Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) PIERRE LOTI DE L'ACADMIE FRANAISE TURQUIE AGONISANTE NOUVELLE DITION REVUE ET CONSIDRABLEMENT AUGMENTE PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3 CALMANN-LVY, DITEURS DU MME AUTEUR Format grand in-18. AU MAROC 1 vol. AZIYAD 1 -- LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 -- LES DERNIERS JOURS DE PKIN 1 -- LES DSENCHANTES 1 -- LE DSERT 1 -- L'EXILE 1 -- FANTME D'ORIENT 1 -- FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 -- LA FILLE DU CIEL 1 -- FLEURS D'ENNUI 1 -- LA GALILE 1 -- L'HORREUR ALLEMANDE 1 -- L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 -- JAPONERIES D'AUTOMNE 1 -- JRUSALEM 1 -- LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT 1 -- MADAME CHRYSANTHME 1 -- LE MARIAGE DE LOTI 1 -- MATELOT 1 -- MON FRRE YVES 1 -- LA MORT DE NOTRE CHRE FRANCE EN ORIENT 1 -- LA MORT DE PHIL 1 -- PAGES CHOISIES 1 -- PCHEUR D'ISLANDE 1 -- PRIME JEUNESSE 1 -- PROPOS D'EXIL 1 -- RAMUNTCHO 1 -- RAMUNTCHO, pice 1 -- REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 -- LE ROMAN D'UN ENFANT 1 -- LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- SUPRMES VISIONS D'ORIENT 1 -- LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 -- UN PLERIN D'ANGKOR 1 -- UN JEUNE OFFICIER PAUVRE 1 -- VERS ISPAHAN 1 -- Format in-8 cavalier. OEUVRES COMPLTES, tomes I XI 11 vol. Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays. Copyright 1913, by CALMANN-LVY PRFACE _Je prie ceux qui voudront bien me lire d'tre indulgents pour ces lettres, si mal coordonnes. Elles ont t crites fivreusement, dans l'indignation et la souffrance, et publies en hte, pour dmasquer, si possible, tant d'hypocrites ignominies, pour essayer de faire entendre un peu de vrit et pour demander un peu de justice._ _Mais il faudrait pouvoir les continuer, car chaque jour m'apporte de nouveaux dtails certains l'appui de ma cause. Malgr la censure et les belles paroles, la vrit finira par tre universellement connue. Incendies, massacres, pillages, viols, monstrueuses et indicibles mutilations de prisonniers, rien ne manque au bilan des armes trs chrtiennes. J'accorde, si l'on veut, que tout cela est invitable quand des peuples primitifs sont dchans la guerre; aussi n'en aurais-je pas parl si les librateurs n'avaient vraiment trop jou de cette corde-l, pour ameuter les ignorants et les crdules contre les pauvres Turcs, qui en ont fait beaucoup moins qu'eux-mmes._ _P. LOTI._ TURQUIE AGONISANTE LENDEMAINS D'INCENDIE 11 octobre 1911. Hier existait encore une ville qui s'tait peu prs conserve, comme miracle, depuis les poques o l'Orient resplendissait. On n'y entendait point les bruits de sifflets et de ferraille qui sont l'apanage de nos capitales modernes; la vie s'y coulait mditative et discrte, apaise par la foi; les hommes y faisaient encore leur prire, et des milliers de petites tombes, d'une forme exquise et toujours pareille, y peuplaient les places ombreuses, rappelant doucement la mort sans y mler aucune terreur. Cela s'appelait Stamboul, et ce n'tait pas au bout du monde; non, c'tait en Europe, trois jours peine de notre Paris fivreux et trpidant. Pauvre Stamboul! Son dlabrement, il faut le reconnatre, devenait extrme; aussi, tous les snobs touristes--qui sont peut-tre la classe humaine la moins capable de comprendre quelque chose quoi que ce soit,--s'indignaient en dbarquant des paquebots ou des trains de luxe, voir ces maisons de travers, ces dcombres qui gisaient partout et ces immondices qui souvent tranaient dans les ruelles mortes. Seuls les artistes et les rveurs profonds se sentaient pris ds l'abord par ce charme de vieil Orient, que j'ai tant de fois cherch exprimer, mais qui toujours a fui entre mes mots inhabiles. Pauvre grand et majestueux Stamboul! Il dprissait, comme l'Islam tout entier du reste, au souffle empest de houille qui vient d'Occident. Il faut dire mme que les Turcs, les nouveaux, levs sur nos boulevards, lui tmoignaient un ddain puril; semblables aux moucherons qu'attire la flamme des lampes, ces musulmans des jeunes couches, blouis par tout le toc de nos ides subversives et de notre luxe bon march, prfraient se btir sur l'autre rive de la Corne d'Or des maisons singeant les ntres. De plus en plus donc, les abords des grandes mosques saintes se dpeuplaient de gens riches et moderniss; c'taient seulement les humbles qui restaient l, les humbles et les dignes, ceux qui continuaient de poursuivre le rve des anctres et qui enroulaient encore d'un turban leur front grave. Et puis tant d'incendies s'allumaient aussi chaque anne dans ces vieux quartiers en bois, toujours prts flamber! Il y a cependant plusieurs faubourgs, Pra, Galata, Chichli, Nichantache,--auxquels je ne souhaite pas de mal, Dieu ne plaise,--mais qui auraient pu brler sans que le monde artiste en prt le deuil, au contraire. Eh bien! non, c'tait toujours au coeur mme de Stamboul que le feu s'attaquait de prfrence, se plaisant dtruire les vestiges du merveilleux pass,--et prparant ces espaces vides o d'inconscients malfaiteurs projettent de tracer aujourd'hui des avenues bien droites en style amricain et de construire des maisons bien uniformes. Pour comble, depuis deux ans, la municipalit turque elle-mme semble s'acharner contre tout ce qui est oriental. On a perdu, l-bas comme chez nous, le sens de la beaut et le respect des choses que vnraient les aeux; les mosques ni les tombes ne sont plus sacres. Dernirement, ne voulait-on pas dtruire, pour faire place aux hideuses maisons de rapport, ce cimetire historique de Roumli-Hissar, qui est peut-tre le joyau le plus prcieux de la rive d'Europe! Quant la grande muraille de Byzance qui va d'Eyoub aux Sept-Tours, travers des terrains d'ailleurs inutilisables et dlaisss de la vie, la grande muraille si imposante et farouchement superbe qui attire chaque anne des visiteurs par centaines, je crois qu'elle ne subsiste encore que faute d'argent pour la dmolir. Et j'apprends que de pitoyables petits diles, sous prtexte d'largir une rue dj assez large, ont os dtruire l'exquise colonnade et les arceaux de la Chah-Zahd, supprimant ainsi l'un des quartiers les plus recueillis et les plus dlicieusement turcs! Comment donc tolre-t-on l-bas des crimes aussi imbciles? Il y a cependant des hommes de haute intelligence dans les comits de la Turquie, des hommes de sens artistique et des musulmans de race, capables de comprendre que, mme pour la dignit nationale, il importerait de sauvegarder ces tmoins d'un pass si grandiose. Peut-tre, hlas! ces gouvernants d'aujourd'hui sont-ils dbords, je le veux bien, par les _Rayas_, infiltrs dans leurs rangs de plus en plus: des Armniens, des Juifs, des Grecs, qui non seulement ne comprennent pas, mais qui hassent toute empreinte de la majest du vieil Islam. Il reste pourtant un point de vue pratique, la porte de ces derniers, ce qu'il semble: les trangers qui arrivent en foule tous les ans pour visiter ce muse merveilleux qu'tait Stamboul et qui apportent l'argent mains pleines, les verra-t-on encore lorsque des diles, de la force de ceux qui viennent de saboter la sainte colonnade, auront fini d'accommoder la ville des Khalifes dans le got de Chicago ou seulement de Berlin? Quand mme et malgr tout, au commencement de l'anne courante 1911, Stamboul existait encore; il avait gard la plupart de ses refuges adorables o l'on retrouvait le silence des vieux temps calmes, prs des mosques, sous des arbres centenaires; il avait surtout gard sa silhouette unique au monde que les levers de soleil ou les nuits de lune illuminaient en splendeur. Et voici, hlas! que l't dernier, par ces longues scheresses qui faisaient l'eau si rare, tout le versant de la Corne-d'Or a pris feu comme paille. Rien n'a pu arrter les flammes folles, les tincelles qui s'envolaient au loin. Terriblement vite l'incendie a eu fini d'anantir d'immenses quartiers de pure turquerie, confondant en un mme brasier leurs mosques, leurs maisons aux grilles jalouses, leurs arbres vnrables, leurs kiosques pour les saints tombeaux, tout ce qui en faisait la sduction et le mystre. Le profil mme de cette ville des minarets et des dmes, le grand profil que l'on voyait de si loin sur le ciel, a t effleur et presque chang. Devant l'irrparable destruction, rien faire que courber la tte. Mais il y a eu en mme temps autre chose de plus humainement douloureux, devant quoi notre devoir est de ne pas rester inactifs. Dans l'espace de quelques heures, plus de soixante mille sinistrs se sont trouvs dans les rues, ayant perdu leur maison, leurs vtements, leurs meubles, jusqu' leurs outils de travail; pauvres gens qui n'ont plus rien, et qu' tout prix il faut secourir. On m'objectera que je viens raconter une histoire bien ancienne: voici tantt deux mois que Stamboul est brl, et dj la piti s'est dtourne, hlas!--Et pourtant non, elle est au contraire d'une poignante actualit, la si triste histoire que j'ai voulu rpter ici, d'une actualit que lui donnent les premires pluies automnales, et que lui renouvelleront bientt plus lamentablement les premiers froids, les premires neiges. Pendant l't aux belles nuits tides, les incendis campaient n'importe o, vtus de presque rien; mais prsent voici venir l'hiver, le terrible hiver du Bosphore. En gnral, on s'imagine chez nous que Constantinople, parce que c'est une ville orientale, doit tre tout le temps ensoleille; il faut y avoir habit pour connatre les humidits glaces qui s'y abattent avec l'automne, les vents mortels qui y soufflent de la mer Noire et qui en font la ville des bronchites et des phtisies. Je me souviens de l'lan de sympathie provoqu en France par le dsastre de Messine, o tant de vies humaines avaient t englouties sous les dcombres. A Stamboul, il est vrai, presque personne n'a t atteint; mais c'est pis encore peut-tre, car aujourd'hui, les premiers secours tant distribus et puiss, il reste bien trente mille malheureux sans abri, sans vtements: que feront-ils, ceux-ci, quand la neige aura jet ses blancs linceuls sur tous les dmes de leurs mosques, et quand les rues o ils couchent s'empliront de la boue des dgels? Donc, c'est maintenant plus que jamais qu'il faudrait avoir piti. Et tout ce monde, sans gte, sans manteau sous la pluie froide, enfants qui grelottent et qui toussent, vieilles femmes courbes, vieillards perclus, tout cet humble monde est si dbonnaire, si honnte et si digne! Petits ouvriers, petits marchands de race purement musulmane, qui vivaient au jour le jour, heureux dans leurs maisonnettes de bois, sans les dsirs effrns ni l'envie haineuse que l'on souffle au peuple de nos grandes villes d'Occident. Ils n'taient pas les Turcs des nouvelles couches, mais ceux d'autrefois qui se rendaient la mosque quand le muezzin chantait. Ils taient ceux aussi qui animaient, de leurs groupes encore pittoresques, les places tranquilles o l'on fume des narguilhs l'ombre des platanes, et tant de voyageurs qui se sont arrts pour contempler leur incomprhensible paix, pour s'tonner de leur confiance en la prire, tant de touristes leur doivent aujourd'hui au moins une aumne pour ces moments de rverie passs en les regardant. Tous les promeneurs dsoeuvrs que les paquebots amnent chaque anne au Bosphore sont redevables d'une obole ce Stamboul, ne serait-ce que pour avoir empli leurs yeux de son incomparable silhouette aujourd'hui presque dtruite. Quant mes amis inconnus, auxquels mes livres ont essay de rvler ce que fut la vraie Turquie et qui en me lisant ont oubli une minute nos agitations vaines, c'est eux surtout que je m'adresse, les conjurant d'entendre mon cri d'alarme. J'ajouterai que cette oeuvre de secours pour laquelle je viens quter est une oeuvre essentiellement franaise, car ce sont des Franaises de Constantinople qui s'y sont dvoues depuis deux mois avec un zle admirable, et c'est l'ambassadrice de France qui en a pris la direction. Qu'il me soit permis d'emprunter ces phrases la circulaire d'appel que notre ambassadrice a fait rpandre: Je suis certaine, dit-elle, qu'un appel la charit franaise trouvera de l'cho dans notre cher pays. C'est parce que je connais la gnrosit de mes compatriotes, que je suis heureuse et fire du devoir qui m'incombe. A nous de ne pas lui causer une dception ni lui donner un dmenti, en restant sourds. D'humbles frres nous attendent l-bas; ils n'ont pas d'oreiller o poser leur tte; ils ont faim et ils commencent avoir trs froid... * * * * * _P.-S._--L'argent, ce journal, toujours charitable, se chargera de le recevoir. Mais nous ne demandons pas que de l'argent: des couvertures, des manteaux, ce que l'on voudra. Que les lgants, les lgantes se dfassent de leurs costumes dmods ou dfrachis en faveur de ceux qui n'ont plus rien, toutes leurs pauvres hardes tant brles comme leurs maisons. Les paquets de vtements ou de linge, il suffira de les faire porter, l'adresse de madame Bompard, ambassadrice de France, au ministre des Affaires trangres, o l'on vient d'ouvrir un bureau pour les recevoir. * * * * * 2e _P.-S._ (_Un mois aprs_).--Sait-on combien de personnes ont rpondu mon appel? Trois Franaises et une Anglaise, en tout quatre!... LETTRE D'UN ITALIEN Au moment o l'Italie se jette sur la Tripolitaine, je reois d'un Italien la lettre suivante: 6 dcembre 1911. Monsieur, En vous priant de vouloir m'exprimer votre pense sur l'expdition italienne Tripoli, je suis sr d'interprter aussi le dsir de Son Excellence le prince Pietro Sanza di Scalea, sous-secrtaire d'tat pour les Affaires trangres en Italie et directeur de _l'Italia Illustrata_ de Rome. Mes compatriotes seront trs heureux de connatre avec quel intrt est suivie, de l'autre ct des Alpes, notre glorieuse entreprise. Veuillez agrer, etc., etc. TITO MAZZONI. Et voici ma rponse: Monsieur, Vous voulez bien me demander mon avis sur la _glorieuse_ entreprise de l'Italie. Mais la gloire, ainsi que le bon droit, je ne les vois que du ct des admirables dfenseurs du sol hrditaire, Turcs ou Arabes, qui, surpris par la brusquerie de l'attaque et n'ayant qu'un armement d'une infriorit pitoyable, se font mitrailler quand mme et massacrer comme des hros d'pope. La gloire, du reste, la vraie, la pure, ne saurait tre jamais du ct des conqurants et des agresseurs. Je suis assur d'avance que, si vous poursuivez votre enqute, il se trouvera dans tous les pays d'Europe une majorit crasante pour vous rpondre comme moi. Agrez, etc., etc. PIERRE LOTI. LA GUERRE ITALO-TURQUE 15 dcembre 1911. Je me souviens qu'une nuit, dans un hallier d'Afrique, la lueur du magnsium me fit entrevoir pendant quelques secondes la lutte d'un buffle contre une panthre qui venait de lui sauter sur le dos. Admirable, le pauvre buffle, dans sa faon dsespre de bondir pour secouer la bte qui l'avait agripp au col; mais le combat tait ingal, d'abord cause de l'imprvu de l'attaque, et puis aussi il n'avait pas de griffes, lui, qui se dfendait contre la mangeuse, tandis qu'elle au contraire venait de lui en planter une dizaine dans la chair vive, une dizaine de griffes aigus et longues qui le saignaient flots. Entre l'pisode du hallier et la guerre italo-turque, un rapprochement se fait dans mon esprit; mme brusquerie--et mme mobile, hlas--chez l'agresseur, mme ingalit des armes, mme fureur hroque dans la dfense. Et aujourd'hui ce sont des hommes! Et l'Europe, comme chaque fois que l'on massacre, regarde fort tranquillement! Quelle drision que tous ces grands mots vides: progrs, pacifisme, confrences et arbitrage. J'entends dj les Italiens me riposter que nous avons jou aux conqurants, nous-mmes, en Algrie d'abord,--dans des temps abolis, il est vrai,--plus tard au Tonkin et ailleurs.--Hlas! oui, courbons la tte. Ce fut toutefois infiniment moins sanglant que leur oeuvre de Tripolitaine; mais un peu de crime subsiste l malgr tout pour entacher notre histoire. Aussi n'est-ce pas contre les Italiens seuls que s'lve ma protestation attriste, mais contre nous tous, peuples dits chrtiens de l'Europe; sur la terre, c'est toujours nous les plus tueurs; avec nos paroles de fraternit aux lvres, c'est nous qui, chaque anne, inventons quelque nouvel explosif plus infernal, nous qui mettons feu et sang, dans un but de rapine, le vieux monde africain ou asiatique, et traitons les hommes de race brune ou jaune, comme du btail. Partout nous broyons coups de mitraille les civilisations diffrentes de la ntre, que nous ddaignons _a priori_ sans y rien comprendre, parce qu'elles sont moins pratiques, moins utilitaires et moins armes. Et, notre suite, quand nous avons fini de tuer, toujours nous apportons l'exploitation sans frein, nos bagnes d'ouvriers, nos grandes usines destructives des petits mtiers individuels, et l'agitation, la laideur, la ferraille, les apritifs, les convoitises, la dsesprance!... A nous voir de prs l'oeuvre, loin de la mtropole o s'changent de suaves discours fraternels, on constate que, depuis l'poque des Huns, l'espce humaine n'a pas fait dix pas vers la Piti. (Je dirai pourtant, et avec la certitude d'tre appuy par le tmoignage des Chinois eux-mmes, que, lors de la dernire expdition de Chine, les Latins, Italiens ou Franais, taient ceux qui, aprs le combat, se montraient incomparablement les plus charitables et les plus doux.) Les journaux de France pour la plupart sont tacitement favorables l'Italie. Ils enregistrent avec calme des victoires o, grce une artillerie crasante, les Italiens ne laissent que trois ou quatre morts, tandis que les Turcs gisent terre par centaines. Ils racontent sans broncher la pendaison grand spectacle d'une range de prisonniers arabes, iniquement qualifis de rebelles. On saccage, on brle, on tue: ils appellent cela _dblayer_, et c'est croire qu'il s'agit d'une chasse la bte fauve. Le correspondant d'un grand journal parisien clbrait rcemment la _beaut_ (_sic_) d'un tir d'artillerie longue distance, d'une prcision telle que les Arabes en face, avec leurs pauvres fusils, taient fauchs comme l'herbe d'un champ; il parlait mme d'une _maudite_ (_sic_) mosque qui retardait la marche en conqute, parce que les Turcs s'y taient retranchs pour s'y dfendre comme des lions... Un autre contait que, dans les ruines des villages de l'oasis, ventrs par les canons de toutes parts, on ne rencontrait plus, parmi les cadavres, parmi les troupeaux et les chiens de garde affols, que quelques derniers _fanatiques_ (le mot est une trouvaille: fanatique, on le serait moins!) qui essayaient encore de tirer contre les envahisseurs; mais on les _capturait_ et les emmenait sans peine (vers le gibet probablement). Tout cela est stupfiant d'inconscience. C'est que les reporters de nos journaux vivent dans les camps italiens, et l, ils se laissent influencer par la bonne grce de l'accueil. De mme ces officiers, dont ils sont les htes, se grisent chaque jour l'odeur de la poudre; dans le fond de leur me cependant, aux heures de silence, sans doute reconnaissent-ils avec quelque angoisse que l'entreprise est dloyale et que les moyens sont cruels. Mais si les feuilles franaises penchent du ct des envahisseurs, jamais elles n'ont moins bien reflt le sentiment de la nation; j'en ai la certitude, ayant questionn des gens de tous les mondes, mme des paysans au fond des campagnes. Le blme, la pnible stupeur chez nous sont presque unanimes. Je tiens le dire bien haut, ne ft-ce que pour les sept ou huit millions de sujets arabes que nous avons en Afrique et que l'attitude de la presse dans l'aventure a consterns ou rvolts. En passant, j'ajouterai que nous procdons avec ces sujets-l d'une faon honteuse, les accablant de vexations inutiles. En Algrie, Tunis, par centaines, nous avons de ces mesquins petits fonctionnaires qui traitent tout musulman avec une morgue imbcile, et nous font sourdement har, prparant ces exodes en masse vers la Syrie ou le Maroc, vers n'importe quel pays de l'Islam. Aux yeux de l'Europe dite chrtienne, les musulmans de tous les pays reprsentent un gibier dont la chasse est permise,--et cette chasse en gnral lui russit, grce la supriorit de ses machines tuer, qui font tout de suite de grands charniers rouges. En Afrique, voici la chasse presque termine, depuis Zanzibar jusqu'au Moghreb, en passant par l'gypte si lourdement asservie. Asservis de mme, tous les musulmans de l'Inde. Et vers la Perse, deux terribles chasseurs s'acheminent, l'un par le Sud, l'autre par le Nord. Reste surtout la Turquie, mais elle n'est pas dispose se laisser faire, celle-l; malgr la plaie du modernisme, qui commence de ronger ses fils, elle demeure une redoutable lutteuse; avec sa fire et hroque arme, elle ira jusqu' son dernier sang pour se dfendre. * * * On mne grand bruit, en Italie naturellement, contre les _atrocits_ bdouines. Soit! Je connais les habitants du dsert; je ne les donne certes pas pour des gens trs tendres, et je plains de tout mon coeur les pauvres petits soldats qui tombrent entre leurs mains excites. Mais comme je comprends la frocit de leur haine, leur besoin exaspr de vengeance!... Oh! ces trangers qui, sans provocation aucune de leur part, dbarqurent, un sinistre jour, comme des dmons, sur leurs sables pour tout saccager, tout incendier et tout tuer!... Car enfin, si les Italiens peuvent avoir contre les Turcs quelques griefs (dans le genre de ceux du loup de la fable),--ces Arabes, que leur avaient-ils fait? Des atrocits italiennes, hlas! il y en a eu beaucoup aussi, et tellement moins excusables! Les journaux de tous les pays les ont enregistres; les kodaks, dont le tmoignage ne se conteste pas, nous en ont apport la vision faire peur. En ces journes nfastes d'octobre, n'a-t-on pas os, contrairement au droit des gens et aux rgles absolues de la Convention de La Haye, donner l'ordre de fusiller en masse les Arabes _suspects seulement_ d'avoir pris les armes? Et alors on a tu, comme en s'amusant, et les cadavres de plusieurs centaines de cultivateurs inoffensifs ont jonch l'oasis, qui est devenue un charnier humain. Et les scnes de sauvagerie qui accompagnrent l'excution du cawas Marko! Et les pendaisons de prisonniers! Et, dans la mer Rouge, tous ces humbles voiliers arabes, qui n'taient pourtant pas des navires de guerre, brls par l'escadre italienne sous prtexte qu'ils pourraient _peut-tre_ servir transporter des soldats! Ce que je dis l, je suis sr que beaucoup de coeurs italiens le sentent comme moi, au moins tous ceux qui, au dbut, avaient manifest pour la paix, et bien d'autres encore. De mme, quand les troupes de l'Angleterre, l'aide de balles _trop perfectionnes_, rduisirent en une bouillie sanglante des milliers de derviches qui s'taient dfendus avec d'honntes vieux fusils; ou quand M. Chamberlain poursuivit flegmatiquement la destruction des admirables Boers, il ne manqua point d'Anglais, Dieu merci, pour s'indigner et souffrir,--et le roi douard VII, visiblement, fut du nombre en juger par la douceur des conditions qu'il posa au Transvaal aprs la victoire. * * * Pauvre belle et pimpante Italie! Est-ce que sincrement elle s'imagine marcher la gloire? Je suppose bien qu'elle a perdu, prsent, cette illusion des premiers jours. D'ailleurs, une rprobation gnrale lui est acquise, et elle le sait. De la gloire individuelle pour ses combattants, oh! oui, sans nul doute, elle en a rcolt. Ses soldats sont des Latins, nos frres; il a d s'en trouver beaucoup parmi eux pour se battre comme des hros et tomber avec noblesse. Mais tout cela ne saurait racheter le crime initial, qui est d'avoir allum la guerre. Pauvre belle nation, amie de la ntre, je veux croire qu'elle tait partie lgrement, comme au Moyen ge on partait, empanach, pour de jolies quipes de batailles; elle n'avait pas prvu tant de sang et tant d'horreurs. Aujourd'hui, engage fond, elle penserait se dshonorer en lchant prise. Combien, au contraire, ce serait rhabilitant, nouveau, grandiose, de dire: Assez, assez de morts; nous ne voulons pas davantage nous rougir les mains. Nous modrons nos demandes, pour que ce cauchemar enfin s'achve. * * * J'en reviens mon hallier d'Afrique. Au mme lieu, deuxime clair de magnsium quelques minutes plus tard. (Dans l'intervalle, on avait entendu glapir ces btes de nuit qui, toujours, ds qu'elles flairent que l'on tue, s'approchent en tapinois pour finir de dchiqueter les restes.) Donc, deuxime clair de magnsium. Le drame s'achevait; le buffle, ventr, gisait sur l'herbe, la panthre lui tirait les entrailles. Et, dans la brousse alentour, on voyait poindre ces museaux qui glapissaient, attendant leur part: des hynes! Certains tats europens qui s'agitent sournoisement autour de la Turquie, maintenant qu'elle est aux prises avec une guerre terrible, et s'apprtent lui demander des _compensations_, me font songer ces hynes assembles auprs du buffle mourant. Des compensations de quoi, mon Dieu? Qu'est-ce qu'on leur a fait, ceux-l? Vraiment, je leur prfre encore les hynes du hallier, qui, au moins, n'employaient pas de formules; non, elles ne demandaient pas des _compensations_, mais leurs glapissements disaient tout net: On dpce, on mange, a sent la chair et il n'y a plus de danger; alors, nous arrivons, nous aussi, pour nous remplir le ventre. Je prvois sans peine les injures que me vaudra ce manifeste de la part de certains nergumnes, intresss ou aveugls, qui confondent civilisation avec chemin de fer, exploitation et tuerie; elles ne m'atteindront point dans la retraite de plus en plus ferme o ma vie va finir. J'approche du terme de mon sjour terrestre; je ne dsire ni ne redoute plus rien; mais, tant que je pourrai faire couter ma voix par quelques-uns, je croirai de mon devoir de dire tout ce qui me paratra l'clatante vrit. Sus aux guerres de conqutes, quels que soient les prtextes dont on les couvre! Honte aux boucheries humaines! A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE 10 janvier 1912. Une seconde lettre italienne a pourtant franchi le cercle isolateur dont ma retraite s'entoure, une pauvre lettre encadre d'une large bordure noire: Monsieur Pierre Loti, Si la conqute de la Tripolitaine avait t faite par la France, est-ce que vous auriez crit l'article que je viens de lire dans le _Figaro_ du 3 janvier 1912? Salutations. La mre d'un soldat mort Tripoli le 23 octobre 1911. _P.-S._--Vous ne rpondrez pas, c'est entendu. Vous aurez peut-tre lu tout de mme. Mais si! je veux rpondre, au contraire, et, comme la lettre est anonyme, j'ai recours l'obligeance du _Figaro_. Avec le respect le plus profond, je veux dire cette mre d'un soldat mort au champ d'honneur que, si la prise de Tripoli avait t l'oeuvre de la France, j'aurais protest en termes pareils. J'ajouterai mme que, si j'avais eu un fils tu dans une telle guerre de conqute,--j'en ai un sous les drapeaux en ce moment,--ma protestation aurait t sans nul doute plus violente et plus rvolte. Devant la rsignation de cette mre en deuil, je ne puis donc que m'incliner sans comprendre. Si j'ai parl de cercle isolateur, c'est que, depuis la publication du prcdent article, j'ai d recommander que toute lettre portant le timbre d'Italie ft _a priori_ jete au panier. Qu'il me soit permis d'tablir ce sujet un parallle entre nations. J'avais jadis attaqu les Amricains, propos de la guerre de Cuba; pas une lettre dsobligeante ne m'est venue d'Amrique; quand je suis all dernirement New-York, la presse s'est contente de rappeler la chose, en termes parfaitement convenables, mais l'accueil que l'on a bien voulu me faire n'en a pas t moins sympathique. J'avais violemment attaqu les Anglais propos du Transvaal, propos de l'gypte; pas une lettre dsobligeante ne m'est venue d'Angleterre, pas un article blessant n'a t crit dans la presse, et, quand je suis all Londres, j'y ai trouv quand mme le plus charmant et inoubliable accueil. Au contraire, ds que j'ai eu dnonc, en termes cependant courtois, l'acte injustifiable de l'Italie, les insultes les plus immondes, les menaces de toute sorte ont commenc de m'arriver chaque jour. Alors, je ne dcachette mme plus,--non seulement on m'injuriait, mais surtout on injuriait odieusement la France, _fuyarde ou aplatie devant l'Allemagne_. Toutes ces lettres, vrai dire, partaient visiblement de trs bas; leur grand nombre cependant me parat l'indice de l'tat des esprits, dans cette pauvre Italie gare que, malgr son ingratitude, nous continuons d'appeler la _nation soeur_. Ce n'est qu' ce point de vue gnral que le fait m'a paru valoir d'tre signal. LES TURCS MASSACRENT Novembre 1912. Les Turcs massacrent! En grosses lettres bien indicatrices, cette accusation contre les vaincus se rpte dans les journaux, ct des rcits de leurs dfaites horriblement sanglantes. Des atrocits bulgares, il y en a bien eu aussi quelques-unes, on en convient, mais on ne l'imprime qu'en petits caractres la fin des paragraphes. Les Turcs massacrent! c'est une affaire entendue,--les pauvres Turcs affols que l'Europe entire trahit ou abandonne,--et cette affirmation courante sert de prliminaire des tirades pour vanter l'oeuvre libratrice des Allis, l're de paix, de libert et de concorde fraternelle (?) qui va suivre leur victoire. Pendant les sinistres journes d'octobre 1912, dans l'oasis de Tripoli, est-ce que l'on n'aurait pas pu crier de mme: Les Italiens massacrent! Et ils taient les envahisseurs sans provocation, ceux-l, ils n'avaient pas l'excuse des Turcs, traqus de toutes parts. Pendant la dernire expdition de Chine, n'ai-je pas vu des villes comme Tong-Tchou ou Tien-Sin, innocentes absolument de l'acte des Boxers, et qui n'taient plus qu'un monceau de ruines, o des cadavres d'enfants, de femmes, de vieillards avaient t pils coups de crosse, parmi des porcelaines et des laques. On aurait pu crier: L'Europe, l'Europe venue pour porter en Extrme-Orient son fameux flambeau civilisateur, l'Europe massacre! Or, quelle excuse pouvait-elle invoquer, s'il vous plat? Les Huns n'auraient pas fait pis que nous tous. Et les Anglais n'ont-ils pas massacr des milliers de derviches Kartoum, des paysans Denchawa? Au Transvaal, n'ont-ils pas eu sur la conscience les camps de concentration? Et nous, pendant la conqute de l'Algrie, pour ne parler que de celle-l, n'avons-nous pas massacr, _enfum_ des femmes et des enfants pour les faire mourir d'asphyxie? Il n'y a qu' relire l'histoire contemporaine pour se convaincre que la tuerie aveugle et forcene reste en vigueur autant qu'au Moyen ge, chaque fois que se trouvent aux prises des hommes de race et de religion diffrentes. Pauvres Turcs, s'il est vrai que et l ils massacrent, pendant la guerre atroce qui leur est faite de tous cts en mme temps, que de circonstances attnuantes! J'en sais beaucoup qui, leur place et une telle heure effroyable, seraient pris d'une rage de massacrer aussi. Ils sont des tres plus primitifs que nous, c'est certain, plus violents quoique meilleurs, doux et dbonnaires l'habitude, mais terribles et voyant rouge quand on vient par trop les exasprer; primitifs surtout, ces paysans sortis du fond de l'Anatolie, des confins du dsert, que l'on quipe en hte contre l'arme d'invasion et qui manient de leurs mains rudes nos armes aux prcisions infernales. Et combien elle s'explique, leur haine tous contre les peuples qui portent le nom de chrtiens; comment ne sentiraient-ils pas que, d'une faon ouverte ou sournoise, ces peuples-l, dans le fond, s'entendent pour les supprimer? Nous, Franais, nous leur avons pris l'Algrie, la Tunisie, le Maroc. Les Anglais leur ont dloyalement enlev l'gypte. La Perse est moiti sous le joug. Et l'Italie vient d'ensanglanter la Tripolitaine, donnant le triste signal de la cure sans merci. Sur ces pays conquis, nous faisons ensuite, chacun notre manire, lourdement peser notre main ddaigneuse; le moindre de nos petits bureaucrates traite tout musulman comme un esclave. A ces croyants, nous enlevons peu peu la prire; ces rveurs, pris d'immobilit, nous imposons notre agitation vaine, notre rage de vitesse, nos alcools, notre pacotille et notre ferraille; partout le dsquilibrement nous suit, avec les convoitises et les dsesprances. Pauvres Turcs, dsavous aujourd'hui avec tant de dsinvolture par tous ceux qui en Europe semblaient les soutenir, abandonns par la presse qui les insulte, par la diplomatie qui s'tait engage les dfendre, par les Puissances qui jadis se dclaraient leurs amies! Voici mme qu'on les accuse d'tre lches la guerre! Cela, c'est plus qu'excessif, car les milliers de morts, Serbes ou Bulgares, qui jonchent les champs de la Thrace, sont l pour tmoigner qu'ils savent encore se battre. Mais il est certain qu'on ne reconnat plus les hros d'autrefois, ceux de Plewna, ceux de la dernire guerre qui faillit anantir la Grce, ni mme ceux d'hier, en Tripolitaine, qui faisaient tte dix contre mille. Accordons-leur d'abord qu'ils n'taient pas prts, qu'ils n'taient pas commands, que par l'incurie de leurs chefs _ils mouraient de faim_. Et puis constatons que cette dgnrescence de leur arme est notre oeuvre, nous, les dtraqueurs d'Occident; les nouvelles utopies dltres, mme les plus puriles, qui svissent chez nous, les ont contamins, avec une rapidit stupfiante, comme il arrive pour tous les mauvais virus qui foisonnent plus vite dans les sangs plus neufs. Beaucoup de leurs soldats ont perdu la foi et la plupart de leurs officiers ont nglig le mtier des armes pour se plonger dans la plus nave politicaillerie. Nos alcools aussi s'en sont mls, et certains grands chefs militaires, responsables des pires droutes, s'enivraient... Une Turquie parlementaire, incroyante et fuyarde, rien ne pouvait causer aux amis de l'Orient une stupeur plus douloureuse et plus inattendue... Et puis, ils ont commis, aprs la Constitution, cette faute capitale d'introduire des chrtiens dans leurs rangs de bataille. A Dieu ne plaise que je veuille rabaisser ici ce titre de chrtien, non, mais ceux de l'arme turque taient des Bulgares, des Grecs, naturellement disposs ne pas lutter contre des frres,--ou c'taient des Armniens, enrls par oubli de ce vieux proverbe de Turquie: _Allah cra sur le mme modle_ (cratures de peur et de fuite, s'entend) _le Livre et l'Armnien_. Nagure encore, les mahomtans seuls taient admis l'honneur de se battre. S'il n'y avait eu que des vrais Turcs en ligne contre l'ennemi, peut-tre auraient-ils t anantis quand mme, tant les Allis avaient longuement et savamment prmdit l'attaque, mais au moins ils seraient tombs en gardant l'aurole de gloire. * * * Quoi de plus rvoltant que de voir quel point les Turcs sont mconnus, insouponns, dirai-je mme, par tous les Occidentaux qui n'ont jamais mis le pied dans leur pays! Il en va de mme en Amrique d'o j'arrive; l-bas, on dit couramment en parlant d'eux: les hordes d'Asie, les barbares... Or, je ne crois pas qu'il existe au monde une race plus foncirement bonne, brave, loyale et douce. Il me faut faire exception, hlas! pour quelques-uns de ceux qui ont t levs dans nos coles, gangrens sur nos boulevards; ceux-l, qui deviennent plus tard des fonctionnaires, je les abandonne. Mais le peuple, le vrai peuple, les petits bourgeois, les paysans, quoi de meilleur! Que l'on interroge ceux d'entre nous qui ont vcu en Orient, mme nos religieuses et nos prtres, si respects l-bas, qu'on leur demande ce qu'ils prfrent, ce qu'ils estiment le plus, des Turcs ou des Bulgares, des Serbes et de tous les chrtiens levantins, je sais d'avance quelle sera leur rponse. Et chacun d'eux affirmera que ces Bulgares,--admirables de courage, je suis le premier le reconnatre,--qui s'avancent au chant des _Te Deum_ et au son des cloches d'glises, sont une race infiniment plus brutale et plus meurtrire que la race musulmane. Oh! ces villes du pass, perdues au fond de l'Anatolie, ces villages dans la verdure groups autour des minarets blancs et des cyprs noirs, comme on y respire la paix et la confiance, combien la vie s'y rvle honnte et patriarcale! Oh! ces hommes, laboureurs ou modestes artisans, qui vont la mosque s'agenouiller cinq fois par jour et qui le soir s'asseyent l'ombre des treilles, prs des tombes d'anctres, pour fumer en rvant d'ternit!... Des massacreurs professionnels, ces gens-l, allons donc!... En Espagne, je me souviens d'avoir vu des taureaux que l'on menait vers l'arne, la veille d'une grande course; ils arrivaient paisibles, quelques-uns n'taient nullement mchants; ce n'est qu'ensuite, harcels de coups de lance, torturs par les banderilles cruelles, qu'ils avaient envie de tout massacrer et fonaient sur les hommes avec une rage folle. Nulle part autant que chez les Turcs,--les vrais,--on ne trouve la sollicitude pour les pauvres, les faibles, les vieillards et les petits, le respect pour les parents, la tendre vnration pour _la mre_. Quand un homme, mme d'ge mr, est attabl dans l'un de ces innocents petits cafs,--o l'alcool est inconnu depuis toujours,--si son pre survient, il se lve, baisse la voix, teint sa cigarette pour ne pas fumer en sa prsence, et va s'asseoir humblement derrire lui. Quant leur compassion pour les animaux, ils nous en remontreraient tous. Les chiens errants de Stamboul, avec quelle bonhomie ils ont t tolrs et nourris depuis des sicles, avec quel soin on descendait dans la rue pour couvrir d'un tapis leurs petits, quand il pleuvait. Et le jour o un conseil municipal, compos surtout d'Armniens, dcrta de les dtruire, de la manire atroce que l'on sait, il y eut des batailles dans tous les quartiers, et presque la rvolte pour les dfendre. Quant aux chats, ils ne se drangent gure pour les passants, assurs que les passants se drangeront pour eux. Et enfin, Brousse, dans l'un des coins adorables de cette ville des anciens temps de l'Islam, il existe un hpital pour les cigognes, pour celles qui, blesses ou trop vieilles, n'ont pu fuir l'entre de l'hiver; on en voit l qui ont des bandages, ou mme une jambe de bois; quand je le visitai, on y soignait mme un vieux hibou, en enfance snile, qui vivait, comme elles, des aumnes pieuses... En vrit, l'heure d'angoisse que nous traversons, je raconte l des choses ridiculement enfantines; mais c'est qu'elles sont typiques, elles ont quand mme leur lgre importance pour attester combien ce peuple, que tant d'ignorants et de forcens accusent de barbarie, est au contraire compatissant et doux... * * * L'Europe comprendra-t-elle que Stamboul, tenu aujourd'hui sous la menace effroyable, est un domaine sacr de l'histoire, de l'art et de la posie; qu'il faudrait tout prix le dfendre, et que, le jour o le croissant n'y sera plus, l-haut dans l'air, du mme coup son charme et sa magie vont soudainement s'teindre? videmment non, elle ne le comprendra pas, et je parle dans le vide. Sans aucun espoir, non plus, que mon humble appel soit entendu, j'prouve le besoin de crier l'Europe: Grce pour les Turcs, pargnez ceux qui restent! Chez eux, plus que partout ailleurs, sont la probit et la bravoure. C'est chez eux le dernier refuge du calme, du respect, de la sobrit, du silence et de la prire! Je crois qu'il n'est pas un Franais, de sens et de coeur, _ayant vcu parmi eux_, qui ne s'associerait ardemment l'hommage que j'ai voulu leur rendre ici, pendant cette minute de dtresse suprme; hommage inutile, je le sais bien, et qui sera, hlas! comme ces tristes couronnes que l'on dpose sur les tombes. LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE Novembre 1912. Alors, le progrs, la civilisation, le christianisme, c'est la tuerie extra-rapide, la tuerie la mcanique,--et le shrapnell en reprsente pour le moment l'expression suprme! Le shrapnell! A notre poque o l'on s'occupe dtruire les derniers fauves et supprimer nos microbes rongeurs, on n'ouvrira donc pas de bagnes, on n'lvera donc pas de pilori pour ceux qui inventent de si infernales machines! En moins de quinze jours, tout un pays clabouss de sang rouge et soixante mille hommes, des plus vaillants et des plus sains, gisant le corps cribl! Si l'heure tait venue o les Balkans devaient retourner aux peuples balkaniques, l'Europe,--d'abord imprvoyante, aujourd'hui complice,--aurait si bien pu trouver un moyen moins atroce. Si mme l'heure tait venue o la basilique de Sainte-Sophie devait retourner au Christ, tait-il ncessaire pour cela de cribler de mitraille tant de poitrines humaines! Est-ce que depuis longtemps dj, il n'existe pas Constantinople, voire Stamboul, des glises grecques ou bulgares dans lesquelles le culte n'a jamais t inquit? Et des injures de toutes sortes continuent de poursuivre les Turcs, malgr leur dtresse, comme le concert des meutes autour des cerfs mourants. Mais, avant de parler, que ceux qui les insultent aillent donc vivre un peu parmi eux; jusque-l, tout ce qu'ils peuvent dire ne prouve pas plus que l'aboiement enrag des chiens! Les territoires conquis, et vaillamment conquis certes, devraient, ce qu'il semble, suffire aux allis. Mais non, il faut pousser l'ennemi toute extrmit et lui prendre aussi sa ville sainte. Pour satisfaire des rves d'orgueil forcen, il faut tuer encore tout ce qui reste, tout ce qui, dans le dernier lan du dsespoir, se prcipite, presque sans armes et follement, pour dfendre les remparts de Stamboul. Ainsi, voil ce malheureux peuple turc,--qui eut ses heures de violence exaspre, qui commit dans le dlire des fautes graves, je le reconnais,--mais que rien n'a pargn depuis un an, ni les guerres de spoliation, ni les duperies, ni les incendies dtruisant les maisons par milliers, ni les tremblements de terre, ni la faim, ni le typhus, le voil, ce peuple accabl, qui veut au moins mourir avec une couronne de gloire. Et le Sultan dclare qu'on le tuera dans son palais, et Kiamil pacha, ce vieillard de quatre-vingt-cinq ans, sa table de travail. Les enfants, les tout jeunes enfants quittent les coles pour s'enrler et se faire mitrailler Tchataldja; les prtres courent aux remparts, et de mme tous les vieux barbe blanche qui peuvent encore tenir une arme. Dtail qui serait risible, s'il n'tait sublime, de pauvres eunuques des harems, auxquels on ne demandait rien, partent aussi, le fusil sur l'paule. Pour eux tous, la tuerie finale est certaine, avec les diaboliques shrapnells des Bulgares; ils le savent, mais ils y vont quand mme. Nafs Arabes, qui offrent d'arriver au secours du Croissant avec cinq cent mille cavaliers... Oh! non, restez, pauvres gens du dsert: vous iriez inutilement la mort, puisque vous n'avez pas entre les mains les explosifs des hommes vraiment civiliss. Et, devant cet essor d'hrosme et de dsespoir, pas un seul des peuples chrtiens ne se lvera pour dire: Assez! Piti!... Non, au mpris des traits signs, des paroles donnes et crites, tous ne s'occupent que de se ruer la cure. Il en est, comme la France, qui ne veulent pas se souiller les mains dans le dpeage; mais, crier grce d'une voix assez forte pour tre entendue, non, personne. Honte! Honte l'Europe, honte son christianisme de pacotille. Et, pour la premire fois de ma vie, je crois que je vais dire: honte la _guerre moderne_! ENCORE LES TURCS Dcembre 1912. J'ai si mal et si gauchement dfendu mes amis turcs, dans une lettre rcente, que je veux y ajouter ceci comme un post-scriptum. J'avais parl de fuyards, parce qu'on me l'avait dit. Dieu merci, c'taient des fuyards isols; les nouveaux dtails venus de l-bas leur laissent leur couronne de gloire: ils se sont battus comme des lions, malgr la faim qui leur torturait les entrailles, malgr l'insuffisance prsomptueuse d'un gouvernement qui les laissait manquer du ncessaire. Hlas! mesure que les vnements se prcipitent et que nous approchons de la convulsion suprme, les nations europennes, la Prusse surtout, leur ex-amie, montrent une facilit renier la parole donne, une aisance dans la fourberie, qui sont de plus en plus stupfiantes. Peut-tre serait-il sage de se rappeler que le Sultan n'est pas que l'empereur des Turcs, mais qu'il est aussi le Khalife vnr par tant de millions et de millions de croyants jusqu'au fond de l'Asie et jusqu'au fond de l'Afrique; ce titre, il mriterait sans doute quelque considration, surtout de la part de l'Angleterre qui est, cause de l'Inde, la plus grande des puissances musulmanes; peut-tre serait-il de bonne politique de ne pas permettre qu'on le chasse de la ville et des mosques saintes. Pauvres Turcs, abandonns et tromps par tous, vols sur leur matriel de marine et vols sur leur matriel de guerre, il leur fallait aussi le coup de pied de l'ne, et certaine presse le leur donne: on les insulte et les raille, alors qu'ils viennent de laisser, sur la terre dtrempe de leurs champs, cinquante mille morts si glorieusement tombs pour la cause de l'Islam. Je suis injuri du mme coup, bien entendu, et je m'en sens fier; il est toujours honorable de l'tre pour avoir pris la dfense et demand la grce de vaincus que tout le monde accable. Mon Dieu, je ne fais pas comme les chancelleries europennes,--dont je n'ai malheureusement pas le pouvoir;--ayant t leur ami de longue date, je le suis plus que jamais dans leur agonie; c'est le contraire qui serait ignoble. L'honneur d'tre injuri pour eux, je le partage, parat-il, avec Claude Farrre, qui tait un de mes officiers quand je commandais en Orient et qui est rest mon ami. Il n'y a que ces deux-l, crit-on, qui les dfendent!--Mais je crois bien! _Parmi tous les crivains dont la voix a chance d'tre un peu entendue, il n'y a que nous deux qui les connaissons!_ L'arme grecque, la petite arme montngrine, conduites par des princes guerriers sans frocit, se sont battues normalement, comme il est admis, hlas! que l'on se batte en notre sicle de progrs. Mais les Bulgares,--dont le mpris de la mort est prodigieux et commande le respect, nul ne songe le contester,--les Bulgares, quelle guerre atroce ils ont mene, aprs l'avoir si longuement prmdite et mrie! Leurs succs ne sont pas dus qu' leur admirable courage, mais surtout leurs armes plus nouvelles et infiniment plus meurtrires. Leurs shrapnells, invention diabolique s'il en fut, ont fauch les hommes par milliers, sans rsistance possible. On sait aussi qu'ils avaient imagin d'aveugler et d'affoler la nuit, par des projecteurs, ces paysans d'Anatolie qui n'avaient jamais rien vu de pareil. En outre, ne viennent-ils pas de dtourner une rivire pour inonder la malheureuse Andrinople qui ne veut pas se rendre, et de couper l'aqueduc qui portait l'eau Stamboul?... Et, dans des glises dites chrtiennes, on chante pour clbrer de telles choses: au moins, qu'on n'y mle point le nom du Christ; quelle drision de sa parole! Et Pra, le fameux Pra levantin, n'a mme pas la pudeur de faire taire ses beuglants et ses musiques, quand les maisons alentour regorgent de blesss qui rlent, quand les champs sont jonchs de morts, de milliers de hros non ensevelis qui pourrissent sous la pluie!... LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS I Dcembre 1912. Ce n'est pas d'hier que les nations d'Europe commettent des couardises ou des crimes; de tout temps cela s'est pratiqu. (La Pologne, le Transvaal, l'Alsace-Lorraine, etc., etc., en sont, hlas! de lamentables preuves.) Mais on s'tait habitu jusqu'ici les voir oprer isolment, chacune son tour; les autres--qui en auraient fait autant l'occasion--s'indignaient toutes en choeur, et, au moins, cela soulageait de les entendre. Cette fois, non, il y a eu, sur le dos de la Turquie, accord complet de lchage et de mpris des traits. Lors d'une rcente guerre, quand l'arme grecque fut crase par celle d'Edhem Pacha, on s'en souvient, la Grce aux abois demanda la mdiation de l'Europe, et l'Europe, qui cependant ne lui avait rien promis, acquiesa par dpche, fit mme bien plus qu'une mdiation, puisqu'elle imposa les conditions de la paix la Turquie, lui enlevant ainsi le fruit de sa victoire. Mais les chancelleries ont deux poids et deux mesures. Aujourd'hui cette mme Turquie, crase de tous les cts la fois, aprs avoir subi la spoliation des Italiens, cette Turquie laquelle trois semaines plus tt toutes les chancelleries unanimes avaient solennellement renouvel des promesses d'intgrit territoriale, a demand son tour la mdiation, et l'Europe, proccupe surtout du partage de ses dpouilles, depuis douze jours n'a mme pas daign rpondre, douze longs jours pendant lesquels les tueries ont march grand train, sous le coup des shrapnells et des mitrailleuses; au moins aurait-elle d avoir la pudeur de dire tout de suite: Non, maintenant que vous voil battus, vous n'tes plus que des parias, nous refusons de nous en mler, dbrouillez-vous directement avec vos ennemis,--et la Turquie sans doute l'aurait fait comme elle semble le faire aujourd'hui, et il y aurait sur le sol quelques milliers d'hommes de moins, gisant les poumons crevs. Honte l'Europe! C'est elle l'odieuse coupable de ces hcatombes. On comprend bien qu'aujourd'hui il lui est impossible d'enlever aux allis le prix de leurs courageuses batailles, mais il fallait prvoir, et _surtout il ne fallait pas promettre_. Il fallait prvoir et, pour exiger les justes rformes demandes par les Slaves, il fallait presser avec moins d'insouciance sur ces comits de jeunes fous arrogants, qui viennent de conduire la Turquie sa perte. Et puis, non, cette aisance, ce cynisme dans le lchage, quel dgot! Pauvres Turcs, vols, tromps, mitraills, et de plus injuris si bassement par les masses ignorantes, combien on comprend que la fureur parfois leur monte au cerveau et qu'un voile rouge leur passe sur les yeux! Je dis: pauvres Turcs! Mais je dis aussi, et presque du mme coeur: pauvres Bulgares! Pauvres victorieux qui ont laiss par terre plus de quarante mille morts! Je n'ai point de haine contre ce peuple, bien que j'aie constat, _comme tous ceux qui ont habit l-bas_, qu'il est plus brutal, plus fanatique, l'ordinaire beaucoup plus difficile vivre que le peuple musulman, et qu'il n'en a pas la droiture ni la foncire probit. Quel malheur qu' l'appui de mon dire il ne soit pas possible de publier, au grand jour, la liste des victimes musulmanes tues et tortures par les _comitadjis_ bulgares! Mais, sur le sujet, toute la presse slave s'est unie dans une conspiration de silence, il faudrait aller l-bas, Salonique par exemple, pour obtenir des documents crasants et des chiffres. De temps autre, on lit bien dans quelque journal de France: les Bulgares ont incendi tel village turc et massacr les habitants; mais cela est dit avec lgret, comme en glissant dessus. Cependant, combien sont-ils moins excusables, eux, les vainqueurs, que les Turcs, chasss des terres que depuis cinq cents ans ils cultivaient, pousss bout, traqus comme des btes fauves! Et, en crivant, j'ai sous les yeux la photographie d'un officier de l'arme ottomane, affreusement mutil par ses ennemis. Mais non, il n'y a que les Turcs qui massacrent, la lgende colporte par les intresss est bien tablie, rien faire pour l'enlever des cervelles obstines. Je n'ai jamais eu connaissance d'atrocits commises par les Grecs[1], et la famille royale qu'ils se sont donne est hautement respectable. Mais comment ne pas protester un peu en entendant accuser les Turcs de frocit par les Bulgares, les Serbes, chez qui svissent, du haut en bas de l'chelle sociale, la violence et les raffinements du meurtre! J'en atteste les ombres du roi Alexandre et de la triste Draga, de Panitza et de Stambouloff, pour ne citer que les noms connus de tous, parmi des morts qui ne se comptent plus. [1] Ceci tait crit avant l'entre des Grecs Salonique. * * * * * Je dis: pauvres Bulgares! Car ce que je viens d'avancer ne m'empche pas d'admirer comme tout le monde leur courage au feu, et je reconnais, bien entendu, ce qu'il y a de si lgitime dans leurs revendications du sol des aeux. Mais l'Europe avait mille moyens de leur faire droit, sans permettre la boucherie atroce, et c'est pour cela que je les plains, eux aussi, malgr la victoire. Je les plains surtout d'avoir t pousss la guerre, conduits la tuerie par un homme qui n'est ni de leur race, ni de leur religion, qui n'a l'excuse ni du fanatisme, ni de la tradition ancestrale, mais qui a su exploiter leurs vertus guerrires au profit de son ambition personnelle: pour tre un grand prince, dont l'histoire parlera, il faut avoir arros les plaines avec beaucoup de litres de sang humain... II Novembre 1912. En ce moment, dtail que je prvoyais, l'insulte grossire et la menace pleuvent sur moi comme grle, parce que je dfends les vaincus, et je dois m'attendre tomber sous le couteau de quelque Bulgare; ces gens-l en usent avec moi comme nagure les Italiens. Et de pauvres Franais, qu'aveugle le beau mot de croisade, m'injurient aussi. Tout cela, il est vrai, par le style, par l'criture, semble maner surtout de primaires ou de mdiocres. Mais de plus haut m'arrivent par centaines des lettres si vibrantes et si nobles, me remerciant, beaucoup plus que je le mrite, parce que j'essaie de dire la vrit, parce que mon cri soulage les consciences! Les lettres des musulmans taient prvoir, je le sais, et j'accorde qu'elles ne prouvent rien, malgr la pure beaut de leurs images orientales. Mais j'en reois non seulement de France, aussi d'Allemagne, d'Angleterre, de Suisse; presque toutes manent d'Europens ayant vcu en Orient, d'Europens _documents_, qui m'encouragent et m'affermissent dans mon estime profonde pour ce peuple mconnu et calomni. Il en est d'autres, trs particulirement typiques, parce qu'elles manent de _rayas_ ottomans, _courbs sous le joug des Turcs_. Les Grecs ne sauraient tre souponns de partialit, et une petite fille grecque m'crit, d'une main applique et encore incertaine: Monsieur, Je viens de lire la page si touchante du 9 novembre 1912. Je suis une petite Grecque roumliote de quatorze ans et j'prouve un trs vif sentiment de piti pour cette pauvre Turquie dans son moment de dtresse et d'abandon par toute l'Europe qui fut une fois son amie. On parle toujours de civilisation, mais ces pauvres paysans du fond de l'Asie, que comprennent-ils de cela? Dans le dsert, il y a des bonnes btes sauvages qui ne vous font rien tant que vous n'allez pas les agacer dans leur paisible cachette, mais si vous les agacez trop, alors elles deviennent froces. Quand les Turcs deviennent mauvais, c'est quand ils sont dmoraliss au plus haut degr de voir tout le monde contre eux; pendant des annes on ne leur laisse plus la paix. Il n'y a que ceux qui ont vcu l-bas qui les aiment encore. Le monde chrtien doit prendre le Turc comme exemple dans ce qui concerne la religion, car c'est lui qui la respecte mieux que nous. Chez nous, chrtiens, il nous est dfendu de voler et de tricher; nous le faisons quand mme, un vrai Turc jamais. Lorsque, par exemple, un vieux marchand de fruits a pes une ocque de pommes (elma), il vous mettra toujours une elma en plus, de peur de s'tre tromp; quel marchand europen fait a? Au contraire, il met le doigt sur la balance pour que le poids soit plus lourd. Ferdinand de Bulgarie dit, dans sa proclamation, qu'il veut vaincre le Croissant, et c'est cela qu'il appelle la civilisation. Est-ce qu'on ne doit pas respecter la religion d'un peuple? En lisant ces adorables petites phrases, j'ai song ce proverbe de nos pres: La vrit sort de la bouche des enfants. Voici maintenant ce que m'crit une Juive espagnole, ne et leve en Turquie. (On sait qu'au dbut de l'histoire contemporaine, des milliers de Juifs d'Espagne, perscuts au nom du Christ,--comme, du reste, ils l'taient encore de nos jours, en plein XXe sicle, par les chrtiens slaves--s'taient rfugis en Turquie, Salonique et Stamboul, o personne ne les inquita plus.) Ce que vous venez de faire pour notre malheureuse Turquie ressemble au geste de l'homme qui s'assied auprs d'un mourant abandonn et lui prend la main qu'il garde dans la sienne, afin qu'il ne meure pas seul. Oh! crivez encore! Que votre coeur vous aide trouver non seulement les paroles qui touchent, mais celles qui persuadent, celles que se rappelleront malgr eux les hommes appels signer l'arrt. Oh! dites-les bien haut, toutes les raisons qui imposent la ncessit de l'existence de ce pauvre cher peuple, en ralit si peu connu, existence modeste, soit, mais existence tout de mme. Vous qui avez habit mon pays d'adoption, dites toutes les satisfactions qu'a reues l votre me dans ses besoins de croyance, de bont, de probit, de sagesse et de calme. Mais, je vous en supplie, n'en parlez pas encore en pleurant. Ceux qui aiment la Turquie n'ont pas encore le droit de la pleurer comme une morte. Elle ne mourra peut-tre pas, ne parlez pas encore de tombe. Si l'horrible chose arrive un jour, alors seulement je pleurerai, car je sais qu'ils deviendront ce que nous sommes, nous, pauvres Juifs, disperss un peu partout sans avoir un coin qui nous appartienne. On dit qu'on veut leur prendre l'Asie aussi. Les malheureux! Oh! si vous saviez ce sentiment d'exil que nous portons en nous ds l'enfance et partout o nous passons! Je ne voudrais pas que les Turcs que j'aime l'prouvent jamais. Voil des annes que j'ai quitt Constantinople et je croyais avoir oubli. Je ne savais pas que lorsqu'on a vcu parmi les Turcs, on les aime toute sa vie. Je vous supplie d'crire encore, d'agir! L'heure presse! Et merci! Que pourrais-je dire, aprs ce spontan tmoignage, que pourrais-je y ajouter qui ne l'amoindrisse? Cette lettre fait honneur la race juive. De la part d'Isral, il serait beau de venir maintenant soulager avec son or les affreuses misres de ce pays, qui a donn ses fils, pendant les sicles o on les pourchassait de toutes parts, l'hospitalit, la tolrance et la paix. Puisque personne n'entend votre cri de grce, m'crit la dame inconnue, trouvez des paroles pour persuader aux politiciens que l'existence de ce peuple est utile... Mais c'est que je n'entends rien, hlas! aux questions d'quilibre europen et d'conomie politique. Je ne puis que rpter ce que tout le monde sait: La chute de Stamboul aux mains des Bulgares aura une rpercussion terrible sur des millions de musulmans rpandus jusqu'au fond de l'Afrique et de l'Asie; l'Angleterre, la France, sembleraient donc avoir un intrt capital l'empcher. J'entends des gens m'objecter navement que Mahomet II avait bien pris Constantinople. Mais, pardon, cela se passait en 1453. Si, en plus de cinq sicles de soi-disant progrs, des peuples qui se glorifient du titre de chrtiens refont la mme chose et _en tuant environ dix fois plus d'hommes_, cela me parat un peu la banqueroute de notre civilisation et de notre faux christianisme. Ne vaudrait-il pas la peine, aussi,--mais, l, je sais bien que l'on m'coutera moins que jamais,--de prserver ces merveilles d'art que les Turcs ont accumules en cinq sicles de domination et qui font de Constantinople la ville unique au monde. Qu'on ne me dise pas que les Bulgares y rtabliront la beaut vanouie de Byzance; non, la laideur du modernisme, c'est tout ce qu'ils y sauront apporter. Quand la silhouette des minarets et des dmes ne se dcoupera plus sur le ciel, que restera-t-il? Que restera-t-il quand les profondes mosques toutes bleues de faence auront perdu leur mystre, quand il n'y aura plus alentour la reposante magie des cyprs et des tombes? D'ailleurs, sous la rue furieuse des armes d'invasion, le jour o les Turcs se crisperont dans le dernier sursaut d'agonie, le jour o Stamboul sera tout feu et sang, la coupole de Sainte-Sophie elle-mme est menace d'un effondrement sans recours. Et, enfin, puisqu'il faut renoncer veiller tout sentiment de justice et de piti, puisqu'il n'est plus possible de rectifier, mme par des tmoignages cent fois plus autoriss que le mien, la lgende des Bulgares inoffensifs et tendres, ct des Turcs massacreurs, voici une raison encore qui, premire vue, semblera bien trange, bien futile; mais tant d'esprits rflchis l'ont dj trouve avant moi! Il n'y a pas, dans la vie, que des usines, des chemins de fer, des dbouchs commerciaux, des shrapnells, de la vitesse et de l'affolement. En dehors de tout ce nfaste bric--brac, devant quoi se pme la masse des mdiocres et qui mne aux finales dsesprances, il y a aussi le calme qu'il faudrait nous conserver quelque part, il y a le recueillement et le rve. A ce point de vue, la Turquie, la vieille Turquie des campagnes, la Turquie honnte et religieuse, comme une sorte d'oasis au milieu de tourbillons et de fournaises, serait aussi utile au monde que ces grands jardins dont on sent de plus en plus la ncessit au milieu de nos villes trpidantes. III Dcembre 1912. Atrocits turques.--Ce clich des allis (que propage, l'aide de ses banknotes, certain Comit balkanique[2]) continue de se reproduire triomphalement dans la presse franaise, et chaque fois, d'aimables inconnus prennent la peine de dcouper l'entrefilet, pour le mettre sous enveloppe mon adresse, s'imaginant me confondre. Hlas! oui, il est peu prs avr que les vaincus, certaines heures, traqus, dlirant de faim et de dsespoir, ont massacr,--beaucoup moins toutefois, infiniment moins que leurs ennemis le prtendent. Tant de correspondants de guerre, trangers et non suspects de partialit, leur ont rendu justice et racontent mme que traversant en affams des villages grecs, ils se bornaient mendier aux portes un morceau de pain! Voici peu prs comment ces correspondants s'expriment[3]: Puisqu'il se trouve, en Europe, des gens crivant du fond de leur cabinet de travail que les soldats turcs sont pillards et massacreurs, c'est un devoir pour nous de protester nergiquement. Nous n'avons constat chez eux que de l'endurance et de la modration, et jamais nous n'avons assist aucun acte de barbarie. Malgr ces tmoignages, je serais injuste en ne reconnaissant pas que et l ils ont vu rouge. [2] Sigeant Londres, si je ne me trompe. [3] M. Jean Rodes, du _Temps_; le baron Tycka, du _Lokal-Anzeiger_; M. Paul Erio, du _Journal_; M. Paul Genve, des Dbats; le major Zwonger, du _Berliner Tageblatt_; M. Renzo Larco, du _Corriere de Milan_; M. Vord Preise, du _Daily Mail_, etc... Je n'ai malheureusement pas retenu les noms des autres. Mais les allis! Les allis, moins excusables, d'abord parce qu'ils taient les vainqueurs, ensuite parce qu'ils n'enduraient pas les tortures de la faim, et surtout parce qu'ils s'avanaient au nom du Christ, les allis, quand dressera-t-on le bilan de leurs excs et de leurs crimes? On commence s'en mouvoir tout de mme, malgr le parti pris de fermer les yeux sur tant de cruauts qu'ils ont commises. Voici les Roumains qui accusent les Grecs d'avoir massacr les Koutzo-Valaques. Voici des nouvelles de Vienne affirmant que les troupes du gnral Jankovich auraient dtruit de nombreux villages en Albanie, que des milliers d'Albanais auraient t massacrs ou enterrs vivants. Sous les murs d'Andrinople, des ambulanciers turcs qui venaient, munis de leur drapeau, secourir des blesss serbes, ont t accueillis par une fusillade. Tout dernirement Dedeagatch, le fait n'est pas discutable, une bande bulgare a pill, massacr, incendi pendant trois jours, continuant l'horrible besogne que les comitadjis ont depuis si longtemps commence. Mais les pauvres Turcs manquent d'argent pour semer la noble indignation dans certaine presse qui est vendre, et qui, malheureusement, influence sa suite toute la presse reste de bonne foi... * * * A propos des Bulgares, je citerai ce fragment de la lettre d'un Franais qui avait longtemps habit la Thrace, mais qui s'est vu forc de fuir devant l'invasion des librateurs: Dans les journaux de France, je lis les continuels dithyrambes en l'honneur des armes balkaniques, principalement de ce peuple bulgare qui, tout entier, se rue vers l'ennemi hrditaire avec, sa tte, le pope hirsute. Race contre race, la croix orthodoxe--le plus fanatique des emblmes religieux--la croix contre le croissant, suivant la parole du catholique romain Ferdinand de Cobourg. Le spectacle est inoubliable pour qui a vu arriver ces thories sans fin d'hommes taills comme coups de serpe dans un bois rugueux, ces lourds soldats coiffs de la casquette moscovite et ce flot, leur suite, de montagnards couverts de peaux de btes,--les hordes d'Attila,--tous, disant avec fiert: L o nous sommes passs, l'herbe ne repoussera de cinq annes! Oui, on peut leur ddier des dithyrambes, mais ils en ont dj inscrit eux-mmes sur toutes les sentes de la Macdoine, sur les dcombres des villages musulmans o ils ont commis les pires horreurs et dont les flammes d'incendie s'lvent encore de toutes parts, obscurcissant de leur cre fume tous les horizons; ils en ont inscrit sur des milliers de cadavres, et sur les visages macis des vieillards, des femmes, des enfants, les rescaps des massacres, qui se tranent jusqu' Constantinople, ayant sem de morts et d'agonisants le long chemin de leur calvaire. Il est vrai, le sjour des allis dans Salonique a quelque peu terni leur aurole. Salonique n'est pas un lieu perdu, comme tant de villages de l'intrieur, et il y avait l des Franais dont les yeux forcment se sont ouverts. Les vexations contre un officier de notre marine de guerre ont commenc de refroidir l'enthousiasme pour les librateurs. Ensuite, au lendemain de leur arrive, les Grecs, pour quelques maldictions pousses leur passage, ont fait feu sur la foule sans armes et tu cinq cents personnes (de _la populace turque_, pour employer l'heureuse expression de certain reporter). Et puis, tout aussitt, le Consulat de France a t dbord par les justes plaintes de nos compatriotes. On connat, entre autres aventures, celle de cette Franaise, madame Simon, coupable d'avoir donn, sur le pas de sa porte, un morceau de pain et un verre d'eau de pauvres Turcs, et odieusement brutalise, pour ce fait, par un officier grec qui ne craignit pas d'arracher ces affams l'humble aumne. Voici d'ailleurs ce que m'crit un ngociant franais de passage Salonique: Guide par des compatriotes levantins, dlateurs infatigables, l'arme grecque pntre, par bandes d'apaches, d'abord chez les Juifs,--ils sont ici prs de quatre-vingt mille, parlant le franais, aimant la France,--qu'ils accusent de les empoisonner! L, ils font sortir les hommes des maisons, les ligotent, les frappent, les massacrent parfois, puis s'en retournent violer les femmes. Ailleurs, partout, ils brisent les portes et, baonnette au canon, se font remettre l'argent, mme celui du pain des pauvres. Ce sont encore les inoffensifs citadins qu'on fouille en pleine rue; les malheureux soldats ottomans auxquels on enlve leurs derniers centimes, leur montre et jusqu' leurs vtements. C'est un major turc qu'on dpouille et qu'on soufflette; un autre officier qu'on veut forcer embrasser le drapeau hellne; des prisonniers laisss la pluie, dans la boue, sans pain et implorant un peu d'eau pour apaiser leur fivre: Sou! Sou! (De l'eau! De l'eau!) et qu'on repousse coups de crosse. Et les officiers franais du _Bruix_ taient l, qui ont vu des soldats serbes et grecs crever les yeux des prisonniers turcs... De ces prouesses, nos journaux ont cependant l'air enfin de s'mouvoir. Oui, il et mieux valu, pour le bon renom des nouveaux Croiss, que tout continut de se passer en catimini, au fin fond des provinces; la lgende de leur mansutude se serait mieux conserve. * * * Somme toute, si les Turcs ont commis des excs parfois, _le moins_ qu'on puisse dire des allis, c'est qu'ils en ont commis tout autant et qu'il est plus difficile de leur accorder le bnfice des circonstances attnuantes. Ces peuples, qui s'excraient depuis des sicles, se sont fait la guerre comme au Moyen ge, avec cette diffrence qu'ils disposaient d'armes infiniment plus meurtrires. Eh! le Moyen ge avait du bon; la Croix rouge ni le Croissant rouge ne fonctionnaient encore; on ne ramassait pas les blesss pour prolonger, force de soins maternels, leurs pauvres existences mutiles; mais on blessait tellement moins! On ignorait en ce temps-l nos armes qui fauchent cent hommes par seconde, et les pires guerres d'alors ne donnaient pas le vingtime des cadavres qui gisent cette heure sur les champs de la Thrace. Je ne vois donc vraiment pas qu'il y ait tant lieu de crier hurrah pour la civilisation et le progrs. A propos de ces nouvelles machines tuer, j'ai d m'expliquer mal, dans une prcdente lettre, puisque des gens de bonne foi en ont pu conclure que je prchais l'antimilitarisme. Mon Dieu! par quel manque absolu de logique, par quel monstrueux contresens peut-on bien passer, de l'horreur pour la guerre moderne, la dconsidration et la haine pour ces hommes, de plus en plus sublimes, qui sont obligs de la faire? Mais, mesure que les batailles, les invitables batailles tournent davantage la boucherie rouge, est-ce que le respect, au contraire, ne devrait pas grandir pour ceux qui ont le devoir de les affronter? Aux plus humbles de nos soldats, donnons des musiques, donnons des dorures et des plumets, tout ce qui pourra exalter leur jeune enthousiasme et les parer mieux pour la belle mort; que la foule au passage s'incline, les salue comme les plus nobles des enfants de France, que tous les suivent des yeux avec des larmes, et que les jeunes filles leur jettent des fleurs!... Voil mon antimilitarisme cette fois nettement tal... Oh! oui, ayons-en pour nous-mmes, des machines qui tuent vite, qui tuent par monceaux, et tchons que ce soient les ntres les plus diaboliques; il le faut bien, hlas! puisque nous sommes la proie dsigne aux peuples d' ct, qui, tous les jours, inventent contre nous quelque nouvel arrosage la mitraille. Mais gardons trs jalousement nos hideux secrets, car, o le crime et le dgot commencent, c'est lorsque dans un but de lucre, pour faire marcher l'industrie franaise, nous les vendons des trangers, prparant ainsi des tueries qui ne nous sont pas ncessaires. * * * * * _P.-S._--Avant de terminer, je tiens faire amende honorable, sincre et spontane aux Armniens, du moins en ce qui concerne leur attitude dans les rangs de l'arme ottomane. Ce n'est certes pas cause des protestations qu'ils ont insres, coups de pices d'or, dans la presse de Constantinople; non, mais j'ai pour amis des officiers turcs; j'ai su par eux, n'en pas douter, que mes renseignements de la premire heure taient exagrs, et que, malgr bon nombre de dsertions pralables, les Armniens placs sous leurs ordres s'taient conduits avec courage. Donc, je suis heureux de pouvoir retirer sans arrire-pense ce que j'avais dit ce sujet et je m'en excuse. IV Le chapitre prcdent contient, la page 90, trois lignes qui ont fait couler beaucoup d'encre: Et les officiers franais du _Bruix_ taient l, qui ont vu des soldats serbes et grecs crever les yeux des prisonniers turcs... Ces trois lignes, je les avais trouves telles quelles dans un grand journal parisien, o, deux mois auparavant, elles paraissaient sans donner lieu aucune objection de la part de personne, et je les avais admises en toute confiance, parce qu'elles venaient d'un officier dont la parole pour moi ne fait pas doute; elles taient du reste les _seules_ que je n'avais pas cru ncessaire de vrifier. Mais, ds qu'elles reparurent signes de mon nom, le commandant du _Bruix_, interrog _diplomatiquement_ par le gouverneur de Salonique, prince Nicolas de Grce, crut devoir lui adresser la rponse suivante, qui fut insre grand fracas dans d'innombrables journaux: Salonique, 4 fvrier. Altesse, En rponse la communication verbale que le commandant Vachopoulo, chef de votre tat-major, m'a prsente aujourd'hui de votre part, j'ai l'honneur de porter la connaissance de Votre Altesse Royale le rsultat de mes recherches. J'ai runi tous les officiers de l'tat-major du _Bruix_ et leur ai lu l'affirmation qui nous est prte dans le livre intitul la _Turquie agonisante_, de notre concitoyen le capitaine de vaisseau en retraite Julien Viaud (Pierre Loti), que les officiers franais du _Bruix_ taient l qui ont vu des soldats serbes et grecs crever les yeux des prisonniers turcs. Tous ont t unanimes dclarer que cette affirmation est purement gratuite et que rien ni dans leurs paroles, ni dans leurs crits, n'autorise l'auteur les prendre tmoin de faits de cette nature qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de constater. Je rends compte au ministre de la Marine de la faon dont nous avons t mis en cause notre insu et lui demande de vouloir bien faire prier l'auteur de la _Turquie agonisante_ de supprimer cette affirmation, contraire la vrit. Je prie Votre Altesse Royale de vouloir agrer l'hommage de mes sentiments les plus respectueux.--DELAGE. La forme brutale de ce dmenti donn un camarade serait plus comprhensible si le commandant du _Bruix_ n'avait rien trouv redire dans la conduite des allis envers les vaincus,--et tel n'tait pas le cas, ainsi qu'on en va juger. Aussitt, joie et explosion d'injures contre moi dans certaine presse: Voyez, voyez ce que vaut sa documentation! Et de pauvres petits journaux levantins, exultant de ce qu'il se trouvait enfin un officier franais _ayant l'air_ de dmentir les atrocits des librateurs, vomirent sur mon nom les pires immondices. Alors le lieutenant de vaisseau, de qui je tenais l'affirmation incrimine, vint loyalement et courageusement dgager ma responsabilit en publiant la belle lettre suivante: M. Pierre Loti, rpondant au dmenti inflig par le commandant du _Bruix_ propos des atrocits commises Salonique par les troupes orthodoxes, dclare, en des termes dont je suis trs touch, que cette information lui est venue d'un officier franais, dont la parole pour lui ne fait pas de doute. Je suis cet officier,--moi, Claude Farrre,--c'est moi qui ai fourni l'information et je m'empresse d'apporter mon tmoignage. C'est moi qui, bien avant M. Pierre Loti, ai publi diverses reprises le fait, en indiquant d'ailleurs les rfrences que j'en avais, le tout sans qu'un seul dmenti m'ait t, jusqu' ce jour, oppos. Voici, d'ailleurs, exactement, un passage que j'ai relev dans la lettre,--lettre non _diplomatique_ celle-ci, mais tout intime,--qu'un officier de notre marine, embarqu sur un croiseur du Levant (autre que le _Bruix_), adressait sa femme en date du 6 dcembre 1912. Cette lettre n'est plus entre mes mains, mais j'ai eu la prcaution de la faire lire vingt tmoins qu'on ne rcusera pas: MM. Letellier, directeur du _Journal_; Lepage, secrtaire gnral du _Journal_; A. Meyer, directeur du _Gaulois_; P. de Cassagnac, directeur de l'_Autorit_; et beaucoup d'autres... Le passage en question tait ainsi conu: _Les tlgrammes du commandant du _Bruix_ sont ceux d'un homme qui voit les choses comme elles sont. Il ne mche pas les mots et ce qu'il raconte est pouvantable. On pille, on brle, on tue, partout._ _Les rguliers grecs et bulgares, eux, crvent les yeux leurs prisonniers, affirme-t-on ici, 4.000 prisonniers, parat-il!_ Je ne puis nommer l'officier qui a sign ces phrases. Mais je garantis son honneur sur le mien. Plusieurs tmoins dont j'ai fourni les noms le connaissent d'ailleurs, et savent le crdit qu'on peut donner une affirmation de sa bouche. Cette lettre ne dit pas, je le reconnais, que c'est le commandant du _Bruix_ qui a vu crever des yeux, ainsi que votre rdacteur,--en toute bonne foi, j'en suis convaincu,--a commis l'erreur de l'imprimer formellement sous ma signature, dans l'article que M. Pierre Loti n'a fait que reproduire. Et le dmenti _diplomatique_, qui nous est inflig avec tant d'clat, se spcialise prudemment sur cette question de dtail: les yeux crevs. Les atrocits signales par le commandant du _Bruix_ taient autres que celles-l, voil tout. _On pille, on brle, on tue!..._ Pillage, incendie, massacre, n'est-ce pas dj bien? Et c'est une phrase au moins que personne ne pourrait loyalement dmentir. Pour ce qui est des yeux crevs, si l'on tient particulirement ce genre d'horreur, des tmoins qui ne se rcuseront pas sont lgion en Orient, ainsi que pour les nez coups, les lvres et les oreilles coupes. Les massacres et les atrocits balkaniques ne sont plus discutables, de bonne foi; les journaux trangers en sont remplis et, seule, la presse franaise a accept le mot d'ordre du silence. Le but de cette lettre n'est donc pas de les affirmer, ce serait superflu, mais seulement d'tablir que le _Bruix_ n'a pas manqu non plus d'en avoir connaissance. Quant M. Pierre Loti, que dire des obstins qui, aprs mon tmoignage, continueraient l'injurier pour l'incident du _Bruix_, et nier que son livre soit un livre loyal dont chaque affirmation repose sur un document prcis ou sur la parole d'un homme d'honneur? Eh bien, parmi tant de journaux qui avaient publi le _dmenti_ avec tant d'clat, il ne s'en est pas trouv un seul pour insrer l'explication, le _dmenti moral du dmenti_!... V 28 dcembre 1912. Et quand mme les Turcs auraient commis, pendant cette guerre, tous les mfaits que, malgr mille tmoignages autoriss, on leur prte si obstinment, serait-ce nous de les accabler avec tant de haine? Avons-nous oubli que la France est du nombre des nations qui, au dbut des hostilits, leur avaient solennellement garanti l'intgrit de leur territoire, et qui, en arrtant ainsi par de fausses promesses leurs prparatifs militaires, ont trop contribu leur dsastre[4]? Comment ne pas s'indigner de ce dchanement d'injures dans la presse franaise, qui leur fut jadis favorable et les et encenss en cas de russite? Tout au plus tait-ce attendre de certains journaux ultra-sectaires qui pour un peu exalteraient encore la Saint-Barthlemy ou les Dragonnades, et qui, par une misrable dformation de l'enseignement du Christ, admettent que l'on aille imposer la croix coups de mitraille.--Ce qu'il y a d'incohrent du reste, et d'absurde, c'est qu'en Turquie ces mmes catholiques romains n'ont pas de pires ennemis que les orthodoxes et s'entendent cent fois mieux avec les Turcs. Ils doivent bien rire, les popes de l'exarchat bulgare, rire dans leur barbe mal tenue, en voyant nos clricaux chanter leur victoire! Mais ils ont la haine acharne des papistes, ces gens-l, comment ne le sait-on pas en France? Il suffit d'ailleurs de relire un peu l'histoire contemporaine pour en trouver partout les preuves matrielles. En Terre Sainte, n'est-ce pas la police turque qui protge le clerg franais contre les attaques main arme des moines et du clerg orthodoxes? A-t-on oubli que, mme de nos jours, en 1873, trois cents moines grecs arms en brigands vinrent envahir la sainte grotte de Bethlem, blesser les Franciscains qui y priaient, saccager et piller le sanctuaire, arracher jusqu'aux plaques de marbre qui couvraient la crche? En 1899, dans cette mme glise, un fanatique grec tua le sacristain et tira coups de revolver contre les religieux franais qui passaient en procession. En 1901, au seuil du Saint-Spulcre, des moines grecs attaqurent avec prmditation les religieux franciscains et eurent le temps d'en blesser grivement une quinzaine avant que la police turque ft venue leur secours. Hier, en 1907, les Grecs de Constantinople n'ont-ils pas men une abominable campagne contre nos Lazaristes qui dirigent Galata le grand collge de Saint-Benoist... Et de tels exemples fourmillent, on en citerait ne plus finir. Qu'on le sache bien, du jour o l'intolrante croix bulgare aura remplac le croissant, tous nos religieux et nos religieuses n'auront plus qu' fermer les milliers d'tablissements d'ducation qu'ils dirigent si librement l-bas. [4] On sait que, sur la foi de ces fallacieuses promesses, la Turquie avait consenti, peu avant la dclaration de la guerre, congdier toute une classe de ses soldats; ainsi surprise, elle se vit oblige d'envoyer au feu, pour les premiers jours si dcisifs, de jeunes recrues que l'on n'avait pas eu le temps d'exercer, et des chrtiens, bulgares ou grecs, incorpors depuis la Constitution, qui, bien entendu, se battirent mal contre leurs frres. Enfin, malgr tout, que certains outranciers du catholicisme se soient laiss prendre ce mot de croisade, lanc avec tant d'audacieuse adresse par Ferdinand de Cobourg, je le comprends encore; mais les autres, qui sont insensibles toute ide cultuelle et n'ont mme pas l'excuse d'tre aveugls par le fanatisme, pourquoi insultent-ils, ceux-l aussi? Est-ce que la dtresse des vaincus, est-ce que les cent mille cadavres qui jonchent encore la terre ne commandent pas au moins un peu de respect? Si les Turcs ont t coupables, ce n'est pas contre nous; ne serait-il pas plus dcent de faire au moins silence devant leur agonie? Comment ose-t-on, en prsence du charnier d'Hademkeui, aller jusqu' la raillerie, jusqu' la basse et immonde caricature! De pitres barbouilleurs composent des images o l'on voit le Khalife et mme le Prophte en de bouffonnes attitudes. Des crivassiers (qui n'ont jamais mis le pied en Turquie, bien entendu) profitent de la lugubre actualit, pour expectorer des romans (de _grands romans historiques_, s'il vous plat) qui s'appellent les _Tigres du Bosphore_, ou les _Monstres de Stamboul_. Dernirement un petit tlgraphiste parisien, au service de la Bulgarie, ayant intercept les ondes hertziennes, qui allaient de Stamboul vers la malheureuse et hroque Andrinople demander des nouvelles, rpondit la question par le mot de Cambronne, et il se trouva un reporter de grand journal pour dclarer cela trs nergique et trs franais!--A quel degr de basse muflerie sommes-nous donc tombs... Ils ne se figurent pas, ces insulteurs de vaincus, l'tonnement douloureux, la haute dception sur l'me franaise qu'ils sment en pays d'Islam. A ce sujet, deux lettres, parmi tant d'autres, m'ont paru caractristiques, et j'en citerai des passages. D'abord celle-ci, qui est signe: Un groupe de jeunes filles musulmanes. Comme nous sommes heureuses de voir qu'il y a dans cette Europe si raliste et si perfide un coeur qui a piti de nous! Aprs la crise terrible que nous venons de traverser, l'Orient se fermera encore plus cette fameuse civilisation que l'on veut lui inoculer et que, jusqu' ce moment, il dsirait sans trop la connatre. Plus que jamais le Turc se replongera dans le pass, dans ce pass si doux et si beau o le rve--mot qui n'a plus de signification chez vous--tait toute sa vie... La plupart des grands diplomates prtendent que cette guerre ouvre une re nouvelle. Oui, ceci est trs vrai, l'anne qui s'coule a emport toutes nos illusions sur les nations europennes et surtout sur la France qui nous tait la plus chre. Rien ne reste de ce sentiment d'admiration que, dans notre purilit, nous avions pour vos grands mots, vos grandes actions et vos grands principes. Vos mots sont vides, vos actes intresss, et vos principes striles, il suffit d'un coup de vent que souffle _l'intrt_ pour briser tout cela. Le mot europen signifiait jadis pour nous suprieur. Mais nous la jugeons actuellement, la supriorit de l'Europe: elle s'affirme coups de canon et par des injustices. Vous qui nous connaissez si bien, dites-nous, est-ce que nous mritions un tel chtiment? La seconde lettre mane du grand chef des derviches, tourneurs et autres.--Je souris en songeant que, pour le public franais document si rebours sur les choses turques, un chef de derviches doit reprsenter une espce de sorcier aux trois quarts sauvage, avec naturellement un croissant norme plant au-dessus de la tte. Et c'est au contraire, sous un simple bonnet de feutre, un religieux calme et doux, d'une distinction exquise et d'une haute culture littraire qui parle trs purement notre langue, ainsi qu'on en pourra juger par ce textuel passage: La France s'tait faite jusqu'ici la protectrice des vaincus; c'tait l pour nous, peuple de l'Orient, son plus beau titre de gloire; en elle brillait cet idal qui nous attirait tous; voil pourquoi nous tions si avides de nous initier sa langue, sa littrature, sa civilisation. Aujourd'hui elle abandonne ses traditions gnreuses. Les journaux semblent prendre tche de tourner l'opinion publique contre nous, et c'est peine si quelques mes plus directement averties s'indignent de tant d'injustice, etc. _Sign_: DERVICHE HADJI SELAHEDDIN. En effet, on nous aimait encore en Turquie, par une tradition ancestrale remontant beaucoup d'annes et toujours trs solide. Le dicton,--qui n'est plus vrai aujourd'hui, hlas!--le vieux dicton: La Mditerrane est un lac franais se justifiait encore dans cette seule partie du Levant. Malgr l'infiltration allemande, militaire et commerciale, ce qui venait de France, coutumes, langages, beaux-arts, avait gard l-bas une sorte de charme suprieur qui ne se comparait aucun autre. Le tort d'avoir command en Allemagne les nouvelles machines tuer, nous ne saurions le reprocher qu'au gouvernement, et la nation n'en est pas responsable; dans tous les cas, cela ne constituerait qu'un pisode, en dsaccord avec quatre sicles de fidlit. Oui, jusqu' la dception morale, si profonde, que nous venons de leur causer en les insultant, les Turcs nous aimaient, et nous voyaient toujours sur notre pidestal d'autrefois; pour eux nous reprsentions encore la pense noble et chaleureuse, l'essor vers l'idal, la gnrosit, l'lgance. Et puis ils se figuraient que nous les aimions aussi, et c'est du ct de la France qu'ils s'taient habitus tourner leurs regards, aux heures nfastes, pour y trouver sinon du secours matriel, au moins de la sympathie et du rconfort. L'ironie, les injures ont glac tout cela, portant un prjudice sans remde notre influence sculaire en Orient. Cependant qu'ils sachent bien, les pauvres vaincus, qu'il leur reste l'estime et l'affection des Franais qui ont habit parmi eux,--et ceux-l seuls valent qu'on les coute. Je reois tant et tant de lettres qui viennent spontanment l'affirmer, cette estime, lettres de diplomates, de religieux, de ngociants dont la vie s'est coule en Turquie; tous m'crivent: dfendez, continuez de dfendre ce peuple foncirement loyal, tolrant et bon. J'ai bien dit: tolrant, car le peuple turc n'a cess de l'tre depuis son entre en Europe; il pourrait sur ce point tre cit en exemple celui de France, qui perscutait si cruellement jadis au nom du catholicisme et qui aujourd'hui, au nom de la libre-pense, perscute jusqu'aux humbles petites Soeurs amies des malades et des pauvres. Non seulement, au dbut des temps modernes, les Turcs ont recueilli tous les malheureux juifs chasss d'Espagne; mais, ds leur arrive d'Asie, n'ont-ils pas laiss la libert religieuse tous les vaincus? Lorsqu'ils ont massacr, dans la suite, lorsqu'ils ont terni leur histoire de ces taches lamentables, ce n'est pas cause de la croix; c'est par des sursauts d'une haine, trop justifie hlas! contre ceux qui dans leur pays se rclament du Christ. La croix, mais les musulmans de Stamboul l'avaient arbore, cousue sur leur poitrine, aux premiers jours de la Constitution, pour mieux fraterniser avec leurs sujets chrtiens! Sous leur joug, les peuples de la Macdoine, hier encore, avaient leurs glises, leurs coles, parlaient leur langue _sans qu'on leur impost mme d'apprendre celle de la Turquie_. L'empereur allemand n'en use pas ainsi avec les Alsaciens et les Polonais! Et tout cela sans doute et pu durer sans oppression ni froissement, si les races soumises,--dont le dsir d'affranchissement est du reste trop lgitime et trop noble pour tre discut,--s'taient montres moins fanatiques et moins brutales. Mais les Macdoniens avaient leurs brigands et leurs bombes, les Bulgares avaient leurs comitadjis dont les atrocits ne se comptent plus. Quant aux paysans montngrins, on ne connat pas assez leur touchante coutume de couper le nez leurs voisins musulmans, quand ils peuvent en attraper quelques-uns au cours de leurs continuelles escarmouches, et j'ai vu de mes yeux, prs de cette turbulente frontire, quantit de pauvres Turcs dont le visage tait ainsi chrtiennement mutil... Eh! oui, j'essaie bien de dfendre l'Islam, comme on m'en prie de tant de cts. Mais ma voix est couverte par les mille clameurs de tous ceux qui ne savent pas et qu'abusent les calomnies salaries, les absurdes lgendes. C'est surtout par ignorance qu'ils insultent, par stupfiante ignorance des choses de l-bas. Et puis ils confondent la nation avec son gouvernement,--qui n'est pas dfendable, non plus que son administration et son intendance. Et ils vont mme jusqu' confondre les vrais Turcs avec ce ramassis d'aigrefins de toutes les races balkaniques ou levantines, qui se coiffent d'un fez pour venir vivre chez eux en parasites rongeurs, rongeurs jusqu' l'os, et dont les dprdations ou l'usure, ruinant des villages entiers, excuseraient presque les pires vengeances des rudes et probes laboureurs d'Anatolie, la fin rvolts... Il est trange aussi de voir qu'un ct pratique de la question d'Orient chappe la masse de nos compatriotes, en ce moment prosterns devant les vainqueurs. Mais nous avons en Turquie deux milliards et demi de capitaux qui fructifient depuis des annes,--fructifient plutt trop, oserais-je dire;--que deviendra cet argent de notre pargne, aux mains des envahisseurs? Et puis surtout nous avons nos coles, laques ou confessionnelles, qui comportent en moyenne cent dix mille lves parlant correctement notre langue. Quand la pninsule balkanique deviendra bulgare ou grecque, ce sera ferm, tout cela, fini; en mme temps disparatra l'enseignement du franais dans toutes ces coles musulmanes secondaires o il est obligatoire. Hlas! il y aura donc bientt sur terre encore un pays de plus o s'teindra peu peu le cher langage de notre patrie! VI LES PALADINS 6 janvier 1913. Une image de journal me tombe sous les yeux; elle reprsente les quatre rois allis, cheval, prts reprendre les hostilits. Les voil donc, ces quatre paladins, qui, derrire leurs armes, dans des ornires de boue sanglante et des ruisseaux rouges, s'avancent au nom du Christ! En tte, il y a Ferdinand de Bulgarie, celui qui sut le plus bruyamment jouer de la croix, qui en joua comme d'une grosse caisse pour entraner sa suite le troupeau des sectaires ou des nafs. Son profil de vautour est connu, et aussi l'clair froce de ses tout petits yeux de tapir, percs comme la vrille sous les plis des peaux retombantes. On sait le pass de ce Cobourg, si plein de morgue dans la vie prive en mme temps que si cruel, qui fit enfermer cinq ans,--cherchez pourquoi!...--sa belle-soeur, la malheureuse princesse Louise de Cobourg, et rendit martyre sa premire femme, la princesse Maria-Luisa de Parme, dont le fantme plaintif nous en apprendrait long, s'il tait possible de l'voquer; hautain et cruel dans la vie prive, oui, mais peureux au dbut, sur son petit trne de fortune, s'en remettant Stambouloff du soin de faire excuter les gneurs, passant mme la frontire par prudence les jours d'excution, jusqu'au moment o Stambouloff, devenu gneur son tour, fut assassin souhait par une main trop mystrieuse. Derrire lui se dessine la figure aigu et mauvaise de Pierre Karageorgvitch, qui monta sur le trne par l'horrible assassinat du roi Alexandre et de sa femme; on sait en outre qu'il est pre d'un prcoce criminel, qui, tout enfant, exera contre un domestique son instinct du meurtre. Ensuite, vient le roitelet de Montngro, qui, trs pratique celui-l, eut l'ingnieuse ide d'organiser, au moment de la dclaration de guerre, un syndicat de baissiers la Bourse, prsid par son fils, avec liquidation, il va sans dire, la veille mme des premires hostilits.--Tel est ce pur trio des chevaliers de Jsus! Et enfin, peine visible au lointain de l'image, parat le roi de Grce, qui semble tonn et honteux de chevaucher en leur compagnie. Le jour tout de mme commence se faire peu peu sur cette croisade, laquelle la croix n'a rien voir, et sur les procds des vainqueurs envers les vaincus. Malgr les dithyrambes de la presse salarie, malgr la censure rigoureuse coupant des passages entiers dans les rapports des correspondants de guerre, la vrit clatera bientt. Il se confirme que les atrocits et les tueries des allis dpassent encore de beaucoup ce que j'indiquais dernirement; Salonique en particulier, o il y eut trois jours de viols et de massacres, les tmoins irrfutables sont lgion. Les raffinements du genre ne manqurent pas non plus; et il est avr que des prisonniers turcs, soldats ou officiers, furent renvoys _vivants_,--mais sans nez, sans lvres, sans paupires, le tout coup avec des cisailles!... Et je ne rsiste pas citer _in extenso_, malgr son exaltation, cette lettre d'un diplomate franais, hautement respectable et digne de foi, qui est trs document, ayant habit dix ans la Macdoine. Constantinople, le 25 dcembre 1912. _A Monsieur Pierre Loti._ Les Turcs massacrent! Aujourd'hui, crions plutt: les Turcs sont massacrs! Oui, ils sont massacrs; leurs blesss sont horriblement mutils; leurs femmes sont violes, leurs quartiers sont incendis et pills. Par qui? par des bandes de ces soldats sauvages qui ont exerc depuis dix ans leur mtier de massacreurs en Macdoine. Et ces horreurs, au nom de quel principe lev sont-elles commises? au nom de la civilisation, de la justice et de la libert. Et l'Europe tout entire, dont la bouche est farcie de ces grands mots, applaudit joyeusement ceux qui commettent tant d'abominations. Oh! drision! Quelle honte! C'est au nom de la croix, s'crie le roi Ferdinand. Mais de quelle croix parle-t-il? Ce n'est certes pas de la croix catholique dont il a fait abjurer son fils la religion. Il ne peut pas non plus parler de la croix orthodoxe dont son peuple est spar; ce ne peut tre qu'au nom de la croix bulgare exarchiste, au nom de cette croix qui a mis feu et sang toutes les villes et tous les villages habits par les autres races chrtiennes de la Turquie d'Europe, au nom de cette croix qui, demain, si le Turc est chass en Asie, massacrera, pillera, tyrannisera les populations grecques, comme elle l'a fait en 1907. On parle volontiers des massacres des Turcs ordonns par un seul homme, par Abdul-Hamid, mais on passe sous silence les massacres plus rcents encore, organiss et excuts en Macdoine et en Bulgarie mme par l'lite de la population bulgare. Pour calomnier, le Bulgare trouve des appuis partout. Le Turc, par sa rsignation et parce qu'il ne sait pas ou plutt ne daigne pas se dfendre, supporte en silence toutes ces ignominies. Vous faites appel la piti, vous demandez grce pour les vaincus. Mais y a-t-il des sentiments de piti en Europe? Y a-t-il encore de la noblesse, de la gnrosit? Quand on voit des gens qui du fond de leur bureau ne savent plus manier leur plume que pour insulter des vaincus, on a le droit de penser que c'est le rgne de la lchet qui dsormais domine notre Socit. O est la noble pe de France qui toujours sut se dresser pour protger le faible? Est-ce en vain que nos soldats ont vers leur sang en Crime? Leurs cendres, qui reposent au cimetire latin de Pra o, tous les ans, les Turcs se font un devoir de venir rendre hommage nos braves, crient leurs camarades de France: Levez-vous! venez dfendre nos restes que des barbares viendront fouler aux pieds sans respect. Venez protger la cornette de nos soeurs, l'habit de nos religieux, l'oeuvre de nos instituteurs, les usines de nos ingnieurs, les maisons de nos commerants et de nos fonctionnaires. Venez protger les catholiques que le nationalisme et le fanatisme des Bulgares menacent d'touffer dans cette terre qui fut hospitalire aux Franais depuis que le grand Sultan rgne, sur cette terre o il est permis des centaines de milliers d'hommes de chanter: _Domine salvam fac Galliarum Gentem._ (Protgez, Seigneur, la nation des Gaules.) Venez, accourez l'appel de tant de Franais! Que ne pouvons-nous ressusciter pour verser une deuxime fois notre sang pour la France d'Orient, qui est en partie notre oeuvre! Que du moins le souvenir de nos cendres vous inspire! Et, s'il ne vous est pas permis de tirer votre pe pour dfendre une noble cause et les intrts de la France d'Orient, au nom de l'honneur, ne permettez pas qu'on insulte des vaincus! Des vaincus qui furent nos amis depuis cinq sicles! Ces vaincus ont hroquement succomb. Ils avaient non seulement les armes de quatre tats combattre, mais des ennemis plus terribles encore: la faim, le manque de munitions, le dsordre dans tous les rouages de l'arme. Aucun soldat au monde, aucun, entendez-vous, n'aurait t capable de supporter tant d'affreuses misres. Les pillages, les massacres auxquels d'autres soldats n'auraient pas manqu de se livrer, dans des circonstances identiques, le soldat turc a pu les viter gnralement et parfois avec une sublime abngation. Aujourd'hui l'erreur a triomph, mais demain la vrit sera connue; des voix s'lvent dj pour crier tout haut l'injustice. Vous avez l'honneur d'avoir le premier protest contre la veulerie d'une Europe laquelle, j'espre, la France enfin claire refusera dsormais de s'adjoindre. Vous avez raison de dire qu'il n'est pas un Franais de sens et de coeur, ayant vcu parmi les Turcs, qui ne s'associe ardemment l'hommage que vous leur rendez. XXX. * * * Pauvres Turcs! Les voici renis mme par les Juifs de Salonique; aprs l're de libert et de paix dont ces rfugis d'Espagne viennent de jouir sous la domination des Osmanlis et aprs les atrocits que les librateurs leur ont fait endurer, il s'en est trouv un capable d'crire, prix d'or videmment, dans je ne sais quelle petite feuille levantine, qu'il y aurait avantage et honneur pour eux tous tre enfin gouverns par un peuple vraiment civilis! Ce serait mourir de rire, si ce n'tait si bas et pitoyable. Je crois tout de mme et j'espre que ce Juif-l doit tre exceptionnel[5]. [5] Il tait exceptionnel, en effet, ce triste juif salari. Je constate l'honneur de ses coreligionnaires que tous sont rests fidles de coeur la Turquie. Pauvres Turcs! En ce moment o fonctionne la confrence de Londres, les attaques de la presse ont pris une petite forme narquoise, plus insultante encore. On s'amuse de leurs moyens dilatoires et on glorifie l'anglique patience des allis. Moyens dilatoires! Mon Dieu, est-ce que tous les moyens ne sont pas bons, dans la dtresse o les voil tombs, par la fourberie des grandes nations chrtiennes! Et il se trouve des journaux pour annoncer, sans la moindre indignation, que l'Europe,--cette Europe qui leur a menti de la faon la plus honte, cette Europe qui leur avait garanti le statu quo de leurs frontires, cette Europe qui, en vertu de ce mme statu quo si fameux, leur et interdit tout accroissement de territoire s'ils avaient t vainqueurs,--se verra oblige d'exercer sur eux une pression effective pour les dcider donner satisfaction aux JUSTES revendications de la Bulgarie, en cdant Andrinople! _Justes_, les revendications des Bulgares sur cette ville et cette province! C'est--dire qu'elles sont au contraire de la plus outrageante iniquit! L'Europe, osent dire les allis pour tenter d'excuser leur impudence, l'Europe doit nous savoir gr d'avoir fait halte, pour lui plaire, sur la route de Constantinople qui nous tait ouverte aprs la bataille de Lule-Bourgas. Mais pardon, sur cette mme route, si facile, les entendre, ils oublient qu'un lger obstacle subsistait pourtant: les lignes de Tchataldja, contre lesquelles leur effort est venu se briser, en trois journes conscutives de dfaites sanglantes. _Justes_, les prtentions des Bulgares sur Andrinople! Mais d'abord, la place ne s'est pas rendue; elle rsiste magnifiquement comme jadis notre Belfort. Et puis, quand mme cette ville, qui se meurt de n'avoir plus de pain manger,--et qui voit passer chaque jour, comme par moquerie, sous ses murs et sur son propre chemin de fer, les wagons pleins de vivres envoys l'ennemi,--quand mme elle tomberait, puise par la faim, est-ce que, pour la laisser la Turquie, les pressions les plus effectives ne devraient pas s'exercer au contraire sur la Bulgarie et sur l'ambition forcene de son prince de hasard? Les Puissances, pour colorer leur complicit parjure dans les spoliations de l'empire ottoman, se sont appuyes sur le principe, trs soutenable d'ailleurs, du groupement des nationalits et des races. Eh! bien, non seulement Andrinople est l'ancienne capitale sacre des Turcs, pleine de leurs souvenirs historiques et des tombeaux de leurs grands morts, mais elle est aujourd'hui une ville essentiellement musulmane, o les Bulgares ne constituent qu'une infime minorit, et tout le vilayet alentour est peupl de musulmans pour plus des deux tiers.--Il est vrai, cette population turque des campagnes laquelle Ferdinand de Cobourg promet sans rire une situation privilgie sous sa domination future, ne sera plus bientt qu'un charnier de cadavres, au train dont marchent les incendies et les massacres[6].--Mais enfin, de quel droit en sacrifier les vaillants dbris? Quelle tiquette humanitaire trouvera-t-on bien, pour faire passer ce vol d'une province, d'une province que la justice et le bon sens rattachent la Turquie? Comment ne pas bondir de dgot devant ces pressions effectives exercer sur la Porte! Puisse au moins la France s'coeurer devant une telle besogne et refuser d'y prendre part! Puisse une telle tache tre pargne notre histoire nationale, qui jusqu'ici n'en avait jamais connu de pareille! [6] Les massacres, malgr l'armistice, l'heure o j'cris, continuent encore dans le vilayet d'Andrinople! On sait aussi qu' Salonique viennent d'arriver vingt mille paysans turcs fuyant devant les incendies allums dans leurs villages et _mourant de faim_. VII A MONSIEUR LE DIRECTEUR DE _L'HUMANIT_ Mardi, 28 janvier. Monsieur le Directeur, Vous voulez bien me prier de vous donner mon impression sur la nouvelle phase de la tragdie turco-bulgare. Comment le refuserais-je votre journal, quand il a eu jusqu'ici l'honneur trop rare de garder l'impartialit et de ne pas injurier les vaincus? Mais votre demande m'arrive tardivement, car tout ce que ma conscience, tout ce que mon indignation m'obligeaient dire, je l'ai dj dit,--dans le _Gil Blas_, le seul parmi les journaux auxquels je m'tais adress qui ait eu le courage de m'accueillir et de rompre ainsi la conjuration du silence sur les atrocits des armes trs chrtiennes. Du reste, au sujet de ces _pressions suprmes_ (pour parler comme vous par euphmisme) que l'Europe s'apprte exercer sur la Turquie agonisante, je ne saurai rien dire d'aussi juste, d'aussi beau ni d'aussi irrfutable que Ahmed Riza et Halil bey, auxquels vous donniez dimanche dernier l'hospitalit dans vos colonnes, et en outre j'aurai peine rester, autant qu'eux, rsign et parlementaire. Par quelle iniquit l'Europe, dsireuse d'assurer la paix dont elle a tant besoin, adresse-t-elle toujours ses pressions et ses menaces cette malheureuse Turquie aux abois, qui a dj tant cd, et jamais aux Bulgares qui au contraire n'ont rien cd jamais, se sentant soutenus par un colosse en armes derrire eux, et ne se sont pas dpartis un instant de leur intransigeance ni de leur morgue? Comment ne pas s'pouvanter de tout ce qu'il y a de lche, de la part d'un ensemble de nations dites civilises, pousser aux dernires limites du dsespoir un peuple auquel jadis elles avaient tout promis et qui aujourd'hui s'adresse leur justice et leur piti? Non seulement le bon droit, le bon sens et le principe tant de fois invoqu du groupement des races commandent de laisser la Turquie cette ville hroque et cette province d'Andrinople, qui sont pleines de tombeaux et de souvenirs d'Islam et ne sont gure peuples que de musulmans. Mais il y a encore et surtout ceci, qui affole les pauvres Turcs, qui suffirait rendre sublimes leurs enttements les plus draisonnables, leurs rvoltes les plus sanglantes: leurs frres, que l'on veut courber sous la haineuse et froce domination bulgare, que deviendront-ils? En dpit des fausses promesses de Ferdinand de Cobourg, les milliers de musulmans, abandonns au del des nouvelles frontires, qu'auront-ils attendre, si ce n'est la continuation de ces massacres froidement systmatiques, de ces tueries que l'armistice mme n'a pu interrompre et qui auront bientt transform les campagnes autour d'Andrinople en de vastes champs de la mort?--(Je dis cela parce que je le sais, et, malgr la censure minutieuse arrtant les nouvelles, malgr les mensonges de certaine presse salarie, le monde entier finira bien aussi par le savoir.) Avec quelle stupeur douloureuse j'ai vu notre pays, par dvouement aux Slaves, s'associer, et mme d'une faon militante, ces _pressions_ inqualifiables!... L'homme minent qui nous dirige,--et avec tant d'intgrit, de bon vouloir et de gnie,--se ressaisira sans doute, je veux l'esprer, se souviendra des gnreuses traditions de la France, avant d'aller plus loin dans cette voie qui semble n'tre pas la ntre. Mener outrance l'anantissement de la Turquie par la cession force d'Andrinople, ce serait infliger une souillure notre histoire nationale. Et puis ce serait nuire irrmdiablement nos intrts, donner le coup de mort notre influence sculaire en Orient, nos milliers de maisons d'ducation, nos industries si multiples, alors que, depuis Franois Ier, elles florissaient en toute libert l-bas, dans cette Turquie si foncirement tolrante, qui nous aimait au point d'tre devenue presque un pays de langue franaise. PIERRE LOTI. VIII O EST LA FRANCE? 15 fvrier 1913. Notre chre France o donc est-elle, notre gnreuse France qui, jadis, s'enthousiasmait pour toutes les justes causes, notre France qui, au moment de l'inique partage de la Pologne, fut secoue d'un si beau frisson de rvolte? Elle qui, hier encore, plus que toute autre nation, savait s'indigner et protester contre les crimes, la voici, hlas! au premier rang de l'impitoyable meute!... Or, cette fois, il ne s'agit plus seulement, comme pour la Pologne, de partager et d'asservir; non, c'est la destruction mme d'une race qui va se perptrer systmatiquement, et nous, Franais, nous sommes en tte de ceux qui poussent la cure; de tous les gouvernements europens, c'est le ntre qui parat s'obstiner le plus, sans profit d'ailleurs autant que sans raison, contre la victime, pour lui arracher l'impossible, l'outrageante et dernire concession: Andrinople, avec les les! En vain, tous ceux d'entre nous qui ont habit l'Orient, diplomates, religieux, soeurs de charit, ingnieurs, industriels, sans distinction _tous ceux qui savent_, jettent un appel d'alarme; personne ne daigne les entendre. Ils essaient de protester dans les journaux; partout on refuse d'insrer leurs lettres. Alors, beaucoup d'entre eux m'crivent, comme si j'y pouvais quelque chose: Parlez pour nous, me disent-ils; il y a une conjuration de silence, on touffe la vrit; la presse est musele. Et en mme temps, les pires calomnies s'impriment, se rditent librement contre ce peuple turc qui agonise. Mon Dieu! que l'on fasse donc une sorte de referendum, de plbiscite, de consultation suprme, o seront convis tous les Franais qui vcurent en Orient, dans nos tablissements d'ducation, dans nos usines, dans nos exploitations de voies ferres, etc. Mais tous viendront affirmer qu'ils ont trouv chez les Turcs bon vouloir, hospitalit, tolrance sans borne et probit admirable; chez les Balkaniques, au contraire, mauvais procds, jalousies froces, brutalits et fourberies. Tous parleront comme je parle moi-mme, et, parce qu'ils sont lgion, on les croira peut-tre! Ma plus grande stupeur est de voir l'aberration des catholiques franais, qui, leurrs par cette impudente bouffonnerie de Ferdinand de Cobourg: La croix contre le croissant, ont pris fait et cause pour leurs pires ennemis, les orthodoxes et surtout les farouches exarchistes. Mais qu'ils lisent donc un peu l'histoire contemporaine de Macdoine, de Thrace et de Syrie! Qu'ils interrogent donc tous leurs chefs de missions l-bas, vques, suprieurs de couvents, abbs ou abbesses, avec lesquels je suis en accord complet sur ce point et qui diront avec moi: Le danger pour les chrtiens romains, c'est la croix grecque et surtout la croix bulgare. Cette conjuration du silence sur les atrocits balkaniques, la voici quand mme un peu djoue; les faits sont l et la vrit commence d'clater partout. On connat prsent l'horreur des mutilations accomplies sur des prisonniers turcs, les tueries en masse de vieillards, de femmes et d'enfants, les mosques ardentes o flambrent des fidles enduits de ptrole, les jeunes filles aux seins tranchs. On sait prsent que, l o passrent les librateurs, il ne reste gure que des cadavres et des ruines calcines. Un grand journal parisien (qui cependant avait daign insrer l'hommage rendu par ses correspondants de guerre la modration des soldats turcs), constatant l'autre jour que les atrocits balkaniques taient dsormais indiscutables, exprimait le regret (_sic_) qu'elles aient cr un courant de piti depuis Berlin jusqu' Londres o l'on est toujours si dispos s'mouvoir. Et ce mme journal, pour excuser son regret stupfiant, dclarait que ces crimes n'taient qu'une juste raction, aprs cinq sicles effroyables en Thrace et en Macdoine.--Toujours la lgende des Turcs froces, la lgende si longuement prpare et si perfidement entretenue par les Balkaniques!--Froces contre qui, s'il vous plat? Est-ce contre les Juifs, auxquels ils ont donn la plus paisible hospitalit depuis quatre sicles, alors qu'on les massacrait chez les chrtiens? Est-ce contre nous, Franais, qui depuis l'poque de la Renaissance avons t accueillis par eux avec tant de bon vouloir et de cordialit? tait-ce mme, au dbut de leur domination, contre ces orthodoxes ou exarchistes, auxquels Mahomet II avait laiss leurs glises, leurs coles et leur langage? Si, dans la suite, ils ont t durs pour ces mmes sujets chrtiens, c'est qu'ils avaient affaire des races essentiellement brutales et meurtrires, qui d'ailleurs ne cessaient de se massacrer entre elles. En Macdoine, depuis des sicles, les tueries n'ont jamais fait trve entre chrtiens de confessions ennemies. Or, chaque fois que, dans un village, la sanglante bataille clatait entre Grecs et Bulgares, les deux camps s'alliaient ensuite contre les malheureux policiers musulmans accourus pour mettre la paix, et tout finissait par l'incendie et le pillage des maisons turques d'alentour. Il suffit de lire les rapports rdigs par nos compatriotes, les officiers franais au service de la gendarmerie internationale de Macdoine, pour tre difi sur ces tragdies chroniques; tous s'accordent pour en faire tomber la responsabilit sur les Bulgares; ils constatent mme que, neuf fois sur dix, elles taient organises par les _comitadjis_, et de prfrence dans les parages habits par les trangers,--afin de frapper l'imagination de l'Europe, de fomenter sa rprobation unanime contre une Turquie aussi incapable d'assurer la paix intrieure, en un mot de prparer de longue main ce _tolle_ qui accueille prsent la dtresse des vaincus. Aujourd'hui, du reste, que l'oeuvre de dconsidration est accomplie souhait, la Bulgarie s'occupe d'arrter par centaines ses comitadjis, dont elle n'a plus besoin et qui pourraient devenir compromettants. Oui, la vie tait effroyable dans ces farouches contres, je le reconnais; mais elle continuera de l'tre, n'en doutons pas, aprs l'extermination des derniers Turcs. Grecs et Bulgares n'ont cess de se har mort; malgr leur alliance temporaire, attendons l'heure o ils recommenceront de se massacrer entre eux, tout en perscutant, bien entendu, les catholiques et surtout les pauvres Uniates (orthodoxes rallis au catholicisme). Il faut que la bonne foi de ce mme grand journal parisien ait t surprise, je veux l'esprer, pour qu'il ait publi la lettre d'un de ses abonns sur l'apaisement Salonique. A en croire ce personnage, tout se serait pass l-bas le mieux du monde, part quelques petits dsordres invitables qui auraient amen, les premiers jours, un peu de mauvaise humeur (_sic_). Un peu de mauvaise humeur est vraiment une trouvaille sans prix! Aprs trois ou quatre jours de pillages, de viols et de tueries, un peu de mauvaise humeur, on en aurait moins. Quels moyens ont employs les envahisseurs pour qu'une telle lettre ft crite, je n'ai pas le rechercher; mais je crois qu'elle a peu de chances de trouver crdit. Trop de tmoins taient l; beaucoup de Franais et de Franaises, beaucoup de consuls trangers, les officiers et les matelots de notre croiseur, tous ont vu et se sont pouvants! Cette mme lettre contient une autre perle plus rare. Le signataire, pour expliquer cette mauvaise humeur de la colonie europenne Salonique, crit textuellement: Et puis, ici, jusqu' prsent, la Turquie tait, au fond, _res nullius_; les trangers y avaient une situation prpondrante, qui ne saurait se maintenir intacte sous une autre domination, quelle qu'elle soit. Est-il possible de donner un dmenti aussi catgorique au journal prcit, qui affirmait plus haut la cruaut du joug musulman? Est-il possible de rendre un hommage, la fois plus complet et plus odieusement ingrat, tout ce qu'il y a de doux et de dbonnaire dans la domination turque quand elle n'a pas s'exercer sur des races tout fait intraitables! Mais ce sont l choses de dtail o je m'oublie, et ces incohrences ne valaient pas d'tre releves. A cette heure, la grande angoisse qui prime tout, c'est de se dire que le canon recommence faire ses profondes troues saignantes. L'hroque Andrinople, la fin, tombera, cela semble invitable; alors, la ville musulmane et toute la province musulmane alentour seront livres aux exterminateurs. Un crime va se commettre, avec la complicit de toutes les nations chrtiennes, un des plus grands crimes que l'histoire ait jamais enregistr. Et la France y aura contribu, hlas! pour une trop large part. Au moins, je veux dire ici aux vaincus, une fois encore, que, s'ils n'ont pas les sympathies officielles de notre pays, des milliers de coeurs franais sont, quand mme, avec eux... IX MI-CARME ET SAUVAGERIES 2 mars 1913. A l'heure o j'cris, sait-on de quoi s'occupent les Protes? (On nomme l-bas Protes les chrtiens, grecs ou autres, grecs surtout, qui habitent Pra, le vaste faubourg levantin de Constantinople.) Donc, sait-on de quoi ils s'occupent? De la Mi-Carme et de tout ce qui s'ensuit, ftes, bals, dguisements! Et c'est si dplac, si honteux, que la presse commence tout de mme murmurer. Est-ce que la plus lmentaire ducation ne commanderait pas au moins de faire silence, en ce moment, dans la grande ville tragique? Vraiment, l'attitude de ces gens-l justifie une fois de plus le mot de Bismarck: En Orient, disait-il, il n'y a de _gentilshommes_ que les Turcs. Ils vont se dguiser et danser, les Protes! Et dans les rues, sous leurs fentres, passent les hommes qui se rendent aux lignes de Tchataldja, la suprme tuerie. Et partout, dans des maisons trop troites bondes de petits lits misrables, des blesss manquent du ncessaire, demandent un peu d'eau, un peu de pain, appellent pour qu'on vienne laver leurs blessures qui pourrissent. Et la campagne, perte de vue, est pleine de morts qui se dcomposent sous la neige. Et tout prs, de l'autre ct des ponts, dans l'immense Stamboul aux trois quarts incendi (_mais seulement ses quartiers turcs, comme par hasard_) tout ce qui n'est pas parti pour l'arme, des femmes, des enfants, des vieillards, errent sans vtements, la faim aux entrailles et le froid jusqu'aux os. Ils ne se dguiseront pas pour la Mi-Carme, ceux-l, non; mais ils vaudraient l'aumne de quelque couverture ou de quelque vieux manteau, pauvres incendis qui n'ont plus rien. Les Protes vont s'offrir des bals! Mais, Dieu merci! les femmes de toutes les ambassades d'Europe songent plutt aux blesss. A leur tte est notre admirable ambassadrice, qui ne quitte gure les ambulances, le chevet des mourants. Pour donner aussi l'exemple, nous avons nos soeurs de charit franaises que les Turcs bnissent, et l'une d'elles, l'une des plus hautement vnrables, m'crivait hier: Nous prions Dieu chaque jour pour qu'il nous laisse sous la domination musulmane; que deviendrions-nous si les autres arrivaient ici? _Les autres_, c'est--dire les orthodoxes et surtout les exarchistes! Ce n'est pas seulement pour les Turcs qu'ils sont intraitables, ces _autres_-l; une fois de plus ils viennent de le prouver. On sait le refus oppos par la Bulgarie aux prires ritres de la France, qui voulait, Andrinople, une zone neutre o nos nationaux, nos religieuses ne risqueraient pas toute heure la mort. Et pas un journal n'a t fltrir le fait suivant: l'Impratrice d'Allemagne, ayant crit de sa propre main la Reine lonore pour lui demander de laisser entrer Andrinople des caisses de remdes avec une dlgation de la Croix-Rouge, essuya un chec; sous la pression du vautour de Bulgarie, la plus malheureuse des reines fut oblige de rpondre par un refus. L'Empereur allemand n'a pas d, j'imagine, apprcier beaucoup ce procd du petit confrre. Qu'une place assige ne veuille laisser sortir personne, par crainte de renseignements qui seraient donns sur l'tat de la garnison, cela s'explique sans peine. Mais des assigeants, refuser l'entre quelques infirmiers avec leur matriel sanitaire, quelles raisons stratgiques pourrait-on bien inventer comme excuse cette brutalit-l? _Les autres_--les Bulgares--en toute tranquillit, sous les yeux ferms de l'Europe complice, procdent l'extermination systmatique des Musulmans dans les provinces envahies. Je laisse de ct les rapports de source turque: on pourrait les croire exagrs. Chez les Slaves, bien entendu, c'est la conspiration du silence, plus encore que chez nous. Mais il y a les nombreux officiers franais dtachs dans la gendarmerie internationale de Macdoine[7], ceux qui n'ont pas accept le mot d'ordre diplomatique, et qui ne reculent pas; leurs rapports, publis quand mme, sont terrifiants; il semble toutefois que personne en France n'ait daign les lire. Il y a les religieux des confrries latines tablies en Turquie. Et enfin, il y a, par lgions, d'irrcusables tmoins autrichiens ou allemands, des fonctionnaires, des docteurs, des pasteurs, des officiers qui, dans toute la presse trangre non musele comme la ntre, ont sign d'effroyables rquisitoires. Aux premiers rangs de ceux-l, parmi tant d'autres, je citerai le docteur Ernst Jaeckh, le gnral Baumann, le colonel Veit, le capitaine Rein, le professeur Dhring, dont les rapports documents, appuys de photographies hideuses, sont pour faire frmir: pillages, incendies, viols sadiques, mutilations qui ne se peuvent crire; massacres de non combattants, pralablement lis en tas avec des cordes, puis lards coups de baonnettes et achevs coups de triques; vieilles femmes enfermes dans des granges auxquelles on mettait le feu; musulmans qu'on inondait de ptrole avant de les empiler dans les mosques pour les y brler vifs... [7] Colonel Foulon, colonel Malfeyt, etc., etc. Sur toute cette sauvagerie planait un fanatisme bas et bestial; on brisait les stles funraires aux inscriptions coraniques et on profanait les tombes; aux assassinats on mlait le nom du Christ, et il arrivait parfois que les meurtriers baptisaient de force avant de massacrer! Plus enrags encore que les envahisseurs, et plus lches, les chrtiens ottomans sortaient leur rencontre, les guidaient vers les maisons turques, d'abord vers les plus riches, leur dnonaient les cachettes de l'argent ou des jeunes femmes, pillaient avec eux et tuaient avec eux. Les Turcs, du reste, ne furent pas les seuls sur qui se dchana cette frnsie rouge, que l'Europe encourage; les Juifs, bien entendu, ptirent presque autant qu'eux; les Roumains aussi endurrent la perscution de ces chrtiens exarchistes, leurs glises furent profanes et leurs livres sacrs mis en pices, au ruisseau. Un dtail naf et d'une tranget touchante, au milieu de tant d'horreurs. Des jeunes filles musulmanes auxquelles on avait arrach leur voile--premier grand outrage--avant de les mener en pture vers les soldats, s'taient couvert le visage des couches d'une boue paisse ramasse dans les ornires du chemin... Pour nous refouler en Asie, m'crivait un derviche, tant de crimes n'taient mme pas ncessaires; nous serions partis de nous-mmes. Nous aurions quitt, bien entendu, les provinces conquises, plutt que de rester sous le couteau bulgare, il n'y avait qu' nous en laisser le temps. N'a-t-on pas vu tous ceux d'entre nous, qui ont pu fuir devant la grande boucherie, affluer sous les murs de Constantinople, et attendre l, rsigns, dignes bien que mourant de faim, attendre, des jours et des nuits, qu'il y et des bateaux pour les passer sur cette rive asiatique d'o sont venus nos pres? Oui, mais ce n'tait pas le dblaiement, c'tait l'extermination froce qu'il fallait aux librateurs! Et cela continue, et cela va continuer encore, tant qu'il restera dans la province d'Andrinople un seul village qui ne soit pas un amas de ruines calcines avec des cadavres plein les rues. _Et toutes les chancelleries le savent de la faon la plus certaine_, et, toutes, elles gardent le silence, et partout la conscience publique est volontairement trompe[8]. [8] Il se trouve encore chez nous, aprs tant de rvlations indiscutables, des petites feuilles de province pour crire: les _prtendues_ atrocits des Bulgares. Les grands journaux cependant n'oseraient plus. En vain les Turcs ont-ils demand avec instances qu'une commission internationale ft envoye dans les territoires envahis, suppliant mme qu'on l'envoyt tout de suite, pendant que des milliers de cadavres de femmes ou d'enfants pourrissent encore sur la terre. L'Italie seule a fait mine de vouloir entendre; mais, devant le flegmatique refus d'une autre grande puissance, on en est rest l. Qu'importe prsent les prires des Turcs! Ils sont vaincus, les chancelleries n'ont plus besoin de leur prsence, ayant russi dcouvrir pour l'quilibre europen une autre formule, o toutes les rapacits vont trouver bien mieux leur profit! X MASSACRES DE MACDOINE ET MASSACRES D'ARMNIE 22 mars 1913. J'affaiblirais ma dfense des vaincus d'Orient si je ne rendais aux allis la part de justice qui leur est due. Autant le coup de main, l'attentat de l'Italie en Tripolitaine restera inexcusable jamais, autant parat lgitime et noble l'effort des peuples balkaniques vers l'indpendance; qui donc songerait le contester? Mme aprs quatre ou cinq sicles, il n'y a pas prescription des droits sur la terre ancestrale, c'est un rve encore magnifique de vouloir reprendre les vieilles cits jadis conquises et faire revivre leurs noms abolis, l'ide de patrie ne doit pas mourir. Donc, malgr le regret et la souffrance de tous ceux qui ont connu, compris, aim l'Islam, une approbation gnrale serait alle aux vainqueurs d'aujourd'hui, si leur gloire militaire n'avait t souille hlas! de tant de crimes et de mensonges. Oh! leurs longs mensonges si habilement rpandus pour garer l'opinion, peut-tre sont-ils plus odieux encore que leurs crimes, perptrs avec l'excuse de l'excitation, dans l'odeur de la poudre et l'ivresse du sang. Massacres de Macdoine! Depuis combien d'annes ce clich ne revenait-il pas priodiquement dans la presse, par les soins des gouvernements intresss, tendant reprsenter les Turcs, aux yeux de l'Europe, comme des monstres sanguinaires et d'ailleurs tout fait incapables de rgir un pays, autrement que par le despotisme et l'assassinat. (Avec documents et rfrences l'appui, je reparlerai plus loin de ces soi-disant massacres, dont la responsabilit n'incomba jamais ceux que l'on en accuse.) Atrocits turques! C'est le second clich qui servit depuis l'ouverture des hostilits et qui, auprs des foules crdules, russit jusqu' un certain point, grce une censure terrible. En vain, les correspondants de guerre--les consciencieux du moins,--constataient la loyaut des soldats turcs et leur modration le plus souvent admirable, en vain s'indignaient-ils des actes de sauvagerie commis par les vainqueurs, une censure toujours vigilante, comme celle de l'Italie en Tripolitaine, coupait le passage dangereux de leur rapport, ou bien supprimait le rapport tout entier; quand par hasard quelque rvlation accablante arrivait quand mme jusqu' la presse franaise, en vertu de la conjuration du silence on se gardait de l'insrer, et le clich: atrocits turques--exact quelquefois, je le reconnais, exceptionnellement et surtout par reprsailles--revenait toujours comme un refrain haineux imprim en grosses lettres raccrocheuses. Mais il y avait trop de tmoins pour que la vrit ne se ft pas jour; la presse autrichienne, la presse allemande, chez qui le silence n'tait pas de rgle comme chez nous, commencrent conter avec stupeur des crimes sans nom. Et puis nos officiers franais, dtachs dans la garde internationale de Macdoine, avaient vu, eux aussi, et il tait difficile de les intimider, ceux-l, pour les faire taire. C'est ainsi que peu peu de grandes et ineffaables taches d'opprobre sont venues maculer ces conqurants, dont la cause au fond tait pourtant belle et juste, et qui, malgr la tratrise de l'attaque, malgr l'inlgance d'tre arrivs par derrire comme des hynes sur une proie dj mortellement blesse, commandent encore l'admiration par de si courageuses victoires. Ainsi que je l'crivais dj au dbut de la guerre, il semble que les Grecs se soient montrs les moins cruels, bien qu'ils l'aient t beaucoup trop encore; il semble surtout que leurs officiers se soient gnralement abstenus de pillages et de viols. En tout cas le mot d'ordre pour les inutiles tueries n'est jamais venu de leurs princes; quant leur exquise reine, les Turcs sont les premiers redire avec vnration le bien qu'elle fit, lors de son passage Salonique, en secourant des milliers de leurs frres qui accouraient de toutes parts, chasss de leurs villages par les incendies et les massacres. Mais les Serbes, mais les Bulgares!... Rien ne reste aprs le passage de leurs armes dj frocement meurtrires et tranant aprs elles, pour achever la destruction, ces bandes de comitadjis couverts de peaux de btes, ces hordes plus terrifiantes que celles d'Attila. Chez eux d'ailleurs, les chefs donnent l'exemple; le haut commandement, au lieu de punir, excite ou tolre; dans les boucheries sans merci, tout le monde est complice... Ce que je dis l, en Autriche, en Allemagne on le sait depuis longtemps; en France on commence malgr tout le savoir; je n'ai la prtention de l'apprendre personne. Et on sait bien aussi le plus horrible, c'est que, mme dans les rgions o c'est fini de se battre, l'extermination continue calmement, froidement, parce qu'il s'agit non pas de vaincre, mais d'anantir la race musulmane, et qu'il faut aussi en effacer jusqu' l'empreinte, incendier les mosques, abattre les minarets, bouleverser les spultures, briser partout les inscriptions coraniques, sur les murailles comme sur les tombes. Ce sont les barbares lgendaires, ce sont les Huns qui passent! En pleine Europe et en plein XXe sicle, ces montagnards, attards dans la sombre cruaut mdivale, nous rendent les vieux carnages auxquels on ne croyait plus. A tout cela, les nations chrtiennes d'Occident, les chancelleries enfin renseignes, enfin contraintes d'avouer que les nouveaux Croiss dtiennent le record de l'horreur, rpondent, par hypocrisie autant que par ignorance: Ce n'est que juste raction, aprs quatre ou cinq sicles de torture!--Mais, que l'on relise donc les vieilles chroniques de Macdoine, crites par des tmoins sans partialit, par des chrtiens latins ou par des juifs; que l'on aille donc se renseigner sur place auprs de tous les trangers qui ont habit ce pays de la terreur,--et l'on verra bien alors qui taient les tortionnaires, les meurtriers: des Bulgares toujours, des _comitadjis_, ou de simples fanatiques exarchistes, pillant main arme, massacrant Orthodoxes ou Osmanlis, sans choisir, jusqu' l'heure o la police turque, autrement dit la _police internationale macdonienne_, accourait pour mettre l'ordre coups de fusil et punir les assassins. La vie devenait si intolrable que, peu d'annes avant la guerre actuelle, les Grecs, outrs des crimes de leurs complices d'aujourd'hui, avaient song s'allier avec le Sultan contre le Gouvernement de Sofia. Tels furent ces fameux massacres de Macdoine que les Bulgares ont su ds longtemps travestir leur profit, pour ameuter l'Europe contre la Turquie. Nos officiers franais dtachs l-bas, qui maintes fois prirent part ces rpressions du brigandage balkanique, ont consign les faits dans leurs rapports, mais leur voix a t touffe. En Asie Mineure, o il n'y a pas de Bulgares, pas de comitadjis, est-ce que les Grecs ne vivent pas en parfaite intelligence avec les Turcs? Tant de lettres, qu'ils viennent spontanment de m'crire, suffiraient prouver combien le joug de l'Islam leur semble lger. Quel pays de calme, toute cette rgion qui s'tend de Smyrne aux confins de la Syrie! Les voleurs y sont inconnus et on peut y dormir la nuit portes ouvertes; une srnit patriarcale y rgne encore. Et les Roumains, presque nos frres ceux-l, les Roumains qui reprsentent, parmi les peuples jadis soumis au Croissant, la vraie lite intellectuelle et morale, les Roumains ont-ils gard rancune ces Turcs qui furent leurs matres? Personne n'oserait le prtendre. Non, c'est seulement pour leurs anciens compagnons de tutelle, les Bulgares, qu'ils professent une haine toujours vivace. Et les malheureux Juifs d'Espagne, o sont-ils venus se rfugier quand les chrtiens les exterminaient? Chez ces Turcs, qui leur donnent depuis quatre ou cinq sicles la plus tolrante hospitalit, et qu'ils ne cessent de bnir. Oh! je sais bien, il y a eu les massacres d'Armniens! Ici, ce n'est plus de la calomnie, ce n'est plus de la lgende, c'est de l'effarante ralit. Ici, c'est la grande tache dans l'histoire de ceux que, en mon me et conscience, je crois infiniment dignes d'tre dfendus, mais que cependant je ne saurais soutenir envers et contre tout lorsqu'ils sont coupables. Il y a du reste chez eux tant de qualits de premier ordre, tant de noblesse originelle, tant de foncire honntet, tant de compassion et de tolrance, qu'ils n'ont pas besoin qu'on les dfende en aveugle; ce serait mme leur nuire et leur faire injure. Oui, les massacres d'Armniens, c'est peut-tre le crime qu'ils expient si affreusement aujourd'hui; en tout cas, c'est en souvenir de ces nfastes journes de 1896 que l'Europe dtourne sa piti de leurs souffrances. Ici, je ne puis les absoudre, mais seulement plaider pour eux les circonstances attnuantes. A Dieu ne plaise que je veuille accabler la race armnienne. Elle a dgnr aujourd'hui comme il arrive toutes les races qui ont eu le malheur suprme de perdre leur patrie; son courage a faibli; elle s'est jete dans le mercantilisme et l'usure, beaucoup plus mme que la race juive, qui y avait t pousse avant elle par un sort pareil au sien[9]. Mais elle a t, dans le pass, grande et glorieuse, et, malgr ses tares, acquises dans la servitude, ses malheurs, tant de malheurs inous qui n'ont cess de l'accabler, doivent nous la rendre un peu sacre. [9] Voici ce sujet un proverbe turc que l'on ne m'accusera pas d'avoir invent: Il faut quatre Juifs pour faire un Armnien. Il faudrait sans doute chercher bien loin, au fond des temps, pour trouver les origines de cette haine si farouche entre les Armniens et les Turcs, qui semblaient jadis des peuples faits pour se tolrer et s'unir. Les premires grandes tueries _mutuelles_ dont s'mut l'Europe eurent lieu dans des rgions recules de l'Asie Mineure; les Kurdes y prirent part bien plus que les Turcs proprement dits; elles eurent le caractre de batailles plutt que de massacres, et l'histoire n'en est pas clairement connue. Dans les contres si rudes de Zetoun et de Sassoun, dans les montagnes hrisses de rochers et de forts, des Armniens qui avaient conserv encore leurs antiques qualits guerrires, regimbaient main arme contre la domination musulmane,--qui songerait leur en faire un reproche?--Les musulmans rprimaient leurs rbellions,--n'tait-ce pas naturel? Et ils firent en effet des rpressions par trop terribles, dans la manire des coaliss chrtiens d'aujourd'hui en Thrace et en Macdoine. Mais les raffinements dans le meurtre aprs la bataille, les froides cruauts dont on les accuse, je me permettrai de croire tout cela exagr pour les besoins de la cause, tant que le rcit n'en sera fait que par des Armniens, ft-ce mme par des prlats. Quant aux massacres de Constantinople en 1896, qui furent les plus retentissants, pour en rejeter sur les Turcs toute l'horreur, il faudrait d'abord oublier avec quelle violence le _parti rvolutionnaire armnien_ avait commenc l'attaque. Aprs avoir annonc l'intention de mettre le feu la ville, qui _ coup sr_, disaient les affiches effrontment placardes, _serait bientt rduite un dsert de cendre_, (_sic_) un parti de jeunes conspirateurs,--admirables d'audace, je le veux bien,--s'tait empar de la banque ottomane pour la faire sauter, tandis que d'autres mettaient en sang le quartier de Psammatia. Il y eut dix-huit heures d'pouvante pendant lesquelles la dynamite fit rage, et un peu partout les bombes armniennes, lances par les fentres, tombrent dru sur la tte des soldats. Eh bien, quelle est la nation au monde qui n'aurait pas rpondu un pareil attentat par un chtiment exemplaire? Prenons par exemple une nation slave, puisque ce sont des Slaves, aujourd'hui, qui jettent sur les Turcs l'anathme, et choisissons la nation russe, notre amie, qui est de toutes la plus civilise et foncirement la meilleure. La nation russe, mais de nos jours encore elle perscutait les Juifs pour des actes d'usure beaucoup moins exasprants que ceux des Armniens; qu'aurait-elle donc fait si ces mmes Juifs, revolver au poing, s'taient empars des banques impriales, jetant partout des bombes et menaant d'incendier Moscou? Qu'aurait-elle fait si, en outre, le Tzar, son chef religieux, avait, comme le Khalife, lanc l'ordre d'extermination? Certes un massacre n'est jamais excusable, et je ne prtends pas absoudre mes amis turcs, je ne veux qu'attnuer leur faute, comme c'est justice. En temps normal, dbonnaires, tolrants l'excs, doux comme des enfants rveurs, je sais qu'ils ont des sursauts d'extrme violence, et que parfois des nuages rouges leur passent devant les yeux, mais seulement quand une vieille haine hrditaire, toujours justifie du reste, se ranime au fond de leur coeur, ou quand la voix du Khalife les appelle quelque suprme dfense de l'Islam... L'Islam! L'Islam dont la Turquie tait le porte-drapeau, l'Islam que cependant des millions d'hommes sont prts dfendre jusqu' mourir, l'Islam, hlas! s'teint comme un grand soleil pour qui c'est bientt l'heure du soir. Il jettera sans doute encore, son couchant, de beaux rayons rouges; pendant quelques annes de grce, il pourra embraser encore le ciel asiatique, et ses dfenseurs auront, avant l'agonie, des gestes de hros. Mais malgr tout, je le sens plonger peu peu dans l'abme o s'anantissent les religions et les civilisations rvolues, et avec lui achveront de passer aussi le recueillement, le rve et la prire. Sur notre Terre bientt trop troite, toute trpidante aujourd'hui du grouillement des hommes qui asservissent l'lectricit, martlent le fer et s'enivrent d'alcool, il n'y a plus de place pour les peuples contemplatifs et doux, qui ne boivent que l'eau des sources et mettent en Dieu leur espoir. L'Islam! Peut-tre l'Europe, si perfide et si utilitaire, aurait eu quelque intrt pourtant le dfendre encore. Elle n'a pas t seulement criminelle, en poussant les Turcs aux suprmes dsesprances, en laissant exterminer toute cette population saine et probe, autour de la ville o s'lve la merveilleuse mosque de Slim II; elle a t imprvoyante aussi, car ce crime lui a valu une interminable prolongation de la guerre. Si elle avait su modrer les prtentions exorbitantes des vainqueurs, griss par la victoire, elle aurait fait conclure la paix et repris en Orient le cours de ses affaires commerciales, qui semblent la proccuper uniquement. Et c'est dans l'avenir surtout qu'elle sentira d'une faon plus lourde les consquences de son crime,--c'est plus tard, quand le long du Bosphore trnera la capitale redoutable d'un empire des Slaves du Sud, et que l'exclusivisme intolrant de ces parvenus aura remplac la si accueillante hospitalit ottomane. Car un jour viendra fatalement, hlas! o Constantinople n'lvera plus ses mille croissants dans l'air, o Stamboul ne sera plus Stamboul, n'aura plus ses minarets, ses dmes, ses stles, la paix de ses petites places ombreuses, son indicible mystre, ni le chant de ses muezzins chaque soir. Ce sera, dans le modernisme et la laideur, une ville quelconque, sur laquelle une barbarie psera sans recours,--la plus noire des barbaries, celle des peuples trop neufs qui ne comprennent, en fait de progrs, que le bruit, la vitesse, l'lectricit, la fume et la ferraille. Et cette chute de la ville des Khalifes ne marquera pas seulement la fin de la Turquie, comme l'arrive de Mahomet II marqua pour les historiens la fin du Moyen ge; il semble qu'elle sonnera aussi une heure infiniment plus grave et plus funbre, l'heure o l'Islam, et avec lui toutes les civilisations exquises du pass, auront reu le coup de mort, achveront de s'vanouir sous la rue des civilisations nouvelles, plus avides et plus meurtrires. Le feuillet sera tourn sur toute une priode de l'histoire humaine, la priode du calme, du rve et de la foi. Triomphe dfinitif partout des races europennes, qui sont devenues les grandes tueuses, pour avoir perfectionn les explosifs et sap les ternelles esprances. Commencement de temps nouveaux, qui s'annoncent effroyables... XI LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE 27 mars. Chute d'Andrinople. La ville est en flammes.--Ceux qui ont lu cette note, en grandes lettres, dans les journaux de ce matin, se reprsenteront-ils l'pouvante et l'horreur de cela: tomber aux mains des Bulgares! Hlas! Telle est chez nous la force du parti pris, que la sublime rsistance d'Andrinople n'a mme pas touch les coeurs franais, ces mmes coeurs pourtant qui avaient dcern Belfort sa couronne de gloire. Telle est la force de l'aberration que les journalistes ont os taxer de barbarie la lettre de l'hroque Chukri Pacha dclarant, aprs des mois d'angoisses et de souffrances inoues, qu'il brlerait la ville plutt que de la rendre; admirable en tout temps et quand mme, cette lettre se justifiait d'ailleurs rien que par la brutalit des assaillants qui hurlaient alentour des murs. Car personne chez nous, mme aprs l'invasion des Prussiens en 1870, n'a la moindre ide de ce que cela va tre: tomber aux mains des Bulgares! Ce ne sera pas comme la chute de Janina, dont les dfenseurs transports Athnes ont t applaudis par la foule leur arrive. Ce ne sera mme pas comme la chute de Salonique, o cependant des excs effroyables furent commis. Non, cela promet d'tre si sauvage et si monstrueux que, en cette occurrence extrme, brler tout est bien le seul parti qui reste prendre. Quand les bottes des vainqueurs, barbus et hirsutes, auront souill la mosque merveilleuse de Slim II, les adorables kiosques funraires et les saints tombeaux, alors pillages, viols, tueries commenceront, ainsi que partout o passrent ces chrtiens de la haine et du shrapnell. Musulmans d'Andrinople! Pauvres assigs! Avoir endur si longtemps le martyre des privations et des frayeurs, dans cette grande souricire de la mort, et tre arrivs enfin au jour o voici les meurtriers qui entrent; se dire qu'il n'y a plus moyen de s'chapper dans les campagnes cernes o l'on tue depuis des mois; songer que tout le monde finira par y passer, que mme les plaintes des petits enfants n'auront pas le pouvoir d'attendrir, qu'il n'y aura mme pas de cachettes sres o rler de faim sans coups de crosse ou sans coups de baonnettes; _savoir d'avance qu'il n'y aura pas de piti..._ Puiss-je me tromper dans mes prophties funbres! Puisse ce roi de hasard, qui a su avec une habilet infernale exploiter le fanatisme et la farouche nergie de son peuple, puisse-t-il tre pris de remords, et modrer un peu cette fois la rue de ses soldats dans cette ville o des trangers seront tmoins, modrer ne ft-ce que par crainte des jugements de l'histoire, et pour pargner son nom, dj si entach de boue sanglante, la souillure de nouveaux massacres. 10 avril 1913. _P.-S._--Quinze jours ont pass dj sur cette chute d'Andrinople. Ainsi qu'il tait prvoir, les dpches officielles soumises la toujours mme terrible censure, nous apprennent que les vainqueurs ont t magnanimes, et que la ville est rentre dans la paix et la joie. Quelques tmoins anglais cependant commencent divulguer de plus sinistres nouvelles: Le campement des prisonniers turcs, disent-ils, est une lamentable morgue o chaque jour l'on meurt par centaines, de froid et de faim! Et puis, il y a lieu de trembler sur le sort de ces dtachements de vaincus, que les Bulgares emmnent _afin de les mieux caserner dans des villes de l'intrieur_. Ne leur arrivera-t-il pas comme aux vaincus de Macdoine, que l'on emmenait ainsi sous le mme prtexte, et qu' la premire tape, ds que l'on se sentait loin des regards indiscrets, on massacrait sauvagement?... Donc, n'ayons pas confiance encore, hlas! Ce n'est que plus tard que la vrit vraie, grand' peine, filtrera jusqu' nous; en attendant il y a tout lieu de douter de ces belles dpches, aprs tant de rvlations tardives mais irrfutables, qui sont venues graduellement nous apporter toujours plus de surprises et toujours plus d'horreur! NOTES COMPLMENTAIRES Quelques lettres ou fragments de lettres, dont je n'ai eu connaissance qu'aprs l'impression de ce livre, et qui attestent encore non seulement les atrocits chrtiennes, mais la haine des orthodoxes contre les catholiques et les uniates. J'ai voulu prendre les plus typiques, parmi d'innombrables qui ne cessent de m'arriver; mais pourquoi les unes, plutt que les autres qui apportent les mmes accablants tmoignages? Je crains d'avoir choisi trop la hte; il aurait fallu les publier toutes!... Du moins, parmi celles que je vais citer un peu au hasard, il n'en est pas une dont le signataire ne me soit connu et dont je ne puisse garantir l'absolue vracit. Au moment o ces notes complmentaires sont dj l'impression, je reois la liste dtaille des grandes tueries d'ensemble commises dans les environs de Roptchoz, Doran, Kilkish et Serrs. Dans ces seules rgions, cinquante-deux bourgs ou villages, dont j'ai la liste, anantis, incendis, les hommes massacrs, les femmes violes, quelques-unes converties de force l'orthodoxie et puis emmenes par les allis pour les besoins des soldats!... Trop tard pour publier tout cela, trop tard pour publier les lettres et documents qui continuent de m'arriver chaque jour: ce livre lugubre ne peut pas tre interminable, il faut finir. D'ailleurs la cause est entendue, pour tous les gens de coeur et de bonne foi, on sait de quel ct sont les assassins. Les hommes politiques affirment que l'intrt de notre pays est maintenant avec les allis, c'est l une thse soutenable peut-tre, bien que dangereuse infiniment. Mais que la France, notre chre France soit devenue tout coup celle qui ne s'indigne plus des pires abominations, c'est un signe de dchance, hlas! et un prsage de malheur... I _Nouvelle lettre de M. Claude Farrre au _Gil Blas_, propos de l'incident du _Bruix_._ Au moment de la prise d'Andrinople, j'y reviens... Mais je me trompe fort, ou ce sera pour la dernire fois. Je ne crois pas que beaucoup de gens, mme de la plus mauvaise foi, oseront ergoter sur le document que j'apporte. Pardon tous ceux dont le coeur se soulvera, quand ils liront ce document-l. Un mot d'explication d'abord. Il y a trois ou quatre mois, en dcembre dernier, un de mes camarades, officier de marine embarqu dans la division navale du Levant, crivait sa femme une lettre familire, au cours de laquelle il lui dpeignait en termes indigns les abominations commises par les troupes grecques et bulgares de Thrace et de Macdoine. Cette lettre me fut communique. Je la communiquai mon tour force personnalits parisiennes. L'une d'elles, M. Raoul Aubry, crivit alors, sous la forme d'une interview prise moi, un trs bel article o la lettre en question tait relate. Se fiant aux termes exacts de cet article, que j'avais eu le tort de ne pas relire mot mot, mon matre rvr, Pierre Loti, crivit son tour, dans sa trs noble _Turquie agonisante_, que les officiers du _Bruix_ AVAIENT VU les troupes grecques et bulgares crever les yeux de leurs prisonniers turcs. Or, ces officiers-l n'avaient en ralit pas vu,--j'entends vu de leurs yeux, ce qui s'appelle vu,--l'atrocit ci-dessus rapporte. Sollicits par le prince Nicolas de Grce, ils furent donc contraints de le dclarer officiellement. Et force gens,--ceux-l mmes dont je parlais tout l'heure, les gens de mauvaise foi,--essayrent de transformer cette dclaration, toute visuelle, si j'ose dire, en un dmenti que les officiers du _Bruix_ auraient inflig Pierre Loti. De l conclure que les allis balkaniques n'avaient jamais crev les yeux du moindre prisonnier turc, il n'y avait qu'un pas. Et ce pas-l, divers journalistes peu recommandables se risqurent sournoisement le franchir, en crivant divers articles, tous fort vilains, au commencement de ce mois-ci, mars 1913. Par malheur, un de ces articles-l tombait, le 11 mars, sous les yeux de mon camarade, embarqu dans la division navale du Levant,--l'officier de marine qui avait crit en dcembre dernier la fameuse lettre, source de ma prcdente documentation, et origine de toute l'affaire. Et cet officier,--dont je persiste taire le nom, tenant ne point l'exposer aux couteaux des assassins prtendus soldats qu'il soufflette comme on va voir,--sautait immdiatement sur sa plume, et m'crivait, dans le premier jet de son indignation, la nouvelle lettre que voici. Je m'en voudrais mort d'y changer une virgule; et je n'en supprime que la date et que la signature, pour la bonne raison expose ci-dessus[10]: [10] La rdaction de _Gil Blas_, tout en s'associant la juste indignation de Claude Farrre, prend sur elle de supprimer dans la lettre en question quelques termes nergiques dont l'auteur stigmatise les faits rapports par lui,--cela par pur et simple respect d aux lectrices de ce journal. _A Monsieur le lieutenant de vaisseau Claude Farrre, 5, rue de l'chelle, Paris. A bord du ..._ De X... (Turquie.) Mon cher ami, Je viens de lire l'instant dans le _Petit Var_ du 2 mars (qui nous parvient aujourd'hui), une tartine au sujet du diffrend de Loti et des officiers du _Bruix_. J'avais bien pens que c'tait vous qui aviez fourni les tuyaux Loti; et je comprends prsent que ce sont ceux que je vous avais envoys. Je ne me rappelle plus aujourd'hui les termes exacts que j'ai employs, cette poque, pour vous peindre les atrocits qui se sont commises en Turquie d'Europe. Mais, ce que je peux vous dire, c'est que je maintiens sans restriction tout ce que je vous ai cont; et que je vous remercie de n'en avoir point dout. Ces notes avaient t crites au jour le jour et sous l'impression des vnements. D'ailleurs je retrouve les faits dtaills dans mes papiers, avec la collection des tlgrammes T. S. F. se rapportant aux vnements. Tout cela est d'autre part encore entirement prsent ma mmoire. Puisqu'il parat y avoir discussion sur cette matire, je juge bon d'y ajouter d'autres dtails que je ne vous avais pas signals cause de la longueur dj exagre de mes lettres prcdentes. Comme vous le dites trs justement: _Le dmenti des officiers du _Bruix_ est TOUT DIPLOMATIQUE et ne se rapporte certainement qu' l'expression VU DE LEURS YEUX._ On n'a, en effet, pas l'habitude de nous convier ces petites ftes (bien qu'il soit quelquefois possible de commettre des indiscrtions ainsi que vous le verrez plus loin). Je ne crois pas en commettre une contre le secret professionnel en vous communiquant des extraits de tlgrammes du _Bruix_ qui, envoys en clair par T. S. F., n'avaient par consquent rien de confidentiel et d'ailleurs ont t intercepts par tous les croiseurs trangers, puis publis partiellement dans divers journaux du Levant. Voici donc:--Le 14 novembre, je lis: _Des notables musulmans ont renouvel aujourd'hui auprs de moi de pressantes demandes d'assistance contre les assassinats et les excs abominables que commettent les soldats Grecs... je suis assailli de plaintes de FRANAIS VOLS ET MALTRAITS PAR LES GRECS..._ En date du 17 novembre: _Des tmoignages incontestables me sont fournis au sujet des atrocits commises par les Chrtiens l'gard des Musulmans de la province de Salonique. IL S'AGIT D'UN MASSACRE GNRAL entrepris dans des conditions particulirement odieuses... LES SOLDATS TURCS BNFICIANT DE LA CAPITULATION DE SALONIQUE et vacus sur l'intrieur SONT AUSSI ASSASSINS EN COURS DE ROUTE..._ Ceci manait du _Bruix_, ne l'oubliez pas. Je pourrais vous en citer d'autres, mais ceux-l sont, je crois, suffisamment nets et catgoriques. Ils font d'ailleurs le plus grand honneur au commandant qui a os les rdiger dans cette forme et les transmettre en clair. C'tait ce que je vous disais je crois, au sujet du _Bruix_. Quant l'histoire des prisonniers turcs aveugls, je n'ai naturellement pas assist l'opration, mais cela nous a t rapport de divers cts _en pays chrtien_ et en _particulier par DEUX FRANAIS EMPLOYS DANS UNE GRANDE ADMINISTRATION LOCALE_. D'ailleurs je ne conois pas quelle raison on peut avoir d'en douter, honntement, car des exercices de ce genre ne sont pas tellement rares dans ces parages. Croyez bien que ces gentillesses n'ont pas t les seules de l'espce commises... Mon cher ami, quand mon esprit se reporte sur tout ce que j'ai vu dans ces rgions, le coeur m'en lve de dgot. Je ne suis pas suspect de sensiblerie. J'ai dj vu la guerre de prs, je l'ai faite, au Maroc et ailleurs, et je conois tout ce qu'elle comporte de misre et d'horreurs. Mais en ce qui concerne les faons de faire des allis, je ne peux m'empcher de penser l'invasion des Huns, dont ils sont d'ailleurs les dignes descendants. Je vous disais plus haut qu'en dpit du soin que les orthodoxes prennent de faire endosser leurs atrocits aux Musulmans, on peut arriver parfois en apercevoir des chantillons non quivoques. Je m'explique. Il s'agit encore de Dedeagatch. Je ne reviendrai pas sur les conditions dans lesquelles la ville fut prise par quelques centaines de comitadjis bulgares, conditions que je vous ai dj relates et qui permirent aux Grecs d'assouvir leurs haines personnelles (en dnonant des Turcophiles immdiatement massacrs par les Bulgares), et surtout de piller, voler, violer, etc... Je vais simplement vous conter trois petites histoires dont j'ai t le tmoin... j'ai vu moi-mme, VU DE MES YEUX, cette fois:--Je me promenais terre, avec un camarade, tous deux en tenue. A un certain moment, nous regardions des cadavres de Musulmans qui gisaient, nus, sur la plage. Nous changions la remarque qu'ils avaient bien t tus coups de baonnettes et par derrire, ainsi qu'on nous l'avait dit. Ces pauvres diables avaient d fuir dans les rues et tre lards par les bourreaux lancs leur poursuite. Un comitadji qui nous considrait s'avana alors, et nous dit en ricanant: Bien sr, Turc pas valoir une balle! L'homme avait un tel air et une telle face de bandit, qu'instinctivement j'ai fouill ma poche pour y sentir mon revolver. 2 Quelques heures plus tard, dans la ville turque. Les chacals grecs avaient pass par l, et il ne restait plus aucune chose ayant un nom. De loin en loin, des femmes en larmes assises sur des ruines fumantes. Tous les hommes tus ou enfuis. Une trs vieille femme turque s'est jete nos pieds, pleurant chaudes larmes, baisant nos mains, etc... Elle racontait une histoire que, en unissant notre sabir, nous ne parvenions pas saisir. Mais il tait visible qu'elle tait en proie une vive motion, et qu'elle implorait quelque chose. Nous lui avons fait signe de marcher devant et nous l'avons suivie. Elle nous a conduits, au pas de course, quelques centaines de mtres plus loin, et l, nous avons compris: dans une chose qui avait d prcdemment tre une maison, deux jeunes femmes et une gamine turques, figures dcouvertes, pleuraient silencieusement. A ct, deux soldats bulgares, sans armes, la face congestionne, se rajustaient, l'air dsagrablement surpris de notre arrive inopine. Un gamin, ple comme un linge, nous a dsign les deux soldats, en hurlant une histoire d'o il ressortait qu'il avait voulu faire fuir les femmes, et que les soldats l'avaient menac de leurs couteaux. Nous avons escort tout ce monde sanglotant, en lieu sr, _non sans avoir fait constater le fait un officier bulgare qui passait par l_. (Il avait l'air embt.)--Ce qui s'tait pass n'tait que trop net,--et trop net aussi que nous tions arrivs trop tard. 3 Le lendemain, aprs-midi, je regardais la ville, du bord, dans la lunette du tlmtre Barraud Strond. Vous savez que cet instrument, utilis comme longue-vue, donne, outre un fort grossissement, un relief remarquable. D'autre part nous n'tions pas trs loigns de terre. Je voyais donc toutes choses comme si je les avais touches du doigt. J'ai vu deux bons vieux bateliers turcs poursuivis, sur la plage, par des soldats bulgares. La chasse a dur cinq bonnes minutes. Les deux bateliers ont t tus coups de bton. J'ai su ensuite qu'ils avaient t dcouverts dans leurs caques o ils taient cachs depuis quatre jours. Voil. Je m'arrte parce qu'un pareil sujet n'a pas de limites et qu'il faut une fin. Je suis content, tout de mme, qu'en dpit du pacte de silence de la presse, la vrit commence se faire jour. Mais on ne dira jamais assez quelle engeance immonde sont ces soldats soi-disant chrtiens;--les Grecs surtout. Quant aux Bulgares, je veux bien que la plupart des horreurs aient t commises par leurs comitadjis. Mais, comme les rguliers ne les renient mme pas, c'est mon sens le mme tabac. Adieu, mon cher ami. Excusez le ple-mle de cette lettre crite la six-quatre-deux. Je m'en serais voulu de retarder d'un jour mon tmoignage, que je vous apporte non comme une justification, mais bien comme une confirmation de ce que vous avez avanc. Il va de soi que je vous laisse entirement libre d'en faire l'usage qui vous conviendra, voire mme de la publier intacte et sous ma signature, si vous le jugez prfrable. Par ailleurs, je vous serais oblig d'en donner connaissance au commandant Viaud. Je trouve rudement chic l'attitude qu'il a prise vis--vis des Turcs, et je serais dsol qu'il pt penser un seul instant que j'aie pu, indirectement, l'induire en erreur, bien que je n'aie pas l'honneur de le connatre personnellement. Je pense d'ailleurs pouvoir causer bientt de tout cela avec vous: nous serons Toulon la fin du mois... Tant mieux. C'est assez d'atrocits comme a!... (_Signature._) _P.-S._--Encore un autre radio, malheureusement incompltement reu par suite de brouillage, en date du 19 novembre. Adress _du BRUIX au GAMBETTA pour Ambassade: Massacres pouvantables par bandes bulgaro-grecques... la malheureuse population musulmane... centaines de cadavres femmes, enfants, affreusement mutils... sans spulture... horribles reprsailles exerces par lments orthodoxes. 50 WAGONS DE CADAVRES._ C'est peut-tre les Turcs qui ont tu eux-mmes leurs femmes et leurs enfants, qui sait? X. Voil. Moi, Claude Farrre, je certifie le texte ci-dessus exact, et je garantis sur mon honneur de soldat, l'honneur et la vracit du soldat, mon correspondant. Pour la bonne rputation de la presse franaise, j'espre qu'il ne se trouvera pas un seul journal franais pour oser ne pas reproduire les termes essentiels de cet crasant tmoignage. La cause est entendue. Nous savons, des musulmans et des orthodoxes, lesquels sont les bourreaux, lesquels sont les victimes. Et nous savons aussi, de M. Pierre Loti et de ses insulteurs, lequel est le grand honnte homme, lesquels sont les aboyeurs gages. CLAUDE FARRRE. II Maintenant ce passage de la lettre que je reois aujourd'hui mme d'une religieuse franaise, suprieure d'une des plus grandes maisons d'ducation en Orient, une sainte femme universellement connue et vnre l-bas, qui a transform ses salles d'tude en ambulance pour les blesss turcs: Nos pauvres Turcs, oui, je les plains du fond de mon coeur. Jamais nous ne trouverons autant de tolrance, autant de bont chez ceux qui veulent les chasser. Nos blesss ont t admirables de reconnaissance, et trs faciles soigner, etc. III _Lettre sur le passage des allis Salonique._ CORRESPONDANCE PARTICULIRE DES DROITS DE L'HOMME ... Les Turcs continuent se livrer au pillage et tous les excs, tant en Macdoine qu'en Thrace et en pire... (_Les Agences._) Tous les deux trois jours, cette information revient comme un _leitmotiv_ dans les communiqus que les agences tlgraphiques d'Athnes, de Sofia et de Belgrade envoient sans se lasser la presse mondiale, qui les enregistre bnvolement. Je demande la permission de donner aux lecteurs franais connaissance des nouvelles lamentables qui parviennent directement de Salonique, de Serrs, de Cavalla et d'autres centres macdoniens, et qui montrent sous un jour diamtralement oppos les prtendus excs turcs. Tout le monde sait dj ce qui s'est pass Salonique, o l'arme grecque s'est livre un sac en rgle de la ville. Je n'insisterai donc pas sur ces pnibles vnements, me contentant d'ajouter que dans les premiers jours de dcembre, malgr les dmentis arrachs par la force, la tranquillit tait encore bien loin d'tre revenue. Les Saloniciens n'osaient pas sortir de chez eux et ils se mettaient plusieurs, en plein jour, pour aller jusque chez le boulanger ou l'picier. A Serrs, au moment de l'entre des Bulgares dans la ville, un Turc tira deux coups de feu et abattit deux soldats. Ce fut pour les envahisseurs le signal d'un carnage pouvantable, autoris par les suprieurs. Durant vingt-quatre heures, sous la conduite des orthodoxes indignes, et sous l'oeil indulgent de leurs chefs, les soldats bulgares pillrent, volrent, violrent, massacrrent, s'enivrant de sang et de rapine. Plus de _quinze cents_ musulmans tombrent victimes de ce carnage inou. Naturellement, les juifs ne furent pas pargns. Un des leurs, M. H. Florentin, vit sa demeure envahie par une horde sanguinaire qui fit main basse sur les objets de valeur, dtruisant tout ce qui ne pouvait pas tre emport. A Cavalla, la tuerie ne fut pas aussi terrible, mais les actes de sauvagerie ne furent pas moins atroces. Le nombre des notables musulmans gorgs comme des moutons n'est pas infrieur cent cinquante. Le consul d'Autriche-Hongrie, M. Adolf Wix, n'a d son salut qu'en se rfugiant bord d'un bateau du Lloyd. De connivence avec la police bulgare, trois vovodes se prsentrent, minuit, chez les riches ngociants en tabacs isralites. Malgr les prires, les supplications, les offres de toutes sortes des femmes plores, les comitadjis enlevrent six chefs de famille, dont un asthmatique, un rhumatisant, un troisime atteint d'obsit, et les conduisirent par une pluie torrentielle Yeni-Keuy, situ six heures de distance. Les malheureux ne furent relchs que le surlendemain, contre une ranon de 22.000 livres turques (500.000 francs). Les vovodes auteurs de cet acte de brigandage seraient les compagnons de Tchernopeew, camacam actuel de Cavalla. A Drama, Nousretli, dans la rgion de Xanthie, Demir-Hissar, et un peu partout, o les croiss ont pourchass les adeptes du croissant, les mmes scnes se sont droules sous l'oeil bienveillant des officiers, presque avec leur consentement, sous leurs ordres peut-tre. _Soixante-dix mille_ musulmans ont t ainsi massacrs par les conqurants qui ont jur d'exterminer l'Islam, d'en extirper la racine. Ce qu'il y a de plus rvoltant, c'est l'attitude des orthodoxes sujets ottomans qui servent d'espions aux vainqueurs. N'est-il pas temps pour la presse, ce quatrime pouvoir, de demander un peu de piti, un peu de charit chrtienne, pour tant d'innocents, tant de veuves, tant d'orphelins, dont le seul crime est d'tre ns musulmans? SAM LVY, _ancien rdacteur en chef du _Journal de Salonique_._ IV _Lettre d'un Franais de Constantinople._ Constantinople, 8 dcembre 1912. Le mardi 19 novembre, vers 8 heures du soir, cent cinquante comitadjis bulgares pntrrent soudainement dans la ville de Dedeagatch. Jusqu' minuit, ces comitadjis se livrrent un pouvantable massacre de Turcs; ils pntraient dans les maisons, pillant et tuant vieillards, femmes et enfants. La complicit des chrtiens (orthodoxes) de la ville n'est pas douteuse: nous en avons vu plusieurs conduisant ces brigands et dsignant les maisons et les personnes turques. D'ailleurs toutes les habitations chrtiennes taient marques d'une croix blanche pour indiquer qu'elles devaient tre pargnes. Des Musulmans avaient cherch un abri dans une mosque; il n'y avait que des vieillards, des femmes et des enfants. Les Bulgares les cernent; de la porte entr'ouverte, un coup de revolver part; aussitt une vive fusillade est dirige sur ces malheureux, des bombes sont lances dans la mosque, ce fut un vritable carnage. Le lendemain, quand j'ai visit ce lieu de dsastre, j'y ai vu plus de vingt-cinq cadavres. * * * Les prtres catholiques italiens, qui ont une cole o est enseign le franais, avaient recueilli une trentaine de Turcs qui s'y taient rfugis. Ils furent dnoncs par des Grecs qui, comme orthodoxes, hassent les coles catholiques, dont la tolrance des Turcs avait jusqu'alors facilit le dveloppement. Les Bulgares s'y prsentent et exigent la livraison des rfugis: les Pres s'y refusent; mais l'un des principaux Turcs, nomm Riza bey, commissaire du gouvernement ottoman auprs de la _Compagnie Franaise des Chemins de fer_, craignant que cette hospitalit ne soit la cause de grands malheurs, se rend spontanment ces forcens. Ceux-ci l'emmnent et, une cinquantaine de mtres de l'cole italienne, je les ai vus s'arrter, croiser la baonnette et demander Riza bey de leur remettre son argent et de leur indiquer sa propre maison. Riza bey, que je connaissais, tait un jeune homme instruit, d'une trs bonne famille, et qui avait une femme et un enfant. La pense du danger qu'allait courir sa famille lui inspira, je n'en doute pas, le refus d'obir la sommation de ces bandits, qui le transpercrent de leurs baonnettes. Le malheureux s'affaissa; il tait mort. L'un de ses assassins lui enleva ses souliers pour s'en servir, et son corps resta pendant cinq jours la mme place; chaque jour, on lui enlevait un effet; au dernier moment, il ne lui restait que sa chemise et son caleon. * * * Les comitadjis bulgares retournrent alors auprs des Pres italiens et les menacrent de les tuer s'ils ne leur montraient pas leur caisse. Force leur fut de s'excuter: la caisse contenait cent livres turques, dont les bandits s'emparrent. A ct de ces Bulgares, il y eut les habitants de religion grecque qui envahirent les maisons turques, les mosques, les locaux du gouvernement et emportrent tout ce qui leur tombait sous la main, meubles, tapis, literie, etc... ... Ce pillage dura huit jours, c'est--dire jusqu'au moment o le drapeau franais apparut l'horizon; c'tait notre cuirass _Le Jurien-de-la-Gravire_; alors, comme par enchantement, les comitadjis disparurent et le calme revint. Les Grecs, ds l'entre des troupes balkaniques, s'taient montrs arrogants subitement vis--vis des trangers, insultant le vice-consul d'Autriche, M. Bergoubillon, agent de la Compagnie du Lloyd, ne parlant de rien moins que de fermer tous les tablissements europens: banques, etc., pour les remplacer par des grecs. Mon devoir est de rendre hommage l'vque grec de Dedeagatch, qui employa, dans cette triste circonstance, son nergie et son autorit protger les Turcs contre le pillage de ses propres fidles. Il russit ainsi sauver le camacam et de nombreux Turcs; mais il fut peu cout et menaa de quitter ses coreligionnaires et compatriotes aussitt la fin des hostilits, ne voulant plus rester, dit-il, la tte d'une communaut aussi indigne. A l'arrive du croiseur franais, le courageux prlat tint se rendre bord pour saluer le commandant, qui, pour le remercier et le fliciter de son attitude, lui rendit les honneurs en tirant plusieurs coups de canon. ... L'arme bulgare, qui avait laiss la ville la merci des comitadjis, rentra Dedeagatch ds l'arrive du croiseur franais. Le commandant, voyant la ville dsormais occupe par les rguliers, jugea inutile de dbarquer des marins et mit le cap sur Cavalla. A Cavalla, des horreurs pareilles celles de Dedeagatch s'taient commises. Cependant, les officiers franais eurent le temps de descendre terre Dedeagatch et de se rendre compte des abominations commises; ils prirent mme quelques photographies. L'arme bulgare tait, Dedeagatch, sous les ordres du gnral de division Gueneff. Les Pres italiens se plaignirent lui de la conduite odieuse leur gard des comitadjis. Le gnral fit une enqute, constata les faits et retrouva mme soixante-dix livres turques sur les cent qui leur avaient t voles. Mais, leur dit le gnral Gueneff, comme nous avons l'intention d'lever un monument en l'honneur des soldats bulgares morts pendant la guerre, je garde cet argent pour cette oeuvre. Le mme gnral Gueneff, ayant appris que l'vque grec avait recueilli toutes les femmes turques dans l'cole grecque, afin de les mettre l'abri des mauvais traitements, russit dcider ce prlat les relcher, pour loger ses soldats. Les malheureuses durent retourner dans leurs maisons pilles et abandonnes et, dans la nuit, restes sans dfense, elles furent violes par les soldats de ce gnral. La deuxime nuit de leur arrive, les mmes soldats du gnral Gueneff pillrent les magasins de M. Rodhe, vice-consul d'Allemagne et agent de la Compagnie de transports Schenker. Les Bulgares ont plac des sentinelles devant chaque consulat, avec dfense qui que ce soit d'y pntrer; c'est ainsi que, malgr les protestations nergiques des consuls de France et d'Allemagne, les agents consulaires sont pour ainsi dire prisonniers, privs de tout contact avec leurs nationaux ou protgs et mis dans l'impossibilit de remplir leurs fonctions et leurs devoirs. Devant l'hostilit de la population grecque indigne, _beaucoup d'entre nous, Franais_, s'taient concerts pour prendre des mesures communes de dfense, en cas d'attaque. Heureusement, le _Jurien-de-la-Gravire_, avis, put arriver temps pour imposer respect et nous transmettre l'ordre de l'ambassadeur de rentrer Constantinople. Les Bulgares se sont galement empars du chemin de fer franais, ont expuls brutalement tout le personnel indigne et franais, sans distinction, et l'ont remplac par un personnel bulgare. Les autorits militaires refusrent de dlivrer aux agents franais le moindre reu ou pice officielle de prise de possession du matriel. _Sign_: X... (Communiqu par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.) V _Lettre d'un missionnaire franais._ MISSION DE MACDOINE R..., 21 novembre 1912. ... Enfin, j'ai des nouvelles de _Yenidj_. Une fois que les Grecs y sont entrs, ils ont commenc brler le Tcharchi (march couvert turc) et les maisons turques; mais, auparavant, tous les bons chrtiens (orthodoxes de Yenidj) se sont mis piller d'une manire odieuse; magasins et maisons turques, tout y a pass. Le samedi aprs-midi, le dimanche, le lundi, etc... cependant que les maisons continuaient brler; les riches n'taient pas moins ardents la cure que les pauvres, chacun a pris selon sa capacit, les uns pour vingt-cinq livres turques, les autres pour cinq cents. Il y a, Yenidj, quelques centaines de soldats grecs. Ils s'y conduisent comme Salonique, c'est--dire qu'ils pntrent dans les maisons, volent, pillent et violent. C'est du reste ce qu'ils ont fait dans tous les villages des environs de Yenidj, partout o ils ont pass. Ils se montrent trs fanatiques, rservant toute leur faveur pour ceux qui sont de religion grecque et traitant plutt mal les autres; aux Grecs de religion ils ont pay ce qu'ils ont rquisitionn, mais ils ont pris quatre-vingt-six moutons un pauvre Bulgare (schismatique) de Yenidj, sans paiement et sans garantie pour l'avenir. * * * Grecs et Bulgares se conduisent, en Macdoine, comme des Barbares, et cela fera certainement dtestable impression en Europe, quand on le saura. Tout s'est bien pass pour _Paliortsi_, mais aux alentours, les chrtiens (orthodoxes) des villages se sont conduits comme des sauvages. A _Bogdantsi_, les chrtiens ont dvalis les maisons turques, arrachant aux femmes leurs ornements, leur coupant le bout de l'oreille pour leur prendre leurs pendants, puis violant femmes et jeunes filles. A _Pobregovo_, les gens de _Bogdantsi_ et de _Stoyakovo_ ont fait irruption et, pendant que les uns se livraient au pillage, les autres violaient femmes et filles, et ce sont des chrtiens! De son ct, M. M... m'crit que les femmes et les filles qui, aprs le massacre des hommes _Rayanovo_, avaient t recueillies _Tolni-Todorak_, ont t tues et qu'il n'en reste plus que trois, selon les uns, neuf selon les autres. Inutile de dire que toutes ces victimes sont turques. A _Dolni-Poroy_, les Turcs ont t massacrs. A _Vaisly_, toute la population turque a t tue. A _Roucouch_, les excutions continuent et il y a une dizaine de Turcs tus chaque jour. * * * Aprs cela, que les journaux europens, _Croix_, _Univers_ ou autres, entonnent des dithyrambes la gloire des peuples balkaniques et parlent encore de Croisade, et de Croix contre le Croissant! Ici, tout le monde est coeur, et il faut esprer que l'Europe finira par ouvrir les yeux; car, le vol, la lubricit et l'homicide s'en donnent coeur joie, en ce moment, en Macdoine, et _ce sont des chrtiens_ (orthodoxes) qui _sur ce point rivalisent entre eux_. Ce qui nous inquite, c'est l'avenir. Quel sera le sort de la Macdoine? Grecs ou Bulgares? plaise Dieu que ce ne soit ni les uns ni les autres, car ce serait la ruine de nos missions franaises. Vous connaissez les Grecs, ils n'auront pas de repos qu'ils n'aient dtruit nos missions, car ils ne peuvent supporter les _Uniates_. Ce qui se passe en Bulgarie, mme pour les catholiques latins, n'est gure encourageant, et c'est encore pis que ce qui se passe en Grce. Aussi, dsirons-nous vivement que la Macdoine reste autonome, dt-elle mme devenir autrichienne. Peut-tre ne serait-ce pas, pour nous, un bien personnellement, mais ce serait le salut de la mission, du catholicisme et mme encore de l'influence franaise. _Sign_: D... (Communiqu par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.) VI (_manant du Consulat austro-hongrois sur l'entre des Serbes Prizrend le 5 novembre dernier._) Peu aprs que les troupes serbes eurent pntr en ville, nous entendmes la fusillade de l'infanterie dans les rues. M. Prochaska me dit alors avec indignation: C'est une trahison. Les Serbes sont en train de tirer sur les habitants qui ne leur font rien. Dans le consulat se trouvaient, en plus du consul, son secrtaire, deux kawas, un marchand italien, un sujet allemand et deux voyageurs autrichiens. En outre, il s'y trouvait galement vingt-deux blesss, dix-huit familles de la ville, plusieurs dames qui se chargeaient de prendre soin des blesss et un assez grand nombre d'enfants. Une section de soldats serbes conduite par un officier cheval apparut alors devant le consulat. L'officier demanda parler au consul. M. Prochaska vint alors la porte. Le chef lui renouvela l'ordre d'ouvrir le consulat afin d'y placer les soldats serbes blesss et afin de permettre la recherche des tratres turcs qui auraient pu s'y rfugier. M. Prochaska rpondit, avec politesse mais avec fermet, que l'hpital tait dj plein de blesss. L'officier repartit: Oui, il est plein de misrables Albanais, et ceux-l, nous les jetterons dehors. Le consul riposta: Messieurs, je vous ferai remarquer que le terrain sur lequel se trouve le consulat est un terrain neutre, et qu'il jouit de la protection de la monarchie que je reprsente. _Vous voyez flotter sur ces murs le drapeau autrichien, et en outre le signe de la Croix-Rouge internationale._ Le Serbe lui rpliqua: Ce sont l des mots inutiles. Je vous ordonne d'ouvrir. M. Prochaska ne fit ces paroles aucune rponse et rentra dans son bureau. L'officier serbe donna l'ordre ses soldats de pntrer de force dans le consulat. Avec des bravos et des cris insultants pour l'Autriche-Hongrie, les soldats arrachrent le drapeau austro-hongrois et le tranrent dans la boue. La porte fut ouverte avec violence, les soldats escaladrent le mur de l'entre et pntrrent dans le btiment. _Les familles des Albanais qui s'y taient rfugis furent tues sans merci. Il en fut de mme des blesss qui furent massacrs dans leur lit. Les femmes et les enfants furent tus._ Il y eut des Serbes qui _allrent_ jusqu' _souiller des cadavres_. Le consul protesta solennellement. Les Serbes lui rpondirent par des ricanements. (Communiqu par M. J. Odelin, de _l'OEuvre_.) VII _Lettre d'un Franais de Constantinople._ Je viens, dit-il, de parcourir la rgion entre Demir-Hissar, Serrs et Salonique; c'est un spectacle horrible, j'ai vu sur la route plus d'un millier de cadavres de paysans turcs, hommes, femmes, enfants, vieillards, massacrs par les chrtiens. VIII _Lettre adresse M. J. Odelin, qui, dans _l'OEuvre_, a si vaillamment fait campagne pour le bon droit, par M. Lucien Maurouard, ministre plnipotentiaire, qui fut vingt ans diplomate franais en Orient._ Paris, le 2 janvier 1913. Monsieur, Par ce fait mme que les Turcs sont plus adonns l'agriculture qu'enclins aux initiatives industrielles et financires, l'Empire ottoman est terre d'lection pour le dveloppement des intrts conomiques trangers. Voil plusieurs sicles qu' la faveur des Capitulations, nos comptoirs commerciaux se sont installs dans les chelles du Levant, y prosprant avec scurit, et, de nos jours, mines, ports, quais, phares, chemins de fer, rgies financires, banques, manufactures et exploitations diverses se sont crs dans cet Empire sous la direction de notre personnel technique franais et avec le concours de nos capitaux. Voil bien longtemps aussi que nos missions, nos coles (laques ou religieuses) propagent dans la plupart des villes notre enseignement et notre influence, l'abri, non seulement d'une parfaite tolrance, mais mme de rels privilges. En cas d'incidents dommageables aux personnes ou aux proprits trangres, on sait combien la protection de ces intrts et l'obtention d'indemnits s'il y a lieu, sont facilites aux autorits diplomatiques et consulaires par le rgime des Capitulations. Voil pour le pass; et voici pour l'avenir. Assez diffrente est et sera sans doute la situation dans les territoires dtachs de l'Empire pour la formation et l'accroissement des tats balkaniques. Ces peuples jeunes se montrent, comme c'est leur droit d'ailleurs, anims d'un nationalisme ardent, tendances plus ou moins exclusivistes, et certainement moins propice que la mentalit et les usages musulmans la pntration des intrts trangers. Il est notoire que la Croix orthodoxe, qui prside religieusement et politiquement aux destines des tats balkaniques, est nettement adverse la Croix catholique et qu'elle cherche vincer celle-ci autant qu'elle le peut. J'ai pu l'observer pendant un sjour de quatorze annes en Grce. Les rserves protocolaires, formules par la France dans les traits pour l'institution du Royaume de Grce et l'annexion des Iles Ioniennes, sont ludes par les autorits hellniques sur des points de relle importance: reconnaissance et situation de certains vques latins; statut des mariages mixtes. En raison mme de ce que leur excellente tenue leur assure une clientle nombreuse et distingue, les coles catholiques sont plus ou moins jalouses, ce qui, combin avec l'influence de l'antagonisme confessionnel, les met parfois en butte des attaques de presse et des tracasseries administratives sous de fallacieux prtextes. Il me parat aussi que nos intrts commerciaux et industriels n'ont qu' perdre au passage de la domination turque la domination balkanique. Ces donnes ont t gnralement omises dans presque tout ce qui s'est publi l'occasion du conflit oriental. Par contre, on a donn un large mais immrit regain aux lgendes tendancieuses et spcialement celles qui sont relatives aux massacres et pillages, mis indistinctement la seule charge des Turcs, dans le but, semble-t-il, de les discrditer devant l'opinion publique; or, il est avr que le Turc, naturellement placide, ne se livre des violences que provoqu par une rbellion: j'en ai t tmoin moi-mme en Crte, o les violences ont toujours eu le caractre de rciprocit entre chrtiens et musulmans. De mme en Macdoine, ce fut entre les allis d'aujourd'hui, rivaux quand mme, ennemis d'hier, et peut-tre aussi de demain, entre Bulgares et Grecs, que se produisit un long change d'actes de barbarie comme moyen d'viction et d'intimidation au service de la propagande politique. LUCIEN MAUROUARD. IX _Lettre moi adresse par deux Franais hautement honorables, qui s'taient fixs Salonique et vont tre obligs d'en partir._ Salonique, 19 janvier 1913. Un calme relatif existe en ce moment, avec la Cour martiale et la censure pralable. Et combien encore de vilenies! L'exode des familles musulmanes est presque gnral. Les Isralites leur tour songent partir. Quant nous, Franais, beaucoup des ntres ont dj perdu leur situation. Grecs et Bulgares se disputent la ville. Le Bulgare, plus brutal, fera sentir son joug plus inexorablement; le Grec, avec plus d'hypocrisie. Quant la France, l'admirable expansion de sa langue, de son influence industrielle et morale, sera absolument dtruite. Dj toutes les communications officielles, toutes les enseignes, tous les avis de chemins de fer ou de trains qui se faisaient en franais ne se font plus qu'en grec. Chaque jour nous apporte de nouveaux tmoignages des atrocits bulgares. Elles dpassent l'imagination. Des femmes enceintes ont t ventres et, de la population musulmane de cette partie de la Macdoine, il ne reste que les fuyards. Quant aux prisonniers turcs qui taient Salonique, _on ne les voit plus_. Et les officiers bulgares, presss de questions, commencent avouer qu'ils les ont mthodiquement extermins. X _Lettre que m'adresse le colonel franais Malfeyt, qui fut dtach pendant sept ans dans la gendarmerie internationale de Macdoine._ J'ai vcu avec les Turcs pendant sept ans, Salonique, Monastir, Uskub, dans toutes les classes de la socit et surtout parmi les soldats; c'est vous dire combien je les connais et, ds lors, combien je les aime. Pendant mes annes de service en Macdoine, je n'ai jamais constat ni entendu parler de crimes commis par des Turcs, et je crois qu'on ne pourrait pas en signaler un seul, en _prouver_ un seul, tandis que je puis citer par douzaines des crimes commis par les Balkaniques. Les autorits ottomanes dpchaient constamment des troupes pour mettre la raison les bandes grecques, serbes ou bulgares, qui s'entretuaient, fomentaient des troubles et maintenaient le pays dans une anarchie continuelle. Est-ce que ce sont ces rpressions qu'on appelle des massacres? Dans ce cas, moi aussi, j'ai contribu pourchasser ces bandes. En Asie Mineure, n'y a-t-il pas une tranquillit parfaite? Pendant les deux annes que j'ai parcouru le pays, je n'ai jamais entendu parler de meurtre ni de vol! On peut dormir portes ouvertes! Et cependant il y a des Grecs et des trangers en grand nombre; _mais ici aucune puissance ne poursuit une politique annexioniste_. Non, notre injustice envers les Turcs est rvoltante. Ce peuple si bon, si doux, si digne, ne mrite que notre estime. COLONEL MALFEYT. XI _Lettre que m'adresse un Roumain de Bucarest._ Comme on voit que vous connaissez bien les Turcs--que nous coudoyons depuis des sicles, nous autres Roumains--ces Turcs, que les vicissitudes des temps ont rendus nos matres pendant de longues annes, mais qui, chose incroyable et sans exemple dans l'histoire, n'ont jamais t has dans le pays, tant ils taient bons et justes, et tant ils avaient le respect de la parole donne. La Roumanie vous portera dornavant une affection reconnaissante pour les paroles de justice, pour les accents indigns que vous jetez la face de l'Europe comme une fltrissure. DEMTRE RACOVICEANO. XII _Lettre que m'adresse un capitaine franais qui servit onze ans dans la gendarmerie internationale de Macdoine._ Votre plaidoyer en faveur de nos amis turcs a un trs grand retentissement dans leur coeur, qui est un coeur d'or, comme vous le savez. Le bien que vous faites ainsi la cause franaise rpare les ravages que notre presse, vendue aux vainqueurs, a causs notre influence; vous maintiendrez quand mme, chez la victime insulte, l'amour de notre pays, tandis que les vainqueurs d'aujourd'hui nous renieront demain. CAPITAINE X***. XIII _Lettre que m'adresse un Turc de Constantinople._ Notre coeur saigne la pense que, dans notre malheur, l'insulte nous vienne de cette noble France que nous avons appris aimer ds notre plus tendre enfance, au foyer maternel d'abord, puis l'cole franaise installe dans nos villes et nos villages; c'est avec votre littrature que nous ne cessons de nourrir notre intelligence. Eh bien! monsieur, vous ne le croiriez pas; malgr les insultes du _Temps_ et d'un grand nombre de vos journaux, nous ne pouvons cesser d'aimer la France, notre seconde patrie, et la pense qu'en cas de guerre avec l'Allemagne elle pourrait tre de nouveau vaincue, me plongerait dans la douleur et la tristesse comme cela m'arrive pour mon propre pays. X*** BEY. XIV _Lettre que m'adresse _un groupe_ de jeunes filles isralites de Constantinople._ Nous sommes de petites isralites turques et nous partageons toutes les souffrances endures si courageusement par nos compatriotes musulmans. Oui, malgr ce qu'en diront nos ennemis, les vrais Turcs pourront tre fiers de s'tre vaillamment dfendus et d'avoir sauvegard l'honneur. Oui, malgr tout, la Turquie sera notre patrie, celle qui nous a recueillis, nous isralites, avec tant de gnrosit! Nous sommes heureuses de trouver en vous un dfenseur de cette Patrie sur laquelle psent tant d'injustes accusations, etc. (Suivent cinq noms de jeunes filles.) XV _Lettre que m'adresse un ingnieur en chef franais._ Combien vous avez raison d'lever la voix en faveur de cette race si belle et si bonne: les Turcs! Je parle leur langue, j'ai vcu douze ans parmi eux en Macdoine, en Anatolie, en Arabie. Si tant est que les vertus indiquent et distinguent la religion des hommes, en Orient, le meilleur chrtien, c'est le Turc. Comme vous j'ai souffert des ignominies lgendaires rpandues comme plaisir sur nos pauvres amis; mes yeux se sont mouills des malheurs immrits qui les frappent. J'ai essay d'lever la voix aprs votre premier appel; mais, bien entendu, aucun journal n'a accueilli mes plaintes. Nanmoins j'essaierai encore, avec ardeur, presque avec colre. Le ressentiment que j'prouvais contre mes semblables a t calm par votre livre, il m'a sembl tre moi-mme alors moins impuissant. B*** _Ingnieur en chef_. XVI PRESSE ALLEMANDE _KREUZZEITUNG, 5 fvrier._ _En ditorial et sous la signature de Theodor Schiemann:_ Les bandes qui suivent les troupes bulgares et serbes, les comitadjis, se rassemblent partout comme des hynes, et malheur quiconque tombe entre leurs mains! A notre satisfaction, l'Italie a pris l'initiative de rclamer une enqute au sujet des atrocits qui ont t commises par ces btes fauves sur le sol albanais, macdonien et thrace. Sir Edw. Grey, en prsence d'une question pose ce sujet la Chambre des Communes, s'est rfugi derrire un _ignoramus_, bien que son devoir et t de savoir, et d'ailleurs l'Angleterre n'a pas l'habitude de se taire quand il s'agit d'atteintes portes aux fondements de la morale humaine. Le docteur Ernst Jaeckh a fait paratre un livre intitul: _L'Allemagne en Orient aprs la guerre balkanique_ (chez Martin Mricke, Munich 1913). Il a rendu ainsi le service de mettre en lumire, grce aux communications de tmoins dignes de foi, les faits qui, la honte de l'humanit, se sont accomplis dans cette guerre pouvantable. Nous ne pouvons nous empcher d'en signaler quelques-uns emprunts aux rcits de tmoins allemands: fonctionnaires, pasteurs, etc... Il existe d'ailleurs des documents officiels et des photographies qui confirment notre affirmation. La conduite des Bulgares, dclare une lettre allemande, dpasse au dcuple tout ce que les Turcs ont pu commettre, et on pourrait croire revenus les temps des Huns ou les priodes les plus terribles de la guerre de Trente Ans. C'est toujours la mme histoire: les hommes trouvs dans les villages et les villes sont massacrs sans piti, les femmes et les filles sont violes, les villages sont pills et brls, et ce que les balles ont pargn meurt de faim et de froid. Voici d'ailleurs un exemple: Dans le village de Ptropo, deux jeunes filles ont t violes devant les yeux de leur mre; celle-ci, ne pouvant supporter ce spectacle, saisit un fusil et tira. Ce fut le signal d'un vritable bain de sang. On rassembla toutes les femmes et toutes les filles, on les enferma dans le caf du village et on y mit le feu. Toutes prirent dans les flammes au milieu de cris dchirants. Ce cas est tout fait typique. Dans certains endroits, on a eu le front de donner aux victimes le baptme chrtien (!!!) avant de les massacrer. Dans le village d'Esehkeli, prs de Kilikich, on a enterr vivantes dix jeunes filles. Une dame autrichienne crit de Cavalla son frre: Des gens qui n'avaient pas commis d'autre crime que celui d'tre musulmans et pris parmi les notables de la ville, furent emprisonns et traits sans procdure de la faon la plus cruelle. A minuit, les prisonniers furent veills, dpouills de leurs vtements, attachs trois par trois, lards de coups de baonnette et assomms coups de crosse. La premire nuit, trente-neuf furent excuts, la seconde nuit, quinze, etc... A Serrs, les Turcs se mirent en dfense et abattirent deux soldats. Aussitt l'officier qui commandait ces derniers tira sa montre et dit: Il est maintenant quatre heures; jusqu' demain quatre heures, faites des Turcs ce que vous voudrez. Ces btes fauves massacrrent pendant ces vingt-quatre heures 1.200 Turcs, d'aprs les uns, 1.900 d'aprs les autres... Sans aucun doute, l'appel la croisade du tsar Ferdinand est cause de ces atrocits. Le colonel Veit raconte que les comitadjis ont brl toutes les localits musulmanes entre Tchataldja et Andrinople. On ne voit plus aujourd'hui une seule maison, une seule cabane; tout a disparu dans les flammes. Des milliers de familles ruines ont migr, emportant leur petit avoir ainsi que leurs femmes et leurs enfants dans des chars trans par des buffles. Ils sont en ce moment devant les portes de Constantinople o la faim les tourmente. Ils ne se plaignent pas, ils ne mendient pas et se nourrissent misrablement de quelques grains de mas. A Byk Kardistan, j'ai vu moi-mme des douzaines de blesss turcs que les troupes en droute n'avaient pu emmener avec elles et que les patrouilles bulgares ont horriblement mutils. Nous autres officiers, nous l'avons dj rpt des correspondants de guerre: c'est en caractres de feu qu'il faudrait rpandre sur la terre la nouvelle de toutes ces atrocits... Au contraire, tous les rapports sont la louange des Turcs, tels sont ceux du capitaine Rein, et du professeur Dhring. Ce dernier, en parlant des Turcs, les qualifie de peuple honnte et brave et conclut par ces mots: Ils ne sont pas encore mrs pour la civilisation europenne. Esprons cependant qu'il sera permis la Turquie de renatre en Asie Mineure, car les Turcs le mritent pour leurs qualits: ils sont pieux, fidles, honntes, simples et braves. Le capitaine Rein, lui, rsume son jugement dans le mot de Bismarck: Le Turc est le seul gentilhomme de l'Orient. Quand on songe toutes les atrocits commises et dont nous ne citons ici qu'une faible partie, on comprend le cri d'appel du docteur Jaeckh: Il n'y a donc en Europe aucune volont, aucune main en faveur de l'humanit, aucune voix en faveur de la civilisation? Et cependant, les faits qui se sont passs sont tablis par des documents srieux, par des photographies, etc... Il nous semble impossible que l'opinion ne s'agite pas et que l'initiative prise par l'Italie reste sans cho. C'est en vain que la Russie s'efforce de cacher les crimes de ses protgs bulgares et serbes. C'est en vain que la presse franaise persiste se taire. C'est en vain que Sir Edw. Grey reste d'un flegme glacial et bouche ses oreilles pour ne pas entendre et ses yeux pour ne pas voir. XVII _Traduction de la lettre adresse Pierre Loti, en turc, par S. A. I. le prince Youssouf Izzeddine, hritier de Turquie._ Mon cher monsieur Pierre Loti, L'humanit entire est tmoin des drames sanglants qui se sont drouls ces derniers temps dans cet Orient qui constitue le fond de vos oeuvres et de vos pomes inapprciables et immortels par leurs vues gnreuses et leurs beauts naturelles. Des fumes, des brouillards de sang innocent rpandu flots et sauvagement, ont obscurci le ciel clair et limpide que vous admiriez dans le temps et des lamentations ont remplac le gazouillement des oiseaux. Alors que des massacres et des horreurs se perptuent en Roumlie, c'est--dire sur les confins de l'Europe; alors que les oreilles se bouchent ces calamits et ces temptes vous seul, avec quelques amis de l'humanit et de la civilisation comme vous, avez lev la voix en faveur du droit et de la vrit. Votre plume est devenue l'tendard du combat pour la justice. Vous avez dchir les tnbres, clair les hommes de conscience et de foi. Je suis sr qu'un jour le monde civilis tout entier se groupera sous les plis de votre drapeau du droit et de la vrit. Ni mon pays ni moi n'oublierons jamais vos nobles et gnreux sentiments ainsi que vos luttes humanitaires. Nous vous vnrerons et glorifierons ternellement, homme juste et sage. YOUSSOUF IZZEDDINE. XVIII _Rponse de Pierre Loti au Prince hritier de Turquie._ Monseigneur, Au del de ce que les mots peuvent dire, je suis mu de la reconnaissance que me tmoigne la Turquie, et dont je viens de trouver la haute et souveraine affirmation dans la lettre que Votre Altesse Impriale m'a fait l'honneur de m'crire. Cette lettre, je la conserverai parmi ce que j'ai de plus prcieux, et mes fils, qui elle sera lgue, continueront aprs moi, je l'espre, mon attachement ma seconde patrie orientale. Cependant, je ne mritais pas d'tre remerci, car il m'et t impossible de ne pas faire ce que j'ai fait: tout simplement, j'ai suivi l'lan de mon coeur, si fidle la noble nation turque, j'ai obi l'impulsion de ma conscience indigne,--et je me suis senti fier ensuite de subir l'insulte et la menace pour avoir dnonc tant de crimes. Mon effort n'a pas t vain. Il y a dans mon pays une immense majorit de gens de coeur et de sens, que l'on avait abuss par des calomnies hontes, par d'officiels mensonges--ou mme d'officiels dmentis; ceux-l, il m'a suffi de les clairer pour les ramener vers notre chre et malheureuse Turquie. J'en ai ramen beaucoup, ainsi que me le prouvent les lettres qui m'arrivent par centaines, et aussi les articles d'une presse non vendue. Je suis heureux d'ajouter du reste que j'ai t second dans ma tche par _tous_ ceux de mes compatriotes qui ont habit l'Orient et qui connaissent les Turcs autrement que par d'abjectes ou enfantines lgendes. Je continuerai la lutte comme si ma propre patrie tait en jeu. Mais ce petit courant de sympathie, que je serai parvenu crer peut-tre, comptera, hlas! pour si peu de chose auprs des effroyables malheurs qui fondent de tous cts sur l'Islam et dont je me sens cruellement meurtri!... J'ai l'honneur d'tre, avec le plus profond respect, Monseigneur, De Votre Altesse Impriale, Le reconnaissant et affectionn PIERRE LOTI. XIX _Lettre du Grand Vizir Pierre Loti._ SUBLIME PORTE GRAND VIZIRAT Le 16 fvrier 1913. Cher monsieur, Tandis que l'Europe entire et la presse salarie avaient pris le parti de fermer les yeux sur les atrocits et les tueries organises par les allis balkaniques, votre noble voix s'est fait entendre pour prendre la dfense des opprims. Je vous remercie chaudement pour cette belle tche que vous avez assume au nom de l'humanit. J'aime esprer qu'il se trouvera en France de nobles coeurs qui, se souvenant de l'amiti sculaire des deux nations, ne tarderont pas imiter votre bel exemple et unir leurs efforts aux vtres pour arrter l'extermination systmatique de la population paisible des provinces occupes par les allis. Agrez, cher monsieur, avec l'expression de mes sentiments de profonde reconnaissance, l'assurance de ma trs haute considration. _Le Grand Vizir_, MAHMOUD CHEVKET. * * * _Rponse de Pierre Loti:_ Altesse, Combien profondment je suis touch de la lettre que vous avez bien voulu m'crire. Rien ne pouvait m'tre plus prcieux qu'un tel tmoignage de reconnaissance. Ma voix cependant n'a eu que bien peu de pouvoir, hlas! pour fltrir comme il et fallu tant de crimes hypocrites, commis au nom de la Croix. Mais que faire, quand on a contre soi le gouvernement de son pays, presque toute la presse--et presque toute l'opinion, prpare de longue main par d'habiles calomnies! Au moins, aurai-je affirm vos compatriotes qu'il leur reste, chez nous, l'inbranlable sympathie documente de tous ceux qui les connaissent, qui ont vcu en Orient et qui savent la vrit. Peut-tre en mme temps aurai-je quelque peu servi mon pays, dans la mesure de ma force, en proclamant que tous les Franais, grce Dieu, ne sont pas avec ceux qui souscrivent l'extermination sans merci d'une noble race vaincue. Avec mes remerciements, veuillez agrer, je vous prie, Altesse, l'hommage de ma respectueuse considration. PIERRE LOTI. XX _Document communiqu au _Gil Blas_ par M. Robert Duval._ Le sous-gouverneur de l'le de Lemnos porte la connaissance de la Sublime-Porte que des vnements d'une excessive gravit se sont produits rcemment. Les autorits militaires hellnes procdent actuellement, dans les villages de Lera et de Strati, la revision des procs ayant acquis force de loi depuis vingt ou trente ans, et prononcent l'heure actuelle des sentences arbitraires en faveur des Grecs, la seule fin de terroriser les musulmans, que l'on extermine aprs les avoir battus de verges et fouetts au sang. Ceux qui ont pu chapper ces massacres se sont vus dans la douloureuse ncessit d'abandonner leurs foyers pour sauver leur propre existence. Le cheikh des derviches Serrs, Aghiagh effendi, informe en outre ses suprieurs qu'aprs l'occupation de cette ville par les Bulgares, des milliers de musulmans ont t massacrs, plusieurs hommes et femmes contraints par des violences embrasser la foi orthodoxe, nombre de jeunes filles enleves et expdies en Bulgarie, des maisons pilles et saccages, les cimetires et les mausoles profans et les objets prcieux s'y trouvant, enlevs. D'autre part, le prpos des fondations pieuses de l'le de Mitylne fait savoir au ministre comptent que tous les mausoles et les tombeaux musulmans ont t pills et saccags par les soldats hellnes. Le chef de la communaut musulmane Chio a dclar galement aux autorits impriales du vilayet d'Adin que les mmes profanations ont t commises froidement dans l'le, aprs l'occupation grecque. En outre, le gouverneur de Lemnos informe, dans un rapport, la Sublime-Porte que les fonctionnaires ottomans, ci-dessous mentionns, ont t assassins de la manire la plus froce par les officiers et les soldats grecs dans le port de Moundouros: Assaf bey, greffier de justice; Salin effendi, commandant du port; Mahmoud effendi, fermier de la dme; Chukri effendi, notable de Moundouros; Hussein effendi, facteur; Remzi effendi, greffier; Ahmed effendi, fonctionnaire de la Banque agricole; enfin, Ibrahim effendi, notable de Lemnos, _assassin par mprise la place de son frre_. Ledit gouverneur ajoute qu'il tient aussi d'une source prive et authentique que douze autres personnes notables et fonctionnaires dans les les avoisinantes de Lemnos ont t galement conduits au port de Doundouros et lchement assassins en mme temps que les malheureux ci-haut mentionns. On parlera encore des atrocits turques!... ROBERT DUVAL. XXI _Lettre que m'adresse un ingnieur roumain._ Ici, nous savons de faon certaine que pendant cette guerre, les allis ont massacr non seulement les populations musulmanes, mais aussi de tranquilles populations roumaines. Ils ont ferm les glises et les coles roumaines, ont brl les livres et les vangiles crits en roumain, ont emprisonn et tu les prtres et les instituteurs roumains. Les tortures subies par ces malheureux sont inoues. L'instituteur roumain Dmtre Cicina (lisez Tjicina), le directeur des coles de Turia, a t appel par lettre officielle et tu d'une manire atroce; on lui a coup d'abord la langue, ensuite on lui a arrach les cheveux, puis on lui a coup chaque veine du corps. Le cadavre de ce malheureux a t jet sur les bords d'une rivire la proie des chiens vagabonds. La veuve et les enfants de notre martyr se trouvent Bukarest, et on peut leur faire demander les rcits de ces atrocits par une personne digne de foi, par exemple M. le ministre franais rsidant Bukarest... etc... etc. A Klebi-Cliscera, les Grecs ont incendi 250 maisons roumaines et l'glise roumaine Saint-Nicolas. Les coles roumaines ont t incendies aussi. Les Roumains: George Galbadjari, N. Maugrosi et Caracuta ont t tus. DANIEL KLEIN, _Ingnieur forestier_. XXII _Fragment d'une lettre que m'crit un notable Turc de la ville de Brousse._ ... Comme vous le savez, pendant la guerre turco-russe, ce sont encore les Montngrins, ces coupeurs de nez et d'oreilles, qui s'taient lancs les premiers, surprenant la premire rencontre les rguliers turcs et les martyrisant, et faisant de leurs figures de vritables effigies d'orangs-outangs. L'Europe tait alors plus bienveillante pour les pauvres Turcs puisque les photographies, reprsentant une vingtaine de malheureux dfigurs, envoyes la presse par mes soins pour que l'opinion publique ft difie, trouvrent place dans le _Graphic_, le priodique anglais bien connu. Les autres journaux cependant n'en soufflrent mot. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il serait facile de retrouver encore chez Abdullah frres, photographes Pra, les clichs de ces photographies. Mais, pour le cas o cela ne serait pas possible, se trouverait-il en France un journal illustr qui consentirait reproduire un groupe de vieillards encore en vie, de ceux qui, durant la guerre turco-russe, furent abominablement dfigurs par les mmes Montngrins sauvages et inhumains? XXIII _Fragment de la lettre que m'adresse la Ligue de la Dfense nationale turque._ ... Et lorsque nous restions stupfaits de notre abandon par la France que nous avions appris aimer, c'est vous qui nous avez rappel qu'en dehors et bien au-dessus de cette nouvelle France financire, pre et jouisseuse, aveugle par les reflets de son ftiche d'or, vit toujours la France que nous connaissons, la France intellectuelle et morale, la vraie France, qui pendant de longs sicles a patiemment difi sa grandeur sur de nobles traditions de justice, de moralit et de solidarit humaine. C'est elle que les financiers arrogants doivent leur existence; c'est de son prestige qu'ils abusent lorsque, sous l'empire de la passion aveuglante du lucre, ils prostituent de bas apptits le fruit de son travail, qu'elle leur a confi pour servir l'extension de son influence civilisatrice, et au relvement moral et matriel des peuples moins heureux. Cette France, souvent lointaine, distraite par le travail de la pense, ignore les abus qui se pratiquent en son nom. C'est vous encore cette fois qui, la tte d'un petit groupe d'amis dvous la cause du Droit, avez assum la tche de la rveiller. Lorsqu'elle le sera, qu'elle aura dchir le voile de mensonges et de calomnies dont on a couvert ses yeux, et que, dans toute leur hideuse ralit, elle contemplera les crimes indescriptibles qui se perptrent au nom de la Croix, emblme de l'amour fraternel, frmissante d'indignation et d'horreur, elle n'hsitera pas, nous en sommes srs, lever la voix, et faire sentir le poids de sa colre ceux qui oublient trop que la devise: La Force prime le Droit n'est pas la sienne, et qu'elle est jalouse de ses hautes traditions... etc..., etc... _Sign_: HOULOUSSI, _Prsident de la Ligue de la Dfense nationale ottomane._ XXIV _Lettre que m'adresse un tudiant polonais de l'Universit de Vienne._ Quand les Polonais, aprs trois insurrections dsespres, furent dfinitivement battus, ils se rfugirent en France et surtout en Turquie o ils furent reus avec une gnrosit admirable. Et cependant, c'est la Pologne qui, de toutes les nations europennes, avait fait le plus grand tort la Turquie, surtout pendant la guerre de 1683. Cette gnrosit avec laquelle les Turcs nous accueillirent est un exemple sans pareil. Le sultan d'alors, Abdul-Medjid, en protgeant ainsi les rfugis polonais, risquait cependant de s'attirer une guerre terrible. Votre livre nous a caus une consolation si grande que je ne puis vous l'exprimer. Le directeur de notre Universit, un vieillard respectable, qui avait vcu vingt ans parmi les Turcs, s'cria presque en pleurant, aprs avoir ferm votre livre: Vraiment il a lev un monument imprissable, non seulement dans le coeur des Musulmans, mais encore de tous ceux qui les connaissent, etc... XXV _Fragment d'une lettre que m'crit une dame russe._ La photographie que vous reproduisez sur la couverture de votre livre a remu tous mes plus tristes souvenirs. Je suis une vieille femme, monsieur, et, en 1877, lors de cette campagne de Turquie qui fut le premier dchanement d'une Europe imbcile contre ces infortuns Turcs, j'tais en qualit de soeur de charit sous les murailles de Plewna. Combien de pauvres Turcs n'ai-je pas vu amener peu prs dans l'tat dans lequel a t mis l'original de la photographie que vous avez fait reproduire! Ils avaient t mutils par des bandes serbes, bulgares et montngrines, ces atroces Montngrins surtout, qui portaient comme croix d'honneur pendues leur ceinture, les oreilles des Turcs qu'ils avaient martyriss avant de les tuer! Et cela on l'oublie, de mme que la rsignation de leurs victimes, qui avaient la force de ne pas les maudire. Et toutes ces atrocits se pratiquaient au nom de la religion chrtienne, en l'honneur de la Croix du Christ! etc., etc... XXVI _Lettre que m'adresse un lieutenant de vaisseau franais, au retour d'une campagne dans le Levant._ J'tais nourri des classiques et plein d'admiration pour la nation grecque, quand je suis arriv pour la premire fois dans le Levant, en Crte. M. Venizelos prsidait alors, avec l'astuce et la mauvaise foi que vous connaissez, aux destines de l'le. Aprs deux ans de sjour, je suis revenu avec un dgot profond pour tout ce qui est grec, et une immense piti pour le bon, le doux, l'hospitalier peuple turc, opprim par ses propres chefs, spoli, assassin par les orthodoxes chaque fois que ceux-ci en trouvent l'occasion. Je ne puis vous dire avec quel sentiment de soulagement j'ai entendu votre voix s'lever enfin pour dmasquer les mensonges et exciter la piti envers ces malheureux innocents que l'on tue et dont en outre on souille la mmoire. X., _Lieutenant de vaisseau._ XXVII _Lettre d'un religieux franais de Scutari publie par M. Jean Tharaud dans sa brochure _La Bataille Scutari_._ ... Vous me trouvez turcophile, chers parents. Comment ne le serais-je pas! Voil vingt-trois ans que je vis au milieu des Turcs, que j'apprends connatre l'me de ce peuple, ses qualits de coeur, sa large tolrance, sa foi profonde en Dieu, son respect de l'autorit, sa vaillance, son patriotisme. Tous les journaux catholiques de France peuvent parler de croix contre le croissant, ils ngligent d'ajouter que cette croix est tout ce qu'il y a de plus grecque. Et, vraiment, ils oublient trop que depuis des annes dj la Turquie donne nos religieux le pain que la France leur refuse... Les mensonges d'une presse vnale ou mal informe n'y changeront rien, les Turcs font la guerre en soldats; les Balkaniques la font en bandits. Les journaux peuvent parler des atrocits turques, mais les atrocits des tats orthodoxes dpassent en horreur tout ce qu'ont fait les Turcs dans le pass. Des lettres crites par nos frres de Salonique et de Chio; d'autres lettres adresses par des parents aux enfants de nos coles pourraient vous difier sur la soi-disant civilisation de ces petits peuples prtendus chrtiens. XXVIII _Lettre que m'crit un notable franais de Salonique._ Salonique, 21 mars 1913. Mardi, 18 courant, sur les quatre heures et demie du soir, le roi Georges de Grce, revenant d'une de ses coutumires promenades pied, fut mortellement atteint d'une balle de revolver tire par une sorte de dsquilibr. Un aide de camp accompagnait Sa Majest. Deux gendarmes crtois suivaient une certaine distance. L'assassin, aussitt arrt, fut interrog par un officier grec. Voici les paroles textuelles de cet officier: L'assassin parle trop purement notre langue pour que ce ne soit pas un Hellne. En effet, il avoua s'appeler Alexandre Skinas, tre grec et professeur. Ces choses vous sont connues. _Ce que vous devez ignorer, ce que, du moins, on a prcieusement cach, ce sont les scnes qui suivirent._ Soldats et gendarmes crtois se rurent dans ce quartier avec cette soif de massacrer, de tuer qui parat tre la plus grande jouissance des peuples balkaniques. Je vis trois gorgements sous mes yeux, dont un d'un pauvre vieux mendiant ngre. Les officiers disaient ceux qui portaient le fez, de l'ter, car ils n'taient pas matres de leurs hommes. Aux balcons, les _dames_ grecques criaient: tuez-les, tuez-les. On estime, comme nombre le plus bas, une centaine le nombre des victimes. Une lve du cours des jeunes filles de la mission laque et un garon du lyce, tous deux musulmans, ont eu leurs parents assassins. Le pre de ce dernier, Kapandii effendi, ne rentrant pas chez lui, sa femme affole court les postes de police. On la reoit avec des sarcasmes en lui disant que son mari repose en lieu sr. Cette victime trs connue, notable d'ici, tue sa porte, est transporte au loin pour enlever la preuve du crime. Le lendemain, les journaux--par ordre--affirment que la gendarmerie crtoise a t admirable dans cette horrible soire. Hypocrisie et cruaut. Censure pralable et impossibilit d'tablir la vrit. Voil des faits _nouveaux_--si j'ose m'exprimer ainsi--et absolument contrls. XXIX _Documents officiels contrls, et qui furent publis en premier lieu par le _Gil Blas_._ 180 paysans turcs brls vifs. Sans mme parler des 5.000 soldats bulgares du gnral Kordatcheff, qui, le samedi 27 octobre, fusillaient 5.120 musulmans, et auraient tu jusqu'aux orthodoxes, sans l'intervention du mtropolite, rappelons les vnements de Kulkund. A Kulkund, du caza d'Avret-Hissar, les villageois turcs furent appels par les Bulgares de Montoul, sous prtexte de les faire inscrire dans un registre. C'tait un mardi, quinze jours aprs l'occupation. Ils furent amens dans une djami (mosque) et l, les comitadjis bulgares, accompagns de villageois bulgares, ont divis les Turcs en groupes de huit personnes et aprs avoir mis de la paille arrose de ptrole les ont brls. Le nombre de Turcs brls dans la localit s'lve 180 personnes. Puis les Bulgares ont brl 200 garons et ont amen avec eux 58 jeunes musulmanes, au village de Montoul. Seulement 60 familles de la localit de Kulkund ont pu chapper cette tuerie. Des faits analogues se sont drouls Poroy-Zir, Poroy-Bala, Orgamli, Reyan, Durlan, Zchirnal, Dedeagatch, Stroumnitza, Garnach-Zir, Zioran, etc. Les villageois de Petritch, Menlek, Demir-Hissar, Angista, Vilasta, Koutta, Chililan ont t extermins. Les armes bulgares et balkaniques semblent avoir voulu procder l'extermination systmatique de toute la population paysanne islamique. Dans les rgions de Serrs, Cavalla, Demir-Hissar, plus de 70.000 musulmans ont t supplicis et massacrs, sous l'oeil des officiers bulgares. XXX _Je reois d'un groupe de Juifs de Salonique la protestation suivante, qui est toute l'honneur de la race isralite_: Cher matre, A la page 119[11] de votre livre, vous dites: Pauvres Turcs, les voici renis mme par les Juifs de Salonique. [11] Page 126 de cette nouvelle dition. Au nom de tous mes coreligionnaires, je viens protester contre cette affirmation. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas reni leurs amis les Turcs. La lettre laquelle vous faites allusion pour l'attester, et que le _Temps_ s'est empress de reproduire, est l'oeuvre d'un Grec, fonctionnaire au bureau de la presse d'ici, qui pour la circonstance a cru politique de mettre un nez juif; elle a t publie dans un petit journal grec gouvernemental de langue franaise, fond pour attirer les Juifs, tous de culture franaise, l'hellnisme. Non, cher matre, les Juifs d'ici n'ont pas reni les Turcs; ils n'ont pas oubli que, l'poque o toute la chrtient, ligue dans une commune pense de haine, traquait de toutes parts leurs anctres errants travers les mers en qute d'un gte, le Turc leur ouvrit larges les portes de l'hospitalit. Non, les Juifs de Salonique n'ont pas reni leurs amis les Turcs. Ce petit fonctionnaire grec en a menti. L'attitude des Juifs de Salonique a t hroque lors de l'entre des armes grecques dans la ville. Risquant les pires reprsailles de la part des soldats ivres de leurs victoires, les Juifs, malgr des injonctions directes, refusrent nergiquement de pavoiser aux couleurs hellniques. Ils observrent une rserve si digne et si sincrement attriste qu'ils s'attirrent, durant plusieurs jours, les haines et la colre de la populace et de la soldatesque. On viola leurs femmes, on pilla leurs maisons, on les maltraita, on les emprisonna, et on fit peser sur eux, pendant une semaine, la menace d'un massacre en masse. Encore aujourd'hui, aprs trois mois d'occupation, malgr des avances pressantes, des protestations de sympathie, de fervente amiti, les Grecs n'ont pu obtenir que les Juifs renient les Turcs. La conversation du Grand Rabbin avec le roi de Grce, que tous les journaux ont publie, en est la preuve vidente. La mmoire de notre peuple est fidle et tenace: l'empreinte de la reconnaissance ne saurait s'en effacer. * * * * * Je ne donne pas le nom des signataires, par crainte de leur attirer de cruels chtiments. P. LOTI. XXXI _L'opinion de Frdric Masson, de l'Acadmie Franaise._ Je suis convaincu, depuis que j'ai t en Orient, il y a quarante-cinq ans, que, _sans les Turcs_, voil longtemps qu'il n'y aurait plus un catholique romain dans l'empire ottoman. XXXII _Encore une des lettres que m'adressent mes lecteurs inconnus._ J'ai vcu en Orient les trois meilleures annes de ma vie; j'y ai t en relation avec toutes les races. Je puis d'autant mieux dire combien est profondment justifie votre sympathie pour les musulmans, combien vrai le jugement que vous portez sur la bassesse, la rapacit et la lchet des levantins chrtiens. _L'accord de tous ceux qui ont vcu en Turquie est unanime l-dessus._ J'en causais l'autre jour avec un de vos collgues de l'Institut, qui a longtemps sjourn l-bas et son avis tait que si les Turcs ont massacr les Armniens, c'est qu'il y avait leur haine des causes profondes, dont les moindres sont le vol et l'usure que ces gens-l pratiquent l'excs contre les pauvres paysans musulmans. Et pourtant, qu'on est tranquille l-bas, chez eux, et libre, loin de nos menteuses formules de libert! Et quelle scurit, toute heure de jour et de nuit, mme au fond des campagnes! Merci pour votre geste, de vous tre pench sur nos amis les Turcs, merci pour avoir, le seul en France, au milieu des croassements d'une presse ignorante ou vendue, dit les mots qu'il fallait dire! M. GROSDIDIER DE MATONS, _Licenci s-lettres, professeur d'Histoire._ XXXIII _Extrait d'une lettre que m'crit un lieutenant de vaisseau franais._ Mars 1913. Si je n'ai pas encore eu la chance de vivre en Orient, j'ai au moins connu un Bulgare. Il tait au _Borda_ avec moi et j'avoue ne pouvoir prononcer le mot de barbare sans que quelque chose de lui ne traverse ma mmoire. Et voici le trait qui maintenant se prsente; il nous disait table: Moi, j'ai tu mon homme seize ans, et pas au fusil, au couteau. La faon dont, ddaigneux des fourchettes, il portait la nourriture sa bouche tait un commentaire ne laissant gure de doute sur sa familiarit avec les instruments tranchants. XXXIV _Lettre crite par un petit matelot franais de l'escadre internationale son capitaine._ Patte du Lac, Scutari, 19 mai 1913. La premire nuit, nous avons t obligs de coucher dans la cour de la caserne, vu que la caserne tait occupe par les Montngrins; ils avaient tout chavir dans cette caserne et c'tait infect partout. Les Montngrins, avant de s'en aller, fouillaient dans le magasin d'armes et d'habillements abandonns par les malheureux Turcs et ils emportaient tous des chargements. Pendant que je visitais les chambres, j'ai rencontr un pharmacien autrichien connaissant trs bien le franais et qui habitait toucher la caserne; il m'a parl de la misre qui a svi pendant le sige et des atrocits des Montngrins _qui massacraient les blesss turcs abandonns dans la caserne_; les premiers jours de leur entre Scutari, ils ont envahi toutes les maisons et pill partout, en incendiant leur dpart. Enfin il m'a montr que lui aussi avait souffert, sa maison a t perce par les obus et toute pille ensuite. XXXV _Traduction de la lettre d'un jeune sous-lieutenant turc, qui m'est envoye par sa soeur._ Tchataldja, mai 1913. Ma jolie grande soeur, Njad vient de rentrer de son cong; il m'a apport le livre que tu lui avais donn, c'est--dire la _Turquie agonisante_ de Pierre Loti. Accroupis hier, le soir, dans un coin de notre misrable campement, la lueur de la flamme mourante d'une bougie, nous commenmes le lire et nous nous mmes pleurer. Nous attirmes bientt l'attention des soldats. Ils s'approchrent doucement un un, comme s'ils craignaient de troubler nos pleurs et notre isolement. Nous leur dmes ce que nous lisions; ils firent aussitt un rond autour de nous, comme toujours lorsque, pendant nos loisirs, nous leur faisons des lectures. J'ai tch de leur traduire quelques lettres des plus mouvantes que contenait le livre et j'ai vu alors qu'ils pleuraient aussi. L'un d'eux nous dit: Allah! Allah! Pauvres Turcs! Y a-t-il donc des Chrtiens qui aiment les Turcs? Et c'est un Franais qui crit cela? Bravo, Franais, qui a su comprendre que nous ne sommes pas des fanatiques barbares, froces, comme prtendent les chrtiens orthodoxes. Un autre: Au lieu de prtendre que les Turcs sont barbares, il vaudrait mieux voir ces lches Bulgares et allis qui ont commis tant de crimes. Un autre, dans son emportement, s'cria: Ah! si j'attrape un Bulgare, je le mangerai tout cru pour venger le sang de nos pauvres victimes. Mais tout coup on entendit un cri: Dour! (Arrte), qui semblait venir des profondeurs des tnbres et se prolongea sinistre bien loin dans la valle. C'tait la sentinelle en faction, devant les tranches, qui avait cri, et nous nous jetmes sur nos fusils. L'officier de veille alla en avant, accompagn de deux soldats. Aprs dix minutes d'attente anxieuse, ils reparurent, accompagns d'un autre homme. La clart ple de la bougie nous montra son visage: c'tait un soldat bulgare. Camarades, nous dit l'officier, je vous amne une visite. Et le Bulgare se baissa jusqu' terre pour nous saluer. Nous lui rendmes son salut et puis on se rassit. Je ne sais quoi de lourd nous empchait de le questionner. Nos soldats l'examinrent de la tte aux pieds: c'tait tout fait un type de sauvage, un homme maigre, g, trs ple, les cheveux et la barbe trs longs, les habits dguenills. Enfin on le questionna. Depuis quatre jours il n'avait rien mang; leurs provisions n'taient pas arrives et il priait qu'on lui donnt quelque chose. Un soldat turc tira de son sac un gros morceau de pain, des olives, du fromage et les donna l'ennemi de sa race comme il et fait un frre. Le Bulgare, aprs s'tre rassasi, nous dit que leur nourriture manquait trs souvent. Les ntres l'invitrent venir chaque soir prendre sa part de pain qu'on lui garderait, et le Bulgare revenait, chaque soir la mme heure, manger et retournait dans son camp. Au fur et mesure la sympathie vint. Nos soldats lui taillrent les cheveux, le rasrent, et lui donnrent de quoi coudre ses habits. Celui qui le soignait le plus tait justement celui qui sous l'impression du livre de Loti avait annonc qu'il mangerait tout cru le premier Bulgare qu'il attraperait. Un jour, le Bulgare ne vint pas; on garda sa part pour lui remettre son arrive. Il revint le lendemain, mais il nous dit que c'tait la dernire fois, car son officier s'tant aperu qu'il venait au camp turc, l'avait fait battre et lui avait dfendu de venir chez nous prendre son pain... NOTE FINALE DE L'AUTEUR POUR LA DERNIRE DITION DE CE LIVRE 1er Aot 1913. Les documents complmentaires qui prcdent avaient leur valeur il y a quelque temps, lorsque je les ai publis pour la premire fois, car une censure terrible chez les allis et une conjuration de silence dans la presse franaise touffaient la vrit. Ils n'en ont plus, aujourd'hui que les croiss eux-mmes se sont mutuellement jet leurs turpitudes au visage et que l'opinion publique est enfin claire. Longtemps, en effet, j'ai t presque seul, avec Claude Farrre, dnoncer les atroces barbaries des Balkaniques et prophtiser que les allis, comme des hynes la cure, essaieraient de se dvorer entre eux. Maintenant que la vrit clate partout, et plus hideuse encore que je la montrais; maintenant que cette croisade est enfin dmasque, est-ce qu'un peu de justice ne sera mme pas accorde aux pauvres Turcs? Les voici qui reviennent Andrinople, non seulement pour reprendre leurs vieux sanctuaires pills et moiti dtruits, leurs spultures d'anctres ignoblement profanes, mais surtout pour dlivrer, sauver de la mort horrible et certaine ceux de leurs frres qui ont encore chapp aux longs massacres chrtiens. Oui, ils voudraient reconqurir cette Thrace, qu'il a t indigne de leur enlever, car elle n'est gure peuple que des leurs, et, tant au point de vue ethnographique qu'au point de vue religieux, elle n'aura cess de leur appartenir que le jour o les Bulgares y auront brl le dernier village et ventr le dernier musulman. Ils voudraient reprendre au moins cette petite bande de terre qui est essentiellement turque,--et voici, la diplomatie europenne entend les en empcher, au profit du si attendrissant et loyal Ferdinand de Cobourg; les en empcher sous la menace honte de leur voler un peu plus tt l'Asie Mineure! L'Europe, parat-il, ne leur avait promis de les laisser provisoirement vivre que s'ils restaient bien sages derrire la nouvelle petite frontire qui les touffe.--Mais, d'ailleurs, quelle confiance pourraient-ils bien avoir en les promesses de cette Europe, qui les a tromps tout le temps et qui, la veille mme de la guerre balkanique, leur garantissait, de son air le plus grave, l'intgrit de leur territoire? Le principe, du reste trs juste, du groupement des races, sur lequel les puissances se sont appuyes pour consacrer le partage de la Turquie occidentale, ce principe sans doute ne leur semble plus de mise lorsqu'il s'agit des pauvres Turcs. Quelle raison, quel simulacre d'excuse pourrait-on bien invoquer pour livrer toute une province foncirement turque et musulmane des exarchistes massacreurs? tant donn ce que le monde entier sait aujourd'hui des Bulgares, est-ce que le plus rudimentaire sentiment d'humanit ne devrait pas interdire de leur confier une province non peuple de leurs pareils? Dans cette malheureuse Thrace, leur prsence,--personne n'oserait plus le contester,--ce sera l'extermination systmatique, inlassable, atroce, de tous les musulmans. Et il se trouve des journaux franais pour annoncer sans frmir: Si les Turcs avaient la folie (_sic_) de songer encore Andrinople, l'Europe le leur ferait bien payer, par le dpeage final. Mon Dieu, mais o est donc notre gnreuse France de jadis? Mon Dieu, mais, contre ces bas calculs de chancellerie, il n'y aura donc pas, chez nous, un sursaut de la conscience publique; il n'y aura donc pas, dans les coeurs franais et anglais, pour culbuter de telles machinations des diplomates, une belle leve de dgot, un bel lan de justice et de piti! FIN TABLE PRFACE I LENDEMAINS D'INCENDIE 1 LETTRE D'UN ITALIEN 15 LA GUERRE ITALO-TURQUE 19 A PROPOS D'UNE AUTRE LETTRE ITALIENNE 35 LES TURCS MASSACRENT 39 LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE 53 ENCORE LES TURCS 59 LETTRES SUR LA GUERRE DES BALKANS: I. 65 II. 73 III. 83 IV. 96 V. 103 VI. LES PALADINS 118 VII. A M. LE DIRECTEUR DE _l'Humanit_ 132 VIII. O EST LA FRANCE? 138 IX. MI-CARME ET SAUVAGERIES 150 X. MASSACRES DE MACDOINE ET MASSACRES D'ARMNIE 161 XI. LETTRE SUR LA CHUTE D'ANDRINOPLE 181 NOTES COMPLMENTAIRES 187 NOTE FINALE DE L'AUTEUR POUR LA DERNIRE DITION DE CE LIVRE 279 PARIS.--CALMANN-LVY 3, RUE AUBER--9758-11-28. 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