voyager en jonque tant que le cours du Pe-Ho le permettra, la jonque tant un logis tout trouv, dans ce pays o je dois m'attendre ne rencontrer que des ruines et des cadavres. Et cela ncessite quantit de petits prparatifs. D'abord, la rquisitionner, cette jonque, et y faire approprier l'espce de sarcophage o j'habiterai sous un toit de natte. Ensuite, dans les magasins de Tien-Tsin, tous plus ou moins pills et dmolis, acheter les choses ncessaires quelques jours de vie nomade, depuis les couvertures jusqu'aux armes. Et enfin, chez les Pres lazaristes, embaucher un Chinois pour faire le th,--le jeune Toum, quatorze ans, une figure de chat et une queue jusqu' terre. * * * * * Dn chez le gnral Frey--qui, la tte du petit dtachement de France, entra le premier, comme chacun sait, au coeur de Pkin, dans la Ville impriale. Et il veut bien me conter en dtail cette journe magnifique, la prise du Pont de Marbre, son arrive ensuite dans cette Ville impriale, dans ce lieu de mystre que je verrai bientt, et o jamais, avant lui, aucun Europen n'avait pntr. Au sujet de ma petite expdition personnelle, qui ct de la sienne parat si anodine et si ngligeable, le gnral a la bont de s'inquiter de ce que nous boirons en route, mon serviteur et moi, par ces temps d'infection cadavrique o l'eau est un perptuel danger, o des dbris humains, jets par les Chinois, macrent dans tous les puits,--et il me fait un inapprciable cadeau: une caisse d'eau d'vian. II LES DEUX DESSES DES BOXERS Dimanche 14 octobre. La vieille Chinoise, ride comme une pomme d'hiver, entr'ouvre avec crainte la porte laquelle nous avons lourdement frapp. C'est dans la pnombre au fond d'un troit couloir exhalant des ftidits malsaines, entre des parois que la crasse a noircies, quelque part o l'on se sent mur comme au coeur d'une prison. Figure d'nigme, la vieille Chinoise nous dvisage tous, d'un regard impntrable et mort; puis, reconnaissant parmi nous le chef de la police internationale, elle s'efface en silence pour laisser entrer. Une petite cour sinistre, o nous la suivons. De pauvres fleurs d'arrire-automne y vgtent entre des vieux murs et on y respire des puanteurs fades. Pntrant l, bien entendu, comme en pays conquis, nous sommes un groupe d'officiers, trois Franais, deux Anglais, un Russe. Quelle trange crature, notre conductrice, qui va titubant sur la pointe de ses invraisemblables petits pieds! Sa chevelure grise, pique de longues pingles, est tellement tire vers le _chignon_ que cela lui retrousse les yeux l'excs. Sa robe sombre est quelconque; mais sur son masque couleur de parchemin, elle porte au suprme degr ce je ne sais quoi des races uses que l'on est convenu d'appeler la distinction. Ce n'est, parat-il, qu'une servante gages; cependant son aspect, son allure dconcertent; quelque mystre semble couver l-dessous; on dirait une douairire trs affine, qui aurait vers dans les honteuses besognes clandestines. Et tout ce lieu, du reste, pour qui ne saurait pas, reprsenterait plutt mal... Aprs la cour, un vestibule sordide, et enfin une porte peinte en noir, avec une inscription chinoise en deux grandes lettres rouges. C'est l,--et sans frapper, la vieille touche le verrou pour ouvrir. On pourrait s'y mprendre, mais nous venons en tout bien tout honneur, pour faire visite aux _deux desses_--aux goddesses, comme les appellent avec un peu d'ironie nos deux compagnons anglais,--desses prisonnires, que l'on garde enfermes au fond de ce palais.--Car nous sommes ici dans les communs, dans les basses dpendances, les recoins secrets du palais des vice-rois du Petchili, et il nous a fallu pour y arriver franchir l'immense dsolation d'une ville aux murs cyclopens, qui n'est plus prsent qu'un amas de dcombres et de cadavres. * * * * * C'tait du reste singulier, tout fait unique--aujourd'hui dimanche, jour de fte dans les campements et les casernes--l'animation de ces ruines, qui se trouvaient par hasard peuples de soldats joyeux. Dans les longues rues pleines de dbris de toute sorte, entre les murs ventrs des maisons sans toiture, circulaient gaiement des zouaves, des chasseurs d'Afrique, bras dessus bras dessous avec des Allemands en casque pointe; il y avait des petits soldats japonais reluisants et automatiques, des Russes en casquette plate, des bersaglieri emplums, des Autrichiens, des Amricains grand feutre, et des cavaliers de l'Inde coiffs de turbans normes. Tous les pavillons d'Europe flottaient sur ces dvastations de Tien-Tsin, dont les armes allies ont fait le partage. En certains quartiers, des Chinois, peu peu revenus aprs leur grande fuite, maraudeurs surtout et gens sans aveu, avaient tabli, en plein air frais, au beau soleil de ce dimanche d'automne, des bazars, parmi la poussire grise des dmolitions et la cendre des incendies, pour vendre aux soldats des choses ramasses dans les ruines, des potiches, des robes de soie, des fourrures. Et il y en avait tant, de ces soldats, tant et tant d'uniformes de toute espce sur la route, tant et tant de factionnaires prsentant les armes, qu'on se fatiguait le bras rendre les continuels saluts militaires reus au passage, dans cette Babel inoue. Au bout de la ville dtruite, prs des hauts remparts, devant ce palais des vice-rois o nous nous rendions pour voir les desses, des Chinois la cangue taient aligns le long du mur, sous des criteaux indiquant leurs mfaits. Et deux piquets gardaient les portes, baonnette au fusil, l'un d'Amricains, l'autre de Japonais, ct des vieux monstres en pierre au rictus horrible qui, suivant la mode chinoise, veillaient accroupis de chaque ct du seuil. Rien de bien somptueux, dans ce palais de dcrpitude et de poussire, que nous avons distraitement travers; rien de grand non plus, mais de la vraie Chine, de la trs vieille Chine, grimaante et hostile; des monstres profusion, en marbre, en faence brise, en bois vermoulu, tombant de vtust dans les cours, ou menaant au bord des toits; des formes affreuses, partout esquisses sous la cendre et l'effacement du temps; des cornes, des griffes, des langues fourchues et de gros yeux louches. Et dans des cours tristement mures, quelques roses de fin de saison, fleurissant encore, sous des arbres centenaires. * * * * * Maintenant donc, aprs beaucoup de dtours dans des couloirs mal clairs, nous voici devant la porte des desses, la porte marque de deux grandes lettres rouges. La vieille Chinoise alors, toujours mystrieuse et muette, tenant le front haut, mais baissant obstinment son regard sans vie, pousse devant nous les battants noirs, avec un geste de soumission qui signifie: Les voil, regardez! Au milieu d'un lamentable dsordre, dans une chambre demi-obscure o n'entre pas le soleil du soir et o commence dj le crpuscule, deux pauvres filles, deux soeurs qui se ressemblent, sont assises tte basse, effondres plutt, en des poses de consternation suprme, l'une sur une chaise, l'autre sur le bord du lit d'bne qu'elles doivent partager pour dormir. Elles portent d'humbles robes noires; mais et l par terre, des soies clatantes sont jetes comme choses perdues, des tuniques brodes de grandes fleurs et de chimres d'or: les parures qu'elles mettaient pour aller sur le front des armes, parmi les balles sifflantes, aux jours de bataille; leurs atours de guerrires et de desses... Car elles taient des espces de Jeanne d'Arc--si ce n'est pas un blasphme que de prononcer propos d'elles ce nom idalement pur,--_elles taient des filles-ftiches_ que l'on postait dans les pagodes cribles d'obus pour en protger les autels, des inspires qui marchaient au feu avec des cris pour entraner les soldats. Elles taient les _desses_ de ces incomprhensibles Boxers, la fois atroces et admirables, grands hystriques de la patrie chinoise, qu'affolaient la haine et la terreur de, l'tranger,--qui tel jour s'enfuyaient peureusement sans combattre, et, le lendemain, avec des clameurs de possds, se jetaient l'arme blanche au-devant de la mort, sous des pluies de balles, contre des troupes dix fois plus nombreuses. Captives prsent, les desses sont la proprit--et le bibelot curieux, si l'on peut dire--des sept nations allies. On ne les maltraite point. On les enferme seulement, de peur qu'elles ne se suicident, ce qui est devenu leur ide fixe. Dans la suite, quel sera leur sort? Dj on se lasse de les voir, on ne sait plus qu'en faire. Cernes, un jour de droute, dans une jonque o elles venaient de se rfugier, elles s'taient jetes dans le fleuve, avec leur mre qui les suivait toujours. Au fond de l'eau, des soldats les repchrent toutes les trois, vanouies. Elles, les desses, aprs des soins trs longs, reprirent leurs sens. Mais la maman ne rouvrit jamais ses yeux obliques de vieille Chinoise, et on fit croire ses filles qu'elle tait soigne dans un hpital, d'o elle ne tarderait pas revenir. D'abord, les prisonnires taient braves, trs vivantes, hautaines mme, et toujours pares. Mais ce matin, on leur a dit qu'elles n'avaient plus de mre, et c'est l ce qui vient de les abattre comme un coup de massue. N'ayant pas d'argent pour s'acheter des robes de deuil, qui en Chine se portent blanches, elles ont demand au moins ces bottines de cuir blanc, qui chaussent cette heure leurs pieds de poupe, et qui sont essentielles ici, comme chez nous le voile de crpe. Frles toutes deux, d'une pleur jaune de cire, peine jolies, avec une certaine grce quand mme, un certain charme comme il faut, elles restent l, l'une devant l'autre, sans larmes, les yeux rivs terre et les bras tombants. Leurs regards dsols ne se lvent mme pas pour savoir qui entre, ni ce qu'on leur veut; elles n'ont pas un mouvement notre arrive, pas un geste, pas un sursaut. Rien ne leur est plus. C'est l'indiffrence toute chose, dans l'attente de la mort. Et voici qu'elles nous inspirent un respect inattendu, par la dignit de leur dsespoir, un respect, et surtout une compassion infinie. Nous ne trouvons rien nous dire, gns prsent d'tre l, comme d'une inconvenance que nous aurions commise. L'ide nous vient alors de dposer des dollars en offrande sur le lit dfait; mais l'une des soeurs, toujours sans paratre nous voir, jette les pices terre et, d'un signe, invite la servante en disposer pour elle-mme... Allons, ce n'tait de notre part qu'une maladresse de plus... Il y a de tels abmes d'incomprhension entre des officiers europens et des desses de Boxers, que mme notre piti ne peut sous aucune forme leur tre indique. Et, nous qui tions venus pour tre amuss d'un spectacle curieux, nous repartons en silence, gardant, avec un serrement de coeur, l'image des deux pauvres ananties, en prison dans la triste chambre o le soir tombe. * * * * * Ma jonque, quipe de cinq Chinois quelconques, remontera le fleuve sous pavillon franais, il va sans dire, et ce sera dj une sauvegarde. Toutefois, le service des tapes a jug plus prudent, bien que nous soyons arms, mon serviteur et moi, de m'adjoindre deux soldats--deux cavaliers du train avec fusils et munitions. Au del de Tien-Tsin, o j'ai pass encore la journe, on peut faire route en chemin de fer une heure de plus dans la direction de Pkin, jusqu' la ville de Yang-Soun. Ma jonque, emportant mes deux cavaliers, Toum et mon bagage, ira donc l m'attendre, un tournant du fleuve, et elle est partie en avant aujourd'hui mme, en compagnie d'un convoi militaire. Et je dne ce soir au consulat gnral,--que les obus ont peu prs pargn, comme miracle, bien que son pavillon, rest bravement en l'air pendant le sige, ait longtemps servi de point de mire aux canonniers chinois. III Lundi 15 octobre. Dpart de Tien-Tsin en chemin de fer, huit heures du matin. Une heure de route, travers la mme plaine toujours, la mme dsolation, le mme vent cinglant, la poussire. Et puis, ce sont les ruines calcines de Yang-Soun, o le train s'arrte parce qu'il n'y a plus de voie: partir de ce point, les Boxers ont tout dtruit; les ponts sont coups, les gares brles et les rails sems au hasard dans la campagne. Ma jonque est l, m'attendant au bord du fleuve. Et prsent il va falloir, pour trois jours au moins, s'arranger une existence de lacustre, dans le sarcophage qui est la chambre de l'trange bateau, sous le toit de natte qui laisse voir le ciel par mille trous et qui, cette nuit, laissera la gele blanche engourdir notre sommeil. Mais c'est si petit, si petit, cette chambre o je devrai habiter, manger, dormir, en promiscuit complte avec mes compagnons franais, que je congdie l'un des soldats; jamais nous ne pourrions tenir l dedans quatre ensemble. Les Chinois de mon quipage, dpenaills, sordides, figures niaises et froces, m'accueillent avec de grands saluts. L'un prend le gouvernail, les autres sautent sur la berge, vont s'atteler au bout d'une longue amarre fixe au mt de la jonque,--et nous partons la cordelle, remontant le courant du Pe-Ho, l'eau lourde et empoisonne o et l, parmi les roseaux des bords, ballonnent des ventres de cadavre. Il s'appelle Renaud, celui des deux soldats que j'ai gard, et il m'apprend qu'il est un paysan du Calvados. Les voil donc, mon serviteur Osman et lui, rivalisant de bon vouloir et de gaiet, d'ingnieuses et comiques petites inventions pour accommoder notre logis d'aventure,--l'un et l'autre, du reste, dans la joie d'aller Pkin; le voyage, malgr les ambiances lugubres, commence au bruit de leurs bons rires d'enfants. Et c'est en pleine lumire matinale, ce dpart, au rayonnement d'un soleil trompeur, qui joue l't quand la bise est glace. Les sept nations allies ont tabli des postes militaires, de distance en distance, le long du Pe-Ho, pour assurer leurs communications par la voie du fleuve, entre Pkin et le golfe du Petchili o leurs navires arrivent. Et, vers onze heures, j'arrte ma jonque devant un grand fort chinois sur lequel flotte le pavillon de France. C'est un de nos gtes d'tape, occup par des zouaves; nous y descendons pour y toucher nos vivres de campagne: deux jours de pain, de vin, de conserves, de sucre et de th. Nous ne recevrons plus rien maintenant jusqu' Tong-Tchou (Ville de la Puret cleste), o nous arriverons aprs-demain soir, si rien de fcheux ne nous entrave. Ensuite, le halage de la jonque recommence, lent et monotone entre les tristes berges dvastes. Le paysage autour de nous demeure immuablement pareil. Des deux bords, se succdent perte de vue des champs de sorghos,--qui sont des espces de millets gants, beaucoup plus hauts que nos mas; la guerre n'a pas permis qu'ils fussent moissonns en leur saison, et la gele les a roussis sur place. Le petit chemin de halage, troit sur la terre gristre, s'en va toujours de mme, au ras de l'eau ftide et froide, au pied des ternels sorghos desschs, qui se dressent le long du fleuve en rideau sans fin. Parfois un fantme de village apparat, l'horizon plat: ruines et cadavres si l'on s'approche. J'ai sur ma jonque un fauteuil de mandarin, pour trner au soleil splendide, quand la bise ne cingle pas trop fort. Le plus souvent, je prfre aller marcher sur la berge, faire des kilomtres en compagnie de nos haleurs, qui vont toujours leur pas de bte de somme, courbs vers le sol et la cordelle passe l'paule. Osman et Renaud me suivent, l'oeil au guet, et, dans ce vent de Nord qui souffle toujours, nous marchons, sur la piste de terre grise, resserrs entre la bordure ininterrompue des sorghos et le fleuve,--obligs parfois un brusque cart, pour quelque cadavre sournois qui nous guette, la jambe tendue en travers du chemin. Les vnements de la journe sont des rencontres de jonques qui descendent le fleuve et croisent la ntre. Elles s'en vont en longues files, amarres ensemble, portant le pavillon de quelqu'une des nations allies, et ramenant des malades, des blesss, du butin de guerre. Les plus nombreuses et les plus charges de troupes valides, sont les russes,--car nos amis en ce moment vacuent leurs positions d'ici pour concentrer sur la Mandchourie leur effort. Au crpuscule, pass devant les ruines d'un village o des Russes s'installent en campement pour la nuit. D'une maison abandonne, ils dmnagent des meubles sculpts, les brisent et y mettent le feu. En nous loignant, nous voyons la flamme monter en gerbe haute et gagner les sorghos voisins; longtemps elle jette une lueur d'incendie, derrire nous, au milieu des grisailles mornes et vides du lointain. Elle est sinistre, cette premire tombe de nuit sur notre jonque, dans la solitude si trangre o nous nous enfonons d'heure en heure plus avant. Tant d'ombre autour de nous, et tant de morts parmi ces herbages! Dans le noir confus et infini, rien que des ambiances hostiles ou macabres... Et ce froid, qui augmente avec l'obscurit, et ce silence!... L'impression mlancolique cependant s'vanouit au souper, quand s'allume notre lanterne chinoise, clairant le sarcophage que nous avons ferm le mieux possible au vent de la nuit. J'ai invit ma table mes deux compagnons de route,-- ma trs comique petite table, qu'eux-mmes ont fabrique, d'un aviron cass et d'une vieille planche. Le pain de munition nous parat exquis, aprs la longue marche sur la rive; nous avons pour nous rchauffer le th bouillant que nous prpare le jeune Toum, la fume, sur un feu de sorghos, et voici que, la faim assouvie, les cigarettes turques pandant leur petit nuage charmeur, on a presque un sentiment de chez soi et de confortable, dans ce gte de rien, envelopp de vastes tnbres. Puis, vient l'heure de dormir,--tandis que la jonque chemine toujours et que nos haleurs continuent leur marche courbe, frlant les sorghos pleins de surprises, dans le sentier noir. Toum, bien qu'il soit un Chinois lgant, ira nicher avec les autres de sa race, fond de cale, dans la paille. Et nous, tout habills, bien entendu, tout botts et les armes porte de la main, nous nous tendons sur l'troit lit de camp de la chambre,--regardant les toiles qui, sitt le fanal teint, apparaissent entre les mailles de notre toit de natte, trs scintillantes dans le ciel de gele. Coups de fusil de temps autre, l'extrme lointain; drames nocturnes auxquels vraisemblablement nous ne serons pas mls. Et deux alertes avant minuit, pour un poste de Japonais et un poste d'Allemands qui veulent arrter la jonque: il faut se lever, parlementer, et, la lueur du fanal rallum en hte, montrer le pavillon franais et les galons de mes manches. A minuit enfin, nos Chinois amarrent notre bateau, en un lieu qu'ils disent sr, pour aller se coucher aussi. Et nous nous endormons tous, d'un profond sommeil, dans la nuit glaciale. IV Mardi 16 octobre. Rveil au petit jour, pour faire lever et repartir notre quipage. A l'aube froide et magnifique, travers la limpidit d'un ciel rose, le soleil surgit et rayonne sans chaleur sur la plaine d'herbages, sur le lieu dsert o nous venons de dormir. Et tout de suite je saute terre, press de marcher, de m'agiter, dans un besoin irrflchi de mouvement et de vitesse... Horreur! A un dtour du sentier de halage, courant l'tourdie sans regarder mes pas, je manque de marcher sur quelque chose qui gt en forme de croix: un cadavre, nu, aux chairs gristres, couch sur le ventre, les bras ploys, demi enfoui dans la vase dont il a pris la couleur; les chiens ou les corbeaux l'ont scalp, ou bien les autres Chinois pour lui voler sa queue, et son crne apparat tout blanc, sans chevelure et sans peau... Il fait de jour en jour plus froid, mesure que nous nous loignons de la mer, et que la plaine s'lve par d'insensibles pentes. Comme hier, les jonques passent, redescendent le fleuve la file, en convois militaires gards par des soldats de toutes les nations d'Europe. Ensuite, reviennent de longs intervalles de solitude pendant lesquels rien de vivant n'apparat plus dans cette rgion de millets et de roseaux. Le vent qui souffle, de plus en plus pre malgr le resplendissant soleil, est salubre, dilate les poitrines, double momentanment la vie. Et, dans l'ternel petit sentier qui mne Pkin, sur la gele blanche, entre les sorghos et le fleuve, on marche, sans fatigue, mme avec une envie de courir, en avant des Chinois mornes qui, penchs sur la cordelle, tranent toujours notre maison flottante, en gardant leur rgularit de machine. Il y a quelques arbres maintenant sur les rives, des saules aux feuilles puissamment vertes, d'une varit inconnue chez nous; l'automne semble ne les avoir pas effleurs, et leur belle couleur tranche sur la nuance rouille des herbages et des sorghos mourants. Il y a des jardins aussi, jardins l'abandon autour des hameaux incendis; nos Chinois y dtachent chaque fois quelqu'un des leurs, en maraude, qui rapporte dans la jonque des brasses de lgumes pour les repas. Osman et Renaud, en passant dans les maisons en ruine, ramassent aussi quelques objets qu'ils jugent ncessaires l'embellissement de notre logis: un petit miroir, des escabeaux sculpts, des lanternes, mme des piquets de fleurs artificielles en papier de riz, qui ont d orner la coiffure de dames chinoises massacres ou en fuite, et dont ils dcorent navement les parois de la chambre. L'intrieur de notre sarcophage prend bientt, par leurs soins, un air de recherche tout fait barbare et drle. C'est tonnant, du reste, combien on s'habituerait vite cette existence si compltement simplifie de la jonque, existence de saine fatigue, d'apptit dvorant et de lourd sommeil. Vers le soir de cette journe, les montagnes de Mongolie, celles qui dominent Pkin, commencent de se dessiner, en petite dcoupure extra lointaine, tout au ras de l'horizon, tout au bout de ce pays infiniment plat. Mais le crpuscule d'aujourd'hui a je ne sais quoi de particulirement lugubre. C'est un point o le Pe-Ho sinueux, qui s'est rtrci d'heure en heure, chacun de ses dtours, semble n'tre plus qu'un ruisseau entre les deux silencieuses rives et on se sent presque serr de trop prs par les fouillis d'herbages, receleurs de sombres choses. Et puis le jour s'teint dans ces nuances froides et mortes spciales aux soirs des hivers du Nord. Tout ce qui reste de clarts parses se runit sur l'eau, qui luit plus que le ciel; le fleuve, comme un miroir glac, reflte les jaunes du couchant; on dirait mme qu'il en exagre la lueur triste, entre les images renverses des roseaux, des sorghos monotones, et de quelques arbres en silhouettes dj noires. L'isolement est plus immense qu'hier. Le froid et le silence tombent sur les paules comme un linceul. Et il y a une mlancolie pntrante, subir le lent enveloppement de la nuit, en ce lieu quelconque d'un pays sans asile; il y a une angoisse regarder les derniers reflets des roseaux proches, qui persistent encore la surface de ce fleuve chinois, tandis que l'obscurit, en avant de notre route, achve d'embrouiller les lointains hostiles et inconnus... Heureusement voici l'heure du souper, heure dsire, car nous avons grand'faim. Et dans le petit rduit que nous fermerons, je vais retrouver la lumire rouge de notre lanterne, l'excellent pain de soldat, le th fumant servi par Toum, et la gaiet de mes deux braves serviteurs. Vers neuf heures, comme nous venions de dpasser un groupe de jonques pleines de monde, et purement chinoises--jonques de maraudeurs, vraisemblablement,--des cris s'lvent derrire nous, des cris de dtresse et de mort, d'horribles cris dans ce silence... Toum, qui prte son oreille fine et comprend ce que ces gens disent, explique qu'ils sont en train de tuer un vieux, parce qu'il a vol du riz... Nous ne sommes pas en nombre et d'ailleurs pas assez srs de nos gens pour intervenir. Dans leur direction, je fais seulement tirer en l'air deux coups de feu, qui jettent leur fracas de menace au milieu de la nuit,--et tout se tait comme par enchantement; nous avons sans doute sauv la tte de ce vieux voleur de riz, au moins jusqu' demain matin. Et c'est la tranquillit ensuite jusqu'au jour. A minuit, amarrs n'importe o parmi les roseaux, nous nous endormons d'un sommeil qui n'est plus inquit. Grand calme et grand froid, sous le regard des toiles. Quelques coups de fusil au loin; mais on y est habitu, on les entend sans les entendre, ils ne rveillent plus. Mercredi 17 octobre. Lever l'aube, pour aller courir sur la berge, dans la gele blanche, aux premires lueurs roses, et bientt au beau soleil clair. Ayant voulu prendre un raccourci, travers les ternels champs de sorghos, pour rejoindre plus loin la jonque oblige de suivre un long dtour du fleuve, nous traversons au soleil levant les ruines d'un hameau o gisent d'affreux cadavres tordus; sur leurs membres noircis, la glace dpose en petits cristaux brille comme une couche de sel. Aprs le dner de midi, quand nous sortons du sarcophage demi-obscur, nos Chinois nous indiquent de la main l'horizon. Tong-Tchou, la Ville de la Puret cleste, est l-bas, qui commence d'apparatre: grandes murailles noires, surmontes de miradors; tour tonnamment haute et frle, de silhouette trs chinoise, vingt toitures superposes. Tout cela reste lointain encore, et les premiers plans autour de nous sont plutt effroyables. D'une jonque choue sort un long bras de mort aux chairs bleuies. Et des cadavres de bestiaux, qu'emporte le courant, passent en cortge nos cts, tout gonfls et sentant la peste bovine. On a d aussi violer par l quelque cimetire, car, sur la vase des berges, il y a des cercueils ventrs, vomissant leurs os et leurs pourritures. V A Tong-Tchou Tong-Tchou, occupant deux ou trois kilomtres de rivage, tait une de ces immenses villes chinoises, plus peuples que bien des capitales d'Europe, et dont on sait peine le nom chez nous. Aujourd'hui, ville fantme, il va sans dire; si l'on s'approche, on ne tarde pas s'apercevoir que tout n'est plus que ruines et dcombres. Lentement nous arrivons. Au pied des hauts murs crnels et peints en noir de catafalque, des jonques se pressent le long du fleuve. Et sur la berge, c'est un peu l'agitation de Takou et de Tien-Tsin,--complique de quelques centaines de chameaux mongols, accroupis dans la poussire. Rien que des soldats, des envahisseurs, des canons, du matriel de combat. Des cosaques, essayant des chevaux capturs, parmi les groupes vont et viennent au triple galop, comme des fous, avec de grands cris sauvages. Les diverses couleurs nationales des allis europens sont arbores profusion de toutes parts, flottent en haut des noires murailles troues de boulets, flottent sur les campements, sur les jonques, sur les ruines. Et le vent continuel, le vent implacable et glac, promenant l'infecte poussire avec l'odeur de la mort, tourmente ces drapeaux partout plants, qui donnent un air ironique de fte tant de dvastation. Je cherche o sont les pavillons de France, afin d'arrter ma jonque, devant notre quartier, et de me rendre de suite au gte d'tape; j'ai ce soir y toucher nos rations de campagne; en outre, ne pouvant continuer plus loin mon voyage par le fleuve, je dois me procurer, l'artillerie, pour demain matin, une charrette et des chevaux de selle. Devant un quartier qui semble nous appartenir, quand je mets pied terre, _sur des dtritus et des immondices sans nom_, je demande des zouaves qui sont l le chemin du gte d'tape, et tout de suite, empresss et gentils, ils m'offrent d'y venir avec moi. Nous nous dirigeons donc ensemble vers une grande porte, perce dans l'paisseur des murs noirs. A cette entre de ville, on a tabli, avec des cordes et des planches, un parc btail, pour la nourriture des soldats. Parmi quelques maigres boeufs encore vivants, il y en a trois ou quatre par terre, morts de la peste bovine, et une corve de Chinois vient en ce moment les tirer par la queue, pour les entraner dans le fleuve, au rendez-vous gnral des carcasses. Et nous pntrons dans une rue o des soldats de chez nous s'emploient divers travaux d'arrangement, au milieu de dbris amoncels. Les maisons, aux portes et aux fentres brises, laissent voir leur intrieur lamentable, o tout est en lambeaux, cass, dchir comme plaisir. Et dans l'paisse poussire que soulvent le vent de Nord et le pitinement de nos hommes, flotte une intolrable odeur de cadavre. Pendant deux mois, les rages de destruction, les frnsies de meurtre se sont acharnes sur cette malheureuse Ville de la Puret cleste, envahie par les troupes de huit ou dix nations diverses. Elle a subi les premiers chocs de toutes les haines hrditaires. Les Boxers d'abord y ont pass; Les Japonais y sont venus, hroques petits soldats dont je ne voudrais pas mdire, mais qui dtruisent et tuent comme autrefois les armes barbares. Encore moins voudrais-je mdire de nos amis les Russes; mais ils ont envoy ici des cosaques voisins de la Tartarie, des Sibriens demi Mongols; tous gens admirables au feu mais entendant encore les batailles la faon asiatique. Il y est venus de cruels cavaliers de l'Inde, dlgus par la Grande-Bretagne. L'Amrique y a lch ses mercenaires. Et il n'y restait dj plus rien d'intact quand sont arrivs, dans la premire excitation de vengeance contre les atrocits chinoises, les Italiens, les Allemands, les Autrichiens, les Franais. * * * * * Le commandant et les officiers du gte d'tape se sont improvis des logis et des bureaux dans de grandes maisons chinoises dont on a relev en hte les toitures et rpar les murailles. Sur la rudesse et la misre de leur installation, tranchent quelques hautes potiches, quelques boiseries somptueuses, trouves intactes parmi les dcombres. Ils veulent bien me promettre les voitures et les chevaux pour demain matin, rendus au lever du soleil sur la berge devant ma jonque. Et, quand tout est convenu, il me reste peu prs une heure de jour: je m'en vais errer dans les ruines de la ville, escort de ma petite suite arme, Osman, Renaud et le Chinois Toum. A mesure que l'on s'loigne du quartier o la prsence de nos soldats entretient un peu de vie, l'horreur augmente, avec la solitude et le silence... D'abord, la rue des marchands de porcelaine, les grands entrepts o s'emmagasinaient les produits des fabriques de Canton. Ce devait tre une belle rue, en juger par les dbris de devantures sculptes et dores qui subsistent encore. Aujourd'hui, les magasins bants, crevs de toutes parts, semblent vomir sur la chausse leurs monceaux de cassons. On marche sur l'mail prcieux, peint de fleurs clatantes, qui forme couche par terre, et que l'on crase en passant. Il n'y a pas rechercher de qui ceci est l'oeuvre, et c'tait fait d'ailleurs quand nos troupes sont entres. Mais vraiment il a fallu s'acharner des journes entires coups de botte, coups de crosse, pour piler si menu toutes ces choses: les potiches, runies ici par milliers, les plats, les assiettes, les tasses, tout cela est broy, pulvris,--avec des restes humains et des chevelures. Tout au fond de ces entrepts, les porcelaines plus grossires occupaient des espces de cours intrieures,--qui sont particulirement lugubres ce soir, au jour baissant, entre leurs vieux murs. Dans une de ces cours, o nous venons d'entrer, un chien galeux travaille tirer, tirer quelque chose de dessous des piles d'assiettes casses: le cadavre d'un enfant dont le crne est ouvert. Et le chien commence de manger ce qui reste de chair pourrie aux jambes de ce petit-mort. Personne, naturellement, dans les longues rues dvastes, o les charpentes ont croul, avec les tuiles et les briques des murs. Des corbeaux qui croassent dans le silence. D'affreux chiens, repus de cadavres, qui s'enfuient devant nous, le ventre lourd et la queue basse. A peine, de loin en loin, quelques rdeurs chinois, gens de mauvais aspect qui cherchent encore piller dans des ruines, ou pauvres dpossds, chapps au massacre, qui reviennent peureusement, longeant les murailles, voir ce qu'on a fait de leur logis. Le soleil est dj trs bas, et, comme chaque soir, le vent augmente; on frissonne d'un froid soudain. Les maisons vides s'emplissent d'ombre. Elles sont tout en profondeur, ces maisons d'ici, avec des recoins, des sries de cours, des petits bassins rocailles, des jardinets mlancoliques. Quand on a franchi le seuil, que gardent les toujours pareils monstres en granit, uss par le frottement des mains, on s'engage dans des dtours qui n'en finissent plus. Et les dtails intimes de la vie chinoise se rvlent touchants et gentils, dans l'arrangement des pots de fleurs, des plates-bandes, des petites galeries o courent des liserons et des vignes. L, tranent des jouets, une pauvre poupe, appartenant sans doute quelque enfant dont on aura fracass la tte. L, une cage est reste suspendue; mme l'oiseau y est encore, pattes en l'air et dessch dans un coin. Tout est saccag, arrach, dchir; les meuble, ventrs; le contenu des tiroirs, les papiers, pandus par terre, avec des vtements marqus de larges taches rouges, avec des tout petits souliers de dame chinoise barbouills de sang. Et et l, des jambes, des mains, des ttes coupes, des paquets de cheveux. En certains de ces jardinets, les plantes qu'on ne soigne plus continuent gaiement de s'panouir, dbordent dans les alles, par-dessus les dbris humains. Autour d'une tonnelle, o se cache un cadavre de femme, des volubilis roses sont dlicieusement fleuris en guirlande,--encore ouverts cette heure tardive de la journe et malgr le froid des nuits, ce qui droute nos ides d'Europe sur les volubilis. Au fond d'une maison, dans un recoin, dans une soupente noire, quelque chose remue!... Deux femmes, caches l, pitoyablement tapies... De se voir dcouvertes, la terreur les affole, et nous les avons nos pieds, tremblant, criant, joignant les mains pour demander grce. L'une jeune, l'autre un peu vieille, et se ressemblant toutes deux; la mre et la fille.--Pardon, monsieur, pardon! nous avons grand'peur... traduit avec navet le petit Toum, qui comprend leurs mots entrecoups. videmment, elles attendent de nous les pires choses et la mort... Et depuis combien de temps vivent-elles dans ce trou, ces deux pauvres Chinoises, pensant leur fin venue chaque fois que des pas rsonnent sur les pavs de la cour dserte?... Nous laissons porte de leurs mains quelques pices de monnaie, qui les humilient peut-tre et ne leur serviront gure; mais nous ne pouvons rien de plus,--que a, et nous en aller. Autre maison, maison de riches, celle-ci, avec un grand luxe de pots fleurs en porcelaine maille, dans les jardinets tristes. Au fond d'un appartement dj sombre (car dcidment la nuit vient, l'imprcision crpusculaire est commence)--dj sombre, mais pas trop saccage, avec de grands bahuts, de beaux fauteuils encore intacts,--Osman tout coup recule avec effroi devant quelque chose qui sort d'un seau pos sur le plancher: deux cuisses dcharnes, la moiti infrieure d'une femme, fourre dans ce seau les jambes en l'air!... La matresse de cet lgant logis sans doute... Le corps?... Qui sait ce qu'on en a fait, du corps? Mais la tte, la voici: sous ce fauteuil, prs d'un chat crev, c'est srement ce paquet noir, o l'on voit s'ouvrir une bouche et des dents, parmi de longs cheveux. En dehors des grandes voies peu prs droites, qui laissent paratre d'un bout l'autre leur vide dsol, il y a les ruelles sans vue, tortueuses, aboutissant des murs gris,--et ce sont les plus lugubres franchir, au crpuscule et au chant des corbeaux, avec ces petits gnomes de pierre gardant des portes effarantes, avec ces ttes de mort longue queue tranant partout sur les pavs. Il y a des tournants, baigns d'ombre glace, que l'on aborde avec un serrement de coeur... Et c'est fini, pour rien au monde nous n'entrerions plus, l'heure qu'il est, entre chien et loup, dans ces maisons pouvantablement muettes, o l'on fait trop de macabres rencontres... Nous tions alls loin dans la ville, dont l'horreur et le silence nous deviennent intolrables, cette tombe de nuit. Et nous retournons vers le quartier des troupes, cingls par le vent de Nord, transis par le froid et l'obscurit; nous retournons bon pas, les cassons de porcelaine craquant sous nos pieds, avec mille dbris qui ne se dfinissent plus. * * * * * La berge, notre retour, est garnie de soldats qui se chauffent et font cuire leurs soupes des feux clairs, en brlant des fauteuils, des tables, des morceaux de sculptures ou de charpentes. Et tout cela, au sortir des rues dantesques, nous parat du confort et de la joie. Prs de notre jonque, il y a une cantine, improvise par un Maltais, o l'on vend des choses griser les soldats. Et j'envoie mes gens y prendre, pour notre souper, des liqueurs leur choix, car nous avons besoin nous aussi d'tre rchauffs, gays si possible, et nous ferons la fte comme les autres, avec de la soupe fumante, du th, de la chartreuse, je ne sais quoi encore,--dans notre petit logis de natte, amarr cette fois sur la vase empeste, sur les horribles dtritus, et envelopp comme toujours de tous cts par la grande froidure noire. * * * * * Au dessert, l'heure des cigarettes dans le sarcophage, Renaud, qui j'ai donn la parole, me conte que son escadron est camp au bord d'un cimetire chinois de Tien-Tsin et que les soldats d'une autre nation europenne (je prfre ne pas dire laquelle), camps dans le voisinage, passent leur temps fouiller les tombes pour prendre l'argent qu'on a coutume d'enterrer avec les cadavres. --Moi, dit-il, moi, mon colonel (pour lui, je suis _mon colonel_; il ignore l'appellation maritime de _commandant_ qui chez nous est d'usage jusqu'aux cinq galons d'or), moi, je ne trouve pas que c'est bien: a a beau tre des Chinois, il faut laisser les morts tranquilles. Et puis, a me dgote, ils coupent leur viande de ration sur les planches de cercueil! Et moi, je leur fais voir: Au moins coupez donc l, sur le dessus; pas sur le dedans, qui a touch le macchabe. Mais ces sauvages-l, mon colonel, ils s'en foutent! VI Jeudi 18 octobre. C'est une surprise, de se rveiller sous un ciel bas et sombre. Nous comptions avoir, comme les matins prcdents, ce soleil des automnes et des hivers de Chine, presque jamais voil, qui rayonne et chauffe mme lorsque tout gle pierre fendre, et qui nous avait aids jusqu'ici supporter les visions de la route. Mais un vlum pais s'est tendu pendant la nuit au-dessus de nos ttes... Quand nous ouvrons notre porte de jonque, au petit jour peine naissant, nos chevaux et nos charrettes sont l, qui viennent d'arriver. Sur le sinistre bord, des Mongols, parmi leurs chameaux, se tiennent accroupis autour de feux qui ont brl toute la nuit dans la poussire, et, derrire leurs groupes immobiliss, les hautes murailles de la ville, d'un noir d'encre, montent vers l'obscurit des nuages. Dans la jonque, confie deux marins du dtachement de Tong-Tchou qui la garderont jusqu' notre retour, nous laissons notre petit matriel de nomades--et ce que nous possdons de plus prcieux, les dernires des bouteilles d'eau pure que le gnral nous avait donnes. Nous faisons cette dernire tape en compagnie du consul gnral de France Tien-Tsin et du chancelier de la lgation, qui l'un et l'autre montent Pkin, escorts d'un marchal des logis et de trois ou quatre hommes de l'artillerie. Longue route monotone, par un matin froid et gris, travers des champs de sorghos roussis par les premires geles, travers des villages saccags et dserts o rien ne bouge plus: campagnes de deuil et d'automne, sur lesquelles commence de tomber lentement une petite pluie triste. Par instants, il m'arrive de me croire dans les chemins du pays basque, en novembre, parmi des mas non encore fauchs. Et puis tout coup, sur mon passage, quelque symbole inconnu se dresse pour me rappeler la Chine, un tombeau de forme mystrieuse, ou bien des stles tranges poses sur d'normes tortues de granit. De loin en loin, nous croisons des convois militaires, d'une nation ou d'une autre, des files de voitures d'ambulance. Ici des Russes, dans les ruines d'un village, s'abritent pour une averse. L des Amricains, qui ont dcouvert une cachette de vtements, au fond d'une maison abandonne, s'en vont joyeux, endossant des manteaux de fourrure. Des tombeaux, toujours beaucoup de tombeaux; la Chine, d'un bout l'autre, en est encombre; les uns, au bord de la route, gisent comme perdus; d'autres s'isolent magnifiquement au milieu d'enclos qui sont des bocages mortuaires, des bois de cdres aux verdures sombres. Dix heures. Nous devons approcher de Pkin, dont rien pourtant ne dcle encore le voisinage. Pas une figure de Chinois ne s'est montre depuis notre dpart; les campagnes continuent d'tre dsertes et inquitantes de silence, sous le voile de l'imperceptible pluie. Nous allons passer, parat-il, non loin du mausole d'une impratrice, et le chancelier de France, qui connat ces environs, me propose de faire un dtour pour l'apercevoir. Donc, laissant tout notre monde continuer tranquillement l'tape, nous prenons des sentiers de traverse, en allongeant le trot de nos chevaux dans les hautes herbes mouilles. Bientt paraissent un canal et un tang, blmes sous le ciel incolore. Personne nulle part; des tranquillits mornes de pays dpeupl. Le mausole, sur la rive d'en face, merge peine de l'ombre d'un bois de cdres, mur de toutes parts; nous ne voyons gure que les premiers portiques de marbre qui y conduisent, et l'avenue des stles blanches qui va se perdre sous les arbres mystrieux;--tout cela un peu lointain et reproduit par le miroir de l'tang, en longs reflets renverss qui s'estompent. Prs de nous des lotus, meurtris par le froid, penchent leurs grandes tiges sur l'eau couleur de plomb, o des cernes lgers se tracent la chute des gouttes de pluie. Et, parmi les roseaux, ces quelques boules blanchtres, et l, sont des ttes de mort... * * * * * Quand nous rejoignons notre petite troupe, on nous promet l'entre Pkin dans une demi-heure. Allons, soit! Mais aprs les complications et les lenteurs du voyage, on croirait presque n'arriver jamais. Et c'est du reste invraisemblable, qu'une si prodigieuse ville, dans ce pays dsert, puisse tre l; toute petite distance en avant de nous. --Pkin ne s'annonce pas, m'explique mon nouveau compagnon d'tape, Pkin vous saisit; quand on l'aperoit, c'est qu'on y est... La route prsent traverse des groupes de cdres, des groupes de saules qui s'effeuillent, et, dans l'attente concentre de voir enfin la Ville cleste, nous trottons sous la pluie trs fine--qui ne mouille pas, tant sont desschantes ces rafales du Nord promenant la poussire toujours et quand mme,--nous trottons sans plus parler... --Pkin! me dit tout coup l'un de ceux qui cheminent avec moi, dsignant une terrible masse obscure, qui vient de se lever au-dessus des arbres, un donjon crnel, de proportions surhumaines. Pkin!... Et, en quelques secondes, tandis que je subis la puissance vocatrice de ce nom ainsi jet, une grande muraille couleur de deuil, d'une hauteur jamais vue, achve de se dcouvrir, se dveloppe sans fin, dans une solitude dnude et gristre, qui semble un steppe maudit. C'est comme un formidable changement de dcor, excut sans bruit de machinistes, ni fracas d'orchestre, dans un silence plus imposant que toutes les musiques. Nous sommes au pied de ces bastions et de ces remparts, nous sommes domins par tout cela, qu'un repli de terrain nous avait cach. En mme temps, la pluie devient de la neige, dont les flocons blancs se mlent aux envoles sombres des dtritus et de la poussire. La muraille de Pkin nous crase, chose gante, d'aspect babylonien, chose intensment noire, sous la lumire morte d'un matin de neige et d'automne. Cela monte dans le ciel comme les cathdrales, mais cela s'en va, cela se prolonge, toujours pareil, durant des lieues. Pas un passant aux abords de cette ville, personne. Pas une herbe non plus le long de ces murs; un sol ravin, poussireux, sinistre comme des cendres, avec des lambeaux de vtements qui tranent, des ossements, un crne. Et, du haut de chacun des crneaux noirs, un corbeau, qui s'est post, nous salue au passage en croassant la mort. Le ciel est si pais et si bas que l'on y voit peine clair, et sous l'oppression de ce Pkin longtemps attendu, qui vient de faire au-dessus de nos ttes son apparition dconcertante et soudaine, nous nous avanons, aux cris intermittents de tous ces corbeaux aligns, un peu silencieux nous-mmes, un peu glacs d'tre l, souhaitant voir du mouvement, voir de la vie, voir quelqu'un ou quelque chose sortir enfin de ces murs. Alors, d'une porte, l-bas en avant, d'une perce dans l'enceinte colossale, sort une norme et lente bte brune, fourre de laine comme un mouton gant,--puis deux, puis trois, puis dix: une caravane mongole, qui commence de couler vers nous, dans ce mme silence, toujours, o l'on n'entend que les corbeaux croasser. A la file incessante les monstrueux chameaux de Mongolie, tout arrondis de fourrure, avec d'tonnants manchons aux jambes, des crinires comme des lions, processionnent sans fin le long de nos chevaux qui s'effarent; ils ne portent ni cloches ni grelots, comme en ont ces btes maigres, aux harmonieuses caravanes des dserts arabiques; leurs pieds s'enfoncent profondment dans la poussire qui assourdit leurs pas, le silence n'est pas rompu par leur marche. Et les Mongols qui les mnent, figures cruelles et lointaines, nous jettent la drobe des regards ennemis. Aperue travers un voile de neige fine et de poussire noire, la caravane nous a croiss et s'loigne, sans un bruit, ainsi qu'une caravane fantme. Nous nous retrouvons seuls, sous cette muraille de Titans, du haut de laquelle les corbeaux nous regardent passer. Et c'est notre tour prsent de franchir, pour entrer dans la ville tnbreuse, les portes par o ces Mongols viennent de la quitter. VII A LA LGATION DE FRANCE Nous voici arrivs ces portes, doubles, triples, profondes comme des tunnels et se contournant dans l'paisseur des puissantes maonneries; portes surmontes de donjons meurtrires qui ont chacun cinq tages de hauteur sous d'tranges toitures courbes, de donjons extravagants qui sont des choses colossales et noires, au-dessus de l'enceinte noire des murailles. Les pieds de nos chevaux s'enfoncent de plus en plus et disparaissent dans la poussire couleur de charbon, qui est ici aveuglante, souveraine partout, en l'air autant que sur le sol, malgr la petite pluie ou les flocons de neige dont nous avons le visage tout le temps cingl. Et, sans bruit, comme si nous marchions parmi des ouates ou des feutres, passant sous les normes votes, nous entrons dans le pays des dcombres et de la cendre... Quelques mendiants dpenaills, dans des coins, assis grelotter sous des guenilles bleues; quelques chiens mangeurs de cadavres, comme ceux dont nous avions dj fait la connaissance en route,--et c'est tout. Silence et solitude au dedans de ces murs comme au dehors. Rien que des boulements, des ruines et des ruines. Pays des dcombres et de la cendre; surtout pays des petites briques grises, des petites briques pareilles, parses en myriades innombrables, sur l'emplacement des maisons dtruites ou sur le pav de ce qui fut les rues. Les petites briques grises, c'est avec ces matriaux seuls que Pkin tait bti,--ville aux maisonnettes basses revtues de dentelles en bois dor, ville qui ne devait laisser qu'un champ de mivres dbris, aprs le passage du feu et de la mitraille miettant toutes ces vieilleries lgres. Nous l'avons du reste aborde, cette ville, par l'un des coins sur lesquels on s'est le plus longtemps acharn: le quartier tartare, qui contenait les lgations europennes. De longues voies droites sont encore traces dans ce labyrinthe infini de petites ruines, et devant nous tout est gris ou noir; aux grisailles sombres des briques boules s'ajoute la teinte monotone des lendemains d'incendie, la tristesse des cendres et la tristesse des charbons. Parfois, en travers du chemin, elles s'arrangent en obstacle, ces lassantes petites briques,--et ce sont les restes de barricades o l'on s'est longuement battu. Aprs quelques centaines de mtres, nous entrons dans la rue de ces lgations qui viennent de fixer, durant des mois, l'anxieuse attention du monde entier. Tout y est en ruine, il va sans dire; mais des pavillons europens flottent sur les moindres pans de mur, et nous retrouvons soudainement ici, au sortir de ruelles solitaires, une animation comme Tien-Tsin, un continuel va-et-vient d'officiers et de soldats, une tonnante bigarrure d'uniformes. Dploy sur le ciel d'hiver, un grand pavillon de France marque l'entre de ce qui fut notre lgation; deux monstres en marbre blanc, ainsi qu'il est d'tiquette devant tous les palais de la Chine, sont accroupis au seuil, et des soldats de chez nous gardent cette porte--que je franchis avec recueillement au souvenir des hrosmes qui l'ont dfendue. * * * * * Nous mettons enfin pied terre parmi des monceaux de dbris, sur une sorte de petite place intrieure o les rafales s'engouffrent, prs d'une chapelle et l'entre d'un jardin dont les arbres s'effeuillent au vent glac. Les murs autour de nous sont tellement percs de balles que l'on dirait presque un amusement, une gageure: ils ressemblent des cribles. L-bas, sur notre droite, ce tumulus de dcombres, c'est la lgation proprement dite, anantie par l'explosion d'une mine chinoise. Et notre gauche il y a la maison du chancelier, o s'taient rfugis pendant le sige les braves dfenseurs du lieu, parce qu'elle semblait moins expose; c'est l qu'on m'a offert de me recueillir; elle n'est pas dtruite, mais tout y est sens dessus dessous, bien entendu, comme un lendemain de bataille; et, dans la chambre o je coucherai, les pltriers travaillent encore refaire les murs, qui ne seront finis que ce soir. Maintenant on me conduit, en plerinage d'arrive, dans le jardin o dorment, ensevelis la hte, sous des grles de balles, ceux de nos matelots qui tombrent ce champ d'honneur. Point de verdures ici, ni de plantes fleuries; un sol gristre, pitin par les combattants, miett par la scheresse et le froid. Des arbres sans feuilles, dont la mitraille a dchiquet les branches. Et, sur tout cela, un ciel bas et lugubre, o des flocons de neige passent en cinglant. Il faut se dcouvrir ds l'entre de ce jardin, car on ne sait pas sur qui l'on marche; les places, qui seront marques bientt, je n'en doute pas, n'ont pu l'tre encore, et on n'est pas sr, lorsqu'on se promne, de n'avoir pas sous les pieds quelqu'un de ces morts qui mriteraient tant de couronnes. Dans cette maison du chancelier, pargne un peu par miracle, les assigs habitaient ple-mle, et dormaient par terre, diminus de jour en jour par les balles, vivant sous la menace pressante de la mort. Au dbut--mais leur nombre, hlas! diminua vite,--ils taient l une soixantaine de matelots franais et une vingtaine de matelots autrichiens, se faisant tuer cte cte et d'une allure galement magnifique. A eux s'taient joints quelques volontaires franais, qui faisaient le coup de feu dans leurs rangs, sur les barricades ou sur les toits, et deux trangers, M. et madame de Rosthorn, de la lgation d'Autriche. Les officiers de chez nous qui commandaient la dfense taient le lieutenant de vaisseau Darcy et l'aspirant Herber, qui dort aujourd'hui dans la terre du jardin, frapp d'une balle en plein front. L'horreur de ce sige, c'est qu'il n'y avait attendre des assigeants aucune piti; si, bout de forces et bout de vivres, on venait se rendre, c'tait la mort, et la mort avec d'atroces raffinements chinois pour prolonger des paroxysmes de souffrance. Aucun espoir non plus de s'vader par quelque sortie suprme: on tait au milieu du grouillement d'une ville; on tait enclav dans un ddale de petites btisses sournoises abritant une fourmilire d'ennemis, et, pour emprisonner plus encore, on sentait autour de soi, emmurant le tout, le colossal rempart noir de Pkin. C'tait pendant la priode torride de l't chinois; le plus souvent, il fallait se battre quand on mourait de soif, quand on tait aveugl de poussire, sous un soleil aussi destructeur que les balles, et dans l'incessante et fade infection des cadavres. Cependant une femme tait l avec eux, charmante et jeune, cette Autrichienne, qui il faudrait donner une de nos plus belles croix franaises. Seule au milieu de ces hommes en dtresse, elle gardait son inaltrable gaiet de bon aloi; elle soignait les blesss, prparait de ses propres mains le repas des matelots malades,--et puis s'en allait charrier des briques et du sable pour les barricades, ou bien faire le guet du haut des toits. * * * * * Autour des assigs, le cercle se resserrait de jour en jour, mesure que leurs rangs s'claircissaient et que la terre du jardin s'emplissait de morts; ils perdaient du terrain pied pied, disputant l'ennemi, qui tait lgion, le moindre pan de mur, le moindre tas de briques. Et quand on les voit, leurs petites barricades de rien du tout, faites en hte la nuit, et que cinq ou six matelots russissaient dfendre (cinq ou six, vers la fin c'tait le plus qu'on pouvait fournir), il semble vraiment qu' tout cela un peu de surnaturel se soit ml. Quand, avec l'un des dfenseurs du lieu, je me promne dans ce jardin, sous le ciel sombre, et qu'il me dit: L, au pied de ce petit, mur, nous les avons tenus tant de jours... L, devant cette petite barricade, nous avons rsist une semaine, cela parat un conte hroque et merveilleux. Oh! leur dernier retranchement! C'est tout ct de la maison, un foss creus fivreusement ttons dans l'espace d'une nuit, et, sur la berge, quelques pauvres sacs pleins de terre et de sable: tout ce qu'ils avaient pour barrer le passage aux tortionnaires, qui leur grimaaient la mort, six mtres peine, au-dessus d'un pan de mur. Ensuite vient le cimetire, c'est--dire le coin de jardin qu'ils avaient adopt pour y grouper leurs morts,--avant les jours plus affreux o il fallait les enfouir ou l, en cachant bien la place, de peur qu'on ne vnt les violer, comme c'est ici l'atroce coutume. Un lamentable petit cimetire, au sol foul et cras dans les combats bout portant, aux arbustes fracasss, hachs par la mitraille. On y enterrait sous le feu des Chinois, et un vieux prtre barbe blanche,--devenu depuis un martyr dont la tte fut trane dans les ruisseaux,--y disait tranquillement les prires devant les fosses, malgr tout ce qui sifflait dans l'air autour de lui, tout ce qui fouettait et cassait les branches. Vers les derniers jours, leur cimetire, tant ils avaient perdu de terrain peu peu, tait devenu la zone conteste, et ils tremblaient pour leurs morts; les ennemis s'taient avancs jusqu' la bordure; on se regardait et on se tuait de tout prs, par-dessus le sommeil de ces braves, si htivement couchs dans la terre. S'ils avaient franchi ce cimetire, les Chinois, et escalad le frle petit retranchement suprme, en sacs de sable, en gravier dans des rideaux cousus, alors, pour tous ceux qui restaient l, c'tait l'horrible torture au milieu des musiques et des rires, l'horrible dpeage, les ongles d'abord arrachs, les pieds tenaills, les entrailles mises dehors, et la tte ensuite, au bout d'un bton, promene par les rues. On les attaquait de tous les cts et par tous les moyens, souvent aux heures les plus imprvues de la nuit. Et c'tait presque toujours avec des cris, avec des fracas soudains de trompes et de tam-tams. Autour d'eux, des milliers d'hommes la fois venaient hurler la mort,--et il faut avoir entendu des hurlements de Chinois pour imaginer ces voix-l, dont le timbre seul vous glace. Ou bien des gongs assembls sous les murs leur faisaient un vacarme de grand orage. Parfois, d'un trou subitement ouvert dans une maison voisine, sortait sans bruit et s'allongeait, comme une chose de mauvais rve, une perche de vingt ou trente pieds, avec du feu au bout, de l'toupe et du ptrole enflamms, et cela venait s'appuyer contre les charpentes de leurs toits, pour sournoisement les incendier. C'est ainsi du reste qu'une nuit furent brle les curies de la lgation. On les attaquait aussi par en dessous; ils entendaient des coups sourds frapps dans la terre et comprenaient qu'on les minait, que les tortionnaires allaient surgir du sol, ou bien encore les faire sauter. Et il fallait, cote que cote, creuser aussi, tenter d'tablir des contremines pour conjurer ce pril souterrain. Un jour cependant, vers midi, en deux terribles dtonations qui soulevrent des trombes de pltras et de poussire, la lgation de France sauta, ensevelissant demi sous ses dcombres le lieutenant de vaisseau qui commandait la dfense et un groupe de ses marins.--Mais ce ne fut point la fin encore; ils sortirent de cette cendre et de ces pierres qui les couvraient jusqu'aux paules, ils sortirent except deux, deux braves matelots qui ne reparurent plus, et la lutte fut continue, presque dsesprment, dans des conditions toujours plus effroyables. * * * * * Elle restait l quand mme, la gentille trangre, qui aurait si bien pu s'abriter ailleurs, la lgation d'Angleterre par exemple, o s'taient rfugis la plupart des ministres avec leurs familles; au moins les balles n'y arrivaient pas, on y tait au centre mme du quartier dfendu par quelques poignes de braves et on s'y sentait en scurit tant que les barricades tiendraient encore. Mais non, elle restait l, et continuait son rle admirable, en ce point brlant qu'tait la lgation de France,--point qui reprsentait d'ailleurs la clef, la pierre d'angle de tout le quadrilatre europen, et dont la perte eut amen le dsastre gnral. Une fois, ils virent, avec leurs longues-vues, afficher un dit de l'Impratrice, en grandes lettres sur papier rouge, ordonnant de cesser le feu contre les trangers. (Ce qu'ils ne virent pas, c'est que les hommes chargs de l'affichage taient charps par la foule.) Une sorte d'accalmie, d'armistice s'ensuivit quand mme, on les attaqua avec moins de violence. Ils voyaient aussi des incendies partout, ils entendaient des fusillades entre Chinois, des canonnades et de longs cris; des quartiers entiers flambaient; on s'entre-tuait autour d'eux dans la ville ferme; des rages y fermentaient comme en un pandmonium,--et on suffoquait prsent, on touffait respirer l'odeur des cadavres. Des espions venaient parfois leur vendre des renseignements, toujours faux d'ailleurs et contradictoires, sur cette arme de secours, qu'ils attendaient d'heure en heure avec une croissante angoisse. On leur disait: Elle est ici, elle est l, elle avance. Ou bien: Elle a t battue et elle recule. Et toujours elle persistait ne point paratre. Que faisait donc l'Europe? Est-ce qu'on les abandonnait? Ils continuaient de se dtendre, presque sans esprance, si diminus maintenant, et dans un espace si restreint! Ils se sentaient comme enserrs chaque jour davantage par la torture chinoise et l'horrible mort. Les choses essentielles commenaient manquer. Il fallait conomiser sur tout, en particulier sur les balles; d'ailleurs, on devenait des sauvages,--et, quand on capturait des Boxers, des incendiaires, au lieu de les fusiller, on leur fracassait le crne bout portant avec un revolver. Un jour, enfin, leurs oreilles, toujours tendues au bruit des batailles extrieures, perurent une canonnade continue, sourde et profonde, en dehors de ces grands remparts noirs dont ils apercevaient au loin les crneaux, au-dessus de tout, et qui les enfermaient comme dans un cercle dantesque: on bombardait Pkin!... Ce ne pouvait tre que les armes d'Europe, venues leur secours! Cependant une dernire pouvante troublait encore leur joie. Est-ce qu'on n'allait pas tenter contre eux un suprme assaut pour les anantir avant l'entre des troupes allies? En effet, on les attaqua furieusement, et cette journe finale, cette veille de la dlivrance cota encore la vie un de nos officiers, le capitaine Labrousse, qui alla rejoindre le commandant de nos amis autrichiens dans le glorieux petit cimetire de la lgation. Mais ils rsistrent... Et, tout coup, plus personne autour d'eux, plus une tte de Chinois sur les barricades ennemies; le vide et le silence dans leurs abords dvasts: les Boxers taient en fuite, et les allis entraient dans la ville!... * * * * * Ce premier soir de mon arrive Pkin est triste comme les soirs de la route, mais plus banalement triste, avec plus d'ennui. Les ouvriers viennent de finir les murs de ma chambre; les pltres frais y rpandent leur humidit ruisselante, on y a froid jusqu'aux os, et comme il n'y a rien l dedans, mon serviteur tend par terre mon troit matelas de la jonque, puis se met en devoir d'organiser une table avec de vieilles caisses. Mes htes ont la bont aussi de me faire monter la hte et allumer un pole charbon,--et voici que cela achve d'voquer pour moi un rve de misre europenne, dans quelque taudis de faubourg... Comment souponner que l'on est en Chine, ici, et Pkin, tout prs des enceintes mystrieuses, des palais pleins de merveilles?... Quant au ministre de France, que j'ai besoin de voir pour lui faire les communications de l'amiral, j'apprends qu'il est all, n'ayant plus de toit, demander asile la lgation d'Espagne; de plus, qu'il a la fivre typhode--pidmique cause de l'eau partout empoisonne--et que personne en ce moment ne peut lui parler. Mon sjour dans ce gte mouill menace de se prolonger plus que je ne pensais. Et mlancoliquement, travers les vitres que des bues ternissent, je regarde, dans une cour pleine de meubles briss, tomber le crpuscule et la neige... Qui m'et dit que demain, par un revirement imprvu de fortune, je dormirais sur les matelas dors d'un grand lit imprial, au milieu de la Ville interdite, dans la ferie trs trange?... VIII Vendredi 19 octobre. Je m'veille transi de froid humide, par terre, dans mon logis de pauvre o l'eau ruisselle des murs et o le pole fume. Et je m'en vais d'abord m'acquitter d'une commission dont j'ai t charg par l'amiral pour le commandant en chef de nos troupes de terre, le gnral Voyron, qui habite une maisonnette du voisinage... * * * * * Dans le partage de la mystrieuse Ville jaune, qui a t fait entre les chefs des troupes allies, un palais de l'Impratrice est chu notre gnral. Il s'y installera pour l'hiver, non loin du palais que doit occuper l'un de nos allis, le feld-marchal de Waldersee, et il veut bien m'y offrir l'hospitalit. Lui-mme repart aujourd'hui pour Tien-Tsin; donc, pendant une semaine ou deux que durera son voyage, j'habiterai l-bas seul avec son aide de camp,--un de mes anciens camarades,--qui sera charg de faire accommoder pour les besoins du service militaire cette rsidence de conte de fes. Combien cela me changera de mes murs de pltre et de mon pole charbon! Toutefois mon exode vers la Ville jaune n'aura lieu que demain matin, car mon ami l'aide de camp m'exprime le trs gentil dsir d'arriver avant moi dans notre palais quelque peu saccag, et de m'y prparer la place. Alors, n'ayant plus rien faire pour le service aujourd'hui, j'accepte l'offre de l'un des membres de la lgation de France, d'aller visiter avec lui le temple du Ciel. La neige est d'ailleurs finie; l'pre vent de Nord qui souffle toujours a chass les nuages, et le soleil resplendit dans un ciel trs plement bleu. * * * * * D'aprs le plan de Pkin, c'est cinq six kilomtres d'ici, ce temple du Ciel, le plus immense de tous les temples. Et cela se trouve, parat-il, au centre d'un parc d'arbres sculaires, muni de doubles murs. Avant ces jours de dsastre[1], le lieu tait impntrable; les empereurs seuls y venaient une fois l'an s'enfermer pendant une semaine pour un solennel sacrifice, longuement prcd de purifications et de rites prparatoires. [Note 1: Le parc mme tait interdit aux barbares d'Occident, depuis qu'un touriste europen, homme de toutes les lgances, s'tait faufil dans le temple pour faire des ordures sur l'autel.] Il faut, pour aller l, sortir d'abord de toutes ces ruines et de ces cendres; sortir mme de la Ville tartare o nous sommes, franchir ses terribles murs, ses gigantesques portes, et pntrer dans la Ville chinoise. Ce sont deux immenses quadrilatres juxtaposs, ces deux villes mures dont l'ensemble forme Pkin, et l'une, la Tartare, contient en son milieu, dans une autre enceinte de forteresse, cette Ville jaune o j'irai demain habiter. Au sortir des remparts de sparation, lorsque la Ville chinoise se dcouvre nous dans l'encadrement colossal d'une porte, c'est la surprise d'une grande artre encore vivante et pompeuse comme aux anciens jours, travers ce Pkin qui jusque-l nous semblait une ncropole; c'est l'inattendu des dorures, des couleurs, des mille formes de monstres tout coup riges dans le ciel, et c'est la soudaine agression des bruits, des musiques et des voix.--Mais combien cette vie, cette agitation, toute cette pompe chinoise sont pour nous choses inimaginables et indchiffrables!... Entre ce monde et le ntre, quels abmes de dissemblances!... La grande artre s'en va devant nous, large et droite: une chausse de trois ou quatre kilomtres de long, conduisant l-bas une autre porte monumentale, qui apparat tout au loin, surmonte de son donjon toit cornu, et ouverte dans la muraille noire confinant aux solitudes du dehors. Les maisons sans tage qui, des deux cts, s'alignent longuement ont l'air faites en dentelles d'or; du haut en bas brillent les boiseries ajoures de leurs faades; elles portent des couronnements en fines sculptures, qui sont tout reluisants d'or et d'o s'lancent, comme chez nous les gargouilles, des ranges de dragons d'or. Plus haut que ces maisonnettes frles, montent des stles noires couvertes de lettres d'or, s'lancent de longues perches laques noir et or, pour soutenir en l'air des emblmes frocement tranges, qui ont des cornes, des griffes, des visages de monstres. A travers un nuage de poussire et dans un poudroiement de soleil, on voit, jusqu'au fond des lointains, miroiter les dorures, grimacer les dragons et les chimres. Et, par-dessus tout cela, enjambant l'avenue, passent dans le ciel des arcs de triomphe tonnamment lgers, qui sont des choses presque ariennes, en bois dcoup, supportes comme par des mts de navire,--et qui rptent encore sur le bleu ple du vide l'obsdante tranget des formes hostiles, la menace des cornes, des griffes, le contournement des fantastiques btes. La poussire, l'ternelle et souveraine poussire, confond les objets, les gens, la foule d'o s'chappe un bruit d'imprcations, de gongs et de clochettes, dans un mme effacement d'image estompe. * * * * * Sur la chausse large, o l'on pitine comme en pleine cendre, c'est un grouillement embrum de cavaliers et de caravanes. Les monstrueux chameaux de Mongolie, tout laineux et roux, attachs en interminables files, lents et solennels, coulent incessants comme les eaux des fleuves, entretenant par leur marche la couche poudreuse dont toute cette ville est touffe.--Ils s'en vont qui sait o, jusqu'au fond des dserts thibtains ou mongols, emportant, de la mme allure infatigable et inconsciente, des milliers de ballots de marchandises, agissant la faon des canaux et des rivires, qui charrient travers des espaces immenses les chalands et les jonques.--Si pesante est la poussire souleve par leurs pas qu'elle peut peine monter; les jambes de ces innombrables chameaux en cortge, comme la base des maisons, comme les robes des passants, tout cela est sans contours, vague et noy autant que dans l'paisse fume d'une forge, ou dans les flocons d'une ouate sombre; mais les dos des grandes btes et leurs figures poilues mergent de ce flou qui est vers le sol, se dessinent presque nettement. Et l'or des faades, terni par en bas, commence d'tinceler trs clair la hauteur des extravagantes corniches. On dirait une ville de fantasmagorie, n'ayant pas d'assise relle, mais posant sur une nue,--une lourde nue o se meuvent, inoffensifs, des espces de moutons gants, au col largi par des toisons rousses. Au-dessus de l'invraisemblable poussire, rayonne une clart blanche et dure, resplendit cette froide et pntrante lumire de Chine, qui dtaille les choses avec une rigueur incisive. Tout ce qui s'loigne du sol et de la foule se prcise par degrs, prend peu peu en l'air une nettet absolue. On peroit les moindres petits monstres, au fate de ces arcs de triomphe, si haut perchs sur leurs jambes minces, sur leurs bquilles, sur leurs chasses qui semblent se perdre en dessous, se diffuser, s'vaporer dans le grouillement et dans le nuage. On distingue les moindres ciselures au sommet des stles, au sommet des hampes noir et or qui montent piquer le ciel de leurs pointes; et mme on compterait toutes les dents, les langues fourchues, les yeux louches de ces centaines de chimres d'or qui jaillissent du couronnement des toits. Pkin, ville de dcoupures et de dorures, ville o tout est griffu et cornu, Pkin, les jours de scheresse, de vent et de soleil, fait illusion encore, retrouve un peu de sa splendeur, dans cette poussire ternelle de ses steppes et de ses ruines, dans ce voile qui masque alors le dlabrement de ses rues et la pouillerie de ses foules. Cependant, sous ces ors qui continuent de briller, tout est bien vieux et dcrpit. De plus, dans ces quartiers, on s'est constamment battu, entre Chinois, durant le sige des lgations, les Boxers dtruisant les logis de ceux qu'ils suspectaient de sympathie pour les barbares, et il y a partout des dcombres, des ruines. La grande avenue que nous suivons depuis une demi-heure aboutit maintenant un pont courb en marbre blanc, encore superbe, jet sur une sorte de canal ftide o des dtritus humains macrent avec des ordures,--et ici les maisons finissent; la rive d'en face n'est plus qu'un steppe lugubre. C'tait le Pont des Mendiants,--htes dangereux qui, avant la prise de Pkin, se tenaient en double range menaante le long des balustres ttes de monstres, et ranonnaient les passants; ils formaient une corporation hardie, ayant un roi, et quelquefois pillant main arme. Cependant leur place est libre aujourd'hui; depuis tant de batailles et de massacres, la truanderie a migr. Tout de suite aprs ce pont, commence une plaine grise, d'environ deux kilomtres, qui s'tend, vide et dsole, jusqu'au grand rempart l-bas, l-bas, o Pkin finit. Et la chausse, avec son flot de caravanes tranquilles, travers cette solitude, continue tout droit jusqu' la porte du dehors, qui semble toujours presque aussi lointaine sous son grand donjon noir. Pourquoi ce dsert enclav dans la ville? Il ne porte mme pas trace d'anciennes constructions; il doit avoir t toujours ainsi. Et on n'y voit personne non plus; quelques chiens errants, quelques guenilles, quelques ossements qui tranent, et c'est tout. A droite et gauche, trs loin dans ce steppe, des murailles d'un rouge sombre, adosses aux remparts de Pkin, paraissent enfermer de grands bois de cdres. L'enclos de droite est celui du temple de l'Agriculture, et gauche c'est ce temple du Ciel o nous voulons nous rendre; donc, nous nous engageons dans les grisailles de ces terrains tristes, quittant les foules et la poussire. * * * * * Il a plus de six kilomtres de tour, l'enclos du temple du Ciel; il est une des choses les plus vastes de cette ville, o tout a t conu avec cette grandeur des vieux temps, qui aujourd'hui nous crase. La porte, jadis infranchissable, ne se ferme plus, et nous entrons dans un bois d'arbres sculaires, cdres, thuyas et saules, sous lesquels de longues avenues ombreuses sont traces. Mais ce lieu, tant habitu au respect et au silence, est profan aujourd'hui par la cavalerie des barbares. Quelques milliers d'Indiens, levs et expdis contre la Chine par l'Angleterre, sont l camps, leurs chevaux pitinant toutes choses; les pelouses, les mousses s'emplissent de fumier et de fientes. Et, d'une terrasse de marbre o l'on brlait autrefois de l'encens pour les dieux, montent les tourbillons d'une fume infecte, les Anglais ayant lu cette place pour y incinrer leur btail mort de la peste bovine et y fabriquer du noir animal. Comme pour tous les bois sacrs, il y a double enceinte. Et des temples secondaires, dissmins sous les cdres, prcdent le grand temple central. N'tant jamais venus, nous nous dirigeons _au jug_ vers quelque chose qui doit tre cela: plus haut que tout, dominant la cime des arbres, une lointaine rotonde au toit d'mail bleu, surmonte d'une sphre d'or qui luit au soleil. En effet, c'est bien le sanctuaire mme, cette rotonde laquelle nous finissons par arriver. Les abords en sont silencieux: plus de chevaux ni de cavaliers barbares. Elle pose sur une haute esplanade en marbre blanc o l'on accde par des sries de marches et par un sentier imprial, rserv aux Fils du Ciel qui ne doivent point monter d'escaliers. Un sentier imprial c'est un plan inclin, gnralement d'un mme bloc, un norme monolithe de marbre, couch en pente douce et sur lequel se droule le dragon cinq griffes, sculpt en bas-relief;--les cailles de la grande bte hraldique, ses anneaux, ses ongles, servant soutenir les pas de l'Empereur, empcher que ses pieds chausss de soie ne glissent sur le sentier trange rserv Lui seul et que pas un Chinois n'oserait toucher. Nous montons en profanateurs par le sentier imprial, frottant de nos gros souliers en cuir les fines cailles blanches de ce dragon. * * * * * Du haut de la terrasse solitaire, mlancoliquement et ternellement blanche de l'inaltrable blancheur du marbre, on voit, par-dessus les arbres du bois, l'immense Pkin se dployer dans sa poussire, que le soleil commence dorer comme il dore les petits nuages du soir. La porte du temple est ouverte, garde par un cavalier indien aux longs yeux de sphinx, qui salue et nous laisse entrer,--aussi dpays que nous-mmes, celui-l, dans ces ambiances extra-chinoises et sacres. Le temple circulaire est tout clatant de rouge et d'or, sous son toit d'mail bleu; c'est un temple neuf, bti en remplacement du trs ancien qui brla il y a quelque dix ans. Mais l'autel est vide, tout est vide; des pillards sont passs par l; il ne reste que le marbre des pavs, la belle laque des plafonds et des murs; les hautes colonnes de laque rouge, ranges en cercle, tout uniment fuseles, avec des enroulements de fleurs d'or. Sur l'esplanade alentour, l'herbe, les broussailles poussent, et l, entre les dalles sculptes, attestant la vieillesse extrme des marbres, malgr tout ce blanc immacul o tombe un soleil si morne et si clair. C'est un lieu dominateur, jadis difi grands frais pour les contemplations des souverains, et nous nous y attardons regarder, comme des Fils du Ciel. Il y a d'abord, dans nos environs proches, les cimes des thuyas et des cdres, le grand bois qui nous enveloppe de tranquillit et de silence. Et puis, vers le Nord, une ville sans fin, mais qui est nuageuse, qui parat presque inexistante; on la devine plus qu'on ne la voit, elle se dissimule comme sous des envoles de cendre, ou sous de la brume, ou sous des voiles de gaze, on ne sait trop; on croirait plutt un mirage de ville,--sans ces toitures monumentales de proportions exagres, qui de distance en distance mergent du brouillard, bien nettes et bien relles, le fate tincelant d'mail: les palais et les pagodes. Derrire tout cela, trs loin, la crte des montagnes de Mongolie, qui ce soir n'ont point de base, ressemble une dcoupure de papier bleu et rose, dans l'air. Vers l'Ouest enfin, c'est le steppe gris par o nous sommes venus; la lente procession des caravanes le traverse en son milieu, y traant dans le lointain comme une coule brune, jamais interrompue, et on se dit que ce dfil sans trve doit continuer pareil pendant des centaines de lieues, et qu'il en va de mme, avec une lenteur identique, sur toutes les grandes voies de la Chine, jusqu'aux frontires si recules. Cela, c'est le moyen de communication sculaire et inchangeable entre ces hommes d'une autre espce que nous, ayant des tnacits, des patiences suprieures, et pour lesquels la marche du temps, qui nous affole, n'existe pas; c'est la circulation artrielle de cet empire dmesur, o pensent et spculent quatre ou cinq cents millions de cerveaux tourns au rebours des ntres et que nous ne dchiffrerons jamais... IV DANS LA VILLE IMPRIALE I Samedi 20 octobre. Il neige. Le ciel est bas et obscur, sans espoir d'claircie, comme s'il n'y avait plus de soleil. Un vent furieux souffle du Nord, et la poussire noire, en pleine droute, tourbillonne de compagnie avec les flocons blancs. Ce matin, ma premire entrevue avec notre ministre, la lgation d'Espagne. Sa fivre est tombe, mais il est trs faible encore et devra rester alit pendant bien des jours; il me faut remettre demain ou aprs-demain les quelques communications que je suis charg de lui faire. Je prends mon dernier repas avec les membres de la lgation de France, dans la maison du chancelier o l'on m'avait offert, dfaut d'un appartement somptueux, une si aimable hospitalit. Et, une heure et demie, arrivent les deux charrettes chinoises que l'on me prte, pour mon migration, avec mes gens et mon mince bagage, vers la Ville jaune. Toujours trs petites, les charrettes chinoises, trs massives, trs lourdes et sans le moindre ressort; la mienne d'une lgance de corbillard, est recouverte l'extrieur d'une soie gris ardoise avec de larges bordures de velours noir. C'est vers le Nord-Ouest que nous nous dirigerons, du ct oppos la Ville chinoise d'hier et au temple du Ciel. Et il y aura cinq ou six kilomtres faire, presque au pas, vu l'tat pitoyable des rues et des ponts, o manquent la moiti des dalles. Cela ne ferme pas, les charrettes chinoises; c'est comme une simple gurite monte sur des roues,--et aujourd'hui on y est battu par le vent glacial, cingl par la neige, aveugl par la poussire. D'abord les ruines, pleines de soldats, du quartier des Lgations. Et, aussitt aprs, des ruines plus solitaires, presque dsertes et tout fait chinoises: une dvastation poudreuse et grise, vaguement aperue travers les tourbillons blancs et les tourbillons noirs... Aux principaux passages, aux portes, aux ponts, des sentinelles europennes ou japonaises; toute la ville, garde militairement. Et de temps autre, des corves de soldats, des voitures d'ambulance portant le pavillon de la Croix-Rouge. Enfin la premire enceinte de la Ville jaune ou Ville impriale m'est annonce par l'interprte de la lgation de France, qui a bien voulu m'offrir d'tre mon guide et de partager ma charrette aux soies funraires. Alors je regarde, dans le vent qui brle mes yeux. * * * * * Ce sont de grands remparts couleur de sang travers lesquels nous passons, avec d'pouvantables cahots, non par une porte, mais par une brche que les cavaliers indiens de l'Angleterre ont ouverte coups de mine dans l'paisseur des ouvrages. Pkin, de l'autre ct de ce mur, est un peu moins dtruit. Les maisons, dans quelques rues, ont conserv leur revtement de bois dor, leurs ranges de chimres au rebord des toits,--tout cela, il est vrai, croulant, vermoulu, ou bien lch par la flamme, cribl de mitraille; et, par endroits, une populace de mauvaise mine grouille encore l dedans, vtue de peaux de mouton et de loques en coton bleu. Ensuite reviennent des terrains vagues, cendres et dtritus, o l'on voit errer, ainsi que des bandes de loups, les affreux chiens engraisss la chair humaine qui, depuis cet t, ne suffisent plus manger les morts. Un autre rempart, du mme rouge sanglant et une grande porte, orne de faences, par o nous allons passer: cette fois, la porte de la Ville impriale proprement dite, la porte de la rgion o l'on n'tait jamais entr,--et c'est comme si l'on m'annonait la porte de l'enchantement et du mystre... Nous entrons,--et ma surprise est grande, car ce n'est pas une ville, mais un bois. C'est un bois sombre, infest de corbeaux qui croassent partout dans les ramures grises. Les mmes essences qu'au temple du Ciel, des cdres, des thuyas, des saules; arbres centenaires, tous, ayant des poses contournes, des formes inconnues nos pays. Le grsil et la neige fouettent dans leurs vieilles branches, et l'invitable poussire noire s'engouffre dans les alles, avec le vent. Il y a aussi des collines boises, o s'chelonnent, parmi les cdres, des kiosques de faence, et il est visible, malgr leur grande hauteur, qu'elles sont factices, tant le dessin en est de convention chinoise. Et, dans les lointains, obscurcis de neige et de poussire, on distingue qu'il y a sous bois, et l, de vieux palais farouches, aux toits d'mail, gards par d'horribles monstres en marbre accroupis devant les seuils. Tout ce lieu cependant est d'une incontestable beaut; mais combien en mme temps il est funbre, hostile, inquitant sous le ciel sombre! * * * * * Maintenant, voici quelque chose d'immense, que nous allons un moment longer: une forteresse, une prison, ou quoi de plus lugubre encore? Des doubles remparts que l'on ne voit pas finir, d'un rouge de sang comme toujours, avec des donjons meurtrire et des fosss en ceinture, des fosss de trente mtres de large remplis de nnufars et de roseaux mourants.--Ceci, c'est la Ville violette, enferme au sein de l'impntrable Ville impriale o nous sommes, et plus impntrable encore; c'est la rsidence de l'Invisible, du Fils du Ciel... Mon Dieu, comme tout ce lieu est funbre, hostile, froce sous le ciel sombre! Entre les vieux arbres, nous continuons d'avancer dans une absolue solitude, et on dirait le parc de la Mort. Ces palais muets et ferms, aperus de ct et d'autre dans le bois, s'appellent temple du dieu des Nuages, temple de la Longvit impriale, ou temple de la Bndiction des montagnes sacres... Et leurs noms de rve asiatique, inconcevables pour nous, les rendent encore plus lointains. Toutefois cette Ville jaune, m'affirme mon compagnon de route, ne persistera pas se montrer aussi effroyable, car il fait aujourd'hui un temps d'exception, trs rare pendant l'automne chinois, qui est au contraire magnifiquement lumineux. Et il me promet que j'aurai encore des aprs-midi de chaud soleil, dans ce bois unique au monde o je vais sans doute rsider quelques jours. * * * * * --Maintenant, me dit-il, regardez. Voici le Lac des Lotus et voici le Pont de Marbre! * * * * * Le Lac des Lotus et le Pont de Marbre! Ces deux noms m'taient connus depuis longtemps, noms de ferie, dsignant des choses _qui ne pouvaient pas tre vues_, mais des choses dont la renomme pourtant avait travers les infranchissables murs. Ils voquaient pour moi des images de lumire et d'ardente couleur, et ils me surprennent, prononcs ici dans ce morne dsert, sous ce vent glac. Le Lac des Lotus!... Je me reprsentais, comme les potes chinois l'avaient chant, une limpidit exquise, avec de grands calices ouverts profusion sur l'eau, une sorte de plaine aquatique garnie de fleurs roses, une tendue toute rose. Et c'est a! C'est cette vase et ce triste marais, que recouvrent des feuilles mortes, roussies par les geles! Il est du reste infiniment plus grand que je ne pensais, ce lac creus de main d'homme, et il s'en va l-bas, l-bas, vers de nostalgiques rivages, o d'antiques pagodes apparaissent parmi de vieux arbres, sous le ciel gris. Le Pont de Marbre!... Oui, ce long arceau blanc support par une srie de piliers blancs, cette courbure gracieusement excessive, ces ranges de balustres tte de monstre, cela rpond l'ide que je m'en faisais; c'est trs somptueux et c'est trs chinois.--Je n'avais cependant pas prvu les deux cadavres, en pleine pourriture sous leurs robes, qui, l'entre de ce pont, gisent parmi les roseaux. Toutes ces larges feuilles mortes, sur le lac, ce sont bien des feuilles de lotus; de prs, maintenant, je les reconnais, je me souviens d'avoir jadis beaucoup frquent leurs pareilles--mais si vertes et si fraches!--sur les tangs de Nagasaki ou de Yeddo. Et il devait y avoir l en effet une nappe ininterrompue de fleurs roses; leurs tiges fanes se dressent encore par milliers au-dessus de la vase. Mais ils vont sans doute mourir, ces champs de lotus, qui charmaient depuis des sicles les yeux des empereurs, car leur lac est presque vide,--et ce sont les allis qui en ont dvers les eaux dans le canal de communication entre Pkin et le fleuve, afin de rtablir cette voie, que les Chinois avaient dessche par crainte qu'elle ne servt aux envahisseurs. Le Pont de Marbre, tout blanc et solitaire, nous mne sur l'autre rive du lac, trs rtrci en cet endroit, et c'est l que je dois trouver ce palais du Nord o sera ma rsidence. Je n'aperois d'abord que des enceintes s'enfermant les unes les autres, de grands portiques briss, des ruines, encore des ruines et des dcombres. Et, sur ces choses, une lumire morte tombe d'un ciel d'hiver, travers l'opacit des nuages pleins de neige. Au milieu d'un mur gris, une brche o un chasseur d'Afrique monte la faction; d'un ct, il y a un chien mort, de l'autre un amas de loques et de dtritus rpandant une odeur de cadavre. Et c'est, parat-il, l'entre de mon palais. Nous sommes noirs de poussire, saupoudrs de neige, nos dents claquent de froid, quand nous descendons enfin de nos charrettes, dans une cour encombre de dbris,--o mon camarade l'aide de camp, le capitaine C..., vient ma rencontre. Et vraiment on se demanderait, de tels abords, si le palais promis n'tait pas chimrique. Au fond de cette cour, cependant, une premire apparition de magnificence. Il y a l une longue galerie vitre, lgante, lgre,--intacte, ce qu'il semble, parmi tant de destructions. A travers les glaces, on voit tinceler des ors, des porcelaines, des soies impriales traverses de dragons et de nuages... Et c'est bien un coin de palais, trs cach, que rien ne dcelait aux alentours. * * * * * Oh! notre repas du soir d'arrive, au milieu des trangets de ce logis! C'est presque dans les tnbres. Nous sommes assis, mon camarade et moi, une table d'bne, envelopps dans nos capotes militaires au collet remont, grelottant de froid, servis par nos ordonnances qui tremblent de tous leurs membres. Une pauvre petite bougie chinoise en cire rouge, fiche sur une bouteille--bougie ramasse par l, dans les dbris de quelque autel d'anctres,--nous claire grand'peine, tourmente par le vent. Nos assiettes, nos plats sont des porcelaines inestimables, jaune imprial, marques au chiffre d'un fastueux empereur, qui fut contemporain de Louis XV. Mais notre vin de ration, notre eau trouble--bouillie et rebouillie, par peur des cadavres qui empoisonnent tous les puits--occupent d'affreuses bouteilles qui ont pour bouchons des morceaux de pomme de terre crue taills au couteau par nos soldats. La galerie o la scne se passe est trs longue, avec des lointains qui vont se perdre en pleine obscurit et o s'esquissent vaguement des splendeurs de conte asiatique; elle est partout vitre jusqu' hauteur d'homme, et cette frle muraille de verre nous spare seule du grand noir sinistre, plein de ruines et de cadavres, qui nous environne: on a le sentiment que les formes errantes du dehors, les fantmes qu'intresse notre petite lumire, peuvent de loin nous voir attabls, et cela inquite... Au-dessus des glaces, c'est, suivant l'usage chinois, une srie de chssis lgers, en papier de riz, montant jusqu'au plafond--d'o retombent ici, comme des dentelles, de merveilleuses sculptures d'bne; mais ce papier de riz est dchir, crev de toutes parts, laissant passer sur nous les souffles mortellement froids de la nuit. Nos pieds gels posent sur des tapis imprial..., jaunes, haute laine, o s'enroulent des dragons cinq griffes. A ct de nous brillent doucement, la lueur de notre bout de bougie qui va finir, des brle-parfums gigantesques, en cloisonn d'un bleu inimitable d'autrefois, monts sur des lphants d'or; des crans d'une fantaisie extravagante et magnifique; des phnix d'mail ployant leurs longues ailes; des trnes, des monstres, des choses sans ge et sans prix. Et nous sommes l, nous, inlgants, pleins de poussire, trans, salis,--l'air de grossiers barbares, installs en intrus chez des fes. Ce que devait tre cette galerie, il y a trois mois peine! Quand, au lieu du silence et de la mort, c'tait la vie, les musiques et les fleurs; quand la foule des gens de cour ou des domestiques en robe de soie peuplait ces abords aujourd'hui vides et dvasts; quand l'Impratrice, suivie de ses dames du palais, passait dans ses atours de desse!... Ayant fini notre souper, qui se composait de la modeste ration de campagne, ayant fini de boire notre th dans des porcelaines de muse, nous n'avons pas le courage de prolonger, pour l'heure des cigarettes et de la causerie. Non, a a beau tre amusant de se voir ici, a a beau tre imprvu et aux trois quarts fantastique, il fait trop froid, ce vent nous glace jusqu' l'me. Nous ne jouissons plus de rien. Nous prfrons nous en aller et essayer de dormir. Mon camarade, le capitaine C..., qui a pris possession en titre de ce lieu, me mne, avec un fanal et un petit cortge, dans l'appartement qu'il me destine. C'est au rez-de-chausse, bien entendu, puisque les constructions chinoises n'ont jamais d'tage. Comme dans la galerie d'o nous venons, je n'ai l, pour me sparer de la nuit extrieure, que des panneaux de verre, de trs lgers stores en soie blanche et des chssis en papier de riz, crevs de toutes parts. Quant ma porte, qui est faite d'une seule grande glace, je l'attacherai avec une ficelle, car elle n'a plus de loquet. J'ai par terre d'admirables tapis jaunes, pais comme des coussins. J'ai un grand lit imprial en bne sculpte, et mon matelas, mes oreillers sont en soie prcieuse, lame d'or; pas de draps, et une couverture de soldat en laine grise. * * * * * --Demain, me dit mon camarade, je pourrai aller choisir, dans les rserves de Sa Majest, de quoi changer mon caprice la dcoration de cette chambre; a ne fera tort personne de dplacer quelques objets. * * * * * Sur ce, il me confirme que les portes de l'enceinte extrieure et la brche par o je suis entr sont surveilles par des factionnaires, et il se retire dans son logis, sous la garde de ses ordonnances, l'autre bout du palais. Tout habill et tout bott, comme dans la jonque, je m'tends sur les belles soies dores, ajoutant ma couverture grise une vieille peau de mouton, deux ou trois robes impriales brodes de chimres d'or, tout ce qui me tombe sous la main. Mes deux serviteurs, par terre, s'arrangent dans le mme style. Et, avant de souffler ma bougie rouge d'autel d'anctres, je suis forc de convenir, en mon for intrieur, que notre air barbare d'Occident a plutt empir depuis le souper. * * * * * Le vent, dans l'obscurit, tourmente et dchire ce qui reste de papier de riz mes carreaux; c'est, au-dessus de ma tte, comme un bruit continu d'ailes d'oiseaux nocturnes, de vols de chauves-souris. Et, en demi-sommeil, je distingue aussi de temps autre une courte fusillade, ou un grand cri isol, dans le lointain lugubre... II Dimanche 21 octobre. Le froid, les tnbres, la mort, tout ce qui nous oppressait hier au soir s'vanouit dans le matin qui se lve. Le soleil rayonne, chauffe comme un soleil d't. Autour de nous cette magnificence chinoise, un peu bouleverse, s'claire d'une lumire d'Orient. Et c'est amusant d'aller la dcouverte, dans le palais presque cach, qui se dissimule en un lieu bas, derrire des murs, sous des arbres, qui n'a l'air de rien quand on arrive, et qui, avec ses dpendances, est presque grand comme une ville. Il est compos de longues galeries, vitres sur toutes leurs faces, et dont les boisures lgres, les vrandas, les colonnettes sont peintes extrieurement d'un vert bronze sem de nnufars roses. On sent qu'il a t construit pour les fantaisies d'une femme; on dirait mme que la vieille Impratrice galante y a laiss, avec ses bibelots, un peu de sa grce suranne et encore charmeuse. Elles se coupent angle droit, les galeries, formant entre elles des cours, des espces de petits clotres. Elles sont remplies, comme des garde-meubles, d'objets d'art entasss, que l'on peut aussi bien regarder du dehors, car tout ce palais est transparent; d'un bout l'autre, on voit au travers. Et il n'y a rien pour dfendre ces glaces, mme la nuit; le lieu tait entour de tant de remparts, semblait si inviolable, qu'on n'avait song prendre aucune prcaution. Au dedans, le luxe architectural de ces galeries consiste surtout en des arceaux de bois prcieux, qui les traversent de proche en proche; ils sont faits de poutres normes, mais tellement sculptes, fouilles, ajoures, qu'on dirait des dentelles, ou plutt des charmilles de feuillages noirs se succdant en perspective comme aux alles des vieux parcs. * * * * * L'aile que nous habitons devait tre l'aile d'honneur. Plus on s'en loigne, en allant vers le bois o le palais finit, plus la dcoration se simplifie. Et on tombe en dernier lieu dans des logements de mandarins, d'intendants, de jardiniers, de domestiques,--tout cela abandonn la hte et plein d'objets inconnus, d'ustensiles de culte ou de mnage, de chapeaux de crmonie, de livres de cour. Vient ensuite un jardin clos, o l'on entre par une porte en marbre surcharge de sculptures, et o l'on trouve des petits bassins, de prtentieuses et bizarres rocailles, des alignements de vases en faence contenant des plantes mortes de scheresse ou de gele. Il y a aussi plus loin des jardins fruitiers, o l'on cultivait des kakis, des raisins, des aubergines, des citrouilles et des gourdes--des gourdes surtout, car c'est ici un emblme de bonheur, et l'Impratrice avait coutume d'en offrir une de ses blanches mains, en change de prsents magnifiques, tous les grands dignitaires qui venaient lui faire leur cour. Il y a des petits pavillons pour l'levage des vers soie et des petits kiosques pour emmagasiner les graines potagres,--chaque espce de semence garde dans une jarre de porcelaine avec dragons impriaux qui serait une pice de muse. Et les sentiers de cette paysannerie artificielle finissent par se perdre dans la brousse, sous les arbres effeuills du bois o les corbeaux et les pies se promnent aujourd'hui par bandes, au beau soleil d'automne. Il semble que l'Impratrice en quittant la rgence--et on sait par quelle manoeuvre d'audace elle parvint si vite la reprendre--ait eu le caprice de s'organiser ici une faon de campagne, en plein Pkin, au centre mme de l'immense fourmilire humaine. Le plus imprvu, dans cet ensemble, c'est une glise gothique avec ses deux clochers de granit, un presbytre et une cole,--toutes choses bties jadis par les missionnaires dans des proportions trs vastes. Pour crer ce palais, on s'tait vu oblig de reculer la limite de la Ville impriale et d'englober le petit territoire chrtien; aussi l'Impratrice avait-elle chang cela aux Pres lazaristes contre un emplacement plus large et une plus belle glise, difie ailleurs ses frais--(contre ce nouveau Pe-Tang o les missionnaires et quelques milliers de convertis ont endur, cet t, les horreurs d'un sige de quatre mois). Et, en femme d'ordre, Sa Majest avait utilis ensuite cette glise et ses dpendances pour y remiser, dans d'innombrables caisses, ses rserves de toute sorte. Or, on n'imagine pas, sans l'avoir vu, ce qu'il peut y avoir d'trangets, de saugrenuits et de merveilles dans les rserves de bibelots d'une impratrice de Chine! Les Japonais les premiers ont fourrag l dedans; ensuite sont venus les cosaques, et en dernier lieu les Allemands, qui nous ont cd la place. A prsent, c'est par toute l'glise un indescriptible dsarroi; les caisses ouvertes ou ventres; leur contenu prcieux dvers dehors, en monceaux de dbris, en ruissellements de cassons, en cascades d'mail, d'ivoire et de porcelaine. Du reste, dans les longues galeries vitres du palais, la droute est pareille. Et mon camarade, charg de dbrouiller ce chaos et de dresser des inventaires, me rappelle ce personnage qu'un mchant Gnie avait enferm dans une chambre remplie de plumes de tous les oiseaux des bois, en le condamnant les trier par espces: ensemble celles des pinsons, ensemble celles des linots, ensemble celles des bouvreuils... Cependant, il s'est dj mis l'tonnante besogne, et des quipes de portefaix chinois, conduits par quelques hommes de l'infanterie de marine, par quelques chasseurs d'Afrique, ont commenc le dblayage. * * * * * A cinq cents mtres d'ici, sur l'autre rive du Lac des Lotus, en rebroussant mon chemin d'hier soir, on trouve un second palais de l'Impratrice qui nous appartient aussi. Dans ce palais-l, que personne pour le moment ne doit habiter, je suis autoris faire, pendant ces quelques jours, mon cabinet de travail, au milieu du recueillement et du silence,--et je vais en prendre possession ce matin. Cela s'appelle le palais de la Rotonde. Juste en face du Pont de Marbre, cela ressemble une forteresse circulaire, sur laquelle on aurait pos des petits miradors, des petits chteaux de faence pour les fes,--et l'unique porte basse en est garde nuit et jour par des soldats d'infanterie de marine, qui ont la consigne de ne l'ouvrir pour aucun visiteur. Quand on l'a franchie, cette porte de citadelle, et que les factionnaires l'ont referme sur vous, on pntre dans une solitude exquise. Un plan inclin vous mne, en pente rapide, une vaste esplanade d'une douzaine de mtres de hauteur, qui supporte les miradors, les kiosques aperus d'en bas, plus un jardin aux arbres centenaires, des rocailles arranges en labyrinthe, et une grande pagode tincelante d'mail et d'or. * * * * * De partout ici, l'on a vue plongeante sur les palais et sur le parc. D'un ct, c'est le dploiement du Lac des Lotus. De l'autre, c'est la Ville violette aperue un peu comme vol d'oiseau, c'est la suite presque infinie des hautes toitures impriales: tout un monde, ces toitures-l, un monde d'mail jaune luisant au soleil, un monde de cornes et de griffes, des milliers de monstres dresss sur les pignons ou en arrt sur les tuiles... A l'ombre des vieux arbres, je me promne dans la solitude de ce lieu surlev, pour y prendre connaissance des tres et y choisir un logis ma fantaisie. Au centre de l'esplanade, la pagode magnifique o des obus sont venus clater, est encore dans un dsarroi de bataille. Et la divinit de cans--une desse blanche qui tait un peu le palladium de l'empire chinois, une desse d'albtre en robe d'or brode de pierreries--mdite les yeux baisss, calme, souriante et douce, au milieu des mille dbris de ses vases sacrs, de ses brle-parfums et de ses fleurs. Ailleurs, une grande salle sombre a gard ses meubles intacts: un admirable trne d'bne, des crans, des siges de toute forme et des coussins en lourde soie impriale, jaune d'or, broche de nuages. De tant de kiosques silencieux, celui qui fixe mon choix est pos au bord mme de l'esplanade, sur la crte du rempart d'enceinte, dominant le Lac des Lotus et le Pont de Marbre, avec vue sur l'ensemble de ce paysage factice--compos jadis coups de lingots d'or et de vies humaines pour les yeux las des empereurs. A peine est-il plus grand qu'une cabine de navire; mais, sous son toit de faence, il est vitr de tous cts; j'y recevrai donc jusqu'au soir, pour me chauffer, ce soleil des automnes chinois, qui, parat-il, ne se voile presque jamais. J'y fais apporter, de la salle sombre, une table, deux chaises d'bne avec leurs soieries jaunes,--et, l'installation ainsi termine, je redescends vers le Pont de Marbre, afin de regagner le palais du Nord, o m'attend pour djeuner le capitaine C..., qui est en ce moment mon camarade de rve chinois. * * * * * Et j'arrive temps l pour voir, avant leur destruction par la flamme, les singulires trouvailles qu'on y a faites ce matin: les dcors, les emblmes et les accessoires du thtre imprial. Toutes choses lgres, encombrantes, destines sans doute ne servir qu'un ou deux soirs, et ensuite oublies depuis un temps indtermin dans une salle jamais ouverte, qu'il s'agit maintenant de vider, d'assainir pour y loger nos blesss et nos malades. Ce thtre videmment devait jouer surtout des feries mythologiques, se passant aux enfers, ou chez les dieux, dans des nuages: ce qu'il y a l de monstres, de chimres, de btes, de diables, en carton ou en papier, monts sur des carcasses de bambou ou de baleine, le tout fabriqu avec un suprieur gnie de l'horrible, avec une imagination qui recule les limites extrmes du cauchemar!... Les rats, l'humidit, les termites y ont fait d'ailleurs des dgts irrmdiables, aussi est-il dcid qu'elles priront par le feu, ces figures qui servirent amuser ou troubler la rverie du jeune empereur dbauch, somnolent et dbile... Il faut voir alors l'empressement de nos soldats charrier tout cela dehors, dans la joie et les rires. Au beau soleil de onze heures, voici ple-mle, au milieu d'une cour, les btes d'apocalypse, les lphants grands comme nature, qui ont des cailles et des cornes, et qui ne psent pour ainsi dire pas, qu'un seul homme promne et fait courir. Et ils les brisent coups de botte, nos chasseurs d'Afrique; ils sautent dessus, ils sautent dedans, passent au travers, les rduisent rien, puis, finalement, allument la gaie flambe, qui les consume en un clin d'oeil. Les braves soldats ont en outre travaill toute la matine recoller du papier de riz sur les chssis de notre palais, o le vent bientt n'entrera plus. Quant au chauffage, suivant la mode chinoise, il s'opre par en dessous, au moyen de fours souterrains qui sont disposs tout le long des salles et que nous allumerons ce soir, ds que tombera la nuit glace. Pour le moment, le soleil splendide nous suffit; tous ces vitrages, dans la galerie o brillent les soies, les maux et les ors, nous donnent une chaleur de serre, et, servis toujours dans de la vaisselle d'empereur, nous prenons cette fois notre petit repas de campagne en nous faisant des illusions d't. * * * * * Mais ce ciel de Pkin a des variations excessives et soudaines, dont rien ne peut donner l'ide chez nous, dans nos climats si rguliers. Vers le milieu du jour, quand je me retrouve dehors, sous les cdres de la Ville jaune, le soleil a brusquement disparu derrire des nuages couleur de plomb, qui semblent lourds de neige; le vent de Mongolie recommence de souffler comme hier, pre et glacial, et c'est l'hiver du Nord, succdant sans transition quelques heures d'un temps radieux du Midi. * * * * * J'ai rendez-vous par l, dans le bois, avec les membres de la lgation de France, pour pntrer avec eux dans cette spulcrale Ville violette, qui est le centre, le coeur et le mystre de la Chine, le vritable repaire des Fils du Ciel, la citadelle norme et sardanapalesque, auprs de quoi tous ces petits palais modernes, que nous habitons, en pleine Ville impriale, ne semblent tre que jouets d'enfant. Mme depuis la droute, n'entre pas qui veut dans la Ville violette aux grandes toitures d'mail jaune. Derrire les doubles remparts, des mandarins, des eunuques habitent encore ce lieu d'oppression et de magnificence; on dit qu'il y est rest aussi des femmes, des princesses caches, des trsors. Et les deux portes en sont dfendues par des consignes svres, celle du Nord sous la garde des Japonais, et celle du Sud sous la garde des Amricains. C'est par la premire de ces deux entres que nous sommes autoriss passer aujourd'hui, et nous trouvons l un groupe de petits soldats du Japon, qui nous sourient pour la bienvenue; mais la porte farouche, sombrement rouge avec des ferrures dores reprsentant des ttes de monstre, est ferme en dedans et rsiste leurs efforts. Comme l'usure des sicles en a disjoint les battants normes, on aperoit, en regardant par les fentes, des madriers arcbouts derrire pour empcher d'ouvrir,--et des personnages, accourus de l'intrieur au fracas des coups de crosse, rpondent avec des voix fltes qu'ils n'ont pas d'ordres. Alors nous menaons d'incendier cette porte, d'escalader, de tirer des coups de revolver par les fentes, etc., toutes choses que nous ne ferons pas, bien entendu, mais qui pouvantent les eunuques et les mettent en fuite. Plus personne mme pour nous rpondre. Que devenir? On gle au pied de cette sinistre muraille, dans l'humidit des fosss d'enceinte pleins de roseaux morts, et sous ce vent de neige qui souffle toujours. * * * * * Les bons petits Japonais, cependant, imaginent d'envoyer le plus rbl des leurs--qui part toutes jambes--faire le tour par l'autre porte (quatre kilomtres environ). Et en attendant, ils allument pour nous par terre un feu de branches de cdre et de boiseries peintes, o nous venons tour de rle chauffer nos mains dans une fume paisse; nous amusant aussi ramasser, de-ci de-l, aux alentours, les vieilles flches empennes que jadis les princes ou les empereurs lanaient du haut des remparts. Nous avons patient l une heure, quand enfin du bruit et des cris se font entendre derrire la porte silencieuse: c'est notre envoy qui est dans la place et bouscule coups de poing les eunuques qu'il a pris revers. Tout aussitt, avec un grondement sourd, tombent les madriers, et s'ouvrent devant nous les deux battants terribles. III LA CHAMBRE ABANDONNE Une discrte odeur de th, dans la chambre trs obscure, une odeur de je ne sais quoi d'autre encore, de fleur sche et de vieille soierie. Elle ne peut s'clairer davantage, la chambre trange, qui n'ouvre que dans une grande salle sombre et dont les fentres scelles prennent demi-jour par des carreaux en papier de riz, sur quelque petit prau funbre, sans doute mur de triples murs. Le lit-alcve, large et bas, qui semble creus dans la profondeur d'une paroi paisse comme un rempart, a des rideaux et une couverture en soie d'un bleu couleur de nuit. Point de siges, d'ailleurs il y en aurait peine la place; point de livres non plus, et on y verrait peine pour lire. Sur des coffres en bois noir, qui servent de tables, posent des bibelots mlancoliques, enferms dans des gurites de verre: petits vases en bronze ou en jade, contenant des bouquets artificiels trs rigides, aux ptales de nacre et d'ivoire. Et une couche de poussire, sur toutes ces choses, tmoigne que l'on n'habite plus. Au premier aspect rien ne prcise un lieu ni une poque,-- moins que peut-tre, au-dessus des rideaux de ce lit mystrieux et quasi funraire, dans le couronnement d'bne, la finesse merveilleuse des sculptures ne rvle des patiences chinoises. Ailleurs cependant tout est sobre, morne, conu en lignes droites et austres. O donc sommes-nous, dans quelle demeure lointaine, ferme, clandestine? Est-ce de nos jours que quelqu'un vivait ici, ou bien tait-ce dans le recul des temps? Depuis combien d'heures--ou combien de sicles--est-il parti, et qui pouvait-il bien tre, l'hte de la chambre abandonne?... Quelque rveur trs triste videmment, pour avoir choisi ce recoin d'ombre, et trs raffin aussi, pour avoir laiss derrire lui cette senteur distingue, et trs las, pour s'tre complu dans cette terne simplicit et ce crpuscule ternel. Vraiment on se sent touff par ces trop petites fentres, aux carreaux voils de papier soyeux, qui n'ont pu jamais s'ouvrir pour le soleil ni pour l'air, puisqu'elles sont partout scelles dans le mur. Et puis, on repense tout ce qu'il a fallu faire de chemin et rencontrer d'obstacles, avant d'arriver ici, et cela inquite. D'abord, la grande muraille noire, la muraille babylonienne, les remparts surhumains d'une ville de plus de dix lieues de tour,--aujourd'hui en ruines et en dcombres, moiti vide et seme de cadavres. Ensuite une seconde muraille, peinte en rouge sombre de sang, qui forme une autre ville forte, enferme dans la premire. Ensuite une troisime muraille, plus magnifique, mais de la mme couleur sanglante,--muraille du grand mystre celle-ci, et que jamais, avant ces jours de guerre et d'effondrement, jamais aucun Europen n'avait franchie; nous avons d aujourd'hui nous y arrter plus d'une heure, malgr les permis signs et contresigns; travers les serrures d'une porte farouche, qu'un piquet de soldats entourait et que des madriers barricadaient par derrire comme en temps de sige, il a fallu menacer, parlementer longuement, avec des gardiens intrieurs qui voulaient se drober et fuir. Une fois ouverts les battants lourds, bards de ferrures, une autre muraille encore est apparue, spare de la prcdente par un chemin de ronde, o gisaient des lambeaux de vtements et o des chiens tranaient des os de mort,--nouvelle muraille toujours du mme rouge, mais encore plus somptueuse, couronne, sur toute sa longueur infinie, par des ornements cornus et des monstres en faence jaune d'or. Et enfin, ce dernier rempart travers, des vieux personnages imberbes et singuliers, venus notre rencontre avec des saluts mfiants, nous ont guids travers un ddale de petites cours, de petits jardins murs et remurs, o vgtaient, entre des rocailles et des potiches, des arbres centenaires; tout cela spar, cach, angoissant, tout cela protg et hant par un peuple de monstres, de chimres en bronze ou en marbre, par mille figures grimaant la frocit et la haine, par mille symboles inconnus. Et toujours, dans les murailles rouges au fate de faence jaune, les portes derrire nous se refermaient: c'tait comme dans ces mauvais rves o des sries de couloirs se suivent et se resserrent, pour ne vous laisser sortir jamais plus. Maintenant, aprs la longue course de cauchemar, on a le sentiment, rien qu' contempler le groupe anxieux des personnages qui nous ont amens, trottinant sans bruit sur leurs semelles de papier, le sentiment de quelque profanation suprme et inoue, que l'on a d commettre leurs yeux en pntrant dans cette modeste chambre close: ils sont l, dans l'embrasure de la porte, piant d'un regard oblique le moindre de nos gestes, les cauteleux eunuques en robe de soie, et les maigres mandarins qui portent au bouton rouge de leur coiffure la triste plume de corbeau. Obligs pourtant de cder, ils ne voulaient pas; ils cherchaient, avec des ruses, nous entraner ailleurs, dans l'immense labyrinthe de ce palais d'Hliogabale, nous intresser aux grandes salles sombrement luxueuses qui sont plus loin, aux grandes cours, l-bas, et aux grandes rampes de marbre o nous irons plus tard, tout un Versailles colossal et lointain, envahi par une herbe de cimetire et o l'on n'entend plus que les corbeaux chanter... Ils ne voulaient absolument pas, et c'est en observant le jeu de leurs prunelles effares que nous avons devin o il fallait venir. Qui donc habitait l, squestr derrire tant de murs, tant de murs plus effroyables mille fois que ceux de toutes nos prisons d'Occident? Qui pouvait-il bien tre, l'homme qui dormait dans ce lit, sous ces soies d'un bleutre nocturne, et, qui, pendant ses rveries, la tombe des soirs, ou bien l'aube des jours glacs d'hiver pendant l'oppression de ses rveils, contemplait ces pensifs petits bouquets sous globe, rangs en symtrie sur les coffres noirs?... C'tait lui, l'invisible empereur fils du Ciel, l'tiol et l'enfantin, dont l'empire est plus vaste que notre Europe, et qui rgne comme un vague fantme sur quatre ou cinq cents millions de sujets. De mme que s'puise dans ses veines la sve des anctres presque difis, qui s'immobilisrent trop longtemps au fond de palais plus sacrs que des temples, de mme se rapetisse, dgnre et s'enveloppe de crpuscule le lieu o il se complat vivre. Le cadre immense des empereurs d'autrefois l'pouvante, et il laisse l'abandon tout cela; l'herbe pousse, et les broussailles sauvages, sur les majestueuses rampes de marbre, dans les grandioses cours; les corbeaux et les pigeons nichent par centaines aux votes dores des salles de trne, couvrant de terre et de fiente les tapis somptueusement tranges qu'on y laisse pourrir. Cet inviolable palais, d'une lieue de tour, qu'on n'avait jamais vu, dont on ne pouvait rien savoir, rien deviner, rservait aux Europens, qui viennent d'y entrer pour la premire fois, la surprise d'un dlabrement funbre et d'un silence de ncropole. Il n'allait jamais par l, le ple empereur. Non, ce qui lui seyait lui, c'tait le quartier des jardinets et des praux sans vue, le quartier mivre par o les eunuques regrettaient de nous avoir fait passer. Et, c'tait, dans un renfoncement craintif, le lit-alcve, aux rideaux bleu-nuit. De petits appartements privs, derrire la chambre morose, se prolongent avec des airs de souterrains dans la pnombre plus paisse; l'bne y domine; tout y est volontairement sans clat, mme les tristes bouquets momifis sous leurs globes. On y trouve un piano aux notes trs douces, que le jeune empereur apprenait toucher, malgr ses ongles longs et frles; un harmonium; une grande bote musique jouant des airs de nostalgie chinoise, avec des sons que l'on dirait teints sous les eaux d'un lac. Et enfin, voici le retiro sans doute le plus cher, troit et bas comme une cabine de bord, o s'exagre la fine senteur de th et de rose sche. L, devant un soupirail voil de papier de riz qui tamise des petites lueurs mortes, un matelas en soie impriale jaune d'or semble garder l'empreinte d'un corps, habituellement tendu. Il y trane quelques livres, quelques papiers intimes. Plaques au mur, il y a deux ou trois images de rien, pas mme encadres, reprsentant des roses incolores,--et, crite en chinois, la dernire ordonnance du mdecin pour ce continuel malade. Qu'tait-ce, au fond, que ce rveur, qui le dira jamais? Quelle vision dforme lui avait-on lgue des choses de la terre, et des choses d'au del, que figurent ici pour lui tant d'pouvantables symboles? Les empereurs demi-dieux dont il descend faisaient trembler la vieille Asie, et, devant leur trne, les souverains tributaires venaient de loin se prosterner, emplissant ce lieu de cortges et d'tendards dont nous n'imaginons plus la magnificence; lui, le squestr et le solitaire, entre ces mmes murailles aujourd'hui silencieuses, comment et sous quels aspects de fantasmagorie qui s'efface gardait-il en soi-mme l'empreinte des passs prodigieux? Et quel dsarroi sans doute, dans l'insondable petit cerveau, depuis que vient de s'accomplir le forfait sans prcdent, que ses plus folles terreurs n'auraient jamais su prvoir: le palais aux triples murs, viol jusqu'en ses recoins les plus secrets; lui, fils du Ciel, arrach la demeure o vingt gnrations d'anctres avaient vcu inaccessibles; lui, oblig de fuir, et dans sa fuite, de se laisser regarder, d'agir la lumire du soleil comme les autres hommes, peut-tre mme d'implorer et d'attendre!... * * * * * Au moment o nous sortons de la chambre abandonne, nos ordonnances, qui s'taient attards dessein derrire nous, se jettent en riant sur le lit aux rideaux couleur de ciel nocturne, et j'entends l'un d'eux la cantonade, avec une voix gaie et l'accent gascon: --Comme a au moins, mon vieux, nous pourrons dire que nous nous sommes couchs dans le lit de l'empereur de Chine! IV Lundi 22 octobre. Des quipes de Chinois--parmi lesquels on nous a prvenus qu'il y a des espions et des Boxers--entretenant dans notre palais le feu de deux fours souterrains, nous ont chauffs toute la nuit par en dessous, plutt trop. A notre rveil d'ailleurs, c'est comme hier une illusion d't, sous nos lgres vrandas, aux colonnettes vertes peinturlures de lotus roses. Et un soleil tout de suite brlant monte et rayonne sur le plerinage presque macabre que je vais faire cheval, vers l'Ouest, en dehors de la Ville tartare, travers le silence de faubourgs dtruits, parmi des ruines et de la cendre. De ce ct, dans la poussireuse campagne, taient des cimetires chrtiens qui, mme en 1860, n'avaient pas t viols par la populace jaune. Mais cette fois on s'est acharn contre ces morts, et c'est l partout le chaos et l'abomination; les plus vieux ossements, les restes des missionnaires qui dormaient depuis trois sicles, ont t dterrs, concasss, pils avec rage, et puis jets au feu afin d'anantir, suivant la croyance chinoise, ce qui pouvait encore y rester d'me.--Et il faut tre un peu au courant des ides de ce pays pour comprendre l'normit de cette suprme insulte, faite du mme coup toutes nos races occidentales. Il tait singulirement somptueux, ce cimetire des Pres Jsuites, qui furent jadis si puissants auprs des empereurs Clestes, et qui empruntaient, pour leurs propres tombes les emblmes funraires des princes de la Chine. La terre est jonche prsent de leurs grands dragons de marbre, de leurs grandes tortues de marbre, de leurs hautes stles enroules de chimres; on a renvers, bris toutes ces sculptures, bris aussi les lourdes pierres des caveaux, et profondment retourn le sol. Un plus modeste enclos, prs de celui-l, recevait depuis de longues annes les morts des lgations europennes. Il a subi la mme injure que le beau cimetire des Jsuites: on a fouill toutes les fosses, broy tous les cadavres, viol mme de petits cercueils d'enfant. Quelques dbris humains, quelques morceaux de crne ou de mchoires tranent encore par terre, avec les croix renverses. Et c'est une des plus poignantes dsolations qui se soient jamais tales devant mes yeux au soleil d'un radieux matin. Tout ct demeuraient des bonnes Soeurs, qui tenaient une cole de petites Chinoises: il ne reste plus de leurs modestes maisons qu'un amas de briques et de cendres; on a mme arrach les arbres de leurs jardins pour les repiquer la tte en bas, par ironie. Et voici peu prs leur histoire. Elles taient seules, la nuit o un millier de Boxers vinrent hurler la mort sous leurs murs, en jouant du gong; alors elles se mirent en prires dans leur chapelle pour attendre le martyre. Cependant les clameurs s'apaisrent, et quand le jour se leva, les alentours taient vides; elles purent se sauver Pkin et s'abriter dans l'enclos de l'vch, emmenant le troupeau pouvant de leurs petites lves. Lorsqu'on demanda par la suite aux Boxers: Comment n'tes-vous pas entrs pour les tuer? Ils rpondirent: C'est que nous avons vu tous les murs du couvent se garnir de ttes de soldats et de canons de fusil. Elles ne durent la vie qu' cette hallucination des tortionnaires. Les puits de leurs jardins dvasts remplissent aujourd'hui le voisinage d'une odeur de mort. C'taient trois grands puits ouverts, larges comme des citernes, fournissant une eau si pure qu'on l'envoyait de loin chercher pour le service des lgations. Les Boxers les ont combls jusqu' la margelle avec les corps mutils des petits garons de l'cole des Frres et des familles chrtiennes d'alentour. Les chiens tout de suite sont venus manger mme l'horrible tas, qui montait au niveau du sol; mais il y en avait trop; aussi beaucoup de cette chair est-elle reste, se conservant dans la scheresse et dans le froid,--et montrant encore des stigmates de supplice. Telle pauvre cuisse a t zbre de coupures, comme ces entailles faites sur les miches de pain par les boulangers. Telle pauvre main n'a plus d'ongles. Et voici une femme qui l'on a tranch, avec quelque coutelas, une partie intime de son corps pour la lui mettre dans la bouche, o les chiens l'ont laisse entre les mchoires bantes... On dirait du sel, sur ces cadavres, et c'est de la gele blanche qui n'a pas fondu dans les affreux replis d'ombre. Le soleil cependant, l'implacable et clair soleil, dtaille les maigreurs, les saillies d'os, exagre l'horreur des bouches ouvertes, la rigidit des poses d'angoisse et des contournements d'agonie. Pas un nuage aujourd'hui; un ciel profond et ple, d'o tombe une tincelante lumire.--Et il en sera ainsi tout l'hiver, parat-il, mme pendant les plus grands froids, les temps sombres,--les pluies, les neiges tant Pkin des exceptions trs rares. Aprs notre bref djeuner de soldats, servi dans les prcieuses porcelaines, au milieu de la longue galerie vitre, je quitte notre palais du Nord pour m'installer au travail, sur l'autre rive, dans ce kiosque dont j'ai fait choix hier matin. Il est environ deux heures; un vrai soleil d't, dirait-on, rayonne sur mon chemin solitaire, sur les blancheurs du Pont de Marbre, sur les vases du lac et sur les cadavres qui dorment parmi les feuilles geles des lotus. A l'entre du palais de la Rotonde, les hommes de garde m'ouvrent et referment derrire moi, sans me suivre, les battants de laque rouge. Je gravis le plan inclin qui mne l'esplanade, et me voici seul, largement seul, dans le silence de mon jardin suspendu et de mon palais trange. Pour se rendre mon cabinet de travail, il faut passer par d'troits couloirs aux fines boiseries, qui se contournent dans la pnombre, entre de vieux arbres et des rocailles trs manires. Ensuite, c'est le kiosque inond de lumire; le beau soleil tombe sur ma table, sur mes siges noirs et mes coussins jaune d'or; le beau soleil mlancolique d'octobre illumine et chauffe ce rduit d'lection, o l'Impratrice, parat-il, aimait venir s'asseoir et contempler de haut son lac tout rose de fleurs. Contre les vitres, les derniers papillons, les dernires gupes battent des ailes, prolongs par cette chaleur de serre. Devant moi, s'tend ce grand lac imprial, que le Pont de Marbre traverse; sur les deux rives, des arbres sculaires lui font comme une ceinture de fort, d'o s'lvent des toits compliqus de palais ou de pagodes, qui sont de merveilleux amas de faences. Comme dans les paysages peints sur ventail chinois, il y a, aux tout premiers plans, la mignardise des rocailles, les petits monstres d'mail d'un kiosque voisin, et, tranchant sur les lointains clairs, des branches noueuses qui retombent de quelque vieux cdre. Je suis seul, largement et dlicieusement seul, et trs haut perch, parmi des splendeurs dvastes et muettes, dans un lieu inaccessible dont les abords sont gards par des sentinelles. Parfois, un cri de corbeau. Ou bien, de loin en loin, le galop d'un cheval, en bas, au pied du rempart o pose mon habitation frle: quelque estafette militaire qui passe. Autrement rien; pas un bruit proche pour troubler le calme ensoleill de ma retraite, pas une surprise possible, pas une visite... * * * * * Je travaille depuis une heure, quand un trs lger frlement derrire moi, du ct des petits couloirs d'entre, me donne le sentiment de quelque discrte et gentille prsence, et je me retourne: un chat, qui s'arrte court, une patte en l'air, hsitant, et me regarde bien dans les yeux, avec un air de dire: Qui es-tu toi? Et qu'est-ce que tu fais ici?... Je l'appelle tout bas; il rpond par un miaulement plaintif,--et je me remets crire, toujours plein de tact avec les chats, sachant trs bien que, pour une premire entrevue, il n'y a pas insister davantage. Un trs joli chat, blanc et jaune, qui a l'air distingu, lgant et mme grand seigneur. Un moment aprs, tout contre ma jambe, le frlement est renouvel; alors je fais descendre avec lenteur, en plusieurs temps, ma main jusqu' la petite tte veloute qui, aprs un soubresaut, se laisse caresser, s'abandonne. C'est fini, la connaissance est faite.--Un chat habitu aux caresses, c'est visible, un familier de l'Impratrice vraisemblablement. Demain et chaque jour, je prierai mon ordonnance de lui apporter une collation froide, prise sur mes vivres de campagne. * * * * * Elle finit avec le jour, l'illusion d't, en ces climats. Le soleil, l'heure o il s'abaisse, norme et rouge, derrire le Lac des Lotus, prend tout coup son air triste de soleil d'hiver, en mme temps qu'un frisson passe sur les choses et que, soudainement, tout devient funbre dans le palais vide. Alors, pour la premire fois de la journe, j'entends des pas qui s'approchent, rsonnant au milieu du silence sur les dalles de l'esplanade: mes serviteurs, Osman et Renaud, qui viennent me chercher comme ils en ont la consigne; ce sont d'ailleurs les seuls tres humains pour qui la porte du rempart, au-dessous de moi, ait reu l'ordre de s'ouvrir. Il fait un froid glacial et la bue de chaque soir commence de former nuage sur le Lac des Lotus quand nous retraversons le Pont de Marbre, au crpuscule, pour rentrer chez nous. * * * * * Aprs le souper, par nuit noire, chasse l'homme, dans les salles et les cours de notre palais. Les prcdentes nuits, travers la transparence des vitrages, nous avions aperu d'inquitantes petites lumires--tout de suite teintes si nous faisions du bruit--circulant dans les galeries inhabites et un peu lointaines, comme des feux follets. Et la battue de ce soir amne la capture de trois inconnus, arrive par-dessus les murs avec coutelas et fanal sourd, pour piller dans les rserves impriales: deux Chinois et un Europen, soldat d'une nation allie. Afin de ne pas susciter d'histoires, on se contente de les mettre dehors, amplement gifls et btonns. V Mardi 23 octobre. Il a gel plus fort cette nuit, et le sol des cours est couvert de petits cristaux blancs quand nous commenons, dans les galeries et les dpendances du palais, nos explorations de chaque matin. Tout ce qui fut jadis logements de missionnaires lazaristes ou salles d'cole est bond de caisses; il y a l des rserves de soie et des rserves de th; il y a aussi des amas de vieux bronzes, vases ou brle-parfums, empils jusqu' hauteur d'homme. Mais c'est encore l'glise qui demeure la mine la plus extraordinaire, la caverne d'Ali-Baba, la plus remplie. Outre les objets anciens apports de la Ville violette, l'Impratrice y avait fait entasser tous les cadeaux reus, il y a deux ans, pour son jubil. (Et le dfil des mandarins qui, en cette occasion, apportrent des prsents la souveraine avait, parat-il, une lieue de longueur et dura toute une journe.) * * * * * Dans la nef, dans les bas-cts, les monceaux de caisses et de botes s'lvent jusqu' mi-hauteur des colonnes. Malgr les bouleversements, malgr les pillages faits la hte par ceux qui nous ont prcds ici, Chinois, Japonais, soldats allemands ou russes, il reste encore des merveilles. Les plus normes coffres, ceux d'en dessous, prservs par leur lourdeur mme et par les amas de choses qui les recouvraient, n'ont mme pas t ouverts. On s'est attaqu plutt aux innombrables bibelots poss par-dessus, et enferms pour la plupart dans des gurites de verre ou des crins de soie jaune: bouquets artificiels en agate, en jade, en corail, en lapis; pagodes et paysages tout bleus, en plumes de martin-pcheur prodigieusement travailles; pagodes et paysages en ivoire, avec des milliers de petits bonshommes; oeuvres de patience chinoise, ayant cot des annes de travail, et aujourd'hui brises, creves coups de baonnette, les dbris de leurs grandes botes de verre jonchant le sol et craquant sous les pas. Les robes impriales, en lourde soie, broches de dragons d'or, tranent par terre, parmi les cassons de toute espce. On marche dessus; on marche sur des ivoires ajours, sur des vitres, des broderies, des perles. * * * * * Il y a des bronzes millnaires, pour les collections d'antiquits de l'Impratrice; il y a des paravents que l'on dirait sculpts et brods par les gnies et les fes; il y a des potiches anciennes, des cloisonns, des craquels, des laques. Et certaines caisses en dessous, portant l'adresse d'empereurs dfunts depuis un sicle, renferment encore des prsents qui taient venus pour eux des provinces loignes et que personne n'avait jamais pris la peine de dballer. La sacristie enfin de l'tonnante cathdrale contient, dans des sries de cartons, tous les somptueux costumes pour les acteurs du thtre de l'Impratrice, avec leurs coiffures la mode des vieux temps chinois. Cette glise, emplie de richesses paennes, a gard l-haut ses orgues, muettes depuis quelque trente ans. Et nous montons, mon camarade et moi, dans la tribune, pour faire nouveau rsonner sous la vote des chants de Bach ou d'Hndel, tandis qu'en bas nos chasseurs d'Afrique, enfoncs jusqu'aux genoux dans les ivoires, dans les soies, dans les costumes de cour, continuent de travailler au dblayement. * * * * * Vers dix heures ce matin, par les sentiers du grand bois imprial, qu'habitent en ces jours d'abomination les chiens, les pies et les corbeaux, je m'en vais, de l'autre ct de la Ville violette, visiter le Palais des anctres, gard aujourd'hui par notre infanterie de marine, et qui tait le saint des saints, le panthon des empereurs morts, le temple dont on n'approchait mme pas. C'est dans une rgion particulirement ombreuse; en avant de la porte d'entre, les arcs de triomphe laqus de vert, de rouge et d'or, tourments et lgers sur des pieds frles, s'emmlent aux ramures sombres: les normes cdres, les normes cyprs tordus de vieillesse abritent et font verdir les monstres de marbre accroupis devant le seuil. * * * * * Une fois franchie la premire enceinte, on en trouve naturellement une seconde. Toujours l'ombre froide des vieux arbres, les cours se succdent, magnifiquement funbres, paves de larges dalles entre lesquelles pousse une herbe de cimetire; chacun des cdres, chacun des cyprs qui jette l son obscurit est entour la base d'une ceinture de marbre et semble sortir d'une corbeille sculpte. Tout est saupoudr de milliers de petites aiguilles rsineuses qui ternellement tombent des branches. Des brle-parfums gants, en bronze terni par les sicles, posent sur des socles, avec des emblmes de mort. Les choses, ici, portent un sceau jamais vu de vtust et de mystre. Et c'est bien un lieu unique, hant par des mnes d'empereurs chinois. Sur les cts, des temples secondaires, dont les murailles de laque et d'or ont pris avec le temps des nuances de vieux cuir de Cordoue, renferment les pices dmontes des normes catafalques, et les emblmes, les objets sacrs pour l'accomplissement des rites funraires. L, tout est incomprhensible et d'aspect effroyable; on se sent profondment tranger l'nigme des formes et des symboles. Enfin, dans la dernire cour, sur une terrasse de marbre blanc, o sont postes en faction des biches de bronze, le palais des Anctres dresse sa faade aux ors ternis et sa haute toiture de faence jaune. * * * * * C'est une salle unique, immense, grandiose et sombre, tout en or fan, mourant, pass au rougetre de cuivre. Au fond, s'alignent neuf portes mystrieuses, dont les doubles battants somptueux ont t scells de cachets la cire. Au milieu, sont restes les tables sur lesquelles on posait pieusement les repas pour les Mnes des anctres--et o, le jour de la prise de la Ville jaune, nos soldats qui avaient faim furent heureux de trouver toute servie une collation imprvue. Et chaque extrmit de la salle sonore, des carillons et des instruments cordes attendent l'heure, qui ne reviendra peut-tre jamais plus, de faire de la musique aux Ombres; longues cithares horizontales, rendant des sons graves et que supportent des monstres d'or aux yeux ferms; carillons gigantesques, l'un de cloches, l'autre de plaques de marbre et de jade suspendues par des chanes d'or, et tous deux surmonts de grandes btes fantastiques, qui dploient leurs ailes d'or, dans la pnombre ternelle, vers les plafonds d'or. Il y a aussi des armoires de laque, grandes comme des maisons, contenant des collections de peintures anciennes roules sur des btons d'bne ou d'ivoire et enveloppes dans des soies impriales. Il en est de merveilleuses,--rvlation d'un art chinois que l'on ne souponne gure en Occident, d'un art au moins gal au ntre, bien que profondment dissemblable. Portraits d'empereurs en chasse ou en rverie solitaire dans des forts, dans des sites sauvages qui donnent l'effroi et le nostalgique dsir de la nature d'autrefois, du monde inviol des rochers, et des arbres. Portraits d'impratrices mortes, peints l'aquarelle sur des soies bises, et rappelant un peu la grce candide des Primitifs italiens; portraits ples, ples, presque incolores, comme si c'taient plutt des reflets de personnes, vaguement fixs et prts fuir; la perfection du model, obtenue avec rien, mais toute l'intensit concentre dans les yeux que _l'on sent ressemblants_ et qui vous font vivre, pour une trange minute, face face avec des princesses passes, endormies depuis des sicles sous les mausoles prodigieux... Et toutes ces peintures taient des choses sacro-saintes, que jamais les Europens n'avaient vues, dont ils ne se doutaient mme pas. * * * * * D'autres rouleaux, tout en longueur, qui, dploys sur les dalles, ont bien six ou huit mtres, reprsentent des cortges, des rceptions la Cour, des dfils d'ambassades, de cavaliers, d'armes, d'tendards: milliers de petits bonshommes dont les vtements, les broderies, les armes supporteraient qu'on les regardt la loupe. L'histoire du costume et du crmonial chinois travers les ges tient tout entire dans ces prcieuses miniatures.--Nous y trouvons mme la rception, par je ne sais quel empereur, d'une ambassade de Louis XIV: petits personnages aux figures trs franaises, habills comme pour se pavaner Versailles, avec la perruque l'instar du Roi-Soleil. * * * * * Dans le fond du temple, les neuf portes magnifiques, aux battants scells, ferment les autels mortuaires de neuf empereurs. On veut bien briser pour moi les cachets de cire rouge et dchirer les bandelettes de toile l'une de ces entres si dfendues, et je pntre dans un des sanctuaires trs sacrs,--celui du grand empereur Kouang-Su, dont la gloire resplendissait au commencement du XVIIIe sicle. Un sergent m'accompagne par ordre dans cette profanation, tenant la main une bougie allume qui semble brler ici regret, dans l'air plus rare et le froid du spulcre. Le temple tait dj bien sombre; mais prsent c'est la nuit noire, et on dirait qu'on a jet de la terre et de la cendre sur les choses: toujours cette poussire, qui s'accumule sans trve sur Pkin, comme un indice de vtust et de mort. Passant de la lumire du jour, si amortie qu'elle soit, la lueur d'une petite bougie effare dans des tnbres, on y voit d'abord confusment, et il y a une hsitation de la premire minute, surtout si le lieu est saisissant par lui-mme. J'ai devant moi un escalier de quelques marches, montant une sorte de tabernacle qui me parat charg d'objets d'un art presque inconnu. Et, droite et gauche, ferms par des serrures compliques, sont des bahuts austres, en laque noir, dont il m'est permis de visiter l'intrieur: dans leurs compartiments, dans leurs doubles fonds secret, ont t ensevelis par centaines les cachets impriaux de ce souverain, lourds cachets frapps pour toutes les circonstances de sa vie et tous les actes de son rgne, en blocs d'onyx, de jade ou d'or; reliques sans prix auxquelles on ne devait plus toucher aprs les funrailles et qui dormaient l depuis deux fois cent ans. Je monte ensuite au tabernacle, et le sergent promne sa petite bougie devant les merveilles qui sont l, sceptres de jade, vases aux formes d'une simplicit trange et exquise, ou d'une complication droutante, en jade sombre, en jade blme, en cloisonn sur or, ou en or massif... Et derrire cet autel, dans un recul d'obscurit, une grande figure, que je n'avais pas aperue encore, me suit d'un regard oblique entre deux rideaux de soie jaune imprial, dont tous les plis sont devenus presque noirs de poussire: un ple portrait de l'empereur dfunt, un portrait en pied de grandeur naturelle, si effac la lueur de notre misrable bougie barbare, que l'on dirait l'image d'un fantme reflte dans une glace ternie... Or, quel sacrilge sans nom, aux yeux de ce mort, l'ouverture par nous des bahuts o reposent ses cachets, et rien que notre seule prsence, dans ce lieu impntrable entre tous, au milieu d'une impntrable ville!... Quand tout est soigneusement referm, quand on a remis en place les scells de cire rouge et rendu le ple reflet du vieil empereur son silence, ses tnbres habituelles, j'ai hte de sortir du froid tombal qu'il fait ici, de respirer plus d'air, de retrouver sur la terrasse, ct des btes de bronze, un peu du soleil d'automne filtr entre les branches des cdres. Je vais aujourd'hui djeuner l'extrme nord du bois imprial, invit par des officiers franais qui sont logs l, au Temple des vers soie. Et chez eux, c'est encore un admirable vieux sanctuaire, prcd de cours pompeuses, o des vases de bronze dcorent des terrasses de marbre.--Un monde de temples et de palais dans la verdure, cette Ville jaune. Jusqu'au mois dernier, les voyageurs qui croyaient visiter la Chine et pour qui tout cela restait mur, interdit, vraiment ne pouvaient rien imaginer du Pkin merveilleux que la guerre vient de nous ouvrir. * * * * * Quand, vers deux heures, je reprends le chemin de mon palais de la Rotonde, un brlant soleil rayonne sur les cdres noirs, sur les saules qui s'effeuillent; comme en t, on recherche l'ombre. Et, prs de ma porte, l'entre du Pont de Marbre, mes mornes voisins, les deux cadavres en robe bleue qui gisent parmi les lotus, baignent dans une ironique splendeur de lumire. Aprs que les soldats de garde ont referm derrire moi l'espce de poterne basse par o l'on accde mes jardins suspendus, me voici de nouveau seul dans le silence,--jusqu' l'heure o les rayons de ce soleil, tombant plus obliques et plus rougis sur ma table crire, m'annonceront le triste soir. * * * * * A peine suis-je install au travail qu'un petit coup de tte amical, discrtement frapp contre ma jambe pour appeler mon attention, m'annonce la visite du chat.--Je l'avais d'ailleurs prvue, cette visite, et je dois m'attendre la recevoir prsent chaque jour. Une heure passe, dans un calme idal, travers tout au plus de deux ou trois cris de corbeau. Et puis j'entends, au pied de mon rempart, un galop de cavalerie, trs bruyant sur les dalles de pierre de la route: c'est le feld-marchal de Waldersee, suivi d'une escorte de soldats portant des fanions au bout de leurs lances. Il rentre chez lui, dans le palais qu'il habite non loin d'ici, et qui est la plus somptueuse de toutes les rsidences de l'Impratrice. Je suis des yeux sur le Pont de Marbre la chevauche qui s'loigne, tourne gauche, se perd derrire les arbres. Et le silence aussitt revient, absolu comme devant. De temps autre, je vais me promener sur mes hautes terrasses dalles, y dcouvrant chaque fois des choses nouvelles. Au pied de mes cdres, il y a d'normes tam-tams pour appeler les Esprits; il y a des plates-bandes de chrysanthmes jaunes et d'oeillets d'Inde jaunes, auxquels la gele a laiss quelques fleurs; il y a une sorte de dais, en faence et en marbre, abritant un objet d'aspect au premier abord indfinissable: l'un des plus gros blocs de jade qui soient au monde, taill l'imitation d'un flot de la mer, avec des monstres luttant au milieu de l'cume. Je vais aussi visiter les kiosques dserts, qui sont encore meubls de trnes d'bne, de divans et de coussins de soie jaune, et qui ressemblent des nids d'amour clandestin.--Sans doute, en effet, la belle souveraine, vieillie et encore galante, y venait-elle s'isoler avec ses favoris, dans les soies impriales et la pnombre complice. * * * * * Aujourd'hui, en ce palais de rve, ma seule compagne est la grande desse d'albtre en robe d'or, qui sourit toujours ses vases briss et ses fleurs fanes; mais son temple, o n'entre pas le soleil, est ternellement glacial et devient obscur avant l'heure. Maintenant, du reste, c'est dcidment le soir: le froid commence de me prendre, mme dans mon kiosque vitr. Le soleil, qui sur notre France est son apoge mridienne, ici tombe, tombe, triste boule rouge qui n'a plus ni chaleur ni rayons, et qui va s'abmer derrire le Lac des Lotus, dans une bue d'hiver. En quelques minutes, arrive le froid des nuits; j'ai la sensation comme d'une descente brusque dans un caveau plein de glace,--en mme temps que je retrouve la petite furtive angoisse d'tre exil trs loin, au milieu d'trangets qui s'assombrissent. Et j'accueille en amis mes deux serviteurs qui viennent me chercher pour rentrer au palais du Nord, m'apportant un manteau. VI Mercredi 24 octobre. Le mme soleil radieux se lve sur nos galeries vitres, et nos jardins, et nos bois saupoudrs de gele blanche qui vont de plus en plus s'effeuillant. Et chaque jour, c'est la mme activit de nos soldats menant leurs quipes de Chinois qui dblayent la nef gothique; ils sparent avec soin les merveilles restes intactes, ou peu s'en faut, de tout ce qui n'est plus qu'irrparables dbris. A travers nos cours, le va-et-vient est continuel, de meubles, de bronzes prcieux promens sur des brancards; tout cela, inventori au fur et mesure, sort de l'glise ou du presbytre, va s'installer dans des locaux inutilisables en ce moment pour nos troupes, en attendant qu'on le transporte au palais des Anctres, o on le laissera dormir sous scells. Et nous en avons tant vu, de ces choses magnifiques, tant vu que a devient satit et lassitude. Les plus tonnantes dcouvertes, faites au fond des plus vieilles caisses, ont cess de nous tonner; rien ne nous plat plus pour la dcoration--oh! si passagre!--de nos appartements; rien n'est assez beau pour nos fantaisies d'Hliogabale--qui n'auront pas de lendemain, puisqu'il faut, dans peu de jours, que l'inventaire soit termin, et que nos longues galeries, redevenues modestes, soient morceles en chambres d'officier et en bureaux. En fait de dcouvertes, nous avons ce matin celle d'un amas de cadavres: les derniers dfenseurs de la Ville impriale, tombs l, au fond de leur tranche suprme, en tas, et rests enchevtrs dans leurs poses d'agonie. Les corbeaux et les chiens, descendus an fond du trou, leur ont vid le thorax, mang les intestins et les yeux; dans un fouillis de membres n'ayant presque plus de chair, on voit des pines dorsales toutes rouges se contourner parmi des lambeaux de vtements. Presque tous ont gard leurs souliers, mais ils n'ont plus de chevelure: avec les chiens et les corbeaux, d'autres Chinois videmment sont descendus aussi dans le trou profond et ont scalp ces morts pour faire de fausses queues. Du reste, les postiches pour hommes tant en honneur Pkin, tous les cadavres qui gisent dans nos environs ont la natte arrache avec la peau et laissent voir le blanc de leur crne. * * * * * Aujourd'hui, je quitte de bonne heure et pour toute la journe notre palais du Nord, ayant me rendre dans le quartier des Europens, auprs de notre ministre. A la lgation d'Espagne, o il a t recueilli, il est toujours alit, mais convalescent, et je pourrai lui faire enfin les communications dont j'ai t charg par l'amiral. Voici quatre jours que je n'avais franchi les murailles rouges de la Ville impriale, que je n'tais sorti de notre solitude superbe. Et quand je me retrouve au milieu de la laideur des petites ruines grises dans les rues banales de la Ville tartare, dans le Pkin de tout le monde, dans le Pkin que tous les voyageurs connaissaient, j'apprcie mieux l'tranget unique de notre grand bois, de notre grand lac, et de nos splendeurs dfendues. Cette ville du peuple cependant parat dj moins funbre que le jour de mon arrive, sous le vent de neige. Ainsi qu'on me l'avait dit, les gens ont commenc revenir; en ce moment Pkin se repeuple; mme dans les quartiers les plus dtruits, des boutiques sont rouvertes, on rebtit des maisons, et dj se reprennent les humbles et comiques petits mtiers exercs le long des rues, sur des tables, sous des tentes, sous des parasols,-- ce chaud soleil de l'automne chinois, ami des myriades de pauvres hres qui n'ont pas de feu. VII AU TEMPLE DES LAMAS Le temple des Lamas, le plus vieux sanctuaire de Pkin et l'un des plus singuliers du monde, contient profusion des merveilles d'ancienne orfvrerie chinoise et d'inestimables bibliothques. On l'a trs peu vu, ce temple prcieux, bien qu'il ait dur des sicles. Avant l'invasion europenne de cette anne, l'accs en tait strictement interdit aux barbares d'Occident. Et depuis que les allis sont matres de Pkin, on n'y est gure all non plus; il a pour sauvegarde sa situation mme, contre l'angle de la muraille tartare, dans une partie tout fait morte de cette ville--qui se meurt de sicle en sicle, par quartiers, comme se desschent branche par branche les vieux arbres. Quand j'y viens aujourd'hui en plerinage avec les membres de la lgation de France, nous y pntrons tous pour la premire fois de notre vie. Pour nous y rendre, sous le vent glac et l'ternelle poussire, nous avons d'abord travers le march de l'Est, trois ou quatre kilomtres d'un Pkin insolite et lamentable, un Pkin de crise et de droute, o tout se vend par terre, tal sur les immondices et sur la cendre. A la guenille et la ferraille se mlent d'introuvables choses, que des gnrations de mandarins s'taient pieusement transmises; les vieux palais dtruits ont vomi l, comme les maisons de pauvres, leur plus tonnant contenu sculaire; des dbris sordides et des dbris merveilleux; ct d'une loque empeste, un bibelot de trois mille ans. Le long des maisons, perte de vue, pendent des clous des dfroques de morts et de mortes, formant une boutique la toilette extravagante et sans fin; des fourrures opulentes de Mongolie, voles chez des riches; des costumes clinquants de courtisane, ou des robes en soies lourdes et magnifiques, ayant appartenu des grandes dames disparues. La populace chinoise--qui aura cent fois plus fait que l'invasion des allis pour le pillage, l'incendie et la destruction de Pkin,--la basse populace uniformment sale, en robe de coton bleu, avec de mauvais petits yeux louches, grouille, pullule l dedans, innombrable et presse, soulevant la poussire et les microbes en tourbillons noirs. Et d'ignobles drles longue queue circulent au milieu de la foule, offrant pour quelques piastres des robes d'hermine ou des renards bleus, des zibelines admirables, dans la hte de s'en dfaire et la peur d'tre pris. * * * * * Cependant le silence se fait par degrs, mesure que nous approchons du but de notre course; aux rues agites, aux rues encombres, succdent peu peu les rues mortes de vieillesse, o il n'y a plus de passants; l'herbe verdit au seuil des portes et on voit, au-dessus des murs abandonns, monter des arbres aux branches noueuses comme de vieux bras. Nous mettons pied terre devant un portail croulant, qui semble donner sur un parc pour promenades de fantmes,--et c'est, cela, l'entre du temple. Quel accueil nous fera-t-on dans cet enclos de mystre? Nous n'en savons rien, et d'abord il n'y a personne pour nous recevoir. Mais le chef des lamas parat bientt, avec des saluts, apportant ses clefs, et nous le suivons travers le petit parc funbre. Robe violette et chevelure rase, figure de vieille cire, la fois souriante, peure et hostile, il nous conduit un second portail ouvrant sur une immense cour dalle de pierres blanches, que les premiers btiments du temple entourent de leurs murs compliqus, fouills, de leurs toits courbes et griffus, de leurs masses inquitantes et hermtiquement fermes,--tout cela couleur d'ocre et de rouille, avec des reflets d'or jets sur le haut des tuiles par le triste soleil du soir. La cour est dserte, et l'herbe des ruines, il va sans dire, crot entre ses dalles. Et sur des estrades de marbre blanc, devant les portes closes de ces grands temples rouills par les sicles, sont rangs des moulins--prires sortes de troncs de cne en bronze gravs de signes secrets, que l'on fait tourner, tourner, en murmurant des paroles inintelligibles pour les hommes de nos jours... Dans la vieille Asie, notre aeule, il m'est arriv de pntrer au fond de bien des sanctuaires sans ge, et de frmir d'une angoisse essentiellement indfinissable, devant des symboles au sens depuis des sicles perdu. Mais cette sorte d'angoisse-l jamais ne s'tait complique d'autant de mlancolie que ce soir, par ce vent froid, dans la solitude, dans le dlabrement de cette cour, sur ces pavs blancs et ces herbes, entre ces mystrieuses faades couleur d'ocre et de rouille, devant la muette range de ces moulins--prire. * * * * * De jeunes lamas, venus sans bruit comme des ombres, apparaissent l'un aprs l'autre derrire nous; mme des enfants lamas,--car on commence de les instruire tout petits dans ces rites millnaires que personne ne comprend plus. Ils sont jeunes, mais ils n'ont aucune jeunesse d'aspect; la snilit est sur eux, irrmdiable, avec je ne sais quelle hbtude mystique; leurs regards ont l'air de venir du fond des sicles et de s'tre ternis en route. Pauvret ou renoncement, leurs robes jaunes ne sont plus que des loques dcolores, sur leurs maigres corps. On les dirait tous, costumes et visages, saupoudrs de la cendre du temps, comme leur culte et comme leur sanctuaire. Ils veulent bien nous montrer, dans ces grands btiments aujourd'hui anantis, tout ce que nous dsirons voir,--et on commence par les salles d'tude, o se sont lentement formes tant de gnrations de prtres figs et obscurs. En y regardant de prs, on s'aperoit que toutes ces murailles, prsent couleur de mtal oxyd, ont t jadis chamarres de dessins clatants, de laques et de dorures; pour les unifier ainsi dans des tons de vieux bronze, il a fallu une suite indfinie d'ts brlants et d'hivers glacs, avec toujours cette poussire, cette poussire incessante, souffle sur Pkin par les dserts de Mongolie. Elles sont trs sombres, leurs salles d'tude,--et le contraire nous et surpris; cela explique d'ailleurs leurs yeux bombs dans leurs paupires fanes. Trs sombres, mais immenses, somptueuses encore malgr la dcrpitude, et conues dans des proportions grandioses, comme tous les monuments anciens de cette ville, qui fut en son temps la plus magnifique du monde. Les hauts plafonds, o s'enroulent des chimres d'or, sont soutenus par des colonnes de laque. Les petits siges pour les tudiants, les petits pupitres sculpts s'alignent par centaines, uss, rongs, dforms sous les frottements humains. Des dieux en robe dore, assis dans les coins, brillent de reflets attnus. Des tentures murales, d'un travail ancien et sans prix, reprsentent, parmi des nuages, les batitudes des paradis du Nant. Et les bibliothques dbordent de manuscrits, les uns ayant forme de livre, les autres en grands rouleaux, envelopps dans des soies teintes. On nous montre ensuite un premier temple,--et c'est un chatoiement d'ors aussitt que la porte s'ouvre. Des ors discrets, ayant ces tons chauds et un peu rouges que les laques prennent au cours des sicles. Trois autels d'or, o trnent, au milieu d'une pliade de petits dieux d'or tous pareils entre eux, trois grands dieux d'or aux paupires baisses. Toutes pareilles aussi, en leur raideur archaque, les gerbes de fleurs d'or plantes dans les vases d'or qui s'alignent devant ces autels. Du reste, la rptition, la multiplication obstine des mmes choses, des mmes attitudes et des mmes visages est un des caractres de l'art immuable des pagodes. Ainsi que dans tous les temples d'autrefois, il n'y a aucune ouverture pour la lumire; seules, les lueurs glisses dans l'entre-billement des portes clairent par en dessous le sourire des grandes idoles assises et l'enlacement des chimres qui se contournent dans les nuages du plafond. Rien n'a t touch, rien n'a t enlev, pas mme les cloisonns admirables o brlent des baguettes parfumes; videmment on a ignor ce lieu, on y est peine venu. Derrire ce temple, derrire ses dpendances poussireuses et dj pleines d'ombre, o sont figurs les supplices de l'enfer bouddhique, les lamas nous conduisent dans une seconde cour aux dalles blanches, en tout semblable la premire; mme dlabrement et mme solitude, entre les mmes murailles aux nuances de cuivre et de rouille. Aprs cette seconde cour, un second temple, tellement identique au premier, tellement, qu'on se demande si on n'est pas le jouet de quelque illusion, dans ce domaine des Esprits tranges: mmes figures et mmes sourires, aux mmes places; mmes bouquets dors dans des vases d'or; reproduction patiente et servile des mmes magnificences. Aprs ce second temple, une troisime cour, encore pareille aux deux autres, avec un troisime temple qui se dresse au fond, pareil aux deux premiers! Toute pareille, cette cour, avec la mme herbe de cimetire entre ses dalles uses. Mais le soleil plus bas n'claire plus que le fate extrme des toits de faence, les mille petits monstres d'mail jaune qui ont l'air de se poursuivre sur la courbure des tuiles. On frissonne de froid, le vent devenu plus pre. Et les pigeons qui nichent aux corniches sculptes s'agitent dj pour leur couchage, tandis que s'veillent des hiboux silencieux qui commencent tournoyer. Ainsi que nous l'attendions, ce dernier temple--le plus caduc peut-tre, le plus djet et le plus vermoulu--ne prsente que la rptition obsdante des deux autres,--sauf pourtant l'idole du centre qui, au lieu d'tre assise et de taille humaine, surgit debout, gante, imprvue et presque effroyable. Les plafonds d'or, coups pour la laisser passer, lui arrivent mi-jambe, et elle monte toute droite sous une espce de clocher dor, qui la tient par trop troitement embote. Pour voir son visage, il faut s'approcher tout contre les autels, et lever la tte au milieu des brle-parfums et des rigides fleurs: on dirait alors une momie de Titan rige dans sa gaine, et son regard baiss, au premier abord, cause quelque crainte. Mais, en la fixant, on subit d'elle un malfice plutt charmeur; on se sent hypnotis et retenu l par son sourire, qui tombe d'en haut si dtach et si tranquille, sur tout son entourage de splendeur expirante, d'or et de poussire,--de froid, de crpuscule, de ruines et de silence... VIII CHEZ CONFUCIUS Quand nous sortons de chez ces fantmes de Lamas, une demi-heure de soleil nous reste encore, et nous allons chez Confucius qui habite le mme quartier,--la mme ncropole pourrait-on dire,--dans un dlaissement aussi funbre. La grande porte vermoulue, pour nous livrer passage, s'arrache de ses gonds et s'effondre, tandis qu'un hibou, qui dormait par l, prend peur et s'envole. Et nous voici dans une sorte de bois mortuaire, marchant sur l'herbe jaunie d'automne, parmi de vieux arbres bout de sve. Un arc de triomphe d'abord se prsente nous dans ce bois: hommage de quelque souverain dfunt au grand penseur de la Chine. Il est d'un dessin charmant, dans l'excs mme de son tranget, sous les trois clochetons d'mail jaune qui le couronnent de leurs toits courbes, orns de monstres tous les angles. Il ne se relie rien. Il est pos l comme un bibelot prcieux que l'on aurait gar parmi des ruines. Et sa fracheur surprend, au milieu du dlabrement de toutes choses. De prs, cependant, on s'aperoit de son grand ge, je ne sais quel archasme de dtails et quelle imperceptible usure; mais il est compos de matriaux presque ternels, o mme la poussire des sicles ne saurait avoir prise, sous ce climat sans pluie: marbre blanc pour la base, faence ensuite jusqu'au sommet,--faence jaune et verte, reprsentant, en haut relief, des feuilles de lotus, des nuages et des chimres. Plus loin, une grande rotonde, qui accuse une antiquit extrme, nous apparat couleur de terre ou de cendre, entoure d'un foss o meurent des lotus et des roseaux. Cela, c'tait un lieu pour les sages, une retraite o ils venaient mditer sur la vanit de la vie, et ce large foss avait pour but de l'isoler, d'y faire plus de silence. On y accde par la courbe d'un pont de marbre dont les balustres bauchent vaguement des ttes de monstres. A l'intrieur, c'est la dcrpitude, l'abandon suprmes; tout semble djet, croulant, et la vote, encore dore, est pleine de nids d'oiseaux. Il y reste une chaire, jadis magnifique, avec un fauteuil et une table. Sur toutes ces choses, on dirait qu'on a sem pleines pelletes une sorte de terre trs fine, dont le sol est aussi recouvert; les pas s'enfoncent et s'assourdissent dans cette terre-l, qui est rpandue partout en couche uniforme,--et sous laquelle on s'aperoit bientt que des tapis subsistent encore; ce n'est cependant que de la poussire, accumule depuis des sicles, l'paisse et la continuelle poussire que souffle sur Pkin le vent de Mongolie. En cheminant un peu dans l'herbe fltrie, sous les vieux arbres desschs, on arrive au temple lui-mme, prcd d'une cour o de hautes bornes de marbre ont t plantes. On dirait tout fait un cimetire, cette fois,--et pourtant les morts n'habitent point sous ces stles, qui sont seulement pour glorifier leur mmoire. Philosophes qui, dans les sicles rvolus, illustrrent ce lieu par leur prsence et leurs rveries, profonds penseurs jamais tnbreux pour nous, leurs noms revivent l gravs, avec quelques-unes de leurs penses les plus transcendantes. De chaque ct des marches blanches qui mnent au sanctuaire, sont rangs des blocs de marbre en forme de tam-tam,--objets d'une antiquit donner le vertige, sur lesquels des maximes, intelligibles seulement pour quelques mandarins trs rudits, ont t inscrites jadis en caractres chinois primitifs, en lettres contemporaines et soeurs des hiroglyphes de l'gypte. C'est ici le temple du dtachement, le temple de la pense abstraite et de la spculation glace. On est saisi ds l'abord par sa simplicit absolue, laquelle jusqu'ici la Chine ne nous avait point prpars. Trs vaste, trs haut de plafond, trs grandiose et d'un rouge uniforme de sang, il est magnifiquement vide et suprieurement calme. Colonnes rouges et murailles rouges, avec quelques discrets ornements d'or, voils par le temps et la poussire. Au milieu, un bouquet de lotus gants dans un vase colossal, et c'est tout. Aprs la profusion, aprs la dbauche d'idoles et de monstres, le pullulement de la forme humaine ou animale dans les habituelles pagodes chinoises, cette absence de toute figure cause un soulagement et un repos. Dans des niches alignes contre les murs, des stles, rouges comme ce lieu tout entier, sont consacres la mmoire de personnages plus minents encore que ceux de la cour d'entre, et portent des sentences qu'ils noncrent. Et la stle de Confucius lui-mme, plus grande que les autres, plus longuement inscrite, occupe la place d'honneur, au centre du panthon svre, pose comme sur un autel. A proprement dire, ce n'est point un temple, puisqu'on n'y a jamais fait ni culte ni prire; une sorte d'acadmie plutt, une salle de runion et de froides causeries philosophiques. Malgr tant de poussire et d'apparent abandon, les nouveaux lus de l'Acadmie de Pkin (infiniment plus que la ntre, conservatrice de formes et de rites, on m'accordera bien cela) sont tenus encore, parat-il, d'y venir faire une retraite et tenir une confrence. En plus des maximes de renoncement et de sagesse inscrites du haut en bas de sa stle, Confucius a lgu ce sanctuaire quelques penses sur la littrature, que l'on a graves en lettres d'or, de manire former et l des tableaux accrochs aux murailles. Et en voici une que je transcris l'intention de jeunes rudits d'occident, proccups surtout de classifications et d'enqutes. Ils y trouveront une rponse vnrable et plus de deux fois millnaire l'une de leurs questions favorites: _La Littrature de l'avenir sera la littrature de la piti._ * * * * * Il est prs de cinq heures quand nous sortons de ces temples, de ces herbes et de ces ruines, et le triste soleil rose d'automne achve de dcliner l-bas derrire l'immense Chine, du ct de l'Europe lointaine. Je me spare alors de mes compagnons du jour, car ils habitent, eux, le quartier des Lgations, dans le sud de la Ville tartare, et moi, c'est dans la Ville impriale, fort loin d'ici. A travers les ddales et les solitudes de Pkin, j'ignore absolument le chemin suivre pour sortir de ces lieux morts o nous venons de passer la journe et o jamais je n'tais venu. J'ai pour guide un mafou que l'on m'a prt (en franais: un piqueur). Et je sais seulement que je dois faire plus d'une lieue avant d'atteindre mon gte somptueux et dsol. Mes compagnons partis, je chemine un moment encore au milieu du silence des vieilles rues sans habitants pour arriver bientt dans des avenues larges, qui paraissent sans fin, et o commencent grouiller des robes de coton bleu et des faces jaunes longue queue. De petites maisons toutes basses, toutes maussades et grises, s'en vont l'interminable file de chaque ct des chausses, o les pas des chevaux dans la terre friable et noire soulvent d'infects nuages. Si basses les maisons et si larges les avenues, que l'on a sur la tte presque toute l'tendue du ciel crpusculaire. Et, tant le froid augmente vite la tombe du jour, il semble que, de minute en minute, tout se glace. Parfois le grouillement est compact autour des boutiques o l'on vend manger, dans la ftidit qu'exhalent les boucheries de viande de chien ou les rtisseries de sauterelles. Mais quelle bonhomie, en somme, chez tous ces gens de la rue, qui, au lendemain des bombardements et des batailles, me laissent passer sans un regard de malveillance! Qu'est-ce que je ferais pourtant, avec mon mafou d'emprunt et mon revolver, si ma figure allait ne pas leur convenir? Ensuite, on se retrouve isols, pour un temps, parmi les dcombres, au milieu de la dsolation des quartiers dtruits. D'aprs l'orientation du couchant d'or ple, je crois voir que la route suivie est bonne; si cependant il n'avait pas compris o j'ai l'intention de me rendre, mon mafou, comme il ne parle que chinois, je me trouverais fort au dpourvu. * * * * * Ce retour me parat interminable, dans le froid du soir. A la fin cependant voici l-bas, en silhouette dj grise devant le ciel, la montagne factice des parcs impriaux, avec ses petits kiosques de faence et ses vieux arbres tordus, qui se groupent et s'arrangent comme sur les laques, dans les paysages prcieusement peints. Et voici la muraille rouge sang et l'une des portes d'mail jaune de la Ville impriale, avec deux factionnaires de l'arme allie qui me prsentent les armes. L, je me reconnais, je suis chez moi, et je congdie mon guide pour entrer seul dans cette Ville jaune, de laquelle du reste, cette heure-ci, on ne le laisserait plus sortir. La Ville impriale ou Ville jaune, ou Ville interdite, mure de si terribles murs au milieu mme de l'norme Pkin aux enceintes babyloniennes, est bien plus un parc qu'une ville, un bois d'arbres sculaires--de l'espce sombre des cyprs et des cdres--qui peut avoir deux ou trois lieues de tour; quelques trs anciens temples y mergent d'entre les branches, et aussi quelques palais rcents dus aux fantaisies de l'Impratrice rgente. Ce grand bois, o je pntre ce soir comme chez moi, aucune poque prcdente de l'histoire n'avait t viol par les trangers; les ambassadeurs eux-mmes n'en passaient jamais les portes; jusqu' ces derniers jours, il tait demeur inaccessible aux Europens et profondment inconnu. Elle entoure, cette Ville jaune, elle protge, derrire une zone de tranquillit et d'ombre, la plus mystrieuse encore Ville violette, rsidence des Fils du Ciel, qui y occupe, au centre, un carr dominateur, dfendu par des fosss et de doubles remparts. Et quel silence, ici, cette heure! Quel lugubre dsert que tout ce lieu! La mort plane prsent sur ces alles, qui jadis voyaient passer des princesses promenes dans des palanquins, des impratrices suivies de soyeux cortges. Depuis que les htes habituels ont pris la fuite et que les barbares d'Occident occupent leur place, on ne rencontre plus personne dans le bois, si ce n'est, de loin en loin, une patrouille, un piquet de soldats d'une nation ou d'une autre. Et on n'y entend gure que le pas des sentinelles devant les palais ou les temples; ou bien, autour de quelque cadavre, le cri des corbeaux et le triste aboiement des chiens mangeurs de morts. J'ai d'abord traverser une rgion o il n'y a que des arbres, des arbres qui ont vraiment des tournures chinoises, et dont l'aspect suffirait donner la notion et la petite angoisse de l'exil; la route s'en va l-dessous, inquitante, soudainement assombrie par les vieilles ramures qui y font le crpuscule presque nocturne. Sur l'herbe rase, fane par l'automne, sautillent des pies attardes. Sautillent aussi, dansent en rond noir avant de se coucher, des corbeaux dont les croassements s'amplifient et font peur au milieu du froid et du silence. Et l-bas, des chiens, dans une sorte de clairire o tombe un peu de lueur, tranent une longue chose qui a forme humaine. Aprs la droute, les dfenseurs de la Ville jaune sont venus mourir n'importe o dans le bois, et les moyens ont manqu pour les ramasser tous.... Au bout d'un quart d'heure, apparition de la Ville violette, dont un angle surgit devant moi au dtour du chemin. Elle se dcouvre lentement, toujours muette et ferme, bien entendu, comme un colossal tombeau. Ses longues murailles droites, au-dessus de ses fosss pleins d'herbages, vont se perdre dans les lointains confus et dj obscurs. Le silence semble s'exagrer son approche, comme si elle en condensait, comme si elle en couvait, du silence, dans son enceinte effroyable,--du silence et de la mort. Un coin du Lac des Lotus commence maintenant de s'indiquer, comme un morceau de miroir clair, renvers parmi des roseaux pour recueillir les derniers reflets du ciel; je vais passer tout au bord, devant l'Ile des Jades, o mne un pont de marbre,--et je sais d'avance, pour l'avoir journellement vue, la froce grimace chinoise que me rservent les deux monstres gardiens de ce pont, depuis des sicles accroupis sur leur socle. Je sors enfin de l'ombre et de l'oppression des arbres; le Lac des Lotus achve de se dployer devant moi, faisant de l'espace libre, en mme temps qu'une grande tendue de ciel crpusculaire se dgage nouveau sur ma tte. Les premires toiles s'allument, au fond glacial du vide. Et c'est le commencement d'une de ces nuits que l'on passe ici, au milieu de cette rgion trs particulire de Pkin, dans un excs d'isolement et de silence,--avec, de temps autre, des coups de fusil au loin, traversant le calme tragique des palais et des arbres. Il glera tout l'heure; on la sent venir, la gele, l'pret de l'air qui cingle la figure. Le lac jadis invisible, le Lac des Lotus qui doit tre en effet, durant la saison des fleurs, le merveilleux champ de calices roses dcrit par les potes de la Chine, ne reprsente plus, en cette fin d'octobre, qu'un triste marcage, recouvert de feuilles roussies, et duquel monte cette heure une bue hivernale comme un nuage qui tranerait sur les roseaux morts. Ma demeure est de l'autre ct de ce lac, et j'arrive au grand Pont de Marbre qui le franchit d'une courbe superbe, d'une courbe encore toute blanche, malgr l'envahissement des obscurits grises ou noires. En cet endroit, comme je m'y attendais, une senteur cadavrique s'lve tout coup dans l'air glac.--Et je connais depuis une semaine le personnage qui me l'envoie: en robe bleue, les bras tendus, couch le nez dans les vases de la rive et montrant sa nuque o le crne s'ouvre. De mme que je devine, dans le fouillis peurant des herbes, son camarade qui, dix pas plus loin, gt le ventre en l'air. Une fois pass ce beau et solitaire Pont de Marbre, travers le ple nuage dont les eaux se sont enveloppes, je serai presque arriv mon logis. Il y aura d'abord ma gauche un portail de faence, gard par deux sentinelles allemandes,--deux tres vivants que je ne suis pas fch de savoir bientt sur ma route, et qui, s'ils y voient encore, me salueront de l'arme avec un ensemble automatique; ce sera l'entre des jardins au fond desquels rside le feld-marchal de Waldersee, dans un palais de l'Impratrice. Et, deux cents mtres plus loin, aprs avoir travers d'autres portails et des ruines, je rencontrerai une brche frachement ouverte dans un vieux mur: ce sera mon entre moi, garde par un soldat de chez nous, un chasseur d'Afrique. Un autre palais de l'Impratrice est l trs cach par des enclos et se perdant un peu sous bois, un palais frle, tout en dcoupures et en vitrages. Alors je pousserai une porte de verre, peinturlure de lotus roses, et retrouverai la ferie de chaque soir: sous des arceaux d'bne prodigieusement sculpts et sur des tapis jaunes, l'clat des inapprciables porcelaines, des cloisonns, des laques, et des soies impriales traverses de chimres d'or... IX Il est presque nuit close, quand je rentre au logis. Les grands brasiers de chaque soir sont allums dj dans les fours souterrains, et une douce chaleur commence de monter du sol, travers l'paisseur des tapis jaune d'or. On a maintenant des impressions de chez soi, de bien-tre et de confortable dans ce palais qui nous avait fait le premier jour un accueil mortel. Je dne comme d'habitude la petite table d'bne un peu perdue dans la longue galerie aux fonds obscurs, en compagnie de mon camarade le capitaine C..., qui a dcouvert dans la journe de nouveaux bibelots merveilleux et les a fait momentanment placer ici pour en jouir au moins un soir. * * * * * C'est d'abord un nouveau trne, d'un style que nous ne connaissions pas; des crans de taille colossale, qui posent sur des socles d'bne et reprsentent des oiseaux tincelants livrant bataille des singes, parmi des fleurs de rve; des girandoles qui dormaient depuis le XVIIIe sicle dans leurs caisses capitonnes de soie jaune, et qui maintenant descendent de nos arceaux ajours, retombent en pluie de perles et d'mail au-dessus de nos ttes,--et tant d'autres indescriptibles choses, ajoutes depuis aujourd'hui la profusion de nos richesses d'art lointain. Mais c'est la dernire fois que nous jouissons de notre galerie dans son intgrit et sa profondeur; demain il va falloir d'abord renvoyer et tiqueter parmi les rserves la plupart de ces objets qui amusaient nos yeux, et puis tout en rservant un salon convenable pour le gnral, qui doit hiverner ici, faire couper, en plusieurs places, cette aile de palais par des cloisons lgres, y prparer des logements et des bureaux pour l'tat-major.--Et ce sera la besogne du capitaine C..., qui est ici improvis architecte et intendant suprme, tandis que je reste, moi, l'hte de passage, ayant voix consultative seulement. * * * * * Donc, ce soir, c'est le dernier tableau et l'apoge de notre petite fantasmagorie impriale, aussi allons-nous prolonger la veille plus que de coutume. Et, ayant eu pour une fois l'enfantillage de revtir les somptueuses robes asiatiques, nous nous tendons sur des coussins dors, appelant notre aide l'opium, trs favorable aux imaginations un peu lasses et blases, ainsi que les ntres ont malheureusement commenc d'tre... Hlas! combien notre solitude dans ce palais nous et sembl magique, sans le secours d'aucun avatar, quelques annes plus tt!... C'est un opium exquis, il va sans dire, dont la fume, tournant en petites spirales rapides, a tout de suite fait d'alourdir l'air en l'embaumant. Par degrs, il nous apportera l'extase chinoise, l'oubli, l'allgement, l'impondrabilit, la jeunesse. * * * * * Absolu silence au dehors, car le poste des soldats--d'ailleurs endormis--est fort loin de nous; absolu silence, cours dsertes o il gle, et nuit noire. La galerie, dont les extrmits se perdent dans l'imprcision obscure, devient de plus en plus tide; la chaleur des fours souterrains s'y appesantit, entre ces parois de vitres et de papier coll qui seraient si frles pour nous garantir des surprises de l'extrieur, mais qui font les salles si hermtiquement closes et propices l'intoxication par les parfums. tendus trs mollement sur des paisseurs soyeuses, nous regardons fuir le plafond, l'enfilade des arceaux de bois prcieux sculpts en dentelles, d'o retombent les lanternes ruisselantes de perles. Des chimres d'or brillent discrtement et l sur des soies jaunes et vertes aux replis lourds. Les hauts paravents, les hauts crans de cloisonn, de laque ou d'bne, qui sont le grand luxe de la Chine, font partout des recoins, des cachettes de luxe et de mystre, peupls de potiches, de bronzes, de monstres aux yeux de jade qui observent en louchant... Absolu silence. Mais, dans le lointain, par intervalles, quelqu'un de ces coups de feu qui ne manquent jamais de ponctuer ici la torpeur nocturne, ou bien un cri d'alarme, un cri de dtresse: escarmouches entre postes europens et rdeurs chinois; sentinelles, effares par les cadavres et par la nuit, qui tirent peut-tre sur des ombres. Aux premiers plans qu'claire notre lampe, les seules choses trs lumineuses, dont le dessin et les couleurs se gravent, comme par obsession, dans nos yeux maintenant immobiliss, sont quatre brle-parfums gants, de forme hiratique, en cloisonn adorablement bleu, qui posent sur des lphants d'or. Ils se dtachent, prcis, en avant de panneaux en laque noire, sems d'une envole de longues ailes blanches, traverss d'une fuite perdue de grands oiseaux dont chaque plume est faite d'une nacre diffrente. Sans doute notre lampe faiblit, car, en dehors de ces choses proches, la magnificence du lieu ne se voit presque plus, s'indique plutt notre souvenir--par la silhouette rare de quelque vase de cinq cents ans, par le reflet de quelque inimitable soierie, ou l'clat d'un mail... * * * * * Trs tard la fume de l'opium nous tient en veil, dans un tat lucide et confus la fois. Et nous n'avions jamais ce point compris l'art chinois; c'est vraiment ce soir, dirait-on, qu'il nous est rvl. D'abord, nous en ignorions, comme tout le monde, la grandeur presque terrible, avant d'avoir connu cette Ville impriale, avant d'avoir aperu le palais mur des Fils du Ciel; et, cette heure nocturne, dans la galerie surchauffe, au milieu de la fume odorante pandue en nuage, l'impression qui nous reste des grands temples sombres, des grandes toitures d'mail jaune couronnant l'normit titanesque des terrasses de marbre, s'exalte jusqu' de l'admiration subjugue, jusqu' du respect et de l'effroi... Et puis, mme dans les mille dtails des broderies, des ciselures, dont la profusion ici nous entoure, combien cet art est habile et juste, qui, pour rendre la grce des fleurs, en exagre ainsi les poses languissantes ou superbes, le coloris violent ou dlicieusement ple, et qui, pour attester la frocit des tres quels qu'ils soient, voire des moindres papillons ou libellules, leur fait tous des griffes, des cornes, des rictus affreux et de gros yeux louches!... Elles ont raison, les broderies de nos coussins: c'est cela, les roses, les lotus, les chrysanthmes! Et, quant aux insectes, scarabes, mouches ou phalnes, ils sont bien tels que ces horribles petites btes peintes en reliefs d'or sur nos ventails de cour... * * * * * Dans un anantissement physique trs particulier, qui laisse se librer l'esprit ( Bnars, peut-tre dirait-on: se dgager le corps astral), tout nous parat facile, amusant, dans ce palais, et ailleurs dans le monde entier. Nous nous flicitons d'tre venus habiter la Ville jaune un instant unique de l'histoire de la Chine, un instant o tout est ouvert et o nous sommes encore presque seuls, libres dans nos fantaisies et nos curiosits. La vie nous semble avoir des lendemains remplis de circonstances intressantes, et mme nouvelles. En causant, nous trouvons des suites de mots, des formules, des images rendant enfin l'inexprimable, l'en-dessous des choses, ce qui n'avait jamais pu tre dit. Les dsesprances, les grandes angoisses que l'on tranait partout comme le boulet des bagnes, sont incontestablement attnues. Quant aux petits ennuis de la minute prsente, aux petits agacements, ils n'existent plus... Par exemple, travers les glaces de la galerie, quand nous apercevons, dans le lointain du palais de verre, un ple fanal de mauvais aloi qui se promne, nous disons, sans que cela nous agite aucunement: --Tiens! encore les voleurs! Ils doivent pourtant nous voir. Demain il faudra songer refaire une battue! Et nous jugeons indiffrent, confortable mme, que des vitres seules sparent nos coussins, nos soies impriales, du froid, de l'horreur,--des entours o les cadavres, cette heure tardive, se recouvrent de gele blanche, dans les ruines. X Jeudi 25 octobre. En compagnie du chat, j'ai travaill tout le jour dans la solitude de mon palais de la Rotonde que j'avais dsert hier. A l'heure o le soleil rouge du soir s'enfonce derrire le Lac des Lotus, mes deux serviteurs, comme d'habitude, viennent me chercher. Mais, le Pont de Marbre franchi, nous passons cette fois sans nous arrter devant la brche qui mne mon fragile palais du Nord. Nous avons sortir de nos quartiers, travers la poussire et les ruines, car je dois faire visite monseigneur Favier, vque de Pkin,--qui habite dans notre voisinage, en dehors, mais tout prs de la Ville impriale. C'est dj le crpuscule quand nous entrons dans la Concession catholique, o les missionnaires et leur pauvre troupeau jaune viennent de subir les dtresses d'un long sige. Et la cathdrale, crible de mitraille, nous apparat vague, dans un ciel teint, si poussireux qu'on le croirait voil de brume,--la cathdrale nouvellement btie, celle dont l'Impratrice accorda la construction, en remplacement de l'ancienne dont elle fit son garde-meuble. Monseigneur Favier, chef des missions franaises, habitant Pkin depuis quarante annes, ayant longtemps joui de la faveur des souverains, avait t le premier prvoir et dnoncer le pril boxer. Malgr l'effondrement momentan de son oeuvre, il est encore une puissance en Chine, o un dcret imprial lui a jadis confr le rang de vice-roi. La salle o il me reoit, aux murs blancs, avec un trou d'obus rcemment bouch, contient de prcieux bibelots chinois, dont la prsence dans ce presbytre tonne tout d'abord. Il les collectionnait autrefois, et il les revend aujourd'hui pour pouvoir secourir les quelques milliers d'affams que la guerre vient de laisser dans son glise. * * * * * L'vque est un homme de haute taille, de beau visage rgulier, avec des yeux de finesse et d'nergie. Ils devaient lui ressembler, par l'allure aussi bien que par l'opinitre volont, ces vques du moyen ge qui suivaient les croisades en Terre sainte. C'est seulement depuis le dbut des hostilits contre les chrtiens qu'il a repris la soutane des prtres franais et coup sa longue tresse la chinoise. (On sait que le port de la queue et du costume mandarin tait une des plus normes et subversives faveurs accordes aux Lazaristes par les empereurs Clestes.) Il veut bien me retenir une heure auprs de lui et, tandis qu'un Chinois soyeux nous sert le th, il me redit la grande tragdie qui vient de finir ici mme; cette dfense de quatorze cents mtres de murs, organise avec rien par un jeune enseigne et trente matelots; cette rsistance de plus de deux mois contre des milliers de tortionnaires qui dliraient de fureur, au milieu de l'norme ville en feu. Bien qu'il conte tout cela voix trs basse, dans la salle blanche un peu religieuse, sa parole devient de plus en plus chaude, vibrante en sourdine, avec une certaine rudesse de soldat, et, de temps autre, une motion qui lui trangle la gorge,--surtout lorsqu'il est question de l'enseigne Henry. L'enseigne Henry, qui mourut travers de deux balles, sur la fin du dernier grand combat! Ses trente matelots, qui eurent tant de tus et qui furent blesss presque tous!... Il faudrait graver quelque part en lettres d'or leur histoire d'un t, de peur qu'on ne l'oublie trop vite, et la faire certifier telle, parce que bientt on n'y croirait plus. Et ces matelots-l, commands par leur officier tout jeune, on ne les avait pas choisis; ils taient les premiers venus, pris en hte et au hasard bord de nos navires. Quelques prtres admirables partageaient leurs veilles, quelques braves sminaristes faisaient le coup de feu sous leurs ordres, et aussi une horde de Chinois arms de vieux fusils pitoyables. Mais c'tait eux l'me de la dfense obstine, et, devant la mort, qui tait tout le temps prsente dans la diversit de ses formes les plus atroces, pas un n'a faibli ni murmur. Un officier et dix matelots italiens, que le sort avait jets l, s'taient jusqu' la fin battus hroquement aussi, laissant six des leurs parmi les morts. * * * * * Oh! l'hrosme enfin, le plus humble hrosme de ces pauvres chrtiens chinois, catholiques ou protestants, rfugis ple-mle l'vch, qui savaient qu'un seul mot d'abjuration, qu'une seule rvrence une image bouddhique leur garantirait la vie, mais qui restaient l tout de mme, fidles, malgr la faim torturante aux entrailles et le martyre presque certain! En mme temps, du reste, en dehors de ces murs qui les protgeaient un peu, quinze mille environ de leurs frres taient brls, dpecs vifs, jets en morceaux dans le fleuve, pour la nouvelle foi qu'ils ne voulaient point renier. Il se passait des choses inoues, pendant ce sige: un vque[2], la tte rafle par les balles, allait, suivi d'un enseigne de vaisseau et de quatre marins, arracher un canon l'ennemi; des sminaristes fabriquaient de la poudre, avec les branches carbonises des arbres de leur prau et avec du salptre qu'ils drobaient la nuit, en escaladant les murs, dans un arsenal chinois. [Note 2: Monseigneur Jarlin, coadjuteur de monseigneur Favier.] On vivait dans un continuel fracas, dans un continuel claboussement de pierres ou de mitraille; tous les clochetons en marbre de la cathdrale, cribls d'obus, chancelaient, tombaient par morceaux sur les ttes. A toute heure sans trve, les boulets pleuvaient dans les cours, enfonaient les toits, crevaient les murs. Mais c'tait la nuit surtout que les balles s'abattaient comme grle, et qu'on entendait sonner les trompes des Boxers ou battre les affreux gongs. Et leurs cris de mort, tout le temps, plein gosier: _Cha! cha!_ (Tuons! tuons!), ou: _Chao! chao!_ (Brlons! brlons!), emplissaient la ville comme la clameur d'ensemble d'une immense meute en chasse. * * * * * On tait en juillet, en aot, sous un ciel touffant,--et on vivait dans le feu: des incendiaires arrosaient de ptrole les portes ou les toits avec des jets de pompe, et lanaient dessus des toupes allumes; il fallait, d'un ct ou d'un autre, courir, apporter des chelles, grimper avec des couvertures mouilles pour touffer ces flammes. Courir, il fallait tout le temps courir, quand on tait si puis, avec la tte si lourde, les jambes si faibles, de n'avoir pas mang sa faim. Courir!... Il y avait une sorte de course lamentable, que les bonnes Soeurs avaient charge d'organiser, celle des femmes et des petits enfants, hbts par la souffrance et la peur. C'taient elles, les sublimes filles, qui dcidaient quand il y avait lieu de changer de place suivant la direction des obus, et qui choisissaient la minute la moins dangereuse pour prendre son lan, traverser une cour tte baisse, aller s'abriter autre part. Un millier de femmes, maintenant sans volont et sans ides, ayant au cou de pauvres bbs mourants, les suivaient alors comme un remous humain, avanaient ou reculaient, se poussant pour ne pas perdre de vue les blanches cornettes protectrices... Courir, quand on ne tenait plus debout faute de vivres, et qu'une lassitude suprme vous poussait vous coucher par terre pour attendre de mourir! Les dtonations qui ne cessaient pas, le perptuel bruit, la mitraille, la dgringolade des pierres, on s'habituait encore cela, et voir chaque instant quelqu'un s'affaisser dans son sang. Mais la faim tait un mal plus intolrable que tout. On faisait des bouillies avec les feuilles et les jeunes pousses des arbres, avec les racines des dahlias du jardin et les oignons des lis. De pauvres Chinois venaient humblement dire: --Il faut garder le peu qui reste de millet pour les matelots qui nous dfendent et qui ont plus besoin de force que nous. L'vque voyait se traner ses pieds une femme accouche de la veille, qui suppliait: --vque! vque! fais-moi donner seulement une poigne de grain, pour qu'il me vienne du lait et que mon petit ne meure pas! * * * * * On entendait toute la nuit dans l'glise les petites voix de deux ou trois cents enfants qui gmissaient pour avoir manger. Suivant l'expression de monseigneur Favier, c'taient comme les _blements d'une troupe d'agnelets destins au sacrifice_. Leurs cris d'ailleurs allaient en diminuant, car on en enterrait une quinzaine par jour. On savait que non loin de l, aux lgations europennes, un drame pareil devait se jouer, mais, il va sans dire, toute communication tait coupe, et quand quelque jeune chrtien chinois se dvouait pour essayer d'aller y porter un mot de l'vque, demandant des secours ou au moins des nouvelles, on voyait bientt sa tte, avec le billet pingl la joue, reparatre au-dessus du mur, au bout d'une perche enguirlande de ses entrailles. Tout tait plein de sang, de cervelle jaillie des crnes briss. Non seulement des boulets tombaient par centaines chaque jour, mais les Boxers dans leurs canons mettaient aussi des cailloux, des briques, des morceaux de fer, des cassons de marmite, ce qui tombait sous leurs mains forcenes. On n'avait pas de mdecins, on pansait comme on pouvait, et sans espoir, les grandes blessures horribles, les grands trous dans les poitrines. Les bras des fossoyeurs volontaires s'puisaient creuser le sol pour enfouir des morts ou des dbris de morts. Et toujours les cris de la meute enrage: _Cha! cha!_ (Tuons! tuons!), et toujours les gongs avec leur bruit de sinistre ferraille, et toujours le beuglement des trompes... Des mines sautaient de diffrents cts, engloutissant du monde et des pans de mur. Dans le gouffre que fit l'une d'elles, disparurent les cinquante petits bbs de la crche, dont les souffrances au moins furent finies. Et, chaque fois, c'tait une nouvelle grande brche ouverte pour les Boxers qui se prcipitaient, c'tait une entre bante pour la torture et la mort... Mais l'enseigne Henry accourait l toujours; avec ce qui lui restait de matelots, on le voyait surgir la place qu'il fallait, au point prcis d'o l'on pouvait tirer le mieux, sur un toit, sur une crte de muraille,--et ils tuaient, ils tuaient, sans perdre une balle de leurs fusils rapides, chaque coup donnant la mort. Par terre, ils en couchaient cinquante, cent, en monceaux, et fivreusement les prtres, les Chinois, les Chinoises apportaient des pierres, des briques, des marbres de la cathdrale, n'importe quoi, avec du mortier tout prt, et on refermait la brche, et on tait sauvs encore jusqu' la mine prochaine! Mais on n'en pouvait plus; la maigre ration de bouillie diminuait trop, on n'avait plus de force... Ces cadavres de Boxers, qui s'entassaient tout le long du vaste pourtour dsesprment dfendu, emplissaient l'air d'une odeur de peste; ils attiraient les chiens qui, dans les moments d'accalmie, s'assemblaient pour leur manger le ventre; alors, les derniers temps, on tuait ces chiens du haut du mur, on les pchait avec un croc au bout d'une corde,--et c'tait une viande rserve aux malades et aux mres qui allaitaient. Le jour enfin o nos soldats entrrent dans la place, guids par l'vque cheveux blancs qui, debout sur le mur, agitait le drapeau franais, le jour o l'on se jeta dans les bras les uns des autres avec des larmes de joie,--il restait tout juste de quoi faire, en y mettant beaucoup de feuilles d'arbres, un seul et dernier repas. --Il semblait, dit monseigneur Favier, que la Providence et compt nos grains de riz! Et puis il me reparle encore de l'enseigne Henry: --La seule fois, dit-il, pendant tout le sige, la seule fois que nous ayons pleur, c'est l'instant de sa mort. Il tait rest debout longtemps, avec ses deux blessures mortelles, commandant toujours, rectifiant le tir de ses hommes. A la fin du combat, il est descendu lentement de la brche, et il est venu s'affaisser entre les bras de deux de nos prtres; alors nous pleurions tous et, avec nous, tous ses matelots qui s'taient approchs et qui l'entouraient.--C'est qu'aussi il tait charmant, simple, bon, doux avec les plus petits... tre un soldat pareil, et se faire aimer comme un enfant, n'est-ce pas, il n'y a rien de plus beau? Et il ajoute, aprs un silence: --Il avait la foi, celui-l! Chaque matin, il venait prier ou communier au milieu de nous, disant avec un sourire: Il faut se tenir prt. Il est nuit noire quand je sors de chez l'vque, auquel je ne pensais faire qu'une courte visite. Autour de chez lui, bien entendu, tout est dsolation, boulements, dcombres; rien n'a plus forme de maisons, et on ne retrouve plus trace de rues. Je m'en vais, avec mes deux serviteurs, nos revolvers et notre petit fanal; je m'en vais songeant l'enseigne Henry, sa gloire, sa dlivrance, tout autre chose qu' l'insignifiant dtail du chemin suivre dans ces ruines... D'ailleurs, c'est si prs: un kilomtre peine... Une bourrasque de vent de Mongolie, qui teint notre chandelle dans sa gaine de papier, nous enveloppe de tant de poussire qu'on ne voit plus deux pas devant soi, comme en pleine brume. Et, n'tant jamais venus dans ce quartier, nous voil gars, au milieu des obstacles et des trous, trbuchant sur des pierres, sur des dbris, des cassons de poterie ou des cassons de crne. A peine les toiles pour nous guider, tant cette poussire fait nuage, et vraiment nous ne savons plus... Une odeur de cadavre tout coup... Ah! c'est notre dcouverte d'hier matin, la tranche des scalps! Nous la reconnaissons certaines pierres du bord, juste avant de tomber dedans. Alors tout est bien, la direction tait bonne; encore deux cents mtres et nous trouverons notre palais de verre, nous serons chez nous... XI Vendredi 26 octobre. Parti presque en retard de mon palais du Nord, je me hte vers le rendez-vous que Li-Hung-Chang a bien voulu me donner pour neuf heures du matin. Un chasseur d'Afrique m'accompagne. Nous suivons un piqueur chinois envoy pour nous conduire. Et c'est d'abord un temps de trot acclr, sous le rayonnement blanc du soleil, travers du silence et de la poussire, le long des grandes murailles muettes et des fosss en marcage du palais des Empereurs. Ensuite, au sortir de la Ville jaune, commence la vie et commence le bruit. Aprs cette magnifique solitude, o l'on s'est dj habitu demeurer, chaque fois que l'on rentre dans le Pkin de tout le monde, c'est presque une surprise de retrouver le grouillement de la Chine et ses humbles foules: on n'arrive pas se figurer que ces bois, ces lacs, ces horizons qui jouent la vraie campagne, sont choses factices, englobes de toutes parts dans la plus fourmillante des villes. Il est incontestable que les gens reviennent en masse Pkin. (Au dire de monseigneur Favier, il y reviendrait surtout des Boxers, sous tous les costumes et sous toutes les formes.) D'un jour l'autre augmente le nombre des robes en soie; des robes en coton bleu, des yeux de travers et des queues. Il faut allonger le trot quand mme, au milieu de tout ce monde, car nous sommes encore loin, parat-il, et l'heure passe. Notre piqueur prsent semble galoper; ce n'est plus lui que nous voyons; dans ces rues plus poudreuses encore que les chemins de la Ville jaune; c'est seulement l'envole de poussire noire dont il s'enveloppe avec son petit cheval mongol,--et nous suivons ce nuage. * * * * * Au bout d'une demi-heure de course rapide, dans une triste ruelle sans vue, devant une vieille maison dlabre, le nuage enfin s'arrte... Est-ce possible qu'il demeure l, ce Li-Hung-Chang, riche comme Aladin, possesseur de palais et de merveilles, qui fut un des favoris les plus durables de l'Impratrice, et une des gloires de la Chine?.... * * * * * Pour je ne sais quelles raisons, sans doute complexes, un poste de soldats cosaques garde cette entre: uniformes sordides et naves figures roses. La salle o l'on m'introduit, au fond d'une cour, est en dcrpitude et en dsarroi; au milieu, une table et deux ou trois fauteuils d'bne sculpts un peu finement, mais c'est tout. Dans les fonds, un chaos de malles, de valises, de paquets, de couvertures enroules; on dirait les prparatifs d'une fuite. Le Chinois qui est venu me recevoir au seuil de la rue, en belle robe de soie prune, me fait asseoir et m'offre du th; c'est l'interprte de cans; il parle franais d'une faon correcte, mme lgante: on est all, me dit-il, m'annoncer Son Altesse. Sur un signe d'un autre Chinois, il m'emmne bientt dans une seconde cour, et l m'apparat, la porte d'une salle de rception, un grand vieillard qui s'avance ma rencontre. De droite et de gauche il s'appuie sur les paules de serviteurs en robe de soie qu'il dpasse de toute la tte. Il est colossal, les pommettes saillantes sous de petits yeux, de tout petits yeux vifs et scrutateurs; l'exagration du type mongol, avec une certaine beaut quand mme et l'air grand seigneur, bien que sa robe fourre, de nuance indcise, laisse voir les taches et l'usure. (On m'en avait prvenu d'ailleurs: Son Altesse, en ces jours d'abomination, croit devoir affecter d'tre pauvre). La grande salle dcrpite o il me reoit est, comme la premire, encombre de malles et de paquets ficels. Nous prenons place dans des fauteuils, l'un devant l'autre, une table entre nous deux, sur laquelle des serviteurs posent des cigarettes, du th, du champagne. Et nous nous dvisageons d'abord comme deux tres qu'un monde spare. Aprs m'avoir demand mon ge et le chiffre de mes revenus (ce qui est une formule de politesse chinoise), il salue de nouveau et la conversation commence... * * * * * Quand nous avons fini de causer des questions brlantes du jour, Li-Hung-Chang s'apitoie sur la Chine, sur les ruines de Pkin. * * * * * --Ayant visit toute l'Europe, dit-il, j'ai vu les muses de toutes vos capitales. Pkin avait le sien aussi, car la Ville jaune tout entire tait un muse, commenc depuis des sicles, que l'on pouvait comparer aux plus beaux d'entre les vtres... Et maintenant, il est dtruit... Il m'interroge ensuite sur ce que nous faisons dans notre palais du Nord, s'informe, avec des mnagements aimables, si nous n'y commettons pas de dgts. Ce que nous faisons, il le sait aussi bien que moi, ayant des espions partout, mme parmi nos portefaix; son nigmatique figure cependant simule une satisfaction quand je lui confirme que nous ne dtruisons rien. L'audience finie, les poignes de main changes, Li-Hung-Chang, toujours appuy sur les deux serviteurs qu'il domine de sa haute taille, vient me reconduire jusqu'au milieu de la cour. Et quand je me retourne sur le seuil pour lui adresser le salut final, il rappelle courtoisement ma mmoire l'offre que je lui ai faite de lui envoyer le rcit de mon voyage Pkin--si jamais je trouve le temps de l'crire. Malgr la grce parfaite de l'accueil, due surtout mon titre de _mandarin de lettres_, ce vieux prince des Mille et une Nuits chinoises, en habits rps, dans un cadre de misre, n'a cess de me paratre inquitant, masqu, insaisissable et peut-tre sourdement ddaigneux ou ironique. A travers deux kilomtres de ruines et de dcombres, je me dirige prsent vers le quartier des lgations europennes, afin de prendre cong de notre ministre de France, encore malade et alit, et de lui demander ses commissions pour l'amiral;--car, je dois, aprs-demain au plus tard, quitter Pkin, m'en retourner bord. Et cette visite termine, au moment o je remonte cheval pour rentrer dans la Ville jaune, quelqu'un de la lgation vient trs gentiment me donner une indication prcise, tout fait singulire, qui me permettra sans doute de drober ce soir deux petits souliers de l'Impratrice de Chine et de les emporter comme part de pillage. En effet, dans une le ombreuse de la partie sud du Lac des Lotus est un frle palais, presque cach, o la souveraine avait dormi sa dernire nuit d'angoisse, avant sa fuite affole en charrette comme une pauvresse. Or, _la deuxime chambre gauche, au fond de la deuxime cour_ de ce palais tait la sienne. Et l, parat-il, sous un lit sculpt, sont rests par terre deux petits souliers en soie rouge, brods de papillons et de fleurs, qui n'ont pu appartenir qu' elle. Je m'en reviens donc grand train dans la Ville jaune. Je djeune en hte dans notre galerie vitre--d'o les bibelots merveilleux ont dj commenc, hlas! de s'en aller au nouveau garde-meuble, afin de permettre aux charpentiers de commencer leur oeuvre d'appropriation. Et vite je m'en vais, pied cette fois, avec mes deux fidles serviteurs, la recherche de cette le, de ce palais et de ces petits souliers. * * * * * Le soleil d'une heure est brlant sur les sentiers desschs, sur les vieux cdres tout gris de poussire. A deux kilomtres environ, au sud de notre rsidence, nous trouvons l'le sans peine; elle est dans une rgion o le lac se divise en diffrents petits bras, que traversent des ponts de marbre, que bordent des balustres de marbre enguirlands de verdure. Et le palais est l, cach demi dans les arbres, charmant et frle, pos sur une terrasse de marbre blanc. Ses toits de faence verte rehausss d'or, ses murs jour, peints et dors, brillent d'un clat de choses prcieuses et toutes neuves, parmi le vert poussireux des cdres centenaires. Il tait une petite merveille de grce et de mignardise, et il est adorable ainsi, dans cet abandon et ce silence. Par les portes ouvertes sur les marches si blanches qui y montent, de gentils dbris de toutes sortes dvalent en cascade: cassons de porcelaines impriales, cassons de laques d'or, petits dragons de bronze tombs les pattes en l'air, lambeaux de soies roses et grappes de fleurs artificielles. Les barbares ont pass par l, mais lesquels? Pas les Franais assurment, pas nos soldats, car jamais cette partie de la Ville jaune ne leur a t confie, jamais ils n'y sont venus. Dans les cours intrieures, d'o s'envole notre approche une nue de corbeaux, mme dsastre: le sol est jonch de pauvres objets lgants et dlicats, un peu fminins, que l'on a dtruits plaisir. Et, comme c'est un massacre tout rcent, les toffes lgres, les fleurs en soie, les lambeaux de parures n'ont mme pas perdu leur fracheur. * * * * * Au fond de la deuxime cour, la deuxime chambrer gauche!... Voici... Il y reste un trne, des fauteuils, un grand lit trs bas, sculpt par la main des gnies. Mais tout est saccag. A coups de crosse sans doute, on a bris les glaces sans tain travers lesquelles la souveraine pouvait contempler les miroitements du lac et la floraison rose des lotus, les ponts de marbre, les lots, tout le paysage imagin et ralis pour ses yeux; et on a mis en pices une soie blanche trs fine, tendue aux murs, sur laquelle une artiste exquis avait jet au pinceau, en teintes ples, d'autres lotus beaucoup plus grands que nature, mais languissants, courbs par quelque vent d'automne, et demi effeuills, semant leurs ptales... Sous ce lit, o je regarde tout de suite, tranent des amas de papiers manuscrits, des soies, des loques charmantes. Et mes deux serviteurs, qui fourragent l dedans avec des btons, comme des chiffonniers, ont bientt fait de ramener ce que je cherchais: l'un aprs l'autre, les deux petits souliers rouges, tonnants et comiques! Ce ne sont pas de ces ridicules souliers de poupe, pour dame chinoise aux orteils contrefaits; l'Impratrice, tant une princesse _tartare_, ne s'tait point dform les pieds, qu'elle semble avoir, du reste, trs petits par nature. Non, ce sont des mules brodes, de tournure trs normale; mais leur extravagance est seulement dans les talons, qui ont bien trente centimtres de haut, qui prennent sous toute la semelle, qui s'largissent par le bas comme des socles de statue: sans quoi l'on tomberait, qui sont des blocs de cuir blanc tout fait invraisemblables. Je ne me reprsentais pas que des souliers de femme pouvaient faire tant de volume. Et comment les emporter, prsent, pour n'avoir pas l'air de pillards aux yeux des factionnaires ou des patrouilles que nous risquons de trouver en chemin? * * * * * Osman imagine alors de les suspendre par des ficelles la ceinture de Renaud, sous sa longue capote d'hiver aux pans dissimulateurs. Et c'est admirable comme escamotage; en marche mme--car nous le faisons marcher pour tre plus srs,--on ne devinerait rien... Je ne me sens d'ailleurs aucun remords et je me figure que si elle pouvait, de si loin, voir la scne, l'encore belle Impratrice, elle serait la premire en sourire... * * * * * Sous le brlant soleil, l'ombre rare des vieux cdres poudreux, retournons maintenant bon pas mon palais de la Rotonde, o j'aurai peine deux heures lumineuses et tides, dans mon kiosque vitr, pour travailler avant la tombe du froid et de la nuit. Je suis charm, chaque fois que je remonte dans ce palais, de retrouver le silence sonore de ma haute esplanade qu'entoure le fate crnel des remparts; esplanade artificielle, d'o l'on domine de partout des paysages artificiels, mais immenses et sculaires,--et surtout _interdits_, interdits depuis qu'ils existent, et jamais vus jusqu' ces jours par des yeux d'Europens. Tout est tellement chinois ici qu'on y est pour ainsi dire au coeur mme du pays jaune, dans une Chine quintessencie et exclusive. Ces jardins suspendus taient un lieu de choix pour les rveries ultra-chinoises d'une intransigeante Impratrice, qui rva peut-tre de refermer, comme dans les vieux temps, son pays au reste du monde, et qui voit aujourd'hui crouler ses pieds son empire, vermoulu de toutes parts autant que ses myriades de temples et ses myriades de dieux en bois dor... L'heure magique, ici, est celle o l'norme boule rouge qu'est le soleil chinois des soirs d'automne claire avant de mourir les toits de la Ville violette. Et je sors chaque fois de mon kiosque cette heure-l pour revoir encore ces aspects uniques au monde. Compare ceci, quelle laideur barbare offre la vue vol d'oiseau d'une de nos villes d'Europe: amas quelconque de pignons difformes, de tuiles grossires; toits sales plants de chemines et de tuyaux de pole, avec en plus l'horreur des fils lectriques entre-croiss en rseau noir! En Chine, o l'on ddaigne assurment trop le pavage et la voirie, par contre tout ce qui s'lve un peu haut dans l'air--domaine des Esprits protecteurs au vol incessant--est toujours impeccable. Et cet immense repaire des empereurs, aujourd'hui vide et mort, tale pour moi seul, en cet instant du soir, le luxe prodigieux de ses toitures d'mail. Malgr leur vieillesse, elles tincellent encore sous ce soleil rougissant, les pyramides de faence jaune aux contours arqus avec une grce qui nous est inconnue; tous les angles de leurs sommets, des ornements simulent de grandes ailes, et puis en bas, vers les bords, viennent les ranges de monstres, dans ces mmes poses qui se recopient de sicle en sicle, qui sont consacres et immuables. Elles tincellent, les pyramides de faence jaune. Jusque dans le lointain, sur le bleu cendr du ciel o flotte l'ternelle poussire, on dirait une ville en or,--et ensuite une ville de cuivre rouge, mesure que le soleil s'en va... Et le silence d'abord de toutes ces choses, et puis cet ensemble de croassements qui s'lve de partout l'instant du coucher des corbeaux, et ce froid de mort qui soudainement tombe en suaire sur cette magnificence de l'mail, ds que le soleil s'teint.... * * * * * Ce soir, comme avant-hier, en quittant le palais de la Rotonde, nous passons sans nous arrter devant notre palais du Nord pour aller chez monseigneur Favier. Il me reoit dans la mme salle blanche, o des valises, des sacs de voyage sont poss et l sur les meubles. L'vque part demain pour l'Europe, qu'il n'a pas vue depuis douze ans. Il s'en va Rome, auprs du Pape, et puis en France, chercher de l'argent pour ses missions en dtresse. Sa grande oeuvre de quarante annes est anantie; quinze mille de ses chrtiens, massacrs; ses glises, ses chapelles, ses hpitaux, ses coles, tout est dtruit, ras jusqu'au sol, et on a viol ses cimetires. Cependant, il veut tout recommencer encore, il ne dsespre de rien. Et quand il vient me reconduire travers son jardin dj obscur, j'admire la belle nergie avec laquelle il me dit, montrant sa cathdrale troue d'obus, qui est la seule reste debout et qui se profile tristement sur le ciel de nuit avec sa croix brise: --Toutes les glises qu'ils m'ont jetes par terre, je les reconstruirai plus grandes et plus hautes! Et je veux que chaque manoeuvre de haine et de violence contre nous amne au contraire un pas en avant du christianisme dans leur pays. Ils me les dmoliront peut-tre encore mes glises, qui sait? Eh bien! je les rebtirai une fois de plus, et nous verrons, d'eux ou de moi, qui se lassera le premier!... Alors il m'apparat trs grand dans son opinitret et sa foi, et je comprends que la Chine devra compter avec cet aptre d'avant-garde. XII Samedi 27 octobre. J'ai voulu, avant de m'en aller, revoir la Ville violette les salles de trne et y entrer, non plus cette fois par les dtours cachs et les poternes sournoises, mais par les avenues d'honneur et les grandes portes pendant des sicles fermes,--pour essayer d'imaginer un peu sous le dlabrement d'aujourd'hui, ce que devait tre, au temps pass, la splendeur des arrives de souverains. Aucune de nos capitales d'Occident n'a t conue, trace avec tant d'unit et d'audace, dans la pense dominante d'exalter la magnificence des cortges, surtout de prparer l'effet terrible d'une apparition d'empereur. Le trne, ici, c'tait le centre de tout; cette ville, rgulire comme une figure de gomtrie, n'avait t cre, dirait-on, que pour enfermer, pour glorifier le trne de ce Fils du Ciel, matre de quatre cents millions d'mes; pour en tre le pristyle, pour y donner accs par des voies colossales, rappelant Thbes ou Babylone. Et comme on comprend que ces ambassades chinoises, qui, au temps o florissait leur immense patrie, venaient chez nos rois ne fussent pas blouies outre mesure la vue de notre Paris d'alors, du Louvre ou de Versailles!... * * * * * La porte Sud de Pkin, par o les cortges arrivaient, est dans l'axe mme de ce trne, jadis effroyable, auquel viennent aboutir en ligne droite, six kilomtres d'avenues de portiques et de monstres. Quand on a franchi par cette porte du Sud le rempart de la Ville chinoise, passant d'abord entre les deux sanctuaires dmesurs qui sont le Temple de l'Agriculture et le Temple du Ciel, on suit pendant une demi-lieue la grande artre, borde de maisons en dentelles d'or, qui mne un second mur d'enceinte--celui de la Ville tartare,--plus haut et plus dominateur que le premier. Une porte plus norme alors se prsente, surmonte d'un donjon noir, et l'avenue se prolonge au del, toujours aussi impeccablement magnifique et droite, jusqu' une troisime porte dans un troisime rempart d'un rouge de sang--celui de la Ville impriale. Une fois entr dans la Ville impriale, on est encore loin de ce trne, vers lequel on s'avance en ligne directe, de ce trne qui domine tout et que jadis on ne pouvait voir; mais, par l'aspect des entours, on est dj comme prvenu de son approche; partir d'ici, les monstres de marbre se multiplient, les lions de taille colossale, ricanant du haut de leur socle; il y a de droite et de gauche des oblisques de marbre, monolithes enrouls de dragons, au sommet de chacun desquels s'assied une bte hraldique toujours la mme, sorte de maigre chacal aux oreilles longues, au rictus de mort, qui a l'air d'aboyer, de hurler d'effroi vers cette chose extraordinaire qui est en avant: le trne de l'Empereur. Les murailles se multiplient aussi, coupant la route, les murailles couleur de sang, paisses de trente mtres, surmontes de toitures cornues et perces de triples portes de plus en plus inquites, basses, troites, souricires. Les fosss de dfense, au pied de ces murailles, ont des ponts de marbre blanc, qui sont triples comme les portes. Et par terre, maintenant, de larges et superbes dalles s'entrecroisent en biais, comme les planches d'un parquet. Et puis, en pntrant dans la Ville impriale, cette mme voie, dj longue d'une lieue, est devenue tout coup dserte, et s'en va, plus grandiosement large encore, entre de longs btiments rguliers et mornes: logis de gardes et de soldats. Plus de maisonnettes dores, ni de petites boutiques, ni de foules; partir de ce dernier rempart emprisonnant, la vie du peuple s'arrte, sous l'oppression du trne. Et, tout au bout de cette solitude, surveille du haut des oblisques par les maigres btes de marbre, on aperoit enfin le centre si dfendu de Pkin, le repaire des Fils du Ciel. * * * * * Cette dernire enceinte qui apparat l-bas--celle de la Ville violette, celle du palais--est, comme les prcdentes, d'une couleur de sang qui a sch; elle est plante de donjons de veille, dont les toits d'mail sombre se recourbent aux angles, se relvent en pointes mchantes. Et ses triples portes, toujours dans l'axe mme de la monstrueuse ville, sont trop petites, trop basses pour la hauteur de la muraille, trop profondes, angoissantes comme des trous de tunnel. Oh! la lourdeur, l'normit de tout cela, et l'tranget du dessin de ces toitures, caractrisant si bien le gnie du Colosse jaune!... * * * * * Le dlabrement des choses a d commencer ici depuis des sicles; l'enduit rouge des remparts est tomb par places, ou s'est tachet de noir; le marbre des oblisques froces, le marbre des gros lions aux yeux louches n'a pu jaunir ainsi que sous les pluies d'innombrables saisons, et l'herbe verte, pousse partout entre les joints du granit, dtaille comme d'une ligne de velours les dessins du dallage. Ces triples portes, les dernires, qui furent autrefois les plus farouches du monde, confies depuis la droute un dtachement de soldats amricains, peuvent s'ouvrir aujourd'hui tel ou tel barbare comme moi, porteur d'une permission dment signe. Et on entre alors, aprs les tunnels, dans l'immense blancheur des marbres,--une blancheur, il est vrai, un peu passe au jaune d'ivoire et trs tache par la rouille des feuilles mortes, par la rouille des herbes d'automne, des broussailles sauvages qui ont envahi ce lieu dlaiss. On est sur une place dalle de marbre, et on a devant soi, se dressant au fond comme un mur, une crasante estrade de marbre, sur laquelle pose la salle mme du trne, avec ses colonnes trapues d'un rouge sanglant et sa monumentale toiture de vieil mail. C'est comme un jardin funraire, cette place blanche tant les broussailles ont jailli du sol entre les dalles souleves, et on y entend crier, dans le silence, les pies et les corbeaux. * * * * * Il y a par terre des ranges de blocs en bronze, tous pareils, sortes de cnes sur lesquels s'bauchent des formes de btes; ils sont l seulement poss, parmi les herbes roussies et les branches effeuilles, on peut en changer l'arrangement comme on ferait d'un jeu de lourdes quilles,--et ils servaient, en leur temps, pour les entres rituelles de cortges; ils marquaient l'alignement des tendards et les places o devaient se prosterner de trs magnifiques visiteurs, lorsque le Fils du Ciel daignait apparatre au fond, comme un dieu, tout en haut des terrasses de marbre, entour de bannires, dans un de ces costumes dont les images enfermes au temple des Anctres nous ont transmis la splendeur surhumaine, tout cuirass d'or, avec des ttes de monstres aux paules et des ailes d'or la coiffure. On y monte, ces terrasses qui supportent la salle du trne, par des rampes de proportions babyloniennes, et, ceci pour l'Empereur seul, par un sentier imprial, c'est--dire par un plan inclin fait d'un mme morceau de marbre, un de ces blocs intransportables que les hommes d'autrefois avaient le secret de remuer; le dragon cinq griffes droule ses anneaux sculpts du haut en bas de cette pierre, qui partage par le milieu, en deux traves pareilles, les larges escaliers blancs, et vient aboutir au pied du trne;--pas un Chinois n'oserait marcher sur ce sentier par o les empereurs descendaient, appuyant, pour ne pas glisser, les hautes semelles de leurs chaussures aux cailles de la bte hraldique. Et ces rampes de marbre, obstinment blanches travers les annes, ont des centaines de balustres plants partout, sur la tte desquels s'arrte la lumire, et qui, regards de prs, figurent des espces de petits gnomes enlacs de reptiles. * * * * * La salle qui est l-haut, ouverte aujourd'hui tous les vents et tous les oiseaux du ciel, a pour toiture le plus prodigieux amas de faence jaune qui soit Pkin et le plus hriss de monstres, avec des ornements d'angle ayant forme de grandes ailes ployes. Au dedans, il va sans dire, c'est l'clat, l'incendie des ors rouges, dont on est toujours obsd dans les palais de la Chine. A la vote, qui est d'un dessin inextricable, les dragons se tordent en tous sens, enchevtrs, enlaants; leurs griffes et leurs cornes apparaissent partout, mles des nuages,--et il en est un qui se dtache de l'amas, un qui semble prt tomber de ce ciel affreux, et tient dans sa gueule pendante une sphre d'or, juste au-dessus du trne. Le trne, en laque rouge et or, est dress au centre de ce lieu de pnombre, en haut d'une estrade; deux larges crans de plumes, emblmes de la souverainet, sont placs derrire, au bout de hampes, et tout le long des gradins qui y conduisent sont tags des brle-parfums, ainsi que dans les pagodes aux pieds des dieux. Comme les avenues que je viens de suivre, comme les sries de ponts et comme les triples portes, ce trne est dans l'axe mme de Pkin, dont il reprsentait l'me; n'taient toutes ces murailles, toutes ces enceintes, l'Empereur assis l, sur ce pidestal de marbre et de laque, aurait pu plonger son regard, jusqu'aux extrmits de la ville, jusqu' la dernire perce de remparts donnant au dehors; les souverains tributaires qui lui venaient, les ambassades, les armes, ds leur entre dans Pkin par la porte du Sud, taient, pour ainsi dire, sous le feu de ses yeux invisibles... * * * * * Par terre, un pais tapis imprial jaune d'or reproduit, en dessins qui s'effacent, la bataille des chimres, le cauchemar sculpt aux plafonds; c'est un tapis d'une seule pice, un tapis immense, de laine si haute et si drue que les pas s'y assourdissent comme sur l'herbe d'une pelouse; mais il est tout dchir, tout mang aux vers, avec, par endroits, des tas de fiente gristre,--car les pies, les pigeons, les corbeaux ont ici des nids dans les ciselures de la vote, et, ds que j'arrive, la sonorit lugubre de ce lieu s'emplit d'un bourdonnement de vols effars, en haut, tout en haut, contre les poutres tincelantes et semi-obscures, parmi l'or des dragons et l'or des nuages. Pour nous, barbares non initis, l'incomprhensible de ce palais, c'est qu'il y a trois de ces salles, identiquement semblables, avec leur mme trne, leur mme tapis, leurs mmes ornements aux mmes places; elles se succdent la file, toujours dans l'axe absolu des quatre villes mures dont l'ensemble forme Pkin; elles se succdent prcdes des pareilles grandes cours de marbre, et construites sur les pareilles terrasses de marbre; on y monte par les pareils escaliers, les pareils sentiers impriaux. Et partout, mme abandon, mme envahissement par l'herbe et les broussailles, mme dlabrement de vieux cimetire, mme silence sonore o l'on entend les corbeaux croasser. Pourquoi trois? puisque forcment l'une doit masquer les deux autres, et puisqu'il faut, pour passer de la premire la seconde, ou de la seconde la troisime, redescendre chaque fois au fond d'une vaste cour triste et sans vue, redescendre et puis remonter, entre les amoncellements des marbres couleur d'ivoire, superbes, mais si monotones et oppressifs! Il doit y avoir ce nombre trois quelque raison mystrieuse, et, sur nos imaginations droutes, cette rptition produit un effet analogue celui des trois sanctuaires pareils et des trois cours pareilles, dans le grand temple des Lamas... * * * * * J'avais dj vu les appartements particuliers du jeune Empereur. Ceux de l'Impratrice--car elle avait ses appartements ici, dans la Ville violette, outre les palais frles que sa fantaisie avait dissmins dans les parcs de la Ville jaune--ceux de l'Impratrice ont moins de mlancolie et surtout ne sont pas crpusculaires. Des salles et des salles, toutes pareilles, vitres de grandes glaces et couronnes toujours d'une somptueuse toiture d'mail jaune; chacune a son perron de marbre, gard par deux lions tout ruisselants d'or; et les jardinets qui les sparent sont encombrs d'ornements de bronze, grandes btes hraldiques, phnix lancs, ou monstres accroupis. A l'intrieur, des soies jaunes, des fauteuils carrs, de cette forme qui est consacre par les ges et immuable comme la Chine. Sur les bahuts, sur les tables, quantit d'objets prcieux sont placs dans de petites gurites de verre, cause de la poussire perptuelle de Pkin,--et cela donne ces choses la tristesse des momies, cela jette dans les appartements une froideur de muse. Beaucoup de bouquets artificiels, de chimriques fleurs aux nuances neutres, en ambre, en jade, en agate, en pierre de lune... Le grand luxe inimitable de ces salles de palais, c'est toujours cette suite d'arceaux d'bne, fouills jour, qui semblent d'paisses charmilles de feuillages noirs. Dans quelles forts lointaines ont pouss de tels bniers, permettant de crer d'un seul bloc chacune de ces charmilles mortuaires? Et au moyen de quels ciseaux et avec quelle patience a-t-on pu ainsi, en plein bois, jusqu'au coeur mme de l'arbre, aller sculpter chaque tige et chaque feuille de ces bambous lgers, ou chaque aiguille fine de ces cdres,--et encore dtailler l dedans des papillons et des oiseaux? Derrire la chambre coucher de l'Impratrice, une sorte d'oratoire sombre est rempli de divinits bouddhiques sur des autels. Il y reste encore une senteur exquise, laisse par la femme lgante et galante, par la vieille belle qu'tait cette souveraine. Parmi ces dieux, un petit personnage de bois trs ancien, tout fan, tout us et dont l'or ne brille plus, porte au cou un collier de perles fines,--et devant lui une gerbe de fleurs se dessche; dernires offrandes, me dit l'un des eunuques gardiens, faites par l'Impratrice, pendant la minute suprme avant sa fuite de la Ville violette, ce vieux petit bouddha qui tait son ftiche favori. * * * * * J'aurai travers aujourd'hui ce repaire en sens inverse de mon plerinage du premier jour. Et, pour sortir, je dois donc passer maintenant dans les quartiers o tout est mur et remur, portes barricades et gardes par de plus en plus horribles monstres... Les princesses caches, les trsors, est-ce par ici?... Toujours la mme couleur sanglante aux murailles, les mmes faences jaunes aux toitures, et, plus que jamais, les cornes, les griffes, les formes cruelles, les rires d'hyne, les dents dgaines, les yeux louches; les moindres choses, jusqu'aux verrous, jusqu'aux heurtoirs, affectant des traits de visage pour grimacer la haine et la mort. Et tout s'en va de vtust, les dalles par terre sont manges d'usure, les bois de ces portes si verrouilles tombent en poussire. Il y a de vieilles cours d'ombre, abandonnes des serviteurs centenaires en barbiche blanche qui y ont bti des cabanes de pauvre et qui y vivent comme des reclus, s'occupant lever des pies savantes ou cultiver de maladives fleurs dans des potiches, devant le rictus ternel des btes de marbre et de bronze. Aucun prau de clotre, aucun couloir de maison cellulaire n'arriverait la tristesse de ces petites cours trop encloses et trop sourdes, sur lesquelles, pendant des sicles, sans contrle, pesa le caprice ombrageux des empereurs chinois. La sentence inexorable y semblerait sa place: _Ceux qui sont entrs doivent abandonner l'esprance_; mesure que l'on va, les passages se compliquent et se resserrent; on se dit qu'on ne s'en chappera plus, que les grosses serrures de tant de portes ne pourront plus s'ouvrir, ou bien que des parois vont se rapprocher jusqu' vous treindre... Me voici pourtant presque dehors, sorti de l'enceinte intrieure, par des battants massifs qui vite se referment sur mes pas. Je suis pris maintenant entre le second et le premier rempart, l'un aussi farouche que l'autre; je suis dans le chemin de ronde qui fait le tour de cette ville, espce de couloir d'angoisse, infiniment long, entre les deux murailles rouge sombre qui dans le lointain ont l'air de se rejoindre; il y trane quelques dbris humains, quelques loques ayant t des vtements de soldats; on y voit aussi deux ou trois corbeaux sautiller, et il s'y promne un chien mangeur de cadavres. Quand enfin tombent devant moi les madriers qui barricadent la porte extrieure--(la porte confie aux Japonais),--je retrouve, comme au rveil d'un rve touffant, le parc de la Ville jaune, l'espace libre, sous les grands cdres... XIII Dimanche 28 octobre. L'Ile des Jades, sur le Lac des Lotus, est un rocher--artificiel peut-tre malgr ses proportions de montagne--qui se dresse au milieu des bois de la Ville jaune; ses parois s'accrochent de vieux arbres, de vieux temples, qui vont s'tageant vers le ciel; et, couronnant cet ensemble, une sorte de tour s'lance, un donjon d'une taille colossale, d'un dessin baroque et mystrieux. On le voit de partout, ce donjon; il domine tout Pkin de sa silhouette, de sa chinoiserie vraiment excessive, et il contient l-haut une effroyable idole arienne, dont le geste menaant et le rictus de mort planent sur la ville,--une idole que nos soldats ont appele le grand diable de Chine. Et je monte, ce matin, faire visite ce grand diable. Un arceau de marbre blanc, jet sur les roseaux et les lotus, donne accs dans l'Ile des Jades. Et les deux bouts de ce pont, il va sans dire, sont gards par des monstres de marbre, ricanant et louchant d'une faon froce vers quiconque aurait l'audace de passer. Les rives de l'le s'lvent pic, sous les branches des cdres, et il faut tout de suite commencer grimper, par des escaliers ou des chemins taills dans le roc. On trouve alors, chelonnes parmi les arbres svres, des sries de terrasses de marbre, avec leurs brle-parfums de bronze, et des pagodes sombres au fond desquelles brillent dans l'obscurit d'normes idoles dores. Cette Ile des Jades, position stratgique importante, puisqu'elle domine tous les alentours, vient d'tre occupe militairement par une compagnie de notre infanterie de marine. * * * * * Ils n'ont point l d'autre gte que les pagodes, nos soldats, et point d'autre lit de camp que les tables sacres; alors, pour pouvoir se faire un peu de place, pour pouvoir s'tendre, la nuit, sur ces belles tables rouges, ils ont doucement mis la porte la peuplade des petits dieux secondaires qui les encombraient depuis quelques sicles, laissant seulement sur leurs trnes les grandes idoles solennelles. Donc, les voici dehors par centaines, par milliers, aligns comme des jouets sur les terrasses blanches, les pauvres petits dieux encore tincelants, sur qui tombent prsent le soleil et la poussire. Et, dans l'intrieur des temples, autour des grandes idoles que l'on a respectes, avec quels aspects de rudesse les fusils de nos hommes s'talent, et leurs couvertures grises, et leurs hardes suspendues! Et quelle lourde senteur de tanire ils ont dj apporte, nos braves soldats, dans ces sanctuaires ferms, sous ces plafonds de laque habitus au parfum du santal et des baguettes d'encens. * * * * * A travers les ramures tortures des vieux cdres, l'horizon, qui peu peu se dploie, est un horizon de verdure, aux teintes roussies par l'automne. C'est un bois, un bois infini, au milieu duquel apparaissent seulement, et l, comme noyes, des toitures de faence jaune. Et ce bois, c'est Pkin, Pkin que l'on n'imaginait certainement pas ainsi,--et Pkin vu des hauteurs d'un lieu trs sacr, o il semblait que jamais Europen n'aurait pu venir. Le sol rocheux qui vous porte va toujours diminuant, se rtrcissant, mesure que l'on s'lve vers le grand diable de Chine, mesure que l'on approche de la pointe de ce cne isol qui est l'Ile des Jades. Ce matin, aux tages suprieurs, je croise en montant une petite troupe de plerins singuliers qui redescendent: des missionnaires lazaristes en costume mandarin et portant la longue queue; en leur compagnie, quelques jeunes prtres catholiques chinois, qui semblent effars d'tre l, comme si, malgr leur christianisme superpos aux croyances hrditaires, ils avaient encore le sentiment de quelque sacrilge, commis par leur seule prsence en un lieu si longtemps dfendu. Tout au pied du donjon qui couronne ces rochers, voici le kiosque de faence et de marbre o le grand diable habite. On est l trs haut, dans l'air vif et pur, sur une troite terrasse, au-dessus d'un dploiement d'arbres peine voils aujourd'hui par l'habituel brouillard de poussire et de soleil. Et j'entre chez le grand diable, qui est seul hte de cette rgion arienne... Oh! l'horrible personnage! Il est de taille un peu surhumaine, coul en bronze. Comme Shiva, dieu de la mort, il danse sur des cadavres; il a cinq ou six visages atroces, dont le ricanement multiple est presque intolrable; il porte un collier de crnes et il gesticule avec une quarantaine de bras qui tiennent des instruments de torture ou des ttes coupes. * * * * * Telle est la divinit protectrice que les Chinois font planer sur leur ville, plus haut que toutes leurs pyramidales toitures de faence, plus haut que leurs tours et leurs pagodes,--ainsi qu'on aurait chez nous, aux ges de foi, plac un christ ou une Vierge blanche. Et c'est comme le symbole tangible de leur cruaut profonde; c'est comme l'indice de l'inexplicable fissure dans la cervelle de ces gens-l, d'ordinaire si maniables et doux, si accessibles au charme des petits enfants et des fleurs, mais qui peuvent tout coup devenir tortionnaires avec joie, avec dlire, arracheurs d'ongles et dpeceurs d'entrailles vives... Les choses qui me soutiennent en l'air, rochers et terrasses de marbre, dvalent au-dessous de moi, parmi les cimes des vieux cdres, en des fuites glissantes donner le vertige. La lumire est admirable et le silence absolu. Pkin sous mes pieds semblable un bois!... On m'avait averti de cet effet incomprhensible, mais mon attente est encore dpasse. En dehors des parcs de la Ville impriale, il ne me paraissait point qu'il y et tant d'arbres, dans les cours des maisons, dans les jardins, dans les rues. Tout est comme submerg par la verdure. Et mme au del des remparts, qui dessinent dans le lointain extrme leur cadre noir, le bois recommence, semble infini. Vers l'Ouest seulement, c'est le steppe gris, par o j'tais arriv un matin de neige. Et vers le Nord, les montagnes de Mongolie se lvent charmantes, diaphanes et irises, sur le ciel ple. * * * * * Les grandes artres droites de cette ville, traces d'aprs un plan unique, avec une rgularit et une ampleur qu'on ne retrouve dans aucune de nos capitales d'Europe, ressemblent, d'o je suis, des avenues dans une fort; des avenues que borderaient des maisonnettes drles, compliques, fragiles, en carton gris ou en fines dcoupures de papier dor. Beaucoup de ces artres sont mortes; dans celles qui restent vivantes, la vie s'indique, regarde de si haut, par un processionnement de petites btes brunes aplaties sur le sol, quelque chose qui rappelle la migration des fourmis: ces caravanes toujours, qui s'en vont, s'en vont lentes et tranquilles, se disperser aux quatre coins de la Chine immense. La rgion directement sous mes pieds est la plus dpeuple de tout Pkin et la plus muette. Le silence seul monte vers l'affreuse idole et vers moi, qui, de compagnie, nous grisons de lumire, d'air vif et un peu glac. A peine quelques croassements, perdus, diffuss dans trop d'espace, quand vient tourbillonner au-dessous de nous un vol d'oiseaux noirs... * * * * * Un semblant de regret se mle aujourd'hui mon aprs-midi de travail dans l'isolement de mon haut palais: regret de ce qui va finir, car je suis maintenant tout prs de mon dpart. Ce sera du reste une fin sans recommencement possible, car si je revenais plus tard Pkin, ce palais me serait ferm, ou tout au moins n'y retrouverais-je jamais ma solitude charmante. Et ce lieu si lointain, si inaccessible, dont il et sembl insens autrefois de dire que je ferais ma demeure, m'est devenu dj tellement familier, ainsi que tout ce qui s'y trouve et ce qui s'y passe! La prsence de la grande desse d'albtre dans le temple obscur, la visite quotidienne du chat, le silence des entours, l'clat morne du soleil d'octobre, l'agonie des derniers papillons contre mes vitres, le mange de quelques moineaux qui nichent aux toits d'mail, et la promenade des feuilles mortes, la chute des petites aiguilles balsamiques des cdres sur les dalles de l'esplanade, sitt que souffle le vent... Quelle singulire destine, quand on y songe, m'a fait le matre ici pour quelques jours!... * * * * * Au palais du Nord, c'est dj bien fini des splendeurs de notre longue galerie. La voici traverse de place en place par des boiseries lgres, qui pourraient tre enleves sans peine si jamais l'Impratrice pensait revenir, mais qui pour le moment la partagent en bureaux et en chambres. Encore quelques bibelots magnifiques dans la partie qui sera le salon du gnral; ailleurs, tout a t simplifi, et les soieries, les potiches, les crans, les bronzes, dment catalogus aujourd'hui, sont alls au Garde-Meuble. Nos soldats ont mme apport dans ces futurs logements de l'tat-major, pour les rendre habitables, des siges europens, trouvs par l dans les rserves du palais,--canaps et fauteuils vaguement Henri II, couverts en peluche vieil or, d'un beau faste d'htel garni provincial. Je pars sans doute demain matin. Et, quand l'heure du dner nous runit une fois encore, le capitaine C... et moi, notre toujours mme table d'bne, nous avons l'un et l'autre un peu de mlancolie voir combien les choses sont changes autour de nous et combien vite s'est achev notre petit rve de souverains chinois... Lundi 29 octobre. J'ai retard mon dpart de vingt-quatre heures, afin de rencontrer le gnral Voyron, qui rentre Pkin ce soir, et de prendre ses commissions pour l'amiral. C'est donc un dernier aprs-midi tout fait imprvu passer dans mon haut mirador et une dernire visite du chat, qui ne me retrouvera plus, ni demain ni jamais, ma place habituelle. D'ailleurs, la temprature s'abaisse de jour en jour et mon poste de travail bientt ne serait plus tenable. Avant que la porte de ce palais se referme derrire moi pour l'ternit, je me promne, en tourne d'adieu, dans tous les recoins tranges des terrasses, dans tous les kiosques manirs et charmants, o l'Impratrice sans doute cachait ses rveries et ses amours. * * * * * Quand je vais prendre cong de la grande desse blanche--le soleil dj dclinant et les toits de la Ville violette dj baigns dans l'or rouge des soirs--je trouve les aspects changs autour d'elle: les soldats qui gardent en bas la poterne sont monts pour mettre de l'ordre dans sa demeure; ils ont enlev les mille cassons de porcelaines, de girandoles, les mille dbris de vases ou de bouquets, et balay avec soin la place. La desse d'albtre, dlicieusement ple dans sa robe d'or, sourit plus solitaire que jamais, au fond de son temple vide. Il se couche, le soleil de ce dernier jour, dans de petits nuages d'hiver et de gele qui donnent froid rien qu' regarder. Et le vent de Mongolie me fait trembler sous mon manteau tandis que je repasse le Pont de Marbre pour rentrer au palais du Nord,--o le gnral vient d'arriver, avec une escorte de cavaliers. * * * * * Mardi 30 octobre. A cheval sept heures du matin, sous l'inaltrable beau soleil et sous le vent glac. Et je m'en vais, avec mes deux serviteurs, plus le jeune Chinois Toum, et une petite escorte de deux chasseurs d'Afrique qui m'accompagnera jusqu' ma jonque. Environ six kilomtres faire, avant d'tre dans la funbre campagne. Nous devons naturellement d'abord passer le Pont de Marbre, sortir du grand bois imprial. Ensuite, traverser, dans le nuage de poussire noire, tout ce Pkin de ruines, de dcombres et de pouillerie, qui est en plein grouillement matinal. Et enfin, aprs les portes profondes, perces dans les hauts remparts, voici le steppe gris du dehors, balay par un vent terrible, voici les normes chameaux de Mongolie crinire de lion, qui perptuellement y dfilent en cortge et font nos chevaux se cabrer de peur. * * * * * L'aprs-midi, nous sommes Tong-Tchou, la ville de ruines et de cadavres, qu'il faut franchir dans le silence pour arriver au bord du Pe-Ho. Et l, je retrouve ma jonque amarre, sous la garde d'un cavalier du train; ma mme jonque, qui m'avait amen de Tien-Tsin, mon mme quipage de Chinois et tout mon petit matriel de lacustre demeur intact. On n'a pill en mon absence que ma provision d'eau pure, ce qui est trs grave pour nous, mais si pardonnable, en ce moment o l'eau du fleuve est un objet d'effroi pour nos pauvres soldats! Tant pis! nous boirons du th bouillant. A la course, allons chez le chef d'tape rgler nos papiers, allons toucher nos rations de campagne au magasin de vivres install dans les ruines, et vite, dmarrons la jonque de la rive infecte qui sent la peste et la mort, commenons de redescendre le fleuve, au fil du courant, vers la mer. Bien qu'il fasse sensiblement plus froid encore qu' l'aller, c'est presque amusant de reprendre la vie nomade, de rhabiter le petit sarcophage au toit de natte, de s'enfoncer, la nuit tombante, dans l'immense solitude d'herbages, en glissant entre les deux rives noires. Mercredi 31 octobre. Le soleil matinal resplendit sur le pont de la jonque couvert d'une couche de glace. Le thermomtre marque 8 au-dessous de zro, et le vent de Mongolie souffle avec violence, pre, cruel, mais puissamment salubre. Nous avons pour nous le courant rapide, et, beaucoup plus vite qu'au dpart, dfilent sous nos yeux les rives dsoles, avec leurs mmes ruines, leurs mmes cadavres aux mmes places. Du matin au soir, pour nous rchauffer, nous marchons sur le chemin de halage, courant presque ct de nos Chinois la cordelle. Et c'est une plnitude de vie physique; dans ce vent-l, on se sent infatigables et lgers. * * * * * Jeudi 1er novembre. Notre trajet par le fleuve n'aura dur cette fois que quarante-huit heures, et nous n'aurons dormi que deux nuits de gele sous le toit de nattes minces qui laisse voir par ses mailles le scintillement des toiles, car vers la fin du jour nous entrons Tien-Tsin. Ce Tien-Tsin, o il nous faudra chercher un gte pour la nuit, s'est repeupl terriblement depuis notre dernier passage. Nous mettons prs de deux heures pour traverser l'aviron l'immense ville, au milieu d'une myriade de canots et de jonques, les deux rives du fleuve encombres de foules chinoises qui hurlent, qui s'agitent, achtent ou vendent, malgr l'boulement des murailles et des toitures. Vendredi 2 novembre. Sous le vent de gel et de poussire qui continue de souffler sans piti, nous arrivons pour midi dans l'horrible Takou, l'embouchure du fleuve. Mais hlas! impossible de rejoindre l'escadre aujourd'hui: les mares sont dfavorables, la barre mauvaise, la mer dmonte. Peut-tre demain et encore?... J'avais presque eu le temps de l'oublier, moi, la vie incertaine et pnible que l'on mne ici: perptuelle inquitude du temps qu'il va faire; proccupation pour tel chaland, charg de soldats ou de matriel, qui risque d'tre surpris dehors ou de s'chouer sur la barre; complications et dangers de toute sorte pour ce va-et-vient entre la terre et les navires, pour ce _dbarquement du corps expditionnaire_,--qui semble peut-tre une chose si simple, lorsqu'on y regarde de loin, et qui est un monde de difficults, dans de tels parages... Samedi 3 novembre. En route ds le matin pour l'escadre, par grosse mer. Au bout d'une demi-heure, la sinistre rive de Chine s'est vanouie derrire nous et les fumes des cuirasss commencent d'tendre sur l'horizon leur nuage noir. Mais nous craignons d'tre forcs de rebrousser chemin, tant il fait mauvais... Tout tremp d'embruns, je finis cependant par arriver, et, entre deux lames, je saute bord du _Redoutable_,--o mes camarades, qui n'ont pas eu comme moi un intermde de haute chinoiserie, sont la peine depuis dj quarante jours. V RETOUR A NING-HAI Environ six semaines plus tard. C'est encore le matin, mais il fait sombre et froid. Aprs avoir t Tien-Tsin, Pkin et ailleurs, o tant d'tranges ou funbres images ont pass sous nos yeux, nous voici revenus devant Ning-Ha, que nous avions eu le temps d'oublier; notre navire a repris l, au petit jour, son prcdent mouillage, et nous retournons au fort des Franais. Il fait sombre et froid; l'automne, trs brusque dans ces rgions, a ramen des geles soudaines, et les bouleaux, les saules achvent de dpouiller leurs feuilles, sous un ciel bas, d'une couleur terne et glace. Les zouaves, habitants du fort, qui si gaiement, il y a un mois, s'taient mis en route pour y succder nos matelots, ont dj laiss dans la terre chinoise quelques-uns des leurs, emports par le typhus, ou tus par des explosions de torpilles, par des coups de feu. Et nous venons ce matin, avec l'amiral et des marins en armes, rendre les honneurs derniers deux d'entre eux qui, d'une faon particulirement tragique, par une lamentable mprise, sont tombs sous des balles russes. Tout est plus solitaire sur les routes de sable semes de feuilles jaunes. Les cosaques de la plaine ont vacu leurs campements et disparu, de l'autre ct de la Grande Muraille, vers la Mandchourie. C'est fini de l'agitation des premiers jours, fini de la confusion et de l'encombrement joyeux; cela s'est tass, comme on dit en marine; chacun a pris ses quartiers d'hiver la place assigne; quant aux paysans d'alentour, ils ne sont pas revenus, et les villages restent vides, l'abandon. Le fort, orn toujours de ses emblmes chinois, de son cran de pierre et de son monstre, porte prsent un nom trs franais: il s'appelle le fort Amiral-Pottier. Et quand nous entrons, les clairons sonnant aux champs pour l'amiral, les zouaves rangs sous les armes regardent avec un respect attendri ce chef qui vient honorer les funrailles de deux soldats. Les portes franchies, on a tout coup le sentiment inattendu d'arriver sur un sol de France,--et vraiment on serait en peine de dire par quel sortilge ces zouaves, en un mois, ont fait de ce lieu et de ses proches alentours quelque chose qui est comme un coin de patrie. Rien de bien chang cependant; ils se sont contents de dblayer les immondices chinoises, de mettre en ordre le matriel de guerre, de blanchir les logis, d'organiser une boulangerie o le pain sent bon,--et un hpital o beaucoup de blesss, hlas! et de malades dorment sur des petits lits de camp trs propres. Mais tout cela, ds l'abord, sans qu'on sache pourquoi, vous cause une motion de France retrouve... Au milieu du fort, dans la cour d'honneur, devant la porte de la salle o le mandarin trnait, deux voitures d'artillerie, sous le triste ciel d'automne, attendent, dteles. Leurs roues sont garnies de feuillage, et des draps blancs les enveloppent, sems de pauvres petits bouquets qui y tiennent par des pingles: dernires fleurs des jardins chinois d'alentour, maigres chrysanthmes et chtives roses fltries par la gele; tout cela, dispos avec des soins touchants et de gentilles gaucheries de soldat, pour les camarades qui sont morts et qui reposent l sur ces voitures, dans des cercueils couverts du pavillon de France. Et c'est une surprise d'entrer dans cette vaste chambre du mandarin, que les zouaves ont transforme en chapelle. Chapelle un peu trange, il est vrai. Aux murs tout blancs de chaux, des vestes de soldats chinois sont cloues en toiles, runies en trophes avec des sabres, des poignards, et, sur la nappe blanche de l'autel que des potiches dcorent, les flambeaux pour les cierges sont faits d'obus et de baonnettes;--choses naves et charmantes, que les soldats savent arranger quand ils sont en exil. La messe alors commence, trs militaire, avec des piquets en armes, avec des sonneries de clairon qui font tomber genoux les zouaves; messe dite par l'aumnier de l'escadre, dans ses ornements de deuil; messe de mort, pour les deux qui dorment, devant la porte, au vent glac, sur les fourgons orns de tardives fleurs. Et, dans la cour, les cuivres un peu assourdis entonnent lentement le Prlude de Bach, qui monte comme une prire, dominant ce mlange de patrie et de terre lointaine, de funrailles et de matine grise... Ensuite c'est le dpart pour un enclos chinois tout proche, aux solides murs de terre battue, dont nous avons fait ici notre cimetire. On attelle des mules aux deux fourgons lourds, et l'amiral lui-mme conduit le deuil, par les sentiers de sable o les zouaves forment la haie, prsentant les armes. Le soleil, ce matin, ne percera pas les nues d'automne, au-dessus de cet enterrement d'enfants de France. Il fait toujours sombre et froid, et les saules, les bouleaux de la morne campagne continuent de semer sur nous leurs feuilles. Ce cimetire improvis, au milieu de tout l'exotisme qui l'entoure, a dj pris lui aussi un air d'tre franais,--sans doute cause de ces braves noms de chez nous, inscrits sur les croix de bois des tombes toutes fraches, cause de ces pots de chrysanthmes, apports par les camarades devant les tristes mottes de terre. Cependant au-dessus du mur qui protge nos morts, ce rempart si voisin, qui monte et se prolonge indfiniment dans la campagne sous les nuages de novembre, c'est la Grande Muraille de Chine,--et nous sommes loin, effroyablement loin, dans l'exil extrme. * * * * * Maintenant les nouveaux cercueils sont descendus, chacun au fond de sa fosse, continuant ainsi la range, qui est dj longue, de ces jeunes spultures; tous les zouaves se sont approchs, les files serres, et leur commandant rappelle en quelques mots comment ces deux-l tombrent: C'tait aux environs d'ici. La compagnie marchait sans mfiance, dans la direction d'un fort o l'on venait de hisser le pavillon de Russie, quand les balles tout coup fouettrent comme une grle; ces Russes, derrire leurs crneaux, taient des nouveaux venus qui n'avaient jamais rencontr de zouaves et qui prenaient leurs bonnets rouges pour des calottes de Boxers. Avant que la mprise ft reconnue, nous avions dj plusieurs des ntres terre, sept blesss dont un capitaine, et ces deux morts, dont l'un tait le sergent qui agitait notre drapeau pour essayer d'arrter le feu. Enfin l'amiral son tour parle aux zouaves, dont les regards aligns se voilent bientt de bonnes larmes,--et, quand il s'avance sur le funbre boulement de terre pour abaisser son pe vers les fosses bantes, en disant ceux qui y sont couchs: Je vous salue en soldat, pour la dernire fois, on entend un vrai sanglot, trs naf et nullement retenu, partir de la poitrine d'un large garon hl qui, dans le rang, n'a pourtant pas l'air du moins brave... * * * * * Le vide pitoyable, ct de cela, le vide ironique de tant de pompeuses crmonies sur des tombes officielles, et de beaux discours! Oh! dans nos temps mdiocres et sniles, o tout s'en va en drision et o les lendemains pouvantent, heureux ceux qui sont fauchs debout, heureux ceux qui tombent, candides et jeunes, pour les vieux rves adorables de patrie et d'honneur, et que l'on emporte envelopps d'un humble petit drapeau tricolore,--et que l'on salue en soldat, avec des paroles simples qui font pleurer!... VI PKIN AU PRINTEMPS I Jeudi 18 avril 1901. Le terrible hiver de Chine, qui nous avait pour quatre mois chasss de ce golfe de Pkin envahi par les glaces, vient de finir, et nous voici de nouveau notre poste de misre, revenus avec le printemps sur les eaux bourbeuses et jaunes, devant l'embouchure du Pe-Ho. Aujourd'hui, la tlgraphie sans fil, par une srie d'imperceptibles vibrations cueillies en haut de la mture du _Redoutable_, nous informe que le palais de l'Impratrice, occup par le feld-marchal de Waldersee, tait en feu cette nuit et que le chef d'tat-major allemand a pri dans la flamme. De toute l'escadre allie, nous sommes les seuls avertis, et l'amiral aussitt me donne l'ordre imprvu de partir pour Pkin, o je devrai offrir ses condolances au marchal et le reprsenter aux funrailles allemandes. Vingt-cinq minutes pour mes prparatifs, emballage de grande et de petite tenue; le bateau qui doit m'emporter terre ne saurait attendre davantage sans risquer de manquer la mare et de ne pouvoir franchir ce soir la barre du fleuve. Printemps encore incertain, brise froide et mer remuante. Au bout d'une heure de traverse, je mets pied sur la berge de l'horrible Takou, devant le quartier franais o il me faudra passer la nuit. * * * * * Vendredi 19 avril. La voie ferre, que les Boxers avaient dtruite, a t rtablie, et le train que je prends ce matin me mnera directement Pkin, pour quatre heures du soir. Voyage rapide et quelconque, si diffrent de celui que j'avais fait au dbut de l'hiver, en jonque et cheval! Les pluies du printemps ne sont pas commences; la verdure frileuse des mas, des sorghos et des saules, en retard sur ce qu'elle serait dans nos climats, sortie grand'peine du sol dessch, jette sa nuance hsitante sur les plaines chinoises, saupoudres de poussire grise et brles par un soleil dj torride. Et combien cette apparition de Pkin est diffrente aussi de celle de la premire fois! D'abord nous arrivons non plus devant les remparts surhumains de la Ville tartare, mais devant ceux de la Ville chinoise, moins imposants et moins sombres. Et, ma grande surprise, par une brche toute neuve dans cette muraille, le train passe, entre en pleine ville, me dpose devant la porte du temple du Ciel!--Il en va de mme, parat-il, pour la ligne de Pao-Ting-Fou: l'enceinte babylonienne a t perce, et le chemin de fer pntre Pkin, vient mourir l'entre des quartiers impriaux.--Que de bouleversements inous trouvera cet empereur Cleste, s'il revient jamais: les locomotives courant et sifflant travers la vieille capitale de l'immobilit et de la cendre!... * * * * * Sur le quai de cette gare improvise, une animation plutt joyeuse; beaucoup de monde europen, au-devant des voyageurs qui dbarquent. Parmi tant d'officiers runis l, il en est un que je reconnais sans l'avoir jamais vu, et vers qui spontanment je m'avance: le colonel Marchand, le hros que l'on sait,--arriv Pkin en novembre dernier, alors que je n'y tais dj plus. Et, ensemble, nous partons en voiture pour le quartier gnral franais, o l'hospitalit m'est offerte. C'est une lieue environ, ce quartier gnral, toujours dans ce petit palais du Nord que j'avais connu au temps de sa splendeur chinoise et dont j'avais suivi les premires transformations. Lui-mme, le colonel, habite tout auprs, dans le palais de la Rotonde,--et, en causant, nous dcouvrons que, pour son logis particulier, il a justement choisi, sans le savoir, le mme kiosque o j'avais fait mon cabinet de travail, durant ces journes de lumire et de silence, l'arrire-saison. Nous nous en allons par la grande voie magnifique des cortges et des empereurs, par les portes triples perces dans les colossales murailles rouges sous l'crasement des donjons meurtrires; par les ponts de marbre, entre les gros lions de marbre au rire affreux, entre les vieux oblisques couleur d'ivoire o perchent des btes de rve. Et quand, aprs les cahots, le tapage et les foules, notre voiture glisse enfin librement sur les larges dalles de pierre, dans la relative solitude qu'est la Ville Jaune, toute cette magnificence, revue ce soir, me parat plus que jamais condamne, et son temps plus rvolu. Le Pkin imprial, dans son ternelle poussire, se chauffe ces rayons d'avril, mais sans s'veiller, sans reprendre vie aprs son long hiver glac. Pas une goutte de pluie encore n'est tombe: un sol de poussire, des parcs de poussire. Les vieux cdres, noirtres et poudreux, semblent des momies d'arbres, tandis que le vert des saules monotones commence peine de poindre timidement, dans l'air comme blanchi de cendre, sous le terrible soleil tout blanc. En haut, vers un ciel clair qui est tiss de lumire et de chaleur, montent les souveraines toitures, les pyramides de faence couleur d'or, dont l'affaissement de plus en plus s'accuse, et la vtust, sous les touffes d'herbe et les nids d'oiseau. Les cigognes de Chine, revenues avec le printemps, sont toutes l perches, en rang sur le fate prodigieux des palais, sur les prcieuses tuiles, parmi les cornes et les griffes des monstres d'mail: petites personnes immobile et blanches, demi perdues dans l'blouissement de ce ciel, on dirait qu'elles mditent longuement sur les destructions de la ville, en contemplant leurs pieds tant de mornes demeures... Vraiment, je trouve que Pkin a vieilli encore depuis mon voyage d'automne, mais vieilli d'un sicle ou deux; cet ensoleillement d'avril l'accable davantage, le rejette d'une faon plus dfinitive parmi les irrmdiables ruines; on le sent fini, sans rsurrection possible. * * * * * Samedi 20 avril. Ce matin, neuf heures, sous un soleil torride, ont lieu les funrailles du gnral Schwarzhof, qui fut l'un des plus grands ennemis de la France, et qui trouva dans ce palais chinois une mort si imprvue, quand sa destine semblait l'appeler devenir le chef d'tat-major gnral de l'arme allemande. Tout le palais n'a pas brl, mais seulement la partie superbe o le marchal et lui habitaient, les appartements aux incomparables boiseries d'bne et la salle du trne remplie de chefs-d'oeuvre d'art ancien. Le cercueil a t dispos dans une grande salle pargne par le feu. Devant la porte, sous le dangereux soleil, se tient le marchal aux cheveux blancs; un peu accabl, mais gardant sa grce exquise de gentilhomme et de soldat, il accueille l les officiers qu'on lui prsente: des officiers de tout costume et de tout pays, arrivant cheval, pied, en voiture, coiffs de claques, de casques orns d'ailes ou de plumets. Viennent aussi de craintifs dignitaires chinois, gens d'un autre monde, et, dirait-on, d'un autre ge de l'histoire humaine. Et les messieurs en haut de forme de la diplomatie ne manquent pas non plus, apports comme par anachronisme dans les vieux palanquins asiatiques. La chinoiserie de la salle est entirement dissimule sous des branches de cyprs et de cdre, cueillies dans le parc imprial par les soldats allemands et par les ntres; elles tapissent la vote et les murailles, ces branches, et de plus font la jonche par terre; elles rpandent une odeur balsamique de fort autour du cercueil, qui disparat sous les lilas blancs des jardins de l'Impratrice. Aprs le discours d'un pasteur luthrien, il y a un choeur d'Hndel, chant derrire les verdures par de jeunes soldats allemands, avec des voix si fraches et si faciles que cela repose comme une musique cleste. Et, travers la grande salle, des pigeons familiers, que l'invasion barbare n'a pas troubls dans leurs habitudes, volent tranquillement au-dessus de nos ttes empanaches ou dores. * * * * * Au son des cuivres militaires, le cortge ensuite se met en marche, pour faire le tour du Lac des Lotus. Sur le parcours, une haie, telle qu'on n'en avait jamais vu, est forme par des soldats de toutes les nations; des Bavarois succdent des Cosaques, des Italiens des Japonais, etc. Parmi tant d'uniformes de couleur plutt sombre, tranchent les vestes rouges du petit dtachement anglais, dont les reflets dans le lac font comme des tranes sanglantes et cruelles,--oh! un tout petit dtachement, presque un peu ridicule, ct de ceux que les autres nations ont envoys: l'Angleterre, en Chine, s'est surtout fait reprsenter par des hordes d'Indiens, et chacun sait, hlas! quelle sorte de besogne ses troupes en ce moment sont ailleurs occupes... Sous la rverbration fatigante de dix heures du matin, les eaux, qui renversent les images de ces cordons de soldats, refltent aussi les grands palais dsols, ou les quais de marbre, les kiosques de faence btis et l tout au bord dans les herbages; et par endroits les lotus, qui avec le printemps commencent sortir des vases profondes engraisses de cadavres, montrent la surface leurs premires feuilles d'un vert teint de rose. On s'arrte une pagode semi-obscure, o le cercueil sera provisoirement laiss. Elle est tellement remplie de feuillage qu'on croirait d'abord entrer dans un jardin de cdres, de saules et de lilas blancs; mais bientt les yeux distinguent, derrire et au-dessus de ces verdures, d'autres frondaisons plus rares et plus magnifiques, des frondaisons tincelantes, ciseles jadis par les Chinois pour leurs dieux, en forme de touffes d'rable, de touffes de bambou, et montant comme de hautes charmilles d'or vers les plafonds d'or. * * * * * C'est la fin de ces tranges funrailles. Ici, les groupes se divisent, se trient par nations, pour se disperser bientt dans les alles brlantes du bois, s'en aller vers les diffrents palais... * * * * * Sous la lumire d'avril, le dcor de la Ville jaune parat plus profond, plus vaste que jamais. Et vraiment on se sent confondu devant tout ce factice gigantesque. Combien le gnie de ce peuple chinois a t jadis admirable! Au milieu d'une plaine aride, d'un steppe sans vie, avoir cr de toutes pices et d'un seul coup cette ville de vingt lieues de tour, avec ses aqueducs, ses bois, ses rivires, ses montagnes et ses grands lacs! Avoir cr des lointains de fort, des horizons d'eau pour donner aux souverains des illusions de fracheur! Et avoir enferm tout cela--qui est cependant si grand qu'on ne le voit pas finir,--l'avoir spar du reste du monde, l'avoir squestr, si l'on peut dire ainsi, derrire de formidables murailles! Ce que les plus audacieux architectes n'ont pu crer, par exemple, ni les plus fastueux empereurs, c'est un vrai printemps dans leur pays dessch, un printemps comme les ntres, avec les pluies tides, avec la pousse folle des gramines, des fougres et des fleurs. Point de pelouses, point de mousses, ni de foins odorants; le renouveau, ici, s'indique peine par les maigres feuilles des saules, par quelque touffe d'herbe de place en place, ou la floraison, et l, d'une espce de girofle violette, sur la poussire du sol. Il ne pleuvra qu'en juin, et alors ce sera un dluge, noyant toutes choses... * * * * * Pauvre Ville jaune, o nous cheminons ce matin, sous un soleil de plomb, rencontrant tant de monde, tant de dtachements arms, tant d'uniformes, pauvre Ville jaune qui fut pendant des sicles ferme tous, refuge inviolable des rites et des mystres du pass, lieu de splendeur, d'oppression et de silence; quand je l'avais vue en automne, elle gardait un air de dlaissement qui lui seyait encore; mais je la retrouve anime aujourd'hui par la vie dbordante des soldats de toute l'Europe! Partout, dans les palais, dans les pagodes d'or, des cavaliers barbares tranent leurs sabres, ou pansent leurs chevaux, sous le nez des grands bouddhas rveurs... * * * * * Vu aujourd'hui, chez des marchands chinois, un dpt de ces ingnieuses statuettes en terre cuite qui sont une spcialit de Tien-Tsin. Elles ne figuraient jusqu' cette anne que des gens du Cleste Empire, de toutes les conditions sociales et dans toutes les circonstances de la vie; mais celles-ci, inspires par l'invasion, reprsentent les divers guerriers d'Occident, types et costumes reproduits avec la plus tonnante exactitude. Or, les minutieux modeleurs ont donn aux soldats de certaines nations europennes, que je prfre ne pas dsigner, des expressions de colre froce, leur ont mis en main des sabres au clair ou des triques, des cravaches leves pour cingler. Quant aux ntres, coiffs de leur bret de campagne et trs Franais de visage avec leurs moustaches faites en soie jaune ou brune, ils portent tous tendrement dans leurs bras des bbs chinois. Il y a plusieurs poses, mais toujours procdant de la mme ide; le petit Chinois quelquefois tient le soldat par le cou et l'embrasse; ailleurs le soldat s'amuse faire sauter le bb qui clate de rire; ou bien il l'enveloppe soigneusement dans sa capote d'hiver... Ainsi donc, aux yeux de ces patients observateurs, tandis que les autres troupiers continuent de brutaliser et de frapper, le troupier de chez nous est celui qui, aprs la bataille, se fait le grand frre des pauvres bbs ennemis; au bout de quelques mois de presque cohabitation, voil ce qu'ils ont trouv, les Chinois, et ce qu'ils ont trouv tout seuls, pour caractriser les Franais. Il faudrait pouvoir rpandre en Europe les exemplaires de ces diffrentes statuettes: ce serait pour nous, par comparaison, un bien glorieux trophe rapport de cette guerre,--et, dans notre pays mme, cela fermerait la bouche nombre d'imbciles[3]. [Note 3: Peu de jours aprs, par ordre des commandants suprieurs, les statuettes accusatrices ont t retires de la circulation et les moules briss. Seules, les statuettes Franaises sont restes en vente: encore sont-elles devenues fort rares.] * * * * * Dans l'aprs-midi, le marchal de Waldersee vient au quartier gnral franais. Il se complat redire, ce qui est du reste la vrit, que l'incendie a t teint presque uniquement par nos soldats,--sous la conduite de mon nouvel ami, le colonel Marchand. En effet, le soir, vers onze heures, tant songer sur les hautes terrasses de son palais de la Rotonde, le colonel se trouva en bonne place pour voir l'immense gerbe rouge, reflte dans l'eau, s'lancer superbement de cet amas d'bne sculpte et de fin laque d'or. Il accourut le premier, avec un dtachement de chez nous, et, jusqu'au matin, il put maintenir dix pompes franaises en action, tandis que notre infanterie de marine, sous ses ordres, faisait coups de hache la part du feu. C'est lui en outre que l'on doit d'avoir pu retrouver le corps du gnral Schwarzhof: sur la place exacte o il le savait tomb, il fit constamment diriger une gerbe d'eau, sans laquelle l'incinration et t complte. * * * * * Je vais, le soir, faire visite monseigneur Favier, qui est tout juste revenu de sa tourne d'Europe, plein de confiance et de projets. Et comme tout est chang, depuis l'automne, dans la concession catholique! Au lieu de l'accablement et du silence, c'est la vie et la pleine activit. Huit cents ouvriers--presque tous Boxers, affirme l'vque, avec un beau sourire de dfi--travaillent rparer la cathdrale, qui est emmaillote du haut en bas dans des chafaudages de bambou. On a trac alentour des avenues plus larges, plant des alles de jeunes acacias, entrepris mille choses, tout comme si une re de paix dfinitive tait commence, les perscutions jamais finies. Pendant que je suis causer avec l'vque, dans le parloir blanc, le marchal arrive. Il reparle de l'incendie de son palais, naturellement, et, avec sa dlicate courtoisie, il veut bien nous dire que, de tous les souvenirs perdus par lui dans le dsastre, ce qu'il regrette le plus, c'est sa croix franaise de la Lgion d'honneur. II Dimanche 21 avril. Ma facile mission termine, je n'avais plus qu' reprendre le chemin du _Redoutable_. Mais le gnral a eu la bont, hier soir, de m'offrir de rester auprs de lui quelques jours encore. Il me propose d'aller visiter les tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, qui sont dans un bois sacr, une cinquantaine de lieues au sud-ouest de Pkin; tombeaux que l'on n'avait jamais vus avant cette guerre et qu'on ne verra sans doute jamais aprs. Pour cela, il faut crire l-bas l'avance, avertir les mandarins, avertir surtout les commandants des postes franais chelonns sur la route, et c'est presque une petite expdition organiser; j'ai donc demand dix jours l'amiral, qui a bien voulu me les accorder par dpche, et me voici encore l'hte de ce palais pour bien plus longtemps que je ne l'aurais cru. Ce matin dimanche, je vais assister la grand'messe des Chinois, dans la cathdrale en rparation de monseigneur Favier. J'entre par le ct gauche de la nef,--qui est le ct des hommes, tandis que toute la partie droite est rserve aux femmes. L'glise, quand j'arrive, est dj bonde de Chinois et de Chinoises agenouills, tout touche, et fredonnant ensemble mi-voix une sorte de mlope ininterrompue, comme le bourdonnement d'une ruche immense. On sent fortement le parfum du musc, dont toutes les robes de coton ou de soie sont imprgnes, et aussi une intolrable odeur de race jaune qui ne se peut dfinir. Devant moi, jusqu'au fond de l'glise, des hommes genoux, tte baisse; des dos par centaines, sur lesquels pendent les longues queues. Du ct des femmes, ce sont des soies vives, une violente bigarrure de couleurs; des chignons lisses et noirs comme de l'bne vernie, piqus de fleurs et d'pingles d'or.--Et tout ce monde chante, presque bouche ferme, comme en rve. Le recueillement est visible, et il est touchant, malgr l'extrme drlerie des personnages; vraiment ces gens-l prient, et semblent le faire avec humilit, avec ferveur. * * * * * Maintenant, voici le spectacle pour lequel j'avoue que j'tais venu: la sortie de la messe,--une occasion unique de voir quelques-unes des belles dames de Pkin, car elles ne se montrent point dans les rues, o ne circulent que les femmes de basses classes. Et elles taient bien l deux ou trois cents lgantes, qui commencent de sortir l'une aprs l'autre avec lenteur, sur leurs pieds trop petits et leurs chaussures trop hautes. Oh! les tranges minois fards et les tranges atours, mergeant la file par la porte troite. Ces coupes de pantalons, ces coupes de tuniques, ces recherches de formes et de couleurs, tout cela doit tre millnaire comme la Chine,--et combien c'est loin de nous! on dirait des poupes d'un autre ge, d'un autre monde, chappes des vieux paravents ou des vieilles potiches, pour prendre ralit et vie sous ce beau soleil d'un matin d'avril. Il y a des dames chinoises aux orteils dforms, aux invraisemblables petits souliers pointus; pointus aussi, leurs catogans tout empess et tout raides, qui se relvent sur leurs nuques comme des queues d'oiseau. Il y a des dames tartares, de cette aristocratie spciale qu'on appelle les huit bannires; elles ont les pieds naturels, celles-ci, mais leurs mules brodes posent sur des talons plus hauts que des chasses, leur chevelure est tendue, dvide comme un cheveau de soie noire, sur une longue planchette qu'elles placent en travers, derrire leur tte, et qui leur fait deux cornes horizontales, avec une fleur artificielle chaque bout. Peintes la faon des ttes de cire chez les coiffeurs, bien blanches avec un petit rond bien rose au milieu de chaque joue, on sent qu'elles s'arrangent ainsi par tiquette, par convenance, sans viser le moins du monde l'illusion. Elles causent, elles rient discrtement; elles mnent par la main des bbs adorables, qui ont t sages la messe comme des petits chats en porcelaine, et qu'elles ont coiffs, attifs avec un art tout fait comique. Beaucoup sont jolies, trs jolies mme; presque toutes ont l'air rserv, l'air dcent, l'air comme il faut. * * * * * Et cette sortie a lieu tranquillement, avec des apparences de paix et de joie, dans la pleine scurit de ces entours, qui furent, il y a si peu de temps, un lieu de massacre et d'horreur. Les portes des enclos sont grandes ouvertes et une avenue toute neuve, borde de jeunes arbres, est trace au travers de ces ruines, qui furent rcemment un charnier de cadavres. Quantit de charrettes chinoises, aux belles housses de soie ou de coton bleu, sont l qui attendent, sur leurs roues pesantes ornes de cuivre, et toutes les poupes, avec mille crmonies, y prennent place, s'en vont comme on s'en va d'une fte... Une fois de plus, les chrtiens de la Chine ont gain de cause et ils triomphent librement--jusqu' la tuerie prochaine. * * * * * A deux heures aujourd'hui, suivant la coutume des dimanches, la musique de l'infanterie de marine se met jouer dans la cour du quartier gnral,--dans la cour de ce palais du Nord, que j'avais connue remplie de dbris tranges et magnifiques, sous le vent glac d'automne, et qui est prsent si bien dblaye, si bien ratisse, avec un commencement de verdure d'avril aux branches de ses petits arbres. Il est plutt triste, ce semblant de dimanche franais. Le sentiment de l'exil, que l'on ne perd jamais ici, est aviv plutt par cette pauvre musique presque sans auditeurs, o ne viennent point de femmes pares ni de bbs joyeux, mais seulement deux ou trois groupes de soldats flneurs, et quelques malades ou blesss de notre hpital, aux jeunes figures plies, l'un tranant la jambe, l'autre s'appuyant sur une bquille. Et toutefois on se sent aussi un peu chez nous par instants, autour de cette musique-l; ce va-et-vient de zouaves, de troupiers d'infanterie de marine et de bonnes Soeurs arrive figurer comme un petit coin de France. Et puis, au-dessus des galeries vitres, qui encadrent de leurs colonnettes et de leur exotisme cette cour du quartier, monte la flche gothique de l'glise proche, avec un grand drapeau tricolore qui flotte au sommet, bien haut dans le ciel bleu, dominant tout, et protgeant notre petite patrie ici improvise, au milieu de ce repaire des empereurs de Chine. * * * * * Quel changement dans ce palais du Nord, depuis mon passage de l'automne dernier! En dehors de la partie rserve au gnral et ses officiers, toutes les galeries, toutes les dpendances sont devenues des salles d'hpital pour nos soldats; cela convenait d'ailleurs merveilleusement un tel usage, ces corps de logis spars les uns des autres par des cours et levs sur de hautes assises en granit. Il y a l maintenant prs de deux cents lits pour nos pauvres malades, qui y sont installs ravir, ayant de l'air et de la lumire discrtion, grce tous les vitrages de ces fantaisistes palais. Et les braves Soeurs en cornette blanche trottent menu de ct et d'autre, colportant les potions, les linges bien propres--et les bons sourires. Le petit parloir de la suprieure--une vieille fille au fin visage dessch qui vient de recevoir la croix devant le front de nos troupes ranges, pour avoir t constamment admirable pendant le sige--son petit parloir badigeonn la chaux est tout fait typique et charmant, avec ses six chaises chinoises, sa table chinoise, ses deux aquarelles chinoises de fleurs et de fruits pondues aux murs (toutes choses choisies parmi ce qu'il y avait de plus modeste et de plus discret dans les rserves sardanapalesques de l'Impratrice); et la grande Vierge de pltre qui y trne la place d'honneur est entre deux potiches remplies de lilas blanc. Les lilas blancs! Il y en a de magnifiques touffes fleuries, dans tous les jardins murs de ce palais; eux seuls indiquent joyeusement ici l'avril, le vrai renouveau sous ce dj brlant soleil,--et c'est, comme on pense, une aubaine pour les bonnes Soeurs, qui en font de vritables bosquets leurs Vierges et leurs saintes, sur leurs petites chapelles naves. Tous ces logis de mandarins ou de jardiniers, qui s'en vont l-bas jusque sous les arbres, je les avais connus en plein dsarroi, encombrs de dpouilles tranges, d'immondices inquitantes, et empestant le cadavre: prsent je les retrouve bien nets, bien blanchis la chaux, n'ayant plus rien de funbre; les religieuses y ont pass, tablissant ici une buanderie, l une cuisine o l'on fait de la bonne soupe pour les convalescents, ailleurs une lingerie o des piles de draps et de chemises pour les malades sentent bon la lessive et sont bien en ordre sur des tagres garnies de papier immacul... Du reste, je suis comme le plus simple de nos matelots ou de nos soldats: trs enclin me laisser rconforter et charmer rien que par la vue d'une cornette de bonne Soeur. C'est sans doute une lacune regrettable de mon imagination, mais je vibrerais certainement moins devant le chignon d'une infirmire laque... * * * * * Hors de notre quartier gnral, le dimanche, en ces temps inous pour Pkin, est marqu par la quantit de soldats de toutes armes qui circulent dans les rues. On a partag la ville en zones, confies chacune l'un des peuples envahisseurs, et on ne voisine gure d'une zone l'autre; les officiers quelquefois, les soldats presque jamais. Par exception, les Allemands viennent un peu chez nous, et nous chez eux,--puisque l'un des rsultats les plus indniables de cette guerre aura t d'tablir une sympathie entre les hommes des deux armes; mais l se bornent les relations internationales de nos troupes. La partie de Pkin dvolue la France, et qui a plusieurs kilomtres de tour, est celle que les Boxers pendant le sige avaient le plus dtruite, celle qui renfermait le plus de ruines et de solitudes, mais celle aussi o la vie et la confiance ont le plus tt reparu. Nos soldats sont ceux qui fusionnent le plus gentiment avec les Chinois, les Chinoises, mme les bbs chinois. Dans tout ce monde-l, ils se sont fait des amis, et cela se voit de suite la faon dont on vient eux familirement, au lieu de les fuir. Dans ce Pkin franais, la moindre maisonnette prsent a plant sur ses murs un petit pavillon tricolore comme sauvegarde. Beaucoup de gens ont mme coll sur leur porte un placard de papier blanc, d l'obligeance de quelqu'un de nos troupiers, et sur lequel on lit en grosses lettres d'criture enfantine: Nous sommes des Chinois protgs franais, ou bien: Ici, c'est tout Chinois chrtiens. Et le moindre bb en robe, ou tout nu coiff d'un ruban et d'une queue, a appris nous faire en souriant le salut militaire quand nous passons. * * * * * Au coucher du soleil, les soldats rentrent, les casernes se ferment. Silence et obscurit partout. Nuit particulirement noire aujourd'hui. Vers dix heures, je sors du quartier avec un de mes camarades de l'arme de terre. Une lanterne la main, nous nous en allons dans le ddale sombre, hls d'abord et l par des sentinelles, puis ne rencontrant plus personne que des chiens effars, et traversant des ruines, des cloaques, d'ignobles ruelles qui sentent la mort. Une maison d'aspect trs louche est le terme de notre course... Les veilleurs de la porte, qui taient aux aguets, nous annoncent par un long cri sinistre, et nous nous enfonons dans une srie de dtours et de couloirs obscurs. Plusieurs petites chambres, basses de plafond, trop encloses, touffantes, qu'clairent de vagues lampes fumeuses; elles ne sont meubles que d'un divan et d'un fauteuil; l'air irrespirable y est satur d'opium et de musc. Et le patron, la patronne ont bien l'embonpoint et la bonhomie patriarcale qui cadrent avec une telle demeure. Je prie cependant que l'on ne s'y trompe pas: c'est ici une _maison de chant_ (une des plus vieilles institutions chinoises, tendant disparatre), et on n'y vient que pour entendre de la musique, dans des nuages de fume endormeuse. Avec hsitation, nous prenons place dans une des chambres troites, sur un matelas rouge, sur des coussins rouges, dont les broderies reprsentent naturellement des btes horribles. La propret est douteuse et l'excs des senteurs nous gne. Aux murs tendus de papier, des aquarelles reprsentent des sages batifis parmi des nues. Dans un coin, une vieille pendule allemande, qui doit habiter Pkin depuis au moins cent ans, bat son tic tac au timbre grle. On dirait que, ds l'arrive, notre esprit s'entnbre au milieu de tant de lourds rves d'opium qui ont d clore sur ce divan, puis rester captifs sous les solives de l'crasant plafond noir.--Et c'est ici un lieu de fte lgante pour Chinois, un lieu rserv o, avant la guerre, aucun Europen, prix d'or, n'aurait pu tre admis. Repoussant les longues pipes empoisonnes que l'on nous offre, nous allumons des cigarettes turques, et la musique commence. C'est d'abord un guitariste qui se prsente, un guitariste merveilleux comme il ne s'en trouve qu' Grenade ou Sville. Il fait pleurer sur ses cordes des chants d'une tristesse infinie. Aprs, pour nous amuser, il imite, toujours sur sa mme guitare, le bruit d'un rgiment franais qui passe: les tambours en sourdine et notre Marche des zouaves qui semble sonne par des clairons dans le lointain. Paraissent enfin trois petites bonnes femmes, plottes et grasses, qui vont nous faire entendre des trios plaintifs, avec des vocalises en mineur dont la tristesse convient aux rves de la _fume noire_. Mais, avant de chanter, l'une des trois, qui est l'toile, une bizarre petite crature trs pare, avec une tiare comme une desse, en fleurs en papier de riz, s'avance vers moi sur la pointe de ses pieds martyriss, me tend la main l'europenne, disant en franais, d'un accent un peu crole et non sans une certaine aisance distingue: --Bonsoir, colonel!... Et c'tait bien la dernire des choses que j'attendais! Vraiment, l'occupation de Pkin par nos troupes franaises aura t fconde en rsultats imprvus... * * * * * Lundi 22 avril. Mon voyage aux tombeaux des Empereurs tarde s'organiser. Les rponses arrives au quartier gnral disent que le pays est moins sr depuis quelques jours, des bandes de Boxers ayant reparu dans la province, et on attend de nouveaux renseignements pour me laisser partir. Et je suis all revoir, l'ardent soleil printanier d'aujourd'hui, l'horreur des cimetires chrtiens viols par les Chinois. Le bouleversement y est demeur pareil, c'est toujours le mme chaos de marbres funraires, d'emblmes mutils, de stles renverses. Les quelques dbris humains que les Boxers n'avaient pas eu le loisir de broyer avant leur droute tranent aux mmes places; aucune main pieuse n'a os les ensevelir nouveau, car, suivant les ides chinoises, ce serait accepter l'injure subie que de les remettre en terre: jusqu'au jour des rparations compltes, ils doivent rester l pour crier vengeance. Rien n'est chang dans ce lieu d'abomination, sauf qu'il ne gle plus, sauf que le soleil brle, et que, et l, sur le sol poudreux, fleurissent des pissenlits jaunes ou des girofles violettes. Quant aux grands puits bants que l'on avait combls avec des cadavres de torturs, le temps a commenc d'y faire son oeuvre: les martyrs se sont desschs; le vent a jet sur eux de la terre et de la poussire; ils ne forment plus qu'un mme et compact amas gristre, duquel cependant s'lvent encore des mains, des pieds, des crnes. Mais, dans l'un de ces puits, sur cette sorte de crote humaine qui monte un mtre environ du sol, gt le cadavre d'un pauvre bb chinois, vtu d'une petite chemise dchire et emmaillot d'un morceau de laine rouge;--un cadavre tout frais et peut-tre peine raidi. C'est une petite fille sans doute, car pour les filles seulement, les Chinois ont de ces ddains atroces; nos bonnes Soeurs, le long des chemins, en ramassent ainsi tous les jours,--qu'on a jetes sur des tas de fumier et qui respirent encore. Celle-ci, probablement, a t lance avant d'tre morte,--soit qu'elle ft malade, mal venue, ou de trop dans la famille. Elle gt sur le ventre, les bras en croix, termins par des menottes de poupe. Le nez, d'o le sang a jailli, est coll sur les dbris affreux; un duvet de jeune moineau couvre sa nuque o se promnent les mouches. * * * * * Pauvre petite crature, dans son lambeau de laine rouge, avec ses menottes tendues! Pauvre petit visage cach que personne ne retournera jamais, pour le regarder encore, avant la dcomposition dernire!... VII VERS LES TOMBEAUX DES EMPEREURS I Vendredi 26 avril. C'est enfin aujourd'hui mon dpart pour ce bois sacr qui renferme les spultures impriales. A sept heures du matin, je quitte le palais du Nord, emmenant mes serviteurs de l'automne dernier, Osman et Renaud, plus quatre chasseurs d'Afrique et un interprte chinois. Nous partons cheval, sur nos btes choisies pour le voyage et qui prendront le chemin de fer avec nous. D'abord deux ou trois kilomtres travers Pkin, dans la belle lumire matinale, par les grandes voies magnifiquement dsoles, celles des cortges et des empereurs, par les triples portes rouges, entre les lions de marbre et les oblisques de marbre, jaunis comme de vieux ivoires. Maintenant, la gare,--et c'est en pleine ville, au pied de la muraille de la deuxime enceinte, puisque les barbares d'Occident ont os commettre ce sacrilge, de crever les remparts pour faire passer leurs machines subversives. Embarquement de mes hommes et de mes chevaux. Puis le train file travers les dvastations de la Ville chinoise, et longe pendant trois ou quatre kilomtres la colossale muraille grise de la Ville tartare, qui ne finit plus de se drouler toujours pareille, avec ses mmes bastions, ses mmes crneaux, sans une porte, sans rien qui repose de sa monotonie et de son normit. Une brche dans l'enceinte extrieure nous jette enfin au milieu de la triste campagne. Et c'est, pendant trois heures et demie, un voyage travers la poussire des plaines, rencontrant des gares dtruites, des dcombres, des ruines. D'aprs les grands projets des nations allies, cette ligne, qui va actuellement jusqu' Pao-Ting-Fou, devra tre prolonge de quelques centaines de lieues, de faon runir Pkin et Hankou, les deux villes monstres; elle deviendrait ainsi une des grandes artres de la Chine nouvelle, semant flots sur son passage les bienfaits de la civilisation d'Occident... * * * * * A midi, nous mettons pied terre devant Tchou-Tchou, une grande ville mure, dont on aperoit, comme dans un nuage de cendre, les hauts remparts crnels et les deux tours douze tages. On se reconnat peine vingt pas, comme par les temps trs brumeux du Nord, tant il y a de poussire en suspens partout, sous un soleil terni et jauntre, dont la rverbration est cependant accablante. Le commandant et les officiers du poste franais qui occupe Tchou-Tchou depuis l'automne ont eu la bont de venir au-devant de moi et m'emmnent djeuner leur table, dans la quasi fracheur des grandes pagodes un peu obscures o ils sont installs avec leurs hommes. En effet, me disent-ils, la route des tombeaux[4], qui semblait dernirement si sre, l'est moins depuis quelques jours; il y a par l, en maraude, une bande de deux cents Boxers qui est venue hier attaquer un des grands villages par o je passerai, et on s'est battu toute la matine,--jusqu' l'apparition du dtachement franais envoy au secours des villageois, qui a fait envoler les Boxers comme une compagnie de moineaux. [Note 4: Il s'agit ici non pas des tombeaux des Mings, qui ont t explors depuis de longues annes par tous les Europens de passage Pkin, mais des tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, dont les abords mmes avaient toujours t interdits.] --Deux cents Boxers, reprend le commandant du poste en calculant dans sa tte, voyons, deux cents Boxers: il vous faut au moins dix hommes. Vous avez dj six cavaliers; je vais, si vous le voulez, vous en ajouter quatre. Je crois devoir faire alors quelques crmonies, lui rpondre que c'est trop, qu'il me comble. Et, sous le nez des bouddhas qui nous regardent djeuner, voici que nous nous mettons rire l'un et l'autre, frapps tout coup par l'air d'extravagante fanfaronnade de ce que nous disons. En vrit, c'est de la force de: Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans... Et cependant, dix hommes contre deux cents Boxers, c'est bien tout ce qu'il faut; ils ne sont tenaces et terribles que derrire des murs, ces gens-l; mais, en rase campagne!... Il est fort probable, du reste, que je n'en verrai pas la queue d'un; j'accepte cependant le renfort, quatre braves soldats qui seront ravis de venir l-bas ma suite; j'accepte d'autant plus que mon passage va prendre ainsi aux yeux des Chinois les proportions d'une reconnaissance militaire, et que cela fera bon effet dans ce moment, parat-il. * * * * * A deux heures, nous remontons cheval, pour aller coucher vingt-cinq kilomtres plus loin, dans une vieille ville mure qui s'appelle La-Chou-Chien. (Les villes chinoises ont le privilge de ces noms-l; on sait qu'il en est une appele Cha-Ma-Miaou, et une autre, une trs grande, ancienne capitale, Chien-Chien.) Et nous nous enfonons, tout de suite disparus, dans le nuage poudreux que le vent chasse sur la plaine, l'immense et l'touffante plaine. Il n'y a pas d'illusion se faire, c'est le vent jaune qui s'est lev: un vent qui souffle, en gnral, par priodes de trois jours, ajoutant la poussire de la Chine toute celle du dsert mongol. Point de routes, mais des ornires profondes, des sentiers en contre-bas de plusieurs pieds, qui n'ont pu se creuser ainsi que par la suite des sicles. Une campagne affreuse, qui depuis le commencement des temps subit des chaleurs torrides et des froids presque hyperborens. Dans ce sol dessch, miett, comment donc peuvent crotre les bls nouveaux, qui font et l des carrs d'un vert bien frais, au milieu des grisailles infinies? Il y a aussi de loin en loin quelques maigres bouquets d'ormeaux et de saules, un peu diffrents des ntres, mais reconnaissables cependant, garnis peine de leurs premires petites feuilles. Monotonie et tristesse; pauvres paysages de l'extrme Nord, dirait-on, mais clairs par un soleil d'Afrique, un soleil qui se serait tromp de latitude. A un dtour du chemin creux, une troupe de laboureurs qui nous voient tout coup surgir s'effarent et jettent leurs bches pour se sauver. Mais l'un d'eux les arrte en criant: _Fanko pink!_ (Franais soldats!) Ce sont des Franais, n'ayez pas peur! Alors ils se courbent nouveau sur la terre brlante, continuent paisiblement leur travail, en nous regardant passer du coin de l'oeil.--Et leur confiance en dit dj trs long sur l'espce un peu exceptionnelle de barbares que nos braves soldats ont su tre, au cours de l'invasion europenne. Ces quelques bouquets de saules, clairsems dans les plaines, abritent presque tous, sous leur ombre trs lgre, des villages de cultivateurs: maisonnettes en terre et en briques grises; vieilles petites pagodes cornues, qui s'effritent au soleil. Avertis par des veilleurs, les hommes et les enfants, quand nous passons, sortent tous pour nous regarder en silence, avec des curiosits naves: torses nus, trs jaunes, trs maigres et trs muscls; pantalons en toujours pareille cotonnade bleu fonc. Par politesse, chacun droule et laisse pendre sur son dos sa longue natte; la garder releve en couronne serait une inconvenance mon gard. Point de femmes, elles restent caches. Avec la terreur en moins, ces gens doivent prouver les mmes impressions que jadis les paysans de la Gaule, lorsque passait avec son escorte quelque chef de l'arme d'Attila. En nous, tout les tonne, costumes, armes et visages. Mme mon cheval, qui est un talon arabe, doit leur sembler une grande bte lgante et rare, ct de leurs tout petits chevaux grosse tte bouriffe.--Et les saules frles, qui tamisent la lumire au-dessus de ces maisons, de ces minuscules pagodes, de ces existences primitives, sment sur nous le duvet blanc de leur floraison, comme de petites plumes, de petites touffes d'ouate, qui tombent en pluie et se mlent l'incessante poussire. Dans la plaine, qui recommence ensuite, unie et semblable, je me tiens deux ou trois cents mtres en avant de ma petite troupe arme, pour viter le surcrot de poussire que soulve le trot de ses chevaux; un nuage gris, derrire moi, quand je me retourne, m'indique qu'elle me suit toujours. Et le vent jaune continue de souffler; nous voici saupoudrs tel point que nos cheveux, nos moustaches, nos uniformes sont devenus couleur de cendre. Vers cinq heures apparat en avant de nous cette vieille ville mure o nous devons passer la nuit. De loin, elle est presque imposante, au milieu de la plaine, avec ses hauts remparts crnels, de couleur si sombre. De prs, sans doute, elle ne sera que ruines, dcrpitude, comme la Chine tout entire. Un cavalier, tranant avec lui son invitable petit nuage, accourt ma rencontre: c'est l'officier commandant les cinquante hommes d'infanterie de marine qui, depuis le mois d'octobre, occupent La-Chou-Chien. Il m'apprend que le gnral a eu la trs aimable pense de me faire annoncer comme l'un des grands mandarins de lettres d'Occident: alors le mandarin de la ville va sortir au-devant de moi avec un cortge, et il a convoqu les villages voisins pour une fte qu'il me prpare. En effet, le voici ce cortge, qui dbouche l-bas des vieilles portes croulantes, avec des emblmes rouges, des musiques, et s'avance dans les champs dsols. Maintenant il s'arrte pour m'attendre, rang sur deux files de chaque ct du chemin. Et, suivant le crmonial millnaire, un personnage s'en dtache, un serviteur du mandarin, charg de me prsenter, cinquante pas en avant, un large papier rouge qui est la carte de visite de son matre. Il attend lui-mme, le mandarin craintif, descendu par dfrence de sa chaise porteurs, et debout avec les gens de sa maison. Ainsi qu'on me l'a recommand, je lui tends la main sans mettre pied terre; aprs quoi, dans les tourbillons de la poussire grise, nous nous acheminons ensemble vers les grands murs, suivis de mes cavaliers, et prcds du cortge d'honneur, avec ses musiques et ses emblmes. En tte, deux grands parasols rouges entours de soies retombantes comme des dais de procession; ensuite, un fantastique papillon noir, large comme un hibou ploy, qu'un enfant tient au bout d'une hampe; ensuite encore, sur deux rangs, les bannires, puis les cartouches, en bois laqu rouge, inscrits de lettres d'or. Et, ds que nous sommes en marche, les gongs commencent de sonner lugubrement, coups espacs comme pour un glas, tandis que les hrauts, par de longs cris, annoncent mon arrive aux habitants de la ville. * * * * * Voici devant nous la porte, qui semble une entre de caverne; de chaque ct, cinq ou six petites cages de bois sont accroches, chacune emprisonnant une espce de bte noire qui ne bouge pas au milieu d'un essaim de mouches, dont on voit la queue passer travers les barreaux, pendre au dehors comme une chose morte. Qu'est-ce que a peut tre, pour se tenir ainsi roul en boule et avoir la queue si longue? Des singes?... Ah! horreur! ce sont des ttes coupes! Chacune de ces gentilles cages contient une tte humaine, qui commence noircir au soleil, et dont on a droul dessein les grands cheveux natts. Nous nous engouffrons dans la porte profonde, accueillis par le rictus des invitables vieux monstres de granit, qui, droite et gauche, dressent leurs grosses ttes aux yeux louches. Pour me voir passer, des gens immobiles sont plaqus contre les parois de ce tunnel, tout touche, grimps les uns sur les autres: des nudits jaunes, des haillons de coton bleu, de vilaines figures. La poussire emplit et obscurcit ce passage vot, o nous nous pressons, hommes et chevaux, dans l'enveloppement d'un mme nuage. Et nous voici entrs dans de la vieille Chine provinciale, tout fait arrire et ignore... II Ruines et dcombres, au dedans de ces murs, ainsi que je m'y attendais, non par la faute des Boxers ni des allis, car la guerre n'a point pass par l, mais par suite du dlabrement, de la tombe en poussire de toute cette Chine, notre ane de plus de trente sicles. Et le gong, en avant de moi, continue de sonner lugubrement coups espacs, et les hrauts continuent de m'annoncer au peuple par de longs cris, dans les petites rues poudreuses, sous le soleil encore brlant du soir. On aperoit des terrains vagues, des champs ensemencs. Et et l des monstres en granit, frustes, informes, demi enfouis, la grimace use par les ans, indiquent o furent jadis des entres de palais. Devant une porte que surmonte un pavillon tricolore, mon cortge s'arrte et je mets pied terre. L, depuis sept ou huit mois, sont caserns nos cinquante soldats d'infanterie de marine, qui viennent de passer La-Chou-Chien tout un long hiver, spars du reste du monde par des neiges, par des steppes glacs, et menant une sorte d'existence de Robinsons, au milieu d'ambiances pour eux si droutantes. C'est une surprise et une joie d'arriver parmi eux, de retrouver ces braves figures de chez nous, aprs tous ces bonshommes jaunes qui se pressaient sur la route, dardant leurs petits yeux nigmatiques, et ce quartier franais est comme un coin de vie, de gaiet et de jeunesse au milieu de la vieille Chine momifie. On voit que l'hiver a t salubre pour nos soldats, car ils ont la sant aux joues. Et ils se sont organiss d'ailleurs avec une ingniosit comique et un peu merveilleuse, crant des lavoirs, des salles de douches, une salle d'cole pour apprendre le franais aux petits Chinois, et mme un thtre. Vivant en intime camaraderie avec les gens de la ville, qui bientt ne voudront plus les laisser partir, ils cultivent des jardins potagers, lvent des poules, des moutons, des petits corbeaux la becque,--voire des bbs orphelins. Il est convenu que je dois aller dormir chez le mandarin, aprs avoir soup au poste franais. Et neuf heures, des lanternes de parade, trs chinoisement peinturlures, grandes comme des tonneaux, viennent me chercher pour me conduire au yamen. * * * * * C'est toujours d'une profondeur sans fin les yamen chinois. Dans la nuit frache, entre des monstres de pierre, entre des serviteurs rangs en haie, je franchis aux lanternes une enfilade de deux cents mtres de cours, et combien de portiques en ruine, de pristyles aux marches branlantes, avant d'atteindre le logis poussireux et vermoulu que le mandarin me destine: un btiment spar, au milieu d'une sorte de prau, parmi de vieux arbres aux troncs difformes. J'ai l, sous des solives enfumes, une grande salle blanchie la chaux, contenant au milieu, sur une estrade, des siges comme des trnes; ailleurs de lourds fauteuils d'bne, et, pour orner les murs, quelques rouleaux de soie ploys, sur lesquels des posies sont inscrites en caractres mandchoux. Dans l'aile de gauche, une chambrette pour mes deux serviteurs; dans l'aile de droite, une pour moi, avec des carreaux en papier de riz, un trs dur couchage sur une estrade et sous des couvertures de soie rouge, enfin un brle-parfum o se consument des baguettes d'encens. Tout cela est campagnard, naf et surann aussi, vieillot mme en Chine. Mon hte timide, en costume de crmonie, m'attendait devant la porte et me fait prendre place avec lui sur les trnes du milieu, pour m'offrir le th obligatoire, dans des porcelaines de cent ans. Puis, avec discrtion, il se hte de lever la sance et de me souhaiter bonne nuit. En se retirant, il m'invite ne pas m'inquiter si j'entends beaucoup de va-et-vient dans mon plafond: il est hant par les rats. Je ne devrai pas m'inquiter non plus, si j'entends, derrire mes carreaux de papier, des personnes se promener dans le prau en jouant du claquebois: ce seront les veilleurs de nuit, m'informant ainsi qu'ils ne dorment point et font bonne garde. --Il y a beaucoup de brigands dans le pays, ajouta-t-il; cependant la cit, si haut mure, ferme ses portes au coucher du soleil; mais des laboureurs, pour aller aux champs avant le jour, ont pratiqu un trou dans les remparts, et les brigands, qui, hlas! en ont eu connaissance, ne se font point faute d'entrer par l. Et quand il est parti, le mandarin aux longues rvrences, quand je suis seul dans l'obscurit de ce logis, au coeur de la ville isole dont les portes sont garnies de ttes humaines dans des cages, je me sens infiniment loin, spar du monde qui est le mien par des espaces immenses, et aussi par des temps, par des ges; il me parat que je vais m'endormir au milieu d'une humanit en retard d'au moins mille ans sur la ntre. Samedi 27 avril. Des chants de coqs, des chants de petits oiseaux sur mon toit m'veillent dans la vieille chambre trange, et, travers le tamisage des carreaux de papier, je devine que le chaud soleil rayonne au dehors. Osman et Renaud, levs avant moi, viennent alors m'avertir que l'on fait en hte de grands prparatifs dans les cours du yamen pour me donner une fte,--une fte du matin, puisque je dois remonter cheval et continuer ma route vers les spultures impriales aussitt aprs le repas de midi. Cela commence vers neuf heures. A l'ombre d'un portique, dont les boiseries bauchent des figures grimaantes, je suis assis dans un fauteuil, ct du mandarin qui semble effondr sous ses robes de soie. Devant moi, au soleil tincelant, c'est l'enfilade des cours, des autres portiques en silhouettes biscornues et des vieux monstres sur leurs socles. La foule chinoise--toujours les hommes seulement, bien entendu--est l assemble, dans ses ternels haillons de coton bleu. Le vent jaune, qui s'tait apais la nuit, suivant son habitude, recommence de souffler et de blanchir le ciel de poussire. Et les acacias, les saules monotones, qui sont peu prs les seuls arbres rpandus dans cette Chine du Nord, montrent et l de vieilles ramures grles, aux petites feuilles peine closes, d'un vert encore tout ple. * * * * * Voici d'abord le dfil trs lent, trs lent d'une musique: beaucoup de gongs, de cymbales, de clochettes, sonnant en sourdine; la mlodie est comme chante par un mlancolique, et doux, et persistant unisson de fltes,--de grandes fltes au timbre grave, dont quelques-unes ont des tuyaux multiples et ressemblent des gerbes de roseaux. C'est berceur et lointain, exquis entendre. Les musiciens maintenant s'asseyent prs de nous, en cercle, pour mener la fte. Le rythme tout coup change, s'acclre; les sonnettes s'agitent, les gongs battent plus fort, et cela devient une danse. Alors, de l-bas, du recul des cours et des vieux portiques, dans la poussire qui s'paissit, on voit, au-dessus des ttes de la foule, arriver en dansant une troupe de personnages qui ont deux fois la taille humaine, et qui se dandinent, qui se dandinent en mesure, et qui jouent du sistre, qui s'ventent, qui se dmnent d'une faon exagre, nvrose, pileptique... Des gants? Des pantins? Qu'est-ce que a peut bien tre?... Cependant ils arrivent trs vite, avec leurs grandes enjambes sautillantes, et les voici devant nous... Ah! des chassiers! Des chassiers prodigieux, plus haut perchs sur leurs jambes de bois que des bergers landais, et bondissant comme de longues sauterelles. Et ils sont costums, grims, peints, fards; ils ont des perruques, de fausses barbes; ils reprsentent des dieux, des gnies tels qu'on en voit dans les vieilles pagodes; ils reprsentent des princesses aussi, ayant de belles robes de soie brode, ayant des joues trop blanches et trop roses, et des fleurs artificielles piques dans le chignon; des princesses tout en longueur, qui s'ventent d'une faon exagre, en se dandinant toujours, ainsi que la troupe entire, d'un mme mouvement rgulier, incessant, obsdant comme celui des balanciers de pendule. Or ces chassiers, parat-il, sont tout simplement les jeunes garons d'un village voisin, de braves petits campagnards, forms en socit de gymnastique et qui font cela pour s'amuser. Dans les moindres villages de la Chine intrieure, bien des sicles, des millnaires avant que la coutume en soit venue chez nous, les garons, de pre en fils, ont commenc de s'adonner passionnment aux jeux de force ou d'adresse, de fonder des socits rivales, les unes d'acrobates, les autres d'quilibristes ou de jongleurs, et d'organiser des concours. C'est pendant les longs hivers surtout qu'ils s'exercent, quand tout est glac et que chaque petit groupement humain doit vivre seul, au milieu d'un dsert de neige. En effet, malgr les perruques blanches et les vieilles barbes de centenaire, on voit que tout ce monde est jeune, trs jeune, avec des sourires enfantins. Elles sourient navement, les princesses gentilles et drles, aux trop longues jambes, qui ont des mouvements si excits d'ventails, et qui dansent, de plus en plus dgingandes, qui se cambrent, qui se renversent, dodelinant de la tte et du torse avec frnsie. Ils sourient navement, les vieillards qui ont des figures d'enfant, et qui battent du sistre ou du tambourin comme des possds. L'unisson persistant des fltes semble la longue les ensorceler, les mettre dans un tat spcial de dmence qui se traduit par l'excs du tic des ours... A un signal, les voici chacun sur une seule jambe, sur une seule chasse, l'autre jambe releve, l'autre chasse rejete sur l'paule, et, par des prodiges d'quilibre, ils dansent tout de mme, ils se dandinent tout de mme, plus que jamais, comme des marionnettes dont les ressorts s'affolent, dont le mcanisme va srement se dtraquer. On apporte alors, en courant, des barrires de deux mtres de haut, et ils les sautent, cloche-pied, tous, princesses, vieillards ou gnies, sans cesser leurs jeux d'ventail ni leurs batteries de tambourin. Quand enfin, n'en pouvant plus, ils vont s'adosser aux portiques, aux vieux acacias, aux vieux saules, une autre bande toute pareille, sur des jambes aussi longues (les garons d'un autre village), arrive du fond des cours, en se dandinant, et recommence, sur le mme air, une danse semblable; ils reproduisent les mmes personnages, les mmes gnies, les mmes dieux longue barbe, les mmes belles dames minaudires: dans leurs accoutrements pour nous si inconnus, avec leurs figures si bizarrement grimes, ces danseurs incarnent des rves mythologiques bien anciens, faits autrefois, dans la nuit des ges, par une humanit infiniment distante de la ntre,--et tout cela, de gnration en gnration, se transmet partout le pays d'une manire inchangeable, ainsi que se transmettent toujours, en Chine, les rites, les formes et les choses. Du reste, dans son tranget extrme, cette fte, cette danse demeure trs villageoise, trs campagnarde, nave comme un divertissement de laboureurs. Ils ont fini de sauter leurs barrires. Et prsent on voit poindre, du mme l-bas toujours, deux pouvantables btes qui marchent de front, une bte rouge et une bte verte. Ce sont deux grands dragons hraldiques, longs d'au moins vingt mtres, dressant la tte, la gueule bante, ayant ces horribles yeux louches, ces cornes, ces griffes que chacun sait. Cela s'avance trs vite, comme courant et se tordant au-dessus des paules de la foule, avec des ondulations de reptile... Mais c'est tout lger, en carton, en toffe tendue sur des cercles, chaque bte supporte en l'air, au bout de btons, par une douzaine de jeunes hommes trs exercs, qui savent, par des trucs subtils, donner l'ensemble l'allure des serpents. Et une sorte de matre de ballet les prcde, tenant en main une boule que les porteurs ne perdent pas de vue et dont il se sert, comme un chef d'orchestre de sa baguette, pour guider le tortillement des deux monstres. D'abord les deux grandes btes se contentent de danser devant moi, au son des fltes et des gongs, dans le cercle de la foule chinoise qui s'est largi pour leur faire place. Ensuite cela devient tout fait terrible: elles se battent, tandis que les gongs et les cymbales font rage. Elles s'emmlent, elles s'enroulent l'une l'autre, ayant l'air de s'treindre; on les voit traner leurs longs anneaux dans la poussire, et puis tout coup, d'un bond, elles se redressent, comme cabres, les deux normes ttes se faisant face, avec un tremblement de fureur. Et le matre de ballet, agitant sa boule directrice, se dmne et roule des yeux froces. Et la poussire s'paissit sur la foule, sur les porteurs qu'on ne voit plus; la poussire se lve en nuage, rendant demi fantastique cette bataille de la bte rouge et de la bte verte. Le soleil brle comme en pays tropical, et cependant le triste avril chinois, anmi par tant de scheresse aprs l'hiver de glace, s'indique peine ici par la nuance trs tendre des quelques petites feuilles apparues aux vieux saules, aux vieux acacias de cette cour... * * * * * Aprs le djeuner, des mandarins de la plaine, prcds de musiques, arrivent des villages, m'apportent des offrandes pastorales: des paniers de raisins conservs, des paniers de poires, des poules vivantes dans des cages, une jarre de vin de riz. Ils sont coiffs du bonnet officiel d'hiver plume de corbeau et vtus de robes de soie sombre, avec, sur le dos et sur la poitrine, un carr de broderie d'or--au milieu duquel est figure, parmi des nuages, une toujours invariable cigogne s'envolant vers la lune. Presque tous, vieillards desschs, barbiche grise, moustache grise qui retombe. Et, avec eux, ce sont de grands tchinchins, de grandes rvrences, de grands compliments; des poignes de main o l'on se sent comme griff par des ongles trop longs, emmanchs de vieux doigts maigres. * * * * * A deux heures, je remonte cheval, avec mes hommes et je m'en vais travers les dcombres des rues, prcd du mme cortge qu' l'arrive, les gongs sonnant en glas et les hrauts poussant leurs cris. Derrire moi, suit le mandarin de cans dans sa chaise porteurs, suivent les compagnies d'chassiers et les deux dragons monstrueux. Au sortir de la ville, dans le tunnel profond des portes, o la foule est dj assemble pour me voir, tout cela s'engouffre avec nous, les princesses aux enjambes de trois mtres, les dieux qui jouent du sistre ou du tambourin, et la bte rouge, et la bte verte. Sous la vote demi-obscure, au fracas de tous les sistres et de tous les gongs, dans des envoles de poussire noirtre qui vous aveugle, c'est une mle compacte, o nos chevaux se traversent et bondissent, troubls par le bruit, affols par les deux pouvantables monstres qui ondulent au-dessus de nos ttes... Aprs nous avoir reconduits un quart de lieue des murs, ce cortge enfin nous quitte. Et nous retrouvons le silence,--dans la plaine brlante o nous avons faire vingt kilomtres environ travers la poussire et le vent jaune pour atteindre Y-Tchou, une autre vieille ville mure qui sera notre tape de ce soir. Demain seulement, nous arriverons aux tombeaux. III La plaine ressemble celle d'hier, plus verte cependant et un peu plus boise. Les bls, sems en sillons comme les ntres, poussent miracle dans ce sol, qui semble fait de sable et de cendre. D'ailleurs, tout devient moins dsol mesure qu'on s'loigne de la rgion de Pkin pour s'lever, par d'insensibles pentes, vers ces grandes montagnes de l'Ouest, qui apparaissent de plus en plus nettes en avant de nous. Le vent jaune aussi souffle moins fort, et, dans les instants o il s'apaise, quand s'abat l'aveuglante poussire, on dirait les campagnes du nord de la France, avec ces sillons partout, ces bouquets d'ormeaux et de saules. On oublie qu'on est au fond de la Chine, sur l'autre versant du monde, on s'attend voir, dans les sentiers, passer des paysans de chez nous... Mais les quelques laboureurs courbs vers la terre ont sur la tte de longues nattes releves en couronnes, et leurs torses nus sont comme teints au safran. Tout est paisible, dans ces champs inonds de soleil, dans ces villages btis l'ombre lgre des saules. En somme, les gens ici vivaient heureux, cultivant la faon primitive le vieux sol nourricier, et rgis par des coutumes de cinq mille ans. A part les exactions peut-tre de quelques mandarins--et encore est-il beaucoup de mandarins dbonnaires,--ces paysans chinois en taient presque rests l'ge d'or, et je ne me reprsente pas ce que seront pour eux les joies de cette Chine nouvelle rve par les rformateurs d'Occident. Jusqu' ce jour, il est vrai, l'invasion ne les a gure troubls, ceux-ci; dans cette contre que nous Franais occupons seuls, nos troupes n'ont jamais eu d'autre rle que de dfendre les villageois contre les bandes de Boxers pillards; le labour, les semailles, tous les travaux de la terre ont t faits tranquillement en leur saison,--et il est impossible ne n'tre pas frapp de la diffrence avec certaines autres contres, que je ne puis trop dsigner, o c'est le rgime de la terreur et o les champs sont rests en friche, redevenus des steppes dserts. * * * * * Vers quatre heures et demie du soir, sur le fond dcoup des montagnes qui commencent de beaucoup grandir nos yeux, une ville nous apparat comme hier, d'un premier aspect formidable avec ses hauts remparts crnels. Comme hier aussi, un cavalier arrive au-devant de moi: le capitaine qui commande le poste d'infanterie de marine install l depuis l'automne. Des veilleurs, du haut des murs, nous avaient devins de loin, au nuage de poussire soulev par nos chevaux dans la plaine. Et, ds que nous approchons, nous voyons sortir des vieilles portes le cortge officiel qui vient ma rencontre: mmes emblmes qu' La-Chou-Chien, mme grand papillon noir, mmes parasols rouges, mmes cartouches et mmes bannires; tout crmonial en Chine est rgl depuis des sicles par une tiquette invariable. Mais les gens qui me reoivent aujourd'hui sont beaucoup plus lgants et sans doute plus riches que ceux d'hier. Le mandarin, qui est descendu de sa chaise porteurs pour m'attendre au bord de la route, aprs m'avoir fait remettre cent pas de distance sa carte de visite sur papier carlate, se tient au milieu d'un groupe de personnages en somptueuses robes de soie; lui-mme est un grand vieillard distingu, qui porte son chapeau la plume de paon et le bouton de saphir. Et la foule est norme pour me voir faire mon entre, au son funbre du gong, aux longs gmissements des crieurs. Des figures garnissent le fate des remparts, regardant entre les crneaux avec de petits yeux obliques, et jusque dans l'paisseur des portes, il y a des bonshommes torse jaune plaqus en double haie contre les parois. Mon interprte cependant me confesse qu'on est gnralement du: Si c'est un lettr, demandent les gens, pourquoi s'habille-t-il en colonel? (On sait le ddain chinois pour le mtier des armes.) Mon cheval seul relve un peu mon prestige; assez fatigu par la campagne, ce pauvre cheval d'Algrie, mais ayant encore du port de tte et du port de queue lorsqu'il se sent regard, et surtout lorsque le gong rsonne ses oreilles. * * * * * Y-Tchou, la ville o nous voici enferms dans des murs de trente pieds de haut, contient encore une quinzaine de mille habitants, malgr ses espaces dserts et ses ruines. Et il y a grande affluence de monde sur notre parcours, dans les petites rues, devant les petites choppes anciennes o s'exercent des mtiers antdiluviens. C'est d'ici mme qu'est parti, l'anne dernire, le terrible mouvement de haine contre les trangers, c'est dans une bonzerie de la montagne voisine que la guerre d'extermination a t d'abord prche, et tous ces gens qui m'accueillent si bien ont t les premiers Boxers; ardemment rallis pour l'instant la cause franaise, ils dcapitent volontiers ceux des leurs qui n'ont pas transig et mettent les ttes dans ces petites cages dont les portes de leur ville sont garnies; mais, si le vent tournait demain, je me verrais dchiquet par eux au son de ferraille de leurs mmes gongs, et avec le mme entrain qu'ils mettent me recevoir. Quand j'ai pris possession du logis qui m'est destin, tout au fond de la rsidence mandarine--au bout d'une interminable avenue de vieux portiques et de vieux monstres gardiens qui me montrent leurs crocs dans des sourires de tigre,--une demi-heure de jour me reste encore, et je vais faire visite un jeune prince de la famille impriale, dtach Y-Tchou pour le service des vnrables tombeaux. D'abord, la mlancolie de son jardin, par ce crpuscule d'avril. C'est entre des murs de briques grises; c'est trs ferm, au milieu de la ville dj si mure. Grises aussi, les rocailles dessinant les petits carrs, les petits losanges o fleurissent de larges pivoines rouges, violettes ou roses qui sont trs odorantes, contrairement celles de chez nous, et qui remplissent ce soir le triste enclos d'un excs de senteurs. Il y a aussi des ranges de petits bassins en porcelaine, o habitent de minuscules poissons monstres: poissons rouges ou poissons noirs, emptrs dans des nageoires et des queues extravagantes qui leur font comme des robes falbalas; poissons chez lesquels on est arriv produire, par je ne sais quelle mystrieuse culture, des yeux normes et effrayants qui leur sortent de la tte comme ceux des dragons hraldiques. Les Chinois, qui torturent les pieds des femmes, dforment aussi les arbres pour qu'ils restent nains et bossus, les fruits pour qu'ils aient l'air d'animaux, et les animaux pour les faire ressembler aux chimres de leurs rves. Il fait dj sombre dans l'appartement du prince, qui donne sur ce petit jardin de prison, et on n'y aperoit d'abord en entrant qu'un flot de soies rouges: les longs baldaquins retombants de plusieurs parasols d'honneur, ouverts et plants debout sur des pieds en bois. Un air lourd, trop satur d'opium et de musc. De profonds divans rouges, sur lesquels tranent des pipes d'argent, pour fumer ce poison dont la Chine est en train de mourir. Le prince, vingt ou vingt-deux ans, d'une laideur maladive avec deux yeux qui divergent, est parfum l'excs, et vtu de soies tendres, dans des gammes qui vont du mauve au lilas. * * * * * Ce soir, chez le mandarin, dner auquel assistent le commandant du poste franais, le prince, deux ou trois notables et un de mes confrres, un membre de l'Acadmie de Chine, mandarin bouton de saphir. Assis dans de lourds fauteuils carrs, nous sommes six ou sept, autour d'une table que garnissent d'tranges et exquises petites porcelaines des vieux temps, petites, petites comme pour une dnette de poupes. Des cires rouges nous clairent, allumes dans de hauts chandeliers de cuivre. Depuis ce matin, la province entire a quitt par ordre le bonnet hivernal pour prendre le chapeau d't, conique en forme d'abat-jour de lampe, sur lequel retombent des touffes de crins rouges ou, suivant la dignit du personnage, des plumes de paon et de corbeau. Or, il est de bon ton de dner coiff,--et cela fait tout de suite Chine de paravent, les chapeaux de ce style. Quant aux dames de la maison, elles demeurent invisibles, hlas! et il serait de la dernire inconvenance de les demander ou mme d'y faire allusion.--(On sait d'ailleurs qu'un Chinois oblig de parler de sa femme ne doit la dsigner que d'une manire indirecte, et autant que possible par un qualificatif svrement dnu de toute galanterie, comme par exemple: mon horripilante ou ma nausabonde.) * * * * * Le dner commence par des prunelles confites et quantit de sucreries mignardes, que l'on mange avec des petites baguettes. Il s'excuse, le mandarin, de ne pouvoir m'offrir des nids d'hirondelle de mer: Y-Tchou est un pays si perdu, si loin de la cte, il est si difficile de s'y procurer ce qu'on veut! En revanche, voici un plat d'ailerons de requin, un autre de vessies de cachalot, un autre encore de nerfs de biche, et puis des ragots de racines de nnufar aux oeufs de crevette. Dans la salle blanche au plafond noir--dont les murs sont orns d'aquarelles, sur longues bandes de papier prcieux, reprsentant des btes ou des fleurs monstrueuses--l'invitable odeur de l'opium et du musc se mle au fumet des sauces tranges. Autour de nous s'empressent une vingtaine de serviteurs coiffs comme leurs matres et vtus de belles robes de soie avec corselet de velours. A ma droite, mon confrre de l'Acadmie de Chine me dit des choses de l'autre monde. Il est vieux et entirement dessch par l'abus de la fume mortelle; sa petite figure rduite rien disparat sous le cne de son chapeau et sous les deux ronds de ses grosses lunettes bleues. --Est-il vrai, me demande-t-il, que l'empire du Milieu occupe le dessus de la boule terrestre, et que l'Europe s'accroche pniblement penche sur le ct? Il parat qu'il possde au bout de son pinceau plus de quarante mille caractres d'criture et qu'il est capable, sur n'importe quel sujet, d'improviser des posies suaves. De temps autre, je vois avec terreur son petit bras de squelette sortir de ses belles manches pagodes et s'allonger vers les plats; c'est pour y cueillir, avec sa propre fourchette deux dents, quelque bouche de choix qu'il me destine,--et cela m'oblige de continuels et difficiles escamotages sous la table pour ne point manger ces choses. Aprs les mets saugrenus et lgers, paraissent des canards dsosss, et puis des viandes, qui doivent se succder de plus en plus copieuses, jusqu' l'heure o les convives dclarent que vraiment cela suffit. Alors, on apporte les pipes d'opium et les cigarettes,--et voici l'instant de monter en palanquin pour aller la fte nocturne que l'on m'a prpare. Dehors, dans la longue avenue des portiques et des monstres, o il fait nuit toile, tous les serviteurs du yamen nous attendent avec de grandes lanternes en papier, peintes de chauves-souris et de chimres. Et une centaine d'aimables Boxers sont l aussi, tenant des torches pour nous clairer mieux. Nous montons chacun dans un palanquin, et les porteurs nous enlvent au trot, tandis que toutes ces torches flambantes courent nos cts, et que les gongs, courant de mme, commencent, en avant de notre cortge, leur fracas de bataille. Trs vite, pendant cette course, trs vite dfilent, claires par toutes ces lueurs dansantes, les petites choppes encore ouvertes, les figures chinoises encore attroupes pour nous voir, et les grimaces de tous les monstres de pierre chelonns sur la route. * * * * * Au fond d'une immense cour, un btiment neuf sur la porte duquel se lit, la lueur des torches, cette inscription stupfiante: Parisiana d'Y-Tchou!... Des Parisiana dans cette ville ultra-chinoise qui jusqu' l'automne dernier n'avait jamais vu d'Europens approcher ses murs!... C'est l que nos porteurs s'arrtent, et c'est le thtre improvis cet hiver par nos soixante hommes d'infanterie de marine pour occuper leurs veilles glaciales. J'ai promis d'assister une reprsentation de gala que ces grands enfants donnent pour moi ce soir.--Et, de tant de rceptions charmantes que l'on a bien voulu me faire et l par le monde, aucune ne m'a mu plus que celle de ces soldats, exils en un coin perdu de la Chine. Leurs discrets sourires d'accueil, les quelques mots que l'un d'eux s'est charg de me dire, de leur part tous, sont plus touchants que nombre de banquets et de discours, et je serre de bon coeur les braves mains qui n'osaient pas se tendre vers la mienne. Afin que je garde un souvenir de leur hospitalit d'un soir Y-Tchou, ils se sont cotiss pour me faire un cadeau trs local, un de ces parasols de soie rouge long baldaquin retombant qu'il est d'usage en Chine de promener en avant des bonshommes de marque. Et, si encombrante que soit la chose, mme replie, il va sans dire que je l'emporterai prcieusement en France. Ensuite ils me remettent un programme illustr, sur lequel le nom de chaque acteur figure suivi d'un litre pompeux: M. le soldat un tel, de la _Comdie-Franaise_, ou bien: M. le caporal un tel, du _thtre Sarah-Bernhardt_. Et nous prenons place.--C'est un vrai thtre qu'ils ont fabriqu l, avec une scne surleve, une rampe et un rideau. Dans des fauteuils chinois qu'ils ont placs au premier rang, leur capitaine s'assied auprs de moi, et puis le mandarin, le prince du sang et deux ou trois notables longues queues. Derrire nous, les sous-officiers et les soldats; quelques bbs jaunes, en toilette de crmonie, se glissent aussi parmi eux, familirement, ou mme s'installent sur leurs genoux: les lves de leur cole.--Car ils ont fond une cole, comme ceux de La-Chou-Chien, pour apprendre le franais aux enfants du voisinage. Et un sergent m'en prsente un impayable de six ans tout au plus, qui s'est mis pour la circonstance en belle robe, sa petite queue toute courte et toute raide, noue d'une soie rouge, et qui sait me rciter le commencement de Matre corbeau sur un arbre perch d'une grosse voix, en roulant les yeux tout le temps. * * * * * Les trois coups, et le rideau se lve. C'est d'abord un vaudeville, de je ne sais qui, mais certainement trs retouch par eux, avec une drlerie imprvue, laquelle on ne rsiste pas. Innarrables sont les dames, les belles-mres, qui ont des chevelures en toupe... Ensuite, se succdent les scnes comiques et les chansons de Chat Noir. Les invits chinois, sur leurs fauteuils en forme de trne, demeurent impassibles comme des bouddhas de pagode; cette gaiet si franaise, quels aspects peut-elle bien prendre pour leurs cervelles d'Extrme Asie?... Avant que soient puiss les derniers numros du programme, on entend au dehors le tonnerre soudain des gongs, le cliquetis des sistres et des cymbales, toutes les ferrailles de la Chine. Et c'est le prlude de la fte que le mandarin a voulu m'offrir, fte qui aura lieu dans la cour mme du quartier, et laquelle assisteront naturellement tous nos soldats. Les lanternes profusion illuminent cette cour, avec les torches fumantes d'une centaine de Boxers. Il y a d'abord, mene par les fltes graves, une danse d'chassiers, au dandinement d'ours. Ensuite donnent tour de rle toutes les socits de gymnastique de la rgion voisine. De petits paysans d'une dizaine d'annes, costums en seigneurs des anciennes dynasties, font un simulacre de bataille, sautent comme de jeunes chats; prodigieux tous de lgret et de vitesse, avec leurs grands sabres qui tournent en moulinets. Viennent prsent les garons d'un autre village, qui jettent en hte leurs vtements et se mettent faire tourner des fourches autour de leurs corps; par des coups de poing, des coups de pied imperceptibles, ils les font tourner si vite, que bientt ce ne sont plus des fourches nos yeux, mais des espces de serpents sans fin qui leur enlacent furieusement la poitrine. Puis, en un tour de main, plus vite que dans les cirques les mieux machins, une barre fixe est dresse devant moi, et des acrobates le torse nu, superbement muscls, font des tours; ce sont les gens du mandarin, ceux-l, les mmes qui tout l'heure nous servaient table, en si belles robes de soie. Et toujours le fracas des gongs, l'incantation des fltes, la flamme fumeuse des torches. * * * * * Pour finir, un feu d'artifice, trs long, trs bruyant. Quand les pices clatent en l'air, au bout d'invisibles tiges de bambou, des pagodes en papier mince et lumineux se dploient sur le ciel toil, difices de rve chinois, tremblants, impondrables, qui tout de suite s'enflamment et s'vanouissent en fume. * * * * * Par les petites rues sinistres, maintenant endormies, nous rentrons tard, au trot de nos porteurs, escorts des mille lumires dansantes de nos torches et de nos lanternes. Vers minuit, me voici seul, au fond du yamen, dans mon logis spar dont l'avenue est surveille par les immobiles btes accroupies. Sur ma table du milieu, on a pos un souper de toutes les varits de gteaux connus en Chine. Des arbres fruitiers, fleuris et encore sans feuilles, dcorent mes consoles; des arbres nains, bien entendu, pousss dans des vases de porcelaine et longuement torturs, jusqu' devenir invraisemblables: un petit poirier a pris la forme rgulire d'une sorte de lyre en fleurs blanches, un petit pcher ressemble une couronne de fleurs roses. A part ces fraches floraisons de printemps, tout est vieux dans ma chambre, djet, vermoulu; et, par les trous du plafond jadis blanc, passent les museaux d'innombrables rats qui me suivent des yeux. Couch dans mon grand lit, dont les sculptures reprsentent d'horribles btes, ds que j'ai souffl ma lumire, je les entends descendre, tous ces rats, secouer les fines porcelaines de ma table et grignoter mes ptisseries. Et bientt, au milieu du silence de plus en plus profond des entours, les veilleurs de nuit, qui se promnent d'un pas feutr, commencent jouer discrtement du claque-bois. * * * * * Dimanche 28 avril. Promenade matinale chez les ciseleurs d'argent,--une spcialit d'Y-Tchou. Ensuite, dans la partie tout fait morte de la ville, une antique pagode demi-croule sur le sol de cendre, au milieu de fantmes d'arbres qui n'ont plus que l'corce; le long de ses galeries sont reprsents les supplices de l'enfer bouddhique: quelques centaines de personnages de grandeur naturelle, en bois tout rong de vermoulure, se dbattent contre des diables qui s'empressent leur tirer les entrailles ou les brler vifs. * * * * * A neuf heures, je remonte cheval avec mes hommes, pour faire avant midi les quinze ou dix-huit kilomtres qui me sparent encore de ces mystrieuses spultures d'empereurs, puis rentrer ce soir mme Y-Tchou, et demain me remettre en route pour Pkin. Nous prenons pour nous en aller la porte oppose celle par o nous tions entrs hier.--Nulle part encore nous n'avions vu tant de monstres que dans cette ville si vieille; leurs grosses figures ricanantes sortent partout de la terre o le temps les a presque enfouis; il en apparat aussi de tout entiers, accroupis sur des socles, gardant l'entre des ponts de granit ou bien faisant cercle dans les carrefours. Au sortir de la ville, une pagode de mauvais aloi, aux murs de laquelle s'accrochent des petites cages contenant des ttes humaines frachement tranches. Et nous nous trouvons de nouveau dans les champs silencieux, sous l'ardent soleil. * * * * * Le prince nous accompagne, montant un poulain mongol bouriff comme un caniche; auprs de nos costumes plutt rudes, de nos bottes poudreuses, contrastent ses soies roses, ses chaussures de velours, et il laisse derrire lui dans la plaine sa trane de musc. IV Le pays s'lve en pente douce vers la chane des montagnes mongoles qui, toujours en avant de nous, grandissent rapidement dans notre ciel. Les arbres se font de moins en moins rares, l'herbe crot par place sans qu'on l'ait seme, et ce n'est bientt plus le triste sol de cendre. Autour de nous, il y a maintenant des coteaux la cime pointue, au dessin tourment, et et l, sur les bizarres petits sommets, des vieilles tours sont perches,--de ces tours dix ou douze tages qui font tout de suite dcor chinois, avec la superposition de leurs toits courbes aux angles retrousss en manire de corne, une cloche olienne chaque bout. Et l'air de plus en plus se purifie de son nuage de poussire,-- mesure que l'on s'approche de la rgion, sans doute privilgie, qui a t choisie pour le repos des empereurs et des impratrices Clestes. Aprs le douzime kilomtre environ, halte dans un village, pour djeuner chez un grand prince, d'un rang beaucoup plus lev que celui qui chevauche avec nous: oncle direct de l'Empereur, celui-l, en disgrce auprs de la Rgente dont il fut le favori, et prpos aujourd'hui la haute surveillance des spultures. tant en deuil austre, il s'habille de coton comme un pauvre, et cependant ne ressemble pas tout le monde. Il s'excuse de nous recevoir dans le dlabrement d'une vieille maison quelconque, les Allemands ayant mis le feu son yamen, et il nous offre un djeuner trs chinois, o reparaissent des ailerons de requin et des nerfs de biche,--tandis que les plates figures sauvages des paysans d'alentour nous regardent par les trous de nos carreaux en papier de riz, crevs du toutes parts. Aussitt aprs la dernire tasse de th, nous remontons cheval, pour voir enfin ces tombeaux qui sont prsent l tout prs, et vers lesquels nous cheminons depuis dj plus de trois jours. Mon confrre de l'Acadmie de Pkin, qui nous a rejoints, toujours avec ses grosses lunettes rondes, son petit corps d'oiseau sec perdu dans ses belles robes de soie, nous accompagne aussi cahin-caha sur une mule. Pays de plus en plus solitaire. Fini, les champs; fini, les villages. Le chemin pntre au milieu de collines--qui sont revtues d'herbe et de fleurs!--et c'est une surprise, un enchantement pour nos yeux dshabitus, cela semble un peu dnique, aprs toute cette Chine poudreuse et grise o nous venons de vivre, et o ne verdissait que le bl des sillons. La perptuelle poussire du Petchili, nous l'avons dcidment laisse derrire nous; sur les plaines en contre-bas, nous l'apercevons, comme un brouillard dont nous serions enfin dlivrs. Nous nous levons toujours, arrivant aux premiers contreforts de la chane mongole. Voici, derrire une muraille de terre, un immense camp de Tartares; au moins deux mille hommes, arms de lances, d'arcs et de flches: les gardiens d'honneur des souverains dfunts. La puret des horizons, dont nous avions presque perdu le souvenir, est ici retrouve. Ces montagnes de Mongolie, semble-t-il, viennent soudainement de se rapprocher, comme si d'elles-mmes elles s'taient avances; trs rocheuses, avec des escarpements tranges, des pointes comme des donjons ou des tours de pagode, elles sont d'un beau violet d'iris au-dessus de nos ttes. Et, en avant de nous, de tous cts, commencent de paratre des vallonnements boiss, des forts de cdres. Il est vrai, ce sont des forts factices,--mais dj si vieilles,--plantes il y a des sicles, pour composer le parc funraire, de plus de vingt lieues de tour, o dorment quatre empereurs tartares. * * * * * Nous entrons dans ce lieu de silence et d'ombre, tonns qu'il ne soit enclos d'aucune muraille, contrairement aux farouches usages de la Chine. Sans doute, en cette rgion trs isole, on l'a jug suffisamment dfendu par la terreur qu'inspirent les Mnes des Souverains,--et aussi par un dit gnral de mort, rendu d'avance contre quiconque oserait ici labourer un coin de terre ou seulement l'ensemencer. C'est le bois sacr par excellence, avec tout son recueillement et son mystre... Quels merveilleux potes de la Mort sont ces Chinois, qui lui prparent de telles demeures!... On serait tent dans cette ombre de parler bas comme sous une vote de temple; on se sent profanateur en foulant cheval ce sol, vnr depuis des ges, dont le tapis d'herbes fines et de fleurettes de printemps semble n'avoir t viol jamais. Les grands cdres, les grands thuyas centenaires, parfois un peu clairsems sur les collines ou dans les valles, laissent entre eux des espaces libres o ne croissent point de broussailles; sous la colonnade de leurs troncs normes, rien que de courtes gramines, de trs petites fleurs exquises, et des lichens, des mousses. Cette poussire, qui obscurcissait le ciel des plaines, ne monte sans doute jamais jusqu' cette rgion choisie, car le vert magnifique des arbres n'en est nulle part terni. Et, dans cette solitude superbe que les hommes d'ici ont faite aux Mnes de leurs matres, quand le chemin nous fait passer par quelque clairire, ou sur quelque hauteur, les lointains qui se dcouvrent sont d'une limpidit absolue; une lumire paradisiaque tombe alors sur nous, d'un profond ciel discrtement bleu, ray par des bandes de petits nuages d'un gris rose de tourterelle; dans ces moments-l, on aperoit aussi, au loin, de somptueuses toitures, d'un mail jaune d'or, qui s'lvent parmi les ramures si sombres, comme des palais de belles-au-bois-dormant... Personne dans ces chemins ombreux. Un silence de dsert. A peine, de temps autre, le croassement d'un corbeau,--trop funbre, ce qu'il semble, pour les tranquilles enchantements de ce lieu, o la Mort a d, avant d'entrer, dpouiller son horreur, pour demeurer seulement la Magicienne des repos qui ne finiront plus. Par endroits, les arbres sont aligns en quinconces, formant des alles qui s'en vont perte de vue dans la nuit verte. Ailleurs, ils ont t sems sans ordre; on dirait qu'ils ont pouss d'eux-mmes comme les plantes sauvages, et on se croirait en simple fort. Mais des dtails cependant viennent rappeler que le lieu est magnifique, imprial et sacr; le moindre pont, jet sur quelque ruisseau qui traverse le chemin, est de marbre blanc, d'un dessin rare; couvert de prcieuses ciselures; ou bien quelque bte hraldique, accroupie l'ombre, vous lance au passage la menace de son rire froce; ou bien encore un oblisque de marbre, enroul de dragons cinq griffes, se dresse inattendu, dans sa neigeuse blancheur, sur le fond obscur des cdres. * * * * * Dans ce bois de vingt lieues de tour, il y a seulement quatre cadavres d'empereurs; on y ajoutera celui de l'Impratrice Rgente, dont le mausole est depuis longtemps commenc, ensuite celui du jeune empereur son fils, qui a fait marquer sa place lue d'une stle en marbre gris[5]. Et ce sera tout. Les autres souverains, passs ou venir, dorment ou dormiront ailleurs, dans d'autres dens--du reste aussi vastes, aussi merveilleusement composs. Car il faut normment de place pour un cadavre de Fils du Ciel, et normment de silencieuse solitude alentour. [Note 5: Ses sujets ont fait graver sur la stle une inscription souhaitant leur souverain de vivre _dix mille fois dix mille ans_.] La disposition de ces tombeaux est rgle par des plans inchangeables, qui remontent aux vieilles dynasties teintes; aussi sont-ils tous pareils,--rappelant mme ceux des empereurs Mings, antrieurs de plusieurs sicles, et dont les ruines dlaisses ont t depuis longtemps un but d'excursion permis aux Europens. On y arrive invariablement par une coupe d'une demi-lieue de long dans la sombre futaie, coupe que les artistes d'autrefois ont eu soin d'orienter de manire qu'elle s'ouvre, comme les portants d'un magnifique dcor au thtre, sur quelque fond incomparable: par exemple une montagne particulirement haute, abrupte et audacieuse; un amas rocheux prsentant une de ces anomalies de forme ou de couleur que les Chinois recherchent en toute chose. Invariablement aussi l'avenue commence par de grands arcs de triomphe en marbre blanc, qui sont, il va sans dire, surchargs de monstres, hrisss de cornes et de griffes. Chez l'aeul de l'Empereur actuel, qui reoit aujourd'hui notre premire visite, ces arcs de l'entre, imprvus au milieu de la fort, ont la base enlace par les liserons sauvages: ils semblent, au coup de baguette d'un enchanteur, avoir jailli sans travail, d'un sol qui a l'air vierge,--tant il est feutr de ces mousses, de ces petites plantes dlicates et rares qu'un rien drange, qui ne croissent que dans les lieux longuement tranquilles, longuement respects par les hommes. Ensuite viennent des ponts de marbre blanc, arqus en demi-cercle, trois ponts parallles, comme chaque fois que doit passer un empereur vivant ou mort, le pont du milieu tant rserv pour Lui seul. Les architectes des tombeaux ont eu soin de faire traverser plusieurs fois l'avenue par de factices rivires, afin d'avoir l'occasion d'y jeter ces courbes charmantes et leur blancheur quasi ternelle. Chaque balustre des ponts figure un enlacement de chimres impriales. Les longues dalles penches y sont glissantes et neigeuses, encadres par une herbe de cimetire, qui pousse et fleurit dans tous leurs joints. Et le passage est dangereux pour nos chevaux, dont les pas rsonnent tristement sur ce marbre; le bruit soudain que nous faisons l, dans ce silence, nous cause d'ailleurs presque une gne, comme si nous venions troubler d'une faon inconvenante le recueillement d'une ncropole. A part nous et quelques corbeaux sur les arbres, rien ne bouge et rien ne vit, dans l'immensit du parc funraire. Aprs le pont aux triples arches, l'avenue conduit vers un premier temple toit d'mail jaune, qui semble la barrer en son milieu. Aux quatre angles de la clairire o il est bti, s'lvent des colonnes rostrales en marbre d'un blanc d'ivoire; monolithes admirables, au sommet de chacun desquels s'assied une bte pareille celles qui trnent sur les oblisques devant le palais de Pkin,--une espce de maigre chacal, aux longues oreilles droites, les yeux levs et la gueule ouverte comme pour hurler vers le ciel. Ce premier temple ne contient que trois stles gantes, qui posent sur des tortues de marbre grosses comme des lviathans, et qui racontent la gloire de l'empereur dfunt, la premire en langue tartare, la seconde en chinois, la troisime en mandchou. L'avenue, au del de ce temple des stles, se prolonge dans son mme axe, indfiniment longue encore, majestueuse entre ses deux parois de cdres aux verdures presque noires, et recouverte par terre d'un tapis d'herbes, de fleurs, de mousses comme si on n'y marchait jamais. Toutes les avenues dans ce bois sont habitues au mme continuel abandon, au mme continuel silence, car les Chinois ne venaient ici qu' de longs intervalles, en cortges respectueux et lents, pour accomplir des rites mortuaires. Et cet air de dlaissement, dans cette splendeur, est le grand charme de ce lieu unique au monde. Quand les allis auront vacu la Chine, le parc des tombeaux, qui nous aura t ouvert un moment, redeviendra impntrable aux Europens pour des temps que l'on ignore, jusqu' une invasion nouvelle peut-tre, qui fera cette fois crouler le vieux Colosse jaune... A moins qu'il ne secoue son sommeil de mille ans, le Colosse encore capable de jeter l'pouvante, et qu'il ne prenne enfin les armes pour quelque revanche laquelle on n'ose songer... Mon Dieu, le jour o la Chine, au lieu de ses petits rgiments de mercenaires et de bandits, lverait en masse, pour une suprme rvolte, ses millions de jeunes paysans tels que ceux que je viens de voir, sobres, cruels, maigres et muscls, rompus tous les exercices physiques et ddaigneux de la mort, quelle terrifiante arme elle aurait l, en mettant aux mains de ces hommes nos moyens modernes de destruction!... Et vraiment il semble, quand on y rflchit, que certains de nos allis aient t imprudents de semer ici tant de germes de haine et tant de besoins de vengeance. L-bas, au bout de l'avenue dserte aux verdures sombres, le temple final commence de montrer son toit d'mail. La montagne au-dessus, l'trange montagne dentele qui a t choisie pour tre comme la toile de fond du morne dcor, monte aujourd'hui, toute violette et rose, dans une dchirure de ciel d'un bleu rare, d'un bleu de turquoise mourante, tournant au vert. La lumire demeure exquise et discrte; le soleil, voil sous ces mmes nuages couleur de tourterelle. Et nous n'entendons plus marcher nos chevaux sur le feutrage pais des herbes et des mousses. On voit maintenant les grandes portes triples du sanctuaire, qui sont d'un rouge de sang avec des ferrures d'or. Encore la blancheur d'un triple pont de marbre, aux dalles glissantes, sur lesquelles ma petite arme recommence de faire en passant un bruit exagr, comme si ces ranges de cdres en muraille autour de nous avaient les sonorits d'une basilique. Et partir d'ici, pour garder ces abords de plus en plus sacrs, de hautes statues de marbre s'alignent des deux cts de l'avenue; nous cheminons entre d'immobiles lphants, des chevaux, des lions, des guerriers muets et blancs qui ont trois fois la taille humaine. Ds qu'on aborde les terrasses blanches du temple, on commence d'apercevoir les dgts de la guerre. Les soldats allemands, venus ici avant les ntres, ont arrach par places, avec la pointe de leurs sabres, les belles garnitures en bronze dor des portes rouges, les prenant pour de l'or. Dans une premire cour, des difices latraux, sous des toitures aussi somptueusement mailles que celles du grand sanctuaire, taient les cuisines o l'on prparait, certaines poques, pour l'Ombre du mort, des repas comme pour une lgion d'ogres ou de vampires. Les normes fourneaux, les normes cuves de bronze o l'on cuisait des boeufs tout entiers sont encore intacts; mais les dalles sont jonches de dbris de cramiques, de cassons faits coups de crosse ou de baonnette. Sur des terrasses de plus en plus hautes, aprs deux ou trois cours dalles de marbre, aprs deux ou trois enceintes aux triples portes de cdre, le temple central s'ouvre nous, vide et dvast. Il reste magnifique de proportions, dans sa demi-obscurit, avec ses hautes colonnes de laque rouge et d'or; mais on l'a dpouill de ses richesses sacres. Lourdes tentures de soie, idoles, vases de libation en argent, vaisselle plate pour les festins des Ombres, avaient presque entirement disparu quand les Franais sont arrivs, et ce qui restait du trsor a t runi en lieu sr par nos officiers. Deux d'entre eux viennent mme d'tre dcors pour ce sauvetage par l'Empereur de Chine[6],--et c'est l un des pisodes les plus singuliers de cette guerre anormale: le souverain du pays envahi dcorant spontanment, par reconnaissance, des officiers de l'arme d'invasion... [Note 6: Le commandant de Fonssagrive, le capitaine Delclos.] Derrire ce temple enfin est le colossal tombeau. Pour enfouir un empereur mort, les Chinois dcoupent un morceau dans une colline, comme on taillerait une portion dans un gteau de Titans, l'isolent par d'immenses dblais, et puis l'entourent de remparts crnels. Cela devient alors comme une citadelle massive, et dans la profondeur des terres, ils creusent le couloir spulcral dont quelques initis ont seuls le secret; l, tout au bout, on dpose l'empereur, non momifi, qui doit se dsagrger lentement dans un pais cercueil en cdre laqu d'or. Ensuite, on mure jamais la porte du souterrain par une sorte d'cran, en cramiques invariablement jaunes et vertes, dont les reliefs reprsentent des lotus, des dragons et des nuages. Et chaque souverain, son heure, est enseveli et mur de la mme faon,--au milieu d'une zone de fort aussi vaste et aussi solitaire. Nous arrivons donc au pied de ce morceau de colline et de ce rempart, arrts dans notre visite par le lugubre cran de faence jaune et verte, qui sera le terme de notre voyage de quarante lieues: un cran carr d'une vingtaine de pieds de ct, encore clatant de vernis et de couleurs, sur les grisailles des briques murales et de la terre. Ici les corbeaux, comme s'ils devinaient la sinistre chose qu'on leur cache au coeur de la montagne taille, sont groups en masse et nous accueillent par un concert de cris. Et, en face de l'cran de faence, un bloc, un autel de marbre peine dgrossi, d'une simplicit brutale qui contraste avec les splendeurs du temple et de l'avenue, est dress en plein air; il supporte une espce de brle-parfums, fait en une matire tragique et inconnue, et deux ou trois objets symboliques d'une rudesse intentionnelle. On reste confondu devant la forme trange, la barbarie quasi primitive de ces dernires et suprmes choses, l, tout prs de ce seuil; leur aspect est pour causer je ne sais quelle indfinissable pouvante... De mme, jadis, dans la sainte montagne de Nikko, o dorment les empereurs de l'ancien Japon, aprs la ferique magnificence des temples en laque d'or, devant la petite porte de bronze de chaque spulcre, je m'tais heurt au mystre d'un autel de ce genre, supportant deux ou trois emblmes frustes, inquitants comme ceux-ci par leur fausse navet barbare... Il y a, parat-il, dans ces souterrains des Fils du Ciel, des trsors, des pierreries, du mtal follement entasss. Les gens qui font autorit en matire de chinoiserie affirmaient nos gnraux qu'autour du cadavre d'un seul empereur, on aurait trouv de quoi payer la ranon de guerre rclame par l'Europe, et que, d'ailleurs, la simple menace de violer l'un quelconque de ces tombeaux d'anctres et suffi ramener la rgente et son fils Pkin, soumis et souples, accordant tout. Heureusement pour notre honneur occidental, aucun des allis n'a voulu de ce moyen. Et les crans de cramiques jaunes et vertes n'ont point t dfoncs; mme les moindres dragons ou lotus, en saillies frles, y sont rests intacts. On s'est arrt l. Les vieux empereurs, derrire leurs murs ternels, ont d tous entendre sonner de prs les clairons de l'arme barbare et battre ses tambours; mais chacun d'eux a pu se rendormir ensuite dans sa nuit, tranquille comme devant, au milieu de l'inanit de ses fabuleuses richesses. VIII LES DERNIERS JOURS DE PKIN I Pkin, mercredi 1er mai. Je suis rentr hier de ma visite aux tombeaux des empereurs, aprs trois journes et demie de voyage comme dans la brume, par vent jaune, sous un lourd soleil obscurci de poussire. Et me voici de nouveau dans le Pkin imprial, auprs de notre gnral en chef, dans ma mme chambre du Palais du Nord. Le thermomtre hier marquait 40 l'ombre; aujourd'hui, 8 seulement (trente-deux degrs d'cart en vingt-quatre heures); un vent glac chasse des gouttes de pluie mles de quelques flocons blancs, et, au-dessus du Palais d't, les proches montagnes sont toutes marbres de neige.--Il se trouve cependant des personnes en France pour se plaindre de la fragilit de nos printemps! Mon expdition termine, je devais reprendre aussitt la route de Takou et de l'escadre; mais le gnral, qui donne demain une grande fte aux tats-majors des armes allies, a bien voulu m'y inviter et me retenir, et il a fallu de nouveau tlgraphier l'amiral, lui demander au moins trois jours de plus. Le soir, sur l'esplanade du Palais de la Rotonde, je me promne en compagnie du colonel Marchand, par un crpuscule de mauvais temps, tourment, froid, assombri avant l'heure sous des nuages rapides que le vent dchire, et, dans les claircies, on aperoit, l-bas sur les montagnes du Palais d't, toujours cette neige tristement blanche, en avant des fonds obscurs... Autour de nous, il y a un grand dsarroi de fte, qui contraste avec le dsarroi de bataille et de mort que j'avais connu ici mme, l'automne dernier. Des zouaves, des chasseurs d'Afrique s'agitent gaiement, promnent des chelles, des draperies, des brasses de feuillage et de fleurs. Autour de la belle pagode, toujours clatante d'mail, de laque et d'or, les vieux cdres centenaires sont dguiss en arbres fruits; leurs branches presque sacres supportent des milliers de ballons jaunes, qui semblent de grosses oranges. Et des chanettes vont de l'un l'autre, soutenant des lanternes chinoises en guirlandes. C'est lui, le colonel Marchand, qui a accept d'tre l'organisateur de tout. Et il me demande: --Pensez-vous que ce sera bien! L, vraiment, pensez-vous que a sortira un peu de la banalit courante? C'est que, voyez-vous, je voudrais faire mieux que ce qu'ont dj fait les autres... Les autres, ce sont les Allemands, les Amricains, tous ceux des Allis qui ont dj donn des ftes avant les Franais.--Et depuis cinq ou six jours, il a dploy une activit fivreuse, mon nouvel ami, pour raliser son ide de faire quelque chose de jamais vu, travaillant jusqu'au milieu des nuits, avec ses hommes auxquels il a su communiquer son ardeur, mettant cette besogne de plaisir la mme volont passionne qu'il mit jadis conduire travers l'Afrique sa petite arme de braves. De temps autre, cependant, son sourire, tout coup, tmoigne qu'ici _il s'amuse_,--et ne prendrait point au tragique la droute possible, si le vent et la neige venaient bouleverser la ferie qu'il rve. Non, mais c'est ennuyeux tout de mme, ce temps, ce froid! Que devenir, puisque a doit se passer justement en plein air, sur ces terrasses de palais, battues par tous les souffles du Nord? Et les illuminations, et les velums tendus? Et les femmes, qui vont geler, dans leurs robes du soir?... Car il y aura mme des femmes, ici, au coeur de la Ville jaune... Or, voici que tout coup une rafale vient briser une file de girandoles pendeloques de perles, dj suspendues aux branches des vnrables cdres et chavirer une range de ces pots de fleurs que l'on a dj monts ici par centaines, pour rendre la vie ces vieux jardins dvasts... Jeudi 2 mai. Des missaires ont t lancs aux quatre coins de Pkin, annonant que la fte de ce soir tait remise samedi, pour laisser passer la bourrasque. Et il m'a fallu demander encore par dpche l'amiral une prolongation de libert. J'tais parti pour trois jours et serai rest prs d'un mois dehors; je porte maintenant des chemises, des vestes, empruntes de-ci de-l, des camarades de l'arme de terre. * * * * * J'ai l'honneur de djeuner ce matin chez notre voisin de Ville jaune, le marchal de Waldersee. Dans une partie de son palais que les flammes n'ont pas atteinte, une grande salle, en marqueteries, en boiseries jours; le couvert est dress l pour le marchal et son tat-major,--tout ce monde, correct, sangl, irrprochablement militaire, au milieu de la fantaisie chinoise d'un tel cadre. C'est la premire fois de ma vie que je viens m'asseoir une table d'officiers allemands, et je n'avais pas prvu la soudaine angoisse d'arriver en invit au milieu d'eux... Ces souvenirs d'il y a plus de trente ans! Les aspects particuliers que prit pour moi l'anne terrible!... Oh! ce long hiver de 1870, pass errer avec un mauvais petit bateau, dans les coups de vent, sur les ctes prussiennes! Mon poste de veille, presque enfant que j'tais alors, dans le froid de la hune, et la silhouette, si souvent aperue l'horizon noir, d'un certain _Koenig-Wilhelm_ lanc notre poursuite, devant lequel il fallait toujours fuir, tandis que ses obus, derrire nous, sautillaient parfois sur l'eau glace... Le dsespoir alors de sentir notre petit rle si inutile et sacrifi, au milieu de cette mer!... On ne savait mme rien, que longtemps aprs; les nouvelles nous arrivaient l-bas si rares, dans les sinistres plis cachets qu'on ouvrait en tremblant... Et, chaque dsastre, chaque rcit des cruauts allemandes, ces rages qui nous venaient au coeur, un peu enfantines encore dans l'excs de leur violence, et ces serments qu'on faisait entre soi de ne pas oublier!... Tout cela, ple-mle, ou plutt la synthse rapide de tout cela, se rveille en moi, la porte de cette salle du djeuner, mme avant que j'aie pass le seuil, rien qu' la vue des casques pointe accrochs aux abords, et j'ai envie de m'en aller.... J'entre, et cela s'vanouit, cela sombre dans le lointain des annes: leur accueil, leurs poignes de main et leurs sourires de bon aloi m'ont presque rendu l'oubli en une seconde, l'oubli momentan tout au moins... Il semble d'ailleurs qu'il n'y ait pas, entre eux et nous, ces antipathies de race, plus irrductibles que les rancunes aigus d'une guerre. Pendant le djeuner, leur palais chinois, habitu entendre les gongs et les fltes, rsonne mystrieusement des phrases de _Lohengrin_ ou de _l'Or du Rhin_, joues un peu au loin par leur musique militaire. Le marchal aux cheveux blancs a bien voulu me placer prs de lui, et, comme tous ceux des ntres qui ont eu l'honneur de l'approcher, je subis le charme de son exquise distinction, de sa bienveillance et de sa bont. Vendredi 3 mai. Autour de nous, l'immense Pkin, qui achve de se repeupler comme aux anciens jours, est trs occup de funrailles. Les Chinois, l't dernier, s'entretuaient dans leur ville; aujourd'hui ils s'enterrent. Chaque famille a gard ses cadavres la maison durant des mois comme c'est l'usage, dans d'pais cercueils de cdre qui attnuaient un peu l'odeur des pourritures; on apportait tous les jours aux morts des repas et des cadeaux, on leur brlait des cires rouges, on leur faisait des musiques, on leur jouait du gong et de la flte, dans la continuelle crainte de ne pas leur rendre assez d'honneur, d'encourir leurs vengeances et leurs malfices. C'est l'poque maintenant de les conduire leur trou, avec des suites d'un kilomtre de long, avec encore des fltes et des gongs, d'innombrables lanternes et des emblmes dors qui se louent trs cher; on se ruinera ensuite pour les monuments et les offrandes; on ne dormira plus, de peur de les voir revenir. Je ne sais qui a si bien dfini la Chine: Un pays o quelques centaines de millions de Chinois vivants sont domins et terroriss par quelques milliards de Chinois morts. Le tombeau, partout et sous toutes ses formes, on ne rencontre pas autre chose dans la plaine de Pkin. Quant tous ces bocages de cdres, de pins et de thuyas, ce ne sont que des parcs funraires, murs de doubles ou de triples murs, chaque parc le plus souvent consacr un seul mort, qui retranche ainsi aux vivants une place norme. Un lama dfunt, chez lequel je pntre aujourd'hui, occupe pour son compte deux ou trois kilomtres carrs. Dans son parc, les vieux arbres, peine feuillus, tamisent lgrement ce soleil chinois, qui, aprs la neige d'hier, recommence d'tre brlant et dangereux. Au centre, il y a son mausole de marbre, pyramide de petits personnages, amas de fines sculptures blanches qui vont s'effilant en fuseau vers le ciel et se terminent par une pointe d'or; et l, sous les cdres, des vieux temples croulants, vous jadis la mmoire de ce saint homme, enferment dans leur obscurit des peuplades d'idoles dores qui s'en vont en poussire. Dehors, le sol de cendre, o l'on ne marche jamais, est jonch des pommes rsineuses tombes des arbres et des plumes noires des corbeaux qui vivent par centaines dans ce lieu de silence; l'avril cependant y a fait fleurir quelques tristes girofles violettes, comme dans le bois imprial, et quantit de tout petits iris de mme couleur. A l'horizon, au bout de la plaine grise, la muraille de Pkin, la muraille crnele qui semble enfermer une ville morte, s'en va si loin qu'on ne la voit pas finir. Et tous les bois funraires, dont la campagne est encombre, ressemblent celui-l, contiennent les mmes vieux temples, les mmes idoles et les mmes corbeaux. Ces plaines du Petchili sont une immense ncropole, o chaque vivant tremble d'offenser quelqu'un des innombrables morts. * * * * * Pkin naturellement se rebtit en mme temps qu'il se repeuple; mais, la hte, avec les petites briques noirtres des dcombres, et les rues nouvelles ne retrouveront sans doute jamais le luxe des faades d'autrefois, en dentelle de bois dor. La grande artre de l'Est, travers la Ville tartare, est ce qui demeure le plus intact de l'ancien Pkin, et la vie y redevient intense, fourmillante, presque terrible. Sur une longueur d'une lieue, l'avenue de cinquante mtres de large, magnifique de proportions, mais dfonce, ravine, coupe de trous sournois et de cloaques, est envahie par des milliers de trteaux, de cabanes, de tentes dresses, ou de simples parasols fichs en terre; et ce sont les rtisseurs de chiens, les bouilleurs de th, les gens qui servent des boissons horribles ou des viandes effroyables,--dans de toujours dlicieuses porcelaines, clatantes de peinturlures; ce sont les charlatans, les acupunctaristes, les guignols, les musiciens, les conteurs et les conteuses d'histoires. La foule, au milieu de tout cela, volue grand'peine, divise en une infinit de courants divers, par tant de petites boutiques ou de petits thtres, comme se diviseraient les eaux d'un fleuve au milieu d'lots, et c'est un remous de ttes humaines, incessant et tourment, noirci de crasse et de poussire. Des vocifrations montent de toutes parts, rauques ou mordantes, d'un timbre inconnu nos oreilles, accompagnes de violons qui grincent sur des peaux de serpents, de bruits de gongs et de bruits de sonnettes. Les caravanes cependant, les normes chameaux de Mongolie qui tout l'hiver encombraient les rues de leurs dfils sans fin, ont disparu vers les solitudes du Nord, avec leurs conducteurs au visage plat, fuyant le soleil qui sera bientt torride; mais ils sont remplacs,--sur le milieu bossu de la chausse rserv aux btes et aux attelages,--par des files de petits chevaux, des files de petites voitures, et on entend partout claquer les fouets. Et au pied des maisons, durant des kilomtres, par terre, sur les immondices ou sur la boue, l'extravagante foire la guenille commence l'automne dernier s'tale encore, pitine par les passants: dbris de tant d'incendies et de pillages, que l'on ne finira jamais de vendre, dfroques magnifiquement brodes mais qui ont t un peu sanglantes, bouddhas, magots, bijoux, perruques de morts, vases brchs ou prcieux cassons de jade. Au-dessus de tant de choses saugrenues, au-dessus de tant de tapage et de tant de poussire, la plupart de ces maisons, en contraste avec la pouillerie des foules, sont tourdissantes de sculptures et d'clat; finement fouilles en plein bois et finement dores depuis la base jusqu'en haut. Dans le cdre pais des faades, d'infatigables artistes ont taill, avec ces patiences et ces adresses chinoises qui nous confondent, des myriades de petits bonshommes, ou de monstres, ou d'oiseaux, parmi des fleurs, ou sous des arbres dont on compterait les feuilles. Les dorures de tous ces minutieux sujets, attnues par places, sont le plus souvent restes tincelantes, grce ce climat presque sans pluie. Et en haut, sur les couronnements, sur les corniches festonnes, c'est toujours le domaine des chimres d'or, qui tirent la langue, qui ricanent, qui louchent, qui ont l'air prtes s'lancer vers le ciel, ou descendre pour dchirer les passants. L't dernier, dans les grands incendies Boxers, elles flambaient chaque jour par centaines, ces tonnantes faades, qui reprsentaient une somme incalculable de travail humain, et qui faisaient de Pkin une vieille chinoiserie tout en or, un si extraordinaire muse de bois sculpts, que les hommes d'aujourd'hui n'auront plus jamais le temps d'en reconstituer un pareil. Samedi 4 mai. C'est ce soir, dcidment, la fte donne par notre gnral aux tats-majors des allis. D'abord, en attendant la nuit, une fte entre Franais: l'inauguration d'un boulevard dans notre quartier, dans notre _secteur_; du Pont de Marbre la Porte Jaune, un long boulevard dont la confection a t confie au colonel Marchand et qui portera le nom de notre gnral. Pkin, depuis l'poque lointaine et pompeuse o fut trac son rseau d'avenues paves, n'avait jamais revu chose pareille: une voie libre, unie, sans prcipices ni ornires, o les voitures peuvent courir grand train entre deux rangs de jeunes arbres. Il y a foule pour assister cette inauguration. Des deux cts de la chausse neuve, sable de frais et encore vide, qui est d'un bout l'autre barre par des piquets et des cordes,--des deux cts, il y a tous nos soldats, quelques soldats allemands aussi, car ils voisinent beaucoup avec les ntres, et puis les Chinois et les Chinoises d'alentour en robes de fte. Les bbs charmants et drles, aux yeux de chat bien tirs vers les tempes, occupent le premier rang, toucher les cordes tendues; quelques-uns mme se font porter par nos hommes pour voir de plus haut, et un grand zouave se promne avec deux petites Chinoises de trois ou quatre ans, une sur chaque paule. Il y a du monde perch sur les toits, plusieurs de nos malades, l-bas, sont debout sur les tuiles de notre hpital, et des chasseurs d'Afrique ont escalad, pour avoir des places de choix, le clocher gothique de l'glise, qui domine tout, avec son large drapeau tricolore dploy dans l'air. Des pavillons franais, il y en a sur toutes les portes des Chinois, il y en a partout sur des perches, groups en trophes avec des lanternes et des guirlandes. On dirait d'une sorte de 14 Juillet, un peu exotique et trange; si c'tait en France, la dcoration serait banale faire sourire; ici, au coeur de Pkin, elle devient touchante et mme grande, surtout l'arrive des musiques militaires, quand clate notre _Marseillaise_. L'inauguration, cela consiste simplement en un temps de galop, une espce de charge fond de train excute, sur le sable encore vierge, par tous les officiers franais, depuis la Porte Jaune jusqu' l'autre extrmit de ce boulevard, o notre gnral les attend, sur une estrade enguirlande de verdure par les soldats, et leur offre en souriant du champagne. Aprs, on enlve les frles barrires, la foule dborde gaiement, les petits aux yeux de chat prennent leur course sur ce beau sol pass au rouleau, et c'est fini. Quand nous serons repartis tous pour la France, quand Pkin sera entirement rendu aux Chinois, qui ont sur la voirie des ides subversives, cette _Avenue du Gnral-Voyron_--qu'ils font pourtant mine d'apprcier--ne durera pas, je le crains, plus de deux hivers. II Huit heures du soir. Dans le long crpuscule de mai, qui est maintenant prs de finir, les lanternes tranges, en verre, ruisselantes de perles, ou bien en papier de riz, ayant forme d'oiseaux et de lotus, se sont allumes partout, aux branches des vieux cdres, sur l'esplanade de ce palais de la Rotonde, que j'ai connue jadis plonge dans un si morne abme de tristesse et de silence... Cette nuit, ce sera le mouvement, la vie, la gaie lumire. Dj, dans le merveilleux dcor qui s'illumine, vont et viennent des gens en habits de fte, officiers de toutes les nations d'Europe, et Chinois aux longues robes soyeuses, coiffs du chapeau officiel d'o retombent des plumes de paon. Une table pour soixante-dix convives est dresse sous des tentes, et nous attendons la foule disparate de nos invits. Suivis de petits cortges, ils arrivent des quatre coins de Pkin, les uns cheval, les autres en voiture, ou en pousse-pousse, ou en palanquin somptueux. Sitt qu'un personnage de marque merge d'en bas, par la porte peinte et dore du plan inclin, une de nos musiques militaires qui guettait son apparition, lui joue l'air national de son pays. L'hymne russe succde l'hymne allemand; ou l'hymne japonais la Marche des Bersaglieri. Nous entendrons mme l'air chinois, car on apporte pompeusement un large papier rouge: la carte de visite de Li-Hung-Chang, qui est en bas et qui, suivant l'tiquette, se fait annoncer avant de paratre. Ensuite, prcds de cartes pareilles, nous arrivent le grand Justicier de Pkin, et le Reprsentant extraordinaire de l'Impratrice. Ils assisteront notre fte, les princes de la Chine, amens dans des palanquins de gala, avec escorte de cavalerie, et ils font leur entre, le visage ferm et le regard en dedans, suivis d'un flot de serviteurs vtus de soie. 'a t dur de les avoir, ceux-l! Mais le colonel Marchand, autoris par notre gnral, s'tait fait un point d'honneur de les dcider. Au milieu de nos uniformes d'occident se multiplient les robes mandarines et les chapeaux pointus bouton de corail. Et leur prsence ce festin des barbares, en pleine Ville impriale profane, restera l'une des plus singulires incohrences de nos temps. Une table comme on n'en avait jamais vu, les pieds sur des tapis impriaux qui semblent d'pais velours jaunes. Les obligatoires gerbes de fleurs, arranges dans des cloisonns gants, sans ge et sans prix, qui sont sortis pour un soir des rserves de l'Impratrice. A la place d'honneur, le marchal de Waldersee ct de la femme de notre ministre de France; ensuite, deux vques en robe violette; des gnraux et des officiers des sept nations allies; cinq ou six toilettes claires de femme, et enfin trois grands princes de la Chine, nigmatiques dans leurs soies brodes, les yeux demi cachs sous leurs chapeaux de crmonie plumes retombantes. * * * * * Sur la fin de ce dner trange, subversif, et profanateur, quand les roses commencent pencher la tte dans les grands vases prcieux, notre gnral, en terminant son toast au champagne, s'adresse ces princes Jaunes: Votre prsence parmi nous, leur dit-il, prouve assez que nous ne sommes pas venus ici pour faire la guerre la Chine, mais seulement une secte abominable, etc... Le Reprsentant de l'Impratrice, alors, relve la balle avec une souplesse d'Extrme-Asie, et sans qu'un pli ait bronch sur son masque jaune de cour, il rpond, lui qui a t sournoisement un enrag Boxer: Au nom de sa Majest Impriale Chinoise, je remercie les gnraux europens d'tre venus prter main-forte au Gouvernement de notre pays, dans une des crises les plus graves qu'il ait jamais traverses. Petit silence de stupeur, et les coupes se vident. L'esplanade, pendant le banquet, s'est considrablement peuple d'uniformes et de dorures: quelques centaines d'officiers de tout pelage, de toute couleur convis la soire. Et les toasts ayant pris fin sur cette rplique chinoise, je vais m'accouder au rebord des terrasses pour voir arriver, de haut et de loin, notre retraite aux flambeaux. En sortant de dessous ce velum et ces ramures de cdres, toutes choses un peu emprisonnantes qui masquaient la vue, c'est une surprise et un enchantement, ces bords du lac imprial, ce grand paysage de mlancolie et de silence,--en temps ordinaire, lieu de tnbres s'il en fut jamais, ds la tombe des nuits, bien inquitant et noir, sur lequel semblait planer un ternel deuil,--et qui vient de s'clairer, cette fois, comme pour quelque fantastique apothose. Il y avait de nos soldats cachs partout, dans les vieux palais morts, dans les vieux temples pars au milieu des arbres, et en moins d'une heure, grimpant de tous cts sur les tuiles d'mail, ils ont allum d'innombrables lanternes rouges, des cordons de feux qui dessinent la courbe des toits tages multiples, la chinoiserie des architectures, l'excentricit des miradors et des tours. Une raie lumineuse court le long du lac tragique, dans les herbages encore recleurs de cadavres. Jusque sur ses rives les plus lointaines, jusqu'en ses fonds qui d'habitude taient les plus noirs, ce parc des Ombres, o cependant tout reste morne et dvast, donne une illusion de fte. Le vieux donjon de l'Ile des Jades, qui dormait dans l'air avec son idole affreuse, se rveille tout coup pour lancer des gerbes d'tincelles et des fuses bleues. Et les gondoles de l'Impratrice, si longtemps immobiles et un peu dtruites, se promnent cette nuit sur le miroir de l'eau, illumines comme Venise. Un semblant de vie ranime toutes ces choses, tous ces fantmes de choses, pour un seul soir. Et on ne reverra jamais, jamais cela, que personne n'avait jamais vu. Quel contraste droutant, avec ce que j'avais coutume de contempler l'anne dernire du haut de ces mmes terrasses, la chute des crpuscules d'automne, quand j'tais le seul habitant de ce palais! Sur les bords du lac, ces groupes en costume de bal, la place des cadavres, mes seuls et obstins voisins d'antan--qui demeurent encore tous l, bien entendu, mais qui ont achev de faire dans la vase leur trs lent plongeon sans retour. Et cette douce tideur d'une soire de mai, au lieu du froid glacial qui me faisait frissonner ds que l'norme soleil rouge commenait de s'teindre! Au premier plan, l'entre du Pont de Marbre, le grand arc de triomphe chinois, avec ses diableries, ses cornes et ses griffes, mis en valeur par un amas de lanternes proches, resplendit de dorures sur le ciel nocturne. Ensuite, traversant le sombre lac, c'est le pont trs clair, et qui semble lumineux par lui-mme dans le rayonnement de son ternelle blancheur. Au loin, enfin, toute l'ironique fantasmagorie des palais vides et des pagodes vides merge de l'obscurit des arbres et reflte dans les eaux ses lignes de feux, parmi les petites les des lotus. Ils se rpandent un peu partout, nos cinq cents invits, au bord du lac sous la verdure printanire des saules, par groupes sympatiques, ou bien le long du Pont de Marbre, ou bien encore dans les gondoles impriales. A mesure qu'ils descendent de ces terrasses de la Rotonde, on leur remet chacun une lanterne peinturlure, au bout d'un btonnet, et tous ces ballons de couleur se dissminent au hasard des sentiers, sont bientt, dans les lointains, comme une peuplade de vers-luisants. De l-haut o je suis rest, on distingue des femmes, en manteau clair du soir, s'en allant au bras d'officiers sur les dalles blanches du pont, ou bien assises l'arrire des longues barques de l'Impratrice que des rameurs mnent doucement... Et combien c'est inattendu de voir ces Europennes,--presque toutes, celles-l mme qui avaient endur les tortures du sige,--se promener si tranquilles, dans leur toilette de dner, au milieu du repaire jadis ferm et terrible de ces souverains par qui leur mort avait t sourdement prpare! Le lieu dcidment a perdu toute son horreur, et c'est mme fini pour l'instant du vague effroi qui, hier encore, se dgageait des lointains peupls de vieux arbres et de ruines; il y a tant de lumires, tant de monde, tant de soldats, jusque dans les fonds reculs, sous bois, que toutes les formes vagues de revenants ou de mauvais esprits, ce soir, ont d s'vanouir. Quelque chose commence de se faire entendre, comme un roulement de tonnerre qui s'approcherait, et c'est l'ensemble d'une cinquantaine de tambours, annonant que la retraite arrive. Elle a d se former la Porte Jaune, pour suivre l'avenue inaugure aujourd'hui, et venir se disperser devant nous, au pied du Palais de la Rotonde. Ses lumires d'avant-garde apparaissent l-bas, la tte du Pont de Marbre, et voici qu'elle s'engage sur le magnifique arceau blanc. La cavalerie, l'infanterie, les musiques semblent couler vers nous, avec un fracas de cuivres et de tambours faire crouler les murailles spulcrales de la Ville violette,--et, au-dessus de ces milliers de ttes de soldats, les lanternes colories, d'une extravagance chinoise, en grappes, en gerbes sur de longues perches, se balancent au pas des chevaux, ou bien au rythme des paules humaines. Les troupes sont passes, mais le dfil ne parat pas prs de finir. Aux marches que jouaient nos musiques, succde tout coup un autre fracas, d'un exotisme aigu, dlirant, qui trouble les nerfs: des gongs, des sistres, des cymbales, des clochettes. En mme temps se dessinent, gigantesques, des tendards verts et jaunes, tout taillads, d'une fantaisie essentiellement trangre, d'une proportion inusite. Et, sur le beau Pont de Marbre, s'avancent des compagnies de personnages longs et minces, aux enjambes tonnantes, qui se dandinent comme des ours: mes chassiers d'Y-Tchou, de La-Chou-Chien, de la rgion des tombeaux, qui ont fait de gaiet de coeur trois ou quatre jours de voyage pour venir figurer cette fte franaise! Derrire eux, annoncs par un crescendo des gongs, des cymbales, et de toutes les ferrailles diaboliques de la Chine, les grands dragons arrivent aussi, les btes rouges et les btes vertes, longues de vingt mtres. On a trouv le moyen de les clairer par en dedans; elles ont l'air d'tre incandescentes ce soir, les btes rouges et les btes vertes; au-dessus des ttes de la foule, elles ondulent, elles se tordent, comme feraient des serpents de soufre, des serpents de braise, au milieu de quelque bacchanale de l'enfer bouddhique. Et l'immense dcor que les eaux refltent, le dcor de palais et de pagodes aux toits multiples, aux angles cornus, est prcis toujours par ses lignes de feux rouges, dans la nuit sans lune, lourdement nuageuse. Et le donjon de l'Ile des Jades, qui domine ici toutes choses, continue de lancer sa pluie d'tincelles, sur son pidestal de rochers et de vieux cdres noirs. Quand sont passs les grands serpents, au cliquetis de ferrailles, au son fl des cymbales tartares, le Pont de Marbre continue de dverser au pied de notre palais un flot humain sur la rive, mais un flot plus irrgulier, qui a des pousses tumultueuses et d'o s'chappe une clameur formidable. Et c'est le reste de nos troupes, les soldats libres, qui suivent la retraite, avec des lanternes aussi, des grappes de lanternes balances, en chantant la _Marseillaise_ pleine poitrine, ou bien _Sambre-et-Meuse_. Et les soldats allemands sont avec eux, bras dessus bras dessous, grossissant cette houle puissante et jeune, et donnant de la voix l'unisson, accompagnant de toutes leurs forces nos vieux chants de France... Invraisemblable ce dner de Babel, ce toast des princes chinois, cette _Marseillaise_ allemande!... * * * * * Minuit. Les myriades de petites lanternes rouges ont achev de se consumer, aux corniches des vieux palais, des pagodes dsoles, aux rebords des toits d'mail. L'obscurit et le silence coutumiers sont revenus peu peu sur le lac et dans les lointains du bois imprial, parmi les arbres et les ruines. Les princes chinois se sont clipss discrtement, suivis de leurs soyeux cortges, et emports trs vite dans leurs palanquins, loin d'ici, vers leurs demeures, travers la ville pleine d'ombre. Et maintenant c'est l'heure du cotillon,--aprs un bal forcment trs court, un bal qui semblait une gageure contre l'impossible, car on avait runi peine dix danseuses pour prs de cinq cents danseurs, et encore en y comprenant une gentille petite fille d'une douzaine d'annes, une institutrice, tout ce que Pkin renfermait d'Europennes. Cela se passe dans la belle pagode dore, convertie pour ce soir en salle de bal; cela se danse au milieu de trop d'espace vide, devant les yeux toujours baisss de cette grande desse d'albtre, en robe d'or, qui, l'automne dernier, tait ma compagne, avec certain chat blanc et jaune, dans la solitude absolue de ce mme palais. Pauvre desse! On a improvis ce soir un parterre d'iris naturels ses pieds, et le fond dvast de son autel a t garni d'un satin bleu aux cassures magnifiques, sur lequel sa personne se dtache idalement blanche, tandis que resplendit davantage sa robe d'or ourle de petites pierres tincelantes. On a eu beau faire cependant, on a eu beau clairer ce sanctuaire, le remplir de lanternes en forme de fleurs et d'oiseaux, c'est une trop bizarre salle de bal; il y reste des obscurits dans les coins, en haut surtout, vers les ors de la vote. Et cette desse qui prside, trop mystrieusement ple, devient gnante, avec son sourire qui semble prendre en piti ces purilits et ces sauteries occidentales, avec la persistance de ses yeux baisss comme pour ne pas voir. Ce sentiment de gne sans doute n'est pas chez moi seul, car la jeune femme qui menait le cotillon, prise de je ne sais quelle fantaisie soudaine, se sauve dehors, emportant l'accessoire de la figure commence,--un tambour de basque,--entranant sa suite les danseurs, les danseuses, les inutiles qui regardaient, et le temple se vide, et le pauvre petit cotillon d'exil s'en va tournoyer assez languissamment en plein air, mourir sous les cdres de l'esplanade, o quelques lanternes clairent encore. * * * * * Une heure du matin. La plupart des invits sont partis, ayant des kilomtres faire, dans l'obscurit et les ruines, pour regagner leur logis. Quelques allis, particulirement fidles, nous restent, il est vrai, autour du buffet o le champagne coule toujours, en des toasts de plus en plus chaleureux pour la France... Le palais o j'habite encore pour quelques heures n'est qu' cinq ou six cents mtres d'ici, de l'autre ct de l'eau. Et je m'en allais solitairement pied, j'tais dj sur le plan inclin qui descend au Lac des Lotus, quand quelqu'un me rappelle: --Attendez-moi, j'irai vous reconduire un bout de chemin, a me reposera! C'est le colonel Marchand, et nous voici cheminant ensemble, sur la blancheur du Pont de Marbre. Un grand suaire de nuit et de silence est retomb sur toutes choses dans cette Ville impriale que nous avions remplie de musiques et de lumires, pour une soire. --Eh bien, me demande-t-il, comment tait-ce? Quelle impression en avez-vous? Et je lui rponds, ce que je pense en effet, c'est que c'tait magnifiquement trange, dans un cadre comme il n'en existe pas. Cependant il est plutt mlancolique, cette nuit, mon ami Marchand, et nous ne causons gure, nous entendant demi-mot. Mlancolie des fins de fte, qui peu peu nous enveloppe, en mme temps que l'obscurit revenue... Brusque vanouissement, dans le pass, d'une chose--futile, c'est vrai,--mais qui nous avait surmens pendant quelques jours et distraits des proccupations de la vie: il y a de cela d'abord... Mais il y a aussi un autre sentiment, que nous prouvons tous deux cette heure, et dont nous nous faisons part l'un l'autre, presque sans paroles, tandis que les dalles de marbre rendent leur petit son clair, sous nos talons, dans ce silence de minute en minute plus solennel. Il nous semble que cette soire vient de consacrer d'une manire irrmdiable l'effondrement de Pkin, autant dire l'effondrement d'un monde. Quoi qu'il advienne, l'tonnante cour asiatique reparatrait-elle mme ici, ce qui est bien improbable, Pkin est fini, son prestige tomb, son mystre perc jour. Cette Ville impriale, pourtant, c'tait un des derniers refuges de l'inconnu et du merveilleux sur terre, un des derniers boulevards des trs vieilles humanits, incomprhensibles pour nous et presque un peu fabuleuses. * * * * * FIN TABLE DDICACE A L'AMIRAL POTTIER I I.--ARRIVE DANS LA MER JAUNE 1 II.--A NING-HAI 15 III.--VERS PKIN 29 IV.--DANS LA VILLE IMPRIALE 129 V.--RETOUR A NING-HAI 309 VI.--PKIN AU PRINTEMPS 319 VII.--VERS LES TOMBEAUX DES EMPEREURS 357 VIII.--LES DERNIERS JOURS DE PKIN 429 End of Project Gutenberg's Les derniers jours de Pkin, by Pierre Loti License: Share Alike