Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com Pierre Loti MON FRRE YVES (1889) Table des matires I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII. XIX. XX. XXI. XXII. XXIII. XXIV. XXV. XXVI. XXVII. XXVIII. XXIX. XXX. XXXI. XXXII. XXXIII. XXXIV. XXXV. XXXVI. XXXVII. XXXVIII. XXXIX. XL. XLI. XLII. XLIII. XLIV. XLV. XLVI. XLVII. XLVIII. XLIX. L. LI. LII. LIII. LIV. LV. LVI. LVII. LVIII. LIX. LX. LXI. LXII. LXIII. LXIV. LXV. LXVI. LXVII. LXVIII. LXIX. LXX. LXXI. LXXII. LXXIII. LXXIV LETTRE D'YVES. LXXV. LXXVI LETTRE D'YVES. LXXVII. LXXVIII. LXXIX. LXXX. LXXXI. LXXXII. LXXXIII. LXXXIV. LXXXV. LXXXVI. LXXXVII. LXXXVIII. LXXXIX. XC. XCI. XCII. XCIII. XCIV. XCV. XCVI LETTRE D'YVES. XCVII. XCVIII. XCIX. C. CI. CII. Ses oeuvres. I Le _livret de marin_ de mon frre Yves ressemble tous les autres livrets de tous les autres marins. Il est recouvert d'un papier parchemin de couleur jaune, et, comme il a beaucoup voyag sur la mer, dans diffrents caissons de navire, il manque absolument de fracheur. En grosses lettres, il y a sur la couverture: Kermadec, 2091. P. Kermadec, c'est son nom de famille; 2091, son numro dans l'arme de mer, et P, la lettre initiale de Paimpol son port d'inscription. En ouvrant, on trouve, la premire page, les indications suivantes: Kermadec (Yves-Marie), fils d'Yves-Marie et de Jeanne Danveoch. N le 28 aot 1851, Saint-Pol-de-Lon (Finistre). Taille, 1 m 80. Cheveux chtains, sourcils chtains, yeux chtains, nez moyen, menton ordinaire, front ordinaire, visage ovale. Marques particulires: tatou au sein gauche d'une ancre et, au poignet droit, d'un bracelet avec un poisson. Ces tatouages taient encore de mode, il y a une dizaine d'annes, pour les vrais marins. Excuts bord de la _Flore_ par la main d'un ami dsoeuvr, ils sont devenus un objet de mortification pour Yves, qui s'est plus d'une fois martyris dans l'espoir de les faire disparatre.--L'ide qu'il est _marqu_ d'une manire indlbile et qu'on le reconnatra toujours et partout ces petits dessins bleus lui est absolument insupportable. En tournant la page, on trouve une srie de feuillets imprims relatant, dans un style net et concis, tous les manquements auxquels les matelots sont sujets, avec, en regard, le tarif des peines encourues,--depuis les dsordres lgers qui se payent par quelques nuits la barre de fer jusqu'aux grandes rbellions qu'on punit par la mort. Malheureusement cette lecture quotidienne n'a jamais suffi inspirer les terreurs salutaires qu'il faudrait, ni aux marins en gnral, ni mon pauvre Yves en particulier. Viennent ensuite plusieurs pages manuscrites portant des noms de navire, avec des cachets bleus, des chiffres et des dates. Les fourriers, gens de got, ont orn cette partie d'lgants parafes. C'est l que sont marques ses campagnes et dtaills les salaires qu'il a reus. Premires annes, o il gagnait par mois quinze francs, dont il gardait dix pour sa mre; annes passes la poitrine au vent, vivre demi-nu en haut de ces grandes tiges oscillantes qui sont des mts de navire, errer sans souci de rien au monde sur le dsert changeant de la mer; annes plus troubles, o l'amour naissait, prenait forme dans l'me vierge et inculte,--puis se traduisait en ivresses brutales ou en rves navement purs au hasard des lieux o le vent le poussait, au hasard des femmes jetes entre ses bras; veils terribles du coeur et des sens, grandes rvoltes, et puis retour la vie asctique du large, la squestration sur le couvent flottant; il y a tout cela sous-entendu derrire ces chiffres, ces noms et ces dates qui s'accumulent, anne par anne, sur un pauvre livret de marin. Tout un trange grand pome d'aventures et de misres tient l entre les feuillets jaunis. II Le 28 aot 1851, il faisait, parat-il, un beau temps d't Saint-Pol-de-Lon, dans le Finistre. Le soleil ple de la Bretagne souriait et faisait fte ce petit nouveau venu, qui devait plus tard tant aimer le soleil et tant aimer la Bretagne. Yves apparut dans ce monde sous la forme d'un gros bb tout rond et tout bronz. Les bonnes femmes prsentes son arrive lui donnrent le surnom de _Bugel-Du_, qui, en franais, signifie: _petit enfant noir_. C'tait, du reste, de famille, cette couleur de bronze, les Kermadec, de pre en fils, ayant t marins au long cours et gens fortement passs au hle de mer. Un beau jour d't Saint-Pol-de-Lon, c'est--dire une chose rare dans cette rgion de brumes: une espce de rayonnement mlancolique rpandu sur tout; la vieille ville du moyen ge comme rveille de son morne sommeil dans le brouillard, et rajeunie; le vieux granit se chauffant au soleil; le clocher de Creizker, le gant des clochers bretons, baignant dans le ciel bleu, en pleine lumire, ses fines dcoupures grises marbres de lichens jaunes. Et tout alentour la lande sauvage, aux bruyres roses, aux ajoncs couleur d'or, exhalant une senteur douce de gents fleuris. Au baptme, il y avait une jeune fille, la marraine; un matelot, le parrain, et, derrire, les deux petits frres, Goulven et Gildas, donnant la main aux deux petites soeurs, Yvonne et Marie, avec des bouquets. Lorsque le cortge fit son entre dans l'antique glise des vques de Lon, le bedeau, pendu la corde d'une cloche, se tenait prt commencer le carillon joyeux que commandait la circonstance. Mais M. Le cur, survenant, lui dit d'une voix rude: Reste en paix, Marie Bervrach, pour l'amour de Dieu! Ces Kermadec sont des gens qui jamais ne donnent rien l'offrande, et le pre dpense au cabaret tout son avoir. Nous ne sonnerons pas, s'il te plat, pour ce monde-l. Et voil comment mon frre Yves fit sur cette terre une entre de pauvre. Jeanne Danveoch, de son lit, prtait l'oreille avec inquitude, guettait avec un mauvais pressentiment ces vibrations de bronze qui tardaient commencer. Elle couta longtemps, n'entendit rien, comprit cet affront public et pleura. Ses yeux taient tout baigns de larmes quand le cortge rentra, penaud, au logis. Toute la vie, cette humiliation resta sur le coeur d'Yves; il ne sut jamais pardonner ce mauvais accueil fait son entre dans ce monde, ni ces larmes cruelles verses par sa mre; il en garda au clerg romain une rancune inoubliable et ferma notre mre l'glise son coeur breton. III C'tait vingt-quatre ans plus tard, un soir de dcembre, Brest. La pluie tombait, fine, froide, pntrante, continue; elle ruisselait sur les murs, rendant plus noirs les hauts toits d'ardoise, les hautes maisons de granit; elle arrosait comme plaisir cette foule bruyante du dimanche qui grouillait tout de mme, mouille et crotte, dans les rues troites, sous un triste crpuscule gris. Cette foule du dimanche, c'taient des matelots ivres qui chantaient, des soldats qui trbuchaient en faisant avec leur sabre un bruit d'acier, des gens du peuple allant de travers,--ouvriers de grande ville la mine tire et misrable, des femmes en petit chle de mrinos et en coiffe pointue de mousseline, qui marchaient le regard allum, les pommettes rouges, avec une odeur d'eau-de-vie;--des vieux et des vieilles l'ivresse sale, qui taient tombs et qu'on avait ramasss, et qui s'en allaient devant eux le dos plein de boue. La pluie tombait, tombait, mouillant tout, les chapeaux boucle d'argent des Bretons, les bonnets sur l'oreille des matelots, les shakos galonns et les coiffes blanches et les parapluies. L'air avait quelque chose de tellement terne, de tellement teint, qu'on ne pouvait se figurer qu'il y et quelque part un soleil; on en avait perdu la notion. On se sentait emprisonn sous des couches et des paisseurs de grosses nues humides qui vous inondaient; il ne semblait pas qu'elles pussent jamais s'ouvrir et que derrire il y et un ciel. On respirait de l'eau. On avait perdu conscience de l'heure, ne sachant plus si c'tait l'obscurit de toute cette pluie ou si c'tait la vraie nuit d'hiver qui descendait. Les matelots apportaient dans ces rues une certaine note tonnante de gaiet et de jeunesse, avec leurs figures ouvertes et leurs chansons, avec leurs grands cols clairs et leurs pompons rouges tranchant sur le bleu marine de leur habillement. Ils allaient et venaient d'un cabaret l'autre, poussant le monde, disant des choses qui n'avaient pas de sens et qui les faisaient rire. Ou bien ils s'arrtaient sous les gouttires, aux talages de toutes les boutiques o l'on vendait des choses leur usage: des mouchoirs rouges au milieu desquels taient imprims de beaux navires qui s'appelaient la _Bretagne_, la _Triomphante_, ou la _Dvastation_; des rubans pour leur bonnet avec de belles inscriptions d'or; de petits ouvrages en corde trs compliqus destins fermer srement ces sacs de toile qu'ils ont bord pour serrer leur trousseau; d'lgants _amarrages_ en ficelle tresse pour suspendre au cou des gabiers leur grand couteau; des sifflets en argent pour les quartiers-matres, et enfin des ceintures rouges, des petits peignes et des petits miroirs. De temps en temps, il y avait de grandes rafales qui faisaient envoler les bonnets et tituber les passants ivres, et alors la pluie tombait plus dure, plus torrentielle et fouettait comme grle. La foule des matelots augmentait toujours; on les voyait surgir par bandes l'entre de la rue de Siam; ils remontaient du port et de la ville basse par les grands escaliers de granit et se rpandaient en chantant dans les rues. Ceux qui venaient de la rade taient plus mouills que les autres, plus ruisselants de pluie et d'eau de mer. Leurs canots voils, en s'inclinant sous les _rises_ froides, en sautant au milieu des lames pleines d'cume, les avaient amens grand train dans le port. Et ils grimpaient joyeusement ces escaliers qui menaient la ville, en se secouant comme des chats qu'on vient d'arroser. Le vent s'engouffrait dans les longues rues grises, et la nuit s'annonait mauvaise. En rade,-- bord d'un navire arriv le matin mme de l'Amrique du Sud,-- quatre heures sonnantes, un quartier-matre avait donn un coup de sifflet prolong, suivi de trilles savants, qui signifiaient en langage de marine: Armez la chaloupe! alors on avait entendu un murmure de joie dans ce navire, o les matelots taient parqus, cause de la pluie, dans l'obscurit du faux pont. C'est qu'on avait eu peur un moment que la mer ne ft trop mauvaise pour communiquer avec Brest, et on attendait avec anxit ce coup de sifflet qui dcidait la question. Aprs trois ans de campagne, c'tait la premire fois qu'on allait remettre les pieds sur la terre de France, et l'impatience tait grande. Quand les hommes dsigns, vtus de petits costumes en toile cire jaune paille, furent tous embarqus dans la chaloupe et rangs leur banc d'une manire correcte et symtrique, le mme quartier matre siffla de nouveau et dit: Les permissionnaires l'appel! Le vent et la mer faisaient grand bruit; les lointains de la rade taient noys dans un brouillard blanchtre fait d'embruns et de pluie. Les matelots permissionnaires montaient en courant, sortaient des panneaux et venaient s'aligner, mesure qu'on appelait leur numro et leur nom, la figure illumine par cette grande joie de revoir Brest. Ils avaient mis leurs beaux habits du dimanche; ils achevaient, sous l'onde torrentielle, des derniers dtails de toilette, s'ajustant les uns les autres avec des airs de coquetterie. Quand on appela: 218: Kermadec! on vit paratre Yves, un grand garon de vingt-quatre ans, l'air grave, portant bien son tricot ray et son large col bleu. Grand, maigre de la maigreur des antiques, avec les bras musculeux, le col et la carrure d'un athlte, l'ensemble du personnage donnant le sentiment de la force tranquille et lgrement ddaigneuse. Le visage incolore, sous une couche uniforme de hle brun, je ne sais quoi de breton qui ne se peut dfinir, avec un teint d'Arabe. La parole brve et l'accent du Finistre; la voix basse, vibrant d'une manire particulire, comme ces instruments aux sons trs puissants, mais qu'on touche peine de peur de faire trop de bruit. Les yeux gris-roux, un peu rapprochs et trs renfoncs sous l'arcade sourcilire, avec une expression impassible de regard en dedans; le nez trs fin et rgulier; la lvre infrieure s'avanant un peu, comme par mpris. Figure immobile, marmorenne, except dans les moments rares o parat le sourire; alors tout se transforme et on voit qu'Yves est trs jeune. Le sourire de ceux qui ont souffert: il a une douceur d'enfant et illumine les traits durcis, un peu comme ces rayons de soleil, qui, par hasard, passent sur les falaises bretonnes. Quand Yves parut, les autres marins qui taient l le regardrent tous avec de bons sourires et une nuance inusite de respect. C'est qu'il portait pour la premire fois, sur sa manche, le double galon rouge des quartiers-matres qu'on venait de lui donner. Et, bord, c'est quelqu'un, un quartier-matre de manoeuvre; ces pauvres galons de laine, qui, dans l'arme, arrivent si vite au premier venu, dans la marine reprsentent des annes de misres; ils reprsentent la force et la vie des jeunes hommes, dpenses toute heure du jour et de la nuit, l-haut, dans la mture, ce domaine des gabiers que secouent tous les vents du ciel. Le matre d'quipage, s'tant approch, tendit la main Yves. Jadis il avait t, lui aussi, un gabier dur la peine; il s'y connaissait en hommes courageux et forts. Eh! Bien, Kermadec, dit-il, on va les _arroser_, ces galons? --Mais oui, matre..., rpondit Yves voix basse, en gardant un air grave et trs rveur. Ce n'tait pas de l'eau du ciel que voulait parler ce vieux matre; car, sous ce rapport-l, l'arrosage tait assur. Non, en marine, arroser des galons signifie se griser pour leur faire honneur le premier jour o on les porte. Yves restait pensif devant la ncessit de cette crmonie, parce qu'il venait de me faire, moi, un grand serment d'tre sage et qu'il avait envie de le tenir. Et puis il en avait assez, la fin, de ces scnes de cabaret dj rptes dans tous les pays du monde. Traner ses nuits dans tous les bouges, la tte des plus indompts et des plus ivres, et se faire ramasser le matin dans les ruisseaux, on se lasse la longue de ces plaisirs, si bon matelot qu'on soit. D'ailleurs, les lendemains sont pnibles et se ressemblent tous. Yves savait cela et n'en voulait plus. Il tait bien noir, ce temps de dcembre pour un jour de retour. On avait beau tre insouciant et jeune, ce temps jetait sur la joie de revenir une sorte de nuit sinistre. Yves prouvait cette impression, qui lui causait malgr lui un tonnement triste; car tout cela, en somme, c'tait sa Bretagne; il la sentait dans l'air et la reconnaissait rien qu' cette obscurit de rve. La chaloupe partit, les emportant tous vers la terre. Elle s'en allait toute penche sous le vent d'ouest; elle bondissait sur les lames avec un son creux de tambour, et, chaque saut qu'elle faisait, une masse d'eau de mer venait se plaquer sur eux, comme lance par des mains furieuses. Ils filaient trs vite dans une espce de nuage d'eau dont les grosses gouttes sales leur fouettaient la figure. Ils se tenaient tte baisse sous ce dluge, serrs les uns contre les autres, comme font les moutons sous l'orage. Ils ne disaient plus rien, tout concentrs qu'ils taient dans une attente de plaisir. Il y avait l des jeunes hommes qui, depuis un an, n'avaient pas mis les pieds sur la terre; leurs poches tous taient garnies d'or, et des convoitises terribles bouillonnaient dans leur sang. Yves, lui aussi, songeait un peu ces femmes qui les attendaient dans Brest, et parmi lesquelles tout l'heure on pourrait choisir. Mais c'est gal, lui seul tait triste. Jamais tant de penses la fois n'avaient troubl sa tte de pauvre abandonn. Il avait bien eu de ces mlancolies quelquefois, pendant le silence des nuits de la mer; mais alors le retour lui apparaissait de l-bas sous des couleurs toutes dores. Et c'tait aujourd'hui, ce retour, et au contraire son coeur se serrait maintenant plus que jamais. Alors il ne comprenait pas, ayant l'habitude, comme les simples et les enfants, de subir ses impressions sans en dmler le sens. La tte tourne contre le vent, sans souci de l'eau qui ruisselait sur son col bleu, il tait rest debout, soutenu par le groupe des marins qui se pressait contre lui. Toutes ces ctes de Brest qui se dessinaient en contours vagues travers les voiles de la pluie, lui renvoyaient des souvenirs de ses annes de mousse, passes l sur cette grande rade brumeuse, regretter sa mre.... Ce pass tait rude, et, pour la premire fois de sa vie, il songeait ce que pourrait bien tre l'avenir. Sa mre!... C'tait pourtant vrai que, depuis tantt deux ans, il ne lui avait pas crit. Mais les matelots font ainsi, et, malgr tout, ils les aiment bien, leurs mres! C'est la coutume: on disparat pendant des annes, et puis, un bienheureux jour, on revient au village sans prvenir, avec des galons sur sa manche, rapportant beaucoup d'argent gagn la peine, ramenant la joie et l'aisance au pauvre logis abandonn. Ils filaient toujours sous la pluie glace, sautant sur les lames grises, poursuivis par des sifflements de vent et de grands bruits d'eau. Yves songeait beaucoup de choses, et ses yeux fixes ne regardaient plus. L'image de sa mre avait pris tout coup une douceur infinie; il sentait qu'elle tait l tout prs, dans un petit village du pays breton, sous ce mme crpuscule d'hiver qui l'enveloppait, lui; encore deux ou trois jours, et, avec une grande joie, il irait la surprendre et l'embrasser. Les secousses de la mer, la vitesse et le vent, rendaient incohrentes ses penses qui changeaient. Maintenant il s'inquitait de retrouver son pays sous un jour si sombre. L-bas, il s'tait habitu cette chaleur et cette limpidit bleue des tropiques, et, ici, il semblait qu'il y et un suaire jetant une nuit sinistre sur le monde. Et puis aussi il se disait qu'il ne voulait plus boire, non pas que ce ft bien mal aprs tout, et, d'ailleurs, c'tait la coutume pour les marins bretons; mais il me l'avait promis d'abord, et ensuite, vingt-quatre ans, on est un grand garon revenu de beaucoup de plaisirs, et il semble qu'on sente le besoin de devenir un peu plus sage. Alors il pensait aux airs tonns qu'auraient les autres bord, surtout Barrada, son grand ami, en le voyant rentrer demain matin, debout et marchant droit. cette ide drle, on voyait tout coup passer sur sa figure mle et grave un sourire d'enfant. Ils taient arrivs presque sous le chteau de Brest, et, l'abri des normes masses de granit, il se fit brusquement du calme. La chaloupe ne dansait plus; elle allait tranquillement sous la pluie; ses voiles taient amenes, et les hommes habills de toile cire jaune la menaient coups cadencs de leurs grands avirons. Devant eux s'ouvrait cette baie profonde et noire qui est le port de guerre; sur les quais, il y avait des alignements de canons et de choses maritimes l'air formidable. On ne voyait partout que de hautes et interminables constructions de granit, toutes pareilles, surplombant l'eau noire et s'tageant les unes par-dessus les autres avec des ranges symtriques de petites portes et de petites fentres. Au-dessus encore, les premires maisons de Brest et de recouvrance montraient leurs toits mouills, d'o sortaient de petites fumes blanches; elles criaient leur misre humide et froide, et le vent s'engouffrait partout avec un grand bruit triste. La nuit tombait tout fait et les petites flammes du gaz commenaient piquer de brillants jaunes ces amoncellements de choses grises. Les matelots entendaient dj les roulements des voitures et les bruits de la ville qui leur arrivaient d'en haut, par-dessus l'arsenal dsert, avec les chants des ivrognes. Yves, par prudence, avait confi bord, son ami Barrada, tout son argent, qu'il destinait sa mre, gardant seulement dans sa poche cinquante francs pour sa nuit. IV Et mon mari aussi, Madame Qumeneur, quand il est sol, tout le temps il dort. --Vous faites votre petit tour aussi, Madame Kervella? --Et j'attends mon mari, moi aussi donc, qui est arriv aujourd'hui sur le _Catinat_. --Et le mien, Madame Kerdoncuff, le jour qu'il tait revenu de la Chine, il avait dormi pendant deux jours; et moi aussi donc, je m'tais sole, madame Kerdoncuff. Oh! comme j'ai eu honte aussi! Et ma fille aussi donc, elle tait tombe dans les escaliers! Avec l'accent chantant et cadenc de Brest, tout cela se croise sous les vieux parapluies retourns par le vent, entre des femmes en waterproof et en coiffe pointue de mousseline, qui attendent l-haut, l'entre des grands escaliers de granit. Leurs maris sont revenus sur ce mme btiment qui a ramen Yves, et elles sont l postes, soutenues dj par quelque peu d'eau-de-vie, elles font le guet, l'oeil moiti grillard, moiti attendri. Ces vieux marins qu'elles attendent taient jadis peut-tre de braves gabiers durs la peine; et puis, gangrens par les sjours dans Brest et l'ivrognerie, ils ont pous ces cratures et sont tombs dans les bas-fonds sordides de la ville. Derrire ces dames, il y a d'autres groupes encore, o la vue se repose: des jeunes femmes qui se tiennent dignes, vraies femmes de marins celles-ci, recueillies dans la joie de revoir leur fianc ou leur mari, et regardant avec anxit dans ce grand trou bant du port, par o les dsirs vont venir. Il y a des mres, arrives des villages, ayant mis leur beau costume breton des ftes, la grande coiffe et la robe de drap noir broderies de soie; la pluie les gte pourtant, ces belles _hardes_ qu'on ne renouvelle pas deux fois dans la vie; mais il faut bien faire honneur ce fils qu'on va embrasser tout l'heure devant les autres. Voil ceux du _Magicien_ qui entrent dans le port, Madame Kerdoncuff! --Et voil ceux du _Catinat_ aussi donc! Ils se suivent tous les deux, Madame Qumeneur! En bas, les canots accostent, tout au fond, sur les quais noirs, et ceux qui sont attendus montent les premiers. D'abord les maris de ces _dames_, place aux anciens, qui passent devant! Le goudron, le vent, le hle, l'eau-de-vie, leur ont compos des minois chiffonns de singes.... Et on s'en va, bras dessus bras dessous, du ct de Recouvrance, dans quelque vieille rue sombre aux hautes maisons de granit; tout l'heure, on montera dans une chambre humide qui sent l'gout et le moisi de pauvre, o sur les meubles il y a des coquillages dans de la poussire et des bouteilles ple-mle avec des chinoiseries. Et, grce l'alcool achet au cabaret d'en bas, on trouvera l'oubli de cette sparation cruelle avec un renouveau de ses vingt ans. Puis viennent les autres, les jeunes hommes qu'attendent les fiances, les femmes ou les vieilles mres, et enfin, quatre quatre, escaladant les marches de granit, toute la bande des grands enfants sauvages qu'Yves conduit la fte de ses galons. Celles qui les attendent, ceux-ci, sont dans la rue des Sept-Saints, dj sorties sur leur porte et au guet: femmes aux cheveux la chien peigns sur les sourcils,-- la voix avine et au geste horrible. Tout l'heure, ce sera pour elles, leur sve, leurs ardeurs contenues,--et leur argent.--C'est qu'ils payent bien, les matelots, le jour du retour, et, en plus de ce qu'ils donnent, il y a surtout ce qu'on leur prend aprs, quand par bonheur ils sont ivres point.... Ils regardaient devant eux indcis, comme effars, griss dj rien que de se trouver terre. O aller? Par o commencer leurs plaisirs?... Ce vent, cette pluie froide d'hiver et cette tombe sinistre de la nuit,--pour ceux qui ont un logis, un foyer, tout cela ajoute la joie qu'on a de rentrer. eux, cela leur faisait bien sentir le besoin de se mettre l'abri, d'aller se rchauffer quelque part; mais ils taient sans gte, ces pauvres exils qui revenaient.... D'abord ils errrent, se tenant les uns les autres par le bras, riant propos de tout, obliquant de droite ou de gauche,--ayant des allures de btes captives qu'on vient de lcher. Puis ils entrrent _ la descente des navires_, chez Madame Creachcadec. _ la descente des navires_, c'tait un bouge de la rue de Siam. L'air chaud y sentait l'alcool. Il y avait un feu de charbon dans une corbeille, et Yves s'assit devant. Depuis deux ou trois ans, c'tait la premire fois qu'il se trouvait dans une chaise.--Et du feu!--Comme il savourait ce bien-tre tout fait inusit, de se scher devant un brasier rouge!-- bord, jamais;--mme dans les grands froids du cap Horn ou de l'Islande; mme dans les humidits pntrantes, continues des hautes latitudes, jamais on ne se chauffe, jamais on ne se sche. Pendant des jours, pendant des nuits, on reste mouill, et on tche de se donner du mouvement, en attendant le soleil. C'tait une vraie mre pour les matelots, cette Madame Creachcadec; tous ceux qui la connaissaient pouvaient bien le dire. Et puis elle leur comptait toujours, au plus juste prix, leurs dners et leurs ftes. D'ailleurs, elle les reconnaissait tous. Ayant dj de l'alcool dans sa tte grosse et rouge, elle essayait de rpter leurs noms, qu'elle les entendait se dire entre eux; elle se souvenait bien de les avoir vus, du temps qu'ils taient canotiers bord de la _Bretagne_;--et mme elle croyait se rappeler leur enfance de mousse, sur l'_Inflexible_. Mais comme ils taient devenus grands et beaux garons depuis cette poque!--Vraiment il fallait son oeil elle, pour les reconnatre, ainsi changs.... Et, au fond du cabaret, le dner cuisait, sur des fourneaux qui rpandaient une assez bonne odeur de soupe. Dans la rue, on entendit un grand vacarme. Une troupe de matelots arrivait, chantant, scandant pleine voix, sur un air trs gai, ces paroles d'glise: _Kyrie Christe, Dominum nostrum; Kyrie eleison..._ Ils entrrent, chavirant les chaises, en mme temps qu'une rafale du vent d'ouest couchait la flamme des lampes. _Kyrie Christe, Dominum nostrum..._: les Bretons n'aimaient pas ce genre de chanson, venu sans doute des barrires de quelque grande ville. Pourtant cette discordance tait drle entre les mots et la musique, et cela les fit rire. Du reste, c'tait une bande dbarque de la _Gauloise_, et ils se reconnaissaient, ceux-ci et les autres; ils avaient t mousses ensemble. L'un d'eux vint embrasser Yves: c'tait Kerboul, son voisin de hamac bord de l'_Inflexible_. Lui aussi tait devenu grand et fort; il tait baleinier de l'amiral, et, comme il tait assez sage, il portait depuis longtemps sur sa manche les galons rouges. L'air manquait dans ce cabaret, et on y faisait grand tapage. Madame Creachcadec apporta le vin chaud tout fumant, premier service du dner command,--et les ttes commencrent tourner.... Il y eut du bruit, cette nuit-l, dans Brest; les patrouilles eurent fort faire. Dans la rue des Sept-Saints et dans celle de Saint-Yves, on entendit jusqu'au matin des chants et des cris; c'tait comme si on y et lch des barbares, des bandes chappes de l'ancienne Gaule; il y avait des scnes de joie qui rappelaient les rudesses primitives. Les matelots chantaient. Et les femmes, qui guettaient leurs pices d'or,--agites, cheveles dans ce grand coup de feu des retours de navire,--mlaient leurs voix aigres ces voix profondes. Les derniers arrivs de la mer, on les reconnaissait leur teint plus bronz, leurs allures plus dsinvoltes; et puis ils tranaient avec eux des objets exotiques; il y en avait qui passaient avec des perruches, mouilles, dans des cages; d'autres avec des singes. Ils chantaient, les matelots, tue-tte, avec une sorte d'accent naf, des choses faire frmir,--ou bien des airs du midi, des chansons basques,--surtout, de tristes mlopes bretonnes qui semblaient de vieux airs de _biniou_ lgus par l'antiquit celtique. Les simples, les bons, faisaient des choeurs en parties; ils restaient groups par village, et rptaient dans leur langue les longues complaintes du pays, retrouvant encore dans leur ivresse de belles voix sonores et jeunes. D'autres bgayaient comme de petits enfants et s'embrassaient; inconscients de leur force, ils brisaient des portes ou assommaient des passants. La nuit s'avanait; les mauvais lieux seuls restaient ouverts, et, dans les rues, la pluie tombait toujours sur l'exubrance des gaiets sauvages.... V ...Six heures du matin, le lendemain. Une masse noire ayant forme humaine dans un ruisseau,--au bord d'une espce de rue dserte surplombe par des remparts.--Encore l'obscurit; encore la pluie, fine et froide; et toujours le bruit de ce vent d'hiver--qui avait _veill_, comme on dit en marine, et pass la nuit gmir. C'tait en bas, un peu au-dessous du pont de Brest, au pied des grands murs, cet endroit o tranent d'habitude les marins sans gte, ivres morts, qui ont eu une intention vague de retourner vers leur navire et sont tombs en route. Dj une demi-lueur dans l'air; quelque chose de terne, de blafard, un jour d'hiver se levant sur du granit. L'eau ruisselait sur cette forme humaine qui tait terre, et, tout ct, tombait en cascade dans le trou d'un gout. Il commenait faire un peu plus clair; une sorte de lumire se dcidait descendre le long de ces hautes murailles de granit.--La chose noire dans le ruisseau tait bien un grand corps d'homme, un matelot, qui tait couch les bras tendus en croix. Un premier passant fit un bruit de sabots de bois sur les pavs durs, comme en titubant. Puis un autre, puis plusieurs. Ils suivaient tous la mme direction, dans une rue plus basse qui aboutissait la grille du port de guerre. Bientt cela devint extraordinaire, ce tapotement de sabots; c'tait un bruit fatigant, continu, martelant le silence comme une musique de cauchemar. Des centaines et des centaines de sabots, pitinant avant jour, arrivant de partout, dfilant dans cette rue basse; une espce de procession matineuse de mauvais aloi:--c'taient les ouvriers qui rentraient dans l'arsenal, encore tout chancelants d'avoir tant bu la veille, la dmarche mal assure, et le regard abruti. Il y avait aussi des femmes laides, hves, mouilles, qui allaient de droite et de gauche comme cherchant quelqu'un; dans le demi-jour, elles regardaient sous le nez les hommes grand chapeau breton,--guettant l, pour voir si le mari, ou le fils, tait enfin sorti des tavernes, s'il irait faire sa journe de travail. L'homme couch dans le ruisseau fut aussi examin par elles; deux ou trois se baissrent pour mieux distinguer sa figure. Elles virent des traits jeunes, mais durcis, et comme figs dans une fixit cadavrique, des lvres contractes, des dents serres. Non, elles ne le connaissaient pas. Et puis ce n'tait pas un ouvrier, celui-l; il portait le grand col bleu des matelots. Cependant l'une, qui avait un fils marin, essaya, par bont d'me, de le retirer de l'eau. Il tait trop lourd. Quel grand cadavre! dit-elle en lui laissant retomber les bras. Ce corps sur lequel taient tombes toutes les pluies de la nuit, c'tait Yves. Un peu plus tard, quand le jour fut tout fait lev, ses camarades qui passaient le reconnurent et l'emportrent. On le coucha, tout tremp de l'eau du ruisseau, au fond de la grande chaloupe, mouille des embruns de la mer, et bientt on se mit en route la voile. La mer tait mauvaise; le vent debout. Ils louvoyrent longtemps et ils eurent du mal pour atteindre leur navire. VI ...Yves s'veilla lentement vers le soir; C'taient d'abord des sensations de douleur, qui revenaient une une, comme au sortir d'une espce de mort. Il avait froid, froid jusqu'au coeur de ses membres. Surtout il tait engourdi et meurtri,--tendu depuis des heures sur une couche dure: alors il essaya un premier effort, peine conscient, pour se retourner. Mais son pied gauche, qui lui fit tout coup grand mal, tait pris dans une chose rigide contre laquelle on sentait bien qu'il n'y avait pas de lutte possible.--Ah! oui, il reconnaissait cette sensation, il comprenait maintenant: les fers!... Il connaissait bien dj ce lendemain invitable des grandes nuits de plaisirs: tre riv la _barre_ par une boucle, pour des jours entiers! Et ce lieu o il devait tre, il le devinait sans prendre la peine d'ouvrir les yeux, ce recoin troit comme une armoire, et sombre, et humide, avec une odeur de renferm et un peu de jour ple tombant d'en haut par un trou: la cale du _Magicien_! Seulement il confondait ce lendemain de fte avec d'autres qui s'taient passs ailleurs,--l-bas, bien loin, en Amrique ou dans les ports de la Chine.... Etait-ce pour avoir battu les alguazils de Buenos-Ayres? Ou bien tait-ce la mle sanglante de Rosario qui l'avait men l? ou encore l'affaire avec les matelots russes Hong-Kong?... Il ne savait plus bien, quelques milliers de lieues prs, n'ayant pas la notion du pays o il se trouvait. Tous les vents et toutes les lames de la mer avaient bien pu promener le _Magicien_ par tous les pays du monde; elles l'avaient secou, roul, meurtri au dehors, mais sans parvenir dfaire l'arrangement de toutes ces choses qui taient dans cette cale, de toutes ces bobines de cordes sur des tagres,--sans dplacer cet habit de plongeur qui devait tre l pendu derrire lui, avec ses gros yeux et son visage de morse; ni changer cette odeur de rat, de moisissure et de goudron. Il sentait toujours ce froid, si profond, que c'tait comme une douleur jusque dans ses os; alors il comprit que ses vtements taient mouills et son corps aussi. Toute cette pluie de la veille, ce vent, ce ciel sombre, lui revinrent vaguement la mmoire.... On n'tait donc plus l-bas dans les pays bleus de l'quateur!... Non, il se rappelait maintenant: c'tait la France, la Bretagne, c'tait le retour tant rv. Mais qu'avait-il fait pour tre dj aux fers, peine arriv dans son pays? Il cherchait et ne trouvait pas. Puis un souvenir lui revint tout coup, comme d'un rve: pendant qu'on le hissait bord, il s'tait un peu rveill, disant qu'il monterait tout seul et il avait vu justement devant lui, par fatalit, certain vieux matre qu'il avait en aversion. Il lui avait dit aussitt de trs vilaines injures; aprs, il y avait eu bousculade, et puis il ne savait plus le reste, tant ce moment-l retomb inerte et sans connaissance. Mais alors.... La permission qu'on lui avait promise pour aller dans son village de Plouherzel, on ne la lui donnerait pas!... Toutes ces choses attendues, dsires pendant trois ans de misre, taient perdues! Il songea sa mre et sentit un grand coup dans le coeur; ses yeux s'ouvrirent effars, regardant en dedans, dilats dans une fixit trange par un tumulte de choses intrieures. Et, avec l'espoir que ce n'tait qu'un mauvais rve, il essaya de secouer dans l'anneau de fer son pied meurtri. Alors un clat de rire sonore, profond, partit comme une fuse dans la cale noire: un homme, vtu d'un tricot ray collant sur le torse, tait debout devant Yves et le regardait; dans son rire, il renversait en arrire une tte admirable et montrait ses dents blanches avec une expression fline. Alors, tu te rveilles? interrogea l'homme de sa voix mordante, qui vibrait avec l'accent bordelais. Yves reconnut son ami Jean Barrada, le canonnier, et, levant les yeux vers lui, il lui demanda _si je le savais_. T! dit Barrada avec sa gouaillerie de Gascon, s'il le sait! Il est descendu trois fois et mme il a men le docteur ici pour te voir; tu tais raide, tu leur as fait peur. Et je suis de faction ici, moi, pour le prvenir si tu bouges. --Et pour quoi faire? Je n'ai pas besoin qu'il revienne, ni lui ni personne. --N'y va pas, Barrada, entends-tu bien, je te le dfends!... Ainsi c'tait fait; il tait retomb encore, et toujours, dans son mme vice. Et, toutes les rares fois qu'il touchait la terre, cela finissait ainsi, et il n'y pouvait rien! C'tait donc vrai, ce qu'on lui avait dit, que cette habitude tait terrible et mortelle, et qu'on tait bien perdu quand une fois on l'avait prise. De rage contre lui-mme, il tordit ses bras musculeux qui craqurent; il se souleva demi, serrant ses dents, qu'on entendit crisser, et puis retomba, la tte sur les planches dures. Oh! Sa pauvre mre, elle tait l tout prs et il ne la verrait pas, depuis trois ans qu'il en avait envie!... C'tait a, son retour en France! Quelle misre et quelle angoisse! Au moins tu devrais te changer, dit Barrada. Rester tout mouill comme tu es, a n'est pas sain, et tu attraperas du mal. --Tant mieux alors, Barrada!... prsent, laisse-moi. Il parlait d'un ton dur, le regard sombre et mchant; et Barrada, qui le connaissait bien, comprit qu'en effet il fallait le laisser. Yves dtourna la tte et se cacha d'abord le visage sous ses deux bras relevs; puis, craignant que Barrada ne s'imagint qu'il pleurait, par fiert il changea sa pose et regarda devant lui. Ses yeux, dans leur atonie fatigue, gardaient une fixit farouche, et sa lvre, plus avance que de coutume, exprimait ce dfi de sauvage qu'en lui-mme il jetait tout. Dans sa tte il formait de mauvais projets; des ides conues dj autrefois, des heures de rbellion et de tnbres lui taient revenues. Oui, il s'en irait, comme son frre Goulven, comme ses frres; cette fois, c'tait bien dcid et bien fini. La vie de ces forbans qu'il avait rencontrs sur les baleiniers d'Ocanie, ou dans les lieux de plaisir des villes de la Plata, cette vie aux hasards de la mer sans loi et sans frein, depuis longtemps l'attirait: c'tait dans son sang d'ailleurs, c'tait de famille. Dserter pour aller naviguer au commerce l'tranger, ou faire la grande pche, c'est toujours le rve qui obsde les matelots, et les meilleurs surtout, dans leurs moments de rvolte. Il y a de beaux jours en Amrique pour les dserteurs! Lui ne russirait pas, il se le disait bien; il tait trop vou la peine et au malheur; mais, si c'est la misre, au moins, l-bas, on est affranchi de tout! Sa mre!... Eh bien, en se sauvant, il passerait par Plouherzel, la nuit, pour l'embrasser. Toujours comme son frre Goulven, qui avait fait cela, lui, jadis; il s'en souvenait, de l'avoir vu arriver une nuit, avec l'air de se cacher; on avait tenu tout ferm pendant la journe d'adieu qu'il avait passe la maison. Leur pauvre mre avait beaucoup pleur, il est vrai. Mais qu'y faire? C'est fatal, cela!... Et ce frre Goulven, comme il avait l'air dcid et fier! part sa mre, Yves avait ce moment tout le reste en haine. Il songeait ces annes de sa vie dj dpenses au service, dans la squestration des navires de guerre, sous le fouet de la discipline; il se demandait au profit de qui et pourquoi. Son coeur dbordait de dsespoirs amers, d'envies de vengeance, de rage d'tre libre.... Et, comme j'tais cause, moi, qu'il s'tait rengag pour cinq ans l'tat, alors il m'en voulait aussi et me confondait dans son ressentiment contre tous les autres. Barrada l'avait quitt, et la nuit de dcembre tait venue. Par le panneau de la cale, on ne voyait plus descendre la lueur grise du jour; ce n'tait plus qu'une bue d'humidit qui tombait par l et qui tait glace. Un homme de ronde tait venu allumer un fanal, dans une cage grille, et tous les objets de la cale s'taient clairs confusment. Yves entendit au-dessus de lui faire le branle-bas du soir, tous les hamacs qui s'accrochaient, et puis le premier cri des hommes de quart marquant les demi-heures de la nuit. Au dehors, il ventait toujours, et, mesure que le silence des hommes se faisait, on percevait plus fort les grandes voix inconscientes des choses. En haut, il y avait un mugissement continu dans la mture; on entendait aussi la mer au milieu de laquelle on tait et qui, de temps en temps, secouait tout, comme par impatience. chaque secousse, elle faisait rouler la tte d'Yves sur le bois humide, et lui avait mis ses mains dessous pour que cela lui ft moins de mal. La mer, elle aussi, tait cette nuit-l sombre et mchante; tout le long des parois du navire, on l'entendait sauter et faire son bruit. Sans doute, cette heure, personne ne descendrait plus dans la cale. Yves tait seul par terre riv sa boucle, l'anneau de fer au pied, et maintenant ses dents claquaient. VII Pourtant, une heure aprs, Jean Barrada reparut encore, ayant l'air d'tre venu ranger un de ces palans dont on se sert pour les canons. Et, cette fois, Yves l'appela tout bas: Barrada, tu devrais bien me donner un peu d'eau douce pour boire. Barrada alla vite chercher sa petite moque, qu'il portait pendue sa ceinture le jour et qu'il serrait la nuit dans un canon; il y mit de l'eau, qui tait couleur de rouille, ayant t rapporte de la Plata dans une caisse de fer, et un peu de vin vol la cambuse et un peu de sucre vol l'office du commandant. Et puis il souleva la tte d'Yves, tout doucement avec bont, et le fit boire. Et prsent, dit-il, veux-tu te changer? --Oui, rpondit Yves d'une toute petite voix, devenue presque enfantine, et qui tait drle par contraste avec sa manire de tout l'heure. deux, ils le dshabillrent, lui se laissant cliner comme un enfant. On essuya bien sa poitrine, ses paules et ses bras, on lui mit des vtements secs et on le recoucha en plaant sous sa tte un sac pour qu'il pt mieux dormir. Quand il leur dit merci, un bon sourire, le premier, vint changer toute sa figure. C'tait la fin; son coeur tait amolli et redevenu lui-mme. Aujourd'hui, cela n'avait pas t bien long. Il sentait un attendrissement infini en songeant sa mre, et une envie de pleurer; quelque chose comme une larme vint mme dans ses yeux, qui taient durs pourtant cette faiblesse-l.... Peut-tre serait-on encore un peu indulgent pour lui cause de sa bonne conduite bord, de son courage la peine et de son rude travail dans les mauvais temps.--Si c'tait possible,--si on ne lui donnait pas une punition trop grave, il est certain qu'il ne recommencerait plus et se ferait tout pardonner. C'tait une grande rsolution, cette fois. Quand il avait bu seulement un verre d'eau-de-vie, aprs les longues abstinences de la mer, tout de suite sa tte partait, et alors il lui en fallait d'autres, et d'autre encore. Mais, en ne commenant pas du tout et en ne buvant jamais rien, il aurait encore un moyen sr de rester sage. Son repentir avait la sincrit d'un repentir d'enfant, et il croyait beaucoup que, s'il pouvait chapper pour cette fois ce _conseil_ terrible qui mne les matelots en prison, ce serait sa dernire grande faute. Il avait aussi espoir en moi, et puis, surtout, envie de me voir. Et il pria Barrada de monter me chercher. VIII Il y avait sept ans qu'Yves tait mon ami quand il fit cette quipe de retour. Nous tions entrs dans la marine par des portes diffrentes: lui, deux annes avant moi, bien qu'il ft de quelques mois le plus jeune. Le jour o j'tais arriv Brest, en 1867, pour y prendre ce premier uniforme de marin en toile dure, que je vois encore, le hasard m'avait fait rencontrer Yves Kermadec chez un protecteur lui, un vieux commandant qui avait connu son pre. Yves tait alors un enfant de seize ans. On me dit qu'il allait _passer novice_ aprs deux annes de mousse. Pour le moment, il revenait de son pays, l'expiration d'une permission de huit jours qu'on lui avait donne; il semblait avoir le coeur trs gros des adieux qu'il venait de faire pour longtemps sa mre. Cela, et notre ge, qui tait peu prs le mme, c'tait entre nous deux points communs. Un peu plus tard, tant devenu midship, je retrouvai sur mon premier navire ce Kermadec, qui s'tait fait homme et qui tait gabier. Alors je le choisis pour tre mon _gabier de hamac_. Pour un midship, le gabier de hamac, c'est le matelot charg de lui accrocher tous les soirs son petit lit suspendu et de le lui dcrocher tous les matins. Avant d'emporter le hamac, il faut naturellement rveiller le dormeur qui est dedans et le prier de descendre; cela se fait, en gnral, en lui disant: Il est branle-bas, capitaine. On rpte plusieurs fois cette phrase jusqu' ce qu'elle ait produit son effet. Aprs, on roule soigneusement la petite couchette suspendue et on l'emporte. Yves s'acquittait trs bien de ce service. De plus, nous nous rencontrions journellement pour la manoeuvre, l-haut, dans la grande hune. Il y avait une solidarit dans ce temps-l, entre les midships et les gabiers, surtout pendant les campagnes lointaines comme celles que nous faisions; cela devenait entre nous trs cordial. terre, dans les milieux tranges o, quelquefois, nous rencontrions la nuit nos gabiers, il nous arrivait de les appeler la rescousse quand il y avait pril ou mauvaise aventure; et alors, ainsi runis, on pouvait faire la loi. Dans ces cas-l, Yves tait notre alli le plus prcieux. Comme notes au service, les siennes n'taient pas excellentes: Exemplaire bord; l'homme le plus capable et le plus marin; mais sa conduite terre n'est plus possible. ou bien: A montr un courage et un dvouement admirables, et puis: Indisciplin, indomptable. ailleurs: Zle, honneur et fidlit, avec: Incorrigible en regard, etc. Ses nuits de fer, ses jours de prison ne se comptaient plus. Au moral comme au physique, grand, fort, beau, avec quelques irrgularits de dtails. bord, il tait le gabier infatigable, toujours l'ouvrage, toujours vigilant, toujours leste, toujours propre. terre, le marin en borde, tapageur, ivre, c'tait toujours lui; le matelot qu'on ramassait le matin dans un ruisseau, moiti nu, dpouill de ses vtements comme un mort, par les ngres quelquefois, ailleurs par les Indiens ou par les Chinois, c'tait encore lui. Lui aussi, le matelot chapp, qui battait les gendarmes ou jouait du couteau contre les alguazils.... Tous les genres de sottises lui taient familiers. D'abord je m'amusais des choses que faisait ce Kermadec. Quand il allait terre avec sa bande, on se demandait au poste des midships: Quelle nouvelle histoire apprendrons-nous demain matin? dans quel tat vont-ils revenir? Et moi je songeais: Mon hamac ne sera pas fait d'au moins deux jours. Cela m'tait gal pour mon hamac; seulement ce Kermadec tait si dvou, il paraissait avoir un si brave coeur, que j'avais fini par m'attacher cette espce de forban gnralement gris. Je ne riais plus tant de ses mfaits dangereux, et j'aurais prfr les empcher. Cette premire campagne termine, et nous spars, il se trouva que le hasard nous runit encore sur un autre navire. Oh! Alors, cela devint presque de l'affection. Et puis il y eut, ce second grand voyage, deux circonstances qui nous rapprochrent beaucoup. La premire fois, c'tait Montevideo, un matin, avant le jour. Yves tait terre depuis la veille, et moi j'arrivais au quai, dans un grand canot arm de seize hommes, avec mission de faire provision d'eau douce. Je me rappelle cette demi-lueur frache du matin, ce ciel dj lumineux et encore toil, ce quai dsert que nous longions, en ramant doucement, cherchant l'aiguade, cette grande ville, qui avait un faux air d'Europe, avec je ne sais quoi d'encore sauvage. En passant, nous voyions ces longues rues droites, immenses, s'ouvrir l'une aprs l'autre sur ce ciel qui blanchissait. cette heure indcise o la nuit allait finir, plus une lumire, plus un bruit; de loin en loin, quelque rdeur sans gte, l'allure hsitante; le long de la mer, des tavernes dangereuses, grandes btisses en planches, sentant les pices et l'alcool, mais fermes et noires comme des tombeaux. Nous nous arrtmes devant une qui s'appelait la taverne de _la Indpendancia_. Une chanson espagnole venant de l'intrieur, comme touffe; une porte entre-bille sur la rue; deux hommes dehors, se donnant des coups de couteau; une femme ivre, qu'on entendait vomir le long du mur. Sur le quai, des monceaux de peaux de boeufs des pampas frachement corchs, infectant l'air pur et dlicieux d'une odeur de venaison.... Un convoi singulier sortit de cette taverne: quatre hommes en emportant un autre, qui devait tre trs ivre, sans connaissance. Ils se htaient vers les navires, comme ayant peur de nous. Nous connaissions ce jeu, qui est en usage dans les mauvais lieux de cette cte; enivrer les marins, leur faire signer quelque engagement insens, et puis les embarquer de force quand ils ne tiennent plus debout. Ensuite on appareille, bien vite, et, quand l'homme revient lui, le navire est loin; alors il est pris, sous un joug de fer, on l'emmne, comme un esclave, pcher la baleine, loin de toute terre habite. Une fois l, d'ailleurs, plus de danger qu'il ne s'chappe, car il est _dserteur_ son pays, perdu.... Donc, ce convoi qui passait nous semblait suspect. Ils se pressaient comme des voleurs, et je dis aux matelots: Courons-leur dessus! Eux, alors, de lcher leur fardeau, qui tomba lourdement par terre, et puis de s'enfuir toutes jambes. Le fardeau, c'tait Kermadec. Du temps que nous tions occups le ramasser, le reconnatre, nous avions laiss chapper les autres, qui s'taient enferms dans la taverne. Les matelots voulaient enfoncer les portes, la prendre d'assaut, mais il en serait rsult des complications diplomatiques avec l'Uruguay. D'ailleurs Yves tait sauv, et c'tait l'essentiel. Je le rapportai bord, couch dans un manteau, sur les outres qui contenaient notre provision d'eau douce. Cela m'attacha beaucoup lui de lui avoir rendu service. La seconde fois, c'tait Pernambuco. J'avais perdu sur parole, dans une maison de jeu, avec des Portugais. Le lendemain, il fallait donner cet argent, et, comme il ne m'en restait pas, ni aux amis du poste non plus, cela devenait difficile. Yves avait pris cette situation trs au tragique, et vite il tait venu m'offrir son argent lui, qui tait dpos sous ma garde dans un tiroir de mon secrtaire. a me ferait tant de plaisir, capitaine, si vous vouliez le prendre! D'abord je n'ai plus besoin d'aller terre, moi, et mme a me rendrait service, vous le savez bien, de ne plus pouvoir y retourner. --Eh bien, oui, mon brave Yves, je l'accepterais pour quelques jours, ton argent, puisque tu veux me le prter; mais c'est que, vois-tu, il me manquerait encore cent francs. Alors, tu comprends, a ne vaut pas la peine. --Encore cent francs? Je crois que je les ai en bas dans mon sac. Et il s'en alla, me laissant trs tonn. Dans son sac, encore cent francs, cela n'tait pas vraisemblable. Il fut trs longtemps revenir. Il ne trouvait pas. J'avais prvu cela. Enfin il reparut: Voil, dit-il en me tendant son pauvre porte-monnaie de matelot avec une bonne figure heureuse. Alors une frayeur me vint, et je lui dis, pour voir: Yves, prte-moi aussi ta montre, je te prie; j'ai laiss la mienne en gage. Il se troubla beaucoup, racontant qu'elle tait casse. J'avais devin juste: pour avoir ces cent francs, il venait de la vendre avec la chane, moiti de son prix, un quartier-matre du bord. Aussi Yves savait-il qu'il pouvait en appeler moi en toute circonstance. Et, quand Barrada vint me chercher de sa part, je descendis le trouver dans la cale, aux fers. Mais il s'tait mis cette fois dans un cas bien grave en bousculant ce vieux matre, et j'eus beau intercder pour lui, la punition fut dure. Quatre mois aprs, il lui fallut repartir sans avoir vu sa mre. Au moment de m'embarquer avec lui sur la _Sibylle_ pour un tour du monde en trois cents jours, je l'emmenai un dimanche Saint-Pol-de-Lon, afin de le consoler. C'tait tout ce que je pouvais pour lui, car son Plouherzel tait bien loin de Brest, dans les Ctes-du-Nord, au fond d'un pays perdu, et on n'avait encore construit par l aucun chemin de fer capable, en une journe, de nous y conduire. IX 5 mai 1875. Il y avait des annes qu'Yves rvait de revoir ce Saint-Pol-de-Lon, le pays de sa naissance. Du temps que nous naviguions ensemble sur la _mer brumeuse_, souvent en passant au large, balancs par la houle grise, nous avions vu le clocher lgendaire de Creizker se dresser dans les lointains noirs, au-dessus de cette bande triste et monotone qui reprsentait l-bas la terre de Bretagne, le _pays de Lon._ Et les nuits de quart, nous chantions la chanson bretonne: Je suis natif du Finistre, Saint-Pol j'ai reu le jour. Mon clocher est l'plus beau d'la terre, Mon pays, l'plus beau d'alentour. ............ Rendez-moi ma bruyre, Et mon clocher jour. Mais c'tait comme une fatalit, comme un sort jet sur nous: jamais nous n'avions pu russir y aller, ce Saint-Pol. Au dernier moment, quand nous nous mettions en route, toujours des empchements nouveaux; notre navire recevait des ordres inattendus et il fallait repartir. Et nous avions fini par attacher je ne sais quelle pense superstitieuse ce clocher de Creizker, entrevu seulement, et toujours de loin, en silhouette, au bout de l'horizon sombre. Cette fois pourtant, cela semble assur, nous y allons pour tout de bon. Dans le coup d'une vieille diligence de campagne, nous sommes assis tous deux ct d'un cur breton. Les chevaux nous emportent assez bon train vers le pays de Saint-Pol, et tout cela a un air trs rel. C'est de bon matin, aux premiers jours de mai; cependant la pluie tombe fine et grise comme une pluie d'hiver. Clopin-clopant, par la route tortueuse, montant les pentes raides, descendant dans les bas-fonds humides, nous roulons au milieu des bois et des rochers. Les hauteurs sont couvertes de sapins noirs. Dans les lieux bas, ce sont de grands chnes ou des htres, dont les feuilles toutes neuves, toutes mouilles, sont d'un vert trs tendre. Le long du chemin, il y a des tapis de marguerites et de fleurs bretonnes; les premiers silnes roses et les premires digitales. Au dtour d'un rocher, la pluie cesse comme le vent et, du mme coup, tout change d'aspect. Nous dcouvrons perte de vue un grand pays plat, une lande aride, nue comme un dsert: le vieux pays de Lon, au fond duquel, tout l-bas, le Creizker dresse sa flche de granit. Il a du charme pourtant, ce pays triste, et Yves sourit en apercevant son clocher qui s'approche. Les ajoncs sont en fleur, et toute la plaine est d'une couleur d'or. Par places, il y a des zones roses, qui sont des bruyres. Un voile de vapeurs gris-perle, d'une teinte trs douce, d'une teinte septentrionale, couvre le ciel tout d'une pice, et, dans la monotonie de ce pays jaune et rose, tout au bout de l'horizon profond, rien que ces points saillants: la silhouette de Saint-Pol et des trois clochers noirs. Des petites filles bretonnes chassent devant elles des troupeaux de moutons dans les bruyres; de jeunes gars les effarouchent en caracolant sur des chevaux nus; des carrioles passent, charges de femmes en coiffe blanche qui s'en vont entendre la messe la ville. Les cloches sonnent la route s'anime joyeusement, nous arrivons. X Quand nous emes djeun tous deux dans l'auberge la plus comme il faut, nous trouvmes que la matine d'hiver avait fait place une belle journe de mai. Dans les petites rues solitaires, des branches de lilas, des grappes de glycines, des digitales roses que personne n'avait semes gayaient les murs gris; il y avait du vrai soleil, et tout sentait le printemps. Et Yves regardait partout, s'tonnant qu'aucun souvenir ne lui revnt de sa petite enfance, cherchant, cherchant trs loin dans sa mmoire, ne reconnaissant rien, et alors, peu peu, se trouvant dsenchant. Sur la grand'place de Saint-Pol, la foule du dimanche tait assemble, et c'tait comme un tableau du Moyen ge. La cathdrale des anciens vques de Lon dominait cette place, l'crasait de sa masse aux dentelures noires, y jetant une grande ombre des temps passs. Autour, il y avait des maisons antiques pignons et tourelles; tous les buveurs du dimanche, portant de travers leur feutre large, taient attabls devant les portes. Cette foule en habits bretons, qui tait l vivante et alerte, tait encore pareille celle des anciens jours; dans l'air, on n'entendait vibrer que les syllabes dures, le _ya_ septentrional de la langue celtique. Yves passa assez distrait dans l'glise, sur les dalles funraires et sur les vieux vques endormis. Mais il s'arrta tout pensif la porte, devant les fonts baptismaux. Regardez, dit-il, on m'a tenu l-dessus. Et nous devions demeurer tout prs d'ici; ma pauvre mre m'a souvent dit que, le jour de mon baptme, quand on lui a fait ce vilain affront de ne pas sonner pour moi, vous savez bien, de son lit, elle avait entendu chanter les prtres. Malheureusement Yves a nglig de prendre Plouherzel, auprs de sa mre, les indications qu'il nous aurait fallu pour retrouver cette maison o ils demeuraient. Il avait compt sur sa marraine, nomme Yvonne Kergaoc, qui devait habiter prcisment sur cette place de l'glise. Et, en arrivant, nous avions demand cette Yvonne Kergaoc; on s'en souvenait bien. Mais d'o revenez-vous donc, mes bons messieurs?... Elle est morte depuis douze ans! Quant aux Kermadec, non, personne ne se les rappelait, ceux-l. Et il n'y avait gure s'en tonner: depuis plus de vingt ans, ils avaient quitt le pays. Nous montmes au clocher de Creizker; naturellement, c'tait haut, cela n'en finissait plus, cette pointe dans l'air. Nous drangions beaucoup les vieilles corneilles niches dans le granit. Une merveilleuse dentelle de pierre grise, qui montait, qui montait toujours, et qui tait lgre donner le vertige. Nous nous levions l dedans par une spirale troite et rapide, dcouvrant par toutes les dcoupures du _clocher jour_ des chappes infinies. En haut, isols tous deux dans l'air vif et dans le ciel bleu, nous regardions les choses comme en planant. Sous nos pieds d'abord, il y avait les corneilles qui tournoyaient comme un nuage, nous donnant un concert de cris tristes; beaucoup plus bas, la vieille ville de Saint-Pol, tout aplatie, une foule lilliputienne s'agitant dans ses petites rues grises, comme un essaim de _bugel-noz_; perte de vue, du ct du sud, s'tendait le pays breton jusqu'aux montagnes noires; et puis, au nord, c'tait le port de Roscoff avec des milliers de petits rochers bizarres criblant de leurs ttes pointues le miroir de la mer,--le miroir de la grande mer bleu ple, qui s'en allait se fondre l-bas trs loin dans la pleur semblable du ciel. Cela nous amusait d'avoir enfin russi monter dans ce Creizker, qui nous avait tant de fois regards passer au milieu de cette eau infinie; lui, plant tranquille, toujours l, inaccessible et immuable, quand nous, pauvres gens de la mer, nous tions malmens par tous les mauvais vents du large. Cette dentelle de granit qui nous soutenait en l'air tait polie, ronge par les vents et les pluies de quatre cents hivers. Elle tait d'un gris fonc reflets roses; il y avait dessus, par plaques, ce lichen jaune, cette mousse du granit qui met des sicles pousser et qui jette ses tons dors sur toutes les vieilles glises bretonnes. Les gargouilles laide figure, les petits monstres aux traits vagues, qui vivent l-haut dans l'air, grimaaient ct de nous au soleil, comme gns d'tre regards de si prs, comme s'tonnant en eux-mmes d'tre si vieux, d'avoir essuy tant de temptes et de se retrouver en pleine lumire. C'tait ce monde-l qui avait prsid de haut la naissance d'Yves; c'tait ce monde aussi qui de loin nous regardait avec bienveillance passer sur la mer, quand nous ne distinguions, nous, qu'une indcise flche noire. Et nous faisions connaissance avec lui. Yves tait toujours trs dsenchant pourtant de n'avoir retrouv aucune trace de son ancienne demeure ni de son pre; aucun souvenir, pas plus dans la mmoire des autres que dans la sienne. Et il regardait toujours ses pieds les maisons grises, celles surtout qui taient le plus prs de la base du clocher, attendant quelque intuition du lieu o il tait n. Nous n'avions plus qu'une demi-heure passer Saint-Pol avant de prendre la diligence du soir. Le lendemain matin, nous devions tre de retour Brest, o notre navire nous attendait pour nous emmener encore une fois trs loin de la Bretagne. Nous nous tions attabls boire du cidre dans une auberge sur la place de l'glise, et, l encore, nous interrogions l'htesse, qui tait une trs vieille femme. Mais celle-ci s'mut tout coup en entendant le nom d'Yves. Vous tes le fils d'Yves Kermadec? dit-elle. Oh! Si j'ai connu vos parents, je crois bien! Nous tions voisins dans ce temps-l, monsieur, et mme, quand vous tes arriv au monde, on est venu me chercher. Mais c'est que vous lui ressemblez, votre pre! Aussi je vous regardais quand vous tes entr. Vous n'tes pas encore si beau que lui, dame! quoique vous soyez pourtant un bien bel homme. Yves, ce compliment, me jette un coup d'oeil, avec une envie de rire; et puis la vieille femme, trs bavarde, se met lui raconter un tas de choses sur lesquelles un peu plus de vingt annes ont pass et que lui coute, recueilli et tout mu. Ensuite elle appelle encore d'autres femmes qui taient aussi des voisines, et tout ce monde raconte. _Jsus ma dou!_ disent-elles, comment cela se peut-il qu'on ne vous ait pas rpondu plus tt. Tout le monde s'en souvient, de vos parents, mon bon monsieur; mais les gens sont btes dans notre pays; et puis, quand on voit des trangers comme a, pas tonnant qu'on ne soit pas trs causeur. Le pre d'Yves a laiss dans le pays le souvenir un peu lgendaire d'une sorte de gant qui tait d'une rare beaut, mais qui ne savait faire rien comme les autres. Quel dommage, monsieur, qu'un homme comme a ft si souvent drang! Car il s'est ruin au cabaret, votre pauvre pre; pourtant il aimait beaucoup sa femme et ses enfants, il tait trs doux avec eux, et dans le pays tout le monde l'aimait, except monsieur le cur. --Except monsieur le cur! me rpta tout bas Yves devenu sombre. Voyez-vous, c'est bien ce que je vous ai cont, au sujet de mon baptme. --Un jour, il y avait une bataille, ici sur la place, en 1848, pour la rvolution, votre pre avait tenu tte tout seul aux gens du march et sauv la vie monsieur le maire. --Il avait un grand cheval, dit l'htesse, qui tait si mchant, que personne n'osait l'approcher. Et on se garait, allez, quand il passait mont sur cette bte. --Ah! dit Yves, frapp tout coup comme d'une image qui lui serait revenue de trs loin, je me souviens de ce cheval, et je me rappelle que mon pre me prenait dans ses mains et m'asseyait dessus quand il tait amarr l'curie. C'est la premire fois que je me souviens de mon pre, et que je revois un peu sa figure. Il devait tre noir, ce cheval, et il avait les pieds blancs. --C'est cela, c'est cela, dit la vieille femme, noir avec les pieds blancs. C'tait une bte terrible, et, _Jsus ma dou!_ quelle ide pour un marin d'avoir un cheval! L'auberge est remplie de buveurs de cidre qui font un joyeux tapage de verres et de conversations bretonnes. On forme un peu cercle autour de nous. L'htesse a quatre petites-filles, toutes pareilles, qui sont jolies ravir sous leur coiffe blanche. On ne dirait pas des filles d'auberge: c'est le type accompli de la belle race bretonne du Nord, et puis elles ont l'expression tranquille et rflchie de ces femmes d'autrefois, que les portraits anciens nous ont conserves. Elles aussi se tiennent prs de nous, regardent et coutent. notre tour, on nous interroge. Yves rpond: Ma mre habite toujours Plouherzel avec mes deux soeurs. Mes deux frres, Gildas et Goulven, naviguent la grande pche sur des baleiniers amricains. Moi seul, je navigue depuis dix ans l'Etat. Il n'y a pas beaucoup de temps perdre pour nous qui voulons aller voir avant de partir l'ancienne maison des Kermadec. Elle est l tout prs, toucher l'glise; on nous l'indique de la porte, en nous recommandant de demander entrer dans la chambre gauche, au premier; c'est celle o Yves est n. ct de la maison, il y a le grand parc abandonn de l'vch de Lon, o, parat-il, Yves, quand il tait tout petit enfant, allait chaque jour se rouler dans l'herbe avec Goulven. Elle est trs haute aujourd'hui, cette herbe de mai, remplie de marguerites et de silnes. Dans ce parc, les rosiers, les lilas poussent maintenant au hasard, comme dans un bois. Nous frappons la porte de la maison que ces femmes nous ont indique, et ceux qui demeurent l s'tonnent un peu de ce que nous venons demander. Mais nous n'inspirons pas de mfiance, et on nous recommande seulement de ne pas faire de bruit en entrant dans cette chambre du premier, cause d'une vieille grand-mre qui dort l et qui est sur le point de mourir. Et puis on nous laisse seuls, par discrtion. Nous entrons sur la pointe du pied dans cette grande chambre qui est pauvre et presque vide. Les choses ont l'air de pressentir cette visiteuse sombre qui est attendue: on se demande mme si elle n'est pas dj arrive, et les yeux se portent avec inquitude vers un lit dont les rideaux sont ferms. Yves regarde partout, essayant de tendre son intelligence vers le pass, s'efforant de se souvenir. Mais non, c'est fini; et, l mme, il ne retrouve plus rien. Nous redescendions pour nous en aller, quand tout coup quelque chose lui revint comme une lueur lointaine. Ah! dit-il, prsent, je crois que je reconnais cet escalier. Tenez, en bas, il doit y avoir une porte de ce ct-l pour entrer dans la cour, et un puits gauche avec un grand arbre, et, au fond, l'curie o se tenait le cheval aux pieds blancs. C'tait comme si une claircie se ft faite tout coup dans des nuages. Yves s'tait arrt sur ces marches et, les yeux graves, il regardait par cette troue qui venait de s'ouvrir subitement sur le pass; il tait trs saisi de se sentir aux prises avec cette chose mystrieuse qui est le _souvenir_. En bas, dans la cour, nous trouvmes bien tout comme il l'avait annonc, le puits gauche, le grand arbre et l'curie. Et Yves me dit avec une sorte d'motion de frayeur, en se dcouvrant comme sur un tombeau: Maintenant, je revois trs bien la figure de mon pre! Il tait grand temps de partir, et la diligence nous attendait. Tout le temps que nous mmes traverser la lande couleur d'or, pendant le long crpuscule de mai, nos yeux se fixrent sur le _clocher jour_ qui s'loignait, qui se perdait l-bas au fond de l'obscurit limpide. Nous lui faisions nos adieux; car nous allions partir le lendemain pour des mers trs lointaines, o il ne pourrait plus nous voir passer. Demain matin, disait Yves, il faudra que vous me permettiez d'entrer de bonne heure dans votre chambre, bord, pour crire sur votre bureau. Je voudrais raconter tout cela ma mre avant de partir de France. Et, tenez je suis sr que les larmes lui viendront dans les yeux quand on lui lira ma lettre. XI Juin 1875. ...C'tait par le vingtime parallle de latitude, dans la rgion des alizs, un matin vers six heures; sur le pont d'un navire qui tait l tout seul au milieu du bleu immense, un groupe de jeunes hommes se tenait, le torse nu, au soleil levant. C'tait la bande d'Yves, les gabiers de misaine et ceux du beaupr. Ayant tous attach sur leurs paules leur mouchoir, qu'ils venaient de laver, ils restaient gravement le dos au soleil pour le faire scher. Leur figure brune, leur rire, avaient encore une grce jeune d'enfant; leur dandinement, la faon souple et moelleuse dont ils posaient leurs pieds nus, avaient quelque chose du chat. Et, tous les matins, cette mme heure, ce mme soleil, dans ce mme costume, ce groupe se tenait sur ces mmes planches qui les promenaient, insouciants, au milieu des infinis de la mer. Ce matin-l, ils discutaient sur la lune, sur son visage humain, qui leur tait rest de la nuit comme une obsdante image blme grave dans leur mmoire. Pendant tout leur quart, ils l'avaient vue l-haut, suspendue toute seule, toute ronde, au milieu de l'immense vide bleutre; mme ils avaient t obligs de se cacher le front (pendant leur sommeil, le ventre en l'air la belle toile) cause des maladies et malfices qu'elle jette sur les yeux des matelots, lorsque ceux-ci s'endorment sous son regard. Ils taient l quelques-uns qui conservaient toujours et quand mme un grand air de noblesse, je ne sais quoi de superbe dans l'expression et la tournure, et le contraste tait singulier entre leur aspect et les choses naves qu'ils faisaient. Il y avait Jean Barrada, le sceptique de cette compagnie, qui lanait de temps autre dans la discussion l'clat mordant de son rire, montrant ses dents blanches toujours et renversant sa belle tte en arrire. Il y avait Clet Kerzulec, un Breton de l'le d'Ouessant, qui se proccupait surtout de ces traits humains estomps sur ce disque ple. Et puis le grand Barazre, qui jouait le srieux et l'rudit, leur assurant que c'tait un monde beaucoup plus grand que le ntre et dans lequel vivaient des peuples tranges. Eux secouaient la tte, incrdules, et Yves disait, trs songeur: Tout a, c'est des choses.... C'est des choses, vois-tu, Barazre, dans lesquelles je crois que tu ne te connais pas beaucoup. Et puis il ajoutait, d'un air qui tranchait la discussion, que d'ailleurs il allait venir me trouver et se faire bien expliquer ce que c'tait que la lune. Aprs, il reviendrait le leur apprendre tous. Nul doute, en effet, que je ne fusse trs au courant des choses de la lune comme de tout le reste. D'abord on m'avait souvent vu occup la regarder marcher travers un instrument de cuivre en compagnie d'un timonier qui me comptait tout haut, d'une voix monotone d'horloge, les minutes et les secondes tranquilles de la nuit. Cependant les petits mouchoirs schaient sur les dos nus des jeunes hommes, et le soleil montait dans le grand ciel bleu. Il y en avait, de ces petits mouchoirs, qui taient tout uniment blancs; d'autres qui avaient des dessins de plusieurs couleurs, et mme qui portaient de beaux navires imprims au milieu dans des cadres rouges. Moi, qui tais de quart, je commandai: larguer le ris de chasse! et le matre d'quipage fit irruption au milieu des causeurs en sifflant dans son sifflet d'argent. Alors brusquement, en un clin d'oeil, comme une bande de chats sur lesquels on a lanc un dogue, ils se dispersrent tous en courant dans la mture. Yves habitait l-haut, dans sa hune. En regardant en l'air, on tait sr de voir sa silhouette large et svelte sur le ciel; mais on le rencontrait rarement en bas. C'est moi qui montais de temps en temps lui faire visite, bien que mon service ne m'y obliget plus depuis que j'avais franchi le grade de midship; mais j'aimais assez ce domaine d'Yves, o on tait vent par un air encore plus pur. Dans cette hune, il avait ses petites affaires; un jeu de cartes dans une bote, du fil et des aiguilles pour coudre, des bananes voles, des salades prises la nuit dans les rserves du commandant, tout ce qu'il pouvait ramasser de frais et de vert dans ses maraudes nocturnes (les matelots sont friands de ces choses rares qui gurissent les gencives fatigues par le sel). Et puis il avait _sa perruche_ attache par une patte et fermant sous le soleil ses yeux clignotants. _Sa perruche_ tait un hibou grosse tte des pampas, tomb un jour bord la suite d'un grand vent. Il y a de bizarres destines sur la terre, ainsi celle de ce hibou faisant le tour du monde en haut d'un mt. Quel sort inattendu! Il connaissait son matre et le saluait par de petits battements d'ailes joyeux. Yves lui faisait rgulirement manger sa propre ration de viande, ce qui pourtant ne l'empchait pas d'largir. Cela l'amusait beaucoup, en le regardant de tout prs, de tout prs, dans les yeux, de le voir se retirer, se cambrer d'un air de dignit offense, en dodelinant de la tte avec un tic d'ours. Alors il tait pris de fou rire, et il lui disait avec son accent breton: Oh! Mais comme tu as l'air bte, ma pauvre perruche! De l-haut, on dominait comme de trs loin le pont de la _Sibylle_, une _Sibylle_ aplatie, fuyante, trs drle regarder de ce domaine d'Yves, ayant l'air d'une espce de long poisson de bois, dont la couleur de sapin neuf tranchait sur les bleus profonds, infinis de la mer. Et, dans tous ces bleus transparents, au milieu du sillage, derrire, une petite chose grise, ayant la mme forme que le navire et le suivant toujours entre deux eaux: le requin. Il y a toujours un requin qui suit, rarement deux; seulement, quand on l'a pch, il en vient un autre. Il suit pendant des nuits et des jours, il suit sans se lasser pour manger tout ce qui tombe: dbris quelconques, hommes vivants ou hommes morts. De temps en temps, il y avait de toutes petites hirondelles qui venaient aussi nous faire cortge pour s'amuser, par caprice, picorant les miettes de biscuit que nous semions derrire nous dans ce dsert d'eau et puis disparaissant au loin en dcrivant des courbes joyeuses. Petites btes d'une espce rare, de couleur rousse queue blanche, qui vivent on ne sait comment, perdues au milieu des grandes eaux, toujours au plus large des mers. Yves, qui en voulait une, leur tendait des piges; mais elles, trs fines, ne venaient pas s'y prendre. Nous approchions de l'quateur, et le souffle rgulier de l'aliz commenait mourir. C'taient maintenant des brises folles qui changeaient, et puis des instants de calme o tout s'immobilisait dans une sorte d'immense resplendissement bleu, et alors on voyait les vergues, les hunes, les grandes voiles blanches dessiner dans l'eau des commencements d'images renverses qui ondulaient. La _Sibylle_ ne marchait plus, elle tait lente et paresseuse, elle avait des mouvements de quelqu'un qui s'endort. Dans la grande chaleur humide, que les nuits mmes ne diminuaient plus, les choses, comme les hommes, se sentaient prises de sommeil. Peu peu il se faisait dans l'air des tranquillits tranges. Et maintenant des nues lourdes, obscures, se tranaient sur la mer chaude comme de grands rideaux noirs. L'quateur tait tout prs. Quelquefois des troupes d'hirondelles, de grande taille celles-ci et d'allures bizarres, surgissaient tout coup de la mer, prenaient un vol effar avec de longues ailes pointues d'un bleu luisant, et puis retombaient, et on ne les voyait plus; c'taient des bancs de poissons volants qui s'taient heurts nous et que nous avions rveills. Les voiles, les cordages pendaient inertes, comme choses mortes; nous flottions sans vie comme une pave. En haut, dans le domaine d'Yves, on sentait encore des mouvements lents qui n'taient plus perceptibles en bas. Dans cet air immobile et satur de rayons, la hune continuait de se balancer avec une rgularit tranquille qui portait dormir. C'taient de longues oscillations molles qu'accompagnaient toujours les mmes frlements des voiles pendantes, les mmes crissements des bois secs. Il faisait chaud, chaud, et la lumire avait une splendeur surprenante, et la mer morne tait d'un bleu laiteux, d'une couleur de turquoise fondue. Mais, quand les grosses nues tranges, qui voyageaient tout bas toucher les eaux, passaient sur nous, elles nous apportaient la nuit et nous inondaient d'une pluie de dluge. Maintenant nous tions tout fait sous l'quateur, et il semblait qu'il n'y et plus un souffle dans l'air pour nous en faire partir. Cela durait des heures, quelquefois tout un jour, ces obscurits et ces pluies lourdes. Alors Yves et ses amis prenaient une tenue qu'ils appelaient _tenue de sauvage_, et puis s'asseyaient insouciants sous l'onde chaude, et laissaient pleuvoir. Cela finissait toujours tout d'un coup; on voyait le rideau noir s'loigner lentement, continuer sa marche tranante sur la mer couleur de turquoise, et la lumire splendide reparaissait plus tonnante aprs ces tnbres, et le grand soleil quatorial buvait trs vite toute cette eau tombe sur nous; les voiles, les bois du navire, les tentes retrouvaient leur blancheur sous ce soleil; toute la _Sybille_ reprenait sa couleur claire de chose sche au milieu de la grande monotonie bleue qui s'tendait alentour. De la hune o Yves habitait, en regardant en bas, on voyait que ce monde bleu tait sans limite; c'taient des profondeurs limpides qui ne finissaient plus; on sentait combien c'tait loin, cet horizon, cette dernire ligne des eaux, bien que ce ft toujours la mme chose que de prs, toujours la mme nettet, toujours la mme couleur, toujours le mme poli de miroir. Et on avait conscience alors de la _courbure_ de la terre, qui seule empchait de voir au del. Aux heures o se couchait le soleil, il y avait en l'air des espces de votes formes par des successions de tout petits nuages d'or; leurs perspectives fuyantes s'en allaient, s'en allaient en diminuant se perdre dans les lointains du vide; on les suivait jusqu'au vertige; c'taient comme des nefs de temples apocalyptiques n'ayant pas de fin. Et tout tait si pur, qu'il fallait l'horizon de la mer pour arrter la vue de ces profondeurs du ciel; les derniers petits nuages d'or venaient _tangenter_ la ligne des eaux et semblaient, dans l'loignement, aussi minces que des hachures. Ou bien quelquefois c'taient simplement de longues bandes qui traversaient l'air, or sur or: les nuages d'un or clair et comme incandescent, sur un fond byzantin d'or mat et terni. La mer prenait l-dessous une certaine nuance bleu paon avec des reflets de mtal chaud. Ensuite tout cela s'teignait trs vite dans des limpidits profondes, dans des couleurs d'ombre auxquelles on ne savait plus donner de nom. Et les nuits qui venaient aprs, les nuits mmes taient lumineuses. Quand tout s'tait endormi dans des immobilits lourdes, dans des silences morts, les toiles apparaissaient en haut plus clatantes que dans aucune autre rgion du monde. Et la mer aussi clairait par en dessous. Il y avait une sorte d'immense lueur diffuse dans les eaux. Les mouvements les plus lgers, le navire dans sa marche lente, le requin en se retournant derrire, dgageaient dans les remous tides des clarts couleur de ver-luisant. Et puis, sur le grand miroir phosphorescent de la mer, il y avait des milliers de flammes folles; c'taient comme des petites lampes qui s'allumaient d'elles-mmes partout, mystrieuses, brlaient quelques secondes et puis mouraient. Ces nuits taient pmes de chaleur, pleines de phosphore, et toute cette immensit teinte couvait de la lumire, et toutes ces eaux enfermaient de la vie latente l'tat rudimentaire comme jadis les eaux mornes du monde primitif. XII Il y avait quelques jours que nous avions quitt ces tranquillits de l'quateur, et nous filions doucement vers le sud, pousss par l'aliz austral. Un matin Yves entra trs affair dans ma chambre pour prparer ses lignes prendre les oiseaux. On avait vu, disait-il, les premiers _damiers_ derrire. Ces damiers sont des oiseaux du large, proches parents des golands, et les plus jolis de toute cette famille de la mer: d'un blanc de neige, les plumes douces et soyeuses, avec un damier noir finement dessin sur les ailes. Les premiers damiers! C'est dj un grand loignement qu'indique leur seule prsence, signe qu'on a laiss bien loin derrire soi notre hmisphre boral et qu'on arrive aux rgions froides qui sont sur l'autre versant du monde, l-bas vers le sud. Ils taient en avance pourtant, ces damiers-l; car nous naviguions encore dans la zone bleue des alizs. Et c'tait tous les jours, tous les jours, toutes les nuits, le mme souffle rgulier, tide, exquis respirer; et la mme mer transparente, et les mmes petits nuages blancs, moutonns, passant tranquillement sur le ciel profond; et les mmes bandes de poissons volants s'enlevant comme des fous avec leurs longues ailes humides et brillant au soleil comme des oiseaux d'acier bleui. Il y en avait des quantits, de ces poissons volants, et quand il s'en trouvait d'assez tourdis pour s'abattre bord, vite les gabiers leur coupaient les ailes et les mangeaient. L'heure qu'Yves affectionnait pour descendre de sa hune et venir rendre visite ma chambre, c'tait le soir, au moment surtout o les appels et le branle-bas venaient de finir. Il arrivait tout doucement, sans faire avec ses pieds nus plus de bruit qu'un chat. Il buvait mme un peu d'eau douce dans une gargoulette rafrachir qui tait pendue mon sabord, et puis il mettait en ordre diverses choses qui m'appartenaient ou bien lisait quelque roman. Il y en avait un surtout de George Sand qui le passionnait: _le marquis de Villemer_. premire lecture, je l'avais surpris prs de pleurer, vers la fin. Yves savait coudre trs habilement, comme tous les bons matelots, et c'tait drle de le voir se livrer ce travail, tant donns son aspect et sa tournure. Dans ses visites du soir, il lui arrivait de passer en revue mes vtements de bord et d'y faire des rparations qu'il jugeait mon domestique incapable d'excuter comme il convenait. XIII Nous marchions toujours, toujours, avec toutes nos voiles, vers le sud. Maintenant, c'taient des nues de damiers et d'autres oiseaux de mer qui voyageaient derrire nous. Ils nous suivaient tonns et confiants, depuis le matin jusqu' la nuit, criant, se dmenant, volant par courbes folles,--comme pour nous souhaiter la bienvenue nous, autre grand oiseau aux ailes de toile, qui entrions dans leur domaine lointain et infini, l'ocan Austral. Et leur troupe grossissait toujours mesure que nous descendions. Avec les damiers, il y avait les ptrels gris-perle, le bec et les pattes lgrement teints de bleu et de rose;--et les malamochs tout noirs;--et les gros albatros lourds, d'une teinte sale, avec leur air bte de mouton, avec leurs ailes rigides et immenses, fendant l'air, piaulant aprs nous. Mme on en voyait un que les matelots se montraient: un _amiral_, oiseau d'une espce rare et norme, ayant sur ses longues pennes les _trois toiles_ dessines en noir. Le temps, chang, tait devenu calme, brumeux, morne. L'aliz austral tait mort son tour, et la limpidit des tropiques tait perdue. Une grande fracheur humide surprenait nos sens. On tait en aot, et c'tait le froid de l'autre hmisphre qui commenait. Quand on regardait tout autour de soi l'horizon vide, il semblait que le nord, le ct du soleil et des pays vivants, ft encore bleu et clair; tandis que le sud, le ct du ple et des dserts d'eau, tait tnbreux.... Par ma grande protection, Yves avait obtenu, pour sa _perruche_, un compartiment rserv dans une des cages poules du commandant, et il allait chaque soir la couvrir avec un vieux morceau de voile, pour qu'elle ne ft pas incommode par l'air de la nuit. Tous les jours, les matelots pchaient avec leurs lignes des damiers et des ptrels. On en voyait des ranges, corchs comme des lapins, qui pendaient tout rouges dans les haubans de misaine, attendant leur tour pour tre mangs. Au bout de deux ou trois jours, quand ils avaient rendu toute l'huile de leur corps, on les faisait cuire. C'tait le garde-manger des gabiers, ces haubans de misaine. ct des damiers et des ptrels, on y voyait mme des rats quelquefois, dshabills aussi de leur peau et pendus par la queue. Une nuit, on entendit tout coup se lever une grande voix terrible, et tout le monde s'agiter et courir. En mme temps, la _Sibylle_ s'inclinait toujours, toute frmissante, comme sous l'treinte d'une tnbreuse puissance. Alors ceux mmes qui n'taient pas de quart, ceux qui dormaient dans les faux ponts, comprirent: c'tait le commencement des grands vents et des grandes houles; nous venions d'entrer dans les mauvais parages du sud, au milieu desquels il allait falloir se dbattre et marcher quand mme. Et plus nous avancions dans cet ocan sombre, plus ce grand vent devenait froid, plus cette houle tait norme. Les tombes des nuits devenaient sinistres. C'taient les parages du cap Horn: dsolation sur les seules terres un peu voisines, dsolation sur la mer, dsert partout. cette heure des crpuscules d'hiver, o on sent plus particulirement le besoin d'avoir un gte, de rentrer prs d'un feu, de s'abriter pour dormir,--nous n'avions rien, nous,--nous veillions, toujours sur le qui-vive perdus au milieu de toutes ces choses mouvantes qui nous faisaient danser dans l'obscurit. On essayait bien de se faire des illusions de _chez_ soi, dans les petites cabines rudement secoues, o vacillaient les lampes suspendues. Mais non, rien de stable: on tait dans une petite chose fragile, gare, loin de toute terre, au milieu du dsert immense des eaux australes. Et, au dehors, on entendait toujours ces grands bruits de houle et cette grande voix lugubre du vent qui serrait le coeur. Et Yves, lui, n'avait gure que son pauvre hamac balanc, o, une nuit sur deux, on lui laissait le loisir de dormir un peu chaudement. XIV Ce fut un matin, l'entre de la mer des Clbes, que mourut cette chouette qui tait la _perruche_ d'Yves, un matin de grand vent o on prenait le second ris aux huniers. Elle se laissa craser, par insouciance, entre le mt et la vergue. Yves, qui entendit son cri rauque, vola son secours, mais trop tard. Il redescendit de la hune, rapportant dans sa main sa pauvre perruche morte, aplatie, n'ayant plus forme d'oiseau, un mlange de sang et de plumes grises, au-dessus duquel remuait encore une pauvre patte crispe. Yves avait du chagrin, je le voyais bien dans ses yeux. Mais il se contenta de me la montrer sans rien dire, en mordant sa lvre ddaigneuse. Puis il la lana la mer, et le requin qui nous suivait la croqua comme une ablette. XV En Bretagne, l'hiver de 1876. La _Sibylle_ tait rentre Brest depuis deux jours,--aprs avoir fini son tour complet par en-dessous,--et j'tais avec Yves, un soir de fvrier, dans une diligence de campagne qui nous emportait vers Plouherzel. C'tait un recoin bien perdu que ce pays de sa mre. Cette voiture devait nous mener en quatre heures de Guingamp Paimpol, o nous comptions passer la nuit; et, de l, il nous faudrait encore marcher longtemps pied pour arriver au village. Nous nous en allions, cahots sur une mauvaise petite route, nous enfonant de plus en plus dans le silence des campagnes tristes. La nuit d'hiver tombait sur nous lentement et une pluie trs fine embrouillait les choses dans les bues grises. Les arbres passaient, passaient, montrant l'un aprs l'autre leur silhouette morte. De loin en loin, les villages passaient aussi;--villages bretons, chaumires noires au toit de paille moussue, vieilles glises mince flche de granit;--gtes isols, mlancoliques, qui se perdaient vite derrire nous dans la nuit. Voyez-vous, disait Yves, j'ai fait cette route aussi la nuit, il y a onze ans;--moi, j'en avais quatorze,--et je pleurais bien. C'tait la fois o j'ai quitt ma mre pour m'en aller tout seul m'engager mousse Brest... J'accompagnais Yves un peu par dsoeuvrement, dans ce voyage Plouherzel. La permission qu'on m'avait donne tait courte, et le temps me manquait, cette fois, pour aller voir ma mre; alors j'allais voir la sienne, et faire connaissance avec son village, qu'il aimait. Et, prsent, je regrettais de m'tre mis en route Yves, tout absorb dans sa joie de revenir, me parlait bien toujours, par dfrence; mais son esprit n'tait plus avec moi. Je me sentais un tranger dans ce coin de monde o nous allions arriver, et toute cette Bretagne, que je n'aimais pas encore, m'oppressait de sa tristesse.... Paimpol.--Nous roulons sur des pavs, entre des vieilles maisons noires, et la diligence s'arrte. Des gens sont l, qui attendent avec des lanternes. Les mots bretons s'entrecroisent avec les mots franais. Y a-t-il des voyageurs pour l'htel Le Pendreff? demande une voix de petit garon. L'htel Le Pendreff,--j'en ai maintenant souvenance.... C'tait, il y a neuf ans, pendant ma premire anne de marine; je m'y tais repos une heure, un jour de juin, mon navire tant venu par hasard mouiller dans une baie des environs. Oui, je me rappelle: une ancienne maison seigneuriale, tourelle et pignon, et deux dames Le Pendreff toutes pareilles, en grand bonnet blanc, faisant vignette d'autrefois. Nous descendrons l'htel Le Pendreff. Rien de chang dans la maison.--Seulement une des dames Le Pendreff est morte.--Celle qui reste tait dj si vieille il y a neuf ans, qu'elle n'a pu gure vieillir encore. Son type, son bonnet, l'honntet placide de sa personne, tout cela est du vieux temps. Il fait bon souper devant le grand feu qui flambe; et la gaiet nous est revenue. Aprs, dame Le Pendreff, munie d'un chandelier de cuivre, nous prcde dans l'escalier de granit et nous introduit dans une chambre immense, o deux lits d'une forme trs antique sont dresss sous des rideaux blancs. Yves, cependant, se dshabille avec lenteur, sans conviction aucune. Ah! dit-il tout coup, remettant son col bleu, tenez, je m'en vais!--D'abord, vous comprenez, je ne pourrais pas dormir. Tant pis! J'arriverai bien tard, je les rveillerai l-bas pass minuit, a leur fera un peu peur,--comme l'anne o je suis revenu de la guerre. Mais j'ai trop envie de les voir, il faut que je m'en aille... Moi aussi, j'aurais fait comme lui. Paimpol dort quand nous sortons par un ple clair de lune. Je l'accompagne un bout de chemin, pour raccourcir ma soire. Nous voici dans les champs. Yves marche trs vite, trs agit, et repasse dans sa tte les souvenirs de ses autres retours. Oui, dit-il, aprs la guerre, je suis venu comme a, vers deux heures du matin, les rveiller. J'avais fait la route pied depuis Saint-brieuc; je m'en retournais, bien fatigu, du sige de Paris. Vous pensez, j'tais tout jeune alors, je venais de passer matelot. Et tenez, j'avais eu bien peur, cette nuit-l: contre la croix de Kergrist, que nous allons voir au tournant de cette route; j'avais trouv un vieux petit homme trs laid qui me regardait en tenant les bras en l'air et qui ne bougeait pas. Et je suis sr que c'tait un mort; car il a disparu tout d'un coup en remuant son doigt comme pour me faire signe de venir. Justement nous arrivions cette croix de Kergrist. Nous la voyions surgir devant nous comme quelqu'un qui se lve dans l'obscurit.--Mais il n'y avait personne de blotti contre son pied. Ce fut l que je dis adieu Yves et que je rebroussai chemin, moi qui n'allais pas jusqu' Plouherzel. Quand nous emes chacun perdu le bruit de nos pas dans le silence de cette nuit d'hiver, le vieux petit homme mort nous revint en tte, et nous nous mmes regarder malgr nous dans les taillis noirs. XVI Le lendemain matin, j'ouvris les yeux dans la chambre immense de dame Le Pendreff. Le soleil breton filtrait discrtement par les fentres. Il devait faire trs beau. Aprs ces quelques minutes qui sont toujours employes par moi me demander dans quel coin du monde je m'veille, je retrouvai l'image d'Yves et j'entendis dehors le pitinement d'une foule en sabots. Il y avait grande foire Paimpol ce jour-l, et je fis une toilette de _frre de la cte_ pour ne pas effaroucher tous les amis nouveaux auxquels j'allais tre prsent comme un marin du midi. C'tait entendu avec Yves, cette mise en scne et cette histoire. Je descendis sur le perron de l'htel, o le soleil donnait. La place tait pleine de monde: des marins, des paysans, des pcheurs. Yves tait l, lui aussi; revenu au petit jour pour cette foire avec tous ses parents de Plouherzel, il m'attendait en bas pour me conduire sa mre. Une trs vieille femme, se tenant droite et un peu fire dans son costume de paysanne, c'tait la mre d'Yves. Elle avait un peu ses yeux, mais son regard tait dur. Je m'tonnai aussi de la trouver si ge: elle semblait plus que septuagnaire. Il est vrai, la campagne, on vieillit plus vite, surtout quand la fatigue s'en est mle, avec des chagrins. Elle n'entendait pas un seul mot de _galleuc_ (de franais) et me regardait peine. Mais il y avait un trs grand nombre de cousins et d'amis qui tous avaient l'accueil avenant et l'air de belle humeur. Ils taient venus de loin, de leurs petites chaumires moussues, parpilles dans la campagne sauvage, pour assister cette grande fte de la ville. Et avec ceux-l il fallait boire: du cidre, du vin; c'tait n'en plus finir. Le bruit allait croissant, et des marchands de complaintes la voix rauque chantaient, en breton, sous des parapluies rouges, des choses faire peur. Arriva un personnage duquel Yves m'avait entretenu souvent, son ami d'enfance, Jean; un voisin de chaumire, qu'il avait ensuite retrouv au service, matelot comme lui. C'tait un garon de notre ge, avec une jolie figure ouverte et intelligente. Il embrassa Yves tendrement, et nous prsenta Jeannie, qui, depuis quinze jours, tait sa femme. Yves comblait sa vieille mre d'attentions et de caresses; ils se racontaient beaucoup de choses en breton et parlaient tous les deux la fois. Lui s'en excusait bien un peu, mais cela faisait du bien de les voir et de les entendre. Elle n'avait plus du tout l'air dur, quand elle le regardait.... Les bonnes gens de la campagne ont toujours des affaires n'en plus finir chez le notaire; je les laissai tous se rendant chez celui de Paimpol pour un trs long partage. D'ailleurs, j'avais dcid de ne m'tablir chez eux que demain, pour ne pas les gner pendant cette premire journe, et je m'en allai seul, me promener trs loin. XVII Je marchais depuis une heure.--Au hasard, j'avais pris le mme chemin qu'hier avec Yves,--et j'tais repass devant cette croix de Kergrist. Maintenant Paimpol et la mer, et les les, et les caps boiss de sapins sombres, tout cela venait de disparatre derrire un repli du terrain; une campagne plus triste s'tendait devant moi. Cette journe de fvrier tait calme, trs morne; l'air tait presque doux, et le ciel restait bleu par places, un peu voil seulement, comme toujours est le ciel breton. Je m'en allais par des sentiers humides, bords, suivant le vieil usage, de hauts talus en terre qui muraient tristement la vue. L'herbe rase, les mousses mouilles, les branches nues sentaient l'hiver. tous les coins de ces chemins, de vieux calvaires tendaient leurs bras gris; ils portaient des sculptures naves, retouches bizarrement par les sicles: les instruments de la passion, ou bien des images grimaantes du christ. De loin en loin, on voyait les chaumires toit de paille, toutes verdies de mousse, demi enfouies dans la terre et les branchages morts. Les arbres taient rabougris, dpouills par l'hiver, tourments par le vent du large. Personne nulle part, et tout cela tait silencieux. Une chapelle de granit gris, avec un enclos de htres et des tombes.... Ah! Oui, je la reconnaissais sans l'avoir jamais vue: la chapelle de Plouherzel! Yves m'en avait souvent parl bord pendant les nuits de quart, pendant les nuits limpides de l-bas o on rvait du pays:--Quand on est rendu la chapelle, disait-il, c'est tout prs; on n'a plus qu' tourner dans le sentier gauche, deux cents pas, et on est chez nous. Je tournai gauche, et, au bord du sentier, j'aperus la chaumire. Elle tait isole et toute basse sous de vieux htres. Elle regardait un grand paysage triste dont les lointains s'estompaient dans les gris noirs. C'taient des plaines, des plaines monotones avec des fantmes d'arbres; un lac d'eau marine l'heure de la basse mer, un lac vide creus dans des assises de granit, prairie profonde d'algues et de varechs, avec une le au milieu. L'le, trange, en granit tout d'une pice, polie comme un dos, ayant forme d'une grande bte assise. On cherchait des yeux la mer, la vraie qui devait revenir pourtant ces rservoirs abandonns, et on ne la dcouvrait nulle part. Une brume froide et sombre montait l'horizon, et le soleil d'hiver commenait s'teindre. Pauvre Yves! Une chaumire isole au bord du chemin, c'est la sienne; une pauvre petite chaumire bretonne, au dtour d'un sentier perdu, bien basse, sous un ciel obscur, moiti dans la terre, avec de vieux petits murs de granit o poussent les paritaires et la mousse. L sont tous ses souvenirs d'enfance, lui; l tait son berceau de petit sauvage, l tait son nid; foyer chri habit par sa mre, foyer auquel, dans les pays lointains, dans les grandes villes d'Amrique ou d'Asie, son imagination toujours le ramenait. Il y songeait avec amour, ce petit coin de monde, pendant les belles nuits calmes de la mer et pendant les nuits troubles, brutalement joyeuses, de sa vie d'aventures. Une pauvre chaumire isole, au dtour d'un chemin, et c'est tout. Dans ses rves de marin, c'tait l ce qu'il revoyait: sous le ciel pluvieux, au milieu de la campagne morne du pays de Golo, ces vieux petits murs humides, tout verdis de paritaires; et les chaumires voisines o des bonnes vieilles en coiffe le gtaient au temps de son enfance; et puis, au coin des chemins, les calvaires de granit, mangs par les sicles.... Mon Dieu! Que ce pays est sombre et me serre le coeur! Je frappai cette porte, et une jeune fille qui ressemblait Yves parut sur le seuil. Je lui demandai si c'tait bien la maison des Kermadec. Oui, dit-elle, un peu tonne et craintive. Et puis, tout coup: C'est vous, monsieur, qui tes l'ami de mon frre et qui tes arriv de Brest hier au soir avec lui?... Seulement elle s'inquitait de me voir venir seul. J'entrai. Je vis les bahuts, les lits bretons, les vieilles assiettes ranges au vaisselier. Tout cela avait la mine propre et honnte; mais la chaumire tait bien petite et modeste. Tous nos parents sont riches, m'avait souvent dit Yves; il n'y a que nous autres qui sommes pauvres. On me montra un de ces lits en forme d'armoire, deux places, qui avait t prpar pour Yves et pour moi. Je devais habiter l'tagre suprieure, qui tait garnie de gros draps de toile rousse bien propres et bien raides. Restez donc, monsieur; ils vont bientt revenir de la ville. Mais non, je remerciai pour ce premier jour et je m'en allai. mi-chemin de Paimpol, nuit tombante, j'aperus de loin un grand col bleu, dans une carriole qui s'en revenait bon train vers Plouherzel: la petite voiture de l'ami Jean ramenant Yves et sa mre. Je n'eus que le temps de me jeter derrire les buissons; s'ils m'avaient reconnu, il n'y aurait plus eu moyen de les quitter, bien certainement. Il faisait tout fait nuit quand j'arrivai Paimpol, et les petites lanternes des rues taient allumes. J'essayai de me mler cette foule qui s'agitait sur la place: c'tait de ces marins qu'on appelle l des _Islandais_, qui s'exilent tous les ts, six mois durant, pour aller faire la grande pche dangereuse dans les mers froides. Aucun de ces hommes n'tait seul. Ils circulaient en chantant par les rues avec des jeunes femmes au bras, des soeurs, des fiancs, des matresses. Et ces images de joie et de vie me donnaient le sentiment de mon isolement profond. Je marchais seul, moi, triste et inconnu d'eux tous, sous mon costume d'emprunt pareil au leur. On me dvisageait. Qui est celui-l? Un marin d'ailleurs, la recherche d'un navire? Nous ne l'avons jamais vu parmi nous. Je me sentais froid au coeur, et brusquement je repris le chemin de Plouherzel. Aprs tout, je ne les gnerais peut-tre pas beaucoup, mes amis simples de l-bas, en allant un peu me rchauffer prs d'eux. J'avais oubli de dner et je marchais d'un pas rapide, craignant d'arriver bien tard, de trouver l-bas la chaumire ferme et mes amis couchs. XVIII Au bout d'une heure, j'tais au milieu de la campagne absolument gar. Autour de moi rien que l'obscurit, le silence des nuits d'hiver. J'errais dans des sentiers dtremps; personne qui demander ma route, aucun hameau, aucune lumire. Toujours des silhouettes noires d'arbres. Et puis, de loin en loin, des calvaires; il y en avait de trs grands que je n'avais jamais rencontrs dans ma promenade du jour. Je rebroussai chemin en courant. Je courus longtemps dans toutes les directions. Une pluie glaciale commenait tomber, chasse par le vent qui se levait. Cela m'tait gal d'tre gar; seulement j'avais besoin de voir quelqu'un d'ami et je me pressais pour essayer de retrouver Yves. Il devait tre fort tard quand je reconnus devant moi la chapelle de Plouherzel et le lac d'eau marine, o tombait une lueur de lune, et la masse noire de l'le de granit sur l'eau ple, le dos de la grande bte couche. Prs de la chapelle, j'entendis des voix. Dans le noir, deux hommes dont l'un athltique, se tenaient par la main et se parlaient fort tendrement, la manire des gens un peu gris: Yves et Jean,--et je courus eux. Un grand tonnement et une joie de me voir.--Et puis Jean, nous prenant chacun par un bras, nous entrana tous deux chez lui. La chaumire de Jean, isole aussi, tait dans le voisinage de celle d'Yves, mais bien plus grande et plus cossue. On voyait tout de suite qu'on entrait chez des gens riches: les bahuts et les lits avaient des fermoirs d'acier dcoup qui reluisaient comme des armures. Tout au fond tait dresse une chemine monumentale, o flambait le tronc d'un chne. Deux femmes taient assises devant ce feu, Jeannie, la jeune pouse, et puis la vieille mre en haute coiffure, filant son rouet. C'tait une jolie vieille peindre, la mre de Jean. Elle avait aussi un peu lev Yves, qu'elle appelait en breton son autre enfant et qu'elle embrassa sur les deux joues bien fort. Les femmes, depuis une heure, taient inquites et veillaient pour les attendre. Elles les reurent avec indulgence, bien qu'ils fussent gris (c'est l'usage entre amis du service qui se retrouvent), les grondrent un peu, puis se mirent en devoir de nous faire tous trois des crpes et de la soupe. Un mauvais vent qui venait de se lever de la mer gmissait dehors, dans le noir de la campagne dserte. De temps en temps, il descendait par la chemine, chassant en avant la flamme claire; alors de petits flocons de cendre trs lgers se mettaient danser en rond devant l'tre, bien bas, en rasant le sol, comme ces mauvaises mes de nains qui virent toute la nuit autour des Grandes-Pierres. Nous tions bien devant cette flamme qui schait nos vtements tremps de pluie, et nous attendions avec impatience la bonne soupe chaude qu'on allait nous servir. XIX Ces crpes qu'on nous faisait ressemblaient la lune, tant elles taient larges; on nous les passait mesure toutes brlantes, au bout d'une longue palette de frne taille en forme d'aviron de chaloupe. Yves en laissa choir une sur une grosse poule qu'on n'avait pas vue par terre et qui se sauva dans un recoin sombre, en secouant ce manteau d'un air revche et offens. J'avais bonne envie de rire et Jeannie aussi; mais nous n'osions pas, sachant bien tous deux que c'tait un signe de malheur. Encore la grosse noire! dit la vieille mre, lchant son rouet et regardant Yves d'un air constern. Jeannie, ma fille, rappelez-vous de l'envoyer demain matin vendre au march; c'est toujours la mme qui rde l'heure o toutes les autres poules sont couches; elle finirait par nous attirer du mal. Nous coupions nos crpes en petits morceaux pour les mettre dans nos cuelles de soupe, et puis nous les mangions, bien trempes, avec nos cuillres de bois. Et Jeannie nous faisait boire tous trois dans une mme grande moque qui tait pleine d'un cidre trs bon. Aprs, quand nous emes bien mang et bien bu, Jean commena d'une jolie voix haute une chanson de bord que connaissent tous les matelots bretons. Yves et moi, nous chantions les basses, et la vieille mre marquait la mesure avec sa tte et la pdale de son rouet. On n'entendait plus les refrains tristes que le vent chantait tout seul dehors. La chanson disait: Nous tions trois marins de Groix, Nous tions trois marins de Groix, Embarqus sur le Saint-franois. Il vente!... C'est le vent de la mer qui nous tourmente. Pauvre homme, 'l a tomb la mer, Pauvre homme, 'l a tomb la mer, Les autres taient bien dans la peine. Il vente!... C'est le vent de la mer qui nous tourmente. Les autres taient bien dans la peine, Les autres taient bien dans la peine. Ils ont hiss l' pavillon _guen_ (pavillon blanc) Il vente!... C'est le vent de la mer qui nous tourmente. Ils ont hiss l' pavillon guen, Ils ont hiss l' pavillon guen, Ils n'ont trouv que son chapeau. Il vente!... C'est le vent de la mer qui nous tourmente. Ils n'ont trouv que son chapeau, Ils n'ont trouv que son chapeau, Son garde-pipe et son couteau. Il vente!... C'est le vent de la mer qui nous tourmente. La maman qui s'en est alle, La maman qui s'en est alle, Prier la grande Sainte-Anne d'Auray. Il vente!... C'est le vent de la mer qui nous tourmente. Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils, Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils. La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit.... Il vente!... C'est le vent de la mer qui nous tourmente. La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit, La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit: Tu le retrouv'ras en paradis! Il vente!... C'est le vent de la mer qui nous tourmente. Dans son village s'en est retourne, Dans son village s'en est retourne. L'endemain, pauv' femme, elle est trpasse. Il vente!... C'est le vent de la mer qui nous tourmente. XX Quand il fallut partir, il se trouva qu'Yves tait beaucoup plus gris qu'on n'aurait pu le croire. Dehors, il enfonait jusqu'au genou dans les flaques d'eau et marchait tout de travers. Pour le ramener, je passai mon bras droit autour de sa taille, son bras gauche lui par-dessus mes paules, le portant presque. Nous ne voyions plus rien que le noir intense de la nuit; un grand vent nous fouettait la poitrine, et, dans ces sentiers, Yves ne se reconnaissait plus. On tait inquiet dans sa chaumire, et on veillait pour l'attendre. Sa mre le gronda, de son air dur, en prenant une grosse voix, comme on fait pour gronder les petits enfants, et lui s'en alla tout penaud s'asseoir dans un coin. Tout de mme on nous obligea de souper une seconde fois; c'est la coutume. Une omelette, encore des crpes, et des tartines de pain bis avec du beurre. Ensuite, on procda au coucher de la famille (les hommes d'abord, puis on teint la lumire, et les femmes se couchent aprs). Il y avait sous nos matelas de hautes litires faites d'un amas de branches de chne et de htre; cela s'affaissait avec un bruit de feuilles sches, et on se sentait descendre, enfoncer dans un creux qui vous tenait chaud. _Hou! Hououou! Hou hououou!_ faisait le vent dehors, d'une voix de hulotte, avec des aires de se fcher, de s'indigner, et puis de se plaindre et de mourir. Quand la chandelle fut teinte et que la chaumire fut noire, on entendit une voix douce de petite fille commencer une prire en breton (c'tait une toute petite de quatre ans qu'on avait recueillie, un enfant que Gildas avait fait une fille de Plouherzel, lors de son dernier passage au pays). Une trs longue prire, coupe de rpons graves de vieille femme; tous les saints de la Bretagne: saints Corentin et Allain, saints Thnnan et Thgounec, saints Tuginal et Tugdual, saints Clet et Gildas furent invoqus, et puis le silence se fit. Tout prs de moi, la respiration peine perceptible d'Yves, dj endormi d'un sommeil profond.--Au pied de notre lit, les poules couches, rvant tout haut sur leur perchoir. Un grillon donnant de temps autre, dans l'tre encore chaud, une mystrieuse petite note de cristal. Et puis dehors, autour de la chaumire isole, toujours ce vent: un gmissement immense courant sur tout le pays breton; une pousse incessante venue de la mer avec la nuit et mettant dans la campagne un monotone remuement noir, l'heure des apparitions et des promenades de morts. XXI Bonjour, Yves! --Bonjour, Pierre! Et nous ouvrons la lumire grise du matin les auvents de notre armoire. Ce _bonjour, Pierre!_ prcd d'un petit sourire d'intelligence, m'est dit avec hsitation, d'une voix intimide; c'est _bonjour, capitaine_, qu'Yves a l'habitude de dire, et il n'en revient pas de s'veiller si prs de moi, avec la consigne de m'appeler par mon nom. Pour en faire accroire aux gens de Plouherzel et garder la vraisemblance de mon costume d'emprunt, nous avions concert cette intimit. C'tait fini du rayon de soleil d'hier et du grand vent de la nuit. Ce matin, il faisait un vrai temps de Bretagne, et tout ce pays tait envelopp d'une mme immense nue grise. Le jour tait comme un crpuscule, et il semblait que cette lueur si blme n'et pas la force d'entrer par les lucarnes des chaumires. On ne voyait plus rien des lointains, et une petite pluie lente tait rpandue dans l'air comme une fine poussire d'eau. Nous avions faire toute la tourne promise chez les oncles, les cousins, les amis d'enfance; et ces chaumires taient fort dissmines dans la campagne, Plouherzel n'tant pas un village, mais seulement une rgion autour d'une chapelle. Les courses taient longues, dans les sentiers humides, entre les talus couverts de mousse, sous la vote des vieux htres morts et sous le voile du ciel gris. Et toutes ces chaumires taient pareilles, basses, enterres, sombres; leur toit de paille, leurs murs de granit brut, tout verdis par les cochlarias, les lichens, les fraches mousses de l'hiver. Au dedans, noires, sauvages, avec des lits en forme d'armoire gards par des images de saints ou des bonnes vierges en faence. Nous tions reus coeur ouvert partout, et toujours il fallait manger et boire. Il y avait de longues conversations en breton, auxquelles, en mon honneur, on mlait, tant bien que mal, un peu de franais. C'tait surtout de l'enfance d'Yves que l'on aimait causer. Des bons vieux et des bonnes vieilles redisaient en riant ses mauvais tours d'autrefois, et ils avaient t nombreux, ce que je vis. Oh! Le mauvais gars, monsieur, que a faisait! Et lui recevait ces compliments avec son grand air calme et buvait toujours. Le forban couvait dj, parat-il, sous le petit sauvage breton; le petit Yves, qui sautait pieds nus dans ces sentiers de Plouherzel, tait le germe inconscient du marin de plus tard, indompt et coureur de bordes. Vers le soir, mare basse, nous descendmes, Yves et moi, dans le lit du lac d'eau marine, dans la prairie d'algues rousses. Nous emportions chacun une tartine de pain noir bien beurr et un grand couteau pour prendre des _berniques_. Un rgal de son enfance qu'il voulait renouveler avec moi, des coquillages tout crus avec du pain et du beurre. La mer avait dcouvert de plusieurs kilomtres, mettant nu les vastes champs de varech, la prairie profonde o l'herbe tait brune et sale, avec d'tranges fleurs vivantes. Tout alentour, des parois de granit fermaient cette fosse immense, et l'le en forme de bte couche, dgarnie jusqu'aux pieds, montrait ses derniers soubassements noirs. Il y en avait beaucoup d'autres aussi, d'autres blocs qui s'taient tenus cachs sous les eaux mer haute, et qui maintenant se faisaient voir, surgissaient, avec leurs longues garnitures d'algues, pendantes comme des chevelures mouilles. Sur la plaine sombre, on en apercevait de poss partout, dans d'tranges attitudes de rveil. L'air froid tait rempli de la senteur cre du gomon. La nuit venait lentement, de son pas silencieux de loup, et tous ces grands dos de pierre commenaient faire songer des troupeaux de monstres. Nous prenions les _berniques_ au bout de nos couteaux, et nous les mangions toutes vivantes, en mordant mme dans nos tartines, ayant faim tous deux, nous dpchant de finir, de peur de ne plus y voir. Ce n'est plus si bon qu'autrefois, dit Yves quand il eut tout mang, et puis il me semble que je me sens triste ici.... Quand j'tais petit, je me rappelle que a m'arrivait de temps en temps, la mme chose, mais pas si fort que ce soir. Allons-nous-en, voulez-vous? Alors, moi, je lui rpondis tonn de l'entendre: Des manires de moi que tu prends l, mon pauvre Yves! --Des manires de vous, vous dites? Et il me regarda avec un long sourire mlancolique, qui m'exprimait de sa part des choses nouvelles, indicibles. Je compris ce soir-l qu'il avait beaucoup plus que je ne l'aurais pens des _manires de moi_, des ides, des sensations pareilles aux miennes. Tenez, continua-t-il, comme suivant toujours le mme cours de penses, savez-vous une chose qui m'inquite souvent quand nous sommes si loin, en mer ou dans ces pays de l-bas? Je n'ose pas vous dire.... C'est l'ide que je pourrais peut-tre mourir et qu'on ne me mettrait pas dans notre cimetire d'ici. Et il montrait de la main la flche de l'glise de Plouherzel, qu'on apercevait au-dessus des falaises de granit, trs loin, comme une pointe grise. Ce n'est pas pour la religion, vous comprenez bien; car, moi, vous savez, je n'aime pas beaucoup les curs. Non, une ide que j'ai comme a, je ne peux pas vous dire pourquoi. Et, quand j'ai le malheur de penser cette chose, a m'empche d'tre brave. XXII Ce fut le soir, aprs souper, que la mre d'Yves me recommanda solennellement son fils, et cela resta toute la vie. Elle avait bien compris, avec son instinct de mre, que je n'tais pas ce que je paraissais tre et que je pourrais avoir sur la destine de son dernier fils une influence souveraine. Elle dit, traduisait la jeune fille, que vous nous trompez, monsieur, et qu'Yves aussi nous trompe pour vous faire plaisir; que vous n'tes pas quelqu'un comme nous autres.... Et elle demande, puisque vous naviguez ensemble, si vous voudrez veiller sur lui. Alors la vieille femme me commena l'histoire du pre d'Yves, histoire, que par Yves lui-mme, je connaissais dj depuis longtemps. Je l'coutai volontiers cependant, conte par cette jeune fille, devant la grande chemine bretonne o la flamme dansait sur une souche de htre. .... Elle dit que notre pre tait un beau marin, si beau, qu'on n'avait jamais vu dans le pays un si bel homme marcher sur terre. Il est mort, nous laissant treize, treize enfants. Il est mort comme beaucoup de marins de nos pays, monsieur. Un dimanche qu'il avait bu, il est parti en mer le soir dans sa barque, malgr un grand vent qui soufflait du nord-ouest, et on ne l'a jamais vu revenir. Comme ses fils, il avait trs bon coeur; mais sa tte tait bien mauvaise. Et la pauvre mre regardait son fils Yves.... Elle dit, continua la jeune fille, que mes parents habitaient Saint-Pol-de-Lon, dans le Finistre, qu'Yves avait un an, et que, moi, je n'tais pas encore venue quand notre pre est mort; alors elle a quitt cette ville pour retourner Plouherzel en Golo, son pays natal. Mon pre laissait nos affaires en grand dsordre; presque tout l'argent que nous avions eu autrefois tait pass au cabaret, et ma mre n'avait plus de pain nous donner. C'est alors que nos deux frres ans, Gildas et Goulven, sont partis comme mousses sur des navires au long cours. On ne les a pas beaucoup vus au pays depuis leur dpart, et pourtant on ne peut pas dire qu'il ne nous aimaient pas. Ils se sont longtemps privs de leur paye de matelot pour permettre notre mre de nous lever, nous les plus petits, Yves, ma soeur qui est ici, et puis moi. Mais Goulven a dsert, monsieur, il y a plus de quinze ans, par un mauvais coup de tte.... --Eux aussi, dit la vieille femme, sont de beaux et braves marins, leur coeur est franc comme l'or.... Mais ils ont la tte de leur pre, et dj ils se sont mis boire.... --Mon frre Gildas, reprit la jeune fille, a navigu sept ans bord d'un amricain pour faire, dans le Grand-Ocan, la pche la baleine. Cette campagne l'avait rendu trs riche; mais il parat que c'est un dur mtier, n'est-ce pas, monsieur? --Oui, un dur mtier, en effet.... Je les ai vus l'oeuvre, dans le Grand-Ocan, ces marins-l, moiti baleiniers, moiti forbans, qui passent des annes dans les grandes houles des mers Australes sans aborder aucune terre habite. --Il tait si riche, mon frre Gildas, quand il est revenu de cette pche, qu'il avait un grand sac tout rempli de pices d'or. --Il les avait verses l sur mes genoux, dit la vieille femme en relevant les pans de sa robe, comme pour les retenir encore, et mon tablier en tait plein. De grosses pices d'or des autres pays, marques de toute sorte de figures de rois et d'oiseaux. Il y en avait de toutes neuves, qui reprsentaient le portrait d'une dame avec une couronne de plumes, et qui valaient seules plus de cent francs, monsieur. Jamais nous n'avions vu tant d'or.... Il donna mille francs chacune de ses soeurs, mille francs moi sa mre, et m'acheta cette petite maison o nous demeurons. Il dpensa le reste s'amuser Paimpol et faire des choses, qui certainement, n'taient pas bien. Mais ils sont tous comme a, monsieur, vous le savez mieux que moi. Pendant deux mois, on ne parlait que de lui dans la ville.... Depuis il est reparti et nous ne l'avons pas revu. C'est un brave marin, monsieur, que mon fils Gildas; mais il est perdu comme son pre parce que, lui aussi, s'est mis boire. Et la vielle femme courba douloureusement la tte en parlant de ce flau sans remde qui dvore les familles des marins bretons. Il y eut un silence, et elle parla de nouveau sa fille d'une voix grave en me regardant. Elle demande, monsieur.... Si vous voulez lui faire cette promesse.... Au sujet de mon frre... Ce regard anxieux, profond, fix sur moi, me causait une impression trange. C'est pourtant vrai que toutes les mres, quelles que soient les distances qui les sparent, ont, certaines heures, des expressions pareilles.... Maintenant il me semblait que cette mre d'Yves avait quelque chose de la mienne. Dites-lui que je jure de veiller sur lui _toute ma vie, comme s'il tait mon frre_. Et la jeune fille rpta, traduisant lentement en breton: Il jure de veiller sur lui toute sa vie, comme s'il tait son frre. Elle s'tait leve, la vieille mre, toujours droite, et rude, et brusque; elle avait pris au mur une image du christ, et s'tait avance vers moi, en me parlant comme pour me prendre au mot, l, avec une navet, une indiscrtion sauvages. C'est l-dessus, monsieur, qu'elle vous demande de jurer. --Non, ma mre, non, dit Yves tout confus, qui essayait de s'interposer, de l'arrter. Moi, j'tendis le bras vers cette image du christ, un peu surpris, un peu mu peut-tre, et je rptai: Je jure de faire ce que je viens de dire. Seulement mon bras tremblait lgrement, parce que je pressentais que l'engagement serait grave dans l'avenir. Et puis je pris la main d'Yves, qui baissait la tte, rveur: Et toi, tu m'obiras, tu me suivras... _Mon frre_? Lui rpondit tout bas, hsitant, dtournant les yeux, avec le sourire d'un enfant: Mais oui.... Bien sr... XXIII Nous n'emes pas longtemps dormir, cette nuit-l, _mon frre_ et moi, dans notre lit en armoire. Ds que le vieux coucou de la chaumire eut dit quatre heures de sa voix fle, vite il fallut nous lever; nous devions tre Paimpol avant le jour, pour y prendre six heures le diligence de Guingamp. quatre heures et demie, ce triste matin d'hiver, la pauvre petite porte s'ouvre pour nous laisser sortir; elle se referme sur un dernier baiser Yves, de sa mre qui pleure, sur une dernire pression de main moi. Nous nous loignons tous deux dans la pluie froide et la nuit noire, et en voil pour cinq ans. Dans les familles de marins, c'est ainsi. mi-chemin, nous entendons de loin sonner l'_Anglus_ derrire nous Plouherzel. Nous nous croyons en retard, et nous nous mettons courir, courir. Nous avons le front baign de sueur en arrivant Paimpol. Nous nous tions tromps; on avait avanc l'heure de l'_Angelus_. Nous trouvons asile dans un cabaret dj ouvert, o nous djeunons en compagnie d'_Islandais_ et d'autres _frres de la cte_. Et, le soir du mme jour, onze heures, nous arrivons Brest pour reprendre la mer. XXIV J'avais conscience d'avoir accept une lourde charge en adoptant ce frre insoumis, d'autant plus que je prenais trs au srieux mon serment. Mais le sort nous spara le surlendemain et mit bientt entre nous deux la moiti de la terre. Yves prit le large dans l'Atlantique, et, moi, je partis pour le Levant, pour Stamboul. Ce fut seulement quinze mois plus tard, en mai 1877, que nous nous retrouvmes bord d'une certaine _Mde_, qui naviguait du ct de la Chine et des Indes. XXV bord de la _Mde_, avril 1877. a me va comme des gutres un lapin, disait Yves d'un air d'enfant, en contemplant ses manches pagodes et sa robe en soie bleue de Birmanie. C'tait Y, ville de Siam, au bord du golfe de Bengale. Il tait assis au fond d'une taverne de mariniers, sur un escabeau d'une forme chinoise. Il tait trs ivre, et, quand il eut ainsi souri de se voir vtu comme un riche d'Asie, ses yeux redevinrent sombres et teints, sa lvre contracte et ddaigneuse. ces moments-l, il tait capable de tout, comme dans ses anciens jours. ct de lui, il y avait le grand Kerboul, aussi gabier de misaine, qui venait de se faire apporter quinze verres d'une eau-de-vie trs coteuse de Singapoore, et les avait successivement vids, puis briss coups de poing, avec le terrible srieux de l'ivresse bretonne. Et les dbris de ces quinze verres couvraient la table sur laquelle il venait de poser ses deux pieds. Il y avait encore Barrada, le canonnier, toujours beau et tranquille, avec son sourire flin. Les gabiers l'avaient, par exception, invit leur fte. Et puis Le Hello, Barazre, six autres du grand mt et quatre du beaupr,--tous se carrant, avec des airs superbes, dans des robes asiatiques. Il y avait mme Le Hir l'idiot, un de l'le de Sein, qu'ils avaient amen pour rire et qui buvait des ordures dlayes dans son bol de rhum. Enfin deux forbans, deux _black-boules_, dserteurs de tous les pavillons, anciennes connaissances d'Yves, qui les avait, ce soir-l, ramasss tendrement sur la plage. ...C'tait pour fter sainte pissoire, patronne des gabiers, qu'ils s'taient rassembls, et l'usage me commandait d'y paratre avec eux, comme officier de manoeuvre. Depuis un an, ils n'avaient pas mis le pied terre. Et le commandant, qui tait content de son quipage, leur avait permis, eux, les meilleurs, de clbrer comme en France l'anniversaire de cette grande sainte; il avait choisi cette ville de Y, parce qu'elle lui semblait pour nous la moins dangereuse, le peuple y tant plus inoffensif qu'ailleurs et plus _maniable_. Dans cette salle, qui tait vaste et basse, avec des murailles en papier, il y avait en mme temps que nous une bande de matelots de commerce amricains, qui buvaient avec des filles rousses longues dents, chappes des lupanars de l'Inde anglaise. Et ces intrus gnaient les gabiers, qui voulaient tre seuls et le leur donnaient entendre. _Onze heures_.--Les bougies venaient d'tre renouveles dans les girandoles de couleur, tandis qu'au dehors la ville siamoise s'endormait dans la nuit chaude. Ici, on sentait qu'il y avait des coups de poing dans l'air, que les bras avaient besoin de se dtendre et de frapper. Qu'est-ce que c'est? dit un des Amricains qui avait l'accent de Marseille, qu'est-ce que c'est que ces Franais qui viennent ici faire la loi? Et celui-l qui est avec eux (moi), le plus jeune de tous, qui a l'air de poser et de les commander? --Celui-l, dit Yves faisant mine de ne pas seulement daigner tourner la tte, celui-l faudrait _qu'il aurait des moustaches_, celui qui y toucherait! --Celui-l, dit Barrada, qui il est? Attendez donc, nous allons vous l'apprendre, sans qu'il ait besoin de se dranger, et vous aller voir, enfants, _si a va reluire_! ...Yves leur avait dj lanc son escabeau de forme chinoise, qui venait de crever le mur toucher leurs ttes, et Barrada, d'un premier coup de poing, en avait chavir deux. Les autres renverss sur les premiers, tous par terre, Kerboul assommait dans le tas, grands coups de table, parpillant sur les ennemis les dbris de ses quinze verres. Alors on entendit au dehors des gongs et des sonnettes, des frlements de soie, de petits rires aigres de femmes. Et les danseuses entrrent. (Les gabiers s'taient command des danseuses.).... Ils s'arrtrent en les voyant paratre, car elles taient tranges. Peintes comme des images chinoises, couvertes d'or et de pierres brillantes, des yeux demi ferms, pareils de petites fentes blanches, elles s'avanaient au milieu de nous avec des sourires de femmes mortes, tenant leurs bras en l'air et cartant leurs doigts grles, dont les grands ongles taient enferms dans des tuis d'or. En mme temps, des odeurs de baume et d'encens; on brlait des baguettes dans un rchaud, et une fume alanguissante se rpandait comme un nuage bleu. Les gongs sonnaient plus fort et ces fantmes dansaient, gardant leurs pieds immobiles, excutant une espce de mouvement rythm du ventre avec des torsions de poignets. Toujours le sourire fig, le regard blanc des cadavres; il semblait que cela seul et vie en elles: ces gros reins cambrs de goule qu'agitaient des trmoussements lascifs, et puis, au bout des bras raidis, ces mains cartes, inquitantes, qui se tordaient. ...Le Hello, qui, depuis longtemps, dormait par terre, entendant les gongs sonner si fort, se rveilla et eut peur. T, pardi, les danseuses! lui expliqua Barrada, gouailleur, riant de lui. Ah! Oui, les danseuses! Il s'tait lev et de sa large patte, qui cherchait en l'air, incertaine, il essayait de rabattre ces bras tendus et ces griffes dores, balbutiant, la langue paisse: Faut pas, figure de paravent, faut pas montrer les mains comme a, c'est vilain.... Je croyais que c'tait... que c'tait... le diable! Et il retomba par terre, endormi. Barrada, lui, qui avait dpass ce soir sa dose habituelle, leur reprochait d'avoir la peau jaune et leur parlait de la sienne qui tait blanche. Blanche! Blanche! il en rabchait, de cette blancheur, qu'il s'exagrait beaucoup du reste, et voulait maintenant la leur faire voir. D'abord son bras, puis sa poitrine; il disait: Tiens, regarde, si c'est vrai! Elles, les poupes jaunes d'Asie, continuaient leurs lents et lugubres trmoussements de bte, gardant le mystre de leur rictus et de leurs yeux blancs tirs vers les tempes. Et, prsent, lui, Barrada, compltement nu, dansait devant elles, ayant l'air d'un marbre grec qui aurait pris vie tout coup pour quelque bacchanale antique. ...Mais les Birmanes, montes comme des automates, dansrent longtemps, longtemps, plus longtemps que lui. Et, aprs, la fin de la nuit, quand les gongs eurent fait silence, les matelots furent pris de frayeur l'ide que ces femmes, payes pour leur plaisir, les attendaient. Les uns aprs les autres, ils s'en allrent du ct de la plage n'osant pas les approcher. XXVI C'tait le grand ami d'Yves, ce Barrada, qui s'tait _dbrouill_, pour repartir une troisime fois sur le mme navire que nous. Enfant naturel, pouss la belle toile sur les quais de Bordeaux. Trs vicieux, avec un bon coeur; plein de contrastes, certaines notions premires de respect humain lui manquaient absolument; son honneur, lui, c'tait d'tre plus beau que les autres, plus leste et plus fort, plus _dbrouillard_ aussi. (_dbrouillard_ et _dbrouillage_ sont deux mots qui rsument presque eux seuls toute la marine; ils n'ont pas d'quivalents acadmiques.) Moyennant salaire, ce Barrada professait bord tous les genres d'exercices en usage parmi les matelots: boxe, canne, chausson, avec la gymnastique par-dessus le march, et le chant, et la danse. Souple comme un clown; l'ami de tous les hercules de foire posant chez des sculpteurs; luttant pour de l'argent chez des saltimbanques. Au premier rang dans les ftes de matelots, mais toujours en invit; buvant beaucoup, mais ne payant pas; buvant beaucoup, mais jamais trop, et passant au milieu de toutes les bacchanales, aussi droit, aussi souriant, aussi frais. Il avait tout des reparties gouailleuses que d'autres n'auraient pas trouves; l'accent gascon les rendait plus drles; et puis il terminait ses phrases par une espce de son lui: un demi-rire qui rsonnait dans sa poitrine profonde comme ce rauquement des lions qui billent. D'ailleurs, bon, reconnaissant, serviable pour tous et fidle ses amis; n'ayant jamais qu'une parole et rpondant toujours avec la franchise renversante des enfants terribles. Faisant argent de tout, par exemple, mme de sa beaut l'occasion. Et cela, navement, avec sa bonhomie de sauvage; tellement, que les autres, qui le savaient, lui pardonnaient comme un plus enfant qu'eux. Yves se bornait dire: Oh! a n'est pas joli, Barrada, je t'assure... et ne lui en voulait pas non plus. Tout cela s'amassait, s'amassait, se condensait en grosses pices d'or cousues contre ses reins dans une ceinture de cuir. Et c'tait pour en arriver, aprs son rengagement de cinq ans, pouser une petite Espagnole, qui faisait des modes, Bordeaux, dans un beau magasin du passage Sainte-catherine; petite ouvrire trs raffine, dont il portait toujours sur lui une photographie de profil, avec des cheveux coups sur le front et une lgante toque en fourrure, orne d'une aile d'oiseau. Que voulez-vous! C'est une _amiti_ d'enfance! disait-il, comme s'il et t ncessaire de s'en excuser. Et, en attendant cette petite fiance, il s'abandonnait beaucoup d'autres par intrt souvent, quelquefois aussi par vraie bont d'me, la manire d'Yves, pour ne pas faire de la peine. XXVII En mer, mai 1877. Depuis deux jours, la grande voix sinistre gmissait autour de nous. Le ciel tait trs noir; il tait comme dans ce tableau o le poussin a voulu peindre le dluge; seulement toutes les nues remuaient, tourmentes par un vent qui faisait peur. Et cette grande voix s'enflait toujours, se faisait profonde, incessante; c'tait comme une fureur qui s'exasprait. Nous nous heurtions dans notre marche d'normes masses d'eau, qui s'enroulaient en volutes crtes blanches et qui passaient avec des airs de se poursuivre; elles se ruaient sur nous de toutes leurs forces: alors c'taient des secousses terribles et de grands bruits sourds. Quelquefois la _Mde_ se cabrait, leur montait dessus, comme prise, elle aussi, de fureur contre elles. Et puis elle retombait toujours, la tte en avant, dans des creux tratres qui taient derrire; elle touchait le fond de ces espces de valles qu'on voyait s'ouvrir, rapides, entre de hautes parois d'eau; et on avait hte de remonter encore, de sortir d'entre ces parois courbes, luisantes, verdtres, prs de se refermer. Une pluie glace rayait l'air en longues flches blanches, fouettait, cuisait comme des coups de lanires. Nous nous tions rapprochs du nord, en nous levant le long de la cte chinoise, et ce froid inattendu nous saisissait. En haut, dans la mture, on essayait de serrer les huniers, dj au bas ris; la _cape_ tait dj dure tenir, et maintenant il fallait, cote que cote, marcher droit contre le vent, cause de terres douteuses qui pouvaient tre l, derrire nous. Il y avait deux heures que les gabiers taient ce travail, aveugls, cingls, brls par tout ce qui leur tombait dessus, gerbes d'cume lances de la mer, pluie et grle lances du ciel; essayant, avec leurs mains crispes de froid qui saignaient, de crocher dans cette toile raide et mouille qui ballonnait sous le vent furieux. Mais on ne se voyait plus, on ne s'entendait plus. On en aurait eu assez rien que de se tenir pour n'tre pas emport, rien que de se cramponner toutes ces choses remuantes, mouilles, glissantes d'eau;--et il fallait encore travailler en l'air, sur ces vergues qui se secouaient, qui avaient des mouvements brusques, dsordonns, comme les derniers battements d'ailes d'un grand oiseau bless qui rle. Des cris d'angoisse venaient de l-haut, de cette espce de grappe humaine suspendue. Cris d'hommes, cris rauques, plus sinistres que ceux des femmes, parce qu'on est moins habitu les entendre; cris d'horrible douleur: une main prise quelque part, des doigts accrochs, qui se dpouillaient de leur chair ou s'arrachaient;--ou bien un malheureux, moins fort que les autres, crisp de froid, qui sentait qu'il ne se tenait plus, que le vertige venait, qu'il allait lcher et tomber. Et les autres, par piti, l'attachaient, pour essayer de l'_affaler_ jusqu'en bas. ...Il y avait deux heures que cela durait; ils taient puiss; ils ne pouvaient plus. Alors on les fit descendre, pour envoyer leur place ceux de bbord qui taient plus reposs et qui avaient moins froid. ...Ils descendirent, blmes, mouills, l'eau glace leur ruisselant dans la poitrine et dans le dos, les mains sanglantes, les ongles dcolls, les dents qui claquaient. Depuis deux jours on vivait dans l'eau, on avait peine mang, peine dormi, et la force des hommes diminuait. C'est cette longue attente, cette longue fatigue dans le froid humide, qui sont les vraies horreurs de la mer. Souvent les pauvres mourants, avant de rendre leur dernier cri, leur dernier hoquet d'agonie, sont rests des jours et des nuits, tremps, salis, couverts d'une couche boueuse de sueur froide et de sel, d'un magma de mort. ...Le grand bruit augmentait toujours. Il y avait des moments o a sifflait aigre et strident, comme dans un paroxysme d'exaspration mchante: et puis d'autres o cela devenait grave, caverneux, puissant comme des sons immenses de cataclysme. Et on sautait toujours d'une lame l'autre, et, part la mer qui gardait encore sa mauvaise blancheur de bave et d'cume, tout devenait plus noir. Un crpuscule glacial tombait sur nous; derrire ces rideaux sombres, derrire toutes ces masses d'eau qui taient dans le ciel, le soleil venait de disparatre, parce que c'tait l'heure; il nous abandonnait, et il allait falloir se dbrouiller dans cette nuit.... ...Yves tait mont avec les bbordais dans ce dsarroi de la mture, et alors je regardais en haut, aveugl moi aussi, ne percevant plus que par instants la grappe humaine en l'air. Et tout coup, dans une plus grande secousse, la silhouette de cette grappe se rompit brusquement, changea de forme; deux corps s'en dtachrent, et tombrent les bras carts dans les volutes mugissantes de la mer, tandis qu'un autre s'aplatit sur le pont, sans un cri, comme serait tomb un homme dj mort. Encore le _marchepied_ cass! dit le matre de quart, en frappant du pied avec rage. Du filin pourri, qu'ils nous ont donn dans ce sale port de Brest! Le grand Kerboul, la mer. Le second, qui est-ce? D'autres, raccrochs par les mains des cordages, un instant balancs dans le vide, remontaient maintenant, la force des poignets, en se dpchant,--trs vite, comme des singes. Je reconnus Yves, un de ceux qui grimpaient,--et alors, je repris ma respiration, que l'angoisse avait coupe. Ceux qui taient la mer, on jeta bien des boues pour eux,--mais quoi bon?--on aimait encore mieux ne plus les voir reparatre, car alors, cause de ce danger de _tomber en travers la lame_, on n'aurait pas pu s'arrter pour les reprendre, et il aurait fallu avoir ce courage horrible de les abandonner. Seulement on fit l'appel de ceux qui restaient, pour savoir le nom du second qu'on avait perdu: c'tait un petit novice trs sage, que sa mre, une veuve dj ge, tait venue recommander au matre avant le dpart de France. L'autre, celui qui s'tait cras sur le pont, on le descendit tant bien que mal, quatre, en le faisant encore tomber en route; on le porta dans l'infirmerie, qui tait devenue un cloaque immonde, o bouillonnaient deux pieds d'eau boueuse et noire, avec des fioles brises, des odeurs de tous les remdes rpandus. Pas mme un endroit o le laisser finir en paix; la mer n'avait seulement pas de piti pour ce mourant, elle continuait de le faire danser, de le _sauter_ de plus belle. Il avait retrouv une espce de son de la gorge, un rlement qui sortait encore, perdu dans tous les grands bruits des choses. On aurait peut-tre pu le secourir, prolonger son agonie, avec un peu de calme. Mais il mourut l assez vite, entre les mains d'infirmiers devenus stupides de peur, qui voulaient le faire manger. _Huit heures du soir_.-- ce moment, la charge du quart tait lourde, et c'tait mon tour de la prendre. On se tenait comme on pouvait. On ne voyait plus rien. On tait au milieu de tant de bruit, que la voix des hommes semblait n'avoir plus aucun son; les sifflets d'argent, forcs pleine poitrine, peraient mieux, comme des chants flts de tout petits oiseaux. On entendait des coups terribles frapps contre les murailles du navire comme par des bliers normes. Toujours les grands trous d'eau qui se creusaient, tout bants, partout; on s'y sentait jet, tte baisse, dans la nuit profonde. Et puis une force vous heurtait d'une pousse brutale, vous relanait trs haut en l'air, et toute la _Mde_ vibrait, en ressautant, comme un monstrueux tambour. Alors, on avait beau se cramponner, on se sentait rebondir, et vite on se recramponnait plus fort, en fermant la bouche et les yeux, parce qu'on devinait d'instinct, sans voir, que c'tait le moment o une paisse masse d'eau allait balayer l'air, et peut-tre vous balayer aussi. Toujours cela recommenait, ces chutes en avant, et puis ces sauts avec l'affreux bruit de tambour. Et, aprs chacun de ces chocs, il y avait encore des ruissellements de l'eau qui retombait de partout, et mille objets qui se brisaient, mille cassons qui roulaient dans l'obscurit, tout cela prolongeant en queue sinistre l'effroi du premier grand bruit. ...Et les gabiers, et mon pauvre Yves, que faisaient-ils l-haut? Les mts, les vergues, on les apercevait par instants, dans le noir, en silhouettes, quand on pouvait encore regarder travers cette douleur cuisante que causait la grle; on apercevait ces formes de grandes croix, deux tages comme les croix russes, agites dans l'ombre avec des mouvements de dtresse, des gestes fous. Faites-les descendre, me dit le commandant, qui prfrait le danger de ce hunier non serr la peur de perdre encore des hommes. Je le donnai vite, avec joie, cet ordre-l. Mais Yves, d'en haut, me rpondit l'aide de son sifflet, que c'tait presque fini; plus que la _jarretire du point_, qui tait casse, remplacer par un _bout_ quelconque, et puis ils allaient tous descendre, ayant serr leur voile, achev leur ouvrage. ...Aprs, quand ils furent tous en bas et au complet, je respirai mieux. Plus d'hommes en l'air, plus rien faire l-haut, plus qu' attendre. Oh! Alors, je trouvai qu'il faisait presque beau, qu'on tait presque bien sur cette passerelle, prsent qu'on m'avait enlev le poids si lourd de cette inquitude. XXVIII ..._Minuit_,--la fin du quart,--l'heure d'aller se chercher un abri. En bas, dans la batterie calfeutre, c'tait la tempte avec ses dessous de misre, avec ses ralits pitoyables. D'un bout l'autre, on voyait cette sorte de longue halle sombre, demi claire par des fanaux qui vacillaient. Les gros canons, appuys sur leurs _jambes de force_, se tenaient tant bien que mal, cords par des cbles de fer. Et tout ce lieu remuait; il avait les mouvements d'une chose qu'on secouerait dans un crible, qu'on secouerait sans trve, sans merci, perptuellement, avec une rage aveugle; il craquait de partout, il avait des tressaillements de chose anime qui souffre, tiraill, extnu, comme prs de s'ventrer et de mourir. Et les grandes eaux du dehors, qui voulaient entrer, filtraient et l en filets, en gerbes sinistres. On se sentait soulev si vite, que les jambes pliaient,--et puis les choses se drobaient, les choses s'enfonaient sous les pas,--et on descendait avec tout, en se raidissant malgr soi comme pour une espce de rsistance. Il y avait des sons aigres, faux, tonnants, qui sortaient de partout; toute cette membrure en forme d'oiseau de mer qui tait la _Mde_ se disjoignait peu peu, en gmissant sous l'effort terrible. Et, dehors, derrire le mur de bois, toujours le mme grand bruit sourd, la mme grande voix d'pouvante. Mais tout tenait bon quand mme: la longue batterie demeurait intacte, on la voyait toujours, d'un bout l'autre, par moment toute penche, demi retourne, ou bien se redressant toute droite avec une secousse, ayant l'air plus longue encore dans cette obscurit o les fanaux taient perdus, paraissant se dformer et grandir, dans tout ce bruit, comme un lieu vague de rve.... Au plafond trs bas taient pendues d'interminables ranges de poches en toile gonfles toutes par un contenu lourd, ayant l'air de ces nids que les araignes accrochent aux murailles,--des poches grises enfermant chacune un tre humain, des hamacs de matelots. et l, on voyait pendre un bras, ou une jambe nue. Les uns dormaient bien, puiss par les fatigues; d'autres s'agitaient et parlaient tout haut dans de mauvais songes. Et tous ces hamacs gris se balanaient, se frlaient dans un mouvement perptuel; ou bien se heurtaient durement, et les ttes se blessaient. Sur le plancher, au-dessous des pauvres dormeurs, c'tait un lac d'eau noire qui roulait de droite et de gauche, entranant des vtements souills, des morceaux de pain ou de biscuit, des soupes chavires, toute sorte de dtritus et de djections immondes. Et, de temps en temps, on voyait des hommes hves, dfaits, demi-nus, grelottants avec leur chemise mouille, qui erraient sous ces ranges de hamacs gris, cherchant le leur, eux aussi, cherchant leur pauvre couchette suspendue, leur seul gte un peu chaud, un peu sec, o ils allaient trouver une espce de repos. Ils passaient en titubant, s'accrochant pour ne pas tomber, et heurtant de la tte ceux qui dormaient: chacun pour soi en pareil cas, on ne prend plus garde personne. Leurs pieds glissaient dans les flaques d'eau et d'immondices; ils taient insouciants de leur malpropret comme les animaux en dtresse. Une bue lourde respirer emplissait cette batterie; toutes ces ordures qui roulaient par terre donnaient l'impression d'un repaire de btes malades, et on sentait cette puanteur cre qui est particulire aux bas-fonds des navires pendant les mauvais jours de la mer. minuit, Yves, lui aussi, descendit dans la batterie avec les autres gabiers de bbord; ils avaient fait un supplment de quart d'une heure, cause des embarcations qu'il avait fallu _ressaisir_. Ils se coulrent par le panneau entre-bill qui se referma sur eux et vinrent se mler cette misre flottante. Ils avaient pass cinq heures leur rude travail, balancs dans le vide, vents par les grands souffles furieux de l-haut, et tout tremps par cette pluie fouettante qui leur avait brl le visage. Ils firent une grimace de dgot en pntrant dans ce lieu ferm o l'air sentait la mort. Yves disait, avec son grand air ddaigneux: Pour sr, c'est encore ces _Parisiens_ qui nous ont apport la peste ici. Ils n'taient pas malades, eux qui taient de vrais matelots; ils avaient encore la poitrine dilate par tout ce vent de la hune, et la fatigue saine qu'ils venaient d'endurer allait leur donner un peu de bon sommeil. Ils marchaient sur les boucles, sur les taquets, sur les bouts des affts, avec prcaution, pour viter l'eau boueuse et les ordures,--posant leurs pieds nus sur toutes les saillies, se perchant avec des frayeurs de chatte. Prs de leurs hamacs, ils se dshabillrent, suspendant leurs bonnets, suspendant leurs grands couteaux chane de cuir, leurs vtements tremps, suspendant tout, et se suspendant eux-mmes; et, quand ils furent nus, ils poussetrent de la main un peu d'eau qui ruisselait encore sur leur poitrine dure. Aprs quoi, ils s'enlevrent au plafond avec une lgret de clown, et s'tendirent, tout contre les poutres blanches, dans leur troite couchette de toile. En haut, au-dessus d'eux aprs chaque grande secousse, on entendait comme le passage d'une cataracte; c'taient les lames, les grandes masses d'eau qui balayaient le pont. Mais la range de leurs hamacs prit quand mme le balancement lourd des ranges voisines en grinant sur les crocs de fer, et eux s'endormirent profondment au milieu du grand bruit terrible. ...Bientt, autour du hamac d'Yves, les femmes birmanes vinrent danser. Au milieu du nuage d'encens, rendu plus tnbreux par le rve, elles arrivrent l'une aprs l'autre avec leur sourire mort, en d'tranges costumes de soie, toutes couvertes de pierreries. Elles balanaient leurs hanches mollement, au son du gong, tenant leurs mains en l'air et leurs doigts carts comme les fantmes. Elles avaient des contournements pileptiques des poignets, qui faisaient s'enchevtrer leurs longues griffes enfermes dans des tuis d'or. Le gong, c'tait la tempte qui en jouait, dehors, contre les murailles.... XXIX Moi aussi, minuit, quand j'eus fini mon quart et vu descendre Yves, je rentrai dans ma chambre pour essayer de dormir. Aprs tout, cela ne nous regardait plus ni l'un ni l'autre, le sort du navire; nous avions fourni notre temps de veille et de travail. Nous pouvions nous coucher maintenant avec cette insouciance absolue qu'on a sur mer lorsque les heures de service sont finies. Dans ma chambre moi, qui tait sur le pont, l'air ne manquait pas,--au contraire. Par les vitres brises, toutes les rafales et la pluie furieuse pouvaient entrer; les rideaux se tordaient en spirales et montaient au plafond avec des bruits d'ailes. Comme Yves, je suspendis mes vtements mouills. L'eau ruisselait sur ma poitrine. On n'tait gure bien dans ma couchette, j'y fus vite endormi pourtant, par excs de fatigue. Roul, secou, demi chavir, je me sentais m'en aller de droite et de gauche, et ma tte se heurtait sur le bois, douloureusement. J'avais conscience de tout cela dans mon sommeil, mais je dormais. Je dormais et je rvais d'Yves.--De l'avoir vu tomber, dans le jour, cela m'avait laiss une espce d'inquitude et comme la notion vague d'avoir t frl de prs par une chose sinistre. Je rvais que j'tais couch dans un hamac, comme autrefois au temps de mes premires annes de mer. Le hamac d'Yves tait prs du mien. Nous tions balancs terriblement, et le sien se dcrochait. Au-dessous de nous, il y avait une agitation confuse de quelque chose de noir qui devait tre l'eau profonde,--et lui, allait tomber l-dedans. Alors je cherchais le retenir avec mes mains, qui n'avaient plus de force, qui taient molles comme dans les rves. J'essayais de le prendre bras-le-corps, de nouer mes mains autour de sa poitrine, me rappelant que sa mre me l'avait confi; et je comprenais avec angoisse que je ne le pouvais pas, que je n'en tais plus capable; il allait m'chapper et disparatre dans tout ce noir mouvant qui bruissait au-dessous de nous.... Et puis ce qui me faisait peur, c'est qu'il ne se rveillait pas et qu'il tait glac, d'un froid qui me pntrait, moi aussi, jusqu' la moelle des os; mme, la toile de son hamac tait devenue rigide comme la gaine d'une momie.... Et je sentais dans ma tte les vraies secousses, la vraie douleur de tous ces chocs, je mlais ce rel avec l'imaginaire de mon rve, comme il arrive dans les tats d'extrme fatigue, et alors la vision sinistre en prenait d'autant plus d'intensit et de vie.... Ensuite, je perdis conscience de tout, mme du mouvement et du bruit, et ce fut alors seulement que le repos commena.... ...Quand je me rveillai, c'tait le matin. La premire lumire tait de cette couleur jaune qui est particulire aux levers du soleil les jours de tempte et on entendait toujours le mme grand bruit. Yves venait d'entr'ouvrir ma porte et me regardait. Il tait arc-bout dans l'ouverture, se tenant d'une main, penchant son torse en avant et en arrire, suivant les besoins de l'instant, pour conserver son quilibre. Il avait repris ses pauvres vtements mouills, et il tait tout couvert du sel de la mer, qui s'tait dpos dans ses cheveux, dans sa barbe comme une poussire blanche. Il souriait, l'air tranquille et trs doux. J'avais envie de vous voir, dit-il; c'est que j'ai beaucoup rv sur vous cette nuit. Tout le temps j'ai vu ces bonnes femmes de Birmanie avec leurs grands ongles en or, vous savez? Elles vous entouraient avec leurs mauvaises singeries, et je ne pouvais pas russir les renvoyer. Aprs cela, elles voulaient vous manger. Heureusement qu'on a sonn le branle-bas; j'en tais tout en sueur de la peur que a me faisait.... --Ma foi, moi aussi, je suis content de te voir, mon pauvre Yves; car, de mon ct, _j'ai beaucoup rv sur toi_.... Est-ce qu'il fait toujours aussi mauvais qu'hier? --Peut-tre un peu plus _maniable_. Et puis voil le jour. Tant qu'il fait clair, vous savez? C'est toujours mieux pour travailler dans la mture. Mais, quand il fait aussi noir que dans le trou du diable, comme cette nuit, a ne va pas du tout. Yves promena un regard de satisfaction tout autour de ma chambre, installe par lui en prvision du gros temps. Rien n'avait boug, grce son arrangement. Par terre, c'tait bien un lac d'eau sale sur lequel diverses choses flottaient; mais les objets auxquels je tenais un peu taient rests suspendus ou fixs, comme les meubles, aux panneaux des murs par des clous et des cornires de fer. Tout tait cord, ficel, attach avec un soin extrme au moyen de cordes goudronnes de toutes les grosseurs. On voyait des armes, des bronzes nous avec des vtements dans un ple-mle bizarre. Des masques japonais longue chevelure humaine nous regardaient travers des treillis de ficelle au goudron; ils avaient le mme rire lointain, le mme tirement d'yeux que ces femmes birmanes aux ongles d'or qui avaient voulu me manger dans le rve d'Yves.... ...Une sonnerie de clairon tout coup, alerte et joyeuse: _le rappel au lavage!_ Ce clairon avait des vibrations grles, un peu argentines, dans ce beuglement formidable du vent. Laver le pont quand les lames dferlent dessus, cela semblerait une opration trs insense des gens de terre. Nous, nous ne trouvions pas cela trop extraordinaire; cela se fait tous les matins, ce lavage, toujours et quand mme; c'est une des rgles primordiales de la vie maritime. Et Yves me quitta en disant, comme s'il se ft agi de la chose du monde la plus naturelle: Ah!... Je m'en vais _mon poste de propret_, alors... Cependant ce clairon avait pch par excs de zle et sonn sans ordre, son heure habituelle; car on ne lava pas le pont ce matin-l. ...On sentait bien que c'tait plus _maniable_, comme disait Yves: les mouvements taient plus allongs, plus rguliers, plus semblables des balancements de houle. La mer tait moins dure, et on n'entendait plus tant de ces grands chocs au bruit profond et sourd. Et puis le jour arrivait,--un vilain jour, il est vrai, une trange lividit jaune, mais enfin c'tait le jour, moins sinistre que la nuit. ...Notre heure n'tait pas venue sans doute; car, le surlendemain, nous retrouvmes le calme dans un port, en Chine, Hong-Kong. XXX Septembre 1877. La _Mde_ a rebrouss chemin depuis longtemps. Tous les vents, tous les courants l'ont favorise. Elle a march, march si vite, pendant des jours et des nuits, qu'on en a perdu la notion des lieux et des distances. Vaguement on a vu passer le dtroit de Malacca, franchi la course; la mer Rouge, remonte la vapeur dans un blouissement grand lion couch de Gibraltar. Maintenant on veille l'horizon, et la premire terre qui paratra tout l'heure sera une terre bretonne. Je suis arriv moi, sur cette _Mde_, juste pour finir la campagne, et, cette fois, ma promenade avec Yves n'aura pas dur cinq mois. Au milieu de l'tendue grise, il y a maintenant des tranes blanches; puis une tour avec de petits lots sombres, parpills; tout cela encore trs lointain et peine visible, sous le mauvais jour terne qui nous enveloppe. Nous nous figurions sans peine tre encore l-bas, dans cette extrme Asie, que nous avons quitte hier; car les choses bord n'ont pas chang de place, ni les visages non plus. Nous sommes toujours encombrs de chinoiseries; nous continuons manger des fruits cueillis l-bas et encore verts; nous tranons avec nous des odeurs chinoises. Mais pas du tout; notre maison s'est dplace singulirement vite; cette tour et ces lots, ce sont les Pierres-Noires; Brest est l tout prs, et, avant la nuit, nous y serons entrs. ...Toujours une motion de souvenir quand reparat cette grande rade de Brest, imposante et solennelle, et ces grands navires de la marine voiles qu'on est dshabitu de voir ailleurs. Toutes mes premires impressions de marine, toutes mes premires impressions de Bretagne,--et puis enfin c'est la France.... Le _Borda_, l-bas; je le regarde et je retrouve dans ma mmoire le bureau sur lequel j'ai pass, accoud, de longues heures d'tude; et le tableau noir sur lequel j'crivais fivreusement, avant l'examen, les formules compliques de la mcanique et de l'astronomie. Yves, cette poque, tait un petit garon qu'on et dit srieux et sage, un petit novice breton, la figure trs douce, qui habitait le vaisseau d' ct, la _Bretagne_, le voisin et le compagnon du _Borda_. Nous tions des enfants, alors,--aujourd'hui des hommes faits,--demain... la vieillesse,--aprs-demain, mourir. XXXI Dimanche, jour de grande _solerie_ dans Brest. _Dix heures du soir_.--Nuit calme, clair de lune sur la mer tranquille; bord de la _Mde_, les matelots ont fini de chanter leurs longues chansons, et le silence vient de se faire. Depuis la tombe de la nuit, mes yeux sont tourns vers les lumires de la ville. J'attends avec inquitude cette chaloupe dont Yves est le patron: elle est alle terre et ne revient pas. Enfin, voici son feu rouge qui s'avance, en retard de deux heures! La mer est sonore la nuit; dj on entend des cris qui se mlent au bruit des avirons; il doit se passer dans cette chaloupe d'tranges choses. ...Elle est peine accoste; trois matres ivres, furieux, se prcipitent bord et me demandent la tte d'Yves: Qu'on le mette aux fers pour commencer; qu'on le juge et qu'on le fusille aprs car il a frapp ses suprieurs en service. Yves est l debout, tremblant de la lutte qu'il vient de soutenir. Ces trois matres l'ont battu, ou du moins ont essay de le battre. Ils croyaient me faire du mal! dit-il avec mpris; et il jure qu'il n'a pas rendu les coups de ces trois vieux; d'ailleurs, il les et chavirs ensemble du revers de sa main. Non: il les a laisss s'accrocher lui et le dchirer; ils lui ont gratign le visage et mis ses vtements en lambeaux, parce qu'il refusait de leur laisser conduire la chaloupe, eux qui taient ivres. Tous les chaloupiers aussi sont ivres, par la faute d'Yves, qui les a laisss boire. ...Et les trois matres se tiennent toujours l, tout prs de lui, continuant de crier, de l'injurier, de le menacer, trois vieux ivrognes, grotesques dans leur bgaiement de fureur, et qui seraient trs risibles si la discipline, implacable, n'tait pas derrire eux pour rendre cette scne affreusement grave. Yves, debout, les poings serrs, les cheveux tombs sur le front, la chemise dchire, la poitrine toute nue, bout de courage pour endurer ces injures, prt frapper, en appelle moi du regard, dans sa dtresse. la discipline militaire! certaines heures, elle est bien lourde. Je suis l'officier de quart, moi, et il est contre toutes les rgles que je m'en mle autrement que par des paroles calmes, et en les remettant tous la justice du capitaine d'armes. Contre toutes les rgles, aussi, je saute bas de la passerelle et je me jette sur Yves:--il tait temps!--je passe mes bras autour de ses bras lui, que j'arrte ainsi dans les miens au moment terrible o ils allaient frapper. Et je les regarde, les autres, qui alors, en prsence de ce renversement de la situation, battent en retraite comme des chiens devant leur matre. Heureusement c'est la nuit, et il n'y a pas de tmoins. Les chaloupiers, seuls,--et ils sont ivres.--Puis, d'ailleurs, je suis sr d'eux: ce sont de braves enfants, et, s'il faut aller devant un conseil, ils ne nous chargeront pas. ...Alors je prends Yves par les paules, et, passant devant ses trois ennemis, qui se rangent pour nous faire place, je l'emmne dans ma chambre et l'y renferme double tour. L, pour le moment, il est en sret. On m'appelle chez le commandant, que tout ce bruit a rveill. Hlas! Il faut le lui expliquer. Et j'explique, en attnuant le plus possible la faute de mon pauvre Yves. J'explique; aprs, pendant quelques mortelles minutes, je supplie: je crois que je n'avais suppli de ma vie, il me semble que ce n'est plus moi qui parle. Et tout ce que je puis dire ou faire vient se briser contre le raisonnement glacial de cet homme, qui tient entre ses mains cette existence d'Yves, qu'on m'a confie. J'ai bien russi l-haut carter le plus grave, la question de coups donns des suprieurs; mais restent les outrages et le refus d'obissance. Yves a fait tout cela: dans le fond, c'est peut-tre inique et rvoltant; dans la lettre, c'est vrai. Ordre de le mettre aux fers tout de suite, pour commencer, et de l'y envoyer conduire par la garde, cause de ce bruit et de ce scandale. Pauvre Yves! C'tait la fatalit acharne contre lui, car, cette fois, il n'tait pas bien coupable. Et tout cela arrivait maintenant qu'il tait plus sage, maintenant qu'il faisait de grands efforts pour ne plus boire et se bien conduire! XXXII Quand je revins dans ma chambre lui dire qu'on allait le mettre aux fers, je le trouvai assis sur mon lit, les poings ferms, les dents serres de rage. Sa mauvaise tte de Breton avait pris le dessus. En frappant du pied, il dclara qu'il n'irait pas,--c'tait trop injuste!-- moins qu'on ne l'y portt de force, et encore il dmolirait les premiers qui viendraient pour le prendre. Alors, pour tout de bon, je le vis perdu, et l'angoisse commena m'treindre le coeur. Que faire? Les hommes de garde taient l, derrire ma porte, attendant pour l'emmener, et je n'osais pas ouvrir; les secondes et les instants s'envolaient, et ce que je faisais n'avait plus de nom. Une ide me vint, tout coup: je le priai trs doucement, au nom de sa mre, lui rappelant mon serment, et, pour la seconde fois de ma vie, l'appelant mon frre. Yves pleura. C'tait fini; il tait vaincu et docile. Je jetai de l'eau sur son front, je rajustai un peu sa chemise et j'ouvris ma porte. Tout cela n'avait pas dur trois minutes. Les hommes de garde parurent. Lui se leva et les suivit, doux comme un enfant. Il se retourna pour me sourire, alla rpondre avec calme l'interrogatoire du commandant, et se rendit tranquillement la cale pour se faire mettre aux fers. ...Vers minuit, quand ce quart pnible fut termin, j'allai me coucher, envoyant Yves une couverture et mon manteau. (Il faisait dj trs froid cette nuit-l.) C'tait, dans mon impuissance, tout ce que je pouvais encore pour lui. XXXIII Le lendemain, un lundi, le commandant me fit appeler ds le matin, et j'entrai chez lui avec un sentiment de rancune dans le coeur, avec des paroles pres toutes prtes, que je lui aurais lances ds l'abord pour me venger de mes supplication d'hier si je n'avais craint d'aggraver le sort d'Yves. Je m'tais tromp cependant: il avait t touch la veille et m'avait compris. Vous pouvez aller trouver votre ami. Sermonnez-le un peu tout de mme, mais dites-lui que je lui pardonne. L'affaire ne sortira pas du bord et se rglera par une simple punition disciplinaire. Huit jours de fers, et ce sera tout. J'inflige aux trois matres, sur votre demande, une punition quivalente, huit jours d'arrts forcs. Je fais cela pour vous, qui le traitez en frre, et pour lui aussi, qui est, aprs tout, le meilleur homme du bord. Et je m'en allai autrement que je n'tais venu, emportant pour lui de la reconnaissance et de l'affection. XXXIV Un coin de la cale de la _Mde_, en plein dsarmement, dans le plus grand dsarroi. Un fanal claire un vaste fouillis d'objets htrognes plus ou moins grignots par les rats. Une douzaine de matelots,--Barrada, Guiaberry, Barazre, Le Hello, toute la bande des amis,--entourent un homme couch par terre. C'est Yves qui est aux fers, tendu sur les planches humides, la tte appuye sur son coude, le pied pris dans l'anneau cadenas de la _barre de justice_. Son ennemi le plus acharn des trois, matre Lagatut, est devant lui, qui le menace avec sa vieille voix d'ivrogne. Il le menace d'une revanche de cette histoire de chaloupe, dans laquelle, son gr, j'ai trop mis la main. Il a quitt ses arrts pour venir l'injurier;--et, moi qui suis de quart et qui fais une ronde, j'arrive par derrire et je le trouve l,--comme il est de bonne prise!--les matelots, qui me voient venir, rient tout doucement, dans leur barbe, en songeant ce qui va se passer. Yves, lui, ne rpond rien, se contentant de se coucher sur l'autre ct et de lui tourner le dos avec une suprme insolence; lui aussi m'a vu venir. Nous avons commenc une partie d'cart ensemble, dit matre Lagatut:--vous, Kermadec, quartier-matre de manoeuvre; moi, Lagatut, premier matre canonnier, dcor de la lgion d'honneur.--Grce des officiers qui vous protgent, vous avez fait les deux premires leves; reste savoir qui va faire les trois autres. --Matre Lagatut, dis-je par derrire, nous jouerons cela trois, si vous voulez bien: un _rams_, ce sera plus gai. Et toi, mon bon Yves, marque encore une leve. Une poule qui trouve un couteau, un voleur qui trbuche sur un gendarme, une souris qui, par mgarde, pose la patte sur un chat, n'ont pas la mine plus longue que matre Lagatut. ...Ce n'tait peut-tre pas trs correct, cette plaisanterie que je venais de faire. Mais la galerie, qui nous tait trs sympathique, jouissait beaucoup de ce triomphe d'Yves. XXXV Huit jours aprs, c'tait fini de notre frgate: dsarme au fond de l'arsenal, son quipage dispers, autant dire un navire mort. Je m'en allais, et Yves venait m'accompagner au chemin de fer. La gare tait encombre de matelots: tous ceux de la _Mde_, qui partaient aussi; d'autres encore, en borde, venus pour les reconduire. Parmi eux, beaucoup d'anciennes connaissances nous, des protgs, des amis d'Yves. Et tous ces braves gens, un peu gris, mettaient bas leur bonnet, nous faisant leurs adieux avec effusion. C'taient les scnes habituelles de tous les dsarmements: un bateau qui finit, c'est quelque chose part; c'est l'explosion de toutes les reconnaissances et de toutes les rancunes, de toutes les haines et de toutes les sympathies. ... l'entre des salles d'attente, en serrant les mains d'Yves, je lui disais: M'criras-tu au moins? Et lui rpondait: Je vais vous expliquer (et il hsitait toujours, avec un sourire doux et intimid). Eh bien, voil, je vais vous expliquer: c'est que je ne sais pas comment vous mettre au commencement. En effet, les appellations de _capitaine_, _cher capitaine_, et autres du mme genre, ne pourraient plus nous aller. Alors, quoi? Je rpondis: Eh bien, mais c'est trs simple... (Et je cherche longtemps cette chose simple, ne trouvant pas du tout.) C'est trs simple, tu mettras.... Tu mettras: mon frre; ce sera vrai d'abord et, en style pistolaire, ce sera trs convenable. XXXVI Il y avait environ six semaines que la Mde avait t dsarme Brest et que j'tais spar d'Yves, quand un jour, Athnes, je crois, je reus cette surprenante lettre: Brest, 15 septembre 1877. Mon bon frre, Je vous cris ces quelques mots, bien courir, pour vous faire savoir que je me suis mari hier. Et, ma foi, j'aurais bien pu vous demander conseil auparavant; mais, vous comprenez, je n'avais pas du tout de temps perdre, tant dsign pour faire la campagne de la _Cornlie_ et n'ayant que huit jours devant moi passer avec ma femme. Je pense que vous trouverez, vous aussi, mon bon frre, que cela vaut bien mieux que d'tre toujours courir, comme vous savez, d'un bord et de l'autre. Ma femme s'appelle Marie Keremenen; je vous dirai qu'elle me plat beaucoup, et je crois que nous irions trs bien ensemble si seulement je pouvais rester. Je vous crirai un peu plus long avant de partir, mon bon frre, et je vous promets que je suis bien triste de m'embarquer cette fois sans vous. Je termine en vous embrassant de tout mon coeur. Votre frre qui vous aime. vous, Yves Kermadec. P.-S.--Je viens d'apprendre que ma destination est change; j'embarque sur l'_Ariane_, qui ne part qu' la mi-novembre. Cela me donne prs de deux mois passer avec ma femme; nous aurons tout fait le temps de faire connaissance, et vous pensez que je suis bien content. ...Au retour de leurs campagnes, les matelots font mille extravagances avec leur argent; c'est de rgle. Les villes maritimes connaissent leurs excentricits un peu sauvages. Quelquefois mme ils pousent, en manire de passer temps, des femmes quelconques pour avoir une occasion de mettre une redingote noire. Et Yves, lui, qui avait dj puis autrefois tous les genres de sottises, pour changer, avait fini par un mariage. Yves mari!... Et avec qui, mon Dieu?... Peut-tre quelque effronte de la ville, ramasse au hasard dans un moment o il tait gris! J'avais sujet d'tre trs inquiet, me rappelant certaine crature en chapeau plumes qu'il avait failli pouser par distraction,-- vingt ans,--dans cette mme ville de Brest. XXXVII Deux mois plus tard, quand cette _Ariane_ fut prte partir, le sort voulut que je fusse dsign, moi aussi, la dernire heure, pour faire partie de son tat-major. XXXVIII Au moment du dpart, je vis cette Marie Keremenen, que j'apprhendais de connatre: c'tait une jeune femme d'environ vingt ans, qui portait le costume du village de Toulven, en basse Bretagne. Ses beaux yeux noirs regardaient clair et franc. Sans tre absolument jolie, elle tait presque charmante avec son corsage de drap brod, sa coiffe blanche grandes ailes, et sa large collerette rappelant les fraises la Mdicis. Il y avait en elle quelque chose de candide et d'honnte qu'on aimait regarder. Il me parut que je l'aurais prcisment dsire ainsi si j'avais t charg de la choisir moi-mme pour mon frre Yves. XXXIX Le hasard les avait rapprochs tous deux un jour qu'elle tait venue voir sa marraine Brest. Le galant avait t vite en besogne, et elle, sduite par le grand air d'Yves, par son bon sourire doux, s'tait laisse aller--avec une certaine inquitude cependant-- ce mariage prcipit, qui allait, pour commencer, la faire veuve pendant sept ou huit mois. Elle avait un peu de bien, comme on dit la campagne, et devait s'en retourner, aussitt aprs notre dpart, chez ses parents, dans son village de Toulven. Yves me confia qu'on prvoyait l'arrive d'un petit enfant. Vous verrez, dit-il: je parierais qu'il arrivera juste pour notre retour! Et il embrassa sa femme qui pleurait. Nous partmes. Encore une fois, nous nous en allions ensemble nous promener l-bas dans le domaine bleu des poissons volants et des dorades. XL 15 novembre 1877. La veille de ce dpart, Yves avait obtenu par faveur d'aller terre dans le jour pour voir l'hpital maritime son grand frre Gildas, le pcheur de baleines, qui venait d'arriver moiti perdu et qu'il n'avait pas vu depuis dix ans. Gildas Kermadec tait un homme de quarante ans, de haute taille, la figure plus rgulire que celle d'Yves. On voyait encore dans ses grands yeux comme une flamme teinte; il avait d tre trs beau. Il tait paralys et mourant, perdu par l'eau-de-vie et les excs de tout genre; il avait us sa vie plaisir, sem sa sve et ses forces sur tous les grands chemins du monde. Il s'avana lentement, appuy sur un bton, encore droit et cambr, mais tranant la jambe, et le regard gar. Yves!... dit-il par trois fois, Yves! Yves! C'tait peine articul; la parole tait aussi paralyse chez lui. Il ouvrit les bras Yves pour l'embrasser, et des larmes coulrent sur ses joues brunes. Yves aussi pleura.... Et puis, vite, il fallut partir. La permission qu'on lui avait donne n'tait que d'une heure. Du reste, Gildas ne parlait plus, il avait fait asseoir Yves prs de lui sur un banc d'hpital, et, lui tenant la main, il le regardait avec ses yeux de fou prs de mourir. D'abord il avait bien essay de lui dire plusieurs choses qui semblaient se presser dans sa tte; mais il ne sortait de ses lvres que des sons inarticuls, rauques, profonds, qui faisaient mal entendre. Non, il ne pouvait plus; alors il se contentait de lui tenir la main et de le regarder avec une tristesse infinie. * * * * * Yves emporta une impression profonde de cette entrevue dernire avec son frre Gildas. Ils ne s'taient revus que deux fois depuis que Gildas tait parti pour la mer. Mais ils taient frres, frres de la mme chaumire et du mme sang, et c'est l quelque chose de mystrieux, un lien qui rsiste tout. ...Un mois plus tard, notre premire relche, nous apprmes que Gildas tait mort. Alors Yves mit un crpe sa manche de laine. XLI bord de l'_Ariane_, mai 1878. ...L'le de Tnriffe se dessinait devant nous comme une sorte de grand difice pyramidal pos sur une immense glace rflchissante qui tait la mer. Les ctes tourmentes, les artes gigantesques des montagnes taient rapproches, rapetisses par la limpidit extrme, invraisemblable de l'air. On distinguait tout: les angles vifs un peu ross, les creux un peu bleus. Et tout cela posait sur la mer comme une grande dcoupure lgre, sans poids. Une bande trs nette de nuages d'un gris nacr coupait Tnriffe horizontalement par le milieu, et, au-dessus, le pic dressait son grand cne baign de soleil. Les golands faisaient un tapage extraordinaire autour de nous; ils taient une bande qui criaient et battaient l'air de leurs ailes blanches, dans un de ces accs de frnsie qui les prend quelquefois on ne sait quel propos. _Midi_.--Le dner de l'quipage venait de finir; on avait siffl: _les tribordais ramasser les plats!_ Et Yves, qui tait tribordais bord de l'_Ariane_, remontait sur le pont et venait moi, essayant tout doucement son sifflet, pour s'assurer s'il marchait toujours bien. Oh! mais qu'est-ce qu'ils ont aujourd'hui, les golands? Piauler, piauler.... Tout le temps du dner, avez-vous entendu? Vraiment non, je ne savais pas ce qu'ils pouvaient bien avoir, les golands. Cependant, comme il fallait, par politesse, rpondre quelque chose Yves, je lui racontai peu prs ceci: Ils ont demand parler l'officier de quart, qui tait prcisment moi. C'tait pour s'informer de leur petit cousin Pierre Kermadec; alors je leur ai rpondu: Messieurs, le petit Pierre Kermadec, mon filleul, n'est pas encore n; c'est trop tt, repassez dans quelques jours, quand nous serons Brest. Aussi, tu vois, ils sont partis. Regarde-les tous qui s'en vont l-bas. Vous leur avez rpondu tout fait comme il faut, dit Yves, qui riait assez rarement. Mais je vais vous dire, moi, j'ai beaucoup rv l-dessus, encore cette nuit, et savez-vous une peur qui me vient? C'est que ce soit une petite fille. En effet, quelle contrarit si ce filleul attendu allait tre une petite fille! Il n'y aurait plus moyen de l'appeler Pierre. ...Cette parent du petit enfant d'Yves avec les golands n'tait pas de mon invention: _goland_ tait le nom qu'on donnait aux gabiers bord de cette _Ariane_, et le nom qu'ils se donnaient entre eux. Il n'y avait donc pas s'tonner que mon petit filleul venir dt avoir dans les veines un peu de ce sang d'oiseau. Aussi, en parlant de lui dans nos conversations du soir, nous disions toujours: Quand le _petit goland_ sera arriv. Jamais nous ne l'appelions d'une autre manire. XLII Brest, 15 juin 1878. Nous habitons pour aujourd'hui un logis de hasard, rue de Siam, Brest, o l'_Ariane_ est revenue mouiller ce matin. En rponse l'avis de son arrive, Yves a reu de Toulven, du vieux Keremenen, la dpche suivante: Petit garon n cette nuit. Se porte trs bien, Marie aussi. Corentin Keremenen. La nuit venue et nous couchs, impossible de dormir. J'entendis Yves dans son lit qui se tourne, se _vire_, comme il dit avec son accent breton. l'ide qu'il ira demain Toulven voir ce petit nouveau-n, son bon et brave coeur dborde de toute sorte de sentiments dans lesquels il ne se reconnat plus. ...Deux jours aprs lui, je dois, moi aussi, me rendre Toulven pour le baptme. Et il fait mille projets pour cette crmonie: Je n'ose pas vous dire, mais, si vous vouliez, Toulven, manger chez nous? Dame, vous savez, chez mon beau-pre, a n'est pas comme la ville, bien sr. XLIII Brest, 15 juin 1878. Ds le matin, je pars pour Toulven, o Yves m'attend depuis hier. Temps splendide. La vieille Bretagne est verte et fleurie. Tout le long du chemin, de grands bois, des rochers. Yves est l l'arrive de la diligence que j'ai prise Bannalec. Prs de lui se tient une jeune fille de dix-huit ou vingt ans qui rougit, bien jolie sous sa grande coiffe. Voici Anne, me dit Yves, ma belle-soeur, la marraine. Il y a encore une petite distance entre le bourg et la chaumire qu'ils habitent Trmeul en Toulven. Des gars du village chargent mes malles sur leurs paules, et me voil en route pour faire ma visite au goland qui vient de natre; pour faire connaissance aussi avec cette famille de bas Bretons, dans laquelle mon pauvre Yves est entr par coup de tte, sans trop savoir pourquoi. Comment seront-ils, ces nouveaux parents de mon frre Yves,--et ce pays qui va devenir le sien? XLIV Nous nous acheminons tous trois par des sentiers creux, trs profonds, qui fuient devant nous sous le couvert des htres et qui sont tout pleins de fougres. C'est le soir; le ciel est couvert, et il fait dans ces chemins une espce de nuit qui sent le chvrefeuille. et l sont ranges, au bord, des chaumires grises, trs antiques, tapisses de mousse. ...Il y en a une d'o part une chanson dormir, chante en cadence lente par une voix trs vieille aussi: Boudoul, boudoul, galachen! Boudoul, boudoul, galach du!... C'est _lui_ qu'on berce, dit Yves en souriant. Voici chez nous. Elle est moiti enfouie et toute moussue, cette chaumire des vieux Keremenen. Les chnes et les htres tendent au-dessus leur vote verte; elle semble aussi ancienne que la terre des chemins. Au dedans, il fait sombre; on voit les lits en forme d'armoire aligns avec les bahuts le long du granit brut des murs. Une grand-mre en large collerette blanche est l qui chante auprs du nouveau-n, qui chante un air du temps de son enfance. Dans un berceau d'une mode bretonne d'autrefois, qui, avant lui, avait berc ses anctres, est couch le petit goland: un gros bb de trois jours, tout rond, tout noir, dj basan comme un marin, et qui dort, les poings ferms sous son menton. Il a de tout petits cheveux qui sortent de son bonnet sur son front comme des petits poils de souris. Je l'embrasse, et de tout mon coeur, parce que c'est le bb d'Yves. Pauvre petit goland! dis-je en touchant le plus doucement possible ses petits cheveux de souris, il n'a pas encore beaucoup de plumes. --C'est vrai, dit Yves en riant. Et puis, regardez, ajoute-t-il en tendant avec des prcautions infinies la petite patte ferme dans sa main rude, je ne l'ai pas trs bien russi: il n'a pas du tout la _peau d'entre-doigts_. On nous dit que Marie Kermadec est couche dans un de ces lits dont on a referm sur elle la petite porte de bois jour, parce qu'elle vient de s'endormir; nous baissons la voix de peur de l'veiller, et nous sortons, Yves et moi, pour aller faire dans le village plusieurs dmarches que ncessite la solennit de demain. XLV Nous trouvons drle de nous voir tous deux faisant acte de citoyens comme tout le monde. Chez m. Le maire, chez m. Le cur, nous nous sentons trs emprunts, ayant mme par instants des envies de rire. Petit goland est dfinitivement inscrit au registre de Toulven sous les prnoms de Yves-Pierre,--celui de son pre, et le mien, comme c'est l'usage dans le pays. Quant m. Le cur, il est convenu avec lui qu'il nous attendra demain matin, neuf heures, l'glise, et qu'il y aura un _te deum_. Maintenant rentrons tout droit, dit Yves; le _pre_ doit tre dj de retour, et nous les retarderions pour souper. XLVI La nuit de juin descendait doucement, avec beaucoup de calme et de silence, sur le pays breton. Dans le chemin creux, on commenait ne plus y voir. Le vieux Corentin Keremenen tait de retour, en effet, de son travail aux champs et nous attendait sur sa porte. Mme il avait eu le temps de faire sa toilette: il avait mis son grand chapeau boucle d'argent et sa veste des ftes en drap bleu, orne de paillettes de mtal et d'une broderie dans le dos, reprsentant le saint sacrement. ...Il y a une agitation joyeuse dans cette chaumire, un air des grands jours. Les chandeliers de cuivre sont allums sur la table, qui est recouverte d'une belle nappe. Les bahuts, les escabeaux, les vieilles boiseries de chne reluisent comme des miroirs; on sent qu'Yves a pass par l. Ces chandeliers n'clairent pas loin et il y a dans cette chaumire des recoins noirs; on voit se mouvoir de grandes choses bien blanches, qui sont les coiffes larges ailes et les collerettes plisses des femmes; autrement les fonds sont trs obscurs; la lumire vient mourir en tremblotant sur le granit des murailles, sur les solives irrgulires et noircies par le temps qui portent le chaume du toit. Toujours ce chaume et ce granit brut qui jettent encore dans les villages bretons une note de l'poque primitive. ...On apporte sur la table la bonne soupe qui fume et nous nous asseyons alentour, Yves ma gauche, Anne ma droite. C'est un grand repas, plusieurs poulets diverses sauces, des crpes de sarrasin, des omelettes au lard et au sucre; du vin et du cidre dor qui mousse dans nos verres. Yves me dit part, tout bas: C'est un trs bon homme, mon beau-pre;--et ma belle-mre Marianne, vous ne pouvez pas vous figurer quelle bonne femme elle est! J'aime beaucoup mon beau-pre et ma belle-mre. Dans la soire, une jeune fille apporte du village des choses empeses de frais, trs encombrantes. Anne se dpche de serrer tout cela dans un bahut pendant qu'Yves m'envoie un coup d'oeil d'intelligence, disant: Vous voyez, tous ces prparatifs en votre honneur! J'avais bien devin ce que c'tait: la coiffe de crmonie et l'immense collerette brode de mille plis; qui doivent la parer pour la fte de demain matin. De mon ct, j'ai diffrents petits paquets que je dsire faire sortir inaperus de ma malle avec l'aide d'Yves: des bonbons, des drages, une croix d'or pour la marraine. Mais Anne aussi a vu tout cela du coin de son oeil, et se met rire. Tant pis! Et on ne peut pas russir se faire des mystres dans un logis o il n'y a qu'une seule porte et qu'un seul appartement pour tout le monde. Petit Pierre, lui, toujours tout rond comme un bb de bronze, continue de dormir dans la mme pose, les poings ferms sous le menton; jamais bb naissant ne fut si beau ni si sage. ...Quand je prends cong d'eux tous, Yves se lve aussi pour venir me conduire jusqu'au village, o je dois coucher l'auberge. ...Dehors, dans le sentier creux, sous les branches, il fait absolument noir; on y est envelopp d'une obscurit double, celle des grands arbres et celle de la nuit. C'est un genre de calme auquel nous ne sommes plus habitus, celui des bois. Et puis la mer n'est pas l; ce pays de Toulven en est trs loign. Nous coutons; il nous semble toujours que nous devons entendre dans le lointain son bruit familier; mais non, c'est partout le silence. Rien que des frlements peine perceptibles dans l'paisseur verte, faibles bruits d'ailes qui s'ouvrent, trmoussements lgers d'oiseaux qui ont de petits rves dans leur sommeil. On sent toujours les chvrefeuilles; mais, avec la nuit, il est venu une fracheur pntrante et des odeurs de mousse, de terre, d'humidit bretonne. Toutes ces campagnes qui dorment, toutes ces collines boises qui nous entourent, tous ces sommeils d'arbres, toutes ces tranquillits nous oppressent. Nous nous sentons un peu des trangers au milieu de tout cela, et la mer nous manque, la mer, qui est en somme le grand espace ouvert, le grand champ libre sur lequel nous nous sommes accoutums courir. Yves subit ces impressions et me les exprime d'une manire nave, d'une manire lui, qui n'est gure intelligible que pour moi. Au milieu de son bonheur, une inquitude le trouble ce soir, presque un regret d'tre venu tourdiment fixer sa destine dans cette chaumire perdue. Et puis nous rencontrons un calvaire, qui tend dans l'obscurit ses deux bras gris, et nous songeons toutes ces vieilles chapelles de granit, qui sont poses et l autour de nous, isoles au milieu des bois de htres et dans lesquelles veillent des esprits de morts. XLVII Le lendemain jeudi, 16 du mois de juin 1878, par un temps radieux, le cortge de baptme s'organise dans la chaumire des vieux Keremenen. Anne, le dos tourn dans un coin, ajuste sa grande coiffe devant un miroir, un peu embarrasse d'tre oblige de faire cela devant moi; mais les chaumires de Bretagne ne sont pas grandes, et elles n'ont pas d'autres sparations au dedans que les petites armoires o l'on dort. Anne est vtue d'un costume de drap noir dont le corsage ouvert est brod de soies de toutes couleurs et de paillettes d'argent; elle porte un devantier de moire bleue, et, dbordant sur ses paules, une collerette blanche mille plis qui se tient rigide comme une fraise du XVIe sicle. Moi, j'ai pris un uniforme aux dorures toutes fraches, et nous produirons certainement un bon effet tout l'heure, nous donnant le bras, dans le sentier vert. Auprs du petit enfant, il y a ce matin un nouveau personnage, une vieille trs laide et trs extraordinaire, qui fait son entendue et qui on obit:--c'est la sage-femme, ce qu'il parat. Elle a l'air un peu sorcire, dit Anne, qui devine mon impression; mais c'est une trs bonne femme. --Oh! oui, une trs bonne femme, appuie le vieux Corentin; c'est un air qu'elle a comme cela, monsieur, mais elle ne manque pas de religion, et mme elle a obtenu de grandes bndictions, l'an pass, au plerinage de Sainte-Anne. Casse en deux comme Carabosse, un nez crochu en bec de chouette et des petits yeux gris bords de rouge, qui clignotent trs vite comme ceux des poules, elle va de droite et de gauche, affaire, avec sa grande collerette de crmonie toute raide; quand elle parle, sa voix surprend comme un son de la nuit; on croirait entendre la hulotte des spulcres. Yves et moi, nous n'aimions pas d'abord cette vieille auprs du nouveau-n; mais nous songeons ensuite que, depuis cinquante ans, elle prside aux naissances des petits enfants du pays de Toulven, sans avoir jamais port malheur aucun, bien au contraire. D'ailleurs, elle observe en conscience tous les rites anciens, tels que faire boire au petit avant le baptme un certain vin dans lequel on a tremp l'anneau du mariage de sa mre, et plusieurs autres qui ne devraient jamais tre ngligs. On y voit juste autant qu'il faut, dans cette chaumire, trs enterre et trs l'ombre. Le jour entre un peu par la porte; au fond, il y a aussi une lucarne mnage dans l'paisseur du granit, mais les fougres l'ont envahie: on les voit par transparence, comme les fines dcoupures d'un rideau vert. ...Enfin petit Pierre a termin sa toilette, et sans pousser un cri. Je l'aurais mieux aim en petit Breton; mais non, il est tout en blanc, le fils d'Yves, avec une longue robe brode et des noeuds de ruban, comme un petit monsieur de la ville. Il a l'air encore plus vigoureux et plus brun dans ce costume de poupe; les pauvres petits bbs des villes, qui vont au baptme dans des toilettes pareilles, n'ont pas, en gnral, un sang si vivace et si fort. Par exemple, je suis forc de reconnatre qu'il n'est pas encore bien joli; il est probable que cela viendra plus tard; mais, pour le moment, il a un minois bouffi de petit chat naissant. ...Dehors, dans le sentier plein de fougres, sous la vote verte, s'agitent dj quelques grandes coiffes blanches de jeunes filles et des corsages de drap broderies, comme celui d'Anne. Elles sont sorties des chaumires voisines et attendent pour nous voir passer. Bras dessus bras dessous, Anne et moi, nous nous mettons en route. Petit Pierre prend les devants, sur les bras de la vieille au nez d'oiseau, qui trotte vite et menu, avec un dhanchement bizarre comme les vieilles fes. Et le grand Yves marche derrire nous, dans ses habits de mariage, trs grave, un peu tonn d'tre pareille fte, un peu intimid aussi de dfiler tout seul, mais c'est la coutume. Par le beau matin de juin, nous descendons gaiement le sentier breton; au-dessus de nos ttes, le couvert des chnes et des htres tamise des petits ronds de lumire qui tombent par milliers travers la verdure comme une pluie blanche. Les clmatites pendent, mles au chvrefeuille, et les oiseaux chantent tous la bienvenue au petit goland, qui fait sa premire apparition au soleil. ...Nous voici dans Toulven, qui est presque une petite ville. Les bonnes gens sont sur leur porte, et nous dfilons tout le long de la grand'rue pour aller l'glise. Elle est trs ancienne, cette glise de Toulven; elle s'lve toute grise dans le ciel bleu, avec sa haute flche de granit jours, que par place les lichens ont dore. Elle domine un grand tang immobile avec des nnuphars, et une srie de collines uniformment boises qui font par derrire un horizon sans ge. Tout autour, un antique enclos; c'est le cimetire. Des croix bordent la sainte alle; elle sortent d'un tapis de fleurs, d'oeillets, de girofles, de blanches marguerites. Et dans les recoins plus abandonns o le temps a nivel les bosses de gazon, il y a des fleurs encore pour les morts: les silnes et les digitales des champs de Bretagne; la terre en est toute rose. Les tombes se pressent l, aux portes de l'glise sculaire, comme un seuil mystrieux de l'ternit; cette grande chose grise qui s'lve, cette flche qui essaye de monter, il semble, en effet, que tout cela protge un peu contre le nant; en se dressant vers le ciel, cela appelle et cela supplie: et c'est comme une ternelle prire immobilise dans du granit. Et les pauvres tombes enfouies sous l'herbe attendent l, plus confiantes, ce seuil d'glise, le son de la dernire trompette et des grandes voix de l'Apocalypse. L aussi, sans doute, quand, moi, je serai mort ou cass par la vieillesse, l on couchera mon frre Yves; il rendra la terre bretonne sa tte incrdule, et son corps qu'il lui avait pris. Plus tard encore y viendra dormir le petit Pierre,--si la grande mer ne nous l'a pas gard,--et, sur leurs tombes, les fleurs roses des champs de Bretagne, les digitales sauvages, l'herbe haute de juin, pousseront comme aujourd'hui, au beau soleil des ts. ...Sous le porche de l'glise, il y avait tous les enfants du village qui semblaient trs recueillis. M. Le cur tait l aussi qui nous attendait dans ses habits de crmonie. C'tait un porche d'une architecture trs primitive, et dont bien des gnrations bretonnes avaient us les pierres; il y avait des saints difformes, taills dans le granit, qui taient aligns comme des gnomes. La crmonie fut longue cette porte. La vieille tte de chouette avait pos le petit Pierre dans nos mains, et nous le tenions deux avec la marraine, comme le veut l'usage, elle du ct des pieds et moi du ct de la tte. Yves, adoss aux piliers de granit, nous regardait faire d'un air trs rveur, et Anne tait bien jolie, sous ce porche gris, avec son beau costume et sa grande fraise, tout en lumire, dans un rayon de soleil. Petit Pierre marqua une lgre grimace et passa sur sa lvre le bout de sa toute petite langue, d'un air mcontent, quand on lui fit goter le sel, emblme des amertumes de la vie. M. Le cur rcita de longs _oremus_ en latin, aprs quoi, il dit dans la mme langue au petit goland: _Ingredere, Petre, in domum Domini_. Et alors nous entrmes dans l'glise. Des saintes qui taient l, dans des niches, en costume du XVIe sicle, regardaient petit Pierre faire son entre, de ce mme air placide et mystique avec lequel elles ont vu natre et mourir dix gnrations d'hommes. Sur les fonts baptismaux ce fut encore fort long, et puis il nous fallut faire station, Anne et moi, devant la grille du choeur, agenouills comme deux nouveaux poux. Enfin, je dus prendre moi tout seul le fils d'Yves, que je tremblais de briser dans mes mains inhabiles, monter les marches de l'autel avec ce prcieux petit fardeau, et lui faire embrasser la nappe blanche sur laquelle pose le saint sacrement. Je me sentais trs gauche en uniforme, j'avais l'air de porter un poids des plus lourds. Je ne m'imaginais pas que ce ft une chose si difficile de tenir un nouveau-n; encore il tait endormi: s'il et t en mouvement, jamais je n'aurais pu russir. ...Tous les enfants du village nous guettaient au dpart, de petits gars bretons avec des mines effarouches, des joues bien rondes et de longs cheveux. Les cloches sonnaient joyeusement en haut de l'antique flche grise et le _Te Deum_ venait d'clater derrire nous, entonn pleine voix par des petits enfants de choeur en robe rouge et surplis blanc. On nous laissa passer, encore tranquilles et recueillis, dans l'alle fleurie que bordaient les tombes;--mais aprs, quand nous fmes dehors!... Petit Pierre, cause de tout ce tapage, tait parti devant, emport de plus en plus vite par la vieille au nez crochu, et dormant toujours de son sommeil innocent. Anne et moi, nous tions assaillis; petits garons et petites filles nous entouraient avec des cris et des gambades; il y en avait de ces petites qui avaient bien cinq ans, et qui portaient dj de grandes collerettes et de grandes coiffes pareilles celles de leurs mres; et elles sautaient autour de nous, comme des petites poupes trs comiques. C'tait singulier, la joie de ce petit monde breton, rose avec de longs cheveux de soie jaune; peine clos la vie, et dj dans des costumes et des modes du vieux temps;--exubrants d'une joie inconsciente,--comme autrefois leurs anctres, et ils sont morts! Joie de la vie toute neuve, joie comme en ont les petits chats, les cabris, et, aprs dix ans, ils meurent; les petits chiens, les petits moutons ont de ces joies et font des sauts d'enfant,--et cela passe et on les tue! Nous leur jetions des poignes de drages, et toute notre route tait seme de bonbons. On se souviendra longtemps dans Toulven de ce baptme du petit goland. ...Aprs, nous retrouvmes le calme du sentier breton, la longue alle verte, et, au bout, le hameau sauvage. Il tait maintenant prs de midi; les papillons et les mouches volaient par bandes le long du chemin. Il faisait trs chaud pour un temps de Bretagne. En plein jour, c'tait un vrai jardin que ce toit de chaume des vieux Keremenen; une quantit de petites fleurs, blanches, jaunes, roses, s'y taient installes en compagnie d'une grande varit de fougres, et le soleil s'parpillait dessus, toujours tamis par les chnes. Au dedans, il faisait encore frais, dans le demi-jour un peu vert, sous la vote basse et noire des vieilles solives. Le dner tait prt sur la table, et la femme d'Yves, qui s'tait leve pour la premire fois, nous attendait, assise sa place, dans ses beaux habits de fte. En quelques jours, sa jeunesse s'tait envole, elle tait ple et maigrie. Yves la regarda avec un air de surprise due qu'elle put voir; puis, comprenant que c'tait mal, il alla l'embrasser avec affection, un peu en grand seigneur. Et, moi, j'augurai de tristes choses de cette entrevue de dsenchantement. Toutefois ce dner du baptme fut gai. Il se composait d'un grand nombre de plats bretons et dura fort longtemps. Au dessert, on entendit dehors marmotter trs vite, deux voix, en langue de basse Bretagne, des espces de litanies. C'taient deux vieilles, deux pauvresses, qui se donnaient le bras, appuyes sur des btons, comme font les fes quand elles prennent forme caduque pour n'tre pas reconnues. Elles demandrent entrer, tant venues pour dire la bonne aventure au petit Pierre. Sur son berceau de chne o on le balanait doucement, elles firent des prdictions trs heureuses, et puis se retirrent en bnissant tout le monde. Alors on leur remit de grosses aumnes, et Anne leur fit des tartines beurres. XLVIII Dans l'aprs-midi, il y eut une belle scne: mon pauvre Yves tait gris et voulait aller Bannalec prendre le chemin de fer pour s'en retourner bord. Nous tions fort loin nous promener dans un bois, Anne, lui et moi, quand tout coup cela le prit propos d'un rien. Il nous avait quitts, nous tournant le dos, disant qu'il ne reviendrait plus, et nous l'avions suivi par inquitude de ce qu'il allait faire. Quand nous arrivmes aprs lui la chaumire des vieux Keremenen, nous le vmes qui avait jet terre sa belle chemise blanche et ses beaux habits de mariage; le torse nu, comme se mettent les matelots bord pour la tenue du matin, il cherchait partout son tricot de marin qu'on lui avait cach. Seigneur Jsus, mon Dieu! ayez piti de nous, disait Marie, se femme, en joignant ses pauvres mains ples de convalescente. Comment cela s'est-il fait, seigneur? Car enfin il n'a pas bu! monsieur, empchez-le, suppliait-elle en s'adressant moi. Et qu'est-ce qu'on va dire dans Toulven quand il passera, de voir que mon mari a voulu me quitter! En effet, Yves avait trs peu bu; le contentement, sans doute, lui avait tourn la tte ce dner, et, de plus, nous lui avions fait faire une course au grand soleil; il n'y avait pas tout fait de sa faute. Quelquefois,--rarement il est vrai,--avec beaucoup de douceur, on pouvait l'arrter encore; je savais cela, mais je ne me sentais pas capable aujourd'hui d'employer ce moyen. Non, c'tait trop, la fin! Mme ici, dans cette paix et ce bon jour de fte, apporter encore ces scnes-l! Je dis simplement: Yves ne sortira pas! Et, pour lui couper la route, je me mis en travers de la porte, arc-bout aux vieux montants de chne, qui taient massifs et solides. Lui n'osait rien me rpondre moi-mme, ni lever sur moi ses yeux sombres et troubles. Il allait et venait, cherchant toujours ses habits de bord, tournant comme une bte fauve que l'on tient captive. Il avait dit voix basse que rien ne l'empcherait de sortir ds qu'il aurait trouv son bonnet pour se coiffer. Mais c'est gal, l'ide qu'il faudrait me toucher pour essayer de sortir le retenait encore. Moi aussi, j'tais dans un mauvais jour et je ne sentais plus rien de cette affection qui avait dur tant d'annes, pardonn tant de choses. Je voyais devant moi le forban ivre, ingrat, rvolt, et c'tait tout. Au fond de chaque homme, il y a toujours un sauvage cach qui veille,--chez nous surtout qui avons roul la mer.--C'taient nos deux sauvages qui taient en prsence et qui se regardaient, ils venaient de se heurter l'un l'autre, comme dans nos plus mauvais jours passs. Et dehors, autour de nous, c'tait toujours le calme de la campagne, l'ombre des chnes, la tranquille _nuit verte_. Le pauvre vieux Keremenen, lui, ne pouvait rien, et cela risquait de devenir tout fait odieux et pitoyable, quand on entendit Marie qui pleurait; c'taient ses premires larmes de femme, des larmes presses, amres, prsage sans doute de beaucoup d'autres; des sanglots qui taient lugubres, au milieu de ce silence lourd que nous gardions tous. Alors Yves fut vaincu et s'approcha lentement pour l'embrasser: Allons, j'ai tort, dit-il, et je demande pardon. Et puis il vint moi et se servit d'un nom qu'il avait quelquefois crit, mais qu'il n'avait jamais os prononcer: Il faut encore me pardonner, _frre_!... Et il m'embrassa aussi. Aprs, il demanda pardon aux deux vieux Keremenen, qui lui donnrent de bons baisers de pre et de mre; et pardon son fils, le petit goland, en appuyant sa bouche sur ses petites mains fermes qui dbordaient du berceau. Il tait tout fait dgris et c'tait fini; le vrai Yves, mon frre, tait revenu; il y avait comme toujours dans son repentir quelque chose de simple et d'enfantin qui faisait qu'on lui pardonnait sans arrire-pense et qu'on oubliait tout. Maintenant il ramassait ses effets par terre, les poussetait et se rhabillait sans rien dire, triste, puis, essuyant son front, o une mauvaise sueur froide tait venue perler. ...Une heure aprs, je regardais Yves, qui tait pos, avec sa tournure d'athlte, auprs du berceau de son fils; il venait de l'endormir, en le berant lui-mme, et, peu peu, progressivement, avec beaucoup de prcautions, il arrtait les balancements de la petite corbeille de chne, pour la laisser immobile, voyant que le sommeil tait bien venu. Ensuite il se pencha davantage pour le regarder de tout prs, l'examinant avec beaucoup de curiosit, comme ne l'ayant encore jamais vu, touchant les petits poings ferms, les petits cheveux de souris qui sortaient toujours du petit bonnet blanc. mesure qu'il le contemplait, sa figure prenait une expression d'une tendresse infinie; alors l'espoir me vint que ce serait peut-tre un jour sa sauvegarde et son salut, ce petit enfant.... XLIX Le soir, aprs souper, nous fmes une promenade beaucoup plus calme que celle du jour, Anne, Yves et moi. Et, neuf heures, nous tions assis au bord d'un grand chemin qui traversait les bois. Ce n'tait pas encore la nuit, tant sont longues en Bretagne les soires du beau mois de juin; mais nous commencions tout de mme causer des fantmes et des morts. Anne disait: L'hiver, quand les loups viennent, nous les entendons de chez nous; mais quelquefois les revenants aussi, monsieur, se mettent crier comme eux. Ce soir-l, on entendait seulement passer les hannetons et les cerfs-volants qui traversaient l'air tide en dcrivant des courbes, avec de petits bourdonnements d't. Et puis, dans le lointain du bois: _hou!... Hou!..._ Un appel triste, chant tout doucement d'une voix de hibou. Et Yves disait: coutez, frre, les perruches de France qui chantent (c'tait un souvenir de sa _perruche_ de la _Sibylle_). Les gramines lgres, avec leurs fleurs de poussire grise, tendaient sur la terre une couche trs haute, peine palpable, o on enfonait; et les dernires phalnes, qui avaient fini de courir, plongeaient les unes aprs les autres dans ces paisseurs d'herbes, pour prendre leur poste de sommeil le long des tiges. Et l'obscurit venait, lente et calme, avec un air de mystre. ...Passa un jeune gars breton qui portait un bissac sur l'paule, et s'en revenait gris du pardon de Lannildu, la plume de paon au chapeau. (Je ne sais pas bien ce que vient faire ceci dans l'histoire d'Yves: je raconte au hasard des choses qui sont restes dans ma mmoire). Il s'arrta pour nous faire un discours. Aprs quoi, en manire de proraison, et montrant son bissac: Tenez, dit-il, j'ai deux chats l-dedans. (Cela n'avait aucun rapport avec ce qu'il venait de nous dire). Il posa son fardeau par terre et jeta son grand chapeau dessus. Alors ce bissac se mit _jurer_, avec de grosses voix de matous en colre, et circuler par soubresauts sur le chemin. Quand nous fmes bien convaincus que c'taient des chats, il remit le tout sur son paule, salua, et continua sa route. L 17 juin 1878. De bonne heure, nous sommes debout pour aller dans les bois ramasser des _luzes_ (petits fruits d'un noir bleu que l'on trouve dans les plus pais fourrs, sur des plantes qui ressemblent au gui de chne). Anne ne portait plus son beau costume de fte: elle avait mis une grande collerette unie et une coiffe plus simple. Sa robe bretonne en drap bleu tait orne de broderies jaunes: sur chaque ct de son corsage, c'taient des dessins imitant de ces ranges d'yeux comme en ont les papillons sur leurs ailes. Le long des sentiers creux, dans la nuit verte, nous rencontrions des femmes qui allaient Toulven entendre la premire messe du matin. Du fond de ces longs couloirs de verdure, on les voyait venir avec leurs collerettes, avec leurs hautes coiffes blanches, dont les pans retombaient symtriques sur leurs oreilles, comme des bonnets d'Egyptiens. Leur taille tait trs serre dans des doubles corsages de drap bleu qui ressemblaient des corselets d'insectes et sur lesquels taient brodes toujours les mmes bigarrures, les mmes ranges d'yeux de papillon. Au passage, elles nous disaient bonjour en langue bretonne, et leur figure tranquille avait des expressions primitives. Et puis, sur les portes des chaumires antiques en granit gris qui taient enfouies dans les arbres, nous trouvions des vieilles assises et gardant des petits enfants; des vieilles aux longs cheveux blancs dpeigns, aux haillons de drap bleu coups la mode d'autrefois, avec des restes de broderies bretonnes et de ranges d'yeux: la misre et la sauvagerie du vieux temps. Des fougres, des fougres, tout le long de ces chemins,--les espces les plus dcoupes, les plus fines, les plus rares, agrandies l dans l'ombre humide, formant des gerbes et des tapis;--et puis des digitales pourpres s'lanant comme des fuses roses, et, plus roses encore que les digitales, les silnes de Bretagne, semant sur toute cette verdure frache leurs petites toiles d'une couleur de carmin. ... nous peut-tre la verdure semble plus verte, les bois plus silencieux, les senteurs plus pntrants, nous qui habitons les maisons de planches au milieu du bruit de la mer. Moi, je trouve qu'on est trs bien ici, disait Yves. Un peu plus tard, quand le petit Pierre sera seulement assez grand pour que je l'emmne par la main, nous nous en irons tous deux ramasser toute sorte de choses dans les bois,--et puis chasser. C'est cela, j'achterai un fusil, ds que je serai un peu riche, pour tuer les loups. Il me semble moi que je ne m'ennuierai jamais dans ce pays... Je savais bien, hlas! Qu'il s'y ennuierait la longue; mais c'tait inutile de le lui dire et il fallait bien lui laisser sa joie, comme aux enfants. D'ailleurs, lui aussi allait partir; deux jours aprs moi, il devait rejoindre Brest, pour s'embarquer de nouveau. Ce n'tait qu'un tout petit repos dans notre vie, ce sjour en Toulven, qu'un petit entr'acte de Bretagne aprs lequel notre mtier de mer nous attendait. ...Nous fmes bientt au milieu des bois; plus de sentiers ni de chaumires; rien que des collines se succdant au loin, couvertes de htres, de broussailles, de chnes et de bruyres. Et des fleurs, une profusion de fleurs; tout ce pays tait fleuri comme un den: des chvrefeuilles, de grands asphodles en quenouilles blanches et des digitales en quenouilles roses. Dans le lointain, le chant des coucous dans les arbres, et, autour de nous, des bruits d'abeilles. Les _luzes_ croissaient et l, sur le sol pierreux, mles aux bruyres fleuries. Anne trouvait toujours les plus belles, et m'en donnait pleine main. Et le grand Yves nous regardait faire avec un sourire trs grave, ayant conscience de jouer, pour la premire fois, une espce de rle de mentor et s'en trouvant trs surpris. Le lieu tait sauvage. Ces collines boises, ces tapis de lichen, cela ressemblait des paysages des temps passs, tout en ne portant la marque d'aucune poque prcise. Mais le costume d'Anne tait du plein moyen ge et alors on avait l'impression de cette priode-l. Non pas le moyen ge sombre et crpusculaire compris par Gustave Dor, mais le moyen ge au soleil et plein de fleurs, de ces mmes ternelles fleurs des champs de la Gaule qui s'panouissaient aussi pour nos anctres. ...Onze heures quand nous revnmes la chaumire des vieux Keremenen pour dner; il faisait trs chaud cet t-l, en Bretagne; toutes ces fougres, toutes ces fleurettes roses des chemins se courbaient sous ce soleil inusit, qui les fatiguait mme travers les branchages verts. ..._Une heure_.--Pour moi, temps de partir.--J'allai embrasser d'abord petit Pierre, qui dormait toujours dans sa corbeille de chne antique, comme si ces quatre jours ne lui avaient pas suffi pour se remettre de toute la fatigue qu'il avait prise pour venir au monde. Je fis mes adieux tous. Yves, pensif, debout contre la porte, m'attendait pour m'accompagner jusqu' Toulven, o la diligence devait me prendre et me mener la station de Bannalec. Anne et le vieux Corentin voulurent aussi me reconduire. ...Et, quand je vis s'loigner Toulven, le clocher gris et l'tang triste, mon coeur se serra. Dans combien d'annes reviendrais-je en Bretagne? Encore une fois nous tions spars, mon _frre_ et moi, et tous deux nous en allions l'inconnu. Je m'inquitais de son avenir, sur lequel je voyais peser des nuages trs sombres.... Et puis je songeais aussi ces Keremenen, dont l'accueil m'avait touch; je me demandais si mon pauvre cher Yves, avec ses dfauts terribles et son caractre indomptable, n'allait pas leur apporter le malheur, sous leur toit de chaume couvert de petites fleurs roses. LI Novembre 1880. ...Un peu plus de deux ans aprs. Petit Pierre avait froid. Il pleurait, en se tenant ses deux petites mains, qu'il essayait de cacher sous son tablier. Il tait dans une rue de Brest, avant jour, un matin de novembre, sous la pluie fine. Il se serrait contre sa mre, qui, elle aussi, pleurait. Elle tait l, ce coin de rue, Marie Kermadec, attendant, rdant dans l'obscurit comme une mauvaise femme. Yves rentrerait-il?... O tait-il?... O avait-il pass sa nuit? Dans quel bouge?... Retournerait-il au moins son bord, l'heure du coup de canon, temps pour l'appel? D'autres femmes attendaient aussi. Une passa avec son mari, un quartier-matre comme Yves; il sortait ivre d'un cabaret qu'on venait d'ouvrir. Il essaya de marcher, fit quelques pas, puis tomba lourdement terre, avec un bruit lugubre de sa tte contre le granit dur. Ah! mon Dieu! pleurait la femme; jsus, sainte Vierge Marie, ayez piti de nous!... Jamais je ne l'avais vu comme a encore!... Marie Kermadec l'aida le remettre debout. Il avait une jolie figure douce et srieuse. Merci, madame! Et la femme continua de le faire marcher, en le soutenant de toutes ses forces. Petit Pierre pleurait assez doucement, comme comprenant dj qu'une honte pesait sur eux, et qu'il ne fallait pas faire de bruit, baissant sa petite tte, et cachant toujours sous son tablier ses pauvres petites mains qui avaient froid. Il tait assez bien couvert pourtant, mais il y avait longtemps qu'il tait l, tranquille, ce coin de rue humide. Les lanternes gaz venaient de s'teindre, et il faisait trs noir. Pauvre petite plante saine et frache, ne dans les bois de Toulven, comment tait-il venu s'chouer dans cette misre de la ville? Il ne s'expliquait pas bien ce changement, lui, il ne pouvait pas comprendre encore pourquoi sa mre avait voulu suivre son mari dans ce Brest, et habiter un logis sombre et froid, au fond d'une cour, dans une des rues basses avoisinant le port. Un autre passa; il battait sa femme, celui-ci, il ne voulait pas se laisser ramener, et c'tait horrible. Marie poussa un cri, en entendant le bruit creux d'un coup de poing frapp dans une poitrine; et puis elle se cacha la figure, n'y pouvant rien. Non! Yves n'en tait jamais arriv l, lui. Mais est-ce que cela viendrait? Est-ce qu'il faudrait aussi, un de ces jours, descendre jusqu' cette dernire misre?... LII Yves, la fin, parut, marchant droit, cambr, la tte haute, mais l'oeil atone, gar. Il vit sa femme, mais passa sans en avoir l'air, lui jetant un mauvais regard trouble. _Ce n'tait plus lui_,--comme il le disait lui-mme aprs, dans les bons moments de repentir qu'il avait encore. Ce n'tait plus lui, en effet: c'tait la bte sauvage que l'ivresse rveillait, quand sa vraie me tait obscurcie et disparue. Marie se garda de dire un mot, non seulement de faire un reproche, mais mme de supplier. Il ne fallait rien dire Yves dans ces moments o sa tte tait perdue: il serait reparti encore. Elle savait cela; elle tait plie ce silence. Elle suivit, tte basse, sous la pluie, tranant par la main petit Pierre, qui tchait de pleurer encore plus doucement depuis qu'il avait vu son pre et qui mouillait ses pauvres petits pieds dans la boue du ruisseau. Comment avait-elle pu le laisser marcher ainsi, et mme le faire sortir, comme cela, avant jour? quoi pensait-elle donc? O avait-elle la tte?... Et elle le prit son cou, le rchauffant contre elle, l'embrassant avec amour. Yves fit mine de passer devant sa porte, pour voir,--factie de brute,--puis regarda derrire lui sa femme avec un sourire stupide qui faisait mal, comme pour dire: C'tait une plaisanterie que je te faisais, mais, tu vois, je vais rentrer. Elle le suivit de loin, se dissimulant le long des murs de l'escalier noir, se faisant petite, humble. Heureusement il n'tait pas jour encore, et sans doute les voisins ne seraient pas levs pour tre tmoins de cette honte. Elle entra aprs lui dans leur chambre et ferma la porte. Pas de feu, un air de misre qui prenait au coeur. La chandelle allume, Marie vit qu'Yves avait encore tout dchir ses vtements neufs, qu'elle avait une premire fois raccommods avec tant de soin; et puis son grand col bleu tait froiss et macul, et son tricot raies, les mailles rompues, billait sur sa poitrine. Il allait et venait, tournant comme une bte enferme, drangeant, chavirant brusquement les choses qu'elle avait ranges, les morceaux de pain qu'elle avait conomiss. Elle, ayant recouch leur enfant dans son berceau et l'ayant bien couvert, faisait semblant de s'occuper des choses de leur mnage. Il fallait avoir un air naturel dans ces cas-l; autrement, si on semblait trop s'occuper de lui, il s'exasprait tout coup, comme un fauve qui a senti le sang; et il voulait repartir. Et, quand une fois il avait dit: Eh bien, je m'en vais! Je m'en vais retrouver mes camarades! il s'en allait avec un enttement de brute; il n'y avait plus ni force, ni prires, ni larmes capables de le retenir. LIII Quelquefois Yves tombait tout coup comme un mort et dormait plusieurs heures, puis c'tait fini. Cela dpendait de l'espce d'alcool qu'il avait pris. D'autres fois, il tenait bon, on ne sait comment, et s'en retournait sur son navire, dans le port, la Rserve, faire son service. Ce matin-l, quand il fut sept heures, Yves, un peu dgris, ayant eu l'ide de lui-mme de tremper sa tte dans de l'eau glace, sortit et prit le chemin de l'arsenal. LIV Alors Marie s'assit, brise, anantie, auprs du petit berceau o leur fils venait de se rendormir. Par les fentres sans rideaux une lueur blanche commenait entrer, une lueur ple, ple, qui donnait froid. Encore un jour!--dans la rue, on entendait ce bruit caractristique des bas quartiers de Brest aux heures d'_embauche_: des milliers de sabots de bois martelant les pavs de granit dur. Les ouvriers rentraient dans le port de guerre, s'arrtant en chemin pour boire encore de l'eau-de-vie, dans des cabarets peine ouverts qui mlaient au jour naissant les lueurs sales de leurs petites lampes. Marie restait l, immobile, percevant avec une espce d'acuit douloureuse tous ces bruits dj familiers des matins d'hiver qui montaient de la rue, voix noyes d'alcool et grouillements de sabots. C'tait dans une de ces vieilles maisons hautes d'tages, profondes, immenses, avec des cours noires, des murs de granit brut, pais comme des remparts, renfermant toute sorte de monde, ouvriers, vtrans, marins;--au moins trente mnages d'ivrognes. Il y avait quatre mois--depuis qu'Yves tait revenu des Antilles--qu'elle avait quitt Toulven pour venir habiter l. Une clart plus blanche entrait par les vitres, tombait sur ces murs dlabrs et sordides, pntrait peu peu toute cette grande chambre, o leur modeste petit mnage, aujourd'hui tout en dsordre, semblait perdu.--Dcidment c'tait le jour; elle alla, par conomie, souffler sa chandelle, et puis revint s'asseoir. Qu'allait-elle faire de sa journe? Travaillerait-elle aujourd'hui? Non, elle n'en avait pas le courage, et puis quoi bon? Encore un jour qu'il faudrait passer sans feu, avec la mort dans le coeur, regarder tomber la pluie et attendre!... Attendre, attendre avec une anxit qui crotrait d'heure en heure, attendre la tombe de la nuit, le moment o le martellement des sabots recommencerait en bas dans la rue grise, la _dbauche_. Car Yves et les autres marins dont les navires taient dans le port sortaient en mme temps que les ouvriers de l'arsenal, et alors, elle, chaque soir, appuye sa fentre, regardait passer ce flot d'hommes, les yeux inquiets, fouillant le plus loin possible dans tous ces groupes, cherchant celui qui lui avait pris sa vie. Elle le reconnaissait de loin, sa haute taille droite, sa carrure; son col bleu dominait les autres. Quand elle l'avait dcouvert, marchant vite, se htant vers le logis, il lui semblait que son pauvre coeur se desserrait, qu'elle respirait mieux; quand elle l'avait vu enfin au-dessous d'elle entrer par la vieille porte basse, elle tait presque heureuse. Il arrivait;--et quand il tait l et qu'il les avait embrasss tous deux, elle et le petit Pierre, le danger tait fini, il ne ressortait plus. Mais, s'il tardait paratre, peu peu elle sentait l'angoisse l'treindre.... Et, quand l'heure tait passe, la nuit venue, la foule des hommes disperse, et que lui n'tait pas rentr, oh! alors commenaient ces soires sinistres qu'elle connaissait si bien, ces soires mortelles d'attente qu'elle passait, la porte ouverte, assise dans une chaise, les mains jointes, dire des prires, l'oreille tendue tous les chants de matelots qui venaient du dehors, tremblant tous les bruits de pas qu'elle entendait dans l'escalier noir. Et puis, trs tard, quand les autres, les voisines, taient couches et ne pouvaient plus la voir, elle descendait; sous le froid, sous la pluie, elle s'en allait comme une insense attendre aux coins des rues, couter aux portes des bouges o l'on buvait encore, coller sa joue plie aux vitres des cabarets.... LV Petit Pierre dormait toujours dans son berceau, pour rattraper son pauvre petit sommeil perdu d'avant jour.--Et, ce matin-l, sa mre aussi s'tait assoupie prs de lui dans sa chaise, accable qu'elle tait de fatigue et de veille. Le grand jour ple tait tout fait lev quand elle se rveilla, les membres engourdis, ayant froid. En reprenant ses ides, vite elle retrouva son angoisse. Pourquoi avait-elle quitt Toulven? Pourquoi s'tait-elle marie? Pauvre fille de la campagne, que faisait-elle dans ce Brest, o on regardait son costume de paysanne? Pourquoi tait-elle venue traner dans les rues de la ville sa grande collerette blanche, souvent trempe de pluie, que, par dsesprance, par dgot de tout, elle laissait maintenant pendre toute fripe et sans apprt sur ses paules? Elle avait puis tous les moyens pour ramener Yves. Il tait encore si doux, si bon, il aimait tant son petit Pierre dans ses moments raisonnables, que souvent elle s'tait reprise esprer! Il avait des repentirs trs sincres, qui duraient plusieurs jours; et c'taient des jours de bonheur. Il faut me pardonner, disait-il, tu vois bien que _ce n'tait plus moi_! Et elle pardonnait; alors on ne se quittait plus; quand par hasard il faisait un peu beau temps, on habillait petit Pierre dans ses habits neufs, et on allait se promener, tous les trois, dans Brest. ...Et puis, un beau soir, Yves ne rentrait pas, et c'tait recommencer, il fallait retomber dans ce dsespoir. Cela allait de mal en pis; le sjour Brest exerait sur lui cette mme influence qu'il a d'ordinaire sur tous les marins. Maintenant c'tait presque chaque semaine; cela devenait _une habitude_. quoi bon esprer? Il n'y avait plus d'argent dans leur tiroir. Comment faire? En emprunter ces femmes, les voisines, qui de temps en temps buvaient aussi, et qu'elle ddaignait de connatre; elle en aurait trop honte! Pourtant elle tait bout de moyens pour cacher sa dtresse ses parents, qui ne savaient rien, eux, et qui s'taient mis aimer Yves comme leur vrai fils. Eh bien, elle le leur dirait, qu'il n'en tait pas digne. Une rvolte se faisait en elle. Elle le laisserait, cet homme; c'tait trop la fin, et il n'avait pas de coeur.... LVI Et pourtant, si!--quelque chose lui disait qu'il en avait, du coeur, mais qu'il tait un grand enfant que la vie de la mer avait perdu. Avec un attendrissement trs doux, elle retrouvait sa figure noble et tranquille, sa voix, son sourire des bons moments o il tait sage.... L'abandonner?... cette ide qu'il s'en irait seul, tout fait perdu alors, et jetant tout au diable, livr ses vices et ceux des autres, recommencer sa vie de dbauches avec d'autres femmes, naviguer au loin, puis vieillir seul, dlaiss, puis par l'alcool!... Oh! cette ide de le quitter, elle tait prise d'une angoisse plus horrible que tout: elle sentait qu'elle tait rive lui maintenant par un lien plus fort que toute raison, que toute volont humaine. Elle l'aimait perdument, sans avoir conscience de la grandeur de son amour.... Non, plutt, si elle ne pouvait pas l'en retirer, elle se laisserait rouler avec lui dans la dernire fange pour l'avoir encore dans ses bras jusqu' l'heure de mourir. LVII Petit Pierre n'aimait pas du tout Brest, lui; il trouvait que c'tait vilain et que c'tait noir. Il y demeurait seulement depuis quatre mois, et dj ses joues rondes avaient un peu pli sous leur teinte brune. Avant, elles taient pareilles ces brugnons trs mrs des pays du Midi, qui sont d'une couleur chaude et dore, d'un rouge tach de soleil. Ses yeux taient noirs et brillaient d'un clat de jais, comme ceux de sa mre, entre de trs longs cils charmants. Dans ses petits sourcils, il y avait dj quelque chose de grave, qui tait d'Yves. Il tait beau peindre, avec son expression rflchie, et ce petit air mle et dcid qu'il prenait dj comme un grand garon. De temps en temps, il avait bien encore des moments de gaiet trs bruyante; il sautait, sautait tout autour de la chambre triste, en faisant beaucoup de tapage. Mais cela ne lui venait plus aussi souvent qu' Toulven. Il regrettait, dans son petit souvenir encore vague, il regrettait les petits camarades du sentier de htres, et les cajoleries de ses grands-parents, et les chansons de sa vieille grand-mre. L-bas, tout le monde s'occupait de lui, tandis qu'ici il tait presque toujours tout seul. Non, il n'aimait pas la ville. Et puis il avait toujours froid, dans cette chambre nue et dans ces vieux escaliers de pierre. LVIII Il faut me pardonner; tu vois bien que ce n'tait plus moi. Quand une fois Yves avait dit cela, tout tait bien fini; mais c'tait souvent trs long venir. Lorsque l'ivresse tait passe, pendant deux ou trois jours il restait sombre, morne, ne parlant plus, jusqu'au moment o son sourire s'panouissait de nouveau tout coup propos d'un rien, avec une expression de confusion trs enfantine.--Alors le ciel se rouvrait pour la pauvre Marie, et elle lui souriait, elle aussi, d'une faon particulire, sans jamais dire un mot de reproche; et c'tait la fin de l'preuve. Une fois, elle osa lui demander trs doucement: Au moins, ne reste pas trois jours bouder aprs, quand c'est pass. Et lui, encore plus bas, avec un demi-sourire trs naf, la regardant de ct, tout confus: Ne pas rester trois jours bouder, tu dis? Dame, est-ce que tu crois que je suis bien content de moi quand j'ai fait de ces coups.... Comme ceux-l? Oh! Mais a n'est pas contre toi, ma pauvre Marie, bien sr. Alors elle s'approcha plus prs, s'appuyant contre son paule, et lui, voyant ce qu'elle voulait, l'embrassa. Oh! _la boisson! La boisson!_... dit-il lentement, ses yeux se dtournant demi ferms avec une expression farouche. Mon pre! mes frres!... prsent, c'est mon tour! Il n'avait encore jamais rien dit de pareil. Ce vice terrible, il n'en parlait jamais, et il semblait qu'il ne s'en inquitt pas. ...Comment ne pas avoir encore de petits moments d'espoir quand on le voyait ensuite si sage, si soumis, jouant au coin du feu avec son fils; puis quittant tout fait ses faons de seigneur, ayant pour sa femme mille petites prvenances douces, afin de lui faire oublier sa peine? Comment croire que cet Yves-l pourrait bientt et fatalement redevenir l'_autre_, celui des mauvais jours, l'Yves au regard terne, l'Yves morne et brutal, la bte gare d'alcool, que rien ne toucherait plus? Alors Marie l'entourait davantage de sa tendresse, concentrait sur lui toute sa force de volont, le veillait comme un petit enfant, tremblait en le suivant des yeux quand seulement il descendait dans cette rue o passaient les camarades grand col bleu, et o s'ouvraient les portes des bouges. ... terre, Yves tait perdu; il le sentait bien lui-mme, et se disait tristement qu'il fallait essayer de repartir. Il avait grandi sur mer, au hasard, la faon des plantes sauvages. On ne s'tait gure occup jamais de lui donner des notions de devoir ni de conduite, ni de rien au monde. Moi seul peut-tre, moi, que sa destine et une prire de sa mre avaient mis sur son chemin, j'avais pu lui parler de ces choses nouvelles, mais trop tard sans doute, ou trop vaguement. La discipline du bord, c'tait l le grand frein qui avait conduit seul sa vie matrielle, la maintenant dans cette austrit rude et saine qui fait les matelots forts. La _terre_ avait t longtemps pour lui un lieu de passage o on devenait libre et o il y avait des femmes; on y descendait comme en pays conquis, entre les longs voyages; alors on avait de l'argent, et, dans les quartiers de plaisir, on faisait tout plier devant ses caprices et sa force. Mais vivre d'une vie rgulire avec un petit mnage, compter ses dpenses chaque jour, se conduire soi-mme et songer au lendemain, ses allures de matelot ne cadraient plus avec ces obligations imprvues. D'ailleurs, autour de lui, dans ce Brest abtardi et pourri, l'alcool semblait suinter des murs avec l'humidit malsaine. Alors il tombait tout fait bas comme tant d'autres qui, eux aussi, avaient t bons et braves; il s'avilissait, se ravalait peu peu au niveau de ce peuple d'ivrognes; et sa dbauche devenait repoussante et vulgaire comme une dbauche d'ouvrier. LIX ...Un jour, je reus une lettre qui m'appelait au secours. Elle tait trs simple, et ressemblait beaucoup celle d'un enfant: Mon bon frre, Je ne sais comment vous dire, mais c'est vrai, je me suis mis boire. Aussi je ne voulais pas demeurer dans Brest, vous le savez bien, car j'avais peur de cette chose. J'ai dj t puni trois fois de fers la Rserve, et maintenant je ne sais plus comment me dbarrasser du btiment, car je vois bien qu'en restant bord il m'arrivera quelque malheur. Mais il me semble que, si je pouvais embarquer encore prs de vous, ce serait tout fait ce qu'il me faudrait. Mon bon frre, puisque vous tes bientt pour repartir, si vous pouviez venir Brest pour me prendre, je serais bien mieux qu'ici, et, pour sr, cela me sauverait. Vous m'avez fait bien mal en me disant sur votre lettre que je n'aimais pas ma femme ni mon fils; car, pour elle et mon petit Pierre, je ferais tout. Oui, mon bon frre, j'ai pleur et je pleure encore dans le moment que je vous cris, et je ne vois plus, avec les larmes qui me sont dans les yeux. Je n'espre que vous voir venir. Je vous embrasse de tout mon coeur, en vous priant de ne pas oublier votre frre, malgr tous les chagrins qu'il vous donne. Bien vous, Yves Kermadec. LX Un dimanche de dcembre, je revins Brest sans tre annonc et je descendis dans le quartier bas de la Grand'rue, cherchant la maison d'Yves. En lisant les numros des portes, je longeais toutes ces hautes constructions de granit, qui sont d'anciennes maisons de riches tombes aux mains du peuple: en bas, partout des cabarets ouverts; en haut, des fentres rideaux de pauvre, avec de dernires fleurs maladives, sur les appuis; des chrysanthmes morts, dans des pots. C'tait le matin. Des bandes de matelots circulaient dj, dans leur belle tenue propre, chantant, commenant la fte du dimanche. On respirait une brume blanche, une fracheur humide,--sensation nouvelle de l'hiver.--Comme j'arrivais de l'Adriatique, encore ensoleille, les teintes de ce Brest me semblaient plus grises. Au numro 154,--au-dessus de l'enseigne: _ la Pense du beau canonnier_.--Je montai trois tages d'un vieil escalier immense, et trouvai la chambre des Kermadec. On entendait de la porte le bruit rgulier d'un berceau. Petit Pierre, bien gt tout de mme, avait gard cette habitude de se faire endormir, et Yves, seul avec son fils, tait assis prs de lui, le berant d'une main, trs lentement. Il leva son regard triste, mu de me voir, mais osant peine venir moi, son expression disant: Ah! oui, frre, je sais, vous venez pour me prendre; c'tait bien ce que j'avais demand; mais.... Mais je ne vous attendais peut-tre pas si vite; et, de m'en aller, cela va me faire souffrir... Physiquement, Yves avait chang beaucoup. Il tait devenu plus ple, l'abri du hle de mer; son expression tait diffrente, moins assure, et presque douloureuse. Il avait souffert, on le voyait bien; mais, sur sa figure, toujours marmorenne, incolore, le vice n'avait pu imprimer aucune trace. Je regardais tout autour de moi avec une impression de surprise et un serrement de coeur; en effet, je n'avais pas prvu ce que pourrait tre, terre et dans une ville, le logis de mon frre Yves. Il tait bien diffrent de ces logis de mer o je l'avais longtemps connu: les hunes, pleines de vent et de soleil. Ici, maintenant, au milieu de ces ralits pauvres, je me trouvais, comme lui sans doute, dpays et mal l'aise. Marie tait dehors, la fontaine, et petit Pierre dormait bien, ses longs cils de petit enfant reposs sur ses joues. Nous tions seuls l'un devant l'autre, et, comme il avait peur de se retrouver ainsi en face de moi, vite il parla d'embarquement, de dpart. Une permutation sur la _liste_ me mettait Brest le premier partir; on allait armer deux ou trois bateaux,--pour la station de Chine, pour les mers du sud, pour le Levant;--et il fallait s'attendre, d'une heure l'autre, une de ces destinations-l. La semaine qui suivit fut une de ces priodes agites comme on en traverse souvent dans les existences maritimes: vivre en camp volant l'htel, dans le dsordre des malles moiti dfaites, ignorant la route qu'on prendra demain; s'occuper d'une quantit de choses, service au port et prparatifs de campagne;--et puis des alles et venues, des dmarches pour Yves, afin de le retirer de cette Rserve et de le garder sous ma main, prt partir avec moi. Les journes de dcembre, trs courtes, trs sombres, s'enfuyaient vite. Je montais souvent, quatre quatre, le vieil escalier sordide des Kermadec;--et Marie, toujours anxieuse des premiers mots que j'allais dire, me souriait tristement, avec une confiance respectueuse et rsigne, attendant ma dcision. LXI En rade de Brest, 23 dcembre 1880. Une nuit de dcembre, claire et froide;--un grand calme sur la mer, un grand silence bord. Dans une trs petite chambre de navire, qui est peinte en blanc et qui a des murs de ter, Yves est assis prs de moi sur des malles, des caisses ouvertes. C'est encore le dsarroi de l'arrive; il faudra s'installer et se faire un chez-soi dans ce rduit qui va bientt nous promener au milieu des lames ou des houles de l'hiver. Tous ces embarquements prvus, ces longues campagnes projetes, n'ont pas abouti. Et je me trouve tout simplement sur cette _Svre_ qui ne quittera pas les ctes bretonnes. Depuis ce matin, Yves est de l'quipage, et nous voil ensemble encore, vue humaine, pour un an. tant donn notre mtier, c'est l un bonheur qui nous arrive; nous pouvions d'un moment l'autre nous quitter pour toujours. Et Yves a donn joyeusement cent francs de sa bourse au marin qui a consenti lui cder sa place. Va pour cette _Svre_, puisque le sort nous y a jets. Cela nous rappellera le temps dj lointain o nous naviguions tous deux sur la _mer brumeuse_ protge par le _clocher jour_. Mais j'aurais mieux aim tre envoy ailleurs, quelque part au soleil; pour Yves surtout, j'aurais voulu l'emmener plus loin de Brest, plus loin des mauvais amis et des tavernes de la cte. LXII En mer, 25 dcembre, Nol. C'tait le surlendemain, de trs bonne heure, au petit jour. Je montais sur le pont, ayant peine dormi un moment, aprs un _quart de minuit quatre heures_ trs dur: nous avions t malmens toute la nuit par grand vent et grosse mer. Yves tait l, tout mouill, mais trs son aise dans son lment, et, ds qu'il me vit paratre, il me montra de la main, en souriant, un pays singulier duquel nous nous approchions. Des falaises grises muraient les lointains de l'horizon comme un long rempart.--Une espce de calme venait de se faire dans les eaux, bien que le vent continut de nous envoyer sa pousse furieuse. Au ciel, des nues sombres et lourdes glissaient les unes sur les autres, trs vite: toute une vote de plomb en mouvement; des choses immenses, obscures, qui se dformaient, qui semblaient trs presses de passer, de courir ailleurs, comme prises du vertige de quelque chute prochaine et formidable. Autour de nous, des milliers d'cueils, des ttes noires qui se dressaient partout au milieu de cet autre remuement argent que les lames faisaient; on et dit d'immenses troupeaux de btes marines. perte de vue, il y en avait toujours, de ces dangereuses ttes noires, la mer en tait couverte. Et puis, l-bas, sur la falaise lointaine, les silhouettes de trois clochers trs vieux, ayant l'air plants l tout seuls au milieu d'un dsert de granit, l'un dominant de beaucoup les deux autres et dressant sa haute taille comme un gant qui observe et qui prside.... Ah! oui!... je le reconnaissais bien, celui-l, et, comme Yves, je le saluai d'un sourire; un peu inquiet cependant de le voir reparatre si prs de nous, et au milieu de cette fte de tnbres, un matin o je ne l'attendais pas.... Qu'tions-nous venus faire l, dans son voisinage? Cela n'entrait pas dans nos projets, je ne comprenais plus. C'tait une dcision brusque du commandant, prise pendant mon heure de sommeil: venir l'entre de la rade du taureau, tout prs de Saint-Pol-de-Lon, chercher un abri contre le vent du sud, la mer au large s'tant faite trop grosse pour nous. ...Et voil comment, son retour dans la _mer brumeuse_, la premire visite d'Yves fut pour son clocher. LXIII Cherbourg, 27 dcembre 1880. sept heures du matin, on me rapporte Yves, au fond d'un canot, ivre mort. Ce sont d'anciens amis, des gabiers de la _Vnus_, qui l'ont tran toute la nuit dans les bouges,--pour fter leur retour des Antilles. Je suis de quart. Personne encore sur le pont; seulement quelques matelots qui font leur _fourbissage_,--mais des dvous, ceux-l, connus de longue date, et sur qui on peut compter. Quatre hommes l'enlvent, le descendent furtivement par un panneau et le cachent dans ma chambre. Mauvais dbut bord de cette _Svre_, o je l'avais pris sous ma garde, comme en punition, et o il avait promis d'tre exemplaire. Cette ide sombre me venait pour la premire fois, qu'il tait perdu, bien perdu, malgr tout ce que je pourrais tenter pour le sauver de lui-mme. Et aussi cette autre rflexion, plus dsolante encore, que peut-tre il lui manquait quelque chose dans le coeur.... ...Tout le jour, Yves ressemble un mort. Il a perdu son bonnet, son porte-monnaie, son sifflet d'argent, et s'est fait un trou dans la tte. Vers six heures du soir seulement, il donne signe de vie. Comme un enfant qui se rveille, il sourit (il est encore ivre, sans cela il ne sourirait pas) et demande manger. Alors je dis Jean-marie, mon domestique fidle, un pcheur d'Audierne: Va-t-en l'office du _carr_, lui chercher de la soupe. Jean-marie apporte cette soupe, et Yves est l qui tourne, retourne sa cuiller, n'ayant plus l'air de se rappeler par quel bout a peut bien se prendre. Allons, Jean-marie, fais-le manger, va! --Elle est trop sale!... dit Yves tout coup, se reculant, faisant la grimace, l'accent trs breton, les yeux encore moiti ferms. Trop sale!... trop sale!... Puis il se rendort, et, Jean-marie et moi, nous clatons de rire. J'tais fort triste pourtant, mais cette ide et cet aplomb d'enfant gt taient bien drles.... ...Le soir, dix heures, Yves, revenu lui-mme, se leva furtivement, et disparut. Pendant deux jours, il se tint cach sur l'avant du navire, dans le poste de l'quipage, ne montant que pour son quart et pour la manoeuvre, baissant la tte, n'osant plus me voir. Oh! ces rsolutions qu'on a reprises vingt fois, qu'on n'a pas su tenir.... On n'ose plus les reprendre encore, ou du moins on n'ose plus le dire.... Et on s'affaisse, inerte, laissant passer les jours, attendant le courage et l'estime de soi-mme, qui ne reviennent pas.... Peu peu cependant nous avions retrouv notre manire d'tre habituelle. Je l'appelais le soir, et il venait faire auprs de moi cette longue promenade automatique des marins, qui dure des heures entre les mmes planches. Nous causions peu prs comme autrefois, sous le vent triste, sous la pluie fine. C'tait bien toujours sa mme faon, la fois trs nave et trs profonde, de penser et de dire; c'tait la mme chose, avec je ne sais quelle contrainte, quelle glace entre nous deux, qui ne pouvait plus se fondre. J'attendais un mot de repentir qui ne venait pas. L'hiver s'avanait, cet hiver de la Manche, qui enveloppe tout,--les ides, les tres et les choses,--dans le mme crpuscule gris. Les grands froids sombres taient arrivs, et nous faisions notre promenade de chaque soir plus vite, pressant le pas sous le vent humide de la mer. Quelquefois j'avais envie de lui dire en serrant sa main bien fort: Allons, frre, je t'ai pardonn, va; n'y pensons plus. Cela s'arrtait sur mes lvres: aprs tout, c'tait lui de me demander pardon; et alors, je gardais une espce de froideur hautaine qui l'loignait de moi. Non, cette _Svre_ dcidment ne nous russissait pas.... LXIV Petit Pierre est Plouherzel, qui essaye de jouer devant la porte de sa grand-mre;--tout dpays en regardant l-bas cette nappe d'eau immobile avec cette grande forme de bte qui semble dormir au milieu, derrire un voile de brume. On est bien au grand air ici, mais le vent y est plus pre qu' Toulven, la campagne plus dsole; et les enfants sentent tout cela d'instinct; en prsence des tristesses des choses, ils ont des mlancolies et des silences involontaires,--comme les petits oiseaux. Voil bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumire voisine pour le voir, lui, le nouveau venu. Mais ce ne sont plus ceux de Toulven, ceux-ci; ils ne connaissent pas les mmes jeux; les quelques petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du mme breton. Alors, n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont l tous trois qui s'observent, avec des petits sourires, avec des petites mines comiques. ...C'est hier que petit Pierre est arriv Plouherzel avec Marie Kermadec. Yves a crit sa femme de faire bien vite ce voyage; une ide lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les rconcilierait peut-tre avec sa mre. C'est que la vieille femme, toujours dure et volontaire, aprs avoir d'abord refus net son consentement leur mariage, ne l'a donn ensuite que de mauvaise grce, et, depuis, ne veut plus seulement faire rponse leurs lettres. Pauvre vieille dlaisse!... De treize enfants que Dieu lui avait donns, trois sont morts tout petits. Sur huit garons qui ont grandi, tous marins, la mer lui en a pris sept,--sept, qui ont disparu dans des naufrages, ou bien qui ont pass l'tranger, comme Gildas et Goulven. Ses filles, maries, disperses. Des deux plus jeunes, qui demeuraient au logis, l'une a pous un _Islandais_, qui l'a emmene Trguier; l'autre, la tte tourne de religion, s'est mis en l'esprit d'entrer au couvent des Dames de Saint-Gildas du Secours. Restait la toute petite, l'enfant abandonne de Goulven. Ah! elle s'tait mise la chrir, celle-l!--une fille naturelle, cependant,--mais la dernire pave de ce long naufrage qui lui avait emport, l'un aprs l'autre, tous les autres. La petite aimait aller regarder la mare monter, au bord du lac d'eau marine. On le lui avait dfendu pourtant. Mais, un jour, elle y tait alle toute seule, et on ne l'a plus vue revenir. La mare suivante a rapport un petit cadavre raidi, une petite fille de cire blanche, qu'on a couche prs de la chapelle, sous une croix de bois et une bosse de gazon vert. Elle avait encore un espoir en son fils Yves, le dernier, le plus chri, parce qu'il tait rest le plus longtemps au foyer.... Peut-tre, au moins, celui-l reviendrait-il quelque jour habiter prs d'elle! Mais non, cette Marie Keremenen le lui avait pris; et, en mme temps,--chose qui comptait aussi dans sa rancune,--elle lui avait enlev l'argent que ce fils lui envoyait autrefois pour l'aider vivre. Et, depuis deux ans, elle tait seule, toute seule, jusqu' son dernier jour. Pour obir Yves, Marie est venue hier, aprs deux journes de voyage, frapper cette porte avec son enfant. Une vieille femme, aux traits durs, qu'elle a reconnue tout de suite sans jamais l'avoir vue, est venue lui ouvrir. Je suis Marie, la femme d'Yves.... Bonjour, ma mre! --La femme d'Yves! la femme d'Yves!... Et, alors, c'est donc le petit Pierre, celui-ci? C'est donc mon petit-fils? Tout de mme son oeil s'tait adouci en regardant ce petit-fils. Elle les avait fait entrer, bien manger, bien se chauffer, et leur avait prpar son meilleur lit. Mais, c'est gal, c'tait toujours un froid, une glace que rien ne pouvait fondre. Dans les coins, en se cachant, la grand-mre embrassait son petit-fils avec amour; mais, devant Marie, jamais! Toujours raide, revche. Quelquefois on causait d'Yves, et Marie disait timidement que, depuis leur mariage, il se corrigeait beaucoup. Tra la la la!... se corriger!... rptait la vieille mre, en prenant son air mauvais. Tra la la la, ma fille!... se corriger!... C'est la tte de son pre, c'est la mme chose, c'est tout pareil, et vous n'avez pas fini d'en voir avec lui; moi, je vous le dis. Alors la pauvre Marie, le coeur gros, ne sachant plus que rpondre, ni que dire tout le long du jour, ni que faire d'elle-mme, attendait avec impatience le temps fix par Yves pour repartir. Et, bien sr, elle ne reviendrait plus. LXV Au sortir de Paimpol, Marie est remonte avec son fils dans la diligence, qui s'branle et les emmne. Par la portire, elle regarde sa belle-mre, qui est tout de mme venue de Plouherzel les conduire jusqu' la ville, mais qui leur a dit un bonjour glacial, un bonjour bref faire mal au coeur. Elle la regarde, et elle ne comprend plus: la voil qui court maintenant, qui court aprs la voiture,--et puis sa figure qui change, qui leur fait comme une grimace. Qu'est-ce qu'elle leur veut? Et Marie regarde presque effraye. Elle grimace toujours. Ah!... C'est qu'elle pleure! Ses pauvres traits se contractent tout fait, et voici les larmes qui coulent.... Elles se comprennent maintenant toutes les deux. Pour l'amour de Dieu! Faites arrter la voiture, monsieur, dit Marie un _Islandais_ qui est assis prs d'elle, et qui a compris, lui aussi; car il passe son bras au travers du petit carreau de devant et tire le conducteur par sa manche. La voiture s'arrte. La grand-mre qui a toujours couru, est l derrire, toucher le marchepied; elle leur tend les mains, et sa figure est toute baigne de larmes. Marie est descendue, et la vieille femme, la serrant dans ses bras, l'embrassant, embrassant petit Pierre: ma chre fille, que le bon Dieu t'accompagne! Et elle pleure sanglots. Voyez-vous, ma fille, avec Yves, il faut tre trs douce, le prendre par le coeur; vous verrez que vous pourrez tre heureuse avec lui. Moi, j'ai peut-tre trop montr les gros yeux son pauvre pre. Dieu vous bnisse, ma chre fille!... Et les voil, unies dans le mme amour pour Yves, et pleurant ensemble. Allons, les femmes! Crie le conducteur, quand vous aurez fini de frotter vos museaux? Il faut arracher l'une de l'autre. Et Marie, rassise dans son coin, regarde en s'loignant, avec ses yeux pleins de larmes, la vieille femme, qui s'est affaisse en sanglotant, sur une borne, tandis que petit Pierre, avec sa petite main potele, lui fait adieu par la portire. LXVI 1er janvier 1881. Au fond de l'arsenal de Brest, un peu avant le jour, le premier matin de l'anne 1881,--un lieu triste, ce fond de port; la _Svre_ y tait amarre depuis une semaine. En haut, le ciel avait commenc blanchir entre les grandes murailles de granit qui nous enfermaient. Les rverbres, trs rares, donnaient dans la brume leur dernire petite lumire jaune. Et on voyait dj des silhouettes de choses formidables qui se dessinaient, veillant des ides de rigidit mchante; des machines haut perches, des ancres normes dressant leurs pattes noires; toute sorte de formes indcises et laides, et puis des navires dsarms, avec leurs gigantesques tournures de poisson, immobiles sur leurs chanes, comme de gros monstres morts. Un grand silence dans ce port, et un froid mortel.... Il n'y a pas de solitude comparable celle des arsenaux de la marine de guerre pendant les nuits, surtout pendant les nuits de fte. Aux approches du coup de canon de retraite, tout le monde s'enfuit comme d'un lieu pestifr; des milliers d'hommes sortent de partout, grouillant comme des fourmis, se htant vers les portes. Les derniers courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de trouver les grilles fermes. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus personne, plus rien. De loin en loin, une ronde passe, hle par les sentinelles et disant tout bas les mots convenus. Et puis le peuple silencieux des rats dbouche de tous les trous, prend possession des navires dserts, des chantiers vides. De garde bord depuis la veille, je m'tais endormi trs tard, dans ma chambre glaciale aux murailles de fer. J'tais inquiet d'Yves, et, cette nuit-l, ces chants, ces cris de matelots, qui m'arrivaient de trs loin, des mauvais quartiers de la ville, m'apportaient une tristesse. Marie et le petit Pierre taient faire leur voyage Plouherzel en Golo, et lui, Yves, avait voulu quand mme passer cette soire terre dans Brest, pour fter le nouvel an avec d'anciens amis. J'aurais pu l'arrter en le priant de rester me tenir compagnie mais toujours cette glace, entre nous deux, qui persistait: je l'avais laiss partir. Et cette nuit du 31 dcembre, c'est prcisment la nuit dangereuse, o il semble que tout ce Brest soit pris d'un vertige d'alcool.... En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier matin de l'anne nouvelle, et je commenai la promenade machinale, les cent pas du quart, en songeant mille choses passes. Surtout je songeais beaucoup Yves, qui tait ma proccupation prsente. Depuis quinze jours, sur cette _Svre_, il me semblait voir lentement s'en aller, d'heure en heure, l'affection de ce frre simple qui avait t longtemps mon seul vrai ami au monde. D'ailleurs, je lui en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il me semblait que, moi aussi, je l'aimais moins.... Un oiseau noir passa au-dessus de ma tte, jetant un croassement lamentable dans l'air. Allons bon! dit un matelot, qui faisait dans l'obscurit sa toilette matinale grande eau froide, en voil un qui nous souhaite la bonne anne!... Sale bte de malheur! Ah bien, c'est signe que nous en verrons de belles! ...Yves rentra sept heures, marchant trs droit, et rpondit l'appel. Aprs, il vint moi, comme de coutume, me dire bonjour. ses yeux un peu ternis, sa voix un peu change, je vis bien vite qu'il n'avait pas t compltement sage. Alors je lui dis, d'un ton de commandement brusque: Yves, il ne faudra pas retourner terre aujourd'hui. Et puis j'affectai de parler d'autres, ayant conscience d'avoir t trop dur, et mcontent de moi-mme. _Midi_.--L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient dserts comme les jours de grande fte. De partout, on voyait sortir les matelots, bien propres dans leur tenue des dimanches, s'poussetant d'une main empresse, s'arrangeant les uns aux autres leur grand col bleu, et vite, d'un pas alerte, gagnant les portes, s'lanant dans Brest. Quand vint le tour de ceux de la _Svre_, Yves parut avec les autres, bien bross, bien lav, bien dcollet, dans ses plus beaux habits. Yves, o vas-tu? Lui, me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais pas, et qui me dfiait, et o je lisais encore la fivre et l'garement de l'alcool. Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays, auxquels j'ai promis, et qui m'attendent. Alors j'essayai de le raisonner, le prenant part; oblig de dire tout cela trs vite, car le temps pressait oblig de parler bas et de garder un air trs calme, car il fallait dissimuler cette scne aux autres, qui taient l, tout prs de nous. Et je sentais que je faisais fausse route, que je n'tais plus moi-mme, que la patience m'abandonnait. Je parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas. Oh! si, je vous jure, j'irai! dit-il la fin en tremblant, les dents serres; moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne m'en empcherez pas. Et il se dgageait, me bravant en face pour la premire fois de sa vie, s'en allant pour rejoindre les autres. Aux fers?... Eh bien, oui, Yves, tu iras! Et j'appelai un sergent d'armes, lui donnant tout haut l'ordre de l'y conduire. Oh! Ce regard qu'il me jeta en se rendant aux fers, oblig de suivre le sergent d'armes qui l'emmenait l, devant tout le monde, de descendre dans la cale avec ses beaux habits du dimanche!... Il tait dgris, assurment; car il regardait profond et ses yeux taient clairs. Ce fut moi qui baissai la tte sous cette expression de reproche, d'tonnement douloureux et suprme, de dsillusion subite et de ddain. Et puis je rentrai chez moi.... tait-ce fini entre nous deux? Je le croyais. Cette fois, je l'avais bien perdu. Avec son caractre breton, je savais qu'Yves ne reviendrait pas; son coeur, une fois ferm, ne se rouvrirait plus. Je venais d'abuser de mon autorit contre lui et il tait de ceux qui, devant la force, se cabrent et ne cdent plus. ...J'avais pri l'officier de garde de me laisser pour ce jour-l continuer le service, n'ayant pas le courage de quitter le bord,--et je me promenais toujours sur ces ternelles planches. L'arsenal tait dsert entre ses grands murs.--Personne sur le pont.--Des chants trs lointains, arrivant des basses rues de Brest.--Et, en bas, dans le poste de l'quipage, la voix des matelots de garde criant intervalles rguliers les nombres du _loto_ avec toujours ces mmes plaisanteries de bord, qui sont trs vieilles et qui les font rire: 22, les deux fourriers la promenade! --33, les jambes du matre coq! Et mon pauvre Yves tait au-dessous d'eux, fond de cale, dans l'obscurit, tendu sur les planches par ce grand froid avec la boucle au pied. Que faire?... Donner l'ordre de le mettre en libert et de me l'envoyer? Je devinais parfaitement ce qu'elle pourrait tre, cette entrevue: lui debout, impassible, farouche, m'tant trs respectueusement son bonnet, et me bravant par son silence, en dtournant les yeux. Et puis, s'il refusait de venir,--et il en tait trs capable en ce moment,--alors... ce refus d'obissance... comment le sauver de l ensuite? Comment le tirer de ce gchis que j'aurais t commettre entre nos affaires nous et les choses aveugles de la discipline?... Maintenant, la nuit tombait, et il y avait prs de cinq heures qu'Yves tait aux fers. Je songeais au petit Pierre et Marie, aux bonnes gens de Toulven, qui avaient mis leur espoir en moi, et puis un serment que j'avais fait une vieille mre de Plouherzel. Surtout, je sentais que j'aimais toujours mon pauvre Yves comme un frre.... Je rentrai chez moi, et vite je me mis lui crire; ce devait tre le seul moyen entre nous deux; avec nos caractres, les explications ne nous russissaient jamais.--Je me dpchais, j'crivais en trs grosses lettres, pour qu'il pt lire encore: la nuit venait vite, et, dans l'arsenal, la lumire est chose dfendue. Et puis je dis au sergent d'armes: Allez chercher Kermadec, et amenez-le parler _l'officier de quart_, ici, dans ma chambre. J'avais crit: Cher frre, Je te pardonne et je te demande de me pardonner aussi. Tu sais bien que nous sommes frres maintenant et que, malgr tout, c'est la vie la mort entre nous deux. Veux-tu que tout ce que nous avons fait et dit sur la _Svre_ soit oubli, et veux-tu essayer encore une fois une grande rsolution d'tre sage? Je te le demande au nom de ta mre. cris seulement oui au bas de ce papier, veux-tu? Et tout sera fini, nous n'en reparlerons plus. Pierre. Quand Yves se prsenta, sans le regarder, ni attendre de rponse, je lui dis simplement: Lis ceci que je viens d'crire pour toi, et je m'en allai, le laissant seul. Lui fut vite parti, comme s'il avait eu peur de mon retour, et, ds que je l'entendis s'loigner, je rentrai pour voir. Au bas de mon papier,--en lettres encore plus grosses que les miennes, car la nuit arrivait toujours,--il avait crit: Oui, frre! et sign: Yves. LXVII Jean-marie, dpche-toi d'aller dire Yves que je l'attends l, en bas, terre, sur le quai! C'tait dix minutes aprs. Il fallait bien se voir, aprs s'tre crit, pour que la rconciliation ft complte. Quand Yves arriva, il avait sa figure change, et son bon sourire, que je n'avais plus vu depuis bien longtemps. Je pris sa main, sa pauvre main de gabier dans les miennes; il fallait la serrer trs fort pour qu'elle sentt la pression, car le travail l'avait beaucoup durcie. Aussi, pourquoi m'avez-vous fait cela? Ce n'tait pas bien, allez! Et ce fut tout ce qu'il trouva me dire, en manire de reproche. Nous n'tions pas astreints la garde de nuit sur cette _Svre_. Sais-tu, Yves, nous allons passer cette soire de premier de l'an ensemble terre, dans Brest, et tu dneras en face de moi, _ la bourse_. Cela ne nous est jamais arriv, et cela nous amusera. Vite, va faire pousseter ton dos (il s'tait tout sali dans la cale aux fers), et allons-nous-en. --Oh! Mais dpchons-nous, alors. Plutt, je m'poussetterai chez vous, dans votre chambre de terre. Le canon va tirer, nous n'aurons jamais le temps de sortir. Nous tions justement tout au fond du port, trs loin des portes et nous voil partis courant presque. Allons, bien! Le coup de canon, moiti route et nous sommes pris! Obligs de rentrer bord de cette _Svre_, o il fait froid et o il fait noir. Au _carr_, il y a un mchant fanal, allum dans une cage grille par le pompier de ronde, et pas de feu.--C'est l que nous passons notre soire de premier de l'an, privs de dner par notre faute, mais contents tout de mme de nous tre retrouvs et d'avoir fait la paix. Pourtant quelque chose encore proccupait Yves. Je n'ai pas pens vous dire cela plus tt: vous auriez peut-tre mieux fait de me remettre aux fers jusqu' demain matin, cause des autres, voyez-vous, qui n'auront pas trop compris... Mais, sur sa conduite venir, il n'avait plus d'inquitude et se sentait ce soir trs fort de lui-mme: D'abord, disait-il, j'ai trouv une manire sre: je ne descendrai plus jamais terre qu'avec vous, quand vous m'emmnerez.--Ainsi, comme a, vous comprenez bien... LXVIII Dimanche, 31 mars 1881. Toulven, au printemps; les sentiers pleins de primevres. Un premier souffle un peu tide passe et surprend dlicieusement, passe sur les branchages des chnes et des htres, sur les grands bois effeuills, et nous apporte, dans cette Bretagne grise, des effluves d'ailleurs, des ressouvenirs de pays plus lumineux. Un t ple va venir, avec de longues, longues soires douces. Nous sommes tous sortis sur la porte de la chaumire, les deux vieux Keremenen, Yves, sa femme, et puis Anne, la petite Corentine et le petit Pierre. Des chants d'glise, que nous avions d'abord entendus dans le lointain, se rapprochent trs lentement. C'est la procession qui arrive d'un pas rythm, la premire procession du printemps.--La voil dans le chemin vert,--elle va passer devant nous. Monte-moi, parrain, monte!... dit petit Pierre, qui me tend les bras pour se faire prendre mon cou, pour mieux voir. Mais Yves le veut pour lui, et, l'enlevant trs haut, le pose tout debout sur sa tte; alors petit Pierre sourit de se trouver si grand, et plonge ses mains dans les branches moussues des vieux arbres. La bannire de la vierge passe, porte par deux jeunes hommes recueillis et graves. Tous les hommes de Trmeul et de Toulven la suivent, tte nue, jeunes et vieux, leur feutre bas, de longs cheveux, blonds ou blanchis par l'ge, qui tombent sur des vestes bretonnes ornes de broderies vieilles. Toutes les femmes viennent derrire: des corselets noirs tous brods d'yeux, un petit brouhaha contenu de voix qui prononcent des mots celtiques, un remuement de grandes choses en mousseline blanche sur les ttes. La vieille sage-femme dfile la dernire, courbe et trottant menu, toujours avec son allure de fe; elle nous adresse un signe de connaissance et menace petit Pierre, par plaisanterie, du bout de son bton. Cela s'loigne et le bruit aussi.... Maintenant nous voyons, par derrire et de loin, toute cette file qui monte entre les troites parois de mousse, tout ce plein sentier de coiffes grandes ailes et de collerettes blanches. Cela s'en va, en zigzags, montant toujours vers Saint-loi de Toulven. C'est trs bizarre, cette queue de procession. Oh!... toutes ces coiffes! dit Anne, qui a fini son chapelet la premire, et qui se met rire, saisie de l'effet de toutes ces ttes blanches largies par les tuyaux de mousseline. C'est fini,--perdu dans les lointains de la vote de htres;--on ne voit plus que le vert tendre du chemin, et les touffes de primevres semes partout: vgtations htives qui n'ont pas pris le temps de voir le soleil, et qui se pressent sur la mousse en gros bouquets compacts, d'un jaune ple de soufre, d'une teinte laiteuse d'ambre. Les Bretons les appellent _fleurs de lait_. Je prends petit Pierre par la main, et l'emmne avec moi dans les bois, pour laisser Yves seul avec ses parents. Ils ont des affaires trs graves, parat-il, discuter ensemble; toujours ces questions d'intrt et de partage qui, la campagne, tiennent une si grande place dans la vie. Cette fois, il s'agit d'un rve qu'ils ont fait tous deux, Yves et sa femme: runir tout leur avoir et btir une petite maison, _couverte en ardoise_, dans Toulven. J'aurai ma chambre moi, dans cette petite maison, et on y mettra des vieilleries bretonnes que j'aime, et des fleurs et des fougres. Ils ne veulent plus demeurer dans les grandes villes, ni dans Brest surtout;--_c'est trop mauvais pour Yves_. Comme a, dit-il, c'est vrai que je n'habiterai pas bien souvent chez moi; mais, quand je pourrai y venir, nous y serons tout fait heureux. Et puis, vous comprenez, c'est surtout pour plus tard, quand j'aurai ma retraite; je serai trs bien dans ma maison, avec mon petit jardin. La retraite!... Toujours ce rve que les matelots commencent faire en pleine jeunesse, comme si leur vie prsente n'tait qu'un temps d'preuve. Prendre sa retraite, vers quarante ans; aprs avoir fait les cent coups par le monde, possder un petit coin de terre soi, y vivre trs sage et n'en plus sortir; devenir quelqu'un de pos dans son hameau, dans sa paroisse,--marguillier aprs avoir t rouleur de mer; vieux diable, se faire bon ermite, bien tranquille.... Combien d'entre eux sont fauchs avant de l'atteindre, cette heure plus paisible de l'ge mr? Et, pourtant, interrogez-les, ils y songent tous. Cette _manire sre_ qu'Yves avait trouve pour tre sage lui avait russi trs bien; bord, il tait le marin exemplaire qu'il avait toujours t, et, terre, nous ne nous quittions plus. dater de cette mauvaise journe qui avait commenc l'an 81, notre faon d'tre ensemble avait compltement chang, et je le traitais prsent tout fait en frre. Sur cette _Svre_, un trs petit bateau o nous vivions, entre officiers, dans une intimit bien cordiale, Yves tait maintenant de notre bande.--Au thtre, dans notre loge; de part dans nos excursions, dans nos entreprises gnralement quelconques. Lui, intimid d'abord, refusant, se drobant, avait fini par se laisser faire, parce qu'il se sentait aim de tous. Et moi, j'esprais dans ce moyen nouveau et peut-tre trange: le rapprocher de moi le plus possible et l'lever au-dessus de sa vie passe, de ses amis d'autrefois. Cette chose qu'on est convenu d'appeler ducation, cette espce de vernis, appliqu d'ailleurs assez grossirement sur tant d'autres, manquait tout fait mon frre Yves; mais il avait par nature un certain tact, une dlicatesse beaucoup plus rares et qui ne se donnent pas. Quand il tait avec nous, il se tenait si bien sa place toujours, que lui-mme commenait s'y trouver l'aise. Il parlait trs peu, et jamais pour dire ces choses banales que tout le monde a dites. Et mme, lorsqu'il quittait sa tenue de marin pour prendre certain costume gris fort bien ajust avec des gants de Sude d'une nuance assortie, alors, tout en gardant sa dsinvolture de forban, sa tte en arrire et sa peau bronze, il prenait tout coup fort grand air. Cela nous amusait, de le mener avec nous, de le prsenter de braves gens auxquels son silence et sa carrure imposaient, et qui le trouvaient ddaigneux. Et c'tait drle, le lendemain, de le voir redevenu matelot, aussi bon gabier que devant. ...Donc, nous tions dans les bois de Toulven, petit Pierre et moi, chercher des fleurs, pendant le conseil de famille. Nous en trouvions beaucoup, des primevres jaune ple, des pervenches violettes, des bourraches bleues, et mme des silnes roses, les premires du printemps. Petit Pierre en ramassait tant qu'il pouvait, trs agit, ne sachant jamais auxquelles courir, et poussant de gros soupirs, comme accabl d'une besogne trs importante; il me les apportait bien vite par petits paquets, toutes mal cueillies, moiti chiffonnes dans ses petits doigts, et la queue trop courte. De la hauteur o nous tions, on voyait des bois perte de vue; les _pines-noires_ taient dj fleuries; toutes les branches, toutes les brindilles rougetres, pleines de bourgeons, attendaient le printemps. Et, l-bas, l'glise de Toulven dressait au milieu de ce pays d'arbres sa flche grise. Nous tions rests si longtemps dehors, qu'on avait mis Corentine en vigie dans le sentier vert pour annoncer notre retour. Nous la voyions de loin qui sautait, qui sautait, qui faisait le diable toute seule, avec sa grande coiffe et sa collerette au vent. Et elle criait bien fort: Les voil qui arrivent, Pierre _brass_ et Pierre _vienn_! (Pierre grand et Pierre petit) en se donnant main tous deux. Et elle tournait la chose en chanson et la chantait sur un air de Bretagne trs vif, en dansant en mesure: Les voil qui arrivent! Et ils se donnent la main tous deux, Pierre brass et Pierre vienn! Sa grande coiffe et sa collerette au vent, elle dansait comme une petite poupe devenue folle. Et la nuit tombait, nuit de mars, toujours triste, sous la vote effeuille des vieux arbres. Un froid courait tout coup comme un frisson de mort sur les bois, aprs le soleil tide du jour: Et ils se donnent la main tous deux, Pierre brass et Pierre vienn! Et Pierre vienn bugel-du! _Bugel-du_ (le petit bonhomme noir), ce mme surnom qu'Yves avait port, elle le donnait son petit cousin Pierre, toujours cause de cette couleur bronze des Kermadec. Alors je l'appelai: _Moisel vienn pen-melen_ (petite demoiselle tte jaune), et ce nom lui resta; il lui allait bien, cause de ses cheveux toujours chapps de sa coiffe, comme des cheveaux de soie couleur d'or. Tout le monde avait l'air heureux dans la chaumire, et Yves me prit part pour me dire qu'on s'tait trs bien entendu. Le vieux Corentin leur donnait deux mille francs, et une tante leur en prtait mille autres. Avec cela, ils pourraient acheter un terrain terme et commencer tout de suite btir. Aprs dner, vite il fallut aller prendre la voiture Toulven, et le train Bannalec. Yves et moi, nous nous en retournions Lorient, o notre _Svre_ nous attendait dans le port. Vers onze heures, quand nous fmes rentrs dans le logis de hasard que nous avions lou en ville, Yves, avant de se coucher, arrangea dans des vases nos fleurs des bois de Toulven. Pour la premire fois de sa vie, il faisait pareil ouvrage; il tait tonn de lui-mme et de trouver jolies ces pauvres fleurettes auxquelles il n'avait encore jamais pris garde. Eh bien, dit-il, quand j'aurai ma petite maison Toulven, j'en mettrai chez nous, car je trouve que a fait trs bien. C'est pourtant vous, tenez, qui m'avez donn l'ide de ces choses... LXIX En mer, le lendemain, 1er avril.--Route sur Saint-Nazaire.--Voilure du grand largue; forte brise du nord-ouest; mauvais temps; on ne voit plus les feux.--Entr dans le bassin au petit jour; cass le bossoir; craqu le petit mt de hune. Le 2, c'est jour de paye. Des hommes ivres tombent la nuit dans la cale et se fendent la tte. Une petite permission de deux jours, inattendue. En route avec Yves pour Trmeul en Toulven. Cette _Svre_ est un bon bateau, qui ne nous loigne jamais bien longtemps. dix heures du soir, au clair de lune, nous venons frapper la porte des vieux Keremenen et de Marie, qui ne nous attendent pas. On lve petit Pierre pour nous faire honneur, et on l'assied sur nos genoux. Tout surpris dans son premier sommeil, il nous dit bonjour tout bas, en souriant, et puis il ne fait plus grand cas de notre visite. Ses yeux se ferment malgr lui et sa petite tte s'en va de tous les cts. Et Yves, trs inquiet, le voyant baisser la tte et regarder en dessous, les cheveux dans les yeux: Moi, je trouve qu'il a un air... qu'il a un air... sournois! Et il me regarde anxieux de savoir ce que j'en pense, concevant dj une proccupation grave pour l'avenir. Il n'y a au monde que mon cher Yves pour avoir des frayeurs aussi drles. Je fais sauter petit Pierre, qui alors se rveille pour tout de bon et clate de rire, ses beaux grands yeux bien ouverts entre leurs longs cils. Yves se rassure et trouve qu'en effet il n'a plus la mine du tout sournoise. Quand sa mre le met tout nu, il ressemble aux bbs classiques, aux statues grecques de l'amour. LXX Toulven, 30 avril. Ceci se passe dans la chaumire des vieux Keremenen, la tombe de la nuit, un soir d'avril. Nous sommes toute une bande qui rentrons de la promenade: Yves, Marie, Anne, la petite Corentine _Penmelen_ et le petit Pierre _Bugel-du_. Il y a _quatre_ chandelles allumes dans la chaumire, (_trois_, cela ferait _la noce du chat_, et cela porterait malheur). Sur la vieille table de chne massif, polie par les annes, on a prpar du papier, des plumes, et du sable. On a rang des bancs tout autour. Des choses trs solennelles vont se passer. Nous dposons notre moisson d'herbes et de fleurs, qui met dans la chaumire noire une odeur d'avril, et puis nous prenons place. Encore deux bonnes vieilles qui entrent, l'air important; elles disent bonsoir avec une rvrence qui fait dresser tout debout leur grande collerette empese et s'assoient dans les coins. Puis Pierre Kerbras, le fianc d'Anne.--Enfin tout le monde est plac, nous sommes au complet. C'est la grande soire des arrangements de famille, o les vieux Keremenen vont excuter la promesse qu'ils ont faite leurs enfants. Ils se lvent tous deux pour ouvrir un bahut antique, dont les sculptures reprsentent des _Sacr-Coeurs_ alternant avec des coqs; ils remuent des papiers, des hardes, puis, tout au fond, prennent un petit sac qui parat lourd. Ensuite ils vont leur lit, retournent la paillasse et cherchent dessous: un second sac! Ils les vident sur la table, devant leur fils Yves, et on voit paratre toutes ces belles pices d'or et d'argent, marques d'effigies anciennes, qui, depuis un demi-sicle, s'taient amasses une une et dormaient. On les compte par petits tas: ce sont les deux mille francs promis. Maintenant c'est le tour de la vieille tante, qui se lve et vient vider un troisime petit sac: encore mille francs d'or. La vieille voisine s'avance la dernire; elle en apporte cinq cents dans un pied de bas. Tout cela, c'est pour prter Yves, tout cela s'entasse devant lui. Il signe deux petits reus sur du papier blanc et les remet aux vieilles prteuses qui font leur rvrence pour partir, et que l'on retient, comme l'usage le commande, pour boire un verre de cidre avec nous. C'est fini. Tout cela s'est pass sans notaire, sans acte, sans discussion, avec une confiance et une honntet qui sont choses de Toulven. ...Pan! pan! pan! la porte. C'est l'entrepreneur maon, et il arrive juste point. Avec celui-l, par exemple, on emploiera le papier timbr; c'est un vieux rou de Quimper, qui n'entend qu' moiti le franais, mais qui parat pas mal sournois, tout de mme, avec ses manires de la ville. J'ai mission de lui faire comprendre un plan de maison que nous avons combin dans nos soires de bord, et o figure _ma chambre_. Je discute la confection des moindres parties, et le prix de tous les matriaux, prenant un air de m'y connatre qui impose ce vieux, mais qui nous fait rire, Yves et moi, quand par malheur nos yeux se rencontrent. Sur une feuille timbre du prix de douze sous j'cris deux pages de clauses et de dtails: Une maison btie en granit, cimente avec du _sable de rivire_, blanchie la chaux, charpente en chtaignier, avec jardin devant, grenier lucarne, auvents peints en vert, etc., etc., le tout termin avant le 1er mai de l'anne prochaine et au prix fix d'avance de 2, 950 francs. J'en ai une vraie fatigue, de ce travail et de cette tension d'esprit; je suis trs tonn de moi-mme et je les vois tous merveills de ma prvoyance et de mon conomie! C'est inou les choses que ces bonnes gens me font faire. Enfin c'est sign, paraf. On boit du cidre, en se serrant la main la ronde. Et voil Yves propritaire en Toulven. Ils ont l'air si heureux, Marie et lui, que je ne regrette pas ma peine, pour sr. Les deux bonnes vieilles font leur rvrence dfinitive, et tous les autres, mme petit Pierre, qui n'a pas voulu se coucher, viennent, par la belle nuit qu'il fait, me reconduire, au clair de lune, jusqu' l'auberge. Toulven, 1er mai 1881. Nous sommes trs affairs ds le matin, Yves et moi, aids du vieux Corentin Keremenen, mesurer avec une corde le terrain acqurir. D'abord il a fallu en faire le choix, et cela nous a pris toute la matine d'hier. Pour Yves, c'tait l une question trs srieuse, arrter l'emplacement de cette petite maison, o il entrevoit, au fond d'un lointain mlancolique et trange, sa retraite, sa vieillesse et sa mort. Aprs beaucoup d'alles et de venues, nous nous sommes dcids pour cet endroit-ci. C'est l'entre de Toulven, sur la route qui mne Rosporden, un point lev, devant une petite place de village qui est gaye ce matin par une population de poules tapageuses et d'enfants roses. D'un ct, on verra Toulven et l'glise, de l'autre les grands bois. Pour le moment, ce n'est encore qu'un champ d'avoine trs vert. Nous l'avons bien mesur dans toutes les dimensions; au prix o est le mtre carr, il y en aura pour quatorze cent quatre-vingt-dix francs, plus les honoraires du notaire. Comme il va falloir qu'Yves soit sage et fasse des conomies pour payer tout cela! Il devient trs srieux quand il y songe. LXXI bord de la _Svre_, mai 1881. Yves, qui aura trente ans bientt, me prie de lui rapporter de terre un cahier reli pour commencer y crire ses impressions, ma manire; il regrette mme de ne plus se rappeler assez les dates et les choses passes pour reconstituer un journal rtrospectif de sa vie. Son intelligence s'ouvre une foule de conceptions nouvelles; il se faonne sur moi, c'est incontestable, et _se complique_ peut-tre un peu plus qu'il ne faudrait. Mais notre intimit amne un autre rsultat trs inattendu, c'est que je me simplifie beaucoup son contact; moi aussi, je change, et presque autant que lui.... Brest, juin 1881. six heures, le soir de la Saint-jean, sur l'impriale d'un omnibus de campagne, je revenais avec Yves du _pardon_ de Plougastel. Notre _Svre_ avait t, en mai, jusqu' Alger, et nous sentions mieux, par contraste, le charme particulier du pays breton. Les chevaux s'en allaient ventre terre, tout enrubanns, ayant sur la tte des bannires et des rameaux verts. Dans l'intrieur, on chantait, et dessus, prs de nous, trois matelots gris dansaient, bonnet sur l'oreille, des fleurs aux boutonnires, des rubans, des trompettes, et, par ironie pour les gens vue faible, portant des lorgnons bleus,--trois jeunes hommes la tournure dlure, la tte intelligente, qui couraient leur _borde_ de dpart au moment de s'en aller en Chine. Des bourgeois se fussent cass le cou. Eux, qui avaient tant bu, tenaient ferme, sautaient comme des cabris, et la voiture s'en allait grand train, de droite et de gauche, dans les ornires, mene par un cocher ivre. Plougastel, nous avions trouv le bruit d'une fte de village, des chevaux de bois, une naine, une gante, _la famille Mouton_ qui se dsosse, et des jeux et des cabarets. Et puis, sur une place isole, entoure de chaumires grises, les binious bretons sonnaient un air rapide et monotone du temps pass, des gens en vieux costume dansaient cette musique centenaire; hommes et femmes, se tenant par la main, couraient, couraient dans le vent, comme des fous, en longue file frntique. Cela, c'tait la vieille Bretagne, donnant encore sa note sauvage, mme aux portes de Brest, au milieu de ce tapage de foire. D'abord nous essayons, Yves et moi, de calmer ces trois matelots et de les faire s'asseoir. Et puis nous trouvons drle de nous voir, nous, leur faire ce sermon. Aprs tout, dis-je Yves, nous en avons bien fait d'autres. --Ah! Oui, bien sr, rpond-il avec conviction. Et nous nous contentons de tendre nos bras entre les montants de fer pour les empcher de tomber. ...Et les routes, les villages sont tout remplis de gens qui reviennent de ce pardon, et tous ces gens s'bahissent de voir passer cet quipage de fous, et ces trois matelots dansant sur cette voiture. La splendeur de juin jette sur toute cette Bretagne son charme et sa vie; la brise est douce et tide sous le ciel gris; les hauts foins, tout pleins de fleurs roses; les arbres, d'un vert d'meraude, remplis de hannetons. Et les trois matelots dansent toujours en chantant, et, chaque couplet, les autres, dans l'intrieur, reprennent le refrain: Il est parti vent arrire, Il reviendra en louvoyant. Les vitres de notre voiture en vibrent, et cet air, toujours le mme, rpt deux lieues durant, est un trs vieil air de France, si ancien et si jeune, d'une gaiet si frache et de si bon aloi, qu'au bout d'un moment, nous aussi, nous le chantons avec eux. Comme elle est belle et rajeunie, la Bretagne, et verte, au soleil de juin! Nous autres, pauvres gens de la mer, quand nous trouvons le printemps sur notre route, nous en jouissons plus que les autres, cause de notre vie squestre dans les couvents de planches. Il y avait huit ans qu'Yves n'avait vu son printemps breton, et nous avions t longtemps fatigus tous deux par l'hiver ou par cet ternel t qui resplendit ailleurs sur la grande mer bleue, et nous nous laissions enivrer par ces foins verts, par ces senteurs douces, par tout ce charme de juin que les mots ne peuvent dire. Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de jeunesse et d'oubli. Au diable toutes les rveries mlancoliques, tous les songes maladifs des tristes potes! Il fait bon courir, la poitrine au vent, en compagnie des plus joyeux d'entre les enfants du peuple. La sant et la jeunesse, c'est tout ce qu'il y a de vrai sur terre, avec la gaiet simple et brutale, et les chants des matelots! Et nous allions toujours trs vite et de travers, zigzaguant sur la route au milieu de tout ce monde, entre les aubpines trs hautes formant deux haies vertes, et sous la vote touffue des arbres. Bientt parut Brest, avec son grand air solennel, ses grands remparts de granit, ses grandes murailles grises, o poussaient aussi des herbes et des digitales roses. Elle tait comme enivre, cette ville triste, d'avoir par hasard un vrai jour d't, une soire pure et tide; elle tait pleine de bruit, de mouvement et de monde, de coiffes blanches et de marins qui chantaient. LXXII 5 juillet 1881. _En mer._--Nous revenons de la Manche. La _Svre_ marche tout doucement dans une brume paisse, poussant de minute en minute un coup de sifflet qui rsonne comme un appel de dtresse sous ce suaire humide qui nous enveloppe. Les solitudes grises de la mer sont autour de nous, et nous en avons le sentiment sans les voir. Il semble que nous tranions avec nous de longs voiles de tnbres; on voudrait les percer, on est comme oppress de se sentir depuis tant d'heures enferm l-dessous, et on songe que ce rideau est immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues et des lieues sans vue, dans le mme gris blafard, dans la mme atmosphre d'eau. Et la houle passe, lente, molle, rgulire, patiente, exasprante. C'est comme de grands dos polis et luisants, qui s'enflent, donnent leur coup d'paule, vous soulvent et vous laissent retomber. Brusquement, le soir, il se fait une claircie, et une chose noire se dresse tout prs de nous, surprenante, inattendue, comme un haut fantme surgissant de la mer: _Ar Men Du_ (les Pierres-Noires)! dit notre vieux pilote breton. Et, en mme temps, partout le voile se dchire. Ouessant apparat; toutes ses roches sombres, tous ses cueils se dessinent en grisailles obscures, battus par de hautes gerbes d'cume blanche, sous un ciel qui parat lourd comme un globe de plomb. Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'claircie, la _Svre_ met le cap sur Brest, ne sifflant plus, se htant, avec un grand espoir d'arriver. Mais le rideau lentement se referme et retombe. On n'y voit plus, la nuit vient, il faut remettre le cap au large. Et trois jours se passent ainsi sans plus rien voir. Les yeux se fatiguent veiller. C'est ma dernire traverse sur cette _Svre_, que je dois quitter aussitt notre retour Brest. Yves, avec ses ides de Breton, voit quelque chose de pas naturel dans cette brume, qui persiste en plein t comme pour retarder mon dpart. Cela lui semble un avertissement et un mauvais prsage. LXXIII Brest, 9 juillet 1881. Nous venons d'arriver tout de mme, et c'est mon dernier jour de garde bord; je dbarque demain. Nous sommes dans ce fond du port de Brest, o notre _Svre_ revient de temps en temps s'immobiliser entre deux grands murs. De hautes constructions mornes nous surplombent; autour de nous des assises de roches primitives portent des remparts, des chemins de ronde, tout un lourd chafaudage de granit, suant la tristesse et l'humidit.--Je connais par coeur toutes ces choses. Comme c'est en juillet, il y a des digitales, des touffes de silnes qui s'accrochent et l aux pierres grises. Ces plantes roses des murs, c'est la note de l't dans ce Brest sans soleil. J'ai pourtant une espce de joie de partir.... Cette Bretagne me cause toujours, malgr tout, une oppression mlancolique; je le sens maintenant, et, quand je songe au nouveau, l'inconnu qui m'attend, il me semble que je vais me rveiller au sortir d'une espce de nuit.... O m'enverra-t-on? Qui sait? Comment s'appellera ce coin de la terre o il faudra m'acclimater demain? Sans doute quelque pays de soleil o je deviendrai un autre _moi_ avec des sens diffrents, et o j'oublierai, hlas! Les choses aimes ailleurs. Mais mon pauvre Yves et mon petit Pierre, je souffre de les quitter tous deux. Pauvre Yves, qui s'est souvent fait traiter en enfant gt et capricieux, c'est lui prsent, l'heure de mon dpart, qui m'entoure de mille petites prvenances, presque enfantines, ne sachant plus comment s'y prendre pour me montrer assez son affection. Et cette manire d'tre a plus de charme chez lui, parce qu'elle n'est pas dans sa nature habituelle. Ce temps que nous venons de passer ensemble, dans une intimit fraternelle de chaque jour, n'a pas t exempt d'orages entre nous. Il mrite toujours un peu, malheureusement, ses notes passes d'indisciplin et d'indomptable; tout va bien mieux cependant, et, si j'avais pu le garder prs de moi, je l'aurais sauv. Aprs dner, nous montons sur le pont pour notre promenade habituelle du soir. Je dis une dernire fois: Yves, fais-moi une cigarette. Et nous commenons nos cent pas rguliers sur ces planches de la _Svre_. L, nous connaissons par coeur tous les petits trous o l'eau s'amasse, tous les taquets o l'on se prend les pieds, toutes les boucles o l'on trbuche. Le ciel est voil sur notre dernire promenade, la lune embrume et l'air humide. Dans le lointain, du ct de Recouvrance, toujours ces ternels chants de matelots. Nous causons de beaucoup de choses. Je fais Yves beaucoup de recommandations; lui, trs soumis, rpond par beaucoup de promesses, et il est fort tard quand il me quitte pour aller dormir dans son hamac. midi, le lendemain, mes malles peine fermes, mes visites pas faites, je suis la gare avec Yves et les amis du _carr_, qui me reconduisent. Je serre la main tous, je crois mme que je les embrasse, et me voil parti. Un peu avant la nuit, j'arrive Toulven, o j'ai voulu m'arrter deux heures pour leur faire mes adieux. Comme c'est vert et fleuri, ce Toulven, cette rgion frache et ombreuse, la plus exquise de Bretagne! L, on m'attendait pour couper les cheveux du petit Pierre. La pense qu'on pt me confier une pareille besogne ne me serait jamais venue. On me dit qu'il n'y avait que moi pour le faire rester tranquille. La semaine passe, on avait mand le barbier de Toulven, et petit Pierre avait tellement fait le diable, que les ciseaux avaient entam d'abord ses petites oreilles; il avait fallu y renoncer. J'essayai tout de mme, pour leur faire plaisir, ayant une envie de rire trs grande. Puis, quand ce fut fini, l'ide me vint de garder une de ces petites mches brunes que j'avais coupes, et je l'emportai, tonn de tant y tenir. LXXIV LETTRE D'YVES bord de la _Svre_, Lisbonne, 1er aot 1881. Cher frre, je vous rponds une petite lettre le jour mme que je reois la vtre. Je vous cris bien courir, et encore je profite de l'heure du djeuner, et je suis sur le rtelier du grand mt. Nous sommes entrs en relche Lisbonne hier au soir. Cher frre, nous avons eu tout fait un mauvais temps cette fois; nous avons perdu nos focs, l'artimon de cape et la baleinire. Je vous fais savoir aussi que, dans les grands coups de roulis, mon sac et mon armoire sont alls se promener et tous mes effets aussi; j'ai peu prs pour cent francs de perte dans toutes ces affaires-l. Vous m'avez demand qu'est-ce que j'avais fait de ma journe, dimanche, il y a quinze jours. Mais, mon bon frre, je suis rest tranquillement bord, finir de lire _Le Capitaine Fracasse_. Ainsi, depuis votre dpart, je n'ai t terre que dimanche dernier; et j'tais trs tranquille, parce que d'abord j'avais tout envoy l'argent de mon mois la maison; j'avais touch soixante-neuf francs et j'en avais envoy soixante-cinq ma femme. J'ai eu des nouvelles de Toulven et ils sont tous bien. Le petit Pierre est trs dgourdi et il sait trs bien courir prsent. Seulement, il est un peu mauvais quand il fait _sa petite tte de goland_, comme moi, vous savez; d'aprs ce que ma femme me dit sur sa lettre, il chavire tout chez nous. La maonnerie de notre maison est dj monte plus de deux mtres de terre; je serai bien heureux qu'elle soit tout fait finie, et surtout de vous voir install dans votre petite chambre. Cher frre, vous me dites de penser vous souvent; mais je vous jure qu'il ne se passe pas d'heure sans que je manque d'y penser, et mme plusieurs fois par heure. Du reste, maintenant, vous comprenez, je n'ai plus personne avec qui causer le soir,--et ma blague n'est plus souvent pleine. Je ne puis vous dire le jour de notre partance, mais je vous prie de m'crire Oran. On dit que nous serons pays Oran, pour pouvoir aller terre et acheter du tabac. Je termine, cher frre, en vous embrassant de tout mon coeur. Votre frre tout dvou qui vous aime, vous pour la vie, Yves Kermadec. P.-S.--Si j'ai beaucoup d'argent Oran, je ferai une trs grande provision de tabac, et surtout pour vous, de celui qui est pareil au tabac des Turcs et que vous aimez bien fumer. Le major m'a remis pour vous une serviette, la dernire qui vous avait servi table. Je l'ai lave, a fait que je l'ai un peu dchire. Quant au cahier que vous m'aviez donn pour crire mes histoires, il a t aussi tout fait cras par le coup de mer; alors maintenant j'ai tout laiss de ct. Cher frre, je vous embrasse encore de tout mon coeur. Yves Kermadec. bord, c'est toujours la mme chose, et le commandant n'a pas chang ses habitudes de crier pour la propret du pont. Il y a eu une grande dispute entre lui et le lieutenant, toujours au sujet du _cacatois_, vous savez? Mais ils se sont trs bien arrangs aprs. J'ai aussi vous dire que, dans sept ou huit mois, je pense encore avoir un autre petit enfant. Une chose pourtant qui ne me fait pas bien plaisir, car c'est un peu trop vite. Votre frre, Yves. LXXV C'est en Orient maintenant que viennent me trouver ces petites lettres d'Yves; elles m'y apportent, dans leur simplicit, les senteurs dj lointaines du pays breton. Ils s'loignent beaucoup, mes souvenirs de Bretagne. Dj je les revois passer comme travers des voiles de rve; les cueils connus de l-bas, les feux de la cte, la pointe du Finistre avec ses grandes roches sombres; et les approches dangereuses d'Ouessant les soirs d'hiver, et le vent d'ouest qui courait sous le ciel morne, la tombe des nuits de dcembre. D'ici, tout cela semble la vision d'un pays noir. La pauvre petite chaumire de Toulven! Elle tait bien humble, bien perdue au bord du sentier breton. Mais c'tait la rgion des grands bois de htres, des rochers gris, des lichens et des mousses; des vieilles chapelles de granit et des hauts foins sems de fleurs roses. Ici, du sable et des minarets blancs sous une vote trs bleue, et puis le soleil, l'enchanteur ternel. LXXVI LETTRE D'YVES Brest, le 10 septembre 1881. Mon bon frre, Je vous fais savoir le dsarmement de notre _Svre_; nous l'avons remise hier la _Direction_, et, ma foi, je n'en suis pas trop mcontent. Je compte rester quelque temps terre, au quartier; aussi (comme notre petite maison n'est pas trs avance, vous pensez bien), ma femme est venue s'installer auprs de moi Brest jusqu' ce qu'elle soit finie. Je pense que vous trouverez, cher frre, que nous avons bien fait. Cette fois, nous avons lou presque dans la campagne, Recouvrance, du ct de Pontaniou. Cher frre, je vous dirai que le petit Pierre a t bien malade par les coliques, pour avoir mang trop de _luzes_ dans les bois, ce dimanche dernier que nous avons t Toulven; mais cela lui a pass. Il devient tout fait mignon, et je reste des heures jouer avec lui. Le soir, nous allons nous promener tous les trois; nous ne sortons plus jamais qu'ensemble, et puis, quand l'un rentre, les deux autres rentrent aussi. Cher frre, si vous pouviez revenir Brest, il me manquerait plus rien; vous me verriez maintenant comme je suis, vous seriez tout fait content; car je n'tais jamais rest aussi tranquille. Je voudrais encore embarquer avec vous, mon bon frre, et tomber sur quelque bateau qui irait l-bas du ct du Levant vous retrouver; et pourtant je vous promets que la vie que je fais maintenant, je voudrais bien la continuer; mais cela n'est pas possible, car je suis trop heureux. Je termine en vous embrassant de tout mon coeur, et le petit Pierre vous envoie ses respects. Ma femme et tous mes parents Toulven vous font bien des compliments. Ils ont trs hte de vous voir, et je vous promets que moi aussi. Votre frre, Yves Kermadec. LXXVII Toulven, octobre 1881. ...Encore la ple Bretagne au soleil d'automne! Encore les vieux sentiers bretons, les htres et les bruyres. Je croyais avoir dit adieu ce pays pour longtemps, et je le retrouve avec une singulire mlancolie. Mon retour a t brusque, inattendu, comme le sont souvent nos retours ou nos dparts de marins. Une belle journe d'octobre, un tide soleil, une vapeur blanche et lgre rpandue comme un voile sur la campagne. C'est partout cette grande tranquillit qui est particulire aux derniers beaux jours; dj des senteurs d'humidit et de feuilles tombes, dj un sentiment d'automne rpandu dans l'air. Je me retrouve dans les bois connus de Trmeul, sur la hauteur d'o on domine tout le pays de Toulven. mes pieds, l'tang, immobile sous cette vapeur qui plane, et, au loin, des horizons tout boiss, comme ils devaient l'tre au temps anciens de la Gaule. Et ceux qui sont l prs de moi, assis parmi les mille petites fleurs de la bruyre, ce sont mes amis de Bretagne, mon frre Yves et le petit Pierre, son fils. C'est un peu mon pays maintenant, ce Toulven. Il y a un trs petit nombre d'annes, il m'tait tranger, et Yves, auquel pourtant je donnais dj le nom de frre, comptait peine pour moi. Les aspects de la vie changent, tout arrive, se transforme et passe. Il y en a tant de ces bruyres, que, dans les lointains, on dirait des tapis roses. Les scabieuses tardives sont encore fleuries, tout en haut de leurs tiges longues; et les premires grandes ondes qui ont pass ont dj sem la terre de feuilles mortes. C'tait vrai, ce qu'Yves m'avait crit: il tait devenu trs sage. On venait de l'embarquer sur un des vaisseaux en rade de Brest, ce qui semblait lui assurer un sjour de deux ans dans son pays. Marie, sa femme, s'tait installe prs de lui dans le faubourg de Recouvrance, en attendant cette petite maison de Toulven, qui montait de terre lentement, avec de gros murs bien pais et bien solides, la mode d'autrefois. Elle avait accueilli mon retour imprvu comme une bndiction du ciel; car ma prsence Brest, auprs d'eux, allait la rassurer beaucoup. Yves devenu trs sage, et, comme cela, tout de suite, sans qu'on st quelle circonstance dcisive l'avait ainsi chang, on avait peine y croire! Et Marie me confirmait ce bonheur trs timidement; elle en parlait comme de ces choses instables, fugitives, qu'on a peur de faire s'envoler rien qu'en les exprimant par des mots. LXXVIII Un jour, le dmon de l'alcool revint passer sur leur route. Yves rentra avec ce mauvais regard trouble dont Marie avait peur. C'tait un dimanche d'octobre. Il arrivait du bord, o on l'avait mis aux fers, disait-il; et il s'tait chapp parce que c'tait injuste. Il semblait trs exaspr; son tricot bleu tait dchir et sa chemise ouverte. Elle essayait de lui parler bien doucement, de le calmer. C'tait prcisment une belle journe de dimanche; il faisait un de ces temps rares d'arrire-automne qui ont une mlancolie paisible et exquise, qui sont comme un dernier repos du soleil avant l'hiver. Elle s'tait habille dans sa belle robe et sa collerette brode, elle avait fait la grande toilette du petit Pierre, comptant qu'ils iraient tous les trois se promener ensemble ce beau soleil doux. Dans la rue, des couples de gens du peuple passaient, endimanchs, s'en allant sur les routes et dans les bois comme au printemps. ...Mais non, rien n'y faisait; Yves avait prononc l'affreuse phrase de brute qu'elle connaissait si bien: Je m'en vais retrouver mes amis. C'tait fini! Alors, sentant sa pauvre tte s'en aller de douleur, elle avait voulu tenter un moyen extrme: pendant qu'il regardait dans la rue, elle avait ferm la porte double tour et cach la clef dans son corsage. Mais lui, qui avait compris ce qu'elle venait de faire, se mit dire, la tte baisse, les yeux sombres: Ouvre!... ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir! Il essaya de secouer cette porte sur ses ferrures; quelque chose le retenait encore de la briser,--ce qu'il et pu faire sans peine. Et puis, non, il voulait que sa femme, qui l'avait ferme, vnt elle-mme la lui ouvrir. Et il tournait dans cette chambre, avec son air de grand fauve, rptant: Ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir! Les bruits joyeux du dimanche montaient dans la rue. Les femmes grande coiffe passaient au bras de leurs maris ou de leurs amants. Le beau soleil d'automne les clairait de sa lumire tranquille. Il frappait du pied et rptait cela voix trs basse: Ouvre!... je te dis de m'ouvrir! C'tait la premire fois qu'elle essayait de le retenir par force, et elle voyait que cela russissait mal, et elle avait trangement peur. Sans le regarder, elle s'tait jete genoux dans un coin et disait des prires, tout haut et trs vite, comme une insense. Il lui semblait qu'elle touchait un moment terrible, que ce qui allait arriver serait plus affreux que toutes les choses d'avant. Et petit Pierre, debout, ouvrait tout grands ses yeux profonds, ayant peur lui aussi, mais ne comprenant pas. Non, tu ne veux pas m'ouvrir?... Oh! mais je l'arracherai alors! Tu vas voir! Une secousse branla le plancher, puis on entendit un grand bruit sourd, horrible. Yves venait de tomber de tout son haut. La poigne par laquelle il avait voulu prendre cette porte lui tait reste dans la main, arrache, et alors, lui, avait t jet la renverse sur son fils, dont la petite tte avait port, dans la chemine, contre l'angle d'un chenet de fer.... Ah! Ce fut un changement brusque. Marie ne priait plus; elle s'tait leve, les yeux dilats et farouches, pour ter son petit Pierre des mains d'Yves, qui voulait le relever. Il tait tomb sans crier, ce petit enfant, tout saisi d'tre bless par son pre; le sang coulait de son front et il ne disait rien. Marie, le tenant serr contre sa poitrine, prit la clef dans son corsage, ouvrit d'une main et poussa la porte toute grande.. Yves la regardait, effray son tour;--elle s'tait recule et lui criait: Va-t'en! va-t'en! va-t'en! Pauvre Yves,--voil qu'il hsitait passer! Il cherchait mieux comprendre. Cette porte qu'on lui ouvrait maintenant, il n'en voulait plus; il avait le sentiment vague que ce seuil allait tre quelque chose de funeste franchir. Et puis ce sang qu'il voyait sur la figure de son fils et sur sa petite collerette.... Oui, il cherchait mieux comprendre, s'approcher d'eux. Il passait sa main sur ses tempes, sentant qu'il tait ivre, faisant un grand effort pour dmler ce qui tait arriv.... Mon Dieu, non! Il ne pouvait pas; il ne comprenait plus.... L'alcool, ses amis qui l'attendaient en bas, c'tait tout. Elle, lui rptait toujours, en serrant son fils contre sa poitrine: Va-t'en!... mais va-t'en! Alors, tournant sur lui-mme, il prit l'escalier et s'en alla.... LXXIX Tiens! C'est vous, Kermadec? --Oui, monsieur Kerjean. --Et, en borde, je parie? --Oui, Monsieur Kerjean. En effet, cela se voyait sa tenue. Eh bien, je croyais que vous tiez mari, Yves? C'est quelqu'un de Paimpol, le grand Lisbatz, je crois, qui m'avait cont que vous tiez pre de famille. Yves secoua ses paules d'un mouvement d'insouciance mchante, et dit: S'il vous manquait du monde, Monsieur Kerjean,.... a m'irait, moi, de partir votre bord. Ce n'tait pas la premire fois que ce capitaine Kerjean enrlait des dserteurs. Il comprit. Il savait comment on les prend et ensuite comment on les mne. Son navire, la _Belle-Rose_, qui naviguait sous un pavillon d'Amrique, partait le lendemain pour la Californie. Yves lui convenait; c'tait une acquisition excellente pour un quipage comme le sien. Ils s'isolrent tous deux pour baucher, voix basse, leur trait d'alliance. Cela se passait au port de commerce, le matin du second jour, aprs sa fuite de chez lui. La veille, il avait t Recouvrance, en rasant les murs, pour tcher d'avoir des nouvelles de son petit Pierre. De loin, il l'avait aperu, qui regardait passer le monde la fentre, avec un petit bandeau sur son front. Alors il tait revenu sur ses pas, suffisamment rassur, dans son garement d'ivresse qui durait encore; il tait revenu sur ses pas pour aller retrouver ses amis. Ce matin-l, il s'tait rveill au jour, sous un hangar du quai o ses _amis_ l'avaient couch. L'ivresse tait cette fois passe, bien compltement passe. Il faisait toujours ce mme beau temps d'octobre, frais et pur; les choses avaient leurs aspects habituels, comme si de rien n'tait, et d'abord il songea avec attendrissement son fils et Marie, prt se lever pour aller les retrouver l-bas et leur demander pardon. Il lui fallut un moment pour se rappeler tout, et se dire que c'tait fini, qu'il tait perdu.... Retourner prs d'eux, maintenant?--Oh! non, jamais,--quelle honte! D'ailleurs, s'tre chapp du bord tant puni de fers, et avoir ensuite couru borde trois jours, tout cela ne pouvait plus se racheter. Prendre encore ces mmes rsolutions, reprises vingt fois, faire encore ces mmes promesses, dire encore ces mmes mots de repentir... oh! non! assez! Il en avait un mauvais sourire de piti et de dgot. Et puis sa femme lui avait dit: Va-t'en! il s'en souvenait bien, de son regard de haine, en lui montrant la porte. Il avait beau l'avoir mille fois mrit, il ne lui pardonnerait jamais cela, lui, habitu tre le seigneur et le matre. Elle l'avait chass; c'tait bien, il tait parti, il suivrait sa destine, elle ne le reverrait plus.... Cette rechute aussi lui tait plus rpugnante, aprs cette bonne priode de paix honnte, pendant laquelle il avait entrevu et compris une vie plus haute; ce retour de misre lui paraissait quelque chose de dcisif et de fatal. ce moment, il s'aperut qu'il tait couvert de poussire, de boue, de souillures immondes, et il commena de s'pousseter, en redressant sa tte, qui s'animait peu peu, ce rveil, d'une expression dure et ddaigneuse. tre tomb comme une brute sur son fils et avoir meurtri ce pauvre petit front!... Il se faisait tout coup lui-mme l'effet d'un misrable bien repoussant. Il brisait entre ses mains les planches d'une caisse qui tranait l prs de lui, et, demi-voix, aprs un coup d'oeil instinctif pour s'assurer qu'il tait seul, il se disait, avec une espce de rire moqueur, d'odieuses injures de matelot. Maintenant il tait debout avec un air fier et mchant. Dserter!... Si quelque navire pouvait l'emmener tout de suite!... Cela devait se trouver sur les quais; justement il y en avait beaucoup ce jour-l. Oh! oui! n'importe quel prix, dserter, pour ne plus reparatre! Sa dcision venait d'tre prise avec une volont implacable. Il marchait vers les navires, cambr, la tte haute, l'enttement breton dans ses yeux demi ferms, dans ses sourcils froncs. Il se disait: Je ne vaux rien, je le sais, je le savais, ils auraient d me laisser tous. J'ai essay ce que j'ai pu, mais je suis fait ainsi et ce n'est pas ma faute. Et il avait raison peut-tre: _ce n'tait pas sa faute_. cet instant, il tait irresponsable; il cdait des influences lointaines et mystrieuses qui lui venaient de son sang; il subissait la loi d'hrdit de toute une famille, de toute une race. LXXX deux heures, le mme jour, aprs march conclu, Yves ayant achet des hardes de marin du commerce et chang de costume clandestinement dans un cabaret du quai, monta bord de la _Belle-Rose_. Il se mit faire le tour de ce bateau, qui tait mal tenu, qui avait des aspects de rudesse sauvage, mais qu'on sentait souple et fort, taill pour la course et les hasards de mer. Auprs des navires de l'tat, celui-ci semblait petit, court, et surtout vide: un air abandonn, presque personne bord; mme au mouillage, cette espce de solitude serrait le coeur. Trois ou quatre forbans taient l, qui rdaient sur le pont; ils composaient tout l'quipage et ils allaient devenir, pour des annes peut-tre, les seuls compagnons d'Yves. Ils commencrent par se dvisager, les uns les autres, avant de se parler. Tout le jour, dura ce mme beau temps tide et tranquille, cette sorte d't mlancolique d'arrire-saison qui portait au recueillement. Maintenant le calme se faisait pour Yves sur l'irrvocable de sa dcision. On lui montra sa petite armoire, mais il n'avait presque rien y mettre. Il se lava grande eau frache, s'ajusta mieux, avec une certaine coquetterie, dans son costume nouveau; ce n'tait plus cette livre de l'tat qui lui avait souvent paru lourde; il se sentait libre, affranchi de tous ses liens passs, presque autant que par la mort. Il essayait de jouir de son indpendance. Le lendemain matin, la mare, la _Belle-Rose_ devait partir. Yves flairait le large, la vie de mer qui allait recommencer, la faon nouvelle longtemps dsire. Il y avait des annes que cette ide de dserter l'obsdait d'une manire, et, prsent, c'tait une chose accomplie. Cela le relevait ses propres yeux, d'avoir pris ce parti, cela le grandissait de se sentir hors la loi, il n'avait plus honte de se reprsenter devant sa femme, prsent qu'il tait dserteur, et il se disait qu'il aurait le courage d'y aller ce soir, avant de partir, au moins pour lui porter l'argent qu'il avait reu. certains moments, quand la figure de son petit Pierre repassait devant ses yeux, son coeur se dchirait affreusement; ce navire, silencieux et vide, lui faisait l'effet d'une bire o il serait venu tout vivant s'ensevelir lui-mme, sa gorge s'tranglait; un flot de larmes voulait monter, mais il le comprimait temps, avec sa volont dure, en pensant autre chose; vite il se mettait parler ses amis nouveaux. Ils causaient de la faon de manoeuvrer avec si peu de monde, ou du jeu de ces grosses poulies qu'on avait multiplies partout pour remplacer les bras des hommes et qui, son avis, alourdissaient beaucoup le grement de la _Belle-Rose_. Le soir, quand la nuit fut tombe, il alla Recouvrance et monta sans bruit jusqu' sa porte. Il couta d'abord avant d'ouvrir; on n'entendait rien. Il entra timidement. Une lampe tait allume sur la table. Son fils tait tout seul, endormi. Il se pencha sur sa corbeille d'osier, qui sentait le nid de petit oiseau, et appuya la bouche tout doucement sur la sienne pour sentir encore une fois sa petite respiration douce, et puis il s'assit prs de lui et resta tranquille, afin d'avoir repris une figure calme quand sa femme rentrerait. LXXXI Derrire lui, Marie tait monte en tremblant; elle l'avait vu venir. Depuis deux jours, elle avait eu le temps d'envisager en face tous les aspects de malheur. Elle n'avait pas voulu aller interroger les autres marins, comme font les pauvres femmes des coureurs de borde, pour apprendre d'eux si Yves tait rentr son bord. Elle ne savait rien de lui, et elle attendait, se tenant prte tout. Peut-tre qu'il ne reviendrait pas; elle s'y tait prpare comme au reste, et s'tonnait d'y songer avec tant de sang froid. Dans ce cas, ses projets taient faits; elle ne retournerait pas dans ce Toulven, de peur de revoir leur petite maison commence, de peur aussi d'entendre chaque jour maudire le nom de son mari chez ses parents, qui la recueilleraient. Non, l-bas, dans le pays de Golo, il y avait une vieille femme qui ressemblait Yves et dont les traits prenaient tout coup pour elle une douceur trs grande. C'est sa porte qu'elle irait frapper. Celle-l serait indulgente pour lui, puisqu'elle tait sa mre. Elles pourraient parler sans haine de l'absent; elles vivraient l, les deux abandonnes, ensemble, et veilleraient sur le petit Pierre, runissant leurs efforts pour le garder, ce dernier, pour qu'au moins il ne ft pas marin. Et puis il lui semblait que, si, un jour, dans bien des annes peut-tre, Yves, dserteur, voulait se rapprocher des siens, ce serait l, dans ce petit coin de terre, Plouherzel, qu'il reviendrait. Elle avait fait, la nuit d'avant, l'trange rve d'un retour d'Yves: cela se passait trs loin, dans les annes venir, et elle-mme tait dj vieille. Yves arrivait dans sa chaumire de Plouherzel, le soir, vieux lui aussi, chang, misrable; il lui demandait pardon. Derrire lui taient entrs Goulven et Gildas, ses frres, et _un autre Yves_, plus grand qu'eux tous, qui avait les cheveux tout blancs et qui tranait ses jambes de longues franges de gomon. La vieille mre les accueillait de son visage dur. Elle demandait avec une voix trs sombre: Comment se fait-il qu'ils soient tous ici? Mon mari pourtant a d mourir en mer, il y a dj plus de soixante ans.... Goulven est en Amrique,.... Gildas dans son trou de cimetire.... Comment se fait-il qu'ils soient tous ici? Alors Marie s'tait rveille de frayeur, comprenant qu'elle tait entoure de morts. Mais, ce soir, Yves tait revenu vivant et jeune; elle avait reconnu dans l'obscurit de la rue sa taille droite et son pas souple. l'ide qu'elle allait le revoir et tre fix sur son sort, tout son courage et tout ses projets l'avaient abandonne. Elle tremblait de plus en plus en montant cet escalier.... Peut-tre bien qu'il avait simplement pass ces deux journes bord et qu'il revenait comme de coutume, et que tout s'arrangerait encore une fois. Elle s'arrtait sur ces marches pour demander Dieu que ce ft vrai, dans une prire rapide. Quand elle ouvrit la porte, il tait bien l, dans leur chambre, assis auprs du berceau et regardant son fils endormi. Lui, pauvre petit Pierre, dormait d'un bon sommeil paisible, ayant encore son bandeau sur le front, l o le chenet de fer l'avait bless. Ds qu'elle fut entre, ple, son coeur battant grandes secousses qui lui faisaient mal, elle vit tout de suite qu'Yves n'avait pas bu d'alcool: il avait lev les yeux sur elle et son regard tait clair, et puis il les avait baisss vite et restait pench sur son fils. A-t-il eu beaucoup de mal? demanda-t-il demi-voix, lentement, avec une tranquillit qui tonnait et qui faisait peur. Non, j'ai t chercher le mdecin pour le panser. Il a dit que a ne laisserait pas de marque. Il n'a pas du tout pleur. Ils se tenaient l, muets l'un devant l'autre, lui toujours assis prs de ce petit berceau, elle debout, blanche et tremblante. Ils ne s'en voulaient plus; ils s'aimaient peut-tre; mais maintenant l'irrparable tait accompli, et c'tait trop tard. Elle regardait ce costume qu'elle ne lui avait jamais vu: un tricot de laine noir et un bonnet de drap. Pourquoi ces habits? Et ce paquet, prs de lui, par terre, d'o sortait un bout de col bleu? Il semblait renfermer ses effets de matelot, quitts tout jamais, comme si le vrai Yves tait mort. Elle osa demander: L'autre jour, tu es rentr bord? --Non! Encore un silence. Elle sentait l'angoisse qui venait plus forte. Depuis trois jours, Yves, tu n'es pas rentr? --Non! Alors elle n'osa plus parler, ayant peur de comprendre la chose terrible; voulant retenir les minutes, mme ces minutes qui taient faites d'incertitude et d'angoisse, parce qu'il tait encore l, lui, devant elle, peut-tre pour la dernire fois. la fin, la question poignante sortit de ses lvres: Que comptes-tu faire, alors? Et lui, voix basse, simplement, avec cette tranquillit des rsolutions implacables, laissa tomber ce mot lourd: Dserter! Dserter!... Oui, c'tait bien ce qu'elle avait devin depuis quelques secondes, en voyant ce costume chang, ce petit paquet d'effets de matelot soigneusement plis dans un mouchoir. Elle s'tait recule, sous le poids de ce mot, s'appuyant derrire elle au mur avec ses mains, la gorge trangle. Dserteur! Yves! perdu! Dans sa tte repassait l'image de Goulven, son frre, et des mers lointaines d'o les marins ne reviennent plus. Et, comme elle sentait son impuissance contre cette volont qui l'crasait, elle restait l, anantie. Yves s'tait mis lui parler, trs doucement, avec son calme sombre lui montrant le petit paquet d'effets qu'il avait apport: Tiens, ma pauvre Marie, demain, quand mon navire sera parti, tu renverras cela d'abord, tu m'entends bien. On ne sait pas!... Si on me reprenait.... C'est toujours plus grave, emporter les effets de l'tat! Et puis voil d'abord les avances qu'on m'a donnes.... Vous retournerez Toulven.... Oh! Je t'enverrai de l'argent de l-bas, tout ce que je gagnerai; tu comprends, il ne m'en faudra plus beaucoup moi. Nous ne nous reverrons plus, mais tu ne seras pas trop malheureuse.... Tant que je vivrai. Elle voulait l'entourer avec ses bras, le tenir de toutes ses forces, lutter, s'accrocher lui quand il s'en irait, se faire plutt traner jusque dans les escaliers, jusque dans la rue.... Mais non, quelque chose la clouait sur place: d'abord la conscience que tout serait inutile, et puis une dignit, l, devant leur fils endormi.... Et elle restait contre ce mur, sans un mouvement. Il avait pos deux cents francs en grosses pices d'argent sur leur table, prs de lui. C'taient ses avances, tout ce qui lui restait, ses pauvres effets pays. Il la regardait maintenant d'un regard profond, trs doux, et il secouait avec sa manche de laine des larmes qui venaient de couler sur ses joues. Mais c'tait tout ce qu'il avait lui dire. Et, prsent, c'tait la minute suprme, c'tait fini. Il se pencha encore une dernire fois sur son fils, puis il redressa sa haute taille et se leva pour partir. LXXXII ...La mer de Corail!--C'est aux antipodes de notre vieux monde.--Rien que le bleu immense.--Autour du navire qui file doucement, l'infini bleu dploie son cercle parfait. L'tendue brille et miroite sous le soleil ternel. Yves est l, seul, port trs haut dans l'air, par quelque chose qui oscille lgrement;--il passe, dans sa hune. Il regarde, sans voir, le cercle sans limite; il est comme fatigu d'espace et de lumire. Ses yeux atones s'arrtent au hasard, car, partout, tout est pareil. Partout, tout est pareil.... C'est la grande splendeur inconsciente et aveugle des choses que les hommes croient faites pour eux. la surface des eaux courent des souffles vivifiants que personne ne respire; la chaleur et la lumire sont rpandues sans mesure; toutes les sources de la vie sont ouvertes sur les solitudes silencieuses de la mer et les font trangement resplendir. ...L'tendue brille et miroite sous le soleil ternel. Le grand flamboiement de midi tombe dans le dsert bleu comme une magnificence inutile et perdue. Maintenant, Yves croit distinguer l-bas une trane moins bleue, et il y concentre son attention, gare tout l'heure dans la monotonie tincelante et tranquille; c'est sans doute la mer qui s'miette l sur des blancheurs de corail, qui brise sur des les inconnues, fleur d'eau, qu'aucune carte n'a jamais indiques. ...Comme c'est loin, la Bretagne!--et les chemins verts de Toulven!--et son fils!... Yves est sorti de sa rverie et il regarde, la main tendue au-dessus de ses yeux, cette lointaine trane qui blanchit toujours. ...Il n'a pas l'air d'un dserteur, car il porte encore le grand col bleu des matelots. Maintenant, il a trs bien vu ces brisants et ce corail, et, en se penchant un peu dans le vide, il crie pour ceux qui sont en bas: Des rcifs par bbord! ...Non, Yves n'a pas dsert, car le navire qui le porte est le _Primauguet_, de la marine de guerre. Il n'a pas dsert, car il est toujours auprs de moi, et, quand il a annonc de l-haut l'approche de ces rcifs, c'est moi qui monte le trouver dans sa hune, pour les reconnatre avec lui. Brest, ce mauvais jour o il avait voulu nous quitter, je l'avais vu passer, en dserteur, portant ses effets de matelot si bien plis dans un mouchoir, et je l'avais suivi de loin jusqu' Recouvrance. J'avais laiss monter Marie, puis j'tais mont, moi aussi, aprs eux, et, en sortant, il m'avait trouv l, en travers de sa porte, lui barrant le passage avec mes bras tendus,--comme jadis Toulven. Seulement, cette fois, il ne s'agissait plus d'arrter un caprice d'enfant, mais d'engager une lutte suprme avec lui. Elle avait t longue et cruelle, cette lutte, et je m'tais senti bien prs de perdre courage, de l'abandonner la destine sombre qui l'emportait. Et puis elle s'tait termine brusquement par de bonnes larmes qu'il avait verses, des larmes qui avaient besoin de couler depuis deux jours,--et qui ne pouvaient pas, tant ses yeux taient durs ce genre de faiblesse.--Alors on lui avait mis sur ses genoux son petit Pierre, qui venait de se rveiller; il ne lui en voulait pas du tout, lui, le petit Pierre, il lui avait tout de suite pass les bras autour du cou. Et Yves avait fini par me dire: Eh bien, oui, frre, je ferai tout ce que vous me direz de faire. Mais, n'importe comment, vous voyez bien qu' prsent, je suis perdu... C'tait trs grave, en effet, et je ne savais plus moi-mme quel parti prendre:--une espce de rbellion, s'tre esquiv du bord tant dj puni des fers, et trois jours d'absence! J'avais t sur le point de leur dire, aprs les avoir fait s'embrasser: Dsertez tous les deux, tous les trois, mes chers amis; car il est bien tard prsent pour mieux faire: qu'Yves s'en aille sur sa _Belle-Rose_, et vous vous rejoindrez en Amrique. Mais non, c'tait trop affreux cela, abandonner jamais la terre bretonne, et la petite maison de Toulven, et les pauvres vieux parents! Alors, en tremblant un peu de ma responsabilit, j'avais pris la dcision contraire: rendre le soir mme les avances touches, dgager Yves des mains de ce capitaine Kerjean, et, ds le lendemain matin, aussitt le port ouvert, le remettre la justice maritime. Des jours pnibles avaient suivi, jours de dmarches et d'attente, et enfin, avec beaucoup de bienveillance, la chose avait t ainsi rgle: un mois de fers et six mois de suspension de son grade de quartier-matre, avec retour la paye de simple matelot. Voil comment mon pauvre Yves, reparti avec moi sur ce _Primauguet_, se retrouvait dans la hune, encore gabier comme devant, et faisant son rude mtier d'autrefois. Debout tous les deux sur la vergue de misaine, le corps pench en dehors dans le vide, mettant une main au-dessus de nos yeux, et, de l'autre, nous tenant des cordages, nous regardions ensemble, au fond des resplendissantes solitudes bleues, ces brisants qui blanchissaient toujours; leur bruissement continu tait comme un son lointain d'orgues d'glise au milieu du silence de la mer. C'tait bien une grande le de corail qu'aucun navigateur n'avait encore releve, elle tait monte lentement des profondeurs d'en dessous; pendant des sicles et des sicles, elle avait pouss avec patience ses rameaux de pierre; elle n'tait encore qu'une immense couronne d'cume blanche faisant, au milieu des plus grands calmes de la mer, un bruit de chose vivante, une sorte de mugissement mystrieux et ternel. Partout ailleurs, l'tendue bleue tait uniforme, saine, profonde, infinie; on pouvait continuer la route. Tu as gagn _la double_, frre, dis-je Yves. Je voulais dire: la double ration de vin au dner de l'quipage. bord, cette _double_ est toujours la rcompense des matelots qui ont annonc les premiers une terre ou un danger,--de ceux encore qui ont pris un rat sans l'aide des piges,--ou bien qui ont su s'habiller plus coquettement que les autres l'inspection du dimanche. Yves sourit, mais comme quelqu'un qui retrouve tout coup un souvenir triste: Vus savez bien qu' prsent, le vin et moi.... Oh! mais a ne fait rien, il faut me la faire donner, les gabiers de mon plat la boiront toujours... En effet, depuis qu'une fois il avait renvers son petit Pierre sur les chenets de la chemine, l-bas, Brest, il buvait de l'eau. Il avait jur cela sur cette chre petite tte blesse, et c'tait le premier serment solennel de sa vie. Nous causions l tous deux, dans le bon air pur et vierge, au milieu des voiles lgrement tendues, bien blanches sous le soleil, quand un coup de sifflet partit d'en bas, un coup de sifflet trs particulier, qui voulait dire, en langage de bord: On demande le chef de la hune de misaine; qu'il descende bien vite! C'tait Yves, le chef de la hune de misaine; il descendit quatre quatre pour voir ce qu'on lui voulait.--Le commandant en second le demandait chez lui;--et, moi, je savais bien pourquoi. Dans ces mers si lointaines et si tranquilles o nous naviguions, les matelots se trouvaient tous un peu brouills avec les saisons, avec les mois, avec les jours; la notion des dures se perdait pour eux dans la monotonie du temps. En effet, l't, l'hiver, on n'en a plus conscience; on ne les sait plus, car les climats sont changs. Mme les choses de la nature ne viennent plus les indiquer; c'est toujours l'eau infinie, toujours les planches, et, au printemps, rien ne verdit. Yves avait repris sans peine son existence d'autrefois, ses habitudes de gabier, sa vie de la hune, peine vtu, au vent et au soleil, avec son couteau et son _amarrage_. Il n'avait plus compt ses jours parce qu'ils taient tous pareils, confondus par la rgularit des quarts, par l'alternance d'un soleil toujours chaud avec des nuits toujours pures. Il avait accept ce temps d'exil sans le mesurer. Mais c'tait aujourd'hui mme que ses six mois de punition expiraient, et le commandant avait lui dire de reprendre ses galons, son sifflet d'argent et son autorit de quartier-matre. Il le lui dit mme amicalement, avec une poigne de main; car Yves, tant qu'avait dur sa peine, s'tait montr exemplaire de conduite et de courage, et jamais hune n'avait t tenue comme la sienne. Yves revint me trouver avec une bonne figure heureuse: Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que c'tait aujourd'hui? On lui avait promis que, s'il continuait, sa punition serait mme bientt oublie.--Dcidment ce serment qu'il avait fait sur la tte meurtrie de son petit Pierre, la fin de la soire terrible, lui russissait au del de son espoir.... LXXXIII L'aprs-midi du mme jour, Yves est dans ma chambre, qui se dpche, qui se dpche avant la nuit de remettre des galons sur ses manches, toujours drle, avec son grand air de forban, quand il est occup coudre. Ils ne sont plus trs beaux, ses pauvres vtements, ils ont beaucoup servi. C'est qu'il n'tait pas riche en quittant Brest, avec cette rduction de paye; et, pour ne pas entamer son _dcompte_, il n'a pas voulu prendre trop d'effets au _magasin_. Mais ils sont si propres, les petites pices sont si bien mises les unes sur les autres, chaque coude, chaque bas de manche, que cela peut trs bien passer. Ces galons neufs leur donnent mme un certain lustre de jeunesse. D'ailleurs, Yves a bonne tournure avec n'importe quoi; et puis, comme on est trs peu vtu bord, en ne les mettant que rarement, ils pourront certainement finir la campagne. Quant de l'argent, Yves n'en a pas; il en oublie mme l'usage et la valeur, comme il arrive souvent aux marins,--car il _dlgue_ sa femme, Brest, _sa solde et ses chevrons_, tout ce qu'il gagne. La nuit venue, son ouvrage est achev; il le plie avec soin, et balaye ensuite les petits bouts de fil qu'il a pu faire tomber dans ma chambre. Puis il s'informe trs exactement du mois et de la date, allume une bougie et se met crire. En mer, bord du _Primauguet_, 23 avril 1882. Chre pouse, je t'cris ces quelques mots l'avance aujourd'hui, dans la chambre de M. Pierre. Je les mettrai la poste le mois prochain, quand nous toucherons aux les Hawa (un pays.... Je suis sr, que tu ne sais pas trop o il se trouve). C'est pour te dire que j'ai repris mes galons aujourd'hui, et que tu peux tre tranquille, ils ne repartiront plus; je les ai _cousus solides_ prsent. Chre pouse, cela me prouve pourtant qu'il n'y a que juste six mois passs depuis notre dpart, et alors nous ne sommes pas encore prs de nous revoir.--Pour moi, j'aurais pourtant dj trs hte d'aller faire un tour Toulven, pour te donner la main installer notre maison; et encore, ce n'est pas tout fait pour cela, tu penses, mais c'est surtout pour rester quelque temps avec toi, et voir notre petit Pierre courir un peu. Il faudra bien qu'on me donne une grande permission quand nous reviendrons, au moins quinze ou vingt jours; peut-tre mme que je n'aurai pas assez avec vingt, et que je demanderai jusqu' trente. Chre Marie, je te dirai pourtant que je suis trs heureux bord, surtout d'avoir pu repartir pour ces mers-ci avec M. Pierre; c'tait ce que je demandais depuis bien longtemps. C'est une si belle campagne, et puis tout fait conomique, pour moi qui ai bien besoin de ramasser beaucoup d'argent comme tu sais. Peut-tre que je serai propos pour _second_ avant de dbarquer, vu que je suis trs bien avec tous les officiers. J'ai aussi t'apprendre que les poissons volants... Crac!... Sur le pont, on siffle: _En haut tout le monde!_ pour le ris de chasse; Yves se sauve; et jamais personne n'a su la fin de cette histoire de poissons. Il a conserv avec sa femme sa manire enfantine d'tre et d'crire. Avec moi, c'est chang, et il est devenu un nouvel Yves, plus compliqu et plus raffin que celui d'autrefois. LXXXIV La nuit qui suit est claire et dlicieuse. Nous allons tout doucement, dans la Mer De Corail, par une petite brise tide, avanant avec prcaution, de peur de rencontrer les les blanches, coutant le silence, de peur d'entendre bruire les rcifs. De minuit quatre heures du matin, le temps du quart se passe veiller au milieu de ces grandes paix tranges des eaux australes. Tout est d'un bleu vert, d'un _bleu nuit_, d'une couleur de profondeur; la lune, qui se tient d'abord trs haut, jette sur la mer des petits reflets qui dansent, comme si partout, sur les immenses plaines vides, des mains mystrieuses agitaient sans bruit des milliers de petits miroirs. Les demi-heures s'en vont l'une aprs l'autre, tranquilles, la brise gale, les voiles trs lgrement tendues. Les matelots de quart, en vtements de toile, dorment plat pont, par ranges, couchs sur le mme ct tous, embots les uns dans les autres, comme des sries de momies blanches. chaque demi-heure, on tressaille en entendant la cloche qui vibre; et alors deux voix viennent de l'avant du navire, chantant d'une aprs l'autre, sur une sorte de rythme lent: Ouvre l'oeil au bossoir.... Tribord! dit l'une. Ouvre l'oeil au bossoir.... Bbord! rpond l'autre. On est surpris par ce bruit, qui parat une clameur effrayante dans tout ce silence, et puis les vibrations des voix et de la cloche tombent, et on n'entend plus rien. Cependant la lune s'abaisse lentement, et sa lumire bleue se ternit; maintenant elle est plus prs des eaux et y dessine une grande lueur allonge qui trane. Elle devient plus jaune, clairant peine, comme une lampe qui meurt. Lentement elle se met grandir, grandir, dmesure, et puis elle devient rouge, se dforme, s'enfonce, trange, effrayante. On ne sait plus ce qu'on voit: l'horizon, c'est un grand feu terne, sanglant. C'est trop grand pour tre la lune, et puis maintenant des choses lointaines se dessinent devant en grandes ombres noires: des tours colossales, des montagnes boules, des palais, des Babels! On sent comme un voile de tnbres s'appesantir sur les sens; la notion du rel est perdue. Il vous vient comme l'impression de cits apocalyptiques, de nues lourdes de sang, de maldictions suspendues. C'est la conception des pouvantes gigantesques, des anantissements chaotiques, des fins de monde.... Une minute de sommeil intrieur qui vient de passer, malgr toute volont; un rve de dormeur debout qui s'est envol trs vite. Mirage!... prsent, c'est fini, et la lune est couche. Il n'y avait rien l-bas que la mer infinie, et les vapeurs errantes, annonant l'approche du matin; maintenant que la lune n'est plus derrire, on ne les distingue mme pas. Tout vient de s'vanouir, et on retrouve la nuit, la vraie nuit, toujours pure et tranquille. Ils sont bien loin de nous, ces pays de l'apocalypse; car nous sommes dans la Mer De Corail, sur l'autre face du monde, et il n'y a rien ici que le cercle immense, le miroir illimit des eaux.... Un timonier est all regarder l'heure la montre. Par dfrence pour la lune, il doit noter, sur ce grand registre toujours ouvert, qui est le _journal du bord_, l'instant trs prcis auquel elle s'est couche. Puis il revient pour me dire: Capitaine, il est l'heure de _rveiller au quart_. Dj! Dj finies mes quatre heures de nuit,--et l'officier de relve qui va bientt paratre. Je commande: Chefs et chargeurs rveiller au quart! Alors, quelques-uns de ceux qui dormaient plat pont comme des momies blanches se lvent en veillent quelques autres; ils partent toute une bande, et descendent. Et puis on entend en bas, dans le faux pont, une vingtaine de voix chanter l'une aprs l'autre,--en cascade comme on fait pour _frre Jacques_,--une sorte d'air trs ancien, qui est joyeux et moqueur. Ils chantent: As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout, debout, debout!... As-tu entendu, les tribordais, debout au quart, debout, debout, debout!... Ils vont et viennent, courbs sous les hamacs suspendus, et, en passant, secouent les dormeurs grands coups d'paule. Aprs, je commande, inexorable: En haut, les tribordais, l'appel! Et ils montent, demi-nus; il y en a qui billent, d'autres qui s'tirent, qui trbuchent. Ils se rangent par groupes leur poste, pendant qu'un homme, avec un fanal, les regardant sous le nez, les compte. Les autres, qui dormaient sur le pont, vont aller en bas se coucher leur place. Yves est mont, lui aussi, avec ces tribordais qu'on vient de rveiller. Je reconnais bien son coup de sifflet, que je n'avais plus entendu depuis une anne. Et puis je reconnais sa voix, qui rsonne et commande pour la premire fois sur le pont du _Primauguet_. Alors je l'appelle trs officiellement par son titre, qu'on vient de lui rendre: Matre de quart! C'tait seulement pour lui donner une poigne de main, lui souhaiter bienvenue et bonne fin de nuit avant de m'en aller dormir. LXXXV Hale le bout bord, Goulven! C'tait dans un accostage difficile. Je venais, avec un canot du _Primauguet_, aborder un btiment baleinier d'allures suspectes, qui ne portait aucun pavillon. Dans l'ocan austral, toujours; auprs de l'le Tonga-Tabou, du ct du vent.--Le _Primauguet_, lui, tait mouill dans une baie de l'le, en dedans de la ligne des rcifs, l'abri du corail. L'autre, le baleinier, s'tait tenu au large, presque en pleine mer, comme pour rester prt fuir, et la houle tait forte autour de lui. On m'envoyait en corve pour le reconnatre, pour l'_arraisonner_, comme on dit dans notre mtier. Hale bord, Goulven! hale! Je levai la tte vers l'homme qui s'appelait Goulven; c'tait lui qui, du haut du navire quivoque, tenait l'amarre qu'on venait de me lancer. Et je fus saisi de cette figure, de ce regard dj connu; c'tait un autre Yves, moins jeune, encore plus basan et plus athltique peut-tre,--les traits plus durs, ayant plus souffert;--mais il avait tellement ses yeux, son regard, que c'tait comme un ddoublement de lui-mme qui m'impressionnait. Quelquefois j'avais pens, en effet, que nous pourrions le rencontrer, ce frre Goulven, sur quelqu'un de ces baleiniers que nous trouvions, de loin en loin, dans les mouillages du Grand-Ocan, et que nous _arraisonnions_ quand ils avaient mauvais air. J'allai lui d'abord, sans m'inquiter du capitaine, qui tait un norme Amricain, tte de pirate, avec une longue barbe paisse comme le gomon. J'entrais l comme en pays conquis, et les convenances m'importaient peu. C'est vous, Goulven Kermadec? Et dj je m'avanais en lui tendant la main, tant j'en tais sr. Mais lui blanchit sous son hle brun, et recula. Il avait peur. Et, par un mouvement sauvage, je le vis qui rassemblait ses poings, raidissait ses muscles, comme pour rsister quand mme, dans une lutte dsespre. Pauvre Goulven! Cette surprise de m'entendre dire son nom,--et puis mon uniforme,--et les seize matelots arms qui m'accompagnaient! Il avait cru que je venais, au nom de la loi franaise, pour le reprendre, et il tait comme Yves, s'exasprant devant la force. Il fallut un moment pour l'apprivoiser; et puis, quand il sut que son _petit frre_ tait devenu le mien, et qu'il tait l, sur le navire de guerre, il me demanda pardon de sa peur avec ce mme bon sourire que je connaissais dj chez Yves. L'quipage avait singulire mine. Le navire lui-mme avait les allures et la tenue d'un bandit. Tout lch, raill par la mer, depuis trois ans qu'il errait dans les houles du Grand-Ocan sans avoir touch aucune terre civilise,--mais solide encore, et taill pour la route. Dans ses haubans, depuis le bas jusqu'en haut, chaque enflchure, pendaient des fanons de baleine pareils de longues franges noires; on et dit qu'il avait pass sous l'eau et s'tait couvert d'une chevelure d'algues. En dedans, il tait charg des graisses et des huiles des corps de toutes ces grosses btes qu'il avait chasses. Il y en avait pour une fortune, et le capitaine comptait bientt retourner en Amrique, en Californie, o tait son port. Un quipage ml: deux Franais, deux Amricains, trois Espagnols, un Allemand, un mousse indien, et un Chinois pour la cuisine. Plus une _chola_ du Prou,-- demi nue comme les hommes,--qui tait la femme du capitaine, et qui allaitait un enfant de deux mois conu et n sur la mer. Le logement de cette famille, l'arrire, avait des murailles de chne paisses comme des remparts, et des portes bardes de fer. Au dedans, c'tait un arsenal de revolvers, et de coups-de-poing, et de casse-tte. Les prcautions taient prises; on pouvait, en cas de besoin, tenir l un sige contre tout l'quipage. D'ailleurs, des papiers en rgle. On n'avait pas hiss de pavillon parce qu'on n'en avait plus; les cafards avaient mang le dernier, dont on me fit voir les lambeaux en s'excusant; il tait bien aux couleurs d'Amrique, ray blanc et rouge, avec le _yak_ toil. Rien dire; c'tait, en somme, correct. ...Goulven me demandait si je connaissais Plouherzel; et alors je lui contais que j'avais dormi une nuit sous le toit de sa vieille mre. Et vous, dis-je, n'y reviendrez-vous jamais? Il souffrait encore, et trs cruellement, ce souvenir; je le voyais bien. C'est trop tard prsent. Il y aurait ma punition faire l'tat, et je suis mari en Californie, j'ai deux enfants Sacramento. --Voulez-vous venir avec moi voir Yves? --Venir avec vous? rpta-t-il bas, d'une voix sombre, comme trs tonn de ce que je lui proposais. Venir avec vous?... mais vous savez bien... que je suis dserteur, moi? ce moment, il tait tellement Yves, il avait dit cela tellement comme lui, qu'il me fit mal. Aprs tout, je comprenais ses craintes d'homme libre et jaloux de sa libert; je respectais ses terreurs de la terre franaise,--car c'est une terre franaise que le pont d'un navire de guerre;-- bord du _Primauguet_, on tait en droit de le reprendre, c'tait la loi. Au moins, dis-je, avez-vous envie de le voir? --Si j'ai envie de le voir!... mon pauvre petit Yves! --Allons, c'est bien, je vous l'amnerai. Quand il viendra, je vous demande seulement de lui conseiller d'tre sage. Vous me comprenez.... Goulven? Ce fut lui alors qui me prit la main, et la serra dans les siennes. LXXXVI J'avais accept de dner le lendemain chez ce capitaine baleinier. Nous nous tions convenus merveille. Il n'avait rien de la manire des hommes polics, mais il n'tait nullement banal. Et puis, surtout, c'tait le seul moyen pour moi d'amener Yves son bord. Je m'attendais un peu le lendemain matin, au jour, trouver le baleinier disparu, envol pendant la nuit comme un oiseau sauvage. Mais non, on le voyait l-bas son poste, au large, avec toutes ses franges noires dans ses haubans, se dtachant sur le grand miroir circulaire des eaux, qui taient ce jour-l immobiles, et lourdes, et polies, comme des coules d'argent. C'tait srieux, cette invitation, et on m'attendait. Par prcaution, le commandant avait voulu que les canotiers qui me mneraient fussent arms et restassent l, tout le temps avec moi. Justement cela tombait merveille pour Yves, et je le pris comme patron. LXXXVII Le capitaine me reoit la coupe, en tenue assez correcte de Yankee; la _chola_, transforme, porte une robe en soie rose, avec un collier magnifique en perles des les Pomotou; j'admire combien elle est belle et combien sa taille est parfaite. Nous voici dans le logis aux tonnantes murailles bardes de fer. Il y fait sombre et lourd; mais, par les petites fentres paisses, on voit resplendir des choses qui semblent enchantes: une mer d'un bleu laiteux et d'un poli de turquoise, une le lointaine, d'un violet rose d'iris, et de tout petits nuages orangs flottant dans un profond ciel d'or vert. Aprs, quand on a dtourn ses yeux de ces petites fentres ouvertes, de ces contemplations de lumire, on retrouve plus trange le logis bas, irrgulier sous ses normes solives, avec son arsenal de revolvers, de coups-de-poing, de lanires et de fouets. On mange ce dner des conserves de San-Francisco, des fruits exquis de l'le Tonga-Tabou, des _aiguilles_, qui sont de petits poissons fins des mers chaudes; on boit des vins de France, du _pisco_ pruvien et des liqueurs anglaises. Le Chinois qui nous sert en robe de soie d'un violet d'vque, et porte des souliers hautes semelles de papier. La _chola_ chante une _zamacuca_ du Chili, en pinant sur sa _diguhela_ une sorte d'accompagnement qui semble le dandinement monotone d'une mule au trot. Les portes de la forteresse sont grandes ouvertes. Grce la prsence de mes seize hommes arms, rgnent une scurit, une intimit paisible, qui sont vraiment fort touchantes. l'avant, les hommes du _Primauguet_ boivent et chantent avec les baleiniers. C'est fte partout. Et je vois de loin Yves et Goulven, qui ne boivent pas, eux, mais qui font les cent pas en causant. Goulven, le plus grand, a pass son bras sur les paules de son frre, qui le tient, lui, autour de la taille; isols tous deux au milieu des autres, ils se promnent en se parlant voix basse. Les verres se vident partout dans des toasts bizarres. Le capitaine, qui d'abord ressemblait la statue impassible d'un dieu marin ou d'un fleuve, s'anime, rit d'un rire puissant qui fait trembler tout son corps; sa bouche s'ouvre comme celle d'un ctac, et le voil qui dit en anglais des choses tranges, qui s'oublie avec moi dans des confidences le faire pendre; la conversation tourne en douce causerie de pirate.... La _chola_ rentre dans sa cabine, on fait venir un matelot tatou, qu'on dshabille au dessert. C'est pour me montrer ce tatouage, qui reprsente une chasse au renard. Cela part du cou: des cavaliers, des chiens, qui galopent, descendent en spirale autour du torse.--Vous ne voyez pas encore le renard? Me demanda le capitaine avec son plus joyeux rire. Cela va tre si drle, parat-il, la dcouverte de ce renard, qu'il en est pm d'avance. Et il fait tourner l'homme, dj ivre, plusieurs fois sur lui-mme pour suivre cette chasse qui descend toujours. Aux environs des reins, cela se corse, et on prvoit que cela va finir. Eh! le voil, le renard! crie le capitaine tte de fleuve, au comble de sa gaiet de sauvage, en se renversant, pm d'aise et de rire. La bte poursuivie se remisait dans son terrier; on n'en voyait que la moiti. Et c'tait la grande surprise finale. On invita ce matelot toaster avec nous, pour sa peine de s'tre fait voir. Il tait temps d'aller prendre sur le pont un peu d'air pur, l'air frais et dlicieux du soir. La mer, toujours aussi immobile et lourde, luisait au loin, refltait de dernires lueurs du ct de l'ouest. Maintenant les hommes dansaient, au son d'une flte qui jouait un air de gigue. En dansant, les baleiniers nous jetaient de ct des regards de chats, moiti timidit curieuse, moiti ddain farouche. Ils avaient de ces jeux de physionomie que les coureurs de mer ont gards de l'homme primitif; des gestes drles propos de tout, une mimique excessive, comme les animaux l'tat libre. Tantt ils se renversaient en arrire, tout cambrs; tantt, force de souplesse naturelle et par habitude de ruse, ils s'crasaient, en enflant le dos, comme font les grands flins quand ils marchent la lumire du jour. Et ils tournaient tous, au son de la petite musique flte, du petit turlututu sautillant et enfantin; trs srieux, faisant les beaux danseurs, avec des poses gracieuses de bras et des ronds de jambes. Mais Yves et Goulven se promenaient toujours enlacs. Ils se htaient pour tout ce qu'ils avaient encore se dire, ils pressaient leur entretien dernier et suprme, comprenant que j'allais partir. Ils s'taient vus une fois, quinze ans auparavant, alors qu'Yves tait petit encore, pendant cette journe que Goulven tait venu passer Plouherzel, en se cachant comme un banni. Et sans doute ils ne se retrouveraient jamais plus. On vit tout coup de ces danseurs qui se tenaient par la taille, se jeter terre, toujours serrs l'un l'autre, et puis se dbattre, rler, pris d'une rage subite; ils cherchaient s'enfoncer leur couteau dans la poitrine, et le sang faisait dj sur les planches ses marques rouges. Le capitaine tte de fleuve les spara en les cinglant tous deux avec une lanire en cuir d'hippopotame. _No matter,_ dit-il; _they are drunk!_ (ce n'est rien, ils sont ivres!) Il tait temps de partir. Goulven et Yves s'embrassrent, et je vis que Goulven pleurait. Comme nous revenions sur la mer tranquille, les premires toiles australes s'allumant en haut, Yves me parlait de son frre: Il n'est pas trop heureux. Pourtant il ne gagne pas mal d'argent, et il a une petite maison en Californie, o il espre revenir. Mais voil, c'est le mal du pays qui le tue. ...Ce capitaine m'avait jur de venir le lendemain avec sa _chola_ dner mon bord. Mais, pendant la nuit, le baleinier prit le large, s'vanouit dans l'immensit vide; nous ne le vmes plus. LXXXVIII Vous tes venue toucher votre _dlgue_ aussi, Madame Qumeneur? --Et vous aussi donc, Madame Kerdoncuff? --O est-ce qu'il navigue aussi, votre mari, Madame Qumeneur? --En Chine, Madame Kerdoncuff, dessus le _Kerguelen_. --Et le mien aussi donc, Madame Qumeneur; il navigue l-bas, dessus la _Vnus_. C'est dans la rue des Votes, Brest, sous la pluie fine, que cela se chante deux voix fausses, dans des tonalits surprenantes. Cette rue des Votes est toute pleine de femmes qui attendent l depuis le matin, la porte d'une laide btisse en granit: la _Caisse des gens de mer_. Femmes de Brest, que la pluie ne rebute plus, elles causent aigrement les pieds dans l'eau, presses contre les murs de la ruelle triste, sous le brouillard gris. C'est le premier jour du trimestre. Elles font queue pour tre payes, et il tait temps! L'argent manquait dans tous ces logis noirs de la grande ville. Femmes dont les maris naviguent au loin, elles vont toucher leur _dlgue_ (lisez: dlgation), la solde que ces marins leur abandonnent. Aprs, elles iront la boire. Il y a, en face, un cabaret qui est venu s'tablir l tout exprs. C'est: _ la mre de famille_, chez Madame Ptavin. Dans Brest, on l'appelle: _le cabaret de la dlgue_. Madame Qumeneur, le visage plat comme un carlin, les mchoires massives, le ventre en avant, porte un waterproof et un bonnet de tulle noir avec des coques bleues. Madame Kerdoncuff, malsaine, verdtre, un aspect de mouche viande, montre une figure chafouine sous un chapeau orn de deux roses avec leur feuillage. mesure que l'heure approche, la foule des ivrognesses augmente. La caisse est assige, il y a des contestations aux portes. Le guichet va s'ouvrir. Et Marie, la femme d'Yves, est l aussi, dans cette promiscuit immonde, tenant le petit Pierre par la main. Un peu timide, se sentant triste, ayant une vague frayeur de toutes ces femmes, elle laisse passer les plus presses, et se tient contre le mur, du ct o la pluie ne donne pas. Entrez donc, ma petite dame, au lieu de faire mouiller comme cela ce joli petit garon. C'est Madame Ptavin qui vient d'apparatre sur sa porte, trs souriante: Faut-il vous servir quelque chose? Un peu de doux? --Oh! Merci, madame, je ne bois pas, rpond Marie, qui, voyant le cabaret encore vide, est entre tout de mme, de peur de faire enrhumer son petit Pierre. Mais si je vous gne, madame... Assurment non, elle ne gnait pas du tout Madame Ptavin, qui avait l'me bonne et qui la fit asseoir. Voici Madame Qumeneur et Madame Kerdoncuff, les premires payes, qui entrent, ferment leur parapluie, et prennent place. Madame! Madame! Mettez un _quart_ dans deux verres aussi donc! Inutile de dire un quart de quoi: c'est d'eau-de-vie trs raide qu'il s'agit. Ces dames causent: Et alors, qu'est-ce qu'il fait votre mari sur le _Kerguelen_, Madame Qumeneur? --Il est chef d'hune, Madame Kerdoncuff. --Et le mien aussi donc, il est chef d'hune, Madame Qumeneur! Eh! Les femmes de chef peuvent bien trinquer ensemble.... Alors, la vtre, Victoire-Yvonne! Ces dames s'appellent dj par leur petit nom. Les verres se vident. Marie tourne vers elles son regard clair, les dvisageant tout coup avec une grande curiosit, comme on fait pour les btes de mnagerie. Et puis elle a envie de s'en aller. Mais, dans la rue, la pluie tombe fort, et, devant la porte de la caisse, il y a encore bien du monde. la vtre, Victoire-Yvonne! -- la vtre, Franoise! Allons, le litre y passera. Ces dames se racontent leurs petites affaires: C'est dur tout de mme pour joindre les deux bouts! Mais tant pis! Le boulanger, lui, d'abord, pourra bien attendre le trimestre prochain. Le boucher, eh bien, on lui donnera un acompte. Aujourd'hui, un jour de paye, comment ne pas s'gayer un peu? Moi encore, dit Madame Kerdoncuff, avec un sourire de coquetterie plein de sous-entendus, je ne suis pas trop malheureuse, parce que, voyez-vous, j'ai un _vtran_ que je loge en garni, qui est quartier-matre dans le port. C'est compris. Mme sourire sur le visage de Madame Qumeneur. C'est comme moi, j'ai un fourrier... la tienne, Franoise! (Ces dames se tutoient.) Il est polisson, mon fourrier, si tu savais!... Et le chapitre des confidences intimes est ouvert. Marie Kermadec se lve. A-t-elle bien entendu? Beaucoup de ces mots lui sont inconnus, assurment, mais le sens en est transparent et le geste vient l'appui. Est-ce qu'il y a vraiment des femmes qui peuvent dire des choses pareilles? Et elle sort, sans se retourner, sans dire merci, rouge, sentant tout le sang qui lui est mont aux joues. As-tu vu celle-l, la mouche qui l'a pique? --Dame, vous savez, c'est de la campagne; a porte encore la coiffe de Bannalec, a n'a pas d'usage. -- la tienne, Victoire-Yvonne! Le cabaret se remplit. la porte, les parapluies se ferment, les vieux waterproofs se secouent; toutes ces dames entrent, les litres circulent. Et, au logis, il y a des petits qui piaulent avec des voix de chacal en dtresse; des enfants hves qui crient le froid ou la faim.--Tant pis, la tienne, Franoise, c'est jour de paye! ...Quand Marie fut dehors, elle aperut un groupe de femmes en grande coiffe qui taient restes l'cart pour laisser passer la presse des effrontes; vite elle vint prendre place parmi elles afin de se retrouver en honnte compagnie. Il y avait l de bonnes vieilles mres des villages qui taient venues pour toucher la dlgation de leurs enfants, et qui se tenaient sous leur parapluie de coton, avec de ces figures dignes, pinces, que se font les paysannes la ville. En attendant son tour, elle lia connaissance avec une vieille de Kermzeau qui lui conta l'histoire de son fils, un canonnier de l'_Astre_. Il parat que, dans sa premire jeunesse, il avait fait des tours comme Yves, et puis il tait devenu tout fait rang en prenant de l'ge; il ne fallait jamais dsesprer des marins.... C'est gal, dans son indignation contre ces femmes de Brest, Marie venait de prendre un grand parti: s'en retourner Toulven, cote que cote, et ds demain si c'tait possible. Aussitt rentre au logis, elle se mit crire une longue lettre Yves pour lui motiver sa dcision. Il est vrai, le loyer de Recouvrance courrait encore pendant trois mois et la petite maison de Toulven ne serait pas finie de longtemps; mais elle rattraperait tout cela force de travail et d'conomie; elle se mettrait repasser _pour le monde_, tuyauter les grandes collerettes du pays, un ouvrage difficile, qu'elle savait parfaitement russir au moyen d'un jeu de roseaux trs fins. Ensuite elle raconta dans sa lettre toutes les nouvelles choses que petit Pierre savait dire et faire; elle y mit, en termes trs nafs, sa grande tendresse pour l'absent; elle y attacha une mche de cheveux, coups sur une certaine petite tte brune trs remuante; et puis enferma la tout dans une enveloppe de papier mince et crivit dessus: Monsieur Kermadec, Yves, chef d'hune bord du _Primauguet_ dans les mers du sud, aux soins du consul de France Panama, pour envoyer la suite du navire. Pauvre petite lettre! Qui sait? Elle arrivera peut-tre. a n'est pas impossible, a s'est vu. Dans cinq mois, dans dix mois, toute salie et couverte de cachets amricains; elle arrivera peut-tre fidlement, pour porter Yves l'amour profond de sa femme et les cheveux bruns de son fils. LXXXIX Mai 1882... Ce soir-l, dans les solitudes australes, le vent s'tait mis gmir. Dans tout cet immense mouvant o habitait le _Primauguet_, on voyait courir l'une aprs l'autre les longues lames bleu sombre. La brise tait humide, et donnait froid. En bas, dans le faux pont, Le Hir, l'idiot, se dpchait, avant la nuit, de coudre un cadavre dans des morceaux de toile grise qui taient des dbris de voiles. Yves et Barrada, debout, le surveillaient avec horreur. Ils taient obligs de se tenir tout prs de lui, dans une trs petite chambre mortuaire qu'on avait faite avec d'autres voiles tendues et dont un canonnier gardait l'entre, le sabre d'abordage au poing. C'tait Barazre qu'on cousait dans ces toiles grises. Il venait de mourir d'un mal pris jadis Alger,--une nuit de plaisir.... Plusieurs fois on l'avait cru guri; mais le poison incurable restait dans son sang, reparaissait toujours et la fin l'avait vaincu. Les derniers jours, il tait couvert de plaies hideuses, et ses amis ne l'approchaient plus. C'tait Le Hir qui le cousait, tous les autres ayant refus, par peur de son mal. Lui avait accept cause de deux _quarts_ de vin qu'on lui avait promis. Le roulis le remuait, le gnait dans sa besogne, lui drangeait son cadavre, et il s'impatientait dans l'attente de ce vin qu'il allait boire. D'abord les pieds; on lui avait recommand de les bien serrer, cause du boulet qu'on y attache pour faire couler le mort. Ensuite il cousait en remontant le long des jambes; on ne voyait dj plus le corps, envelopp dans plusieurs doubles de toile dure; rien que la tte ple, repose dans la mort, et reste trs belle avec un sourire tranquille. Et puis rudement, par un geste de brute, Le Hir ramena dessus un pan de la toile grise, et ce visage fut voil jamais. Il avait de vieux parents, ce Barazre, qui l'attendaient dans un village de France. Quand ce fut fini, Yves et Barrada sortirent de la chambre mortuaire, poussant Le Hir devant eux par les paules, afin de le conduire la poulaine et de lui faire laver les mains avant de le laisser boire. Ils avaient chang sans doute leurs ides sur la mort, car Barrada en sortant disait avec son accent bordelais: Ah! ouatte! Les hommes, vois-tu, c'est comme le btes: on en fait d'autres, mais ceux qui sont crevs... Et il finit par cette espce de rire lui, qui sonnait creux et profond comme un rugissement. Dans sa bouche, ce n'tait pas une phrase impie; seulement il ne savait pas mieux dire. Ils avaient mme le coeur trs serr tous les deux, ils regrettaient Barazre. prsent, ce mal qui leur avait fait peur tait enferm, oubli; dans leur souvenir, celui qui tait mort se dgageait de cette impuret finale, s'ennoblissait tout coup; et ils le revoyaient comme au temps de sa force, ils s'attendrissaient en pensant lui. XC Il y a rien d'faraud Comme un matelot Qu'a lav sa peau Dans cinq ou six eaux... Le lendemain matin, au lever du soleil. La brise tait reste frache et vive. Le _Primauguet_ filait trs vite et se secouait dans sa course, avec ce dhanchement souple et vigoureux des grands coureurs. Sur l'avant du navire, les hommes de la borde de quart faisaient en chantant leur premire toilette. Nus, semblables des antiques avec leurs bras forts, ils se lavaient grande eau froide; ils plongeaient de la tte et des paules dans les bailles, couvraient leur poitrine d'une mousse blanche de savon, et puis s'associaient deux deux, navement, pour se mieux frotter le dos. Tout coup ils se rappelrent le mort, et leur chanson gaie s'arrta. D'ailleurs, ils venaient de voir les hommes de l'autre borde qui montaient au commandement de l'officier de quart, et se rangeaient en ordre sur l'arrire, comme pour les inspections. Ils devinaient pourquoi et ils s'approchrent tous. Une grande planche toute neuve tait pose en travers sur les bastingages, dbordant, faisant bascule au-dessus de la mer; et on venait d'apporter d'en bas une chose sinistre qui semblait trs lourde, une gaine de toile grise qui accusait une forme humaine.... Quand Barazre fut couch sur la grande planche neuve, en porte--faux au-dessus des lames pleines d'cume, tous les bonnets des marins s'abaissrent pour un salut suprme; un timonier rcita une prire, des mains firent des signes de croix,--et puis, mon commandement, la planche bascula et on entendit le bruit sourd d'un grand remous dans les eaux. Le _Primauguet_ continuait de courir, et le corps de Barazre tait tomb dans ce gouffre, immense en profondeur et en tendue, qui est le Grand-Ocan. Alors, tout bas, comme un reproche, je rptai Yves qui tait prs de moi, la phrase de la veille: Les hommes, c'est comme les btes: on en fait d'autres, mais.... --Oh! rpondit-il, ce n'est pas moi qui ai dit cela; c'est lui. (_Lui_--c'est--dire Barrada,--l'entendit et tourna la tte vers nous. Il pleurait chaudes larmes.) Cependant on regardait derrire avec inquitude, dans le sillage: c'est qu'il arrive, quand le requin est l, qu'une tache de sang remonte la surface de la mer. Mais non, rien ne reparut; il tait descendu en paix dans les profondeurs d'en dessous. Descente infinie, d'abord rapide comme une chute; puis lente, lente, alanguie peu peu dans les couches de plus en plus denses. Mystrieux voyage de plusieurs lieues dans des abmes inconnus; o le soleil qui s'obscurcit parat semblable une lune blme, puis verdit, tremble, s'efface. Et alors l'obscurit ternelle commence; les eaux montent, montent, s'entassent au-dessus de la tte du voyageur mort comme une mare de dluge qui s'lverait jusqu'aux astres. Mais, en bas, le cadavre tomb a perdu son horreur; la matire n'est jamais immonde d'une faon absolue. Dans l'obscurit, les btes invisibles des eaux profondes vont venir l'entourer; les madrpores mystrieux vont pousser sur lui leurs branches, le manger trs lentement avec les mille petites bouches de leurs fleurs vivantes. Cette spulture des marins n'est plus violable par aucune main humaine. Celui qui est descendu dormir si bas est plus mort qu'aucun autre mort; jamais rien de lui ne remontera; jamais il ne se mlera plus cette vieille poussire d'hommes qui, la surface, se cherche et se recombine toujours dans un ternel effort pour revivre. Il appartient la vie d'en dessous; il va passer dans les plantes de pierre qui n'ont pas de couleur, dans les btes lentes qui sont sans forme et sans yeux.... XCI Le soir de l'immersion de Barazre, Yves avait amen son ami Jean Barrada dans ma chambre avec lui. Ils restaient maintenant les derniers de toute l'ancienne bande: Kerboul, Le Hello, dormaient depuis longtemps au fond de la mer, descendus, eux aussi, en pleine jeunesse; les autres, partis pour naviguer au commerce, ou rentrs dans leurs villages; tous disperss. C'taient de trs anciens amis, Yves et ce Barrada. terre, quand ils taient runis, ils ne faisait pas bon se mettre en travers de leurs fantaisies. Je les vois encore tous deux assis devant moi, de moiti sur la mme chaise cause de l'exigut du logis, se tenant d'une main par habitude de _rouler_, et me regardant avec leurs yeux attentifs. C'est que j'essayais de leur dmontrer ce soir-l que _les hommes ce n'tait pas comme les btes_, de leur parler du mystrieux aprs.... Et eux, ayant cette mort toute frache dans la mmoire, m'coutaient surpris, captivs, au milieu de cette tranquillit trs particulire des soirs o la mer se calme, tranquillit qui prdispose comprendre l'incomprhensible. Vieux raisonnements ressasss d'cole que je leur dveloppais et qui pouvaient impressionner encore leurs ttes jeunes.... C'tait peut-tre trs bte, ce cours d'immortalit; mais cela ne leur faisait aucun mal, au contraire. XCII Ces mers o se tenait le _Primauguet_ taient presque toujours du mme bleu de lapis; c'tait la rgion des alizs et du beau temps qui ne finit pas. Quelquefois, pour aller d'un groupe d'les un autre, il nous fallait franchir l'quateur, passer par les grandes immobilits, les splendeurs mornes. Et, aprs, quand l'aliz vivifiant reprenait dans un hmisphre ou dans l'autre, quand le _Primauguet_ rveill se remettait courir, alors on sentait mieux, par contraste, le charme d'aller vite, le charme d'tre sur cette grande chose incline, frmissante, qui semblait vivre et qui vous obissait, alerte et souple, en filant toujours. Quand nous courions vers l'est, c'tait au plus prs du vent, dans ces rgions d'alizs; alors le _Primauguet_ se lanait contre les lames rgulires et moutonnes des tropiques pendant des jours entiers, sans se lasser, avec les mmes petits trmoussements joyeux de poisson qui s'amuse. Ensuite, quand nous revenions sur nos pas, vent arrire, tout couverts de voiles, dployant toute notre large envergure blanche, notre marche, toujours aussi rapide, devenait si facile, si glissante, que nous ne nous sentions plus filer; nous tions comme soulevs par une espce de vol, et notre allure tait comme un planement d'oiseau. Pour les matelots, les jours continuaient se ressembler beaucoup. Chaque matin, c'tait d'abord un dlire de propret qui les prenait ds le branle-bas. peine rveills, on les voyait sauter, courir pour commencer au plus vite le grand lavage. Tout nus, avec un bonnet pompon, ou bien habills d'un _tricot de combat_ (qui est une petite pice tricote pour le cou, peu prs comme une bavette de nouveau-n), ils se dpchaient de tout inonder. Des jets de pompe, des seaux d'eau lancs tour de bras. Ils se dpchaient, s'en jetant dans les jambes, dans le dos, tout clabousss, tout ruisselants, chavirant tout pour tout laver; ensuite, usant le pont, dj trs blanc, avec du sable, des frottes, des grattes, pour le blanchir encore. On les interrompait pour les envoyer sur les vergues faire quelque manoeuvre du matin, larguer le ris de chasse ou rectifier la voilure; alors ils se vtaient la hte, par convenance, avant de monter, et excutaient vite cette manoeuvre commande, presss de revenir en bas s'amuser dans l'eau. ce mtier, les bras se faisaient forts et les poitrines bombes; il arrivait mme que les pieds, par habitude de grimper nus, devenaient un peu prenants, comme ceux des singes. Vers huit heures, ce lavage devait finir, un certain roulement de tambour. Alors, pendant que l'ardent soleil schait trs vite toutes ces choses qu'ils avaient mouilles, eux commenaient fourbir; les cuivres, les ferrures, mme les simples boucles, devaient briller clair comme des miroirs. Chacun se mettait la petite poulie, au petit objet, dont la toilette lui tait particulirement confie, et le polissait avec sollicitude, se reculant de temps en temps d'un air entendu pour voir si a reluisait, si a faisait bien. Et, autour de ces grands enfants, le monde, c'tait toujours et toujours le cercle bleu, l'inexorable cercle bleu, la solitude resplendissante, profonde, qui ne finissait pas, o rien ne changeait et o rien ne passait. Rien ne passait que les bandes tourdies des poissons-volants aux allures de flche, si rapides qu'on n'apercevait que des luisants d'ailes, et c'tait tout. Il y en avait de plusieurs sortes: d'abord les gros, qui taient couleur d'acier bleui, et puis de plus petits et de plus rares qui semblaient avoir des nuances de mauve et de pivoine; on tait surpris par leur vol rose, et, quand on voulait les regarder, c'tait trop tard; un petit coin de l'eau crpitait encore et tincelait de soleil comme sous une grle de balles; c'tait l qu'ils avaient fait leur plongeon, mais ils n'y taient plus. Quelquefois une frgate--grand oiseau mystrieux qui est toujours seul--traversait une excessive hauteur les espaces de l'air, filant droit avec ses ailes minces et sa queue en ciseaux, se htant comme si elle avait un but. Alors les matelots se montraient le voyageur trange, le suivaient des yeux tant qu'il restait visible, et son passage tait consign sur le journal du bord. Mais des navires, jamais; elles sont trop grandes, ces mers australes; on ne s'y rencontre pas. Une fois, on avait trouv une petite le ocanienne entoure d'une blanche ceinture de corail. Des femmes qui habitaient l s'taient approches dans des pirogues, et le commandant les avait laisses monter bord, devinant pourquoi elles taient venues. Elles avaient toutes des tailles admirables, des yeux trs sauvages peine ouverts entre des cils trop lourds; des dents trs blanches, que leur rire montrait jusqu'au fond. Sur leur peau, couleur de cuivre rouge, des tatouages trs compliqus ressemblaient des rseaux de dentelles bleues. Leur passage avait rompu pour un jour cette continence que les matelots gardaient. Et puis l'le, peine entrevue, s'tait enfuie avec sa plage blanche et ses palmes vertes, toute petite au milieu du grand dsert des eaux, et on n'y avait plus pens. On ne s'ennuyait pas du tout bord. Les journes taient trs suffisamment remplies par des travaux ou des distractions. certaines heures, certains jours fixs d'avance, par le _tableau du service la mer_, on permettait aux matelots d'ouvrir les sacs de toile o leurs trousseaux taient renferms (cela s'appelait: _aller aux sacs_). Alors ils talaient toutes leurs petites affaires, qui taient plies l dedans avec un soin comique et le pont du _Primauguet_ ressemblait tout coup un bazar. Ils ouvraient leurs botes coudre, disposaient des petites pices trs artistement tailles pour rparer leurs vtements, que le jeu continuel et la force des muscles usaient vite; il y avait des marins qui se mettaient nus pour raccommoder gravement leur chemise; d'autres, qui repassaient leurs grands cols par des procds extraordinaires (en se tenant longtemps assis dessus); d'autres, qui prenaient dans leur bote crire de pauvres petits papiers jaunis, fans, portant les timbres de diffrents recoins perdus du pays breton ou du pays basque, et se mettaient lire: c'taient des lettres des mres, des soeurs, des fiances, qui habitaient dans les villages de l-bas. Et ensuite, un coup de sifflet roul, trs spcial, qui signifiait: Ramassez les sacs! tout cela disparaissait comme par enchantement, repli, resserr, redescendu fond de cale, dans les casiers numrots que les terribles sergents d'armes venaient fermer avec des chanettes de fer. En les regardant, on aurait pu se tromper leurs airs patients et sages, si on ne les et pas mieux connus; en les voyant si absorbs dans ces occupations de petites filles, dans ces dballages de poupes, impossible de s'imaginer de quoi ces mmes jeunes hommes pouvaient redevenir capables une fois lchs sur terre. Il n'y avait qu'une heure de mlancolie invitable, c'tait quand la prire du soir venait d'tre dite, quand les signes de croix des Bretons venaient de finir et que le soleil tait couch; cette heure-l, assurment, beaucoup d'entre eux songeaient au pays. Mme dans ces rgions d'admirable lumire, il y a toujours cette heure indcise entre le jour et la nuit, qui est triste. On voyait cet instant-l des ttes de matelots se tourner involontairement vers cette dernire bande de lumire qui persistait du ct du couchant, trs bas, toucher la ligne des eaux. Une bande nuance toujours: sur l'horizon, c'tait d'abord du rouge sombre, un peu d'orang au-dessus, un peu de vert ple, une trane de phosphore, et puis cela se fondait en montant avec les gris teints, avec les nuances d'ombre et d'obscurit. De derniers reflets d'un jaune triste restaient sur la mer, qui luisait encore et l avant de prendre ses tons neutres de la nuit; ce dernier regard oblique du jour, jet sur les profondeurs dsertes, avait quelque chose d'un peu sinistre, et on s'inquitait malgr soi de l'immensit des eaux. C'tait l'heure des rvoltes intimes et des serrements de coeur. C'tait l'heure o les matelots avaient la notion vague que leur vie tait trange et contre nature, o ils songeaient leur jeunesse squestre et perdue. Quelque lointaine image de femme passait devant leurs yeux, entoure d'un charme alanguissant, d'une douceur dlicieuse. Ou bien ils faisaient, avec un trouble subit de leurs sens, le rve de quelque fte insense de luxure et d'alcool pour se rattraper et s'tourdir, la prochaine fois qu'on les dchanerait terre.... Mais, aprs, venait la vraie nuit, tide, pleine d'toiles, et l'impression passagre tait oublie; les matelots venaient tous s'asseoir ou s'tendre l'avant du navire et commenaient chanter. Il y avait des gabiers qui savaient de longues chansons trs jolies, dont les refrains se reprenaient en choeur. Les voix taient belles et vibrantes dans les silences sonores de ces nuits. Il y avait aussi un vieux matre qui contait toujours un petit cercle attentif d'interminables histoires; c'taient des aventures trs certainement arrives autrefois de beaux gabiers, que des princesses amoureuses avaient emmens dans des chteaux. Il courait toujours, le _Primauguet_, traant derrire lui, dans l'obscurit, une vague trane blanche qui s'effaait mesure, comme une queue de mtore. Il courait toutes les nuits, sans se reposer ni dormir; seulement ses grandes ailes perdaient le soir leur blancheur de goland, et, sur les lueurs diffuses du ciel, on les voyait tout coup dcouper, en ombres chinoises, des pointes et des chancrures de chauve-souris. Mais il avait beau courir, il tait toujours au milieu du mme grand cercle qui semblait ternellement se reformer, s'tendre et le suivre. Quelquefois ce cercle tait noir et dessinait nettement partout sa ligne inexorable qui s'arrtait aux premires toiles du ciel, ou bien l'immense contour tait adouci par des vapeurs qui fondaient tout ensemble; alors on se figurait courir dans une espce de globe d'un bleu gris, trs toil, dont on s'tonnait de ne jamais rencontrer les parois fuyantes. L'tendue tait remplie des bruits lgers de l'eau, l'tendue tait toujours bruissante l'infini, mais d'une manire contenue et presque silencieuse; elle rendait un son puissant et insaisissable, comme ferait un orchestre de milliers de cordes que les archets frleraient peine et avec grand mystre. Par instants, les toiles australes se mettaient briller d'clats trs surprenants; les grandes nbuleuses tincelaient comme une poussire de nacre, toutes les teintes de la nuit semblaient s'clairer, par transparence, de lumires tranges, on se serait cru ces moments des feries o tout s'illumine pour quelque immense apothose; et on se disait: pourquoi est-ce que les choses resplendissent de cette manire, qu'est-ce qui va se passer, qu'est-ce qu'il y a?... Eh! Bien non, il n'y avait rien, jamais; c'tait simplement la rgion des tropiques qui tait ainsi. Il n'y avait rien que les mers dsertes, et toujours l'tendue circulaire, absolument vide.... Ces nuits taient bien d'exquises nuits d't, douces, douces, plus que nos plus douces nuits de juin. Et elles troublaient un peu tous ces hommes dont les ans n'avaient pas trente ans.... Ces obscurits tides apportaient des ides d'amour dont on n'aurait pas voulu. On se voyait prs de s'amollir encore dans des rves troublants; on sentait le besoin d'ouvrir ses bras quelque forme humaine trs dsire, de l'treindre avec une tendresse frache et rude, infinie. Mais non, personne, rien.... Il fallait se raidir, rester seul, se retourner sur les planches dures de ce pont de bois, puis penser autre chose, se remettre chanter.... Et alors les belles chansons, gaies ou tristes, vibraient plus fort, dans le vide de la mer. Pourtant, on tait bien sur ce gaillard d'avant pendant ces veilles du large; on y recevait en pleine poitrine les souffles frais de la nuit, les brises vierges qui n'avaient jamais pass sur terre, qui n'apportaient aucun effluve vivant, qui n'avaient aucune senteur. Quand on tait tendu l, on perdait peu peu la notion de tout, except de la vitesse, qui est toujours une chose amusante, mme quand on n'a pas de but et qu'on ne sait pas o l'on va. Ils n'avaient pas de but, les matelots, et ils ne savaient pas o ils allaient. quoi bon d'ailleurs, puisqu'on ne leur permettait nulle part de mettre les pieds sur terre? Ils ignoraient la direction de cette course rapide et l'infinie profondeur des solitudes o ils taient; mais cela les amusait d'aller droit devant eux, dans l'obscurit bleutre, trs vite, et de se sentir filer. En chantant leurs chansons du soir, ils regardaient ce beaupr, toujours lanc en avant, avec ses deux petites cornes et sa tournure d'arbalte tendue, qui sautillait sur la mer, qui effleurait l'eau bruissante la faon trs lgre d'un poisson-volant. XCIII Sur ce _Primauguet_, mon cher Yves tait sans reproche, comme il nous l'avait promis. Les officiers le traitaient avec des gards un peu particuliers cause de sa tenue, de sa manire d'tre, qui n'taient dj plus celles de tous les autres. Et il restait, malgr tout, au premier rang de cette rude bande dont le matre d'quipage disait avec orgueil: a, c'est moiti requin; a n'a pas peur. Il avait repris son habitude d'autrefois d'arriver le soir, petits pas de chat, dans ma chambre, aux heures o je la lui abandonnais. Il s'installait lire mes livres ou mes papiers, sachant bien qu'il avait permission de tout regarder; il apprenait comprendre les cartes marines, s'amusait y marquer des points et y mesurer des distances. Trs souvent, il crivait sa femme, et il arrivait que ses petites lettres, interrompues par la manoeuvre, restaient courir parmi les miennes. J'en trouvai une un jour qui tait destine sans doute partir sous double enveloppe, et sur laquelle il avait mis cette adresse drle: Madame Marie Kermadec, Chez ses parents, Trmeul en Toulven, pays de Bretagne, commune des loups, paroisse des cureuils, droite, sous le plus gros chne. On avait peine se reprsenter ce grand Yves crivant de ces choses de petit enfant. C'tait sa premire longue absence depuis son mariage. De loin, il se mettait songer beaucoup cette jeune femme qui avait dj tant souffert par lui, et qui l'avait tant aim; maintenant elle lui apparaissait, au fond de ce lointain, sous un aspect nouveau. XCIV En juillet,--le mauvais mois de l'hiver austral,--nous sortmes de la rgion des alizs pour redescendre jusqu' Valparaiso. L, je dus quitter le _Primauguet_ et m'embarquer sur un grand vaisseau voiles qui rentrait Brest aprs son tour du monde. Il s'appelait le _Navarin_; on y embarqua aussi tous les hommes de notre bord qui avaient fini leur temps de service: entre autres, Barrada, qui s'en allait Bordeaux, avec sa ceinture garnie d'or, pouser sa petite fiance espagnole. Trs brusquement, comme toujours, je dis adieu Yves, le recommandant encore une fois tous, et je partis pour la France par la grande route du cap Horn. XCV 20 octobre 1882. Je me souviens de ce jour pass en Bretagne. Nous trois, courant sous le ciel gris, dans ces bois de Toulven, Marie, Anne et moi. Ma tte encore toute pleine de soleil et de mer bleue, et cette Bretagne revue tout coup et si vite pour quelques heures, absolument comme dans les rves que nous en faisions la mer.... Il me semblait comprendre son charme pour la premire fois. Et Yves rest l-bas, lui, dans le Grand-Ocan. Le sentir si loin, et me retrouver seul dans ces sentiers de Toulven! Nous courions comme des fous tous les trois dans les chemins verts, sous le ciel gris, elles avec leurs grandes coiffes au vent. La nuit allait bientt venir, et c'tait pour faire pendant cette dernire heure de jour la moisson de fougres et de bruyres bretonnes que je devais, le lendemain matin, emporter avec moi Paris. Oh! ces dparts, toujours rapides, changeant tout, jetant leur tristesse sur les choses qu'on va quitter, et nous lanant aprs dans l'inconnu! Cette fois encore, c'tait la grande mlancolie de l'arrire automne: l'air rest tide, la verdure admirable, presque l'intensit de vert des tropiques, mais toujours ce ciel breton tout gris et sombre, et dj des senteurs de feuilles mortes et d'hiver.... Nous avions laiss petit Pierre la maison pour courir plus vite. En route, nous cueillions les dernires digitales, les derniers silnes roses, les dernires scabieuses. Dans les chemins creux, dans la nuit verte, nous rencontrions les vieillards longue chevelure, les femmes au corselet de drap brod de ranges d'yeux. Il y avait des carrefours mystrieux au milieu de ces bois. Au loin, on voyait les collines boises s'tager en lignes monotones, toujours cet horizon sans ge du pays de Toulven, ce mme horizon que les Celtes devaient voir, les derniers plans de la vue se perdant dans les obscurits grises, dans les tons bleutres qui passaient au noir. Oh! mon cher petit Pierre, comme je l'avais embrass fort en arrivant sur cette route de Toulven! De trs loin, j'avais vu venir ce petit bonhomme, que je ne reconnaissais pas, et qui courait ma rencontre en sautant comme un cabri. On lui avait dit: C'est ton parrain qui arrive l-bas, et alors il avait pris sa course. Il tait grandi et embelli, avec un certain air plus entreprenant et plus tapageur. Ce fut ce voyage que je vis pour la premire et la dernire fois la petite Yvonne, une fille d'Yves qui tait ne aprs notre dpart, et qui ne fit sur la terre qu'une courte apparition de quelques mois. Elle tait toute pareille lui; mmes yeux, mme regard. trange ressemblance que celle d'une si petite crature avec un homme. Un jour, elle s'en retourna dans les rgions mystrieuses d'o elle tait venue, rappele tout coup par une maladie d'enfant, laquelle ni la vieille sage-femme ni la grande _penseuse_ de Toulven n'avaient rien compris. Et on l'emporta l-bas au pied de l'glise, ses yeux semblables ceux d'Yves ferms pour jamais. Dans ces bois, nous avions pass nos deux heures de jour. Aprs souper seulement, nous tions alls, Marie et moi, voir au clair de lune o en tait leur nouveau logis. la place du champ d'avoine que nous avions mesur en juin de l'anne prcdente s'levaient maintenant les quatre murailles de la maison d'Yves; elle n'avait encore ni auvent, ni plancher, ni toiture, et, au clair de lune, elle ressemblait une ruine. Nous nous assmes au milieu, sur des pierres, nous trouvant seuls tous deux pour la premire fois. C'est d'Yves que nous parlions, cela va bien sans dire. Elle m'interrogeait anxieusement sur lui, sur son avenir, pensant que je connaissais plus profondment qu'elle ce mari qu'elle adorait avec une espce de crainte, sans le comprendre. Et moi, je la rassurais, car j'esprais beaucoup: le forban avait pour lui son bon et brave coeur; alors, en le prenant par l, nous devions la fin russir. Anne apparut tout coup, venue sans bruit pour couter, et nous fit peur: Oh! Marie, dit-elle, change de place bien vite; si tu voyais derrire toi comme c'est vilain, ton ombre! En effet, nous n'y avions pas pris garde. Sa tte seule claire par la lune, avec les ailes de sa coiffe qui remuaient au vent, donnait derrire elle, sur le mur tout neuf, l'image d'une chauve-souris trs grande et trs laide. C'est assez pour nous porter malheur. Dans Toulven, les binious sonnaient. Pour rentrer l'auberge, o elles venaient toutes deux me reconduire, il nous fallut traverser une fte inattendue, claire par la lune. C'tait une noce de riches et on dansait en plein air, sur la place. Je m'arrtai, avec Anne et Marie, pour regarder la longue chane de la gavotte tournoyer et courir, mene par la voix aigre des cornemuses. La belle lune rendait plus blanches les coiffes des femmes, qui passaient devant nous comme envoles dans le vent et la vitesse; on voyait sur la poitrine des hommes briller rapidement les gorgerins brods, les paillettes d'argent. l'autre bout de Toulven, encore du monde. Cela ne semblait pas naturel, cette animation dans le village, la nuit. Encore des coiffes qui couraient, qui se pressaient pour mieux voir. C'tait une bande de plerins qui revenaient de Lourdes et faisaient leur entre en chantant des cantiques. Il y a eu deux miracles, monsieur; on l'a su ce soir par le tlgraphe. Je me retournai et vis Pierre Kerbras, le fianc d'Anne, qui me donnait ce renseignement. Les plerins passrent, ayant au cou leurs grands chapelets; derrire, il y avait deux vieilles femmes infirmes qui n'avaient pas t guries, elles, et que des jeunes hommes rapportaient dans leurs bras. Le lendemain matin, le vieux Corentin, Anne et le petit Pierre, en habits de dimanche, vinrent me reconduire dans le char bancs de Pierre Kerbras, jusqu' la station de Bannalec. Dans le compartiment o je montai, deux vieilles dames anglaises taient dj installes. On me fit passer petit Pierre, sa bonne figure couleur de pche dore, embrasser par la portire, et lui clata de rire en apercevant un petit chien _bull_ que les ladies portaient dans leur sac de voyage armori. Il avait pourtant du chagrin parce que je m'en allais; mais ce petit chien dans ce sac, il le trouvait si drle, qu'il n'en pouvait plus revenir. Et les vieilles ladies souriaient aussi, disant que petit Pierre tait _a very beautiful baby_. Et puis ce fut fini de la Bretagne pour longtemps; j'y avais pass vingt heures, et, le lendemain matin, elle tait dj bien loin de moi.... XCVI LETTRE D'YVES Melbourne, septembre 1882. Cher frre, Je vous fais savoir notre arrive en Australie; nous avons eu une traverse tout fait belle et nous devons repartir demain pour le Japon; car vous savez que nous avons reu l'ordre de faire un petit tour dans ce pays-l. J'ai trouv ici deux lettres de vous et aussi deux de ma femme; mais j'ai bien hte de lire celle que vous m'crirez quand vous aurez pass par Toulven. Cher frre, votre remplaant bord est tout fait comme vous; il est trs bon avec les marins. Tant qu'au remplaant de M. Plumkett, il est assez dur, mais pas mon gard, au contraire. M. Plumkett m'avait dit qu'il m'aurait recommand lui en partant, et c'est une chose que je croirais assez. Les autres et le major sont toujours de mme; ils me parlent souvent de vous et me demandent de vos nouvelles. Le commandant m'a donn faire le service de second-matre depuis que nous avons jet l'eau le pauvre Marsano, le Niois, qu'on a trouv tu un matin dans son hamac en faisant le branle-bas. Et j'aime beaucoup ce service-l. Cher frre, on a envoy deux fois les marins se promener terre, San-Francisco, et vous pensez, sans vous, je n'ai pas seulement voulu donner mon nom pour descendre avec eux. Mme je vous dirai que les gabiers ont fait une grande _baroufe_, la seconde nuit, contre des Allemands, et il y a eu du mal avec les couteaux. J'ai aussi vous dire, cher frre, qu'on n'a pas encore t votre carte de dessus la porte de votre chambre, et je pense qu'on l'oubliera tout fait prsent. Alors, le soir, je fais mon tour par le faux-pont arrire pour passer devant. L'anne prochaine, quand nous reviendrons, j'ai espoir d'avoir une bonne permission pour aller voir ma femme et mon petit Pierre, et ma petite fille; mais ce sera toujours bien court, et certainement je ne serai jamais tranquille avant d'avoir ma retraite. D'un autre ct, quand je serai d'ge laisser les cols bleus, mon petit Pierre sera prs de partir pour le service, lui, son tour, ou bien il y aura peut-tre une place pour moi l-bas, du ct de l'tang, vers l'glise: vous savez quelle place je veux dire. Cher frre, vous croyez que je prends des manires comme vous? Mais non, je vous assure, je pense comme j'ai toujours pens. Pour les _ttes de coco_, je crois bien qu'elles sont perdues, car nous ne passerons pas en Caldonie; mais enfin plus tard, je pourrai peut-tre y revenir et en acheter. Si vous passiez par le golfe Juan, vous me feriez bien plaisir d'aller Vallauris prendre pour moi deux de ces flambeaux, comme ils en font dans ce pays, et qui ont des ttes de _perruches de France_. a m'amuserait beaucoup d'en mettre comme ceux-l chez moi. J'ai bien hte, frre, d'installer ma petite maison. Parmi toute espce de choses qui me rendent triste quand je me rveille, ce qui me fait le plus de peine, c'est que ma mre ne veut plus du tout venir demeurer en Toulven. Il me semble que, si je pouvais avoir une permission pour aller la chercher, avec moi, pour sr, elle viendrait. Mais, d'un autre ct, alors, je n'aurais plus personne Plouherzel, c'est tout fait notre pays, vous savez bien. Si je pouvais croire ce que vous m'avez dit souvent au sujet de revivre aprs qu'on est mort, il est sr que je me trouverais encore assez heureux. Mais, tenez, je vois bien que, vous-mme, vous n'y croyez pas beaucoup. Pourtant je trouve trs drle que j'aie peur des revenants, et je croirais assez, frre, que vous en avez peur aussi. Je vous demande bien pardon de la feuille sale que je vous envoie, mais ce n'est pas tout fait moi la cause; vous comprenez, je n'ai plus votre bureau prsent pour faire mes lettres dessus comme un officier. Je vous crivais assez tranquille la fin de mon quart de nuit sur les caissons de l'avant, et alors l'idiot de Le Hir m'a chavir ma bougie. Je n'ai pas le temps de faire ma petite criture ma faon comme je fais quelquefois, vous savez, celle que vous trouvez jolie. J'cris courir, et je vous demande bien pardon. Nous partons demain matin, ds le jour, pour ces pays du Japon; mais je vous ferai parvenir ma lettre par le pilote qui viendra nous mettre dehors. Je termine en vous embrassant bien des fois de tout mon coeur. Votre frre, Yves Kermadec. Cher frre, je ne puis dire combien je vous aime. Yves. XCVII Dcembre 1882. ...Je passais sur les quais de Bordeaux. Quelqu'un de fort bien mis vint moi, le chapeau bas et la main tendue: Barrada!--Barrada transform, ayant coup sa barbe noire, et quitt ses trente et un ans, sans doute en mme temps que ses cols bleus; les joues soigneusement rases, la moustache naissante, l'air d'un jeune amoureux de vingt ans. Toujours aussi parfaitement beau et noble de lignes mais la figure meilleure et plus douce, comme claircie par une joie profonde. Il venait d'pouser enfin sa petite fiance d'Espagne; l'or de sa ceinture avait mont leur mnage, et il s'tait fait _arrimeur_ de navires, un mtier trs lucratif, parat-il, o il utilisait merveille sa grande force et son instinct du _dbrouillage_. Il fallut lui promettre par serment qu'au retour du _Primauguet_, je passerais par Bordeaux avec Yves pour venir le voir. Il tait heureux, celui-l! Et la fin de ce rouleur de mer me donnait rflchir. Je me demandais si mon pauvre Yves, qui, avec un coeur aussi bon, avait assurment beaucoup moins forfait aux lois honntes, ne pouvait pas, lui aussi, finir un jour par un peu de bonheur.... XCVIII _Tlgramme_.--Toulon, 3 avril 1883.-- Yves Kermadec, bord du _Primauguet_.--Brest. Tu es nomm second-matre. Je t'embrasse, Pierre. C'tait sa joyeuse bienvenue, sa fte d'arrive; car, depuis vingt-quatre heures seulement, le _Primauguet_, revenu de sa promenade lointaine dans le Grand-Ocan, avait mouill dans les eaux de France. Et ces galons d'or que j'envoyais Yves par le tlgraphe, il ne les _arrosa_ pas, comme il avait fait jadis de ses galons de laine.--Non, les temps taient changs; il se sauva dans le faux-pont, dans un coin o se trouvaient son sac et son armoire et qu'il considrait comme son chez lui; vite, il descendit l, pour tre tout seul envisager cette joie qui lui arrivait, relire ce bienheureux petit papier bleu qui lui ouvrait toute une re nouvelle. C'tait si beau, si inattendu, aprs sa mauvaise conduite passe! J'avais t Paris demander cette faveur, intriguer beaucoup pour mon frre d'adoption, en me portant garant de sa conduite venir. Une femme de coeur avait bien voulu employer ma cause son influence trs puissante, et alors la promotion d'Yves avait t enleve d'assaut, bien qu'elle ft difficile. Et Yves n'en finissait plus de regarder son bonheur sous toutes ses faces.... D'abord, au lieu d'avoir demander une permission courte, qu'on lui et peut-tre beaucoup marchande,--avec ses galons d'or il allait partir de droit pour Toulven; on allait l'envoyer en _disponibilit_ pendant trois mois au moins, quatre peut-tre; il aurait tout l't passer l, avec sa femme et son fils, dans la petite maison qui tait finie et o on l'attendait justement pour tout installer.... Et puis ils allaient se trouver trs riches, ce qui ne gterait rien.... Non, jamais dans sa vie de pauvre errant, toujours la peine,--jamais il n'avait eu une heure si belle, une joie si profonde que celle que son frre Pierre venait de lui envoyer par le tlgraphe.... XCIX Quand les vents me ramnent en Bretagne, c'est aux derniers jours de mai, au plus beau du printemps breton. Il y a dj six semaines qu'Yves est dans sa petite maison de Toulven, arrangeant ma chambre, prparant tout pour mon arrive. Le navire sur lequel je suis embarqu a quitt la Mditerrane pour remonter dans l'Ocan, vers les ports du Nord et dsarmer Brest. _18 mai, en mer_.--Dj on sent la Bretagne approcher. Il fait beau encore, mais un de ces beaux temps bretons qui sont tranquilles et mlancoliques. La mer unie est d'un bleu ple, l'air salin est frais et sent le varech; il y a sur toute chose comme un voile de brumes bleutres, trs transparentes et trs tnues. huit heures du matin, doubl la pointe de Penmarch. Les granits celtiques, les grandes falaises tristes peu peu se dessinent et s'approchent. Maintenant ce sont de vrais bancs de brumes,--mais trs lgers, brumes d't,--qui se reposent partout sur les lointains de l'horizon. une heure, la passe des Toulinguets, et puis nous entrons Brest. _19 mai_.--Permission de huit jours. midi, je suis en chemin de fer, en route pour Toulven. Pluie tout le long du chemin sur les campagnes bretonnes. Dans les prs, dans les valles ombreuses, tout est plein d'eau. De Bannalec Toulven, une heure de voiture travers les bois. Le regard fix en avant, je cherche la flche en granit de l'glise au fond de l'horizon vert. La voil qui parat, reflte profondment, en dessous, dans l'tang morne. Le beau temps est revenu avec un ple ciel bleu. Toulven!... La voiture s'arrte. Yves est l m'attendre, tenant petit Pierre par la main. Nous nous regardons tous deux,--et voil que d'abord une mme envie de rire nous prend en mme temps, cause de nos moustaches. Cela change nos figures et nous nous trouvons drles. Nous ne nous tions pas vus depuis que les marins ont le droit d'en porter. Yves exprime l'avis que cela nous donne un air beaucoup plus dgourdi. Aprs, nous nous embrassons. Comme il est encore devenu beau, le petit Pierre, et plus grand, et plus fort!... Nous partons ensemble, traversant Toulven, o les bonnes gens me connaissent, et sortent sur leur porte pour me voir arriver. Nous dfilons dans l'troite rue grise, aux maisons centenaires, aux murs de granit massif. Je reconnais la vieille profil de chouette qui a prsid la naissance de mon filleul; elle me fait bonjour de la tte par une fentre ouverte. Les grandes coiffes, les collerettes, les paillettes des corsages, se dtachent dans les embrasures profondes, sur les fonds obscurs, et tout cela me jette au passage ces impressions des vieux temps morts qui sont particulires la Bretagne. Petit Pierre, que nous tenons par la main, marche maintenant comme un homme. Il n'avait encore rien dit, un peu saisi de me revoir; mais le voil qui cause; il lve vers moi sa figure ronde et me regarde dj comme quelqu'un d'ami qui on fait part de ses rflexions. Petite voix douce que je n'ai pas encore beaucoup entendue. Comme il a l'accent de Bretagne! Parrain, tu m'as apport mon mouton? Heureusement je m'tais rappel cette promesse de l'an dernier; il tait dans ma malle, ce mouton roulettes, pour mon petit Pierre. Et j'apportais aussi des flambeaux, _ayant des figures de perruches de France_, que j'avais promis mon autre grand enfant,--Yves. Voici la maison, gaie et blanche, toute neuve, avec ses entourages de fentres en granit breton, ses auvents verts, son grenier lucarne, et, derrire, l'horizon des bois. Nous entrons. En bas, dans la cuisine grande chemine, Marie et la petite Corentine nous attendent. Mais tout de suite, Yves me prie de monter, car il a hte de me faire voir le haut, leur belle chambre blanche, avec ses rideaux de mousseline et ses meubles de cerisier verni. Et puis il ouvre une autre porte: prsent, frre, voil chez vous! Et il me regarde, anxieux de l'effet produit, aprs tant de mal qu'ils se sont donn, sa femme et lui, pour que je trouve tout mon got. J'entre, touch, mu. Elle est toute blanche, ma chambre et on y sent un parfum dlicieux, il y a partout des fleurs qu'on est all chercher trs loin pour moi; dans les vases de la chemine, des touffes de rsda et de gros bouquets de pois de senteur; dans le foyer, c'est rempli de bruyres. Ils n'ont pas pu se dcider, par exemple, y mettre des vieux meubles, des vieilleries bretonnes, et ils s'en excusent, n'ayant rien trouv leur ide d'assez joli ni d'assez propre. On est all Quimper m'acheter un lit comme le leur, en cerisier, qui est un bois clair, d'une couleur gaie, un peu rose. Les tables et les chaises sont pareilles. Les plus petits dtails sont arrangs avec tendresse; sur les murs, il y a, dans des cadres dors, des dessins que j'ai faits jadis et une grande photographie du clocher jour de Saint-Pol-de-Lon, que j'avais donne Yves du temps o nous naviguions ensemble sur la _mer brumeuse_. Par terre, les planches sont nettes comme du bois neuf: Vous voyez, frre, c'est tout blanc comme bord, dit Yves, qui a lui-mme blanchi partout avec tant de soin, et qui se dchausse chaque fois qu'il monte pour ne pas salir ses escaliers. Il faut tout voir, tout visiter, mme le grenier lucarne, o sont ranges les pommes de terre et les cosses de bois pour l'hiver; mme le vestibule de l'escalier, o est suspendu, comme un _ex-voto_ de marin dans une chapelle de la vierge, le bateau en miniature qu'Yves a construit pendant ses loisirs dans sa hune du _Primauguet_; et puis le jardin o des fraisiers et de petites salades commencent pousser le long des alles toutes fraches. Maintenant nous sommes table, Yves, Marie, la petite Corentine, le petit Pierre et moi, autour de la nappe bien blanche sur laquelle le dner est pos. Yves, mon frre Yves, se trouve drle et s'intimide tout coup dans son rle de matre de maison. Alors c'est moi qui suis oblig de dcouper, et, comme c'est la premire fois de ma vie, je m'embrouille aussi. ce dner, je mange pour leur faire plaisir; mais ce bonheur si complet que je sens l prs de moi et dont je suis un peu cause, cette reconnaissance si profonde qui m'entoure, tout cela m'impressionne trs trangement. tre au milieu de ces choses rares, cela me surprend comme une nouveaut dlicieuse. Vous savez, me dit Yves, bas comme en confidence, maintenant je vais la messe le dimanche avec elle. Et il fait du ct de sa femme une petite grimace de soumission enfantine, trs comique avec son air srieux. D'ailleurs sa manire d'tre avec Marie a tout fait chang, et j'ai bien vu en entrant que l'amour tait enfin venu s'installer pour tout de bon dans la maison neuve. Alors mes chers amis n'ont plus rien attendre de meilleur sur terre; comme Yves le dit, il faudrait seulement pouvoir _arrter la pendule du temps_ pour que cette grande joie de leurs rves accomplis ne s'en aille plus. Eux aussi sont silencieux dans leur bonheur, comme s'ils craignaient de l'effaroucher en parlant trop fort et trop gaiement. D'ailleurs nous avons causer des morts, de cette petite Yvonne qui s'en est alle l'automne dernier sans attendre le retour du _Primauguet_, et qu'Yves n'a jamais vue; puis du pauvre vieux Corentin, son grand-pre, qui a fini pendant les froids de dcembre. C'est Marie qui raconte: Il tait devenu trs difficile sur sa fin, monsieur, lui qui tait un homme si doux. Il disait que nous ne savions pas le soigner et il ne faisait que demander son fils Yves: "Oh! Si Yves tait ici, il m'aiderait, lui, il me prendrait dans ses bons bras pour me retourner dans mon lit." La dernire nuit, tout le temps, il l'appelait. Et Yves reprend: Ce qui me cause le plus de chagrin quand je pense notre pre, c'est que justement nous nous tions un peu fchs le jour que je suis parti, vous savez, pour ce partage? Vous ne pouvez croire, frre, comme cela me revient souvent en tte, cette dispute avec lui. Le dner est fini; c'est le soir, le long soir tide de mai. Nous nous acheminons, Yves et moi, vers l'glise, pour faire visite une croix blanche qui est l sur un tertre avec des fleurs: _Yvonne Kermadec, treize mois._ Il parat qu'elle me ressemblait tout fait, dit Yves. Et cette ressemblance de la petite morte avec lui le rend trs pensif. En regardant la croix, le tertre et les fleurs, nous songeons tous deux ce mystre: petite fille qui tait de son sang, issue de lui, qui avait ses yeux, et alors.... Probablement aussi une me pareille, et qui est dj rendue au sol breton. C'est comme si quelque chose de lui-mme s'en tait dj retourn la terre; c'est comme des arrhes qu'il aurait dj donnes la poussire ternelle.... Dans quatre ans, cette petite croix qu'on voyait de loin n'existera plus; on enlvera Yvonne, son tertre et ses fleurs. Mme ses petits os s'en iront aussi se mler aux autres, aux antiques, sous l'glise, dans l'ossuaire. Quatre ans encore on la verra, cette croix, et on y lira ce nom de petite fille.... Elle est tout au bord de l'tang; dans l'eau dormante et profonde, elle se reflte ct de la haute flche grise. Sur le tertre, des oeillets fleuris font des touffes blanches, dj indcises dans la nuit qui arrive. L'tang ressemble un miroir, d'un jaune ple, couleur de lumire mourante, comme celle du ciel au couchant; et, tout autour, on voit la ligne dj noire des grands bois. Les fleurs des tombes donnent leurs odeurs douces du soir.--Un calme tide nous environne et semble s'paissir.... On entend dans le lointain les hiboux qui s'appellent, on ne distingue plus les oeillets blancs d'Yvonne.... La nuit d't est venue.... Alors un grand bruit nous fait frissonner tout coup, au milieu de ce silence o nous songions aux morts. C'est l'_Angelus_ qui sonne, l, trs prs, au-dessus de nous, dans la clocher; et l'air s'emplit de lourdes vibrations d'airain. Pourtant nous n'avons vu personne entrer dans l'glise, qui est ferme et obscure. Qui sonne? dit Yves, inquiet, qui peut sonner?... Pas moi qui voudrais le faire, toujours.... Non, sr que je n'entrerais pas dans l'glise l'heure qu'il est, et pas mme pour tout l'or du monde, encore!... Nous nous en allons de ce cimetire; il s'y fait trop de bruit dcidment; l'_Angelus_ y est trange; il y veille des sonorits inattendues, dans les eaux de l'tang, dans la terre des morts, dans la nuit. Non pas que nous ayons peur de la pauvre petite tombe aux oeillets blancs, mais ce sont les autres, ces bosses de gazon qui sont autour de nous, ces tertres d'inconnus.... _Dix heures_.--Je vais dormir ma premire nuit sous le toit de mon frre Yves. _Dix heures sonnes_.--Nous nous sommes dj dit bonsoir, et le voil qui rouvre ma porte. C'est pour les fleurs. Elles pourraient peut-tre vous faire du mal; nous venons de penser cela... Et il emporte tout, les rsdas, les pois de senteur, mme les gerbes de bruyre. C La _pendule du temps_ a continu de marcher, mme de marcher trs vite. La semaine qu'on m'avait accorde va bientt finir. Tous les jours dans les bois.--Un temps splendide.--Les bruyres, les digitales, les silnes roses, tout est fleuri. Il y a eu un grand pardon, le dimanche, un des plus renomms de cette rgion de la Bretagne; c'tait autour de la chapelle de _Notre-Dame de Bonne Nouvelle_,--qui est seule au milieu des bois, comme si elle s'tait endormie l, et oublie depuis le Moyen ge. La veille, le samedi, nous tions justement venus nous asseoir, l'ombre, Yves, petit Pierre et moi, auprs de cette glise, l'heure du grand calme de midi. Un lieu trs silencieux, au-dessus duquel des chnes et des htres sculaires nouaient comme des bras leurs grosses branches moussues. Deux femmes taient arrives, l'une jeune, l'autre fort vieille et caduque; elles portaient le costume de Rosporden et paraissaient avoir fait longue route. Elles tenaient la main de grandes clefs. C'tait pour ouvrir le vieux sanctuaire, qui reste ferm tout le long de l'anne, et prparer l'autel pour la fte du lendemain. Dans le demi-jour vert des vitraux et des arbres, nous les apercevions qui s'empressaient autour des vieux saints et des vieilles saintes, les poussetant, les essuyant; puis balayant les dalles pleines de poussire et de salptre. Sur le pied de la Notre-dame, on avait pos par piti une tte de mort, trouve dans la terre du bois. Le crne crev, toute verdie, elle nous regardait du fond de la chapelle avec ses deux trous noirs: Dis parrain, qu'est-ce que c'est?... Dans la terre, on l'a trouve, cette figure, dis?... C'est petit Pierre qui s'inquite vaguement de cette chose qu'il n'a jamais vue, comme si elle tait pour lui la premire rvlation d'un ordre d'objets sinistres habitant sous la terre.... Un temps un peu morne, mais exquis, pour ce jour de pardon. Dix heures durant, les binious ont sonn devant la chapelle, sous les grands chnes,--et les gavottes ont tourn sur la mousse. Ce je ne sais quoi des ts bretons qui est mlancolique, on ne sait comment le dire, c'est un compos o entrent mille choses: le charme de ces longs jours tides, plus rares qu'ailleurs et plus vite partis; les hautes herbes fraches, avec l'extrme profusion des fleurs roses; et puis un _sentiment d'autrefois_, qui dort, rpandu partout. Vieux pays de Toulven, grands bois o il y a dj des sapins noirs, arbres du Nord, mls aux chnes et aux htres; campagnes bretonnes, qu'on dirait toujours recueillies dans le pass.... Grandes pierres que couvrent les lichens gris, fins comme la barbe des vieillards; plaines o le granit affleure le sol antique, plaines de bruyres roses.... Ce sont des impressions de tranquillit, d'apaisement, que m'apporte ce pays; c'est aussi une aspiration vers un repos plus complet sous la mousse, au pied des chapelles qui sont dans les bois. Et, chez Yves, tout cela est plus vague, plus inexprimable, mais aussi plus intense, comme chez moi quand j'tais enfant. nous voir ainsi tous deux assis dans ces bois, au calme de ces beaux jours d't, on n'imaginerait plus quels jeunes hommes nous avons pu tre, quelle vie nous avons mene, ni quelles scnes terribles entre nous autrefois, aux premiers moments o nos deux natures, trs diffrentes et trs semblables, se sont heurtes l'une l'autre.... Chaque soir, aux veilles, qui sont courtes, on joue avec petit Pierre un jeu de Toulven, trs amusant, qui consiste se tenir deux par le menton et rciter, sans rire toute une longue histoire: Par la barbe Minette, je te tiens. Le premier de nous deux qui rira, etc. ce jeu, petit Pierre est toujours pris. Aprs, c'est le _gymnase_. Yves le fait faire son fils, le tournant, le _virant_, la tte en bas, les jambes en l'air, bout de bras, l'levant bien haut: Dis, mon petit Pierre, quand auras-tu des bras comme les miens? Rponds donc:--Jamais! oh! non, jamais des bras comme toi, mon pre; je ne verrai pas assez de misre pour a, bien sr. Et quand Yves, tout dpeign, las d'avoir tant fait le diable, dit, en se rajustant, de son plus grand air srieux: Allons, petit Pierre a fini son gymnase prsent, petit Pierre alors vient moi, avec ce sourire qui fait qu'on lui donne toujours ce qu'il veut: C'est ton tour, parrain, dis? Et ce gymnase recommence. CI La grande pendule, inexorable, a encore march; dans quelques heures, je vais partir, et bientt mon frre Yves s'en ira aussi, tous deux au loin; l'inconnu. C'est le dernier jour, le dernier soir. Yves, petit Pierre et moi, nous allons la chaumire des vieux Keremenen, pour ma visite d'adieu la grand-mre Marianne. Elle habite seule, maintenant, sous son toit plein de mousse, sous les grands chnes tendus en vote. Pierre Kerbras et Anne, qui se sont maris au printemps, font btir dans le village une vraie maison, en granit, pareille celle d'Yves. Tous les enfants sont partis. Pauvre chaumire o s'agitaient si joyeusement, le jour du baptme, les belles coiffes et les collerettes blanches! Dj pass, tout cela; prsent, elle est vide et silencieuse. Nous nous asseyons sur les vieux bancs de chne, nous accoudant sur la table o nous avions fait le grand repas joyeux. La grand-mre est sur un escabeau, filant sa quenouille, la tte basse; son air dj devenu caduc et gar. Bien que le soleil ne soit pas encore trs bas, ici il fait noir. Autour de nous, rien que des choses d'autrefois, pauvres et primitives. Des chapelets trs grossiers sont suspendus aux pierres brutes, au granit des murs; dans les coins perdus d'ombre, on aperoit les cosses de chne amasses pour l'hiver, et de vieux ustensiles de mnage, noircis et poudreux, aux formes anciennes et naves. Jamais nous n'avions si bien senti combien tout cela est pass et loin de nous. C'est la vieille Bretagne d'autrefois, bientt morte. Par la chemine filtre la lumire du ciel, des tons verts tombent d'en haut sur les pierres de l'tre, et par la porte ouverte on aperoit le sentier breton, avec un rayon du soleil couchant dans les chvrefeuilles et les fougres. Nous devenons rveurs, Yves et moi, dans cette visite que nous sommes venus faire au logis des grands-parents. D'ailleurs, la grand-mre Marianne ne parle que le breton. De temps en temps, Yves lui adresse la parole dans cette langue du pass; elle rpond, sourit, l'air heureux de nous regarder; mais la conversation tombe vite et le silence revient.... Tristesse vague du soir, rverie des temps lointains dans ce vieux logis qui bientt s'affaissera au bord du chemin, qui tombera en ruine comme ses vieux htes et qu'on ne relvera plus.... Petit Pierre est l avec nous. Il affectionne beaucoup, lui, cette chaumire, et cette vieille grand-mre, qui le gte avec adoration. Il aime surtout la petite corbeille de chne, oeuvre d'un autre sicle, dans laquelle on l'avait mis quand il est n. Il est plus long que son berceau maintenant et s'en sert, assis dedans, comme d'une balanoire, promenant autour de lui ses yeux noirs veills. Et voil maintenant la grand-mre, toute courbe, prs de lui, l'chine arrondie sous sa collerette fraise, qui le berce elle-mme pour l'amuser. Elle le berce en chantant, et lui, de temps en temps, lance au milieu de ces notes grles l'clat de son rire d'enfant. Boudoul galachen! boudoul galach du! Chante, pauvre vieille, de ta voix casse qui tremble, chante la berceuse antique, l'air qui vient de loin dans la nuit des gnrations mortes et que tes petits-enfants ne sauront plus. Boudoul, boudoul! galachen, galach du! On s'attend voir par la grande chemine, avec la lueur qui descend d'en haut, des nains et des fes descendre. Au dehors, le soleil dore toujours les branches des chnes, les chvrefeuilles et les fougres. Au dedans, dans la chaumire isole, tout est mystrieux et noir. Boudoul, boudoul! galachen, galach du! Berce encore ton petit-fils, vieille femme en fraise blanche. Bientt ce sera fini des chansons bretonnes et aussi des vieux Bretons. Maintenant petit Pierre joint ses mains pour faire sa prire du soir. Mot pour mot, d'une voix trs douce qui a beaucoup l'accent de Toulven, il rpte en nous regardant tout ce que sa grand-mre sait de franais: Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, ma bonne Sainte-Anne, je vous prie pour mon pre, pour ma mre, pour mon parrain, pour mes grands-parents, pour ma petite soeur Yvonne.... --Pour mon oncle Goulven, qui est bien loin sur la mer, ajoute Yves d'une voix grave. Et, encore plus recueilli: Pour ma grand-mre de Plouherzel. --Pour ma grand-mre de Plouherzel, rpte le petit Pierre. Et puis il attend autre chose pour rpter encore, gardant toujours ses mains jointes. Mais Yves a presque des larmes ce souvenir poignant, qui lui revient tout coup de sa mre, de sa chaumire, lui, de son village de Plouherzel, que son fils connatra peine et que lui ne reverra peut-tre plus. Ainsi est la vie pour les enfants de la cte, pour les marins: ils s'en vont, les lois de leur mtier de mer les sparent de parents chris qui savent peine leur crire et qu'ensuite ils ne revoient plus. Je regarde Yves, et, comme nous nous comprenons sans nous parler, je pressens trs bien ce quoi il va penser. Aujourd'hui il est heureux au del de son rve, beaucoup de choses sombres sont loignes et vaincues, et pourtant, et aprs? Le voil tout coup plong dans je ne sais quel songe de pass et d'avenir, mlancolie trange, et aprs? Boudoul galachen! boudoul galach du! chante la vieille femme, le dos courb sous sa fraise blanche. Et aprs?... Petit Pierre seul est en train de rire. Il tourne de ct et d'autre sa tte vive, bronze et vigoureuse; la gaiet, la flamme de la vie toute neuve sont encore dans ses grands yeux noirs. Et aprs?... Tout est sombre dans la chaumire abandonne; on dirait que les objets causent entre eux avec mystre du pass; la nuit va descendre autour de nous sur les grands bois. Et aprs?... Petit Pierre grandira, courra les mers, et nous, mon frre nous passerons, et tout ce que nous avons aim avec nous,--nos vieilles mres d'abord,--puis tout et nous-mmes, les vieilles mres des chaumires bretonnes comme celles des villes, et la vieille Bretagne aussi, et tout, et toutes les choses de ce monde! Boudoul galachen! boudoul galach du! La nuit tombe, et une tristesse inattendue, profonde nous prend au coeur.... Pourtant, aujourd'hui nous sommes heureux. CII _Et les Celtes regrettaient trois pierres brutes,_ _sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe rempli d'lots._ Gustave Flaubert, _Salammb_. Nous sortons tous les deux, laissant petit Pierre sa grand-mre. Nous nous en allons par le sentier vert, sous la vote des chnes et des htres, entendant de loin, dans la sonorit du soir, le bruit du berceau antique qui se balance, et la vieille chanson dormir et l'clat de rire de l'enfant. Dehors, il fait encore grand jour; le soleil, trs bas, dore la campagne tranquille. Allons encore jusqu' la chapelle de Saint-loi, dit Yves. Elle est en haut de la colline, bien antique, toute ronge de mousse, toute barbue de lichens, seule toujours, ferme et mystrieuse au milieu des bois. Elle ne s'ouvre qu'une fois l'an, pour le _pardon des chevaux_, qui viennent tous alentour, l'heure d'une messe basse qu'on dit l pour eux. C'tait tout dernirement ce pardon, et l'herbe est encore foule par les sabots des btes qui sont venues. Ce soir, c'est une tranquillit trange autour de cette chapelle. Les horizons boiss s'tendent au loin paisibles, comme pris de sommeil; il semble que ce soit aussi le soir de notre vie et que nous n'ayons plus qu' nous reposer du repos ternel en regardant la nuit descendre sur les campagnes bretonnes, nous teindre doucement dans cette nature qui s'endort. .... C'est gal, dit Yves trs songeur, je crois bien que ce sera quelque part _par l-bas_ (_par l-bas_ signifie Plouherzel) que je m'en retournerai quand je serai devenu vieux, pour qu'on me mette prs de la chapelle de Kergrist, vous savez, l o je vous ai montr? Oui, sr que je m'en irai par l-bas mourir. La chapelle de Kergrist, dans le pays de Golo, sous le ciel le plus sombre; le lac d'eau marine et, au milieu, les lots de granit, la grande bte accroupie qui dort sur une plaine grise.... Je revois ce lieu, qui m'est apparu, il y a dj plusieurs annes, un jour d'hiver. Oui, je me rappelle que c'est l la terre d'Yves, le sol qui l'attend; quand il est loin sur la mer, dans la nuit, dans le danger, c'est cette spulture qu'il rve. Yves, mon frre, nous sommes de grands enfants, je t'assure. Souvent trs gais quand il ne faudrait pas, nous voil tristes et divaguant tout fait pour un moment de paix et de bonheur qui par hasard nous est arriv; c'est tout au plus si le manque d'habitude nous excuse. nous voir pourtant, qui se douterait que nous sommes capables de rver tout veills, simplement parce que la nuit vient et qu'il fait calme dans ce bois? Pense donc, nous avons peu prs trente-deux ans chacun; devant nous, la vie peut tre bien longue encore, et il y aura des voyages, des dangers, des angoisses, et pour chacun de nous du soleil, et des enivrements, et de l'amour, et, qui sait? Peut-tre encore entre nous deux des scnes, et des rbellions, et des luttes! En beaucoup moins de mots qu'il n'y en a ci-dessus, tout cela tomba au milieu de son rve. Alors lui me rpondit avec un air de reproche triste: Au moins, vous savez bien, frre, que je suis chang maintenant et qu'il y a _quelque chose_ qui est bien fini; ce n'est pas de cela que vous voulez parler? Et, moi, je serrai la main de mon frre Yves, en essayant de sourire comme quelqu'un qui aurait tout fait confiance. Les histoires de la vie devraient pouvoir tre arrtes volont comme celles des livres.... Ses oeuvres 1879 Aziyad 1880 Rarahu 1881 Le roman d'un spahi 1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch 1883 Mon frre Yves 1884 Les trois dames de la Kasbah 1886 Pcheur d'Islande 1887 Madame Chrysanthme 1887 Propos d'exil 1889 Japoneries d'automne 1890 Au Maroc 1890 Le roman d'un enfant 1891 Le livre de la piti et de la mort 1892 Fantme d'Orient 1893 L'exile 1893 Le matelot 1894 Le dsert. Jrusalem 1894 La Galile 1897 Ramuntcho 1898 Judith Renaudin 1899 Reflets de la sombre route 1902 Les derniers jours de Pkin 1903 L'Inde sans les Anglais 1904 Vers Ispahan 1905 La troisime jeunesse de Mme Prune 1906 Les dsenchantes 1909 La mort de Philae 1910 Le chteau de la Belle au Bois dormant 1912 Un plerin d'Angkor 1913 La Turquie agonisante 1916 La hyne enrage 1917 Quelques aspects du vertige mondial 1918 L'horreur allemande 1919 Prime jeunesse 1920 La mort de notre chre France en Orient 1921 Suprmes visions d'Orient 1923 Un jeune officier pauvre, posthume. 1924 Lettres Juliette Adam, posthume. 1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol 1929 Correspondance indite (1865-1904) End of the Project Gutenberg EBook of Mon frre Yves, by Pierre Loti License: Share Alike