Produced by Walter Debeuf Les Dsenchantes par Pierre Loti. LES DSENCHANTES Roman des harems Turcs contemporains. _A la chre et vnre et angoissante mmoire de_ LEYLA-AZIZ-ACH Hanum, fille de Mehmed Bey J... Z... et de Esma Hanum D..., ne le 16 Rbi-ul- ahir 1297 T... (Asie-Mineure), morte le 28 Chebl 1323 (17 dcembre 1905) Ch... Z... (Stamboul). Pierre Loti. AVANT PROPOS C'est une histoire entirement imagine. On perdrait sa peine en voulant donner Djnane, Zeyneb, Mlek ou Andr, des noms vritables, car ils n'ont jamais exist. Il n'y a de vrai que la haute culture intellectuelle rpandue aujourd'hui dans les harems de Turquie, et la souffrance qui en rsulte. Cette souffrance-l, apparue peut-tre d'une manire plus frappante mes yeux d'tranger, mes chers amis les Turcs s'en inquitent dj et voudraient l'adoucir. Le remde, je n'ai, bien entendu, aucune prtention l'avoir dcouvert, quand de profonds penseurs, l-bas, le cherchent encore. Mais, comme eux, je suis convaincu qu'il existe et se trouvera, car le merveilleux prophte de l'Islam, qui fut avant tout un tre de lumire et de charit, ne peut pas vouloir que des rgles dictes par lui jadis, deviennent, avec l'invitable volution du temps, des motifs de souffrir. Pierre Loti. PREMIRE PARTIE I Andr Lhry, romancier connu, dpouillait avec lassitude son courrier, un ple matin de printemps, au bord de la mer de Biscaye, dans la maisonnette o sa dernire fantaisie le tenait peu prs fix depuis le prcdent hiver. "Beaucoup de lettres, ce matin-l, soupirait-il, trop de lettres." Il est vrai, les jours o le facteur lui en donnait moins, il n'tait pas content non plus, se croyant tout coup isol dans la vie. Lettres de femmes, pour la plupart, les unes signes, les autres non, apportant l'crivain l'encens des gentilles adorations intellectuelles. Presque toutes commenaient ainsi: "Vous allez tre bien tonn, monsieur, en voyant l'criture d'une femme que vous ne connaissez point." Andr souriait de ce dbut: tonn, ah! non, depuis longtemps il avait cess de l'tre. Ensuite chaque nouvelle correspondance, qui se croyait gnralement la seule au monde assez audacieuse pour une telle dmarche, ne manquait jamais de dire: "Mon me est une petite soeur de la vtre; _personne, je puis vous le certifier, ne vous a jamais compris comme moi_." Ici, Andr ne souriait pas, malgr le manque d'imprvu d'une pareille affirmation; il tait touch, au contraire. Et, du reste, la conscience qu'il prenait de son empire sur tant de cratures, parses et jamais lointaines, la conscience de sa part de responsabilit dans leur volution, le rendait souvent songeur. Et puis, il y en avait, parmi ces lettres, de si spontanes, si confiantes, vritables cris d'appel, lancs comme vers un grand frre qui ne peut manquer d'entendre et de compatir! Celles-l, Andr Lhry les mettait de ct, aprs avoir jet au panier les prtentieuses et les banales; il les gardait avec la ferme intention d'y rpondre. Mais, le plus souvent, hlas! le temps manquait, et les pauvres lettres s'entassaient, pour tre noyes bientt sous le flot des suivantes et finir dans l'oubli. Le courrier de ce matin en contenait une timbre de Turquie, avec un cachet de la poste o se lisait, net et clair, ce nom toujours troublant pour Andr: Stamboul. Stamboul! Dans ce seul mot, quel sortilge vocateur!... Avant de dchirer l'enveloppe de celle-ci, qui pouvait fort bien tre tout fait quelconque, Andr s'arrta, travers soudain par ce frisson, toujours le mme et d'ordre essentiellement inexprimable, qu'il avait prouv chaque fois que Stamboul s'voquait l'improviste au fond de sa mmoire, aprs des jours d'oubli. Et, comme dj si souvent en rve, une silhouette de ville s'esquissa devant ses yeux qui avaient vu toute la terre, qui avaient contempl l'infinie diversit du monde: la ville des minarets et des dmes, la majestueuse et l'unique, l'incomparable encore dans sa dcrpitude sans retour, profile hautement sur le ciel, avec le cercle bleu de la Marmara fermant l'horizon.... Une quinzaine d'annes auparavant, il avait compt, parmi ses correspondantes inconnues, quelques belles dsoeuvres des harems turcs; les unes lui en voulaient, les autres l'aimaient avec remords pour avoir cont dans un livre de prime jeunesse son aventure avec une de leurs humbles soeurs, elles lui envoyaient clandestinement des pages intimes en un franais incorrect, mais souvent adorable; ensuite, aprs l'change de quelques lettres, elles se taisaient et retombaient dans l'inviolable mystre, confuses la rflexion de ce qu'elles venaient d'oser comme si c'et t pch mortel. Il dchira enfin l'enveloppe timbre du cher _l-bas_,--et le contenu d'abord lui fit hausser les paules: ah! non, cette dame-l s'amusait de lui, par exemple! Son langage tait trop moderne, son franais trop pur et trop facile. Elle avait beau citer le Coran, se faire appeler Zahid Hanum, et demander rponse poste restante avec des prcautions de Peau Rouge en maraude, ce devait tre quelque voyageuse de passage Constantinople, ou la femme d'un attach d'ambassade, qui sait? ou, la rigueur, une Levantine duque Paris? La lettre cependant avait un charme qui fut le plus fort, car Andr, presque malgr lui, rpondit sur l'heure. Du reste, il fallait bien tmoigner de sa connaissance du monde musulman et dire, avec courtoisie toutefois: "Vous, une dame turque! Non, vous savez, je ne m'y prends pas!..." Incontestable, malgr l'invraisemblance, tait le charme de cette lettre... Jusqu'au lendemain, o, bien entendu, il cessa d'y penser, Andr eut le vague sentiment que quelque chose commenait dans sa vie, quelque chose qui aurait une suite, une suite de douceur, de danger et de tristesse. Et puis aussi, c'tait comme un appel de la Turquie l'homme qui l'avait tant aime jadis, mais qui n'y revenait plus. La mer de Biscaye, ce jour-l, ce jour d'avril indcis, dans la lumire encore hivernale, se rvla tout coup d'une mlancolie intolrable ses yeux, mer plement verte avec les grandes volutes de sa houle presque ternelle, ouverture bante sur des immensits trop infinies qui attirent et qui inquitent. Combien la Marmara, revue en souvenir, tait plus douce, plus apaisante et endormeuse, avec ce mystre d'Islam tout autour sur ses rives! Le pays Basque, dont il avait t parfois pris, ne lui paraissait plus valoir la peine de s'y arrter; l'esprit du vieux temps qui, jadis, lui avait sembl vivre encore dans les campagnes pyrnennes, dans les antiques villages d'alentour,--mme jusque devant ses fentres, l, dans cette vieille cit de Fontarabie, malgr l'invasion des villas imbciles,--le vieil esprit basque, non, aujourd'hui il ne le retrouvait plus. Oh! l-bas Stamboul, combien davantage il y avait de pass et d'ancien rve humain, persistant l'ombre des hautes mosques, des cimetires o les veilleuses petite flamme jaune s'allument le soir par milliers pour les mes des morts. Oh! ces deux rives qui se regardent, l'Europe et l'Asie, se montrant l'une l'autre des minarets et des palais tout le long du Bosphore, avec de continuels changements d'aspect, aux jeux de la lumire orientale! Auprs de la ferie du Levant, quoi de plus morne et de plus pre que ce golfe de Gascogne! Comment donc y demeurait-il au lieu d'tre l-bas? Quelle inconsquence de perdre ici les jours compts de la vie, quand l-bas tait le pays des enchantements lgers, des griseries tristes et exquises par quoi la fuite du temps est oublie!... Mais c'tait ici, au bord de ce golfe incolore, battu par les rafales et les ondes de l'Ocan, que ses yeux s'taient ouverts au spectacle du monde, ici que _la conscience lui avait t donne_ pour quelques saisons furtives; donc, les choses d'_ici_, il les aimait dsesprment quand mme, et il savait bien qu'elles lui manquaient lorsqu'il tait ailleurs. Alors, ce matin d'avril, Andr Lhry sentit une fois de plus l'irrmdiable souffrance de s'tre parpill chez tous les peuples, d'avoir t un nomade sur toute la terre, s'attachant et l par le coeur. Mon Dieu, pourquoi fallait-il qu'il et maintenant deux patries: la sienne propre, et puis l'autre, sa patrie d'Orient?... II Un soleil d'avril, du mme avril, mais de la semaine suivante, arrivant tamis de stores et de mousselines, dans la chambre d'une jeune fille endormie. Un soleil de matin, apportant, mme travers des rideaux, des persiennes, des grillages, cette joie phmre et cette tromperie ternelle des renouveaux terrestres, quoi se laissent toujours prendre, depuis le commencement du monde, les mes compliques ou simples des cratures, mes des hommes, mes des btes, petites mes des oiseaux chanteurs. Au-dehors, on entendait le tapage des hirondelles rcemment arrives et les coups sourds d'un tambourin frapp au rythme oriental. De temps autre, des beuglements comme pousss par de monstrueuses btes s'levaient aussi dans l'air: voix des paquebots empresss, cris des sirnes vapeur, tmoignant qu'un port devait tre l, un grand port affol de mouvement; mais ces appels des navires, on les sentait venir de trs loin et d'_en bas_, ce qui donnait la notion d'tre dans une zone de tranquillit, sur quelque colline au-dessus de la mer. lgante et blanche, la chambre o pntrait ce soleil et o dormait cette jeune fille; trs moderne, meuble avec la fausse navet et le semblant d'archasme qui reprsentaient encore cette anne-l (l'anne 1901) l'un des derniers raffinements de nos dcadences, et qui s'appelait "l'art nouveau". Dans un lit laqu de blanc,--o de vagues fleurs avaient t esquisses, avec un mlange de gaucherie primitive et de prciosit japonaise, par quelque dcorateur en vogue de Londres ou de Paris,--la jeune fille dormait toujours: au milieu d'un dsordre de cheveux blonds, tout petit visage, d'un ovale exquis, d'un ovale tellement pur qu'on et dit une statuette en cire, un peu invraisemblable pour tre trop jolie; tout petit nez aux ailes presque trop dlicates, imperceptiblement courb en bec de faucon; grands yeux de madone et trs longs sourcils inclins vers les tempes comme ceux de la Vierge des Douleurs. Un excs de dentelles peut-tre aux draps et aux oreillers, un excs de bagues tincelantes aux mains dlicates, abandonnes sur la couverture de satin, trop de richesse, et-on dit chez nous, pour une enfant de cet ge; part cela, tout rpondait bien, autour d'elle, aux plus rcentes conceptions de notre luxe occidental. Cependant il y avait aux fentres ces barreaux de fer, et puis ces quadrillages de bois,--choses scelles, faites pour ne jamais s'ouvrir,--qui jetaient sur cette lgance claire un malaise, presque une angoisse de prison. Avec ce soleil si rayonnant et ce dlire joyeux des hirondelles au- dehors, la jeune fille dormait bien tard, du sommeil lourd o l'on verse tout coup sur la fin des nuits d'insomnie, et ses yeux avaient un cerne, comme si elle avait beaucoup pleur hier. Sur un petit bureau laqu de blanc, une bougie oublie brlait encore, parmi des feuillets manuscrits, des lettres toutes prtes dans des enveloppes aux monogrammes dors. Il y avait l aussi du papier musique sur lequel des notes avaient t griffonnes, comme dans la fivre de composer. Et quelques livres tranaient parmi de frles bibelots de Saxe: le dernier de la comtesse de Noailles, voisinant avec des posies de Baudelaire et de Verlaine, la philosophie de Kant et celle de Nietzsche... Sans doute, une mre n'tait point dans cette maison pour veiller aux lectures, modrer le surchauffage de ce jeune cerveau. Et, bien trange dans cette chambre o n'importe quelle petite Parisienne trs gte se ft trouve l'aise, bien inattendue au-dessus de ce lit laqu de blanc, une inscription en caractres arabes s'talait, la place mme o chez nous on attacherait peut-tre encore le crucifix: une inscription brode de fils d'or sur du velours vert- mir, un passage du livre de Mahomet, aux lettres enroules avec un art ancien et prcieux. Des chansons plus perdues que commenaient ensemble deux hirondelles, effrontment poses au rebord mme de la fentre, firent coup coup s'entrouvir de grands yeux, dans le si petit visage, si petit et si jeune de contours; des yeux aux larges prunelles d'un brun vert, qui, d'abord indcises et effares, semblaient demander grce la vie, supplier la _ralit_ de chasser au plus tt quelque intolrable songe. Mais la ralit sans doute ne restait que trop d'accord avec le mauvais rve, car le regard se faisait de plus en plus sombre, mesure que revenaient la pense et le souvenir; et il s'abaissa mme tout fait, comme soumis sans espoir l'inluctable, lorsqu'il eut rencontr des objets qui probablement taient des pices conviction: dans un crin ouvert, un diadme jetant ses feux, et, pose sur des chaises, une robe de soie blanche, robe de marie, avec des fleurs d'oranger jusqu'au bas de sa longue trane... En coup de vent, sans frapper, survint une personne maigre, aux yeux ardents et dus. Robe noire, grand chapeau noir, d'une simplicit distingue, svre avec pourtant un rien d'extravagance, presque une vieille fille, mais cependant pas encore; quelque institutrice, cela se devinait, trs diplme, et de bonne famille pauvre. "Je l'ai!... Nous l'avons, chre petite!..." dit-elle en franais, montrant avec un geste de puril triomphe une lettre non ouverte, qu'elle venait de prendre la poste restante. Et la petite princesse couche rpondit dans la mme langue, sans le moindre accent tranger: "Non, vrai? --Mais oui, vrai!... De qui voulez-vous que ce soit, enfant, sinon de _lui_?... Y a-t-il ou n'y a-t-il pas _Zahid Hanum_ sur cette enveloppe?... Eh bien!... Ah! si vous avez donn le mot de passe d'autres, c'est diffrent... --a, vous savez que non!... --Eh bien! alors..." La jeune fille s'tait redresse, les yeux prsent trs ouverts, une lueur rose sur les joues,--comme une enfant qui aurait eu un gros chagrin, mais qui on viendrait de donner un jouet si extraordinaire que, pour une minute, tout s'oublie. Le jouet, c'tait la lettre; elle la retournait dans ses mains, avide de la toucher, mais effraye en mme temps, comme si rien que cela ft un lger crime. Et puis, prte dchirer l'enveloppe, elle s'arrta pour supplier, avec clinerie: "Bonne mademoiselle, mignonne mademoiselle, ne vous fchez pas de ma fantaisie: je voudrais tre toute seule pour la lire. --Dcidment, en fait de drle de petite crature, il n'y a pas plus drle que vous, ma chrie!... Mais vous me la laisserez voir aprs, tout de mme? C'est le moins que je mrite, il me semble!... Allons, soit! Je vais aller ter mon chapeau, ma voilette, et je reviens..." Trs drle de petite crature en effet, et, de plus, trangement timore, car il lui parut maintenant que les convenances l'obligeaient se lever, se vtir et se _couvrir les cheveux_, avant de dcacheter, pour la premire fois de sa vie, une lettre d'homme. Ayant donc pass bien vite une "matine" bleu pastel, venue de la rue de la Paix, de chez le bon faiseur, puis ayant envelopp sa tte blonde d'un voile en gaze, brod jadis en Circassie, elle brisa ce cachet, toute tremblante. Trs courte, la lettre; une dizaine de lignes toutes simples,--avec un passage imprvu qui la fit sourire, malgr sa dconvenue de ne trouver rien de plus confiant ni de plus profond,--une rponse courtoise et gentille, un remerciement o se laissait entrevoir un peu de lassitude, et voil tout. Mais quand mme, la signature tait l, bien lisible, bien relle: Andr Lhry. Ce nom, crit par cette main, causait la jeune fille un trouble comme le vertige. Et, de mme que lui, l-bas, au reu de l'enveloppe timbre de Stamboul, avait eu l'impression que _quelque chose commenait_, de mme elle, ici, prsageait on ne sait quoi de dlicieux et de funeste, cause de cette rponse arrive justement un tel jour, la veille du plus grand vnement de toute son existence. Cet homme, qui rgnait depuis si longtemps sur se rves, cet homme aussi spar d'elle, aussi inaccessible que si chacun d'eux et habit une plante diffrente, venait vraiment d'entrer ce matin-l dans sa vie, du fait seul de ces quelques mots crits et signs par lui, pour elle. Et jamais ce point elle ne s'tait sentie prisonnire et rvolte, avide d'indpendance, d'espace, de courses par le monde inconnu... Un pas vers ces fentres, o elle s'accoudait souvent pour regarder au- dehors:--mais non, l il y avait ces treillages de bois, ces grilles de fer qui l'exaspraient. Elle rebroussa vers une porte entrouverte, cartant d'un coup de pied la trane de la robe de marie qui s'talait sur le somptueux tapis,--la porte de son cabinet de toilette, tout blanc de marbre, plus vaste que la chambre, avec des ouvertures non grilles, trs larges, donnant sur le jardin aux platanes de cent ans. Toujours tenant sa lettre dplie, c'est l'une de ces fentres qu'elle s'accouda, pour voir du ciel libre, des arbres, la magnificence des premires roses, exposer ses joues la caresse de l'air, du soleil... Et pourtant, quels grands murs autour de ce jardin! Pourquoi ces grands murs, comme on en btit autour du prau des prisons cellulaires? De distance en distance, des contreforts pour les soutenir, tant ils taient dmesurment grands: leur hauteur, combine pour que, des plus hautes maisons voisines, on ne pt jamais apercevoir qui se promnerait dans le jardin enclos... Malgr la tristesse d'un tel enfermement, on l'aimait, ce jardin, parce qu'il tait trs vieux, avec de la mousse et du lichen sur ses pierres, parce qu'il avait des alles envahies par l'herbe entre leurs bordures de buis, un jet d'eau dans un bassin de marbre la mode ancienne, et un petit kiosque tout djet par le temps, pour rver l'ombre sous les platanes noueux, tordus, pleins de nids d'oiseaux. Il avait tout cela, ce jardin d'autrefois, surtout il avait comme une me nostalgique et douce, une me qui peu peu lui serait venue avec les ans, force de s'tre imprgn de nostalgies de jeunes femmes clotres, de nostalgies de jeunes beauts doucement captives. Ce matin, quatre ou cinq hommes,--des ngres aux figures imberbes,-- taient l, en bras de chemise, qui travaillaient des prparatifs pour la grande journe de demain, l'un tendant un velum entre des branches, l'autre dpliant par terre d'admirables tapis d'Asie. Ayant aperu la jeune fille l-haut, ils lui adressrent, aprs des petits clignements d'oeil pleins de sous-entendus, un bonjour la fois familier et respectueux, qu'elle s'effora de rendre avec un gai sourire, nullement effarouche de leurs regards.--Mais tout coup elle se retira avec pouvante, cause d'un jeune paysan moustache blonde, venu pour apporter des mannes de fleurs, qui avait presque entrevu son visage... La lettre! Elle avait entre les mains une lettre d'Andr Lhry, une vraie. Pour le moment cela primait tout. La prcdente semaine, elle avait commis l'norme coup de tte de lui crire, dsquilibre qu'elle se sentait par la terreur de ce mariage, fix demain. Quatre pages d'innocentes confidences, qui lui avaient sembl, elle, des choses terribles, et, pour finir, la prire, la supplication de rpondre tout de suite, poste restante, un nom d'emprunt. Sur l'heure, par crainte d'hsiter en rflchissant, elle avait expdi cela, un peu au hasard, faute d'adresse prcise, avec la complicit et par l'intermdiaire de son ancienne institutrice (mademoiselle Esther Bonneau,--Bonneau de Saint-Miron, s'il vous plat,--agrge de l'Universit, officier de l'Instruction publique), celle qui lui avait appris le franais,--en y ajoutant mme, pour rire, sur la fin de ses cours, un peu d'argot cueilli dans les livres de Gyp. Et c'tait arriv destination, ce cri de dtresse d'une petite fille, et voici que le romancier avait rpondu, avec peut-tre une nuance de doute et de badinage, mais gentiment en somme; une lettre qui pouvait tre communique aux plus narquoises de ses amies et qui serait pour les rendre jalouses... Alors, tout d'un coup, l'impatience lui vint de la faire lire ses cousines (pour elle, comme des soeurs), qui avaient dclar qu'il ne rpondait pas. C'tait tout prs, leur maison, dans le mme quartier hautain et solitaire; elle irait donc en "matine", sans perdre du temps faire toilette, et vite elle appela, avec une langueur imprieuse d'enfant qui parle quelque vieille servante-gteau, quelque vieille nourrice: "Dadi!" (1)--Puis encore, et plus vivement: "Dadi!" habitue sans doute ce qu'on ft toujours l, prt ses caprices, et, la dadi ne venant pas, elle toucha du doigt une sonnerie lectrique. (1) "Dadi", appellation amicale, usite pour des vieilles servantes ou esclaves devenues avec le temps comme de la famille. Enfin parut cette dadi, plus imprvue encore dans une telle chambre que le verset du Coran brod en lettres d'or au-dessus du lit: visage tout noir, tte enveloppe d'un voile lam d'argent, esclave thiopienne s'appelant Kondja-Gul (Bouton de rose). Et la jeune fille se mit lui parler dans une langue lointaine, une langue d'Asie, dont s'tonnaient srement les tentures, les meubles et les livres. "Kondja-Gul, tu n'es jamais l!" Mais c'tait dit sur un ton dolent et affectueux qui attnuait beaucoup le reproche. Un reproche inique du reste, car Kondja-Gul tait toujours l au contraire, beaucoup trop l, comme un chien fidle l'excs, et la jeune fille souffrait plutt de cet usage de son pays qui veut qu'on n'ait jamais de verrou sa porte; que les servantes de la maison entrent toute heure comme chez elles; qu'on ne puisse jamais tre assure d'un instant de solitude. Kondja-Gul, sur la pointe du pied, tait bien venue vingt fois ce matin pour guetter le rveil de sa jeune matresse. Et quelle tentation elle avait eue de souffler cette bougie qui brlait toujours! Mais voil, c'tait sur ce bureau o il lui tait interdit de jamais porter la main, qui lui semblait plein de dangereux mystres, et elle avait craint, en teignant cette petite flamme, d'interrompre quelque envotement peut-tre... "Kondja-Gul, vite mon _tcharchaf_ (1)! J'ai besoin d'aller chez mes cousines. (1)Voiles dissimulateurs pour la rue. Et Kondja-Gul entreprit d'envelopper l'enfant dans des voiles noirs. Noire, l'espce de jupe qu'elle posa sur la matine du bon faiseur; noire la longue plerine qu'elle jeta sur les paules, et sur la tte comme un capuchon; noir, le voile pais, retenu au capuchon par des pingles, qu'elle fit retomber jusqu'au bas du visage afin de le dissimuler comme sous une cagoule. Pendant ses alles et venues pour ensevelir ainsi la jeune fille, elle disait des choses en langue asiatique, avec un air de se parler soi-mme ou de se chanter une chanson, des choses enfantines et berceuses, comme ne prenant pas du tout au srieux la douleur de la petite fiance: "Il est blond, il est joli, le jeune bey qui va venir demain chercher ma bonne matresse. Dans le beau palais o il va nous emmener toutes les deux, oh! comme nous serons contentes! --Tais-toi, dadi, dix fois j'ai dfendu qu'on m'en parle!" Et, l'instant d'aprs: "Dadi, tu tais l, tu as d entendre sa voix le jour qu'il tait venu causer avec mon pre. Alors, dis, comment est-elle, la voix du bey? Douce un peu? --Douce comme la musique de ton piano, comme celle que tu fais avec ta main gauche, tu sais, en allant vers le bout o a finit... Douce comme a!... Oh! qu'il est blond et qu'il est joli, le jeune bey. --Allons, tant mieux!" interrompit la jeune fille en franais, avec l'accent d'une gouaillerie presque tout fait parisienne. Et elle reprit en langue d'Asie: "Ma grand-mre est-elle leve, sais-tu? --Non, la dame a dit qu'elle se reposerait tard, pour tre plus jolie demain. --Alors, son rveil, on lui dira que je suis chez mes cousines. Va prvenir le vieux Ismal pour qu'il m'accompagne; c'est toi et lui, vous deux que j'emmne." Cependant mademoiselle Ester Bonneau (de Saint-Miron), l-haut dans sa chambre,--son ancienne chambre du temps o elle habitait ici et qu'elle venait de reprendre pour assister la solennit de demain;-- mademoiselle Ester Bonneau avait des inquitudes de conscience. Ce n'tait pas elle, bien entendu, qui avait introduit sur le bureau laqu de blanc le livre de Kant, ni celui de Nietzsche, ni mme celui de Baudelaire; depuis dix-huit mois que l'ducation de la jeune fille tait considre comme finie, elle avait d aller s'tablir chez un autre pacha, pour instruire ses petites filles; alors seulement sa premire lve s'tait ainsi mancipe dans ses lectures, n'ayant plus personne pour contrler sa fantaisie. C'est gal, elle, l'institutrice, se sentait responsable un peu de l'essor drgl pris par ce jeune esprit. Et puis, cette correspondance avec Andr Lhry, qu'elle avait favorise, o a mnerait-il? Deux tres, il est vrai, qui ne se verraient jamais: a au moins on pouvait en tre sr; les usages et les grilles en rpondaient... Mais cependant... Quand elle redescendit enfin, elle se trouva en prsence d'une petite personne accommode en fantme noir pour la rue, l'air agit, press de sortir: "Et o allez-vous, ma petite amie? --Chez mes cousines, leur montrer a. (a, c'tait la lettre.) Vous venez, vous aussi, naturellement. Nous la lirons l-bas ensemble. Allons, _trottons-nous!_ --Chez vos cousines? Soit!... Je vais remettre ma voilette et mon chapeau. --Votre chapeau! Alors nous en avons pour une heure, zut! --Voyons, ma petite, voyons!... --Voyons quoi?... Avec a que vous ne le dites pas, vous aussi, zut, quand a vous prend... Zut pour le chapeau, zut pour la voilette, zut pour le jeune bey, zut pour l'avenir, zut pour la vie et la mort, pour tout zut!" Mademoiselle Bonneau ce moment pressentit qu'une crise de larmes tait proche et, afin d'amener une diversion, joignit les mains, baissa la tte dans l'attitude consacre au thtre pour le remords tragique: "Et songer, dit-elle, que votre malheureuse grand-mre m'a paye et entretenue sept ans pour une ducation pareille!..." Le petit fantme noir, clatant de rire derrire son voile, en un tour de main coiffa mademoiselle Bonneau d'une dentelle sur les cheveux et l'entrana par la taille: "Moi, que je m'embobeline, il faut bien, c'est la loi... Mais vous, qui n'tes pas oblige... Et pour aller deux pas... Et dans ce quartier o jamais on ne rencontre un chat!..." Elles descendirent l'escalier quatre quatre. Kondja-Gul et le vieux Ismal, eunuque thiopien, les attendaient en bas pour leur faire cortge:--Kondja-Gul empaquete des pieds la tte dans une soie verte lame d'argent: l'eunuque sangl dans une redingote noire l'europenne qui, sans le fez, lui et donn l'air d'un huissier de campagne. La lourde porte s'ouvrit; elles se trouvrent dehors, sur une colline, au clair soleil de onze heures, devant un bois funraire, plant de cyprs et de tombes aux dorures mourantes, qui dvalait en pente douce jusqu' un golfe profond charg de navires. Et au-del de ce bras de mer tendu leurs pieds, au-del, sur l'autre rive demi cache par les cyprs du bois triste et doux, se profilait haut, dans la limpidit du ciel, cette silhouette de ville qui tait depuis vingt ans la hantise nostalgique d'Andr Lhry; Stamboul trnait ici, non plus vague et crpusculaire comme dans les songes du romancier, mais prcis, lumineux et rel. Rel, et pourtant baign comme d'un chimrique brouillard bleu, dans un silence et une splendeur de vision, Stamboul, le Stamboul sculaire tait bien ici, tel encore que l'avaient contempl les vieux Khalifes, tel encore que Soliman le Magnifique en avait jadis conu et fix les grandes lignes, en y faisant lever de plus superbes coupoles. Rien ne semblait en ruine, de cette profusion de minarets et de dmes groups dans l'air du matin, et cependant il y avait sur tout cela on ne sait quelle indfinissable empreinte du temps; malgr la distance et l'un peu blouissante lumire, la vtust s'indiquait extrme. Les yeux ne s'y trompaient point: c'tait un fantme, un majestueux fantme du pass, cette ville encore debout, avec ses innombrables fuseaux de pierre, si sveltes, si lancs qu'on s'tonnait de leur dure. Minarets et mosques avaient pris, avec les ans, des blancheurs dteintes, tournant aux grisailles neutres; quant ces milliers de maisons en bois, tasses leur ombre, elles taient couleur d'ocre ou de brun rouge, nuances attnues sous le bleutre de la bue presque ternelle que la mer exhale alentour. Et cet ensemble immense se refltait dans le miroir du golfe. Les deux femmes, celle voile en fantme et l'autre avec sa dentelle pose la diable sur les cheveux, marchaient vite, suivies de leur escorte ngre, regardant peine ce dcor prodigieux, qui tait pour elle le dcor de tous les jours. Elles suivaient sur cette colline un chemin au pavage en droute, entre d'anciennes et aristocratiques demeures momifies derrire leurs grilles, et ce cimetire en pente de Khassim-Pacha, qui laissait apercevoir dans l'intervalle de ses arbres sombres la grande ferie d'en face. Les hirondelles, qui avaient partout des nids sous les balcons grills et clos, chantaient en dlire, les cyprs sentaient bon la rsine, le vieux sol empli d'os de morts sentait bon le printemps. En effet, elles ne rencontrrent personne dans leur courte sortie, personne qu'un porteur d'eau, en costume oriental, venu pour remplir son outre une trs vieille fontaine de marbre qui tait sur le chemin, toute sculpte d'exquises arabesques. Dans une maison aux fentres grilles svrement, une maison de pacha, o un grand diable moustaches, vtu de rouge et d'or, pistolets la ceinture, sans souffler mot leur ouvrit le portail, elles prirent en habitues, sans rien dire non plus, l'escalier du harem. Au premier tage, une vaste pice blanche, porte ouverte, d'o s'chappaient des voix et des rires de jeunes femmes. On s'amusait parler franais l-dedans, sans doute parce qu'on parlait toilette. Il s'agissait de savoir si certain piquet de roses un corsage ferait mieux pos comme ceci ou pos comme cela: "C'est bonnet blanc, blanc bonnet, disait l'une. --C'est kif-kif bourricot", appuyait une autre, une petite rousse au teint de lait, aux yeux narquois, dont l'institutrice avait frquent l'Algrie. C'tait la chambre de ces "cousines", deux soeurs de seize et vingt et un ans, qui la marie de demain avait rserv la primeur de sa lettre d'homme clbre. Pour les deux jeunes filles, deux lits laqus de blanc, chacun ayant son verset arabe brod en or sur un panneau de velours appliqu au mur. Par terre, d'autres couchages improviss, matelas et couvertures de satin bleu ou rose, pour quatre jeunes invites la fte nuptiale. Sur les chaises (laqu blanc et soie Pompadour petits bouquets) des toilettes pour grand mariage, peine arrives de Paris, s'talaient fraches et claires. Dsordre des veilles de fte, campement, et-on dit, campement de petites bohmiennes, mais qui seraient lgantes et trs riches. (La rgle musulmane interdisant aux femmes de sortir aprs le crpuscule, c'est devenu entre elles un gentil usage de s'installer ainsi les unes chez les autres, pendant des jours ou mme des semaines, propos de tout et de rien, quelquefois pour se faire une simple visite; et alors on organise gaiement des dortoirs.) Des voiles d'orientale tranaient aussi et l, des parures de fleurs, des bijoux de Lalique. Les grilles en fer, les quadrillages en bois aux fentres donnaient un aspect clandestin tout ce luxe pars, destin blouir ou charmer d'autres femmes, mais que les yeux d'aucun homme portant moustache n'auraient le droit de voir. Et, dans un coin, deux ngresses esclaves, en costume asiatique, assises sans faon, se chantaient des airs de leur pays, scands sur un petit tambourin qu'elles tapaient en sourdine. (Nos farouches dmocrates d'Occident pourraient venir prendre des leons de fraternit dans ce pays dbonnaire, qui ne reconnat en pratique ni castes ni distinctions sociales, et o les plus humbles serviteurs ou servantes sont toujours traits comme gens de la famille.) L'entre de la marie fit sensation et stupeur. On ne l'attendait point ce matin-l. Qui pouvait l'amener? Toute noire dans son costume de rue, combien elle paraissait mystrieuse et lugubre au milieu de ces blancs, de ces roses, de ces bleus ples des soies et de mousselines! Qu'est-ce qu'elle venait faire, comme a, l'improviste, chez ses demoiselles d'honneur? Elle releva son voile de deuil, dcouvrit son fin visage et, d'un petit ton dtach, rpondit en franais - qui tait dcidment une langue familire aux harems de Constantinople: "Une lettre, que je venais vous communiquer! --De qui, la lettre? --Ah! devinez? --De la tante d'Andrinople, je parie, qui t'annonce une parure de brillants? --Non. --De la tante d'rivan, qui t'envoie une paire de chats angora, pour ton cadeau de noces? --Non plus. C'est d'une personne trangre... C'est... d'un monsieur... --Un monsieur! Quelle horreur!... Un monsieur! Petit monstre que tu es!... Et, comme elle tendait sa lettre, contente de son effet, deux ou trois jolies ttes blondes,--du blond vrai et du blond faux,--se prcipitrent ensemble pour voir tout de suite la signature. "Andr Lhry!... Non! Alors il a rpondu?... C'est de lui?... Pas possible..." Tout ce petit monde avait t mis dans la confidence de la lettre crite au romancier. Chez les femmes turques d'aujourd'hui, il y a une telle solidarit de rvolte contre le rgime svre des harems, qu'elles ne se trahissent jamais entre elles; le manquement ft-il grave, au lieu d'tre innocent comme cette fois, ce serait toujours mme discrtion, mme silence. On se serra pour lire ensemble, cheveux contre cheveux, y compris mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, en se tiraillant le papier. A la troisime phrase, on clata de rire: "Oh! tu as vu!... Il prtend que tu n'es pas Turque!... Impayable, par exemple!... Il s'y connat mme si bien, parat-il, que le voil tout fait sr que non! --Eh! mais c'est un succs, a, ma chre,--lui dit Zeyneb, l'ane des cousines,--a prouve que le piquant de ton esprit, l'lgance de ton style... --Un succs,--contesta la petite rousse au nez en l'air, au minois toujours comiquement moqueur,--un succs!... Si c'est qu'il te prend pour une _Prote_, merci de ce succs-l." Il fallait entendre comment tait dit ce mot _Prote_ (habitante du quartier de Pra). Rien que dans la faon de le prononcer, elle avait mis tout son ddain de pure fille d'Osmanlis pour les Levantins ou Levantines (Armniens, Grecs ou Juifs) dont le Prote reprsente le prototype (1) (1) Tout en me rangeant l'avis des Osmanlis sur la gnralit des Protes, je reconnais avoir rencontr parmi eux d'aimables exceptions, des hommes parfaitement distingus et respectables, des femmes qui seraient trouves exquises dans n'importe quel pays et quel monde. (Note de l'auteur.) "Ce pauvre Lhry,--ajouta Kerim, l'une des jeunes invites,--il retarde!... Il en est srement rest la Turque des romans de 1830: narguil, confitures et divan tout le jour. --Ou mme simplement,--reprit Mlek, la petite rousse au bout de nez narquois,--simplement la Turque du temps de sa jeunesse. C'est qu'il doit commencer tre marqu, tu sais, ton pote!..." C'tait pourtant vrai, d'une vrit incontestable, qu'il ne pouvait plus tre jeune, Andr Lhry. Et, pour la premire fois, cette constatation s'imposait l'esprit de sa petite amoureuse inconnue, qui n'avait jamais pens cela: constatation plutt dcevante, drangeant son rve, voilant de mlancolie son culte pour lui... Malgr leurs airs de sourire et de railler, elles l'aimaient toutes, cet homme lointain et presque impersonnel, toutes celles qui taient l; elles l'aimaient pour avoir parl avec amour de leur Turquie, et avec respect de leur Islam. Une lettre de lui crite l'une d'elles tait un vnement dans leur vie clotre o, jusqu' la grande catastrophe foudroyante du mariage, jamais rien ne se passe. On la relut haute voix. Chacune dsira toucher ce carr de papier o sa main s'tait pose. Et puis, tant toutes graphologues, elles entreprirent de sonder le mystre de l'criture. Mais une maman survint, la maman des deux soeurs, et vite, avec un changement de conversation, la lettre disparut, escamote. Non pas qu'elle ft bien svre, cette maman-l, au si calme visage, mais elle aurait grond tout de mme, et surtout n'et pas su comprendre; elle tait d'une autre gnration, parlant peu le franais et n'ayant lu qu'Alexandre Dumas pre. Entre elle et ses filles, un abme s'tait creus, de deux sicles au moins, tant les choses marchent vite dans la Turquie d'aujourd'hui. Physiquement mme, elle ne leur ressemblait pas, ses beaux yeux refltaient une paix un peu nave qui ne se retrouvait point dans le regard des admiratrices d'Andr Lhry: c'est qu'elle avait born son rle terrestre tre une tendre mre et une pouse impeccable, sans en chercher plus. D'ailleurs, elle s'habillait mal en Europenne, et portait gauchement encore des robes trop surcharges, quand ses enfants au contraire savaient dj tre si lgantes et fines dans des toffes trs simples. Maintenant se fut l'institutrice franaise de la maison qui fit son entre,--genre Esther Bonneau, en plus jeune, en plus romanesque encore. Et comme la chambre tait vraiment trop encombre, avec tant de monde, de robes jetes sur les chaises et de matelas par terre, on passa dans une plus grande pice voisine, "modern style", qui tait le salon du harem. Surgit alors sans frapper, par la porte toujours ouverte, une grosse dame allemande lunettes, en chapeau lourdement empanach, amenant par la main Fahr-el-Niss, la plus jeune des invites. Et, dans le cercle des jeunes filles, aussitt on se mit parler allemand, avec la mme aisance que tout l'heure pour le franais. C'tait le professeur de musique, cette grosse dame-l, et d'ailleurs une femme de talent incontestable; avec Fahr-el-Niss, qui jouait dj en artiste, elle venait de rpter deux pianos un nouvel arrangement des fugues de Bach, et chacune y avait mis toute son me. On parlait allemand, mais sans plus de peine on et parl italien ou anglais, car ces petites Turques lisaient Dante, ou Byron, ou Shakespeare dans le texte original. Plus cultives que ne le sont chez nous la moyenne des jeunes filles du mme monde, cause de la squestration sans doute et des longues soires solitaires, elles dvoraient les classiques anciens et les grands dtraqus modernes; en musique se passionnaient pour Gluck aussi bien que pour Csar Franck ou Wagner, et dchiffraient les partitions de Vincent d'Indy. Peut-tre aussi bnficiaient-elles des longues tranquillits et somnolences mentales de leurs ascendantes; dans leur cerveau, compos de matire neuve ou longtemps repose, tout germait miracle, comme, en terrain vierge, les hautes herbes folles et les jolies fleurs vnneuses. Le salon du haremlike, ce matin-l, s'emplissait toujours; les deux ngresses avaient suivi, avec leur petit tambourin. Aprs elles, une vieille dame entra, devant qui toutes se levrent par respect: la grand- mre. On se mit alors parler turc, car elle n'entendait rien aux langues occidentales,--et ce qu'elle se souciait d'Andr Lhry, cette aeule! Sa robe brode d'argent tait de mode ancienne et un voile de Circassie enveloppait sa chevelure blanche. Entre elle et ses petites- filles, l'abme d'incomprhension demeurait absolument insondable, et, pendant les repas, plus d'une fois lui arrivait-il de les scandaliser par l'habitude qu'elle avait conserve de manger le riz avec ses doigts comme les anctres,--ce que faisant, elle restait grande dame quand mme, grande dame jusqu'au bout des ongles, et imposante tous. Donc, on s'tait mis parler turc, par dfrence pour l'aeule, et subitement le murmure des voix tait devenu plus harmonieux, doux comme de la musique. Parut maintenant une femme, svelte et ondoyante, qui arrivait du dehors, et ressemblait, bien entendu, un fantme tout noir. C'tait Alim Hanum, professeur agrge de philosophie au lyce de jeunes filles fond par Sa Majest Impriale le Sultan; d'habitude elle venait trois fois par semaine enseigner Mlek la littrature arabe et persane. Il va sans dire, pas de leon aujourd'hui, veille de mariage, jour o les cervelles taient l'envers. Mais quand elle eut relev son voile en cagoule et montr sa jolie figure grave, la conversation tomba sur les vieux potes de l'Iran, et Mlek, devenue srieuse, rcita un passage du "Pays des roses", de Saadi. Aucune trace d'odalisques, ni de narguil, ni de confitures, dans ce harem de pacha, compos de la grand-mre, de la mre, des filles, et des nices avec leurs institutrices. Du reste, part deux ou trois exceptions peut-tre, tous les harems de Constantinople ressemblent celui-ci: le _harem_ de nos jours, c'est tout simplement la partie fminine d'une famille constitue comme chez nous,--et duque comme chez nous, sauf la claustration, sauf les voiles pais pour la rue, et l'impossibilit d'changer une pense avec un homme, s'il n'est le pre, le mari, le frre, ou quelquefois par tolrance le cousin trs proche avec qui l'on a jou tant enfant. On avait recommenc de parler franais et de discuter toilette quand une voix humaine, si limpide qu'on et dit une voix cleste, tout coup vibra dehors, comme tombant du haut de l'air: l'Imam de la plus voisine mosque appelait du haut du minaret les fidles la prire mridienne. Alors la petite fiance, se rappelant que sa grand-mre djeunait midi, s'chappa comme Cendrillon, avec mademoiselle Bonneau, encore plus effare qu'elle l'ide que la vieille dame pourrait attendre. III Elle fut silencieux son dernier djeuner dans la maison familiale, entre ces deux femmes sourdement hostiles l'une l'autre, l'institutrice et l'aeule svre. Aprs, elle se retira chez elle, o elle et souhait s'enfermer double tour; mais les chambres des femmes turques n'ont point de serrure, il fallut se contenter d'une consigne donne Kondja-Gul pour toutes les servantes ou esclaves jour et nuit aux aguets, suivant l'usage, dans les vestibules, dans les longs couloirs de son appartement, comme autant de chiens de garde familiers et indiscrets. Pendant cette suprme journe qui lui restait, elle voulait se prparer comme pour la mort, ranger ses papiers et mille petits souvenirs, brler surtout, brler par crainte des regards de l'homme inconnu qui serait dans quelques heures son matre. La dtresse de son me tait sans recours, et son effroi, sa rbellion allaient croissant. Elle s'assit devant son bureau, o la bougie fut rallume pour communiquer son feu tant de mystrieuses petites lettres qui dormaient dans les tiroirs de laque blanche; lettres de ses amies maries d'hier ou bien tremblant de se marier demain; lettres en turc, en franais, en allemand, en anglais, toutes criant la rvolte, et toutes empoisonnes de ce grand pessimisme qui, de nos jours, ravage les harems de la Turquie. Parfois elle relisait un passage, hsitait tristement, et puis, quand mme, approchait le feuillet de la petite flamme ple, que l'on voyait peine luire, cause du soleil. Et tout cela, toutes les penses secrtes des belles jeunes femmes, leurs indignations refrnes, leurs plaintes vaines, tout cela faisait de la cendre, qui s'amassait et se confondait dans un brasero de cuivre, seul meuble oriental de la chambre. Les tiroirs vids, les confidences ananties, restait devant elle un grand buvard fermoir d'or, qui tait bond de cahiers crits en franais... Brler cela aussi?... Non, elle n'en sentait vraiment plus le courage. C'tait toute sa vie de jeune fille, c'tait son journal intime commenc le jour de ses treize ans,--le jour funbre o elle avait _pris le tcharchaf_ (pour employer une locution de l-bas), c'est- -dire le jour o il avait fallu pour jamais cacher son visage au monde, se clotrer, devenir l'un des innombrables fantmes noirs de Constantinople. Rien d'antrieur la prise de voile n'tait not dans ce journal. Rien de son enfance de petite princesse barbare, l-bas, au fond des plaines de Circassie, dans le territoire perdu o, depuis deux sicles, rgnait sa famille. Rien non plus de son existence de petite fille mondaine, quand, vers sa onzime anne, son pre tait venu s'tablir avec elle Constantinople, o il avait reu de Sa Majest le Sultan le titre de marchal de la Cour; cette priode-l avait t toute d'tonnements et d'acclimatation lgante, avec en outre des leons apprendre et des devoirs faire; pendant deux ans, on l'avait vue des ftes, des parties de tennis, des sauteries d'ambassade; avec les plus difficiles danseurs de la colonie europenne, elle avait vals tout comme une grande jeune fille, trs invite, son carnet toujours plein, elle charmait par son dlicieux petit visage, par sa grce, par son luxe, et aussi par cet air qu'aucune autre n'et imit, cet air la fois vindicatif et doux, la fois trs timide et trs hautain. Et puis, un beau jour, un bal donn par l'ambassade anglaise pour les tout jeunes, on avait demand: "Ou est-elle, la petite Circassienne?" Et des gens du pays avaient simplement rpondu: "Ah! vous ne saviez pas? Elle vient de prendre le tcharchaf." - (Elle a pris le tcharchaf, autant dire: fini, escamote d'un coup de baguette; on ne la verra jamais plus; si par hasard on la rencontre, passant dans quelque voiture ferme, elle ne sera qu'une forme noire, impossible reconnatre; elle est comme morte...) Donc, avec ses treize ans accomplis, elle tait entre, suivant la rgle inflexible, dans ce monde voil, qui, Constantinople, vit en marge de l'autre, que l'on frle dans toutes les rues, mais qu'il ne faut pas regarder et qui, ds le coucher du soleil, s'enferme derrire des grilles; dans ce monde que l'on sent partout autour de soi, troublant, attirant, mais impntrable, et qui observe, conjecture, critique, voit beaucoup de choses travers son ternel masque de gaze noire, et devine ensuite ce qu'il n'a pas vu. Soudainement captive, treize ans, entre un pre toujours en service au palais et une aeule rigide sans tendresse manifeste, seule dans sa grande demeure de Khassim-Pacha, au milieu d'un quartier de vieux htels princiers et de cimetires, o, ds la nuit close, tout devenait frayeur et silence, elle s'tait adonne passionnment l'tude. Et cela avait dur jusqu' ses vingt-deux ans aujourd'hui prs de sonner, cette ardeur tout connatre, tout approfondir, littrature, histoire ou transcendante philosophie. Parmi tant de jeunes femmes, ses amies, suprieurement cultives aussi dans la squestration propice, elle tait devenue une sorte de petite toile dont on citait l'rudition, les jugements, les innocentes audaces, en mme temps que l'on copiait ses lgances coteuses; surtout elle tait comme le porte-drapeau de l'insurrection fminine contre les svrits du harem. Aprs tout, elle ne le brlerait pas, ce journal commenc le premier jour du tcharchaf! Plutt elle le confierait, bien cachet, a quelque amie sre et un peu indpendante, dont les tiroirs n'auraient pas chance d'tre fouills par un mari. Et qui sait, dans l'avenir, s'il ne lui serait pas possible de le reprendre et de le prolonger encore?... Elle y tenait surtout parce qu'elle y avait presque fix des choses de sa vie qui allait finir demain, des instants heureux d'autrefois, des journes de printemps plus trangement lumineuses que d'autres, des soirs de plus dlicieuse nostalgie dans le vieux jardin plein de roses, et des promenades sur le Bosphore ferique, en compagnie de ses cousines tendrement chries. Tout cela lui aurait sembl plus irrvocablement perdu dans l'abme du temps, une fois le pauvre journal dtruit. L'crire avait t d'ailleurs sa grande ressource contre ses mlancolies de jeune fille emmure,--et voici que le dsir lui venait de le continuer prsent mme, pour tromper la dtresse de ce dernier jour... Elle demeura donc assise son bureau, et reprit son porte-plume, qui tait un bton d'or cercl de petits rubis. Si elle avait adopt notre langue ds le dbut de ce journal, sur les premiers feuillets dj vieux de neuf ans, c'tait surtout pour tre certaine que sa grand-mre, ni personne dans la maison, ne s'amuserait le lire. Mais, depuis environ deux annes, cette langue franaise, qu'elle soignait et purait le plus possible, tait l'intention d'un lecteur imaginaire. (Un journal de jeune femme est toujours destin un lecteur, fictif ou rel, fictif ncessairement s'il s'agit d'une femme turque.) Et le lecteur ici tait un personnage lointain, lointain, pour elle peu prs inexistant: le romancier Andr Lhry!... Tout s'crivait maintenant pour lui seul, en imitant mme, sans le vouloir, un peu sa manire; cela prenait forme de lettres lui adresses, et dans lesquelles, pour se donner mieux l'illusion de le connatre, on l'appelait par son nom: Andr, tout court, comme un vrai ami, un grand frre. Or, ce soir-l, voici ce que commena de tracer la petite main alourdie par de trop belles bagues: "18 avril 1901. Je ne vous avais jamais parl de mon enfance, Andr, n'est-ce pas? Il faut que vous sachiez pourtant: moi, qui vous parus tellement civilise, je suis au fond une petite barbare. Quelque chose restera toujours en moi de la fille des libres espaces, qui jadis galopait cheval au cliquetis des armes, ou dansait dans la lumire au tintement des ses ceintures d'argent. Et, malgr tout le vernis de la culture europenne, quand mon me nouvelle, dont j'tais fire, mon me d'tre qui pense, mon me consciente, quand cette me donc souffre trop, ce sont les souvenirs de mon enfance qui reviennent me hanter. Ils reparaissent imprieux, colors et brillants; ils me montrent une terre lumineuse, un paradis perdu, auquel je ne puis plus ni _ne voudrais_ retourner; un village circassien, bien loin, au-del de Koniah, qui s'appelle Karadjiamir. L, ma famille rgne depuis sa venue du Caucase. Mes anctres, dans leur pays, taient des khans de Kiziltp, et le sultan d'alors leur donna en fief ce pays de Karadjiamir. L, j'ai vcu jusqu' l'ge de onze ans. J'tais libre et heureuse. Les jeunes filles circassiennes ne sont pas voiles. Elles dansent et causent avec les jeunes hommes, et choisissent leur mari selon leur coeur. Notre maison tait la plus belle du village, et de longues alles d'acacias montaient de tous cts vers elle. Puis les acacias l'entouraient d'un grand cercle, et, au moindre souffle de vent, ils balanaient leurs branches comme pour un hommage; alors il neigeait des ptales parfums. Je revois dans mes rves une rivire qui court... De la grande salle, on entendait la voix de ses petits flots presss. Oh! comme ils se htaient dans leur course vers les lointains inconnus! Quand j'tais enfant, je riais de les voir se briser contre les rochers avec colre. Du ct du village, devant la maison, s'tend un vaste espace libre. C'est l que nous dansions, sur le rythme circassien, au son de nos vieilles musiques. Deux deux, ou formant des chanes; toutes, drapes de soies blanches, des fleurs en guirlandes dans nos cheveux. Je revois mes compagnes d'alors... O sont-elles aujourd'hui?... Toutes taient belles et douces, avec de longs yeux et de frais sourires. A la tombe du jour, en t, les Circassiens de mon pre, tous les jeunes gens du village, laissaient leurs travaux et partaient cheval travers la plaine. Mon pre, ancien soldat, se mettait leur tte et les menait comme pour une charge. C'tait l'heure dore o le soleil va s'endormir. Quand j'tais petite, l'un d'eux me prenait sur sa selle; alors je m'enivrais de cette vitesse, et de cette passion qui tout le jour tait sourdement monte de la terre en feu pour clater le soir dans le bruit des armes et dans les chants sauvages. L'heure ensuite changeait sa nuance; elle semblait devenue l'heure pourpre des soirs de bataille..., et les cavaliers jetaient au vent des chants de guerre. Puis elle devenait l'heure rose et opaline..." . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Elle en tait cette heure "opaline", se demandant si le mot ne serait pas trop prcieux pour plaire Andr, quand brusquement Kondja-Gul, malgr la dfense, fit irruption dans sa chambre. "Il est l, matresse! Il est l!... --Il est l, qui? --Lui, le jeune bey!... Il tait venu causer avec le pacha, votre pre, et il va sortir. Vite, courez votre fentre, vous le verrez remonter cheval!" A quoi la petite princesse rpondit sans bouger, avec une tranquillit glaciale dont la bonne Kondja-Gul demeura comme anantie: "Et c'est pour a que tu me dranges? Je le verrai toujours trop tt, celui-l! Sans compter que j'aurai jusqu' ma vieillesse pour le revoir discrtion!" Elle disait cela surtout pour bien marquer, devant la domesticit, son ddain du jeune matre. Mais, sitt Kondja-Gul partie en grande confusion, elle s'approcha tremblante de la fentre... il venait de remonter cheval, dans son bel uniforme d'officier, et partait au trot, le long des cyprs et des tombes, suivi de son ordonnance. Elle eut le temps de voir qu'en effet sa moustache tait blonde, plutt trop blonde son gr, mais qu'il fait joli garon, avec une assez fire tournure. Il n'en restait pas moins l'adversaire, le matre impos qui jamais ne serait admis dans l'intimit de son me. Et, se refusant s'occuper de lui davantage, elle revint s'asseoir son bureau,--avec tout de mme une monte de sang aux joues,--pour continuer le journal, la lettre au confident irrel: "... l'heure rose (l'heure rose tout court, dcidment; opaline tait biff), l'heure rose o s'veillent les souvenirs, et les Circassiens se souvenaient du pays de leurs anctres; l'un d'eux disait un chant d'exil, et les autres ralentissaient l'allure, pour couter cette voix solitaire et lente. Puis l'heure tait violette, et tendre, et douce, et la pleine tout entire entonnait l'hymne d'amour... Alors les cavaliers tournaient bride et htaient leur galop pour revenir. Sous leur passage, les fleurs mouraient dans un dernier parfum; ils tincelaient, ils semblaient emporter avec eux, sur leurs armes, tout l'argent fluide pars dans le crpuscule d't. Au loin devant eux, une lueur d'incendie marquait le petit point o les acacias de Karadjiamir se groupaient, au milieu du steppe silencieux et lisse. La lueur grandissait, et bientt se changeait en un foyer de flammes hautes qui lchaient les premires toiles; car ceux qui taient rests au village avaient allum de grands feux, et, tout autour, c'taient des danses de jeunes filles, c'taient des chants, rythms par l'envol des draperies blanches et des voiles lgers. Les jeunes s'amusaient, tandis que les hommes mrs taient assis fumer dehors, et que les mres, travers la dentelle des fentres, guettaient venir l'amour vers leurs enfants. En ces jours-l, j'tais reine. Tewfik-Pacha mon pre et Seniha ma mre m'aimaient par-dessus tout, car leurs autres enfants taient morts. J'tais la sultane du village; nulle autre n'avait de si belles robes, ni des ceintures d'or et d'argent si prcieusement ciseles; et, s'il passait par l un de ces marchands venus du Caucase avec des pierreries plein des sacs, et des ballots de fines soies lames d'or, chacun savait alentour que c'tait dans notre maison qu'il devait d'abord entrer; personne n'et os acheter une simple charpe tant que la fille du pacha n'avait pas elle-mme choisi ses parures. Ma mre tait discrte et douce. Mon pre tait bon et on le savait juste. Tout tranger de passage pouvait venir frapper notre porte, la maison tait lui. Pauvre, il tait accueilli comme le Sultan mme. Proscrit, fugitif,--j'en ai vu,--l'ombre de la maison l'et dfendu jusqu' la mort de ses htes. Mais malheur qui et cherch se servir de Tewfik Pacha pour l'aider dans quelque action vile ou seulement louche: mon pre, si bon, tait aussi un justicier terrible. Je l'ai vu. Telle fut mon enfance, Andr. Puis, nous perdmes ma mre, et mon pre alors ne voulant plus rester sans elle au Karadjiamir, m'emmena avec lui Constantinople, chez mon aeule, prs de mes cousines. A prsent c'est mon oncle Arif-Bey qui gouverne sa place l-bas. Mais presque rien n'a chang dans ce coin inconnu du monde, o les jours continuent tisser en silence les annes. On a, je crois, construit un moulin sur la rivire; les petits flots, qui seulement s'amusaient paratre terribles, ont d apprendre devenir utiles, et je crois les entendre pleurer leur libert ancienne. Mais la belle maison se dresse toujours parmi les arbres, et, ce printemps, encore, les acacias auront neig sur les chemins o j'ai jou enfant. Et sans doute quelque autre petite fille s'en va chevaucher ma place avec les cavaliers... Onze annes bientt ont pass sur tout cela. L'enfant insouciante et gaie est devenue une jeune fille qui a dj beaucoup pleur. Et-elle t plus heureuse en continuant sa vie primitive?... Mais _il tait crit_ qu'elle en sortirait, parce qu'_il fallait_ qu'elle ft change en un tre pensant et que son orbite et la vtre vinssent un jour se croiser. Oh! qui nous dira le pourquoi, la raison suprieure de ces rencontres, o les mes s'effleurent peine et que pourtant elles n'oublient plus. Car, vous aussi, Andr, vous ne m'oublierez plus..." . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Elle tait lasse d'crire. Et d'ailleurs le passage du bey avait mis la droute dans sa mmoire. Que faire, pour terminer ce dernier jour? Ah! le jardin! le cher jardin, si imprgn de ses jeunes rves: c'est l qu'elle irait jusqu'au soir... Tout au fond, certain banc, sous les platanes centenaires, contre le vieux mur tapiss de mousse: c'est l qu'elle s'isolerait jusqu' la tombe de ce jour d'avril, qui lui semblait le dernier de sa vie. Et elle sonna Kondja-Gul, pour faire donner le signal qu'exigeait sa venue: aux jardiniers, cochers, domestiques mles quelconques, ordre de disparatre des alles pour ne point profaner par leurs regards la petite desse, qui entendait se promener l sans voile... Mais non, rflexion faite, elle ne descendait pas; car il y aurait toujours la rencontre possible des eunuques, des servantes, tous avec leurs sourires de circonstance la marie, et elle serait dans l'obligation, devant eux, d'avoir l'air ravi, puisque l'tiquette l'exige en pareil cas. Et puis, l'exaspration de voir ces prparatifs de fte, ces tables dresses sous les branches, ces beaux tapis jets sur la terre... Alors, elle se rfugia dans un petit salon, voisin de sa chambre, o elle avait son piano d'Erard. A la musique aussi, il fallait dire adieu, puisque, de piano, il n'y en aurait point, dans sa nouvelle demeure. La mre du jeune bey,--_une 1320_ (1), ainsi que les dames vieux jeu sont dsignes, par les petites fleurs de culture intensive closes dans la Turquie moderne,--une pure 1320 avait, non sans dfiance, permis la bibliothque de livres nouveaux en langue occidentale, et les revues images; mais le piano l'avait visiblement choque, et on n'osait plus insister. (Elle tait venue plusieurs fois, cette vieille dame, faire visite la fiance, l'accablant de petites chatteries, de petits compliments dmods qui l'agaaient, et la dvisageant toujours avec une attention soutenue, pour ensuite la mieux dcrire son fils.) Donc, plus de piano, dans sa maison de demain, l-bas en face, de l'autre ct du golfe, au coeur mme du Vieux-Stamboul... Sur le clavier, ses petites mains nerveuses, rapides, d'ailleurs merveilleusement exerces et assouplies, se mirent improviser d'abord de vagues choses extravagantes, sans queue ni tte, accompagnes de claquements secs, chaque fois que les trop grosses bagues heurtaient les bmols ou les dises. Et puis elle les ta, ces bagues, et, aprs s'tre recueillie, commena de jouer une trs difficile transcription de Wagner par Liszt, alors, peu peu elle cessa d'tre celle qui pousait demain le capitaine Hamdi-Bey, aide de camp de Sa Majest Impriale; elle fut la fiance d'un jeune guerrier longue chevelure, qui habitait un chteau sur des cimes, dans l'obscurit des nuages au-dessus d'un grand fleuve tragique; elle entendit la symphonie des vieux temps lgendaires, dans les profondes forts du Nord... (1) Autrement dit une personne qui n'admet que les dates de l'hgire, au lieu d'employer le calendrier europen. Mais quand elle eut cess de jouer, quand tout cela se fut teint avec les dernires vibrations des cordes, elle remarqua les rayons du soleil, dj rouges, qui entraient presque horizontalement travers les ternels quadrillages des fentres. C'tait bien le dclin de ce jour, et l'effroi la prit tout coup l'ide d'tre seule,--comme elle l'avait souhait cependant,--pour cette dernire soire. Vite elle courut chez sa grand-mre, solliciter une permission qu'elle obtint, et vite elle crivit ses cousines, leur demandant comme en dtresse de venir cote que cote lui tenir compagnie;--mais rien qu'elle deux, pas les autres petites demoiselles d'honneur campes dans leur chambre; rien qu'elles deux, Zeyneb et Mlek, ses amies d'lection, ses confidentes, ses soeurs d'me. Elle craignait que leur mre ne permt pas, cause des autres invites; elle craignait que l'heure ne ft trop tardive, le soleil trop bas, les femmes turques ne sortant plus quand il est couch. Et, de sa fentre grille, elle regardait le vieil Ismal qui courait porter le message. Depuis quelques jours, mme vis--vis de ses cousines qui en avaient de la peine, elle tait muette sur les sujets graves, elle tait mure et presque hautaine; mme vis--vis de ces deux-l, elle gardait la pudeur de sa souffrance, mais prsent elle ne pouvait plus; elle les voulait, pour pleurer sur leur paule. Comme il baissait vite, ce soleil du dernier soir! Auraient-elles le temps d'arriver? Au-dessus de la rue, pour voir de plus loin, elle se penchait autant que le permettaient les grilles et les chssis de bois dissimulateurs. C'tait maintenant "l'heure pourpre des soirs de bataille", comme elle disait dans son journal d'enfant, et des ides de fuite, de rvolte ouverte bouleversaient sa petite tte indomptable et charmante... Pourtant, quelle immobilit sereine, quel calme fataliste et rsign, dans ses entours! Un parfum d'aromates montait de ce grand bois funraire, si tranquille devant ses fentres,--parfum de la vieille terre turque immuable, parfum de l'herbe rase et des trs petites plantes qui s'taient chauffes depuis le matin au soleil d'avril. Les verdures noires des arbres, dtaches sur le couchant qui prenait feu, taient comme perces de part en part, comme cribles par la lumire et les rayons. Des dorures anciennes brillaient et l, aux couronnements de ces bornes tombales, que l'on avait plantes au hasard dans beaucoup d'espace, que l'on avait clairsemes sous les cyprs. (En Turquie, on n'a pas l'effroi des morts, on ne s'en isole point; au coeur mme des villes, partout, on les laisse dormir.) A travers ces choses mlancoliques des premiers plans, entre ces gerbes de feuillage sombre qui se tenaient droites comme des tours, dans les intervalles de tout cela, les lointains apparaissaient, le grand dcor incomparable: tout Stamboul et son golfe, dans leur plein embrasement des soirs purs. En bas, tout fait en bas, l'eau de la Corne-d'Or, vers quoi dvalaient ces proches cimetires, tait rouge, incandescente comme le ciel; des centaines de caques la sillonnaient,--va-et-vient sculaire, la fermeture des bazars,--mais, de si haut, on n'entendait ni le bruissement de leur sillage, ni l'effort de leurs rameurs; ils semblaient de longs insectes, dfilant sur un miroir. Et la rive d'en face, cette rive de Stamboul, changeait vue d'oeil; toutes les maisons avoisinant la mer, tous les tages infrieurs du prodigieux amas, venaient de s'estomper et comme de fuir, sous cette perptuelle brume violette du soir, qui est de la bue d'eau et de la fume; Stamboul changeait comme un mirage; rien ne s'y dtaillait plus, ni le dlabrement, ni la misre, ni la laideur de quelques modernes btisses; ce n'tait maintenant qu'une silhouette, d'un violet profond lisr d'or, une colossale dcoupure de ville toute de flches et de dmes, pose debout, en cran pour masquer un incendie du ciel. Et les mmes voix qu' midi, les voix claires, les voix clestes se reprenaient chanter dans l'air, appelant les Osmanlis fidles au quatrime office du jour: _le soleil se couchait_. Alors la petite prisonnire, malgr elle un peu calme cependant par tant de paix magnifique, s'inquitait davantage de Mlek et de Zeyneb. Russiraient-elles lui arriver, malgr l'heure tardive?... Plus attentivement elle regardait au bout de ce chemin, que bordaient d'un ct les vieilles demeures grilles, de l'autre le domaine dlicieux des morts... Ah! elles venaient!... C'taient elles, l-bas, ces deux minces fantmes noirs sans visage, sortis d'une grande porte morose, et qui se htaient, escorts de deux ngres long sabre... Bien vite dcides, bien vites prtes, les pauvres petites!... Et de les avoir reconnues, accourant ainsi son appel d'angoisse, elle sentit ses yeux s'embrumer; des larmes, mais cette fois des larmes douces, coulrent sur sa joue. Ds qu'elles entrrent, relevant leurs tristes voiles, la marie se jeta en pleurant dans leurs bras/ Toutes deux la serrrent contre leur jeune coeur avec la plus tendre piti: "Nous nous en doutions, va, que tu n'tais pas heureuse... Mais tu ne voulais rien nous dire... T'en parler, nous n'osions pas... Depuis quelques jours, nous te trouvions si cache avec nous, si froide. --Eh! vous savez bien comment je suis... C'est stupide, j'ai honte que l'on me voie souffrir..." Et elle pleurait maintenant sanglots. "Mais pourquoi n'as-tu pas dit "non", ma chrie? --Ah! j'ai dj dit "non" tant de fois!... Elle est trop longue, ce qu'il parat, la liste de ceux que j'ai refuss!... Et puis, songez donc: vingt-deux ans, j'tais presque une vieille fille... D'ailleurs, celui-l ou un autre, qu'importe, puisqu'il faudra toujours finir par en pouser un!" Nagure, elle avait entendu des amies elle parler ainsi, la veille de leur mariage; leur passivit l'avait coeure, et voici qu'elle finissait de mme... "Puisque ce ne sera pas celui que j'aurais choisi et aim, disait l'une, n'importe qu'il s'appelle Mehmed ou Ahmed! N'aurai-je pas des enfants, pour me consoler de sa prsence?" Une autre, une toute jeune, qui avait accept le premier prtendant venu, s'en tait excuse en ces termes: "Pourquoi pas le premier au lieu du suivant, que je ne connatrais du reste pas davantage?... Que dire pour le refuser?... Et puis, quelle histoire, pense donc, ma chre!..." Ah! non, l'apathie de ces petites-l lui avait sembl incomprhensible, par exemple: se laisser marier comme des esclaves!... Et voici qu'elle-mme venait de consentir un march pareil, et c'tait demain, le jour terrible de l'chance. Par lassitude de toujours refuser, de toujours lutter, elle avait, comme les autres, fini par dire ce _oui_ qui l'avait perdue, au lieu du _non_ qui l'aurait sauve, au moins pour quelque temps encore. Et prsent, trop tard pour se reprendre, elle arrivait tout au bord de l'abme: c'tait demain! Maintenant elles pleuraient ensemble, toutes les trois; elles pleuraient les larmes qui avaient t contenues pendant bien des jours par la fiert de l'pouse; elles pleuraient les larmes de la grande sparation, comme si l'une d'elles allait mourir... Mlek et Zeyneb, bien entendu, ne rentreraient pas ce soir chez elles, mais coucheraient ici, chez leur cousine, comme c'est l'usage quand on se visite la tombe de la nuit, et comme elles l'avaient dj fait constamment depuis une dizaine d'annes. Toujours ensemble, les trois jeunes filles, comme d'insparables soeurs, elles s'taient habitues dormir le plus souvent de compagnie, chez l'une ou chez l'autre, et surtout ici, chez la Circassienne. Mais cette fois, quand les esclaves, sans mme demander les ordres, eurent achev d'tendre sur les tapis les matelas de soie des invites, toutes trois, demeures seules, eurent le sentiment d'tre runies pour une veille funraire. Elles avaient demand et obtenu la permission de ne pas descendre se mettre table, et un ngre imberbe, figure de macaque trop gras, venait de leur apporter, sur un plateau de vermeil, une dnette qu'elles ne songeaient pas toucher. En bas, dans la salle manger, leur commune aeule, le pacha, pre de la marie, et mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, soupaient sans causerie, dans un silence de catastrophe. L'aeule, plus que jamais outre par l'attitude de la fille de sa fille, savait bien qui s'en prendre, accusait l'ducation nouvelle et l'institutrice; cette petite, ne de son sang d'impeccable musulmane, et puis devenue une sorte d'enfant prodigue dont on n'esprait mme plus le retour aux traditions hrditaires, elle l'aimait bien quand mme, mais elle avait toujours cru devoir se montrer svre, et aujourd'hui, devant cette rbellion sourde, incomprhensible, elle voulait encore exagrer la froideur et la duret. Quant au pacha, lui, qui avait de tout temps combl et gt son enfant unique comme une sultane des _Mille et une Nuit_, et qui en avait reu en change une si douce tendresse, il ne comprenait pas mieux que sa vieille belle-mre 1320, et il s'indignait aussi; non, c'tait trop, ce dernier caprice: faire sa petite martyre, parce que, le moment venu de lui donner un matre, on lui avait choisi un joli garon, riche, de grande famille, et en faveur auprs de Sa Majest Impriale!... Et enfin la pauvre institutrice, qui au moins se sentait innocente de ces fianailles, qui avait toujours t la confidente et l'amie, s'tonnait douloureusement en silence: puisque son lve si chre l'avait fait revenir dans la maison pour le mariage, pourquoi ne voulait-elle pas de sa compagnie, l-haut chez elle, pour le dernier soir?... Mais non, les trois petites fantasques - ne croyant pas d'ailleurs lui faire tant de peine - avaient dsir tre seules, la veille d'une telle sparation. Finies jamais, leurs soires rien qu' elles trois, dans cette chambre qui serait inhabite demain et laquelle il fallait dire adieu... Pour que ce ft moins triste, elles avaient allum toutes les bougies des candlabres, et la grande lampe en colonne,--dont l'abat-jour, suivant une mode encore nouvelle cette anne-l, tait plus large qu'un parasol et fait de ptales de fleurs. Et elles continuaient de passer en revue, de ranger, ou parfois de dtruire mille petites choses qu'elles avaient longtemps gardes comme des souvenirs trs prcieux. C'taient de ces gerbes de fils d'argent ou de fils d'or qu'il est d'usage de mettre dans la chevelure des maries, et que les demoiselles d'honneur conservent ensuite jusqu' ce que vienne leur tour; il y en avait et l, qui brillaient, accroches par des noeuds de ruban aux frontons des glaces, aux parois blanches de la chambre, et elles voquaient les jolis et ples visages d'amies qui souffraient, ou qui taient mortes. C'taient, dans une armoire, des poupes que jadis on aimait tendrement; des jouets briss, des fleurs dessches, de pauvres petites reliques de leur enfance, de leur prime jeunesse passe en commun, entre les murs de cette vieille demeure. Il y avait aussi, dans des cadres presque tous peints ou brods par elles-mmes, des photographies de jeunes femmes des ambassades, ou bien de jeunes musulmanes _en robe du soir_--que l'on et prises pour des Parisiennes lgantes, sans le petit griffonnage en caractres arabes inscrit au bas: pense ou ddicace. Enfin il y avait d'humbles bibelots, gagns les prcdents hivers ces loteries de charit que les dames turques organisent pendant les veilles du Rhamazan, ils n'avaient pas l'ombre de valeur, ceux-l, mais ils rappelaient des instants couls de cette vie, dont la fuite sans retour constituait leur grand sujet d'angoisse... Quant aux cadeaux de la corbeille, dont quelques-uns taient somptueux et que mademoiselle Esther Bonneau avait rangs en exposition dans un salon voisin, elles s'en souciaient comme d'une guigne. La revue mlancolique peine termine, on entendit encore, au-dessus de la maison, rsonner les belles voix claires: elles appelaient les fidles la cinquime prire de ce jour. Alors les jeunes filles, pour mieux les entendre, vinrent s'asseoir devant une fentre ouverte, et, l, on respirait la fracheur suave de la nuit, qui sentait le cyprs, les aromates et l'eau marine. Ouverte, leur fentre, mais grille, il van sans dire, et, en plus de ses barreaux en fer, dfendue par les ternels quadrillages de bois sans lesquels aucune femme turque n'a le droit de regarder l'extrieur. Les voix ariennes continuaient de chanter alentour, et au loin, d'autres semblaient rpondre, quantit d'autres qui tombaient des hauts minarets de Stamboul et traversaient le golfe endormi, portes par les sonorits de la mer; on et dit mme que c'tait en plein ciel, cette soudaine exaltation des voix pures qui vous appelaient, en vocalises trs lgres venant de tous les cts la fois. Mais ce fut de courte dure, et quand tous les muezzins eurent lanc, aux quatre vents chacun, la phrase religieuse de tradition immmoriale, un grand silence tout coup y succda. Stamboul maintenant, dans les intervalles des cyprs tout noirs et tout proches, se dcoupait en bleutre sur le ciel imprgn d'une vague lumire de lune, un Stamboul vaporeux, agrandi encore, un Stamboul aux coupoles tout fait gantes, et sa silhouette sculaire, inchangeable, tait ponctue de feux sans nombre qui se refltaient dans l'eau du golfe. Elles admiraient, les jeunes filles, travers les mille petits losanges des boiseries emprisonnantes; elles se demandaient si ces villes clbres d'Occident (qu'elles ne connaissaient que par des images et qu'elles ne verraient jamais puisque les musulmanes n'ont point le droit de quitter la Turquie), si Vienne, Paris, Londres pouvaient donner une pareille impression de beaut et de grandeur. Il leur arrivait aussi de passer leurs doigts au-dehors, par les trous du quadrillage, comme les captives s'amusent toujours faire, et une folle envie les prenait de voyager, de connatre le monde,--ou rien que de se promener une fois, par une belle nuit comme celle-ci, dans les rues de Constantinople,--ou mme seulement d'aller jusque dans ce cimetire, sous leur fentre... Mais, le soir, une musulmane n'a point le droit de sortir... Le silence, l'absolu silence enveloppait par degrs leur vieux quartier de Khassim-Pacha, aux maisons closes. Tout se figeait autour d'elles. La rumeur de Pra,--o il y a une vie nocturne comme dans les villes d'Europe,--mourait bien avant d'arriver ici. Quant aux voix stridentes de tous ces paquebots, qui fourmillent l-bas devant la Pointe-du- Srail, on en est toujours dlivr mme avant l'heure de la cinquime prire, car la navigation du Bosphore s'arrte quand il fait noir. Dans ce calme oriental, que ne connaissent point nos villes, un seul bruit de temps en temps s'levait, bruit caractristique des nuits de Constantinople, bruit qui ne ressemble aucun autre, et que les Turcs des sicles antrieurs ont d connatre tout pareil: tac, tac, tac, tac! sur les vieux pavs; un tac, tac amplifi par la sonorit funbre des rues o ne passait plus personne. C'tait le veilleur du quartier, qui, au cours de sa lente promenade en babouches, frappait les pierres avec son lourd bton ferr. Et dans le lointain, d'autres veilleurs rpondaient en faisant de mme; cela se rpercutait de proche en proche, par toute la ville immense, d'Eyoub aux Sept-Tours, et, le long du Bosphore, de la Marmara la Mer Noire, pour dire aux habitants: "Dormez, dormez, nous sommes l, nous, l'oeil au guet jusqu'au matin, piant les voleurs ou l'incendie." Les jeunes filles, par instants, oubliaient que cette soire tait la dernire. Comme il arrive la veille des grands changements de la vie, elles se laissaient illusionner par la tranquillit des choses depuis longtemps connues: dans cette chambre, tout restait sa place et gardait son aspect de toujours... Mais les rappels ensuite leur causaient chaque fois la petite mort: demain, la sparation, la fin de leur intimit de soeurs, l'croulement de tout le cher pass! Oh! ce demain, pour la marie!... Ce jour entier, jouer la comdie, ainsi que l'usage le commande, et la jouer bien, cote que cote! Ce jour entier, sourire comme une idole, sourire des amies par douzaines, sourire ces innombrables curieuses qui, l'occasion des grands mariages, envahissent les maisons. Et il faudrait trouver des mots aimables, recevoir bien les flicitations; du matin au soir, montrer toutes un air trs heureux, se figer cela sur les lvres, dans le regard, malgr le dpit et la terreur... Oh! oui, elle sourirait quand mme! Sa fiert l'exigeait du reste: paratre l comme une vaincue, ce serait trop humiliant pour elle, l'insoumise, qui s'tait tant vante de ne se laisser marier qu' son gr, qui avait tant prch aux autres la croisade fministe... Mais sur quelle ironique et dure journe se lverait le soleil demain!... "Et si encore, disait-elle, le soir venu, cela devait finir... Mais non, aprs, il y aura les mois, les ans, toute la vie, tre possde, pitine, gche par ce matre inconnu! Oh! songer qu'aucun de mes jours, ni aucune de mes nuits ne m'appartiendra plus, et cela cause de cet homme qui a eu la fantaisie d'pouser la fille d'un marchal de la Cour!..." Les cousines gentilles et douces, la voyant frapper du pied nerveusement, demandrent, comme diversion, que l'on ft de la musique, une dernire et suprme fois... Alors elles se rendirent ensemble dans le boudoir o le piano tait rest ouvert. L, c'tait un amas d'objets poss sur les tables, sur les consoles, les tapis, et qui disaient l'tat d'esprit de la musulmane moderne, si avide de tout essayer dans sa rclusion, de tout possder, de tout connatre. Il y avait jusqu' un phonographe (l'ultime perfectionnement de la chose cette anne-l) dont elles s'taient amuses quelques jours, s'initiant aux bruits d'un thtre occidental, aux fadaises d'une oprette, aux inepties d'un caf concert. Mais, ces bibelots disparates, elles n'y attachaient aucun souvenir; o le hasard les avait placs, ils resteraient comme choses de rebut, pour la plus grande joie des eunuques et des servantes. La fiance, assise au piano, hsita d'abord, puis se mit jouer un "Concerto" compos par elle-mme. Ayant d'ailleurs tudi l'harmonie avec d'excellents matres, elle avait des inspirations qui ne procdaient de personne, un peu farouches souvent et presque toujours exquises; en fait de ressouvenirs, on y trouvait, par instants peut- tre, celui du galop des cavaliers circassiens dans le steppe natal; mais point d'autres. Elle continua par un "Nocturne", encore inachev, qui datait de la veille prcdente; c'tait, au dbut, une sorte de tourmente sombre, o la paix des cimetires d'alentour avait cependant fini par s'imposer en souveraine. Et un bruit de l'extrieur venait de loin en loin se mler sa musique, ce bruit trs particulier de Constantinople: dans les sonorits maintenant spulcrales de la rue, les coups de bton du veilleur de nuit. Zeyneb ensuite s'approcha pour chanter, accompagne par sa jeune soeur Mlek; comme presque toutes les femmes turques, elle avait une voix chaude un peu tragique, et qu'elle faisait vibrer avec passion, surtout dans ses belles notes graves. Aprs avoir hsit aussi choisir, et mis en dsordre un casier sans s'tre dcide, elle ouvrit une partition de Gluck et entonna superbement ces imprcations immortelles: "Divinits du Styx, ministres de la Mort!" Ceux d'autrefois, qui gisaient dans les cimetires d'en face, ceux de la vieille Turquie qui taient couchs parmi les racines des cyprs, durent s'tonner beaucoup de cette fentre claire si tard et jetant au milieu de leur domaine obscur sa trane lumineuse: une fentre de harem, sans nul doute, vu son grillage, mais d'o s'chappaient des mlodies pour eux bien tranges... Zeyneb cependant achevait peine la phrase sublime: "Je n'invoquerai point votre piti cruelle", quand la petite accompagnatrice s'arrta, saisie, en frappant un accord faux... Une forme humaine, qu'elle avait t la premire apercevoir, venait de se dresser prs du piano; une forme grande et maigre en vtements sombres, apparue sans bruit comme apparaissent les revenants!... Ce n'tait point une divinit du Styx, non, mais cela ne valait gure mieux: peu prs "kif-kif", suivant l'expression qui amusait cette petite Mlek aux cheveux roux. C'tait madame Husnugul, la terreur de la maison: "Votre grand-mre, dit celle-ci, vous commande d'aller vous coucher et d'teindre les lumires." Et elle s'en alla, sans bruit comme elle tait venue, les laissant glaces toutes les trois. Elle avait un talent pour arriver toujours et partout sans qu'on et pu l'entendre; c'est, il est vrai, plus facile qu'ailleurs, dans les harems, puisque les portes ne s'y ferment jamais. Une ancienne esclave circassienne, la madame Husnugul (Beaut de rose), qui, trente ans plus tt, tait devenue presque de la famille, pour avoir eu un enfant d'un beau-frre du pacha. L'enfant tait mort, et on l'avait marie avec un intendant, la campagne. L'intendant tait mort, et un beau jour elle avait reparu, en visite, apportant quantit de hardes, dans des sacs en laine la mode d'autrefois. Or, cette "visite" durait depuis tantt vingt-cinq ans. Madame Husnugul, moiti dame de compagnie, moiti surveillante et espionne de la jeunesse, tait devenue le bras droit de la vieille matresse de cans; d'ailleurs bien leve, elle faisait maintenant des visites pour son propre compte chez les dames du voisinage; elle tait admise, tant on est indulgent et galitaire en Turquie, mme dans le meilleur monde. Quantit de familles Constantinople ont ainsi dans leur sein une madame Husnugul,--ou Gulchinasse (Servante de rose), ou Chemsigul (Rose solaire), ou Purkimal (La parfaite), ou autre chose dans ce genre,--qui est toujours un flau. Mais les vieilles dames 1320 apprcient les services de ces dugnes, qui suivent les jeunes filles la promenade, et puis font leur petit rapport en rentrant. Il n'y avait pas discuter l'ordre transmis par madame Husnugul. Les trois petites dsoles fermrent en silence le piano et soufflrent les bougies. Mais, avant de se mettre au lit, elles se jetrent dans les bras les unes des autres, pour se faire de grands adieux; elles se pleuraient mutuellement, comme si cette journe de demain allait tout jamais les sparer. De peur de voir reparatre madame Husnugul, qui devait tre aux coutes derrire la porte seulement pousse, elles n'osaient point se parler; quant dormir, elles ne le pouvaient, et, de temps autre, on entendait un soupir, ou un sanglot, soulever une de ces jeunes poitrines. La fiance, au milieu de ce profond recueillement nocturne, propice aux lucidits de l'angoisse, s'affolait de plus en plus, sentir que chaque heure, chaque minute la rapprochaient de l'irrparable humiliation, du dsastre final. Elle l'abhorrait prsent, avec sa violence de "barbare", cet tranger, dont elle avait peine aperu le visage, mais qui demain aurait tous les droits sur sa personne et pour toujours. Puisque rien n'tait accompli encore, une tentation plus forte lui venait d'essayer n'importe quel effort suprme pour lui chapper, mme au risque de tout... Mais quoi?... Quel secours humain pouvait-elle attendre, qui donc aurait piti?... Se jeter aux pieds de son pre, c'tait trop tard, elle ne le flchirait plus... Bientt minuit; la lune envoyait sa lumire spectrale dans la chambre; ses rayons entraient, dessinant sur la blancheur des murs les barreaux et l'inexorable quadrillage des fentres. Ils clairaient aussi, au-dessus de la tte de la petite princesse, ce verset du Coran (1) que chaque musulmane doit avoir son chevet, qui la suit depuis l'enfance et qui est comme une continuelle prire protectrice de sa vie; son verset, elle, tait, sur fond de velours vert-mir, une ancienne et admirable broderie d'or, dessine par un clbre calligraphe du temps pass, et il disait cette phrase, aussi douce que celles de l'vangile: "Mes pchs sont grands comme les mers, mais ton pardon plus grand encore, Allah!" Longtemps aprs que la jeune fille avait cess de croire, l'inscription sainte, gardienne de son sommeil, avait continu d'agir sur son me, et une vague confiance lui tait reste en une suprme bont, un suprme pardon. Mais c'tait fini maintenant; ni avant ni aprs la mort, elle n'esprait plus aucune misricorde, mme imprcise: non, seule souffrir, seule se dfendre, et seule responsable!... En ce moment donc, elle se sentait prte aux rsolutions extrmes. (1) L'"ayette". Mais encore, quel parti prendre, quoi?... Fuir? Mais comment, et o?... A minuit, fuir au hasard, par les rues effrayantes?... Et chez qui trouver asile, pour n'tre pas reprise?... Zeyneb cependant, qui ne dormait pas non plus, parla tout bas. Elle venait de se rappeler qu'on tait certain jour de la semaine nomm par les Turcs Bazar-Guni (correspondant notre dimanche) et o l'on doit, la veille, prier pour les morts, ainsi qu' la veille du Tcharchemb (qui correspond notre jeudi). Or, elles n'avaient jamais manqu ce devoir-l, c'tait mme une des seules coutumes religieuses de l'Islam qu'elles observaient fidlement encore; pour le reste, elles taient comme la plupart des musulmanes de leur gnration et de leur monde, touches et fltries par le souffle de Darwin, de Schopenhauer et de tant d'autres. Et leur grand-mre souvent leur disait: "Ce qui est bien triste voir pour ma vieillesse, c'est que vous soyez devenues pires que si vous vous tiez converties au christianisme, car, en somme, Dieu aime tous ceux qui ont une religion. Mais vous, vous tes ces vraies _infidles_ dont le Prophte avait si sagement prdit que les temps viendraient." Infidles, oui, elles l'taient, sceptiques et dsespres bien plus que la moyenne des jeunes filles de nos pays. Mais cependant, prier pour les morts leur restait un devoir auquel elles n'osaient point faillir, et d'ailleurs un devoir trs doux: mme pendant leurs promenades d't, dans ces villages du Bosphore qui ont des cimetires exquis, l'ombre des cyprs et des chnes, il leur arrivait de s'arrter et de prier, sur quelque pauvre tombe inconnue. Donc, elles rallumrent sans bruit une veilleuse bien discrte; la petite fiance prit son Coran, qui posait sur une console, prs de son lit art nouveau (ce Coran toujours envelopp d'un mouchoir en soie de la Mecque et parfum au santal, que chaque musulmane doit avoir son chevet, spcialement pour ces prires-l, qui se disent la nuit), et toutes trois commencrent voix basse, dans un apaisement progressif; la prire peu peu les reposait, comme l'eau frache calme la fivre. Mais bientt une grande femme vtue de sombre, arrive comme toujours sans bruit de pas, sans bruit de porte ouverte, la manire des fantmes, se dressa prs d'elles: "Votre grand-mre commande d'teindre la veilleuse... --C'est bien, madame Husnugul. S'il vous plat, teignez-la vous-mme, puisque nous sommes couches, et ayez la bont d'expliquer notre grand-mre que ce n'tait pas pour lui dsobir; mais nous disions les prires des morts..." Il tait bientt deux heures de la nuit. Une fois la veilleuse teinte, les trois jeunes filles, puises d'motions, de regrets et de rvolte, s'endormirent en mme temps, d'un bon sommeil tranquille, comme celui des condamns la veille du matin suprme. DEUXIME PARTIE IV Quatre jours aprs. La nouvelle marie, au fond de la maison trs ancienne et tout fait seigneuriale de son jeune matre, est seule, dans la partie du harem qu'on lui a donne comme salon particulier: un salon Louis XVI blanc, or et bleu ple, frachement amnag pour elle. Sa robe rose, venue de la rue de la Paix, est faite de tissus impalpables qui ont l'air de nuages enveloppants, ainsi que l'exige la fantaisie de la mode ce printemps-l, et ses cheveux sont arrangs la faon la dernire invente. Dans un coin, il y a un bureau laqu blanc, peu prs comme celui de sa chambre Khassim-Pacha, et les tiroirs ferment clef, ce qui tait son rve. On croirait une Parisienne chez elle,--sans les grillages, bien entendu, et sans les inscriptions d'Islam, brodes sur de vieilles soies prcieuses, qui et l dcorent les panneaux des murailles: le nom d'Allah, et quelques sentences du Coran.--Il est vrai, il y a aussi un trne, qui surprendrait Paris: son trne de mariage, trs pompeux, surlev par une estrade deux ou trois marches, et couronn d'un baldaquin d'o retombent des rideaux de satin bleu, magnifiquement brods de grappes de fleurs en argent.--Pour tout dire, il y a bien encore la bonne Kondja-Gul, dont l'aspect n'est pas trs parisien; assise prs d'une fentre, elle chantonne tout bas, tout bas, un air du pays noir. La mre du bey, la dame 1320 un peu niaise, aux manires de vieille chatte, s'est montre au fond une crature inoffensive, plutt bonne, et qui pourrait mme tre excellente, n'tait son idoltrie aveugle pour son fils. La voici du reste sduite tout fait par la grce de sa belle-fille, tellement qu'hier elle est venue d'elle-mme lui offrir le piano tant dsir; vite alors, en voiture ferme, sous l'escorte d'un eunuque, on a pass le pont de la Corne-d'Or, pour aller en choisir un dans le meilleur magasin de Pra, et deux relves de portefaix, avec des mts de charge, viennent d'tre commandes pour l'apporter demain matin, l'paule, dans ce haut quartier d'un accs plutt difficile. Quant au jeune bey, _l'ennemi_,--le plus lgant capitaine de cette arme turque, o il y a tant d'uniformes bien ports, dcidment trs joli garon, avec la voix douce que Kondja-Gul avait annonce, et le sourire un peu flin que lui a lgu sa mre,--quant au jeune bey, jusqu'ici d'une dlicatesse accomplie, il fait sa femme, dont la supriorit lui est dj apparue, une cour discrte, moiti enjoue, moiti respectueuse, et, comme c'est la rgle en Orient, dans le monde, il s'efforce de la conqurir avant de la possder. (Car, si le mariage musulman est brusque et insuffisamment consenti _avant_ la crmonie, _aprs_ en revanche il a des mnagements et des pudeurs qui ne sont gure dans nos habitudes occidentales.) De service chaque jour au palais d'Yldiz, Hamdi-Bey rentre cheval le soir, se fait annoncer chez sa femme et s'y tient d'abord comme en visite. Aprs le souper, il s'assied plus intimement sur un canap prs d'elle, pour fumer en sa compagnie ses cigarettes blondes, et tous deux alors s'observent et s'pient comme des adversaires en garde; lui, tendre et clin, avec des silences pleins de trouble; elle, spirituelle, blouissante tant qu'il ne s'agit que d'une causerie, mais tout coup le dsarmant par une rsignation affecte d'esclave, s'il tente de l'attirer sur sa poitrine ou de l'embrasser. Ensuite, quand dix heures sonnent, il se retire en lui baisant la main... Si c'tait elle qui l'et choisi, elle l'aurait aim probablement; mais la petite princesse indompte de la plaine de Karadjiamir ne flchirait point devant le matre impos... Elle savait du reste que le temps tait tout proche et invitable o ce matre, au lieu de la saluer courtoisement le soir, la suivrait dans sa chambre. Elle ne tenterait aucune rsistance, ni surtout aucune prire. Elle avait fait de sa personnalit cette sorte de ddoublement coutumier beaucoup de jeunes femmes turques de son ge et de son monde, qui disent: "Mon corps a t livr par contrat un inconnu, et je le lui garde parce que je suis honnte: mais mon me, qui n'a pas t consulte, m'appartient encore, et je la tiens jalousement close, en rserve pour quelque amant idal... que je ne rencontrerai peut-tre point, et qui, dans tous les cas, n'en saura sans doute jamais rien." Donc, elle est seule chez elle, tout l'aprs-midi, la jeune marie. Aujourd'hui, en attendant que _l'ennemi_ rentre d'Yldiz, l'ide lui vient de continuer pour Andr son journal interrompu, et de le reprendre la date fatale du 28 Zil-hidj 1318 de l'hgire, jour de son mariage. Les anciens feuillets du reste lui reviendront demain: elle les a redemands l'amie qui en tait charge, trouvant ce nouveau bureau assez sr pour les dposer l. Et elle commence d'crire: "Le 28 Zil-hidj 1318 (19 avril 1901, la franque). C'est ma grand-mre en personne qui vient me rveiller. (Cette nuit-l, je m'tais endormie si tard!...) "Dpche-toi, me dit-elle. Tu oublies sans doute que tu devras tre prte neuf heures. On ne dort pas ainsi, le jour de son mariage." Que de duret dans l'accent! C'tait la dernire matine que je passais chez elle, dans ma chre chambre de jeune fille. Ne pouvait-elle s'abstenir d'tre svre, ne ft-ce qu'un seul jour? En ouvrant les yeux, je vois mes cousines, qui se sont dj leves sans bruit et qui mettent leur tcharchaf; c'est pour rentrer vite au logis, commencer leur toilette qui sera longue. Jamais plus nous ne nous veillerons l, ensemble, et nous changeons encore de grands adieux. On entend les hirondelles chanter coeur joie; on devine que dehors le printemps resplendit; une claire journe de soleil se lve sur mon sacrifice. Je me sens comme une noye, qui personne ne voudra porter secours. Bientt, dans la maison, un vacarme d'enfer. Des portes qui s'ouvrent et qui se ferment, des pas empresss, des bruits de tranes de soie. Des voix de femmes, et puis les voix de fausset des ngres. Des pleurs et des rires, des sermons et des plaintes. Dans ma chambre, entres et sorties continuelles: les parentes, les amies, les esclaves, toute une foule qui vient donner son avis sur la manire de coiffer la marie. De temps autre un grand ngre de service rappelle l'ordre et supplie qu'on se dpche. Voici neuf heures; les voitures sont l; le cortge attend, la belle- mre, les belles-soeurs, les invites du jeune bey. Mais la marie n'est pas prte. Les dames qui l'entourent s'empressent alors de lui offrir leurs services. Mais c'est leur prsence justement qui complique tout. A la fin, nerveuse, elle les remercie et demande qu'on lui laisse place. Elle se coiffe elle-mme, passe fivreusement sa robe garnie de fleurs d'oranger, qui a trois mtres de queue, met ses diamants, son voile et les longs cheveaux de fils d'or sa coiffure... Il est une seule chose qu'elle n'a pas le droit de toucher: son diadme. Ce lourd diadme de brillants, qui remplace chez nous le piquet de fleurs des Europennes, l'usage veut que, pour le placer, on choisisse parmi les amies prsentes une jeune femme _ne s'tant marie qu'une fois, n'ayant pas divorc, et notoirement heureuse en mnage_. Elle doit, cette lue, dire d'abord une courte prire du Coran, puis couronner de ses mains la nouvelle pouse, en lui prsentant ses voeux de bonheur, et en lui souhaitant surtout que _pareil couronnement ne lui arrive qu'une fois dans la vie_. (En d'autres termes,--vous comprenez bien, Andr,--ni divorce, ni remariage.) Parmi les jeunes femmes prsentes, une semblait tellement indique, que, l'unanimit, on la choisit: Djavid, ma bien chre cousine. Que lui manquait-il, celle-la? Jeune, belle, immensment riche, et marie depuis dix-huit mois un homme rput si charmant! Mais quand elle s'approche, pour _frapper son bonheur_ sur ma tte, je vois deux grosses larmes perler ses paupires: "Ma pauvre chrie, me dit-elle, pourquoi donc est-ce moi?... J'ai beau n'tre pas superstitieuse, je ne pourrai jamais me consoler de t'avoir donn _mon_ bonheur. Si dans l'avenir tu es appele souffrir comme je souffre, il me semblera que c'est ma faute, mon crime..." Alors, celle-l aussi, en apparence la plus heureuse de toutes, celle-l aussi, en dtresse!... Oh! malheur sur moi!... Avant que je quitte cette maison, personne donc n'entendra mon cri de grce!... Mais le diadme est plac, et je dis: "Je suis prte." Un grand ngre s'avance pour prendre ma trane de robe, et, par des couloirs, je m'achemine vers l'escalier. (Ces longs couloirs, nuit et jour garnis de servantes ou d'esclaves, qui prcdent toujours nos chambres, Andr, afin que nous y soyons comme en souricire.) On me conduit en bas, dans le plus grand des salons o je trouve runie toute la famille. Mon pre d'abord, qui je dois faire mes adieux. Je lui baise les mains. Il me dit des choses de circonstance que je n'entends point. On m'a bien recommand de le remercier ici, publiquement, de toutes ses bonts passes et surtout de celle d'aujourd'hui, de ce mariage qu'il me fait faire... Mais cela, non, c'est au-dessus de mes forces, je ne peux pas. Je reste devant lui, muette et glace, dtournant les yeux, pas un mot ne sort de mes lvres. Il a conclu le pacte, il m'a livre, perdue, il est responsable de tout. Le remercier, quand au fond de moi-mme je le maudis!... Oh! c'tait donc possible, cette chose affreuse: sentir tout coup que l'on en veut mortellement l'tre qu'on a le plus chri!... Oh! la minute atroce, celle o l'on passe de l'affection la plus tendre de la haine toute pure... Et je souriais toujours, Andr, parce que ce jour-l, il faut sourire... Pendant que de vieux oncles me donnent leur bndiction, les dames du cortge, qui prenaient des rafrachissements dans le jardin sous les platanes, commencent de mettre leur tcharchaf. La marie seule peut ne pas mettre le sien; mais les ngres tiennent des draperies en soie de damas, pour lui faire comme un corridor et la rendre invisible aux gens de la rue, entre la porte de la maison et le landau ferm dont les glaces sont masques par des panneaux de bois petits trous. Il est l'heure de partir, et je franchis ce couloir de soie tendue. Zeyneb et Mlek, mes demoiselles d'honneur, toutes deux en domino bleu par-dessus leur toilette de gala, me suivent, montent avec moi,--et nous voici dans une caisse bien close, impntrable aux regards. Aprs la "mise en voiture", qui me fait l'effet d'une mise en bire, un grand moment se passe. Ma belle-mre, mes belles-soeurs qui taient venues me chercher, n'ont pas fini leur verre de sirop et retardent tout le dpart... Tant mieux! C'est autant de gagn; un quart d'heure de moins que j'aurai donn _l'autre_. La longue file de voitures cependant s'branle, la mienne en tte, et les cahots commencent sur le pav des rues. Pas un mot ne s'change, entre mes deux compagnes et moi. Dans notre cellule mouvante, nous nous en allons en silence et sans rien voir. Oh! cette envie de tout casser, de tout mettre en pices, d'ouvrir les portires et de crier aux passants: "Sauvez-moi! On me prend mon bonheur, ma jeunesse, ma vie!" Et les mains se convulsent, le teint s'empourpre, les larmes jaillissent, - - tandis que les pauvres petites, devant moi, sont comme terrasses par ma trop visible souffrance. Maintenant le bruit change: on roule sur du bois; c'est l'interminable pont flottant de la Corne-d'Or... En effet, je vais devenir une habitante de l'autre rive... Et puis commencent les pavs du grand Stamboul, et je me sens aussitt plus affreusement prisonnire, car je dois approcher beaucoup de mon nouveau clotre, d'avance abhorr... Et comme il est loin dans la ville! Par quelles rues nous fait-on passer, par quelles impossibles rampes!... Mon Dieu, comme il est loin, et combien je vais tre sinistrement exile! On s'arrte enfin, et ma voiture s'ouvre. Dans un clair, j'aperois une foule qui attend, devant un portail sombre: des ngres en redingote, des cavas chamarrs d'or et de dcorations, des intendants "chalvar", jusqu'au veilleur de nuit du quartier avec son long bton. Et puis, crac! les voiles de damas, tendus bout de bras ainsi qu'au dpart, m'enveloppent; je redeviens invisible et ne vois plus rien. Je fonce en affole dans ce nouveau couloir de soie,--et trouve, au bout, un large vestibule plein de fleurs, o un jeune homme blond, en grand uniforme de capitaine de cavalerie, vient ma rencontre. Le sourire aux lvres tous deux, nous changeons un regard d'interrogation et de dfi suprmes: c'est fait, j'ai vu mon matre, et mon matre m'a vue... Il s'incline, m'offre le bras, m'emmne au premier tage, o je monte comme emporte; me conduit, au fond d'un grand salon, vers un trne trois marches sur lequel je m'assieds; puis me resalue et s'en va: son rle, lui, est fini jusqu' ce soir... Et je le regarde s'en aller; il se heurte un flot de dames, qui envahit les escaliers, les salons; un flot de gazes lgres, de pierreries, d'paules nues; pas un voile sur ces visages, ni sur ces chevelures endiamantes; tous les tcharchafs sont tombs ds la porte; on dirait une foule d'Europennes en toilette du soir,--et le mari, qui n'a jamais vu et ne reverra jamais pareille chose, me semble troubl malgr son aisance, seul homme perdu au milieu de cette mare fminine, et point de mire de tous ces regards qui le dtaillent. Il a fini, lui; mais moi, j'en ai pour toute la journe faire la bte rare et curieuse, sur mon sige de parade. Prs de moi, il y a d'un ct mademoiselle Esther; de l'autre, Zeyneb et Mlek, qui, elles aussi, ont dpouill le tcharchaf, et sont en robe ouverte, fleurs et diamants. Je les ai pries de ne pas me quitter, pendant le dfil devant mon trne, qui sera interminable: les parentes, les amies, les simples relations, chacune me posant la question exasprante: "Eh bien! chre, comment le trouvez-vous?" Est-ce que je sais, moi, comment je le trouve! Un homme dont j'ai peine entendu la voix, peine entrevu le visage et que je ne reconnatrais pas dans la rue... Pas un mot ne me vient pour leur rpondre; un sourire, seulement, puisque c'est de rigueur, ou plutt une contradiction des lvres qui y ressemble. Les unes, en me demandant cela, ont une expression ironique et mauvaise: les aigries, les rvoltes. D'autres croient devoir prendre un certain petit air d'encouragement: les accommodantes, les rsignes. Mais dans les regards du plus grand nombre, je lis surtout l'incurable tristesse, avec la piti pour une de leurs soeurs qui tombe aujourd'hui dans le gouffre commun, devient leur compagne d'humiliation et de misre... Et je souris toujours des lvres... C'tait donc bien ce que je pensais, le mariage! J'en ai la certitude prsent; dans leurs yeux, toutes, je viens de le lire! Alors je commence songer, sur mon trne de marie, qu'il y a un moyen, aprs tout, de se librer, de reprendre possession de ses actes, de ses penses, de sa vie; un moyen qu'Allah et de Prophte ont permis: oui, c'est cela, je divorcerai!... Comment donc n'y avais-je pas pens plus tt?... Isole prsent de la foule et concentre en moi- mme, bien que souriant toujours, je combine ardemment mon nouveau plan de campagne, j'escompte dj le bienheureux divorce; aprs tout, les mariages, dans notre pays, quand on le veut bien, se dfont si vite!... Mais que c'est joli pourtant, ce dfil! Je m'y intresserais vraiment beaucoup, si ce n'tait moi-mme la triste idole que toutes ces femmes viennent voir... Rien que des dentelles, de la gaze, des couleurs claires et gaies; pas un habit noir, il va sans dire, pour faire tache d'encre, comme dans vos galas europens. Et puis, Andr, d'aprs le peu que j'en ai vu aux ambassades, je ne crois pas que vos ftes runissent tant de charmantes figures que les ntres. Toutes ces Turques, invisibles aux hommes, sont si fines, lgantes, gracieuses, souples comme des chattes,--j'entends les Turques de la gnration nouvelle, naturellement;--les moins bien ont toujours quelques choses pour elles; toutes sont agrables regarder. Il y a aussi les vieilles 1320, voluant parmi cette jeunesse aux yeux dlicieusement mlancoliques ou tourments, les bonnes vieilles si tonnantes prsent, avec leur visage placide et grave, leur magnifique chevelure natte que le travail intellectuel n'a point claircie, leur turban de gaze brod de fleurettes au crochet, et leurs lourdes soies, toujours achetes Damas pour ne pas faire gagner les marchands de Lyon qui sont des infidles... De temps autres, quand passe une invite de distinction, je dois me lever, pour lui rendre sa rvrence (1) aussi profonde qu'il lui a plu de me la faire, et si c'est une jeune, la prier de prendre place un instant mes cts. (1) Le Tmnah. En vrit, je crois que maintenant je commence m'amuser pour tout de bon, comme si l'on dfilait pour une autre, et que je ne fusse point en cause. C'est que le spectacle vient de changer soudain, et, du haut de mon trne, je suis si bien place pour n'en rien perdre: on a ouvert toutes grandes les portes de la rue; entre qui veut; invite ou pas, est admise toute femme qui a envie de voir la marie. Et il en vient de si extraordinaires, de ces passantes inconnues, toutes en tcharchaf, ou en yachmak, toutes fantmes, le visage cach suivant la mode d'une province ou d'une autre. Les antiques maisons grilles et regrilles d'alentour se vident de leurs habitantes ou de leurs htesses de hasard, et les toffes anciennes sont sorties de tous les coffres. Il vient des femmes enveloppes de la tte aux pieds dans des soies asiatiques trangement lames d'argent ou d'or; il vient des Syriennes clatantes et des Persanes toutes drapes de noir; il passe jusqu' des vieilles centenaires courbes sur des btons. "La galerie des costumes", me dit tout bas Mlek, qui s'amuse aussi. A quatre heures, arrive des dames europennes: a, c'est l'pisode le plus pnible de la journe. On les a retenues longtemps au buffet, mangeant des petits fours, buvant du th ou mme fumant des cigarettes; mais les voil qui s'avancent en cohorte vers le trne de la bte curieuse. Il faut vous dire, Andr, qu'il y a presque toujours avec elles une trangre imprvue qu'elles s'excusent d'avoir amene, une touriste anglaise ou amricaine de passage, trs excite par le spectacle d'un mariage turc. Elle arrive, celle-ci, en costume de voyage, peut-tre mme en bottes d'alpiniste. Avec ses mmes yeux hagards, qui ont vu la terre du sommet de l'Himalaya ou contempl du haut du Cap Nord le soleil de minuit, elle dvisage la marie... Pour comble, ma voyageuse moi, celle que le destin me rservait en partage, est une journaliste, qui a gard aux mains ses gants sales du paquebot: indiscrte, fureteuse, avide de copie pour une feuille nouvellement lance, elle me pose les questions les plus stupfiantes, avec un manque de tact absolu. Mon humiliation n'a plus de bornes. Bien dplaisantes et bien vilaines, les dames Protes, qui arrivent trs empanaches. Elles ont dj vu cinquante mariages, celles-ci, et savent au bout du doigt comment les choses se passent. Cela n'empche point, au contraire, leurs questions aussi niaises que mchantes: "Vous ne connaissez pas encore votre mari, n'est-ce pas?... Comme c'est drle tout de mme!... Quel trange usage!... Mais, ma chre amie, vous auriez d _tricher_, tout simplement!... Et vous ne l'avez pas fait, bien vrai, non?... Tout de mme, votre place, moi j'aurais refus net!..." Et ce disant, des regards de moquerie, changs avec une dame grecque, la voisine, galement Prote, et des petits ricanements de piti... Je souris quand mme, puisque c'est la consigne; mais il me semble que ces pimbches me giflent au sang sur les deux joues... Enfin elles sont parties, toutes, les visiteuses en tcharchaf ou en chapeau. Restent les seules invites. Et les lustres, les lampes qu'on vient d'allumer, n'clairent plus que des toilettes de grand apparat; rien de noir puisqu'il n'y a pas d'hommes; rien de sombre; une foule dlicieusement colore et diapre. Je ne crois pas, Andr, que vous ayez en Occident des runions d'un pareil effet; du moins ce que j'en ai pu voir dans des bals d'ambassade, quand j'tais petite fille, n'approchait point de ceci comme clat. A ct des admirables soies asiatiques tales par les grand-mres, quantit de robes parisiennes qui semblent encore plus diaphanes; on les dirait faites de brouillard bleu ou de brouillard rose; toutes les dernires _crations_ de vos grands couturiers (pour parler comme ces imbciles-l), portes ravir par ces petites personnes, dont les institutrices ont fait des Franaises, des Suissesses, des Anglaises, des Allemandes, mais qui s'appellent encore Kadidj, ou Chref, ou Fatma, ou Ach, et qu'aucun homme n'a jamais aperues. Je puis prsent me permettre de descendre de mon trne, o j'ai parad cinq ou six heures; je puis mme sortir de ce salon bleu, o sont groupes surtout les aeules, les fanatiques et ddaigneuses 1320 l'esprit sain et rigide sous les bandeaux la vierge et le petit turban. J'ai envie plutt de me mler la foule des jeunes, "dsquilibres" comme moi, qui se pressent depuis un moment dans un salon voisin o l'orchestre joue. Un orchestre de cordes, accompagnant six chanteurs qui disent tour de rle des strophes de Zia-Pacha, d'Hafiz ou de Sadi. Vous savez, Andr, ce qu'il y a de mlancolie ou de passion dans notre musique orientale; d'ailleurs vous avez essay de l'exprimer, bien que ce soit indicible... Les musiciens--des hommes--sont envelopps hermtiquement d'un immense velum en soie de Damas: songez donc, quel scandale, si l'un d'eux allait nous apercevoir!... Et mes amies, quand j'arrive, viennent d'organiser une sance de "bonne aventure" chante. (Un jeu qui se fait autour des orchestres, les soirs de mariage; l'une dit: "La premire chanson sera pour moi"; l'autre dit: "Je prends la seconde ou la troisime", etc. Et chacune considre comme prophtiques pour soi-mme les paroles de cette chanson-l.) "La marie prend la cinquime", dis-je en entrant. Et, quand cette cinquime va commencer, toutes s'approchent, l'oreille tendue pour n'en rien perdre, se serrent contre le velum de soie, tirent dessus au risque de le faire tomber. Moi qui suis l'amour (_dit alors la voix du chanteur invisible_), mon geste est trop brlant! Mme si je ne fais que passer dans les mes, Toute la vie ne suffit pas fermer la blessure que j'y laisse. Je passe, mais la trace de mon pas reste ternellement. Moi qui suis l'amour, mon geste est trop brlant ... (1) (1) _Benki achkim tchim yaklachma tahim pek hadid. Dourmayoub tchikmichda olsam birdiguim dilden euger Yanmasi guetchmez o calbin gunler itmekl guzer Ach zail olsad, andan calour, moullak ecer_. Benki, etc. Comme elle est vibrante et belle, la voix de cet homme, que je sens tout proche, mais qui reste cach, et qui je puis prter l'aspect, le visage, les yeux qu'il me plat... J'tais venue l pour essayer de m'amuser comme les autres: l'horoscope si souvent suggre quelque interprtation drle, et on l'accueille par des rires, malgr la beaut de sa forme. Mais cette fois sans doute l'homme a trop bien et trop passionnment chant. Les jeunes femmes ne rient pas,--non, aucune d'elles,--et me regardent. Quant moi, il ne me semble plus, comme j'en avais le sentiment ce matin, que l'on ensevelit aujourd'hui ma jeunesse. Non, d'une faon ou d'une autre, je me sparerai de cet homme, qui on me livre, et je vivrai ma vie ailleurs, je ne sais o, et je rencontrerai "l'amour au geste trop brlant..." Alors tout me parat transfigur, dans ce salon o je ne vois plus les compagnes qui m'entourent; toutes ces fleurs, dans les grands vases, rpandent soudainement des parfums dont je suis grise, et les lustres de cristal rayonnent comme des astres. Est-ce de fatigue ou d'extase, je ne sais plus; mais ma tte tourne. Je ne vois plus personne, ni ce qui se passe autour de moi; et tout m'est gal, parce que je sens prsent qu'un jour, sur la route de ma vie, je trouverai l'amour, et tant pis si j'en meurs!... Un moment aprs, un moment ou longtemps, je ne sais pas, ma cousine Djavid, celle qui a ce matin "frapp" son bonheur sur ma tte, s'avance vers moi: "Mais tu es toute seule! Les autres sont descendues pour le souper et elles attendent. Que peux-tu bien faire de si absorbant?" C'est pourtant vrai, que je suis seule, et le salon vide... Parties, les autres?... Et quand donc?... Je ne m'en suis pas aperue. Djavid est accompagne du ngre qui doit porter ma trane et crier sur mon passage: "Destour!" pour faire carter la foule. Elle prend mon bras, et, tandis que nous descendons l'escalier, me demande tout bas: "Je t'en prie, ma chrie, dis-moi la vrit. A qui pensais-tu, quand je suis monte? --A Andr Lhry. --A Andr Lhry!... Non!... Tu es folle, ou tu t'amuses de moi... A Andr Lhry! Alors c'tait vrai, ce qu'on m'avait cont de ta fantaisie... (Elle riait maintenant, tout fait rassure.)--Enfin, avec celui-l, au moins, on est sr qu'il n'y a pas de rencontre craindre... Mais moi, ta place, je rverais mieux encore: ainsi, tiens, je me suis laiss dire que dans la lune on trouvait des hommes charmants... Il faudra creuser cette ide, ma chrie; un Lunois, tant qu' faire, il me semble que, pour une petite maboul comme toi, ce serait plus indiqu." Nous avons une vingtaine de marches descendre, trs regardes par celles qui nous attendent au bas de l'escalier: nos queues de robe, l'une blanche, et l'autre mauve, runies prsent entre les mains gantes de ce singe. Par bonheur, son Lunois, ma chre Djavid, son Lunois si imprvu me fait rire comme elle, et nous voici toutes deux avec la figure qu'il faut, pour notre entre dans les salles du souper. Sur ma prire, il y a table part pour les jeunes; autour de la marie, une cinquantaine de convives au-dessous de vingt-cinq ans, et presque toutes jolies. Sur ma prire aussi, la nappe est couverte de roses blanches, sans tiges ni feuillage, poses se toucher. Vous savez, Andr, que de nos jours, on ne dresse plus le couvert la turque; donc, argenterie franaise, porcelaine de Svres et verrerie de Bohme, le tout marqu mon nouveau chiffre; notre vieux faste oriental, ce dner de mariage, ne se retrouve plus gure que dans la profusion des candlabres d'argent, tous pareils, qui sont rangs en guirlande autour de la table, se touchant comme les roses. Il se retrouve aussi, j'oubliais, dans la quantit d'esclaves qui nous servent, cinquante pour le moins, rien que pour notre salle des jeunes, toutes Circassiennes, admirablement styles, et si agrables regarder: des beauts blondes et tranquilles, voluant avec une sorte de majest native, comme des princesses! Parmi les jeunes Turques assises ma table,--presque toutes d'une taille moyenne, d'une grce frle, avec des yeux bruns,--les quelques dames du palais imprial qui sont venues, les "Saraylis", se distinguent par leur stature de desse, leurs admirables paules et leurs yeux couleur de mer: des Circassiennes encore, celles-ci, des Circassiennes de la montagne ou des champs, filles de laboureur ou de berger, achetes toutes petites pour leur beaut, ayant fait leurs annes d'esclavage dans quelque srail, et puis d'un coup de baguette devenues grandes dames avec une grce stupfiante, pour avoir pous tel chambellan ou tel autre seigneur. Elles ont des regards de piti, les belles Saraylis, pour les petites citadines au corps fragile, aux yeux cerns, au teint de cire, qu'elles nomment les "dgnres"; c'est leur rle, elles et leurs milliers de soeurs que l'on vient vendre ici tous les ans, leur rle d'apporter, dans la vieille cit fatigue, le trsor de leur sang pur. Grande gaiet parmi les convives. On parle et on rit de tout. Un souper de mariage, pour nous autres Turques, est toujours une occasion d'oublier, de se dtendre et de s'tourdir. D'ailleurs, Andr, nous sommes foncirement gaies, je vous assure; sitt qu'un rien nous dtourne de nos contraintes, de nos humiliations quotidiennes, de nos souffrances, nous nous jetons volontiers dans l'enfantillage et le fou rire.--On m'a cont qu'il en tait de mme dans les clotres d'Occident, les religieuses les plus mures s'y amusant parfois entre elles des plaisanteries d'cole primaire.--Et une Franaise de l'ambassade, sur le point de retourner Paris, me disait un jour: "C'est fini, jamais plus je ne rirai d'aussi bon coeur, ni aussi innocemment du reste, que dans vos harems de Constantinople." Le repas ayant pris fin, sur un toast au champagne en l'honneur de la marie, les jeunes femmes assises ma table proposent de laisser reposer l'orchestre turc et de faire de la musique europenne. Presque toutes sont d'habiles excutantes, et il s'en trouve de merveilleuses; leurs doigts, qui ont eu tant de loisirs pour s'exercer, arrivent le plus souvent la perfection impeccable. Beethoven, Grieg, Liszt ou Chopin leur sont familiers. Et, pour le chant, c'est Wagner, Saint- Sans, Holms ou mme Chaminade. Hlas! je suis oblige de rpondre, en rougissant, qu'il n'y a point de piano dans ma demeure. Stupfaction alors parmi mes invites, et on me regarde avec un air de dire: "Pauvre petite! Faut-il qu'on soit assez 1320, chez son mari!... Eh bien! a promet d'tre rjouissant, l'existence dans cette maison!" Onze heures. On entend piaffer, sur les pavs dangereux, les chevaux des magnifiques quipages, et la vieille rue montante est toute pleine de ngres en livre qui tiennent des lanternes. Les invites remettent leurs voiles, s'apprtent partir. L'heure est mme bien tardive pour des musulmanes, et sans la circonstance exceptionnelle d'un grand mariage, elles ne seraient point dehors. Elles commencent prendre cong, et la marie, debout indfiniment, doit saluer et remercier chaque dame qui "a daign assister cette humble runion". Quand ma grand-mre, son tour, s'avance pour me dire adieu, son air satisfait exprime clairement: "Enfin nous avons mari cette capricieuse! Quelle bonne affaire!" On s'en va, on me laisse seule, dans ma prison nouvelle; plus rien pour m'tourdir; me voici toute au sentiment que l'irrmdiable s'accomplit. Zeyneb et Mlek, mes bien-aimes petites soeurs, restes les dernires, s'approchent maintenant pour m'embrasser; nous n'osons pas changer un regard, par crainte des larmes. Elles s'en vont, elles aussi, laissant retomber les voiles sur leur visage. C'est fini; je me sens descendue au fond d'un abme de solitude et d'inconnu... Mais, ce soir, j'ai la volont d'en sortir; plus vivante que ce matin, je suis prte la lutte, car j'ai entendu l'appel de "l'amour au geste trop brlant..." On vient m'informer alors que le jeune bey, mon poux, en haut, dans le salon bleu, attend depuis quelques minutes le plaisir de causer avec moi. (Il arrive de Khassim-Pacha, de chez mon pre, o il y avait un dner d'hommes.) Eh bien! moi aussi, il me tarde de le revoir et de l'affronter. Et je vais lui le sourire aux lvres, tout arme de ruse, dcide l'tonner d'abord, l'blouir, mais l'me emplie de haine et de projets de vengeance..." . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un frou-frou de soie derrire elle, tout prs, la fit tressaillir: sa belle-mre, arrive pas velouts de vieille chatte! Heureusement elle ne lisait point le franais, celle-ci, tant tout fait vieux jeu, et, de plus, elle avait oubli son face--main. "Eh bien! chre petite, c'est trop crire, a!... Depuis tantt trois heures, assise votre bureau!... C'est que je suis dj venue souvent, moi, sur la pointe du pied!... Voil notre Hamdi qui va rentrer d'Yldiz, et vous aurez vos jolis yeux tout fatigus pour le recevoir... Allons, allons! reposez-vous un peu. Serrez-moi ces papiers jusqu' demain..." Pour serrer les papiers, elle ne se fit point prier,--vite les serrer clef dans un tiroir,--car une autre personne venait d'apparatre la porte du salon, une qui lisait le franais et qui avait le regard perant: la belle Durdan (Grain de perle), cousine d'Hamdi-Bey, rcemment divorce, et en visite dans la maison depuis avant-hier. Des yeux au henneh, des cheveux au henneh, un trop joli visage, avec un mauvais sourire. En elle, la petite marie avait dj pressenti une perfide. Inutile de lui recommander, celle-l, de soigner son aspect pour l'arrive d'Hamdi, car elle tait la coquetterie mme, devant son beau cousin surtout. "Tenez, ma chre petite, reprit la vieille dame, en prsentant un crin fan, je vous ai apport une parure de ma jeunesse; comme elle est orientale, vous ne pourrez pas dire qu'elle est dmode, et elle fera si bien sur votre robe d'aujourd'hui!" C'tait un collier ancien, qu'elle lui passa au cou; des meraudes, dont le vert en effet s'harmonisait dlicieusement avec le rose du costume: "Oh! a vous va, ma chre enfant, a vous va, c'est ravir!... Notre Hamdi, qui s'y entend si bien aux couleurs, vous trouvera irrsistible ce soir!..." Elle-mme y tenait, certainement, ce que Hamdi la trouvt plaisante, car elle comptait sur son charme comme principal moyen de lutte et de revanche. Mais rien ne l'humiliait plus que cette manie qu'on avait de la parer du matin au soir: "Ma chre petite, relevez donc un peu cette gentille mche, l, sur l'oreille; notre Hamdi vous trouvera encore plus jolie... Ma chre petite, mettez donc cette rose-th dans vos cheveux; c'est la fleur que notre Hamdi prfre..." Tout le temps ainsi, traite en odalisque, en poupe de luxe, pour le plus grand plaisir du matre!... Une rougeur aux joues, elle avait remerci peine de ce collier d'meraudes, quand un ngre de service vint dire que le bey tait en vue, qu'il arrivait cheval et tournait l'angle de la plus proche mosque. La vieille dame aussitt se leva: "Il n'est que temps de battre en retraite, Durdan, nous autres. Ne gnons pas les nouveaux maris, ma chre..." Elles prirent la fuite comme deux Cendrillons, et Durdan, se retournant sur le seuil, avant de disparatre, envoya pour adieu son mchant sourire agressif. La petite marie alors s'approcha d'un miroir... L'autre jour, elle tait entre chez son mari aussi blanche que sa robe trane, aussi pure que l'eau de ses diamants; pendant sa vie antrieure, toute consacre l'tude, loin du contact des jeunes hommes, jamais une image sensuelle n'avait seulement travers son imagination. Mais les clineries de plus en plus enlaantes de ce Hamdi, la senteur saine de son corps, la fume de ses cigarettes, commenaient, malgr elle, de lui insinuer en pleine chair un trouble que jamais elle n'aurait souponn... Dans l'escalier, le cliquetis d'un sabre de cavalerie, il arrivait, il tait tout prs!... Et elle savait imminente l'heure o s'accomplirait, entre leurs deux tres, cette communion intime, qu'elle ne se reprsentait du reste qu'imparfaitement... Or, voici qu'elle sentait pour la premire fois un dsir inavou de sa prsence,--et la honte de dsirer quelque chose de cet homme lui faisait monter dans l'me une pousse nouvelle de rvolte et de haine... V Trois ans plus tard, en 1904. Andr Lhry, qui tait--vaguement et d'une faon intermittente--dans les ambassades, venait de demander, aprs beaucoup d'hsitations, et d'obtenir un poste d'environ deux annes Constantinople. S'il avait hsit, c'est parce que d'abord toute position officielle reprsente une chane, et qu'il tait jaloux de rester libre; c'est aussi parce que, deux ans loin de son pays, cela lui semblait bien plus long que jadis, au temps o presque toute la vie tait en avant de sa route; c'est enfin et surtout parce qu'il avait peur d'tre dsenchant par la Turquie nouvelle. Il s'tait dcid pourtant, et un jour de mars, par un temps sombre et hivernal, un paquebot l'avait dpos sur le quai de la ville autrefois tant aime. A Constantinople, l'hiver n'en finit plus. Le vent de la Mer Noire soufflait ce jour-l furieux et glac, chassant des flocons de neige. Dans l'abject faubourg cosmopolite o les paquebots accostent et qui est l comme pour conseiller aux nouveaux arrivants de vite repartir, les rues taient des cloaques de boue gluante o pataugeaient des Levantins sordides et des chiens galeux. Et Andr Lhry, le coeur serr, limagination morte, prit place comme un condamn dans le fiacre qui le conduisit, par des mon- tes peine possibles, vers le plus banal des htels dits Palaces". Pra, o sa situation lobligeait dhabiter cette fois, est ce lamentable pastiche de ville europenne, quun bras de mer, et quelques sicles aussi, sparent du grand Stamboul des mosques et du rve. Cest l quil dut, malgr son envie de fuir, se rsigner prendre un logis. Dans le quartier le moins prtentieux, il se percha trs haut, non seulement pour sloigner davantage, en altitude au moins, des lgances Protes qui svissaient en bas, mais aussi pour jouir dune vue immense, apercevoir de toutes ses fentres la Corne-dOr, avec la silhouette de Stamboul, rige sur le ciel, et lhorizon la ligne sombre des cyprs, les grands cimetires o dort depuis plus de vingt ans, sous une dalle brise, lobscure Circassienne qui fut lamie de sa jeunesse. Le costume des femmes turques ntait plus le mme qu son premier sjour: cest l une des choses qui lavaient frapp dabord. Au lieu du voile blanc dautrefois, qui laissait voir les deux yeux et quelles appelaient _yachmak_, au lieu du long camail de couleur claire quelles appelaient _fradj_, maintenant elles portaient le _tcharchaf_, une sorte de domino presque toujours noir, avec un petit voile galement noir retombant sur le visage et cachant tout, mme les yeux. Il est vrai, elles le relevaient parfois, ce petit voile, et montraient aux passants lovale entier de leur figure,--ce qui semblait Andr Lhry une subversive innovation. A part cela, elles taient toujours les mmes fantmes, que lon coudoie partout, mais avec qui la moindre communication est interdite et que lon ne doit pas mme regarder; les mmes clotres dont on ne peut rien savoir; les inconnaissables,--les inexistantes, pourrait-on dire: dailleurs, le charme et le mystre de la Turquie. Andr Lhry, jadis, par une suite de hasards favorables, impossibles rencontrer deux fois dans une existence, avait pu, avec la tmrit dun enfant qui ignore le danger, sapprocher de lune delles, --si prs quil lui avait laiss un morceau de son me, accroche. Mais cette fois, renouveler laventure, il ny songeait mme point, pour mille raisons, et les regardait passer comme on regarde les ombres ou les nuages.... Le vent de la Mer Noire, pendant les premires semaines, continua de souffler tout le temps et la pluie froide de tomber, ou bien la neige, et des gens vinrent linviter des dners, des soires dans des cercles. Alors il sentit que ce monde-l, cette vie-l, non seulement lui rendraient vide et agit son nouveau sjour en Orient, mais risquaient aussi de gter jamais ses impressions dautrefois, peut- tre mme dembrumer limage de la pauvre petite endormie. Depuis quil tait Constantinople, ses souvenirs, dheure en heure, seffaaient davantage, sombraient sous la banalit ambiante; il lui paraissait que ces gens de son entourage les profanaient chaque jour, pitinaient dessus. Et il dcida de sen aller. Perdre son poste lambassade, bien entendu, lui tait secondaire. Il sen irait. Depuis larrive, depuis tantt quinze jours, mille choses quelconques venaient dabsorber ce point son loisir quil navait mme pas pu passer les ponts de la Corne-dOr pour aller jusqu Stamboul. Cette grande ville, quil apercevait du haut de son logis, le plus souvent noye dans les brouillards persistants de lhiver, restait pour lui presque aussi lointaine et irrelle quavant son retour en Turquie. Il sen irait; ctait bien rsolu. Le temps de faire un plerinage, l- bas, sous les cyprs, la tombe de Nedjib, et, laissant tout, il reprendrait le chemin de France; par respect pour le cher pass, par dfrenoe religieuse pour _elle_ il repartirait avant le plus complet dsenchantement. Le jour o il put mettre enfin le pied Stamboul tait un des plus dsesprment glacs et obscurs de toute lanne, bien que ce ft un jour davril. De lautre ct de leau, aussitt le pont franchi, ds quil se trouva dans lombre de la grande mosque du seuil, il se sentit redevenir un autre lui-mme, un Andr Lhry qui serait rest mort pendant des annes et qui auraient t rendues tout coup la conscience et la jeunesse. Seul, libre, ignor de tous dans ces fouies, il connaissait les moindres dtours de cette ville, comme se les rappelant dune existence prcdente. Des mots turcs oublis lui revenaient la mmoire; dans sa tte, des phrases sassemblaient; il tait de nouveau quelquun dici, vraiment quelquun de Stamboul. Tout dabord il prouva la gne, presque le ridicule dtre coiff dun chapeau. Moins par enfantillage que par crainte dveiller lattention de quelque gardien, dans les cimetires, il acheta un fez, qui fut suivant la coutume soigneusement repass et conform sa tte dans une des mille petites boutiques de la rue. Il acheta un chapelet, pour tenir la main comme un bon Oriental. Et, pris de hte maintenant, dextrme impatience darriver cette tombe, il sauta dans une voiture en disant au cocher: _Edirn kapoussouna guetur!_ (Conduis-moi la Porte dAndrinople.) Ctait loin, trs loin, cette porte dAndrinople, perce dans la grande muraille byzantine, au bout de quartiers que lon abandonne, de rues qui se meurent dimmobilit et de silence. Il lui fallait traverser presque tout Stamboul, et on commena par monter des rampes o les chevaux glissaient. Dabord dfi1rent ces quartiers grouillants de monde, pleins de cris et de marchandages, qui avoisinent le bazar et que les touristes frquentent. Puis vinrent, un peu dserts ce jour-l sous la brise glace, ces sortes de steppes qui occupent le plateau du centre et do lon aperoit des minarets de tous cts et des dmes. Et aprs, ce furent les avenues bordes de tombes, de kiosques funraires, dexquises fontaines, les avenues de jadis o rien navait chang; lune aprs lautre, les grandes mosques passrent avec leurs amas de coupoles plement grises dans le ciel encore hivernal, avec leurs vastes enclos pleins de morts, et leurs places bordes de petits cafs du vieux temps o les rveurs sassemblent aprs la prire. Ctait lheure o les muezzins appelaient au troisime office du jour; on entendait leurs voix tomber de l-haut, des frles galeries ariennes qui voisinaient avec les nuages froids et sombres.... Stamboul existait donc encore... A le retrouver tel quautrefois, Andr Lhry, tout frissonnant dune indicible et dlicieuse angoisse, se sentait replong peu peu dans sa propre jeunesse; de plus en plus il se sentait quelquun qui _revivait_, aprs des annes doubli et de non-tre.... Et ctait elle, la petite Circassienne au corps aujourdhui ananti dans la terre, qui avait gard le pouvoir de jeter un enchantement sur ce pays, elle qui tait cause de tout, et qui, cette heure, triomphait. A mesure quapprochait cette porte dAndrinople, qui ne donne que sur le monde infini des cimetires, la rue se faisait encore plus tranquille, entre des vieilles maisonnettes grilles, des vieux murs croulants. A cause de ce vent de la Mer Noire, personne ntait assis devant les humbles petits cafs, presque en ruine. Mais les gens de ce quartier, les rares qui passaient, avec des airs gels, portaient encore la longue robe et le turban dautrefois. Une tristesse duniverselle mort, ce jour-l, manait des choses terrestres, descendait du ciel obscur, sortait de partout, une tristesse insoutenable, une tristesse pleurer. Arriv enfin sous lpaisse vote brise de cette porte de ville, Andr, par prudence, congdia sa voiture et sortit seul dans la campagne,-- autant dire dans limmense royaume des tombes abandonnes et des cyprs centenaires. A droite et gauche, tout le long de cette muraille colossale, dont les donjons moiti bouls salignaient perte de vue, rien que des tombes, des cimetires sans fin, qui senveloppaient de solitude et se grisaient de silence. Assur que le cocher tait reparti, quon ne le suivrait pas pour lespionner, Andr prit droite, et commena de descendre vers Eyoub, marchant sous ces grands cyprs, aux ramures blanches comme les ossements secs, aux feuillages presque noirs. Les pierres tombales en Turquie sont des espces de bornes, coiffes de turbans ou de fleurs, qui de loin prennent vaguement laspect humain, qui ont lair davoir une tte et des paules; aux premiers temps elles se tiennent debout, bien droites, mais les sicles, les tremblements de terre, les pluies viennent les draciner; elles sinclinent alors en tous sens, sappuient les unes contre les autres comme des mourantes, finissent par tomber sur lherbe o elles restent couches. Et ces trs anciens cimetires, o Andr passait, avaient le morne dsarroi des champs de bataille au lendemain de la dfaite. Presque personne en vue aujourdhui, le long de cette muraille, dans ce vaste pays des morts. Il faisait trop froid. Un berger avec ses chvres, une bande de chiens errants, deux ou trois vieilles mendiantes attendant quelque cortge funbre pour avoir laumne, rien de plus, aucun regard craindre. Mais les tombes, qui taient par milliers, simulaient presque des foules, des foules de petits tres gristres, penchs, dfaillants. Et des corbeaux, qui sautillaient sur lherbe, commenaient jeter des cris, dans le vent dhiver. Andr se dirigeait au moyen dalignements, pris par lui autrefois, pour retrouver la demeure de celle quil avait appele Medj, parmi tant dautres demeures presque pareilles qui dun horizon lautre couvraient ce dsert. Ctait bien dans ce petit groupe l-bas; il reconnaissait lattitude et la forme des cyprs. Et ctait bien celle- ci, malgr son air davoir cent ans, ctait bien celle-ci dont les stles dracines gisaient maintenant sur le sol.... Combien la destruction avait march vite, depuis la dernire fois quil tait venu, depuis peine cinq annes! ... Mme ces humbles pierres, le temps navait pas voulu les laisser la pauvre petite morte, tellement enfonce dj dans le nant, que sans doute pas un tre en ce pays nen gardait le souvenir. Dans sa mmoire lui seul, mais rien que l, persistait encore la jeune image, et, quand il serait mort, aucun reflet ne resterait nulle part de ce que fut sa beaut, aucune trace au monde de ce que fut son me anxieuse et candide. Sur la stle, tombe dans lherbe, personne ne viendrait lire son nom, son vrai nom qui dailleurs nvoquerait plus rien.... Souvent autrefois, il stait senti profanateur, pour avoir livr, quoique sous un nom dinvention, un peu delle-mme des milliers dindiffrents, dans un livre trop intime, qui jamais naurait d paratre; aujourdhui, au contraire, il tait heureux davoir fait ainsi, cause de cette piti veille pour elle et qui continuerait peut-tre de sveiller et l pendant quelques annes encore, au fond dmes inconnues; mme il regrettait de navoir pas dit comment elle sappelait, car alors ces pitis, lui semblait-il, seraient venues plus directement au cher petit fantme; et puis, qui sait, en passant devant la stle couche, quelquune de ses soeurs de Turquie, lisant ce nom-l, aurait pu s'arrter pensive.... Sur les cimetires immenses, la lumire baissait htivement ce soir, tant le ciel tait rempli de nuages entasss, sans une chappe nulle part. Devant cette muraille, les dbris de cette muraille sans fin qui semblait dune ville morte, la solitude devenait angoissante et faire peur: une tendue grise, clairseme de cyprs et toute peuple comme de petits personnages caducs, encore debout ou bien penchs, ou gisants, qui taient des stles funraires. Et elle demeurait couche l depuis des annes, la petite Circassienne jadis un peu confiante en le retour de son ami, l depuis des ts, des hivers, et l pour jamais, se dsagrgeant seule dans le silence, seule durant les longues nuits de dcembre, sous les suaires de neige. A prsent mme, elle devait ntre plus rien.... Il songeait avec terreur ce quelle pouvait bien tre encore, si prs de lui sous cette couche de terre: oui, plus rien sans doute, quelques os qui achevaient de smietter, parmi les racines profondes, et cette sorte de boule, plus rsistante que tout, qui reprsente la tte, le coffret rond o avaient habit son me, ses chres penses.... Vraiment les brisures de cette tombe augmentaient son attachement dsol et son remords, ne lui taient plus tolrables; la laisser ainsi, il ne sy rsignait pas.... tant presque du pays, il savait quelles difficults, quels dangers offrait l'entreprise: un chrtien toucher la tombe dune musulmane, dans un saint cimetire.... A quelles ruses de malfaiteur il faudrait recourir, malgr lintention pieuse!... Il dcida cependant que cela se ferait; il resterait donc encore en Turquie, tout le temps ncessaire pour russir, mme des mois au besoin, et ne repartirait quaprs, quand on aurait chang les pierres brises, quand tout serait relev et consolid pour durer.... Rentr Pra le soir, il trouva chez lui Jean Renaud, un de ses amis de lambassade, un trs jeune, qui smerveillait ici de toutes choses, et dont il avait fait son intime, cause de cette commune adoration pour lOrient. Il trouva aussi tout un courrier de France sur sa table, et une enveloppe timbre de Stamboul, quil ouvrit dabord. La lettre disait: "Monsieur, Vous rappelez-vous quune femme turque vous crivit une fois pour vous dire les motions veilles en son me par la lecture de _Medj_, et solliciter quelques mots de rponse tracs de votre main? Eh bien! cette mme Turque, devenue ambitieuse, veut aujourdhui plus encore. Elle veut vous voir, elle veut connatre lauteur aim de ce livre, lu cent fois et avec plus dmotion toujours. Voulez-vous que nous nous rencontrions jeudi deux heures et demie au Bosphore, cte dAsie, entre Chiboukli et Pacha-Bagtch? Vous pourriez mattendre au petit caf qui est prs de la mer, juste au fond de la baie. Je viendrai en tcharchaf sombre, dans un talika (1); je quitterai ma voiture, vous me suivrez, mais vous attendrez que je vous parle la premire. Vous connaissez mon pays, vous savez donc combien je risque. Je sais de mon ct que jai affaire en vous un galant homme. Je me fie votre _discrtion_. (1) Voiture turque de louage, du modle usit la campagne. (On dit aussi mohadjir.) Mais peut-tre avez-vous oubli "Medj"? Et peut-tre ses soeurs ne vous intressent-elles plus? Si cependant vous dsirez lire dans lme de la Medj daujourdhui, rpondez-moi, et jeudi. Mme Zahid Poste restante, Galata." Il tendit en riant la lettre son ami et passa aux suivantes. "Emmenez-moi jeudi avec vous!--supplia Jean Renaud, ds quil eut fini de lire.--Je serai bien sage,--ajouta-t-il, du ton d'un enfant,-- bien discret; je ne regarderai pas... --Vous vous figurez que je vais y aller, mon petit ami? --Oh!... Manquer cela ?... Vous irez, voyons! --Jamais de la vie!... cest quelque attrape.... Elle doit tre Turque comme vous et moi, la dame. Sil faisait le difficile, ctait bien un peu pour se laisser forcer la main par son jeune confident, car, au fond, tout en continuant de dcacheter son courrier, il tait plus proccup de la "dame" quil ne voulait le paratre. Si invraisemblable que ft le rendez-vous, il subissait la mme attraction irraisonne qui, trois ans plus tt, lors de la premire lettre de cette inconnue, l'avait pouss rpondre. D'ailleurs, quelle chose presque trange, cet appel quon lui adressait au nom de "Medj", justement ce soir, alors quil rentrait peine de sa visite au cimetire, l'me si inquite de son souvenir! VI Le jeudi 14 avril, avant lheure fixe, Andr Lhry et Jean Renaud taient venus prendre place devant le petit caf, quils avaient reconnu sans peine, au bord de la mer, rive dAsie, une heure de Constantinople, entre les deux villages indiqus par la mystrieuse Zahid. Ctait un des rares coins solitaires et sauvages du Bosphore qui, presque partout ailleurs, est bord de maisons et de palais: la dame avait su choisir. L, une prairie dserte, quelques platanes de trois ou quatre cents ans,--de ces platanes de Turquie aux ramures de baobab,--et tout prs, dvalant de la colline jusque vers la tranquille petite plage, une pointe avance de ces forts dAsie Mineure, qui ont gard leurs brigands et leurs ours. Un lieu vraiment souhait, pour rendez-vous clandestins. Ils taient seuls, devant la vieille petite masure en ruine et compltement isole qutait ce caf, tenu par un humble bonhomme barbe blanche. Les platanes alentour avaient peine des feuilles dplies; mais la frache prairie tait dj si couverte de fleurs, et le ciel si beau, quon stonnait de ce vent glac soufflant sans trve,--le presque ternel vent de la Mer Noire, qui gte tous les printemps de Constantinople; ici, ct de lAsie, on en tait un peu abrit comme toujours; mais en face il faisait rage, sur cette rive dEurope que lon apercevait l-bas au soleil, avec ses mille maisons les pieds dans leau. Ils attendaient lheure dans cette solitude, en fumant des narguils de pauvre que le vieux Turc de cans leur avait servis, presque tonn et mfiant de ces deux beaux messieurs chapeau, dans sa maisonnette pour bateliers ou bergers, cette saison encore incertaine et par un vent pareil. "Cest tellement gentil vous, disait Jean Renaud, davoir accept ma compagnie. --Ne vous emballez pas sur la reconnaissance, mon petit. Je vous ai emmen, comprenez donc, cest pour avoir qui men prendre, si elle ne vient pas, si a tourne mal, si... --Oh! alors il faut que je mapplique ce que a tourne bien!--(Il disait cela en faisant leffar, avec un de ces sourires tout jeunes qui rvlaient en lui une gentille me denfant.)--Tenez, justement l- bas, derrire vous, je parie que cest elle qui _samne_." Andr regarda derrire lui. Un talika, en effet, dbouchait dune vote darbres,--arrivait cahin-caha, par le sentier mauvais. Entre les rideaux, que le vent remuait, on apercevait deux ou trois formes fminines, qui taient toutes noires, visages compris: "Elles sont au moins une douzaine l-dedans, objecta Andr. Alors vous pensez, mon petit ami, quon arrive comme a, en bande, pour un rendez- vous?... Une visite de corps ?..." Cependant le talika allait passer devant eux.... Quand il fus tout prs, une petite main gante de blanc sortit des voiles sombres et fit un signe... C'tait donc bien cela... Et elles taient trois! Trois, quelle tonnante aventure!... "Donc je vous laisse, dit Andr. Soyez discret, comme vous l'avez promis; ne regardez pas. Et puis rglez nos dpenses ce vieux bonhomme, a vous revient." Il se mit donc suivre de loin le talika qui, dans le sentier toujours dsert, s'arrta bientt l'abri d'un groupe de platanes. Trois fantmes noirs, noirs de la tte aux pieds, sautrent aussitt sur l'herbe, c'taient des fantmes lgers, trs sveltes, qui avaient des tranes de soie, ils continurent de marcher, contre le vent froid qui soufflait avec violence et leur faisait baisser le front; mais ils allaient de plus en plus lentement, comme pour inviter le suiveur les rejoindre. Il faut avoir vcu en Orient pour comprendre l'motion tonne d'Andr, et toute la nouveaut de son amusement, s'avancer ainsi vers des Turques voiles, alors qu'il s'tait habitu depuis toujours considrer cette classe de femmes comme absolument inapprochables... tait-ce rellement possible! Elles l'avaient appel, elles l'attendaient, et on allait se parler!... Quand elles l'entendirent tout prs, elles se retournrent: "Monsieur Andr Lhry, n'est-ce pas?" demanda l'une, qui avait la voix infiniment douce, timide, frache, et qui tremblait. Il salua pour toute rponse; alors, des trois tcharchafs noirs, il vit sortir trois petites mains gantes plusieurs boutons, qu'on lui tendait et sur lesquelles il s'inclina successivement. Elles avaient au moins double voile sur la figure; c'taient trois nigmes en deuil, trois Parques impntrables. "Excusez-nous, reprit la voix qui avait dj parl, si nous ne vous disons rien ou des btises: nous sommes mortes de peur..." Cela se devinait du reste. "Si vous saviez, dit la seconde voix, ce qu'il a fallu de ruses pour tre ici!... En route, ce qu'il a fallu semer de gens, de ngres, de ngresses!... --Et ce cocher, dit la troisime, que nous ne connaissons pas et qui peut nous perdre!..." Un silence. Le vent glac s'engouffrait dans les soies noires; il coupait les respirations. L'eau du Bosphore, qu'on apercevait entre les platanes, tait blanche d'cume. Aux arbres, les quelques nouvelles feuilles peine ouvertes s'arrachaient pour s'envoler. Sans les fleurettes du chemin, qui se courbaient sous les robes tranantes, on se serait cru en hiver. Machinalement, ils faisaient les cent pas tous ensemble, comme des amis qui se promnent; mais ce lieu cart, ce mauvais temps, tout cela tait un peu lugubre et plutt de triste prsage pour cette rencontre. Celle qui la premire avait ouvert la bouche, et qui semblait la meneuse du prilleux complot, recommena de parler, de dire n'importe quelle chose, pour rompre le silence embarrassant: "Vous voyez, nous sommes venues trois... --En effet, je vois a--rpondit Andr qui ne put s'empcher de sourire. --Vous ne nous connaissez pas, et pourtant vous tes notre ami depuis des annes. --Nous vivons avec vos livres, ajouta la seconde. --Vous nous direz si elle est vraie, l'histoire de "Medj", demanda la troisime. Maintenant voici qu'elles parlaient toutes la fois, aprs le mutisme du dbut, comme des petites personnes presses de faire quantit de questions, dans une entrevue qui ne pouvait tre que trs courte. Leur aisance s'exprimer en franais surprenait Andr Lhry autant que leur audace peure. Et, le vent ayant presque soulev les voiles d'une figure, il surprit un dessous de menton et le haut d'un cou, choses qui vieillissent le plus vite chez la femme, et qui l taient adorablement jeunes, sans l'apparence d'un pli. Elles parlaient toutes ensemble et leurs voix faisaient comme de la musique; il est vrai, ce vent et ces doubles voiles y ajoutaient une sourdine; mais le timbre par lui-mme en tait exquis. Andr, qui, au premier abord, s'tait demand s'il n'tait pas mystifi par trois Levantines, ne doutait plus maintenant d'avoir affaire des Turques pour de bon; la douceur de leurs voix tait un certificat d'origine peu prs certain, car, au contraire, trois Protes parlant ensemble, cela et fait songer tout de suite au Jardin d'acclimatation, ct des cacatos (1). (1) Il y a d'aimables exceptions, je me plais le constater. (Note de l'auteur). "Tout l'heure,--dit celle qui dj intressait le plus Andr,-- j'ai bien vu que vous avez ri, quand je vous annonais que nous tions venues trois. Mais aussi, vous ne m'avez pas laisse conclure. C'tait pour en arriver vous dire que, trois aujourd'hui, trois une prochaine fois, si vous rpondez encore notre appel, toujours nous serons trois, insparables comme ces perruches, vous savez,--qui d'ailleurs ne sont que deux... Et puis vous ne verrez point nos visages, jamais... Nous sommes trois petites ombres noires, et voil tout. --Des _mes_, vous entendez bien; nous resterons pour vous des _mes_, sans plus; trois pauvres mes en peine, qui ont besoin de votre amiti. --Inutile de nous distinguer les unes des autres; mais enfin, pour voir... Qui sait si vous devinerez laquelle de nous vous a crit, celle qui se nomme Zahid, vous vous rappelez... Allons, dites un peu, a nous amusera. --Vous-mme, madame!" rpondit Andr sans paratre hsitant. Et c'tait cela, et, derrire les voiles, on les entendit s'tonner, en exclamations turques. "Eh bien! alors, dit "Zahid", puisque nous voil de vieilles connaissances, vous et moi, c'est mon rle prsent de vous prsenter mes soeurs. Quand ce sera fait, nous serons rentres dans les limites de la correction la plus parfaite. coutez donc bien. Le second domino noir, l, le plus haut en taille, s'appelle Nchdil,--et il est mchant. Le troisime, qui marche en ce moment l'cart, s'appelle Ikbal,--et il est sournois: dfiez-vous. Et, partir de cette heure, veillez ne pas vous embrouiller entre nous trois." Tous ces noms, il va sans dire, taient d'emprunt, et Andr s'en doutait bien. Il n'y avait plus de Nchdil ou d'Ikbal que de Zahid. Le second tcharchaf cachait le visage rgulier, grave au regard un peu visionnaire, de Zeyneb, l'ane des "cousines" de la marie. Quant au troisime, dit sournois, si Andr avait pu soulever l'pais voile de deuil, il aurait rencontr l-dessous le petit nez en l'air et les grands yeux rieurs de Mlek, la jeune Turque aux cheveux roux qui avait prtendu jadis que "le pote devait tre plutt marqu". Il est vrai, une Mlek bien change depuis ce temps-l, par de prcoces souffrances et des nuits passes dans les larmes; mais une Mlek si foncirement gaie de temprament que, mme ses longues dtresses n'avaient pu teindre l'clat de son rire. "Quelle ide pouvez-vous bien avoir de nous?--demanda "Zahid", aprs le silence qui suivit les prsentations.--Quelles sortes de femmes imaginez-vous que nous sommes, de quelle classe sociale, de quel monde?... Allons, dites. --Mon Dieu,... je vous prciserai mieux a plus tard... Je ne vous le cacherai pas cependant, je commence bien me douter un peu que vous n'tes pas des femmes de chambre. --Ah!... Et notre ge?... Cela est sans importance, il est vrai, puisque nous ne voulons tre que des _mes_. Mais enfin, notre devoir est vraiment de vous faire tout de suite une confidence: nous sommes des vieilles femmes, monsieur Lhry, des trs vieilles femmes. --J'avais parfaitement flair a, par exemple. --N'est-ce pas? --N'est-ce pas?--intervint "Ikbal" (Mlek) d'un ton noy de mlancolie, avec un chevrotement russi dans la voix,--n'est-ce pas, la vieillesse, hlas! est une chose qui se flaire toujours comme vous dites, malgr les prcautions pour dissimuler... Mais prcisez un peu... Des chiffres, que nous voyions si vous tes _physionomiste_..." A cause des impntrables voiles, ce mot _physionomiste_ tait prononc pourtant avec une nuance de drlerie. "Des chiffres... Mais a ne va pas vous blesser, les chiffres que je dirai?... --Oh! pas du tout... Nous avons tellement abdiqu, si vous saviez... Allez-y, monsieur Lhry. --Eh bien! vous m'avez tout de suite reprsent des aeules qui doivent flotter entre--au moins, au moins, au petit moins,--entre dix-huit et vingt-quatre ans." Elles riaient sous leurs voiles, pas trs au regret d'avoir manqu leur effet de vieilles, mais trop absolument jeunes pour en tre flattes. Dans la tourmente qui soufflait de plus en plus froide, sous le ciel balay et clair, parpillant des branchettes ou des feuilles, ils se promenaient maintenant comme de vieux amis; malgr ce vent qui coupait des paroles, malgr le tapage de cette mer qui s'agitait tout prs d'eux au bord du chemin, ils commenaient d'changer leurs penses vraies, ayant quitt vite ce ton moiti persifleur, dont ils s'taient servis pour masquer l'embarras du dbut. Ils marchaient lentement et l'oeil au guet, rduits se pencher ou se tourner quand une rafale cinglait trop fort. Andr s'merveillait de tout ce qu'elles taient capables de comprendre, et aussi de se sentir dj presque en confiance avec ces inconnues. Et au milieu de ce mauvais temps et de cette solitude propices, ils se croyaient peu prs en sret quand soudain, devant eux, au tournant de la route l-bas, croquemitaine leur apparut, sous la figure de deux soldats turcs en promenade, avec des badines la main comme les soldats de chez nous ont coutume d'en couper dans les palisses. C'tait la plus dangereuse des rencontres, car ces braves garons, venus pour la plupart du fond des campagnes d'Asie, o l'on ne transige pas sur les vieux principes, taient capables de se porter aux violences extrmes en prsence d'une chose aussi criminelle leurs yeux: des musulmanes avec un homme d'Occident! Ils s'arrtrent, les soldats, clous de stupeur, et puis, aprs quelques mots brusques changs, ils repartirent toutes jambes, videmment pour avertir leurs camarades, ou la police ou peut- tre ameuter les gens du prochain village... Les trois petites apparitions noires, terrifies, sautrent dans leur voiture qui repartit au galop tout briser, tandis que Jean Renaud, qui avait de loin vu la scne, accourait pour prter secours, et, ds que le talika, lanc fond de train, fut hors de vue parmi les arbres, les deux amis se jetrent dans un sentier de traverse qui menait vers la grande brousse. "Eh bien! comment sont-elles?--demandait Jean Renaud un instant plus tard, quand, l'alerte passe, ils s'taient repris cheminer tranquillement sous bois. --Stupfiantes, rpondit Andr. --Stupfiantes, dans quel sens?... Gentilles?... --Trs!... Et encore non, c'est un mot plus srieux qui conviendrait, car ce sont des _mes_, parat-il, rien que des _mes_... Mon cher ami, j'ai pour la premire fois de ma vie caus avec des mes. --Des mes!... Mais enfin, sous quelle enveloppe?... Des femmes honntes... --Oh! pour honntes, tout ce qu'il y a de plus... Si vous aviez arrang en imagination une belle aventure d'amour pour votre an, vous pouvez remiser a, mon petit ami, jusqu' une autre fois." Andr, dans son coeur, s'inquitait de leur retour. Bien extravagant, ce qu'elles avaient os la, ces pauvres petites Turques, contraire tous les usages de l'Islam; mais au fond, n'tait-ce pas d'une puret liliale: conserver trois, sans la plus lgre quivoque, causer de choses d'me avec un homme qui l'on ne laisse mme pas souponner son visage?... Il et donn beaucoup pour les savoir en scurit, rentres derrire leurs grilles de harem... Mais que tenter pour elles?... Fuir, se drober comme il venait de le faire, et rien de plus: toute intervention, directe ou dtourne, et assur leur perte. VII Cette longue lettre fut mystrieusement apporte chez Andr Lhry le lendemain soir. "Hier, vous nous avez dit que vous ne connaissiez pas la femme turque de nos jours, et nous nous en doutions bien, car qui donc la connatrait, quand elle-mme s'ignore? D'ailleurs, quels sont les trangers qui auraient pu pntrer le mystre de son me? Elle leur livrerait plus aisment celui de son visage. Quant aux femmes trangres, quelques-unes, il est vrai, sont entres chez nous: mais elles n'ont vu que nos salons, aujourd'hui la mode d'Europe; le ct extrieur de notre vie. Eh bien! voulez-vous que nous vous aidions, vous, nous dchiffrer, si le dchiffrage est possible? Nous savons, prsent que l'preuve est faite, que nous pouvons tre amis; car c'tait une preuve: nous voulions nous assurer s'il y avait autre chose que du talent derrire vos phrases ciseles... Nous sommes-nous donc trompes en nous imaginant qu'au moment de vous loigner de ces fantmes noirs en danger, quelque chose s'est mu en vous? curiosit, dception, piti peut-tre; mais ce n'tait pas l'indiffrence laisse par une rencontre banale. Et puis surtout vous avez bien senti, nous en sommes sres, que ces paquets sans forme ni grce n'taient point des femmes, ainsi que nous vous le disions nous-mmes, mais des _mes, une me_: celle de la musulmane nouvelle, dont l'intelligence s'est affranchie, et qui souffre, mais en aimant la souffrance libratrice, et qui est venue vers nous, son ami d'hier. Maintenant, pour devenir son ami de demain, il vous faut apprendre voir autre chose en elle qu'un joli amusement de voyage, une jolie figure marquant une tape enchante de votre vie d'artiste. Qu'elle ne soit pas plus maintenant pour vous l'enfant sur qui vous vous tes pench, ni l'amante aisment heureuse par l'aumne de votre tendresse. Vous devrez, si vous tenez ce qu'elle vous aime, recueillir les premires vibrations de son me qui s'veille enfin. Votre "Medj" est au cimetire. Merci en son nom, et au nom de toutes, pour les fleurs jetes par vous sur la tombe de la petite esclave. En ces jours de votre jeunesse, vous avez cueilli le bonheur sans effort, l o il tait porte de votre main. Mais la petite Circassienne, que l'entranement jeta dans vos bras, ne se retrouve plus, et le temps est venu o, pour la musulmane mme, l'amour d'instinct et l'amour d'obissance ont cd la place l'amour _de choix_. Et le temps aussi est venu pour vous de chercher et de dcrire dans l'amour autre chose que le ct pittoresque et sensuel. Essayez, par exemple, d'extrioriser aujourd'hui votre coeur jusqu' lui faire sentir l'amertume de cette souffrance suprme qui est la ntre: ne pouvoir aimer qu'un rve. Car, toutes, nous sommes condamnes n'aimer que cela. On nous marie, vous savez de quelle manire?... Et pourtant ce semblant de mnage l'europenne, install depuis une gnration dans nos demeures occidentalises, l ou rgnaient jadis les divans de satin et les odalisques, reprsente dj un progrs qui nous flatte,--bien que ce soit encore trs fragile, un tel mnage, toute heure menac par le caprice d'un poux changeant, qui peut le briser ou bien y introduire une trangre.--Donc, on nous marie sans notre aveu, comme des brebis ou des pouliches. Souvent, il est vrai, l'homme que le hasard ainsi nous procure est doux et bon; mais nous ne _l'avons pas choisi_. Nous nous attachons lui, avec le temps, mais cette affection n'est pas de l'amour; alors des sentiments naissent en nous, qui s'envolent et vont se poser parfois bien loin, jamais ignors de tous except de nous- mmes. Nous aimons; mais nous aimons, avec notre me, une autre me; notre pense s'attache une autre pense, notre coeur s'asservit un autre coeur. Et cet amour reste l'tat de rve, parce que nous sommes honntes, et surtout parce qu'il nous est trop cher, ce rve-l, parce que nous risquions de le perdre en essayant de le raliser. Et cet amour reste innocent, comme notre promenade d'hier Pacha-Bagtch, quand il ventait si fort. Voil le secret de l'me de la musulmane, en Turquie, l'anne 1322 de l'hgire. Notre ducation actuelle a amen ce ddoublement de notre tre. Plus extravagante que notre rencontre va vous sembler cette dclaration... Nous nous amusions l'avance de ce qu'allait tre votre surprise. D'abord vous avez cru que l'on vous mystifiait. Ensuite vous tes venu, encore indcis, tent de croire une aventure, l'esprant peut-tre; vaguement vous vous attendiez trouver une Zahid escorte d'esclaves complaisants, curieuse de voir de prs un auteur clbre, et pas trop rtive lever son voile. Et vous avez rencontr des _mes_. Et ces mes seront vos amies, si vous savez tre le leur. _Sign_: Zahid, Nchdil et Ikbal." TROISIME PARTIE VIII L'histoire de "Zahid" depuis son mariage jusqu' l'arrive d'Andr Lhry. Les caresses du jeune bey, qui lui taient devenues de plus en plus douces, avaient peu peu endormi ses projets de rbellion. Tout en rservant son me, elle avait donn trs compltement son corps ce joli matre, bien qu'il ne ft qu'un grand enfant gt, d'un gosme dissimul sous beaucoup de grce mondaine et de gentille clinerie. tait-ce toujours pour Andr Lhry que son me tait garde? Elle-mme ne le savait plus bien, car, avec le temps, l'enfantillage de ce rve n'avait pas manqu de lui apparatre. De jour en jour, elle pensait moins lui. Son nouveau clotre, elle s'y tait presque rsigne; la vie lui serait donc devenue tolrable si ce Hamdi, au bout de sa seconde anne de mariage, n'avait pous aussi Durdan, ce qui le faisait mari de deux femmes, situation aujourd'hui dmode en Turquie. Alors, pour viter toute scne inlgante, elle avait simplement demand, et obtenu, qu'on lui permt de se retirer deux mois Khassim-Pacha, chez sa grand-mre, le temps d'envisager cette situation nouvelle, et de s'y prparer dans le calme. Un soir donc, elle tait silencieusement partie,--d'ailleurs dcide tout plutt que de rentrer dans cette maison, pour y tenir le rle d'odalisque auquel on voulait de plus en plus la plier. Zeyneb et Mlek venaient aussi toutes deux de retourner Khassim-Pacha, Mlek, aprs des mois de torture et de larmes, ayant enfin divorc avec un mari atroce, Zeyneb, dlivre du sien par la mort, aprs un an et demi de cohabitation lamentable avec ce valtudinaire qui rpugnait tous ses sens. Irrmdiablement atteintes, presque en mme temps, dans leur prime jeunesse, dflores, lasses, devenues comme des paves de la vie, elles avaient cependant pu reprendre et resserrer, dans l'infini dcouragement, leur intimit de soeurs. La nouvelle de l'arrive d'Andr Lhry Constantinople, reproduite par les journaux turcs, avait t pour elles tout fait stupfiante, et, du mme coup, leur Dieu d'autrefois tait tomb de son pidestal: ainsi, cet homme tait quelqu'un comme tout le monde; il servirait l, en sous- ordre, dans une ambassade; il avait une profession, et surtout il avait _un ge!_... Et Mlek alors s'amusait dpeindre sa cousine le personnage de ses anciens rves comme un vieux monsieur chauve et vraisemblablement obse. "Andr Lhry,--leur rpondait quelques jours aprs une de leurs amies de l'ambassade d'Angleterre, qui avait eu l'occasion de le rencontrer et qu'elles interrogeaient sur lui avec insistance,--Andr Lhry, eh bien! mais... il est gnralement insupportable. Chaque fois qu'il desserre les dents, il a l'air de vous faire une grce. Dans le monde, il s'ennuie avec ostentation... Pour obse, ou dplum, a non, par exemple; je suis force de lui accorder que pas du tout... --Son ge? --Son ge... Il n'en a pas... a varie de vingt ans d'une heure l'autre... Avec les recherches excessives de sa personne, il arrive encore donner l'illusion de la jeunesse, surtout si on russit l'amuser, car il a un rire et des gencives d'enfant... Mme des yeux d'enfant, je les lui ai vus dans ces moments-l... Autrement, hautain, poseur, et moiti dans la lune... Il s'est acquis dj la plus mauvaise presse qu'il soit possible..." Malgr de telles indications, elles avaient fini par se dcider tenter l'norme aventure d'aller lui, pour rompre la monotonie dsespre de leurs jours. Au fond de leur me, persistait bien quand mme un peu de l'adoration d'autrefois, du temps o il tait pour elles un tre planant, un tre dans les nuages. Et en outre, afin de se donner elles-mmes un motif raisonnable de courir ce danger, elles se disaient: "Nous lui demanderons d'crire un livre en faveur de la femme turque d'aujourd'hui; ainsi peut-tre serons-nous utiles des centaines de nos soeurs, que l'on a brises comme nous." IX Trs vite, depuis la folle quipe de Tchiboukli le printemps tait arriv, ce printemps brusque, enchanteur et sans dure qui est celui de Constantinople. L'interminable vent glac de la Mer Noire venait de faire trve tout d'un coup. Alors on avait eu comme la surprise de dcouvrir que ce pays, aussi mridional en somme que le centre de l'Italie ou de l'Espagne, pouvait tre ses heures dlicieusement lumineux et tide. Sur le Bosphore, sur les quais de marbre des palais ou sur les vieilles maisonnettes de bois qui trempent dans l'eau, c'tait une immense et soudaine griserie de soleil. Et Stamboul, dans l'air devenu sec et limpide, reprenait son indicible langueur orientale; le peuple turc, rveur et contemplatif, recommenait de vivre dehors, assis devant les milliers de petits cafs silencieux autour des saintes mosques, prs des fontaines, sous les treilles aux pampres frais, sous les glycines, sous les platanes; des narguils par myriades, le long des rues, exhalaient leur fume enjleuse, et les hirondelles dliraient de joie autour des nids. Les vieux tombeaux, les grises coupoles, baignaient dans un calme sans nom, que l'on et dit inaltrable, ne devant jamais finir. Et les lointains de la cte d'Asie ou de l'immobile Marmara, qu'on apercevait par chappes, resplendissaient. Andr Lhry se reprenait l'Orient turc, avec plus de mlancolie encore peut-tre qu'au temps de sa jeunesse, mais avec une aussi intime passion. Et, un jour qu'il tait assis l'ombre, parmi des centaines de rveurs turban, trs loin de Pra et des agitations modernes, au centre mme, au coeur fanatique du Vieux-Stamboul, Jean Renaud, maintenant son compagnon ordinaire de turquerie, lui demanda brle- pourpoint: "Eh bien! et les trois petits fantmes de Tchiboukli, plus de nouvelles?" C'tait devant la mosque de Mehmed-Fatih, sur une grande place des vieux sicles, o les Europens ne frquentent jamais, et c'tait au moment o les muezzins chantaient, comme juchs dans le ciel, tout au bout des gigantesques fuseaux de pierre que sont les minarets: voix presque lointaines, force d'tre au-dessus des choses terrestres, d'tre perdues dans ces limpidits bleues d'en haut. "Ah! les trois petites Turques, rpondit Andr, non, rien depuis la lettre que je vous ai montre... Oh! j'imagine que l'aventure est finie et qu'elles n'y pensent plus." Pour dire cela, il affectait un air dtach, mais la question lui avait troubl sa paix contemplative, car les jours qui passaient, sans autre appel de ces inconnues, lui rendaient presque douloureuse l'ide qu'il ne rentendrait sans doute jamais la voix de "Zahid", d'un timbre si trangement doux sous le voile... Le temps n'tait plus, o il se sentait sr de l'impression qu'il pouvait faire; rien ne l'angoissait comme la fuite de sa jeunesse, et il se disait tristement: "Elles m'attendaient jeune, et elles ont d tre par trop dues..." Leur dernire lettre se terminait par ces mots: "Nous serons vos amies, si vous voulez." Certes, il ne demandait pas mieux. Mais, o donc les prendre prsent? Dans un labyrinthe aussi immense et souponneux que celui de Constantinople, rechercher trois femmes turques dont on ne connait ni le nom, ni le visage, autant s'essayer une de ces tches infaisables et ironiques, comme les mauvais gnies en proposaient autrefois aux hros des contes... X Or, ce mme jour, ce mme instant, la pauvre petite mystrieuse qui avait organis l'escapade Tchiboukli, s'apprtait franchir le seuil redoutable d'Yldiz pour y jouer une partie suprme. De l'autre ct de la Corne-d'Or, Khassim-Pacha, derrire ses oppressants grillages, dans son ancienne chambre de jeune fille qu'elle avait reprise, elle tait trs occupe en face d'un miroir. Une toilette gris et argent, tran de cour, arrive la veille de chez un grand couturier parisien, la faisait plus mince encore que de coutume, plus fine et flexible. Elle voulait tre trs jolie ce jour-l, et ses deux cousines, aussi anxieuses qu'elle-mme de ce qui allait advenir, dans un lourd silence l'aidaient se parer. Dcidment la robe allait bien; les rubis allaient bien aussi, sur les grisailles nuageuses du costume. Du reste, c'tait l'heure... On releva donc la trane par un ruban la ceinture, ce qui est en Turquie une rgle d'tiquette pour se prsenter chez les souverains; car, si cette trane de cour est obligatoire, aucune femme, moins d'tre princesse du sang, n'a le droit de la laisser balayer les somptueux tapis du palais. Ensuite, on enveloppa la tte blonde sous un yachmak, le voile de mousseline blanche d'autrefois que les grandes dames portent encore, en voiture ou en caque, dans certaines occasions spciales, et qui est exig, comme la robe queue, pour entrer Yldiz, o aucune visiteuse en tcharchaf ne serait reue. C'tait l'heure; "Zahid", aprs le baiser d'adieu de ses cousines, descendit prendre place dans son coup noir aux lanternes dores, attel de chevaux noirs, avec plaques d'or sur les harnais. Et elle partit, stores baisss, l'invitable eunuque trnant ct du cocher. Voici de quel malheur, du reste facile prvoir, elle se trouvait aujourd'hui menace: les deux mois de retraite, consentis par sa belle- mre, avaient pris fin, et maintenant Hamdi rclamait imprieusement sa femme au domicile conjugal. Question de fortune peut-tre, mais question d'amour aussi, car il avait bien compris que c'tait _elle_, le charme de sa demeure, malgr l'empire qu'avait exerc l'autre sur ses sens. Et il les voulait toutes les deux. Alors, le divorce tout prix. Mais qui avoir recours, pour l'obtenir?... Son pre, qui elle avait peu peu rendu sa tendresse, l'aurait protge, lui, aprs de Sa Majest Impriale; mais il dormait depuis un an, dans le saint cimetire d'Eyoub. Restait sa grand-mre, bien vieille pour de telles dmarches, et surtout beaucoup trop 1320 pour comprendre: de son temps, celle-l, deux pouses dans une maison, ou trois, ou mme quatre, pourquoi pas? C'est d'Europe, qu'tait venue, --comme les institutrices et l'incroyance,--cette mode nouvelle de n'en vouloir qu'une!... Dans sa dtresse, elle avait donc imagin d'aller se jeter aux pieds de la Sultane mre, connue pour sa bont, et l'audience avait t accorde sans peine la fille de Tewfik-Pacha, marchal de la cour. Une fois franchie la grande enceinte des parcs d'Yldiz, le coup noir arriva devant une grille ferme, qui tait celle des jardins de la Sultane. Un ngre, avec une grosse clef solide, vint ouvrir, et la voiture, derrire laquelle une bande d'eunuques la livre de la "Valid" couraient maintenant pour aider la visiteuse descendre, s'engagea dans les alles fleuries, pour s'arrter en face du perron d'honneur. La jolie suppliante connaissait le crmonial d'introduction, tant dj venue plusieurs fois, aux grandes rceptions du Baram, chez la bonne princesse. Dans le vestibule, elle trouva, comme elle s'y attendait, une trentaine de petites fes,--des toutes jeunes esclaves, des merveilles de beaut et de grce,--vtues pareillement comme des soeurs et alignes en deux files pour la recevoir; aprs un grand salut d'ensemble, les petites fes s'abattirent sur elle, comme un vol d'oiseaux caressants et lgers, et l'entranrent dans le "salon des yachmaks", o chaque dame doit entrer d'abord pour quitter ses voiles. L, en un clin d'oeil, avec une adresse consomme, les fes, sans mot dire, lui eurent enlev ses mousselines enveloppantes, qui taient retenues par d'innombrables pingles, et elle se trouva prte, pas une mche de ses cheveux drange, sous le turban de gaze impondrable qui se pose en diadme trs haut, et qui est de rigueur la cour, les princesses du sang ayant seules le droit d'y paratre tte nue. L'aide de camp vint ensuite la saluer et la conduire dans un salon d'attente; une femme, bien entendu, cet aide de camp, puisqu'il n'y a point d'hommes chez une sultane; une jeune esclave circassienne, toujours choisie pour sa haute taille et son impeccable beaut, qui porte jaquette de drap militaire aiguillettes d'or, longue trane, releve dans la ceinture, et petit bonnet d'officier galonn d'or. Dans le salon d'attente, ce fut Madame la Trsorire, qui vint suivant les rites lui tenir un moment compagnie: une Circassienne encore, il va sans dire, puisqu'on n'accepte aucune Turque au service du palais, mais une Circassienne de bonne famille, pour occuper une charge aussi hautement considre; et, avec celle-ci qui tait _du monde_, mme grande dame, il fallut causer... Mortelles, toutes ces lenteurs, et son espoir, son audace de plus en plus faiblissaient... Prs d'entrer enfin dans le salon, si difficilement pntrable, o se tenait la mre du Khalife, elle tremblait comme d'une grande fivre. Un salon d'un luxe tout europen, hlas! sauf les merveilleux tapis et les inscriptions d'Islam; un salon gai et clair, donnant de haut sur le Bosphore, que l'on apercevait lumineux et resplendissant travers les grillages des fentres. Cinq ou six personnes en tenue de cour, et la bonne princesse, assise au fond, se levant pour recevoir la visiteuse. Les trois grands saluts, de mme que pour les Majests occidentales; mais le troisime, un prosternement complet deux genoux, la tte toucher terre, comme pour baiser le bas de la robe de la Dame, qui, tout de suite, avec un franc sourire, lui tendait les mains pour la relever. Il y avait l un jeune prince, l'un des fils du Sultan (qui ont, tout comme le Sultan lui-mme, le droit de voir les femmes visage dcouvert). Il y avait deux princesses du sang, frles et gracieuses, tte nue, la longue trane ploye. Et enfin trois dames petit turban sur chevelure trs blonde, la trane retenue captive dans la ceinture; trois "Saraylis", jadis esclaves de ce palais mme, puis grandes dames de par leur mariage, et qui taient depuis quelques jours en visite chez leur ancienne matresse et bienfaitrice, ayant conquis le droit, en tant que Saraylis, de venir chez n'importe quelle princesse sans invitation, comme on va dans sa propre famille. (On entend ainsi l'esclavage, en Turquie, et plus d'une pouse de nos socialistes intransigeants pourrait venir avec fruit s'duquer dans les harems, pour ensuite traiter sa femme de chambre, ou son institutrice, comme les dames turques traitent leurs esclaves.) C'est un charme qu'ont presque toujours les vraies princesses, d'tre accueillantes et simples; mais aucune sans doute ne dpasse celles de Constantinople en simplicit et douce modestie. "Ma chre petite, dit gaiement la Sultane chevelure blanche, je bnis le bon vent qui vous amne. Et, vous savez, nous vous gardons tout le jour; nous vous mettrons mme contribution pour nous faire un peu de musique: vous jouez trop dlicieusement." Des fraches beauts qui n'avaient point encore paru (les jeunes esclaves prposes aux rafrachissements) firent leur entre apportant sur des plateaux d'or, dans des tasses d'or, des botes d'or, le caf, les sirops, les confitures de roses; et la Sultane mit la conversation sur quelqu'un de ces sujets du jour qui ne manquent jamais de filtrer jusqu'au fond des srails, mme les plus hermtiquement clos. Mais le trouble de la visiteuse se dissimulait mal; elle avait besoin de parler, d'implorer; cela se voyait trop bien... Avec une gentille discrtion, le prince se retira; les princesses et les belles Saraylis, sous prtexte de regarder je ne sais quoi dans les lointains du Bosphore, allrent s'accouder aux fentres grilles d'un salon voisin. "Qu'y a-t-il, ma chre enfant?" demanda alors tout bas la grande princesse, penche maternellement vers "Zahid", qui se laissa tomber ses genoux. Les premires minutes furent d'anxit croissante et affreuse, quand la petite rvolte qui cherchait avidement sur le visage de la Sultane l'effet de ses confidences, s'aperut que celle-ci ne comprenait pas et s'effarait. Les yeux cependant, toujours bons, ne refusaient point; mais ils semblaient dire: "Un divorce, et un divorce si peu justifi! Quelle affaire difficile!... Oui, j'essaierai... Mais, dans des conditions telles, mon fils jamais n'accordera..." Et "Zahid", devant ce refus qui pourtant ne se formulait pas, croyait sentir les tapis, le parquet se drober sous ses genoux, se jugeait perdue,--quand soudain quelque chose comme un frisson de terreur religieuse passa dans le palais tout entier; on courait, pas sourds, dans les vestibules; toutes les esclaves, le long des couloirs, avec des froissements de soie, tombaient prosternes... Et un eunuque se prcipita dans le salon, annonant, d'une voix que la crainte faisait plus pointue: "Sa Majest Impriale!..." Il avait peine prononc ce nom faire courber les ttes, quand, sur le seuil, le Sultan parut. La suppliante, toujours agenouille, rencontra et soutint une seconde ce regard, qui s'abaissait directement sur le sien, puis perdit connaissance, et s'affaissa comme une morte toute blme, dans le nuage argent de sa belle robe... Celui qui venait d'apparatre cette porte tait l'homme sur terre le plus inconnaissable pour la masse des mes occidentales, le Khalife aux responsabilits surhumaines, l'homme qui tient dans sa main l'immense Islam et doit le dfendre, aussi bien contre la coalition inavoue des peuples chrtiens que contre le torrent de feu du Temps; l'homme qui, jusqu'au fond des dserts d'Asie, s'appelle "l'ombre de Dieu". Ce jour-l, il voulait simplement visiter sa mre vnre, quand il rencontra l'angoisse et l'ardente prire dans l'expression de la jeune femme genoux. Et ce regard pntra son coeur mystrieux, que durcit par instants le poids de son lourd sacerdoce, mais qui en revanche demeure accessible d'intimes et exquises pitis, si ignores de tous. D'un signe, il indiqua la suppliante ses filles, qui, restant inclines pour un salut profond, ne l'avaient pas vue s'affaisser, et les deux princesses aux longues tranes ployes relevrent dans leurs bras, tendrement comme si elle et t leur soeur, la jeune femme la trane retenue,--qui, sans le savoir, venait de gagner sa cause avec ses yeux. Quand "Zahid" revint elle, longtemps aprs, le Khalife tait parti. Se rappelant tout coup, elle regarda alentour, incertaine d'avoir vu en ralit ou d'avoir rv seulement la redoutable prsence. Non, le Khalife n'tait pas l. Mais la Sultane mre, penche sur elle et lui tenant les mains, affectueusement lui dit: "Remettez-vous vite, chre enfant, et soyez heureuse: mon fils m'a promis de signer demain un irad qui vous rendra libre." En redescendant l'escalier de marbre, elle se sentait toute lgre, toute grise et toute vibrante, comme un oiseau qui on vient d'ouvrir sa cage. Et elle souriait aux petites fes des yachmaks, en troupe soyeuse derrire elle, qui accouraient pour la recoiffer, et qui, en un tour de main, eurent rtabli, avec cent pingles, sur ses cheveux et son visage, le traditionnel difice de gaze blanche. Cependant, remonte dans son coup noir et or, tandis que ses chevaux trottaient firement vers Khassim-Pacha, elle sentit qu'un nuage se levait sur sa joie. Elle tait libre, oui, et son orgueil, veng. Mais, elle s'en apercevait maintenant, un sombre dsir la tenait encore ce Hamdi, dont elle croyait s'tre affranchie l pour toujours. "Ceci est une chose basse et humiliante, se dit-elle alors, car cet homme n'a jamais eu ni loyaut ni tendresse, et je ne l'aime pas. Il m'a donc bien profane et avilie sans rmission pour que je me rappelle encore son treinte. J'ai eu beau faire, je ne m'appartiens plus compltement, puisque je demeure entache par ce souvenir. Et si, plus tard, sur ma route, passe un autre que je vienne aimer, il ne me reste plus que mon me, qui soit digne de lui tre donne; et jamais je ne lui donnerai que cela, jamais..." XI Le lendemain, elle avait crit Andr: "S'il fait beau jeudi, voulez-vous que nous nous rencontrions Eyoub? Vers deux heures, en caque, nous arriverons aux degrs qui descendent dans l'eau, juste au bout de l'avenue pave de marbre qui mne la mosque. Du petit caf qui est l, vous pourrez nous voir dbarquer, et, n'est-ce pas, vous reconnatrez bien vos nouvelles amies, les trois pauvres petits fantmes noirs de l'autre jour? Puisque vous portez volontiers le fez, mettez-le, ce sera toujours moins dangereux. Nous irons droit la mosque, o nous entrerons un moment. Vous nous aurez attendues dans la cour. Alors, _marchez, nous vous suivrons_. Vous connaissez Eyoub mieux que nous-mmes; trouvez-y un coin (peut-tre sur les hauteurs du cimetire) o nous pourrons causer en paix." Et il faisait trs beau, ce jeudi-l, sous un ciel de haute mlancolie bleue. Il faisait chaud tout coup, aprs ce long hiver, et les senteurs d'Orient, qui avaient dormi dans le froid, s'taient partout rveilles. Recommander Andr de mettre un fez pour aller Eyoub tait bien inutile, car, en souvenir du pass, jamais il n'aurait voulu paratre autrement dans ce quartier qui avait t le sien. Depuis son retour Constantinople, il revenait l pour la premire fois, et, au sortir du caque, en posant le pied sur ces marches toujours les mmes, avec quelle motion il reconnut toutes choses, dans ce recoin d'lection, si pargn encore! Le vieux petit caf, maisonnette de bois vermoulu, s'avanant sur pilotis vers l'eau tranquille, n'avait pas chang depuis l'poque de sa jeunesse. En compagnie de Jean Renaud, aussi coiff d'un fez, et qui avait la consigne de ne pas parler, quand il entra prendre place dans l'antique petite salle, tout ouverte l'air pur et la fracheur du golfe, il y avait l, sur les humbles divans recouverts d'indienne bien lave, des chats clins sommeillant au soleil, et trois ou quatre personnages en longue robe et turban qui contemplaient le ciel bleu. Partout alentour rgnaient cette immobilit, cette indiffrence la fuite du temps, cette sagesse rsigne et trs douce, qui ne se trouvent qu'en pays d'Islam, dans le rayonnement isolateur des mosques saintes et des grands cimetires. Il s'assit sur les banquettes en indienne, avec son complice d'aventure dangereuse, et bientt leurs fumes de narguil se mlrent celles des autres rveurs; c'taient des Imans, ces voisins de fumerie, qui les avaient salus la turque, ne les croyant point des trangers, et Andr s'amusait de leur mprise, favorable ses projets. Ils avaient l, bien sous leurs yeux, le tout petit dbarcadre tranquille, o sans doute elles allaient arriver; un bonhomme barbe blanche, qui en tait le surveillant, y faisait une facile police, du bout de sa gaffe dirigeant l'accostage des rares caques, et on voyait miroiter doucement l'eau de ce golfe trs enclos, sans mare, toujours baignant les marches sculaires. C'est le bout du monde, ce fond de la Corne-d'Or; on n'y passe point pour se rendre ailleurs, cela ne mne nulle part. Sur les berges non plus, il n'y a point de route pour s'avancer plus loin; tout vient mourir ici, le bras de mer et le mouvement de Constantinople; tout y est vieux et dlaiss, au pied de collines arides, d'une couleur brune de dsert, emplies de spultures. Aprs ce petit caf sur pilotis, o ils attendaient, encore quelques maisonnettes en bois djet, un vieux couvent de derviches tourneurs, et puis plus rien, que des pierres tombales, dans une solitude. Ils surveillaient les caques lgers, qui accostaient de temps autre, venant de la rive de Stamboul ou de celle de Khassim-Pacha, et amenaient des fidles pour la mosque, pour les tombeaux, ou bien des habitants du paisible faubourg. Ils virent dbarquer deux derviches; ensuite des dames-fantmes toutes noires, mais qui avaient la dmarche lente et courbe; et ensuite de pieux vieillards turban vert. Au-dessus de leurs ttes, les reflets du soleil sur la surface remue venaient danser au plafond de bois, et y dessiner comme les rseaux changeants d'une moire, chaque fois qu'un nouveau caque avait troubl le miroir de l'eau. Enfin, l-bas quelque chose se montra qui ressemblait beaucoup aux visiteuses attendues: dans un caque , sur le bleu lumineux du golfe, trois petites silhouettes noires, qui, mme dans le lointain, avaient de la sveltesse et de l'lgance. C'tait bien cela. Tout prs d'eux, elles descendirent, les reconnurent sans doute travers leurs triples voiles, et s'acheminrent lentement sur les dalles blanches, vers la mosque. Eux, bien entendu, n'avaient pas bronch, osant peine les suivre des yeux dans cette avenue presque toujours dserte, mais si sacre, et environne de tant d'ternels sommeils. Un long moment aprs, sans hte, d'un air indiffrent, Andr se leva, et, lentement comme elles avaient fait, prit la belle avenue des morts, --qui est borde tantt de kiosques funraires, sortes de rotondes en marbre blanc, tantt d'arcades, comme des sries de portiques ferms par des grilles de fer... Devant ces kiosques, si on s'arrte pour regarder aux fentres, on voit l'intrieur, dans la pnombre, des compagnies de hauts catafalques vert-mir, que drapent des broderies anciennes. Et derrire les grilles des arcades, ce sont des tombeaux ciel ouvert, que l'on aperoit partout, en foule tonnamment presse; des tombeaux encore magnifiques, de grandes stles en marbre qui se dressent les unes toucher les autres, mystrieusement exquises de forme, et couvertes d'arabesques, d'inscriptions dores, au milieu d'un fouillis de verdure, de rosiers roses, de fleurs sauvages et de longues herbes. Entre les dalles aussi de l'avenue sonore, les herbes poussent, et, quand on approche de la mosque, on est dans la pnombre verte, car les branches des arbres forment une vote. En arrivant, Andr regarda dans la sainte cour, cherchant si elles taient l. Mais non, encore personne. Trs ombreuse, cette cour, sous des arceaux, sous des platanes centenaires; les vieilles faences brillaient et l sur les murailles, d'un reflet de soleil filtr entre des feuilles; par terre se promenaient des pigeons et des cigognes du voisinage, trs en confiance dans ce lieu calme, o les hommes ne songent qu' prier. La lourde tenture qui masquait l'entre du sanctuaire se souleva pourtant, et les trois petits fantmes noirs sortirent. "Marchez, nous vous suivrons", avait crit "Zahid". Donc, il prit les devants, d'un pas un peu indcis, s'engagea,--par des sentiers funbres et doux, toujours entre des arceaux grills laissant voir la multitude des pierre tombales,--dans une partie plus humble, plus ancienne aussi et plus boule du cimetire, o les morts sont un peu comme en fort vierge. Et, arriv tout de suite au pied de la colline, il se mit monter. A une vingtaine de pas, suivaient les trois petits fantmes, et, beaucoup plus loin, Jean Renaud, charg de faire le guet et donner l'alarme. Ils montaient, sans sortir pour cela des cimetires infinis, qui couvrent toutes les hauteurs d'Eyoub. Et, peu peu, un horizon de Mille et une Nuits se dployait alentour; on allait bientt revoir tout Constantinople qui surgissait dans les lointains, au-dessus de l'enchevtrement des branches, comme pour monter avec eux. Ce n'tait plus un bocage, ainsi que dans le bas-fond autour du sanctuaire, une mle d'arbustes et de plantes; non, sur cette colline, l'herbe s'tendait rase, et il n'y avait, parmi les innombrables tombes, que des cyprs gants qui laissaient entre eux beaucoup d'air, beaucoup de vue. Ils taient maintenant tout en haut de cette tranquille solitude; Andr s'arrta, et les trois sveltes formes noires sans visage l'entourrent: "Pensiez-vous nos revoir?" demandrent-elles presque ensemble, de leur gentilles voix charmeuses, en lui tendant la main. A quoi Andr rpondit un peu mlancoliquement: "Est-ce que je savais, moi, si vous reviendriez? --Eh bien! les revoil, vos trois petites mes en peine, qui ont toutes les audaces... Et, o nous conduisez-vous? --Mais, ici mme, si vous voulez bien... Tenez, ce carr de tombes, il est tout trouv pour nous y asseoir... Je n'aperois personne d'aucun ct... Et puis, je suis en fez; nous parlerons turc si quelqu'un passe, et on s'imaginera que vous vous promenez avec votre pre... --Oh! rectifia vivement "Zahid", notre mari, vous voulez dire..." Et Andr la remercia, d'un lger salut. En Turquie, o les morts sont entours de tant de respect, on n'hsite pas s'installer au-dessus d'eux, mme sur leurs marbres, et beaucoup de cimetires sont des lieux de promenade et de station l'ombre, comme chez nous les jardins et les squares. "Cette fois, dit "Nchdil", en prenant place sur une stle qui gisait dans l'herbe, nous n'avons pas voulu vous donner rendez-vous trs loin, comme le premier jour: votre courtoisie la fin se serait lasse. --Un peu fanatique, cet Eyoub, peut-tre, pour une aventure comme la ntre, observa "Zahid"; mais vous l'aimez, vous y tes chez vous... Et nous aussi, nous l'aimons... et nous y serons chez nous, plus tard, car c'est ici, quand notre heure sera venue, que nous dsirons dormir." Andr alors les regardait avec une stupeur nouvelle: tait-ce possible, ces trois petites cratures, dont il avait senti dj le modernisme extrme, qui lisaient madame de Noailles, et pouvaient l'occasion parler comme les jeunes Parisiennes trop dans le train des livres de Gyp, ces petites fleurs du XXe sicle, taient appeles, en tant que musulmanes et sans doute de grande famille, dormir un jour dans ce bois sacr, l, en bas, parmi tous ces morts turban des vieux sicles de l'hgire; dans quelqu'un de ces inquitants kiosques de marbre, elles auraient leur catafalque en drap vert, garni d'un voile de la Mecque sur quoi la poussire s'amasserait bientt, et on viendrait le soir leur allumer comme aux autres leur petite veilleuse... Oh! toujours ce mystre d'Islam, sous lequel ces femmes restaient enveloppes, mme en plein jour, quand le ciel tait bleu et quand brillait un soleil de printemps... Ils causaient, assis sur des tombes trs anciennes, les pieds dans un herbe fine, seme de ces fleurettes dlicates qui sont amies des terrains secs et tranquilles. Ils avaient l, pour leur conversation, un site merveilleux, un site unique au monde, et consacr par tout un pass. Quantit de prcdentes gnrations, des empereurs byzantins et des khalifes magnifiques avaient travaill pendant des sicles composer pour eux seuls ce dcor de ferie: c'tait tout Stamboul, un peu vol d'oiseau et dcoupant son amas de mosques sur le bleu lointain de la mer; un Stamboul vu en raccourci, en enfilade, les dmes, les minarets chevauchant les uns sur les autres en profusion confuse et superbe, avec, par-derrire, la nappe immobile de la Marmara dessinant son vertigineux cercle de lapis. Et aux premiers plans, tout prs d'eux, il y avait les milliers de stles, les unes droites, avec leurs arabesques dores, leurs fleurs dores, leurs inscriptions dores; il y avait les cyprs de quatre cents ans, aux troncs comme des piliers d'glise, et d'une couleur de pierre, et aux feuillages si sombres qui montaient partout dans ce beau ciel comme des clochers noirs. Elles semblaient presque gaies aujourd'hui, les trois petites mes sans figure, gaies parce qu'elle taient jeunes, parce qu'elles avaient russi s'chapper, qu'elles se sentaient libres pour une heure, et parce que l'air ici tait suave et lger, avec des odeurs de printemps. "Rptez un peu nos noms, commanda "Ikbal", pour voir si vous ne vous embrouillerez pas." Et Andr, les montrant l'une aprs l'autre du bout de son doigt, pronona comme un colier qui rcite docilement sa leon: "Zahid, Nchdil, Ikbal." "Oh! que c'est bien!... Mais nous ne nous appelons pas comme cela du tout, vous savez? --Je m'en doutais, croyez-le... D'autant plus que Nchdil, entre autres, est un nom d'esclave. --Nchdil... En effet, oui... Ah! vous tes si fin que a!" Le radieux soleil tombait en plein sur leurs pais voiles, et Andr, la faveur de cet clairage outrance, essayait de dcouvrir quelque chose de leurs traits. Mais non, rien. Trois ou quatre doubles de gaze noire les rendaient indchiffrables... Un moment il se laissa drouter par les modestes tcharchafs, en soie noire un peu lime, et les gants un peu dfrachis, qu'elles avaient cru devoir prendre pour ne pas attirer l'attention: "Aprs tout, se dit- il, peut-tre ne sont-elles pas de si belles dames que je croyais, les pauvres petites." Mais ses yeux tombrent ensuite sur leurs souliers trs lgantes et leurs fins bas de soie... Et puis, cette haute culture dont elles faisaient preuve, et cette parfaite aisance?... "Eh bien! depuis l'autre jour, demanda l'une, n'avez-vous pas fait quelques perquisitions pour nous "identifier"? --Elles seraient commodes, les perquisitions, par exemple!... Et puis, a m'est gal!... J'ai trois petites amies charmantes; a, je le sais, et, comme indication, je m'en contente... --Oh! prsent, proposa "Nchdil", nous pourrions bien lui dire qui nous sommes... La confiance en lui, nous l'avons... --Non, j'aime mieux pas, interrompit Andr. --Gardons-nous-en bien, dit "Ikbal"... C'est tout notre *95 charme ses yeux, a: notre petit mystre... Avouez-le, monsieur Lhry, si nous n'tions pas des musulmanes voiles, s'il ne fallait pas, chacun de nos rendez-vous, jouer notre vie,--et peut-tre, vous aussi, la vtre,--vous diriez: "Qu'est-ce qu'elles me veulent, ces trois petites sottes?" et vous ne viendriez plus. --Mais non, voyons... --Mais si... L'invraisemblance de l'aventure, et le danger, c'est bien tout ce qui vous attire, allez! --Non, je vous dis... plus maintenant... --Soit, n'approfondissons pas,--conclut "Zahid" qui depuis un moment ne disait plus rien,--n'claircissons pas le dbat; je prfre... Mais, sans vous mettre au courant de notre tat civil, monsieur Lhry, permettez qu'on vous apprenne nos noms vrais; tout en nous laissant notre incognito, il me semble que cela nous rendra plus vos amies... --a, je le veux bien, rpondit-il, et je crois que je vous l'aurais demand... Des noms d'emprunt, c'est comme une barrire... --Donc, voici. "Nchdil" s'appelle Zeyneb: le nom d'une dame pieuse et sage, qui jadis Bagdad enseignait la thologie; et cela lui va trs bien... "Ikbal" s'appelle Mlek (1), et comment ose-t-on usurper un nom pareil, tant la petite peste qu'elle est?... Quant moi, "Zahid", je m'appelle Djnane (2), et, si vous savez jamais mon histoire, vous verrez quelle drision, ce nom-l!... Allons, rptez prsent: Zeyneb, Mlek, Djnane. (1)Mlek signifie: ange (2)Djnane (qui s'crit Djenan) signifie: Bien- aime. --Inutile, je n'oublierai pas. D'ailleurs, puisque vous avez tant fait, il vous reste m'apprendre une chose essentielle: quand on vous parle, est-ce _Madame_ qu'il faut vous dire, ou bien... --Il faut nous dire rien du tout: Zeyneb, Mlek, Djnane, sans plus. --Oh! cependant... --Cela vous choque... Que voulez-vous, nous sommes des petites barbares... Eh bien! alors, si vous y tenez, que ce soit _Madame,... Madame_ toutes les trois, hlas!... Mais nos relations dj sont tellement contraires tous les protocoles!... Un peu plus ou un peu moins, qu'importerait? Et puis, voyez combien notre amiti risque de n'avoir pas de lendemain: un si terrible danger plane sur nos rencontres que nous ne saurons mme pas, en nous quittant tout l'heure, si nous nous reverrons jamais. Donc, pourquoi, pendant cet instant qui peut si bien tre sans retour dans notre existence, pourquoi ne pas nous donner l'illusion que nous sommes pour vous d'intimes amies?" Si trange que ce ft, c'tait prsent d'une manire parfaitement honnte, franche et comme il faut, avec une puret inattaquable, comme d'me me; Andr alors se rappela le danger, qu'il oubliait en effet, tant ce lieu adorable avait des apparences de paix et de scurit, et tant cette journe de printemps tait douce; il se rappela leur courage, qu'il avait perdu de vue, leur courage d'tre ici, leur audace de dsespres, et, au lieu de sourire d'une telle demande, il sentit ce qu'elle avait d'anxieux et de touchant. "Je dirai comme vous voudrez, rpondit-il, et je vous remercie... Mais vous, en change, vous supprimerez _Monsieur_, n'est-ce pas? --Ah!... et comment dirons-nous donc? --Mon Dieu, je ne sais pas trop... Je ne vous vois gure d'autre ressource que de m'appeler Andr." Alors Mlek, la plus enfant des trois: --"Pour Djnane, ce ne sera pas la premire fois que a lui arrivera, vous savez! --Ma petite Mlek, de grce! --Si! laisse-moi lui conter... Vous n'imaginez pas ce que nous avons dj vcu avec vous, surtout elle, tenez! Et jadis, dans son journal de jeune fille, crit sous forme de lettre votre intention, elle vous appelait Andr tout le temps. --C'est un enfant terrible, monsieur Lhry; elle exagre beaucoup, je vous assure... --Ah! et la photo! reprit Mlek, passant brusquement d'un sujet un autre. --Quelle photo? demanda-t-il. --Vous, avec Djnane. C'est comme chose irralisable, vous comprenez, qu'elle a dsir l'avoir... Faisons vite, l'instant ne se retrouvera peut-tre jamais plus... Mets-toi prs de lui, Djnane." Djnane, avec sa grce languide, sa flexibilit harmonieuse, se leva pour s'approcher. "Savez-vous quoi vous ressemblez? lui dit Andr. A une lgie, dans tout ce noir qui est lger et qui trane... et avec la tte penche, comme je vous vois l, parmi ces tombes." Dans sa voix mme, il y avait de l'lgie, ds qu'elle prononait une phrase un peu mlancolique; le timbre en tait musical, infiniment doux, et pourtant bris et comme lointain. Mais cette petite lgie vivante pouvait tout coup devenir trs gaie, moqueuse, et faire des rflexions impayables; on la sentait capable d'enfantillage et de fou rire. Prs d'Andr, elle se posait gravement, sans faire mine de relever ses voiles: "Comment, mais vous allez rester ainsi, toute noire, sans visage? --Bien entendu! En silhouette. Les mes, vous savez, n'ont pas besoin d'avoir une figure..." Et Mlek, retirant, de dessous son tcharchaf d'austre musulmane, un petit kodak du tout dernier systme, les mit en joue: tac! une premire preuve; tac! une seconde... Ils ne se doutaient pas combien, plus tard, par la suite imprvue des jours, elles leur deviendraient chres et douloureuses, ces vagues petites images, prises en s'amusant, dans un tel lieu, un instant o il y avait fte de soleil et de renouveau... Par prcaution, Mlek allait prendre un clich de plus, quand ils aperurent une paire de grosses moustaches sous un bonnet rouge, qui surgissaient tout prs d'eux, derrire des stles: un passant, stupfait d'entendre parler une langue inconnue et de voir des Turcs faire des photographies dans un saint cimetire. Pourtant il s'en alla sans protester, mais avec un air de dire: Attendez un peu, je reviens; on va claircir cette affaire-l... Comme la premire fois, le rendez-vous finit donc par une fuite des trois gentils fantmes, une fuite perdue. Et il tait temps, car, au bas de la colline, ce personnage ameutait du monde. Une heure aprs, quand Andr et son ami se furent assurs, en piant de trs loin, que les trois petites Turques avaient russi, par des chemins dtourns, gagner sans encombre une des chelles de la Corne-d'Or et prendre un caque, ils s'embarqurent eux-mmes, une chelle diffrente, pour s'loigner d'Eyoub. C'tait maintenant la scurit et le calme, dans cette barque effile, o ils venaient de s'asseoir presque couchs, la manire de Constantinople, et ils descendaient ce golfe, tout enclav dans l'immense ville, l'heure o la ferie du soir battait son plein. Leur batelier les menait en suivant la rive de Stamboul, dans cette ombre colossale que les amas de maisons et de mosques projettent, au dclin du soleil, depuis des sicles, sur cette eau toujours captive et tranquille. Stamboul au-dessus d'eux commenait de s'assombrir et de s'unifier, talant comme tous les soirs la magnificence de ses coupoles contre le couchant ivre de lumire; Stamboul redevenait dominateur, lourd de souvenirs, oppressant comme aux grandes poques de son pass, et, sous cette belle nappe rflchissante qu'tait la surface de la mer, on devinait, entasss au fond, les cadavres et le dchet de deux civilisations somptueuses... Si Stamboul tait sombre, en revanche les quartiers qui s'tageaient sur la rive oppose, Khassim-Pacha, Tershan, Galata, avaient l'air de s'incendier, et mme le banal Pra, perch tout en haut et envelopp de rayons couleur de cuivre, jouait son rle dans cet merveillement des fins de jour. Il n'y a gure d'autre ville au monde, qui arrive se magnifier ainsi, dans les lointains et les clairages propices, pour produire tout coup grand spectacle et apothose. Pour Andr Lhry, ces trajets en caque le long de la berge, dans l'ombre de Stamboul, avaient t presque quotidiens jadis, quand il habitait au bout de la Corne-d'Or. En ce moment, il lui semblait que c'tait hier, ce temps-l; l'intervalle de vingt-cinq annes n'existait plus; il se rappelait jusqu' d'insignifiantes choses, des dtails oublis, il avait peine croire qu'en rebroussant chemin vers Eyoub, il ne retrouverait pas la place ancienne sa maison clandestine, les visages autrefois connus. Et, sans s'expliquer pourquoi, il associait un peu l'humble petite Circassienne, qui dormait sous sa stle tombe, cette Djnane apparue si nouvellement dans sa vie; il avait presque le sentiment sacrilge que celle-ci tait une continuation de celle-l, et, cette heure magique o tout tait bien-tre et beaut, enchantement et oubli, il n'prouvait aucun remords de les confondre un peu... Que lui voulaient-elles, les trois petites Turques d'aujourd'hui? Comment finirait ce jeu qui le charmait et qui tait plein de prils? Elles n'avaient presque rien dit, que des choses enfantines ou quelconques, et cependant elles le tenaient dj, au moins par un lien de sollicitude affectueuse... C'taient leurs voix peut-tre; surtout celle de Djnane, une voix qui avait l'air de venir _d'ailleurs_, du pass peut-tre, qui diffrait, on ne savait par quoi, des habituels sons terrestres... Ils avanaient toujours; ils allaient comme tendus sur l'eau mme, tant on en est prs dans ces minces caques presque sans rebords. Ils avaient dpass la mosque de Soliman, qui trne au-dessus de toutes les autres, au point culminant de Stamboul, dominant tout de ses coupoles gantes. Ils avaient franchi cette partie de la Corne-d'Or o des voiliers d'autrefois stationnent toujours en multitude serre: hautes carnes peinturlures, inextricable fort de mts grles portant tous le croissant de l'Islam sur leurs pavillons rouges. Le golfe commenait de s'ouvrir devant eux sur l'chappe plus large du Bosphore et de la Marmara, o les paquebots sans nombre leur apparaissaient, transfigurs par l'loignement favorable. Et maintenant c'tait la cte d'Asie qui entrait brusquement en scne avec splendeur; une autre ville encore, Scutari donnait cette illusion, de presque chaque soir, qu'il y avait le feu dans ses vieux quartiers asiatiques: les petites vitres de ses fentres turques, les petites vitres par myriades, refltant chacune la suprme fulguration du soleil moiti disparu, auraient fait croire, si l'on n'et t avis de ce trompe-l'oeil coutumier, qu' l'intrieur toutes les maisons taient en flammes. XII Andr Lhry, la semaine suivante, reut cette lettre trois critures: "Mercredi, 27 avril 1904. Nous ne sommes jamais si sottes qu'en votre prsence, et aprs, quand vous n'tes plus l, c'est en pleurer. Ne nous refusez pas de venir, encore une fois qui sera la dernire. Nous avons tout combin pour _samedi_, et si vous saviez, quelles ruses de Machiavel! Mais ce sera une rencontre d'adieu, car nous allons partir. Sans en perdre le fil, suivez bien tout ceci: Vous venez Stamboul, devant Sultan-Selim. Arriv en face de la mosque, vous voyez sur votre droite une ruelle qui a l'air abandonn, entre un couvent de derviches et un petit cimetire. Vous vous y engagez, et elle vous mne, aprs cent mtres, la cour de la petite mosque Tossoun-Agha. Juste en face de vous, en arrivant dans cette cour, il y aura une grande maison, trs ancienne, jadis peinte en brun rouge; contournez-la. Derrire, vous verrez s'ouvrir une impasse un peu obscure, borde de maisons grilles, avec des balcons ferms qui dbordent; dans la range de gauche, la troisime maison, la seule qui ait une porte deux battants et un frappoir en cuivre, est celle o nous serons vous attendre. N'amenez pas votre ami; venez seul, c'est plus sr. DJNANE." "A partir de deux heures et demie, je serai au guet derrire cette porte entre-bille. Mettez encore le fez, et autant que possible un manteau couleur de muraille. Elle sera plus que modeste, cette toute petite maison de notre rendez-vous d'adieu. Mais nous tcherons de vous laisser un bon souvenir de ces ombres qui auront pass dans votre vie, si rapides et si lgres, que peut-tre douterez-vous, aprs quelques jours, de leur ralit. MLEK." "Et pourtant, si lgres, elles ne furent point "plumes au vent", emportes vers vous au gr d'un caprice. Mais, le premier, vous avez senti que la pauvre Turque pouvait bien avoir une me, et c'est de cela qu'elles voulurent vous dire merci. Et cette "aventure innocente", si courte et presque irrelle, ne vous aura pas laiss le temps d'arriver la lassitude. Ce sera, dans votre vie, une page sans verso. Samedi, avant de disparatre pour toujours, nous vous dirons bien des choses, si l'entretien n'est pas coup, comme celui d'Eyoub, par une motion et une fuite. Donc, bientt, notre _ami_. ZEYNBE." "Moi qui suis le grand stratgiste de la bande, on m'a charge de dessiner ce beau plan, que je joins la lettre, pour que vous vous y retrouviez. Bien que l'endroit ait un peu l'air d'un petit coupe-gorge, que votre ami soit sans inquitude: rien de plus honnte ni de plus tranquille. re-MLEK (MLEK _rursus_)." Et Andr rpondit aussitt, poste restante, au nom de "Zahid": "29 avril 1904. Aprs-demain samedi, deux heures et demie, dans la tenue prescrite, fez et manteau couleur de muraille, j'arriverai devant la porte au frappoir de cuivre, me mettre aux ordres des trois fantmes noirs. Leur ami, ANDR LHRY." *101 XIII Jean Renaud, qui augurait plutt mal de l'aventure, avait en vain demand la permission de suivre. Andr se contenta de lui accorder qu'on irait, avant l'heure du guet-apens, fumer ensemble un narguil suprme, sur certaine place qui jadis lui avait t chre, et qui ne se trouvait qu' un quart d'heure, pied, du lieu fatal. C'tait Stamboul, bien entendu, cette place choisie, au coeur mme des quartiers musulmans et devant la grande mosque de Mehmed-Fatih (1), qui est l'une des plus saintes. Aprs les ponts franchis, une monte et un long trajet encore pour arriver l, en pleine turquerie des vieux temps; plus d'Europens, plus de chapeaux, plus de btisses modernes; en approchant, travers des petits bazars rests comme Bagdad, ou dans des rues bordes d'exquises fontaines, de kiosques funraires, d'enclos grills enfermant des tombes, on se sentait redescendre peu peu l'chelle des ges, rtrograder vers les sicles rvolus. (1) Mehmed-Fatih, ou Sultan-Fatih (Mehmed le Conqurant), Mahomet II. Ils avaient une bonne heure eux, quand, au sortir de ruelles ombreuses, ils se retrouvrent en face de la colossale mosque blanche, dont les minarets croissants d'or se perdaient dans le bleu infini du ciel. Devant la haute ogive d'entre, la place o ils venaient s'asseoir est comme une sorte de parvis extrieur, que frquentent surtout les pieux personnages, fidles au costume des anctres, robe et turban. Des petits cafs centenaires s'ouvrent tout autour, achalands par les rveurs qui causent peine. Il y a aussi des arbres, l'ombre desquels d'humbles divans sont disposs, pour ceux qui veulent fumer dehors. Et, dans des cages pendues aux branches, il y a des pinsons, des merles, des linots, spcialement chargs de la musique, dans ce lieu naf et dbonnaire. Ils s'installrent sur une banquette, o des Imams s'taient reculs avec courtoisie pour les faire asseoir. Prs d'eux, vinrent tour tour des petits mendiants, des chats affables en qute de caresses, un vieux turban vert qui offrait du coco "frais comme glace", des petites bohmiennes trs jolies qui vendaient de l'eau de rose et qui dansaient, --tous souriants, discrets et n'insistant pas. Ensuite, sans plus s'occuper d'eux, on les laissa fumer et entendre les oiseaux chanteurs. Il passait des dames en domino tout noir, d'autres enveloppes dans ces voiles de Damas qui sont en soie rouge ou verte avec grands dessins d'or; il passait des marchands de "mou", et alors quelques bons Turcs, mme de belle robe et de belle allure, en achetaient gravement un morceau pour leur chat, et l'emportaient l'paule, piqu au bout de leur parapluie; il passait des Arabes du Hedjaz, en visite la ville du Khalife, ou encore des derviches quteurs, longs cheveux, qui revenaient de la Mecque. Et un bonhomme, de cent ans, au moins, pour un demi-sou laissait faire aux bbs turcs deux fois le tour de la place, dans une caisse roulettes qu'il avait trs magnifiquement peinturlure, mais qui cahotait beaucoup, sur l'antique pavage en droute. Auprs de ces mille toutes petites choses, indiquant de ce peuple le ct jeune, simple et bon, la mosque d'en face se dressait plus grande, majestueuse et calme, superbe de lignes et de blancheur, avec ses deux flches pointes dans ce ciel pur du 1er mai. Oh! les doux et honntes regards, sous ces turbans, les belles figures de confiance et de paix, encadres de barbes noires ou blondes! Quelle diffrence avec ces Levantins en veston qui, cette mme heure, s'agitaient sur les trottoirs de Pra,--ou avec les foules de nos villes occidentales, aux yeux de cupidit et d'ironie, brls d'alcool! Et comme on se sentait l au milieu d'un monde heureux, rest presque l'ge d'or,--pour avoir su toujours modrer ses dsirs, craindre les changements et garder sa foi! Parmi ces gens assis l sous les arbres, satisfaits avec la minuscule tasse de caf qui cote un sou, et le narguil berceur, la plupart taient des artisans, mais qui travaillaient pour leur compte, chacun de son petit mtier d'autrefois, dans sa maisonnette ou en plein air. Combien ils plaindraient les pauvres ouvriers en troupeau de nos pays de "progrs", qui s'puisent dans l'usine effroyable pour enrichir le matre! Combien leur paratraient surprenantes et dignes de piti les vocifrations avines de nos bourses du travail, ou les inepties de nos parlotes politiques, entre deux verres d'absinthe, au cabaret!... L'heure approchait; Andr Lhry quitta son compagnon et s'achemina seul vers le quartier plus lointain de Sultan-Selim, toujours en pleine turquerie, mais par des rues plus dsertes, o l'on sentait la dsutude et les ruines. Vieux murs de jardins; vieilles maisons fermes, maisons de bois comme partout, peintes jadis en ces mmes ocres foncs ou bruns rouges qui donnent l'ensemble de Stamboul sa teinte sombre, et font clater davantage la blancheur de ses minarets. Parmi tant et tant de mosques, celle de Sultan-Selim est une des trs grandes, dont les dmes et les flches se voient des lointains de la mer, mais c'est aussi une des plus l'abandon. Sur la place qui l'entoure, point de petits cafs, ni de fumeurs; et aujourd'hui, personne dans ses parages; devant l'ogive d'entre, un triste dsert. Sur sa droite, Andr vit la ruelle indique par Mlek, "entre un couvent de derviches et un petit cimetire"; bien sinistre cette ruelle, o l'herbe verdissait les pavs. En arrivant sur la place de l'humble mosque Tossoun-Agha, il reconnut la grande maison, certainement hante, qu'il fallait contourner; personne non plus sur cette place, mais les hirondelles y chantaient le beau mois de mai; une glycine y formait berceau, une de ces glycines comme on n'en voit qu'en Orient, avec des branches aussi grosses que des cbles de navire, et ses milliers de grappes commenaient se teinter de violet tendre. Enfin l'impasse, plus funbre que tout, avec son herbe par terre, et ses pavs trs en pnombre, sous les vieux balcons masqus d'impntrables grillages. Personne, pas mme d'hirondelles, et silence absolu. "Le lieu a un peu l'air d'un coupe-gorge", avait crit Mlek en post-scriptum: oh! pour a, oui! Quand on est un faux Turc et en maraude, presque dans le dommage, cela gne de s'avancer sous de tels balcons, d'o tant d'yeux invisibles pourraient observer. Andr marchait avec lenteur, grenait son chapelet, regardant tout sans en avoir l'air, et comptait les portes closes. "La cinquime, deux battants, avec un frappoir de cuivre." Ah! celle- ci!... Du reste, on venait de l'entrebiller, et, par la fente, passait une petite main gantes qui tambourinait sur le bois, une petite main gante plusieurs boutons, trs peu chez elle, ce qu'il semblait, dans ce quartier farouche. Il ne fallait pas paratre indcis, cause des regards possibles; avec assurance donc, Andr poussa la battant et entra. Le fantme noir embusqu derrire et qui avait bien la tournure de Mlek, referma vite clef, tira le verrou en plus, et dit gaiement: "Ah! vous avez trouv?... Montez, mes soeurs sont l-haut, qui vous attendent." Il monta un escalier sans tapis, obscur et dlabr. L-haut, dans un pauvre petit harem tout simple, aux murailles nues, que les grilles en fer et les quadrillages en bois des fentres laissaient dans un triste demi-jour, il trouva les deux autres fantmes qui lui tendirent la main... Pour la premire fois de sa vie, il tait _dans un harem_,-- chose qui, avec son habitude de l'Orient, lui avait toujours paru l'impossibilit mme; il tait _derrire_ ces quadrillages des appartements de femmes, ces quadrillages si jaloux, que les hommes, _except le matre, ne voient jamais que du dehors_. Et en bas, la porte tait verrouille, et cela se passait au coeur du Vieux-Stamboul, et dans quelle mystrieuse demeure!... Il se demandait, avec une petite frayeur, pour lui si amusante: "Qu'est-ce que je fais ici?" Tout le ct enfant de sa nature, tout le ct encore avide de sortir de soi-mme, encore amoureux de se dpayser et changer, tait servi au-del de ses souhaits. Et pourtant, elles ressemblaient trois spectres de tragdie, les dames de son harem, aussi voiles que l'autre jour Eyoub, et plus indchiffrables que jamais, avec le soleil en moins. Quant au harem lui- mme, au lieu de luxe oriental, il n'talait qu'une dcente misre. Elles le firent asseoir sur un divan aux rayures fanes, et il promena les yeux alentour. Si pauvres qu'elles fussent, les dames de cans, elles taient femmes de got, car tout dans sa simplicit extrme restait harmonieux et oriental; nulle part de ces bibelots de pacotille allemande qui commencent, hlas! envahir les intrieurs turcs. "Je suis chez vous? demanda Andr. --Oh! non, rpondirent-elles, d'un ton qui indiquait un vague sourire sous le voile. --Pardonnez-moi; ma question tait idiote, pour un tas de raisons; la premire, c'est que a me serait gal; je suis avec vous, le reste ne m'importe gure." Il les observait. Elles avaient leurs mmes tcharchafs que l'autre jour, en soie noire lime par endroits. Et avec cela, chausses comme des petites reines. Et puis, leurs gants ts, on voyait scintiller de belles pierres leurs doigts. Qu'est-ce que c'tait que ces femmes-l, et qu'est-ce que c'tait que cette maison? Djnane demanda, de sa voix de petite sirne blesse qui va mourir: "Combien de temps pouvez-vous nous donner? --Tout le temps que vous me donnerez vous-mmes. --Nous, nous avons peu prs deux heures de quasi-scurit; mais vous trouverez que c'est long, peut-tre?" Mlek apportait un de ces tout petits guridons en usage Constantinople pour les dnettes que l'on offre toujours aux visiteurs: caf, bonbons et confitures de roses. La nappe tait de satin blanc brod d'or, avec des violettes de Parme, naturelles, jetes dessus, le service tait de filigrane d'or, et cela compltait l'invraisemblance de tout. "Voici les photos d'Eyoub, lui dit-elle,--en le servant comme une mignonne esclave,--mais elles sont manques. Nous recommencerons aujourd'hui mme, puisque nous ne nous reverrons plus; il y a peu de lumire; cependant, avec une pose plus longue..." Ce disant, elle prsentait deux petites images confuses et grises, o la silhouette de Djnane se dessinait peine, et Andr les accepta ngligemment, loin de se douter du prix qu'il y attacherait plus tard... "C'est vrai, demanda-t-il, que vous allez partir? --Trs vrai. --Mais vous reviendrez... et nous nous reverrons?... A quoi Djnane rpondit par ce mot imprcis et fataliste, que les Orientaux appliquent toutes les choses de l'avenir: "Inch' Allah!..." Partiraient-elles bien rellement, o tait-ce pour mettre fin l'audacieuse aventure, par crainte des lassitudes peut-tre, ou du terrible danger? Et Andr, qui, en somme, ne savait rien d'elles, les sentait fuyantes comme des visions, impossibles retenir ou retrouver, le jour o leur fantaisie ne serait plus de le revoir. "Et ce sera bientt, votre dpart? se risqua-t-il demander encore. --Dans une dizaine de jours, sans doute. --Alors, il vous reste le temps de me faire signe une autre fois!" Elles tinrent conseil voix basse, en un turc elliptique, trs ml de mots arabes, trs difficile entendre pour Andr: "Oui, samedi prochain, dirent-elles, nous essayerons encore... Et merci de l'avoir dsir. Mais savez-vous bien tout ce qu'il nous faut dployer de ruse, acheter de complicits pour vous recevoir?" Cela pressait, parat-il, les photos, cause d'un rayon de soleil, renvoy par la triste maison d'en face, et qui jetait son reflet dans la petite salle grille, mais qui remontait lentement vers les toits, prt fuir. On recommena deux ou trois poses, toujours Djnane auprs d'Andr, et toujours Djnane sous ses draperies noires d'lgie. "Vous reprsentez-vous bien, leur dit-il, ce que c'est nouveau pour moi, trange, inquitant presque, de causer avec des tres aussi invisibles? Vos voix mmes sont comme masques par ces triples voiles. A certains moments, il me vient de vous une vague frayeur. --C'tait dans nos conventions, cela, que nous ne serions pour vous que des mes. --Oui, mais les mes se rvlent une autre me surtout par l'expression des yeux... Vos yeux, vous, je ne les imagine mme pas. Je veux croire qu'ils sont francs et limpides, mais seraient-ils mme effroyables comme ceux des goules, je n'en saurais rien. Non, je vous assure, cela me gne, cela m'intimide et m'loigne. Au moins, faites une chose; confiez-moi vos portraits, dvoiles... Sur l'honneur, je vous les rends aussitt, ou bien, si quelque drame nous spare, je les brle." Elles demeurent d'abord silencieuses. Avec leurs longues hrdits musulmanes, rvler son visage leur paraissait une chose malsante, leur liaison avec Andr en devenait tout de suite plus coupable... Et enfin, ce fut Mlek qui s'engagea dlibrment pour ses soeurs, mais sur un ton un peu narquois, qui donnait penser: "Nos photos sans tcharchaf ni yachmak, vous voulez? Bien; le temps de les faire, et la semaine prochaine vous les aurez... Et maintenant, asseyons-nous tous; la parole est Djnane, qui a une grande prire vous adresser; allumez une cigarette: vous vous ennuierez toujours moins. --C'est de notre part, cette prire, dit Djnane, et de la part de toutes nos soeurs de Turquie... Monsieur Lhry, prenez notre dfense; crivez un livre en faveur de la pauvre musulmane du XXe sicle!... Dites-le au monde, puisque vous le savez, que, prsent, nous avons une me; que ce n'est plus possible de nous briser comme des choses... Si vous faites cela, nous serons des milliers vous bnir... Voulez-vous?" Andr demeurait silencieux, comme elles tout l'heure, la demande du portrait; ce livre-l, il ne le voyait pas du tout; et puis il s'tait promis de faire l'Oriental Constantinople, de flner et non d'crire... "Comme c'est difficile, ce que vous attendiez de moi!... Un livre voulant prouver quelque chose, vous qui paraissez m'avoir bien lu et me connatre, vous trouvez que a me ressemble?... Et puis, la musulmane du XXe sicle, est-ce que je la connais? --Nous vous documenterons... --Vous allez partir... --Nous vous crirons... --Oh! vous savez, les lettres, les choses crites... Je ne peux jamais raconter peu prs bien que ce j'ai vu et vcu... --Nous reviendrons!... --Alors, vous vous compromettrez... On cherchera de qui je les tiens, ces documents-l. Et on finira bien par trouver... --Nous sommes prtes nous sacrifier pour cette cause!... Quel emploi meilleur pourrions-nous faire de nos pauvres petites existences lamentables et sans but? Nous voulions nous dvouer toutes les trois soulager des misres, fonder des oeuvres, comme les Europennes... Non, cela mme, on nous l'a refus: il faut rester oisives et caches, derrire des grilles. Eh bien! nous voulons tre les inspiratrices du livre: ce sera notre oeuvre de charit, nous, et tant pis s'il faut y perdre notre libert ou la vie." Andr essaya de se dfendre encore: "Pensez aussi que je ne suis pas indpendant, Constantinople; j'occupe un poste dans une ambassade... Et puis, autre chose: je reois de la part des Turcs une hospitalit si confiante!... Parmi ceux que vous appelez vos oppresseurs, j'ai des amis, qui me sont trs chers. --Ah! l, par exemple, il faut choisir. Eux ou nous; prendre ou laisser. Dcidez. --C'est ce point?... Alors, je choisis _vous_, naturellement. Et j'obis. --Enfin!" Et elle lui tendit sa petite main, qu'il baisa avec respect. Ils causrent presque deux heures dans un semblant de scurit qu'ils n'avaient encore jamais connu. "N'tes-vous pas des exceptions? demandait-il, tonn de les voir montes ce diapason de dsesprance et de rvolte. --Nous sommes la rgle. Prenez au hasard vingt femmes turques (femmes du monde, s'entend); vous n'en trouverez pas une qui ne parle ainsi!... leves en enfants-prodiges, en bas bleus, en poupes musique, objets de luxe et de vanit pour notre pre ou notre matre, et puis traites en odalisques et en esclaves, comme nos aeules d'il y a cent ans!... Non, nous ne pouvons plus! nous ne pouvons plus!... --Prenez garde, si j'allais plaider votre cause rebours, moi qui suis un homme du pass... J'en serais bien capable, allez! Guerre aux institutrices, aux professeurs transcendants, tous ces livres qui largissent le champ de l'angoisse humaine. Retour la paix heureuse des aeules. --Eh bien! nous nous en contenterions la rigueur, de ce plaidoyer- l,... d'autant plus que ce retour est impossible: on ne remonte pas le cours du temps. L'essentiel, pour qu'on s'meuve et qu'on ait enfin piti, c'est qu'on sente bien que nous sommes des martyres, nous, les femmes de transition entre celles d'hier et celles de demain. C'est cela qu'il faut arriver faire entendre, et, aprs, vous serez notre ami, toutes!..." Andr esprait encore en quelque imprvu secourable, pour tre dispens d'crire _leur_ livre. Mais il subissait avec ravissement le charme de leurs belles indignations, de leurs jolies voix qui vibraient de haine contre la tyrannie des hommes. Et il s'habituait peu peu ce qu'elles n'eussent point de visage. Pour lui apporter le feu de ses cigarettes ou lui servir la tasse microscopique o se boit le caf turc, elles allaient, venaient autour de lui, lgantes, lgres, exaltes, mais toujours fantmes noirs,-- et, quand elles se courbaient, leur voile de figure pendait comme une longue barbe de capucin que l'on aurait ajoute par drision ces tres de grce et de jeunesse. La scurit pour eux tait surtout apparente, dans cette maison *109 et cette impasse, qui, en cas de surprise, eussent constitu une parfaite souricire. Si par hasard on entendait marcher dehors, sur les pavs sertis d'une herbe triste, elles regardaient inquites travers les quadrillages protecteurs: quelque vieux turban qui rentrait chez lui, ou bien le marchand d'eau du quartier avec son outre sur les reins. Thoriquement, ils devaient s'appeler tous les trois par leurs noms, _sans plus_. Mais aucun d'eux n'avait os commencer, et ils ne s'appelaient pas. Une fois, ils eurent le grand frisson: le frappoir de cuivre, la porte extrieure, retentissait sous une main impatiente, menant un bruit terrible au milieu de ce silence des maisons mortes, et ils se prcipitrent tous aux fentres grilles: une dame en tcharchaf de soie noire, appuye sur un bton et l'air trs courb par les ans. "Ce n'est rien de grave, dirent-elles, l'incident tait prvu. Seulement il va falloir qu'elle entre ici. --Alors, je me cache?... --Ce n'est mme pas ncessaire. Va, Mlek, va lui ouvrir, et tu lui diras ce qui est convenu. Elle ne fera que traverser et ne reparatra plus... Passant devant vous, peut-tre demandera-t-elle en turc _comment va le petit malade_, et vous n'avez qu' rpondre, en turc aussi bien entendu, _qu'il est beaucoup mieux depuis ce matin_." L'instant d'aprs, la vieille dame passa, voile baiss, ttant les modestes tapis du bout de sa canne-bquille. A Andr, elle ne manqua bien de demander: "Eh bien? il va mieux, ce cher garon? --Beaucoup mieux, rpondit-il, depuis ce matin surtout. --Allons, merci, merci!..." Puis elle disparut par une petite porte au fond du harem. Andr d'ailleurs ne sollicita aucune explication. Il tait ici en pleine invraisemblance de conte oriental; elles lui auraient dit: "Une fe Carabosse va sortir de dessous le divan, touchera le mur d'un coup de baguette, et a deviendra un palais", qu'il aurait admis sans plus de commentaires. Aprs le passage de la dame bton, il leur restait quelques minutes pour causer. Quand il fut l'heure, elles le congdirent avec promesse qu'on se reverrait une fois encore au risque de tout: "Allez, notre ami; acheminez-vous jusqu'au bout de l'impasse, d'une allure lente et rveuse, en jouant avec votre chapelet; travers les grillages, nous surveillerons toutes les trois la dignit de votre sortie." XIV Un vieil eunuque, furtif et muet, le jeudi suivant, apporta chez Andr un avis de rendez-vous pour le surlendemain, au mme lieu, la mme heure, et aussi des grands cartons, sous pli soigneusement cachet. "Ah! se dit-il, les photos qu'elles m'avaient promises!" Et, dans l'impatience de connatre enfin leurs yeux, il dchira l'enveloppe. C'taient bien trois portraits, sans tcharchaf ni yachmak, et dment signs, s'il vous plat, en franais et en turc, l'un Djnane, l'autre Zeyneb, le troisime Mlek. Ses amies avaient mme fait toilette pour se prsenter: des belles robes du soir, dcolletes, tout fait parisiennes. Mais Zeyneb et Mlek taient vues de dos, trs exactement, ne laissant paratre que le rebord en l'envers de leurs petites oreilles; quant Djnane, la seule qui se montrt de face, elle tenait sur son visage un ventail en plumes qui cachait tout, mme les cheveux. Le samedi, dans la maison mystrieuse qui les runit une seconde fois, il ne se passa rien de tragique, et aucune fe Carabosse ne leur apparut. "Nous sommes ici, expliqua Djnane, chez ma bonne nourrice, qui n'a jamais su rien me refuser; l'enfant malade, c'tait sons fils; la vieille dame, c'tait sa mre; qui Mlek vous avait annonc comme un mdecin nouveau. Comprenez-vous la trame? J'ai du remords pourtant, de lui faire jouer un rle si dangereux... Mais, puisque c'est notre dernier jour..." Ils causrent deux heures, sans parler cette fois du livre; sans doute craignaient-elles de le lasser, en y revenant trop. Du reste, il s'tait engag; c'tait donc un point acquis. *111 Et ils avaient tant d'autres choses se dire, tout un arrir de choses, semblait-il, car c'tait vrai que depuis longtemps elles vivaient en sa compagnie, par ses livres, et c'tait un des cas rares o lui (en gnral si agac maintenant de s'tre livr des milliers de gens quelconques) ne regrettait aucune de ses plus intimes confidences. Aprs tout, combien ngligeable le haussement d'paules de ceux qui ne comprennent pas, auprs de ces affections ardentes que l'on veille et l, aux deux bouts du monde, dans des mes de femmes inconnues,--et qui sont peut-tre la seule raison que l'on ait d'crire! Aujourd'hui il y avait confiance, entente et amiti sans nuage, entre Andr Lhry et les trois petits fantmes de son harem. Elles savaient beaucoup de lui, par leurs lectures; et, comme, lui, ne savait rien d'elles, il coutait plus qu'il ne parlait. Zeyneb et Mlek racontrent leur dcevant mariage, et l'enfermement sans esprance de leur avenir. Djnane au contraire ne livra encore rien de prcis sur elle-mme. En plus des sympathies confiantes qui les avaient si vite rapprochs, il y avait une surprise qu'ils se faisaient les uns aux autres, celle d'tre gais. Andr se laissait charmer par cette gaiet de race et de jeunesse, qui leur tait reste envers et contre tout, et qu'elles montraient mieux, prsent qu'il ne les intimidait plus. Et lui, qu'elles s'taient imagin sombre, et qu'on leur avait annonc comme si hautain et glacial, voici qu'il avait t tout de suite pour elles ce masque-l, et qu'il leur apparaissait trs simple, riant volontiers propos de tout, rest au fond beaucoup plus jeune que son ge, avec mme une pointe d'enfantillage mystificateur. C'tait la premire fois qu'il causait avec des femmes turques _du monde_. Et elles, jamais de leur vie n'avaient caus avec un homme, quel qu'il ft. Dans ce petit logis, de vtust et d'ombre, perdu au coeur du Vieux-Stamboul, environn de ruines et de spultures, ils ralisaient l'impossible, rien qu'en se runissant pour changer des penses. Et ils s'tonnaient, tant les uns pour les autres des lments si nouveaux, ils s'tonnaient de ne pas se trouver trs dissemblables; mais non, au contraire, en parfaite communion d'ides et d'impressions, comme des amis s'tant toujours connus. Elles, tout ce qu'elles savaient de la vie en gnral, des choses d'Europe, de l'volution des esprits par l-bas, elles l'avaient appris dans la solitude, avec des livres. Et aujourd'hui, causant par miracle avec un homme d'Occident, et un homme au nom connu, elles se trouvaient de niveau; et lui, les traitait comme des gales, comme des intelligences, comme des _mes_, ce qui leur apportait une sorte de griserie de l'esprit jusque-l, inprouve. Zeyneb tait aujourd'hui celle qui faisait le service de la dnette, sur la petite table couverte cette fois d'une nappe de satin vert et argent, et seme de roses naturelles, rouges. Quant Djnane, elle se tenait de plus en plus immobile, assise l'cart, ne remuant pas un pli de ses voiles d'lgie; elle causait peut-tre davantage que les deux autres, et surtout interrogeait avec plus de profondeur; mais ne bougeait pas, s'tudiait, semblait-il, rester la plus intangible des trois, physiquement parlant la plus inexistante. Une fois pourtant, son bras soulevant le tcharchaf laissa entrevoir une de ses manches de robe, trs large, trs bouillonne la mode de ce printemps-l, et faite en une gaze de soie jaune citron ples dessins verts,--deux teintes qui devaient rester dans les yeux d'Andr comme pices conviction pour le lendemain. Autour d'eux tout tait plus triste que la semaine passe, car le froid tait revenu en plein mois de mai; on entendait le vent de la Mer Noire siffler aux portes comme en hiver; tout Stamboul frissonnait sous un ciel plein de nuages obscurs; et dans l'humble petit harem grill, on aurait dit le crpuscule. Soudain, la porte extrieure, le frappoir de cuivre, toujours inquitant, les fit tressaillir. "C'est elles, dit Mlek, tout de suite penche pour regarder travers les grillages de la fentre. C'est elles! Elles ont pu s'chapper, que je suis contente!" Elle descendit en courant pour ouvrir, et bientt remonta prcde de deux autres dominos noirs, voile impntrable, qui semblaient, eux aussi, lgants et jeunes. "Monsieur Andr Lhry, prsenta Djnane. Deux de mes amies; leurs noms, a vous est gal, n'est-ce pas? --Deux dames-fantmes, tout simplement", ajoutrent les arrivantes, appuyant dessein sur ce mot dont Andr avait abus peut-tre dans un de ses derniers livres. Et elles lui tendirent des petites mains gantes de blanc. Elles parlaient du reste franais avec des voix trs douces et une aisance parfaite, ces deux nouvelles ombres. *113 "Nos amies nous ont annonc, dit l'une, que vous alliez crire un livre en faveur de la musulmane du XXe sicle, et nous avons voulu vous en remercier. --Comment cela s'appellera-t-il? demanda l'autre, en s'asseyant avec une grce languissante sur l'humble divan dcolor. --Mon Dieu, je n'y ai pas song encore. C'est un projet si rcent, et pour lequel on m'a un peu forc la main, je l'avoue... Nous allons mettre le titre au concours, si vous voulez bien... Voyons!... Moi, je proposerais: _Les Dsenchantes_. --"Les Dsenchantes", rpta Djnane avec lenteur. On est dsenchant de la vie quand on a vcu; mais nous au contraire qui ne demanderions qu' vivre!... Ce n'est pas dsenchantes, que nous sommes, c'est annihiles, squestres, touffes... --Eh bien! voil, je l'ai trouv, le titre, s'cria la petite Mlek, qui n'tait pas du tout srieuse aujourd'hui. Que diriez-vous de: "Les touffes"? Et puis, a peindrait si bien notre" tat d'me sous les voiles pais que nous mettons pour vous recevoir, monsieur Lhry! Car vous n'imaginez pas ce que c'est pnible de respirer l-dessous!... --Justement, j'allais vous demander pourquoi vous les mettiez. En prsence de votre ami, vous ne pourriez pas vous contenter d'tre comme toutes celles que l'on croise Stamboul: voiles, oui, mais avec une certaine transparence laissant deviner quelque chose, le profil, l'arcade sourcilire, les prunelles parfois. Tandis que, vous, moins que rien... --Et, vous savez, cela n'a pas l'air comme il faut du tout, d'tre si caches que a... Rgle gnrale, quand vous rencontrez dans la rue une mystrieuse triple voile, vous pouvez dire: Celle-ci va o elle ne devrait pas aller. (Exemple, nous, du reste.) Et c'est tellement connu, que les autres femmes sur son passage sourient et se poussent le coude. --Voyons, Mlek, reprocha doucement Djnane, ne fais pas des potins comme une petite Prote... "Les dsenchantes", oui, la consonance serait joli mais le sens un peu ct... --Voici comment je l'entendais. Rappelez-vous les belles lgendes du vieux temps, la Walkyrie qui dormait dans son burg souterrain; la princesse-au-bois-dormant, qui dormait dans son chteau au milieu de la fort. Mais, hlas! on brisa l'enchantement et elles s'veillrent. Eh bien! vous, les musulmanes, vous dormiez depuis des sicles d'un si tranquille sommeil, gardes par les traditions et les dogmes!... Mais soudain le mauvais enchanteur qui est le souffle d'Occident, a pass sur vous et rompu le charme, et toutes en mme temps vous vous veillez; vous vous veillez au mal de vivre, la souffrance de savoir..." Djnane cependant ne se rendait qu' moiti. Visiblement, elle avait un titre elle, mais ne voulait pas le dire encore. Les nouvelles venues taient aussi des rvoltes, et outrance. On s'occupait beaucoup Constantinople, ce printemps-l, d'une jeune femme du monde, qui s'tait vade vers Paris; l'aventure tournait les ttes, dans les harems, et ces deux petites dames-fantmes en rvaient dangereusement. "Vous, leur disait Djnane, peut-tre trouveriez-vous le bonheur l-bas, parce que vous avez dans le sang des hrdits occidentales. (Leur aeule, monsieur Lhry, tait une Franaise qui vint Constantinople, pousa un Turc et embrasse l'Islam.) Mais moi, mais Zeyneb, mais Mlek, quitter notre Turquie! Non, pour nous trois, c'est un moyen de dlivrance carter. De pires humiliations encore, s'il le faut, un pire esclavage. Mais mourir ici, et dormir Eyoub!... --Et comme vous avez raison!" conclut Andr. Elles disaient toujours qu'elles allaient s'absenter, partir pour un temps. tait-ce vrai? Mais Andr, en les quittant cette fois, emportait la certitude de les revoir: il les tenait prsent par ce livre, et peut-tre par quelque chose de plus aussi, par un lien d'ordre encore indfinissable, mais dj rsistant et doux, qui commenait de se former surtout entre Djnane et lui. Mlek, qui s'tait institue l'tonnant petit portier de cette maison surprise, fut charge de le reconduire. Et, pendant le court tte--tte avec elle, dans l'obscur couloir dlabr, il lui reprocha vertement la mystification des photos sans visage. Elle ne rpondit rien, continue de le suivre jusqu'au milieu du vieil escalier sombre, pour surveiller de l s'il trouverait bien la manire de faire jouer les verrous et la serrure de la porte extrieure. Et, quand il se retourna sur le seuil pour lui envoyer son adieu, il la vit l-haut qui lui souriait de toutes ses jolies dents blanches, qui lui souriait de son petit nez en l'air, moqueur sans mchancet, et de ses beaux grands yeux gris, et de tout son dlicieux petit visage de vingt ans. A deux mains, elle tenait relev son voile jusqu'aux boucles d'or roux qui lui encadraient le front. Et son sourire disait: "Eh bien! oui, l, c'est moi, Mlek, votre petite amie Mlek, que je vous prsente! Moi d'ailleurs, ce n'est pas comme si c'taient les autres. Djnane par exemple; moi, a n'a aucune importance. Bonjour, Andr Lhry, bonjour!" Ce fut le temps d'un clair, et le voile noir retomba. Andr lui cria doucement merci,--en turc, car il tait dj presque dehors, s'engageant dans l'impasse funbre. Dehors on avait froid, sous ces nuages pais et ce vent de Russie. La tombe du jour se faisait lugubre comme en dcembre. C'tait par ces temps que Stamboul, d'une faon plus poignante, lui rappelait sa jeunesse, car le court enivrement de son sjour Eyoub, autrefois, avait eu l'hiver pour cadre. Quand il traversa la place dserte, devant la grande mosque de Sultan-Selim, il se souvint tout coup, avec une nettet cruelle, de l'avoir traverse, cette mme heure et dans cette mme solitude, par un pareil vent du Nord, un soir gris d'il y avait vingt-cinq ans. Alors ce fut l'image de la chre petite morte qui vint tout coup balayer entirement celle de Djnane. XV Le lendemain, il passait par hasard pied dans la grand-rue de Pra, en compagnie d'aimables gens de son ambassade, qui s'y taient fourvoys aussi, les Saint-Enogat, avec lesquels il commenait de se lier beaucoup. Un coup noir vint les croiser, dans lequel il aperut distraitement la forme d'une Turque en tcharchaf; madame de Saint-Enogat fit un salut discret la dame voile, qui aussitt ferma un peu nerveusement le store de sa voiture, et, dans ce mouvement brusque, Andr aperut, sous le tcharchaf, une manche en une soie couleur citron dessins verts qu'il tait sr d'avoir vue la veille. "Quoi, vous saluez une dame turque dans la rue? dit-il. --Bien incorrect, en effet, ce que je viens de faire, surtout tant avec vous et mon mari. --Et qui est-ce?... --Djnane Tewfik-Pacha, une des fleurs d'lgance de la jeune Turquie. --Ah!... Jolie? --Plus que jolie. Ravissante. --Et riche, en juger par l'quipage? --On dit qu'elle possde en Asie la valeur d'une province. Justement, une de vos admiratrices, cher matre.--(Elle appuyait narquoisement sur le "cher matre", sachant que ce titre l'horripilait.)--La semaine dernire, la Lgation de ***, on avait licenci pour l'aprs-midi tous les domestiques mles, vous vous rappelez, afin de donner un th sans hommes, o des Turques pourraient venir... Elle tait venue... Et une femme vous bchait, mais vous bchait... --Vous? --Oh! Dieu, non: a ne m'amuse que quand vous tes l... C'tait la comtesse d'A... Eh bien! madame Tewfik-Pacha a pris votre dfense, mais avec un lan... Je trouve d'ailleurs qu'elle a l'air de bien vous intresser? --Moi! Oh! comment voulez-vous? Une femme turque, vous savez bien que, pour nous, a n'existe pas! Non, mais j'ai remarqu ce coup, trs comme il faut, que je rencontre souvent... --Souvent? Eh bien! vous avez de la chance: elle ne sort jamais. --Mais si, mais si! Et gnralement je vois deux autres femmes, de tournure jeune, avec elle. --Ah! peut-tre ses cousines, les petites Mehmed-Bey, les filles de l'ancien ministre. --Et comment s'appellent-elles, ces petites Mehmed-Bey? --L'ane, Zeyneb... L'autre... Mlek, je crois." Madame de Saint-Enogat avait sans doute flair quelque chose; mais, beaucoup trop gentille et trop sre pour tre dangereuse. XVI Elles avaient bien quitt Constantinople, car Andr Lhry, quelques jours aprs, reut de Djnane cette lettre, qui portait le timbre de Salonique: "Le 18 mai. Notre ami, vous qui tant aimez les roses, que n'tes-vous avec nous! Vous qui sentez l'Orient et l'aimez comme nul autre Occidental, oh! que ne pouvez-vous pntrer dans le palais du vieux temps o nous voici installes pour quelques semaines, derrire de hauts murs sombres et tapisss de fleurs! Nous sommes chez une de mes aeules, trs loin de la ville, en pleine campagne. Autour de nous tout est vieux: tres et choses. Il n'y a ici que nous de jeunes, avec les fleurs du printemps et nos trois petites esclaves circassiennes, qui trouvent leur sort heureux et ne comprennent pas nos plaintes. Depuis cinq ans que nous n'tions pas venues, nous l'avions oublie, cette vie d'ici, auprs de laquelle notre vie de Stamboul paratrait presque facile et libre. Rejetes brusquement dans ce milieu, dont toute une gnration nous spare, nous nous y sentons comme des trangres. On nous aime, et en mme temps on hait en nous notre me nouvelle. Par dfrence, par dsir de paix, nous cherchons bien nous soumettre des formes, faonner notre apparence sur des modes et des attitudes d'antan. Mais cela ne suffit pas, on la sent tout de mme, l-dessous, cette me ne d'hier, qui s'chappe, qui palpite et vibre, et on ne lui pardonne point de s'tre affranchie, ni mme d'exister. Pourtant, de combien d'efforts, de sacrifices et de douleurs ne l'avons- nous pas pay, cet affranchissement-l? Mais vous n'avez pas d connatre ces luttes, vous, l'Occidental; votre me, vous, de tout temps sans doute a pu se dvelopper l'aise, dans l'atmosphre qui lui convenait. Vous ne pouvez pas comprendre... Oh! notre ami, combien ici nous vous paratrions la fois incohrentes et harmonieuses! Si vous pouviez vous voir, au fond de ces vieux jardins d'o je vous cris, sous ce kiosque de bois ajour, mlang de faence, o de l'eau chante dans un bassin de marbre; tout autour, ce sont des divans la mode ancienne, recouverts d'une soie rose, fane, o scintillent encore quelques fils d'argent. Et dehors, c'est une profusion, une folie de ces roses ples qui fleurissent par touffes et qu'on appelle chez vous des bouquets de marie. Vos amies ne portent plus ni toilettes europennes, ni modernes tcharchafs; elles ont repris le costume de leur mre-grand. Car, Andr, nous avons fouill dans de vieux coffres pour en exhumer des parures qui firent les beaux jours du harem imprial au temps d'Abd-ul-Medjib. (La dame du palais qui les porta tait notre bisaeule.) Vous connaissez ces robes? Elles ont de longues tranes, et des pans qui traneraient aussi, mais que l'on relve et croise pour marcher. Les ntres furent roses, vertes, jaunes: teintes qui sont devenues mortes comme celles des fleurs que l'on conserve entre les feuillets d'un livre; teintes qui semblent n'tre plus que des reflets sur le point de s'en aller. C'est dans ces robes-l, imprgnes de souvenirs, et c'est sous ce kiosque au bord de l'eau que nous avons lu votre dernier livre: "Le pays de Kaboul",--le _ntre_, l'exemplaire que vous-mme nous avez donn. L'artiste que vous tes n'aurait pu rver pour cette lecture un cadre plus souhait. Les roses innombrables, qui retombaient de partout, nous faisaient aux fentres d'pais rideaux, et le printemps de cette province mridionale nous grisait de tideurs... Maintenant donc nous avons _vu_ Kaboul. Mais c'est gal, ami, j'aime moins ce livre que ses ans: il n'y a pas assez de _vous_ l-dedans. Je n'ai pas pleur, comme en lisant tant d'autres choses que vous avez crites, qui ne sont pas tristes toujours, mais qui m'meuvent et m'angoissent quand mme. Oh! n'crivez plus seulement avec votre esprit! Vous ne voulez plus, je crois, vous mettre en scne... Qu'importe ce que des gens peuvent en dire? Oh! crivez encore avec votre coeur, est-il donc si lass et impassible prsent, qu'on ne le sente plus battre dans vos livres comme autrefois?... Voici le soir qui vient, et l'heure est si belle, dans ces jardins de grand silence, o maintenant les fleurs mmes ont l'air d'tre pensives et de se souvenir. On resterait l sans fin, couter la voix du petit filet d'eau dans la vasque de marbre, encore que sa chanson ne soit point varie et ne dise que la monotonie des jours. Ce lieu, hlas! pourrait si bien tre un paradis! On sent qu'en soi, comme autour de soi, tout pourrait tre si beau! Que vie et bonheur pourraient n'tre qu'une seule et mme chose, _avec la libert!_ Nous allons rentrer au palais; il faut, ami, vous dire adieu. Voici venir un grand ngre qui nous cherche, car il se fait tard... et les esclaves ont commenc chanter et jouer du luth pour amuser les vieilles dames. On nous obligera tout l'heure danser et on nous dfendra de parler franais, ce qui n'empchera pas chacune de nous de s'endormir avec un de vos livres sous son oreiller. Adieu, notre ami; pensez-vous parfois vos trois petites ombres sans visage? DJNANE." XVII Dans le cimetire, l-bas, devant les murailles de Stamboul, la rfection de l'humble tombe tait acheve, grce des complicits d'amis turcs. Et Andr Lhry, qui n'avait pas os se montrer dans ces parages tant que travaillaient les marbriers, allait aujourd'hui, le 30 du beau mois de mai, faire sa premire visite la petite morte sous ses dalles neuves. En arrivant dans le bois funraire, il aperut de loin la tombe clandestinement rpare, qui avait un clat de chose neuve, au milieu de toute la vtust grise d'alentour. Les deux petites stles de marbre, celle que l'on met la tte et celle que l'on met aux pieds, se tenaient bien droites et blanches parmi toutes les autres du voisinage, ronges de lichen, qui se penchaient ou qui taient tout fait tombes. On avait aussi renouvel la peinture bleue, entre les lettres en relief de l'inscription, qui brillaient maintenant d'or vif,--ces lettres qui disaient, aprs une courte posie sur la mort: "_Priez pour l'me de Nedjib, fille de Ali-Djianghir, morte le 18 Moharrem 1297_." On ne voyait dj plus bien que des ouvriers avaient d travailler l rcemment, car, autour de l'paisse dalle servant de base, les menthes, les serpolets, toute la petite vgtation odorante des terrains pierreux s'tait hte de pousser, au soleil de mai. Quant aux grands cyprs, eux qui ont vu couler des rgnes de kahlifes et des sicles, ils taient tels absolument qu'Andr les avait toujours connus, et sans doute tels que cent ans plus tt, avec leurs mmes attitudes, les mmes gestes ptrifis de leurs branches couleur d'ossements secs, qu'ils tendent vers le ciel comme de longs bras de morts. Et les antiques murailles de Stamboul dployaient perte de vue leur ligne de bastions et de crneaux briss, dans cette solitude toujours pareille, peut-tre plus que jamais dlaisse. Il faisait limpidement beau. La terre et les cyprs sentaient bon; la rsignation de ces cimetires sans fin tait aujourd'hui attirante, douce et persuasive, on avait envie de s'attarder l, on souhaitait partager un peu la paix de tous ces dormeurs, au grand repos sous les serpolets et les menthes. Andr s'en alla rassrn et presque heureux, pour avoir enfin pu remplir ce pieux devoir, tellement difficile, qui avait t depuis longtemps la proccupation de ses nuits; pendant des annes, au cours de ses voyages et des agitations de son existence errante, mme au bout du monde, il avait tant de fois dans ses insomnies song cela, qui ressemblait aux besognes infaisables des mauvais rves: au milieu d'un saint cimetire de Stamboul, relever ces humbles marbres qui se dsagrgeaient... Aujourd'hui donc, c'tait chose accomplie. Et puis elle lui semblait tout fait sienne, la chre petite tombe, prsent qu'elle tait remise debout par sa volont, et que c'tait lui qui l'avait fait consolider pour durer. Comme il se sentait l'me trs turque, par ce beau soir de limpidit tide, o bientt la pleine lune allait rayonner toute bleue sur la Marmara, il revint Stamboul quand la nuit fut tombe et monta au coeur mme des quartiers musulmans, pour aller s'asseoir dehors, sur l'esplanade qui lui tait redevenue familire, devant la mosque de Sultan-Fatih. Il voulait songer l, dans la fracheur pure du soir et dans la dlicieuse paix orientale, en fumant des narguils, avec beaucoup de magnificence mourante autour de soi, beaucoup de dlabrement, de silence religieux et de prire. Sur cette place, quand il arriva, tous les petits cafs d'alentour avaient allum leurs modestes lampes; des lanternes pendues aux arbres, --des vieilles lanternes l'huile,--clairaient aussi, discrtement; et partout, sur les banquettes ou sur les escabeaux, les rveurs turban fumaient, en causant peu et voix basse; on entendait le petit bruissement spcial de leurs narguils, qui taient l par centaines: l'eau qui s'agite dans la carafe, l'aspiration longue et profonde du fumeur. On lui apporta le sien, avec des petites braises vives sur les feuilles du tabac persan, et bientt commena pour lui, comme pour tous ces autres qui l'environnaient, une demi-griserie trs douce, inoffensive et favorable aux penses. Sous ces arbres, o s'accrochaient les petites lanternes peine clairantes, il tait assis juste en face de la mosque, dont le sparait la largeur de l'esplanade. Vide et trs en pnombre, cette place, o des dalles djetes alternaient avec de la terre et des trous; haute, grande, imposante, cette muraille de mosque, qui en occupait tout le fond, et svre comme un rempart, avec une seule ouverture: l'ogive d'au moins trente pieds donnant accs dans la sainte cour. Ensuite, de droite et de gauche, dans les lointains, c'tait de la nuit confuse, du noir,--des arbres peut-tre, de vagues cyprs indiquant une rgion pour les morts,--de l'obscurit plus trange qu'ailleurs, de la paix et du mystre d'Islam. La lune qui, depuis une heure ou deux, s'tait leve de derrire les montagnes d'Asie, commenait de poindre au-dessus de cette faade de Sultan-Fatih; lentement elle se dgageait, montait toute ronde, toute en argent bleutre, et si libre, si arienne, au-dessus de cette massive chose terrestre; donnant si bien l'impression de son recul infini et de son isolement dans l'espace!... La clart bleue gagnait de plus en plus partout; elle inondait peu peu les sages et pieux fumeurs, tandis que la place dserte demeurait dans l'ombre des grands murs sacrs. En mme temps, cette lueur lunaire imprgnait une frache brume de soir, exhale par la Marmara, qu'on n'avait pas remarque plus tt, tant elle tait diaphane, mais qui devenait aussi du bleutre clair enveloppant tout, et qui donnait l'aspect vaporeux cette muraille de mosque, si lourde tout l'heure. Et les deux minarets plants dans le ciel semblaient transparents, permables aux rayons de lune, donnaient le vertige regarder, dans ce brouillard de lumire bleue, tant ils taient agrandis, inconsistants et lgers... A cette mme heure, il existait de l'autre ct de la Corne-d'Or,--en ralit pas trs loin d'ici, mais une distance qui pourtant semblait incommensurable,--il existait une ville dite europenne et appele Pra, qui commenait sa vie nocturne. L, des Levantins de toute race (et quelques jeunes Turcs aussi, hlas!) se croyant parvenus un enviable degr de civilisation, cause de leurs habits parisiens (ou peu prs), s'empilaient dans des brasseries, des "beuglants" ineptes, ou autour des tables de poker, dans les cercles de la haute lgance Prote... Quels pauvres petits tres il y a par le monde!... Pauvres tres, ceux-l, agits, dsquilibrs, vides et mesquins, maintenant sans rve et sans esprance! Trs pauvres tres, auprs de ces simples et de ces sages d'ici, qui attendent que le muezzin chante l-haut dans l'air, pour aller pleins de confiance s'agenouiller devant l'inconnaissable Allah, et qui plus tard, l'me rassure, mourront comme on part pour un beau voyage!... Les voici qui entonnent le chant d'appel, les voix attendues par eux. Des personnages qui habitent le sommet de ces flches perdues dans la vapeur lumineuse du ciel; des htes de l'air, qui doivent en ce moment voisiner avec la Lune, vocalisent tout coup comme des oiseaux, dans une sorte d'extase vibrante qui les possde. Il a fallu choisir des hommes au gosier rare, pour se faire entendre du haut de si prodigieux minarets; on ne perd pas un son; rien de ce qu'ils disent en chantant ne manque de descendre sur nous, prcis, limpide et facile... L'un aprs l'autre, les rveurs se lvent, entrent dans la zone d'ombre o l'esplanade est encore plonge, la traversent et se dirigent lentement vers la sainte porte. Par petits groupes d'abord de trois, de quatre, de cinq, les turbans blancs et les longues robes s'en vont prier. Et puis il en vient d'autres, de diffrents cts, sortant des entours obscurs, du noir des arbres, du noir des rues et des maisons closes. Ils arrivent en babouches silencieuses, ils marchent calmes, recueillis et graves. Cette haute ogive, qui les attire tous, perce dans la si grande muraille austre, c'est un fanal du vieux temps qui est cens l'clairer; il est pendu l'arceau, et sa petite flamme parat toute jaune et morte, au-dessous du bel blouissement lunaire dont le ciel est rempli. Et, tandis que les voix d'en haut chantent toujours, cela devient une procession ininterrompue de ttes enroules de mousseline blanche, qui s'engouffrent l-bas sous l'immense portique. Quand les bancs de la place se sont vids, Andr Lhry se dirige aussi vers la mosque, le dernier et se sentant le plus misrable de tous, lui qui ne priera pas. Il entre et reste debout prs de la porte. Deux ou trois mille turbans sont l, qui d'eux-mmes viennent de s'aligner sur plusieurs rangs pareils et font face au mihrab. Une voix plane sur leur silence, une voix si plaintive, et d'une mlancolie sans nom, qui vocalise en notes trs hautes comme les muezzins, semble mourir puise, et puis se ranime, vibre nouveau en frissonnant sous les vastes coupoles, trane, trane, s'teint comme d'une lente agonie, et meurt, pour recommencer encore. C'est elle, cette voix, qui rgle les deux mille prires de tous ces hommes attentifs; son appel, d'abord ils tombent genoux; ensuite, se prosternent en humilit plus grande, et enfin se jettent le front contre terre, tous en mme temps d'un rgulier mouvement d'ensemble, comme fauchs la fois par ce chant triste et pourtant si doux, qui passe sur leurs ttes, qui s'affaiblit par instants jusqu' n'tre qu'un murmure, mais qui remplit quand mme la nef immense. Trs peu clair, le vaste sanctuaire; rien que des veilleuses, pendues de longs fils qui descendent et l des votes sonores; sans la pure blancheur de toutes les parois, on y verrait peine. Il se fait par instants des bruits d'ailes: les pigeons familiers, ceux qu'on laisse nicher l-haut dans les tribunes; rveills par ces petites lumires et par les frlements lgers de toutes ces robes, ils prennent leur vol et tournoient, mais sans effroi, au-dessus des milliers de turbans assembls. Et le recueillement est si absolu, la foi si profonde, quand les fronts se courbent sous l'incantation de la petite voix haute et tremblante, qu'on croit la sentir monter comme une fume d'encensoir, leur silencieuse et innombrable prire... Oh! puissent Allah et le Khalife protger et isoler longtemps le peuple turc religieux et songeur, loyal et bon, l'un des plus nobles de ce monde, et capable d'nergies terribles, d'hrosmes sublimes sur les champs de bataille, si la terre natale est en cause, ou si c'est l'Islam et la foi! La prire finie, Andr retourna avec les autres fidles s'asseoir et fumer dehors, sous la belle lune qui montait toujours. Il pensait, avec un contentement trs calme, la tombe rpare, qui devait cette heure se dresser si blanche, droite et jolie, dans la nuit claire, pleine de rayons. Et maintenant, ce devoir accompli, il aurait pu quitter le pays, puisqu'il s'tait dit autrefois qu'il n'attendrait que cela. Mais non, le charme oriental l'avait peu peu repris tout fait, et puis, ces trois petites mystrieuses, qui reviendraient bientt avec l't de Turquie, il dsirait entendre encore leurs voix. Les premiers temps, il avait eu des remords de l'aventure, cause de l'hospitalit confiante que lui donnaient ses amis les Turcs; ce soir, au contraire, il n'en prouvait plus: "En somme, se disait-il, je ne porte atteinte l'honneur d'aucun d'eux; entre cette Djnane, assez jeune pour tre ma fille, et moi qui ne l'ai mme pas vue et ne la verrai sans doute jamais, comment pourrait-il y avoir de part et d'autre rien de plus qu'une gentille et trange amiti?" Du reste, il avait reu dans la journe une lettre d'elle, qui semblait mettre dfinitivement les choses au point: "Un jour de caprice,--crivait-elle du fond de son palais de belle-au- bois-dormant, qui ne l'empchait plus d'tre si bien rveille,--un jour de caprice et de pire solitude morale, irrites contre cette barrire infranchissable laquelle nous nous heurtons toujours et qui nous meurtrit, nous sommes parties bravement la dcouverte du personnage que vous pouviez bien tre. De tout cela, dfi, curiosit, tait fait notre premier dsir d'entrevue. Nous avons rencontr un Andr Lhry tout autre que nous l'imaginions. Et maintenant, le _vrai vous_ que vous nous avez permis de connatre, jamais nous ne l'oublierons plus. Mais il faut pourtant l'expliquer, cette phrase, qui, d'une femme un homme, a l'air presque d'une galanterie pitoyable. Nous ne vous oublierons plus parce que, grce vous, nous avons connu ce qui doit faire le charme de la vie des femmes occidentales: le contact intellectuel avec un artiste. Nous ne vous oublierons jamais parce que vous nous avez tmoign un peu de sympathie affectueuse, sans mme savoir si nous sommes belles ou bien des vieilles masques; vous vous tes intress cette meilleure partie de nous- mmes, _notre me_, que nos matres jusqu'ici avaient toujours considre comme ngligeable; vous nous avez fait entrevoir combien pouvait tre prcieuse une pure amiti d'homme." C'tait donc dcidment ce qu'il avait pens: un gentil flirt d'mes, et rien de plus; un flirt d'mes, avec beaucoup de danger autour, mais du danger matriel et aucun danger moral. Et tout cela resterait blanc comme neige, blanc comme ces dmes de mosque au clair de lune. Il l'avait sur lui, cette lettre de Djnane, reue tout l'heure Pra, et il a reprit, pour la relire plus tranquillement, la lueur du fanal pendu aux branches voisines: "Et maintenant,--disait-elle,--maintenant que nous ne vous avons plus, quelle tristesse de retomber dans notre torpeur! Votre existence vous, si colore, si palpitante, vous permet-elle de concevoir les ntres, si ples, faites d'ans qui se tranent sans laisser de souvenirs. D'avance, nous savons toujours ce que demain nous apportera, --rien,--et que tous les demains, jusqu' notre mort, glisseront avec la mme douceur fade, dans la mme tonalit fondue. Nous vivons des jours gris perle, ouats d'un ternel duvet qui nous donne la nostalgie des cailloux et des pines. Dans les romans qui nous arrivent d'Europe, on voit toujours des gens qui, sur le soir de leur vie, pleurent des illusions perdues. Eh bien! au moins ils en avaient, ceux-l; ils ont prouv une fois l'ivresse de partir pour quelque belle course au mirage! Tandis que nous, Andr, jamais on ne nous a laiss la possibilit d'en avoir, et, quand notre dclin sera venu, il nous manquera mme ce mlancolique passe-temps, de les pleurer... Oh! combien nous sentons cela plus vivement depuis votre passage! Ces heures, en votre compagnie, dans la vieille maison du quartier de Sultan-Selim!... Nous ralisions l un rve dont nous n'aurions pas os autrefois faire une esprance; possder Andr Lhry nous seules; tre traites par lui comme des _tres pensants_, et non comme des jouets, et mme un peu comme des amies, au point qu'il dcouvrait pour nous des cts secrets de son me! Si peu que nous connaissions la vie europenne et les usages de votre monde, nous avons senti tout le prix de la confiance avec laquelle vous rpondiez nos indiscrtions. Oh! de celles-ci, par exemple, nous tions bien conscientes, et, sans nos voiles, nous n'aurions certes pas t si audacieuses. Maintenant, en toute simplicit et sincrit de coeur, nous voulons vous proposer une chose. Vous entendant parler l'autre jour de la tombe qui vous est chre, nous avons eu toutes les trois la mme ide, que le mme sentiment de crainte nous a retenues d'exprimer. Mais nous osons maintenant, par lettre... Si nous savions o elle est, cette tombe de votre amie, nous pourrions y aller prier quelquefois, et, quand vous serez parti, y veiller, puis vous en donner des nouvelles. Peut-tre vous serait-il doux de penser que ce coin de terre, o dort un peu de votre coeur, n'est pas entour que d'indiffrence. Et nous serions si heureuses, nous, de ce lien un peu _rel_ avec vous, quand vous serez loin; le souvenir de votre amie d'autrefois dfendrait peut-tre ainsi de l'oubli vos amies d' prsent... Et, dans nos prires pour celle qui vous a appris aimer notre pays, nous prierons aussi pour vous, dont la dtresse intime nous est bien apparue, allez!... Comme c'est trange que je me sente revenir une esprance, depuis que je vous connais, moi qui n'en avais plus! Est-ce donc moi de vous rappeler qu'on n'a pas le droit de borner son attente et son idal la vie, quand on a crit certaines pages de vos livres... DJNANE." Il avait souhait cela depuis bien longtemps, pouvoir recommander la tombe de Nedjib quelqu'un d'ici qui en aurait soin; surtout il avait fait ce rve, en apparence bien irralisable, de la confier des femmes turques, soeurs de la petite morte par la race et par l'Islam. Donc, la proposition de Djnane, non seulement l'attachait beaucoup elle, mais comblait son voeu, achevait de mettre sa conscience en repos vis--vis des cimetires. Et, dans l'admirable nuit, il songeait au pass et au prsent; en gnral, il lui semblait qu'entre la premire phase, si enfantine, de sa vie turque, et la priode actuelle, le temps avait creus un abme; ce soir, au contraire, tait un des moments o il les voyait le plus rapproches comme en une suite ininterrompue. A se sentir l, encore si vivant et jeune, quand elle, depuis si longtemps, n'tait plus rien qu'un peu de terre, parmi d'autre terre dans l'obscurit d'en dessous, il prouvait tantt un remords dchirant et une honte, tantt,--dans son amour perdu de la vie et de la jeunesse,--presque un sentiment d'goste triomphe... Et, pour la seconde fois, ce soir, il les associait dans son souvenir, Nedjib, Djnane: elles taient du mme pays d'ailleurs, toute deux Circassiennes; la voix de l'une, plusieurs reprises, lui avait rappel celle de l'autre; il y avait des mots turcs qu'elles prononaient pareillement... Il s'aperut tout coup qu'il devait tre fort tard, en entendant, du ct des arbres en fouillis sombre, des sonnailles de mules,--ces sonnailles toujours si argentines et claires dans les nuits de Stamboul: l'arrive des marachers, apportant les mannequins de fraises, de fleurs, de fves, de salades, de toutes ces choses de mai, que viennent acheter de grand matin, autour des mosques, les femmes du peuple au voile blanc. Alors il regarda autour de lui et vit qu'il restait seul et dernier fumeur sur cette place. Presque toutes les lanternes des petits cafs s'taient teintes. La rose se dposait sur ses paules qui se mouillaient, et un jeune garon, debout derrire lui, adoss un arbre, attendait docilement qu'il et fini, pour emporter le narguil et fermer sa porte. Prs de minuit. Il se leva pour redescendre vers les ponts de la Corne- d'Or et passer sur l'autre rive o il demeurait. Plus aucune voiture bien entendu, une heure pareille. Avant de sortir du Vieux-Stamboul, endormi sous la lune, un trs long trajet faire dans le silence, au milieu d'une ville de rve, aux maisons absolument muettes et closes, o tout tait comme fig maintenant par les rayons d'une grande lumire spectrale trop blanche. Il fallait traverser des quartiers o les petites rues descendaient, montaient, s'enlaaient comme pour garer le passant attard, qui n'et trouv personne du reste pour le remettre dans son chemin; mais Andr en savait par coeur les dtours. Il y avait aussi des places pareilles des solitudes, autour de mosques qui enchevtraient leurs dmes et que la lune drapait d'immenses suaires blancs. Et partout il y avait des cimetires, ferms par des grilles antiques aux dessins arabes, avec des veilleuses petite flamme jaune, poses et l sur des tombes. Parfois des kiosques de marbre jetaient par leurs fentres une vague lueur de lampe; mais c'taient encore des clairages pour les morts et il valait mieux ne pas regarder l-dedans: on n'aurait aperu que des compagnies de hauts catafalques, rongs par la vtuste et comme poudrs de cendre. Sur les pavs, des chiens, tous fauves, dormaient par tribus, rouls en boule,--de ces chiens de Turquie, aussi dbonnaires que les musulmans qui les laissent vivre, et incapables de se fcher mme si on leur marche dessus, pour peu qu'ils comprennent qu'on ne l'a pas fait exprs. Aucun bruit, si ce n'est, de longs intervalles, le heurt, sur quelque pav sonore, du bton ferr d'un veilleur. Le Vieux-Stamboul, avec toutes ses spultures, dormait dans sa paix religieuse, tel cette nuit qu'il y a trois cents ans. QUATRIME PARTIE XVIII Aprs les ciels changeants du mois de mai, o le souffle de la Mer Noire s'obstine promener encore tant de nuages chargs de pluie froide, le mois de juin avait dploy tout coup sur la Turquie le bleu profond de l'Orient mridional. Et l'exode annuel des habitants de Constantinople vers le Bosphore s'tait accompli. Le long de cette eau, presque tous les jours remue par le vent, chaque ambassade avait pris possession de sa rsidence d't, sur la cte d'Europe; Andr Lhry donc s'tait vu oblig de suivre le mouvement et de s'installer Thrapia, sorte de village cosmopolite, dfigur par des htels monstres o svissent le soir des orchestres de caf-concert; mais il vivait surtout en face, sur la cte d'Asie reste dlicieusement orientale, ombreuse et paisible. Il retournait souvent aussi son cher Stamboul, dont il tait spar l par une petite heure de navigation sur ce Bosphore, peupl de la multitude des navires et des barques qui sans trve montent ou descendent. Au milieu du dtroit, entre les deux rives bordes sans fin de maisons ou de palais, c'est le dfil ininterrompu des paquebots, des normes vapeurs modernes, ou bien des beaux voiliers d'autrefois cheminant par troupes ds que s'lve un vent propice; tout ce que produisent et exportent les pays du Danube, le Sud de la Russie, mme la Perse lointaine et le Boukhara, s'engouffre dans ce couloir de verdure, avec le courant d'air perptuel qui va des steppes du Nord la Mditerrane. Plus prs des berges, c'est le va-et-vient des embarcations de toute forme, yoles, caques effils que montent des rameurs brods d'or, mouches lectriques, grandes barques peinturlures et dores o des quipes de pcheurs rament debout, tendant leurs longs filets qui accrochent tout au *130-131 passage. Et, traversant cette mle de choses en marche, de continuels et bruyants bateaux roues, du matin au soir, transportent entre les chelles d'Asie et les chelles d'Europe, les hommes au fez rouge et les dames au visage cach. De droite et de gauche, le long de ce Bosphore, vingt kilomtres de maisons, dans les jardins et les arbres, regardent par leurs myriades de fentres, ces empressements qui ne cessent jamais sur l'eau verte ou bleue. Fentres libres, ou fentres si grillages des impntrables harems. Maisons de tous les temps et de tous les styles. Du ct d'Europe, hlas! dj quelques villas baroques de Levantins en dlire, faades composites ou mme art nouveau, coeurantes ct des harmonieuses demeures de la vieille Turquie, mais noyes encore et ngligeables dans la beaut du grand ensemble. Du ct d'Asie, o n'habitent gure que des Turcs, ddaigneux des pacotilles nouvelles et jaloux de silence, on peut sans dception longer de prs la terre, car il est intact, le charme de pass et d'Orient qui plane encore l partout. A chaque dtour de la rive, chaque petite baie qui s'ouvre au pied des collines boises, on ne voit apparatre que choses d'autrefois, grands arbres, recoins d'oriental mystre. Point de chemins pour suivre le bord de l'eau, chaque maison, d'aprs la coutume ancienne, ayant son petit quai de marbre, spar et ferm, o les femmes du harem ont le droit de se tenir, en lger voile, pour regarder leurs pieds les gentils flots toujours courants et les fins caques qui passent, arqus en croissant de lune. De temps autre, des criques ombreuses, et si calmes, emplies de barques longue antenne. De trs saints cimetires, dont les stles dores semblent s'tre mises l bien au bord, pour regarder elles aussi cheminer tous ces navires, et se mouvoir en cadence tous ces rameurs. Des mosques, sous de vnrables platanes plusieurs fois centenaires. Des places de village, o des filets schent, pendus aux ramures qui font vote, et o des rveurs turbans sont assis autour de quelque fontaine de marbre, inaltrablement blanche avec pieuses inscriptions et arabesques d'or. Quand on descend vers Constantinople, venant de Thrapia et de l'embouchure de la Mer Noire, cette ferie lgendaire du Bosphore se droule peu peu en crescendo de magnificence, jusqu' l'apothose finale, qui est au moment o s'ouvre la Marmara: alors sur la gauche apparat Scutari d'Asie, et, sur la droite, au-dessus des longs quais de marbre et des palais du Sultan, le haut profil de Stamboul se lve avec ses amas de flches et de coupoles. Tel tait le dcor changements et surprises dans lequel Andr Lhry devait vivre jusqu' l'automne, et attendre ses amies, les trois petites ombres noires, qui lui avaient dit: "Nous serons aussi pendant l't au Bosphore", mais qui depuis tant de jours ne donnaient plus signe de vie. Et comment savoir prsent ce qu'elles taient devenues, n'ayant pas le mot de passe pour leur vieux palais perdu dans les bois de Macdoine? XIX DJNANE A ANDR "Bounar-Bachi, prs de Salonique, 20 juin 1904 ( la franque). Votre amie pensait vous; mais, pendant des semaines, elle tait trop bien garde pour crire. Aujourd'hui, elle voudrait vous conter sa ple petite histoire, son histoire de mariage; subissez-la, vous qui avez cout celles de Zeyneb et de Mlek avec tant de bienveillance, Stamboul, si vous vous rappelez, dans la maisonnette de ma bonne nourrice. Moi, l'inconnu que mon pre m'avait donn pour mari, Andr, n'tait ni un brutal ni un malade: au contraire, un joli officier blond, aux manires lgantes et douces, que j'aurais pu aimer. Si je l'ai excr d'abord, en tant que matre impos par la force, je ne garde plus prsent contre lui aucune haine. Mais je n'ai pas su admettre l'amour comme il l'entendait, lui, un amour qui n'tait que du dsir et restait si indiffrent la possession de mon coeur. Chez nous, musulmans, vous savez combien, dans une mme maison, hommes et femmes vivent spars. Cela tend disparatre, il est vrai, et je connais des privilgies dont l'existence se passe vraiment avec leur mari. Mais ce n'est point le cas dans les vieilles familles strictement pratiquantes comme les ntres, l, le _harem_ o nous devons nous tenir, et le _selamlike_ o rsident les hommes nos matres, sont des demeures tout fait distinctes. J'habitais donc notre grand harem princier, avec ma belle-mre, deux belles-soeurs et une jeune cousine de Hamdi, nomme Durdan, celle-ci jolie, d'une blancheur d'albtre, avec des cheveux au henneh ardent, des yeux glauques, des prunelles comme phosphorescentes dont on ne rencontrait jamais le regard. Hamdi tait fils unique, et sa femme fut trs choye. On m'avait donn tout un tage du vieil htel immense; j'avais pour moi seule quatre luxueux salons l'ancienne mode turque, o je m'ennuyais bien; pourtant ma chambre coucher tait venue de Paris, ainsi que certain salon Louis XVI, et mon boudoir o l'on m'avait permis d'apporter mes livres;--oh! je me rappelle qu'en les rangeant dans des petites armoires de laque blanche, je me sentais si angoisse songer que, l o ma vie de femme venait de commencer, elle devrait aussi finir, et qu'elle m'avait dj donn tout ce que j'en devais attendre!... C'tait donc cela, le mariage: des caresses et des baisers qui ne cherchaient jamais mon me, de longues heures de solitude, d'enfermement, sans intrt et sans but, et puis ces autres heures o il me fallait jouer un rle de poupe,-- ou de moins encore... J'avais essay de rendre mon boudoir agrable et de dcider Hamdi y passer ses heures de libert. Je lisais les journaux, je causais avec lui des choses du palais et de l'arme, je tchais de dcouvrir ce qui l'intressait, pour apprendre en parler. Mais non, cela drangeait ses ides hrditaires, je le vis bien. "Tout cela, disait-il, tait bon pour les conversations entre hommes, au selamlike." Il ne me demandait que d'tre jolie et amoureuse... Il me le demanda tant, qu'il me le demanda trop... Une qui devait savoir l'tre, amoureuse, c'tait Durdan! Dans la famille, on l'admirait pour sa grce,--une grce de jeune panthre qui faisait ondoyer tous ses mouvements. Elle dansait le soir, jouait du luth; elle parlait peine mais souriait toujours, d'un sourire la fois prometteur et cruel, qui dcouvrait ses petites dents pointues. Souvent elle entrait chez moi, pour me tenir compagnie, soi-disant. Oh! le ddain qu'elle affichait alors pour mes livres, mon piano, mes cahiers et mes lettres! Loin de tout cela elle m'entranait toujours, dans l'un des salons la turque, pour s'tendre sur un divan et fumer des cigarettes, en jouant avec un ternel miroir. A elle, qui avait t marie et qui tait jeune, je pouvais, croyais-je, dire mes peines. Mais elle ouvrait ses grands yeux d'eau et clatait de rire: "De quoi peux-tu te plaindre? Tu es jeune, jolie, et tu as un mari que tu finis par aimer!--Non, rpondais-je, il n'est pas moi, puisque je n'ai rien de sa pense.--Que t'importe sa pense? Tu l'as, _lui_, et tu l'as _ toi seule!_" Elle appuyait sur ces derniers mots, les yeux mauvais. Un vrai chagrin pour la mre de Hamdi tait que je n'eusse pas d'enfant au bout d'une anne de mariage; certes, disait-elle, on m'avait jet un sort. Et je refusais de me laisser conduire aux sources, aux mosques et vers les derviches rputs pour conjurer de tels malfices: un enfant, non, je n'en voulais point. Si par malheur il nous tait n une petite fille, comment l'aurais-je leve? En Orientale, comme Durdan, sans autre but dans la vie que les chansons et les caresses? Ou bien comme nous l'avions t, Zeyneb, Mlek et moi-mme, et ainsi la condamner cruellement souffrir? Voyez-vous, Andr, je le sais bien, qu'elle est invitable, notre souffrance, que nous sommes l'chelon, nous et sans doutes celles qui vont immdiatement suivre, l'chelon par lequel les musulmanes de Turquie sont appeles monter et s'affranchir. Mais une petite crature de mon sang, et que j'aurais berce dans mes bras, la vouer ce rle sacrifi, je ne m'en sentais pas le courage. Hamdi, cette poque-l, avait l'intention bien arrte de demander un poste l'tranger, dans quelque ambassade. "Je t'emmnerai, me promettait-il, et l-bas tu vivras de la vie des Occidentales, comme la femme de notre ambassadeur Vienne, ou comme la princesse min en Sude. "Je pensais donc qu'alors, seuls dans une maison plus petite, notre existence deviendrait forcment plus intime. Je pensais aussi qu' l'tranger il serait content, peut-tre fier, d'avoir une femme cultive, au courant de toutes choses. Et comme je m'y appliquais, tre au courant! Toutes les grandes revues franaises, je les lisais, tous les grands journaux, et les romans et les pices de thtre. C'est alors, Andr, que j'ai commenc vous connatre d'une manire si profonde. Jeune fille, j'avais dj lu _Medj_ et quelques-uns de vos livres sur nos pays d'Orient. Je les ai relus, pendant cette priode de ma vie, et j'ai mieux compris encore pourquoi nous toutes, les musulmanes, nous vous devons de la reconnaissance, et pourquoi nous vous aimons plus que tant d'autres. C'est que nous nous sommes trouves en intime parent d'me avec vous par votre comprhension de l'Islam. Oh! notre Islam fauss, mconnu, auquel pourtant nous restons si fidlement attaches, car ce n'est pas lui qui a voulu nos souffrances!... Oh! notre Prophte, ce n'est pas lui qui nous a condamnes au martyre qu'on nous inflige! Le voile, qu'il nous donna jadis, tait une protection, non un signe d'esclavage. Jamais, jamais, il n'a entendu que nous ne fussions que des poupes de plaisir: le pieux Imam qui nous a instruites dans notre saint livre nous l'a nettement dit. Vous, dites-le vous-mme, Andr; dites-le pour l'honneur du Coran et pour la vengeance de celles qui souffrent. Dites- le, enfin, parce que nous vous aimons... Aprs vos livres d'Orient, il m'a fallu tous les autres. Sur chacune de leurs pages est tombe une larme... Les auteurs trs lus, en crivant, songent-ils l'infinie diversit des mes o s'en ira plonger leur pense? Pour les femmes occidentales qui _voient_ le monde, qui y vivent, les impressions produites par un crivain pntrent sans doute moins avant. Mais pour nous, les ternellement clotres, vous tenez le miroir qui le reflte, ce monde jamais inconnu; c'est par vous que nous le voyons. Et c'est travers vous que nous sentons, que nous vivons; ne comprenez-vous pas alors que l'crivain aim devienne une partie de nous-mmes? Je vous ai suivi partout autour de la terre, et j'ai des albums pleins de coupures de journaux qui parlaient de vous; j'en ai entendu dire beaucoup de mal que je n'ai pas cru. Bien avant de vous avoir rencontr, j'avais exactement pressenti l'homme que vous deviez tre. Quand je vous ai connu enfin, mais je vous connaissais dj! Quand vous m'avez donn vos portraits, mais, Andr, je les avais tous, dormant au fond d'un coffret secret, dans un sachet de satin!... Et aprs cet aveu, vous demanderiez nous revoir? Non, ces choses se disent seulement l'ami _qu'on ne reverra jamais..._ Mon Dieu, ma petite histoire de mariage, combien m'en voici loigne!... J'en tais, je crois, la fin de l'hiver qui suivit la belle fte de mes noces. Un long hiver, cette anne-l, et Stamboul, deux mois sous la neige. J'avais beaucoup pli et je languissais. La mre de Hamdi, mir Hanum, devinait bien d'ailleurs que je n'tais pas heureuse. Elle s'inquita, parat-il, de me voir si blanche, car un jour les mdecins furent mands, et, sur leurs conseils, elle m'envoya passer deux mois aux les (1), o vos amies Zeyneb et Mlek venaient dj de s'installer. Vous les connaissez, nos les, et les douceurs de leur printemps? C'est l'amour de la vie et l'amour de l'amour qu'on y respire. Dans cet air pur, sous les pins qui embaument, je me sentais renatre. Les mauvais souvenirs, les notes fausses de ma vie de femme, tout se fondit en une langueur tendre. Je me jugeai folle d'avoir t auprs de mon mari si complique et si exigeante. Ce climat et cet avril m'avaient change. Par les soirs de clair de lune, dans le beau jardin de notre villa, je me promenais seule, sans autre dsir, sans autre rve que d'avoir prs de moi mon Hamdi, et, son bras autour de ma taille, de n'tre rien qu'une amoureuse. Je sentais le regret amer des baisers que je n'avais pas su rendre, la nostalgie des caresses qui m'avaient ennuye. Avant le dlai fixe, sans prvenir, je repartis pour Stamboul, suivie seulement de mes esclaves. Le bateau qui me ramenait, retard par des avaries, n'arriva qu' nuit close,--et vous savez que nous n'avons pas le droit, nous autres musulmanes, d'tre dehors aprs le coucher du soleil. Il tait bien neuf heures, quand j'entrai sans bruit dans notre htel. Hamdi, cette heure-l, devait tre au selamlike, avec son pre et ses amis, comme d'habitude; ma belle-mre, sans doute enferme mditer son Coran, et ma cousine, en train de se faire dire son horoscope par quelque esclave habile lire dans le marc de caf. Je montai donc tout droit chez moi, et, en entrant dans ma chambre, je ne vis rien autre chose que Durdan entre les bras de mon mari... Vous direz, Andr, qu'elle est bien banale, mon aventure, et trs courante en Occident; aussi ne vous l'ai-je conte que pour la suite qu'elle comporte. Mais je suis fatigue, ami que je ne dois plus revoir, et cette suite sera pour demain. DJNANE." (1) Les les des Princes, dans la mer de Marmara. A Constantinople, on dit "les les". *136 XX Cependant le mois de juillet tout entier s'coula sans que la suite annonce parvnt Andr Lhry, non plus qu'aucune autre nouvelle des trois petites ombres noires. Comme tous les riverains du Bosphore cette saison, il vivait beaucoup sur l'eau, en va-et-vient de chaque jour entre l'Europe et l'Asie. tant au moins aussi Oriental qu'un Turc, il avait son caque; et ses rameurs portaient le traditionnel costume: chemises en gaze de Brousse aux manches flottantes et vestes en velours brod d'or. Le caque tait blanc, long, effil, pointu comme une flche, et le velours des livres tait rouge. Un matin, dans cet quipage, il longeait la rive asiatique, parcourant d'un regard distrait les vieilles demeures avances tout au bord, les fentres closes des harems, la retombe des verdures par-dessus les grilles des mystrieux jardins,--quand il vit venir devant lui une barque frle o ramaient trois femmes drapes de soie blanche; un eunuque, en redingote correctement boutonne, se tenait assis l'arrire, et les trois rameuses donnaient toute leur force comme pour une joute. Elles le croisrent de prs et tournrent la tte vers lui; il constata qu'elles avaient des mains lgantes, mais les voiles de mousseline taient baisss sur les visages, ne laissant deviner rien. Et il ne se douta point d'avoir rencontr l ses trois petits fantmes noirs, qui taient devenus, avec l't, des fantmes blancs. Le lendemain, elles lui crivirent: "Le 3 aot 1904. Depuis deux jours, vos amies sont revenues s'installer au Bosphore, ct d'Asie. Et hier matin, elles taient montes en barque, ramant elles- mmes, comme c'est leur habitude, pour aller vers Pacha-Bagtch, o c'est plein de mres dans les haies, et plein de bleuets dans l'herbe. Nous ramions. Au lieu du tcharchaf et du voile noir, nous n'avions qu'un yeldirm de soie claire et une charpe de mousseline autour de la tte: au *137 Bosphore, la campagne, on nous le permet. Il faisait beau, il faisait jeune, un vrai temps d'amour et d'aube de vie. L'air tait frais et lger, et les avirons dans nos mains ne pesaient pas plus que des plumes. Au lieu de jouir paisiblement de la belle matine, je ne sais quelle ardeur folle nous avait prises de nous hter, et nous faisions voler notre barque sur l'eau, comme la poursuite du bonheur, ou de la mort... Ce n'est ni la mort, ni le bonheur que nous avons attrap dans cette course, mais notre ami, qui faisait son pacha, dans un beau caque aux rameurs rouges et dors. Et moi, j'ai crois en plein vos yeux, qui regardaient dans la direction des miens sans les voir. Depuis notre retour ici, nous sommes au peu grises, comme des captives qui sortiraient de cellule pour reprendre la prison simple: si vous saviez, malgr la magnificence des roses, ce que c'tait, l-bas d'o nous venons!... Quand on est, comme vous, quelqu'un de l'Occident fivreux et libre, est-on capable de sentir l'horreur de nos existences mortes, de nos horizons o n'apparat qu'une seule chose: aller l-bas dormir l'ombre d'un cyprs, au cimetire d'Eyoub, aprs que l'Imam aura bien dit les prires qu'il faut! DJNANE." "Nous vivons comme ces verreries prcieuses, vous savez, que l'on tient emballes dans des caisses pleines de son. Tous les chocs, on s'imagine ainsi nous les viter, mais il nous arrivent quand mme, et alors les cassures vives, avec les deux morceaux en perptuel contact, nous font un mal sourd, profond et horrible... ZEYNBEB." "Je suis la seule personne de bon sens dans le trio, ami Andr, vous vous en tes certainement dj aperu. Les deux autres,--ceci tout fait entre nous, n'est-ce pas,--sont un peu "maboul". Surtout Djnane, qui veut bien continuer vous crire, mais ne plus vous revoir. Heureusement que je suis l, moi, pour arranger les choses. Rpondez- nous l'ancienne adresse (Madame Zahid, vous vous rappelez?). Aprs- demain nous avons une amie sre qui doit aller en ville et passer la poste restante. MLEK." XXI Andr leur crivit sur l'heure. A Djnane, il disait: "Ne plus vous revoir,--ou mieux ne plus entendre votre voix, car je ne vous ai jamais vue,--et cela parce que vous m'avez fait une gentille dclaration d'amiti intellectuelle! Quel enfantillage! J'en reois bien d'autres, allez, et a ne m'motionne pas du tout." Il tenait de prendre la chose en badinage et de se confirmer dans un rle de vieil ami, trs an, un peu paternel. Dans le fond, il tait inquiet des rsolutions extrmes que cette petite me fire et obstine tait capable de prendre; il ne s'y fiait pas, et sentait d'ailleurs qu'elle lui tait dj trs chre, que ne plus la revoir assombrirait tout son t. Dans sa lettre, il rclamait aussi la suite de l'histoire promise, et, en finissant, contait, pour l'acquit de sa conscience, comment par hasard il les avait toutes les trois "identifies". Le surlendemain elles rpondirent: "Que vous nous ayez identifies, est un malheur: ces amies dont vous ne connatrez jamais le visage, vous intressent-elles encore, maintenant que leur petit mystre est us, perc jour?... La suite de mon histoire: cela, rien de plus facile, vous l'aurez. Nous revoir, Andr, c'est moins simple: laissez-moi rflchir... DJNANE." "Eh bien! moi, je vais m'identifier fond, en vous apprenant o est notre demeure. Quand vous descendez le Bosphore, ct d'Asie, dans la seconde crique aprs Tchiboukli, il y a une mosque; aprs la mosque, un grand yali trs vieux style, trs grillag, pompeux et triste, avec toujours quelque aimable ngre en redingote qui rde sur le quai troit: c'est chez nous. Au premier tage, qui s'avance en encorbellement sur la mer, les six fentres de gauche, dfendues par de farouches quadrillages, sont celles de nos chambres. Puisque vous aimez cette cte d'Asie, passez l de prfrence et regardez ces fentres, sans regarder trop: vos amies, qui reconnatront de loin votre caque, montreront le bout de leur doigt par un trou, en signe d'amiti, ou bien le coin de leur mouchoir. a s'arrange avec Djnane, et comptez sur une entrevue Stamboul pour la semaine prochaine. MLEK." Il ne se fit point prier pour "passer l". Le lendemain prcisment se trouvait tre un vendredi, jour de promenade lgante aux Eaux-Douces d'Asie o il ne manquait jamais de se rendre, et la vieille demeure de Djnane, sans doute trs facile reconnatre, tait sur le chemin. tendu dans son caque, il passa aussi prs que la discrtion put l'y autoriser. Le yali, tout en bois suivant la coutume turque, un peu djet par le temps, et peint l'ocre *139 sombre, avait grand air, mais combien triste et secret! Par la base, il baignait presque dans le Bosphore, et les fentres de ses amies captives surplombaient l'eau marine, qu'agitait l'ternel courant. Derrire, c'taient des jardins haut murs, qui montaient se perdre dans les bois du coteau voisin. Sous la maison s'ouvrait une de ces espces d'antres vots, qui taient d'usage gnral dans le vieux temps pour remiser les embarcations des matres, et Andr, comme il approchait, en vit sortir un beau caque quip pour la promenade, rameurs en veste de velours bleu brod d'or, et long tapis de mme velours, brod pareillement, qui tranait dans l'eau. Iraient-elles aux Eaux-Douces, elles aussi, ses petites amies? Cela en avait tout l'air. Il passa, en jetant un coup d'oeil aux grillages indiqus; des doigt fins, chargs de bagues, en sortirent, et le coin d'un mouchoir de dentelles. Rien qu' la faon enfantine de remuer ces doigts-l et de faire danser ce bout de mouchoir, Andr tout de suite reconnut Mlek. A Constantinople, il y a des Eaux-Douces d'Europe: c'est, dans les arbres et les prairies, une petite rivire o l'on vient en foule, les vendredis de printemps. Et il y a les Eaux-Douces d'Asie: une rivire encore plus en miniature, presque un ruisseau, qui coule des collines asiatiques pour se jeter dans le Bosphore, et o l'on se runit tous les vendredis d't. A l'heure o Andr s'y rendait aujourd'hui, quantit d'autres caques y venaient aussi des deux rives, les uns amenant des dames voiles, les autres des hommes en fez rouge. Au pied d'une fantastique citadelle du moyen ge sarrasin, hrisse de tours et de crneaux, et prs d'un somptueux kiosque au quai de marbre, appartenant Sa Majest le Sultan, s'ouvre ce petit cours d'eau privilgi qui attire chaque semaine tant de belles mystrieuses. Avant de s'engager l, entre les berges de roseaux et de fougres, Andr s'tait retourn pour voir si vraiment elles venaient aussi, ses amies, et il avait cru reconnatre, l-bas, loin derrire lui, leurs trois silhouettes en tcharchaf noir, et la livre bleu et or de leurs bateliers. Dj beaucoup de monde, quand il arriva; du monde sur l'eau; des barques de toute forme et des livres de toute couleur; du monde alentour, sur ces pelouses presque trop fines et trop jolies qui s'arrangent en amphithtre, comme exprs pour les gens qui veulent s'asseoir et regarder ces barques passer. et l, de grands arbres, l'ombre desquels des petits cafs venaient de s'tablir, et o d'indolents fumeurs de narguils avaient tendu des nattes sur l'herbe pour s'y reposer l'orientale. Et des deux cts, les collines boises, touffues, un peu sauvages, enfermaient tout cela entre leurs pentes dlicieusement vertes. C'taient des femmes surtout, qui garnissaient le haut des gradins naturels, sur les deux charmants petits rivages, et rien n'est aussi harmonieux qu'une foule de femmes turques la campagne, sans tcharchafs sombres comme la ville, mais en longs vtements toujours d'une seule couleur,--des roses, des bleus, des bruns, des rouges,--chacune ayant la tte uniformment enveloppe d'un voile en mousseline blanche. L'tranget amusante de la promenade, c'est cet encombrement mme, sur une eau si tranquille, si enclose et enveloppe de verdure,--avec tant de paires de jolis yeux qui observent alentour, par la fente des voiles. Souvent on n'avance plus, les avirons se croisent, se mlent, les rameurs crient, les caques se frlent, et on est stationnaire les uns prs des autres, avec tout loisir de se regarder. Il y a des dames sans visage qui restent une heure ranges contre la berge, leur caque presque dans les joncs et les fleurs d'eau, et qui dtaillent avec un face--main ceux qui passent. Il en est d'autres qui ne craignent pas de se lancer dans la mle, mais toujours impassibles et nigmatiques sous le voile baiss, tandis que se dmnent leurs bateliers chamarrs d'or. Et, si l'on fait cinq ou six cents mtres peine, en remontant la gentille rivire, on est dans l'paisseur des branchages, entre des arbres qui se penchent sur vous, on touche les galets blancs du fond, il faut rebrousser chemin, alors on tourne grand-peine, tant l'troit caque a de longueur, et on redescend le fil de l'eau,--mais pour le remonter ensuite, et puis le redescendre, comme qui ferait les cent pas dans une alle. Quand son caque eut tourn, dans la petite nuit verte o le ruisseau finit d'tre navigable, Andr songea: "Je vais srement croiser mes amies, qui ont d arriver aux Eaux-Douces quelques minutes aprs moi." Il ne regarda donc plus les femmes assises par groupes sur l'herbe, plus les paires d'yeux noirs, gris ou bleus que montraient toutes ces ttes enveloppes de blanc; il ne s'occupa que de ce qui arrivait sa rencontre sur l'eau. Un dfil encore si joli dans son ensemble, bien que ce ne soit dj plus comme aux vieux temps et qu'il faille parfois tourner la tte pour ne pas voir les prtentieuses yoles amricaines des jeunes Turcs dans le train, ni les vulgaires barques de louage o des Levantines exhibent d'ahurissants chapeaux. Cependant les caques dominent encore, et il y en avait aujourd'hui de remarquables, avec leurs beaux rameurs aux vestes de velours trs dores; l-dedans passaient, demi tendues, des dames en tcharchaf plus ou moins transparent, et quelques grandes lgantes, en yachmak comme pour se rendre Yldiz, laissant voir leur front et leurs yeux d'ombre.--Au fait, comment donc n'taient-elles pas aussi en yachmak, ses petites amies, des fleurs d'lgance pourtant, au lieu d'arriver ici toutes noires, telles qu'il les avait aperues l-bas? Sans doute cause de l'obstination de Djnane rester pour lui une invisible. A un dtour de la rivire, elles apparurent enfin. C'tait bien cela: trois sveltes fantmes, sur un tapis de velours bleu, qui accrochait les algues en tranant dans l'eau ses franges d'or. Trois, c'est beaucoup pour un caque; deux taient royalement assises l'arrire sur la banquette de velours, le mme velours que le tapis et la livre des rameurs,--les anes sans doute, celles-l,--et la troisime, la plus enfant, se tenait accroupie leurs pieds. Elles passrent le toucher. Il reconnut d'abord, de si prs, sous la gaze noire qui aujourd'hui n'tait pas triple, ces yeux rieurs de Mlek entrevus un jour dans un escalier, et regarda vite les deux autres assises aux bonnes places. L'une avait aussi un voile semi-transparent qui permettait de deviner presque le visage tout jeune, d'une finesse et d'une rgularit exquises, mais laissant encore les yeux dans l'imprcision. Il n'hsita pas: ce devrait tre Zeyneb, qui consentait enfin tre moins cache, et la troisime, aussi parfaitement indchiffrable que toujours, c'tait Djnane. Il va sans dire, ils n'changrent ni un salut, ni un signe. Seule, Mlek, la moins svrement voile, lui sourit, mais si discrtement qu'il fallait tre tout prs pour le voir. Deux autres fois encore ils se croisrent, et puis ce fut le temps de s'en aller. Le soleil n'clairait bientt plus que la cime des collines et des bois: on sentait la fracheur dlicieuse qui montait de l'eau avec le soir. La petite rivire et ses entours se dpeuplaient peu peu, pour redevenir solitaires jusqu' la semaine prochaine; les caques se dispersaient sur tous les points du Bosphore, ramenant les belles promeneuses qui, avant le crpuscule, doivent tre de retour et mlancoliquement enfermes dans tous ces harems dissmins le long du rivage. Andr laissa partir ses amies bien avant lui, de peur d'avoir l'air de les suivre; puis rentra en rasant le bord asiatique, trs lentement pour laisser reposer ses rameurs et voir se lever la lune. XXII DJNANE A ANDR "Le 17 aot 1904 ( la franque). Vraiment, Andr, vous tenez la suite de ma petite histoire? C'est pourtant une bien pauvre aventure, que j'ai commenc de vous conter l. Mais combien fait mal un amour qui meurt! Ah! s'il mourait du moins tout d'un coup! Mais non, il lutte, il se dbat, et c'est cette agonie qui est cruelle. Parce que de mes mains mon petit sac tomba, au bruit d'un flacon parfum qui se brisait par terre, Durdan tourna vers moi la tte. Elle ne fut pas trouble. Ses yeux couleur d'eau s'ouvrirent et elle me fit son joli sourire de panthre. Sans un mot, elle et moi nous regardions. Hamdi encore ne voyait rien. Elle avait un bras pass autour de son cou et, doucement, elle le fora lui aussi tourner la tte: "Djnane!" dit-elle, d'une voix indiffrente. Je ne sais ce qu'il fit, car je me sauvai pour ne plus voir. D'instinct, c'est auprs de sa mre que j'allai me rfugier. Elle lisait son Coran, et d'abord gronda d'tre interrompue dans sa mditation, puis se leva effare, pour aller vers eux, me laissant seule. Quand elle revint, je ne sais combien de minutes aprs: "Rentre dans ton appartement, me dit- elle, avec une douceur tranquille; va, ma pauvre petite, ils n'y sont plus." Dans mon boudoir, seule,les portes fermes, je me jetai sur une chaise longue, et j'y pleurai jusqu' m'endormir puise. Oh! ensuite, l'aube, ce rveil! Retrouver cela dans sa mmoire, recommencer penser, se dire qu'il faut prendre un parti. J'aurais voulu les har, et il n'y avait en moi que de la douleur, pas de la haine; de la douleur et de l'amour. Il tait grand matin, le jour commenait peine. J'entendis des pas s'approcher de ma porte, ma belle-mre entra, et je vis d'abord que ses yeux avaient *143 pleur. "Durdan est partie, me dit-elle; je l'ai envoye loin d'ici, chez une de nos parentes." Puis, s'asseyant prs de moi, elle ajouta que ces choses arrivent tous les jours dans la vie; que les caprices d'un homme ont moins de consquences que ceux du vent; que je devais rentrer dans ma chambre, me faire trs belle, et sourire Hamdi ce soir, quand il rentrerait du palais; il tait trs malheureux, parat-il, et ne voulait pas m'approcher avant que je fusse console. Dans l'aprs-midi, on m'apporta des blouses de soie, des dentelles, des ventails, des bijoux. Alors, je priai seulement, qu'on me laisst seule dans ma chambre. Je voulais essayer de voir clair au fond de moi-mme. Pensez donc que la veille j'tais rentre au harem toute vibrante d'un sentiment nouveau; j'y avais apport tout le printemps des les, ses parfums et ses chansons, et les baisers cueillis l dans l'air, et tout le frisson d'un rveil amoureux... Le soir Hamdi vint chez moi, tranquille, un peu ple. Tranquille moi- mme, je lui demandai simplement de me dire la vrit: m'aimait-il encore, ou non? Je serais retourne chez ma grand-mre, pour le laisser libre. Il sourit et me prit dans ses bras. "Quelle enfant tu es, me dit- il; voyons, pourrais-je cesser de t'aimer?" Et il me couvrait de baisers, me grisait de caresses. Je tentai pourtant de demander comment il avait pu aimer l'autre, s'il m'aimait toujours... Oh! Andr, alors j'ai appris juger les hommes,-- ceux de chez nous du moins: celui-l n'avait mme pas le courage de son amour! Cette Durdan, mais non il ne l'aimait point. Une fantaisie seulement cause de ses prunelles vertes, de son corps onduleux lorsqu'elle dansait le soir. Et puis elle prtendait connatre des arts subtils pour ensorceler les hommes, et il avait voulu tenter l'preuve. D'ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait bien me faire? Sans ma rentre l'improviste, l'aurais-je mme su jamais? Oh! de l'entendre, quelle piti et quel dgot au fond de moi-mme, pour elle, pour lui, et pour moi qui _voulais_ pardonner! Je souffrais moins cependant, depuis que j'tais renseigne: ainsi donc, ce corps souple et ces yeux d'eau, c'tait l tout ce que Hamdi avait aim chez l'autre! Eh bien! je me savais plus jolie qu'elle; moi aussi j'avais des prunelles vertes, d'un vert de mer plus sombre et plus rare que le sien, et, s'il suffisait avec lui d'tre jolie et amoureuse, j'tais les deux prsent. Et la campagne de reconqute commena. Oh! ce ne fut pas long; le souvenir de Durdan ne pesa plus lourd bientt sur la mmoire de son amant... Mais jamais de ma vie je n'ai connu de jours plus lamentables. Je sentais tout ce qui tait en moi de haut et de pur s'en aller, s'effeuiller comme des roses qui se fanent prs du feu. Je n'avais plus une pense en dehors de celle-ci: lui plaire, lui faire oublier l'amour de l'autre dans un amour plus grand. Mais bientt, quelle horreur de m'apercevoir qu'avec le mpris croissant de moi-mme, me venait peu peu la haine de celui pour qui je m'avilissais! Car j'tais devenue tout fait et uniquement une poupe de plaisir. Je ne songeais qu' tre belle, l'tre chaque jour d'une manire diffrente. A pleines caisses, arrivaient de Paris les toilettes du soir, les "dshabills", les parfums, les fards; tous les artifices de la coquetterie d'Occident et ceux de notre coquetterie orientale taient devenus mon seul souci. Je n'entrais plus jamais dans mon boudoir, par crainte des reproches muets de mes livres dlaisss; l flottaient des penses si diffrentes, hlas! de celles d' prsent... La Djnane amoureuse avait beau faire, elle pleurait sur la Djnane d'autrefois qui avait essay d'avoir une me... Et comment vous exprimer cette torture, quand je sentis enfin bien nettement que mes caresses taient fausses, que mes baisers mentaient, que chez moi l'amour n'tait plus! Mais il m'aimait, lui, maintenant, avec une ardeur qui devenait pour moi une pouvante; quel parti prendre pour chapper ses bras, que faire pour ne pas prolonger cette honte? Je ne vis d'autre issue que la mort, et je voulus l'avoir l, toujours prpare, et tout prs de moi, sur cette table de toilette devant laquelle prsent j'tais constamment assise; une mort bien douce et prompte, porte de ma main, dans un flacon d'argent pareil mes flacons de parfum. C'est l que j'en tais, quand un matin, entrant dans le salon de ma belle-mre mir Hanum, je trouvai deux visiteuses qui remettaient leur tcharchaf pour partir: Durdan et la tante loigne qui en avait pris charge. Elle souriait, comme toujours, cette Durdan, mais aujourd'hui avec un petit air de triomphe, tandis que les deux vieilles dames paraissaient bouleverses. Mois au contraire, je me sentais si calme. Je remarquai que sa robe, en drap beige, tait un peu flottante, que sa taille semblait paissie et ses mouvements plus lourds: elle acheva lentement de fixer son tcharchaf, son voile, nous salua et sortit. "Qu'est-elle venue faire?" demandai-je simplement, quand nous fmes seules. mir Hanum me fit asseoir prs d'elle en me tenant les mains, hsita avant de rpondre, et je vis des larmes couler sur ses rides: cette Durdan allait avoir un enfant, et il fallait que mon mari l'poust; une femme de leur famille ne pouvait tre mre sans tre pouse, et d'ailleurs une enfant de Hamdi avait de droit sa place dans la maison. Elle me disait cela en pleurant et m'avait prise dans ses bras. Mais avec quelle tranquillit je l'coutais! C'tait la dlivrance au contraire qui venait moi, quand je me croyais perdue! Et je rpondis aussitt que je comprenais tout cela trs bien, que Hamdi tait libre, que j'tais prte divorcer sur l'heure sans en vouloir personne. "Divorcer! reprit-elle, avec une explosion de larmes. Divorcer! Tu veux divorcer! Mais mon fils t'adore. Mais nous t'aimons tous, ici! Mais tu es la joie de nos yeux!" Pauvre femme, en quittant cette maison, elle est la seule que j'aie regrette... Pour me retenir, elle commena de me citer l'exemple des pouses de son temps, qui savaient tre heureuses dans des situations semblables. Elle-mme, n'avait-elle pas eu partager l'amour du pacha avec d'autres? Ds qu'avait pli sa beaut, n'avait-elle pas vu une, deux, trois jeunes femmes se succder au harem? Elle les appelait _ses soeurs_; jamais aucune ne lui avait manqu d'gards, et c'tait toujours elle-mme que revenait le pacha quand il avait une confidence faire, un avis demander, ou bien quand il se sentait malade. De tout cela avait-elle souffert? A peine, puisqu'elle ne se souvenait plus que d'un seul chagrin dans sa vie: c'tait quand mourut la petite Sahida, la dernire de ses rivales, en lui confiant son bb! Oui, le plus jeune frre d'Hamdi, le petit Frid n'tait pas son propre fils elle, mais le fils de la pauvre Sahida; c'est du reste cette heure que je l'apprenais... Durdan devait faire le lendemain sa rentre dans le harem. Que m'importait cette femme, au point o nous en tions? D'ailleurs Hamdi ne l'aimait plus et ne voulait que moi. Mais elle tait le prtexte qu'il fallait saisir, l'occasion qu'il ne fallait perdre aucun prix. Pour abrger, par horreur des scnes et plus encore par crainte de Hamdi qui s'affolerait, je fis sance tenante ma demi-soumission. A genoux devant cette mre qui pleurait, je demandai seulement, et j'obtins, d'aller passer deux mois de retraite Khassim-Pacha, dans ma chambre de jeune fille; j'avais besoin de cela, disais-je, pour me rsigner; ensuite je reviendrais. Et j'tais partie avant que Hamdi ne ft rentr d'Yldiz. C'est ce moment-l, Andr, que vous arriviez Constantinople. Les deux mois expirs, mon mari, bien entendu, voulut me reprendre: je lui fis dire qu'il ne m'aurait pas vivante, le petit flacon d'argent ne me quitta plus, et ce fut une lutte atroce, jusqu'au jour o Sa Majest le Sultan daigna signer l'irad qui me rendit libre. Vous avouerai-je que j'ai souffert encore, les premires semaines. Contre mon attente, l'image de cet homme, ses baisers que j'avais trop aims et trop has, devaient continuer quelque temps de me poursuivre. Aujourd'hui tout s'apaise. Je lui ai pardonn d'avoir fait de moi presque une courtisane; il ne m'inspire plus ni le dsir ni haine; c'est fini. Un peu de honte me reste pour avoir cru rencontrer l'amour parce qu'un joli garon me serrait dans ses bras. Mais j'ai reconquis ma dignit, j'ai retrouv mon me et repris mon essor. Maintenant, rpondez-moi, Andr, que je sache si vous me comprenez, ou bien si, comme tant d'autres, vous me tenez pour une pauvre petite dsquilibre, en qute de l'impossible. DJNANE. XXIII Andr rpondit Djnane que son Hamdi lui faisait l'effet de ressembler beaucoup tous les hommes, ceux d'Occident aussi bien qu' ceux de Turquie, et que c'tait elle, la petite crature d'exception et d'lite. Et puis il la pria de remarquer,--ce qui n'tait pas neuf,--que rien ne fuyait comme le temps; les deux annes de son sjour Constantinople avaient dj commenc leur fuite, et ne se retrouveraient jamais plus; ils devaient donc en profiter tous deux pour changer leurs penses, qui seraient si promptes s'anantir, comme les penses de tous les tres, dans les abmes de la mort. Et il reut un avis de rendez-vous pour le jeudi suivant, Stamboul, Sultan-Selim, dans la vieille maison, au fond de l'impasse de silence. Ce jour-l, il descendit le Bosphore ds le matin, dans une mouche vapeur, et trouva un Stamboul de grand t, qui semblait s'tre rapproch de l'Arabie, tant il y faisait chaud et calme, tant les mosques taient blanches sous l'ardent soleil d'aot. Comment imaginer aujourd'hui qu'une ville pareille pouvait avoir de si longs hivers et de si persistants linceuls de neige? Les rues taient plus dsertes, cause de tout ce monde qui avait migr vers le Bosphore ou les les de la Marmara, et les senteurs orientales s'y exagraient dans l'atmosphre surchauffe. Pour attendre l'heure, il alla Sultan-Fatih, s'asseoir sa place d'autrefois, sous les arbres, l'ombre, devant la mosque. Des imams qui taient l, et ne l'avaient pas vu depuis tant de jours, lui firent grand accueil; aprs quoi, ils retombrent dans leur rverie. Et le "cafedji", le traitant comme un habitu, lui apporta, avec le narguil berceur, la petite Tkir, la chatte de la maison, qui avait t souvent sa compagne au printemps et qui s'installa tout de suite prs de lui, la tte sur ses genoux pour tre caresse. En face, les murs de la mosque blouissaient avec leur rverbration blanche. Des enfants puisaient l'eau d'une fontaine et la versaient sur les vieux pavs, autour des fumeurs, mais il faisait quand mme si chaud que les pinsons et les merles, dans les cages pendues aux branches, restaient muets et somnolents. Des feuilles jaunes cependant tombaient dj, annonant que ce bel t ne tarderait pas courir vers son dclin. A Sultan-Selim, o il arriva sous l'accablement de deux heures, l'impasse tait inquitante de sonorit et de solitude. Derrire la porte au frappoir de cuivre, il trouva Mlek en faction, qui lui sourit comme une bonne petite camarade, heureuse de le revoir enfin. Son voile tait mis en simple et sa figure se voyait peu prs comme celle d'une Europenne en voilette de deuil. En haut, il trouva Zeyneb arrange pareillement et, pour la premire fois, il vit briller ses prunelles brunes, il rencontra le regard de ses jeunes yeux graves et doux. Mais, ainsi qu'il s'y attendait, Djnane persistait n'tre qu'une svelte apparition noire, absolument sans visage. La question qu'elle lui posa, d'un petit ton drle, ds qu'il fut assis sur le modeste divan dcolor: "Eh bien! comment va votre ami Jean Renaud?... --Mais parfaitement, je vous remercie, rpondit-il de mme; vous savez son nom? --On sait tout, dans les harems. Exemple: je puis vous dire que vous dniez hier au soir chez madame de Saint-Enogat, ct d'une personne en robe rose; que vous vous tes isols aprs, tous deux, sur un banc du jardin et qu'elle a accept une de vos cigarettes au clair de lune. Ainsi de suite... Tout ce que vous faites, tout ce qui vous arrive, nous savons... Alors, vous m'assurez qu'il va toujours bien, monsieur Jean Renaud? --Mais oui, je vous dis... --Alors, Mlek, tu as perdu ta peine: a n'agit pas." Il apprit donc que Mlek, depuis quelques jours, avait entrepris des prires et un envotement pour obtenir sa mort,--un peu comme enfantillage et plus encore pour tout de bon, s'tant imagine qu'il incarnait une influence hostile et maintenait Andr en dfiance contre elles. "Voil, dit Djnane en riant, vous avez voulu connatre des Orientales, eh bien! c'est ainsi que nous sommes. Ds qu'on gratte un peu le vernis: des petites barbares! --En tout cas, pour celui-ci, vous vous trompiez bien. Mais au contraire, il rve de vous tout le temps, le pauvre Jean Renaud! Et tenez, sans lui, nous ne nous connatrions pas; notre premier rendez- vous, Pacha-Bagtch, le jour de ce grand vent, il m'a entran, je refusais d'y venir... --Bon Jean Renaud! s'cria Mlek. coutez, alors emmenez-le demain vendredi aux Eaux-Douces, dans votre beau caque, et j'irai tout exprs, moi, pour lui faire un sourire en passant..." Dans le petit harem triste et semi-obscur, o la splendeur de ce jour d't se devinait peine, Djnane, plus encore que la dernire fois, faisait son sphinx et ne bougeait pas. On sentait qu'une timidit nouvelle, une gne lui taient venues, pour s'tre trop livre dans ses longues lettres, et de la voir ainsi, cela rendait Andr un peu nerveux, par instants, presque agressif. Aujourd'hui, elle cherchait maintenir la conversation sur le livre: "Ce sera un roman, n'est-ce pas?... --Comment saurais-je faire autre chose? Mais encore, je ne le vois pas du tout ce roman-l. --Permettez-vous que je vous dise ce que je pensais? Un roman, oui, et dans lequel vous seriez un peu. --Ah! cela non, par exemple. --Laissez-moi expliquer. Vous ne parleriez pas la premire personne, je sais dj que vous ne le voulez plus. Mais il pourrait y avoir l- dedans un Europen de passage dans notre pays, un chantre de l'Orient qui verrait avec vos yeux et sentirait avec votre me... --Et on ne me reconnatrait pas du tout, soyez-en sre! --Qu'est-ce que a peut vous faire? Laissez-moi continuer, voulez- vous... Il aurait rencontr clandestinement, avec les mille dangers invitables, une de nos soeurs de Turquie et ils se seraient aims... --Ensuite? --Ensuite, eh bien! il part, comme c'est fatal, voil tout... --Ce sera tout fait nouveau dans mon oeuvre cette petite intrigue- l... --Pardon, il pourrait y avoir ceci de nouveau, que l'amour entre eux deux resterait pur et toujours inavou... --Ah!... Et elle aprs son dpart? --Elle!... Eh bien! mais... que voulez-vous qu'elle fasse? _Elle meurt!_" Elle meurt... C'tait prononc avec l'accent d'une conviction si poignante qu'Andr en reut comme un choc profond qui le surprit et lui commanda le silence. Et Zeyneb ensuite fut celle qui recommena de parler: "Dis-lui, Djnane, le titre auquel tu songeais; il nous avait paru si joli, nous: _Le bleu dont on meurt..._ Non? Il n'a pas l'air de vous plaire? --Il est gentil, c'est vrai, dit Andr... Je le trouve peut-tre un peu... Comment dire cela, voyons... Un peu romance... --Allons, reprit Djnane, dites tout de suite que vous le trouvez 1830... Il est rococo; passons.... --Un titre qui a des papillotes", ajouta Mlek. Il comprit alors que, depuis un moment il lui faisait de la peine en contrecarrant avec demi-moquerie ses petites ides littraires, quelle stait acquises toute seule, avec tant deffort et parfois avec une intuition merveilleuse. Soudain elle lui parut si nave et si jeune, elle quil jugeait premire vue peut-tre un peu trop frotte de lectures! il fut dsol davoir pu la froisser, mme trs lgrement, et tout de suite changea de ton, pour redevenir tout fait doux, presque avec tendresse. "Mais non, chre petite amie invisible, il n'est pas rococo, il nest pas ridicule, votre titre, ni rien de ce que vous pouvez imaginer ou dire.... Seulement, ne mettons pas de mort l-dedans, voulez-vous? Dabord a changera; jen ai tant fait mourir dans mes livres; vous ny pensez pas, on me prendrait pour le sire de Barbe-Bleue! Non, pas de mort, dans ce livre; mais au contraire, si possible, de la jeunesse et de la vie.... Cette restriction pose, jessaierai de lcrire sous la forme qui vous plaira, et nous travaillerons ensemble, comme deux collaborateurs bien daccord, bien camarades, n'est-ce pas?" Et ils se quittrent beaucoup plus amis quils ne lavaient t jusqu ce jour. XXIV DJNANE A ANDR "Le 16 septembre 1904. Jtais parmi les fleurs du jardin, et je my sentais si seule, et si lasse de ma solitude! Un orage avait pass dans la nuit et saccag les rosiers. Les roses jonchaient la terre. De marcher sur ces ptales encore frais, il me semblait pitiner des rves. C'est dans ce jardin-l, au Bosphore, que, depuis mon arrive de Karadjiamir, jai pass tous mes ts denfant et de jeune fille, avec vos amies Zeyneb et Mlek. En ce temps-l de notre vie, je ne dirai pas que nous fussions malheureuses. Tout tait souriant. Chacun autour de nous gotait ce bonheur ngatif o l'on se contente de la paix du moment qui passe et de la scurit pour celui qui vient. Nous n'avions jamais vu saigner des coeurs. Et nos journes qui glissaient douces et lentes, entre nos tudes et nos petits plaisirs, nous laissaient en demi- sommeil, dans cette torpeur qu'apportent nos ts toujours chauds: nous n'avions jamais pens que nous pourrions tre plaindre. Nos institutrices trangres avaient beaucoup souffert dans leur pays. Elles se trouvaient bien parmi nous; ce calme tait pour elle comme celui d'un port aprs la tempte. Et lorsque nous leur disions parfois nos rves vagues et nos dsirs imprcis: vivre comme les Europennes, voyager, voir, elles nous rpondaient en vantant la tranquillit et la douceur dont nous tions entoures. Tranquillit, douceur de la vie des musulmanes, toute notre enfance, nous n'avions pas entendu autre chose. Aussi rien d'extrieur ne nous avait prpares souffrir. La douleur est venue de nous. L'inquitude et l'inassouvissable dsir sont ns de nous-mmes. Et mon drame moi a vraiment commenc le jour de mon mariage, quand les fils d'argent de mon voile de marie m'enveloppaient encore... Oh! notre premire rencontre, Andr, dans ce sentier, par ce grand vent, vous vous souvenez, auriez-vous pens en ce temps-l que vous seriez si tt pour nous un ami trs cher? Et vous, je sens que vous commencez vous attacher ces petites Turques, bien qu'elles aient dj perdu l'attrait d'tre mystrieuses. Quelque chose d'infiniment doux s'est gliss en moi depuis notre dernire entrevue, depuis l'instant o votre voix et vos yeux ont chang, parce que vous aviez peur de m'avoir blesse; alors j'ai compris que vous tiez bon et consentiriez tre mon confident en mme temps que mon ami. Quel bien cela me ferait de vous dire, vous qui devez le comprendre, tant de choses lourdes que personne n'a jamais entendues; des choses dans ma destine qui me droutent; vous qui tes un homme et qui _savez_, vous me les expliqueriez peut-tre. J'ai votre portrait, l, tout prs, sur ma table crire, et il me regarde avec ses yeux clairs. Vous-mme, je vous sais non loin d'ici, sur l'autre rive; un coin de Bosphore seul nous spare, et cependant, entre nous deux, quelle distance toujours, quel abme de difficults, avec une si constante incertitude de nous revoir jamais! Malgr tout cela, je voudrais, quand vous aurez quitt notre pays, ne plus tre seulement un vague fantme dans votre mmoire; je voudrais au moins y demeurer comme une ralit, une pauvre, triste petite ralit. Ces roses sur lesquelles je marchais tout l'heure, savez-vous ce qu'elles me rappelaient? Un effeuillement pareil, dans les alles de ce mme jardin, il y a un peu plus de deux ans. Mais ce n'tait pas une bourrasque d't, cette fois, qui en tait cause, c'tait bien l'automne. Octobre avait jauni les arbres, il faisait froid, et nous devions rentrer le lendemain en ville, Khassim-Pacha. Tout tait emball, la maison en dsordre. Nous tions alles dire adieu au jardin et cueillir les dernires fleurs. Un vent aigre gmissait dans les branches. La vieille Irfan, une de nos esclaves un peu sorcire qui lit dans le marc de caf, avait prtendu que ce jour tait favorable pour des prdictions sur notre destine. Elle vint donc nous apporter du caf qu'il fallut boire; cela ce passait au fond du jardin, dans un recoin abrit par la colline, et je la vois encore, assise nos pieds, parmi les feuilles mortes, anxieuse de ce qu'elle allait dcouvrir. Dans les tasses de Zeyneb et Mlek, elle ne vit qu'amusements et cadeaux; elles taient encore si jeunes. Mais elle hocha la tte, en lisant dans la mienne: "Oh! l'amour veille, dit-elle, mais l'amour est perfide. Tu ne reviendras plus au Bosphore de longtemps, et quand tu y reviendras, la fleur de ton bonheur sera envole. Oh! pauvre, pauvre! Il n'y a dans ton destin que l'amour et la mort." Je ne devais en effet revenir ici que cet t, aprs mon triste mariage. Cependant, est-ce bien la _fleur de mon bonheur_ qui s'est envole, puisque, le bonheur, je ne l'ai point connu?... Non, n'est-ce pas? Mais jamais sa prdiction finale ne m'avait frappe autant qu'aujourd'hui: "Il n'y a dans ton destin que l'amour et la mort." DJNANE" XXV Ils se rencontrrent beaucoup, pendant toute cette dlicieuse fin de l't. Aux Eaux-Douces d'Asie, chaque semaine au moins une fois, leurs caques se frlrent, eux ne bronchant point, Zeyneb et Mlek, dont les traits se voyaient un peu, osant peine sourire travers leurs gazes noires. A Stamboul, chez la bonne nourrice, ils se revirent aussi; elles taient plus libres au Bosphore que dans leurs grandes maisons d'hiver Khassim-Pacha, trouvaient mille prtextes pour venir en ville et semaient leurs esclaves en route; il est vrai, chaque entrevue nouvelle ncessitait des tissus d'audaces et de ruses, qui toujours paraissaient prs de se rompre et de changer en drame l'innocente aventure, mais qui toujours finissaient par russir miraculeusement. Et le succs leur donnait plus d'assurance, leur faisait imaginer de plus tmraires entreprises. "Vous pourriez raconter cela dans le monde, Constantinople, s'amusaient-elles lui dire, personne ne vous croirait." Dans la petite maison de Stamboul, quand ils taient ensemble, causer comme de vieux amis, il arrivait maintenant que Zeyneb et Mlek relevaient leur voile, montraient l'ovale entier de leur visage, les cheveux seuls restant cachs sous la mante noire, et ainsi elles ressemblaient des petites nonnains, toutes jeunes et lgantes. Djnane seule ne transigeait point; rien ne pouvait se deviner de ses traits, aussi funbrement envelopps de noir que le premier jour, et, lui, tremblait d'en faire la remarque, prvoyant quelque rponse absolue qui enlverait toute esprance de jamais connatre ses yeux. Il osait aller quelquefois, le soir, aprs entente avec elles, les couter faire de la musique, par ces nuits immobiles et perfides du Bosphore, qui n'ont pas un souffle, qui sont tides, enjleuses, mais vous imprgnent tout de suite d'une pntrante rose froide. Presque chaque jour, l't, le courant d'air violent de la Mer Noire passe dans ce dtroit et le blanchit d'cume; mais il ne manque jamais de s'apaiser au coucher du soleil, comme si on fermait soudain les cluses du vent; ds le crpuscule, rien n'agite plus les arbres sur les rives, tout s'immobilise et se recueille; la surface de la mer devient un miroir sans rides, pour les toiles, pour la lune, pour les mille lumires des maisons ou des palais; une langueur orientale se rpand, avec l'obscurit, sur ces bords extrmes de l'Europe et de l'Asie qui se regardent, et l'humidit continuelle de ces parages enveloppe les choses d'une bue qui les harmonise et les grandit, les choses proches comme les choses lointaines, les montagnes, les bois, les mosques, les villages turcs et les villages grecs, les petites baies asiatiques plus silencieuses que celles de la cte europenne et plus figes chaque soir dans leur calme absolu. Entre Thrapia, o Andr habitait, et le yali de ses trois amies, il fallait, l'aviron, presque une demi-heure. La premire fois, il avait pris son caque, et c'tait toujours un enchantement de circuler, la nuit, en cet quipage, de s'en aller ainsi presque toucher l'eau mme, et comme tendu sur ce beau miroir bleu ple et argent que devenait la surface apaise. La rive d'Europe, mesure qu'on s'en loignait, reprenait, elle aussi, du mystre et de la paix; tous ses feux traaient sur le Bosphore d'innombrables petites raies lumineuses qui avaient l'air de descendre jusqu'aux profondeurs d'en dessous; ses musiques d'Orient dans les petits cafs en plein air, les vocalises tranges de ses chanteurs continuaient de vous suivre, portes et embellies par les sonorits de la mer; mme les affreux orchestres de Thrapia s'adoucissaient dans le lointain et dans la magie nocturne, jusqu' tre agrables entendre. Et, l-bas en face, il y avait cette rive d'Asie, vers laquelle on se rendait, si voluptueusement couch; ses fouillis d'paisse verdure, ses collines tapisses d'arbres faisaient des masses noires, qui paraissaient dmesurment grandes au- dessus de leurs reflets renverss; quant ses lumires, plus discrtes et plus rares, elles taient projetes par des fentres garnies de grillages, derrire lesquels on devinait la prsence des femmes qu'il ne faut pas voir. Cette fois-l, en caque, Andr n'osa pas s'arrter sous les fentres claires de ses amies, et il passa son chemin. Ses rameurs, dont les broderies du reste brillaient trop la lune, et pouvaient veiller le soupon de quelque ngre aux aguets sur la rive, ses rameurs taient des Turcs, et, malgr leur dvouement, capables de le trahir, dans leur indignation, s'ils avaient flair la moindre connivence entre leur matre europen et les femmes de ce harem. Il revint les autres soirs dans la plus humble de ces barques de pche qui se rpandent par milliers toutes les nuits sur le Bosphore. Ainsi il put longuement s'arrter, en faisant mine de tendre des filets; il couta Zeyneb qui chantait, accompagne au piano par Mlek ou Djnane; il connut sa jeune voix chaude. Une voix si belle et si naturellement pose, surtout en ses notes graves,--et o l'on sentait par instants une imperceptible flure, qui la rendait peut-tre plus prenante encore, en la marquant pour bientt mourir. Vers la mi-septembre, ils osrent une chose inoue: gravir ensemble une colline toute rose de bruyres et se promener dans un bois. Cela se fit sans encombre au-dessus de Bicos, le point de la cte d'Asie qui est en face de Thrapia et qu'Andr avait adopt pour y venir chaque soir, au dclin du soleil. Comment dire le charme de ce Bicos, qui fit plus tard un de leurs lieux de rendez-vous les plus chers et les moins troubls par la crainte... De Thrapia, si niaisement agit avec ses prtentions mondaines, on arrive l, par contraste, dans le silence ombreux des grands arbres, dans la paix rflchie du temps pass. Un petit dbarcadre aux vieilles dalles blanches, et tout de suite on trouve une plaine dnique, sous des platanes de quatre cents ans, qui n'ont plus l'air d'appartenir nos climats, tant ils ont pris avec les sicles des formes de baobab ou de banian indien. C'est une plaine parfaitement unie, qui est veloute en automne d'une herbe plus fine que celle des pelouses dans nos jardins les mieux soigns, une plaine qui a l'air d'avoir t cre exprs pour les promenades de mditation et de sage mlancolie; elle a juste la grandeur qu'il faut (une demi-lieu peine) pour rester intime, sans que l'on s'y sente prisonnier; elle est close de tous cts par des collines solitaires, couvertes de bois,--et les Turcs, frapps de son charme unique, l'ont nomme "la Valle-du-Grand- Seigneur". On ne s'y doute point que le Bosphore est l tout prs, avec son va-et-vient qui drangeait le recueillement; les collines vous le cachent. On y est isol de tout, et on n'y entend aucun bruit, si ce n'est, la tombe du soir, les chalumeaux des berges qui rassemblent leurs chvres, dans les montagnes alentour. Les majestueux platanes, qui tendent sur la terre leurs racines comme d'normes serpents, forment l'entre de cette plaine une sorte de bois sacr; mais, plus loin, ils s'espacent, puis se rangent en alle, pour laisser libres les grandes pelouses o se promnent lentement, le soir, les musulmanes au voile blanc. Il y a aussi un ruisseau qui coule dans cette Valle-du-Grand- Seigneur, un ruisseau frais, habit par des tortues; des petits ponts en planches le traversent; sur ses bords, l'ombre de quelques vieux arbres, les marchands de caf turc s'installent pour l't dans des cabanes, et c'est l que les hommes prennent place pour fumer leur narguil, le vendredi surtout, en regardant de loin les femmes voiles qui vont et viennent sur cette prairie des longs rves. Elles marchent par groupes de trois, de quatre, de dix, ces femmes, un peu clairsemes l, un peu perdues, car ces pelouses dploient pour elles de trs vastes tapis. Elles ont des vtements tout d'une pice et tout d'une couleur, - - souvent des soies de Damas roses ou bleues, lames d'or,--qui tombent en plis l'antique, et des mousselines blanches enveloppent toutes les ttes; ces costumes, au milieu de ce site trs particulier, et cette quitude charme qu'elles ont dans l'allure, font songer, quand approche le crpuscule, aux Ombres bienheureuses du paganisme se promenant dans les Champs lysens... Andr tait un des fidles habitus de la Vall-du-Grand-Seigneur; il y vivait presque journellement, depuis qu'il tait cens rsider Thrapia. A lheure fixe il avait dbarqu l sous les platanes-baobabs, en compagnie de Jean Renaud, charg encore de faire le guet et samusant toujours de ce rle. Ses domestiques musulmans, impossibles en pareille circonstance, il les avait laisss sur la rive dEurope, pour namener quun fidle serviteur franais qui lui apportait comme dhabitude un fez turc dans un sac de voyage. Depuis ses intimits nouvelles, il tait coutumier de ces changements de coiffure qui avaient jusquici conjur le danger, et qui se faisaient n'importe o, dans un fiacre, dans une barque, ou simplement au milieu dune rue dserte. Il les vit arriver toutes les trois en talika, puis mettre pied terre; et, comme des petites personnes qui vont innocemment se promener, elles prirent travers la plaine, qui dj, par places, devenait violette sous la floraison des colchiques dautomne. Zeyneb et Mlek portaient le yeldirm lger que l'on tolre la campagne et le voile de gaze blanche qui laisse paratre les yeux; Djnane seule avait gard le tcharchaf noir des citadines, pour continuer dtre strictement invisible. Quand elles sengagrent dans certain sentier, convenu entre eux, un sentier qui grimpe vers la montagne, il les rejoignit, prsenta Jean Renaud,-- qui elles avaient dsir toucher le bout des doigts pour s'excuser davoir prpar sa mort,--et qui fut envoy en avant comme claireur. Par lexquise soire quil faisait, ils montrent gaiement au milieu des chtaigniers et des chnes; lherbe autour deux tait pleine de scabieuses. Bientt ce fut la rgion des bruyres, et les dessous de tous ces bois en devinrent entirement roses. Et puis les lointains peu peu se dcouvrirent. De ce ct-ci du Bosphore, le ct asiatique, c'taient des forts et des forts: perte de vue, sur les collines et les montagnes, stendait ce superbe et sauvage manteau vert, qui abrite encore ses brigands et ses ours. Ensuite ce fut la Mer Noire, qui tout coup se dploya infinie sous leurs pieds; dun bleu plus dcolor et plus septentrional que celui de la Marmara pourtant si voisine, elle paraissait aujourdhui doucereusement tranquille et pensive, au soleil de ces derniers beaux jours dt, comme si elle mditait dj ses continuelles fureurs et son tapage de lhiver, pour quand recommencerait se lever le terrible vent de Russie. Le but de leur promenade tait une vieille mosque des bois, lieu de plerinage demi-abandonn, sur un plateau dominant cette mer des temptes, et battu en plein par les souffles du Nord. Il y avait l, dans une maison croulante, un petit caf bien pauvre, tenu par un bonhomme tout blanc. Ils sassirent devant la porte, pour regarder dormir au-dessous deux cette immensit ple. Les quelques arbres, ici, se penchaient chevels, tous dans la mme direction, ayant cd la longue sous leffort continu des mmes rafales du large. Lair tait vif et pur. Ils ne causrent point du livre, ni de rien de prcis. Il ny avait aujourdhui que Zeyneb qui ft un peu grave; Djnane et Mlek taient toutes la griserie de cette promenade en fraude, toutes la contemplation de cette pre magnificence des montagnes et des falaises qui dvalaient sous leurs pieds jusqu la mer. Pour tre seules ici avec Andr, les petites rvoltes avaient d semer dans les villages de la route deux ngres et autant de ngresses dont elles payaient le silence; mais leurs audaces, qui jusqu'ici russissaient toujours, ne les gnaient plus du tout. Et le bonhomme barbe blanche leur servit du caf dans ses vieilles tasses bleues, l, dehors, devant la triste Mer Noire, ne doutant point davoir affaire un bey authentique, en plerinage avec les dames de son harem. Cependant lair ici devenait trs frais, aprs la chaleur de la valle, et Zeyneb fut prise dune petite toux quelle cherchait dissimuler, mais qui disait la mme chose sinistre que la flure encore si lgre de sa jolie voix. Au regard chang entre les deux autres, Andr comprit quil y avait l un sujet danxit dj ancien; elles voulurent resserrer les plis du costume sur la frle poitrine, mais la malade, ou la seulement menace, haussa les paules: "Laissez donc, dit-elle, du ton de la plus tranquille indiffrence. Eh! mon Dieu, quest-ce que cela peut faire? Cette Zeyneb tait la seule du trio quAndr croyait un peu connatre: une dsenchante dans les deux sens de ce mot-la, une dcourage de la vie, ne dsirant plus rien, nattendant plus rien, mais rsigne avec une douceur inaltrable; une crature toute de lassitude et de tendresse; exactement lme indique par son dlicieux visage, si rgulier, et par ses yeux qui souriaient avec dsesprance. Mlek au contraire, qui semblait pourtant avoir un bon petit coeur, ne cessait de se montrer fantasque lexcs, violente, et puis enfant, capable de se moquer, de rire de tout. Quant Djnane, la plus exquise des trois, combien elle restait mystrieuse, sous son ternel voile noir, si complique, si frotte de toutes les littratures: avec cela, ingale, la fois soumise et altire, nhsitant pas, par moments, se livrer avec une confiance presque dconcertante, et puis rentrant aussitt aprs dans sa tour divoire pour y redevenir encore plus lointaine. "Celle-l, songeait Andr, je ne dmle ni ce quelle me veut, ni pourquoi elle m'est dj chre; on dirait parfois quil y ait entre nous des ressouvenirs en commun don ne sait quel pass.... Je ne commencerai la dchiffrer que le jour o jaurai vu enfin quels yeux elle peut bien avoir; mais jai peur quelle ne me les montre jamais. Il fallut redescendre de bonne heure vers la plaine de Bicos pour leur laisser le temps de rassembler leurs esclaves et de rentrer avant la nuit. Ils se replongrent donc bientt dans les sentiers du bois, et elles voulurent quAndr leur donnt lui-mme chacune un brin de ces bruyres qui faisaient la montagne toute rose; ctait pour le mettre leur corsage ce soir, par bravade enfantine, pendant le dner en compagnie des aeules et des vieux ondes rigides. En arrivant la plaine, il les quitta par prudence, mais les suivit des yeux, marchant un peu loin derrire elles. Peu de monde aujourdhui, dans cette Valle-du-Grand-Seigneur o le soleil prenait dj ses nuances dores du soir; seulement quelques femmes, la tte voile de blanc, assises par terre, en groupes espacs dans le lointain. Elles sen allaient, les trois petites audacieuses, dun pas harmonieux et lent, Zeyneb et Mlek drapes de soies peine teintes, presque blanches, marchant de chaque ct de Djnane toujours en lgie noire; leurs vtements tranaient sur la pelouse exquise, sur lherbe courte et fine, froissant les fleurs violettes des colchiques, promenant les feuilles jaune dor tombes dj des platanes. Elles ressemblaient bien trois ombres lysennes, traversant la valle du grand repos; celle du milieu, celle en deuil tant sans doute une ombre encore inconsole de lamour terrestre... Il les perdit de vue quand elles arrivrent sous les grands platanes, dans le bois sacr qui est lautre bout de cette plaine ferme. Le soleil descendait derrire les collines, disparaissait lentement de cet den; le ciel prenait sa limpidit verte des beaux soirs dt et les tout petits nuages, qui le traversaient en queues de chat, ressemblaient des flammes oranges. Les autres ombres heureuses qui taient restes longtemps assises, et l, sur lherbe fleurie de colchiques, se levaient toutes pour sen aller aussi, mais bien doucement comme il sied des ombres. Les fltes des bergers dans le lointain commenaient leur musiquette du temps pass pour faire rentrer les chvres. Et tout ce lieu se prparait devenir infiniment solitaire, au pied de ces grands bois, sous une nuit dtoiles. Andr Lhry se dirigea regret vers le Bosphore, qui apparut bientt, comme une nappe dargent rose, entre les silhouettes dj noires des platanes gants du rivage. A ses rameurs, il recommanda de ne point se presser: il regagnait sans aucune avidit la cte dEurope, Thrapia o les grands htels allumaient leurs feux lectriques et accordaient (ou peu prs), pour la soire dite lgante, leurs orchestres de foire. XXVI LETTRES QUANDR REUT LE LENDEMAIN "Le 18 septembre 1904. Notre ami, savez-vous un thme que vous devriez dvelopper, et qui donnerait bien la page la plus "harem" de tout le livre? Le sentiment de vide quamne dans nos existences lobligation de ne causer quavec des femmes, de navoir pour intimes que des femmes, de nous retrouver toujours entre nous, entre pareilles. Nos amies? mais, mon Dieu, elles sont aussi faibles et aussi lasses que nous-mmes. Dans nos harems, la faiblesse, les faiblesses plutt, ainsi runies, amasses, ont mal lme, souffrent davantage dtre ce quelles sont et rclament une force. Oh! quelquun avec qui ces pauvres cratures oublies, humilies, pourraient parler, changer leurs petites conceptions, le plus souvent craintives et innocentes! Nous aurions tant besoin dun ami homme, dune main ferme, mle, sur laquelle nous appuyer, qui serait assez forte pour nous relever si nous sommes prs de choir. Pas un pre, pas un mari, pas un frre; non, un _ami_, vous dis-je; un tre que nous choisirions trs suprieur nous, qui serait la fois svre et bon, tendre et grave, et nous aimerait dune amiti surtout protectrice.... On trouve des hommes ainsi, dans votre monde, nest-ce pas? ZEYNEB." "Des existences o il ny a _rien_! Sentez-vous toute lhorreur de cela ? De pauvres mes, ailes maintenant, et que lon tient captives; des coeurs o bouillonne une jeune sve, et auxquels laction est interdite, qui ne peuvent rien faire, pas mme le bien, qui se dvorent ou susent en rves irralisables. Vous reprsentez-vous les jours mornes que couleraient vos trois amies, si vous n'tiez pas venu, leurs jours tous pareils, sous la tutelle vigilante de vieux oncles, de vieilles femmes dont elles sentent constamment peser la dsapprobation muette. Du drame de mon mariage que je vous ai cont, il restait, tout au fond de moi-mme, la rancune contre lamour (du moins lamour tel quon lentend chez nous), le scepticisme de ses joies, et mes lvres une amertume ineffaable. Cependant je savais peu prs dj quil tait autre en Occident, lamour qui mavait tant due, et je me mis ltudier avec passion dans les littratures, dans l'histoire, et, comme je lavais pressenti, je le vis inspirateur de folies, mais aussi des plus grandes choses; cest lui que je trouvai au coeur de tout ce quil y a de mauvais dans ce monde, mais aussi de tout ce quil y a de bon et de sublime.... Et plus amre devint ma tristesse, mesure que je percevais mieux le rayonnement de la femme latine. Ah! quelle tait heureuse, dans vos pays, cette crature pour qui depuis des sicles on a pens, lutt et souffert; qui pouvait librement aimer et choisir, et qui, pour se donner, avait le droit dexiger quon le mritt. Ah! quelle place elle tenait chez vous dans la vie, et combien tait inconteste sa royaut sculaire! Tandis que, en nous les musulmanes, presque tout sommeillait encore. La conscience de nous-mmes, de notre valeur sveillait peine, et autour de nous on tait volontairement ignorant et suprmement ddaigneux de lvolution commence! Nulle voix ne slverait donc, pour crier leur aveuglement ces hommes, pourtant bons et parfois tendres, nos pres, nos maris, nos frres! Toujours, pour le monde entier, la femme turque serait donc lesclave achete cause de sa seule beaut, ou la Hanum lourde et trop blanche, qui fume des cigarettes et vit dans un kieff perptuel?.... Mais vous tes venu, et vous savez le reste. Et nous voici toutes trois vos ordres, comme de fidles secrtaires, toutes trois et tant dautres de nos soeurs si nous ne vous suffisions pas; nous voici prtant nos yeux vos yeux, notre coeur votre coeur, offrant notre me tout entire vous servir.... Nous pourrons nous rencontrer peut-tre une fois ou deux, ici au Bosphore, avant lpoque de redescendre en ville. Nous avons tant damies trs sres, dissmines le long de cette cte, et toujours prtes nous aider pour tablir nos alibis. Mais jai peur.... Non pas de votre amiti: comme vous lavez dit, elle est pour nous au-dessus de toute quivoque.... Mais jai peur du chagrin,... dans la suite, aprs votre dpart. Adieu, Andr, notre ami, _mon ami_. Que le bonheur vous accompagne! DJNANE." "Djnane ne vous la srement pas racont. La dame en rose qui fumait vos cigarettes lautre soir chez les Saint-nogat,--madame de Durmont, pour ne pas la nommer,--tait venue passer laprs-midi chez nous aujourdhui, soi-disant pour chanter des duos de Grieg avec Zeyneb. Mais elle a tellement parl de vous et avec un tel enthousiasme quune jeune amie russe, qui se trouvait l, nen revenait pas. La peur nous a prises quelle se doutt de quelque chose et voult nous tendre un pige; alors nous vous avons bien bch, en nous mordant les lvres pour ne pas rire, et elle a donn l-dedans en plein, et vous a dfendu avec violence. Autant dire que sa visite na t que confrontation et interrogatoire sur nos sentiments respectifs pour vous. Quel heureux mortel vous faites! Nous venons dimaginer et de combiner un tas de dlicieux projets pour nous revoir. Votre valet de chambre, celui que vous dites si sr, sait- il conduire? En le coiffant lui aussi dun fez, nous pourrions faire une promenade avec vous en voiture ferme, lui sur le sige. Mais tout cela, il faut le combiner de vive voix, la prochaine fois que nous nous verrons. Vos trois amies vous envoient beaucoup de choses jolies et tendres. MLEK." "Ne manquez pas au moins le jour des Eaux-Douces, demain; nous tcherons dy tre aussi. Comme les autres fois, passez avec votre caque du ct dAsie, sous nos fentres. Si on vous fait voir un coin de mouchoir blanc, par un trou des quadrillages, cest quon ira vous rejoindre; si le mouchoir est bleu, cela signifiera: Catastrophe, vos amies sont enfermes. M...." Jusqu la fin de la saison, ils eurent donc aux Eaux-Douces dAsie leurs rendez-vous muets et dissimuls. Chaque fois que le ciel fut beau, le vendredi,--et le mercredi qui est aussi un jour de runion sur la gentille rivire ombreuse,--le caque dAndr croisa et recroisa celui de ses trois amies, mais sans le plus lger signe de tte qui et trahi leur intimit pour ces centaines dyeux fminins, aux aguets sur la rive par lentrebillement des mousselines blanches. Si linstant se prsentait favorable, Zeyneb et Mlek risquaient un sourire travers la gaze noire. Quant Djnane, elle tait fidle son voile triple, aussi parfaitement dissimulateur quun masque; on sen tonnait bien un peu, dans les autres caques o passaient des femmes, mais personne nosait penser mal, le lieu tant si impropre toute entreprise coupable, et celles qui la reconnaissaient, la livre des rameurs, se bornaient dire sans mchancet : "Cette petite Djnane Tewfik Pacha a toujours t une originale. XXVII DJNANE A ANDR "28 septembre 1904. Pour nous, quelle impression nouvelle de savoir que, dans la foule des Eaux-Douces, on a _un ami!_ Parmi ces trangers, qui nous resteront jamais inconnus et nous considrent de leur ct comme dinconnaissables petites btes curieuses, savoir que peut-tre un regard nous cherche,-- nous en particulier, pas les autres pareillement voiles:--savoir que peut-tre un homme nous envoie une pense daffectueuse compassion! Quand nos caques se sont abords, vous ne me voyiez point, cache sous mon voile pais, mais jtais l pourtant, heureuse dtre invisible, et souriant vos yeux qui regardaient dans la direction des miens. Est-ce parce que vous avez t si bon et si simple, si bien _lami_ tel que je le dsirais, lautre jour, l-haut, devant la Mer Noire, pendant notre entrevue qui fut cependant presque sans paroles? Est-ce parce que jai senti enfin, sous le laconisme de vos lettres, un peu daffection vraie et mue? Jignore, mais vous ne me semblez plus si lointain. Oh! Andr, dans des mes longtemps comprimes comme les ntres, si vous saviez ce quest un sentiment idal, fait dadmiration et de tendresse!.... DJNANE." Ils correspondaient souvent, cette fin de saison, pour leurs prilleux rendez-vous. Elles pouvaient encore assez facilement lui faire passer leurs lettres, par quelque ngre fidle qui arrivait en barque Thrapia, ou qui venait le trouver dans l'exquise Valle-du-Grand- Seigneur le soir. Et lui qui navait de possible que la poste restante de Stamboul, rpondait le plus souvent par un signal secret, en passant dans son caque, sous leurs fentres farouches. Il fallait profiter de ces derniers jours du Bosphore, avant le retour Constantinople o la surveillance serait plus svre. Et on sentait venir grands pas lautomne, surtout dans la tristesse des soirs. De gros nuages sombres arrivaient du Nord, avec le vent de Russie, et des averses commenaient de tomber, qui mettaient nant parfois leurs combinaisons les plus ingnieusement prpares. Prs de la plaine de Bicos, dans un bas-fond solitaire et ignor, ils avaient dcouvert une petite fort vierge, autour dun marais plein de nnuphars. Ctait un lieu de scurit mlancolique, enclos entre des pentes abruptes et dinextricables verdures; un seul sentier dentre o veillait Jean Renaud, avec un sifflet dalarme. Ils se rencontrrent l deux fois, au bord de cette eau verte et dormante, parmi les joncs et les fougres immenses, dans lombre des arbres qui seffeuillaient. Cette flore ne diffrait en rien de celle de la France, et ces fougres gantes taient la grande Osmonde de nos marais; tout cela plus dvelopp peut-tre, cause de latmosphre plus humide et des ts plus chauds. Les trois petits fantmes noirs circulaient au milieu de cette jungle, un peu embarrasss de leurs tranes et de leurs souliers toujours trop fins, et, dans quelque endroit propice, ils sasseyaient autour dAndr, pour un instant de causerie profonde, ou de silence, inquiets de voir passer au-dessus deux les nuages doctobre, qui parfois assombrissaient tout et menaaient de quelque lourde onde. Zeyneb et Mlek, de temps autre, relevaient leur voile pour sourire leur ami, le regardant bien dans les yeux, avec un air de franchise et de confiance. Mais Djnane, jamais. Andr, avec tous ses voyages en pays exotiques, navait pas depuis de longues annes, vcu ainsi dans lintimit des plantes de nos climats. Or, ces roseaux, ces scolopendres, ces mousses, ces belles fougres Osmondes, lui rappelaient sy mprendre certain marais de son pays o, pendant son enfance, il sisolait de longues heures pour rver aux forts vierges, encore jamais vues. Et ctait tellement la mme chose, ce marais asiatique et le sien, quil lui arrivait de se croire ici chez lui, replong dans la premire priode de son veil la vie.... Mais alors, il y avait ces trois petites fes orientales, dont la prsence constituait un anachronisme trange et charmant.... Le vendredi 7 octobre 1904 arriva, dernier vendredi des Eaux-Douces dAsie, car les ambassades redescendaient la semaine suivante Constantinople, et, chez les trois petites Turques, on se disposait faire de mme. Du reste, toutes les maisons du Bosphore allaient fermer leurs portes et leurs fentres, pour six mois de vent, de pluie ou de neige. Andr et ses amies avaient chang leur parole de faire tout au monde pour se revoir ce jour-l aux Eaux-Douces, puisque ce serait fini ensuite, jusqu lt prochain si entour dincertitudes. Le temps menaait, et lui, partant quand mme dans son caque pour le rendez-vous, se disait: On ne les laissera pas schapper, avec ce vent qui se lve. Mais lorsquil passa sous leurs fentres, il vit sortir des grillages le coin de mouchoir blanc que Mlek faisait danser, et qui signifiait, en langage convenu: Allez toujours. On nous a permis. Nous vous suivons. Aucun encombrement aujourdhui sur la petite rivire, ni sur les pelouses environnantes, o les colchiques dautomne fleurissaient parmi la jonche des feuilles mortes. Peu ou point dEuropens; rien que des Turcs, et surtout des femmes. Et, dans les paires de beaux yeux, que laissaient dcouvert les voiles blancs mis comme la campagne, on lisait beaucoup de mlancolie, sans doute cause de cette approche de lhiver, la saison ou laustrit des harems bat son plein, et o lenfermement devient presque continuel. Ils se croisrent deux ou trois fois. Mme le regard de Mlek, a travers son voile baiss, son voile noir de citadine, nexprimait que de la tristesse; cette tristesse que donnent universellement les saisons au dclin, toutes les choses prs de finir. Quand il fut lheure de sen aller, le Bosphore, la sortie des Eaux- Douces, leur rservait des aspects de beaut tragique. La forteresse sarrasine de la rive dAsie, au pied de laquelle il fallait passer, toute rougie par le soleil couchant, avait des crneaux couleur de feu. Et au contraire, elle semblait trop sombre, lautre forteresse, plus colossale, qui lui fait vis--vis sur la cte dEurope, avec ses murailles et ses tours, chelonnes, juches jusquen haut de la montagne. La surface de leau cumait, toute blanche, fouette par des rafales dj froides. Et un ciel de cataclysme stendait au-dessus de tout cela; nuages couleur de bronze ou couleur de cuivre, trs tourments et dchirs sur un fond livide. Heureusement elles n'avaient pas long chemin faire, les petites Turques, en suivant le bord asiatique, pour atteindre leur vieux quai de marbre, toujours si bien gard, o leurs ngres les attendaient. Mais Andr, qui avait traverser le dtroit et le remonter vent debout, narriva qu la nuit, ses bateliers ruisselants de sueur et deau de mer, les vestes de velours, les broderies dor trempes et lamentables. A larrire-saison, les retours des Eaux-Douces ont de ces surprises, qui sont les premires agressions du vent de Russie, et qui serrent le coeur, comme laccourcissement des jours. Chez lui, o il ramenait en hte ses rameurs transis pour les rchauffer, il entendit en arrivant une musiquette trange, qui emplissait la maison; une musiquette un peu comme celle que les bergers faisaient lheure du soleil couchant, en face, dans les bois et les valles de Bicos dAsie; sur des notes graves, un air monotone, rapide, beaucoup plus vif quune tarentelle ou une fugue, et avec cela, lugubre, en pleurer. Ctait un de ses domestiques turcs qui soufflait pleins poumons dans une longue flte, se rvlant tout coup grand virtuose en turlututu plaintif et sauvage. "Et o as-tu appris? lui demanda-t-il. --Dans mon pays, dans la montagne, prs dEski-Chhir, je jouais comme a, le soir, quand je faisais rentrer les chvres de mon pre. Eh bien! il ne manquait plus quune musique pareille, pour complter langoisse, sans cause et sans nom, dune telle soire... Et longtemps cet air de flte, quAndr se faisait rejouer au crpuscule, conserva le pouvoir dvoquer pour lui tout lindicible de ces choses runies: le retour des Eaux-Douces pour la dernire fois; les trois petits fantmes noirs, sur une mer agite, rentrant la nuit tombante sensevelir dans leur sombre harem, au pied de la montagne et des bois; le premier coup de vent dautomne; les pelouses dAsie semes de colchiques violets et de feuilles jaunes; la fin de la saison au Bosphore, lagonie de lt.... XXVIII Andr tait rinstall Pra depuis une quinzaine de jours et avait pu revoit une fois Stamboul, dans la vieille maison de Sultan-Selim, ses trois amies qui lui avaient amen une gentille inconnue, une petite personne dissimule sous de si pais voiles noirs que le son de sa voix tait presque touff. Le lendemain, il reut cette lettre : "Je suis la petite dame fantme de la veille, monsieur Lhry; je n ai pas su vous parler; mais, pour le livre que vous nous avez promis toutes, je vais vous raconter la journe dune femme turque en hiver. Ce sera de saison, car voici bientt novembre, les froids, lobscurit, tout un surcrot dombre et dennui sabattant sur nous... La journe dune femme turque en hiver. Je commence donc. Se lever tard, mme trs tard. La toilette lente, avec indolence. Toujours de trs longs cheveux, de trop pais et lourds cheveux, arranger. Puis aprs, se trouver jolie, dans le miroir dargent, se trouver jeune, charmante, et en tre attriste. Ensuite, passer la revue silencieuse dans les salons, pour vrifier si tout est en ordre; la visite aux menus objets aims, souvenirs, portraits, dont lentretien prend une grande importance. Puis djeuner, souvent seule, dans une grande salle, entoure de ngresses ou desclaves circassiennes; avoir froid aux doigts en touchant largenterie parse sur la table, avoir surtout froid lme; parler avec les esclaves, leur poser des questions dont on ncoute pas les rponses.... Et maintenant, que faire jusqu ce soir? Les harems du temps jadis, plusieurs pouses, devaient tre moins tristes: on se tenait compagnie entre soi.... Que faire donc? De laquarelle? (Nous sommes toutes aquarellistes distingues, monsieur Lhry: ce que nous avons peint dcrans, de paravents, dventails!) Ou bien jouer du piano, jouer du luth? Lire du Paul Bourget, ou de lAndr Lhry? Ou bien broder, reprendre quelquune de nos longues broderies dor, et sintresser toute seule voir courir ses mains, si fines, si blanches, avec les bagues qui scintillent?... Cest quelque chose de nouveau que lon souhaiterait, et que lon attend sans espoir, quelque chose dimprvu qui aurait de l'clat, qui vibrerait, qui ferait du bruit, mais qui ne viendra jamais.... On voudrait aussi se promener malgr la boue, malgr la neige, ntant pas sortie depuis quinze jours; mais aller seule est interdit. Aucune course imaginer comme excuse; rien. On manque despace, on manque dair. Mme si on a un jardin, il semble quon ny respire pas, parce que les murs en sont trop hauts. On sonne! Oh! quelle joie si cela pouvait tre une catastrophe, ou seulement une visite! Une visite! cest une visite, car on entend courir les esclaves dans lescalier. On se lve; vite une glace, pour sarranger les yeux avec fivre. Qui a peut-il tre? Ah! une amie jeune et dlicieuse, marie depuis peu. Elle entre. lans rciproques, mains tendues, baisers des lvres rouges sur les joues mates. "Est-ce que je tombe bien? Que faisiez-vous, ma chre? --Je mennuyais. --Bon, je viens vous chercher, pour une promenade ensemble, nimporte o." Un instant plus tard, une voiture ferme les emmne. Sur le sige, ct du cocher un ngre: Dilaver, linvitable Dilaver, sans lequel on na pas le droit de sortir et qui fera son rapport sur lemploi du temps. Elles causent, les deux promeneuses: "Eh bien! aimez-vous Ali Bey? --Oui, rpond la nouvelle marie, mais parce quil faut absolument que jaime quelquun; jai soif daffection. Ceci est en attendant. Si je trouve mieux plus tard.... --Eh bien! moi, je naime pas le mien, mais l pas du tout; aimer par force, non, je ne suis pas de celles qui se plient...." Leur voiture roule, au grand trot de deux chevaux magnifiques. Elles ne devront pas en descendre, ce ne serait plus comme il faut. Et elles envient les mendiantes libres qui les regardent passer. Elles sont arrives la porte du Bazar, o des gens du peuple achtent des marrons grills. "Jai bien faim, dit lune. Avons-nous de largent? --Non. --Dilaver en a. --Dilaver, achte-nous des marrons. Dans quoi les mettre? Elles tendent leurs mouchoirs de dentelles, tous les marrons leur reviennent l-dedans, o ils ont pris une odeur d'hliotrope.--Et cest tout leur grand vnement du jour, cette dnette quelles samusent faire l comme des femmes du peuple mais sous le voile, et en voiture ferme. Au retour, en se quittant, elles sembrassent encore, et changent ces ternelles phrases de femmes turques entre elles: "Allons, pas de chimres, pas de regrets vains. Ragissez!" Cependant cela les fait sourire elles-mmes, tant le conseil en connu et us. La visiteuse est donc partie. Cest le soir. On allume de trs bonne heure, car la nuit tombe plus tt dans les harems, cause de ces quadrillages de bois aux fentres. Votre nouveau fantme noir dhier, monsieur Lhry, se retrouve seul. Mais voici le bey qui rentre, le matre annonc par un bruit de sabre dans lescalier. La pauvre petite dame de cans a encore plus froid lme. Par habitude, elle se regarde dans une glace; limage reflte lui parait vraiment bien jolie, et elle pense: "Toute cette beaut, pour lui, quel dommage!" Lui, insolemment tendu sur une pile de coussins, commence une histoire: "Vous savez, ma chre, aujourdhui au palais.... Oui, le palais, les camarades et les fusils, les nouvelles armes, cest tout ce qui lintresse; rien de plus, jamais. Elle ncoute pas, elle a envie de pleurer. Alors, on la traite de "dtraque". Elle demande la permission de se retirer dans sa chambre, et bientt elle pleure sanglots, la tte sur son oreiller de soie, lam dor et dargent, pendant que les Europennes, Pra, vont au bal ou au thtre, sont belles et aimes, sous des flots de lumire... "***" XXIX Pour la seconde fois depuis le retour du Bosphore, Andr et son trio de fantmes taient ensemble, dans la maison clandestine, au coeur du Vieux-Stamboul. Vous ne savez pas, disait Mlek, notre prochain rendez-vous, ce sera ailleurs, pour changer. Une amie nous qui habite Mehmed-Fatih, votre quartier dlection, nous a offert de nous runir chez elle. Sa maison tout fait turque, o il ny a aucun matre, est une vraie trouvaille, calme et sre. Je vous y prpare du reste une surprise, dans un harem, plus luxueux que celui-ci et au moins aussi oriental. Vous verrez a!" Andr ne lcoutait pas, dcid brler ses vaisseaux aujourdhui pour essayer de connatre les yeux de Djnane, et trs proccup de laventure, sentant que sil sy prenait mal, si elle se cabrait dans son refus, avec son caractre incapable de flchir, ce serait fini tout jamais. Or, cet ternel voile noir sur cette figure de jeune femme devenait pour lui un malaise obsdant, une croissante souffrance, mesure quil sattachait elle davantage. Oh! savoir ce quil y avait l-dessous! Rien quun instant, saisir laspect de cette sirne voix cleste, pour le fixer ensuite dans sa mmoire!... Et puis, pourquoi se cachait-elle, et pas ses soeurs? Quelle diffrence y avait-il donc? A quel sentiment autre et inavou pouvait-elle bien obir, la petite me altire et pure?... Une explication parfois lui traversait lesprit, mais il la chassait aussitt comme absurde et entache de fatuit: Non, se disait-il toujours, elle pourrait tre ma fille; a na pas le sens commun." Et elle se tenait l tout prs de lui; il naurait eu qu soulever de la main ce morceau dtoffe, qui pendait peine plus bas que la barbe dun loup de bal masqu! Pourquoi fallait-il que ce geste si tentant, si simple, ft aussi impossible et odieux quun crime!... Lheure passait, et il serait bientt temps de les quitter. Le rayon du soleil de novembre sen allait vers les toits,--toujours ce mme rayon sur le mur den face, dont le reflet jetait dans lhumble harem un peu de lumire. "coutez-moi, petite amie, dit-il brusquement, il faut tout prix que je connaisse vos yeux; je ne peux plus, je vous assure, je ne peux plus continuer comme a.... Dabord la partie est ingale, puisque vous voyez les miens tout le temps, vous, travers cette gaze double, ou triple, je ne sais, qui est votre complice. Mais rien que vos yeux, si vous voulez, vous mentendez bien.... Au lieu de votre dsolant tcharchaf noir, venez en yachmak la prochaine fois; en yachmak aussi austre quil vous plaira, ne dcouvrant que vos prunelles,--et les sourcils qui concourent lexpression du regard.... Le reste de la figure, jy consens, cachez-le-moi pour toujours, mais pas vos yeux.... Voyez, je vous le demande, je vous en supplie.... Pourquoi faites-vous cela, pourquoi? Vos soeurs ne le font plus.... De votre part, ce nest que de la mfiance, et cest mal...." Elle demeura interdite et silencieuse, un moment pendant lequel, lui, entendait battre ses propres artres. "Tenez, dit-elle enfin, du ton des rsolutions graves, regardez, Andr, si je me mfie!" Et, levant son voile, quelle rejeta en arrire, elle dcouvrit tout son visage pour planter bien droit, dans les yeux de son ami, ses jeunes yeux admirables, couleur de mer profonde. Ctait la premire fois quelle osait lappeler par son nom, autrement que dans une lettre. Et sa dcision, son mouvement avaient quelque chose de si solennel, que les deux autres petites ombres, dans leur surprise, restaient muettes, tandis quAndr reculait imperceptiblement sous le regard fixe de cette apparition, comme quand on a un peu peur, ou que lon est bloui sans vouloir le paratre. CINQUIME PARTIE XXX Au coeur de Stamboul, sous le ciel de novembre. Le ddale des vieilles rues, bien entendu pleines de silence, et aux pavs sertis dherbe funbre, sous les nuages bas et obscurs; lenchevtrement des maisons en bois, jadis peintes docre sombre, toutes djetes, toutes de travers, avec toujours leurs fentres doubles grillages impntrables au regard.--Et ctait tout cela, tout ce dlabrement, toute cette vermoulure, qui, vu de loin, figurait dans son ensemble une grande ville ferique, mais qui, vu en dtail, et fortement du les touristes des agences. Pour Andr toutefois et pour quelques autres comme lui, ces choses, mme de prs, gardaient leur charme fait dimmuabilit, de recueillement et de prire. Et puis, de temps autre, un dtail exquis: un groupe de tombes anciennes, trs finement ciseles, un carrefour, sous un platane de trois cents ans; ou bien une fontaine en marbre, aux arabesques dor presque teint. Andr, coiff du fez des Turcs, sengageait dans ces quartiers daprs les indications dune carte faite par Mlek avec notes lappui. Une fois, il sarrta pour contempler lune de ces niches de petits chiens errants, qui pullulent Constantinople, et auxquels les bonnes mes du voisinage avaient, comme dhabitude, fait laumne dune litire en guenille et dun toit en vieux tapis. Ils gtaient l-dessous, avec des minois aimables et joyeux. Cependant il ne les caressa point, de peur de se trahir, car les Orientaux, sils sont pleins de piti pour les chiens, ddaignent de les toucher, et rservent pour les chats leurs clineries. Mais la maman vint quand mme ramper devant lui, en faisant des grces, pour bien marquer quel point elle se sentait honore de son attention. "La quatrime maison gauche, aprs un kiosque funraire et un cyprs", tait le lieu o le convoquait aujourdhui le caprice de ses trois amies. Un domino noir, au voile baiss et qui semblait ntre pas Mlek, lattendait derrire la porte entrouverte, le fit monter sans mot dire, et le laissa seul dans un petit salon trs oriental et trs assombri par des grillages de harem: divans tout autour et inscriptions dIslam dcorant les murailles. A ct, on entendait des chuchotements, des pas lgers, des frous-frous de soie. Et, quand le mme domino inconnu revint lappeler dun signe et lintroduisit dans la salle proche, il put se croire Aladin entrant dans son srail. Ses trois austres petits fantmes noirs dautrefois taient l, mtamorphoss en trois odalisques, qui tincelaient de broderies dor et de paillettes avec une magnificence adorablement suranne. Des voiles anciens de la Mecque, en gaze blanche toute paillete, tombaient derrire elles, sur leurs paules, enveloppant leurs cheveux arrangs en longues nattes; debout, le visage tout dcouvert, inclines devant lui comme devant le matre, elles lui souriaient avec leur frache jeunesse aux gencives roses. Ctaient les costumes, les bijoux des aeules, exhums pour lui des coffres de cdre; encore avaient-elles su, avec leur tact dlgantes modernes, choisir parmi les satins doucement fans et les archaques fleurs dor brodes en relief pour composer des assemblages particulirement exquis. Elles lui donnaient l un spectacle que personne ne voit plus et auquel ses yeux dEuropen nauraient jamais os prtendre. Derrire elles, plus dans lombre, et ranges sur les divans, cinq ou six complices discrtes se tenaient immobiles, uniformment noires en tcharchaf et le voile baiss, leur silencieuse prsence augmentant le mystre. Tout cela, quon net fait pour aucun autre, tait dune audace inoue, dun stupfiant dfi au danger. Et on sentait, autour de cette runion dfendue, la tristesse attentive dun Stamboul envelopp dans la brume dhiver, la muette rprobation dun quartier plein de mosques et de tombeaux. Elles samusrent le traiter comme un pacha, et dansrent devant lui, --une danse des grand-grand-mres dans les plaines de Karadjiamir, une danse trs chaste et trs lente, avec des gestes de bras nus, une pastorale dAsie, que leur jouait sur un luth, dans lombre au fond de la salle, une des femmes voiles. Souples, vives et faussement languissantes, elles taient redevenues, sous ces costumes, de pures Orientales, ces trois petites extra-cultives, lme si inquite, qui avaient mdit Kant et Schopenhauer. "Pourquoi ntes-vous pas gai aujourdhui? demanda Djnane tout bas Andr. Cela vous ennuie, ce que nous avions imagin pour vous? --Mais vous me ravissez au contraire; mais je ne verrai jamais rien daussi rare et daussi dlicieux. Non, ce qui mattriste, je vous le dirai quand les dames noires seront parties; si cela vous rend songeuse peut-tre, au moins je suis sr que cela ne vous fera pas de peine." Les dames noires ne restrent quun moment. Parmi ces invisibles,--qui taient toutes des rvoltes, il va sans dire,--Andr reconnut leur voix, ds que la conversation commena, les deux jeunes filles qui taient venues un jour Sultan-Selim, celles qui avaient eu une aeule franaise et rvaient dune vasion; Mlek les pressait de relever aussi leur voile, par bravade contre la rgle tyrannique; mais elles refusrent, disant avec un gentil rire: "Vous avez bien mis six mois, vous, relever le vtre!" Il y avait aussi une femme vraisemblablement jeune, qui parlait le franais comme une Parisienne et que le livre promis par Andr Lhry passionnait beaucoup. Elle lui demanda: "Vous voulez sans doute--et cest ce que _nous_ voudrions aussi nous - - prendre la femme turque au point actuel de son volution? Eh bien,-- pardonnez une ignorante petite Orientale de donner son avis Andr Lhry,--si vous crivez un roman impersonnel, en le faisant tourner autour dune hrone, ou dun groupe dhrones, ne risquez-vous pas de ne plus rester lcrivain dimpulsion que nous aimions tant? Si cela pouvait tre plutt une sorte de suite _Medj_, votre retour en Orient, des annes de distance.... --Je lui avais exactement dit cela, interrompit Djnane; mais jai t si mal accueillie que je nose plus gure lui exposer mes petites ides sur ce livre.... --Mal accueillie, oui, rpondit-il en riant; mais, malgr cela, ne vous ai-je pas promis que, sauf me mettre en scne, je ferais tout ce que vous voudriez? Alors, exposez-les-moi bien, au contraire, vos ides, aujourdhui mme, et les dames-fantmes qui nous coutent consentiront peut-tre y joindre aussi les leurs.... --Le roman ou le pome damour dune Orientale ne varie gure, reprit la dame noire qui avait dj parl. Toujours ce sont des lettres nombreuses et des entrevues furtives. Lamour plus ou moins complet, et, au bout, la mort; quelquefois, mais rarement, la fuite. Je parle, bien entendu, de lamour avec un tranger, le _seul_ dont soit capable lOrientale cultive, celle daujourdhui, qui a pris conscience delle- mme. --Combien la rvolte vous rend injuste pour les hommes de votre pays! essaya de dire Andr. Rien que parmi ceux que je connais, moi, je pourrais vous en citer de plus intressants que nous, et de plus.... --La fuite, non, interrompit Djnane, mettons seulement la mort. Jen reviens ce que je proposais lautre jour M. Lhry; pourquoi ne pas choisir une forme qui lui permette, sans tre absolument en scne, de traduire ses propres impressions? Celle-ci par exemple: "_Un tranger qui lui ressemblerait comme un frre_", un homme gt comme lui par la vie, et un crivain trs lu par les femmes, revient un jour Stamboul, quil a aim jadis. Y retrouve-t-il sa jeunesse, ses enthousiasmes?... (A vous de rpondre, monsieur Lhry!) Il y rencontre une de nos soeurs qui lui aurait crit prcdemment, comme tant dautres pauvres petites, blouies par son aurole. Et alors ce qui, il y a vingt ans, ft devenu de lamour, nest plus chez lui que curiosit artistique. Bien entendu, je ne ferais pas de lui un de ces hommes fatals qui sont dmods depuis 1830, mais seulement un artiste, quamusent les impressions nouvelles et rares. Il accepte donc les entrevues successives, parce quelles sont dangereuses et indites. Et que peut-il en advenir, si ce nest lamour?... mais en elle, pas en lui, qui nest quun dilettante et ne voit l-dedans quune aventure.... "Ah! non, dit-elle tout coup, en se levant avec une impatience enfantine, vous mcoutez l, tous, vous me faites prorer comme un bas bleu.... Tenez, je me sens ridicule. Plutt je vais danser encore une danse de mon village; je suis en odalisque, et a mira mieux.... Toi, Chahend, je ten prie, joue cette ronde des pastoures, que nous rptions avant larrive de monsieur Lhry, tu sais.... Et elle voulut prendre ses deux soeurs par la main pour danser. Mais les assistantes protestrent, rclamant la fin du scnario. Et, pour la faire se rasseoir, elles sy mirent toutes, aussi bien les deux autres petites houris pailletes dor que les fantmes en deuil. "Oh! vous mintimidez prsent!... Vous mennuyez bien.... La fin de lhistoire?... Mais il me semble quelle tait finie... Navions-nous pas dit tout lheure que lamour dune musulmane navait dautre issue que la fuite ou la mort?... Eh bien?... Mon hrone moi est trop fire pour suivre ltranger. Elle mourra donc, non pas directement de cet homme, mais plutt, si vous voulez, de ces exigences inflexibles du harem qui ne lui laissent pas le moyen _de se consoler de son amour et de son rve, par laction_." Andr la regardait parler. Aujourdhui son aspect dodalisque, dans ses atours qui avaient cent ans, rendait plus inattendu encore son langage; ses prunelles vert sombre restaient leves obstinment vers le vieux plafond compliqu darabesques, et elle disait tout cela avec le dtachement dune personne qui invente un joli conte, mais ne saurait tre mise en cause.... Elle tait insondable.... Ensuite, quand les dames noires s'en furent alles, elle sapprocha de lui, toute simple et confiante, comme une bonne petite camarade: "Et maintenant quelles sont parties, quavez-vous? --Ce que jai.... Vos deux cousines peuvent lentendre, nest-ce pas? --Certainement, rpondit-elle, demi blesse. Quels secrets pourrions- nous avoir vis--vis delles, vous et moi? Ne vous ai-je pas dit, ds le dbut, que toutes les trois nous ne serions jamais pour vous quune seule me? --Eh bien! jai quen vous regardant je suis charm et presque pouvant par une ressemblance. Lautre jour dj, quand vous avez lev votre voile pour la premire fois, ne mavez-vous pas vu reculer devant vous? Je retrouvais le mme ovale du visage, le mme regard, les mmes sourcils, quelle avait coutume de rejoindre par une ligne de henneh. Et encore, cette fois-l, je ne connaissais pas vos cheveux, pareils aux siens, que vous me montrez aujourdhui, natts comme elle avait coutume de faire...." Elle rpondit duse voix grave: "Ressembler votre Nedjib, moi!... Ah! jen suis aussi troub1e que vous, allez!... Si je vous disais, Andr, que depuis cinq ou six ans ctait mon rve le plus cher...." Ils se regardaient profondment, muets lun devant lautre; les sourcils de Djnane staient un peu relevs, comme pour laisser les yeux souvrir plus larges, et il voyait luire ses prunelles couleur de mer sombre,--tandis que les deux autres jeunes femmes, dans ce harem o commenait htivement le crpuscule, se tenaient lcart, respectant cette confrontation mlancolique. "Restez comme vous tes l, ne bougez pas, Andr, dit-elle tout coup. Et vous deux, venez le regarder, notre ami; plac et clair comme il est, on lui donnerait peine trente ans?" Lui, alors, qui avait tout fait oubli son ge, ainsi quil lui arrivait parfois, et qui se faisait ce moment lillusion dtre rellement jeune, reut un coup cruel, se rappela quil avait commenc de redescendre la vie, et que cest la seule pente inexorable quaucune nergie na jamais remonte. Quest-ce que je fais, se demanda-t-il, auprs de ces tranges petites qui sont la jeunesse mme? Si innocente quelle puisse tre, laventure o elles mont jet, ce nest plus une aventure pour moi...." Il les quitta plus froidement peut-tre que dhabitude, pour sen aller, si seul, par la ville immense o baissait le jour dautomne. Il avait traverser combien de quartiers diffrents, combien de foules diffrentes, et des rues qui montaient, et des rues qui redescendaient, et tout un bras de mer, avant de regagner, sur la hauteur de Pra, son logis de hasard qui lui parut plus dtestable et plus vide que jamais, la nuit tombante.... Et puis, pourquoi pas de feu chez lui, pas de lumire? Il demanda ses domestiques turcs, chargs de ce soin. Son valet de chambre franais, qui sempressait pour les suppler, arriva levant les bras au ciel: "Tous partis, faire la fte! Cest le carnaval des Turcs, qui commence ce soir; pas eu moyen de les retenir...." Ah! il avait oubli en effet; on tait au 8 novembre, qui correspondait cette anne avec louverture de ce mois de Ramazan, pendant lequel il y a jene austre tous les jours, mais naves rjouissances et illuminations toutes les nuits. Il alla donc une de ses fentres qui regardaient Stamboul, pour savoir si la grande ferie quil avait connue dans sa jeunesse, un quart de sicle auparavant, se jouait encore en lan 1322 de lhgire.--Oui, ctait bien cela, rien navait chang; lincomparable silhouette de ville, l-bas, dans limprcision nocturne, commenait de briller sur plusieurs points, silluminait rapidement partout la fois. Tous les minarets, qui venaient dallumer leurs doubles ou triples couronnes lumineuses, ressemblaient de gigantesques fuseaux dombre, portant, diffrentes hauteurs dans lair, des bagues de feu. Et des inscriptions arabes, au-dessus des mosques, se traaient dans le vide, si grandes et soutenues par de si invisibles fils que, dans ce lointain et cette brume, on les et dites composes avec des toiles, comme les constellations. Alors il se rappela que Stamboul, la ville du silence tout le reste de lanne, tait, pendant les nuits du Ramazan, plein de musiques, de chants et de danses; parmi ces foules, il est vrai, on napercevrait point les femmes, mme pas sous leur forme ordinaire de fantme qui est encore jolie, puisque toutes, depuis le coucher du soleil, devaient tre rentres derrire leurs grilles; mais il y aurait mille costumes de tous les coins de lAsie, et des narguils, et des thtres anciens, et des marionnettes, et des ombres chinoises. Dailleurs, llment Prote, autant par crainte des coups que par inepte incomprhension, ny serait aucunement reprsent. Donc, oubliant encore une fois le nombre de ses annes, qui lavait rembruni tout lheure, il reprit son fez, et, comme ses domestiques turcs, sen alla vers cette ville illumine, de lautre ct de leau, faire la fte orientale. XXXI Le 12 novembre, 4 du Ramazan, fut le jour enfin de cette visite ensemble la tombe de Nedjib, quils projetaient entre eux depuis des mois, mais qui tait bien une de leurs plus prilleuses entreprises; ils lavaient jusquici diffre, cause de sa difficult mme, et cause de tant dheures de libert quelle exigeait, le cimetire tant trs loin. La veille, Djnane, en lui donnant ses dernires instructions, lui avait crit: "Il fait si beau et si bleu, ce matin, jespre de tout coeur que demain aussi nous sourira." Et, quant Andr, il stait toujours imagin ce plerinage saccomplissant par une de ces immobiles et nostalgiques journes de novembre, o le soleil dici donne par surprise une tideur de serre, dans ce pays en somme trs mridional, apporte une illusion dt, et puis fait Stamboul tout rose le soir, et plus mervei1leusement rose encore lAsie qui est en face, lheure du Moghreb, pour un instant fugitif, avant la nuit qui ramne tout de suite le frisson du Nord. Mais non, quand souvrirent ses contrevents le matin, il vit le ciel charg et sombre: ctait le vent de la Mer Noire, sans espoir daccalmie.--Il savait du reste qu cette heure mme, les jolis yeux de ses amies clotres devaient aussi interroger le temps avec anxit, travers les grillages de leurs fentres. Il ny avait pas hsiter cependant, tout cela ayant cot tant de peine combiner, avec laide de complicits, payes ou gratuites, que lon ne retrouverait peut-tre plus. A lheure dite, une heure et demie, en fez et le chapelet la main, il tait donc Stamboul, Sultan- Fatih, devant la porte de cette maison de mystre o quatre jours plus tt elles lavaient reu en odalisques. Il les trouva prtes, toutes noires, impntrablement voiles; Chahend Hanum, la dame inconnue de cans, avait voulu aussi se joindre elles; ctait donc quatre fantmes qui se disposaient le suivre, quatre fantmes un peu mus, un peu tremblants de laudace de ce quon allait faire. Andr, qui reviendrait de prendre la parole en route, soit avec les cochers, soit avec quelque passant imprvu, sinquitait aussi de son langage, de ses hsitations peut-tre, ou de son accent tranger, car le jeu tait grave. "Il vous faudrait un nom turc, dirent-elles, pour le cas o nous aurions besoin de vous parler. --Eh bien, dit-il, prenons Arif, sans chercher plus. Jadis, je mamusais me faire appeler Arif Effendi; aujourdhui je peux bien tre mont en grade; je serai Arif Bey." Linstant daprs, chose sans prcdent Stamboul, ils cheminaient ensemble dans la rue, ltranger et les quatre musulmanes, Arif Bey et son harem. Un vent inexorable amenait toujours des nuages plus noirs, charriait de lhumidit glace; on tait transi de froid. Mlek seule restait gaie et appelait son ami: _Iki gueuzoum beyim effendim_ (Monsieur le Bey mes deux yeux, une locution usite qui signifie: Monsieur le Bey qui mtes aussi cher que la vue). Et Andr lui en voulait de sa gaiet, parce que la figure de la petite morte, ce jour- l, se tenait obstinment prsente sa mmoire, comme pose devant lui. Arrivs une place o stationnaient des fiacres, ils en prirent deux, un pour le bey, un pour ses quatre fantmes, les convenances ne permettant gure un homme de monter dans la mme voiture que les femmes de son harem. Un long trajet, la file, travers les vieux quartiers fanatiques, pour arriver enfin, en dehors des murs, dans la solitude funbre, dans les grands cimetires, cette saison pleins de corbeaux, sous les cyprs noirs. Entre la porte dAndrinople et Eyoub, devant les immenses murailles byzantines, ils descendirent de voiture, la route, jadis dalle, ntant plus possible. A pied, ils longrent un moment ces remparts en ruine; par les boulements, par les brches, des choses de Stamboul se montraient de temps autre, comme pour mieux imposer lesprit la pense de lIslam, ici dominateur et exclusif: c'tait, plus ou moins dans le lointain, quelquune des souveraines mosques, dmes superposs en pyramide, minarets qui pointaient du sol comme une gerbe de fuseaux, blancs sous le ciel noir. Et ce lieu dimposante dsolation, o Andr passait avec les quatre jeunes femmes voiles de deuil, pour accomplir le pieux plerinage, tait prcisment celui o jadis, un quart de sicle auparavant, Nedjib et lui avaient fait leur seule promenade de plein jour; ctait l que tous deux, si jeunes et si enivrs lun de lautre, avaient os venir comme deux enfants qui bravent le danger; l quils staient arrts une fois, au ple soleil dhiver, pour couter chanter dans les cyprs une pauvrette de msange qui se trompait de saison; l que, sous leurs yeux, on avait enterr certaine petite fille grecque au visage de cire.... Et plus dun quart de sicle avait pass sur ces infimes choses, uniques pourtant dans leurs existences, et ineffaables dans la mmoire de celui des deux qui continuait de vivre. Ils quittrent bientt le chemin qui longe ces murailles de Byzance, pour senfoncer en plein domaine des morts, sous un ciel de novembre singulirement obscur, au milieu des cyprs, parmi la peuplade sans fin des tombes. Le vent de Russie ne leur faisait pas grce, leur cinglait le visage, les imprgnait dhumidit toujours plus froide. Devant eux, les corbeaux fuyaient sans hte, en sautillant. Apparurent les stles de Nedjib, ces stles encore bien blanches, quAndr dsigna aux jeunes femmes. Les inscriptions, redores au printemps, brillaient toujours de leur clat neuf. Et, quelques pas de ces humbles marbres, les gentils fantmes visiteurs, stant immobiliss spontanment, se mirent en prire,-- dans la pose consacre de lIslam, qui est les deux mains ouvertes et comme tendues pour quter une grce,--en prire fervente pour lme de la petite morte. Ctait si imprvu dAndr et si touchant, ce quelles faisaient l, quil sentit ses yeux tout coup brouills de larmes, et, de peur de le laisser voir, il resta lcart, lui qui ne priait pas. Ainsi, il avait ralis ce rve qui semblait si impossible: faire relever cette tombe, et la confier dautres femmes turques, capables de la vnrer et de lentretenir. Les marbres taient l, bien debout et bien solides, avec leurs dorures fraches; les femmes turques taient l aussi, comme des fes du souvenir ramenes auprs de cette pauvre petite spulture longtemps abandonne;--et lui-mme y tait avec elles, en intime communion de respect et de piti. Quand elles eurent fini de rciter la "fathia", elles sapprochrent pour lire linscription brillante. Dabord la posie arabe, qui commenait sur le haut de la stle, pour descendre, en lignes inclines, vers la terre. Ensuite, tout au bas, le nom et la date: "Une prire pour lme de Nedjib Hanum, fille de Ali-Djianghir Effendi, morte le 18 Chabaan 1297." Les Circassiens, contrairement aux Turcs, ont un nom patronymique, ou plutt un nom de tribu. Et Djnane apprit l, avec une motion intime, le nom de la famille de Nedjib: "Mais, dit-elle, les Djianghir habitent mon village! Jadis ils sont venus du Caucase avec mes anctres, voici deux cents ans quils vivent prs de nous!" Cela expliquait mieux encore leur ressemblance, bien tonnante pour ntre quun signe de race; sans doute taient-elles du mme sang, de par la fantaisie de quelque prince dautrefois. Et quel mystrieux aeul, depuis longtemps en poussire, avait lgu, travers qui sait combien de gnrations, deux jeunes femmes de caste si diffrente, ces yeux persistants, ces yeux rares et admirables ?... Il faisait un froid mortel aujourdhui dans ce cimetire, o ils se tenaient depuis un moment immobiles. Et tout coup la poitrine de Zeyneb, sous ses voiles noirs, fut secoue dune toux dchirante. Allons-nous-en, dit Andr qui spouvanta, de grce allons-nous-en, et maintenant marchons trs vite...." Avant de sen aller, chacune avait voulu prendre une de ces brindilles de cyprs, dont la tombe tait jonche; or, pendant que Mlek, toujours la moins voile de toutes, se baissait pour ramasser la sienne, il entrevit ses yeux pleins de larmes,--et il lui pardonna bien sa gaiet de tout lheure dans la rue. Arrivs leurs voitures, ils se sparrent, pour ne pas prolonger inutilement le pril dtre ensemble. Aprs leur avoir fait promettre de donner au plus tt des nouvelles de leur retour au harem, dont il sinquitait, car la fin de la journe tait proche, il sen alla pour Eyoub, tandis que leur cocher les ramenait par la porte dAndrinople. Six heures maintenant. Andr rentr chez lui, Pra. Oh! le sinistre soir! A travers les vitres de ses fentres, il regardait seffacer dans la nuit limmense panorama, qui lui donnait cette fois un des rappels, les plus douloureux quil et jamais prouvs, du Constantinople dautrefois, du Constantinople de sa jeunesse. La fin du crpuscule. Mais pas encore lheure o les minarets allument tous leurs couronnes de feux, pour la ferie dune nuit de Ramazan; ils ntaient pour le moment qu' peine indiqus, en gris plus sombre, sur le gris presque pareil du ciel. Stamboul, ainsi quil arrivait souvent, lui montrait une silhouette aussi estompe et incertaine que dans ses songes, jadis quand il voyageait au loin. Mais lextrme horizon, vers lOuest, il y avait comme une frange noire assez nettement dcoupe sur un peu de rose qui tranait l, dernier reflet du soleil couch,--une frange noire: les cyprs des grands cimetires. Et il pensait, les yeux fixs l-bas: elle dort, au milieu de cet infini de silence et d'abandon, sous ses humbles morceaux de marbre, que cependant par piti jai fait relever et redorer.... Eh bien! oui, la tombe tait rpare et confie des musulmanes, dont les soins pieux avaient chance de se prolonger quelques annes encore, car elles taient jeunes. Et puis aprs? Est-ce que a empcherait cette priode de sa vie, ce souvenir de jeunesse et damour, de sloigner, de tomber toujours plus effroyablement vite dans labme des temps rvolus et des choses qui sont oublies de tous? Dailleurs, ces cimetires eux- mmes, si anciens cependant et si vnrs, quelle continuation pouvaient-ils prtendre? Quand lIslam, menac de toutes parts, se replierait sur lAsie voisine, les nouveaux arrivants que feraient-ils de cet encombrement de vieilles tombes? Les stles de Nedjib sen iraient alors, avec tant de milliers dautres.... Et voici quil lui semblait maintenant que, du fait seul davoir accompli ce devoir si longtemps diffr, et dtre quitte pour ainsi dire envers la petite morte, il venait de briser le dernier lien avec ce cher pass; tout tait fini plus irrmdiablement.... Il y avait ce soir, lambassade dAngleterre, dner et bal auxquels il devait se rendre. Bientt lheure de sa toilette. Son valet de chambre allumait les lampes et lui prparait son frac.--Aprs la visite dans les bois de cyprs, avec ces petites Turques en tcharchaf noir, quel changement absolu dpoque, de milieu, dides!... Au moment de quitter sa fentre pour aller shabiller, il vit des flocons de neige qui commenaient de tomber: la premire neige.... Il neigeait l-bas, sur la solitude des grands cimetires. Le lendemain matin, lui arriva la lettre quil avait demande ses amies, pour avoir des nouvelles de leur retour au harem. "4 Ramazan, neuf heures du soir. Rentres saines et sauves, ami Andr, mais non sans tribulations. Il tait trs tard, juste limite permise, et puis une de nos amies complices stait tourdiment coupe. a sest arrang, mais quand mme les vieilles dames de la maison et les vieilles barbes se mfient. Merci de tout notre coeur pour la confiance que vous nous avez tmoigne. Maintenant cette tombe nous appartient un peu, nest-ce pas, et nous irons y priez souvent quand vous aurez quitt notre pays. Ce soir je vous sens si loin de moi, et pourtant vous tes si prs! De ma fentre je pourrais voir, l-bas sur la hauteur de Pra, les lumires des salons dambassade o vous tes, et je me demande comment vous pouvez vous distraire, quand nous sommes si tristes. Vous direz que je suis bien exigeante; je le suis en effet, mais pas pour moi, pour une _autre_. Vous tes gai, en ce moment sans doute, entour de femmes et de fleurs, lesprit et les yeux charms. Et nous, dans un harem peine clair, tide et bien sombre, nous pleurons. Nous pleurons sur notre vie. Oh! combien triste et vide, ce soir! Ce soir plus que les antres soirs. Est-ce de vous sentir si prs et si loin, qui nous rend plus malheureuses? DJNANE." Et moi, Mlek, savez-vous ce que je viens vous dire maintenant? Comment pouvez-vous vous distraire aux lumires, quand nous, devant trois branchettes tombes dun cyprs, nous pleurons. Elles sont la, poses dans un coffret saint en bois de la Mecque; elles ont une odeur acre et humide, qui pntre, qui attriste. Vous savez, nest-ce pas, _o_ nous les avons prises?... Oh! comment pouvez-vous tre un bal ce soir, et ne pas vous rappeler les peines que vous crez, les existences que vous avez brises sur votre route. Je ne peux mimaginer que vous ne pensiez pas ces choses- l, quand nous, des soeurs trangres et lointaines, nous en pleurons.... MLEK." XXXII Elles lui avaient annonc que le Ramazan allait les rendre plus captives, cause des prires, des saintes lectures, du jene de toute la journe, et surtout cause de la vie mondaine du soir, qui prend une importance exceptionnelle pendant ce mois de carme: grands dners dapparat, nomms _Iftars_, qui sont pour compenser labstinence du jour, et auxquels on convie quantit de monde. Et au contraire, voici que ce Ramazan semblait faciliter leur projet le plus fantastique, un projet en frmir: recevoir une fois Andr Lhry Khassim-Pacha mme, chez Djnane, deux pas de madame Husnugul! Stamboul, en carme dIslam, ne se reconnat plus. Le soir, ftes et milliers de lanternes, rues pleines de monde, mosques couronnes de feux, grandes bagues lumineuses partout dans lair, soutenues par ces minarets qui alors deviennent peine visibles tant ils ont pris la couleur du ciel et de la nuit. Mais, en revanche, somnolence gnrale tant que dure le jour; la vie orientale est arrte, les boutiques sont closes; dans les innombrables petits cafs, qui dordinaire ne dsemplissent jamais, plus de narguils, plus de causeries, seulement quelques dormeurs allongs, sur les banquettes, la mine fatigu par les veilles et par le jene. Et dans les maisons, jusquau coucher du soleil, mme accablement que dehors. Chez Djnane en particulier, o les domestiques taient vieux comme les matres, tout le monde dormait, ngres imberbes, ou gardiens moustachus avec pistolets la ceinture. Le 12 Ramazan 1322, jour fix pour lextravagante entreprise, la grand- mre et les grands-oncles, gripps point, gardaient la chambre, et, circonstance inespre, madame Husnugul, depuis deux jours, tait retenue au lit par une indigestion, contracte au cours dun _iftar_. Andr devait se prsenter deux heures prcises, la minute, la seconde; il avait la consigne de raser les murailles, pour ntre point vu des fentres surplombantes, et de ne se risquer dans la grande porte que si on lui montrait, travers les grilles du premier tage, le coin dun mouchoir blanc,--le signal habituel. Vraiment, cette fois, il avait peur; peur pour elles, et peur pour lui- mme, non du danger immdiat, mais du scandale europen, universel, qui ne manquerait point de survenir s'il se laissait prendre. Il arrivait lentement, les yeux au guet. Disposition favorable, la maison de Djnane tait sans vis--vis et donnait, comme toutes celles du voisinage, sur le grand cimetire de cette rive; en face, rien que les vieux cyprs et les tombes; aucun regard ne pouvait venir de ce ct-l, qui tait une solitude enveloppe aujourdhui par la brume de novembre. Le signal blanc tait son poste; il ne sagissait donc plus de reculer. Il entra, comme qui se jette tte baisse dans un gouffre. Un vestibule monumental, vieux style, vide aujourdhui de ses gardiens arms et dors. Mlek seule, en tcharchaf noir derrire la porte, et qui lui jeta, de sa voix rieuse: "Vite, vite! Courez!" Ensemble, ils montrent un escalier quatre quatre, traversrent comme le vent de longs couloirs, et firent irruption dans lappartement de Djnane, qui attendait toute palpitante, et referma sur eux double tour. Un clat de rire, aussitt: leur rire de gaminerie quelles lanaient comme un dfi tout et tous, chaque fois quun danger plus immdiat venait dtre conjur. Et Djnane montrait d'un amusant petit air de triomphe la clef quelle tenait la main: une clef, une serrure, quelle innovation subversive, dans un harem! Elle avait obtenu a depuis hier, parat-il, et nen revenait pas de ce succs. Elle, Djnane, et aussi Zeyneb, puis Mlek lestement dbarrasse de son tcharchaf, taient plus ples que de coutume, cause du jene svre. Dailleurs elles se prsentaient Andr sous un aspect tout fait nouveau pour lui, qui ne les avait jamais vues qu'en odalisques ou en fantmes: coiffes et habilles en Europennes trs lgantes; seul dtail pour les rendre encore un peu Orientales, des tout petits voiles de Circassie, en gaze blanche et argent, poss sur leurs cheveux, descendaient sur leurs paules. "Je croyais qu' la maison vous ne mettiez pas de voile du tout, demanda Andr. --Si, si, toujours. Mais ces petits-l seulement." Elles le firent entrer dabord dans le salon de musique, o lattendaient trois autres femmes, convies la prilleuse aventure: mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, mademoiselle Tardieu, ex- institutrice de Mlek, et enfin une dame-fantme, Ubeyd Hanum, diplme de lcole normale et professeur de philosophie au lyce de jeunes filles, dans une ville dAsie Mineure. Pas rassures, les deux Franaises, qui taient restes longtemps indcises entre la tentation et la peur de venir. Et mademoiselle de Saint-Miron avait tout lair de quelquun qui se dit soi-mme: "Cest moi, hlas! la cause premire de cet innarrable dsastre, Andr Lhry en personne dans lappartement de mon lve!" Elles causrent cependant, car elles en mouraient denvie, et il parut Andr quelles avaient lme la fois haute et nave, ces deux demi-vieilles filles; du reste, distingues et suprieurement instruites, mais avec une exaltation romanesque un peu suranne en 1904. Elles crurent pouvoir lui parler de son livre, dont elles savaient le titre et qui les excitait beaucoup: "Plusieurs pages de vos _Dsenchantes_ sont dj crites, matre, nest-ce pas? --Mon Dieu! non, rpondit-il en riant, pas une seule! --Et moi, je le prfre,--dit Djnane Andr, de sa voix qui surprenait toujours comme une musique extra-terrestre, mme aprs dautres voix dj trs douces.--Vous le composerez une fois parti, ce livre, ainsi au moins il servira encore de lien entre nous pendant quelques mois: quand vous aurez besoin dtre document, vous songerez a nous crire...." Andr jugeant devoir, par politesse, adresser une fois la parole la dame-fantme, lui demanda le plus banalement du monde si elle tait contente des petites Turques dAsie, ses lves. Il prvoyait quelque rponse de pdagogue, aussi banale que sa question. Mais la voix srieuse et douce, qui partait de dessous le voile noir, lui dit en pur franais ce quil nattendait pas: "Trop contente, hlas!... Elles napprennent que trop vite et sont beaucoup trop intelligentes. Je regrette dtre lun des instruments qui aura inocul le microbe de la souffrance ces femmes de demain. Je plains toutes ces petites fleurs, qui seront ainsi plus tt fanes que leurs candides aeules...." Ensuite on parla du Ramazan. Jene toute la journe, bien entendu, petits ouvrages pour les pauvres et lectures pieuses; au cours de ce mois lunaire, une musulmane doit avoir relu son Coran tout entier, sans passer une ligne; elles navaient garde dy manquer, ces trois petites qui, malgr le dsquilibrement et lincroyance, vnraient avec admiration le livre sacr de lIslam; et leurs Corans taient l, marqus dun ruban vert la page du jour. Et puis, le soleil couch, ce sont les _Iftars_. Dans le slamlike, _iftar_ des hommes, suivi dune prire pour laquelle invits, matres et serviteurs se runissent en commun dans la grande salle, chacun agenouill sur son tapis mihrab; chez Djnane, parat-il, cette prire tait chante chaque soir par un des jardiniers, le seul qui ft jeune, et dont la voix de muezzin emplissait toute la demeure. Dans le harem, _iftar_ des femmes: "Ces runions de jeunes Turques, dit Zeyneb, deviennent rarement frivoles en Ramazan, alors que le mysticisme est rveill au fond de nos mes, et les questions quon y aborde sont de vie et de mort. Toujours la mme ardeur, la mme fivre au dbut. Et toujours la mme tristesse la fin, le mme dcouragement dont nous sommes prises, quand, aprs deux heures de discussions, sur tous les dogmes et toutes les philosophies, nous nous retrouvons au mme point, avec la conscience de n'tre que de faibles, impuissantes et pauvres cratures! Mais lespoir est un sentiment si tenace que, malgr la faillite de nos tentatives, il nous reste la force de reprendre, le lendemain, une autre voie pour essayer encore d'atteindre linapprochable but.... --Nous, les jeunes Turques, ajouta Mlek, nous sommes une poigne de graines dune trs mauvaise plante, qui germe, rsiste et se propage, malgr les privations deau, les froids, et mme les _"coupes"_ rptes. --Oui, dit Djnane, mais on peut nous diviser en deux espces. Celles qui, pour ne pas mourir, saisissent toutes les occasions de stourdir, doublier. Et celles, mieux trempes, qui se rfugient dans la charit, comme par exemple Djavid, notre cousine; je ne sais pas si, chez vous, les petites soeurs des pauvres font plus de bien quelle, avec plus de renoncement; et, dans nos harems, nous en avons tant dautres qui lgalent. Il est vrai, elles sont obliges doprer en secret, et quant former des comits de bienfaisance, interdiction absolue, car nos matres dsapprouvent ces contacts avec les femmes du peuple, par crainte que nous ne leur communiquions nos pessimismes, nos dtraquements et nos doutes. Mlek, dont les interruptions brusques taient la spcialit, proposa de faire essayer Andr sa cachette en cas de grande alarme: ctait derrire un chevalet dangle, qui supportait un tableau et que drapaient des brocarts: "Un surcrot de prcaution, dit-elle cependant, car rien n'arrivera. Le seul valide de la famille en ce moment, cest mon pre, et il ne quittera Yldiz quaprs le coup de canon de Moghreb... --Oui, mais enfin, objecta Andr, si quelque chose dimprvu le ramenait avant lheure? --Eh bien! dans un harem on nentre pas sans tre annonc. Nous lui ferions dire quune dame turque est ici en visite, Ubeyd Hanum, et il se garderait de franchir notre porte. Pas plus difficile que a, quand on sait sy prendre.... Non, il ny a vraiment que votre sortie, tout lheure, _qui sera dlicate_. Sur le piano tranaient les feuillets manuscrits dun nocturne que Djnane venait de composer, et Andr et aim se le faire jouer l par elle, quil navait jamais entendue que de loin, en passant la nuit sous ses fentres au Bosphore. Mais non, en Ramazan, on osait peine faire de la musique. Et puis, quelle imprudence de rveiller cette grande maison dormeuse, dont le sommeil, en ce moment, tait si ncessaire! Quant Djnane, elle dsirait que son ami se ft accoud une fois pour crire son bureau de jeune fille,--son bureau sur lequel jadis, au temps o il n'tait ses yeux qu'un personnage de rve, elle griffonnait son journal en pensant lui. Donc, elles l'emmenrent dans la grande chambre o tout tait blanc, luxueux et trs moderne. Il dut regarder en leur compagnie, par les fentres aux persiennes quadrilles toujours closes, ces perspectives familires leur enfance, et devant lesquelles sans doute la grise et lente vieillesse finirait par venir peu peu les teindre; des cyprs, des stles de tous les ges; en bas, comme dans un prcipice, l'eau de la Corne-d'Or, aujourd'hui terne et lourde, semblable une nappe d'tain, et puis, au-del, Stamboul noy de brume hivernale. Il du regarder aussi, par les fentres libres qui donnaient l'intrieur, ce vieux jardin si haut mur que Djnane lui avait dcrit dans ses lettres: "Un jardin tellement solitaire, lui disait-elle, que l'on peut y errer sans voile. D'ailleurs, chaque fois que nous y descendons, nos ngres sont l, pour loigner les jardiniers." En effet, dans le fond l-bas, o les platanes enchevtraient leurs norme ramures dpouilles, tristement gristres, cela prenait des allures de fort prisonnire; elles devaient pouvoir se promener l- dessous sans tre aperues de personne au monde. Andr bnissait le concours d'audaces qui lui permettait de connatre cette demeure, si interdite ses yeux... Pauvres petites amies de quelques mois, rencontres sur le tard de sa vie errante, et qu'il allait fatalement quitter pour jamais! Au moins comme cela, quand il repenserait elles, le cadre de leur squestration s'indiquerait prcis dans sa mmoire... Maintenant, c'tait l'heure de se retirer, l'heure grave. Andr avait presque oubli, au milieu d'elles, l'invraisemblance de la situation; prsent qu'il s'agissait de sortir, le sentiment lui revenait de s'tre faufil tout vif dans une ratire, dont l'issue aprs son passage se serait rtrcie et hrisse de pointes. Elles firent plusieurs rondes d'exploration; tout se prsentait bien; le seul personnage de trop tait un certain ngre, du nom de Yousouf, qui gardait avec obstination le grand vestibule. Pour celui-l, il fallait imaginer sur-le-champ une course longue et urgente: "J'ai trouv, dit tout coup Mlek. Rentrez dans votre cachette, Andr. Nous allons le faire comparatre ici mme, ce sera un comble!" Et, quand il se prsenta: "Mon bon Yousouf, une commission vraiment presse. Monte Pra bien vite, pour nous acheter un livre nouveau, dont je vais t'inscrire le nom sur une carte; au besoin, tu feras tous les libraires de la grand-rue, mais surtout ne reviens pas bredouille!" Et voici ce qu'elle crivit sans rire: "_Les Dsenchantes_, le dernier roman d'Andr Lhry." Une ronde encore dans les couloirs, aprs de nouveaux ordres jets aux uns et aux autres pour les occuper ailleurs; puis elle vint prendre Andr par la main, d'une course folle l'entrana jusqu'en bas, et un peu nerveusement le poussa dehors. Lui s'en alla, rasant de plus prs que jamais les vieilles murailles, se demandant si cette porte, ferme peut-tre avec trop de bruit, n'allait pas se rouvrir pour une bande de ngres avec revolvers et btons, lancs sa poursuite. Elles lui avourent le lendemain leur mensonge, au sujet de ces petits voiles de Circassie. A la maison, elles n'en mettaient point. Mais, pour une musulmane, montrer un homme tous ses cheveux, _montrer sa nuque_ surtout, est plus malsant encore que montrer son visage, et elles n'avaient pu s'y rsoudre. XXXIII DJNANE A ANDR "14 du Ramazan 1322 (22 novembre 1905). Notre ami, vous savez que demain est la mi-Ramazan, et que toutes les dames turques prennent leur vole. Ne viendrez-vous pas de deux heures quatre heures la promenade, Stamboul, de Bayazid Chazad-Bach? Nous sommes trs occupes en ce moment, avec nos _Iftars_, mais nous allons arranger une belle escapade ensemble la cte d'Asie, pour bientt: c'est une invention de Mlek, et vous verrez comme ce sera bien machin. DJNANE." Ce "demain-l", il y avait vent du Sud et beau soleil d'automne, griserie de tideur et de lumire, temps souhait pour les belles voiles, qui n'ont par an que deux ou trois jours d'une telle libert. En voiture ferme, bien entendu, leur promenade, avec eunuque sur le sige prs du cocher; mais elles avaient le droit de relever les stores, de baisser les glaces,--et de _stationner_ longuement pour se regarder les unes les autres, ce qui est interdit les jours ordinaires. De Bayazid Chazad-Bach, un parcours d'un kilomtre environ, au centre de Stamboul, en pleine turquerie, par les rues d'autrefois qui longent les colossales mosques, et les enclos ombreux pour les morts, et les saintes fontaines. Dans ces quartiers habituellement calmes, si peu faits pour les lgances modernes, quelle anomalie que ces files de voitures, assembles le jour de la mi-Ramazan! Par centaines, des coups des landaus, arrts ou marchant au petit pas; il en tait venu de tous les quartiers de l'immense ville, mme des palais chelonns le long du Bosphore. Et l-dedans, rien que des femmes, trs pares; le yachmak qui voile jusqu'aux yeux, assez transparent pour laisser deviner le reste du visage; toutes les beauts des harems, presque visibles aujourd'hui par exception, les Circassiennes roses et blondes, les Turques brunes et ples. Trs peu d'hommes rdant autour des portires ouvertes, et pas un Europen: de l'autre ct des ponts, Pra, on ignore toujours ce qui se passe dans Stamboul. Andr chercha ses trois amies qui, parat-il, avaient fait grande toilette pour lui plaire; il les chercha longtemps, et ne put les dcouvrir, tant il y avait foule. A l'heure o les promeneuses reprenaient le chemin des harems jaloux, il s'en alla un peu du; mais, pour avoir rencontr le regard de tant de beaux yeux qui souriaient d'aise cette douce journe, qui exprimaient si navement la joie de flner dehors une fois par hasard, il comprit mieux que jamais, ce soir- l, le mortel ennui des squestrations. XXXIV Elles connaissaient au bord de la Marmara, du ct asiatique, une petite plage solitaire, trs abrite, disaient-elles, de ce vent qui dsole le Bosphore, et tide comme une orangerie. Justement une de leurs amies habitait aux environs et s'engageait fournir un alibi trs acceptable, en affirmant mordicus les avoir retenues toute la journe. Donc, elles avaient dcid qu'on tenterait de faire par l une dernire promenade ensemble, avant cette sparation prochaine, qui pouvait si bien tre la grande et la dfinitive: Andr comptait prendre bientt un cong de deux mois pour la France; Djnane devait aller avec sa grand-mre passer la saison des froids dans son domaine de Bounar-Bachi; entre eux, le revoir ne serait plus qu'au printemps de l'anne suivante, et d'ici l, tant de drames pouvaient advenir... Le dimanche 12 dcembre 1904, jour choisi pour cette promenade, aprs mille combinaisons et roueries, se trouva tre l'un de ces jours de splendeur qui, sous ce climat variable, viennent tout coup en plein hiver, entre deux priodes de neige, ramener l't. Sur le pont de la Corne-d'Or, d'o partent les petits vapeurs pour les chelles d'Asie, ils se rencontrrent en plein soleil de midi, mais sans broncher, en voyageurs qui ne se connaissent point, et ils prirent comme par hasard le mme bateau, o elles s'installrent correctement dans le roufle- harem rserv aux musulmanes, aprs avoir congdi ngres et ngresses. A cause de ce beau ciel, il y avait aujourd'hui un monde fou qui allait se promener sur l'autre rive. En mme temps qu'eux, taient parties une cinquantaine de dames-fantmes et, quand on accosta l'chelle de Scutari, Andr, s'embrouillant au milieu de tous ces voiles noirs qui dbarquaient ensemble, prit d'abord une fausse piste, suivit trois dames qu'il ne fallait pas et risqua d'amener un affreux scandale. Par bonheur, elles avaient l'allure moins lgante que le petit trio en marche l-bas, et il les lcha tout confus au dtour du premier chemin, pour rejoindre ses trois amies,--les vraies, cette fois. Ils frtrent une voiture de louage, la mme pour eux quatre, ce qui est tolr la campagne. Lui, tant le bey, s'assit la place d'honneur, contrairement nos ides occidentales, Djnane ct de lui, Zeyneb et Mlek en face, sur la banquette de devant. Et, les chevaux lancs au trot, elles clatrent de rire toutes les trois sous leurs voiles, cause du tour bien jou, cause de la libert conquise jusqu' ce soir, cause de leur jeunesse, et du temps clair, et des lointains bleus. Elles taient du reste le plus souvent adorables de gaiet enfantine, entre leurs crises sombres, mme Zeyneb qui savait oublier son mal et son dsir de mourir. C'est avec une souriante aisance de dfi qu'elles bravaient tout, la squestration absolue, l'exil, ou peut-tre quelque autre chtiment plus lourd encore. A mesure qu'on s'avanait le long de la Marmara, le perptuel courant d'air du Bosphore se faisait de moins en moins sentir. Leur petite baie tait loin, mais baigne d'air tide, comme elles l'avaient prvu, et si paisible dans sa solitude, si rassurante pour eux dans son absolu dlaissement! Elle s'ouvrait au plein Sud, et une falaise en miniature l'entourait comme un abri fait exprs. Sur ce sable fin, on tait chez soi, prserv des regards comme dans le jardin clos d'un harem. On ne voyait rien d'autre que la Marmara, sans un navire, sans une ride, avec seulement la ligne des montagnes d'Asie l'extrme horizon; une Marmara toute d'immobilit comme aux beaux jours apaiss de septembre, mais peut-tre trop plement bleue, car cette pleur apportait, malgr le soleil, une tristesse d'hiver; on et dit une coule d'argent qui se refroidit. Et ces montagnes, tout l-bas, avaient dj leurs neiges blouissantes. En montant sur la petite falaise, on n'apercevait me qui vive, dans la plaine un peu nue et dsole qui s'tendait alentour. Donc, ayant relev leur voile jusqu'aux cheveux, toutes trois se grisaient d'air pur; jamais encore Andr n'avait vu au soleil, au grand air, leurs si jeunes visages, un peu plis; jamais encore ils ne s'taient sentis tous dans une si complte scurit ensemble,--malgr les risques fous de l'entreprise, et les prils du retour, ce soir. D'abord, elles s'assirent par terre, pour manger des bonbons achets en passant chez le confiseur en vogue de Stamboul. Et ensuite elles passrent en revue tous les recoins de la gentille baie, devenue leur domaine clandestin pour l'aprs-midi. Un tonnant concours de circonstances, et de volonts, et d'audaces, avait runi l,--par cette journe de dcembre si trangement ensoleille, presque inquitante d'tre si belle et d'tre si furtive entre deux crises du vent de Russie,--ces htes qui lui arrivaient de mondes trs diffrents et qui semblaient vous par leur destine premire ne se rencontrer jamais. Et Andr, en regardant les yeux, le sourire de cette Djnane, qui allait repartir aprs-demain pour son palais de Macdoine, apprciait tout ce que l'instant avait de rare et de non retrouvable; les impossibilits qu'il avait fallu djouer pour se runir l, devant la pleur hivernale de cette mer, les impossibilits reparatraient encore demain et toujours; qui sait? on ne se reverrait peut-tre mme jamais plus, au moins avec tant de confiance et le coeur si lger; c'tait donc une heure dans la vie noter, graver, dfendre, autant que faire se pourrait, contre un trop rapide oubli... A tour de rle, un d'eux montait sur la minuscule falaise, pour signaler les dangers de plus loin. Et une fois, la dame du guet, qui tait Zeyneb, annona un Turc arrivant le long de la mer, en compagnie lui aussi de trois dames au voile relev. Elles jugrent que ce n'tait pas dangereux, qu'on pouvait affronter la rencontre; seulement elles rabattirent pour un temps les gazes noires sur leur visage. Quand le Turc passa, sans doute quelque bey authentique promenant les dames de son harem, celles-ci avaient galement baiss leur voile, cause d'Andr; mais les deux hommes se regardrent distraitement, sans mfiance d'un ct ni de l'autre; l'inconnu n'avait pas hsit prendre ces gens rencontrs dans cette baie pour les membres d'une mme famille. Des petits cailloux tout plats, comme taills souhait, que le flot tranquille de la Marmara avait soigneusement rangs en ligne sur le sable, rappelrent tout coup Andr un jeu de son enfance; il apprit donc ses trois amies la manire de les lancer, pour les faire sautiller longtemps la surface polie de la mer, et elles s'y mirent avec passion, sans succs du reste... Mon Dieu! combien elles taient enfants, et rieuses, et simples, aujourd'hui, ces trois pauvres petites compliques, surtout cette Djnane, qui s'tait donn tant de mal pour gcher sa vie! Aprs cette heure unique, ils allrent rejoindre leur voiture qui attendait l-bas, loin, pour les ramener Scutari. Sur le bateau, bien entendu, ils ne se connaissaient plus. Mais pendant la courte traverse, ils eurent ensemble la rapparition merveilleuse de Stamboul, clairage des soirs limpides. Un Stamboul vu de face, en enfilade; d'abord les farouches remparts crnels du Vieux Srail, que baignait la nappe tout en argent rose de la Marmara; et puis, au-dessus, l'enchevtrement des minarets et des coupoles, profil sur un rose diffrent, un rose de dcembre aussi, mais moins argent, moins blme que celui de la mer, tirant plutt sur l'or... XXXV DJNANE A ANDR, LE LENDEMAIN "Encore une fois sauves! Nous avons eu de terribles difficults au retour; mais maintenant il fait calme dans la maison... Avez-vous remarqu, en arrivant, comme notre Stamboul tait beau? Aujourd'hui la pluie, la neige fondue battent nos vitres, le vent glac joue de la flte triste sous nos portes. Combien nous aurions t malheureuses, si ce temps-l s'tait dchan hier! A prsent que notre promenade est dans le pass et qu'il nous en reste comme le souvenir d'un joli rve, elles peuvent souffler, toutes les temptes de la Mer Noire... Andr, nous ne nous reverrons pas avant mon dpart, les circonstances ne permettent plus d'organiser un rendez-vous Stamboul; c'est donc mon adieu que je vous envoie, sans doute jusqu'au printemps. Mais voulez- vous faire une chose que je vous demande en grce? Dans un mois, quand vous partirez pour la France, puisque vous comptez prendre les paquebots, emportez un fez et choisissez la ligne de Salonique; on s'y arrte quelques heures, et je sais un moyen de vous y rencontrer. Un de mes ngres viendra vous porter bord le mot d'ordre. Ne me refusez pas. Que le bonheur vous accompagne, Andr, dans votre pays!... DJNANE." Aprs le dpart de Djnane, Andr resta cinq semaines encore Constantinople, o il revit Zeyneb et Mlek. Quand le moment vint de prendre son cong de deux mois, il s'en alla par la ligne indique, emportant son fez; mais Salonique aucun ngre ne se prsenta au paquebot. La relche fut donc pour lui toute de mlancolie, cause de cette attente due,--et aussi cause du souvenir de Nedjib qui planait encore sur cette ville et sur ces arides montagnes alentour. Et il repartit sans rien savoir de sa nouvelle amie. Quelques jours aprs tre arriv en France, il reut cette lettre de Djnane: "Bounar-Bachi, prs Salonique, 10 janvier 1905. Quand et par qui pourrai-je faire jeter la poste ce que je vais vous crire, garde comme je le suis ici? Vous tes loin et on n'est pas sr que vous reviendrez. Mes cousines m'ont racont vos adieux et leur tristesse depuis votre dpart. Quelle trange chose, Andr, si on y songe, qu'il y ait des tres dont la destine soit de traner la souffrance avec eux, une souffrance qui rayonne sur tout ce qui les approche! Vous tes ainsi et ce n'est pas votre faute. Vous souffrez de peines infiniment compliques, ou peut- tre infiniment simples. Mais vous souffrez; les vibrations de votre me se rsolvent toujours en douleur. On vous approche: on vous hait ou l'on vous aime. Et, si l'on vous aime, on souffre avec vous, par vous, de vous. Ces petites de Constantinople, vous avez t cette anne un rayon dans leur vie; rayon phmre, elles le savaient d'avance. Et prsent elles souffrent de la nuit o elles sont retombes. Pour moi, ce que vous avez t, peut-tre un jour vous le dirai-je. Ma souffrance moi est moins de ce que vous soyez parti que de vous avoir rencontr. Vous m'en avez voulu sans doute de n'avoir pas arrang une entrevue, votre passage par Salonique. La chose en soi tait possible, dans la campagne qui est dserte comme au temps de votre Nedjib. Nous aurions eu dix minutes nous, pour changer quelques mots d'adieu, un serrement de main. Il est vrai, mon chagrin n'en aurait pas t allg, au contraire. Pour des raisons qui m'appartiennent, je me suis abstenue. Mais ce n'est point la peur du danger qui a pu m'arrter, oh! loin de l; si, pour aller vous, j'avais su la mort embusque sur le chemin de mon retour, je n'aurais pas eu d'hsitation ni de trouble, et je vous aurais port alors, Andr, l'adieu de mon coeur, tel que mon coeur voudrait vous le dire. Nous autres, femmes turques d'aujourd'hui, nous n'avons pas peur de la mort. N'est-ce pas vers elle que l'amour nous pousse? Quand donc, pour nous, l'amour a-t-il t synonyme de vie? DJNANE." Et Mlek, charge de faire passer cette lettre en France, avait ajout sous la mme enveloppe ces rflexions qui lui taient venues: "En songeant longuement vous, notre ami, j'ai trouv, j'en suis sre, plusieurs des causes de votre souffrance. Oh! je vous connais maintenant, allez! D'abord vous voulez toujours tout terniser, et vous ne jouissez jamais pleinement de rien, parce que vous vous dites: "Cela va finir." Et puis la vie vous a tellement combl, vous avez eu tant de choses bonnes dans les mains, tant de choses dont une seule suffirait au bonheur d'un autre, que vous les avez toutes laiss tomber, parce qu'il y en avait surabondance. Mais votre plus grand mal, c'est qu'on vous a trop aim et qu'on vous l'a trop dit; on vous a trop fait sentir que vous tiez indispensable aux existences dans lesquelles vous apparaissiez; on est toujours venu au-devant de vous; jamais vous n'avez eu besoin de faire aucun pas dans le chemin d'aucun sentiment: chaque fois, vous avez attendu. A prsent vous sentez que tout est vide, parce que vous _n'aimez pas vous-mme_, vous vous laissez aimer. Croyez-moi, aimez votre tour, n'importe, une quelconque de vos innombrables amoureuses, et vous verrez comme a vous gurira. MLEK." La lettre de Djnane dplut Andr, qui la jugea pas assez naturelle. "Si son affection, se disait-il, tait si profonde, elle aurait, avant tout et malgr tout, dsir me dire adieu, soit Stamboul, soit Salonique; il y a de la _littrature_ l-dedans." Il se sentait du; sa confiance en elle tait branle, et il en souffrait. Il oubliait que c'tait une Orientale, plus excessive en tout qu'une Europenne, et d'ailleurs bien plus indchiffrable. Il fut sur le point, dans sa rponse, de la traiter en enfant, comme il faisait quelquefois: "Un tre qui trane la souffrance avec lui! Alors nous y voil, votre _homme fatal_ que vous dclariez vous-mme dmod depuis 1830..." Mais il craignit d'aller trop loin et rpondit sur un ton srieux, lui disant qu'elle l'avait pniblement atteint en le laissant partir ainsi. Aucune communication directe n'tait possible avec elle, Bounar-Bachi, dans son palais de belle-au-bois-dormant; tout devait passer par Stamboul, par les mains de Zeyneb ou de Mlek, et de bien d'autres complices encore. Au bout de trois semaines, il reut ces quelques mots, dans une lettre de Zeyneb. "Andr, comment vous blesser de n'importe ce que je puisse dire ou faire, moi qui suis un rien auprs de vous? Ne savez-vous pas que toute ma pense, toute mon affection est une chose humble, que vos pieds peuvent fouler; un long tapis ancien, aux dessins quand mme encore jolis, sur lequel vos pieds ont le droit de marcher. Voil ce que je suis, et vous pourriez vous fcher contre moi, m'en vouloir? DJNANE." Elle tait redevenue Orientale tout entire l-dedans, et Andr, qui en fut charm et mu, lui rcrivit aussitt, cette fois avec un lan de douce affection,--d'autant plus que Zeyneb ajoutait: "Djnane est malade l-bas, d'une fivre nerveuse persistante qui inquite notre grand-mre, et le mdecin ne sait qu'en penser." Des semaines aprs, Djnane le remercia par cette petite lettre, encore trs courte, et orientale autant que la prcdente: "Bounar-Bachi, 21 fvrier 1905. Je me disais depuis des jours: O est-il, le bon remde qui doit me gurir? Il est arriv, le bon remde, et mes yeux, qui sont devenus trop grands, l'ont dvor. Mes pauvres doigts ples le tiennent, merci! Merci de me faire l'aumne d'un peu de vous-mme, l'aumne de votre pense. Soyez bni pour la paix que votre seconde lettre m'a apporte! Je vous souhaite du bonheur, ami, en remerciement de l'instant de joie que vous venez de me donner. Je vous souhaite un bonheur profond et doux, un bonheur qui charme votre vie comme un jardin parfum, comme un matin clair d't. DJNANE." Malade, vaincue par la fivre, la pauvre petite clotre redevenait quelqu'un de la plaine de Karadjiamir,--comme on redevient enfant. Et, sous cet aspect, antrieur l'tonnante culture dont elle tait si fire, Andr l'aimait davantage. Cette fois encore, au petit mot de Djnane, il y avait un post-scriptum de Mlek. Aprs des reproches sur la raret de ses lettres toujours courtes, elle disait: "Nous admirons votre agitation, en vous demandant comment il faudrait nous y prendre pour tre agites nous aussi, occupes, surmenes, empches d'crire nos amis. Enseignez-nous le moyen, s'il vous plat. Nous au contraire, c'est tout le jour que nous avons le temps d'crire, pour notre malheur et pour le vtre... MLEK." XXXVI Quand Andr revint en Turquie, son cong termin, aux premiers jours de mars 1905, Stamboul avait encore son manteau de neige, mais, ce jour-l, c'tait sous un ciel admirablement bleu. Autour du paquebot qui le ramenait, des milliers de golands et de mouettes tourbillonnaient; le Bosphore tait cribl de ces oiseaux comme d'une sorte de neige plus gros flocons; des oiseaux fous, innombrables, une nue de plumes blanches qui s'agitaient en avant d'une ville blanche; un merveilleux aspect d'hiver, avec l'clat d'un soleil mridional. Zeyneb et Mlek qui savaient par quel paquebot il devait rentrer, lui envoyrent le soir mme, par leur ngre le plus fidle, leurs _slams_ de bienvenue, en mme temps qu'une longue lettre de Djnane qui, disaient-elles, tait gurie, mais prolongeait encore son sjour dans son vieux palais lointain. Une fois gurie, la petite barbare de la plaine de Karadjiamir tait redevenue volontaire et complique, plus du tout la "chose humble que son ami pouvait fouler aux pieds". Oh! non, car elle crivait maintenant avec rbellion et violence. C'est qu'il y avait eu, derrire la grille des harems, d'incohrents bavardages sur se livre qu'Andr prparait; une jeune femme, que cependant il avait peine entrevue et seulement sous l'pais voile noir, se serait vante, prtendaient quelques-unes, d'tre son amie, la grande inspiratrice de l'oeuvre projete; et Djnane, la pauvre squestre l-bas, s'affolait d'une jalousie un peu sauvage: "Andr, ne comprenez-vous pas quelle rage d'impuissance doit nous prendre, quand nous pensons que d'autres peuvent se glisser entre vous et nous? Et c'est pis encore quand cette rivalit s'exerce sur ce qui est notre domaine: vos souvenirs, vos impressions d'Orient. Ne savez- vous pas, ou avez-vous oubli que nous avons jou notre vie (sans parler de notre repos), et cela uniquement pour vous les donner compltes, ces impressions de notre pays,--car ce n'tait mme pas pour gagner votre coeur (nous le savions las et ferm); non, c'tait pour frapper votre sensibilit d'artiste, et lui procurer, si l'on peut dire, une sorte de _rve demi rel_. Afin d'arriver cela, qui semblait impossible, afin de vous montrer ce que, sans nous, vous n'auriez pu qu'imaginer, nous avons risqu, les yeux ouverts, de nous mettre dans l'me un chagrin et un regret ternels. Croyez-vous que beaucoup d'Europennes en eussent fait autant? Oui, il y a des heures o c'est une torture de songer que d'autres penses viendront en vous qui chasseront notre souvenir, que d'autres impressions vous seront plus chres que celles de notre Turquie _vue avec nous et travers nous_. Et je voudrais, votre livre fini, que vous n'criviez plus rien, que vous ne pensiez plus, que vos yeux durs et clairs ne s'adoucissent jamais plus pour d'autres. Et quand la vie m'est trop intolrable, je me dis qu'elle ne durera pas longtemps, et qu'alors, si je pars la premire et s'il est possible aux mes libres d'agir sur celles des vivants, mon me moi s'emparera de la vtre pour l'attirer, et, o je serai, il faudra qu'elle vienne. Ce qui me reste vivre, je le donnerais sur l'heure pour lire dix minutes en vous. Je voudrais avoir la puissance de vous faire souffrir, --_et le savoir_, moi qui aurais donn, il y a quelques mois, cette mme vie pour vous savoir heureux. Mon Dieu, Andr, tes-vous donc si riche en amitis, que vous en soyez si gaspilleur? Est-ce gnreux vous de faire tant de peine qui vous aime, et qui vous aime de si loin, d'une tendresse si dsintresse? Ne gtez pas follement une affection qui,--pour tre un peu exigeante et jalouse,--n'en est pas moins la plus vraie peut-tre et la plus profonde que vous ayez rencontre dans votre vie. DJNANE." Andr se sentit nerveux aprs avoir lu. Le reproche tait enfantin et ne tenait pas debout, puisqu'il n'avait parmi les femmes turques d'autres amies que ces trois-l. Mais c'est le ton gnral, qui n'allait plus. "Cette fois, il n'y a pas se le dissimuler, se dit-il, voici une vraie fausse note, un grand clat discord, au milieu de ces trois amitis soeurs, dont je m'obstinais croire la pure harmonie tellement inaltrable... Pauvre petite Djnane, est-ce possible pourtant?" Il essaya d'envisager cette situation nouvelle, qui lui parut sans issue. "_Cela ne peut pas tre_, se dit il, _cela ne sera jamais, parce que je ne veux pas que cela soit. Voil pour ce qui me concerne; de mon ct, la question est tranche._" Et quand on s'est prononc d'une faon aussi nette envers soi-mme, cela protge bien contre les penses troubles et les alanguissements perfides. Son mrite se parler ainsi n'tait d'ailleurs pas trs grand, car il avait la conviction absolue que Djnane, mme l'aimt-elle, resterait toujours intangible. Il connaissait prsent cette petite crature la fois confiante et hautaine, audacieuse et immacule: elle tait capable de se livrer loin un ami qu'elle jugeait dcid ne pas sortir de son rle de grand an fraternel, mais sans doute elle et laiss retomber jamais son voile sur son visage, avec une dception irrmdiable, rien que pour une pression de main un peu prolonge ou tremblante... L'aventure ne lui en paraissait pas moins pleine de menaces. Et des phrases, dites autrefois par elle et qui l'avaient peine frapp, lui revenaient la mmoire aujourd'hui avec des rsonances graves: "L'amour d'une musulmane pour un tranger n'a d'autre issue que la fuite ou la mort." Mais le lendemain, par un beau temps presque dj printanier, tout lui sembla beaucoup moins srieux. Comme l'autre fois, il se dit qu'il y avait peut-tre pas mal de "littrature" dans cette lettre, et surtout de l'exagration orientale. Depuis quelques annes du reste, pour lui faire entendre qu'on l'aimait, il fallait de lui prouver jusqu' l'vidence,--tant le chiffre de son ge lui tait constamment prsent l'esprit, en obsession cruelle... Et, le coeur plus lger qu'hier, il se rendit Stamboul, Sultan- Selim, o l'attendaient Zeyneb et Mlek qu'il lui tardait de revoir. Stamboul, toujours diversement superbe dans le lointain, tait ce jour- l pitoyable voir de prs, sous l'humidit et la boue des grands dgels, et l'impasse o s'ouvrait la maisonnette des rendez-vous, avait des plaques de neige encore, le long des murs l'ombre. Dans l'humble petit harem, o il faisait froid, elles le reurent le voile relev, confiantes et affectueuses, comme on reoit un grand frre qui revient de voyage. Et tout de suite, il fut frapp de l'altration de leurs traits. Le visage de Zeyneb, qui restait toujours la finesse et la perfection mmes, avait pris une pleur de cire, les yeux s'taient agrandis et les lvres dcolores: l'hiver, trs rude cette anne-l en Orient, avait d aggraver beaucoup le mal qu'elle ddaignait de soigner. Quant Mlek, plie elle aussi, un pli douloureux au front, on la sentait concentre, presque tragique, mrie soudain pour quelque rsistance suprme. "Ils veulent encore me marier! dit-elle, prement et sans plus en rponse l'interrogation muette qu'elle avait devine dans les yeux d'Andr. --Et vous? demanda-t-il Zeyneb. --Oh! moi... j'ai la dlivrance l, sous ma main", rpondit-elle en touchant sa poitrine, que soulevait de temps autre une petite toux sinistre. Toutes deux se proccupaient de cette lettre de Djnane, qui hier venait de passer par leurs mains, et qui tait _cachete_, chose sans prcdent entre elles o il n'y avait jamais eu un mystre. "Que pouvait-elle bien vous dire? --Mon Dieu!... Rien... Des enfantillages... Je ne sais quels absurdes caquets de harem, dont elle s'est mue bien tort... --Ah! sans doute l'histoire de cette nouvelle inspiratrice de votre livre, qui aurait surgi, en dehors de nous?... --Justement. Et a ne tient pas debout, je vous assure; car, en dehors de vous trois et des quelques vagues fantmes qui vous m'avez vous mme prsent... --Nous n'y avons jamais cru, ni ma soeur, ni moi... Mais elle, l-bas, loin de tout... Dans la rclusion, qu'est-ce que vous voulez, on se monte la tte... --Et elle se l'est monte si bien qu'elle m'en veut trs srieusement... --Pas mort, toujours, interrompit Mlek, ou du moins cela n'en a pas l'air... Tenez, regardez plutt ce qu'elle m'crit ce matin..." Elle lui tendit ce passage de lettre, aprs avoir repli la feuille, sur la suite que sans doute il ne devait pas lire: "Dites-lui que je pense lui sans cesse, que ma seule joie au monde est son souvenir. Ici, je vous envie, c'est tout ce que je fais; je vous envie pour les moments que vous passez ensemble, pour ce qu'il vous donne de sa prsence; je vous envie de ce que vous tes si prs de lui, de ce que vous pouvez _voir_ son regard, de ce que vous pouvez serrer sa main. Ne m'oubliez pas quand vous tes ensemble; je veux ma part de vos runions et de leur danger." "videmment, conclut-il, en rendant la lettre plie, cela n'a pas l'air d'une haine bien mortelle..." Il avait fait son possible pour parler d'un ton lger, mais ces quelques phrases, communiques par Mlek, le laissaient plus convaincu et plus troubl que la longue lettre violente lui adresse. Pas de "littrature" l-dedans; c'tait tout simple, et si clair!... Et avec quelle candeur elle crivait ses cousines ces phrases transparentes, quand elle avait pris la peine de cacheter si soigneusement ses grands reproches amoureux de l'autre jour! Ainsi avait dcidment tourn, contre son attente, cette trange et paisible amiti de l'anne dernire, avec trois femmes, qui, au dbut, ne devaient former qu'une indissoluble petite trinit, _une seule me, jamais sans visage_. Ce rsultat l'pouvantait bien, mais le charmait aussi; en ce moment, il se sentait incapable de dire s'il prfrait que ce ft ainsi ou que ce ne ft pas... "Quand revient-elle? demanda-t-il. --Aux premiers jours de mai, rpondit Zeyneb. Nous devons nous rinstaller, comme l'anne dernire, dans notre yali de la cte d'Asie. Nos humbles projets sont d'y passer encore un dernier t ensemble, si la volont de nos matres ne vient pas nous sparer par quelque mariage avant l'automne. Je dis dernier, parce que moi, l'hiver sans doute m'emportera, et, dans tous les cas, les deux autres, l't prochain, seront remaries. --a, on verra bien!" dit Mlek, avec un sombre dfi. Pour Andr galement, ce serait le dernier t du Bosphore. Son poste l'ambassade prenait fin en novembre, et il tait dcid suivre passivement sa destine, un peu par fatalisme, et puis aussi parce qu'il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas s'entter prolonger, surtout lorsqu'elles ne sauraient avoir que des solutions douloureuses ou coupables. Il entrevoyait donc, avec beaucoup de mlancolie, le recommencement de cette saison enchante au Bosphore, o l'on circule en caque sur l'eau bleue, le long des deux rives aux maisons grillages, ou bien dans la Valle-du-Grand-Seigneur et dans les montagnes de la cte d'Asie, tapisses de bruyres roses. Tout cela reviendrait une suprme fois, mais pour finir sans aucune esprance de retour. Sur les rendez-vous avec ses trois amies, pserait, comme l'anne dernire, la continuelle attente des dlations, des espionnages capables en une minute de le sparer d'elles pour jamais, de plus, cette certitude de ne pas revoir l't suivant serait l pour donner plus d'angoisse la fuite des beaux jours d'aot et de septembre, la floraison des colchiques violets, la jonche de feuilles des platanes, la premire pluie d'octobre. Et puis surtout, il y aurait cet lment nouveau si imprvu, l'amour de Djnane, qui, mme incompltement avou, mme tenu en bride comme elle en serait capable avec sa petite main de fer, ne manquerait pas de rendre plus haletante et plus cruelle la fin de ce rve oriental. XXXVII Vers le 10 du mois d'avril, le valet de chambre d'Andr, en le rveillant le matin, lui annona d'une voix joyeuse, comme un vnement pour lui faire plaisir: "J'ai vu deux hirondelles! Oh! elles chantaient, mais elles chantaient!..." Dj les hirondelles taient Constantinople! Et quel chaud soleil entrait ce matin-l par les fentres! Mon Dieu, les jours fuyaient donc encore plus vite qu'autrefois! Dj commenc, le printemps; dj une chose _entame_, au lieu d'tre en rserve pour l'avenir, comme Andr pouvait se le figurer hier encore par le temps sombre qu'il faisait, et avant les hirondelles apparues! Et le prochain t, qui arriverait demain, qui arriverait tout de suite, serait le dernier, irrvocablement le dernier de sa vie d'Orient et le dernier sans doute de sa simili-jeunesse... Retourner en Turquie, plus tard, dans les grisailles crpusculaires de son avenir et de son dclin,... peut-tre oui... Mais cependant pour quoi faire? Quand on revient, qu'est-ce qu'on trouve, de soi-mme et de ce qu'on a aim? Quelle dcevante aventure, que ces retours, puisque tout est chang ou mort!... Et d'ailleurs, se disait-il, quand j'aurai crit le livre dont ces pauvres petites m'on arrach la promesse, ne me serai-je pas ferm tout jamais ce pays, n'aurai-je pas perdu la confiance de mes amis les Turcs et le droit de cit dans mon cher Stamboul?... Il passa comme un jour, ce mois d'avril. Pour Andr, il passa en plerinage et rveries Stamboul, stations Eyoub ou Sultan-Fatih, et narguils de plein air,--malgr les temps incertains, les reprises du froid et du vent de neige. Et puis ce fut le 1er mai, et Djnane ne parla point de quitter son vieux palais inaccessible. Elle crivait moins que l'an dernier, et des lettres plus courtes. "Excusez mon silence, lui dit-elle une fois. Tchez de le comprendre, il y a tant de choses dedans..." Zeyneb et Mlek cependant affirmaient toujours qu'elle viendrait et semblaient bien en tre sres. Ces deux-l aussi, Andr les voyait moins que l'anne dernire. L'une tait plus retire de la vie, et la seconde plus ingale, sous cette menace d'un mariage. En outre, les surveillances avaient redoubl cette anne, autour de toutes les femmes en gnral,--et peut-tre en particulier autour de celles-l, que l'on souponnait (oh! trs vaguement encore) d'alles et venues illicites. Elles crivaient beaucoup leur ami, qui pourtant les aimait bien, mais se contentait parfois de rpondre _en esprit_, d'intention seulement. Et alors elles lui faisaient des reproches,--et si discrets: "Khassim-Pacha, le 8 mai 1905. Cher ami, qu'y a-t-il? Nous sommes inquites, nous vos pauvres amies lointaines et humbles. Quand des jours se passent ainsi sans des lettres de vous, un lourd manteau de tristesse nous crase les paules, et tout devient terne, et la mer, et le ciel, et nos coeurs. Nous ne nous plaignons pas pourtant, je vous assure, et ceci n'est que pour vous redire encore une fois une chose dj vieille et que vous savez du reste, c'est que vous tes notre grand et seul ami. tes-vous heureux dans ce moment? Vos jours ont-ils des fleurs? Suivant ce que nous offre la vie, le temps passe vite ou il se trane. Pour nous, c'est se traner qu'il fait. Je ne sais vraiment pourquoi nous sommes l, dans ce monde?... Mais peut-tre bien pour l'unique joie d'tre vos esclaves trs dvoues, trs fidles, jusqu' la mort et au- del... ZEYNEB ET MLEK." Dj le 8 mai!... Il lut cette lettre sa fentre, par un long crpuscule tide qui invitait s'attarder l, devant l'immense dploiement des lointains et du ciel. Chez lui, on n'tait vraiment plus Pra; trs loin de la "grand-rue" tapageuse, on dominait ce bois de vieux cyprs odorants, qui est enclav dans la ville et s'appelle le petit champ-des-morts, et on avait Stamboul, avec ses dmes, dress en face de soi sur tout l'horizon. La nuit descendit peu peu sur la Turquie, une nuit sans lune, mais trs toile. Stamboul, dans l'obscurit, se drapa de magnificence, redevint comme chaque soir une imposante dcoupure d'ombre sur le ciel. Et la clameur des chiens, le heurt du bton ferr des veilleurs, commencrent de s'entendre dans le silence. Et puis, ce fut l'heure des muezzins, et, de toute cette ville fantastique, tale l-bas, s'leva l'habituelle symphonie des vocalises en mineur, hautes, faciles et pures, ailes comme la prire mme. La premire nuit, cette anne, qui fut une vraie nuit de langueur et d'enchantement. Andr, de sa fentre, l'accueillit avec moins de joie que de mlancolie: son _dernier_ t commenait... Le lendemain, son ambassade, on lui annona comme trs prochaine l'installation de tous les ans Thrapia. Pour lui, cela quivalait presque au grand dpart de Constantinople, puisqu'il n'y reviendrait que pour quelques tristes journes, la fin de la saison, avant de quitter dfinitivement la Turquie. D'ailleurs, Turcs et Levantins s'agitaient dj pour l'migration annuelle vers le Bosphore ou les les. Partout, le long du dtroit, rive d'Europe et rive d'Asie, les maisons se rouvraient; sur les quais de pierre ou de marbre, se dmenaient les eunuques prparant la villgiature de leurs matresses, apportant, pleins caques peinturlurs et dors, les tentures de soie, les matelas pour les divans, les coussins broderies. C'tait bien l't, venu pour Andr plus vite que d'habitude, et qui fuirait certainement plus vite encore, puisque toujours les dures semblent de plus en plus diminuer de longueur, mesure que l'on avance dans la vie. XXXVIII Le 1er du beau mois de juin! Mai n'avait eu aucune dure; Djnane n'tait d'ailleurs pas revenue, et ses lettres, maintenant toujours courtes, n'expliquaient rien. Le 1er du beau mois de juin! Andr qui avait repris son appartement de Thrapia, au bord de l'eau, devant l'ouverture de la Mer Noire, s'veilla dans la splendeur du matin, le coeur plus serr, du seul fait d'tre en juin; rien que ce changement de date lui donnait le sentiment d'un grand pas de plus vers _la fin_.--D'ailleurs, son mal sans remde, qui tait l'angoisse de la fuite des jours, ne manquait jamais de s'exasprer dans l'effarement extra-lucide des rveils.--Ce qu'il sentait fuir, cette fois, c'tait ce printemps oriental, qui le grisait comme au temps de sa jeunesse, et qu'il ne retrouverai jamais, jamais plus... Et il songeait: "Demain finira tout cela, demain s'teindra pour moi ce soleil; les heures me son strictement comptes, avant la vieillesse et le nant..." Mais comme toujours, quand le rveil fut complet, reparurent son esprit les mille petites choses amusantes et jolies de la vie quotidienne, les mille petits mirages qui font oublier la marche du temps, et la mort. Pour commencer, ce fut la Valle-du-Grand-Seigneur qui se reprsenta son souvenir; elle tait l, en face de lui, derrire ces collines boises de la rive d'Asie qu'il apercevait chaque matin en ouvrant les yeux, et il irait dans l'aprs-midi s'y asseoir comme l'anne dernire l'abri des platanes, pour fumer des narguils en regardant de loin passer sur la prairie les promeneuses voiles qui ressemblent des ombres lysennes. Ensuite ce fut la proccupation purile de son nouveau caque; on l'avertit qu'il venait d'accoster sous les fentres, arrivant tout frachement dor de Stamboul, et que les rameurs demandaient essayer leurs livres neuves. Pour son dernier t d'Orient, il voulait paratre en bel quipage, les vendredis, aux Eaux- Douces, et il avait imagin une trs orientale combinaison de couleurs; les vestes des bateliers et le long tapis tranant allaient tre en velours capucine brod d'or, et sur ce tapis, le domestique assis la turque, tout au bout de la petite proue effile, serait en bleu-de-ciel brod d'argent. Quand ces figurants eurent endoss leurs parures nouvelles, il descendit pour voir l'effet sur l'eau. En ce moment, elle tait un miroir imperceptiblement ondul, cette eau du Bosphore, d'habitude plutt remuante. Paix infinie dans l'air, fte de juin et de matin dans les verdures des deux rives. Andr fut content de l'essayage, s'amusa les yeux avec le contraste de ce bonhomme, bleu et argent, trnant sur ce velours jaune sombre,--dont les broderies dores reproduisaient un vieux pome arabe consacr la perfidie de l'amour. Et puis il s'tendit dans le caque, pour aller faire un tour jusqu'en Asie, avant l'ardeur du soleil mridien. Le soir, il reut une lettre de Zeyneb, qui lui donnait rendez-vous au prochain jour des Eaux-Douces, rien que pour se croiser en caque, bien entendu. Tout devenait plus dangereux, disait-elle, la surveillance tait redouble; on venait aussi de leur interdire de se promener le long de la cte, comme l'an pass dans cette barque lgre, o elles ramaient elles-mmes en voile de mousseline. Par ailleurs, jamais aucune amertume dans ses plaintes, Zeyneb; elle tait une trop douce crature pour s'irriter, et puis aussi trop lasse et tellement rsigne tout, avec cette bonne et prochaine mort, qu'elle avait accueillie dans sa poitrine... En post-scriptum elle racontait que le pauvre vieux Mevlut (eunuque d'thiopie) venait de se laisser mourir, dans sa quatre-vingt- troisime anne; et c'tait un vrai malheur, car il les chrissait, les ayant leves, et ne les aurait trahies ni pour or ni pour argent. Elles aussi l'aimaient bien; il tait pour ainsi dire quelqu'un de la famille. "Nous l'avons soign, crivait-elle, soign comme un grand-pre." Mais ce dernier mot avait t effac aprs coup, et la place, on lisait, au-dessus, de l'criture moqueuse de Mlek: "grand-_oncle!_..." Le vendredi suivant, il alla donc aux Eaux-Douces, pour la premire fois de la saison, et dans son quipage aux couleurs plus tranges que l'an pass. Il y croisa et recroisa ses deux amies, qui avaient chang aussi leur livre bleue pour du vert et or, et qui taient en tcharchaf noir, voile semi-transparent, mais baiss sur le visage. D'autres belles dames, aussi trs voiles de noir, tournaient la tte pour le regarder, --des dames qui passaient comme tendues sur cette eau aujourd'hui si encombre d'nigmatiques promeneuses, entre ses rives de fougres et de fleurs: presque toutes ces invisibles s'occupaient de lui, pour avoir lu ses livres, le connaissaient, pour se l'tre fait montrer par d'autres; peut-tre mme, avec quelques-unes d'entre elles, avait-il caus l'automne dernier, sans voir leur visage, pendant ses aventureuses visites ses petites amies. Il cueillait et l un regard attentif, un gentil sourire, peine perceptible sous les paisses gazes noires. Et puis aussi elles approuvaient l'assemblage de couleurs qu'il avait imagin, et qui glissait avec un clat de capucine et d'hortensia bleu, sur le ruisseau vert, entre les prairies vertes et les rideaux ombreux des arbres; elles s'tonnaient avec sympathie de cet Europen qui se rvlait un pur Oriental. Et lui, encore si enfant ses heures, s'amusait d'attirer l'attention des jolies inconnaissables, et d'avoir parfois rgn secrtement sur leurs penses, cause de ses livres qu'on lisait beaucoup cette anne- l dans les harems. Le ciel de juin tait adorable de tranquillit et de profondeur. Les spectatrices aux voiles blancs, qui observaient assises en groupes sur les pelouses des bords, montraient, par l'entrebillement des mousselines, de jolis yeux calmes. On sentait la bonne odeur des foins, et celle de tous ces narguils qui se fumaient l'ombre. Et on savait que l't durerait bien trois mois encore, on savait que la saison des Eaux-Douces commenait peine; on reviendrait donc plusieurs vendredis et tout cela aurait en somme une petite dure, ne finirait pas ds demain... Quand Andr remisa pour un temps son beau caque dans les herbages, afin d'aller lui aussi fumer un narguil l'ombre des arbres, et faire son tour celui qui regarde passer le monde sur l'eau, il tait en pleine illusion de jeunesse, et griserie d'oubli. XXXIX LETTRE QU'IL REUT DE DJNANE, LA SEMAINE SUIVANTE "Le 22 juin 1905. Me voici de retour au Bosphore, Andr, comme je vous l'avais promis, et il me tarde infiniment de vous revoir. Voulez-vous descendre jeudi Stamboul et venir vers deux heures Sultan-Selim, dans la maison de ma bonne nourrice? J'aime mieux l que chez notre amie, Sultan-Fatih, parce que c'tait le lieu de nos premires rencontres... Mettez votre fez, naturellement, et observez les prcautions d'autrefois; mais n'entrez que si notre signal habituel, le coin d'un mouchoir blanc, sort d'entre les grilles, l'une des fentres du premier tage. Sinon, l'entrevue sera manque, hlas! et peut-tre pour longtemps; alors continuez votre chemin jusqu'au bout de l'impasse, puis, revenez sur vos pas, de l'air de quelqu'un qui s'est tromp. Tout est plus difficile cette anne, et nous vivons dans les transes continuelles... Votre amie, DJNANE." Ce jeudi-l, il sentit plus que jamais, ds son rveil, l'inquitude de son aspect. "Depuis l'anne dernire, se disait-il, j'ai d sensiblement vieillir; il y a des fils argents dans ma moustache, qui n'y taient pas quand elle est partie." Il et donn beaucoup pour n'avoir jamais troubl le repos de son amie; mais l'ide de dchoir physiquement ses yeux lui tait quand mme insupportable. Les tres comme lui, qui auraient pu tre de grands mystiques mais n'ont su trouver nulle part la lumire tant cherche, se replient avec toute leur ardeur due vers l'amour et la jeunesse, s'y accrochent en dsesprs quand ils les sentent fuir. Et alors commencent les purils et lamentables dsespoirs, parce que les cheveux blanchissent et que les yeux s'teignent; on pie, dans la terreur dsole, le moment o les femmes dtourneront vers d'autres leur regard... Le jeudi venu, Andr, travers les dsolations charmantes du Vieux- Stamboul, sous le beau ciel de juin, s'achemina vers Sultan-Selim, effray de la revoir, et peut-tre plus encore d'tre revu par elle... En arrivant l'impasse funbre, levant les yeux, il aperut tout de suite la petite chose blanche indicatrice, qui se dtachait sur les bruns et les ocres sombres des maisons. Et, derrire la porte, il trouva Mlek aux aguets: "Elles sont l? demanda-t-il. --Oui, _toutes deux_; elles vous attendent." A l'entre du petit harem, de plus en plus pauvre et fan, Zeyneb se tenait le visage dcouvert. Au fond, trs dans l'ombre, Djnane, qui cependant vint lui avec un lan tout spontan, tout jeune, lui donner sa main. Elle tait bien l; il rentendit sa voix de musique lointaine... Mais les yeux couleur d'eau profonde n'y taient plus, ni les sourcils inclins comme ceux des madones de douleur, ni l'ovale pur, ni rien: le voile tait retomb aussi impntrable qu'aux premiers jours; prise d'pouvante pour s'tre trop avance, la petite princesse blanche se retirait dans sa tour d'ivoire... Et Andr comprit ds l'abord que tout prire serait inutile, que ce voile ne se relverait plus jamais, moins peut-tre que ne survnt quelque circonstance tragique et suprme. Il eut le sentiment que, dans cette affection si dfendue, la priode lgre et douce avait pris fin. On marchait partir d'aujourd'hui vers l'invitable drame. SIXIME PARTIE XL Toutefois des jours de calme apparent leur taient rservs encore. Il est vrai, juillet passa sans qu'il leur ft possible de se revoir, mme de loin, aux Eaux-Douces,--juillet qui est Constantinople une saison de grand vent et d'orages, une priode pendant laquelle le Bosphore, du matin au soir, se couvre d'cume blanche. Ce mois-l, c'est peine si Djnane put lui crire, tant elle tait surveille par une vieille tante revche, venue d'Erivan pour faire une visite interminable, et qui ne supporterait pas de sortir en caque si l'eau n'tait lisse comme un miroir. Mais la dame, qu'Andr et ses trois amies appelaient "Peste Hanum", dguerpit au commencement d'aot, et le reste de l't, de leur dernier t, ne cessa plus d'tre si beau! Aot, septembre et octobre, c'est au Bosphore la saison dlicieuse, o le ciel a des limpidits dniques, o les jours dclinent, se recueillent et s'apaisent, mais en gardant la splendeur. Ils redevinrent les habitus des Eaux-Douces d'Asie, et arrangrent des entrevues Stamboul dans la maisonnette de Sultan-Selim. Extrieurement, tout se retrouvait pour eux comme pendant l't de 1904, mme le voile noir baiss demeure sur le visage de Djnane; mais il y avait dans leurs mes des sentiments nouveaux, des sentiments encore inexprims, dont on n'tait pas tout fait certain, et qui cependant amenaient parfois au milieu de leurs causeries des silences trop lourds. Et puis, l'anne prcdente ils se disaient: "Nous avons un autre t en rserve devant nous." Tandis que maintenant tout allait finir, puisque Andr quittait la Turquie en novembre; et constamment ils pensaient cette sparation prochaine, qui leur apparaissait comme aussi dfinitive qu'une mise au tombeau. tant de vieux amis, ils avaient dj des souvenirs en commun, et ils formaient des projets pour _recommencer_ avant l'inexorable fin, des choses d'antan, promenades ou plerinages faits nagure eux quatre: "Il faudrait tcher de revoir ensemble, encore une fois dans la vie, notre petite fort vierge de l'automne pass, Bicos... La tombe de Nedjib, il faudrait y retourner une suprme fois, nous tous..." Pour Andr, qui cette anne-l prouvait la petite mort chaque fois que changeait le nom du mois, le matin du 1er septembre marqua un grand chelon franchi, dans cette descente de la vie qui s'acclrait comme une chute. Il lui parut que, depuis la veille, l'air avait soudainement pris sa limpidit et sa fracheur de l'automne, et qu'il tait plus sonore aussi, comme cela arrive d'habitude l'arrire-saison; mieux qu'hier on entendait les trompettes turques, au timbre grave, qui sonnaient en face, sur la cte d'Asie o les soldats ont un poste, l'ombre des platanes de Bicos. L't s'enfuyait dcidment, et ils songea, avec un frisson, que les colchiques violets allaient commencer de fleurir parmi des feuilles mortes, dans la Valle-du-Grand-Seigneur. Cependant combien tout tait radieux ce matin, et quel calme inaltr sur le Bosphore! Pas un souffle, et, mesure que montait le soleil, une tideur dlicieuse. Sur l'eau passait maintenant une longue caravane de navires voiliers, remorqus par un bateau vapeur; navires turcs d'autrefois, avec des chteaux-d'arrire aux peinturlures archaques, navires comme on n'en voit plus qu'en ces parages; toute toile serre, ils s'en allaient docilement ensemble vers la Mer Noire, dont l'entre s'apercevait l-bas entre deux plans d'abruptes montagnes, et qui semblait une mer si tranquille et inoffensive, pour qui ne l'et point connue. Directement au-dessous de ses fentres, Andr regarda le petit quai ensoleill, le long duquel de beaux caques attendaient, entre autres le sien, qui ce soir le conduirait aux Eaux-Douces... Les Eaux-Douces!... Encore cinq ou six fois reparatre l, en Oriental, sur ce ruisseau bord de verdure, o il exerait comme une petite royaut phmre et o les dames voiles reconnaissaient de loin la livre de ses rameurs. Et beaucoup de jours encore s'asseoir, au baisser du soleil, sous les platanes gants du Grand-Seigneur, fumer l des narguils au milieu d'une paix sans nom, tout en regardant la lente promenade des femmes, des "ombres heureuses", dans les lointains de la prairie lysenne... Au moins trente ou trente-cinq jours d't, un rpit vraiment acceptable avant la grande fin, qui ne serait tout de mme pas immdiate... Les collines d'Asie, ce matin-l, au-dessus de Bicos, taient entirement roses sous le floraison des bruyres, mais roses comme des rubans roses. Les maisonnettes des villages turcs qui s'avancent dans l'eau, les grands platanes verts aux branches desquels depuis trois cents ans les pcheurs suspendent leurs filets, tout cela, et le ciel bleu, se regardait tranquillement dans la glace du Bosphore qui avait sa nettet des inaltrables beaux jours. Et ces choses ensemble paraissaient tellement confiantes dans la dure de l't, et du calme, et de la vie, et de la jeunesse, qu'Andr une fois de plus s'y laissa prendre, oublia la date et ne sentit plus la menace des proches lendemains. L'aprs-midi, il alla donc aux Eaux-Douces, o tout rayonnait dans une lumire idale; il y croisa ses trois amies, et cueillit d'autres regards de femmes voiles. Il en revint par un incomparable soir, en longeant la cte d'Asie: vieilles maisons muettes o l'on ne sait jamais quel drame se passe; vieux jardins secrets sous des retombes de verdure; vieux quais de marbre trs gards, o d'invisibles belles sont toujours assises les vendredis pour assister au retour des caques. Entran par la cadence vive de ses rameurs, il fendait l'air caressant et suave; respirer tait une ivresse. Il se sentait repos, il avait conscience d'tre jeune d'aspect ce moment, et en lui s'veillait la mme ardeur vivre qu'au temps de sa prime jeunesse, la mme soif de jouir perdument de tout ce qui passe. Son me, qui le plus souvent n'tait qu'un obscur abme de lassitude, pouvait ainsi changer, sous le voluptueux enjlement des choses extrieures, ou devant quelque fantasmagorie joue pour ses yeux d'artiste,--changer, redevenir comme neuve, se sentir prte pour toute une suite d'aventures et d'amours. Il ramenait dans son caque Jean Renaud, qui lui confiat avec des plaintes brlantes sa peine d'tre amoureux d'une belle dame des ambassades, trs aimablement indiffrente son dsir, et d'tre amoureux en mme temps de Djnane qu'il n'avait jamais vue, mais dont la silhouette et la voix troublaient son sommeil. Et Andr coutait sans hausser les paules de tels aveux, qui taient bien dans le ton de cette soire; il se sentait au diapason avec ce jeune, et proccup uniquement des mmes questions, tout le reste ne comptant plus. L'amour tait partout dans l'air. Confidence pour confidence, il avait envie de lui crier, dans une sorte de triomphe: "Eh bien! moi, tenez, je suis plus aim que vous!..." Ils continurent leur chemin sans plus se parler, chacun pour soi gostement plong dans ses penses que dominait l'amour; et la splendeur d'un soir d't sur le Bosphore magnifiait leur rverie. Auprs d'eux, les quais interdits des vieilles demeures continuaient de dfiler; des femmes assises tout au bord les regardaient glisser, dans les rayons maintenant couleur de cuivre rouge, et ils s'amusaient en eux-mmes de savoir que, pour les spectatrices voiles, leur passage, leur caque avec ses nuances rares, devait faire bien, au milieu de cette apothose du soleil couchant. XLI Septembre vient de finir!... Maintenant la belle teinte rose des bruyres, sur les collines d'Asie, se meurt de jour en jour, se change en une couleur de rouille. Et, dans la valle de Bicos, les colchiques violets sont fleuris profusion parmi l'herbe fine des pelouses; la jonche des feuilles de platanes, la jonche d'or est partout rpandue. Le soir, pour fumer son narguil devant la cabane de quelqu'un de ces humbles petits cafetiers qui sont encore l, mais qui vont repartir, on choisit une place au soleil, on recherche la dernire chaleur de l't dclinant, ensuite, ds que les rayons commencent raser la terre et que l'on voit comme un reflet rouge d'incendie sur l'norme ramure des platanes, on sent une fracheur soudaine qui vous saisit et qui est triste; on s'en va, et les pas sur l'herbe font bruisser les feuilles mortes. A prsent, les grandes pluies d'automne, qui laissent la prairie toute dtrempe, alternent avec ces jours encore chauds et trangement limpides, o les abeilles bourdonnent sur les scabieuses d'arrire- saison, mais o des bues froides s'exhalent du sol et des bois quand le soir tombe. Toutes ces feuilles jaunes par terre, Andr a dj connu les pareilles, dans cette mme valle, l'an pass;--et cela attache un lieu, d'y avoir vu deux fois la chute des feuilles. Il sait donc que ce sera une souffrance de quitter pour jamais ce petit coin pastoral de l'Asie, o il est venu presque chaque jour pendant deux ts radieux. Il sait aussi que cette souffrance, comme tant d'autres dj prouves ailleurs, s'oubliera vite, hlas! dans les grisailles de plus en plus sombres d'un proche avenir... Toute l'anne, ils s'taient vus dans l'impossibilit de refaire par ici aucune promenade ensemble, Andr et ses amies. Mais ils en avaient combin deux, cote que cote, pour le 3 et 5 octobre, les dernires et les suprmes. Le but fix pour celle d'aujourd'hui 3, tait la petite fort vierge dcouverte par eux en 1904. Et ils se retrouvrent l tous ensemble, au bord de ce marcage dissimul comme exprs, dans un recreux de montagne. Ils reprirent leurs places de jadis, sur les mmes pierres moussues, prs de cette eau dormante d'o sortaient des roseaux si grands et de si hautes fougres. Osmondes que l'on et dit une sorte tropicale. Andr vit tout de suite qu'elles n'taient pas comme d'habitude, les pauvres petites, ce soir, mais nerveuses et outres, chacune sa manire, Djnane avec une affectation de froideur, Mlek avec violence: "Maintenant on veut nous remarier toutes, dirent-elles, pour rompre notre trio de rvoltes. Et puis nous avons des allures trop indpendantes, ce qu'il parat, et il nous faut des maris qui sachent nous mater. --Quant moi, prcisa Mlek, la chose a t arrte en conseil de famille samedi, on a dsign le bourreau, un certain Omar Bey, capitaine de cavalerie, un belltre au regard dur, que l'on a cependant daign me montrer un jour de ma fentre; donc a ne tranera pas..." Et elle frappait du pied, les yeux dtourns, en froissant dans ses doigts toutes les feuilles sa porte. Il ne trouva rien lui dire et regarda les deux autres. A Zeyneb, la plus prs de lui, il allait demander: "Et vous?" Mais il craignait la rponse, qu'il devinait trop bien, le geste doux et navr qu'elle aurait pour lui indiquer sa poitrine. Et c'est Djnane, comme toujours la seule au voile baiss, qu'il posa la question: "Et vous? --Oh! moi, rpondit-elle, avec cette indiffrence un peu hautaine qui lui tait venue depuis quelques jours, moi, il est question de me redonner Hamdi... --Et alors, qu'est-ce que vous ferez? --Mon Dieu, que voulez-vous que je fasse! Il est probable que je me soumettrai. Puisqu'il en faut un, n'est-ce pas, autant subir celui-l qui a dj t mon mari; la honte me semblera moindre qu'auprs d'un inconnu..." Andr l'entendit avec stupeur. L'pais voile noir l'empchait du reste de lire dans ses yeux ce qu'il y avait de sincre ou non, sous cette rsignation soudaine. Ce consentement inespr un retour vers Hamdi, c'tait ce qu'il pouvait souhaiter de meilleur, pour trancher une situation inextricable; mais d'abord il y croyait peine, et puis il s'apercevait que ce serait plutt un dnouement pour le faire souffrir. Ils ne dirent plus rien sur ces sujets qui brlaient, et un silence plein de penses s'ensuivit. Ce fut la voix douce de Djnane qui aprs s'leva la premire, dans ce lieu, si calme que l'on entendait l'une aprs l'autre tomber chaque feuille. Sur un ton bien dtach, bien tranquille, elle reparla du livre: "Ah! dit-il en essayant de n'tre plus srieux, c'est vrai, le livre! Depuis des temps, nous n'y pensions plus... Voyons, qu'est-ce que je vais raconter? Que vous voulez aller dans le monde le soir, et porter le jour des beaux chapeaux, avec beaucoup de roses et de plumets dessus, comme les dames Protes? --Non, ne soyez pas moqueur, Andr, aujourd'hui, si prs de notre dernier jour..." Il les couta donc avec recueillement. Sans s'illusionner le moins du monde sur la porte de ce qu'il pourrait faire pour elles, il voulait au moins ne pas les prsenter sous un jour fantaisiste, ne rien crire qui ne ft conforme leurs ides. Il lui parut qu'elles tenaient la plupart des coutumes de l'Islam, et qu'elles aimaient infiniment leur voile, condition de le relever parfois devant des amis choisis et l'preuve. Le maximum de leurs revendications tait qu'on les traitt davantage comme des tres pensants, libres et responsables; qu'il leur ft permis de recevoir certains hommes, mme voiles si on l'exigeait, et de causer avec eux,--surtout lorsqu'il s'agirait d'un fianc. "Avec ces seules concessions, insista Djnane, nous nous estimerions satisfaites, nous et celles qui vont nous suivre, pendant au moins un demi-sicle, jusqu' une priode plus avance de nos volutions. Dites- le bien, notre ami, que nous ne demanderions pas plus, afin qu'on ne nous juge point folles et subversives. D'ailleurs, ce que nous souhaitons l, je dfie que l'on trouve dans le livre de notre prophte un texte un peu formel qui s'y oppose." Quand il prit cong d'elles, le soir approchant, il sentit la petite main que lui tendit Mlek brler comme du feu. "Oh! lui dit-il, effray, mais vous avez une main de grande fivre! --Depuis hier, oui, une fivre qui augmente... Tant pis, hein, pour le capitaine Omar Bey!... Et ce soir, cela ne va pas du tout; je sens une lourdeur dans la tte, une lourdeur... Il fallait bien que ce ft pour vous revoir, sans quoi je ne me serais pas leve aujourd'hui." Et elle s'appuya au bras de Djnane. Une fois arrivs dans la plaine, ils ne devaient plus avoir l'air de se connatre,--dans la plaine tapisse de fleurs violettes et jonche de feuilles d'or,--puisqu'il y avait l d'autres promeneurs, et des groupes de femmes, toujours ces groupes harmonieux et lents qui viennent le soir peupler la Valle de Bicos. Comme d'habitude, Andr de loin les regarda partir, mais avec le sentiment cette fois qu'il ne reverrait plus jamais, jamais cela: l'heure dore par le soleil d'automne, ces trois petites cratures de transition et de souffrance, ayant leurs aspects d'ombres paennes et s'loignant au fond de cette valle du Repos, sur ces fines pelouses qui n'ont pas l'air rel, l'une dans ses voiles noirs, les deux autres dans leurs voiles blancs... Quand elles eurent disparu, il se dirigea vers les cabanes de ces petits cafetiers turcs, qui sont l sous les arbres, et demanda un narguil, bien que dj la fracheur du soir d'octobre et commenc de tomber. Dans un dernier rayon de soleil, contre l'un des platanes gants, il s'assit rflchir. Pour lui un effondrement venait de se faire; cette rsignation de Djnane avait ananti son rve, son dernier rve d'Orient. Sans bien s'en apercevoir, il avait tellement compt que cela durerait aprs son dpart de Turquie; une fois spare de lui, et ne le voyant plus vieillir, elle lui aurait gard longtemps, avait-il espr, cette sorte d'amour idal, qui ainsi serait rest l'abri des dceptions par lesquelles meurt l'amour ordinaire. Mais non, reprise maintenant par ce Hamdi, qui tait jeune et que sans doute elle n'avait pas cess de dsirer, elle allait tre tout fait perdue pour lui: "Elle ne m'aimait pas tant que a, songeait-il; je suis encore bien naf et prsomptueux! C'tait trs gentil, mais c'tait de la "littrature", et c'est fini, ou plutt cela n'a jamais exist... J'ai l'ge que j'ai, voil d'ailleurs ce que a prouve, et demain, ni pour elle ni pour aucune autre, je ne compterai plus." Il restait le seul fumeur de narguil en ce moment sous les platanes. Dcidment c'tait pass, la saison des beaux soirs tides qui amenaient dans cette valle tant de rveurs d'alentour; ce soleil oblique et rose n'avait plus de force; il faisait froid: "Je m'obstine vouloir prolonger ici mon dernier t, se disait-il, mais c'est aussi vain et absurde que de vouloir prolonger ma jeunesse; le temps de ces choses est rvolu jamais..." Maintenant le soleil s'tait couch derrire l'Europe voisine, et dans le lointain les chalumeaux des bergers rappelaient les chvres; autour de lui cette plaine, devenue dserte sous ses quelques grands arbres jaunis, prenait cet air tristement sauvage qu'il lui avait dj connu l'arrire-saison d'antan... Tristesse du crpuscule et des jonches de feuilles sur la terre, tristesse du dpart, tristesse d'avoir perdu Djnane et de redescendre la vie, tout cela ensemble n'tait plus tolrable et disait trop l'universelle mort... XLII Ils venaient d'imaginer depuis quelques jours un moyen trs ingnieux de correspondre, pour les cas d'urgence. Une de leurs amies appele Kiamouran avait autoris Andr contrefaire son criture, trs connue de la domesticit souponneuse, et signer de son nom; de plus, elle avait fourni plusieurs enveloppes son chiffre, avec l'adresse de Djnane mise de sa propre main. Il pouvait donc leur crire ainsi ( mots couverts cependant, par crainte des indiscrtions), et son valet de chambre, qui avait pris l'habitude du fez et du chapelet, allait porter cela directement au yali des trois petites coupables; parfois mme Andr l'envoyait une heure prcise et convenue d'avance; l'une de ses trois amies se trouvait alors comme par hasard dans le vestibule, d'o les ngres venaient d'tre carts, et pouvait donner une rponse verbale au messager si sr. Le lendemain donc, il risqua une de ces lettres signes Kiamouran, pour s'informer de la fivre de Mlek et demander si la promenade la mosque de la montagne tiendrait toujours. Et il reut le soir un mot de Djnane, disant que Mlek tait couche avec beaucoup plus de fivre, et que les deux autres ne pourraient s'loigner d'elle. Seul, il voulut la faire quand mme, cette promenade, le 5 octobre, jour qu'ils avaient fix pour monter l une dernire fois ensemble. Et c'tait par un temps merveilleux de l'automne mridional; les bois sentaient bon, les abeilles bourdonnaient. Aujourd'hui, il se croyait moins attach ses petites amies turques, mme Djnane, et il avait conscience qu'il se reprendrait la vie _ailleurs_, o elles ne seraient pas. Il lui semblait aussi qu'au dpart son regret maintenant serait moins pour elles que pour l'Orient lui-mme, pour cet Orient immobile qu'il avait ador depuis ses annes de prime jeunesse, et pour le bel t d'ici qui s'achevait, pour ce recoin pastoral de l'Asie o il venait de passer deux saisons dans le calme des vieux temps, dans l'ombre des arbres, dans la senteur des feuilles et des mousses... Oh! le clair soleil encore aujourd'hui! Et ces chnes, ces scabieuses, ces fougres aux teintes rougies et dores, lui rappelaient les bois de son pays de France, tel point qu'il retrouvait tout coup les mmes impressions que jadis, la fin de ses vacances d'enfant, lorsqu'il fallait cette mme poque de l'anne quitter la campagne o l'on avait fait tan de jolis jeux sous le ciel de septembre... A mesure qu'il s'levait cependant, par les petits sentiers de lichens et de bruyres, mesure que se dcouvraient les lointains, s'en allait son illusion de France; ce n'tait plus cela, et la notion du pays turc s'imposait la place; les mandres profonds du Bosphore s'ouvraient ses pieds, montrant les villages ou les palais des rives, et les caravanes de bateaux en marche. Vers l'intrieur des terres, c'taient aussi des aspects trangers, une succession infinie de collines couvertes dun mme et pais manteau de verdure, des forts trop grandes et tranquilles, comme notre France nen connat plus. Quand il atteignit enfin ce plateau, battu par tous les souffles du large, qui sert de pristyle la vieille mosque solitaire, quantit de femmes turques taient assises l sur lherbe, venues en plerinage dans de trs primitives charrettes boeufs. Vite, ds quil fut aperu, vite les mousselines enveloppantes sabaissrent pour cacher tous les visages. Et cela devint une muette compagnie de fantmes voils, qui se dtachaient, avec une grce archaque, sur limmensit de la Mer Noire, soudainement apparue autour de lhorizon. Andr se dit alors que, pour lui, le charme de ce pays et de son mystre rsisterait tout, mme la dception cause par Djnane, mme aux dsenchantements du dclin de la vie.... XLIII Le lendemain, qui tombait un vendredi, il ne voulut pas manquer daller aux Eaux-Douces dAsie, car ctait bien la dernire des dernires fois: son contrat de la saison, pour le caque et les rameurs, expirait ce soir-l mme, et du reste les ambassades redescendaient toutes Constantinople la semaine suivante; le temps du Bosphore touchait sa fin. Et jamais jour de plein t ne fut si lumineux ni si calme; part qu'il y avait moins de barques peut-tre le long de la rive dj un peu dlaisse on aurait pu se croire un vendredi du beau mois daot. Par habitude, par attachement aussi, toujours et quand mme, il fit passer son caque sous les fentres closes du yali de ses amies.... Le petit signal blanc tait l, son poste! Quelle inexplicable surprise! Est-ce donc quelles allaient venir ?... L-bas, aux Eaux-Douces, les prairies taient couleur dor autour de la gentille rivire, tant il y avait de feuilles mortes en jonche, et les arbres disaient bien l'automne. Cependant la plupart des caques lgants, habitus de ce lieu, entraient lun aprs l'autre, amenant les belles des harems, et Andr reut au passage, encore une fois pour ladieu final, des sourires discrets qui lui venaient de dessous les voiles. Longtemps il attendit, regardant de tous cts; mais ses amies toujours narrivaient point, et la Journe savanait, et les promeneuses commenaient se retirer. Il sen allait donc lui aussi, et il tait presque la sortie de la rivire, lorsquil vit poindre dans un beau caque a livre bleu et or, une femme seule, la tte enveloppe du yachmak blanc qui laisse paratre les yeux; des coussins sans doute llevaient, car elle semblait un peu grande et haute sur leau, comme stant arrange ainsi pour tre mieux vue. Ils se croisrent, et elle le regarda fixement: Djnane!... Ces yeux couleur de bronze vert et ces longs sourcils roux, que depuis une anne elle lui avait cachs, ntaient comparables aucuns et ne pouvaient tre confondus avec dautres.... Il frissonna devant lapparition si imprvue qui se dressait deux pas de lui; mais il ne fallait pas broncher, cause des bateliers, et ils passrent immobiles, sans changer un signe. Cependant il fit retourner son caque linstant daprs, pour la croiser encore tout lheure quand elle redescendrait le cours du ruisseau. Presque plus personne lorsquils se retrouvrent prs lun de lautre, dans ce croisement rapide. Et, cette seconde rencontre, la figure quenveloppait le yachmak de mousseline blanche se dtacha pour lui sur les cyprs sombres et les stles dun vieux cimetire, qui est pos l au bord de leau;--car dans ce pays les cimetires sont partout, sans doute pour maintenir plus prsente la pense de la mort. Le soleil, dj bas, et ses rayons, devenus roses, il fallait sen aller. Leurs deux caques sortirent presque en mme temps de ltroite rivire, et se mirent remonter le Bosphore, dans la magnificence du soir, celui dAndr une centaine de mtres derrire celui de Djnane..., Il la vit de loin mettre pied sur son quai de marbre et rentrer dans son yali sombre. Ce quelle venait de faire en disait trs long: seule, tre alle aux Eaux-Douces,--de pus, y tre alle en yachmak, afin de montrer ses yeux et den graver lexpression dans la mmoire de son ami. Mais Andr, qui d'abord avait senti tout ce quil y avait l de particulier et de touchant, se rappela soudain un passage de Medj o il racontait quelque chose danalogue, propos dun regard solennel chang dans une barque au moment de la sparation : Ctait trs gentil de sa part, se dit-il donc tristement; mais ctait encore un peu littraire ; elle voulait imiter Nedjib.... Cela ne lempchera pas, dans quelques jours, de rouvrir les bras son Hamdi. Et il continua de remonter le Bosphore en longeant de tout prs la rive dAsie; dj beaucoup de maisons vides, hermtiquement closes; beaucoup de jardins aux grilles fermes, sous l' enchevtrement des vignes vierges couleur de pourpre; partout sindiquait lautomne, le dpart, la fin. et l, sur ces petits quais o il est si dfendu daborder, quelques femmes attardes la campagne taient encore venues s'asseoir au bord de leau pour ce dernier vendredi de la saison; mais leurs yeux (tout ce quon voyait de leur visage), exprimaient la tristesse du retour si prochain au harem de la ville, lapprhension de l'hiver. Et le soleil couchant clairait toute cette mlancolie, comme un feu de Bengale rouge. Lorsque Andr fut rentr dans sa maison de Thrapia, ses rameurs vinrent lui prsenter leurs slams dadieu; ils avaient repris leurs humbles costumes et chacun rapportait, soigneusement plies, sa belle chemise en gaze de Brousse, et sa belle veste de velours capucine. Ils rapportaient aussi le long tapis en velours de mme couleur, recommandant avec navet de bien le faire scher parce quil tait imprgn dhumidit sale. Andr regarda ces pauvres loques, o les broderies dor avaient commenc de prendre, sous les embruns et le soleil, la patine des vieilles choses prcieuses. Quen faire? Les dtruire, ne serait-ce pas moins triste que de les rapporter dans son pays, pour se dire plus tard, dans l'avenir morne, en retrouvant ces reliques, fanes de p lus en plus: "Ctait la livre de mon caque jadis, du temps lumineux o jhabitais au Bosphore...." Le crpuscule arrivait. Il pria son domestique turc, celui qui tait un ancien berger dEski-Chehir, de prendre sa flte au son grave et de rejouer lair de lan dernier, lespce de fugue sauvage qui exprimait maintenant pour lui tout lindicible dune fin dt, dans ce lieu, et dans ces circonstances spciales. Puis, stant accoud sa fentre, il regarda partir son caque dont les rameurs taient redevenus de pauvres bateliers, et qui allait redescendre par tapes vers Constantinople pour sy louer un nouveau matre. Longtemps il suivit des yeux, sur leau de plus en plus couleur de nuit, cette longue chose blanche, effile, dont la disparition dans les grisailles crpusculaires reprsentait pour lui la fuite pareille de deux ts dOrient. XLIV Le samedi 7 octobre dernier jour du Bosphore, il reut un mot de Djnane le prvenant que Mlek avait toujours plus de fivre, que les aeules taient inquites, et que l'on rentrait en ville aujourdhui mme pour une consultation de mdecins. Toutes les ambassades aussi pliaient bagage. Andr brusqua ses prparatifs de dpart, pour avoir le temps de passer encore une fois sur la rive dAsie, en face, avant la tombe de la nuit, et faire ses adieux la Valle-du-Grand-Seigneur. Il y arriva tard, sous un ciel o couraient de gros nuages sombres qui jetaient en passant des gouttes de pluie. La valle tait dserte et, depuis la veille, les petits cafs sous les arbres avaient dmnag. Il dit adieu deux ou trois humbles mes en turban qui habitaient l dans des cabanes;--ensuite un bon chien jaune et un bon chat gris, petites mes aussi de cette valle, quil avait connues pendant deux saisons et qui semblaient comprendre son dfinitif dpart. Et puis il refit, au petit pas de funrailles, le tour de ces tranquilles prairies encloses, dsertes ce soir, mais o les voiles de ses amies avaient si souvent frl lherbe fine et les fleurs violettes des colchiques. Et cette promenade le retint jusqu lheure semi-obscure o les toiles sallument et o commencent de sentendre les premiers aboiements des chiens errants. Au retour de ce plerinage, quand il se retrouva sous les normes platanes de lentree, qui forment l une sorte de bocage sacr, il faisait dj vraiment noir, et les pieds butaient contre les racines, allonges comme des serpents sous les amas de feuilles mortes. Dans lobscurit, il revint au petit embarcadre, dont chaque pav de granit lui tait familier, et monta en caque pour regagner la cte dEurope. Le vent a hurl toute la nuit sur le Bosphore, ce vent de la Mer Noire dont la voix lugubre sentendra bientt dune faon presque continue pendant quatre ou cinq mois dhiver. Et ce matin il y a redoublement de rafales, qui viennent secouer la maison dAndr pour ajouter la tristesse de son dernier rveil Thrapia. "Eh bien! il en fait, un temps!" lui dit son valet de chambre, en ouvrant ses fentres. En face, sur les collines dAsie, on voit des nuages bas et obscurs, qui se tranent, toucher les arbres chevels. Et c'est sous la tourmente sinistre, sous le coup de fouet des averses quil descend aujourdhui le Bosphore pour la dernire fois, passant devant le yali de ses amies, o dj tout est ferm, calfeutr, des envoles de feuilles mortes dansant la farandole sur le quai de marbre. Le soir donc il se rinstalle Constantinople, oh! pour si peu de temps avant le grand dpart! Juste cinquante jours, car il a dcid de rentrer en France par mer et de prendre le paquebot du 30 novembre, ceci afin davoir une date fixe davance, inchangeable, laquelle il faudra bien se soumettre. Et une lettre de Djnane, la nuit tombante, lui apporte le verdict des mdecins: fivre crbrale, dapparence tout de suite trs grave; la pauvre petite Mlek sans doute va mourir, vaincue par tant de surexcitation nerveuse, de rvolte, dpouvante, que lui a caus ce nouveau mariage. XLVI Ces deux semaines de fin octobre, que dura lagonie de Mlek, furent de beau temps presque inaltrable et de mlancolique soleil. Andr, chaque soir, la manire des coliers, effaait maintenant le jour rvolu, sur un calendrier o la date du 30 novembre tait marque dune croix. Il vivait le plus possible Stamboul, de cette vie turque si prs de finir pour lui. Mais, ici comme au Bosphore, la tristesse de lautomne sajoutait celle du dpart si prochain, et il faisait dj presque froid, pour les rveries, pour les narguils de plein air, devant les saintes mosques, sous les arbres qui seffeuillaient. Naturellement, il ne voyait plus jamais ses amies, car Djnane et Zeyneb ne sloignaient pas de celle qui allait mourir. Sur la fin, elles mettaient pour lui, aux grillages dune fentre, un imperceptible signal blanc qui signifiait: elle vit toujours; et il tait convenu quun signal bleu signifierait: tout est fini. Ds le matin donc, et ensuite deux fois dans la journe, lui-mme, ou son ami Jean Renaud, ou son valet de chambre, passaient par le cimetire de Khassim-Pacha, pour regarder anxieusement cette fentre. Pendant ce temps-l, dans la maison de la petite mourante, o rgnait un attentif silence, des Imams, sur la requte des aeules, taient constamment en prire; lIslam, le vieil Islam divinement berceur des agonies, enveloppait de plus en plus lenfant rvolte, qui cdait par degrs son influence, et sendormait sans terreur; du reste le doute chez elle ntait quun mal encore curable, une greffe encore rcente sur de longues hrdits de calme et de foi. Et voici que peu peu, mme les observances naves, qui sont au Coran ce que chez nous les pratiques de Lourdes sont l'vangile, mme les superstitions des deux vnrables aeules, ne choquaient plus cette petite incrdule dhier, qui acceptait quon lui mt des amulettes, et que ses vtements fussent exorciss par les derviches; on faisait bnir dans la mosque dEyoub ses chemises dlgante, qui venaient de chez le bon faiseur parisien, ou bien on les envoyait plus loin encore, Scutari, chez les saints Hurleurs dont le souffle a le don de gurir, tant quils sont dans lextase, aprs leurs longs cris vers Allah. Quand finit le mois d'octobre elle tait depuis deux jours sans paroles, et probablement sans connaissance, plonge dans une sorte de brlant et lourd sommeil que les mdecins disaient tout proche de la mort. XLVII Le 2 novembre, Zeyneb, qui tait de veille son chevet, se retourna tout coup frissonnante, parce que du fond de la chambre demi-obscure, une voix slevait au milieu du si continuel silence, une voix trs douce, trs frache, qui disait des prires. Elle ne lavait pas entendu venir, cette jeune fille au voile baiss. Pourquoi tait-elle l, son Coran la main?--Ah! oui, elle comprit tout de suite: la prire des morts! C'est un usage en Turquie, lorsquil y a dans une maison quelquun qui agonise, que les jeunes filles ou les femmes du quartier viennent tour de rle lire les prires: elles entrent comme de droit, sans se nommer, sans lever leur voile, anonymes et fatales; et leur prsence est signe de mort, comme chez nous celle du prtre qui apporte lextrme-onction. Mlek aussi avait compris, et ses yeux depuis longtemps ferms se rouvrirent; elle tait arrive ce _mieux_ plein de mystre qui, chez les mourants, survient presque toujours. Et elle retrouva un peu de sa voix, que lon aurait pu croire teinte pour jamais: "Venez plus prs, dit-elle linconnue, je nentends pas assez bien.... Ne craignez pas que jaie peur, venez.... Lisez plus haut... que je ne perde pas...." Ensuite elle voulut confesser elle-mme la foi musulmane et, ouvrant dans la pose de la prire ses petites mains de cire blanche, elle rpta les paroles sacramentelles: "Il ny a de Dieu que Dieu seul, et Mahomet est son lu (1)..." (1) La illah illallah Mohammedun Ressoulallah. Ech hedu en la illah illallah v ech hedu en le Mohammedul alih hou ve ressoulouhou Mais, avant la fin de sa confession, insaisissable comme un souffle, les pauvres mains qui staient tendues venaient de retomber. Alors, celle dont on ne savait pas le nom rouvrit son Coran pour continuer de lire.... Oh! la douceur rythme, le bercement de ces prires dIslam, surtout lorsquelles sont dites par des lvres de jeune fille sous un voile pais!... Jusqu une heure avance de la nuit, les pieuses inconnues se succdrent, entrant et se retirant sans bruit comme des ombres, mais il ny eut point de cesse dans lharmonieuse mlope qui aide mourir. Souvent dautres personnes aussi entraient sur la pointe du pied, et se penchaient, sans mot dire, vers ce lit de mortel sommeil. Ctait la mre, crature passive et bonne, toujours si efface quelle comptait peine. Ctaient les deux aeules, mal rsignes, muettes et presque dures dans la concentration de leur dsespoir. Ou ctait le pre, Mehmed-Bey, visage boulevers de douleur et peut-tre de remords; au fond il ladorait, sa fille Mlek, et par son implacable observance des vieilles coutumes, il lavait conduite mourir.... Ou bien encore, qui entrait en tremblant, ctait la pauvre mademoiselle Tardieu, lex- institutrice, mande les derniers jours parce que Mlek lavait voulu, mais tolre avec hostilit comme responsable et nfaste. Les yeux de lenfant agonisante staient referms; part un frmissement des mains quelquefois, ou une crispation des lvres, elle ne donnait plus signe de vie. XLVIII Environ quatre heures du matin. Ctait maintenant Djnane qui veillait. Depuis un instant la visiteuse voile, dont la prire emplissait cette chambre de harem, forait la voix au milieu du silence plus solennel, lisait avec exaltation comme si elle avait le sentiment que _quelque chose se passait_, quelque chose de suprme. Et Djnane, qui tenait toujours une des petites mains transparentes de Mlek dans les siennes, sans sapercevoir quelle devenait froide, sursauta de terreur, parce quon lui frappait sur lpaule: deux petits coups davertissement, avec une discrtion sinistre... Oh! latroce figure de vieille, jamais vue, qui venait de surgir l derrire elle, entre sans bruit par cette porte toujours ouverte, une grande vieille, large de carrure, mais dcharne, livide, et qui, sans rien dire, lui faisait signe: "Allez-vous-en!" Elle avait d longuement pier dans le couloir, et puis, sre, avec son tact professionnel, que son heure tait venue, elle sapprochait pour commencer son rle. "Non! Non! dit Djnane, en se jetant sur la petite morte, pas encore! Je ne veux pas que vous l'emportiez, non!... --L, l, doucement, dit la vieille femme, en lcartant avec autorit, je ne lui ferai point de mal." Du reste, il ny avait aucune mchancet dans sa laideur, mais plutt de la compassion morne, et surtout une grande lassitude. Tant et tant de jolies fleurs fauches dans les harems, tant elle avait d en emporter, cette vieille aux bras robustes, cette "Laveuse de morte", ainsi quon les appelle. Elle la prit son cou, comme une enfant malade, et la belle chevelure rousse, dnoue, spandit sur son horrible paule. Deux de ses aides, - - dautres vieilles praticiennes encore plus effrayantes,--attendaient dans lantichambre avec des lumires. Djnane et celle qui priait se mirent suivre, par les corridors et les vestibules plongs dans le froid silence davant-jour, le groupe macabre qui sen allait, se dirigeant vers lescalier pour descendre.... Ainsi la petite Mlek-Sadiha-Saadet, vingt ans et demi, mourut de la terreur dtre jete une seconde fois dans les bras dun matre impos.... Lescalier descendu, les vieilles avec leur fardeau arrivrent la porte dune salle du rez-de-chausse, dans les communs de cette antique demeure, une sorte doffice pave de marbre, o il y avait au milieu une table en bois blanc, une cuve pleine deau chaude encore fumante, et un drap dpli sur un trpied; dans un coin, un cercueil,--un lger cercueil aux parois minces comme on les fait en Turquie,--et enfin, par terre, un chle ancien roul autour dun bton, un de ces chles "Valid" qui servent de drap mortuaire pour les riches: toutes ces choses, prpares bien lavance, car dans les pays dIslam, un ensevelissement doit marcher trs vite. Quand les vieilles eurent tendu lenfant sur la table, qui tait courte, les beaux cheveux roux, toujours dnous, descendirent jusque par terre. Avant de commencer leur besogne, elles firent Djnane et linconnue voile un geste qui les congdiait. Celles-ci dailleurs se retiraient delles-mmes, pour attendre dehors. Et Zeyneb, veille par quelque intuition de ce qui se passait, tait venue se joindre elles, --une Zeyneb qui ne pleurait pas, mais qui tait plus blanche que la morte, avec des yeux plus cerns de bleutre. Toutes les trois restrent l immobiles et glaces, suivant en esprit les phases de la toilette suprme, coutant les bruits sinistres de leau qui ruisselait, des objets qui se dplaaient dans cette salle sonore; et, quand ce fut fini, la grande vieille les rappela: "Venez maintenant la voir." Elle tait blottie dans son troit cercueil, et tout enveloppe de blanc, sauf le visage, encore dcouvert pour recevoir les baisers dadieu; on navait pu fermer compltement ses paupires, ni sa bouche; mais elle tait si jeune, et ses dents si blanches, quelle demeurait quand mme dlicieusement jolie, avec une expression denfant et une sorte de demi-sourire douloureux. Alors on alla veiller tout le monde pour venir lembrasser, le pre, la mre, les aeules, les vieux oncles rigides, qui depuis quelques jours ne ltaient plus, les servantes, les esclaves. La grande maison semplit de lumires qui sallumaient, deffarements, de pas prcipits, de soupirs et de sanglots. Quand arriva lune des aeules, la plus violente des deux, celle qui tait aussi grand-mre de Djnane et qui, ces derniers jours, campait dans la maison, quand arriva cette vieille cadine 1320, musulmane intransigeante sil en fut et, ce matin, si exaspre contre lvolution nouvelle qui lui enlevait ses petites-filles,--justement linstitutrice craintive, mademoiselle Tardieu, tait l, auprs du cercueil, genoux. Et les deux femmes se regardrent une seconde en silence, lune terrible, lautre humble et pouvante: "Allez-vous-en! lui dit l'aeule dans sa langue turque, en frmissant de haine. Quest-ce donc quil vous reste faire l, vous? Votre oeuvre est finie.... Vous mentendez, allez-vous-en!" Mais la pauvre fille, en reculant devant elle, la regardait avec tant de candeur et de dsespoir dans des yeux pleins de larmes, que la vieille cadine eut soudainement piti; sans doute comprit-elle, en un clair, ce que depuis des annes elle se refusait admettre, que linstitutrice dans tout cela n'tait qu'un instrument irresponsable au service du Temps.... Alors elle lui tendit les mains, en lui criant: "Pardon!..." Et ces deux femmes, jusque-l si ennemies, pleurrent sanglots dans les bras lune de lautre. Des incompatibilits dides, de races et dpoques les avaient spares longuement; mais toutes deux taient bonnes et maternelles, capables de tendresse et de spontan retour. Cependant un peu de lueur blme travers les vitres annonait la fin de cette nuit de novembre. Djnane donc, se souvenant dAndr, monta chercher un bout de ruban bleu comme ctait convenu, et, enlevant lautre signal, attacha celui-l aux quadrillages de la mme fentre. XLIX Ce fut le valet de chambre qui vint regarder au lever du jour, et remonta tout effar vers Pra: "Mademoiselle Mlek doit tre morte, dit-il son matre en le rveillant; elles ont mis un signal bleu, que je viens de voir...." Il avait eu plus dune fois loccasion de parler cette petite Mlek, par quelque fente de porte, lorsquil venait faire les dangereuses commissions dAndr; mme elle lui avait montr gentiment son visage en lui disant merci. Et pour lui ctait mademoiselle Mlek, tant il lui avait trouv lair jeune. Andr, inform une heure plus tard par Djnane quon lemporterait la mosque vers midi, descendit Khassim-Pacha avant onze heures. Il avait pris un fez et des vtements dhomme du peuple, pour tre plus sr quon ne le reconnatrait pas, car il voulait un moment donn sapprocher beaucoup, et essayer de remplir un pieux devoir dIslam envers sa petite amie. Dabord il attendit lcart, dans le cimetire voisin de la maison. Et bientt il vit sortir le lger cercueil, port lpaule par des gens quelconques, ainsi que le veut lusage en Turquie; un vieux chle lenveloppait exactement, un chle "Valid" raies vertes et rouges, et aux minutieux dessins de cachemire; un petit voile blanc tait pos dessus, du ct de la tte, pour indiquer que ctait une femme, et, innovation surprenante, il y avait aussi un modeste bouquet de roses pingl au chle. Chez les Turcs, on se hte bien plus que chez nous denterrer les morts, et on nenvoie point de lettres de faire-part. Vient qui veut, les parents, les amis, chez qui la nouvelle sest rpandue, les voisins, les domestiques. Jamais de femmes dans ces cortges improviss, et surtout point de porteurs: ce sont les passants qui en font loffice. Un beau soleil de novembre, une belle journe lumineuse et calme; Stamboul, resplendissant l-bas et, prenant son grand air immuable, au- dessus du lger brouillard d'automne qui enveloppait ses pieds la Corne-dOr. Bien souvent il passait dune paule une autre, le cercueil de Mlek, au gr des sens rencontrs en chemin et qui voulaient tous faire une action pieuse en portant quelques minutes cette petite morte inconnue. Devant, marchaient deux prtres turban vert; une centaine dhommes suivaient, des hommes de toutes classes; et il tait venu aussi des vieux derviches, avec leurs bonnets de mages, qui psalmodiaient en route, voix haute et lugubre,--comme ces cris de loups, les soirs dhiver dans les bois. On se rendit une antique mosque, en dehors des maisons, presque la campagne, dans un bas-fond tout de suite sauvage. La petite Mlek fut dpose sur les dalles de la cour, et les Imams, en voix de fausset trs douces, chantrent les prires des morts. Dix minutes peine, et on se remit en marche pour descendre vers le golfe, prendre ensuite des barques, et gagner lautre rive, les grands cimetires dEyoub o serait sa dfinitive demeure. En approchant de la Corne-dOr, dans les quartiers bas o il y avait beaucoup de monde, le cortge se fit plus lent, cause de tous ceux qui voulurent en tre. La petite Mlek fut porte l, tour de rle, par une quantit de bateliers ou de matelots. Andr, qui avait hsit jusqu cette heure, sapprocha enfin, rassur par cette foule o il tait comme perdu, il toucha de la main le vieux chle "Valid", avana lpaule, et sentit le poids de sa petite amie sy appuyer un peu le temps de faire une vingtaine de pas avec elle vers la mer. Aprs, il sloigna pour tout fait, de peur que son obstination suivre ne ft remarque... L Une semaine plus tard, les deux qui restaient, Djnane et Zeyneb lappelrent Sultan-Selim. Dans la toujours pareille petite maison si humble, si cache, si sombre, ils se retrouvrent ensemble pour lavant- dernire fois de leur vie, elles toutes noires et invisibles, sous des voiles galement pais et galement baisss. Entre eux, il ne fut gure question que de celle qui tait partie, celle qui tait "libre", comme elles disaient, et Andr apprit tous les dtails de sa fin. Il lui sembla que leurs voix navaient point de larmes sous les masques de gaze noire; toutes deux se montraient graves et apaises. De la part de Zeyneb, rien que de trs normal dans ce dtachement-l, car elle nappartenait pour ainsi dire plus ce monde. Mais Djnane ltonnait dtre si tranquille. A un moment donn, croyant bien faire, il lui dit avec beaucoup de douceur affectueuse: "On ma fait connatre Hamdi Bey, ce dernier vendredi Yldiz; il est distingu, lgant et de jolie figure." Mais elle coupa court, sanimant pour la premire fois: "Si vous voulez bien, Andr, nous ne parlerons pas de cet homme." Il apprit alors par Zeyneb que dans la famille, si atterre par la mort de Mlek, on ne songeait plus ce mariage pour le moment. Ctait vrai quil avait rencontr Hamdi Bey et lavait trouv tel. Depuis lors, il sefforait mme de se dire: "Je suis trs heureux qu il soit ainsi, le mari de ma chre petite amie." Mais cela sonnait faux, car au contraire il souffrait davantage de lavoir vu, davoir constat son charme extrieur et surtout sa jeunesse. Aprs les avoir quittes, lorsquil refit, comme tant dautres fois, la si longue route entre cette maison et la sienne, Stamboul, plus que jamais, lui produisit leffet dune ville qui sen va, qui piteusement soccidentalise, et plonge dans la banalit, lagitation, la laideur; aprs ces rues encore immobiles, autour de Sultan-Selim, ds quil atteignit les quartiers bas qui sont proches des ponts, il scoeura au milieu du grouillement des foules qui, de ce ct, na point de cesse; dans la boue, dans lobscurit des ruelles troites, dans le brouillard froid du soir, tous ces empresss qui vendaient ou achetaient mille pauvres choses pitoyables et d'immondes victuailles, ntaient plus des Turcs, mais un mlange de toutes les races levantines. Sauf le fez rouge quils portaient encore, la moiti dentre eux navaient pas la dignit de garder le costume national, et saffublaient de ces loques europennes, rebuts de nos grandes villes, qui se dversent ici pleins paquebots. Jamais aussi bien que cette fois il navait aperu les usines, qui fumaient dj de place en place, ni les grandes maisons btes, copies en pltre de celles de nos faubourgs. "Je mobstine voir Stamboul comme il nest plus, se dit-il; il scroule, il est fini. Maintenant il faut faire une complaisante et continuelle slection de ce quon y regarde, des coins que lon y frquente; sur la hauteur, les mosques tiennent encore, mais tous les bas quartiers sont dj mins par le "progrs", qui arrive grand train avec sa misre, son alcool, sa dsesprance et ses explosifs. Le mauvais souffle dOccident a pass aussi sur la ville des Khalifes; la voici "dsenchante" dans le mme sens que le seront bientt toutes les femmes de ses harems.... Mais ensuite il songea, plus tristement encore: "Aprs tout, quest-ce que a peut me faire? Je ne suis dj plus quelquun dici, moi; il y a une date absolue, qui va arriver trs vite, celle du 30 novembre, et qui memmnera sans doute pour jamais. A part les humbles stles blanches de Nedjib, l-bas, dont lavenir minquitera encore, que mimportera tout le reste? Et moi-mme dailleurs, dans cinq ans, dans dix ans si lon veut, que serai-je autre chose quun dbris? La vie na pas de dure, et la mienne est dj en arrire de ma route, les choses de ce monde ne me regarderont bientt plus. Le Temps peut bien continuer sa course donner le vertige, emporter tout cet Orient que jaimais, et toutes les beauts de Circassie qui ont de grands yeux couleur de mer, emporter toutes les races humaines et le monde entier, le cosmos immense; quest- ce que a me fera, puisque je ne le verrai pas, moi qui ai presque fini prsent, et qui demain aurai perdu la conscience dtre.... A certains moments en revanche, il lui semblait que cette date du 30 novembre ne pourrait jamais arriver, tant il tait chez lui Constantinople, ancr dans cette ville, et mme ancr dans sa demeure o rien encore navait t drang pour le dpart. Et en continuant de marcher parmi ces foules, tandis que sallumaient dinnombrables lanternes, au milieu des cris, des appels, des marchandages en toutes les langues du Levant, il se sentait flotter la drive entre des impressions contradictoires. LI Novembre allait finir, et ils taient ensemble la dernire et suprme fois. Ce toujours mme rayon de soleil, sur la maison den face, leur envoyait, pour un moment encore avant le soir, dans le petit harem pauvre et si cach au coeur de Stamboul, sa lueur rflchie et comme fadice. La ple Zeyneb au visage dvoil et linvisible Djnane perdue dans le noir de ses draperies, causaient avec leur ami Andr aussi tranquillement quau cours de leurs entrevues ordinaires; on et dit que cette journe aurait des lendemains, que la date du 30 novembre, dsigne pour trancher tout, ntait pas si proche, ou peut-tre mme n'arriverait point; vraiment, rien n'indiquait que jamais, jamais plus, aprs cette fois-l, ils ne rentendraient sur terre sonner leurs voix.... Zeyneb, sans apparente motion, combinait des moyens de scrire quand il serait en France : "La poste restante est maintenant trop surveille; en ces temps de terreur que nous traversons, plus personne na le droit dentrer dans les bureaux sans se nommer. Notre correspondance au contraire sera trs sre par le chemin que jai imagin; un peu long seulement; ne vous tonnez donc pas si nous tardons quelquefois quinze jours vous rpondre. Djnane exposait avec sang-froid ses plans pour au moins apercevoir encore son ami, le soir mme de ce 30 novembre: "A quatre heures de lhorloge de Top-han, qui est lheure o les paquebots partent, nous passerons toutes deux le long du quai. Ce sera dans la plus ordinaire des voitures de louage, vous mentendez bien. Nous passerons aussi prs que possible du bord; vous, de la dunette o vous vous tiendrez, veillez bien tous les fiacres pour ne pas nous manquer; il y a toujours foule par l, vous savez, et, comme des femmes turques nont jamais le droit de sarrter, a durera le temps dun clair, notre adieu..." Ce soir, ctait leur rayon de soleil en face qui devait leur marquer le moment prcis de la sparation; quand il disparatrait au fate du toit, Andr se lverait pour partir: ils taient convenus de cela ds le dbut; ils staient accord cette limite extrme, aprs laquelle tout serait fini. Andr, qui davance stait figur les trouver douloureusement vibrantes, cette entrevue suprme, restait confondu devant leur calme. Et puis il avait bien compt revoir les yeux de Djnane, ce dernier jour; mais non, les minutes passaient, et rien ne bougeait dans larrangement du tcharchaf svre, ni dans les plis de ce voile, sans doute aussi dfinitivement baiss que sil tait de bronze sur un visage de statue. Vers trois heures et demie enfin, tandis quils parlaient du "livre" pour dire quelque chose, une presque soudaine pnombre vint envahir le petit harem, et tous les trois en mme temps firent silence.--"Allons !..." dit simplement Zeyneb, de sa jolie voix malade, en montrant de la main les fentres grillages que nclairait plus le reflet de la maison voisine.... Le rayon venait de se perdre au-dessus des vieux toits; ctait lheure, et Andr se leva. Pendant la minute de lextrme fin, o ils furent debout les uns devant les autres, il eut le temps de penser: "Cette fois tait la seule, bien la seule o j'aurais pu la regarder encore, avant que ses yeux et les miens retournent la poussire...." tre si absolument sr de ne plus jamais la rencontrer, et cependant partir ainsi, sans lavoir revue, non, il ne sattendait pas cela; mais il en subit la dception et langoissante mlancolie sans rien dire. Sur la petite main qui lui tait tendue, il sinclina crmonieusement pour la baiser du bout des lvres, et ce fut tout ladieu.... Maintenant, les vieilles rues dsertes, les vieilles rues mortes, par o il sen allait seul. Cela a trs bien fini, se disait-il. Pauvre petite emmure, cela ne pouvait mieux finir!... Et moi, je mimaginais fatuitement que ce serait dramatique.... Ctait mme plutt trop bien, cette fin-l, car il sen allait avec un tel sentiment de vide et de solitude!... Et une tentation le prenait de revenir sur ses pas, vers la porte au vieux frappoir de cuivre, pendant quelles pouvaient y tre encore. A Djnane il aurait dit: "Ne nous quittons pas ainsi, chre petite amie; vous qui tes gentille et bonne, ne me faites pas cette peine; montrez-moi vos yeux une dernire fois, et puis serrez ma main plus fort; je men irai moins triste...." Bien entendu il nen fit rien et continua sa route. Mais, cette heure, il aimait avec dtresse tout ce Stamboul, dont les milliers de feux du soir commenaient se reflter dans la mer; quelque chose ly attachait dsesprment, il ne dfinissait pas bien quoi, quelque chose qui flottait dans lair au-dessus de la ville immense et diverse, sans doute une manation dmes fminines,--car dans le fond cest presque toujours cela qui nous attache aux lieux ou aux objets,--des mes fminines quil avait aimes et qui se confondaient; tait-ce de Nedjib, ou de Djnane, ou delles deux, il ne savait trop.... LII Deux lettres du lendemain: ZEYNEB A ANDR "Vraiment, je nai pas compris que nous nous voyions hier pour la dernire fois; sans cela je me serais trane comme une pauvre malheureuse, vos pieds, et je vous aurais suppli de ne pas nous laisser ainsi.... Oh! vous nous laissez perdues dans les tnbres de lesprit et du coeur. Vous, vous allez la lumire, la vie, et nous nous vgterons nos jours lamentables, toujours pareils dans la torpeur de nos harems.... Aprs votre dpart, nous avons eu des sanglots. Zrichteh, la bonne nourrice de Djnane, est descendue, elle nous a grondes beaucoup et nous a prises dans ses bras; mais elle aussi, la pauvre bonne me, pleurait de nous voir pleurer. ZEYNEB." "Jai fait remettre ce matin chez vous dhumbles souvenirs turcs. La broderie est de la part de Djnane; cest l"ayette", le verset du Coran, qui, depuis son enfance, veillait au-dessus de son lit. Acceptez les voiles de moi: celui brod de roses est un voile circassien qui ma t donn par mon aeule; celui brod dargent tait dans les coffres de notre yali: vous les jetterez sur quelque canap, dans votre maison de France. Z...." DJNANE A ANDR "Je voudrais lire en vous, quand le navire doublera la Pointe-du-Srail, quand chaque tour dhlice senfuiront les cyprs de nos cimetires, nos minarets, nos coupoles.... Vous les regarderez jusqu la fin, je le sais. Et puis, plus loin, dj dans la Marmara, vos yeux chercheront encore, prs de la muraille byzantine, le cimetire abandonn o nous avons pri un jour.... Et enfin, pour vos yeux tout se brouillera, les cyprs de Stamboul, et tous les minarets et toutes les coupoles, et, dans votre coeur bientt, tous les souvenirs.... Oh! quils se brouillent donc et que tout se confonde : la petite maison dEyoub qui fut celle de votre amour et lautre pauvre logis au coeur de Stamboul prs dune mosque, et la grande demeure triste o vous tes une fois entr en fraude.... Et quelles se brouillent aussi, toutes ces silhouettes: laime dautrefois, qui prs de vous allait dans son feredj gris, le long de la muraille, parmi les petites marguerites de janvier (jai suivi son Sentier et appel son ombre), et ces trois autres plus tard, qui voulaient tre vos amies. Confondez-les toutes, confondez-les bien et gardez-les ensemble dans votre coeur (dans votre mmoire, ce nest pas assez). Elles aussi, celles daujourdhui, vous ont aim, plus que vous ne lavez cru peut-tre.... Je sais que vos yeux auront des larmes, lorsque disparatra le dernier cyprs... et je veux pour moi, une larme... Et l-bas.., quand vous serez arriv, comment penserez-vous vos amies? Le charme rompu, sous quel aspect vous apparatront-elles? Cest atroce de se dire que peut-tre il ne restera rien, que peut-tre vous hausserez les paules et vous sourirez en y repensant.... Quelle hte et quelle frayeur jai de le lire, ce livre o vous parlerez des femmes turques,--de nous!.... Y trouverai-je ce que je cherche en vain dcouvrir depuis que nous nous connaissons: le fond de votre me, le vrai intime de vos sentiments; tout ce que ne rvlent ni vos lettres brves, ni vos paroles rares. Jai bien quelquefois senti en vous lmotion, mais ctait si tt rprim, si furtif! Il y a eu des moments ou jaurais voulu vous ouvrir la tte et le coeur, pour savoir enfin ce quil y avait derrire vos yeux froids et clairs!... Oh! Andr, ne dites pas que je divague!... Je suis malheureuse et seule,... je souffre et me dbats dans la nuit!... Adieu. Plaignez-moi. Aimez-moi un peu si vous pouvez. DJNANE." Andr rpondit: "Il ne vous reste plus grand-chose dcouvrir, allez derrire mes yeux "froids et clairs". Je sais bien moins ce qui se passe derrire les vtres, chre petite nigme.... Vous me la reprochez toujours, ma manire silencieuse et ferme: c'est que jai trop vcu, voyez-vous; quand il vous en sera arriv autant, vous comprendrez mieux.... Et si vous croyez que vous navez pas t glaciale, vous, hier, au moment de nous quitter...! Donc, demain soir quatre heures, au triste quai de Galata. Dans ce tohubohu des dparts, je veillerai bien; je naurai dautre proccupation, je vous assure, que de ne pas manquer le passage de votre chre silhouette noire,... puisque cest tout ce que vous me laissez le droit de regarder encore..... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ANDR. LIII Le jeudi 30 novembre est arriv, prompt et sans merci, comme arriveront empresses toutes les dates dcisives ou fatales, non seulement pour chacun de nous celle o il faudra mourir, mais celles aprs qui verront tomber les derniers de notre gnration, finir lIslam et disparatre nos races au dclin, puis celles encore qui amneront la consommation des Temps, lanantissement et l'oubli des tourbillons de soleils dans les souveraines Tnbres.... Vite, vite il est arriv ce jeudi 30 novembre, date quelconque et inaperue pour la majorit des tres si divers que Constantinople voit sagiter dans ses foules; mais, pour Djnane, pour Andr, date marquant un de ces tournants brusques o la vie change. A l'aube froide et grise, tous deux sveillrent presque en mme temps, tous deux sous le mme ciel, dans la mme ville pour quelques heures encore, spars seulement par un ravin empli dhabitations humaines et par un bois de cyprs empli de morts,--mais en ralit trs loin lun de lautre cause dinvisibles barrires. Lui, fut saisi par limpression du dpart, ds quil rouvrit les yeux, car il nhabitait plus sa maison, mais campait lhtel; il sy tait du reste perch le plus haut possible, pour fuir le tapage den bas, les casquettes des globe-trotters dAmrique et les lgances des aigrefins de Syrie; et surtout pour avoir vue encore sur Stamboul, avec Eyoub au lointain. Et tous deux, Djnane et Andr, interrogrent dabord lhorizon, lpaisseur des nues, la direction du vent dautomne, lun de sa fentre largement ouverte, lautre travers loppressant, lternel quadrillage de bois o semprisonnent les harems. Ils avaient souhait pour ce jour un temps lumineux et le rayonnement nostalgique de ce soleil darrire-saison, qui parfois vient pandre sur Stamboul une tideur de serre. Lui, ctait pour emporter, dans ses yeux avides et affols de couleur, une dernire vision magnifique de la ville aux minarets et aux coupoles. Elle, ctait pour tre plus sre de russir lapercevoir encore une fois, de ce quai de Galata, en passant le long de son navire en partance,--car autrement, rien ne lui causait plus intime mlancolie que ces ples illuminations roses des beaux soirs de novembre, et depuis longtemps elle stait dit que sil fallait, aprs quil serait parti pour jamais, rentrer sensevelir chez soi par un de ces couchers de soleil languides et tout en or, ce serait plus intolrable que sous la morne tombe des crpuscules pluvieux. Mais voila, par temps de pluie tout deviendrait plus compliqu et plus incertain: quel prtexte inventer alors pour une promenade, comment chapper lespionnage redoubl des eunuques noirs et des servantes?... Or, la pluie sannonait, nen pas douter, pour tout le jour. Un ciel obscur, remu et tourment par le vent de Russie; de gros nuages qui couraient bas, presque toucher la terre, entnbrant les lointains et inondant toutes choses; du froid et de la mouillure. Et Zeyneb aussi, par sa fentre aux vitres ouvertes, regardait le ciel, indiffrente sa propre conservation, aspirant longuement lhumidit glace des hivers de Constantinople, qui dj lanne prcdente avait dvelopp dans sa poitrine les germes de la mort. Puis tout coup il lui sembla quelle gaspillait les minutes utiles; ce ntait pourtant que ce soir quatre heures, le dpart dAndr, mais elle ne se tint pas daller chez Djnane, comme elle lavait promis hier; toutes deux avaient revoir ensemble leurs plans, a combiner de plus infaillibles ruses, afin de passer bien exactement lheure voulue sur ce quai des paquebots. Il demeurait encore l pour presque un jour, lui; donc, lagitation cause par sa prsence, le trouble et le danger continuaient de les soutenir; elles se sentaient actives et fbriles; tandis quaprs, oh! aprs ce serait la replonge soudaine dans ce calme o il ny aurait plus rien.... Pour Andr au contraire, la journe commenait dans la mlancolie plutt tranquille. Limmense lassitude davoir tant vcu, tant aim et tant de fois dit adieu, endormait dcidment son me lheure de ce dpart, que davance il stait reprsent plus cruel. Avec surprise, presque avec remords, il constatait dj en soi-mme une sorte de dtachement avant dtre en route.... "Dailleurs il fallait couper court, se disait-il; quand je serai loin, tout ira mieux pour elle; tout sarrangera, hlas! sous les caresses de Hamd.... Mais quel ciel dcevant, pour le dernier jour! Il avait compt, dans une flnerie triste et douce au soleil de novembre, aller encore jusqu Stamboul. Mais non, impossible, avec ce temps dhiver; ce serait finir sur des images trop dcolores.... Il ne passerait donc pas les ponts, - - plus jamais,--et resterait dans ce Pra insipide et crott, sennuyer en attendant lheure. Deux heures, temps de quitter lhtel pour se diriger vers la mer. Avant de descendre, il y eut cependant linfinie tristesse du dernier regard jet de la fentre, vers cet Eyoub et ces grands champs des morts que lon napercevrait plus den bas, ni de Galata, ni de nulle part: tout au loin, dans le brouillard, au-del de Stamboul, quelque chose comme une crinire noire dresse sur lhorizon, une crinire de mille cyprs que, malgr la distance, on voyait aujourdhui remuer, tant le vent les tourmentait.... Aprs quil eut regard, il descendit donc vers ce quartier bas de Galata, toujours encombr dune vile populace Levantine, qui est la partie de Constantinople la plus ulcre par le perptuel contact des paquebots, et par les gens quils amnent, et par la pacotille moderne quils vomissent sans trve sur la ville des Khalifes. Ciel sombre, ruelles feutres de boue gluante, cabarets immondes empestant la fume et lalcool anis des Grecs, cohue de portefaix en haillons, et troupes de chiens galeux.--De tout cela, le soleil magicien parvient encore faire de la beaut, parfois; mais aujourdhui, quelle drision, sous la mouillure de lhiver! Quatre heures maintenant; on sent dj baisser le jour de novembre derrire lpaisseur des nuages. Cest lheure officielle du dpart,-- et lheure aussi o doit passer lentement la voiture de Djnane pour le grand adieu. Andr, sa cabine choisie, ses bagages placs, se tient larrire sur la dunette, entour daimables gens des ambassades qui sont venus pour le conduire, tantt distrait de ce quon lui dit par lattente de cette voiture, tantt oubliant un peu celles qui vont passer, pour rpondre en riant ceux qui lui parlent. Le quai, comme toujours, est bond de monde. Il ne pleut plus. Lair est plein du bruit des machines, des treuils vapeur, et des appels, des cris lancs par les portefaix ou les matelots, en toutes les langues du Levant. Cette foule mouille, qui hurle et se coudoie, cest un mli- mlo de costumes turcs et de loques europennes, mais les fez bien rouges sur toutes les ttes font quand mme lensemble encore oriental. Le long de la rue, derrire tout ce monde, les cafs regorgent de Levantins, des figures coiffes de bonnets rouges garnissent chaque fentre de ces maisons en bois, perptuellement remplies de musiquettes orientales et de fumes de narguils. Et ces gens regardent, comme toujours, le paquebot en partance. Mais, au-del de ce quartier interlope, de cette bigarrure de costumes et de ce bruit, au-del, spar par les eaux dun golfe qui supporte une fort de navires, le grand Stamboul rige ses mosques dans la brume; sa silhouette toujours souveraine crase les laideurs proches, domine de son silence le grossier tumulte.... Ne viendront-elles pas, les pauvres petites ?... Voici quAndr les oublie presque, dans cette griserie invitable des dparts, occup quil est distribuer des poignes de main, rpondre des propos d'insouciante gaiet. Et puis, il nest plus bien certain si c'est lui en personne qui sen va: tant de fois il est mont sur ces mmes paquebots, en face de ce mme quai et de ces mmes foules, venant reconduire ou recevoir des amis, comme cest lusage Constantinople. Du reste, cette ville de Stamboul, profile l-bas, est tellement sienne, presque sa ville lui depuis plus dun quart de sicle; est-ce possible quil la quitte bien rellement? Non, il lui semble que demain il y retournera comme dhabitude, retrouvant les endroits si familiers et les visages si connus.... Cependant le second coup de la cloche du dpart achve de sonner; les amis qui le reconduisaient sen vont, la dunette se vide; ceux-l seuls qui doivent prendre la mer restent en face les uns des autres et sobservent.--Il ny a pas dire, il a tint un peu lugubrement, ce second coup de cloche, le dernier,--et Andr alors se ressaisit.... Ah! cette voiture l-bas, ce doit tre cela. Un coup de louage,--bien quelconque, mais elle lavait annonc tel,--et qui avance avec plus de lenteur encore que lencombrement ne l'exigerait. Il va passer tout prs; la glace est baisse; l-dedans ce sont bien deux femmes voiles de noir.... Et lune soulve brusquement son voile. Djnane!... Djnane qui a voulu tre vue; Djnane qui le regarde, la dure dune seconde, avec une de ces expressions dangoisse qui ne peuvent plus soublier jamais.... Ses yeux resplendissaient au milieu de ses larmes; mais dj ils ny sont plus.... Le voile est retomb, et cette fois Andr a senti que ctait quelque chose de dfinitif et dternel, comme lorsquon vous cache une figure aime sous le couvercle dun cercueil.... Elle ne sest point penche la portire, elle na pas fait un adieu de la main, pas un signe; rien que ce regard, qui suffisait du reste pour mettre une femme turque en danger grave. Et maintenant le coup de louage continue lentement sa marche, il sloigne travers la foule presse.... Cependant ce regard-l vient de pntrer plus avant dans le coeur dAndr que toutes les paroles et toutes les lettres. Sur le quai, ces groupes de gens, qui lui disent adieu de la main ou du chapeau, nexistent plus pour lui; il ny a au monde prsent que cette voiture l-bas, qui sen retourne lentement vers un harem. Et ses yeux, qui voudraient au moins la suivre, tout coup sembrument, voient les choses comme oscillantes et troubles.... Mais quoi? alors, cest quil rve! La voiture, qui cheminait toujours au pas, on dirait quelle sloigne rapidement quand mme, et dans un sens diffrent de celui o les chevaux marchent! Elle sen va par le travers, comme une image que lon emporte, et tout sen va avec elle, les gens, ce grouillement de peuple, les maisons, la ville.... Ah! cest le paquebot qui est parti!... Sans un bruit, sans une secousse, sans quon ait entendu tourner son hlice.... La pense ailleurs, il ny avait pas pris garde.... Le grand paquebot, entrane par des remorqueurs, sloigne du quai sans qu'on le sente remuer; on dirait que cest le quai qui fuit, qui se drobe trs vite, avec sa laideur, avec ses foules, tandis que le grand Stamboul, tant plus haut et plus lointain, ne bouge pas encore. La clameur des voix se perd, on ne distingue plus les mains qui disent adieu,--ni la caisse noire de cette voiture, au milieu des mille points rouges qui sont des fez turcs. Toujours sans que rien n'ait sembl remuer bord, et dans un silence presque soudain que lon nattendait pas, Stamboul lui-mme commence de sestomper sous le brouillard et le crpuscule; toute cette Turquie sefface, avec une sorte de majest funbre, dans le lointain,-- bientt dans le pass. Et Andr ne cesse de regarder, aussi longtemps quun vague contour de Stamboul reste dessin au fond des grisailles du soir. Pour lui, de ce ct-l de lhorizon, persiste un charme dmes et de formes fminines, --de celles qui sen allaient tout lheure dans cette voiture, et des autres dj dissoutes par la mort.... La tombe de la nuit, dans la Marmara.... Andr songe: "A cette heure-ci, elles viennent darriver chez elles." Et il se reprsente ce qua d tre leur trajet de retour, puis leur rentre la maison sous des regards inquisiteurs, et enfin leur enfermement, leur solitude ce mme soir.... On est encore tout prs: ce phare, qui vient de sallumer petite distance, et brille sur lobscurit de la mer, cest celui de la Pointe- du-Srail. Mais Andr a limpression dtre dj infiniment loin; ce dpart a tranch comme dun coup de hache les fils qui reliaient sa vie turque lheure prsente, et alors cette priode, en ralit si proche mais qui nest plus retenue par rien, se dtache, tombe, tombe tout coup au fond de labme o sanantissent les choses absolument passes.... LIV A son arrive en France, il reut ces quelques mots de Djnane: "Quand vous tiez dans notre pays, Andr, quand nous respirions le mme air, il semblait encore que vous nous apparteniez un peu. Mais prsent vous tes perdu pour nous; tout ce qui vous touche, tout ce qui vous entoure nous est inconnu,... et de pus en plus votre coeur, votre pense distraite nous chappent. Vous fuyez,--ou plutt cest nous qui plissons, jusqu disparatre bientt. Cest affreux de tristesse. Quelque temps encore votre livre vous obligera de vous souvenir. Mais aprs ?... Jai cette grce vous demander: vous men enverrez tout de suite les premiers feuillets manuscrits, nest-ce pas? Htez-vous. Ils ne me quitteront jamais; _o que jaille, mme dans la terre_, je les emporterai avec moi.... Oh! la triste chose que le roman de ce roman: il est aujourdhui le seul terrain o je me sente sre de vous rencontrer; il sera demain tout ce qui survivra dune priode jamais finie.... DJNANE." Andr aussitt envoya les feuillets demands. Mais plus de rponse, plus rien pendant cinq semaines, jusqu cette lettre de Zeyneb: "Khassim-Pacha, le 13 Zilkada 1323. Andr, cest demain matin que lon doit conduire notre chre Djnane Stamboul, dans la maison de Hamdi Bey une seconde fois, avec le crmonial usit pour les maries. Tout a t conclu singulirement vite, toutes les difficults aplanies; les deux familles ont combin leurs dmarches auprs de Sa Majest Impriale pour que lirad de sparation ft rapport; elle na eu personne pour la dfendre. Hamdi Bey lui a envoy aujourdhui les plus magnifiques gerbes de roses de Nice; mais ils ne se sont pas mme revus encore, car elle avait charg mir Hanum de lui demander comme seule grce dattendre aprs la crmonie de demain. Elle a t comble de fleurs, si vous pouviez voir sa chambre, o vous tes entr une fois, elle a voulu les y faire porter toutes, et on dirait un jardin denchantement. Ce soir, je lai trouve stupfiante de calme, mais je sens bien que ce nest que lassitude et rsignation. Dans la matine de ce jour, o il faisait trangement beau, je sais quelle a pu sortir accompagne seulement de Kondj-Gul, pour aller aux tombes de Mlek et de votre Nedjib, et, sur la hauteur dEyoub, ce coin du cimetire o ma pauvre petite soeur vous avait photographis ensemble, vous en souvenez-vous? Je voulais passer cette dernire soire auprs delle, nous avions fait ainsi, Mlek et moi, la veille de son premier mariage; mais jai compris quelle prfrait tre seule; je me suis donc retire avant la nuit, le coeur meurtri de dtresse. Et maintenant me voila rentre au logis, dans un isolement affreux; je la sens plus perdue que la premire fois, parce que mon influence est suspecte Hamdi, on me tiendra lcart, je ne la verrai plus.... Je ne croyais pas, Andr, que lon pouvait tant souffrir; si vous tiez quelquun qui prie, je vous dirais priez pour moi; je me borne vous dire ayez piti, une grande piti de vos humbles amies, des deux qui restent. ZEYNEB." "Oh! ne croyez pas quelle vous oublie; le 27 Ramazan, notre jour des morts, elle a voulu que nous allions ensemble la tombe de votre Nedjib, lui porter des fleurs... et nos prires, ce qui nous reste de notre foi perdue.... Si vous navez pas reu de lettres depuis plusieurs jours, cest quelle tait souffrante et torture; mais je sais quelle a lintention de vous crire longuement _ce soir, avant de sendormir_; en me quittant, elle me la dit. Z...." LV Mais le surlendemain arriva ce faire-part (1) manuscrit, dans lequel Andr, ds quil dchira lenveloppe, crut reconnatre lcriture de Djavid Hanum: "Allah! Ferid-Azd-Djnane, fille de Tewfik Pacha Darihan Zd et de Seniha Hanum Kerissen, vient de mourir ce 14 Zilkada 1323. Elle tait ne le 22 Redjeb 1297, Karadjiamir. Suivant sa volont, elle a t inhume dans le Turb des vnrs Sivassi dEyoub, pour y dormir son dernier sommeil. Mais ses yeux, qui taient purs et beaux, se sont rouverts dj, et Dieu, qui la beaucoup aime, a dirig son regard vers les jardins du paradis, o Mahomet, notre prophte, attend ses fidles. Nous tous qui mourrons, notre prire monte vers toi, Djnane-Ferid- Azd, et te demande de ne pas nous oublier dans ton appel. Et nous, tes humbles amies, nous suivrons la voie lumineuse que tu nous auras trace. O Djnane-Ferid-Azd, que le rahmet (2) dAllah descende sur toi! Khassim-Pacha, 15 Zilkada 1323." Il avait lu avec hte et avec trouble; dabord la forme orientale de cette note ne lui tait pas familire, et puis, tous ces noms diffrents quavait Djnane, il ne les connaissait pas premire vue ils le droutaient.... Et il fallut presque des minutes avant quil et bien irrvocablement entendu quil sagissait delle.... (1). En Turquie, on nenvoie point de lettres de faire-part pour les morts. On avertit les amis loigns par un entrefilet de journal, ou une note manuscrite, toujours peu prs dans la forme ci-dessus. (2). Rahmet. (La suprme misricorde, le grand pardon divin qui efface tout.) On dit toujours pour un mort dont le nom est cit: "Allah rahmet eylsun!" (Dieu lui donne son rahmet!) comme on disait chez nous jadis: "Que Dieu ait son me!" LVI Une longue lettre de Zeyneb lui parvint trois jours aprs, contenant une enveloppe ferme, sur laquelle son nom, "Andr", avait t crit encore de la main de Djnane. LETTRE DE ZEYNEB "Andr, toutes mes souffrances, toutes mes dtresses ntaient que joie tant que son sourire les clairait; tous mes jours noirs silluminaient delle: je le comprends prsent quelle ny est plus.... Voici une semaine bientt quelle est couche sous de la terre.... Jamais je ne reverrai ses yeux profonds et graves o son me paraissait, jamais je nentendrai plus sa voix, ni son rire denfant; tout sera morne autour de moi jusqu la fin: Djnane est couche dans la terre.... Je ne le crois pas encore, Andr, et pourtant jai touch ses petites mains froides, jai vu son sourire fig, ses dents nacres entre ses lvres de marbre.... Cest moi qui suis alle prs delle la premire, qui ai pris la suprme lettre quelle avait crite, la lettre pour vous, froisse et tordue entre ses doigts.... Je ne le crois pas encore, et pourtant je lai vue raidie et blanche; jai tenu dans mes mains ses mains de morte.... Je ne le crois pas, mais cela est, et je lai vu, et jai vu son cercueil envelopp du Valid-Chle, avec un voile vert de la Mecque, et jai entendu lImam dire pour elle la prire des morts.... Jeudi, ce jour mme o nous devions la reconduire Hamdi Bey, jai reu un mot laube, avec une clef de sa chambre.... (Cette serrure quelle tait si contente davoir obtenue, vous vous rappelez?) Cest Kondja-Gul qui mapportait cela, et pourquoi de si bonne heure?... Javais de leffroi dj en dchirant lenveloppe.... Et j'ai lu: "Viens, tu me trouveras morte. Tu entreras la premire et seule dans ma chambre; prs de moi tu chercheras une lettre; tu la cacheras dans ta robe, et ensuite tu lenverras mon ami. Et jy suis alle en courant, je suis entre seule dans cette chambre.... Oh! Andr, lhorreur dentrer l.... Lhorreur du premier regard jet l-dedans!... O serait-elle? Dans quelle pose,... tombe, couche?... Ah! l, dans ce fauteuil, devant son bureau, cette tte renverse, toute blanche, qui avait lair de regarder le jour levant.... Et je ne devais pas appeler, pas crier.... Non, la lettre, je devais chercher la lettre.... Des lettres, jen voyais cinq ou six cachetes sur ce bureau prs delle; sans doute ses adieux, Mais il y avait aussi des feuillets pars, ce devait tre a, avec cette enveloppe prte qui portait votre nom.... Et le dernier feuillet, celui que vous verrez froiss, je lai pris dans sa main gauche qui le tenait, crispe.... Jai cach tout cela, et, quand jai eu fait comme elle voulait, alors seulement jai cri de toute ma voix, et on est venu.... Djnane, mon unique amie, ma soeur.... Pour moi, il ny a plus rien, en dehors delle, aprs elle, ni joie, ni tendresse, ni lumire du jour; elle a tout emport au fond de sa tombe, o se dressera bientt une pierre verte, l-bas, vous savez, dans cet Eyoub que vous aimiez tous deux.... Et elle aurait vcu, si elle tait reste la petite barbare, la petite princesse des plaines dAsie! Elle naurait rien su du nant des choses.... Cest de trop penser et de trop savoir, qui la empoisonne chaque jour un peu.... Cest lOccident qui la tue, Andr.... Si on lavait laisse primitive et ignorante, belle seulement, je la verrais l prs de moi, et jentendrais sa voix.... Et mes yeux nauraient pas pleur, comme ils pleureront des jours et des nuits encore.... Je naurais pas eu ce dsespoir, Andr, si elle tait reste la petite princesse des plaines dAsie.... ZEYNEB." La lettre de Djnane, Andr avait une pieuse frayeur de louvrir. Ce ntait plus comme le faire-part, dcachet si distraitement. Cette fois il tait averti; depuis des jours, il avait pris le deuil pour elle; la tristesse de lavoir perdue tait entre en lui par degrs avec une pntration lente et profonde; il avait eu le temps aussi de mditer sur la part de responsabilit qui lui revenait dans ce dsespoir. Donc, avant de dchirer cette enveloppe, il senferma seul, pour ntre troubl par rien dans son tte--tte avec elle. Plusieurs feuillets.... Et le dernier, celui den dessous, en effet, les doigts le sentaient tout froiss et meurtri. Dabord il vit que ctait son criture des lettres habituelles, toujours sa mme criture aussi nette. Elle avait donc t bien matresse delle-mme devant la mort! Et elle commenait par ces phrases un peu rythmes qui taient dans sa manire; des phrases dabord si calmes, quAndr et dout presque, lui qui ne lavait pas vue "raidie et blanche", lui qui navait pas eu le contact de sa main de morte". LA LETTRE "Mon ami, lheure est venue de nous dire adieu. Lirad par lequel je me croyais protge a t rapport, Zeyneb a d vous lapprendre. Ma grand- mre et mes oncles ont tout prpar pour mon mariage, et demain doit me rendre lhomme que vous savez. Il en minuit et, dans la paix de la maison close, point dautre bruit que le grincement de ma plume; rien ne veille, hors ma souffrance. Pour moi, le monde sest vanoui; jai dj pris cong de tout ce qui my tait cher, jai crit mes dernires volonts et mes adieux. Jai dbarrass mon me de tout ce qui nen est pas lessence, jen ai voulu chasser toutes les images--pour que rien ne demeure entre vous et moi, pour ne donner qu vous les dernires heures de ma vie, et que ce soit vous seul qui sentiez sarrter le dernier battement de mon coeur. Car, mon ami, je vais mourir.... Oh! dune mort paisible semblable un sommeil, et qui me gardera jolie. Le repos, loubli sont l, dans un flacon porte de ma main. Cest un toxique arabe trs doux qui, dit- on, donne la mort lillusion de lamour. Andr, avant de men aller de la vie, jai fait un plerinage la petite tombe qui vous est chre. Jai voulu prier l et demander celle que vous avez aime de me secourir lheure du dpart,--et aussi de permettre mon souvenir de se mler au sien dans votre coeur. Et tantt je me suis rendue Eyoub, seule avec ma vieille esclave, demander aux morts de me faire accueil. Parmi les tombes jai err, choisissant ma place. Dans ce coin o nous nous tions assis ensemble, je me suis repose seule. Ce jour dhiver avait la douceur de lavril o mon me, en ce mme lieu, stait donne.... Dans la Corne-dOr, au retour, du ciel il pleuvait des roses. Oh! mon pays, si beau dans ta pourpre du soir! Jai clos mes yeux pour emporter dans lautre vie ta vision!... Zeyneb mavait conseill la fuite, quand lannulation de lirad nous a t signifie. Cependant, je nai pu my rsoudre. Peut-tre, si javais su trouver, sous un autre ciel, lamour pour maccueillir.... Mais je navais droit de prtendre qu une piti affectueuse. Jaime mieux la mort, je suis lasse. Un calme trange rgne en moi.... Jai fait apporter dans ma chambre,-- ma chambre de jeune fille oh vous tes entr un jour,--toutes les fleurs envoyes par mes amies pour la "fte" de demain. En les disposant autour de mon lit, de la table sur laquelle jcris, cest vous, ami, que je pense. Je vous voque. Cette nuit, vous tes mon compagnon. Si je ferme les yeux, vous voici, froid, immobile; mais vos yeux vous,-- ces yeux dont je naurai jamais sond le mystre,--percent mes paupires closes et me brlent le coeur. Et si je rouvre mes yeux, vous tes l encore parmi les fleurs, votre portrait me regarde. Et votre livre,--_notre livre_, - part ces feuillets que vous mavez donn et qui me suivront demain, je men vais donc sans lavoir lu! Ainsi je n'aurai pas mme su votre exacte pense. Aurez-vous bien senti la tristesse de notre vie. Aurez-vous bien compris le crime dveiller des mes qui dorment et puis de les briser si elles senvolent, linfamie de rduire des femmes la passivit des choses?... Dites-le, vous, que nos existences sont comme enlises dans du sable, et pareilles de lentes agonies.... Oh! dites-le! Que ma mort serve au moins mes soeurs musulmanes! Jaurais tant voulu leur faire du bien quand je vivais!... Javais caress ce rve autrefois, de tenter de les rveiller toues.... Oh! non, dormez, dormez, pauvres mes. Ne vous avisez jamais que vous avez des ailes!... Mais celles-l qui dj ont pris leur essor, qui ont entrevu d'autres horizons que celui du harme, oh! Andr, je vous les confie; parlez d'elles et parlez pour elles. Soyez leur dfenseur dans le monde o l'on pense. Et que leurs larmes toutes, que mon angoisse de cette heure, touchent enfin les pauvres aveugls, qui nous aiment pourtant, mais qui nous oppriment!..." L'criture maintenant changeait tout coup, devenait moins assure, presque tremblante: "Il est trois heures du matin et je reprends ma lettre. J'ai pleur, tant pleur, que je n'y vois plus bien. Oh! Andr! Andr! est-ce donc possible d'tre jeune, d'aimer, et cependant d'tre pousse la mort? Oh! quelque chose me serre la gorge et m'touffe... J'avais le droit de vivre et d'tre heureuse... Un rve de vie et de lumire plane encore autour de moi... Mais demain, le soleil de demain, c'est le matre qu'on m'impose, ce sont ses bras qui vont m'enlacer... Et o sont-ils, les bras que j'aurais aims..." Un intervalle, tmoignant d'un autre temps d'arrt: l'hsitation suprme sans doute et puis l'accomplissement de l'acte irrvocable. Et la lettre, pour quelques secondes encore, reprenait sa tranquillit harmonieuse. Mais cette tranquillit-l donnait le frisson... "C'est fini, il ne fallait qu'un peu de courage. Le petit flacon d'oubli est vide. Je suis dj une chose du pass. En une minute, j'ai franchi la vie, il ne m'en reste qu'un got amer de fleurs aux lvres. La terre me parait lointaine, et tout se brouille et de dissout?--tout sauf l'ami que j'aimais, que j'appelle, que je veux prs de moi jusqu' la fin." L'criture commenait s'en aller de travers comme celle des petits enfants. Puis, vers la fin de la nouvelle page, les lignes chevauchaient tout fait. La pauvre petite main n'y tait plus, ne savait plus, les lettres se rapetissaient trop, ou bien tout coup devenaient trs grandes, effrayantes d'tre si grandes... C'tait le dernier feuillet, celui qui avait t tordu et ptri pendant la convulsion de la mort, et les meurtrissures de ce papier ajoutaient l'horreur de lire. "...l'ami que j'appelle, que je veux prs de moi jusqu' la fin... Mon bien-aim, venez vite, car je veux vous le dire... Ne saviez-vous donc pas que je vous chrissais de tout mon tre? Quand on est mort, on peut tout avouer. Les rgles du monde, il n'y en a plus. Pourquoi, en m'en allant, ne vous avouerais-je pas que je vous ai aim?... Andr, ce jour o vous tes assis l, devant ce bureau o je vous cris mon adieu, le hasard, comme je me penchais, m'a fait vous frler; alors j'ai ferm les yeux, et derrire mes yeux clos, quels beaux songes ont tout coup pass! Vos bras me pressaient contre votre coeur, et mes mains emplies d'amour touchaient doucement vos yeux et en chassaient la tristesse. Ah! la mort aurait pu venir, et elle serait venue en mme temps que pour vous la lassitude, mais comme elle et t douce, et quelle me joyeuse et reconnaissante elle et emporte... Ah! tout se brouille et tout se voile... On m'avait dit que je dormirais, mais je n'ai pas encore sommeil, seulement tout remue, tout se ddouble, tout danse, mes bougies sont comme des soleils, mes fleurs ont grandi, grandi, je suis dans une fort de fleurs gantes... Viens, Andr, viens prs de moi, que fais-tu l parmi les roses? Viens prs de moi pendant que j'cris, je veux ton bras autour de moi et tes chers yeux prs de mes lvres. L, mon amour, c'est ainsi que je veux dormir, tout prs de toi, et te dire que je t'aime... Approche de moi tes yeux, car, de l'autre vie o je suis, on peut lire dans les mes travers les yeux... Et je suis une morte, Andr... Dans tes yeux clairs o je n'ai pas su voir, y a-t-il pour moi une larme?... Je ne t'entends pas rpondre parce que je suis morte... Pour cela je t'cris, tu n'entendrais pas ma voix lointaine... _Je t'aime_, entends-tu au moins cela, _je t'aime_..." Oh! sentir ainsi, comme sous la main, cette agonie! tre celui qui elle s'tait obstine parler quand mme, pendant la minute de grand mystre o l'me s'en va... Recueillir la dernire trace de sa chre pense qui venait dj du domaine des morts!... "Et je m'en vais, je m'envole, serre-moi!... Andr!... Oh! t'aimera-t-on encore d'un amour si tendre... Ah! le sommeil vient et la plume est lourde? Dans tes bras... mon bien-aim.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ils se perdaient, tracs peine, les derniers mots. Du reste, ni cela, ni rien, celui qui lisait ne pouvait plus lire... Sur le feuillet, froiss par la pauvre petite main qui ne savait plus, il appuya les lvres, pieusement et passionnment. Et ce fut leur grand et leur seul baiser... LVII O Djnane-Ferid-Azd, que le rahmet d'Allah descende sur toi! Que la paix soit ton me fire et blanche! Et puissent tes soeurs de Turquie, mon appel, pendant quelques annes encore avant l'oubli, redire ton cher nom, le soir dans leurs prires!... FIN End of the Project Gutenberg EBook of Les Dsenchantes -- Roman des harems Turcs contemporains, by Pierre Loti License: Share Alike