Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com Pierre Loti MADAME CHRYSANTHME (1887) Table des matires A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU. AVANT-PROPOS. I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII. XIX. XX. XXI. XXII. XXIII. XXIV. XXV. XXVI. XXVII. XXVIII. XXIX. XXX. XXXI. XXXII. XXXIII. XXXIV. XXXV. XXXVI. XXXVII. XXXVIII. XXXIX. XL. XLI. XLII. XLIII. XLIV. XLV. XLVI. XLVII. XLVIII. XLIX. L. LI. LII. LIII. LIV. LV. LVI. OEuvres de Pierre Loti A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU _Madame la duchesse,_ _Veuillez agrer ce livre comme un hommage de trs respectueuse amiti._ _J'hsitais vous l'offrir, parce que la donne n'en est pas bien correcte; mais j'ai veill ce que l'expression ne ft jamais de mauvais aloi, et j'espre y tre parvenu._ _C'est le journal d'un t de ma vie, auquel je n'ai rien chang pas mme les dates, je trouve que, quand on arrange les choses, on les drange toujours beaucoup. Bien que le rle le plus long soit en apparence madame Chrysanthme, il est bien certain que les trois principaux personnages sont_ Moi, _le_ Japon _et l'_ Effet _que ce pays m'a produit._ _Vous rappelez-vous une photographie--assez comique, j'en conviens--reprsentant le grand Yves, une Japonaise et moi, aligns sur une mme carte d'aprs les indications d'un artiste de Nagasaki?--Vous avez souri quand je vous ai affirm que cette petite personne, entre nous deux, si soigneusement peigne, avait t_ une de mes voisines. _Veuillez recevoir mon livre avec ce mme sourire indulgent, sans y chercher aucune porte morale dangereuse ou bonne,--comme vous recevriez une potiche drle, un magot d'ivoire, un bibelot saugrenu quelconque, rapport pour vous de cette tonnante patrie de toutes les saugrenuits..._ _Avec un grand respect, madame la duchesse, votre affectionn,_ Pierre Loti. AVANT-PROPOS En mer, aux environs de deux heures du matin, par une nuit calme, sous un ciel plein d'toiles. Yves se tenait sur la passerelle auprs de moi, et nous causions du pays, absolument nouveau pour nous deux, o nous conduisaient cette fois les hasards de notre destine. C'tait le lendemain que nous devions atterrir; cette attente nous amusait et nous formions mille projets. --Moi, disais-je, aussitt arriv, je me marie.... --Ah! fit Yves, de son air dtach, en homme que rien ne surprend plus. --Oui... avec une petite femme peau jaune, cheveux noirs, yeux de chat.--Je la choisirai jolie. --Elle ne sera pas plus haute qu'une poupe.--Tu auras ta chambre chez nous.--a se passera dans une maison de papier, bien l'ombre, au milieu des jardins verts.--Je veux que tout soit fleuri alentour; nous habiterons au milieu des fleurs, et chaque matin on remplira notre logis de bouquets, de bouquets comme jamais tu n'en as vu.... Yves semblait maintenant prendre intrt ces projets de mnage. Il m'et d'ailleurs cout avec autant de confiance, si je lui avais manifest l'intention de prononcer des voeux temporaires chez des moines de ce pays, ou bien d'pouser quelque reine des les et de m'enfermer avec elle, au milieu d'un lac enchant, dans une maison de jade. Mais c'tait rellement bien arrt dans ma tte, ce plan d'existence que je lui exposais l. Par ennui, mon Dieu, par solitude, j'en tais venu peu peu imaginer et dsirer ce mariage.--Et puis surtout, vivre un peu _ terre_, en un recoin ombreux, parmi les arbres et les fleurs, comme cela tait tentant, aprs ces mois de notre existence que nous venions de perdre aux Pescadores (qui sont des les chaudes et sinistres, sans verdure, sans bois, sans ruisseaux, ayant l'odeur de la Chine et de la mort). Nous avions fait beaucoup de chemin en latitude, depuis que notre navire tait sorti de cette fournaise chinoise, et les constellations de notre ciel avaient rapidement chang: la Croix du Sud disparue avec les autres toiles australes, la Grande-Ourse tait remonte vers le znith et se tenait maintenant presque aussi haut que dans le ciel de France. Dj l'air plus frais qu'on respirait cette nuit-l nous reposait, nous vivifiait dlicieusement,--nous rappelait nos nuits de quart d'autrefois, l't, sur les ctes bretonnes.... Et pourtant, quelle distance nous en tions, de ces ctes familires, quelle distance effroyable!... I Au petit jour naissant, nous apermes le Japon. Juste l'heure prvue, il apparut, encore lointain, en un point prcis de cette mer qui, pendant tant de jours, avait t l'tendue vide. Ce ne fut d'abord qu'une srie de petits sommets roses (l'archipel avanc des Fuka au soleil levant). Mais derrire, tout le long de l'horizon, on vit bientt comme une lourdeur en l'air, comme un voile pesant sur les eaux: c'tait cela, le vrai Japon, et peu peu, dans cette sorte de grande nue confuse, se dcouprent des silhouettes tout fait opaques qui taient les montagnes de Nagasaki. Nous avions vent debout, une brise frache qui augmentait toujours, comme si ce pays et souffl de toutes ses forces contre nous pour nous loigner de lui. --La mer, les cordages, le navire, taient agits et bruissants. II Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s'taient rapproches, rapproches jusqu' nous surplomber de leurs masses rocheuses ou de leurs fouillis de verdure. Et nous entrions maintenant dans une espce de couloir ombreux, entre deux ranges de trs hautes montagnes, qui se succdaient avec une bizarrerie symtrique--comme les portants d'un dcor tout en profondeur, extrmement beau, mais pas assez naturel.--On et dit que ce Japon s'ouvrait devant nous, en une dchirure enchante, pour nous laisser pntrer dans son coeur mme. Au bout de cette baie longue et trange, il devait y avoir Nagasaki qu'on ne voyait pas encore. Tout tait admirablement vert. La grande brise du large, brusquement tombe, avait fait place au calme; l'air, devenu trs chaud, se remplissait de parfums de fleur. Et, dans cette valle, il se faisait une tonnante musique de cigales; elles se rpondaient d'une rive l'autre; toutes ces montagnes rsonnaient de leurs bruissements innombrables; tout ce pays rendait comme une incessante vibration de cristal. Nous frlions au passage des peuplades de grandes jonques, qui glissaient tout doucement, pousses par des brises imperceptibles; sur l'eau peine froisse, on ne les entendait pas marcher; leurs voiles blanches, tendues sur des vergues horizontales, retombaient mollement, drapes mille plis comme des stores; leurs poupes compliques se relevaient en chteau, comme celles des nefs du moyen ge. Au milieu du vert intense de ces murailles de montagnes, elles avaient une blancheur neigeuse. Quel pays de verdure et d'ombre, ce Japon, quel Eden inattendu!... Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour; mais ici, dans l'encaissement de cette valle, on avait dj une impression de soir; au-dessous des sommets trs clairs, les bases, toutes les parties plus touffues avoisinant les eaux, taient dans une pnombre de crpuscule. Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre des feuillages, taient manoeuvres sans bruit, merveilleusement, par de petits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peigns en bandeaux de femme.--A mesure qu'on s'enfonait dans le couloir vert, les senteurs devenaient plus pntrantes et le tintement monotone des cigales s'enflait comme un crescendo d'orchestre. En haut, dans la dcoupure lumineuse du ciel entre les montagnes, planaient des espces de gerfauts qui faisaient: Han! Han! Han! avec un son profond de voix humaine; leurs cris dtonnaient l tristement, prolongs par l'cho. Toute cette nature exubrante et frache portait en elle-mme une tranget japonaise; cela rsidait dans je ne sais quoi de bizarre qu'avaient les cimes des montagnes et, si l'on peut dire, dans l'invraisemblance de certaines choses trop jolies. Des arbres s'arrangeaient en bouquets, avec la mme grce prcieuse que sur les plateaux de laque. De grands rochers surgissaient tout debout, dans des poses exagres, ct de mamelons aux formes douces, couverts de pelouses tendres: des lments disparates de paysage se trouvaient rapprochs, comme dans les sites artificiels. ...Et, en regardant bien, on apercevait et l, le plus souvent btie en porte--faux au-dessus d'un abme, quelque vieille petite pagode mystrieuse, demi cache dans le fouillis des arbres suspendus cela surtout jetait ds l'abord, aux nouveaux arrivants comme nous, la note lointaine et donnait le sentiment que, dans cette contre, les Esprits, les Dieux des bois, les symboles antiques chargs de veiller sur les campagnes, taient inconnus et incomprhensibles.... Quand Nagasaki parut, ce fut une dception pour nos yeux: au pied des vertes montagnes surplombantes, c'tait une ville tout fait quelconque. En avant, un ple-mle de navires portant tous les pavillons du monde, des paquebots comme ailleurs, des fumes noires et, sur les quais, des usines; en fait de choses banales dj vues partout, rien n'y manquait. Il viendra un temps o la terre sera bien ennuyeuse habiter, quand on l'aura rendue pareille d'un bout l'autre, et qu'on ne pourra mme plus essayer de voyager pour se distraire un peu.... Nous fmes, vers six heures, un mouillage trs bruyant, au milieu d'un tas de navires qui taient l, et tout aussitt nous fmes envahis. Envahis par un Japon mercantile, empress, comique, qui nous arrivait pleine barque, pleine jonque, comme une mare montante: des bonshommes et des bonnes femmes entrant en longue file ininterrompue, sans cris, sans contestations, sans bruit, chacun avec une rvrence si souriante qu'on n'osait pas se fcher et qu' la fin, par effet rflexe, on souriait soi-mme, on saluait aussi. Sur leur dos ils apportaient tous des petits paniers, des petites caisses, des rcipients de toutes les formes, invents de la manire la plus ingnieuse pour s'emboter, pour se contenir les uns les autres et puis se multiplier ensuite jusqu' l'encombrement, jusqu' l'infini; il en sortait des choses inattendues, inimaginables; des paravents, des souliers, du savon, des lanternes; des boutons de manchettes, des cigales en vie chantant dans des petites cages; de la bijouterie, et des souris blanches apprivoises sachant faire tourner des petits moulins en carton; des photographies obscnes; des soupes et des ragots, dans des cuelles, tout chauds, tout prts tre servis par portions l'quipage;--et des porcelaines, des lgions de potiches, de thires, de tasses, de petits pots et d'assiette. En un tour de main, tout cela, dball, tal par terre avec une prestesse prodigieuse et un certain art d'arrangement; chaque vendeur accroupi la singe, les mains touchant les pieds, derrire son bibelot--et toujours souriant, toujours cass en deux par les plus gracieuses rvrences. Et le pont du navire, sous ces amas de choses multicolores, ressemblant tout coup un immense bazar. Et les matelots, trs amuss, trs en gaiet, pitinant dans les tas, prenant le menton des marchandes, achetant de tout, semant plaisir leurs piastres blanches.... Mais, mon Dieu, que tout ce monde tait laid, mesquin, grotesque! tant donns mes projets de mariage, j'en devenais trs rveur, trs dsenchant.... Nous tions de service, Yves et moi, jusqu'au lendemain matin, et, aprs les premires agitations qui, bord, suivent toujours les mouillages--(embarcations mettre la mer; chelles, tangons _pousser dehors_)--nous n'avions plus rien faire qu' regarder. Et nous nous disions: O sommes-nous vraiment?--Aux tats-Unis?--Dans une colonie anglaise d'Australie,--ou la Nouvelle-Zlande??... Des consulats, des douanes, des manufactures; un dock o trne une frgate russe; toute une _concession_ europenne avec des villas sur les hauteurs, et, sur les quais, des bars amricains l'usage des matelots. L-bas, il est vrai, l-bas, derrire et plus loin que ces choses communes, tout au fond de l'immense valle verte, des milliers et des milliers de maisonnettes noirtres, un fouillis d'un aspect un peu trange d'o mergent et l de plus hautes toitures peintes en rouge sombre: probablement le vrai, le vieux Nagasaki japonais qui subsiste encore.... Et dans ces quartiers, qui sait, minaudant derrire quelque paravent de papier, la petite femme yeux de chat... que peut-tre... avant deux ou trois jours (n'ayant pas de temps perdre) j'aurai pouse!!... C'est gal, je ne la vois plus bien, cette petite personne; les marchandes de souris blanches qui sont ici m'ont gt son image; j'ai peur prsent qu'elle ne leur ressemble.... A la nuit tombante, le pont de notre navire se vida comme par enchantement; ayant en un tour de main referm leurs botes, repli leurs paravents coulisses, leurs ventails ressorts; ayant fait chacun de nous la rvrence trs humble, les petits bonshommes et les petites bonnes femmes s'en allrent. Et mesure que la nuit descendait, confondant les choses dans de l'obscurit bleutre, ce Japon o nous tions redevenait peu peu, peu peu, un pays d'enchantements et de ferie. Les grandes montagnes, toutes noires prsent, se ddoublaient par la base dans l'eau immobile qui nous portait, se refltaient avec leurs dcoupures renverses, donnant l'illusion de prcipices effroyables au-dessus desquels nous aurions t suspendus;--et les toiles, renverses aussi, faisaient dans le fond du gouffre imaginaire comme un semis de petites taches de phosphore. Puis tout ce Nagasaki s'illuminait profusion, se couvrait de lanternes l'infini; le moindre faubourg s'clairait, le moindre village; la plus infime cabane, qui tait juche l-haut dans les arbres et que, dans le jour, on n'avait mme pas vue, jetait sa petite lueur de ver luisant. Bientt il y en eut, des lumires, il y en eut partout; de tous les cts de la baie, du haut en bas des montagnes, des myriades de feux brillaient dans le noir, donnant l'impression d'une capitale immense, tage autour de nous en un vertigineux amphithtre. Et en dessous, tant l'eau tait tranquille, une autre ville, aussi illumine, descendait au fond de l'abme. La nuit tait tide, pure, dlicieuse; l'air rempli d'une odeur de fleurs que les montagnes nous envoyaient. Des sons de guitares, venant des maisons de th ou des mauvais lieux nocturnes, semblaient, dans l'loignement, tre des musiques suaves. Et ce chant des cigales,--qui est au Japon un des bruits ternels de la vie, auquel nous ne devions plus prendre garde quelques jours plus tard tant il est ici le fond mme de tous les bruits terrestres,--on l'entendait, sonore, incessant, doucement monotone comme la chute d'une cascade de cristal.... III Il pleuvait par torrents le lendemain; une de ces pluies d'abat, sans trve, sans merci, aveuglante, inondant tout; une pluie drue ne pas se voir d'un bout du navire l'autre. On et dit que les nuages du monde entier s'taient runis dans la baie de Nagasaki, avaient pris rendez-vous dans ce grand entonnoir de verdure pour y ruisseler leur aise. Et il pleuvait, pleuvait; il faisait presque nuit, tant cela tombait pais. A travers un voile d'eau miette, on apercevait encore la base des montagnes; mais quant aux cimes, elles taient perdues dans les grosses masses sombres qui pesaient sur nous. On voyait des lambeaux de nuages, qui avaient l'air de se dtacher de la vote obscure, qui tranaient l-haut sur les arbres comme de grandes loques grises,--et qui toujours fondaient en eau, en eau torrentielle. Il y avait du vent aussi; on l'entendait hurler dans les ravins avec une voix profonde.--Et toute la surface de la baie, pique de pluie, tourmente par des tourbillons qui arrivaient de partout, clapotait, gmissait, se dmenait dans une agitation extrme. Un vilain temps pour mettre pied terre une premire fois.... Comment aller chercher pouse, sous ce dluge, dans un pays inconnu!... Tant pis! Je fais toilette et je dis Yves,--qui sourit mon ide de promenade quand mme: --Fais-moi accoster un sampan, frre, je te prie. Yves alors, d'un geste de bras dans le vent et la pluie, appelle une espce de petit sarcophage en bois blanc, qui sautillait prs de nous sur la mer, men la godille par deux enfants jaunes tout nus sous l'averse.--La chose s'approche; je m'lance dessus; puis, par une petite trappe en forme de ratire que m'ouvre l'un des godilleurs, je me glisse et m'tends tout de mon long sur une natte--dans ce que l'on appelle la cabine d'un sampan. J'ai juste la place de mon corps couch, dans ce cercueil flottant--qui est d'ailleurs d'une propret minutieuse, d'une blancheur de sapin neuf. Je suis bien abrit de la pluie, qui tambourine sur mon couvercle, et me voil en route pour la ville, naviguant plat ventre dans cette bote; berc par une lame, secou mchamment par une autre, moiti retourn quelquefois--et, dans l'entrebillement de ma ratire, apercevant de bas en haut les deux petits personnages qui j'ai confi mon sort: enfants de huit ou dix ans tout au plus, ayant des minois de ouistiti, mais dj muscls comme de vrais hommes en miniature, dj adroits comme de vieux habitus de la mer. ...Ils poussent les hauts cris: c'est que sans doute nous abordons!--En effet, par ma trappe, que je viens d'ouvrir en grand, je vois les dalles grises du quai, l tout prs. Alors j'merge de mon sarcophage, me disposant mettre le pied, pour la premire fois de ma vie, sur le sol japonais. Tout ruisselle de plus en plus et la pluie fouette dans les yeux, irritante, insupportable. A peine suis-je terre, qu'une dizaine d'tres tranges, difficiles dfinir ds l'abord travers l'onde aveuglante--espces de hrissons humains tranant chacun quelque chose de grand et de noir--bondissent sur moi, crient, m'entourent, me barrent le passage. L'un d'eux a ouvert sur ma tte un immense parapluie, nervures trs rapproches, sur lequel des cigognes sont peintes en transparent,--et les voici qui me sourient tous, la figure engageante, avec un air d'attendre. On m'avait prvenu: ce sont simplement des _djins_ qui se disputent l'honneur de ma prfrence; cependant je suis saisi de cette attaque brusque, de cet accueil du Japon pour une premire visite. (Des _djins_ ou des _djin-richisans_, cela veut dire des hommes-coureurs tranant de petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent; se louant l'heure ou la course, comme chez nous les fiacres.) Leurs jambes sont nues jusqu'en haut,--aujourd'hui trs mouilles,--et leur tte se cache sous un grand chapeau de forme abat-jour. Ils portent un manteau waterproof en paillasson, tous les bouts de paille en dehors, hrisss la porc-pic; on les dirait habills avec le toit d'une chaumire.--ils continuent de sourire, attendant mon choix. N'ayant l'honneur d'en connatre aucun, j'opte la lgre pour le djin au parapluie et je monte dans sa petite voiture, dont il rabat sur moi la capote, bien bas, bien bas. Sur mes jambes il tend un tablier cir, me le remonte jusqu'aux yeux, puis s'avance et me dit en japonais quelque chose qui doit signifier ceci: O faut-il vous conduire, mon bourgeois? A quoi je rponds dans la mme langue: Au _Jardin-des-Fleurs_, mon ami! J'ai rpondu cela en trois mots appris par coeur, un peu la manire perroquet, tonn que cela pt avoir un sens, tonn d'tre compris,--et nous partons, lui courant ventre terre; moi tran par lui, tressautant sur la route dans son char lger, envelopp de toiles cires, enferm comme dans une bote;--toujours arross tous deux, faisant jaillir l'eau et la boue du sol dtremp. Au _Jardin-des-Fleurs_, ai-je dit comme un habitu, surpris moi-mme de m'entendre. C'est que je suis moins naf en japonerie qu'on ne pourrait le croire. Des amis qui reviennent de cet empire m'ont fait la leon, et je sais beaucoup de choses: ce _Jardin-des-Fleurs_ est une _maison de th_, un lieu de rendez-vous lgant. Une fois l, je demanderai un certain Kangourou-San, qui est la fois interprte, blanchisseur et agent discret pour croisements de races. Et ce soir peut-tre, si mes affaires marchent souhait, je serai prsent la jeune fille que le sort mystrieux me destine.... Cette pense me tient l'esprit en veil pendant la course haletante que nous faisons, mon djin et moi, l'un roulant l'autre, sous l'averse inexorable.... Oh! le singulier Japon entrevu ce jour-l, par l'entrebillement de ces toiles cires, par-dessous la capote ruisselante de ma petite voiture! Un Japon maussade, crott, demi noy. Tout cela, maisons, btes ou gens, que je ne connaissais encore qu'en images; tout cela que j'avais vu peint sur les fonds bien bleus ou bien roses des crans et des potiches, m'apparaissant dans la ralit sous un ciel noir, en parapluie, en sabots, piteux et trouss. Par instants l'onde tombe si fort que je ferme tout bien juste; je m'engourdis dans le bruit et les secousses, oubliant tout fait dans quel pays je suis.--Cette capote de voiture a des trous qui me font couler des petits ruisseaux dans le dos.--Ensuite, me rappelant que je voyage en plein Nagasaki et pour la premire fois de ma vie, je jette un regard curieux dehors, au risque de recevoir une douche: nous trottons dans quelque petite rue triste et noirtre (il y en a comme a un ddale, des milliers); des cascades dgringolent des toits sur les pavs luisants; la pluie fait dans l'air des hachures grises qui embrouillent les choses.--Parfois nous croisons une dame, emptre dans sa robe, mal assure sur ses hautes chaussures de bois, personnage de paravent qui se trousse sous un parapluie de papier peinturlur. Ou bien nous passons devant une entre de pagode, et alors quelque vieux monstre de granit, assis le derrire dans l'eau, me fait la grimace, froce. Mais comme c'est grand, ce Nagasaki! Voil prs d'une heure que nous courons toutes jambes et cela ne parat pas finir. Et c'est en plaine; on ne souponnait pas cela, de la rade, qu'il y et une plaine si tendue dans ce fond de valle. Par exemple, il me serait impossible de dire o je suis, dans quelle direction nous avons couru; je m'abandonne mon djin et au hasard. Et quel homme-vapeur, mon djin! J'tais habitu aux coureurs chinois, mais ce n'tait rien de pareil. Quand j'carte mes toiles cires pour regarder quelque chose, c'est toujours lui, cela va sans dire, que j'aperois au premier plan; ses deux jambes nues, fauves, muscles, dtalant l'une devant l'autre, claboussant tout, et son dos de hrisson, courb sous la pluie.--Les gens qui voient passer ce petit char, si arros, se doutent-ils qu'il renferme un prtendant en qute d'une pouse?... Enfin mon quipage s'arrte, et mon djin, souriant, avec des prcautions pour ne pas me faire couler de nouvelles rivires dans le cou, abaisse la capote de ma voiture; il y a une accalmie dans le dluge, il ne pleut plus.--Je n'avais pas encore vu son visage; il est assez joli, par exception; c'est un jeune homme d'une trentaine d'annes, l'air vif et vigoureux, au regard ouvert.... Et qui m'et dit que, peu de jours plus tard, ce mme djin.... Mais non, je ne veux pas bruiter cela encore; ce serait risquer de jeter sur Chrysanthme une dconsidration anticipe et injuste.... Donc, nous venons de nous arrter. C'est la base mme d'une grande montagne surplombante; nous avons d dpasser la ville, probablement, et nous sommes dans la banlieue, la campagne. Il faut mettre pied terre, parat-il, et grimper prsent par un sentier troit presque pic. Autour de nous, il y a des maisonnettes de faubourg, des cltures de jardin, des palissades en bambou trs leves masquant la vue. La verte montagne nous crase de toute sa hauteur, et des nues basses, lourdes, obscures, se tiennent au-dessus de nos ttes comme un couvercle oppressant qui achverait de nous enfermer dans ce recoin inconnu o nous sommes; vraiment il semble que cette absence de lointains, de perspectives, dispose mieux remarquer tous les dtails de trs petit bout de Japon intime, boueux et mouill, que nous avons sous les yeux.--La terre de ce pays est bien rouge.--Les herbes, les fleurettes qui bordent le chemin me sont trangres;--pourtant, dans la palissade, il y a des liserons comme les ntres, et je reconnais dans les jardins des marguerites-reines, des zinias, d'autres fleurs de France. L'air a une odeur complique; aux senteurs des plantes et de la terre s'ajoute autre chose, qui vient des demeures humaines sans doute: on dirait un mlange de poisson sec et d'encens. Personne ne passe; des habitants, des intrieurs, de la vie, rien ne se montre, et je pourrais aussi bien me croire n'importe o. Mon djin a remis sous un arbre sa petite voiture, et nous montons ensemble dans ce chemin raide, sur ce sol rouge o nos pieds glissent. --Nous allons bien au _Jardin-des-Fleurs?_ dis-je, inquiet de savoir si j'ai t compris. --Oui, oui, fait le djin, c'est l-haut et c'est tout prs. Le chemin tourne, devient encaiss et sombre. D'un ct, la paroi de la montagne, toute tapisse de fougres mouilles; de l'autre, une grande maison de bois, presque sans ouvertures et d'un mauvais aspect: c'est l que mon djin s'arrte. Comment, cette maison sinistre, le _Jardin-des-Fleurs?_--Il prtend que oui, l'air trs sr de son fait. Nous frappons une grosse porte qui aussitt glisse dans ses rainures et s'ouvre.--Alors deux petites bonnes femmes apparaissent, drlettes, presque vieillottes; mais ayant conserv des prtentions, cela se voit tout de suite; tenues de potiche trs correctes, mains et pieds d'enfant. A peine m'ont-elles vu, qu'elles tombent quatre pattes, le nez contre le plancher. Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui leur arrive?--Rien du tout, c'est simplement le salut de grande crmonie qui se fait ainsi; je n'en avais point l'habitude encore. Les voil releves, s'empressant me dchausser (on n'entre jamais avec ses souliers dans une maison nipponne), essuyer le bas de mon pantalon, toucher si mes paules ne sont pas trempes. Ce qui frappe ds l'abord, dans ces intrieurs japonais, c'est la propret minutieuse, et la nudit blanche, glaciale. Sur des nattes irrprochables, sans un pli, sans un dessin, sans une souillure, on me fait monter au premier tage, dans une grande pice o il n'y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont composs de chssis coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin disparatre,--et tout un ct de l'appartement s'ouvre en vranda sur la campagne verte, sur le ciel gris. Comme sige, on m'apporte un carreau de velours noir, et me voil assis trs bas au milieu de cette pice vide o il fait presque froid,--les deux petites bonnes femmes (qui sont les servantes de la maison et les miennes trs humbles) attendant mes ordres dans des postures de soumission profonde. C'est incroyable que cela signifie quelque chose, ces mots baroques, ces phrases que j'ai apprises l-bas, pendant notre exil aux Pescadores, coups de lexique et de grammaire, mais sans conviction aucune.--Il parat bien que si, pourtant; on me comprend tout de suite. Je veux d'abord parler ce monsieur Kangourou, qui est _interprte, blanchisseur et agent discret pour grands mariages_.--C'est parfait; on le connat, on va sur l'heure me l'aller qurir, et l'ane des servantes prpare dans ce but ses socques de bois, son parapluie de papier. Ensuite, je veux qu'on m'apporte une collation bien servie, compose de choses japonaises raffines.--De mieux en mieux; on se prcipite aux cuisines pour commander cela. Enfin je veux qu'on serve du th et du riz mon djin qui m'attend en bas;--je veux, je veux beaucoup de choses, mesdames les poupes, je vous les dirai mesure, posment, quand j'aurai eu le temps de rassembler mes mots.... Mais, plus je vous regarde, plus je m'inquite de ce que va tre ma fiance de demain.--Presque mignonnes, je vous l'accorde, vous l'tes,-- force de drlerie, de mains dlicates, de pieds en miniature; mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot d'tagre, un air ouistiti, un air je ne sais quoi.... ...Je commence comprendre que je suis arriv dans cette maison un moment mal choisi. Il s'y passe quelque chose qui ne me regarde pas, et je gne. Ds l'abord, j'aurais pu deviner cela, malgr la politesse excessive de l'accueil--car je me rappelle prsent, pendant qu'on me dchaussait en bas, j'ai entendu des chuchotements au-dessus de ma tte, puis un bruit de panneaux que l'on faisait courir trs vite dans leurs glissires; videmment c'tait pour me cacher ce que je ne devais pas voir; on improvisait pour moi l'appartement o je suis,--comme, dans les mnageries, on fait un compartiment spar certaines btes pendant la reprsentation. Maintenant on m'a laiss seul, tandis que mes ordres s'excutent, et je tends l'oreille, accroupi comme un Bouddha sur mon coussin de velours noir, au milieu de la blancheur de ces nattes et de ces murs. Derrire les cloisons de papier, des voix fatigues, qui semblent nombreuses, parlent tout bas. Puis un son de guitare et un chant de femme s'lvent, plaintifs, assez doux, dans la sonorit de cette maison nue, dans la mlancolie de ce temps de pluie. Par la vranda toute grande ouverte, ce que l'on voit est bien joli, je le reconnais; cela ressemble un paysage enchant. Des montagnes admirablement boises, montant haut dans le ciel toujours sombre, y cachant les pointes de leurs cimes, et, perch dans les nuages, un temple. L'air a cette transparence absolue, les lointains cette nettet qui suivent les grandes averses; mais une vote paisse, encore charge d'eau, reste tendue au-dessus de tout, et, sur les feuillages des bois suspendus, il y a comme de gros flocons de ouate grise qui se tiennent immobiles. Au premier plan, en avant et en bas de toutes ces choses presque fantastiques, est un jardin en miniature--o deux beaux chats blancs se promnent, s'amusent se poursuivre dans les alles d'un labyrinthe lilliputien, en secouant leurs pattes parce que le sable est plein d'eau. Le jardin est manir au possible: aucune fleur, mais des petits rochers, des petits lacs, des arbres nains taills avec un got bizarre; tout cela, pas naturel, mais si ingnieusement compos, si vert, avec des mousses si fraches!... Un grand silence au dehors, dans ces campagnes mouilles que je domine; un calme absolu, jusque l-bas dans les fonds du dcor immense. Mais la voix de femme, derrire le mur de papier, chante toujours avec une extrme douceur triste; la guitare qui l'accompagne a des notes graves, un peu lugubres.... Tiens!... cela s'acclre prsent,--et on dirait mme que l'on danse! Tant pis! Je vais essayer de regarder entre les chssis lgers,--par une fente que j'aperois l-bas. Oh! le spectacle singulier: videmment de jeunes lgants de Nagasaki en train de faire la grande fte clandestine! Dans un appartement aussi nu que le mien, ils sont l une douzaine assis en rond par terre; longues robes en coton bleu manches pagodes, longs cheveux gras et plats surmonts d'un chapeau europen de forme _melon_; figures niaises, jaunes, puises, exsangues. A terre, une quantit de petits rchauds, de petites pipes, de petits plateaux de laque, de petites thires, de petites tasses;--tous les accessoires et tous les restes d'une orgie japonaise ressemblant une dnette d'enfants. Et, au milieu du cercle de ces dandies, trois femmes trs pares, autant dire trois visions tranges: robes de couleurs ples et sans nom, brodes de chimres d'or; grands chignons arrangs avec un art inconnu, piqus d'pingles et de fleurs. Deux sont assises et me tournent le dos: l'une tenant la guitare; l'autre, celle qui chante de cette voix si douce;--elles sont exquises de pose, de costume, de cheveux, de nuque, de tout, ainsi vues furtivement par derrire, et je tremble qu'un mouvement ne me montre leur visage qui sans doute me dsenchantera. La troisime est debout et danse devant cet aropage d'imbciles, devant ces chapeaux melon et ces cheveux plats.... Oh! quelle pouvante quand elle se retourne! Elle porte sur la figure le masque horrible, contract, blme, d'un spectre ou d'un vampire.... Le masque se dtache et tombe.... Elle est un amour de petite fe, pouvant bien avoir douze ou quinze ans, svelte, dj coquette, dj femme,--vtue d'une longue robe de crpon bleu nuit, ombr, avec une broderie reprsentant des chauves-souris grises, des chauves-souris noires, des chauves-souris d'or.... Des pas dans l'escalier, des pieds de femme, lgers, dchausss, froissant les nattes blanches.... Sans doute le premier service de mon lunch que l'on m'apporte.--Vite je retombe immobile, fixe, sur mon coussin de velours noir. Elles sont trois maintenant, trois servantes qui arrivent la file, avec des sourires et des rvrences. L'une me prsente le rchaud et la thire; l'autre, des fruits confits dans de dlicieuses petites assiettes; l'autre encore, des choses indfinissables sur des bijoux de petits plateaux. Et elles s'accroupissent devant moi par terre, dposant mes pieds toute cette dnette. A ce moment, j'ai une impression de Japon assez charmante; je me sens entr en plein dans ce petit monde imagin, artificiel, que je connaissais dj par les peintures des laques et des porcelaines. C'est si bien cela! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes, avec leurs yeux brids, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et comme vernis;--et ce petit service par terre;--et ce paysage entrevu par la vranda, cette pagode perche dans les nuages;--et cette prciosit qui est partout, mme dans les choses. C'est si bien cela aussi, cette voix mlancolique de femme, qui continue de se faire entendre derrire la cloison de papier; c'est ainsi videmment qu'elles devaient chanter, ces musiciennes que j'avais vues jadis peintes en couleurs bizarres sur papier de riz et fermant demi leurs petits yeux vagues, au milieu de fleurs trop grandes. Je l'avais devin, ce Japon-l, bien longtemps avant d'y venir. Peut-tre pourtant, dans la ralit, me semble-t-il diminu, plus mivre encore, et plus triste aussi,--sans doute cause de ce suaire de nuages noirs, cause de cette pluie.... En attendant M. Kangourou (qui va arriver, parat-il, qui s'habille), faisons la dnette. Dans un bol des plus mignons, orn de cigognes envoles, il y a un potage invraisemblable, aux algues. Ailleurs, des petits poissons secs au sucre, des crabes au sucre, des haricots au sucre, des fruits au vinaigre et au poivre. Tout cela atroce, mais surtout imprvu, inimaginable. Elles me font manger, les petites femmes, riant beaucoup, de ce rire perptuel, agaant, qui est le rire japonais,--manger leur manire, avec de gentilles baguettes et un doigt plein de grce. Je m'habitue leurs figures. L'ensemble de tout cela est raffin,--d'un raffinement trs ct du ntre par exemple, que je ne puis gure bien comprendre premire vue, mais qui la longue finira peut-tre par me plaire. ...Entre tout coup, comme un papillon de nuit rveill par le plein jour, comme une phalne rare et surprenante, la danseuse d' ct, l'enfant qui portait le masque sinistre. C'est pour me voir sans doute. Elle roule des yeux de chatte craintive; puis, apprivoise tout de suite, vient s'appuyer contre moi, avec une clinerie de bb qui sonne adorablement faux. Elle est mignonne, fine, lgante; elle sent bon. Drlement peinte, blanche comme du pltre, avec un petit rond rose bien rgulier au milieu de chaque joue; la bouche carmine et un peu de dorure soulignant la lvre infrieure. Comme on n'a pas pu blanchir la nuque, cause des cheveux follets qui sont nombreux, on a, par amour de la correctitude, arrt l le pltrage blanc en une ligne droite que l'on dirait coupe au couteau; il en rsulte, derrire son cou, un carr de peau naturelle, qui est trs jaune.... Un son imprieux de guitare derrire la cloison, un appel videmment! Crac, elle se sauve, la petite fe, s'en va retrouver les imbciles d' ct. Si j'pousais celle-ci, sans chercher plus loin? Je la respecterais comme un enfant moi confi; je la prendrais pour ce qu'elle est, pour un jouet bizarre et charmant. Quel amusant petit mnage cela me ferait! Vraiment, tant qu' pouser un bibelot, j'aurais peine trouver mieux.... Entre de M. Kangourou. Complet en drap gris, de la _Belle-Jardinire_ ou du _Pont-Neuf_, chapeau melon, gants de filoselle blancs. Figure la fois ruse et niaise; presque pas de nez, presque pas d'yeux. Rvrence la japonaise: plongeon brusque, les mains poses plat sur les genoux, le torse faisant angle droit avec les jambes comme si le bonhomme se cassait; petit sifflement de reptile (que l'on produit en aspirant la salive entre les dents et qui est le dernier mot de la politesse obsquieuse dans cet empire). --Vous parlez franais, monsieur Kangourou? --Vi! Missieu! Nouvelle rvrence. Il m'en fait pour chaque mot que je dis, comme s'il tait un pantin manivelle; quand il est assis devant moi par terre, cela se borne un plongeon de la tte,--accompagn toujours du mme bruit sifflant de salive. --Une tasse de th, monsieur Kangourou? Nouveau salut et geste trs prcieux des mains, comme pour dire: J'oserais peine; c'est trop de condescendance de votre part.... Enfin, pour vous obir... Il a devin, aux premiers mots, ce que j'attends de lui: --Sans doute, rpond-il, nous allons nous occuper de cela; dans une huitaine de jours prcisment une famille de Simonosaki, o il y a deux filles charmantes, doit arriver.... --Comment, dans une huitaine de jours! Vous me connaissez mal, monsieur Kangourou! Non, non, ce sera tout de suite, demain ou pas du tout. Encore une rvrence sifflante, et Kangourou-San, gagn par mon agitation, se met passer en revue fivreusement toutes les jeunes personnes disponibles Nagasaki: --Voyons,--il y avait bien mademoiselle Oeillet.... Oh! quel dommage que je n'aie pas parl deux jours plus tt! Si jolie, si habile jouer de la guitare.... C'est un irrparable malheur: elle a t prise avant-hier par un officier russe.... Ah! mademoiselle Abricot!--Cela ferait-il mon affaire, cette demoiselle Abricot? C'est la fille d'un riche marchand de porcelaines du bazar de Dcima; une personne d'un grand mrite, mais elle coterait fort cher: ses parents, qui en font beaucoup de cas, ne la cderaient pas moins de cent yen* par mois. Elle est trs instruite, sait couramment l'criture commerciale et possde, au bout des doigts, plus de deux mille caractres d'criture savante. Dans un concours de posie, elle est arrive premire avec un morceau compos _ la louange des petites fleurs blanches des haies vues la rose du matin_. Seulement elle n'est pas trs jolie de visage; un de ses yeux est moins grand que l'autre--et un trou lui est rest dans une joue, d'un mal qu'elle avait eu tant enfant.... *_Un yen vaut 5 francs._ --Oh! non, alors, de grce, pas elle. Cherchons parmi les jeunes personnes moins distingues, mais n'ayant pas de cicatrice. Et celles qui sont l, ct, en belles robes brodes d'or? Par exemple, la danseuse au masque de spectre, monsieur Kangourou?? ou encore celle qui chante d'une voix si douce et dont la nuque est si jolie??? Il ne comprend pas bien d'abord de qui il s'agit; puis, quand il a compris, secouant la tte, presque moqueur, il dit: --Non, Missieu, non! Ce sont des _Guchas_*, Missieu,--des _Guchas!_ *_Guchas, chanteuses et danseuses de profession formes au Conservatoire de Yeddo._ --Eh bien, mais, pourquoi donc pas des _Guchas?_ qu'est-ce que cela peut me faire, moi, qu'elles soient des _Guchas?_--Plus tard, quand je serai mieux au courant des choses japonaises, peut-tre apprcierai-je moi-mme l'normit de ma demande: on dirait vraiment que j'ai parl d'pouser le diable.... Mais voici M. Kangourou qui se rappelle tout coup une certaine mademoiselle Jasmin.--Mon Dieu, comment donc n'y avait-il pas song tout de suite; mais c'est absolument ce qu'il me faut; il va ds demain, ds ce soir, faire des ouvertures aux parents de cette jeune personne, qui demeurent fort loin d'ici sur la colline d'en face dans le faubourg de Diou-djen-dji. C'est une demoiselle trs jolie, d'une quinzaine d'annes. On l'aurait probablement dix-huit ou vingt piastres par mois, la condition de lui offrir quelques robes de bon got et de la loger dans une maison agrable et bien situe,--ce qu'un galant homme comme moi ne peut manquer de faire. Va pour mademoiselle Jasmin,--et sparons-nous, l'heure presse. M. Kangourou viendra demain mon bord me communiquer le rsultat de ses premires dmarches et se concerter avec moi pour l'entrevue. De rtribution, il n'en acceptera aucune pour le moment, mais je lui donnerai mon linge blanchir et je lui procurerai la clientle de mes camarades de la _Triomphante_. C'est entendu. Saluts profonds,--on me rechausse la porte. Mon djin, profitant de cet interprte que la chance lui a mis sous la main, se recommande moi pour l'avenir: sa station est justement sur le quai; son numro est 415, crit en chiffres franais sur la lanterne de sa voiture ( bord, nous avons 415 Le Golec, fusilier, servant de gauche l'une de mes pices; c'est bon, je retiendrai cela); son tarif est douze sous la course et dix sous l'heure, pour les habitus.--A merveille, il aura ma pratique, c'est promis.--Allons-nous-en. Les servantes, qui m'ont reconduit, tombent quatre pattes pour le salut final et restent prosternes sur le seuil--tant que je suis en vue dans le sentier sombre o les fougres achvent de s'goutter sur ma tte.... IV Trois jours ont pass. C'est la tombe de la nuit, dans un appartement qui depuis la veille est le mien.--Nous nous promenons, Yves et moi, au premier tage, sur les nattes blanches, arpentant cette grande pice vide dont le plancher sec et lger craque sous nos pas--un peu agacs l'un et l'autre par une attente qui se prolonge. Yves, qui a plus d'entrain dans son impatience, de temps en temps regarde au-dehors. Moi, tout coup, je me sens froid au coeur, l'ide que j'ai choisi et que je vais habiter cette maison perdue dans un faubourg d'une ville si trangre, perche haut dans la montagne, presque avoisinant les bois. Quelle ide m'a pris, de m'installer dans tout cet inconnu qui sent l'isolement et la tristesse?... L'attente m'nerve et je m'amuse examiner les petits dtails du logis. Les boiseries du plafond sont compliques et ingnieuses. Sur les chssis de papier blanc qui forment les murailles, il y a un semis de petites, de microscopiques tortues bleues, plumes.... --Ils sont en retard, dit Yves, qui regarde encore dans la rue. Pour en retard, oui, ils le sont, d'une bonne heure dj, et la nuit arrive, et le canot qui devait nous ramener bord pour dner va partir. Il faudra souper ce soir la japonaise, qui sait o. Les gens de ce pays-ci n'ont aucune conscience de l'heure, du prix du temps. Et je continue d'inspecter les menus dtails drles de ma maison.--Tiens! au lieu de poignes, comme nous en aurions mis, nous, pour tirer ces chssis mobiles, ils ont plac des petits trous ovales ayant la forme d'un bout de doigt, destins videmment introduire le pouce.--Et ces petits trous ont une garniture de bronze,--et, regard de prs, ce bronze est curieusement ouvrag: ici, c'est une dame qui s'vente; ailleurs, dans le trou voisin, est reprsente une branche de cerisier en fleurs. Quelle bizarrerie dans le got de ce peuple! S'appliquer une oeuvre en miniature, la cacher au fond d'un trou mettre le pouce qui semble n'tre qu'une tache au milieu d'un grand chssis blanc; accumuler tant de patient travail dans des accessoires imperceptibles,--et tout cela pour arriver produire un effet d'ensemble nul, un effet de nudit complte.... Yves regarde encore, comme soeur Anne. Du ct o il se penche, ma vranda donne sur une rue, plutt sur un chemin bord de maisons qui monte, monte, et se perd presque tout de suite dans les verdures de la montagne, dans les champs de th, les broussailles, les cimetires. Moi, a m'agace pour tout de bon, cette attente, et je regarde du ct oppos; mon autre faade, en vranda aussi, s'ouvre sur un jardin d'abord, puis sur un panorama merveilleux de bois et de montagnes, avec tout le vieux Nagasaki japonais tass en fourmilire noirtre deux cents mtres sous mes pieds. Ce soir, par un crpuscule terne, un crpuscule de juillet pourtant,--ces choses sont tristes. Il y a de gros nuages qui roulent de la pluie; en l'air, des averses voyagent. Non, je ne me trouve pas du tout chez moi, dans ce gte trange; j'y prouve des impressions de dpaysement extrme et de solitude; rien que la perspective d'y passer la nuit me serre le coeur.... --Ah! pour le coup, frre, dit Yves, je crois,--je crois fort... que la voil!!! Je regarde par-dessus son paule et j'aperois--vue de dos--une petite poupe en toilette, que l'on achve d'attifer dans la rue solitaire: un dernier coup d'oeil maternel aux coques normes de la ceinture, aux plis de la taille. Sa robe est en soie gris perle, son _obi_ en satin mauve; un piquet de fleurs d'argent tremble dans ses cheveux noirs; un dernier rayon mlancolique du couchant l'claire; cinq ou six personnes l'accompagnent.... Oui, videmment c'est elle, mademoiselle Jasmin... ma fiance qu'on m'amne!!... Je me prcipite au rez-de-chausse, qu'habitent la vieille madame Prune, ma propritaire, et son vieux mari;--ils sont en prires devant l'autel de leurs anctres. --Les voil, madame Prune, dis-je en japonais, les voil! Vite le th, le rchaud, les braises, les petites pipes pour les dames, les petits pots en bambou pour cracher leur salive! Montez avec empressement tous les accessoires de ma rception! J'entends le portail qui s'ouvre, je remonte. Des socques de bois se dposent terre; l'escalier crie sous des pieds dchausss.... Nous nous regardons, Yves et moi, avec une envie de rire.... Entre une vieille dame,--deux vieilles dames,--trois vieilles dames, mergeant l'une aprs l'autre avec des rvrences ressorts que nous rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre infriorit dans le genre. Puis des personnes d'un ge intermdiaire,--puis des jeunes tout fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le quartier. Et tout ce monde, en entrant chez moi, se confond en politesses rciproques: et je te salue--et tu me salues,--et je te ressalue, et tu me le rends--et je te ressalue encore, et je ne te le rendrai jamais selon ton mrite,--et moi je me cogne le front par terre, et toi tu piques du nez sur le plancher; les voil toutes quatre pattes les unes devant les autres; c'est qui ne passera pas, qui ne s'assoira pas, et des compliments infinis se marmottent voix basse, la figure contre le parquet. Elles s'asseyent pourtant, en un cercle crmonieux et souriant la fois, nous deux restant debout les yeux fixs sur l'escalier. Et enfin merge son tour le petit piquet de fleurs d'argent, le chignon d'bne, la robe gris perle et la ceinture mauve... de mademoiselle Jasmin ma fiance!!... Ah! mon Dieu, mais je la connaissais dj! Bien avant de venir au Japon, je l'avais vue, sur tous les ventails, au fond de toutes les tasses th--avec son air bbte, son minois bouffi,--ses petits yeux percs la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu' la plus extrme invraisemblance, qui sont ses joues. Elle est jeune, c'est tout ce que je lui accorde; elle l'est tellement mme que je me ferais presque un scrupule de la prendre. L'envie de rire me quitte tout fait et je me sens au coeur un froid plus profond. Partager une heure de ma vie avec cette petite crature, jamais!... Elle s'avance souriante, d'un air contenu de triomphe, et M. Kangourou parat derrire elle, dans son complet de drap gris. Nouveaux saluts. La voil quatre pattes, elle aussi, devant ma propritaire, devant mes voisines. Yves, le grand Yves, qui n'pouse pas, lui, fait derrire moi une figure pince, comique, touffant mal son rire,--tandis que pour me donner le temps de rassembler mes ides j'offre le th, les petites tasses, les petits pots, les braises.... Cependant mon air du n'a pas chapp aux visiteuses. M. Kangourou m'interroge anxieux: --Comment me plat-elle? Et je rponds voix basse mais rsolument: --Non!... celle-l, je n'en veux pas.... Jamais! Je crois qu'on a presque compris autour de moi, la ronde. La consternation se peint sur les figures, les chignons s'allongent, les pipes s'teignent. Et me voil faisant des reproches ce Kangourou: Pourquoi aussi me l'avoir amene en grande pompe, devant les amies, les voisins, les voisines, au lieu de me l'avoir montre par hasard, discrtement, comme j'avais souhait? Quel affront cela va tre prsent, pour ces personnes si polies! Les vieilles dames (la maman sans doute et des tantes) prtent l'oreille, et M. Kangourou leur traduit, en attnuant, les choses navrantes que je dis. Elles me font presque de la peine: c'est que, pour des femmes qui en somme viennent vendre une enfant, elles ont un air que je n'attendais pas; je n'ose pas dire un air d'_honntet_ (c'est un mot de chez nous qui, au Japon n'a pas de sens), mais un air d'inconscience, de grande bonhomie; elles accomplissent un acte qui sans doute est admis dans leur monde, et vraiment tout cela ressemble, encore plus que je ne l'aurais cru, un vrai mariage. --Mais qu'est-ce que je lui reproche, cette petite? demande M. Kangourou, constern lui-mme. J'essaie de prsenter la chose d'une manire flatteuse: --Elle est bien jeune, dis-je,--et puis trop blanche; elle est comme nos femmes franaises, et moi j'en dsirais une jaune pour changer.--Mais c'est la peinture qu'on lui a mise, monsieur. En dessous, je vous assure qu'elle est jaune.... Yves se penche mon oreille: --L-bas, dans ce coin, frre, dit-il, contre le dernier panneau, avez-vous remarqu celle qui est assise? Ma foi non, je ne l'avais pas remarque, dans mon trouble; tourne contre-jour, vtue de sombre, dans la pose nglige de quelqu'un qui s'efface. Le fait est qu'elle parat beaucoup mieux, celle-ci. Des yeux longs cils, un peu brids, mais qui seraient trouvs bien dans tous les pays du monde: presque une expression, presque une pense. Une teinte de cuivre sur des joues rondes; le nez droit; la bouche lgrement charnue, mais bien modele, avec des coins trs jolis. Moins jeune que mademoiselle Jasmin; dix-huit ans peut-tre, dj plus femme. Elle fait une moue d'ennui, de ddain aussi un peu, comme regrettant d'tre venue un spectacle qui languit, qui n'est gure amusant. --Monsieur Kangourou, quelle est cette petite personne, en bleu fonc, l-bas? --L-bas, monsieur?--C'est une personne appele mademoiselle Chrysanthme. Elle a suivi les autres qui sont l; elle est venue pour voir.... Elle vous plat? dit-il brusquement, flairant une autre solution pour son affaire manque. Alors, oubliant toute sa politesse, tout son crmonial, toute sa japonerie, il la prend par la main, la force de se lever, de venir en face du jour mourant, de se faire voir. Et elle, qui a suivi nos yeux, qui commence deviner de quoi il retourne, baisse la tte, confuse, avec une moue plus accentue mais plus gentille aussi; essaie de reculer, moiti maussade, moiti souriante. --a ne fait rien, continue M. Kangourou: cela pourra aussi bien s'arranger pour celle-ci: elle n'est pas marie, monsieur!!... Elle n'est pas marie!--Alors pourquoi donc ne me l'avait-il pas propose tout de suite, cet imbcile, au lieu de l'autre... qui me fait une piti extrme la fin, pauvre petite, avec sa robe gris tendre, son piquet de fleurs et sa mine qui s'attriste, ses yeux qui grimacent comme pour un gros chagrin. --Cela pourra s'arranger, monsieur! rpte encore Kangourou, qui a un air tout fait entremetteur de bas tage, tout fait mauvais drle prsent. Seulement nous serons de trop, dit-il, Yves et moi, pendant les ngociations. Et, tandis que mademoiselle Chrysanthme garde les yeux baisss qui conviennent, tandis que les familles, sur les figures desquelles se sont peints tous les degrs de l'tonnement, toutes les phases de l'attente, restent assises en cercle sur mes nattes blanches, il nous renvoie, nous deux, sous la vranda--et nous regardons, dans les profondeurs au-dessous de nous, un Nagasaki vaporeux, un Nagasaki bleutre o l'obscurit vient.... De grands discours en japonais, des rpliques sans fin. M. Kangourou, qui n'est blanchisseur et mauvais genre qu'en franais, a retrouv pour parlementer les longues formules de son pays. De temps en temps, je m'impatiente; je demande ce bonhomme, que je prends de moins en moins au srieux. --Voyons, dites-nous vite, Kangourou; est-ce que cela se dmle, est-ce que cela va finir? --Tout l'heure, Missieu, tout l'heure. Et il reprend son air d'conomiste traitant des questions sociales. Allons, il faut subir les lenteurs de ce peuple. Et, pendant que l'obscurit tombe comme un voile sur la ville japonaise, j'ai le loisir de songer, assez mlancoliquement, ce march qui se conclut derrire moi. La nuit est venue, la nuit close; il a fallu allumer les lampes. Il est dix heures quand tout est rgl, fini, quand M. Kangourou vient me dire: --C'est entendu, Missieu! ses parents vous la donnent pour vingt piastres par mois,--au mme prix que mademoiselle Jasmin.... Alors l'ennui me prend pour tout de bon de m'tre dcid si vite, de m'tre li, mme passagrement, cette petite crature, et d'habiter avec elle cette case isole.... Nous rentrons; elle est au milieu du cercle, assise; on lui a mis un piquet de fleurs dans les cheveux. Vraiment son regard a une expression, elle a presque un air de penser, celle-ci.... Yves s'tonne de son maintien modeste, de ses petites mines timides de jeune fille que l'on marie; il n'imaginait rien de pareil pour un tel mariage; moi non plus, je l'avoue. --Oh! mais, c'est qu'elle est trs gentille, dit-il, trs gentille, frre, vous pouvez me croire! Ces gens, ces moeurs, cette scne, le confondent; il n'en revient pas, de tout cela: Oh! par exemple!...--et l'ide d'en crire une longue lettre sa femme, Toulven, le divertit beaucoup. Nous nous donnons la main, Chrysanthme et moi. Yves aussi s'avance pour toucher sa petite patte fine;--du reste, si je l'pouse, il en est bien cause;--je ne l'aurais pas remarque sans lui qui m'a affirm qu'elle tait jolie. Qui sait comment cela va tourner, ce mnage? Est-ce une femme ou une poupe?... Dans quelques jours, je le dcouvrirai peut-tre.... Les familles, ayant allum au bout de btons lgers leurs lanternes multicolores, se disposent se retirer, avec force compliments, politesses, courbettes, rvrences. Quand il s'agit de prendre l'escalier, elles font qui ne passera pas, et, un moment donn, tout le monde se retrouve quatre pattes, immobilis, murmurant demi-voix des choses polies.... --Faut _pousser dessus?_ dit Yves en riant (une locution et un procd qui s'emploient en marine lorsqu'il y a engorgement quelque part). Enfin cela s'coule, cela descend, avec un dernier bourdonnement de civilits, de phrases aimables qui s'achvent d'une marche l'autre, voix dcroissante. Et nous restons seuls, lui et moi, dans l'trange logis vide, o tranent encore sur les nattes les petites tasses th, les impayables petites pipes, les plateaux en miniature. --Regardons-les s'en aller! dit Yves en se penchant dehors. A la porte du jardin, mmes saluts, mmes rvrences, puis les deux bandes de femmes se sparent; leurs lanternes de papier peinturlur, qui s'loignent, tremblotent et se balancent l'extrmit des btons flexibles--qu'elles tiennent du bout des doigts, comme on tiendrait une canne pche pour prendre l'hameon dans l'obscurit des oiseaux nocturnes. Le cortge infortun de mademoiselle Jasmin remonte vers la montagne, tandis que celui de mademoiselle Chrysanthme descend par une vieille petite rue, moiti escalier, moiti sentier de chvre, qui mne la ville. Puis nous sortons, nous aussi. La nuit est frache, silencieuse, exquise; l'ternelle musique des cigales remplit l'air. On voit encore les lanternes rouges de ma nouvelle famille qui s'en vont l-bas dans le lointain, qui descendent toujours, qui se perdent dans ce gouffre bant au fond duquel est Nagasaki. Nous descendons nous-mmes, mais sur un versant oppos, par des sentiers rapides qui conduisent la mer. Et, quand je suis rentr bord, quand cette scne de l-haut me rapparat en esprit, il me semble m'tre fianc pour rire, chez des marionnettes.... V 10 juillet 1885. C'est un fait accompli depuis trois jours. En bas, au milieu d'un de ces quartiers nouveaux, d'aspect cosmopolite, dans une laide btisse prtentieuse qui est une espce de bureau d'tat civil, la chose a t signe et contresigne, en lettres tonnantes, sur un registre, en prsence d'une runion de petits tres ridicules qui taient jadis des _Samoura_ en robe de soie,--et qui sont des _policemen_ aujourd'hui, portant veston triqu et casquette la russe. Cela s'est pass la grande chaleur du milieu du jour. Chrysanthme et sa mre taient arrives de leur ct; moi du mien. Nous avions l'air d'tre venus l pour sceller quelque pacte honteux, et les deux femmes tremblaient devant ces vilains petits personnages qui, leurs yeux, reprsentaient la loi. Au milieu du grimoire officiel, on m'a fait crire en franais mes nom, prnoms et qualits. Et puis on m'a remis un papier de riz trs extraordinaire, qui tait la permission moi accorde par les autorits civiles de l'le de Kiu-Siu, d'habiter dans une maison situe au faubourg de Diou-djen-dji, avec une personne appele Chrysanthme; permission valable, sous la protection de la police, pendant toute la dure de mon sjour au Japon. Le soir, par exemple, dans notre quartier l-haut, c'est redevenu trs gentil, notre petit mariage: un cortge aux lanternes, un th de gala, un peu de musique.... Il tait ncessaire, en vrit. Et maintenant, nous sommes presque de vieux maris; entre nous, les habitudes se crent tout doucement. Chrysanthme entretient les fleurs dans nos vases de bronze, s'habille avec une certaine recherche, porte des chaussettes orteil spar, et joue tout le jour d'une sorte de guitare long manche qui rend des sons tristes.... VI Chez nous, cela ressemble une image japonaise: rien que des petits paravents; des petits tabourets bizarres supportant des vases avec des bouquets,--et, au fond de l'appartement, dans un retiro qui fait autel, un grand Bouddha dor trnant dans un lotus. La maison est bien telle que je l'avais entrevue dans mes projets de Japon, avant l'arrive, durant les nuits de quart: haut perche, dans un faubourg paisible, au milieu des jardins verts;--elle est toute en panneaux de papier, et se dmonte, quand on veut, comme un jouet d'enfant.--Des familles de cigales chantent nuit et jour sur notre vieux toit sonore. On a, de notre vranda, une vue vol d'oiseau trs vertigineuse, sur Nagasaki, ses rues, ses jonques et ses grands temples; certaines heures tout cela s'claire nos pieds comme un dcor de ferie. VII Cette petite Chrysanthme... comme silhouette, tout le monde a vu cela partout. Quiconque a regard une de ces peintures sur porcelaine ou sur soie, qui encombrent nos bazars prsent, sait par coeur cette jolie coiffure apprte, cette taille toujours penche en avant pour esquisser quelque nouvelle rvrence gracieuse, cette ceinture noue derrire en un pouf norme, ces manches larges et retombantes, cette robe collant un peu au bas des jambes avec petite trane en biais formant queue de lzard. Mais sa figure, non, tout le monde ne l'a pas vue; c'est quelque chose d'assez part. D'ailleurs, ce type de femme que les Japonais peignent de prfrence sur leurs potiches est presque exceptionnel dans leur pays. On ne trouve gure que dans la classe noble ces personnes grand visage ple peint en rose tendre, ayant un long cou bte et un air de cigogne. Ce type distingu (qu'avait mademoiselle Jasmin, je le reconnais) est rare, surtout Nagasaki. Dans la bourgeoisie et dans le peuple, on est d'une laideur plus gaie, qui va jusqu' la gentillesse souvent. Toujours les mmes yeux trop petits, pouvant peine s'ouvrir, mais des figures plus rondes, plus brunes, plus vives; chez les femmes, un certain vague dans les traits, quelque chose de l'enfance qui persiste jusqu' la fin de la vie. Et si rieuses, si joyeuses, toutes ces petites poupes nipponnes!--D'une joie un peu voulue, il est vrai, un peu tudie et sonnant faux quelquefois; mais tout de mme on s'y laisse prendre. Chrysanthme est part, parce qu'elle est triste. Qu'est-ce qui peut bien se passer dans cette petite tte? Ce que je sais de son langage m'est encore insuffisant pour le dcouvrir. D'ailleurs, il y a cent parier qu'il ne s'y passe rien du tout.--Et quand mme, cela me serait si gal!... Je l'ai prise pour me distraire, et j'aimerais mieux lui voir une de ces insignifiantes petites figures sans souci comme en ont les autres. VIII Quand vient la nuit, nous allumons deux lampes suspendues, d'une forme religieuse, qui brlent jusqu'au matin devant notre idole dore. Nous dormons par terre, sur un mince matelas de coton que l'on dploie et que l'on tend chaque soir par-dessus nos nattes blanches. L'oreiller de Chrysanthme est un petit chevalet d'acajou embotant bien la nuque, de faon ne pas dranger la volumineuse coiffure qui ne doit jamais tre dfaite, les jolis cheveux noirs que je ne verrai sans doute jamais dnous. Le mien, de mode chinoise, est une sorte de petit tambour carr que recouvre une peau de serpent. Nous dormons sous un vlum de gaze d'un bleu vert trs sombre, d'une couleur de nuit, tendu sur des rubans d'un jaune orange. (Ce sont des nuances consacres, et tous les mnages comme il faut, Nagasaki, ont un vlum pareil.) Il nous enveloppe comme une tente; les moustiques et les phalnes viennent danser autour. * * * * * Tout cela est presque joli dire; crit, tout cela fait presque bien.--En ralit, pourtant, non; il y manque je ne sais quoi, et c'est assez pitoyable. Dans d'autres pays de la terre, en Ocanie dans l'le dlicieuse, Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne disaient jamais autant que j'aurais voulu dire, je me dbattais contre mon impuissance rendre dans une langue humaine le charme pntrant des choses. Ici, au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop vibrants toujours; les mots embellissent. Je me fais l'effet de jouer pour moi-mme quelque comdie bien pitre, bien banale, et, quand j'essaie de prendre au srieux mon mnage, je vois se dresser en drision devant moi la figure de M. Kangourou, agent matrimonial, qui je dois mon bonheur. IX 12 juillet. Yves se rend chez nous chaque fois qu'il est libre,-- cinq heures le soir, aprs le travail du bord. Il est notre seul visiteur europen; part quelques changes de politesses et de tasses de th avec des voisins ou des voisines, nous vivons trs retirs. A la nuit seulement, par les petites rues pic, nous descendons Nagasaki, portant des lanternes au bout de btonnets, pour aller nous distraire dans les thtres, les maisons de th ou les bazars. Yves s'amuse de ma femme comme d'un joujou et continue de m'assurer qu'elle est charmante. Moi, je la trouve exasprante autant que les cigales de mon toit. Et quand je suis seul dans ce logis, ct de cette petite personne pinant les cordes de sa guitare long manche, en face de ce merveilleux panorama de pagodes et de montagnes,--je me sens triste pleurer.... X 13 juillet. Cette nuit, pendant que nous tions couchs sous ce toit japonais de Diou-djen-dji,--sous ce vieux toit de bois mince, dessch par cent annes de soleil, qui vibre au moindre bruit comme la peau tendue d'un tamtam--au-dessus de nos ttes une vraie Chasse-Galery, dans le silence de deux heures du matin, passa en galopant: --_Nidzoumi!_ (les souris!), dit Chrysanthme. Et, brusquement, ce mot m'en rappela un autre, d'une langue bien diffrente et parle bien loin d'ici Setchan!... mot entendu jadis ailleurs, mot dit comme cela tout prs de moi par une voix de jeune femme, dans des circonstances pareilles, un instant de frayeur nocturne.--Setchan!... Une de nos premires nuits passes Stamboul, sous le toit mystrieux d'Eyoub, quand tout tait danger autour de nous, un bruit sur les marches de l'escalier noir nous avait fait trembler, et elle aussi, la chre petite Turque, m'avait dit dans sa langue aime: Setchan! (les souris!).... Oh! alors, un grand frisson, ce souvenir, me secoua tout entier: ce fut comme si je me rveillais en sursaut d'un sommeil de dix annes;--je regardai avec une espce de haine cette poupe tendue prs de moi, me demandant ce que je faisais l sur cette couche, et je me levai pris d'coeurement et de remords, pour sortir de ce tendelet de gaze bleue.... J'allai jusque sous la vranda... et je m'arrtai, regardant les profondeurs de la nuit toile. Nagasaki dormait au-dessous de moi, d'un sommeil qui semblait tide et lger, avec mille bruissements d'insectes au clair de lune, dans des enchantements de lumire rose. Puis, tournant la tte, je vis derrire moi l'idole dore devant laquelle veillaient nos lampes; l'idole de l'impassible sourire bouddhique, et sa prsence semblait jeter dans l'air de cette chambre je ne sais quoi d'inconnu et d'incomprhensible; aucune poque de ma vie passe, je n'avais encore dormi sous le regard de ce dieu-l.... Au milieu de ce calme et de ce silence du milieu de la nuit, je cherchai ressaisir encore mes impressions poignantes de Stamboul.--Hlas! non, elles ne revenaient plus, dans ce milieu trop lointain et trop trange.... A travers la gaze bleue transparaissait la Japonaise, tendue avec une grce bizarre dans sa robe de nuit d'une couleur sombre, la nuque reposant sur son chevalet de bois et les cheveux arrangs en grandes coques lustres. Ses bras ambrs, dlicats et jolis, sortaient jusqu' l'paule de ses manches larges. Qu'est-ce donc que ces souris des toits avaient pu me faire, se disait Chrysanthme. Naturellement elle ne comprenait pas. Avec une clinerie de petit chat, elle coula vers moi ses yeux brids, me demandant pourquoi je ne venais pas dormir,--et je retournai me coucher auprs d'elle. XI 14 juillet. Jour de la fte nationale de France. Sur rade de Nagasaki, grand pavois en notre honneur et salves d'artillerie. Hlas! je songe beaucoup, toute la journe, ce 14 juillet de l'an dernier, pass dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison familiale, la porte ferme aux importuns, tandis que la foule en gat hurlait dehors; j'tais rest jusqu'au soir assis l'ombre d'une treille et d'un chvrefeuille, sur un banc o jadis, pendant les ts de mon enfance, je m'installais avec mes cahiers, en prenant un air de faire mes devoirs.--Oh! ce temps o je _faisais mes devoirs_... avais-je assez la tte ailleurs,--aux voyages, aux pays lointains, aux forts tropicales devines en rve.... A cette poque, aux environs de ce banc de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines btes d'araignes noires habitaient, toujours au guet, le nez leur fentre, prtes sauter sur les moucherons tourdis ou le mille-pattes en promenade. Et un de mes amusements tait de prendre un brin d'herbe, ou la queue d'une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement, ces araignes dans leur trou; elles sortaient alors brusquement, trs mystifies, croyant avoir affaire quelque proie,--tandis que je retirais ma main avec horreur.... Eh bien, le 14 juillet de l'anne dernire, m'tant rappel ce temps jamais envol des thmes et des versions, et ce jeu d'autrefois, j'avais parfaitement retrouv les mmes araignes (ou du moins les filles des anciennes) postes dans les mmes trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d'herbe, des lichens, il m'tait revenu mille souvenirs des premiers ts de ma vie, souvenirs qui avaient dormi pendant des annes contre ce vieux mur, l'abri des branches de lierre.... Quand tout ce qui est nous change et passe, c'est un surprenant mystre que cette constance de la nature reproduire toujours de la mme faon ses plus infimes dtails: les mmes varits particulires de mousses reverdissent pendant des sicles prcisment aux mmes places, et les mmes petits insectes font chaque t, aux mmes endroits, les mmes choses.... Je reconnais que cet pisode d'enfance et d'araignes arrive drlement au milieu de l'histoire de Chrysanthme. Mais l'interruption saugrenue est absolument dans le got de ce pays-ci; elle se pratique en tout, dans la causerie, dans la musique, mme dans la peinture; un paysagiste, par exemple, ayant achev un tableau de montagnes et de rochers, n'hsitera jamais tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un losange, un encadrement quelconque, dans lequel il reprsentera n'importe quoi d'incohrent et d'inattendu: un bonze jouant de l'ventail, ou une dame prenant une tasse de th. Rien n'est plus japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre propos. D'ailleurs, si je me suis remis en mmoire tout cela, c'tait pour me mieux marquer moi-mme la diffrence entre ce 14 juillet de l'an dernier, si tranquille, au milieu de choses familires connues depuis mon entre au monde,--et celui-ci, plus agit, au milieu de choses tranges. Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides nous entranent toutes jambes, Yves, Chrysanthme et moi, la file indienne, chacun dans un petit char sautillant,--nous entranent jusqu' l'autre bout de Nagasaki, et l nous dposent au pied d'un escalier de gants qui monte tout droit dans la montagne. C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est large comme pour donner accs tout un corps d'arme; il est imposant et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste absolument avec les mivreries d'alentour. Nous grimpons, nous grimpons,--Chrysanthme nonchalante, faisant la fatigue sous son ombrelle de papier o des papillons roses sont peints sur un fond noir. En nous levant toujours, nous passons sous d'normes portiques religieux, en granit galement, d'une forme rude et primitive. En vrit ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules choses un peu grandioses que ce peuple ait imagines; elles tonnent, on ne les dirait pas japonaises. Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanthme qui jettent une couleur un peu gaie, un peu clatante. Nous traversons la premire cour du temple, dans laquelle sont deux tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand cheval de jade. Puis, sans nous arrter au sanctuaire, nous tournons main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse mi-montagne et au fond duquel se trouve la _Donko-Tchaya_,--en franais: la _maison de th des Crapauds_. C'est l que nous conduisait Chrysanthme. Nous prenons place une table, sous une tente de toile noire orne de grandes lettres blanches (aspect funraire),--et deux _mousms_ trs rieuses s'empressent nous servir. _Mousm_ est un mot qui signifie jeune fille ou trs jeune femme. C'est un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce mot, de la _moue_ (de la petite moue gentille et drle comme elles en font) et surtout de la _frimousse_ (de la frimousse chiffonne comme est la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en franais qui le vaille. Un Watteau japonais a d tracer le plan de cette _Donko-Tchaya_, qui est d'une paysannerie un peu cherche, mais charmante. Elle est l'ombre, sous la retombe d'une vote de grands arbres trs feuillus; tout ct, dans un lac en miniature, rsident quelques crapauds auxquels elle a emprunt son nom attrayant.--Crapauds heureux qui se promnent et chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels les plus mignons orns de gardnias en fleur. De temps autre, l'un d'eux nous fait part d'une rflexion qui lui vient: Couac, avec une voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds franais. Sous la tente de cette maison de th, on est comme un balcon avanc de la montagne, surplombant de trs haut la ville gristre et ses faubourgs enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous, partout accrochs, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois d'une grande fracheur, ayant les feuillages dlicats et un peu uniformes des rgions tempres. Puis nous apercevons, sous nos pieds, la rade profonde, en raccourci et en biais, rtrcie en une effroyable dchirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au fond, trs bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent, bien petits et comme crass, les navires de guerre, les paquebots et les jonques, pavoiss aujourd'hui toutes leurs pointes. Sur le vert fonc, qui est la nuance dominante des choses, se dtachent clatants ces milliers de chiffons d'tamine qui sont des emblmes de nations,--tous dehors, tous dploys en l'honneur de la France lointaine. Le plus rpandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc boule rouge: il reprsente cet _Empire du Soleil Levant_ o nous sommes. A part trois ou quatre mousms l-bas, qui s'exercent tirer de l'arc, il n'y a gure que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne alentour est silencieuse. Chrysanthme, ayant achev sa cigarette et sa tasse de th, dsire se refaire la main, elle aussi, cet exercice de l'arc, encore en honneur parmi les jeunes femmes.--Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du tir, lui choisit ses meilleures flches, emplumes de blanc et de rouge,--et la voil visant, trs srieuse. Le but est un cercle, trac au milieu d'un tableau o sont peintes en grisaille des chimres effrayantes dans des nuages. Elle est adroite, Chrysanthme, c'est certain, et nous l'admirons, comme elle l'avait souhait. Yves, habile d'ordinaire tous les jeux d'adresse, veut essayer son tour et russit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts elle, ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et sur la corde, pour lui enseigner la bonne manire.... Jamais ils ne m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poupe; ils le sont tellement mme, que je m'inquiterais, si j'tais moins sr de mon brave frre, et si d'ailleurs cela ne m'tait absolument gal. Dans la tranquillit de ce jardin, dans le silence tide de ces montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations de mtal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus effroyable: _Boum!_ apport par une bouffe de la brise qui se lve. --_Nippon Kan!_ nous explique Chrysanthme. Et elle reprend ses flches, empenneles de vives couleurs. _Nippon Kan_ (l'airain japonais), l'airain japonais qui rsonne!--C'est la cloche monstrueuse d'une bonzerie, situe dans un faubourg au-dessous de nous.--Eh bien! il est puissant, l'airain japonais! Aprs qu'il a fini de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un frmissement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable dans l'air. Je suis forc de reconnatre que Chrysanthme est gentille, lanant ses flches, la taille cambre en arrire pour mieux bander son arc; les manches pagodes releves jusqu'aux paules, laissant nus les bras gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la couleur. On entend filer chaque flche avec un bruissement d'aile d'oiseau;--ensuite, un petit coup sec, et le but est touch, toujours.... La nuit venue et Chrysanthme remonte Diou djen-dji, nous traversons, Yves et moi, la _concession_ europenne, pour rentrer bord et reprendre la garde jusqu' demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant une odeur d'absinthe, tout est pavois et on tire des ptards en l'honneur de la France. Des files de djins passent, tranant, de toute la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la _Triomphante_ qui jouent de l'ventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre Marseillaise partout; des marins anglais la chantent durement du gosier, sur un mouvement tranant et funbre comme leur God Save. Dans tous les bars amricains, les pianos mcaniques la jouent aussi pour attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses.... Ah! un dernier souvenir drle, qui me revient de cette soire-l. En rentrant, nous nous tions fourvoys tous deux dans une rue habite par une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves, luttant contre une bande de toutes petites mousms, htares de douze ou quinze ans, qui, comme taille, lui venaient la ceinture, et le tiraient par ses manches, voulant le mener mal. En se dgageant de leurs mains, il disait Oh! par exemple! au comble de l'tonnement et de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si bbs, et dj si effrontes. XII 18 juillet. Ils sont quatre prsent, quatre officiers de mon bord, maris comme moi et habitant, un peu moins haut, dans le mme faubourg. C'est mme une aventure trs commune. Cela s'est fait sans dangers, sans difficults, sans mystres, par l'entremise du mme Kangourou. Et naturellement nous recevons toutes ces dames. D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, marie au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que Campanule et ressemble un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande, celle-ci, marie X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le couple amoureux et insparable; les seuls qui vont pleurer peut-tre quand l'heure du dpart viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et dj femme, importante, ptulante, commre. Dans mon enfance, on me menait quelquefois au thtre des _Animaux savants_; il y avait l une certaine madame de Pompadour, un grand premier rle, qui tait une guenon empanache et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle. Le soir, tout ce monde vient gnralement nous chercher, pour une grande promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cortge. Ma femme, moi, plus srieuse, plus triste, plus distingue peut-tre, appartenant, je crois, une classe un peu meilleure, s'essaie jouer la matresse de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs rvrences articules, tombant quatre pattes, en trois temps, devant Chrysanthme, la reine de cans. On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras dessus bras dessous, la queue leu leu, portant toujours, au bout de btonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;--et c'est gentil, parat-il.... Il faut descendre par cette espce de rue, ou plutt de chemin en dgringolade de chvre, qui mne dans le vieux Nagasaki japonais,--avec la perspective, hlas! qu'il faudra remonter tout cela cette nuit; remonter toutes les marches, toutes les pentes o l'on glisse, toutes les pierres o l'on trbuche, avant de rentrer chez soi, de se coucher et de dormir.--On descend dans l'obscurit, sous des branches, sous des feuillages, entre des jardins noirs, entre de vieilles maisonnettes jetant peu de lumire sur la route; les lanternes ne sont pas de trop, quand la lune est absente ou voile. Enfin on arrive en bas, et l brusquement, sans transition, on dbouche en plein Nagasaki, dans une rue longue et illumine, encombre de monde, o passent toutes jambes des djins qui crient, o brillent et tremblent au vent des milliers de lanternes en papier. C'est le bruit et le mouvement, tout coup, aprs la paix de notre faubourg silencieux. Ici, pour le dcorum, il faut se sparer de nos femmes. Elles se prennent par la main toutes les cinq, comme des petites filles la promenade. Et nous suivons par-derrire, avec des airs dtachs. Ainsi vues de dos, elles sont trs mignonnes, les poupes, avec leurs chignons si bien faits, leurs pingles d'caille si coquettement mises. Elles tranent, en faisant un vilain bruit de sabots, leurs hautes chaussures de bois, et s'efforcent de marcher les bouts de pied tourns en dedans, ce qui est une chose de mode et d'lgance. A toute minute on entend leurs clats de rire. Oui, vues de dos, elles sont mignonnes; elles ont, comme toutes les Japonaises, des petites nuques dlicieuses. Et surtout elles sont drles, ainsi ranges en bataillon. En parlant d'elles, nous disons: Nos petits chiens savants, et le fait est qu'il y a beaucoup de cela dans leur manire. Il est pareil d'un bout l'autre, ce grand Nagasaki o brlent tant de quinquets ptrole, o papillotent tant de lanternes de couleur, o passent tant de djins drats. Toujours les mmes rues troites, bordes des mmes maisonnettes basses, en papier et en bois. Toujours les mmes boutiques, sans le moindre vitrage, ouvertes au vent; aussi simples, aussi lmentaires quelle que soit la chose qui s'y fabrique ou s'y brocante, qu'il s'agisse d'taler de fines laques d'or, des potiches merveilleuses, ou bien des vieilles marmites, des poissons secs, des guenilles. Et tous les vendeurs, assis par terre, au milieu de leurs bibelots prcieux ou grossiers, jambes nues jusqu' la ceinture, montrant peu prs ce que l'on cache chez nous, mais se couvrant le torse, pudiquement. Et toute sorte de petits mtiers impayables exercs la vue du public, l'aide de procds primitifs, par des artisans l'air bonhomme. Oh! les talages tranges dans ces rues et les fantaisies surprenantes dans ces bazars! Jamais de chevaux, par la ville, jamais de voitures; rien que des gens pied, ou des gens trans dans les petits chars comiques des hommes-coureurs. Quelques Europens par-ci par-l, chapps des bateaux de la rade;--quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement) s'essayant porter jaquette; d'autres, se contentant d'ajouter la robe nationale un chapeau melon d'o s'chappent les longues mches de leurs cheveux plats. Partout de l'empressement, des affaires, des marchandages, des bibelots,--des rires.... Dans les bazars, nos mousms font chaque soir beaucoup d'achats; comme aux enfants gts, tout leur fait envie, les jouets, les pingles, les ceintures, les fleurs.--Et puis, l'une l'autre, elles se prsentent des cadeaux, gentiment, avec des sourires de petites filles. Campanule, par exemple, choisit pour Chrysanthme une lanterne ingnieusement imagine, dans laquelle des ombres chinoises, mises en mouvement par un mcanisme invisible, dansent une ronde perptuelle autour de la flamme. Chrysanthme, en change, donne Campanule un ventail magique dont les peintures reprsentent volont des papillons voltigeant sur des fleurs de cerisier, ou des monstres d'outre-tombe se poursuivant parmi des nuages noirs. Touki offre Sikou un masque en carton reprsentant la figure bouffie de Da-Cok, dieu de la richesse; Sikou riposte par une longue trompette de cristal, au moyen de laquelle on arrive produire une sorte de gloussement de dindon, tout fait extraordinaire. Toujours du bizarre outrance, du saugrenu macabre; partout des choses surprise qui semblent tre les conceptions incomprhensibles de cervelles tournes l'envers des ntres.... Dans les maisons de th en renom, o nous finissons nos soires, les petites servantes prsent nous saluent l'arrive avec un air de connaissance respectueuse, comme une des bandes menant Nagasaki la grande vie. L, ce sont des causeries btons rompus dont le sens souvent chappe, des quiproquos sans fin mots tranges--dans des jardinets clairs aux lanternes, auprs de bassins poissons rouges o il y a des petits ponts, des petits lots et des petites tours en ruine. On nous sert du th, des bonbons blancs ou roses au poivre, dont le got ne rappelle rien de connu, des boissons tranges la neige et la glace, ayant got de parfums ou de fleurs. Pour raconter fidlement ces soires-l, il faudrait un langage plus manir que le ntre; il faudrait aussi un signe graphique invent exprs, que l'on mettrait au hasard parmi les mots, et qui indiquerait au lecteur le moment de pousser un clat de rire,--un peu forc, mais cependant frais et gracieux.... Et, la soire finie, il s'agit de s'en retourner l-haut.... Oh! cette rue, ce chemin, qu'il faut remonter chaque nuit, sous le ciel toil ou lourd d'orage, en tranant par la main sa mousm qui s'endort, pour aller regagner, mi-montagne, sa maison juche et son lit de nattes.... XIII Le plus fin de nous tous a t Louis de S.... Jadis ayant pratiqu le Japon et s'y tant mari, il se contente aujourd'hui d'tre l'ami de nos femmes; il en est le _Komodachi taksan taka, l'ami trs haut_ (comme elles disent cause de sa taille, qui est excessive et manque un peu d'ampleur). Parlant japonais mieux que nous, il est leur confident intime; il trouble ou raccommode volont nos mnages et se divertit beaucoup nos dpens. Cet _ami trs haut_ de nos femmes a tout l'amusement que peuvent donner ces petites cratures, sans aucun des soucis de la vie domestique. Avec mon frre Yves et la petite Oyouki (fille de madame Prune, ma propritaire), il complte cet assemblage disparate que nous sommes. XIV M. Sucre et madame Prune*, mon propritaire et sa femme, deux impayables, chapps de paravent, habitent au-dessous de nous, au rez-de-chausse. Bien vieux l'un et l'autre pour avoir cette fille de quinze ans, Oyouki, l'amie insparable de Chrysanthme. *_En japonais: Sato-San et Oum-San._ Confits tous deux en dvotion shintoste; toujours genoux devant leur autel familial; toujours occups dire aux Esprits leurs longues oraisons, en claquant des mains de temps en temps pour rappeler autour d'eux ces essences inattentives qui flottent dans les airs.--A leurs moments perdus, cultivent, dans des petits pots de faence peinturlure, des arbustes nains, des fleurs invraisemblables qui le soir sentent trs bon. M. Sucre, silencieux, peu visiteur, dessch comme une momie dans sa robe de coton bleu. crivant beaucoup (ses mmoires, je pense) avec un pinceau tenu du bout des doigts, sur de longues bandes de papier de riz lgrement teintes de gristre. Madame Prune, empresse, obsquieuse, rapace, les sourcils rigoureusement rass, les dents soigneusement laques de noir, ainsi qu'il convient une dame comme il faut. A toute heure, apparaissant quatre pattes l'entre de notre logis, pour nous offrir quelque service. Oyouki, faisant chez nous, dix fois par jour, des entres intempestives (quand on dort, quand on s'habille), arrivant comme une bouffe de jeunesse mignarde et de gat drle, comme un vivant clat de rire. Toute ronde de taille, toute ronde de figure. Moiti bb, moiti jeune fille. Et de si bonne amiti, propos d'un rien vous embrassant pleine bouche, avec ses grosses lvres ballantes qui mouillent un peu, mais qui sont bien fraches, bien rouges.... XV Dans notre logis toute la nuit ouvert, les lampes qui brlent devant le Bouddha dor nous procurent la compagnie de toutes les btes des jardins d'alentour. Les phalnes, les moustiques, les cigales et d'autres insectes extraordinaires dont je ne sais pas les noms,--tout ce monde est chez nous. Et c'est drle, quand se prsente quelque sauterelle imprvue, quelque scarabe sans gne et sans excuse, courant sur nos nattes blanches, de voir de quelle manire Chrysanthme les signale mon indignation,--en me les montrant du doigt, sans dire autre chose que: Hou! la tte baisse, avec une moue particulire et un regard scandalis. Il y a un ventail exprs, qui sert les pousser dehors. XVI Ici, je suis forc de reconnatre que, pour qui lit mon histoire, elle doit traner beaucoup.... A dfaut d'intrigue et de choses tragiques, je voudrais au moins savoir y mettre un peu de la bonne odeur des jardins qui m'entourent, un peu de la chaleur douce de ce soleil, un peu de l'ombre de ces jolis arbres. A dfaut d'amour, y mettre quelque chose de la tranquillit reposante de ce faubourg lointain. Y mettre aussi le son de la guitare de Chrysanthme, auquel je commence trouver quelque charme, faute de mieux, dans le silence de ces belles soires d't.... Tout ce temps de pleine lune de juillet qui vient de passer a t lumineux, calme, splendide. Oh! les belles nuits claires, les belles lueurs roses sous cette lune merveilleuse, les belles ombres bleues, dans les fouillis pais de ces arbres.... Et, du haut de notre vranda, comme cette ville tait jolie regarder dormir!... Mon Dieu, cette petite Chrysanthme, je ne la dteste pas, en somme.--D'ailleurs, quand il n'y a, de part ou d'autre, ni dgot physique ni haine, l'habitude finit par crer une espce de lien malgr tout.... XVII Toujours ce bruit de cigales, strident, immense, ternel, qui sort nuit et jour de ces campagnes japonaises. Il est partout et sans cesse, n'importe quelle heure brlante de la journe, n'importe quelle heure frache de la nuit. Au milieu de la rade, ds notre arrive, nous l'avions entendu qui nous venait la fois des deux rives, des deux murailles de vertes montagnes. Il est obsdant, infatigable; il est comme la manifestation, le bruit mme de la vie spciale cette rgion de la terre. Il est la voix de l't dans ces les; il est un chant de fte inconscient, toujours gal lui-mme, et ayant constamment l'air de s'enfler, de s'lever, dans une plus grande exaltation du bonheur de vivre. Il est, pour moi, le bruit caractristique de ce pays,--avec le cri de cette espce de gerfaut qui, lui aussi, avait salu notre entre au Japon. Au-dessus des valles et des baies profondes, ces oiseaux planent, en poussant de temps autre leurs trois: Han! han! han! d'un timbre triste, comme au comble de l'tonnement pnible, de la douleur.--Et les montagnes rptent leur cri. XVIII Ils sont devenus si amis que cela m'amuse, Yves, Chrysanthme et la petite Oyouki; je crois mme que, dans mon mnage, leur intimit est ce qui m'amuse le plus. C'est qu'ils font un contraste d'o rsultent des situations imprvues et des choses impayables. Lui, apportant sa dsinvolture de matelot et son accent de Bretagne dans cette frle maisonnette de papier, ct de ces mousms aux manires prcieuses; grand garon large, voix brve et grave, entre deux toutes petites voix d'oiseau qui le mnent leur gr, le font manger avec des baguettes; lui apprennent le pigeon vole japonais,--et le trichent,--et se disputent,--et se pment de rire. Il est certain qu'ils se plaisent beaucoup, Chrysanthme et lui. Mais j'ai confiance toujours, et je ne me figure pas que cette petite pouse de hasard puisse jamais amener un trouble un peu srieux entre ce frre et moi. XIX Ma famille japonaise, trs nombreuse et se produisant beaucoup;--un grand lment de distraction pour les officiers du bord qui me visitent l-haut, surtout pour le _komadachi taksan taka (l'ami d'une extrme hauteur)_. Une belle-mre charmante, tout fait femme du monde; des petites belles-soeurs, des petites cousines, et des tantes jeunes encore. J'ai mme, au second degr, un cousin pauvre qui est djin.--On hsitait m'en faire l'aveu, de ce dernier; mais voici que, pendant la prsentation, nous avons chang un sourire de connaissance: c'tait 415! Sur ce pauvre 415, mes amis, bord, font des gorges chaudes,--un surtout qui moins que personne aurait le droit de parler, le petit Charles N***, dont la belle-mre a t quelque chose comme concierge, ou peu s'en faut, la porte d'une pagode. Moi, qui fais grand cas de l'agilit et de la force, j'apprcie au contraire ce parent-l. Ses jambes, du reste, sont les meilleures de Nagasaki, et, chaque fois que j'ai quelque course presse faire, je prie madame Prune d'envoyer en bas, la station des djins, retenir mon cousin. XX J'arrivais Diou-djen-dji l'improviste, aujourd'hui, par un midi brlant. Au pied de notre escalier tranaient les socques de bois de Chrysanthme et ses sandales de cuir verni. Chez nous, en haut, tout tait ouvert, avec des stores en bambou abaisss du ct du soleil; travers leur tissu clair entraient l'air chaud et la lumire d'or. Cette fois, c'taient des lotus que Chrysanthme avait mis dans nos vases de bronze, et mes yeux tombrent, ds l'entre, sur ces grands calices roses. Elle dormait, elle, tendue par terre, suivant l'habitude de son sommeil de sieste. ...Quelle forme part ils ont toujours, ces bouquets arrangs par Chrysanthme: quelque chose de difficile dfinir, une sveltesse japonaise, une grce apprte que nous ne saurions pas leur donner. ...Elle dormait plat ventre sur les nattes, sa haute coiffure et ses pingles d'caille faisant une saillie sur l'ensemble de son corps couch. La petite trane de sa tunique prolongeait en queue sa personne dlicate. Ses bras taient tendus en croix, ses manches dployes comme des ailes--et sa longue guitare gisait son ct. Elle avait un air de fe morte. Ou bien encore elle ressemblait quelque grande libellule bleue qui se serait abattue l et qu'on y aurait cloue. Madame Prune, qui tait monte derrire moi, toujours empresse, officieuse, manifesta par gestes des sentiments indigns, en voyant cette rception insouciante de Chrysanthme son seigneur et matre,--et s'avana pour la rveiller. --Gardez-vous-en bien, bonne madame Prune! Si vous saviez comme elle me plat mieux ainsi! J'avais laiss mes chaussures en bas, suivant l'usage, ct des petits socques et des petites sandales; et j'entrai sur la pointe du pied, tout doucement, pour aller m'asseoir sous la vranda. Quel dommage que cette petite Chrysanthme ne puisse pas toujours dormir: elle est trs dcorative, prsente de cette manire,--et puis, au moins, elle ne m'ennuie pas.--Peut-tre, qui sait? si j'avais le moyen de mieux comprendre ce qui se passe dans sa tte et dans son coeur.... Mais, c'est curieux, depuis que j'habite avec elle, au lieu de pousser plus loin l'tude de cette langue japonaise, je l'ai nglige, tant j'ai senti l'impossibilit de m'y intresser jamais.... Assis sous ma vranda, je regardai mes pieds les temples et les cimetires, et les bois, et les vertes montagnes, tout Nagasaki baign de soleil. Les cigales faisaient leur bruit le plus strident, qui tremblait comme une fivre de l'air. Tout cela tait calme, lumineux et chaud.... Eh bien, pourtant, pas assez, mon gr! Qu'y a-t-il donc de chang sur terre? Les midis brlants d't, ceux que je retrouve dans mes souvenirs lointains, avaient-encore plus d'clat, encore plus de soleil; le Baal autrefois me semblait plus puissant, et plus terrible. On dirait que tout ceci n'est qu'une copie ple de ce que j'ai connu dans mes premires annes, une copie laquelle quelque chose manque. Et tristement je me demande moi-mme: la splendeur des ts, est-ce que vraiment ce n'est que cela,--_n'tait-ce_ que cela? ou bien y a-t-il une erreur de mes yeux et, avec le temps, verrai-je ces choses plir encore?... ...Derrire moi, une petite musique triste, triste faire frissonner,--et grle, grle autant que le chant des cigales,--commena de se faire en sourdine, puis s'leva, gmissante, comme la plainte mivre de quelque me japonaise en peine et en angoisse dans l'air silencieux de midi: Chrysanthme et sa guitare, qui s'veillaient ensemble.... Et il me plut que cette ide lui ft venue, de me faire de la musique, me voyant l, au lieu de s'empresser me dire bonjour. (A aucun moment je ne me suis impos la contrainte d'avoir l'air un peu pris d'elle; mais nos rapports deviennent froids de plus en plus, surtout quand nous sommes seuls.)--Aujourd'hui pourtant je me retournai pour lui sourire et, de la main, je lui fis signe: Allons, joue encore. Cela m'amuse d'couter ta petite improvisation trange.--C'est singulier que la musique de ce peuple rieur puisse tre si plaintive. Mais, dcidment, celle que fait Chrysanthme mrite d'tre entendue.... O donc a-t-elle pris cela? Quels indicibles rves, jamais mystrieux pour moi, passent dans sa cervelle jaune, quand elle joue ou chante de cette manire?... ...Tout coup: Pan, pan, pan! on frappe trois fois, d'un doigt sec, sur une marche de notre escalier et, dans l'ouverture de notre porte, apparat un imbcile en complet de drap gris qui nous fait la rvrence. --Entrez, entrez, monsieur Kangourou!--Oh! comme vous arrivez point, au moment o j'allais presque me monter l'imagination pour des choses japonaises!... C'tait une petite note de blanchissage, que M. Kangourou dsirait nous prsenter respectueusement, avec un plongeon du haut du corps, une pose correcte des mains sur les genoux, et un long sifflement de couleuvre. XXI En continuant de suivre le chemin qui monte et passe devant chez nous, on trouve une dizaine de vieilles maisonnettes encore, quelques murs de jardins,--puis, plus rien que la montagne solitaire, les petits sentiers qui s'en vont vers les cimes travers les plantations de th, les buissons de camlias, les broussailles et les roches. Et ces montagnes tout autour de Nagasaki sont pleines de cimetires; depuis des sicles et des sicles, on monte l des morts. Mais ces spultures japonaises n'ont pas de tristesse, pas d'horreur; il semble que, chez ce peuple enfantin et lger, la mort mme ne se prenne pas srieusement. Les tombes sont des Bouddhas de granit, assis dans des lotus, ou des bornes funraires avec des inscriptions d'or; elles se tiennent groupes dans de petits enclos au milieu des bois, ou sur des terrasses naturelles agrablement situes; on y arrive gnralement par de longs escaliers de pierre tapisss de mousse, en passant de temps en temps sous quelqu'un de ces portiques sacrs dont la forme, toujours la mme, est rude et simple, et qui sont une rduction de ceux des temples. Au-dessus de chez nous, les tombes de la montagne sont si antiques qu'elles n'effraient pas, mme la nuit. C'est une rgion de cimetires abandonns. Les morts qu'on avait cachs l-dessous se sont fondus dans la terre. Ces milliers de petites bornes grises, ces multitudes de vieux petits bouddhas rongs par le lichen, semblent ne plus tre que l'attestation de sries d'existences antrieures aux ntres et tout fait perdues dans le recul mystrieux des temps. XXII Les repas de Chrysanthme sont une invraisemblable chose. Cela commence le matin, au rveil, par deux petits pruneaux verts des haies, confits dans du vinaigre et rouls dans de la poudre de sucre. Une tasse de th complte ce djeuner presque traditionnel au Japon, le mme que l'on mange en bas chez madame Prune, le mme que l'on sert aux voyageurs dans les htelleries. Cela se continue dans le courant du jour par deux dnettes trs drlement ordonnes. De chez madame Prune, o ces choses se cuisinent, on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques tasses couvercle: un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue en sauce, un bonbon sal, un piment sucr.... A tout cela, Chrysanthme gote du bord des lvres, l'aide de ses petites baguettes, en relevant le bout de ses doigts avec une grce affecte. A chaque mets elle fait une grimace,--en laisse les trois quarts et s'essuie les ongles aprs, avec horreur. Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l'empire ni au nord, c'est le dessert et la faon de le manger: aprs tant de petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cercle de cuivre, une cuve norme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu'au bord du riz cuit l'eau pure; Chrysanthme en remplit un trs grand bol (quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette bleue;--brasse ces choses ensemble;--porte le bol ses lvres et enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu'au fond de son gosier. Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les dernires miettes tombes sur ces nattes si blanches dont rien ne doit ternir jamais l'irrprochable nettet. La dnette est termine. XXIII 2 aot. En bas, dans la ville, un carrefour, une chanteuse des rues s'tait installe; on s'assemblait pour l'entendre, et nous nous tions arrts comme les autres, nous trois qui passions, Yves, Chrysanthme et moi. Toute jeune, un peu grasse, assez jolie, elle raclait sa guitare et chantait, en roulant les yeux d'une manire froce comme un virtuose excutant des difficults. Elle baissait la tte, se rentrait le menton dans le cou pour tirer des notes plus creuses du fin fond de son corps; elle arrivait se faire une grosse voix rauque, une voix de vieux crapaud, une voix de ventriloque sortie je ne sais d'o (ce qui est la grande manire thtrale, le dernier mot de l'art pour interprtation des morceaux tragiques). Yves lui jeta un regard indign: --Oh! par exemple! dit-il,--mais c'est la voix d'une... (dans son tonnement, les mots lui manquaient)--c'est la voix d'un... d'un monstre!... Et il me regarda, presque pouvant par cette petite, anxieux de savoir ce que j'en pensais. D'ailleurs il tait de mauvaise humeur aujourd'hui, mon pauvre Yves, parce que je l'avais oblig sortir coiff de certain chapeau de paille, bords trs relevs, qui ne lui plat pas. --Il te va trs bien, Yves, je t'assure. --Oui? Vous le dites, vous.... Il ressemble un _nid de pie_, moi je trouve! Comme diversion cette chanteuse et ce chapeau, voici maintenant un cortge, qui nous arrive du bout de la rue l-bas, quelque chose comme un enterrement. Des bonzes marchent en tte, vtus de robes en gaze noire,--un air de prtres catholiques; le principal personnage du dfil, le mort, vient par-derrire, assis dans une sorte de petit palanquin ferm, tout fait gentil. Suivent une bande de mousms, cachant leur figure rieuse sous un semblant de voile et portant, dans des vases de forme sacre, les lotus artificiels ptales d'argent qui sont de rigueur pour les funrailles; puis de belles dames marchent aprs, minaudires, touffant des envies de rire, sous des parasols o sont peints en couleurs gaies des papillons et des cigognes.... Les voici tout prs de nous, il faut nous ranger pour leur faire place.--Et Chrysanthme tout coup prend un air de circonstance; Yves se dcouvre, te son _nid de pie_.... C'est pourtant vrai, que c'est la mort qui passe! Moi qui oubliais... cela en avait si peu l'air.... Le cortge va grimper bien haut, bien haut, au-dessus de Nagasaki, dans la verte montagne toute peuple de tombes. L, on dposera dans la terre cet infortun bonhomme, son palanquin par-dessus lui, et ses vases, et ses fleurs en papier argent. Enfin!... au moins il sera dans un lieu agrable, ce pauvre mort, et jouira d'une vue charmante.... On s'en reviendra, moiti riant, moiti pleurnichant. Demain, on n'y pensera plus. XXIV 4 aot. La _Triomphante_, qui tait sur rade, presque au pied des collines o ma maison est perche, entre aujourd'hui au bassin, pour rparer ses flancs raills pendant le long blocus de Formose. Et me voici fort loin de chez moi, prsent; oblig de traverser en canot toute la baie pour aller retrouver Chrysanthme, car ce bassin est situ sur la rive oppose Diou-djen-dji. Il est creus dans une petite valle, troite et profonde; toute sorte de verdures se penchent au-dessus, des bambous, des camlias, des arbres quelconques; notre mture, nos vergues, vues du pont, ont l'air d'tre accroches dans les branches. Cette situation d'un navire qui ne flotte plus donne l'quipage la facilit de sortir clandestinement n'importe quelle heure de la nuit, et nos matelots ont li des relations avec toutes les petites filles des villages qui sont suspendus dans la montagne au-dessus de nous. Ce sjour, cette libert trop grande m'inquitent pour mon pauvre Yves,--auquel ce pays de plaisir tourne un peu la tte. D'ailleurs, de plus en plus, je le crois amoureux de Chrysanthme. C'est grand dommage vraiment que ce sentiment-l ne me soit pas venu plutt moi, puisque j'ai tant fait que de l'pouser.... XXV Je continue, malgr la distance plus grande, d'aller chaque jour Diou-djen-dji. La nuit tombe, quand les quatre mnages amis du mien sont venus nous rejoindre, Yves aussi, et l'_ami d'une surprenante hauteur_, nous redescendons en bande vers la ville, dgringolant aux lanternes par les escaliers et les rampes du vieux faubourg. Toujours pareille, cette promenade nocturne, avec des amusements semblables, mmes stations devant les talages baroques, mmes boissons sucres servies dans les mmes jardinets. Mais notre bande est souvent trs augmente; d'abord, nous emmenons Oyouki, que ses parents nous confient; puis deux cousines de ma femme qui sont fort mignonnes, et enfin des amies, des petites invites de dix ou douze ans quelquefois, fillettes de notre quartier envers lesquelles nos mousms ont dsir se montrer polies. Oh! l'tonnante petite compagnie que nous tranons notre suite, dans les maisons de th, le soir! Les impayables minois, les piquets de fleurs drlement plants sur des ttes enfantines et comiques!--On dirait d'un vrai pensionnat de mousms en rcration de nuit sous notre surveillance. Yves nous raccompagne lorsqu'il s'agit ensuite de remonter chez nous,--Chrysanthme poussant de gros soupirs d'enfant fatigu, s'arrtant chaque marche, s'appuyant nos bras. Quand nous sommes en haut, il nous dit adieu, touche la main de Chrysanthme, puis redescend encore une fois, par le versant qui mne aux quais, aux navires, et traverse la rade dans un sampan pour regagner la _Triomphante_. Nous, l'aide d'une sorte d'anneau secret, nous ouvrons la porte de notre jardin, o les pots de fleurs de madame Prune, aligns dans l'obscurit, rpandent leur bonne odeur suave du soir. Nous traversons ce jardin, au clair de lune ou des toiles, et nous montons chez nous. S'il est trs tard,--ce qui arrive quelquefois,--nous trouvons en rentrant tous nos panneaux de bois tirs et ferms par les soins de M. Sucre (prcaution contre les voleurs), notre appartement clos comme une vraie chambre europenne. Il y a, dans cette maison ainsi calfeutre, une trange odeur mle celle du musc et des lotus; une intime odeur de Japon, de race jaune, qui est monte du sol ou qui est sortie des boiseries antiques;--presque une ftidit de fauve. Le tendelet de gaze bleu-nuit, dispos pour notre coucher, descend du plafond avec un air de vlum mystrieux. Le Bouddha dor sourit toujours devant ses veilleuses qui brlent; quelque phalne habitue du logis, qui dormait dans le jour colle notre plafond, tournoie maintenant sous le nez du dieu, autour des deux petites flammes grles. Et sur le mur, plaque, les pattes en toile, sommeille quelque grosse araigne des jardins,--qu'il ne faut pas tuer parce que c'est le soir.--Hou! fait Chrysanthme, indigne, en me la dsignant du bout de son doigt.--Vite, l'ventail consacr aux btes, pour la chasser dehors.... Autour de nous rgne un silence qui serre presque le coeur, aprs tous ces tapages joyeux de la ville et tous ces rires de mousms qui viennent de finir;--un silence de campagne, un silence de village endormi. XXVI Le bruit de ces innombrables panneaux de bois que l'on tire et que l'on ferme, au commencement de chaque nuit, dans toutes les maisons japonaises, est une des choses de ce pays qui me resteront dans la mmoire. De chez les voisins, par-dessus les jardinets verts, ces bruits nous arrivent les uns aprs les autres, par sries, plus ou moins touffs, plus ou moins lointains. Juste au-dessous de nous, ceux de madame Prune roulent trs mal, grincent, font tapage dans leurs rainures uses. Les ntres sont bruyants aussi, car la vieille case est sonore, et il faut en faire courir au moins vingt sur de longues glissires, pour clore compltement l'espce de halle ouverte que nous habitons. En gnral, c'est Chrysanthme qui se charge de ce soin de mnagre, peinant beaucoup, se pinant les doigts souvent, et trs malhabile avec ses mains trop petites qui n'ont jamais travaill de leur vie. Aprs, vient sa toilette de nuit. Avec une certaine grce, elle laisse tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue, qui a les mmes manches pagodes, la mme forme, moins la trane, et qu'elle s'attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur assortie. La haute coiffure reste intacte, cela va sans dire, sauf les pingles, qui sont dpiques et couchent prs de nous dans une bote en laque. Il y a la petite pipe d'argent, ensuite, qu'il faut fumer avant de s'endormir: c'est une des choses qui m'impatientent, mais qui doivent tre subies. Chrysanthme, comme une gipsy, s'accroupit devant certaine bote carre, en bois rouge, qui contient un petit pot tabac, un petit fourneau de porcelaine avec des charbons toujours allums,--et enfin un petit vase en bambou pour dposer la cendre et cracher la salive. (En bas, la bote fumer de madame Prune, et ailleurs, les botes fumer de tous les Japonais et de toutes les Japonaises, sont semblables, contiennent les mmes choses disposes de la mme faon,--et partout, au milieu des appartements pauvres ou riches, tranent par terre.) Le mot pipe est bien trivial et surtout bien gros pour dsigner ce mince tube d'argent, tout droit, au bout duquel, dans un rcipient microscopique, on met une seule pince de tabac blond, hach plus menu que des fils de soie. Deux bouffes, trois au plus; cela dure peine quelques secondes, et la pipe est finie.--Ensuite, _pan, pan, pan, pan_, on frappe le tuyau trs fort contre le rebord de la bote fumer, pour faire tomber cette cendre qui ne veut jamais sortir;--et ce tapotage, qui s'entend partout, dans chaque maison, n'importe quelle heure de la nuit ou du jour, drle et rapide comme un grattement de singe, est au Japon un des bruits caractristiques de la vie humaine.... --_Anata, nomimas!_ (Toi aussi, fume!) dit Chrysanthme. Ayant rempli de nouveau la petite pipe agaante, elle prsente mes lvres, avec une rvrence, le tube d'argent,--et je n'ose pas refuser, par courtoisie; mais c'est cre, dtestable.... Maintenant, avant de m'tendre sous la moustiquaire bleu sombre, je vais rouvrir deux des panneaux du logis, l'un du ct du sentier dsert, l'autre sur les jardins en terrasse, afin que l'air de la nuit puisse passer sur nous, au risque de nous amener d'autres hannetons attards ou d'autres phalnes tourdies. Notre maison, tout en bois vieux et mince, vibre la nuit comme un grand violon sec; les bruissements les plus lgers y grandissent, s'y dfigurent, y deviennent inquitants. Sous la vranda, deux petites harpes oliennes, suspendues, font au moindre souffle leur tintement de lames de verre, semblable au murmure harmonieux d'un ruisseau; dehors, jusque dans les derniers lointains, les cigales continuent leur grande musique ternelle, et, au-dessus de nous, sur le toit noir, on entend, comme un galop de sorcire, passer la bataille mort des chats, des rats et des hiboux.... ...Plus tard, aux dernires heures de la nuit, Chrysanthme ira fermer sournoisement ces panneaux que j'ai rouverts,--quand soufflera certain vent plus frais qui monte jusqu' nous, de la mer et de la rade profonde, avec l'extrme matin. Auparavant elle se sera bien leve trois fois au moins, pour fumer: ayant bill la manire des chattes, s'tant tire, ayant contourn dans tous les sens ses petits bras d'ambre et ses toutes petites mains gracieuses, elle se redresse rsolument, pousse des plaintes de rveil trs enfantines et assez mignonnes; puis sort de la tente de gaze, remplit sa petite pipe et aspire deux ou trois bouffes de la chose cre et dplaisante. Ensuite: _pan, pan, pan, pan_, contre la bote, pour secouer la cendre. Dans la sonorit nocturne, cela fait un bruit terrible--qui rveille madame Prune, c'tait fatal. Et voil madame Prune prise d'une envie de fumer, elle aussi, absolument suggestionne;--alors, ce bruit d'en haut, rpond d'en bas un autre: _pan, pan, pan, pan_, tout fait pareil, exasprant et invitable comme un cho. XXVII Plus joyeuses sont les musiques du matin: les coqs qui chantent; les panneaux de bois qui s'ouvrent dans le voisinage; ou le cri bizarre de quelque petit marchand de fruits, parcourant ds l'aube notre haut faubourg. Et les cigales ayant l'air de chanter plus fort, cette fte de la lumire revenue. Surtout, il y a la longue prire de madame Prune qui, d'en bas, nous arrive travers le plancher, monotone comme une chanson de somnambule, rgulire et berante comme un bruit de fontaine. Cela dure trois quarts d'heure pour le moins; sur des notes hautes, rapides, nasillardes, cela se psalmodie abondamment; de temps autre, quand les esprits lasss n'coutent plus, cela s'accompagne de battements de mains trs secs--ou bien des sons grles de certain claquebois qui se compose de deux disques en racine de mandragore; c'est un jet ininterrompu de prire; c'est intarissable et cela chevrote sans cesse comme le blement d'une vieille bique en dlire.... _Aprs s'tre lav les mains et les pieds, disent les saints livres, on invoquera le grand Dieu Ama-Trace-Omi-Kami, qui est le roi de puissance de l'empire Japonais; on invoquera les mnes de tous les dfunts empereurs qui drivent de lui; les mnes ensuite de tous ses anctres personnels, jusqu'aux gnrations les plus recules; les Esprits de l'air et de la mer; les Esprits des lieux secrets et immondes; les Esprits spulcraux du pays des racines, etc., etc._ Je vous estime et vous implore, chante madame Prune, Ama-Trace-Omi-Kami, roi de puissance. Protgez sans cesse votre peuple qui est prt se sacrifier la patrie. Accordez-moi de devenir trs sainte comme vous tes et faites-moi la grce de chasser de mon esprit les ides obscures. Je suis lche et pcheresse: expulsez mes lchets et mes pchs comme le vent du nord emporte la poussire dans la mer. Lavez-moi blanchement de mes souillures, comme on lave des salets dans la rivire de Kamo.--Faites-moi la grce de devenir la plus riche femme du monde.--Je crois en votre lumire qui se rpandra sur la terre et l'claircira incessamment, pour mon bonheur. Faites-moi la grce de conserver la sant de ma famille,--et surtout la mienne, moi, qui, Ama-Trace-Omi-Kami, n'estime et n'adore que vous-mme, etc., etc. Ensuite, viennent tous les empereurs, tous les Esprits et la liste interminable des anctres. De son fausset tremblant de vieille femme, madame Prune chante tout cela, vite perdre haleine, sans en rien omettre. Et c'est bien trange entendre; la fin, on ne dirait plus un chant humain; c'est comme une srie de formules magiques qui s'chapperaient, se dvideraient d'un rouleau inpuisable, pour prendre leur vol dans l'air. Par son tranget mme et par sa persistance d'incantation, cela arrive produire, dans ma tte encore endormie, une sorte d'impression religieuse. Et chaque jour je m'veille au bruit de cette litanie shintoste qui vibre au-dessous de moi dans la sonorit exquise des matins d't,--tandis que nos veilleuses s'teignent devant le Bouddha souriant, tandis que l'ternel soleil, peine lev, envoie dj, par les petits trous de nos panneaux de bois, des rayons qui traversent notre logis obscur, notre tendelet de gaze bleu-nuit, comme de longues flches d'or. C'est ce moment qu'il faut se lever; descendre quatre quatre jusqu' la mer, par des sentiers d'herbes pleins de rose,--et regagner mon navire. Hlas! Autrefois c'tait le chant du muezzin qui me rveillait, les matins sombres d'hiver, l-bas dans le grand Stamboul enseveli.... ----------- XXVIII Chrysanthme a apport peu de bagage avec elle, sachant bien que notre mariage ne durera pas. Elle a plac ses robes et ses belles ceintures dans des petites niches fermes qui se dissimulent contre une des murailles de notre appartement (la muraille du nord, la seule des quatre qui ne soit pas dmontable). Les portes de ces niches sont des panneaux de papier blanc; les tagres, les compartiments intrieurs, en bois finement menuis, sont disposs d'une manire trop cherche, trop ingnieuse, qui veille des craintes de doubles fonds, de trucs pour jouer des farces. On dpose l les objets sans confiance, avec le vague sentiment que ces armoires pourraient bien, d'elles-mmes, vous les escamoter. Parmi les affaires de Chrysanthme, ce qui m'amuse regarder, c'est la bote consacre aux lettres et aux souvenirs: elle est en fer-blanc, de fabrication anglaise, et porte sur son couvercle l'image colorie d'une usine des environs de Londres.--Naturellement c'est comme chose d'art exotique, comme _bibelot_, que Chrysanthme la prfre d'autres mignonnes botes, en laque ou en marqueterie, qu'elle possde. --On y trouve tout ce qu'il faut pour la correspondance d'une mousm: de l'encre de Chine; un pinceau; du papier de couleur grise, trs mince, taill en longues bandes troites; de bizarres enveloppes, o l'on introduit ce papier (aprs l'avoir repli sur lui-mme une trentaine de fois), et qui sont ornes de paysages, de poissons, de crabes ou d'oiseaux. Sur des lettres anciennes, qui sont l, elle adresses, je sais reconnatre les deux caractres qui signifient son nom: Kikou-San (Chrysanthme madame). Et quand je l'interroge, elle me rpond en japonais, avec un air de femme srieuse: --Mon cher, ce sont des lettres de mes amies. Oh! ces amies de Chrysanthme, quels minois elles ont! Il y a leurs portraits, dans cette mme bote; leurs photographies, colles sur des _cartes de visite_ qui portent au dos le nom d'Uyeno, le bon faiseur de Nagasaki: des petites personnes qui taient faites pour figurer gentiment dans des paysages d'ventail et qui se sont efforces d'avoir un bon maintien quand on leur a pris la nuque dans l'appuie-tte en leur disant: Ne bougeons plus. Cela m'amuserait bien de lire ces lettres d'amies,--et surtout les rponses que leur fait ma mousm.... XXIX 10 aot. Ce soir, grande pluie; nuit paisse et noire. Vers dix heures, revenant d'une de ces maisons de th la mode que nous frquentons beaucoup, nous arrivons, Yves, Chrysanthme et moi, certain angle familier de la grand'rue, certain tournant o il faut quitter les lumires et le bruit de la ville pour s'engager dans les escaliers noirs, les sentiers pic qui montent chez nous, Diou-djen-dji. L, avant de commencer l'ascension, il s'agit d'abord d'acheter une lanterne, chez une vieille marchande nomme madame Trs-Propre*, dont nous sommes les pratiques assidues.--C'est inou la consommation que nous en faisons, de ces lanternes en papier, dont les peintures reprsentent invariablement des papillons de nuit ou des chauves-souris.--Au plafond de la boutique, il y en a des quantits normes qui pendent par grappes, et la vieille, nous voyant venir, monte sur une table pour les attraper.--Le gris ou le rouge sont nos couleurs habituelles; madame Trs-Propre sait cela et nglige les lanternes vertes ou bleues. Mais il est toujours trs difficile d'en dcrocher une,-- cause des btonnets par o on les tient, des ficelles par o on les attache, qui s'enchevtrent ensemble. Par des gestes outrs, madame Trs Propre exprime combien elle est dsole d'abuser ainsi de nos honorables moments: oh! si cela ne dpendait que d'elle-mme!... mais voil, ces choses emmles n'ont aucune considration pour la dignit des personnes. Avec mille singeries, elle croit mme devoir leur faire des menaces et leur montrer le poing, ces ficelles indbrouillables qui ont l'outrecuidance de nous causer du retard.--C'est bien, nous connaissons ce mange par coeur. Si cela l'impatiente, cette vieille dame, nous aussi. Chrysanthme, qui s'endort, est prise d'une srie de petits billements de chat, qu'elle ne se donne mme pas la peine de dissimuler avec sa main et qui n'en finissent plus. Elle fait une moue trs longue l'ide de cette cte si raide qu'il va falloir cette nuit remonter sous une pluie battante. *_En japonais O S-San._ Je suis comme elle, cela m'ennuie bien. Et dans quel but, mon Dieu, grimper chaque soir jusqu' ce faubourg, quand rien ne m'attire dans ce logis de l-haut?... L'onde redouble; comment allons-nous faire?... Dehors passent des djins rapides, criant gare, claboussant les pitons, projetant, en tranes dans l'averse, les feux de leurs lanternes multicolores. Passent des mousms et des vieilles dames, trousses, crottes, rieuses tout de mme sous leurs parapluies de papier, changeant des rvrences et faisant claquer sur les pierres leurs socques de bois; la rue est pleine d'un tapotement de sabots et d'un grsillement de pluie. Passe aussi, par bonheur, 415, notre cousin pauvre, qui s'arrte voyant notre dtresse, et promet de nous tirer d'affaire: le temps d'aller dposer sur le quai un Anglais qu'il roule, et il reviendra notre secours, avec tout ce qui est ncessaire notre triste situation. Enfin voici notre lanterne dcroche, allume, paye. En face, il y a une autre boutique laquelle nous nous arrtons aussi chaque soir; c'est chez madame L'Heure*, la marchande de gaufres; nous faisons toujours provision chez elle pour nous soutenir pendant la route.--Trs smillante cette ptissire, et en frais de coquetterie avec nous; elle forme vignette de paravent derrire ses piles de gteaux agrmentes de petits bouquets. Abritons-nous sous son toit pour attendre,--et, cause des gouttires qui tombent dru, plaquons-nous le plus possible contre son talage de bonbons blancs ou roses, arrangs trs artistement sur des branches de cyprs fines et fraches. *_En japonais: Tki-San._ Pauvre 415, quelle providence pour nous!--Il reparat dj, cet excellent cousin, toujours souriant, toujours courant, tandis que l'eau ruisselle sur ses belles jambes nues, et il nous apporte deux parapluies, emprunts un marchand de porcelaine qui est aussi notre parent loign. Yves, comme moi, jamais de sa vie n'avait voulu se servir de ce genre d'objet, mais il accepte ceux-ci parce qu'ils sont drles: en papier naturellement, plissures cires et gommes, avec l'invitable vol de cigognes sem en guirlande tout autour. Chrysanthme, billant de plus en plus sa manire chatte et devenue cline pour se faire traner, essaie de prendre mon bras: --Mousm, pour ce soir, si tu demandais plutt ce service Yves-San; je suis sr que cela nous arrangerait tous les trois. La voil donc, elle toute petite, pendue ce trs grand, et ils grimpent. J'ouvre la marche, portant la lanterne qui nous claire, et dont j'abrite la flamme de mon mieux sous mon extravagant parapluie. De chaque ct du chemin, on entend comme un torrent qui roule: l'eau de tout cet orage dgringolant de la montagne. La route nous parat longue cette nuit, difficile, glissante; les sries de marches, interminables. Des jardins, des maisons, chafauds les uns par-dessus les autres; des terrains vagues, des arbres qui, dans l'obscurit, se secouent sur nos ttes. On dirait que Nagasaki monte en mme temps que nous,--mais l-bas, trs loin, dans une sorte de bue qui semble lumineuse sous le noir du ciel; il sort de cette ville un bruit confus de voix, de roulements, de gongs, de rires. Cette pluie d't n'a pas rafrachi l'air encore. A cause de la chaleur orageuse qu'il fait, les maisonnettes de ce faubourg sont restes ouvertes, comme des hangars, et nous voyons ce qui s'y passe. Des lampes toujours allumes devant les Bouddhas familiers et les autels d'anctres;--mais tous les bons Nippons dj couchs. Sous les traditionnels tendelets de gaze bleu-vert, on les aperoit, tendus par ranges, par familles; ils dorment, chassent des moustiques ou s'ventent: des Nippons, des Nipponnes, et des bbs nippons aussi, ct de leurs parents; chacun, jeune ou vieux, ayant sa robe de nuit en indienne bleu fonc et son petit chevalet en bois pour reposer sa nuque. Il y a de rares maisons o l'on s'amuse encore: de loin en loin, par-dessus les jardins sombres, un son de guitare nous vient: quelque danse incomprhensiblement rythme dont la gat est triste. Voici certain puits entour de bambous, auprs duquel nous avons l'habitude de faire halte nocturne pour laisser respirer Chrysanthme. Yves me prie de diriger sur lui la lueur rouge de ma lanterne pour le bien reconnatre: c'est qu'il marque pour nous la moiti de la route. Et enfin, enfin, voici notre logis!--Porte close; obscurit et silence profonds. Tous nos panneaux ont t ferms par les soins de M. Sucre et de madame Prune; la pluie ruisselle sur le bois de nos vieux murs noirs. Avec un temps pareil, il n'est pas possible de laisser Yves redescendre encore, pour aller rder le long de la mer, en qute d'un sampan de louage. Non, il ne retournera pas bord ce soir; nous allons le faire coucher chez nous. Sa petite chambre a t prvue, du reste, dans les conditions de notre bail, et nous allons la lui fabriquer tout de suite,--bien qu'il refuse, par discrtion. Entrons, dchaussons-nous, secouons-nous bien comme des chats sur lesquels une averse est tombe, et montons dans notre appartement. Devant le Bouddha, les petites lampes brlent; au milieu de la chambre, la gaze bleu-nuit est tendue. En arrivant, la premire impression est bonne: il est gentil, le logis, ce soir; il a un vrai mystre, cause de ce silence et de cette heure tardive. Et puis, par un temps pareil, il fait toujours bon rentrer chez soi.... Allons, vite, faisons la chambre d'Yves. Chrysanthme, trs en train l'ide que son grand ami va coucher prs d'elle, y met toutes ses forces; d'ailleurs il s'agit simplement de pousser dans leurs glissires trois ou quatre panneaux de papier, qui formeront tout de suite une chambre part, un compartiment dans la grande bote o nous logeons.--Je les avais crus compltement blancs, ces panneaux: eh bien, non! il y a sur chacun d'eux un groupe de deux cigognes,--peintes en grisaille dans ces poses invitables que l'art japonais a consacres: l'une qui porte la tte altire et lve une jambe avec noblesse, l'autre qui se gratte. Oh! ces cigognes... ce qu'elles vous impatientent, au bout d'un mois de Japon!... Voil donc Yves couch et dormant sous notre toit. Le sommeil lui est venu ce soir plus vite qu' moi-mme: c'est que j'ai cru remarquer des regards trs longs, de Chrysanthme lui, de lui Chrysanthme. Je lui laisse entre les mains cette petite comme un jouet, et une crainte me vient prsent d'avoir jet un certain trouble dans sa tte. De cette Japonaise, je me soucie comme de rien. Mais Yves... ce serait mal de sa part, et cela porterait une atteinte grave ma confiance en lui.... On entend la pluie tomber sur notre vieux toit; les cigales se taisent; des senteurs de terre mouille nous arrivent des jardins et de la montagne. Je m'ennuie dsesprment dans ce gte ce soir; le bruit de la petite pipe m'irrite plus que de coutume et, quand Chrysanthme s'accroupit devant sa bote fumer, je lui trouve un air _peuple_ dans le plus mauvais sens du mot. Je la prendrais en haine, ma mousm, si elle entranait mon pauvre Yves une mauvaise action que je ne lui pardonnerais peut-tre plus.... XXX 12 aot. Les poux Y*** et Sikou-San ont divorc hier.--Le mnage Charles N*** et Campanule marche assez mal. Ils ont eu des difficults avec ces petits bonshommes en complet de coutil gris, fureteurs, pressurants, insupportables, qui sont les agents de la police; on les a fait chasser de leur maison, en intimidant leur propritaire (sous l'amabilit obsquieuse de ce peuple, il y a un vieux fond de haine contre nous qui venons d'Europe); les voil donc obligs d'accepter l'hospitalit de leur belle-mre, situation bien pnible.--Et puis Charles N*** se croit tromp. Il n'y a pas d'illusion se faire du reste: ces partis, que nous a procurs M. Kangourou, sont des _demi-jeunes filles_, si l'on peut dire, des petites personnes ayant dj eu dans leur vie un lger roman, ou mme deux. Alors, il est bien naturel de se mfier un peu.... Le mnage Z*** et Touki-San va cahin-caha, avec des disputes. Le mien conserve plus de dignit, non moins d'ennui. L'ide de divorcer m'est bien venue; mais je ne vois gure de raison valable pour faire cet affront Chrysanthme, et puis une chose surtout m'a arrt: j'ai eu des difficults, moi aussi, avec les autorits civiles. Avant-hier, M. Sucre trs mu, madame Prune en pmoison, mademoiselle Oyouki tout en larmes sont monts chez moi comme un ouragan. Les agents de la police nipponne taient venus leur faire de grosses menaces, pour loger ainsi, en dehors de la concession europenne, un Franais morganatiquement mari une Japonaise,--et la terreur les prenait d'tre poursuivis; humblement avec mille formes affables, ils me priaient de partir. Le lendemain donc, accompagn de l'_ami d'une invraisemblable hauteur_ qui s'exprime mieux que moi, je me suis rendu au bureau de l'tat civil, dans le but d'y faire une scne affreuse. Dans la langue de ce peuple poli, les injures manquent compltement; quand on est trs en colre, il faut se contenter d'employer le _tutoiement d'infriorit_ et la _conjugaison familire_ qui est l'usage des gens de rien. Assis sur la table des mariages, au milieu de tous les petits fonctionnaires ahuris, je dbute en ces termes. --Pour que tu me laisses en paix dans le faubourg que j'habite, quel pourboire faut-il t'offrir, runion de petits tres plus vils que les portefaix des rues? Grand scandale muet, consternation silencieuse, rvrences estomaques. --Certainement, disent-ils enfin, on laissera en paix mon honorable personne; on ne demande pas mieux, mme Seulement, pour me soumettre aux lois du pays, j'aurais d venir ici dclarer mon nom et celui de la jeune personne que... avec laquelle.... --Oh! c'est trop fort, par exemple! Mais je suis venu exprs, troupe mprisable, il n'y a pas trois semaines! Alors je prends moi-mme le registre de l'tat civil: en feuilletant, je retrouve la page, ma signature et, ct, le petit grimoire qu'a dessin Chrysanthme: --Tiens, assemble d'imbciles, regarde! Survient un trs haut chef--petit vieux grotesque en redingote noire--qui de son bureau coutait la scne: --Qu'est-ce qu'il y a? que se passe-t-il? quelle avanie a-t-on faite aux officiers franais? Je conte plus poliment mon cas ce personnage qui se confond en promesses et en excuses. Tous les petits agents se prosternent quatre pattes, rentrent sous terre, et nous sortons, dignes et froids, sans rendre les saluts. M. Sucre et madame Prune peuvent tre tranquilles, on ne les inquitera plus. XXXI 23 aot. Le sjour de la _Triomphante_ dans le bassin, l'loignement o nous sommes de la ville, me servent de prtexte depuis deux ou trois jours pour ne plus aller Diou-djen-dji voir Chrysanthme. On s'ennuie pourtant beaucoup, dans ce bassin. Ds l'aube, une lgion de petits ouvriers japonais nous envahissent, apportant leur dner dans des paniers et des gourdes, comme les ouvriers de nos arsenaux franais; mais ayant quelque chose de besogneux et de minable, de fureteur et d'empress qui fait songer des rats. Ils se faufilent d'abord sans bruit, s'insinuent, et bientt on en trouve partout, sous la quille, fond de cale, dans les trous, qui scient, tapotent, rparent. Il fait une chaleur intense, dans ce lieu surplomb par des rochers et des fouillis de verdure. Au grand soleil de deux heures, c'est une invasion plus trange et plus jolie qui nous arrive: celle des scarabes et des papillons. Des papillons extravagants, comme sur les ventails. Il y en a de tout noirs, qui se jettent contre nous par tourderie, si lgers qu'on dirait de grandes ailes tremblotantes, attaches ensemble, sans corps. Yves les regarde, tonn: --Oh! dit-il en prenant son air enfant, j'en ai vu un si grand tout l'heure, un si grand... qu'il m'a pouvant; j'ai cru que c'tait... une chauve-souris qui avait affaire moi. Un timonier, qui en a attrap un trs singulier, l'emporte, prcieusement, pour le mettre scher dans son livre de signaux, comme on fait pour les fleurs. Un autre matelot qui passe, portant son maigre rti au four dans une gamelle, le regarde d'un oeil drle: --Tu ferais pas mal de me le donner, tiens.... Je le ferais cuire! XXXII 24 aot. Cinq jours bientt que j'ai abandonn ma maison nette et Chrysanthme. Depuis hier, grand vent et pluie torrentielle. (Un typhon qui va passer ou qui passe.) Nous avons fait branle-bas au milieu de la nuit pour _caler les mts de hune, amener les basses vergues_, prendre toutes les dispositions de gros temps. Les papillons ne viennent plus, mais tout s'agite et se tord au-dessus de nos ttes; sur les parois des montagnes surplombantes, les arbres se froissent, les herbes se couchent, ont un air de souffrir; des rafales terribles les tourmentent avec des bruits sifflants; il nous tombe, en pluie, des branches, des feuilles de bambou, de la terre. Et, en ce pays de gentilles petites choses, cette tempte dtonne; il semble que son effort soit exagr et sa musique trop grande. Vers le soir, les grosses nues sombres roulent si vite que les averses sont courtes, tout de suite gouttes, tout de suite finies.--Alors je tente d'aller me promener dans la montagne au-dessus de nous, parmi les verdures mouilles:--il y a des petits sentiers qui y mnent, entre des buissons de camlias et de bambous. ...Pour laisser passer une onde, je me rfugie dans la cour d'un trs vieux temple, qui est mi-cte, abandonn au milieu d'un bois d'arbres sculaires aux ramures gigantesques; on y monte par des escaliers de granit, en passant sous de trs tranges portiques, aussi rongs que les Grandes Pierres des Celtes. Les arbres ont envahi aussi cette cour; la lumire y est voile, verdtre; il y tombe une pluie torrentielle, mle de feuilles et de mousses arraches. Des vieux monstres en granit, de tournures inconnues, sont assis dans les coins et font des grimaces d'une frocit souriante; leurs figures expriment des mystres sans nom, qui font frissonner, au milieu de cette musique gmissante du vent, sous cette obscurit des nuages et des branches. Ils ne devaient pas ressembler aux Japonais d'aujourd'hui, les hommes qui ont conu tous ces temples d'autrefois, qui en ont construit partout, qui en ont rempli ce pays jusque dans ses derniers recoins solitaires. Une heure plus tard, au crpuscule de cette journe de typhon, toujours dans cette mme montagne, le hasard me conduit sous des arbres ressemblant des chnes; ils sont tordus toujours par ce vent, et les touffes d'herbes sous leurs pieds ondulent, couches, rebrousses en tous sens.... L, je retrouve trs nettement tout d'un coup ma premire impression de grand vent dans les bois--dans les bois de la Limoise, en Saintonge, il y a quelque vingt-huit ans, l'un des mois de mars de ma petite enfance. Il soufflait sur l'autre face du monde, ce premier coup de vent que mes yeux ont vu dans la campagne,--et les annes rapides ont pass sur ce souvenir--et depuis, le plus beau temps de ma vie s'est consum.... J'y reviens beaucoup trop souvent mon enfance; j'en rabche en vrit. Mais il me semble que je n'ai eu des impressions, des sensations qu'en ce temps-l; les moindres choses que je voyais ou que j'entendais avaient alors des dessous d'une profondeur insondable et infinie; c'taient comme des images rveilles, des rappels d'existences antrieures; ou bien c'taient comme des pressentiments d'existences venir, d'incarnations futures dans des pays de rve; et puis des attentes de merveilles de toute sorte--que le monde et la vie me rservaient sans doute pour plus tard--pour quand je grandirais. Eh bien, j'ai grandi et n'ai rien trouv sur ma route, de toutes ces choses vaguement entrevues; au contraire, tout s'est rtrci et obscurci peu peu autour de moi; les ressouvenirs se sont effacs, les horizons d'en avant se sont lentement referms et remplis de tnbres grises. Il sera bientt l'heure de m'en retourner dans l'ternelle poussire, et je m'en irai sans avoir compris le pourquoi mystrieux de tous ces mirages de mon enfance; j'emporterai avec moi le regret de je ne sais quelles patries jamais retrouves, de je ne sais quels tres dsirs ardemment et jamais embrasss.... XXXIII M. Sucre, avec mille grces, du bout de son fin pinceau tremp dans l'encre de Chine, a trac sur une jolie feuille de papier de riz deux cigognes charmantes et me les a offertes de la manire la plus aimable, comme un souvenir de lui. Elles sont l, dans ma chambre de bord, et, ds que je les regarde, je crois revoir M. Sucre, les traant main leve avec une si lgante aisance. Le godet dans lequel M. Sucre dlaie son encre est en lui-mme un vrai bijou. Taill dans un bloc de jade, il reprsente un petit lac avec un rebord fouill en manire de rocailles. Et sur ce rebord, il y a une petite maman crapaud, galement en jade, qui s'avance comme pour se baigner dans le petit lac o M. Sucre entretient quelques gouttelettes d'un liquide bien noir. Et cette maman crapaud a quatre petits enfants crapauds galement en jade, l'un perch sur sa tte, les trois autres foltrant sous son ventre. M. Sucre a peint beaucoup de cigognes dans le courant de sa vie, et il excelle vraiment reprsenter des groupes, des duos, si l'on peut s'exprimer ainsi, de ce genre d'oiseau. Peu de Japonais ont le don d'interprter ce sujet d'une manire aussi rapide et aussi galante: d'abord les deux becs, puis les quatre pattes; ensuite les dos, les plumes, crac, crac, crac,--une douzaine de coups de son habile pinceau, tenu d'une main trs joliment pose,--et a y est, et d'un russi toujours! M. Kangourou raconte, sans y trouver redire d'ailleurs, qu'autrefois ce talent a rendu de grands services M. Sucre. C'est que madame Prune, parat il... mon Dieu, comment dire cela... et qui s'en douterait prsent, en voyant une vieille dame si dvote, si bien pose, ayant des sourcils rass si correctement...--enfin madame Prune, parat-il, recevait autrefois beaucoup de messieurs,--des messieurs qui venaient toujours isolment,--et cela donnait penser.... Or, quand madame Prune tait occupe avec une visite, si un nouvel arrivant se prsentait, son ingnieux mari, pour le faire attendre, le captiver dans l'antichambre, le retenir, s'offrait aussitt lui peindre quelques cigognes, dans des attitudes varies.... Voil comment, Nagasaki, tous les messieurs japonais d'un certain ge possdent dans leurs collections deux ou trois de ces petits tableaux de genre, qu'ils doivent au talent si fin et si personnel de M. Sucre. XXXIV Dimanche 25 aot. Vers six heures du soir, pendant mon quart, la _Triomphante_ quitte sa prison creuse entre les montagnes, sort du bassin. Grand tapage de manoeuvre, puis nous mouillons sur rade, notre ancienne place, au pied des collines de Diou-djen-dji. Le temps est redevenu calme, sans un nuage; il a cette limpidit particulire aux ciels que les typhons ont balays, transparence excessive, permettant de distinguer dans les lointains d'infimes dtails qu'on n'avait encore jamais vus, comme si le grand souffle terrible avait emport jusqu'aux plus lgres brumes errantes, ne laissant partout qu'un vide profond et clair. Et, aprs ces pluies, les couleurs vertes des bois, des montagnes, sont devenues d'une splendeur printanire, se sont rafrachies--comme s'avivent d'un clat mouill les tons d'une peinture frachement lave. Les sampans et les jonques, qui depuis trois jours s'taient tenus blottis, s'en vont vers le large; la baie est couverte de leurs voiles blanches; on dirait la migration, l'essor d'une peuplade d'oiseaux de mer. A huit heures, la nuit, la manoeuvre tant termine, je m'embarque avec Yves dans un sampan; c'est lui qui m'entrane cette fois et veut me ramener dans mon logis. A terre, une bonne odeur de foin mouill. Un clair de lune admirable, dans les chemins de la montagne. Nous montons tout droit Diou-djen-dji, retrouver Chrysanthme, que j'ai presque un remords, sans qu'il y paraisse, d'avoir abandonne si longtemps. En regardant en l'air, je reconnais de loin ma maisonnette, l-haut perche. Elle est tout ouverte, trs claire, et on y joue de la guitare. Voici mme que j'aperois la tte d'or de mon Bouddha, entre les petits feux brillants de ses deux veilleuses suspendues. Puis Chrysanthme apparat aussi, sous la vranda, en silhouette trs nipponne, avec ses belles coques de cheveux et ses longues manches retombantes, accoude comme pour nous attendre. Quand j'entre, elle vient m'embrasser, d'une manire un peu hsitante, mais gentille, tandis que Oyouki, plus expansive, m'enlace pleins bras. Et je le revois sans dplaisir, ce logis japonais dont j'avais presque oubli l'existence, que je m'tonne de retrouver encore mien. Chrysanthme a mis dans nos vases de belles fleurs nouvelles; comme pour une fte, elle a largi sa coiffure, pris sa plus belle robe, allum nos lampes. Ayant vu, de son balcon, sortir la _Triomphante_, elle esprait bien que nous allions enfin revenir et, ses prparatifs termins, pour occuper ses heures d'attente, elle tudiait un duo de guitare avec Oyouki. Pas de questions ni de reproches. Au contraire! --Nous avons bien compris, dit-elle; par un temps si affreux, entreprendre une traverse si longue, en sampan sur la rade.... Elle sourit comme une petite fille qui est contente, et vraiment il faudrait tre difficile pour ne pas convenir qu'elle est mignonne ce soir. Allons, j'annonce que nous descendrons sans plus tarder faire une grande promenade dans Nagasaki; nous emmnerons Oyouki-San, deux cousines de Chrysanthme qui se trouvent l, et d'autres petites voisines encore si cela leur fait plaisir; nous achterons les jouets les plus drles; nous mangerons toute espce de gteaux, nous nous amuserons beaucoup. Comme nous arrivons bien, disent-elles en sautant de joie; comme nous arrivons point! Justement il y a plerinage de nuit au grand temple de la _Tortue Sauteuse!_ Toute la ville y sera; tous les camarades maris viennent de partir, toute la bande X*, Y*, Z*, Touki-San, Campanule et Jonquille, avec l'_ami d'une invraisemblable hauteur_. Et elles deux, pauvre Chrysanthme, pauvre Oyouki-San, le coeur trs gros, restaient au logis, parce que nous n'tions pas l et parce que madame Prune, aprs son dner, avait t prise de pmoisons et de vapeurs.... Vite, la toilette des mousms. Chrysanthme est dj prte. Oyouki change de robe la hte, s'habille de gris souris, me prie d'arranger le noeud bouffant de sa belle ceinture--, qui est en satin noir doubl de jaune orange--, et plante, bien haut dans ses cheveux, un pompon d'argent. Nous allumons nos lanternes au bout de btonnets; M. Sucre remercie pour sa fille, remercie n'en plus finir, nous reconduit, tombe quatre pattes sur sa porte--, et nous nous loignons assez gaiement, dans la nuit transparente et douce. En effet la ville, en bas, est dans une animation de grande fte. Les rues sont pleines de monde; la foule passe,--comme un flot rieur, capricieux, lent, ingal,--mais s'coule tout entire dans la mme direction, vers un but unique. Il en sort un bourdonnement immense mais cependant lger, o dominent le rire et les formules polies que l'on change voix basse. Des lanternes et des lanternes.... De ma vie, je n'en avais tant vu, ni de si barioles, ni de si compliques, de si extraordinaires. Nous suivons, comme en drive dans ce flot humain, comme entrans par lui. Il y a des bandes de femmes de tous les ges, en toilette pare; surtout des mousms innombrables ayant dans les cheveux des piquets de fleurs ou, la manire d'Oyouki, des pompons d'argent: petits minois chiffonns, petits yeux brids de chat naissant, joues rondelettes et plottes ballant un peu aux abords des lvres entrouvertes. Gentilles quand mme, ces petites Nipponnes, force d'enfantillage et de sourire. Du ct des hommes, beaucoup de chapeaux _melon_, ajouts pour plus de pompe la longue robe nationale et compltant bien ces laideurs gaies de singes savants. Ils tiennent la main des branches, des arbustes entiers quelquefois, d'o pendent, mles au feuillage, les plus bizarres de toutes les lanternes, ayant des formes de diablotins ou d'oiseaux. A mesure que nous avanons dans la direction de ce temple, les rues deviennent plus encombres, plus bruyantes. Il y a maintenant, tout le long des maisons, des talages sans fin sur des trteaux: des bonbons de toute couleur, des jouets, des branches fleuries, des bouquets, des masques. Des masques surtout; en voici de pleines caisses, de pleines charrettes; le plus rpandu est celui qui reprsente le museau blme et rus, contract en rictus de mort, les grandes oreilles droites et les dents pointues du renard blanc consacr au dieu du riz. Il y a d'autres figures symboliques de dieux ou de monstres, toutes livides, grimaantes, convulsionnes, ayant de vrais cheveux et de vrais poils. Des gens quelconques, des enfants mme, achtent ces pouvantails et se les attachent sur la figure. On vend aussi toute sorte d'instruments de musique; beaucoup de ces trompettes en cristal dont le son est si trange, mais d'normes, ce soir: deux mtres de long pour le moins; le bruit qu'elles font ne ressemble plus rien de connu; on croirait entendre au milieu de la foule des dindons gigantesques, gloussant pour faire peur. Dans les amusements religieux de ce peuple, il ne nous est pas possible, nous, de pntrer les _dessous_ pleins de mystre que les choses peuvent avoir; nous ne pouvons pas dire o finit la plaisanterie et o la frayeur mystique commence. Ces usages, ces symboles, ces figures, tout ce que la tradition et l'atavisme ont entass dans les cervelles japonaises, provient d'origines profondment tnbreuses pour nous; mme les plus vieux livres ne nous l'expliqueront jamais que d'une manire superficielle et impuissante,--_parce que nous ne sommes pas les pareils de ces gens-l_. Nous passons sans bien comprendre au milieu de leur gat et de leur rire, qui sont au rebours des ntres.... Chrysanthme avec Yves, Oyouki avec moi, Fraise et Zinnia, nos cousines, marchant devant nous sous notre surveillance, nous continuons de suivre la foule, nous tenant la main deux par deux de peur de nous perdre. Tout le long des rues qui mnent ce temple, les gens riches ont expos dans leur maison des sries de vases et de bouquets. La forme _hangar_, qu'ont toutes les habitations de ce pays, leur espce de devanture foraine et d'estrade, sont trs favorables ces exhibitions de choses dlicates: on a laiss tout ouvert et l'on a tendu, l'intrieur, des voiles qui masquent les profondeurs du logis; en avant de ces draperies gnralement blanches et un peu en retrait de la foule qui passe, on a correctement align les objets exposs, que mettent en pleine lumire des lampes suspendues.--Presque pas de fleurs dans ces bouquets; des feuillages seulement, les uns frles et rares, introuvables,--les autres choisis comme dessein parmi les plus communs, mais arrangs avec un art qui en fait quelque chose de nouveau et de distingu: de vulgaires feuilles de salade, de grands choux monts, prenant des poses artificielles exquises, dans des urnes merveilleuses. Tous les vases sont en bronze, mais le dessin en est vari l'infini, avec la fantaisie la plus changeante; on en voit de compliqus et de tourments; d'autres, en plus grand nombre, qui sont sveltes et simples,--mais d'une simplicit si cherche que, pour nos yeux, c'est comme une rvlation d'inconnu, comme un renversement de toutes les notions acquises sur la forme.... A un tournant de rue, nous faisons la plus heureuse des rencontres: nos camarades maris de la _Triomphante_, et les Jonquille, et les Touki-San, et les Campanule!--Saluts, rvrences entre mousms; manifestations rciproques de la joie de se revoir; puis, formant une bande compacte et entrans par la foule qui augmente encore, nous continuons de nous acheminer vers le temple. Les rues suivent une pente ascendante (car les temples sont toujours sur des hauteurs) et, mesure que nous montons, la ferie des lanternes et des costumes s'en ajoute une autre, qui est lointaine, bleutre, vaporeuse: tout Nagasaki, avec ses pagodes, ses montagnes, ses eaux tranquilles pleines de rayons de lune, s'levant en mme temps que nous dans l'air. Lentement, pas pas si l'on peut dire, cela surgit alentour, enveloppant d'un grand dcor diaphane tous ces premiers plans o papillotent des lumires rouges et des banderoles de toutes couleurs. Nous approchons sans doute, car voici les normes granits religieux, les escaliers, les portiques, les monstres. Il nous faut gravir maintenant des sries de marches, ports presque par le flot des fidles qui monte avec nous. La cour du temple,--nous sommes arrivs. C'est le dernier et le plus tonnant tableau de la ferie de ce soir,--tableau lumineux et profond, qui a des lointains fantastiques clairs par la lune et au-dessus duquel des arbres gigantesques, les cryptomrias sacrs, tendent comme un dme leurs branches noires. Nous voil assis tous, avec nos mousms, sous le tendelet enguirland de fleurs d'une des nombreuses petites maisons de th que l'on a improvises dans cette cour. Nous sommes sur une terrasse, en haut des grands escaliers par o la foule continue d'affluer; nous sommes aux pieds d'un portique qui se dresse tout d'une pice dans le ciel de la nuit avec une massive rigidit de colosse; aux pieds aussi d'un monstre qui abaisse vers nous le regard de ses gros yeux de pierre, sa grimace mchante et son rire. Ce portique et ce monstre sont les deux grandes choses crasantes du premier plan, dans le dcor invraisemblable de cette fte; ils se dcoupent avec une hardiesse un peu vertigineuse sur tout ce bleu vague et cendr l-bas, qui est le lointain, l'air, le vide; derrire eux, Nagasaki se droule, vol d'oiseau, trs faiblement dessin dans de l'obscurit transparente avec des myriades de petits feux de couleurs; puis les montagnes esquissent sur le ciel plein d'toiles leurs dentelures exagres:--bleutre sur bleutre, diaphane sur diaphane. Et un coin de la rade apparat aussi, trs haut, trs indcis, trs ple, ayant l'air d'un lac mont dans les nuages, les eaux ne se devinant qu' un reflet de lumire lunaire qui les fait resplendir comme une nappe argente. Autour de nous gloussent toujours les longues trompettes de cristal. Comme les ombres de fantasmagorie, passent et repassent des groupes de gens polis et frivoles; des bandes enfantines de ces mousms petits yeux, dont le sourire est d'une insignifiance si frache et dont les beaux chignons luisent, piqus de fleurs en argent. Et des hommes trs laids promnent sans cesse, au bout de branches, leurs lanternes en forme d'oiseaux, de dieux, d'insectes. Derrire nous, le temple, tout illumin, tout ouvert; les bonzes assis en thories immobiles, dans le sanctuaire tincelant d'or qu'habitent les divinits, les chimres et les symboles. La foule, avec son bourdonnement monotone de rires et de prires, se presse autour, lanant pleine main ses offrandes; avec un bruit continuel, le mtal monnay roule terre, dans l'enceinte rserve aux prtres o les nattes blanches disparaissent compltement sous les pices de toutes les grandeurs, amonceles comme aprs un dluge d'argent et de bronze. Nous sommes l, nous, trs dpayss dans cette fte, regardant, riant puisqu'il faut rire; disant des choses obscures et niaises, dans une langue insuffisamment apprise, que ce soir, troubls par je ne sais quoi, nous n'entendons mme plus. Il fait trs chaud sous notre tendelet, qu'agite pourtant une brise de nuit; nous absorbons, dans des tasses, de petits sorbets drles ressemblant du givre parfum, ou bien ayant un got de fleurs dans de la neige. Nos mousms se sont fait servir, pleins bols, des haricots au sucre mls de la grle,-- de vrais grlons comme on en ramasserait aprs une giboule de mars. Glou!... glou!... glou!... font lentement les trompettes de cristal, avec une sonorit qui semble puissante, mais cependant pnible et comme touffe dans de l'eau. Partout tintent des crcelles, bruissent durement des claquebois. Nous avons l'impression d'tre enlevs nous aussi dans l'immense lan de cette gat incomprhensible, laquelle se mle, dans une proportion que nous ne savons mme pas apprcier, quelque chose de mystique, je ne sais quoi de puril et de macabre en mme temps. Une sorte d'horreur religieuse est rpandue par ces idoles, que nous devinons derrire nous dans le temple, par ces prires confusment entendues;--surtout par ces ttes de renard blanc, en bois laqu, cachant, de temps autre, les visages humains qui passent,--par tous ces affreux masques blmes.... Dans les jardins et les dpendances de ce temple se sont installs d'inimaginables saltimbanques dont les banderoles noires, barioles de lettres blanches, au bout de hampes gigantesques, flottent au vent comme des ornements de catafalque. Nous nous y rendons en troupe, quand nos mousms ont achev leurs dvotions et jet leurs offrandes. Dans une baraque de cette foire un homme est seul en scne, tendu plat dos sur une table. De son ventre surgissent des marionnettes de grandeur presque humaine avec d'horribles masques louches; elles parlent, gesticulent--, puis s'effondrent comme des loques vides; remontent de nouveau d'une pousse brusque, comme mues par un ressort, changent de costume, changent de figure, se dmnent dans une frnsie continuelle. A un moment donn, il en parat jusqu' trois, quatre la fois: ce sont les quatre membres de l'homme couch, ses deux jambes en l'air et ses deux bras, habills chacun d'une robe, coiffs d'une perruque et surmonts d'un masque. Des scnes, des batailles grands coups de sabre se passent entre ces fantmes. Il y a surtout une marionnette de vieille femme qui fait peur; chaque fois qu'elle reparat avec sa tte plate au rire de cadavre, les lampes se baissent; la musique l'orchestre devient une sorte de gmissement de fltes trs sinistre, avec un trmolo de claquebois qui fait songer des os entrechoqus.--videmment elle joue dans la pice un trs vilain rle, cette personne; elle doit tre une vieille goule malfaisante et affame. Ce qu'elle a de plus effrayant, c'est son ombre, toujours projete avec une nettet voulue sur un cran blanc; par un procd qui ne s'explique pas, cette ombre, qui suit tous ses mouvements comme une ombre vritable, est celle d'un loup.--A un moment donn, la vieille se retourne, prsente de ct son nez camus pour accepter un bol de riz qu'on lui offre; alors, sur l'cran, on voit le profil du loup s'allonger, avec ses deux oreilles droites, son museau, ses babines, ses dents, sa langue qui sort. L'orchestre, en sourdine, grince, gmit, tremblote--puis clate en cris funbres comme un concert de hiboux; c'est qu' prsent la vieille mange, et l'ombre du loup mange aussi, remue ses mchoires, grignote une autre ombre... trs reconnaissable: un bras de petit enfant. Nous allons voir ensuite la _grande salamandre_ du Japon,--une bte rare en ce pays et inconnue ailleurs sur la terre, grosse masse froide, lente et endormie, qui semble un _essai_ antdiluvien, rest par oubli dans les eaux intrieures de ces archipels. Aprs, l'lphant savant, dont nos mousms ont peur; puis les quilibristes, la mnagerie.... Il est une heure du matin quand nous sommes de retour chez nous, Diou-djen-dji. D'abord, nous couchons Yves dans sa petite chambre en papier, qu'il a dj habite une nuit. Puis nous nous couchons nous-mmes, aprs les prparatifs de rigueur, la petite pipe fume, et le _pan! pan! pan! pan!_ sur le rebord de la bote. Mais voici qu'en dormant Yves se dmne, se trmousse, envoie des coups de pied dans la cloison, fait un tapage affreux. Qu'est-ce qu'il peut bien avoir!... Moi, j'imagine qu'il rve de la vieille femme ombre de loup.--L'tonnement se peint sur la figure de Chrysanthme, qui s'est dresse sur son coude pour couter.... Tout coup, un trait de lumire; elle a compris ce qui le tourmente: --_Ka!_ (Les moustiques!) dit-elle. Et, pour mieux me faire saisir de quelle bte elle veut parler, elle me pince au bras, trs fort, du bout de ses petits ongles pointus, tout en imitant, avec un jeu de figure impayable, la grimace de quelqu'un qui se sentirait piqu.... --Oh! mais, je trouve cette mimique excessive et inutile, Chrysanthme!--Je connaissais le mot _Ka_, j'avais parfaitement compris, je t'assure.... C'est fait si drlement et si vite, avec une moue si russie, que je n'ai, dans le fond, nulle ide de me fcher,--cependant j'en porterai demain une marque bleue, c'est bien certain. Voyons, il faut nous lever pour prter secours Yves, qui ne peut pas continuer tambouriner de cette manire. Allons regarder, avec une lanterne, ce qu'il a, ce qui lui arrive. Ce sont bien les moustiques en effet. Ils volent en nuage autour de lui, tous ceux de la maison et tous ceux des jardins, assembls et bourdonnants. Chrysanthme indigne en brle plusieurs la flamme de sa lanterne, m'en montre d'autres: Hou! partout poss, sur le papier blanc du mur. Lui dort toujours, aprs la fatigue de la journe, mais d'un sommeil agit, cela se comprend. Et Chrysanthme le secoue, pour l'emmener auprs de nous, sous notre moustiquaire bleue. Il se laisse faire, aprs quelques crmonies, se lve, comme un grand enfant mal veill, pour nous suivre,--et moi je ne trouve rien redire, en somme, ce couchage trois: c'est si peu un lit, ce que nous partagerons l, et nous y dormirons tout habills, comme toujours, suivant l'usage nippon. En voyage, en chemin de fer, est-ce que les dames les plus recommandables ne s'tendent pas ainsi, sans penser mal, auprs de messieurs quelconques? Seulement j'ai plac le petit chevalet nuque de Chrysanthme au centre de la tente de gaze, entre nos deux oreillers nous, pour observer, pour voir. Elle alors, trs digne, sans rien dire, comme rectifiant une erreur d'tiquette que j'aurais commise par mgarde, l'enlve et met la place mon tambour en peau de couleuvre: je serai donc au milieu les sparant. C'est plus correct, en effet. Oh! c'est dcidment trs bien--, et Chrysanthme est une personne de beaucoup de tenue.... ...En rentrant bord le lendemain matin, au clair soleil de sept heures, nous cheminons dans les sentiers pleins de rose, avec une bande de petites mousms de six ou huit ans, absolument comiques, qui se rendent l'cole. Les cigales, cela va sans dire, font autour de nous leur joli bruit sonore. La montagne sent bon. Fracheur de l'air, fracheur de la lumire, fracheur enfantine de ces petites filles en longues robes et en beaux chignons apprts. Fracheur de ces fleurs et de ces herbes sur lesquelles nous marchons et qui sont semes de gouttelettes d'eau.... Comme c'est ternellement joli, mme au Japon, les matins de la campagne et les matins de la vie humaine.... D'ailleurs je reconnais le charme des petits enfants japonais; il y en a d'adorables.--Mais, ce charme qu'ils ont, comment passe-t-il si vite pour devenir la grimace vieillotte, la laideur souriante, l'air singe?... XXXV Le jardinet de madame Renoncule, ma belle-mre, est un des sites les plus mlancoliques, sans contredit, qu'il m'ait t donn de rencontrer dans mes courses par le monde. Oh! les heures lentes, les heures nervantes et grises, passes dire des choses fades, confuses, en mangeant, dans de tout petits pots, des confitures poivres, sous la vranda qui reoit de ce jardinet une lumire affaiblie! En pleine ville, encaiss entre des murs, ce parc de quatre mtres carrs, avec des petits lacs, des petites montagnes, des petits rochers; et une teinte de vtust verdtre, une moisissure barbue recouvrant tout cela qui jamais n'a vu le soleil. Cependant un incontestable sentiment de la nature a prsid cette rduction microscopique d'un site sauvage. Les rochers sont bien poss. Les cdres nains, pas plus hauts que des choux, tendent sur les valles leurs branches noueuses avec des attitudes de gants fatigus par les sicles,--et leur air _grand arbre_ droute la vue, fausse la perspective. Du fond sombre de l'appartement, quand on aperoit, dans un certain recul, ce paysage relativement clair, on en vient presque se demander s'il est factice ou si, plutt, on n'est pas soi-mme le jouet de quelque illusion maladive, si ce n'est pas de la vraie campagne aperue avec des yeux drangs, plus au point,--ou bien regarde par le mauvais bout d'une lorgnette. Pour qui a quelques notions de japonerie, l'intrieur de ma belle-mre rvle lui seul une personne raffine: nudit complte; peine deux ou trois petits paravents poss et l,--une thire, un vase o trempent des lotus; rien de plus. Des boiseries sans aucune peinture ni vernis, mais ajoures avec une capricieuse mignardise, trs finement menuises, et dont on entretient la blancheur de sapin neuf par de frquents lavages au savon. Les piliers de bois qui soutiennent la charpente sont varis avec la plus spirituelle fantaisie: les uns ont des formes gomtriques d'une prcision parfaite; les autres se tordent artificiellement comme de vieux troncs d'arbres enlacs de lianes. Il y a partout des petites cachettes, des petites niches, des petits placards, dissimuls de la manire la plus ingnieuse et la plus inattendue sous l'uniformit immacule des panneaux de papier blanc. Je souris en moi-mme au souvenir de certains salons dits _japonais_ encombrs de bibelots et tendus de grossires broderies d'or sur satin d'exportation, que j'ai vus chez les belles Parisiennes. Je leur conseille, ces personnes, de venir regarder comment sont ici les maisons des gens de got,--de venir visiter les solitudes blanches des palais de Yeddo.--En France, on a des objets d'art pour en jouir; ici, pour les enfermer, bien tiquets, dans une sorte d'appartement mystrieux, souterrain, grill en fer, qu'on appelle _godoun_. En de rares occasions seulement, pour faire honneur quelque visiteur de distinction, on ouvre ce lieu impntrable.--Une propret minutieuse, excessive; des nattes blanches, du bois blanc; une simplicit apparente extrme dans l'ensemble, et une incroyable prciosit dans les dtails infiniment petits: telle est la manire japonaise de comprendre le luxe intrieur. Ma belle-mre me parat vraiment une femme fort bien. N'taient les sentiments spleeniques insurmontables que son jardinet m'inspire, je la visiterais souvent. Rien de commun avec les mamans de Jonquille, de Campanule, de Touki; infiniment mieux que tout cela; et puis, des restes de charmes; d'assez belles allures.--Son pass m'intrigue et cependant, vu ma qualit de gendre, la biensance m'empche de pousser trop loin mes questions. D'aucuns prtendent que c'est une ancienne gucha jadis renomme Yeddo, puis dchue de la faveur du public lgant, pour avoir eu l'tourderie de devenir mre. Cela expliquerait bien le talent de sa fille sur la guitare elle lui aurait inculqu elle-mme le doigt et la manire du Conservatoire. Depuis Chrysanthme (l'ane et la premire cause de cette dchance), ma belle-mre, nature expansive bien que distingue, est retombe sept fois encore dans la mme erreur: deux petites belles-soeurs cadettes, mademoiselle La Neige* et mademoiselle La Lune**; cinq petits beaux-frres puns, Cerisier, Pigeon, Liseron, Or et Bambou. *_En japonais: Oyouki-San (comme la fille de madame Prune)._ **_En japonais: Tsouki-San._ Quatre ans, ce petit Bambou; un bb jaune, tout rond avec de beaux yeux brillants; clin et joyeux, endormi tout de suite ds qu'il a fini de rire. De toute ma famille nipponne, c'est ce Bambou que j'aime le plus.... XXXVI Mardi 27 aot. Nous avons pass la journe errer dans des quartiers poussireux et sombres, cherchant des choses antiques chez des bric--brac, Yves, Chrysanthme, Oyouki et moi, trans par quatre djins acclrs. Vers le coucher du soleil, Chrysanthme, qui m'en nuie davantage depuis ce matin et qui s'en est sans doute aperue, fait une moue trs longue, se dit malade et demande la permission d'aller, pour ce soir, coucher chez madame Renoncule, sa mre. J'accorde cela de tout mon coeur; qu'elle s'en aille, cette mousm! Oyouki prviendra ses parents, qui fermeront notre chambre; nous passerons la soire courir notre fantaisie, Yves et moi, sans traner aucune mousm nos trousses, et, aprs, nous rentrerons nous coucher chez nous, sur la _Triomphante_, sans avoir la peine de grimper l-haut. Nous essayons d'abord d'aller dner tous deux dans quelque maison de th lgante.--Impossible, il n'y a de place nulle part; tous les appartements de papier, tous les compartiments trucs et glissires, tous les recoins de jardinets, sont remplis de Japonais et de Japonaises mangeant d'incroyables petites choses; beaucoup de jeunes dandies en partie fine; de la musique en cabinet particulier, des danseuses. C'est qu'aujourd'hui est le troisime et dernier jour de ce grand plerinage au temple de la _Tortue Sauteuse_ dont nous avons vu le dbut avant-hier,--et alors tout Nagasaki s'amuse. A la maison de th des _Papillons Indescriptibles_, qui est aussi bonde, mais o nous sommes avantageusement connus, on imagine de jeter un plancher volant par-dessus le petit lac, par-dessus le bassin poissons rouges, et c'est l qu'on nous sert, dans la fracheur agrable du jet d'eau qui continue de bruire sous nos pieds. Aprs dner, nous suivons les fidles et nous remontons au temple. L-haut, mme ferie, mmes masques, mme musique. Comme avant-hier, nous nous asseyons sous un tendelet quelconque pour boire des petits sorbets drles, parfums aux fleurs. Mais nous sommes seuls ce soir, et l'absence de cette bande de mousms, aux minois familiers, qui taient comme un trait d'union entre ce peuple en fte et nous-mmes, nous spare, nous isole davantage de toute cette dbauche d'trangets au milieu de laquelle nous nous sentons comme perdus. Il y a toujours l-bas l'immense dcor bleutre: Nagasaki clair par la lune, avec la nappe argente des eaux qui semble une vision vaporeuse suspendue dans le vide. Et derrire nous, le grand temple ouvert o les bonzes officient au bruit des grelots sacrs et des claquebois,--pareils de petites marionnettes, vus d'o nous sommes,--les uns accroupis en rang comme de tranquilles momies, les autres excutant des marches rythmes devant ce fond tout en or o se tiennent les dieux. Nous ne rions pas, ce soir, et nous parlons peu, plus frapps que la premire nuit; nous regardons seulement, cherchant comprendre.... Tout coup, Yves se retournant, dit: --Frre!... votre mousm!!... En effet, elle est l derrire lui, Chrysanthme, presque par terre, cache entre les pattes d'une grosse bte en granit moiti tigre, moiti chien, contre laquelle s'appuie notre tente fragile. --Comme un petit chat, elle m'a tir avec ses ongles, par mon bas de pantalon, dit Yves trs saisi,--oh! mais tout fait comme un petit chat! Elle se tient courbe, prosterne en rvrence trs humble; elle sourit timidement dans la crainte d'tre mal reue, et la tte de mon petit beau-frre Bambou se dresse, souriante aussi, au-dessus de la sienne. Elle l'a apport avec elle, califourchon sur ses reins, ce petit _mousko_*, toujours impayable, lui, avec sa tonsure, sa longue robe et les grosses coques de sa ceinture de soie. Et ils nous regardent tous deux, inquiets de savoir comment nous allons prendre leur quipe. *_Mousko signifie petit garon. C'est le masculin de mousm. On dit mme en gnral mousko-san (monsieur le mousko), par excessive politesse._ Mon Dieu, je n'ai nulle envie de leur faire mauvais accueil; au contraire, leur apparition m'amuse. Je trouve mme trs gentil de la part de Chrysanthme cette faon d'tre revenue et cette ide d'avoir apport Bambou-San la fte, bien que ce soit assez _peuple_, vrai dire, de se l'tre attach sur le dos, comme font les pauvresses nipponnes pour leurs petits.... Allons, qu'elle s'asseye entre Yves et moi; qu'on lui serve de ces haricots la grle qu'elle aime tant. Puis, prenons sur nos genoux le beau petit _mousko_ et qu'il mange, sa discrtion, des bonbons et du sucre. La soire finie, quand il s'agit de redescendre, de nous en aller, Chrysanthme replace son petit Bambou cheval sur son dos et se met en marche, toute flchie en avant sous ce poids, toute courbe, tranant pniblement ses socques de Cendrillon sur les marches de granit et les dalles.... Oui, bien _peuple_, en effet, cette allure, mais dans l'acception la meilleure de ce mot _peuple_; rien l-dedans qui me dplaise; je trouve mme que Chrysanthme, dans son affection pour Bambou-San, est simple et attachante. On ne peut d'ailleurs refuser cela aux Japonais: l'amour des petits enfants, et un talent pour les amuser, les faire rire, leur inventer des joujoux comiques, les rendre joyeux au dbut de la vie; une vraie spcialit aussi pour les coiffer, les attifer, tirer de leur personne l'aspect le plus divertissant possible. C'est la seule chose que j'aime dans ce pays: les bbs et la manire dont on sait les comprendre.... En route, nous rencontrons les amis maris de la _Triomphante_ qui plaisantent mes dpens, trs surpris de me voir avec ce _mousko_, demandant: --C'est dj votre fils? Dans la ville en bas, nous faisons mine de dire adieu Chrysanthme, au tournant de la rue qui conduit chez sa mre. Elle sourit, indcise, se dit gurie et demande retourner l-haut dans notre maison.--Cela n'entrait pas dans mes projets, je l'avoue.... Cependant, j'aurais mauvaise grce refuser. Soit! Allons reporter le _mousko_ sa maman, puis nous commencerons, la lueur de quelque nouvelle lanterne achete chez madame Trs-Propre, l'ascension pnible. Mais voici bien une autre aventure: ce petit Bambou, lui aussi, qui prtend venir! Absolument, il veut que nous l'emmenions avec nous. Cela n'a pas le sens commun, par exemple, c'est tout fait inadmissible!... Pourtant... il ne faudrait pas le faire pleurer, un soir de fte, ce mousko.... Voyons, nous allons envoyer prvenir madame Renoncule, pour qu'elle ne s'inquite pas de lui, et, comme il n'y aura plus personne tout l'heure dans les sentiers de Diou-djen-dji pour se moquer de nous, tour de rle nous le porterons sur notre dos, Yves et moi, tant que durera la grimpade noire.... Et moi qui ne voulais pas ce soir remonter cette route en tranant une mousm par la main, voici que, pour surcrot, je porte un mousko sur mon dos.... Quelle ironique destine! Chez nous, comme je l'avais prvu, tout est clos, verrouill; on ne nous attend pas, et il faut faire tapage la porte. Chrysanthme se met de toute sa force hler. --_Ho! Oum-San..an..an..an!_ (En franais: Oh! madame Pru..u..u..u..ne!) Je ne connaissais pas ces intonations-l sa petite voix; son appel tranant, dans la sonorit obscure de minuit, a un accent si tranger, si inattendu, si bizarre, qu'il me donne une impression de lointain et extrme exil.... Enfin madame Prune apparat pour nous ouvrir, mal veille, trs mue, coiffe de nuit dans un opulent turban en coton sur le fond bleu duquel foltrent quelques cigognes blanches. Tenant du bout des doigts, avec une grce peure, la longue tige de sa lanterne fleurs, elle nous dvisage l'un aprs l'autre pour vrifier nos identits--et elle n'en revient pas, pauvre dame, de ce mousko que je rapporte.... XXXVII D'abord c'tait la guitare de Chrysanthme que j'coutais volontiers; prsent, c'est son chant que je commence aimer aussi. Rien de la manire thtrale ni de la grosse voix contrefaite des virtuoses; au contraire, ses notes, toujours trs hautes, sont douces, frles et plaintives. Souvent elle enseigne Oyouki quelque lente et vague romance qu'elle a compose ou qui lui revient en tte. Alors elles m'tonnent toutes deux, cherchant sur leurs guitares accordes des accompagnements en parties et se reprenant chaque fois qu'un son n'est pas rigoureusement juste leur oreille, sans s'embrouiller jamais dans ces harmonies dissonantes, tranges, toujours tristes. Moi, le plus souvent, tandis que se fait leur musique, j'cris, sous la vranda, devant le panorama superbe. J'cris par terre, assis sur une natte et m'appuyant sur un petit pupitre japonais orn de sauterelles en relief; mon encre est chinoise; mon encrier, pareil celui de mon propritaire, est en jade avec des crapauds mignons et des crapoussins sculpts sur le rebord. Et j'cris mes mmoires, en somme,--tout fait comme en bas M. Sucre!... Par moments je me figure que je lui ressemble, et cela m'est bien dsagrable.... Mes mmoires... qui ne se composent que de dtails saugrenus; de minutieuses notations de couleurs, de formes, de senteurs, de bruits. Il est vrai, tout un imbroglio de roman semble poindre mon horizon monotone; toute une intrigue parat vouloir se nouer au milieu de ce petit monde de mousms et de cigales: Chrysanthme amoureuse d'Yves; Yves de Chrysanthme; Oyouki, de moi; moi, de personne.... Il y aurait mme l matire un gros drame fratricide, si nous tions dans un autre pays que celui-ci; mais nous sommes au Japon et, vu l'influence de ce milieu qui attnue, rapetisse, drolatise, il n'en rsultera rien du tout. XXXVIII Il y a, dans ce Nagasaki, un instant de la journe qui est comique entre tous: c'est le soir, vers cinq ou six heures. A ce moment-l, les gens sont tout nus, les enfants, les jeunes, les vieux, les vieilles, chacun assis dans une jarre, prenant son bain. Cela se passe n'importe o, sans le moindre voile, dans les jardins, dans les cours, dans les boutiques, voire mme sur les portes, pour plus de facilit causer entre voisins d'un ct de la rue l'autre. On reoit dans cette situation; sans hsiter on sort de sa cuve, tenant la main sa petite serviette invariablement bleue, pour faire asseoir le visiteur qui se prsente et lui donner la rplique enjoue. Cependant elles ne gagnent pas, les mousms (ni les vieilles dames), se produire dans cette tenue. Une Japonaise, dpourvue de sa longue robe et de sa large ceinture aux coques apprtes, n'est plus qu'un tre minuscule et jaune, aux jambes torses, la gorge grle et piriforme; n'a plus rien de son petit charme artificiel, qui s'en est all compltement avec le costume. Il y a une heure la fois joyeuse et mlancolique: c'est un peu plus tard au crpuscule, quand le ciel semble un grand voile jaune dans lequel montent les dcoupures des montagnes et des hautes pagodes. C'est l'heure o, en bas, dans le ddale des petites rues gristres, les lampes sacres commencent briller, au fond des maisons toujours ouvertes, devant les autels d'anctres et les Bouddhas familiers,--tandis qu'au-dehors tout s'obscurcit, et que les mille dentelures des vieux toits se dessinent en festons noirs sur ce ciel d'or clair. A ce moment-l passe sur ce Japon rieur une impression de sombre, d'trange, d'antique, de sauvage, de je ne sais quoi d'indicible, qui est triste. Et la gat, alors, la seule gat qui reste, c'est cette peuplade d'enfants, de petits mouskos et de petites mousms, qui se rpand comme un flot dans les rues pleines d'ombre, sortant des ateliers et des coles. Sur la nuance fonce de toutes ces constructions de bois, paraissent plus clatantes les petites robes bleues ou rouges, drlement bigarres, drlement trousses, et les beaux noeuds des ceintures, et les fleurs, les pompons d'argent ou d'or piqus dans ces chignons de bbs. Elles se poursuivent et s'amusent, en agitant leurs grandes manches pagodes, les toutes petites mousms de dix ans, de cinq ans, ou mme de moins encore, ayant dj de hautes coiffures et d'imposantes coques de cheveux comme les dames. Oh! les amours de poupes impayables qui, cette heure crpusculaire, gambadent, en robes trs longues, soufflant dans des trompettes de cristal ou courant toutes jambes pour lancer des cerfs-volants inous.... Tout ce petit monde nippon, baroque par naissance et appel le devenir encore plus en prenant des annes, dbute dans la vie par des amusements singuliers et des cris bizarres; ses jouets sont un peu macabres et feraient peur aux enfants d'un autre pays; ses cerfs-volants ont de gros yeux louches et des tournures de vampires.... Et chaque soir, dans les petites rues sombres, dborde cette gat frache, enfantine, mais fantasque l'excs.--On n'imagine pas tout ce qu'il y a en l'air, parfois, d'incroyables choses qui voltigent au vent.... XXXIX Toujours des vtements de couleur sombre, cette petite Chrysanthme, ce qui est ici un signe de distinction relle. Tandis que ses amies, Oyouki-San, madame Touki et les autres, portent volontiers des toffes barioles, se plantent dans le chignon des pompons clatants, elle s'habille de bleu-marine ou de gris neutre, s'attache la taille de larges ceintures noires broches de nuances discrtes, et ne met jamais rien dans ses cheveux que des pingles d'caille blonde. Si elle tait de race noble, elle porterait au milieu du dos un petit cercle blanc brod sur sa robe, appos comme une estampille, avec, au milieu, un dessin quelconque,--une feuille d'arbre en gnral: et ce seraient l ses _armes_. Vraiment il ne lui manque que ce petit blason dorsal pour avoir la tenue d'une femme trs comme il faut. (Au Japon, les belles robes claires, nuances en nuages, brodes de chimres d'argent ou d'or, sont rserves pour les grandes dames dans leur intrieur, en certaines occasions d'apparat;--ou alors pour le thtre, pour les danseuses, pour les filles.) Comme toutes les Japonaises, Chrysanthme serre une quantit de choses dans l'intrieur de ses longues manches, o des poches sont dissimules. Elle y met des lettres, des notes quelconques crites sur des feuilles fines en pte de riz, des prires-amulettes rdiges par des bonzes, et surtout une grande quantit de carrs en papier soyeux qu'elle emploie aux usages les plus imprvus: essuyer une tasse th, tenir la tige mouille d'une fleur, ou moucher son petit nez drle quand l'occasion s'en prsente. (Aprs l'opration, elle froisse tout de suite le morceau qui a servi, le roule en boulette et le jette par la fentre avec horreur...) Les personnes les plus huppes se mouchent de cette manire au Japon. XL 2 septembre. Le hasard nous a procure une amiti singulire et rare, celle des chefs bonzes de ce temple de la _Tortue Sauteuse_ o l'on clbrait, le mois dernier, un si tonnant plerinage. Les abords de ce lieu sont aussi solitaires prsent qu'ils taient peupls les soirs de cette fte; et, en plein jour, on est surpris de la vtust morte de toutes ces choses religieuses qui, la nuit, avaient sembl vivre. Personne dans ces escaliers de granit uss par le temps; personne sous ces grands portiques somptueux dont la poussire a terni les couleurs et les ors. Pour arriver, il faut franchir plusieurs cours dsertes tages sur le flanc de la montagne, plusieurs portes solennelles, et des marches et des marches, en s'levant toujours au-dessus de la ville et des bruits humains, dans une rgion sacre remplie d'innombrables tombeaux. Sur toutes les dalles, sur toutes les murailles, du lichen et des paritaires; la teinte grise des choses trs vieilles, rpandue partout comme une couche de cendre. Dans un premier temple latral, trne un Bouddha gant assis dans son lotus,--idole dore de quinze vingt mtres de haut, monte sur un norme socle de bronze. Enfin le dernier portique se dresse, avec les deux colosses traditionnels, gardiens du saint parvis, qui se tiennent debout, l'un droite, l'autre gauche, enferms comme des btes fauves, chacun dans une cage grille de fer. Ils ont l'attitude furieuse, le poing lev pour frapper, la figure ricanante et atroce. Leurs corps sont cribls de boulettes en papier mch, qu'on leur a lances travers les barreaux et qui se sont colles sur leurs membres monstrueux comme une lpre blanche, une manire qu'ont les fidles de leur faire parvenir, pour les apaiser, des prires crites sur feuillets dlicats par des bonzes pieux. On passe entre ces pouvantails et on pntre dans la dernire cour. L'habitation de nos amis est main droite, la grande salle de la pagode est en face. Dans cette cour dalle, des lampadaires de bronze, hauts comme des tourelles. Des cycas sculaires, aux fraches touffes de plumes vertes, dont les tiges multiples sont disposes avec une symtrie lourde, comme des branches de massifs candlabres. Le temple, entirement ouvert sur tout sa faade, est profond, obscur, avec des lointains d'ors attnus qui fuient en s'assombrissant. Dans la partie la plus recule se tiennent les idoles assises, dont on aperoit vaguement, du dehors, les poses recueillies et les mains jointes; en avant sont les autels, chargs de merveilleux vases de mtal, d'o s'lancent des gerbes sveltes de lotus d'argent ou d'or. On sent ds l'entre l'odeur suave des baguettes de parfum que les prtres brlent constamment devant les dieux. Chez nos amis les bonzes,-- main droite en arrivant,--il est toujours compliqu de se faire introduire. Un monstre de la famille des poissons, mais ayant des griffes et des cornes, est suspendu au-dessus de leur porte par des chanes de fer; au moindre souffle de brise, il se balance en grinant. On passe dessous; on entre dans une premire salle haute, immense, peine claire, o brillent, dans les coins, des idoles dores, des cloches, des choses religieuses incomprhensibles. Des espces de petits clercs, d'enfants de choeur, s'avancent peu accueillants, pour demander ce que l'on veut. --_Matsou-San!! Donata-San!!_ rptent-ils, trs tonns, quand on leur a expliqu auprs de qui l'on veut tre introduit. Oh! non, il n'y a pas moyen de les voir: ils reposent,--ou bien, ils sont en contemplation. _Orimas! Orimas!_ disent-ils, en joignant les mains et en esquissant des gnuflexions pour mieux se faire comprendre. (Ils sont en prires! en profondes prires!) On insiste, on parle plus fort; on se dchausse comme des gens bien rsolus entrer quand mme. A la fin ils arrivent, Matsou-San et Donata-San, de l-bas, des profondeurs tranquilles de la bonzerie. Ils sont vtus de gaze noire, et leur tte est rase. Souriants, aimables, se confondant en excuses, ils vous tendent la main et on les suit, pieds nus comme eux, jusqu'au fond de leur mystrieuse rsidence, travers des sries d'appartements vides tapisss de nattes d'une incomparable blancheur. Les salles qui se succdent ne sont spares les unes des autres que par des stores en bambou d'une finesse exquise, relevs au moyen de glands et de torsades en soie rouge. Toute la construction intrieure est du mme bois couleur beurre frais, menuis avec une extrme prcision, sans le moindre ornement, sans la moindre sculpture; tout semble neuf et vierge, comme n'ayant jamais subi aucun contact de main humaine. De loin en loin, dans cette nudit voulue, un petit escabeau prcieux, incrust merveilleusement, supporte un vieux magot de bronze ou un vase de fleurs; aux murs pendent quelques esquisses de matre jetes vaguement l'encre de Chine, sur des bandes de papier gris trs correctement coupes, mais qu'aucune baguette n'encadre; rien de plus; pas de siges, pas de coussins, pas de meubles. C'est le comble de la simplicit cherche, de l'lgance faite avec du nant, de la propret immacule et invraisemblable. Et tandis qu'on est l, cheminant la suite de ces bonzes, dans ces enfilades de salles dsertes, on se dit qu'il y a beaucoup trop de bibelots chez nous en France; on prend en grippe soudaine la profusion, l'encombrement. L'endroit o s'arrte cette promenade silencieuse de gens dchausss, l'endroit o l'on s'assied, bien au frais dans la pnombre, est une vranda intrieure ouvrant sur un site artificiel: on dirait le fond d'un puits; c'est un jardinet grand comme un trou d'oubliette, surplomb de partout par l'crasante montagne, ne recevant d'en haut qu'une demi-clart de rve. Et cela joue quand mme le grand ravin sauvage; on y voit des cavernes, des rochers abrupts, un torrent, une cascade et des les. Les arbres, rendus nains par ce procd japonais que nous ne connaissons pas, ont de toutes petites feuilles leurs branches noueuses et caduques. Une teinte gnrale de vieillesse verdtre harmonise cet ensemble, qui est assurment centenaire. Des familles de poissons rouges circulent l dans l'eau frache, et des petites tortues (_sauteuses_ probablement) dorment sur les lots de granit qui sont d'une nuance pareille leur carapace grise. Il y a mme des libellules bleues qui se risquent descendre, on ne sait d'o, et se posent avec de lgers tremblements d'ailes sur les nnuphars en miniature. Nos amis bonzes, malgr une certaine onction ecclsiastique, rient volontiers, d'un rire trs bon enfant: dodus, joufflus, tondus, ils ne s'effarouchent de rien et aiment assez nos liqueurs franaises. Nous causons de choses et d'autres. Au bruit tranquille de leur petite cascade, je risque devant eux des phrases d'un japonais rudit, j'essaie des temps de verbe effet: des _dsidratifs_, des _concessifs_, des _hypothtiques en ba_. Tout en devisant, ils expdient les affaires de l'glise, des ordres d'offices, cachets de sceaux compliqus, pour des pagodes infrieures situes alentour; ou bien des petites prires curatives, traces au pinceau, pour tre manges en boulettes par des malades loigns. De leurs mains blanches et poteles, ils jouent de l'ventail comme des femmes, et, quand nous avons got diffrents breuvages indignes aux essences de fleurs, ils font apporter pour finir un flacon de _Bndictine_ ou de _Chartreuse_; ils apprcient ces liqueurs, composes par des collgues d'Occident. A bord, quand ils viennent nous rendre nos visites, ils ne ddaignent pas d'assujettir leurs grosses lunettes rondes sur leurs petits nez plats, pour regarder les dessins profanes de nos journaux illustrs, _la Vie Parisienne_ par exemple. Avec une certaine complaisance mme, ils laissent traner leurs doigts sur les images quand elles reprsentent des dames. Ils ont, dans leur grand temple, des crmonies religieuses trs belles, et nous y sommes maintenant convis. Au bruit du gong, ils font devant les idoles des entres rituelles, vingt ou trente officiants en costume de gala, avec des gnuflexions, des battements de mains, des alles et venues savantes qui semblent les figures d'un quadrille mystique.... Eh bien! le sanctuaire a beau tre sombre, immense; les idoles, superbes... dans ce Japon, les choses n'arrivent jamais qu' un semblant de grandeur. Une mesquinerie irrmdiable, une envie de rire est au fond de tout. Et puis, il y a l'auditoire qui nuit au recueillement et o nous retrouvons des connaissances ma belle-mre quelquefois, ou une cousine,--ou la marchande de porcelaine qui hier nous a vendu un vase. Petites mousms trs mignonnes, vieilles dames trs singesques, entrant avec leur bote fumer, leur parasol couvert de peinturlures, leurs petits cris, leurs rvrences; caquetant, se complimentant, sautillant, ayant toutes les peines du monde tenir leur srieux. XLI 3 septembre. Chrysanthme est venue aujourd'hui pour la premire fois me voir bord, chaperonne par madame Prune et suivie de ma plus jeune belle-soeur, mademoiselle La Neige. Ces dames avaient l'air trs pos, trs comme il faut. Dans ma chambre, il y a un grand Bouddha sur son trne, et devant lui un plateau de laque o mon matelot fidle rassemble les menues pices d'argent qu'il trouve errantes dans mes habits. Madame Prune, qui a l'esprit tourn au mysticisme, s'est crue l devant un autel vritable; le plus gravement du monde, elle a adress au dieu une courte prire; puis, tirant son porte-monnaie (qui tait, suivant l'usage, derrire son dos, attach sa ceinture bouffante avec sa blague et sa petite pipe), elle a dpos dans le plateau une pieuse offrande, en faisant la rvrence. Maintien trs digne durant toute la visite. Mais au moment du dpart, Chrysanthme, qui ne voulait pas s'en aller sans avoir vu Yves, l'a demand avec une persistance dguise trs particulire. Et Yves, que j'ai fait venir, s'est montr bien doux pour elle,--tellement que j'en ai conu cette fois un peu de srieux ennui; je me suis demand si ce dnouement assez pitoyable, vaguement redout jusqu'ici, n'allait pas bientt se produire.... XLII 4 septembre. J'ai rencontr aujourd'hui, dans un vieux quartier mort, une mousm tout fait exquise, dlicieusement costume, frache sur le fond sombre des ruines. C'tait tout au bout de Nagasaki, dans la partie trs ancienne de la ville. Il y a dans cette rgion des arbres centenaires, des vieux temples de Bouddha, ou d'Amiddah, ou de Benten, ou de Kwanon, hautes toitures pompeuses; des monstres de granit assis dans des cours pleines de silence o l'herbe pousse entre les dalles. Ce quartier dsert est travers par un torrent troit au lit profond, sur lequel sont jets des petits ponts courbes aux balustres de granit rongs par le lichen. Toutes les choses qui sont l s'arrangent et grimacent bizarrement comme dans les plus antiques peintures nipponnes. Je passais l'heure brlante de midi, et je ne voyais personne,--si ce n'est dans les bonzeries, par des fentres ouvertes, quelques rares prtres, gardiens de sanctuaires ou de tombeaux, faisant la sieste sous leurs tendelets en gaze bleu-nuit. Tout coup, cette petite mousm m'apparut, un peu au-dessus de moi, au sommet de la courbure, sur un de ces ponts tapisss de mousses grises; en pleine lumire, en plein soleil, se dtachant la manire des fes blouissantes sur un fond de vieux temples noirs et d'ombres. Elle retenait sa robe d'une main et la faisant plaquer au bas de ses jambes, pour se donner l'air plus svelte. Autour de sa petite tte trange, son ombrelle ronde mille plissures, claire par transparence, faisait une grande aurole bleue et rouge borde de noir; et un laurier rose charg de fleurs, pouss entre les pierres de ce pont, s'talait ct d'elle, baign lui aussi de soleil. Derrire cette jeune fille et ce laurier fleuri, tout tait repoussoir obscur. Sur la jolie ombrelle rouge et bleue, de grandes lettres blanches formaient cette inscription, qui est en usage pour les mousms et qu'on m'a appris connatre: _Nuages, arrtez-vous, pour la regarder passer_. Et il en valait la peine, en effet, de s'arrter pour cette prcieuse petite personne, d'une japonerie si idale. Cependant, il n'et pas fallu s'arrter trop longtemps et se laisser prendre; c'et t encore un leurre. Poupe comme les autres videmment, poupe d'tagre et rien de plus. En la regardant, je me disais mme que Chrysanthme, apparaissant cette mme place, avec cette robe, cet clairage et ce nimbe de soleil, et produit un effet aussi charmant. Car elle est gentille, Chrysanthme, ce n'est plus contestable.... Hier au soir, je me rappelle, je l'ai admire. C'tait la nuit; nous revenions, avec l'escorte des petits mnages pareils au ntre, de la tourne habituelle dans les maisons de th et les bazars. Tandis que les autres mousms marchaient en se donnant la main, pares de pompons d'argent tout neufs qu'elles venaient de se faire offrir, et s'amusant avec des jouets, elle, soi-disant fatigue, suivait demi tendue dans une voiture de djin. Nous avions mis ses cts de gros bouquets en gerbes, destins remplir aujourd'hui nos vases,--des iris tardifs et des lotus longue tige, les derniers de la saison, qui dj sentaient l'automne.--Et c'tait joli, cette Japonaise dans son petit char, nonchalante, au milieu de ces fleurs d'eau, claire en couleurs changeantes, au hasard des lanternes qui nous croisaient. La veille de mon arrive au Japon, si on me l'et montre en me disant: Ta mousm sera celle qui passe, j'en aurais t charm sans aucun doute.--Dans la ralit, non, cependant, je ne le suis pas: ce n'est que Chrysanthme, toujours elle, rien qu'elle, la petite crature pour rire, mivre de formes et de penses, que l'agence Kangourou m'a fournie.... XLIII Dans notre logis, l'eau pour boire, pour prparer le th et faire les petites ablutions courantes, se tient dans des cuves de porcelaine blanche--ornes de peintures reprsentant des poissons bleus qu'un courant rapide entrane au milieu d'algues affoles. Et ces cuves rsident, pour plus de fracheur, en plein vent, sur le toit de madame Prune, un point qu'il est facile d'atteindre, en allongeant le bras, du haut de notre balcon saillant.--Une vraie aubaine pour les chats altrs du voisinage; pendant les belles nuits d't, ce coin de toit, o sont nos cuves peinturlures, devient pour eux un lieu de rendez-vous charmant, au clair de lune, aprs les entreprises galantes ou les longues rveries solitaires au fate des murs. J'avais cru devoir en avertir Yves la premire fois qu'il voulut boire de cette eau-l. --Oh! rpondit-il, tonn, des chats vous dites! est-ce que c'est sale, a? Sur ce point, nous sommes d'accord avec lui, Chrysanthme et moi; nous trouvons que les chats ne sont pas des btes babines malpropres, et il nous est indiffrent de boire aprs eux. Pour Yves, Chrysanthme non plus, a n'est pas sale, et il boit volontiers dans sa petite tasse aprs elle, la classant, sous le rapport des babines, dans la catgorie des chats. Eh bien! ces cuves en porcelaine sont un des grands soucis quotidiens de notre mnage: jamais d'eau l-dedans, le soir, quand nous rentrons de la promenade, aprs cette monte qui nous a donn soif et aprs ces gaufres de madame L'Heure que nous avons manges en manire de passe-temps tout le long de la route. Impossible d'obtenir que madame Prune ou mademoiselle Oyouki, ou leur jeune servante mademoiselle Dd*, aient la prvoyance de remplir cela pendant qu'il fait jour.--Et, quand nous rentrons tard, ces trois dames sont endormies: nous voil obligs de vaquer ce soin nous-mmes. *_Dd-San signifie en franais: mademoiselle Jeune fille; c'est un nom trs rpandu._ Donc, il faut rouvrir toutes les portes fermes, se rechausser et descendre dans le jardin puiser de l'eau. Et, comme Chrysanthme mourrait de peur toute seule dans ces arbres, au milieu de l'obscurit et des musiques d'insectes, je me vois forc d'aller au puits avec elle. Pour cette entreprise, nous avons besoin de lumire; cherchons donc dans la collection de ces lanternes achetes chez madame Trs-Propre, qui s'entassent de nuit en nuit au fond d'une de nos petites armoires en papier: pas une dont la bougie ne soit consume,--je m'y attendais! Allons, il s'agit de prendre rsolument la premire venue et de planter une bougie neuve sur la pointe de fer qui se dresse au fond:--Chrysanthme y met toute sa force;--la bougie se fend, clate; la mousm se pique les doigts, fait la moue et pleurniche.... Scne invitable de tous les soirs, qui retarde d'un bon quart d'heure notre coucher sous le tendelet de gaze bleu sombre, tandis que les cigales du toit nous font l-haut leur plus moqueuse musique.... Et tout cela, qui m'amuserait avec une autre,--avec une autre que j'aimerais,--avec elle, m'impatiente bien.... XLIV 11 septembre. Huit jours viennent de passer, assez paisibles, durant lesquels je n'ai rien crit. Je crois que peu peu je me fais mon intrieur japonais, aux trangets de la langue, des costumes, des visages. Depuis trois semaines, les lettres d'Europe, gares je ne sais o, n'arrivent plus, et cela contribue, comme toujours, jeter un lger voile d'oubli sur les choses passes. Donc, chaque soir, je monte au logis fidlement, tantt par les belles nuits pleines d'toiles, tantt sous les ondes d'orage. Et chaque matin, quand la prire chante de madame Prune prend son vol dans l'air sonore, je m'veille et je redescends vers la mer, par ces sentiers o l'herbe est pleine de rose frache. La recherche des _bibelots_ est, je crois, la plus grande distraction de ce pays japonais. Dans les petites boutiques des antiquaires, on s'assied sur des nattes pour prendre une tasse de th avec les marchands; puis on fouille soi-mme dans des armoires, dans des coffres, o sont entasses des vieilleries bien extravagantes. Les marchs, trs discuts, durent souvent plusieurs jours et se traitent en riant, comme de gentilles petites farces que l'on voudrait se jouer les uns aux autres.... J'abuse vraiment de l'adjectif _petit_, je m'en aperois bien; mais comment faire?--En dcrivant les choses de ce pays-ci, on est tent de l'employer dix fois par ligne. Petit, mivre, mignard,--le Japon physique et moral tient tout entier dans ces trois mots-l.... Et ce que j'achte s'amoncelle l-haut, dans ma maisonnette de bois et de papier;--elle tait bien plus japonaise pourtant, dans sa nudit premire, telle que M. Sucre et madame Prune l'avaient conue. Il y a maintenant plusieurs lampes, de forme religieuse, qui descendent du plafond; beaucoup d'escabeaux et beaucoup de vases; des dieux et des desses autant que dans une pagode. Il y a mme un petit autel shintoste, devant lequel madame Prune n'a pu se tenir de tomber en prires et de chanter, avec son tremblement de vieille chvre: Lavez-moi trs blanchement de mes pchs, Ama-Trace-Omi-Kami, comme on lave des choses impures dans la rivire de Kamo... Pauvre Ama-Trace-Omi-Kami, laver les impurets de madame Prune! Quelle besogne longue et ingrate!! Chrysanthme, qui est bouddhiste, prie quelquefois le soir avant de se coucher, tandis que le sommeil l'accable; elle prie en claquant des mains devant la plus grande de nos idoles dores. Mais son sourire, qui revient aprs, semble une moquerie d'enfant l'adresse du Bouddha, ds que la prire est finie. Je sais aussi qu'elle vnre ses _Ottoks_ (les Esprits de ses anctres), dont l'autel assez somptueux est chez madame Renoncule sa mre. Elle leur demande des bndictions, la fortune, la sagesse.... Qui pourrait dmler quelles sont ses ides sur les dieux et sur la mort? A-t-elle une me? Pense-t-elle en avoir une?... Sa religion est un tnbreux chaos de thogonies vieilles comme le monde, conserves par respect pour les choses trs anciennes, et d'ides plus rcentes sur le bienheureux nant final, apportes de l'Inde l'poque de notre moyen ge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mmes s'y perdent,--et alors, que peut devenir tout cela, greff d'enfantillage et de lgret d'oiseau, dans la tte d'une mousm qui s'endort?... Deux choses insignifiantes m'ont quelque peu attach elle (il est bien difficile que le lien ne se resserre pas, la longue).--Ceci d'abord: Madame Prune, un jour, tait alle nous chercher une relique de sa galante jeunesse, un peigne en caille blonde d'une transparence rare; un de ces peignes qu'il est de bon ton de poser au sommet des coques de cheveux, peine enfonc, les dents toutes dehors, comme en quilibre. L'ayant retir d'une jolie bote en laque, elle l'levait, du bout des doigts, la hauteur de ses yeux, en clignant, afin de regarder le ciel au travers--le beau ciel d't--comme on fait pour vrifier l'eau des pierres prcieuses. --Voil, me disait-elle, la pice de prix que tu devrais offrir ta femme. Et ma mousm, trs captive, admirait combien la substance de ce peigne tait limpide, combien la forme en tait gracieuse. Ce qui me plaisait le plus, moi, c'tait la bote en laque. Sur le couvercle, une tonnante peinture, or sur or, reprsentait une vue, prise de trs prs, la surface d'un champ de riz, par un jour de grand vent: un fouillis d'pis et d'herbages couchs et tordus par quelque rafale terrible; et l, entre les tiges tourmentes, on apercevait la terre boueuse de la rizire; il y avait mme des petites flaques d'eau--qui taient des parties de laque transparente dans lesquelles d'infimes parcelles d'or semblaient flotter comme des ftus dans un liquide trouble; deux ou trois insectes, qu'il et fallu un microscope pour bien voir, se cramponnaient des roseaux, avec des airs d'pouvante,--et le tableau tout entier n'tait pas grand comme une main de femme. Quant au peigne de madame Prune, en lui-mme il ne me disait rien, je l'avoue, et je faisais la sourde oreille, le trouvant bien insignifiant et bien cher. Alors Chrysanthme, tristement, rpondit: --Non, merci, je n'en veux pas; remportez-le, chre Madame.... Et en mme temps elle poussa un gros soupir, assez russi, qui signifiait: --Il ne m'aime dj pas tant que cela.... Inutile de le tourmenter. Tout de suite, j'ai fait l'emplette dsire. Plus tard, quand Chrysanthme sera devenue une vieille guenon comme madame Prune, avec des dents noires et de la dvotion, son tour arrivera de brocanter la chose-- quelque belle d'une gnration venir.... ...Une autre fois, j'avais pris mal de tte, au soleil, et j'tais tendu par terre, reposant sur mon oreiller en peau de couleuvre. Les yeux troubls, je voyais tourner, comme en une ronde, la vranda ouverte, le grand ciel lumineux du soir o planaient des cerfs-volants tranges, et il me semblait que je vibrais douloureusement ce bruit cadenc des cigales qui remplissait l'air. Elle, accroupie prs de moi, essayait de me gurir par un procd japonais, en m'appuyant de toutes ses forces ses petits pouces sur les tempes et en les faisant tourner, comme pour les y enfoncer par un mouvement de vrille. Elle tait devenue toute rouge ce travail fatigant qui me causait un rel bien-tre, quelque chose comme une griserie douce d'opium. Ensuite, inquite, pensant que j'allais peut-tre avoir la fivre, elle voulut me faire manger, roule en boulette entre ses doigts, une efficace prire, crite sur papier de riz, qu'elle conservait prcieusement dans la doublure d'une de ses manches.... Eh bien, j'ai aval cette prire sans rire, pour ne pas la blesser, pour ne pas branler sa petite croyance drle.... XLV Nous sommes alls aujourd'hui chez le photographe en renom, Yves, ma mousm et moi, afin de poser en groupe. Nous enverrons cela en France.--Yves sourit dj en songeant l'tonnement de sa femme quand elle apercevra ce minois de Chrysanthme entre nous deux, et il se demande ce qu'il pourra bien lui conter en matire d'explication: --Mon Dieu, je dirai que c'est une de vos connaissances, voil tout! Au Japon, il y a des photographes dans le genre des ntres; seulement ce sont des Japonais, habitant des maisons japonaises. Celui qui aura l'honneur aujourd'hui, opre au fond de la banlieue, dans ce quartier antique de grands arbres et de pagodes sombres o j'avais rencontr l'autre jour une mousm si jolie. Son enseigne se lit en plusieurs langues, plaque sur un mur, au bord de ce petit torrent qui descend de la verte montagne travers par des ponts courbes en granit sculaire et bord de bambous lgers ou de lauriers-roses en fleurs. Cela tonne et cela droute, un photographe nich l, dans tout ce Japon d'autrefois. Prcisment on fait queue sa porte aujourd'hui; nous tombons mal. Il y a toute une file de chars djin qui stationnent, attendant des clients qu'ils ont amens et qui passeront avant nous. Les coureurs, nus et tatous, peigns correctement en bandeaux et en chignon, font la causette, fument des petites pipes, ou rafrachissent dans l'eau du torrent leurs jambes musculeuses. La cour d'entre est une irrprochable japonerie, avec des lanternes et des arbres nains. Mais l'atelier o l'on pose pourrait tre aussi bien Paris ou Pontoise: mmes chaises en vieux chne, mmes poufs dfrachis, colonnes en pltre et rochers en carton. Les personnes que l'on _opre_ en ce moment sont deux dames de qualit (la mre et la fille, cela se devine), qui posent ensemble, en carte-album, avec des accessoires Louis XV. Les premires grandes dames de ce pays que j'aie vues de si prs, un groupe bien trange: longues figures de la classe noble, atones, anmiques, bleutres force de poudre de riz, avec la bouche peinte en forme de coeur, au carmin pur. Du reste, une distinction incontestable, qui s'impose mme nous, malgr la diffrence profonde des races et des notions acquises. Elles toisent Chrysanthme avec un assez visible ddain, bien que sa toilette soit aussi comme il faut que les leurs. Et moi, je ne puis me rassasier de regarder ces deux cratures; elles me captivent comme des choses jamais vues et incomprhensibles. Leurs corps frles, poss avec une grce exotique, sont noys dans des toffes rigides et des ceintures bouffantes dont les bouts retombent comme des ailes fatigues. Elles me font penser, je ne sais pourquoi, de grands insectes rares; sur leurs vtements, des dessins extraordinaires ont quelque chose de la bigarrure sombre des papillons nocturnes. Surtout, il y a le mystre de leurs tout petits yeux, tirs, brids, retrousss, pouvant peine s'ouvrir; le mystre de leur expression qui semble indiquer des penses intrieures d'une saugrenuit vague et froide, un monde d'ides absolument ferm pour nous.--Et je songe, en les dvisageant: comme nous sommes loin de ce peuple japonais, comme nous sommes de race dissemblable!... Il faut laisser passer ensuite plusieurs matelots anglais arrivs avant nous, bien pomponns dans leurs vtements de toile blanche, bien frais, bien gras, bien roses comme des bonshommes en sucre, qui posent avec des airs niais sur des fts de colonnes. Notre tour vient enfin; Chrysanthme s'arrange avec lenteur, d'une manire trs cherche, tournant le plus possible les pointes de ses pieds en dedans, la faon lgante. Et, sur le clich qu'on nous montre, nous avons l'air d'une petite famille bien ridicule, aligne devant un photographe de foire. XLVI 13 septembre. Yves est libre ce soir trois heures plus tt que moi,--ce qui arrive de temps en temps, d'aprs la faon dont notre service de _quarts_ est organis. Ces jours-l, il descend terre le premier et s'en va m'attendre Diou-djen-dji. Avec une longue-vue, je l'observe du bord, grimpant dans les sentiers verts de la montagne: il marche d'un pas trs alerte, courant presque; comme il parat press d'aller retrouver cette petite Chrysanthme! Vers neuf heures, quand j'arrive, je le vois assis par terre, au milieu de mon appartement, le torse nu (ce qui est ici une tenue d'intrieur suffisamment correcte, j'en conviens). Et, autour de lui, Chrysanthme, Oyouki, mademoiselle Dd la servante, s'empressant lui essuyer le dos--avec des petites serviettes bleues peinturlures de cigognes et de sujets drolatiques.... --Ah! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a bien pu faire pour avoir si chaud, pour s'tre mis dans un tat pareil? Il me raconte que, prs de chez nous,--un peu plus haut dans la montagne,--il a dcouvert un tir au sabre et qu'il y a livr assaut jusqu' nuit close--contre des Japonais qui tiraient deux mains, en bondissant comme des chats, suivant l'usage de leur pays. Avec son escrime franaise, il les a battus plate couture. Alors on lui a fait de grands saluts, de grands honneurs,--et apport une quantit de bonnes petites choses trs froides boire. Tout cela runi l'a fait transpirer beaucoup.... --Ah! trs bien. Mais je ne m'expliquais pas.... Il est ravi de sa soire; il ira tous les jours s'amuser les battre; il pense mme faire des lves. Une fois l'asschement de son dos termin, les voil tous ensemble, les trois mousms et lui jouant au pigeon vole nippon.--En vrit, je ne pouvais rien souhaiter de plus innocent, de mieux sous tous les rapports. Charles N*** et madame Jonquille, sa femme, nous arrivent inopinment vers dix heures. (Ils s'garaient dans nos parages, sous les bosquets noirs, et sont monts, voyant de la lumire chez nous.) Leur intention est d'aller finir leur soire la maison de th des Crapauds, et ils veulent nous entraner avec eux pour prendre des sorbets l-bas.--C'est au moins une heure d'ici, cette maison de th, de l'autre ct de la ville, mi-montagne, dans les jardins de la grande pagode d'Osueva; mais ils tiennent leur ide quand mme, prtendant que, par cette nuit pure et ce clair de lune, on doit avoir, de la terrasse du temple, une vue trs jolie. --Trs jolie, je ne dis pas; mais nous allions nous coucher, nous.... Enfin, soit, partons, suivons-les. Nous louons cinq djins et cinq chars, en bas, dans la grand-rue, devant chez madame Trs-Propre, qui nous choisit, pour cette expdition tardive, des lanternes normes et toutes rondes, de gros ballons rouges orns de mduses, d'algues et de requins verts. Il est prs de onze heures quand nous nous mettons en route. Dans les quartiers du centre, les bons Nippons ferment dj leurs petites choppes, teignent leurs lampes, tirent leurs panneaux de bois, poussent leurs chssis de papier. Et plus loin, dans les antiques rues de la banlieue, tout est clos depuis longtemps; nos chars roulent dans la nuit trs noire. Nous crions nos djins: _Ayakou! ayakou!_ (Vite! vite!) et ils courent toutes jambes, en poussant de petits hurlements, comme des btes joyeuses, emballes par gat. Dans l'obscurit, nous allons un train de tempte, la file indienne tous les cinq, cahots furieusement sur les vieilles dalles disjointes, que nos ballons rouges clairent mal en s'agitant toujours l'extrmit de leurs tiges en bambou. De temps autre, quelques Nippons, coiffs de nuit en mouchoir bleu, ouvrent une fentre pour regarder quels sont ces cervels qui se promnent si vite et si tard, en faisant tout ce bruit. Ou bien, une lueur, que nous jetons en passant, nous montre le rire atroce d'une des grosses btes en pierre assises aux portes des pagodes.... Enfin nous arrivons au pied de ce temple d'Osueva et, laissant nos djins avec nos petits chars, nous commenons monter les escaliers de gants, compltement dserts cette nuit. Chrysanthme, qui fait toujours un peu la petite fille fatigue, l'enfant gte et triste, monte avec lenteur, entre Yves et moi, s'appuyant sur nos bras. Jonquille, au contraire, grimpe en sautillant comme un oiseau et compte pour s'amuser les marches interminables: --_Hitts'! F'tts'! Mits'! Yts'!_ (un! deux! trois! quatre!) dit-elle en s'levant par une srie de petits bonds lgers. --_Itsts'! Mots! Nants'! Yts'! Kokonts'!_ (cinq! six! sept! huit! neuf!...) Et elle appuie bien fort sur les accents circonflexes, comme pour rendre ces nombres encore plus drles. Sur son beau chignon noir brille un petit plumet d'argent; sa silhouette est fine, gracieuse et d'une extrme tranget; dans la nuit o nous sommes, on ne voit pas que sa figure est presque laide et sans yeux. Vraiment, on dirait des petites fes, Chrysanthme Jonquille, ce soir; les moindres Japonaises, certains moments, prennent de ces airs-l, force de bizarrerie lgante et d'ingnieux arrangement. L'escalier de granit, vide, immense, uniformment gris sous le ciel nocturne, parat fuir en hauteur devant nous,--et en profondeur par-derrire, quand on se retourne,--en profondeur, en dgringolade vertigineuse. Sur les degrs de cette pente s'allongent, s'allongent dmesures, les ombres noires des portiques religieux par lesquels il nous faut passer; et ces ombres, qui semblent se casser au ressaut de chaque marche, ont sur toute leur tendue des plissures rgulires d'ventail. Les portiques se dressent isolment, s'tagent les uns au-dessus des autres;--leurs formes tonnantes sont la fois d'une simplicit extrme et d'une recherche rare; ils se dessinent avec une nettet dure et, cependant, ils ont ce vague de vision que prennent les objets trs grands la lueur lunaire. Leurs achitraves courbes se relvent, aux extrmits, en deux cornes inquitantes, tendues vers la vote lointaine et bleutre o scintillent les toiles; ils ont l'air de vouloir communiquer aux dieux, par ces pointes, les choses que leur base profonde entend dans la terre d'alentour remplie de spulcres et de morts. Nous sommes un tout petit groupe, nous, perdu maintenant au milieu de cette monte colossale; nous cheminons, clairs moiti par la lune ple qui est en haut, moiti par les lanternes rouges qui sont dans nos mains et qui se balancent toujours au bout de leurs longues tiges. Il se fait un grand silence dans ces abords du temple; mme les bruits d'insectes se taisent mesure que nous nous levons. Une sorte de recueillement, de demi-crainte religieuse nous gagne peu peu, en mme temps qu'une plus grande fracheur se rpand dans l'air et nous saisit. En haut, dans la cour sacre, o rsident le cheval de jade et les tourelles de porcelaine, nous nous sentons intimids en entrant. Il y fait plus sombre, cause des murs. Et notre arrive semble dranger je ne sais quel conciliabule mystique tenu entre les Esprits de l'air et les symboles visibles qui sont l, chimres et monstres, clairs aux reflets bleus de la lune. Nous tournons gauche, et nous pntrons dans les jardins en terrasse, pour nous rendre cette maison de th des Crapauds qui est notre but cette nuit: nous la trouvons ferme,--je m'y attendais,--ferme et noire, une heure pareille!... A la porte, nous tambourinons tous ensemble; nous appelons par leurs noms, avec les intonations les plus clines, toutes les mousms de service que nous connaissons bien, mesdemoiselles Transparente, toile, Rose-matinale et Marguerite-reine.--Personne.--Adieu les sorbets aux parfums et les haricots la grle!... Devant la maisonnette du tir l'arc, nos mousms font un saut de ct, trs effrayes, annonant qu'il y a un cadavre par terre.--En effet, quelqu'un est l tendu. Nous examinons timidement la situation la lueur de nos ballons rouges--tenus toute longueur de tige par peur de ce mort: c'est simplement le vieux gardien du tir, celui qui, le jour du 14 juillet, choisissait de si belles flches pour Chrysanthme, et il dort, ce bonhomme, le chignon un peu dfait, mais d'un bon sommeil qu'il serait cruel de troubler. Allons au bord de la terrasse, contempler la rade sous nos pieds, et puis nous rentrerons chez nous. La rade, cette nuit, est une grande dchirure, sombre et sinistre, o les rayons de la lune ne descendent pas; une crevasse bante, qui semble ouverte jusqu'aux entrailles de la terre et au fond de laquelle brillent, tout petits, comme une runion de vers luisants dans une fosse, les feux des navires. XLVII ...Le milieu de la nuit, deux heures du matin. Nos veilleuses brlant toujours, un peu mourantes, devant nos idoles tranquilles.... Chrysanthme me rveille brusquement et je la regarde: elle est dresse sur son bras tendu et sa figure exprime une intense terreur; muette, elle me fait signe, sans oser parler, que quelqu'un s'approche... ou quelque chose... en rampant.... Quelle visite sinistre est-ce donc?--Cela me fait peur, moi aussi. J'ai l'impression rapide de quelque immense danger inconnu, dans ce lieu isol, dans ce pays dont je n'ai pas pu approfondir encore les tres et les mystres. Il faut que ce soit bien affreux, pour qu'elle demeure l cloue, demi morte de frayeur, elle _qui sait_.... C'est dehors, parat-il; cela arrive par les jardins; de sa main tremblante, elle indique que cela va monter par la vranda, par le toit de madame Prune...--En effet, on entend de lgers bruits... qui s'approchent. J'essaie de lui dire: --_Neko-San?_ (Ce sont messieurs les chats?) --Non! fait-elle, toujours terrifie et inquitante. --_Bakmono-Sama?_ (Messeigneurs les Revenants?)--J'ai dj pris l'habitude au Japon de m'exprimer avec cette excessive politesse. --Non!!... _Dorobo!!_ (Les voleurs!!) --Les voleurs! Ah! tant mieux; je prfre de beaucoup cela, par exemple, une visite d'esprits ou de morts comme je l'avais craint tout l'heure au sursaut de mon rveil; des voleurs, c'est--dire des bonshommes bien en vie, ayant sans doute, en tant que Japonais, des figures assez drolatiques. Je n'ai mme plus peur du tout, prsent que je suis fix, et nous allons tout de suite vrifier la chose,--car il est certain que l'on remue sur le toit de madame Prune,--on s'y promne.... J'ouvre un de nos panneaux de bois et je regarde. Je ne vois rien qu'une grande tendue calme, sereine, exquise, claire en plein par la lune brillante; tout ce Japon endormi au chant sonore des cigales est bien charmant cette nuit, et ce grand air du dehors est bien suave respirer. Chrysanthme, moiti cache derrire mon paule, coute, tremblante, avance la tte pour examiner les jardins et les toits, avec des yeux dilats de chatte effraye.... Non, rien, rien qui bouge.... et l quelques ombres dures, qu'on ne s'expliquait pas bien au premier coup d'oeil, mais qui sont projetes par des pans de murs, des branches d'arbres, et gardent une immobilit absolue trs rassurante. Tout semble d'une tranquillit fige et demeure silencieux, dans ce vague que la lune met sur les choses. Rien;--rien nulle part. C'taient messieurs les chats, tout simplement, ou bien mesdames les chouettes: les bruits grandissent d'une manire si extraordinaire, la nuit chez nous.... Refermons ce panneau avec soin, par mesure de prudence, et puis allumons une lanterne et descendons voir s'il n'y a personne de cach dans des coins, si les portes sont bien closes; pour rassurer Chrysanthme, faisons une ronde gnrale du logis. Nous voil donc parcourant ensemble, sur la pointe des pieds, toutes les retraites intimes de cette maison, qui, en juger par ses bases, doit tre bien antique, malgr ses cloisons lgres en papier frais; des renfoncements tout noirs, des petits caveaux vots de poutres vermoulues; des armoires pour le riz qui sentent la vtust et la moisissure; des dessous trs mystrieux o s'est amoncele la poussire des sicles. En pleine nuit et pendant une chasse aux voleurs, tout cela, que je ne connaissais pas, a mauvais aspect. A pas de loup, nous traversons l'appartement de nos propritaires.--C'est Chrysanthme qui m'entrane par la main, et je me laisse conduire.--Ils dorment en rang sous leur tente de gaze bleutre, clairs par les veilleuses qui brlent devant l'autel de leurs anctres. --Tiens! Ils sont aligns dans un ordre qui pourrait prter jaser, par exemple!--Mademoiselle Oyouki d'abord, trs gentille dans sa pose de sommeil. Ensuite, madame Prune, qui dort la bouche ouverte, montrant son rtelier noir; de son gosier sort un bruit intermittent, pareil au grognement d'une truie.... Oh! qu'elle est vilaine, madame Prune!!--Et puis, M. Sucre, momifi pour l'instant.--Et enfin son ct, dernire de la range, leur bonne, mademoiselle Dd!!!... La gaze tendue jette sur eux des reflets couleur d'eau marine; on dirait des personnes noyes dans un aquarium. Et ces saintes veilleuses, cet autel arm d'tranges symboles shintostes donnent un faux air religieux ce tableau de famille. Honni soit qui mal y pense, mais pourquoi n'est-elle pas plutt couche ct de ses matresses, cette jeune servante? Chez nous l-haut, quand nous offrons l'hospitalit Yves, nous avons soin de nous placer, sous notre moustiquaire, d'une faon bien plus correcte.... Un recoin que nous allons visiter en dernier lieu m'inspire une certaine apprhension. C'est une soupente basse et mystrieuse, contre la porte de laquelle est colle, comme chose perdue, une trs vieille image de pit: _Kwanon-aux-mille-bras_ et _Kwanon--tte-de-cheval_, assis dans des nuages et des flammes, horribles tous deux avec leurs rires de spectres. Nous ouvrons, et Chrysanthme se rejette en arrire, poussant un cri affreux.--J'aurais cru que les voleurs taient l, si je n'avais vu passer sur elle, et disparatre, une petite chose gristre, rapide, furtive: un jeune rat qui mangeait du riz en haut d'une tagre, et, qui, dans son effarement, lui avait saut la figure.... XLVIII 14 septembre. Yves a perdu la mer son sifflet d'argent, son indispensable sifflet pour la manoeuvre, et nous courons la ville toute la journe, suivis de Chrysanthme, de mesdemoiselles La Neige et La Lune ses soeurs, pour en chercher un autre. C'est trs difficile trouver dans Nagasaki, trs difficile surtout expliquer en japonais, un sifflet de marine, de forme consacre, courbe avec une petite boule terminale, pour moduler les trilles et les sons enfls des commandements officiels. Trois heures durant on nous renvoie de boutique en boutique;--faisant mine d'avoir trs bien saisi, on nous trace, au pinceau sur papier de soie, des adresses de magasins o nous devons infailliblement rencontrer ce qu'il nous faut, et nous partons plein d'espoir, courant une mystification nouvelle; nos djins essouffls en perdent la tte. On comprend bien que nous voulons quelque chose pour produire du bruit, de la musique; alors on nous offre des instruments de toutes les formes, les plus inattendus, les plus extraordinaires: des _pratiques_ pour voix de polichinelles, des sifflets pour chiens, des trompettes. C'est toujours de plus en plus inou ce qu'on nous propose tellement qu' la fin un fou rire nous gagne. En dernier lieu, un vieil opticien nippon, qui avait pris un air trs fin, un air de parfaite comptence, s'en va fouiller dans son arrire-boutique--et nous rapporte une sirne vapeur, provenant d'un paquebot naufrag. Aprs dner, l'vnement considrable de la soire est une averse de dluge qui nous surprend au sortir des maisons de th, au retour de notre promenade lgante. Justement nous tions en troupe nombreuse, ayant avec nous plusieurs mousms invites, et, ds que cela commence tomber du ciel sans prambule, comme d'un arrosoir renvers, il en rsulte une immdiate dbandade. Elles se sauvent, les mousms, avec des petits cris d'oiseau, se rfugient dans des portes, chez des marchandes, sous des capotes de djins. Puis bientt, quand les boutiques se sont fermes en hte, quand la rue est vide, inonde, presque noire; les lanternes de papier, dtrempes, piteuses, teintes,--je me retrouve, je ne sais comment, plaqu contre un mur, sous la saillie d'un toit, dans la seule compagnie de mademoiselle Fraise, ma cousine, qui pleure cause de sa belle robe mouille. Et cette ville me parat tout coup d'une tristesse lugubre, au bruit de la pluie qui tombe toujours, claboussant tout, au bruit des gouttires qui font, dans l'obscurit, des petits murmures plaintifs de ruisseaux. Trs vite finie, l'onde. Alors les mousms sortent de leurs trous, comme des souris, se cherchent, se hlent, et leurs petites voix ont ces intonations tranantes, mlancoliques, singulires, qu'elles prennent chaque fois qu'il s'agit d'appeler dans le lointain. --Oh, mademoiselle la Lu-u-u-u-une!! --Oh, madame Jonqui-i-i-i-ile!! Elles se crient les unes aux autres leurs noms bizarres et les prolongent indfiniment dans la nuit devenue silencieuse, dans la sonorit qu'a prise l'air humide aprs cette grande pluie d't. Enfin les voil toutes retrouves, runies, ces petites personnes yeux brids, dpourvues de cervelle,--et nous remontons Diou-djen-dji, trs mouills tous. Pour la troisime fois Yves couche nos cts, sous notre tente bleue. Un grand tapage se fait au-dessous de nous, pass minuit; ce sont nos propritaires qui reviennent d'un plerinage un temple lointain de la desse de la Grce. (Bien que shintoste, madame Prune vnre cette divinit qui, dit-on, fut bienveillante sa jeunesse.) Tout aussitt, nous voyons monter, comme une fuse, mademoiselle Oyouki, apportant sur un dlicieux petit plateau des bonbons bnis, achets l-bas aux portes de ce temple notre intention et qu'il faut manger tout de suite, avant que la vertu en soit vente.--Sans sortir d'un demi-sommeil, nous absorbons ces petites choses au sucre et au poivre, en remerciant beaucoup. Yves dort tranquille, sans donner cette fois des coups de poing dans le plancher, ni des coups de pied. Il a suspendu sa montre l'une des mains de notre idole dore, pour tre plus sr de voir toute la nuit l'heure qu'il est la lumire de la sainte veilleuse. Il se lve de grand matin, demandant: J'ai t sage?--et s'habille en hte, proccup par l'appel et par le service. Dehors, il doit dj faire jour; par ces petits trous, que le temps a percs dans nos panneaux de bois, des jets de clart matinale entrent chez nous; dans l'air de notre chambre, o nous conservons de la nuit enferme, ils tracent de vagues rayures blanches.--Tout l'heure, quand le soleil se lvera, ces rayures vont s'allonger et devenir d'une belle couleur d'or.--On entend les cigales et les coqs, et bientt madame Prune commencera son chant mystique. Cependant Chrysanthme, par politesse pour Yves-San, allume une lanterne et le reconduit, en tunique de nuit, jusqu'au bas de l'escalier sombre.--Il me semble mme entendre qu'en se quittant, ils s'embrassent.... Au Japon c'est sans consquence je le sais bien; cela se fait beaucoup, c'est trs reu; n'importe o, dans des maisons o l'on entre pour la premire fois, on embrasse trs bien des mousms quelconques sans que personne y trouve redire.--Mais c'est gal, Yves est vis--vis de Chrysanthme dans une situation particulire, et il devrait mieux le comprendre. Je m'inquite des heures qu'ils ont souvent passes au logis, seuls ensemble; je me dis qu'aujourd'hui mme je vais, non pas les pier, mais parler Yves bien franchement, pour en avoir le coeur net.... En bas, tout coup, _clac! clac!_ le battement de deux mains sches: c'est l'avertissement de madame Prune au grand Esprit. Et tout aussitt sa prire clate, s'lance, en fausset nasillard, suraigu comme part la sonnerie irritante et inexorable d'un rveille-matin quand l'heure est venue, comme se fait le bruit machinal d'un ressort qu'on lche et qui se droule.... ..._La plus riche femme du monde.... Trs blanchement de mes impurets, Ama-Trace-Omi-Kami, dans la rivire de Kamo..._ Et ce chevrotement trange, plus du tout humain, gare et change mes ides, qui taient presque claires cet instant de rveil.... XLIX 15 septembre. Le vent est au dpart. Depuis hier il est vaguement question de nous envoyer en Chine, dans le golfe de Pkin: une de ces rumeurs qui circulent on ne sait comment de l'avant l'arrire des navires, deux ou trois jours avant les ordres officiels, et qui ne trompent jamais. Comment va tre le dernier acte de ma petite comdie japonaise, le dnouement, la sparation? Y aura-t-il un peu de tristesse chez ma mousm ou chez moi, un peu de serrement de coeur l'instant de cette fin sans retour? Je ne vois pas bien cela par avance. Et les adieux d'Yves Chrysanthme, comment seront-ils? Ce point surtout me proccupe.... Rien de bien prcis encore, mais il est certain que, d'une faon ou d'une autre, notre sjour au Japon est prs de finir.--C'est peut-tre ce qui me fait, ce soir, jeter un coup d'oeil plus ami sur toutes les choses qui m'entourent. Six heures environ, quand j'arrive Diou-djen-dji, aprs une journe de service. Le soleil trs bas, prt s'teindre, entre en plein dans ma chambre, la traverse de ses grands rayons d'or rouge, illuminant les Bouddhas, les fleurs disposes en gerbes bizarres dans les vases anciens.--Elles sont l cinq ou six petites poupes, mes voisines, s'amusant danser au son de la guitare de Chrysanthme.... Et je trouve un vrai charme ce soir penser que ce logis, cette femme qui mne la danse, tout cela est mien. J'ai t injuste, en somme, envers ce pays; il me semble que mes yeux s'ouvrent en ce moment pour le bien voir, que tous mes sens subissent un changement brusque et trange; je perois et je comprends mieux tout coup cette infinit de gentilles petites choses au milieu desquelles je vis, la grce frle et trs cherche des formes, la bizarrerie des dessins, le choix raffin des couleurs. Je m'tends sur mes nattes si blanches; Chrysanthme, empresse, m'apporte l'oreiller en peau de serpent, et les mousms souriantes, ayant encore en tte leur rythme interrompu de tout l'heure, circulent autour de moi, pas cadencs. Leurs irrprochables chaussettes, orteil spar, ne font pas de bruit; on n'entend, quand elles passent, qu'un froufrou d'toffes. Je les trouve toutes agrables regarder; cet air poupe qu'elles ont me plat prsent, et je crois dcouvrir ce qui le leur donne: non pas seulement ces figures rondes, inexpressives, sourcils trs loigns des yeux; mais surtout cet excs d'ampleur dans leurs robes. Avec ces manches si grandes, on dirait qu'elles n'ont pas de dos, pas d'paules; leurs personnes dlicates sont perdues dans ces vtements larges, qui flottent comme autour de petites marionnettes sans corps, et qui glisseraient d'eux-mmes jusqu' terre, ce qu'il semble, s'ils n'taient retenus, mi-hauteur de bonne femme, par ces larges ceintures de soie.--Une manire de comprendre le costume bien diffrente de la ntre, qui vise mouler le plus possible des formes vraies ou fausses.... Et puis, comme j'admire ces fleurs arranges dans nos vases par Chrysanthme, avec son art japonais fleurs de lotus, grandes fleurs sacres, d'un rose tendre et vein, d'un rose laiteux de porcelaine, qui ressemblent de trs larges nnuphars lorsqu'elles sont panouies et, lorsqu'elles sont en bouton seulement, de longues tulipes ples. Leur parfum doux, un peu fatigant, s'ajoute cette autre indfinissable odeur de mousms, de race jaune, de Japon, qui est toujours et partout dans l'air. Fleurs attardes en septembre, qui, en cette saison, se font trs rares, cotent trs cher et s'lancent sur des tiges plus hautes; Chrysanthme leur a laiss leurs immenses feuilles aquatiques d'un vert triste d'algue marine, et les a mles des roseaux frles.--Je les regarde et je songe avec quelque ironie ces gros paquets ronds en forme de chou-fleur, que font nos bouquetires en France, avec entourage de dentelle ou de papier blanc.... ...Toujours pas de lettres d'Europe, de personne. Comme tout s'efface, change, s'oublie.... Voici que je me fais trs bien ce Japon mignard maintenant; je me rapetisse et je me manire; je sens mes penses se rtrcir et mes gots incliner vers les choses mignonnes, qui font sourire seulement; je m'habitue aux petits meubles ingnieux, aux pupitres de poupe pour crire, aux bols en miniature pour faire la dnette; la monotonie immacule de ces nattes, la simplicit si finement travaille de ces boiseries blanches. Je perds mme mes prjugs d'Occident; toutes mes ides ce soir flottent et s'en vont; en traversant le jardin, j'ai salu courtoisement M. Sucre, qui arrosait ses arbustes nains et ses fleurs contrefaites; madame Prune me semble une vieille dame bien recommandable, ayant eu un pass trs admissible.... Nous ne nous promnerons pas cette nuit; j'ai envie de rester tout simplement tendu o je suis et d'couter le _chamcen_ de ma mousm. Jusqu' prsent j'avais toujours crit sa guitare pour viter ces termes exotiques dont on m'a reproch l'abus. Mais ni le mot _guitare_ ni le mot _mandoline_ ne dsignent bien cet instrument mince avec un si long manche, dont les notes hautes sont plus mivres que la voix des sauterelles;-- partir de maintenant, j'crirai _chamcen_. Et j'appellerai ma mousm _Kihou_, _Kihou-San_; ce nom lui va bien mieux que celui de _Chrysanthme_,--qui en traduit exactement le sens, mais n'en conserve pas la bizarre euphonie. Donc, je dis Kihou, ma femme: --Joue, joue pour moi; je resterai l toute la soire, et je t'couterai. tonne de me voir si aimable, se faisant un peu prier, ayant presque la lvre un plissement amer de triomphe et de ddain, elle s'assied dans la pose des images, relve ses longues manches de couleur sombre,--et commence. Les premires notes hsitantes bruissent en sourdine, mles aux musiques d'insectes qui se font dehors, dans l'air tranquille, dans le crpuscule chaud et dor. D'abord elle joue avec lenteur des choses confuses dont elle parait ne pas bien se souvenir, dont la suite se fait attendre, ne vient pas;--et les autres petites ricanent, inattentives, regrettant leur danse arrte. Elle est distraite, elle-mme, maussade, comme qui s'excute par devoir. Puis peu peu, peu peu, cela s'anime, et les mousms coutent. Cela devient rapide, avec un tremblement de fivre, et son regard n'a plus du tout l'insignifiance des poupes. Cela se change en bruit de vent, en rires affreux de masques, en plaintes dchirantes, en pleurs,--et ses prunelles dilates fixent en dedans d'elle-mme des japoneries indicibles. Je l'coute, tendu, les yeux demi ferms, regardant entre mes cils, qui s'abaissent avec une lourdeur involontaire, regardant de trs haut un norme soleil rouge mourir sur Nagasaki. J'ai l'impression assez mlancolique d'un effacement, d'un recul de toute ma vie passe et de tous les autres lieux de la terre. A cette tombe de nuit, je me sens presque chez moi dans ce coin de Japon, au milieu des jardins de ce faubourg;--et cela ne m'tait jamais arriv encore.... L 16 septembre. ...Sept heures du soir.--Nous ne redescendrons plus en ville aujourd'hui; comme de bons bourgeois japonais, nous resterons dans notre haut faubourg. En tenue de quartier, nous irons en voisins, Yves et moi, jusqu'au tir au sabre,--qui est deux pas, au-dessus de notre maisonnette, confinant presque notre jardin frais. Ferm, ce tir, pour le moment; un petit mousko assis la porte nous explique, avec des rvrences extrmes, qu'il est trop tard, les amateurs sont partis, il faudra revenir demain. La soire est si belle et si douce que nous restons dehors, suivant sans but le sentier qui continue de s'lever et de se perdre dans les rgions solitaires de la montagne, vers les cimes. Une heure durant nous marchons,--promenade imprvue,--et nous voil trs haut, dominant des perspectives infinies aux dernires lueurs du jour; nous voil dans un site isol et triste, au milieu de ces petits cimetires bouddhiques dont la campagne est partout seme. Nous croisons quelques travailleurs attards, qui reviennent des champs portant des gerbes de th sur leur dos. La mine un peu sauvage, ces paysans; demi-nus, ou bien habills de robes longues en coton bleu; ils nous font en passant de grandes rvrences. Pas d'arbres, dans cette rgion haute. Des champs de th alternant avec des tombes: vieilles statuettes en granit qui reprsentent Bouddha dans son lotus, ou vieilles bornes funraires sur lesquelles brillent des restes d'inscriptions d'or. Surtout il y a des espaces incultes, des rochers autour de nous et des broussailles. Plus personne ne passe et la lumire baisse. Faisons halte un moment et ensuite il sera temps de redescendre. Mais, prs de l'endroit o nous sommes, une caisse en bois blanc munie de poignes, une sorte de chaise porteurs est pose sur la terre remue de frais, avec des lotus en papier d'argent et des petites baguettes de parfum qui brlent encore; videmment quelqu'un a d tre, ce soir mme, enterr l-dessous. Je ne me le reprsente pas, ce personnage; les Japonais sont si grotesques pendant la vie, qu'on a peine se les figurer dans le calme et la majest d'aprs.... C'est gal, loignons-nous de ce mort, nous pourrions le rveiller, il est trop frais, il nous impressionne. Allons nous asseoir ailleurs sur quelqu'une de ces tombes si anciennes qu'il n'y a plus rien, en dedans, que poussire. Et l, encore clairs tous deux ces hauteurs, tandis que les valles, les bases de la terre sont dj perdues dans l'ombre, causons. Je voudrais parler Yves de Chrysanthme; c'est un peu dans ce but que je l'ai fait asseoir, et je ne sais comment m'y prendre, pour ne pas le blesser et pour n'tre pas ridicule. Du reste, l'air pur qui passe ici et le paysage grandiose qui est sous mes pieds me rassrnent dj beaucoup, me font prendre en ddaigneuse piti mes soupons et leur cause.... Nous nous entretenons d'abord de cet ordre de dpart, pour la Chine ou pour la France, qui peut nous arriver d'un moment l'autre. Il va falloir quitter bientt cette vie facile et presque amusante, ce faubourg nippon o le hasard nous a fait camper, et notre maisonnette au milieu des fleurs. Yves regrettera ces choses plus que moi-mme, je le comprends bien: car, pour lui, c'est la premire fois que pareil intermde vient couper sa carrire rude. Jadis, dans les grades infrieurs, il n'allait presque jamais terre, en pays exotique, pas plus que les golands du large; tandis que de tout temps j'ai t gt, moi, par des petits logis autrement charmants que celui-ci, dans toute sorte de contres dont le souvenir me trouble encore. Et je me risque lui dire, pour voir: --Tu auras peut-tre plus de chagrin que moi, de la quitter, cette petite Chrysanthme?... Un silence entre nous deux. Aprs quoi je vais plus loin, brlant mes vaisseaux: --Tu sais, aprs tout, si elle te faisait tant de plaisir.... Je ne l'ai pas pouse, elle n'est pas ma femme, en somme.... Trs surpris, il me regarde: --Pas votre femme, vous dites?--Si! par exemple.... Voil justement, c'est qu'elle est votre femme.... Nous n'avons jamais besoin d'en dire bien long, entre nous deux; je suis absolument fix maintenant, par son intonation, par son bon sourire de franchise; je comprends tout ce qu'il y a dans cette petite phrase: Voil justement, c'est qu'elle est votre femme.... Si elle ne l'tait pas, oh! il n'oserait rpondre de ce qui pourrait arriver,--malgr le remords qu'il en aurait au fond de lui-mme, n'tant plus garon, ni libre de sa personne comme autrefois.--Mais il la considre comme ma femme, et alors c'est sacr. Je crois en sa parole de la manire la plus complte, et j'ai un vrai soulagement, une vraie joie, retrouver mon brave Yves des anciens jours. Comment donc ai-je pu subir assez l'influence rapetissante des milieux pour le souponner et m'en faire un pareil souci mesquin?... N'en parlons seulement plus, de cette poupe.... Nous restons l trs tard, causer d'autre chose, tout en regardant, sous nos pieds, des valles, des montagnes, des profondeurs immenses qui s'assombrissent et s'teignent. Trs haut posts, dans le grand air pur, il nous semble dj tre partis de ce Japon mignard, dj dgags des petites impressions qu'il nous avait produites, des petits liens par lesquels il commenait nous tenir. Vus de telles hauteurs, tous les pays de la terre arrivent se ressembler; ils perdent le cachet imprim sur eux par les hommes, les peuples; par les atomes qui grouillent en bas. Comme jadis dans les landes bretonnes, dans les bois de Toulven, ou comme en mer durant les quarts de nuit, nous parlons des choses auxquelles on est enclin penser dans l'obscurit: de revenants, d'mes, d'avenir, d'au del, de nant.... Cette petite Chrysanthme, nous l'avions tout fait oublie! Quand nous arrivons Diou-djen-dji, par une nuit d'toiles, c'est la musique de son _chamcen_, entendue de loin, qui nous rappelle son existence: elle tudie quelque nocturne deux voix avec mademoiselle Oyouki, son lve. Je me sens de trs bonne humeur ce soir, dlivr de mes soupons absurdes sur mon pauvre Yves, trs dispos jouir sans arrire-pense de mes derniers jours de Japon et m'en amuser le plus possible. tendons-nous sur les nattes fraches et coutons le duo trange de ces mousms: une sorte de mlope lente et lugubre, qui commence sur deux ou trois notes hautes, et puis qui descend, qui descend chaque couplet, d'une manire presque insensible, jusqu' devenir trs grave. Le chant conserve tout le temps sa tranante lenteur; mais l'accompagnement qui s'enfle peu peu est comme un bruit de bourrasque lointaine. A la fin, quand ces voix de petites filles, ordinairement douces, donnent des notes basses et rauques, les mains de Chrysanthme, crispes sur les cordes vibrantes, s'agitent frntiquement. Elles baissent la tte toutes deux, avancent la lvre infrieure, pour faire sortir avec effort ces tonnantes notes profondes. Et c'est dans ces moments-l que leurs petits yeux brids s'ouvrent, semblent rvler quelque chose comme une me, sous ces enveloppes de marionnette. Mais une me qui, plus que jamais, me parat tre d'une espce diffrente de la mienne; je sens mes penses aussi loin des leurs que des conceptions changeantes d'un oiseau ou des rveries d'un singe; je sens, entre elles et moi, le gouffre mystrieux, effroyable.... Une autre musique, venue des lointains du dehors, interrompt pour un instant celle que ces mousms nous faisaient. C'est en bas, dans Nagasaki, dans les profondeurs au-dessous de nous, un bruit soudain de gongs et de guitares;--nous courons nous pencher au balcon de la vranda pour mieux l'entendre. Un _matsouri_, une fte, un cortge qui passe--dans le quartier des dames galantes, affirment nos mousms, avec un plissement ddaigneux des lvres.--Mais il a l'air trs chaste, le quartier de ces dames, ainsi vu vol d'oiseau, des hauteurs que nous habitons et la lueur vague des toiles; le concert qui s'y donne se purifie en montant jusqu' nous du fond de cet abme; il nous arrive un peu touff, confus, magique, charmant.... ...Cela s'loigne et cela se tait.... Alors les deux petites amies retournent s'asseoir sur leurs nattes et reprennent leur duo triste.--Un orchestre discret mais innombrable de grillons et de cigales les accompagne en trmolo,--toujours ce trmolo immense qui se fait doucement et ternellement sur toute la terre japonaise. LI 17 septembre. Pendant l'heure de la sieste arrive l'ordre brusque de partir demain pour la Chine, pour Tchfou (un lieu affreux situ dans le golfe de Pkin). C'est Yves qui vient me rveiller dans ma chambre de bord, pour me l'apprendre. --Il faut absolument que je me _dbrouille_ pour aller terre ce soir, dit-il, pendant que j'achve de secouer mon sommeil--, d'abord, quand ce ne serait que pour vous aider faire votre dmnagement l-haut.... Et il regarde par mon sabord, levant la tte vers les cimes vertes, dans la direction de Diou-djen-dji et de notre vieille maisonnette sonore, qu'un repli de montagne nous cache. C'est trs gentil de sa part, ce dsir de m'aider dans mon dmnagement l-haut; mais je crois aussi qu'il tient faire ses adieux ses petites amies japonaises, et vraiment je ne puis lui en vouloir. Il se dbrouille en effet et obtient, sans que je m'en mle, la permission pour ce soir cinq heures, aprs l'exercice et la manoeuvre. Quant moi, je pars tout de suite, dans un sampan de louage. Au grand soleil de midi, au bruit tremblant des cigales, je monte Diou-djen-dji. Les sentiers sont solitaires; les plantes, accables de chaleur. Cependant voici madame Jonquille, qui se promne, cette heure lumineuse des sauterelles, abritant sa dlicate personne et son fin minois sous un immense parasol en papier, tout rond, nervures trs rapproches et grands bariolages fantasques. Elle me reconnat de loin et, rieuse comme toujours, accourt au-devant de moi. Je lui annonce notre dpart--, et une grosse moue contracte sa figure enfantine.... Allons, est-ce qu'elle en a du chagrin, vraiment?... Est-ce qu'elle va pleurer?...--Non! non; cela tourne en un accs de rire, un peu nerveux sans doute, mais inattendu, dconcertant,--sec et cristallin, dans le silence de ces sentiers chauds, comme une dgringolade de petites perles fausses. Ah! bien, par exemple, voil un mariage qui sera rompu sans douleur!--Elle m'impatiente, cette linotte, avec son rire, et je lui tourne le dos pour continuer ma route. L-haut, Chrysanthme dort, tendue sur le plancher; la maison est compltement ouverte et une tide brise de montagne passe au travers. Prcisment nous devions donner un th ce soir, et, d'aprs mes indications, il y a dj des fleurs partout. Encore des lotus dans nos vases, de beaux lotus roses; les derniers de la saison, cette fois, je pense.--On a d les commander chez ces fleuristes spciaux qui demeurent l-bas, dans les quartiers du Grand Temple, et ils vont me coter trs cher. A petits coups lgers d'ventail, je rveille cette mousm surprise, et je lui annonce que je m'en vais, curieux de l'impression que je vais produire.--Elle se redresse, frotte, avec le revers de ses petites mains, ses paupires alourdies, puis me regarde et baisse la tte: quelque chose comme un sentiment de tristesse passe dans ses yeux. C'est pour Yves, sans doute, ce petit serrement de coeur. La nouvelle court la maison. Mademoiselle Oyouki monte quatre quatre, ayant une demi-larme de bb dans chaque oeil; elle m'embrasse avec ses grosses lvres rouges, qui font toujours un rond mouill sur ma joue;--puis, vite, tire de sa grande manche un carr de papier de soie, essuie ces pleurs furtifs, mouche son petit nez, roule la feuille en boulette,--et la lance dans la rue sur le parasol d'un passant. Madame Prune apparat ensuite, agite, dfaite, prenant successivement toutes les poses de la consternation croissante. Qu'est-ce donc qu'elle a, cette vieille dame, et pourquoi s'approche-t-elle de moi ainsi, jusqu' gner mes mouvements quand je me retourne??... C'est inou ce qu'il me reste faire, ce dernier jour, de courses en djin chez des marchands de bibelots, des fournisseurs, des emballeurs. Pourtant, avant qu'on drange mon appartement, je veux prendre le temps de le dessiner... comme jadis, Stamboul.... Il semble vraiment que tout ce que je fais ici soit l'amre drision de ce que j'avais fait l-bas.... Mais cette fois, ce n'est pas que j'y tienne, ce logis; c'est seulement parce qu'il est gentil et trange; le dessin en sera curieux conserver. Donc, je cherche une feuille d'album et je commence tout de suite, assis par terre, appuy sur mon pupitre sauterelles en relief,--tandis que, derrire moi, les trois femmes, bien prs, bien prs, suivent les mouvements de mon crayon avec une attention tonne. Jamais elles n'avaient vu dessiner d'aprs nature, l'art japonais tant tout de convention, et ma manire les ravit. Peut-tre n'ai-je pas la sret ni la prestesse manuelle de M. Sucre lorsqu'il groupe ses charmantes cigognes, mais je possde quelques notions de perspective qui lui manquent; et puis on m'a enseign rendre les choses comme je les vois, sans leur donner des attitudes ingnieusement outres et grimaantes; alors ces trois Japonaises sont merveilles de l'air _rel_ de mon croquis. En poussant des petits cris admiratifs, elles se montrent du doigt les objets, mesure que leur forme et leur ombre s'bauchent en noir sur mon papier. Chrysanthme me regarde avec une nuance nouvelle d'intrt: --_Anata itchiban!_ dit-elle. (Littralement: Toi premier! ce qui signifie: Tu es tout fait un personnage de premier brin!) Mademoiselle Oyouki surenchrit encore sur cette apprciation et s'crie dans un lan d'enthousiasme: --_Anata bakari!_ (Toi seul! c'est--dire: Il n'y a que toi au monde; tous les autres, auprs de toi, ne sont que ngligeable fretin.) Madame Prune ne dit rien, elle, mais je vois bien qu'elle n'en pense pas moins; ses poses alanguies, sa main qui tout instant frle la mienne, me confirment mme dans cette ide, que son air constern de tout l'heure m'avait fait concevoir: videmment l'ensemble de ma personne parle son imagination, reste romanesque aprs l'ge!--je m'en irai avec le regret de l'avoir compris trop tard!!... Si elles sont satisfaites de mon dessin, ces dames, moi je ne le suis gure. J'ai mis tout sa place, bien exactement, mais l'ensemble a, je ne sais quoi, d'ordinaire, de quelconque, de _franais_, qui ne va pas. Le sentiment n'est pas rendu, et je me demande si je n'aurais pas mieux russi en faussant la perspective, la japonaise, et en exagrant jusqu' l'impossible les lignes dj bizarres des choses. Et puis il manque ce logis dessin son air frle et sa sonorit de violon sec. Dans les traits de crayon qui reprsentent les boiseries, il n'y a pas la prcision minutieuse avec laquelle elles sont ouvrages, ni leur antiquit extrme, ni leur propret parfaite, ni les vibrations de cigales qu'elles semblent avoir emmagasines pendant des centaines d'ts dans leurs fibres dessches. Il n'y a pas non plus l'impression qu'on prouve ici, d'tre dans un faubourg bien lointain, perch une grande hauteur parmi les arbres, au-dessus de la plus drle de toutes les villes. Non, tout cela ne se dessine pas, ne s'exprime pas, demeure intraduisible et insaisissable. ...Nos invitations tant faites, nous donnerons ce soir notre th quand mme. Un th d'adieu, alors, pour lequel nous dploierons le plus de pompe possible. Cela rentre dans ma manire, du reste, de clore mes existences exotiques par une fte; dans des pays divers, j'ai dj fait ainsi. Nous aurons nos habitues, plus ma belle-mre, mes parentes, et enfin toutes les mousms du quartier. Mais, par un raffinement de japonerie, nous n'admettrons cette fois aucun ami europen,--pas mme celui _d'une inconcevable hauteur_.--Yves seulement, et encore on le dissimulera dans un coin, derrire des fleurs et des objets d'art. Au dernier crpuscule, aux premires toiles, ces dames arrivent, avec des rvrences adorables. Et bientt notre maisonnette est pleine de petites femmes accroupies, dont les yeux brids sourient vaguement; on voit luire comme de l'bne poli tous les beaux chignons aux coques soignes; les corps frles se perdent dans les plis des vtements trop larges, qui billent tous, comme prts tomber, sur les petits dos fuyants, et dcouvrent des nuques exquises. Chrysanthme un peu mlancolique, ma belle-mre Renoncule avec mille grces, s'empressent au milieu de ces groupes, o les pipes en miniature s'allument. On entend bientt un murmure de rires discrets, qui n'expriment rien, mais qui ont un timbre exotique trs gentil, et puis commence un _pan! pan! pan!_ d'ensemble, sec et rapide, contre les rebords finement laqus des botes fumer. A la ronde, sur des plateaux dont les formes sont spirituellement varies, circulent des fruits confits aux pices. Ensuite paraissent des tasses en porcelaine transparente, grandes comme des moitis d'oeuf, et l'on offre aux dames quelques gouttes d'un th sans sucre, contenu dans des bouillottes de poupe;--ou bien un doigt de _saki_ (alcool de riz qu'il est d'usage de servir chaud, dans d'lgantes burettes long col de hron). Diffrentes mousms excutent, tour de rle, des improvisations sur le _chamcen_. D'autres chantent, en des modes suraigus, avec un sautillement continuel, comme des cigales en dlire. Madame Prune, ne pouvant plus faire mystre des sentiments trop longtemps refouls qui l'agitent, m'entoure de tendres soins et me prie d'accepter quantit de gracieux souvenirs: une image, un petit vase, une petite desse de la Lune en porcelaine de Satsouma, un irrsistible magot d'ivoire;--je la suis en frmissant dans des recoins obscurs, o elle m'attire pour me faire en tte tte ces cadeaux.... Vers neuf heures arrivent, avec un froufrou soyeux, les trois guchas en vogue de Nagasaki, mesdemoiselles Puret, Orange et Printemps, que j'ai loues quatre piastres par tte,--un prix excessif en ce pays. Ces trois guchas sont bien les mmes petites cratures que j'avais entendues chanter, le jour pluvieux de mon arrive, travers les cloisons frles du _Jardin des Fleurs_. Mais comme je me suis beaucoup japonis depuis cette poque, elles me semblent aujourd'hui trs diminues, bien moins tranges, plus du tout mystrieuses. Je les traite un peu en baladines mes ordres, et l'ide qui m'tait venue d'pouser l'une d'elles me fait hausser les paules prsent,--comme jadis M. Kangourou. La chaleur excessive cause par les mousms qui respirent et par les lampes qui brlent, dveloppe le parfum des lotus; il remplit l'air devenu trs lourd, et on sent aussi l'huile de camlias que les dames mettent profusion pour faire luire leur chevelure. Mademoiselle Orange, la gucha enfant, la toute petite et la toute mignonne, dont le rebord des lvres est dor au pinceau, excute des pas dlicieux, avec des perruques et de faux visages trs extraordinaires en bois ou en carton. Elle a des masques de vieille dame noble qui sont des objets de prix, signs par des artistes connus. Elle a de longues robes somptueuses, tailles la mode ancienne; les tranes en sont garnies par le bas d'un bourrelet rigide, afin de donner aux mouvements du costume ce je ne sais quoi d'apprt et de pas naturel qui convient. Maintenant des souffles de brise tide passent d'une vranda l'autre, travers le logis, agitant la flamme des lampes. Ils effeuillent les lotus, puiss de chaleur artificielle, qui tombent en morceaux, de tous les vases, et sment sur les invites leur pollen, leurs larges ptales roses pareils des cassons de globes d'opale.... La pice effet rserve pour la fin est un trio de _chamcen_, long et monotone, que les guchas excutent en _pizzicato_ rapide, sur les cordes les plus hautes, pinces trs court. On dirait la quintessence mme,--puis la paraphrase, l'exaspration, si l'on peut dire,--de cet ternel chant d'insectes qui sort des arbres, des plantes, des vieux toits, des vieux murs, de tout, et qui est la base mme des bruits japonais.... Dix heures et demie. Le programme est rempli et la rception termine. Un dernier _pan! pan! pan!_ gnral et les petites pipes rentrent dans leurs tuis guillochs, se rattachent aux ceintures; les mousms s'agitent pour partir. On allume, au bout de btonnets, une quantit de lanternes rouges, grises ou bleues, et, aprs des rvrences sans fin, les invites se dispersent dans l'obscurit des sentiers et des arbres. Nous descendons nous-mmes en ville, Yves, Chrysanthme, Oyouki et moi, pour reconduire ma belle-mre, mes belles-soeurs et ma jeune tante, madame Nnuphar. C'est que nous dsirons aussi faire une dernire promenade ensemble dans les lieux de plaisir qui nous sont familiers, boire des sorbets la maison de th des _Papillons Indescriptibles_, acheter encore une lanterne chez madame Trs-Propre, et manger quelques gaufres d'adieu chez madame L'Heure. Je cherche m'impressionner, m'motionner sur ce dpart, et j'y russis mal. A ce Japon, comme aux petits bonshommes et bonnes femmes qui l'habitent, il manque dcidment je ne sais quoi d'essentiel: on s'en amuse en passant, mais on ne s'y attache pas. Au retour, quand je suis l, avec Yves et ces deux mousms, remontant une fois encore ce chemin de Diou-djen-dji que je ne reverrai sans doute jamais, un peu de mlancolie se glisse peut-tre dans cette dernire promenade. Mais c'est la mlancolie insparable des choses qui vont finir sans retour possible. D'ailleurs, il y a cet t calme et splendide qui finit lui aussi pour nous,--puisque demain nous courrons au-devant de l'automne, dans le nord chinois. Et je commence les compter, hlas, les ts de jeunesse que je puis esprer encore; je me sens devenir plus sombre, chaque fois que l'un d'eux s'enfuit, s'en va retrouver les autres, les disparus, dans l'abme noir et sans fond o s'entassent les choses passes.... A minuit, nous sommes rentrs au logis, et mon dmnagement commence, tandis que, bord, l'_ami d'une lgendaire hauteur_ a la bont de faire le quart ma place. Un dmnagement nocturne, rapide, furtif,-- la manire des _dorobo_ (des voleurs), fait observer Yves qui a pris, au frottement des mousms, quelques teinture de langue nipponne. Messieurs les emballeurs, sur ma prire, ont envoy dans la soire plusieurs petites caisses ravissantes, compartiments, doubles fonds, et plusieurs sacs en papier (en indchirable papier japonais) qui se ferment d'eux-mmes et s'attachent au moyen de liens, galement en papier, disposs l'avance d'une manire ingnieuse; tout ce qu'il y a de plus spirituel et de plus commode dans le genre: pour les petites choses pratiques ce peuple est sans rival. C'est plaisir que d'emballer l-dedans; et tout le monde s'y met, Yves, Chrysanthme, madame Prune, sa fille et M. Sucre. A la lueur des lampes de la rception qui brlent encore, chacun travaille empaqueter, rouler, ficeler,--trs vite, car il est dj tard. Oyouki, bien qu'elle ait le coeur gros, ne peut s'empcher de mler sa besogne quelques clats de son rire enfantin. Madame Prune, plore, renonce se contenir: pauvre dame, je regrette vraiment beaucoup.... Chrysanthme est distraite et silencieuse.... Mais quel effrayant bagage! Dix-huit caisses ou paquets, de bouddhas, de chimres, de vases,--sans compter les derniers lotus que j'emporte aussi, lis en gerbe rose. Tout cela s'entasse dans des voitures de djins, loues depuis le coucher du soleil, qui attendent la porte, les coureurs endormis sur l'herbe. Nuit toile, exquise.--Nous nous mettons en route aux lanternes, suivis des trois dames contristes qui nous reconduisent; par des pentes extrmes, dangereuses dans cette obscurit, nous descendons vers la mer.... Les djins contretiennent de toutes leurs forces, en raidissant leurs jambes musculeuses: ces petites voitures charges descendraient bien toutes seules, beau coup trop vite, si on les laissait faire, et se lanceraient dans le vide avec mes bibelots les plus prcieux. Chrysanthme marche ct de moi et m'exprime, d'une manire douce et gentille, son regret que l'_ami si fabuleusement haut_ n'ait pas offert de me remplacer pour le service jusqu'au matin, ce qui m'aurait permis de passer cette dernire nuit sous notre toit: --coute, dit-elle, reviens demain dans le jour, avant l'appareillage, me dire adieu; je ne retournerai chez ma mre que le soir; tu me trouveras encore l-haut. Et je le lui promets. Elles s'arrtent certain tournant d'o l'on dcouvre vol d'oiseau toute la rade: les eaux noires, endormies, refltant d'innombrables feux lointains; et les navires--petites choses immobiles qui ont forme de poisson, vues d'o nous sommes, et qui semblent dormir aussi,--petites choses qui servent _aller ailleurs_, aller trs loin et oublier. Elles vont rebrousser chemin, ces trois dames, car la nuit est dj avance, et plus bas, les quartiers cosmopolites des quais ne sont pas srs, cette heure indue. Le moment est donc venu pour Yves--qui, lui, ne remettra plus les pieds terre,--de faire ses grands adieux aux mousms ses amies. Or, je suis trs curieux de cette sparation d'Yves et de Chrysanthme; j'coute de toutes mes oreilles, je regarde de tous mes yeux:--cela se passe de la manire la plus simple et la plus tranquille; rien de ce dchirement qui sera invitable entre madame Prune et moi; chez ma mousm, je remarque mme un dtachement, une dsinvolture qui me confondent; vraiment, je ne comprends plus. Et je songe en moi-mme, tout en continuant de descendre vers la mer: Ce semblant de tristesse chez elle, ce n'tait donc pas pour Yves.... Pour qui, alors?... Puis cette petite phrase me repasse en tte: Reviens demain avant l'appareillage me dire adieu; je ne retournerai chez ma mre que le soir; tu me trouveras encore l-haut... Ce Japon est bien dlicieux, cette nuit, bien frais, bien suave, et cette Chrysanthme tait trs mignonne tout l'heure, me reconduisant en silence dans ce chemin.... Il est deux heures environ quand nous arrivons la _Triomphante_, dans un sampan de louage que j'ai rempli de mes caisses, couler bas. L'_ami trs haut_ me remet le service que je dois garder jusqu' quatre heures, et les matelots de quart, mal veills, font la chane, dans l'obscurit, pour monter bord tout ce fragile bagage.... LII 18 septembre. J'avais mis dans mes projets de dormir tard ce matin, pour rattraper mon sommeil perdu de la nuit. Mais voici que, ds huit heures, trois personnages de mine singulire, conduits par M. Kangourou, se prsentent la porte de ma cabine avec force rvrences. Ils portent de longues robes chamarres de dessins sombres; ils ont les grands cheveux, les fronts hauts, les visages anmiques des personnes adonnes trop exclusivement aux beaux-arts, et, sur leurs chignons, des chapeaux _canotiers_ d'un galbe anglais sont poss de ct, d'une manire fort galante. Sous leurs bras, ils tiennent des cartons chargs d'esquisses; dans leurs mains, des botes d'aquarelle, des crayons, et, lis en faisceau, de fins stylets dont on voit briller les pointes aigus. Du premier coup d'oeil, mme dans l'effarement de mon rveil, j'embrasse l'ensemble de leurs personnes et je devine quels htes j'ai affaire: --Entrez, dis-je, messieurs les tatoueurs! Ce sont les spcialistes les plus en renom de Nagasaki; je les avais mands depuis deux jours, ne sachant pas partir et, puisqu'ils sont venus, je les recevrai. A la suite de mes frquentations avec des tres primitifs, en Ocanie et ailleurs, j'ai pris le got dplorable des tatouages; aussi ai-je dsir emporter comme curiosit, comme bibelot, un spcimen du travail des tatoueurs japonais, qui ont une finesse de touche sans gale. Dans leurs albums, tals sur ma table, je fais mon choix. Il y a l des dessins bien tranges appropris aux diffrentes parties de l'individu humain: des emblmes pour bras et pour jambes, des branches de roses pour paule, et de grosses figures grimaantes pour milieu de dos. Il y a mme,--afin de satisfaire au got de quelques clients, matelots des marines trangres,--des trophes d'armes, des pavillons d'Amrique et de France entrelacs, un _God Save_ au milieu d'toiles,--et des femmes de Grvin calques dans le _Journal amusant_! Mes prfrences sont pour une chimre bleue et rose fort singulire, longue de deux doigts environ, qui sera d'un joli effet sur ma poitrine, du ct oppos au coeur. Une heure et demie d'agacement et de souffrance. tendu sur ma couchette, livr aux mains de ces personnages, je me raidis pour subir leurs milliers d'imperceptibles piqres. Quand par hasard un peu de sang coule, embrouillant le dessin dans du rouge, l'un des artistes se prcipite pour l'tancher avec ses lvres,--et je ne proteste pas, sachant que c'est la manire japonaise, la manire usite par les mdecins pour les plaies des hommes ou des btes. Un travail aussi fin et minutieux que celui des graveurs sur pierre s'excute sur moi avec lenteur; des mains maigres me labourent d'une manire pose et automatique. Enfin l'oeuvre est termine,--et les tatoueurs, qui se reculent d'un air de satisfaction pour mieux voir, dclarent que ce sera charmant. Bien vite je m'habille pour aller terre,--profiter de mes dernires heures de Japon. Une chaleur torride aujourd'hui; un de ces grands soleils de septembre qui tombent avec une certaine mlancolie sur les feuilles commenant jaunir, qui sont clairs et brlants aprs des matines dj fraches. Comme hier, c'est pendant l'accablement de midi que je monte dans mon haut faubourg, par des sentiers vides, o il n'y a que de la lumire et du silence. J'ouvre sans bruit la porte de ma maisonnette; je marche pas de loup, avec des prcautions extrmes, par peur de madame Prune. Au bas de l'escalier, sur les nattes blanches, ct des petits socques et des petites sandales qui tranent toujours dans ce vestibule, il y a tout un bagage prt partir, que je reconnais du premier coup d'oeil: de gentilles robes sombres, qui me sont familires, plies avec soin et enveloppes dans des serviettes bleues noues aux quatre bouts.--Je crois mme que j'prouve une impression furtive de tristesse en voyant sortir de l'un de ces paquets un coin de la bote consacre aux lettres et aux souvenirs--dans laquelle mon portrait, par Uyeno, habite maintenant en compagnie de divers minois de mousms.--Une sorte de mandoline long manche, prte partir aussi, est pose sur le tout dans une gaine de soie bigarre.--Cela ressemble au dmnagement de quelque gitane--ou plutt cela me rappelle certaine gravure d'un livre de fables que j'avais dans mon enfance: c'est tout fait le mme attirail et la longue guitare que la Cigale, ayant chant tout l't, portait sur son dos quand elle vint frapper chez la Fourmi sa voisine. Pauvre petit bagage!... Je monte sur la pointe du pied,--et je m'arrte, entendant chanter l-haut chez moi. C'est bien la voix de Chrysanthme, et la chanson est gaie! J'en suis drout, refroidi, et j'ai presque un regret d'avoir pris la peine de venir. Il s'y mle un bruit que je ne m'explique pas: _dzinn! dzinn!_ des tintements argentins trs purs, comme si on lanait fortement des pices de monnaie contre le plancher. Je sais bien que cette maison vibrante exagre toujours les sons, pendant les silences de midi aussi bien que pendant les silences nocturnes; mais c'est gal, je suis intrigu de savoir ce que ma mousm peut faire.--_Dzinn! dzinn!_ est-ce qu'elle s'amuse au palet, ou au _jeu du crapaud_,--ou pile ou face?... Rien de tout cela! Je crois que j'ai devin,--et je monte encore plus doucement quatre pattes, avec des prcautions de Peau-Rouge, pour me donner le dernier plaisir de la surprendre. Elle ne m'a pas entendu venir. Dans notre grande chambre compltement vide, balaye, blanche, o entrent le clair soleil, et le vent tide, et les feuilles jaunies des jardins, elle est seule assise, tournant le dos la porte; elle est habille pour la rue, prte se rendre chez sa mre, ayant ct d'elle son parasol rose. Par terre, tales, toutes les belles piastres blanches que, suivant nos conventions, je lui ai donnes hier au soir. Avec la comptence et la dextrit d'un vieux changeur, elle les palpe, les retourne, les jette sur le plancher et, arme d'un petit marteau _ad hoc_, les fait tinter vigoureusement son oreille,--tout en chantant je ne sais quelle petite romance d'oiseau pensif, qu'elle improvise sans doute mesure.... Eh bien, il est encore plus japonais que je n'aurais su l'imaginer, le dernier tableau de mon mariage! Une envie de rire me vient.... Comme j'ai t naf de me laisser presque prendre quelques mots assez russis qu'elle avait prononcs hier au soir en cheminant mon ct,-- une petite phrase assez gentille qu'avaient embellie le silence de deux heures du matin et tous les enchantements de la nuit. Allons, pas plus pour Yves que pour moi, pas plus pour moi que pour Yves, rien ne s'est jamais pass dans cette petite cervelle, dans ce petit coeur. Quand je l'ai assez regarde, je l'appelle: --H! Chrysanthme! Elle se retourne, confuse, rougissant jusqu'aux oreilles d'avoir t vue pendant ce travail. Elle a bien tort, pourtant, d'tre si trouble,--car je suis ravi au contraire. La crainte de la laisser triste avait failli me faire un peu de peine, et j'aime beaucoup mieux que ce mariage finisse en plaisanterie comme il avait commenc. --Une bonne ide que tu as eue l, dis-je, une prcaution qu'il faudrait toujours prendre, dans ton pays o tant de gens malintentionns sont habiles imiter les monnaies. Dpche-toi de finir avant que je m'en aille, et s'il s'en est gliss de fausses dans le nombre, je te les remplacerai bien volontiers. Mais non, elle refuse de continuer devant moi. Je m'y attendais, du reste; elle a pour cela trop de politesse hrditaire et acquise, trop de convenance, trop de japonerie. D'un petit pied ddaigneux,--gant toujours de chaussettes immacules avec tui spcial pour le premier orteil,--elle repousse bien loin sur les nattes les piles de ces piastres blanches. --Nous avons lou un grand sampan ferm, dit-elle pour changer la conversation, et nous irons toutes ensemble, Campanule, Jonquille, Touki, toutes vos femmes, regarder l'appareillage de votre navire.... Assieds-toi, et, je te prie, reste un moment. --Rester, je ne le puis vraiment pas. J'ai plusieurs courses faire en ville, vois-tu, et l'ordre nous a t donn de rentrer tous bord trois heures, pour l'appel gnral du dpart. Et puis j'aime mieux me sauver, tu comprends, pendant que madame Prune repose encore en pleine sieste; je craindrais d'tre attir encore dans des petits coins, de provoquer quelque scne dchirante au moment de la sparation.... Chrysanthme baisse la tte, ne dit plus rien, et, voyant que dcidment je m'en vais, se lve pour me reconduire. Sans parler, sans faire de bruit, elle derrire moi, nous descendons l'escalier, nous traversons le jardinet plein de soleil o les arbustes nains et les plantes contrefaites semblent, comme le reste de la maison, plongs dans une somnolence chaude. A la porte de sortie, je m'arrte pour les derniers adieux: la petite moue de tristesse a reparu, plus accentue que jamais, sur la figure de Chrysanthme; c'est de circonstance d'ailleurs, c'est correct, et je me sentirais offens s'il en tait autrement. Allons, petite mousm, sparons-nous bons amis; embrassons-nous mme, si tu veux. Je t'avais prise pour m'amuser; tu n'y as peut-tre pas trs bien russi, mais tu as donn ce que tu pouvais, ta petite personne, tes rvrences et ta petite musique; somme toute, tu as t assez mignonne, dans ton genre nippon. Et, qui sait, peut-tre penserai-je toi quelquefois, par ricochet, quand je me rappellerai ce bel t, ces jardins si jolis, et le concert de toutes ces cigales.... Elle se prosterne sur le seuil de la porte, le front contre terre, et reste dans cette position de salut suprme tant que je suis visible, dans le sentier par lequel je m'en vais pour toujours. En m'loignant, je me retourne bien une fois ou deux pour la regarder,--mais c'est par politesse seulement, et afin de rpondre comme il convient sa belle rvrence finale.... LIII Ds mon entre en ville, au tournant de la grand' rues je fais la rencontre heureuse de 415, mon parent pauvre. Prcisment j'avais besoin d'un djin rapide, et je monte dans sa voiture; ce sera du reste un adoucissement pour moi, l'heure du dpart, de faire ainsi mes dernires courses en compagnie d'un membre de ma famille. N'ayant pas l'habitude de circuler ces heures de sieste, je n'avais pas encore vu les rues de cette ville aussi accables de soleil, aussi dsertes, dans ce silence et cet clat mornes qui rappellent les pays chauds. Devant toutes les boutiques pendent des tendelets blancs, orns par places de lgers dessins noirs dont la bizarrerie a je ne sais quoi de mystrieux: dragons, emblmes, figures symboliques. Le ciel claire trop; la lumire est crue, implacable, et jamais ce Nagasaki ne m'avait paru si vieux, si vermoulu, si caduc, malgr ses dessus en papier neuf et ses peinturlures. Ces maisonnettes de bois, au-dedans d'une propret si blanche, sont noirtres au-dehors, ronges, disjointes, _grimaantes_.--A bien regarder mme, elle est partout, la grimace, dans les masques hideux qui rient aux devantures des antiquaires innombrables; dans les magots, dans les jouets, les idoles: la grimace cruelle, louche, forcene;--elle est mme dans les constructions, dans les frises des portiques religieux, dans les toits de ces mille pagodes, dont les angles et les pignons se contorsionnent, comme des dbris encore dangereux de vieilles btes malfaisantes. Et cette inquitante intensit de physionomie qu'ont les choses contraste avec l'inexpression presque absolue des vrais visages humains, avec la niaiserie souriante de ces petites bonnes gens que l'on aperoit au passage, exerant avec patience des mtiers minutieux dans la pnombre de leurs maisonnettes ouvertes.--Ouvriers accroupis, sculptant avec des outils imperceptibles ces ivoires drolatiques ou odieusement obscnes, ces tonnantes merveilles d'tagre qui font tant apprcier, par certains collectionneurs d'Europe, ce Japon jamais vu.--Peintres inconscients, jetant main leve, sur fond de laque, sur fond de porcelaine, des dessins appris par coeur ou transmis dans leur cervelle par une hrdit millnaire; peintres automates, traant des cigognes pareilles celles de M. Sucre, ou d'invitables petits rochers, ou d'ternels petits papillons.... Le moindre de ces enlumineurs, la trs insignifiante figure sans yeux, possde au bout des doigts le dernier mot de ce genre dcoratif, lger et spirituellement saugrenu, qui tend nous envahir en France, notre poque de dcadente imitation, et devient dj chez nous la grande ressource des fabricants d'_objets d'art_ bon march. Est-ce parce que je vais quitter ce pays, parce que je n'y ai plus d'attache, plus de gte et que mon esprit est dj un peu ailleurs,--je ne sais, mais il me semble que je ne l'avais jamais vu aussi clairement qu'aujourd'hui. Et, plus que de coutume encore, je le trouve petit, vieillot, bout de sang et bout de sve; j'ai conscience de son antiquit antdiluvienne; de sa momification de tant de sicles--qui va bientt finir dans le grotesque et la bouffonnerie pitoyable, au contact des nouveauts d'occident. L'heure passe; peu peu les siestes s'achvent partout; les ruelles tranges s'animent, s'emplissent, sous le soleil, de parasols bariols. Le dfil des laideurs commence, des laideurs inadmissibles; le dfil des longues robes de magot surmontes de chapeaux melons ou canotiers. Les transactions reprennent, et aussi la lutte pour l'existence, pre ici comme dans nos cits d'ouvriers,--et plus mesquine. A l'instant du dpart, je ne puis trouver en moi-mme qu'un sourire de moquerie lgre pour le grouillement de ce petit peuple rvrences, laborieux, industrieux, avide au gain, entach de mivrerie constitutionnelle, de pacotille hrditaire et d'incurable singerie.... Pauvre cousin 415, j'avais bien raison de l'avoir en estime: il est le meilleur et le plus dsintress de ma famille japonaise. Quand nos courses sont finies, il remise sa petite voiture sous un arbre et, trs sensible mon dpart, il veut me reconduire jusqu' la _Triomphante_ pour veiller sur mes dernires emplettes, dans le sampan qui m'emporte, et monter tout cela lui-mme dans ma chambre de bord. C'est lui, la seule poigne de main que je donne vraiment de bon coeur, sans un arrire-sourire, en quittant ce Japon. Sans doute, dans ce pays comme dans bien d'autres, il y a plus de dvouement et moins de laideur chez les tres simples, adonns des mtiers physiques. Appareillage cinq heures du soir. Deux ou trois sampans se tiennent le long du bord; des mousms sont l, enfermes dans les troites cabines, et leurs figures nous regardent par les toutes petites fentres, se cachant un peu derrire des ventails, cause des matelots; ce sont nos femmes qui ont voulu, par politesse, nous voir encore une fois. Il y a d'autres sampans aussi, o des Japonaises inconnues assistent notre dpart. Elles se tiennent debout, celles-ci,--sous des parasols orns de grandes lettres noires et bariols de nuages aux couleurs clatantes. LIV Nous sortons avec lenteur de la grande baie verte. Les groupes de femmes s'effacent. Le pays des ombrelles rondes mille plissures se referme peu peu derrire nous. Voici la mer qui s'ouvre, immense, incolore et vide, reposant des choses trop ingnieuses et trop petites. Les montagnes boises, les caps charmants s'loignent.--Et tout ce Japon finit en rochers pittoresques, en lots bizarres sur lesquels des arbres s'arrangent en bouquets,--d'une manire un peu prcieuse peut-tre, mais tout fait jolie.... LV Dans ma chambre de bord, un soir, au large, au milieu de la mer Jaune, je regarde par hasard les lotus rapports de Diou-djen-dji; ils avaient rsist pendant deux ou trois jours; prsent ils sont finis, pitoyables, semant sur mon tapis leurs ptales roses. Moi qui ai conserv tant de fleurs fanes, tombes en poussire, que j'avais prises, et l, au moment des dparts, dans diffrents lieux du monde; moi qui en ai tant conserv que cela tourne l'herbier, la collection incohrente et ridicule,--j'ai beau faire, non, je ne tiens point ces lotus, bien qu'ils soient les derniers souvenirs vivants de mon t Nagasaki. Je les prends la main, avec quelques gards toutefois, et j'ouvre mon sabord. Une lueur livide tombe sur les eaux, d'un ciel brumeux; une espce de crpuscule terne et morne descend, jauntre sur cette mer Jaune.--On sent que nous avons couru vers le nord et que l'automne approche.... Je les jette, ces pauvres lotus, dans l'tendue indfinie,--en leur faisant mes excuses de leur donner une spulture si triste et si grande, eux qui taient Japonais.... LVI O Ama-Trace-Omi-Kami lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage, dans les eaux de la rivire de Kamo.... OEuvres de Pierre Loti 1879 Aziyad 1880 Rarahu 1881 Le roman d'un spahi 1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch 1883 Mon frre Yves 1884 Les trois dames de la Kasbah 1886 Pcheur d'Islande 1887 Madame Chrysanthme 1887 Propos d'exil 1889 Japoneries d'automne 1890 Au Maroc 1890 Le roman d'un enfant 1891 Le livre de la piti et de la mort 1892 Fantme d'Orient 1893 L'exile 1893 Le matelot 1894 Le dsert. Jrusalem 1894 La Galile 1897 Ramuntcho 1898 Judith Renaudin 1899 Reflets de la sombre route 1902 Les derniers jours de Pkin 1903 L'Inde sans les Anglais 1904 Vers Ispahan 1905 La troisime jeunesse de Mme Prune 1906 Les dsenchantes 1909 La mort de Philae 1910 Le chteau de la Belle au Bois dormant 1912 Un plerin d'Angkor 1913 La Turquie agonisante 1916 La hyne enrage 1917 Quelques aspects du vertige mondial 1918 L'horreur allemande 1919 Prime jeunesse 1920 La mort de notre chre France en Orient 1921 Suprmes visions d'Orient 1923 Un jeune officier pauvre, posthume. 1924 Lettres Juliette Adam, posthume. 1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol End of the Project Gutenberg EBook of Madame Chrysanthme, by Pierre Loti License: Share Alike